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Full text of "La mythologie des plantes; ou, Les légendes du règne végétal"

lA MYTHOLOGIE DES PLANTES 



LES LEGENDES DU REGNE VEGETAL 



TOME PKKMIER 



I- A R 1 s 

TYPOGRAPHIE PAUL S C H M I 1) T 

") . R U F. P E R R O N E T , 5 



LA 



MYTHOLOGIE DES PLANTES 



LES LEGENDES DU RÈGNE VEGETAL 



AN6EL0 DE 6UBERNATIS 

Auteur de la « Mythologie zoologique » 

Professeur de sanskrit et de mythologie comparée à l'Institut des Études supérieures 

:i Florenee. 



TOME PREMIER 



BOTANICAL 

PARIS 
C. REINWALD ET C'% LIBRAIRES-ÉDITEURS 

15, RUE DES SAINTS-PÈRES, 15 



1878 



Tous droits réservés. 



A MESSIEURS 



FREDERIC BAUDRY 



ANDRE LEFEVRE 



.V PARIS 



Mes chers et honorés Parrains, 



On dédie un ouvrage lorsqu'il est achevé ; je ne puis pas, 
malgré mon désir, en faire autant avec vous. Au lieu d'une 
dédicace, vous trouverez donc sur cette page une espèce 
à' invocation . Autrefois, les seuls poèmes s'ouvraient par 
• une invocation. Mais je crois que le temps approche où l'on 
trouvera tout livre scientifique tant soit peu original aussi 
amusant et aussi intéressant, aussi passionné et aussi émou- 
vant, que ces admirables et brillants jeux rimes de l'imagi- 
nation, lesquels ont si justement, mais, peut-être trop exclu- 
sivement, étonné et charmé l'esprit de nos devanciers. Je ne 
veux pas calomnier les vers; j'en ai écrit moi-même un trop 
grand nombre dans ma vie, pour ne pas les aimer ; mais je 
prétends. que la prose n'est pas moins poétique et que, tout 
en restant plus près de la réalité, elle a parfois, comme œuvre 
d'art, de grands avantages sur le langage métrique, par 
exemple, une allure plus naturelle et plus dégagée, une 
expression plus claire et plus humaine, un accent plus mâle 
et plus sincère. Après tout, si nous accordions à la prose 
quelques-unes de ces caresses de langage que nous prodi- 
guons si volontiers et avec une tendresse souvent excessive 
à la poésie, si nous laissions briller dans la prose scienti- 



VTTT — 



fique un rayon de cet art divin, qu'on devrait, au lieu d'en 
faire le privilège exclusif d'une seule catégorie de la produc- 
tion intellectuelle, s'habituer à considérer comme nécessaire 
et essentiel à tout ce que nous faisons et à tout ce que nous 
disons; si, lorsque nous écrivons, nous cherchions toujours 
l'expression la plus haute de notre pensée, il me semble que, 
de nos jours, le poème qui aurait la plus grande chance de 
plaire serait le livre scientifique le plus instructif et le mieux 
écrit. Je sens cela; mais je sens beaucoup plus encore que ma 
témérité serait impardonnable, si j'avais la prétention ridicule, 
en empruntant le secours d'une langue étrangère, de réali- 
ser ici l'idéal que je me fais d'un livre scientifique digne de 
notre époque. Je serais assez heureux, au contraire, si je 
parvenais à m'expliquer d'un bout à l'autre de mou livre avec 
une clarté suffisante; et je compte, quoi qu'il en soit, sur 
beaucoup d'indulgence de la part de mes lecteurs français, 
pour me faire pardonner un grand nombre d'imperfections 
que je crains malheureusement de ne pouvoir éviter. Le style, 
cependant, n'est pas la seule mesure de la valeur d'un livre. 
Il y a le caractère de l'écrivain, il y a son imagination, sa 
manière de sentir, de concevoir, de réfléchir, qui restent les 
mêmes, sous quelque forme linguistique que l'on les déguise. 
Avant de devenir français, ou anglais, ou allemand, un livre 
de science, s'il n'est pas compilé par un simple érudit, s'il est 
créé par un artiste maître de son sujet, a dû passer par une 
espèce de monologue intérieur qui s'est produit dans l'àme 
agitée de son auteur. On recueille d'abord des matériaux 
pour allumer le feu ; puis l'incendie se fait ; avec les étin- 
celles de cet incendie on allume des lampes ; la forme de ces 
lampes est à peu près indifférente, quoique une jolie lampe 
de nouveau modèle, bien polie et élégante, fit sans doute meil- 
leur effet que l'une de ces vieilles lampes rustiques, qui sem- 
blaient avoir conscience do faire, par leur faible lumière, 



— IX — 



honte à l'astre du jour. Cette comparaison peut me servir 
pour indiquer ce que j'espère et ce que j'ai confiance que l'on 
voudra chercher dans mon livre écrit en français, c'est-à- 
dire, non pas la tournure, peut-être souvent maladroite, de 
mes phrases, mais les matériaux mj^hiques et légendaires 
assez nombreux qu'il me semble avoir recueillis, l'ordre avec 
lequel j'ai tâché de les arranger après les avoir débrouillés 
du chaos, l'idée fondamentale qui a présidé à mes recherches, 
et enfin (l'enjeu pourra scandaliser quelques-uns de mes 
graves collègues qui ont le privilège de ne jamais se pas- 
sionner pour rien et craignent toute émotion comme un dan- 
ger qui mène droit à l'erreur), toute mon âme qui, pendant 
les jours fiévreux de la rédaction, sera absorbée et naturel- 
lement excitée par l'objet que je considère et par le but que 
je poursuis. Il y a plus de trois ans que je travaille lente- 
ment, tranquillement, mais sans relâche, à rassembler mon 
bois ; maintenant, le temps est venu de lui communiquer le 
feu sacré; et je prévois que je ne résisterai pas à la fascina- 
tion, que je me jetterai bientôt au milieu de la flamme tout 
vivant, pour y rester jusqu'à ce que mon petit sacrifice scien- 
tifique soit accompli. Est-il étonnant qu'avant d'accomplir ce 
rite sacramentel, j'invoque des patrons? Mon sacrifice n'est 
aucunement divin; pendant que je le célébrerai, j'invoquerai 
donc, constamment, j'appellerai à mon aide, deux hommes: 
vous, d'abord, mon cher et vénéré monsieur Baudry, qui, 
après avoir si savamment interprété dans la Revue ger7na- 
nique l'ouvrage classique du professeur Kuhn sur les my- 
thes du feu, avez consenti à m'introduire, avec tant de bonté, 
auprès du public français, en écrivant de si belles pages en 
tète de l'excellente traduction française de ma Mythologie 
zoologique par M. Regnaud ; et vous aussi, mon cher Lefèvre, 
mon cher poète, mon cher critique, mon savant confrère, mon 
noble ami, vous par qui, et par Daniel Stern, j'avais espéré 






un jour pouvoir sceller un beau traité d'alliance intellectuelle 
entre la France et l'Italie! J'ai nommé Daniel Stern; qu'il 
me soit encore permis ici de payer un dernier tribut de recon- 
naissance à cette noble dame, à cet esprit d'élite, à cette 
amie généreuse, qui, quelques jours avant de mourir, me 
faisait l'honneur de s'intéresser vivement à la recherche d'un 
éditeur français pour ma Mythologie végétale, éditeur 
qui, grâce à vos soins aimables, cher Lefèvre, s'est main- 
tenant trouvé tel qu'il me serait impossible d'en souhaiter 
un meilleur. 

Florence, le lo»" janvier 1878. 



Angelo de Gubernatis. 



PREFACE 



« Le ciel est parfois un jardin fleurissant, que la 
croyance populaire a reconnu sous les formes chan- 
geantes des nuages ; on a cru parfois voir dans les 
nuages des arbres puissants avec des fleurs lumi- 
neuses et avec des fruits \ » Par ces mots, qui datent 
seulement de l'année 1860, le vénérable professeur 
Schwartz indiquait peut-être le premier la possibilité 
de concevoir et de traiter à part, sous un véritable 
point de vue mythologique, les croyances populaires 
qui se rapportent au monde végétal. 11 est bien vrai 
que différentes flores mythologiques, ou, du moins, 
plusieurs livres qui portent ce titre attrayant et 
poétique, ont précédé l'ouvrage classique du savant 
mythologue de Posen. Mais, à vrai dire, ils n'étaient 
tous autre chose que des recueils plus ou moins éru- 
dits, où l'on avait rassemblé, avec plus ou moins de 
précision, les notices sur certaines plantes ou herbes 
merveilleuses que l'on trouve chez plusieurs auteurs 

^ Schwartz, De)' Ursprung der Mythologie ; Vorrede, viii. 



XII PRÉFACE. 

grecs et latins. Les compilateurs de ces traités n'a- 
vaient presqu'aucune conscience de la valeur scien- 
tifique de leurs matériaux, et ne se donnaient pas le 
moindre souci pour en déterminer la signification 
probable. La science mythologique n'avançait guère 
et, peut-être, elle s'embrouillait seulement davan- 
tage, lorsqu'on engageait, par exception, des discus- 
sions stériles pour déterminer la réalité historique 
qui devait, à tout prix, aux yeux des auteurs, d'ail- 
leurs très discords, se cacher sous le mystère de cer- 
taines croyances superstitieuses. C'est ainsi, par 
exemple, qu'on a écrit des volumes sur l'herbe ho- 
mérique môly, sans qu'on ait pu cependant établir un 
seul fait positif qui justifiât les différentes identifica- 
tions qu'on a tentées pour fixer sa place véritable 
dans le monde végétal. Ce n'est que dans les ou- 
vrages mythologiques qui ont vu le jour dans ces 
derniers vingt ans, et spécialement dans ceux de 
Schwartz, de Kuhn et de Mannhardt, qu'on a com- 
mencé à étudier scientifiquement la plante dans ses 
rapports avec la mythologie. J'aurai seulement bien 
à regretter de ne pas pouvoir me trouver toujours 
d'accord avec mes trois illustres devanciers, lesquels, 
ayant porté leur attention sur le cycle spécial des 
mythes météorologiques, ont peut-être cherché dans 
les nuages un trop grand nombre de plantes. 

On a cru et on a dit que je continuais, dans mes 
interprétations des mythes, le système solaire auquel 



PREFACE. XIII 



le professeur Max Muller a donné tant d'éclat et tant 
de charme. Quoiqu'il me fût impossible de souhaiter 
un maître plus aimablement inspiré si je voulais m'en 
donner un, je dois cependant, toute insignifiante que 
puisse être mon oeuvre, me défendre d'avance contre 
une opinion aussi peu exacte. Je me sens si peu 
exclusif et je crois le monde mythologique si vaste 
que je n'ai pas besoin d'y voir seulement, soit des 
mythes solaires, soit des mythes météorologiques; 
mais je pense que tous ces mythes y existent çt 
d'autres encore. 11 est donc possible que bien des 
fois je partage les idées de Muller, ou celles de 
Schwartz, de Kuhn, de Mannhardt; mais si les inter- 
prétations de ces maîtres illustres me conviennent 
souvent, je me réserve le droit d'en placer d'autres 
à côté, d'élargir quelquefois le cercle de leurs recher- 
ches et de saisir, dans un espace plus étendu, un plus 
grand nombre de figures mythiques. Tout ce qui se 
produit de merveilleux dans le monde est naturelle- 
ment apte à enfanter des mythes. Le merveilleux 
diminue à mesure que la science l'explique ; le ciel, 
qui est la région la plus éloignée de nous et la plus 
rebelle aux investigations de la science, a créé le plus 
grand nombre de mythes. Mais nous serions dans 
l'erreur si nous ne reconnaissions pour les mythes 
secondaires, et même pour certains mythes élémen- 
taires, un autre terrain possible que le ciel. Les phé- 
nomènes célestes ont, sans doute, impressionné le 



XIV l'RKFACE. 



plus vivement l'iionime primitif ; et nous-mêmes, 
surpris à présent par un orage formidable ou par 
l'apparition d'une aurore boréale, par un beau lever 
de soleil ou par un coucher bizarre et grandiose, 
nous sentons, malgré nous, une espèce de terreur 
religieuse ou d'enthousiasme poétique qui, avec le 
concours malheureusement trop facile d'un peu d'i- 
gnorance, nous feraient encore aisément ou inventer 
des nouveaux mythes, ou courber les genoux et ado- 
rçr et supplier les dieux. Que l'on admette pour un 
instant la possibilité de faire marcher et diriger une 
locomotive à vapeur sans l'aide d'un machiniste, et 
l'impossibilité de l'approcher pour en voir l'engin, 
ce monstre admirable de la mécanique humaine pren- 
drait, même de nos jours, dans l'imagination popu- 
laire, des proportions mythiques ; la seule possibilité 
et facilité de constater que l'invention est exclusive- 
ment humaine, de connaître la cause de phénomènes 
qui semblent extraordinaires, c'est-à-dire la science 
seule devenue populaire empêche maintenant la pro- 
duction du mythe, quoiqu'elle soit insuffisante à dé- 
truire d'un seul coup les mythes qui existent depuis 
des milliers de siècles. Ainsi nous continuons à dire^ 
malgré la science, que le soleil se lève et qu'il se 
couche, parce que le langage est un patrimoine es- 
sentiellement populaire, et parce que la masse du 
peuple ignore encore et ignorera pendant longtemps 
ce que la science la plus élémentaire nous a ap- 



PREFACE. XV 



pris sur le mouvement de la terre autour du soleil. 
Cette observation nous amène tout naturellement 
à une autre qui, malgré son caractère légèrement 
polémique, nous semble avoir son importance. On 
nous accuse facilement de vouloir retrouver des my- 
thes partout, et on tourne en ridicule certaines com- 
paraisons de croyances populaires évidemment de 
date récente avec des mythes anciens; en France, 
par exemple, dans un article très savant, on nous a 
gravement reproché d'avoir admis, comme source 
mythologique, les Contes de Perrault. Nous regret- 
tons, pour cette fois, de ne pas pouvoir rendre les 
armes \ Nous n'ignorons point ce que l'art de Per- 
rault a imaginé pour polir le conte populaire ; et il y 
a assurément chez lui, de même que chez les autres 
agréables conteurs français, maints petits détails qui 
portent un cachet de modernité. Mais, au lieu de 
nous troubler, ces détails nous éclairent souvent sur 
la variété de transformations que le même mythe 
peut subir avec le temps ; le conteur lettré imite en 
ceci le jeu des conteurs populaires, et ce jeu est tou- 
jours instructif. Un exemple nous fera mieux com- 
prendre. Dans le conte de Perrault, le prince offre à 
Cendrillon des oranges. Ce détail ne dit plus rien 

^ Nous considérons d'ailleurs comme la meilleure réponse à celte 
objection la belle réimpresion des Contes de Perrault, faite récem- 
ment en France par M. André Lefèvre, avec une large introduction où 
Ton montre à merveille le parti que les mythologues pourraient tirer 
des contes de Perrault. 



XVI PREFACE. 



aux lecteurs actuels; pour les contemporains de Per- 
rault, au contraire, la galanterie du prince avait du 
prix. Au xvii^ siècle, les oranges étaient encore une 
rareté, une espèce de fruit merveilleux, digne de son 
nom mythique devenu historique : iwmmes d'or 
(mala aurmitia). Dans plusieurs autres contes popu- 
laires analogues, on ne parle pas d'oranges, mais 
décidément de pommes d'or, c'est-à-dire de ces mêmes 
pommes d'or que l'on cueillait jadis dans le Jardin 
ou Paradis des Hespérides, où le soleil se couche ; 
au-delà de ce royaume du Portugal, où les contes 
piémontais placent si souvent les scènes de leurs évé- 
nements fabuleux ; de ce Portugal, dont les Piémon- 
tais ont tiré le nom des oranges, qu'ils appellent 
poî^togallotti. Un ingénieux imitateur moderne de 
Perrault, M. Charles Deulin, par exemple, dans un 
cas semblable, ne ferait plus mention d'un fruit de- 
venu de nos jours aussi commun que les oranges, et 
reviendrait probablement aux pommes d'or de la 
fable, ou donnerait aux oranges comme successeur 
quelque fruit rare sur l'existence duquel il fût pos- 
sible d'élever des doutes. Ainsi les mythes se dépla- 
cent dans le temps; leur notion essentielle restant la 
même, la forme en est assez souvent modifiée ; et la 
modernité de la forme ne donne point le droit de 
contester l'existence originaire du mythe qui lui a 
servi de point de départ. 

On connaît la parodie qu'un poète allemand a faite 



PRKFACE, XVII 

d'un vers immortel de Goethe, en l'appliquant, avec 
peu de respect, à l'Allemagne : 

Kennst Du das Land wo die Kartofîeln blûhn? 

Eh bien, dans le pays de ces grands savants, au 
milieu desquels les pommes de terre fleurissent, le 
peuple a déjà créé un kartoffehidemon, c'est-à-dire 
un démon des pommes de terre qui les obsède pour 
les faire pourrir. On sait que la pomme de terre n'est 
cultivée en Europe que depuis le commencement du 
siècle passé ^, et on sera peut-être peu disposé à re- 
connaître dans son démon un survivant d'ancienne 
date ; mais on ne doit pas oublier cependant que l'un 
des noms védiques du diable est kdmarûjja ou viçva- 
rûpa^ c'est-à-dire, celui qui change de forme à vo- 
lonté^ ou celui qui "prend toutes les formes, et on ne 
s'étonnera pas trop de le voir reproduit par l'imagi- 
nation superstitieuse des paysans allemands sous la 
forme toute moderne d'un diable aux pommes de terre. 
Les croyances, les usages changent avec le temps, 
nécessairement aussi les objets et les instruments de 
leur culte ou de leur terreur ; mais le fond de la super- 
stition, on ne le répétera jamais assez, reste toujours 
le même. On sait, par exemple, que l'usage de pren- 

^ Elle y fut introduite tout de suite après la conquête de l'Amérique 
méridionale et apportée d'abord en Espagne; mais les prêtres espa- 
gnols s'opposèrent énergiquement à sa culture, en la maudissant, 
avec empressement, comme une racine diabolique. Us craignaient, en 
effet, que la pomme de terre ne vînt remplacer le seigle, sur lequel 
l'Église percevait une dîme. 



XVIII PRÉFACE. 

dre des augures agricoles avant les noces remonte à 
l'antiquité védique ; des augures semblables sont pris 
maintenant par les jeunes filles du Canavais, en 
Piémont, à l'aide des grains de maïs. Dira-t-on main- 
tenant que l'usage superstitieux piémontais est ré- 
cent parce que la culture du blé turc ne s'est généra- 
lisée en Europe qu'après la découverte de l'Amérique? 
Avant le maïs, les jeunes filles piémontaises ont 
certainement dû employer pour le même usage quel- 
qu'autre grain ou légume. La science seule parvien- 
dra un jour à déraciner la superstition des augures, 
comme elle en a déraciné tant d'autres ; et une civili- 
sation détruira l'œuvre superstitieuse des civilisations 
précédentes, seulement autant qu'elle sera vivement 
affectée par la science. C'est ainsi, par exemple, que 
la Renaissance avait secoué la confiance dans la vertu 
magique des herbes héritée du moyen âge, et que les 
médecins eux-mêmes de la Renaissance, ne se ren- 
dant pas bien compte du progrès que leur propre 
esprit d'observation avait fait faire à la science, 
exprimaient parfois un étonnement fort curieux par 
sa naïveté. Nous lisons ce qui suit dans un livre de- 
venu assez rare, compilé par Lavinio Lennio ^ : 
« Plusieurs médecins se plaignent de ce que les des- 
criptions des herbes sont trompeuses, que leurs pro- 
priétés sont maintenant sans effet, qu'il y a bien peu 

^ Dcfjli occulli miracoli, p. 72 ; Venise. KJCO. 



PREFACE. XIX 

d'herloes décrites par les anciens qui répondent 
aux herbes que nous connaissons, et ils affirment que 
nos herbes ont des qualités et des vertus diflerentes 
de celles que possédaient les herbes anciennes, quoi- 
qu'elles gardent encore les mêmes noms. » Malgré 
cette remarque, qui indique clairement l'apparition 
du doute scientifique qui est venu troubler depuis des 
siècles les croyances populaires sur les herbes, ces 
croyances ont contribué pourtant à exercer jusqu'à 
nos jours une certaine influence sur certains traités 
de matière médicale et de pharmacopée. Comment ne 
pas reconnaître, en effet, un reste du culte religieux 
des druides dans l'énumération des vertus admirables 
attribuées au gui du chêne, que l'on trouve encore 
dans un livre de médecine publié à Paris, il y a à 
peine seize ans'? Il est vrai qu'on fait un mérite de 
cette découverte à la clairvoyance de la somnambule 
Adèle Maginot ; mais le livre est, en somme, l'œuvre 
évidente d'un médecin, ou, pour le moins, d'un 
homme qui a étudié la matière médicale. L'exagéra- 

' « En décoction, contre toutes espèces de maladies nerveuses, épi- 
lepsie, convulsions, irritations; il tonifie les nerfs et rétablit la circu- 
lation des fluides; pris matin et soir. » Le Traitement des maladies, 
ou Elude sur les propriétés médicales de I oO plantes, par L. A. 
Cahagnet (Paris, Germer-Baillière). Le même livre nous apprend aussi 
les vertus admirables du romarin : « Les fleurs sont préférées aux 
feuilles; elles sont bonnes contre les rhumatismes, douleurs ner- 
veuses, faiblesse générale et de la vue en particulier, les idées tristes 
et paresseuses, lourdeur des membres, défaut de circulation, crampes 
d'estomac et des membres, migraine; une pincée de fleurs pour un 
verre d'eau. » 



XX PREFACE. 



tion est le défaut principal de tous ces traités sur les 
propriétés médicinales des herbes ; et l'énumération 
de ces propriétés est souvent d'une monotonie écra- 
sante. Mais, si on remonte à la cause première qui 
a mis en honneur certaines herbes, cette notion n'est 
point sans intérêt pour la science mythologique, toute 
indifférente ou même parfois ridicule qu'elle puisse 
sembler aux médecins. L'équivoque des mots, comme 
le professeur Max Millier l'a si bien démontré, a été 
cau-se d'une série assez nombreuse et intéressante de 
mythes ; cette même cause a été bien des fois active 
dans l'histoire mythologique des plantes. Lorsque 
nous aurons à retracer l'histoire du cumin, nous ver- 
rons le rôle singulier qu'il joue dans la croyance 
populaire italienne, qui lui attribue la faculté de re- 
tenir à la maison les animaux, les petits enfants, et 
près de la jeune fille son amoureux; cette croyance 
latine ou mieux encore néo-latine est née, comme il 
me semble aisé de le prouver, par l'effet d'une simple 
équivoque sur le mot latin cuminum, qui en italien 
est devenu comino, et qu'on a confondu avec le mot 
latin cominus, qui signifie de près. Par des équi- 
voques plus grossières, on a cru voir dans la jus- 
quiame une « Jovis herba », dans la verveine une 
Veneris herha, d'autant plus que les Grecs l'appe- 
laient T.io:7-iotw/, c'est-à-dire l'herbe des pigeons \ les 

^ En italien lui est resté le nom de evba colombina. 



PRÉFACE. . XXI 

oiseaux qui trament le char de la déesse de l'amour. 
Un très grand nombre d'herbes ont reçu une espèce 
de consécration religieuse d'après le nom du saint 
ou de la sainte qu'on leur a imposé, seulement parce 
qu'on les cueillait le jour où l'Église célébrait la 
fête de tel saint ou de telle sainte. Quelques autres 
herbes ou plantes ont pris un caractère religieux, 
parce que la légende chrétienne, en voyageant et en 
s'établissant dans des pays différents, localisait l'in- 
térêt de ses récits, en nommant les plantes qui 
jouaient un rôle dans le conte évangélique d'après la 
flore familière à chaque peuple. 

Ainsi, il n'y a pas seulement dans l'histoire my- 
thique des déplacements chronologiques, mais encore 
des déplacements géographiques, desquels il nous 
faudra tenir compte. En recevant une tradition d'un 
autre peuple ou d'un autre âge, le peuple a besoin, 
pour la conserver vivante, de la renouveler, de la 
rafraîchir et de la rendre plus évidente par de nou- 
veaux détails plus populaires et plus intelligibles. 
Dans cette œuvre de réduction à un usage plus con- 
temporain et, pour ainsi dire, plus national, le peuple 
procède par voie d'analogie. En essayant d'esquisser 
l'histoire mythique de la faune, j"ai déjà remarqué 
ce phénomène historique; je dois encore le constater 
pour la flore. Dans ses transfigurations mythiques, 
le peuple s'arrête souvent à des analogies grossières 
et accidentelles, desquelles les savants naturalistes 



XXII • l'RKFACR. 



de nos jours auraient, sans doute, de la peine à se 
rendre compte. Chaque pays a ses arbres de prédi- 
lection, plus cultivés que d'autres; c'est ainsi qu'une 
grande partie de l'Inde centrale est couverte par la 
ficus religiosa et par les palmiers, et qu'une grande 
partie de l'Europe centrale se trouve remplie de 
chênes, de bouleaux et de conifères. Le rôle que 
jouent dans le conte indien de la Rose de Bahavali 
le lion, le chacal et le figuier ingrat, passe dans les 
pays slaves à l'ours qui remplace le lion, au renard 
qui reproduit le chacal, et au chêne qui représente la 
ficus religiosa. 

Ainsi les mythes, tout en gardant une origine 
commune, prennent un caractère plus ou moins gran- 
diose d'après le paysage où ils se placent, d'après la 
faune et la flore locale, et d'après l'aspect général de 
la nature au milieu de laquelle ils se modifient. 
Nulle part la conception d'un arbre cosmogonique 
universel vaste comme le monde, générateur du 
monde, ne pouvait devenir plus populaire que dans 
l'Inde. L'apparition de l'homme est très récente dans 
la chronologie généalogique de la création ; et le pre- 
mier bégaiement de son histoire, les premières tra- 
ditions, par rapport à la série innombrable des siè- 
cles qui l'ont précédé, sont d'une date si récente 
qu'on pourrait presque la dire contemporaine. La 
terre est de nos jours à peu près la même qu'elle 
était lorsque l'homme créait ses premiers mythes, 



PREFACK. XXIII 



quoique je pense que, par ci, par là, dans les tradi- 
tions populaires, spécialement dans les contes cos- 
mogoniques, existent quelques fragments précieux 
de traditions préhistoriques, qui témoignent de la 
présence de l'homme aux dernières grandes révolu- 
tions géologiques de notre globe. Mais si l'Inde de 
nos jours offre peut-être le même aspect physique 
qu'il y a qnatre mille ans, à l'apparition des pre- 
miers poètes védiques, c'est-à-dire des premiers ar- 
tistes du mythe, il faut avouer qu'il n'y a pas de 
pays sur la terre où l'on puisse mieux que dans l'Inde 
actuelle se rendre compte de ce qui se passait sur 
notre globe lorsque l'homme sauvage y fit sa pre- 
mière apparition. L'Inde contient encore non pas 
seulement les plus hautes montagnes du globe, mais 
les animaux les plus gigantesques, tels que certains 
éléphants et serpents, et certaines chauve-souris, 
tortues et fourmis de proportions inconnues aux 
autres régions de la terre, et les plantes les plus 
colossales, telles que la ficus religiosa, certains pal- 
miers, certaines fougères arborescentes et palmi- 
formes, dont on retrouve encore des traces dans les 
seuls terrains carbonifères et que le refroidissement 
et l'endurcissement successifs de la terre ont fait 
disparaître partout ailleurs \ De même que la terre. 



^ « Dans les zone? chaudes, surtout clans les forêts tropicales hu- 
mides et baignées de vapeurs aqueuses, végètent encore aujourd'hui 
des fougères arborescentes, imlniiformes, à la liae élancée. Ces belles 



XXIV PREFACE. 

à l'époque où la première flore apparut sur la boue 
ou dans les eaux, l'Inde est encore chaude et humide 
et alimente, dans cette température exceptionnelle 
et peu favorable à la conservation de l'homme, une 
végétation extraordinaire; les terribles cyclones et 
ouragans qui la ravagent si souvent et qui changent 
presque chaque année la physionomie extérieure de 
ses côtes, en détournant souvent de leur lit le cou- 
rant de ses fleuves, nous donnent encore le spectacle 
grandiose de ces luttes primordiales, par lesquelles 
le reste de la terre a passé avant de se constituer 
dans son état actuel. Nous nous expliquerions donc 
assez mal certains mythes indiens, si nous ne tenions 
pas compte des circonstances exceptionnelles qui 
ont contribué à les former. Quoi qu'il en soit, nous 
n'avons maintenant plus le droit d'étudier les anciens 
mythes, où se mêlent des phénomènes de la nature, 
autrement qu'en suivant la marche que les natura- 
listes eux-mêmes nous ont tracée. Nous avons appris 
par eux que la première création animée qui ait paru 



fougères arborescentes de notre époque, qui sont les ornements de 
nos serres, ne peuvent nous donner qu'une faible idée des magnifiques, 
des imposantes fougères foliacées de Tâge primaire, qui formaient à 
elles seules d'épaisses forêts. Nous trouvons leurs tiges énormes ac- 
cumulées dans les dépôts houillers de la période carbonifère, et en 
même temps les empreintes bien conservées des frondes qui couron- 
naient leurs cîmes découpées d'un élégant parasol. » Haeckel, His- 
toire de la création naturelle, traduite par le D'" Charles Letourneau 
(Paris, Reinwald); cf. aussi Omboni, Co^ne s'è faita l'Italia (Padoue, 
1876). 



PREFACE. XXV 



sur le globe terrestre a dû être la flore et précisé- 
ment une flore aquatique, une algue '. Un hymne 
védique nous apprend que les herbes ont été créées 
trois âges avant les dieux. Les cosmogonies popu- 
laires nous présentent, au commencement de la créa- 
tion, un arbre cosmogonique au milieu de l'Océan, 
et, parmi ces cosmogonies, l'une des plus vivantes est 
celle de l'Inde. Nous sommes très disposé à reconnaître 
le rôle que dans une pareille tradition ont du. jouer 
les phénomènes météorologiques du ciel ; mais nous 
croyons aussi devoir prendre en quelque considéra- 
tion certaines impressions de l'homme primitif en 
face de cette végétation puissante et sauvage qui 
l'avait certainement précédé de plusieurs milliers et 
peut-être de plusieurs centaines de milliers de siècles 
dans la vie, et qui, dans les régions chaudes et hu- 
mides des tropiques, mais spécialement dans l'Inde, 
a encore gardé une partie de sa prodigieuse activité 
préhistorique ^ 

La conscience populaire prépare quelquefois la 
science; la science nous ramène, en eff'et, par le rai- 
sonnement, à ce culte de la nature qui, dans les pre- 

1 Cf. Haeckel, ouvrage cité, p. 401. 

2 Celte végétation est encore aujourcriiui tellement phénoménale 
clans rinde, qu'elle donne lieu à des contes, à moins que l'on ne soit 
disposé à admettre des miracles. Des gentilshommes anglais revenus 
de rinde racontent sérieusement avoir mangé des fruits d'un manguier 
qu'un sorcier, à l'aide de formules magiques, avait fait pousser du 
sable, croître et porter des fruits dans le seul espace de trois heures et 
dans une saison où le manguier ne donne point de fruits. 



XXVI PREFACE. 



miers siècles de la vie humaine, était le produit spon- 
tané du sentiment de tout le monde. La poésie elle- 
même, devenue depuis le Faust de Goethe de plus en 
plus savante, demande ses plus hautes inspirations 
et allume son enthousiasme le plus pur au spectacle 
si varié et mystérieux de la nature ; nous nous rap- 
prochons donc de nouveau de cette grande mère, et, 
à son contact, notre âme éprouve encore des vibra- 
tions puissantes, malgré tous les artifices de la vie 
sociale, qui nous ont condamnés à vivre accroupis 
ou à nous égarer dans ces boites fermées, à mille 
ressorts, dans ces sombres fourmilières humaines 
qu'on appelle des villes. Il est certain que nous au- 
tres, habitants oisifs ou aflairés des villes, nous ne 
créerons jamais des mythes, et que nous ne pourrions 
pas même les expliquer^ si nous ne nous donnions la 
peine de comprendre un peu la vie sauvage, c'est-à- 
dire la vie de l'homme à l'état de nature. Le mythe, 
dans sa première énonciation, est une création simple 
et élémentaire ; et comme on remonte à l'âge de la 
pierre, c'est-à-dire à une période de civilisation em- 
bryonnaire, pour s'expliquer une arme aussi impar- 
faite que ces instruments de pierre, que nous tirons 
du sol comme les premiers témoins de l'histoire hu- 
maine ; ainsi, pour bien comprendre les anciens 
mythes, il faut que nous cherchions l'homme primi- 
tif au milieu de la nature, un peu plus sauvage que 
celle que nous connaissons ; et pour bien interpréter 



PREFACE. XXVII 



les mythes de date plus récente, il nous faut retrou- 
ver l'homme dans un état d'ignorance, de crédulité 
et de naïveté semblable à celui qui devait nécessai- 
rement affecter les premiers et inconscients créateurs 
de mythes. 

Pour l'homme primitif, tout ce qui s'animait dans 
la nature, au ciel comme sur la terre, contenait un 
être mystérieux, parfois bienveillant, qu'on appela en- 
suite dieu; parfois malveillant, qu'on nomma démon. 
Quelquefois le dieu lui-même se changeait en juste 
et formidable punisseur : alors la maladie était en- 
voyée à l'homme comme un châtiment mérité. Dans 
ces cas, pour éloigner le mal, il n'existait d'autres 
remèdes efficaces que les sacrifices et la prière. Quant 
aux démons, ils ne pouvaient agir autrement que 
par des maléfices ; pour les détruire on devait recou- 
rir aux formules magiques ; et les herbes médicinales 
avaient leur pouvoir seulement autant qu'on en se- 
condait la vertu par certaines formules et certains 
rites ; il n'y avait donc pas, dans les siècles et dans 
les pays les plus superstitieux, des médecine, mais 
seulement des prêtres et des magiciens ; à la seule 
science médicale le fatalisme populaire n'attachait 
aucune importance. C'est ce que, sans aucun détour, 
nous apprend une strophe du Mahdhhdrata \ où il 
est dit : « Pourquoi les médecins cherchent-ils des 

' XII, ol89. 



