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Full text of "La Mystique divine naturelle et diabolique;"






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BOOK 149.3.G684 V.3 cl 
GORRES # LA MYSTIQUE DIVINE 
NATURELLE ET DIABOLIQUE 



3 T153 DQDD3nD ô 



Date Due 












































































































' 






























Demco 293-5 J 




LA 

MYSTIQUE 

DIVINE , NATURELLE ET DIABOLIQUE 



TOME III 



Tout exemplaire de cet ouvrage , non revêtu de ma signature , 
sera réputé contrefait. 



MYSTIQUE t 

DIVINE ^' 

NATURELLE ET DIABOLIQUE 

PAR GÔRRES 

OUVRAGE TRADUIT DE l'aLLEMAND 

PAR M. CHARLES SAINTE-FOI 
TOME III 



SECONDE PARTIE 
LA MYSTIQUE NATURE;LJ_<K 



AA/V\/\A AA/Vl AAAA Ar.AAAAnJ\AA, rvAAAAAAAAAAAAAAA 

DEUXIÈME ÉDITION 

AA AAA;". A/"^ /Vv AA/\A/\AAAru-J\A/V\AAAAAA OA./V'/V'JVXAA 



PARIS 

LIBRAIRIE DE I\r« V^ POUSSIELGUE-RUSAMD 

RUE SAINT-SULPICE , 23 

18 61 



(K ^^ 



^MYSTIQUE NATURELLE 



D^;oo 



LIVRE CINQUIÈBIE 

-\ Du fondement historique , lég-endaire , physique 

"' • et psychique de la Mystique infernale. 






ty\ CHÂPLIRE PREMIER 



r 



De l'origine du mal. Satan et son royaume. Le déluge. Le peuple 
juif et le paganisme. La venue du Sauveur. Puissance de l'Église. 



Nous avons jusqu'ici étudié la mystique qui monte vers 

C Dieu; et, après en avoir parcouru les différents degrés, 

jjj_j nous l'avons conduite jusqu'à ce point où elle entre, pour 

O ainsi dire, dans le Saint des saints. 11 nous faut maintenant 

j retourner à notre point de départ, et suivre dans ses phases 

^ la mystique qui descend vers l'abîme, jusqu'à ce point 

^ où elle s'enfonce dans la nuit du mal radical. La mystique 

divine traverse d'abord un chemin douloureux, car il faut 

çy^ que l'àme soit puriiiée par le feu de la souffrance; mais 

bientôt elle s'élance dans les régions sublimes de la lu- 

^i> mière. Nousl'avons vue monter toujours plus haut par des 

CV^ sentiers où il est doux pour elle de marcher. Toujours 

'y\ m. 1 



2 DE LA LtTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 

plus pure à mesure qu'elle montait davantage, elle a dé- 
ployé sous nos yeux toute sa magnificence et sa gloire. 
Nous allons entrer désormais dans des Yoies bien difîé- 
rentes : à la place de ces merveilles ravissantes, nous allons 
rencontrer tout ce qu'il y a de plus laid et de plus dif- 
forme. Dès que nous mettons le pied dans ces voies téné- 
breuses, nous éprouvons déjà au dedans de nous un sen- 
timent de répulsion, parce que nous y trouvons dès 
l'entrée toutes les misères de la vie ordinaire, tous les ins- 
tincts brutaux, avec ce qu'ils ont de vulgaire et de déréglé. 
Mais c'est bien autre chose encore lorsque nous allons plus 
avant; car à mesure que nous descendons plus bas dans 
ces sombres domaines, et que nous perdons de vue davan- 
tage les puissances miséricordieuses du céleste séjour, nous 
rencontrons des ténèbres plus épaisses, et nous nous sen- 
tons saisis d'un frémissement involontaire et d'une sorte 
de vertige qui déconcerte notre esprit. Lorsque ïious sui- 
vons dans ces voies ténébreuses les âmes qui s'y sont en- 
gagées, nous sommes douloureusement frappés par le 
contraste qui existe entre elles et celles qui s'élèvent vers 
Dieu par les voies lumineuses delà mystique surnatarelle. 
Ici nous avons vu s'épanouir toutes les vertus avec tous 
leurs charmes; là nous allons voir s'étaler sous nos re- 
gards stupéfaits toute la malice du cœur, humain , tous les 
germes empoisonnés qu'il renferme en son sein; nous al- 
lons voir fermenter tous les vices de ce gouffre infect ; 
nous allons en voir sortir, sous les formes les plus hideuses, 
tous ces monstres devant lesquels l'imagination recule 
d'horreur. Et encore, après avoir vu tout cela, il nous fau- 
dra convenir que le regard de l'homme, si avant qu'il ait 
pénétré dans cesabime^, est bien loin d en avoir atteint les 



DE LA LUTTE EISTRE LE BIEN ET LE MAL. 3 

dernières profondeurs. Aussi le cœur à cette pensée, se 
sent- il glacé d'épouvante. Mais celui qui veut gravir les 
sommets déserts des Alpes, afin de jouir de la beauté du 
point de vue qu'ils offrent à nos regards, doit payer par 
bien des dangers et des frayeurs la magnificence du spec- 
tacle qu'il cherche. De même aussi, en descendant des ré- 
gions de la vie ordinaire dans ces abîmes ténébreux, nous 
devons nous attendre à recevoir des impressions bien pé- 
nibles et bien douloureuses. 

La première chose que nous ayons à faire avant d'y 
mettre le pied, c'est de chercher quel est le fondement sur 
lequel s'appuie cette mystique infernale, et d'oii elle se 
développe avec ses phases et ses degrés divers. Nous étu- 
dierons d'abord la base historique de ce développement. 
Lorsqu'un objet s'empare de l'homme tout entier, non- 
seulement il met en action les facultés spirituelles qui ont 
pour but de percevoir, de contempler les choses et de les 
combiner scientifiquement , mais il éveille encore l'activité 
poétique de l'imagination. Nous aurons donc à étudier en 
second lieu le fondement poétique de la mystique infernale 
dans les légendes auxquelles elle a donné naissance. De 
plus, tous les phénomènes qui vont nous apparaître en ce 
domaine ont une base organique et physique, puisqu'ils 
s'accomplissent dans l'organisme humain , ou dans la na- 
ture qui nous entoure. Cette base sera pour nous l'objet 
d'une troisième étude. Enfin, ces phénomènes ne se bor- 
nent pas au corps seulement; mais ils montent jusqu'à 
l'âme, et de là jusqu'au sommet de l'intelligence : nous 
aurons donc à en considérer aussi le fondement psychique 

et spirituel à la fois. 

De ToriginG 
La mystique mfernale consiste en des pratiques crimi- du mal. 



4 DE LA LUTTE EISThli LE lilLN ET LE MAL. 

nelles. Si donc nous voulons en étudier le fondement his- 
lorique^ nous devons remonter jusqu'à la première racine 
de tout mal. L'homme est composé de deux substances; 
papillon de jour et papillon de nuit à la fois^ le jour et la 
nuit vont également à sa nature. Si les ailes lui poussent , 
il peut s'élancer jusqu'aux sommets les plus élevés : comme 
aussi ^ lorbque les pieds du serpent lui viennent, il peut 
s'enfoncer jusqu'au plus profond de l'abîme; mais dans 
l'un comme dans l'autre cas il s'éloigne également des ré- 
gions de la vie ordinaire. La nature humaine ayant été 
créée à l'image de Dieu, nous devrions retrouver en elle 
les traces de celte admirable unité qui fait que Dieu est 
partout et toujours le même. Mais, hélas! il s'en faut bien 
que la chose soit ainsi : l'expérience nous montre partout, 
au contraire, une division profonde. Nous devons donc 
chercher d'abord le principe de celte division, et la suivre 
à travers les siècles sous ses formes diverses. 

Les hommes , dans tous les temps, se sont efforcés de 
résoudre d'une manière satisfaisante la grande question de 
l'origine du mal. Les Panthéistes ont cru le faire en niant 
la réalité du mal , et en présentant comme apparente seu- 
lement son opposition avec le bien. D'autres, par un excès 
opposé, ont admis deux principes également absolus et 
éternels se partageant la Divinité; de sorte que l'opposi- 
tion entre le bien et le mal serait absolue et éternelle 
comme ces deux principes eux-mcmes. Entre ces deux ex- 
trêmes se place la doctrine véritable, révélée dès l'origine 
au genre humain , et qui doit durer jusqu'à la fin des siè- 
cles. Pour elle, l'opposition entre le bien et le mal n'est 
pas apparente seulement, comme dans le premier système; 
elle n'est pas absolue non plus, comme dans le second; 



DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. .» 

mais elle a son principe dans l'abus que la créature a fait de 
sa liberté , de même que le bon usage de cette même li- 
berté la fait disparaître. Cette doctrine est la seule qui ait 
su placer Dieu et la créature dans leurs véritables rapports , 
et résoudre ainsi d'une manière satisfaisante pour la rai- 
son cette question qui a tourmenté si longtemps l'esprit 
humain. D'après elle, le bien seul est éternel. Si le mal 
rélait, comme le prétendent les Manichéens, l'opposition 
qui existe entre lui et le bien ne pourrait être détruite 
que par un être supérieur aux deux principes qu'ils l'e- 
gardent cependant comme éternels et absolus, ce qui 
supposerait aussi une éternité antérieure à leur éternité. 
Le mal s'est donc produit dans le temps : ce n'est point 
Dieu qui l'a créé , parce que rien de mauvais ne peut 
sortir d'un être infiniment bon. Il n'a donc pu venir que 
d'un être personnel, libre, ayant en soi le principe de ses 
actes et de ses déterminations. Cet être, bon en tant que 
créé de Dieu , est devenu mauvais précisément en sortant 
des conditions oi^i Dieu l'avait créé. C'est donc dans l'abus 
que cet être a fait de sa liberté que le mal a pris son ori- 
gine. L'acte qui l'a produit n'est point un acte créateur et 
positif; mais c'est un acte négatif, au contraire, en ce sens 
qu'il a détruit et nié l'ordre que Dieu avait établi. Le 
diable n'est donc point en Dieu, mais dans le monde: et 
c'est parce que son royaume est du monde qu'il participe 
à l'être et aux formes de celui-ci. Son royaume est un 
royaume spirituel; et comme l'esprit suppose la person- 
nalité , ce royaume du mal est composé et construit en 
quelque sorte d'êtres personnels et libres. 

De même que l'ordre établi de Dieu dans le monde Satan pt 

, son 

physique forme pour celui-ci le centre ou convergent royaum»\ 



6 DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 

toutes ses forces _, de même aussi cette association des es- 
prits dégénérés est gouvernée et liée par un centre et un 
chef, sous lequel le mal se partage comme en des groupes 
et des formes divers. Si donc le principe du mal s'est in- 
dividualisé en Satan, si c'est en lui qu'il faut chercher la 
première racine de tous les vices, chacun de ceux-ci, pris 
en détail, a ses racines particulières dans un être personnel 
comme Satan lui-même, et subordonné à ce dernier; de 
sorte que ce prince des ténèbres tient sous sa dépendance un 
grand nombre de démons, dont chacun fait sentir et exerce 
son pouvoir dans un vice qui lui est comme spécialement 
dévolu. Telle est la doctrine que saint Antoine enseignait à 
ses disciples. Et de même que dans l'univers on monte 
d'une extrémité à l'autre par une multitude de degrés in- 
termédiaires, ainsi en est- il dans ce royaume des ténèbres, 
qui cherche à imiter en tout le royaume de la lumière , 
d'où il est tombé, selon la doctrine de cet ancien Père, 
qui nous enseigne que dans la malice des mauvais esprits il 
^ a des degrés innombrables, de sorte que l'un l'emporte sur 
l'autre en perversité. Ce royaume reste donc dans une ir- 
réconciliable opposition à l'égard du royaume de la lu- 
mière ; mais malgré lui il sert à le glorifier toujours da- 
vantage, de même que le dernier fournit au premier une 
occasion toujours renaissante de négation et de lutte. C'est 
pour cela que l'un et l'autre sont immortels, parce que 
Dieu respecte l'être qu'il a créé, non -seulement tant 
qu'il garde sa beauté primitive , mais jusque dans sa dif- 
formité ; et qu'il ménage la liberté de ses créatures jusque 
dans l'abus qu'elles en font. 

Si nous consultons la tradition, voici ce qu'elle nous 
raconte sur la séparation des deux royaumes. A l'origine le 



DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 7 

monde était bon; car Dieu, après l'avoir créé, vit que tout 
ce qu'il avait fait était bien. Il devait être la demeure et la 
propriété de tous les bons esprits indistinctement. Lumi- 
neux jusque dans ses plus profonds abîmes, il ne connais- 
sait point l'obscurcissement du mal, et rien n'avait encore 
troublé l'ordre parfait où Dieu l'avait créé. Tous ses habi- 
tants avaient reçu de Dieu des dispositions et une beauté 
semblables, chacun selon la place et le degré où il avait 
été créé, et tous aussi étaient appelés à la môme gloire. 
L'être privé du franc arbitre, qui, ne connaissant pas sa 
fin , ne peut y tendre par une action libre et déterminée , 
ne peut être soumis non plus à aucune épreuve : il sert 
de prime abord le maître qui l'a créé. Mais il n'en est pas 
ainsi de l'être libre , en qui brille le flambeau de l'intelli- 
gence, et qui possède en soi le principe de ses actes; il a 
besoin d'une épreuve qui l'établisse définitivement dans 
l'ordre. Or voici en quoi consistait l'épreuve que Dieu 
exigea des intelligences qu'il avait créées. Le premier acte 
libre de leur volonté devait être dirigé par la lumière su- 
périeure de la Divinité ; ils devaient dans cet acte subor- 
donner leur liberté à la volonté divine , se remettre entre 
• les mains de Dieu, comme des instruments dociles des des- 
seins qu'il avait sur eux, et atteindre ainsi en lui une vie 
nouvelle et supérieure. Une partie d'entre eux, fidèles à 
leur vocation , confessèrent la souveraine autorité de Dieu 
sur eux, et méritèrent ainsi que Dieu à son tour les confir- 
mât dans la condition où il les avait placés. Mais les au- 
tres , en refusant de se soumettre à Dieu , attirèrent sur 
eux de sa part une réprobation éternelle. Ne recevant plus 
la lumière divine, leur être , lumineux auparavant, s'obs- 
curcit pour toujours , et il ne leur resta plus que la lu- 



8 DE LA LUTTE E:STRE LE BIEN" ET LE MAL. 

mière naturelle , tandis que les autres , éclairés par une 
lumière surnaturelle , furent affermis pour toujours dans 
la grâce. Les premiers, ayant refusé de boire à la source de 
la vie divine^ n'ont gardé que la vie naturelle; les autres 
sont toujours rafraîchis et renouvelés par les flots de vie 
qui s'écbappent du sein de Dieu lui-même. La liberté des 
uns s'est changée en une nécessité affreuse, dont le joug 
pèse éternellement sur eux. Leur amour-propre blessé se 
débat et se consume dans une angoisse et une fureur éter- 
nelles : leur fausse sagesse est condamnée pour toujours à 
l'erreur et au mensonge, pendant que les autres marchent 
en paix dans les voies que Dieu leur avait assignées. La di- 
vision produite par le péché dans les rangs de la milice 
spirituelle s'est communiquée à l'univers; et celui-ci s'est 
trouvé partagé en deux royaumes, l'un supérieur et lumi- 
neux, l'autre inférieur, où habitent un feu dévorant et des 
ténèbres sans tin; et pendant que les esprits rebelles gé- 
missent dans les abîmes de l'enfer, le ciel est devenu pour 
toujours la possession de ceux qui sont restés fidèles. 
Ceux- ci brillent au-dessus du monde comme des étoiles 
bienfaisantes , tandis que ceux-là , semblables à des astres 
malfaisants , percent comme d'une lueur funeste la nuit# 
sombre où ils habitent. 

La terre et l'homme, que Dieu y avait placé, apparte- 
naient aussi au royaume de la lumière et de la vie. Comme 
pour tout le reste. Dieu, après les avoir créés, s'était ap- 
plaudi de son œuvre, et l'avait trouvée bonne. Il n'avait 
point donné à l'homme le ciel pour séjour; mais il l'avait 
placé sur la terre dans un lieu de déhces qui pouvait en 
être considéré comme le ciel ; et s'il était sorti triomphant 
de l'épreuve qu il devait subir, il serait resté toujours dans 



DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 9 

le paradis, et y aurait exercé une autorité souveraine. 11 
devait, au nom et dans la puissance du Dieu qui l'avait 
créé, gouverner la terre , dont il était le roi, et protéger 
contre la puissance des ténèbres le paradis, qu'il était 
chargé de cultiver. Son être n'était encore partagé qu'en 
deux régions, l'une supérieure, tournée vers le ciel, où ha- 
bitaient les pures intelligences; l'autre inférieure et ter- 
restre, tournée vers la terre. Il ne sentait point encore 
en lui cette double loi dont le jongle fatigue aujourd'hui; 
l'empire de l'esprit sur le corps n'avait rien perdu de sa 
force. Mais au lieu de faire ce qu'il devait, il fit ce qui 
lui plaisait. Les puissances de l'abîme le séduisirent en lui 
présentant le fruit de la terre que Dieu lui avait interdit ; 
et, au lieu de manger de l'arbre de vie, qui appartenait à un 
monde supérieur, il mangea de cet autre arbre dont les 
racines étaient enfoncées dans la terre, et il introduisit 
ainsi la mort dans son être , en transgressant le précepte 
du Seigneur. Il tomba dans cette région basse et terrestre 
dont il s'était incorporé les fruits. 

Cependant sa faute était moins grande que celle des 
anges rebelles , car il n'était pas le premier auteur du mal, 
et son péché avait été l'effet d'une séduction. Aussi ne fut- 
il pas précipité dans l'abîme de l'enfer ; mais Dieu se con- 
tenta de le chasser du paradis sur la terre. Celle-ci, privée 
d'une lumière qui lui soit propre, et passant alternative- 
ment de la lumière aux ténèbres, et du jour à la nuit, 
répondait parfaitement à la division profonde que le péché 
avait introduite dans la nature humaine. L'homme, n'ayant 
plus de centre pour ainsi dire et comme perdu dans la pé- 
riphérie, n'est plus, comme auparavant, placé entre le ciel 
et la terre ; mais, séparé de celui-là par celle-ci, au lieu 



iO DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 

d'embrasseï' le monde extérieur^ il y est renfermé et 
comme captif; au lieu de dominer^ il se sent lié, et sa 
liberté lutte avec acharnement contre les liens qui la re- 
tiennent. Il est devenu terrestre, et le cercle qui l'enserre 
est d'autant plus étroit qu'il est plus esclave de son corps. 
Les forces de son être, rétrécies^ liées dans une sorte d'in- 
différence j et attachées à la terre , ne regardent plus le 
monde supérieur comme l'aiguille aimantée regarde le 
pôle. Le ciel s'est caché à ses regards; mais, par une dis- 
position miséricordieuse de la Providence , l'enfer aussi 
est voilé pour lui ; de sorte quC;, livré à sa propre faiblesse, 
son esprit oscille péniblement entre la vérité et l'erreur, de 
même que sa vie matérielle oscille entre le jour et la nuit. 
Son action est renfermée aussi en des limites plus étroites. 
Ne recevant plus d'une manière immédiate les influences 
des puissances supérieures, soit bonnes, soit mauvaises , 
il paraît soumis uniquement aux influences terrestres. 
Partagé entre le devoir et le plaisir, entre la nécessité 
morale et la nécessité physique , il flotte encore ici entre 
le bien et le mal. D'un autre côté, il a renoncé à cette 
vie éternelle dont la source est en Dieu , sans toutefois ac- 
quérir le triste privilège de l'immortalité des esprits téné- 
breux. Ici donc encore il faut, pour soutenir sa chétive et 
mobile existence, qu'il aille demander à la terre l'aliment 
dont il a besoin. La mort a pénétré dans son être doué 
d'immortalité , et son existence ici - bas s'écoule entre la 
mort et la vie pour ainsi dire , entre la maladie et la santé. 
Semblable à la lune, qui, toujours mobile, traverse sans 
cesse les phases qui partagent son cours , il ne peut trouver 
nulle part ni la fixité ni le repos. 
Le déluge. C'est en cet état que l'homme est entré dans l'histoire. 



DE LA LUTTE ExNTRE LE BIEN ET LE MAL. 1 1 

et qu'il a commencé à se développer, soit pour le bien, soit 
pour le mal. Mais les voies qui mènent en bas lui ont paru 
plus commodes que celles qui montent , et l'histoire des 
premiers siècles de l'humanité ne iious ofire à peu près 
que le développement du mal sous toutes ses formes. Le 
mal se propageant de génération en génération, en se forti- 
fiant toujours davantage, dut prendre à la fin des propor- 
tions gigantesques, tandis que, le bien au contraire deve- 
nant toujours plus faible, les sentiers qui conduisent vers 
les régions supérieures devinrent parla même toujours plus 
déserts et plus abandonnés. Le monde moral, ayant perdu 
son équilibre, chancelait autour de son centre de gravité. 
On eût dit que l'économie tout entière de la divine provi- 
dence pour le salut des hommes allait être anéantie, et que 
tous les éléments du bien allaient disparaître. Le monde 
entier était plongé dans la corruption la plus profonde : 
toute chair, à l'exception d'une famille seulement, avait 
perverti ses voies, et toutes les pensées étaient inclinées 
vers le mal. Dans cette extrémité. Dieu fit appel aux forces 
conservatrices qu'il a déposées en ce monde, et qu'il tient 
en réserve pour les jours de danger, il détruisit dans un 
déluge universel la race humaine tout entière, à l'excep- 
tion d'une seule famille ; et le souvenir de cette épouvan- 
table catastrophe resta profondément empreint dans la mé- 
moire du genre humain régénéré. C'était le second acte de 
restauration exercé à l'égard de celui-ci. Le premier avait 
eu lieu immédiatement après la chute , lorsque Dieu pro- 
mit à nos premiers parents un rédempteur, et qu'après 
avoir maudit celui qui les avait séduits il établit une ini- 
mitié irréconciliable entre la race de la femme et celle 
du serpent. Cette inimitié , nous la trouvons exprimée dès 



% 



12 DE LA LUTTE EISTRE LE BIEN ET LE MAL. 

les premiers temps de l'histoire dans l'opposition de la race 
de Seth et de celle de Caïn, des enfants de Dieu et des en- 
fants de ce monde et du prince de ce monde. Puis, les deux 
races s'ëtant mêlées^ nous voyons sortir de cette union cri- 
minelle la race impure des Nephilim. Le déluge fut le se- 
cond acte de cette restauration accomplie par la Providence. 
Livrant à l'enfer par la mort ce qui appartenait à l'enfer, 
il purifia la terre souillée par tant de crimes^ de sorte 
qu'elle put servir de séjour à une race meilleure. 

Une nouvelle période historique commence donc après 
le déluge. Le genre humain _, quoique délivré de ces ténè- 
bres sataniques qui menaçaient d'obscurcir entièrement la 
nature humaine, gardait toujours néanmoins cette souil- 
lure primitive du péché originel qui avait enfanté tous ces 
désordres. Le mal était brisé, il est vrai, mais la racine 
existait toujours. Lors donc que plus tard trois familles 
sortirent des trois fils de Noé, et donneront naissance à des 
peuples divers, le bien et le mal qui sont dans la nature 
humaine se développèrent de nouveau d'une manière pa- 
rallèle d'abord. Mais bientôt les familles venant à se croi- 
ser et les peuples à s'unir, il en résulta un mélange de 
bien et de mal que nous retrouvons dans toute l'histoire 
ancienne. Dieu, il est vrai, avait fait alliance avec les 
hommes dans la personne de Noé; mais Gham, père de Ca- 
naan, avait, dit une ancienne légende, trouvé les caractères 
runiques qu'avait taillés Gain, le père des enfants du monde 
et l'inventeur de ses arts mauvais, et que ses descendants 
avaient enfouis dans la terre à l'approche du déluge. Ainsi, 
la tradition des arts magiques, qui avait exercé une in- 
fluence si désastreuse sur le genre humain avant le déluge, 
avait passé dans l'époque qui le suivit immédiatement; et 



DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 13 

les puissances infernales s'efforcèrent de la développer et 
de la répandre. L'opposition qui avait séparé les enfants 
du monde et les enfants de Dieu sépara de nouveau Canaan 
avec ceux qui marchaient dans ses voies, et le peuple élu 
avec tous ceux qui partageaient de près ou de loin sa foi. 
Il y avait de nouveau deux cultes sur la terre, celui des es- 
prits de ténèbres et celui des esprits lumineux et par-dessus 
tout de Dieu, qui manifeste en eux sa puissance. Pendant 
que les nouveaux Egrégores honoraient le vrai Dieu sur la 
sainte montagne, en bas, dans la vallée, les tils des hommes 
exerçaient leurs perfides enchantements. Le culte de Baal 
était-il autre chose que le sabbat des sorciers et des sorcières 
de ce temps-là, sabbat tenu non pas en secret, dans le silence 
de la nuit, mais publiquement et au grand jour? Qu'y 
voyons-nous en effet? un dieu adoré sous la forme d'un 
bouc , des prêtres dansant en chœur autour de lui en pous- 
sant des cris sauvages ; des prêtres inspirés et possédés par 
les démons, s' ouvrant les veines, se livrant aux orgies les 
plus infâmes; ou bien encore un dieu honoré sous la 
forme d'un taureau , recevant entre ses mains embrasées 
les enfants qu'on lui immole, et dévorant ses victimes, 
dont les cris sont étouffés par les sons des instruments les 
plus bruyants et par les acclamations féroces d'une multi- 
tude insensée, tandis que d'autres se jettent par troupes 
volontairement dans les flammes. Et ce culte de Baal ne se 
bornait pas à la terre de Canaan ; mais nous le retrouvons 
partout, quoiqu'à des degrésdivers. C'est Baal que l'Egypte 
adore dans les animaux ; c'est lui auquel l'Inde rend hom- 
mage dans la personne de Siva, qui préside à la généra- 
tion et à la mort. La Chaldée, l'Assyrie et la Syrie recon- 
naissent son empire : c'est ce culte que l'on retrouve au fond 



a DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 

des mystères d'Atys , de la mère des dieux et de Dionysos 
en Grèce;, et des Bacchanales à Rome. Le Nord lui-même 
n'a pu échapper à ses horreurs. Déjà le dualisme entre le 
bien et le mal , qui du fond de la Perse avait pénétré dans 
ces contrées, y avait frayé la route à ce culte abominable, 
dont le côté sanglant et cruel surtout y avait été accueilli 
favorablement. Au milieu de cette inondation des fureurs 
de l'enfer, le peuple choisi de Dieu s'efforçait de conserver 
la dignité morale de l'homme, et d'entretenir la flamme 
élernelle de la lumière divine. Jéhovah lui avait adressé 
cette menace : « Celui qui incline vers les magiciens et 
fornique avec eux , je tournerai ma face contre lui, et le 
ferai disparaître du milieu de mon peuple. » Le don de 
faire de vrais miracles avait lutté en la personne de Moïse , 
en présence de Pharaon, contre les faux miracles du démon. 
Dans la personne de Daniel, la véritable prophélie avait 
triomphé de la fausse devant le roi des Chaldéens. Et dans 
Élie , sur le Carmel _, le culte de Jéhovah avait confondu le 
culte de Baal. La bonne doctrine s'était ainsi conservée 
dans le monde et y avait préparé les voies faites dès l'ori- 
gine au genre humain. Mais une fois encore le monde, per- 
verti, d'un côté par l'orgueil des Stoïciens, et de l'autre 
par la corruption des Épicuriens, parut sur le point de 
s'abîmer dans une dissolution universelle; et c'est alors 
que, l'excès du mal appelant un remède héroïque. Dieu 
descendit .lui - même sur la terre , et accomplit ainsi les 
promesses. 
La venue L'étoile prophétique qui annonça aux mages ce grand 
du Sauveur, événement dirigea leurs pas non du côté de Rome, puis- 
sante par les armes et enivrée du sang des peuples, mais 
vers la crèche où reposait le salut du monde. L"enfant qu'ils 



DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 1.) 

trouvèrent faible et dénué de tout secours humain avait 
pour mission de s'avancer seul contre l'ennemi du genre 
humain^ de briser le pacte que celui-ci avait contracté 
avec le démon, et qu'il avait comme signé de son sang^ et 
de le lui arracher après l'avoir vaincu. Lors donc que les 
temps furent venus , celui qui ne craint personne et dont 
la puissance est sans égale sur la terre se présenta devant 
le Christ^ que l'esprit avait conduit au désert afin qu'ii y 
fut tenté^ et que par sa tentation il méritât pour les hommes 
la force de résister aux suggestions du démon. Trois fois 
le tentateur renouvelle ses attaques , choisissant à chaque 
fois un nouveau terrain ^ et le circonvenant ainsi de tous 
les côtés; mais aux trois fois il est honteusement repoussé. 
Chassé ainsi des trois régions de l'homme où il avait établi 
son empire ;, il s'enfuit avec ignominie; et les anges ^ qui 
s'étaient séparés de notre premier père^ lorsqu'il fut vaincu 
dans une épreuve semblable, viennent maintenant otïrir 
leurs services au second Adam , qui doit réparer la faute 
du premier. Le vainqueur s'avance dans la force de l'esprit 
d'en haut, pour annoncer l'Évangile aux pauvres, pour 
guérir les cœurs brisés, pour annoncer aux captifs qu'ils 
seront délivrés, aux aveugles qu'ils recouvreront la vue, 
à ceux qui sont abattus qu'ils vont être désormais libres 
de toute inquiétude, et à tous en général la venue du 
royaume de Dieu. Plus fort que le fort armé, qu'il a vu 
tomber du ciel comme un éclair, il entre dans sa maison ; 
il l'enchaine, lui prend les armes en qui il avait mis sa 
confiance, et distribue à ses élus le butin qu'il a fait. Car 
le troisième jugement du monde approche. Le prince de 
ce monde va être chassé : son peuple va tomber sous le 
tranchant du glaive , et Jérusalem va être foulée sous les 



16 DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 

pieds des païens, jusque ce que le temps de ceux-ci soit 
accompli. On amène au Christ les possédés, et d'une parole 
il cliasse d'eux les démons elles délivre. Ce Gadarénen que 
le diable possède depuis si longtemps, qui, toujours nu, n'a 
pour demeure que les sépulcres , qui dans sa fureur brise 
les chaînes dont on le lie, et qui, poussé par le démon dans 
le désert, voit tous les hommes fuir devant lui; ce Gada- 
rénen le rencontre. Le Christ lui demande qui il est : a Je 
m'appelle Légion, répondit-il, car nous sommes beaucoup. 
Étes-vousvenu nous tourmenter avant qu'il soit temps?» 
Puis, reconnaissant sa puissance, il le conjure de ne pas 
les plonger dans l'abîme, et le Christ leur permet de 
rentrer dans une troupe de porcs. Les esprits impurs se 
prosternent devant lui, et lui crient : « Vous êtes le Fils 
de Dieu. » Mais lui leur défend de le faire connaître, car il 
ne veut pas du témoignage du père du mensonge. Quel- 
ques-uns sont guéris par la vivacité de leur foi : la fille 
de la Syrophénicienne est sauvée par l'humilité de sa mère. 
Il donne à ses disciples le pouvoir de chasser aussi les dé- 
mons; mais, faibles encore dans la foi, ils ne réussissent 
pas toujours; ils ne peuvent rien sur cet esprit muet qui, 
lorsqu'il emporte celui qu'il possède, le rend sourd et 
muet, le jette tantôt dans le feu, tantôt dans l'eau, tantôt 
par terre, on il le force de se rouler en écumant et grinçant 
des dents. Notre-Seigneur donc, après avoir chassé ce dé- 
mon, tend la main au possédé gisant à terre, pour le rele- 
ver, et reproche à ses disciples leur peu de foi ; puis il leur 
apprend que ce genre de démon ne peut être chassé que 
parle jeûne et la prière. Enfin, après avoir achevé l'œuvre 
pour laquelle il était venu dans le monde, après avoir 
vaincu le démon et l'enfer^ avant de monter au ciel, il 



DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 4 7 

laisse à son Llgiise le pouvoir de chasser en son nom le 
démon qu'il a vaincu. 

La mythologie raconte que Jupiter, après avoir fou- 
droyé Typhon , roula sur lui File de Sicile ; que depuis ce 
temps il git haletant et gémissant sous ce fardeau, qui l'ac- 
cable ; que les flammes de l'Etna sont le souffle qui s'é- 
chappe péniblement de sa poitrine oppressée, et que toutes 
les fois qu'il se remue pour chercher quelque soulage- 
ment en changeant de position le sol tremble dans toute 
la contrée. Ainsi le Christ, après avoir dompté Satan, l'a 
précipité au fond de l'abîme, et a roulé sur lui ce rocher 
inébranlable sur lequel il a bâti son Église. Là cet ange 
apostat se tord dans les convulsions d'une fureur impuis- 
sante, et, soulevant parfois le poids sous lequel il gémit, 
il produit ces secousses violentes qui agitent le monde des 
esprits. Mais il a beau faire, il a perdu son droit, et avec 
lui la puissance formidable qu'il possédait jadis. La voie 
du ciel n'est plus fermée à ceux qui la cherchent : le Christ 
y a marché le premier, et tous peuvent y marcher à sa 
suite. Chacun peut, s'il le veut, rentrer en possession des 
biens éternels que le péché nous a ravis. Cependant ni 
l'homme ni le démon n'ont perdu depuis la rédemption 
la liberté qu'ils avaient auparavant : le Christ a seulement 
brisé les hens qui attachaient le premier à celui-ci; de 
sorte que le démon ne peut plus exercer sur nous aucun 
empire sans le concoms de notre volonté. Si Dieu lui 
permet quelquefois de nous visiter et de nous faire sentir 
son pouvoir, c'est toujours pour notre bien ; et il ne sau- 
rait jamais nous nuire contre notre gré. La lutte des deux 
principes n'a donc point cessé depuis le christianisme. 
La rédemption n'a fait, au contraire, que la rendre plus 



18 DE LA LUTTE EÎNTRE LE BIEÎS' ET LE MAL. 

acharnée en la rendant plus spirituelle; mais du moins 
les armes sont égales des deux cotés, et la victoire, si nous 
le voulons, est assurée. Depuis que le judaïsme est tombé 
sous les coups du paganisme, et que celui-ci s'est affaissé 
de soi-même, écrasé par la religion du Christ, le fil im- 
pur des traditions diaboliques n'a point été coupé pour cela ; 
à travers les ruines des anciens systèmes, il s'est prolongé 
jusqu'à nos jours, grâce à la corruption et à la perversité 
du cœur humain. Cependant il y a sous ce rapport, entre 
l'époque qui a précédé Jésus -Christ et celle qui Ta suivi , 
cette différence que dans le tissu de l'histoire Taclion du 
démon formait en quelque sorte la chaîne autrefois, tandis 
qu'aujourd'hui elle n'en est plus que la trame. Les temps 
sont changés. L'humanité est encore, il est vrai, exposée 
aux attaques des puissances de l'enfer; mais l'issue de la 
lutte n'est plus incertaine : et si la main de l'homme ne 
rompt elle-même le sceau qui ferme l'abîme, le démon 
n'a plus d'empire sur lui, et son salut est assuré. 
Puissance La possession n'a donc point cessé dans l'Église; mais 
'" ' celle-ci a reçu de Dieu par les apôtres les secours néces- 
saires pour en contre -balancer les effets. Foiis chasserez 
les démons en mon nom, a dit Notre -Seigneur. Les Actes 
des apôtres nous racontent que ce nom n'était pas invoqué 
en vain par ceux-là mêmes qui n'appartenaient pas à Jésus- 
Christ. Déjà, dès l'origine, comme nous l'apprenons par 
le témoignage de saint Cyprien et de Prudence, pour con- 
jurer la puissance du diable, l'Église avait admis dans 
sa hiérarchie les exorcistes. Saint Ignace lui-même, dans 
son épître aux habitants d'Antioche, et le pape saint Coi- 
neille dans sa lettre à Fabien, font déjà mention des 
exorcismes. Les dénions sont conjurés au nom de Celui 



DE LA LUTTE ENTRE LE BIEN ET LE MAL. 19 

qui viendra juger les vivants et les morts. Les exorcismes 
ne se pratiquaient ni dans les maisons^ parce qu'on avait 
peur, ni dans les églises, à cause de la sainteté du lieu, 
mais en plein air. Là on leur demandait leurs noms, et 
on les forçait à manifester leur départ par quelque signe 
extérieur. « Car, nous dit saint Cyprien pariant de l'im- 
puissance des démons, conjurés par nous au nom du vrai 
Dieu, ils sont renversés aussitôt, forcés à confesser le nom 
du Seigneur et à sortir du corps des possédés. Vous les 
voyez à notre voix, et par l'action de la majesté divine 
cachée en nous, fouettés, jetés dans le feu, contraints par 
un accroissement de souffrances à nous demander grâce 
et à déclarer, en hurlant et en gémissant, d'où ils viennent 
et quand ils s'en iront. L'ile de Chypre a été témoin de 
ces merveilles, quand saint Hilarion, qui y avait cher- 
ché le repos de la solitude, y ayant été découvert, délivra 
de cette manière près de deux cents possédés, hommes 
et femmes, comme le raconte saint Jérôme dans sa vie. » 



20 DES HÉRKSIES ANCIENNES ET MODERNES. 

CHAPITRE ÎI 

Béveloppement du mauvais principe dons les hérésies anciennes et 
modernes. Des trois formes du pantliéismc naturaliste dans le 
monde païen. Des trois foi'nies du judaïsme dans son développe- 
ment. Le paganisme et le judaïsme, plus tard le mahoniétisme ar- 
més contre la doctrine du Christ. Hérésies des Gnostiques et des 
Judajsants. Elles se confondent ii la fin avec le manichéisme, et, 
partant de l'Orient, inondent l'Occident tout entier. L'émancipa- 
tion dt' la chair. L'orgueil enfante le sensualisme d'un cA\é, et le 
rigorisme de l'autre. Les faux prophètes et les clairvoyants opposés 
aux voyants et. aux prophètes véritahles. 

Lo pan- L'Église n'eut pas à souffrir seulement de la violence de 
ses persécuteurs; mais elle eut encore à lutter de tout 
temps contre les mauvaises doctrines qui étaient nées du 
paganisme et du judaïsme à la fois. Le premier, depuis 
qu'il s'était séparé du tronc de la religion primitive, avait 
dégénéré dans un panthéisme dont les formes varièrent 
chez les différents peuples, selon la différence du principe 
que l'on prenait pour base. Comme l'univers semble par- 
tagé en deux moitiés _, le ciel et la terre, on supposa que 
tous les deux ils avaient produit l'ensemble des choses 
dont la diversité frappe nos regards; et dans les contrées 
de l'Occident on désigna l'époque où cette production eut 
lieu sous le nom d'époque d'Uranus et de Géa. Et c'est 
sous cette forme que le panthéisme se révéla pour la pre- 
mière, fois. Mais comme cette production continuelle et 
surabondante s'opposait au développement des choses pro- 
duites, il fallut \ mettre des bornes et la faire rentrer dans 
de justes limites. C'est le temps qui fut chargé de celte opé- 
ration, le temps, qui toujours finit et toujours recom- 
mence , oscillant perpétuellement entre la vie et la mort. 



Ici commence la seconde période du panthéisme, celle de 
Chronos et de iUiéa, après que les Titans eurent mutilé 
Uranus. Mais le temps, toujours mobile, ne pouvait con- 
duire au but désiré. Dévorant tout, pour le reproduire en- 
suite sous une autre forme, enfantant les êtres sortis de 
son sein, pour les dévorer ensuite, il ne pouvait rien éta- 
blir de stable et de permanent. Il fallut donc avoir recours 
à un troisième principe, qui, coordonnant tous les êtres 
avec nombre, poids et mesure, les assujettit à la loi d'une 
harmonie supérieure, et donnât à chacun l'ordre et la 
beauté qui lui conviennent. Ce principe fut représenté 
dans Zeus et Héré ; et avec eux commence la troisième 
période du panthéisme. 

Mais les forces sauvages de l'époque antique ne cédèrent Le dua- 
pas sans combat à la nouvelle puissance qui se produisait '*"^*^" 
dans le monde. 11 fallut les soumettre et les dompter; et 
c'est à la suite de celte lutte terrible que les Titans de la 
fable furent précipités au fond de l'abîme. Comme ils 
avaient combattu pour la cause du désordre, de l'injus- 
tice et de la violence, contre l'ordre et Tharmonie, ils re- 
présentèrent le mauvais principe , tandis que les partisans 
de Chronos luttaient en faveur du bien. Et c'est alors que 
le panthéisme se produisit sous la forme du dualisme, ou 
d'une opposition irréconciliable entre le bien et le mal, 
entre la lumière et les ténèbres, entre la vie et la mort. 
La lutte de ces deux principes une fois commencée se con- 
tinue dans l'histoire par des émanations, des générations 
et des incarnations interminables du bon principe, appa- 
raissant ici dans Dionysus, là dans Mithra, ailleurs dans 
Chrishna, Osiris, etc. On en vint bientôt à regarder ces 
personnages comme n'avant jamais commencé , et à con- 



22 DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODERNES. 

sidérer celte lutte comme étemelle. C'est ainsi que la doc- 
trine du dualisme s'établit dans le monde, et que ses 
partisans en vinrent bientôt à adorer le mauvais principe. 
Le judaïsme;, de son côté, se trouva dès l'origine en op- 
position directe avec le panthéisme païen sous toutes ses 
formes. Jéhovah n'était point, aux yeux des Juifs, renfermé 
dans la nature; il n'avait rien de commun avec elle : effet 
de sa puissance infinie, elle était séparée de lui par un 
abime. Comme il avait créé le ciel et la terre, Uranus et 
Géa étaient à son égard de pures idoles, et leurs adora- 
teurs des rebelles. Comme c'était lui, d'un autre côté, qui 
avait créé la lumière et établi les ténèbres, ce dualisme qui 
séparait deux choses intimement unies dans leurs racines 
était une abomination à ses yeux. Le panthéisme sous 
toutes ses formes était doiic pour le monothéisQie un scan- 
dale; il av.iit pour base cette doctrine insinuée par le dé- 
mon à nos premiers parents : Vous serez comme des dieux, 
et, comparé à lui, il était ce que le mal est au bien. 
Cependant on ne peut méconnaître non plus un certain 
progrès dans le culte du judaïsme et dans son rapport avec 
les fausses religions qui l'entouraient. Dieu, en effet, s'é- 
tait manifesté d'abord comme créateur; et, lorsqu'il avait 
créé le monde, son action n'avait trouvé aucun obstacle 
au dehors, puisque le mal n'existait pas encore. Aussi, après 
chaque création, pouvait-il s'applaudir de son œuvre et lu 
proclamer bonne. Mais lorsqu'une partie des anges, s'étant 
révoltés contre lui, eurent entraîné dans leur révolte 
l'homme lui-même, et que le mal se fut ainsi propagé, à 
travers tous les domaines de la création, jusqu'à la terre, 
qui en forme comme le dernier degré, une seconde époque 
commença dans l'histoire, époque de mobilité et de chan- 



DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODERNES. 23 

gements continuels. Dieu apparut dès lors comme conser- 
vateur et destructeur à la fois : conservateur à l'égard de 
ce qui s'était maintenu dans le bien, destructeur et ven- 
geur à l'égard du malj recueillant, protégeant, discipli- 
nant le premier par des lois sages et fortes à la fois ; com- 
battant, écartant le second, ou le faisant servir au triomphe 
du bien. C'est là l'époque de la loi et de l'ancienne al- 
liance. Mais cette conduite de la Providence avait pour but 
de préparer l'avènement de la troisième époque. En elîet, 
la plupart des hommes opposai* t leur volonté aux desseins 
de Dieu sur eux, et les rendant inutiles par l'abus cou- 
pable de leur liberté , il apparut enfin comme restaura- 
teur et sauveur; et avec l'accomplissement des promesses 
relatives au Messie commença la troisième époque dans 
l'histoire, époque qui ne Ihiira que lorsque Dieu, après 
avoir achevé la purification du genre humain par la sépa- 
ration incessante du mal et le couronnement des élus, se 
manifestera au monde comme souverain juge, et conduira 
la création tout entière vers son but final. 

Mais les promesses s'accomplirent d'une tout autre ma- 
nière qu'on l'avait attendu; Juifs, païens, tous furent éga- 
lement surpris et déconcertés par ce grand événement. Le 
paganisme reposait, il est vrai, sur ce principe, que la ré- 
demption était déjà accomplie ; et chaque peuple païen pou- 
vait citer dans son histoire un ou plusieurs sauveurs à qui 
il devait sa gloire et sa prospérité. Cependant l'insuffisance 
du salut qu'avaient apporté ces dieux et l'impuissance de 
ceux-ci avaient enfin donné aux païens une sorte d'attente 
d'un rédempteur, qui, quoique moins explicite que chez 
les Juifs, n'en est pas moins très-prononcée dans leur culte 
et dans toute leur histoire. Mais le Messie qu'ils attendaient, 



'2i DES HÉRÉSIES ANCIEMSES ET MOUERKES. 

c'était un conquérant qui^ après avoir soumis à l'empire de 
Rome tous les peuples de la terre, ne ferait du monde en- 
tier qu'un seul royaume. Les Juifs, de leur côté;, espéraient 
un Messie qui les délivrerait de l'oppression et de l'hu- 
miliation sous laquelle ils gémissaient, et qui leur assujet- 
tirait toutes les nations. Or les uns et les autres voyaient 
apparaitre un Sauveur qui, plus pauvre que les oiseaux dugÉM^ 
ciel, n'avait pas un lieu où il pût reposer sa tête; un Sarfl^Bi 
veur qui s'était entouré d'hommes sans considération, sans 
instruction ; qui enseignait une doctrine d'une grande pro- * 
fondeur, il est vrai, quand on se donne la peine de l'étu- ■• 
dier attentivement, et confirmée par des miracles éclatants, 
mais dont néanmoins la simplicité choquait la sagesse 
fausse et orgueilleuse du monde. Il ne s'agissait ici ni des 
dons de l'esprit, ni du courage qui fait les héros, ni de 
conquêtes matérielles. C'était par l'humilité qu'il fallait 
conquérir la couronne que ce Sauveur promettait à ses 
élus, et le royaume qu'il leur annonçait était un royaume 
invisible. Quand on vit ce singulier Me^-sie mourir sur une 
croix, et ses disciples entreprendre de vaincre les princes 
du monde non par les armes, mais par les souflrances, le 
paganisme se détourna avec mépris, et le judaïsme avec 
fureur. Le premier, s'affaissant toujours davantage, crut 
pouvoir se soutenir en reprenant son ancienne croyance, à 
savoir que la rédemption avait été accomplie déjà autrefois 
par les hauts faits deZeus ou de Chronos ; il essaya de don- 
ner à cette doctrine une forme plus scientifique et plus sé- 
duisante pour l'esprit, et de la purifier des erreurs mons- 
trueuses qui l'avaient dénaturée, afin de pouvoir l'opposer 
ensuite avec succès au christianisme. Le juda'isme, de son 
côté, nia que les promesses fussent accomplies, et en remit 






DES HLIŒSIES ANCIENNES ET MODEftNES. t'6 

la réalisation à une époque plus éloignée. Puis^ les Juifs 
ayant été sur ces entrel'ailes dispersés parmi tous les pen- 
pies de la terre, ils essayèrent aussi, connue les païens, par 
haine pour le christianisme, de donner à leur doctrine une 
forme qui la rendit plus accessible aux esprits de ce temps - 
là. Ce qui s'était passé dans le judaïsme lors de la captivité 
de }3ab>lone se reproduisit en cette circonstance. Au re- 
our de cette captivité, les Juifs , sentant le besoin de forti- 
^er l'idée qui faisait la base de leur nationalité, avaient re- 
cueilli le canon de leurs Écritures, qui s'était augmenté de 
j)lusieurs livres. Dans cette dispersion générale et défini- 
tive , ils voulurent rassembler toutes les traditions orales 
qui expliquaient la doctrine et la loi, pour qu'elles ne se 
perdissent pas parmi eux. C'est ainsi que des commande- 
ments du Sinaï et des écrits légués par le passé naquit la 
Massorah, qui est comme la partie formelle de la doctrine 
du judaïsme, tandis que la Mischnah, avec ses Breiloth, 
en forme la partie matérielle. Plus tard la Mischnah, 
avec la Gemara, son commentaire, composa ce qu'on ap- 
pelle le Talmud, c'est-à-dire la Doctrine. Enfin , à la Mas- 
sorah et à la Mischnah vint s'ajouter encore la Cabale, qui, 
puisée à la même source que les deux premières, forme 
la doctrine n^ystique et secrète du judaïsme. La Cabale en 
particulier devait , dans ce qu'elle avait de vraiment indi- 
gène, restaurer et soutenir le mosaïsme, qui chancelait, 
tandis que, par ses emprunts au paganisme d'un côté et 
au christianisme de l'autre, elle devait acquérir un déve- 
loppement qui put lui permettre de se poser en face de la 
doctrine de l'Église , et de la combattre, comme les nou- 
veaux Platoniciens le faisaient avec leur philosophie éclec- 
tique. 

1* 



26 DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODERISES. 

L'ancienne doctrine judaïque avait présenté son Jéhovah 
comme le Dieu suprême, comme le Dieu de tous les dieux 
du paganisme. Dans la Cabale, c'est Ensoph , caché dans 
les plus profonds abîmes de Pètre, qui est tout, et qui pour- 
tant n'est rien de ce qui est; c'est Ensoph qui a créé d'a- 
bord l'universalité des choses, par Menra ou le Verbe. Puis 
celui-ci produit les trois Sephiroth supérieurs, et de ces 
derniers sortent les sept inférieurs. C'est ainsi qu'Ensoph, 
se manifestant dans les dix sphères qui composent l'univers 
entier, a terminé l'arbre généalogique des émanations divi- 
nes, lequel s'étend à travers les quatre mondes superposés 
l'un à l'autre , depuis les sommets du monde des esprits 
jusqu'aux derniers degrés de la matière. Mais, parallèle- 
ment à cette suite d'émanations divines, nous voyons se dé- 
velopper à travers ces quatre mondes une série de démons 
ou de substances spirituelles; car les Juifs étaient persua- 
dés que tous les domaines de la création, depuis le ciel jus- 
qu'à la terre, les astres du firmament, les éléments de l'a- 
bîme, les montagnes, les plantes, les animaux, les hommes 
des soixante-dix peuples de la terre sont conliés à la garde 
d'esprits particuliers. Mais, de même que le monde est par- 
tagé en deux parties, l'une ténébreuse, et l'autre lumineuse, 
présidées, celle-ci par Jezer Tob, l'être bon, et celle-là par 
Jezer Hara, l'être mauvais, ainsi le monde des démons 
forme deux royaumes, celui des bons et celui des mau- 
vais esprits, toujours en lutte l'un contre l'autre, mais 
liés cependant par un certain rapport magique. A la tête 
des premiers étaient trois intelligences supérieures : Mé- 
tratron, Sandalphon et Acatriel. Après eux venait la mi- 
lice entière des bons esprits, partagée en dix chœurs, d'a- 
près le nombre des trois cieux et des sept planètes. Le 



DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODERNES. 27 

chef des mauvais démons^ c'était Samaël ou Satan, dont 
le serpent était comme le principe ou le côté féminin, tan- 
dis qu'Asmodée et ISédargon étaient comme ses lieutenants. 
Après eux venaient les puissances inférieures , les Satan , 
leScliedim, les Sayrim, les Maladie Ghabbalah, tous mi- 
nistres de la colère de Samaël et composant sa cour. Ils 
remplissent les sept régions de l'enfer ou de la géhenne, 
de même que les bons esprits occupent l'Éden ou le para- 
dis, et entre les deux sont placés les esprits de la nature. 
{Histoire, doctrine et noms de toutes les sectes juives qui ont 
eœisté autrefois, ou qui existent encore aujourd'hui , pai* 
Béer, tome II ; Brunn, 1823.) 

L'homme, étant ainsi placé entre les deux mondes de la 
lumière et des ténèbres, peut recevoir par là même les in- 
fluences de l'un ou de l'autre , selon qu'il se tourne vers 
celui-ci ou vers celui-là. S'il se tourne vers la lumière , sa 
vie se développera dans la lumière, le bien et la sainteté; 
si, au contraire, il cherche les ténèbres, il descendra jus- 
qu'aux dernières profondeurs du vice et de la perversité. 
Il peut donc , en avançant toujours, soit dans le bien soit 
dans le mal, arrivera un état d'inspiration céleste ou sata- 
nique , et an bout de cette voie trouver la magie divine ou 
la magie infernale. Cette double magie de la Cabale juive 
nous représente, quoique dans un sens plus élevé, ce qu'é- 
taient pour le paganisme la théurgie et la géolie. Outre 
cela , les païens, aussi bien que les Juifs, reconnaissaient 
une troisième sorte de magie, à savoir une magie natu- 
relle , correspondant aux esprits de la natui'e. Nous re- 
trouvons aussi ces trois genres de magie dans le maho- 
métisme; et il ne faut pas s'en étonner, puisqu'il n'est 
lui-même qu'une combinaison du judaïsme et du paga- 



28 DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODEIINES. 

nisme. Les musulmans distingucnl encore à l'heure qu'il 
est une magie naturelle, Essimiah^ et une magie spirituelle, 
EiTuhani , laquelle se divise de nouveau en deux espèces, 
l'une divine, ayant Dieu pour principe immédiat ou in- 
direct, selon qu'on invoque ou son nom ou celui des 
bons esprits; et l'autre satanique, nommée Sufli, dans 
laquelle l'homme invoque l'assistance des esprits mauvais. 
Le christianisme, entouré de ces trois écoles, eut peine à 
se défendre de leurs influences; et c'est à celles-ci que 
l'on doit attribuer l'origine de toutes les hérésies qui pa- 
rurent dans les premiers siècles. L'influence du mahomé- 
tisme ne se fit sentir que plus lard; encore peut- on dire 
que ce fut principalement par l'intermédiaire des Juifs. 
Hérésies L'Église avait poussé ses premières racines au milieu 
judaïques ^^ monde juif et païen, et c'est de là que lui étaient 
venus les premiers fidèles. Or, parmi ceux qu'elle avait 
convertis , plusieurs eurent la pensée de venir au secours 
de la nouvelle doctrine, et d'en étayer la faiblesse appa- 
rente en f appuyant sur les doctrines juives et païennes, 
afin qu'elle pût de cette manière lutter avec plus de suc- 
cès contre celles-ci. C'est de cet effort que sont sorties suc- 
cessivement toutes les erreurs des judaïsants et des gnos- 
tiques, qui essayèrent de dessécher et de faire périr le 
tronc de la vraie doctrine , en l'étouffjmt sous une multi- 
tude de plantes parasites, tandis que, dans le sein de 
l'ÉgUse, d'autres hérésies, exagérant ou rétrécissant ses 
dogmes, lui préparaient des périls non moins grands. La 
Cabale avait surtout trouvé des adeptes en Egypte , parmi 
les Juifs hellénistes, parmi les Esséens ou piétistes, et les 
Thérapeutes ou mystiques, comme on peut le voir dans 
les écrits de Philon. Les chrétiens venus du judaïsme 



DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODERNES. 29 

s'appliquèrent donc à présenter la doctrine chrétienne 
SOUS un aspect qui ne fût pas de nature à repousser 
leurs anciens coreligionnaires. Comme il existait une cer- 
taine analogie entre les trois périodes des dieux du paga- 
nisme et les trois révélations successives faites au genre 
humain^ à l'origine d'abord, puis au peuple hébreu, puis 
par Notre -Seigneur Jésus -Christ, on en vint à supposer 
aussi, toujours dans la vue d'obtenir le but désiré , que 
le Messie , roi du monde spirituel supérieur, par opposi- 
tion à Satan, prince du monde inférieur, que le Messie 
avait paru dans la révélation de ces trois périodes de 
l'histoire. Ce premier pas fait, il était facile d'aller plus 
loin, et d'en venir à prétendre que les trois doctrines 
ne sont au fond qu'une même chose , et que la troisième, 
à savoir la doctrine chrétienne, n'avait eu pour but que de 
débarrasser la seconde des éléments étrangers qui l'avaient 
défigurée depuis Moïse , et de la rétablir dans sa dignité 
primitive. C'est sur ces fondements que se sont élevées les 
diverses sectes judaïsanîes des premiers temps de l'Église , 
comme les Ébionites, les Nazaréens et les Elcésaïtes, chez 
qui l'on retrouve la magie, les conjurations d'esprits , les 
sibylles et les prophétesses. 

Les chrétiens venus du paganisme firent la même chose Hérésies 
de leur côté; ils cherchèrent premièrement à enrichir la ou"*"^ 
doctrine chrétienne, qui leur paraissait méprisable à cause gnostiques 
de sa simplicité, en y ajoutant les trésors que le paganisme 
possédait en ce genre. Puis ils cherchèrent à présenter le 
paganisme comme bien supérieur au judaïsme ; et trans- 
portant à l'histoire de l'Église la division des périodes 
admises par les païens, comme nous l'avons vu plus haut, 
ils présentèrent le paganisme et le judaïsme comme deux 



30 DES HÉRÉSIES ANCIEN?<ES ET MODERNES. 

choses entièrement opposées. Les doctrines gnostiques se 
distinguèrent selon les systèmes païens qu'elles prirent 
pour base, et qu'elles cherchèrent à introduire dans le 
christianisme ; et il semble que nous n'avons aucune règle 
plus sûre pour discerner leur origine que les systèmes des 
nombres qu'elles on pris pour point de départ. On pour- 
rait d'après cela retrouver la trace des doctrines égyp- 
tiennes dans celle de Basilide, où prédomine le nombre 
huit joint à celui de trois cent soixante-cinq, et qui est 
dans un rapport intime avec la métempsycose ; le nombre 
sept chez Saturnin indique la Perse comme berceau de ses 
erreurs; le nombre trois, puis les nombres huit, dix et 
douze, joints au nombre trente, désignent la Chaldée chez 
Yalenlin. 

Quant aux sectes de la seconde sorte, elles se distinguent 
par le degré d'abaissement où elles ont essayé de réduire 
le judaïsme et son Dieu, de même que par le degré d'op- 
position qu'elles ont prétendu établir entre lui et le Dieu 
des chrétiens. Chez Basilide, Jéhovah n'est que le premier 
ange de la dernière hiérarchie des esprits, tandis que dans 
le Christ la plus haute énergie divine s'est unie à l'homme. 
Chez les Yalentiniens, Jéhovah est le démiurge, le roi du 
monde des figures et des images; il est engendré par Acha- 
moth chassée du Pleroma dans l'obscur chaos, tandis que 
Jésus restaurateur de ce môme monde est l'Eon que tous 
les autres Eons ont formé de ce qu'il y a de plus pur dans 
leur essence. Chez Marcion , le Créateur, ne connaissant 
que la justice, mais ignorant l'amour, flotte entre le bien 
et le mal. D'autres, poussant la chose encore plus loin, 
font du Créateur un être mauvais, qui a introduit le péché 
dans le monde parla loi. Les Ophites semblent avoir poussé 



DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODERNES. 31 

cette horrible doctrine jusqu'à ses dernières conséquences; 
et bientôt les choses en vinrent à ce point que, par une réac- 
tion inévitable en ces sortes de cas, l'opposition entre le 
mahométisme et le judaïsme finit par disparaître tout à 
fait , tandis que d'un autre côté les Séihites et les Caïnites 
poussèrent cette opposition jusqu'à un duahsme formel. 
Les Ophites enseignaient que la Sophie, s'abaissant jus- 
qu'à la matière, avait enfanté Jaldabaoth, le fils du Chaos; 
que celui - ci , après avoir créé les sept esprits sidéraux , 
avait créé avec eux le monde et enfin l'homme; que de son 
souffle il avait conmiuniqué à celui-ci la lumière supé- 
rieure qui habitait en lui; mais que, voulant l'empêcher 
d'acquérir une science plus élevée, il lui avait défendu de 
manger le fruit de l'arbre de la science; de sorte que l'es- 
prit du serpent, créé aussi par lui, était devenu le bienfai- 
teur de l'humanité en le poussant à transgresser le pré- 
cepte du Seigneur. Ces hérétiques en vinrent bientôt à 
prendre parti pour Gain, pour Cham, pour les habitants 
de Sodome, etc., comme les Caïnites; ou, comme les Sé- 
thites , à voir dans Seth et Sem le précurseur du Messie 
ou le Messie lui-même, et à chercher la vraie doctrine 
dans la ligne des enfants de Dieu, pendant que les Ada- 
mites, remontant plus haut, honoraient dans Adam la 
souche commune des enfants de Dieu et des enfants des 
hommes. 

Tous ces systèmes, on le voit, entendaient dans un sens 
hérétique et exagéraient l'opposition qui existe entre les 
deux principes du bien et du mal. Aussi finirent- ils par 
se résoudre tous dans le manichéisme, qui avait su trouver 
la formule la plus courte, la plus populaire, la plus favo- 
rable aux passions humaines, pour tous les adversaires du 



32 DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODERNES. 

dogme chrétien et de la morale sévère de l'Évangile dans 
le monde. Deux royaumes éternels gouvernés par deux 
chefs, dont l'un cependant est supérieur à l'autre; dans 
l'homme deux natures, l'une plus élevée, l'autre infé- 
rieure, dont la première, plus forte à l'origine, a perdu 
son empire dans la génération par la volupté : telle était 
cette formule , dont la simplicité apparente devait plaire 
aux esprits vulgaires , et dont la facilité souriait d'ailleurs 
aux passions du cœur humain. Aussi fut-elle favorable- 
ment accueillie paiiout, mais surtout en Orient. Cette 
<ioctrine néanmoins, puisée du Zend-Avesta, était dans sa 
forme primitive trop opposée au christianisme pour pou- 
voir se défendre contre lui. Elle sut donc se plier aux cir- 
constances, et prendre diverses formes selon les temps; 
et c'est ainsi qu'elle a pu se soutenir à travers les siècles 
jusqu'à nos jours. Vers la fin du iv" siècle, elle pénètre 
sous la forme du priscillianisme jusqu'au fond de l'occi- 
dent en Espagne, et y jette des racines si profondes qu'on 
l'y retrouve encore à la fin du VI^ Vers le miUeu du siècle 
suivant, les Pauliciens l'introduisent parle moyen de Cons- 
tantin dans l'Arménie syrienne; puis dans le cours du viif , 
elle se répand dans l'Asie Mineure, et se rajeunissant dans 
l'hérésie de Sergius, vers la fin du même siècle, elle gagne 
en partie la faveur des empereurs d'Orient. Mais au milieu 
du ix" siècle, l'audace de la secte donne naissance à une 
guerre qui dure près de cent ans , et dans laquelle elle est 
complètement défaite. Les Manichéens, transportés en 
Thrace dans les vallées du mont Hémus, se lignent avec 
d'autres, bannis avant eux, et se répandent de nou- 
veau sous le nom de Bogomiles. Vers le milieu du xi' siè- 
cle, Psellus les reconnaît sous le nom de Messaliens, d'Eu- 



DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODEllNES. 3,T . 

chMesou d'Enthousiastes, lundis qu'Alexis Comnène, vers 
la fui du même siècle, se vante d'avoir convaincu une 
partie de ces hérétiques de leur erreur, et fait divulguer 
par Euthymius leurs mystères. Cependant ils s'étaient ré- 
pandus par des missions et par le commerce dans la Bosnie 
et la Dalmatie , et poussant toujours plus à l'ouest ils appa- 
raissent avant l'an 1000 en Italie, et trouvent particuliè- 
rement d Milan un accueil favorable. Comme ils étaient 
étrangers, on leur donna le nom de Passagini, et ce- 
lui de Bulgares parce qu'ils venaient de Bulgarie ; mais 
eux, se regardant comme plus purs que les autres hommes, 
s'appelaient Catharins, Patarins, Piphliens, Bégards, Loi- 
lards, etc. Leur doctrine fit de rapides progrès, même 
dans l'État de l'Église, et pénétra jusqu'en France. Elle y 
avait germé longtemps en secret, lorsque enfm elle se pro- 
duisit tout à coup au grand jour dans le sein du clergé 
d'Orléans en 1017, et se répandit de là en diverses pro- 
vinces particulièrement dans le sud de l'Aquitaine, où elle 
fit de si rapides progrès que déjà en 1030 nous voyons un 
concile assemblé contre ses sectateurs à Toulouse, jusqu'à 
ce qu'enfin la guerre des Albigeois arrêta leurs progrès 
dans cette contrée sans les extirper entièrement. En effet, 
ils ne s'étaient pas bornés à la France; mais ils avaient fait 
seulement de ce pays leur centre d'opérations, et de là ils 
s'étaient jetés sur tous les peuples de l'Occident. Mous les 
trouvons déjà en 1052 dans la contrée de Goslar, puis dans 
les pays du Bas-Rhin. Vers le milieu du xn^ siècle, ils pas- 
sent de Gascogne en Angleterre, couvrent l'Espagne de 
leurs associations secrètes, et font du royaume de Léon un 
des principaux sièges de leur puissance. Nous les voyons 
reparaître phi s tard de temps en temps dans les guerres des 



34 DES HÉRÉSIES AlNCIElN^ES ET MODERNES. 

paysans, chez les Anabaptistes. Puis passant dans le nou- 
veau monde, après la découverte de celui-ci, ils s'y im- 
plantent et s'y propagent. On les retrouve encore à l'heure 
qu'il est chez les Bogomiles des montagnes de l'Hémus; et 
il n'y a pas longtemps qu'ils ont essayé de se constituer 
dans la capitale même de la France sous le nom de Saint- 
Simoniens. 

Ce réseau de sectes et d'hérésies, qui n'a cessé d'enlacer 
l'Église depuis son origine jusqu'à nos jours, a été en même 
temps pour la mystique diabolique un des auxiliaires les 
plus puissants; et c'est par les Manichéens surtout que 
celle-ci s'est répandue à travers le temps et l'espace. Comme 
la spéculation et la pratique se tiennent par des liens très- 
étroits, on peut toujours juger de l'une par l'autre. Une fois 
qu'on reconnaissait dans le mal un principe absolu et per- 
sonnel, on devait l'honorer, le servir et lui rendre hom- 
mage; et lui, de son côtéij, devait récompenser à sa manière 
le culte qu'on lui rendait. Si dans les commencements, 
moitié par un reste de pudeur, moitié pour ne pas choquer 
trop ouvertement l'instinct religieux des populations, on 
donnait au bon principe la prééminence, le principe mau- 
vais était regardé toutefois comme lui étant semblable en 
toutes choses, et les esprits conséquents devaient en con- 
clure qu'ils étaient égaux tous les deux. De là il n'y avait 
qu'un pas pour arriver à reconnaître que le roi des régions 
inférieures, lesquelles sont plus proches de l'homme, est 
le plus puissant, et qu'on doit l'honorer plus que son ri- 
val ; et c'est là ce qui a répandu le culte du démon dans 
toutes les contrées de l'Europe. Chacun de ses adorateurs 
croyait, d'après la doctrine qu'il avait embrassée, et plus 
encore d'après sa propre expérience, qu'il portait en soi un 



DES HÉRÉSIES ANCIENi>iES ET MODEKKES. 35 

élément en rapport avec le démon, une nature inférieure et 
ténébreuse, et Jouissant en quelque sorte du droit de cité 
dans le royaume de Satan. Plus cetle nature inférieure 
avait pris le dessus dans un homme, plus elle avait subjugué 
la nature supérieure, et fait prédominer ses instincts, ses 
appétits et ses passions, plus cet homme devait se trou- 
ver disposé à entrer au service d'une puissance dont il sen- 
tait la force dans tous ses membres et dans tous ses or- 
ganes; moins, au contraire, il devait se sentir d'attrait pour 
le principe du bien qui, malgré toutes ses perfections, ou 
plutôt à cause d'elles, lui paraissait quelque chose d'inac- 
cessible et de trop étranger à sa nature. Une fois décidé 
dans son choix, il devait chercher à entrer dans un com- 
merce plus intime a^ec le maître invisible qu'il s'était 
choisi, et il trouvait dans sa nature inférieure comme un 
point de contact avec lui. Une alliance formelle était donc 
facile, et les conditions en étaient, pour ainsi dire, trouvées 
d'avance. En effet, comme c'est principalement dans la 
chau' que règne Satan , l'émancipation de la chair et tout 
ce qui s'ensuit était le résultat prochain de ce contrat tacite 
entre l'homme et le démon, et souvent même cette con- 
dition était posée d'une manière formelle. 

Mais le mal sut arriver au cœur de l'homme par d'autres L'émanci- 

voies encore. L'Église avait toujours reconnu les obstacles P^^io" de la 
^ •' chair. 

que l'homme rencontre pour son salut dans les instincts de 
la nature inférieure; aussi avait -elle toujours cherché à 
tenir celle-ci sous une discipline sévère. Cependant la gran- 
deur des périls qui nous menacent de ce coté ne lui avait pas 
fait perdre de vue ceux que l'orgueil nous prépare ; et, pour- 
suivant les racines du mal jusque dans les régions les plus 
hautes de F homme, elle s'était efforcée de contenir celles-ci 



3(3 DES HÉRÉSIES ANCIEIN.NES ET MODERNES. 

SOUS uti joug salutaire. Elle trouvait partout sur sa route 
deux ennemis à combattre : en bas, la concupiscence et 
rinstinct animal, qui dépriment l'homme; en haut, la su- 
perbe ou l'orgueil, qui veut toujours monter. Et comme sa 
doctrine se tient toujours dans ce milieu sage et juste, le- 
quel n'est que l'unité vivante et supérieure où se joignent 
les extrêmes qui semblent le plus opposés, elle avait cher- 
ché ici encore à garder ce sage tempérament qui évite avec 
précaution tous les excès. Soumettant à Dieu également, et 
les instincts de la natur? inférieure, et les élans de la nature 
supérieure, s'elTorçant de rabattre l'orgueil et de relever les 
passions basses de l'homme , elle voulait ainsi établir en 
lui un juste équihbre, et lui rendre, autant que la chose est 
possible ici -bas, l'harmonie qui existait dans son être à 
l'origine. Mais de même que le bel accord des dogmes de 
FÉglise a^ait été troublé par les diverses hérésies, et sur- 
tout par celle des deux principes , ainsi devait - il en être 
de la discipline morale fondée sur ces mêmes dogmes. Nous 
retrouvons donc encore ici deux doctrines extrêmes, l'une 
qui conduit au sensualisme, et l'autre qui mène par l'or- 
gueil au rigorisme. Cette opposition avait existé déjà, et 
chez les païens dans les deux sectes des Épicuriens et des 
Stoïciens, et chez les Juifs dans les sectes des Sadducéens et 
des Pharisiens. Chacune de ces doctrines était un mal en 
soi, parce que chacune développait à sa manière quelques- 
uns des mauvais instincts de la nature humaine. Mais lors- 
qu'elles se furent rencontrées, comme les extrêmes finissent 
toujours par se rencontrer; lorsque l'orgueil, approchant 
dans une présomptueuse assurance de la volupté qui Fé- 
piait, se trouva pris dans ses pièges; ou lorsque celle-ci, 
arrivée au dernier degré de l'abrutissement, trouva sur ses 



DES HKKÉîSlES ANClKîsNES ET MODERÎSES. 'M 

pas l'orgueil, alors ces deux ennemis du bien se donnèrent 
la main , et hâtèrent les progrès du mal par leur funeste 
alliance. Aussi saint Augustin, dans son livre des Hérésies^ 
adressé à Quodvultdeus, nous apprend que les sectes gnos- 
tiques étaient généralement si décriées que, tandis qu'elles 
s'appelaient de différents noms, beaucoup les désignaient 
toutes en masse sous le nom de Borborites, c'est-à-dire 
sales, à cause des abominations qu'elles pratiquaient dans 
leurs- mystères. Le saint docteur nomme expressément 
comme se distinguant sous ce rapport les Simoniens , les 
Nicolaïtes, les Carpocratiens, les Manichéens , les Priscil- 
lianistes et les Paterniens. L'extrême opposé était repré- 
senté par les Montanistes et les Valésiens, qui se châtraient 
eux-mêmes , par les Patriciens et les Circumcellions , qui 
pratiquaient le meurtre contre les autres et contre eux- 
mêmes , par tous ceux en un mot qui s'appelaient Catha- 
rins ou purs. Or cette contagion de l'orgueil était plus 
subtile et plus pénétrante encore que celle de la volupté. 

Cette opposition passa bientôt de la vie dans la mystique. Les faux 
à l'aide du principe sur lequel les différentes sectes ap- ^^^^ ^^' 
puyaient leurs doctrines. Gomme celles-ci, étant toutes en 
contradiction avec les dogmes de l'Église, avaient besoin 
pour se faire accepter, d'une garantie supérieure, leurs 
auteurs l'avaient cherchée dans le prétendu Paraclet qu'ils 
promettaient à leurs adeptes. Tous les hérésiarques, depuis 
Simon le Magicien jusqu'à Manès, et plus tard jusqu'au 
moyen âge, s' étaient annoncés comme envoyés par l'Esprit, 
et avaient donné leur doctrine comme une nouvelle effu- 
sion de ce môme esprit ayant pour but de continuer et 
d'étendre l'œuvre de la rédemption. Comme cette effusion 
du Saint-Esprit se manifeste principalement dans le don de 
n[. 2 



38 DES HÉRÉSIES AKCIEMSES ET MODERNES. 

prophétie j ce don, et avec lui toute la mystique^ n'avait 
pas tardé à pénétrer dans les sectes qu'ils avaient fondées; 
et comme ^ d'un autre côté, c'était dans leurs prophéties 
que la doctrine qu'ils enseignaient avait ses racines, celle-ci 
devait nécessairement manifester l'esprit qui l'avait inspi- 
rée. Déjà dans l'ancienne alliance nous rencontrons deux 
sortes de prophètes^ ceux de Jéhovah et ceux de Baal ; car il 
y a deux sortes d'esprits^ l'un qui souffle d'en haut, l'autre 
d'en bas. Les annales des Hébreux nous apprenné*nt ce 
qu'il faut penser des prophètes de Baal^ et nous pouvons, 
en nous rappelant ce qu'étaient les bacchanales^ suppléer ce 
qui manque à la description qu'elles nous en font. Quant à 
l'esprit d'en haut, nous ne pouvons mieux connaître la 
nature de ses opérations qu'en interrogeant à ce sujet ceux- 
là même qui les ont reçues. Il descend comme une flamme 
sur la langue de David. Il enivre Jérémie comme un feu 
dévorant, de sorte que tous ses os tremblent dès qu'il a 
touché sa bouche et qu'il y a mis ses paroles, le posant au- 
dessus des peuples et des royaumes, pour qu'il plante et 
arrache, édifie et détruise. {Jérém., c. i, p. 23.) Le prophète 
inspiré par lui est obligé de dire ce qu'il ne veut pas ; et, s'il 
s'y refuse, l'inspiration pèse sur lui comme un fardeau qui 
l'écrase , s'enflamme en son cœur, brûle ses os; de sorte 
que, ne pouvant supporter les ardeurs qui le consument, il 
tombe en défaillance. {Idem, C. xx.) Ézéchiel sent claire- 
ment la main de Dieu se poser sur lui, son esprit entrer en 
lui et le placer sur ses pieds, (c. ni.) Une main mysté^ 
rieuse, sortant du milieu du feu , le saisit par les cheveux 
dans une vision , et l'élevant entre le ciel et la terre le 
transporte jusqu'à Jérusalem dans le temple. (C. viii.) 
Lorsque nous considérons le langage symbolique des pro- 



DES HliRÉSlES AKCIENîsES ET MODERNES. 39 

phètes , nous voyons que toutes leurs actions portaient le 
même caractère ; de sorte que la multitude les comprenait 
mal bien souvent, et les regardait comme des insensés. 
Ainsi , lorsque le disciple des prophètes prit à part Jéhu 
pour lui donner l'onction royale, ceux qui accompa- 
gnaient ce dernier lui demandèrent^ lorsqu'il revint^ ce 
que ce fou lui avait fait. Nous ne pouvons méconnaître en 
tout cela les signes d'un état vraiment extatique. Mais entre 
ces deux inspirations, entre ces deux genres de prophètes, 
ceux de Dieu et ceux du démon, nous en trouvons d'autres 
qui sont comme les prophètes de la nature. Ce sont eux que 
désignait Ézéchiel sous les traits de ces hommes qui pro- 
phétisent d'après leur propre cœur, suivant leur propre es- 
prit, et de fausses visions, lesquelles ne leur apprennent 
rien ; de ces hommes qui se mettent à proclamer leurs ora- 
cles trompeurs sans que le Seigneur les ait envoyés, et qui 
annoncent la paix là où la paix n'est point, qui trompent 
le peuple et confirment les méchants dans leur malice. 
[Ihidcm , c. xni.) « Je ne leur ai point donné de mission, 
dit le Seigneur par la bouche de Jérémie; mais ils se sont 
mis en avant eux-mêmes. Je ne parlais point en eux, et 
malgré cela ils prophétisaient et mentaient en mon nom, 
disant : J'ai rêvé, j'ai rêvé dans le sommeil, parlant ainsi, 
non de ma bouche , mais d'après les visions perfides de 
leur cœur. S'ils avaient assisté à mes conseils et annoncé 
mes paroles à mon peuple, je les aurais détournés de leurs 
voies mauvaises et des mauvaises pensées de leur cœur; 
mais chacun volant la parole de son voisin, ils se sont mis 
à rêver des mensonges, et ont ainsi séduit mon peuple par 
leurs illusions et leurs faux miracles. N'écoutez donc point 
les paroles de ces prophètes ni de ces prophétesses , qui 



lO IILS HlihKslKS AMiltiN.NtS Kl AlODEIlîNtiS. 

pour mie poignée d'orge et un morceau de pain ^oub 
mettent un coussin sous le coude et un oreiller sous la 
tète^ et ravissent ainsi les âmes de mon peuple. Ma colère 
tombera sur eux_, et ne reviendra à moi qu'après avoir 
accompli les pensées de mon cœur. Que celui donc qui 
rêve dise ce qu'il a rêvé; mais que celui qui a ma parole 
la redise avec sincérité. Qu'a de commun le froment avec 
la paille? Ma parole n'est-elle pas comme le feu ou comme 
un marteau qui brise le rocher? » [Jéremie, c. xxni, et 
xxvui; Ézéchiel, c. xni.) Cette troisième classe de prophètes 
appartient au genre des pythons et des devins, qui strident 
iu incantutiûnibus suis, comme le dit Isaïe , c. vui. Ce sont 
les clairvoyants qui ont des visions, il est vrai, mais qui, 
entourés d'illusions, sont sujets à l'erreur, et se rendent 
coupables bien souvent d'imposture. Il y a parmi eux bien 
des degrés et bien des nuances, et ils forment comme le 
point de transition qui conduit à la première classe des 
voyants inspirés par l'enfer. 

L'Esprit d'en haut ayant communiqué à l'Église de la 
nouvelle alliance le vrai don de prophétie , le démon, qui 
cherche toujours à contredire l'œuvre de Dieu, ne pouvait 
manquer non plus d'avoir ses prophètes. Car, comme le 
dit le prince des apôtres : « De môme que les Juifs ont eu 
de faux prophètes, de même il s'élèvera parmi vous des 
docteurs de mensonge, qui inventeront des sectes perni- 
cieuses, nieront le Seigneur qui les a rachetés, et se prépa- 
reront ainsi une prompte ruine. » (Ep. II, c. 2.) La clair- 
voyance naturelle,, quoiqu'elle ne fût pas peut-être 
parfaitement comprise des anciens, n'était pas néanmoins 
restée pour eux un mystère. Les premiers hérésiarques 
avaient su la mettre à profit, afin de donner à leurs erreurs 



DES HÉRÉSIES ANCiEMNES ET MODERNES. 41 

la sanction dont elles avaient besoin. De ce côté donc l'es- 
prit du mensonge trouvait une porte par où il pouvait 
entrer; et comme la constitution de la femme la rend plus 
accessible à ces sortes d'états^ il leur fallait des femmes 
qui pussent leur servir d'instrument pour atteindre leur 
but. Nous ne devons donc pas être étonnés devoir celles-ci 
jouer un si grand rôle dans la plupart des hérésies. Nous 
pouvons suivre la série de ces fausses prophétesses jus- 
qu'au temps des apôtres^ où nous trouvons cette Hélène 
ou Sélène que Simon le Magicien appelait sa Minerve; puis 
Prisque et Maximille, les prophétesses de Montan ; puis nous 
trouvons encore les visions et les faux miracles de la Phi- 
lomène de Sergius. Chez les Pépuciens de la Phrygie, cette 
race de prophétesses prend tellement le dessus que la secte 
lui donne la prééminence dans le sacerdoce. Ce qui est 
naturel en soi ne peut être imputé ni à bien ni à mal, et 
est, sous le rapport moral, indifférent soit pour l'un, soit 
pour l'autre. Mais lorsque l'élément naturel est uni inti- 
mement avec l'esprit, comme il arrive dans l'homme, il ne 
peut rester longtemps dans cette indifférence : il suit l'im- 
pulsion de l'esprit qui habite en lui, et sert ainsi soit à édi- 
fier, soit à détruire. Or les sectes qui prennent pour point 
de départ la négation d'un dogme révélé sont éminem- 
ment destructrices. Et le manichéisme présentant le mal 
comme une puissance légitime, qui a des droits aux hom- 
mages de tout ce qui a quelque rapport avec elle, le culte 
du mal se trouve par là justifié. Mais les hommes peuvent 
passer au culte du démon de deux manières, selon la dif- 
férence de leur nature et des doctrines qu'ils professent. 
Ceux qui, par une disposition mauvaise de leur cœur, 
ou par l'effet d'une grande peiversité, se sentent attirés 



42 DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET 3I0DERNES. 

vers le mal, comme tels se livrent complètement à lui, et 
se mettent sous sa dépendance, afm de pouvoir à leur gré 
se servir en son nom de la nature pour satisfaire leurs 
convoitises. Nous devons donc trouver parmi eux un culte 
diabolique^ une doctrine et une mystique diabolique aussi. 
Que si, au lieu d'incliner vers la volupté, ils penchent, au 
contraire, du côté de l'orgueil, ils reconnaissent bien, il est 
vrai, l'empire des puissances supérieures ; mais cette con- 
naissance ne fait qu'éveiller en eux le désir de devenir 
comme les Élohim, ou même plus puissants encore. Il ré- 
sulte de là un culte et des pratiques d'un genre différent. 
Ces hommes, méprisant les démons, cherchent à s'élancer 
jusque dans les régions les plus hautes et à s'assujettir les 
puissances qui y habitent, soit les unes par les autres, soit 
par Dieu lui-même, la plus haute de toute. L'ancienne 
magie s'est produite sous toutes ces formes dans le chris- 
tianisme, de même que dans le judaïsme et le paganisme, 
enfantant les hérésies et reproduite à son tour par celles-ci. 
Prenant son point de départ dans la magie naturelle , qui 
s'efforce de soumettre la nature par le moyen des forces 
qui résident en elle, elle a cherché à l'opposer à la mys- 
tique pure et sainte de l'Église. 
La Magie C'est ainsi que s'est formé ce culte magique et secret que 
opposition 1^^ sectes ont opposé au culte public de l'Église, et dans 
a l'Eslise. lequel elles ont cherché à imiter les sacrements, et parti- 
culièrement celui de l'Eucharistie. Chez lesOphites, un ser- 
pent apprivoisé sortait d'une caverne sous l'autel, conjuré 
par les prêtres; et lorsqu'il avait touché de sa langue l'o- 
blation qu'on lui présentait, celle-ci se trouvait par là même 
consacrée, et était distribuée comme eucharistie parmi les 
fidèles : c'est ce que nous apprend saint Augustin dans son 



DES HÉRÉSIES ANCIENNES KT MODERNES. 43 

Catalogue des hérésies, 17. Ce symbole exprimait d'une 
manière frappante la nature du culte de ces hérétiques. Les 
Montanistes et les Pépuciens tiraient le sang d'un enfant 
d'un an^ à l'aide de piqûres qu'ils pratiquaient sur tout 
son corps ; puis^ le mêlant avec de la cendre, ils en fai- 
saient un pain dont ils préparaient leur eucharistie. Si 
l'enfant mourait, ils l'honoraient comme martyr; et, s'il 
échappait, ils en faisaient leur grand prêtre. Nous voyons 
ici un retour aux sacrifices sanglants du paganisme, qui 
convenaient très -bien à cette secte dure et impitoyable. 
Les Manichéens, ou du moins ceux qui parmi ces héré- 
tiques s'appelaient Cathares, mêlaient de la semence à leur 
eucharistie , comme le prouvent les enquêtes juridiques 
faites à Carthage d'abord, et plus tard à Rome, et les dé- 
clarations de ceux dont on avait abusé pour ces cérémo- 
nies abominables. Ici, c'est l'ancien culte de Moloch qui 
reparaît dans toute son horreur, et qui ose se donner 
comme le culte du Christ. Ces abominations étaient les 
conséquences des principes admis par ces hérétiques : elles 
devaient donc se produire toujours de nouveau dans le 
cours des siècles, quoique sous des formes diverses. C'est 
ce que témoigne en effet Psellus, dans ce qu'il nous rap- 
porte des Euchites de son temps. Ils admettaient trois prin- 
cipes : l'un paternel , qui régnait seulement dans les ré- 
gions situées au-dessus de ce monde; puis deux autres 
issus de lui, le premier qui exerçait son pouvoir dans le 
monde, et l'autre, plus jeune, qui présidait aux choses cé- 
lestes. Quelques-uns de la secte honoraient ensemble les 
deux derniers, parce que, quoiqu'ils fussent opposés l'un 
à l'autre, ils avaient néanmoins le même père et la même 
origine. D'autres adoraient, il est vrai, le plus jeune. 



44 DES HÉRÉSIES A-ISCIENNES ET MODERNES. 

comme ayant la meilleure part, mais sans refuser pour 
cela d'honorer l'autre, à cause du pouvoir qu'il avait de 
leur nuire. Les plus dépravés, renonçant tout à fait au 
culte du principe céleste, se consacraient exclusivement au 
Satanaki, qui avait créé les plantes et les animaux, et mis 
tout en ordre sur la terre , tandis que son frère , jaloux de 
lui , affligeait son royaume de tremblements de terre , de 
grêles, de famines, etc., et méritait ainsi la malédiction des 
hommes. Or ces hérétiques, pour se rendre Dieu favorable, 
goûtaient, au commencement de leurs cérémonies, des 
deux excréments humains, suivant ainsi leurs principes 
jusque dans ses dernières conséquences. Puis le soir, ils 
conduisaient les initiés, liommes et femmes, dans leurs 
lieux de réunions , et tous, après que les lumières avaient 
été éteintes, se mêlaient indistinctement dans d'infâmes 
orgies, après quoi ils se séparaient. Au bout de neuf mois, 
lorsque le temps était venu où les femmes devaient mettre 
au monde les fruits de ces unions monstrueuses, ils se ras- 
semblaient tous au même lieu, et trois jours après l'enfan- 
tement ils prenaient les malheureux enfants qui venaient 
de naître, leur tiraient le sang du corps, les brûlaient res- 
pirant encore sur un bûcher, recevaient leur sang dans W 
des vases, le mêlaient avec de la cendre, et en composaient 
un mélange horrible dont ils infectaient leurs aliments et 
leurs breuvages. C'était là leur communion : ils croyaient 
par là pouvoir effacer les symboles empreints dans notre 
âme, ce sceau qui met les démons en fuite, et se ménager 
les moyens de se rendre ceux-ci familiers. (Psellus, de 
Opérât. Dœmon., p. 11-37.) Lorsque les Bogomiles trans- 
portèrent en Occident la doctrine des Manichéens, ces abo- 
minations passèrent avec elle dans ces contrées. Le synode 



DES HÉRÉSIES ANCIE?<NES ET MODER><ES. 4 ri 

(VOrléans expose ainsi le résultat de l'enquête faite en cette 
ville sur cette secte : a Us s'assemblaient de temps en 
temps la nuit dans une maison désignée d'avance^ por- 
tant chacun un flambeau à la main. Là ils chantaient dans 
une espèce de litanie les noms des démons, jusqu'à ce 
qu'ils vissent descendre au milieu d'eux le démon lui- 
même sous la forme d'un petit animal. Dès qu'il était ap- 
parUj on éteignait toutes les lumières, et chacun abusait 
de la femme qui lui tombait sous la main^ sans aucune 
crainte du péché^, sans se soucier que ce fût sa mère ou sa 
sœur ou une religieuse; car ils tenaient ces unions pour 
saintes. L'enfant qui naissait; de cet accouplement impur 
était bri\lé à la manière des païens, huit jours après sa nais- 
sance, dans un grand feu, sous leurs yeux. Ils recueillaient 
et gardaient ses cendres avec le même respect avec lequel 
la piété chrétienne conserve le corps du Seigneur, comme 
viatique pour les malades. La puissance du démon qui ré- 
sidait dans ces cendres était telle, que lorsqu'un homme 
en avait seulement goiité il était extrêmement difficile 
qu'il renonçât à cette hérésie pour retourner dans le che- 
min de la vérité . » 

Les mêmes accusations se reproduisent plus tard à pro- 
pos des Catharins ; et un bref du pape Grégoire IX à quel- 
ques évêques d'Allemagne indique les ditrérentes formes 
d'animaux sous lesquehes le démon paraissait dans leurs 
assemblées : ce sont les mêmes que nous verrons plus tard 
dans le sabbat des sorcières, celle du crapaud ou du chat, 
par exemple. Les Fratricelles avaient des orgies semblables. 
Les femmes se rendaient par troupes à leurs assemblées; 
une fois que les cérémonies étaient achevées et les lumières 
éteintes, le prêtre donnait, en invoquant l'esprit, le signal 



46 DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODERNES. 

de ces unions monstrueuses. Les enfants qui en naissaient 
étaient ensuite jetés de main en main par ces sectaires pla- 
cés en cercle, jusqu'à ce qu'il fût mort; et celui entre les 
mains de qui il mourrait était salué comme grand prêtre. 
Vn de ces enfants était brûlé par les prêtres, qui, mêlant 
dans une coupe ses cendres avec du vin, se servaient de 
ce breuvage pour initier les adeptes. (Abr. Bzovius, in 
annal., ann. J303.) Les Templiers furent aussi, comme 
on le sait, accusés de brûler des enfants et d'honorer Sa- 
tan. Un grand nombre de nobles du sud de la France 
étaient entrés dans cet ordre de chevalerie. Sortis d'une 
condition qui, à cette époque et dans ces contrées, savait 
cacher sous le manteau de la poésie une profonde corrup- 
tion, et dans laquelle le manichéisme comptait à cause de 
cela un grand nombre de partisans, il ne serait pas éton- 
nant qu'ils eussent ajouté aux vices de leur patrie ceux de 
l'Orient, et que, formant pour ainsi dire un ordre dans 
l'ordre dont ils étaient membres, ils eussent conservé en 
secret les pratiques et les cérémonies des Manichéens. 
Cette supposition est la seule qui puisse concilier les con- 
tradictions que Ton remarque dans le procès des Templiers, 
et sauver à la fois l' honneur des juges qui les ont condamnés 
et celui du grand maître et de ses compagnons, qui en 
mourant protestèrent de leur innocence. 

]!^otTe siècle, fier de sa civilisation et de ses lumières, se 
croit exempt de ces superstitions et de ces crimes ([u'enfante 
toujours le commerce de l'homme avec les esprits ténébreux. 
Mais ici encore se vérifie la parole du Maître : Celui qui 
s'exalte sera humilié; et les siècles antérieurs n'ont mal- 
heureusement rien à envier au nôtre sous ce rapport. Au- 
jourd'hui comme autrefois, les morts sont évoqués et consultés 



DES HÉRÉSIES ANCIENNES ET MODERNES. 47 

sur les affaires les plus importantes; et, plus d'une fois 
peut-être, leurs oracles ont déterminé les combinaisons de la 
politique moderne. La nécromancie est devenue, sous le nom 
de spiritisme, un art, une science, c/ue dis-je? une religion , 
ayant ses dogmes , sa discipline , ses adeptes , ses prêtres et 
ses pontifes. Et les sectateurs de cette religion nouvelle, ce 
ne sont pas des hommes ignorants et grossiers, mais des 
hommes d'une condition élevée pour la plupart, éclairés, dans 
le sens que l'on donne aujourd'hui à ce mot, savants même, 
exempts par conséquent des préjugés c^u' enfante Vignorance. 
Aujourd'hui comme autrefois, les puissances infernales sont 
invoc/uées, et Satan est honoré d'un culte formel, dont le pre- 
mier acte consiste à renoncer au baptême, au titre de chré- 
tien qu'il confère, pour passer au service du démon. Aujour- 
d'hui comme autrefois , ces actes exécrables sont signés par 
le nouvel adepte, et scellés de son sang. Aujourd'hui comme 
autrefois, dans les réunions où se célèbrent ces mystères téné- 
breux, le blasphème et la luxure se donnent la main pour 
honorer d'un mutuel accord le père du mensonge et l'instiga- 
teur de tout mal. Aujourd'hui comme autrefois , dans ces as- 
semblées criminelles, après que le nom du Christ et de sa 
divine Mère ont été maudits , leurs images conspuées et bri- 
sées, le corps du Sauveur, reçu à la sainte table par une bouche 
sacrilège, est livré aux profanations les plus abominables. 
Aujourd'hui enfin, comme autrefois, l'orgie succède au blas- 
p)hème et au sacrilège, et les assistants, éteignant les lu- 
mières , se livrent dans les ténèbres aux infamies que l'on 
reprochait aux Manichéens. 

Mais à côté, ou plutôt au-dessus de ces prodiges d'ini- 
quité, éclatent des prodiges de grâce et de sainteté. Aujour- 
d'hui comme autrefois, s'épanouissent dans le silence du 



48 DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 

cloître, loindumonde et sous le voile de Vhiimilité, les fleurs 
les plus suaves de la mystique divine. Aujourd'hui comme 
autrefois, de saintes âmes puisent dans une communication 
intime avec la Divinité cette puissance surnaturelle que nous 
admirons dans les saints de tous les siècles. Tant il est vrai 
que le ciel et l'enfer ne cessent jamais d'être présents en un 
certain sens sur la terre ; tant il est vrai que Dieu et le dé- 
mon ont toujours ici-bas leurs héros. La vertu portée jusqu' à 
r héroïsme produit encore les mêmes fruits, et enfante toujours 
des saints; et, d'un autre coté, le crime et l'impiété, portés 
à leur extrême limite, enfantent toiijours des monstres. 



CHAPITRE III 

Développement de la mystique diabolique. I/l'^glise commence déjà ci 
la combattre dans la personne de saint Pierre luttant contre Simon 
le Magicien. Le célèbre canon Capiit episcopi. Les Géludes au viii^ 
siècle. Au ix^ siècle les magiciens qui changent le temps à leur 
gré. Au x^, xie et xii^, décrets de l'Église contre la magie. Les 
enchantements et la vaudoisie. Les sorcières commencent à paraître 
au commencement du \i\^ siècle. Procès du carme Adeline devant 
l'inquisition d'Évreux. Le fortalitinm ftdei. La bulle d'Innocent Mil. 
Législation des anciens empereurs et des anciens peuples germains 
contre la magie. Procès de magie à la cour des Mérovingiens. Des 
ordonnances faites plus tard par les empereurs et les rois au moyen 
âge. Manière de voir les Indiens du Malabar. 

D'après tout ce que nous avons dit dans le chapitre pré- 
cédent^ nous ne devons pas être étonnés de voir la mys- 
tique diabolique apparaître déjà dès le commencement de 
l' Église ;, et se développer sans interruption à travers les 
siècles. L'Église a donc eu de tout temps à lutter contre 
elle, comme nous le voyons déjà par ce que fit saint Paul 
à Éphèse, par sa lettre aux Colossiens, et par la conduite 



DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 49 

de saint Pierre à l'égard de Simon le Magicien. Puis^ pen- 
dant les trois premiers siècles, elle continue à lutter contre 
la magie, repre'sentée par les hérésiarques de cette époque, 
qui essaient d'opposer aux traditions de l'Église celles de 
l'enfer. A Simon succède Ménandre, puis Saturnin, Basi- 
lide, Carpocrate et Marc, jusqu'à ce qu'enfin, selon l'ex- 
pression de saint Léon le Grand, tout ce qu'il y a d'impiété 
chez les païens, d'aveuglement chez les juifs charnels, de 
crimes dans les mystères de la magie, de blasphèmes et de 
sacrilèges dans les hérésies vienne aboutir au manichéisme 
comme en un gouffre impur. Bientôt l'Église procède 
contre la magie dans ses conciles. Celui d'Elvire, en Es- 
pagne, dirige son sixième canon contre les maléfices. 
Celui de Laodicée, en Phrygie, en 343, défend, par son 
trente-sixième canon, aux clercs de pratiquer la magie et 
les conjurations et de faire des amulettes; et il excommu- 
nie tous ceux qui en font usage. Le célèbre canon Caput 
epùcopi expose déjà la doctrine et les pratiques de la sor- 
cellerie. Ce canon est attribué tantôt au pape Damase, tan- 
tôt au concile tenu dans ce siècle en Galatie; mais ni l'une 
ni l'autre de ces deux origines n'est certaine, car il 
n'appartient qn'au commencement du x" siècle dans le 
recueil de Réginon de Trêves, puis dans Burchard de 
Worms, et enfin dans Gratien. On y lit : « Les évèques et 
leurs assesseurs doivent s'efforcer de déraciner dans leurs 
diocèses la magie et les détestables enchantements inventés 
par le diable; et s'ils trouvent un homme ou une femme 
adonnés à ce vice, qu'ils les chassent. — Il ne faut pas ou- 
blier non plus que certaines femmes abominables servent 
de succubes aux démons , et , séduites par ces tromperies 
et ces illusions, croient et déclarent qu'elles chevanchent 



l')Q DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DÎA130LIQUE. 

la nuit sur certains animaux avec Diane , la déesse des 
païens, ou avec Hërodiade, au milieu d'une troupe innom- 
brable d'autres femmes; que vers minuit elles parcourent 
dans l'ombre et le silence d'immenses espaces, obéissant 
en tout à cette Diane comme à leur maîtresse, et qu'elle 
les appelle à son service en certaines nuits déterminées. » 
Le canon ajoute : a Beaucoup de gens se sont laissé trom- 
per par cette fausse opinion, et ont été ainsi entraînés vers 
le culte des païens, comme si, à côté de Dieu, il y avait 
encore d'autres dieux. Mais c'est Satan lui-même qui, s'em- 
parant de l'esprit des femmes et se transformant en ange 
de lumière, prend la forme de diverses personnes, et, 
troublant dans le sommeil les têtes où il s'est établi, leur 
présente tantôt des choses gaies , tantôt des choses tristes , 
et leur fait accroire que tout cela se passe non dans l'àme, 
mais dans le corps. » Nous voyons ici dans Hérodiade , fille 
d'Aristobule, un souvenir et un reflet du judaïsme, de 
même que nous trouvons un reflet du paganisme dans 
cette Diane ou Hécate, reine des enfers, la grande sorcière 
de l'antiquité païenne, qui, parcourant les montagnes avec 
des bruits terribles, suivie de ses chiens, entourée de ser- 
pents qui sifflent à ses côtés, traverse les carrefours, les 
champs, les villes et les bourgs. 

Les Incubes au v^ siècle , Chrvsostome et Philastre parlent de 

et les ' , .„.,,., 

Geludes. la croyance aux incubes, dont samt Augustin fait déjà 

mention. Mais le premier la rejette, d'après ce principe, 

qu'une nature spirituelle ne peut se mêler à une nature 

corporelle; et l'autre la met au nombre des fables des 

païens. Au commencement du vi^ siècle, les conciles d' Agde 

et d'Orléans défendent aux prêti-es et aux laïques de tirer 

des présages ou d'expliquer les signes d'après ce qu'on ap- 



DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 51 

pelle le sort des saints. Le pape Martin défend en général 
d'admettre dans les maisons ceux qui s'adonnent à ces sortes 
de pratiques, afin de détourner quelque mal, comme aussi 
d'avoir recours aux lustrations païennes, ou d'imaginer 
d'autres méfaits de ce genre. [Gratien, I, can. 3.) Celui 
de Tolède, en 633, ordonne de dégrader et d'enfermer 
dans un cloître tout clerc qui se livre aux occupations de 
ce genre; et le concile vi Trullo , en 692, décerne la 
peine d'excommunication contre tous ceux qui font le mé- 
tier de devins, qui pratiquent les évocations, qui font des 
amulettes ou dissipent les nuages, si toutefois ils per- 
sistent dans leur paganisme. Au viu^ siècle, nous trou- 
vons la magie répandue dans tout l'Orient; et saint Jean 
Damascène s'étend sur ce sujet, à propos des dragons qui, 
selon la légende des Sarrasins, se changent en hommes 
pour enlever les femmes et s'unir à elles. 11 dit entre autres 
choses : « Quelques- uns plus ignorants racontent que les 
sorcières , nommées aussi Géludes, sont des femmes qui 
voyagent dans les airs, qui, n'étant reteni^es ni par les ver- 
rous ni par les serrures, pénètrent dans les maisons à 
travers les portes fermées , et y font mourir les enfants. 
D'autres disent qu'elles mangent le foie de ces enfants, et 
les font mourir en suçant tout leur sang. Plusieurs assurent 
avoir été témoins de ces faits; d'autres afiirment qu'ils ont 
entendu dire à ces femmes elles-mêmes qu'elles étaient en- 
trées dans les maisons, les portes fermées , en corps et en 
Ame, ou en esprit seulement. Le Christ est bien entré les 
portes fermées dans la chambre où étaient les apôtres; mais 
si chaque sorcière pouvait en faire autant, il n'aurait rien 
de plus qu'elles. S'ils disent que l'âme entre seule, pendant 
que le corps reste au lit , qu'ils se rappellent cette parole de 



o2 DÉYELOPPKMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 

Notre-Seigneur : « J'ai pouvoir de livrer mon âme et de la 
reprendre. » Et ce pouvoir il ne l'a exercé qu'une fois lors 
de sa passion. Si la première femme venue peut en faire 
autant, il n'a donc rien encore de plus qu'elle sous ce rap- 
port. Aussi toutes ces choses ne sont que des prétentions 
mises en avant par les hérétiques, afin de séduire les sim- 
ples,)-) (Saint. Î.Damasc.,i. I'%p. 471; Paris, 1712.)Presque 
en même temps, saint Boniface dit aux catéchumènes d'Al- 
lemagne : « Vous venez de renoncer au démon, à ses 
pompes et à ses œuvres. Qu'est-ce que les œuvres du dé- 
mon? C'est l'idolâtrie, les vénéfices; c'est d'interroger 
ceux qui jettent les sorts et font des évocations, de croire 
aux sorcières et aux loups -garons. )) 
Des sorciei^^ Au commencement du ix* siècle , nous voyons saint 

qi" Agobard , évéque de Lvon, attaquer, dans son livre de hi 
chanp:ent le ^ ^ ^ :> i ^ 

temps. Grêle et du Tonnerre, la foi aux sorciers qui prétendent 
faire le temps à leur gré. « Dans ces contrées, dit-il, pres- 
que tous les hommes , nobles ou vilains , citadins et villa- 
geois, jeunes et vieux, croient qu'il y a des gens qui peu- 
vent produire la grêle et le tonnerre. Dès qu'ils entendent 
un coup de tonnerre ou qu'ils voient briller un éclair, ils 
s'écrient que c'est un temps artificiel [aura levaticia). Si 
on leur demande ce que c'est qu'un temps artificiel, les 
uns vous répondent avec embarras, et les autres avec cette 
assurance qui est le propre des ignorants que c'est un 
temps produit par les évocations des sorciers , et que c'est 
pour cela qu'en entendant un coup de tonnerre on dit : 
Maudite la langue qui a prononcé la formule I qu'elle se 
dessèche et soit arrachée du palais. Quelques-uns ajoutent 
qu'ils connaissent des sorciers lesquels peuvent diriger 
toute la grêle qui tombe dans un pays sur un champ sté- 



DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. .iS 

vile OU sur une cuve sous laquelle est assis celui qui a évo- 
qué l'orage. Nous avons souvent entendu dire à certaines 
personnes qu'elles savaient de science certaine que ces 
choses s'étaient passées en tel ou tel lieu; mais nous n'a- 
vons encore rencontré personne qui les ait vues de ses 
yeux. Une fois cependant on me parla d'un homme qui 
avait été témoin oculaire d'un cas de ce genre; je ne me 
donnai point do repos que je ne l'eusse trouvé. Je lui par- 
lai de cette affiiire, et comme il persévérait dans son dire , 
je le suppliai instamment, au nom de la conscience, de ne 
rien dire que la pure vérité. Il continua, il est vrai, d'aftir- 
mer que tout ce qu'il avait dit était vrai , nomma la per- 
sonne, le temps et le lieu; mais il avoua en même temps 
qu'il n'avait pas été présent en ce moment. « Saint Ago- 
bard combat ensuite cette superstition par des raisons très- 
convaincantes , disant qu'elle ôte à Dieu, pour l'attribuer 
aux hommes, ce qui n'appartient qu'à lui. Dans un autre 
endroit du môme ouvrage, il raconte que peu d'années au- 
paravant, une épidémie s'étant déclarée parmi les bestiaux, 
le bruit se répandit que Grimoald, duc lombard de Béné- 
vent, avait envoyé, par haine contre Charlemagne, des 
hommes chargés de jeter une certaine poudre dans les 
champs, dans les prairies et dans les sources, afm d'empoi- 
sonner ainsi le bétail; qu'il avait vu lui-même un grand 
nombre d'hommes pris sur cette accusation, quelques-uns 
mis à mort, et plusieurs jetés dans les rivières, attachés 
sur des planches. Et ce qu'il y avait de plus extraordi- 
naire , c'est que les accusés portaient témoignage contre 
eux-mêmes, et déclaraient avoir eu réellement cette poudre 
en leur possession, et en avoir fait l'usage criminel qu'on 
b'.ur reprochait. 11 se pi'ononce de la manière la plus for- 



54 DEVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 

nielle^ et sur d'excellentes raisons, contre ces bruits, qui 
étaient crus de presque tout le monde. Enfin il rapporte 
aussi le bruit d'une barque merveilleuse qui était descen- 
due de la Magonie à travers les nuages. Il avait été té- 
moin lui-même comment on avait mis en prison et amené 
devant la commune, pour les lapider, trois hommes et une 
femme que l'on croyait être ainsi tombés du ciel; et ce n'est 
qu'avec peine que la vérité parvint à se faire jour. Quel- 
ques années plus tard, en 829, le second canon du synode 
de Paris déclare que les magiciens et les sorcières sont des 
instruments de Satan, par lesquels il exerce ses arts perni- 
cieux et qui troublent l'esprit des hommes à l'aide de cer- 
tains breuvages qui éveillent en eux de mauvais désirs. Il 
ajoule ensuite qu'on les accusait de déchaîner les vents, de 
produire la grêle et les orages, de ravager les moissons, 
d'ôter à certains animaux leur lait pour le donner à d'au- 
tres, et il finit par conclure que l'on doit procéder contre 
eux avec toute la rigueur des lois, parce qu'ils ne crai- 
gnaient pas de servir manifestement le démon par des 
moyens criminels et maudits. 
Décrets de Au x' et au commencement du xi*" siècle , Burchard de 
'(^ti'^^la ^"^'^l'ii^^^ qui, à l'exemple de Réginon de Trêves, recueillt 
magie, les Décrets, s'étend longuement sur cet objet. Il résulte de 
ce qu'il dit que déjà le pape Eutychien , vers la fin du 
ni^ siècle, avait fait un décret oii il est question de ber- 
gers et de chasseurs qui prononçaient des formules diabo- 
liques sur le pain , les herbes ou sur certains ligaments, 
qu'ils cachaient ensuite sur des arbres ou dans les carre- 
fours , au profit de leur propre bétail et au détriment de 
celui des autres. [Interrog. 43.) Le canon du synode d'An- 
cyre est plus étendu. « Si tu crois, y est-il dit, que tu 



DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DL4B0LIQUE. 5u 

peux , étant au lit à cote de ton mari , sortir avec ton 
corps , les portes fermées ; faire mourir sans aucune arme 
visible des hommes baptisés et rachetés par le sang du 
Christ; que tu peux manger de leur chair rôtie ^ et mettre 
à la place du cœur de la paille, du bois ou autre chose 
semblable, ou que tu peux ressusciter ceux que tu as ainsi 
dévorés, tu dois jeûner au pain et à l'eau pendant sept 
ans, quarante jours chaque année. » (L. xix, de Pceni- 
tentia.) On ordonne ensuite de rechercher les femmes qui 
se vantent de pouvoir par des conjurations changer les es- 
prits des hommes, les faisant passer de la haine à l'amour, 
ou de pouvoir leur causer quelque dommage dans leur 
fortune. {Interrog. 44.) Un autre décret, 10, 8, duPéniten- 
tiel romain condamne ceux qui croient aux hommes les- 
quels prétendent changer le temps; un autre, 10,31, défend 
les évocations nocturnes des démons et les sacrifices qu'on 
leur offre. Un troisième condamne l'opinion des femmes 
qui s'imaginent qu'elles peuvent par des conjurations mê- 
ler et embrouiller la chaîne et la trame sur le métier, et 
les débrouiller ensuite. Un quatrième enfin interdit de 
placer dans les greniers et les celliers des arcs et des habits 
pour les satyres ou les esprits familiers des maisons, afin 
qu'ils puissent s'en amuser, et procurer au maître de la 
maison le bien des autres. On condamne les femmes qui 
croient pouvoir par des conjurations faire passer chez elles 
le lait ou le miel de leurs voisins , ou ensorceler par les 
yeux ou par les oreiUes les volailles, les petits des co- 
chons ou des autres animaux. On défend de servir des ta- 
bles pour les Parques, et d'y mettre des mets et trois cou- 
teaux. On proscrit l'opinion des femmes qui se croient 
forcées en certaines nuits de voyager avec Holda, ou de 



50 DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 

s'élever dans l'air jusqu'aux nuages, après être sorties de 
chez elles les portes fermées, dans le silence de la nuit , et 
de livrer ainsi contre d'autres des batailles où elles don- 
nent et reçoivent des blessures tour à tour. {Ibid., Pgss., 
p. 193 à 200.) 

Vers la fin du même siècle, Ives de Chartres fit un re- 
cueil semblable, où il traite du môme objet, ne faisant 
le plus souvent que répéter ce qu'avait déjà dit Burchard. 
Après lui vint Gratien, au milieu du siècle suivant. En 
Angleterre, Jean de Saresbury, traitant de la magie dans sa 
PoJi/cratiqup, après avoir compté les différentes sortes de 
magie, parle des sorciers et de leurs assemblées nocturnes; 
de la persuasion oii ils étaient que ces réunions étaient c'on- 
^ voquées par Hérodiade, reine de la nuit; qu'on y célébrait 
des festins somptueuxj qu'elle y employait ses servantes à 
diverses occupations, punissant les unes, récompensant les 
autres d'après leurs mérites; qu'on y présentait des en- 
fants aux lamies, qui les déchiraient en morceaux et les dé- 
voraient; ou que d'autres fois, lorsqu'elle avait pitié 
d'eux, elle leur laissait la vie, et les faisait reporter dans 
leur berceau. Après avoir rapporté toutes ces choses, l'au- 
teur conclut par ces paroles : a Quel est l'homme assez 
aveugle pour ne pas reconnaître ici la malice et la trom- 
perie des démons, ce qui paraît déjà en ce que ce sont 
presque toujours des femmes dont il s'agit, et que parmi 
les hommes il n'y a que les esprits simples et d'une foi 
faible? Aussi le meilleur moyen de se défendre de cette 
peste, c'est de se tenir fortement à la foi, de fermer son 
esprit à ces opinions insensées et de le détourner de ces 
folies. )) Gervais de Tilbery,qui vivait dans le même temps, 
donne comme une chose connue que les sorcières qui 



DÉVLLOl'I'EMLNT DE LA MYbTiyiJi: D1\1«0(,1(VIE. 37 

voyagent la nuit sous la forme de chats portent le jour sur 
leur corps les traces des blessures qu'elles ont reçues dans 
leurs excursions nocturnes. Et Alain des lies fait dériver 
le nom de Catharins de Catto, parce que , dit- il ^ ils bai- 
saient le derrière d'un cliat^ sous la forme duquel Satan 
leur apparaissait. 

Au commencement du xni^ siècle^ ces hérétiques se par- 
tagèrent en plus de soixante-dix-sept sectes, obéissant à un 
chef suprême et secret, qui résidait à Milan; ils inondè- 
rent l'Occident tout entier^ et nienaçaient d'y anéantir la 
véritable Église. Ce fut alors que le pape Innocent lïl leur 
opposa les Frères Prêcheurs et l'inquisition. Celle-ci cepen- 
dant fut obligée plus tard, par une bulle d'Alexandre l\, 
de remettre la décision des procès de magie aux juges 
séculiers^ et de n'y prendre part que dans le cas d'hé- 
résie manifeste. La nécessité de ces précautions nous 
apparaît déjà par l'exemple des Stadingues , sous le nom 
desquels cette secte se répandit dans la Frise, la Saxe infé- 
rieure et le pays de Brème. Le pape Grégoire IX, écrivant 
en 1233 aux évêques d'Allemagne et à l'inquisiteur Conrad 
de Marbourg, dit « qu'ils s'étaient choisi pour maitre Sa- 
tan _, lequel leur apparaissait dans leurs assemblées sous 
diverses foniies, et poussait aux infamies les plus abomi- 
nables ceux qui étaient engagés à son service; que dans 
ces assemblées, après qu'on avait éteint les lumières, cha- 
cun se livrait à ses convoitises; que tous les ans ils allaient 
recevoir des mains du prêtre le corps du Seigneur, mais 
qu'au lieu d'avaler l'hostie ils la gardaient dans la bouche, 
et la jetaient ensuite de ce cloaque vivant dans les lieux 
les plus immondes. Ils poussaient le blasphème jusqu'à 
prétendre que le Seigneur du ciel avait précipité du ciel 



58 DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DL\BOLIQlIE. 

injustement et par ruse Lucifer; mais que celui-ci y re- 
tournerait après en avoir chassé à son tour celui qui l'a- 
vait injuslement dépossédé, et qu'alors ils jouiraient tous 
de la béatitude; que l'on doit par conséquent s'abstenir de 
tout ce qui plaitau tyran, et faire au contraire tout ce qui 
lui déplait. C'est pour cela qu'ils tourmentaient et met- 
taient à mort tous les prêtres et toutes les religieuses qui 
leur tombaient sous la main. » La secte comptait de nom- 
breux adeptes, surtout parmi les paysans; ils se montrè- 
rent rebelles à toutes les tentatives qu'on fit pour les con- 
vertir; il fallut prêcher contre eux une croisade; et on ne 
put parvenir à s'en rendre maître qu'après que six mille 
des leurs furent tombés dans leurs marais. Repoussés tou- 
jours plus loin, ils se cachèrent pour échapper aux recher- 
ches. Bientôt les soupçons les poursuivirent; les accusa- 
tions se multiplièrent, les prélats les plus élevés ne furent 
pas épargnés, et nous voyons en 1303 l'évêque de Coven- 
try, en Angleterre, accusé, entre autres crimes, d'avoir 
prêté hommage à Satan et de s'être entretenu souvent avec 
lui. Boniface VIII ht faire une enquête qui prouva l'inno- 
cence de l'accusé, et il fut acquitté. La magie s'attaque jus- 
qu'au chef de l'Église à cette époque, et Jean XXII charge 
l'évêque de Fréjus, qui devint pape après lui, et Pierre 
Tissier, plus tard cardinal, de faire une enquête contre les 
empoisonneurs. « Car, dit- il, nous avons appris que Jean 
de Limoges, Jacques de Crabançon et Jean d'Amant, mé- 
decin, avec quelques autres, s'occupent par unedamnable 
curiosité de magie noire et d'autres enchantements; qu'ils 
ont chez eux des livres de magie. Ils se servent pour leurs 
opérations de miroirs et d'images qu'ils consacrent à leur 
manière. Ils se placent en cercle, invoquent les mauvais 



DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DL\BOLIQUE. î)9 

esprits ;, et cherchent par leurs enchantements à tuer cer- 
taines personnes :, ou à les faire mourir par des maladies 
lentes. Quelquefois ils enferment les mauvais esprits dans 
un miroir, un cercle ou un anneau, et les interrogent sur 
les choses secrètes ou futures. Ils prétendent qu'ils ont 
éprouvé souvent la puissancede cesarts pernicieux, et qu'ils 
pourraient, non-seulement par certains aliments ou breu- 
Yages, mais encore par de simples paroles, abréger, al- 
longer ou ôter la vie des hommes , et guérir toutes les 
maladies. » Déjà auparavant , le 22 avril de la même an- 
née , le pape avait écrit dans le même but une lettre à l'é- 
vêque de Riè , où il lui dit, entre autres choses : « Afin de 
nous empoisonner, ils ont préparé certains breuvages; 
mais ne trouvant point l'occasion de nous les présenter, 
ils ont fait des images sous notre nom, et les ont percées 
avec des aiguilles en prononçant des formules magiques 
et en invoquant les mauvais esprits, afin de nous faire 
mourir ainsi. Mais Dieu nous a conservés, et a permis que 
trois de ces images nous soient tombées entre les mains. )> 
Le 20 août 1220, Guillaume Godin, cardinal, écrit à l'in- 
quisiteur de Carcassonne : « Le pape vous ordonne de faire 
une enquête juridique contre ceux qui sacrifient aux dé- 
mons, ou qui les prient, qui s'engagent à eux, qui font 
alliance avec eux par écrit; qui, afin de les évoquer, font 
certaines figures, ou pratiquent d'autres enchantements; 
qui osent même profaner le sacrement de baptême ou les 
autres en baptisant ces images ou d'autres objets. Vous 
devez procéder contre ces scélérats avec l'assistance des 
évêques, comme on procède contre les hérétiques, et le 
pape vous y autorise. » Lorsqu'en 1066 l'archevêque Ébe- 
rard de Trêves mourut subitement au milieu des fêtes de 



00 DÉVtl.OPPEMtlNT M, l-\ MYSTlOLt DIABOLIQUE. 

Pàque, on attribua sa mort aux juifs ^ qui^, disait -ou, 
avaient fait faire son image en cire^ l'avaient fait consa- 
crer par un prêtre apostat , k Saint-Paulin , puis y avaient 
mis le feu, pendant que révoque célébrait le service 
divin. Les histoires d'Ecosse racontent la même chose de 
Dufib, roi du pays. 

Les actes de l'inquisition du xin'' siècle sont pleins de 
choses de ce genre , et les témoignages les plus positifs 
des inquisiteurs confirment le rapport qui existait entre 
la magie et les hérétiques de cette époque. Ainsi, on ht 
dans un de ces recueils , conservé à la Bibliothèque impé- 
riale de Paris sous le n" 3146, ces paroles : « Il y a envi- 
ron deux cent soixante-dix ans, les Yaudois et les pauvj'cs 
de Lyon étaient fort répandus dans le pays. Mais la pre- 
mière de ces sectes était bien différente de la seconde. Les 
premiers étaient proprement hérétiques, comme on le voit 
par le livre de Dodon*, mais les derniers sont bien pires 
encore, car ce sont des apostats cachés, des idolâtres et 
d'horribles sacrilèges. Que les juges sachent bien que les 
magiciens et les magiciennes et ceux qui évoquent le dia- 
ble, quand on les observe attentivement, sont pour la plu- 
part des Yaudois appartenant à la seconde secte. Or tous 
les Yaudois sont essentiellement par leur profession, et 
d'une manière formelle, parreffetmcmede leur réception 
dans la société, des hommes qui évoquent les démons, 
quoique tous ceux qui évoquent les démons ne soient pas 
pour cela Yaudois; mais bien souvent ces deux choses se 
trouvent réunies, w Aussi les procès de magie deviennent- 
ils toujours plus fréquents. Bernard de Côme, inquisiteur 
dans ce pays et mort en lolO, écrit que, d'après les pro- 
tocoles des inquisiteurs qui l'avaient précédé^ tels qu'ils 



KÉVELOl'I'EMKiM DE l.A MVbilOLl. KIAIUH.IUI.K. 01 

sont conservés dans les archives de l'inquisition du lieu , 
il appert que la secte des sorcières a commencé il y a en- 
viron cent cinquante ans. [Tract, de strig., c. iv.) Ces cent 
cinquauie ans nous conduisent à la première moitié du 
xiv*^ siècle , à l'époque où vivait Bartole , jurisconsulte 
très -célèbre en ce temps -là. J. de Pioli, évèque de 
Xovarre^ le consulta relativement à l'une de ces sorcières, 
el il en reçut cette décision, qu'ayant renoncé au Christ 
et au baptême, ayant foulé la croix aux pieds, adoré le 
démon à genoux, ensorcelé, d'après son aveu, des enfants 
qui en étaient morts, comme il appert des plaintes de leurs 
mères, elle devait être condamnée au feu , à moins qu'elle 
ne témoignât un repentir sincère. Il appuie cette décision 
sur la Bible, sur le droit canonique et romain, en remet- 
tant toutefois aux théologiens et àl'Éghse le soin de juger 
si Ton peut être ensorcelé par la simple vue ou par le con- 
tact. {Consil. sel. in caasis crim., 1577, t. Il, p. 8.) 

Xous trouvons, l'an 1438, les faits que mit en lumière Le camio 
le procès du carme Guillaume Adehne devant l'inquisition 
d'Évreux. Celui-ci confessa de bon gré, sans y avoir été 
forcé par la torture, qu'il était allé souvent à pied aux as- 
semblées maudites des Vaudois, qui se tenaient alors dans 
le mois d"août, près de Clau'vaux, au diocèse de Besançon, 
en des lieux montagneux et sauvages, et le plus souvent 
la imit. il s'était fait recevoir dans la secte l'année précé- 
dente, d'abord pour l'étudier, et ensuite pour regagner 
l'aflection d'un chevalier de Clairvaux qui le haïssait mor- 
tellement. Il n'eut de rapports avec elle, d'après sa décla- 
ration , que pendant un mois environ , et sans autres mo- 
tifs que ceux qu'il avait indiqués. Lorsqu'il parut dans 
l'assemblée, ce fut une grande joie; et le démon qui prési- 



ti2 DÉVELOPPEMENT t)E LA MYSTIQUE DL\E0L1QUE. 

ciait dit à celui qui le conduisait : « Qu'il soit le bienvenu, w 
Adeline dit encore que beaucoup de gens des deux sexes 
étaient venus aussi de plus d'un mille à la ronde ^ les uns 
à cause des voluptés charnelles et des désordres auxquels 
on s'abandonnait dans ces réunions; d'autres pour y sa- 
tisfaire leur gourmandise et leur ivrognerie; quelques- 
uns pour se venger de leurs ennemis, ou pour obtenir 
quelque chose du démon en se mettant à son service. Pour 
lui, disait-il, il n'en avait reçu aucune faveur. En second 
lieu, Adeline déclare qu'il avait dans l'assemblée desVau- 
dois proclamé et annoncé les commandements du diable 
sur l'ordre du démon qui présidait, et que l'on appelait 
Monseigneur; que, marchant devant celui-ci, il avait dit 
à l'assemblée, au moment où il entrait: « Voici votre maî- 
tre qui approche, recevez-le comme il convient. » Ce même 
démon prenait quelquefois la forme d'un grand bouc, et 
Adeline, après avoir inculqué ses commandements aux 
assistants, lui baisa par trois fois différentes le derrière. 
De plus, il lui prêta serment en ces termes : « Moi, 
W. Adeline , prieur de Clairvaux, je renonce à la foi, à la 
sainte Trinité, à la vierge Marie, à la croix, a l'eau et au 
pain bénits, à honorer la croix dans les rues ou ailleurs. ■» 
Cinquièmement, le même Adeline a souvent, du haut de 
la chaire, à Arbois, au diocèse de Lisieux, comme il 
conste par une lettre souscrite de sa main, enseigné et prê- 
ché que les femmes qui deviennent grosses par suite d'un 
adultère ne peuvent recevoir l'absolution si avant de 
mourir elles ne confessent leur faute à leur mari devant 
témoin , pour ne pas frustrer les enfants de celui-ci de 
leur héritage. .Vu reste, il se rapporte à l'enquête, d'où il 
résulte qu'il est convaincu de simonie, de parjure et de 



DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DL^BOLIQUE, G.l 

sacrilège, de fornication, d'adultère et d'inceste avec sa 
propre nièce mariée , et de vol , comme aussi d'avoir omis 
son bréviaire pendant plusieurs années. 

Vers cette même époque, en 1439, parut le Fortalitiwn Le Fortali- 
fLclci, composé par un Franciscain, probablement Al. de *'""^ '' 
Spina, qui répand un nouveau jour sur cette matière. Dans 
la dixième considération du cinquième livre, parlant des 
illusions que les démons communiquent aux femmes, il 
dit : « On trouve très-souvent dans le Dauphiné et la Gas- 
cogne de ces femmes appelées en espagnol Brur ou Kurgon, 
qui prétendent que la nuit elles se réunissent dans quel- 
ques campagnes désertes , et que là elles trouvent sur un 
rocher un bouc, qui dans la langue du pays s'appelle E/- 
horh de Bitiie, qu'elles l'entourent avec des flambeaux al- 
lumés, et qu'elles l'adorent en lui baisant le derrière; que 
beaucoup d'entre elles ont été brûlées à cause de cela , 
après avoir été prises et convaincues par les inquisiteurs 
de la foi. Les portraits, ajoute-t-il, de celles qui sont mortes 
de cette manière se trouvent sur un grand nombre de tapis 
dans la maison de l'inquisiteur de Toulouse, comme j'en ai 
été témoin moi-même. Elles y sont représentées entourant 
le bouc avec des flambeaux à la main , et l'adorant. » Vers 
la fin du xv^ siècle, nous retrouvons la même accusation 
relativement à l'adoration du démon sous la forme d'un 
homme dont on n'aperçoit jamais la figure; qui, après 
avoir reçu les hommages des assistants, leur distri])ue de 
l'argent et leur donne à boire et à manger; après quoi on 
éteint les lumières, et chacun s'empare de la femme qu'il 
trouve sous sa main et s'unit à elle. Puis tous se retrou- 
vent tout à coup à la place où ils étaient auparavant. Le 
peuple était encore tellement persuadé alors que la magie 



Hi DÉVELOPPEMENT liE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 

b1 l'hérésie étaient intimement unies entre elles qu'on ap- 
pelait la première vaudoisie, parce que l'on confondait à 
cette époque les Yaudois avec les Catharins. 
La bulle Ce n'est qu'en 1484 qu'Innocent YIII publia sa fameuse 
Innocent jjy||g^ sur la nouvelle qui lui était arrivée que dans quel- 
ques parties de la haute Allemagne et dans les évechés si- 
tués sur les bords du Rhin un grand nombre de personnes 
des deux sexes, oubliant leur propre salut et renonçant à 
la foi catholique, avaient un commerce impur avec les dé- 
mons, et se rendaient coupables de superstitions horribles 
et de pratiques de magie criminelles. Il nomme pour in- 
quisiteurs de l'hérésie dans ces contrées, H. Institoris et 
J. Sprenger, et leur donne plein pouvoir d'instruire les 
procès de ce genre, et de punir ceux qu'ils trouveront 
coupables. C'est à partir de cette époque seulement que 
nous voyons apparaître ce nombre infini de procès de sor- 
cellerie qui remplissent les annales de ces temps. 
U'i^islation Si l'Église ne cessa jamais de surveiller la magie, elle 
'^Teurs'^^' ne prêta pas une moindre attention à la législation relati- 
vement à cette matière. Constantin avait déjà commencé 
en 321 par défendre, sous les peines les plus sévères, 
toutes les pratiques de la magie, ne permettant d'y avoir 
recours que contre les maladies, la grêle et les pluies dé- 
sastreuses pour les récoltes. Après lui , Constance avait 
décerné la peine de mort contre ceux qui consultent les 
astrologues , les augures, les Chaldéens ou les mages, afin 
de connaître l'avenir. Cette loi avait été ensuite adoucie 
par Valentinien et Yalens; mais celui-ci l'avait rétablie 
ensuite dans toute sa rigueur. Théodose marcha dans la 
même voie ; et après que Valentinien et Arcade eurent dé- 
fendu, en 389, d'avoir recours aux maléfices, il déclara 



DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 65 

criminel en 392 quiconque oserait s'élever au-dessus des 
lois de la nature en cherchant à savoir ce qu'il n'est pas 
permis de connaître , à deviner ce qui est caché, à faire ce 
qui est défendu; qui essaierait de nuire aux autres, ou 
promettrait à un tiers de faire tort à son ennemi. Au com- 
mencement du v« siècle^ Honorius ordonne de chasser de 
toutes les villes les mages , qu'il désigne sous le nom gé- 
néral de mathématiciens , et de brûler leurs livres. Vers la 
fin du même siècle^ il défend de chercher à se procurer 
des trésors par certaines pratiques magiques. Enfin Justi- 
nien, au commencement du vi*' siècle, punit de mort^ 
conformément à la loi Cornélia^ quiconque fait mourir un 
homme par le poison ou en murmurant quelques formules 
magiques. 

Nous remarquons les mêmes efforts dans la législation Législation 
des peuples germains dès qu'ils sont convertis au christia- "^sermains^^ 
nisme. Nous trouvons chez les Anglo -Saxons les wiglers 
ou conjurateurs qui pratiquent des enchantements, et que 
les lois chrétiennes mettent sur la môme ligne que les 
empoisonneurs, les meurtriers et les parjures. Puis les 
galdarkraftigans, qui croient pouvoir lier ou délier par cer- 
tains chants magiques appelés gaidra; les skinkraftigans, 
qui faisaient sous les yeux des chrétiens de faux miracles; 
d'autres enfin qui éveillaient ou étoufïaient l'amour dans 
le cœur par le moyen de certains chiarmes appelés liblack. 
Les Francs avaient aussi des enchanteurs et des magi- 
ciennes, et ils appelaient celles-ci du nom de hibous, 
parce qu'ils croyaient qu'elles se transformaient en hibous 
et mangeaient les hommes. Quiconque était convaincu de 
ces crimes devait, d'après les lois saliques^ payer une 
amende de 200 sclieUings. Mais quiconque accusait quel- 



60 DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 

qu'un d'avoir porté des sorcières, ou seulement un cliau- 
dron dans leurs assemblées, sans pouvoir le prouver, de- 
vait payer une amende de 2,S00 deniers, et de 7,500 s'il 
accusait une femme libre. Déjà à cette époque les bergers 
et les chasseurs paraissent initiés à tous les mystères de 
la magie. Ils prononcent certaines formules ou chantent 
certaines chansons sur du pain, des herbes ou d'autres 
objets, qu'ils cachent ensuite dans des arbres, qu'ils jettent 
sur les carrefours, poui* préserver de tout dommage leur 
propre bétail et nuire à celui des autres. Ils conjurent aussi 
les maladies, et les guérissent à l'aide d'os ou d'herbes 
enveloppées dans des nœuds magiques. Ils retiennent par 
d'autres charmes ceux qu'ils veulent là où ils sont, ou les 
poussent en des lieux où ils ne veulent pas aller. Ils con- 
naissent et les philtres amoureux, et ceux qui rendent 
impuissants, et l'art de troubler le ciel, de produire la 
grêle, de frapper les fruits des arbres ou des animaux, de 
conjecturer l'avenir par le vol des oiseaux ou en consul- 
tant lesort. {Pact. Leges sahcœ,i. V, p. 322.) La loi des Yi- 
sigoths en Espagne condamne à deux cents coups de bâton 
ceux qui exercent des maléfices, emploient des ligatures 
ou des formules écrites pour nuire aux autres, soit dans 
leur personne, soit dans leur bétail, dans leurs biens 
meubles, dans leurs champs ou vignes , pour les tuer ou 
les rendre muets; tous ceux qui produisent la grêle par 
leurs enchantements, qui troublent le sens des hommes 
par l'invocation des mauvais esprits, qui offrent à ceux-ci 
des sacrifices nocturnes, et les conjurent par des chants, 
La même loi veut de plus qu'on leur coupe les cheveux, 
et qu'on les conduise ignominieusement autour de la 
ville. {Lej Wisigoth., 1. vi, t, V', g 4 ; t. IL) La loi des Os- 



DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DL\BOLïQUE. 07 

trogoths et de Théodoric est plus sévère encore ; car elle 
punit de mort tous ceux qui pratiquent la magie, qui ex- 
pliquent les signes ou qui prophétisent d'après l'ombre ; 
et elle prive leurs complices de tous leurs biens. (Edict. 
Theodor., § 108, 11 1, 134.) Les lois lombardes interdisent 
de tuer l'afiranchie ou la servante d'un autre sous prétexte 
qu'elle est une de ces sorcières que l'on appelle Masques, 
parce que a c'est une opinion sans fondement de croire 
que les sorcières peuvent manger les hommes encore vi- 
vants. » [Leges Longob., 1. I, tit. 2, § 9.) Les anciens Ba- 
varois connaissaient aussi les sorciers et les sorcières qui 
ensorcelaient ou empoisonnaient j les kalstrara, qui sa- 
vaient attirer à eux le bien d'autrui par leurs enchante- 
ments, ou ensorceler ceux qui devaient subir le jugement 
de Dieu. [Lex Bajuvar.) 