XXVITI PREFACE. 

remèdes aux maladies? Lorsque le temps est arrivé 
pour celles-ci, à quoi bon les remèdes? » 

L'homme, à l'état de nature, a toujours retrouvé 
une analogie si intime entre le règne végétal et le 
règne animal, et spécialement entre la vie des plantes 
et celle des hommes, qu'il a toujours supposé une 
sorte de correspondance fatale entre les uns et les 
autres. Nous lisons dans un grand nombre de contes 
populaires que certains arbres, qui versent des gouttes 
de sang ou qui sont devenus secs tout à coup, an- 
noncent infailliblement la mort de certains héros 
dont ces arbres étaient les représentants symboliques, 
et, mieux encore, les jumeaux inséparables dans le 
royaume végétal. Ceci maintenant nous paraît in- 
vraisemblable, extraordinaire et indigne de foi ; évi- 
demment^ lorsqu'il juge la cause d'autrui, notre bon 
sens triomphe toujours. Mais, pour nous rendre 
compte de la possibilité de légendes pareilles, pour 
nous persuader que les hommes ont pu y croire, pour 
nous préparer à y croire nous-mêmes, il faut que 
nous fixions un moment notre attention sur un usage 
assurément poétique que nous avons conservé avec 
une espèce de religion superstitieuse. Lorsqu'un en- 
fant naît, il y a encore des familles en Russie, en 
Allemagne, en Angleterre, en France, en Italie, qui 
ont l'habitude de faire planter à la campagne un 
nouvel arbre de bon augure, pour qu'il croisse avec 
l'enfant. La destinée de l'arbre est de croître, de fleu- 



PRIiKACE. XXIX 

rir, de produire des fruits, de se multiplier, enfin, 
de donner de l'ombre, d'abriter, de protéger. On 
désire à son propre enfant une destinée semblable, 
et on aime, on soigne cet arbre symbolique avec un 
amour tout particulier '. Qu'on vienne maintenant 
annoncer au père de famille que l'arbre bien-aimé a 
péri, et, si bien qu'il puisse être armé contre les 
préjugés, cela suffira cependant pour lui mettre dans 
l'âme une grande inquiétude, en le faisant trembler 
pour la vie de son propre enfant. Une crainte aussi 
superstitieuse, à laquelle même les esprits les plus 
forts sauraient difficilement se soustraire, doit nous 
fournir la clef d'un grand nombre de légendes popu- 
laires, dans lesquelles l'homme et la plante subissent 
la même destinée. La sensibilité humaine attribuée 
cx la plante va même si loin, que non seulement, 
d'après la croyance populaire, les plantes se ressen- 
tent de ce qui se passe dans la vie des hommes, mais 
qu'elles ont, comme les hommes, souvenance du passé. 
C'est ainsi que, d'après un dicton populaire vénitien % 
tous les vendredis saints, les feuilles des arbres 
recommencent à trembler, en souvenir de la mort 
du Christ. Chez les Germains, qui donnent à la plante 
une personnalité tout à fait humaine, les croyances 

1 Nous lisons dnns le livre de Marco Polo que le grand Khan faisait 
planter beaucoup d'arbres « perché i suoi divinatori e astrologhi 
dicono che chi fa piantar arbori vive lungo tempo ». 

2 <c El dî che xé morto il nostro Signor, tute le fogie di albero se 
comovono. » 



XXX PREFACE. 



do cette espèce sont très répandues. Le docteur 
Mannhardt, dans son livre si instructif intitulé : 
Der Baumhultus der Germa7ien\ nous apprend que, 
dans le haut Palatinat, les arbres parlent entr eux en 
chuchotant, chantent à haute voix lorsque le vent 
souffle dans leurs cimes, et soupirent tristement lors- 
qu'on les abat; c'est pourquoi le bûcheron, avant de 
toucher aux arbres destinés à l'exécution, « avant de 
leur ôter la vie, » les prie de vouloir l'excuser. Les 
poètes allemands ont largement profité à leur tour 
de ces croyances populaires sur l'àme, je dirais même 
sur l'humanité de la plante, pour en tirer des images; 
et on se souvient que l'un des poètes vivants les plus 
aimés de l'Allemagne, Emmanuel Geibel, souhaitait 
au nouvel empire germanique de croître et de pous- 
ser des feuilles comme un chêne ". 

L'Église chrétienne avait d'abord essayé de faire 
disparaître comme une invention diabolique le culte 
ancien des arbres ; mais', en voyant qu'il avait des 
racines très profondes dans la croyance populaire, 
elle a fini, comme en tant d'autres cas, par l'uti- 
liser à son profit exclusif, en bénissant les arbres les 
plus anciens et les plus vénérés, en élevant des au- 
tels chrétiens ou en plaçant des images de la Vierge 
et des crucifix près de ces mêmes troncs où l'on 

> Pag. 10. 

- Wachse du, deutsches Fîca'Ii. 

• iri'ine der Eiche gleich. 



PRÉKACE. XXXI 



avait dans le passé sacrifié à des divinités païennes. 
L'Église chrétienne aurait, d'ailleurs, pu contri- 
buer aisément elle-même à propager les croyances 
populaires sur l'arbre antliropogonique, si elle s'était 
donné un peu de peine pour sonder son propre mys- 
tère de la croix, dans laquelle la légende chrétienne 
a reconnu un arbre descendant directement de l'arbre 
d'Adam. Ce qui est devenu un dogme religieux, c'est- 
à-dire la doctrine du péché originel, au commence- 
ment avait été une simple fiction et puis une croyance 
populaire sur l'arbre considéré comme un instrument 
de génération humaine. L'arbre générateur est de- 
venu ensuite, de par la croix chrétienne, l'arbre régé- 
nérateur \ La dignité morale de l'arbre n'est pas 
moins grande chez les bouddhistes, qui en ont fait 
le symbole suprême de la sagesse divine. Après tant 
d'honneurs prodigués à l'c^rbre, on ne s'étonnera 
plus de lire dans le livre ascétique de ce Lothaire, 
comte de Segni, qui devait ensuite faire si grand 
bruit dans l'histoire sous le nom d'Innocent III, un 
passage fort intéressant pour le sujet qui nous oc- 
cupe, où l'en place décidément la dignité de l'arbre 
au-dessus de celle de l'homme, traité d'arbre manqué 



' Le pi'overbe a vu, de bonne lieure, dans les arbres des bienfaiteurs 
qui se sacrifient pour les autres; une strophe indienne observe que 
les grands arbres (mahâdrumd.s) donnent de l'ombre aux autres et 
restent eux-mêmes exposes au soleil, apportent des fruits -aux autres 
et n'en mangent pas eux-mêmes. Cf. Bohllingk, Indisclie Sprik-he. 
II, 2307. 



XXXII PREFACE. 

et renversé \ Dans un hymne védique, que nous au- 
rons encore lieu de citer ', on avait préparé cette 
apothéose de la plante, en témoignant la crainte que 
la création de l'homme, considéré comme un destruc- 
teur, pût être nuisible aux herbes, lesquelles portent 
en elles-mêmes et en elles seules le principe de la vie. 
C'est grâce à une telle opinion qu'on s'est formée du 
pouvoir vivificateur de la plante, que celle-ci a pu 
fournir au langage tant d'images différentes qui se 
rapportent à la vie de l'homme et à la propagation 
des familles et des races humaines. Les plus grands 
instincts et besoins que l'homme primitif a dû éprou- 
ver ont été essentiellement des besoins et des instincts 
de végétation et de multiplication. La vie de l'arbre 
étant donc son premier idéal, le premier culte a été 
naturellement celui de l'arbre. Tracer l'histoire com- 
parée de ce culte est l'objet de mon livre. 

Mais je prévois ici une objection. On me deman- 
dera, je suppose, pourquoi je donne le nom de My- 

1 « Quem fructum liomo producit? vilis humanae conditionis 
indignitas, o indigna vilitatis liumanac conditio! Herbas et arbores 
investigo. llae de se producunt flores et frondes et fructus, et heu! 
lu de te lentes et pediculos et lumbricos. lllae de se fundunt oleum, 
vinum et balsannum, et tu de te sputum et urinam. lllae de se spirant 
suavitatem odoris et tu de te reddis abominationem foetoris. Qualis 
est ergo arbor talis est fructus. Non enini potest arbor mala bonos 
fructus facere. Quid est enim homo secundum formam, nisi quaedam 
arbor inversa? Cuius radiées sunt crines, stipes est pectus cuni alvo, 
rami sunt ilia cum tibiis, frondes sunt digiti cuni articulis. « De 
contemplu mundi, I, 9. 

^ Cf. le mot Herbes. 



PREFACE. XXXIII 



thologie à un livre de botanique populaire ; et, si on 
entendait encore ce mot comme on nous l'expliquait 
jadis dans les classes du gymnase, si on ne cherchait 
dans nos livres de mythologie autre chose que la gé- 
néalogie et les exploits des dieux en renom, je me 
trouverais assurément très embarrassé de donner 
une réponse. Mais tous les dieux que le peuple a vé- 
nérés n'ont pas eu les honneurs de l'Olympe, et tous 
les démons que le peuple a craints ne sont pas sortis 
de l'Enfer. 11 y a des dieux et des démons moins per- 
sonnels, plus humbles, plus obscurs, qui n'ont pas 
de place dans les généalogies célestes ou infernales, 
mais qui sont d'autant plus mêlés à la vie ordinaire 
et quotidienne des hommes. Ils constituent tous en- 
semble ce qu'on pourrait appeler le peuple mytholo- 
gique; leurs rois, leurs chefs sont tombés presque 
tous dans l'oubli : eux seuls ont survécu. Nous de- 
vrons certainement, dans ce livre, nous occuper beau- 
coup des dieux célestes qui ont pris des formes vé- 
gétales; le plus souvent cependant, nous devrons 
chercher des éléments divins ou démoniaques cachés 
sous la forme d'une herbe ou d'un arbre terrestre, 
sans avoir la possibilité de prouver leur origine cé- 
leste. Nous sommes intimement persuadé que les 
petits dieux et les petits démons terrestres ont la 
même nature mythique que les grands dieux du ciel 
et leurs formidables adversaires ; nous savons que le 
dieu du ciel et le démon sorti de l'enfer ont souvent 



XXXIV l'RWFACK. 

aimé à voyager incognito sur la terre; nous savons 
qu'ils nous charment ou qu'ils nous terrifient par la 
même vertu magique qui a frappé l'esprit des pre- 
miers spectateurs, c'est-à-dire des premiers créateurs, 
poètes et historiens de l'Olympe. Le sentiment du 
divin et du démoniaque avait déjà pénétl^é si profon- 
dément rame de l'homme, que, même après la chute 
des dieux tombés sur les autels des églises, grâce à ce 
sentiment mystérieux, produit inévitable de la fai- 
blesse du raisonnement humain et de l'ignorance qui 
en est souvent la cause, sans regarder de nouveau 
le ciel, on a pu les faire revivre mille fois sur la 
terre ; mais cette création secondaire s'est faite le 
plus souvent d'une manière indépendante des cycles 
mythologiques célestes, quoique par des procédés 
quasi identiques aux procédés originaires. La nou- 
velle production est moins brillante et beaucoup plus 
fragmentaire ; le nouveau détail mythique garde 
presque toujours un cachet local et voyage peu; pour- 
tant, une fois né, il s'efface difficilement ; c'est par cette 
raison, je crois, que la grande mythologie hellénique 
a presque entièrement disparu du souvenir du peuple 
grec, tandis que nous trouvons encore sur le sol latin 
des traces nombreuses de la religion romaine. Le culte, 
en se fixant sur la terre, s'est matérialisé davantage; 
mais, par cette matérialité même, en clouant le dieu 
dans son idole, on l'a attaché davantage à la terre, 
en l'empêchant de s'évanouir dans ses efforts stériles 



rRKFACK. XXXV 



pour remonter aux deux. Les dieux et les démons 
ayant ainsi peuplé une si grande partie de la terre, 
et ayant pénétré au milieu des hommes pour exercer 
sur leur vie une influence constante et presque do- 
mestique, la mythologie, telle qu'on peut la conce- 
voir aujourd'hui, embrasse à peu près, de son point 
de vue, tout le domaine de la nature et de la vie 
humaine, c'est-à-dire tout ce que la fiction populaire 
a imaginé dans la nature et dans la vie humaine. 
L'étonnement a créé d'abord un grand nombre d'êtres 
fantastiques ; ces fantômes, représentés par des mots 
imagés, sont devenus des dieux et des démons; la 
rencontre de ces dieux avec ces démons a créé la 
haute mythologie et l'épopée céleste. Les dieux in- 
carnés sur la terre dans des guerriers devenus popu- 
laires et les démons incarnés dans leurs ennemis, se 
sont transformés à leur tour en héros terrestres et en 
monstres humains. La légende épique et l'épopée 
populaire forment donc la seconde mythologie. La 
mythologie inférieure a pour sources le conte, le 
chant, le proverbe, la tradition, la croyance et les 
usages populaires, où l'on trouve, sous forme frag- 
mentaire, une masse de. dieux, souvent anonymes, 
inconnus et inédits, qui pourraient nous servir 
admirablement pour reconstituer dans leur forme 
primitive quelques anneaux perdus des cycles my- 
thologiques originaires, de même qu'à l'aide de cer- 
taines formes pràcrites du langage, on pourrait 



XXXVI PREFACE. 



deviner et jusqu'à un certain point rétablir la phy- 
sionomie d'une partie de la grammaire proto-arienne. 
Il me semble avoir indiqué ainsi quelles seront 
mes propres sources; ai-je besoin d'ajouter que je 
crois toute une vie dédiée à ce but un temps absolu- 
ment insuffisant pour les épuiser? J'espère que non, 
si l'on veut bien tenir compte que j'ai désiré moi- 
même donner un ordre lexical à mon livre, dans 
l'espoir que chacun de mes lecteurs en veuille profi- 
ter pour l'enrichir et le compléter. 11 m'a paru que 
cet essai, revu, augmenté et amélioré par mes propres 
lecteurs, pourrait faciliter la compilation d'un Dic- 
tionnaire général com'paré des mythologies, diction- 
naire que l'avenir nous donnera, sans doute, mais 
qui sera seulement possible le jour où tous les dic- 
tionnaires spéciaux seront achevés. Dans le désir que 
ce premier dictionnaire comparé de la botanique 
mythologique puisse servir au but, j'adresse une 
courte prière mentale au dieu Soma, le roi des herbes 
védiques, et à Vénus, la mère des herbes latines, 
pour pénétrer leurs secrets divins, et je me mets 
impatient à l'œuvre. 

AnGELO de GUBERNATIS. 



LA 



MYTHOLOGIE DES PLANTES 



LEGENDES DU RÈGNE VÉGÉTAL. 



PREMIERE PARTIE. 

BOTANIQUE GÉNÉRALE. 



Abondance (arbre d'). — V. Ciel, Cocagne, Cosmo- 
gonique, Kalpadruma. 

AcHEMENiDON. — Cf. Plantes tnagiques, 

Achille. — Achille, en sa qualité de disciple de Chiron 
et d'ïnvîilnérable, trouva une herbe contre les blessures, 
qui prit de lui le nom d'achillea magna et, du héros qu'il 
guérit, celui de telephion. Nous verrons sous les mots Cen- 
taures et Gentiane, que cette herbe figure probablement le 
nuage; il n'y a pas à douter de son caractère mythologique. 
La confusion des renseignements fournis ici par Pline l'an- 
cien (xxx, 5) en est un indice de plus : « Invenit et achilleon 
Achilles discipulus Chironis, qua vulneribus mederetur, quae 
ob id Achilleos vocatur, Hac sanasse Telephum dicitur. Alii 
primum eriiginernm\em?,se, utilissimam emplastris, ideoque 
depingitur ex cuspide decutiens eam gladio in vulnus Tele- 
phi. Alii utroque usum medicamento volunt. Aliqui et hanc 

- i. 1 



2 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

panacen heraclion, aliisideriten. Hanc apud nos mille folium 
vocant, cubitali scapo, ramosam, minutioribusqiie quam foe- 
niculi foliis vestitam ab imo. Alii fatentur quidem illam vul- 
neribus utilem, sed veram acliilleon esse scapo coeruleo 
pedali, sine ramis. » 

Agis. — Fleur spéciale de la déesse Flora, née, d'après les 
Métamorph. d'Ovide (xiii), du sang d'Acis, l'amant de Gala- 
tée, tué par un Cjclope. On a cru pouvoir reconnaître dans 
l'acis, le butomus umbellatiis de Lin., le Junc2is flari- 
dus des anciens (Cf. La^^â'^^ des plantes, ^S^n,^ des plantes. 
Cornouiller, Roseau, etc.). 

Adam (arbre d'). — Nous aurions peut-être dû comprendre 
cet arbre parmi les espèces végétales bien plutôt que parmi les 
genres de la flore mythologique. Son importance et ses rap- 
ports intimes et variés avec les arbres cosmogoniques et an- 
tliropogoniques, générateurs et régénérateurs, nous ont seuls 
décidé à lui faire place ici. 

Dans l'homme, nous l'avons dit, on a vu très-souvent un 
arbre, ou un fils de l'arbre; rien d'étonnant que, dans la 
légende biblico-chrétienne du premier des hommes, l'arbre 
ait joué un rôle essentiel. Cette légende est, dans sa forme 
actuelle, assurément d'origine sémitique ^ ; elle a pourtant 
voyagé assez longuement parmi les Latins, les Indiens, les 
Slaves et les peuples altaïques, en prenant partout des formes 
singulières qui ne manquent pas d'offrir quelque intérêt pour 
l'investigateur des mythes. Nous examinerons donc les plus 
saillantes de ces traditions populaires concernant l'arbre 
d'Adam, dont la première source se trouve pour toutes dans 
la légende biblique, qu'on lira en note^. 

* Nous admettons cependant la possibilité que la tradition sémitique ait 
eu elle-même une couche antérieure; les analogies qu'on trouve entre cer- 
taines légendes babyloniennes et les légendes hébraïques prouvent au moins 
qu'elles n'appartenaient point exclusivement au peuple de Dieu. 

'^ Plantaverat autem Dominus Deus paradisum voluptatis a principio; in 
quo posuit hominem quem formaverat. Produxitque Dominus Deus de humo 
omne lignum pulchrum visu et ad vescendum suave; lignum etiam vitae 
in medio paradis! , lignumque scientiae boni et mali.... Tulit ergo Dominus 
Deus et posuit eum in paradiso voluptatis ut operaretur et custodiret illum; 



ADAM. 3 

Ce que nous devons avant tout relever, c'est la confusion 
perpétuelle entre l'arbre de vie et l'arbre de science, entre 
l'arbre de la génération, du péché et de la pudeur, et l'arbre 
de la sagesse suprême, entre l'arbre dont le fruit est défendu 
et l'arbre dont la feuille couvre les parties du corps qui doi- 
vent être cachées. Au milieu du Paradis il y a deux arbres, 
celui de la vie et celui de la science; les deux arbres en font 
évidemment un seul, de même que la 'imcsa paradisiaca ou 
figuier d'Adam, comme on l'a appelé, et la. musa sapieniian 
ont servi à désigner un seul et même arbre, le bananier. Le 
Créateur commence, dans le récit biblique, par défendre à 
Adam de toucher à l'arbre de la science, et finit par placer 
l'ange à l'épée flamboyante devant le Paradis pour qu'il 
garde la route qui mène à V arbre de la vie. Adam, après 
avoir péché, se couvre des feuilles du figuier \ et se cache au 
milieu du Paradis, c'est-à-dire précisément près des arbres 
et à la place même où il a dû pécher. L'identification des 
deux arbres du Paradis terrestre nous semble donc évidente, 
quoique l'arbre séducteur ait passé généralement pour un 

praecep'itque ei dicens : Ex omni ligno paradisi comede : de ligno autem scien- 
tiae boui et mali ne comedas,in quocumque enim diecomederis ex eo, morte 
inorieris....Erat autem uterque nudus, Adam scilicet et uxorejus; et noueru- 
bescebant. Sed et serpens erat caliidior cimctis animantibus terraequaefece- 
rat Domimis Deus. Qui dixit ad mulierem : Cur praecepit vobis Deus ut non 
comederetis de omni ligno pai'adisi? Cui respondit mulier : De fructu ligno- 
rum quae suni in paradiso vescimur; de fructu vero ligni quod est in medio- 
paradisi, praecepit nobis Deus ne comederemus et ne tangeremus illud, ne 
forte moriamur. Dixit autem serpens ad mulierem : Nequaquam morte mo- 
riemini. Scit enim Deus quod, in quocumque die comederetis ex eo, ape- 
rientur oculi vestri, et eritis sicut dii, scientes bonum et malum. Vidit igi- 
tur mulier quod bonum esset lignum ad vescendum et pulchrum oculis, 
aspectuque delectabile; et tulit de fructu ejus et comedit; deditque virosuo, 
qui comedit. Et aperti sunt oculi amborum; cumque cognovissent se esse 
nudos, consuerunt folia ficus, et fecerunt sibi perizomata. Et cum audissent 
vocem Domini Dei deambulantis in paradiso ad auram post meridiem, abs- 
condit se Adam et uxor ejus a facie Domini Dei in medio ligni paradisi.... 
Et Deus ait : Ecce Adam quasi unus ex nobis factus est scieus bonum et ma- 
lum; nunc ergo ne forte mittat manum suam et sumat etiam de ligno vitae, 
et comedat et vivat in aeternum. Ejecitque Adam et coUocavit ante paradi- 
sum voluptatis cherubim et flammeum gladium atque versatilem, ad custo- 
diendam viam ligni vitae. » Liber Genesis, 2, 3. 

' C'est dans cette attitude qu'il nous est souvent représenté par les anciens 
monuments chrétiens; cf. Gan-ucci, Storia delVarte Cristiana. 



4 BOTANIQUE PtKNKRAI.K. 

pommier ^ et que le figuier soit spécialement indiqué comme 
l'arbre qui a couvert la nudité d'Adam. Mais la pomme et la 
figue ont joué le même rôle phallique dans la légende du pre- 
mier homme. Dans un dessin de Michel- Ange, qui est au 
Louvre, le phallus d'Adam est représenté sous la forme d'un 
serpent entre deux figues. Cette malice du grand artiste est 
entièrement conforme à ce que la tradition populaire avait, par 
instinct, compris, et à ce que les hommes d'église eux-mêmes 
ont eu soin de nous apprendre sur le sens caché de l'allégorie 
du péché originel. Agrippa de Cologne n'emploie point de cir- 
conlocutions pour nous dire que le serpent séducteur a été le 
phallus ^. Le serpent étant intimement lié avec l'arbre, on 
peut, sans scandale, ajouter qu'Adam est à la fois l'arbre et 
le serpent phallique, séducteur de la femme ^. La signification 
du conte biblique nous semble ainsi devenir tout à fait trans- 
parente. Le dieu jaloux de l'homme est un lieu commun dans 
toutes les mythologies; les dieux veulent avoir partout le 
privilège de l'Ambroisie, c'est-à-dire, de l'Immortalité. L'arbre 
créateur, l'arbre phallique par excellence, l'arbre de l'am- 
broisie semblait réservé aux immortels. C'est de cet arbre 
que le Dieu créateur a tiré et qu'il tire éternellement sa force 
créatrice; Adam, le premier des hommes, a osé toucher à 
cet arbre placé au milieu du Paradis, c'est-à-dire au phal- 
lus placé au milieu de son corps; Dieu s'en eff'raye. « Ecce 
Adam, quasi unus ex nohis foetus est, sciens bonum 
et mahnn; » après le péché, le coupable se cache sous 
le feuillage; Dieu le chasse du Paradis et il place un ange 

* D"où le nom de pomme d'Adam, donné à ce nœud du cou humain qui 
s'est formé, dit-on, lorsqu'Adam a mangé la pomme défendue. 

" a Hune serpentem non alium arbitramur, quam sensibilem carnalem- 
que affectum, imo quem recte dixerimus. ipsum carnalis concupiscentiae 
génitale viri membrum, membrum reptile, memhrum serpens, membrura 
lubricum, variisque anfractibus tortuosum. quod Evam tentavit atque decoe- 
pit. » 

3 M. Cos, Mythology of the Arian Nations, en citant l'ouvrage de 
M" Gaume sur \eSaint-Es2)rit, nous apprend que ce prélat «joins Camerarius 
iu the belief that serpents bite women rather than men ». Après ce que 
nous avons appris par Agrippa, cette prédilection du serpent pour la femme 
ne nous étonne pas. 



ADAM. 



« ad custodiendam viam ligni vitae ». Le péché d'Adam est 
tel qu'il faut le laver par l'eau; le mythe ayant été trans- 
porté de sa signification matérielle à un symbole beaucoup 
plus élevé, le déluge arrive d'abord pour punir et renouveler 
la race humaine, jusqu'au jour où arrivera le grand régéné- 
rateur, le Christ, qui, par l'eau du baptême, fera disparaître 
les traces du péché originel, le Christ qui changera l'arbre de 
volupté en arbre de Passion ; l'arbre phallique deviendra 
l'arbre de la Croix \ l'arbre du péché, l'arbre où, selon la tra- 
dition populaire, le traître Judas ira se pendre. Les premiers 
chrétiens ont certainement eu conscience de la relation intime 
qui existait entre le mythe du premier générateur et le mythe 
du régénérateur; mais, dans le désir peut-être de les rappro- 
cher davantage, ils idéalisèrent la tradition judaïque de l'arbre 
d'Adam. 

Philon, le plus chrétien de tous les Juifs, par son livre sur 
la Création du Monde, avait certainement contribué à 
ce mouvement spiritualiste qui allait changer les mythes en 
dogmes religieux. « On dit, écrivait-iP, qu'au temps que 
l'homme estoit seul et auparavant que la femme fust créée. 
Dieu planta un beau jardin , ne ressemblant en rien aux 

nostres; car les nostres sont d'une manière irraisonnable ; 

mais les arbres qui estoient plantez au Paradis terrestre de 
Dieu, avoient âme et estoient raisonnables, portant pour fruit 
les vertus, l'entendement immortel, et la vivacité d'esprit, par 
laquelle l'honeste et deshoneste, la vie saine, l'immortalité, 
et tout autre cas semblable est distingué et connu. Ce discours 
de Philosophie sent plus tost, comme il semble, sa similitude 



' Meiizel, Die Unsterblichkeitslehre, nous apprend que les Manichéens 
a glaubten Christus habe sich fur die Menschheit geopfert uud sein Geist 
und Wesen lebe nur noch in den Pflanzen fort. Die ganze Pflanzenwelt galt 
als der latente Gottessohn, Jésus patibilis ». On se rappelle qu'à Venise le 
peuple pense que, le vendredi saint, toutes les feuilles tremblent en souvenir 
de la [lassion. Près de Messine, au contraire, lorsque le Christ est ressuscité, 
es paysans qui ont des arbres stériles, vont pour les couper; un compagnon 
qui est toujoui's présent intercède en faveur des arbres, qu'on laisse vivre 
dans l'espoir que le Christ ressuscité les a fécondés. 

^ Je n'ai sous les yeux que la traduction de Bellier, Paris, loSS. 



6 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

et allégorie, que sa propriété de parler et vérité; par ce qu'on 
n'a point encore vu et ne verra on jamais en la terre des 
arbres de vie ou de prudence ; par quoi il semble que par le 
Paradis terrestre se doit entendre la principale partie de 
l'âme, laquelle est pleine, comme de plantes, d'infinies opi- 
nions; et par l'arbre de vie, la plus grande de toutes les ver- 
tus, assavoir la piété, laquelle rend l'âme immortelle; et par 
la connoissance du bien et du mal la prudence, laquelle, 
comme juge, distingue et discerne les choses de leur naturel 
contraire. » 

L'arbre de la vie et l'arbre de la science sont devenus, 
chez Philon, l'arbre de la piété; l'arbre de la Croix, sur le- 
quel le Christ est mort pour l'amour des hommes, ne pré- 
sente plus qu'une légère différence avec l'arbre d'Adam tel 
que le concevait le sage Philon. Le mythe originaire lui-même 
avait fait le premier pas, en transformant l'arbre de volupté 
en arbre de connaissance, ou de sagesse suprême. C'est par 
un acte phallique que tous les Adams, sans excepter le ma- 
gnifique Prométhée hellénique, ont acquis la science : engen- 
drer c'était connaître ; la Bible elle-même emploie le mot 
connaître pour indiquer l'union sexuelle. Adam connaît sa 
sœur Eve et en fait son épouse et la mère des hommes ; le 
premier des mortels ario-indiens, Valter ego de Manu, de- 
venu ensuite le dieu de la Mort, Yama, dans les hymnes vé- 
diques, est séduit de même par sa sœur Yami. Le premier 
des mortels, celui qui guidera les autres par les voies de la 
mort, devient tout naturellement dans l'Inde le premier des 
sages, le législateur par excellence, sous sa forme jumelle de 
Manu Vâivasvata. Nous verrons le rôle important que l'arbre 
cosmogonique, la première des créations, représenté comme 
symbole de la vie et de la sagesse suprême, joue dans la lé- 
gende du Bouddha, le régénérateur indien ; dans les tradi- 
tions biblico-chrétiennes on a vu de même s'élever sur l'arbre 
phallique et générateur du Paradis terrestre la Croix du ré- 
générateur chrétien. Ce qui permettait cette déviation du 
mythe vers l'idéal , c'était l'étonnement admiratif des pre- 



ADAM. 7 

miers hommes en présence de l'acte qui perpétuait leur es- 
pèce ; bien loin de considérer la première union des sexes 
comme un acte exclusivement lascif et voluptueux, ils y 
voyaient l'accomplissement d'un rite auguste et mystérieux 
déjà inséparable d'une certaine honte pudique : l'Adam créa- 
teur remplit sur la terre des fonctions divines, et ces fonc- 
tions mêmes semblent figurer comme un pressentiment d'im- 
mortalité. 

On connaît les nombreuses traditions relatives à l'arbre de 
la Croix, sur lesquelles a travaillé l'imagination du moyen 
âge\ De toutes ces traditions, j'en sais peu de plus caracté- 
ristique et significative que la légende conservée dans un conte 
petit-russien récemment publié par M. DragomaHoff"^. Dans 
ce conte, Adam, arrivé à la fin de ses jours, se vante devant 
le bon Dieu d'être un homme fort et un immortel. Le bon 
Dieu le prévient que son orgueil sera puni, et qu'il aura mal 
à la tête, que les mains et les pieds ne lui serviront plus et 
qu'ainsi il devra mourir. Adam n'ajoute aucune foi à la pa- 
role du Seigneur; dès qu'il se sent vieillir dans la maladie et 
dans l'impuissance, il envoie en hâte son fils au Paradis ter- 
restre pour y cueillir une pomme d'or. Mais le fils, au lieu de 
la pomme, rapporte du Paradis la verge par laquelle Adam en 
avait été chassé ^. Adam la découpe en trois parties, en fait 
trois cercles, et les place autour de sa tête; la tête cesse à 

1 Dans la comédie espagnole intitulée • La Sibila ciel Oriente, Adam 
mourant dit à son fils : Mira encinia de nii sepula^o, que un arhol nace. 
Ces mots sont un symbole éloquent de l'Adam immortel. 

2 Malorusskiya naroclniya predaniya i razskazi ; Kiew, 1876, page 93. 
En Russie, on connaît encore une herbe de marais qu'on appelle Adamova 
Golova ou tête d'Adam, à laquelle on attribue la propriété de porter des 
cadeaux et d'alléger les accouchements. V Adamova Golova est, d'après la 
sjaionymie populaire petit-russienne et scientifique de Rogovic (Kiew, 1874), 
YEryngium campestre Linn. Rogovic nous cite encore rAdamove rebro 
(cote d'Adam) ou c'ortove rebro (côte du diable) petit-russien qui correspond 
au Thysellinum palustre L. Il doit y avoir certainement aussi quelque lé- 
gende en Russie qui se rapporte à ces deux herbes ; nous regrettons de ne pas 
la connaître. 

* On dirait que, par cette donnée, la notion phallique du mythe se con- 
tinue, le i)liallus ayant, comme la verge, avec hiquelle il s'identifie souvent 
dans le langage, véritablement chassé Adam du milieu du Paradis où il 
s'ébattait dans la volupté. 



8 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

l'instant de lui faire mal; mais aussitôt Adam meurt \ Dès 
qu'Adam fut mort, les trois verges plantées sur la terre pous- 
sèrent en forme de trois arbres : un cyprès, un cèdre et un 
arbre trois fois bienheureux {treblazenne drévo) ^. De ce 
dernier provient la Croix du Christ régénérateur; par quoi 
l'Adam générateur nous apparaît dans la tradition populaire 
sous la forme d'un véritable immortel. 

Cette tradition de l'arbre de la Croix identique à l'arbre 
d'Adam, c'est-à-dire à l'arbre phallique du Paradis terrestre, 
loin de se présenter comme un cas isolé particulier aux contes 
petits-russiens, a été si affectionnée par le peuple au moyen âge 
qu'on pourrait remplir des volumes avec les seules variantes 
européennes de ce conte de provenance sémitique. L'arbre du 
Paradis terrestre est toujours le point de départ; mais les con- 
teurs du moyen âge laissaient généralement libre cours à leur 



* Dans un récit du xii' siècle attribué à Lambert, chanoine de Saint-Omer, 
on lit qu'Adam « odore ligni refectus obiit ». 

2 II me semble probable que le conte petit-russien est d'origine byzantine. 
Cet arbre trois fois bienheureux, qui pourrait être pour les grecs Volivier, 
est, en effet, prophétisé par la reine Saba dans une légende grecque que 
nous citons plus loin. — Le conte petit-russien ajoute un détail que nous 
n'avons point trouvé dans d'autres traditions sur l'arbre de la Croix. Marie, 
allant avec son fils Jésus, arrive près de l'arbre, trébuche et dit avec dou- 
leur que sur cet arbre trois fois bienheureux son fils sera crucifié ; à quoi le 
fils répond : « C'est vrai, ma mère. » Les juifs essaient de crucifier le Christ 
sur d'autres bois, mais en vain, jusqu'à ce qu'ils aient rencontré l'arbre trois 
fois bienheureux. L'olivier, si honoré des Grecs, se trouve aussi indiqué 
tout spécialement par Goffredo de Viterbe, cité par Marignolli, lequel nous 
apprend que la tradition était vivante dans un monastère grec près de 
Jérusalem : « Dixit enim quod quando Adam fuit infirmus , misit Seth 
filium suum ad paradisum , petendo oleum misericordiae repromissum. 
Angélus custos paradisi dixit : nondum est tempus, tamen accipe très istos 
ramos, seu olivae, cedri et cupressi ; et planta; quando facietit oleum, 
tune pater tuus surget sanus. Venit Seth et invenit patreni mortuum iu 
Ebron et contorsit très ramos istos et plantavit super corpus Adae (un 
détail analogue à celui du conte petit-russien, mais en sens inverse) et sta- 
tim facti sunt unu777 . Tandem arbor illacrescens transplantata fuit, primo 
in monte Libani, postmodum prope Jérusalem, et est ibi hodie monasterium 
graecorum, ubi fuit incisum illud ligeum, et est sub altari fossa illa; 
et vocatur monasterium, ex eventu, Mater Crucis in hebraico; et illud 
lignum fuit revelatum Salomoni per reginam Saba, quod Salomon sepe- 
lire jussit sub profundissima turri; et facto terrae motu in nativitate 
Christi erupit, scisso fundamento turris, et illius virtute facta fuit probatica 
piscina. » 



ADAM. 



imagination , lorsqu'il s'agissait do représenter cette région 
bienheureuse au milieu de laquelle, au commencement de la 
vie humaine, le premier des hommes avait été placé avec 
sa compagne '. Le Paradis terrestre était censé contenir 
toutes les merveilles de la végétation, si bien que le chroni- 
queur Joinville, en faisant mention do différentes plantes in- 
diennes dont on apportait les fruits dans les ports de l'Egypte, 
ajoutait : '< VX l'on dit que ces choses viennent du Paradis 
terrestre, que le vent abat des arbres qui sont au Paradis. » 
Mais le Paradis dont on parlait à Joinville en Egypte n'était 
plus celui de la Mésopotamie; on devait, au contraire, faire 
allusion à l'île de Ceylan, où, d'après certaines croyances nia- 
hométanes et celles des chrétiens dils de saint Thomas au Co- 
romandel, le Paradis terrestre avait été créé et la légende 
d'Adam s'était accomplie. Giglioli a trouvé des traces de la 
même légende à l'île de Java; mais il nous semble probable 
que les bouddhistes de Ceylan, en passant à Java, l'auront 
apportée 'avec eux '^. 

Avant de suivre le conte de l'arbre d'Adam dans son évo- 
lution orientale, résumons la légende d'après la tradition plus 



' Seth, envoyé par Adarri au Paradis terrestre, y voit «albori cou foglio 
variate d'ogni coloi'e; e di questo aihore veiiiu Hi grandJHHirno odore, (;h<j 
parea che tutti i moKcadi del niorido fossero ivi; « '1 porne e '1 frutto (;h« 
v'era suKo era tanto amoroso e dilottevoio a maiifjiare, che veracemento (;' 
parietio lavorati <; confettati. E r.'irigeio ne lascio tocare e rnari;^iare a Sette. 
i'oi vide pratora tutti fioriti, e di quelli fiori ne venia m. grandissimo odore 
che parea veracernente che tutte le «pezie del rnondo l'oHKero in verità ; e 
pasKato il prato, vide albori invece quaii avea uccelli piccoietti e avieno 
i'alie roKse , li quali cantavano si dolciernente ch'ogni mente umana isi 
sarebbe addormentata. l'oi vide l'alhero, donde noi fummo tutti perduti, 
de! quaie mangiô Adarno del suo frutto ». Legfjandd di yidamo cd J'Jva, du 
xiv* Kiecle, |)uhliée [lar le [iroteKHeur D'Ancona (Hoiogne, 1H70). 

* a l'n' opéra (antaHtica, che semlira ewsere tradotla dal Kawi e clie c. 
intitolata Kânda coatiene le nozioni delF antica mitoiogia e coKmogonia 
dei OiavancKi; il Itarfles nel kuo bel lihro ne riproduc.e aicunj hrani dicendo 
che una larga porzione è troppo lontana dal casto per esHere tradotta. Il 
primo uomo eblie nome Puru^aninrj Gian; l'Kva ottenuta dal .suo unico 
iiplio f;hhe origine da una foglia ili kasl/ubka, forwe hasumbtx fcarthamuK). » 
Giglioli, VUujfjio i.nt.orno al fjloho daU.a MdjjcnUi; Milan, 1H7(), p. 18-1, 
en note. Nous remarquouK ici seulement que le haatubUa ne pourrait être 
autre chose que le kaustubluj, indien, la perle coBmogonique née par le ba- 
rattement de l'océan et que le dieu Vishnu porte suspendue à «on cou. 



10 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

commune qui s'était répandue au moyen âge en Occident. La 
leggenda cVAdamo ed Eva, éditée par le professeur D'An- 
cona, nous offre la tradition dans l'une de ses formes les plus 
complètes. Adam, vieillard de 900 ans, se sent mourir de 
fatigue après avoir déraciné un énorme buisson {huscioné), 
et envoie Seth, son fils, au Paradis de volupté {deliziano) 
chez l'ange qui défend l'accès de l'arbre de la vie éter- 
nelle {Valbero délia vita durabile). Seth s'approche de 
l'arbre dont Adam et Eve ont mangé le fruit; un garçon 
rayonnant comme le soleil y est assis (c'est-à-dire que sur le 
sommet de l'arbre il y a le soleil), et apprend à Seth qu'il est le 
fils de Dieu et qu'il reviendra un jour sur la terre pour la déli- 
vrer du péché et pour donner l'huile de la miséricorde à 
Adam \ L'ange donne à Seth trois petites graines en le char- 



' Dans une légende italienne examinée par le professeur Mussafia, nous 

avons cette partie du récit sous une forme plus détaillée et plus complète, 

et tout le conte offre des variantes intéressantes. « A 930 anni Adamo stanco 

del continuo lavorar la terra et tediato délia vita, esorta Seth a recarsi al 

Cherubino e chiedergli Tolio promesso. Seth chiede quai via debba tenere. 

E Adamo : « Muovi verso l'Oriente per una via tutta verdeggiante, salvo che 

una série di luoghi vi si scorge, in cui non spunta un fil d'erba (cf. arbre 

sec). Sono le vestigie lasciate da me e da Eva nel lasciare il paradiso. Segui 

quelle. » Seth fd cosî; e alla porta del paradiso vede il Cherubino, il quale 

gli ordina di affacciarsi ad un' apertura e mirare entro il paradiso. Quivi 

egli vede in tre diverse riprese il giardino bellissimo con in mezzo una foute, 

onde sgorgano i quattro fiumi e là presso un albero grande pieno di rarai, 

ma privo di corteccia e di foglie, — un serpente aggrovigliato intorno ail' 

albero, — l'albero che coi suoi rami si soUeva fino al cielo ed ha in cima un 

bambino, e colle radici si sprofonda fino ail' inferno, ove Seth vede l'anima 

del fratello Abele. L'Angelo aununcia che il bambino è il figlio di Dio, l'olio 

promesso. Dca poi a Seth tre granella, di cedro (Padre), di cipresso (Figlio), 

di pino (o di pabna, Spirito Sauto), ordinandogli che, quando Ira tre giorni 

Adamo sarà morto, ci ponga le granella nella bocca di lui. Adamo consolato 

ride (la sola volta in vita sua) ; il terzo giorno muore. Seth lo sotterra nelli 

valle d'Ebrou, depone sotto la sua lingua le granella. Ne nascono tre % ir- 

gulti, che ben tosto raggiungono l'altezza d'un braccio, senza più crescere 

fino a Noè, Abrarao, Mosè. Dopo passato il mar Rosso, quest' ultimo giugne 

cogl' Israeliti nella valle di Ebron ; vede i tre virgulti, e ispirato da Dio li 

predicasimbolo délia Trinità. Li svelle, e dolce fragranza si spande per tutto. 

Li invogiie in panno mondissimo e seco li porta per 42 anni nel deserto. Chi 

veniva morso da' serpenti baciava i virgulti e guariva. Con essi Mosè fa 

spicciar l'acqua dalla grotta. Mosè prima di morire ripianta le verghe 

appiè del monte Tabor in Arabia. Mille anni dopo, a David appare un an- 

gelo, che gli ordina d'andare in cerca délie vei-ghe. David ubbidisce, trova 

le verghe ; molti guariscono al loro contatto. David, ritornato a Gerusalemme, 



ADAM. 11 

géant de les placer sous la langue d'Adam, dès qu'on l'aurait 
enseveli près du mont Tabor dans la vallée de Hébron. Les 
trois graines ^ prennent racine et s'élèvent en peu de temps 
sous la forme de trois verges ; l'une des verges est une branche 
d'olivier, la seconde un cèdre, la troisième un cjprès. Les 
trois verges ne quittent point la bouche d'Adam et n'ont au- 
cune croissance jusqu'au temps de Moïse, lequel reçoit de 
Dieu l'ordre de les couper. Moïse obéit, et avec ces trois verges 
qui exhalent un parfum de Terre promise, accomplit plu- 
sieurs miracles, guérit les malades, tire l'eau du rocher, et 
ainsi de suite. Après la mort de Moïse, les trois verges res- 
tent cachées dans la vallée de Hébron jusqu'au temps du roi 
David, qui va les reprendre sur un avis du Saint-Esprit, et 
les apporte à Jérusalem, où tous les lépreux, les muets, les 



pone i virgulti in una cistenia, perché vi rimangano durante la notte. 
Quando al mattino va a prendei'Ii per piantarli iu luogo degno, li trova pro- 
fondamente radicati e riunitisi in una sola planta. Li lascia quivi, e a difesa 
ci la intorno un muro. La planta cresceva rigogliosa, e David la circoudava 
ogni anno d'un cerchio d'argento ; e ciô duro per ben treut' auni. Sotto 
quella planta David soleva pregare e salmegglare e sotto di essa pianse 
l'omicidio di Urla. Ad esplare la quale colpa si dà a preparare la fabbrica 
del tempio; ma iu una visione Dio gli aununcia che questa è riserbata al 
suo figliuolo. Edificandosi il tempio si trova il legno, che non si puo adat- 
tare a verun luogo. (Cf. la tradition que nous rapportons sous \e mot jial- 
tnie7% au sujet de Téglise de Saint-Thomas.) Ne scelgono un altro eSalomone 
ordina che il primo sia riposto nel tempio. Vi si mette a sedere una donna 
di nome Maximilla e i suoi abiti cominciano ad ardere; onde si dà ad escla- 
mare: «Gesù, Dio e Signor mio!» I Giudei la lapidano; è la prima martire 
délia fede. Il legno vieue gittato nella piscina, ove opéra miracolose guari- 
gioni, le quali dispiacendo ai Giudei esso vien posto su d'un ruscello a modo 
di ponte. Giugne la regina d'Orienté Sibilla ; non vuol passare sopra il 
ponte; adora e vaticina. Il legno i-esta quai ponte tino ai tempi di Gesù. Ne 
viene reciso un terzo di dieci braccia di lungliezza e di tre per il legno tras- 
versale. » 

' Dans la note précédente, nous avons déjà un indice de la Trinité végétale. 
Un poëme provençal du moyen âge sur l'arbre de la croix, d'accord avec la 
légende du Renard contrefait, reconnaît aussi dans les trois grains les 
trois personnes de la Trinité chrétienne. Le Verbe cosmique, le Verbe créa- 
teur, le Verbe phallique semble être représenté par la langue d'Adam sous 
laquelle les trois grains sont placés. Goffredo de Viterbo dans son Panthéon 
(xir siècle) dit : Unus crat truncus sed forma trijilex foliorum, en ajou- 
tant : Trina dewn trinuin significa}'e volunt. Dans le drame celtique : 
Ordinale de oriçjine mundi, examiné par Villemarqué, on rapporte la 
légende des trois grains du Paradis devenus trois verges vigoureuses, et on 
ajoute qu'elles sont le symbole de la Trinité ; un seul arbrisseau les réunit. 



12 BOTANIQUE GEXBRALE. 

paralytiques, les aveugles et les autres malades se présentent 
au roi pour lui demander le salut de la Croix {la salute 
délia Croce Sanla). Le roi David les touche avec les verges, 
et toute infirmité disparaît à l'instant même. A ce point, la 
légende italienne présente un peu de confusion ^ ; on ne parle 
plus des trois verges que David cache d'abord, pendant trente 
ans, dans une citerne et puis fait transporter dans le temple; 
et on fait seulement mention de l'arbre du Liban, ici, proba- 
blement, le cèdre, c'est-à-dire d'une seule des trois verges, 
de celle qui devait particulièrement fournir le bois de la Croix. 
Salomon veut achever le temple, mais on n'y parvient • qu'en 

' Il parait que le compilateur a réuni en une seule deux variantes de source 
différente. 

' Ce détail se trouve aussi chez Gervais de Tilbury, qui dit : « In aediti- 
catione templi inventum est lignum nulli usui commodum... aut enim bre- 
vius erat aut longius quam requirebatur, 5» et rapporte le récit de Pierre 
Comestor : Historia ecclesiastica, d'après lequel la reine Saba dans son 
voyage de retour aurait trouvé le bois saint « in dorao saltus y>, et l'aurait 
révélé à Salomon avec le secret de la future destination du bois. Franco Sac- 
chetti, dans le 42° de ses Sermoni Evangelici, suivait une variante de la 
même tradition, et il ajoutait : « Non si seppe mai di vero che legno questo 
fosse, corne chi dice d'olivo e chi d'una cosa e chi di un'altra. » Dans un 
sermon de Hermann de Fritzlar (xiii* siècle), on prétend que la branche 
avait été détachée d'un cyx)rès. Jacopo da Voragine indique quatre bois 
différents : Ligna crucis, 2)alma, cedrus, cypressus, oliva. Dans le My- 
reur des histors de Jean des Preis d'Outremeuse (xiV siècle), après avoir 
nommé le cèdre et le cyprès, on ajoute que le troisième arbre était un 
« pins, qui est aultrement nommeis oliviers ». Nous lisons enfin cette cu- 
rieuse description du bois saint, chez Bauhin : De plantis a divis sanctisve 
nomen habentibiis (Basileae, 1591) : « Ligni viscum Gentilis Fulginas ac 
Jacobus de Partibus in usum duxerunt, et ipsum ob praeclaras illi insitas 
vires Lignum S. Crucis appellarunt. Ruftius iuDiosc, lib. I, cap. 21. Yerum 
agallochum Germani Des Heiligen Kreuzes Holz, hoc est, lignum S. Crucis 
appellant. Goropius in Vertumno, p. 131 : Scio non defuisse qui ex diversis 
lignis crucem Salvatoris nostri Jesu Christi composuerint, et alios quidem 
tria, alios quatuor gênera coujunxisse , sed inanibus conjecturis. Si diver- 
sitas materiei admitteretur, ea in solida cruce duobus generibus coutinere- 
tur... Quando in Paradiso terrestri Lignum vitae, veluti certum quoddam 
genus arboris commemoratur et id ad materiam Crucis refertur, non videor 
mihi vei-itati cousona dicturus, nisi ex uno arboris génère crucem cousti- 
tisse dicam, ad quod ea quae de arbore vitae in Paradiso plantata dicun- 
tur, referuntur, pertinere intelliguntur. Pace igitur illorum qui nuUo soli- 
dae ratiouis fundamento varia ligna ad crucem construendam conieceruni. 
raihi fas sit dicere ; quorum genei-alim pro glandifera arbore acceptam 
vitae arborem in Paradiso fuisse.»— Marignolli enfin, dans sou Chronicon 
Bohemorum (xiV siècle), s'exprime ainsi : « Fuerunt in liguo crucis palnia, 
oliva, cypressus et cedrus, qui solus dicitur esse fructus delectabilis ad 



ADAM. 13 

tirant du Liban certain bois, sur lequel une femme vient 
s'asseoir et, dominée par l'esprit prophétique, crie : « Main- 
tenant le Seigneur prophétise les vertus de la Croix sainte » ; 
les juifs se jettent sur la femme et, l'ayant lapidée, plongent 
le bois saint du temple dans la piscine probatique, dont l'eau 
acquiert à l'instant des qualités salutaires. Dans l'espoir de 
le profaner, les juifs emploient alors le bois saint pour cons- 
truire le pont du Siloë, sur lequel tout le monde passe, à 
l'exception de la reine Saba qui se prosterne pour l'adorer, 
en prophétisant que de ce bois on ferait un jour la Croix du 
Rédempteur \ 

Dans une étude très-érudite du professeur Mussafla sur 
la légende du bois saint "", on pourrait trouver plusieurs au- 
tres renseignements sur les différentes formes que cette lé- 
gende revêtit en Europe. M. Mussafla pense, et il nous 
semble avec raison, que la première source de la légende sur 
le voyage de Seth au Paradis se trouve dans le dix-neuvième 
chapitre de l'Évangile de Nicodème , où on lit que Seth va 
au Paradis chercher l'huile de Miséricorde pour Adam, et 
trouve l'ange Michel qui lui refuse ce qu'il cherche en lui 
apprenant que le Christ seul arrivera un jour sur la terre 
pour oindre tous les croyants et pour conduire Adam à l'ar- 
bre de la Miséricorde. 

Dans un code parisien, commenté par Gaston Paris, ou 
raconte qu'Eve emporta par distraction, du Paradis terrestre, 
une branche de l'arbre du péché, qu'elle la planta et qu'elle 
vit pousser à la même place l'arbre sous lequel Abel fut tué 
par son frère. Dans un code viennois, décrit par le professeur 
Mussafla, l'ange Michel remet à Eve et à son flls Seth une 
branche à trois feuilles détachée de l'arbre du péché, avec 

manducandum, ut taie videtur lignum crucis apud dominum nostrum Ka- 
rolum imperatorem in sua cruce, quamvis illi (c'est-à-dire, les Indiens) di- 
cant de /nusa quae dicitur ficus, et repraesentat imaginera crucifixi, hoc 
sine prejudicio et assertione. » 

' On peut aussi compare!" ici : Il libro cU Sidrach, publié par Adolfo 
Bartoli; Bologne, 1868; pages 57, 58. 

- Vienne. Gerold, 1870. Nous en avons déjà rapporté toute une légende 
italienne dans une note précédente. 



14 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

l'ordre de la planter sur le tombeau d'Adam. D'après la même 
légende, la plante qui en sortit fut placée comme ornement par 
Salomon dans le temple de Jérusalem, plongée ensuite dans 
la piscine probatique, où elle resta jusqu'au jour du supplice 
du Christ « qui in ipso ligno suspensus est in eo qui 
dicitur Calvariae locus, et in ipso stipite arhoris po- 
sito ita ut sanguis ipsius redempAoris in caput primi 
plasunatis descenderit ». 

Une légende grecque, recueillie par Gretser au siècle passé 
et résumée par le professeur Mussafia, introduit au lieu 
d'Adam ou de son fils , le grand patriarche Abraham ^ , 
chef de race qui se confond très-souvent dans la tradition 
populaire avec le premier des hommes. Abraham rencontre 

1 En Allemagne, le peuple fait souvent confusion entre l'arbre d'Adam et 
l'arbre d'Abraham, considéré comme un présa^^e de pluie; on appelle ainsi 
ce groupe de nuages qui apparaît quelquefois après le coucher du soleil. 
Kuhn, Schwartz et Mannhardt ont reconnu dans cet arbre mythique de la 
croyance populaire moderne germanique un fragment de l'ancien Yggdra- 
sil cosmogonique Scandinave : « Zu Tilleda am Kifhàuser und zu Bartel- 
felde am Harz nennt man dasselbe Wetterbaum und sagt danach regiere sich 
das Wetter; wohin die Spitzen gehen, dahin werde sich der "Wind wenden. 
In der Uckermarck nennt man dièses Wolkengebilde den Abrahamsbaum , 
an andern Orten Adamsbaum. Man sagt : « der Abrahamsbaum bliiht, es 
■wird regnen ». Bliiht er nach Mittag zu, so giebt es gutes Wetter, nach 
Mitternacht, so giebt es Regen. » Cf. Schwartz, Der Ursprung der Mytlio 
logie, p. 130. Cette même identification de l'arbre d'Abraham ou d'Adam 
avec l'arbre pluvieux et cosmogonique, nous aurons lieu de la constater en- 
core une fois, lorsque nous esquisserons la légende orientale du tére'binthe ; 
cf. aussi les traditions orientales rapportées sous l'article Palmier. Il est 
aussi possible que la légende française de Renard le contrefait, laquelle 
fait pleurer Jésus sur l'arbre d'Adam devenu sec, fasse allusion à un mythe 
à la fois phallique et météorologique. Les larmes auraient la même fonc- 
tion que la pluie qui vient rafraîchir l'arbre seo et le féconder; le renard 
décrit le voyage de Seth au Paradis : 

Tant va avant que l'arbre vit, 
Où l'enfant enveloppez estoit. 
Qui moult ploroit et lamentoit; 
Les larmes que de lui issoient 
Contreval l'arbre en avaloient. 
Adonc regarda l'enfant Seth 
Tout contreval de l'arbre secq ; 
Les rachines qui le tenoient 
Jusques en enfer s'en aloient. 
Les larmes qui de lui issirent 
Jusques dedens enfer cheïrent. 



ADAM, 15 

le long du fleuve Jourdain un pâtre qui se plaint d'un péché 
qu'il a commis. Abraham lui conseille de planter trois tisons 
et de les arroser avec soin , jusqu'à ce qu'ils repoussent. 
Après quarante jours, les trois tisons ont pris la forme d'un 
cyprès, d'un cèdre et d'un pin , ayant des branches et des 
racines différentes, mais un seul tronc indivisible. L'arbre 
croit jusqu'au temps de Salomon, qui veut l'emploj^er à la 
construction du temple ; après des efforts inutiles, on le des- 
tine à servir de siège aux visiteurs du temple; la Sibylle 
Erythrée (la reine Saba) refuse de s'y asseoir et crie : « Trois 
fois béni le bois sur lequel sera tué le Christ Roi et Dieu ! » 
Alors Salomon fait placer le bois sur un piédestal et l'orne 
de trente cercles ou couronnes d'argent. Ces trente cercles 
seront le prix de la trahison de Judas, et le bois servira pour 
le crucifix. 

Le professeur Mussafia nous a encore fait connaître deux 
légendes élaborées par deux poètes allemands des treizième et 
quinzième siècles. Chez le premier (Liutwin), Eve va au 
Paradis avec son fils ; elle rencontre le serpent ; elle reçoit de 
saint Michel une branche d'olivier, lequel planté sur le tom- 
beau d'Adam a une croissance rapide. Ici la légende, au lieu 
de se poursuivre, recommence par un nouveau détail tiré de 
ses variantes. Après la mort d'Eve, Seth retourne au Para- 
dis et rencontre, au lieu du serpent, le Chérubin qui a dans 
ses mains une branche, à laquelle est suspendue la moitié de 
la pomme jadis mordue par Eve. Il la donne à Seth, en lui 
recommandant d'en prendre grand soin, ainsi que de l'olivier 
planté sur le tombeau d'Adam, parce que ces deux arbres 
seront un jour les instruments de la rédemption humaine. 
Seth gaida soigneusement la branche et, à l'heure de sa mort, 
la remit au meilleur des hommes, jusqu'à ce qu'elle parvint 
dans les mains de Noé, lequel l'emporta avec lui dans l'Arche. 
Après le déluge, Noé envoya la colombe messagère qui re- 
vint à lui avec une branche de l'olivier planté sur le tombeau 
d'Adam. Noé garde religieusement les deux branches, qui 
devront servir à la rédemption du genre humain. — Chez 



16 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

le second poëte allemand, l'auteur du Meistergesang inti- 
tulé Klingsor Astrortiey, Adam, qui se sent mourir, en- 
voie Seth au Paradis pour y cueillir le fruit du péché (c'est-à- 
dire pour demander de nouvelles forces à l'arbre de la vie). Seth 
s'excuse en disant qu'il ne connaît pas le chemin ; Adam lui 
prescrit de marcher toujours sur un terrain dépourvu de 
toute végétation. L'ange donne à Seth non pas une nouvelle 
pomme (en la mangeant, Adam pourrait peut-être vivre encore 
une fois 900 ans), mais simplement le trognon de la pomme 
mordue par Eve; Seth revient que son père est déjà mort; 
il tire du trognon trois graines, et il les sème dans la bouche 
d'Adam, de laquelle sortent trois plantes que Salomon fit 
couper pour en façonner une croix, celle-là même où le Christ 
fut pendu, et une verge de juge, laquelle, fendue au milieu, 
servit ensuite pour y placer la lettre que Pilatus écrivit à 
Jésus. 

Dans le conte cyclique français du moine Andrius , nous 
trouvons un détail qui se représente dans la légende de saint 
Thomas, apôtre du Coromandel \ c'est-à-dire l'arbre qui 
doit servir pour la construction du temple et que personne 
ne peut remuer. Salomon, voulant bâtir le temple, ordonne 
que les trois verges de Moïse, devenues un seul arbre, soient 
coupées : « Avant que chis sains arbres fust trenchiés, si lor 
fu avis que il fust plus Ions des autres une codée, et quant 
li arbres fu trenciés, si lor fu avis qu'il estoit plus 2 codées, 
et quand li très fut fais et il fu aportés à l'oevre dou temple, 
si le comencierent à lever sus, si lore fu avis qu'il fu 2 co- 
dées plus Ions. Li arbres crut et décrut si que nus jors ne 
lor ot mestier, car il estoit destinés à faire la sainte crois 
nostre Signor Jhesu Crist. Quant il virent que li arbres ne 
lor auroit mestiers et que il ne lor vaudroit riens, si comanda 
li rois Salemons que on alast querre un autre arbre et cil i 
alerent et le trouvèrent cel jour meisme sans demeure, et 
estoit plus biaus et plus rices que nus des autres, et li sains 

' Voir le mot Palmier. 



ADAM. 17 

arbres si fu au temple Damedieii jusques au tans de la pas- 
sion Jhesu Crist. Li rois Salemons si régna XI ans et puis 
avindrent maintes miracles par le saint arbre qui ne fait mie 
à celer; car il avoit un provoire el païs, qui ot à nom Ori- 
feus, qui moût ot conquesté d'avoir et moût le desiroit et ren- 
voya là cent homes. Quant il furent venu, si nel porent on- 
ques remuer. Lors i ala li prestres meisme à tout merveilleuse 
force de gent, mais onques ne le porent remuer. Et quant li 
prestres qui estoit rices hom et de moût grant paour (pou- 
voir) vit ce, si comanda que li fus fust trenciés en 3 parties. 
Ensi qu'il le voloient toucier, si en issi uns feus dou fust 
moût grans et moût mervelleus et sailli et arst le provoire et 
40 de ceaus qui avoec lui estoient venu por le fust trenchier, 
et li autre s'enfuirent et escaperent. Icel signe et icel miracle 
avinrent pur icel saintisme arbre; puis fu li fust longement 
au temple Damedieu, que onques nule riens n'i osa touchier, 
jusques que on en fist la Crois nostre Signor Jhesu Crist. 
Quant vint au tans de la passion Jhesu Crist, si ne porent li 
Juis malaventurous trouver nul arbre où il vausissent cruce- 
fier le Sauveour dou monde, et lors i envoia Cayphas qui es- 
toit prestres de la loi 300 Juis au Temple Damedieu que il 
preissent icel saint fust et qu'il li en aportaissent, mes il ne le 
porent onques trouver si legier qu'il le peuissent remuer. 
Lors comanda Cayphas de rechief qu'il alaissent ariere et 
trenchaissent d'icel fust 10 codées et d'icele partie feissent 
une crois. Lors fist li pueples si corne Cayphas l'ot comandé 
et apareillierent hastivement la crois. » Le reste de l'arbre 
resta au temple jusqu'à ce qu'Hélène, la mère de Constantin, 
l'eût retrouvé avec la croix; ce même bois merveilleux fit 
ensuite, d'après les contes de l'église catholique, une foule de 
miracles \ La légende de saint Thomas nous aide à saisir le 

> Dans un conte populaire vénitien, publié par M. Bernoni (Venise, 1875), 
un fourbe dit à son compagnon fiévreux que, pour chasser la fièvre, il 
faut employer le bois saint de la Croix, et en promettant d'aller le 
chercher lui-même, se fait donner l'argent pour les frais de voyage ; il va, 
au contraire, près d'une vieille barque, eu détache un morceau, le fait cuire, 
et en compose un sirop qu'il administre à son compagnon, lequel, par la vertu 

I. ' 2 



18 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

sens mythologique de cette histoire ; l'arbre de saint Thomas 
doit servir pour un temple céleste; comme arbre céleste, les 
hommes n'ont aucun pouvoir de le remuer. Dans l'un des ré- 
cits sur l'arbre d'Adam, nous lisons aussi que l'arbre para- 
disiaque atteint par ses racines l'enfer, par ses branches le 
ciel, et que sur son sommet brille l'enfant Jésus. Le miracle 
n'étonne donc plus; et cet arbre cosmogonique, ce pieu créa- 
teur universel et par excellence ne peut naturellement être 
employé pour des constructions terrestres, et doit seulement 
servir à des rites divins. La logique du mythe originaire 
n'est point endommagée et obscurcie par le large développe- 
ment que la légende populaire a reçu dans les nombreux 
contes post-évangéliques occidentaux. 

Nous allons maintenant trouver des traces orientales de 
cette même légende passée dans l'Inde par une double tradi- 
tion, celle des chrétiens dits de saint Thomas, qui avaient pu 
subir l'influence indirecte de l'évangile apocryphe de Nico- 
dème, et celle des mahométans. Quoi qu'il en soit, il est cu- 
rieux de voir se répandre dans l'Inde et y prendre un carac- 
tère indigène la croyance populaire qui rattache l'arbre du 
péché à l'arbre de la croix. 

Le récit du Koran ne s'éloigne guère, pour ce qui concerne 
Adam, de la tradition biblique. Dieu parle : « Nous vous 
créâmes et nous vous donnâmes la forme, puis nous dîmes 
aux anges : Inclinez- vous devant Adam; et ils s'inclinèrent, 
excepté Eblis, qui n'était point de ceux qui s'inclinèrent. 



de la foi, guérit tout de suite; d'où le pi'overbe satiiùque vénitien : Siropo de 
barcasza la freve descazza (le sirop de vieille baraque chasse la fièvre). 
Mais un vrai miracle est celui que nous trouvons raconté dans Zucchi, Vita 
di Satita Teodolinda (Milan, 1613), au sujet du trésor de la reine Théode- 
linde transporté auparavant à Avignon : « Nell' esporre il tanto disiderato 
tesoro, questo miracolo seguî che, mentre, présente TArcivescovo, si stava 
per trarre dal suo luogo la croce del Regno, che in se contiene del legno 
délia Santa Croce, ella da se stessa ùnmantinente ne saltà fuori con 
istupore degli astanti, di quelli massimamente, che essendo in Avignone 
videro che non fu mai possibile cavarnela con tutta la diligenza usata da' 
Vescovi, da' Cardinal! e dai medesimi principi di Milauo, dimostrando che 
allhora, per cosi dire, era in casa sua, non quando veniva in questa e quella 
parte portata. » 



ADAM. 19 

Dieu lui dit : Qu'est-ce qui t'empêche de t'incliner devant lui, 
quand je te l'ordonne? Je vaux mieux que lui, dit Eblis; tu 
m'as créé de feu, et lui, tu l'as créé de limon. Sors d'ici, lui 
dit le Seigneur, il ne te sied pas de t'enfler d'orgueil dans ces 
lieux. Sors d'ici, tu seras au nombre des méprisables. Donne- 
moi du répit jusqu'au jour où les hommes seront ressuscites. 
Tu l'as, reprit le Seigneur. Et parce que tu m'as égaré, re- 
prit Eblis, je les guetterai dans ton sentier droit. Puis je les 
assaillirai par devant et par derrière; je me présenterai à 
leur droite et à leur gauche, et certes tu n'en trouveras que 
bien peu qui te seront reconnaissants. Sors d'ici ! lui dit le 
Seigneur, couvert d'opprobre et repoussé au loin, et qui te 
suivra!., je remplirai l'enfer de vous tous. Toi, Adam, habite 
avec ton épouse le jardin, et tous deux mangez de ses fruits 
partout où vous voudrez; seulement n'approchez point de 
l'arbre que voici, de peur que vous ne deveniez coupables. 
Satan leur fit des suggestions pour leur montrer leur nudité 
qui leur était cachée. Il leur dit : Dieu ne vous interdit cet 
arbre qu'afin que vous ne deveniez pas deux anges, et que 
vous ne soyez pas immortels. Il leur jura qu'il était leur con- 
seiller fidèle. Il les séduisit en les aveuglant; et lorsqu'ils- eu- 
rent goûté de l'arbre, leur nudité leur apparut et ils se mi- 
rent à la couvrir de feuilles du jardin \ » 

Ce passage n'offre évidemment aucun intérêt particulier 
pour l'histoire du mythe d'Adam ; nous l'avons cependant re- 
prodiiit, parce que la fidélité avec laquelle cette partie du 
récit nous est conservée par le Koran nous semble un indice 
et une garantie que les mahométans ont pu, avec la même 
fidélité, accepter dans leur tradition et divulguer dans l'Inde 
les autres parties de la légende fondées sur des traditions 
rabbiniques et évangéliques ^. 



' Le Koran, traduction nouvelle faite sur le texte arabe par M. Kasimirski ; 
Paris, Charpentier, 1864. 

^ De la même manière, nous trouvons dans le Koran le roi Salomon re- 
présenté sous la même Ibrme légendaire que dans les traditions rabbiniques 
et byzantines. 



20 nOTANIQUE GÉNÉRALE. 

Nous rappelons maintenant, pour un instant, l'attention 
du lecteur sur le rôle que le figuier joue dans la légende bi- 
blique. De sa feuille il couvre Adam , après l'avoir , sans 
doute, séduit et perdu par son fruit. Nous verrons que dans 
la tradition populaire le figuier a conservé un caractère 
essentiellement diabolique, caractère qui, d'ailleurs, lui appar- 
tenait déjà en Occident avant que l'on y eût subi l'influence 
judaïque et chrétienne. Ce caractère dans la Bible n'est pas 
bien évident; on le devine cependant par le mythe de l'arbre 
d'Adam et du serpent, et encore parce que le figuier était 
l'arbre où les démons préféraient se réfugier, si on doit en 
juger d'après les fauni flcarii que saint Jérôme reconnais- 
sait dans certains monstres obscènes mentionnés par les pro- 
phètes. La tradition populaire chrétienne considère le figuier, 
et spécialement le figuier sauvage, comme un arbre maudit, 
parce que, nous l'avons dit, on prétend que le traître Judas 
s'y était allé pendre. 

Quoi qu'il en soit, la légende sémitico-byzantine apportée 
dans l'Inde par les chrétiens de saint Thomas ou par les maho- 
métans et peut-être par les uns et parles autres, et, de l'Inde, 
grâce aux récits des voyageurs, revenant en Occident, avait 
perdu le souvenir distinct du cèdre, du cyprès et de l'olivier. 
Ce fut à la ficus indica (nyagrodha), à la ficus religiosa 
(açvattha), et encore à Idi'inusa paradisiaca (kadalî), appe- 
lée par nos voyageurs ^co d'Adamo, que fut attribué tour à 
tour le nom d'arbre d'Adam. Parmi les noms donnés à la ficus, 
indica, Wilson a trouvé aussi celui de upastha/patra, c'est- 
à-dire la feuille du membre de la généralion, par quoi 
on peut sous-entendre soit la feuille destinée à couvrir cette 
partie du corps, soit le végétal dont le fruit offre une res- 
semblance avec Vupastha. Une pareille dénomination du 
figuier indien pouvait aider à l'identification de l'arbre 
d'Adam avec le figuier de l'Inde. Dans la ficus religiosa on 
a vu l'arbre générateur et cosmogonique par excellence, et 
c'est à cet arbre sans doute que fait allusion Maïmonide lors- 
qu'il nous apprend que son ombre pouvait couvrir dix mille 



ADAM. 21 

hommes ^ La forme du fruit du bananier et son goût, et la 
largeur vraiment extraordinaire de ses feuilles ont enfin dé- 
terminé la prédilection de la légende indienne pour la musa 
paradisiaca de Ceylan, d'autant plus qu'on a cru voir dans 
les tranches du fruit la forme du crucifix. Mais l'assimilation 
a eu en outre une cause historique qui expliquerait cette prédi- 
lection. Le savant botaniste Schweinfurth pense que le ba- 
nanier est originaire de l'Afrique équatoriale; et dans l'ou- 
vrage de Jean Léon africain intitulé Africa, chez Ramusio, 
nous trouvons le bananier identifié avec l'arbre d'Adam, sans 
aucune allusion à l'ile de Ceylan, ce qui pourrait prouver 
que la légende est venue d'Occident, toute formée, dans l'île 
de Ceylan. Jean Léon en effet s'exprime ainsi : « Les doc- 
teurs mahométans disent que ce fruit est celui que Dieu avait 
défendu de manger à Adam et Eve; car, aussitôt qu'ils le 
mangèrent, ils s'aperçurent de leur nudité et, pour se cou- 
vrir, employèrent les feuilles de cet arbre, plus propres à cet 
usage que toutes autres. » Ceci est assez curieux, et tout 
d'abord parce qu'on y représente évidemment par le seul ba- 
nanier l'arbre du péché et l'arbre de la pudeur, ce qui nous 
entraine à admettre que l'arbre d'Adam, l'arbre qui fit pé- 
cher Adam, était ce même figuier damné de Judas et de la 
tradition populaire païenne et chrétienne. Mais pourquoi pré- 
cisément le bananier a-t-il été défendu? Assurément pour la 
même raison qui, dans la doctrine des Djaïnas, a fait prohiber 
l'usage des figues et des bananes". On leur attribue le pou- 
voir d'exciter les sens. 

Nous avons encore une autre preuve que la tradition sur 



' On a souvent confondu le nyagrodha (ficus indica) avec Vaçvattha 
(ficus religiosa), qui ont effectivement certaines ressemblances, entre autres, 
la faculté commune de repousser par les branches enracinées. 

2 « Not to eat at night, and to drink water strained, are held to be high 
virtues. And not to drink toddy, or honey, or arrack, are also believed to 
be important injunctions. They are also forbidderi to eat figs, ihe fruit of 
the banian, tJie peepus (le sanscrit jjippal a, c'est-à-dire la ficus religiosa} 
the koli and the jujube, as well as the snake-vegetable, the calabash gun- 
gah (bhàng), opium, onions, assa foetida, garlic, radish, mushroom, etc. » 
Garrett, Classical Dictionary of India (Madras, 1871). 