Au vi*" siècle, nous trouvons déjà à la cour des rois Procès de 
mérovingiens un procès de sorcellerie, avec apphcation de ^"™"^° ^• 
la torture, dans l'ailaire du préfet Mummole. Le fils de 
Frédégonde, femme de Chilpéric, meurt. On rapporte à 
sa mère qu'il a succombé à un charme, et que Mummole, 
qu'elle haïssait depuis longtemps, a été complice du crime. 
Elle fait mettre à la torture plusieurs femmes de Paris, 
qui, cédant à la violence du supplice, confessent qu'elles 
sont sorcières, qu'elles ont déjà fait mourir plusieurs per- 
sonnes par leurs maléfices, et qu'elles ont sacrifié le fils 
de la reine pour racheter la vie du préfet. La reine fait 
redoubler la torture; quelques-unes meurent au milieu 
du supplice ; d'autres sont brûlées, d'autres encore mises 
sur la roue : puis Frédégonde se rend avec le roi à Com- 
piègne, et là elle lui découvre toute la chose. Le roi fait 
saisir le préfet : il est étendu sur une poutre, les mains 



68 DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 

liées derrière le dos; mais il confesse seulement qu'il a reçu 
plusieurs fois de ces femmes des breuvages et des onguents, 
atln de s'attirer la faveur du roi et de la reine. Rendu à la 
liberté, il se vante imprudemment de n'avoir ressenti au- 
cune douleur pendant qu'on lui appliquait la question. Ou 
vit dans cette circonstance une preuve manifeste qu'il était 
adonné à la magie; de sorte qu'on le remit à la torture, 
jusqu'à ce que les bourreaux fussent fatigués de le tour- 
menler. Il devait être exécuté ensuite ; mais la reine lui iit 
grâce, et il mourut bientôt après d'un coup de sang, par 
suite des mauvais traitements qu'il avait essuyés. (Gregoi*. 
ïuron., Hist., 1. Y, c. 40; 1. YI, c. 35.) 
Ordonnan- Un des capitulaires de Charlemagne , de l'an 80o , porte 
y.rinces au ^^ ^1"^ ^^^^ * " Quant aux conjurations, aux augures, aux 
moyen ago. prophéties et ceux qui troublent le temps ou font d'autres 
maléfices, il a plu au saint synode d'ordonner que, dès 
qu'on les aura pris, l'archiprêtre du diocèse les fasse in- 
terroger soigneusement pour les amener à avouer le mai 
qu'ils ont commis. On doit les traiter cependant de telle 
sorte qu'ils ne meurent pas, mais qu'ils restent renfermés 
en prison, jusqu'à ce que. Dieu aidant, ils promettent de 
se convertir. Les comtes ne doivent donc pour aucun prix 
les mettre en liberté, w (Baluz., c. 25.) Ailleurs, il est ev- 
pressément défendu, soit aux clercs, soit aux laïques, de 
préparer des amulettes, ou des ligatures, ou des formules 
écrites, auxquelles les gens simples attribuent une puis- 
sance curative dans les fièvres et les épidémies. On défend 
les évocations, et l'on condamne tous ceux qui prétendent 
qu'ils peuvent par leur moyen troubler l'air, produire la 
grêle, ôfer à l'un ses fruits et son lait, pour les porter à 
un nuire. Cependant aucune peine déterminée n'est pro- 



DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DIABOLIOUE. 69 

noncée contre eux. Ils doivent être remis entre les mains 
des prêtres. Et si quelqu'un, trompé par le démon ^ croit 
que telle ou telle femme est une sorcière, et la brûle sous 
ce prétexte, ou donne sa chair à manger, ou la mange lui- 
môme^ il doit être condamné à mort. (Baluz^ t. P' ,, p. 250.) 
Mais cette loi n'abolit point cette coutume barbare^ et nous 
lisons dans les annales de Corbie^ sous l'année 914^ que 
beaucoup de sorcières furent brûlées dans le pays. Peut- 
être fuwnt-elles les victimes de cette fureur populaire que 
nous avons vue se reproduire de nos jours à l'occasion du 
choléra. Les lois de Cadgar^ en Angleterre, au milieu du 
x'' siècle^ et les Canut, au commencement du xi«, cherchent 
à arrêter les progrès du mal par les mêmes moyens. En 
Norvvége, la loi défend, sous peine de l'exil et de la confis- 
cation des biens au profit du roi ou de l'évêque, le métier 
de devin, les conjurations, les maléfices, les enchante- 
ments et toutes les autres pratiques reconnues comme 
mauvaises. En Islande, la loi ordonne également de pro- 
céder avec rigueur contre les magiciens, contre ceux qui, 
par un art diabolique, voyagent à travers les airs, qui re- 
noncent à Dieu et à la sainte Église, et qui pratiquent la 
magie en quelque manière que ce soit. Le Saclisensjriegel, 
ou recueil des lois et coutumes de r.\llemagne au moyen 
âge, plus sévère encore, décerne la peine du feu contre 
tous les chrétiens, hommes ou femmes, convaincus d'infi- 
délité, de magie ou d'empoisonnement. Plus tard, cette 
loi si rigoureuse fut adoucie, en ce sens que la peine du 
feu fut réservée pour ceux-là seulement qui, par le moyen 
de la magie, avaient procuré aux autres quelque dommage. 
Quant aux autres, qui avaient pratiqué cet art dial)olique 
sans détriment pour persoime, ils devaient être punis con- 



70 DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIOUE DIABOLIQUE, 

fermement à la qualité du crime ^ selon que les juges le 
croiraient convenable. Vers le milieu du xvi^ siècle, la 
connaissance des crimes de magie passa du clergé aux juges 
laïques. En France, où un acte du parlement de 1282 
avait attribué à l'Église le jugement de ces sortes d'affaires, 
un autre acte de 1390 en chargea de nouveau les tribu- 
naux séculiers. En Angleterre , l'acte du parlement de 
1541 contre la magie et la sorcellerie, après avoir été 
aboli en 1547 par les réformateurs, fut rétabli de nouveau 
en partie l'an 1562 par la reine Elisabeth^ puis rendu plus 
sévère en 1603, et enfin aboli en 17 36 par un acte de 
Georges IL 

De tout ce que nous venons de dire^ il résulte d'une 
manière évidente pour tout esprit impartial que TÉgiise a 
toujours agi sous ce rapport avec cette sagesse supérieure 
qui ne l'abandonne point, et que la loi civile, de son côté, 
malgré la sévérité dont elle porte l'empreinte, ne s'est 
jamais écartée cependant de la justice et de la modération 
chrétienne. L'Église considère la magie comme une hé- 
résie, bien plus, comme une apostasie, et sous ce rapport 
comme le fondement et le dernier terme de toutes les hé- 
résies. En effet, des magiciens, selon l'expression d'A- 
drien VI dans sa bulle, « oubliant leur propre salut, re- 
nonçant à la foi, foulant la croix aux pieds, abusant des 
sacrements, honorant le diable comme leur maître et leur 
roi, pratiquent à son service, et d'après ses inspirations, 
les crimes les plus abominables, au risque de leur damna- 
tion éternelle : ils bravent la majesté divine, et par leurs 
exemples pernicieux sont un scandale poui' un grand 
nombre. » Les papes, considérant moins le fait extérieur 
que la volonté qui le produit, ordonnent aux inquisiteuis 



DÉVELOPPEMENT DE LA MYSTIQUE DLYBOLIQUE. 71 

de procéder avec attention et sévérité, en évitant d'antici- 
per les résultats de l'enquête. Bien plus, ils déclarent ex- 
pressément qu'ils ne doivent point donner suite à celle-ci, 
lorsqu'ils ont été trompés sur les faits , ou bien lorsqu'elle 
pourrait donner lieu à quelque scandale. Les coupables ne 
doivent être soumis à l'excommunication et aux autres 
peines canoniques qu'après avoir été bien et dûment con- 
vaincus. Et encore, si, revenant à l'unité, ils abjurent leurs 
erreurs, on doit les recevoir avec bienveillance, et les sou- 
mettre à une pénitence salutaire. Us ne doivent être re- 
mis au bras séculier, pour subir la sentence portée contre 
eux, que lorsqu'ils se montrent tout à fait incorrigibles. Le 
Maliens propose en ce cas la prison perpétuelle. Le pou- 
voir séculier, de son côté, lorsqu'il était représenté par des 
hommes justes, était parfaitement d'accord avec l'Église 
sur le caractère impie de la magie : mais ce qu'il punis- 
sait en elle, c'était moins le crime contre Dieu que l'ou- 
trage à la société civile; c'était moins la volonté perverse 
du coupable que l'effet de son action. Ainsi, l'indulgence 
et la sévérité étaient unies dans la législation chrétienne 
de ce temps-là. Si plus tard, et pendant une grande partie 
du xvi*^ siècle, il en fut autrement; si à cette législation 
sage et équitable succéda un etYroyable terrorisme , il faut 
en chercher la cause dans cette disposition funeste des es- 
prits à se laisser doniuier par des principes abstraits, dis- 
position qui, de nos jours et sous nos yeux, a produit des 
effets semblables. Il faut surtout l'attribuer à cette dégra- 
dation religieuse et morale qui précéda la réforme, à la 
barbarie qui en fut le résultat , à la rudesse et à la dureté 
que produisirent les guerres sanglantes auxquelles elle 
donna naissance. On peut consulter à ce sujet l'ouvrage de 



Florimoiid àe Rtnimouà iuïiiulé ï Antéchrist ; Lyon lo97, 
ch. vu. L'auteur avait été protestant_, et s'était converti à 
l'Église. Membre du parlement^ il a constaté dans cet ou- 
vrage les résultats de sa longue expérience. La peinture 
qu'il y fait de la barbarie qui s'était introduite en France 
à cette époque fait dresser les cheveux sur la tête. L'Église 
et l'État;, parfaitement d'accord sur la criminalité de la 
magie, ne se sont point prononcés d'une manière décisive 
sur la question principale^ à savoir sur la puissance magique 
de la volonté humaine livrée au démon. L'une et l'autre 
attendaient, comme il était naturel, les éclaircissements 
que les enquêtes devaient donner sur ce point. L'Église a 
vu de tout temps dans la magie une séduction ou une illu- 
sion du démon ; et les jurisconsultes, tant qu'ils sont restés 
chrétiens, ont partagé cette opinion avec elle. Mais y 
avait-il réellement séduction ;, ou bien tout n'était-il que 
le résultat d'une illusion? C'est sur quoi les sentiments se 
sont partagés dans le cours des débats; et malgré les en- 
quêtes les plus exactes et les plus consciencieuses, on n'a 
jamais pu arriver à quelque chose de bien certain, à cause 
de l'obscurité de la matière; et c'est pour cela que l'esprit 
léger et frivole des temps modernes a dédaigné de conti- 
nuer les recherches et les investigations des siècles précé- 
dents, etquel'afïaire en est toujours restée au même point. 
Les médecins, consultés dans les procès de magie, n'ont 
fait que rendre plus obscur encore un sujet qui l'était déjà 
tant par lui-même en s'obslinant à ne voir dans les phé- 
nomènes de la magie que l'efict d'une maladie cachée. 
Et comme, -d'un autre côté, le traitement appliqué au mal 
était à la fois maladroit, violent, et le plus souvent ineffi- 
cace , on en vint à nier le mal lui-même ; car il est de la 



DÉVELOPPEMliM 1)K LÀ MYSTIQUE DIABOLIQUE. 73 

nature de tout principe négatif de finir par se nier soi- 
môme, après avoir nié tout le reste. Mais ce qui apparaît 
dans tous les temps, ce qui, malgré toutes les contradic- 
tions , se reproduit toujours de nouveau ne peut être une 
chimère. La crédulité , la superstition , rignorance et la 
barbarie peuvent bien l'avoir déiiguré et altéré ; mais pour 
qu'il ait pu résister à cette altération il a fallu nécessaire- 
ment qu'il eut en soi un fond de vérité^ qui, reparaissant 
toujours de nouveau, frappât le bon sens des hommes, 
(jualité qu'on ne peut refuser à aucune époque. L'Église 
n'a pu se tromper en considérant la magie comme une 
apostasie et un retour à Satan ; car c'est toujours à la suite 
des hérésies les plus monstrueuses que la magie s"est re- 
produite. La législation civile ne s'est pas trompée davan- 
tage en la punissant comme un crime contre la société; 
car elle n'a jamais manqué de reparaître aux époques de 
bouleversement, où la nature humaine, brisant tous les 
liens de l'ordre moral, ne recule plus devant aucun crime. 
Les médecins ne se sont pas trompés davantage en l'attri- 
buant à une maladie; car elle en est une en effet. Épidé- 
mie et contagion, elle a commencé avec cette grande in- 
fection dont le péché originel a déposé le germe dans le 
genre humain, et qui, comme un mal héréditaire, se pro- 
page de génération en génération à travers tous les siècles. 
Comme les épidémies, elle a ses intermittences. Tantôt 
elle sévit avec plus de fureur, tantôt elle semble se ralentir 
au contraire. Mais elle n'est pas seulement épidémique; 
elle apparaît encore partout comme endémique , avec 
plus ou moins d'intensité, selon les lieux où elle règne. 
Nous avons eu déjà plus d'une occasion de constater en 
elle ce caractère : nous ajouterons seulement ici ce que 
m. 3 



74 DÉVELOPPEMEIST DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 

les missionnaires modernes ont trouvé sous ce rapport 

dans les Indes. 

Les Indiens Lorsque les missionnaires danois de Tranquebar de- 
ûu Malabar. 

mandèrent aux Indiens de la côte de Coromandel s'il y 

avait parmi eux des gens liés au démon par une alliance 
formelle, et exerçant la magie^ ils leur répondirent qu'ils 
connaissaient en eflét un art appelé magie ou sorcellerie^ 
et ils leur nommèrent une multitude d'esprits protecteurs 
des campagnes ou des villes, qui étaient placés comme rois 
au-dessus des démons, ils leur dirent que chacun de ces 
esprits avait une fonction particulière; qu'on leur oiTrait 
en sacrifice des boucs, des porcs, des coqs et des boissons 
fortes; qu'on se donnait à eux par certaines formules dé- 
terminées, et qu'on s'engageait à leur service par un ser- 
ment solennel en leur disant : « Demeure chez moi;, je 
demeurerai chez toi; » et qu'on leur offrait chaque année 
deux ou trois fois des sacrifices. Le magicien, ajoutaient- 
ils, une fois initié aux mystères de son art, prépare un 
onguent d'une couleur foncée, dont il se frotte la main, et 
il peut y voir alors comme en un miroir les dieux et les 
déesses, en les appelant par leurs noms. S'il leur demande 
ce qu'ils veulent, ils le lui font voir sous une forme sen- 
sible. Il garde auprès de lui ceux dont il a besoin, et leur 
confie telle ou telle fonction, puis il congédie les autres. 
11 peut avec leur secours amener les calamités, paralyser 
les membres, ôter aux hommes l'usage de leurs sens, pro- 
duire en eux la manie , la folie et la fureur, les rendre 
difformes ou les faire mourir peu à peu. La nuit il fait 
toute sorte de mai par leur entremise, tourmente ceux 
qui dorment, comme si on leur arrachait les entrailles ou 
qu'on les étranglât, ou qu'on leur coupât le cou; ou bien 



DÉVELOPPEMEiST DE LA MYSTIQUE DIABOLIQUE. 7o 

encore comme si des serpents accouraient en grand nombre 
pour les mordre. Parmi ces sorciers, il en est de plus ha- 
biles que les autres, qui peuvent immédiatement et sans 
façon tuer un homme. Les démons font tout cela par 
crainte du serment que ces gens ont fait au nom de Dieu. 
C'est au moyen de cette crainte que plusieurs obtiennent 
d'eux aussi le pouvoir d'appeler par certaines formules les 
poissons dans la mer, ou de rendre au contraire la pêche 
nulle. Entin, lorsque celui qui a appris tous ces maléfices 
est près de mourir, et quil refuse de vivre et d'agir con- 
formément à la volonté des mauvais esprits, ils lui ôtent 
eu.v -mêmes la vie. 

Interrogés s'il y avait aussi des fantômes parmi eux, ils 
répondirent qu'on en voyait en effet, mais qu'on les re- 
gardait comme des esprits mauvais; que tous ceux qui se 
tuaient ou qui mouraient d'une mort prématurée n'allaient 
ni dans le ciel ni dans l'enfer, mais que leurs âmes er- 
raient sous la forme de fantômes; que de plus, lorsque 
ceux qui jouissaient avec Siva de la béatitude devenaient 
orgueilleux, désobéissants et rebelles, il les maudissait, et 
qu'ils devenaient alors des esprits mauvais; qu'ils ne pou- 
vaient jamais se reposer, mais qu'ils voltigeaient sans cesse, 
Surtout la nuit , séduisant les simples et les sots, et tentant 
les autres de mille manières ; apparaissant en songe sous la 
forme de jeunes tilles séduisantes , et éveillant la volupté ; 
produisant des maladies et des fièvres, et faisant aux 
hommes tout le rxial qu'ils peuvent. Si quelqu'un, à la vue 
de ces fantômes, est saisi de frayeur, ils s'emparent de lui 
et le possèdent, font entendre en lui des bruits singuliers, 
lui font tenir toute sorte de propos , le font courir nu , 
manger des poissons et de la viande crus, de l'herbe et 



7t) ui;viii.oi*pt:iMt;M dk la mysti^lk Ln.vBoi.iyii:. 

tout ce qui lui tombe sous la main ; de sorte qu'ils ne 
l'ont rien de raisonnable ni d'humain. Us ajoutèrent qu'il 
y avait parmi eux. des possédés, et que les possessions 
étaient diliérentes selon la diversité des démons ; que le dé- 
mon nommé Catkri possédait principalement les femmes 
et les filles bien laites; qu'alors il les rendait dilTormeS;, et 
taisait qu'elles ne pensaient plus ni à leurs maris, niàleurs 
enfants, ni au soin de leur maison, mais qu'elles couraient 
toujours comme des folles, clianlant, tournant la tête, se 
jetant dans les buissons , passant la luiit dans les vieilles 
pagodes, injuriant, frappant quiconque approchait d'elles 
et leur parlait avec bienveillance, ou lui jetant des pierres. 
D'autres font que celui qu'ils possèdent ne peut prendre 
aucune nourriture, et est forcé de tourner la tète, tandis 
que les mauvais esprits qui résident dans les eaux épou- 
vantent celui qui traverse une rivière, et le font mourir 
ensuite. Cependant tous ces démons peuvent être chassés 
de ceux qu'ils possèdent, à l'exception de trois seulement, 
qu'on est obligé de garder jusqu'à la mort. Pour les autres 
possédés, on les conduit dans les pagodes des dieux pro- 
tecteurs; là on immole à ceux-ci des boucs, des porcs, des 
coqs, en disant : « Mère, que voulez-vous de plus? Je vous 
donnerai à manger tout ce que vous désirerez. » Puis, au 
milieu du bruit du tambour et des instruments à cordes, 
on frappe le possédé avec des verges, et l'on menace le 
démon jusqu'à ce qu'il soit sorti. 

Ce n'est pas seulement aux Indes que les missionnaires 
ont constaté ces faits. Au Japon , lorsque quelqu'un était 
possédé, on disait que le renard avait sauté sur lui; et un 
jour, dans la ville d'Ozacana, toutes les formules de con- 
juration ayant été épuisées, on tua tous les chiens, pour 



DF l.A LFf.FNDF. MAHOLIOTF. 77 

forcer par là le démon de sortii' du corps des possédés. Le 
mal est donc, comme nous l'avons dit, un mal universel 
dans l'histoire. On le retrouve dans tous les temps et dans 
tous les lieux. C'est une maladie endémique par toute la 
terre, et en même temps une maladie épidéniique se com- 
muniquant d'une génération à l'autre. 



CHAPITPiE lY 

Delà légende diabolique. Comment elle est fondée sur la nature. (Jom- 
ment ropposition de la lumière et des ténèbres ressort dans le 
poëme de TEdda. La grotte des sibylles. Le pays des ombres situ»^ 
sous la terre et habité par les nains. Le royaume des morts à Got- 
tschée. Les Ases voyac^eant dans les airs. La fée Holda sur le mont 
Hœrsil : la fée Abundia. Hue;oii chez les Francs, et liera ou Her- 
tha. La double marche des Ases et des Asines dans les douz3 nuits 
qui précèdent la naissance de la nouvelle année. La dame blanche 
et la danse des sorcières. La légende du curé de Bouneval. Vodaii 
et l'armée des Ases. Les volcans de la Sicile. 

Ce qui , dans le domaine de l'esprit et de la volonté, se 
produit comme pensée et acte, apparaît dans le domaine de 
l'imagination comme type et image. Nous devons donc re- 
trouver ici une légende infernale , se développant d'une 
manière parallèle au.v légendes pieuses de la mystique di- 
vine. L'esprit a pour but la vérité , c'est-à-dire la confor- 
mité de la pensée avec son objet. La volonté , de son côté, 
a pour but le bien , c'est-à-dire la conformité de ses actes 
avec la loi morale, tandis que l'imagination n'est soumise 
à aucune de ces conditions : lii vérité et l'erreur n'ont de 
signification pour elle qu'autant qu'elles sont vraisembla- 
bles. Le vraisembialde est donc, à proprement parler, son 



78 DE LA LÉGE>DE DIABOLIQUE. 

objets en tant qu'il produit ou une consonnance qui lui 
plaît, ou une dissonance qui la blesse. De même aussi, 
dans le domaine moral, le bien et le mal se réduisent pour 
elle à ce qui a l'apparence du bien. L'un et l'autre ne la 
frappent que par leurs rapports les moins élevés, en tant 
qu'ils produisent le plaisir ou la peine. La consonnance et 
la dissonance d'un côté, le plaisir et la peine de l'autre, 
voilà uniquement ce qui agit sur l'imagination, et ce 
qu'elle cherche elle-même à produire dans les autres; ce 
qu'elle veut, c'est de plaire ou de frapper. Elle est donc, 
à cause de cela, moins bien disposée en faveur de la vérité 
que de l'erreur; caria première, étant unique et absolue, 
lui laisse beaucoup moins de jeu pour ses créations fantas- 
tiques, tandis que la seconde, avec ses variétés iniînies , 
lui donne toute liberté sous ce rapport. Elle préfère aussi 
pour la même raison le mal moral, mélangé du moins de 
quelque bien, au bien lui-même pur et simple, parce que 
celui-ci, se plaçant toujours entre deux extrêmes dont il 
fait disparaître l'opposition, produit dans la volonté je ne 
sais quelle disposition douce et tempérée qui nuit à l'effet 
poétique de l'action; au lieu que l'autre, laissant les con- 
trastes se produire dans toute leur force, permet ces effets 
grandioses quelquefois, mais toujours saisissants, qui frap- 
pent l'àme et la remuent. Aussi voyons - nous la légende 
diabolique travaillée avec plus de soin que la légende 
pieuse, et s'éloigner bien plus que celle-ci de la vérité. 
Quoique la dernière en effet ne soit tenue comme l'autre 
qu'au vraisemblable, il est toutefois dans sa nature de s'at- 
tacher le plus qu'elle peut au vrai et au bien. Elle est donc 
obligée davantage de se conformer aux objets dont elle 
[raite. Elle évite par-dessus tout la moindre opposition à la 



DE LA LÉGENDE DIABOLIQUE. 70 

doctrine de l'Église. Elle a en horreur le mensonge pur 
fait pour le plaisir de mentir ; ct^ se donnant pour ce qu'elle 
est, c'est-à-dire pour une amplification poétique de la vé- 
rilé, elle se laisse toujours facilement reconnaître de tout 
homme qui a un peu de tact et d'expérience. L'autre lé- 
gende, au contraire, ne cherchant qu'à procurer à l'esprit 
les satisfactions dont il est avide, n'est point arrêtée par 
toutes ces considérations et se trouve ainsi plus libre dans 
ses mouvements. Comme dans le domaine du mensonge, 
le faux se laisse plus distinguer du vrai par la loi de la con- 
tradiction intime qui les sépare l'un de l'autre, et que dans 
le royaume du mal toute garantie manque pour discerner 
celui-ci du bien, et que d'ailleurs l'homme, une fois lancé 
dans ces voies ténébreuses, peut atteindre des limites in- 
calculables , ce qu'il y a de plus affreux peut se présenter 
comme croyable ; de sorte que, le mensonge se mentant 
à lui-même, l'erreur et la vérité sont parfois tellement 
mêlés et comme entrelacés, que l'œil le plus exercé a sou- 
vent bien de la peine à les distinguer. 

Mais outre cette manière tout arbitraire de traiter les ob- 
jets poétiques, il en existe une autre, môme dans ce royaume 
du mensonge, laquelle n'invente point les faits, mais, les 
prenant tels qu'elle les trouve, les saisit avec l'imagination, 
et les travaille d'après les lois de celle-ci, pour en faire un 
tableau poétique et agréable. îl y a donc ici une vérité re- 
lative qui prend différentes formes, selon le domaine au- 
quel appartiennent les faits dont il est question. Ce mélange 
de vérité donne à la composition poétique une certaine ré- 
gularité. Les légendes de cette sorte, quoique produites par 
l'esprit de mensonge, quelque arbitraire que soit d'ailleurs 
la manière dont elles ont été travaillées , rendent donc à 



80 PK I,\ LÉr.KM>E DIABOLIQI'E, 

leur façon témoignage de la vérité: et comme, d'un autre 
côté, elles se retrouvent dans tous les temps et dans tous 
les lieux, elles démontrent par leur universalité même celle 
de l'objet qui leur sert de fondement. C'est de ce point de 
vue que nous jetterons ici un regard sur cet ordre de faits, 
en considérant l'objet qui nous occupe d'aprèsles différents 
domaines auxquels ces faits appartiennent, et en commen- 
i;ant par celui de la nature. 
1.0 poëmo L'opposition la plus profonde que renferme en soi la na- 
ture est, sans contredit, celle de la lumière et des ténèbres. 
C'est à elle que se sont rattachés dans l'antiquité tous les 
mythes; c'est d'elle encore que plus tard ont pris leur dé- 
part toutes les légendes. Partout nous trouvons la croyance 
à deux sortes d'êtres, les uns lumineux, habitant les ré- 
gions supérieures, les antres ténébreux, ayant l'abîme pour 
demeure. C'est dans l'Edda que nous trouvons la formule 
mythologique la plus courte et la plus générale de cette 
opposition. Au commencement était la région ténébreuse 
et glacée appelée Niflheimr, et celle de la lumière, nom- 
mée Muspellzheimr. Mais une étincelle de lumière étant 
tombée de la seconde dans la première , une partie de la 
glace fondit et devint liquide. De cette goutte de la vie 
naquit un être de forme humaine nommé Imir. Avec lui 
naquit en même temps la génisse Audhumla, qui le nour- 
rit de son lait, et qui léchant, c'est-à-dire formant les 
pierres de sel, en fit sortir un autre homme grand et fort, 
nommé Buri. Imir devient le père des géants de la glace, 
race méchante et perverse , et Buri la souche des Ases , 
race bonne et pure, parce qu'elle participe davantage à la 
racine de la lumière, de même que la race des géants par- 
ticipe plus de la nnil. au contraire, lue guerre éclate 



DK LV LÉGF.ISDE DlAIiOl.lQrK, SI 

entre les deux maisons. fiCS Ois de Bor tuent Iniir et noient 
dans le sang du géant sa race tout entière, à l'exception 
d'un seul qui la propage de nouveau. Du corps d'Iniir les 
Ases construisent l'univers; de sa chair et de ses os ils pro- 
duisent les nains semblables aux hommes et doués d'intel- 
ligence. Ce sont des sylphes, mais des sylphes ténébreux^ 
habitant les sombres domaines de la nuit. A côté d'eux 
sont les sylphes lumineux , plus éclatants que le soleil , 
qui habitent le troisième ciel avec les Ases. Le peuple 
d'Imir se partage en géants et en sylphes ténébreux, tan- 
dis qu'à la race des Ases se joignent les sylphes lumineux. 
Le peuple des géants est une race indocile, sauvage, 
énorme dans ses dimensions, dont beaucoup ont plusieurs 
bras et plusieurs têtes ; audacieuse, colère, d'une grand;* 
vigueur, mais en même temps grossière et maladroite, 
ayant quelque chose de la nature du rocher, demeurant 
aussi parmi les rochers, et se servant d'armes de pierre. 
Cette race s'est établie aux derniers confins de la terre, 
dans les montagnes du Nord, oii elle s'est retirée en fuyant 
le voisinage des hommes. A côté des sylphes gracieux des 
régions supérieures, le peuple des sylphes noirs, petits 
comme des nains, laids et obscurs comme la nuit à laquelle 
ils appartiennent, habite avec ses rois dans les cavernes et 
les fondrières. Forts la plupart plus que leur taille ne 
semble le comporter, ils se distinguent surtout par leur 
agilité et leur souplesse. Ils gardent les mines dans les pro- 
fondeurs de la terre, séparent les métaux, iilejnt ie^ tibreg 
des plantes, et en tissent les feuilles, les tleurs et le tronc. 
Ils aiment la danse et la musique, et c'est leur voix que 
l'on entend dans l'écho. Comme ils passent sans obstacle 
à travers les pierres , ils peuvent aussi se rendre visibles et 



X>*-^71 



82 DE LA LÉGENDE DIAHOLIQUE. 

disparaître à leur gré, et lire dans l'avenir par un esprit 
prophétique. Divisés dans leur ôlre, ils peuvent se montrer 
bienfaisants^ secourables^ intimes et familiers à l'égard de 
l'homme; mais ils peuvent aussi s'enfuir devant lui, de- 
venir ses ennemis, l'agacer, lui nuire par leur souffle et 
par leur regard, et le tromper par toutes sortes d'illusions. 
{Mythologie allemande de Grimm, p. 240.) Le son des 
cloches, la construction des églises, le mouvement et 
l'agitation des hommes occupés les mettent en fuite , de 
même que les géants de leur côté se retirent devant les 
progrès de la moralité parmi les hommes au milieu des- 
quels ils vivent. Les géants et les nains, faits pour la nuit 
et les ténèbres, ne doivent jamais se laisser surprendre 
par le lever du soleil; car la lumière les changerait aus- 
sitôt en pierres. 

Les Ases et les sylphes blancs représentent évidemment 
les puissances de la nature qui résident dans les astres du 
tirmament, dont les uns, plus considérables et plus grands, 
étendent au loin leur action, tandis que les autres, moins 
considérables, agissent aussi à des distances plus rappro- 
chées. Les géants, de leur côté, elles sylphes noirs expri- 
ment les puissances de la nature qui gisent dans les pro- 
fondeurs de la terre, et dont les unes, plus massives, 
agissent avec plus de force et d'énergie, mais dont les 
autres, renfermées dans un cercle plus étroit, ont une ac- 
tion plus subtile et plus pénétrante. Ces puissances opèrent 
en secret et dans l'obscurité; et c'est pour cela que la lu- 
mière les dérange, de même que l'approche de la nuit 
trouble les premières. Mais, outre ce côté naturel du mythe 
que nous étudions en ce moment , il en est un autre spiri- 
tuel qui n'en ressort pas moins clairement. 11 exprime, en 



f Vf '^-C^ 



DE LA LÉGENDE DLVBOLIQl'E. .S.'i 

eftet, l'opposition des races et des tendances historiques, et 
le contraste qui existe toujours dans Thumanité entre 
ceux qui marchent en avant et ceux qui restent en arrière. 
C'est le symbole de la lutte dont l'histoire tout entière 
porte l'empreinte. Gomme le paganisme reposait sur celte 
double base, nous devons l'y retrouver partout. D'un côté 
les Dieux, de l'autre les Titans, les Géants et les Gabires; 
les combats entre les Dieux et les Géants ; de grandes ca- 
tastrophes dans la nature et dans l'histoire : voilà ce qui 
nous apparaît dans les mythes de l'antiquité. Tel est le 
fond que la légende a trouvé partout, et sur lequel elle a 
bâti, continuant ainsi l'édifice déjà commencé. Elle nous 
représente partout, en effet, des histoires de géants et de 
nains se rattachant aux sommets des montagnes et aux 
rochers placés comme des portes à l'entrée des gorges et 
des cavernes où la nature déploie ses merveilles. Déjà l'an- 
tiquité, par un mythe ingénieux, avait placé aux portes de 
l'abîme les sibylles qui lisaient dans l'avenir, et dont les 
sentences, écrites sur des feuihes de palmier, étaient pous- 
sées au dehors par le souffle de l'inspiration qui montait 
des régions inférieures. G'esyà aussi qu'elle avait placé ces 
prêtres cimmériens qui jamais ne voyaient la lumière, et 
qui interprétaient les prophéties obscures dont les en- 
trailles de la terre leur renvoyaient l'écho. 

La dame blanche reste toujours à son ancienne place. La grotte 
Il n'y a pas longtemps encore qu'un gentilhomme alle- 
mand, conduit par Pierre Nappi, religieux dans un cou- 
vent voisin de l'une des portes qui mènent à sa demeure, 
l'y a trouvée. Le moine lui recommanda d'abord, à lui et 
à ses compagnons, le silence et le courage, et leur défendit 
de rien toucher ou de rien prendre de ce qu'ils verraient. 



84 DE LA LÉGENDE DLVHOLIQUE. 

Puis tous ensemble , portant un flambeau à la main, par- 
courent un long sentier qui, d'une grotte haute et spa- 
cieuse , les conduit dans l'intérieur. A la fin une porte 
s'ouvre devant les conjurations de Xappi;, et les voyageurs 
entrent dans une salle couverte d"or et d'argent, où les 
pierres les plus précieuses éblouissent les regards de leurs 
reflets étincelants. C'est là qu'ils trouvent la sibylle. C'é- 
tait une femme d'une taille extraordinaire, vêtue d'une 
robe verte et bleue. Elle était diaphane, et brillait conmie 
l'émeraude et le saphir. Elle fait entendre par signes plu- 
sieurs choses au guide; elle se lève, et ils la suivent dans 
une seconde salle; mais ils entendent autour d'eux en 
marchant un bruit terrible qui les épouvante. Ils trouvent 
cette seconde chambre brillant du même éclat que la pre- 
mière, mais avec des couleurs différentes; puis ils entrent 
dans une troisième plus petite. Là ils aperçoivent des 
femmes qui s'inclinent avec grâce devant eux. Le sol sous 
leurs pieds est pavé de pierres précieuses; et l'un d'eux, 
séduit par leur éclat, cède à la tentation et en ramasse une. 
Aussitôt, comme ils entraient dans la quatrième chambre, 
leurs lumières s'éteignent, et ils se trouvent plongés dans 
une nuit profonde ; de sorte que, saisis de frayeur, ils ne 
savent plus où ils doivent aller. Leur guide, conjecturant 
ce qui est arrivé, leur représente le péril auquel ils se sont 
exposés, et leur dit que si l'un d'eux a pris quelque chose 
il doit se hâter de le jeter loin de lui. Le coupable fait ce 
qu'on lui commande, et la pierre qu'il avait ramassée lui 
apparaît au moment oii il la jette semblable à une pierre de 
touche. Ils s'avancent à la suite de leur guide, le cœur 
dans l'angoisse et l'effroi : il faut tantôt ramper dans des 
sentiers incommodes, tantôt se glisser dans des trous ou 



DE LA LÉGENDE DL\BOLIQUE. 85 

des fentes étroites, jusqu'à ce qu'enfin, après avoir long- 
temps tâtonné , ils aperçoivent de loin une faible lumière 
qui les conduit vers une autre issue sur une montagne 
inconnue; et ils reviennent entin , après neuf jours d'ab- 
sence, au couvent d'oii ils étaient partis. {Entretiens sur 
le royaume des esprits, publiés en allemand à Leipsick en 
1730.) 

L'inutilité de cet essai n'empêche pas la légende de Le pays des 

, , 1 ■> ^, - . , f . ombres ha- 

chercner de nouveau a connaître ces régions mystérieuses. ^^^^ j^^ 

Elle envoie deuv arquebusiers qui étaient en prison à "^i"^- 
inspruck visiter d'autres mines situées entre la ville et 
Milo, leur promettant la liberté s'ils réussissent dans leur 
entreprise. Pour plus de sûreté, on met des gardes à la 
porte, et l'on attend pendant douze jours les voyageurs 
souterrains, qui reparaissent au bout de ce temps à la lu- 
mière du jour, près de Kitzbuhel, et racontent ce qu'ils 
ont vu dans leur excursion. Les deux premiers jours après 
leur entrée dans la mine , ils ne purent savoir s'il faisait 
jour ou nuit ; et comme l'humidité du heu éteignait leurs 
lumières, ils étaient obligés à chaque instant de les rallu- 
mer, ce qui les mettait dans un grand embarras. Après 
avoir ainsi passé ces deux jours sans boire ni manger, ils 
arrivèrent après dans un immense espace, d'où ils aper- 
çurent au loin un grand nombre de villages. Ils suivirent 
une route qu'ils trouvèrent devant eux; et comme ils 
étaient éclairés par une sorte de crépuscule, ils éteignirent 
leurs flambeaux, comptant bien les rallumer plus tard, s'il 
était nécessaire. Après quelque temps ils s'assirent sur le 
bord d'un ruisseau : là, après avoir pris quelque chose et 
bu de l'eau de la .source, ils remarquèrent que l'air s'as- 
sombrissait toujours davantage : ils rallumèrent donc leurs 



s 6 DE LA LÉGENDE DIABOLIQUE. 

flambeaux, et parvinrent bientôt à de nouveaux écueils et 
de nouveaux abîmes. Suivant toujours la route située au 
milieu, ils passèrent près d'un édifice où brillait une lu- 
mière, et d'où ils entendirent partir des gémissements. Ils 
s'approchent de la maison pour regarder un peu par 1a 
fenêtre, et voient un cadavre d'une petite stature, autour 
duquel se tenaient des pleureuses. Effrayés, ils avancent 
en tremblant, et rencontrent un petit nain bossu, dont la 
barbe grise tombait jusqu'au nombril , et qui portait à la 
main un bâton et une lanterne. Il les salue amicalement, 
et les avertit d'éviter la foule, sans quoi ils s'en trouve- 
raient mal, parce qu'un jour de deuil avait été prescrit 
dans tout le pays pour la mort de leur maître défunt. Il 
s'offre à eux pour leur montrer le chemin qu'ils doivent 
prendre, afin d'échapper au danger, et marche devant eux 
avec sa lanterne. Ils s'aperçurent alors qu'il était bancroche 
et très -mal sur ses pieds. Pendant la route, l'un d'eux, 
plus hardi que l'autre, lui demande quel est le pays où ils 
se trouvent. Il leur répond : « Vous êtes chez un peuple 
souterrain qui n'a rien de commun avec ceux qui demeu- 
rent sur la surface de la terre. Ce que nous avons à faire 
sur la terre, nous le faisons la nuit : nous rendons volon- 
tiers service aux hommes quand ils le veulent; dans le cas 
contraire, nous nous tournons contre leur bétail lorsque 
nous ne pouvons décharger sur eux-mêmes notre mau- 
vaise humeur. Ne me demandez plus rien, ajouta-t-il, mes 
affaires m'appellent. Prenez toujours à gauche, et vous 
arriverez au monde d'en haut. » Après avoir ainsi parlé, 
il tourne à droite, tandis qu'eux continuent leur route. 
Ils voient venir de tous les côtés une multitude d'autres 
petits nains portant chacun sa lanterne. Ils arrivent bien- 



Dî: la légende DLVBOLIQUE. 8/ 

tôt à des crevasses de roches très -profondes et à des lieux 
sombres où leurs flambeaux leur furent de nouveau très- 
utiles. Us trouvent le chemin trop long; et si le nain ne 
leur avait dit qu'il les mènerait au monde d'en haut, ils 
auraient cru qu'il les conduisait, au contraire, aux plus 
profonds abîmes; car il leur fallait tantôt descendre des 
écueils escarpés^ tantôt grimper des rochers. Us ne savent 
combien de temps ils ont ainsi marché, n'ayant vu ni le 
soleil ni la lune. Us arrivent enfin à une fente étroite du 
rocher, d'oii ils voient briller quelques rayons de soleil à 
travers une haie de ronces. Us rampent avec peine, et se 
retrouvent sur la terre, près d'une haute tour en ruine, 
entourée de mui's et de voûtes tombées de vétusté. Us 
voient au pied du rocher un village vers lequel ils se diri- 
gent, et qu'on leur dit s'appeler Kitzbuhel, et être situé à 
sept miUes d'Inspruck. 

Une légende semblable se rattache au mont Loibler et à 
sa grotte dans la Carniole. On permet aux visiteurs de 
prendre pour leur nourriture les fruits qu'ils y trouvent, 
mais rien autre chose, s'ils veulent retourner au monde 
supérieur. Us traversent des champs et des forets, côtoient 
d'immenses étangs et des torrents impétueux sans pouvoir 
néanmoins rien distinguer de tout ce quiles entoure. Quand 
il leur semble qu'il est nuit, ils se reposent un peu, et 
continuent leur voyage quand ils croient qu'il est jour. 
Après quatorze jours de marche. Us tombent enfin dans une 
grande obscurité. Heureusement celle-ci ne dure que quel- 
ques heures, après lesquels ils atteignent une ouverture 
et se trouvent, à leur grand étonnement, près de la célèbre 
grotte de Lueger, près de Stein. {Ibid., 1" et \ 1« entre- 
tien . ) 



88 DE LA LÉGENDE DIABOLIQUE. 

Le pays visité par ces voyageurs, c'est le pays des nains, 
habité par un peuple paisible, qui traverse les rochers et 
les murs aussi facilement que l'air; et comme ce pays s'é- 
tend sous toutes les régions de la terre, il n'est pas un peuple 
chez qui ne se trouve quelque légende y ayant rapport, 
qui n'ait été visité par quelqu'un de ces nains, ou qui n'ait 
eu quelque voyageur assez hardi pour descendre dans ces 
contrées mystérieuses. Ainsi, en Angleterre, c'estun homme 
sage , savant dans l'art de guérir, lequel frappe trois fois 
à la porte qui conduit à la colline. La reine des nains lui 
ouvre, et lui donne la poudre blanche avec laquelle il opère 
ensuite ses guérisons. C'est une femme mystérieuse qui 
sur rOfenberg, en 990, offre à boire au comte Othon 
• d'Oldenbourg, égaré à la chasse dans la foret de Berne- 

feuer, et la famille de ce dernier conserve encore la corne 
oii il but en cette circonstance. Ainsi en est -il ailleurs et 
partout. 

Le royaume Mais SOUS terre n'est pas seulement le pa)s des nains; 
des morts à i i ro . i> m 

Trurtschée. ^^ Y li'ouve encore le royaume des ombres. G est la qu ha- 
bitent les morts, ceux d'abord qui ont encore quelques 
fautes à expier. Des portes de pierre ouvrent les sentiers 
qui conduisent vers eux. Une de ces portes existait en Car- 
niole, dans le château de Gottschée, environné d'écueils; et 
le chasseur qui l'habitait, il y a longtemps déjà, y a péné- 
h'é après que le rocher s'est ouvert sous ses pieds et qu'une 
lumière lui a apparu du fond de l'abime. Au moment oii il 
entre , un serpent darde sur lui ses regards enflammés ; 
mais son guide le chasse, et, la clarté augmentant toujours, 
ils continuent de marcher jusqu'à ce qu'ils trouvent dans 
une grotte spacieuse sept vieillards à la tète chauve, assis 
autour d'une table dans une méfiitation profotide. Après 



DK I,A I.I■:GE^PE DUBOUOrE. 89 

s'être arrêté quelque temps, ils continuent, leur roule et 
passent devant une porte de fer. Son guide frappe, et une 
vierge voilée leur ouvre. Ils aperçoivent un petit cercueil, 
aux quatre coins duquel brillaient quatre lumières bleues. 
Dans une seconde salle ils trouvent encore vingt-huit bières 
plus grandes, avec des cadavres d'hommes et de femmes, 
éclairés par une lampe. Un jeune homme d'une figure 
agréable et couronné de verdure leur ouvre une autre 
porte, et les introduit dans une vaste chambre ç, où sont 
l'éunies dans un profond silence trente- huit personnes, 
dont quatre femmes avec un visage blême. Le vieillard 
qui sert de guide au voyageur le conduit entre deux rangs 
de personnes des deux sexes qui se tiennent debout, por- 
tant un flambeau à la main, et le chasseur croit recon- 
naître en passant deux figures dont il a vu les portraits. 
Son guide donne un baisera la première et à la dernière, 
sur quoi le chasseur^ prenant courage, lui dit : « Puisque 
vous m'avez amené dans ces lieux souterrains, je vous ad- 
jure au nom de Dieu de me dire qui sont ceux dont vous 
venez de me montrer la forme, et si les vivants peuvent 
leur procurer quelque soulagement. » Le vieillard lui ré- 
pondit d'une voix bien basse : « Tu viens de voir tous ceux 
qui ont habité le château de Gottschée depuis qu'il a été 
bâti ; mais je ne puis t'en dire davantage ni sur eux ni sur 
moi. Tu sauras bientôt ce qu'il*enest; sors par cette porte, 
et souviens-toi de ce que je te dis. » Au même instant il 
ouvre une petite porte et la referme après lui. Le chasseui" 
tâtonne dans l'obscurité, le long des murs humides, monte 
un escalier éclairé par une faible lueur qui tombe d'en 
haut, aperçoit bientôt par une ouverture qui part d'une 
profondeur immense les étoiles du firmament, et se lrouv<' 



90 DE LA LÉGENDE DLVBOLIQUE. 

enfin, après avoir erré longtemps, au fond de la grande 
citerne située derrière le château. Son visage est devenu 
blême comme celui d'un mort, et ses cheveux: blancs 
comme la neige ; de sorte que sa femme a peine à le re- 
connaître. Son enfant était mort pendant son voyage, et 
c'était là ce que lui annonçait le petit cercueil qu'il avait 
vu. Il raconte au maitre du château ;, au prince Rodolphe 
d'Auersberg, ce qui lui était arrivé. On lui montre dans le 
château de Tschernembel les portraits de famille, et il re- 
connaît parmi eux plusieurs de ceux qu'il avait vus sous 
terre. Un curé de Gottschée, nommé Purcker, s'est donné 
beaucoup de peine pour expliquer la vision du chasseur ; 
et comme il était très -savant dans les antiquités, il avait 
entrepris l'histoire de tous les seigneurs du château depuis 
sa fondation; mais la mort l'a interrompu au milieu de son 
travail, et l'a réuni lui-même à ce peuple souterrain. Au 
reste, ce n'est pas seulement en Carniole que Ton trouve 
cette légende. D'autres princes subissent sous d'autres 
montagnes le même sort, et y attendent le dernier juge- 
ment. Au château de Geroldseck, ce sont Siegfried, Wit- 
tich et d'autres héros; sous l'Untersberg, c'est Bar- 
herousse; sous l'Odenberg, c'est Charlemagne avec son 
armée; ailleurs, d'autres encore, pour la plupart incon- 
nus. 

Ceci nous conduit des régions souterraines à celtes de 
l'air, où les Ases voyagent accompagnés de leurs armées. 
La légende, en effet, raconte que sur un grand nombre de 
montagnes une armée se met en marche tous les ans, dans 
les douze nuits qui s'écoulent depuis Noël jusqu'aux Rois : 
et cet événement se reproduit chaque année avec une telle 
régularité qu'à cette époque le peuple l'attend pendant la 



DE LA LÉGENDE DIABOLIQUE. 91 

nuit^ comme il attendrait un roi qui se serait annoncé avec 
sa suite. Devant cette armée marciie le lidèle Eccard, vieil- 
lard respectacle, agitant çà et là un bâton blanc dont il 
écarte la foule. Après lui viennent des troupes de fantômes 
sous les formes les plus horribles, les uns marchant à pied, 
les autres sur des chevaux n'ayant que deux jambes ; ceux- 
ci attachés à des roues qui courent d'elles-mêmes, ceux-là 
marchant sans télc et portant leurs jambes sur leurs 
épaules. Ils sont précédés de formes qui ressemblent à des 
lièvres, à des porcs et à des lions, dont on aperçoit le len- 
demain les vestiges sur le sable. Des bruits terribles se 
font entendre comme dans la chasse la plus bruyante ; les 
chiens aboient, les cors retentissent, et le convoi mysté- 
rieux court par monts et par vaux après le gibier qu'il 
poursuit, La chasse dure jusqu'à ce qu'un son semblable à 
celui d'une cloche donne le signal du retour; et aussitôt 
tous reprennent en bon ordre le chemin de leurs mon- 
tagnes, et disparaissent. Ce qui apparaît ici sous la forme 
d'une chasse se produit ailleurs comme une bataille entre 
deux armées. Le chef, monté sur un cheval blanc, mène 
au combat les esprits guerriers. On entend dans les airs le 
cliquetis des armes, le hennissement des chevaux et le 
bruit de leurs pas. Les armées sont passées en revue; 
l'exercice commence; quelquefois une grande bataille est 
livrée, et quelquefois au contraire le temps se passe dans 
des danses accompagnées de sauts et de gestes singuliers, 
que les soldats exécutent tout armés. (Grimm, Légendes al- 
îemandes, I, p. SiiS.) 

Sur le mont lîœrsil, en Thuringe, une procession d'un j^a fée Hol- 
autre genre précède et termine l'apparition de cette armée ^^' 
bruyante. C'est la fée Holda, la déesse bonne et bienveil- 



92 »E LA LKGKNDK DIAliOLIQUE. 

lante, qui conduit la marche , montée sur un char. Quel- 
quefois cependant le fidèle Warner marche à la tête du 
convoi. Des fantômes singuliers se pressent autour d'Holda, 
mais ce sont des femmes qui raccompagnent. Elles tra- 
versent les airs et les grandes routes, semant l'abondance 
sur leur passage ; aussi célèbre-t-on leur apparition par des 
repas et des fêles. En Norwége , Tapparition de la déesse 
avec sa suite promet aux troupeaux et aux femmes la fé- 
condité. Elle donne à celles-ci la santé, et du fond delà 
source où elle demeure elle leur envoie de nouveaux en- 
fants. Elle donne le bonheur à ceux qui ont su lui plaire, 
et leur apporte de son jardin des fleurs et des fruits. Le 
Sud, habité par les peuples d'oiigine romane, la connaît 
aussi sous le nom de Phra ou de Phara-Ildis, ou encore 
UféoAbun- de dame Abundia ou dHérodiade; il l'honore comme la 
^'*'^' source des bénédictions de l'année et de tous les bienfaits. 
Elle visite, accompagnée de ses dames ou matrones, nom- 
mées aussi quelquefois Maires , les maisons et les celliers. 
On leur prépare des festins; et si elles trouvent la table 
bien servie, elles mangent et boivent sans rien retrancher 
des mets qu'elles touchent. Quelquefois, dans l'épaisseur 
des forêts, elles apparaissent sous la forme de jeunes fdles 
ou de matrones vêtues de blanc et bien parées ; elles ne 
dédaignent même pas de visiter les étables, portant à la 
main des cierges de cire , dont on aperçoit le lendemain 
les gouttes sur le hétail qu'elles ont soigné. {(Eiivres 
de GuiUmme de Paris, I, 10.36 et 1060.) Elles entrent 
aussi dans les chambres où les femmes filent le lin, et lors- 
qu'elles trouvent la quenouille bien garnie, dame Holda se 
réjouit. Comme aussi elle entre en colère lorsqu'au retour 
elle la retrouve non filée, car elle est elle-même la crande 



dl; lv le(;e]siji: uiAiiouyi i:. Uo 

lileuse et la grande tisseuse de tout ce qui geriiit.' dans le 
sein de la terre. 

A Tours, en France , au lieu du lidèlc Ecrard, c'est le Huiçcm diez 
roi Hugon qui conduit l'armée furieuse, frappant ceux 
qu'il rencontre, ou même les emportant. D'après une 
vieille légende des Francs, Hugon était un des chefs de leur 
armée vers la tin du \^ siècle, et c'est de lui que tous les 
autres chefs ont pris le nom de Hugon, Hug désigne l'es- 
prit, le C(eur, la valeur ; de là viennent les Hugrimar, quii 
inspirent aux hommes le courage. Un écrivain qui \ivail 
au milieu du xiv*' siècle, Gobelin, rapporte que, parmi les 
habitants d'Eresberg, plusieurs vieillards nés dans le pays 
disent avoir entendu raconter à leurs grands-pères qu'entre 
Noël et l'Epiphanie dame Hera Iraxerse les airs et apporte 
l'abondance à la terre. Ici l'armée féminine est dirigée 
non plus par Holda, mais par Era, dont le nom n'est qu'un 
abrégé de celui de Kertha, laquelle en Poméranie fait 
croître l'herbe dans les prés et remplit les greniers. Hé- 
rodiade n'est peut-être qu'une transformation de ce nom. 
Er, prononcé avec force, devient Erre et Werre, ou bien 
encore Erke et Herche, qui joue en certains pays le même 
rôle que la fée Holda. Il en est de même du nom de Her- 
tha, qui par des transformations successives devient Ber- 
tba, Hildebertha, Berchtha, laquelle conduit dans la haute 
Allemagne les chœurs des fées pendant les douze nuits. A 
la déesse Erre correspond le dieu Er, Ir, Tyr, Tis , Dis et 
Zis, le dieu de la guerre, qui a donné son nom au troi- 
sième jour de la semaine et à l'une des runes, et qui ap- 
paraît aussi à la tête de l'armée furieuse, tandis que la 
fée Hère, qui donne Tabondancc, est comme la Vénus du 
Nord, qui conduit les femmes à la montagne de Vénus. 



94 DE LA LÉGENDE DL\nOLigiE. 

C'est du nom de Er que viennent un grand nombre d'autres 

noms que l'on rencontre dans la haute Allemagne, et qui 

tous désignent le même personnage. 

Lcb Ases et Aiusl, on le voit^ ce sont les Ases et les Asines qui 
les Asines. > i a i . < 

marchent a la tête des armées a travers les airs; et ce sont 

les fondateurs et les ancêtres des peuples qui les conduisent 
sur la terre. Dans le Nord Scandinave^ où les antiques 
traditions se sont mieux conservées, la procession des 
douze nuits s'appelle la marche des Ases ; et comme là les 
Ases et les fondateurs de la nation se confondent dans la 
personne d'Athin ou Odin et de Frigge, ce sont eux aussi 
qui conduisent la marche dans cette contrée. Elle a lieu 
partout dans les douze nuits qui suivent le solstice d'hiver. 
Une procession moins considérable que là première se fait 
encore à ciiaque nouvelle lune. Dans ces douze jours a 
lieu la naissance et la première enfance de la nouvelle 
année; de même que le premier jour de la nouvelle lune 
désigne la naissance de la nouvelle année lunaire qui com- 
mence. Ces jours sont donc marqués comme des jours 
caractéristiques, pendant lesquels l'année qui va se filer et 
se tisser est mise sur la quenouille et sur le métier. Ces 
jours sont caractéristiques, parce que c'est alors que se 
décide le sort de l'année^ le temps qu'il y fera, et par con- 
séquent son abondance et sa disette; comme aussi c'est la 
première nuit de la nouvelle lune qui détermine le temps 
qu'il fera pendant le mois. De même que dans le domaine 
de la nature c'est le soleil et la lune qui en règlent toutes 
les Variations, de même dans une région plus élevée ce 
sont les dieux Ases, correspondant à ces deux astres, qui 
décident et règlent le sort de la nouvelle année; et c'est 
pour cela qu'ils traversent les airs pendant ces douze nuits. 



ItE LA LEGENDE DiABULlMLt. 05 

Mais ils ne règlent pas seulement le sort des biens de la 
terre ; ils décident encore des destinées de chaque homme 
en particulier et de tous les êtres vivants pendant le cours 
de l'année, et c'est d'eux que dépend le bonheur à la 
guerre ou à la chasse et le résultat de chacune de nos ac- 
tions. Aussi voyons -nous partout deux chœurs pendant 
ces nuits, l'un d'hommes, l'autre de femmes, qui tantôt 
se séparent, tantôt se réunissent. L'homme doit s'eflbrcer 
alors de lire ses destinées dans les actions des dieux et des 
ancêtres. La fête de l'année tombe donc à cette époque, 
afin qu'il puisse considérer avec attention les signes qui lui 
sont donnés et s'attirer la faveur des dieux. Or il célèbre 
celte fête en répétant sur la terre ce que les dieux font 
dans le ciel, en portant leurs images dans des processions 
semblables à celles qu'ils exécutent dans les airs. Nous li- 
sons , en effet, dans Burchard ou Bouchard de Worms les 
paroles suivantes, adressées au peuple par un concile : 
« Crois -tu qu'il y ait des femmes capables en certaines 
nuits, comme elles le prétendent, trompées par le diable, 
de suivre montées sur des animaux le chœur des démons 
déguisés en femmes, que le peuple dans sa folie appelle 
Holde? Car des chœurs parcourent les rues et les villages 
en chantant : des tables sont servies avec des pierres ou 
des mets, pendant que le maître de la maison, ceint d'une 
épée, monte sur son toit, ou s'assied sur une peau de vache 
dans un carrefour, afin d'apprendre ce qui. doit lui arriver 
pendant Tannée. » Ainsi ce sont des femmes qui, sem- 
blables aux Alrunes, suivent le chœur d'Holda, emportées 
par un attrait invincible, et qui, hors d'elles-mêmes, tra- 
versent les airs comme les Ménades de l'antiquité. Mais 
les hommes n'échappent point à l'mspiralion du dieu : 



Ofi DE L\ J-tGENUE DIAHOLIQIE. 

c'est par des chants héroïques et par des danses guerrières 
qu'il s'empare d'eux. Emportés aussi par une fui'eur mys- 
térieuse, ils suivent l'armée furieuse dans les airs; et les 
femmes regardent avec curiosité leurs jeux guerriers, afin 
d'y lire ce que sera l'année qui commence. 

Mais les Ases et tous les dieux du paganisme sont les 
créatures du Dieu suprême, et ont usurpé sa gloire; tous 
sont enveloppés dans la grande catastrophe qui a précipité 
du ciel les anges rebelles. Eux aussi ont entraîné leurs 
partisans dans leur ruine. Ce sont donc tous des esprits 
déchus, portant dans leur nature l'empreinte de la divi- 
sion profonde qu'y a introduite le péché. En effet, celui-ci 
n'a point détruit en eux la nature ; et ils conservent encore 
une partie de leur ancien éclat et de leur énergie prinii- 
tive; mais d'un autre côté le péché a obscurci leur esprit, 
et tourné vers le mal leur puissance. Holda est donc à la 
fois bonne et malveillante, gracieuse et laide, affable et 
terrible. Il en est ainsi de Berthe et de tous les autres per- 
sonnages de ce genre. Fileuse et tisseuse, elle embrouille 
quelquefois et salit la quenouille, ou bien elle mêle hi 
chaîne et la trame sur le métier. Si elle fait mûrir les mois- 
sons, elle sait les détruire aussi par le feu et la grêle; si 
elle augmente les troupeaux, elle sait aussi les faire périr; 
si elle donne des enfants aux mères, elle sait aussi les leur 
ravir, et en mettre à leur place d'autres, fruits d'un com- 
merce mfàme avec le démon ; car elle représente la magie 
blanche et la magie noire en même temps. Le chœur 
qu'elle dirige porte aussi le salut et la ruine : c'est pour 
cela que toutes les femmes qui composent sa suite sont 
comme elle belles par devant et laides par derrière. Il en 
est ainsi de l'armée des Ases. Odin ^ son chef, n'a-t-il pas 



IHJ LA LHC.ENDK DIAIHM.IQI K. 07 

déjà, lorsqu'il dAOïilu boire à la source des géants la fausse 
sagesse^, laissé comme gage uu œil? De lui Tiennent donc 
également et la victoire et la défaite; et d'après la légende 
norwégienne, celui sur qui ses guerriers laissent tomber 
une selle doit mourir dans Tannée. Ils s'asseyent à la porte 
de celui qui doit recevoir dans l'année des coups ou l;i 
mort. Tant qu'aucun crime n'est commis^ ils se tiennent 
tranquilles; mais dès qu'il est accompli, ils saluent le 
coupable par un grand éclat de rire. (Grimm, p. o3 1 .) C'est 
pour cela que le peuple du pays de Reuss appelle l'armée 
furieuse la suite de la vierge qui doïuie la peste. 11 se re- 
présente celle-ci sous la figure d'une grande femme, aux 
clieveux noirs comme un corbeau, parcourant la terre sur 
un chariot noir, et s' adjoignant sans cesse de nouvelles 
compagnes. Partout où elles passent en chantant tout se 
change en fantômes : les tisons se dressent et étendent 
deux bras terribles, pendant que les trous des arbres scin- 
tillent comme des yeux enflammés. Les arbres, les buis- 
sons, les chouettes, leshibous, tous deviennent des spectres 
qui se joignent aux autres, et chantent avec eux le chaîit 
des morts. La désolation marche à la suite de ces chœurs 
effrayants, et la vierge apporte la mort dans toutes les mai- 
sons à la porte ou à la fenêtre desquelles elle tend son 
drap rouge. 

Partout ici nous voyons apparaître l'opposition dont le 
paganisme entier portait l'empreinte. Mais lorsque le chris- 
tianisme eut prêché un Dieu unique qu'aucune division 
ne peut atteindre, tous ces mythes durent révéler leur 
véritable sens. Devant la lumière du vrai Dieu pâlit l'éclat 
trompeur de ces fausses divinités. Les puissances tournées 
vers le mal une fois vaincues par lui, on \it bien qu'au 

3* 



98 1>K LA LÉGEKDE DIABOLIQUE. 

fond de toutes ees fables était cachée l'idée de la lutte^ qui 
n'a jamais cessé depuis le commencement du monde, entre 
le bien et le mal, entre Dieu et le démon. Une légende 
du xui*^ siècle raconde de saint Germain qu'étant entré 
un jour dans une maison, il trouva la table servie poul- 
ies bonnes fées qui devaient passer pendant la nuit. Lors- 
que l'heure fut arrivée, une foule d'hommes et de femmes 
accoururent en effet sous la forme des voisins et des voisines 
de la famille. Le saint leur ordonna de rester, el envoya 
dans la maison de ceux dont ils avaient pris la ligure. Or 
on les trouva tous dans leurs lits. Germain conjura la 
société, et tous confessèrent qu'ils étaient des démons, el 
que c'est ainsi qu'ils trompaient les hommes. {A. S., 
oi jul. ) Nous voyons ici la transition de l'idée ancienne 
à l'idée nouvelle. Holda n'est plus pour le peuple chrélien 
que la reine des sorcières, qui voyage dans les airs à la 
tète de ses Drutes, ces fileuses agiles qui filent autour de 
leurs quenouilles le malheur des humains , et tirent de 
leurs fuseaux le fil qui enlace les âmes dans le péché. La 
montagne où elles célèbrent leur sabbat, où la tentation a 
établi son siège , renferme aussi le châtiment qui doit 
punir la faute; et le même feu qui allume les mauvais dé- 
sirs dans le cœur doit purifier celui-ci et venger l'honneur 
de la Divinité outragée. C'est pour cela que le démon ha- 
bite cette montagne où Vénus et sa suite ont fixé leur sé- 
jour; et de même que de la montagne des sylphes on 
entend retentir parfois des cris d'allégresse, des rires 
joyeux, le son des cloches et le bruit des instruments, 
ainsi d'autres fois il en sort des gémissements et des 
plaintes que l'on entend d'une lieue, et les dragons en- 
flammés qui voltigent dans les airs y descendent pour y 



PE LA LÉGENDE DL\BOLIQUE, 1^9 

entretenir le feu de l'enfer. Remschweig, femme d'un loi 
d'Angleterre, apprend après la mort de son mari qu'il fait 
son purgatoire en Thuringe^, sous le mont Horsil. Elle part 
aussitôt pour l'Allemagne^ bâtit une chapelle au pied de 
la montagne, passe sa vie à prier pour la délivrance de 
l'àme du roi^ malgré les tourments que les mauvais es- 
prits lui suscitent; et bientôt s'élève autour d'elle un vil- 
lage qu'elle appelle Satansstadt, d'où s'est formé peu à 
peu le nom de Sattelstadt^ sous lequel ce lieu est connu au- 
jourd'hui. 

îl en est de Yodan et de l'armée des Ases comme de Le curé de 
Holda et des Asines : ce ne sont plus les héros de l'anti- 
quité, ce sont tout simplement des esprits rebelles con- 
damnés et punis. La légende rapporte qu'en 1091 un prêtre 
nommé Valchhelm, curé de Bonneval^ dans l'évéché de 
Lisieux en Normandie , était allé la nuit tombante et dans 
la pleine lune visiter un malade à l'extrémité de sa pa- 
roisse. Comme il s'en retournait seul^, après lui avoir ad- 
ministré les sacrements ;, et qu'il était à moitié chemin en- 
viron , il entend dans le voisinage un grand bruit, comme 
si une armée approchait. C'était un homme jeune^ fort et 
courageux. Cependant, comme il paraissait y avoir une 
grande multitude de gens, il craignit qu'il ne lui arrivât 
quelque mal. Ayant aperçu non loin du chemin quelques 
néfliers, il pensa à se cacher derrière l'un de ces arbres 
jusqu'à ce que la troupe fût passée. Comme il courait pour 
atteindre les néiliers, un homme d'une taille gigantesque 
court après lui , une massue à la main, l'atteint et lève son 
arme contre lui en lui criant d'une voix terrible : a Arrête, 
ou je te tue. « Le prêtre, saisi d'eft'roi, ne put lui ré- 
pondie une seule parole, et resta comme cloué au sol de- 



100 rr I.A LÉGENDE DIABOUQUE. 

vaut lui. Cependant le bruit approchait toujours davan- 
tage. Il vit d'abord passer une grande foule de gens à 
pied, chargés de vêtements^ d'ustensiles de ménage, de 
bétail gros et petit ; on eût dit des pillards revenant char- 
gés de butin. Ils paraissaient tristes, et marchaient en 
gémissant sous leur fardeau. Le prêtre, reconnaissant 
parmi eux plusieurs de ses paroissiens qui étaient morts , 
les uns il y avait longtemps déjà, les autres tout dernière- 
ment, fut rempli d'épouvante, et n'osa leur adresser la pa- 
role ; mais il comprit par leurs plaintes qu'ils pleuraient 
les vols et les injustices qu'ils avaient commis. Après eux 
menaient à cheval des femmes sans nombre qui criaient : 
u Malheur, malheur à nous ! Ah ! combien nous payons 
cher nos actions déshonnêtes ! Monsieur le curé , priez pour 
nous, afin que Dieu nous délivre de ce cruel supplice! » 
Leurs plaintes excitent sa compassion ; car il voit que 
toutes les selles sur lesquelles elles étaient assises étaient 
garnies de pointes de fer brûlantes, et que ces pauvres 
femmes, soulevées sans cesse comme par un vent violent, 
retombaient toujours dessus. 

Après elles venaient des évéques et des abbés avec leur 
crosse et des ornements noirs, des moines et des prêtres en 
chapes noires et en rochets. Eux aussi poussent des plaintes 
lamentables, et le curé reconnaît avec effroi parmi eux 
beaucoup de gens qu'il croyait depuis longtemps en para- 
dis à cause de leur sainte vie. Mais un escadron de cava- 
liers enflammés , montés sur de grands chevaux, avec des 
bannières noires et des cuirasses brûlantes, augmenta en- 
core son effroi. L'un d'eux, qui était mort dans l'année, 
s'avance vers lui, et d'une voix rauque lui donne une com- 
mission pour sa femme, qu'il avait laissée sur la ferre. Le 



DE LA LÉGENDE DLVBOLIQUE. 101 

prêtre se dit à soi-même : « Ce sont là certainement les 
gens d'Herleib, dont j'ai souvent entendu parler. Je n'y 
croyais point et ne faisais qu'en rire; mais il faut bien que 
je le croie maintenant , puisque je le vois de mes yeux. Ce- 
pendant personne ne me croira si je dis ce que j'ai \u. Je 
vais donc m'emparer de l'un de ces chevaux qui n'ont 
point de cavaliers, et je m'en retournerai avec lui à mon 
presbytère; ce sera une preuve incontestable pour ceux 
qui refuseront de me croire. » Comme le prêtre était un 
homme grand, fort et hardi, il met la main sur un énorme 
coursier; mais celui-ci lui échappe bientôt. Il se place au 
milieu du chemin, et trouvant un cheval qui se tenait tran- 
quille, attendant son cavalier, il le monte, quoiqu'il vît 
sortir de ses narines une fumée épaisse , et lui dit, saisis- 
sant la bride : « Que tu sois qui tu voudras , il faut que tu 
viennes avec moi. » Mais il sent sous son pied gauche une 
chaleur brûlante, comme s'il l'eût posé sur des char- 
bons enflammés, tandis que la main dont il tenaille pom- 
meau de la selle était transie par un froid pénétrant, qui 
lui glaçait non -seulement le bras, mais encore le cœui". 
Quatre cavaliers accourent à lui, et trois d'entre eux veu- 
lent l'emmener de force, parce qu'il a pris le bien d'autrui. 
Comme son cœur battait d'épouvante, le quatrième cavalier 
prend son parti, et lui donne une commission pour sa fa- 
mille. Il refuse de s'en charger, de sorte que le cavalier le 
renverse à terre et veut l'étrangler, si bien que l'empreinte 
de ses doigts brûlants resta visible sur le cou du pauvre 
prêtre. Mais son frère défunt, Rodolphe, le délivre de la 
main de ce furieux, et lui donne de sages avis, lui con- 
seillant d'amender sa vie s'il ne voulait pas faij'e partie 
bientôt lui-iuême de cette société. Le curé , épuisé et n'en 



102 DE LA LKGF.NDE DIABOLIQIE. 

pouvant plus, s'en retourne ieutement chez lui, tombe dan- 
gereusement malade, et raconte , après sa guérison, à l'é- 
vèque Gisbert ce qu'il a vu. (Oderic Vital, lib. VIÎI.) 
Les volcans Après les montagnes des Ases, les volcans sont les lieux 
Ue la Sicne. auxquels se rattachent de préférence ces sortes de légendes; 
comme le Stromboli dans les îles Éoniennes, déjà du temps 
d'Arislote, mais surtout l'Etna en Sicile. Les Sarrasins 
l'avaient appelé El-Gebel, c'est-à-dire la montagne : de là 
s'est formé le nom de Giber, sous lequel il joue un si grand 
rôle dans les légendes du moyen âge. « Dans le temps que 
l'empereur Henri conquit la Sicile, raconte Césaire au 
douzième livre de ses Histoires, le doyen de l'éghse de 
Palerme, ayant perdu son cheval, envoya son serviteur à sa 
recherche. Celui-ci rencontra un vieillard qui lui dit : a Où 
vas -tu et que veux -tu? — Je vais chercher le cheval de 
mon maître. — Je sais où il est. — Où est-il donc? -^ Au 
mont Giber, qui \omit du feu ; il est dans la possession de 
mon maître le roi Artus. » Comme le serviteur était très- 
étonné de ce qu'il lui disait, il ajouta : « Dis à ton maître 
qu'il est invité à venir dans quinze jours se présenter à la 
cour du roi. Si tu ne fais pas la commission, il t'en pren- 
dra mal. » Le serviteur, de retour chez son maître, lui ra- 
conta ce qui lui était arrivé. Le doyen ne fit qu'en rire; 
mais bientôt il tomba malade, et mourut au jour indi^ 
que. » 

Un jour quelques personnes se promenant dans le voi- 
sinage de cette même montagne entendirent une voix crier 
trois fois : u Allumez le feu. » A la troisième fois, une 
autre voix demanda : « Pour qui devons-nous allumer? » 
On répondit : ce Notre bon ami le duc de Zehringen , qui 
nous a bien servis pendant sa vie, doit arriver bientôt ici* » 



LES VISIONS RAPPORTÉES PAR LA. LÉGENDE. 103 

Ceux qui avaient entendu ces paroles notèrent le temps et 
l'heure ; et il se trouva dans la suite, par les nouvelles qui 
ai'rivèrent à la cour de Frédéric, qu'en ce moment-là même 
était mort Bertolph de Zetiringen, homme féroce, avare, 
impie, et qui avait renoncé à la foi. Il avait fait fondre en 
mourant tout son argent dans un bloc, dans l'espoir que 
ses héritiers, ne pouvant s'accorder sur le partage, s'étran- 
gleraient. Les croisés rapportèrent de leurs voyages plu- 
sieurs anecdotes semblables, dans lesquelles le peuple exer- 
çait une sorte de justice populaire, et se vengeait ainsi de 
ses oppresseurs. 



CHAPITRE V 

Visions du ciel, du purgatoire et de l'enfer rapportées par la légende. 
La grotte de Snint-Palrice en Irlande forme le point de départ do 
ces légendes. La légende d'OEnus, celle de Tundal, celle de saint 
Fursée d'Irlande. La Divine Comédie du Dante. 

La légende ne s'est pas occupée seulement du monde 
visible , mais elle a encore pénétré jusqu'au monde invi- 
sible , et exprimé sous la forme de visions terribles ou 
gracieuses, mais toujours édifiantes, le résultat de ses in- 
ventions poétiques. C'est surtout à la grotte de Saint- 
Patrice en Irlande que se rattachent ces sortes de légendes. 
Le peuple de Naples croit que ce sentier long et obscur qui 
conduit à la grotte de la Sibylle est la porte de l'enfer, par 
laquelle le Christ est revenu sur la terre après sa descente 
au séjour des ténèbres. Le peuple irlandais, de son cuté, 
raconle que saint Patrice, son apôtre, en 433, ne pouvant La grotte de 
vaincre l'opiniâtreté de leurs pères, qui voulaient voir de trice. 



i i LES VISIONS RAPPORTÉES P\R l.A LÉGENDE. 

leurs \eux ce qu'il prùchait, se mit en prière ;, et qu'alors 
Notre-Seigneur lui apparut^, le mena dans une contrée sau- 
vage^ et lui montra une grotte dont il traça les contours 
avec sa baguette. Puis il ajouta que quiconque ) entrerail 
après s'être bien préparé par les sacrements, et y passerait 
une nuit^ v ferait son purgatoire^ et que tous ses péchés 
lui seraient pardonnes; mais que les impénitents ) mour- 
raient. La légende ajoute que plusieurs de ceux qui l'ont 
visitée ne sont point revenus, mais que ceux qui sont re- 
venus sont restés toujours fidèles dans la foi; que cepen- 
dant on ne les a jamais vus rire, parce que les choses dont 
ils y avaient été témoins leur avaient rendu amers tous 
les plaisirs de ce monde. Géraud de Cambrai, Antonin, 
Denis le Chartreux, Malli, Paris et Bonaventure citent 
cette légende. La grotte de Saint-Patrice est située dans la 
province d'Ulton, dans une ile au milieu d'un lac. L'ile se 
divise en deux parties, dont l'une est agréable et fertile, et 
l'autre, au contraire, nue et sauvage. Dans la première est 
situé un couvent d'Augustins : c'est dans la seconde qu'est 
la grotte, ou plutôt l'ensemble des grottes de Saint-Pa- 
trice; car on en compte jusqu'à neuf qui se tiennent et 
communiquent les unes avec les autres. Un grand nombre 
de légendes se rattachent à cette grotte. Il s'y faisait autre- 
fois un grand concours d'hommes; et l'on comptait sou- 
vent jusqu'à quinze cents pèlerins à la fois; mais depuis la 
réforme , on l'a en partie comblée pour empêcher ce con- 
cours. Probablement cette île était un sanctuaire païen 
avant la conversion des Irlandais au christianisme, de 
même que l'île de Mona pour les Bretons; et la grotte ser- 
vait aux druides pour les initiations et les purifications. 
Le peuple ne fit donc que traduire en langage chrétien les 



LES VISIONS HaPPOHTKES P\Il I.\ LÉGENDE. 10.^ 

traditions qu'il trouva déjà existantes ^ et remplacer les 
purifications païennes par le purgatoire. 

Parmi ceux qui visitèrent la grotte de Saint -Patrice OEnus. 
était un certain personnage nommé Œnus ou Gunem, qui, 
après avoir servi longtemps sous le roi Etienne , revint en 
Irlande, sa patrie. Réfléchissant alors sur sa vie crimi- 
nelle, il fut touché de repentir, et se confessa à un évêque 
du pays. Celui-ci lui fit de grands reproches à cause des 
crimesqu'il avait commis. Après quoi le chevaliei", troublé 
dans son cœur, se mit à chercher comment il pourrait les 
expier; puis, allant trouver l'évêque, il lui dit: « Puisque 
j'ai eu le malheur de tant offenser Dieu, je veux aussi 
faire une pénitence plus grande que tous les autres; pour 
obtenir mon pardon, je ferai le purgatoire de Saint- 
Patrice. » L'évêque chercha à le dissuader de ce projet 
périlleux ; mais Œuus persistant dans sa résolution, on le 
conduisit, en 1152, dans la grotte de Saint-Patrice, à la 
manière accoutumée, et on l'y enferma pour qu'il visitât 
successivement les dix lieux du supplice. Tout ce que 
l'imagination peut inventer de tourments et de martyres 
s'y trouve réuni. Quelques-uns sont enveloppés de ser- 
pents de feu; d'autres suspendus sur des flammes de 
.soufre; d'autres encore plongés dans des bains de métal 
fondu; tandis qu'il en est qui, pâles comme s'ils atten- 
daient la mort ou quelque chose de pis encore, grimpent le 
sommet d'un rocher, jusqu'à ce qu'un coup de vent les em- 
porte dans un fleuve puant et glacé qui coule à leurs 
pieds; et notre chevalier y serait tombé lui-même s'il n'a- 
vait invoqué Notre- Seigneur. 11 avait ainsi subi huit des 
supplices du purgatoire, et il lui fallait passer parle neu- 
vième, (l'était un abîme de feu qui, toujours agité, et vo- 



100 LES VISIONS RAPPORTÉKS PAR lA LÉGENUE. 

missant sîins cesse des flammes, lançait en haut les mal- 
heureux qu'il contenait, puis les engloutissait en retombant, 
pour les vomir de nouveau. Œnus tombe aussi dans ce 
gouffre, et il souffre de telles angoisses et de telles dou- 
leurs qu'il oublie d'invoquer le nom du Rédempteur. Mais 
enfin, revenant un peu à lui par sa grâce, il peut prononcer 
son divin nom, et se trouve aussitôt lancé en l'air et hors 
du gouffre par la force du feu. Il reste un peu de temps 
abasourdi, ne sachant où aller. Plusieurs démons d'une 
espèce toute nouvelle montent alors du fond de l'aMme, 
et lui disent : a Que fais -tu ici? Nos camarades t'ont dit 
que c'était le fond de l'enfer; mais ils t'ont menti, car le 
mensonge est notre élément; ce n'est pas ici qu'est l'enfer; 
nous allons t'y conduire. » Ils l'entraînent donc, en pous- 
sant des cris effroyables, jusqu'à un fleuve très-large qui 
roulait des flammes de soufre, et qui était tout plein de 
démons, a C'est sous ce fleuve qu'est l'enfer, lui disent- 
ils; mais U faut que tu passes sur ce pont. » Or celui-ci 
était placé si haut au-dessus du fleu\e et il était si étroit 
avec cela qu'on ne pouvait regarder en bas sans être saisi 
de vertige. Il était de plus si glissant que, si même il avait 
été assez large, personne cependant n'aurait pu s'y tenir, 
ce Lorsque tu seras sur le pont, disent les démons au che- 
valier, nous déchaînerons contre toi les vents et les tem- 
pêtes, de sorte que tu seras précipité dans le fleuve. M os 
camarades te recevront en bas et t'enseveliront en enfer. » 
C'était là sa dernière épreuve : il en sortit victorieux; après 
quoi les démons , se retirant, le laissèrent continuer tran- 
quillement son chemin. 

Il aperçoit alors un mur très-éle\é, d'une beauté incom- 
parable, et construit avec des matériaux d'un grand prix. 



LES VlblO.NS RAPI>OH'ÎÉES PAR LA LÉGENDE. i07 

Il n'avait qu'une entrée, fermée par une porte faite des mé- 
taux les plus précieux et étincelante de pierreries. Lors- 
qu'il fut à un demi-mille du mur, la porte s'ouvrit devant 
lui , et il lui arriva un parfum si délicieux que tous les 
arômes du monde réunis n'auraient pu l'égaler. Il se trouve 
tellement fortifié qu'il lui semble qu'il pourrait maintenant 
souffrir sans peine tous les supplices qu'il vient d'endurer. 
Il regarde à travers la porte , et ses yeux sont frappés d'un 
éclat plus brillant que celui du soleil. Bientôt il en voit 
sortir à sa rencontre une procession nombreuse, comme il 
n'en avait jamais vu sur la terre, avec des ilambeaux et des 
branches de palmier d'or. C'étaient des hommes de toute 
condition, prêtres ou laïques, chacun à son rang, et portant 
les vêtements et les insignes avec lesquels ils avaient servi 
Dieu sur lu terre. Tous le saluent avec respect, joie et bien- 
veillance, et le conduisent par la porte au milieu d'une 
harmonie telle qu'il n'y en a point de comparable sur la 
terre. La procession disparaît, et il n'en reste que deux 
personnages pour montrer à l'étranger la magnificence et 
la beauté de la céleste patrie. Us lui parlent, et louent Dieu 
de lui avoir donné assez de courage et de persévérance 
pour supporter toutes les épreuves par lesquelles il a 
passé. 

11 parcourt toutes les délices de ce' bienheureux séjour, 
et voit des choses que l'homme le plus éloquent ne saurait 
jamais exprimer. Ces espaces étaient inondés d'une telle 
lumière que le soleil en plein midi est moins brillant, com- 
paré à elle, qu'un flambeau comparé au soleil. Le lieu tout 
entier était comme une belle prairie, plantée d'herbes et 
d'arbres de toute espèce et émaillée de tleursdont les par- 
fums au raient tuf fi.. lui semblait-il, pour le faire vivre étcr- 



108 LES VISIOAS KAri'URIhKS PAR LA LÉGEM>K. 

tiellement , si Dieu lui avait permis de rester là. 11 \ vit 
tant de personnes des deux sexes qu'il n'aurait jamais cru 
qu'il en eût vécu autant sur la terre. Ses regards ne pou- 
vaient non plus embrasser les bornes du paradis où elles 
étaient. Tous marchaient divisés par groupes , les uns ici^ 
les autres là; ils se visitaient réciproquement, et se joi- 
gnaient tantôt à un groupe, tantôt à l'autre. Tous ces 
chœurs formaient un certain ordre et chantaient les louan- 
ges de Dieu dans de suaves harmonies. De même qu'une 
étoile se distingue de l'autre par sa clarté, de même aussi 
il y avait une certaine dilTérence harmonieuse dans l'éclat 
qui jaillissait de leurs vêtements et de leurs visages. La 
forme de ces vêtements différait en chacun d'eux, selon la 
diversité de son état pendant qu'il avait été sur la terre. 
Chez les uns, ils étaient d'or, chez les autres de couleur 
hyacinthe, chez ceux-ci bleus, chez ceux-là blancs ou d'au- 
tres nuances. 11 en était ainsi de l'éclat qu'ils répandaient 
autour d'eux. Tous, bénissant Dieu, jouissaient non-seule- 
ment de leur propre bonheur, mais encore de celui des 
autres. Tous aussi prenaient part à la joie du chevalier, et 
étaient heureux qu'il eut ainsi échappé à la fureur des dé- 
mons; de sorte qu'il lui sembla que son arrivée en ce lieu 
leur avait procuré à tous un surcroît de bonheur. 

La légende s'étend sur tous les détails de cette histoire : 
elle raconte tout ce qui est arrivé au chevalier, ce qu'on 
lui a dit, comment il a pris congé de ses hôtes et reçu 
leur bénédiction , et comment il est revenu sur la terre, 
conduit par son guide jusqu'à la porte du paradis. Une fois 
qu'il l'eut passée, et qu'il la vit refermée derrière lui, il 
fut saisi d'une grande tristesse en pensant qu'il lui fallait 
renoncer au bonheur dont il avait joui pour rentrer dans 



LKS VISIONS KAPrOHTÉbiS l'AK LA. LÉGEiNDK. 109 

les misères de cette vie. Cependant il arrive à Fendroit où 
les démons l'avaient quitte : il les retrouve à la même 
place ; mais ils s'enfuient épouvantés par son regard. Il 
marche de nouveau au milieu des supplices, mais sans 
éprouver cette fois aucune douleur. 11 parvient à une salle 
où, lors de son premier voyage, quinze hommes lui avaient 
apparu pour lui apprendre ce qui allait lui arriver. Il les 
retrouve encore louant et bénissant Dieu de lui avoir donne 
un tel courage. Ils le félicitent de la victoire qu'il vient de 
remporter, et lui disent : « Allons, mon frère, le jour com- 
mence à poindre sur la terre; hâte -toi, car le prieur du 
couvent, après avoir dit la messe, va venir en procession à 
la porte de la grotte; et, s'il ne s'y trouvait pas, il désespé- 
rerait de ton retour, et s'en irait après l'avoir fermée. » Le 
chevalier suit leurs conseils, se trouve à la porte à l'heure 
où le prieur vient l'ouvrir, et est conduit en triomphe à 
l'église, au milieu du chant des cantiques. 11 y reste quinze 
jours dans la prière, puis prend la croix, et visite pieuse- 
ment la terre sainte. Jamais, à partir de ce moment, il ne 
put entendre parler du purgatoire sans éclater aussitôt en 
sanglots. 

Une autre légende se rattache au même lieu, vers l'an Lé.îende Ac 
1 149 ; c'est celle de Tundal. La vision de Tundal se trouve 
dans le Spicilegmm Yatiçanum, de Greith, page 109; dans 
le Miroir historique, de Vincent de Béarnais, 1. xi, et dans 
le Livre des fins dernières, de Denys le Chartreux. Tundal 
est un guerrier irlandais , qui a mené d'abord la vie de 
soldat, mais qui ensuite, rentré en lui-même, tombe ma- 
lade un mercredi , et meurt en présence de ses camarades. 
Ceux-ci , remarquant en lui un reste de chaleur autour du 
cœur, gardent son corps jusqu'au samedi. Ce jour-là il re- 
in. 4 



110 LES VISIONS KAPPORTÉKS TAR LA LËGErSDE. 

vient à lui en poussant un cri épouvantable , et raconte 
aux siens son voyage aux enfers et au ciel, et tout ce qui 
lui est arrivé. 

Il lui a fallu, comme à OEims, traverser un grand 
nombre cVépFeuves. D'abord il gravil;, accompagné de 
son ange, une montagne très -haute et très -large. D'un 
côté de la montagne est un feu sulfureux, obscur, puant 
et dont les ardeurs sont incomparables, tandis que l'autre 
versant est couvert de neige, bouleversé par des vents 
glacés et durci par un froid intolérable. Les maliieu- 
reux suppliciés sont jetés sans cesse d'un côté à l'autre, ce 
qui leur cause un martyre inexprimable. Là son ange pi'end 
congé de lui, et il lui faut descendre avec eux dans la 
gueule du dragon de feu, de l'horrible bète nommée Aché- 
ron, dans le ventre de laquelle les démons, sous la forme 
de loups, d'ours, de lions, de serpents, de crapauds et d'au- 
tres monstres de cette sorte , déchirent, mordent, mettent 
en morceaux ceux que le dragon a avalés, et assouvissent 
sur eux leur haine diabolique. Ce qu'il a souffert là de dou- 
leurs et d'angoisses, personne ne le peut exprimer, et ce 
qu'il en peut "dire lui-même ne serait pas cru. Il échappe 
néanmoins à ce lieu d'angoisses par une prière qu'il adresse 
à Dieu, et retrouve son ange, qui l'attendait. Ils arrivent à 
un pont suspendu au-dessus d'un gouffre effrayant. Ce 
pont étroit et haut est garni encore de couteaux tranchants 
et de pointes , et son compagnon lui dit : « Il faut que tu 
passes sur ce pont, et que tu y mènes avec toi une génisse 
jeune et vive, en punition de celle que tu as volée à tes pa- 
rents. » Tundal se met à pleurer amèrement : « Malheu- 
reux que je suis, s'écrie-t-il , comment pourrai-je passer 
avec cette génisse sur un pont aussi haut et aussi étroit? Je 



LES VlSiO.NS ilAPI'OKTÉES PAK L\ LÊGErsDK, 1 1 1 

tomberai infailliblement, et je deviendrai la proie de ces 
démons qui sont là en bns. » L'ange lui répond : « 11 ne peut 
en être autrement; il faut que tu fasses pénitence pour le 
vol que tu as commis. « 

Le passage de ce pont si terrible est peint dans la lé- 
gende avec cet esprit qui caractérise les Irlandais. La gé- 
nisse , saisie par les cornes, se cabre et ne veut pas avan- 
cer : il en résulte un tiraillement de ci et de là, jusqu'à 
ce que ïundal chasse la ])ê'e devant lui. Il fait les premiers 
pas avec un eîîroi et une angoisse indicibles. Il est pris de 
vertige, son pied glisse, les démons jubilent; mais pin* 
la bonté divine il parvient à s'élancer de nouveau sur le 
pont, en se tenant fortement à l'animal. Il continue de 
marcher en prenant toutes les précautions pour ne pas 
tomber. Mais voici que l'animal à soîi tour glisse du pont 
avec .ses pieds de derrière *, il le retient de toutes ses forces, 
et l'attire si bien qu'il réussit enfui à le remonter. Ils con- 
tinuent ainsi leur route de chute en chute , de sorte néan- 
mains qu'ils ne tombaient jamais tous les deux à la fois; 
mais, quand l'un bronchait, l'autre tenait ferme et aidait 
le premier à se relever. Chacun peut se représenter facile- 
ment de quel efl'roi dut être saisi le pauvre Tundal en 
traversant ce poiit, dont les pointes lui entraient dans les 
pieds; de sorte qu"il laissait partout les traces de son 
sang. Plus il allait, plus il avait peur. Mais voici qu'arrivé 
au milieu du pont il rencontre un autre malheureux por- 
tant sur ses épaules un paquet de gerbes qu'il avait volées, 
et qu'il devait porter aussi lui. Aucun des deux ne veut 
céder le pas à l'autre. L'un prie Tundal de reculer avec sa 
génisse^ afin qu'il puisse passer. Tundal, de son côté^ 
montre au premier ses pieds ensangUintés^ et le prie de 



('ou.sidérer qu'il est en plus grand danger que lui , et de 
lui laisser le chemin libre. Ils se prient ainsi réciproque- 
ment, et ne sachant que faii'e da»is Textrème nécessité où 
ils se trouvent. Tundal eu frémit encore quand il pense à 
cet état et aux hurlements des démons, attendant leui's 
victimes dans le guulîre, sous le pont. Dieu enlin a pitié 
des deux étrangers , et ils passent l'un ù côté de l'autre 
saiSs savoir comment. Tundal continue heureusement son 
cliemin et arrive à l'autre bord. 

Une fois sorti du lieu des supplices, il entre dans les 
vertes prairies des bienheureux, et trouve ceux-ci parta- 
gés en groupes, selon les degrés de béatitude dont ils 
jouissent, depuis ce jardin délicieux où jaillit la source 
des eaux vives jusqu'au lieu de la gloire suprême, qu'il ne 
put qu'entrevoir du haut des créneaux de ses murs, d'où il 
put voir aussi le monde entier sous ses pieds. Une fois là, 
il n'a plus besoin de se retourner; mais il voit en même 
temps tout ce qui se trouve devant et derrière lui, et à côté 
de lui. 11 n'a pas besoin non plus de rien demander à qui 
que ce soit; mais il connaît parfaitement tout ce cpi'il voit, 
et sait très-bien ce qu'est chaque chose et ce qu'elle signi- 
fie. Il reste ainsi quelque temps dans une grande jubi- 
lation intérieure. Mais, hélas! voici qu'on vient lui dire 
qu'il ne peut rester duAantage, et qu'il lui faut retourner 
à son corps, afin daller annoncer aux autres ce qu'il a vu. 
Il a beau prier, il faut partir. Pendant qu'il s'entretient 
avec l'ange, il remarque que son âme reprend son corps 
comme un habit; il ouvre les yeux et se retrouve sur la 
terre. 
s. Fursée. Cette légende se retrouve chez tous les peuples, dès 
l'antiquité la plus reculée. Une des plus anciennes sous ce 



Li;.s MbiDNs uAi'POKTi:i:s i>Ai; la i.ii.iMti:. il,'} 

rapport, est la vision qu'eut vens OiO saint Kursée d'Ir- 
lande, issu d'une famille royale et alliée à saint Brandan. 
Le Vénérable Bède avait déjà sous les yeux le récit de cette 
vision en langue écossaise. Tombé dans une léthargie pro- 
fonde^ il se voit entouré de ténèbres , mais quatre mains, 
soutenues par des ailes blanches comme le neige, le pren- 
nent et l'enlèvent. Peu à peu il voit se dessiner les formes, 
puis la figure de deux anges radieux : un troisième, armé 
d'un bouclier et d'une épée, marche devant eux. Il est 
introduit, au milieu des chants et des sons les plus déli- 
cieux, parmi les troupes innombrables d'anges, tellement 
abîmés dans la lumière qu'il ne peut distinguer leurs 
formes. De retour dans son corps, il a une seconde vision. 
Ce ne sont plus les anges, mais bien les démons qui lui ap- 
paraissent en troupes non moins nombreuses, et com- 
battent contre les anges qui le protègent, atin d'avoir son 
àme. 11 voit bien que leurs formes sont laides et repous- 
santes ; mais il ne peut distinguer les traits de leurs visages 
à cause des ténèbres qui les couvrent, de même que ceux 
des anges lui sont cachés par la lumière dont ils brillent. 
La lutte se termine à son avantage ; mais en punition 
d'une faute légère qu'il avait commise il rapporte au 
menton une brûlure dont il garda la trace tout le reste de 
sa vie. (A. S., 16 jan.) 

A cette vision se rattache celle de saint Baronte, qui vi- s. Baront*^. 
vait vers 684 sousleroiThéoderic en Neustrie, dans l'ab- 
baye de Lairay, aujourd'hui Saint-Ciran. (A. S., 2o mart.) 
Un ange lui touche un soir la gorge, et il voit sortir de 
son corps son àme petite comme un oiseau qui sort de la 
coque, munie d'yeux et de tous les autres membres, 
douée de la faculté de sentir, de voir, d'entendre , de lou- 



114 LES VISIONS RAPPORTÉES PAR LA LÉGENDE. 

cher les objets, mais incapable de parler jusqu'à ce qu'elle 
prenne un corps éthéré. Ici encore querelle avec les dé- 
mons. Mais il arrive malgré tous les obstacles jusqu'à la pre- 
mière porte du paradis, où il rencontre beaucoup de frères 
défunts de son couvent , qui le saluent. 11 arrive ensuite 
à la seconde porte, où l'attendaient les âmes des enfants, 
vêtues de blanc; puis, à travers les chœurs des vierges, à 
la troisième porte, qui, étant diaphane, lui permet de 
plonger le regard dans la demeure des saints couronnés de 
lumière. Enfin, à travers les rangs pressés des martyrs, il 
arrive à la quatrième porte, dont Téclat éblouit les yeux, 
et on lui défend d'aller plus loin. Au retour, il entreprend 
le voyage de l'enfer. Les ténèbres ne lui permettent pas 
de distinguer ce qui s'y passe : il voit cependant les or- 
gueilleux, les voluptueux, les meurtriers réunis en groupes, 
et comme liés en faisceaux, et tourmentés par des démons 
sans nombre. Ceux qui ont fait du bien sur la terre en 
éprouvent quelque consolation et quelque soulagement; 
car toutes les six lieures une sorte de manne qui leur 
tombe du paradis les rafraîchit. Bède rapporte encore avec 
cette vision celle de Wetmus de Reichenau, et celle qu'eut 
Druthelme de Xorthumbrie vers l'an <)96. Ce dernier voit 
l'autre monde divisé en quatre parties, l'enfer et le pur- 
gatoire d'un côté, le ciel et l'avant-ciel de l'autre. Une 
vallée profonde, d'une longueur et d'une étendue im- 
mense, à gauche remplie de flammes épouvantables, à 
droite glacée et durcie par le froid, est le vestibule de l'en- 
fer, ou le purgatoire, dans lequel les âmes, fuyant un sup- 
plice intolérable pour en rencontrer un autre plus intolé- 
rable encore, sont forcées d'aggraver ainsi leurs tourments 
en voulant les changer. Un lieu obscur, rempli d'horreurs 



LES VISIOINS RAPPORTÉES PAR LA LÉGENDE. 1 i ij 

et de puanteur, traversé par des tourbillons de flammes et 
qui retentit sans cesse des cris de désespoir des damnés et 
des insultes de leurs bourreaux, forme l'enfer proprement 
dit. Yis-à-vis de ces demeures des pécheurs sont aussi 
celles des bienheureux. Une prairie tapissée de verdure, 
émaillée de ileurs qui répandent les plus doux parfums et 
éclairée par une lumière plus belle que celle du soleil, 
contient une multitude innombrable d'hommes pieux, 
mais qui, avant d'arriver au terme de la glorification, ont 
besoin de se purifier davantage. Ce n'est qu'alors qu'ils 
peuvent monter au ciel le plus haut, situé au-dessus de 
celui-ci, mais que le voyageur ne peut voir que de loin. 
Cependant il est illuminé d'une telle clarté que la lumière 
du ciel inférieur ne paraît plus que comme une légère 
étincelle. 11 entendit aussi sortir de ce bienheureux sé- 
jour des chants d'une suavité inefîable et des parfums dé- 
hcieux. 

Toutes ces légendes gardent encore l'empreinte de la 
simplicité antique , et il est probable qu'elles reposent en 
partie sur des visions réelles. Dans le même siècle oi.i elles 
sont nées, Mahomet en Orient eut aussi de son côté une 
vision du même genre. Transporté à Jérusalem, il monte 
de là par des échelles lumineuses jusqu'au septième ciel; 
puis, du sommet de l'arbre du Paradis, il s'élève à travers 
un océan de lumière sans rivages jusqu'au trône d'Allah. 
L'imagination orientale a trouvé dans cette vision l'occa- 
sion de déployer tout son jeu. En Occident, où elle est plus 
sobre et plus réglée, ce n'est que plus tard qu'elle s'est 
exercée sans contrainte sur ce sujet, et elle en a saisi parti- 
cnlièrement le côté teiTil)ie, s'attachant de préférence à 
peindre fenfer. C'est do là que nous sont venues ces des- 



lie LES VISIONS KAi'POI\Tt;E.S l'AU l.A Li:(.EM»E. 

criptions qui avaient pour but d'ébranler les hommes 
grossiers de ce temps- là,, et de comprimer leurs passions 
sauvages par la crainte des supplices de l'autre vie. La 
poésie profane ne tarda pas à s'emparer de cet objet, et 
c'est ainsi que sont nées en France plusieurs légendes, 
comme le songe du monde inférieur et la descente de 
Spielman aux enfers. Enfin le Dante, s' appropriant ce su- 
jet, a su le traiter avec cette dignité qui lui était propre, et 
l'étendre en y mêlant les idées de la science , de la mys- 
tique et de la scolastique de l'époque. C'est ainsi qu'il a 
composé son poëme immortel, dont il a pris, on le sait, les 
traits principaux d'une vision du frère Alberich du mont 
Cassin. Toutes ces compositions se donnent pour ce qu'elles 
sont réellement. Les plus anciennes, flottant entre la vé- 
rité et la poésie , se sont bien souvent présentées comme 
vraies de tout point, afin de produire plus d'effet; mais il 
est très- facile à un esprit un peu exercé de distinguer le 
fond de vérité qu'elles renferment des ornements que la 
poésie y a ajoutés. 



l)F. l,.\ LEt.EM)i: MU.1QLE. \ 17 

CHAPITRE VI 

De la légende magique. La tentation dans le désert. Simon le Magi- 
cien. Saint Léon et le magicien Héliodore. Virgile et le fondateur 
de Naples. Sa légende donne naissance à celle d'Élingsor. puis à 
celle de la table Ronde, puis enfin au combat de la Warlburg. 
L'enchanteur Merlin et Malagys chez les Gais. La légende magique 
s'attache aux objets de la nature el de l'art, et passe à la magie 
noire. Le docteur Faust. 

Les opérations magiques présentent les effets extiaordi- 
naires qu'elles produisent comme une dérogation aux lois 
ordinaires de la nature. Et comme, d'un autre coté^ ce n'est 
pas contre la nature et ses lois , mais en elle au contraire 
que ses eflets se manifestent, ils cherchent dans l'ordre 
surnaturel un appui et une garantie. La nature organique 
a déjà, par la \ie qui lui est inhérente, un certain empire 
sur la nature inorganique; et la vie dans l'homme, par 
son union avec l'esprit , exerce aussi de son côté un pou- 
voir incontestable sur la nature organique tout entière. Si 
donc l'esprit, qui est dans l'homme la source de ce pou- 
voir, parvient à se mettre en rapport avec des puissances 
plus élevées que lui, il acquiert par là une vertu el une 
énergie plus grande, et peut commander aussi à la nature 
avec bien plus d'empire. Or il peut entrer en rapport soit 
avec les puissances célestes, soit avec celles de l'abîme, et 
leur demander ce surcroît d'énergie. Dans le premier cas, 
il fera pour le bien, et dans le second pour le mal, des 
choses merveilleuses. Dans l'un et l'autre, il exerce un vé- 
ritable pouvoir sur la nature, et la manie en quelque sorte 
à son gré. Or comme l'art et la poésie aiment en général 
k façonner librement les sujets qu'ils traitent, alin de 



118 DE LA LÉGENDE MAGIQUE. 

donner à la vérité le reflet du beau , ils cherchent avec 
avidité tout ce qui tient au merveilleux; et par conséquent 
les miracles et les opérations de la magie vont très -bien 
à leur goût. Prenant comme vrais les faits que leur fournit 
la légende, ils s'en emparent, les travaillent d'après 
les lois qui leur sont propres , et en font ainsi une œuvre 
d'art. 

C'est pour cela que la légende miraculeuse et la légende 
magique nous apparaissent, dès les premiers jours de l'É- 
glise, comme deux lianes couvertes de fleurs, qui embras- 
sent le tronc jeune encore du dogme chrétien, et l'enve- 
loppent jusque dans ses dernières ramifications. C'est dans 
les Apocryphes qu'est contenue la légende miraculeuse, et 
c'est dans les miracles de l'Évangile qu'elle a cherché son 
point de départ. C'est aussi dans l'Évangile que la légende 
magique enfonce ses racines, et c'est à la tentation de Notre- 
Seigneur dans le désert qu'elle attache en quelque sorte 
ses premiers fils. Cette tentation était en effet un essai de la 
part du démon pour détourner de la voie droite le Fils de 
l'homme. Il voulait lui faire changer les pierres en pain, 
non par l'effet de cette puissance merveilleuse qui changea 
l'eau en vin ou qui le soutint sur les eaux, mais en vertu 
de ce pouvoir magique qui dérive de Satan lui-même. Il 
voulait que Notre -Seigneur se prosternât devant lui pour 
l'adorer, et qu'il régnât sur tous les royaumes de la terre 
en vertu d'un pacte formel avec lui. Mais de même que 
Pierre fut choisi pour être le fondement de l'Église, de 
même aussi il est devenu, pour ainsi dire, le premier objet 
de la légende miraculeuse. Quanta la légende magique, 
c'est dans Simon le Magicien de Samarie qu'elle a tiouvé, 
pour ainsi dire, sa base; et elle a placé ce personnage, à 



DE LA LÉGEISDE MAGIQUE. 119 

l'égard de Simon Pierre, dans le même rapport où les 

mages de Pharaon étaient à l'égard de Moïse. 

Ce Simon, dont saint Justin martyr parle déjà comme Simonie Ma- 

f'icit'n 
d'un magicien, qui sut tellement s'emparer par ses artifices '^ 

de l'esprit de ses contemporains que les Romains lui éri- 
gèrent uîie statue, tandis que les Samaritains lui prodi- 
guèrent, comme ù Sélène, sa compagne, les honneurs di- 
vies , ce Simon avait déjà passé dans la légende lorsque 
saint (llément écrivit ses Récognitions. Au dire de ses dis- 
ciples Nicétas et Aquila, il se vantait, après avoir été reçu 
par Dosithée parmi les trente premiers de sa secte et s'être 
épris d'amour pour Silène, il se vantait de pouvoir pro- 
duire les effets les plus extraordinaires. « Je puis, dit-il, si 
Ton me prend, me rendre invisible, et reparaître ensuite 
s'il me plaît. Si je veux fuir, les montagnes et les pierres 
cèdent devant moi, comme si elles étaient d'argile. Je puis 
m'élancerdu sommet des montagnes et retomber douce- 
ment sans me faire de mal. Je puis briser les liens dont on 
me lie et enchaîner ceux qui m'ont attaché. Les prisons oii 
l'on me renferme s'ouvrent devant moi. Je puis donner la 
vie à des images, et tromperies assistants jusqu'au point 
de les leur faire prendre pour des hommes. Sur un signe 
de ma part , le sol se couvre de buissons , et de nouveaux 
arbres s'élèvent de ia terre. Si je me jette dans le feu, les 
flammes m'épargnent; je puis changer mon visage et me 
rendre méconnaissable; bien plus, je puis montrer aux 
hommes deux faces, prendre la forme d'un bouc ou d'une 
brebis, faire pousser la barbe sur le visage d'un enfant et 
m'envoler dans l'air. Je puis produire l'or en abondance, 
établir et déposer les rois à mon gré. Aussi on m'attribueta 
les honneurs divins, on m'érigeni des statues, el l'on m'a- 



120 DE LA LÉGENDE MAGIQUE. 

dorera coiiime un Dieu. Kufiii^ pour tout dire, je puis ce 
que je veux, et j'ai déjà fait l'essai de ma puissance. Un 
jour que Racliel, ma mère, voulut m'envoyer aux champs 
couper du blé, je commandai à ma faucille d'y aller à ma 
place; et, obéissant à ma voix, elle travailla dix fois plus 
que les autres. Plus d'une fois j'ai fait sortir en un clin 
d'œil de nouveaux arbustes de la terre, et deux fois j'ai 
traversé miraculeusement une montagne. » 

Ceux qui entendaient ces vanteries de sa part, quoiqu'ils 
sussent bien que ce qu'il donnait comme quelque chose de ^ 
tout nouveau dans sa personne était arrivé réellement bien 
des fois dans les temps antérieurs, se laissèrent néanmoins 
surprendre, et l'aidèrent à propager ses mensonges. Bien- 
tôt l'occasion se présenta de montrer son pouvoir. En effet, 
s" étant querellé avec Dosithée, celui-ci, qui se tenait pour 
le seul homme incorruptible et immortel, saisi de colère, 
voulut le faire battre de verges. Mais celles-ci, en tombant 
sur son corps, semblaient frapper une colonne de fumée. 
Confondu, il lui demande : « Es-tu l'incorruptible? » Si- 
mon lui répond : « Je le suis. » Et Dosithée tombe à ses 
pieds et l'adore. C'est Simon désormais qui paraît à la tète 
de la secte avec sa Sélène ; et Aquila l'a vu lui-môme, dit-il, 
montrer cette femme du haut d'une tour à la foule assem- 
blée, et la faire voir en même temps à toutes les ouver- 
tures de la tour. A ceux qui lui demandaient comment il 
avait fait pour devenir si puissant il répondait contidentiel- 
lement qu'il évoquait pour cela l'àme d'un enfant pur en- 
core et mort de mort violente, et que c'était ainsi qu'il 
opérait toutes ses merveilles; parce que l'àme, dépouillée 
des ténèbres du corps, prend place immédiatement après 
Dieu, devient contemplative, et répond à ceux qui l'é- 



Dr LA LKGENDE MAGIQUE. i'ii 

voquent dans la nécromancie. Pressé de nouvelles ques- 
tions, il se \ante d'avoir changé l'air en eau, l'eau eu 
sang, celui-ci on chair, d'avoir ainsi créé un enfant, et de 
l'avoir ensuite dissous dans l'air après avoir tracé son 
nuage, qu'il gardait dans ce but. 

Bientôt une nouvelle occasion se présente pour lui 
d'exercer son art. L'apôtre saint Pierre le rencontre à 
ïj'ipolis, et le confond dans une dispute publique, à la 
l\ice du peuple entier. Simon, honteux, s'enfuit à An- 
tioche, et là soulève le peuple contre l'apôtre. Mais le cen- 
turion Corneille le chasse de la ville, sous prétexte que 
l'empereur l'a chargé de le mettre en prison. Dans un fes- 
tin, il oint d'un certain onguent le visage de Faustinien; 
après quoi celui-ci prend la forme et la tigure de Simon, 
excepté pour les convives, dont il avait éclairci les yeux 
a\ecun autre suc végétal; de sorte que ceux quivoulaieni 
niettre la main sur Simon s'emparent de l'autre, le pj'e- 
nant pour lui. Mais Pierre sait tirer parti de cet artilice, 
et envoie Faustinien à Anlioche, avec l'ordre de déclarei* 
devant tout le peuple, sous la forme de Simon le Magicien, 
qu'il est un imposteur et un séducteur; qu'il a menti en 
leur disant du mal de Pierre, mais que, puni à cause de 
cela par l'ange du Seigneur, il est devenu repentant. Le 
peuple change de sentiment, conspue le magicien, lorsque 
celui-ci, s'apercevant trop tard du tour défavorable qu'a- 
vait pris l'afïiiire, revient en hâte à Antioche pour regagner 
la faveur populaire. Pierre s'y rend de son côté sur son 
invitation, rend à Faustinien sa forme primitive, et fait un 
grand nombre de conversions. Anastase de Nicée et Gli- 
cas après lui, ajoutant plus tard de nouveaux ornemenls 
à cette légende, racontent que Simon prenait toules les 



122 DE LA LÉGENDE MAGIQUE. 

formes qu'il voulait^ celle d'un serpent ou de tout autre 
animal, celle d'une colombe, ou même qu'il se métamor- 
phosait en or; qu'il changeait les pierres en pain, affligeait 
(le maladies ceux qui le traitaient de magicien, ou les ren- 
dait possédés; qu'il apparaissait accompagné d'ombres et 
de fantômes, qu'il donnait pour les âmes des défunts, et 
()uc les portes s'ouvraient devant lui; que les ustensiles 
dont il avait besoin se présentaient à lui d'eux-mêmes, 
tandis qu'à sa porte un chien déchaîné déchirait tous ceux 
([ui venaient sans être appelés, quoique cependant il salua 
r Apôtre lorsque celui-ci se présenta. 

La légende, en avançant du côté du nord- ouest, chan- 
gea de personnages en changeant de patrie, et substitua à 
l^ierre et à Simon saint Léon le Thaumaturge et Héliodore 
le Magicien. Dans le temps, nous dit- elle, que saint Léon 
le Thaumaturge était évoque de Catane en Sicile, vivait 
aussi en ce lieu un magicien nommé Héliodore, iils de 
liarbe Patricia. Il était chrétien et d'une famille chrétienne ; 
mais son ambition en avait fait un suppôt du démon. II 
s'était lié avec un Juif magicien célèbre, et lui avait de- 
mandé comment il pourrait apprendre son art. « Si tu 
\eu\, lui dit celui-ci, voici un écrit; prends-le, et va pen- 
dant une nuit d'orage au tombeau des héros; là monte 
sur le haut de la colonne et déchire cette feuille en l'air. 
Si tu vois quelqu'un venir à toi, n'aie pas peur; et s'il t'or- 
donne de descendi'e, ne le fais pas, et tu le trouveras en- 
suite docile à exécuter tous tes ordres. » Héliodore suit ce 
conseil, monte sur la colonne, déchire la feuille; et tout 
aussitôt il voit apparaître le démon, qui lui demande : 
a Que veux-tu, jeune homme? — Ton service. » Le dé- 
mon , qui était assis sur un cerf, lui dit : « Si lu renonces 



DE l.A LÉGENDE MAGIQUE. ] i 3 

de tout ton cœur au Christ, je te donnerai un de mes ser- 
viteurs, Gaspard, qui fera tout ce que tu voudras. » l.e 
malheureux fait ce que le diable lui demande, descend de 
la colonne, baise la main du démon, qui , après lui avoir 
donné Gaspard, disparaît aussitôt. 

Héliodore commence à pratiquer son art. l'n jour qu'on 
célébrait les jeux du Cirque, comme c'est la coutume à 
Catane, il dit à Chrysis, proche parent de saint Léon : a Je 
puis, si tu le veux, te procurer un cheval qui dépassera tous 
les autres à la course. » Chrysis, ne soupçonnant point le 
danger, lui dit qu'il ne demandait pas mieux. Héliodore 
lui amène un cheval blanc; le jeune homme le monte, et 
dépasse bientôt tous les autres, au grand étonnement des 
spectateurs, et surtout du préfet Lucius, qui envoie deux; 
de ses gardes pour l'amener, lui et son cheval . Mais celui-ci , 
le jeu une fois fini, avait disparu, et laissé le jeune homme 
seul et stupéfait. Chrysis fut donc conduit au préfet, qui 
hii dit en le voyant : « Écoute, je veux envoyer ton che- 
val à Leurs Majestés; car il ne te convient pas de garder 
pour toi un animal aussi parfait; il faut que les empereurs 
l'aient pour les jeux du Cirque. » Le jeune honmie ne put 
rien répondre, et fut mis en prison. Léon, apprenant ce 
qui était arrivé, accourut vers le préfet et lui raconta que 
Chrysis n'avait jamais possédé de cheval noir ni blanc, et 
que tout venait d' Héliodore. Le préfet se lit amener ce- 
lui-ci, et lui demanda si c'était lui qui avait trompé Chri- 
sis. Ayant reconnu qu'il était adonné à la magie, il le lit 
jeter en prison à la place de l'autre. Mais pendant que la 
garde conduisait Héliodore, il proposa aux soldats trois 
livres d'or s'ils voulaient lui donner la Uberté ; et comme 
ils y consentirent, il doi'a par ses artifices une pierre qu'il 



124 M. l\ LKf.ENDE MAGIULE. 

avait ramassée clans la rue, et la leur donna au lieu d'or. 
Les soldats dirent au préfet qu'Héliodore leur avait échappé, 
emporté par un cheval magique. Le préfet les crut^ et ne les 
punit point pour cela. Mais en considérant de plus près l'or 
qu'ils avaient reçu, ils s'aperçurent que ce n'était qu'une 
pierre^, qui, mise dans une balance, pesait bien trois livres 
en effet. 

Héliodore troubla ainsi par ses enchantements non-seu- 
lement la ville de Catane, mais la Sicile tout entière; car 
sa puissance magique était si grande qu'il l'emportait sur 
Simon le Magicien lui-même. Il trompait les vendeurs et 
les acheteurs en leur donnant des pierres ou d'autres ob- 
jets en guise d'or^ de sorte que le commerce en souffrait 
grandement. Il ensorcelait les tilles des personnages les 
plus considérables, de telle sorte qu'elles quittaient la mai- 
son paternelle pour courir çà et là comme des vagabondes. 
Le préfet, ayant reçu de nombreuses plaintes à son sujet, 
adressa un rapport au\ empereurs Constantin Copronyme 
et Constantin Porphyrogenète. Ceux-ci, courroucés, en- 
voyèrent aussitôt le protocurseur Héraclide, avec mission 
d'amener en trente jours Héliodore à Constantinople. 
a Acquitte-loi, lui disent-ils, avec zèle de ta commission, 
et ne manque sous aucun prétexte de nous le présente]- 
ici au jour dit. » Héraclide part avec sa suite, aborde en Si- 
(îile, et trouve Héliodore se promenant sur le rivage. Ce- 
lui-ci, voyant ces étrangers, leur dit : a Amis, soyez les 
bienvenus. Ne cherchez -vous pas un certain Héliodore? 
Ne vous donnez pas tant de peine; c'est moi. J'aurais pu 
facilement vous échapper, mais j'ai mieux aimé venir à 
votre rencontre. » Héraclide n'en revenait pas d'étonne- 
ment; mais, voyant qu'il se mettait ainsi entre leurs mains. 



1H; I.A I.KGRNDK .MACUQlJr:. 12;j 

il ne crut pas nécessaire de le faire arrêter, et lui permit, 
moyennant caution, d'aller en ville chercher du pain, du 
vin, de l'eau et les autres choses nécessaires pour le 
voyage. Héraclide cependant doutait encore si c'était bien 
là celui qu'il cherchait. Héliodore lui dit : a Donnez-moi 
votre parole et celle des deux empereurs, et je vous fais 
retourner à Byzance en un jour. — Comment? lui répon- 
dit Héraclide, les empereurs nous ont donné trente jours, 
en voilà déjà quinze écoulés. — • Reposez -vous tout le 
temps, leur dit-il, et quand le dernier jour sera venu, nous 
partirons ensemble d'ici, et nous serons le même jour ù 
HNzance. — Si tu manques à ta promesse, repartit Héra- 
clide, je te jette à la mer. — Eh bien ! répondit Héhodore, 
allons au bain. » 

Dès quïls y fuirent, il les lit tous entrer dans une salle 
de bain, en leur défendant expressément de prononcer le 
nom du Christ. Puis il leur dit de plonger la tête dans 
l'eau, et ils se trouvèrent aussitôt transportés dans les bains 
de Byzance. Héraclide, regardant autour de lui, reconnut 
qu'il en était ainsi en effet. Los empereurs, instruits de 
cet événement, en furent tellement irrités, que, sans plus 
de formalité, ils condamnèrent aussitôt Héliodore à être 
décapité. Celui-ci conjura au nom du Christ les Césars de 
fui faire donner au moins de Teauj ils y consentirent, et 
on lui en apporta au moins un sceau, tant il paraissait al- 
téré. Il se jeta dedans aussitôt et disparut en disant : 
^t Adieu, César; viens me chercher à Catane. » Héraclide 
est envoyé après lui en Sicile, le rencontre de nouveau, 
et Héliodore lui propose encore de le conduire en un jour 
à Bszance. 11 construit un navire avec une branche de 
laiuMt'r. le garnit de tons ses agrès, et tous se mettent en 



126 DE LA LÉGENDE MAGIQUE. 

mer. a Où sommes-nous? — Devant Regliio. — Et ici? 
— Devant Crotone. — Et là? — Devant Hydronte. » Et 
ainsi du reste jusqu'à Bvzance. Thalie, femme d'Héraclide^ 
apercevant Héliodore, lui crache au visage en lui disant : 
(c Yoilà rimposteur qui a amené deux fois mon mari en 
Sicile. » Héliodore, irrité, lui répond : « Je ne suis pas ce 
que je suis si je ne te déshonore devant toute la ville. « Il 
éteint tous les feux de Byzance. Les empereurs veulent à 
cause de cela le faire mourir de faim. Mais comme la fa- 
mine se répand dans la ville, on s'adresse au magicien, qui 
répond qu'on ne peut faire de feu qu'avec la femme qui 
Fa insulté. Un des satellites des empereurs va, sur leur 
ordre, le chercher l'épée à la main pour le faire mourir. 
Mais au moment où il allait le prendre, le toit de la maison 
s'ouvre, et Héliodore part en disant : « Salut, César; va 
me chercher à Catane. » 

Ce jeu dura jusqu'à ce qu'enfin saint Léon y eût mis un 
terme. Celui-ci avait toujours évité d'employer les moyens 
extrêmes à l'égard d'Héliodore, dans l'espoir qu'il se con- 
vertirait. Mais bien loin de suivre ses conseils, le magicien 
osa s'attaquer à lui. Un jour que le saint célébrait les saints 
mystères, il parut dans l'église, au milieu de la foule, frap- 
pant autour de lui comme un mulet, portant ainsi les uns 
à rire et les autres à la colère. Il se vanta en même temps 
de faire danser publiquement le saint avec tous ses prêtres. 
Léon, sentant qu'il allait se mettre en effet à danser, eut 
recours à la prière, se dirigea vers le magicien, lui mit 
son étole au cou, le conduisit en un lieu nommé Achillée, 
en lui disant : « Les artifices magiques ne peuvent te ser- 
^ ir Li rien contre le Christ, mon maître. » Là il le livra aux 
tlammes du Imcher, et ne retira sa main que lorsqu'il fut 



DE LA LÉGENDE MAr.lUUE. 427 

réduit en cendres. L'original de ce récit est ëcril en grec. 
Le jésuite Blandice l'a traduit du grec en latin, à Catane, 
en 1(320; et les compilateurs des Acta Sanctorum l'ont ad- 
mis dans leur collection. Le récit se donne comme ayant 
été écrit par un contemporain avant l'année 7 87. Son ca- 
ractère antique prouve du moins que la date en est très- 
ancienne. Mais il est impossible de ne pas s'apercevoir que 
c'est un apocryphe et une légende; il y a lieu de s'étonner 
que les BollandisteS;, d'une critique ordinairement si juste 
et si exacte^ ne l'aient pas remarqué^ et qu'ils aient admis 
cette histoire, qui méritait du reste d'être conservée, sans 
l'avoir accompagnée d'aucune note. 

Le théâtre de cette légende^ c'est Catane, dans le pays de 
Typhon, au pied de l'Etna, sur les flancs duquel croît un 
vin qui met le feu dans les veines; Catane, située à l'entrée 
de cette plaine à laquelle se rattachent dès la plus haute 
antiquité tant de mythes ayant le feu pour objet, en pré- 
sence de cet autre volcan des îles Éoliennes qui était con- 
sidéré aussi comme une porte de l'enfer. Les Menées 
grecques, dans la Me de saint Léon, parlent d'iléUodore, 
qui troublait par ses artifices magiques l'esprit et les yeux 
de ses contemporains, et rapportent, de même que l'an- 
thologie grecque, que le saint le conduisit au bûcher, lié 
avec son étole, et qu'il y entra avec lui jusqu'à ce qu'il fiit 
réduit en cendres. Ce récit doit donc avoir pour base un fait 
historique, dont l'imagination des générations suivanles 
se sera emparée, et dont elle aura fait une légende, deve- 
nue bientôt populaire en Sicile. En efiet, Thomas Fazeî- 
lius [De Bchus Simlifi, decas I, 1. 3) dit de ce personnage : 
Cl Diodore, que le peuple appelle Liodore, était adonné à 
la magie, et fit des choses merveilleuses sous ce rappoit 



{ 28 in. I-A l.KGl'NDi: MAGlUlt;. 

à Catane. Il pouvait par ses ronjurations rnélamorphoser 
les hommes et les bêtes et presque toutes choses, et attirer 
à lui les objets les plus éloigués. Condamné à être cruci- 
iié, il se transporta eu très -peu de temps de Gataneà By- 
zance, et de Byzance à Catane. Il devint ainsi un objet 
d'admiration pour le peuple, qui, croyant voir en lui un 
Dieu, commit l'impiété de lui attribuer les honneurs di- 
vins, jusqu'à ce qu'enfin Léon le prit sans qu'il s'y atten- 
dit, et le jeta dans le bûcher au milieu d'un concours im- 
mense de peuple. 

ï.a légende ne s'arrêta pas en Sicile; mais, traversant le 
canal, elle alla se planter près d'un autre volcan, le Vé- 
suve, dans le voisinage de ces campagnes sulfureuses et 
de la grotte de Pouzzoles, après avoir choisi pour son héros 
A'irgile, fondateur de Naples. Elle a emprunté beaucoup de 
choses à la légende précédente, comme, par exemple, 
l'histoire de la femme d'Héraclide; mais elle y a ajouté 
beaucoup d'autres circonstances. Ainsi elle raconte, entre 
autres choses, que Virgile renferma sous une porte de fer 
tous les serpents autour de Naples , qu'il plaça en face du 
Vésuve un chasseur d'airain , tenant son arc bandé contre 
la montagne, et que celle-ci commença à vomir du feu 
après qu'un paysan eut décoché la flèche, qui tomba dans 
le volcan. Elle parie encore d'une mouche d'airain qui 
dévora toutes les autres ; de haies et de ponts aériens au- 
tour de son jardin. Tous ces détails portent le même carac- 
tère que la légende primitive. Mais il en est d'autres où 
l'on aperçoit l'empreinte de l'esprit des peuples romains 
d'origine, par opposition à l'esprit byzantin. Telles sont, 
par exemple, ces images peintes sur les murs de Rome, 
(jui. pl.ict'es NCis les diflerenles parties du monde, se 



nielteiil à sonner leurs cloches du côté où les Homuins 
doivent porter lu guerre. 

Cet Hëliodore et ce Virgile ont donné naissance à toute 
une famille de magiciens que l'on retrouve chez tous les 
peuples pendant le moyen âge, qui furent pour cette épo- 
que ce qu'avaient été pour l'antiquité les magiciens de la 
Colchide, et qui, comme ceux-ci, se sont répandus jus- 
qu'en Perse et en Médie. Daprès le poème de Perci- 
val, Y. 1965, Élingsor était neveu de Virgile de Naples, Êlingsor. 
qui lit aussi beaucoup de miracles. Son pays était la Ca- 
lahre : il demeurait à Gliaps, c'est-à-dire Gava, et en était 
le roi. Il se prend d'amour pour Iblis, femme de Gibert , 
roi de Sicile. Gelui-ci le surprend à Kélat Bobot, et le mu- 
tile pour se venger de lui. Il s'enfuit de dépit à Persida, 
berceau de la magie, et en rapporte le pouvoir de faire 
tout ce qu'il désire. La légende, on le voit, passe de Ga- 
labre en Sicile, où un Juif avait initié aussi Héliodore à la 
magie, et qui appartenait aux Sarrasins, comme l'indiquent 
les noms d'iblis et de Kélat Bobot; et après s'être formée 
en Orient, elle se développe en Occident, tout à fait dans 
l'esprit romantique de l'époque. Un roi nommé Irot donne 
au magicien une montagne sur laquelle il bâtit son palais 
enchanté. Dans ce palais est une salle dont le pavé est tel- 
lement poli que le pied ne peut s'y tenir. On y voit aussi 
un lit qui fuit devaiit quiconque essaie d'y monter, et 
lance des flèches contre celui qui l'éussit. G'est dans ce pa- 
lais encore qu'il élève la colonne du haut de laquelle on 
contemple tout ce qui se fait à huit railles à la ronde. 11 
plante autour du château la forêt d' Elingsor, enlève aux 
noces d'Artus quatre cents femm.es, qu'il emmène et garde 
prisonnières, jusqu'à ce que Gavan les lui arrache après 



loO DE LA LW.ENDE MAGlULE. 

a\oir roiiinu le churme. On voit ici que l'opposition, de 
religieuse qu'elle était auparavant^ a passé dans le domaine 
de la chevalerie. 

De cet Élingsor s'est formé plus tard, par le développe- 
ment de la légende, celui de la Wartburg. Celui-ci, en ef- 
fet, raconte dans le Lohewjnn, p. 58, que son arrière- 
grand-père était secrétaire d'Élingsor l'Ancien; qu'il avait 
été envoyé à Rome en présent au roi de Hongrie; qu'on 
l'avait nommé Élingsor à cause de son maître, et que lui- 
même portait aussi ce nom. Ce nouveau magicien connaît 
à fond la nécromancie et l'astronomie, et il y a peu de doc- 
teurs qui en sachent autant que lui : on n'en connaît qu'un, 
qui est en Grèce, et un autre dans le royaume des Bab^ Io- 
niens. On ht bien encore qu'il y en a un troisième à Paris. 
— Babyione, la Grèce, Rome, la Hongrie et la France 
marquent le chemin qu'a fait cet enchanteur des temps 
modernes pour venir d'Orient en Occident, comme celui 
des temps anciens, suivant à peu près la même route, 
était venu de Médie en Italie, par la Colchide, la Thessalie 
et Corinthe, et avait ensuite pénétré jusque dans la pénin- 
sule Ibérienne. L'Espagne, de môme que la Sicile, autre- 
fois le théâtre des guerres des Phéniciens et des Carthagi- 
nois, et plus tard le pays des Sarrasins et des Juifs, avait 
cultivé déjà anciennement la magie. Aussi la légende rap- 
porte qu'il y avait anciennement une chaire de magie dans 
l'université de Salamanque, et que le diable lui-même 
y avait enseigné son art* C'est par les Juifs et les Sarra- 
sins de cette ville que la plupart des livres de magie ont 
été répandus en Europe. Après Salamanque, Tolède était 
encore un point central pour les sciences magiques. C'est 
dans son voisinage qu'était, dès le temps des Sarrasins, 



DE LA LÉGENDE MACUQLE. 131 

la grotte célèbre à laquelle se rattachent les légendes et 
les ravtbes les pins anciens. Cette grotte était probable- 
ment le sanctuaire cle la partie secrète de la doctrine. C'est 
là que lit son apprentissage dans la magie ce Gille dont 
Dous avons parlé dans la mystique purgative. C'est là que 
les démons, revêtus de formes humaines^ l'accueillirent 
avec joie^ et, après lui avoir fait jurer fidélité et secret, 
l'initièrent pendant sept ans à toutes leurs sciences téné- 
breuses 3 après quoi il se rendit à Paris, où il se fit un nom 
comme médecin. C'est donc là aussi qu'a pratiqué son art 
ce Nazar qu'Élingsor veut conjurer dans sa lutte, et celle-ci 
n'est au fond rien autre chose que la dispute des deux 
Simon, dont il est parlé dans les Piecognitions de saint Clé- 
ment, et qui a pris ici un caractère tout romantique. Deux 
écoles de poètes entrent en lice , ayant pour champions 
Henri d'Ofterdingen et Wolfram d'Eschembach. 

Le pays des Gais n'est point resté étranger à la magie ; Merlin, 
et dès les temps les plus anciens la légende s'y est déve- 
loppée comme dans les autres contrées. Merlin l'enchan- 
teur est ici ce qu'Odin est au Nord; c'est lui qui est le hé- 
ros de la magie druidique. Lorsque les Anglais et les Saxons 
entrèrent dans le pays, Wortiger^, roi des Bretons, chassé 
jusqu'à l'extrême limite de son royaume, entreprit,, d'après 
le conseil des druides ;, d'y bâtir une grande tour pour se 
défendre. Mais comme une puissance invisible détruisait 
toujours de nouveau pendant la nuit ce qui avait été fait 
dans le jour, on lui dit qu'il fallait arroser le fondement 
de Fédilice avec le sang d'un enfant dont la mère n'avait 
point connu d'homme. Merhn ayant été désigné comme 
remplissant cette condition , on le conduisit à la tour. 
Lenfantj qui avait le don de sentir la présence de l'eau 



132 Di; I.A LKGtMtK MAGlOLt. 

partout où il y en avait^ reconnut qu'il y avait sous la tour 
un marais qui en empêchait la construction. On creuse, 
on trouve un marais en etVet^ et on le dessèclie. Mais l'en- 
fant annonce qu'en creusant davantage on trouvera deux 
dragons endormis dans deux pierres creuses. L'événement 
justifie ces prévisions; on roule les deux pierres dans la 
fosse desséchée; les dragons, dont l'un, rouge, était le 
symbole des Bretons^ et l'autre, blanc, celui des Anglo- 
Saxons, se réveillent et commencent une lutte terrible, 
dans laquelle le rouge succombe. L'esprit s'empare de Ton- 
fant, et il commence à déplorer le sort de sa nation , qui 
va bientôt tomber sous le joug des étrangers venus de l'est. 
Cependant le sanglier de Gornouailles, que les peuples 
célébreront un jour dans leurs chants, vient au secours, 
et les îles de la mer lui obéiront. Il continue de prédire 
l'avenir de la nation pendant de longs siècles. Telle est 
l'origine de la prétendue prophétie de Merlin, que (iau- 
fried de Moimiouth traduisit du breton en latin vers 1 1 42, 
et qu'il ajouta à son histoire de la Bretagne. Traduite dans 
toutes les langues, elle a été continuée plus tard et s'est 
étendue jusqu'aux sept rois qui ont régné après la con- 
quête des Normands. Cette continuation a été traduite aussi 
en latin vers H60 par Jean de Cornouailles . et se trouve 
dans le Spicilége de Greith. De même que ce Merlin, que 
l'on retrouve mêlé à toutes les légendes du roi Artus et 
de la table Ronde , se rattache à la lutte des Bretons et des 
Anglo-Saxons, de même aussi, plus tard, dans la branche 
belge de la race gaëUque, l'enchanteur Malagis se rattache 
àlaluttedesCarlovingiens, des Aquitains, de la Gascogne 
et des fils d'Aymon. 