22 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

le bananier d'Adam, avant de devenir indienne, avait été sy- 
rienne, dans le récit du père Vincenzo Maria da Santa Cate- 
rina, voyageur et missionnaire de la seconde moitié du dix- 
septième siècle \ lequel, après nous avoir décrit le bananier et 
son fruit, nous dit qu'au milieu on remarque certaines veines 
disposées en forme de croix; mais que ce même fruit, quoi- 
que plus petit, en Phénicie, porte à peu près l'empreinte de 
l'image du Crucifix, à cause de quoi les chrétiens ne le tran- 
chent point avec le couteau, mais le rompent avec les mains; 
que ce bananier croît près de Damas et qu'on l'y appelle 
figuier d'Adam. L'« p)eu près du père Vincenzo s'accorde 
parfaitement avec la réserve du vieux Gérard, laissant à 
ceux qui avaient de meilleurs yeux que les siens et un meil- 
leur entendement le soin de reconnaître l'empreinte d'un 
homme, là où lui-même n'apercevait d'autre image que celle 
de la -croix ^' Mais le vieux Gérard n'avait peut-être vu 
qu'une seule des deux espèces de bananier auxquelles fait 
évidemment allusion le père Vincenzo. Les botanistes sont 



' Viaggio aile Indie Orientait, IV, 5. « Le foglie, délie quali ogni sei 
giorni ne produce una, sono d'estraordinaria grandezza; perciô dicono che 
di quelle si cuoprisse Adamo dopo il peccato, il che gli puô essere stato 
molto facile, congiungendone due sole informa di scapulario, con che tutto 
si vestiva, crescendo d'ordinario a quattro o cinque cubiti di lunhgezza e 
due palmi e più di larghezza. Il fico è lungo, rotondo, di colore giallo, pa- 
stoso, coperto d'una corteccia délia quale, come il nostro, facilmente si spo- 
glia, pieno di pasta molle, dolce, saporita, la quale benchè ordiuariamente 
si mangi cruda, cuocesi più ancora in varie guise, come macerata con bu- 
tirro e condita con zuccaro, nelle quali manière non nuoce ne distempera lo 
stomaco. Nel mezzo tiene certe vene ugualmente spartite che formano una 
croce (cf. aussi Matteo Ripa, Storia délia Congregazione de' Cinesi, I, 
224). Nella Fenicia dove parimente si trova, perô più picciolo, tiene quasi 
espressa l'Imagine del Crocifisso; perciô li Christian i per veneratione mai 
costumauo di tagliarlo con cortelli, ma solo lo spezzano cou le mani. Ivi 
si chiama fico d' Adamo, il che, come anco per essere vicino al campo Da- 
masceno, dove quello fu creato, potrà dare al lettore materia di curiosa 
osservazione. » 

" Le colonel Yule, dans son beau livre sur le Cathay (page 361), après 
avoir cité la desci'iption de l'arbre de Ceylan que Marignolli nous a laissée, 
ajoute : « Mandeville gives a like account of the cross in the plantain or 
« apple of Paradise » as he calls it; and so do Frescobaldi and Simon Sigoli 
in their narratives of their pilgrimage in 1384; who also, like Marignolli, 
compare the leaves tho elecampanae. The circumstance is also alluded by 
Paludanus in the notes to Linschoten's Voyages. Old Gérard observes on 



ADAM. 23 

d'ailleurs les seuls qui puissent résoudre définitivement cette 
question de détail et nous apprendre si la banane de Syrie, 
coupée transversalement, porte au milieu des empreintes dif- 
férentes de celles que l'on remarque dans la banane de Cey- 
lan; notons cependant que Jean Marignolli (contredit d'ail- 
leurs par Rheede), en décrivant l'arbre et le fruit de Ceylan, 
parle non pas d'une croix., mais d'un crucifix qu'il prétend 
avoir observé de ses propres yeux ^ 



this subject : « The cross I might perçoive, as tlie form of a Spred-Egle in 
thee root of Ferne, but the Man I leave to be sought for by those that hâve 
better eyes and better judgement than myself », and Rheede « Transversim 
secti in carne nota magis fusca seu rufa, velut signo crucis interstincti ac 
punctulis hinc inde nigricantibus conspersi » (Hortus Malabar icus). 

' Marignolli, Chronicon Boemorum, commence par nous décrire les 
deux arbres du Paradis de Ceylan : « In medio etiam Paradisi duas arbores 
sapientia divina plantavit, unam ad exercitium, aliara ad sacramentum; 
nam de ligno vitae comedisset homo pro sacramento et in restaurationem, 
ita quod comedendo potuisset non mori, et gratiam meruisset. In alla obe- 
dientiam exercuisset non tangendo, et meruisset vitam aeternam, unde fuisset 
translatus ad gloriam aeternam sine morte.» Le col. Yule, dans son Cathay, 
en citant VHistory of Ceylon de Pridham, observe : « We find from Prid- 
ham that « Adam's garten is the subject of a genuine legend still existing. 
At the torrent of Seetlagunga on the way to the Peak, he tells us : « From 
the circumstance that varions fruits bave been occasionnaly carried down 
the stream, both the Moorraen and Singalese believe, the former that Adam, 
the latter that Buddha had a fruit garden hère, which still teems with the 
most splendid productions of the East, but that it is now inaccessible, and 
that its explorer would never return. » Mais pour compléter les informa- 
tions de Marignolli, voici de quelle manière ce nonce du pape, qui se diri- 
geait vei's la Chine, nous décrit le bananier : « Sunt enim in horto illo Adae 
de Seyllano, primo musae, quas incolae ficus vacant. Musa autem magis 
videtur planta hortensis quam arbor. Est enim grossa arbor, sicut quercus, 
et tantae teneritudinis, quod fortis homo posset eam digito perforare , et 
exit de ea aqua continue; folia istius musae sunt pulcherrima, longa et lata 
valde, viriditatis smaragdinae; ita quod de foliis illis faciunt tobalias (des 
nappes, de l'italien tovaglie) in uno prandio tantum. Quando etiam primo 
uascuntur pueri (ce même usage a été remarqué en 1638, à Goa, par Man- 
delslo), post lotionem, conditos sale et aloes et rosis involvunt eos sine 
fascia in foliis istis et in arenam pouunt; folia illa sunt longitudinis, secun- 
dum magis et minus, bene decem ulnarum, et similitudinem nescimus po- 
nere nisi emilae campanae. Fructum producit tantum in summitate et in 
uno baculo faciunt bene trecentos frnctus et prius non valent ad comedeu- 
dum, post applicantur in domo et sunt optimi odoris et melioris saporis, 
et sunt longi aclmodimi longorum digitoruni nianus et per se stando 
maturantur. Et istud vidimus oculis nostris, quod ubicumque inciditur 
per transverum, in utraque parte incisurae videtur imago hominis cruci- 
fixi; quasi si homo cum acu sculpisset, et de istis foliis hcus Adam et Eva 
fecerunt sibi perizomata ad cooperiendum turpitudinem suam. » 



24 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

Après avoir ainsi retrouvé dans l'Inde la légende judaïco- 
chrétienne, élaborée en Occident par les Grecs, en Orient par 
les mahométans et par les Nabathéens, il est curieux de voir 
sous quelle forme eUe revint au moyen âge de l'Inde en Eu- 
rope. D'après le sage Maïmonide, les Nabathéens préten- 
daient qu'Adam était arrivé de l'Inde dans le district de 
Babylone et y avait apporté un arbre d'or en fleurs, une 
feuille que le feu ne pouvait brûler, deux feuilles dont cha- 
cune pouvait aisément couvrir tout un homme et une feuille 
d'une grandeur extraordinaire qu'il avait détachée d'un ar- 
bre sous lequel pouvaient s'abriter dix mille hommes. Ce 
récit, fondé en partie sur un conte légendaire rabbinique, en 
partie sur les connaissances que l'on avait acquises au sujet 
de la végétation exceptionnelle de l'Inde, a probablement 
servi à son tour de base à cette autre fable qu'on peut lire 
dans les commentaires du célèbre Joseph Kimchi aux pro- 
verbes de Salomon. L'un des proverbes dit : « Le fruit de 
l'homme juste est l'arbre de la vie, » et Kimchi explique : 
« Un sage avait vu que dans les livres savants il était ques- 
tion de certains arbres merveilleux de l'Inde. Quiconque par- 
venait à en goûter les fruits, devenait immortel. Le sage se 
rendit chez le roi et lui communiqua ce qu'il venait d'ap- 
prendre. Le roi remit tout de suite au sage l'argent néces- 
saire pour les frais de voyage et lui ordonna de lui apporter 
les fruits précieux. Aussitôt arrivé dans l'Inde, le sage re- 
marque une école, entre dans la salle des leçons et y aperçoit 
un vieillard qu'il questionne sur les arbres merveilleux. Le 
vieillard lui répond que les arbres sont les sages et que la 
sagesse est le fruit de ces arbres. Quiconque est initié au 
mystère de la sagesse, obtiendra dans la vie future le don de 
l'éternité \ » Il est superflu de faire observer que la légende 
sous cette forme allégorique et morale, que les juifs du moyen 
âge lui ont donnée, ne présente plus aucune physionomie 
strictement mythologique ; et il n'est pas étonnant non plus 

' Cf. Geza Kuuu, dans la Rivixta Europea du 1" mai 1875; Florence. 



ADAM, 



que la rédaction juive ait entièrement négligé la notion de 
l'arbre de la science, de l'arbre de la sagesse, devenu, grâce 
au concours du sage roi Salomon, l'arbre de la croix du ré- 
générateur divin, lequel, dans la Trinité chrétienne, repré- 
sente la Sagesse. Mais il n'est pas inutile d'ajouter que le 
bouddhisme contribua sans doute à populariser dans l'Inde 
la notion de l'arbre de la sagesse. En effet. Bouddha, le 
sage par excellence, s'identifie absolument dans la légende 
avec l'arbre de la sagesse, arbre à la fois de création et de 
régénération suprême. Cette évolution historique du mythe, 
ces variations, attestent le progrès de l'idéal humain-: quel- 
ques dizaines de siècles ont suffi pour creuser un abîme entre 
Yama et Bouddha, entre Adam et le Christ. Et nous-mêmes, 
à la distance de deux mille ans à peu près de la formation des 
grandes légendes bouddhiques et chrétiennes, nous conce- 
vons aujourd'hui le Bouddha et le Christ beaucoup plus large- 
ment et beaucoup plus idéalement que les premiers anacho- 
rètes de l'Inde ou de la Thébaïde n'auraient pu le faire ; on 
pourrait ajouter que l'idée moderne de la dignité humaine 
dépasse de beaucoup la majesté attribuée par les anciens à 
un grand nombre de leurs dieux. Aussi ne nous accusera-t-on 
pas d'impiété pour avoir osé reconnaître, non pas sous le 
symbole, mais sous l'image de la croix, la figure idéalisée 
d'un premier générateur, essentiellement phallique. Jablonski, 
dans son Panthéon Aegyptiacum \ fait observer que la 
crux ansata des divinités égyptiennes reproduit la forme 
de la yo7ii et du lingmn des Çivaïtes; et le colonel Tod, de 
même, dans ses Annals of the Ragasthan, a remarqué que 
les images en terre cuite de la déesse Isis trouvées près du 
temple de Poestmn portent dans leur main droite les sym- 
boles réunis du lingam et de la yoni. 

Nous avons déjà indiqué l'identification germanique entre 
l'arbre d'Adam et l'arbre de la pluie; l'ambroisie, le sperme 
et la pluie, dans les anciens mythes, ont souvent joué, comme 

« I, 287. 



26 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

pouvoirs vivifiants, un rôle identique ' ; l'arbre de l'ambroisie, 
l'arbre cosmogonique, est au milieu de l'Océan; le navire de 
Manu qui sauve l'homme sage des eaux, et l'arbre auquel ce 
navire est attaché après le déluge, reproduisent le même 
thème ; la Croix du Christ sauveur se lève lorsque l'eau du 
baptême vient régénérer le monde. Il y a dans la légende du 
Christ des traces, quoique très-effacées, non pas seulement de 
la première signification phallique du mythe qui lui servit de 
fondement, mais encore de la confusion qu'on fit de bonne 
heure entre l'arbre cosmogonique et anthropogonique et 
l'arbre de la pluie; confusion causée d'abord par la relation 
intime qu'on voyait entre le monde animal engendré par 
l'ambroisie et le monde végétal animé par la pluie ; et d'au- 
tant plus admissible dans des régions chaudes où la pluie 
est invoquée comme un singulier bienfait du ciel. La croix 
qui apporta dans le monde l'eau du baptême régénérateur fut 
censée aussi y amener la pluie qui renouvelle la végétation. 
C'est ainsi que nous nous expliquons l'usage que M. Ama- 
bile nous a signalé près de Modica, en Sicile. Le peuple au- 
trefois, pour attirer la pluie, promenait un crucifix eu bois, 
et ensuite le tenait plongé dans l'eau, jusqu'à ce que les 
nuages se fussent dissous en abondante averse^. Voilà com- 

* Pour saisir l'étroite analogie qui existe entre la croix chrétienne et le 
signe symbolique du marteau de Thor (la foudre, considérée comme un ins- 
trument puissant de génération; cf. Kuhn, Herabhunft des Feuers, et la 
belle réduction française de cet ouvrage, faite par Baudry dans la Revue 
Germanique), on peut lire avec profit Mannhardt, Gernianische Mythen; 
Berlin, 1858, p. 23 et suivantes. Mannhardt nous apprend encore le nom 
d'une herbe, appelée herbe de la croix (Kreuzkraict), employée contre 
les démons qui viennent gâter le beurre « Damit die Faires der Kuh die 
Milch nicht benehmen, zieht man zu St. Andrews unmittelbar nach deni 
Kalben eine brennende Kohle kreuzweis ûber ihren Rûcken und unter dem 
Bauch durch. Einige Weiber legen die Wurzel des Kreuzkrauts (groundsel) 
(nous ignorons s'il s'agit ici de la croisette ou du se^ieçon; nous penche- 
rions pourtant à y reconnaître la première, à cause des vertus extraordi- 
naires attribuées à la gentiana, au genre de laquelle appartient la croisette, 
qui s'appelle elle-même gentiayia pneumonanthe) in den Rahm uni die 
Verhexung der Butter zu verhûten. In Schwedeu macht man am Maiabend 
Kreuze auf die Tûren des Viehstalls, ebenso am Osterheiligenabend. — In 
Franken tragen die auf den Stall gezeichneten Kreuze mitunter dièse 
Forme ■?•. » C'est à la fois une croix et le symbole de la foudre. 

' On peut comparer sur la relation entre les mythes phalliques et les 



ADAM. 27 

ment un mythe ancien, mieux encore, le premier des mythes, 
celui de l'arbre cosmogonique, ambrosiaque et pluvieux au 
ciel, devenu arbre anthropogonique sur la terre, puis arbre 
régénérateur par la Croix, reprend , quoique inconsciemment, 
l'un de ses caractères primitifs dans un usage populaire sici- 
lien, de manière que si nous n'avions aucune trace des my- 
thes anciens nous pourrions les deviner par le rite populaire 
sicilien de la croix trempée dans l'eau, et sur le nom d'arbre 
d'Adam donné par les Germains à l'arbre de la pluie. Les 
deux croyances réunies suffiraient à révéler l'identité de 
l'arbre de la croix et de l'arbre d'Adam. Mais nous aurions 
pu craindre que certains critiques trouvassent dans nos inter- 
prétations la part de l'arbitraire un peu forte. Nous espérons 
avoir évité ce reproche : les rapprochements que nous avons 
accumulés ne peuvent laisser aucun doute sur l'étroite ana- 
logie qui rattache l'arbre de la croix à l'arbre d'Adam et par 
suite aux mythes de la génération. Nous pourrions plus aisé- 
ment prouver maintenant que l'arbre d'Adam s'identifie avec 
l'arbre anthropogonique et celui-ci avec l'arbre de Noël ; ce 
nouveau parallélisme mythologique, s'il était nécessaire, nous 
permettrait de confirmer d'une manière évidente les conclu- 
sions de cette étude. 

Le développement des mythes originels est un fait histo- 
rique qui regarde la terre beaucoup plus que le ciel ; et nous 
sommes obligé dans nos recherches de tenir compte non pas 
seulement de la source céleste des mythes, mais encore de tout 
le parcours terrestre du fleuve mythologique, image que nous 
pourrions admirablement traduire en exemple par ce conte 
grandiose du Râmâyana sur la naissance du Gange. Ce 
fleuve immense, avant de descendre sur la terre, errait sur la 
tête chevelue du dieu Çiva, qui s'était placé au sommet de 
l'Imaiis pour arrêter les eaux du Gange prêtes à se préci- 



mythes météorologiques quelques-uues des observations qui se trouvent 
dans les chapitres de notre Mythologie zoologique, concernant le bœuf, le 
cheval et les poissons, et la lecture sur l'eau dans notre Mitologia vedica 
(Florence. 1874). 



28 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

piter avec violence du ciel sur la terre. Il erra ainsi pendant 
un an; mais Çiva, ayant dérangé une touffe de ses che- 
veux, le Gange, purifié par le contact du dieu, descendit de 
la montagne, et, de vallée en vallée, se lança vers l'Océan. 
Les mythes célestes ont eu le même sort sur la terre ; l'am- 
broisie divine qu'ils ont bue au ciel leur a donné l'immor- 
talité; après avoir touché le front d'un dieu, ils descendirent 
chez les hommes, et ils reçurent sur la terre un grand 
nombre d'affluents, descendus tous, plus ou" moins, d'en 
haut. Le mélange des affluents mythologiques qui se con- 
fondent dans un seul fleuve royal arrête quelquefois l'analyse ; 
les eaux, en traversant différents terrains parmi des végéta- 
tions diverses, changent de nature; ainsi les mythes, en 
voyageant à travers les peuples et les siècles, affectés par 
une grande variété d'éléments historiques, se modifient con- 
sidérablement. Nous en donnerons une dernière preuve ici 
pour ce qui se rapporte à l'arbre d'Adam, en résumant un 
conte cosmogonique sibérien, où la fable biblique, communi- 
quée sans doute par les mahométans aux tribus de la Sibérie, 
ajouta à la légende sémitique quelques détails curieux. 
D'après ce conte \ au commencement du monde naquit un 
arbre sans rameaux (on pourrait comparer ici le skmnbha 
védique) ; Dieu en fit sortir neuf branches, au pied desquelles 
naquirent neuf hommes, chefs prédestinés de neuf races hu- 
maines. Dieu permit aux hommes et aux bêtes de se nourrir 
avec les fruits des cinq branches tournées vers l'Orient, en 
leur défendant de goûter aux fruits des branches occidentales ; 
et il commit un chien et un serpent à la garde de ces branches 
contre les hommes et contre Erlik, le démon séducteur. Pen- 
dant que le serpent dormait, Erlik monta sur l'arbre et sé- 
duisit Edji, la femme deTorongoi, qui, ayant mangé du fruit 
défendu, en fit part à son compagnon. Alors les deux qui 
d'abord étaient couverts de poils (cette tradition donnerait 



1 Cf. RadlofF, Proben cler Volkslitteratiir der Tûrkischen Sià'mnu 
Sûd-Sibiriens ; Saint-Pétersbourg, 1866, 



AGNEAU. 29 

raison à la dérivation de l'homme du singe anthropomorphe), 
honteux de leur nudité, se cachèrent sous les arbres. 

Agneau. Cf. Chèvre. — Différentes plantes ont tiré leur 
nom de \ agneau. Théophraste donne le nom de àpvoy^^wjaov 
(langue d'agneau) au plantain (cf. ce mot); on attribue des 
propriétés extraordinaires au vitex agnus castusL., ainsi 
que nous aurons occasion de le voir dans le second volume, sous 
ce mot. Nous ne ferons mention ici que d'une plante fabuleuse, 
qui était censée produire des agneaux. Le premier qui ait parlé 
de cette herbe est le voyageur Odorico da Pordenone : « Alcuni 
dicono che Chadli ène un gran regno, e qui sono monti 
che si chiamano monti Caspeos, ne' (\M3i\idicono che nascono 
poponi grandissimi, e' quali poponi, quando sono maturi, 
s'aprono per loro istessi, e truovavisi entro una bestiuola grande 
e fatta a modo d'uno agnello. » Dans les Exotericae Exer- 
citationes de J.-C. Scaliger, on nomme cette herbe Bora- 
metz (une faute d'impression évidente, qui d'après lui a été 
reproduite jusqu'à nos jours ^) ; ce n'est plus le fruit, le melon, 
mais toute la plante, qui ressemble à un agneau ; elle a trois 
pieds de hauteur; seulement, au lieu de cornes, elle a deux 
toupets de poils; si on la blesse, elle verse du sang; les loups, 
naturellement à cause de sa ressemblance avec les agneaux, 
en raffolent; pour bien pousser, cette plante a besoin, comme 
les agneaux, de se nourrir dans une belle prairie où l'herbe 
abonde. A la fin du siècle passé, le docteur Darwin, dans ses 
Lowes of the Plaiits, s'adressait ainsi à cette plante cu- 
rieuse : 

Cradled in snow, and fanned by Arctis air, 
Shines, genlle Barometz! thy golden hair; 
Rooted in earth, each cloven hoof descends, 
And round and round her flexile neck she bends ; 
Crops the gray coral-moss, and hoary thyme, 
Or laps vvith rosy longue the melting rime. 
Eyes with mute tenderness her distant dam, 
Or seems to bleet, a Vegetable Lamb. 

1 Cf. Yule, Cathay (London, 1866). 



30 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

Nous trouvons ici une indication de plus, la neige et VArc- 
tis air; Yule pense que le pays dont il est question chezOdo- 
rico est la région du Volga. Tous les doutes semblent levés 
par le Commentario délia Moscovia e délia Russia du 
baron Sigismond, traduit dans Ramusio, où le nom de la 
plante ou plutôt de l'animal est donné correctement : Bora- 
netz (on lira mieux Bâranietz , mot russe qui signifie préci- 
sément •.petit agneaxi). Mais, lui aussi, il raconte ce qu'on 
lui a raconté, ce qu'il a appris d'un certain Démétrius, fils 
de Daniel, dont le père avait été ambassadeur en Tartarie; 
« Demetrio di Daniele, est-il dit, uomo fra li barbari di fede 
singolare, ci raccontô che essendo stato mandato suo padre 
per ambasciatore dal principe di Moscovia al re Zauuolhense, 
mentre era in quella legazione, aveva veduta una certa se- 
menza in quelle isole, poco maggiore e poco piu rotonda del 
semedi mellone, ma non dissimile perô da quello. La quai se- 
raenza, nascosa in terra, nacque poi di quella una certa cosa 
simile ad un agnello di altezza di cinque palmi, e questa in 
lor lingua chiamano Boy^anetz (le baron allemand prend évi- 
demment le mot russe pour un mot tartare), cioè agnello, 
perciocchè ha il capo, gli occhi, le oreccliie e tutte l'altre cose 
alla similitudine d'uno agnello nuovamente nato, Oltre di 
questo, ha una pelle sottilissima, la quale molti in quel paese 
usano in capo in luogo di berretta ; e molti dicono averne ve- 
dute. Diceva ancora quella planta, se pianta è lecito d'esser 
chiamata, aver in se sangue, ma, senza carne, ma, in luogo 
délia carne, una certa materia simile aile carne de' gambari; 
ha l'unghie non cornée come li agnelli, ma con certi peli ves- 
tite, alla similitudine d'un corno; ha la radice sino all'umbi- 
lico, e dura sino a tantoche, mangiate l'erbe a torno a torno, 
la radice, per carestia del pascolo, si secca. Dicono avère in 
se una dolcezza meravigliosa e che perciô è molto desiderata 
da' lupi ed altri animali rapaci. lo, quantunque giudico tutto 
questo e del semé e délia pianta essere cosa favolosa e incerta, 
nondimeno perché me l'hanno riferita uomini degni di fede, 
ho voluto riferirla. » Il s'agit donc, d'après le baron Sigis- 



AGNEAU. 81 

mond, d'un conte tartare, qui aurait été recueilli par un Russe. 
Mais nous savons que plusieurs contes tartares sont nés dans 
l'Inde où le Beato Odorico l'a, paraît-il, entendu la première 
fois, avant que cette plante fût connue en Europe sous le 
nom russe de Bàranietz. Oh parle d'îles, et on devrait, 
d'après les indications de Sigismond et celles d'Odorico, songer 
à quelques îles de la mer Caspienne. On sait cependant qu'une 
île fabuleuse de l'Inde fut appelée la Djambudwipa, c'est-à-dire 
Y île du gaynbu. 

Ce fruit, très-gros, rose, charnu, aurait pu offrir de l'ana- 
logie avec la chair d'un animal. On dit dans l'Inde que les 
fruits du gmnhii sont grands comme un éléphant; le gariibii 
est un arbre du Paradis céleste; les démons, sous la forme de 
loups, en convoitent le fruit ; ajoutons qu'en sanscrit, un nom 
du chacal {canis aiireus) est gambuka. Nous verrons, au 
mot Chèvre, que, chez les Indiens, cet animal a fourni le 
nom d'un très-grand nombre de plantes. N'est-il pas probable 
que le conte, né d'abord dans l'Inde, où il y a effectivement 
des fruits monstrueux et une flore si riche, en s'appuyant sur la 
donnée mythique du gambu que le gambuka ou chacal 
convoite à cause de la douceur du fruit et de sa couleur lumi- 
neuse qui ressemble à la sienne, s'est transformé, développé, 
enrichi, en passant, par les Tartares, en Russie. Remarquons 
en attendant que Odorico, le premier qui en fasse mention, 
parle seulement d'une plante qui donne des fruits, des melons 
qui ressemblent à un agneau ;^i qu'en Tartarie elle devient 
déjà une plante qui a la forme d'un agneau, qui s'appelle 
agneau, qui se nourrit d'herbes, et que les loups mangent. 
Nous verrons, ensuite, sous le mot Barnacle, de quelle ma- 
nière cet animal a pu se transformer en canard. — Nous 
ajouterons encore ici, par incident, qu'en italien une pareille 
confusion serait possible entre le petit oiseau et le petit agneau . 
La ressemblance entre les mots augelletto et agnelletto est 
presqu'aussi grande que celle qui existe en latin entre avi- 
cula et ovicula, ou bien en sanscrit entre avi brebis (ovis) 
et vi oiseau (avis); mais nous n'avons pas de documents 



32 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

pour prouver que réellement cette confusion se soit produite 
dans l'Inde. 

Agni. — Cf. Feii. 

AïAX. — Cf. dans le second volume, les mots Delphiniu'}n 
et Hyacinthe. 

Ambroisie, amrita (arbre de 1'). — Nous avons déjà indiqué 
les rapports qui, d'après la tradition populaire, existent entre 
l'arbre d'Adam et l'arbre de la pluie. L'arbre de l'ambroisie 
peut être considéré comme une personnification collective 
plus générique et plus ancienne des deux arbres, à cause de 
la double nature de l'ambroisie, qui est à la fois semence de 
vie, c'est-à-dire sperme génital, et eau régénératrice. On se 
rappelle sans doute le miracle de la pluie envoyée par Indra 
dans le Râmâyana, où elle n'a pas seulement le pouvoir 
de rafraîchir et de faire pousser les herbes, mais où elle se 
mêle avec l'ambroisie ^ et ressuscite les singes tués dans la 
lutte sanglante contre les démons de Lanka. Cette eau bien- 
faisante peut être la rosée du matin tout aussi bien que la 
pluie du printemps. L'eau et le feu ont eu dans la génération 
le même rôle fécondant. L'arbre de l'ambroisie, l'arbre qui 
verse l'eau de vie, est le fécondateur par excellence, et l'une 
des formes les plus populaires de l'arbre cosmogonique et de 
l'arbre anthropogonique. Au lieu de l'Océan d'ambroisie en 

' Yuddhtikânda, cv, 18-19 : « Evamuktvâ sa çakrastu devarâyo mahâya- 
çâh varshenâmritayuktena vavarshàyodhanam prati. Tataste 'mritasams- 
parçat tatkshanâllabdhagîvitâh samuttasthurmahàtmânah sarve svapiiaks- 
hayâdiva. 3> Nous avons, dans un autre épisode célèbre du Râmâyana 
(celui de Rishyaçriilga), un indice évident de l'analogie qu'on voyait entre 
la pluie et Yamrita^ ou le sperme immortel. Pour avoir des enfants, on tire 
de la forêt le chaste pénitent; dès qu'il marche, dès qu'il sort de sa retraite, 
la pluie tombe. Je saisis cette occasion pour rappeler une superstition po- 
pulaire très-répandue, d'après laquelle il pleut toujours loi'sque les saints 
ou les prêtres se mettent en mouvement. La croyance (que l'on se moque 
de nous si on le veut bien) ne peut avoir qu'une origine mythologique, à la 
fois solaire et météorologique. Le soleil, caché dans le nuage, dans la forêt de 
la nuit, dans les ténèbres de l'hiver, est une espèce de pénitent, de saint; 
lorsqu'il sort de sa retraite, lorsqu'il se meut, la pluie tombe, la pluie am- 
broisie qui fait repousser les herbes flétries par les ardeurs de la canicule, 
la rosée ambroisie qui humecte et ranime les plantes et les herbes avant que 
le soleil quotidien vienne les fouetter de ses rayons, la pluie ambroisie du 
printemps qui fait repousser toute la végétation. 



AMBROISIE, AMRITA. 33 

personnifiant davantage le mythe, on avait imaginé l'arbre 
de l'ambroisie, c'est-à-dire une forme du parigâta, l'arbre 
cosmogonique issu du barattement de l'Océan. 

On fait, sans doute, allusion à un arbre pareil dans l'hymne 
II, 164 du Rigveda, où les oiseaux placés sous le même 
figuier louent tour à tour leur part d'ambroisie, en chantant 
que la figue suave ne peut être mangée par celui qui n'a pas 
connu le père (Tasyêd âhiih pippalam svâdv agrê tan 
no ' nnaçad yah pitaram na vêda); par quoi on semble 
sous-entendre que les fils renouvellent seulement le jeu phal- 
lique des pères, et que la figue doit être mangée par ceux 
qui savent de quelle manière ils sont nés eux-mêmes, c'est- 
à-dire par ceux qui connaissent le mj'stère de la génération. 
Mais, puisque l'hymne védique nous apprend qu'il s'agit ici 
d'un figuier (açvattha, pippala), nous n'insisterons pas 
davantage sur cet arbre ambrosiaque, que nous aurons lieu 
de retrouver sous sa forme spécifique dans la seconde partie 
de ces recherches. Le paradis du dieu Indra avait cinq arbres : 
Mandâra, Parigâta, Santâna, Kalpavriksha , Hari- 
candana; c'est à l'ombre de ces arbres que les dieux jouis- 
sent de Yamrita ou ambroisie. D'après le Dictionnaire de 
Saint-Pétersbourg, le nom à'a?nara ou immortel est donné 
à Veuphorbia tirucalli L., et au tiaridium indicum 
Lehm. ; celui de amarâ ou immortelle aMpanicifin dac- 
tylon (dicrvâ amrità) et au cocculus cordifolius (gu- 
dûci) ; amaradârn ou arbre immortel est le nom donné 
à la ptiïius deodora Roxb. (c'est-à-dire à la pinus dêva- 
dârii ou pinus arbre des dieux); Xamarapushpa ou 
arbre aux fleurs immortelles correspond au Saccharum 
spontaneion L. (kaça), au pandanus odoratissim^us 
(kêtaka) et la mangifera indica (èûta); amarapushpikâ 
est un surnom de Vanethuin sowa Roxb. — kuririta ou 
immortel est le phaseolus trilobus Ait. (vanamudga) ; 
amrità ou immortelle s'applique à plusieurs plantes in- 
diennes, c'es1>à-dire à Vemblica officinalis Gsertn. (appelée 
aussi amritaphalâ , celle dont les fruits sont immortels), 
I. 3 



34 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

à la terminalia citrina Roxb. (haritakî, pathyâ) , au 
cocculus cordifolius (amarâ, amritavallî, giidûci) , 
au piper longum L. (mâgadhi), à Vocwiuni sanctum 
(tulasî, apetarakshasî , agagandhikâ) , à la cucumis 
colocyn. (indravâruni) , à Y halicacahmn cardiosper- 
miim (gyoiishmatî, gorakshadugdhâ, ativisha, rakta- 
trivrit), au pa7iicuin dactylon (amarâ, dûrvâ). Amri- 
taphalâ ou la plante aux fruits immortels est la vigne 
(drâkshà) ; la vigne noire ou kapiladrâkshâ s'appelle 
encore amritarasû, c'est-à-dire ayant un suc immortel; et 
il est probable qu'il faut reconnaître la vigne dans le lierre 
de V artibroisie ou lierre immortel (mnritalatâ) de Bhar- 
triharî. Lorsqu'une strophe indienne^ nous dit que parmi 
toutes les herbes la meilleure est ïa/n/'iid, il nous semble 
vraisemblable qu'elle indique spécialement Vocinimn sanc- 
tum {tulasï), herbe qui a été, dans l'Inde, l'objet d'un culte 
spécial ; nous ne devons cependant pas oublier ici que le nom 
de trinottama ou suprême parini les herbes et sutrina 
ou bonne hey^be est donné dans l'Inde particulièrement à 
une espèce dCandropogon appelée autrement 6/nhnp<^^ra, 
c'est-à-dire qui a beaucoup de feuilles''. L'herbe anir-itâ 
étant, en tout cas, la meilleure des herbes, nous ne nous 
étonnerons point si le roi des herbes dans l'Inde s'appelle 
Soma. Le professeur Kuhn, dans son ouvrage capital sur le 
feu et le soma, a si bien prouvé l'identité de YaTnrita et du 
soma, que nous n'avons aucun besoin d'ajouter que le roi 
Soma pourrait être remplacé sans inconvénient par un roi 
Amrita qui serait son parfait équivalent. Par conséquent la 
proposition : Vam,ritâ est la meilleure des herbes, ne serait 
que la reproduction d'un autre proposition mythologique : 
Soma ou Amrita est le roi des herbes; c'est-à-dire, l'essence 
suprême des herbes est l'ambroisie, le suc éternel, par lequel 

1 Cf. Bôhtliugk, Indische Sprûche, III, 6959. 

^ Parmi les herbes auxquelles on attribue la propriété de donner aux 
hommes la jeunesse éternelle, la Gaurikanc'ulikâ désigne spécialement la 
jilunibago 2eyla7iica et la vitex negundo (cf. Notices of Sanscrit Mss., 
by Râjendralàla Mitra; n° III. Calcutta, 1871). 



AMBROISIE, AMRITA. 35 

la végétation, la génération, la vie se renouvelle sans cesse. 
On a donné à plusieurs plantes, à plusieurs herbes le nom 
d'immortelle, et le pouvoir de distiller l'eau-de-vie; mais 
aucune d'elles ne saurait représenter complètement l'arbre, 
ou l'herbe de l'ambroisie céleste. Ceci nous explique aussi 
l'embarras qu'éprouvait Walafridus Strabo, dans son Hor- 
tîcius, pour nous déterminer Vambrosia : 

Haud procul Ambrosiam vulgo quam dicere mos est 

Erigitur, laudata quidem, sed an ista sit illa 

Cuius in antiquis creberrima raentio libris 

Fit, dubium est multis. Medici tamen arte suapte 

Hanc utcumque colunt, tantumque haec sanguinis hausta 

Absumit, quantum potus ingesserit alvo. 