La légende, une fois qu'elle s'est répandue ainsi dans 



\n: LA i.KGKNDi: MAGini K. 1;î3 

tout. J"()ccideiit, continue à se développer, et devient tou- 
jours plus riche et plus yariée dans ses couleurs. Elle s"at- 
lacbe volontiers aux objets de la nature qui ont quelque 
cliose de frappant et d'extraordinaire. Le rocher de Cos- 
sen , sur le Fichtelberg, est pour elle le sommet où le 
diable conduisit Notre-Seigneur pour lui montrer de Jà 
tous les royaumes du monde , et le mur du Diable sur le 
Harr désigne les limites de son empire. Elle voit son oreil- 
ler sur la pierre qui se trouve au pied du château de fU'u- 
Iheim; la place où il danse, sur la plaine rocailleuse qui 
s'étend entre Blankenburg et (Juedlinburg , et sa chaire 
près de Baden. Les couches de granit, sur le sommet du 
Nanneberg , sont les restes du moulin qu'il bâtit pour ce 
meunier qui lui avait livré son àme, et les basaltes que 
l'on trouve près du Rhône sont les pierres qu'il a appor- 
tées aux habitants du pays lorsqu'ils ont voulu y construire 
une église. C'est lui qui a jeté à terre la pierre près d'Os- 
nabruc, et qui, dans la forêt, près de Reichenbach, a réuni 
itigénieusement ensemble les fragments de rocher pour 
qu'ils puissent oiîrir un abri dans le danger aux habitants 
des environs. 

C'est principalement autour des éghses et des couvents, 
mais surtout autour des temples gothiques et de leurs 
tours que la légende diabolique s'établit de préférence. Ici 
c'est maître Gérard de Cologne qui parie avec le diable 
<iu'il aura achevé le dôme avant qu'il ait terminé lui-même 
le grand aqueduc de Trêves à Cologne. Le diable gagne le 
pari, et Cérard se précipite du haut de sa tour, qui est res- 
tée inachevée. A Ratisbonne, le pari a lieu pour la cathé- 
drale et le pont. A Prague, c'est un prêtre, Wazlaga Rra- 
lizzec, qui convient avec le diable, renfermé dans une pos- 

4* 



\ 3 i DE LA LÉGEi>DE MAGIQUE. 

sédée, que si, après être sorti du corps de cette femo-je;, 
àlMutroït de la messe, il rapporte avant la fin une colonne 
de Tune des églises de Rome, lui, le prêtre, sera désormais 
sa propriété. Le diable accepte le pari ; mais au moment oii 
il entrait dans F église le prêtre prononçait ces paroles 
du clernier Évangile : Et Verbum caro factum est. A ces 
mots il jette à terre la colonne, qui se brise en trois mor- 
ceaux; la femme se trouve délivrée et le prêtre dégagé de 
son contrat. On voit encore devant l'église de Vischerad la 
colonne , longue de dix-sept pieds, et ayant cinq pieds de 
contour. Près d'elle, sur le mur de l'église, une vieille 
peinture représente toute l'histoire. Ce quil y a de sin- 
gnlicr, c'est que dans l'église Sainte- Marie au delà du 
Tibre, àflome, on ^oit d'un coté seize coloimes, et de 
l'autre quinze seulement; et à la place de celle qui man- 
que est un autel derrière lequel est représentée l'histoire 
telle qu'on la raconte à Prague. On voit encore à Vé- 
rone, devant l'église Saint -Zenon, une colonne sem- 
blable que le dial)le y a apportée du temple de Diane à 
Ephèse. D'autres fois, il aide à bâtir une église, parce qu'on 
lui a fait accroire que l'édifice devait servir à étendre sou 
royaume; puis, quand il s'aperçoit qu'on l'a trompé, il 
jette sur l'église de grosses masses de pierres qui rendent 
témoignage de l'événement. Telle est la pierre qui se trouve 
sur la place du dôme à Halberstadt, la pierre du Diable à 
Cologne et ailleurs. D'autres fois encore il passe à travers 
les murs, et le trou qu"il y fait ne peut plus être bouché. 
Ou bien il se réserve l'àme de la première personne qui 
entrera; et pour le tromper on y fait entrer un animal, 
un loup par exemple, comme dans le dôme d' Aix ; un coq , 
comme sur le pont de Francfort; un chien ^, un chat et 



DE LA LÉGEISDE MAGIQUE. i?>o 

un coq, comme sur le pont de Ratisbonne et ailleurs. 

On le confond ainsi de mille manières. Une fois il se 
présente au confessionnal sous la forme d'un jeune homme 
fort et vigoureux, et confesse une masse de crimes, tous 
plus horribles les uns que les autres , comme le blasphème, 
le meurtre, Tadultère, etc.; de sorte que le prêtre finit par 
lui dire : « Mais quand tu aurais vécu mille ans, tu ne 
pourruis pas avoir commis de tels forfaits. » Le pénitent 
hii répond : a J'ai plus de mille ans. — Qui es-tu donc? — 
Je suis un de ceux qui sont tombés avec Lucifer, et je ne 
vous ai confessé que la plus petite partie de mes péchés : 
si vous vouliez m' écouter, je vous en raconterais bien da- 
vantage. » Le prêtre, sachant qu'il n'y a pour lui aucun 
espoir de pardon, lui demande pourquoi il est venu à con- 
fesse. Le diable lui répond : « J'étais là vis-à-vis; et voyant 
beaucoup de grands pécheurs venir à vous et recevoir leui' 
]»ardo!i , j'ai pensé qu'il pouvait m'en arriver autant. — 
Eh bien , lui dit le prêtre , si lu veux suivre mon conseil , 
t(>s péchés te seront pardonnes comme aux autres. — Pour- 
(juoi pas? dit le diable. — Ya donc, reprit le prêtre; pros- 
terne-toi trois fois par jour, et dis avec un cœur humble et 
repentant: «Seigneur, qui m'avez créé, j'ai péché contre 
vous, pardonnez-moi mes crimes. » Le diable répond que 
ça lui est impossible. « Pourquoi donc, dit le prêtre, t'in- 
(juiéter tant d'une chose si facile? — Je ne puis, repart le 
diable, m'humilier ainsi devant Dieu; je ferai volontiers 
tout le reste. » Le prêtre, indigné, lui dit : « Si tu es tel- 
lement orgueilleux que tu ne puisses t'humiher devant ton 
(j'éateur, retire-toi de moi, car tu n'obtiendras miséricorde 
ni en ce monde ni en rautre. » 

Le di.ible rependant ne se montre pas toujours aussi ao- 



l.Ui Di; LA LKGENDK MA^.lQli;. 

cûiiimûdant. Leconile de Maçon ;, en Bourgogne, acommi,-: 
des crimes innombrables pendant sa vie. Enfin, un jour de 
fête, comme il était assis dans son palais, entouré de ses 
gens, un inconnu paraît devant lui à cheval, au grand éton- 
nement de tous, et lui commande d'un ton de maître de se 
levei-, parce qu'il veut lui parler. Le comte se lève comme 
lié par une main invisible, et le suit jusqu'à la porte. Là. sur 
Tinvitation de Fétranger, il monte un cheval qui rattcn- 
dait : après quoi le diable, prenant la bride, l'emporte en 
l'air en présence de tout le monde. La ville entière accourt 
aux cris affreux que pousse le malheureux comte, le suit 
dans les airs et l'entend crier au secours jusqu'à ce qu'enlin 
il échappe aux regards. Pierre le Vénérable, 1. II, Mir., c. i, 
raconte le fait tel qu'il courait dans le peuple, sans indi- 
quer ni le temps ni la personne. Il était peint sur un mur 
au couvent de Gluny, et représenté d'ailleurs dans une 
uuiltitude d'images. Il est donc probable qu'il y a au fond 
quelque chose de vrai. Peut-être un comte de Maçon peu 
édifiant dans sa conduite aura-t-il disparu dans un orage, 
et donné ainsi occasion à cette légende. — La même chose 
arriva en i04o aune sorcière, en Angleterre, en plein 
jour; et Gervais Tilelsber parle d'un château dont la dame 
ne pouvait rester dans l'église pendant la messe, une fois 
que l'Évangile était lu, parce qu'elle ne pouvait supporter 
la consécration. Un jour enfin son mari essaya de la faire 
tenir par ses gens pour la forcer de rester. Elle opposa une 
résistance terrible; et après que la consécrafion fut faite, 
olJe s'éleva et s'enfuit en lair, emportant avec elle une partie 
du toit de la chapelle. 

La magie, de même que le diable , son auteui', a fourni 
à la léaende une multitude de traits dont elle a su faiie 



DE l.A LKGENDK MAGIQUE. i.'IT 

usage. Elle a trouvé particulièrement dans les évocations 
et les conjurations une pâture abondante. Elle nous ra- 
conte comment^ à la simple parole d'un magicien, des fes- 
tins splendides ont été servis tout à coup, et comment, au 
milieu de l'hiver, les fleurs du printemps se sont épanouies 
pour faire honneur à un empereur; comment un autre a 
su lier les vents dans des cordons de cuir; de sorte qu'en 
défaisant un nœud on détachait un souffle doux et léger ; 
puis, en déliant le second nœud, on produisait un vent 
plus fort, et en défaisant le troisième on déchahiait un 
ouragan impétueux. Lalégende parle encore d'un magicien 
de Salzburg qui avait osé conjurer tous les serpents à un 
mille à la ronde pour les faire venir dans une fosse, alin 
de les tuer tous ensemble. En effet, une multitude de ser- 
pents accourent et se jettent dans la fosse en présence de 
tout le peuple. Cependant il en vient un plus grand qne 
les autres. Comme il refuse d'entrer, le magicien le laisse 
ramper librement çà et là pendant quelque temps. Mais 
enfin il se prépare à faire sérieusement usage de son art, 
et veut le forcer à entrer comme les autres. Le serpent se 
glisse jusqu'au bord; mais arrivé là il se dresse contre le 
magicien, se lance sur lui d'un bond, l'enveloppe de ses 
replis, rentraine malgré tous ses ellbrts dans la fosse, au 
milieu des autres serpents, qui l'étouflent aussitôt. 

La légende se plaît aussi à raconter les métamorphoses 
opérées par la magie ; elle nous parle d'un magicien allant 
à Tolède avec un autre sur deux coqs, et descendant dans 
une hôtellerie où demeuraient quelques étudiajits ins- 
truits comme eux dans la magie. Le maître, fatigué, va se 
mettre au lit; mais son disciple se met à causer avec les 
étudiants, qui bientôt lui cherchent querelle. Il veut se 



138 DE LA li:gende magique. 

défendre contre eux : mais voici qu'ils lui font pousser 
une paire d'oreilles d'àne sur la tète. Il ^a trouver son 
maître, et se plaint du tour qu'on vient de lui jouer. Celui- 
ci le gronde d'avoir cherché l'occasion ; puis il a recours à 
son art, et change les étudiants en porcs. Ils courent çàet 
là dans la maison , se vautrent dans la boue, entrent dans 
la salle et salissent tout de leurs ordures ; de sorte que le 
maître d'hôtel, avec ses gens, les chasse de la maison à 
coups de bâton. Le lendemain matin, dès que les portes 
sont ouvertes , ils rentrent dans leurs appartements, tou- 
jours changés en porcs. L'heure du repas venue, personne 
ne se présente à table. Le maître d'hôtel monte pour voir 
s'ils ne sont pas malades; et il aperçoit dans les chambres 
les porcs qu'il avait chassés la veille. Commençant à 
soupçonner ce que c'est, il envoie chercher un célèbre 
magicien de Tolède, qui leur rend leur forme primitive. 
C'était précisément leur maître. Ils lui racontent ce qui 
leur est arrivé. Le soir ils se réunissent. L'autre maître 
et son élève étaient assis avec eux, mais ne savaient pas 
que le magicien de Tolède fût si habile. Un de ceux qui 
avaient été changés en porcs, voulant se venger de celui 
qui leur avait joué ce tour, lui fait un grand bec d'au- 
truche. Celui-ci se lève de table, et coupe avec un couteau 
un morceau de son bec. Au même instant le nez de l'autre 
tombe et saigne, comme si on l'avait coupé avec un cou- 
teau. Le maître, jouissant de la confusion des jeunes gens, 
se moque d'eux et leur fait compliment de leur habileté. 
Ces plaisanteries vont au cœur de leur maître, qui, pour 
se venger, perce avec une aiguille l'œil d'un petit homme 
en cire qu'il avait avec lui. L'autre, à l'instant même, 
perd cet œil. Furieux, il prend un couteau, fait un trou 



DE LA LÉGENDE MAGIQUE. 139 

dans la table, et demande à l'autre s'il veut lui rendre son 
œiJ . Celui-ci lui répond qu'il ne le peut pas^ quand même il 
le voudrait. Le premier enfonce dans la table un petit mor- 
ceau de bois, qui devient une belle rose. Puis il lui demande 
une seconde fois s'il veut lui rendre son œil. Le magicien 
répond que non. L'autre prend son couteau^ et détache la 
rose de sa tige; et voici qu'au même instant la tête de 
l'autre tomJje sur la table, et le sang jaillit jusqu'au 
plafond. 

Une lutte semblable a lieu à la cour d'une reine d'An- 
gleterre. Les deux rivaux conviennent d'abord que cha- 
cun d'eux fera une chose qui lui aura été commandée par 
l'autre. Le premier dit à l'autre de regarder à la fenêtre, 
il le fait; et aussitôt de grands bois de cerf lui poussent 
sur la tête, et le fendent un objet de dérision pour toute 
la cour. Celui-ci, irrité, trace avec un charbon l'image 
d'un homme sur la muraille, et commande à l'autre de 
marcher vers elle, en lui" disant que le mur reculera à 
mesure qu'il avancera. Ce dernier, voyant la mort devant 
lui, s'eflVaie, et conjure l'autre d'avoir pitié de lui; mais 
celui- ci s'en tient aux conditions de la gageure. Le mal- 
heureux, contraint par sa parole, marche vers la muraille : 
celle-ci s'ouvre devant lui, et il disparaît. — C'est Zyto 
qui apparait comme magicien à la cour du roi Venceslas. 
11 va eu bateau sur la terre ou se fait traîner en chariot 
par des coqs. Yétu de pourpre et de soie, il se montre 
tout à coup sous les haillons d'un mendiant. Son maître 
ayant épousé Sophie, fille du prince de Bavière, et lui 
ayant amené pour ses noces une pleine voiture de fous 
et de magiciens, Zyto avale le chef de ces derniers avec 
tout ce qu'il a sur lui, à l'exception de ses souliers 



i 40 DE LA LÉGENDE MAGIQUE. 

couverts de boue^, puis il le rend dans un vase plein d'eau. 
La légende, s' enrichissant toujours davantage, cherche 
ainsi de temps en temps quelque nouveau personnage qui 
puisse lui servir de héros , et dans lequel elle puisse se 
rajeunir. Semblable aux nuages, qui aiment à se poser sur 
le sommet des montagnes, elle s'est attachée à son origine, 
comme nous l'avons vu, aux masses imposantes de la na- 
ture ou aux œuvres grandioses de l'architecture. Elle s'est , 
par la même raison, sentie attirée vers les personnages qui 
ont joué un rôle important dans l'histoire de leur époque. 
C'est ainsi que nous la voyons, au moyen âge, jouer pour 
ainsi dire autour d'Albert le Grand, de Bacon, de Thomas 
d'Aquin et même autour de plusieurs papes, tels que 
Sylvestre et Grégoire. Enfin, sur son déchu, participant 
à l'esprit du temps, elle entre dans le domaine de la spé- 
culation. Avec le doute elle prend aussi l'ironie et l'hu- 
meur de l'époque moderne. Elle essaie bien encore de se 
poser sur quelque personnage éminent; mais bientôt, le 
laissant de côté, elle s'attache à un aventurier vulgaire, 
et le choisit pour son favori, ahn d'avoir quelqu'un qu'elle 
puisse enrichir de ses trésors augmentés par de longues 
épargnes. Né à Gundhng, dans le Wurtemberg, cet 
Faust, bomme avait été élevé à l'université de Cracovic. 11 se 
donne le titre ambitieux de Georges Sabellicus, Faust le 
Jeune, source de tous les nécromanciens, astrologue, le 
second dans la magie, dans la chiromancie, l'aéromancie, 
lapyromancie et l'hydromancie. Il se vante de pouvoir de 
mémoire rétablir toutes les œuvres de Platon et d' Aristotc, 
si elles venaient à se perdre, et de les rendre plus belles 
qu'elles n'étaient auparavant. Bien plus, il se vante de pou- 
\oir faire les mêmes miracles que le Christ, de surpasser 



lu: i,\ i.i;c.KM>r; \H<;iy( k. 1U 

dans ralchimio. tous ceAix qui louL précédé, de savoir et 
do pouvoir tout ce que l'homme peut désirer, et d'avoir 
procuré par sou art aux armées de l'empereur toutes les 
victoires qu'il a gagnées en Italie. {Epistol. Trithemii, 
lu36 , p. 312.) Ce fanfaron , que Mélanchton, qui l'avait 
connu personnellement, appelait la bête la plus immonde 
et le cloaque des diables d'enfer, qui était forcé d'errer 
continuellement par le monde, parce que les magistrats le 
chassaient de partout, à cause de ses vices et de ses fri- 
ponneries, de Battenberg sur la Meuse, de Wittenberg , 
de Kreuznach et d'ailleurs; qui, îi Venise, après avoii- 
entrepris de voler, comme Simon le Magicien, faillit mou- 
rir écrasé en tombant; ce fanfaron, que l'on trouve un 
matin mort, le cou tordu, devant son lit, après que la 
maison où il était descendu pour la dernière fois eut été 
violemment ébranlée pendant la nuit ; c'est celui que la 
légende cherchait depuis longtemps, et qu'elle choisit pour 
héros. Elle se posa donc sur sa tête, et commença son 
œuvre en lui, mais comme lii nature commence la sienne 
quand elle veut couvrir une ruine de verdure et de fleurs. 
Ce qu'elle a fait de son héros, et ce que le poëte allemand 
a fait de son œuvre est trop connu pour que nous ayons 
besoin de nous y arrêter plus longtemps. La composition 
est un essai grandiose, par lequel l'auteur a voulu revêtir 
des couleurs de la poésie la croyance de tous les peuples 
à la magie, mais telle que l'époque présente la comprend. 
Or toutes les fois que, pour apprécier une idée ou un fait 
de tous les temps et de tous les lieux;, on se renferme dans 
le point de l'espace et du temps oii l'on se trouve placé, 
l'idée que Ion s'en fait est toujours incomplète. Le poème 
de Co'llie ti'esl donc qu'un chant délaché du grand poème 



142 DE LA LÉGENDE MAGIQUE, 

magique; c'est le chant de ki poésie critique et spéculative 
du xviii^ siècle. 

Dans toutes ces légendes, l'esprit cherche à se récréer 
par les charmes de la poésie, et, les prenant pour ce qu'elles 
sont en effet, en amuse ses loisirs. Mais il ne vient à la 
pensée d'aucun homme intelligent d'y chercher la vérité 
historique, pas plus qu'on ne cherche à étudier la géologie 
ou la minéralogie dans une cathédrale gothique. Celle-ci 
peut bien , il est vrai , dans les pierres dont elle se com- 
pose, offrir des formations naturelles ou des pétrifications 
remarquables ; le plan sur lequel elle a été construite peut 
avoir beaucoup de rapport avec celui que la nature suit 
dans ses formations basaltiques; l'architecte peut bien 
avoir cherché à imiter dans son œuvre les stalactites qui 
décorent certaines grottes; mais le génie de l'artiste, en 
s'emparant de son objet, lui a donné son empreinte; et 
comme il y a mis en quelque sorte plus du sien que cet 
objet n'avait reçu déjà de la nature, son œuvre n'appar- 
tient plus à celle-ci, mais au domaine de Fart. CependanI, 
pour que l'imagination puisse travailler ainsi un objet et 
en faire une œuvre poétique, il faut qu'elle trouve des 
matériaux existant déjà; il faut de plus que la nature lui 
fournisse les types des formes qu'elle doit leur donner, et 
la loi d'après laquelle elle doit les façonner. Le principe vital 
qui réside dans le corps ne pourrait ni construire celui-ci 
ni le maintenir s'il ne recevait de la nature l'aliment dont 
il a besoin et l'énergie des forces dont elle dispose; il ne 
fait donc que se les approprier et les féconder à son tour, 
après avoir été fécondé par elles. Ainsi chaque légende, 
quelque liberté que se soit donnée Tauleur en la travail- 
lant, repope sur une vérité et l'indique; et les légendes 



FOHMATiOIS DE l' HOMME. 143 

inspirées par le môme sujet rendent témoignage, dans 
leur ensemble et pur leur accord, à une vérité générale. 
Lors donc que nous retrouvons la même légende dans tous 
les temps et dans tous les lieux, quoique sous des formes 
et avec des nuances diverses, nous devons en conclure 
qu'il \ a là une vérité i'ondamentale , qui est née pour 
ainsi dire avec l'humanité, et qui s'est développée avec 
elle dans riiistoire. 



CHAPITRE VII 

Comment runivers a élé ci'éé. De la formation successive du feu et. 
de la terre, de l'air et de l'eau, du monde végétal et animal, de 
l'homme. L'homme centre de la création. Formation dans l'homme 
et développement de la nature végétale et animale, du poisson, de 
l'oiseau, de Tanimal terrestre, de l'homme enfin. Des quatre tem- 
péranienls : lymphatique et sanguiii, cholérique et mélancolir^ue. 
L'homme est dans un rapport réciproque avec l'univers entier. Ce 
rapport a été altéré par le péché. 11 existe cependant encore d'une 
manière exceptionnelle en certains hommes. Possession de l'hounnc 
par la nature. 

Dans tous les temps, depuis l'origine jusqu'à nos jours, 
la mystique lumineuse et divine s'est toujours attachée à 
la vraie doctrine, à la pure morale et à la vie pieuse et 
sainte. Par la même raison, la mystique infernale a trouvé 
en tout temps un fond propice à ses opérations dans l'hé- 
résie, la corruption des mœurs et dans une vie déréglée ; 
et de ce fond, se partageant en deux branches, la théurgie 
et la géotie, elle a altéré la vérité par un doublemensonge, 
le bien par un double mal, et la sève puissante de la vie 
par une double contagion. Cette opposition s'est étendue 



414 roiiMAiioN i»i: i. hommk, 

jusque dans le domaine de rimagiiiatiou, et nous l'y re- 
tiouYons en effet dans tous les temps et dans tous les lieux , 
avec le même caractère d'universalité. Ceci doit nous faire 
juger qu'une opposition aussi profonde et aussi générale 
tient à la nature môme de l'homme. Pour bien la com- 
prendre il est important que nous connaissions la nature 
de celui-ci. Lorsque nous aurons saisie en effets, sous leur 
véritable point de vue^ les oppositions physiques et psy- 
chiques qui existent en nous et autour de nous^ il nous 
sera plus facile d'apprécier les oppositions morales et in- 
times, dont les premières ne sont que la manifestation. 

Si nous considérons la terre, que Dieu a donnée pour 
séjour à l'homme , nous pouvons apercevoir déjà dans sa 
composition les premiers rudiments de la nature organi- 
que. Tous les corps sont en effet composés de matières 
ignées (fluides impondérables), ainsi que de matières 
solides, liquides et gazeuses. En eux ces principes se sont 
pénétrés, et se saisissant, s'enchaînant l'un l'autre, ils se 
sont combinés dans le? premiers êtres qui ont reçu un com- 
mencement d'organisation. Ils ont en réalité une efficacité 
plastique et créatrice lorsqu'ils s'unissent par leur mutuelle 
absorption et expansion : ainsi les fluides impondérables 
passent à l'état latent dans les solides qui s'épanouissent 
pour les recevoir sous une forme déterminée; les liquides 
entrent dans la combinaisoii sous forme d'eau de cristalli- 
sation ; les gaz y prennent l'état solide, ainsi que nous 
voyons que cela a lieu dans toutes les oxydations. Comme 
dailleurs de telles combinaisons ne peuvent être efTectuées 
que par des forces, et que toute force suppose une puis- 
sance active et une faculté passible inséparablement unies, 
l'une et l'autre devront setrouverici, etpar leur continuelle 



FORMATION DE LHOMMK. 145 

pénétration déterminer des productions que l'intelligence 
pourra saisir (1). 

Elles donnent naissance aux aflinités électives ;, et dans 
leurs ternies les plus opposés se manifestent par les forces 
saturantes et par les propriétés basiques. Dans les êtres qui 
résultent de leur action et sont leur expression il y a par- 
tout duplicité et antagonisme. Mais, outre ces puissances 
et ces forces, dont nous apercevons les traces dans la com- 
position de cet univers, il en est d'autres encore qui ap- 
partiennent à un autre ordre de choses, et dont l'action a 
produit, antérieurement à ce monde au milieu duquel nous 
vivons, d'autres combinaisons dont il existe encore des 
vestiges sur notre terre. 

Qu'on suppose interrompu tout à coup le jeu des affini- 
tés chimiques qui retiennent liés ensemble, dans cet uni- 
vers, la base et son principe de saturation , la forme qui 
résulte de leur combinaison se dissoudra, la base se dépo- 
sera au fond sous la forme de fluide , indiffèrent à toutes 
les directions, tandis que le principe saturateur s'évapo- 
rera sous la forme de gaz, flottant au-dessus du premier. 
Delà surgit une nouvelle opposition, et avec elle une nou- 
velle classe de mouvements, à savoir les mouvements mé- 
caniques. Le gaz et le liquide, qui auparavant étaient l'un 
à l'égard de l'autre dans le rapport du principe saturant à 
sa base, se produisent maintenant, l'un comme moteur et 
l'autre comme mobile. Et comme le premier, représen- 

(1) Ces forces, qu'on peut concevoir dans leur pureté abstraite, 
sont moléculaires à l'état concret, forment le principe, la vie des 
particules, et sont en jeu dans leurs actions réciproques. Précisé- 
ment parce qu'elles sont moléculaires , elles agissent dans tous les 
sens , mais seulement au contact , et ne cessent d'agir que lorsqu'elles 
ont atteint dans toutes les directions un état d'équilibre stable. 
ni. S 



iïC) F0RMAT10> DE LH031MK. 

tant la force active, a le dessus sur le second, qui exprime 
la puissance passive^ il résulte du jeu de ces deux prin- 
cipes, l'un actif et l'autre passif, ce qu'on appelle le mou- 
vement. Celui-ci, étant communiqué d'en haut par l'unité 
à la multiplicité des éléments mobiles situés en bas et au 
loin, ne peut être produit que par des forces qui agissent 
à distance. La direction principale de celle-ci va de liant 
en bas, et les autres directions viennent s'ajouter ensuite 
à elle. Ces puissances ayant précédé, et dans leur origine 
et dans leur action, celles du premier ordre, on peut con- 
sidérer la mer et l'atmosphère qui entoure la terre comme 
un reste delà première combinaison des éléments qui eut 
lieu alors, et comme une injage de la forme sous laquelle 
elle se produisit. 

Mais ce n'est pas toui. Au delà de ces formations, il en 
est d'autres qui se sont accomplies à une époque plus re- 
culée encore, et qui, par conséquent, se reilètent sur toutes 
celles qui les ont suivies. L'atmosphère et la mer, ainsi 
que les puissances actives et passives qui produisent leurs 
mouvements, ne sont que le résultat d'une opposition plus 
élevée. Si donc, par une nouvelle hypothèse, semblable à 
celle que nous avons faite plus haut, l'on suppose inter- 
rompue pour un instant l'impulsion qui met en rapport 
les deux éléments fluides et gazeux, le composé qui résulte 
de leur union se dissoudra; et de même que dans la pre- 
mière dissolution les forces et les puissances mécaniques 
se sont développées, ainsi nous verrons maintenant se dé- 
gager un troisième ordre de puissances et de forces plus 
intimes encore. Mais le rapport qui les lie n'ira plus, comme 
pour celles du second ordre, de haut en bas; il ira du 
centré à la cuxônférence ; en d'autres termes^ leur mou- 



Aement sera un iiiouvcmeiit de rayoniieinenl. Des deux 
éle'ments gazeux et solide^ où ils sont, renfermes, vont 
sortir deux autres éléments : le feu lumineux rayonnant 
du centre à la circonférence, et l'élément terrestre primi- 
tif susceptible de recevoir la lumière, la chaleur et le feu 
qui rayonnent du premier, mais bien différent néanmoins 
de ce que nous appelons terre aujourd'hui. C'est par le 
moyen de cet élément terrestre primitif que se produit h\ 
réaction de la puissance contre la force. 

Nous venons d'assister par la pensée à la décomposition 
de cet univers, et nous pouvons maintenant, en le re- 
composant en esprit, par un procédé contraire, nous re- 
présenter jusqu'à un certain point comment il a acquis par 
des combinaisons et des transformations successives la 
forme et l'état qu'il a aujourd'hui. 

Le monde n'a pas été créé tout d'un coup tel qu'il est; Formation 
mais il est arrivé à son état actuel par le développement la terre, 
successif des divers éléments qui le composent et par le 
jeu des forces qui président à ce développement. C'est ce 
que Moïse nous fait entendre quand il nous présente la 
création comme s'étant accomplie en six époques ou séries. 
Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, il faut en- 
tendre par là non le ciel et la terre tels qu'ils existent 
aujourd'hui, mais un ciel ou un feu et une terre élémen- 
taires, et c'est encore ce qu'insinue l'écrivain sacré quand 
il nous dit que la terre %tait nue, vide et informe. Deu^ 
forces, l'une active allant du centre à la circonférence, et 
l'autre passive allant de la circonférence au cenlre, se sont 
produites à ce premier moment de la création, ou plutôt 
de la formation de cet univers; et c'est leur action qui a 
donné à notre planète sa forme sphérique. La terre et le 



l'eu radical sont donc les deux éléments pi'imordiaux et 
constitutifs de cet univers; de sorte que les autres n'en 
sont que le développement ;, et doivent par conséquent en 
porter l'empieinte. Aussi voyons-nous qu'encore aujour- 
d'hui toute génération, toute formation quolconque sup- 
pose une combinaison de ces deux éléments primitifs, et 
est accompagnée d'un dégagement de calorique. Les mé- 
téores qui brillent au-dessus de nos tètes sont encore un 
reflet de ce premier acte de la création. 
Formation Au second acte_, nous voyons apparaître de nouvelles 
^^Veau *^ forces, et par suite une formation nouvelle. Aux forces 
rayonnantes et dynamiques du premier acte succèdent les 
forces mécaniques qui, mêlant et combinant d'abord les 
deux éléments primitifs , les séparent ensuite par une op- 
position plus tranchée, et font surgir ainsi deux nouveaux 
éléments, l'air et l'eau radicaux. <.-eux-ci ne sont déjà plus 
aussi simples que les deux premiers, et sous ce rapport ils 
se rapprochent davantage de ceux qui existent aujour- 
dhui. Nous avons encore une image de cette seconde for- 
mation dans les vents alizés, dans les autres courants qui 
traversent l'atmosphère, ou dans ceux qui leur corres- 
pondent au fond de l'Océan, et dans tous les météores 
aqueux qui se forment au-dessus de nos tètes. C'est l'eau, 
en effet, qui a donné naissance à toutes les formations de 
notre globe; et encore aujourd'hui toute substance, même 
la plus solide et la plus compactai commence par l'état li- 
quide. Au premier acte de la création nous n'avions que 
deux éléments, le feu et la terre; nous en avons deux de 
plus au second; à savoir l'air et l'eau. Il y a entre eux cette 
différence que les forces dynamiques qui mettent en rap- 
port le feu et la terre rayonnent du centre à la périphérie. 



formation; de l h( > \i m r-: . I î 

tandis que les forces mécaniques qui mettent en rapport 
l'air et l'eau agissent de haut en bas. Nous avons donc 
maintenant d'un côté le feu et Tair, de l'autre la terre el 
l'eau. Au reste ^ Moïse confirme encore ici notre manière 
d'envisager la création^, puisque, après nous avoir dit que 
Dieu créa le ciel et la terre, il nous le représente séparant 
les eaux supérieures des inférieures. Au troisième acte, de 
nouvelles forces surgissent et a ont achever la formation de 
notre globe. Ce sont les forces chimiques, qui, éveillant 
dans la matière déjà existante une opposition nouvelle, à 
savoir celle de l'élément saturateur et de la base qui de- 
mande à être saturée, ont donné naissance aux variétés 
des éléments qui composent cet univers tel qu'il existe au- 
jourd'hui, aux métaux, aux terres, aux alcalis, aux gaz, 
lesquels, se combmant d'après des lois et des proportions 
déterminées, ont produit toutes les formations de cette 
terre. 

Le cercle des formations inorganiques est achevé. Les Formation 

du rô'^''ne vé- 
forces dynamiques, mécaniques et chimiques ont accom- ^f^^i 

pli leur œuvre. Des forces nouvelles doivent surgir pour 
donner naissance à un monde nouveau, au monde orga- 
nique. Trois actes successifs, correspondant aux trois pre- 
miers que nous venons d'étudier, vont terminer la série 
des évolutions de cet univers, et compléter les six jours de 
la création. Au quatrième jour, qui est le premier de la 
création organique et qui correspond au premier jour de 
la création inorganique, les végétaux apparaissent sur la 
terre; ils forment l'extrême limite entre les deux règnes; 
ils sont encore si près de la matière et si loin de la vie , 
telle que nous la trouvons dans les animaux supérieurs 
par exemple, (|ue l'on ne sait lequel des doux domine eu 



loO FORMA.TION DE l' HOMME. 

ftux. Mais il y a entre la série des formations organiques 

et celle des autres cette différence qu'ici ce sont les forces 

dynamiques ou rayonnantes qui ont agi les premières, 

tandis que là au contraire ce sont les forces chimiques qui 

se produisent d'abord; et le règne végétal est surtout le 

résultat de leur action. L'opposition du principe de satu- 

l'ation et de la base paraît se rattacher dans la plante à 

deux fonctions très-différentes ; à savoir la respiration et 

l'assimilation , lesquelles sont distribuées en deux organes 

principaux, les feuilles et les racines, tandis que la même 

apposition , dans ses rapports avec la propagation de 

l'espèce, se trouve réunie dans les organes sexuels de la 

fleur. 

Crcniion du ^^ premier pas une fois fait, les forces mécaniques s"é- 

rt-gne ani- yeiHent à leur tour, et par leur action donnent naissance 
mal. ^ 

au règne animal, et d'abord aux oiseaux qui volent dans 
l'air et aux poissons qui nagent dans l'eau. Ce qui distingue 
l'animal du végétal , c'est que celui-ci tient à la terre par 
ses racines et en fait encore partie pour ainsi dire, tandis 
que le premier, doué de la faculté du mouvement, peut se 
détacher du sol et aller d'un lieu à un autre. Tous cepen- 
dant n'ont pas cette faculté au même degré. Ainsi les oi- 
seaux et les poissons, lorsqu'ils se meuvent, sont portés par 
l'élément dans lequel ils vivent, de sorte que tout leur corps 
est en contact avec lui. L'oiseau est pour ainsi dire tout 
souffle, à peu près comme l'air où il plane. Son corps tout 
entier semble se réduire au poumon, et toute sa vie à la 
fonction de respii^er, tandis que chez les poissons c'est le 
foie qui domine. Portés de tout leur long et appuyés de tout 
leur poids sur Veau, ils réagissent avec lenteur contre cet 
élément, et marchent péniblement vers leur but. Voler et 



lORMATION DE l" HOMME. loi 

nager forment donc les deux termes de cette nouvelle op- 
position du règne organique, comme la respiration et l'as- 
similation constituent ceux de la première. Au troisième 
jour de la création organique, de nouvelles forces sont en 
jeu et vont produire une nouvelle série d'êtres. 

l'n troisième degré reste encore à parcourir; car un 
lioisième ordre de forces actives et de facultés passives est 
renfermé dans les deux ordres précédents. Il faut mainte- 
nant que les unes et les autres se produisent au dehors, 
ifue par un dernier et suprême effort elles acquièrent le 
plus haut degré de leur énergie^ et donnent ainsi nais- 
sance à deux nouvelles classes d'êtres, qui seront le com- 
pl'.'ment et le chef-d'œuvre de la création. Ces êtres auront 
lont ce qu'ont déjà ceux qui les ont précédés. Ceux-ci leur 
fourniront à la fois et leur base et leur enveloppe maté- 
rielle. Mais ils auront de plus des choses que les premiers 
n"ont pas. 

Deux nouveaux royaumes vont augmenter le domaine de Création des 

animaux 
la création : 1 un inférieur, qui comprend les anmiaux ver- terrestres et 

fébrés^ et l'autre supérieur^ réservé à l'homme. Chez les 

premiers, les fonctions sexuelles et celles de la respiration 

et de la nutrition ont atteint leur plein développement. La 

fiiculté de se mouvoir acquiert aussi autour de la colonne 

A ertébrale un organe à l'aide duquel le corps peut se porter 

dans toutes les directions. Le corps de l'animal, quand il se 

meut, n"a plus besoin d'être porté tout entier par la terre, 

mais il se contente de poser ses pieds sur le sol, qui lui 

sort à la fois et de point d'appui et de point de départ. Le 

\ oi et la natation se trouvent maintenant réunis et partagés 

à kl fois chez Vliomme dans les bras et les pieds. En efïet , 

chez les autres animaux, les bras se confondent avec les 



lo2 FORMATION DK L HO.MMF. 

pieds et ne leur servent que pour la marche; tandis que 

chez l'homme, les pieds ne sont pour ainsi dire que des 

bras inférieurs. Aussi, ce qui distine^ue ce roi des animaux, 

c'est la faculté d'agir avec les mains et de marcher la tête 

droite et en regardant le ciel. L'homme;, sous le rapport 

psychique ou spirituel;, réunit aussi dans sa personne les 

qualités qui distinguent les dilïérentes classes d'animaux 

placés au-dessous de lui, la finesse de perception des uns 

et ce commencement de réflexion qui semble apparaître 

chez les autres. Il est à la fois le sommet, le dernier tenue 

et le centre de la création tout entière, dont tous les 

rayons viennent aboutir à lui. 

L'homme L'homme s'est donc épanoui au milieu et au sommet de 

centre de la ^r^ création terrestre, comme sa fleur et son plus bel orne- 
creation. ^ 

ment. Il est porté par tous les autres règnes de la nature, 
dont il est, dans sa partie corporelle;, le produit le plus 
élevé et la plus haute expression. Or il est de la nature du 
centre de renfermer en soi l'unité des rayons dispersés à 
la périphérie : nous devons donc retrouver dans l'homme 
toute la série des formations antérieures. Il réunit donc en 
lui d'une manière éminente toute la suite des êtres qui 
composent l'ensemble de la création. Il y a dans l'homme 
quelque chose de végétal qui précède la formation de l'a- 
nimal en lui;, et qui, comme une sorte de placenta, l'at- 
tache au sein maternel de la terre et à ses éléments. Et il ne 
faut pas croire que l'espèce végétale qui domine en lui soit 
sans aucune influence sur le développement de sa consti- 
tution physique et morale, et qu'il importe peu que ce soit 
le palmier, comme dans les contrées tropicales, ou le pin, 
le chêne, le cvprès qui donne à sa végétation le caractère 
qui la distingue. Quelle qu'elle soit d'ailleurs, elle le sou- 



FORMATIO.N DE I.'hoMMK. \1>'A 

met aux influences climatcriques des pays où il esl né , et 
cette influence se fait sentir jusque dans les fonctions les 
plus élevées de son être. 

Après le végétal se développe l'oiseau, au moment où Formation 

'du poisson 
le sang commence à se former^ et avec lui la circulation, etdel'oiseau 

L'oiseau a son siège principalement dans les poumons, ^'^"^ i nom- 
tandis que le poisson a le sien dans les intestins inférieurs 
et le système lymphatique. A l'un se rapporte cette acti- 
vité, cet élan, cette agilité dans les mouvements qui ap- 
paraît en certains hommes à un degré si éminent, tandis 
qu'à l'autre se rapporte, au contraire, cette force passive 
qui réagit avec une sage lenteur contre l'impétuosité d'un 
premier entraînement. Tous deux, l'oiseau et le poisson , 
indiquent que l'homme est à la fois l'habitant et le maîti'e 
des hauteurs du ciel terrestre, aussi bien que des abîmes 
delà mer. Tous deux aussi marquent leur empreinte jus- 
que dans les traits et l'expression de son visage. Mais il est 
en même temps le roi du continent, depuis le sommet des 
plus hautes montagnes jusqu'aux vaflées les plus profondes. 
11 doit réunir aussi dans sa personne, comme en un centre, 
les propriétés des animaux qui vivent sur la terre. C'est 
pour cela que nous trouvons en lui cette énergie sau- 
vage quelquefois, mais le plus souvent tempérée par un 
certain mélange de douceur, dont les divers degrés pro- 
duisent dans l'espèce humaine une variété si agréable. 
Il n'est pas, en effet, un seul animal, depuis le plus féroce 
jusqu'au plus doux, dont on ne retrouve jusqu'à un cer- 
tain point l'empreinte et les vestiges dans l'homuie. C'est 
particulièrement dans le système qui préside aux mouve- 
ments et autour de la (;olonne vertébrale qu'est le siège de 
ce genre de propriétés. 



■ lo4 FORMATÎÔX DE l' HOMME. 

Cn^'ation de Après la plante, le poisson, l'oiseau, l'animal terrestre, 
lâTs^h"^^ vient enfin 1" homme tlaiis l'homme, c'est-à-dire ce qu'il a 
de propre ;, ce qui le distingue de tous les autres animaux; 
ce qui fait que ce n'est pas le lion, par exemple, mais lui 
qui est le roi légitime de cet univers et mandataire de 
toutes les créafures qu'il renferme. Cet élément spécifique 
émane immédiatement de la source même du feu radical, 
aussi bien sous le rapport spirituel que sous le rapport 
physique. A cette force active s'est jointe une puissance 
passive, terrestre, et centrale aussi, et c'est l'action com- 
mune de ces deux choses qui a produit, pour ainsi dire, 
cette couronne de la création terrestre tout entière. C'est 
principalement dans la tête que réside cette étincelle, 
rayon immédiat du feu lumineux que Dieu a créé dès le 
commencement. De la tête, elle se répand, par le moyen du 
système nerveux, jusque dans les régions les plus profon- 
des , et c'est là ce qui fait que Thomme vit et végète autre- 
ment que les plantes et les arbres qui l'entourent; qu'il se 
meut et qu'il agit autrement que les animaux chez qui le 
système moteur est le plus développé, et que les images 
qui mettent en mouvement les esprits animaux et produi- 
sent en certaines espèces du règne animal des impressions 
dont la vivacité nous étonne quelquefois, produisent dans 
l'esprit de l'homme des effets d'une nature différente et 
bien plus élevée. 

Cependant toutes les créatures à la formation desquelles 
nous venons en quelque sorte d'assister, sans en excepter 
rhQmn.:ie lui-même, sont des êtres purement terrestres, et 
nous ne sommes point encore sortis de ce monde étroit et 
obscur qui frappe les sens. Toutes ces créatures sont le 
résultat d'une oénération toute terrestre . et toutes aussi 



ForaiATION DE L HOMME, 155 

sont soumises à la mort et à la dissolution des parties qui les 
composent. L'àmede l'homme elle-même, quoique douée 
d'une puissance et d'une unité supérieures, n'a pas encore 
cette simplicité qui est le propre de la nature spirituelle, 
et que suit toujours l'immortalité: car elle n'a pas jailli 
du ciel , oii est la source de l'unité absolue ; mais elle est 
d'origine terrestre, comme tout ce qui est sur la terre, et 
sent en elle des divisions profondes. Aussi l'unité terrestre 
est quelque chose de chétif et d'incomplet j elle n'existe 
que dans l'espèce et par elle. Ce n'est point encore là 
l'unité personnelle et concrète, la seule véritable, qui re- 
pose sur soi-même, et subsiste en soi avec une parfaite 
indépendance, qui est inaccessible à tout changement in- 
destructible et toujours la môme, tandis que l'unité incom- 
plète, considérée en soi et isolée, n'acquiert une subsistance 
vraiment individuelle que dans la génération, et perd par 
la mort ce qu'elle a gagné par cet acte. Se perdant de nou- 
veau dans l'espèce d'où elle est venue, elle ne vit qu'en 
elle et par elle; mais, considérée en soi, elle périt et dispa- 
raît pour se dissoudre jusque dans ses derniers éléments. 
Si donc l'étincelle de l'immortalité doit briller au front de 
la nature mortelle, il faut qu'elle y descende d'en haut; 
il faut qu'à l'élément terrestre " vienne s'en ajouter un 
autre d'origiiio céleste et possédant en soi une unité véri- 
table. 

Or nous savons que les clioses se sont passées de cette création de 

sorte; car il nous a été dit que Dieu forma l'homme de la l'^me supe- 
' ^ neure. 

poussière de la terre, qu'il souffla sur sa face le souffle de 
la vie, et que l'honmie devint ainsi une âme vivante. Il le 
forma d'abord de la poussière de la terre, et en fit non un 
cadavre mort, mais un animal plein de vie, doué d'instincts 



156 FORMATION OF. l/ HOMME, 

énergiques et d'une activilé qui le sollicite sans cesse. Le 
trouvant alors prêt k recevoir une âme immortelle , il la 
lui souffla sur le visage^ et c'est ainsi que l'homme devint 
le double chef-d'œuvre de ses mains. C'est dans le centre 
même de la vie du premier homme que s'est accomplie cette 
insufflation mystérieuse; et là se sont unis par un lien in- 
dissoluble l'àme animale, issue de la terre, et l'esprit, 
émané du ciel. La première , ayant ainsi trouvé dans le 
second une unité complète et durable, participe à son im- 
mortalité, tandis que l'àme des animaux ordinaires ne 
dure que dans l'espèce. Cette union a donné naissance à 
une formation nouvelle. L'âme soufflée par Dieu dans le 
corps de l'homme a établi son i^iége dans la tête, et il s'est 
ainsi formé, vis-à-vis du centre de la vie animale qui ré- 
side dans le cœur, un nouveau centre pour une vie plus 
élevée. De là, descendant par degrés, elle pénètre de ses 
influences tous les systèmes et tous les organes, et se 
donne à eux à mesure qu'ils se donnent eux-mêmes à elle. 
Le jeu de la vie consiste donc dans un double mouve- 
ment, l'un par lequel lame descend vers le corps, et l'au- 
tre par lequel les puissances de la vie corporelle montent 
vers l'âme. Les deux hôtes qui logent dans cet édifice fra- 
gile qu'on appelle le corps humain, l'esprit ou l'âme supé- 
rieure, et l'àme inférieure ou la psyché, se prêtent un 
mutuel concours. Celle-ci, servante de la première, exé- 
cute les ordres qu'elle en reçoit; celle-là, maîtresse indul- 
gente, se prête avec condescendance aux désirs et aux 
besoins légitimes de l'autre; et toutes deux ensemble cons- 
truisent en commun la maison qui doit les loger, et tien- 
nent pour ainsi dire d'accord le ménage. Les puissances 
supérieures del'âme sont comme entrelacéesavec les forces 



FORMATION DE l'hOMMK, 157 

el les espiits éléaientaires, et leui" action commune se ma- 
nifcsle dans un grand nombre de fonctions. L'esprit, libre 
de sa nature j sacritie de sa liberté j, et se laisse pour ainsi 
diie contenir et lier par le corps. Celui-ci, de son côté, 
naturellement esclave de la première, se trouve affranchi 
jusqu'à un certain point par cette union et ce commerce 
si lionorables pour lui , et est élevé au-dessus de ses limites 
naturelles. 

Mais il est impossible que ce commerce habituel et intime Des temp* - 
entre 1 esprit et lame, prmcipe de la vie corporelle, ne desoarao- 
produise pas entre eux un échange de propriétés, et que ^'-'^^^' 
chacun des deux ne reçoive pas quelque chose de l'autre, 
en même temps qu'il lui donne du sien; et ces influences 
réciproques ^doivent produire des qualités spécifiques, qui 
ilistinguent chaque individu des autres hommes. Les ins- 
tincts de la nature animale deviennent des dispositions de 
la nature humaine, et donnent naissance aux diftérents 
tempéraments. L'esprit, de son côté, sous l'influence de 
ces instincts , reçoit certaines qualités qui forment les dif- 
férents caractères. Ces tempéraments et les caractères qui 
leur correspondent se divisent en quatre espèces diverses, 
car ils sont le résultat des influences que l'âme reçoit des 
diverses régions de la vie animale, laquelle repose elle- 
même sur les quatre éléments. Or de même qu'en chaque 
animal les quatre éléments et leurs esprits élémentaires 
se trouvent mêlés selon certaines proportions, et que la 
place qu'il occupe dans le règne animal est déterminée 
par l'élément qui domine en lui, ainsi entrent-ils dans la 
composition de chaque tempérament, qui reçoit sa forme 
et son empreinte de celui qui l'emporte sur les autres. 
Nous avons vu plus haut qu'il } a dans l'homme une partie. 



iiiS FORMATION DE l'hOMME. 

et comme une vie végétale., qui sert de base et d" appui pour 

toutes les autres. C'est dans la Me végétale surtout que ces 

quatre éléments se trouvent unis par une combinaison plus 

étroite ; c'est donc elle aussi qui forme comme la racine 

du tempérament dans chaque individu^ quoiqu'elle ne 

serve point à le classer. Nous avons vu de plus qu'à la vie 

végétale , à cause de ses rapports avec l'air et l'eau, se 

Les tempe- rattachent et le vol de l'oiseau et la natation du poisson. 
raments ^, , , . i i i 

sanguin ^ est par analogie que la base de tout tempérament se 

et flegmati- divise en deux espèces, à savoir le sanguin et le flegma- 
que, 

tique. Dans le premier, c'est l'oiseau qui domine en 

l'homme, et qui lui donne cette vivacité et cette mobilité 
que rien ne peut fixer. Dans l'autre, au contraire, c'est la 
nature du poisson qui l'emporte, et qui donne aux hommes 
de ce tempérament cette lenteur dans les mouvements, ce 
calme dans l'action, ces facultés toutes passives contre 
l'inertie desquelles viennent souvent se briser la fougue et 
les efforts des caractères les plus impétueux. Tantôt le 
poisson repose commodément sur les flots, se laissant 
bercer par eux ; tantôt, suivant le courant , il se laisse em- 
porter par lui; ou bien, luttant patiemment et sans effort 
contre lui, il revient à son ancienne place. Parfois il 
plonge jusqu'au fond de l'eau, ou monte pour quelques 
, nistants à sa surface , pour s'y agiter et s"y récréer à sa 

manière. D'autres fois encore, mais rarement, certains 
individus privilégiés essaient de voler quelques instants 
dans l'air. Le tempérament lymphatique, en ce cas, se 
trouve mêlé dans une forte proportion avec le tempéra- 

Les tempe- i;Yient sanguin . 
raments o. 

cliolérique De même qu'à l'origine la terre était partagée en deux 

^coliqùe"" éléments, à savpii' la terre et le feu radical, de même aussi, 



lOUMATION DE l'fIOMME. \Ï)\) 

en continuant la division des tempéraments, nous trouvons 
une seconde opposition donnant naissance h deux autres 
tempéraments, le mélancolique et le cholérique, qui mar- 
quent la personnalité d'une empreinte plus profonde, et 
donjient à la vie quelque chose de plus large et de plus 
profond à la fois. Le premier semble être soumis surtout 
aux influences de la lune et de la nuit. Dans l'ordre des 
sentiments il a plus de flux que de reflux , et dans l'ordre 
des affections il préfère celles qui sont intimes à celles qui 
éclatent au dehors par de vifs transports. Dans l'action il 
a plus de patience et de constance que de promptitude et 
de vivacité. Il sert plutôt de poids que de ressort, plutôt 
d'enclume que de marteau, de même que dans l'ordre de 
l'intelligence il reçoit plutôt les choses qui se présentent 
à lui qu'il ne les cherche de lui-même. L'aspiration chez les 
hommes de cette trempe est lente et profonde, et la respi- 
ration courte et prompte. Si la force productrice leur man- 
que, elle est souvent bien compensée chez eux par cette 
faculté précieuse laquelle, saisissant le fond des choses, 
les travaille dans le silence avec calme et lenteur, et les re- 
produit au dehors après les avoir revêtues d'une forme 
convenable. Le tempérament cholérique se distinguepardes 
qualités opposées. Un feu dévorant circule dans les veines 
du cholérique, échauffe sa poitrine et anime son regard; 
de sorte que tout son être porte les traces de l'élément qui 
domine en lui. Semblable au feu, le plus puissant de tous 
les éléments, il pousse, il excite, il électrise; mais en même 
temps, toujours pressé, il précipite, il consume, d dévore, 
tandis que le mélancolique, plus impressionnable, plus in- 
flammable, plus facile à émouvoir, mais en même temps 
plus recueilli, plus souple, plus concentré, se laisse volon- 



i60 FORMATION DE l'hOMME. 

tiers dominer par le premier, et trouve en lui ce qui ré- 
pond aux besoins de sa nature. Celui-là est donc dans 
l'homme la bête fauve ^ laquelle habite solitaire dans ce 
feu interne que chacun de nous porte en soi. Celui-ci, au 
contraire^, participe davantage à la nature de ces animaux 
plus doux et plus paisibles, dont le sang a une chaleur plus 
tempérée , mais aussi plus féconde \ qui, à cause de cela , 
sont plus sociables, et vivent plus volontiers ensemble ou 
dans la compagnie de l'homme. C'est ainsi que les di- 
verses natures dont se compose en quelque sorte la nature 
Immaine exercent toutes, chacune à sa manière, une in- 
tluence plus ou moins considérable sur Tàme, dans les 
régions inférieures. Mais la région la plus haute elle-même 
ne saurait échapper à leur action, quoiqu'elle y soit moins 
sensible; et elles marquent leur empreinte sur ce qu'on 
appelle la physionomie spirituelle de l'homme, tandis que 
dans les régions moyennes elles contribuent pour une 
grande part à la formation du caractère. Et c'est ainsi que 
chaque homme se distingue des autres, sous le rapport 
moral, par un degré différent d'énergie et de mobilité, 
selon la nature de l'élément qui domine en son être. 

Nous venons de voir comment l'àme, dans le premier 
homme , descendant par degrés dans tous les domaines de 
la ^ ie, y a établi sa demeure. Mais ce n'est là que le premier 
acte du drame qui doit se continuer sur une échelle plus 
grande dans le cours de Thistoire. L'àme doit maintenant, 
par un procédé contraire , remonter là d'oii elle est venue, 
et se dégager peu à peu des liens de ce corps mortel qui 
la retient captive. Or le premier acte s'est accompli sans le 
concours de l'àme, par l'action d'une puissance supérieure; 
c'est par l'aclion de cette même puissance qu'elle pourra 



FOHMVnON DE l/llOMMR. 4 61 

^«'aiïraiichirdes lieiis de la mortalité, et retourner Usa sourco. 
Dieu, qui au commencement a soufflé l'àme dans le premier 
homme, a voulu depuis la chute que cette même âme sortit 
du corps au moment marqué dans ses décrets éternels; el, 
l'heure une fois arrivée, il la reprend et l'aspire de nou- 
veau, comme il l'a respiréeà l'origine. Et ce qui s'est ac- 
compli alors par un acte unique dans la souche de l'humu- 
iiité, se répète et se continue sans cesse dans le cours de 
l'histoire ; car sans cesse Dieu, dont la fécondité est inépui- 
sahle, souffle de nouvelles âmes dans les corps que la géné- 
ration a préparés aies recevoir, comme sans cesse aussi il 
reprend les âmes qu'il a créées. Ainsi la vie de l'homme 
s'écoule entre ces deux termes, la naissance et la mort. 
Issue d'un germe, elle commence par la vie végétale, puis 
elle s'élève à celle des animaux inférieurs, développant d'a- 
bord les forces vitales les plus infimes, et passant par degrés 
jusqu'à celles qui produisent les mouvements spontanés; 
fit c'est après qu'elle a parcouru ainsi l'échelle du règne 
animal tout entier qu'on voit l'homme s'épanouir dans 
l'homme, et déployer toute la magnificence de son être. Ces 
degrés, au reste, sont visibles, et peuvent être constatés par 
l'observation. Mais à ce mouvement d'ascension et d'évo- 
lution de la vie humaine à son commencement correspond 
à son déclin un mouvement d'involufion, par lequel elle se 
replie sur elle-même, jusqu'à ce qu'épuisée elle s'ar- 
rête, et laisse se dégager les divers éléments de la nature 
humaine. 

C'est ainsi que l'homme s'élève sur cette terre où Dieu a Rapports ro- 

fixé sa demeure , en parcourant des cercles qui deviennent ciproques 
^ ^ entre 1 hom- 

tûujours plus étroits à mesure qu'il monte davantage, en- me et la na- 

touré d'abord du monde des éléments, puis des natures or- 



\(')1 FORMATION DE T 'hOMMK. 

ganiques qui sont déjà dans un rapport plus intime avec 
lui, puis enfin des autres hommes, ses semblables. Faisant 
partie de l'ensemble de cet univers, il ne peut manquer 
d'être en rapport avec lui. De plus, placé à l'origine au 
centre de cet ensemble, au point où tous les rayons con- 
vergent, il participait aussi à la nature de ceux-ci, et était 
à leur égardcommeun centre vivant. Ce rapport intime avec 
l'univers entier n'était pas toutefois le même à l'égard de 
tous les êtres qui le composent; mais il était plus ou moins 
étroit, selon que la nature de chacun d'eux correspondait 
plus parfaitement à la sienne. Or l'univers se divise d'a- 
bord entre le ciel et la terre. L'homme lui-même, clans sa 
partie terrestre, a quelque chose du ciel; et la lumière oi-- 
ganique qui gît au fond de son être n'est elle-même qu'un 
reflet de celle du soleil. Use trouve donc en rapport et avec 
!a terre et avec le ciel. D'un autre côté, son corps se corn- 
pose de quatre éléments, correspondant aux quatre élé- 
ments dont la combinaison forme cette terre; il se trouve 
donc aussi en rapport par là avec le monde élémentaire. 
On peut dire la même chose des forces mécaniques et 
dynamiques , dont le jeu s'accomplit et dans son être et 
dans le monde extérieur; de sorte qu'encore de ce côté il 
est dans un rapport continuel avec la nature. Le règne 
végétal au dehors rencontre ce qu'il y a de végétal en lui; 
le monde animal répond également à la partie animale de 
son être; et enfm, dans le cercle plus étroit encore de la 
naturp humaine, un lien plus intime aussi unifies indi- 
vidus appartenant à l'espèce. Ce commerce, partagé d'un 
côté d'après les règnes de la nature, se divise d'un autre 
cùié d'après les régions de la nature humaine ; et comme 
elle en compte trois principales, à savoir celle de la \ic. 



FORMATION DK l'iIOMMK. 163 

celle (le l'action et celle de la perception spirituelle, 
l'homme peut entrer en rapport avec la nature en trois 
manières diflerentes. Mais ce rapport est réciproque; car 
les rayons qui vont du centre à la circonférence retour- 
nent de celle-ci au premier. Par les rayons qui partent de 
lui, l'homme agit sur la nature extérieure ; et comme cen- 
tre au contraire il reçoit les impressions et les influences 
de la nature. Cependant la partie inférieure de l'àme se 
trouve seule engagée dans ces rapports avec le monde 
extérieur, et ils n'en affectent la partie haute que parce 
que celle-ci^ toutes les fois qu'elle veut agir au dehors , 
est obhgée d'avoir recours à la première, et de s'en servir 
comme d'un instrument. 

L'homme supérieur^ d'après sa destination primitive, cesrapports 
devait, par le moven de l'homme inférieur, pénétrer la °"^ ^^'^ ,'"' 
nature de son regard clairvoyant, la dominer avec toute la péché, 
puissance de sa liberté, et l'animer pour ainsi dire de sa 
propre vie; il devait être ainsi tout à la fois son architecte, 
son administrateur et son chef. Mais depuis que par le pé- 
ché il est tombé du centre oii Dieu l'avait placé, et que cet 
univers a perdu en lui son centre de gravité, il en est ré- 
sulté un bouleversement général. Il est bien vrai que le 
monde a trouvé enfin un nouvel équilibre ; mais en dehors 
de l'homme, qui, par conséquent, loin d'être affranchi par 
là de l'empire de la nature, lui est devenu assujetti par des 
liens plus intimes au contraire. Il ne peut se soustraire à 
ces hens que par de grands efforts et une lutte incessante; 
lutte d'autant plus pénible que son ennemi est à la fois et 
en lui et autour de lui. Mais, connaissant sa force, il a, dès 
le commencement, accepté courageusement le combat, et 
a lutté courageusement jusqu'n ce jour. De même qu'il a 



164 FORMATION DE I.'huMMI;. 

cultivé la terre à la sueur de son front, de même aussi il a 
travaillé avec une infatigable persévérance le champ de la 
science, non moins ingrat que celui qui lui fournit le pain 
mrtériel. Enfin, dans Tordre moral, il a su mettre un frein 
îiux instincts opposés qui divisent son être, et lui font vou- 
loir une chose pendant qu'il en désire une autre. Il a ac- 
cepté noblement le combat que lui offrait la nature; et, 
armant les puissances de cette dernière les unes contre les 
autres, il n'a point cessé de lutter jusqu'à ce qu'il Fait as- 
souplie et contrainte à accepter sa loi. Il s'est rendu maître 
jusqu'à un certain point de lui-même et de ses puissances 
inférieures; de sorte que, quoique affaiblies et dérangées 
par la mort qui a pénétré en elles , elles peuvent encore 
s'unir dans une harmonie passable; et quoique souvent 
cette harmonie soit troublée par la maladie, elles ont en- 
core assez de force pour pouvoir, sous son influence, reje- 
ter au dehors l'élément qui les trouble, et retrouver l'ordre 
et la paix. Au reste , ces efforts ne sont pas seulement 
louables , ils étaient encore nécessaires et commandés par 
Dieu, et c'est pour cela que Dieu les a bénis. L'esprit hu- 
main a fait des merveilles en ce genre, et jusqu'ici il a su 
résoudre avec bonheur ce qui pouvait être résolu dans le 
problème soumis à ses investigations ; de sorte que , par 
un progrès sage et lent et par une attention soutenue, il a 
pu reconquérir en partie l'empire qu'il avait perdu. 
Kiais sinîiça- Outre ces rapports généraux et ordinaires, il en est d'au- 

iiers dans la ^p^g ^y^ ^^^^^ inaccoutumés et exceptionnels. Outre ces dis- 
nature. 

positions universelles, et que l'on retrouve partout dans 

l'homme et dans la nature, il en est d'autres qui sortent 

tout à fait des règles ordinaires, et qui donnent lieu dans 

la vie de l'homme, comme en celle de la nature, à des états 



I0U.MAT10> DK i/hoMMI:. 1 H.j 

t>iiiguliei"s. El dabord, pour ce qui concerne les disposi- 
tions, on trouve quelquefois, bien rarement il est vrai, 
des hommes qui, soit par un don de la nature, soit par la 
concentration des puissances formatrices sur un point uni- 
r[ue, semblent avoir conservé dans quelques parties de leur 
«Hre un reste de ce pouvoir que l'homme avait à l'origine; de 
sorte qu'ils apparaissent au milieu des autres comme une 
anomalie. Les rapports primitifs se trouvant conservés en 
partie, dans la direction du moins de cette faculté extraor- 
dinaii-e, l'homme qui en est doué entre, à l'égard des cer- 
cles et des puissances de la nature qui correspondent à ces 
rapports, dans des relations bien différentes de celles au 
milieu desquelles nous vivons. Son regard pénètre dans des 
régions fermées à tous les autres ; ou bien encore il com- 
mande à certaines forces de la nature qui se montrent re- 
belles à quiconque n'a pas reçu le même don que lui. Dans 
tous les cas, il résulte de là des rapports tout à fait en de- 
hors de la physique ordinaire, et que Ton peut considérer à 
cause de cela comme appartenant à la magie ; magie natu- 
relle, il est vrai, parce qu'elle a son fondement non dans la 
volonté, mais dans une disposition de la nature, et que sa 
lendance est toute naturelle. Or, comme la nature est in- 
(liOéreiite en soi sous le rapport moral, il doit en être de 
même delà magie naturelle, quoiqu'elle puisse se partager 
en deux branches, l'une salutaire et l'autre nuisible, et 
qu'elle puisse, de ces deux côtés, conduire au mal ou se 
terminer par lui. 

Pour ce qui concerne les états produits par ces disposi- 
tions, on en voit se manifester dans la nature et dans la vie, 
qui produisent dans l'une et dans l'autre comme une sorte 
d'inspiration passagère, ou bien au contraire certains liens 



i06 FÔHMATION DE l' HOMME. 

qui arrêtent leurs mouvements; et ces états, sans être pour 
cela surnaturels, s'écartent néanmoins d'une manière sen- 
sible du cours ordinaire des choses. Nous citerons ici pour 
exemple le procédé de la fermentation . On sait que la matière 
saccharine, que le soleil développe dans tous les fruits verts, 
ou que la germination tire de l'amidon du blé, éprouve, 
sous l'intluence de la chaleur et de l'humidité, la fermen- 
tation alcoolique. Les éléments renfermés dans le sucre sont 
dissous : une partie s'échappe sous la forme de gaz acide 
carbonique , tandis que l'autre forme un résidu qui se dé- 
pose au fond de la dissolution , et que l'alcool reste au mi- 
lieu; de sorte qu'au lieu du sucre il ne reste plus qu'une 
substance mobile, volatile, cojnbuslible et altérée pour ainsi 
dire d'oxygène. Or le produit qui résulte de cette disposi- 
tion, et en général tout autre produit organique, dès qu'il 
vieillit, et qu'il n'a plus la force de se défendre contre l'in- 
vasion des forces de la nature, passe à une troisième espèce 
de fermentation, à savoir la putréfaction; Ici les divers élé- 
ments du corps se séparent par une dissolution interne, 
suite de l'épuisement des forces vitales. La forme organi- 
que, que la vie maintenait auparavant dans une union har- 
monieuse , se décompose , et les résidus, sortant tout à fait 
du cercle de la vie, retombent dans la nature inorganique; 
Cependant le produit de la fermentation spiritueuse or- 
ganique continue d'être en rapport avec le corps qui lui 
servait autrefois de substratum. Lorsque la grappe refleurit 
à Madère, le vin qui en a été tiré l'année précédente se re- 
mue dans le tonneau qui le renferme jusque par delà les 
mers, et une nouvelle fermentation spiritueuse se déve- 
loppe. Il y a donc une espèce de sympathie mystérieuse en- 
tre ces deux actee:; et comme dans la végétation la planté 



FOHMATION DE L'HOMME. \i)l 

parcuarleii secret tous les degrés de la fermentation orga- 
nique , on peut dire que la fermentation douce ou sucrée 
correspond à la germination, et la fermentation spiritueuse 
à la floraison j de sorte que le mouvement du vin dans le 
toinieau est comme une floraison , tandis que la floraison 
de la grappe est comme une fermentation spiritueuse qui 
s'accomplit dans les organes sexuels. Or ce rapport continu 
entre les produits du règne végétal s'étend jusque dans le 
règne animal, auquel le premier se rattache d'ailleurs par 
un lien naturel. En vertu de ce rapport, les produits de la 
fermentation exercent une influence contagieuse sur l'or- 
ganisme animal; de sorte que, transportant en celui-ci 
rcinahse et la synthèse dont ils sont le résultat, ils les re- 
produisent en lui à sa manière, et rentrainent ainsi hors 
de l'ornière de la vie ordinaire. Ainsi l'esprit du vin, 
communiquant pour ainsi dire sa nature au sang, et plus 
encore aux esprits nerveux , dans une ivresse passagère . 
excite et accélère le mouvement de la vie, et y produit 
une fermentation animale correspondant à celle du vin, 
laquelle, chez ceux qui abusent habituellement desliqueurs 
fortes, finit par pénétrer jusqu'aux parties solides de l'or- 
ganisme, et les rend tellement combustibles que le contact 
léger d'une flamme suffit quelquefois pour les brûler. Cette 
combustion subite de la vie ne se borne pas aux régions 
inférieures du corps, mais elle s'étend aux régions sujié- 
rieures, et même jusqu'aux fonctions de l'esprit, comme Ic, 
sait quiconque a eu occasion d'observer un homme ivre, ou 
de contempler l'image que nous en a tracée saint Ambroisfi 
dans son livre à'Élic et du Jeune, c. xm : « De vains fan- 
tômes, nous dit ce grand évoque-, flottent devant l'esprit 
de l'homme enivré par les fum.ées du vin ; b::» vue est in- 



M>8 FORMATION DE LHOMMI.. 

certaine et ses pus cliaiiceiaiils. L'un saute par-dessus une 
ombre, la prenant pour un fossé; l'autre incline la tète 
vers la terre, puis se redresse tout à coup et s'incline de 
nouveau. Quelques-uns tombent sur le visage, saisissant la 
terre avec leurs mains, parce qu'ils se croient entourés de 
montagnes. Des bruits semblables aux mugissements de la 
mer ou de l'incendie retentissent à leurs oreilles. Ils pren- 
nent des chiens pour des lions, et s'enfuient devant eux. Les 
uns poussent des éclats de rire continuels, les autres pleu- 
rent des chagrins imaginaires et sont inconsolables, tandis 
que d'autres encore ont des visions qui les épouvantent 
sans raison, revent éveillés, et se querellent endormant. » 
La fermentation putride, de môme que la spiri tueuse, se 
communique à l'organisme par la contagion. Les miasmes 
que couve la putréfaction, lorsqu'ils pénètrent dans l'or- 
ganisme, y développent, on le sait, dans les maladies 
contagieuses , un procédé animal analogue , d'où sort un 
nouveau miasme semblable à celui qui la produit d'abord. 
Possession Xous voyons donc surgir dans la vie deux états dilTérenls 

de 1 homme ^^ inaccoutumés. Dans l'un, la vie. dégagée, pour ainsi 

par . >. o 1 

la nature, dire, au moins d'un côté, des liens qui la retiermenl, ac- 
fjuiert une nouvelle énergie par une excitation passagère , 
tandis que dans l'autre, au contraire, liée davantage, affai- 
blie et brisée, elle marche vers la décomposition. De là 
résulte une multitude de moditications et de phénomènes 
divers, selon que les produits et les miasmes de la nature, 
qui produisent ces deux effets opposés, attaquent tel ou tel 
système dans l'organisme. Comme d'ailleurs le corps est 
aussi une subtance naturelle, soumise à diverses influences 
internes, ces deux états peuvent se développer en lui 
sans aucune contagion extérieure ; et il peut arriver alors 



FOKMATION ItK l/llOMMI.. 1(19 

qu il (01111111111101110 aii\ autres par la coiilagioii les [iiiasnit's 
qui se sont produits eu lui de cette manière. Dans l'un et 
1 autre cas il peut surgir des rapports oii l'houime extérieur 
semble acquérir sur la nature une certaine énergie, nui- 
sible ou salutaire. Mais au fond, quels que soient l'essence et 
le résultat de ce commerce intime avec la nature, l'homme 
iîiti'rieur et supérieur devient par là plus dépendant d'elle 
ou de son propre corps ; car ce qu'il a reçu de la nature, 
il lie l'a qu'autant qu'il se laisse pénétrer par elle. Or plus 
il se laisse pénétrer par la nature, plus aussi elle le possède. 
Quelquefois il lui arrache en quelque sorte ce qu'elle ren- 
l'erme en soi de vivant, et, remportant sur elle la victoire, 
il dispose à son gré du butin qu'il a conquis, et en enrichit 
pour ahisi dire sa propre vie. Mais s'il est vaincu dans la 
lutte, ou s'il a le malheur de céder aux influences de la na- 
ture, sans réagir contre elles, il en devient l'esclave; et, 
quoiqu'au dehors il semble enrichi par elle, il est au fond 
plus pauvre qu'il n'était auparavant. Dans cette excitation 
extraordinaire de la vie, le flux qui se manifeste dans un 
endroit suppose ailleurs un reflux qui lui correspond; de 
sorte qu'il perd d'un côté ce qu'il gagne de l'autre, et ce- 
lui qu'atteint la contagion maladive doit payer d'une por- 
tion de sa vie le miasme qui s'est introduit dans son corps, 
[.orsque la nature a vaincu l'homme dans cette lutte, elle 
s'enrichit des dépouilles qu'elle a conquises sur lui, et fait 
la maîtresse en son corps, qu'eUe enlace dans ses tilets si 
la vie n'est pas assez forte pour dominer par une crise sa- 
lutaire cette étrangère orgueilleuse et pour la jeter dehors. 
Dans cette possession de la nature, le possédé s'échappe en 
quelque sorte à soi-même, et devient comme un membre 
et un organe de celle-ci. Cependant, lorsque ces excita- 



170 FORMATION DK L HOMME. 

lions ou ces dépressions des forces vitales sont le résultat 
d'une disposition innée, et par conséquent des dons heu- 
reux ou funestes pour celui qui les possède, elles peurenl, 
nuisibles ou salutaires^, se soustraire à cet esclavage ; mais 
elles passent dès lors dans un autre domaine. 

Ou comprend que dans cette possession de la nature il 
doit se manifester des phénomènes non moins singuliers 
que les états d'où ils résultent, et dont la singularité aug- 
mente avec le degré de l'obsession. Les phénomènes de l'i- 
vresse nous frappent moins, il est vrai, parce que nous les 
avons souvent sous les yeux; mais il est d'autres subs- 
tances dont Faction spécifique produit dans Forgam'sme 
d'étranges altérations, que la physique ordinaire ne saurait 
expliquer. 11 en est de même des maladies qui se produisent 
souvent autour de nous : leur caractère anormal et ex- 
centrique nous échappe, à cause de l'habitude. Mais il en 
est d'autres, surtout parmi celles qui attaquent les sys- 
tèmes supérieurs de la vie, ou qui pénètrent profondément 
dans l'organisme , oii ce caractère excentrique se révèle 
d'une manière tellement sensible que l'esprit le plus obtus 
en est frappé, et qu'elles semblent trahir l'influence de 
quelque puissance mystérieuse. Qui ne se rappelle encore 
les phénomènes extraordinaires qui ont accompagné le 
choléra lors de sa première apparition, et combien la mé- 
decine ordinaire s'est montrée impuissante contre lui. Ce 
caractère mystérieux s'est manifesté à diverses époqnes 
sous une forme visible. C'est ainsi que Procope, dans son 
livre de la Guerre de Perse, parlant de cette peste fameuse 
qui éclata sous le règne de l'empereur Justinien , raconte 
que l'on vit apparaître alors sur les places publiques et en 
secret 5 sous des formes hum.aines,. des fantômes qui frap- 



FORMATION DE L HOMME, 17i 

paient lùè gens, et que ceux-ci étaient attaqués de la peste. 
Les uns étaient frappés la nuit en songe, d'autres en plein 
jour et parfaitement éveillés. — La même chose arriva 
lors de la grande peste qui eut lieu sous le règne de Cons- 
tantin ( ;opror.\me. Théodore Studite, dans son discoui's sui- 
!a Vie de Platon , rapporte qu'on apercevait sur les vête- 
ments des malades certaines taches qui semblaient avoir 
été imprimées par une main invisible. C'était le signe d'une 
mort prochaine, et les pauvres patients se plaignaient d'une 
nianière lamentable des misères qu'ils avaient h soutîrii- 
de la part des fantômes qui leur apparaissaient. 

De quelque manière qu'on explique ces phénomènes, on 
\oli que, dans ces grandes calamités qui affectent profon- 
dément la vie, celui qu'elles frappent j, ébranlé jusqu'au 
fond de son être, entre dans des rapports qui ont un ca- 
ractère mystérieux. Tous les phénomènes de ce genre, 
soit qu'ils viennent, d'une disposition naturelle, soit que 
leur apparition ait été favorisée par certaines manipula- 
tions;, soit qu'ils aient été produits par le jeu de certaines 
puissances inconnues de la nature^ tous ces phénomènes 
ont leurs racines en celle-ci^ quoiqu'ils semblent s'élevei* 
au-dessus d'elle, et ils appartiennent à la magie naturelle^ 
laquelle tient, pour ainsi dire, le milieu entre la physique 
mathématique ordinaire et la mystique supérieure. C'est 
précisément à cause de sa base naturelle qu'elle est indif- 
férente en soi sous le rapport moral. Mais comme d'un 
autre côté elle est placée sur la dernière limite de la na- 
ture, elle peut facilement perdre ce caractère d'indiiîé- 
rence, et devenir un instrument du mal, soit que la vie 
tendue d'un côté et surexcitée outre mesure se tourne 
(reMe-mêîne, dans un evcès d'orgueil , vers le mal, soil 



172 RAPPORTS MYSTIQUES r»E I.'hoMMF. WEC l.A NATlHE. 

que lu mort semée dans l'organisme prépare les voies à 
celui-ci par suite de cette affinité secrète qui existe entre 
le mal physique et le péché. Dans les deux cas, cette magie 
peut devenir la base de la mystique diabolique, et fournir 
à celle-ci le fondement physique sur lequel elle s'appuie. 
(Test donc ici le lieu den parler, parce que la mystique 
diabolique, bien différente de la divine, repose sur une 
base créée, et par conséquent psychique et physique à la 
fois. Nous l'étudierons donc dans ses éléments essentiels 
et dans les différents domaines de la nature oii elle se pro- 
duit. 



CHAPITRE Yllf 

Rapporis mystiques de la vie avec le ciel el les astres. Influence des 
corps célestes sur les éléments par la pesanteur dans le flux et le 
reflux. Action du feu sur la production de la chaleur du jour et de 
l'année. Le magnétisme dans son mouvement quotidien, mensuel, 
annuel et séculaire. Comment la nature physique tout entière est 
dans|un mouvement continuel; et comment la terre se trouve ainsi 
en rapport tantôt avec la lune, tantôt avec le soleil. Action de ces 
mouvements sur le règne végétal, sur le règne animal et sur 
l'homme. Influence des astres sur les fièvres. Comment les astres 
peuvent agir aussi sur la vie par un mouvement interne et un 
l'apport spirituel, et donner ainsi naissance à la magie et aux 
visions. 

La physique a reconiui depuis longtemps l'influence que 
les corps célestes, et principalement le soleil et la lune , 
exercent sur le monde terrestre. Cette influence s'exerce 
d'abord par la pesanteur, et dans un rapport tel que l'ac- 
tion du soleil étant expi'imée par un , celle de la lune est 
exprimée par trois. Mais elle s'exerce encore par le moyen 



BAPPORTS MYSTIQUES IH. i/hOMMI. AVKC I.A NAÏLRL;. 171! 

de la lumière et de la chaleur; et ici l'action du soleil est de 
beaucoup supérieure à celle de la lune. Pour ce qui con- 
cerne Faction de la pesanteur, c'es( surtout dans l'élément 
de l'eau et par les phénomènes du flux et du reflux qu'elle Du ^"x et 
se produit. La gravitation des deux corps célestes agit iné- 
galement sur les eaux placées à la surface de la terre. 
Ils sollicitent les parties du globe les plus voisines, et au 
zénith desquelles ils se trouvent^ plus fortement, et les 
parties les plus éloignées , au nadir desquelles ils se 
trouvent, moins fortement que celles qui se trouvent à 
peu près à 90'' soit au levant soit au couchant. Pai' suite la 
mer montera aux lieux qui occupent les deux premières 
positions , et descendra dans ceux qui occupent les deux 
dernières. C'est là le mouvement diurne de l'élément, 
mouvement qui^ dans le cours d'une rotation de la terre , 
le fait monter deux fois dans le flux et descendre deux 
fois dans le reflux. Comme d'un autre coté, à la pleine 
lune et à la nouvelle lune, les actions des deux corps cé- 
lestes s'unissent dans la même dh-ection , au lieu qu'elles 
se limitent réciproquement aux deux quartiers, il résulte 
de là pour la mer un second mouvement mensuel de flux 
dans les syzygies et de reflux dans les quadratures. ïCt ce 
mouvement, combiné avec le mouvement diurne, rend les 
flux plus hauts et les reflux plus bas dans la première pé- 
riode, et l'un et Tînitre moins marqués dans la seconde. 
Et comme, d'un autre côté, dans la révolution de la terre 
avec la lune autour du soleil, l'action des corps célestes 
sur l'élément atteint son maximum au temps des équi- 
uoxes et son minimum au temps des solstices, un troisième 
mouvement annuel se l'attache aux deux premiers, et dans 
les circonstances favorables amène au temps des équinoxes 



174 R\PPOUT>' MYSTIQUES DE i/HÛMME AVEC LA NATURE, 

les hautes marées, et au temps des solstices les max'ées 
basses. Enfin, les lignes des apsides de l'orbite de la lune 
et de celle de la terre ont également leurs révolutions régu- 
lières. Comme l'action des astres atteint son maximum 
dans les périgées et les périhélies, et son minimum dans 
les apogées et les aphélies, et que la combinaison des deux 
influences entre elles et avec les autres semble déterminée 
par cette révolution, aux trois mouvements de l'élément 
s'en ajoutera un quatrième, séculaire, lequel peut pro- 
duire un accroissement ou une diminution selon les cir- 
constances. 
Mouve- Après les mouvements cosmiques de l'eau, ceux de l'at- 

ments cos- ^^osphère ont été constatés avec le plus de précision, quoi- 
miques ^ j. * + 

de l'atmo- que la mobilité plus grande de ce dernier élément et le 
^^ ^^^' mélange des causes qui agissent sur lui ne permettent pas 
d'apprécier ses mouvements avec autant d'exactitude que 
ceux de l'eau. L'atmosphère a donc aussi ses mouvements ; 
et c'est dans les contrées tropicales, en pleine mer, qu'ils 
se produisent avec le plus de régularité. Tous les jours, en 
effet, elle monte en deux flux et redescend en deux reflux ; 
de sorte que c'est vers midi et minuit, tous les jours, que 
tombe la hauteur moyenne du baromètre indiquant ces 
mouvements. Puis, dans la plus grande oscillation de la 
journée, le mercure, pendant le flux, vers 9 heures 19' 
du matin, monte à environ 0,48 lignes plus haut, et redes- 
cend au contraire pendant le reflux, vers 3 heures 50', à 
0,51 lignes plus bas que cette hauteur moyenne. De même 
aussi, dans le mouvement moins considérable de la nuit, 
vers 10 heures 6* du soir, le flux élève le mercure à 0,41 
lignes, tandis que le reflux le fait descendre à 0,36 lignes 
vers trois heures 40' du matin. Mais comme le calcul n'a 



• HAPPORTS MVSTIQIES DE I/HOMME AVEC LA NATURE. \l'.j 

fixé le maximum de Faction réunie de la pesanteur du so- 
leil et de la lune qu'à près de 0,28 lignes^ il résulte de là 
que dans les flux et reflux beaucoup plus forts de l'atmo- 
sphère concourent encore d'autres forces que celle de la 
pesanteur. Les observations faites relativement à l'électri- 
cité de l'air ont mis sur la trace de ses forces. En effet, on 
a constaté dans cette dernière deux flux et reflux quoti- 
diens qui s'accordent assez bien avec ceux delà pesanteur. 
Le reflux atmosphérique est le plus fort quelqnes heures 
après le soleil levé, lorsqu'à lieu la chute de la rosée du ma- 
tin . Puis il décroît à mesure que l'air devient plus serein, jus- 
qu'à ce qu'il atteigne son minimum quelques heures avant 
le coucher du soleil. Puis encore quelques heures plus tard 
il recommence à croître avec la chute de la rosée du soir, et 
décroît de nouveau jusqu'à ce qu'il atteigne son second 
minimum , quelque temps avant le lever du soleil. Comme 
dans les contrées tropicales le lever et le coucher du soleil 
ont heu presque toute Tannée à 6 heures du matin et du 
soir, les deux flux électriques doivent s'y produire vers 
8 heures du matin et du soir, et les deux reflux vers 
i heures de la matinée et de l'après-midi; de sorte que 
leur force moyenne tombe à midi et à minuit, presque en 
même temps que les phases des mouvements indiqués par 
le baromètre. Aux mouvements produits dans l'atmo- 
sphère parla pesanteur des corps célestes viennent donc se 
joindre d'autres mouvements produits par la lumière de 
ces corps dans l'élément du feu qui est uni avec Pair. Ces 
mouvements opèrent de leur côté des séparations et des 
dissolutions clans Pélément de l'eau unie sous la forme de 
vapeur avec Pair et le feu : or tout cela doit influer sur le 
baromètre. Cette perturbation plus forte étant produite 



ITO RAPPORTS MYSTIQUES DE i/hOMMK WKC I\ .NATLRI'. 

parles corps célestes en tant qu'ils sont lumineux, tandis 
que les perturbations les plus faibles sont excitées par eux 
en tant qu'ils sont pesants, nous ne devons pas nous éton- 
ner que le mouvement mensuel de Félément, dépendant 
des phases de la lune , et bien plus encore le mouvement 
séculaire qui se rattache à des révolutions plus élevées , 
n'ait pas été fixé jusqu'ici d'une manière très-précise. Or 
c'est précisément parce qu'on n'a pu observer d'une ma- 
nière exacte ces deux mouvements mensuels et séculaires 
qu'on s'est appliqué à bien constater le mouvement an- 
nuel; et il est résulté des études faites à ce sujet que, tan- 
dis que dans le mouvement quotidien les reflux et les llux 
acquièrent plus de force au moment de la transition du jour 
à la nuit et de la nuit au jour, le flux alinuel caractérisé 
par l'état moyen du baromètre le plus élevé est accom- 
pagné, vers le solstice d'été, par le minimum^ et vers le 
solstice d'hiver par le maximum des oscillations autour de 
cette position moyenne, tandis qu'aux équinoxes, en 
même temps que les hauteurs ont une valeur moyenne , 
les oscillations sont peu différentes et tendent à se renfer- 
mer dans les mêmes limites. 
Influence du Si les mouvements produits dans l'atmosphère par la 
gravitation des corps célestes se mêlent et se confondent 
ainsi avec ceux que leur lumière et leur chaleur opèrent 
en elle et dans l'eau qui lui est unie, les mouvements du 
calorique , qui n'est pas soumis à la pesanteur, doivent 
aussi de leur côté éprouver certaines perturbations par la 
réaction des autres éléments de l'air, de l'eau et même 
de la terre. Il est difflcile de reconnaître la loi qai préside 
à ces perturbations, et l'on ne peut la découvrir que par 
des calculs faits sur un grand nombre d'observations con- 



RAPPOKTS >n;înyLt:S IW. l'homme AVKC la NATIRE. 1^7 

tioiiées pendant longtemps. Pour cela, après avoir observé 
le thermomètre aux diverses lieures du jour, on a re- 
présenté les observations par une coui'be composée de 
quatre arcs paraboliques, et à l'aide d'une quadrature 
on a déterminé la chaleur moyenne du jour et les 
heures où elle se produit. On a constaté de cette manière 
que, sous les hautes latitudes ^ cette chaleur moyenne 
tombe à M lieures 1 3" du matin : que de là elle monte plus 
vite d'abord, et plus lentement ensuite, jusqu'à ce qu'elle 
ait atteint son maximum vers 3 heures après midi ; après 
quoi, descendant de nouveau, plus vite d'aboj'd, plus 
lentement ensuite^ elle atteint pour la seconde fois, vers 
8 heures 20", sa température moyenne. Kntin elle des- 
cend pendant la nuit, et atteint son minimum entre i et 5 
lieures du matin, pour remonter promptement ensuite à sa 
température moyenne, mettant ainsi 9 heures iO" à mon- 
ter et 14 heures 20" à descendre. On ne s'est pas con- 
tenté de cela, mais on a cherché à constater par le même 
procédé les températures moyennes des différents mois de 
l'année , dans les divers lieux de la terre , avec leurs dé- 
viations extrêmes , soit au-dessus , soit au-dessous de leur 
moyenne. Il est résulté de ces observations qu'ici encore ;, 
malgré les oscillations irrégulières en apparence, un mou- 
vement annuel parfaitement régulier agite cet élément , 
et y produit des reflux et des tlux comme dans l'air et 
l'eau; qu'entre les tropiques ce mouvement consiste en 
un double changement, tandis que sous les latitudes plus 
élevées on n'eu remarque qu'un seul. On a remarqué en 
ett'et que, dans cette dernière forme de mouvement, la 
chaleur atteint la moyenne entre ses deux extrêmes, deux 
l'ois dans l'année, vers le 21 a\ ril et le 21 octobre ; que ces 



178 RAPPORTS MYSTIQUES DE l/ HOMME AVEC LA >ATURE. 

extrêmes eux-niêmes tombent entre le 1 8 juillet et le 4 août 
d'une part, entre le 3 et le 24 janvier de l'autre^ c'est-<à- 
djre, en moyenne, vers le 26 juillet et le 14 janvier. Après 
^voir comparé ces températures moyennes aux différents 
lieux de la terre dans les isothermes ;, on a constaté encore 
que ceux-ci se concentrent dans l'hémisphère septentrional 
autour de deux pôles de froid , dont le mouvement règle 
les équations séculaires pour la marche de la chaleur de lu 
terre. 

De même que les autres éléments, celui qui forme prin- 
cipalement la partie solide de la terre se trouve aussi mêlé à 
ces mouvements. Outre la pesanteur, qui est commune à 
tout ce qui est terrestre, le magnétisme, lequel est exclu- 
sivement propre aux corps solides, joue ici un très-grand 
rôle, et peut servir de cette manière à exprimer les modi- 
fications de cet élément. L'observation a donc constaté que 
la force magnétique de la terre subit aussi des changements 
quotidiens; que son intensité atteint le maximum à 8 heures 
du soir, et son mininum à heures du matin, et qu'elle 
descend peu à peu pendant la nuit, de même qu'elle 
^lonte peu à peu aussi pendant le jour. On a observé 
encore qu'au temps du passage de la lune à ses nœuds 
l'intensité de la force magnétique diminue, ce qui indique 
dans ses mouvements un cours mensuel. D'autres obser- 
vations ont appris que le maximum de son intensité tombe 
en hiver, et est accompagné d'oscillations plus grandes; 
tandis que son minimum, accompagné de variations diur- 
nes moins considérables , tombe en été ; ce qui prouve 
qu'il y a aussi en elle un mouvement annuel. Enfin , on a 
remarqué une diminution annuelle dans cette force, et 
l'on a ainsi constaté en elle une variation séculaire. Les 



UAPPÔUTS MYSTIQUES DE l'hO-HmIî AVEC LA NAllJRE. 17 9 

oscillations périodiques de l'aiguille d'inclinaison etdel'ai- 
guille de déclinaison prouvent aussi que la force magnétique 
de la teiTC dépend du mouvement des corps célestes. Pour ce 
qui concerne la terre, on a constaté que le matin, à l'heure 
où cette force , étant dans son reflux^ atteint le minimum 
de son intensité , Finclinuison de l'aiguille atteint soii 
maximum, tandis qu'elle atteint son miinimum le soir. 
Quant à la déclinaison de l'aiguille, on a constaté dans des 
observations récentes que celle-ci ;, sur la terre et- au-des- 
sous d'elle, jusqu'à une profondeur où les variations de 
température de la surface ne peuvent pénétrer, atteint le 
maximum de sa décliiîaison à l'est vers 8 heures 15' du 
matin; puis que, retournant à l'ouest j, elle atteint sa dé- 
ciinaisonmoyenjie vers 10 heures 30', et que, continuant 
sou mouvement de rétrocession , elle atteint le maximum 
de sa déclinaison à l'ouest vers 1 heure 4 y'. Elle se re- 
tourne ensuite vers Test, atteint de nouveau sa déclinaison 
juoyennè vers 6 heures 30' du soir; puis, après un court 
moment d'arrêt, continuant à marcher dans la même 
direction, elle atteint une seconde fois, vers 8 heures 15' du 
matin , le maximum de sa déclinaison à l'est. Si jusqu'ici 
l'observation n'a pu encore constater de mouvements men- 
suels dans l'aiguille, elle a pu en apprécier le mouvement 
annuel avec une grande exactitude, et constater que l'ai- 
guille atteint le maximum de sa déclinaison à l'est, le 
matin en été, de meilleure heure qu'en hiver, et que la 
variation quotidienne de son mouvement va toujours crois- 
sant depuis le solstice d'hiver jusqu'à celui de l'été, où 
elle devient double. Les observations faites sur l'aiguille 
depuis trois siècles portent à croire que les quatre pôles 
magnétiques de ly terre; qui coïncident avec les pôles du 



180 RAPPORTS .M\STUjLfc:S DE L HOMME AVEC. LA NATURE. 

froid, éprouvent leurs Miriations périodiques en 2, 3;, i, 

10 ibis 430 ans. 

Rapport de Le monde matériel se trouve donc entraîné;, avec toutes 
!a terre avec „ , , n ' t j l l- 

le soleil et la ^^^ forces et tous ses éléments, dans un mouvement conti- 

lune. nuel^ en haut, en bas ; à droite, à gauche ; en avant et en 
arrière; et ces mouvements, réglés d'après certains retours 
périodiques déterminés, se croisent et se combinent d'après 
d'autres règles encore. Dans ce va-et-vient incessant, c'est 
la vie de la nature qui se révèle; c'est son pouls que Ton 
sent battre; c'est son souffle qu'elle nous envoie; c'est en- 
fin comme la systole et la diastole de son cceur. Mais les 
forces qui produisent ce mouvement sont de deux sortes : 
Tune he et l'autre délie; la première se produit comme 
force centripète, et la seconde comme force centrifuge dans 
la gravitation; dans le principe calorique - lumière , c'est 
au contraire la force expansive qui joue le premier rôle. 
Le magnétisme et l'électricité, dans des sphères moins 
étendues, viennent se rattacher à l'un ou à l'autre. De ces 
deux forces résultent donc, comme nous l'avons vu, dans 
les phénomènes causés par la pesanteur ou par la chaleur, 
deux flux, l'un qui se rattache principalement à la lune 
et l'autre au soleil. De plus, elles sont au fond la cause des 
vents irréguliers , des orages , des tempêtes qui sont pé- 
riodiques dans les contrées tropicales, et qu'on pourrait 
considérer en quelque sorte comme des maladies produites 
par le soleil et la lune. 
Intluencede S'il en est ainsi des règnes élémentaires de la nature, 
causes sur "o^s devons retrouver quelque chose d'analogyie dans les 

lesrègnes ^-^ïnes organiques. En tant qu'ils ont en eux une vie 

végétal, ani- >- ^ i i 

mal, et sur propre et indépendante, ils ont des mouvements indépen- 
dants, fondés sur les lois de leur vie même; et^ d'un autre 



HAl'POllTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA Js'ATURE. 181 

coté^ en îuiit qu'ils sont en conlacl par une multitude de 
points avec la nature physique et qu'ils font ainsi partie 
d'un vaste ensemble, ces mouvements doivent se trouver 
liés et combinés avec ceux de cet univers. Ce lien se fait 
remarquer surtout dans le règne végétal, qui plonge bien 
plus avant que les autres dans la nature physique, et qui, 
par conséquent, est assujetti davantage à ses lois. Aussi, 
dès les temps les plus anciens, on a entrevu cette influence 
mystérieuse des astres sur le monde végétal. Dès les temps 
les plus anciens, on a cru généralement que chaque jour le 
soleil produit dans la plante un état analogue à la veille, 
tandis que pendant la nuit elle semble sommeiller. On a 
constaté également que les phases de la lune ont une in- 
fluence marquée sur la plante; que certains changements 
se produisent dans l'économie de celle-ci avec les quar- 
tiers de la lune , et que les fluides montent et descendent 
dans ses vaisseaux, d'une manière parallèle au mouve- 
ment de cet astre, treize fois dans l'année, d'après certaines 
observations. Quant au mouvement annuel de la plante, il se 
manifeste de la manière la plus évidente dans la floraison, 
qui en détermine toutes lesautres modifications, et dont l'é- 
poque se rattache à certaines positions déterminées de la 
terre, dans sa révolution autour du soleil. Ces observations 
ont été confirmées par cehes que Dutrochet a faites derniè- 
rement surlachaleurdesplantes, au moyen du thermomètre 
électro-magnétique. Il a prouvé que la chaleur vitale des 
plantes, toujours plus élevée que la température du mi- 
lieu ambiant, monte depuis dix heuresdu matin jusqu'à trois 
heures après midi, après quoi elle descend probablement 
vers le soir jusqu'à son degré moyen, et continue de des- 
cendre pendant la nuit jusqu'à ce qu'elle atteigne son mi- 
ni. 6 



182 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'huMME AVEC LA NATURE. 

nimum. 11 a observé cette loi de croissance et de décrois- 
sance même dans l'obscurité la plus profonde. Quoique ce 
mouvement soit indépendant dans la plante , il est néan- 
moins parallèle à celui de la chaleur atmosphérique^ et 
réglé comme tous les autres par la loi du llux et du re- 
flux. Celte loi se prolonge du règne végétal jusque dans 
le règne animal, où nous apercevons dans tous les do- 
maines^, jusqu'à l'homme inclusivement, ces mouvements 
périodiques de progrès et de retour, qui sont même en 
partie plus prononcés dans l'homme que dans les autres 
espèces. Chaque jour, la vie tourne, pour ainsi dire, au- 
tour de son axe, en présentant tantôt son côté lumineux 
et tantôt son côté obscur; et son développement semble ré- 
glé et déterminé par le nombre 7, qui est le nombre de la 
lune. La grossesse de la femme dure dix uiois lunaires, 
composés chacun de quatre semaines, qui forment aussi 
l'époque de la menstruation. La poule couve ses œufs pen- 
dant trois semaines, et le serin pendant deux semaines. 
L'échelle de la vie de l'homme est également déterminée 
par le nombre 7 ; de sorte que c'est lui qui règle tout sou 
développement corporel, sa croissance et toutes Ls crises 
qui agitent sa vie, tandis que, d'un autre côté, tous les 
mouvements vitaux, particulièrement dans les systèmes 
inférieurs et surtout dans celui de la veine porte, semblent 
se rattacher à ce môme nombre. Le règne animal tout en- 
tier est gouverné dans le cours de sa vie par la marche de 
l'année, et par les nombres 3 et 4, qui s'y manifestent 
d'une manière toute Sj:éciale. De môme que la plante at- 
teint l'époque de sa floraison sous un signe céleste déter- 
miné, et par conséquent sous un certain degré de force 
dans la lumière, fixé d'avance^ depuis le solstice d'hiver 



RÂPPOnTS MYSTIQUES DE L'îiOMME AVEC L\ NATURE. 183 

jusqu'à celui de l'été ^ ainsi le temps du rut pour chaque 

animal est régie par le cours des astres. L'iiomuie lui-même, 

quoiqu'il soit moins sujet à cette loi , sent néanmoins la 

vie monter en lui à mesure que le soleil s'élève^ tandis 

qu'elle semble descendre à mesure que descend ce dernier. 

L'homme a en lui une vie propre et interne, qui le sous- influence 

des Qstres 
trait davantage encore à cette dépendance à laquelle sont surlesfiè- 

assujeltis les autres animaux.. Mais la nature semble re- ^'^^^• 
prendre ses droKs sur lui dans la maladie. Déjà l'anti- 
quité , chez qui le sens de ia nature était si développé, 
avait à ce sujet des notions très-exactes; et lorsque Gai- 
lien formula pour la première Ibis chez les Grecs la doc- 
trine des jours critiques et de leurs rapports avec les 
phases de la luiiC;, il ne lit que transporter en Grèce les 
résultats des observations faites bien a\ant lui par les 
prêtres-médecins de ^Ég^pie. Ici encore des observations 
faites dans les contrées tropicales, où le cours de tous les 
phénomènes naturels se produit d'une manière cosmique 
et réglée, ont ouvert la voie et donné une base assurée pour 
des investigations postérieures, jusqu'à ce que l'on puisse 
arriver à des résultats certains dans les zones plus élevées, 
où la nature a une marche beaucoup moins régulière. En 
Orient comme en Occident, partout, les médecins eu- 
ropéens, Giliespin et Jackson dans la Jamaïque, Baifour 
dans les ïndcs orientales et d'autres ailleurs, ont trouvé 
établie chez les indigènes, dans toutes les professions, 
dans toutes les castes et dans le peuple lui-même, la doc- 
trine de l'influence de la lune sur le corps humain. Cette 
seule circonstance, que chaque changement de la lune aug- 
mente le nombre des malades, dut convaincre de cette 
vérité. Les mouvements internes qui règlent les fonctions 



J84 RA1»FUKTS MYSTiQLhSi Dh l'hOMMF. AVEC LA NATURE. 

de rorganisme dans le cours ordinaire de la \ie^ laquelle 
possède en soi-même une force solaire et une force 
lunaire, suffisent pour contre-balancer par leurs réactions 
les influences extérieures. Mais lorsque la maladie a af- 
faibli et brisé les forces vitales , elles ne peuvent plus réa- 
gir contre ces influences. La nature, plus forte que l'orga- 
nisme, \ fait, pour ainsi dire, invasion ; et, s'emparant de 
quelque système particulier du corps humain , elle y dé- 
pose ses miasmes contagieux , y établit des centres faux 
et irréguliers, autour desquels s'accomplissent des mou- 
vements faux et désordonnés aussi, réglés d'après le type 
des mouvements cosmiques, et qui agitent la vie dans un 
flux et un reflux fiévreux. 

Balfour surtout a fait là-dessus dans le Bengale des ob- 
servations très-profondes, dont il a consigné le résultat au 
commencement du huitième volume des Recherches asia- 
tiques. Il distingue deux sortes de dispositions, l'une paro- 
XAsmale et l'autre critique. La première, provoquée par 
des causes extérieures, dispose à des accès de fièvre plus 
ou moins violents, selon le degré de son développement. 
La seconde, non moins variée dans son action, tend au 
contraire au dénonment de la maladie, selon le degré de 
sa maturité. Or il a constaté, après de nombreuses expé- 
riences, que, lorsque la première disposition est complète, 
l'action combinée du soleil et de la lune produit des paro- 
xysmes qui, apparaissant de douze en douze heures, coïn- 
cident dans une analogie parfaite avec les mouvements de 
la mer, tandis que, lorsque cette même disposition est plus 
faible, cette analogie est moins parfaite, et les accès coïn- 
cident avec le second, le troisième, le quatrième ou même 
le cinquième soulèvement de cet élément. Les fièvres de 



RAPPORTS MY^;T1«HKS DE I.'hOMME AVEC L\ NATURE. ISri 

toutes sortes, quotiaiennes , iiiteniiiltonles, tierces et 
quartes^ appartiennent à ces deux types et se règlent d'a- 
près eux. Bal four a découvert do plus que les paroxysmes 
surviennent principalement penilant le ilux , et augmen- 
tent d'intensité à mesure que celui-ci croît ^ tandis que les 
crises se rattachent surtout au reflux. 11 résulte de là que 
les difterentes espèces de fièvres se circonscrivent d'une 
manière diverse d'après leur durée ; car elles sont pro- 
duites par la force croissante des astres combinée avec la 
disposition maladive^ tandis que le décroissemenl de cette 
même force combinée avec l'accroissement de la disposi- 
tion critique les amène à leur terme. Il a constaté encore 
que la puissance d'un astre à produire des paroxysmes ou 
des crises est plus grande^ d'une part au temps des équi- 
noxes et de l'autre au temps du périgée de cet astre ^ que 
dans les solstices et les apogées; de sorte qu'encore ici les 
marées hautes et basses peuvent être considérées comme 
l'expression du maximum et du minimum de leur action 
sur Torganisme. Mais ces influences ne se bornent pas 
seulement aux fièvres; elles s'étendent également à toutes 
les maladies, qui, lors même qu'elles se développent dans 
les systèmes plus élevés, ont pourtant leur foyer dans le 
système gastrique. On a observé spécialement dans l'épi- 
lepsie qu'elle produit de nouveaux accès régulièrement 
tous les mois dans le même jour, et souvent à la même 
heure où la première attaque a eu lieu. 

Parmi toutes ces influences, celle de la lune est la plus 
considérable : c'est donc elle qui agit principalement dans 
toutes les maladies où la vie est liée et comme paralysée. 
Elle détruit l'équilibre de la vie en faisant prédominer en 
efle l'influence d'un milieu faux et anormal; elle décom- 



18G RAPPORTS MYSTIQUES DE l'îIOMME AVEC LA NATURE. 

pose, pour ainsi dire, le niouvement vital en deux directions 
contraires qui se succèdent tour ù tour^ et font passer le 
corps du froid à la chaleur et de la chaleur au froid. Mais 
il est d'autres maladies où la vie, loin d'être liée et para- 
lysée, est surexcitée, au contraire^ et semble comme affran- 
chie de ses liens. Ces dernières paraissent se rattacher par 
des signes non moins certains au soleil et au cours de l'an- 
née. Elles ont principalement pour foyer les poumons; car 
pendant leur cours c'est surtout par le moyen de l'air que 
l'organisme est mis en rapport avec le feu de l'univers, 
tandis que c'est surtout sur le système du grand sympa- 
thique et le système de la veine porte qu'agissent les mala- 
dies qui paralysent le mouvement vital. Il est donc facile 
de comprendi'e pourquoi les inflammations pulmonaires 
sont plus fréquentes en hiver^ et celles du foie en été ; 
pourquoi plusieurs espèces de manies se retrouvent plus 
souvent dans telle ou telle époque de l'année. On pourrait 
donc appeler les maladies de la première espèce maux 
lunaires, et les autres maux solaires. Les unes et les autres 
déplacent en quelque sorte le centre de la vie^ et la ren- 
dent excentrique, les premières en assujettissant son cours 
à celui de la lune ^ les secondes en la polarisant dans ses 
vibrations d'après l'état du soleil. 
Rapports Mais ce n'est pas seulement du dehors que la vie peut 
T'ihoV *'''^'® excitée de cette manière par les astres. Elle peut en- 
me et les core se livrer à eux pour ainsi dire, ou bien se trouver en 

ocfrpc 

rapport avec eux par suite de certo.ines dispositions natu- 
relles. Or, dans ces deux cas /elle Jombe pour ainsi dire 
sous leur juridiction , et l'empire qu'ils exercent sur elle 
est comme une sorte de possession. La svmbolique qui rè- 
gne en ces domaines marque naturellement de son em- 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOM.ME AVEC LA NATURE. 187 

preinte tous les rapports de la vio. La nature entière change 
pour ainsi dire d'aspect. Les forces physiques deviennent 
des puissances divines : le soleil et la lune gouvernent le 
monde, d'abord sous les noms de Baal et de Baaltis, d'Hé- 
lius et de Sélène , plus tard sous ceux d'Apollon et d'Arto- 
mise. L'attrait de la pesanteur, qui pousse les masses les 
unes vers les autres^ se change en un rapport spiritucL 
La lumière qui rayonne des corps lumineux devient vision, 
et kl chaleur qui accompagne cette lumière produit l'en- 
thousiasme et les orgies des mystères du paganisme. Dans 
les cosmogonies indiennes, le lotus, image du monde, flotte 
sur les eaux de l'abime, cachant dans la corolle de sa fleur 
le germe de la terre. Le soleil et la lune sont comme le 
pistil et l'anthère que celle-ci élève vers le ciel. C'est dans 
les vastes espaces du nrmament, et par la lumière, comme 
par une semence mystérieuse, que s'accomplit la fécon- 
dation, qui descend ensuite vers la terre pour produire 
son fruit quand le temps est arrivé. Baal est donc le grand 
semeur, celui qui donne la lumière et la vie. Baaltis est la 
mère qui fournit la matière que doit féconder le premier. 
C'est elle qui, sous le nom de Lucine, apparaît bonne et 
gracieuse ici-bas, qui aide chaque fruit, dans le sein ma- 
ternel de la terre, à achever le cours des lunes qui lui est 
fixé d'avance, et qui l'amène, quand il est mur, à la lu- 
mière et à la vie. ^lais comme toute vie consiste dans une 
reproduction interne et continue, le soleil et la lune ne 
donnent pas seulement la vie, ils la conservent encore. 
Bien plus, ils la détruisent lorsque l'heure est arrivée, ou 
lorsque, dans leur colère, ils en coupent le fil avant le 
temps. Le même Apollon, qui, comme père du dieu de la 
santé, est aussi le dieu de la médecine e! dont les fl-aits en- 



\SS RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hûMME AVEC LA NATURE. 

flammés percent le dragon de la peste dans son gouffre, 
tire aussi de son carquois les flèches de la maladie ; et la 
même Artémise, qui nourrit, soigne et protège ce monde, 
passe aussi de la bienveillance à la colère. Sous le nom 
d'Hécate , elle agace avec ses chiens ceux qu'elle hait, et 
les chasse devant elle comme somnambules. Sous le nom 
de Mené , elle envoie les manies et la folie. C'est d'elle en- 
core que viennent les maladies .des lunatiques : elle s'a- 
charne contre les l*emmes, et leur envoie des maladies sin- 
gulières; de sorte que, pour designer ces victimes d'une 
puissance supérieure, on dit qu'elles sont frappées par 
Artémise, ou, dans un langage plus prosaïque, qu'elles 
sont lunatiques. (Symboîirjue de Creuzer, part. II.) 

Ces forces si puissantes et si actives, il faut gagner leur 
faveur et leur bienveillance; ou bien, si elles sont irritées 
contre l'humanité, il faut les réconcilier avec elle. Mais 
pour cela il faut avoir recours à ceux qui leur sont déjà 
plus intimement unis. Ces derniers doivent avoir des visions 
qui leur fassent connaître les désirs et les volontés de ces 
puissances. Ils doivent apparaître comme étant dans un rap- 
port actif avec elles, de sorte que, touchés par elles, ils puis- 
sent à leur tour les émouvoir et les disposer en leur 
faveur. Voyants et mages à la fois, ces hommes sont des 
prêtres consacrés à leur service. Ils ont pour cela une voca- 
tion spéciale, laquelle se révèle dans leurs dispositions na- 
turelles, ce qui s'accorde très-bien d'ailleurs avec le culte 
de la nature, dont ils sont les prêtres. Mais, de plus, ils 
sont choisis par les dieux eux-mêmes ; et leur mission a son 
fondement dans un don naturel et dans un privilège attaché 
à leur naissance. Ces dons et ces privilèges apparaissent 
partout d'ailleurs dans le domaine de la nature. C'est par un 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l' HOMME AVEC LA NATURE. 189 

don que le fer est propre aux phénomènes du magnétisme, 
et la tourmaline à ceu\ de l'électricité. Les prêtres qui sont 
ainsi en rapport avec le soleil et le feu lumineux forment 
les races sacerdotales des fds du soleil et des serviteurs 
d'Apollon. Ceux, au contraire, qui se trouvent plutôt en 
rapport avec la lune composent la famille des enfants do 
la lune qui s'est répandue surtout parmi les femmes. 

Ces dons naturels étaient, il est vrai, plus communs 
dans l'antiquité qu'aujourd'hi^. Ils ont cependant toujours 
été très-rares; mais toujours aussi le besoin s'en est fait 
sentir. Il a donc fallu penser à préparer par certains exer- 
cices ascétiques d'autres hommes, désignés déjà par leur 
naissance, à recevoir les influences des forces de la nature. 
Ceux-ci ont été initiés par les premiers, et ont reçu des en- 
fants du soleil l'illumination mystique, comme la lune re- 
çoit du soleil sa lumière. C'est ainsi que s'est formée toute 
une école d'inspirés et de voyants. L'abîme des aflections, 
des pressentiments et des émotions extraordinaires que le 
genre humain renferme en soi, s'ouvrant dans toute sa lar- 
geur, et ces sentiments, trouvant une libre issue, montent 
jusqu'aux régions supérieures de riiomme et s'en rendent 
maîtres. Lorsqu'au printemps les sources de la vie se rem- 
plissent de nouveau, et que les prêtres phrygiens célèbrent 
le mariage du soleil incarné dans Attis avec Cybèle, les 
cymbales retentissent, et l'esprit de la nature, qui éveille au 
son du cor une sainte fureur dans les âmes , pousse ceux 
dont il s'est emparé à des danses guerrières et sauvages, 
qui, dans leur rhythme, représentent le cours des astres. 
Puis, lorsqu'à l'automne le soleil épuisé s'affaisse, et que 
la nuit de l'hiver qui approche menace de l'envelopper de 
ses ombres , les prêtres phéniciens pleurent dans les sons 



190 RAPPORTS MYSTIQUES DE LHOMME AVEC LA NATURE. 

plaintifs de la flûte la blessure , la langueur et la mort de 
leur Adonis. 

Tel a élé^ sous des formes diverses, le culte de la na- 
ture dans le paganisme; et ces états exlraordinaires étaient 
tellement répandus que l'antiquité croyait voir en eux la 
manifestation de tout un côîé de la vie, à savoir le côté 
nocturne. Elle a môme donné à celui-ci la préférence sur 
le côté lumineux; et c'est ce que nous fait entendre Pla- 
ton lorsqu'il dit dans son Phcdon que, d'après le témoi- 
gnage des anciens, une fureur divine vaut mieux que la 
rétlexion purement humaine. Et ce n'était point là l'eftet 
d'une dégénération produite par le temps, comme on a 
cherché à le faire croire dans ces derniers temps; mais 
nous retrouvons déjà ces états dès la plus haute antiquité, 
et les anciens Védas, comme l'a très-bien fait remarquer 
Windischmann, cherchaient déjà aies expliquer. A la vue 
de ce pouvoir magique que le soleil, qui guide les chœurs 
des astres dans le ciel, exerce autour de lui, les anciens 
s'étaient imaginé qu'en lui était le centre de toute existence 
visible et la porte qui conduit au monde invisible. C'est 
pour cela qu'il est dit de lui qu'il est le feu sacré au milieu 
du monde céleste, la source de la sagesse et de l'intelli- 
gence, le fondement de toutes les notions, la source de la 
vie, d'où jaillit et où retourne tout être vivant; « parce 
que , comme on le lit dans le Prasna Upanischad, il attire 
tout à soi de toutes les contrées de l'univers, avec les 
rayons qu'il laisse échapper. » Sa lumière pénètre partout 
avec sa puissance , et est cachée au fond de toute chose. 
C'est par elle que le monde entier est manifesté; elle vit 
en tout, dans ce qui est immobile, aussi bien que dans ce 
qui se meut. Mais sa lumière est la lumière du Seigneur, 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'iïO.MME AVEC LA NATURE. 191 

la lumière de Brahma le créateur, qui devient visible en 
lui. Brillant des splendeurs de la divinité, il fait jaillir 
dans les intelligences seulement la flamme de l'amour, et 
se servant d'elles comme de ses messagers, il transforme 
par elles le monde entier. C'est lui qui accomplit les œuvres 
de tous les esprits, qui engendre et conduit toute chose, 
et qui annonce à l'abîme lui-môme les puissances du Sei- 
gneur. C'est Brahma qui luit dans le soleil; c'est en lui 
que le soleil est devenu toute chose, môme les Yédas, de 
même que les Védas sont redevenus le soleil. Il est le cen- 
tre de la vie du monde; c'est lui qui l'a engendré, et c'est 
la lune ou la terre céleste qui l'a enfanté ; et tous deux 
sont unis dans l'îoga par une sorte de mariage céleste. Et 
de môme que l'époux tient renfermé en soi, comme une se- 
mence précieuse, le feu lumineux qui féconde toute chose, 
ainsi Amrita, sa femme, possède en elle l'eau lumineuse de 
la vie et de l'immortalité. C'est elle qui donne une forme 
et un corps, dans cette eau lumineuse, au germe qu'elle a 
conçu sous le souffle de Pranas. c'est-à-dire de l'air. Puis, 
lorsque la lune est dans son plein, elle revêt les fonctions 
du principe masculin , et féconde à son tour la terre y qui 
lui est unie par une sorte de mariage. Brahma, de qui sont 
issus le soleil avec son feu lumineux, la lune avec l'eau de 
la vie et le souffle qui les anime tous les deux, Brahma 
conduit pendant le jour, par le moyen du premier, les 
œuvres des esprits, et se reflète la nuit dans la seconde, 
ayant toujours les yeux fixés sur ses destinées. 

Mais le soleil est encore le feu sacré dans lequel Brahma 
s'immole comme la victime suprême. Quiconque veut 
être illuminé par Brahma, affranchi des liens de la pesan- 
teur terrestre et délivré des filets du plaisir et de 1a souf- 



192 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

france, s'il a recours au soleil, arrivera certainement à le 
contempler, et sera saisi et pénétré par ses rayons divins. 
La lumière lui devient partout présente, comme aussi il 
lui est présent partout. Il se dit à soi-même : Je suis le 
grand esprit illuminateur et créateur qui est dans le so- 
leil; et en disant cela il devient lui-même cet esprit ; il 
devient en lui lumière et soleil, il a trouvé la voie qui 
conduit au monde de la lumière. Le soleil, qui voit et 
comprend tout, communique sa vue pénétrante à ceux qui 
l'honorent; il enflamme en eux la vie terrestre de son feu 
lumineux, et les rend lumineux eux-mêmes. 11 est en eux 
le principe et la cause de toute connaissance ; il les sou- 
lève et les attire par un attrait magique et irrésistible ; et 
dans cet essor de la vie il les affranchit des liens terrestres. 
Ils entrent de tout leur cœur dans l'Ioga ou l'union avec 
le soleil, qui, les conduisant jusqu'à cet esprit immortel, 
les fait entrer dans le monde invisible, et leur rend l'em- 
pire qu'ils avaient perdu sur la nature. Ces hommes, dont 
l'œil participe à l'énergie du soleil, sont dans un rapport 
intime avec lui ; ils sont les enfants du soleil. Issus de la 
bouche de Brahma et couvant dans leur cœur sa lumière, 
ils naissent dans le monde des ténèbres, lumineux par eux- 
mêmes, c'est-à-dire Brahmes. Ce sont là ces fameux Kis- 
chis des premiers temps, ces hommes au cœur dompté, 
qui ne connaissent ni la joie ni la douleur; ces voyants de 
naissance, qui, descendus de l'océan de la lumière et attirés 
sans cesse parle foyer du feu sacré de l'univers, ont été 
affranchis des liens terrestres par le soleil. Sa lumière est 
devenue pour eux la cause efficiente de toutes leurs con- 
naissances : en elle ils sont devenus toutes choses, voient 
tout, et prononcent des oracles qui leur sont inspirés par 



RAPPORTS 3IYST1QUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 193 

lui. La lumière leur est venue de la lumière; et unissant 
dans un saint mariage leur lumière personnelle avec 
Brahma^ le principe de toute lumière, ils se réveillent en 
lui et peuvent embrasser le monde. Mais de même que le 
soleil, uni dans un mariage mystique avec la lune, l'astre 
féminin, se communique aux enfants de celle-ci, mariés 
mystiquement à leur tour avec elle, ainsi le soleil peut 
entrer dans un rapport semblable avec d'autres natures, 
plus disposées cependant à recevoir les influences de la 
lune. Il peut s'unir à elle, soit immédiatement, soit par 
l'intermédiaire de celle-ci, lorsqu'elle agit sur la terre 
comme principe masculin dans l'état d'opposition; car 
l'homme devient tout ce avec quoi il s'unit dans l'Ioga. 
Quiconque donc se laisse aller à l'attrait de la lune prend 
sa forme ; quiconque introduit son esprit dans l'esprit dont 
la lumière de la lune n'est que la splendeur devient lui- 
même lumineux à la manière de la lune, et reçoit la sa- 
gesse de celle-ci. Tous ceux qui ont reçu le même don 
forment parmi les Brahmes la race des enfants de la lune, 
qui, dans l'ordre des temps, venant immédiatement après 
les enfants du soleil, ont mis leur cœur en rapport avec le 
tlambeau de la nuit. 

Tel est ce culte des astres du ciel, lesquels attirent la 
vie terrestre par un attrait magique et irrésistible; de sorte 
qu'embrasée des ardeurs de la piété elle s'immole à Brahnia, 
de même que celle-ci s'immole dans son feu sacré comme 
victime suprême. C'est ainsi que s'est établi le culte du 
soleil, celui de la lune, des planètes et des étoiles dans le 
Sabéisme; ce culte qui a enflammé d'un tel enthousiasme 
les âmes si impressionnables des hommes dans les premiers 
temps. Une soif inextinguible de la vie sidérable rattache 



104 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

l'homme au centre de l'univers. Enchaîné par un attrait 
puissant, il s'y livre avec toute l'ardeur de son àme et se 
laisse dominer par lui^ afin de pouvoir ainsi ou rassasier 
la soif qui le dévore dans l'eau pure et limpide de la vie, 
dont la lune est la source, ou s'enivrer au cahce du soleil 
de la lumière qui en déborde, et participer à sa splendeur. 
Le cœur, une fois devenu semblable aux astres, veut con- 
verser familièrement avec eux. A mesure qu'il s'approche 
d'eux davantage, il se sent enlacé davantage aussi dans 
leurs liens, il acquiert dans son commerce avec eux une 
délicatesse de sentiment qui le rend accessible aux impres- 
sions les plus légères : tout changement qui arrive en eux 
le touche d'une manière sensible, et sa vie se trouve comme 
mêlée à leurs mouvements. Les progrès du soleil dans sa 
carrière lumineuse à travers les signes du zodiaque, il les 
sent tous au fond de son être. Il aide ce héros du ciel dans 
sa lutte contre les puissances des ténèbres. Il pleure lors- 
que celles-ci, victorieuses après l'équinoxe d'automne, 
coupent la chevelure lumineuse du guerrier; il se réjouit, 
au contraire, lorsqu'au printemps celui-ci, se dégageant 
de leurs étreintes, apparaît de nouveau dans tout son éclat. 
Les phases de la lune se reflètent de la même manière dans 
un autre foyer vital chez les lunatiques. Lorsque la lune 
décroit, la vie chez eux perd de sa plénitude, tandis que, 
lorsque la lune croit, au contraire, leur vie monte avec elle 
et acquiert une nouvelle énergie. Chez les uns comme chez 
les autres la vie est profondément affectée et affecte l'âme 
supérieure à son tour. De là ce va-et-vient, ce flux et ce 
reflux continuel que l'on remarque chez les enfants de la 
lune et du soleil. Lorsque cet état est l'effet des influences 
physiques des astres, fl vient du dehors et suppose une 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l' HOMME AVEC LA NATURE. 19;i 

contrainte extérieure. Les voyants lunatiques ne calculent 
point comme les savants les oppositions, les conjonctions et 
les quadratures de la lune; mais ils les sentent au fond de 
leur être par le moyen de ces impressions qui produisent 
en eux leurs rapporls avec l'astre des nuits. Et les voyants 
du soleil^ de leur coté, sentent la force de cet astre monter 
ou descendre aux mouvements analogues qu'éprouve en 
eux la lumière interne qui les pénètre. Chez les uns et chez 
les autres l'astronomie n'est pas une science, mais elle fait 
en quelque sorte partie de leur vie; ils sont sous le charme 
de la nature, et comme ensorcelés par elle. C'est de cette 
manière qu'ils puisent dans les astres leurs oracles, et ac- 
complissent par eux ces effets magiques qui nous étonnent. 
Ils expriment, non sous des formules algébriques, mais 
sous le voile poétique des mythes, ce qu'ils ont senti au 
fond de leur être. 

Nous verrions se produire de nos jours les mêmes choses 
si le christianisme n'avait aboli pour toujours le culte des 
astres; car l'attrait qui attire l'homme vers eux existe tou- 
jours en certaines natures exceptionnelles, comme on a 
pu le voir tout dernièrement encore chez cette rhabdomantc 
du lac de Constance, dont nous parierons ailleurs plus en 
détail. D'après ses déclarations, il existait un certain rap- 
port entre ses doigts et les corps célestes, lequel semble 
s'être révélé à elle à l'apparition de cette comète qui fit 
tant de sensation en 1811. Ses doigts s'allongeaient ou se 
ployaient lorsqu'elle les tournait vers une planète ou une 
étoile fixe. Son pouce était attiré avec plus de force par la 
lune lorsqu'elle était pleine, tandis qu'il était repoussé par 
Jupiter, Mars et Vénus. L'indicateur était attiré parle pôle 
nord et repoussé par le pôle sud; c'était le contraire pour 



196 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

l'annulaire. Le doigt du milieu était ployé par les étoiles 
fixes^ surtout par Sirius, par les deux Gémeaux^ par Aldé- 
baran et par les étoiles de première et de seconde gran- 
deur, tandis que le petit doigt était en rapport avec le soleil 
et la comète. Les corps célestes agissaient après leur cou- 
cher d'une manière toute contraire à celle dont ils avaient 
agi lorsqu'ils étaient au-dessus de l'horizon. Ainsi, par 
exemple, le soleil, qui allongeait pendant le jour son pe- 
tit doigt, le ployait une fois le soir arrivé. [Isis, 1818, 
p. 145.) Zschokke voulant s'assurer de ces faits, un matin, 
comme un nuage couvrait encore tous les objets, lui banda 
les yeux avec un mouchoir, et après l'avoir fait marcher 
quelque temps dans toutes les directions, pour la tromper 
sur la position des points cardinaux, il l'arrêta tout à coup 
en lui disant d'indiquer l'état de l'étoile polaire. Elle se mit 
à lever peu à peu, et toujours plus haut, le bras avec les 
doigts allongés, tandis que son corps se tournait lente- 
ment. On remarqua un tremblement convulsif à l'un des 
doigts qui étaient allongés, pendant qu'elle fermait les 
autres. Elle indiqua enfin le lieu de l'étoile polaire ; et une 
boussole qu'on avait apportée en secret prouva que son in- 
dication était exacte. 

La voyante de Prevorst était aussi très -accessible aux 
intluences du soleil et de la lune. Lorsque le ciel était obs- 
cur, et dans les jours où le soleil ne paraissaij, pas , elle 
était affectée d'une autre manière que lorsque le temps 
était serein; l'arrivée et le départ d'un nuage suffisait 
déjà pour produire en elle ces impressions. Mais elles de- 
venaient bien plus vives, chaque jour, deux heures avant 
et deux heures après le passage du soleil par le méridien. 
Elle voyait alors les objets situés toujours plus bas, de 



RAPPORTS MYSTIQUES DK L HOMME AVEC LA NATURE. 197 

sorte qu'à la fin ils lui paraissaient comme au fond d'un 
abime, et lui donnaient comme une sorte de vertige. Elle 
voyait les hommes grands comme un buste. Avec cela, elle 
ne sentait pas son propre corps. Si elle remuait le bras, elle 
le trouvait plus léger et plus vide encore, et éprouvait un 
sentiment pénible. Elle sentait aussi une pression dans l'oc- 
ciput et les tempes. A partir du jour le plus court jusqu'au 
plus long, son agitation nerveuse et son état singulier aug- 
mentaient; mais aux solstices elle éprouvait toujours dans 
l'estomac un grand bien-être, et il lui semblait qu'elle al- 
lait désormais être tranquille. Elle sentait comme quelque 
chose de rond dans l'estomac et dans le cervelet, et de ces 
deux points un doux repos descendait dans tout le corps. 
Elle n'avait plus de vertiges; elle croyait entrer dans un 
autre monde, n'était plus inquiète comme auparavant, et 
sa santé s'améliorait de jour en jour jusqu'au mois de jan- 
vier. Quand elle regardait la lune, elle était triste et sentait 
un frisson; la menstruation la prenait aussitôt, mais ne 
durait qu'aussi longtemps qu'elle la regardait. Cependant 
elle continuait sans interruption toutes les fois qu'elle se 
couchait du côté de l'occident, tandis qu'elle se produisait 
d'une manière régulière lorsqu'elle se couchait du côté du 
sud. {La voyante de Prevorst, ?•" vol., p. 133.) 



108 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

CHAPITRE IX 

Rapports mystiques avec le monde terrestre élémentaire. De la faculté 
de voir et de sentir les substances terrestres. De l'œil pénétrant des 
Zahuris. Comment la faculté de sentir réside dans le sens général 
de la vie inférieure. Pennet , Papponi , Acquaroni , Calan.ini , 
Beuller, etc. 

Ce n'est pas seulement avec le ciel que l'homme peut 
entrer dans un rapport mystique et secret; le monde des 
élëuients terrestres lui ouvre aussi quelquefois ses mys- 
tères. Il y a, en effet, entre le monde élémentaire et le corps 
humain un rapport naturel, puisque tous les deux sont 
composés des mêmes éléments. Et aux puissances élémen- 
taires répandues dans l'univers répondent dans l'orga- 
nisme les esprits vitaux qui le pénètrent. Ces deux mondes, 
l'un grand, l'autre petit, l'un extérieur et l'autre interne , 
ayant la même racine, il n'est pas étonnant qu'ils soient 
liés ensemble par une sympathie très-étroite. Si cet uni- 
vers comparé au corps humain est plus fort par sa masse , 
celui-ci peut lui opposer la force de la vie qui réside en 
lui. Le rapport sympathique qu'établit entre eux l'identité 
des éléments dont ils se composent peut, en devenant plus 
intime, s'élever jusqu'à l'état de rapport magnétique. 
L'homme en ce cas pénètre la nature de son regard, ou 
de son action, ou de sa vie, selon la nature du rapport qui 
l'unit à elle; et il dépasse le cercle ordinaire de sa puis- 
sance. Tous les éléments n'entrent pas toujours à la fois et 
égabment dans cette union réciproque entre l'homme et 
la nature; il arrive quelquefois que l'un ou plusieurs 
d'entre eux agissent spécialement sur l'organisuie, et dans 
ce cas ils affectent d'une manière particulière celui-ci dans 



RAPPORTS MYSTIQUES DK l'hO.MME AVEC LA NATURE. i{(9 

la partie qui leur correspoiid. Il résulte de là diverses mo- 
dificatious et des phénomènes différents. Déplus, àrac- 
tioiî du monde extérieur sur l'homme doit correspondre 
une réaction de la part de celui-ci à l'égard du premier; 
et de là encore doivent résulter des modifications impor- 
tantes dans le rapport qui les unit tous les deux. 

Nous étudierons d'abord la propriété singulière qu'ont 
certaines personnes d'apercevoir les objets que l'œil de 
l'honmie dans l'état ordinaire ne saurait discerner. Les Es- 
pagnols appellent Zahuris ceux qui ont reçu ce don ; et 
Delrio connut en 1575;, à Madrid, un de ces homn:ies, qui 
était alors encore enfant. Si on s'en rapporte à son témoi- 
gnage et à la croyance générale en Espagne, ces per- 
sonnes voient tout ce que la terre renferme en son sein, 
les veines d'eau, les métaux, les filons et même les ca- 
davres dans leurs cercueils. EUes prétendent que cette 
faculté se borne chez elles à certains jours, le mercredi et 
le samedi par exemple, et on les reconnaît extérieurement 
h la rougeur de leurs yeux. C'était à cette classe qu'appar- 
tenait cette femme de Lisbonne, nommée Pedegache, qui 
voyait l'eau sous la terre à de grandes profondeurs, et qui 
découvrit au roi de Portugal les sources dont il avait be- 
soin pour un nouveau palais qu'il faisait construire. Elle 
désignait exactement la profondeur des sources, autant 
que cela peut se faire à vue d'œil, la couleur des couches 
de terre qui se suivaient jusqu'à elles, la richesse plus ou 
moins grande des veines, le chemin qu'elles parcouraient 
et leurs ramifications; et ses indications se trouvaient tou- 
jours parfaitement exactes. Son regard pénétrait aussi les 
coins lès plus secrets des maisons et y découvrait les ob- 
jets cachés ou volés. In jour qu'elle voyngeait sur une 



200 RAPPORTS MYSTIQUES DF- l' HOMME AVEC LA NATURE. 

petite montagne^ ayant mis par hasard la tête hors de la voi- 
ture^ elle vit à trente pieds sous terre un monument an- 
tique très - bien travaillé , et qu'on découvrit en effet à 
l'endroit qu'elle avait désigné lorsque la cour l'eut fait 
creuser. Elle pénétrait aussi l'intérieur du corps humain, 
voyait le sang couler dans les veines, les phénomènes de 
la digestion, la formation du lait et tout ce qui se passe 
dans les divers organes; aussi lui était-il facile de décou- 
vrir le principe de beaucoup de maladies que les médecins 
ignoraient. Ce don parut chez elle pour la première fois 
à l'âge de trois ans, à l'occasion d'une servante qui était 
devenue grosse, et dont elle reconnut l'état, que personne 
ne soupçonnait. Elle put même, au septième mois de la 
grossesse, indiquer le sexe de l'enfant. Pour chercher les 
sources, elle ne se servait point de baguette; elle les voyait 
avec les yeux ; mais il fallait pour cela qu'elle fût à jeun. 
Du reste, ni la science ni l'étude ne lui étaient néces- 
saires. (Le Brun, IJiUoire des jirntiques superstitieuses, 
tom. I", p. 08.) 

Celte faculté réside dans l'œil, et lui donne une puissance 
extraordinaire, qui lui fait voiries objets moins à l'aide de 
la lumière extérieure et physique que par la lumière orga- 
iiique qui lui est propre. Déjà, dans l'état ordinaire, l'œil 
voit parce qu'il est illuminé de sa propre lumière; de sorte 
que celui dont le corps entier serait lumineux, comme le 
sont les yeux, pourrait voir aussi avec toutes les parties de 
son corps comme il voit avec l'œil. Dans la vision ordinaire, 
les deux lumières, celle du dehors et la lumière interne ou 
organique, se rencontrent dans l'a'il, de sorte cependant 
que la première domine, et c'est ce concours qui produit 
la perception. Mais dans la vision supérieure dont il est ici 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l/lIOMME AVEC LA NVTLKE. 201 

question la lumière interne qui réside dans l'œil l'emporte 
sur l'autre, et jaillissant de la prunelle^, elle cherche pour 
ainsi dire les objets, les éclaire, et donne à l'homme doué de 
ces qualités des perceptions sûres. Or la lumière organique^ 
étant d'une nature supérieure, est plus pénétrante que celle 
du soleil, ce que démontrent un grand nombre d'appari- 
tions d'esprits^ dont la lumière se \oit les yeux fermés 
aussi bien qu'ouverts. La lumière qui jaillit en ce cas des 
yeux est, à un degré plus élevé, la même qui rayonne de la 
prunelle de certains animaux destinés à voir pendant la 
nuit, et qui voient dans leur propre lumière les objets que 
n'éclaire point celle du soleil. C'est la même que celle qui 
résidait dans l'œil de l'empereur Tibère, et qui faisait 
qu'il pouvait voir et être vu dans les ténèbres. Ce trait, 
de même que beaucoup d'autres dans sa vie, indique le 
rapport qui existait entre sa nature et celle du chat. 

Après ceux qui voient les objets avec les yeux, viennent 
ceux qui les sentent par un certain tact mystérieux. Chez 
ceux-ci la faculté dont nous parlons ne réside plus dans 
l'œil, comme dans les premiers, mais dans les autres sens 
plus profonds, et surtout dans le sens commun dont la vie 
inférieure est le siège. Celui-ci, acquérant une puissance 
supérieure , perce ses propres voiles et les voiles extérieurs 
sous lesquels se cachent les puissances delà nature, et il en 
devine les secrets. Les pieds, particulièrement en rapport 
avec ce qui est situé sous eux, semblent l'organe principal 
de cette faculté extraordinaire , et les impressions dont ils 
sont le canal ont leur centre et leur sensorium dans les 
plexus solaires. C'est pour cela que les hommes favorisés 
de cette disposition, quand ils passent en marchant sur 
quelques veines d'eau^ sur une couche de charbou; sur un 



202 RAPPORTS MYSTIQUES DE l' HOMME AVEC LA NATURE. 

filon ou sur un gite de sel fossile ;, sont affectés cVune ma- 
nière toute particulière dans les organes qui sont plus en 
rapport avec ce foyer. Cette affection monte de la plante 
des pieds jusqu'au sommet de la tête, et produit des sensa- 
tions diverses^, selon la dillerence des objets et les disposi- 
Pennet, tions de la personne. Chez Pennet^ par exemple, le charbon 
de terre produisait un goût amer. Chez Anfossi^ les sources 
d'eau sulfureuse suscitaient dans les jambes une chaleur 
sensible et un goût acide sur la langue^ qu'il comparait à 
celui de boue pourrie^ pendant que le charboLi de terre 
Popponi. semblait lui attirer les pieds. Papponi et Bianchina Acqua- 
roni;, d'Oneglia, quand ils passaient "sur des minéraux posi- 
tifs, sentaient la chaleur leur monter aux pieds et leurs ge- 
noux se contracter. Calamini, professeur de physique à 
Plaisance,, sentait en ce cas un courant lui monter dans les 
jambes, puis passer dans les bras, et de là dans les mains, 
où il agitait la baguette. Friali, quand il se trouvait au- 
dessus d'une couche souterraine produisant une action po- 
sitive, était saisi de vertige et de maux de cœur, tandis que 
le professeur Nuvani, de Rome, sentait un fourmillement 
dans les pieds. Lorsque Angèle Uosetti, de Parme, se trou- 
vait sur une veine d'eau, elle éprouvait dans les entrailles 
des borborygmes qu'entendaient les personnes qui étaient 
présentes. 
Cath. Bout- D'autres au contraire sentent un coup et un contre-coup 
^®^" en entrant dans la sphère où agissent les substances avec 
lesquelles ils sont en rapport, ou en en sortant. Il en était 
ainsi de Catherine Beutler, de Coltheben en Thurgovie , 
dont la faculté a été constatée par Hippenmayer, Ebel , 
Zschokke etOken. Elle sentaitles sources d'eau sous la terre, 
le minerai de fer et la houille. Elle découvrit une grande 



KAPJ'ORTS MYSTIQUES DE LHOMME AVEC LA NATIJP.E. 20o 

coirche de gypse, mesura et détermina le parcours des 
veines, leur profondeur et leur puissance. Un gite de sel 
la priva de sommeil pendant deux nuits ; il en fut de même 
pour une couche de mercure dans le canton des Grisons. 
Elle ne sentait pointles eaux souterraines quand ellesëtaient 
stagnantes; il fallait qu'elles coulassent, et il lui semblait 
alors que quelque chose montait dans son corps sous la 
forme d'unecolonne, etdescendait sous laformede gouttes. 
L'impression qu'elle éprouvait était en rapport avec le mo- 
ment du mouvement, c est-à-dire la vitesse du courant 
combinée avec la masse du mobile. Il résulte des essais que 
l'on fit avec elle sur plusieurs minéraux que ceux-ci agis- 
saient sur ehe de deux manières, et pouvaient ainsi être 
rangés en deux classes. Parmi les métaux, le fer et le cui- 
vre, anneaux tous les deux de la chaîne galvanique , for- 
maient une opposition îrès-déterminée. Le premier, miné- 
ralisé, produisait sur la langue la sensation du froid, mais 
à un degré d'autant plus faible que le minerai était moins 
mêlé de substances rendant le fer cassant. Le cuivre, au 
contraire , produisait la sensation de la chaleur avec un 
goût amer. Au bronze se rattachait le plomb, qui éveillait 
dans la région de l'estomac le sentiment d'un poids désa- 
gréable. Au cuivre se rattachait l'or, qui produisait dans 
tout le corps une chaleur accompagnée de sueur, de fai- 
blesse dans les pieds et de malaise. L'argent produisait dans 
la région de l'estomac une pesanteur et une pression; l'ar- 
senic, un battement pénible et violent dans la tête. Comme 
le soufre causait aussi la chaleur, on doit le ranger dans 
la même classe que le cuivre. Combiné avec le fer dans la 
proportion de 32 pour 100, comme il l'est dans le fer sul- 
fure, outre la chaleur, il produisait encore une sensation 



204 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

de froid sur la langue, taudis que le carbone dans le char- 
bon de terre causait un goût amer et des crampes, ou 
même des défaillances, lorsque les couches étaient consi- 
dérables. Parmi les substances terreuses, Talun faisait 
venir aux dents supérieures une eau froide et corrosive. 
Le carbonate de chaux dans la marne causait une chaleur 
cuisante dans Fintérieur du corps, et le sel laissait un 
goût de sel dans la bouche, et faisait enfler la peau. 



CHAPITRE X 

Action des substances 'physiques en contact immédiat avec l'ori^a- 
nisme. Essais de Kerner avec la voyante de Prevorst. Opposition 
électrique et magnétique. 

Les phénomènes que nous avons considérés jusqu'ici ont 
été produits pour la plupart par une action à distance. Il 
en est d'autres qui exigent un contact immédiat avec l'or- 
ganisme ;, et ils constituent sous ce rapport une seconde 
classe qui se distingue par là de la première. Les essais faits 
par Kerner sont intéressants sous ce rapport, quoiqu'ils 
soient loin d'avoir épuisé la matière. Les constantes appa- 
raissent clairement dans ces essais. ]\Iais la diversité des 
éléments dont se composent les matériaux employés, les 
complications de l'organisme, celles de la maladie et 
beaucoup d'autres circonstances encore dont on n'a pas 
tenu compte, comme par exemple la polarité propre à plu- 
sieurs minéraux, modifient nécessairement ce résultat, et 
ne permettent guère de dégager ces grandeurs constantes 
de celles qui sont variables. Ce qui frappe tout d'abord. 



UAl'l'ORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NAÏUUE. 20o 

c'est que, parmi les minéraux, les uns lient l'organisme, 
tandis que les autres le délient, et cette double action peut 
se subdiviser encore en deux degrés. Essayons de classer 
ces diverses actions, ainsi que les substances qui les pro- 
duisent, alin de nous faire une idée de ces rapports. Nous 
trouvons d'abord les minéraux fossiles parfaitement neu- 
tralisés dans leurs polarités par les grands procédés de 
lu nature, et qui forment la base neutre de la terre, tels que 
]c granit, le porphyre, le natrolite. Mis dans la main de la 
voyante, ils ne produisaient aucun effet sur elle. Les mi- 
néraux n'agissaient sur son organisme que dans les diverses 
formations où leurs oppositions commencent à se déve- 
lopper; et ils cessaient d'agir dès que la puissance du feu 
avait détruit celles-ci en eux, et leur avait ôté pour ainsi 
dire leur vie propre. Il en était ainsi de la pouzzolane, de 
la pierre ponce et de toutes les laves. Toutes les espèces de 
spath lluor produisaient une action de dégagement qui s'an- 
nonçait par une détente du système musculaire, par un 
goût acide dans la bouche, une disposition au somnambu- 
lisme, même dans les cas où les passes magnétiques ne pou- 
vaient plus produire cet état. Il lui semblait aussi que ses 
intestins se liquéfiaient dans l'eau. Après le spath fluor, ve- 
naient dans la môme classe le spath d'Islande et le saphir. 
L'autre genre de dégagement était produit principalement 
par la baryte sulfatée. Il s'annonçait par la souplesse de 
tous les membres, un sentiment de chaleur bienfaisante et 
une légèreté telle qu'il lui semblait parfois qu'elle pouvait 
voler. La même pierre produisait un chatouillement qui 
l'excitait à rire; bien plus, il suftisait de lui présenter à la 
bouche de l'eau où l'on avait laissé pendant quelque temps 
du carbonate de baryte pour exciter en elle un rire con- 

6* 



206 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

vulsif joint à un mouvement involontaire et continu de la 
langue, mouvement qui s'étendait à tout le corps lorsque 
l'on employait la chaux vive. 

Passons maintenant aux substances ayant la faculté de 
lier l'organisme. Deux degrés et deux modes d'action se 
présentent encore ici. Le premier se produit de la manière 
la plus tranchée dans le cristal de roche. Mis dans la main 
de la voyante, il la tirait de son demi-sommeil: placé sur le 
cœur, il la faisait revenir de l'éfat ae somnambulisme com- 
plet. Si on le laissait plus longtemps, il lui donnait la 
sensation d'une odeur délicieuse, et produisait bientôt 
dans le système musculaire une roideur qui allait à la lin 
jusqu'à la catalepsie, et prenait le corps depuis le cou 
jusqu'aux pieds. Quoiqu'elle fût parfaitement éveillée et 
qu'elle se trouvât très- bien d'ailleurs, son corps était 
comme pétrilié, et l'on aurait brisé ses membres plutôt 
que de les plo^er. Le verre produisait le môme effet^ mais 
à un degré plus faible. Le simple regard ou les sons que 
rendait cette substance agissaient sur elle, il en était de 
même du bois pétrifié, de l'héliotrope, du basalte, qui 
produisait aussi dans la bouche une saveur acre; de toutes 
les pierres incolores et de tous les genres de caillou, de la 
dolomie, du spath gypseux et du gypse : il lui semblait , 
lorsqu'on employait le spath gypseux, qu'elle avait la main 
dans l'eau. Parmi les métaux, ceux qui agissaient dans ce 
sens sont l'or, l'argent, l'étain, le sélénium, le diamant, 
le charbon de bois et le charbon de terre. L'or produisait 
des ébranlements et une tension extraordinaire des mem- 
bres, et de plus une roideur dans les muscles, quoique 
la voyante se trouvât bien d'ailleurs. Ce dernier effet était 
produit aussi par le cristal de roche mis sur le cœur. Lar- 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'iIOMME AVEC LA NATURE. 207 

gent leiidait violemment aussi les membres, ployait en 
arrière la colonne verîebrale, et causait des spasmes 
ioniques dans iont le corps, de même que l'étain et le 
sélénium. Le diamant roidissait la main gauche el le 
pied droit, ouvrait les yeux et les rendait immobiles, de 
même que le charbon de terre et le charbon de bois, 
tandis que le soufre paralysait la langue avec des crampes 
violentes. 

Le second mode d'action apparaît principalement dans 
]e fer, modifié toutefois d'après les formes sous lesquelles 
se produit cette substance. L'efîet le plus énergique était 
causé par son oxyde dans l'hématite, qui paralysait tout 
le corps de la malade et lui donnait la sensation d'un froid 
très -intense. Cette paralysie ne pouvait être enlevée que 
par le carbonate de baryte. Le fer oxydé causait dans la 
poitringÉ^e sensation de pression et d'angoisse. L'aimant 
en octaSires, lors même qu'on approchait seulement d'elle 
Te papier qui l'avait enveloppé, lui donnait des palpitations 
et une sensation de pesanteur, et l'acier des crampes qui 
duraient des heures entières. Le rubis, qui contient de l'a- 
cide chromique, produisait dans le dessous du bras le 
même sentiment que les pasMs magnétiques dans le dessus. 
L'augite avec l'oxyde de magnésie lui ôtait toute la force de 
la main : pâle comme un cadavre, elle tombait dans une dé- 
faillance d'où elle ne pouvait être tirée que par le carbonate 
de baryte. Le schorl occasionnait des ébranlements dans le 
cerveau et une disposition au sommeil ', le rubis lui don- 
nait un sentiment de froid sur la langue et de pesanteur, 
qui allait quelquefois jusqu'à la faire balbutier. Les doigts 
des mains et des pieds étaient froids également : puis à des 
crampes violentes succédait un sentiment de bien-être et 



'lOH RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATi'RF.. 

de légèreté. Elle avait aussi comme un instinct que cette 
môme substance pouvait produire en elle une paralysie. 
Le grenat ébranlait violemment tout son corps ; la chryso- 
prase jointe au nickel ébranlait aussi tout le corps depuis 
la poitrine. La turquoise avec le cuivre endormait la main, 
la rendait insensible; et cet effet s'étendait bientôt au 
bras gauche, au côté tout entier et aux pieds; de sorte 
que la malade se croyait menacée d'une paralysie com- 
plète. L'effet était lent, mais durable. L'argile occasion- 
nait les crampes les plus violentes , et le zinc semblait se 
rattacher au fer ; car, dès que celui qui faisait l'expérience 
le prenait dans sa bouche, il rendait pesante la langue de 
la malade. 
Note du Ici V auteur cherche à expliquer les rapports des diverses 
substances dont il vient d'être parlé par une théorie particu- 
lière sur la nature et la composition des corps. Çj^^théorie 
étant très-obscure, nous n'avons 2ms cru utile de Vmsérer ici; 
d'autant plus que, mise ici sans un commentaire qui l'ex- 
plique, elle ne ferait qu'obscurcir la matière au lieu de /'é- 
clairer, et ciu'elle n'est en tout cas aucunement nécessaire 
pour r intelligence de ce qui précède ni de ce qui suit. 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA TS'ATURE. 209 

CHAPITRE XT 

La rhabdomantie. Essais remarquables de Schaeffer à Ratisbonne. 
Essais de rbabdomantie faits en France dans le Dauphiné, k la fin 
du siècle précédent , sur Ainiar, Explication de ces phénomènes par 
le magnétisme vital. Autres expériences sur l'action de ce magné- 
tisme. La femme Berehata. Biaise de Valfracuria. Les deux enfants 
dont parle Albert le Grand. Une partie de ces influences se reflète 
dans les instincts des animaux. 

La rhabdomantie consiste dans la faculté qu'ont cer- 
taines personnes de mettre en mouvement des leviers mo- 
biles, des baguettes ou des pendules dès qu'ils approchent 
de certaines substances élémentaires qui sont dans un 
rapport particulier avec leur organisme. Cette femme, des 
environs du lac de Constance, dont il a été parlé plus 
haut possédait cette faculté à un degré très-remarquable. 
Lorsqu'elle tenait fortement à la main une baguette de 
baleine ou de coudrier ployée, celle-ci s'agitait même 
appuyée contre un homme, et était comme repoussée par 
toutes les jointures du corps. Un métal suspendu aux 
doigts par un fil oscillait , comme Oken en fut témoin, 
de la main droite à la main gauche de celui qui le tenait 
lorsqu'il était tenu sur un morceau du même métal, tandis 
que sur un morceau d'un autre métal il oscillait de 
gauche à droite. Elle était persuadée qu'elle pouvait ac- 
croître l'action de la baguette lorsqu'elle en mettait le 
bout en contact avec le fossile sur lequel elle devait agir 
exclusivement. La voyante de Prevorst possédait la même 
faculté. Si on lui mettait à la main une baguette ou un 
pendule, celui-ci se tournait vers le fossile qu'on appro- 
chait de lui. Aussi le platine, l'or, l'hyacinthe etl'olivine 



210 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'uOM^!E AVEC LA NATURE. 

l'attiraient fortement; l'argent et la serpentine moins, 
tandis que le feld-spath avec le porphyre , de même que 
le cristal de rochC;, n'ayant aucune action, mettaient le pen- 
dule en repos. Le feld-spath vert l'attirait aussi, de môme 
que le carbonate de baryte, tandis que la baryte sulfatée 
exerçait une action médiocre; mais la stralite était au 
contraire très- énergique. C'est sur l'emploi de la baguette 
divinatoire que s'appuie la rhabdomantie, qui forme ainsi 
une des branches de la magie naturelle. Cet usage, du 
reste, était connu déjà des Hébreux, si nous en croyons 
le témoignage de saint Cyrille, expliquant ce passage du 
prophète Osée, c. iv, v. 12 : Fopidus meus in ligno suo 
adoravit, et baculus ejus annuntiavit ei. Il dit, en effet, que 
l'usage qu'on faisait de la baguette n'était pas moins 
différent que cette baguette elle-même; que ceux-ci se ser- 
vaient de tel bois, ceux-là de tel autre, avec ou sans écorce, 
droit ou courbé ou en forme de fourche, avec ou sans 
images et caractères symboliques; que chez les uns la ba- 
guette devait se courber en cercle; que chez d'autres elle 
se tournait dans la main vers certaines contrées; que d'au- 
tres enfin la lançaient en l'air, et observaient la manière 
dont elle tombait. 

Afin de nous faire une idée des superstitions et des 
folies dont la baguette divinatoire a été l'objet, et de dé- 
couvrir s'il est possible la base naturelle sur laquelle s'ap- 
puient tous ces phénomènes, nous rappellerons ici les 
Schaeffer. observations que Scha}ffer de Ratisbonne, consénior du 
ministère, fit vers la fin du siècle dernier sur le don qu'il 
avait reçu en ce genre. Comme il s'occupait d'essais sur 
l'éleclrophore, que l'on venait de découvrir, il remarqua 
que, lorsqu'il attachait à un fil une petite cloche ou un 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 211 

autre corps pesant ;, et le tenait suspendu sur un gâteau 
de résine frotté, il était mis aussitôt en mouvement, et 
que ses oscillations avaient lieu dans le plan de la ligne 
méridienne, et jamais dans une autre direction. Mais 
lorsqu'il tenait le pendule à côté de l'électrophore, les 
oscillations se dirigeaient vers le milieu de celui-ci. Il ne 
tarda pas à reconnaître que Tinstrument dont il se ser- 
vait n'était que la cause prochaine de ce mouvement, 
mais qu'au fond c'était lui qui en fixait le but. En etTet, 
ayant suspendu le pendule à un pied de bois, il resta en 
repos au-dessus comme à côté de l'électrophore. Mais ayant 
mis le doigt au til, il se mit à osciller comme auparavant, 
et s'arrêta de nouveau dès qu'on eut éloigné le gâteau. 11 
découvrit de plus que le contact immédiat du fil n'était 
pas nécessaire, et que, pour produire le mouvement, il 
avait besoin seulement de toucher un point du support. 
Il n'était pas nécessaire davantage que l'électrophore fût 
très- proche : Texpérience réussissait lors même que le 
pendule était à une distance de vingt- quatre pieds, ou 
séparé de l'électrophore par un mur ou par un plancher. 
Il fallait seulement que l'électrophore ne fût pas isolé, ou, 
s'il l'était, sa force devait être augmentée par une ma- 
chine électrique. Il fut constaté que non-seulement des 
pendules légers, mais que des masses de deux ou trois 
quintaux, suspendues à des cordes ou à des chaînes, ou 
tenant à des fléaux de balance, étaient mis en mouvement; 
et leurs oscillations, malgré la pesanteur, se produisaient 
dans la même direction que lorsqu'on agissait sur une 
masse plus légère : il suffisait pour cela de toucher seu- 
lement une partie quelconque de la chaîne. 

Il fallait d'abord s'assurer que la main n'avait aucune 



212 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

influence sur ce mouvement par une action insensible et 
inaperçue sur le corps qui oscillait. Pour cela, on attacha 
trois cloches à trois bras qui se coupaient sous des angles 
déterminés et qui étaient portés par un même support, 
et on les suspendit au-dessus de l'électrophore. Or aussitôt 
que Schfefter eut mis la main sur le support, à deux pieds 
de la cloche du milieu , et à trois pieds de celles qui 
étaient situées aux deux côtés^ la première se mit à oscil- 
ler dans la direction de la ligne méridienne, et les deux 
autres dans une direction perpendiculaire à celle-ci. Une 
autre fois on suspendit deux pendules avec deux bras à 
un support, et à côté des deux pendules, à l'est et à 
l'ouest, ou au nord et au sud, on plaça deux électro- 
phores. Dès que Schœffer y eut mis la main, l'une des 
cloches oscilla vers le sud ou l'est, et l'autre vers le nord 
ou l'ouest. La môme chose arriva en présence du professeur 
Xavier Epp, que l'académie de Munich avait envoyé en 
1777 pour lui rendre compte de ces phénomènes. On sus- 
pendit le pendule à une tige de fer solidement fixée à une 
porte, et on plaça l'électrophore à dix pieds de distance de 
lui et de côté. Sch(etîer ayant mis la main sur la tige du 
pendule , on y remarqua aussitôt des oscillations de cinq ou 
.si.v pouces, dont la direction suivait toujours exactement le 
lieu où, àl'insude Schaeffer, l'on avait placé l'électrophore 
dans une chambre voisine. On chercha si cette propriété 
de produire des oscillations était attachée exclusivement à 
la main de Schœfîer, ou si d'autres que lui la possédaient 
encore, et l'on se convainquit que c'était un privilège 
très-rare. On fixa pour cela une poulie dans le mur, et on 
y suspendit le pendule : puis Epp et beaucoup d'autres en- 
core y mirent la main sans qu'il en résultât aucun mou- 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMMF WEC I.A N ATI RE. 213 

vement. Mais lorsque Schaifler leur mettait la main sur les 
épaules, le pendule se mettait à osciller, plus tard néan- 
moins et plus faiblement que de coutume. Lui -môme ne 
réussissait pas toujours ni d'une manière complète ; ce- 
pendant l'exception était rare. Pendant trois semaines que 
durèrent les essais, qu'on renouvelait tous les jours, le 
pendule ne se trouva rebelle que deux fois; la première 
dans un après-midi , et la seconde en présence de douze 
personnes. Les oscillations commencèrent toutefois dès 
qu'on eut placé l'électrophore dans une auti-e chambre. 
On voulut enfin se faire une idée de la manière dont cet 
instrument agissait^ et l'on reconnut qu'on pouvait le rem- 
placer par un autre corps, un siège, une table ou tout autre 
objet, pourvu que celui-ci eût été quelque temps en con- 
tact avec la personne favorisée de ce don. l'n verre à boire 
conserva encore quatre jours après avoir été touché de cette 
manière la faculté de diriger de son côté les oscillations , 
quoiqu'il eût servi pendant tout ce temps. Si, après avoir 
placé l'électrophore sur un livre , on pressait celui-ci pen- 
dant quelques instants sur un second , et ainsi de suite 
jusqu'au centième, tous ces livres se communiquaient la 
faculté de produire les mêmes effets sans la moindre dimi- 
nution dans leur intensité,et l'on pouvait ensuite faire passer 
cette propriété des livres à une série de plats ou de verres. 
Tous ces faits ont été soigneusement étudiés et constatés 
par la science; de sorte qu'ils peuvent servir de base pour 
des recherches ultérieures. Si Scha^flér, au lieu de pendule, 
s'était servi d'une baguette fourchue, faite avec une bran- 
che de coudrier ou d'un autre arbre; s'il avait tenu des 
deux mains les deux bras de la fourche au-dessus du mi- 
lieu de l'électrophore et dans la direction du méridien 



214 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'iîOMME AVEC LA NATURE. 

magnétique^ en ayant soin toutefois de tenir en bas la 
partie où s'unissent les deux branches, leurs ])outs au- 
raient commencé à se ployer en avant dans ses mains, puis 
en arrière, et ainsi de suite. Ou bien, s'il n'avait pas tenu 
fortement la baguette , elle aurait pris un mouvement de 
rotation. Probablement la même oscillation aurait eu lieu 
de haut en bas s'il avait tenu la fourche horizontale dans 
le méridien, et le mouvement se serait dirigé vers le mi- 
lieu de l'instrument s'il s'était approché de celui-ci de 
côté avec la baguette. Or ce sont là les mouvements que la 
baguette divinatoire produit dans les mains des rhabdo- 
mantes, près des sources de certains métaux et d'autres 
objets. C'est donc la même propriété qui se manifeste d'une 
manière différente dans les deux cas. Ceci nous conduit en 
France, où, vers la fm du xvu^ et au commencement du 

Essais faits XNui*^ siècle , la rhabdomantie fit une grande sensation. On 
pn Fr&ncp 

découvrit alors , en effet , que beaucoup de paysan? du 

Dauphiné faisaient métier de cet art, et s'en servaient 
pour découvrir les minéraux , le marbre et le talc et parti- 
culièrement les sources d'eau. Ils apprenaient de cette 
manière si l'eau était stagnante, si elle venait des pluies 
du ciel ou d'une source vive, quelle était sa force et sa 
profondeur, quelles étaient les couches de terre situées au- 
dessus d'elle. Ils avaient en ce genre un coup d'œil telle- 
ment juste qu'ils reconnaissaient très-bien s'ils pouvaient, 
à leurs risques et périls, s'engager, pour une faible somme, 
à creuser le sol et trouver les sources qu'il renfermait. On 
essaya bientôt de découvrir de cette manière les routes en- 
fouies sous terre, et l'on réussit. La baguette indiqua la lar- 
geur d'un chemin, et, de plus, qu'il était pavé et situé à 
cinq pieds au-dessous du sol. Les fouilles que l'on lit pi'ou- 



RAPPORTS MYbTIUlJES DE j/llOMME AVEC LA ÎSATUIIE. 215 

vèreiit la vérité de ces indications. On trouva de la même 
nianière des bornes qui avaient été déplacées ou enfouies. 
Lorsque les pierres éîaient encore à la place où les avait 
mises le propriétaire légitime, la baguette s'agitait dans tout 
Tespace si'ué entre la nouvelle borne placée en haut et l'an- 
cienne qui était cachée; mais si elle n'était plus au même 
endroit, la baguette s'agitait seulement au-dessus d'elle, et 
restait immobile sur tout le reste du champ , puis se re- 
muait de nouveau lorsqu'on était arrivé au lieu d'où l'on 
avait ôté malicieusement la borne. Les choses en étaient 
venues au poiiît que tous les procès de ce genre étaient dé- 
cidés par la baguelte divhiatoire, pour le modeste prix de 
cinq sous. Il est Facile de voir qu'on avait franchi les 
bornes de la nature physique, et que l'on était entré dans 
la sphère des causes morales. 11 semblait donc naturel de 
pousser plus avant dans cette voie. 

Va meurtre ayant été commis à Lyon en 1602, on es- Aimar. 
sa\a d'employer la baguette pour découvrir le criminel. 
On lit venir à Lyon Aimar, né en 1602 à Saint- Néran 
dans le Dauphiné, et la chose réussit au delà de ce qu'on 
avait osé espérer. Comme un chien suit à la piste un cerf 
partout où il a passé, à travers les montagnes, les prairies 
et les ruisseaux, de même la baguette, s'agitant toujours, 
depuis la cave où le meurtre avait été commis, suivit les 
meurtriers à travers tous les pays par où ils avaient passé. 
L'un d'eux ayant été trouvé heureusement de cette ma- 
nière, elle suivit les traces de l'autre par delà la mer, mal- 
gré les tempêtes et les orages, jusqu'aux Pyrénées. Des 
hommes dignes de foi, des ofticiers du roi qui procédèrent 
Juridiquement dans cette affaire rendirent témoignage à la 
vérité; et le meurtrier décou\ert confirma tout par ses 



;216 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

aveux ^ jusqu'aux moindres circonstances. Or, par un ha- 
sard singulier, la même faculté qui s'était produite chez 
Aimar se révéla chez plusieurs témoins; et les essais que 
l'on fit, soit avec lui, soit avec eux, atin de connaître la 
manière dont le crime avait été commis, ou hien pour dé- 
couvrir des métaux cachés ou enfouis, furent également 
couronnés de succès. Aimar, interrogé sur plusieurs choses 
de détail qui paraissaient louches, donna les réponses les 
plus satisfaisantes : le fait parut incontestable, et les sa- 
vants se mirent à bâtir leurs systèmes, attribuant ces phé- 
nomènes aux molécules que les meurtriers avaient laissé 
échapper par la transpiration, et qui correspondaient à 
celles d' Aimar. On peut consulter à ce sujet la lettre de 
Chauvin, docteur en médecine, à la marquise de Senozan, 
Lyon, 1092. 

Tous les systèmes une fois bâtis, une querelle terrible 
s'éleva entre ceux qui, prenant trop simplement la chose, 
l'admettaient sans examen et sans condition et ceux, au 
contraire, qui la rejetaient sans se dojuier la peine de 
l'examiner. Chacun voulut avoir recours à la baguette di- 
vuiatoire. Ce fut une véritable épidémie; et, chose remar- 
quable, beaucoup réussirent, tandis qu'elle se montra re- 
belle entre les mains des autres. Aimar s'en servit pour 
découvrir les voleurs. Cependant il arrivait bien quelque- 
fois des choses qui éveillaient certains doutes sur la valeur 
de ses indications. Dans la sacristie de l'abbaye de Saint- 
Germain , dont les placards étaient remplis de vases d'ar- 
gent, la baguette d" Aimar resta tranquille en présence de 
Mabillon, quoique celui-ci l'eût vue se ployer et se rompre 
entre les mains d'un autre. (Lebrun, v. 3.) Comme on sa- 
vait qu'à l'aide de la baguette d'autres personnes avaient 



RAPl'OKTlS MVSTKiLiliS DL l' HOMME AVIiC LA NATURE. 217 

découvert des sources ;, on crut qu'on pourrait s'en servir 
dans ce but. On creusa donc le sol, sur des indica- 
tions fournies par elle^ à plus de vingt toises de profon- 
deur, mais sans rien trouver. La même chose arriva à Sa- 
lon, en Provence, et sur les biens du maréchal de Bouf- 
llers. L'emploi de la baguette donna lieu d'ailleurs à des 
désordres et à des malheurs de plus d'un genre. On avait 
volé du blé à un habitant d'Eibins, près de Grenoble. Ce- 
lui-ci eut recours à la baguette, qui désigna six ou huit 
maisons. De là des soupçons, de mauvais propos, des ca- 
lomnies, des injures, des discussions, des querelles, des 
inimitiés terribles entre tous les habitants du lieu. Le curé 
se convainquit à la fin que la baguette s'était trompée, et 
que ni les voleurs ni les objets volés n'étaient entrés par les 
portes de ces maisons, ni n'en étaient sortis. Ailleurs, quel- 
ques jeunes gens avaient promené Ainiar avec sa baguette 
dans une rue, pour savoir s'il n'y avait point là quelques 
maisons mal famées. La baguette avait indiqué quatre ou 
cinq portes. La chose avait été connue dans la ville, y avait 
fait grand bruit, et suscité des haines profondes entre plu- 
sieurs familles; et cependant, d'après les apparences, la , 
baguette avait menti. 

Le clergé du pays commença à croire qu'il pouvait bien 
y avoir en tout cela quelque chose de diabolique , et se 
mit à faire des essais de son côté. Une femme de Grenoble ^^ femme 
nommée Olivet avait la faculté de sentir les métaux à l'aide Olivet. 
de la baguette. Ayant appris l'opinion que le clergé avait 
de la chose, elle eut quelques inquiétudes, et s'adressa à 
un Oratorien, qui, louant sa bonne volonté, lui conseilla 
de prier Dieu qu'il ne permît pas que la baguette tournât 
jamais dans sa main si le démon avait la moindre part à 
m. 7 



218 RAPPORTS MYSTIQUES DE LHOMME AVEC LA NATURE. 

ses mouvements. Il lui dit qu'elle ne serait peut-être pas 
exaucée; mais qu'en tout cas ce n'était pas tenter Dieu 
que d'agir ainsi, et qu'elle arriverait peut-être à son but. 
Elle fit donc une retraite de deux jours, communia et fit 
la prière qui lui avait été conseillée, en union avec le 
prêtre à l'autel. Dans l'après-midi, on la fit marcher sur 
des métaux qu'on avait enfouis sans que la baguette re- 
muât. Elle resta immobile aussi près d'un réservoir d'eau 
où elle s'était agitée auparavant avec une grande violence. 
L'expérience fut reiiouvelée quelque temps après, et sans 
résultat encore. 

On chercha donc à étudier la chose chez d'autres per- 
sonnes. La fille d'un niarchand nommé Martin possédait à 
un très-haut degré cette faculté, et peu de temps aupara- 
vant elle avait découvert de celte manière au fond d'un 
ruisseau une cloche qui y était tombée lors de la chute d'un 
pont dans une inondation. Elle avait donc conçu une haute 
idée de ce don, et paraissait peu disposée à y renoncer. A 
ceux qui cherchaient à lui donner des scrupules elle ré- 
pondait : « Dieu m'a accordé le don de la verge de Moïse et 
du bâton de Jacob , et de plus la faveur de voir s'agiter la 
baguette entre mes mains en présence des reliques. » Ou 
lui demanda qui lui avait dit cela : «. Personne, répondit- 
elle : mais je savais que la baguette remue près des osse- 
ments des morts et des antres choses, et j'ai pensé qu'elle 
le ferait bien mieux encore près de ces objets. J'ai donc 
essayé, et j'ai réussi. « On la fit venir dans le jardin du sé- 
minaire, après y avoir enfoui plusieurs morceaux de métal ; 
elle les découvrit, et les désigna très-exactement, au grand 
étonnement de tous. L'ecclésiasfiquc qui l'accompagnait 
remarqua qu'elle cachait quelque chose dans ses mains > 



RAPPORTS MVSriULES Dh i/hOMME AVtC LA iNATL'RE. 219 

d'après la manière de ceux qui faisaient alors usage de la 
baguette. 11 le lui dit, ajoutant que chez quelques-uns Tin- 
tention seule sulïisait. Étonnée qu'il eut deviné son secret, 
elle avoua qu'elle se servait en elfet d'un métal ; mais 
intelligente comme elle était, elle eut aussitôt la pensée 
d'essayer si elle ne pourrait pas produire les mêmes effets 
avec l'intention seulement. On place donc deux pièces 
d'or par terre à quelque distance l'une de l'autre. La ba- 
guette remue plusieurs fois au-dessus de l'une, et reste tran- 
quille au-dessus de l'autre; puis au contraire s'agite au- 
dessus de celle-ci, et se repose près de l'autre, selon 
l'intention de la femme qui la tenait. 

Elle se réjouit d'avoir trouvé une méthode plus facile de 
manier son instrument. On lui apporte deux paquets où il 
\ avait, disait-on, des reliques. Elle s'approche de l'un, et 
la baguette s'agite avec plus de force qu'elle ne l'avait ja- 
mais fait. Elle fait observer aux assistants que lorqu'on 
approchait d'elle une épingle, elle pouvait empêcher la ba- 
guette de remuer au-dessus de l'or, mais qu'aucun métal ne 
pouvait produire cet effet en présence des reliques les plus 
considérables. Elle s'approche de l'autre paquet, mais la 
baguette reste presque tranquille; et, au lieu de tourner 
plusieurs fois avec rapidité comme auparavant, elle fait à 
peine la sixième partie d'un tour. Étonnée, elle cherche 
à mettre la baguette dans une position plus favorable ; mais 
voyant que rien n'^ faisait, elle s'écrie : a Oh! ce ne sont 
pas les reliques d'un bon saint. » En ellét, les reliques du 
premierpaquet étaient ^uthentiques, tandis que l'autre ne 
contenait qu'un morceau de drap qui avait appartenu à une 
Carmélite de Beauiie morte en odeur de sainteté. Tous les 
assistants furent étonnés, car on savait que la jeune fille 



'120 UAPl'Oi'.Tb .MY6Ï10UES 1>E l'hu.MA1I£ AVEC LA NATL'RE. 

ignorait coinrjléteuieiit quelles étaient les véritables re- 
liques. L'abbé Lescot^ officiai du cardinal Camus, vint 
après ces essais dans le lieu où ils avaient été faits. Plus 
défiant encore que les autres, il les fit répéter en sa pré- 
sence, et ne put découvrir aucune trace de supercherie. 
La jeune fille s'occupa de sa nouvelle découverte, et fit 
divei's essais sur des reliques et sur des pièces d'or, et 
chaque fois avec succès. L'abbé et le P. Cavard, supérieur 
de l'Oratoire, en prirent occasion de lui faire remarquer 
que son action, dépendant de son intention, ne pouvait être 
naturelle. La jeune tille leur dit de son côté ce qui lui était 
arrivé. Touchée parleurs observations, elle renonça sin- 
cèrement au démon et à la baguette. L'ne fois encore ce- 
pendant elle la tint sur des métauA, et s'aperçut sans 
grande émotion qu'elle ne remuait plus. Mais sa mèie et 
sa sœur n'en avaient pas pris aussi facilement leur parti ; 
elles étaient désolées de la perte que leur causait sa réso- 
lution, et il paraît que plus lard elles la décidèrent à em- 
ployer de nouveau la baguette, et qu'elle recouvra le don 
qu'elle avait perdu. L'aiguille devint immobile également 
chez le prieur Bard et le chanoine du Pernau, après une 
renonciation semblable de leur part. 

La chose faisait donc toujours de nouveaux progrès, et 
ceux qui cherchent partout leur avantage tâchaient déjà de 
l'exploiter, lorsque le prince de Condé, voulant aller au 
fond de l'affaii-e, lit venir Amiar à Paris. Lorsqu'il fut ar- 
rivé, on l'accabla de visites et de questions. Mais on l'en- 
ferma dans le palais, et l'on commençâtes essais. Ceux-ci 
étaient singuliers à la vérité : il devait par exemple cher- 
cher un voleur qui, sept ans auparavant, avait volé des 
truites dans un vivier du prince. Cette pensée toutefois 



RAPPORTS MYSTIQUES DF l'HOMMF. WKC l.A NATURE. 221 

avait pu être inspirée par une ])raYade (FAimar^ qui s'était 
vanté d'avoir découvert l'auteur d'une action vingt-trois 
ans après qu'elle avait été faite. Il se prêta donc à l'essai. 
La baguette désigna un enfant qu'on avait rendu suspect à 
Aimar^, mais qui ne se trouvait dans le pays que depuis 
un an. Elle resta muette lorqu'on l'eut apportée dans le lieu 
où peu de temps auparavant un archer avait été assassiné 
avec quinze blessures^ et où par conséquent il devait y 
avoir encore des millions de molécules capables d'indiquer 
le meurtrier. Les essais que l'on fit sur l'eau et les métaux 
ne réussirent pas davantage. La baguette passa sans rien 
dire devant quatre tas d'argent que l'on avait enfouis, et 
s'agita au contraire devant un cinquième tas où il n'y avait 
que du sable et des pierres. Elle passa aussi plusieurs fois 
sans bouger sur le ruisseau de Chantilly, parce qu'une 
voûte cachait l'eau , et qu'un terrain planté d'arbres par- 
dessus trompa le devin. Ainsi aucun essai n'avait réussi, 
et Aimar se vit forcé d'avouer à la fm au prince qu'il ne 
savait rien de tout ce qu'on lui attribuait, et qu'il n'avait 
eu d'autre but jusque-là que de gagner sa vie. Tl lui était 
arrivé comme à beaucoup de somnambules, qui, après 
avoir commencé par la vérité, finissent par le mensonge, 
parce que le concours de la foule éveille en eux la vanité ; 
et il avoua qu'il avait été égaré, moins par sa propre au- 
dace que par lacréduhté des autres. On le congédia, et il 
disparut pour reparaître quelques années après. La foule ne 
se mêla plus de l'aflaire , et c'aurait été le cas alors pour 
les hommes habiles de faire des recherches sérieuses afin 
de savoir ce qu'il y avait là de vrai ; mais ils firent comme 
les autres, et, après s'être amusé quelque temps avec la ba- 
guette, ils la jetèrent de coté. 



2'22 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

Explication Pour nous, suivant une irnive niéthode, nous étudierons 
^mènes"°' "^'^^ ^^^" ^^^** ^^^ faits, afin de savoir quelles conclusions 
on en peut tirer. Et d'abord Jos observations les plus ré- 
centes ont prouvé que, si anciennement il s'est mêlé beau- 
coup d'illusion et de supercherie dans ces sortes d'affaires, 
on y trouvait pourtant autre chose encore. Il y avait là 
évidemment un don, non acquis, mais gratuit^ ne tenant 
ni à l'âge , ni au sexe, ni à la nationalité, ni au tempéra- 
ment, ni au lieu; mais un don, accordé comme génie à 
très-peu de personnes dans toute sa perfection , commu- 
niqué comme talent à un plus grand nombre, quoique 
avec parcimonie encore, quelquefois repris périodiquement 
ou pour toujours. Ce don renferme deux choses : la faculté 
de sentir les objets, et celle de réagir contre cette impres- 
sion. La première produit en ceux qui l'ont reçue des 
sensations et des affections organiques dont ils n'ont point 
la conscience, telles que des mouvements fiévreux, des 
oppressions, des sueurs, un poids dans l'œsophage, dos 
palpitations et d'autres symptômes de cette sorte, qui tous 
indiquent que le foyer de ces impressions est dans les 
plexus du cœur, et que leur canal est dans les plexus so- 
laires. Cette perception tantôt reste obscure^ et tantôt de- 
vient claire an contraire; mais elle précède tout le reste ; 
car c'est elle qui fournit à l'action tout entière son objet. 
Celui-ci agit donc d'une manière positive, comme cause 
finale et but de l'aclion, et c'est lui qui dirige la ba- 
guette vers son but. Cette dernière joue un rôle pure- 
ment passif : sa matière, sa forme, la manière dont elle 
a été coupée importe donc peu, et toutes les prescrip- 
tions de la superstition sm- ce point sont étrangères à cet 
acte. 



RAPPORTS M^STlQtKS DE l'hOMME ASKC IA INATURE. 223 

L'objet^ de son voie, peut appartenir d'abord à la na- 
ture physique; et comme celle -ti dans ces opérations est 
soumise aux lois de la nécessité , les objets physiques oi- 
trent encore les plus grandes garanties dans les essais de ce 
genre, et donnent les résultats les plus constants. Mais en- 
core ne faut-il pas compter avec eux sur une entière certi- 
tude; car, sans parler de la forme imparfaite de l'instru- 
ment, qui peut donner lieu à beaucoup d'illusions, il ne 
faut pas oublier que dans ces cas, ce qui donne la direction, 
ce n'est point une matière purement inerte, mais la force 
qui vit en elle : ce n'est point, par exemple, la masse du 
métal, mais l'action électrique, galvanique, magnétique 
dont il est la source. Il peut donc arriver qu'un métal ou 
une source soit indiquée sans cette action , comme il peut 
arriver, au contraire, que celte action sur l'organisme ait 
lieu sans le voisinage immédiat de l'élément que l'on 
cherche; et dans ces deux cas l'instrument se trompe. Er- 
pie, un des hommes qui ont possédé au plus haut degré la 
faculté dont il est ici question, a fait en ce genre une ex- 
périence très -instructive. Il avait entendu parler à une 
vieille femme d'un trésor que l'on disait avoir été enfoui 
en un certain lieu. La baguette indique à l'endroit désigné 
de l'or, de l'argent et du cuivre à une profondeur de deux 
toises. 11 fait creuser le sol jusqu'à onze pieds; puis, con- 
gédiant son ouvrier, il creuse lui-même un, deux, trois 
pieds plus avant, et ne trouve rien. Il reprend la baguette ; 
celle-ci remue, mais la pointe en haut, comme si les mé- 
taux n'étaient plus dans la terre, mais au-dessus d'elle. Il 
sort de la fosse, reprend une troisième fois la baguette, qui 
remue de nouveau et indique quelque chose en bas. 
« Comment, se dit-il à hu-même, un trésor dans l'air! » 



224 RAPPORTS MYSTIQUES DE l' HOMME AVEC LA NATURE. 

Il commence à avoir des inquiétudes^ et dit à Dieu : 
« Mon Dieu^ s'il y a du mal ici, je renonce au diable et à 
la baguette. » Aussitôt celle-ci, qu'il tenait encore à la 
main, s'arrête : Erpie fait le signe de la croix et s'en va. 
Mais au bout de quelques instants il se dit : « Comment! 
elle ne se remuera donc plus pour moi? » Aussitôt il coupe 
une nouvelle baguette, pose à terre une pièce de quatre 
sous, et à sa grande joie il voit la baguette s'agiter de nou- 
veau au-dessus d'elle. (Lebrun, t. lîl, p. 218.) 11 est facile 
de reconnaître que beaucoup de légendes où il est ques- 
tion de trésors qui s'enfoncent dans la terre et d'autres 
phénomènes de ce genre ont quelque rapport avec celte 
expérience et ont eu pour base des faits semblables. Le 
foyer de l'action était dans ce cas situé hors de l'objet et 
flottait en l'air après qu'on eut déplacé la terre. On aper- 
çoit encore ici , comme chez la fille de Martin , une 
autre source d'illusion , venant de ce que la cause qui 
opère appartient à une personne morale et douée de li- 
berté. 

Cette cause, en eftet, est organique, et sous ce rapport 
elle peut appartenir à la vie inférieure , ou se trouver au 
contraire dans la sphère d'action de la volonté. Dans le pre- 
mier cas, elle est soustraite k l'influence du libre arbitre, 
comme la vie elle-même dont elle fait partie, tandis que 
dans le second, au contraire, elle est peut-être déterminée 
par lui. Là l'action et la cause finale sont unies par un lien 
nécessaire, et la première suit immédiatement l'excitation 
de la seconde, comme nous voyons partout dans la vie la 
réaction suivre immédiatement l'action qui la sollicite. Ce- 
pendant, ici encore, cette action, à cause de la grande mo- 
bilité des forces vitales et du libre jeu des forces organiques. 



RAPPORTS MYSTIQUES HE l'hOMMF. AVEC LA NATURE. 22î) 

est sujette à bien des oscillations, comme nous le voyons 
dans le pouls. Ellepeut^ comme celui-ci, devenir, sans 
cause apparente, petite ou dure^ intermittente ou interrom- 
pue, sans compter que toute cette régi on j, quoique fermée 
à la volonté, est accessible néanmoins aux affections dont 
le siège est dans la vie inférieure. Or, lorsqu'une force du 
second ordre opère, la baguette se trouve placée entre deux 
sollicitations. Tune physique, l'autre morale. Si donc la 
volonté dirige son intention sur l'objet qui a provoque la 
première, elle en détruira l'action physique par suite de 
l'empire qu'elle exerce en son domaine : elle remuera ou ne 
remuera pas à son gré la baguette, avec ou sans intention, 
comme on le voit dans beaucoup de mouvements volon- 
taires. Que si les objets appartiennent au domaine moral, se 
divisant comme lui en bons et mauvais, cette même liberté, 
qui fait que la cause efficiente agit ou s'arrête à volonté, 
s'étendra aussi à ces objets, et leur donnera telle ou telle 
détermination. La baguette deviendra la bâton de l'augure ; 
elle ne sera plus poussée par une nécessité fatale et exté- 
rieure; mais , conduite par la main du prêtre, d'après les 
règles de sa science secrète, elle indiquera les contrées du 
ciel. Ainsi s'explique ce qui arriva à Aimar lorsque sa pré- 
somption l'eut entraîné dans ces domaines, et comment 
les essais faits à Lyon et à Paris avec le même soin , par 
des hommes également surs et compétents, eurent néan- 
moins des résultats si différents. 

Nous pouvons comprendre aussi par là les essais faits par 
les prêtres dont il a été question sans avoir besoin de re- 
courir à des influences diaboliques. Même dans les essais 
de Schaeffer, l'intention de la volonté était dirigée tout 
entière sur l'électrophore que l'on venait d'inventer, et 



226 RAPPORTS MYSTIQUES DE LHOMMK AVEC LA NATURE. 

c'est elle qui par sa puissance faisait osciller vers celui-ci 
le pendule. Ceci ressort bien mieux encore de l'essai que 
l'on fit avec les cent volumes. Ici^ en effet, la force de la 
nature était affaiblie à un degré qui surpasse l'imagination^ 
et ne pouvait agir comme cause tinale que d une manière 
homœopatbique pour ainsi dire. Si nous cherchons d'après 
quel mode agit cette force motrice, nous ne pouvons mé- 
connaître qu'elle gît dans le système musculaire. Elle est 
communiquée aux muscles par les nerfs, et ceux-ci dirigent 
d'après l'intention de la volonté le mouvement des muscles 
vers les objets dont le sens a été frappé. Dans ce mou- 
vement, c'est ordinairement Tos qui sert de levier, tandis 
que dans les muscles git la force qui remue immédiate- 
ment celui-ci. Or dans tous les mouvements de la vie, 
l'action est déterminée, d'après les lois de la nécessité, jar 
une cause physique, soit immanente, comme le sang dans 
le battement du cœur, soit extérieure, comme l'atmos- 
phère dans la respiration. Mais dans les mouvements spon- 
tanés l'action est sollicitée en outre par une cause morale, 
immanente aussi ou extérieure ; de telle sorte néanmoins, 
que la volonté est libre de donner ou de recevoir la déter- 
mination et de diriger son intention de tel ou tel côté. 
D'autre part, de même que dans les maladies nei'veuses, 
lorsque les régions supérieures de la vie sont déprimées 
et liées par les régions inférieures, les mouvements pren- 
neii^le caractère de celle-ci, de même, dans un sens op- 
pose, lorsque ces dernières sont élevées et absorbées par 
les premières, comme nous l'avons vu par un grand 
nombre d'exemples tirés de la Vie des saints, les mouve- 
ments prennent aussi la forme des régions dominantes. 
Or le premier résultat de cette élévation de la vie, c'est 



RAPPORTS MV.STIÙUES DE i/HOMME AVEC LA NATURE. 227 

un dégagement des forces organiques ; de sorte que la fa- 
culté motrice, qui réside à l'état latent dans le système 
musculaire, devient rayonnante et se produit au dehors. 
Elle ne meut plus seulement alors des leviers immédiate- 
ment soutenus par des muscles, mais encore des leviers 
extérieurs; aussi dirige-t-elle la baguette d'après les lois 
et les formes du mouvement musculaire. Et nous retrou- 
vons en effet dans les mouvements de la baguette divina- 
toire toutes les formes de ce dernier. 

Que les muscles, par quelque influence physique ou mo- 
rale, puissent exercer au dehors une attraction et une im- 
pulsion magnétique, c'est ce que prouvent, sans parler de 
la baguette divinatoire, une multitude de faits que l'on a 
o])servés dans la vie commune ou à l'occasion de la sorcel- 
lerie. Vue femme nommée Berehata, vers l'an 1000, dé- ^^rehata. 
charge des gerbes un jour de fête . Tout à coup elle remarque 
avec effroi que ses deux mains restent attachées à l'une 
d'elle, mais avec une telle force que, pour leur faire lâ- 
cher prise, il aurait fallu les couper. Cet état devenant per- 
sistant, elle fait un pèlerinage à Tile pour invoquer sainte 
Valburge. Là elle fait sa prière devant l'autel, et sent sa 
main droite se détacher la première de la gerbe. Elle se 
jette alors à terre, s'y roule quelque temps; puis étend 
l'autre main , et le sacristain voit devant l'autel la paille 
qu'elle tenait auparavant. Elle rend grâces à Dieu de sa 
guérison , qui avait eu un grand nombre de témoins , et 
s'en retourne joyeuse chez elle. (A. S., 25 febr.) Cette 
femme avait été prise évidemment de crampes convul- 
sives. L'effort interne qui agitait les muscles s'était produit 
au dehors, et lui avait fait saisir convulsivement la gerbe 
qu'elle déposait à terre, jusqu'à ce qu'une détente eût re- 



228 RAPPORTS MYSTÎQL'ES DE 1/ HOMME AVEC LA NATURE. 

lâché le système musculaire. Ailleurs^ c'est une jeune fille, 
pieuse du reste et très-dévote envers les saints, mais qui 
aime trop le jeu de la balle , auquel les jeunes gens et les 
jeunes filles avaient coutume de s'amuser ensemble. Mal- 
gré tous les avertissements, elle ne peut renoncer à ce 
plaisir. Or un jour qu'elle s'y livrait avec sa passion ordi- 
naire, la balle s'attache tout à coup si fortement à sa main 
qu'on ne peut la lui arraclier qu'avec des douleurs très- 
vives et à sa grande confusion . A partir de ce moment , 
elle renonce à ce passe- temps et mène une vie plus sé- 
rieuse. [Vie de sainte Valhurcje.) Une autre fois c'est un 
peloton qui s'attache tellement à la main d'une femme qui 
coud le jour de Noël que personne ne peut le lui ôter. 
(A. S., 29 aug.) Une autre femme de Sarburg file ayant sa 
quenouille à la main droite, et tournant le fuseau de la 
main gauche ; elle s'aperçoit que l'un et l'autre s'attachent 
à ses mains. Le soir, il est vrai, le fuseau se détache^ mais 
ses doigts se recourbent vers la paume de la main. Le len- 
demain matin elle se rend à l'autel de Saint-Adelphe, y 
fait sa prière, montre au saint sa quenouille attachée à sa 
main, et elle s'en détache aussitôt. Mais la nuit son autre 
main devient percluse : elle fut guérie cependant pendant 
les matines. {Ibid.) 
Biaise de Un des faits les plus frappants en ce genre s'est passé 
Valfracuna. ^^ Lorraine, en présence de Rémi, qui le ]-aconte dans sa 
Démonolatrie . Une femme nonmiée Biaise de Yalfracuria 
demeurait en 1589 dans la même maison que son gendre, 
nommé Renier, qui était tailleur. Claude Gérard avait 
donné à celui-ci du drap pour lui en faire un pantalon, et 
malgré toutes ses instances il ne pouvait l'obtenir de Re- 
nier. Un jour qu'il était allé chez lui poar le lui demander 



\ 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 229 

de nouveau, ayant trouvé Biaise assise seule au foyer, il 
lui exposa avec emportement l'objet de sa visite. Biaise se 
trouva très-blessée; mais, cachant son dépit, elle invita Gé- 
rard à s'asseoir avec elle au foyer et à manger des pommes 
qu'elle faisait cuire. Gérard se laisse persuader, et prend 
une pomme ; celle-ci s'attache à sa main, et, comme elle 
était brûlante, il cherche de l'autre main à s'en débarras- 
ser. Mais à peine a-t-il approché cette main de l'autre que 
toutes les deux se collent ensemble, comme si elles n'en 
formaient qu'une. La pomme le brûle tellement qu'il est 
sur le point de s'évanouir de douleur. Il crie, il court 
chez lui, prie les passants de venir à son aide. Les voisins 
arrivent, conseillent, ordonnent tout ce qui leur vient à 
l'esprit, s'olîbrcent de séparer les deux mains, mais sans 
pouvoir y réussir. L'un est d'avis qu'il faut le reconduire 
à l'endroit même où le malheur lui est arrivé. Biaise se 
moque de lui en le voyant venir, comme s'il ne s'agissait 
que d'une farce; puis elle lui frotte le bras de haut en 
bas jusqu'à ce que la pomme tombe d'elle-même, et que 
les mains reprennent leur premier état. Cette femme con- 
naissait parfaitement, on le voit, la nature de cet accident 
et la manipulation magnétique qui pouvait soulager Gé- 
rard. Mais il est facile aussi de voir que dans ce cas et les 
autres que nous venons de citer se produit le revers de ce 
qui apparaît sous une autre forme dans la baguette. Lors- 
qu'on approche celle-ci d'une veine métallique, elle est 
mise en mouvement par le moyen des esprits nerveux , 
parce que ceux-ci sont plus mobiles. Mais si le métal 
était plus mobile, au contraire, les esprits nerveux, au 
lieu de remuer la baguette, seraient mis en mouvement 
par elle, et la baguette oscillerait, tremblerait ou lour- 



230 RAPPORTS MYSTIQUES DE i/hOMMK AVEC LA NATURE. 

lierait du côté de l'organe, selon les circonstances. 
Lesdeuxen- Après les expériences que nous venons de raconter, nous 
par Albert "^ devons pas être étonnés de lire dans Albert le Grand, 
le Grand. ^^^ Motu aiiimalium, 1. 3, qu'il a connu deux enfants, ju- 
meaux probablement, qui avaient une propriété singulière. 
Lorsqu'on les approchait d'une porte fermée, l'un l'ouvrait 
avec le côté droit, et l'autre avec le côté gauche. Les pôles 
magnétiques du système musculaire s'étaient déjà dans 
le sein maternel partagé tellement entre les deux frères, 
que la prépondérance de l'action positive était tombée dans 
le côté droit de l'un, et celle de l'action négative dans le 
côté gauche de l'autre; de sorte que, lorsqu'ils étaient 
réunis tous les deux, comme ils l'avaient été dans le sein 
de leur mère , ils formaient ensemble un aimant vital com- 
plet. Mais lorsqu'ils étaient séparés, le membre positif de 
l'opposition dominait dans l'un et agisssait au dehors, tandis 
que le membre négatif dominait dans l'autre ; et tous deux 
ouvraient les portes en saisissant et écartant les verrous de 
fer avec leurs côtés polaires. Si dans ce cas nous vo\ons 
l'action des courants magnétiques, nous devons reconnaître 
celle des courants électriques dans les essais qui ont été 
faits sur les deux jeunes filles Dhespina et Zabetula, dont 
il a été question dans les journaux de Smyrne. Lorsque, 
placées, il semble, dans des états électriques opposés, elles 
saisissaient les deux bouts d'une table de bois non isolée» 
sans se toucher néanmoins, il se manifestait aussitôt un 
courant allant dans la direction de l'une à l'autre , lequel 
se trahissait d'abord par un craquement du bois, qui s'éle- 
vait peu à peu jusqu'à des détonations semblables à celles 
qui seraient résultées d'un coup de poing donné sur la 
table. Mais le mouvement et le bruit cessaient dès que les 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l' HOMME AVEC LA NATURE. 231 

jeuDes filles se prenaient par la main , ou se mettaient en 
rapport par un conducteur. 

Nous ne devons pas être étonnés davantage quand nous 
lisons qu'il y a des hommes qui font sortir d'une blessure 
le métal qui y était caché. 'la pointe d'une flèche, par 
exemple, rien qu'à la toucher, ou même par leur seule ap- 
proche. Ces hommes font ce que pourrait faire en pareil 
cas un aimant très-fort. Tout cela n'est que l'effet de la loi 
générale de la réaction. Les métaux, les pierres, les mi- 
néraux de toute espèce exercent un attrait sur tous les 
hommes qui sont dans un rapport naturel avec eux. Mais 
ils sont à leur tour attirés par ceux-ci, surtout lorsque le 
rapport prend sa source dans un surcroît d'énergie vitale, 
et que celle-ci l'emporte sur la force de l'attrait exercé par 
l'objet matériel. Il en est de même du rapport qui existe 
entre l'eau et l'homme doué de la faculté de découvrir les 
sources. L'eau qui coule sous terre, sollicitant les esprits 
vitaux en rapport avec elle, agit de telle sorte qu'ils des- 
cendent par une sorte de reflux avec le sentiment de quel- 
que chose qui les lie. C'est là ce que la légende exprime à 
sa manière quand elle nous parle de l'attrait des Ondines. 
A ce reflux correspond un flux, dans lequel l'élément de 
son côté obéit et monte à son tour, ajoutant sa puissance 
à celle de la vie, et doublant ainsi l'énergie de cette der- 
nière. 

Ce qui a lieu pour la terre et pour l'eau s'applique aussi instinctsdes 
aux autres éléments. Comme toutes les affections de cette animaux, 
sorte, réfléchies à l'intérieur, se révèlent sous la forme 
d'instincts, les animaux doivent les ressentir plus forte- 
ment encore que l'homme, puisqu'ils sont dans un rapport 
plus intime que lui avec la nature. C'est par suite de ce 



232 RAPPORTS MYSTIQUFS DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

l'apport avec la partie solide et immobile de la terre que 
nous voyons dans les animaux cet attachement instinctif 
au sol sur lequel ils sont nés, et qui fait que le lièvre 
poursuivi par les chasseurs revient toujours à son gîte, 
quelque loin qu'il s'en soit tcartc. Au reste, cet instinct 
se retrouve jusque dans l'homme, et y produit souvent 
cette maladie mystérieuse qu'on appelle le mal du pays. 
Les autres éléments de cet univers, tels que l'air et l'eau , 
n'ont point, il est vrai, la même solidité ni la même im- 
mobilité que la terre. Cependant les nombreux change- 
ments auxquels ils sont sujets sont, particulièrement dans 
les contrées tropicales et polaires, réglés par certaines lois 
fixes et déterminées. Outre l'instinct casanier qui attache 
les animaux au sol, il en est un autre qui pousse un grand 
nombre d'entre eux à émigrer dans d'autres contrées ; et 
c'est surtout entre les pôles et les tropiques que cet instinct 
exerce son action. Parmi tous les animaux, ceux sur les- 
quels il agit avec le plus de puissance sont les oiseaux, à 
cause de leur extrême sensibilité et de leur mobilité con- 
tinuelle. Aussi les voyons-nous attirés dans des contrées 
lointaines, les uns par le soleil qui monte, les autres par 
le soleil qui descend, émigrer par troupes, les uns vers le 
sud, les autres vers le nord ; et ce qui place les pointes de 
leurs bandes à angle droit vers le méridien, c'est cet aimant 
qu'ils portent tous au fond de leur être; de sorte qu'ils ar- 
rivent toujours au même lieu dans l'une ou l'autre de leurs 
deux patries adoptives. 

Il eu est ainsi des émigrations des poissons. C'est ce 
même instinct magnétique qui du Nord les conduit aux 
mêmes rochers de la côte septentrionale de l'Asie Mineure 
dans la mer Noire. On aperçoit jusque parmi les animaux 



RAPPORTS MYSTIQUES DE [.HOMME AVEC L\ NATURE. '1^'S 

de la terre ferme quelques traces de cet instinct voyageur 
et des émigrations régulières dont il est la cause. Quant aux 
migrations irrégulières et accidentelles qu'on remarque 
chez eux quelquefois ;, elles peuvent tenir en partie à un 
certain rapport mystérieux avec le feu souterrain^ rapport 
qui leur fait pressentir parfois les tremblements de terre. 
L'homme, qui renferme en lui d'une manière éminente 
loutes les espèces animales , et qui, dans un certain sens, 
est tout à la fois animal terrestre, oiseau^ poisson et zoo- 
phyte, ne peut manquer de prendre part aux manifesta- 
tions cosmiques de ces instincts. De même donc que chaque 
aimée, au commencement du printemps et de l'automne , 
nous voyons dans les oiseaux de passage comme des vents 
alizés vivants, qui vont des tropiques aux pôles et des pôles 
aux tropiques ; de même que dans les migrations des pois- 
sons nous voyons comme les courants vivants de la mer, 
ainsi dans l'histoire, particuhèrement dans les temps pri- 
mitifs, plus voisins de la nature, nous voyons les peuples, 
poussés par un instinct voyageur, traverser la terre et les 
mers, et inonder de leurs nombreux essaims les contrées 
du Nord et du Midi. De tout cela ne devons-nous pas con- 
clure qu'aux instincts stables correspondent des relations 
avec les éléments plus solides, rapports qui, comme nous 
l'avons vu, produisent en certains cas particuliers des ef- 
fets remarquables; et que, d'un autre côté, les instincts 
progressifs ont leur base dans des rapports Semblables avec 
les éléments plus mobiles, tels que l'air et le feu, et se 
manifestent également d'une manière plus tranchée dans 
certaines dispositions singulières. La vie de l'homme se 
trouve donc dans un rapport magnétique avec tous les 
t'it'uienls; il est attiré et détermiiié jtar eux en quelque 



2.'U RAPPORTS MÏSTIQIES DE l'hOMME WEC LA MATURE. 

sorte, comme il les attire et les détermine à son tour; de 
sorte que si les tempéraments répondent en lui aux élé- 
ments de la nature, il y a également de ceux-là aux der- 
niers une assonance qui les unit. 

11 est facile maintenant de comprendre que , lorsqu'un 
homme qui déjà se trouve naturellement en rapport avec 
un élément particulier applique à celui-ci toute l'inten- 
sité de sa volonté , et se plonge en lui , pour ainsi dire , 
avec toute la puissance de son àme , il est véritablement 
ravi dans cet élément, et qu'il en résulte pour lui un rap- 
port analogue à celui que nous avons constaté plus haut 
entre certaines dispositions naturelles et les astres du tir- 
mament. L'élément auquel l'homme s'est livré par une 
sorte d'idolâtrie, et dans lequel il a placé toutes les af- 
fections de son cœur, devient la base, la racine de sa 
\ie, et la cause efficiente de toute son activité. Mais le 
lien qui l'attache à cet élément repose lui-même, comme 
nous l'avons vu, sur une certaine analogie; il met en 
rapport le feu interne de la vie avec le feu de la nature , 
le souffle vital dans les artères avec le souffle de l'atmos- 
phère, l'eau de la vie dans le sang avec l'eau extérieure, 
l'élément terrestre enfin cpi gît dans le système osseux 
et musculaire avec la terre sur laquelle nous marchons. 
C'est la nature qui domine et qui règle ces rapports , et 
c'est l'homme qui est dominé par elle. Il n'est pas pure- 
ment passif néanmoins ; mais il réagit de son côté contre 
V'X puissance qui tend à l'absorber. L'àme inspirée de 
cette manière, ravie, rassasiée par l'élément qui s'est em- 
paré d'eUe, prend sa forme et sa nature, pour ainsi dire, 
et ressent, par une sorte de sympathie magique , tous les 
états qu'il parcourt lui-même. Elle met en lui toutes ses 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA .NATURE. 235 

inclination» et tout son amonr. C'est en lui et par lui 
qu'elle agit, qu'elle connaît et qu'elle contemple la na- 
ture. Ensorcelée pai* lui. elle est tout à fait sous son 
charme; elle l'assimile et se laisse assimiler par lui, et 
tous deux sont lies ainsi par l'union la plus intime. Le 
feu, l'air, l'eau, ou la terre, est pour ceux qui se sont 
ainsi laissé dominer par lui un maître, un roi. Bien plus, 
dans l'antique culte de la nature, ils le reconnaissent et 
l'honorent comme un dieu; ils sont ses prêtres et ses pro- 
phètes; ils annoncent, propagent et exercent son culte; ils 
sont à la fois ses voyants et ses magiciens, et c'est en son 
nom qu'ils prononcent leurs oracles, et opèrent leurs pro- 
diges. Telle est cette magie de.s éléments, qui se rattache 
à celle des astres, dont nous avons parlé précédemment, 
et dans laquelle les divers éléments produisent des effets 
et établissent des rapports non moins remarquables que 
ceux qui résultent du commerce de l'homme avec le monde 
sidéral . 



230 RAPPORTS MYSTIQUES DE l' HOMME WEC LA NATURE. 

CHAPITRE Xll 

flapports mystiques de l"l)oniinc avec le monde végétal. L'aibre p?r 
excellence ou rarbie du monde dans la légende de tous les peuples. 
Il s'épanouit dans le froment et le vin. C'est h lui que se rattache 
la botanique mystique des temps anciens, dont il nous est resté 
encore quelques débris. Opposition entre les plantes qui excitent et 
celles qui calment. L'arbre de la connaissance du bien et du mal 
se retrouve partout. Les essais de Kerner faits sur la voyante de 
Prevorst avec les substances végétales donnent les mêmes résultats 
que ceux faits avec les minéraux. L'ancien culte des plantes et des 
végétaux. 

Les Éthiopiens se représentaient la terre, avec la multi- 
tude des plantes qu'elle nourrit de ses sucs, coaime une 
table toujours abondamment servie, et à laquelle tous les 
hommes, conviés par le soleil, leur père, et la terre, leur 
mère, peuvent se rassasier joyeusement des fruits dont elle 
est chargée. Mais la terre n'était pas seulement pour eux 
une mère; elle était encore une nourrice; et, d'après une 
ancienne légende, au premier printemps de ce monde avait 
fleuri un arbre dont les fruits étaient des hommes. C'était 
l'arbre des arbres : il réunissait en lui toute la force et toute 
la vie du règne végétal, et dans son fruit était rassemblé 
et réuni tout ce qui est partagé dans les autres fruits 
de la terre et sert en eux de nourriture ; de sorte que la 
vie, concentrée et recueillie en lui , se déployait dans une 
magnifique harmonie. Ils consacrèrent donc un certain 
arbre qui était pour eux l'arbre sacré, l'image de l'arbre 
de l'univers, lequel porte au lieu de fruits les étoiles et 
les planètes, au pied duquel jailht la source des temps, 
dont les feuilles laissent couler un miel pur, aliment 
des premiers hommes, et à Tombre duquel enfin les dieux 



jiAM'UKTs .MYMiuti:s DE i.'iiaM.Mi; am;(; la >aii;hk. 237 

:>ont assis comme juges. Cet arbre était à leurs yeux 
comme le prêtre, le roi et le centre vivant du règne végétal 
tout entier. Il était comme le médiateur entre eux et les 
dieux; et lorsque sous son ombrage ils présentaient à ces 
derniers, sur une table de pierre, l'ofï'rande de ses fruits, 
ils devaient, en mangeant ceux-ci, s'approprier la vie qui 
résidait en eux, et par eux la vie de l'arbre sacré lui-même; 
se metire ainsi en rapport avec la vie et la vertu de tout le 
règne végétal, et enlin s'unir de cette manière avec la terre, 
leur mère, et les corps célestes. 

Mais plus tard la famille humaine se partagea en di- 
verses tribus, et l'arbre primitif ou radical se partagea aussi 
entre les diverses espèces de végétaux. Chacun s'appropria 
ce qu'il trouva en lui de plus conforme à sa nature et à 
celle du pays où il vivait. Or, de même que chaque repas en 
particulier se rattache aune olîrande générale, faite par un 
peuple tout entier au début de sa nationalité et de son his- 
toire, et tire d'elle sa vertu sancliiiante, ainsi cette otl'rande 
elle-même se rapporte à l'offrande faite à l'origine au nom 
du genre humain tout entier sous l'arbre primitif, et dont 
le souvenir se conserva longtemps parmi les hommes, à qui 
il rappelait l'unité de leur race. La persée, le lebak, en 
Ethiopie et en Egypte; le lotus en Libye et dans l'Inde; le 
palmier en Phénicie et en Arabie, de même qu'à Délos; 
l'amandier en Phrygie, le chêne à Dodone et chez tous les 
Gaulois ; le frêne et le chêne dans le nord germanique, etc., 
sont devenus , dans les légendes des peuples, des arbres 
mer\eilleux et natioiiaux à la fois. Centres subordonnés du 
monde végétal, entourés de bosquets sacrés toujours verts 
et toujours épargnés par la tempête , ils rappelaient aux 
diverses tribus de la grande famille humaine la présence 



238 RAPPORTS MYSTIFIES DE LHOMME AVEC LA NATURE. 

des dieux; et c'est à eux qu'elles rattachaient et la protec- 
tion de ces derniers, et leurs inspirations dans les oracles, 
et toutes les idées de lidélitë et de justice. Chaque tribu 
en particulier faisait dépendre encore de son arbre favori 
sa propre conservation, sa liberté, la vie et la mort de ses 
membres, de même que la durée dg l'univers entier tenait à 
Tarbre universel. Ce rapport de l'humanité avec la nature 
par ce qu'il y a de végétal dans l'homme, s'est tellement 
empreint dans l'esprit de Tantiquité qu'il a pénétré jus- 
que dans les plus hauts domaines de l'intelligence. De même 
en effet que chez les Indiens la mythologie, la symbolique, 
la poésie et l'art ont un caractère tout végétal, ainsi, à 
l'extrémité de l'Occident, le livre sacré des h'iandais, 
J'Ogham , a pris toutes les lettres dans le règne végétal; 
de sorte que chaque mot forme un groupe représentant les 
combinaisons toujours changeantes de plusieurs arbres. 
Puis, ces mots donnent heu eux-mêmes à des phrases, à 
des pages, à des livres, lesquels, résultant de combinai- 
sons plus nombreuses et plus compliquées encore, repré- 
sentent les bosquets sacrés qui croissent autour de l'arbre 
principal et le cachent aux yeux des profanes. 

Au milieu de tous les dons que la nature présentait pour 
aliments à ses enfants, elle appela bientôt leur attention sur 
le plus précieux, à savoir le blé; et celui-ci, répandu 
promptement par l'agriculture, devint la nourriture géné- 
rale de l'humanité. Dans le blé, la terre, comme une nour- 
rice bienveillante, donne sa meilleure substance, son lait 
H l'homme, son nourrisson ; et celui-ci, par reconnaissance 
pour ce bienfait, finit par lattacher à cette plante si pré- 
cieuse pour lui toutes les idées de moralité, d'ordre, de 
justice et tous les biens d'une vie meilleure. A ce don un 



RAPPORTS .MY&TIQLES DE LHOMME AVEC I,A NATURE. 230 

descendant du père de 1 humanité en avait ajouté un autie^ 
le vin, qui réjouit le cœur. C'était le sang généreux de la 
terre, comme l'appelle Androcide dans sa lettre à Alexandre 
le Grand; le sang du géant, comme l'appelaient les 
Égyptiens, qui était donné aux hommes pour breuvage. A 
la vue des phénomènes merveilleux produits par cette 
substance, ceux-ci, frappés par un spectacle si nouveau 
pour eux , crurent voir dans le jus de la grappe le secret 
d'un ordre de choses plus élevé et un moyen de se mettre 
en connnunication avec les dieux par l'inspiration de la 
nature. Leur attention une fois appelée de ce côté, ils se 
trouvèrent bientôt amenés à de plus amples recherches; et 
c'est ainsi que le règne végétal tout entier leur dévoila peu 
à peu tous ses trésors. Ils remarquèrent que, de même que 
chaque plante nait sous un climat déterminé, et renferme 
une vie qui lui est propre, de même aussi elle est dans un 
rapport particulier avec certaines dispositions nerveuses, 
et produit dans l'organisme humain les phénomènes les plus 
divers, depuis la gaieté franche et cordiale que produit le 
vin pris avec modération jusqu'à la fureur sacrée des 
mystères de la clairvoyance, phénomènes qui tous affec- 
tent les régions internes de la vie, et qui tous aussi sont 
mystiques dans leur nature. Toutes ces choses furent soi- 
gneusement observées, et servirent à des investigations 
plus profondes encore. Ainsi se forma peu à peu uiie 
masse de connaissances secrètes, par le moyen desquelles 
le contact avec la nature devint toujours plus intime, et 
les rapports magiques avec ses puissances toujours plus 
familiers. A cette époque, en effet, les choses de ce genre 
étaient mieux observées et avec beaucoup plus de fruit 
qu'elles ne le furent plus tard, lorsque l'esprit humain 



2iO r.Al'i'OKT}; MYSlUjLL^ Ut i/hOUML AM-X I.A NATIUK. 

îs'iippliqua davaiitaj^e à observer et à classer les {"oriiies 
extérieures. 

Une partie de cette botanique mystérieuse des premiers 
temps s'est conservée dans les écrits des anciens ; une autre 
est parvenue jusqu'à nous par la tradition et les pratiques 
de la sorcellerie, et on la retrouve encore en partie dans le 
peuple parmi les bergers , les bourreaux et les médecins 
populaires. Mais la plus grande partie en est perdue^, selon 
toute apparence. Ce que Pline nous en dit au vingt-qua- 
trième livre de son Histoire natureUe peut déjà nous en 
donner une idée. D'après lui, Démocrite fait mention d'une 
plante nommée achemenidon, qui croit àTardislylis dans 
l'Inde. Elle est sans feuilles et a la couleur de l'électrum; 
ses racines, servies en forme de pastilles et mêlées avec ie 
vin, efiVaient la nuit les malfaiteurs par des visions terri- 
bles qui les forcent de confesser leurs crimes. L'ophiuse, 
selon d'autres, croit à Élépliante en Ethiopie; elle a une 
couleur pâle, une forme désagréable ; ceux qui en boivent 
ont peur des serpenis, et en viennent souvent jusqu'à se 
tuer eux-mêmes dans la frayeur qui les poursuit : c'est pour 
cela qu'on la donne aux sacrilèges. Elle a pour contrepoi- 
son le vin de palmier. La théangélis, qui croit sur le Liban, 
sur le mont Dyctis en Crète, à Babylone et à Suse, doiine 
à ceux qui en mangent la faculté de prédire l'avenir. En 
Bactriane et sur le Borysthène croit une plante nommée 
gélophyiis, qui, mêlée avec le vin et la myrrhe, produit 
aussi des phénomènes singuliers, et particulièrement un 
fou rire qui ne cesse que lorsqu'on a bu du vin de palmier 
mêlé de poivre, de miel et de graines de pin. Selon Dios- 
coride , la racine du manicum solanum, mêlée au vin dans 
la proportion d'une drachme, produit des visions singu- 



lUI'l'OKlS snsnyULS de l'homme avec L.V .NAlUltE. 241 

licres et des images agréables. Il est dit ailleurs qu'Antoine 
ayant délait les Parthes^ ceux-ci, poussés par la iaim, 
trouvèrent, selon Appien d'Alexandrie, une plante dont 
ils crurent pouvoir manger; mais bientôt ils se mirent à 
tirer des pierres de la terre , poussés par une force irrésis- 
tible et persuadés qu'ils faisaient aussi quelque chose de 
grand ; puis ils rendirent beaucoup de bile^ et moururent 
ainsi. Toutes ces excitations, on le voit, ont cela de com- 
mun qu'elles produisent une concentration des forces de 
la vie inférieure, et par suite la clairvoyance. Cependant 
chaque excitant en particulier se distingue des autres par 
quelque caractère spécifique, qui le met en rapport avec te! 
ou tel organe du corps humain , et qui se manifeste dans 
leiie ou telle direction. 

Lorsque, dans ces derniers temps, la médecine s'est mise 
à étudier davantage ces eftéts singuliers, une partie des 
observations faites par les anciens ont été confirmées. On 
a remarqué entre autres choses que le simple flair de la 
semence de jusquiame, particulièrement lorsque la cha- 
leur augmente encore son énergie, donnent à ceux qui en 
respirent les exhalaisons un penchant à la colère. Deux 
époux très-unis d'ailleurs ne pouvaient rester deux heures 
ensemble à travailler dans la même chambre sans se que- 
reller de la manière la plus violente. On crut qu'un sort 
avait été jeté sur la chambre qu'ils occupaient, jusqu'à ce 
qu'enfin on eût trouvé près du four un paquet de semences 
de jusquiame; et, lorsqu'on l'eût ôté, la paix revint daîis 
le ménage. (JE/icyc/opéc/ie, t. Vil, art. Jusquiame.) D'au- 
tres fois, après qu'on a pris cette substance, une goutte 
d'eau parait un immense océan, ou bien les lettres d'un 
livre placé devant les yeux semblent vivre et danser en- 

7* 



242 RAPPORTS MYSTIQUES Ut LHOMME AVEC LA KATURE. 

semble. D'autres voient double; tous les objets leur pa- 
raissent de couleur écarlate, et ils finissent par perdre la 
vue. D'autres enfin sont pris de manie furieuse, et s'agi- 
tent comme des possédés. On a remarqué que des efi'etvS 
semblables sont produits par les diverses espèces de sola- 
num, avec cette diilérence qu'ici l'excitation, dans ses 
degrés inférieurs, dispose davantage au plaisir et à la 
volupté, tandis que la ciguë fait voir quelquefois des 
troupes de chats et de chiens. Les expériences de cette 
sorte devinrent tellement nombreuses qu'on nomma plu- 
sieurs de ces plantes d'après les eifets singuliers qu'elles 
produisaient. C'est ainsi qu'on appela la renoncule rapGwv : 
la belladone, plante qui donne du courage; la pomme 
épineuse, herbe folle; l'ivraie, herbe qui doniie le ver- 
tige; etlelycopersicum, pomme d'amour. 

L'Orient surtout étudia avec un soin tout particulier ces 
sortes de rapports, afin d'en tirer prolit à sa manière pour 
la satisfaction des passions. On sait quel abus on y fait de 
l'opium, afin de se procurer des extases artificielles . et 
quelles suites déplorables résultent de cet abus. A force 
d'observer les propriétés des plantes, de les comparer 
entre elles et de tempérer leurs etî'ets par des mélanges 
savants, les Orientaux, avec le tact délié et le sens exquis 
qui leur est propre, ont fini par composer des thériaques 
dont ils disent des merveilles. Le docteur Ka'impfer a eu oc- 
casion d'éprouver sur soi-même Veiiet de l'une de ces com- 
positions, et nous a laissé là-dessus un récit détaillé dans 
son li\re Amœnitatiim eœoticarum fusciculi, p. 6.^2. Il fut 
invité à Gamron, le Bender-Abassi des Perses, par les Ba- 
nianes, avec six autres Européens, à un festin près de la 
Ville. Lorsque, pendant le repas, on en vint à porter les 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'HOMME AVEC LA NATURE. 243 

santés , les Européens burent du vin à souhait ; mais les 
llanianes, à qui ceiie liqueur éîait interdite ç, prirent à la 
place quelques bouchées d'un électuaire qu'on leur avait 
envoyé de leur pays peu de temps auparavant. Kaïmpfer 
désirant y goûter, on lui en donna une bonne part, qu'il 
distribua aux autres, à l'exception d'un seul, qui ne voulut 
pas en manger, parce qu'il en connaissait déjà l'efTet. Tous 
lurent inondés d'un bien-être qu'ils n'avaient encore 
jamais ressenti auparavant. Ce n'était que joie, gaieté, 
badiiiages, rire et tendresse mutuelle. Le soir, lorsque les 
Ilotes montèrent à cheval pour s'en retourner chez eux, la 
chose prit une autre forme ; il leur sembla qu'ils étaient 
emportés sur des coursiers ailés par delà les nuages et tra- 
versaient des ponts formés par des arcs-en-ciel ; car mille 
lumières des couleurs les plus brillantes et les plus variées 
frappaient leurs regards. Arrivés chez eux, ils se mirent à 
table pour souper. Les mets leur parurent si succulents 
qu'ils se croyaient à la table des dieux. Le lendemain ils 
se réveillèrent sans éprouver aucun sentiment pénible. De 
tout ce qu'ils avaient vu ou fait la veille il ne leur resta 
que le souvenir de la joie qui les avait inondés, et de plus, 
chose assez bizarre, l'impression de la crainte qu'ils avaient 
eue continuellement, soit en marchant, soit en allant à 
cheval, de tomber du côté droit. Mais pour tout le reste ils 
furent obligés de se le faire raconter par celui d'entre eux 
qui n'avait point voulu manger de l'électuaire. 

L'observation des effets produits par ces plantes lit 
bientôt conjecturer qu'il devait y en avoir d'autres pro- 
duisant des effets contraires, ayant par conséquent la pro- 
priété de calmer et d'éclaircir l'esprit; et ce même sens de 
la nature qui avait découvert les plantes dont nous venons 



:244 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'HOMME AVEC. LA NATURE. 

(le parler ne tarda pas à trouver aussi les autres. Si les 
premières agissaient sur l'organisme en polarisant ses 
puissances, en décomposant ses éléments, les autres de- 
vaientj au contraire, faire rentrer dans son lit la vie qui 
avait débordé par-dessus ses rives, rétablir dans les forces 
et dans les éléments de l'organisme l'harmonie entre leurs 
oppositions, assoupir les manifestations de la vie infé- 
rieure, et donner ainsi lieu aux puissances supérieures de 
manifester leur action. Comme on avait rangé les substan- 
ces excitantes dans une série progressive , selon le degré 
d'excitation qu'elles pouvaient produire, on fit la même 
chose pour les calmants. On plaça donc dans une caté- 
gorie les herbes et les plantes que la doctrine mystique et 
secrète de l'antiquité désignait et employait comme cal- 
mantes. Ainsi, par exemple, relativement à l'appétit sexuel, 
on opposa au satyrion, dont le seul contact suffit pour 
exciter les sens, la nymphée, le daphne cneorum, Vagmis 
castus , Vérigeron graveolens ou le conyza, l'ail, et surtout 
l'asphodèle, de la famille des lis, celte plante merveil- 
leuse, qui, mâle et femelle, croît jusque dans le monde 
inférieur. [SymboUque deCreuzer, 4.) Puis venait le gui, 
sacré pour les Gaulois, et que les dieux eux-mêmes sèment 
sur le chêne qui leur est consacré; le gui , qui , coupé par 
les druides avec une faucille d'or, le sixième jour de la 
lune, lorsque celle-ci est dans sa force, et reçu, puis 
conservé dans une étoffe blanche, est appelé d'un nom 
qui signifie qu'il guérit toutes les maladies, parce qu'en 
elîet il neutralise tous les poisons et donne la fécondité. 
11 en est ainsi de l'arbre des mages nommé hom , source 
de toute bénédiction et de toute prospérité , couronne du 
règne végétal et sans lequel aucune offrande ne peut être 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC I.A NATURE. 24. i 

présentée aux dieux. Puis vient Vasclepias acida des Indes^ 
dont le suc, laiteux, acide et amer, calme les nerfs et les 
détend. Tiré solennellement de la plante qui le renferme, 
avec certaines cérémonies et certaines formules, cet extrait 
est pour les brahmes la quintessence de toute nourrituie, 
le lait le plus substantiel de la terre , le moyen de l'im- 
mortalité; et c'est pour cela qu'ils l'emploient dans tous 
leurs sacrifices. 

L'antiquité, dans sa manière de considérer la nature, 
crut que les substances excitantes étaient principalement 
le produit de l'action du soleil, et portaient ainsi son em- 
preinte, tandis que les autres, se rapprochant davantage 
de la lune dans leurs effets, étaient marquées aussi de son 
cai'actère. Mais comme on voyait d'un autre côté que c'est 
le soleil qui agit sur la lune, et que la lune, à son tour, 
réagit sur le soleil, et que par conséquent, à chaque 
vibration positive, à chaque liaison produite par celui-ci 
correspond une détente et un dégagement passif produit 
par celle-là, on ne tarda pas à conclure que ces deux clas- 
ses de plantes, celles du soleil et celles de la lune, se subdi- 
visaient en deux parties, et que chacune renfermait des 
plantes excitantes et calmantes, capables d'éveiller ou de 
plonger dans le sommeil magnétique, avec cette seule 
différence que les unes opéraient à la manière du soleil , 
et les autres à la manière de la lune. Ce n'était au reste 
que la répétition de ce que nous avons déjà trouvé dans le 
règne minéral. Toutes les plantes avaient à l'origine une 
racine commune s'enfonçant dans la terre, laquelle don- 
nait aux hommes, dans le froment, sa moelle la plus 
intime pour nourriture. Puis, au-dessus de la terre, s'éle- 
vait la vigne, terrestre par en bas, mais hélio- lunaire 



246 RAPPORT» MYSïryL'ES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

partout ailleurs^ et fournissant au genre humain une li- 
queur généreuse. Puis enfin venait toute la série des 
plantes hélio- lunaires et luni- solaires, auxquelles se rat- 
tache une variété infinie d'effets et d'actions. Mais le végé- 
tal qui enfonce ainsi ses racines dans la (erre, c'est l'arbre 
de la science du bien et du mal : les etïets que produisent 
ses différents fruits sont donc partagés en bons et mau- 
vais, non-seulement dans l'ordre matériel, mais encore 
sous le rapport moral. De même donc que son action ma- 
gique donne naissance à deux magies opposées, l'une 
bonne, l'autre mauvaise, ainsi, sous le rapport physique, 
il se manifeste comme charme et contre-charme. De même, 
en effet, que chaque poison a son contre-poison, ainsi tout 
charme a son antidote. C'est pour cela que parmi les Cory- 
bantes, si trente savaient charmer, vingt pouvaient dé- 
truire leurs charmes. 

On comprend de cette manière comment l'antiquité, 
après s'être appliquée à rechercher les charmes de la magie 
naturelle, s'est mise à étudier aussi les substances qui 
pouvaient leur servir d'antidote. Cette double investigation 
a commencé de si bonne heure que nous en trouvons 
l'empreinte dans les idiomes des difï'érents peuples. Ainsi 
chez les Germains, lorsqu'ils étaient païens encore, beau- 
coup de plantes tiraient leurs noms de ceux des dieux : 
comme le baldrian (lavaléiiane), dudieu Balder; l'aconit ou 
thorshut, du dieu Thor. Mais dans le christianisme l'opposi- 
tion se produit d'une manière encore plus tranchée. Nous 
voyons, en effet, quelebon principe dans lesvégétauxaimeà 
prendre son nom au Christ, aux anges et aux saints, tandis 
que le principe mauvais emprunte les siens au diable et à 
sa troupe. Ainsi, d'un côté, la scabieuse s'appelle morsure 



RAPPORTS MYSTIÛTJES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 247 

du diable, la jusquiame œil du diable, la belladone baie 
du diable ;, Teuphorbe lait du diable, la bryone cerise du 
diable, la ciguë persil du diable, l'aconit racine du diable, 
le lycopode gritTe du diable ou poudre des sorcières. Mais 
déjà nous Toyons le caractère de l'antidote se produire 
dans l'hypericuni, qui s'appelle fuite ou malédiction ou 
vol du diable; tandis que les plantes bienfaisantes s'ap- 
pellent herbe de la grâce de Dieu, racine du Christ, racine 
des anges, rose de Marie, et de mille autres noms qui 
expriment la victoire du bon principe. Grimm a recueilli 
tous ces noms dans sa mythologie allemande. Plusieurs 
plantes expriment à la fois les deux principes, comme par 
exemple Fhyoscyame, si important dans ce cercle. Une 
des plantes les plus énergiques dans la magie s'appelait 
apoilinaire chez les anciens, al tercum. chez les Arabes, 
parce qu'elle était consacrée à Apollon, tandis que les 
peuples chrétiens l'appelaient herbe d'Apollinaire, à cause 
du saint qui porte ce nom. Le nom de racine noire du 
Christ donné à l'ellébore semble indiquer un rapport 
semblable, et exprime à la fois la bénédiction et la malé- 
diction qui résident dans les propriétés des diverses 
plantes, et donnent naissance aux charmes et aux contre- 
charmes. Si donc la pivoine est déjà vantée par Pline 
comme remède contre le cauchemar; si l'herbe nommée 
moly était déjà considérée dans l'antiquité comme un pré- 
servatif contre la fascination ; si les lychnis , les aristo- 
loches, les thapsies, le tussilage, le cyclamen, la scille, 
le ricin ou palma christi, le fenouil et la sauge étaient 
reconnus généralement comme empêchant l'eftet des 
charmes , toutes ces plantes devaient cette propriété à la 
bénédiction que la nature y avait déposée. 



248 RAPPORTS MYSTIQUES DE l/ HOMME AVEC LA NATURE. 

Afin de comprendre, autant que la chose est possible 
aujourd'hui^ ces idées à demi effacées d'un temps si loin 
de nous, nous devons^, comme nous l'avons déjà fait pour 
le règne minéral, étudier les essais qui ont été faits en ce 
genre dans les temps modernes. La chose doit être natu- 
rellement plus difficile que pour les substances inorgn- 
niques, parce qu'ici la vie, plus rapprochée de la matière, 
lie les divers éléments par des combinaisons plus simples , 
tandis que dans le règne végétal nous rencontrons une 
force vitale et des lois plus élevées, dont nous ne pouvons 
saisir que le jeu et les manifestations extérieures. La hase 
de toutes les plantes est la même : c'est l'oxygène, le 
carbone et l'hydrogène. Ce sont là les voyelles, pour 
ainsi dire, auxquelles viennent s'ajouter comme consonnes 
les autres éléments, dont les combinaisons diverses com- 
posent en quelque sorte le dictionnaire de la langue vé- 
gétale. C'est de ces trois principes élémentaires que sont 
composées les fibres de la plante, qui forment le tissu de 
la moelle, des vaisseaux, du bois et de fécorce, et qui 
s'épanouissent dans les branches en feuilles et en fleurs. 
Mais le règne végétal se distingue du règne minéral en ce 
qu'aucun de ces trois éléments n'est forcé d'entrer dans la 
combinaison avec un seul atome, mais que trois ou quatre 
atomes de l'un s'unissent avec quatre ou cinq de l'autre, 
pour en former un atome composé. Il résulte de là qujî 
les substances organiques doivent manifester au dehors 
d'autres propriétés chimiques que les substances inorga- 
niques, composées des mêmes éléments ou d'éléments 
presque identiques associés de la même manière, et que la 
vie de la plante a quelque chose de plus que celle des mi- 
néraux, quelque chose que la nature physique toute seule 



RAPPORTS MYSTlOlir:? HE i.'nOMME AVFX F. A IS'ATURE. 249 

ne saurait jamais donner. Et comme ces éléments^ dès que 
la vie s'est retirée^ se séparent sans aucune altération, on 
doit en conclui'c que c'est la force vitale qui produit cette 
différence entre la plante et les minéraux, en ajoutant aux 
combinaisons particulièrement caractérisées par les pro- 
portions pondérales des éléments des qualités dont les 
degrés déterminent à leur tour la nature et l'espèce des 
végétaux. C'est ce que prouvent les essais faits par Kerner 
sur la voyante de Prevorst, avec diverses espèces de 
raisins qu'il lui mettait dans la main. Les uns produi- 
saient un étourdissement dans la tète , une fatigue dans 
les membres et un sommeil subit. Les autres éveillaient, 
au contraire^ un sentiment de froid dans tout le corps, ou 
une sorte de roideur dans les nerfs. Ceux-ci répandaient 
dans le corps une chaleur générale, ceux-là donnaient 
des battements de cœur et accéléraient le mouvement du 
sang. Les uns manifestaient leur influence par une cha- 
leur locale, ou sur la poitrine ou dans les entrailles, les 
autres produisaient des douleurs dans les yeux, et faisaient 
comme flotter devant eux un nuage. Tous ces raisins 
étaient cependant composés à peu près des mêmes élé- 
ments, et toute la différence qui existait entre eux venait 
de la force vitale qu'ils puisaient dans le sol où ils avaient 
crû, et qui remplace dans les végétaux les forces physiques 
du règne minéral. Nous devons donc retrouver en elle les 
mêmes oppositions que nous avons constatées dans ces 
dernières, lesquelles, agissant d'une manière positive, 
prennent un corps dans l'oxygène, tandis que lorsqu'elles 
agisesnt d'une manière négative elles se produisent au 
dehors dans le potassium et les substances combustibles 
qui lem' sont analogues. 



250 RAPPORTS MïSTfQlES 1)F. LiïOMM!: WIX LA NATURE. 

Mais Kerner a essayé encore d'autres substances végé- 
tales^ plus tranchées^, pour ainsi dire, dans leur nature que 
celles dont nous venons de parler. Parmi celles qui pro- 
duisent le sommeil magnétique, les feuilles et plus encore 
les baies du laurier se sont montrées particulièrement effi- 
caces. Il suffisait à la malade d'en tenir cinq à la main pour 
tomber en cet état, et sept le faisaient durer deux heures. 
De même que le cristal de roche la réveillait de ce som- 
meil, ainsi, à l'époque où elle n'était phis magnétisée, les 
feuilles ou les baies de laurier îa replongeaient infaillible- 
ment dans cet état. Les sorbes produisaient le même effet, 
ainsi que l'arbre lorsqu'elles étaient seulement mises en 
rapport avec lui par un lien long de quinze aunes ; l'etïel 
était même plus fort alors que lorsqu'elle prenait à la main 
des branches ou des feuilles de cet arbre. Celui-ci produi- 
sait encore j de même que le thé vert et les châtaignes 
vertes non encore mûres, des éblouissements et des nuages 
devant les yeux; de sorte qu'elle ne sentait plus de tout 
son corps que la tête; mais lorsqu'elle prenait à la main 
des feuilles d'épinards, il lui semblait que la partie anté- 
rieure du cerveau était endormie, tandis que le cervelet 
était éveillé. L'odeur du lichen jolitus lui donnait un sen- 
timent agréable et le sommeil magnétique. Les ligues et 
les feuilles de figuier, les asperges, le romarin, la sauge 
l'éveillaient à demi; le safran et l'ail fassoupissaient; la 
fleur du lis blanc rafraîchissait tout le système nerveux et 
provoquait des songes. 

A mesure que les oppositions paraissaient plus tranchées, 
les phénomènes se produisent d'une manière plas déter- 
minée aussi. Ainsi la racine del'artémisia vulgaris produit 
des vertiges etunelongue défaillance. Ramenée àelle-même 



RAPPORTS MYSTIQLKS L»i: LHOMME AVEC LA iNATUHE. 251 

par la baryte sulfatée, la malade dit qu'elle Yovait tantôt 
une montagne, tantôt une herbe avec des ileurs très-pe- 
tites, mai.s que tout cela disparaissait dès que la pensée du 
spath se présentait à elle. L'étourdissement que produisent 
les feuilles rouges de îa fève est plus fort encore dans la 
jusquiame, qui lui doîme des vertiges avec la sensation de 
prdvdysie et un demi-sommeil magnétique, tandis qu'une 
goutte d'huile de jusquiame lui faisait paraître des nuages 
devant les yeux. Un grain de racine de belladone lui don- 
nait le vertige, et il lui semblait alors que le cerveau lui 
branlait. Ses yeux, dont la pupille s'élargissait d'une ma- 
nière considérable, voyaient double, et se fermaient de 
telle sorte qu'on pouvait à peine les rouvrir. L'action se 
faisait sentir surtout dans le cervelet : un état de demi- 
veiiie sui'venait, mais le crisial de roche la réveillait tout à 
fait. Si l'on mettait la moitié d'un grain d'extrait de racine 
de belladone à dissoudre dans une once d'eau, si on mêlait 
ensuite trois gouttes de cette dissolution dans quatre onces 
d'eau, trois gouttes de cette seconde solution produisaient 
chez elle, d'une manière homœopalhique, un sentiment de 
chaleur dans tout le corps, particulièrement à la tête et à 
la poitrine, un affVJblissement dans la vue et un enroue- 
ment. Son corps lui semblait petit, sa lèle grosse, au con- 
traiie, et chacune de ses paroles retentissait comme un 
tonnerre dans son cerveau. L'agaric blanc eritni lui don- 
nait des élourdissements, et il ku semblait que tout dan- 
sait autour d'elle daiis sa chambre. Ce sentiment ne pou- 
vait être calmé que par la baryte sulfatée. 

Au laurier, cette plante des prophètes, était opposé la 
baguette de coudrier, qm' ôtait à la malade toute la force 
magnétique, et la réveillait complètement. D'après d'autres 



252 RAPPORTS MVôTigUES DE l'uOM.ME AVEC LA NATURE. 

essais faits ailleurs sur une femme qui ne croyait point à 
l'influence de celte plante^ elle produisit une sensation de 
roideur aux mains et aux pieds. 11 en est de même de la 
fleur de plantago média et du lierre^ qui produisaient éga- 
lement la roideur dans les membres. Mais avec l'hélianthe, 
la fleur du soleil, commence une nouvelle série de phéno- 
mènes. Cette plante, en effet, produit une vibration et une 
dilatation des paupières qui force la patiente à ouvrir les 
yeux dans toute leur grandeur, pendant que son corps se 
met à tourner involontairement par un mouvement circu- 
laire à partir de la poitrine. Le blé de Turquie non mûr 
encore lui faisait rouler les veux et lui donnait des défail- 
lances. Le bras droit se remuait depuis le côté en remon- 
tant jusque vers la tête ; puis il descendait et répétait ce 
double mouvement, comme dans la danse de Saint- Gui, 
jusqu'à ce qu'en soufflant sur la malade on eût excité en 
elle des crampes magnétiques générales; et elle s'éveillait 
alors en poussant un cri. Le houblon frais encore produi- 
sait un rafraîchissement dans tout le corps depuis la pointe 
de la langue, des étourdissements dans la tête avec le sen- 
timent de quelque chose qui montait le long delà colonne 
vertébrale., Elle éprouvait aussi des commotions, après 
lesquelles elle se sentait forcée de remuer tout son corps, 
mais le bras surtout; de sorte qu'elle se magnétisait, pour 
ainsi dire, elle-même en promenant sa main sur tout son 
corps à partir de la tête. Le geum urbanum, dans sa fleur 
ou simplement en herbe, et le caoutchouc lui causaient aussi 
des mouvements qui n'étaient pas naturels et une grande 
excitation nerveuse. D'autres végétaux produisaient encore 
des eiîéts analogues. Ainsi, trois noix de Galle causaient 
une paralysie instantanée dans la colonne vertébrale; de 



HAl'ruHTS MVSTIUlliS DE l'iIOMME AVEC LA ^ATUHE. 2^3 

sorte que la malade ne pouvait ni lever la tète ni se dres- 
ser. La paralysie partait, disait -elle, du cervelet et de 
la moelle ëpinière, et elle ne pouvait s'en délivrer qu'en 
sentant la plante nommée calendula, et en se frottant le 
creux de l'occiput avec de l'huile de romarin. L'odeur de 
calendula lui donnait en effet la faculté de redresser la 
tète, et le frottement d'huile de romarin produisait en elle 
une sensation comme si quelque chose lui courait de l'oc- 
ciput jusqu'à l'os sacrum, et de là dans le bas -ventre. 
Après quoi elle pouvait se relever. Si elle s'asseyait contre 
un placard où l'on gardait des noix de galle, elle éprou- 
vait une paralysie dans le bras tourné vers lui. On peut 
encore ranger dans celte classe de phénomènes les effets 
de la semence-de ricin, qui lui endormait le bras, et de 
l'indigo, qui lui courbait la main comme un métal et lui 
donnait des crampes violentes dans la poitrine. 

La régularité qui distingue le résultat de ces observa- 
tions est une preuve de leur exactitude, quoiqu'elles ne 
suffisent pas encore pour nous initier complètement à tous 
les secrets de ces domaines. Mais ce qui ressort clairement 
de toutes ces expériences c'est la puissance que la vie vé- 
gétale propre aux plantes exerce sur la vie animale, lors- 
que celle-ci se trouve favorablement disposée pour rece- 
voir son action. La vie végétale, en effet, a ses courants et 
ses rives, pour ainsi dire ; elle se compose d'une multitude 
de flux subordonnés qui ont lieu autour de leurs axes, qui 
tous se réunissent en un mouvement général autour d'un 
axe interne, et qui forment ainsi autour de la plante 
une sphère d'action d'un diamètre déterminé. Si donc un 
homme d'une nature très-mobile entre dans cette sphère; 
s'il se met dans un rapport plus inlimc encore avec Ici ou 
ni. 8 



204 RAPPORTS MYSTIQUES DE L HOMME AVEC LA AATLRE. 

(cl arbre par un conducteur,, on voit se produire aussitôt, 
en raison de l'élément végétal que l'homme renferme en 
soi;, une action réciproque entre les courants animaux et 
végétaux. Les uns se trouvent accélérés ou ralentis parles 
autres^, conduits dans telle ou telle direction^ placés de telle 
ou telle manière; et comme l'action est réciproque, c'est 
la vie la plus forte qui l'emporte. Le laurier^, avec lequel la 
prêtresse se met en rapport de cette manière^, la rend claii- 
voyante, et devient pour elle l'arbre des prophètes, de 
même que le chêne druidique du Zcus de Dodone, dont 
l'action est encore augmentée par la source qui coule à 
ses pieds, excite dans les prêtres du dieu un enthousiasme 
que dissiperait l'action calmante d'autres espèces végétales. 
La vie des plantes a donc son côté électrique et son côté 
magnétique. Tous les deux se révèlent dans tous les do- 
maines du règne végétal ;, de même que dans la nature 
inorganique. Là comme ici ils sont inséparables l'un de 
l'autre^ et se provoquent réciproquement. Les végétaux 
ainsi modifiés doivent avoir la propriété de produire 
dans tous les êtres vivants accessibles à leurs influences la 
même disposition à laquelle ils doivent eux-mêmes leur 
origine. 

Or, que le règne végétal renferme en soi des dispositions 
électro-magnétiques qui sont comme les organes de la vie 
des plantes, c'est ce que prouvent les expériences faites 
pai- Amoretti. Celui-ci croit en effet avoir découvert que 
toutes les plantes sont électro-motrices non-seulement pen- 
dant qu'elles vivent, mais encore quand elles ont cessé de 
végéter; que les anthères ont un pôle positif dans la plante, 
tandis que les pistils se comportent négativement à l'égard 
des premiers; que toute semence propre à la germination 



hAl'POUTS :U\5.T10L'ES D^^HOMME AVEC lA iNATliRE. Il)'6 

il deux pôles ; que dans les sexes partagés entre les dille- 
rentes fleurs d'une même tige ou distribués sur des indi- 
\idus séparés, les Heurs mâles ont une polarité positive, et 
les fleurs femelles une polarité négative; que^, dans le der- 
nier cas, la dilTérence s'étend jusqu'à la tige et au tronc; 
que, lorsque les deux semences, mâle et femelle, mû- 
rissent unies ensemble dans une même cosse ou séparées 
dans les boutons, les plantes qui sortent d'une semence 
positive doivent produire de nouveau une semence posi- 
tive aussi, et se trouvent déjà dans le germe marquées 
d'un caractère positif, comme les autres sont marquées 
d'un caractère négatif au contraire. Que les arbres frappés 
de la foudre sont, depuis la racine jusqu'au sommet, et le 
long des branches, à des intervalles d'environ deux pieds, 
disposés positivement et négativement tour à tour; que 
cette disposition persévère, et qu'on la retrouve même 
dans le bois fossile. 

Il serait cui'ieux de savoir quel est le rapport de ce jeu 
des diverses forces de la vie à l'égard de l'action des élé- 
ments qui leur servent de voile; mais l'état actuel de la 
science permet à peine de résoudre ce problème d'une ma- 
nière satisfaisante. On sait, comme nous l'avons déjà dit, 
que le carbone, l'hydrogène, l'oxygène et l'azote entrent 
dans la composition de toutes les substances végétales, et 
que toute la différence de celles-ci vient de la variété qui 
existe dans les rapports de ces divers éléments. Or de ces 
quatre éléments deux semblent avoir une polarité électro- 
magnétique, et les deux autres la polarité contraire. On a 
constaté que les combinaisons les plus simples du carbone 
et de l'azote, lorsque le caractère négatif domine, forment 
les radicaux composés qui correspondent dans le règne 



l'ô*} nAi'i'ouTs .MYSTiorjts LU-: ^tomme avkc la nature. 

organique aux corps simple du règne inorganique, tels que 
les métaux et les substances analogues. Comme les métaux, 
ces i-adicaux composés doivent donc , lorsque le caractère 
positif survient en eux, éprouver un changement dans 
leur état, changement dans lequel les nouvelles combi- 
naisons se partagent en deux branches, selon que l'acidité 
ou Falcalinité végétale domine en elles. Ainsi nous trou- 
vons dans une première séjie les huiles et les stéaroptènes, 
d'autant plus grasses et plus épaisses, et bouillant à une 
température d'autant plus haute que le carbone y est plus 
abondant, d'autant plus légères et volatiles qu'ehes con- 
tiennent plus d'hydrogène. Puis nous trouvons dans l'autre 
série, d'un coté les acides quinique, méconique, lactu- 
cique, sinapique, fungique, bolétique, igasurique; de 
l'autre côté, les bases salines végétales, telles que la mor- 
phine, la narcotine, la strychnine, la brucine, la quinine, 
la vératrine, l'émétine, etc., puis, entre ces deux classes, 
d'un côté les substances astringentes, et de l'autre les 
amères; et enfin autour du point d'intersection les subs- 
tances indifîérentes, telles que l'amidon, la gomme, les 
mucilages, le sucre, etc. Mais il est très-difficile de con- 
naître, d'après les expériences qui ont été faites, les elïets 
spéciaux de ces substances sur un organisme très-impres- 
sionnable , parce que tous ces essais ont été faits avec des 
plantes ou des parties de plantes vivantes, et composées 
d'un grand nombre d'éléments. Il serait à désirer que l'on 
prolitàt de la première occasion favorable pour explorer 
davantage ce domaine. 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l/lIOMMF. AVEC. I.A NATURE. 2:>7 

CHAPITEE XIIT 

Piapports mai^iqucs iivec le rè^iie animal, ('oiiiiiient l'origine des 
peuples agriculteurs, pasteurs et chasseurs, se rattache àla jouissanc 
du fruit défendu. De la puissance magique de l'homme sur certains 
animaux, sur les serpents par exemple. Explication de ce symptôme 
par le traitement magnétique des animaux. Comment l'homme est 
dominé à son tour par ceux-ci. Phénomènes extraordinaires résul- 
tant de la morsure de la tarentule. Comment l'homme prend quel- 
quefois la nature des animaux. Des loups-garous. Origine du culte 
rendu aux animaux dans l'antiquité. 

La jouissance du fruit défendu a Iroubléles rapporls de 
l'homme avec la nature, de telle sorte que, abandonnée à 
elle-même, elle ne lui donne que de mauvaises lierl)es et 
des ronces, et qu'il est oblige de lui arracher pénilde- 
ment, en cultivant le sol, les herbes et les fruits dont 
il doit se nourrir. La même chose est arrivée dans le 
règne animal, et il ne nous est resté que de faibles débris 
de la puissance que nous avions sur les animaux à l'ori- 
gine. Ceux-ci se sont partagés, pour ainsi dire, en deux 
classes. Les uns ont conservé pour l'homme un certain at- 
tachement, et sont restés avec lui comme animaux familiers 
et domestiques : de là est venue la condition de pasteur. 
Les autres se sont éloignés de lui, au contraire, et sont de- 
venus errants; ou bien, tournant contre lui leurs cornes, 
leurs dents ou leurs grifles, ils l'ont forcé d'employer 
contre eux la force et la ruse; et c'est de là qu'est venue 
la condition de chasseur. Mais comme l'homme peut s'éle- 
ver au-dessus de lui-même, ou descendre plus bas encore, 
ses rapports à l'égard du règne animal et du règne végétal 
sont susceptibles aussi d'une certaine élévation ou d'une 



2o8 RAPPORT.^ MYSTIQUES DE l' HOMME AVEC LA ^ATUUE. 

certaine dépression. Dans l'un et l'autre cas, ses rapports 
naturels font place à des rapports magiques, qui peuvent 
être, ou des dons de la nature ;, ou l'eflet de quelque ma- 
lédiction , de quelque maladie et d'nne sorte de conta- 
gion naturelle. Si donc l'homme peut, d'un côté, exercer 
une puissance nwgique sur certaines espèces animales, 
il peut, au contraire, devenir en quelque sorte leur es- 
clave. Dans le premier cas l'animal est humanisé, pour 
ainsi dire; et dans le second cas l'homme est abruti. Ce 
sont ces deux états que nous allons étudier dans ce cha- 
pitre. 

La première espèce animale qui se présente ici à nos 
observations, c'est celle du serpent, de cet animal mysté- 
rieux sous la forme duquel a eu lieu à l'origine la pre- 
mière tentation d'où est résulté l'abrutissement primitif et 
radical de l'homme. Symbole de toute magie, le serpent a 
su charmer notre premier père par ce même regard qui en- 
core aujourd'hui attire les petits oiseaux, de sorte qu'ils 
ne cessent de voler ou de sauter jusqu'à ce qu'il les ait en- 
gloutis dans sa gueule. Mais il se laisse à son tour volon- 
tiers charmer par l'homme. Expression parfaite de l'oppo- 
sition qui gît au fond de tout ce qui est terresh^e, il porte 
la mort dans son venin et une source de rajeunissement 
dans sa peau. Tantôt il cherche sous la terre la fraîcheur 
et l'obscurité, et tantôt, au contraire, il aime à se réchauf- 
fer au soleil, et à cuire son venin sous'ses rayons brûlants, 
après avoir dormi pendant l'hiver. Animal venimeux et sa- 
lutaire, répandant une odeur infecte et un doux parfum , 
brillant de l'éclat des plus belles couleurs, ou blessant le 
regard par les nuances les plus repoussantes, il est, plus 
que tous les autres animaux, un objet de haine et d'épou- 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 259 

vante pour riioinmc; et cependant il peut entrer avec lui 
clans les rapports les plus familiers; de sorte que celui-ci, 
lorsqu'il en a reçu la puissance, peut attirer de leurs trous 
les serpents les plus venimeux , les prendre avec les mains, 
les rouler autour de ses bras et de son cou, et jouer avec 
eux comme avec les betes les mieux apprivoisées, tandis 
que les espèces innocentes sont considérées comme portant 
bonheur à l'homme, qui les souffre volontiers chez lui et les 
nourrit de lait ou d'autres choses. Ce rapport était déjà 
connu du temps de Salomon, comme nous le voyons par 
ces paroles du psaume lvui : « Leur fureur est semblable à 
celle du serpent, à celle d'une vipère sourde, qui forme 
son oreillo pour ne point entendre la voix de renchanteur 
qui sait bien enchanter. » 

Pline désigne comme enchanteurs en ce genre les Ophio- 
gènes, dans l'Hellespont, lesquels pouvaient, par le seul 
contact, guérir les morsures de serpent, et en extraire le 
venin par la seule imposition des mains. Il ajoute que, d'a- 
près Yarron, il y avait encore dans cette contrée des 
liommes dont la salive était un excellent remède contre la 
morsure des serpents. Mais c'étaient surtout les Psylles, 
tribu africaine nommée ainsi de leur roi Psyllus, dont le 
tombeau se trouve dans les grandes Syrtes, qui se distin- 
guaient en ce genre; car leur corps renfermait un venin 
terrible pour les serpents, et exhalait une odeur qui en- 
dormait ceux-ci. La chose allait si loin , qu'ils avaient cou- 
tume d'exposer aux serpents les plus furieux les enfants 
nouvellement nés, afm d'éprouver par là la fidélité de 
leurs femmes, parce qu'ils ne fuyaient point devant ceux 
qui étaient le fruit d'un adultère. Cette tribu avait été, il 
est vrai, ané;uilie par les Xasamons, qui s'étaient empa- 



260 RAPPORT? MVSTIQÎES DE l'iIÛMME AVEC LA NATURE. 

rés de leur pays; mais la race s'était conservée par les 
vagabonds j ou par ceux qui n'avaient pas été présents à la. 
bataille j et il en existait encore quelques individus. 11 y 
avait aussi en Italie le peuple des Marses, issu d'Anguistia, 
liUe de Circé, et qui possédait la même vertu. Saint Au- 
gustin raconte de ces derniers que les serpents connais- 
saient si bien leur voix et leur étaient si obéissants, que, 
dès qu'un Marse parlait, ils sortaient aussitôt de leurs trous. 
{De Genesi ad litteram ,\. u, c. 28.) Beaucoup d'autres 
témoins dignes de foi confirment cette assertion de saint 
Augustin. On attribuait aussi la même propriété aux Oblo- 
gènes , peuplade de l'île de Chypre ; et leur envoyé Hexa- 
gone en donna une preuve en se faisant jeter dans un ton- 
neau rempli de serpents, qu'il conjura tous, de sorte 
qu'aucun n'osa lui faire de mal; mais ils s'enlaçaient dou- 
cement, au contraire, autour de lui, et le léchaient avec 
leurs langues. Il y avait aussi autrefois en Egypte des 
hommes qui, en claquant des doigts, attiraient ces ani- 
maux hors de leurs trous, et les congédiaient après leur 
avoir donné du vin à boire et quelque mets doux à 
manger. Avicenne rapporte qu'il y avait dans la Damascie 
des hommes dont le corps était inaccessible aux mor- 
sures des serpents, à moins qu'ils ne les eussent excités à 
les mordre, et, dans ce cas, ceux-ci mouraient à l'in- 
stant. Avicenne, ayant entendu parler de ces hommes, 
se rendit dans un endroit où l'on faisait des expériences 
de ce genre avec un grand serpent; mais lorsqu'il fut 
arrivé, l'homme qui les faisait était mort. Cependant il vit 
son fils, qui faisait comme lui des choses merveilleuses. 
Il ajoute cependant que cette faculté ne garantissait pas 
contre tous ces reptiles, et que lun de ces enchanteurs. 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC I.A NATURE. 261 

après avoir pris impunément un nombre infini de serpents, 
fut mordu à la lln^ et en mourut. 

Ce que les anciens racontent ici est confirmé par les ex- 
périences des voyageurs modernes, qui ont trouve de ces 
enchanteurs de serpents dans toutes les contrées du 
monde. Encore aujourd'hui ils sont nombreux dans l'Inde. 
Ils prennent, disent-ils, de la poudre de serpent et se frot- 
tent le corps avec un onguent de la même espèce; après 
quoi ils sont persuadés qu'aucun de ces animaux ne peut 
leur faire de mal. On connaît les expériences faites sous 
ce rapport par Lane en Egypte. Il vit souvent des en- 
chanteurs faire sortir des serpents des trous d'une maison 
à l'aide de certaines formules. Il fait remarquer, comme 
Avicenne, que ces formules ne sont pas toujours sûres; et 
il cite l'exemple d'un enchanteur qui , après avoir ainsi 
dompté un grand nombre de ces bètes, mourut mordu 
par un serpent à lunettes. 

Quant aux enchanteurs de la Barbarie que Riley vit 
dans le désert pendant sa captivité, leur puissance sur ces 
animaux venait surtout du charme des sons et de la con- 
naissance qu'ils avaient des remèdes qui neutralisent leur 
venin. Ils se servaient surtout dans leurs expériences du 
serpent à quatre pieds nommé Efiah , et du Beiskah du 
petit Atlas, à huit pieds et d'une couleur noire. Dans une 
expérience dont il fut témoin, deux de ces serpents se jetè- 
rent sur un des Arabes qui les maniaient. Dardant sur lui 
leurs regards enflammés, avec des sifflements épouvan- 
tables, ils le mordent d'al)ord au-dessus de la hanche, 
puis au cou, et s'enroulent autour du cou, des bras et des 
jambes. L'Arabe, poussant des cris affreux, la bouche écu- 
mnnte, lutte sans succès contre eux. Ils le serrent tou- 



262 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'iIOMME AVEC LA NATURE. 

jours plus étroilement, de manièro qu'il a peine à respi- 
rer. Ils le mordent lantùt ici^, tantôt là, jusqu'à ce qu'enfui 
il tombe à terre le corps couvert de bave et de sang, 
se roule au milieu d'effroyables couvulsious , et reste 
étendu sans mouvement et sans vie. Mais voici qu'on en- 
tend le son d'une flùle dans la chambre voisine. Les ser- 
pents écoutent, leur fureur s'apaise peu à peu; ils se 
détachent du corps de l'Arabe et retournent dans leurs 
cages pour y être renfermés de nouveau. Le compère qui 
avait joué de la flûte arrive, ouvre les mâchoires du mori- 
bond avec un ciseau, et lui verse dans la bouche quelques 
gouttes d'un liquide noir, puis il lui en frotte ses bles- 
sures , et lui en fait respirer les exhalaisons. Le moribond 
commence à donner quelque signe de vie; l'enflure se dis- 
sipe peu à peu; il revient à lui en baillant, mais tellement 
épuisé encore qu'il ne peut se soutenir debout. C'était 
l'haleine et la bave des serpents qui avaient produit ces 
symptômes de mort; car on leur avait arraché auparavant 
leurs dents venimeuses, dont la morsure, disait l'Arabe, ne 
pouvait être guérie que par une puissance extraordinaire, 
comme celle dont l'Éternel l'avait doué lui et son compa-^ 
gnon. 

Les serpents ne sont pas au reste les seuls animaux 
capables d'entrer dans de tels rapports avec l'homme. D'a- 
près Pline, dans son Histoire naturcUe, l. viu, le peuple 
de l'île de Tentyre était naturellement antipathique aux 
crocodiles du Nil, qui fuyaient rien qu'à les sentir, comme 
les serpents devant les Psylles; et jamais on ne les voyait 
approcher de leur île. Ces insulaires, dit-il, sont petits, 
mais doués d'une très-grande présence d'esprit devant ces 
animaux, qui du reste sont très-audacieux contre ceux qui 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'iIOMME ATEC. LA NATURE. 2G3 

fuient à leur approclie, et lâches à l'égard de ceux qui les 
attaquent. Lorsqu'ils vont se baigner dans le fleuve, ils ne 
craignent donc pas de les rencontrer. S'ils en trouvent un, 
saisissant le moment favorable , ils s'élancent sur son dos, 
et au moment où il ouvre la gueule pour les mordre ils y 
introduisent une massue; et, la prenant par les deux bouts, 
ils s'en servent au lieu de bride pour le conduire à terre. 
Aussi leur voix seule effraie déjà tellement cet animal 
qu'ils le forcent à rendre les cadavres de ceux qu'ils ont 
dévorés, pour les ensevelir. Villamont, dans son Itinéraire, 
1. ni, 12, rapporte que de son temps les pécheurs de cette 
contrée exerçaient encore cet art. Il en est d'autres dont 
la voix exerce un pouvoir semblable sur les rats; de sorte 
que ceux-ci s'arrêtent des qu'ils l'entendent. (Wierus, de 
Mag. injam., p. 92.) Grillaud raconte aussi dans son livre 
dès Sortilèges, question viii, p. 143, que peu de temps 
avant que le pape Adrien VI fit son entrée à Rome, il y 
vit un Grec qui d'un mot apaisa tellement la fureur d'un 
taureau sauvage qui paissait dans la forêt avec d'autre 
bétail, qu'il put le saisir par les cornes, et le conduire 
avec une corde très - faible, mais préparée d'une manière 
magique, l'espace de quatre à cinq milles, au milieu de 
la nuit. Ce fait était connu , car plus de deux cents per- 
sonnes en avaient été témoins. « Plus tard, ajoute Gril- 
laud, je vis cet honmie dans la prison du Capitole; et il 
avoua sans détour qu'il faisait tout cela et beaucoup d'au- 
ti'cs choses encore seulement en prononçant certaines pa- 
roles. Il échappa de sa prison avant la fin de son inter- 
rogatoire, par la faveur du peuple et la protection de 
quelques grands. « 

Si l'on veut rechercher les causes de ces phénomènes, il 



2G4 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

est facile de voir qu'elles appartiennent à différents or- 
dres. Il en est une d'abord qui domine toutes les autres : 
c'est cet instinct qui ftiit reconnaître à tous les animaux 
dans l'homme un être supérieur à eux. C'est cette supé- 
riorité qui lui a fait apercevoir à lui-même ffans la nature 
la loi de la compensation , dont il a su tirer profit afin 
d'augmenter sa puissance. En vertu de cette loi, l'univers 
est disposé de telle sorte que tout se balance avec harmo- 
nie. L'attaque provoque la défense, le torrent qui déborde 
trouve une digue qui l'arrête, un lien trop serré une force 
qui le délie, et chaque poison son antidote. Les poisons 
fournis par le règne animal trouvent aussi dans le règne 
végétal leurs remèdes ; de sorte que la bave venimeuse du 
serpent se trouve paralysée dans ses effets par le suc d'une 
certaine plante américaine. L'homme a connu de bonne 
heure cesantidotes, et a su de bonne heure aussi s'en servir. 
Ce n'est pas seulement dans les plantes, mais c'est encore 
dans l'homme lui-même que la nature a déposé ses poisons 
et ses antidotes; et l'on trouve en effet des individus dis- 
graciés ou favorisés par elle, qui ont en eux, comme les 
plantes ou certaines espèces animales, une vertu salutaire 
ou capable de donner la mort, laquelle, pour devenir effi- 
cace, n'a besoin que d'être connue de celui qui la possède. 
Mais de même que les poisons et les antidotes se font équi- 
libre dans la matière, de même aussi les forces et les ins- 
tincts se balancent réciproqueuient dans le règne orga- 
nique ; et tout ce qui peut servir à manifester ces mouve- 
ments de l'àme et de la vie peut aussi concourir à cet 
équilibre. C'est ainsi que les manipulations magnétiques 
sont efficaces pour dompter et apprivoiser les animaux les 
plus féroces. Les anciens connaissaient déjà l'art d'appri- 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 20 o 

voiser les lions, et cet art reposait probablement sur le 
magnétisme. Les expériences qu'on a faites dernière- 
ment avec les dompteurs d'animaux , et dans les armées 
pour dresser les chevaux , conduisent aux mêmes conclu- 
sions. 

Le son est aussi un des moyens les plus efficaces en ce 
genre , particulièrement pour les animaux des espèces in- 
férieures, tels que les insectes et les reptiles. L'antiquité 
connaissait déjà l'influence du bruit de l'airain sur les 
abeilles. Mais des observations récentes indiquent de plus 
que toute leur économie domestique et la manifestation de 
l'instinct social qui les distingue à un si haut degré se 
rattachent aussi au son. Le serpent de son côté, qui tan- 
tôt dans son trou semble une matière inerte, et tantôt, 
semblable au métal, s'élance comme poussé par un ressort 
élastique, est extrêmement impressionnable sous ce rap- 
port. Frappé par les sons qu'il entend, il s'abandonne 
volontiers à leur rhythme; il cède à leur puissance, au mi- 
lieu môme de ses accès de fureur, et rentre docilement dans 
l'inertie et le silence où s'écoule sa vie. Si le son exerce sur 
lui un tel empire, il ne peut être insensible non plus à la 
parole articulée. Celle-ci, en effet, lorsque la vie se trouve 
surexcitée d'une certaine manière, peut être entendue im- 
médiatement, comme elle l'est ordinairement par le moyen 
de l'oreille; elle peut alors, môme lorsqu'elle n'est pascom- 
prise, produire son effet; et c'est ainsi que l'on explique 
comment ceux qui sont privés de l'usage de leurs sens peu- 
vent entendre néanmoins les conjurations ou les conmian- 
dements qu'on leur adresse. 

. Mais si l'homme peut, en se servant de la puissance qui 
réside en lui, marqueiv,pour ainsi dire, les animaux de sou 



260 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'HOMME AVEC LA NATURE. 

empreinte et les assouplir à ses lois^ il peut aussi de son 
côté se laisser dominer par eux ; et cela peut venir soit de 
lui , soit de leur part. 11 peut arriver en effet que la 
force vitale d'un animal, enflammée par quelque surexci- 
tation maladive, se développe d'une manière monstrueuse; 
de sorte que, mise en rappart avec la force vitale de 
l'homme, elle absorbe celle-ci, et se l'approprie jusqu'à 
un certain point. On sait que le virus rabique du chien 
ou de tout autre animal susceptible de rage peut être 
inoculé à l'homme, et lui communiquer la nature animale; 
de sorte qu'il devient enragé lui-même , et ressent un be- 
soin irrésistible de mordre. Mais la nature du chien se 
manifeste en lui par d'autres symptômes encore. On ci!e 
entre autres un hydrophobe chez qui l'odorat était devenu 
tellement pénétrant qu'il sentait de loin tous ceux qui 
venaient le voir, et les appelait par leur nom avant qu'ils 
fussent devant lui. (Borell,, Centur. ni, obs. 68.) D'autres 
phénomènes observés dans F hydrophobie permettent de 
pénétrer jusqu'à un certain point la nature de ces états 
extraordinaires. Plusieurs personnes ayant reçu d'un 
chien le virus rabique ont déclaré que leur frayeur de Teau 
venait de ce qu'ils y apercevaient l'image du chien qui les 
avait mordues. 

Nous trouvons dans les lettres du docteur Saint- André à 
quelques-uns de ses amis, sur la magie, une observation 
remarquable faite sur la tarentule, qui, innocente tout le 
reste de l'année, ne devient venimeuse dans la Pouille et 
dans la Calabre que pendant les jours de la canicule; de 
sorte que sa morsure porte au rire et aux pleurs, au som- 
meil et à l'insomnie, à la crainte et à la férocité, aux vo- 
missements et aux sueurs. Le patient dont parle Saint- 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 2G7 

André était un Napolitain, soldat au régiment d'infanterie 
de la Marre, qui avait été mordu par la tarentule. Tant 
qu'il resta en Italie, ses accès le reprenaient une fois régu- 
lièrement chaque année; maison France il en avait quatre. 
Il tombait dans une mélancolie profonde, et c'est par là 
que s'annonçait le début du mal. Son visage devenait 
blême, ses yeux hagards; il pouvait à peine respirer, et se 
sentait étouiTer faute d'air. Puis, le mal augmentant, il était 
renversé à terre, sans mouvement, sans connaissance, sans 
souffle, et le sang lui sortait de la bouche et du nez. Il se- 
rait infailliblement mort si l'on ne se fût hâté de faire venii* 
des musiciens qui lui tenaient leurs violons aux oreilles , 
et en jouaient aussi fort qu'ils pouvaient. Au bout de quel- 
que temps, ses mains commençaient à remuer, et indi- 
quaient ainsi le retour des esprits vitaux. Ce mouvement 
se communiquait bientôt au reste du corps, de sorte qu'il 
suivait des mains et des pieds la mesure du morceau qu'on 
lui jouait; et à la fin, sautant avec impétuosité, il prenait 
un de SCS camarades, et dansait avec lui comme le virtuose 
le plus habile. Celte danse durait sans interruption pendant 
près de quarante-huit heures, à l'exception de quelques 
instants pendant lesquels il respirait un peu lorsqu'il était 
trop fatigué. On lui donnait ensuite un peu de vin et un 
œuf bouilli dans du lait. Dès qu'on apercevait que son 
accès allait le reprendre, les musiciens se mettaient à 
jouer, et le malade recommençait à danser. Lorsque l'ac- 
cès était passé, il courait par les champs, afin de dissiper 
complètement par la transpiration et la sueur le principe 
contagieux. 