Dans la Vetala pahéavinçatî indienne, Yamrita ou 
ambroisie apparaît comme un fruit. Un dieu le donne à un 
brahmane mendiant; la femme du brahmane conseille au mari 
de le porter au roi, qui l'achète à un très-grand prix. Le 
roi, voulant témoigner son amour à la reine, lui en fait 
présent pour qu'elle en mange et devienne immortelle; la 
reine a un amant qui est le chef de la police, et le régale 
^annrita ; l'amant à son tour a une amie à laquelle il offre 
avec empressement le fruit; l'amie, dans l'espoir de gagner 
par là beaucoup d'argent, apporte le fruit au roi, qui, en 
effet, le paye très-cher, et puis devient fort triste en songeant 
que la reine l'a trompé. Alors il prend le parti de manger 
lui-même le fruit et de se retirer dans la forêt pour y faire 
pénitence. Mais Indra devient jaloux de lui, et envoie un 
démon occuper le trône abandonné. Le roi, dès qu'il apprend 
cette nouvelle, marche à la rencontre du démon, lui livre 
bataille et triomphe de lui; il va le mettre à mort, lorsque 
le démon lui raconte la première des vingt-cinq nouvelles 
qui composent la Vetala-Pahcavinçatî . Cet amrita qui 
rend Indra jaloux est parfaitement analogue à la pomme, au 
fruit de l'arbre de vie ou figue d'Adam, et la colère du dieu 
indien, au courroux du créateur biblique. 



'M') ROTANIQÎ^E (ÎKNKRAT.K. 

Enfin, c'est bien encore un arbre d'ambroisie, cet arbre 
merveilleux dont fait mention Y Historin délie Indie Occi- 
dentali de Ramusio, arbre autour duquel se forme un nuage 
qui remplace la pluie; le tronc, les branches, les feuilles de 
l'arbre, chaque jour avant le lever du soleil jusqu'à ce que 
le soleil monte, font tomber pendant quatre heures, goutte à 
goutte, une grande masse d'eau qui suffit à désaltérer tous 
les habitants des Iles du Fer^ (Cf. 2ci:\>vq's> pluvieux). 

Anatifera, — Cf. Bernacle. 

Anthropogoniques (arbres). — Le langage s'étant emparé 
de bonne heure do l'image de l'arbre pour se représenter 
l'homme, la poésie populaire ne tarda pas non plus à voir 
une relation intime et fatale entre la vie de l'homme et 
celle de la plante. La plante non-seulement représente celle 
qui végète par excellence, mais encore celle qui fait végé- 
ter, celle qui enfante l'homme. La plante contient en elle- 
même les deux éléments les plus nécessaires à la vie, l'eau, 
c'est-à-dire la sève, le suc végétal, et le feu, c'est-à-dire la 
matière combustible '. C'est de la plante qu'on tire toute es- 
pèce de jus, c'est par le bois de la plante qu'on allume le feu. 
Le principe de la vie est donc essentiellement en elle; et le 
langage populaire, dominé apparemment par cette idée fonda- 



' « Non ha la isola del Ferro acqua alcuua dolee ne di fiume, ne di fonte, 
ne di lago, uè di pozzo e nondimeno si abita ; perché il Signoi'e Iddio d'ogni 
tempo la provvede di ncqua céleste, senza altramente piovere ; et a questo 
modo ogni dî delTanno, una o due liore prima che sia di chiaro, finchè il 
sole monta su, si dà uno aibero che ivi è e dal troncone e dai rami e dalle 
fronde cade mol ta acqua; et in quel tempo sempre si vede stare sopra questo 
aibero una piccola nuvola o nebbia, finchè a due ore di sole o poco meno 
si disfà e sparisce; e l'acqua manca di gocciolare; e in questo tempo che 
puô esser di quattro hore di sole o poco meno, si disfa e spai'isce; e l'acqua 
manca di gocciolai-e; e in questo tempo che puù esser di quattro hore si 
raguna tanta acqua in una laguna fatta a mano a piè di quello aibero che 
basta per tutte le genti dell'isola e per tutti i lor bestiami e greggi. » 

- Le professeur Giuliani, dont les beaux livres sur la langue vivante de la 
Toscane sont si justement appréciés, m'apprend que dans les montagnes de 
Pistoia le peuple pense que le feu est né de la cime des arbres. Cette croyance 
a peut-être quelque rapport avec le mythe indien de l'origine du feu et de 
la descente du ciel, par la foudre, sur les arbres de la génération, mythe 
qui a été si savamment éclairci par le professeur Ad. Kuhn et par M. Fr. 
Baudry. 



, ANTHROPOGOXIQUES (ARBRES). 37 

mentale, a presque toujours et presque partout représenté le 
développement de la vie humaine avec des images tirées de 
l'observation de la vie des plantes. 

r^ade volte discende per H rami 
L'umana probitate, 

a dit Dante, en imaginant la famille humaine sous la forme 
d'un arbre généalogique. Et l'usage des arbres généalogi- 
ques provient effectivement de cette conception. Ainsi nous 
disons, en italien, qu'un homme est issu d'un ceppo (souche, 
tronc, chicot, cépée), d'un siipite(iige), d'une stirpe (race), 
d'un ligna ggio ^ (lignage) illustre. D'un mauvais sujet qui 
dégénère, nous disons : egli iraligna (proprement, il passe 
d'un bois à l'autre) ; au contraire, nous disons que la vertu 
alligna, c'est-à-dire qu'elle devient bois. D'un homme solide- 
ment bâti, on dit qu'il est bien planté ((5»^; « piantato), et les 
pm?i^^(plantes) dans le langage poétique italien désignentles 
pieds ; un homme ruiné, réduit à la besace, qui ne possède 
pas le sou, pour les Italiens, est iino spiantato (c'est-à-dire 
une plante déracinée, un arbre déplanté). Le mot français 
race, si l'opinion de Diez ne s'y opposait, semblerait pou- 
voir se rattacher au mot racine (qui provient de radicina) ; 
quoi qu'il en soit, nous disons avec les Français qu'un senti- 
ment est profondément enraciné (radicato) dans l'àme, et 
par là nous transportons une image du monde végétal non- 
seulement dans le monde animal, mais dans le monde pure- 
ment intellectuel '. Ainsi il faut déraciner le vice et enra- 
ciner les vertus. Dans les traités philosophiques et préten- 

' M. André Lefèvre me fait cependant justement remarquer que le français 
lignage dérive de ligne, linea; lignée, lineata; descendre de quelqu'un en 
droite ligne. Puisque le mot italien a, sans doute, la même étymologie, 
nous n'insisterons point sur notre rapprochement. 

^ Pour la terminologie de rar))re, appliquée en Allemagne à l'homme, cf. 
Mannhardt, Baunikidtus der Gernianen. Nork, dans sa Mythologie der 
Volkssagen und Volksmcirchen, avait déjà remarqué : « Die Abstammung 
der Menschen aus dem Baumstamm ist in dem Stammbanm und im Worte 
ahstammcn angedeutet. » 



38 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

dus scientifiques du moyen âge, l'allégorie a fait un grand 
abus de ces images; saint Fulgence, dans ses Sermons, écri- 
vait que nous sommes des hommes plantés dans le champ du 
Seigneur qui nous cultive; l'aveugle de saint Marc voyait 
dans les hommes des ay^hres qui se promènent ^ ; une poëte 
indien compare le brahmane à un arbre, qui a la méditation 
comme racine, les védas comme branches, la vertu et les 
œuvres pieuses comme feuilles, et qui doit soigner avant tout 
la racine, sans laquelle il n'y aurait ni branches, ni feuilles^; 
un autre compare la vie à un arbre qui contient du poison, 
mais qui produit cependant deux fruits suaves comme l'am- 
broisie, c'est-à-dire la poésie et le plaisir de causer avec 
d'honnêtes gens ^. Dans le Pancatantra ^ un fils qui cause 
la perte de sa famille ressemble à un arbre creux qui cache 
le feu par lequel toute la forêt deviendra la proie de l'incen- 
die. Un bon fils, au contraire, est l'ornement de toute sa 
famille, ainsi qu'un seul arbre en fleur embaume tout un 
jardin ". Par une image semblable, dans VHavamal Scan- 
dinave, on compare l'isolement d'un homme inutile avec celui 
de l'arbre solitaire du village qui ne se multiplie et ne se 
propage point; et très-souvent, chez les anciens scaldes nor- 
végiens et irlandais, on désigne les hommes et les femmes par 
des noms d'arbres. 
L'arbre offrant une telle analogie avec l'homme ^ il n'y 



• Liber Insignis de Maleficis et eorum Deceptionibus « Hominis spiri- 
tualis radix est gratia, fides et charitas ; stirpes animae ejus essentia, ranii 
potentiae, gemmae cogitât us, folia verba, flores voluntates et fructus 
virtutes et earura opéra. — Primi hominis figura arboris sed eversae simili- 
tudinem praefert secimdum philosophes, quia crines radicibus in capite 
assimilantur, truncus pectus et eidem adjacentia membra, vero reliqua 
rami vices habere videntur et operatio talium fructus sunt corporei; unde 
Marc. VIII legimus de caeco, quem Dominus paullatim juxta fidei suae 
crementura sanabat, quod primo eius tetigit oculos, et an videret quaesi- 
vit : cui ille respondit : Video homines veliit arbores ambulantes. » 

« Bôhtlingk, Indische Sprûche, III, 6165. 
3 Ib., III, 6636. 

* I, 152. 

' Bôhtlingk, Indische Sprûche, I, 1418. 

•^ Il est curieux d'observer que chez les Bushmen existe le même senti- 
ment delamétempsychose du monde animal au monde végétal. «By a glance 



ANTHROPOGONIQUES ( ARBRES). 39 

a pas lieu de s'étonner si les premiers hommes, d'après la 
tradition populaire, sont issus des arbres. Nous avons déjà 
rencontré Adam, le premier des hommes, selon la tradition 
biblique, placé au milieu des arbres, et qui, par l'arbre, con- 
naît la femme et devient à son tour un générateur. Nous 
avons aussi indiqué que, dans la forme du phallus, on a pu 
voir une espèce d'arbre au serpent; dans la racine, dans la 
partie inférieure de l'arbre est sa force principale; aussi 
c'est du tronc d'un chêne que les enfants piémontais les plus 
naïfs s'imaginent encore avoir été retirés par leurs mères 
lorsqu'ils ont vu le jour. Une épigramme grecque de Zona 
nous apprend que les anciens Hellènes appelaient les chênes 
Ijremières mères ^ Des croyances semblables existent ail- 
leurs; en Allemagne aussi, les petits enfants se croient sortis 
d'un arbre creux, ou d'une vieille souche ^. Mais tous les ar- 
bres ne sont pas, d'après la tradition populaire, également 
propices à la génération des hommes; ces arbres doivent 
avoir un caractère à peu près sacré. Ce n'est pas au pied 
d'un aune qu'on ira, par exemple, chercher des petits en- 
fants. L'aune est bon pour les sorcières du Tjrol ^, qui, 
d'après Mannhardt, s'en font des côtes ; ce ne serait pas un 

from tbe eye of a maideii (probably at a time when she would be usually 
kept in strict retirement) men became fixed in whatever position they then 
occupied, with whatever they were holding in their bands etc., and became 
changed into trees which talked. » A Brief Account of Bushman Folk- 
Lore by doctor Bleek ; London, Trûbner, 1875. 

' npÔTspxi [xaT^pî; ovxi 5p'j£:. 

■^ Mannliardt, Germanische Mythen. « Im Westphàlischen kommen die 
Kinder gemeinhin ans Brunnen oderTeichen; in Gummershausen aber holt 
man sie aus einer hohlen Linde ; in Halver ans einer alten hohlen Bûche. In 
Kiickelhausen ist es eine hohle dicke Eiche; ebenso in Gevelsberg und im 
Bergischen. In Tirol werden die Kinder ebenso bald aus dem Brunnen, 
bald aus Bàumen geholt. Zu Bruneck bringt man sie aus dem grossen hohlen 
Eschenbaum, der bei dem Schiefstand steht, oder sie rinnen aut" dem Was- 
ser daher. In Meran wachsen sie auf der Mat (einem Berge) an den Bàumen. 
Im Aargau heisst solcher Baum geradezu der Kindlibirnbaum, etc. — Bei 
Nauders in Tirol steht ein uralter Lerchbaum, der heilige Baum genannt, 
aus dessen Nàhe niemand Bauholz oder Brennholz zu nehmen wagt, bei 
dem zu schreien oder zu lilnnen bis in die letzten .Jahre fur himmelschreien- 
(len Frevel galt. Er soll bluten (cf. i^anrj des arbres) wenn man hineinhackt, 
und der Hieb driugt zugieich ebensoweit in den Leib des Frevlers wie in den 
Baum. V'om heiligen Baume holt man die Kinder, besonders die Knaben. » 

' Baumkultus der Gcrmanen, 116. 



40 BOTANIQUE GÉNKRAI.E, 

tel arbre qu'on planterait à la naissance d'un enfant; il se- 
rait considéré comme de mauvais augure. En général, en 
Allemagne, on plante des pommiers pour les garçons et des 
poiriers pour les filles ; dans la légende de Virgile, nous lisons 
qu'à la naissance du futur poëte magicien, on avait planté un 
peuplier ^ Nous apprenons enfin par Bastian ^ que dans la 
Polynésie, pour la naissance d'un enfant, on plante un 
cocotier, dont les nœuds sont censés indiquer le nombre des 
années promises au nouveau-né. « Dans l'arbre, écrit Schoe- 
beP, l'homme se voyait d'autant mieux lui-même, qu'il 
croyait être sorti de la terre, à l'instar et sous la forme d'un 
arbre. Dans le Bundehesh, les hommes naissent sous la 
forme de la plante Reiva {Rheum ribes), ch. xv; dans 
l'Edda, ils sortent du frêne et du tremble. Enfin, la parole 
d'Isaïe (XI, 1) que la Vierge, la nouvelle Eve, sortira de la 
racine de Jessé, a donné lieu au mythe artistique qui repré- 
sente Marie sortant à mi- corps d'un arbre planté dans le 
nombril du personnage qui fait souche (voir une peinture 
dans la chapelle de la Vierge, à Saint-Séverin). Un chant du 
moyen âge, attribué à Heinrich de Loufenberg, dit que 
Marie est une tige fleurie du Paradis. » Nous verrons le 
rôle que l'arbre a joué dans la légende de Buddha (cf. ce mot). 
C'est sous Y arbre aux belles feuilles où Yama avec les 
autres dieux boit l'ambroisie, que le premier père des hom- 
mes, dans le Rigveda \ évoque les ancêtres. 

' « ... il sogno ch' ebbe sua madré, il non avei* vagito quando nacque, e 
lagi'ande altezza che raggiunse il ramoscello Ai pioppo (cf. ^ieuplier] pian- 
tato, secondo l'uso, per la sua nascita. » Compuretti, Virgilio nel Medio 
Evo; ce peuplier ou arbre de Virgile à son tour devait ensuite être vénéré 
par les femmes enceintes, « quae arbor, Vergili ex eo dicta atque etiam 
consecrata est, summa gravidarum ac fetarum religione et suscipientium 
ibi et solventium vota. » Donatus, Vita Vergili^ citée par Comparetti. 

2 Der Mensch in dev Geschichte, III, 193, cité par Mannhardt, Baum- 
kultus der Germanen; et il ajoute : « Die Papuas verknûpfen das Leben 
des Neugebornen mystisch mit einem Baumstamme, unter dessen Rinde sie 
einen Kiesel einfugen und glauben mit dem Umhauen wûrde der Mensch 
zugleich sterben. » 

^ Le mythe delà femme et du serpent; Paris, 1876, p. 106. 

* « Yasmin vrikshe supalâçe devâih sampibate yamah atrâ no viçpatih 
pitâ purànâh anu venati. » X, 135, 1. Cf. A)bres funèbres. 



ANTHROPOGONIQUES (ARBRES). 41 

Parmi les arbres d'abondance, nous devons signaler ici 
tout spécialement le manorathaclmjaka qui croît dans le 
jardin des Vidyâdharàs, lequel remplit tous les souhaits, mais 
surtout le désir d'obtenir des enfants ^ 

Certains voyageurs italiens ont observé dans le Guzerat 
un usage fort scandaleux : des pénitents se cachaient près 
d'un arbre sacré, et l'on en faisait approcher la jeune 
mariée. L'arbre possédait sans doute une grande vertu 
anthropogonique , car elle en revenait toujours initiée aux 
mystères de la maternité^. Cet abus tirait certainement son 
origine de la croyance populaire indienne au pouvoir fécon- 
dateur des arbres. La tradition de l'homme né de l'arbre ou 
de l'arbre humain, n'est pas seulement répandue chez pres- 
que tous les peuples aryens et sémitiques, on la trouve en- 
core chez les Sioux '\ Dans le VishnupiiTâna ', une nymphe 
est appelée « fille des arbres », et un monstre des arbres doit 
être assimilé au Kabandha du Râmâyana, probablement 

' Cf. Somadeva, Kathdsaritsdgara, II, 84. 

- Cf. Viaggi di Pietro délia Valle, Lettera 1 da Surat. « ... Girano in- 
torno aU'albero, chi una e chi piv'i volte ; poi spargono innanzi alFIdolo, chi 
graaelli di riso, chi olio, chi latte e altre cose tali, che sono le loro obla- 

tioni e sacrifici senza saugue A canto al troiico deU'albero, da una 

banda, ci è fabbricata una cupoletta molto picciola, con entrata di un fines- 
trino assai angusto. Deuti'o non vidi che vi fosse; intesi bene esser fama 
che vi entrassero talvoltaalcune donne, che non facevano tigliuoli; le quali, 
dopo esservi state,per la vii-tù di quel luogo, riuscivaiio gravide. » Avec ceci 
s'accorde ce queBastianaécrit [Der McnschinderGeschichte.ciié'^B.v'Md.nn- 
hai'dt, Baumkultus der Germanen) au sujet desNabathéens : « Das Propfen 
(Finoculation) der Baume liessen die Nabatâer dui'ch ein schônes Màdchen 
vornehmen, dem wàhrend dieser Opération ein Mann auf unnatiirliche Weise 
beiwohnte. Hier bietet, wenu ich mit Thiimmel so ausdrûcken darf, die 
Inoculation der Liebe das animalische Seitenstûck zur Oculierung des Bau- 
mes uud soU als solches den Erfolg desselben fôrdern. » 

3 Mannhardt, Baumkultus der Geyinanen. a l^'àch den Sioux, die gleich 
den Karaiben und Antillenindianern ebenfalls dieStammeltern im Anfange 
als zwei Baume entstehen liessen, standen dièse viele Mensclienalter hin- 
durch mit den Fiissen im Boden haftend, bis eine grosse Schlange sie an 
den Wurzeln beuagte, worauf sie aile Menschen weggehen konnten. An- 
dere Stammsagen der Indianer, z. B. diejenige der Tamanaken in Guyana, 
welche die Ureltern aus den Kernen der Mauritiuspalme entspriesen lâsst 
(Ausland, 1872), scheinen liber die Art und Weise, wie die Treunung der 
als Baume geborenen Protoplasten vom Mutterschoss der Erde erfolgte, 
sich ebensowenig auszusprechen, als die phrygische Sage bei Pindar. » 

* I, 15. 



42 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

aussi à l'Hidimba du Mahâbhârata ; la sœur de ce dernier 
monstre semble avoir quelques rapports avec les Harpies de 
Virgile et de Dante. Dans un conte hindoustani, la Rose 
de Bakavali, traduit par M. Garcin de Tassy, on décrit 
une île où se trouve un jardin « dont les arbres portaient des 
fruits qui ressemblaient à des têtes humaines » ; à mesure que 
le héros s'approche du jardin « ces têtes se mettent à ricaner 
et à rire, puis elles tombent par terre. Environ une heure après, 
d'autres têtes semblables parurent sur les mêmes branches. ». 
Au quatorzième siècle, notre vovageur Odoricus du Frioul, 
en arrivant dans le Malabar, entendit parler de certains 
arbres, qui, au lieu de fruits, produisaient des hommes et 
des femmes; ces êtres avaient à peine une coudée de hau- 
teur; leurs extrémitées inférieures étaient attachées au tronc 
même des arbres; leur corps était frais lorsque le vent souf- 
flait, et se desséchait, au contraire, dès que le vent se reti- 
rait. Le colonel Yule a trouvé la même tradition chez les 
Arabes \ On ne peut non plus oublier ici ces nains anacho- 
rètes, ces Vàlakhilyàs que la légende de Garuda dans le pre- 
mier livre du Mahâbhârata nous représente suspendus aux 
branches d'une énorme ficus religiosa. C'est aux branches 
de ce même arbre que les pénitents Djainas du Guzerate 
avaient l'habitude de se suspendre, d'après ce que nous ap- 
prennent les relations de nos voyageurs dans l'Inde. La tra- 
dition des Vàlakhilyàs ainsi que l'usage des pénitents indiens 
qui en est la conséquence, tient, sans doute, originairement, 

1 a Hère we hâve a genuine Oriental story, related by several Arab geo- 
graphers, of the island of Wak-Wak in the Southern Océan. Al-Biruni 
dénies that the island is called so « as is vulgarly believed, hecause of a 
fruit having the form of a human head which cries wak! wah! 55 [Journ. 
Asiat., S. IV, t. IV, p. 266). And Edrisi déclines to repeat the « incredible 
story » related by Masudi on the subject, with the pious réservation : « But 
ail things are in the power of the Most High. » — Il faudrait peut-être 
mentionner ici ces monstres chinois, dont il est question dans le Shan-hai- 
king, cité par le professeur Charles Puini dans le n" 17 du Bolleftino ita- 
liano degli Studii Orientait. « Nella regioue oltre mare che da Sud-Ovest 
va a Sud-Est, vi é tra gli al tri « il Paese del popolo pennuto » Yu-min- 
Jiuo, abitato da gente che ha corpo d'uomo, gambe e braccia, ma, per di 
più è fornita di ali. » Il est donc probable que ces monstres ailés demeurent 
sur les arbres comme les Harpies. 



ANTHROPOGONIQUES (ARBRES). 43 

à l'observation des phénomènes célestes. Dès que le ciel téné- 
breux et nuageux a été représenté dans le mythe par un arbre 
immense ou par une sombre forêt, il s'ensuivait tout natu- 
rellement que tous les habitants du ciel devenaient, ou des 
monstres logés dans les arbres, ou des saints faisant pénitence 
sur les arbres. Le même caractère divin ayant été affecté ensuite 
à certains arbres et à certaines forêts de la terre, l'imagination 
populaire a pu , sans aucun effort, supposer dans les plantes la pré- 
sence de certains êtres mystérieux, ayant des formes animales. 
Nous ajouterons encore ici deux autres légendes orien- 
tales, où l'homme et l'arbre nous sont représentés dans leur 
capacité merveilleuse de s'engendrer mutuellement. D'après 
une légende populaire qu'Hamilton ^ a trouvée toujours 
vivante dans l'Inde centrale, les Khatties, peuple dans le- 
quel on a cru pouvoir reconnaître les Cathaei d'Arrien, 
auraient eu cette étrange origine. Du temps, dit-on, où les 
cinq fils de Pândou, les héros dont le Mahàbhàrata a chanté 
les exploits, étaient devenus les simples gardiens de leur bé- 
tail, Karna, leur frère illégitime, allié des Kurouides, songea 
à les priver de cette dernière ressource. Ayant reconnu qu'il 
ne pourrait employer des guerriers, c'est-à-dire, des nobles, 
dans une entreprise aussi peu honorable, Karna frappa la 
terre de son bâton; le bâton s'ouvrit à l'instant même, et il 
en sortit un homme, qui s'appela Khat, mot qui signifie, 
dit-on, « engendré du bois ^ ». Karna l'employa au vol du bé- 
tail, en lui garantissant, au nom des dieux, qu'une action pa- 
reille ne serait jamais considérée comme un crime ni en lui 
ni chez aucun de ses descendants. Par suite de cette commode 
tradition, les Khatties vénèrent toujours la mémoire de Karna, 
et adorent tout spécialement comme leur dieu national le père 
de ce héros, c'est-à-dire le soleil, que l'on voit par conséquent 
représenté dans tous leurs emblèmes. Ici nous voyons l'arbre 
qui produit l'homme. Dans la China illustrata de Kircher ^, 

* Description of Hindoontan^ I, 644. 

' Cf. Tane des significations que le mot khatca a dans le sanscrit, et la 
racine khad. 
3 Amsterdam, 1687, page 146. 



44 BOTANIQUE CiÉNKRALE, 

on reproduit la relation d'un missionnaire italien en Chine, 
Christophe Burro, où il est fait mention d'une légende cosmo- 
gonique chinoise d'après laquelle les herbes et les plantes au- 
raient été engendrées par les cheveux d'un premier géant. (Cf. 
dans le second volume la légende indienne de Vapâmârga.) 

Antoine (herbes de saint). — Plusieurs herbes tirent leur 
nom populaire de saint Antoine ; Dodonseus reconnaît dans 
Vantoniana ou herbe de saint Antoine, la lysimachia 
siliqiwsa. A Rome, du temps de Bauhin, on appelait ainsi 
Xhpïumbago de Pline. Bauhin {De pdantis a divis satic- 
tisve nomen habentibus , Bàle, 1591) dit qu'il y a six 
espèces d'herbes de saint Antoine : « Harum plantarum sex 
species tradit Gesnerus et vocat Epilobia, quidam ad Lysi- 
machias referunt : Idem de Col. Stirp,, fol. 59, ait : D. An- 
tonii herba, sic dicta, quod igni sacro medeatur, aliqui Lysi- 
machiis adnumerant, ut Fuchsius. » Le même nom a été 
donné à la ricta canina ou scrophiilaria tertia, à la scro- 
phularia 7naœitna ou betonica aquatilis, à la priuiella 
ou sympJujtum minus. Bauhin suppose que sous le nom de 
Sancti Antonii napus se cache le i^anitnculus bîdbostcs, 
et sous le nom de Sancti Antonii miculae , le fruit du 
staphylodendron. On se rappelle que saint Antoine ana- 
chorète est toujours représenté avec un cochon; les herbes 
qu'il est censé protéger semblent être tout spécialement 
affectées au service de son cochon. 

Aprilochse. — Bœuf d'avril, nom d'un démon germa- 
nique, qu'on prétend habiter dans les champs au mois d'avril. 
(Cf. Mannhardt, Die Korndàmonen, Berlin, 1868.) 

Arbre (l'j. — Ce que nous désignons maintenant par un 
seul mot, dont la primitive signification nous échappe, Varbre 
(quoiqu'il semble probable que le mot arbos [arbor] ait re- 
présenté le croissant, ce qui croît), a eu dans la langue sans- 
crite une nom.enclature aussi riche que transparente; en effet, 
les mots sanscrits dru, druma, taru, dàru (cf. les mots 
grecs opuc et Bévopsv, le gothique triu, l'anglais tree, l'ancien 
slavon drcvo, le russe dérevo, le lithuanien derva), rohita 



ARISTEIIS. - 45 

et vrikhsha, présentent l'arbre comme celui qui pousse, 
celui qui s'élève, celui qui croît. Par une apparente con- 
tradiction, d'autres mots sanscrits, tels que aga, agaccha , 
agama, naga, visent dans l'arbre Tabsence de mouvement; 
c'est l'être qui ne 7narche pas, c'est-à-dire qui ne quitte 
jamais, de lui-même, sa place '. 

L'arbre est encore celui qiii boit par les pieds, par les 
Y2iCÀ\\Qfi,pâdapa, anhripa; celui qui a des branches, çâkhin, 
ou des feuilles verdoyantes, palâçin. Cette abondance de vo- 
cables, dont chacun rappelle une des qualités les plus saisis- 
santes de l'arbre, déjà élevé au rang d'idée générale, me 
semble un premier indice de la curiosité, de l'admiration qu'il 
excita chez nos ancêtres reconnaissants, sentiments qui, chez 
un peuple à la fois primitif et poétique, ont pu très-facilement 
se changer en une espèce de culte et donner lieu tout natu- 
rellement à de nouvelles figures de langage. Si nous disions 
par exemple : immobile comme un arbre, n'ayant point dans 
notre langage actuel une expression qui nous représente 
l'arbre comme l'objet fixe par excellence, notre comparaison 
pourrait paraître étrange ; mais chez les Indiens, où on avait 
l'habitude, lorsqu'on nommait l'arbre aga ou naga, de le 
voir essentiellement immobile, l'auteur de la Cvetâçvatara 
Upanichad pouvait très-bien représenter la fermeté de Rudra 
(Çiva au ciel) en montrant ce dieu immobile comme un arbre. 
Nous choisirions, certainement, pour exprimer la même idée 
l'image de la montagne. Mais pour les Indiens, les arbres 
et les montagnes avaient le même caractère d'immobilité. 
Nous apprenons de M. F. Lenormant que chez les Chaldéens 
on invoquait à son tour la montagne, comme on aurait pu 
invoquer un arbre, par son ombre : « toi qui ombrages, 
seigneur qui répands ton ombre sur le pays, grand mont, 
père du dieu Moul. » 

Aristeus. — Le médecin divin, élève de Chiron et d'une 
nvmphe des montagnes; il a découvert l'herbe silphion. 

' Cf. pourtant ce que nous dirons plus loin sur les arbres mythiques qui 
volent et qui marchent, ù propos des arbres armées; cf. Bois, p. 72. 



U) BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

Akmées (arbres) . — Le ciel étant représenté sous la forme 
d'une forêt, les nuages et les ténèbres en marche au milieu 
du ciel prirent l'apparence soit d'une armée ayant des arbres 
pour enseignes (comme dans le Macbeth de Shakespeare) , 
soit de guerriers brandissant et lançant des arbres en guise 
de massues et de javelots, soit d'un énorme chariot destruc- 
teur qui entraîne, déracine, emporte tout dans sa marche 
effrénée, broie et écrase tout ce qui vient à sa rencontre. La 
notion mythologique des arbres qui volent est populaire chez 
les Bushmen de l'Afrique méridionale, d'après un récit que 
le regretté docteur Bleek a porté à notre connaissance ^ ; 
l'arbre qui vole portesouvent sur lui des armes. Dans le dixième 
livre de Pausanias, on parle d'une caverne consacrée à Apol- 
lon, qui donne aux serviteurs du dieu la force de soulever des 
rochers et de marcher en brandissant des arbres déracinés. Cette 
force prodigieuse appartient aussi aux singes héroïques du 
Râmâyana, au héros Bhîma du Mahâbhârata et à plusieurs 
personnages des contes populaires russes. Le bruit de ces 
exploits était aussi parvenu à Don Quijote de la Mancha, 
qui en faisait un mérite spécial à un chevalier espagnol 
nommé Diego Ferez de Vargas, mais surnommé Machuco, à 
cause du grand nombre de Maures qu'il avait tués avec un 
tronc d'arbre « habiendosele en una batalla roto la espada' ». 
— « Les guerriers, écrit M. Sénart, dans son savant Essai 
sur la légende de Bouddha, en se reportant au Bhâgavata 
Purâna^, engagent les uns contre les autres une lutte qui 



' A Brief Account of Bushman Folk-lore and other Texts. London, Trûb- 
ner, 1875. Nous y lisons ce qui suit : « He (the Mantis) therefore (by pier- 
cing the gall of another eland),' créâtes a darkness, into which he springs 
away;.and returning home in pain, lies down, while the sun is still high. 
The Suricats eut the eland's flesh into slices, hanging it upon a tree to 
dry, and upon the same tree they hang their weapons (dans le Mahâbhâ- 
rata aussi, Ardjuna cache son arme divine dans un arbre) and their skin 
clothing. In the night, while they were sleeping, this tree, laden with their 
possessions, rose up and passed through the air, descending where the 
Mantis lay; The Mantis and Ichneumon (upon awaking) took possession of 
their enemies things. » 

* Don Quijote, 1, 80. 

3 III, 4, 2. 



ARMÉES (ARBRES). 47 

se termine par la destruction de la race entière. L'arme dont 
ils se servent, ces herbes (erakâ) qui se transforment en mas- 
sues, marquent assez qu'il s'agit d'une lutte céleste \ » Nous 
pouvons encore mentionner ici cet asipatra infernal, dont les 
feuilles, comme le dit le nom, sont des épées, qui croît dans le 
naraka. La forêt d'asipatra {asipatravana) dont il est 
parlé dans Manu et Yadjnavalkya , et dans les XII^ et 
XVIII^ livres du Mahâbhârata, ne diffère pas trop de cette 
forêt décrite au XIII^ chant de l'Enfer de Dante, où 

Non rami schietti ma nodosi e 'nvolti, 
Non pomi v'eran, ma stecchi con tosco. 

\J asipatra est une espèce de roseau, le scirpus Kysoor 
Roxb. ; mais par la description de V asipatravana que nous 
trouvons dans le dernier livre du Mahâbhârata, il est évi- 
dent que sous le nom générique dCasipatra on comprend 
toute espèce d'arbre épineux destiné à servir comme instru- 
ment de supplice, puisque, outre Vasipatra, on y nomme 
plusieurs autres plantes, telles que le ktita (proprement la 
pointe, plante qui n'a pas encore été classée), le çalmali 
{bombax heptaphylliim), le duhçparça (le difficile à tou- 
cher, hedysaru7n alhagi), le tîkshnakanta (dont l'épine 
est aiguë, datura metel). Toutes ces plantes on les appelle 
ensemble yâtanâs pâpakarminâm, c'est-à-dire tounnent 
des malfaiteurs. L'arbre qui châtie est une donnée mytho- 
logique assez populaire. Nous ne pouvons oublier ici ni le 
mythe biblique, évidemment solaire, de cet Absalon, fils de 
David, dont les longs cheveux s'embrouillent dans les 
branches d'un chêne ^ ni la légende de la mort du traître 

» M. Sénart annote ici : C'est le gui (mistel) qui tue Baldur, la paille 
qui, saisie par Nara, se transforme en hache pour tuer Rudra {Mahâbhâ- 
rata, XII, 13, 274 et suiv.) ; cf. la paille dans l'histoire de Dambhodbhava, 
le kuça qui sert à tuer Véna; c'est dans le kuça que Garuda jette l'amrita 
qu'il apporte aux serpents (Math., I, 1536) ; les crânes des démons tués par 
Indra se transforment en kariras (a thorny plant) ; Ind. Stud., I, 412. 

^ « Accidit autem ut occurreret Absalom servis David , sedens mulo ; 
cumque ingressus fuisset mulus subter condensam quercum et magnam, 
adhaesit caput ejus quercui; et illo suspenso inter coelum et terram, mulus, 
cui insederat, pertransivit. » 



48 BOTANIQUE OKXÉRALE, 

Judas, pendu au figuier. On peut aussi rattacher à ce mythe 
la fable indienne si répandue du singe qui perdit la vie dans 
la fente d'un arbre \ et le mythe védique du sage Saptava- 
clhri, que les dieux Açvins ont délivré en brisant par enchan- 
tement l'arbre dans lequel il était enfermé ^ A ce même 
mythe se rapporte la nombreuse série de contes populaires 
indo-européens, où il est question d'une jeune fille enfermée 
dans une caisse de bois. La signification naturelle du mythe 
nous semble fort transparente; le héros ou l'héroïne du ciel, 
c'est-à-dire, dans ce cas, le soleil couchant ou l'aurore du 
soir, entre dans la forêt de la nuit, c'est-à-dire dans la caisse 
ou prison de bois, et les Açvins, les chevaliers d'honneur du 
soleil et de l'aurore, chaque matin viennent délivrer leurs 
protégés (cf. Bâton). 

Attis (cf. Pin). — Le mythe d'Attis, amant de Cybèle, 
qui chaque année perdait sa force génitale et chaque année 
la recouvrait, était expliqué ainsi par Eusèbe : « Attis si- 
gnifie surtout les fleurs, qui tombent avant que les fruits ar- 
rivent. » 

AuMSAU. — Truie du ballot de blé, nom d'un démon ger- 
manique, qui se cache, dit-on, dans le blé. 

BÂTON (Verge). — Le bâton et la verge doivent au sym- 
bolisme phallique le grand rôle qu'ils ont joué dans la my- 
thologie. Le prof. Adalbert Kuhn a rassemblé dans son étude 
capitale sur l'origine du feu un grand nombre de traditions 
qui se rapportent à cette signification originaire. Le phallus 
est la verge magique qui donne la vie, le bâton cosmogonique 
par excellence. La montagne enveloppée par un serpent, 
dans la cosmogonie indienne, produit l'ambroisie ; le bâton 
qui s'agite dans la baratte produit le beurre ; le bâton tourné 
dans le trou d'un morceau de bois produisait le feu chez les 



' Cf. pour les variétés européennes de ce mythe populaire W. Grimm, 
Die Sage von Polyphem (Berlin, 1857) ; W. Mannhardt, Baumkultus der 
Germanen (Berlin, 1875, pages 94, 95). 

=' Bhitâya nâdhamândya rishaye saptavadhraye mûydhhir açvinâ 
yuvam vriksham sarh c'a vi cdeathah; Rigv., V, 78, G. 



BATON (verge). 49 

sauvages de l'Amérique du Sud ^ ; et, dès les temps védiques, 
les deux pièces de l'arani, dont le frottement faisait jaillir la 
flamme, représentaient l'une l'organe mâle, l'autre l'organe 
féminin ^. Le phallus, notamment, fut assimilé sans peine à 
une sorte de bâton animal. Les bâtons de Noël desquels Du- 
cange fait mention ^ sont une réminiscence du bâton phal- 
lique. « Jehan Dupont et plusieurs autres, qui avoient soupe 
ensemble en la ville de Esquiqueville, parlèrent entre eulz 
de faire aucun jeu par manière d'esbatement ; et advint que 
ledit Jehan Dupont et ledit Jehan Leston se efForsèrent de 
tirer un baston l'un contre l'autre, selon ce que on a accous- 
tumé à faire aux jeux de Noels. » Le second Noël de l'année 
solaire, c'est-à-dire la renaissance, la résurrection, a donné 
lieu à des usages semblables. Il n'y a pas encore trente ans 
qu'à Turin, pendant la semaine sainte, les gamins allaient 
avec des bâtons frapper les portes de chaque maison, et Wie- 
demann, dans sa préface à la Grmnmatik der Ersa-Mord- 
winischen Sprache, nous apprend qu'un pareil usage, très- 



1 « Prendono un legno lungo due palmi, grosso come il minor dito délia 
mano over corne una freccia, niolto ben rimondo e liscio, di una sorte di 
legno niolto forte che lo tengono solo per questo servizio, e dove si ti'ovano 
che vogliano accendere il fuoco, prendono due legni dei più secchi e più 
leggeri che trovano, e legangli insieme, uno appresso ail' altro, come le dita 
congiunte, nel mezzo delli quali legni mettono la punta di quella bacchetta 
dura, quale fra le palme délie mani tenendola, la voltano forte, fregando 
molto continuamente la parte da basso di questa bacchetta intorno intorno 
fra quelli due legni che stanno distesi in terra, i quali s'accendono infra 
poco spazio di tempo, e a questo modo fanno fuoco. » Gonzalo D'Oviedo, Som- 
mario délie Indie Occidentali, dans Ramusio. 

■^ « Wie ait und tief eingedrungen die Vorstellung von der Liebscbaft des 
Purûravas und der Urvaçî ist, ergiebt sich am besten aus dem obsconen 
Gebrauche, der davon in der Vângas V. 2 gemacht worden ist. Ein be- 
stiramtes Opferfeuer wird durch Reiben zweier Hôlzer entzUndet; man 
nimmt ein Stûck Holz mit den Worten : « Du bist des Feuefs (cunnus) Ge- 
burtsort », legt darauf zwei Grashalme : « ihr seid die beiden Hoden », auf 
dièse die adharârani (das untergelegte Holz) : « du bist Urvaçî », salbt die 
uttarârani (das darauf zu légende Holzscheit) mit Butter : « du bist Kraft 
(semeu), o Butter!» legt sie dann auf die adharâi-ani : « du bist Purûravas» 
und reibt beide dreimal : « ich reibe dich mit dem Gâyatrî-Metrum », « ich 
reibe dich mit dem Trishtubh-Metrum », « ich reibe dich mit dem Djagatî- 
Metrum. » Cf. Weber, Ind. Studien, I, 197, et Kuhn, Herab. d. f., p. 71-79. 

'Au mot Ludus Natalis, qui ad Natale Christi agebatur; Lit. remiss. 
ann. 1381. 

I. 4 



5() BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

répandu d'ailleurs en Allemagne et en Russie, existe aussi 
chez la race touranienne des Mardwa, avec cette différence 
qu'on y frappe les personnes au lieu des portes, et que la cé- 
rémonie a lieu le dimanche des Rameaux ^ Le bâton de Pe- 
run (c'est-à-dire la foudre), dont il est fait mention dans une 
tradition russe du cycle de Novgorod, ouvre le printemps à 
grand fracas, avec un tumulte de bataille et de victoire^. 
N'est-ce pas, en effet, au bruit du tonnerre que le soleil du 
printemps remonte à l'horizon céleste? La foudre qui brise le 
rocher du ciel est figurée sur la terre par ces bâtons qui 
s'entrechoquent, ou avec lesquels, au printemps, on frappe 
encore les portes des maisons. Je suppose que les flèches avec 
lesquelles, dans la légende indienne, Ràma châtie l'océan 
orageux, ne sont qu'une variété des foudres avec lesquelles 
Indra perce les nuages et traverse les fleuves. Râma lance 
ses flèches brûlantes sur l'océan avant de faire jeter le pont 
qui joint l'île de Lanka au continent et sur lequel l'armée des 
singes va passer avec lui^; le bâton lancé par Perun dans la 
légende russe tombe précisément sur le pont qui traverse le 
Volkhoff. Il est curieux aussi de voir Xerxès faisant fouetter 
la mer, parce qu'elle s'oppose â son passage; les verges, 
les bâtons, les flèches, les foudres domptent les ondes, les 
abaissent et permettent au héros solaire de continuer son 
voyage. L'usage de battre la mer avec des verges pour faire 



' « In der Frûhe des Palmsonntags laufeii sie mit Ruthen von Haus zu Haus 
und schlagen die Personen, welche ihnen begegnen. » Cf. Palmier, Saule, 
Olivier. 

2 Già li Novogardensi un certo idolo chiamato Perun, in quel luogo nel 
quale al présente è il monastero, e dal quai luogo Perunzki è chiamato, 
adoravano e veneravano. Da poi, preso il battesimo, fu levato via del luogo, 
e nel fiume Vuoloco gettato, e dicono ch' egli, nuotando, trapassô di là dal 
fiume e appresso del ponte lu udita una voce che disse : « Haec vobis Novo- 
gardenses in mei ?nenioriam, » e in un medesimo tempo fu gettato un 
bastone sopra il ponte; di modo che suole etiandio intervenire in certo 
tempo delP anno, che la voce di questo idolo è udita, per il che li cittadini 
del luogo mossi, subito là concorrono e insieme con li bastoni si battono, e 
tanto tumulto e strepito ne nasce che il governatore del luogo con grandis- 
sima fatica da taie impresa gli rimuove. x Commentario délia Moscovia di 
Sigismondo, libero Barone, tradotto dal latino in italiano, da,ns Ramusio. 

' Râmâyana, Sundarakanda . 



BATON (verge). " 51 

descendre la pluie existait aussi clïfez les anciens Guanches 
de l'île de TénérifFe, d'après ce qu'on peut lire dans un beau 
livre du professeur Mantegazza ^ . Moïse frappe le rocher avec 
la verge pour en faire jaillir l'eau. 

Ces verges ont évidemment un pouvoir magique, et la 
verge magique joue un rôle essentiel dans toutes les mytho- 
logies. La foudre annonce le printemps ; la baguette magique 
découvre les trésors, chasse les vers, les serpents, les dé- 
mons, les ténèbres. La fée de Perrault, en remettant sa ba- 
guette à Peau cl" âne, s'exprimait ainsi : 

Je vous donne encor ma baguette ; 

En la tenant en votre main, 
La cassette suivra votre même chemin, 

Toujours sous la terre cachée; 

Et lorsque vous voudrez l'ouvrir, 
A peine mon bâton la terre aura touchée, 
Qu'aussitôt à vos yeux elle viendra s'offrir. 

Nous verrons, en parlant du noisetier, que les branches de 
cet arbre sont spécialement employées pour découvrir des 
trésors ; mais on attribue encore cette vertu magique à d'au- 
tres arbres : « Depuis le onzième siècle, écrit M. ChérueP, 
on trouve mentionné l'usage de la baguette divinatoire 
pour découvrir les sources et les trésors; c'est un rameau 
fourchu de coudrier, d'aune, de hêtre ou de pommier. Voici 
comment on s'en sert : on tient dans sa main l'extrémité 

> Rio de la Plata e Tenerife. « Anche qui come ail' Isola del Ferro, 
quand la secchezza minacciava di negare il pane al povero, il faycan or- 
dinava una processione solenneall' uno oall' altro diquei raonti. Le blanche 
vergini aprivano la marcia, mentre la turba teneva dietro con rami d'al- 
bei'o e foglie di palme. Quando le harimaguadas erano giunte sulle vette 
del naonte, rompevano con certe cerimonie vasi pieni di latte e di burro, e 
là si danzava il ballo nazionale. La processione scendeva poi dai monti al 
mare, dove si battevano le onde coi rami e colle palme, alzando al cielo- 
inni lamentevoli e grida disperate. » Est-ce que dans le nom latin vergiliae 
donné aux pluvieuses Pléiades ou Allantides, il y aurait une réminiscence 
de ce jeu des verges? L'étymologie attribuée par Cicéron, Festus et Isidore 
à ce nom nous semble peu probable : « a vere nomen habent, » dit Festus. 

* Dictionnaire historique des institutions, mceurs et coutumes de la 
France, 4' édition, au mot : Baguette divinatoire. 



02 ROTANIQUR GÉNÉRALE. 

d'une branche, en ayant soin de ne pas trop la serrer; la 
paume de la main doit être tournée en haut. On tient de 
l'autre main l'extrémité de l'autre branche, la tige commune 
étant parallèle à l'horizon. On avance ainsi doucement vers l'en- 
droit où l'on soupçonne qu'il y a de l'eau. Dès qu'on y est ar- 
rivé, la baguette tourne dans la main et s'incline vers la terre 
comme une aiguille qu'on vient d'aimanter. Tel est du moins le 
récit de ceux qui croient à la vertu de la baguette divinatoire. 
Ils ajoutent qu'elle a aussi la propriété de découvrir les mines, 
les trésors cachés, les voleurs et les meurtriers fugitifs.. » 

C'est avec une verge ou flèche semblable, c'est-à-dire avec 
la foudre d'or, qu'Indra, dans les hymnes védiques, ouvre la 
caverne où les démons, les voleurs, ont caché les vaches, les 
trésors, les eaux du ciel, l'ambroisie, les épouses divines. La 
verge d'or d'Indra, pasteur divin, non-seulement découvre 
les épouses cachées, mais elle a aussi le pouvoir de procurer 
une épouse à celui qui la désire \ Cette verge est précisément 
la virga pastoris, à propos de laquelle nous lisons dans un 
petit livre attribué à Albertus Magnus^, ce qui suit : « Tertia 
herba a Chaldaeis Loromborot dicitur, a Graecis Allomot, a 
Latinis Virga pastot^is. Herbam hanc accipe et cum succo 
mandragorae distempera, et da cani vel alteri animali, et im- 
praegnabitur in suo génère. De quo foetu si accipiatur dens 
maxillaris, et intingatur incibo vel potu, omnes qui inde pota- 
bunl, moxincipientbellum,etcum volueris delere, da eissuc- 
ciwi mnantile, id est, valeriae, et fiet statim pax inter eos.» 

Il est évident qu'un mythe phallique a dû pénétrer de 
bonne heure dans le mythe astronomique et météorologique. 
Les patriarches, fondateurs de peuples, ont été des pâtres; 
la verge du pâtre et la verge du patriarche ont dû avoir 
la même signification originaire. Au bâton du pâtre on attri- 
bue un pouvoir magique ; dans la vie des saints chrétiens on 
raconte un grand nombre de miracles dus à la verge de? 

' Yas te ankuço vasudâno brihann Indra hiranyayah tenâ ganîyate 
gâyâm mahyarh dhehi çacipàte; Atharvaveda, vi, 82. 
^ Libellus De VirHitibus herbarum. 



BATON (VERGE). 53 

pâtres; l'un de ces miracles est celui-ci : le bâton planté sur 
le sol y fait croître à l'instant même un arbre puissant'. 
Par le bâton de Jésus, saint Patrice, d'après les traditions ir- 
landaises, chassa de l'île les vers venimeux. Le Christ est 
représenté comme le pâtre par excellence ; les papes, et les 
évêques à leur tour, deviennent des pâtres et adoptent pour 
emblème la crosse pastorale^. Les rois aussi ayant été, à 
l'origine, considérés comme des patriarches et des pâtres, ont 
fait du bâton, de la verge, du sceptre l'insigne de la royauté^. 
« Virga sive baculiis, interpretando , refertur ad virum 
nobilem, pro modo nobilitatis et roboris ipsius ligni. Si quis 
baculum gestare, vel ei visus fuerit inniti, talem virum sibi 
conciliabit ad amicitiam, gloriam atque robur ipsius. Si videre 
visus fuerit baculum suum fractum vel flssum, si rex est, di- 
lectum sibi validumque servurn amittet; si plebeius, amittet 
hominem cui maxime fidebat. Si rex aliquem virga percus- 
sisse visus sibi fuerit, per hominem quemdam suum bene 
de illo merebitur qui percussus fuit \ » Le bâton est donc 
à l'origine un symbole phallique comme le pramantha vé- 
dique, et comme le caducée de Mercure et la férule de Bac- 
chus^, puis de seigneurie et, enfin, un instrument de pu- 

' Cf., entre autres traditions, celles que nous rapportons ici sous les mots 
Chêne et Oléandre. 

2 Selon Polydore Virgile : De rerum inventoribus, Lugduni, 1587, la 
crosse pastorale des évéques rappellerait la verge de Moïse et d'Aaron. 
« Baculus instar Mosis, seu Aaron virgae datus, populi vitia castigandi 
potestatem attribuit. » Sur les verges de Moïse, cf. le conte cyclique du 
moine A'ndrius, où il est dit : « Et quant vint au malin que Moyses s'esvilla, 
si vit devant lui une moût bel et grand verge qui fu mise à son cevés et une 
devers sa destre et une devers sa senestre etc.. » Voir la suite dans Mussa- 
tia, Sulla leggenda del legno délia Croce. 

3 On a retrouvé ce même symbole chez les Guanches. « Presso i Guanches 
di Tenerife, il re si faceva precedere dal sigone che portava IVmepe, bas- 
tone di comando oi-nato da una banderuola di giunchi. » Mantegazza, Rio 
de la Plata e Tenerife. 

* Apomasaris, Apotclesmata, Francfort, 1577, page 284. 

"' Sur la fende de Bacchus. il esc utile de reproduire ici tout le passage 
qui la concerne dans l'article Bacchus., inséré par M. Lenorraant dans 
le Dictionnaire des Antiquités grecques et latines., de Daremberg et 
Saglio : « Plus ancienne et plus constante est l'attribution à Dionysos de la 
férule, vdcpÔYil, entre les plantes des champs non ligneuses, au port d'herbes 
et de roseaux. C'est un attribut qui remonte ;i l'origine du culte du Dieu. 



54 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

nition. « Le roi, dit Chéruel\ portait un bâton ou sceptre, sur 
lequel on plaça, au quatorzième siècle, une main de justice ; la 
crosse de l'évêque, la verge de l'huissier, la baguette du ma- 
jordome^, le bâton du maréchal de France ont le même sens. 

Il semble qu'il faille le rapporter aux primitives époques aryennes et aux 
liens qui rattachaient alors le dieu Soma aux rites du sacritice, car c'est 
aussi dans une férule que Prométhée dérobe au ciel le feu, et dans ce der- 
nier mythe la férule représente le morceau de bois dont le frottement sert 
au pontife arya à obtenir la flamme. Pourtant ceux qui se sont occupés de 
la botanique des anciens croient pouvoir établir une différence entre la 
férule de Prométhée et celle de Dionysos. Quoi qu'il en soit, la férule est 
portée dans les mains de Dionysos, d'où son surnom de >'ap6y,xo:p6p'):; elle 
est aussi brandie par ses Ménades et ses Satyres; et on y voit un symbole 
d'ivresse divine et d'inspiration, d'où le proverbe nollol vapOrixo^ôpot, pix^oi 
T£ TiaOpoi. La tige de cette férule est l'origine du thyrse. Mais quelquefois 
la férule avec ses rameaux terminés en ombelles, caractérisée d'une manièi-e 
très-exacte, se voit sur les monuments de l'art, tenue au lieu du thyrse par 
Dionysos, ou par des personnages de sa suite. Sur un vase qui est mainte- 
nant au Musée Britannique, un jeune Pan et une Ménade dansent entre deux 
hautes plantes de férule. » Dans le même article, le savant archéologue 
français nous offre une description détaillée du thyrse : « Il se compose, 
dit-il, essentiellement d'une longue haste, originairement une tige de férule., 
garnie au sommet d'une bandelette nouée et terminée par une pomme de 
pin ou par une sorte de faisceau de lierre ou de pampres, quelquefois des 
deux ensemble; ce faisceau de lierre se combine aussi avec la pomme de 
pin qui le surmonte. C'est le sceptre le plus ordinaire de Bacchus; c'est aussi 
l'arme avec laquelle il combat. Tous les personnages de son thiase le por- 
tent comme lui et l'agitent dans leur ivresse; ils s'en servent victorieusement 
à l'exemple du dieu dans ses guerres. A la place du thyrse, que les pâtres 
des montagnes et tous ceux qui fréquentaient les orgies nocturnes de Diony- 
sos fabriquaient en un instant avec une branche d'arbre et des pampres ou 
des lierres enlacés, on portait aussi, dans les fêtes dionysiaques, des ra- 
meaux garnis de leurs feuillages et tressés avec des branches de vigne et de 
lierre ; c'est ce qu'on appelait rjv.'.y.oe:. Le Baccfws, qui avait dû d'abord 
appartenir au culte de Dionysos, était à l'origine quelque chose d'analogue. 
Les jeunes arbres déracinés en entier que portent quelquefois les Centaures 
peuvent donner une idée de ceux qui figuraient dans les denclrophoriae 
bachiques. Le thyrse est censé souvent cacher un fer de lance sous les feuil- 
lages. Sur un bas-relief du Vatican, la pointe de ce fer apparaît ; c'est propre- 
ment ce qu'on appelait OupTÔ/oy/o;. Ailleui's le thyrse se termine, en sou- 
venir de cette disposition, par une feuille lancéolée, au lieu d'une pomme 
de pin. En outre, Dionysos peut porter la lance elle-même, comme Dorato- 
phoros ou Enyalios, et c'est ainsi, avec un petit paquet de feuilles au-dessous 
du fer de la lance, qu'il est figuré dans l'idole devant laquelle on voit les 
débris d'un sacrifice dans une peinture de Pompéi. » La foudre et le rayon 
du soleil sont conçus parfois comme phallus, parfois comme verge, massue, 
flèche, lance, épée. 

' Diction, histor. des institutions, mœurs et coutumes de la France. 

2 On peut comparer ici l'expression italienne : com,andare a bacchetta 
(commander avec la baguette), qui signifie être le maître absolu ; et aussi 
l'expression française : à la baguette (obéir). 



RATON (verge). 55 

Le bris du bâton indiquait la séparation. Aux funérailles 
du roi de France, lorsque toutes les cérémonies étaient ter- 
minées, le grand maître brisait son bâton en répétant trois 
fois : le roi est mort. On trouve quelques actes du moyen 
âge écrits sur des bâtons, d'après le témoignage de D. de 
Vaines. Chez les Francs et même sous les premiers Capé- 
tiens, les hérauts d'armes portaient une baguette sacrée; elle 
était le symbole de leur dignité comme le rameau d'olivier 
ou le caducée chez les anciens. On employait aussi la ba- 
guette comme symbole dans les contrats. La baguette, le 
hàton, la verge, la branche cVarbre indiquaient la trans- 
mission de la propriété. Pour investir le nouveau proprié- 
taire, on lui remettait une branche d'arbre enfoncée dans 
une motte de terrée La rupture de ce symbole indiquait la 
dépossession ou la séparation de la famille. « Si quelqu'un, 
dit la loi Salique, veut se séparer de sa parenté et renoncer 
à sa famille, qu'il aille à l'assemblée devant le dizainier ou 
le centenier ; que là il brise sur sa tête quatre bâtons de bois 
d'aulne en quatre morceaux et les jette dans l'assemblée en 
disant : Je me dégage de tout ce qui touche ces gens, de ser- 
ment, d'héritage et du reste. » Le bâton n'était donc pas seu- 
lement symbole de commandement, mais encore de propriété. 

• On peut comparer ici la touffe de gazon des anciens Féciaux. « Les sym- 
boles desFéciaux, écrit Preller dans sa Mythologie romaine, appartiennent 
à cette période primitive où Jupiter était adoré comme un esprit partout 
présent dans la nature; ce sont d'abord les sagraina ou verbenae, une 
touffe de gazon que les Féciaux recevaient du roi, du consul, et à laquelle 
ils empruntaient leur caractère religieux. Cette plante était cueillie ex 
Arce, c'est-à-dire sur le sommet du Capitole;on la coupait avec les racines 
et toute la motte de terre, usage qui se retrouve chez beaucoup de peuples 
primitifs et qui signifie partout que la motte de terre consacrée représente 
tout le sol auquel elle appartient. Ainsi la toulfe que le Fécial faisait por- 
ter devant lui par un Verbenariiis, comme un gage saci'é de la paix, et dont 
le contact était indispensable au pater patratus avant qu'il s'engageât dans 
une affaire quelconque, cette touffe, dis-je, symbolisait tout le Capitole. » 
Nous apprenons par Du Gange qu'un usage semblable vivait encore au 
moyen âge, où le letu avait, cependant, pris la place de la verveine et servait 
à représenter le droit du nouveau propriétaire : « Ne ejusmodi traditionum 
périrent symbola, asservabantur ea (c'est-à-dire les touffes de gazon) apud 
donatarios in rei gestae memoriam. Hujusmodi cespites cum sua festuca, 
ait Wendelinus, multis inecclesiis servantur hactenus, visunturque Nivellae 
et alibi, justae magnitudinis, forma quadrata, vel etiam laterculari. » 



56 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

Les suisses de palais ne représentent, en effet, leur maître que 
par le bâton. Dans une maison de Strasbourg où il n'y a pas 
de concierge, le maître de la maison s'est fait représenter 
par deux bâtons sculptés en bronze placés contre les deux pi- 
liers de l'entrée. Dans l'Inde, le roi porte le danda ou bâton, 
ou verge, d'où son nom de dandadhara. Ce même nom est 
donné à Yama, le dieu de la justice. Le bâton est aussi porté 
dans l'Inde par le colonel et par le général d'armée, d'où leur 
nom de dandanâyaka ou bâtonnier ' , par le chef de police, par 
le juge, par l'huissier et par le concierge du palais. L'usage 
indien se rapproche donc entièrement des usages occidentaux. 
Mais nous avons encore d'autres indices de la continuité 
de la tradition indo-européenne pour tout ce qui concerne 
la symbolique du bâton et de la verge. Dans l'Inde, il 
suffisait du croisement de deux bâtons pour défendre l'entrée 
d'une maison qui n'avait pas de porte. Le bâton repré- 
sentait le propriétaire, et il est possible que la superstition po- 
pulaire ait attribué à ces bâtons un pouvoir magique; ainsi, 
dans un grand nombre de contes européens, un bâton mer- 
veilleux frappe de lui-même tous ceux qui se trouvent autour 
du héros; celui qui le possède n'a qu'à lui commander de 
frapper, sans faire lui-même le moindre mouvement. Et là 
encore ce bâton prodigieux est un symbole évident de la 
foudre; le dieu qui la lance reste impassible; la foudre par- 
court l'espace, frappe tout ce qu'elle rencontre et retrouve 
les trésors perdus; ainsi le jeune héros reprend, par la vertu 
du bâton punisseur qu'il a ravi au diable, tous les biens qu'on 
lui a volés ou qu'on a volés à ses frères aînés. D'après un de 
nos voyageurs dans les Indes orientales , une seule branche 
d'arbre placée sur la porte d'une maison par les gens de police, 
suffit pour que personne n'ose quitter la maison, jusqu'à ce 
que la branche soit enlevée ; toute contravention serait punie 

1 Le nom de bâtonnier était donné en France au chef de confrérie qui 
avait le droit de porter le bâton dans les processions. Dans lu procession du 
Corpus Domini, qui se faisait encore à Turin jusqu'à l'annëe 1853, le cortège 
des professeurs de TUniversité était précédé par un liâtonnier; mais ce 
bâtonnier était le portier de TUniversité. 



BATON (verge). 57 

de mort ; et une seule branche placée au milieu d'un marché 
public suffit pour que tous ceux qui se trouvent au marché se 
considèrent comme prisonniers du roi\ Un autre voyageur du 
seizième siècle, Lud. Barthema, relate un usage semblable. Avec 
une seule branche, le créancier indien arrête au nom du roi 
son débiteur, en traçant une espèce de cercle magique autour 
de lui. Le débiteur doit payer ipso facto, ou se laisser mou- 
rir de faim dans le cercle où son créancier l'a enfermé; sinon, 
il sera mis à mort par les agents du roi^. Le cercle magique 
tracé avec la verge des nécromants a de même le pouvoir de 
faire tomber aux mains du magicien celui qui est entré dans 
le cercle. La verge, vindicta, que le licteur imposait, en pré- 
sence de Yassertor serviititis, sur la tête de l'esclave romain 
avant de lui donner la liberté était, en quelque sorte, une 
dernière affirmation du droit seigneurial, de même que l'im- 
position de l'épée sur la tête ou sur l'épaule du nouveau che- 
valier devait, il nous semble, symboliser l'autorité souveraine 
de celui qui le consacrait. L'épée, en effet, a souvent rem- 
placé dans le moyen âge le bâton. Et puisque nous avons ob- 
servé que le bâton, avant de représenter le droit de maître, 
avait exprimé le pouvoir phallique, il n'y a pas lieu de s'éton- 
ner de la tradition d'après laquelle les chevaliers du moyen 

• Vincenzo Maria di Santa Caterina, Viaggio aile Indie Orientait : « Per 
chiudere uua casa, basta che si ponghi uu ramo verde, cou precettarla, 
su la porta; sin tauto che quelle si leva, niuno puol uscire; chi non obbe- 
disce è reo di lésa maestà. L'istesso succède con le popolazioni intiere. Un 
ramo in mezzo del mercato cattura tutti li habitant!, niuno si puote più 
assentare dalla sua terra senza licenza. » 

- « Quando alcuno deve avère danari da un altro mercatante, apparendo 
alcuna scrittura delli scrittori del Re, il quale ne tiene ben cento, teugono 
questo stile. Poniamo caso che uno mi habbia a dare venticinque ducati e 
moite volte mi prometta darli e non li dia, non volendo io più aspettare, 
né farli termine alcuno. vado al principe delli Bramini che son ben cento, 
quai da poi che si haverà molto ben intbrmato ch'è la verità, che colui mi 
è debitore, mi dà una frasca verde in mano, e io vado pian piano dietro al 
debitoi'e, e con la detta frasca vedo di farli un cerchio in terra circoudan- 
dolo, e, se Io posso giugnere nel cii-colo, li dico tre volte queste parole : io 
ti comando, per la testa del maggior delli Bramini e del Re, che non ti parti 
di qui, se non mi paghi e mi contenti di quanto debbo havere. Et egli mi 
contenta, over morirà prima de famé in quel luoco, ancora che nessuuo Io 
guardi, e, s'egli si partisse dal detto circolo. e non mi pagasse, il Re Io 
faria morire. » 



58 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

âge, engagés à dormir sur le lit même de la dame qui les re- 
cevait en l'absence du mari, plaçaient entre elle et eux une 
épée qui devait représenter les droits de l'époux absent. On 
connaît la parodie populaire de ce prétendu usage chevale- 
resque, où le fil de paille, le fétu vient grotesquement prendre 
la place de l'épée^ 

La paille , le fétu , en effet , remplace souvent le bâton 
et la verge. On se rappelle l'étymologie donnée par Isidore 
au mot Stipulatio : « Dicta est a stipula; veteres enim 
quando sibi aliquid promittebant, sttpiilam tenentes fran- 
gebant ; quam iterum jungentes, sponsiones suas agnosce- 
bant. Vel quia in contractibus agrariis stipulam manu tene- 
bant quae agrum integrum repraesentaret. » Stipula, la 
tige, le brin, le fil de paille, est évidemment le diminutif de 
stipes (pieu) ; et Festus nous apprend que stipulari propre- 
ment est l'acte de celui qui interrogatus spondet stipjem. 
La stipula est un représentant plus petit, plus commode, 
plus facile à manier, que la verge et le bâton; mais il est 
évident que la signification symbolique de la paille et de la 
verge est la même. En Toscane, le jeu des stiptilae se fait 
encore de la même manière que les anciens Romains faisaient 
leurs stipulations ; seulement il y est devenu ou resté un 
jeu purement erotique. On l'appelle il giuoco ciel verde {le 



' Pellegrin che vien da Roma 

'L g'ha rôtt i scarp, e mal ai pè ; 
Riverito signor oste, 
G'hî de loggia sto forestè? 

— Mi 110 g'ho che d'un sol letto 
Che l'è per mi e mia miè; 

Ma se fossi galaiitomo, 
Ve metterev visin a le — 

— Metteremo on fil de paia, 
On fil de paia tra mi e le — 

Quand ch"el lu alla mattina, 
El fil de paja l'è in fond ai pè. 

— Ah birbon d'on peilegrino, 
Te m'è imbrojà la mia miè. 

Se scampassi quattrocent' anni, 
No logi pii de sti forestè. 

Bolza, Can^oni popolari CoinascJi.e. 



BATON (verge). 59 

jeu de la petite branche verte), c'est-à-dire le jeu que l'on 
fait avec les ramu seules de myrthe, plante chère à Vénus ; 
et voici comment. Les deux amoureux, quand vient le carême, 
brisent une petite branche de myrthe en deux parties ; cha- 
cun des deux en garde sur soi un morceau, et, dès qu'ils se 
rencontrent, s'apostrophent l'un l'autre par le cri : fuori il 
ver de (tirez votre branche verte). Si l'un des deux manque 
à l'appel, l'amour se gâte; si, en revanche, tous les deux 
tirent ensemble leur branche, leur amour sera béni. Ce jeu 
dure généralement tout le carême ; le jour de Pâques ré- 
compense souvent par un baiser ou par le mariage les deux 
amoureux qui auront été fidèles et exacts à leur jeu. On 
m'apprend qu'un jeu pareil se fait en Grèce avec la feuille 
du platane, que les amoureux partagent en deux parties lors- 
qu'ils se séparent, pour réunir les deux moitiés de la feuille 
le jour où ils se retrouveront ensemble. Nous avons parlé de 
la verge divinatoire ; ici le ramuscule de myrthe et la feuille 
de platane jouent exactement le même rôle, puisqu'ils servent 
de bon ou de mauvais augure pour le mariage. Ainsi, en Pié- 
mont et ailleurs, les enfants consultent encore le sort au 
moj^en des fétus {festucae); l'enfant qui tire le plus long 
fétu est le privilégié du sort. Les anciens Romains avait créé 
le mot stipuler, de stipula; le latin du moyen âge, de 
festuca, avait tiré le verbe defestucare. (Cf. DuCange) ^ 
On trouvera aussi dans Chéruel d'intéressantes explica- 

' « Defestucare pro festucam tradere. Charta Henrici I Ducis Braban- 
tiae pro Coenobio Bruxellensi S. Jacobi in Monte Frigido, ann. 1201 apud 
Miraeum : « Terram in Rusbruc a ceusu anuuo, ab omni jure suo et ab 
omni exactione liberam mihi resignavit et defesUicavit. » Jactire festu- 
cam i. e. in jus vocare, festucam in sinum proiiciendo. Placitum Cai'oli M. 
ann. 812. — Festuca, fistuca : Signum et symbolum traditionis vel trans- 
latae possessionis, quam tradebat emptori venditor, aut qui modo quovis 
rei possessionem in alium transfei-ebat. — Et quidem ejusmodi chartis sti- 
pula seu festuca, ut legitimae essent, insei'ebatur, unde stipulatio dicta. 
Existimant alii fistucam idem valere ac fustetn seu baculum, que investi- 
turae passim factae leguntur (ejusmodi est ligui Irustura, longitudine semi- 
pedale et crassitudine unciale aut circiter, in Cliartopliylacio ecclesiae 
Paris, asservatura). Alii denique Francos nostros hac voce allusisse volunt 
ad stipulationeni de qua Jus Romanum, quam Isidorus lib. 5, Orig. a sti- 
pula deductam opinatur. — Vêtus Charta longobardica apud Ugliellum, 



60 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

•plications relatives à la remise du fétu dans la transmission 
des propriétés ^ : « On conservait le fétu de paille avec soin, et 
si les engagements n'étaient pas observés, on présentait le 
fétu en justice. Par la transmission de la paille, on remettait 
à un autre le droit de poursuivre son affaire devant un tri- 
bunal. La paille rejetée était une menace et un indice de rup- 
ture. Adhémar de Chabannes dit, en racontant la déposition 
de Charles le Simple, que « les grands de France, réunis, 
selon l'usage, pour traiter de l'utilité publique du royaume, 
ont, par conseil unanime, jeté le fétu et déclaré que le roi ne 
serait plus leur seigneur. » La jmille rejetée indiquait encore 
une renonciation à la foi et hommage. Galbert, dans la Vie de 
Charles le Bon, comte de Flandre, raconte que les vassaux 
déclarèrent qu'ils renonçaient à la foi et hommage en reje- 
tant le fétu {exfestucmites). De là l'expression proverbiale : 
rompre la jmille ou le fétu avec quelquiin, pour indiquer 
la rupture de l'amitié'. 

Au moyen âge, on étendait de la paille en guise de nattes 
et de tapis, même dans les palais des souverains. On trouve 
dans un chroniqueur de cette époque, Albéric de Trois-Fon- 
taines, une anecdote qui, en faisant allusion à cet usage, 
rappelle que la paille était un signe d'investiture, et comme 
on disait alors de saisine. 11 raconte que, quand Guillaume 

tom. 3 (Italia Sacra) : « Omuia quae supra leguntur legitimam faciunt 
vestituram per cultellum, ftstucam nodatam, Avantonem et wasonem terrae 
atque ramum arboris, me exinde foras expuli et werpivi et absitum feci, et 
ipsius ecclesiae Monasterio ad proprietatem ad habendum concessi. » 
Charta ann. 997 apud Mabill. tom. IV, Annal. : « Qiiam traditionem atraraen- 
tario, penna et pergamena manibus suis de terra levatis, lege Salica fecit 
per fistucam nodatam, ramum arborum atque per cultellum et guaso- 
nem. » 

' Dictionnaire historique des institutions, -mœurs et coutumes de la 
France. 

^ Nous ne devons donc pas nous étonner que la paille ait été, en 1652, un 
signe de ralliement pour les frondeurs. Une raazarinade du 31 mai 1652, dit 
Chéruel lui-même, est intitulée .S^a/î/^s des chevaliers de la paille, et com- 
mence ainsi : 

Tous les chevaliers de la paille 
Estant receus sont avertis 
D'exterminer cette canaille 
De Muzarins, grands et petits. 