Saint- André le vit plusieurs fois dan^^er ainsi, un sabre 
nu à la main, et se blesser le bras gauclie, qui était nu; 



2 fi 8 RAPPORTS MYSTIQUES DE l' HOMME AVEC LA NATURE. 

mais il guérissait à l'instant ses blessures avec sa salive , 
qui semblait se changer en un baume salutaire. Si les vio- 
lons cessaient déjouer, ou si une corde se brisait^ il re- 
tombait sans connaissance comme il était auparavant ; et 
pour le tirer de cet état il fallait lui jouer de nouveau du 
violon aux oreilles. Mais l'observation la plus remarquable 
fut celle que fit le docteur avec le miroir. Celui-ci était sur 
une table, dans la chambre où avait lieu l'accès, et l'on 
voyait le malade s'agenouiller souvent devant lui, comme 
pour y adorer quelque chose. C'est qu'il y voyait l'image 
de la tarentule qui l'avait piqué. Si l'on ôtait le miroir, ou 
si on le mettait du côté opposé, le malade, quoiqu'il n'eût 
pu le voir, retombait aussitôt sans mouvement et sans vie. 
La même chose arrivait lorsque quelqu'un entrait avec un 
ruban noir dans le lieu où il était. Les violons avaient beau 
jouer, il fallait pour le rappeler à lui remettre le miroir à 
sa place ou emporter le ruban noir. La couleur rouge lui 
élait,au contraire, très-agréable et l'excitait à danser. Saint- 
André conseilla aux médecins du régiment de le purger, de 
cautériser l'endroit où il avait été piqué, et d'y appliquer 
des fers brûlants. Mais il mourut quelque temps après, au 
milieu d'un accès qu'il eut dans une rue et dans un lieu 
où l'on ne put le secourir. 

Ce qui frappe dans ce rapport , c'est d'abord cette cir- 
constance que les accès, après s'être produits une fois par 
an, au jour anniversaire où avait eu lieu la morsure, paru- 
rent ensuite quatre fois l'année. L'influence des couleurs 
n'est pas moins remarquable. Le noir, qui, comme la nuit, 
absorbe toute la lumière, liait la vie chez le malade, et pro- 
duisait en lui des crampes, tandis que le rouge excitait au 
contraire une réaction contre le poison et le poussait à dan- 



RXPPORTS MYSTIQUKS OE l'hOMMF. AVEC LA NATI'RE. 200 

ser. La verlu salulairo de sa salive pour guérir les blessures 
qu'il se faisait en dansant est un fait digne aussi d'atten- 
tion, et que nous aurons occasion d'étudier plus tard. .Mais 
la circonstance la plus intéressante sous tous les rapports 
c'est sans contredit l'apparition dans le miroir de l'image 
de la tarentule qui l'avait piqué et les honneurs qu'il lui 
rendait. La rechute était chez lui la reproduction exacte du 
premier accès; l'animal qui en avait été la cause devait donc 
s'y retrouver. Son image ;, produite comme vision interne 
dans l'àme du patient, et réfléchie extérieurement dans le 
miroir, était le lien du rapport entre la tarentule véritable 
et ses émanations qui agissaient encore en lui. Cette image 
paraissait donc à la place de la tarentule elle-même dans 
chaque nouvel accès. Le malade, lié par ce rapporta l'es- 
prit animal qui le dominait, se sentait saisi par lui dans ses 
rechutes. Il voyait présente la bete qui l'avait infecté de 
son venin ; il sentait sa vie surexcitée à son approche, et 
s'affligeait de son absence dès qu'on enlevait le miroir où 
lui apparaissait son image. Il reconnaissait en elle son maî- 
tre, et se prosternait devant elle avec respect. Cette histoire 
nous découvre l'origine de l'idolâtrie et la manière dont 
celle-ci s'est établie dans le monde. Que voyons-nous ici en 
ellet? Un homme possédé par la tarentule. Après la pos- 
session vient la vision de l'objet qui l'a produite; puis un 
culte formel, des honmiages et des danses. Or il en est ainsi 
de toute puissance de la nature qui s'empare de l'homme 
et se l'asservit. 11 lui faut un culte, et l'orgie qui accom- 
pagne celui-ci est tout à la fois et la manifestation du mal 
et le remède qui le guérit, au moins pour quelque temps. 
Or toutes les parties de l'univers peuvent être l'objet de 
ce culte, et il n'est pas une seule chose qui ne puisse de- 



270 RAPPORTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA NATURE. 

venir un fétiche pour rhommc^ parce qu'il n'eu est pas une 
seule qui ne puisse s'emparer de lui et exercer sur lui un 
pouvoir magique. Non-seulement la tarentule^ mais le ser- 
pent fixe aussi quelquefois son image dans l'esprit de ceux 
qu'il a mordus. Et la voyante de Prevorst, ayant été mise 
en rapport avec une tige d'absinthe , aperçut dans ses vi- 
sions une montagne plantée de cette herbe, et elle ne put 
être délivrée de cette vue que par l'emploi de la baryte 
sulfatée. 

Si l'homme, par la force ou par la contagion, peut lom- 
ber au pouvoir des animaux, il peut aussi, descendant lui- 
même de la hauteur où Dieu l'a placé, être poussé à cet 
assujettissement honteux soit par quelque disposition na- 
turelle, soit par son abrutissement; il peut, en laissant 
son imagination s'empreindre pour ainsi dire des habi- 
tudes et de la condition de la nature animale, finir par 
prendre celle-ci, et se transformer pour ainsi dire en elle. 
Déjà, des les temps les plus anciens, les légendes des peu- 
ples font mention de ces sortes de métamorphoses ; et celles 
que nous raconte la mythologie reposent en partie sur 
cette croyance populaire. On connaissait alors la puissance 
de ces instincts violents qui résident au fond de la nature 
humaine, et dont chaque homme sent les atteintes dans le 
cours de sa vie, d'autant plus qu'à cette époque la civiU- 
sation ne les avait point encore domptés et assouplis; et 
c'est de là que sont venues toutes ces métamorphoses que 
nous raconte la mythologie, et par lesquelles les dieux pu- 
nissaient ceux qui avaient cédé à l'entraînement de leurs 
mauvaises passions. Plusieurs signes et plusieurs phéno- 
mènes d'un caractère équivoque , que le sens naturel des 
hommes de cette époqueavait saisis avec avidité, leur avaient 



RAPPORTS MYSTIQUES DE I.'hOAIME AVEC LA NATL'UE. 27 1 

rendu la chose croyable. Ainsi, pendant que Zeus vivait 
encore sur la terre, Lycaon, roi des Arcadiens, ayant servi 
de la chair humaine à ce dieu, qui était descendu chez lui, 
c'est-à-dire lui ayant offert des sacrifices humains, celui-ci, 
irrité, l'avait changé en loup , et l'avait condamné à errer 
dans les bois en hurlant comme les loups. A partir de ce 
moment, quiconque goûtait du foie de l'enfant que les 
Arcadiens immolaient à Zeus Lycœus était changé en loup 
de même que celui qui lui avait offert la première victime 
humaine; et c'est ce qui arriva à Déménète, qui, après 
avoir repris sa forme primitive, au bout de dix ans, obtint 
le prix du pugilat aux jeux Olympiques. (Pline, 1. vui, 3 \ .) 
Aussi c'était un usage dans ce pays de tirer au sort chaque 
année quelqu'un de la famille d'Anthos, que Ton condui- 
sait sur le bord d'un lac. Là, après avoir suspendu ses ha- 
bits à un chêne, il passait le lac à la nage; et une fois ar- 
rivé dans le désert il était changé en loup, et vivait avec 
les loups neuf ans sous cette forme. Si pendant ce temps il 
s'était abstenu de chair humaine, il repassait le lac à la 
nage, et reprenait, avec sa forme primitive, les habits qu'il 
avait laissés sur la rive, ayant seulement neuf ans de plus. 
{Ibid.) 

Ces légendes ne sont point particulières aux Arcadiens. 
Hérodote parlant des Neuriens, Scythes d'origitie, qui 
avaient été contraints de quitter leur patrie, chassés par les 
serpents, dit au quatrième livre de son Histoire, 103 : « Ces 
hommes sont des magiciens; caries Scythes et les Hellènes 
établis en Scy thie rapportent que chaque Neurien est changé 
en loup pour quelques jours, une fois dans l'année, et 
qu'ensuite il reprend son ancienne forme. Je ne crois pas 
ce qu'ils disent, ajoufe-t-il à sa manière; mais ils le disent 



272 RAPPORTS MYSTIQUES DE 1,' HOMME AVEC I.A NATURE. 

néanmoins, cl affirment la clioso par serment . » Ces 
mômes Neuriens, émigrant plus tard au fond du Nord, ont 
emporté avec eux cette légende dans leur nouvelle patrie ; 
et elle s'est répandue parmi les peuples slaves de ces con- 
trées, qui appellent leloup-garou \\'ilkolak en polonais, 
et Wakodlak en serbe. La légende s'est conservée jusqu'à 
nos jours le long du Bug, en Podlaclue, et ailleurs. Les sor- 
ciers et les sorcières de ce pays ont le pouvoir de changer 
les gens en loups- garons en mettant sur le seuil de leur 
porte une ceinture tortillée, et en versant sous leurs pieds 
un breuvage où l'on a fait bouillir du bois et du tilleul. 
Cesloups-garous se distinguent des loups ordinaires en ce 
qu'ils sont beaucoup plus grands et plus audacieux. Ils se 
jettent sur les hommes en hurlant, les tuent ou les blessent; 
ils sont surtout très-avides du sang des jeunes gens, et at- 
taquent de préférence les enfants. Lorsque le temps de leur 
métamorphose est passé, ils tombent dans un sommeil pro- 
fond, et se réveillent sous la forme humaine, mais nus, et 
de telle sorte qu'ils perdent complètement le souvenir des 
années pendant lesquelles ils ont vécu comme loups. (Lé- 
fjendes poimïaires polonaises de Woyciki.) 

Nous retrouvons la même légende au xvi" siècle dans la 
Livonie, la Samogitie, la Courlande et les contrées envi- 
ronnantes. On raconte en effet que dans ces pays, chaque 
année, à la fête de Noël, un personnage mystérieux par- 
court en boitant le pays, invitant tous les siens à le suivre; 
et lorsqu'ils tardent il leur envoie un homme grand et fort 
qui les pousse devant lui avec des fouets tressés de fil de 
fer, et les frappe si cruellement qu'ils s'en ressentent pen- 
dant longtemps. Le chef marche le premier, suivi d'une 
troupe innombrable. Ils arrivent à un fleuve, qu'ils passent 



RAi>l>OllTS MYSTIQUES l»L l'iIOMMK AVEC LA ISATUKK. 27 3 

à la nage; après quoi tous étant changes en loups se 
jettent sur les troupeaux qu'ils rencontrent et l'ont tout le 
mal qu'ils peuvent, sans pouvoir nuire aux hommes ce- 
pendant. Us vivent ainsi pendant douze jours, après les- 
quels ils reprennent la forme humaine près du même 
fleuve où ils l'ont quittée. Peucer, qui raconte celte lé- 
gende, l'a apprise de vo\ageurs très-dignes de foi, qui la 
lui avaient conmiuniquée d'après des informations juri- 
diques; et Bodin, dans sa Dcmouomame , 1. n, p. 200, 
confirme la chose parle témoignage de Languet, qui avait 
été en Livonic, et qui assure que c'est une croyance gé- 
nérale dans le peuple de ce pays. Camden raconte la même 
chose des loups-garous irlandais dans la sccotide partie de 
son Jlibcriiie. Nous trouvons dans cette légende un reflet 
de l'armée furieuse dont nous avons parlé plus haut. La 
marche de cette armée vers le mont Horsil durait douze 
jours, et commençait au solstice d'hiver vers la fête de 
ISoël. Ces douze jours sont donc les jours caractéristiques 
qui commencent la nouvelle aimée. Au lieu de la fée 
Holla, c'est un boiteux qui apparaît ici, et qui désigne le 
soleil d'hiver, épuisé, sans force, et se traînant avec peine. 
L'armée est suivie par celui qui fait germer, développe, 
et pousse en quelque sorte devant lui tous les éléments 
terrestres; il la fait marchera coups de fouet. La rivière 
est le fleuve de l'année que le soleil traverse, et qu'il re- 
passe ensuite, en reprenant son éclat accoutumé. 

Saint Augustin, dans sa Cité de Dieu, livre xvm, c. iS, 
nous parle d'une autre légende qui appartient au même 
cercle que celle dont il vient d'être question. « Pendant que 
nous étions en Italie, dit-il, on nous parla d'une certaine 
contrée de ce pays où il y avait des femmes qui, pratiquant 



274 KArPOKTS MVbTiyUES DE L HOMME AVEC LA NATURE. 

kl maj^ie^ doiniaient à manger à cei'tains voyageurs d'un 
fromage qui les changeait aussitôt en bêles de somme. 
Ces hommes, après avoir porté pendant quelque temps les 
i'ardeau.v dont on les chargeait, reprenaient leur forme 
accoutumée. On disait aussi qu'ils ne perdaient point la rai- 
son, mais qu'ils avaient conscience de leur état. » Cette 
légende, qui sert de base à la fable de VAne d'or d'Apulée 
et à d'autres de ce genre, s'est conservée dans ces pays 
jusqu'au temps de Grégoire YIÏ ; car Pierre Damien la 
rapporte presque dans les mènies termes, comme un fait 
qui s'était passé sur la route de Rome. (Vincent de Sau- 
vais, Miroir nature}, livre m, 109.) Mais l'exemple que 
saint Augustin ajoute à ce passage pour le confirmer nous 
ramène à la vérité naturelle qui sert de base à cette lé- 
gende : « Un certain Prestance, dit- il, raconte que son 
père, ayant mangé chez lui de ce fromage empoisonné, 
s'endormit dans son lit d'un sommeil si profond qu'on ne 
put le réveiller. Au bout de quelques jours cependant, 
s'étant réveillé de lui-même, il raconta, comme s'il eût 
rêvé, qu'il avait été changé en cheval, et avait porté du 
blé à des soldats dans la Rhétique, avec d'autres bêtes de 
somme. On trouva à l'inspection que tout ce qu'il avait 
raconté comme un songe avait eu lieu réellement. Un 
autre rapporte aussi qu'un jour, avant de s'endormir, il vit 
entrer chez lui un philosophe très-célèbre qui lui expliqua 
plusieurs propositions de Platon qu'il avait refusé autre- 
fois de lui éclaircir. 11 lui demanda pourquoi il faisait 
maintenant ce qu'il avait refusé de faire auparavant. « Je 
ne l'ai pas fait, répondit l'autre, mais j'ai rêvé seulement 
que je le faisais. » Ainsi, une image fantastique montra à 
cet homme éveillé ce que l'autre avait vu dans le sommeil* 



RAl'PORTS MYSTIQUES DE l'HOMME AVEC LA ÎVATUIŒ. 27 ii 

Ceci nous fut raconté non par des hommes peu dignes de 
foi;, mais par des hommes, au contraire, en qui nous pou- 
A ions avoir toute confiance. » 

Saint Augustin n'avait pas été trompé en efîet; l'appa- 
rition était le résultat d'un état si fréquent dans l'anti- 
quité que les Grecs avaient un nom pour le désigner : ils 
l'appelaient lycantropie ; les Arabes l'appellent chatrub, 
d'un animal qui court sur l'eau et qui ressemble à la poule 
d'eau; car chez ce peuple^ c'est surtout sous la forme d'un 
oiseau qu'avait lieu cette illusion. Quelquefois cependant 
elle se produisait sous la forme d'un lion^ comme ailleurs 
sous celle d'un chien^ d'un ours^ d'un chat; et même dans 
les temps plus récents il est encore fait souvent mention 
de ce mal, et des récils qui sont parvenus jusqu'à nous 
renferment plusieurs circonstances qui nous permettent de 
bien étudier cet état. Ainsi;, Guillaume de Paris, dans son 
livre de Universo, c. 13, cité par Pierre le Loyer dans 
ses Livres des Spectres, raconte qu'il a connu un homme 
lequel se crevait changé en loup, et qui, à certaines 
époques déterminées,, se cachait dans une grotte située au 
milieu d'un fourré très-épais : là^, plongé dans le sommeil^ 
il s'imaginait qu'il était vraiment un loup. A force de l'é- 
pier, on finit par découvrir l'endroit où il était, et on le 
trouva dormant dans une sorte d'extase. ■ — Dans le duché 
de Prusse, les paysans prirent un de ces loups-garous qui 
.mangeaient leur bétail > et le conduisirent à leur maître. 
C'était an homme sauvage, difforme, ayant le visage cou- 
vert de blessures et de cicatrices que lui avaient faites, di- 
sait-il, les morsures des chiens pendant qu'il était changé 
en loup, ce qui lui arrivait deux fois dans l'année, aux 
deux solstices. X ces deux époques il devenait tout à fait 



270 UAPPUKTS MYSTlOUtS L>K L'huMME AVEC LA iSAlURE. 

sauvcigc, et se sentait forcé par un instinct naturel de se 
caclier pendant quelque temps dans les forùls les plus 
épaisses. Lorsqu'il devait être métamorphosé, il sentait 
d'abord un frisson et un tremblement dans tout le corps. 
D'autres^ au contraire, sont transformes subitement et ren- 
versés à terre, privés de sentiment et dévie. On garda cet 
homme longtemps en prison dans le château, et on recom- 
manda au geôlier de l'observer attentivement, pour voir 
s'il ne serait pas changé en loup. Mais il conserva sa forme 
humaine. [Magiologia, Bàle, lG7i, p. oGG.) Maiole, dans 
son livre des Jours caniculaires, t.WljCoIloq. de Sagis ^ 
p. 487, raconte qu'un paysan, non loin de Riga, soupant 
chez le commissaire de son maître, fut renversé de son 
siège après le repas, et resta ainsi étendu par terre privé 
de tout sentiment. Le commissaire pensa que ce devait 
être un loup-garou. Il ordonna donc aux gens de sa maison 
d'aller se coucher, et délaisser là le paysan, qui ne revint 
à lui que le lendemain matin ; après quoi il s'en alla. Le 
commissaire, ayant appris le lendemain qu'un cheval avait 
été tué la nuit dans la prairie, soupçonnant le paysan, le 
lit mettre sous bonne garde, et le questionna à ce sujet. 
Le paysan avoua que le soir il avait vu voler un cousin , 
qu'il l'avait pris pour un être malfaisant, qu'il s'était mis 
à le poursuivre, que le cousin s'était caché derrière un 
cheval dans le pré, qu'il avait voulu le tuer avec sa fau- 
cille, mais qu'il s'était soustrait au coup dont il voulait le 
frapper, et qu'à sa place il avait tué le cheval. 

Gille Germar, de Lyon, fut accusé devant le parlement 
de Dôle d'avoir tué, le jour de la Saint-Michel, sous la 
forme d'un loup-garou, une jeune fdle de dix à douze ans, 
près du bois de la Serre, dans une vigne de Chastenoi, non 



UAI'l'OK'lS MYSTIQUES DE l'hôMME AVEC LA ?JA'1LIŒ. 277 

loin de Dole; d'avoir commis le crime en parlie avec ses 
mains, qui ressemblaient à des pattes, en partie avec ses 
dents, et, après avoir mangé la chair des bras et des 
jambes, d'en avoir porté encore à manger à sa femme; 
d'avoir, un mois plus tard, et sous la même forme, tué une 
autre jeune fille pour la manger, s'il n'en avait été empé- 
clié, selon son propre aveu, par l'arrivée de trois por- 
somies; d'avoir, quinze jours plus tard encore, étranglé un 
enfant de dix ans dans la vigne de Gredisans, et d'avoir 
mangé la chair des pieds, des bras et du ventre; puis d'a- 
voir tué, sous la forme d'un homme, et non plus sous celle 
d'un loup, un enfant de douze à treize ans dans la foret du 
bourg de Pérouse, avec l'intention de le manger si on ne 
l'en avait pas empêché. Il confessa tout sans y avoir été 
contraint, et fut condamné à être brûlé. (Bodin, Bémonoma- 
nie, 1. 11, p. 2 0.) — Guillaume de Brabant raconte, dans 
son histoire, que, de son temps, un homme intelligent 
d'ailleurs en était venu à s'imaginer qu'à cerlaines époques 
de l'année il était changé en loup, qu'il habitait lesforêls 
et les tannières, et en voulait surtout aux enfants. On le 
trouvait souvent errant dans les bois comme un fou, mais 
il revint enfin à lui-même. — On a remarqué que ceux 
qui soufirent de ce mal ont le leint blême, les yeux secs et 
enfoncés, l'air hébété, qu'ils sont toujours altérés, que leur 
langue est sèche, et qu'ils n'ont presque point de salive; 
que leurs jambes sont couvertes de plaies faites par les mor- 
sures des chiens. — Des paysans amenèrent à P. Pompo- 
nace, célèbre médecin de son temps, un homme qu'ils 
avaient trouvé dans un champ, sur un tas de foin, et qui 
leur avait crié de s'en aller, parce qu'il était un loup, et 
qu'il les mangerait tous. Ils lui dirent qu'ils s'étaient déjà 



27.S UAPI'OUTS MYSTIQUES DE l'hOMME AVEC LA ^ATliUE. 

préparés à l'écorcher^ pour voir si, comme on le dit;, sous 
une peau humaine;, il cachait celle d'un loup^, mais qu'ils 
s'étaient enfin décidés à le lui amener. Pomponace le 
jj;uérit par des frictions, des évacuants, des bains calmants, 
et en l'épuisant par des saignées. (Vierus, dePrœst. I)œ- 
moii. , livre ni, p. 338.) 

Ce que nous avons dit précédemment peut nous aider à 
expliquer ces faits. L'homme, dans la partie infime de son 
être, est comme un zoophyte, et se trouve ainsi en rap- 
port avec le monde végétal tout entier. Si, par une sorte 
de contagion , il tombe sous l'empire des lois qui gouver- 
nent ce domaine, il se sent attiré par lui d'un attrait in- 
vincible, et parcourt en descendant tous les degrés qu'il 
a parcourus en montant dans le sein de sa mère. 11 peut 
de cette manière prendre la nature de la plante , et deve- 
nir comme un zoophyte contagieux. Mais l'homme n'est 
pas seulement planté parmi les plantes, il est encore ani- 
mal parmi les animaux. Il était même à l'origine l'animal 
central, réunissant en lui la nature et la puissance de tous 
les autres. Tous lui étaient attachés, et n'avaient point ])e- 
soin pour lui obéir d'être contraints par la force. Il était 
leur maître, ils étaient ses serviteurs : il était au milieu 
d'eux, ils étaient autour de lui, chacun à la place que Dieu 
lui avait marquée. Mais lorsqu'il eut perdu l'unité de son 
être, et qu'il y eut laissé pénétrer quelque chose de la na- 
ture de la périphérie, il perdit aussi de sa puissance, et c'est 
alors qu'on le vit se faire le serviteur de ceux qui devaient 
le servir. A mesure que, quittant sa position centrale, il 
se mêle aux êtres particuliers qui l'entourent, ceux-ci ac- 
quièrent plus d'empire sur lui. Chacun d'eux, et leur 
nombre est immense, peut venir à son tour l'enlacer dans 



RAPPORTS MYSTIQUES DE l'HOMME AVEC LA NATURE. 27 9 

les lions d'une sympathie naturelle, s'emparer de lui et le 
fixer, pour ainsi dire, à la place où il est descendu. Il prend 
alors la nature et la couleur de l'être avec lequel il est en- 
tré en rapport; et de même que le milieu peut s'échapper 
dans tous les rayons et devenir excentrique , ainsi la na- 
lure humaine peut prendre toutes les nuances, se produire 
sous le masque de tous les animaux^ et suivre ainsi dans 
ses actions les instincts particuliers à chacun d'eux. Si 
donc les instincts du loup se sont développés en lui, soit 
par TefTet (J'une maladie, soit par sa propre faute, il peut 
être tellement dominé par eux qu'il finisse par prendre la 
nature de cet animal et en être comme possédé. 11 peut 
chercher la société des loups, hurler avec eux, être re- 
connu par eux comme un des leurs, et être poursuivi, au 
contraire, par les chiens qui croient voir en lui un en- 
)iemi. L'homme, au reste, prend ordinairement en ces cas 
extraordinaires la n.ature des animaux qu'il a hahituellc- 
ment sous les yeux. — On raconte qu'un gentilhomme es- 
pagnol errait dans les Pyrénées, parce qu'il avait pris la 
nature de l'ours. Le Bédouin , accoutumé aux mugisse- 
menls des hêtes du désort, prendra plutôt la nature du 
tigre et du lion, ou suivra la timide gazelle à travers ses 
vastes solitudes. Ailleurs, ce sera le chien, le cerf ou tout 
autre animal plus familier au pays qui donnera la forme 
de cette métamorphose. Les femmes surprises par cette 
contagion singulière prendront souvent la nature du chat, 
ou de tout autre animal ayant un rapport particulier avec 
les instincts de leur être. Mais quel que soit l'animal qui 
s'empare de l'homme et qui infecte sa nature, il lui com- 
munique ses instincts et ses goûts. Le tigre lui donne sa 
soif du sang; l'ours, sa nature sauvage: le chat, son hy- 



"280 RAPPORTS MY?;TIQrF> DE l'hOMMF. AVEC I.A NATIRE. 

pocrilo perfidie; le loup, la faim qui le dévore et qui 
cherche à se rassasier dans le sang de l'homme, même 
lorsqu'il n'est pas attaqué; et l'on peut voir ici un rap- 
port intime entre cet état et le cannibalisme des anciens 
temps. 

Les instincts animaux de l'homme se rattachant à la 
nature de son tempérament _, celui - ci doit avoir une 
grande influence sur la forme du mal que nous étudions 
en ce moment. 11 se produira donc le plus souvent, chez le 
cliolérique^ sous la forme d'une bête fauve et cruelle; chez 
le mélancolique, sous celle d'un animal timide et ami de 
la solitude; chez le flegmatique, sous celle d'un amphi- 
bie; chez le sanguin, sous celle d'un oiseau, du corbeau, 
de la corneille , comme nous en trouvons beaucoup 
d'exemples dans la sorcellerie. La contagion s'annonce ici, 
comme en beaucoup d'autres maladies, par un frisson et 
un tremblement de tout le corps; puis le malade est ren- 
versé et tombe dans une sorte d'état extatique, pendant le- 
quel a conscience qu'il a de soi-même éprouve cette sin- 
gulière métamorphose, et contemple les images nouvelles 
qui s'offrent à ses regards dans une vision tout animale, 
correspondant au changement qui s'opère en lui. C'est 
à ce cercle d'images qu'appartiennent probablement la 
plupart des meurtres commis, ou même avoués par les 
hommes atteints de ce mal. Mais à cet état d'insensibilité 
et de défaillance succède bientôt un état opposé, où le ma- 
lade , emporté par une sorte de fureur, trahit au dehors 
les instincts de l'animal dont il a pris la nature. Ce n'est 
plus seulement en imagination, mais c'est en réalité qu'il 
étrangle, qu'il déchire et qu'il dévore. Or comme la vie 
animale est dans un rapport très -intime avec l'éclat du 



DES VAMPIRES. 281 

soleil et de la lune, la maladie des hommes animalisés de 
cette sorte est soumise aux mêmes rapports ; et c'est pour 
cela que ce paysan dont nous avons parlé raconte que 
c'était toujours au temps des solstices qu'il devenait loup- 
garou. C'est tantôt le loup de l'été, dont le sang est en- 
flammé par les ardeurs du soleil, tantôt celui de l'hiver, 
que la faim et le froid rendent furieux. Aussi ne faut- il 
pas douter qu'avec tous les autres instincts de la brute 
celui qui rattache le rut à certaines époques de l'année ne 
passe dans l'homme atteint de ce mal. 



CHAPITRE XIV 

Rapports dos honinios entre eux. Rapports magiques des forces de la 
vie uilcrieure dans le royaume des moits. Des vampires. Résultat 
des informations juridiques sur ce point. Base des faits de celte 
sorte. 

Si l'homme, outre ces rapports généraux avec tous les 
domaines de la nature, peut entrer encore en relation avec 
eux d'une manière extraordinaire et magique, il n'est pas 
étonnant qu'il puisse se trouver uni de cette manière à ses 
semblables, puisque déjà il existe entre tous les individus 
de la même espèce une certaine consonnance, en vertu de 
laquelle l'un peut s'emparer de l'autre, et se l'assujettir 
dans toutes les régions de son être, soit pour le bien, soit 
pour le mal. Ce rapport toutefois commence ordinairement 
dans la partie inférieure et végétale de l'homme. C'est après 
la mort, lorsque les forces de la vie supérieure se sont 
retirées, et lorsque le cadavre garde encore celles qui prési- 
dent aux fonctions de la vie végétale, que ces rapports 



282 DES VAMPIRES. 

extraordinaires se produisent de la manière la plus frap- 
pante. 11 monte de là dans les régions de la vie animale, 
et affecte particulièrement celle où réside l'appétit sexuel. 
Après avoir commencé par l'obsession, il monte bientôt 
jusqu'à la possession , et conduit quelquefois à la généra- 
tion. Ces relations anormales se produisent à plusieurs 
degrés et sous plusieurs formes. Tantôt l'homme encore 
vivant peut communiquer à distance à un autre homme 
vivant comme lui les émanations de sa propre vie, et exer- 
cer sur lui une influence pernicieuse ou salutaire. Cette 
faculté est quelquefois l'effet d'une disposition naturelle , 
et se produit par la seule présence de celui qui la possède. 
D'autres fois elle attend pour se manifester le comman- 
dement de la volonté, et certaines manipulations ayant 
pour but d'amener le sommeil , ou quelque autre état qui 
lui ressemble, comme dans le magnétisme. C'est dans 
cet ordre que nous étudierons ce genre de rapports sin^ 
guliers. 

Au passage de la vie organique dans la vie purement 
physique de la nature extérieure se trouvent la mort et la 
corruption , où le corps, abandonné par le principe vital 
qui en retenait toutes les parties, retombe dans le do- 
maine général de la nature, et se trouve assimilé de nou- 
veau par elle. Si le métal ou le filet d'eau caché dans les 
profondeurs de la terre peut agir à distance sur F homme, 
ou subir son action , il n'est pas étonnant que des rapports 
semblables puissent s'établir entre celui-ci pendant qu'il 
vit encore et ceux qui sont déjà sortis de cette vie et dont 
le cadavre repose dans la nuit du tombeau ; et c'est dans 
les rapports de cette sorte que trouve son explication 
cet état singulier connu sous le nom de vampirisme. 



DES VAMPIRES. 2 (S 3 

Nous commencerons d'abord par bien établir les faits, tels 
qu'ils sont constates par des informations juridiques. Nous 
y ajouterons ensuite ceux qui ont été observés d'une ma- 
nière accidentelle^ et ceux que le peuple raconte à sa ma- 
nière , et nous essaierons ensuite de les expliquer d'une 
manière scientifique ^ en leur appliquant les principes que 
nous avons déjà posés plus haut. 

Après qu'en 1718 une partie de la Servie et de la Yala- 
chie fut échue à l'Autriche^ le gouvernement autrichien 
reçut plusieurs rapports qui lui étaient adressés par les 
commandants des troupes cantonnées dans le pays. On 
y disait que c'était une croyance générale parmi le peuple 
que les personnes mortes^ mais vivant encore dans le tom- 
beau^ en sortaient en certaines circonstances, pour aller 
sucer le sang des vivants, et entretenir ainsi sous terre un 
reste de santé et de bien-être. Déjà en 1720 un rapport 
annonçait qu'à Kisolova^ village situé dans la basse Hon^! 
grie, un certain Pierre Plogojowitz^ dix semaines environ 
après sa sépulture , avait apparu la nuit à plusieurs habi- 
tants, et leur avait tellement serré le cou qu'ils étaient 
morts en vingt-quatre heures; de sorte que dans l'espace 
de huit jours il était mort de cette manière neuf personnes, 
les unes jeunes, les autres âgées. Sa veuve elle-même avait 
été inquiétée par lui, et avait quitté à cause de cela le 
village. Les habitants demandèrent au commandant de 
Gradisca l'autorisation d'exhumer le cadavre et de le brû- 
ler. Le commandant la leur ayant refusée, ils déclarèrent 
qu'ils quitteraient tous le village si on ne leur accordait 
pas leur demande. Le commandant se rendit donc au vil- 
lage avec le curé de Gradisca. 11 ht ouvrir le cercueil de 
Pierre, et l'on trouva son corps intact, à l'exception du 



284 DES VAMPIRES. 

bout du nez, qui était un peu desséché; mais il n'exhalait 
aucune mauvaise odeur, et ressembhiit plutôt à un homme 
endormi qu'à un mort. Ses cheveux et sa barbe avaient 
cru ; de nouveaux ongles avaient remplacé ceux qui étaient 
tombés. Sous la peau extérieure, qui paraissait blême et 
morte , avait crû une autre peau vive : les mains et les 
pieds ressemblaieiit à ceux d'un homme en parfaite santé. 
Comme on trouva dans sa bouche du sang tout frais encore, 
le peuple crut que c'était celui qu'il avait sucé à ceux qui 
étaient morls tout dernièrement, et on ne put l'empêcher 
d'enfoncer dans la poihine du cadavre un pieu pointu. 11 
sortit alors beaucoup de sang frais et pur de la bouche et 
du nez. Les paysans jetèrent le corps sur un bûcher et le 
brûlèrent. 

Quelques années plus tard, un soldat des frontières qui 
demeurait à Haidamac raconta à son régiment qu'étant 
assis un jour à table avec son hôte , il avait vu entrer un 
inconnu qui était venu s'asseoir avec eux; que son hôte 
avait été très-efirayé, et qu'il était mort le lendemain; 
qu'il avait appris ensuite que cet étranger, mort il y avait 
déjà dix ans, était le père de son hôte lui-même, qu'il lui 
avait annoncé et même donné la mort. Le comte Cabrera, 
capitaine du régiment, fut chargé d'examiner l'afTaire, et 
se rendit au lieu et place avec d'autres officiers, l'auditeur 
et le chirurgien. 11 interrogea les personnes de la maison : 
et comme leur témoignage fut confirmé par celui des au- 
tres habitants du lieu, il fit exhumer le cadavre, que l'on 
trouva parfaitement conservé, avec un regard vif comme 
celui d'un homme vivant. On lui coupa la tête, et l'on 
remit ensuite le corps dans le tombeau. Un autre homme, 
mort depuis trente ans, était venu trois fois, disait-on, en 



DF.S VAMPIRES. 28o 

plein jour clans sa maison^ et avait \xiô, en leur suçant le 
sang, d'abord son propre frère, puis un de ses fils, et enfin 
le domestique. On trouva son corps dans le môme état^ 
et on le remit en terre après lui avoir enfoncé un clou dans 
les tempes. — Cabrera en fit briMcr un troisième, mort 
depuis seize ans, et qui, disait- on, avait tué ses deux fils. 
Il adressa son rapport aux commandants du régiment, qui 
l'envoyèrent à la cour. Après quoi l'empereur nomma 
une conmiission, composée d'officiers, de juges, de juris- 
consultes, de médecins et de savants, pour étudier de plus 
près ces phénomènes extraordinaires. Dom Calmet cite ce 
fait dans sa dissertation sur les vampires. 

En 1732, on apprit que dans le village de Meduegga, eu 
Servie, les vampires avaient apparu de nouveau. Le com- 
mandant supérieur de la province envoya deux officiers , 
Biittner et Lindenfels, en compagnie du chirurgien du 
régiment, Flekinger, et de deux sous-chirurgiens, pour 
examiner l'afiaire. Ceux-ci se rendirent au lieu et place; 
ils entendirent les chefs et les anciens du village, et ap- 
prirent par eux que cinq ans auparavant l'heiduque Arnod 
Paole, qui pendant sa vie avait avoué souvent qu'a Gos- 
sowa, sur la frontière de la Servie turque, il avait eu 
beaucoup à souffrir d'un vampire, qu' Arnod s'était rompu 
le cou , et que vingt à trente jours après sa mort il avait 
fait mourir quatre personnes; qu'on l'avait exhumé qua- 
rante jours environ après sa mort, qu'on avait trouvé son 
corps frais et intact, qu'un sang frais et vif coulait des 
yeux, de la bouche et du nez, que tous les draps dont il 
était enveloppé étaient ensanglantés , et qu'une nouvelle 
peau et de nouveaux ongles avaient crû à la place des an- 
ciens; qu'à tous ces signes on l'avait pris pour un vam- 



'286 DES VAMPUiES. 

pire; que^ comme on lui a\ait^ selon la coutume, enfoncé 
un pieu dans le cœur^ il avait poussé un gémissement 
très-distinct et répandu beaucoup de sang; qu'ils avaient 
aussitôt brûlé le corps, et fait la même chose à quatre au- 
tres personnes tuées par lui, parce que, disaient-ils, tous 
ceux qui ont été tourmentés ou tués par des vampires de- 
viennent vampires eux-mêmes; qu'Arnod avait attaqué 
non-seulement les hommes, mais encore les animaux, et 
que ceux qui avaient mangé de la chair des animaux atta- 
qués par lui étaient devenus vampires eux-mêmes; de 
sorte qu'en trois mois dix-sept personnes étaient mortes, 
la plupart après une courte maladie ; que parmi elles se 
trouvait la Stanioska, qui, s'étant mise au lit très -bien 
portante, s'était réveillée vers minuit, tremblante et di- 
sant, au milieu de cris lamentables, que Millo, fils d'un 
heiduque, mort depuis quatre semaines, l'étranglait; 
qu'après cela elle avait ressenti de grandes douleurs dans 
la poitrine, et qu'elle était morte le huitième jour. 

On se rendit au cimetière, et de treize cadavres que 
l'on exhuma dix se trouvèrent à l'état de vampire, et 
trois seulement semblaient être morts d'autres maladies; 
car leurs corps étaient en putréfaction, quoiqu'ils eussent 
été enterrés au milieu des autres. Parmi les vampires se 
trouvaient aussi la Stanioska et Millo. La première avait 
au cou, sous l'oreille à droite, à la place où Millo, d'après 
sa déclaration, l'avait étranglée, une tache bleue mêlée 
de sang, longue d'un doigt. Lorsqu'on ouvrit lecerceuil, 
le nez saigna, et Flekinger trouva un sang tout parfumé, 
ce sont ses expressions, non-seulement dans la caverne de 
la poitrine, mais encore dans le ventricule du cœur : tous 
les intestins étaient dans un état parfait; la peau el les 



bliS VAMiMRtS. 287 

ongles étciieiit frais. — 11 en fut de même de la Miliza, qui 
clait deveiuic vampire la première, parce qu'elle avait eu^ 
(lisait-on^ l'habitude de manger de la cliair de brebis tuces 
par des vampires. Les heidiiques s'étonnèrent de trouver 
le corps de cette femme très-gros^ car ils l'avaient connue 
frès-maigre au contraire pendant sa vie. Le sang était par- 
tout semblable à un sang frais extravasé; il n'était nulle 
part stagnant et coagulé. La peau et les ongles tombèrent 
aux mains et aux pieds de la Stana, mais par dessous on 
trouva une peau et des ongles frais. Tous ces cadavres fu- 
rent décapités et brûlés ensuite;, selon la coutume. Les actes 
authentiques de toute celte alTaire furent publiés alors 
dans la Gazette de Belgrade, avec la signature des officiers 
et des médecins; ils furent insérés ensuite dans un grand 
nondire d'écrits. L'enquêie^ ordonnée par l'empereur 
Charles YI , fat faite en présence du prince Alexandre 
de Wurtemberg;, alors gouverneur de Servie ;, après qu'il 
eut reçu le serment de tous les membres de la commission . 
Dom Calmet cite une lettre écrite par un des témoins^ et 
dans laquelle on tiouve quelques circonstances dont la 
certitude ne paraît pas incontestable; car les informations 
juridiques n'en parlent pas. 11 dit donc que lorsqu'on vint 
le soir au tombeau de Paolo on aperçut sur lui un refle 
semblable à celui de la lumière d'une lampe^, un peu moins 
clair cependant; qu'il paraissait vivant^ avait les yeux à 
demi ouverts et aussi vifs que ceux de toutes les persoimes 
qui étaient là; que son cœur même battait; que lorsqu'on 
leva le corps de terre, quoiqu'il ne fût ni mou , ni souple ^ 
ni mobile, il n'offrait néanmoins aucune trace de corrup- 
tion ; que lorsqu'on lui perça le cœur il en sortit une 
matière blanche, mêlée de sang, sans aucune odeur; qu'il 



228 L>ES NAMl'lHts. 

en fut de môme lorsqu'on lui coupa la tète, et que dès 
qu'on l'eut remis en terre, avec beaucoup de chaux, sa 
petite tille, dont il avait sucé le sang auparavant, se trouva 
mieux. Au reste, les vampires suçaient indistinctement 
toutes les parties du corps; mais à l'endroit où ils l'avaient 
sucé il restait toujours une tache bleue. 

Le vampirisme ne s'est pas borné à la Servie ni à l'épo- 
que où se sont passés les ftiits que nous venons de raconter, 
mais nous le retrouvons ailleurs et en d'autres temps. Les 
gazettes annoncèrent l'aimée 1693 et 94 qu'en Pologne, 
et particulièrement dans la Russie polonaise, on voyait 
assez souvent des vampires qui suçaient en plein jour le 
sang des hommes et des animaux, et que ce sang leur cou- 
lait ensuite sous terre de la bouche, du nez et des oreilles; 
de sorte qu'on les trouvait souvent nageant dans un bain 
de sang. Ils ne se contentaient pas d'attaquer une seule per- 
sonne dans une maison; mais, si l'on n'y prenait garde, 
tous les membres de la famille devenaient leurs victimes. 
Quelques-uns, pour échapper à leurs atteintes, mêlaient 
de leur sang avec de la farine, et ceux qui mangeaient de 
ce pain n'avaient rien à craindre des vampires. Cette der- 
nière circonstance nous rappelle les Capitulaires de Cbar- 
lemagne, où il est dit dans ceux pro partibus Saxo-' 
niœ, 1-6 ; « Quiconque, séduit par le diable, croit, 
comme les païens, qu'il y a des hommes ou des femmes 
qui mangent les hommes, et brûle quelqu'un sous ce pré- 
texte, puis donne à manger ou mange lui-même sa chair, 
sera puni de mort. » 

En Moravie également c'était un bruit public que sou- 
vent, depuis quelque temps, des morts apparaissaient à 
leurs amis et s'asseyaient à table avec eux sans rien dire, 



DES VAMPIRES. 289 

mais que celui à qui ils faisaient signe de la tète mourait 
infailliblement au bout de quelques jours. Le clergé du 
pays avait consulté Rome à ce sujet, mais n'avait reçu au- 
cune réponse. On trouve sur cet objet plusieurs détails 
très-intéressants dans la Magia %)osthuma, que Scherz publia 
en 1 7 06 . Ainsi il parle d'une femme qui, quatre jours après 
sa sépulture, apparut à plusieurs, tantôt sous la forme 
d'un chien , tantôt sous celle d'un homme , et les étouffa 
en leur pressant le cou et l'estomac avec de grandes dou- 
leurs. Elle avait aussi tourmenté les animaux, et plus d'une 
fois on avait trouvé des vaches épuisées et à demi mortes, 
ou bien encore attachées ensemble par la queue : les cris 
qu'elles poussaient alors indiquaient assez combien elles 
souffraient. Quelquefois aussi on trouvait les chevaux fati- 
gués, trempés de sueur, particulièrement sur le dos, es- 
soufflés et écumants comme après un long voyage. Cette ca- 
lamité dura plusieurs mois. L'auteur ajoute que dans les 
montagnes de Silésie et de Moravie ces choses arrivent sou- 
vent, qu'elles étaient néanmoins plus fréquentes autrefois 
que de son temps, et qu'on les voyait de jour et de nuit; 
que dans les maisons où demeuraient ceux à qui en vou- 
laient les vampires, les choses qui leur appartenaient se 
remuaient d'elles-mêmesetallaientd'un lieu à l'autre, quoi ■ 
qu'on ne vît personne les toucher; qu'il n'y avait d'autres 
moyens de se débarrasser d'eux que de leur couper la tète 
et de les brûler, mais que ces exécutions se faisaient après 
une enquête juridique et solennelle. On citait le vampire 
devant le tribunal, on entendait les témoins, on examinait 
l'accusation, on inspectait son cadavre. Si Ton y trouvait 
des signes annonçant qu'il avait fait réellement le mal dont 
il était accusé, on le livrait au bourreau. Il y avait cepen- 
. m. 9 



290 DES VAMPIRES. 

dant des vampires qui se laissaient voir trois à quatre 
jours après avoir été brûlés. Pour prévenir ces malheurs, 
on laissait six à sept semaines sans sépulture les corps 
des gens qu'on soupçonnait, et, s'ils ne se corrompaient 
pas pendant ce temps, on les brûlait. 

Scherz raconte aussi qu'on rencontrait des vampires en 
Bohême et dans le Bannat. Dom Calmet rapporte dans sa 
dissertation que la plupart de ceux qui dans ces pays eurent 
à souffrir de ce mal croyaient voir un fafitôme blanc qui 
les suivait partout; ils s'aftaiblissaient et maigrissaient de 
jour en jour, perdaient l'appétit, et mouraient au bout de 
huit, dix à quinze jours, sans fièvre ni d'autres symp- 
tômes que l'amaigrissement et la consomption. Deux cava- 
liers de la compagnie à laquelle appartenait le rapporteur 
cité par dom Calmet étaient morts de ce mal ; plusieurs au- 
tres étaient tombés malades, et seraient morts comme eux 
si l'on n'avait employé le remède usité dans le pays: c'était 
de prendre un jeune garçon et de le faire aller à cheval 
dans le cimetière à dos sur un étalon noir qui n'avait en- 
core sailli aucune jument. Si, malgré tous les efforts de 
son cavalier, il s'arrêtait devant une tombe, on l'ouvrait, 
et l'on était sûr d'y trouver un vampire bien gras et parais- 
sant endormi. Cette coutume est tout à fait dans les mœurs 
du peuple serbe, et existait probablement dès les temps 
du paganisme. La légende raconte aussi qu'un homme 
chassa un vampire en lui prenant son suaire, qu'il avait 
laissé au sortir de sa tombe, et en l'emportant avec lui 
dans le clocher. Le vampire, ne le trouvant point à son re- 
tour, voulut monter au clocher pour le lui arracher, mais 
l'autre le jeta du haut en bas. Une autre légende parle 
aussi du vampire Grando , dans la marche de Kring en 



DES VAMPIRES. 291 

Garniole,, qu'on trouva tout rongé longtemps après sa 
mort, et dont le visage fit des mouvements comme s'il riait : 
même il ouvrit la bouche comme pour aspirer l'air frais. 
Comme on lui présentait un crucifix, il versa des larmes. 
Enfin, lorsque, après avoir prié pour sa pauvre àme, on 
lui coupa la tête, il poussa un cri, se tourna et se tordit 
comme s'il eût été vivant et remplit tout le cercueil de 
son sang. 

Un fait général sert de base à tous ces récits et à tous 
ces phénomènes, c'est que dans le vampirisme le cadavre 
est préservé pendant quelque temps de la corruption. La 
mort, c'est-à-dire la séparation de l'âme avec le corps, est 
indubitable. Dans le cours ordinaire des choses, la décom- 
position devrait survenir aussitôt; au lieu de cela, non- 
seulement le corps reste intact, mais un sang pur et fluide 
coule dans le cœur, dans les veines et les intestins , et , 
continuant jusque dans les ombres du tombeau les fonc- 
tions qu'il remplissait pendant la vie, il secrète encore la 
graisse dans le tissu cellulaire ; de sorte que le corps semble 
acquérir quelquefois après la mort un embonpoint qu'il 
n'avait jamais connu pendant la vie. Dans cette turges- 
cence générale du tissu cellulaire , les cheveux croissent , 
une nouvelle peau et de nouveaux ongles se forment, à 
peu près comme l'on voit le serpent et d'autres animaux 
encore changer leur peau chaque année. Ce n'est pas la 
nature du sol qui produit ces effets; car à côté des vampires 
sont enterrés d'autres corps qui n'échappent point comme 
eux à la corruption : c'est donc la nature du corps lui- 
même qui produit ces phénomènes. Ce qui conserve celui- 
là, ce n'est pas la simple adhésion de ses parties, comme 
dans les momies d'Egypte par exemple, mais c'est un prin- 



292 DES YAMPIHES. 

cipe actif, un acte vital qui le dispute à la mort dans le 
tombeau, et qui n'est lui-même que le résultat d'un état 
maladif antérieur. Toute sécrétion qui se produit dans les 
vaisseaux capillaires suppose un mouvement du sang dans 
ces parties. Or ce mouvement ne peut être après la mort 
ce qu'il était pendant la vie; car l'âme supérieure une fois 
séparée du corps ^ tous les esprits élémentaires qui tien- 
nent à elle la suivent et ne peuvent plus animer les nerfs 
ni les muscles. Ceux-ci restent avec la masse du corps^ et 
gardent en partie les forces vitales physiques et plastiques 
d'un ordre inférieur qui résident en eux : or ce sont ces 
dernières qui produisent les phénomènes singuliers que 
nous étudions en ce moment. Le sang et les vaisseaux ne 
sont plus animéS;, il est vrai, par l'esprit, ni même par la 
vie animale ; mais ils ont encore la vie végétale , peut-être 
même un degré de plus, à savoir la vie du zoophyte. 

La vie végétale qui pénètre encore le sang l'empêche de 
se coaguler, entretient sa mobilité et la faculté qu'il a de 
stimuler les vaisseaux et d'exciter leur réaction. Mais ce 
n'est plus le sang chaud de la vie, c'est le suc froid de la 
plante qui monte lentement au cœur par les veines, et y 
redescend par les poumons pour retourner aux vaisseaux 
capillaires à travers les artères, lesquelles opèrent ici à la 
manière des veines. Il augmente sa masse par l'humidité 
qu'il absorbe de l'air du tombeau, et s'assimilant les élé- 
ments qu'il a puisés du dehors, il donne lieu à des sécré- 
tions et à des formations organiques de l'espèce la plus 
infime. Cette rougeur des joues du vampire est comme 
une fleur de la mort que pousse sous la terre un reste 
de vie, et son embonpoint est comparable à celui des 
plantes qui croissent dans les mines., pâles il est vrai, mais 



DES VAMPIRES. 293 

plus larges^ plus grosses et mieux fournies que celles de 
la même espèce qui s'épanouissent au soleil. La quantité 
du sang qui s'amasse de celte façon s'explique par des 
exemples analogues^ qui prouvent que le sang peut quel- 
quefois se reproduire d'une manière prodigieuse. Ainsi 
Sel) Brand écrit qu'il a connu une femme qui, dans l'es- 
pace d'une année, avait vomi quatre cents pots de nuit 
pleins de sang, et qui avec cela avait été saignée cinquante 
Cois : le sang lui sortait par la peau. Dernièrement encore, 
dans le Tyrol, une formation d'eau non moins considé- 
rable s'est produite chez une jeune fille. Ceux qui croyaient 
apercevoir un souffle, ou des battements de cœur, ou des 
contorsions des traits chez les vampires n'étaient donc pas 
tout à fait dans l'erreur. C'était tantôt l'air extérieur, tan- 
tôt l'afflux du sang vers le cœur qui y produisait ces mou- 
vements analogues à ceux de la vie. 

Le vampire, du fond de sa tombe, exerce sur les 
vivants une action qui fait des vampires de tous ceux 
qu'elle touche. Tous en eïïei tombent malades, et leur 
mal est contagieux; l'appétit disparaît, la vie se des- 
sèche, la consomption survient; ils meurent au bout de 
quelque temps sans fièvre, et deviennent vampires après 
leur mort. Le mal auquel ils succombent est d'une nature 
entièrement opposée à l'état où ils se trouvent après la 
mort. Ici les vaisseaux capillaires semblent développer un 
surcroit d'énergie , tandis qu'avant la mort la vie épuisée 
avait peine à remplir ses fonctions, et semblait avoir perdu 
cette puissance plastique sans laquelle le corps ne saurait 
réparer les pertes de chaque jour. La masse du sang dimi- 
nuait et son mouvement s'accélérait dans les grands vais- 
seaux; or à peine la mort est-elle survenue, que, par une 



294 DEÎ^ VAMPIRES. 

réaction inexplicable^, la vie végétale^ qui semblait arrêtée, 
revient avec une nouvelle force et reparaît dans les vais- 
seaux capillaires. Le vampire mis en rapport avec sa vic- 
time produit en elle un état contraire au sien, de même 
que l'aimant se donne dans le fer un pôle opposé. Dans les 
deux cas il y a une action à distance, et le sentiment qui 
l'accompagne témoigne de la nature de l'opposition qui la 
détermine. Pendant que le vampire regorge de sang, ceux 
qu'il tourmente croient au contraire qu'il leur suce le leur. 
Il est donc un suceur de sang, comme l'indique son nom 
chez les Turcs. Il ne fait après tout que s'assimiler un élé- 
ment qui lui manque, un élément différent de ceux qu'il 
possède lui-même. Cet élément ne peut être que l'esprit 
nerveux dont il est privé, pendant que la vie végétale au 
contraire déborde en lui. Il a faim de cet élément comme 
la plante de la lumière; aussi pendant que, d'un côté, on 
aperçoit dans le vampire un sang extravasé, et dans ses 
victimes des taches bleues marquant l'endroit où elles ont 
été sucées, on remarque dans ces dernières des crampes 
nerveuses correspondant dans un sens opposé à l'appau- 
vrissement nerveux du premier. 

Le cauchemar accompagne donc ordinairement cette 
maladie singulière. Le cauchemar est un fantôme blanc, 
une ombre muette ou une forme d'animal qui poursuit le 
malade, l'étrangle avec d'horribles souffrances, en lui 
pressant le cou et l'estomac. Toute son action semble di- 
rigée vers les ganglions solaires et les nerfs qui les entou- 
rent. Ces parties de l'organisme, au reste, sont particu- 
lièrement accessibles à toutes les influences magiques. Oii 
remarque la même chose dans les animaux atteints de ce 
mal. Chez les vaches, le vampire attaque particulièrement 



HES VAMPIRES. 29 H 

la colonne vertébrale et sa continuation ;, par les nerfs qui 
y conduisent. Il mêle leur queue par des mouvements 
spasmodiques. Chez les chevaux destinés à traîner et à por- 
ter, dont le système musculaire est très-développé et dont 
la nature est très-accessible aux accidents nerveux, il at- 
taque de préférence le dos et le système moteur. Il les 
monte en croupe, de sorte qu'on les trouve le lendemain 
essoufflés, écumants et ruisselants de sueur. C'est donc 
une action nerveuse exercée à distance qui établit un rap- 
port entre le vampire sous la terre et ceux qu'il visite. Le 
vampire, tant que son corps échappe à la décomposition, 
sécrète, à l'aide de ce reste de vie cadavéreuse et veni- 
meuse qu'il a gardée, un virus, lequel, pénétrant la terre, 
cherche un organisme qui soit déjà dans un rapport har- 
monique avec lui, afm de lui communiquer sa propre 
contagion. Or c'est surtout parmi ceux qui lui sont atta- 
chés par les liens du sang qu'il trouve cette harmonie. De 
même que le métal qui gît au fond de la terre cherche, 
pour ainsi dire, à se montrer au grand jour ; de même que 
l'eau cherche la lumière par une sorte d'instinct mysté- 
rieux; de même que l'un et l'autre sucent en quelque fa- 
çon celui qui, se trouvant dans un rapport particulier avec 
eux , entend leur langage muet , de même aussi ce qui a 
vécu autrefois et garde encore un reste de vie se sent quel- 
quefois attiré vers les lieux qu'il a habités, et cherche à y 
renouer des liens qui lui sont encore chers. S'il réussit, 
il entre à l'égard des êtres vivants auxquels il s'adresse 
dans les mêmes rapports que le magnétisé à l'égard de 
son magnétiseur. Il reçoit d'eux une vie véritable; puis, se 
l'assimilant, il la change en une vie factice; et à la place 
de la vie qu'il pi'end il donne la mort, appauvrissant ainsi 



296 LE BO^ ET LE ^MAUVAIS OEIL. 

les autres sans s'enrichir soi-même. Les hommes en butte 
aux vampires sont donc vraiment possédés par les morts; 
et le peuple, avec son bon sens, a vu plus clair en cette 
matière que les savants avec leur esprit sceptique. Il a 
d'ailleurs trouvé dans l'usage de brûler les cadavres le seul 
remède efficace contre cette contagion^ qui, se reproduisant 
de temps en temps d'une manière épidémique, semble , 
avec la plique, se rattacher principalement à la race slave, 
de même que la peste à celle des Turcs ; car c'est parmi 
les Slaves que se sont produits tous les cas connus en ce 
genre. Le crétinisme, dans lequel l'homme vit de la vie 
des zoophytes, offre quelques analogies avec cette maladie 
singulière , et peut y disposer. 



CHAPITRE XV 

Le bon œil et le mauvais œil. Faculté de donner la mort ou la santé 
avec le regard. Elle se trouve particulièrement en Espagne. On la 
trouve encore dans certaines populations entières. 

Dans le vampirisme la mort est communiquée à un être 
vivant par un autre déjà mort, mais possédant une vie 
factice et anormale. D'autres fois, cette contagion mortelle 
réside non plus seulement dans un corps privé de vie, 
mais dans des organes vivant d'une vie réelle et véritable. 
C'est particulièrement en Espagne que l'on trouve des 
hommes ou des femmes doués de cette faculté singulière. 
Une dame Française nommée d'Aulnoi écrit à ce sujet dans 
son Voyage en Espagne, t. II , qu'il y a dans ce pays des 
gens qui ont un tel venin dans les yeux, que lorsqu'ils re~ 



i.E BON ET le"*. Mauvais; oih,. 297 

gardent fixement quelqu'un, et surtout un enfant, celui-ci 
meurt de consomption. Elle dit avoir connu un homme 
qui avait un œil contagieux, et qui rendait malade tous 
ceux qu'il regardait de cet œil ; de sorte qu'on le força à le 
rouvrir d'un emplâtre, car l'autre œil n'avait rien de con- 
tagieux. Quelquefois, quand il se trouvait chez ses amis, 
on lui apportait des coqs, et il disait : « Lequel voulez-vous 
que je tue? » 11 regardait fixement celui qu'on lui dési- 
gnait, et bientôt la pauvre béte tournait en cercle comme 
prise de vertiges, et tombait morte au bout de quelques ins- 
tants. Vida connaissait un vieillard à Yiterbe qui possédait 
ausssi la faculté de tuer de son regard tous les reptiles, les 
petits oiseaux et tout ce qui avait une vie chétive. Son 
mauvais œil avait des taches de sang, ses cheveux gris 
étaient hérissés sur sa tête et tout son extérieur était re- 
poussant. Au printemps, lorsque les germes commencent 
à pousser et que les arbres fleurissent, s'il entrait dans un 
jardin, c'était une véritable désolation; car toutes les fleurs 
qu'il regardait se flétrissaient et mouraient comme empes- 
tées par le souffle de la mort. (Vida, Bomhycum, 1. 2.) Le 
médecin Borel a connu aussi dans sa pratique plusieurs 
hommes dont le regard était tellement contagieux , que 
non-seulement ils tarissaient le lait dans le sein des nour- 
rices, mais endommageaient encore les feuilles et les fruits 
des arbres, que l'on voyait se dessécher et tomber. La 
chose allait si loin qu'ils n'osaient plus sortir avant d'avoir 
donné le temps d'avertir les petits enfants et les nourrices 
de leur approche, et d'écarter les animaux nouvellement 
nés, et en général toutes les choses auxquelles ils pou- 
vaient nuire. Il en a connu d'autres dont le regard usait 
peu à peu les verres et les miroirs dont ils se servaient, de 



298 LE B0^ FT LE MAUVAIS OLIL. 

sorte qu'ils étaient obligés d'en changer de temps en 
temps j et que souvent même il se formait des trous dans 
le verre. (Borel^ observ. 67 , centur. 3.) Saint- André con- 
naissait une femme qui ne pouvait se servir longtemps dey 
mêmes lunettes; elle lui en montra une paire qui était 
toute rongée au milieu et qui avait une multitude de pe- 
tites cavités. 

On peut ranger dans cette classe ceux dont le souffle ou 
la respiration donne des maux de têtC;, des angoisses de 
cœur^, ou même la fièvre, aux personnes qui sont disposées 
d'une manière spéciale à recevoir leurs influences; comme 
aussi les femmes qui, à l'époque de leurs règles, font 
tourner le lait, le vin, le moût, etc. Ce phénomène n'était 
pas inconnu des anciens; et Pline, au 1. vn, c. 2 de son 
Histoire naturelle, rapporte, d'après Isigone etNvmpho- 
dore, qu'il y avait en Afrique des familles dont les mem- 
bres gâtaient tout ce dont ils faisaient l'éloge, desséchaient 
les arbres et faisaient mourir les enfants. Il y avait de ces 
personnages singuliers chez lesTriballes et les lUyriens, 
dont les yeux avaient un charme, et qui tuaient tous ceux 
qu'ils regardaient longtemps, surtout avec colère, et par- 
ticulièrement les enfants ; et ce qui était singulier en eux, 
c'est qu'ils avaient deux prunelles dans chaque œil. D'après 
ApoUonide, il y avait aussi des femmes de ce genre chez 
les Scythes, qui les appelaient Bvlhies; et d'après Philarque 
il y avait dans le Pont la tribu des Thibiens et plusieurs 
autres encore qui possédaient la même faculté, et qui 
avaient deux pupilles dans un œil, et dans l'autre l'image 
d'un cheval. Ils avaient aussi la propriété de ne jamais 
enfoncer dans l'eau, même avec des habits très-lourds. Il 
en était de même, d'après Damon, de la tribu des Phar- 



LE BO^ ET 1-E MAUVAIS ŒIL. 299 

nazes en Ethiopie^ dont la sueur rendait malades tous les 
membres qu'elle touchait; et Cicéron regarde comme fu- 
neste le regard des femmes qui ont deux prunelles dans un 
œil. PlutarquCj, dans son Symposion , v^ c. 1, parlant de 
ce charme des yeux, dit qu'il est surtout préjudiciable aux 
enfants^ à cause de leur complexion molle et fluide. Puis 
il ajoute que ces habitants du Pont^ que l'on nommait au- 
trefois Thibiens, pouvaient nuire^, d'après Philarque^, non- 
seulement aux enfants, mais encore aux hommes, et qu'ils 
rendaient malades tous ceux vers lesquels ils dirigeaient 
leur regard, leur souffle ou leurs paroles; que cette con- 
tagion semblait être venue dans le pays par ceux qui y fai- 
saient le commerce et en emmenaient des esclaves. 

C'est là le mauvais œil contre lequel les anciens cher- 
chaient à prémunir leurs enfants par les fascines, comme 
aujourd'hui encore les Espagnols par les higas , et les 
mères italiennes par les paroles qu'elles adressent à ceux 
qui louent leurs enfants : J)i grazia non gli date mald'occhio. 
La double prunelle et les images de cheval, que l'on re- 
marque dans l'œil des hommes qui ont cette propriété, 
correspondent aux pattes de chat et aux pieds de crapaud 
que l'on a observés quelquefois dans les yeux des sorcières. 
Ces signes viennent de spasmes dans la prunelle, et in- 
diquent la disposition spasmodique des personnes de ce 
genre. La faculté de surnager dans l'eau se retrouve dans 
les procès des sorcières. Aussi les peuples slaves se détient 
des yeux profonds, très-convexes, au regard sombre, et ils 
cherchent un secours contre leurs mauvaises influences 
auprès de ceux qui passent pour avoir la faculté d'enlever 
leurs charmes. 

C'est là cette maladie que la jalousie des Telchiiies en- 



300 LE BON ET LE MAUVAIS ŒIL. 

voyait aux mortels, et dont l'antiquité grecque nous ra- 
conte tant de choses. LesTelchines^ ces chiens d'Actéon 
changés en hommes, gâtaient tout ce qui approchait 
d'eux. La colère et l'envie étaient donc les deux principales 
sources du mal , qui se communiquait par une certaine 
fascination. Celui qui possédait cette puissance pouvait la 
tourner contre soi-même. C'est ainsi que l'antiquité nous 
raconte qu'Euthéiide perdit sa beauté en la regardant d'un 
œil d'envie dans le cristal d'une source. La légende n'a 
pas manqué de s'emparer de cette croyance générale : elle 
nous parle d'un noble polonais qui demeurait seul dans 
une maison blanche, sur le bord de la Yistule. Ses voisins 
l'évitaient et le fuyaient avec épouvante^ parce que son re- 
gard frappait de maladie ou de mort les hommes ou les 
troupeaux, mettait le feu aux greniers , et ne pouvait être 
lié pour un temps que par la vue d'un faisceau de pois 
desséchés. Il épouse enfin la fille d'un autre gentilhomme, 
qui, poursuivie par les loups, avait été forcée de chercher 
près de lui un refuge. Mais comme son regard allait être 
funeste aussi à sa femme et à la fille qu'elle lui avait don- 
née , il s'arrache les yeux , et les enfouit près du mur de 
son jardin. Mais bientôt ils acquièrent sous la terre une 
nouvelle énergie, et finissent par donner la mort à un an- 
cien serviteur, le seul qui eut pu jusque-là rester auprès 
de son maîlre, et qui par curiosité les avait déterrés. 

Le fond de vérité sur lequel reposent tous ces récits , 
c'est une afléction interne et maladive des yeux, de cet or- 
gane qui est dans un rapport si intime avec la vie et toutes 
les affections. L'esprit vital qui réside en lui peut dégéné- 
rer jusqu'au point de devenir un principe de contagion , 
dont le cercle est d'autant plus étendu que l'action de cet 



LE BQN ET LE M AL VAIS OEIL. 301 

organe est plus puissante. Dans la pbthisie^ le poumon 
malade peut exercer à distance'son action contagieuse, 
tandis que dans lu syphilis la contagion exige le contact 
immédiat de Torgane infecté. Il en est ainsi des hautes ré- 
gions de l'organisme^, relativement aux affections de l'àme 
dont elles sont le siège. Celles-ci^, acquérant un degré d'é- 
nergie extraordinaire^ préparent quelquefois dans les or- 
ganes qui leur correspondent un virus corrosif, ou des ef- 
fluves narcotiques qui infectent les êtres vivants à une 
distance plus ou moins grande, selon que la partie qui 
sert de foyer à la contagion avait dans la santé une action 
plus ou moins étendue. Or les coinçants qui partent de 
l'œil sont plus puissants et vont plus loin que ceux de tout 
autre organe. L'expérience a prouvé, comme nous l'avons 
vu plus haut, que ses émanations développent en certaines 
circonstances, par suite de quelque dégénérescence ma- 
ladive, je ne sais quelles émanations corrosives, à peu près 
dans le genre de l'acide de spath fluor, auxquelles la du- 
reté même du verre ne peut résister. Si donc quelque af- 
fection interne vient à produire dans l'œil une altération 
de ce genre, les effluves dont il est le foyer, rayonnant au 
dehors, peuvent être dirigées par une intention positive sur 
un point déterminé, et y produire des effets pernicieux, 
semblables à ceux dont nous venons de parler. Heureuse- 
ment cette influence contagieuse ne se développe que très- 
rarement et dans des circonstances extraordinaires. Au 
reste, l'œil n'est pas le seul organe qui puisse ainsi darder 
la mort : tout autre organe capable d'agir à distance peut 
acquérir la même propriété : la bouche, par exemple, et la 
parole qui en sort avec le souffle; la peau et les exhalai- 
sons invisibles qui s'en échappent; la main enfin et les 



302 lE POi% ET LE M\LVAIS OEIL. 

émanations qui en sortent, et que la volonté peut facile- 
ment diriger à son gré. 'L'homme tout entier peut donc 
prendre, pour ainsi dire, la nature du serpent, et devenir 
un foyer de contagion pour tout ce qui rapproche. 

Mais toute infection suppose un organe sain où elle s'en- 
gendre. Or celui-ci peut, saisi par une action violente et 
pernicieuse, acquérir une puissance négative plus élevée, 
et devenir ainsi lui-même un foyer de contagion pour les 
autres, comme il peut, au contraire, excité par une action 
bienfaisante, acquérir une puissance positive plus grande, 
et devenir un principe de bénédiction et une source d'in- 
fluences salutaires. A côté de ceux qui ont la triste faculté 
de piopager autour d'eux la contagion et la mort, nous 
trouvons donc d'autres hommes doués de la propiiété plus 
heureuse de guérir certains maux, certaines maladies. Ces 
derniers étaient assez communs autrefois, particulièrement 
en Espagne , où le peuple les connaissait sous le nom de 
sahidadores , qui donnent la santé, et d'ensalmadores, qui 
conjurent les maladies. Us formaient une espèce de confré- 
rie, dont les uns étaient sédentaires, tandis que les autres 
parcouraient les bourgs et les villages pour y exercer leur 
art. Ils portaient sur la poitrine une croix qu'ils faisaient 
baiser à ceux qui désiraient être guéris. Ils récitaient avec 
cela certaines formules, soufflaient doucement sur le ma- 
lade ou le baisaient; ou bien encore, dans les empoisonne- 
ments, dans la rage, ils leur donnaient un morceau de pain 
qu'ils avaient mordu eux-mêmes. Ils touchaient les plaies 
d'une certaine manière, et il leur arrivait souvent d'en 
retirer de petits morceaux de fer et de les guérir ensuite . 
Us prétendaient que, pour réussir dans leur profession, ils 
avaient besoin de boire beaucoup de vin. C'était sans doute 



LE B0?\ ET LE MAUVAIS OEIL. 303 

un moyen de donner une nouvelle énergie à la faculté or- 
ganique qui résidait en eux. Ceci^ joint à d'autres dé- 
sordres inséparables de la vie errante^ donna à beaucoup 
d'entre eux une mauvaise réputation. Il n'y avait cepen- 
dant entre leur vie et le don qu'ils avaient reçu aucun 
rapport nécessaire; d'où l'on peut conclure que ce don 
était physique et naturel dans sa source. Plusieurs por- 
taient sur leur corps l'image d'une roue, signe du martyre 
de sainte Catherine. Ils prétendaient qu'un saludador qui 
en rencontre un autre le reconnaît aussitôt à certains signes 
naturels j sans même l'avoir jamais vu auparavant. lisse 
vantaient aussi de pouvoir impunément prendre des char- 
bons ardents, ou rester dans un four enflammé. L'événe- 
ment ne justifia pas cependant cette prétention dans ce 
saludador que Yair connut, et qui brûla dans un four 
parce que son compagnon^ ignorant qu'il y était, avait 
fermé la porte sur lui. Ils se vantaient aussi de voir à dis- 
tance^ et Torquemada cite à ce sujet un exemple remar- 
quable de cette faculté. 

Au troisième livre de son Jardin de Flores, I o77 , p. 159, 
après avoir parlé de ces hommes en général^ il dit qu'ils 
avaient surtout le don de guérir la rage^ et de préserver de 
tout dommage les hommes et les animaux ; qu'ils préten- 
daient porter empreinte sur leur palais^ ou sur une autre 
partie du corps^, la roue de sainte Catherine; mais qu'ils se 
A antaientde faire plus qu'ils ne pouvaient réellement; qu'ils 
appartenaient la plupart à la classe du peuple , et qu'il était 
curieux d'entendre les formules ou les prières mal digérées, 
souvent inintelligibles et ridicules, dont ils se servaient 
pour pratiquer leur art ; que , comme la conduite de plu- 
sieurs d'entre eux n'était pas très-édifiante, beaucoup dou- 



304 LE B0> ET TE MAUVAIS OEIL, 

(aient de la nature de leur don; mais que cela pouvait 
venir aussi de ce que plusieurs se donnaient pour des sa- 
ludadores sans l'être en eflet. Il raconte un exemple re- 
marquable de guérison qui était arrivé à son père lui- 
même. Dans un long voyage que fit celui-ci lorsqu'il étai* 
jeune encore ^ un chien lui mordit la jambe à travers sa 
botle^ et il sortit de la plaie une ou deux gouttes de sang. 
Il continua son voyage pendant trois à quatre jours en- 
core sans penser le moins du monde à ce qui lui était 
arrivé. Étant entré un matin dans une église de village 
pour y entendre la messe, il vit venir à lui un paysan qui 
Taccosta par ces paroles : « Dites-moi, Monsieur, un chien 
vous a mordu? » L'étranger, qui avait déjà oublié la chose, 
lui répondit : « En effet, un chien m'a mordu il y a quel- 
ques jours; pourquoi cette demande? » Le paNsan lui dit 
en souriant : « Remerciez Dieu de vous avoir amené ici; car 
je suis un saludador : le chien qui vous a mordu était 
enragé; et si vous aviez attendu le neuvième jour, vous étiez 
perdu. Pour vous convaincre que je dis vrai, je vais vous 
décrire le chien qui vous a mordu, o II le fit en eflet, et 
Torquemada ne put s'y tromper. Le paysan ajouta : ce Pour 
vous guérir, il faut que vous restiez ici quelque temps. ^ 
Il l'emmena donc chez lui , récita certaines formules sur 
lui et sur tout ce qu'il mangeait, et après le repas encore. 
Puis il lui dit : « 11 faut que vous supportiez patiemment 
le traitement que je vais vous faire subir. « — L'étranger 
se montrant prêt à tout, le paysan lui fit une petite entaille 
au nez, en trois endroits, avec la pointe d'un couteau. Il en 
sortit quelques gouttes de sang qu'il mit chacune à part 
sur un plat : puis il fit laver la plaie avec du vin qu'il avait 
conjuré, ayant toujours les yeux sur les gouttes de sang 



LE CAUCHEMAR. 305 

jusqu'à ce qu'il eût vu un petit vers se remuer en chacune 
d'elles. «Vous êtes guéri, grâce à Dieu, Monsieur, lui 
dit-il; remerciez-le de vous avoir amené ici. ■» — Il y avait 
aussi dans les Ardennes une famille qui prétendait des- 
cendre de saint Hubert et avoir reçu de lui la faculté de 
préserver et de guérir de la rage. C'est ainsi que les rois de 
France faisaient remonter à Robert, leur aïeul, et les 
rois d'Angleterre à saint Edouard le Confesseur, le don de 
guérir les écrouelles. 



CHAPITRE XYI 

Le cauchemar. L'incube et le succube des anciens. Ils apparaissent 
encore aujourd'hui sous la même forme. Explication de ce phéno- 
mène. 

Les influences que nousavons considérées jusqu'ici agis- 
sent sur l'homme parfaitement éveillé: les phénomènes que 
nous allons étudier se produisent, au contraire, dans le 
sommeil naturel et maladif à la fois; de sorte qu'ils for- 
ment comme le point de transition entre ceux des états 
précédents et ceux du magnétisme. Comme ces influences 
échappent tout à fait à la volonté, à la conscience et à l'ob- 
servation de celui qui les éprouve, elles supposent en ce 
dernier un état passif. Cet état , c'est ce que les Allemands 
appellent alp, et qui est à peu près ce que nous nommons 
cauchemar. Nous le considérons ici surtout comme indi- 
quant ou produisant un certain rapport entre les deux 
sexes, et comme affectant à cause de cela les systèmes ner- 
veux où ce rapport a son siège. Les Romains, ayant égard 
à la diversité de ces rapports et à leur opposition , appe- 



306 LE CAUCHEMAR. 

laient le cauchemar incubiis et siiccubus, ah inmmhendo et 
sucmmbendo. Les Grecs l'appelaient ep/im/^es, c'est-à-dire 
insuUor, qui saute, qui se jette sur quelqu'un. Les peuples 
gaulois et germaniques , supposant dans cet état une in- 
fluence spirituelle, l'attribuaient, les premiers aux Duses 
ou Tauses, les seconds aux Elfes. Les médecins, le consi- 
dérant, à leur manière, comme maladie ou suite d'une ma- 
ladie, ont cherché de tout temps à le guérir par des moyens 
iiaturels , tandis que les anciens théologiens étaient plutôt 
disposés à y voir, dans les cas les plus graves, l'effet d'un 
charme. Il peut être l'un et l'autre à la fois; mais il peut 
tenir aussi à une disposition prenant sa source dans un 
lien qui se rattache aux organes sexuels et qui agit ma- 
gnétiquement à distance. 

Paul Éginète, qui était médecin, nous en donne la des- 
cription suivante, 1. m, c. 15. «L'éphialtes, dit-il, tire son 
nom, selon quelques-uns, d'un homme qui s'appelait ainsi, 
ou bien encore de ce que ceux qu'il attaque se croient do- 
minés par un esprit. Thémison néanmoins, au douzième 
livre de ses Épîtres, l'appelle PnigaHon, parce qu'il étouffe 
la voix et l'estomac. Cette maladie vient de trop boire, et 
d'une digestion trop lente. Le malade a peine à respirer; 
ses sens sont hébétés et paralysés ; il se sent étouffé dans 
le sommeil, et est surpris par un malaise subit. Sa voix 
est liée , et ne peut que balbutier quelques mots inarti- 
culés. Il lui semble, à son grand étonnement, qu'un homme 
ou une femme lui ferme la bouche pour l'empêcher de 
crier. Il agite ses bras et ses jambes dans son lit pour les 
chasser, mais en vain. Il croit même les entendre parler et 
le porter au crime ; bien plus , il les voit monter sur son 
lit, et essayer de lui faire violence. » Paul Éginète ajoute 



LE CAUCHEMAR. 307 

que l'on doit attaquer le mal de bonne heure^ parce qu'il 
peut conduire à l'apoplexie ou à l'épilepsie. Cette descrip- 
tion se trouve encore;, après tant de siècles^, parfaitement 
exacte. Un médecin plus moderne Jas. Pratensis^ de Ce- 
rebri morbo, c. 26, nous dépeint cet état dans le récit sui- 
vant: « Dernièrement;, dit-il^ un ecclésiastique eut recours 
à moi, implorant mon secours^, et se croyant perdu, a Voyez,, 
me dit-il, comme je suis maigre! Je ressemble à un sque- 
lette^ moi qui avais autrefois si bonne mine. Presque toutes 
les nuits ;, une femme que je connais bien vient me trou- 
ver, se couche sur ma poitrine, me presse la gorge; de 
sorte que je puis à peine respirer. Si je veux crier, elle me 
ferme la bouche; si dans mon efTroi je veux me lever, je 
ne puis remuer ni les mains pour la chasser ni les pieds 
pour m'enfuir, tellement elle me tient lié sous son 
charme. » 

Le médecin, qui reconnut aussitôt le mal, se mit à sou- 
rire, et lui dit : « Tout cela n'est qu'une illusion de votre 
imagination. — Comment, répond le malade, vousappelez 
imagination ce que je vois de mes yeux, ce que je fais avec 
mes mains, parfaitement éveillé et ayant l'usage de mes 
sens? car je la vois devant moi, je souffre ses attaques, je 
cherche à me défendre ; mais tout est inutile , parce que 
je suis retenu par l'épuisement, la crainte, l'angoisse et la 
violence que j'endure. J'ai couru partout comme un in- 
sensé, demandant à chacun secours et conseil; je me suis 
adressé à un Franciscain très -habile, qui m'a indiqué pour 
unique remède de prier Dieu avec ferveur; je l'ai fait long- 
temps, mais en vain. Après cela je suis allé trouver une 
"S'ieille femme renommée comme magicienne. Elle m'a 
donné un remède connu depuis longtemps, qui devait me 



308 LE CAUCHEMAR. 

faire voir le jour même la personne qui me tourmentait 
ainsi. Ma conscience a refusé longtemps l'emploi de ce 
remède, que je regardais comme inutile et impie; mais 
enfin la patience m'a abandonné , et je me suis décidé à 
en faire usage. La femme qui me tourmentait est Ijien 
venue en effet chez moi^ se plaignant de douleurs de vessie; 
mais, malgré mes prières et mes menaces, elle a continué 
à me visiter la nuit; car elle voulait me faire mourir. » — 
« .J'eus beaucoup de peine, ajoute le rapporteur, à lui ôter 
de l'esprit cette imagination. Cependant, dès la seconde 
ou la troisième visite, il était déjà plus gai, et commen- 
çait à entrevoir la nature du mal et la possibilité de la gué- 
rison. ■» — Le rapporteur ne nous dit pas s'il l'a vraiment 
obtenue. Cette maladie s'est produite partout et toujours, 
si bien que les anciens avaient un mot pour l'exprimer. 
« La Drude pèse sur moi, » disaient-ils. C'est le malum 
dœmoniacum de Pline. Les confesseurs rencontrent bien 
souvent aussi dans leur pratique cet état singulier, avec 
des circonstances qui le compliquent quelquefois d'une 
manière étrange. 

Nous n'avons pas besoin de nous y arrêter longtemps 
ici; car il n'est qu'une autre forme du mal que nous avons 
étudié dans les chapitres précédents. En effet, si l'élément 
qui exerce sur l'homme une action magique est un élément 
naturel, il saisit alors la partie élémentaire de son être. Si 
cette influence lui vient de quelque plante vénéneuse, elle 
infecte la partie végétale en lui , de sorte que celle-ci ab- 
sorbe pour ainsi dire toutes les autres puissances. Si, au 
contraire, l'homme est en proie à quelque influence ani- 
male , la bête en lui acquiert un développement mons- 
ti'ueux , et toutes ses puissances sont dirigées vers l'espèce 



LE CAUCHEMAR. 309 

animale dont il a pris les instincts, il se produit dans lo 
cauchemar un effet du même genre ;, avec cette différence 
qu'ici ce sont deux personnes humaines d'un sexe diffé- 
rent^ dont l'une s'empare de l'autre et la tient comme hée 
sous son charme. C'est le cerveau ganglionnaire inférieur 
qui est le foyer de toutes ces afiections; mais elles se pro- 
duisent tantôt dans tel plexus nerveux^ tantôt dans tel 
autre;, suivant la différence des états; et, après avoir donné 
naissance dans les autres plexus à des réactions diverses , 
celles-ci se concentrent toutes dans tel ou tel ganglion. Ce 
sont donc les plexus du système sexuel qui reçoivent la 
première impression, tandis que les autres systèmes, ceux 
qui servent aux fonctions des sens et au mouvement , sont 
liés au contraire. Cependant quelquefois, rarement il est 
vrai, c'est le contraire qui a lieu. Ainsi nous lisons dans 
le Livre des Superstitions, d'un savant théologien, Martin 
d'Arles, qu'un prêtre le consulta au sujet d'une dame 
pieuse dont il était le confesseur. Il semblait souvent à 
celle-ci pendant le sommeil qu'elle chevauchait à travers 
les champs, les prairies et les ruisseaux, et que pendant 
ce temps un homme était près d'elle et péchait avec elle. La 
chose lui arrivait très-souvent. Ces excursions prouvent 
que dans le cas dont il s'agit le cauchemar, au lieu d'être 
couché sur la personne qu'il tourmentait, la portait au 
contraire sous la forme d'un cheval, et produisait en elle 
la sensation du dégagement du système musculaire. Au 
reste, cet état est accompagné, de même que toutes les 
autres surexcitations du système ganglionnaire, d'une 
vision qui prend diverses formes. Si dans le vampirisme 
il se produit sous celle d'un spectre qui suce le sang, il 
prend ici celle d'un fantôme qui séduit par des ciiarmes 



310 LE CAUCHEMAR. 

trompeurs^ qui pèse avec force sur la poitrine , ou qui en- 
traîne avec fureur. Et comme tous les systèmes de l'orga- 
nisme sont liés par une sympathie générale , la surexcita- 
tion qui se produit ici dans l'un s'étend bientôt à tous les 
autres : à l'esprit sous la forme d'une vision; au système 
moteur en liant ou en dégageant son activité; aux sys- 
tèmes de la vie inférieure sous la forme d'un poids qui op- 
presse le cœur, ou d'une volupté qui le dilate. On conçoit, 
au reste, que cet état peut être entièrement passif en celui 
qui l'éprouve, lorsqu'une autre personne se trouvant avec 
lui dans un rapport magnétique s'est emparée de lui et l'a 
comme absorbé. Mais il peut surgir aussi d'une manière 
spontanée; et le patient, dans ce cas, joue un rôle actif, 
et cherche à se mettre dans un rapport magnétique avec 
d'autres. Le plus souvent, néanmoins, cet état n'est qu'un 
jeu et un rêve de l'imagination, allant d'une personne à 
une autre, et les mettant ainsi dans un rapport factice sans 
aucune réalité. 



CHAPITRE XVIT 

Des rapports magnétiques. Du lien magique qui existe entre le som- 
nambule et ceux qui sont en rapport avec lui, Marie Goffe de Roches- 
ter. De la faculté de se dédoubler. Le jeune homme de Londres 
cité par Morton. Comment le corps est enlevé à certaine distance. 
Elisabeth Wedering à Halberstadt. 

Nous voici arrivés au magnétisme vital, à ce premier 
degré où il forme un lien magique entre le somnambule et 
ceux qui sont en rapport avec lui. Dans cet état, l'âme 
passe tout entière, pour ainsi dire, dans le monde interne 
des songes; la vie extérieure se ferme, tout disparaît, tout 



DES RAPPORTS MAGNÉTIQUES. 311 

s'efface, et il ne reste plus à l'homme, de tout cet univers, 
que la personne avec laquelle il se trouve en rapport. 
Celle-ci peut à son gré le rappeler de cet état et l'y plonger 
de nouveau. Elle exerce sur lui un empire souverain, et 
placée, pour ainsi dire, aux limites des deux mondes, elle 
est pour lui , selon les circonstances , un guide ou un sé- 
ducteur. Elle est en dehors du cercle où le somnambule est 
renfermé; car elle reste dans le monde extérieur et ordi- 
naire; mais de là elle agit sur le somnambule, qui vit, de 
son côté, dans un autre monde ; de sorte que les souvenirs 
qu'il a gardés de sa vie antérieure et les visions qui lui ar- 
rivent des nouvelles régions où il se trouve sont réglés et 
déterminés par elle. Ainsi, ce qui caractérise ce premier 
degré, c'est la puissance absolue du magnétiseur et l'asser- 
vissement complet du magnétisé. Le somnambule ne voit 
rien du monde extérieur avec ses propres yeux, et n'en- 
tend rien avec ses oreilles; ces deux sens sont entièremeiît 
Fermés pour toutes les choses du dehors. Il ne voit qu'avec 
les yeux et n'entend qu'avec les oreilles de celui qui le do- 
mine, et rien n'arrive à son esprit captif sans avoir passé 
par l'esprit de ce dernier. Il en est ainsi des sens extérieurs. 
Ce que le magnétiseur goûte et sent, ce qui affecte chez lui 
le sens commun est perçu par celui qu'il tient en sa puis- 
sance. Son empire s'étend jusque sur sa volonté. Le som- 
nambule a perdu en quelque sorte sa personnalité, qui est 
comme absorbée d'une manière extérieure seulement, il 
est vrai, par son maître. Sa volonté est toujours libre dans 
son fond; mais au dehors elle est liée, et comme possédée 
par celle du magnétiseur, qui, devenant pour elle une se- 
conde cause efficiente, la dirige et la détermine à son gré 
du dedans au dehors. Les pensées, les sentiments et les 



312 DES RAPPORTS MAGISÉTIQUES. 

affections de l'un se reflètent dans celles de l'autre. Dans 
ce commerce réciproque^ il s'établit un double courant 
allant de l'un à l'autre, et traversant toutes les régions de 
la personnalité humaine ; de sorte que partout cependant 
ce qui vient du dehors est plus fort que le dedans et le 
domine, sans toutefois faire à l'âme aucune violence et 
sans employer autre chose qu'un certain attrait ou une cer- 
taine impulsion qui la séduit et l'enchante. Cette action du 
magnétiseur sur les somnambules ne tient pas toujours à 
sa présence immédiate ; mais elle se produit à distance , 
comme toute action magique; car dans tous les rapports 
d'un ordre supérieur il ne faut tenir nul compte de la 
quantité qui s'exprime par le temps et l'espace, par la 
proximité ou la distance , mais seulement de la qualité, qui 
se manifeste par l'harmonie ou le désaccord, l'antipathie 
oli la sympathie. Comme le magnétiseur, tout en restant 
dans le domaine de la vie ordinaire , agit néanmoins sur 
le somnambule, qui vit dans un monde séparé du premier 
par une distance infinie, on peut conclure de Jaque toute 
vie a une action à distance; et que, si cette action passe 
inaperçue, c'est qu'ordinairement elle ne trouve point 
autour d'elle d'organisation assez mobile et assez impres- 
sionnable pour qu'elle puisse se manifester en elle. 

Mais ce rapport par lequel le magnétiseur domine et tient 
sous sa puissance ceux qu'il magnétise en appelle bientôt un 
autre tout opposé, oii le premier est lié par ceux-ci. Dans 
ce cas, le sensorium commune, foyer de la vie, n'est plus 
dans le magnétiseur, mais dans les somnambules, et ceux- 
ci peuvent dominer la personne du premier, et d'une ma- 
nièred'autant plus énergique que les forces internes, étant 
plus centrales et ayant à cause de cela une périphérie plus 



DES RAPPORTS MAGNÉTIQUES. 313 

étendue , ont aussi une action plus puissante que les forces 
extérieures. Dans le premier cas, le magnétiseur, même 
lorsqu'il est à une très -grande distance de ses somnam- 
bules^ est visible pour eux sans qu'ils le soient pour 
lui. Dans le second cas , ce sont eux qui, à toutes les dis- 
tances, sont près de lui et visibles pour lui. Leurs pen- 
sées, leurs images, leurs résolutions, aussi bien celles qui 
sont le produit d'une impulsion interne que celles qui 
sont le résultat de quelque excitation extérieure , leurs al- 
fections se reflètent dans son âme; de sorte que, dans 
toutes les directions, la vie ordinaire sert d'instrument à 
la vie extraordinaire qui s'est produite. Le premier rap- 
port est le plus fréquent dans la magie naturelle , et le 
second ne se manifeste que rarement et dans les degrés 
supérieurs. Le magnétiseur peut élever artificiellement 
ses somnambules au-dessus de la vie ordinaire, ou les y 
rappeler à son gré; et ceux-ci, quoique leur personnalité 
soit élevée à une plus haute puissance , ne peuvent se dé- 
fendre à l'égard du premier. Il leur faudrait pour cela une 
force surhumaine, capable de faire équilibre à la force 
humaine et naturelle de l'autre, capable de triompher des 
influences naturelles qu'ils en reçoivent et de dominer leur 
magnétiseur, qui n'est après tout à leur égard que le re- 
présentant de la nature et dont toute la puissance vient 
de celle-ci. Nous avons rencontré ce pouvoir dans un 
grand nombre de saints extatiques, et nous le retrouverons 
encore plus tard dans les phénomènes diaboliques. Il se 
produit plus rarement dans la magie naturelle ; on le ren- 
contre quelquefois néanmois dans cette sorte d'extase qui 
a coutume de se manifester au moment de la mort. Parmi 
un grand nombre d'exemples de cette sorte que nous pour- 

9* 



314 DES RAPPORTS MAGNÉTIQUES. 

rions citer, nous nous contenterons de rapporter ici un 
fait très-remarquable et parfaitement authentique. 
Marie Goffe Marie, femme de J. Goffe de Rochester, est attaquée 
d'une maladie de langueur et conduite à WestmuUing, à 
neuf milles de sa demeure, dans ]a maison de son père, oii 
elle mourut le 4 juin 1691 . La veille de sa mort, elle res- 
sent un grand désir de voir ses deux enfants, qu'elle a 
laissés chez elle aux soins d'une bonne. Elle prie donc son 
mari de louer un cheval, pour qu'elle puisse aller à Ro- 
chester, et mourir près de ses enfants. On lui fait observer 
qu'elle n'est pas en état de quitter son lit et de monter à 
cheval. Elle persiste, et dit qu'elle veut au moins essayer : 
« Si je ne puis me tenir, dit -elle, je me coucherai tout du 
long sur le cheval; car je veux voir mes chers petits. » 
Un ecclésiastique vient la voir encore vers dix heures du 
soir. Elle se montre parfaitement résignée à mourir et 
pleine de confiance dans la miséricorde divine. « Toute 
ma peine, dit-elle, c'est de ne plus voir mes enfants. » 
Entre une et deux heures du matin, elle a comme une 
extase. D'après le rapport de la veuve Turner, qui veillait 
près d'elle pendant la nuit, ses yeux étaient ouverts et 
lixes et sa bouche fermée. La garde approcha les mains de 
sa bouche et de ses narines, et ne sentit aucun souffle :elle 
crut donc que la malade était évanouie, et elle ne savait 
trop si elle était morte ou vivante. Lorsqu'elle revint à elle, 
elle raconta à sa mère qu'elle était allée à Rochester, et 
qu'elle avait vu ses enfants. « C'est impossible, dit la 
mère; vous n'êtes pas sortie tout ce temps de votre lit. — 
Eh bien, dit l'autre, je suis pourtant allée voir mes en- 
fants cette nuit pendant mon sommeil. » La veuve Alexan- 
dre, bonne des enfants, affirma de son côté que le matin. 



DES Pw\PPORTS MAGNÉTIQUES. 31o 

un peu avant deux heures, elle avait vu Marie Goffe sortir 
de la chambre voisine de la sienne;, où l'un des enfants 
dormait seul , la porte ouverte , et venir ensuite dans la 
sienne; qu'elle était restée environ un quart d'heure près 
du lit où elle était couchée avec l'enfant le plus petit. Ses 
yeux se remuaient et ses lèvres semblaient parler; mais 
elle ne disait rien. La bonne se montra prête à confirmer 
par serment devant les supérieurs tout ce qu'elle avait dit, 
et à recevoir ensuite les sacrements. Elle ajouta qu'elle 
était parfaitement éveillée, et qu'il commençait déjà à faire 
jour; car c'était un des plus longs jours de l'année. Elle 
s'était assise sur son lit, avait regardé et observé attentive- 
ment l'apparition , et avait entendu sonner deux heures à 
la cloche qui était sur le pont. Au bout de quelques instants 
elle avait dit : « Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Es- 
prit, qui es- tu?» Xces mots l'apparition s'était évanouie. 
La bonne jeta vite sur elle ses vêtements pour suivre le 
fantôme; mais elle ne put découvrir ce qu'il était devenu. 
C'est alors qu'elle commença à être saisie d'un certain ef- 
froi . Elle sortit de la maison , qui était située sur le quai , 
se promena quelques heures en allant voir les enfants de 
temps en temps. Vers cinq heures du matin, elle frappa à 
la porte de la maison voisine ; mais on ne lui ouvrit qu'une 
heure plus tard, et elle raconta ce qui s'était passé. On lui 
dit qu'elle avait rêvé; mais elle répondit : « Je l'ai vue cette 
nuit aussi clairement que je l'ai vue jamais dans toute ma 
vie. » Une des personnes qui l'entendaient parler ainsi, 
Marie, femme de J. Sweet, apprit le matin que M"ie Goffe 
était à la dernière extrémité et qu'elle voulait lui parler. 
Elle alla donc à MuUing le même jour, et la trouva mou- 
rante. La mère de la malade lui raconta, entre autres 



316 DES RAPPORTS MAGNÉTIQUES. 

choses, que sa tille avait beaucoup désiré de voir ses en- 
fants, et qu'elle prétendait même les avoir vus. Marie se 
rappela les paroles de la bonne; car jusque-là elle n'en 
avait point parlé , croyant qu'il y avait eu illusion de sa 
part. Th. Tilson , curé d'Aylesworth , près de Maidstone, 
qui a publié ce fait, l'apprit d'une manière détaillée le 
jour de la sépulture de J. Carpenter, père de M. Gotfe. Le 
2 juillet, il fit une enquête très-exacte auprès de la bonne 
et des deux voisins qu'elle était allée trouver le matin. Le 
lendemain la chose lui fut confirmée par la mère de 
M. Goffe, par l'ecclésiastique qui était venu la voir le soir 
et par la garde qui l'avait veillée la nuit. Tous furent una- 
nimes dans leur témoignage; tous étaient des personnes 
intelligentes, calmes, incapables de tromper et qui d'ail- 
leurs n'avaient aucun intérêt à le faire. Ce fait réunit donc 
toutes les conditions qui peuvent le rendre incontestable. 
'The spectre, or news from the invisible ivorld; London , 
1836, p. 184.) Tilson raconte ce fait dans une lettre du 
6 juillet 1691 à un théologien très-connu , nommé Bar- 
ter, qui l'a inséré dans son livre publié en allemand , à 
Nuremberg , sous le titre de : la Certitnde des esprits dé- 
montrée par des histoires incontestables. 

Pour bien comprendre ce fait , nous devons nous rap- 
peler ce que nous avons déjà dit sur la manière dont le 
corps est construit. Il est bâti , pour ainsi dire, sous la di- 
rection de l'âme, par les esprits élémentaires, qui sont 
donnés à celle-ci comme instruments, et d'après un plan 
déterminé en grande partie, pour chaque individu, par la 
constitution des parents. Mais cette construction est de 
deux sortes. Elle se fait d'abord d'une manière typique, 
par le moyen des esprits supérieurs , avec les éléments 



DES RAPPORTS MAGNÉTIQUES. 317 

appelés impondérables, lesquels j, quoiqu'ils soient parta- 
gés en forces actives et en facultés passives, participent 
cependant davantage à l'unité et à la nature de l'activité 
spirituelle. Puis, cet édifice typique une fois bâti, les es- 
prits inférieurs et plus grossiers qui participent davantage 
à la composition et à l'état passif de la matière bâtissent 
le second édifice, qui revêt le premier et est plus terrestre 
et plus grossier que lui. Le corps est donc composé de 
deux corps pour ainsi dire, réunis en un troisième, et dont 
le premier réside dans le système et agit par le fluide 
nerveux, tandis que l'autre, qui vient principalement du 
sang, s'empreint dans le système circulatoire, et que le 
lien qui les unit tous les deux se produit dans le système 
musculaire. 

La première construction de l'édifice est le type, et 
donne le plan de l'autre; et toutes les deux sont l'image 
de l'âme qui réside en elles; de sorte qu'on pourrait ap- 
peler en un certain sens la première le spectre de l'âme, 
et la seconde son enveloppe plastique. Tant que ces deux 
corps sont unis, dans le cours ordinaire des choses, par 
le lien de la personnalité, ils se pénètrent et se lient ré- 
ciproquement. Mais si ce lien est dissous par la mort, 
ils se séparent : l'un, celui qui a plus d'affinité avec 
rame, la suit, tandis que l'autre, plus rapproché de la 
nature terrestre, est absorbé par elle. Mais entre ces deux 
extrêmes, c'est-à-dire entre la vie ordinaire et la mort, il 
y a des états mitoyens dans lesquels le lien se relâche sans 
se rompre; de sorte que les deux natures qu'il attache 
ensemble s'écartent l'une de l'autre par une sorte de mou- 
vement excentrique. Si dans ce mouvement le premier 
corps, celui qui est le plus élevé et qui sert de type à 



318 DEb RAPPORTS MAGNÉTIQUES. 

l'autre^ se détache de celui-ci par un surcroit d'énergie^ et^ 
sortant de l'état latent où il le retient, franchit ses limites 
sans toutefois le quitter tout à fait, alors le spectre^ se dé- 
gageant de l'enveloppe qui le recouvre, apparaît d'une 
manière visible, à peu près comme l'éclair qui déchire le 
nuage. Ainsi délivré, il acquiert une unité plus élevée et 
une action plus puissante et plus centrale. Plus concentré, 
il devient présent, non partout, ce qui ne convient qu'à 
Dieu , mais en plusieurs lieux , selon la mesure du déga- 
gement qui s'est opéré en lui. L'espace disparaît dans la 
sphère où s'étend son pouvoir,, et il peut ainsi être présent 
là où le portent ses désirs, dans toute l'étendue de cette 
sphère. Tout en étant présente dans la partie qui est 
encore enveloppée sous la matière, l'âme est présente 
ailleurs encore par la partie typique et centrale, et se rend 
ainsi visible dans les éléments et les forces de cette dernière. 
On voit que la catalepsie et le somnambulisme, en pro- 
duisant une séparation de cette sorte dans les éléments dont 
se compose la personnalité humaine,permettent quelquefois 
à celle-ci d'être vue en plusieurs lieux à la fois. Mais cet état 
peut être aussi l'effet d'une disposition naturelle, comme 
le prouvent plusieurs exemples de personnes qui, quoique 
réunissant tous les signes d'une santé parfaite, ont cepen- 
dant éprouvé cette division singulière. Un jeune homme 
de Londres, que connut Morton , était, d'après le témoi- 
gnage de celui-ci, sobre, religieux, sensé, d'une imagi- 
nation calme et modérée, instruit, réfléchi et sérieux; on 
n'avait jamais remarqué en lui ni goût pour le merveilleux 
ni dispositions à la folie, aux songes, aux illusions, comme 
il arrive si souvent chez ceux qui voient des fantômes; et 
cependant voici ce qui lui arriva. Il était apprenti chez un 



DES BAPPORTS MAGNÉTIQUES. 319 

marchand de Londres^ et était sur le point de s'embarquer 
pour l'Amérique, où eon maître avait un comptoir. Le vais- 
seau était prêt ; son maitrCj, ayant à faire des lettres et d'au- 
Ires préparatifs nécessaires, ne put le prendre à table avec 
lui pour manger, et lui dit de rester dans son cabinet jus- 
qu'à ce qu'il vînt le remplacer. Après avoir mangé, il des- 
cendit pour l'envoyer manger à son tour, et le vit par lu 
porte du cabinet assis près du teneur de livres, comme il 
l'avait laissé auparavant. Obligé à l'instant même de re- 
monter dans la salle à manger, d'où il venait de descendre, 
il laissa le jeune homme dans son cabinet sans lui parler; 
mais quand il fut en haut il l'aperçut à table avec les autres 
gens de la maison. La chambre où ils étaient assis ouvrait 
sur l'escalier, de sorte que de celui-ci on pouvait très-bien 
y voir, et qu'aucune illusion n'était possible. Le jeune 
homme n'avait donc pu monter l'escalier, et passer à côté 
de lui d'une manière naturelle, sans parler de l'inconve- 
nance qu'il aurait commise en agissant ainsi. Le maître ne 
lui adressa pas la parole , ce dont il se repentit dans la 
suite; mais comme il était bouleversé, il entra dans la salle 
à manger, qui était située à droite de celle des gens de la 
maison. Il envoya aussitôt quelqu'un voir si le jeune 
homme était réellement à table avec ceux-ci, et on l'y 
trouva en efïet; de sorte que ce qu'il avait vu dans son 
cabinet ne devait être que son image. 

D'autres faits qui arrivèrent plus tard prouvent que 
c'était chez lui une disposition naturelle. Écrivant à son 
maître , de la ville de Boston , où il était depuis quelque 
temps, il lui demanda en post-scriptum des nouvelles de son 
frère; car, disait- il, « dernièrement, le 20 du mois de 
juin, à six heures du matin, étant dans mon lit parfaite- 



320 DES RAPPORT? MAGNÉTIQUES. 

ment ëveillé , j'ai vu mon frère au pied du lit^ ouvrant mes 
rideaux et me regardant sans rien dire. Quoique efïrayé^ 
j'eus cependant le courage de lui dire : Qu'as~tu, mon frère? 
11 avait la tête entourée d'un linge sanglant; il était très- 
pàle et d'un aspect terrible. 11 me répondit : J'ai été tué 
indignement par tel et tel, il faut que je sois xengé; puis 
il disparut. » Son frère ^ en efïet^ étudiant à Londres, avait 
été assommé quinze jours avant la date de la lettre dans 
une batterie avec un tisonnier, et était mort bientôt après 
de sa blessure. Morton lut la lettre une heure après son ar- 
rivée à Londres : il connaissait très-bien la personne, 
récriture et le frère, et ne pouvait par conséquent être 
trompé. (Morton, on Apparitions.) 

Si le fait que rapporte Tharsander de même que plu- 
sieurs autres du même genre sont vrais, la seconde figure 
peut être aperçue et par celui à qui elle appartient et par 
les autres en même temps. La femme d'un employé entre 
dans le cabinet de son mari, et, le voyant assis à sa place 
ordinaire, elle doute si c'est bien lui, car elle venait de le 
laisser dans sa chambre en bas. Elle descend bouleversée, 
et lui raconte ce qu'elle a vu en haut. Celui-ci, voulant 
juger de la chose par ses propres yeux , monte avec sa 
femme, et trouve le fantôme avec sa propre forme, ha- 
billé comme lui, assis et écrivant à sa place ordinaire. Il 
s'avance vers lui, et lui dit : « Camarade, ce n'est pas là 
votre place, mais la mienne; vous n'avez rien à faire ici; 
allez-vous-en donc. » Comme il tirait la chaise en disant 
ces mots, le fantôme disparut. C'est là une espèce de fée 
Morgane d'une espèce toute spirituelle, dans laquelle l'àme 
regarde par ses organes le jeu des esprits nerveux que le 
spectreprojettehorsdu corps, au heu delesrenfermeren lui. 



DES RAPPORTS MAGNÉTIQUES. 321 

Dans les cas que nous venons de citer^ c'est une image du 
corps seulement qui est projetée au loin; mais il peut ar- 
river que le corps lui-même soit enlevé à certaines distances 
déterminées par une sorte de tempête intérieure, résul- 
tant d'un dérangement dans l'équilibre des forces méca- 
niques de l'organisme. Fincelius raconte qu'à Halberstadt, 

en 1537, le 2 o novembre, Elisabeth Wedering, femme E. \Vode- 

^ , . nncr. 

j'espectable et craignant Dieu , agee de vingt-quatre ans, 

accoucha d'une fille, qu'elle garda et soigna avec une 
attention toute maternelle. Dans la nuit de l'Immaculée 
Conception elle avait levé et allaité son enfant, puis l'avait 
couchée dans son berceau en la recommandant à Dieu, et 
s'était mise au lit, avant une servante à côté d'elle. Au bout 
d'un quart d'heure l'enfant se mit a crier si fort, que la 
servante fut obhgée d'appeler la mère. Celle-ci n'entendit 
rien ; de sorte que la servante, étonnée, pensa qu'elle de- 
vait avoir quelque chose pour dormir aussi dur, elle qui 
auparavant entendait les moindres cris de sa fille. Elle s'a- 
vance donc près du lit et lui dit : « Madame , n'entendez- 
vous pas votre enfant crier? » Point de réponse. Elle met 
la main sur le lit, et ne sent rien. Effrayée, elle appelle le 
mari, qui dormait dans une chambre à côté, et lui dit : 
« Madame est partie. — Dieu garde, » répond le mari. Il 
allume une lampe, prend son enfant, parcourt avec la 
garde tous les coins de la maison, appelle sa femme, et 
voit qu'elle n'a pu sortir ni par la porte de la cour ni par 
celle de la maison , car la terre élait couverte de neige et 
Ton n'y apercevait aucune trace de pas. Il court au cellier 
et l'appelle, mais il n'entend qu'un bruit dans l'eau : il \ 
avait en effet dans le cellier un puits qui communiquait 
avec la cour des voisins; mais comme les portes étaient 



322 DES RAPPORTS MAGNÉTIQUES, 

fermées, il ne fit pas attention à ce bruit. On court dans la 
rue, on éveille à grands cris les voisins , on leur raconte 
ce qui est arrivé. Le voisin Schade entend ouvrir sa porte 
de derrière, que l'on ouvrait très-difficilement dans le jour, 
et dit à sa femme : «Entends-tu? il doit y avoir un voleur 
dans la maison. » La femme cherche à lui persuader qu'il 
se trompe. 

Ceux qui cherchaient Éhsabeth, entendant quelqu'un 
remuer dans la maison de Schade, croient que c'est sa 
femme qui s'est levée, et frappent à sa porte pour l'avertir. 
La porte s'ouvre, et ils aperçoivent celle qu'ils cherchaient. 
Ils lui demandent ce qu'elle fait et ce qu'elle est devenue. 
Tremblante et fondant en larmes, elle a à peine la force de 
leur dire qu'elle est sortie du puits, et ses cheveux et tout 
son corps prouvaient qu'elle disait vrai. On lui demande 
comment elle a pu entrer dans le puits et en sortir, mais 
elle ne put donner aucune réponse. Le puits, en effet, était 
couvert dans la cour_, et il n'y avait qu'un petit trou par où 
elle eût pu y entrer. Quoiqu'on ne vît pas la trace de ses 
pas sur la neige, on trouva cependant ses pantoufles à côté 
du puits; d'où l'on pouvait conclure qu'elle était entrée 
dans le puits en cet endroit, et qu'elle en était sortie par 
la porte qui donnait dans la maison du voisin : mais com- 
ment cela s'était-il fait, personne ne le savait. Elle resla 
très-faible pendant les quatre ou cinq jours qui suivirent 
cette aventure. Cependant le sixième jour elle se trouva 
assez bien, mangea, but, se promena et soigna son enfant, 
de sorte qu'on put espérer qu'elle irait mieux désormais; 
pourtant elle se plaignait toujours d'avoir un poids sur le 
cœur et s'inquiétait de son état. On la consola, en l'enga- 
geant à avoir confiance en Dieu et à tâcher de dormir, ce 



DES RAPPORTS MAGNÉTIQUES. 323 

qui lui était devenu très-clificile. Elle était persuadée elle- 
même qu'elle serait bientôt mieux si elle pouvait dormir. 
Elle désirait beaucoup de la bière d'absinthe j, croyant que 
si elle en pouvait boire elle dormirait ^ et elle ne cessa 
d'en parler pendant tout le jour le 13 décembre. 

Le lendemain, entre sept et huit heures ;, elle prit de 
nouveau son enfant, l'allaita, l'emmaillotta et le mit dans 
son berceau en le baisant et le caressant ; puis elle se mit à 
table pour déjeuner sans son mari. Elle envoya ensuite sa 
servante au couvent de Saint-Bernard chercher de la bière 
d'absinthe, de sorte qu'elle resta seule à la maison. Son 
frère, Hans Otto, vint pour avoir de ses nouvelles. Comme 
il entrait dans la chambre, il la trouva au lit couchée sur 
le dos, les yeux fermés. Il en fut très -content, croyant 
qu'elle dormait, et s'en alla vite, ne voulant pas la réveil- 
ler. Ayant rencontré la servante qui revenait avec la bière, 
il lui défendit d'entrer; mais elle lui dit : « Il faut que je 
la réveille, car elle me l'a ordonné. » Elle entre donc, va 
droit au berceau pour voir l'enfant, mais elle ne le trouve 
pas. Elle pense aussitôt au puits, y court, trouve l'enfant 
dans l'eau et ses langes pendant autour de ses jambes, 
quoique sa mère l'eût bien serré dans son maillot. Il fut 
retiré mort du puits, et visité par les deux échevins et par 
M. Conrad Perça, curé de Saint- Jean. Pour la mère, elle 
resta en extase vingt heures de suite sans bouger ni res- 
pirer. On la laissa donc tranquille, et l'on se mit à prier 
Dieu pour elle. Vers le matin elle fit quelques mouve- 
ments; le curé et son mari approchèrent de son lit: ils 
eurent beau l'appeler et la secouer, elle ne répondit rien. 
Mais au bout de quelque temps elle ouvrit les yeux, et leur 
dit : « Dieu vous assiste. » Le curé lui répondit : w Qu'il 



324 DES RAPPORTS MAGNÉTIQUES. 

VOUS assiste toujours et vous aide ainsi que nous tous. — 
Amenj » reprit-elle. Son mari lui denaanda si elle le con- 
naissait. c( Oui, dit- elle en pleurant /vous êtes mon cher 
mari, et celui qui est près de vous c'est le curé de Saint- 
Jean. » Puis elle leur dit en pleurant de prier pour elle, ce 
qu'ils firent. « Pourquoi m'avez-vous éveillée, leur dit- 
elle, j'étais si heureuse ! J'ai vu mon Sauveur et les saints 
anges; pourquoi ne m'avez-vous pas laissée dormir. » EUe 
se plaignit aussi que la bouche lui faisait mal : c'est qu'on 
la lui avait frottée avec du vinaigre et des parfums , parce 
qu'on croyait qu'elle était évanouie. Elle se plaignit éga- 
lement d'une grande fatigue et d'un grand poids sur le 
cœur. Après cela elle se reposa quatre heures, pendant les- 
quelles le curé resta toujours près de son lit. Après ce 
temps, elle se leva, mit la main sur le berceau à côté, et se 
mit à pleurer et à soupirer. On lui demanda ce qu'elle 
voulait; elle répondit qu'elle avait mis là son enfant, et 
qu'elle voulait l'avoir n'importe où il était. On chercha à 
éloigner cette pensée de son esprit; mais elle y revenait 
toujours, et disait : ce Je n'ai qu'un enfant, mon lait est 
bon; donnez-moi donc mon enfant; » et elle ne se remit 
un peu que lorsqu'on lui eut promis de le lui donner le 
lendemain. Depuis le 14 jusqu'au 21 décembre, elle resta 
tranquille, parla peu, mais soupira beaucoup et ne de- 
manda plus son enfant. Les témoins du fait sont Conrad 
Perça, curé de Saint -Jean; Simon Becker, Laurent 
Schade. 

Tel est le récit de Fincelius, qui, comme il est facile de 
le voir, porte tous les caractères de la vérité, quoique l'oii 
puisse regretter cependant qu'il ne se soit pas expliqué plus 
clairement sur certaines circonstances particuhères. La 



DES RAPPORTS MAGNÉTIQUES. 32o 

femme dont il s'agit ici n'était ni une sainte ni une ma- 
gicienne; caron n'aperçoit dans toute cette histoire aucune 
trace d'influence diabolique ni de supercherie, et aucun 
soupçon d'ailleurs ne s'est élevé contre elle sous ce rap- 
port. C'est donc tout simplement un malheur; un malheur 
naturel, il est vrai, mais extraordinaire en même temps. 
Cette femme était malade par suite de ses couches, comme 
le prouve ce poids sur le cœur dont elle se plaignait. Son 
mal était nerveux, comme le démontre l'insomnie conti- 
nuelle dont elle souffrait. Ce sommeil de vingt heures, sans 
souffle ni mouvement, qui survient après l'insomnie, in- 
dique que son état était une catalepsie, compliquée de som- 
nambulisme spontané. Dans cet état, comme on le sait, les 
spasmes toniques, oi^i tous les membres sont tendus et de- 
viennent roides comme des barres de fer, alternent avec la 
souplesse du système musculaire tout entier et une légè- 
reté telle , que le moindre effort suffit pour exécuter de 
grands mouvements, ou même pour maintenir le corps dans 
une position singulière. L'exemple précité prouve que dans 
ces états, certaines circonstances étant données, il peut sur- 
venir parfois comme une tempête interne qui enlève ceux 
chez qui elle se déclare, et les pousse corporellement vers 
un point quelconque, comme ici vers l'eau du puits. Les 
portes fermées par dehors et l'absence de tout vestige sur 
la neige démontre que la malade n'est point arrivée au 
puits en marchant sur la terre, mais qu'elle est sortie pro- 
bablement par la fenêtre, qui était ouverte, en planant 
dans l'air; qu'elle est descendue dans le puits et qu'elle en 
est remontée de la même manière, par suite de l'impres- 
sion que l'eau aura faite sur elle; et la grande souplesse 
de ses membres explique comment elle a pu pénétrer à 
m 10 



326 DU SOMNAMBULISME SPONTANÉ. 

travers l'ouverture si étroite du puils. Quant au second 
fait, qui eut pour l'enfant de si tristes résultats, comme 
personne n'était présent, on ne peut savoir si sa mère l'em- 
porta dans le puits de la même manière, ou si, par suite 
d'un rapport intime avec elle, il ne fut point enlevé comme 
elle par une tempête interne et transporté ainsi jusqu'au 
puits. 



CHAPITRE XVIÏI 

Rapports magiques de l'homme îi l'égard de soi-même, ou du somnan- 
bullsme spontané. 

Les phénomènes que nous venons d'étudier nous con- 
duisent à de nouvelles régions dans la magie. Ici ce n'est 
plus un homme qui exerce sur un autre une action magique, 
mais c'est un état qui se produit de soi-même, et dans le- 
quel le sujet et l'objet sont identiques, de sorte que les 
phénomènes qu'il produit apparaissent comme quelque 
chose d'inhérent à l'individualité. On désigne cet état sous 
le nom de somnambulisme spontané, et c'est lui que nous 
allons étudier dans ce chapitre. La terre a au-dessus de soi 
le soleil et le monde sidéral, au-dessous la lune et le monde 
inférieur. De même aussi l'homme a au-dessus de soi le 
monde invisible des esprits, au-dessous le monde extérieur 
et visible. Son être a deux côtés, l'un spirituel, l'autre 
corporel; il présente le premier au monde des esprits , et 
le second au monde de la nature; et de même que celui-ci 
est divisé en deux parties, l'une située au-dessus de la terre, 
l'autre au-dessous, de même aussi l'esprit humain peut 



DU SOMNAMBULISME SPONTANÉ. 327 

entrer dans un commerce spirituel soit avec les intelli- 
gences plus élevées que lui^, soit avec les puissances de l'a- 
bîme. La terre^ outre l'élément terrestre qui la caractérise, 
a un élément sidéral par lequel elle entre en rapport avec 
les astres, et un élément souterrain par lequel elle est en 
rapport avec les régions inférieures de la nature. 11 en est 
de même de la personnalité humaine. Le corps, dans ses 
relations avec la nature visible qui l'entoure, prend un ca- 
ractère terrestre et s'établit en elle comme dans sa patrie. 
Mais, outre cet élément terrestre qui est en lui, il a aussi 
un élément sidéral par lequel il aspire en quelque sorte la 
lumière du firmament, et un élément inférieur et souter- 
rain par lequel il peut pénétrer jusqu'aux sources mêmes 
de l'abîme. 

L'homme intérieur et invisible, de son côté, a aussi, 
outre l'élément terrestre qui forme dans la vie ordinaire 
comme le noyau de son être naturel, deux autres éléments 
spirituels, l'un supérieur, l'autre inférieur à cette terre, 
et c'est par eux que les deux mondes invisibles entre les- 
quels il est placé peuvent solliciter son adhésion. Ainsi, les 
deux parties dont se compose la personnalité humaine, 
l'une visible, l'autre invisible, sont partagées chacune en 
trois régions; de sorte que l'homme apparaît partout, et dans 
toutes les directions, comme un médiateur ayant pour mis- 
,sion de rapprocher tous les extrêmes, de concilier toutes les 
oppositions, et les réunissant toutes à cause de cela dans l'u- 
nité de son être. L'esprit, l'âme et la vie , ces trois élé- 
ments de l'homme invisible, ont chacun une région par- 
ticulière qui les attire. L'âme se plaît sur la terre et y éta- 
bhrait volontiers sa patrie; l'esprit aspire vers les régions 
où habitent les intelhgences supérieures, et la vie descend 



328 DU SOMNAMBULISME SPONTANÉ. 

volontiers dans les abîmes des puissances inférieures. 
D'un un autre côté, ces trois éléments ont chacun dans le 
corps humain un organe marqué particulièrement de leur 
empreinte. Ainsi, la tête est affectée à l'esprit, le torse à 
l'àme, et le système vasculaire à la vie. L'àme est donc le 
lien entre l'esprit et la vie, de même que le torse lie et 
met en rapport les deux systèmes qui leui" sont spéciale- 
ment affectés. Mais pour cela l'àme doit participer à la na- 
ture des deux termes qu'elle unit : il faut donc qu'elle 
puisse agir et sur l'esprit et sur la vie; car elle est dans 
l'organisme le lien qui met en rapport l'homme supérieur 
avec l'homme inférieur, et l'homme intérieur avec 
l'homme extérieur. Il faut qu'elle puisse pénétrer partout, 
en haut, en bas, au dedans et au dehors, afin de remplir 
partout la fonction qui lui est départie, et servir de lien 
non-seulement entre les trois éléments de l'homme invi- 
sible, mais encore entre chacun d'eux et l'organe corporel 
qui lui est affecté. 

Mais, outre ces rapports qui existent dans T homme entre 
les divers éléments de son être, il en est d'autres qui le 
rattachent, d'un côté, à Dieu et à tout ce qui est divin, de 
l'autre à la nature et à tout ce qui est naturel; de sorte 
qu'il appartient à la fois et au monde invisible supérieur et 
au monde visible de la nature. 11 résulte de là diverses re- 
lations. Et d'abord, l'esprit se connaît; il a une puissance 
et une vie qui lui est propre; il peut^ il veut, il se meut 
lui-même. La vie, au contraire, est privée de ces nobles fa- 
cultés, et soumise dans tous ses domaines aux lois de la 
nécessité, tandis que l'âme, participant jusqu'à un certain 
point à la nature de l'un et de l'autre, a des instincts obs- 
curs et aveugles qui remplacent pour elle les splendeurs de 



DU SOMiSAMBULISME t?l'ONTÂINÉ. 329 

l'intelligence^ et des nioLivenienls spontanés qui lui tiennent 
lieu des libres déterminations de la volonté. L'esprit a 
pour organe le système nerveux supérieur^, et la vie le sys- 
tème nerveux ganglionnaire inférieur à son point de jonc- 
tion avec le système de la circulation. L'esprit et la vie ont 
un double mouvement, par lequel ils montent et des- 
cendent tour à tour. La vie va^, d'un côté^ du système vas- 
culaire au système nerveux^, et de l'autre du cervelet^ sup- 
port de la vie plastique, au cerveau, qui est à proprement 
parler l'organe de la vie spirituelle. Or de môme que 
l'esprit et la vie sont mis en rapport par le moyen de 
l'àme, de même que le système ganglionnaire et le cerveau 
sont mis en rapport par la moelle épinière^ ainsi c'est dans 
l'àme que les divers iiiouvements de l'esprit et de la vie se 
rencontrent, se croisent et s'unissent. Comme l'esprit est en 
rapport avec la nature extérieure par la vie corporelle qui 
lui est unie, et qu'il est assujetti à ses nombres et à ses pé- 
riodes, nous voyons l'homme osciller continuellement entre 
la veille et le sommeil. Le monde est sorti de l'obscurité 
de la nuit; c'est aussi par le sommeil que la vie commence, 
et la veille ne vient qu'après. Pendant le sommeil, l'esprit 
descend , pour ainsi dire, dans le cervelet; il s'y rafraîchit 
quelque temps, pour remonter ensuite, et déployer les tré- 
sors de sa puissance et de son activité. La même chose se 
produit dans les régions inférieures. La vie du système 
nerveux inférieur descend à son tour dans le système vas- 
culaire pour s'y refaire de son épuisement; puis, une fois 
restaurée, elle remonte à sa place pour recommencer son 
travail. De plus, la vie, s'alTaissant dans le système gan- 
glionnaire pendant le sommeil, attire l'esprit des hauteurs 
du système nerveux où il se tient volontiers, tandis que 



330 DU SOMNAMBULISME SPONTANÉ. 

pendant la veille^ se dégageant des liens qui le retenaient, 
il remonte j, conformément à sa nature^ à sa place accou- 
tumée. 

te mouvement de va et vient, qui se produit avec un 
parallélisme parfait à travers toutes les régions de l'homme 
intérieur et de Thomme extérieur^ n'est pas le seul qui 
nous frappe dans la personnalité humaine. L'homme in- 
térieur est lié avec l'homme extérieur par un lien qui^ par- 
tant de l'âme ^ met en rapport l'esprit avec la vie^ l'esprit 
avec son organe^ la vie avec son support, et enlace tout 
l'homme intérieur et extérieur dans le nœud de la vie. Ce 
nœud, formé dans la génération;, se dissout par la mort. A 
peine l'homme est-il conçu dans le sein de sa mère qu'uji 
sommeil profond s'empare de lui^, ef favorise le dévelop- 
pement de l'embryon. A peine, au contraire^ la mort est- 
elle survenue que le corps se décompose , et marche vers 
une dissolution complète. Entre ces deux termes s'écoule 
la vie dans un doux bien-être si le nœud en est bien 
formé. Mais ce nœud peut être ou relâché^ ou trop serré, 
au contraire. Dans le premier cas, l'esprit se dégage du 
corps, et la vie anticipe jusqu'à un certain point la mort, 
tandis que dans le second cas, au contraire, l'esprit s'en- 
fonce plus avant dans le corps, et l'homme retourne, pour 
ainsi dire, vers l'état de fœtus. Il résulte de là une seconde 
oscillation , par suite de laquelle l'esprit s' affranchissant 
toujours davantage des liens du corps, il en résulte un re- 
cueillement et une concentration plus grande de l'être tout 
entier, tandis qu'il peut, en se jetant sans mesure au de- 
hors, s'y disperser en quelque sorte. Il peut sortir de là 
une nouvelle série d'états d'une variété infinie. L'esprit, en 
effet, qui se disperse au dehors finit par devenir plus ou 



r>[i so^^^AMBULl8ME spomané. 331 

moins captif et enseveli dans son organe, tandis qu'il 
peut^ au contraire, en se concentrant toujours davantage, 
se dégager plus ou moins de celui-ci et rayonner plus li- 
brement. Dans Tun et l'autre cas, il se produit un état 
maladif, parce que la santé consiste dans un juste milieu 
entre ces deux points extrêmes. Ces deux états peuvent 
être la suite d'une certaine disposition naturelle, et l'on 
voit souvent alors se développer ou le somnambulisme 
spontané d'un côté, ou le crétinismede l'autre. Ils peuvent 
cire aussi la suite de quelque désordre physique ou moral 
qui s'est introduit dans la vie, soit par un accident, soit 
par une faute. Si au milieu de ce désordre l'homme con- 
serve encore une étincelle d'énergie, celle-ci peut produire 
une réaction , et par suite un bouleversement dans toute 
la vie, qui finit ou par la guérison, ou par la mort physique 
ou morale. Dans l'un et l'autre cas, le mouvement com- 
mence par le système vasculaire et ganglionnaire, qui est 
proprement l'organe de la vie, et en suit les ramifications. 
11 est donc nécessaire de jeter ici un coup d'oeil sur ce sys- 
tème, qui joue un rôle si important dans tous les phéno- 
mènes de ce genre. 

Le système ganglionnaire, organe de la vie , s'élève pai' 
trois degrés des régions inférieures jusqu'aux régions les 
plus élevées d'une manière parallèle aux trois degrés par 
lesquels l'organe de l'esprit descend, au contraire, vers les 
systèmes inférieurs. La première division du système gan- 
glionnaire a pour centre le ganglion de forme semi-lunaire 
situé vers l'artère céliaquc, devant l'aorte descendante, et 
sa périphérie dans le tissu des fibres nerveuses les plus 
fines qui revêtent les vaisseaux capillaires des intestins. 
Puis, du plexus solaire de ce ganglion rayonnent d'autres 



332 DU SOMNAMBULISME irPOMAISÉ. 

plexus : en haut celui des poumons, en bas et à gauche 
celui de la rate et les deux du foie, puis ceux des reins, et 
tout à fait en bas les plexus spermatiques; formant tous des 
centres nerveux subordonnés aux organes du même nom 
qui servent immédiatement à l'assimilation. Tous ces 
plexus, groupés autour du ganghon central, sont traver- 
sés par d'autres tissus nerveux, destinés au système mus- 
culaire de cette région, laquelle s'étend depuis le pharynx 
et le larynx , par l'estomac, jusqu'à l'anus, et sert à l'exé- 
cution des mouvements involontaires de tout ce système. 
Cette série se prolonge depuis les plexus qui forment le 
nerf vague, le nerf secondaire dans les deux plexus coro- 
naires de l'estomac, les deux plexus mésaraïques et le 
plexus hypogastrique jusqu'au plexus coccigien. Tous ces 
centres de second et de troisième ordre, compris avec leurs 
rayonnements dans leur centre commun, appartiennent à 
la première division, dont les dernières extrémités des 
nerfs forment les limites. 

La seconde division a pour centre principal le plexus 
ganglionnaire du cœur, situé à l'endroit où la trachée-ar- 
tère se partage à droite et à gauche vers l'arc de l'aorte. 
Ce plexus est en rapport, par en haut, avec les deux nerfs 
de la langue et les nerfs cervicaux inférieurs; par en bas, 
avec le ganglion semi-lunaire. Il rayonne parle nerf car- 
diaque dans le premier ganglion fusiforme du cou, par le 
nerf moyen dans le second ganglion, et par le nerf infé- 
rieur dans le troisième; et enfin il se rattache encore aux 
ganglions pectoraux par d'autres rayons qui partent de 
lui. Toute la série des ganglions qui, partant des ganglions 
cervicaux , passe par les pectoraux et les lombaires, va jus- 
qu'aux ganglions céliaques, en longeant la colonne verte- 



DU SOMNAMBLLISME SPOMAISÉ. 333 

brale et l'aorte, et forme clans chacun d'eux des centres 
subordonnés au centre commuii;, c'est-à-dire au plexus car- 
diaque. Toute cette série peut donc être considérée comme 
le système qui, à ce degré, appartient immédiatement au 
cœur. La périphérie se termine aux extrémités nerveuses 
qui, rayonnant de tous ces ganglions sympathiques, revê- 
tent les vaisseaux capillaires du tronc tout entier, depuis 
la face jusqu'aux dernières extrémités. La troisième divi- 
sion appartient au système cérébral. Les deux carotides, . 
partant de l'aorte et pénétrant par l'os des tempes dans la 
cavité intérieure, forment avec les vertébrales, lesquelles, 
sortant de l'artère sous-clavière, arrivent à la même cavité 
par la grande ouverture de l'occiput, et là s'unissent dans- 
l'artère basilaire, forment une opposition qui demande à 
être conciliée. Elle l'est en ce que les carotides, à la sur- 
face inférieure du cerveau, projeltentvers les basilaires une 
;uière dans laquelle les deux systèmes s'unisssenl en un 
faisceau, et envoient à leur tour trois branches en avant 
au cerveau, deux autres par derrière au cervelet, et du 
milieu l'artère cérébrale, qui pénètre dans les parties les 
plus intimes de l'organe. Les paires de nerfs qui, montant 
du ganglion cervical supérieur, suivent le cours des caro- 
tides et des vertébrales, pénètrent avec elles et par elles 
dans le cerveau, et là s'unissent en un faisceau qui corres- 
pond au faisceau formé par les artères, et se divise peut- 
être en de petits ganglions qui n'ont pas été encore obser- 
vés; et de même qu'il est lié par des fds avec la cinquième, 
sixième et septième paire de nerfs, de même aussi il suit, 
par en ffimt, avec ses ramitications, jusque dans l'intérieur 
(!u cerveau, le réseau véneux triparti. Revêtant de son 
tissu ténu et délicat les extrémités des vaisseaux du cer- 



334 DU SOMNAMBULISME SPONTAISÉ. 

veau, il ^^ forme la troisième division autour de ce centre. 
Mais une métamorphose magique va commencer, rappe- 
ler et recueillir au dedans de lui-même l'homme dispersé 
dans la nature pendant la veille. Or toute métamorphose 
naturelle commence par un état qui rapproche les opposi- 
tions et les ramène à l'indiftercnce. C'est l'état où se trouve 
l'embryon lorsque, confié comme un germe au sein ma- 
ternel, et se développant dans sa première métamorphose, 
il doit passer de l'eau où il nage à l'air atmosphérique. 
C'est l'état où se trouve aussi la chrysalide lorsque de 
chenille elle doit devenir papillon , et passe de la vie in- 
testinale à la vie pulmonaire. Ces deux états sont liés avec 
le sommeil : c'est dans le sommeil que les forces qui doi- 
vent être métamorphosées s'afraissent_, et c'est sous son 
voile que s'accomplit l'œuvre mystérieuse. Mais cette 
œuvre suppose l'éveil de tout le système ganglionnaire et 
du système nerveux spirituel qui correspond à celui-ci. 
Cet éveil doit commencer dans la région inférieure des 
deux systèmes^ dans celte région où résident les forces 
plastiques, massives et grossières de la vie_, lesquelles, 
soustraites à la conscience humaine, travaillent en quel- 
que sorte dans le silence et l'obscurité le tissu compacte du 
corps. Ce procédé de concentration, quand il commence, 
trouve l'homme dispersé dans la nature et troublé par les 
soins incessants de la veille, et il doit faire cesser la lutte des 
oppositions qui se produisent pendant le jour. 11 participe 
donc tout d'abord à ses agitations, et ne rétablit l'ordre et 
le calme dans l'organisme que peu à peu. L'homme, aux 
premières atteintes du sommeil, flotte donc entre ?bs deux 
mouvements, dont l'un le porte au dehors, tandis que 
l'autre cherche à le rappeler au dedans. Tantôt la vie, re- 



ni: SOMiNAMBULISMK SPOiMAlNÉ. 335 

foulée dans son fond avec une certaine énergie^ commence 
à s'y recueillir; tantôt, repoussçe avec violence au dehors, 
elle se disperse de nouveau dans le monde extérieur. La 
lumière et l'obscurité^, le froid et le chaud se succèdent 
pendant quelque temps; et cet état d'agitation se manifeste 
quelquefois au dehors par des crampes et des efforts con- 
vulsifSj auxquels succède;, à de courts intervalles^, un état 
soporeux. Mais bientôt la concentration des forces de la 
vie s'étend;, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil, remportant la 
\ictoire;, appesantit les sens et les organes. Dès lors le côté 
interne de la vie est éclairé par une lumière intérieure, de 
même que dans l'état de veille le côté extérieur est éclairé 
par la lumière de la nature. 

Lorsque l'homme passe du sonuneil à la veille^ les puis- 
sances de la vie sortent de l'indillérence où il les tenait; 
leurs oppositions;, leurs pôleS;, pour ainsi dirC;, se produisent 
de nouveau, et recommencent à lutter; et les puissances 
supérieures absorbent les inférieures. Quand r homme passe 
de la veille au sommeil , c'est le contraire qui arrive : ce 
sont les puissances inférieures qui absorbent les autres, et 
qui acquièrent un nouveau degré d'énergie. Dégagées da- 
vantage des organes qui les contieiment;, devenues moins 
matérielles, elles sont par là môme plus puissantes; car 
c'est une loi que plus une chose se rapproche de l'esprit, 
plus elle est forte : c'est dans les ganglions ;, et particuliè- 
rement dans le ganglion semi-lunaire, que leur action se 
manifeste. Ainsi;, concentrer les forces de la vie inférieure;, 
et par suite polariser davantage les puissances qui tiennent 
à elle, tel est le résultat général de cet état. Le cours du 
sang autour du cœur et des esprits nerveux autour du 
centre du système ganglionnaire se resserre;, et son cercle 



336 DU SOftljNAMBllLlSME SPO^TA^É. 

se rétrécit. Par suite de cette concentration plus grande 
du système nerveux , le mouvement des fluides qui tra- 
versent l'organisme devient moins rapide; le cours du 
sang vers les régions extérieures semble presque arrêté 
tout à fait; la respiration a de plus longs intervalles; les 
besoins naturels ne sollicitent plus l'organisme : mais, 
d'un autre côté, le mouvement des esprits nerveux est plus 
accéléré dans le cercle où ils se sont retranchés, et l'on 
dirait que la circulation nerveuse va remplacer celle du 
■sang. 

La partie la plus basse du système nerveux supérieur, 
c'est-à-dire le derrière et le bas de la moelle épinière, s'é- 
veille aussi de son côté; et comme cette partie sert aux 
fonctions les plus infimes de l'esprit, celles-ci doivent ac- 
quérir une nouvelle énergie. Ainsi, tandis que d'un côté 
les forces inférieures qui président aux mouvements demi- 
volontaires reçoivent leur direction du plexus solaire 
comme dans le somnambulisme, la même chose a lieu pour 
les fonctions des sens. Ceux-ci, saisis dans la partie tournée 
vers le monde visible, par ce charme magique qui frappe 
tout ce qui est extérieur dans l'homme, semblent fermés 
et liés au dehors, et n'avoir plus de rapport avec le cer- 
veau; mais en revanche ils s'ouvrent au dedans, et dé- 
pendent, pour leurs opérations, du ganglion semi-lunaire. 
C'est à lui qu'ils sont soumis tant que dure cet état. Ils 
sont comme sa bouche; il est pour eux comme l'estomac, 
qui reçoit et digère tout ce qu'ils lui apportent. En effet, 
dans l'état de veille chaque sens a son courant particulier; 
mais dans le sommeil le goût et l'odorat d'abord, puis 
l'ouïe et la vue s'unissent, se concentrent, et forment tous 
comme un sens unique et général placé autour de l'œso- 



DU SOMNAMBULrSME SPONTANÉ. 337 

phage et de l'ëpigastre;, et qui n'a plus besoin pour perce- 
voir les objets d'un organe particulier; car^ par suite de 
cette nouvelle énergie qu'il a acquise, il pénètre la ma- 
tière et l'espace, et perçoit les objets sous la forme du 
sens le plus élevé et par le moyen de la lumière organique 
propre à cette région. C'est à l'aide de ce sens général que 
l'homme distingue l'eau magnétisée de celle qui ne l'est 
pas, qu'il sent la corruption dans les profondeurs de la terre, 
et pénètre les mystères du règne minéral, végétal et ani- 
mal, et ceux même de l'homme, son semblable. Tous les 
autres mouvements vitaux se trouvant également dévelop- 
pés et dans leur intensité et dans l'étendue de leur action, 
tous les actes de la vie jusqu'à la reproduction prennent un 
caractère magique, tandis que l'on voit s'établir au dehors 
ces rapports nombreux et mystérieux qui comprennent 
depuis la rhabdomantie jusqu'à cette union magique, la- 
quelle lie le somnambule à son magnétiseur. 

Mais le plexus solaire n'est qu'un centre relatif auquel 
ge rattachent seulement les organes et les fonctions de la 
vie inférieure. L'union qu'il produit n'est donc aussi 
qu'une union relative, qui ne s'applique qu'à cette région. 
Or le mouvement une fois commencé ne s'arrête pas en- 
core; des abîmes les plus profonds de là vie il monte à 
des régions plus élevées. Une nouvelle crise va donc surgir 
à la suite de nouvelles tempêtes, plus impétueuses encore 
que celles qui ont amené la première. Le mouvement s'é- 
tend à cette partie du système ganghonnaire située immé- 
diatement au-dessus de la première, et qui a pour cercle 
tout le système du nerf sympathique avec ses ramifications 
dans le torse, et pour centre le plexus cardiaque. De 
même que le tronc renferme les intestins, ainsi le système 



338 DU SOxMNAMHULlSME SPOiMANÉ. 

flu nerf s\mpathique renferme les nerfs intestinaux , qui 
prennent de lui leur point de départ. Et tandis que le 
ganglion semi- lunaire est seulement le centre du dernier 
système nerveux^ le plexus cardiaque est à la fois le centre 
et des ganglions sympathiques et du ganglion semi- lu- 
naire : il a donc une unité plus haute et plus large. Et 
l'éveil qui se produit en ce système est d'une nature supé- 
rieure aussi ; de sorte que le premier comparé à lui est 
comme un sommeil. Le premier résultat de ce second 
éveil dans une région plus élevée^ c'est que les régions in- 
férieures de la vie deviennent pour l'honniie un objet qu'il 
peut voir et contempler par un regard intérieur. Les som- 
nambules, en effet, arrivés à ce point, voient quelquefois 
le plexus cardiaque^, et distinguent les filets blancs et mas- 
sifs de ce tissu nerveux. Un autre résultat, c'est que toup- 
ies phénomènes qui accompagnent cet état sont propor- 
tionnés à la nature des régions où il a lieu. Ce mouvement, 
suivant le cours du système sympathique dans ses gan- 
glions, le long de la colonne vertébrale, éveille tout le 
côté postérieur de la moelle épinière qui s'étend jusqu'au 
pont de Varole, et atteint de cette manière le domaine des 
mouvements spontanés. Il n'est donc pas étomiant que le 
changement qui s'accomplit se manifeste dans ce domaine. 
Aussi, c'est dans le système musculaire que la lutte des 
oppositions se concentre; et l'on voit alors succéder tour 
à tour à la roideur cataleptique une souplesse extraor- 
dinaire, qui s'étend quelquefois jusqu'aux os. De là 
des crampes violentes qui contractent le corps, tantôt en 
avant, tantôt en arrière, et le font tourner tantôt autour 
d'un axe, tantôt autour d'un autre. De là encore tantôt ce 
poids qui entraîne le corps vers la terre, tantôt cette agi- 



DU SOMNAMBULISME SPOMArsÉ. 339 

lité qui semble lui donner des ailes comme à l'oiseau. Les 
régions inférieures se trouvant ainsi transportées dans les 
régions moyeimes de l'organisme, les fonctions de la vie 
supérieure se produisent sous les formes de celles -ci : les 
sens se détachent du plexus solaire, qui leur servait de 
centre dans le premier état^ et se groupent autour d'un 
centre nouveau, à savoir le plexus cardiaque. Le sens 
général participe à cette élévation ; il est moins grossier, 
plus clair, plus libre dans son cours, plus pénétrant, plus 
étendu. Il n'est plus fixé à l'épigastre; mais il peut se 
transporter indistinctement aux doigts des mains ou des 
pieds, au bout du nez ou à toute la surface de la peau, 
et apporter ainsi de partout les perceptions attachées aux 
divers sens dans l'état ordinaire. Les forces actives de 
l'organisme prennent part de leur côté à ce mouvement 
de concentration. Plus dégagées de leur organe maté- 
riel, plus rapprochées de la volonté , elles sont en même 
temps plus puissantes, plus indépendantes : aussi opèrent- 
elles d'une manière plus magique, et sont infatigables 
dans leur action. 

Mais la lutte n'est pas encore terminée, car l'union la 
plus haute n'est pas accomplie; il faut pour cela que le 
côté nocturne de la vie passe dans le côté diurne, et que 
ces deux états n'apparaissent plus que comme deux aspects 
différents d'un être identique. Le plexus cardiaque réunil 
bien, il est vrai, les ganglions sympathiques avec le gan- 
glion céliaque; mais au-dessus de lui, dans le système 
cérébral, se produit une autre opposition qu'il faut ré- 
concilier encore. De nouvelles tempêtes annoncent donc 
l'approche d'une nouvelle crise, dans laquelle les forces 
et les puissances de la vie se concentrent davantage, et 



340 DU SOMÎSAMBILISME SPONTANÉ. 

quij, à travers des oscillations nombreuses et profondes ^ 
conduit enfin au plus haut degré de l'état de veille inté- 
rieure^ c'est-à-dire à la clairvoyance proprement dite. Le 
centre de tout ce mouvement n'est plus dans les plexus du 
cœur, mais dans le cerveau , et sa sphère s'étend dans le 
tissu des nerfs sympathiques les plus déliés, et jusque dans 
les dernières extrémités des fibres médullaires du cerveau. 
L'autre système nerveux, depuis la moelle épinière posté- 
rieure jusqu'au pont de Varole et au cervelet, s'éveille 
aussi pendant que le cerveau est plongé au contraire dans 
le sommeil extérieur. L'homme parvenu à ce degré voit 
comme au-dessous de lui ceux qu'il a parcourus jusque là. 
L'intérieur de son corps devient visible pour lui ; les ré- 
gions inférieures de l'organisme lui apparaissent dans une 
lueur faible encore comme celle du crépuscule, les régions 
moyennes dans une clarté parfaite, et les régions supé- 
rieures dans une lumière qui leur est propre. Les sens re- 
tournent à leur place, mais la lumière qui éclaire l'œil 
vient du dedans, et non plus du dehors. 11 voit par une 
vision centrale et en esprit, par une vision qui est à elle- 
même sa propre lumière. Il entre dans un rapport immé- 
diat avec les objets. Voir et connaître sont pour lui une 
seule et même chose; et, pénétrant au delà du voile des ap- 
parences et des formes, il s'attache à l'essence même des 
choses. Il se sert pour penser d'une sorte de symbolique 
pénétrante et mystérieuse, comme d'un voile spirituel. Ce 
qui distingue les fonctions de l'esprit dans la clairvoyance, 
c'est qu'au lieu de saisir les objets comme il le fait dans la 
vie ordinaire, il est saisi par eux. Or ce caractère se re- 
trouve aussi dans les fonctions de la volonté; de sorte que 
tous ses actes portent l'empreinte de l'inspiration, et la 



DL LA SECONDE VUE. 341 

lutte finit ou par une crise salutaire, qui amène la guë- 
risoiij ou par la mort. 



CHAPITRE XIX 

Bases physiques de la mystique diabolique. De la seconde vue et de 
la vue à distance. Disposition à la seconde vue chez certains insu- 
laires du iNord, en Islande. Les lumières dans le pays de Wales. 
Cette faculté se retrouve chez les Gaulois, les Germains, les Slaves 
et les Finnois. 

S'il est vrai que tous les domaines de l'être se tiennent 
par un lien qui leur est commun , les régions invisibles 
doivent être aussi dans un rapport réciproque avec la partie 
invisible de l'homme. C'est sur cette relation mutuelle 
qu'est fondée la communion des deux Églises, militante 
et triomphante. De même que la doctrine sur les anges 
gardiens et sur les prières pour les morts s'appuie sur la 
communion des saints , ainsi la foi au monde des esprits 
doit être justifiée par des faits ayant rapport à celui-ci ; et 
tout nous mène à reconnaître la providence divine dans 
le gouvernement de l'univers. Mais comme ces rapports 
sont d'une nature toute spirituelle^ ils sont ordinairement 
inaccessibles aux sens. Il peut arriver, néanmoins, que les 
deux termes de ce rapport se rencontrent et se recon- 
naissent d'une manière sensible. Dans ce cas, le rapport 
appartient, en partie du moins, au domaine de la nature, 
et donne lieu à un ensemble de faits qui, naturels d'un 
côté, surhumains de l'autre, portent en eux le caractère 
de faits psychiques et magiques à la fois. Nous avons 
constaté jusqu'ici une multitude de faits de cette sorte 
dans les régions inférieures de l'être; il serait donc étrange 



342 DE LA SECONDE VUE. 

que nous lie les trouvassions pas dans les régions supé- 
rieures. La terre ^ il est vrai^ forme un tout; elle est 
comme une ile flottante dans les espaces , où toutes les 
parties sont liées par des instincts communs. Mais la terre 
n'est pas seule dans le monde comme en un désert; 
elle se trouve sympathiquement en rapport avec d'autres 
corps^ et tous ensemble sont attirés autour du soleil comme 
autour d'un centre commun. Pourrait-il en être autre- 
ment dans le royaume des esprits? 

L'homme peut entrer de deux manières dans un rapport 
visible avec les esprits. Et d'abord, il n'est pas tellement 
renfermé dans son corps que son regard ne puisse en cer- 
laines circonstances percer son enveloppe ;, pénétrer jus- 
qu'au fond des choses^ et considérer ce qui est caché sous 
le voile grossier des phénomènes extérieurs. Cette faculté^ 
dans ses degrés inférieurs ^ est à la vérité bornée aux 
objets matériels^ dans lesquels l'esprit contemple les puis- 
sances naturelles et invisibles qui y résident ; mais lors- 
qu'elle est arrivée à un degré plus élevé, l'homme peut 
quelquefois contempler l'esprit d'un autre homme sous le 
voile du corps qui le cache, deviner ses secrets et lire 
dans son avenir. Il peut aller plus loin encore : son œil 
intérieur peut acquérir une telle perspicacité et une telle 
énergie, que, semblable à un télescope puissant, il aper- 
çoit dans un immense lointain les formes les plus déli- 
cates et les plus insaisissables. 11 n'a plus besoin alors d'un 
corps étranger, comme d'un point de départ pour sa vi- 
sion ; mais il peut contempler les âmes séparées et les re- 
connaître plus ou moins clairement. En effet, quoique la 
mort ait brisé les liens qui attachaient ces âmes à leur 
corps, elles n'ont pas perdu néanmoins toutes les forces de 



r»E LA SECOINDE VUE. 343 

la vie corporelle; mais il leur en est resté quelque chose 
qui doit servir plus tard, lors de la résurrection générale^ 
à recomposer ces organes dont elles ne se sont pas sé- 
parées par toujours. Elles peuvent donc, à l'aide de ces 
forces qui leur sont restées, se rendre sensibles aux 
hommes qui vivent sur la terre, et converser avec eux. 
Bien plus , elles peuvent , par certaines opérations natu- 
relles, en faisant usage de ces forces, manifester leur 
présence, même à ceux dont le regard intérieur ne se dis- 
tingue par aucune disposition extraordinaire. 

Cependant les faits de ce genre ne peuvent être très- 
fréquents : c'est même la facilité avec laquelle on a débité 
et cru une multitude d'histoires fausses ou douteuses en 
cette matière, qui a contribué à l'obscurcir; et, par une 
l'éaction nécessaire , après avoir cru trop légèrement, on 
a refusé de croire, même à ce qui était incontestable. Ce 
monde et le monde des défunls ne se touchent que rare- 
ment, et par quelques points seulement; pour tout le 
reste, ils sont séparés par un abîme infranchissable. Mais 
quelque rares que soient ces conjonctions de deux per- 
sonnes d'un monde différent, elles ont lieu quelquefois 
néanmoins, soit parce que le regard de l'homme, par 
suite de quelque développement extraordinaire, voit dans 
une lumière naturelle ce qu'il ne peut voir ordinairement, 
soit parce que l'àme séparée se rend visible à l'homme, à 
l'aide des forces physiques qui lui sont restées. Dans les 
deux cas , ces faits seront plus ou moins rares , selon la 
condition des personnes qui sont acteurs dans ces sortes 
de scènes; de telle façon, néanmoins, que dans le premier 
cas la position de l'homme qui voit, et dans le second celle 
de l'âme qui est vue a plus d'influence. 



344 DE LA SECONDE VUE. 

Les régions invisibles renferment plusieurs ordres d'es- 
prits. Plus ceux-ci sont rapprochés de nous, plus aussi nos 
rapports avec eux doivent être fréquents et faciles. Or il 
n'en est point qui soient plus voisins de l'homme que ceux 
qui ont une nature commune avec lui , qui ont été autre- 
fois ce que nous sommes nous-mêmes, et qui doivent par 
conséquent tenir toujours à nous par les liens d'une sym- 
pathie particulière. On conçoit donc que l'homme puisse 
quelquefois, sans même avoir besoin que son regard inté- 
rieur soit élevé à une très-grande puissance, que l'homme 
puisse converser avec les esprits de cet ordre. Le somnam- 
bulisme spontané peut donner lieu aussi à des rapports de 
ce genre, en aiguisant le sens général et en lui donnant 
une perspicacité extraordinaire. Mais pour monter plus 
haut dans la hiérarchie des esprits, pour entrer en rapport 
avec les anges, le somnambulisme et la magie naturelle ne 
suffisent plus : il faut une élévation mystique de l'âme, pro- 
duite par une ascèse longue et sévère, telle qu'on la trouve 
dans la vie d'un grand nombre de saints. Les apparitions 
d'esprits ne diffèrent pas seulement par les degrés où sont 
placés ces derniers, mais encore par leur opposition. Parmi 
eux , en effet, les uns sont bons, et servent à propager le 
bien, tandis que les autres sont mauvais, et s'efforcent de 
porter l'homme au mal; et de là résultent des rapports 
entièrement opposés. 

Nous commencerons par considérer ici la faculté de 
seconde vue, parce qu'elle se rapproche le plus de celles 
dont nous avons constaté jusqu'ici l'existence, et qu'elle 
peut à cause de cela servir de point de transition aux nou- 
velles études que nous allons entreprendre. Ce don se 
retrouve comme disposition naturelle dans le nord de la 



DE LA SECONDE VUE. Oio 

Grande-Bretagne. Il est plus rare chez les habitants des 
montagnes, plus fréquent chez les insulaires, et il y est 
connu sous le nom de second sight ou seconde vue. Ceux 
qui le possèdent s'appellent, en langue gaélique Taishatrim 
et Phissichin. Ce dernier mot vient de la racine Phis , sa- 
voir d'avance , et le premier de Taish , qui signifie une 
ombre que l'on ne peut toucher avec les mains, qu'on 
peut cependant voir avec les yeux. Dans l'île de Faroë , où 
cette disposition est assez commune, on les appelle hommes 
creux. Ce don n'est pas seulement d'hier dans les îles et 
les montagnes de la Grande-Bretagne, mais il y a existé 
de tout temps; il était plus fréquent au commencement 
du siècle dernier, et bien plus encore avant que le chris- 
tianisme se fût répandu dans ces contrées. Il ne se montre 
pas seulement d'une manière sporadique en tel ou tel vil- 
lage, mais on le retrouve en même temps dans des lieux 
éloignés de cinquante milles et plus encore les uns des 
autres, et dont les habitants n'avaient pas le moindre 
commerce ensemble. Il ne dépend ni du sexe, car les 
hommes et les femmes le possèdent également ; ni de 
ï'?Lge, car on a vu des enfants crier d'effroi dans leur ber- 
ceau lorsqu'un adulte avait une vision tout près d'eux. On 
a vu même des chevaux, des vaches, des chiens s'agiter, 
et trahir quelque trouble en ces circonstances; et l'on a 
conclu qu'ils participent aussi à cette faculté. Mais la con- 
clusion n'est pas rigoureuse, et il est plus probable qu'ils 
ressentent seulement l'émotion du voyant sans voir ce 
qu'il voit. 

Cette disposition ne dépend point non plus du tempé- 
rament ni de l'état de la santé. Ceux en qui elle se trouve 
ne sont point des gens mélancoliques , des rêveurs , des 



346 DE LA SECONDE VUE. 

enthousiastes dontrimagination se laisse facilement trom- 
per. Elle n'est point non plus considérée comme une fa- 
veur par ceux qui la possèdent, mais plutôt comme un 
don fâcheux et désagréable, dont ils voudraient bien être 
délivrés. Ils sont simples dans leur vie, sobres et tempé- 
rants , comme le sont tous ces habitants des îles et des 
montagnes, exempts par conséquent des maladies chro- 
niques et hystériques. Ce don ne recherche pas davantage 
les natures faibles et maladives, mais il descend sur qui 
il lui plaît; et on l'a vu quelquefois passer dans les fa- 
milles, comme un héritage, de père en fds, tandis que 
d'autres fois, au contraire, il disparaît dans une maison 
pour apparaître dans une autre. On le reçoit quelquefois 
dans la vieillesse, sans savoir comment il est venu. On a 
remarqué aussi que ces visions n'ont jamais lieu dans 
l'ivresse. Ceux qui ont ces apparitions sont ordinairement 
des gens simples, ignorants, sincères; ils racontent ce 
qu'ils ont vu, sans y attacher aucune importance. Ceux qui 
ajoutent foi à leurs visions ne se laissent pas non plus 
tromper facilement ; ils remarquent auparavant si la vi- 
sion s'accomplit réellement; et dans ce cas ils ne font 
point violence à leurs sens ni à leur raison, et ne rejettent 
point l'évidence. Il s'agit donc ici, on le voit, d'une fa- 
culté naturelle, qui, pour être éveillée , n'a besoin d'au- 
cune préparation extérieure, et qui paraît se rattacher à 
une disposition particulière du système nerveux. En effet, 
on a remarqué que ceux qui commencent à exercer cette 
faculté tombent souvent en défaillance lorsque, après avoir 
eu une apparition la nuit hors de la maison, ils approchent 
ensuite du feu. Il est encore remarquable que, lorsque 
plusieurs de ces voyants sont ensemble, ils n'ont pas tous 



DE LA SECONDE VUE. 347 

en même temps la même vision ; mais si l'un d'eux voit 
quelque chose, et touche un de ses confrères, ou lui met 
le pied sur le sien , celui-ci a la même vision que lui , ce 
qui prouve que ce don peut être communiqué. On peut 
conclure de là que, si plusieurs vovants se tenaient par la 
main et formaient une chaîne , tous verraient la même 
chose, ce qui semble indiquer que cette faculté a son siège 
dans l'épigastre et dans les plexus solaires. 

Cependant elle ne paraît pas tellement fixée sur cette ré- 
gion qu'elle ne puisse résider aussi dans les divers sens. 
Ainsi plusieurs sentent d'avance avec l'odorat le poisson 
que l'on doit apporter à la maison. Ce n'est là, il est vrai, 
que le degré le plus infime de cette faculté. D'autres fois, 
un cri annonce la mort prochaine de quelque personne ; 
et ce cas est si fréquent, que ce cri a un nom particulier, 
taùk, et dans les Pays-bas wrath. Mais c'est le plus souvent 
par les yeux que s'exerce ce don. Lorsque la vision se pro- 
duit dans toute sa force, les paupières s'écartent; quel- 
quefois même elles rentrent et se replient d'une manière 
convulsive, de sorte que l'œil regarde fixement devant lui. 
L'apparition s'empare tellement alors du voyant, qu'il ne 
peut rien voir autre chose, ni penser à quoi que ce soit. 
Il paraît pensif ou gai, selon la nature de sa vision. Celle- 
ci ordinairement est très- courte , et ne dure qu'autant de 
temps que le voyant peut regarder fixement et sans cli- 
gner. Ceux qui ont de l'expérience s'appliquent à tenir les 
yeux immobiles, afin de faire durer plus longtemps l'appa- 
rition; mais les novices, timides encore, ne la voient 
qu'en passant, et l'agitation de leurs paupières prouve as- 
sez la frayeur dont ils sont saisis. 

Le voyant ne sait d'avance ni l'objet, ni le temps, ni le 



348 DE LA SECONDE VUE. 

lieu de la vision qu'il doit avoir : elle le surprend;, et il ne 
fait rien pour l'amener. Quelquefois aussi la même appa- 
rition est vue en même temps par différentes personnes 
qui vivent assez éloignées les unes des autres. Parfois le 
voyant voit à des distances considérables et jusqu'en Amé- 
rique. Souvent ce sont des objets de la nature ou de l'art^ 
des maisons, des jardins, des arbres, des vaisseaux ;, etc., 
qu'il aperçoit dans des lieux où ces objets n'existent pas 
encore, mais où ils doivent se trouver plus tard. Son re- 
gard pénètre même parfois jusque dans les régions invi- 
sibles, et voit les esprits sous la forme de femmes, d'ani- 
maux ou de globes de feu, quoique cette espèce de vision 
soit devenue très-rare depuis cent cinquante ans , époque 
où le don de seconde vue a commencé d'ailleurs à dis- 
paraître peu à peu. Les esprits se font reconnaître par 
le son d'une harpe, ou d'un fifre, ou par le cri d'un coq. 
Quelquefois aussi on a entendu dans l'air pendant la nuit 
des voix chanter des chants irlandais, dont quelques-uns, 
dit Martin , se sont conservés dans la mémoire des hommes 
les plus croyants. Un de ces chants rappelait la voix. d'une 
femme morte depuis peu , et se rapportait à son état dans 
l'autre vie. On aperçoit souvent dans ces récits quelques 
reflets de sorcellerie , comme chez le voyant de Knockow, 
qui est tout à coup renversé de son siège, parce qu'il a vu 
une femme demeurant loin de là, qui est éprise d'amour 
pour lui, et qui, la colère sur les traits, l'injure à la 
bouche, le menace de la tête et des mains jusqu'à ce qu'il 
tombe. 

D'autres ont à côté d'eux un esprit. Il en est un en par- 
ticulier, bien connu parmi le peuple sous le nom de Brow- 
nie, lequel apparaissait souvent dans les familles considé- 



DE LA SECOISDE VUE. 349 

rables, soit des îles^ soit du continent, sous la forme d'un 
homme svelte^ avec les cheveux bi'uns. Il était toujours 
présent sous la forme d'un jeune homme près de l'un de 
ces voyants, en compagnie avec un autre nommé Meigmai- 
loch , qui avait la forme d'une jeune fille; et l'on croyait 
qu'ils appartenaient tous les deux à une ancienne famille, 
nommée Granz , d'où était issu ce voyant, et chez laquelle 
le don de seconde vue était très-prononcé. On racontait de 
ce dernier que, lorsqu'il regardait le feu, il savait d'avance 
les étrangers qui devaient venir le voir le lendemain ou les 
jours suivants. 11 indiquait leurs vêtements, leur armure 
et quelquefois même leurs noms. S'il perdait quelque pièce 
de bétail, il disait à son domestique où il pouvait la trou- 
ver, si elle était couchée dans la boue ou sur la terre sèche , 
si elle était déjà morte ou si elle devait mourir avant qu'on 
pût la retrouver. Quelquefois l'hiver, lorsqu'il était assis 
auprès du feu avec d'autres, il leur disait de faire place 
pour quelqu'un qui se trouvait au milieu d'eux, quoiqu'ils 
ne le vissent point. Il voyait toujours ces deux esprits près 
de lui, et quelquefois il en voyait d'autres encore. Tantôt 
il paraissait irrité, tantôt soucieux, quoique rien de ce que 
voyaient ceux qui étaient présents ne fût de nature à l'é- 
mouvoir. 

Ordinairement ce sont les hommes, ou les diverses posi- 
tions dans lesquelles ceux-ci peuvent se trouver, la nais- 
sance, le mariage, des querelles, des guerres, des batailles, 
tel ou tel genre de vie ou de mort, la sépulture , etc., qui 
sont l'objet de ces visions. Pour ce qui concerne les 
hommes, il n'est pas nécessaire qu'ils soient connus d'a- 
vance du voyant. Il n'est pas nécessaire davantage que 
l'objet de sa vision appartienne au cercle ordinaire des 

10* 



350 DE LA SECONDE VUE. 

Macdonald images qui occupent son esprit. Archibald Macdonald;, dans 
l'île de Skye, voyant célèbre, arrivant un jour au village 
de Knockow, raconta aux gens de la maison;, avant le 
souper, qu'il avait vu dans le jour une chose singulière 
qui ne lui était encore jamais arrivée. Il avait vu un 
homme avec un grand bonnet, et qui branlait continuel- 
lement la tête. Ce qu'il y avait de plus bizarre, c'est qu'il 
portait une petite harpe à quatre cordes seulement, au 
bout de laquelle étaient deux bois de cerf. On se moqua de 
lui en lui disant qu'il avait rêvé; mais il insista, et dit que 
son tour de rire viendrait bientôt. Quatre jours plus tard, 
il revint dans 'son village. Or, trois ou quatre jours après 
son retour, un homme se présenta chez lui , tel qu'il l'avait 
vu d'avance, avec un bonnet, une harpe, et branlant la 
tête quand il jouait, car il avait deux sonnettes à son bon- 
net. C'était un pauvre homme qui faisait de la musique 
pour vivre, et qu'on n'avait encore jamais vu dans le pays. 
Lorsque Macdonald avait eu sa vision , cet homme se trou- 
vait dans l'île de Barray, éloignée de plus de vingt milles 
de l'endroit où se trouvait le voyant. Tous les habitants du 
lieu confirmèrent la vérité du fait. 

Les visions qui ont pour objet les divers états de la vie 
humaine sont accompagnées de signes symboliques qui in- 
diquent les circonstances particulières de l'événement, de 
sorte que l'interprétation de ces visions suppose une cer- 
taine habileté, qui ne s'acquiert que par l'étude ou l'expé- 
rience. L'époque où l'événement doit arriver est ordinaire- 
ment indiquée par celle du jour où se montre l'apparition. 
Si celle-ci a lieu le matin, c'est un signe que son accom- 
plissement aura lieu dans quelques heures; si c'est à midi, 
il aura lieu dans le cours de la journée ; si c'est le soir, lé- 



DE 1,A SECONDE VUE. 351 

vénement arrivera la nuit ; si c'est la nuit enfin , il s écou- 
lera entre elle et son accomplissement autant de semaines, 
de mois ou même d'années qu'il s'est déjà écoulé d'heures 
dans la nuit. Quelquefois cependant les visions ne s'accom- 
plissent point pendant la vie du voyant; d'autres fois elles 
ne sont comprises qu'après l'événement. Vers le milieu du 
siècle dernier, un fermier de Glenary revenait à midi avec Le fermier 
son fils^ pendant l'été;, de Glenshiray, où l'avaient appelé Glenary. 
ses affaires. Arrivé au pont de Gairan^, comme ils tour- 
naient du côté d'Inverness, ils voient arriver vers eux un 
grand nombre d'hommes armés. L'avant-garde avait at- 
teint déjà Kilinalieu, et marchait en bon ordre ^ entourée 
de beaucoup de femmes et d'enfants. Le soleil était clair et 
brillant;, de sorte que l'éclat des armes éblouissait nos deux 
voyageurs. Ceux-ci s'arrêtent de temps en temps^ et comp- 
tent jusqu'à seize paires d'étendards. Le père, qui avait servi 
autrefois dans les Montagnards , explique à son fils étonné 
et qui l'accablait de questions, ce que c'était que cette 
armée. 11 croyait qu'elle venait d'Irlande, qu'elle avait dé- 
barqué à KyntyrCj, et qu'elle allait descendre en Angleterre ; 
qu'elle pouvait être, d'après son calcul, plus nombreuse 
que les deux armées à la bataille de Culloden. Au détour 
du chemin, ils se trouvent si près de l'avant-garde qu'ils 
distinguent très-bien les traits et le costume de celui qui 
marchait à cheval à la tête de la troupe; et le père con- 
seilla à son fils de se détourner un peu pour ne pas être 
entraîné par elle. Celui-ci grimpe par-dessus une digue de 
pierre qui se trouvait de côté, à une certaine distance de la 
route, et va plus loin, caché par elle. Lorsqu'il se crut en 
sûreté, il revint trouver son père, qui, plongé dans une mé- 
ditation profonde, ne pensait plus à l'armée. Et voici qu'à 



332 DE LA SECONDE VUE. 

leur grand étonnement ils ne voient plus rien. Us rencon- 
trent un homme à cheval qui avait dû traverser les rangs 
de la troupe^ mais qui n'avait rien remarqué; il se plaignait 
seulement de la chaleur et de Tair étouffant qui l'empêchait 
de respirer, et accablait tellement son cheval qu'il était 
obligé de le conduire. La vision ne s'est pas accomplie jus- 
qu'à cette heure. {Neios from the invisible icorld , p. 382.) 
D'autres signes symboliques accompagnent encore ces vi- 
sions. Si quelqu'un doit mourir tranquillement dans son 
lit, il apparaît avec son suaire, qui le couvre de bas en 
haut, et d'autant plus que sa mort est plus prochaine. S'il 
doit mourir de mort violente, il apparaît ayant de l'eau 
jusqu'au cou, ou une cpée dans la poitrine, ou une corde 
autour du cou, ou sans tête, selon le genre de mort 
dont il doit mourir, tandis que les mariages sont annoncés 
par une ou plusieurs femmes qui apparaissent à côté d'un 
homme. 

Cette symbolique, signe caractéristique de toute vision , 
se produit également ailleurs. Les Islandais qui ont le don 
de seconde vue prétendent que dès Tenfance, sans le se- 
cours d'aucun art ni d'aucun moyen extérieur,, sans être 
malades ni de corps ni d'esprit, par une disposition pure- 
ment naturelle, ils voient d'une manière claire et distincte 
apparaître l'ombre d'un homme, ou l'esprit de la nature 
qui est en lui, sous la forme d'un animal, et connaissent d'a- 
près celle-ci ses inclinations et ses penchants. Ils savent plu- 
sieurs heures d'avance que telle ou telle personne absente 
doit arriver; et quand on leur demande comment cela peut 
se faire, ils répondent que Tombre de celui qu'on attend 
marche souvent devant son corps , et que c'est cette ombre 
qu'ils voient. Ils peuvent aussi, d'après la forme qui leur 



Î>K I-Â SECO^DK VUE, 3. S 3 

est devenue visible, deviner les pensées les plus secrètes, ou 
du moins les dispositions et le caractère. Ainsi, par exem- 
ple, lorsqu'ils voient un homme sous la forme d'un loup, 
ils en concluent qu'il a l'intention de commettre un vol, ou 
que du moins il est porté au vol de sa nature. Si c'est sous 
la forme d'un renard, ils jugent que c'est un homme rusé, 
perfide ou dissimulé, tandis que la forme du lion indique 
le courage et les résolutions généreuses. Souvent ils aver- 
tissent les marchands danois qui viennent faire le commerce 
chez eux de prendre garde à telle ou telle personne, parce 
qu'ils ont vu leurs deux esprits se quereller, et qu'ils en 
ont conclu qu'il devait bientôt éclater entre eux quelque 
inimitié; et l'expérience confirme ordinairement leurs pré- 
visions. 

Dans le pays de Galles, les signes de mort prennent une Les lumié- 
autre forme. Ce sont des lumières, appelées dans la langue p^ ^^^ 
du pays canhwiUan njrth , c'est-à-dire des petits corps, Galles, 
que l'on observe surtout dans les comtés de Cardigan , de 
Carmarthen et de Pembrociv. Ces lumières ressemblent à 
relie d'une lampe, avec celte ditrérence qu'elles brillent 
et s'éteignent alternativement, surtout lorsque quelqu'un 
vient vers elles*, après quoi elles se remettent à briller 
de nouveau derrière lui. Elles sont si fréquentes en ces 
contrées qu'il existe à peine un homme âgé qui ne les 
ait vues au moins une fois pendant sa vie. De tout cela 
on peut conclure que ce sont des feux follets qui formei:t la 
base de cette sorte de vision. Mais il paraît que la clair- 
voyance des habitants du pays s'est emparée de ce phéno- 
mène naturel, l'a transporté pour ainsi dire du domaine 
physique dans le domaine psychique, et s'en est fait une 
sorte de séméiolique donnant des résultats assez sûrs. Car 



3o4 DE LA SECONDE VUE. 

il ne s'agit pas seulement, comme on peut le conclure du 
grand nombre de lumières visibles dans ces contrées, il ne 
s'agit pas seulement ici de visions grossières, accessibles 
aux sens dans l'état ordinaire; mais il s'agit encore d'ap- 
paritions subtiles et délicates qui ne sont visibles que pour 
des yeux très-développés. 

Ces lumières ne voltigent pas seulement autour des 
champs et des prairies, mais elles pénètrent encore dans 
l'intérieur des maisons. Ainsi l'on raconte qu'à Cardigan 
un des habitants du lieu , s'étant mis au lit avec toute sa 
famille, se réveilla après minuit, et vit entrer dans sa 
chambre une de ces lumières, puis une seconde, puis une 
troisième, jusqu'au nombre de douze, avec la forme 
d'hommes, excepté deux ou trois, qui ressemblaient à des 
femmes portant de petits enfants dans leurs bras. Bientôt 
après il lui sembla que la chambre devenait plus clause et 
plus grande, et que les lumières se mettaient à danser. 
Puis elles s'assirent autour d'un tapis, comme pour man- 
ger, et, le regardant en souriant, l'invitèrent à manger 
avec elles, quoique cependant il n'entendît aucune voix. 
Il invoqua la protection divine , jusqu'à ce qu'enfin une 
voix lui dit, dans la langue du pays, d'être tranquille. 
Après avoir regardé ainsi pendant quatre heures, il cher- 
cha à éveiller sa femme; mais il n'y put réussir. Après 
que la danse eut duré quelque temps encore dans une 
autre chambre, les lumières disparurent, et lui se leva; 
mais, quoique la chambre fiit petite , il ne put trouver la 
porte, jusqu'à ce que ses cris eussent éveillé les gens de la 
maison. Le juge de paix du lieu rend à cet homme le 
témoignage que c'est un père de famille pauvre, mais 
honorable et jouissant de la meilleure réputation. Comme 



DE LA SECONDE VUE. 355 

il ne demeurait qu'à deux milles de chez lui ^ il le fit venir ^ 
et lui fit croire qu'il lui déférerait le serment relati- 
vement à ce fait; mais il se montra très -disposé à faire 
ce qu'on lui demandait. (Barter^, la Certitude des espnis, 
p. 152.) 

La femme de charge du baronnet Budds, à Llangathen^ 
entre dans la chambre où dorment les servantes^ et y aper- 
çoit cinq lumières. Quelque temps après on peint de nou- 
veau la chambre, et, pour la faire sécher plus prompte- 
ment, on y place un grand bassin avec du charbon. Cinq 
des servantes se mettent au lit dans cette chambre le soir, 
selon leur coutume ; mais il était trop tôt, et on les trouva 
étouffées le lendemain matin. {Ibid., p. 143.) — Quelque- 
fois ces lumières sont un présage pour le voyant lui- 
même. Cath. Wyat, dans la ville de Tenby, se trouvant 
un soir dans sa chambre à coucher, aperçoit droit au- 
dessous d'elle deux lumières. Elle veut les écarter avec 
la main , mais n'y peut réussir, et elles disparaissent en- 
suite d'elles-mêmes après quelques instants; mais Cathe- 
rine accouche bientôt après de deux enfants morts. — Da- 
vis , après avoir prêché un sermon solennel devant le 
jury, revenait chez lui. Vers le crépuscule du soir, lorsque 
le ciel était encore très-clair, il lui sembla par deux ou 
trois fois voir voler derrière lui, entre l'épaule et la main, 
quelque chose de blanc de la grosseur d'une noix ; et la 
même sensation revenait toujours de nouveau après qu'il 
avait fait soixante -dix à quatre-vingts pas. Il n'y lit pas 
d'abord grande attention, et crut que c'était le collet de 
son habit qui produisait cet effet. Mais l'objet devenait tou- 
jours plus rouge. C'était, dit -il, un feu d'une lumière 
et d'une couleur pure et claire. Il détourna son cheval 



356 DK LA SECONDE VUE. ^ 

deux ou trois fois pour voir d'où cela venait et ce que 
c'était; mais il ne put rien apercevoir. Dès qu'il se retour- 
nait pour continuer son chemin , le même phénomène re- 
commençait. On pourrait croire qu'il ne s'agissait ici que 
d'un phénomène électrique; mais ce qui suit contredit 
cette supposition. En effets comme Davis traversait le 
bourg de Llaurislid sans s'y arrêter^ la lumière qui l'avait 
accompagné jusque-là le quitta comme pour entrer dans 
une auberge située à l'entrée du village, au moment où il 
passait devant la porte. 11 ne la vit plus, mais il fut in- 
quiet, et s'arrêta dans une autre auberge à l'autre bout 
du village. Là il raconta à l'hôte ce qui lui était arrivé. 
Celui-ci le redit le lendemain à quelques-uns des membres 
du jury, et ceux-ci à d'autres, de sorte que bientôt il ne 
fut plus question que de cette histoire. Or, 'il arriva pen- 
dant cette même session qu'un gentilhomme, Guillaume 
Lloyd, tomba malade, et fut attaqué en retournant chez 
lui d'un accès si violent qu'il fut obligé d'entrer dans la 
maison devant laquelle la lumière avait quitté Davis, 
et il y mourut au bout de quatre jours. [Ibid., p. 142.) 
Morris Griffith, prédicateur très- pieux, se trouvant à 
Tre-Daveth , vit une grande lumière descendre de la col- 
line dans le vallon : elle était très-rouge, et se tenait à un 
quart de lieue environ sur le chemin qui mène à l'église 
de Lanferchllavvddoy. Morris passa promptement de 
l'autre côté de la colline pour mieux voir. Il aperçut la 
lumière se diriger vers le cimetière, s'y arrêter quelques 
instants et entrer dans l'église. Il attendit un peu, la vit 
ressortir de l'église et s'arrêter encore quelque temps à un 
certain endroit du cimetière, après quoi elle disparut. Peu 
de temps après mourut le fils d'un habitant du lieu, nommé 



DE LA SECOrSDK VUK. 357 

Higgon. La bière s'arrêta un quart d'heure au lieu où 
s'était arrêtée la lumière ^ à cause d'une rivière qu'il fal- 
lait passer, et le corps fut enterre ensuite au lieu même où 
la lumière avait dispaju auparavant. 

Ces apparitions se reproduisant dans ces contrées d'une 
manière aussi fréquente et sous des formes aussi diverses, 
on se mit h comparer ces signes avec les événements qui 
en étaient l'accomplissement , et l'on se fit ainsi, comme 
dans le Nord, certaines règles dont on se servit pour inter- 
préter ces visions. Lorsque la lumière est petite, pâle ou 
bleuâtre, elle signifie un accouchement prématuré ou le 
cadavre d'un enfant. Si elle est grande et forte, c'est un 
adulte. S'il y en a deux ou trois grandes , ou plus encore, 
mêlées avec de petites, elles signifient un nombre égal de 
morts, pris les uns parmi les enfants, les autres parmi les 
adultes. Si deux lumières viennent de lieux différents, la 
même chose arrive pour les cadavres. Si l'une se détourne 
un peu du chemin qui conduit à l'église, elle annonce un 
obstacle qui arrêtera la marche du convoi funèbre. Au 
reste, ces lumières se retrouvent non-seulement dans le 
pays de Galles, mais encore dans l'île de Man. Le com- 
mandant de Belfast, Leathes, en 1690, ayant perdu sur 
mer treize hommes dans une tempête , un vieux prêtre le 
lui dit au moment où il débarquait. Le commandant lui 
demanda comment il le savait. Il répondit que c'était par 
treize lumières qu'il avait vues se diriger vers le cimetière. 
Une mort prochaine est annoncée quelquefois aussi par 
les ténèbres. Martin rapporte que de son temps, à Bommel 
en Hollande, il y avait une femme qui voyait une fumée 
obscure autour de la tête de ceux que menaçait une mort 
prochaine. Et comme l'événement justifiait souvent ces 



358 DE LA SECONDE VUE. 

prévisions, cette faculté lui attira en même temps et beau- 
coup de visiteurs et de grandes persécutions. 

Ce don ne se borne pas à la Grande-Bretagne, mais on 
le retrouve ailleurs parmi le peuple bien plus souvent 
qu'on ne croit. Les montagnes de la Grande-Bretagne, de 
même que les Hébrides et le pays de Galles, sont habitées 
par les restes de la race gallo-bretonne. On peut donc con- 
jecturer de là que ces visions se produisant surtout chez 
eux, elles sont comme un privilège du peuple gaulois, et 
que par conséquent nous devons les retrouver parmi les 
autres branches de ce peuple. En elîet, elles se sont mon- 
trées fréquemment encore au commencement du siècle 
dernier dans le Dauphiné et les Cévennes, et la révolte qui 
eut lieu à cette époque dans ces contrées était en partie 
fondée sur des visions de cette sorte. Les peuples germa- 
niques n'ont point été étrangers à cette faculté, qui jouait 
un rôle important parmi les Alrunes. Encore aujourd'hui, 
on la trouve souvent en Westphalie. par-ci par-là en Suisse 
et en Souabe, aux environs de Salzbourg et ailleurs. Elle 
se montre aussi chez les peuples slaves; on la voit du 
moins se produire à un haut degré en Bohême, pendant 
les guerres de religion. Mais c'est surtout chez les peuples 
fu^ois d'origine que cette faculté semble avoir acquis son 
plus grand développement, et c'est là ce qui a rendu cé- 
lèbres dans la magie ces peuples, non-seulement en Eu- 
rope, mais encore dans tout le nord de l'Asie, où ils se 
sont établis. On voit que ce sont principalement les 
peuples du Nord et dans le Sud les habitants des mon- 
tagnes qui possèdent à un plus haut degré ce don; parce 
que, placés davantage sur la limite du monde intérieur et 
du monde visible, leur âme oscille plus aussi entre le sens 



DE LA SECONDE VUE. 359 

intérieur et le sens extérieur, et que par conséquent les 
visions des deux mondes alternent plus facilement chez 
eux que chez les habitants des grasses vallées, qui sont plus 
attachés au monde extérieur. 

Qu'il me soit permis de rapporter ici un fait de seconde Note du 
vue que j'ai connu avaîit son accomplissement , et qui a par 
conséquent pour moi tous les caractères d'un fait incontes- 
table. Fresque toutes les personnes, d'ailleurs, qu'il concer- 
nait sont encore vivantes. Je me trouvais dans l'automne 
de 1839 en Pologne, dans le duché de Posen, au château 
de R., chez M^^ la comtesse M..., une des femmes les plus re- 
marquables du pays sous tous les rapports, et dont la mort a 
été sentie comme un malheur public. Elle avait confié ses trois 
filles aux soins d'une gouvernante écossaise, miss R..., qui 
passait pour avoir le don de seconde vue, et qui paraissait, 
il faut en convenir, très -peu flattée de la faculté qu'on lui 
attribuait. L'année précédente, le comte W..., frère de la com- 
tesse M..., avait épousé la princesse S. . .Pendant la cérémonie 
du mariage, qui se faisait à la chapelle du château, la jeune 
comtesse M..., nièce du fiancé, fut prise d'un accès de sensibi- 
lité qui la força de sortir avec sa mère et miss R...,sa gou- 
vernante. Celle-ci, la voyant pleurer, dit à sa mère : « Pauvre 
Marie! elle n'a qu'à pleurer; car avant un an son oncle sera 
veuf; avant deux ans il épousera la princesse T..., sa belle- 
sœur, et Marie épousera elle-même le prince S..., frère de 
celle-ci. » La mère et ladite a attachèrent , comme on le pense 
bien, aucune importance à cette prophétie; et lorsqu'elles 
me la racontèrent, huit mois après environ, elles ne faisaient 
encore qu'en rire; car rien jusque-là n'avait fait pressentir 
encore qu'elle dût être accomplie. Cependant, vers la fin de 
mon séjour au château deR..,, une lettre annonça que la com- 



360 DE LA SECONDE VUE. 

tesse W. . . venait de mettre au monde un flh ; et deux jours 
plus tard une seconde lettre annonçait que sa santé donnait 
de graves inquiétudes. Pour ta première fois nous commen- 
çâmes tous à considérer d'une manière sérieuse la prophétie 
de miss B... La comtesse M... partit pour aller donner ses 
soins à sa belle-sœur, et je repartis moi-même pour Paris , 
après l'avoir priée de me donner des nouvelles de sa sœur. 
Quelques jours après mon arrivée à Paris, je reçus une lettre 
qui m'apprenait sa mort. La comtesse M... vint avec sa fa- 
mille passer l'hiver de 1840 à Paris. Il y avait à peu prés 
deux mois qu'elle y était lorsque son frère arriva, avec l'in- 
tention d' aller àBome demander les dispenses nécessaires pour 
épouser sa belle-sœ,ur. Le mariage se fit au bout de l'année, 
et trois ans plus tard environ la jeune comtesse Marie épou- 
sait le prince S... ; de sorte que la vision de miss R... était 
accomplie jusqu'au bout. Je demandai souvent à miss R... de 
quelle manière , par quel procédé elle avait ces sortes de vi- 
sions ou de pressentiments. Elle me répondit toujours qu'elle 
ne pouvait l'expliquer; qu'elle se sentait saisie par une 
image ou par un sentiment dont elle ne pouvait se rendre- 
compte, et qui la forçait à parler. Au reste, elle ne paraissait 
attacher aucune importance à ce don : bien loin de là, elle If 
regardait comme quelcjue chose de très-pénible et de très-gè- 
nant, dont elle aurait bien vouhi être délivrée. Il était , di- 
sait-elle, héréditaire dans sa famille; et elle avait déjà été 
bien des fois avertie de cette manière des événements qui de- 
vaient arriver plus tard. 

Le don de seconde vue nous a conduit aux limites du 
inonde des esprits. Ce don n'est après tout que la faculté de 
voir à distance; mais il n'élève point le regard de l'homme 
au-dessus du monde ordinaire; car ce sont ou des hommes 



DE LA SECONDE VUE. 361 

vivants ou des événements qui doivent s'accomplir sur la 
terre que voient dans leurs visions ceux qui ont reçu cette 
faculté. Celle que nous allons étudier maintenant a bien une 
autre portée ; car elle tire l'homme qui la possède du cercle 
de cette vie et du monde" oi^i nous vivons^, pour l'élever 
jusqu'aux régions habitées par les intelligences. Ce com- 
merce^ avons-nous dit, de l'homme avec les esprits peut 
avoir heu de deux manières : ou par un développement 
extraordinaire du regard intérieur de l'homme, ou par 
une certaine condescendance de la part des esprits, qui, 
prévenant ce dernier^ se rendent visibles pour lui à l'aide 
des forces naturelles qui leur sont restées. Dans ce cas, les 
esprits peuvent entrer en rapport avec l'homme, ou par 
le moyen de certaines images visibles pour les senS;, même 
dans l'état ordinaire, ou par le moyen de certaines opéra- 
tions naturelles qui frappent son attention. La première 
catégorie comprend à peu près toutes les apparitions de 
fantômes, et la seconde tous ces bruits singuliers qu'on ne 
sait comment expliquer ni à qui attribuer (i). Dans les de- 
grés inférieurs, ces deux choses sont ordinairement sé|:a- 
rées ; mais lorsque l'une de ces deux classes de phénomènes 
se produit d'une manière plus frappante, l'autre ne tarde 
pas à se manifester. Déjà bien avant le christianisme le 
peuple croyait aux apparitions de fantômes; mais ce n'est 
que depuis la prédication de l'Évangile que l'on a com- 

(1) Le nom d'esprits frappeurs explique très - bien la nature des 
agents qui produisent ces sortes de phénomènes. C'est donc le nom 
que nous emploierons pour les désigner, et que l'auteur aurait sans 
doute employé lui-même s'il avait été connu au moment où il écrivait; 
d'autant plus qu'il traduit mieux que tous les autres le mot dont se 
servent les Allemands pour expliquer ce genre de phénomène. 

(Note du Traducteur.) 

ni. H 



362 DE LA SECONDE VUE. 

mencé à saisir la tendance spiritualiste de ces faits extraor- 
dinaires. L'histoire des premiers temps de l'Église nous 
raconte un grand nombre d'apparitions de défunts. Déjà 
saint Martial, évêque de Limoges, voyait monter au ciel 
sous la forme de flamme ardente l'àme de saint Valère lors- 
qu'elle souffrit le martyre sous Vespasien; et tous les Pères 
de l'Église^ depuis saint Justin^ confirment la vérité de ces 
apparitions par quelques exemples particuliers. Elles n'ont 
point cessé jusqu'à nos jours, et de tout temps elles ont 
occupé l'attention par quelques nouveaux phénomènes 
plus ou moins frappants. Mais comme ce sujet, à cause des 
illusions auxquelles il pouvait donner lieu, surtout dans 
ces degrés inférieurs, a suscité de nombreuses contro- 
verses qui, sans écarter les doutes, semblent avoir épuisé 
la matière, et qu'aux degrés les plus élevés les faits sont 
tellement frappants qu'ils portent avec eux leur propre 
justification, nous ne nous arrêterons point à les étudier 
ici, mais nous passerons immédiatement à l'autre classe 
de phénomènes, qui, se produisant au grand jour, prêtent 
moins au doute et à l'erreur. 



DES ESPRITS FRAPPEURS. 363 

CHAPITRE XX 

Des esprits frappeurs. Ces esprits apparaissent dès les temps les plus 
anciens. Des esprits qui apparaissent à Hasparius Eubedi, dans le 
diocèse de saint Augustin , et chez le médecin Elpide au temple de 
Théodoric, roi des Ostrogoths. Les faits de ce genre ne sont admis 
qu'après un examen attentif. Ce qui s'est passé à Salamanque , à 
Munchhof près de Gratz.. 

De tous temps et chez tous les peuples il s'est produit 
dans le voisinage de l'homme des effets qu'il s'est vu con- 
traint d'attribuer à l'opération des esprits, parce qu'aucune 
cause physique ne pouvait lui en donner l'explication. 
Comme les manifestations de ces esprits ont en général 
quelque chose d'indéterminé, de singulier, quelquefois 
même de bruyant et d'espiègle, les Allemands ont employé 
pour les désigner un nom qui exprime bien ce caractère. 
La familiarité avec laquelle les plus innocents parmi ces 
êtres approchent de l'homme, et l'aident dans les soins du 
ménage, se tenant seul à la maison, soit dans la cour, les 
a fait confondre dans l'opinion du peuple avec les anciens 
nains ou génies familiers, lesquels pénétrant la matière, 
se fraient partout un libre accès et savent aussi se rendre 
invisibles. Les Grecs les appelaient -/a6àUot, et ils avaieni 
beaucoup de rapport avec les Cabires. Dans le Nord on les 
a appelés Kobold, à cause des services qu'ils aiment à 
rendre aux hommes. Us s'appellent Trulles, chez les Sué- 
dois; Gobelins et Lutins, chez les Français; Trazgos, chez 
les Espagnols; Farfarelli, chez les Italiens; Coltren, chez 
les Russes. Le peuple les connaît partout, comme on le 
voit, et partout aussi ils jouissent d'une assez bonne répu- 
tation, et passent pour des lutins familiers, avec lesquels, 



364 DES ESPRITS FRAPPEURS. 

surtout avant le christianisme, on vivait dans des relations 
intimes et dont on récompensait les services par de petites 
offrandes. 

La légende, chez les peuples du Nord, raconte que lors- 
qu'un lutin veut s'étahlir dans une maison, il ramasse en 
tas des morceaux de bois, et met dans le baquet au lait de 
la fiente de plusieurs animaux. Si le lendemain le maître 
de la maison boit du lait avec sa famille, ou s'il ne défait 
pas le bois qu'il a mis en tas, le lutin reste près de lui, de- 
meure dans le bûcher, et cherche à gagner la faveur des 
gens de la maison en apportant du blé qu'il prend dans 
les greniers des autres, ou du bois, ou en faisant quelque 
autre chose de ce genre. Ces rapports familiers excitèrent 
bientôt après l'apparition du christianisme quelques scru- 
pules; ils disparurent peu à peu, et de familiers qu'ils 
étaient ces esprits semblent être devenus jaloux et mé- 
chants, et prendre plaisir à tourmenter les hommes par 
des bruits singuliers et inexplicables. Nous trouvons sur 
ce sujet, chez tous les peuples, une multitude de récits, 
tous plus extraordinaires les uns que les autres, attestés 
par des témoins irrécusables, offrant par conséquent tous 
les caractères de vérité que l'on peut désirer. Il est donc 
nécessaire que nous nous arrêtions quelque temps sur ce 
sujet, et que nous cherchions à découvrir la cause cachée 
sous ces phénomènes extérieurs. 

Nous avons dit que les faits de ce genre sont fréquents 
déjà dès les premiers siècles du christianisme, sans parler 
des temps qui l'ont précédé. En effet, saint Augustin dans 
la Cité de Dieu, 1. xxii, c. 8, raconte que des esprits de 
cette sorte inquiétaient la maison de campagne d'Haspa- 
rius Eubedi, dans le diocèse d'Hippone, et qu'il y envoya 



DES ESPRITS FRAPPEURS. 365 

un de ses prêtres, qui les conjura et fit cesser tous les 
bruits. Au temps deThéodoric, roi des Ostrogoths, la mai- 
son du médecin Elpide était aussi habitée par des lutins Elpide. 
qui lui jetaient souvent des pierres. 11 pria saint Césaire 
d'Arles à son passage de le délivrer de ces esprits. Le saint 
purifia la maison avec de l'eau bénite, et cette plaie dis- 
parut pour toujours. [Act. S., 27 aug.) Le même saint 5' 
visitant son diocèse, arriva dans un canton nommé Succm- 
triones. Il y avait là un établissement de bains magnifique; 
mais tous les passants s'entendaient appeler de là par leurs 
noms, après quoi on leur jetait de grosses pierres ; de 
sorte que personne n'osait plus passer par cet endroit. 
L'ecclésiastique qui écrivit plus tard la vie du saint, et qui 
avait coutume de porter devant lui le bâton pastoral, ayant 
oublié celui-ci dans Féglise voisine, les habitants du lieu, 
joyeux de cette circonstance, le suspendirent au mur des 
bains, et la plaie disparut. {Ibid.) 

Le prêtre George, disciple de l'archimandrite Théodore, 
raconte dans la vie de celui-ci que de son temps, dans la 
maison d'an tribun nommé aussi Théodore, les honmies Théodore, 
et les animaux étaient importunés en diverses manières 
par des lutins. Lorsque les gens de la maison étaient à 
table, on y jetait des pierres, de sorte qu'ils étaient tous 
épouvantés. On brisait aussi le fil sur le métier des ser- 
vantes, et enfin toute la maison se remplit d'une telle 
quantité de serpents et de souris, que personne n'osait plus 
y demeurer. Le serviteur de Dieu, y étant venu, y passa 
la nuit dans les chants et la prière, y jeta partout de l'eau 
qu'il avait bénite, et la délivra ainsi de cette calamité. Si- 
gebert, dans sa Chronique, à la date de l'année 958, parle 
aussi des apparitions qui eurent lieu à Camnuz, près de 



366 DES ESPRITS FRAPPEURS. 

Bingeii. On y jetait des pierres et l'on faisait du bruit^ jus- 
qu'à ce qu'enfin l'archevêque de Mayence y eût envoyé des 
ecclésiastiques, qui mirent fin à tout ce désordre. Trilhème 
parle, à la date de l'année 1130;, d'un lutin nommé Hût- 
clien , qui était à la cour de Bernard d'Hildesheim , aidant 
les gens de la maison de ses conseils ^ de son concours et 
de ses avertissements. 11 est devenu célèbre dans la légende^, 
qui montre encore le sentier par lequel il accourut un jour 
du château de Winzenburg à Hildesheim. Plus tard il est 
question du lutin qui, d'après Guillaume de Paris, s'était 
établi dans une maison de la paroisse Saint-Paul, à Poi- 
tiers, lequel brisait les fenêtres et les vitres, et jetait des 
pierres sans toutefois blesser personne. A partir de cette 
époque, les récits de ce genre deviennent toujours plus 
nombreux et plus détaillés. Il ne faut pas croire cependant 
qu'ils fussent alors adoptés sans aucun examen. Partout, 
même en Espagne, que l'on se représente ordinairement 
comme le pays de la superstition , partout on cherchait à 
se rendre un compte exact de ces faits. 
Histoire ar- Voici ce que nous raconte à ce sujet Antoine de Torque- 
lamaïKiue '^^i'^^^'^^ dansson Jardin de Flores : « Il y a environ dix ans, 
lorsque j'étais encore à l'université de Salamanque, il y 
avait dans cette ville une femme considérable, veuve et 
déjà âgée, et qui avait chez elle quatre ou cinq servantes, 
dont deux jeunes et bien faites. Le bruit se répandit qu'il 
y avait dans la maison qu'elle habitait un trazgo ou lutin, 
qui y faisait toute sorte de tours. Entre autres, il jetait du 
haut du toit des pierres en telle quantité, que, quoiqu'elles 
ne fissent aucun mal, elles étaient cependant fort incom- 
modes pour les gens de la maison. Les choses en vinrent 
au point que le corrégidor en eut connaissance, et voulut 



DES ESPRITS FRAPPEURS. 367 

aller au fond de l'affaire. Il vinl donc à la maison, accom- 
pagné de plus de vingt hommes qui se trouvaient présents, 
et chargea un alguazil avec quatre hommes de visiter aux 
flambeaux , avec le plus grand soin , tous les coins où un 
homme pourrait trouver à se cacher. Ils firent exactement 
ce qu'on leur avait ordonné, et il ne manquait plus que 
de lever les parquets; car du reste il n'y avait pas un coin 
qu'ils n'eussent fouillé. Ils retournèrent donc vers le cor- 
régidor, et déclarèrent que personne ne pouvait être 
caché dans la maison. Celui-ci s'adressa à la veuve, et 
chercha à lui persuader qu'on la trompait; que c'étaient 
probablement ses jeunes servantes qui entretenaient des 
amants, et que le meilleur moyen de se débarrasser de 
cette plaie, c'était d'observer attentivement toutes leurs 
démarches. La bonne dame fut toute bouleversée, et ne 
savait que répondre. Elle persistait néanmoins à croire 
qu'il y avait quelque chose de réel dans ces pierres que 
l'on jetait à chaque instant, et que l'on ne pourrait s'en 
préserver malgré toutes les précautions. Le corrégidor et 
ceux qui étaient avec lui la quittèrent en continuant de se 
moquer d'elle; mais à peine étaient-ils au bout de l'esca- 
lier qu'ils entendirent un grand bruit, et virent rouler à 
leurs pieds le long des degrés une telle masse de pierres , 
qu'il semblait qu'on en avait jeté trois ou quatre paniers. 
Ces pierres leur tombèrent entre les pieds , sans toutefois 
faire de mal à personne. Le corrégidor ordonna à ceux 
qu'il avait déjà envoyés auparavant de remonter bien vite, 
pour prendre sur le fait celui qui avait osé leur jouer ce 
tour; mais, après avoir bien cherché, ifs ne purent rien 
trouver. Pendant qu'ils cherchaient encore , des pierres 
commencèrent à pleuvoir en grand nombre au portail 



368 DES ESPRITS FRAPPEURS. 

d'entrée. Après avoir frappé le haut de celui-ci^ elles sem- 
blaient rebondir et tombaient en bas. Comme tous étaient 
confondus d'étonnement, Talguazil ramassa une des plus 
grosses pierres^ et la jeta par -dessus le toit de la maison 
située en face , en disant : « Que ce soit le diable ou un 
trazgo, qu'il me renvoie cette pierre, w Au même instant, 
à la vue de tout le monde, la pierre, revenant par-dessus 
le toit, vint frapper contre son bonnet, au-dessus des yeux, 
et tous durent enlin reconnaître qu'on ne les avait pas 
trompés. Quelque temps après, un des ecclésiastiques 
qu'on appelle Torres Menudas vint à Salamanque et pro- 
nonça quelques exorcismes dans la maison, après quoi tous 
ces phénomènes singuliers disparurent aussitôt. » 
Histoire Afin de donner à cette étude une base plus sûre encore, 
3iunchhof "^^^ raconterons ici une série de faits qui ont eu lieu il y 
a peu de temps, et qui ont été heureusement observés par 
un homme impartial, sérieux, attentif et instruit, dont le 
témoignage doit paraître irrécusable. Ces faits se sont pas- 
sés à Munchhof, à une lieue de Yoitsberg et à trois lieues 
de Gratz. Ils ont été observés par H. J. Aschauer, alors 
administrateur à Kamach, très-savant dans la physique et 
les mathématiques, et qui est devenu plus tard professeur 
de mathématiques techniques au Johanneum, à Gratz. Je 
suivrai mot à mot le récit qu'il a fait lui-môme de ses ex- 
périences, le 21 janvier 1821, dans une lettre écrite à 
l'un de ses amis. Je me contenterai seulement de le com- 
pléter de temps en temps, dans des détails de peu d'impor- 
tance, à l'aide d'un autre récit postérieur qu'il a eu la 
bonté de me communiquer il y a environ neuf ans. Il pro- 
leste qu'il est prêt à confirmer par serment la vérité de ce 
qu'il raconte, et qu'il consent à passer pour un imposteur 



DES ESPRITS FRAPPEURS. 369 

à la face du monde entier^ si l'on peut trouver dans sa 
description un seul mot exagéré. Il commence par ce que 
lui avait raconté son gendre Obergemeiner, propriétaire 
de la maison : à savoir qu'au mois d'octobre 1818, des 
pierres avaient été jetées plusieurs fois^ l'après-midi et le 
soir^ contre les fenêtres de la chambre du rez-de-chaussée; 
que des vitres avaient été brisées de temps en temps, mais 
que le bruit cessait dès que les gens de la maison faisaient 
la prière du soir et allaient se coucher. Obergemeiner crut 
d'abord que c'étaient des écoliers qui, en passant, lui 
jouaient ce tour ; mais comme, malgré toutes les mesures 
qu'il prit, il ne put découvrir personne, et que l'on com- 
mença à entendre du bruit à la porte de devant et à celle 
de derrière, qui étaient fermées toutes les deux, sans que 
le chien aboyât, il crut que c'étaient des voleurs qui vou- 
laient l'attirer dehors, et il se garda bien d'ouvrir les 
portes. Ses gens commençaient à avoir peur, et lui-même 
était fatigué de ce bruit; il résolut donc de traiter l'affaire 
plus sérieusement. 11 alla trouver vers la fin du mois, sans 
le dire à ses gens, les paysans des environs, en prit à peu 
près trente-six avec lui, bien armés, les plaça en cercle 
autour de la maison à une certaine distance, et, après leur 
avoir bien recommandé ne laisser venir ni sortir personne, 
il entra dans la maison avec Koppbauer et quelques autres, 
réunit tous ses gens pour bien se convaincre que personne 
ne manquait, et visita toutes les pièces depuis le toit jus- 
qu'à la cave. Il était environ quatre heures et demie du 
soir. 

Les paysans avaient rétréci toujours davantage leur 
cercle, et n'avaient trouvé personne; mais personne aussi, 
ni homme ni bête, n'avait pu pénétrer. Cependant on 



•^^" DES ESPRITS FRAPPEURS. 

avait commencé à jeter des pierres contre les fenêtres de la 
cuisine. Koppbauer se plaça à l'une de ces fenêtres, et re- 
garda par dehors pour tâcher de voir dans quelle direction 
les pierres étaient jetées. Pendant qu'il était dans cette 
position , et qu'Obergemeiner était dans la cuisine avec 
plusieurs autres, une grosse pierre fut lancée contre la fe- 
nêtre même où il était; de sorte que plusieurs vitres 
furent brisées derrière lui. Il en fut très- irrité ^ croyant 
que c'étaient ceux qui étaient dans la cuisine qui avaient 
jeté la pierre pour lui jouer pièce. Mais Obergemeiner lui 
ayant ôté cette pensée, ils crurent tous que les pierres de- 
vaient être jetées de l'intérieur; et c'était en effet dans 
cette direction qu'elles le furent jusqu'à six heures et 
demie du soir, où la chose cessa tout à coup. Cependant 
on avait continué de visiter la maison, le four, les poêles, 
les cheminées, en un mot, tous les endroits dans lesquels 
un homme ou une bête aurait pu se cacher, et les paysans 
de leur côté avaient continué de monter la garde autour 
de la maison. Tout resta tranquille jusqu'à huit heures du 
matin ; mais alors les pierres recommencèrent à tomber de 
plus belle, en présence de plus de soixante personnes. On 
se convainquit qu'elles partaient de dessous les bancs de la 
cuisine, et venaient frapper les fenêtres d'une manière 
tout à fait inexplicable, en décrivant une ligne courbe 
contraire aux lois du mouvement. 

Des pierres à chaux furent lancées dans toutes les di- 
rections contre les autres fenêtres; elles pesaient depuis 
un quart de livre jusqu'à [quinze livres. Bientôt on ne se 
borna plus aux pierres; mais tous les ustensiles delà mai- 
son , les cuillers, les pots, les plats vides ou pleins, etc., 
étaient lancés au miheu des gens qui étaient là, contre le 



DES ESPRITS FRAPPEURS. 371 

plancher, contre les fenêtres , et avec une vitesse in- 
croyable. Plusieurs de ces objets brisèrent les vitres; 
d'autres, quoique très-gros et lancés avec force, restèrent 
fixés au milieu des carreaux ; d'autres ne firent que tou- 
cher le verre, et tombèrent ensuite à l'intérieur et per- 
pendiculairement au bas de la fenêtre. Plusieurs, quoi- 
qu'ils eussent été frappés par de grosses pierres lancées 
avec force, ne ressentirent le coup que faiblement, à leur 
grande surprise ; et ces pierres , après les avoir frappés , 
tombaient aussi perpendiculairement à leurs pieds. 11 fal- 
lut songer à enlever de la cuisine les pots et tous les usten- 
siles. Or, pendant qu'on était occupé à cette opération, 
plusieurs de ces objets furent enlevés des mains de ceux 
qui les portaient, ou renversés en présence de tous de des- 
sus la table où on les avait placés. Rien ne fut respecté 
sur cette table, à l'exception d'un crucifix; mais les flam- 
beaux eux-mêmes qui brûlaient à côté furent jetés avec 
une grande force. Au bout de deux heures, il ne restait 
pas une seule vitre dans la cuisine, et tous les objets fra- 
giles, même ceux qu'on en avait emportés, furent mis en 
pièces. La maîtresse de la maison avait sauvé un plat de 
salade qu'elle avait mis dans le garde-manger au premier 
étage. Étant montée avec une servante, elle ouvrit la porte 
et envoya la servante chercher la salade. Mais comme 
celle-ci prenait le plat, il lui fut arraché des mains. La 
servante se sauva; la maîtresse crut qu'elle l'avait laissé 
tomber par peur et par maladresse, et voulut le lui repro- 
cher, lorsque tout à coup le plat avec la salade qui était 
dedans, lancé du fond du garde-manger, passa devant elle 
et tomba dans le vestibule. Le désordre ayant cessé vers 
onze heures , le maître de la maison était assis dans la 



372 DES ESPRITS FRAPPEURS. 

salle à manger, au rez-de-chaussée, ayant devant soi une 
bouteille vide avec un bouchon poli àl'émeri. Tout à coup 
le bouchon est élevé en l'air et tombe sur la table, à côté 
de la bouteille. 11 le remet à sa place et le presse fortement 
dans le cou de la bouteille; mais au bout de deux à trois 
secondes il est enlevé une deuxième fois, puis une troi- 
sième; de sorte que le maître prit le parti de renfermer la 
bouteille, car il avait remarqué qu'on ne touchait à rien de 
ce qui était renfermé. Les jours suivants, la maison fut 
assez tranquille. Il fallut cependant tenir bien solides les 
vases où l'on voulait cuire, et éloigner ceux qui étaient 
fragiles, une fois la cuisine faite. 

Le témoin, auteur de ce récit, apprit ce qui s'était passé 
au marché deVoitsberg du maître de la maison lui-même, 
et le pria de l'avertir s'il arrivait quelque chose de nou- 
veau. En eftét, on l'envoya chercher vers la Toussaint, et 
il accourut aussitôt. A son arrivée, il trouva la maîtresse 
de la maison et Koppbauer seuls à la cuisine , occupés à 
vecueillir les morceaux d'un pot qu'il avait entendu tom- 
ber à terre pendant qu'il entrait. Comme il était dans la 
cuisine avec les deux autres, chacun à deux pas environ 
de son voisin, une grosse cuiller à pot en fer fut lancée 
de la planche où elle était , avec une incroyable vitesse , 
contre la tête de Koppbauer, et tomba perpendiculaire- 
ment à ses pieds. Cette cuiller pesait bien trois quarts de 
livre; de sorte que, lancée avec force comme elle était, 
elle aurait dû causer une forte contusion ; mais Koppbauer 
dit qu'il n'avait senti qu'un attouchement très-léger. Le 
témoin resta deux jours dans la maison , mais ne vit rien 
jusqu'au second jour à quatre heures après midi. Comme 
il ne pouvait rester toujours dans la cuisine, à cause de la 



UES ESPRITS FRAPPEURS. 373 

fumée et d'un mal d'yeux^ plusieurs fois pendant son ab- 
sence des pierres furent jetées dans les fenêtres. Il examina 
les paratonnerres et tous les objets au moyen d'un élec- 
Iromètre qu'il avait apporté avec lui, mais ne trouva nulle 
part d'accumulation de fluide électrique. D'ailleurs^ môme 
lorsque les objets étaient lancés avec le plus de force, il 
n'y avait ni dégagement de lumière ni bruit. La cuisine 
était tellement placée, qu'aucun homme ne pouvait agir 
d'une manière médiate ou immédiate sur les objets qu'elle 
contenait; el le témoin, à la vue des phénomènes qui se 
passaient sous ses yeux, eut beau chercher une cause natu- 
relle pour les expliquer, il n'en put découvrir aucune. 
Obergemeiner avait de son côté proposé un prix de mille 
florins à celui qui trouverait la cause de ces événements 
singuliers. 

Le second jour, vers quatre heures après midi, le témoin 
était au bout de la cuisine, ne sachant que penser de tout 
ce qu'il voyait. 11 y avait au-dessus et vis-à-vis de lui une 
grande planche où étaient les plats. Entre lui et son 
œil, qui regardait par hasard de ce côté, il n'y avait rien 
qui pût intercepter le regard. Or il vit tout à coup se déta- 
cher sans bruit de la planche une soupière en cuivre re- 
vêtue de fer, et qui pouvait contenir de la soupe pour douze 
hommes environ. Elle vint vers lui presque horizontale- 
ment, avec une incroyable vitesse, et passa si près de sa 
tête, que le courant d'air lui souleva les cheveux sans 
qu'aucun bruit, aucun sifflement se fit entendre; après 
quoi elle tomba avec un grand bruit, mais sans aucun 
dommage. Tous ceux qui étaient présents furent confon- 
dus d'étonnement; et il ne manquait pas de témoins, car 
on accourait de toute part pour voir ces choses extraordi- 



374 DES ESPRITS FRAPPEURS. 

naires. Quelques inslarils après, la servante voulut râper 
du pain ; comme elle se détournait pour mettre le pain et 
la râpe dans un plat de bois, celui-ci se mit en mouve- 
ment avec une vitesse modérée, effleurant le foyer jus- 
qu'au bord. Là il fut jeté par terre, comme s'il avait été 
lancé avec une grande force, de sorte qu'il rebondit plu- 
sieurs fois, et le pain râpé se répandit par toute la cuisine. 
Le témoin assure que personne de ceux qui étaient pré- 
sents n'y avait mis la main, et qu'il en est aussi sûr que de 
son existence. 

Vers cinq heures, il vint un étranger qui prétendit que 
la cause de tout ce mouvement était un homme caché 
dans le tuyau de la cheminée, quoique celle-ci fût remplie 
de fumée à l'intérieur. Le témoin, impatienté d'une ex- 
plication aussi ridicule, le mena vers la porte, dans un en- 
droit où, de son propre aveu, personne ne pouvait viser 
du tuyau de la cheminée. Il y avait là un plat de cuivre, 
sur une planche basse, où personne hormis eux ne pou- 
vait atteindre. Le témoin dit à l'autre : « Que diriez-vous si 
ce plat, sans que nous y missions la main, était jeté de 
l'autre côté? » A peine avail-ii fini de pai'ler que le plat 
s'envola, et l'étranger resta confondu. A partir de ce mo- 
ment jusqu'à neuf heures et demie du soir, il ne fut plus 
rien jeté en sa présence. Seulement, loi'squ'il voulut sus- 
pendre son chapeau à un long clou , dans la chambre à 
coucher du maître de la maison, son chapeau lui iutjel('' 
par terre quatre fois de suite. Tous les mets étant cuits, ils 
l'ésolurent de vider, en cinq qu'ils étaient, la cuisine, el 
n'y laissèrent que trois objets: un (;nq)orte-pièce de fer- 
hlaiic pour les pâtes, à la fenêtre de derrière; un plat de 
lonlc ph'ifi d'eau au foyer, et un seau d'eau en bois avec 



DES ESPRITS FRAPPEURS, 37o 

deux branches de fer vis- :i- vis de 1" emporte-pièce par 
terre. Les portes et les fenêtres grillées étaient fermées 
comme toujours, et il n'y avait que quatre personnes dans 
la cuisine. 11 n'y eut rien pendant longtemps; et comme 
ils avaient veillé toute la nuit précédente, ils voulurent 
aller se coucher; mais comme ils étaient à la porte, l'em- 
porte-pièce fut jeté horizontalement au milieu d'eux; ils 
le remirent à ba place, et fermèrent les portes. 

Au bout de dix minutes environ , le seau d'eau . pesant 
environ quinze livres, qu'ils avaient laissé par terre, tom- 
ba perpendiculairement du haut de la voûte de la cuisine, 
sans qu'ils pussent comprendre comment il y était monté , 
puisqu'il n'y avait rien en haut où l'on put suspendre quoi 
que ce soit. La moindre déviation aurait suffi pour le faire 
tomber sur une des personnes présentes. Ils se placèrent 
autour du foyer ayant chacun une lumière à la main: de 
sorte qu'aucun no pouvait toucher le pot de fer sans être 
vu. Celui-ci fut tout à coup renversé, jusqu'à ce que la 
dernière goutte d'eau se fut écoulée. La chute n'avait 
point suivi les lois ordinaires; mais elle avait été beau- 
coup plus lente, comme lorsqu'on veut vider un vase peu 
k peu; et il se releva de la même manière. Après cela il 
ne tomba plus rien pendant quelque temps. Quatre des as- 
sistants sortirent de la cuisine, le cinquième y resta seul 
renfermé taudis que les autres voyaient par une ouver- 
ture tout ce qui se faisait autour de lui; car ils pouvaient 
l'apercevoir ainsi qu'une grande partie de la cuisine. 
Comme il était assis tranquillement, une lumière à la main, 
des coquesd'ivuf furent jetées de tous les coins sans qu'ils 
pussent comprendre d'où elles venaient, puisqu'ils avaient 
tout emporté, jusqu'aux moindres choses. Ceci dura eu- 



376 DES ESPRITS FRAPPEURS. 

viron une heure, avec quelques courtes interruptions j 
puis il ne se fit plus rien pendant toute la nuit et les jours 
suivants. Le téuioin partit le lendemain^ après être resté 
trois jours dans la maison, et c'est par d'autres qu'il apprit 
ce qui suit. 

Au bout de quelques jours de calme ^ les roues du mou- 
lin^ qui él^iit à six minutes environ de chemin de la mai- 
son,, s'arrêlèrent de temps en temps. Le meunier fut jeté 
de son lit avec le lit lui-même, les lumières s'éteignirent, 
et différents objets furent jetés devant la porte. Au bout de 
quatre à cinq jours, tout ce désordre cessa; mais les pots 
ou d'autres objets étaient encore de temps en temps jetés 
par terre dans la cuisine. Après cinq à six semaines d'in- 
terruption, un dimanche j avant midi^ pendant que tous 
les autres étaient à l'église^ la mère d'Obergemeiner et sa 
femme étaient devant le foyer^ s' entretenant de ce qui 
s'était passé, et se montrant la place où la plupart des 
pots étaient tombés. Tout à coup le pot le plus grand 
passe devant elles et tombe par terre. A partir de ce mo- 
ment il n'arriva plus rien ; du moins le maître de la mai- 
son, qui n'aimait pas en général à parler de cette affaire, 
n'en dit plus rien au rapporteur. Au reste, ces événements 
avaient fait sensation auprès des employés du gouverne- 
ment, et le district d'Ober-Greiffeneck envoya son rapport 
au cercle de Gratz le 7 novembre 1818. Ce rapport est 
caractéristique. On y lit entre autres choses : « Quoique 
nous ne soyons plus dans ces temps d'ignorance où chaque 
phénomène dépassant l'intelligence du vulgaire était at- 
tribué à la magie ou au démon , tandis que les hommes 
plus habiles et initiés aux sciences naturelles mettaient 
souvent à profit cette croyance superstitieuse, et, au lieu 



DES ESPRITS FRAPPEURS. 377 

de se servir de la supériorité de leur science pour com- 
battre l'erreur^ cherchaient plutôt leur avantage dans la 
propagation des opinions les plus erronées^ il est remar- 
quable néanmoins qu'à une époque où le flambeau de la 
civilisation a mis depuis longtemps en fuite tous les dé- 
mons , où les nouveaux progrès de la physique et de la 
chimie ont mis au grand jour les forces de la nature ca- 
chées auparavant, il est remarquable que l'on voie se pro- 
duire des phénomènes inaccoutumés ;, et que les hommes 
compétents n'ont pu expliquer malgré l'observation la 
plus attentive. » 

Le rapport s'accorde dans tous les points essentiels 
avec le récit d'Aschauer. Il y est fait mention de la pré- 
sence de ce dernier en compagnie du chapelain Hœtzel^ et 
de sa parfaite compétence en ces sortes d'affaire. Il y est 
parlé aussi d'une enquête faite sur l'invitation des magis- 
trats par le sieur Gayer, fabricant de verres à Oberndorf , 
avec son appareil électrique; après quoi le rapport finit en 
ces termes : « Le magistrat du cercle, pouvant charger les 
savants de la capitale de faire de nouvelles enquêtes , dai- 
gnera d'autant plus prendre les mesures nécessaires pour 
découvrir ces phénomènes singuliers que cette histoire a 
déjà fait ici une sensation générale. La superstition chez 
les uns, l'hypocrisie chez les autres, voit avec joie cet 
événement;, et l'explication naturelle de ces prétendus 
miracles peut seule combattre un préjugé auquel le vul- 
gaire s'attache par ignorance ou par malice. » La décision 
du gouvernement fut que c'était un homme caché dans le 
tuyau de la cheminée qui était probablement l'auteur de 
toute cette histoire. On chargea cependant trois professeurs 
du Johanneuni;, ceux de géologie, de minéralogie^ dechi- 



378 DES ESPRITS FRAPPEURS. 

mie et de botanique , de procéder à une enquête; mais ils 
crurent au-dessous de leur dignité de chercher un lutin , 
et ils refusèrent la commission. Plus tard, lorsqu'il ne se 
passait plus rien dans la maison ;, un employé de la police 
s'y rendit;, et trouva naturellement un champ ouvert à 
toutes les suppositions; mais la plus amusante est assuré- 
ment celle qui prétendait que tous ces événements n'é- 
laient que des tours de physique qu'Aschauer avait joués 
aux gens de la maison. On ensevelit ainsi dans l'oubli une 
chose qui ne laissait pas que d'être embarrassante. 

Nous avons heureusement dans le récit de ce témoin 
tout ce qui constitue un témoignage solide et incontestable. 
L'auteur est un homme véridique, respectable, digne de 
foi, qui, bravant la plaisanterie, n'a pas craint de se mettre 
en avant; un mathématicien, sachant par état ce qu'il faut 
pour un jugement exact et concluant; un homme connais- 
sant parfaitement les forces de la nature, et sachant ce qui 
doit lui être attribué. Il a commencé ses observations avec 
la défiance d'un homme raisonnable, et les a continuées 
sans prévention. Elles ont été répétées souvent et dans 
des circonstances différentes, et ont duré assez longtemps 
pour conduire à un résultat positif. Bien plus, tenant 
compte de toutes les suppositions, il a fait ses essais avec 
intelligence, et observé leurs résultats avec attention . Il 
ne manque donc rien à ses observations; et pour tout es- 
prit impartial elles ont la même valeur qu'a pour tout 
savant une série d'observations astronomiques faites à l'ob- 
servatoire de Greenwich. 'Lorsqu'un homme comme notre 
témoin, cédant à l'évidence, déclare qu'il est convaincu 
qu'aucun appareil physique, aucun prestidigitateur, 
quelque habile qu'on le suppose, n'a pu produire les 



DES ESPRITS FKAPPEURS. 379 

choses qui se sont passées sous ses yeux, c'en est assez 
pour que l'on doive, bon gré malgré^, ajouter foi à sa 
parole, et chercher d'autres causes que les causes physi- 
ques ordinaires. 

Or, comme aucune de ces causes n'est visible, il faut 
nécessairement la chercher dans le domaine invisible. Une 
force motrice a agi, on ne peut en douter. Cette force n'a- 
gissait pas par nécessité, mais en beaucoup de choses elle 
s'est évidemment déterminée d'après son bon plaisir; c'était 
donc une force libre. Celte force pouvait se mettre en rap- 
port avec ceux qui étaient présents, car elle entendait ce 
que ceux-ci se disaient, et agissait en conséquence, comme 
on a pu s'en convaincre lorsqu'elle a si bien réduit à néant, 
sur l'invitation du témoin, l'explication singulière donnée 
par un étranger à ces phénomènes et dans plusieurs autres 
circonstances encore. C'était donc une force inteUigente et 
spirituelle ; mais elle était en même teuips capable de motifs 
moraux; car pendant qu'elle brisait les fenêtres elles usten- 
siles de la cuisine, ne craignant pas de porter ainsi préjudice 
au propriétaire de la maison, elle évitait avec soin de bles- 
ser aucun des assistants. Les motifs religieux ne lui étaient 
même pas étrangers; car pendant que ses caprices s'exer- 
çaient sur tous les objets, nous l'avons vue respecter le 
crucifix placé sur la table , quoiqu'elle eût renversé les 
flambeaux qui brûlaient à ses côtés. Cette puissance intel- 
ligente et morale était douée aussi , ou d'une plus grande 
habileté, ou d'un empire tout particulier sur les forces 
physiques dont elle disposait; car elle faisait par elles des 
choses que l'homme le plus fort aurait pu à peine exécuter. 
C'est ainsi que nous avons vu les pierres jetées par elle dé- 
crire une ligne spirale, contrairement à toutes les lois de 



380 DES ESPRITS FRAPPEURS. 

la physique. Elle était douée aussi d'une énergie singulière, 
car les objets étaient mis en mouvement par elle avec une 
vitesse incroyable ; une fois même avec une telle rapidité 
que l'œil n'avait pu la suivre^ comme par exemple lorsque 
le seau d'eau fut enlevé à la voûte sans que personne pût 
comprendre comment cela s'était fait. 

Les masses mises en mouvement étaient souvent consi- 
dérables, et la vitesse très-grande; et cependant le résultat 
en était si médiocre à la fin, que ces objets restaient quelque- 
fois arrêtés dans les vitres, ou tombaient perpendiculaire- 
ment aux pieds des personnes qu'ils avaient frappées. La 
force qui les mettait en mouvement pouvait donc augmen- 
ter ou diminuer à son gré, et il était facile de voir qu'elle 
ne suivait point les caprices du hasard , mais qu'elle était 
du'igée par un but raisonnable, qui était de ne faire de mal 
à personne. Si l'on suppose que cette force était bonne de sa 
nature, il faut admettre qu'elle se réglait et se modérait 
elle-même; et si elle était mauvaise, elle devait être gou- 
vernée par une loi supérieure. Dans l'un et l'autre cas, 
c'était donc une force libre, dirigée par la raison. S'il en 
est ainsi, si les faits sont incontestables, si ces conclusions 
sont rigoureuses, il faut reconnaître qu'il y avait là en jeu 
ou des esprits immatériels et invisibles, ou du moins des 
hommes capables de se rendre invisibles ou d'agir à dis- 
tance. Or, quelque hypothèse que l'on admette, ces faits, 
on le voit, appartiennent à la magie. Tout cela n'est que la 
conclusion rigoureuse de prémisses incontestables, tandis 
que nier les faits parce qu'on ne peut les expliquer, c'est 
une fohe; et les laisser de côté, sans se donner la peine de 
les étudier, c'est une indigne lâcheté d'esprif. 



l'esprit frappeur de tedworth. 381 



CHAPITRE XXI 

L'esprit frappeur de Tedworth. 

Aux faits que nous venons de raconter nous en ajoute- 
rons un autre non moins intéressant^ qui nous est rapporté 
dans le plus grand détail par Glainvil , chapelain du roi 
Charles 11 dAngleterre, dans son livre miiiuié Sadducismu^ 
triumphatiis. Glanvil^ né à t^lyniouth en 1636^, avait fait 
ses études à Oxford, et mourut en 1 680^, après avoir rempli 
plusieurs fonctions ecclésiastiques. Il était contemporain du 
fait qu'il raconte, et il jouissait d'ailleurs de la réputation 
d'un homme véridique, honorable et intelligent. Nous ne 
ferons que traduire ici, en l'abrégeant, le récit qu'il nous 
a laissé de cette histoire singulière, qui paraît indiquer une 
action à distance. Pendant un séjour que fit dans la ville 
de Lugarspal, au mois de mars de l'année IGOl, M. Mom- 
pesson de Tedworth, dans le comté de Wilts, il entendit 
battre du tambour dans la rue, et demanda au bailli de la 
ville, chez qui il se trouvait précisément alors, ce que cela 
signifiait. Celui-ci lui répondit que depuis quelques jours 
un mendiant qui avait, croyait-il, un faux passe-port, leur 
fatiguait les oreilles du bruit de son tambour. M. Mom- 
pesson envoya quérir cet homme, et lui demanda qui l'a- 
vait autorisé à parcourir ainsi le pays avec son tambour; 
sur quoi le mendiant lui montra son passe-port et son au- 
torisation signés de William Cawley et du commandant 
Aylifî de Gretenham. Mompesson, qui connaissait très- 
bien récriture de ces deux messieurs, se convainquit 
que le permis et le passe-port étaient faux. Il fit donc 



382 l'esprit frappeur de tedworth. 

saisir le tambour, et chargea l'huissier de conduire le 
mendiant devant le juge de paix le plus voisin pour être 
puni. Le drôle avoua son imposture, et pria seulement 
qu'on lui rendit son tambour. Mompesson répondit que, 
si le commandant Ayliff lui donnait un bon témoignage, 
il le lui rendrait, mais qu'il le garderait jusque-là. Il 
laissa donc cet homme entre les mains de l'huissier; mais 
il paraît que celui-ci, eftrayé par ses menaces, le laissa s'é- 
chapper. 

Vers le milieu du mois d'avril suivant, comme Mom- 
pesson se préparait à faire un voyage à Londres, le bailli de 
Lugarspal lui envoya le tambour du mendiant. Lorsqu'il 
fut de retour, sa femme lui raconta que pendant son ab- 
sence elle avait eu grand'peur des voleurs. A peine avait-il 
passé trois nuits à la maison que les mêmes choses qui 
avaient effrayé sa famille se renouvelèrent. On entendait de 
grands coups à la porte et du côté extérieur de la maison. 
Il prit ses pistolets, visita tous les coins, ouvrit la porte où 
l'on frappait; mais le bruit passa vers une autre. Il ouvrit 
aussi cette dernière, et fit la ronde autour de la maison 
sans rien pouvoir découvrir ; seulement le bruit devenait 
toujours plus fort et plus creux. Après qu'il se fut remis 
au lit, il entendit sur le toit de la maison un bruit de tam- 
bour qui dura quelque temps, et se perdit ensuite dans 
l'air. 

Ce bruit devint fréquent; il se renouvelait ordinairement 
cinq nuits de suite, et cessait pendant trois nuits. Il se fai- 
sait au côté extérieur de la maison, et il commençait au 
moment où Ton se mettait au lit. Un mois plus tard, il se 
mit à retarder un peu, et ne commença plus qu'une demi- 
heure après qu'on était couché; il continuait cinq nuits 



l'esprit frappeur de tedworth. 383 

sur sept, pendant deux heures de temps et dans la chambre, 
où avait été déposé le tambour. Ce bruit s'annonçait par 
un gémissement dans l'air au-dessus de la maison , et se 
terminait par un coup de tambour comme quand on relève 
la garde. Ceci dura deux mois, pendant lesquels Mompes- 
son se tint toujours dans la chambre où se faisait le bruit , 
afin de mieux voir ce que ce pouvait être. Sa femme étant 
accouchée sur ces entrefaites, il se tit très- peu de bruit 
dans la nuit, et on n'entendit plus rien pendant trois se- 
maines. Mais le tapage recommença bientôt plus fort qu'au- 
paravant, et tourmenta particulièrement les enfants. En 
effet, leurs lits étaient frappés avec une telle force qu'il 
semblait qu'ils allaient être mis en pièces. Si on y mettait 
la main, on ne recevait aucun coup , mais on les sentait 
violemment secoués. Pendant une heure de temps on en- 
tendait frapper des marches guerrières bien connues ', puis 
il semblait qu'on grattait avec des griffes de fer sous les 
lits des enfants. L'esprit soulevait ces derniers et les pour- 
suivait de chambre en chambre , laissant tous les autres 
h\inquilles. On les porta en plein jour au lit dans le gre- 
nier, où aucun bruit ne se faisait entendre jusque-là ; 
mais l'esprit les y suivit bientôt. 

Le 5 novembre 1661, on entendit un bruit terrible. Un 
des domestiques qui était dans la chambre des enfants, 
voyant deux planches remuer, en demanda une; sur quoi 
la planche s'avança vers lui à une coudée de distance sans 
qu'il vît personne la porter. 11 cria aussitôt : « Mets-la-moi 
dans la main ; » et à l'instant même elle approcha plus près 
de lui, et vingt fois de suite avança et recula de la même 
manière, jusqu'à ce que Mompesson lui eût interdit cette 
familiarité. Ceci arriva en plein jour, en présence des gens 



384 l'esprit frappeur de tedworth. 

qui remplissaient la chambre. On sentit aussi cette fois une 
odeur de soufre très-forte. Vers la nuit, un ecclésiastique , 
M. Gregg, vint à la maison avec plusieurs \oisins, et se 
mit en prière avec eux à côté du lit, au milieu du vacarme. 
Tant que la prière dura, le bruit se retira dans le grenier ; 
mais, la prière une fois finie ;, il revint dans la chambre où 
était le lit. Tous virent alors les sièges danser en rond , les 
souliers des enfants leur voler par -dessus la tête, et tout 
ce qui était mobile se remuer dans la chambre. Un bois de 
lit fut jeté contre l'ecclésiastique , et l'atteignit à l'épaule, 
mais aussi doucement que l'aurait pu faire un peloton de 
laioe. Mompesson, voyant que l'esprit s'acharnait contre les 
enfants, les transporta dans une maison voisine, à l'excep- 
tion de sa fille aînée, âgé de dix ans, qu'il fit dormir dans 
sa propre chambre. Mais dès que l'enfant était au lit, le 
bruit recommençait, et il dui'a ainsi pendant trois semaines. 
On remarqua que l'esprit répondait exactement, en battant 
du tambour, à toutes les questions qu'on lui faisait. Comme 
il venait beaucoup d'étrangers dans la maison où étaient les 
enfants, leur père les fit revenir et fit placer leur lit dans 
le salon de réception, qui n'avait point été inquiété jusque- 
là; mais l'esprit les y suivit encore, se contentant toute- 
fois de les tirer par les cheveux et par leurs vêtements de 
nuit. 

On remarqua que, lorsque le bruit était plus fort , au- 
cun chien ne bougeait autour de la maison, quoiqu'il fût 
quelquefois si violent qu'on l'entendait dans les champs à 
de grandes distances, et qu'il réveillait les voisins , bien 
que la maison ne tînt à aucune autre habitation. Souvent 
les domestiques étaient enlevés avec leurs lits, et déposés 
doucement à terre sans avoir aucun mal; quelquefois aussi 



l'esprit frappeur de tedworth. 385 

ils sentaient un poids très-lourd sur leurs pieds. Vers la fin 
de décembre 1661, le bruit du tambour devint plus rare; 
mais on entendit à la place un bruit comme si quelqu'un 
eût compté de l'argent, ce que l'on attribua à une parole 
de la mère de Mompesson. La veille,, en effet, celle-ci, par- 
lant avec un de ses voisins des fées et de l'or qu'elles avaient 
coutume de laisser après elles, avait ajouté qu'il serait bien 
juste qu'elles en lissent autant cette fois pour les dédomma- 
ger de tous les ennuis qu'elles leur avaient causés. Après 
cela le bruit devint moins fort et moins à charge, et l'es- 
prit se contenta de quelques espiègleries. Le jour de Noël, 
avant l'aurore, comme un des enfants se levait, on lui 
jeta au talon le loquet de la porte , quoiqu'il fût attaché 
avec une pointe tellement fine qu'il était très -diffi- 
cile de la tirer. La nuit après Noël, les vêtements de 
M"^^ Mompesson furent traînés autour de la chambre, 
et sa Bible cachée dans la cendre. Les tours de ce 
genre se répétaient souvent. Plus tard, l'esprit tour- 
menta d'une manière très - pénible un des domestiques 
de Mompesson, nommé Jean. C'était un garçon vi- 
goureux et intelligent. Plusieurs nuits de suite l'esprit 
chercha lui ôter ses couvertures pendant qu'il était au 
lit, et il y réussit quelquefois, quoiqu'il les retînt avec 
force. On lui jetait ses souliers à la tête ; d'autres fois il lui 
semblait qu'on lui liait les mains et les pieds. 11 avait re- 
marqué cependant que, lorsqu'il pouvait faire usage de son 
épée et en frapper autour de lui, l'être invisible qui le te- 
nait s'en allait. Bientôt après, le fils de Th. Bennet vint à 
la maison, et raconta à Mompesson quelques paroles qu'a- 
vait dites le tambour dont il a été parlé plus haut, et qui 
avait travaillé comme journalier chez son père. Il paraît 

ir 



386 l'esprit frappeur de tedworth. 

que l'esprit en fut très-mécontent^ car à peine furent-ils 
au lit que le tambour commença à battre, de sorte que 
l'étranger se releva, et réveilla son domestique, qui dor- 
mait avec Jean. Dès que celui-ci fut seul, il entendit du 
bruit dans la chambre, et vit se diriger vers son lit quelque 
chose qui était revêtu de soie. Il prit son épée, mais sentit 
comme une force qui la retenait. Il fut obligé de faire un 
effort pour s'en rendre maître, et le fantôme sortit à l'in- 
stant. Il avait déjà remarqué que les armes lui faisaient 
peur. 

Au commencement de janvier 1662 , on entendit quel- 
que chose qui chantait dans la cheminée et descendait en- 
suite. On aperçut aussi une nuit des lumières dans la 
maison. Une d'elles vint dans la chambre où couchait 
Mompesson. La flamme paraissait bleue et brillante, et 
produisait une certaine fixité dans les yeux de ceux qui la 
regardaient. Après la lumière , on entendit quelqu'un 
monter sans souliers dans les escaliers. La lumière parut 
encore quatre ou cinq fois dans la chambre des enfants, 
et les servantes assurèrent que la porte en avait été fer- 
mée et ouverte au moins dix fois devant leurs yeux, et 
qu'à chaque fois il leur avait semblé que cinq ou six 
hommes entraient, que quelques-uns faisaient le tour de 
la chambre , et que parmi eux se trouvait une personne 
qui faisait du bruit comme avec de la soie. Pendant que 
l'esprit frappait fort, en présence d'un grand nombre de 
gens, un des assistants lui cria : « Satan , si c'est de toi 
que se sert celui qui tambourine, frappe trois coups, et 
pas davantage. » Les trois coups eurent lieu , et l'on n'en- 
tendit plus rien. L'homme frappa ensuite lui-même, pour 
voir s'il n'obtiendrait pas de réponse comme d'habitude ; 



l'esprit frappeur de tedworth. 387 

mais l'esprit garda le silence. Pour s'assurer da\antage de 
la chose;, il dit à l'esprit de frapper cinq fois si c'était lui 
qui tambourinait^ et de se taire tout le reste de la nuit. Il 
en fut ainsi en effet. Ceci arriva en présence de Th. Cham- 
perlam , du comté d'Oxfort^ et de plusieurs autres témoins. 
Le samedi matin, 10 janvier, une heure avant le jour, 
on tambourina devant la porte de la chambre de Mompes- 
son. Puis le bruit passa à l'autre bout de la maison, 
devant la porte des étrangeis qui y dormaient. On y joua 
quatre ou cinq marches mihtaires, après quoi le bruit se 
dissipa. Une nuit que le forgeron du village était couché 
avec Jean, ils entendirent tous les deux un bruit, comme 
si l'on eût ferré un cheval, puis quelqu'un sembla prendre 
avec une pince le nez du forgeron. Un matin , Mompesson 
entendit un grand bruit dans la chambre qui était au-des- 
sous de lui et où dormaient les enfants. 11 descendit vite 
un pistolet à la main , et comme il entrait il entendit une 
voix qui criait : « Une sorcière , une sorcière ! » Puis tout 
resta tranquille. Une nuit, l'esprit, après avoir hanté le lit de 
Mompesson, se dirigea vers un autre où était sa fille ; et pas- 
sant par-dessous, d'un côté à l'autre du lit, il l'enlevait à 
chaque fois, et l'on entendait dans le lit trois sortes de bruits. 
On chercha à atteindre l'esprit avec une épée, mais il évita 
le coup en se cachant sous l'enfant. La nuit suivante , il re- 
vint haletant comme un chien essoufflé. Quelqu'un essaya de 
le frapper avec une tringle de lit, mais on la lui arracha des 
mains, et on la jeta par terre. Plusieurs personnes étant 
venues, la chambre se remplit d'une odeur de fleurs très- 
désagréable, et devint très-chaude, quoiqu'elle n'eût pas 
été chauffée et que l'on fût en plehi hiver. L'esprit continua 
une heure de temps encore de haleter et de gratter, et se 



388 l'esprit frappeur de tedworth. 

retira ensuite dans une chambre voisine, où il frappa un 
peu, et fit entendre comme un bruit de chaînes. Ceci se ré- 
péta deux ou trois nuits de suite. Bientôt après, la Bible 
de M"" Mompesson fut trouvée dans la cendre, les 
pages en bas, ouverte au troisième chapitre de saint Marc, 
où il est parlé des esprits impurs qui se prosternèrent de- 
vant le Sauveur, et de la puissance donnée aux apôtres de 
chasser les démons. La nuit suivante, on répandit de la 
cendre dans la chambre , et le matin on trouva dans un 
endroit l'empreinte d'une forte griffe, dans un autre celle 
d'une griffe plus petite, et dans un troisième endroit quel- 
ques lettres qui ne signifiaient rien et dans lesquelles on 
ne vit qu'un griffonnage inexplicable. 

C'est vers ce temps que Glanvil arriva pour étudier les 
faits extraordinaires dont il avait entendu parler. Le tam- 
bourinage et les grands bruits avaient déjà cessé; mais les 
voisins lui confirmèrent une grande partie des choses qu'il 
avait apprises et dont ils avaient été témoins. A cette 
époque, c'était aux enfants qu'en voulait l'esprit, et il 
commençait à les tourmenter du moment où ils étaient au 
lit. Le soir de son arrivée, vers huit heures, la chose re- 
commença comme de coutume, et une servante descendit 
aussitôt pour l'annoncer à Glanvil. Celui-ci, accompagné 
de Hill, son ami, qui était venu avec lui, et de Mompesson 
lui-même, monta dans la chambre. Comme ils étaient en- 
core sur l'escalier, ils entendirent un grattement singu- 
lier, et, une fois qu'ils furent dans la chambre, Glanvil 
s'assura que le bruit se faisait derrière l'oreiller des enfants 
et contre la taie : il ressemblait à celui que ferait un 
homme en grattant avec ses ongles. 11 y avait dans le lit 
deux petites filles de sept à huit ans, bien tranquilles; 



l'esprit frappeur de TEDWORTH. o89 

leurs mains étaient hors de la couverture, et le grattement 
sous leurs têtes ne pouvait venir d'elles. Elles étaient telle- 
ment accoutumées à ces sortes de choses qu'elles n'en 
paraissaient pas très-effrayées. Elles avaient d'ailleurs tou- 
jours quelqu'un près d'elles. « Me tenant à la tête du lit, 
dit Glanvil, je passai la main sous l'oreiller, à l'endroit où 
l'on grattait. Mais dès que j'y avais la main le bruit passait 
à un autre endroit du lit, puis revenait à la première place 
dès que la main n'y était plus. On m'avait dit que l'esprit 
imitait les bruits qu'on faisait. Je voulus voir si c'était vrai; 
je grattai donc contre le bois du lit cinq fois, sept fois et dix 
fois de suite, et à chaque fois l'esprit répéta le même 
nombre de coups. Je cherchai avec soin sous le lit et der- 
rière, j'ôtai toute la garniture jusqu'aux sangles; j'exami- 
nai le mur derrière le lit; bref, je fis tout pour découvrir 
s'il n'y avait point là quelque supercherie. Mon ami en fit 
autant de son côté, mais nous ne pûmes rien trouver; de 
sorte que je fus alors convaincu , comme je le suis encore 
aujourd'hui, que le bruit venait d'un esprit ou d'un dé- 
mon. Après une demi-heure environ , l'esprit passa au mi- 
lieu du lit sous les enfants, et se mit à haleter comme un 
chien essoufflé. Je mis ma main à l'endroit, et je sentis le 
lit frapper ma main comme si quelque chose le soulevait 
du dedans. Je saisis les plumes pourvoir s'il n'y avait point 
là quelque chose de vivant; puis je regardai partout dans 
la chambre s'il 'n'y avait point de chien ou de chat; les 
autres en firent autant, mais nous ne trouvâmes rien. Le 
mouvement que faisait l'esprit en haletant était si fort, que 
les fenêtres en tremblaient visiblement. Ceci dura une 
demi-heure en notre pi'ésence, et plus longtemps encore 
après notre départ. Pendant que l'esprit iialetait ainsi, je 



390 l'esprit frappeur pe tedmorth. 

vis se remuer dans un sac qui était près d'un autre lit 
quelque chose que je pris pour une souris ou un rat. J'al- 
lai^ je pris le sac par un bout avec une main, et de 
l'autre je tàtai jusqu'à l'autre bout sans rien trouver. 11 
n'y avait personne dans la chambre qui eût pu produire 
ce mouvement, car il paraissait venir de l'intérieur du 
sac. )) 

Pendant tout ce temps Glanvil n'eut pas un moment de 
peur. Comme il dormait la nuit dans une chambre avec son 
ami, il fut éveillé avant le jour par le bruit de quelqu'un 
qui frappait très-fort devant sa porte, et il réveilla son com- 
pagnon. Il adressa plusieurs questions à l'esprit; mais ce- 
lui-ci continua de frapper sans rien répondre. « Au nom de 
Dieu, dit Glanvil, qui es-tu? et que veux -tu? — Je ne 
veux rien, » répondit une voix. Tous les deux crurent que 
c'était un domestique de la maison, et se rendormirent. 
Mais lorsqu'ils racontèrent le matin au maître de la mai- 
son ce qui était arrivé, celui-ci leur dit que personne de la 
famille ne dormait là, ou n'avait eu quelque chose à faire 
en cet endroit, et que ses gens ne venaient que quand il les 
appelait , ce qu'il ne faisait jamais avant le jour. Ses gens 
confirmèrent son dire, assurant que ce n'étaient pas eux qui 
avaient fait le bruit. Le matin, son domestique vint lui an- 
noncer que le cheval qu'il avait monté était tout en nage, 
comme s'il avait marché toute la nuit. Ils se rendirent à l'é- 
curie, et trouvèrent que la chose était ainsi. Ils s'assurèrent 
que ce cheval, qui du reste s'était toujours bien porté de- 
puis longtemps, avait été soigné convenablement par le 
palefrenier. Celui-ci ayant plus tard fait avec lui un ou deux 
milles de chemin dans une plaine , le cheval devint boi- 
teux; et une autre fois, après avoir ramené péniblement 



l'esprit FRAPPEtR DE TEDWORTH. 391 

son mailre à la maison , il tomba malade le second ou le 
troisième jour , sans qu'on pût savoir ce qu'il avait. 

Un jour Mompesson, ayant aperçu quelques morceaux de 
bois remuer dans la cheminée, tira un coup de pistolet, 
après quoi on vit quelques gouttes de sang au foyer et dans 
l'escalier. Le calme revint dans la maison pour deux ou 
(rois nuits; mais l'esprit reparut ensuite et se mit à tour- 
menter un petit enfant, de telle manière qu'il ne pouvait 
dormir tranquille deux nuits de suite. L'esprit ne pouvait 
souffrir aucune lumière dans la chambre, mais il les em- 
portait dans la cheminée ou les jetait sous le lit. Le pauvre 
enfant avait tellement peur qu'il fallait des heures en- 
tières pour le rassurer; et l'on fut obligé de l'emporter une 
seconde fois avec les autres hors de la maison. La nuit sui- 
vante, vers minuit, l'esprit monta l'escalier, frappa à la 
porte de Mompesson, puis alla trouver son domestique, et 
lui apparut au pied de son lit. Celui-ci ne put distinguer 
exactement sa forme : il crut voir cependant une grande 
ligure avec deux yeux rouges et étincelants, qui le regar- 
dèrent fixement, et disparurent ensuite. Une autre nuit, 
en présence de plusieurs étrangers, l'esprit se mit à filer 
comme un chat dans le lit des enfants; en même temps la 
garniture du lit et les enfants eux-mêmes furent soulevés 
avec une telle force, que six hommes ne pouvaient les ar- 
rêter. On emporta donc les enfants atin de défaire le lit; 
mais à peine les avait -on mis dans un autre lit que celui- 
ci fut secoué plus encore que le premier. Ceci dura qua- 
tre heures. Les jambes des enfants étaient poussées si fort 
contre les colonnes du lit qu'ils furent obligés de se lever 
et de rester debout toute la nuit. L'esprit se mit à verser les 
vases de nuit dans les lits et à y jeter de la cendre. Il mit 



392 l'esprit frappeur de tedworth. 

dans le lit de Mompesson une longue fourchette de fer, et 
dans celui de sa mère un couteau dont le tranchant était par 
dehors. Il remplit les plats de cendre^ jeta de côté et d'autre 
tous les objets^ et le bruit continua ainsi sans interrup- 
tion. Au commencement d'avril 1653^ un étranger étant 
venu dans la maison passer quelque temps^ tout son argent 
lui fut noirci dans sa poche, et Mompesson trouva un matin 
dans son écurie son cheval étendu par terre avec une de 
ses jambes de derrière si bien encalée dans sa bouche que 
plusieurs hommes eurent beaucoup de peine à l'ôter avec 
un levier. Il se passa beaucoup d'auh'es choses remarqua- 
bles encore j mais le récit de Glanvil ne va pas plus loin. 
Mompesson ne lui écrivit qu'une fois depuis, pour lui an- 
noncer que la maison avait été inquiétée plusieurs nuits de 
suite par, sept ou huit figures de forme humaine, mais qui 
toutes s'étaient sauvées dans le jardin dès qu'on avait tiré 
un coup de pistolet. 

Cependant le tambourineur dont nous avons parlé fut 
traduit devant les assises de. Salisbury. Il avait été d'abord 
mis dans les prisons de Gloucester pour vol. Là un homme 

du comté de Wilts étant allé le voir, il lui demanda ce qu'il 

il 
y avait de nouveau dans le pays. Le visiteur répondit qu'il 

ne savait rien, a N'avez -vous pas entendu parler, dit le 

prisonnier, du tambour que l'on entend dans la maison 

de ce monsieur de Tedworth? — Certainement, dit l'autre. 

— Eh bien ! c'est moi qui le tourmente ainsi, et il n'aura 

de repos qu'après m' avoir donné satisfaction du tort qu'il 

m'a fait en me prenant mon tambour, w — Il fut traduit 

comme magicien devant les assises de Sarum. Tous les 

faits cités plus haut furent attestés avec serment par le curé 

de la paroisse et plusieurs habitants des plus distingués de 



l'esprit frappeur de tedworth. 393 

l'endroit^ qui en avaient été témoins de temps en temps 
pendant plusieurs années; et le drôle fut condamné au 
bannissement. 11 fut embarqué; mais il échappa, on ne sait 
comment, profitant, dit -on, d'une tempête et de l'effroi 
des marins. Il est remarquable que pendant le temps qu'il 
fut absent et en prison tout fut tranquille dans la maison, 
mais que le bruit recommença dès qu'il fut échappé. Il 
avait servi sous Cromwell, et parlait souvent de livres qu'il 
avait reçus d'un vieillard qui passait pour magicien. 

Cette affaire, on le pense bien, fit grand bruit et excita, 
comme il arrive toujours en pareil cas, de grandes con- 
tradictions. Ceux qui connaissaient Mompesson ne pou- 
vaient douter de sa véracité. Son témoignage ne pouvait 
être récusé, car il possédait toutes les qualités d'un bon 
témoin. Les choses s'étaient passées dans sa maison, non 
pas deux ou trois fois, mais plus de cent fois, pendant trois 
années de suite, et il les avait observées avec la plus grande 
attention. Il n'avait pu être trompé par un de ses domes- 
tiques, et l'imposture, si elle avait eu lieu, n'aurait pu 
manquer pendant un si long temps de se trahir à la tin. 
Attribuer toute l'affaire à une disposition mélancolique de 
Mompesson est tout aussi impossible; car il faudrait sup- 
poser qu'il avait communiqué ses dispositions à toute sa 
famille. Il n'est pas plus raisonnable de supposer qu'il ait 
connu la supercherie. Sa réputation, sa fortune, l'état de 
ses affaires , la paix de sa maison , tout souffrait de ces 
événements extraordinaires. Ceux qui étaient incrédules 
le regardaient comme un imposteur; les autres voyaient 
dans cette calamité un jugement de Dieu, qui voulait punir 
en lui quelque crime secret. Sa fortune souffrait de ce 
concours immense de peuple qui accourait de partout chez 



394 l'esprit frappeur de tedworth. 

lui. Ses affaires étaient arrêtées, ses domestiques décou- 
ragés , de sorte qu'à la fin il pouvait à peine en trouver 
pour le servir, sans parler de l'émotion continuelle de sa 
famille, de l'obligation de transporter sans cesse les en- 
fants d'une chambre ou d'une maison à l'autre et des 
bruits qui duraient pendant des nuits entières. 11 était 
impossible de supposer qu'il se fût incommodé lui-même 
pendant si longtemps, uniquement pour le plaisir de 
tromper et de faire parler de lui. Comment d'ailleurs, 
parmi les hommes toujours si nombreux qui ne croient 
point à ces sortes de choses et qui étaient venus avec l'in- 
tention de découvrir l'imposture, ne s'en est-il pas trouvé 
un seul qui ait trouvé la véritable cause de ces événements, 
d'autant plus que tous avaient la plus grande liberté sous 
ce rapport, et pouvaient fouiller tous les coins de la mai- 
son? Bien loin de là, plusieurs s'en retournèrent avec des 
idées bien différentes de celles qu'ils avaient apportées. 

La nouvelle de ce qui se passait dans leWiltshire parvint 
bientôt à la cour, et le roi Charles II envoya plusieurs 
personnes pour examiner la chose de plus près. Or il n'y 
eut rien pendant la nuit que les envoyés du roi passèrent 
dans la maison. Dès lors tout fut fini. Comme cet Espagnol 
qui, n'ayant point vu le soleil pendant les vingt jours qu'il 
avait passés en Angleterre, en conclut qu'il n'y avait point 
de soleil dans le pays, on dit aussi que, les seigneurs de 
là cour n'ayant rien remarqué dans la maison pendant la 
nuit qu'ils y avaient passée, il n'y avait rien de réel dans 
tout ce qu'on avait publié ; et devant ce témoignage négatif 
tous les témoignages positifs devaient se taiie. Glanvil 
avait publié ce qui s'était passé dans les trois premières 
éditions de son livre sans trouver de contradicteurs. 11 



l'esprit frappeur de tedworth. 395 

lui arriva désormais de tous côtés que l'on savait bien qu'il 
n'y avait rien de vrai dans toute cette affaire, que lui 
Glanvil et Mompesson avaient avoué eux-mêmes que toute 
cette histoire n'était qu'une invention et une duperie. On 
accourut de toute part chez Glanvil pour lai demander s'il 
avait fait sérieusement cet aveu ; et il se fit bientôt autant 
de bruit dans sa maison , par tout ce concours de gens , 
qu'il s'en était fait dans celle de Mompesson; de sorte que, 
fatigué de toutes ces questions, il se décida enfin à donner 
une seconde édition de son ouvrage. Cependant, comme il 
tarda quelque temps encore à la publier, cet aveu prétendu 
de sa part prit consistance et devint un fait acquis. Glanvil, 
de son côté, travaillait à sa nouvelle édition lorsqu'il fut 
surpris par la mort, en 1 680 ; mais elle ne fut publiée que 
plus tard, et contenait dans l'introduction une lettre que 
Mompesson avait écrite le 8 novembre 1672, où il disait 
entre autres choses : « On m'a souvent demandé si je n'avais 
pas avoué à Sa Majesté, ou à quelque autre, que tout ce 
qui s'était passé chez moi n'avait été qu'une duperie. J'ai 
répondu, comme je le ferais encore sur mon lit de mort, 
que je serais un imposteur et un parjure si j'admettais 
une supercherie là où il n'a pu y en avoir aucune, comme 
je l'ai affirmé par serment devant les assises, avec le curé 
du heu et deux témoins honorables. Si le monde refuse de 
croire à ce que je dis, ceci ne me regarde pas; mais je prie 
Dieu de me délivrer à l'avenir de ce malheur ou d'autres 
semblables.» On se tut, et l'on chercha à ensevelir le 
plus possible la chose dans l'oubli. C'est ainsi qu'on agissait 
alors dans ces sortes d'affaires; c'est ainsi qu'on a continué 
d'agir pendant tout le xvm^ siècle, et encore aujourd'hui 
on ne sait pas faire autre chose. 



396 LES ESPRITS FRAPPEURS. 

CHAPITRE XXII 

L'esprit frappeur de Wesley; celui du château de Hudmuhlen, de Dre- 
pano, celui de Stratford-Bow, celui d'André Welz àLottingen, celui 
de Callo à Mélita, celui de Saint-York, celui de la cure de Groben, etc. 

L'esprit Aux faits que nous venons de raconter nous en ajou- 
rappeur de jgj,Qj^g plusieurs autres du même genre, qui montreront 
comment les esprits frappeurs ont la faculté de connaître 
les pensées de l'homme et d'entrer dans ses vues. Au com- 
mencement du siècle précédent , un esprit de cette sorte 
hanta la maison paternelle de Wesley, fondateur de la 
secte des Méthodistes. Cette maison était située à Epworth, 
dans le Lincolnshire, où le père de Wesley était alors se- 
nior; et le bruit commença le 1" décembre 1716, par des 
gémissements devant la porte de la salle à manger, et dura 
jusqu'au 27 janvier 17 17; de sorte qu'on eut tout le temps 
de bien étudier cette affaire. Tous les membres de la famille 
étaient sans peur et sans préjugés. Ils firent tout ce qu'on 
peut faire en pareil cas pour découvrir l'erreur ou la 
supercherie ; et Samuel , fils du senior, homme sincère- 
ment religieux, comme on le sait, nous a conservé les ré- 
sultatsde l'enquête tels quilles avait trouvés dans le jour- 
nal de son père, dans les lettres de sa mère, de ses frères 
et sœurs. Cette histoire réunit donc tous les signes d'une 
authenticité parfaite. La famille de Weslay pria le père 
d'adresser la parole à l'esprit qui les tourmentait. Un soir 
donc, vers six heures, il entra dans la chambre des enfants, 
où il entendait des gémissements et des coups. Il conjura 
l'esprit de parler, s'il en avait le pouvoir, et de lui dire 
pourquoi il hantait ainsi sa maison. L'esprit ne répondit 



LES ESPRITS FRAPPEURS. 397 

pas, mais frappa trois coups, selon sa coutume. Wesley 
prononça un nom, et lui dit que, si c'était le sien , il eût 
à frapper, dans le cas où il ne pourrait parler. Mais l'esprit 
ne frappa plus tout le reste de la nuit. Wesley répéta plu- 
sieurs fois la même chose plus tard, suivant l'esprit de 
chambre en chambre, de jour et de nuit, avec ou sans lu- 
mière, et lui adressant la parole quand il le sentait appro- 
cher. Mais il n'entendit jamais une voix articulée. Une ou 
deux fois seulement, il entendit deux ou Irois sons très- 
faibles, un peu plus distincts que le sifflement d'un oiseau, 
mais très-dilTérents du bruit que font les rats. Une fois, 
comme il était dans la cuisine et qu'il frappait avec un 
bâton les poutres du plancher, l'esprit lui répondit en 
frappant à chaque fois aussi fort que lui. Wesley fit alors 
ce qu'il avait coutume de faire en entrant dans une 
chambre : il frappa, d'après une série régulière, 1-2, 3, 
4, 5, 6-7 coups. L'esprit parut être embarrassé, et ne ré- 
pondit point de la même manière. Il était remarquable 
que lorsque la famille était réunie autour de Wesley pour 
prier, et que celui-ci était arrivé à la prière pour le roi 
et son héritier, l'esprit frappait très-fort au-dessus de leurs 
têtes, et que ce bruit se répétait quand ils répétaient la 
prière, tandis qu'il n'avait point lieu. quand on l'omeltait, 
de sorte que les enfants disaient qu'il était Jacobite. 

Si nous pouvons ajouter une foi entière au récit que le L'esprit de 
curé Feldmann nous a laissé sur l'esprit familier qui de- "igô""^' 
meura de 1584 à 1588 dans l'ancien château de Hude- 
mûhlen,dans le Lunebourg, ce dernier parlait bien plus 
volontiers que celui de Wesley. U avait commencé aussi 
par faire du tapage; puis il s'était mis à parler en plein 
jour avec les domestiques, qui d'abord en avaient été Irès- 
ni. 12 



308 LES ESPRITS FRAPPEURS. 

effrayés, mais qui plus tard s'étaient accoutumés à lui. Il 
se mit ensuite à parler en présence môme du maître de la 
maison, aux repas de midi et du soir, avec les personnes 
présentes;, aussi bien les étrangers que les autres. II riait, 
jouait toute sorte de tours, faisait des vers, chantait des 
cantiques. C'est ainsi qu'il chanta une fois à la Pentecôte 
un cantique au Saint-Esprit d'une voix très-hante et assez 
agréable, qui ressemblait à celle d'une jeune fille ou d'un 
jeune garçon. 11 disait qu'il était chrétien comme un autre, 
qu'il espérait bien aller au ciel ; qu'il n'avait rien de 
commun avec les lutins; que ceux-ci étaient les fantômes 
du diable. Comme on lui disait un jour que, s'il était un 
bon chrétien , il devait prier Dieu , il se mit à réciter le 
Pater. Mais quand il fut arrivé à ces paroles : « Délivrez- 
nous du mal, » il les prononça tout doucement. Il balbu- 
tiait aussi beaucoup en récitant le Credo, et prononçait 
d'une voix enrouée et très-peu distincte ces paroles : « Je 
crois à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair 
et à la vie éternelle. » 
L'esprit de II y avait aussi vers le même temps, en 1 585, à Drepano, 
chez les habitants de ce lieu, un esprit familier qui par- 
lait avec les gens de la maison, et leur faisait des niches. 
Il jetait des pierres, mais sans faire de mal; il lançait en 
l'air les ustensiles du ménage sans les briser. Cependant 
une fois, comme un jeune homme jouait d'un instrument 
à corde, il l'accompagna en chantant des chansons scan- 
daleuses. Le maître de la maison étant allé avec sa femme 
dans une uutre ville, l'esprit les y accompagna; et comme 
ils revenaient à la maison , trempés de pluie, il les pré- 
céda, et avertit avec de gi'ands cris les gens d'allumer du 
feu, en leur disant que le maître arrivait trempé de pluie 



LES ESPRITS FRAPPEURS. 399 

jusqu'aux os. Mais celui-ci prit très-mal la chose ^ et le 
menaça de faire venir un père jésuite pour le chasser de 
la maison. Là-dessus l'esprit se mit à faire beaucoup de 
tapage et de menaces, et dit que, tant que le père jésuite 
resterait dans la maison, il se cacherait. Malgré cela, 
l'homme alla trouver le père, et lui raconta toute l'affaire, 
en implorant son secours. Celui-ci ne crut pas devoir aller 
lui-même dans la maison, à cause du bruit que cela pour- 
rait faire; mais il l'exhorta à se purifier, lui et sa famille, 
par les sacrements de pénitence et d'eucharistie. Il leuj- 
défendit en même temps de parler avec l'esprit, et de lui 
demander des choses cachées, en leur disant qu'ils devaient 
bien plutôt regarder tout ce qu'il disait comme des men- 
songes. Il donna au père un agnus dei pour le suspendre 
au cou de sa tille, qui était plus inquiétée que les autres. 
Us tirent ce qu'il leur avait conseillé , et furent déhvrés. 
(Delrio, 1. YI, c. 2.) 

Lorsque l'esprit qui hantait la maison de Wesley com- 
mença son tapage , les parents n'avaient point voulu 
croire au récit de leurs enfants à ce sujet; et la mère en 
particulier avait attribué tout ce bruit à des souris ou à des 
rats, qui les avaient déjà troublés auparavant , et qu'elle 
avait chassés alors avec le bruit d'une corne. Elle eut donc 
recours de nouveau à l'instrument dont les sons avaient si 
bien réussi; mais cette fois il ne produisit aucun effet; à 
partir de cette même nuit, au contraire, le bruit devint 
beaucoup plus considérable, et la nuit et le jour, et elle se 
convainquit qu'il ne pouvait provenir d'aucun homme, 
tant il était extraordinaire. Il était manifeste, comme le 
dit une des filles de Wesley, que le grand inconnu était 
blessé de l'interprétation que l'on donnait à son langage 



400 LES ESPRITS FRAPPEURS. 

inexpliquable, et voulait montrer à toutes les personnes 
de la maison qu'elles n'y entendaient rien. La même chose 
est arrivée souvent ailleurs , mais surtout dans le fait qui 
s'est passé à quatre milles de Londres, près de Stratford- 
Bow, au commencement du siècle précédent, et qui nous 
est rapporté parGlanvil. Le docteur Gibbs, prébendier de 
L'esprit de Westminster, homme calme et intelligent^ passant par cet 
gy^^. endroit en allant de Londres à Essex, se rendit sur la 
demande d'un ami dans une maison hantée par des 
esprits. Il ne s'y était passé encore rien de très-extraordi- 
naire, si ce n'est qu'une jeune fille avait senti l'attouche- 
ment d'une main froide et était morte peu de temps après. 
Mais comme le docteur revenait de son voyage quelques 
semaines plus tard, et passait par le même endroit^ il 
trouva la maîtresse de la maison à la porte, et elle lui ra- 
conta que depuis qu'elle l'avait vu ils avaient eu beaucoup 
à souffrir; de sorte qu'ils avaient été contraints de se loger 
au rez-de-chaussée. Comme il ne croyait point aux choses 
de ce genre, il put à peine s'empêcher de rire de ce qu'elle 
lui disait. Mais pendant qu'il parlait encore avec elle, une 
fenêtre des appartements supérieurs s'ouvrit tout à coup, 
et l'on aperçut voler en l'air un morceau de vieille roue, 
après quoi la fenêtre se referma. Elle se rouvrit au bout 
de quelques instants, et il en sortit cette fois un morceau 
de tuile. Le docteur impatienté sentit un vif désir d'étu- 
dier la chose de plus près et de prendre sur le fait le drôle 
qui s'était permis de lui jouer ce tour. 11 offrit donc d'en- 
trer dans la chambre, si on voulait l'y conduire; mais 
comme personne dans la maison n'osait le faire, il se dé- 
cida à monter seul. Comme il entrait dans la chambre, il 
trouva jetés pêle-mêle sur le plancher les sièges, les bancs, 



LtS ESPRITS FRAPPEURS. 401 

les flambeaux^, les lils^, etc.; mais il ne vit personne. Comme 
il réfléchissait sm- ce que cela pouvait être^ il voit un lit 
se remuer et tourner en cercle pendant quelque temps, 
puis se poser doucement à terre. Surpris à ce spectacle, il 
attend quelques minutes; et dès que le lit ne remue plus, 
il s'avance, le soulève, et regarde attentivement si on n'y 
a point attaché quelque fil très-mince ou même un cheveu , 
ou s'il n'y trouvera point un trou ou une cheville qui au- 
rait pu servir à y fixer quelque chose. 11 examine avec la 
môme attention s'il n'y avait point au plafond de fil ni de 
trou; mais il s'assure après une inspection très-exacte qu'il 
n'y a rien de tout cela. Il va du côté de la fenêtre, et at- 
tend là quelques instants. Il voit un autre lit se lever de 
lui-même en l'air, et faire mine de marcher sur lui. 11 
commence à croire qu'il y a là -dessous plus qu'il n'avait 
conjecturé d'abord. Il se retire promptement vers la porte, 
sort, et la ferme après lui pour plus de sûreté. A peine 
est- il sorti que la porte s'ouvre de nouveau, et il voit les 
bancs, les flambeaux, les lits, les sièges se lancer après 
lui, comme si on en voulait à sa vie; mais aucun de ces 
objets cependant ne le blessa. Il vit bien alors que ce n'était 
pas sans motif que la maîtresse de la maison avait peur. 
Lorsqu'il fut en bas, et pendant qu'il parlait avec d'autres 
de cette afTaire, une pipe fut jetée de la table contre le mur, 
et brisée. Les habitants de la maison furent obhgés de la 
quitter plus tard tout à fait. Glanvil, qui rapporte cette 
histoire, la tenait de Henri More, à qui le docteur Gibbs l'a- 
vait racontée lui-même. 

Si les esprits frappeurs voient ainsi et entendent ce que 
les hommes font ou disent, ils peuvent aussi quelquefois 
se faire voir et entendre de ces derniers. La famille de 



402 LES ESPRITS FRAPPEURS. 

Wesley avait entendu plusieurs fois Tesprit qui hantait la 
maison marcher comme un homme velu d'une robe de 
chambre très-large. 11 se montra enfui à la mère. Elle en- 
tendit un jour frapper dans la chambre des enfants sous un 
lit. Comme elle regardait pour voir ce que c'était, il lui 
sembla que quelque chose courait et s'en allait; mais elle 
ne put décrire exactement la forme de l'objet; il lui sembla 
pourtant qu'il ressemblait à un chien basset. Une autre 
fois le domestique était assis seul en bas à la cuisine, au- 
près du feu. 11 vit sortn- du trou où était la cendre et cou- 
rir autour de la cuisine quelque chose qui ressemblait à 
un lapin, mais plus petit encore, dont les oreilles étaient 
rabattues sur le cou et la queue relevée. Il courut après 
lui avec les pinces; mais comme il ne put le trouver, il eut 
peur et sortit de la cuisine. L'esprit de Hudemiilhen se 
montra une fois aussi sous la forme d'un serpent enroulé, 
une autre fois comme un enfant de trois ans, ayant deux 
couteaux en forme de croix dans le cœur. Il jouait avec 
les enfants sous la forme d'un petit enfant ayant des che- 
veux blonds et une robe de velours rouge ; une autre fois 
il tendit une main d'enfant au maître du château, qui l'a- 
vait souvent prié de se faire voir; une autre fois enfin, il 
lui apparut comme une tê(e de mort. 