BATON (verge), 61 

le Bâtard vint au monde, la sage-femme qui le reçut le posa 
un instant sur la paille dont la chambre était jonchée. L'en- 
fant ayant alors saisi un peu de cette 'paille, et la sage- 
femme ayant eu de la peine à la lui enlever : Par foi, s'écria- 
t-elle, cet enfant commence jetme à conquérir! On sait 
que ce bâtard fut le conquérant de l'Angleterre. La vérité 
de l'anecdote importe peu; il ne s'agit que de constater un 
usage. 

Nous avons reconnu un symbole phallique dans la verge et 
le bâton ; peut-on refuser la même signification à ce fétu de 
paille dont on faisait un anneau pour les jeunes gens qui 
avaient péché ensemble avant d'accomplir la cérémonie reli- 
gieuse du mariage ^ ? C'est ce que nous apprend Du Breul 
dans ses Antiquités de Paris"^ : « Quand, à la cour de 
l'official, il se présente quelques personnes qui ont forfait en 
leur honneur, la chose étant avérée, si l'on n'y peut remédier 
autrement, pour sauver l'honneur des maisons, l'on a accou- 
tumé d'amener en ladite église (l'église Sainte-Marine, une 
des plus petites de Paris) l'homme et la femme qui ont forfait 
en leur honneur, et là, étant conduits par deux sergents (au 
cas qu'ils n'y veulent pas venir de bonne volonté), ils sont 
épousés ensemble par le curé dudit lieu avec un anneau de 
paille. » A Pésaro, le jeune paysan, lorsqu'il désire demander en 
mariage la jeune fille qu'il aime, ôte du pailler un fétu de paille 
et, en le lui montrant, lui demande si elle veut entrer dans sa 
maison. Dans le traité de morale de Tiruvalluvar, je trouve 
ce proverbe du Dekhan : « Le seul salut des amoureux au 
désespoir est un cheval fait avec des branches de palmier. » 
Ce proverbe s'explique par un usage du Dekhan où le prince 
oblige au mariage la jeune fi) le dont le prétendant repoussé 
se présente au palais déguenillé et blessé, en chevauchant des 



' En Allemagne, on répand de la paille hachée sur le chemin que doit 
parcourir la jeune fille qui n'est plus vierge lorsqu'elle se rend à la céré- 
monie du mariage. Cf. Kuhn und Schwarz, Norddeutsche Sagen, Màrcheh 
und Gebrciuche. 

» P. 98, cité par Chéruel. 



62 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

branches de palmier \ Le bâton, le fétu, et les branches de 
palmier semblent avoir la même signification; l'arbre phal- 
lique est représenté par une de ses parties; ainsi le jeune pré- 
tendant des Abruzzes, pour savoir si la jeune fille l'aime et 
l'accepte comme époux, dépose à la porte de sa maison un tronc 
de chêne: si la jeune fille le retire, le jeune amoureux prend 
courage et entre dans la maison; si elle le laisse à sa place, 
le prétendant le reprend et se retire en bon ordre ^. En Pié- 
mont on appelle lacialer (bachelier) le messager d'amour. 
On sait que le mot bachelier est tiré de haculus : c'est avec 
le bâton phallique de Mercure que l'ambassadeur d'amour se 
présente pour demander la main de la jeune fille, au nom de 
son prétendant. Nous apprenons qu'en Bretagne, lebazvalan^, 
et en Hongrie le médiateur de mariage, arrivent chez la jeune 
fille convoitée avec une baguette ornée de rubans et de fleurs. 
Ce bâton est évidemment une espèce de maio, ou maggio, 
mot auquel nous devrons consacrer plus loin un article spé- 
cial. 

Le bâton, la verge, la branche, le fétu, reviennent donc à 
leur primitive signification phallique. Les rayons du soleil et 
la foudre ont joué ce rôle au ciel. Le triomphe du phallus 
a été le triomphe de la lumière. Le phallus pénètre dans 
les lieux secrets, découvre la retraite du démon noir, et le 
chasse, en faisant sortir la vie lumineuse des ténèbres, du 
chaos. La force répulsive du bâton, de la verge mythologique 
est telle, que les éclats mêmes de cette verge d'or ont le pou- 
voir de chasser le démons, les monstres, les vers venimeux. 
C'est ce que nous apprend VAtharvaveda *, où l'on invoque 
le bois de dix espèces (c'est-à-dire, comme on doit supposer, 
dix petites branches, ou tiges, ou éclats de bois de dix essences 



1 L'évêque de Côme, en Lombardie, il y a à peine quelques années, avait 
l'habitude d'envoyer à la première épouse noble qui se mariait après le di- 
manche des Rameaux, la branche de palmier dont on lui faisait hommage 
pour la semaine sainte. 

* Cf. notre Storia comparata degli usi nuziali; 2' édition, Milan, 1878. 

' Cf. Villemarqué,. Barzaz Breiz. 

*JI, 9. 



BATON (VERGE). 63 

différentes, auxquelles on attribue un pouvoir vermifuge, 
réunis ensemble pour en tirer, probablement, un au sort^), 
afin qu'il délivre le malade du monstre, de la grâhî 
qui l'obsède, et le rappelle à la vie. Wuttke^ mentionne à ce 
propos, un usage allemand: le bois, ici, est de neuf espèces, et 
l'on exige que les arbres d'où le bois est tiré ne portent pas 
de fruits à noyau. Mannhardt a retrouvé ce même bois de 
neuf espèces employé chez les Slaves contre les petits vers 
rouges qui rongent les intestins ^. Le rayon du soleil et la 
foudre (arbre et verge d'or) éloignent les démons; les bû- 
chettes de cette verge d'or sont elles-mêmes d'or, et ont la 
même propriété bienfaisante que l'arbre tout entier. Elles écar- 
tent le mal et en même temps, comme on le voit par un 
conte germanique^, se transforment en une pluie d'or, se 
changent en monnaies d'or. 

La seule apparition de certains bâtons luisants a pu, d'après 

* Des dix personnes qui devaient prendre part au jeu, chacune devait pro- 
bablement murmurer la formule de VAtharvaveda, et tirer un des dix mor- 
ceaux de bois; il est possible que celui qui tirait la bûchette la plus longue 
ait été choisi pour toucher le malade. 

* a Man bricht von neun verschiedenen Bàumen, die kein Steinobst tragen, 
kleine Stiicke, die unter Gebetsformeln in ein Gefàss mit Wasser geworfen 
werden ; dadurch wird die Sucht des Kranken gebrochen. » D^r deutsche 
Volksaberglaube der Gegenwart. 

3 « Wenn jemandem in Masuren die Krazno ?m<âî (Fettleute), kleine rothe 
Wûrmer, in den Eingeweideu an der Lunge zehren, so schneidet man etwa 
40 Paar Hôlzchen von neunei-lei Holz (Kaddik, Erle, Birke u. s. w.), die- 
selben mûssen jedoch unter einem Aestchen abgeschnitten sein, so dass sie 
mit diesem die Gestalt eines Hâckchens bilden, ubergiesst den Kranken mit 
einem Kubel warmen, bei abnehmenden Licht aus fliessendem Rinnsal ge- 
schopften Wassers und wirft die Hôlzchen paarweise hinein. Dann wâscht 
man den Leidenden (besonders die Ohren, Nasenlôcher, Achselgruben und 
Kniekehlen) undsieht nun nach, wie viele Hôlzchen oben im Wasser schwim- 
men, und wie viele zu Boden gesunken sind. » Baumhultus der Germanen. 

* « Einem Waldweibchen war der Schiebkarren gebrochen. Sie bat einen 
Vorûbergehenden ihr denselben auszubessern. Wâhrend dies geschah,steckte 
sie ihrem Helfer eifrig die herabfallenden Spàne in die Tasche. Der warf 
sie veràchtlich heraus, einige wenige aber, welche er nicht beachtet, hatten 
sich am andern Tage in harte Taler verwandelt. Die nàmliche Sage erzàhlt 
man in allen wesentlichen Stticken ûbereinstimmend vonFrauGauden, HoUa 
und Perchta, sie lassen sich ihr zerbrochenes Gefàhrt (Wagen oder Pflug) 
zimmern, oder einen Pfahl zuspitzen, oder arbeiten selbst daran, so dass 
die Spàne fliegen. Dièse herabfallenden Splitter werden schieres rothes 
Gold. » Mannhardt, Baumhultus der Germanen; cf. W. Schwartz, Der 
heutige Volksglauhe und das Heidenthum,. 



64 BOTANIQUE GKNKRAT.K. 

une légende populaire, faire croire, le jour de la bataille, à 
certains héros écossais qu'ils avaient combattu en présence 
des anges \ 

Dans le livre attribué à Sidrach ^, un véritable ange du ciel 
apparaît à Sidrach et lui enseigne le moyen de chasser le 
diable, lequel, irrité à cause de la destruction des idoles, avait 
soulevé une tempête. « Sidrach, lui dit l'ange, prends de l'eau 
de ce pot, et jette-la aux quatre coins du pavillon, au nom de 
la Sainte Trinité ; et prends aussi ces deux bâtons; frappe-les 
l'un contre l'autre, au nom du Dieu tout-puissant; le diable 
alors sera perdu. » Alors un ange vient brûler les idoles, et 
Sidrach explique que les deux bâtons frappés l'un contre 
l'autre représentent les hommes saints qui seront les disciples 
du fils de Dieu. Le missionnaire Vincenzo Maria da Santa 
Caterina, qui visitait l'Inde dans la seconde moitié du dix- 
septième siècle, nous apprend dans sa relation que les sages 
indiens portent un bâton, par lequel ils prétendent éloigner 
toutes les séductions, toutes les tentations et tous les maux^. 
D'après le GrihyasiXtra de Açvalâyana, le brahmane portait 
un bâton fait de bois de palâça, le guerrier un bâton fait de 
bois de udumbara et l'agriculteur un bâton fait de bois de 
vilva (ou bilva). Lorsque le maître donnait sa licence au 
disciple, en lui remettant le bâton, il lui disait : « Tu es 
une canne, tu es né de l'arbre; protège-moi maintenant de 
tous les côtés. » Le même auteur indien nous décrit une 
autre cérémonie qui avait lieu lorsque le disciple prenait 



' K Sunt quaedam quae noctu dumtaxat luceut, ut quaedam gemmae, oculi 
quorumdam animalium, lampyrides vel cicindelae, ligna putrida, quibus 
pueri sodales suos ita interdum terrent, ut sibi videantur malos spiritus 
aut flammantes viros videre. Hector Boëthus scribit regem quemdam Scotiae 
oertos horaines subornasse, qui squammis fulgentibus induti et putridis 
lignis pro bacuHs annati suis prineipibus et nobilibus noctu apparuerint, 
et ad fortiter pugnandum contra hostes eos adhortati sint, eisque victoriam 
promiserint. lUi existimantes se Angelos vidisse, rem fortiter gerentes Vic- 
toria potiti sunt. » Lavater, De spectris, Lemiiribus variisque Praesagi- 
tionibus; Lugduni Batav., 1659, p. 57. 

* Libro di Sidrach, pubbl. da Adoltb Bartoli ; Bologna, 1868, p. 30-31. 

' a Portano una canna in mano, con la quale dicono che scacciano tutti 
li diletti, tentazioni e pretendono tenere lontani li travagli. » 



BBRNACLES (aRBRE .VUX). 05 

congé de son maître. Il s'approchait, du côté nord-est, d'un 
arbre dont le bois était propre pour le sacrifice, il en déta- 
chait une tige verte, s'il voulait obtenir de la force et de la 
nourriture, et une branche sèche s'il désirait une splendeur 
divine ; la tige verte et la branche sèche, s'il ambitionnait les 
deux choses à la fois. La signification spéciale de ce rite vé- 
dique m'échappe. 

Baumesel {Ane des arbres), nom donné en Allemagne à 
un certain démon des arbres. 

Bernacles (arbre aux). — En parlant de l'arbre anthro- 
pogonique, nous avons fait mention, d'après Beato Odorico 
(XI V« S.), de ces arbres indiens qui produisent, en guise de 
fruits, des têtes d'hommes et de femmes. A la même série de 
fictions appartient l'arbre-agneau des Russes, connu d'ailleurs 
dans l'Inde, le récit d'Odorico en fait foi. La tradition popu- 
laire a varié à l'infini ces fructifications merveilleuses ; elle a 
changé souvent en oies, en canards, en cygnes, les apsarâs 
filles de l'arbre, les dryades, les nymphes, les samodives, les 
sorcières, les harpies. 

Quand on cherche l'origine de l'arbre aux oiseaux, aux 
canards, il semble qu'on ne puisse beaucoup s'égarer si on la 
demande à cette même terre de l'Inde où sont nés l'arbre 
aux agneaux et l'arbre aux têtes humaines. Dans notre My- 
thologie Zoologique, nous avons tâché d'expliquer la signi- 
fication mythique du pied d'oie affecté à certaines déesses, 
à certaines femmes héroïques; ici, pour nous bornera des 
données botaniques, nous ajouterons que dans l'Inde on a 
appelé j9^^rf d'oie, hansapadi et fournie des oies ou han- 
5«fa^i uneespècedesensitive, la, cisstis pédala Lam. Lepro- 
fesseurMax Millier pense que le conte de l'arbre aux bernacles 
ou barnacles ne se répandit en Europe qu'entre le seizième et 
le dix-septième siècle, après la description qu'en donna, non 
sans une pointe d'ironie, vers la fin du quinzième, le pape 
Pie II, dans son livre sur l'Asie et sur l'Europe ^ Mais la 

* a On nous a rapporté, dit-il, qu'en Ecosse, il y avait sur le rivage d'un 
fleuve un arbre qui produisait des fruits semblables à des canards; ces fruits, 



raérae histoire était déjà connue d'Odorico ; on lit dans son 
voyage aux Indes : « ène nel reame d'Inghilterra o di Scozia 
chedicono clie sono alhori che fanno uccelletti. » 

Max Millier, dans son intéressant Essai sur les barnacles, 
a tâché d'expliquer par une équivoque verbale la localisa- 
tion du récit dans la Grande-Bretagne. Il pense donc qu'on 
a confondu les canards baniacles (il suppose ce mot dérivé 
de hiberniciilae , hibernicaé) avec les coquilles bernacii- 
lae, dans lesquelles, par une observation superficielle et gros- 
sière, on aurait pu, à la rigueur, voir les premiers rudiments 
d'un oiseau. Cette explication ne nous paraît pas rendre un 
compte suffisant du mythe relatif à V arbre qui i^roduit des 
oiseaux. Ceux qui l'ont recueilli n'ont jamais parlé de l'Ir- 
lande, mais seulement de l'Angleterre et de l'Ecosse ; d'ailleurs, 
à notre connaissance, on n'a jamais fait des canards irlandais 
une espèce à part ; et il est difficile de supposer que le dimi- 
nutif hihernicula soit devenu un nom du canard, de la ber- 
nacle. Si l'on accepte l'étymologie pour la bernacle, nul moyen 
de la récuser pour le mollusque, pour la coquille bernacula ; 
la difficulté demeurerait la même. Le texte d'Odorico établit 
que le conte de l'arbre anglais ou écossais qui produit des oi- 
seaux existait en Europe avant le quatorzième siècle ; le nom, 
cependant, de bernacle ne lui est, à ce qu'il parait, encore 
point connu; Pie II, non plus, qui fait mention de canards, 
ne les nomme pas d'après leur nom anglais. Il me semble 
donc peu probable que le conte mythologique soit dérivé de 
l'équivoque anglaise sur le mot bernacle. Ce mot, que nous 
tâcherons plus loin d'expliquer, a pu contribuer à développer 
la fable et à lui donner une certaine couleur locale ; mais il 
est permis de croire à une origine beaucoup plus ancienne et, 



lorsqu'ils étaient raùrs, tombaient sur le rivage ou dans l'eau; ceux qui 
tombaient sur la terre pourrissaient immédiatement; ceux qui tombaient 
dans l'eau s'animaient, s'ornaient de plumes et s'envolaient; ce que, dans 
le désir d'atteindre la vérité, nous avons voulu approfondir; mais nous de- 
vions bien savoir que les miracles s'éloignent, dès qu'on veut les examiner 
de près, et que l'arbre merveilleux ne poussait déjà plus en Ecosse, mais 
dans les îles Orcades. » 



BERNAf'I,ES (arbre AUX). 67 

à ce qu'il me semble, quant à la donnée essentielle, entière- 
ment mythologique. Quelque ressemblance grossière a pu 
faire nommer certaines plantes d'après les animaux qu'elles 
semblent représenter, et localiser le mythe dans différentes 
régions de la terre ; mais il ne faut pas, même dans ces cas, 
perdre entièrement de vue la donnée générale et fondamen- 
tale. Quant à l'arbre qui produit des oiseaux, il s'explique 
mieux que tout autre. Puisque les oiseaux peuplent les ar- 
bres, il était naturel de penser que les arbres eux-mêmes pro- 
duisaient des oiseaux. De plus, entre l'oiseau et l'arbre 
l'équivoque du langage a suggéré une autre analogie 
intime. Le mot indien parnin signifie celui qui a des 
feuilles et celui qui a des ailes; les oiseaux (vayas) ba- 
riolés qui portent les deux açvins, dans le Rigveda (VIII, 5), 
sont appelés jo«n?zVi(2 5 (ailés); ç^i parnin, dans le Mahâbhâ- 
rata (XII, 5858), est V arbre considéré comme feuillu. 
Parnin (etparnikâ) est aussi le nom de la butea frondosa; 
parninî désigne une nymphe, un dryade, une apsarâ qui, 
sans doute, a des ailes \ 

Rien de plus facile pour un Indien que l'équivoque entre 
l'arbre et l'oiseau, et la conception de l'arbre qui se change 
en oiseau ou qui produit l'oiseau, puisque arbre et oiseau 
ont reçu dans l'Inde le même nom de parnin . Nous avons 
d'ailleurs des preuves dans les contes orientaux que la notion 
de l'arbre qui produit les oiseaux est populaire en Orient. 



• Dans le nom de Çakttntalâ, qui ëtait'celui d'une nymphe, d'une apsara, 
avant de devenir celui de l'épouse du roi Dushyanta, est renfermé le nom 
d'un oiseau (çakunta); le Mahâbhârata prétend que la tille de Viçvamitra 
et de la nymphe Ménakâ s'appelait ainsi parce qu'elle avait été gardée par 
des oiseaux dans la forêt. — On poui'rait aussi rapprocher ici les deux mots 
védiques vayd, la branche de Varbre, et vayas, le petit oiseau. UAthar- 
vaveda classe les oiseaux en hansâh (anseres , canards) , siiparnâh (aux 
belles ailes), çakund et vayânsi. Les hansâs sont aussi distingués des 
autres oiseaux dans cette strophe : vayansi hausd yd iridur ydçca sarve 
patatrinah. On sait que les oies et les canards de l'Inde et de la Chine- 
donnent les plus petites, mais les plus jolies espèces, celles dont les cou- 
leurs sont les plus brillantes. C'est une donnée de plus, il me semble, 
en faveur de l'origine orientale de la tradition de l'arbre aux petits ca- 
nards. 



(iS lîOTANIQUK (iÉNKRALE. 

Le jeune héros de la Rose de Bakavali, est-il dit, « se 
trouva dans un jardin àa grenadiers, dont les fruits ressem- 
blaient à des pots de terre. Dès qu'il en eut pris et qu'il les 
eut ouverts, il en sortit des oiseaux des plus jolies couleurs, 
qui s'envolèrent aussitôt. » Dans la Chinn illiistrata de 
Kircher (Amsterdam, 1867), il est fait mention d'un lac et 
d'une plante qui produisent des oiseaux. (Pag. 178) : « Dicitur 
Lacus Vuting in provincia Hunna esse Hociniao dictus, id 
est, generans aves, undique arboribus pulchre septus; qua- 
rundam harum arborum hanc proprietatem esse ajunt ut 
folia in eum prolapsa continuo in nigras mutentur nviculas 
(n'aurions-nous pas ici une équivoque semblable à celle qui 
existe en sanscrit, ou le moi parna û^m^e feuille et aile?), 
tanta eum admiratione ac stupore accolarum ut spiritus esse 
credant : ita ex Sinica Geologia ]}Siier Martin ius. » (Pag. 198) : 
«Dicitur in Suchuen provincia avicvln ex flore Tunchon 
nasci ; quae proinde Tunchonsung sinice apellatur; hanc 
Sinae dicunt vitam suam mensurare ad vitam floris, quo inte- 
reunte et ipsa avicula intereat; est et tanta quoque colorum 
varietate a natura dotata ut alarum remigio aerem tranans 
florera expansis foliis pulchre exprimat. » 

Nous avons donc ici deux traditions, l'une orientale, l'autre 
occidentale, sur l'arbre dont les fruits sont des oiseaux ; ces 
oiseaux étant des canards, il leur faut de l'eau pour boire; 
dans la tradition chinoise, nous avons un lac entouré d'arbres 
dont les feuilles se changent en oiseaux ; nous avons dit 
que le mot indien parna signifie aile et feuille , et que le 
moi par ni n signifie oiseau et arbre; nous insistons sur ce 
rapprochement parce que, jusqu'à preuve du contraire, nous 
croyons qu'il s'agit, comme pour le baranietz , du même 
récit indien enrichi par les Tartares et communiqué par eux 
à la Chine et à l'Occident; quant à l'Occident, nous pour- 
rions même le soutenir d'une manière absolue. Une fois de 
conte oriental parvenu en Europe, puisqu'il était question 
d'oiseaux aquatiques, de canards, on choisit une île, l'ile la 
plus illustre parmi les gens du Nord , VEngland, V Angle- 



BERNACLES (ARBRE AUX). 69 

terre^, qui au moyen âge passait pour un pays fabuleux, 
pour un Engel-land (pays des anges), pour un paradis ter- 
restre, où des arbres comme celui qui produit les barnacles 
étaient à leur place. Mais est-ce bien un mot anglais que ce 
nom de barnacle appliqué aux canards? Les lecteurs anglais, 
si j'ai l'honneur d'en avoir, pourront aisément me renseigner 
et me prendre en faute si je me trompe. Mais puisque, dans 
le conte oriental sur l'arbre qui produit V agneau, sur le 
baranietz, cette plante fabuleuse pousse aussi, d'après le 
baron Sigismond, dans une île, il est possible que la signi- 
fication du mot russe baran (agneau) et de son diminutif 
barayiietz (petit agneau) se soit perdue et qu'on n'ait plus vu 
dans le mot baran Xagneau, mais un animal aquatique, un 
canard, et que quelque chroniqueur européen du moyen âge, 
en latinisant le diminutif slave ôar^m'*?^^, en ait fait un dimi- 
nutif latin i?)«r«?ii'c2</6/, d'où se serait formé le terme anglais 6«r- 
nacle ou bernacle appliqué à un canard imaginaire. Un indice 
de cette confusion, nous l'avons déjà chez le même Odorico, 
lorsqu'il mentionne dans son livre la plante qui produit des 
oiseaux à côté de la plante qui produit un agneau. Ceci pour- 
rait être une explication ; mais le passage de l'arbre qui produit 
V agneau à l'arbre qui produit les petits oiseaux a été en- 
core possible et selon moi probable, par une autre méprise. 
Quelque chroniqueur latin a dû traduire le mot slave bara- 
nietz en latin, par ovicula; on a pu rapprocher le mot 
originaire et la traduction latine baranietz-oviciila , dont 
on a fait ensuite, ne comprenant plus le mot baran, baran- 
avicula, baranicula, barnicla, bernacle ; le jeu de mots 
serait né de la confusion facile entre ovicula, petit agneau, 
et avicula, petit oiseau. Le mot slave ajouté au latin au- 
rait ainsi créé un hybride bernacle. Le professeur Max 
MùUer, qui a si profondément étudié les évolutions du lan- 



' Au temps d'Odorico, on disait l'Angleterre on rÉcosse; au temps de 
Pie II, ou renvoyait Tinvestigateur désillusionné encore plus loin, aux îles 
Orcades, toujours cependant à des iles, puisqu'il s'agissait de faire boire les 
canards. 



'70 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

gage, n'aura pas de peine, j'ose l'espérer, à admettre l'étv- 
mologie que je propose pour le mot barnacle appliqué aux 
canards, et m'excusera en même temps si, malgré le vif in- 
térêt avec lequel j'ai lu son Essai, j'ai dû arriver à des con- 
clusions si différentes des siennes. 

Bernayi. — Dans la Thauriiatograx^hia naturalis de 
Johnston (Amstelodami, 1676), nous lisons ce qui suit, au 
sujet de cet électuaire fabuleux : « Bernavi electuarium 
quoddam est a vicinis Indis confectum (cf. dans le second 
volume une description semblable sous le mot indien dha- 
tiira), de quo Alpinus haec habet. Ab assumta istius elec- 
tuarii uncia, homines primo hilares fieri incipiunt, multaque 
loquuntur et canunt amatoria, multumque rident, aliaque 
deliramenta laeta produnt ; quae amentia fere per liorae spa- 
tium durât. Ab hac iracundi statim fiunt, in iramque prae- 
cipitantur, effrenesque redduntur, in qua parum persistunt. 
Demum sic tristari incipiunt, tantoque moerore et timoré 
anguntur ut continue plorent, donec his deliramentis lassati 
somno corripiantur et, medicamento per somnum devicto, 
ad pristinam sanitatem redeant. » Cf. le mot Mémoire. 

BocKMANN. — Homme -bouc est le nom donné en Alle- 
magne à un monstre qui effraye les petits enfants qui se 
rendent dans la forêt; une espèce de satyre, de sylvain, 
d'homme sauvage. Dans un conte populaire toscan inédit, 
une jeune fille, nommée Piera, s'habille en homme et va 
prendre service en qualité de garçon d'écurie au palais du 
roi. Les autres serviteurs, jaloux, se mettent d'accord pour le 
perdre, et vont rapporter au roi qu'il s'est vanté de pouvoir 
rapprocher, s'il le voulait, du palais royal un magnifique 
château du voisinage que le roi convoitait. Le roi menace le 
garçon d'écurie de lui faire couper la tète, s'il n'exécute pas 
la promesse qu'on lui attribue. Piéra se désespère. Un soir, 
elle allait puiser de l'eau pour les chevaux à la fontaine, lors- 
qu'elle rencontra une bonne vieille fée qui, pour la consoler, 
lui enseigna la manière d'accomplir les volontés du roi. S'étanL 
fait donner deux chevaux et un violon, Piéra tourne trois fois, 



BOIS ET FORÉT.S. 71 

en jouant du violon, autour du château; le troisième tour 
achevé, elle revient au palais du roi suivie du château mer- 
veilleux; ce qui réjouit beaucoup le roi et fit naturellement 
enrager les gens de la cour. Les envieux, cherchant une 
nouvelle épreuve, prétendirent que le garçon d'écurie s'était 
vanté de pouvoir lier l'homme sauvage et l'amener au palais. 
Le roi, dont la curiosité était éveillée, ordonna sous peine de 
mort au pauvre enfant d'exécuter cette épreuve. Nouveau 
désespoir de Piera ; nouvelle intervention delà vieille fée. Piera 
se fait donner un chariot rempli de pain, un chariot rempli 
de vin et un chariot rempli de cordes ; elle nourrit d'abord 
l'homme sauvage, puis elle l'enivre, ensuite, avec les cordes, 
le lie et l'emmène au palais, au grand étonnement du roi et 
de ses courtisans. Mais ceux-ci voulaient perdre à tout prix 
le garçon d'écurie ; le troisième jour, dès qu'ils eurent appris 
que l'homme sauvage n'était plus ivre, ils rapportèrent au 
roi que le jeune garçon s'était vanté de pouvoir s'enfermer 
dans la chambre où l'on gardait l'homme sauvage et de 
le faire parler. On s'attendait cette fois à voir le jeune 
homme dévoré. Mais la vieille fée lui enseigna une troisième 
fois la manière de se tirer d'affaire. Piéra fit trois fois le tour 
de l'homme sauvage, et puis lui demanda : Pourquoi ne 
parles-tu pas? L'homme sauvage sourit et lui répondit : 
« Parce que tu es une belle jeune fille. » Le roi entendit cette 
réponse de l'homme sauvage et, en présence de toute sa cour, 
choisit Piéra pour épouse ^ 

Bois ET Forêts (cf. Sacrés, arbres). — Nous avons déjà 
pris connaissance de l'arbre anthropogonique ; la réunion 
d'arbres semblables a peuplé la forêt d'une foule d'êtres 
étranges, ayant des formes à peu près humaines, avec des 
caractères et des pouvoirs surhumains. Les ténèbres de la 
forêt contribuent sans doute à créer, à entretenir et à cacher 
le mystère. Dans la campagne de Florence on appelle encore 
wacchiajolo, c'est-à-dire né dans la macchia (dans la 

* Je tieos ce récit d'une jeune tille (rEiupoli. 



72 .. , BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

forêt épaisse, difficile à pénétrer), l'enfant dont la provenance 
est obscure et douteuse, l'enfant illégitime. Les Druides et 
les anciens Germains avaient leurs temples et célébraient 
leurs mystères religieux dans les bois \ Le célèbre couvent 
de Monte-Cassino a remplacé le temple païen d'Apollon, qui 
s'élevait au milieu d'une forêt touffue ^ Mais les couvents chré- 
tiens ne se sont pas, moins que les temples païens, entourés de 
forêts mystérieuses, pour cacher leurs trésors et leurs aU' 
tels. « Suivant une tradition, Napoléon, trois fois de suite, 
dirigea son armée sur le monastère (de la sainte Trinité près 
de Moscou), et parvint jusqu'aux portes de Troïtsa. Tout à 
coup, une forêt touffue se dressa devant lui. Une panique 
s'empara de ses troupes, qui deux fois s'enfuirent sur Mos- 
cou. A la troisième fois, il résolut à tout prix de se frayer 
un chemin dans cette forêt; mais il s'y égara, erra trois jours 
entiers et ne put qu'à grand' peine regagner la route de Mos- 
cou ^. » Dans les contes populaires, il est souvent fait men- 
tion de ces forêts miraculeuses qui s'élèvent tour à tour sur 
le chemin du démon ou du héros qui se poursuivent ou s'évi- 
tent. En jetant un peigne, ce peigne se transforme tout à 
coup en un bois impénétrable, que le démon cependant par- 
vient quelquefois à traverser, sous la forme d'un sanglier. 

Le mythe, à ce point, commence à devenir transpa- 
rent. Le ciel est le riche temple divin ; la forêt de la nuit 
sombre le cache aux yeux des profanes. Le héros solaire 
s'égare toutes les nuits dans cette forêt; ou bien encore, le 
héros solaire prend un manteau qui le rend invisible, et crée 
une forêt épaisse où il se dérobe au monstre qui le poursuit \ 

' On n'a pas oublié le précieux renseignenaent fourni par Tacite; il nous 
(lit que les anciens Germains considéraient les bois comme des temples et 
qu'ils y croyaient toujours présente la divinité sans l'apercevoir : « Lucos ac 
nemora consecrant, deorumque nominibus appellant secretum illud, quod 
sola reverentia vident. » [Gerniatiia.) 

2 « San Benedetto, come racconta San Gregorio, distrusse e rovinô nella 
cima di Monte Cassino il tempio d'Apolline, e abbruciô i boschi che alT 
intorno, con la foltezza, nascondevano, per cosî dire, e mantellavano la 
pazzia de' gentili. « Cartari, Imagini degli Dei, p. 369; Venezia, KUT. 

3 Rambaud, Français et Russes, 1877, p. 105. Cfr. le mot A)^bre. 

^ C'est ce que nous voyons dans Afanassieff, Narodnit/a Russkiya 



BOIS ET FORÊTS. 73 

« Dans la forètdeLongboel(enNorraandie), dont les restes 
occupent encore une grande place dans la commune de La 
Neuville, quand le vent souffle mélodieusement à travers les 
arbres, on s'imagine entendre la voix des anciens verdiers 
(gardes forestiers), dont les âmes reviennent. La forêt de 
Longboel, avant les grands défrichements qui l'ont boule- 
versée, possédait un trou de saint Patrice qui donnait 
entrée dans l'enfer. Il va sans dire que ce trou était pure- 
ment idéal et que jamais personne n'a pu me le montrer ^ » 
Nous sommes ici toujours sur le même terrain mythologique ; 
la forêt de la nuit cache tous les trésors et tous les mystères ; 
c'est par cette forêt que l'on doit arriver à l'enfer, c'est-à- 
dire au trésor du démon ; et il s'agit d'enlever au diable sa 
richesse et sa science. 

Jusque chez les Bongos et les Niaras-Niams, Schweinfurth 
nous l'apprend, toute forêt a un caractère mystérieux et dia- 
bolique ^. « Les esprits malfaisants, dit-il, qui passent pour 
habiter les forêts ténébreuses, et qui inspirent aux Bongos 
une frayeur extraordinaire, ont des appellations indigènes. 
Ces êtres redoutables, ainsi que le diable, les sorciers et les 
sorcières, portent en commun le nom de bitâbohs ; tandis que 
les esprits des bois se désignent spécialement par celui de 
rangas. Sont compris dans cette dernière désignation les 
hiboux de différents genres, qui dans le pays sont principale- 
ment les strix leucotis et capensis ; les chauves-souris, 
surtout le megaderina frons, qui est très-nombreux et qui 
vole en plein jour d'arbre en arbre ; enfin le ndorr {gulago 
senegalensis), demi-singe à gros yeux rouges, à oreilles 
dressées, qui fuit la lumière jusque dans le creux des arbres 
d'où il ne sort que la nuit. Pour échapper à l'influence de ces 
mauvais esprits, les Bongos n'ont pas d'autre moyen que l'em- 
ploi des racines magiques, dont leurs sorciers de profession 



Skasski. La jeune fille arrête la sorcière qui court à sa poursuite pour 1; 
dévorer, eu jetant uu peigne qui se change eu forêt touffue. 

' F. Baudry, dans le premier numéro de la Mélusine. 

"^ Voyage au cœur de V Afrique; Paris, Hachette. 



74 rotaniqup: générale. 

font commerce. D'après eux, on n'entre en communication 
avec les esprits qu'au moyen de certaines racines qui per- 
mettent de conjurer le mal, ou qui donnent la faculté de jeter 
des sorts. Tous les vieillards, principalement les femmes, sont 
accusés d'entretenir des relations plus ou moins étroites avec 
les esprits. Ces gens-là, vous disent les Rongos, vont errer 
dans les clairières, sans autre but que d'y chercher les racines 
magiques. En apparence, ils dorment paisiblement dans leurs 
cases; mais, en réalité, ils consultent les esprits du mal, afin 
d'en apprendre la manière de détruire leurs voisins \ Ils 
fouillent le sol et en retirent les poisons dont ils se servent 
pour nous tuer. Conséquemment, chaque fois qu'il arrive 
une mort inattendue, les vieilles gens en sont regardés comme 
responsables. Or, il est avéré pour tout le monde que l'homme 
ne meurt naturellement que dans le combat, ou faute de 
nourriture. Malheur donc au vieillard chez qui, en pareil 
cas, on trouve des herbes suspectes ! fùt-il le père ou la mère 
du défunt, il est condamné. La croyance aux mauvais esprits, 
qui est générale parmi les Bongos et les autres peuples de 
l'Afrique, se retrouve chez les Niams-Niams. Pour ces der- 
niers, la forêt est la demeure des êtres invisibles qui conspirent 
sans cesse contre les hommes - ; et dans le bruissement du 
feuillage, ils croient entendre leurs dialogues mj^stérieux. » 
La forêt qui sait tout, peut aussi tout apprendre. Nous avons 
vu dans la Mythologie zoologique que la science suprême, 
d'après les croyances populaires, se retrouve chez les oiseaux; 
le plus savant des héros est celui qui parvient à comprendre 
la langue des oiseaux, révélatrice de tous les mystères. Mais 

' Il est étoimaiit de constater que la même superstition existait en Europe. 
Dans un grand nombre de procès, il est fait mention de femmes qui, appa- 
remment, dormaient avec leurs maris, tandis qu'en réalité elles allaient 
conspirer avec les sorciers et avec le diable. 