Ramond, comte de Corasse, dans les Pyrénées, avait, 
d'après Froissard, un esprit familier nommé Orton, qui le 
visitait le soir et à minuit et causait avec lui, ce qui ef- 
frayait grandement sa femme. Le comte le pria souvent de 
se montrer. Après un long refus, il lui apparut enfin sous 
la forme de deux épis qui paraissaient s'entrelacer. Le 
comte en colère l'ayant grondé, il se présenta à lui un 
matin sous la forme d'un porc très-grand, mais aussi très- 



LES ESPRITS FRAPPEURS. 403 

maigre. Le comte lança ses chiens sur lui;, et Orton ne re- 
vint plus. L'an 1689^ vers la Saint-Jacques, un esprit fa- 

lùilier s'annonça chez André Welz. à Dœttingen, dans les i-'espnt de 
^ , Dœttingen. 

domaines du comte de Hohenlohe. Il jouait toute espèce 

de tours. Dans les commencements il était invisible; une 
fois pourtant il se montra sous la forme d'un oiseau gris 
qui volait dans la chambre. Bientôt les enfants préten- 
dirent qu'ils le voyaient sous toute espèce de forme, avec 
une tête de chien, tantôt debout, tantôt marchant à quatre 
pattes. Plus tard il prit la forme d'une femme avec un ju- 
pon gris et une robe noire et courte ; le visage tantôt voilé, 
tantôt découvert; et il paraissait alors laid, vieux, ridé et 
menaçant; mais les enfants n'avaient point peur de lui. 
Tantôt, lorsqu'une des filles voulait boire, il lui apparais- 
sait du fond du pot sous la forme d'un chat; tantôt il se 
jetait du haut du toit, il disparaissait dans l'air; tantôt il 
se rapetissait jusqu'à la forme d'un œuf de poule. Un 
nommé François, qui servait chez le comte, a puisé ce récit 
dans les actes et l'enquête faite par les magistrats du lieu. 
L'esprit frappeur du couvent de Maulbrunn, dont les 
feuilles de Prevorst ont parlé dernièrement, apparut aux 
soldats qui le poursuivaient sous la forme d'un chat noir 
descendant les escaliers. Ceci rappelle les figures d'ani- 
maux sous lesquelles l'homme apparaît quelquefois dans 
la seconde vue. Ici c'est le caractère qui se reflète chez le 
voyant dans ses ditTérentes formes , tandis que les esprits 
familiers semblent prendre la forme qui répond le mieux 
à leur inclination dominante, ce qui s'accorde très-bien 
d'ailleurs avec la nature de ces esprits intermédiaires, qui, 
placés sur la limite des deux règnes, se cachent volontiers 
sous une forme empruntée au règne inférieur. 



404 LES ESPRITS FRAPPEURS. 

Ordinairement les esprits familiers sont dans un rap- 
port particulier avec un des membres de la famille^ soit 
par une inclination naturelle;, soit par l'effet de quelque 
contrainte; ou bien encore parce qu'ils ont besoin d'un 
rapport de ce genre pour se soutenir dans une région qui 
leur est étrangère. L'esprit frappeur qui hanta en 1665^ 
pendant trois mois de suite ;, la maison de Goldner^ mar- 
chand à Thorn, en voulait surtout à son fils âgé de treize 
ans. Il lui apparaissait sous la forme tantôt d'un bouc ou 
d'un chevreuil;, tantôt d'un oiseau ou d'une autre bête, 
le jetait par terre et l'inquiétait de mille autres manières. 
(Zernaka;, Chronique de Thorn.) 
L'esprit de L'esprit de Wesley en voulait principalement à l'une de 
Malte, ggg ^^y\q^ nommée Hetty. 11 changeait de lieu avec elle, et 
c'était sous elle que se faisaient entendre le plus souvent 
les coups. Parmi les cas de ce genre^, un des plus frappants 
est celui qui eut lieu à Malte, au commencement du 
xviu^ siècle. Là vivait Y. Callo, canonnier, qui avait une 
fille de neuf ans^, laquelle avait vu en songe pendant un 
mois des fantômes qui lui promettaient de grandes ri- 
chesses. Elle raconta à ses parents ce qui lui était arrivé , 
et leur décrivit les fantômes qui se présentaient à elle. 
Bientôt ils lui apparurent même le jour. Elle n'en vit qu'un 
d'abord, puis deux , puis davantage encore; et parmi eux 
elle reconnut des femmes qu'elle avait vues antérieure- 
ment dans ses songes. Ces fantômes se tirent connaître à 
elle sous les noms de Jean, de Bernard, etc., et conti- 
nuèrent de lui promettre de grandes choses. Ils lui dirent 
que, si elle le voulait, elle et sa famille parviendraient aux 
honneurs, qu'ils les enrichiraient, et leur donneraient de 
l'or et des pierres précieuses qu'ils gardaient dans des 



LES ESPRITS FRAPPEURS. 405 

églises abandonnées. Spes, c'était le nom de la jeune tille^ 
était la seule de la maison qui vît et entendît ces hôtes 
singuliers. Ils lui firent d'abord quelques petits présents 
en fruits j en argent et autres choses semblables, qu'elle 
recevait dans les commencements avec une certaine 
crainte. Mais elle devint plus hardie lorsqu'ils lui eurent 
dit qu'ils étaient des créatures de Dieu comme elle, qu'ils 
connaissaient des trésors cachés dans les églises de Sainte- 
Calherine de ïierba, de Sainte-Sophie et de Saint-André ; 
qu'il lui serait facile de les avoir, si elle voulait tuer dans 
l'une d'elles un coq blanc^ porter du miel dans la seconde, 
et un poisson dans la troisième. Ceci dura environ deux 
ans. Ils lui apportèrent un jour des figues dans le mois de 
janvier. Elle les vit plusieurs fois manger à table comme 
elle; ils lui guérirent môme une fois avec un onguent un 
ulcère qu'elle avait à la tête. 

Comme il ne lui arrivait rien de mal, son père tolérait 
tout cela comme un jeu ; il désirait seulement voir aussi 
ces esprits familiers, et dit à sa fille de leur demander 
qu'ils se fissent voir à lui. Ils répondirent qu'il ne pouvait 
les voir maintenant, mais qu'il le pourrait peut-être à 
l'heure de la mort. Il y avait dans la maison un fils qui 
servait tous les jours comme clerc le prêtre à l'autel. C'é- 
tait le seul de la famille qu'ils ne pussent souffrir; et s'il 
venait pendant qu'ils parlaient civec la jeune fille, ils lui 
faisaient la moue, et disaient du mal de lui. Cette circon- 
stance donna des soupçons au père ; et comme d'ailleurs 
sa fille grandissait, il ne voulut pas souffrir plus longtemps 
ces visites équivoques. Il chargea donc son arme, et con- 
vint avec sa fille qu'elle l'avertirait par un signe lorsqu'ils 
viendraient parler avec elle sous l'arbre qui leur servait 



406 LES ESPRITS FRAPPEURS. 

de rendez-vous. Ils vinrent, mais coiuroucës cette fois et 
se plaignant des mauvaises dispositions du père à leur 
égard, quoiqu'ils n'eussent jamais fait que du bien a la 
famille; et ils lui montrèrent la clef de son arquebuse , 
qu'ils avaient emportée. Le père reconnut alors que c'é- 
taient des esprits; il raconta la chose au curé, qui bénit la 
maison. Pendant la cérémonie, la jeune fdle entendit les 
esprits qui s'enfuyaient de l'étage supérieur dans le jardin, 
et qui l'appelaient par son nom en poussant des plaintes. 
On était arrivé à l'année 1603 , et la jeune fille avait onze 
ans. Or un père jésuite ayant été envoyé dans le canton 
pour y prêcher le carême, le père lui raconta tout ce qui 
s'était passé. Le bon religieux recommanda à la famille 
tout entière de se purifier par le sacrement de pénitence, 
et donna à la jeune fille une image de saint Ignace en lui 
disant de la présenter aux esprits quand ils reviendraient, 
en renonçant à eux pour toujours. Elle le promit, et eut 
le courage de le faire. Dès que les esprits virent l'image, 
ils entrèrent en fureur, vomirent force injures, suj'tout 
contre les jésuites, et se cachèrent dans les ténèbres. Ils 
se montrèrent cependant encore, non plus sous forme 
humaine, mais comme des monstres vomissant du feu; 
mais ils furent chassés de nouveau par l'image, et ne 
parurent plus pendant tout le temps que vécut la jeune 
fille. Efie fut malade au lit pendant un mois enUer, par 
suite de la peur qu'elle avait eue, et la famifie fut éprou- 
vée dans la suite par beaucoup de malheurs. {Gloria pos- 
thuma S. Ignatii , part. III, p. 221.) 

Les phénomènes qui accompagnent l'apparition de ces 
esprits frappeurs sont de plusieurs sortes. Ainsi, par 
exemple, le contrôleur des mines d'Olaus Borrichius, qui 



LES ESPRITS FUArPEURS. 407 

avait chez lui des provisions considérables de blë^ de fruits 
et d'épiceries, parce qu'il demeurait loin de la ville, 
toutes les fois qu'il assistait à l'église au service divin , ou 
qu'il était aux mines, trouvait à son retour le blé, l'orge, 
les pois , la moutarde par terre dans sa chambre, chaque 
chose à part, et formant des pyramides ou de petites tours 
si artistement faites et gardant si bien l'équilibre que 
tous ceux qui les regardaient en étaient dans l'admiration. 
Les voisins du contrôleur lui du'ent que c'étaient les esprits 
souterrains des mines qui voulaient plaisanter, et lui an- 
noncer ainsi le bonheur qui l'attendait, ce que l'événe- 
ment justifia plus tard. {In Actis Medicis D. Thom. Bar- 
tholini, vol. III, obs. 68.) L'esprit frappeur de Wesley 
commençait ordinairement ses scènes par un bruit que 
"Wesley comparait à celui que fait une meule de moulin 
qui tourne lorsque le vent change tout à coup, mais que 
ses enfants comparaient à celui que fait de la ferraille que 
l'on remue. D'autres fois il semblait qu'un menuisier rabo- 
tait des planches. Puis l'esprit frappait trois coups une fois, 
deux fois, trois fois, et ainsi de suite pendant plusieurs 
heures. Tous les membres de la famille entendaient ces 
coups à la même place, tantôt dehors, à la porte du jardin, 
puis une demi-minute après au-dessus de leurs têtes. Les 
coups étaient forts et creux, et tels que personne ne pou- 
vait les imiter. Lorsqu'on visitait les chambres, le bruit 
se faisait entendre chaque fois dans celle qu'on venait de 
quitter, ouverte ou fermée. Il imitait tantôt le bruit de la 
danse, tantôt le gloussement d'un dindon j tantôt il sem- 
blait qu'on répandait une masse d'argent , tantôt qu'on 
jetait avec force du charbon par terre. Quelquefois les plats 
dansaient sur la table en présence de Weslev ; les portes 



408 LES ESPRITS FRAPPEURS. 

s'ouvraient et se fermaient; et comme la clanche du loquet 
s'élevait et s'abaissait, une de ses filles voulut la tenir une 
fois par dedans ; mais elle s'abaissa malgré tous ses efforts, 
et la porte frappa violemment contre elle, quoiqu'on ne 
vît personne dehors. Wesley lui-même se sentit pressé 
contre le coin de son secrétaire, ou bien contre une porte. 
Au reste les enfants tremblaient toujours dans le sommeil, 
avant de se réveiller, quand l'esprit était près d'eux. Un 
dogue que Wesley s'était procuré, précisément à cause de 
ces bruits, aboya très-fort la première nuit, mais se tut 
ensuite , et semblait avoir plus peur que les enfants. 

L'esprit do Des bruits singuliers commencèrent à se faire entendre 

W York 

l'an 1079, entre dix et onze heures du soir, chez sir Wil- 
liam York, à Lcssinghall, dans le Lincolnshire. On entendit 
d'abord un grand tapage au loquet de la porte extérieure ; 
de sorte que la maîtresse de la maison, dans l'absence de 
son mari, croyant que c'étaient des voleurs, fit sonner du 
çor vers la ville voisine, pour demander du secours. Le 
bruit dura jusqu'à ce que l'on fût venu au secours, mais 
on ne trouva personne. On n'entendit plus rien jusqu'au 
mois de mai de l'année suivante. Le vacarme recommença 
à cette époque sans qu'on pût jamais découvrir personne, 
lors même qu'on regardait par les fenêtres au clair de 
lune. Le bruit passa du dehors dans la maison. Un soir 
.es gens ayant entendu du bruit sous le vestibule, voulu- 
rent voir ce que c'était, et ils trouvèrent les sièges placés 
tous au milieu. Ils les remirent à leur place, et s'en allè- 
rent dans la cuisine; mais le même bruit les rappela bien- 
tôt au même endroit, et ils trouvèrent tous les sièges dans 
le corridor qui allait de la cuisine au vestibule. C'était 
surtout à une porte qui s'ouvrait sous l'escalier que le 



LES ESPKITS FRAPPEURS. 409 

bruit se faisait entendre le plus souvent. William ferma 
donc la porte, et prit la clef sur lui; mais le bruit con- 
tinua, même lorsque d'en haut il -éclairait la porte, il l'en- 
tendit une fois comme il était à une coudée de distance de 
celle-ci : il l'ouvrit, visita le lieu avec le plus grand soin, 
mais ne trouva personne. A peine avait- il tourné le dos 
que le bruit recommença, pour passer de là dans une 
chambre vide : il semblait qu'un homme y allait et venait; 
tantôt qu'il courait, tantôt qu'il marchait sur des échasses, 
et de plus il frappait de temps en temps cinq ou six coups au 
plafond. Le bruit devenait toujours plus fort, de sorte que 
la famille pensa à quitter la maison. William ayant sur les 
entrefaites fait venir des plombiers pour raccommoder les 
gouttières, l'esprit imita parfaitement le bruit que faisaient 
les ouvriers en frappant. Il en fut de même pendant que 
les charpentiers taillaient du bois dans la cour; si bien que 
le patron déclara qu'il aurait cru que c'étaient ses ouvriers 
s'il n'avait su qu'ils étaient à la maison. 

Un parent de William étant venu le voir, le tapage 
augmenta. L'esprit frappait si fort contre la porte qui était 
sous sa chambre qu'il ne pouvait mieux le comparer 
qu'au bruit du bélier dont se servaient les Romains; et le 
charpentier déclara qu'aucun homme ne pouvait employer 
une telle force sans briser en morceaux les portes les plus 
solides : cependant aucune n'était endommagée. On enten- 
dait aussi tambouriner à la porte dans le vestibule, et le 
bruit changeait à la manière de ceux qui tambourinent. 
William ayant placé dans le vestibule une lumière sur un 
grand chandelier, le bruit continua lorsqu'il fut entré dans 
sa chambre avec tous les gens de la maison pour faire la 
prière du soir. Puis, lorsqu'il descendit, il trouva la bou- 



410 LES ESPRITS FRAPPEURS. 

gie la mèche en bas et le chandelier jeté dans lé corridor de 
la cuisine. 11 eut beau interpeller l'esprit, celui-ci ne lui 
répondit point, et n'interrompit son jeu que pour le re- 
prendre à un autre endroit. La paix revint dans la maison 
au bout de trois mois, lorsque William fut forcé d'aller à 
Londres pour le parlement. Cette histoire réunit toutes les 
conditions d'une parfaite authenticité. Elle a été écrite par 
Wiche, qui habitait la même paroisse que William, et qui 
l'a envoyée, dans le temps même où elle s'est passée, àRi- 
chardson, à Cambridge, lequel l'a adressée de son côté au 
docteur il. More. Celui-ci, après avoir pris les informa- 
tions les plus exactes auprès d'un témoin oculaire, l'a re- 
cueillie dans sa continuation de la collection de Glanvil. 
William York avait pris des précautions qui rendaient 
toute supercherie impossible, et il est évident qu'il y avait 
là un agent invisible. Cette histoire a été publiée du vivant 
de tous les témoins, et ils étaient nombreux ; car il y avait 
vingt personnes dans la maison et autant de fermiers qui 
montaient la garde. Elle a donc toute la certitude d'un fait 
historique. 
L esprit du Le presbytère de Grœben , après avoir été hanté lon'g- 

presbytère (enips par un esprit frappeur, était redevenu tranquille 
de Grœben. 

pendant cinq semaines. Mais le cure ayant eu le malheur 

de dire, le 29 juillet 1718, devant ses moissonneurs, que 
c'étaient probablement de mauviiis drôles qui lui avaient 
joué ce tour, le bruit recommença aussitôt. Ce qui parais- 
sait le plus extraordinaire au curé, c'est qu'il avait remar- 
qué en plein jour que des pierres étaient lancées sur le toit 
de l'écurie d'un endroit dans la cour où il n'y en avait 
point auparavant, et que même plusieurs partaient du mur 
du presbytère vis-à-vis de l'écurie, et tombaient sur le toit. 



LES ESPRITS FRAPPEURS. 411 

quoiqu'on n'aperçût clans le mur ni trou ni ouverture. 
Quelquefois aussi^, quand il regardait de sa chambre de tra- 
vail dans sa cour, des pierres lancées d'en bas passaient 
devant sa tête ; et même une fois, le 2 août, elles partirent 
de trois endroits en même temps. Ce qui n'était pas moins 
singulier, c'est que les pierres étaient sèches, même lors- 
qu'il pleuvait. 

Un esprit de ce genre hanta on 17 40 la maison du curé l^'espntdu 

presbytère 
de Walsch, dans la basse Alsace, comté de Dachsbourg. Il de 

avait cela de particulier qu'il n'agissait jamais qu'en plein ^^'^^^sch. 
jour. Au commencement, des vitres furent brisées et d'au- 
tres pierres lancées ensuite, avec une merveilleuse habileté, 
à travers les trous déjà faits. Le curé ayant béni sa maison, 
l'esprit ne fit plus rien aux fenêtres; mais il continua de 
jeter des pierres aux gens de la maison, sans toutefois les 
blesser. 11 paraissait surtout avoir pris la servante pour 
point de mire de ses malices. Un jour qu'elle avait planté 
des légumes dans le jardin, il arracha tous les plants et en 
ht un tas. On trouva une fois la pioche enfoncée de deux 
pieds dans la terre. Une autre fois une corde et deux pièces 
d'argent qu'elle avait serrées la veille dans son tiroir furent 
trouvées dans un autre endroit. Elle avait beau gronder et 
menacer, Tesprit continuait toujours ses espiègleries. 11 
portait dans la cour, ou même dans le cimetière, les plats 
de la cuisine, remplissait d'herbes, de son et de feuilles 
d'arbres un pot de fer et le suspendait au-dessus du feu. 
Un jour que la servante avait cassé deux œufs dans la poêle 
pour le curé, comme elle se détournait afin de prendre du 
sel, l'esprit cassa en sa présence deux autres œufs. Quel- 
quefois il dessinait des cercles sur le plancher avec des 
pierres, du blé ou des feuilles; puis, en un clin d'œil , il 



412 LES ESPRITS FRAPPEURS. 

défaisait devant tous ceux qui étaient présents ce qu'il ve- 
nait de faire. Le curé, fatigué de toutes ses malices,, fit venir 
l'administrateur du village , et lui déclara qu'il se voyait 
forcé d'aller demeurer ailleurs. Au même instant, on vint 
lui annoncer que F esprit avait arraché les légumes du jardin 
et y avait enfoui l'argent qu'il avait laissé dans sa chambre. 
Ils se rendirent au jardin , et trouvèrent les choses telles 
qu'on les leur avait di(es. Lorsqu'ils revinrent à la maison, 
ils trouvèrent l'argent dans la cuisine. Enfin, deux em- 
ployés du comte de Leiningen , étant venus à Walsch et 
ayant entendu parler de celle afïtiire, conseillèrent au curé 
de charger deux pistolets, et de les tirer du côté où il 
apercevrait ces sortes de mouvements singuliers. L'esprit 
jeta dans le sac de l'un de ces employés deux pièces d'ar- 
gent, et disparut pour toujours. Dom Calmet a consigné ce 
fait dans sa dissertation sur les revenants ; il le tenait du 
curé lui-même, homme respectable et tout à fait digne de 
foi. 

L'an 1 583, la maison d'un curé, non loin de Wurzburg, 
fut aussi hantée par un esprit frappeur. Les gens de la 
maison et les voisins rapportèrent que tous les ustensiles 
étaient jetés par terre avec force. Des flambeaux allumés , 
nn's en grand nombre dans une chambre, furent tous éteints 
à la fois sans qu'il fit du vent. Les oreillers et les couettes 
étaient enlevés des lits pendant qu'on dormait. On serrait 
la gorge aux gens de la maison , de sorte qu'ils croyaient 
étouffer; à chaque instant ils voyaient et entendaient des 
choses épouvantables. Le curé , effrayé et ne sachant plus 
que faire, pria le recteur du collège des jésuites de lui 
envoyer un prêtre. Celui-ci se rendit le soir prudem- 
ment à la maison. Pendant qu'il y était, un plat fut 



LES ESPRITS FRAPPEURS. 4i3 

lance avec une telle force contre le mur que les assistants 
faillirent mourir de peur. Il mit son étole^ et passa dans 
une chambre haute où le tapage était le plus fort. Il y com- 
mença les cérémonies usitées par l'Église en pareil cas. Et 
comme il n'y avait personne pour répondre;, il retourna 
vers la famille^ et leur recommanda de renoncer à toute 
erreur et de se purifier par le sacrement de pénitence. Ils le 
firent, et la maison resta tranquille. — Lorsque l'esprit 
familier de Dœttingen commença ses manœuvres, les en- 
fants de la maison trouvèrent d'abord dans le fumier quel- 
ques pièces d'argent, qiie leur mère renferma dans un 
bahut; mais elles disparurent bientôt. La même chose ar- 
riva pour des œufs que l'on trouva hors de la maison, en- 
tiers ou seulement avec les coques vides. Des habits, le 
couperet, la pierre à aiguiser, des plats, etc., disparais- 
saient en plein jour de la chambre ou de dessus la table , 
et on les retrouvait ensuite, après avoir bien cherché, 
dans le jardin d'un autre paysan. Un témoin assure que , 
sous ses yeux et en présence de plusieurs autres personnes, 
un chaploir fut placé sur la table, les portes et les fenêtres 
étant fermées; puis, après être devenu invisible un in- 
stant, il parut de nouveau à la porte de la chambre. Sou- 
vent l'esprit ôtait aux enfants leur ceinture, leur tablier, 
ouvrait ou fermait en plein jour le bahut de la maîtresse. 
Au milieu de tout cela, on ne voyait rien, et l'on ne pou- 
vait deviner d'où venait tout ce désordre. 



ii4 DES OPÉRATlOrsii DES MAUVAIS ESI'RITS. 

CHAPITRE XXIIT 

Transition des phénomènes naturels aux opérations des mauvais esprits. 
Le déniou de Sigebert h Camnuz, près de Bingen. Ce qui s'est passé 
en 1533 à Scliildach dans le Wlirtemberg, à Riga en. 1583, dans 
l'imprimerie de Labhart à Constance , à Woodstock dans l'ancien 
palais du roi. Ces phénomènes se rattachent quelquefois à la mort 
d'une. personne, comme h Radwell, près de Halle. Ce qui s'est passé 
dans. la mission d'Itatina dans l'Inde. Quelquefois tout l'elTort des 
esprits tend k empêcher le progrès dans le bien. Ce qui s'est passé 
sous ce rapport à Pirza au Pérou. Parallèle dans l'Irlande protestante. 

Les eflets que nous avons considérés jusqu'ici seml)lent 
indiquer que la malice et l'espièglerie ne sont pas étran- 
gères au rovaume des esprits. On dirait que ceux-ci aiment 
à regarder de temps en temps à travers ces masques comi- 
ques l'empressement et l'agitation des pauvres mortels, à 
être témoins de leur prétendue habileté, à les voir se pa- 
vaner dans leur sotte gravité et s'enorgueillir de leur vaine 
civilisation, qui ne croit pas, mais qui tremble; qu'ils ai- 
ment à descendre de tehips en temps parmi eux dans un 
moment de bonne humeur, pour les agacer et se moquer 
d'eux. Ils semblent, au reste, s'acquitter assez bien de cette 
l'onction; toutefois on voit qu'ils redoutent ceux qui ne 
badinent pas avec eux. L'ironie a une certaine affinité 
avec l'esprit malin; aussi y a-t-il quelque chose de déré- 
glé et de désagréable dans le comique de ces esprits; et 
à travers leurs plaisanteries nous avons vu plus d'une fois 
percer comme un éclair la lumière équivoque du feu qui les 
dévore, et il a fallu que l'Église employât contre eux ses 
exorcismes. Déjà leur nature se trahit ici par la préférence 
marquée qu'ils ont pour les formes des animaux. Mais ce 
caractère indécis encore, qui ose à peine de temps en temps 



DES OPKRATIOISS DES MAUVAIS ESPRITS. 415 

dépasser les bornes d'une certaine neutralité presque inno- 
cente, se produit au grand jour dans une autre série de 
phénomènes que nous allons étudier désormais, depuis la 
malice envieuse et la méchanceté de la bête jusqu'à la fu- 
reur vraiment satanique/et nous ne pourrons plus douter 
de la présence des esprits de l'abîme. 

C'est déjà un esprit de ce genre qui s'est révélé dans le Le démon 
lutin de Camnuz, près de Bingen , dont nous avons parlé 
plus haut et dont il est fait mention dans la chronique de 
Sigebert. Il avait commencé, lui aussi, par faire du bruit et 
par jeter des pierres; mais il en était bientôt venu jusqu'à 
mettre le feu aux greniers et aux maisons. Il aimait à se 
montrer sous une forme humaine, et apprenait à ceux à 
qui on avait volé quelque chose où était l'objet qu'ils avaient 
perdu, accusant tantôt celui-ci, tantôt celui-là d'un vice 
ou d'une mauvaise action qui pouvait le déshonorer, et 
semant ainsi la discorde parmi les habitants du lieu. Il en 
était un surtout à qui il semblait en vouloir davantage ; car, 
après lui avoir brûlé sa maison , il le poursuivit sans re- 
lâche j et afin d'exciter tout le voisinage contre ce pauvre 
homme, qui n'avait jamais fait de mal à personne, il pré- 
tendit que c'était lui qui avait appelé sur ce lieu la malé- 
diction divine. Aussi ses voisins le chassèrent, de sorte 
qu'il se vit sans abri. Il eut beau prouver son innocence en 
portant un fer embrasé, l'esprit n'en mit pas moins le feu 
à ses récoltes pendant qu'elles étaient encore ramassées en 
tas dans les champs. Ses voisins se virent à la fin dans la 
nécessité d'instruire de tout ce qui se passait l'évêque de 
Mayence. Celui-ci envoya quelques prêtres pour bénir les 
champs et les cours. Dans les commencements, l'esprit parut 
céder à la force des prières de l'Église, et disparut pour 



416 DES OPÉRATIONS DtS MAUVAIS ESPRITS. 

quelque temps. Mais à peine les prêtres furent- ils partis 
qu'il revint^ et dit : « Pendant que cette prêtraille marmot- 
tait je ne sais quoi^ je me suis caché sous le manteau de 
l'un d'euX;, qui, poussé par moi, a commis un crime cette 
nuit. )) Puis il poussa un grand cri, et quitta ce lieu pour 
toujours. {Magica, Eisleben, 1600, fol. 20.) 

Un fait semblable se passa dans le Wurtemberg, à Schil- 
dach, en 1533, d'après le témoignage dujurisconsulteCa- 
merarius. Un esprit hantait déjà depuis quelques jours l'au- 
berge de l'Étoile d'or, située sur le marché : on y entendait 
des cris et des sons extraordinaires. Comme on crut que la 
servante de la maison était complice de ce mauvais esprit, 
on la renvoya. Mais au bout de quelques jours un incendie 
épouvantable éclata dans la maison, et se répandit en deux 
heures par toute la ville avec une telle rapidité que les 
voisins n'eurent pas le temps d'accourir au secours et de 
prendre les mesures nécessaires pour éteindre le feu. Ce 
qu'il y avait de singulier, c'est que des globes de feu pleu- 
vaient çà et là sur les maisons, de sorte que ceux qui étaient 
accourus pour éteindre le feu chez les autres voyaient der- 
rière eux leur propre maison en flammes. L'incendie était 
tellement violent qu'on eut beaucoup de peine à préserver 
le château de Landskrona, bâti en pierres sur la montagne, 
et loin de la ville. Camerarius apprit cette histoire, quel- 
ques années avant de l'écrire, de la bouche du curé de Schil- 
dach et de plusieurs autres personnes très-dignes de foi, 
qui en avaient été témoins oculaires. Le curé, vieillard res- 
pectable, ajouta à son récit plusieurs autres détails singu- 
liers sur les ruses et les tours de ce démon, qui savait imiter 
la voix de plusieurs oiseaux, et charmer l'oreille par les plus 
douces mélodies. Ce bon vieillard portait sur sa tête grise 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 417 

une couronne de cheveux blancs mêlés de cheveux d'autres 
nuances. Or cette couronne lui était venue d'un cercle que 
le démon lui avait mis sur la tête en lui demandant ironi- 
quement s'il connaissait aussi la voix du corbeau; après 
quoi, il avait poussé un tel cri que tous les assistants saisis 
d'effroi n'auraient pu le supporter longtemps. Le curé ajou- 
tait en rougissant qu'il avait rappelé en détail à plusieurs 
personnes et à lui en particulier les fautes secrètes qu'ils 
avaient commises; de sorte que tous s'étaient retirés con- 
fus. [Operœ horarum subcisimrum, centuria prima ; Franc- 
fort, 1602, c. 74.) 

Cinquante ans plus tard, en 1 583 , une maison de Riga Le démon 
fut hantée aussi par un esprit après la mort d'un de ceux ^ ° ' 
qui l'habitaient. Pendant que les gens de la maison étaient 
à table, celle-ci leur fut enlevée sans que l'on vît personne. 
Toute la paille qui était ramassée en tas fut hachée très- 
menue; les portes des chambres, quoique fermées au ver- 
rou et munies de cadenas , furent ôtées de leurs gonds, et 
d'énormes pierres enduites de poix furent lancées d'en 
haut. Un Polonais qui était présent alors fut atteint d'une 
pierre au crâne, de sorte qu'il resta plusieurs jours à demi 
mort. Un prêtre qui avait été témoin de tous ces faits bé- 
nit la maison avec l'encens et l'eau bénite, et tout ce dé- 
sordre disparut avant même qu'il eût eu recours aux exor- 
cismes accoutumés , ce que les propriétaires de la maison 
aftirmèrent dans la suite avec de grandes actions de grâces. 
{Litterœ coUegiiF. S.Rigensis illius aniii.) 

Ce qui est arrivé en 1746 dans l'imprimerie de Labhart , Le démon 
à Constance, est très-remarquable sous ce rapport. On en- "^^^gp!^^"" 
tendit d'abord des soupirs dans un coin de la chambre des Labhart 
compositeurs, et ceux-ci ne firent au commencement que 



418 DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 

s'en amuser. Mais dans les premiers jours de l'année sui- 
vante;, au lieu de soupirs, on entendit dans ce coin des coups 
très-forts. Les ouvriers eux-mêmes recevaient des soufflets, 
et on leur jetait à terre leurs chapeaux et leurs bonnets. 
On fit donc venir les capucins du lieu pour conjurer l'es- 
prit, et pendant trois jours, en effet, on n'entendit plus 
rien; mais ensuite le tapage devint plus fort qu'aupara- 
vant, et les caractères s'envolaient de tous côtés par les 
fenêtres. On appela un célèbre exorciste, qui continua les 
exorcismes pendant huit jours ; mais malgré cela le dé- 
sordre continua, et l'exorciste s'en alla. Les compositeurs 
transportèrent les casses des lettres du mauvais coin où elles 
étaient au milieu de la chambre, croyant par là se donner 
un peu de repos; mais l'esprit les souffleta comme aupa- 
ravant. On apporta des reliques ; mais le frère qui accom- 
pagnait l'exorciste reçut de tels soufflets que tous les deux 
s'en retournèrent àleur couvent. D'autres vinrent, bénirent 
de l'eau, du sable et de la cendre qu'ils répandirent dans 
la chambre et sur le plancher. Puis ceux qui étaient pré- 
sents tirèrent leurs épées, frappèrent à droite et à gauche , 
et crurent apercevoir sur le sable des traces de pieds : c'é- 
taient probablement les leurs. Il leur sembla aussi que l'es- 
prit s'était sauvé sur le poêle, puis sous la table. Mais il 
s'éleva une poussière et une fumée tellement épaisses 
qu'ils ne se reconnaissaient plus les uns les autres, et pri- 
rent tous la fuite. Le désordre continuait cependant; le 
conseiller Labhart, propriétaire de l'imprimerie, reçut 
une blessure grave à la tête. Deux ouvriers qui couchaient 
ensemble furent tournés sens dessus dessous dans leur lit 
et jetés par terre. Il fallut à la fm quitter la maison pen- 
dant la nuit. 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 419 

Un paysan d'Alniansdcrf^ qui passait pour être très-ha- 
bile dans l'art de conjurer les esprits^ fut appelé ; mais il fut 
aussi tellement souffleté qu'il reconnut son impuissance. Il 
en fut de même de la femme du bourreau, qui passait aussi 
pour très-habile dans cet art; du curé de Walburg, qui 
vint avec quatre autres, et fut obligé de s'en aller au bout 
de trois jours. Le bourreau lui-même fut reçu par une grêle 
de pierres et de coups ^ si bien qu'il se hâta de prendre la 
fuite. Ainsi le champ de bataille était resté au démon. Il 
continua pendant quelque temps encore à jeter et à frapper; 
il tit même quelques blessures par-ci par-là; renversant par 
terre ceux qui venaient visiter la maison par curiosité, leur 
jetant de l'eau, les accablant de coups, et les poursuivant 
jusque dans la maison voisine. Enfin, le 8 février, la porte 
de l'imprimerie s'ouvrit pour la dernière fois; quelques 
objets furent encore jetés pêle-mêle dans la chambre, puis 
la porte se referma, et l'on n'entendit plus parler de rien 
dans la maison. Un religieux, probablement l'un des exor- 
cistes, raconta ces faits, dont il affirme la vérité sur son 
honneur, dans une lettre du 8 août 1748, adressée à doni 
Calniet, qui l'a insérée dans sa dissertation sur les appa- 
ritions, ch. xxxix. Il est arrivé dans cette histoire ce qui 
arrive souvent dans les maladies, où l'ignorance des mé- 
decins, celle du malade et de sa famille semblent concou- 
rir pour aggraver le mal; de même ici l'esprit, ceux qui 
le conjuraient et ceux qu'il tourmentait semblent lutter 
d'inconséquence, de légèreté, de violence et de préci- 
pitation. 

Dans le fait que nous allons raconter, des causes toutes Le démon 

contraires semblent avoir produit les mêmes résultats. En „. ^® , 

^ u oodstock , 

1649, des commissaires furent envoyés par Cromwell pour 



420 DES OPÉRATIONS DES MAUVUS ESPRITS. 

prendre possession du palais royal de W'oodstock. Ils y ar- 
rivèrent le 1 3 octobre^ et s'établirent dans les appartements 
royaux^ faisant leur chambre à coucher de celle du roi^ leur 
cuisine de l'antichambre, leur brasserie de la salle du con- 
seil, et leur cabinet de travail de l'autre salle. Ils firent 
mettre en tas^ dans la salle à manger, le bois de Tancien 
chêne royal^ qui faisait l'ornement du parc et qu'ils avaient 
fait couper jusqu'à la racine. Les deux premiers jours, ils 
furent peu inquiétés; mais le 1 6 ils crurent voir venir dans 
leur chambre à coucher quelque chose qui ressemblait à un 
chien et rongeait les cordons du lit. Comme le lendemain 
ils les trouvèrent parfaitement intacts, demême qu'un quar- 
tier de bœuf qui était par terre sur le plancher, ils com- 
mencèrent à réfléchir. La nuit suivante, il leur sembla 
qu'on jetait de la salle à manger dans la salle d'audience 
tout le bois du chêne royal, et qu'on lançait en l'air les siè- 
ges et les bancs. Puis l'esprit passa dans les deux cham- 
bres où ils étaient couchés eux et leurs domestiques, leva 
si haut le pied de leurs lits que leurs têtes se trouvaient 
tout à fait en bas, et qu'ils craignirent d'être renversés; 
puis il les laissa retomber avec une telle violence que le 
contre-coup les fit rebondir dans leurs lits. Après cela, 
ils furent secoués avec une telle force que, de leur propre 
aveu, il leur semblait qu'ils étaient balancés de çà et de là. 
Le 18, ils entendirent dans leur chambre à coucher un 
tel bruit que cinq cloches n'auraient pu, dirent-ils, en 
faire davantage. La nuit suivante on jeta des plats ; et l'un 
d'eux qui avait été atteint, ayant mis la tête hors du lit 
pour voir ce que c'était, reçut un second coup. Le 20, leurs 
lits furent secoués avec force; huit grands plats d'étain, 
trois douzaines d'assiettes, des charges entières de bois du 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS, 421 

chêneroyalfurent jetés dans leur chambre, et malgré cela 
ils trouvèrent tout à sa place. Ils prirent avec eux le gar- 
dien du château avec son chien. La première nuit ils furent 
tranquilles; mais la nuit suivante le tapage recommença, 
et le chien n'aboya qu'une fois en poussant une plainte 
épouvantable. Le 24,1e bois du chêne fut de nouveau jeté 
contre leur lit avec un tel vacarme que l'un de ceux qui 
étaient dans l'antichambre crut qu'on les assommait. Il alla 
donc pour voir ce que c'était, et trouva tout tranquille. 
Mais comme il. se remettait au lit, il y trouva trois douzaines 
d'assiettes cachées sous la couverture. Le 25 ils virent 
voler autour d'eux des morceaux de verres sans qu'aucune 
vitre fut brisée. Croyant qu'il pleuvait de l'argent, ils al- 
lumèrent une bougie, mais ils ne trouvèrent que des mor- 
ceaux de vitres. Une autre nuit, ils entendirent quelqu'un 
marcher dans l'antichambre, ouvrir et fermer les fenêtres, 
puis passer dans la chambre à coucher, oii il jeta plus de 
deux cent quarante grosses pierres, dont une partie tomba 
sur les lits, et tout cela avec un bruit terrible, comme si on 
eût tiré quarante coups d'arquebuse à la fois. Deux fois 
particulièrement, les coups furent tellement violents que 
tous en furent épouvantés, et crurent qu'on devait les avoir 
entendus au loin. Les commissaires et leurs domestiques 
furent tellement effrayés de ce vacarme que chacun im- 
plorait le secours de l'autre. L'un deux, revenu de son 
angoisse, ayant pris son épée, faillit tuer un de ses com- 
pagnons qui était accouru en chemise, le prenant pour 
l'esprit qui était cause de tout ce désordre. Ils se remirent 
à la fin; mais le bruit continua toujours aussi fort, et les 
murs furent tellement ébranlés qu'ils crurent que le château 
allait les ensevelir sous ses ruines. 

12* 



422 DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 

La première nuit de novembre, les pierres qui avaient 
été jetées la veille furent emportées ; mais on jeta du verre à 
la place. La nuit suivante, ils crurent entendre comme le 
pas d'un ours qui approchait, et des pierres furent jetées 
de nouveau avec tant de violence que les murs et les lits 
en furent endommagés. Ils allumèrent des tlambeaux dans 
toutes les salles, et firent du feu plein les cheminées; mais 
les lumières et les feux, tout fut éteint, et le bois fut dis- 
persé dans les chambres. En même temps les rideaux des 
lits furent arrachés de leurs baguettes, et leurs colonnes 
emportées, de sorte que le ciel tomba sur eux ; et les pieds 
des bois de lit se fendirent en deux. Us appelèrent leurs 
domestiques qui étaient couchés et trempés de sueur, tant 
ils avaient peur; mais avant qu'ils pussent reprendre un 
peu leurs sens, ils furent inondés d'une eau si puante 
qu'elle semblait venir d'un égout, et si verte qu'elle tacha 
leurs chemises et leurs lits. Toutes les fenêtres furent bri- 
sées dans cette même nuit, et le vacarme fut si terrible que 
des braconniers, effrayés eux-mêmes, laissèrent leur furet 
dans les allées du parc, près de la source de Rosemonde. 
Cependant, au milieu du tumulte, l'un, plus brave que les 
autres, demanda à l'esprit, au nom de Dieu, ce qu'il était, 
ce qu'il voulait et ce qu'ils avaient fait pour qu'il les tour- 
mentât de cette manière. Pas de réponse. Le bruit cessa 
quelque temps , mais revint ensuite bien plus fort qu'au- 
paravant , et , comme ils le disaient eux-mêmes , au lieu 
d'un démon, ils en eurent sept. Un d'eux alluma une bou- 
gie et la plaça dans une porte située entre deux salles. Or, 
pendant qu'un autre regardait de ce côté , il vit quelque 
chose pousser les bougies au milieu de la chambre à cou- 
cher et moucher trois fois la mèche pour l'éteindre. Il tira 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 423 

son épée; mais une main invisible la luiarracbaj et l'en 
frappa si fort qu'il fut étourdi du coup. Après cela^ le bruit 
devint tel que tous^ saisis d'horreur, se sauvèrent dans la 
salle d'audience, et se mirent à prier et à chanter des 
psaumes, accompagnés toujours par le bruit qui retentis- 
sait comme un tonnerre dans les autres chambres. Enfin 
ils se décidèrent à prendre leur logement au-dessus de la 
porte du château , et partirent le dimanche suivant pour 
Ewelin. Mais lorsqu'ils revinrent le lundi, le diable, c'est 
ainsi qu'ils s'expriment eux-mêmes, ne les laissa point 
tranquilles, pas plus que le jour suivant, qui fut le dernier 
qu'ils passèrent en ce lieu. 

Nous devons reconnaître que dans ce fait il pouvait bien 
y avoir quelque mélange de supercherie, et que ce bruit 
peut avoir eu pour but d'efïrayer les commissaires et de les 
chasser du château. Mais d'un autre côté ces phénomènes 
offrent une analogie parfaite avec tous les autres du même 
genre; et il est diftîcile de croire que dans une maison où 
il y avait tant de monde l'imposture n'eut pas été décou- 
verte si elle avait existé. Il .est regrettable toutefois qu'une 
enquête très-exacte n'ait pas mis ce fait au-dessus de tout 
soupçon. Comme les commissaires se montrèrent très-in- 
trépides et qu'ils ne cédèrent qu'à la force, on doit suppo- 
ser qu'ils firent pendant le jour tout leur possible pour dé- 
couvrir la véritable cause de tout ce désordre, et qu'ils ne 
se retirèrent qu'après s'être convaincus qu'il n'y avait pas 
moyen de rester plus longtemps. Robert Plot, auteur d'une 
histoire naturelle, qui le premier a publié cette histoire, 
avait sous les yeux plusieurs documents de témoins ocu- 
laires, parmi lesquels s'en trouvait un écrit par une per- 
sonne très-instruite et très- digne de foi, qui vivait dans le 



424 DES OPÉRAÏIOÎSS DES MAUVAIS ESPRITS. 

temps et le lieu où se passèrent ces événements. Il consulta 
sur certaines circonstances particulières d'autres témoins 
oculaires, et remit toutes les pièces à l'un des commis- 
saires^ qui déclara que ce qu'avait écrit cette personne élait 
la pure vérité. La chose paraît <lonc à Robert Plot indubi- 
table. Cependant il ne se permet point d'en juger a priori 
le fondement ; mais il discute, au contraire^, les divers phé- 
nomènes qui se sont produits, et conclut qu'il est impossible 
de les attribuer à la supercherie; et Walter Scott, par sa 
fantasmagorie mesquine, explique bien moins l'événement 
en lui-même que l'exposition romanesque et incomplète 
qu'il en fait. 

Les phénomènes de ce genre se rattachent quelquefois 
à la mort d'une personne et semblent la présager. Il en fut 
ainsi pour A.-K. Lerchin, servante chez A. Langen, à Rad- 
well, près de Halle. Elle avait mené une vie très-dissolue, 
et avait fini par ne plus aller à l'église, répondant par des 
injures aux avertissements du pasteur. A la suite d'une 
couche se sentant près de sa fin, elle le fit appeler néan- 
moins ; mais avant qu'il pût arriver elle tomba morte sur 
son lit. On l'enterra dans un coin du cimetière, et bientôt 
le pasteur du lieu, Laitenberger, entendit quelqu'un mar- 
cher dans la chambre où il couchait. Le bruit ne durait 
dans les commencements qu'une heure seulement, à par- 
tir de dix heures du soir, et chaque fois le revenant ne fai- 
sait qu'un ou deux pas. Plus tard, il commença déjà vers 
neuf heures, puis vers huit heures, et continuait jusqu'à 
deux heures du matin, faisant chaque fois 3-5-6 pas ou 
davantage encore. Le bruit était tel qu'il devait éveiller 
l'homme le plus profondément endormi. Le pasteur eut re- 
cours à la prière, et le bruit cessa pendant quinze jours; 



DES OPERATlOiNS DES MAUVAIS ESPRITS. 425 

mais il revint ensuite^ et aucune prière ne put le chasser. 
Le pasteur s'adressa à un Tliomasien de Halle, et le pria 
de venir l'aider à découvrir le fond de cette affaire. Ils 
montèrent ensemble dans la chambre, visitèrent tous les 
degrés de l'escalier, l'antichambre, la chambre à côté, la 
serrure, les fenêtres, les murs, les livres, répandirent du 
sable et de la cendre sur le plancher et fermèrent la 
chambre; mais à peine étaient -ils descendus que le reve- 
nant se mit à marcher comme auparavant. Ils montent, 
trouvent la serrure comme ils l'avaient laissée et n'aper- 
çoivent aucune trace de pas. Le Tliomasien reste assis 
jusqu'à deux heures de la nuit, et remarque que le reve- 
nant ne retournait jamais au point d'oi^i il partait, qu'il 
commençait à marcher par dehors, devant et à côté de la 
porte de la chambre, et que par conséquent il devait tra- 
verser la muraille. 11 réfléchit, cherche dans son esprit, 
mais ne peut trouver aucune explication naturelle qui le 
satisfasse. 

Une fois le revenant descendit quelques degrés de l'es- 
calier, de sorte que la femme et la servante du pasteur, 
épouvantées, prirent la fuite. Le pasteur, qui était occupé 
à lire, laisse son livre, appelle sa femme et sa servante, et 
va avec elles à la rencontre du revenant, qui de son côté 
descend les escaliers en se dirigeant vers eux. Le pasteur 
lui défend au nom de Dieu de marcher. Le revenant se tait. 
« Es-tu un bon esprit? )) Silence, a Es-tu un esprit inter- 
médiaire? » Silence encore. « Si tu l'es, fais comme tu fai- 
sais tout à l'heure. )i Aussitôt il marche comme aupara- 
vant. « Si tu es le diable, dit le pasteur, je m'étonne que 
tu ne fasses pas pis encore. » Le bruit augmente. « Plus 
fort, misérable que tu es! » Le bruit devint plus fort. Le 



426 DES OPÉRATIOKS DES MAUVAIS ESPRITS. 

revenant descend les degrés de F escalier ; le pasteur monte, 
au contraire;, en lui disant : « Crois-tu que j'aie peur de 
toi? Fais ce que tu voudras; je suis plus fort que toi dans 
le Christ. » Le revenant se met à faire les bruits les plus 
bizarres; de sorte que le pasteur ne put s'empêcher de rire. 
(( C'est bien, lui dit-il; mais ce doit être aujourd'hui la 
dernière fois; va-t'en donc, et qu'on ne t'entende plus ja- 
mais. Essaie encore si tu le peux. » Tout est tranquille. 
Le revenant fait encore entendre quelques légers bruits sur 
l'ordre du pasteur, puis il disparaît pour toujours. Ceci 
arriva en 171 9 : le bruit dura trois mois et fit grande sen- 
sation dans le pays. {Acfa scholastica, vol. 11, p. 132.) 

Delrio cite, d'après les lettres péruviennes de son ordre, 
recueillies en 1590, le fait suivant, raconté par F. Bencius 
et E. Spitillus ; « Dans la mission d'Ilatina, sous le P. Sa- 
maniego, est arrivée une histoire remarquable et inouïe, 
qui a été connue de tous les habitants de la ville, et certi- 
iiée par tant de témoins oculaires et auriculaires qu'on ne 
peut douter de sa vérité. Dans la maison d'une dame con- 
sidérable se trouvait une jeune fille de seize ans, qui avait 
été prise pendant la guerre et que l'on avait nommée Ca- 
therine au saint baptême. A mesure qu'elle grandissait, elle 
devenait plus dissolue, quoiqu'elle fut punie souvent par 
sa maîtresse. Elle en vint à entretenir en secret un com- 
merce criminel avec quelques jeunes libertins. Cependant 
elle continua malgré cela d'aller à confesse, mais en ca- 
chant par honte ses péchés. Étant tombée malade au mois 
d'août 1590, elle fit venir le prêtre pour se confesser; mais 
elle le fit superficiellement. Comme le prêtre était venu neuf 
fois la voir, elle dit devant les autres domestiques qu'elle 
avait bien été obhgée de se confesser; puis elle ajouta 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 427 

d'autres paroles inconvenantes^ que les autres tout scanda- 
lisés rapportèrent à leur maîtresse. Celle-ci vint^ et gronda 
Catherine comme elle le méritait; puis, prenant une ex- 
pression et une voix plus douces, elle demanda avec bien- 
veillance à la malade quelle chose elle avait cachée à son 
confesseur. Celle-ci lui raconta tout sans difficulté, et 
ajouta que toutes les fois qu'elle avait appelé son confes- 
seur elle avait aperçu à sa gauche un Maure qui lui con- 
seillait de ne pas déclarer ses péchés, parce qu'ils n'a- 
vaient aucune importance, et que le prêtre, si elle les lui 
disait, la tiendrait pour une personne dissolue, tandis que 
Marie - Madeleine était à sa droite et rengageait à tout 
dire. 

(( La maîtresse fit venir encore une fois le prêtre, et lui 
raconta tout ce qui s'était passé. 11 fit de son côté ce qu'il 
put pour l'exciter à une pénitence sincère et parfaite; mais 
tout fut inutile. Plus il l'exhortait, plus elle se montrait 
rebelle; de sorte qu'elle ne voulait pas même prononcer 
le nom de Jésus. On lui présenta un crucifix, pour qu'en 
le regardant elle se rappelât que Notre-Seigneur était mort 
pour elle. Mais elle dit avec impatience : « Je sais tout 
cela; que voulez-vous donc? » La maîtresse lui répondit: 
a Que tu t'adresses à Notre-Seigneur, qui te pardonnera tes 
péchés si tu les confesses sincèrement. — Je vous en prie, 
dit Catherine, ne m'ennuyez plus de toutes ces choses. » 
Sa maîtresse étant partie, elle se mit à chanter des chan- 
sons amoureuses et impures; et ceci dura plusieurs jours 
et plusieurs nuits, jusqu'à ce qu'enfin une nuit elle fit ve- 
nir près de son lit sa maîtresse et les autres servantes, et 
leur dit : « J'éprouve de cruels remords, surtout à cause 
de mes confessions sacrilèges. » Depuis ce moment jusqu'à 



428 DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 

minuit tous ses membres devinrent roides^ de sorte qu'on 
la crut morte^ et qu'on se préparait déjà à l'ensevelir. Elle 
revint à elle cependant, et le prêtre ayant été appelé de 
nouveau, elle persévéra dans son impénitence. Au bout de 
trois heures, ses camarades l'ayant engagée à prendre dans 
ses mains le crucifix et le cierge des agonisants en invo- 
quant le nom de Jésus : « Quel est ce Jésus? dit-elle, je ne 
le connais pas. » En même temps elle se cacha dans le 
fond de son lit, où on l'entendit causer avec un person- 
nage invisible. Une autre servante, qui était au ht malade 
dans la même chambre, pria sa maîtresse de la faire porter 
dans un autre appartement, parce qu'elle voyait autour 
d'elle des fantômes noirs qui l'épouvantaient. 

« Dans la nuit où mourut Catherine, toute la maison 
fut remplie d'une odeur tellement infecte qu'on fut obligé 
d'exposer le cadavre en plein air. Le frère de l'hôtesse fut 
tiré de sa chambre par le bras; une servante reçut sur les 
épaules quelque chose qui ressemblait à de la chaux, de 
sorte qu'elle en porta les marques pendant plusieurs jours; 
un cheval très- tranquille auparavant devint furieux et se 
mit à frapper des pieds les murs de son écurie pendant 
toute la nuit; les chiens, de leur côté, ne firent qu'aboyer 
et courir. Lorsque le cadavre fut enterré, une des ser- 
vantes étant entrée dans l'appartement où Catherine avait 
été malade, vit, sans apercevoir personne, voler vers elle 
un vase qui était en haut sur une planche. La ville et les 
environs virent des tuiles et des ardoises lancées à plus de 
deux mille pas avec un bruit épouvantable, quoiqu'il n'y en 
eût point dans la maison ; car elle était couverte de feuilles 
de palmier, comme presque toutes les autres maisons de 
lu ville. Une servante fut, en présence de toutes les autres. 



DES OI'ÉRATIOKS DES MAUVAIS ESPRITS. 420 

tirée par la jambe sans qu'on vît personne. Une autre^ étant 
allée^jle 7 octobre, cliercher un vêtement dans le vestiaire, 
vit Catiierine se lever et prendre un vase. Comme elle se 
sauvait épouvantée, le vase frappa derrière elle avec une 
telle force contre le mur qu'il se brisa en mille morceaux. 
Le lendemain, une croix dessinée sur le papier qui était 
attaché au mur de cette chambre en fut arrachée en pré- 
sence de tous et déchirée en trois morceaux. Le même 
jour, pendant que la maîtresse soupait dans le jardin, une 
moitié de tuile tomba sur la table et la renversa. Un petit 
enfant de quatre ans qu'elle avait se mit en même temps à 
crier : « Maman, maman, Catherine m'étrangle. « On ne 
put le délivrer qu'en lui suspendant au cou des rehques. 
Tout cela contraignît la maîtresse à quitter sa maison et à 
se retirer chez une de ses parentes, après y avoir laissé 
quelques servantes pour la garder. 

« Le 19 du même mois, comme une de celles-ci entrait 
dans la salle à manger, elle s'entendit appeler trois fois 
par Catherine. L'épouvante dont elle fut saisie lui ôta 
toutes ses forces. Les autres lui ayant conseillé d'invoquer 
le secours de Dieu, et de retourner ensuite avec un cierge 
allumé au lieu où la voix l'avait appelée, elle le fit, accom- 
pagnée de deux autres plus courageuses. Lorsqu'elles furent 
arrivées dans la salle, elles entendirent Catherine dire à 
la première qu'elle devait éloigner ses compagnes, jeter 
le cierge parce qu'il lui faisait mal, et rester seule. Le 
fantôme exhalait une puanteur incroyable, et jetait des 
flammes de toutes les jointures; sa tête et ses pieds étaient 
en feu; et, comme châtiment symbolique de son liberti- 
nage, elle avait autour des reins une ceinture enflammée 
large de huit à dix doigts, et qui allait jusqu'à terre. La 



430 DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 

servante pâlit et trembla lorsqu'elle entendit le spectre 
lui dire : « Approche donC;, je t'ai déjà appelée tant de fois! » 
— Celle-ci lui répondit, sans trop savoir ce qu'elle disait : 
« Bon Jésus, comment ne pas être épouvantée en te voyant? » 
• — Comme elles parlaient ensemble, un bel enfant vêtu de 
blanc apparut à la servante, et lui dit de prendre courage 
et de bien remarquer ce que Catherine lui dirait, afin de 
le rapporter aux autres; puis d'aller aussitôt à confesse 
pour se purifier de toutes ses fautes. Là-dessus Catherine 
lui dit : « Sache que je suis damnée, et que je souiTre hor- 
riblement, parce que je n'ai déclaré dans mes confessions 
que les fautes les plus légères, m'accusant par exemple 
d'avoir trop parlé, d'être portée à la colère, etc., tandis 
que je cachais les péchés les plus graves, et particulière- 
ment mes relations criminelles, .\pprends donc par mon 
exemple à te confesser mieux que moi, et à ne rien cacher. 
C'est Dieu qui m'ordonne de vous donner cet avertisse- 
ment, pour que vous le rapportiez aux autres. » On en- 
tendit alors sonner V Angélus, et le spectre se cacha dans 
un coin, et disparut : mais l'enfant dit à la servante de 
retourner vers les siens, et elle le fit. » 
Les esprits Dans l'histoire que nous venons de raconter, l'appari- 
au Pérou ^^^^ ^^ Catherine avait pour but de porter au bien ceux 
qui vivaient encore; mais il est d'autres cas au con- 
traire où, par une permission terrible de Dieu , ceux qui 
reviennent de l'autre monde ont pour fin d'entraîner dans 
l'abîme ceux qui sont encore sur la terre. Ce but apparaît 
d'une manière frappante dans l'histoire remarquable que 
le P. Chieza de Léon nous raconte dans la première partie 
de son Histoire du Fcroii. Près d'Auzerma, à Pirza, un chef 
indigène avait un frère nommé Tamaracunga, qui était en- 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 431 

core jeune. Celui-ci, ayant un vif désir du baptême^ nour- 
rissait la pensée d'aller trouver les chrétiens , pour jouir 
de cette faveur. Mais les démons cherchèrent à le retenir 
par des apparitions singulières, en se rendant visibles à lui 
sous la forme d'oiseaux. Le jeune homme, remarquant leur 
fureur, fit venir un chrétien qui demeurait dans le voisi- 
nage. Ce dernier, ayant appris ce qu'il voulait, fit le signe 
de la croix sur son front ; mais les malins esprits n'en de- 
vinrent que plus furieux , de telle sorte néanmoins qu'ils 
n'étaient visibles que pour le Péruvien, tandis que le 
chrétien seul, au contraire, entendait leurs sifflements, et 
voyait les pierres qu'ils jetaient. Heureusement il se trouva 
là par hasard un autre Espagnol nommé Pachieco, qui 
s'adjoignit au chrétien dans cette nécessité. Ils virent Ta- 
maracunga frémir, pâlir d'effroi, être lancé en l'air en 
poussant des cris de détresse, au milieu des sifflements et 
des hurlements des démons. Une fois, comme il tenait à la 
main une coupe remplie de vin, celle-ci fut emportée en 
l'air, vidée du vin qu'elle contenait , après quoi elle fut 
versée de nouveau d'en haut comme si elle eût été pleine. 
Us virent en même temps l'Indien se cacher le visage pour 
ne point voir les spectres effrayants qui l'assiégeaient. 
Pendant qu'il avait ainsi le visage couvert, les démons, 
sans écarter son manteau qu'il pressait sur sa bouche, lui 
remplirent celle-ci de craie afin de l'étoutïer. Les chrétiens, 
qui priaient pendant ce temps-là, se décidèrent à le con- 
duire à Auzerma, pour qu'il y fnt baptisé. Plus de trois 
cents Indiens l'accompagnèrent, mais avec une telle frayeur 
qu'ils n'osaient pas approcher de lui. Le chemin passait 
par un endroit escarpé et difficile. Là les démons cherchè- 
rent à l'enlever poui-le précipiter ensuite du haut en bas ; 



432 DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 

mais il conjura à haute voix les chrétiens de venir à son 
secours. Ceux-ci accoururent; et connue les Indiens s'é- 
taient enfuis de peur, ils le prirent au milieu d'eux, le 
lièrent fortement avec des cordes, qu'ils attachèrent à leurs 
ceintures, portèrent trois croix devant lui , et ne cessèrent 
de prier pour sa délivrance. Us parvinrent à l'emmener de 
ce lieu. Mais ils ne furent pas délivrés pour cela des atta- 
ques des démons. 11 fut souvent jeté par terre; et comme 
ils montaient un endroit escarpé, ils eurent beaucoup de 
peine à l'arracher aux mains des mauvais esprits, qui vou- 
laient l'enlever. 

Lorsqu'ils furent arrivés à Auzerma, tous les chrétiens 
du lieu se rendirent chez Pachieco, et là ils virent une 
grêle de pierres lancées du haut des toits, et entendirent 
les démons crier : Hu ! hu ! hu î et exprimer leur mau- 
vaise humeur par des bruits sauvages et souvent répétés. 
Ils le menacèrent de mort s'il recevait le baptême. Les 
chrétiens, au contraire, priaient Dieu qu'il ne permît pas 
aux démons de tuer en même temps son âme et son corps. 
Pendant qu'ils allèrent à l'église, ils furent accablés conti- 
nuellement d'une grêle de pierres. Comme l'église n'était 
couverte que de branches et de paille, on n'y gardait point 
l'Eucharistie. Quelques-uns prétendirent qu'avant d'en- 
trer ils avaient entendu comme des pas d'hommes qui 
marchaient. Lorsque les portes furent ouvertes, et pen- 
dant que la procession entrait , l'Indien vit les démons 
sous les formes les plus horribles, ayant la tête en bas et 
les jambes en l'air. Comme le frère Jean , de l'ordre de 
Notre-Dame, se préparait à lui administrer le baptême, les 
démons, tout en restant invisibles aux chrétiens qui étaient 
présents, l'enlevèrent en l'air sous les yeux de tous, et lui 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 433 

mirent la tête en bas, comme ils l'avaient eux-mêmes. Les 
chrétiens, forts dans la foi, crièrent à haute voix : « Jésus, 
secourez-nous; » ils l'arrachèrent aux démons, qui le rete- 
naient avec force; et après qu'on lui eut mis une étole au- 
tour du cou, il fut aspergé d'eau bénite. Cependant l'église 
était pleine des sifflements et des hurlements des malins 
esprits. L'Indien les voyait continuellement, et ils l'acca- 
blaient de coups. Us lui arrachèrent une fois des mains le 
chapeau qu'il tenait devant son visage, et lui couvrirent 
la figure de crachats d'une odeur infecte. Ceci s'était passé 
dans la nuit. Mais dès que le prêtre eut revêtu le matin ses 
ornements pour dire la messe , les sifflements , les hurle- 
ments et la fureur des démons cessèrent tout à coup. 
Après la fin de la messe, l'Indien demanda le baptême avec 
sa femme et ses enfants; et lorsqu'il l'eut reçu il se trouva 
tellement fortifié qu'il pria qu'on le laissât libre, pour voir 
ce que les démons pouvaient encore contre lui, maintenant 
qu'il était devenu chrétien. Il fit trois ou quatre fois le 
tour de l'église en criant avec joie : « Je suis chrétien, je 
suis chrétien. » Et à partir de ce moment il ne fut plus 
inquiété. 

Nous trouvons dans l'Irlande protestante un pendant de 
cette histoire. Le cellérier d'un gentilhomme qui demeurait Les esprits 
dans le voisinage du comte Orery, ayant été envoyé par «mauvais 
son maître pour faire une commission, aperçut dehors un l'Irlande 
grand nombre d'hommes assis autour d'une table et fai- ^^° ^^ ^^ ®" 
sant bonne chère. Ceux-ci le saluent et l'invitent à venir 
prendre place parmi eux; mais quelqu'un lui dit à l'oreille: 
« Ne fais rien de ce qu'ils te demandent. » Il refuse donc 
de se rendre à leur invitation. La table disparaît alors ; mais 
la société se met à danser et à faire de la musique, et l'in- 
III. 13 



434 DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 

vite de nouveau à prendre part à leurs jeux. Ils le pres- 
sent et lui font en quelque sorte violence ; mais comme il 
refuse de céder à leurs instances^ tout disparaît encore. Se 
trouvant seul, il prend la fuite et court épouvanté chez lui. 
Là il tombe épuisé, n'en pouvant plus; et, après avoir 
perdu connaissance pendant quelques instants , il revient à 
lui, et raconte à son maître ce qui lui est arrivé. La nuit, 
il voit un des personnages mystérieux de la bande joyeuse 
qui le menace de l'enlever s'il ose mettre un pied dehors. 
Pour échapper au danger, il se tient renfermé dans la mai- 
son. Le soir cependant, pressé par un besoin, il ose, ac- 
compagné toutefois de plusieurs personnes, mettre un 
pied sur le seuil de la porte. A peine l'a-t-il fait que les au- 
tres s'aperçoivent qu'on lui jette une corde autour du corps 
et qu'on l'enlève avec une incroyable rapidité , de sorte 
que, malgré leur empressement, ils ne purent l'attein- 
dre et le ramener. Ils aperçoivent enfin un cavalier qui 
venait à leur rencontre, et lui crient d'arrêter celui qu'on 
emporte. Le cavalier voit un homme courir vers lui. 11 
aperçoit aussi les deux bouts de la corde, mais ne voit 
personne qui la tienne. 11 saisit un des deux bouts de 
la corde , mais au même instant il reçoit sur le bras un 
coup très-douloureux de l'autre bout; il parvient cepen- 
dant à retenir et à ramener le malheureux qu'on avait 
enlevé. 

Le comte Orery, ayant appris cette aventure singuhère, 
prie le maître de cet homme de le lui laisser. Le maître 
y consent. Mais le lendemain ou quelques jours après 
l'homme dit au comte que le spectre lui a apparu de nou- 
veau pendant la nuit, en F avertissant qu'il serait très-cer- 
tainement enlevé ce jour - là même et qu'aucun effort ne 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 435 

pourrait le préserver du danger. On le conduit dans une 
grande chambre, et on lui donne pour le garder plusieurs 
personnes, parmi lesquelles se trouvait aussi le célèbre Borer 
Greatrix, le plus proche voisin du comte. Il y avait encore 
au château, avec d'autres hommes considérables, deux évo- 
ques qui attendaient avec angoisse l'issue de cette affaire. 
Pendant longtemps , jusque bien après midi , il n'arriva 
rien; mais tout à coup on aperçoit cet homme enlevé en 
l'air. Greatrix et un autre, très-vigoureux aussi, lui jettent 
leurs bras autour de ses épaules, l'un par devant, l'autre 
par derrière, et le retiennent de toutes leurs forces. Mais 
ils sentent qu'ils sont trop faibles, et il leur échappe. Ils le 
voient balancé en l'air pendant quelque temps au-dessus de 
leurs têtes. Plusieurs de la société courent et se placent 
sous lui, pour qu'il ne se fasse point de mal en tombant. Il 
tombe enfin, et ils le reçoivent heureusement avant qu'il 
ait touché la terre ; de sorte qu'il échappe sans blessure au 
danger. 

Tout reste tranquille jusqu'au soir. Avant d'aller se 
coucher, le comte donne à cet homme deux de ses servi- 
teurs pour passer la nuit avec lui. Celui-ci raconte le lende- 
main que le spectre lui a pendant la nuit présenté à boire 
une liqueur grise dans un plat de bois; qu'il s'était efforcé 
de réveiller ses compagnons, mais que le spectre lui avait 
dit qu'il se donnait une peine inutile ; que d'ailleurs il n'a- 
vait rien à craindre, parce qu'il était son ami; qu'il lui 
avait déjà donné de bons conseils dans le champ où il l'a- 
vait rencontré , et que sans lui il serait tombé infaillible- 
ment au pouvoir de la société joyeuse qu'il y avait trouvée ; 
qu'il était étonnant qu'il eût échappé la veille au danger , 
mais que la chose ne se renouvellerait plus à 1 avenir; qu'il 



436 DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 

lui avait apporté cette liqueur pour le délivrer des deux ma- 
ladies dont il souffrait. Comme il avait refusé d'en boire, le 
fantôme lui en avait témoigné de l'humeur^, et le lui avait 
reproché comme un manque de fidélité, ajoutant toutefois 
qu'il ne lui en voulait point pour cela, et que s'il buvait du 
suc de plantago il serait guéri de l'une de ses maladies , 
mais qu'il garderait l'autre jusqu'au tombeau; qu'il avait 
demandé au spectre s'il voulait parler du suc de la tige ou 
de la racine, et que celui - ci lui avait répondu : k De la 
racine. » L'esprit s'était donné à lui pour une certaine per- 
sonne qu'il avait connue; et comme il lui avait répondu 
qu'elle était morte depuis longtemps : « Oui, lui avait ré- 
pondu le fantôme, je suis mort il y a sept ans; et parce 
que, comme tu le sais, j'ai mené une vie dissolue, je suis 
depuis ce temps traîné par cette société dans un état d'agi- 
tation continuelle, et je souffrirai ainsi jusqu'au dernier 
jugement. » Puis il ajouta : a Si tu avais toujours marché 
en la présence de Dieu, ce qui t'est arrivé à toi-même 
n'aurait pas eu lieu. » Il lui reprocha ensuite d'avoir 
omis sa prière la veille, lorsqu'il était allé dans les champs; 
puis il disparut. Les évoques, consultés sur l'usage du 
remède qui avait été prescrit, en défendirent sévèrement 
l'emploi. 

Cette histoire fut envoyée au docteur More par M. C. 
Fowler;, et Glanvil l'avait destinée pour la seconde partie 
de son ouvrage , où elle se trouve , p. 356. Fowler ajoute 
que Greatrix raconta lui-même en ces mêmes termes cette 
histoire à mistress Forcraft, à Ragley, et la répéta encore 
une fois àtable^ sur la demande de celle-ci, L. Roydon, 
qui était présent, prit plus d'une fois des informations à ce 
sujet auprès de lord Orery, qui lui confirma la vérité de 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 437 

cette histoire jusque dans ses moindres détails^ à l'excep- 
tion d'une seule circonstance. More ajoute de son côté, 
dans une lettre à Glanvil, qu'il a entendu Greatrix raconter 
ce fait chez lord Conway^ à Ragley; qu'il s'est enquis d'une 
manière spe'ciale s'il était vrai que cet homme eût été en- 
levé en l'air^ et que Greatrix lui a affirmé de la manière la 
plus positive qu'il l'avait vu de ses propres yeux. Or Barter, 
qui connaissait personnellement le comte Orery^ autrefois 
lord Broghil, dit de lui que c'était un homme intelligent;, 
et qui n'était nullement disposé à la crédulité. Il est à re- 
gretter que toutes les circonstances de ce fait n'aient pas 
été certifiées d'une manière authentique par la signature 
des témoins, comme cela devrait toujours se faire dans les 
faits de ce genre; mais le récit, tel qu'il est, n'a rien, d'a- 
près tout ce que nous avons vu en ce genre , qui puisse 
nous le rendre incroyable. L'Irlandais, qui déjà aupara- 
vant était dans un rapport moral avec cette mauvaise so- 
ciété, entra plus tard dans un rapport physique avec elle , 
par ce que le spectre appelait ses accès, et la corde qui lui 
apparut était l'expression symbolique de ce rapport et de 
la puissance avec laquelle il se sentait entraîné. Ce cama- 
rade qui se présente à lui pour le guider dans les régions 
inconnues où il est tombé l'avertit de ne pas rendre ce lien 
plus fort encore en participant au festin ou du moins aux 
danses de cette mauvaise société. Puis, voyant qu'il suit ses 
conseils, il veut rompre complètement le charme, et lui 
présente dans ce but un aliment spirituel. Mais son protégé, 
concevant quelques soupçons, refuse également le secours 
qu'il lui offre, et c'est alors que l'autre lui propose, comme 
moyen physique de rompre le charme , la racine de plan- 
tage, déjà connue dans la magie. Cependant, comme il a 



438 DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 

refusé le remède spirituel et plus efficace qui lui était of- 
fert;, le moyen physique et plus faible aussi ne peut le guérir 
qu'à moitié. 



Aux faits que vient de citer l'auteur qu'il nous soit per- 
mis d'en ajouter deux autres qui se sont passés de nos 
jours, que nous avons appris de la bouche même de ceux 
qui en ont été les témoins, et qui réunissent pour nous 
toutes les conditions qui peuvent en garantir la vérité. L'un 
de ces faits s'est passé dans la maison même de mon père, 
vers l'an 1812. Un soir, vers dix heures, ma mère fut 
éveillée par un bruit inaccoutumé dans la cuisine, séparée 
par la salle à manger de la chambre où elle dormait avec 
mon père. Elle le réveilla en lui faisant part de ses inquié- 
tudes, et le pria d'aller voir si la porte de la cuisine, qui 
donnait dans la cour, avait été bien fermée ; car elle croyait 
que c'était le chien qui était entré et avait causé tout ce 
bruit. Mon père, certain d'avoir fermé la porte le soir, at- 
tribua à un rêve ou à une illusion les impressions de ma 
mère, et l'engagea àse rendormir, comme il le fit lui-même. 
Mais au bout de quelques minutes ma mère entendit de 
nouveau le même bruit , et réveilla une seconde fois mon 
père. Elle ne put cependant parvenir à le convaincre; et, 
ne voulant croire qu'à soi, il se mit sur son séant pour ne 
pas s'endormir, attendant que le bruit recommençât. Il 
n'attendit pas longtemps , et finit par croire que sa mé- 
moire l'avait mal servi, qu'il avait effectivement oublié de 
fermer en dedans la porte de la cuisine, que le chien de 
garde y était entré et frappait les uns contre les autres les 
pots, les plats, les casseroles et tous les autres instruments 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 439 

de ménage; car c'était un bruit de cette sorte que l'on en- 
tendait. Il se leva donc, prit une lumière, visita la cuisine, 
y trouva tout en ordre et la porte fermée ; de sorte qu'il 
linit par croire qu'il avait été trompé par ses sens, et qu'il 
n'était pas peut-être parfaitemeni éveillé lorsqu'il avait cru 
entendre le bruit. 

Il se remit au lit, laissant toutefois sa bougie allumée 
pour voir si le bruit recommencerait. A peine était-il cou- 
ché qu'un tapage bien plus considérable encore se fit en- 
tendre. Certain que ce ne pouvait être dans la cuisine, il 
visita toutes les autres chambres de la maison , depuis la 
cave jusqu'au grçnier. Le vacarme continuait toujours, 
mais rien ne paraissait. Il réveilla les domestiques qui dor- 
maient dans un autre corps de logis, visita de nouveau avec 
eux toute la maison, entendant toujours, mais ne voyant 
jamais rien. Le bruit avait changé de place et de nature ; il 
avait passé dans la salle à manger, où il semblait que des 
pierres de vingt à trente livres tombaient de huit à dix 
pieds sur un meuble qui était appuyé contre le mur. Après 
huit ou dix coups de cette sorte, un dernier coup beaucoup 
plus fort que les autres annonçait une pause; puis, aussitôt 
après , il semblait qu'une main vigoureuse remuait une 
barre de fer entre des pavés. Plusieurs voisins, réveillés par 
le bruit, vinrent à la maison pour savoir ce que cela vou- 
lait dire, et aidèrent mon père à faire de nouvelles recher- 
ches ; car il croyait si peu aux revenants que l'idée même 
ne lui en était pas venue à l'esprit, et toute sa crainte était 
que ce ne fussent des voleurs. Il se disait d'un autre côté 
que des voleurs avaient tout intérêt à se cacher, et qu'il 
était bien peu habile de leur part de manifester leur pré- 
sence d'une manière aussi bruyante. Il pensa donc que ce 



440 DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 

pouvaient être des rats. Mais comment des rats pouvaient- 
ils faire un tel vacarme et des bruits si divers? Tout cela le 
jetait dans de grandes incertitudes j, et il ne savait à quoi 
s'arrêter. Vers trois heures du matin , il congédia ses voi- 
sins et ses domestiques^*n les invitant à se remettre au lit^ 
certain que ce ne pouvait être des voleurs^ et c'était là le 
point capital pour lui. Le bruit avait donc duré quatre 
heures environ, et avait été entendu par sept ou huit per- 
sonnes. Il cessa vers quatre heures du matin. 

Vers sept heures un exprès vint annoncer à mon père 
qu'un de ses parents, nommé F., était mort dans la 
nuit , entre dix et onze heures , et que, près de mourir, 
il avait exprimé de nouveau le désir que mon père se 
chargeât de la tutelle des enfants qu'il laissait après lui. Il 
avait, en effet, manifesté bien souvent ce désir à mon père 
dans le courant de sa maladie sans pouvoir jamais 
vaincre sa résistance. En vain mon père lui avait opposé 
la multiplicité de ses affaires et des soins dont elles étaient 
pour lui la cause; en vain lui avait -il désigné d'autres 
personnes mieux en état que lui de se charger de la mis- 
sion qu'il voulait lui confier; il n'avait pu, malgré toutes 
ses représentations, le détourner de cette idée qu'il avait 
emportée avec lui dans l'autre vie. La coïncidence de cette 
mort avec le bruit qui s'était fait entendre pendant la nuit 
frappa ma mère, et lui fit penser qu'elle n'était pas seu- 
lement l'effet du hasard. Elle insista donc auprès de mon 
père pour l'engager à accepter la tutelle des enfants du 
défunt. Mon père, ne partageant pas ses craintes, opposa 
toujours la même résistance. Cependant, pour la tranquil- 
liser, et croyant par là ne s'engager à rien, il lui promit 
que si le bruit recommençait la nuit suivante , il accepte- 



DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 441 

rait la charge qu'on voulait lui imposer. Croyant toujours 
que ce bruit provenait de quelques hommes qui lui en 
voulaient ou qui avaient l'intention de se jouer de lui, 
il résolut de prendre toutes ses précautions pour décou- 
vrir leurs artifices. Il fit donc coucher dans sa chambre 
deux hommes très-forts^ et qui passaient pour très-coura- 
geux 5 et il attendit patiemment dans son lit. A minuit, le 
bruit recommença, mais bien plus fort et bien plus terrible 
que la veille. Mon père se lève, et dit aux deux hommes 
qui couchaient dans sa chambre de se lever aussi et de 
l'aider à visiter tous les coins de la maison. Mais ils étaient 
saisis d'une telle frayeur que rien ne put les décider à 
sortir de leur lit, et qu'une sueur froide coulait de tout 
leur corps. Mon père parcourut donc seul avec ses do- 
mestiques toute la maison sans rien découvrir. Le bruit 
dura très-peu, mais fut beaucoup plus violent que la pre- 
mière fois. Mon père, de retour dans sa chambre, céda aux 
instances de ma mère, plutôt pour lui faire plaisir que 
parce qu'il croyait que ces bruits venaient d'une cause 
extra-naturelle ; et l'on n'entendit plus rien dans la mai- 
son. Trois ou quatre témoins de ce fait vivent encore au- 
jourd'hui, et peuvent en attester la vérité. Je l'ai entendu 
raconter bien souvent par mon père, qui jamais cependant 
n'a pensé qu'il eût rien de surnaturel. Une chose cepen- 
dant l'avait frappé, et lui avait donné quelque crainte. La 
première nuit , au moment où le tapage était le plus fort, 
il avait appelé son chien en lui criant : A moi, à moi! Ce 
chien était énorme , très-fort , très- méchant, et ce cri de 
mon père suffisait ordinairement pour le faire bondir et 
hurler d'une manière horrible. Mais cette fois, au lieu de 
sauter comme d'habitude, il se traîna en rampant jusqu'aux 



442 DES OPÉRATIONS DES MAUVAIS ESPRITS. 

pieds de mon père, comme saisi d'épouvante. Cette cir- 
constance fit sur mon père une impression très -vive, et 
déconcerta ses pensées sans changer néanmoins sa convic- 
tion. 

Un autre fait plus récent encore m'a été raconté l'an 
dernier en Pologne par la princesse M. S. Elle habite 
dans le duché de Posen un immense château qui avait 
été bâti pour le roi Stanislas Leczinski. 11 y a quelques 
années, des bruits- extraordinaires se firent entendre 
chaque nuit dans une des chambres occupées par les jar- 
diniers; de sorte que ceux-ci ne pouvaient dormir. Ces 
chambres étaient séparées du château par les jardins. Les 
jardiniers avaient remarqué que le bruit avait commencé 
depuis l'arrivée d'un jeune garçon de quinze à seize ans. 
Ses camarades n'avaient rien voulu dire au prince S., dans 
la crainte de lui faire tort, et ne sachant pas d'ailleurs si 
c'était lui qui était réellement la cause ou l'occasion de ce 
tapage. Mais enfin, fatigués, ennuyés et ne pouvant dormir, 
ils allèrent trouver un soir vers dix h'eures le prince pour 
lui raconter ce qui se passait. Le prince, la princesse, les 
femmes de chambre, tous les domestiques prirent des 
flambeaux et des lanternes pour se rendre sur les lieux. 
Après avoir traversé une partie des jardins, ils commen- 
cèrent déjà à entendre le bruit, qui devint toujours plus 
clair à mesure qu'ils approchaient davantage. Rendus sur 
les lieux, il leur sembla que les meubles et tous les objets 
qui se trouvaient dans la chambre du jeune garçon sau- 
taient et dansaient ; mais dès qu'ils ouvraient la porte le 
bruit cessait, et ils ne voyaient rien. Au bout de quel- 
que temps, la princesse pensa que c'était peut-être la 
lumière qui produisait cette interruption subite du bruit. 



DE I-' ACTION CERTAINE DU DÉMON. 443 

Elle proposa donc de prendre des allumettes chimiques , 
d'éteindre les lumières, et de laisser la porte entr'ouverte. 
Puis, quelques personnes devaient regarder dans la 
chambre , pendant qu'une autre ferait prendre les allu- 
mettes. On fit ce qu'elle désirait; elle et son mari se pla- 
cèrent à l'ouverture de la porte. Or, au moment où les al- 
lumettes jetèrent de la lumière, ils virent très-distinctement 
le lit, les bottes, un balai, etc., sauter dans la chambre, 
pendant que le garçon était au lit. Ils aperçurent aussi sur 
le lit du garçon et par terre des morceaux de tuile qui 
étaient tombés du toit, et qui ne lui avaient fait aucun mal. 
Ils l'interrogèrent à ce sujet, et il leur dit que depuis quel- 
que temps déjà il était poursuivi par cette calamité, et 
qu'il ne savait à quoi l'attribuer. Le prince le garda 
quelques mois encore; mais les jardiniers ayant appris 
que ce jeune homme passait dans le pays pour avoir des 
rapports avec les sorciers et être en commerce avec le 
diable , le prince se décida à le renvoyer, et le bruit cessa 
avec son départ. 



CHAPITRE XXIV 

L'action du démon paraît d'une manière certaine et positive. Des expé- 
riences faites à ce sujet par les directeurs de séminaires et les maîtres 
des novices dans les couvents. Les expériences d'Olivier Manareus, 
recteur à Lorette. Ce qui s'est passé à Madel en Thuringe et dans 
la maison du tisserand Gilbert Campbel en Ecosse , en 1654. 

Pendant qu'Olivier Manareus était recteur de la maison 
des Jésuites à Lorette, celle-ci fut inquiétée par diverses ap- 
paritions sûres auxquelles ce vieillard de quatre -vingt- 



444 DE l'actioîs certaine du démon. 

six ans fit les dépositions suivantes {In processu remiss. 

Expériences Flandr,, f. 1 1, p. 932-39) : D'abord, un Maure parut avec 

de 
Manareus. ^^ vêtement gris à un novice belge, et essaya de le faire 

apostasier. Celui-ci ne voulant point cédera ses perfides 
suggestions , il lui souffla sur le visage une vapeur telle- 
ment infecte qu'il en garda l'odeur pendant deux jours. 
Il fut plus heureux auprès d'un autre novice sarde, lequel 
quitta et la compagnie et la ville. Il commença bientôt à 
faire du bruit dans une chambre éloignée; il semblait que 
tous les meubles étaient jetés pêle-mêle, et cependant tous 
étaient à leur place. Lorsque les frères priaient, il frap- 
pait contre leur escabeau; quelquefois, du haut du plan- 
cher, il imitait le bruit d'un chat qui dort. Une fois, au 
souper, un jeune homme de vingt-trois ans reçut au côté 
un coup si violent qu'il jeta un cri et tomba à la renverse. 
D'autres fois, pendant que les frères étaient couchés, il 
grimpait comme un chat, puis retombait de tout son poids 
sur eux, ce qui leur causait une grande frayeur. Manareus 
avait donc pris la coutume de se promener des heures en- 
tières pendant la nuit, dans le corridor sur lequel s'ou- 
vraient les chambres des novices, afin de pouvoir à chaque 
instant leur donner les secours nécessaires. On employa des 
cierges bénits, des reliques, les prières, les exorcismes; on 
commanda à l'esprit, s'il voulait quelque chose, de s'a- 
dresser au recteur. Plus d'une fois, en effet, l'esprit envoyé 
vers le recteur au nom de la sainte obéissance vint frapper 
à sa porte. Il lui devint plus à charge dans une fièvre qu'il 
eut, et pendant laquelle le sommeil l'abandonna plusieurs 
jours et plusieurs nuits de suite. Enfin, comme il s'était 
un peu endormi, l'esprit frappa de nouveau à sa porte vers 
minuit. Le recteur, croyant que c'était un frère, dit d'en- 



DE l'action certaine DU DÉMON. 445 

trer ; mais Fesprit se mit à frapper de nouveau, de sorte 
que le père, jugeant que c'était le démon, lui cria : « Ouvre 
au nom du Seigneur, et fais ce que Dieu t'a permis de 
faire contre moi. w II ouvrit alors la porte et les fenêtres avec 
une telle force qu'il sembla qu'elles étaient brisées. Le 
père éveilla son voisin pour qu'il vînt les refermer. Une 
fois, vers minuit, comme il se promenait dans le corridor, 
il entendit du bruit comme si on enfonçait le toit, et il lui 
sembla que quelque chose approchait toujours de lui da- 
vantage. 11 se mit à regarder avec attention, et vit un chien 
noir se jeter sur lui avec les yeux flamboyants , et passer 
trois fois devant lui en aboyant. Le démon fut chassé 
enfin par l'intercession de saint Ignace. 

Il se passa en Thuringe un fait très -extraordinaire qui Le berger 
fit une grande sensation en Allemagne vers la moitié du 
xvi^ siècle, et donna lieu à plusieurs écrits. « Il y avait un 
pauvre homme, berger de son état, qui servait à Madel en 
Thuringe, chez un gentilhomme nommé JunkerYelten 
de Harris. Un autre berger de Borstendorf, à un demi- 
mille au-dessous d'Iéna, vint le trouver dans les champs le 
jour de la Saint- Jean-Baptiste en 1559. Après lui avoir de- 
mandé quel était son maître et ce qu'il gagnait, il lui dit 
que s'il le désirait il lui procurerait un bon maître. La-des- 
sus, le pauvre berger répondit qu'il gagnait cinq schocks, 
mais qu'il avait un maître pieux, et qu'il ne désirait point 
en changer. Le berger de Borstendorf lui dit : « Ce que tu 
gagnes n'est rien, je veux f enseigner un maître qui te 
donnera dix florins par an . » Il sut si bien gagner le pauvre 
berger par ses discours que celui-ci lui promit de servir 
un an le maître dont il lui parlait. Après quoi il reçut deux 
morceaux de pain, l'un blanc et l'autre bleuâtre. Ce pain 



446 DE l'action certaine du démon. 

n'avait point un goût naturel; il avait été pétri avec du 
sang de cinq animaux sauvages différents, comme le ber- 
ger de Borstendorf l'avoua avant de mourir, lorsqu'il fut 
brûlé à Weimar, pour cause de blasphème. Aussi, dès que 
le berger de Madel en eut mangé, il se sentit très-mal dis- 
posé. Interrogé s'il voulait encore s'engager au service de 
son nouveau maître, il répondit que oui. Le berger de 
Borstendorf l'emmena donc dans un bois, où il vit courir 
autour de lui un grand nombre de lièvres; puis l'autre 
bergerie quitta. Revenu le soir chez lui, il se trouva mal. 
Pendant qu'il était assis sur un banc chez son maître Yel- 
ten, qui avait une nombreuse compagnie ce soir-là, il fut 
attaché avec des liens sans qu'on vît personne près de lui. 
Puis le démon le tourmenta en mille manières, soit au de- 
dans, soit au dehors, le liant avec des cordes, le garrottant 
avec des crochets pointus dont les pointes étaient tournées 
vers la gorge, et personne ne pouvait voir celui qui le liait 
ainsi. 

« On l'envoya, au commencement de l'année 1 5 60, pour 
servir comme berger chez Hans Poster, à Schobelau, pour 
voir s'il ne se trouverait pas mieux en changeant de heu. 
Mais le démon le tourmenta bien davantage encore, comme 
peuvent l'attester un grand nombre d'hommes pieux qui 
sont venus le voir d'Iéna et d'ailleurs. Une nuit, à Schobe- 
lau, le diable porta dans le grenier une grande quantité de 
vieux bois, de vieux morceaux d'escaliers qu'il arrangea 
en forme d'édifice bizarre auquel personne ne comprenait 
rien. D'un côté, il y avait une échelle avec des chaînes de 
chariot attachées de la manière la plus extraordinaire h 
une colonne. Le pauvre berger y était étendu avec une 
grosse pierre attachée au pied, comme on a coutume de 



DE L ACTION CERTAINE DU DÉMON. 447 

faire pour les malfaiteurs. Le pauvre homme fut souvent 
emporté à travers et sur les toits ^ où l'on voyait très-dis- 
tinctement les traces de ses pieds sur la paille qui servait 
de toiture; de sorte qu'on ne pouvait comprendre com- 
ment il avait pu passer par des ouvertures aussi étroites. 
Souvent aussi on le laissait tomber à travers les toits ; mais, 
par une protection particulière de Dieu, son corps ne reçut 
jamais aucun dommage. Il n'y a pas longtemps encore 
qu'on plaça sur lui une grande porte, que l'on frappa avec 
un grand arbre, de sorte qu'elle se brisa, et que le sang 
lui sortait du cou. Toutes ces choses ont été vues en plein 
jour. Une fois aussi, douze hommes forts et vigoureux 
furent obligés de le tenir, de sorte que les gens qui de- 
meurent dans le même lieu racontent des choses merveil- 
leuses sur tout ce que souffre ce pauvre homme en son 
corps. On a envoyé plusieurs théologiens et prédicateurs 
d'Iéna et d'autres lieux pour chasser le démon; mais ils 
n'y ont pu réussir. Dernièrement encore, le malin esprit 
a, pendant l'été, mêlé et gâté dans les champs tous les blés 
du gentilhomme Poster; et la nuit il se fait un tel bruit 
dans la cour de Schobelau que personne ne peut y rester. 
Le démon a osé bâtir de nuit dans ladite cour une tour en 
pierre , et l'avait élevée au-dessus de terre à peu près à la 
hauteur d'un homme; mais le jour on n'aperçoit ni ma- 
tériaux ni travailleurs. Bref, on ne saurait ni écrire ni lire 
tout ce que ce malheureux a souffert et souffre encore du 
malin esprit. Que Dieu daigne le secourir et le délivrer de 
ces horribles tentations. Donné le 8 juin 1560. » 

, L'action du démon apparaît surtout d'une manière frap- Gilbert 

, . 1 . 11 Campbell. 

pante dans les faits qui se passèrent depuis le mois d oc- 
tobre 1654 dans la maison d'un tisserand nommé Gilbert 



448 DE l'action certaine du démon. 

Campbell^ demeurant dans l'ancienne paroisse de Glenluce-, 
comté de Galloway^ en Ecosse. « Un mendiant insolent. 
Al. Agne, qui plus tard fut pendu à Dumfreis pour crime 
de blasphème, n'avait pas trouvé suffisante l'aumône que 
Gilbert lui avait donnée, et lui avait, à cause de cela, fait 
des menaces. A partir de ce moment, le malheur sembla 
s'attacher à lui. Et d'abord, tous les outils dont il avait be- 
soin pour son état furent brisés; puis, à partir du milieu 
de novembre, des pierres furent lancées avec force et en 
grand nombre contre les fenêtres, les portes et les chemi- 
nées. Gilbert déclara la chose au curé du lieu et aux voi- 
sins; mais elle continua comme auparavant. Il trouvait 
souvent la trame et la chaîne coupées comme avec des 
ciseaux sur le métier; il en était de même des habits, des 
bonnets, des souliers, même pendant que les gens de la 
maison les portaient sur le corps. Cependant leur per- 
sonne était épargnée, si ce n'est qu'ils ne pouvaient dor- 
mir la nuit. Les boîtes, les coffres étaient ouverts, et les 
objets qu'ils contenaient coupés, éparpillés ou cachés; de 
sorte que le pauvre homme fut obligé de renoncer à son 
état, qui était sa seule ressource, et de mettre en sûreté le 
reste de son avoir chez ses voisins. Pour lui, il resta en- 
core dans sa maison. On lui conseilla d'éloigner sa famille; 
il le fit, et le calme revint pendant quatre à cinq jours. 
D'après le conseil du curé, il rappela ses enfants, et la paix 
continua jusqu'à ce que l'un de ses fils, Thomas, qui avait 
été envoyé plus loin que les autres, fût aussi de retour. Le 
bruit commença de nouveau, et dès le lendemain, qui 
était un dimanche, le feu fut mis à la maison. Il fut éteint 
cependant sans beaucoup de dommage par les gens qui re- 
venaient de l'église. On ordonna pour le lendemain un 



DE L ACTION CERTAINE DU DEMON. 440 

jeûne et des prières, mais malgré cela le feu fut mis encore 
à la maison le mardi vers neuf heures du matin, et éteint 
heureusement. Campbel , tourmenté ainsi jour et nuit, 
alla trouver le curé, et le pria de prendre chez lui pendant 
quelque temps son fils Thomas. Le curé y consentit, en lui 
disant d'avance que cela ne servirait de rien. En eftet, 
quoique l'enfant fût hors de la'maison, la famille fut in- 
quiétée jour et nuit; de sorte que jusqu'à minuit, et bien 
souvent même la nuit tout entière , ils étaient obligés de 
veiller; et pendant ce temps -là leurs habits étaient déchi- 
rés, cachés et jetés çà et là. 

« Les prêtres du canton s'étant réunis à l'occasion d'une 
fête, ils persuadèrent au tisserand de reprendre chez lui 
son fils Thomas, quoi qu'il pût arriver. L'enfant dit qu'il 
entendait une voix qui lui défendait d'entrer dans la mai- 
son. 11 entra néanmoins, mais il fut tellement maltraité 
qu'il fut obhgé de retourner chez le pasteur. Le lundi 1 2 fé- 
vrier, la famille entendit aussi une voix, sans distinguer 
d'où elle venait, et une conversation assez frivole s'engagea 
depuis le soir jusqu'à minuit. Le pasteur vint le lendemain, 
accompagné de quelques personnes; et, la prière une fois 
achevée, tous entendirent sortir de dessous un lit une voix 
qui disait dans le dialecte du pays : « Voulez -vous con- 
naître les magiciennes de Glenluce, je vous les nommerai. » 
Puis il leur nomma quatre ou cinq personnes mal famées. 
Campbel ayant remarqué qu'une de celles-ci était morte 
depuis longtemps : «C'est vrai, répondit la voix; mais son 
esprit vit avec nous dans le monde. » Le pasteur répondit : 
« Que Dieu te punisse , Satan , et te réduise au silence î 
Nous ne voulons point apprendre de toi ce que sont les 
gens. Tu neveux que tromper cette famille; caria division 



450 DE l'action certaine du DÉMOTN". 

est toujours dans le royaume de Satan. » Là-dessus tous se 
mirent de nouveau à prier; et pendant ce temps la voix se 
tut. Mais la prière terminée ;, elle cria à l'enfant qui était 
revenu que s'il ne partait de la maison on y mettrait le feu. 
Le pasteur répondit : « Dieu la préservera et cet enfant 
aussi; car il appartient à cette famille, et a le droit de de- 
meurer ici. » La voix dit*: « Il ne restera pas ici : il en a 
été chassé une fois, il ne peut plus y demeurer, devrais-je 
le poursuivre jusqu'au bout du monde. » Le pasteur ré- 
pondit : « Le Seigneur le défendra contre ta malice. « Ils 
se remirent à prier, et la voix dit : « Donnez -moi des 
bêches et des pelles; tenez-vous éloignés d'ici pendant sept 
jours, et je me creuserai une tombe où je me coucherai, et 
je ne vous dérangerai plus. » Le tisserand répondit : « Avec 
le secours de Dieu, tu n'auras pas un brin de paille, quand 
même nous pourrions obtenir par là le repos. » Le pasteur 
ajouta : «Dieut'éloignera en temps convenable. » La voix 
dit : «Vous ne me ferez pas bouger d'ici, car j'ai mission 
de la part du Christ pour hanter cette maison. » L'autre dit 
là-dessus : « Dieu saura bien en son temps t'ôter cette per- 
mission. » La voix : « J'ai une mission qui durera peut- 
être plus longtemps que la vôtre. » Le pasteur et un autre 
se levèrent, et allèrent à l'endroit d'où la voix paraissait 
venir pour voir s'ils ne trouveraient point quelque chose. 
Ils eurent beau chercher, ils ne trouvèrent rien, a II semble, 
dit l'autre au pasteur, que la voix vient des enfants, w Quel- 
ques-uns des enfants étaient, en effet, au lit. La voix ré- 
pondit : « Vous mentez; Dieu vous en punira; moi et mon 
père nous viendrons, et nous vous emporterons en enfer. « 
La voix imposa silence à l'autre en lui disant : « Laisse ce- 
lui-ci parler ; il a une mission, et il est le ministre de Dieu . » 



DE l'action certaine DU DÉMON. 454 

(( Tous deux s'asseyent près de l'endroit d'où la voix 
paraissait venir. Une sorte de dispute s'engage entre le 
presbytérien et le personnage invisible^ s'appuyant en 
grande partie sur des textes de la sainte Écriture. Lorsque 
l'une des parties opposait à l'autre un texte embarrassant ^ 
celle-ci lui rendait la pareille. La dispute s'échaulTe; enfin, 
comme le pasteur se tenait un peu en arrière dans la 
chambre,, la voix cria : « Je ne connaissais pas ces passages 
jusqu'à ce que mon père me les eût appris. Je suis un 
mauvais esprit; Satan est mon père^ et je suis venu pour 
tourmenter cette maison. « — On vit apparaître aussitôt 
une main et un bras nus depuis le coude. La main frappa 
le plancher, de sorte que la maison en trembla. Puis la 
voix dit en poussant un cri eflroyable : (( Viens, mon père^ 
viens! Je veux vous envoyer mon père. Ne le voyez-vous 
pas derrière vous? » — Le pasteur dit : « Pendant que 
j'entendais le coup, j'ai vu, en effet, une main et un 
bras. )) — La voix : «Eh bien, ce n'était pas ma main, c'é- 
tait celle de mon père; ma main est plus noire à l'exté- 
rieur. Si vous voulez me voir, éteignez la lumière, et je 
paraîtrai au milieu de vous comme un globe de feu. » Pen- 
dant cet entretien le soir était venu, et l'on se préparait à 
s'en aller. La voix cria : « Que le pasteur ne parte pas, ou 
bien je brûle la maison. » — Comme il était parti malgré 
cela, le tisserand le conjura de revenir. La voix dit alors : 
« Vous avez fait ce que je demandais. — Ge n'est pas à 
cause de toi, mais pour obéir à Dieu , et tenir compagnie 
à ce pauvre homme. » 

« On se mit à prier, et le pasteur défendit à la famille 
d'ouvrir la bouche et de parler avec le malin esprit, en 
leur recommandant, s'il venait à leur parler lui-même, de 



452 DE L'ACTIO^ CERTAINE DU DÉMON. 

se mettre à genoux et de prier Dieu. Là- dessus la voix 
cria : « Comment, vous ne voulez pas parler avec moi? 
Eh bien , je brûlerai la maison, et je vous ferai toute sorte 
de peines. » — On ne lui répondit point. On n'entendit 
plus rien pendant longtemps. Mais Gilbert fut encore in- 
quiété souvent : il n'avait pas deux jours de libres dans la 
semaine, et ceci dura jusqu'au mois d'avril. A cette époque, 
il survint un peu de mieux, jusqu'au mois de juillet. Mais 
de nouveaux accès revinrent alors, et la pauvre famille fut 
bientôt réduite à la plus grande misère; car même ce 
qu'elle mangeait ne lui portait pas de profit. Gilbert s'a- 
dressa donc au synode qui devait se réunir au mois d'oc- 
tobre 1655, et lui demanda s'il devait quitter la maison 
ou rester. Le synode envoya une commission à Glenluce, 
et ordonna au mois de février 1656 un jour de pénitence 
et des prières pour cette pauvre famille dans tout le can- 
ton. Les choses allèrent un peu mieux jusqu'au mois d'a- 
vril, et à partir de cette époque jusqu'au mois d'août on 
n'entendit plus rien. Mais bientôt le mal reparut de nou- 
veau. On cachait sous le seuil de la porte les mets apprêtés 
pour le repas; on versait les plats sous les lits ou même de- 
dans, ou bien on emportait tout, même le pain et l'eau. 
Pendant tout le mois d'août, personne ne put dormir dans 
la maison à cause du bruit continuel qui s'y faisait. Ce- 
lui-ci augmenta encore, et de plus, l'esprit se mit à jeter 
des pierres et à donner des coups. Le 18 septembre, vers 
minuit, on entendit une voix crier : « Je vais brûler la 
maison; et trois ou quatre nuits plus tard, en efïet, on mit 
le feu à l'un des lits; mais il fut éteint heureusement. 
Gilbert continua d'être toumienté jusqu'au jour où fut ré- 
digé ce document. » 



DE l'action certaine DU DÉMON. 453 

G. Sinclare^ mathématicien très-connu, publia le pre- 
mier cette histoire dans son Hydrostatique. Ce n'était 
guère ^ il semble ;, le lieu pour des communications de ce 
genre; mais comme il voyait dans ce fait une preuve ma- 
thématique en quelque sorte de l'existence des esprits, il 
se mit au-dessus de toute considération, et l'inséra dans 
son livre. Quant au récit lui-même, il fut rédigé parle fils 
du tisserand lui-même , qui connaissait parfaitement toute 
l'affaire; et D. G. Burnet, qui a écrit l'histoire de la Ré- 
forme en Angleterre, assure qu'ayant vécu plusieurs an- 
nées à Glascow il a trouvé tout le peuple de la ville et des 
environs parfaitement convaincu de la vérité du fait, et 
qu'il n'a jamais entendu exprimer le moindre doute sur le 
récit qu'en a fait Sinclare ; qu'on lui reproche seulement 
d'être trop court; mais qu'à la vérité il aurait fallu un 
volume tout entier si l'on avait voulu raconter tout ce 
qui s'est passé; qu'au reste on a de ce même fait une 
histoire complète, attestée par la signature de témoins 
oculaires, aux témoignages desquels Antoine Horneck, 
qui l'a publiée plus tard, a ajouté encore celui de plu- 
sieurs autres personnes du pays qui lui en ont garanti la 
véracité. , 

Comme la rédaction de ce document et la manière dont 
il se termine prouvent qu'il a été composé lorsque les faits 
étaient tout frais encore, il n'est pas possible de supposer 
qu'il y ait eu tromperie. Celle-ci n'a pu venir des enfants, 
puisque ces faits extraordinaires se sont produits aussi 
bien dans leur absence que pendant qu'ils étaient présents. 
11 serait possible toutefois que la voix fût venue d'eux, à 
leur insu , par suite de quelque état extraordinaire où ils 
se seraient trouvés; mais en ce cas la chose n'en serait pas 



454 DE l'action certaine du démon. 

moins merveilleuse. On ne peut pas soupçonner davantage 
le clergé, auquel Ton a coutume de s'en prendre d'abord 
dans les cas de ce genre; car il ne pouvait en trompant se 
proposer aucun but, et d'ailleurs l'issue de toute cette af- 
faire n'a pas été assurément très -brillante pour lui. Le 
pasteur John s'est conduit très-bravement, il est vrai, mais 
il n'a pu venir à bout de l'ennemi. Le synode n'a pas été 
plus heureux. On ne peut d'ailleurs faire à l'esprit humain 
cette injure de croire qu'un désordre aussi bruyant, qui 
s'est produit en tant de manières, en présence de tant de 
témoins, de jour et de nuit, qui est devenu un spectacle 
pour tout le pays , ait pu être continué pendant deux an- 
nées entières par l'effet de quelque supercherie, sans que 
ni les personnes de la maison, ni les voisins, ni le pasteur, 
ni les témoins oculaires, ni la commission du synode aient 
pu découvrir la moindre trace de duperie. C'est pour cela, 
et aussi parce que celte histoire s'est passée dans un pays 
protestant, que nous avons cru devoir la rapporter ici, 
laissant au lecteur à juger si ce n'est pas là encore une ga- 
rantie de plus pour sa véracité. C'est peut-être aussi pour 
cela que les protestants ont cherché à l'ensevelir dans 
l'oubli. 

Ainsi, en faisant la part des falsifications que le caprice, 
la malice , l'imposture réfléchie peuvent avoir introduites 
dans les histoires de ce genre, il reste encore en ce do- 
maine une masse de faits incontestables, qui prouvent qu'il 
existe un monde invisible , lequel peut disposer à son gré 
des forces physiques nécessaires pour la manifestation de 
ces phénomènes. Mais à côté de cette manière tumultueuse 
et saisissable dont les puissances invisibles entrent en rap- 
port avec nous, il en est une autre encore qui se rattache 



DE l'action certaine DU DÉMON. 455 

principalement au sens de la vue^ qui demande le silence 
et ordinairement aussi l'obscurité de la nuit , et qui donne 
lieu à une nouvelle série de manifestations que nous de- 
vons étudier maintenant. Les expériences de cette sorte 
sont si nombreuses, les légendes et les histoires où ces 
faits sont racontés sont si multipliées que les bornes de ce 
livre ne suffiraient pas pour en contenir seulement la 
partie la plus importante, et que, si nous voulions épuiser 
la matière;, nous serions infini. En elïet, d'un côté, la nuit 
et l'obscurité apportent toujours quelque incertitude et 
quelque doute qui provoque la critique, tandis que, d'un 
autre côté, la solitude où se trouvent ceux à qui ces sortes 
de choses arrivent rend cette critique difficile , ou même 
tout à fait impossible. Nous devons donc abandonner la 
discussion de ces faits aux écrits qui se sont proposé ce 
but d'une manière toute spéciale, et, au milieu de cette 
masse de récits qui se présentent à nous , nous borner à 
un cercle très -étroit, et nous contenter de rapporter ce 
qu'ont vu les saints en ce genre. Chez eux en effet la vue 
est plus pénétrante, l'image plus distincte, plus précise et 
par conséquent plus sûre. Et d'un autre côté , quoiqu'ils 
soient exposés aussi à l'illusion, celle-ci doit être plus 
rare et moins probable chez eux; et il n'est pas permis en 
tout cas de supposer qu'ils aient voulu tromper sciemment. 
Mais comme il y a entre le monde invisible et les saints des 
rapports réciproques, ils peuvent se rencontrer de deux 
manières , selon que ce rapport vient principalement ou 
du premier ou des derniers. Nous F étudierons à ce double 
point de vue. Mais, d'un autre côté , le monde invisible se 
partage en trois royaumes, l'un bon, l'autre mauvais, et 
un troisième situé entre les deux. Nous n'avons point à 



436 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

nous occuper ici du premier, en ayant déjà parlé dans 
la mystique divine; nous ne considérons donc que les 
phénomènes qui se rattachent au premier et au troi- 
sième. 



CHAPITRE XXV 

Comment Dieu permet que les démons tentent les saints pour les 
exercer et les purifier. Les tentations des Pères du désert, et en 
particulier de saint Antoine. La même chose se reproduit dans les 
temps les plus récents. Tentations de Jean de Castillo et de Made- 
leine de Pazzi. 

Nous avons plus haut^ à l'occasion du somnambulisme 
spontané , exposé le côté physique de cette magie qui naît 
du rapport de l'homme extérieur avec la nature physique; 
puis nous avons étudié les phénomènes psychiques qui 
résultent de ce rapport; et nous avons ainsi parcouru le 
cercle entier de la magie naturelle. L'homme^ avons-nous 
dit, a un côté diurne ou lumineux qui s'exprime dans le 
corps par toute cette moitié tournée vers le dehors , la- 
quelle comprend les systèmes nerveux ;, depuis le cer- 
veau et la partie antérieure de la moelle épinière jusqu'à 
cette portion du système ganglionnaire qui se rattache à 
celle-ci; et un autre côté nocturne ou ténébreux^ qui 
comprend la partie postérieure de ce même système gan- 
glionnaire et de la moelle épinière jusqu'au cervelet. Par le 
premier côté l'homme est dans un rapport réfléchi, scien- 
tifique et pratique avec le monde physique , et le monde 
psychique placé sur la même ligne que lui^ tandis que par 
le second^ lorsqu'il s'éveille en son temps, il est dans un 
rapport magique ou mystique avec les mêmes domaines de 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 457 

la nature. Mais ce double rapport, l'un réfléchi, l'autre 
magique ou mystique, peut encore exister entre l'homme 
et Dieu, ou tout ce qui sert à Dieu d'instrument volontaire 
ou involontaire. Au point de transition qui conduit du pre- 
mier de ces rapports au second, nous trouvons cette série 
de phénomènes, si fréquents dans la vie des saints , par les- 
quels les puissances de l'abîme , servant en cela d'instru- 
ment à la divine Providence, concourent à la perfection 
des élus de Dieu par les tentations qu'elles leur suscitent 
et les victoires qu'elles leur ménagent. Ces attaques, quoi- 
qu'elles aient un bon résultat, viennent néanmoins d'un 
mauvais principe. Elles forment donc comme la transition 
naturelle à cette ascèse qui fraye les voies au mal , tandis 
que, d'un autre côté, les nouvelles régions qui s'ouvrent 
ici semblent se rattacher à celles que nous venons de quit- 
ter. Ainsi l'exposition de ce genre de phénomènes ne peut 
trouver nulle part mieux qu'ici sa place. Nous allons en- 
trer dans une région plus profonde : aussi tout ce qui s'est 
présenté à nous jusqu'ici dans un cercle plus étroit va 
se reproduire sous nos yeux avec des proportions plus 
larges, mais aussi d'une manière plus intelligible et plus 
instructive à la fois. Si donc nous n'avons pu refuser de 
nous rendre à l'évidence des faits dans le domaine plus 
borné et purement extérieur que nous venons de parcourir, 
nous serons forcés de reconnaître comme bien plus certains 
encore les faits que nous allons étudier, attestés comme ils 
le sont par des témoins pour qui la mort aurait été préfé- 
rable au mensonge. 

On ne peut prononcer le mot de tentation sans que le s. Antoine. 
nom de saint Antoine se présente aussitôt à l'esprit; car 
les tentations de cet homme illustre sont devenues prover- 

13* 



4S8 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

biales , et ont fourni aux arts un sujet inépuisable de com- 
positions. Sa biographie authentique rapporte qu'à l'âge 
de trente ans, pendant qu'il demeurait enfermé dans un 
tombeau, les malins esprits le pressèrent et le maltraitè- 
rent tellement que la grandeur des souffrances qu'il en- 
durait l'empêchait de marcher et de parler. Une fois même, 
le frère qui avait coutume de lui porter à manger le trouva 
étendu par terre comme un mort, et l'emporta chez lui. 
Mais à peine ce saint homme fut-il revenu à lui qu'il fallut 
le reporter au lieu d'où on l'avait amené. Les démons, 
voyant qu'il bravait ainsi leur fureur, n'en devinrent que 
plus irrités. Ils excitèrent tout à coup autour de lui un tel 
tapage qu'il semblait que les murs s' entr' ouvraient pour 
donner passage à des multitudes d'esprits mauvais. Tout 
le lieu où il était fut bientôt plein de bêtes féroces^ de ser- 
pents, de Uons, de taureaux, d'ours, de panthères et de 
scorpions. Tous ces animaux élevèrent la voix, sifflant, 
hurlant ou mugissant autour de lui; de sorte que le pieux 
solitaire souffrit de grandes douleurs, et fut réduit à une 
terrible extrémité. Mais son courage ne ploya point sous 
l'effort de cette tempête. Bien loin de là, il accueillit avec 
des paroles de mépris et de dérision ces fantômes qui fon- 
daient sur lui , jusqu'à ce qu'enfin une lumière brilla au- 
dessus de sa tête et chassa tous ces monstres , pendant 
qu'une voix mystérieuse lui promettait secours et protec- 
tion. A lïnstant même, toutes ses douleurs disparurent, 
et son corps reprit sa première énergie . 

Plus tard, comme il habitait un ancien château dans le 
désert, plusieurs personnes qui étaient venues pour le voir 
entendirent devant la porte la voix des démons qui se 
moquaient de lui, quoiqu'elles ne vissent personne par les 



COMMEIST LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 4o9 

fentes de sa porte. Il raconte lui-même que Satan, sous la 
forme d'un géant , frappa un jour à sa porte, et se plai- 
gnit à lui de la destruction de son pouvoir par le Sauveur. 
Plus tard il le vit dans une vision^ élevant sa tête jusqu'aux 
nuages^ tel que Job le décrit. Devant lui, les âmes ailées 
des défunts cherchaient à s'élancer vers le ciel. Celles dont 
le vol était plus puissant, et qui pouvaient s'élever au-dessus 
de sa tête, parvenaient au but; mais celles qu'il pouvait 
atteindre avec les mains, il les jetait vers l'abîme, dans un 
lac immense de feu qui était à ses pieds. [Lausiaca, c.xwii.) 
Plus tard encore , pendant que le saint habitait là mon- 
tagne bien avant dans le désert, les visiteurs qui venaient 
en grand nombre le trouver dans sa solitude entendaient 
souvent autour de lui un mélange confus et effroyable de 
voix de toute sorte, un bruit de chevaux et d'armes, comme 
s'il eût été assiégé par une armée d'esprits invisibles, qu'il 
mettait en fuite à chaque fois par sa prière. Tantôt ils lui 
apparaissaient sous la forme de bêtes, tantôt environnés 
d'éclat; mais sa parole suffisait pour dissiper ces fantômes 
et pour éteindre cette lumière menteuse. 

D'autres saints ont encore éprouvé la même chose. Ainsi 
l'auteur inconnu de la Vie de saint Pacôme, abbé de Ta- 
benna, que Denys le Petit a traduite du grec en latin, 
raconte que , lorsque le saint revenait au couvent , après 
en être sorti pour prier, les démons allaient à sa rencontre 
en procession, se disant les uns aux autres : « Faites place 
à l'homme de Dieu. » Souvent ils faisaient autour de sa 
cabane un tel vacarme qu'il semblait qu'ils voulussent la 
détruire de fond en comble. Mais dès qu'il se mettait à 
chanter, ils s'évanouissaient comme la fumée. Quelquefois 
plusieurs d'entre eux faisaient comme s'ils eussent voulu 



460 COMMENT LES DÉMONS TEINTENT LES SAINTS. 

coudre une feuille d'arbre avec une corde, afin de lui arra- 
cher au moins un sourire. Quand il était à table, ils lui 
apparaissaient souvent sous la forme de femmes impu- 
dentes qui voulaient manger avec lui. — Le diacre Éphrem 
raconte dans la Vie de saint Abraham que le démon lui 
apparaissait tantôt comme une lumière éclatante, d'où 
sortait une voix qui louait sa vie pieuse, tantôt avec une 
hache à la main , comme pour enfoncer sa cellule; tantôt 
il mettait le feu à la natte sur laquelle il priait, tantôt une 
troupe de mauvais esprits se jetait sur lui, afin de le précipi- 
ter dans un fossé. Le démon apparut à Jean, Père du désert, 
sous la forme d'un prêtre qui était venu lui apporter la 
communion ; mais le saint le reconnut bientôt et le chassa. 
Des faits semblables sont arrivés fréquemment dans la 
vie des mystiques, jusqu'en ces derniers temps. Nous ci- 
terons d'abord un fait attesté par un ordre que son fonda- 
teur, après avoir parcouru lui-même les voies mystiques 
et être entré dans la vie active , a destiné principalement à 
celle-ci. Cet ordre , fidèle à l'esprit de son fondateur, n'a 
jamais approché qu'avec crainte et prudence de ces régions 
mystérieuses ; et, toujours en garde contre les apparences, 
si souvent trompeuses en cette matière, il ne s'est jamais 
rendu qu'à l'évidence. Cet ordre, c'est la compagnie de 
Jésus. Ce fait est raconté 'par Mathias Tanner, jésuite, dans 
un livre où il décrit les vertus et actions remarquables de 
ceux qui se sont occupés en Europe du salut des fidèles. 
L'ouvrage parut à Prague, en 1694 , après sa mort. Il ra- 
conte, à la page 318, ce qui est arrivé à Jean de Castillo, 
Jean de Cas- ïïiort en 1599 à Valladolid. Attaché d'abord à la personne 
tillo. ^g l'évêque d'Astorga, il était entré dans l'ordre, et avait 
été envoyé dans la maison professe de Villa-Garcia. Les 



COMMENT LES DÉMOISS TENTEIST LES SAIMS. 161 

premiers six mois de son noviciat^ il ne se passa rien , si 
ce n'est qu'il fît des progrès rapides dans la vie intérieure, 
et reçut pendant ses extases des consolations et des lu- 
mières merveilleuses. Dans l'un de ses ravissements, il 
sentit au fond de son âme comme une voix qui lui disait 
que^ s'il voulait^ par amour pour Wotre-Dame et son divin 
Fils, se conformer entièrement à la volonté divine,, il 
devait être prêt, si cela plaisait à Dieu , à tomber sous la 
puissance des démons et à souffrir de leur part toute sorte 
de persécutions et de tourments. Il recula d'abord devant 
cette pensée : incertain, il ne pouvait prendre sur lui de 
consentir à une lutte aussi terrible. Comme cette pensée 
ne le quittait point, et qu'elle se représentait surtout pen- 
dant la prière accompagnée de vifs reproches , il résolut 
enfin de recommander la chose à Notre-Seigneur et à sa 
Mère, et de leur demander la lumière dont il avait besoin 
dans sa détresse. Un jour qu'il renouvelait cette résolution 
pendant la messe ^ tenant en main la sainte hostie^ il lui 
sembla entendre au fond de son âme Notre-Seigneur lui 
dire : « Est-ce donc quelque chose de bien difficile pour 
toi de te montrer prêt à être livré aux démons par amour 
pour moi^ certain comme tu l'es de ma protection et de 
mon secours? » Ces paroles le consolèrent et lui donnèrent 
du courage j et il s'abandonna entièrement à la volonté de 
DieU;, prêt à souffrir même les tourments de l'enfer^ s'il le 
voulait ainsi. Quelques jours plus tard^, il fut fortifié dans 
sa résolution par une apparition de sainte Agnès^ et assuré 
de nouveau du secours de Dieu dans une lutte qui devait 
tourner également à la gloire de celui-ci et à son propre 
salut. Il se trouva donc disposé à souffrir toutes sortes de 
combats et d'angoisses. 



462 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

A peine rapparition s' était-elle évanouie qu'il vit se pré- 
cipiter dans sa chambre des troupes de démons qui l'entou- 
rèrent en poussant des cris de joie^, et l'assiégèrent de la 
manière la plus pénible. Troublé et bouleversé à cette vue^ 
il se sauve chez le maître des novices, et lui raconte ce qui 
vient de se passer. Celui-ci, non moins troublé que lui, ne 
savait que penser de ces conduites inaccoutumées, ni quel 
conseil donner. 11 le consola cependant en lui disant qu'il 
recommanderait la chose à Dieu, et implorerait sa lumière 
pour discerner un esprit si singulier. A partir de ce mo- 
ment, la lutte avec les mauvais esprits devint toujours 
plus acharnée, et le novice souffrit en son âme et en son 
corps les mêmes choses qu'un possédé, qyoique Dieu ne 
permît jamais au démon de s'emparer de son corps; mais 
il multiplia au contraire ses consolations et ses faveurs , à 
mesure qu'il souffrait davantage. Au commencement, ce 
qui l'affligeait le plus, c'était la tentation de quitter la com- 
pagnie, tentation qui ne lui donnait de repos ni le jour ni la 
nuit. Une voix perfide lui disait sans cesse au fond du 
cœur : « Quitte cet ordre, et choisis-en un autre, et je 
ferai de toi un prodige de science, de sorte que personne 
ne te surpassera en sagesse et en érudition, et tu seras 
élevé aux plus hautes dignités. » Comme cela ne servait de 
rien , le démon le menaça de le poursuivre sans relâche 
jusqu'à ce qu'il eût été chassé malgré lui de la société. 
Voyant qu'il ne réussissait pas mieux de ce côté, et que 
Castillo s'appliquait avec plus de zèle encore à la prière et 
aux autres exercices, il s'efforça, autant que possible, de 
l'en distraire. Quand il voulait méditer, il entendait autour 
de lui une musique bruyante , ou bien il voyait apparaître 
devant ses yeux des fantômes qui cherchaient à détourner 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 463 

son attention par les poses les plus bizarres. Souvent le 
matin , quand il voulait se lever, il se trouvait lié à son lit 
par les mains et les pieds^ de sorte qu'il ne pouvait assister 
aux exercices de la communauté. Tout cela embarrassait 
singulièrement son directeur; aussi Dieu permit qu'il fût 
éprouvé de la même manière. Un jour qu'il était sorti dans 
la campagne avec Jean^ comme ils descendaient ensemble 
une montagne, il se sentit lié en même temps que lui dans 
tous ses membres ; de sorte que ni l'un ni l'autre ne purent 
bouger de place, jusqu'à ce qu'ils fussentdéliés de nouveau, 
après une pause assez longue, au grand étonnement du 
directeur, qui s'amusa beaucoup de la chose. Lorsque le 
novice était seul dans sa chambre, les démons l'importu- 
naient tellement de leurs cris qu'il en était tout abasourdi, 
et qu'il avait la tête comme brisée de leurs horribles blas- 
phèmes. 

Les attaques des mauvais esprits devinrent tellement vio- 
lentes et si nombreuses que son directeur crut enfin qu'il 
était possédé, et qu'il fit venir en secret de Salamanque le 
P. Garcia, qui avait un don particulier pour chasser les 
démons. Pendant que celui-ci prononçait sur lui les exor- 
cismes, .Jean fut, pour son humiliation, tiré, jeté deçà et 
delà, renversé par terre, comme s'il eût été vraiment pos- 
sédé, de sorte que les pères n'eurent plus aucun doute, 
surtout lorsque le démon , sommé de partir et de donner 
un signe de son départ, fit ce qu'on lui commandait en 
éteignant tout à coup la lampe de la chapelle où se faisait 
l'exorcisme. C'était une grande humiliation pour le pauvre 
novice^ car il ne lui restait plus aucun espoir de triompher 
des ruses du démon après tant de signes de sa présence. Il 
mit donc toute sa confiance dans la sainte Vierge. A son 



464 COMMENT LES DÉMOIS'S TEINTENT LES SAINTS. 

retour dans sa cellule , il fut accueilli par les rires et les 
cris de joie des mauvais esprits^ qui s'applaudissaient de 
l'avoir fait passer pour un possédé, et de s'être joués de son 
guide en lui faisant croire qu'il était délivré. Le mal re- 
vint;, et l'on reconnut que tout cela n'arrivait que par une 
permission divine. Mais comme il paraissait que les exor- 
cismes ne menaient à rien, les pères jugèrent que le novice 
ne convenait point pour la société, et on l'aurait renvoyé 
sans une protection spéciale de Dieu. Cependant, malgré 
ses tentations, on continua de l'employer aux fonctions de 
la compagnie, soit au dedans, soit au dehors de la maison ; 
et si aucun jour ne s'écoulait sans un gain spirituel pour 
lui , aucune nuit ne se passait non plus sans qu'il eût à lut- 
ter contre l'enfer, qui semblait conjuré contre lui. Dès que 
l'aurore l'appelait à de nouveaux travaux, il quittait sa 
couche, fortifié par le secours d'en haut, comme s'il eût 
dormi profondément toute la nuit. 

Un jour qu'il était allé, à la fête de sainte Madeleine, prê- 
cher dans une église voisine un sermon destiné à la con- 
version des pécheurs endurcis , lorsqu'il fut descendu de 
chaire, il tomba malade d'une fièvre chaude, et fut déplus 
tourmenté de nouveau par les démons, de sorte qu'il fut 
obligé de se mettre au lit. Comme la maladie paraissait mor- 
telle, on en informa le collège des Jésuites, qui envoya le 
P. Sébastien Sarmiento, lequel fut témoin de la plu- 
part des faits que nous venons de raconter, et qui en 
apprit beaucoup d'autres de la bouche même du novice. Il 
avait mission de ramener le malade au collège. Le médecin 
Oliva apporta la plus grande attention à suivre la maladie, 
qui fit de grands progrès jusqu'à la veille de la fête de sainte 
Anne, que Jean honorait d'une manière spéciale comme 



COJIMENT LES DÉMONS TEINTENT LES SAINTS. 465 

mère de la sainte Vierge. Il se recommanda donc, en 
cette circonstance, à sa protection. Les démons, s'en étant 
aperçus, lui dirent d'attendre la nuit, en lui promettant de 
la rendre joyeuse pour lui. Lorsque la communauté fut 
couchée, les démons se jetèrent sur lui avec un bruit épou- 
vantable. Ils commencèrent par éteindre sa lampe; ils ar- 
rachèrent de son lit ses habits et sa couverture , et les traî- 
nèrent dans la chambre. Leur fureur n'épargna pas même 
sa personne; ils le déchirèrent avec leurs griffes et le bat- 
tirent; et le lendemain le P. Sarmiento vit à ses mains et 
à ses pieds les marques des coups qu'il avait reçus. Jean, 
recueillant ses forces, ramasse ses couvertures et ses habits 
dispersés dans sa chambre, afin que personne dans la mai- 
son ne sache ce qui s'est passé. Mais les démons se jettent 
de nouveau sur lui , lui arrachent ses habits , le fouettent, 
le poussent deçà et delà, jusqu'à ce que la cloche donne le 
signal du lever. Le P. Sarmiento court à la chambre du 
malade, le trouve épuisé, respirant à peine, et déchiré par 
les griffes des démons. Il apprend bientôt ce qui s'est passé. 
Le médecin arrive de son côté, tâte le pouls, déclare l'état 
du malade très-dangereux, et prescrit un remède sudori- 
fique. Il revient le soir, et trouve, à son grand étonnement, 
le malade sans fièvre, sans chaleur, et le pouls dansun état 
parfait. Il demande quel est ce malade. On lui dit que c'est 
un prêtre du collège, un homme comme les autres. « C'est 
impossible, répond-il, ce doit être un homme du ciel; car, 
d'après les principes les plus sûrs de la science, il n'a pu, 
sans un miracle, passer de l'état où il était ce matin à 
celui où je le vois ce soir. » Le P. Sarmiento, ayant passé 
quelques nuits auprès de lui pendant sa convalescence, en- 
tendit la première nuit un bruit singulier dans sa chambre. 



466 COiMMENT LES DÉMONS TEINTEiM LES SAIMS. 

La seconde, comme ils s'entretenaient pieusement en- 
semble de la sainte Vierge^ il entendit les démons qui 
murmuraient ces mots : « Taisez-vous^ chiens, ne parlez 
pas de cette femme. Pourquoi nous tourmentez -vous 
ainsi? w 

Il en fut de même de Madeleine de Pazzi. Huit jours 
avant la Pentecôte d 585, elle entend une voix qui l'appelle. 
Elle est aussitôt ravie, et répond, selon sa coutume : « Me 
voici ; je viens, je viens, je viens. )> Puis, après quelques 
instants de silence, elle se parle au nom du Verbe fait chair, 
et se répond à soi-même. «Sache, se dit-elle, que jusqu'à 
la fête que vous allez célébrer en bas, dans laquelle tu t'es 
liée si intimement à moi, et je me suis communiqué moi- 
même à toi avec tant de profusion, tu me resteras unie dans 
la jouissance des trésors du ciel. (Elle avait fait sa profes- 
sion l'année précédente, lejour de la Pentecôte.) Maissache 
aussi que, ce temps une fois écoulé, je t'ôterai, comme je te 
l'ai déjà dit, le sentiment de ma grâce; quant à la grâce 
elle-même, elle sera toujours avec toi. Cette privation t'ar- 
rivera d'après les décrets de mon Père, pour la joie des es- 
prits bienheureux qui se tiennent devant le trône du Très- 
Haut, pour l'exemple et l'édification des créatures mor- 
telles, pour le supplice et la confusion des démons, pour 
le rafraîchissement et la consolation des âmes souffrantes 
et de la tienne. Car je veux agir avec toi comme un vail- 
lant général , qui avant d'élever un guerrier le fait passer 
par de nombreuses épreuves. Veille donc avec plus de soin 
encore qu'auparavant à garder toujours le sentiment de 
ton néant. Chaque vendredi, à l'heure où j'ai rendu mon 
esprit à mon Père, tu recevras le Saint-Esprit, lors même 
que tu n'en aurais pas le sentiment. Tu me seras ensuite 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 467 

toujours unie, et ma paix sera avec toi, même au milieu 
des luttes continuelles que tu auras à souffrir. Car, pen- 
dant tout le temps que durera l'épreuve à laquelle je veux 
te soumettre, des lions sortant de l'enfer viendront en 
grand nombre t' attaquer, et ils soulèveront d'horribles 
tempêtes non -seulement au dehors, mais bien plus en- 
core au dedans de toi. Ne perds pas courage, je ne per- 
mettrai pas qu'ils deviennent maîtres de toi; ma grâce 
sera toujours avec toi ; et plus leurs assauts seront vio- 
lents, plus mon secours sera près de toi, quoique tu n'en 
aies ni le sentiment ni la perception. » Elle répondit aus- 
sitôt, parlant en son propre nom : « Votre grâce me suffit. » 
Puis elle parla de nouveau au nom de Notre-Seigneur, qui 
lui annonça cinq grandes tentations, mais en même temps 
cinq moyens de les combattre , et finit par ces paroles : 
c( Laisse avec assurance tous les démons s'élever contre 
toi pour t' effrayer, et que jamais la crainte ne trouve ac- 
cès dans ton cœur. Au milieu des luttes les plus terribles, 
lorsque tu ne sauras de quel côté te tourner, et que tu 
croiras que je ne suis plus avec toi, tiens pour certain 
que je ne t'abandonnerai jamais. » Elle répondit : « 
Verbe fait chair, ô Verbe fait chair, qui peut accomplir 
vos œuvres si grandes? Elles sont petites pour vous, mais 
grandes pour moi. Cependant votre grâce me suffit, et, 
fortifiée par elle, je ne serai jamais ébranlée. » 

L'extase de huit jours qui lui avait été prédite arriva, 
et elle eut pendant ce temps un avant-goût de ce qui lui 
était réservé. Elle vit la fosse aux lions où elle devait être 
jetée ; ce que l'on reconnut clairement à ses paroles, à la 
pâleur de son visage et à son état vraiment lamentable. 
Elle vit une multitude innombrable de démons qui lui pré- 



468 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SALNTS. 

paraient les plus terribles tentations. Elle entendit les mu- 
gissements effroyables des bêtes les plus féroces. Dans son 
angoisse, elle se prosterna et exhala des plaintes qui arra- 
chèrent des larmes à tous ceux qui étaient présents ; elle 
invoqua le ciel et la terre et tous ses habitants. Puis s'a~ 
dressant à Notre-Seigneur : « Où est, lui dit-elle, où est, ô 
mon Dieu! le soleil de votre grâce? Il est obscurci pour 
moi, et votre grâce m'est enlevée. Je suis comme un corps 
qui ne peut remuer aucun de ses membres. Ces monstres 
horribles m'environnent, et lorsque j'entends leurs mugis- 
sements épouvantables, je sens le besoin de crier vers vous : 
car si vous ôtez de moi votre bras tout -puissant, ils vont 
me dévorer. » 

Elle fut néanmoins pendant ces huit jours fortifiée pour 
la lutte terrible qui l'attendait; et lorsque le jour de la 
Pentecôte fut arrivé, et qu'elle revint de son extase, ehe 
perdit le sens et le goût de la grâce divine. Alors commen- 
cèrent les apparitions affreuses des démons, et elle fut tel- 
lement assaillie par leurs tentations que les âmes les plus 
saintes en auraient frémi d'horreur. Les démons lui appa- 
raissaient sous diverses formes, et lui mettaient sous les 
yeux l'horrible multitude des crimes des hommes; et l'im- 
pression qu'elle en ressentait lui était insupportable. A 
chaque instant retentissaient à ses oreilles des hurlements 
affreux et d'épouvantables blasphèmes ; et elle en était tel- 
lement assourdie qu'elle avait peine à entendre les dis- 
cours des sœurs. Les démons n'épargnèrent pas son corps : 
tantôt ils la jetaient du haut en bas des escaliers, tantôt 
ils la mordaient sous la forme de serpents venimeux, et 
lui causaient d'affreuses souffrances. Lorsque , le soir, 
épuisée, elle voulut donner quelque repos à son corps, ils 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 469 

la tourmentaient pendant quatre à cinq heures de toutes 
manières. Un jour^ lorsqu'elle fut au lit, ils lui serrèrent 
tellement la poitrine et la gorge que tous les traits de sod 
visage en étaient contractés , et que sa voix affaiblie pou* 
vait à peine faire entendre une plainte. Les sœurs la conso- 
lèrent; mais la douleur augmentait toujours, jusqu'à ce 
que, après une lutte de trois heures, une éruption parut 
sur tout son corps, et lui donna quelques moments de 
repos. Le démon se présenta à elle sous la forme d'un 
monstre qui voulait la dévorer, et son angoisse dura deux 
heures. Ces épreuves continuèrent sans interruption pen- 
dant quatorze mois, au bout desquels elle apprit dans une 
extase qu'elle jouirait pendant trois mois de quelque sou- 
lagement. Pendant ce temps, en effet, elle fut mieux, 
quoique toujours persécutée par les démons. Ayant voulu 
jeûner quinze jours aji pain et à l'eau, un soir, comme elle 
était couchée sur son sac , elle fut déchirée et battue de la 
manière la plus cruelle pendant cinq longues heures. Il lui 
sembla plusieurs fois qu'on lui dépeçait les membres l'un 
après l'autre; de sorte qu'elle s'écriait comme saint An- 
toine en pareille circonstance : Où êtes -vous donc, Sei- 
gneur? Mais elle sortit toujours victorieuse de chaque 
épreuve, et fut dédommagée par une grande abondance de 
grâces. 

Mais rien ne lui était aussi pénible que les tentations 
proprement dites qu'elle eut à souffrir. Elles étaient telles, 
qu'il lui semblait qu'il n'y en avait aucune au fond de l'en- 
fer qui n'eût fondu sur elle, et ne lui eût causé d'insup- 
portables douleurs. Aussi, au plus fort de la tempête , elle 
s'écriait : Vraiment je ne sais plus ce que je suis, si je 
suis une créature raisonnable ou non; car je ne trouve en 
ni. 14 



470 C03IMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

moi rien de bon^ si ce n'est un peu de bonne volonté de ne 
point offenser Dieu. Je suis devenue comme un bourbier 
de tous les vices , et comme une occasion de tous les pé- 
chés; de sorte que je m'étonne quelquefois que Dieu 
veuille bien me supporter encore. Elle avait un profond 
dégoût pour tous les exercices de piété. Elle était tentée 
contre la foi d'une manière horrible : le démon cherchait à 
lui persuader qu'il n'y a point de Dieu , point d'autre vie; 
de sorte qu'elle pouvait à peine regarder les images des 
saints, et qu'elle entendait sans cesse au chœur des blas- 
phèmes ou des hurlements qui l'empêchaient d'entendre 
le chant des sœurs. Lorsqu'elle voulait aller à la commu- 
nion , elle tombait en défaillance à la vue du démon , qui 
semblait vouloir la tuer. Puis vinrent les tentations du 
côté de la sensualité, telles que les ont éprouvées Cathe- 
rine de Foligno et beaucoup d'autres. Cette lutte lui donna 
une fièvre inflammatoire qui dura vingt jours. Le genre 
de vie sévère qu'elle mena pendant ce temps, et qu'elle fut 
obligée d'interrompre par l'ordre de ses supérieurs la plon- 
gea dans d'autres tentations, et la fit douter si cette ri- 
gueur était agréable à Dieu. Les démons cherchèrent à lui 
persuader que tout cela venait chez elle de pure hypocri- 
sie, et ne l'empêchait point de satisfaire en secret toutes 
ses convoitises. Pour la consoler et pour lui représenter 
en même temps que le temps de ses souffrances n'était pas 
encore écoulé, Notre -Seigneur lui apparut au carême de 
1588, par conséquent juste à la moitié de son temps d'é- 
preuves, comme Ecce homo , pendant une extase, et lui 
présenta un faisceau de myrrhe. Comprenant bien que ce 
symbole lui annonçait de nouvelles souffrances, elle les 
accejpta volontiers en disant avec l'épouse du Canhque : 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 471 

Mon bien- aimé est pour moi un faisceau de myrrhe; il re- 
posera sur mon sein. PuiS;, tremblant de tout son corps ^ 
elle fut renversée à terre , faisant bien voir par là qu'elle 
était en proie au dedans et au dehors aux douleurs les plus 
amères. 

Elle fut ensuite attaquée du côté de la pauvreté; et s'é- 
tant délivrée de cette épreuve par l'obéissance^ elle fut ten- 
tée d'abandonner le couvent. Elle alla chercher du secours 
auprès de Notre -Seigneur^ en remettant les clefs du cou- 
vent entre les mains d'un crucifix. Une autre fois, comme 
elle était tentée de se faire du mal, elle plaça dans le sein 
d'une statue de la sainte Vierge qui était sur un autel le 
couteau que le démon voulait lui faire tourner contre elle- 
même. Tout cela ne l'empêchait pas d'être tourmentée 
corporellementparles démons, qui la tiraient deçà etdelà^ 
la jetaient par terre sous les yeux des sœurs, épouvantées 
et attristées à la fois. Quelquefois, lorsqu'elle passait par 
les lieux où l'on gardait les mets, les portes des armoires 
qui les renfermaient s'ouvraient devant elle, et elle se sen- 
tait violemment tentée de prendre quelque chose, ce- qui 
l'humiliait étrangement. Puis le soin qu'elle avait de son 
salut lui donnait des tentations de désespoir; et à peine 
celles-ci étaient-elles calmées qu'elle était tentée contre 
l'obéissance; de sorte que, lorsque sa supérieure lui com- 
mandait quelque chose, elle se sentait portée à la contre- 
dire, quoique intérieurement elle fût disposée à lui obéir. 
Elle surmonta cette tentation par la mortification et l'hu- 
milité, fortifiée par un grand nombre d'apparitions, et 
chaque victoire lui procurait de nouvelles grâces. Mais les 
épreuves et les attaques des démons revenaient toujours. 
Lorsqu'ils lui apparaissaient sous quelque forme hideuse, 



472 COiMMENT LES DÉMONS TEINTENT LES SAINTS. 

on la voyait pâlir^ et tout son corps était inondé de sueur. 
Plusieurs fois elle fut jetée violemment la tête contre le 
sol; de sorte que son visage enflait, et qu'elle devait se 
soumettre au traitement prescrit par le médecin. On la vit 
quelquefois prendre un fouet, et en frapper vivement à 
droite et à gauche, afin de repousser ainsi les démons. Les 
cinq années s'écoulèrent enfin. Le jour de Pâques 1590, 
elle eut une extase où on lui prescrivit un jeûne de cin- 
quante jours pour expier les fautes légères qu'elle pouvait 
avoir commises pendant le temps de son épreuve. Elle 
obéit après en avoir reçu la permission de ses supérieurs. 
Elle jeûna pendant tout ce temps au pain et à l'eau; et au 
moment où elle chantait au chœur avec les sœurs, le jour 
de la Pentecôte, le Te Deum, elle eut un ravissement. Son 
visage devint resplendissant, et l'on reconnut à ses paroles 
qu'elle sentait les ardeurs de l'esprit. Les saints lui appa- 
rurent, la délivrèrent de la fosse aux lions, ôtèrent au dé- 
mon le pouvoir de l'attaquer à l'avenir, la comblèrent de 
dons que lui envoyait son bien-aimé; et elle parcourut 
triomphalement avec eux tout le couvent, afin de célébrer 
la victoire qu'elle avait remportée sur les puissances in- 
fernales. (Sa Vie, par Y. Puccini, c. IV-YII.) 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 473 

CHAPITRE XXVI 

Christine de Slumbèle. Dominique de Jésus-Marie. 

Une des Yies les plus extraordinaires sous ce rapport est 
celle de Christine de Stumbèle, écrite par Pierre de Dacie 
ou de Danemark^ qui avait été témoin d'une partie des faits 
qu'il raconte, et qui avait appris les autres soit d'elle- 
même, soit de ceux qui vivaient avec elle. L'Église ne s'est 
jamais prononcée^, il est vrai, sur ces faits; ils n'ont donc 
d'autre garantie que celle que leur donnent et leur propre 
physionomie et la véracité des témoins qui les attestent. Les 
compilateurs des Actes des Saints ont trouvé ces témoi- 
gnages tellement valables qu'ils n'ont fait aucune difficulté 
d'admettre dans leur collection les actes de la vie de Chris- 
tine et ses lettres, et ils ont eu parfaitement raison. En ef- 
fet, aucun homme impartial ne peut les lire sans être péné- 
tré de l'esprit de sincérité qu'ils respirent. La simplicité du 
récit et la difficulté de comprendre comment des âmes si 
simples auraient inventé de telles choses, écartent tout 
soupçon de supercherie. Christine, dès sa jeunesse, semble 
avoir été dans une sorte de rapport naturel avec les puis- 
sances de l'abîme, et ce rapport devint plus tard bien plus 
sensible encore. A la première visite que Pierre de Dane- 
mark lui fit chez ses pauvres parents, le 21 décembre 1267 
au moment où il la saluait, elle fut jetée à la renverse la 
tête contre le mur avec une telle violence , que celui-ci en 
fut ébranlé. La même chose se répéta jusqu'à sept fois pen- 
dant leur entretien sans qu'elle laissât échapper une plainte 
ou un soupir. Mais au bout de quelque temps on vit la 



474 COMMENT LES DÉMONS TEINTENT LES SAINTS. 

vierge frémir comme- sous le coup d'une douleur sou- 
daine; et comme on lui demandait ce qu'elle avait, elle 
répondit qu'elle était blessée. Les femmes qui étaient assises 
près d'elle trouvèrent en effet à ses deux pieds des bles- 
sures d'où coulait un sang frais. Pendant qu'on l'exami- 
nait, elle continua de tressaillir, et à chaque tressaillement 
une nouvelle blessure paraissait dans un autre endroit; de 
sorte qu'à la fin elle en avait sept, quatre à un pied et trois 
à l'autre. Pierre la regardait au moment où parurent les 
deux dernières , et il croit les avoir vues se former pen- 
dant les quelques instants qui s'écoulèrent entre leur nais- 
sance et la première goutte de sang. 

Il apprit à connaître davantage son état dans les autres 
visites qu'il lui fit; il découvrit peu à peu ses stigmates, 
la sueur de sang et le parfum qu'elle exhalait. 11 vit avec 
admiration les extases qu'elle avait de temps en temps. Un 
jour il la trouva au lit, faible et épuisée; et comme il était 
allé avec plusieurs autres personnes chez l'abbesse de 
Sainte -Cécile de Cologne, qui demeurait alors dans une 
propriété que ce monastère possédait à Stumbèle, un ex- 
près vint dire au curé, qui était de la société, que Chris- 
tine avait été jetée dans une citerne pleine de boue, et 
qu'on craignait qu'elle ne mourût. Ils coururent vers elle, 
et la trouvèrent en effet enfoncée dans la boue jusqu'à la 
tête, que son amie Hilla de Berg avait beaucoup de peine à 
tenir au-dessus du bourbier. Pierre, qui était arrivé le pre- 
mier, voulut aider Hilla à la retirer; mais il n'y put réussir 
jusqu'à ce que les autres fussent venus; et alors on put la 
tirer et la porter dans son lit. Cependant elle resta sans 
connaissance, et ne revint à elle qu'au bout d'une demi- 
heure. Elle se mit alors à pleurer amèrement, et se plai- 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 475 

gnit à Dieu de la manière la plus touchante que ces choses 
lui fussent arrivées en présence de tant de témoins^ quoi- 
que dans cette circonstance il ne lui fût rien échappé dans 
son maintien ni dans ses poses qui fût contraire aux bien- 
séances. Elle raconta dans la suite que lorsque Pierre avec 
ses compagnons l'avaient quittée elle avait ressenti un tel 
frisson et une telle angoisse de cœur, qu'elle ne savait ce 
qui lui était arrivé , et que pour se distraire elle avait ôté 
son manteau et fait les lits de ses compagnes. Mais voyant 
que ses angoisses continuaient toujours, elle était sortie de 
la chambre où celles-ci étaient réunies, et s'était mise à 
genoux devant un coffre, implorant le secours de Dieu, ou 
lui demandant au moins pardon . Il lui sembla alors qu'un 
nuage obscur et terrible était entré par la porte de la mai- 
son à l'Est, et s'était posé sur sa tête; mais elle ne savait 
plus ce qui lui était arrivé depuis ce moment jusqu'à celui 
où, revenue à elle, elle se trouva dans son lit. Une autre 
fois, pendant F Avent, le frère Gérard de Greifen et Jacques 
d'Andernach étaient venus la voir. Le soir étant arrivé, 
comme elle devait aller au lit avec Gertrude et Hedwige , 
sœurs du curé du lieu, que Pierre loue à cause de leur ju- 
gement et de leur piété, de même que Hilla deBerg et une 
aveugle nommée Aleide, qui étaient toujours auprès d'elle, 
elle les pria de la laisser se coucher avec elles. Elles y 
consentirent volontiers. Elle leur dit : « Je veux garder 
ma fourrure; « car il faisait très-froid cette nuit-là. Mais 
à peine étaient-elles endormies qu'elles furent réveillées et 
effrayées en même temps par un grand bruit. Trois portes 
de la maison s'ouvrirent : Christine fut enlevée entre ses 
deux compagnes de lit, et jetée devant la maison. Les 
frères et toute la famille, réveillés par le bruit, la cher- 



476 COMMEÎNT LES DÉMONS TEINTENT LES SAINTS. 

chèreut avec des flambeaux^ et la trouvèrent enfin demi- 
morte au lieu où elle avait été lancée. 

Bientôt après commença une nouvelle série de phéno- 
mènes. Pierre était allé de nouveau avec le frère Wipert de 
Bohême rendre visite à Christine pour la consoler. Ils trou- 
vèrent chez elle le bénédictin Godfried, prieur de Brun- 
weiler, avec le cellérier de cette abbaye et le curé du lieu. 
Après les saluts d'usage^ ils laissèrent Christine au lit, et 
se mirent devant le feu , dans le vestibule , pour sécher 
leurs habits. Au bout de quelque temps j, ils virent une 
masse de boue tomber sur les pieds du prieur, et ils en- 
tendirent en même temps partir un cri de la chambre de 
Christine , qui avait été salie par ces ordures, comme cela 
lui était arrivé souvent déjà. Ils retournèrent donc dans sa 
chambre. Le prieur se plaça à l'Est à la tête de son lit, le 
cellérier au pied , Pierre et le curé entre eux au Nord ; 
le mur contre lequel était le lit était situé au Sud. Ils 
étaient tous si près de Christine qu'ils auraient pu la tou- 
cher avec la main : c'est dans cette position qu'ils la virent 
sahe plus de vingt fois sous leurs yeux de la même ma- 
nière; et ces ordures produisirent des ampoules sur toutes 
les parties du corps où elles tombèrent. Le matin les dé- 
mons se retirèrent, mais ils revinrent le soir. Il en fut de 
même le lendemain. Dans le cours de la troisième nuit, 
comme Wipert et le curé s'entretenaient ensemble de 
Christine, le premier demanda à celui-ci s'il ne savait point 
d'exorcisme par cœur. Le curé répondit qu'il savait celui 
qu'on récitait sur les enfants. Wipert lui dit d'en faire 
usage, que peut-être il procurerait à Christine quelque 
soulagement. Celle-ci leur répondit que ce serait inutile, 
et qu'elle devait accepter cette épreuve aussi longtemps que 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 477 

Dieu le voulait. Wipert persista malgré cela dans sa réso- 
lution. Le curé récita donc l'exorcisme^, et Wipert le répéta 
mot pour mot. Quand ils furent arrivés à la fin^ ils enten- 
dirent un bruit dans la chambre^, et la lumière^ qui était à 
deux coudées environ au-dessus de la tête de Pierre, s'é- 
teignit. Wipert sauta effrayé de son banc, et voulut courir 
à la porte ; mais comme il était au milieu de la chambre ;, 
il fut tellement inondé d'ordures qu'il cria plusieurs fois : 
« Hélas ! j'ai perdu un œil; » puis il courut au feu , où il y 
avait de l'eau chaude que l'on tenait prête pour ces sortes 
de cas , qui étaient devenus très -fréquents. Tout un côté 
du visage, la poitrine, les épaules et les bras étaient sales. 
Il se lava, et revint ensuite joyeux dans la chambre. Le len- 
demain matin, la scène changea. Comme ils revenaient de 
l'église, ils trouvèrent Christine en extase après avoir reçu 
la communion, et exhalant autour d'elle un parfum déli- 
cieux. Cependant les scènes de la veille se renouvelèrent 
plus tard, et Pierre en fut victime par trois fois différentes; 
mais il sembla qu'on en voulait surtout au frère Girard, 
qui, par manière de plaisanterie, s'était donné comme un 
bon ami du diable. 

Cependant Pierre était allé à Paris. Mais il apprit par 
des lettres du curé, que Christine avait dictées en partie, ce 
qui s'était passé depuis son départ. Ses épreuves avaient 
pris une autre tournure. Diverses parties de son corps, 
ses yeux, son front, ses joues, avaient été brûlés, et il s'y 
était formé des ampoules comme dans les brûlures ordi- 
naires. Un matin on lui trouva le visage tellement enflé et 
couvert d'ulcères, qu'elle ressemblait à une lépreuse et 
qu'on pouvait à peine la reconnaître. Une nuit, une de ses 
compagnes fut comme elle tellement maltraitée, qu'elle ne 



478 COMMENT LES DÉMOISS TENTEM LES SAIMS. 

voulut plus désormais dormir avec elle. Un crâne fut ap- 
porté dans la maison^ et marchait dans la chambre, tantôt 
par terre j, tantôt au plafond. Puis on se mit à jeter des 
pierres autour d'elle, de sorte que son père reçut une bles- 
sure à la tête et deux au bras. Gertrude, la sœur du curé, 
en reçut une au front; et une juive qui s'était vantée que 
l'esprit ne lui en voulait point fut au contraire fort mal- 
traitée. Mais c'était surtout Christine qui était l'objet delà 
fureur des esprits mauvais. Une fois elle reçut entre les 
épaules une pierre qui pesait quatre livres, de sorte qu'elle 
cracha le sang. Elle était souvent mordue; après quoi 
tout son corps paraissait couvert de plaies, et le sang lui 
coulait le long du dos et des flancs jusqu'aux pieds. Mais 
son entourage n'était pas épargné non plus. Le prieur de 
Brunweiler reçut onze blessures à la main ; le frère Jean 
de Munsindorp reçut une blessure très-large ; le curé fut 
mordu, et garda au-dessus de la jointure du poignet une 
cicatrice de trois doigts. La même chose arriva à un autre 
religieux, à ime béguine de Brumveiler et à d'autres. 

Les esprits qui faisaient tout ce mal étaient invisibles 
aux autres , mais non pour Christine : aussi elle savait or- 
dinairement d'avance ce qui allait lui arriver, et l'annon- 
çait quelquefois quand les circonstances le demandaient. 
Elle était avec cela tourmentée intérieurement par d'hor- 
ribles tentations ; mais elle supporta tout avec patience et 
résignation, de sorte qu'elle réduisit au désespoir ses per- 
sécuteurs. Une fois, tous les plaisirs du monde lui furent 
montrés, et elle sentit en même temps le désir de voir un 
certain homme et de lui parler. « Je connaissais cet homme, 
dit Pierre; c'était un personnage abominable, un assassin 
dont la vie n'était qu'une suite de forfaits. » La résistance 



C03IIV1E1NT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 479 

qu'elle opposa à ce désir lui causa de telles douleurs qu'il 
lui sembla que son cœur allait se briser. Comme elle ne 
soupçonnait aucun mal, elle s'étonnait elle-même du désir 
qu'elle éprouvait de voir un homme qu'elle avait en hor- 
reur auparavant et dont la voix lui était odieuse comme 
Satan lui-même. A partir de ce moment, le démon se pré- 
senta chaque nuit près de son lit sous la forme de cet 
homme, en lui disant: «Me voici, ma bien-aimée; j'ai 
trouvé la porte ouverte, et je suis entré à l'insu de ton 
père et de ta mère; n'aie pas peur. » Puis il essayait de 
l'embrasser et de lui prendre les mains. Elle, croyant que 
c'était cet homme lui-même, retirait ses mains, se défen- 
dait de toutes ses forces, le conjurait à haute voix dans 
l'amertume de son cœur, et par la passion du Sauveur, de 
la laisser. Il lui disait : « Chère âme, je n'ai jamais aimé 
personne autant que toi. Si tu voulais seulement me don- 
ner un regard , je deviendrais bon ; mais si tu me le re- 
fuses, je persévérerai dans le mal. Je veux faire de toi une 
grande dame, te donner des habits et de l'argent en abon- 
dance. Tu ne manqueras de rien ; je t'emmènerai, sans que 
tes parents le sachent , parmi des gens considérables, et là 
tu seras heureuse. » Christine recueillait ses forces, se 
rappelant la passion du Sauveur. Le démon , voyant son 
silence , pleurait et se plaignait en disant : « Tu veux donc 
me faire mourir? Je meurs si tu n'as pas pitié de moi; 
car je te suis tellement attaché, qu'à cause de toi je ne 
puis ni manger ni boire. » Un jour enfin, comme il ne 
pouvait vaincre sa résistance, il s'écria : « Quand tu serais 
Satan lui-même, je ferai de toi ce que je veux. » Il la saisit 
aussitôt avec violence , de sorte qu'elle crut que c'en était 
fait d'elle. Dans son angoisse, elle implore le secours de 



480 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

Dieu, les mains jointes et dans les termes les plus tendres. 
Mais ne sentant aucune consolation, elle croit que sa 
prière est repoussée. Cependant son persécuteur lui ôte 
son voile , déchire sa robe, en disant : « Puisque tu ne me 
donnes aucune réponse, je dirai partout que tu as consenti 
à mes propositions. » Elle répond : « Ni la mort ni le 
scandale ne me font peur; la voix du diable me serait 
moins pénible à entendre que la tienne. » Là-dessus il 
tire un couteau, et le lui mettant sur le cœur : « Je te tue 
avec ce couteau, crie-t-il, si tu ne me dis pas que tu veux 
me suivre. — Le Seigneur est mon fiancé, dit -elle; je lui 
ai donné ma foi, et je veux mourir en son nom. — Non, 
répond le démon; ton père et ta mère y passeront les pre- 
miers; je tuerai tous ceux qui demeurent dans cette mai- 
son ; mais je te garderai , toi. w II tire son épée et se retire. 
11 semble de loin à Christine qu'il tue toutes les personnes 
delà maison; car elle les entend pleurer l'une après l'autre 
comme des gens que l'on égorge. Elle entend aussi son 
père dire au meurtrier : « Arrête, je vais l'engager à céder 
à tes désirs. » — Son père vient en effet la trouver, et lui 
dit : « Pense, ma fille, que je n'ai jamais aimé personne 
autant que toi; donne à cet homme ce qu'il te demande, 
afin de me sauver la vie; tu n'en seras pas responsable 
devant Dieu. — Que dites-vous là, mon père? répond-elle. 
Moi, abandonner Dieu, qui est mort pour nous ! Ayez cou- 
rage, et mourons plutôt. » Le furieux tue le vieillard; elle 
le voit baigné dans son sang, et elle entend sortir de sa 
poitrine le râle de la mort. Le meurtrier vient à elle; mais 
elle lui prend son couteau et se l'enfonce dans le flanc, afin 
que, s'il veut lui faire violence, la douleur la sauve et 
l'empêche de donner son consentement. Tous ses membres 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 481 

sont inondés de sang : le tentateur s'éloigne d'elle. On 
trouva l'épée^ qu'il avait laissée, et Christine en défaillance. 
Le sang coula de sa blessure trois jours et trois nuits. Elle 
craignait de mourir, et était horriblement tourmentée, 
parce qu'elle croyait s'être donné la mort. Mais comme 
elle pleurait dans son lit, un beau jeune homme lui appa- 
rut , et lui dit : (c Ne crains pas , je suis celui à qui tu as 
juré fidéUté. J'ai vu couler ton sang; tu ne mourras pas 
de cette blessure, à cause de la foi que tu m'as gardée. » 
Il fit ensuite le signe de la croix sur la blessure, et le sang 
s'arrêta aussitôt, et la douleur disparut. 

De nouvelles persécutions vinrent l'assaillir; elle fut en- 
levée par les cheveux dans sa chambre, et son corps frappa 
de la manière la plus violente contre le plafond. Une épée 
fut brandie sans qu'on vît personne la manier. Hilla en 
ayant été blessée , le père de Christine , qui avait entendu 
le bruit, accourut, et voyant l'épée brandie en haut au pla- 
fond, il prit une échelle pour l'atteindre; mais il reçut plu- 
sieurs blessures à la tête. Il prit une lance; et alors com- 
mença entre celle-ci et l'épée une lutte où la première fut 
plus souvent victorieuse. Pendant TAvent de 1271, Chris- 
tine fut fréquemment enlevée en l'air, la tête en bas. Huit 
jours avant Noël, ses pieds furent attachés avec des bran- 
ches de saule, et elle fut lancée à travers la fenêtre par- 
dessus le jardin et la haie qui lui servait de clôture jusqu'à 
un arbre très-élevé. Puis elle y fut attachée avec les mains 
et les pieds, et resta ainsi une heure entière, jusqu'à ce 
que les siens, ne la trouvant point, se mirent à la chercher. 
Elle raconte elle - même ce fait dans une lettre à Pierre ; 
et le curé, qui l'avait écrite sous sa dictée, ajoute : « Lors- 
que j'arrivai sur les lieux, je la trouvai pendue à l'arbre; 



482 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

sa mère se lamentait près d'elle, parce qu'elle ne pouvait 
la délier. Tous avaient les larmes aux yeux^ et nous la dé- 
tachâmes de sa croix. La même chose arriva le jour de 
Saint-Thomas en plein midi. Elle fut jetée par la fenêtre, 
et attachée à un autre arbre ^ jusqu'à ce que nous fus- 
sions arrivés le cellérier de Brunweiler et moi, et nous la 
délivrâmes alors. )) 

Elle fut en proie en même temps à bien d'autres 
épreuves. Ses parents tombèrent dans l'indigence , et leur 
bien passa en d'autres mains. La petite maison qu'ils habi- 
taient fut brûlée, et tomba en ruine; et tous leurs amis 
moururent l'un après l'autre. Pierre vint encore, pour sa 
consolation, la voir une fois dans l'année 1279, et il lui 
fallut faire pour cela un long voyage. Il fut singuUèrement 
édifié de son maintien , de son air, de sa démarche et de 
toute sa personne; car une grâce supérieure rayonnait de 
tout son être. Mais après son départ les épreuves continuè- 
rent, et le récit des choses qu'elle eut à souffrir jusqu'à 
l'année 1286, où Pierre mourut, remplit encore deux 
livres de ses actes. Ses souffrances prirent une autre forme. 
11 lui sembla pendant longtemps que les démons, au milieu 
de l'hiver, l'arrachaient nue de son lit, la traînaient jus- 
qu'à une potence , dans la forêt ou ailleurs ; que là ils la 
faisaient comparaître devant leur tribunal , et la condam- 
naient à toutes les tortures imaginables. La sentence, une 
fois prononcée, était exécutée à l'instant même. Tantôt il 
lui semblait qu'elle était fendue en deux ou déchirée avec 
des crocs, puis qu'on lui coupait tous les membres du 
corps, et la tête la dernière; tantôt il lui paraissait qu'elle 
était environnée de flammes, et que son corps était tout 
couvert d'ampoules; qu'un cercle de fer rougi au feu était 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 483 

placé sur sa tête et fixé à coups de inarleau autour de ses 
épaules; tantôt ses membres étaient transpercés de lances. 
Tantôt elle se sentait jetée deçà et delà par les démons 
comme une balle; tantôt ils la précipitaient dans une chau- 
dière pleine de soufre et de poix bouillante. D'autres fois 
elle se voyait traînée nue dans le village de Polhegen , 
poursuivie par des chiens^, tournée en dérision par les ha- 
bitants, qu'elle distinguait très-bien^ et emmenée ainsi de 
lieu en lieu jusqu'au marché de Cologne ^ et plongée enfin 
dans une mare infecte. 

Mais chaque nuit^ lorsque son angoisse était arrivée au 
comble^ les anges venaient la consoler, guérissaient ses 
plaies et ses blessures , et la ramenaient chez elle parfaite- 
ment rétablie. Les jours de fête, particulièrement pendant 
l'Avent et le Carême, les démons redoublaient de fureur. 
Chaque jour, pendant ce saint temps, leur nombre aug- 
mentait dans une progression régulière, et leur rage sem- 
blait croître dans la même proportion , et montait au com- 
ble la veille de la fête. Puis, lorsqu'ils avaient épuisé tout 
ce que leur suggérait leur malice, ils venaient devant elle, 
confessaient leur impuissance , et avouaient que chaque 
victoire qu'elle remportait sur eux ajoutait à leur sup- 
plice. Mais avec le jour de la fête commençait pour elle un 
temps de jubilation. 

Ces visions étaient souvent une réalité ; et le curé parle 
de temps en temps des faits dont il avait été témoin dans 
ce genre. Ainsi elle fut un jour jetée dans un bourbier 
loin de la maison , de sorte qu'on ne voyait paraître que 
le bout de son vêtement, et on la rapporta demi-morte et 
toute déchirée. Une autre fois , par un froid très-vif , elle 
fut lancée à un jet de pierre environ de sa demeure, sur 



484 COMMENT LES DÉMOISS TEINTENT LES SAINTS. 

un tas de bois dans la cour du voisin^ et elle y resta jus- 
qu'à ce que la fille de la maison^ l'entendant par hasard se 
plaindre pendant la nuit, alla la trouver et la ramena chez 
elle. On lui mit dans son lit des crapauds, des serpents et 
d'autres bêtes. La maison où elle demeurait était remplie 
des bruits les plus extraordinaires; les plats et les pots 
étaient emportés de dessus la table pendant que la famille 
mangeait; on entendait sonner des cloches ou des trom- 
pettes, ou bien des voix chantaient autour d'elle: « Où est 
ton Dieu? où sont tes fous de tonsurés? Je veux les arran- 
ger de telle sorte qu'on ne les voie plus, w Les choses 
continuèrent ainsi sans interruption jusqu'à l'année 1288, 
où il se manifesta une sorte de crise. Tous les jours, en 
effet , à partir de cette époque, elle nageait dans son sang, 
et inondait au moins deux draps. Pendant une année et 
demie auparavant , elle n'avait mangé que du gingembre, 
et tout ce qu'elle buvait semblait être changé en sang. 
Toutes ces épreuves cessèrent alors, et pour toujours. Elle 
vécut encore vingt- quatre ans, jusqu'en 1313, où elle 
mourut, âgée de soixante-dix ans. 
Dominique Nous trouvons des phénomènes semblables dans la vie 

^® . de plusieurs autres mystiques, et particulièrement dans 
Jésus-Mane. ^ j i ^ r 

celle de Dominique de Jésus-Marie, de l'ordre des Carmes. 
Pendant qu'il était à Valence, il allait souvent prier dans 
deux chapelles qui étaient attenantes à l'église du couvent. 
Or un jour, les frères le trouvèrent, le matin de bonne 
heure, enterré jusqu'au cou dans l'une de ces chapelles , 
précisément dans un endroit où le sol était argileux et 
dur, de sorte qu'on ne put le tirer de là qu'avec des pio- 
ches. Une autre fois, près d'Alcala, comme il était à table 
avec d'autres ecclésiastiques chez le curé du lieu, péné- 



C03IMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. i85 

trant de son regard intérieur la conscience de celui-ci , et 
voyant qu'elle était chargée d'un péché secret^ il lui parla 
après le repas avec tant de force, que le curé le prit à part, 
le remercia et lui promit de se corriger. Mais Dominique 
lui annonça que s'il retombait dans son péché il mourrait 
aussitôt après. Le curé retomba malgré sa promesse; et 
au bout d'un an on fit prier Dominique de venir l'admi- 
nistrer. A peine fut-il entré chez le malade que celui-ci 
lui dit, plein de joie: « Mon Père^, j'ai vu de mes yeux 
Notre-Seigneur crucifié, et je l'ai adoré. » Dominique;, re- 
connaissant aussitôt son état, aperçut l'illusion dont il était 
victime, et lui dit que ce n'était point là une véritable ap- 
parition , mais une tromperie du malin esprit, qui voulait 
le perdre. Comme il lui parlait, il vit de l'autre côté du lit 
et en face de lui sa propre image , et entendit le fantôme 
dire au malade : « Les démons ont bien d^s manières de 
tromper les hommes. Sache donc que Dieu a voulu par 
cette apparition te fortifier et te confirmer dans sa grâce. 
Mais le démon , mécontent et voyant que tu as envoyé 
chercher Dominique , a pris lui - même sa forme , afin de 
chercher à te persuader que c'est le malin esprit qui t'a 
apparu. Mais ne te laisse pas tromper par lui. Je suis le 
vrai Dominique , que tu as appelé , qui t'a converti il y a 
un an ; je suis venu te trouver par compassion pour toi , 
afin de te préserver de la tentation. Celui qui est là vis-à- 
vis, c'est le démon; ne l'écoute pas et ne crois pas à ce 
qu'il te dit, si tu ne veux être damné éternellement. » 
Dominique , indigné de cette audace , employa tous les 
moyens pour confondre le diable; mais celui-ci soutenait 
toujours qu'il était le vrai Dominique. Après une lutte as- 
sez longue , le malin esprit finit par persuader le pauvre 



486 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

malade^ dont l'angoisse et l'incertitude étaient extrêmes, 
de s'adresser à lui comme au vrai Dominique, et de re- 
pousser l'autre comme étant le démon. Ce que voyant Do- 
minique, il se prosterna devant son lit^ profondément af- 
fligé du danger où il était. Puis^, prenant la main qui le 
repoussait j il la couvrit de ses baisers^ en disant : « Je suis 
Dominique de Jésus-Marie, serviteur inutile et indigne de 
Notre-Dame du Mont-Carmel. Je ne suis pas digne de baiser 
cette main consacrée qui a si souvent touché mon divin 
Sauveur; car je suis le plus grand de tous les pécheurs. 
Mais je me repens du fond du cœur de tous mes péchés^ j'en 
demande pardon à Dieu, et j'espère l'obtenir de sa mi- 
séricorde. » Puis se tournant de nouveau vers le malade, 
il |lui dit : « Maintenant que l'autre en fasse autant, et 
nous verrons qui de nous deux est le vrai Dominique. » 
Le prêtre, quj était instruit, accepta l'épreuve, et dit à 
l'apparition de prier aussi Dieu, de reconnaître ses péchés, 
de s'en repentir et de lui en demander pardon. Le démon 
frémit, et s'écria : a C'est à Dieu de se repentir; qu'il me 
demande pardon à moi ; mais moi le lui demander, jamais. 
C'est lui qui a péché , et non moi. « Puis il disparut aus- 
sitôt. Le malade, saisi d'horreur, demanda pardon à 
Dominique, reçut de ses mains les sacrements, et mou- 
rut dans le Seigneur. 

Une nuit que le même Dominique , répandant son àme 
devant Dieu , lui demandait de nouvelles souffrances, il vit 
sa cellule remplie de démons de formes horribles, et qui lui 
criaient furieux qu'ils avaient enfin obte^iu de Dieu le pou- 
voir de se venger de lui. L'un d'eux s'appuya contre la 
porte pour la fermer; d'autres furent placés en sentinelles, 
et leur chef s'assit sur une espèce de tribunal, et ordonna 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 487 

qu'on lui amenât Dominique et que l'on fît comparaître 
ceux qui avaient été les témoins de ses crimes. Il s'éleva 
aussitôt un mélange confus de voix diverses^ qui toutes l'ac- 
cusaient d'injustices nombreuses qu'il avait commises à 
leur égard. « Faites de moi tout ce que Dieu vous permettra 
de faire , répondit Dominique; car mon cœur est prêt. )> 
Ils l'accusèrent alors d'avoir un jour, en voyage, arraché 
quelques mûres et de les avoir mangées avec avidité; d'avoir 
tenté Dieu par présomption , en priant pour la santé d'un 
homme atteint d'une maladie mortelle, d'avoir osé dire la 
messe après qu' une femme éprise d' un amour criminel pour 
lui_, avait deux fois, dans une visite qu'il faisait à un ma- 
lade, mis son pied sur le sien sans qu'il lui eût témoigné 
son déplaisir. De nouveaux cris s'élevèrent: « Scélérat, ré- 
ponds maintenant, et justifie-toi, si tu peux, de ces crimes. » 
Il accepte la proposition , et réfute victorieusement les ac- 
cusations qu'on lui intente. Mais celui qui est assis sur le 
tribunal lui adresse la parole, et lui dit : « Impudent! tu 
oses contredire tant de témoins qui t'accablent de leurs 
témoignages ! » Il ordonne en même temps aux bourreaux 
de s'emparer de lui et de le tourmenter de la manière la 
plus cruelle. Ceux-ci tombent sur lui comme des furies, le 
déchirent avec leurs dents et avec des crocs; de sorte qu'il 
lui semble que ses muscles , ses veines et ses nerfs sont 
coupés en morceaux. L'un, sous la forme d'un serpent, 
s'enlace autour de ses jambes et lui fait deux morsures pro- 
fondes. Dominique souffre tout avec patience. Les démons, 
furieux de ne pouvoir le vaincre, vomissent contre lui les 
plus horribles blasphèmes. Indigné de leur audace, il 
crache sur la figure de celui qui était sur le siège, et leur 
présente la croix qu'il portait sur la poitrine. A l'instant 



488 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

même il fut entouré d'une troupe d'anges, qui mirent en 
fuite les démons , le consolèrent et guérirent ses plaies. 
Cependant il garda toute sa vie la cicatrice des deux bles- 
sures qu'il avait reçues aux genoux. Les autres religieux 
avaient entendu tout ce vacarme dans sa chambre^ et trois 
d'entre eux étaient venus à son secours, envoyés par le 
prieur. Mais quoique la porte n'eût ni loquet ni serrure, 
ils ne purent l'ouvrir, et restèrent ainsi à genoux devant 
elle en priant pour lui. 

Une autre fois, pendant le carnaval, comme il s'efforçait 
de prévenir les péchés contre la majesté divine, et de 
demander pardon de ceux que l'on commettait, la sainte 
Vierge lui apparut et lui annonça que les mauvais esprits 
avaient reçu pouvoir de le tourmenter pendant quinze 
jours; mais qu'elle ne l'abandonnerait jamais, et que, ce 
temps une fois passé, elle viendrait le délivrer. Fortifié par 
cette apparition, il se rend dans sa cellule et s'y voit bien- 
tôt assailli par des troupes de démons, qui le renversent 
par terre, le foulent aux pieds et lui lient les pieds et les 
mains. Les frères entendent le bruit ; un grand nombre ac- 
courent, et le trouvent les mains et les pieds attachés par 
des liens invisibles; de sorte qu'on ne pouvait les délier 
sans lui rompre les os, et qu'il n'y avait aucun moyen de le 
faire bouger de place. Il resta donc sept jours dans cet état, 
au bout desquels la sainte Vierge lui apparut de nouveau , 
et lui promit qu'il serait délivré dans sept jours, une heure 
avant midi. Cette apparition lui donna de nouvelles forces, 
et l'enflamma davantage d'amour pour Dieu; mais elle 
augmenta aussi la fureur des démons; de sorte qu'après 
l'avoir dépouillé de tous ses vêtements, jusqu'à la chemise 
de crin qu'il portait sur le corps, ils l'arrachèrent de son 



COMMENT LES DÉMOINS TENTENT LES SAINTS. 489 

lit et le jetèrent deçà et delà comme une balle; et les 
frères le trouvèrent couvert de plaies et de meurtrissures. 
Comme l'heure annoncée approchait , le prieur resta près 
de lui pour voir l'issue de cette affaire ;, et fut témoin de 
l'extase où il fut plongé^ et pendant laquelle ses mains et 
ses pieds furent déliés d'une manière merveilleuse. Une 
fois revenu de son ravissement, il se leva sans difficulté, 
et célébra le saint sacrifice avec une grande agilité devant 
la communauté entière, étonnée de cette merveille. 



• CHAPITRE XXVIÎ 

Les démons tourmentent le carme Franc sous la forme de lutins. Ils 
attaquent d'une manière sensible et palpable saint Pierre d'Alcan- 
tara et Sébastien del Campo. Les combats de sainte Françoise Ro- 
maine. Sainte Crescence de Kauffbeyern. La même chose arrive de 
nos jours à Marie de Moërl. 

Les attaques des démons ont eu jusqu'ici un caractère 
tragique. Il y a cependant, même en ce domaine, des cas 
où ils se montrent moins cruels , et semblent se produire 
sous la forme de lutins. C'est ainsi du moins que nous les 
voyons apparaître dans la vie du carme Franc. Lorsqu'il 
priait la nuit dans sa cellule , les bancs qui y étaient pre- 
naient la forme d'un homme ou d'une bête. Ce qui était 
obscur paraissait clair tout à coup, et ce qui était clair pa- 
raissait obscur. Il en était ainsi des couleurs : l'une prenait 
la place de l'autre, et trompait ainsi ses yeux. S'il voulait 
parler à l'un des frères, la forme d'un autre lui apparais- 
sait aussitôt. 11 lui suffisait, il est vrai, de faire le signe de 
la croix pour dissiper l'illusion. Il arrivait souvent aussi 



490 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

que des objets qui étaient sous ses yeux et à ses pieds étaient 
enlevés subitement et cachés dans quelque coin du couvent 
qu'il habitait. Lorsqu'il faisait la cuisine pour les frères , 
les pots^ les plats, les cuillers et les autres ustensiles 
étaient enlevés sous ses yeux , et cachés dans des endroits 
où l'on avait beaucoup de peine à les retrouver. Il semblait 
que tout cela se faisait pour lui attirer quelque désagré- 
ment de la part de la communauté. Quelquefois, lorsqu'il 
allait puiser de l'eau, il lui semblait que le prieur ou 
quelque frère l'appelait. Obéissant comme il l'était, il lais- 
sait tout là pour courir où on l'appelait; puis, quand il était 
de retour, il ne trouvait- plus au puits les vases qu'il avait 
apportés, et ne voyait personne qui les eût emportés. Il 
faisait alors le signe de la croix , ou disait simplement : 
«Dieu, secourez-moi! «et il les retrouvait aussitôt. 11 
s'occupait beaucoup des malades, et les soignait avec une 
grande charité. S'il avait besoin de quelque chose pour 
eux, et qu'elle fût là tout près à sa disposition, elle se ca- 
chait à ses regards, et il ne la voyait plus. Les malades la 
lui montraient du doigt en lui disant : « Elle est là sur cette 
table, sur cette chaise. » Mais lui, comme s'il eût été 
aveugle, ne l'apercevait point jusqu'à ce qu'il eût élevé 
ses pensées vers Dieu et dissipé le nuage qui était devant 
ses yeux. La même chose lui arrivait dans sa cellule : on lui 
cachait son livre de prières, son rosaire ou d'autres objets 
qu'il savait très- bien y être; de sorte qu'il ne les voyait 
point. Mais dès qu'il élevait la voix et disait : « Au nom 
de Jésus de Nazareth, retire-toi d'ici , misérable, je te l'or- 
donne , » il entendait un rire bruyant ou un grand fracas 
qui ébranlait sa cellule, et il trouvait dès lors sans difficul- 
té cequ'il cherchait. {Spéculum Carmel., t. II, p. i I, c. xxv.) 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 491 

Il en fut de même à peu près de saint Pierre d' Alcantara^, s. Pierre 
avec cette différence que chez lui l'action du démon était 
plus palpable. Le saint habitait une cellule très - étroite ;, 
dans laquelle il dormait un peu plus d'une heure la porte 
ouverte^ afin qu'elle put toujours être éclairée par la lu- 
mière du ciel. Elle était à l'entrée d'un long corridor où il 
passait en prière le reste de la nuit. C'était là aussi que les 
démons hurlaient autour de lui , lui apparaissaient sous les 
formes les plus horribles ;, et lui jetaient des pierres si 
grosses , que le bruit réveillait les autres frères et leur 
faisait croire que la maison tout entière allait s'écrouler. 
Le matin , ils trouvaient la cellule et le corridor remplis 
des pierres qu'on y avait jetées. [Sa Vie; Lyon, 1670, 
p. 26.) 

On lit dans les actes du P. Sébastien del Campo, jésuite Sébastien 
à Sassari, en Sardaigne, qu'il fut toute sa vie persécuté par ^ ^"^'^^^ 
les démons. Un jour, comme il était en voyage, ils firent 
pleuvoir sur lui des pierres qui lui causèrent de grandes 
douleurs, mais sans le blesser. Ils le poursuivaient jusqu'à 
l'autel pendant qu'il disait la messe, lui cachant son missel 
ou le jetant par terre, ou confondant les signets. La nuit , 
ceux qui demeuraient près de sa cellule entendaient dans 
sa chambre des bruits atTreux, des chaînes, des coups, 
puis, au milieu de tout cela, sa voix qui disait : « Faites 
tout ce que Dieu vous permet, je suis prêt à tout. « 

Sainte Françoise Romaine eut à supporter des épreuves S'^ Fran- 
terribles en ce genre. Les démons, dans sa jeunesse, la ^^iJJaine°' 
prenaient souvent par les tresses de ses cheveux, et l'en- 
traînaient ainsi de la galerie de sa maison dans la rue ; 
de sorte qu'elle fut contrainte de se les faire couper. Elle 
se vit une fois jetée sur un cadavre en putréfaction , et 



492 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

roulée pendant quelque temps avec lui; et, lorsque la 
vision fut évanouie^ son corps et ses vêtements étaient telle- 
ment empreints de l'infection du cadavre qu'on ne put la 
faire disparaître, même après les avoir lavés plusieurs 
fois. Pendant longtemps encore, le souvenir seul de cette 
vision lui donnait des maux de cœur; de sorte qu'elle 
pouvait à peine prendre le peu qui lui était nécessaire 
pour vivre. Souvent elle se voyait, sans savoir comment 
cela lui était arrivé , transportée dans sa maison , sur des 
planches ou des poutres si élevées qu'elle ne pouvait plus 
en descendre. D'autres fois elle se trouvait tout à coup dans 
des lieux fermés, où elle n'avait pu entrer que par la 
fenêtre. Si elle se mettait à genoux pour prier dans sa cui- 
sine , les démons la tenaient pendant quelque temps sus- 
pendue sur des charbons allumés. Lorsqu'ils l'avaient 
ainsi cruellement maltraitée , ils venaient à elle comme 
vaincus par sa sainteté et sa constance, se prosternaient 
devant elle, ou mettaient leurs têtes dans son sein. Elle 
les repoussait avec force, et les frappait; mais elle sentait 
qu'elle ne frappait que de l'air. Quelquefois ils venaient à 
elle sous la forme d'animaux familiers , se couchant à ses 
pieds, ou bien volant autour d'elle comme de blanches 
colombes. Si elle ne faisait pas attention à eux, ils se chan- 
geaient tout à coup en monstres féroces, en loups, en 
dragons, en lions qui ouvraient leurs gueules contre elle. 
Un jour, comme elle se préparait à prier, et qu'elle 
avait plusieurs livres de prière ouverts à côté d'elle, elle 
aperçut un singe énorme qui les feuilletait. Comme elle 
n'y faisait point attention, elle vit de plus un lion qui se 
mit à lutter contre le singe. Accoutumée à ces sortes de 
choses, elle n'y prit point garde, et ne se laissa point dé- 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 493 

ranger par eux. Au reste^ elle voyait de cette manière non- 
seulement les tentations dont elle était entourée, mais 
encore celles des autres avec lesquels elle avait quelques 
rapports. Elle connaissait les artifices dont le démon se 
servait pour les tromper, et voyait avec peine comment ils 
se laissaient prendre à leurs pièges. Cette vue lui donnait 
ensuite de grandes inquiétudes^ parce qu'elle craignait de 
pécher contre son prochain par jugement téméraire. Sou- 
vent le vacarme qui se faisait autour d'elle était si grand, 
que son mari, son iils, sa compagne Rita et ses voisins l'en- 
tendaient, et accouraient à son secours. Ils la trouvaient à 
genoux ou couchée par terre , se tordant ou se courbant 
sous les coups qui l'accablaient, et ils entendaient le bruit 
sans voir personne. Ils la voyaient se débattre, et enten- 
daient les paroles que lui arrachait la douleur, sans aper- 
cevoir quoi que ce soit. Lorsque les assauts des démons 
avaient duré leur temps ou atteint leur mesure, l'ange qui 
se tenait toujours à sa droite faisait un léger signe de tête, 
et tout disparaissait. (SaFie, par Matteotti, vol. III, p. 1-45.) 
Beaucoup d'autres encore ont été soumis à ce^ tristes 
épreuves. Grégoire Lopez, cet homme si calme, n'y a 
pas échappé lui-même dans sa cabane solitaire en Amé- 
rique; et il avait coutume de dire qu'il s'étonnait d'avoir 
pu les supporter; car leur seul souvenir lui faisait dresser 
les cheveux sur la tête. {Le saint Solitaire des Indes; Co- 
logne, 1717, p. 32.) 

La vie de sainte Crescence de Kauffbeyern nous offre Sainte Cres- 

C6nce. 
dans ces derniers temps un exemple frappant de ce genre 

de persécutions. Morte en 1744, sa vie fut soumise à un 

examen sévère, avant la fin du siècle précédent, à cause 

du procès de sa canonisation. Les faits furent confirmés 

i4^ 



494 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 

par ceux qui en avaient été témoins ;, et publiés ensuite 
dans les deux volumes in-folio du procès. De plus, un de 
ses confesseurs, le P. Ott, delà compagnie de Jésus, a écrit 
aussi sa vie, et l'une des sœurs du couvent où elle habi- 
tait, Gabrielle Morzin, qui a vécu six ans avec elle, a en 1 748, 
quatre ans après sa mort, écrit ce qu'elle avait vu et ap- 
pris de la sainte elle-même, ou de celles qui avaient été 
plus longtemps avec elle. Nous pouvons donc à l'aide de 
ces deux documents, qui existent encore en manuscrit dans 
le couvent de Kauffbeyern , être parfaitement renseignés 
sur la manière dont s'est développée sa vie intérieure. 
Voici ce que la sœur Gabrielle , à la page 234 de son ma- 
nuscrit, parlant de la constance héroïque de Grescence, ra- 
conte des assauts qu'elle eut à supporter de la part des 
démons. 

« Notre chère mère Grescence n'eut pas seulement à 
souffrir beaucoup extérieurement de la part des hommes , 
et intérieurement de la part de Dieu; mais le démon lui- 
même exerça d'une manière bien cruelle sa malice sui* 
elle en lui apparaissant sous la forme des bêtes féroces les 
plus abominables, soit la nuit, soit le jour. Elle avait tou- 
jours caché par humilité cet affreux martyre , sans jamais 
rien en laisser apercevoir, jusqu'à ce qu'enfin Dieu lui- 
même la trahit par le moyen d'une autre sœur. Gelle-ci, 
en effet, ayant vu un jour le démon entrer dans la cellule 
de Grescence, fut grandement effrayée. Elle l'avertit en 
tremblant, au nom de Dieu, de ne pas entrer dans sa cel- 
lule, parce qu'elle venait d'y voir entrer avant elle un 
homme noir d'une forme hideuse. L'humilité de Grescence 
s'alarma de ce que cette sœur, nommée Marie -Béatrix, 
avait été témoin des choses qu'elle voulait cacher. Elle la 



COMMENT LES DÉMOINS TEINTENT LES SAINTS. 495 

pria instamment de n'en rien dire à personne; maisBéa- 
trix, loin de le lui promettre^ l'engagea ;, au contraire, à 
aller déclarer la chose à la supérieure^ sans quoi elle se 
croyait obligée de le faire elle-même. Crescence supplia 
Béatrix de ne rien dire. Mais celle-ci alla trouver la supé- 
rieure, et lui dit ce qu'elle avait vu; après quoi Cres- 
cence fut obligée par obéissance de lui tout avouer. J'ai 
appris ces choses de notre supérieure elle-même, Marie- 
Jeanne. 

« Le démon ne s'arrêta pas là; mais la bonne Crescence 
eut encore à souffrir de lui bien d'autres tourments, des 
coups violents, des tentations efïroyables, des images af- 
freuses. Elle fut tantôt enlevée, tantôt frappée ou liée; de 
sorte qu'elle serait morte cent fois si elle n'avait été sou- 
tenue par un secours surnaturel de Dieu. Souvent la nuit, 
l'esprit malin entra dans sa cellule, sous la forme d'un lion 
furieux, et l'en arracha d'une manière cruelle, l'emportant 
avec un bruit affreux le long des escaliers; de sorte que la 
tête de Crescence frappait contre les degrés, et que le bruit 
était entendu des autres sœurs. Tout cela se faisait avec 
une telle rapidité que celles-ci, malgré leur empressement, 
ne purent jamais arriver à temps pour voir ce qui se pas- 
sait; mais quand elles étaient sur les lieux, elle avait déjà 
disparu avec le démon, qui l'emportait d'un lieu à l'autre, 
ou même hors du couvent, en la frappant et la tourmen- 
tant de mille manières. Tantôt il la déposait sur le toit du 
monastère ou d'une autre maison, tantôt sur une haute 
tour de la ville. D'autres fois il l'entraînait jusqu'à la ri- 
vière de la Warta, la posait sur le toit du pont, la menaçant 
à chaque instant de la jeter dans l'eau. Tantôt il l'attachait 
à un arbre, et la battait cruellement; tantôt il la pendait à 



496 COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SALNTS. 

ce même arbre, et se moquait d'elle avec une amère déri- 
sion. Souvent dans le monastère, il l'a serrée entre de 
grosses poutres, de sorte qu'elle ne pouvait ni bouger ni 
respirer; et plus d'une fois on l'a trouvée à demi morte, 
et les autres sœurs avaient beaucoup de peine à la tirer de 
là. Par le froid le plus aigu, il la jetait dans le ruisseau qui 
traverse le couvent, jusqu'à ce qu'elle fut toute trempée; 
puis il la jetait parmi des tas de bois couverts de neige ; 
après quoi les mauvais esprits poussaient des éclats de rire 
et se moquaient d'elle, jusqu'à ce qu'enfin nos sœurs, 
après l'avoir longtemps cherchée, l'eussent trouvée sous 
la neige et le bois , couchée sur le visage et roidie par le 
froid. 

Lorsqu'elle montait les escaliers, Satan était souvent là, 
et la poussait en bas de toutes ses forces; de sorte qu'elle 
rendait beaucoup de sang par la bouche et par le nez. Une 
fois, comme elle voulait aller chercher quelque chose au 
premier étage, le démon la prit et la jeta en bas au rez-de- 
chaussée avec une telle violence qu'elle se cassa deux 
dents et que le bruit de la chute fut entendu dans tout le 
couvent. Les autres sœurs accoururent aussitôt, et la trou- 
vèrent à demi morte. Lorsqu'elle disait au réfectoire le 
mea culpa, selon l'usage de l'ordre, le démon lui frappait 
la tête contre le sol avec une rapidité inouïe, de sorte que 
les sœurs témoins de ce spectacle croyaient que sa tête 
allait se briser; et ceci est arrivé également d'autres fois 
pendant le repas, ce qui excitait à la fois et la terreur et la 
compassion dans l'àme de notre supérieure et des autres 
sœurs. Il n'est sorte de malices que le démon ne lui ait 
faites pendant qu'elle travaillait, ou qu'elle remphssait 
quelque emploi. Dans la cuisine, il lui éteignait le feu. 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 497 

versait les mets quand ils étaient cuits ^ ou faisait d'autres 
choses semblables. Il lui répandit un jour un plat bouil- 
lant sur la tête, ce qui lui causa de grandes douleurs. Une 
autre fois, il vint la trouver dans la cuisine au moment où 
elle venait de préparer un mets pour les sœurs , et il le lui 
emporta. Crescence, sans se laisser déconcerter, et forti- 
fiée par la grâce divine, prii une cuiller à pot, et en frappa 
le démon de toutes ses forces; de sorte qu'il se mit à hurler 
et à mugir, et s'enfuit tout confus. Crescence a soufferl 
toutes ces choses et bien d'autres encore avec une patience 
et une sérénité parfaites, par amour pour Dieu. Non-seu- 
lement son zèle ne s'est jamais ralenti dans ces épreuves ; 
mais elle en est toujours sortie plus fervente. Toujours 
elle a vaincu courageusement les ennemis de Dieu, et sou- 
vent elle les a mis en fuite par un simple commandement 
de sa part. Je tiens ces choses de notre bonne, pieuse et 
véridique supérieure, Marie- Jeanne Altwoggerin. » Tous 
les faits racontés dans ce récit ont été prouvés d'une ma- 
nière authentique dans le procès de la canonisation de 
Crescence. Toutes ces persécutions avaient déjà commencé 
dès son noviciat , et avaient en grande partie pour but de 
la dégoûter du couvent. Elles durèrent quatre ans encore 
après sa profession, jusqu'à ce qu'enfin elle en fut délivrée 
à la suite d'un pèlerinage à Mariahilf. 

Marie de Moërl a aussi, de nos jours, passé par ces Marie 
épreuves terribles, que Dieu réserve quelquefois à ses 
élus. On ne sait pas précisément à quelle époque elles 
commencèrent chez elle. Ce fut probablement dans le 
courant de l'année 1 830 ou au commencement de la sui ■ 
vante. Déjà en 1832 elle avait presque continuellement à 
en souffrir plus ou moins. Des fantômes hideux lui appa- 



de Moërl. 



498 COMMENT LES DÉMOINS TENTENT LES SAINTS. 

raissaient dans sa chambre, de jour et de nuit^ et même 
sur le chemin qui conduisait à l'égUse. Souvent^ dans son 
effroi, elle se cachait sous son lit, ou était renversée par 
jerre en plein jour au milieu de sa chambre; ou bien en- 
core elle était prise tout à coup de convulsions violentes. 
D'autres fois elle s'attachait, glacée de crainte, au côté de 
son amie, qui ne la quittait jamais, ou au bras de son con- 
fesseur, quand il était présent. Voici sous quels traits elle 
nous dépeint les formes horribles qui produisaient cette 
impression chez elle. «Ce sont des hommes hideux qui ap- 
prochent de moi, tantôt seuls, tantôt plusieurs ensemble, 
et menacent de m' entraîner. Quelquefois je vois parmi 
eux de pauvres âmes, tantôt plus ou moins noires, tantôt 
tout en feu, qui demandent des prières. Ces fantômes me 
crient : « C'en est fait de toi, tu es déjà réprouvée : tu n'as 
plus besoin de ton confesseur, il ne peut plus te servir de 
rien ; » et à chaque fois mon cœur éprouve une indicible 
angoisse. Quelquefois ils approchent tout près de moi, 
veulent me prendre la main , ou mettent ma chambre en 
feu, de sorte qu'il semble que tout va être brûlé. Tantôt ils 
me poussent à renier la foi, me mettent sur la langue des 
malédictions et des blasphèmes contre Dieu ou la sainte 
Vierge . Tantôt un chat noir s'assied sur la fenêtre, et marche 
dans ma chambre en plein jour. » Son confesseur enten- 
dit une fois en effet un chat filer dans sa chambre. Il prit 
même un balai pour le chasser, mais il ne put le trouver, 
ce qui amusa beaucoup Marie, qui se mit à éclater de rire 
en voyant qu'il croyait que c'était vraiment un chat et 
qu'il ne pouvait l'attraper. 

Dans ces apparitions, elle était consolée par la vue d'un 
bel enfant, qui, dans le dénûment de tout secours exté- 



COMMENT LES DÉMONS TENTENT LES SAINTS. 499 

rieur où elle se trouvait, se montrait à elle une croix ou 
un petit bouquet de fleurs ou simplement une rose à la 
main^, et se plaçait tantôt sur son lit, tantôt sur sa table. 
Quand il était présent;, elle se sentait soulagée, quoiqu'elle 
sût bien par expérience que toutes les fois qu'il se montrait 
c'était un indice de quelque nouvelle souiTrance corporelle 
ou spirituelle, qui s'annonçait déjà au moment où il s'é- 
loignait. Ces fantômes ne lui causaient pas seulement de 
cruelles angoisses, ils tourmentaient aussi son corps en di- 
verses manières. Elle était souvent arrachée de son lit, 
quoique ordinairement elle ne pût se lever sans le secours 
d'un autre; et, privée de sentiment, elle se frappait la tête 
contre le mur et le sol de sa chambre, de sorte que l'on 
aurait pu croire qu'elle allait être couverte de plaies et de 
blessures. Mais lorsqu'elle était revenue à elle-même, ehe 
sentait seulement des douleurs dans la tête et dans les 
membres. Quelquefois elle était jetée tout d'un coup sous 
son lit avec son drap et sa couverture , et sa tête frappait 
pendant près d'une heure de temps contre le sol et les 
planches de son lit, agitée par les crampes les plus vio- 
lentes. D'autres fois les hommes qui lui apparaissaient 
dans ses visions l'enlevaient jusqu'à la fenêtre de sa cham- 
bre, et lui montraient en bas des jardins couverts de fleurs, 
des bosquets, etc. Une pente douce, large et belle condui- 
sait sous ses pieds à ce délicieux parterre, et de là d'autres 
hommes l'invitaient à descendre. Elle avouait qu'elle l'au- 
rait fait infailliblement si une force invisible ne l'eût re- 
tenue par le talon. Il fallait ordmairement dans ces cas al- 
ler chercher son confesseur pour la remettre au lit, et la 
rappeler à elle. Ces épreuves et d'autres semblables, où il 
est impossible de méconnaître l'action du démon, ne ces- 



500 DES VISIONS DE l' AUTRE MONDE. 

sèrent qu'au mois de juin 1833^ après qu'on eut, avec la 
permission de l'évêque, employé les exorcismes de l'Église 
tout à fait en secret et sans que personne le sût. 



CHAPITRE XXVIII 

Comment les saints réagissent sur les esprits. Les visions de l'autre 
monde accompagnent toujours cette réaction. Les visions de saint 
Cyrille , patriarche de Jérusalem. Celles de sainte Madeleine de 
Pazzi et de sainte Catherine de Gênes. Ces visions produisent des 
rapports entre ceux qui les ont et ceux qui en sont l'objet. Fran- 
çoise du Saint-Sacrement. Comment les saints prennent quelquefois 
sur eux les châtiments réservés aux pécheurs. Osanna de Mantoue. 
Liduine. Le chartreux Pierre Pétrone. Christine de Stumbèle. 
Christine l'Admirable. Justification de tous ces phénomènes. 

Dans les phénomènes que nous avons étudiés jusqu'ici 
la présence des esprits se manifeste par des signes sen- 
sibles, quoique ces signes ne soient pas absolument néces- 
saires, et que les esprits puissent agir sans être visibles j, 
comme nous l'avons vu en partie dans les histoires de lu- 
tins ou de revenants que nous avons racontées. Mais il n'en 
est pas de même des phénomènes par lesquels l'homme 
réagit sur le monde des esprits. Il faut ici de toute néces- 
sité qu'il voie clairement ceux qui sont l'objet de cette 
réaction. Dans toute action raisonnable, en effet, le but 
doit être aperçu. Or ici le but est caché dans les régions 
invisibles, et inaccessibles par conséquent à la conscience 
humaine dans l'état ordinaire : il ne peut donc être saisi 
que dans une vision extraordinaire. Si donc ailleurs celle- 
ci n'est qu'accessoire, elle est essentielle ici. Ces visions 
ont pour objet le ciel, l'enfer et le purgatoire j orl'imagi- 



DES VISIONS DE L AUTRE MONDE. 501 

nation s'est emparée de ces régions^ comme nous l'avons 
dit plus haut^ ajoutant ses ornements au fond simple et 
vrai que lui fournissent les visions des extatiques. 

Ce fond simple et sans parure ressort d'une manière ad- s. Cyrille. 
mirable dans la vision que saint Augustin attribue à saint 
Cyrille^ patriarche de Jérusalem, et qu'il nous a conservée 
dans sa deux cent sixième épître. Sans entrer dans aucun 
détail sur les lieux qu'habitent les âmes après cette vie, ni 
sur les supplices ou la félicité qui leur sont réservés , cette 
vision nous représente les peines de l'enfer comme étant 
les mêmes que celles du purgatoire; de sorte que la durée 
seule les distingue; mais les unes et les autres sont telles 
que nous ne saurions jamais les comprendre ; et il en est 
ainsi des délices du paradis. De même que les joies des 
saints diffèrent selon le degré de sainteté, et par consé- 
quent de connaissance de Dieu, auquel ils sont parvenus, 
de même aussi les supplices sont proportionnés aux pé- 
chés, de sorte que néanmoins les chrétiens souffrent beau- 
coup plus que les païens, parce qu'ils ont repoussé la 
grâce. 

Nous remarquons la même simplicité dans une autre vision 
vision, racontée à saint Boniface par un frère qui, après '^""f''^'"®- 
être mort dans le monastère de l'abbesse Walburge, revint 
à la vie, et que le saint raconte après lui à sa sœur dans 
une de ses lettres. Le bon frère expose dans un récit très- 
naïf ce qu'il a vu après que son âme s'est séparée de son 
corps. Il lui sembla d'abord qu'on lui ôtait tout à coup un 
drap de dessus les yeux^ et que tout ce qui lui avait été 
caché auparavant lui devenait visible : le monde avec ses 
diverses contrées, ses mers et ses peuples. Puis un ange 
resplendissant de clarté prit son âme, et l'emporta dans les 



502 DES VISIONS DE L AUTRE MONDE. 

airs à travers un océan de flammes qui entoure cet uni- 
vers. Son âme en fut gravement atteinte ^ mais enfin les 
flammes s'écartèrent dès que l'ange eut fait le signe de la 
croix. Son âme est conduite devant le siège du souverain 
Juge^ avec les autres qui arrivaient en foule de cette vie. 
Alors commence une lutte terrible entre les bons esprits 
et les démons. Tous les péchés que chacun a commis 
s'avancent contre lui , et l'accusent. Les mauvais es- 
prits s'unissent à eux , et cherchent à aggraver encore le 
poids de chaque péché. Mais^ de l'autre côté^ les vertus 
et les bonnes œuvres que chacun a faites en cette vie op- 
posent leur voix à celle des péchés qu'il a commis. Elles 
paraissent alors bien plus grandes et bien plus brillantes 
qu'ici -bas. Elles plaident en faveur de l'âme éperdue , et 
les bons esprits contlrment leur témoignage avec une mer- 
veilleuse charité. Le frère subit cette épreuve avec tous 
ceux qui étaient morts en même temps que lui. Il voit 
aussi les luttes qu'ont à essuyer ceux qui vivent encore 
sur la terre ^ et en particulier Ceolred^ roi des Merciens. 
Puis il voit dans les abîmes de la terre des sources de feu : 
c'est le purgatoire , où une multitude d'âmes obscures 
errent dans une tristesse lamentable. Au-dessus du fleuve 
de flammes qui en sort est un pont de bois, sur lequel pas- 
sent les âmes qui reviennent du jugement. Quelques-unes 
passent sans broncher ; d'autres tombent dans les flammes, 
les unes jusqu'aux genoux , les autres jusqu'aux épaules, 
les autres jusque par-dessus la tête. Mais efles arrivent de 
l'autre côté du fleuve plus belles et plus brillantes qu'elles 
n'étaient lorsqu'elles y sont tombées. Sous cette source , 
dans les abîmes les plus profonds, est situé l'enfer, où 
retentissent des soupirs et des plaintes inexprimables. 



DES VISIONS DE l' AUTRE MONDE. 503 

parce que la miséricorde divine n'a jamais lui dans ces 
lieux désolés. Enfin, pour consoler son âme profondé- 
ment attristée à cette vue , on lui montre le paradis , lieu 
d'ineffables délices, d'où s'exhalent de suaves parfums; 
et il aperçoit au milieu la céleste Jérusalem. 

Plus tard , les visions des extatiques entrèrent davantage 
dans le détail des choses. La faculté purement intuitive dans 
l'homme approcha davantage aussi, de cette manière, du 
domaine de l'imagination, dont l'action devint dès lors iné- 
vitable. C'est ainsi que la légende est venue, soit du dehors, 
soit du dedans, se mêler à la vérité historique, de sorte qu'il 
est très-souvent difficile de distinguer ce qui appartient à la 
première de ce que la seconde a ajouté du sien. Toutefois, 
nous devons en ce genre accorder toujours la préférence 
aux visions les plus simples, où l'on aperçoit une vue plus 
intime et plus claire dans ces régions obscures. Telles ont 
été en particulier celles de Madeleine de Pazzi. Gomme elle ^^ PazzL^ 
était un soir avec quelques sœurs dans le jardin, elle eut 
un ravissement où le purgatoire lui fut montré. On la vit 
pendant deux heures parcourir lentement le jardin , qui 
était assez grand, s'arrêter ici et là, pour considérer le sup- 
plice réservé à tel ou tel péché. Elle se tordait les mains de 
compassion, pâlissait, semblait ployer sous un lourd far- 
deau, et paraissait saisie d'une telle horreur, qu'on ne 
pouvait la regarder sans frémir. Lorsqu'elle fut arrivée 
au lieu où souffrent les prêtres, elle poussa un profond 
soupir, et dit : Mon Dieu ! vous aussi en ce heu ; et elle 
marcha ainsi au milieu d'eux, soupirant à chaque pas. 
Ceux qui ont péché par ignorance et qui sont morts à la 
ileur de leur vie étaient punis moins sévèrement, et leurs 
anges étaient à leur côté et les consolaient. Mais les hypô- 



504 DES VISIONS DE l' AUTRE MONDE. 

crites étaient cruellement tourmentés, et bien plus près de 
l'enfer. Les impatients et les opiniâtres semblaient chargés 
d'un lourd fardeau, sous lequel ils étaient près de succom- 
ber; et on la vit incliner la tête presque jusqu'à terre en 
passant au milieu d'eux. Regardant de cette manière, tan- 
tôt ici, tantôt là, elle implora une fois le secours du ciel en 
tressaillant d'épouvante. Après quelques instants de silence 
elle avança plus loin, en un lieu où l'on versait du plomb 
fondu dans la bouche des menteurs, pendant que les avares, 
qui n'ont pu se rassasier de biens sur la terre, étaient ras- 
sasiés de supplices , et que les impudiques habitaient des 
lieux d'où s'exhalait une odeur insupportable. Elle vit enfin 
ceux qui n'avaient été adonnés à aucun péché en particu- 
lier, mais qui avaient péché un peu dans tous les genres, 
et qui à cause de cela participaient aussi, mais à un 
moindre degré, aux supplices de tous les autres. Enfin elle 
revint à elle, après avoir prié Dieu de lui épargner à 
l'avenir de telles visions, parce que son âme ne pouvait 
en supporter l'horreur. [SaVie, part. 11, ch. 7.) 

Les visions de sainte Françoise Romaine sont plus dé- 
taillées encore. Le purgatoire lui parut composé de trois 
étages, tous remplis d'un feu clair différent du feu de 
l'enfer, lequel est obscur et noir. L'étage inférieur est par- 
tagé de nouveau en trois espaces. Dans l'un, dont le feu 
est plus pénétrant, sont les prêtres; dans le second, où 
le feu est moins vif, sont le clercs, et le troisième, où 
les châtiments sont plus doux encore, est réservé aux 
laïques les plus coupables. Partout les démons se tiennent 
à la gauche des pauvres âmes souffrantes, et augmentent 
encore leurs supplices par des railleries amères, tandis 
que leurs bons anges sont à leur droite, occupés à les con- 



DES VISIONS DE 1." AUTRE MONDE. 505 

soler. : — Il en est ainsi des visions de Marine d'Escobar, et 
plus encore de sainte Brigitte , où l'on reconnaît l'influence 
des visions qui avaient précédé les siennes. 

Afin de rendre les choses spirituelles plus accessibles à 
r esprit de l'homme, toujours plus ou moins esclave des sens, 
il a fallu de tout temps avoir recours au langage symbo- 
lique. Or, les symboles ont cet inconvénient qu'ils fi- 
nissent très-souvent par se détacher de l'idée qu'ils voi- 
lent et par acquérir en quelque sorte une vie et un 
développement indépendant d'elle. De plus, on a senti de 
tout temps aussi la nécessité d'opposer à la violence des 
passions qui entraînent le cœur de l'homme la crainte et 
l'horreur du châtiment. Cette intention, bonne en soi , a 
dû se refléter jusque dans les extases des saints, et concou- 
rir à enfanter ces peintures terribles qu'ils nous ont lais- 
sées. Mais on a plus d'une fois oublié que toute exagérafion 
se détruit elle-même. Les faibles furent découragés par là 
et poussés au désespoir; de sorte que l'Église dut inter- 
venir pour réprimer ces pieux excès. Ceux-ci provoquè- 
rent, au contraire, une réaction chez les hommes d'une 
trempe plus forte et plus énergique ; de sorte qu'après avoir 
protesté pendant quelque temps contre eux par une oppo- 
sition sourde, ils finirent par les rejeter hautement, et par 
ne plus vouloir reconnaître même les choses certaines, ou 
qui du moins se tenaient dans les bornes d'une juste me- 
sure. Ainsi, en invoquant toujours par un zèle exagéré la 
justice divine sans faire mention de sa miséricorde, on 
prépara l'excès opposé de ceux qui, n'ayant égard qu'à 
la miséricorde, oublient tout à fait la justice. Parmi les 
modernes, sainte Catherine de Gênes est peut-être celle 
dont les visions, relativement à l'autre vie, sont les 
III. 15 



506 DES VISIONS DE L AUTRE MONDE. 

plus dignes^ les plus profondes elles plus instructives. 
Dès que l'àme entre dans ces régions mystérieuses de 
l'autre vie , il résulte ordinairement de cet état un certain 
commerce plus intime entre elle et ceux qui sont l'objet 
lie ses visions, et particulièrement ceux qui sont dans le 
purgatoire. Ici^ en effet, le besoin de secours d'un côté, 
la compassion de l'autre^ surtout chez les femmes, rendent 
ce commerce plus facile et plus fréquent. Aussi trouvons- 
nous dans les vies des saints une foule de récits sur la forme 
de ces rapports mutuels, sur ceux qui servent d'intermé- 
diaires en ces circonstances et sur la charité des âmes dont 
on réclame les secours. Nous avons eu déjà occasion de 
citer plusieurs faits en ce genre : nous rapporterons ici 
comme un des plus remarquables ce qui est arrivé à Fran- 
rrançoise çoise (lu Saint - Sacrement. Elle avait hérité de son père 

I n ain - ^^^^ tendre compassion pour les âmes du purgatoire , et 
sacrement. ri r o > 

cette compassion avait été augmentée encore par les ap- 
paritions de sa mère et de ses sœurs, qui étaient venues 
après leur mort lui demander son secours, et dont les an- 
goisses avaient fait une profonde impression sur elle. A 
partir de ce moment, elle ressentit un vif intérêt pour 
tous ceux qui se trouvaient dans la même position ; et il 
semble que ceux-ci connaissaient ses dispositions à leur 
égard, car ils s'adressaient continuellement à elle. Chaque 
jour, à chaque heure, aussi bien le jour que la nuit, ils 
venaient lui demander le secours de ses prières. Des dé- 
funts de toute condition, ecclésiastiques, religieux, laïques, 
papes , archevêques , abbés , prêtres , moines , nobles , 
roturiers, les uns qui pendant leur vie avaient montré un 
grand zèle ou avaient pratiqué dans leur ordre de grandes 
pénitences, les autres qui avaient pris au contraire les 



DES VISIONS DE 1. AUTRE MONDE. 507 

choses moins sérieusement; de grands personnages qui 
avaient joui ici-bas d'une bonne réputation, avec d'autres 
qui avaient été en mauvais renom ; des hommes que l'on 
avait pleures à leur mort comme pères des pauvres, avec 
d'autres qui étaient morts sur l'écliafaud, assiégeaient la 
cellule de Françoise , lui racontaient leurs misères , les 
fautes qu'ils avaient à expier, et lui demandaient secours 
et conseil. Comme à leur vue elle était toujours saisie d'un 
tel effroi que souvent elle tombait en défaillance, afin de 
ménager sa sensibilité , ils ne se présentèrent plus à elle 
sous leur véritable forme, mais comme des ombres 
llottantes, jusqu'à ce qu'elle se fût accoutumée à les 
voir. 

Les diverses conditions se distinguaient par des signes 
particuliers, qui indiquaient en même temps l'abus qu'on 
en avait fait. Les notaire^ avaient une plume et une écri- 
toire, les serruriers un marteau rougi au feu, les ivrognes 
un verre tout brûlant; les femmes qui avaient été vaines 
dans le monde traînaient derrière elles quelques misérables 
haillons, et leur visage, fardé autrefois, avait la couleur 
de la cendre. Tout cela n'était naturellement que l'expres- 
sion symbolique de leur état. Lorsque Françoise était au 
chœur, toutes ces pauvres âmes se tenaient à l'entrée 
de l'église, près du bénitier, et l'attendaient avec une 
grande dévotion pendant le temps que duraient les Heures. 
L'office une fois fini, elles entraient avec elle dans sa cel- 
lule, et lui présentaient leur supplique. Lorsqu'elle était 
avec les sœurs ou à la récréation, elles la suivaient et lui 
faisaient signe de venir. C'étaient principalement aux yeux 
et à l'expression qu'elle reconnaissait leur état intérieur. 
Le jour des Morts Taffiuence était bien plus grande autour 



o08 DES VISIONS DE l" AUTRE MONDE. 

d'elle. Elle était entourée surtout des âmes qui avaient 
obtenu leur délivrance en ce jour^ et qui venaient lui ra- 
conter confidentiellement les choses les plus secrètes. Lors- 
qu'elles trouvaient leur iiienfaitrice endormie, elles se 
tenaient autour de son lit, attendant qu'elle se réveillât, 
pour ne point l'effrayer; mais elle ne pouvait s'empêcher 
d'avoir peur. Aussi^ dès qu'elle voyait le soleil se coucher, 
elle devenait triste , dans l'attente des visites qu'elle allait 
recevoir. Les défunts lui donnaient une multitude de com- 
missions, qu'elle exécutait dans les commencements avec 
une grande exactitude; mais comme ces relations deve- 
naient fort incommodes pour le monastère, ses supérieurs 
les lui interdirent. Plusieurs venaient lui apporter des 
messages de la part d'autres âmes qui n'osaient pas s'adres- 
ser à elle. Aussi ressentait-elle pour toutes ces âmes une 
grande compassion , et faisait tout ce qu'elle pouvait pour 
les secourir, priant presque continuellement pour elles, 
iaisant des communions, engageant les prêtres à dire des 
messes, jeûnant presque toute l'année au pain et à l'eau, se 
donnant la discipline des heures entières , offrant à Dieu 
pour elles son sommeil, ses souffrances, ses peurs, ses tra- 
vaux, ses incommodités, chaque pas, en un mot, qu'elle 
faisait, ne se réservant rien pour elle. Aussi leur disait- 
elle souvent d'une manière touchante : « Chères sœurs, 
je resterai longtemps en purgatoire à cause de vous, car 
je vous ai tout donné, et n'ai rien gardé pour moi. » Elles 
cherchaient alors à la consoler par leurs remercîments , 
et en lui promettant leur secours. (Sa Vie, par M. de 
Lanuza.) Il en fut de môme de Jeanne de Jésus-Marie, 
de Gertrude de Saint -Dominique, de Bernardine de la 
Croix et de Bénédicte de Brescia. Toutes ces femmes 



DES VISIONS DE l' AUTRE MONDE. 509 

fiirent comme les sœurs de charité des pauvres âmes du 
purgatoire. 

L'intérêt que montrent ici les saints en transportant 
aux autres les fruits de leurs bonnes œuvres, ils peuvent 
le manifester également en prenant volontairement sur 
eux les cbàtiments que méritent les pécheurs. En effet , 
dans l'Église, la communion des saints, qui met en rapport 
les régions invisibles avec rhommo qui vit sur la terre, 
rend possibles ces secours réciproques; et comme, d'un 
autre côté, le dogme chrétien repose tout entier sur la 
substitution , ce rapport trouve encore de ce côté de nou- 
velles facilités. Dans rÉglise, tous les éléments sepénè- 
(rent mutuellement, et agissent les uns sur les autres. 
C'est même là le signe distinctifde toute union organique : 
aussi le trouvons-nous déjà, à un degré inférieur, il est 
vrai, dans le corps humain, dont toutes les parties et 
toutes les forces sont liées par un commerce réciproque. 
Si quelque désordre ou quelque maladie s'y déclare, il 
s'établit ordinairement dans un membre particulier, qui 
devient comme le foyer du mal ; mais tous les autres pren- 
nent part, par une sorte de compassion , à l'état de souf- 
france oii il se trouve, et se hâtent, pour ainsi dire, de 
venir à son secours. Or ceci peut arriver de deux manières: 
ou en donnant à l'organe malade ce qui lui manque, et en 
produisant ainsi une crise salutaire qui rétablit l'harmonie 
dans l'organisme entier ; ou par une substitution en vertu 
de laquelle un autre membre prend sur soi, pour ainsi dire, 
le mal de celui qui souffre, et satisfait à sa place. Dans ce 
dernier cas, la maladie quitte l'organe affecté, et se jette 
par une métastase sur un autre, substitué au premier, et 
qui devient alors le foyer du mal. L'action des remèdes 



510 DES VISIONS DE l'autre MONDE. 

qui opèrent directement repose sur le premier moyen , 
tandis que l'action des remèdes qui opèrent d'une manière 
antipathique repose sur le second. 

Comme l'organisme est soumis aux lois de la nécessité j, 
cette substitution n'est pas libre non plus; mais elle s'ac- 
complit nécessairement par les forces \itales. Il n'en est pas 
ainsi de l'organisme moral^ tel que les diverses sociétés hu- 
maines. Quoiqu'elles soient formées d'après le type du 
corps humain^ elles sont gouvernées par la loi de la sou- 
mission volontaire; il ne peut donc être question chez elles 
que d'un« substitution volontaire aussi , en ce sens qu'un 
membre peut, par un acte libre de sa volonté, se substituer 
à un autre, et se porter caution pour lui. Or, cette caution 
est acceptée par la société tout entière, parce que chacun 
des membres qui la composent peut satisfaire également 
à la place des autres. Cette substitution se borne, dans la 
société temporelle, aux choses visibles; mais dans l'Église 
elle s'étend jusqu'aux régions invisibles. Et comme, d'un 
autre côté, toutes les régions, sans en excepter les régions 
naturelles et organiques, appartiennent au royaume de 
Dieu, cette substitution s'étend aussi à ces dernières. Nous 
voyons, en efTet, les saints prendre volontairement sur eux 
les maladies physiques de leurs frères, et c'est là le premier 
degré de substitution. 'Au second degré sont ceux qui pren- 
nent sur eux le châtiment des péchés des autres. 

Un grand nombre de saints se sont chargés volontaire- 
ment des maladies de leur prochain : nous ne ferons que 
Osanna. titer ici quelques faits en passant. Osannade Mantoue s'é- 
tait offerte à Dieu , afin de satisfaire à sa justice pour son 
père. Mais le Seigneur n'avait pas accepté son offre, parce 
qu'elle en serait morte; il lui avait permis cependant plu- 



DES VISIONS DE L AUTRE MONDE. 511 

sieurs lois de prendre sur elle les maladies de quelques 
personnes qui lui élaieut chères. Ainsi , la princesse Isa- 
belle de Mantoue était menacée de consomption, et deux 
Frères Prêcheurs qui allaient au synode étant exposés à 
contracter quelque maladie dans les contrées insalubres 
qu'ils devaient parcourir, elle demande avec larmes au Sei- 
gneur la permission de prendre leurs maux sur elle. Sa 
prière fut exaucée, et elle fut à l'instant même prise d'une 
fièvre violente qui la mit aux portes du tombeau. Isabelle 
guérit, et les deux religieux retournèrent bien portants à 
Rome. Elle obtint la môme chose pour le margrave de 
Mantoue et pour plusieurs autres personnes. [Sa Fie, liv. 1, 
ch. II.) Devant la porte de la maison de Liduine était assise Liduine. 
un jour une femme à qui la souffrance arrachait des larmes. 
La vierge, l'entendant ainsi pleurer amèrement, appela son 
confesseur, et lui demanda ce que c'était. Il lui répondit : 
« C'est une sœur qui souffre horriblement, et qui ne peut 
trouver de repos. » Liduine la fit venir,^et lui dit : « "Vou- 
lez-vous, ma sœur, que je vous aide dans votre afflictioyn? 
— Oh ! je le voudrais bien, répondit la pauvre femme. Mais 
vous êtes déjà bien assez malade vous-même ; priez seule- 
ment Dieu pour moi. ■» La vierge s'adressa aussitôt au Sei- 
gneur, et à l'instant môme les souffrances de cette femme 
passèrent sur elle; de sorte qu'elle fut horriblement tour- 
mentée un jour et une nuit, au grand étonnement des as- 
sistants. Souvent aussi elle prit sur son corps de grandes 
souffrances, après les avoir demandées à Dieu, afin d'épar- 
gner à la ville où elle demeurait quelque danger ou quel- 
que effusion de sang. (A. S., 14 april.) 

Nous citerons comme exemple de l'autre genre de subs- pierre Pé- 
titution celui du chartreux Pierre Pétrone, né en 1311 , ^^^'^^' 



512 DES VISIONS DE l" AUTRE MONDE. 

mort en 1 36 1 , à Sienne. Car, premièrement^ les faits sont 
attestés de la manière la plus authentique par des témoins 
oculaires, et racontés par l'un d'eux ^ lequel est devenu 
un saint lui-même à la suite des exhortations de ce saint 
homme, à savoir saint Colombin, fondateur des Jésuates et 
auteur de la vie de Pétrone. En second lieu^ celui à qui 
Pierre s'était substitué vivait encore lorsque sa vie fut 
écrite; de sorte que les faits étaient très-faciles à vérifier. 
Quinze jours avant sa mort, le bienheureux, qui depuis si 
longtemps désirait de mourir, eut une vision dans laquelle 
le Seigneur lui apparut, et, après s'être entretenu familière- 
ment avec lui, lui dit : « Approche plus près, Pierre, afin 
que tu voies tout de tes propres yeux. » — «Je fus alors, ra- 
conte-t-il lui-même, privé de l'usage de mes sens; et comme 
mon âme était plongée en Dieu avec toutes ses puissances , 
je me trouvai inondé d'une ineffable suavité : je vis toutes 
les armées célestes, et j'eus une connaissance claire et dis- 
tincte de toutes les âmes prédestmées, mais aussi de beau- 
coup de celles que l'enfer renferme en ses abîmes, ou qui 
satisfont encore à la justice de Dieu dans le purgatoire. 
Chacun, quelque peu qu'il eût à souffrir, croyait qu'il souf- 
frait plus que tous les autres ; et de même que les bienheu- 
reux , dès qu'ils désirent une félicité plus grande encore, 
voient aussitôt leurs désirs accomplis, ainsi les réprouvés , 
lorsque, tournant contre eux-mêmes leur fureur, ils imagi- 
nent quelque supplice plus grand encore, voient à l'instant 
même s'accomplir en eux cette pensée d'une horrible ma- 
nière. En contemplant le Seigneur, je vis en même temps 
les œuvres de tous les mortels , les plus intimes secrets de 
leurs cœurs. Et alin que tu reconnaisses la vérité de ce que 
je te dis (il parlait à Joachim Élianus, un jeune homme qu'il 



DES VISIONS DE l' AUTRE MONDE. ol3 

s'était attaché depuis longtemps et dont il avait fait son in- 
termédiaire entre lui et le monde) Je veux te révéler tous les 
secrets de ton propre cœur et tes œuvres les plus cachées. 
N'as-tu pas, depuis que je te parle, pensé à exercer telle ou 
telle vertu? » Le jeune homme effrayé lui ayant avoué que 
c'était vrai, le bienheureux, continuant son discours, lui 
découvrit les pensées secrètes de plusieurs hommes, les- 
quelles n'étaient connues que de Dieu seul. Il le chargea 
ensuite de beaucoup de commissions pour telles ou telles 
personnes, et qu'il devait exécuter en partie avant sa mort, 
en partie après ; et parmi ces personnes il y en avait beau- 
coup qu'il n'avait jamais vues. Il devait s'adresser à celui- 
ci avec un visage serein et des paroles bienveillantes, prier 
instamment et conjurer celui-là, traiter sévèrement un troi- 
sième, et d'autres plus sévèrement encore. Pour le mettre 
en état de mieux remplir les commissions qu'il lui donnait 
auprès de ces personnes, il lui fit connaître leurs pensées 
les plus secrètes, et qui n'étaient connues que d'eux et de 
Dieu. Puis, pour exciter son zèle, il lui raconta de la vie de 
plusieurs hommes pieux existant alors tout ce qui pouvait 
l'édifier et l'inspirer. Il enflamma en même temps son 
cœur, en s'entretenant longuement avec lui des choses 
divines, et il semblait en lui parlant respirer les flammes 
de l'amour divin. Il lui recommanda d'exécuter ponctuel- 
lement tout ce qu'il lui avait prescrit dès que Colombin, 
qui était alors en voyage et dont il lui annonça d'avance le 
prompt retour, serait arrivé et qu'il aurait pu s'entendre 
avec lui. 

Le jeune homme, dès que Colombin fut revenu, se hâta 
de remplir les commissions du bienheureux. La ville de 
Sienne était alors divisée par des factions tellement achar- 



514 DES VISIONS DE l'âUTRE MONDE. 

nées Tune contre l'autre que la discorde séparait les amis, 
les parents, brisait tous les liens, et que les divers partis, 
dans leur haine aveugle, appelaient également à leur se- 
cours l'ennemi extérieur. De là une fermentation conti- 
nuelle, des émeutes sanglantes, des mouvements tumul- 
tueux, des changements quotidiens dans les magistratures 
et les emplois , d'odieuses trahisons et des haines récipro- 
ques.. C'était aux chefs de ces factions que Joachim devait 
d'abord s'adresser; car Pierre avait, dans ses visions, vu 
un grand nombre de ceux qui avaient pendant leur vie 
causé et fomenté ces maux payer chèrement leurs fautes. 
La mission du disciple ne fut pas sans résultat. Plusieurs , 
effrayés de ses paroles, se convertirent et se réconcilièrent 
avec leurs ennemis ; d'autres, abjurant leur orgueil et leur 
présomption, consentirent à faire des ouvertures de paix. 
Mais la mission de Joachim ne se bornait pas à ces hommes; 
elle s'étendait encore à d'autres qui menaient une vie cri- 
minelle et scandaleuse. Il gagna les uns par des paroles 
bienveillantes, effraya les autres par ses menaces. Ceux qui 
suivirent ses conseils s'en trouvèrent bien; mais bien mal 
en prit à ceux qui se montrèrent rebelles. J. André, sur- 
nommé le Taureau, recteur de l'hôpital de Sainte-Marie des 
Degrés, fut un de ceux-ci. Tous les avis ayant été inutiles, 
la mort l'enleva à l'époque qui lui avait été annoncée d'a- 
vance. L'abbesse du couvent de Sainte-Marie s'était mon- 
trée docile au commencement; mais plus tard, persuadée 
par de mauvais propos, elle méprisa les avertissements qui 
lui furent donnés. Une maladie dont Joachim l'avait mena- 
cée châtia sa résistance. 

La magie et les évocations étaient alors en vogue à Sienne, 
et beaucoup avaient plus de confiance dans ces tromperies 



DES VISIOAS DE L AUTRE ,MO>DE. oiH 

de l'enfer que dans les moyens salutaires prescrits par l'É- 
glise. Joachim fut envoyé aussi à ceux qui étaient adonnés 
à ce crime ^ et ses efforts ne furent pas sans résultat. Pen- 
dant tout ce temps, le saint homme ne restait pas oisif dans 
sa cellule; il avait vu les dangers que courait le salut de 
plusieurs moines de son couvent ; et^ enflammé de zèle pour 
le bien de leur âme^ il commença à les attaquer d'une ma- 
nière indirecte. Comme il n'atteignait pas son but, il leur 
parla franchement, et leur découvrit les périls de leur con- 
science. Sa conduite, dans les commencements, fut bien 
diversement jugée. Les uns l'accusaient d'outre-passer ses 
pouvoirs; les autres disaient qu'il était fou, d'autres qu'il 
était possédé, d'autres enfin que c'était un bon esprit qui 
parlait par lui; mais tous, dès qu'ils s'étaient donné la 
peine de réfléchir et de rentrer en eux-mêmes , venaient 
se jeter à ses pieds, vaincus par sa bonté, lui demander 
sa bénédiction , et lui promettre de se convertir sérieuse- 
ment. 

Pierre, dans ses visions, avait vu ployer sous le faix 
de grandes douleurs un de ses amis encore vivant, et il 
avait adressé à son sujet .d'ardentes prières au Seigneur ; 
mais il avait reçu pour réponse qu'il était arrêté dans les 
desseins de Dieu que la justice divine devait être satisfaite, 
et que cet homme devait expier ses péchés par de grandes 
souffrances. Pierre, ayant fait part à Joachim de sa vision, 
celui-ci, touché de compassion pour le pauvre pécheur, 
supplia le saint de prier continuellement pour lui. Pierre 
lui répondit : a Le Seigneur veut que l'on endure, à cause 
de ce malheureux et pour sauver son âme, pendant 
soixante heures, toutes les souffrances de ce monde; veux- 
tu , mon fils , prendre sur toi ce martyre? Il se cou- 



ol6 DES VISIONS DE l'aUTRE MONDE. 

vertira aussitôt à Dieu, et recevra de grandes lumières; et 
toi tu auras fait une œuvre plus grande que si tu l'avais 
ressuscité d'entre les morts. » Le jeune homme frémit 
d'épouvante à cette seule proposition. « Eh bien^ lui dit 
Pierre, sache que j'ai pris sur moi ce martyre. A partir du 
moment que je vais te désigner j, tu pourras voir facilement 
tout ce qu'il me faudra souffrir. » Lorsque le jour indiqué 
fut arrivé, c'était le sixième avant sa mort , Pierre se pré- 
para par la prière à l'œuvre terrible qu'il devait accomplir. 
Puis il fut jeté à terre avec une grande violence, et y resta 
étendu comme un cadavre. 11 tomba à l'instant même en 
défaillance et perdit toutes ses forces; son corps devint 
livide, son visage creux et amaigri; ses yeux s'enfoncèrent 
dans leur orbite, ses tempes s'affaissèrent, et sa poitrine 
desséchée semblait tenir à peine à la colonne vertébrale, 
qui ressortait au dehors. Ses mains et ses pieds furent 
comme brisés, de sorte qu'il ne pouvait ni remuer les pieds, 
ni lever les mains vers le ciel. Au milieu des supplices dont 
il était accablé, sa misère était si grande que personne ne 
pouvait lui toucher même les ongles des pieds sans que 
tout son corps en frémît et qu'il grinçât des dents comme 
si elles allaient se briser. Il ne lui était resté que la voix; 
encore ne pouvait -il faire entendre que quelques sons 
plaintifs et mourants. 

« C'était pour nous, dit son biographe, un spectacle la- 
mentable de voir ce saint homme en cet état, mort avant de 
mourir, et comme enseveli avant d'être mis en terre. « 
Ses frères étaient là consternés , ne connaissant point la 
cause de ce martyre; aussi croyaient-ils que c'était le dé- 
mon qui le tourmentait ainsi. Joachim, Colombin et Nico- 
las gardaient le silence; et ce qui les désolait, c'était de ne 



DES VISIONS DE l'aUTRE MONDE. S 17 

pouvoir soulager leur père commun ; mais du moins ils ne 
le quittèrent point jusqu'à ce que son martyre fût terminé. 
Ce vaillant guerrier combattit ainsi sans relâche pendant 
soixante heures ; puis il revint à lui^ commença à respirer 
un peu^ leva avec sérénité vers le ciel ses yeux, où la vie 
s'épanouissait de nouveau, étendit les bras, éleva les mains, 
et sa langue se déliant peu à peu se mit à louer le Sei- 
gneur. Après quoi il recouvra ses forces, et se trouva 
inondé de telles délices qu'il lui semblait qu'il était au mi- 
lieu des chœurs des anges; et il s'écriait dans sa jubilation : 
« Attirez-moi après vous, je suis la trace de vos parfums. » 
Son désir fut exaucé; car au bout de deux jours à peu 
près il tomba mortellement malade, comme il l'avait prédit. 
La nuit de sa mort, ses amis, Colombin, Nicolas et l'ermite 
Sanctus étaient réunis près de sa couche, et s'entretenaient 
avec lui de choses divines. Vers la seconde heure de la 
nuit, il fut tout à coup glorifié : son visage resplendit 
comme le soleil, et tout son corps fut inondé de lumière et 
de délices; de sorte que ses amis s'embrassèrent dans les 
transports d'une sainte allégresse. Il resta trois heures en 
cet état. Puis, revenu à lui, il tint les yeux fermés, .aucune 
parole ne sortit plus de sa bouche, et il mourut vers la 
sixième heure de la nuit. A peine était- il mort que celui 
pour qui il avait souffert fut saisi d'une telle douleur, et 
ressentit une telle contrition de ses péchés que, maudis- 
sant la vie criminelle qu'il avait menée, et saintement ir- 
rité contre soi-même, il fut pendant trois jours presque 
sans vie, tant était grande la désolation et l'amertume de 
son âme. A la vue de l'état où était sa conscience, il se 
sentit si doucement attire vers Dieu qu'il ne trouvait au- 
cune parole pour l'exprimer ; et il confessait que ce qu'il 



318 DES VISIONS DE l' AUTRE MONDE. 

éprouvait dans son intérieur était inexplicable, et qu'il 
n'avait jamais rien ressenti de pareil. Bientôt il acquit une 
merveilleuse connaissance de Dieu et des choses les plus 
secrètes; c'était l'effet de la grâce que Pierre lui avait mé- 
ritée par ses souffrances. 

Joachim continua de remplir les commissions que le 
défunt lui avait données. L'une était adressée à la reine 
.Jeanne de Naples^ l'autre au pape d'Avignon^ une troi- 
sième à Jean de Valois et Edouard d'Angleterre ;, engagés 
l'un contre l'autre dans une guerre désastreuse. Il avait 
aussi un message pour J. Boccace et Fr. Pétrarque. Le 
premier était alors à la fleur de son âge et dans tout l'éclat 
de sa renommée. Son Décameron avait paru^, et avait bien- 
tôt été traduit dans toutes les langues. Dans ce temps où 
les passions étaient si vives et les esprits si impression- 
nables, sa légèreté avait fait d'autant plus de mal que son 
beau langage lui avait gagné partout une foule innom- 
brable d'auditeurs ou de lecteurs. Joachim alla le trouver à 
Florence, et lui déclara qu'il venait vers lui, non de son 
propre mouvement, mais sur l'ordre de l'homme de Dieu 
de Sienne, qu'il n'avait jamais vu , il est vrai, pendant sa 
vie, mais qui, dans ses visions, avait connu l'état de sa 
conscience; qu'alarmé des dangers que courait son âme, 
il l'avait envoyé pour le conjurer d'amender sa vie. Il lui 
dit que, par l'abus du beau talent que Dieu lui avait donné 
pour sa gloire, il avait déjà lait beaucoup de mal, et qu'il 
avait été pour les autres, non-seulement par ses paroles et 
ses écrits, mais encore par l'exemple de sa vie criminelle, 
un objet de scandale et un modèle de légèreté et de liber- 
tinage ; que le mal semé par lui se propagerait bien davan- 
tage encore s'il ne se corrigeait, et s'il ne renonçait à écrire 



DES VISIONS DE l' AUTRE MOISDE. ?) 1 9 

des livres pernicieux. Que s'il se montrait rebelle aux aver- 
tissements de r homme de Dieu , il était chargé de lui dire 
que le temps n'était pas éloigné où il serait puni de son 
endurcissement, et que Dieu saurait mettre, bien plus 
promptement qu'il ne le croyait, un terme à sa vie et à ses 
études, 

Boccace fut fortement ébranlé par ces paroles, d'autant 
plus que Joachim, pour accréditer sa mission, lui avait dé- 
voilé les replis les plus cachés de son cœur. Il écrivit donc 
à Pétrarque, qu'il honorait comme son maître et son ami, 
pour lui faire part de ce qui venait de lui arriver, et lui 
demander conseil. La réponse du poète, lequel était alors à 
Padoue, nous a été heureusement conservée ; elle est très- 
judicieuse et très-prudente. Il lui témoigne d'abord l'éton- 
nement et la peine que lui a causés sa lettre. II ajoute en- 
suite qu'il a triomphé de ces deux sentiments, et qu'il es- 
père lui inspirer les mêmes dispositions. Puis, entrant 
dans le détail des choses, il le fortifie dans le dessein qu'il 
a d'amender sa vie, et s'efforce de toute manière de com- 
battre en lui la crainte de la mort par des exemples du pa- 
ganisme et des passages de la sainte Écriture. Pour ce qui 
concerne le message qu'il a reçu, il lui dit qu'il faut con- 
sidérer attentivement l'âge, l'air, le regard, le maintien, 
les mouvements, les discours, la voix, les mœurs, etc., 
de celui qui le lui a apporté, et juger d'après cela de 
la foi qu'on doit lui accorder; que ce n'est pas la pre- 
mière fois que le mensonge s'est caché sous le voile de 
la religion. {Epistolarum senilium lib. I, epist. 5.) Boc- 
cace vécut encore quinze ans après cet événement et mou- 
rut en 1376, un an après Pétrarque, son maître. (A. S., 
29 mai.) 



520 



DES VISIONS DE L AUTRE MONDE. 



Christine 

de 
Stumbèle. 



Christine 
l'Admirable. 



Ce qui s'est accompli en peu de temps dans cette substi- 
tution grandiose de Pétrone s'est prolongé pendant de 
longues années chez Christine de Stumbèle. En effets les 
luttes qu'elle supporta avec tant de constance et de géné- 
rosité n'avaient pas seulement pour but d'exercer sa vertu, 
mais encore de racheter du purgatoire Fàme de telle ou telle 
personne. Ainsi, l'âme de son père lui coûta huit nuits de 
cruelles souffrances ; mais elle gagna en même temps l'âme 
d'un jeune homme. Elle combattit pendant plusieurs se- 
maines pour racheter trois âmes qu'elle aimait, et mille 
autres furent le prix de la victoire qu'elle avait remportée. 
Elle obtint une autre fois de cette manière la conversion 
de sept meurtriers qu'elle avait vus dans une forêt éloi- 
gnée ;, sur les frontières de l'Allemagne. Les luttes inces- 
santes de cette vierge héroïque contre les puissances de 
l'enfer sauvèrent une foule de pauvres âmes, tandis 
qu'elles procuraient un accroissement de soutTrances aux 
démons qui les tourmentaient. En supposant même qu'il y 
ait eu en tout cela beaucoup d'illusions. Dieu a certaine- 
ment dû lui tenir compte de son courage, de sa constance 
et de sa bonne volonté. 

Il en fut de même de Christine l'Admirable à Saint- 
Trond, et l'on aurait peine à croire ce que nous raconte en 
ce genre Cantimpré, son biographe, s'il n'invoquait comme 
garantie de la vérité des faits qu'il rapporte le témoignage 
de ceux qui les avaient vus et qui vivaient encore. Dès 
qu'elle fut ressuscitée dans l'église, pendant que l'on chan- 
tait pour elle l'office des morts, comme nous l'avons vu 
plus haut, elle commença aussitôt les pénitences pour les- 
quelles elle croyait que Dieu l'avait fait revenir en ce 
monde. Ces pénitences étaient d'une nature vraiment sin- 



DES VISIONS DE l'aLTRE MO^'DE. 521 

gulière. Ainsi elle entrait dans des fours embrasés sans être 
endommagée par les flammes, quoiqu'elle en ressentît les 
ardeurs comme tous les autres ; de sorte que la douleur lui 
arrachait des cris horribles. Elle tenait ses bras et ses 
jambes dans le feu si longtemps que sans un miracle elle 
aurait dû être réduite en cendres. Quelquefois elle sautait 
dans une chaudière pleine d'eau bouillante, qui lui allait 
jusqu'à la poitrine ou à moitié du corps, et encore avait- 
elle soin d'en jeter sur les parties qui étaient libres. Elle 
criait alors comme une femme dans les douleurs de l'en- 
fantement; mais lorsqu'elle était sortie on n'apercevait sur 
son corps aucune trace de brûlure. En hiver, quand la 
Meuse était gelée, elle passait quelquefois six jours, et da- 
vantage encore, sous l'eau. Lorsqu'elle y restait trop long- 
temps, le prêtre qui la dirigeait venait, et du rivage la 
conjurait au nom du Seigneur. Contrainte alors par cette 
évocation, elle sortait de la rivière. D'autres fois encore, 
pendant l'hiver, elle se tenait debout sous la roue d'un 
mouUn; de sorte que l'eau glacée lui tombait sur la tête; 
ou bien encore, se laissant entraîner par le courant, elle 
se précipitait avec lui par -dessus les roues, sans en être 
blessée. Elle enlaçait ses mains et ses jambes autour des 
roues sans que ses membres en fussent disloqués. Elle 
montait parfois à la potence, se pendait entre les brigands, 
et restait ainsi deux ou trois jours. Souvent elle visitait les 
tombeaux des morts pour y pleurer les péchés des hommes. 
Quelquefois, au milieu de la nuit, elle excitait tous les 
chiens de Saint-Trond, se sauvait devant eux comme une 
bête qui s'enfuit, se laissait traîner à travers les forêts et 
les haies d'épines; de sorte qu'il n'y avait aucune partie de 
son corps qui n'eût quelque blessure ; mais dès qu'elle en 



022 DES VISIONS DE l' AUTRE MOIS DE. 

avait lavé le sang il n'en restait plus aucune trace. Elle se 
jetait au milieu des ronces et des épines, de sorte que son 
corps tout entier était ensanglanté; et ceux qui en étaient 
témoins ne savaient où elle prenait le sang qu'elle avait 
perdu ; car^ outre ces pertes fréquentes, elle en perdait en- 
core beaucoup par les veines. 

Le comte Louis de Loen avait pour elle une alïection sin- 
cère^ et ne l'appelait jamais que sa mère. Étant tombé 
mortellement malade ;, il la fit venir et la pria de rester 
près de lui jusqu'à son trépas. Elle y consentit. Or comme 
elle était assise près de lui, il fit sortir tous ceux qui étaient 
présents; puis, recueillant le peu de force qui lui restait 
encore, il se lève, se jette à ses pieds, lui confesse tous les 
péchés qu'il a commis depuis l'àgc de onze ans, non pour 
en obtenir l'absolution , puisqu'elle ne pouvait la lui don- 
ner, mais afin de l'engager à prier pour lui avec plus de 
ferveur. Après cela, il fait rentrer les siens dans sa cham- 
bre , exécute ce qu'elle lui conseillait de faire, et meurt. 
Elle prit sur elle la moitié de la peine qu'il avait méritée , 
parcourut tous les lieux du château oli il avait péché, pleura 
amèrement les fautes qu'il avait commises, et on la vit sou- 
vent, pendant la nuit, passer alternativement des ardeurs 
les plus dévorantes au froid le plus aigu. Ce qu'elle avait 
été en Belgique, Angeline Tholomei, morte en 1300, le 
fut à Sienne pour l'Italie. Ressuscitée par son frère saint 
,Iean-Baptiste Tholomei, elle mena, comme Christine l'Ad- 
mirable, une vie extrêmement rigoureuse, et devint une 
des plus grandes pénitentes qu'ait eues l'Église. Sa vie tout 
entière se passa dans les larmes. Souvent elle se jeta dans 
le feu, d'où elle sortait toute noire et brûlée. D'autres fois, 
par le froid le plus intense, elle se jetait dans la neige, de 



DES VISIONS DE l' AUTRE MONDE. 523 

sorte que tous ses membres étaient roides. Elle demeurait 
dans des cavernes obscures ou des caves profondes, dor- 
mait sur la terre nue, et de plus elle fut affligée par les 
maladies les plus étranges. Après avoir mené ainsi une 
vie presque fabuleuse, elle mourut enfin pour la seconde 
fois. (Steillj Ephem., 26 juin.) 

Tels sont les faits les plus merveilleux et les plus ins- 
tructifs que les Actes des saints nous aient conservés en ce 
genre. Mais^ dira-t-on en lisant ces chapitres^ ce sont là de 
dures paroles , auxquelles il est impossible de croire sans 
braver les lois du bon sens. On aurait raison de parler 
ainsi s'il s'agissait de choses renfermées dans le cercle du 
sens commun et de l'expérience, qui a fourni au premier 
les lois sur lesquelles il s'appuie. Mais les phénomènes que 
nous venons d'exposer dépassent ces limites. Le simple bon 
sens se trouvant donc trop étroit pour les comprendre -, il 
ne peut exiger que les choses se raccourcissent en quelque 
sorte pour se mettre à sa portée. 11 doit s'étendre, au con- 
traire, et se proportionner à eux, en complétant par l'expé- 
rience les lois qu'il s'est faites, et en se mettant ainsi en 
état de saisir ce qui lui échappait auparavant. Car nier sim- 
plement les faits, c'est, ici comme ailleurs, une chose im- 
praticable. Nous avons marché jusqu'ici pas à pas, ne posant 
jamais un pied en avant avant d'avoir bien atlermi l'autre. 
Nous avons prouvé chaque fait par des témoignages irré- 
cusables ; il serait donc puéril et peu philosophique de re- 
jeter comme incroyable l'ensemble de ces faits dans leurs 
dernières conséquences, après avoir été réduits ci l'impossi- 
bilité de nier chacun d'eux en particulier. Si l'on rejette ces 
témoins, si l'on nie les faits que confirment leur témoi- 
gnage, et qui, attestés par eux, se soutiennent ensuite ré- 



524 DES VISIONS DE l' AUTRE MONDE. 

ciproquement, c'en est fait de toute vérité historique ; c'en 
est fait même de toute vérité naturelle et par conséquent 
de toute vérité philosophique. Nous ne pouvons plus croire 
à notre propre témoignage. Une fois que la critique s'est 
emparée de ces faits, et a fait son office à leur égards il faut 
se résigner a les accepter tels qu'ils se présentent, et il ne 
s'agit plus dès lors que de savoir comment la raison doit 
les prendre. L'esprit moderne, disposé comme il l'est à re- 
jeter toute influence supérieure, ne verra dans ces faits 
extraordinaires que l'efTet de quelque désordre physique et 
organique, et tous ces phénomènes ne seront pour lui que 
les délires d'un cerveau malade. Mais il en est de l'expli- 
cation des faits comme de leur acceptation. Protester d'une 
manière absolue contre eux, c'est nier l'expérience j les 
accepter aveuglément, malgré les contradictions de la rai- 
son, c'est essayer d'expliquer celles-ci d'après une loi su- 
périeure, c'est nier également la raison elle-même. Ainsi, 
vouloir exphquer ces faits d'une manière purement 
objective, sans tenir compte d'aucune coopération sub- 
jective, soit dans le domaine spéculatif, soit dans le do- 
maine pratique, c'est anéantir la liberté humaine. Mais 
essayer, au contraire, de rejeter complètement ce qu'il y 
a d'objectif dans ces faits, et les regarder seulement comme 
le jeu de l'esprit ou de l'imagination, c'est sacrifier éga- 
lement le monde objectif et ses lois. En effet, si des per- 
ceptions aussi claires, unies par les liens d'une consé- 
quence rigoureuse à des actions précises et déterminées, 
ne sont que des rêves, rien n'empêche de regai'der comme 
un songe la vie tout entière. 

Au reste, les difficultés que soulève une telle explication 
la rendent complètement insoutenable. Prenons d'abord 



DES VISIONS DE l/ AUTRE MONDE. 525 

le domaine spe'culatif ;, et dans ce domaine prenons pour 
exemple ce qui est arrivé à Dominique de Jésus-Marie lors- 
qu'il s'est vu en face de lui-même, au lit de ce curé malade. 
On pourrait jusqu'à un certain point attribuer ce fait à une 
espèce de vertige délirant de la conscience, à un déplace- 
ment de l'axe de la personnalité, comme lorsqu'on voit deux 
images dans l'œil. Mais comment se fait-il que ce délire se 
soit communiqué aussi au curé, de telle sorte qu'il ait vu 
d'un côté le vrai Dominique et de l'autre le faux? Il fau- 
drait donc qu'il eût été non-seulement fou , mais encore 
clairvoyant. Cette explication, en voulant échapper à la réa- 
lité du phénomène, l'idéalise et en fait un fantôme. Mais 
pour que cette hypothèse se soutienne, il faut que ce fan- 
tôme lui-même se réalise dans un autre. On ne fait donc 
que doubler la difficulté au lieu de l'écarter, sans compter 
que cette hypothèse est complétementréfutée par la manière 
judicieuse et conséquente avec laquelle ces deux hommes 
agissent en toute circonstance. Que si de la spéculation 
nous passons à la pratique et aux déterminations de la vo- 
lonté faisant ceci , omettant cela, passant du mouvement 
au repos et du repos au mouvement, il y a des choses en 
effet que l'on pourra regarder comme le résultat d'un dé- 
sordre dans le système nerveux ou musculaire. Ainsi, par 
exemple, lorsque ce même Dominique ou Christine de 
Stumbèle ont les mains et les pieds liés, puis déliés, on peut 
attribuer ce phénomène à des crampes violentes; mais lors- 
que nous les voyons enlevés, emportés dans l'air, il serait 
difficile de ne voir là que l'effet d'une cause purement 
subjective. 

Jeanne Rodriguez de Burgos, lorsqu'elle allait le malin Jeanne Ro- 
, , 1 !,,•,. 1 ^f ^ r >. ., , ^. , , drjguez. 

a la messe dans 1 église des Déchausses, était obligée de 



526 DES VISIONS DE l'aUTRE MONDE. 

passer devant un puits qui ressortait de l'arc de pierre d'un 
vieux mur^ oii était fixée une grille de fer avec des tiges de 
i'er pointues. Or très-souvent, lorsqu'elle passait, elle était 
entraînée vers cette grille, et on la trouvait alors les pieds 
enfoncés dans les pointes ; très-souvent même son corps et 
son visage étaient tout ensanglantés. Que pouvait-il donc y 
avoir en elle qui la détournât ainsi du but qu'elle voulait 
sérieusement atteindre, à savoir l'église où elle allait, pour 
la traîner ainsi sur ces pointes de fer? C'était, dira-t-on 
peut-être, l'attrait magnétique du fer. Mais comment ex- 
pliquer le fait suivant? Un jour, comme elle priait dans sa 
chambre, elle fut traînée également sur le sol, et sa tête fut 
introduite entre les barreaux d'une chaise, dans un espace 
si étroit que son cou était serré et qu'elle fut sur le point 
d'étoufîer. Les servantes, inquiètes de sa longue absence, 
l'ayant cherchée, la trouvèrent en cet état, semblable à une 
mourante. A leurs cris accoururent son mari et un ecclé- 
siastique de ses amis. Tous s'etTorcèrent de lui ôter la tête 
d'entre les barreaux où elle était prise, mais sans pouvoir 
y réussir. L'archevêque de Burgos avait chargé précisément 
cet ecclésiastique de l'avertir de tout ce qui pourrait arri- 
ver d'extraordinaire. Celui- ci le fit donc prévenir sur-le- 
champ. Le prélat accourut, et son cœur se brisa quand il 
vit Jeanne en cet était si pitoyable. Il ordonna de scier avec 
précaution les barreaux de la chaise qui la tenaient serrée, 
et elle échappa ainsi à la mort. Qu'on dise donc ce qui 
avait pu introduire la tête de cette femme dans un espace 
qui était déjà trop étroit pour son cou. Bien plus, qu'on 
nous dise ce qui , dans cette circonstance , a fait concorder 
d'une manière si merveilleuse les perceptions fausses et dé- 
lirantes de cette femme et de toutes les personnes présentes 



DES VISIONS DE l' AUTRE MONDE. 527 

avec leur volonté et leurs actions, de sorte que les unes sont 
toujours en harmonie avec les autres. Le délire, s'il avait 
existé, n'aurait-il pas dû au contraire rompre tout lien, 
lout accord entre les perceptions de l'esprit et les actes de 
la volonté d'un côté, et de l'autre entre les divers acteurs 
de cette scène? Or cette confusion, ce désordre n'existe ja- 
mais. Bien plus, nous voyons dans le fait de Pierre Pétrone 
ime autre personne prendre part à cetaccord, et la démence 
du pénitent produire une conversion subite en celui pour 
qui il fait pénitence. 

Personne, il est vrai, ne regardera comme réelle cette 
suite de supplices qui ont martyrisé Christine de Stumbèle 
pendant tant d'années; personne ne croira qu'elle ait été 
réellement déchirée, déchiquetée, mise en morceaux. 
Tout cela s'est passé dans son intérieur et d'une manière 
psychique; de sorte qu'elle n'en a eu que le sentiment 
sans en avoir l'effet. La racine du mal était incontestable- 
ment dans le tempérament mélancolique qui s'était an- 
noncé chez cette femme dès sa première jeunesse. C'est 
lui qui avait déterminé ces phénomènes extraordinaires, 
et donné à sa vie ce caractère sombre et ténébreux qui ne 
la quitta plus jusqu'à ce qu'une seconde crise eût plus tard 
produit une réaction salutaire par ces pertes de sang si 
considérables qni la délivrèrent pour toujours de ces fan- 
tômes horribles. C'est l'homme inférieur et nocturne en 
elle qui tourmentait ainsi l'homme supérieur; et cette lutte 
se reproduit surtout d'une manière frappante dans l'appa- 
rition de ce scélérat qui veut lui arracher l'honneur. 
L'homme supérieur se révolte en elle , s'oppose de toutes 
ses forces aux suggestions de ce monstre, et blesse dange- 
reusement l'homme inférieur pour sauver sa vertu. Mais 



•>28 DES \lSIOiNS DE l' AUTRE MONDE. 

dans ce combat et dans tous les autres combats de cette 
sorte l'homme inférieur a-t-il lutté seul et sans aucun rap- 
port avec les puissances de l'abîme? Et d'ailleurs, l'épée 
qui fit cette blessure était-elle aussi purement imaginaire? 
Ces autres blessures, que tant de témoins ont vues naître 
pour ainsi dire sous leurs yeux, n'étaient-elles aussi que 
l'efTet de l'imagination? Était-ce simplement des convul- 
sions qui la lançaient en l'air comme une balle, ou des 
crampes qui la liaient à un arbre? Est-ce elle toute seule 
qui a pu s'attacher les pieds avec des branches de saule, 
et se fixer ainsi à un arbre? Et toutes ces réalités que nous 
avons constatées chez d'autres; cette épée qui voyage dans 
une chambre et qui se bat contre la lance du père ; ces 
pierres, cette boue, ces voix, etc., était-ce aussi dépures 
imaginations? A toutes ces difficultés il n'y a qu'une ré- 
ponse, et c'est celle-ci : De même que dans le monde 
matériel la vie est soumise à l'influence de certaines forces 
naturelles, dont les unes sont salutaires et les autres 
funestes, ainsi il y a dans les régions invisibles des puis- 
sances bonnes et mauvaises, qui en certaines circonstances, 
s'attachant à ce qu'elles trouvent de conforme à leur na- 
ture dans les dispositions, le tempérament et l'état moral 
de l'homme, pénètrent plus ou moins profondément dans 
sa vie; et c'est à l'action de ces dernières puissances que 
se rattachent tous les phénomènes que nous venons 
d'exposer. Tel est le résultat des études auxquelles nous 
nous sommes livrés dans cette partie du cinquième livre 
de la mystique, et que nous allons continuer dans les livres 
suivants. 



TABLE DES MATIERES 



CONTENUES DANS LE TROISIEME VOLUME 



LIVRE V. 

DU FONDEMENT HISTORIQUE, LÉGENDAIRE, PHYSIQUE ET PSYCHIQUE 
DE LA MYSTIQUE INFERNALE. 

CHAPITRE PREMIER. 

De l'origine du mal. Satan et son royaume. Le déluge. Le 
peuple juif et le paganisme, La venue du Sauveua\ Puissance 
de l'Église 1 

CHAPITRE II 

Développement du mauvais principe dans les hérésies anciennes 
et modernes. Des trois formes du panthéisme naturaliste 
dans le monde païen. Des trois formes du judaïsme dans son 
développement. Le paganisme et le judaïsme, plus tard le 
mahométisme armés contre la doctrine du Christ. Hérésies 
des Gnostiques et des Judaïsants. Elles se confondent ii la 
fin avec le manichéisme, et, partant de l'Orient, inondent 
l'Occident tout entier. L'émancipation de la chair. L'orgueil 
enfante le sensualisme d'un côté , et le rigorisme de l'autre. 
Les faux prophètes et les clairvoyants opposés aux voyants et 
aux prophètes véritables 20 

CHAPITRE III. 

Développement de la mystique diabolique. L'Église commence 
déjà à la combattre dans la personne de saint Pierre luttant 
contre Simon le Magicien. Le célèbre canon Caput epmo'pi. 
Les Géludes au viii« siècle. Au ix^ siècle les magiciens qui 
changent le temps h leur gré. Aux x^, XF et xiF, décrets 
de l'Église contre la magie. Les enchantements et la vaudoi- 

15* 



530 TABLE DES MATIÈRES. 

sie. Les sorcières commencent à paraître au commencement 
du xiv^ siècle. Procès du carme Adeline devant l'inquisition 
d'Évreux. Le fortalUium fidei. La bulle d'Innocent VIII. 
Législation des anciens empereurs et des anciens peuples ger- 
mains contre la magie. Procès de magie à la cour des Méro- 
vingiens. Des ordonnances faites plus tard par les empereurs 
et les rois au moyen âge. Manière de voir les Indiens du 
Malabar . /»8 

CHAPITRE IV. 

De la légende diabolique. Comment elle est fondée sur la nature. 
Comment l'opposition de la lumière et des ténèbres ressort 
dans le poème de l'Edda. La grotte des sibylles. Le pays des 
ombres situé sous la terre et habité par les nains. Le 
royaume des morts à Gottschée. Les Ases voyageant dans les 
airs. La fée Holda sur le montHœrsil : la fée Abundia. Hugon 
chez les Francs , et Héra ou Hertha. La double marche des 
Ases et des Asines dans les douze nuits qui précèdent la nais- 
sance de la nouvelle année. La dame blanche et la danse des 
sorcières. La légende du curé de Bonneval. Vodan et l'armée 
des Ases. Les volcans de la Sicile 77 

CHAPITRE V. 

Visions du ciel , du purgatoire et de l'enfer rapportées par la lé- 
gende. La grotte de Saint-Patrice en Irlande forme le point 
de départ de ces légendes. La légende d'OEnus, celle de 
Tundal , celle de saint Fursée d'Irlande. La Divine Comédie 
du Dante 103 

CHAPITRE VI. 

De la légende magique. La tentation dans le désert. Simon le 
Magicien. Saint Léon et le magicien Héliodore. Virgile et le 
fondateur de Naples. Sa légende donne naissance à celle d'É- 
lingsor, puis à celle de la table Ronde , puis enfin au combat 
de la Wartburg. L'enchanteur Merlin et Malagys chez les Gais. 
La légende magique s'attache aux objets de la nature et de 
l'art, et passe à la magie noire. Le docteur Faust. . . . 117 

CHAPITRE Vif. 
Comment l'univers a été créé. De la formation successive du 



TABLE DES MATIÈRES. 531 

feu et de la terre , de l'air et de l'eau, du monde végétal et 
animal, de l'homme. L'homme centre de la création. Forma- 
tion dans l'homme et développement de la nature végétale et 
animale , du poisson , de l'oiseau , de l'animal terrestre , de 
l'homme enfin. Des quatre tempéraments ; lymphatique et 
sanguin, cholérique et mélancolique. L'homme est dans un 
rapport réciproque avec l'univers entier. Ce rapport a été 
altéré par le péché. Il existe cependant encore d'une manière 
exceptionnelle en certains hommes. Possession de l'homme 
par la nature Uc 

CHAPITRE VIII. 

Rapports mystiques de la vie avec le ciel et les astres. Influence 
des corps célestes sur les éléments par la pesanteur dans le 
flux elle reflux. Action du feu sur la production de la chaleur 
du jour et de l'année. Le magnétisme dans son mouvement 
quotidien, mensuel, annuel et séculaire. Comment la nature 
physique tout entière est dans un mouvement continuel; et 
comment la terre se trouve ainsi en rapport tantôt avec la 
lune, tantôt avec le soleil. Action de ces mouvements sur le 
règne végétal, sur le règne animal et sur l'homme. In- 
fluence des astres sur les fièvres. Comment les astres peuvent 
agir aussi sur la vie par un mouvement interne et un rap- 
port spirituel , et donner ainsi naissance à la magie et aux 
visions 172 

CHAPITRE IX. 

Rapports mystiques avec le monde terrestre élémentaire. De la 
faculté de voir et de sentir les substances terrestres. De l'œil 
pénétrant des Zahuris. Comment la faculté de sentir réside 
dans le sens général de la vie inférieure. Pennet , Papponi , 
Acquaroni , Calamini , Beutler , etc 198 

CHAPITRE X. 

Action des substances physiques en contact immédiat avec l'or- 
ganisme. Essais de Kerner avec la voyante de Prevorsl. 
Opposition électrique et magnétique 204 

CHAPITRE XI. 

La rhabdomanlie. Essais remarquables de SchaelTer à Ratis- 



532 TABLE DES MATIÈRES. 

bonne. Essais de rhabdomantie faits en France dans le Dau- 
phiné, à la fin du siècle précédent, sur Aimar. Explication 
de ces phénomènes par le magnétisme vital. Autres expé- 
riences sur l'action de ce magnétisme. La femme Berehata. 
Biaise de Valfracuria. Les deux enfants dont parle Albert le 
Grand. Une partie de ces influences se reflète dans les ins- 
tincts des animaux 20fi 

CHAPITRE XII. 

Rapports mystiques de l'homme avec le monde végétal. L'arbre 
par excellence ou l'arbre du monde dans la légende de tous 
les peuples. Il s'épanouit dans le froment et le vin. C'est à lui 
que se rattache la botanique mystique des temps anciens , 
dont il nous est resté encore quelques débris. Opposition 
entre les plantes qui excitent et celles qui calment. L'arbre de 
la connaissance du bien et du mal se retrouve partout. Les 
essais de Kerner faits sur la voyante de Prevorst avec les 
substances végétales donnent les mêmes résultats que ceux 
faits avec les minéraux. L'ancien culte des plantes et des 
végétaux 236 

CHAPITRE XIII. 

Rapports magiques avec le règne animal. Comment l'origine des 
peuples agriculteurs, pasteurs et chasseurs, se rattache à la jouis- 
sance du fruit défendu. De la puissance magique de l'homme 
sur certains animaux, sur les serpents par exemple. Explica- 
tion de ce symptôme par le traitement magnétique des ani- 
maux. Comment l'homme est dominé à son tour par ceux-ci. 
Phénomènes extraordinaires résultant de la morsure de la 
tarentule. Comment l'homme prend quelquefois la nature des 
animaux. Des loups-garous. Origine du culte rendu aux ani- 
maux dans l'antiquité 257 

CHAPITRE XiV. 

Rapports des hommes entre eux. Rapports magiques des forces 
de la vie inférieure dans le royaume des morts. Des vam- 
pires. Résultat des informations juridiques sur[ce point. Base 
des faits de cette sorte. . . • 281 

CHAPITRE XV. 

Le bon œil et le mauvais œil. Faculté de donner la mort ou la 



TABLE DES MATIÈRES. 533 

santé avec le regard. Elle se trouve particulièrement en Es- 
pagne. On la trouve encore dans certaines populations entières. 296 

CHAPITRE XVI. 

Le cauchemar. L'incube et le succube des anciens. Ils appa- 
raissent encore aujourd'hui sous la même forme. Explication 
de ce phénomène 305 

CHAPITRE XVII. 

Des rapports magnétiques. Du lien magique qui existe entre le 
somnambule et ceux qui sont en rapport avec lui, Marie Goffe 
de Rochester. De la faculté de se dédoubler. Le jeune 
homme de Londres cité par Morton. Comment le corps est 
enlevé à certaine distance. Elisabeth Wedering à Halberstadt. 310 

CHAPITRE XVIIl. 

Rapports magiques de l'homme à l'égard de soi-même, ou du 
somnambulisme spontané 326 

CHAPITRE XIX. 

Bases physiques de la mystique diabolique. De la seconde vue 
et de la vue à distance. Disposition à la seconde vue chez 
certains insulaires du Nord, en Islande. Les lumières dans 
le pays de Wales. Cette faculté se retrouve chez les Gaulois , 
les Germains, les Slaves et les Finnois 3M 

CHAPITRE XX. 

Des esprits frappeurs. Ces esprits apparaissent dès les temps les 
plus anciens. Des esprits qui apparaissent à Hasparius Eubedi, 
dans le diocèse de saint Augustin , et chez le médecin Elpide 
au temple de Théodoric, roi des Ostrogoths. Les faits de ce 
genre ne sont admis qu'après un examen attentif. Ce qui s'est 
passé h Salamanque, à Munchhof près de Gratz 353 

CHAPITRE XXI. 
L'esprit frappeur de Tedworth 381 

CHAPITRE XXII. 

L'esprit frappeur de Wesley; celui du château de Hudmiihlen, de 
Drepano, celui de Stratford-Bow, celui d'André Welz à Dottin- 



534 TABLE DES MATIÈRES. 

gen, celui de Callo à Mélita, celui de Saint-York, celui de la cure 

de Groben, etc 396 

CHAPITRE XXIII. 

Transition des phénomènes naturels aux opérations des mauvais 
esprits. Le démon de Sigebert à Camnuz , près de Bingen. Ce 
qui s'est passé en 1533 à Schildach dans le W'iirtemberg , à 
Riga en 1583, dans l'imprimerie de Labhart à Constance, 
à Woodstock dans l'ancien palais du roi. Ces phénomènes se 
rattachent quelquefois à la mort d'une personne, comme à 
Radwell, près de Halle. Ce qui s'est passé dans la mission 
d'Itatina dans l'Inde. Quelquefois tout l'effort des esprits tend 
à empêcher le progrès dans le bien. Ce qui s'est passé sous 
ce rapport à Pirza au Pérou. Parallèle dansl'Irlande protestante, hlh 

CHAPITRE XXIV. 

L'action du démon paraît d'une manière certaine et positive. Des 
expériences faites à ce sujet par les directeurs de séminaires et 
les maîtres des novices dans les couvents. Les expériences d'O- 
livier Manareus , recteur à Lorette. Ce qui s'est passé à Madel 
en Thuringe et dans la maison du tisserand Gilbert Campbel 
en Ecosse, en 165/i fiUS 

CHAPITRE XXV. 

Comment Dieu permet que les démons tentent les saints pour 
les exercer et les purifier. Les tentations des Pères du désert, 
et en particulier de saint Antoine. La même chose se repro- 
duit dans les temps les plus récents. Tentations de Jean de 
Castillo et de Madeleine de Pazzi !i56 

CHAPITRE XXVI. 

Christine de Stumbèle. Dominique de Jésus-Marie 473 

CHAPITRE XXVII. 

Les démons tourmentent le carme Franc sous la forme de lutins. 
Ils attaquent d'une manière sensible et palpable saint Pierre 
d'Alcantara et Sébastien del Campo. Les combats de sainte 
Françoise Romaine. Sainte Crescence de Kauffbeyern. La même 
chose arrive de nos jours à Marie de Moèrl 489 



TABLE DES MATIÈRES. 535 

CHAPITRE XXVIII. 

Comment les saints réagissent sur les esprits. Les visions de 
l'autre monde accompagnent toujours cette réaction. Les 
visions de saint Cyrille , patriarche de Jérusalem. Celles de 
sainte Madeleine de Pazzi et de sainte Catherine de Gênes. 
Ces visions produisent des rapports entre ceux qui les ont et 
ceux qui en sont l'objet. Françoise du Saint-Sacrement. 
Comment les saints prennent quelquefois sur eux les 
châtiments réservés aux pécheurs. Osanna de Mantoue. 
Liduine. Le chartreux Pierre Pétrone. Christine de Stumhèle. 
Christine l'Admirable. Justification de tous ces phénomènes. 500 



FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME. 



Tours. — Impr. Marne. 






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