- Le Sylvanus latin en veut même aux petits enfants. « Le bon Sylvain 
lui-même, dit M. Boissier [la Religion romaine, Paris, 1874, I, <?9), ce dieu 
des esclaves et des laboureurs, ce protecteur de la ferme et du champ, si 
aimé, si vénéré du pauvre, ne s'est-on pas imaginé qu'il se rendait la nuit 
dans la demeure des nouveau-nés pour leur jeter un sort, et qu'il fallait 
faire veiller trois hommes armés de balais et de bâtons tout exprès pour le 
chasser? « 



BOIS ET FORÊTS. 75 

les oiseaux eux-mêmes ne sauraient peut-être rien deviner 
si chaque arbre et chaque feuille ne parlait pas. C'est au 
milieu d'une admirable forêt que le dieu des dieux enseigna 
les quatre grandes vérités au bienheureux Bouddha, d'après 
la. Râsavâhinî \ La forêt qui, d'après le proverbe populaire, 
écoute toujours, a le secret de tous les mystères. Le proverbe 
latin du moyen âge disait : aures sunt nemoris, oculi cam- 
pestribus or25; l'Italien dit : anche i boschi hanno orec- 
chie, et encore : le siepi non hanno occhi, ma hanno orec- 
chi ; le Vénitien répète : el bosco no ga ne orecie ne occi, 
ma el vedi e el senti; les Français attribuent des oreilles 
au buisson, et les Allemands savent que : Das Feldhat Au- 
gen, der Wald hat Ohren. 

Quel est maintenant le grand mystère que la forêt peut 
révéler ? Il est facile de deviner qu'il s'agit presque toujours 
d'un mystère phallique. Pausanias nous apprend que, en La- 
conie, il existait un bois sacré dans lequel, auprès d'un temple 
consacré au dieu de la guerre, on célébrait une fois par an 
des fêtes d'où les femmes étaient exclues; et encore qu'en 
Béotie, au milieu d'un autre bois sacré, on célébrait, en 
l'honneur de la Démèter Cabire et de Perséphoné, les mystères 
cabiriens, auxquels les seuls initiés pouvaient être admis. 
Il me semble probable qu'il s'agit ici de mystères phalliques. 
La forêt mythique est éloquente surtout lorsqu'elle ne re- 
présente pas seulement la nuit sombre, mais encore l'hiver, 

' Traduction de Spiegel, Leipzig, 1845 : « Eiiimal giiig er, dev vollendete 
Buddlia, die Welt erleuchteude Herr, um nachzvidenkeii in den "Wald. Die- 
sei' war ertullt mit verschiedenen Zweigen, mit Bétel, Punuâgàs und Nàgas, 
voll von angenehmen Blumen und von durch AVinden umarmteu Zweigen. 
Er war besucht von sechsfûssigen Bienen, die an den Blumen ihre Freude 
hatten, erfullt von verschiedenen Wild,verelirt von Schwàrmen von Pt'auen. 
Es waren dort kûhle Teiche und Badeplàtze, gute Treppen von angossen 
und mit hundert Wasserfàllen erfûUt. Als er in dem grossen Wald an einen 
lichten sandigen Platz gegangen war, so setzte er sicli auf einen Stein, in 
sechs verschiedenen Strahlen leuchtend. Dort kanien die Gotter zusammen 
und ehrten den besten der Menschen mit gôttlichen Tànzen und Gesangen 
und mit Weihrauch. Der Gott der Gotter setzte sich darnach in der Mitte 
der Versammlung nieder und lehrte die vier Wahrheiten, indem er seine 
susse Stimme ertônen liess. » Cf. le chapitre suivant sur Vorhrc (Je BoikJ- 
dha. 



70 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

OU le nuage ténébreux qui gronde. C'est surtout sous cet 
aspect qu'elle apparaît à nos jeux dans les images de la poésie 
populaire bulgare. 

La mère de Stoïan dissuade ce jeune pâtre de conduire 
son troupeau par la forêt des Samodives, ou, du moins, de 
jouer de sa flûte en la traversant, parce qu'au premier 
son la Samodive évoquée viendra lutter avec lui. Stoian 
désobéit ; et il voit paraître à l'instant un jeune homme 
aux cheveux ébouriffés qui lui cherche querelle. Le démon, 
après trois jours de combat, invoque ses sœurs les tempêtes ; 
elles transportent Stoïan sur les cimes des arbres, le frap- 
pent, le heurtent, le mettent en pièces et détruisent son trou- 
peau. On ne peut s'empêcher ici de songer à une bataille 
météorologique. Dans un autre chant populaire bulgare que 
le beau recueil de M. Dozon ' nous a fait connaître, la forêt, 
sans que le vent souffle, est déracinée au seul contact des 
dragons aux cheveux blancs, qui passent avec leurs femmes 
aux chariots d'or et leurs enfants aux berceaux d'or. Ces 
dragons aux cheveux blancs nous représentent l'hiver nei- 
geux ; leurs épouses sont peut-être les jours d'été qu'ils em- 
portent, leurs enfants les jours de printemps qu'ils ramèneront. 
Nous avons encore une représentation poétique de l'arrivée 
de l'hiver, dans ce dialogue entre un pallicare et la forêt, 
recueilli par M. Dozon : « Un pallicare dit à la forêt : Dieu 
te garde, nous prenons congé de toi, ô forêt, montagne de 
Rila! Pardonne-nous, ô forêt, pour avoir bu tes eaux, pour 
avoir foulé tes herbes. La forêt répond au pallicare : Dieu te 
conduise, pallicare, je vous pardonne tout, l'herbe et aussi 
l'eau; l'eau, il en coule toujours de la nouvelle; l'herbe, il 
en repoussera d'autre. Une seule chose que je ne vous par- 
donne pas, c'est d'avoir brisé mes sapins et d'en avoir fait des 
rouets, que vous allez, par les veillées, distribuant aux filles. » 

Les génies de la forêt bulgare appartiennent évidemment 
à cette richo et active famille mythologique russe des Lio- 

' Paris, Maisonneuve, 1875. 



P.OIS ET FORÊTS. 77 

schies, à la gent grseco-latine des Faunes, des Satyres, des 
Dryades, des Sylvains, à la troupe allemande des Waldgei- 
ster, sur laquelle on peut trouver les plus amples et les plus 
exacts renseignements dans le second chapitre du Baum- 
kiiltus der Germanen et dans les trois premiers chapitres 
des Antike Wald iind Feldkulte, récemment publiés par 
M. Mannhardt. Considérant les travaux de M. Mannhardt 
comme tout aussi classiques que ceux de Millier, de Kuhn et 
de Schwarz, encombré que je suis par la foule de mes propres 
matériaux et vraiment embarrassé dans le choix, je m'abs- 
tiens de reproduire ce qui a déjà été si bien exposé par mes 
illustres devanciers, dans la conviction que leurs ouvrages 
sont familiers à tous ceux qui s'intéressent aux recherches 
mythologiques. Le champ que nous labourons est immense, 
et il y a et il y aura malheureusement toujours du terrain 
inexploré et peut-être inexplorable. Mon objet est, on le voit, 
essentiellement comparatif: je pousse la comparaison aussi 
loin que je le puis; ce qui m'excusera, je l'espère du moins, 
si en embrassant dans mes recherches un espace aussi étendu, 
je suis souvent forcé de ne plus reprendre, quoique très-im- 
portants, certains détails qui me semblent avoir été suffi- 
samment éclaircis et que je suppose déjà connus. Je sens, 
d'ailleurs, que je serais un très-mauvais compilateur, et je 
préfère conséquemment ne pas m'exposer au risque de faire 
involontairement, par des résumés imparfaits, du tort aux 
mythologues éminents sur les traces desquels je marcherais. 
Je signale ici avec plaisir et je recommande tout spécialement 
les deux savants derniers volumes du docteur Mannhardt, 
qui ont rendu superflue une grande partie de mes propres re- 
cherches sur la mythologie végétale germanique et grseco- 
latine; je n'insisterai donc pas sur ces matières, à moins 
d'avoir à signaler des faits qui ont échappé à mon prédéces- 
seur, ou qui ne formaient point l'objet spécial de ses recherches. 
Cela posé, avec cette sincérité qui est ma devise, je reprends 
humblement la citation de quelques autres sources auxquelles 
j'ai puisé des renseignements sur la forêt mythologique. 



78 BOTANIQUE OKNKRALE. 

La Praçnottarawhâlâ bouddhique, éditée par le profes- 
seur Weber, comparant la vie à une forêt, nous dit que le 
sage tremble surtout à l'aspect de la forêt de la vie \ Dante 
aussi, au milieu de sa vie, se voit en songe égaré au milieu 
d'une forêt sombre. Une strophe du Mahnbhârata ' com- 
pare la vie du village à un cimetière et la vie des forêts au 
paradis. Nous sommes loin ici de cette terreur que la forêt a 
inspirée de bonne heure aux hommes; et cela tient surtout 
à deux causes indiennes, l'une à l'institution de la vie de 
pénitence au milieu des forêts, l'autre à la sagesse suprême 
que la religon bouddhique attribue à l'arbre et à la forêt. 
« Quand Mâyà s'aperçoit que leBodhisattvaest, sous la forme 
d'un éléphant, descendu dans son sein, elle se retire dans un 
bois àHaçokas ^ et y fait mander son époux. » D'autres forêts 
sont devenues célèbres par la légende de Bouddha ; entre 
autres, le Mrigadava, à propos de laquelle on raconte ce 
qui suit : Le roi de Bénarès était passionné pour la chasse, 
et tuait un si grand nombre d'animaux que le roi des ani- 
maux lui en fît remontrance, s'ofFrant à lui fournir tous 
les jours un animal, si le roi renonçait à la chasse. Le roi 
accepta cette condition, et on commença à consulter le sort 
sur les animaux destinés à la table du roi; un jour le sort 
désigna une biche pleine. La biche objecta qu'en la tuant, on 
allait supprimer deux vies à la fois; le roi des animaux, qui 
était le Bodhisattva lui-même, le futur Çakkyamuni, en en- 



' Une autre strophe indienne (Bôhtllng, Indische Sprûche, III, 6895)^ fait 
un jeu de mots entre les productions de la vie humaine et de la forêt : 
« Dans cette forêt de la vie sont rares \es,sarala (arbres ou hommes droits), 
fréquents les kali (les mauvais et les terminaliae beUeri;ae) ; on n'y trouve 
ni les çayni (les patients et les acaciae), ni les pumndga (les hommes émi- 
nents et les lotus blancs). 

^ XII, 6547. 

3 Sénart, Essai sur la légende du Buddha. Nous verrons dans le second 
volume le rôle mythologique spécial de l'arbre «foAa. D'après leDîpavansa, 
cité par M. Sénart. au temps de la première visite du Buddha, « Ceylan ne 
foi'mait qu'une forêt immense et effrayante, » et d'après le Kûthûsaritsâ- 
gara, XII, 136, cité par le même, « l'île entière repose sur cette branche de 
l'arbre paradisiaque que brisa Garuda en allant à la conquête de l'am- 
broisie, » 



lî()TUA. — BOUDDHA. iV 

tendant cela, s'empressa de s'offrir en sacrifice au roi , en place 
de la biche. Le roi, touché de sa générosité, renonça à ses 
prétentions et donna l'ordre de ne plus rien réclamer et de 
ne plus chasser dans le Mrigadava ^ 

BôTRA. — On nomme ainsi en Suède certains arbres ha- 
bités par des génies. 

Bouddha (arbre de). (Bodhitaru, bodhidruma). — De 
même que l'arbre d'Adam, celui de Bouddha se rapporte à 
plusieurs arbres d'espèces mythologiques et botaniques diffé- 
rentes ; c'est ce qui nous engage à le classer ici dans le genre, 
au lieu d'en traiter comme d'une espèce à part. L'arbre de 
Bouddha est à la fois cosmogonique, anthropogonique, don- 
nant la sagesse, l'ambroisie, la pluie et apprêtant un séjour 
aux Bienheureux. L'arbre de Bouddha est le plus souvent 
représenté sous la forme spéciale d'«pi7«///i(2 (ficus religiosa), 
sur lequel nous reviendrons dans le second volume, et de 
udumhara (ficus giomerata), qui apparaît à la naissance du 
Bouddha; parfois, c'est un açoka {jonesia açoka) ou le 
palâça (butea frondosa) ; quelquefois encore, la hhânuphalâ 
(musa sapientum), peut-être encore^ le horassus flabelli- 

» Travels of Fah-Hian and Sung Ymi, transi, from the chinese by 
S. Beal. London, 1869. M. Beal, dans la note qui contient ce récit, ajoute 
encore : « The site of this park has been identified as a fine wood which 
cowers an area of about half a mile, and extends from the great tower of- 
Dhamek on the North to the Chaukandi Mount on the South. This garden 
or park is called the Park of the Rishis (saints or devotees) either because 
the five men or disciples, mentioned hereafter, dwelt there, or because of 
a Rishi who dwelt at a short distance to the East of it. It is called Isipa- 
tatiam in the Pâli annals for the same reason (Isi, a saint or devotee). It 
was to this place Buddha first proceeded after his enlightenraent. The legend 
in the text relating to the Pratyeka Buddha, is, so far as I know, not found 
elsewhere. Proceeding north-west thirteen yodjanas from the Pai*k of the 
Deer, there is a couutry called Kau-chang-mi(Kâusambî). There is aVihâra, 
hère called Gochiravana, in which Buddha formerly dwelt; it is now lying 
in ruins. » 

2 C'est ce que, du moins, prétendent certains auteurs chinois, lesquels, 
dans le mot chinois peito^ qui désigne l'arbre sous lequel Bouddha fit péni- 
tence pendant sept années, ont cru pouvoir reconnaître le mot sanscrit 
paîtra, lequel, de même que peîïo, signifie la feuille. Cf. Breitschneider, 
The study and value of chinese botanical icorks, dans le Chinese Re- 
corder de l'année 1871, p. 281. — Le Lalitavistara, d'après la traduction 
thibétaine, donne à Tarbre de Bouddha le nom indien de târâyana, c'est-à- 
dire la voie du salut. 



80 BOTANIQUE GKNKRAT.E. 

formis (Palmyra palm.) ; le plus souvent cependant son ca- 
ractère botanique nous échappe, et nous ne voyons dans le 
hodliitarii, bodliidruma, bodhicriksha, ou orhre de sa- 
gesse, arbre du sage, arbre de Bouddha, qu'un arbre mer- 
veilleux, arbre de perfection et de sainteté, exclusivement 
mythologique, tel que le kalpadriima, cet arbre cosmogonique 
par excellence ^ L'arbre de Bouddha est même désigné parfois 
sous le seul nom de Bodhi, c'est-à-dire la sagesse ^ersonm- 
fiée dans l'arbre, l'arbre de la science, que nous avons déjà 
vu, en parlant de l'arbre d'Adam, lié très-intimement avec 
l'arbre générateur, anthropogonique et cosmogonique. Le 
noïQ. die Bodhi , à son tour, se trouve réduit aujourd'hui, 
dans l'île de Ceylan, au simple monosj'llabe Bo, comme nous 
l'apprend M. Gerson da Cunha ^ L'arbre sacré Bo {ficus 
religiosa) à Anurâdhapura, écrivait M. Gerson en 1875, 
l'objet le plus vénéré de tout Ceylan, issu d'une branche de 



' Dans J'inscription birmane, citée par Cunningham, Arch. Siirvey, 
III, 103, l'arbre de Bouddha est appelé kalpavriksha. — Sénart, dans son 
Essai sur la Légende de Bouddha, nous représente le hodhi sous la forme 
même du kalpa : « Il est couvert, dit-il, de fleurs divines, il brille de l'éclat 
de toutes sortes de pierres précieuses; la racine, le tronc, les branches et 
les feuilles sont faits de toutes les pierres tines; il pousse sur un terrain 
pur et uni auquel un opulent gazon donne les teintes du col de paon; il 
reçoit les hommages des dieux ; et le bras de Mâyâ, quand elle l'étend pour 
saisir la branche qui s'abaisse, resplendit ainsi que l'éclair dans le ciel. « 
— a Les guirlandes de fleurs, remarque ailleurs M. Sénart, qui ornent le 
Bodhidruma pendant la lutte contre Mâra n'ont pas d'autre signification 
que ses feuilles et ses branches d'or, iii que les pluies de fleurs qui accom- 
pagnent le baratteraent de l'océan [Mahâbhûrata^ I, 1129, 1409). Pas une 
îéuille de l'arbre ne bouge durant le combat; ceci rappelle la çàlmali sous 
laquelle se repose Pitàmahâ après la création, et dont le vent ne peut mettre 
les feuilles en mouvement (Mûhâhharata, XII, 5847). » Il est curieux ce- 
pendant que l'arbre bien-aimé de Bouddha soit précisément Vaçvattha. 
dont les feuilles, comme celles du tremble, sont presque toujours en mouve- 
ment. Le tremblement paraît un signe de vie ; le pouvoir magique du démon 
qui combat contre Bouddha serait-il si grand que, pendant le combat, 
l'arbre perdît le mouvement de ses feuilles? 

■^ Menioir on tlie history of the tooth-Relic of Ceylon, London, Thacker, 
1875. — Beal, A Catena of Buddhist Scriptures from the Chinese, Lon- 
don, 1871. a In the last division of Paribhogika, is also included the Bo 
tree, at the foot of which he became enlightened. » — Dans Fergusson, 
Tree and serpent Worship, un dessin représente les Kinnarâs, les Kum- 
bhandâs, les Nagâs, adorant l'arbre Bo, c'est-à-dire Bouddha, qui à l'om- 
bre de cet arbre s'est illuminé. 



BOUDDHA (ARBRE DE). 81 

l'arbre d'Uruvela, envoyée à Ceylan par le roi Açoka, l'arbre 
sous lequel Bouddha en personne, dans une solitude absolue, 
se livra durant six années à ses méditations sublimes \ fut 
planté par le roi Tissa, l'an 288 avant le Christ ; il a par con- 
séquent aujourd'hui 2163 ans. En le plantant, Tissa avait 
prophétisé qu'il fleurirait éternellement et qu'il serait tou- 
jours vert. C'est un trait commun à l'arbre de Bouddha et à 
l'arbre de la croix, ainsi que l'a remarqué le regretté Chil- 
ders '. On prétend que Bouddha lui-même a fait allusion à 
la croissance rapide de l'arbre Bo, comme à une image de la 
propagation du bouddhisme. Dans les voyages de Fah-Hian 
et Sung-Yun, traduits par S. Beal '\ l'arbre BocUii, c'est-à- 
dire l'arbre de Bouddha, l'arbre de la suprême sagesse, prend 
le nom de Potai. Un grand nombre de miracles ont été attri- 
bués à cet arbre, sous lequel chaque homme pieux peut 
acquérir la sagesse suprême. Dans la Rasavûhiiii, nous le 
retrouvons sous la forme d'un arbre^de grâce. 

Une riche pénitente bpuddhiste, appelée Bouddheni, fai- 
sait beaucoup d'aumônes; un des pauvres qu'elle a secou- 
rus lui donne un cheval merveilleux qui peut s'élever en l'air 
au gré de son possesseur. La première pensée de la sainte 
femme, c'est de se transporter à l'endroit où Bouddha est né, 
pour suspendre au feuillage sacré des couronnes d'or et d'ar- 
gent. Elle traverse l'espace sur le coursier magique; elle 
arrive au pied du Bodhi ; de là elle appelle les hommes pieux 
et les saints, les invitant à honorer comme elle l'arbre divin; 
et voici que les saints et les hommes pieux accourent de 



' Le plus grand uomlii-e des traditions bouddhiques parle de sept années. 

* Nous avons déjà i-emarqué le nom indien de tûrdyana, c'est-à-dire voie 
du salut (arbre du passage), donné à l'arbre de Bouddha dans le Lalitavis- 
tara, d'après la traduction thibétaine. La ressemblance entre l'arbi'e de la 
croix et cet aubre du salut bouddhique me semble frappante. 

3 London, 1869, p. 2U5 : « Above the spot lie planted a tree, which is cal- 
led Po-tai (Bodhi), the branches of which, spreading ont ou each side, "with 
their thick foliage, completely shade the spot from the sun. Underneath 
the tree, on each sidethere are sitting figures (of Buddha) of the same hight 
(17 feet) ; there are ahvays four dragons in attendance to protect thèse je- 
wels. » 

1. 6 



8â BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

toutes les régions de l'Inde, portant, à travers les espaces, 
des couronnes pour le Bodlii. Cependant les gardes du roi 
ont remarqué Bouddheni ; ils veulent l'olFrir comme épouse 
à leur maître ; et ils s'en empareraient, si le cheval ne l'enle- 
vait brusquement en l'air. Dans ce mouvement, elle tombe; 
mais, avant qu'elle ait touché le sol, le cheval est redescendu ; 
il la reçoit sur son dos, et reprend sa couse aérienne. Il serait 
presque impossible ici de se refuser à l'évidence d'une repré- 
sentation mythologique : l'arbre est le ciel même, le cheval 
le soleil, Bouddheni probablement l'aurore, la vierge pieuse 
que les deux chevaliers védiques dans leur course céleste re- 
cueillent sur leur chariot. 

La signification essentiellement mythique, solaire, de la lé- 
gende de Bouddha a été récemment mise on évidence avec 
beaucoup de talent et de doctrine par M. Sénart \ Je n'aurai 
donc qu'à emprunter à cet ouvrage savant les principales tradi- 
tions relatives à l'arbre^e Bouddha. L'arbre, dans la légende 
bouddhique, a pris une si grande importance qu'il ne le cède 
guère au Bouddha lui-même. Détruire l'arbre serait anéantir la 
mission de Çâkya ; après la victoire, l'arbre participe aux hon- 
neurs rendus au Bouddha. Les textes le comparent expressé- 
ment à l'arbre céleste, au Pàridjàta, au Kovidara. LePârigâta 
(voyez le Vishnu-Purâna et le Hari-Varisa) réveille en chacun 
de ceux qui l'approchent la mémoire endormie de ses exis- 
tences antérieures , de même que le Bouddha , devenu le 
maître indiscuté du trône de Bodhi, se souvient exactement 
de toutes les naissances par lesquelles il a passé, lui et les 
autres êtres. C'est par l'arbre qu'on vient à la vie, c'est par 
l'arbre qu'on sauve la vie, c'est par l'arbre qu'on arrive à 
l'immortalité. 

Dans l'océan céleste où il a fait naufrage, un héros védique, 
le fils de Tugra ^ , grâce aux Açvins (qui , en d'autres occa- 
sions, ont un char ou un navire tout prêt pour leurs favoris), 

' Essai sur la Légende du Buddha; Paris. 

2 Rigv. I, 182,7: Kah svid vrihsJiâ nishthifo madhye arn'Xso yam 
taugryô nâdhitah Paryashasvayat. 



BOUDDHA (ARBRE DE). 83 

se sauve en eihbrassant un arbre. Les branches de cet arbre 
remplissent la même fonction que le crochet fameux où pend 
la corde qui doit s'enrouler autour de la corne du poisson 
chargé de guider sur les eaux diluviennes le navire de Manu. 
Le poisson, le navire, l'arbre sont trois voies de salut. 

Nous avons déjà dit que, dans le Lalitavistara thibétain, 
l'arbre de Bouddha reçoit le nom de târâyana, c'est-à-dire 
voie de salut, voie par laquelle on passe à l'autre rive, à la 
rive immortelle; la barque de Caron n'a pas d'autre office. 
Pour arriver à la région du soleil, dans la légende tchèque de 
Vséveda, il faut de même traverser un lac sur une barque 
mystérieuse. Pour atteindre l'arbre cosmogonique Ilpa dans 
le monde de Brahman, il faut traverser le lac Ara et la ri- 
vière Vidjàrà. Le jardin des Hespérides se trouve à l'extré- 
mité de l'Océan occidental. Dans le conte populaire piémontais 
intitulé : Marion cVbosc (Marion couverte de bois) et dans 
le conte toscan qui s'intitule : Trottolino di legno (la petite 
toupie en bois) ^ la jeune fille persécutée trouve son salutdansun 
habillement de bois, de même que Daphné échappe à la persécu- 
tion d'Apollon en entrant dans un tronc de laurier. Dans les 
contes nombreux qui se rapportent à la fille du roi de Dacie, 
il s'agit d'une fille persécutée par son propre père : celle-ci 
est souvent jetée à la mer dans une petite caisse ou dans un ton- 
neau ; cette caisse, comme la coupe d'Héraclès, au lieu de l'éga- 
rer, est, de même que le poisson qui engloutit le prophète Jonas, 
la cause de son salut ; grâce à cette caisse ou barque elle 
échappe à la persécution et au naufrage, et elle atteint l'autre 
rive^ Nous n'avons ici que des formes différentes et plus 



' Il fait partie de mon petit recueil intitulé : Novelline di Santo Stefano 
di Calcinaia ; Turin, Negro, 1869. 

'^ Cf. les légendes analogues rapportées dans une note à l'article Ciel, dans 
ce même volume. On peut aussi comparer ici le panier du conte bouddhique, 
qui se trouve dans la Rasavâhini. Avec ce panier, un citoyen de Bénarès 
tire d'un puits un chien, un homme et un serpent; tous les trois se mon- 
trent ensuite reconnaissants à celui qui les a délivrés. Le chien, qui habite, 
de même que le serpent, près d'un figuier, lorsque le citoyen tombe dans la 
misère, lui vient en aide; il va voler pour lui dans le palais du roi de Bé- 
narès. Ainsi faisait le fameux petit chien de Radzivill, dans, cette histoire 



84 BOTANIQUE GÉNÉRALE, 

grossières du mythe originaire de l'arbre cél&ste, du ciel, 
dans lequel se cache toute la sagesse divine, la source de la 
vie universelle, le principe de la création \ Dans la vie thi- 
bétaine de Çâkyamuni analysée par M. Schiefner et résumée 
par M. Sénart, au moment même de la naissance du Bodhi- 
sattva, paraît un .arbre appelé Essence de vertu (le nom de 
Bodhisattva signifie, comme l'on sait, Essence de sagesse), 
dont la croissance est si rapide que, facile, avant le lever du 
soleil, « à fendre avec l'ongle », le feu même serait, après le 
coucher du jour, impuissant à le détruire. A l'époque où est 
placée la scène, Siddhàrtha a vingt^deux ans; l'arbre a pris 
un périmètre de quarante-sept yoganâs et un kroça. Mais 
l'eau du Rohita, sur le bord duquel il se dresse et qui sépare 
les (Jàkyàs des Koliyàs, Kapilavastu de Devadishtâ, a miné 
ses racines ; les dieux envoient une tempête furieuse et l'arbre, 
renversé en travers du fleuve comme une digue, menace de 
rendre inhabitables les deux villes, l'une par inondation et 
l'autre par sécheresse. Les habitants ne peuvent, malgré 
leurs efforts, éloigner cet arbre fatal, quand Siddhàrtha vient 
à leur aide. Un serpent menace en vain le Bodhisattva. Il 
tombe mort sous l'arme de Kàlodàjdn, le Çàkya. Alors le 
prince, saisissant l'arbre que Devadatta et Sundarànanda ont 
pu à peine légèrement ébranler, l'élève dans les airs, où il se 
brise en deux moitiés, qui retombent sur chacune des rives 
du fleuve. Il est facile de reconnaître dans cet arbre mytlio- 
logique une figure poétique du ciel nuageux, qui retient la 
pluie et qui la livre, et on peut comparer ici ce que nous avons 
remarqué plus haut par rapport à l'arbre orageux d'Adam 
ou d'Abraham. Le Bodhisattva thibétain recommande encore 



grotesque de Wackernagel, qui a tant amusé les adversaires allemands de 
la mythologie comparée; le critique allemand çie se doutait pas de l'exis- 
tence d'un conte semblable dans l'Inde. 

' J'ai eu lieu de remarquer dans ma Mythologie zoologique que lorsque 
le héros solaire se cache dans la nuit, descend aux enfers et prend des leçons 
chez le diable, il en revient parfaitement illuminé. Le Chi-ist, après sa 
naissance, se cache pour acquérir la science; de même Bouddha, caché dans ' 
l'arbre, acquiert la suprême sagesse. L'arbre de Bouddha est le ciel même, 
dans lequel le -Bodhisattva obtient petit à petit tout son éclat divin. 



BRAHMAN. 85 

à la foule des dévots de briser l'arbre en petits morceaux et 
de l'emporter chez eux, puisqu'il a une vertu rafraîchissante 
et chasse la fièvre bilieuse et d'autres maladies. C'est encore 
au mythe céleste du soleil dans le nuage ou dans la nuit que 
se rapporte la tradition cinghalaise d'un second voyage du 
Bouddha à Ceylan. Deux rois Nàgàs (serpents), l'oncle et le 
neveu, se disputent un trône précieux ^ Çàkya accourt du 
Djetavana pour empêcher la lutte, accompagné du deva Sa- 
middhisumanas " (le soleil), qui l'abrite sous l'ombre protectrice 
de l'arbre où il fait sa demeure (le nuage)''. En traversant 
l'air, il remplit le monde d'une obscurité profonde ; les Nàgàs 
épouvantés renoncent à la lutte et adorent le Bouddha qui 
perce les ténèbres et fait reparaître la lumière. Le démon 
prend évidemment, après la lutte, une nature lumineuse; il 
se change lui-même en dieu, il triomphe et il s'adore. 

Brahman ou Brahmî. — La plante de Brahman, c'est- 
à-dire du Dieu du ciel, appelée aussi divyâ ou céleste. Ce 
nom a été donné dans l'Inde à plusieurs plantes, spéciale- 
ment à la so'ïnavaUi et au clerodendrum siphonanthus . 
Nous espérons avoir prouvé dans nos Letture sopra la 
Mitologia Vedica que le mot Brahman, à l'origine, n'a 
signifié que le vaste, le ciel, et ensuite le seigneur du 
vaste, le seigneur du ciel, le dieu créateur. Le ciel (nous 
l'avons vu en parlant des arbres du ciel et des arbres cos- 
mogoniques) fut conçu comme un arbre;- rien d'étonnant 
donc que Brahman lui-même soit représenté comme un arbre 
dans le Brahmavriksha (arbre de Brahman) S où l'on 
s'est plu à reconnaître la hutea frondosa (aj^pelée aussi 

' On peut comparer ici la lutte que soutint Ravana, le roi de Lanka, pour 
la possession du chariot de Kuvera Pushpaka, décrite par VUttarakàiida. 

2 Le mot Samiddliisumanas signifie propi-ement habile à brûler, ca- 
pable de brûler, et aussi favorable à la combustion. 

3 Suivant le bouddhique Dipav,, cité par M. Sénart, tous les arbres du 
Djetavana veulent accompagner le Bouddha, qui ordonne au seul Samiddhi- 
sumanas de le suivi-e. 

* Il y a aussi un arbre qui s'appelle Brahma dandivriksha, Varbre qui 
fournit le bâton de Brahman, et puisqu'^^a (proprement celui qui n'est 
pas né) est aussi l'un des appellatifs de Brahman, on nomme aussi le même 
arbre Agadandivrikslia. 



86 BOTANIQUE CrÉNÉRALE. 

hrahntajjattra ou feuille de Brahman) et la ficus rjlo- 
raerata. Séjour de Brahman {Brahmanishtha et Brah- 
rtiasthâna) est le mûrier, appelé aussi hrahmabîgo, ou 
semence de Brahman (la semence divine) et hrahmahhàga 
ou la part de Brahman; brahmî ou hrâhmî, c'est-à-dire, 
appartenant à Brahman, est un nom du clerodendrum 
siphonanthus^ ; brahmaparni ou feuille de Brahman, 
c'est \di hemionitis cordifolia; brahmapavitra ou purifi- 
catrice de la place sacrée, l'herbe kuça {poa cynosu- 
roides); brahmamehhala ou cordon sacré des Brahmanes, 
le saccharum mAniga. (avec lequel, effectivement, ou avec 
X^huça, on formait le cordon des brahmanes, en employant 
la mûrvâ pour celui des guerriers et le cana pour celui des 
agriculteurs). Le Véda indien qui contient le plus de recettes 
médicales accompagnées de formules sacrées, VAtharvavéda, 
a pris le nom de Brahmavéda ou Véda de Brahman, Véda 
du Brahma, la formule, prière ou imprécation, qui accom- 
pagne l'application des remèdes. 

Caducée, le bâton d'Hermès. — Dans l'hymne homérique, 
on attribue au bâton d'Hermès trois feuilles, d'où son appel- 
latif Tp'.-ÎTï;Xcv ^ ; ce bâton est d'or. Sur sa signification phal- 
lique originaire, cf. Kuhn, Die Herabkunft des Feuers ; 
le rhabdon de Mercure a aussi des rapports très- intimes avec 
le narthex de Bacchus auquel nous avons fait allusion en par- 
lant du bâton ; sur le caractère de Bacchus dendritès fêté dans 
les dendrophoriae, phytikomos, sykites, antheus, evan- 
thès, eucarpos, amoureux d'Althea et de Carya, noms de 
plantes et de femmes, cf. Lenormant, au mot Bacchus, dans le 
Dictio7i7iaire des antiquités grecques et latines de Saglio. 
Le lecteur remarquera peut-être que nous glissons souvent 
sur les mythes grecs et latins ; ils sont les plus connus ; tous 



' Ou l'appelle aussi slphonanthe de Brahman (Brahmamandùki ou 
Brahmayashti). 

2 Cf. Messagères (herbes) ; Vherba Mercurii cependant est appelée «. pen- 
taphilon, a quibusdam ^jeH?ar?rtc<?/ZM5 », d'après l'autorité du Lihellus 
sur les vei'tus des herbes attribué à Albert le Grand. 



CANARD (OIE). 87 

les dictionnaires d'antiquité et de mythologie classique les 
éclairent amplement ; nous tenons plutôt à relever ici et à ex- 
pliquer les mythes obscurs sur lesquels le lecteur aurait 
peine à se renseigner ; nous ne voulons pas d'ailleurs risquer 
de refaire moins bien le chemin que nos précurseurs ont 
parcouru en maitres. De même, nous croyons inutile d'insis- 
ter sur les mythes germaniques les plus essentiels, depuis que 
les beaux travaux du docteur Mannhardt, indispensables à 
tous ceux qui s'occupent sérieusement d'études mythologiques, 
ont presque épuisé ce riche sujet. Nous avons d'ailleurs assez 
à faire de résumer ici les matériaux que nous avons recueillis 
durant cinq années de recherches. 

Calomnie (Herbe contre la). — Dans un curieux opuscule 
petit-russien de M. Markevic^, je trouve mentionnée une 
herbe qui m'est tout à fait inconnue, appelée pr^Âr^Y ; on la 
cueille, dit-on, depuis le 15 août jusqu'au l^r octobre, et on 
lui attribue la vertu de détruire l'effet des calomnies qu'on 
répand pour troubler les noces. (Cf. Concordia et Discordia.') 

Canard (oie). — Nous avons, au mot Bernacle, signalé 
une plante cuiatifera ; nous ne ferons mention ici que de 
Vatriplex, appelé vulgairement chez les Latins pes anse- 
rinus et employé, à cause de son nom, comme la graisse de 
canard, ad vulvae vitia. 

Hahsapadi ou hahsapâdî sont deux mots sanscrits 
qui signifient pjes anserinus et qui indiquent une espèce 
de sensitive, 1^ Cissus pjedata Lam., appelée aussi simple- 
ment : Hahsavati, fournie de canards ou d'oies. Le 
nom de pied d'oie est donné dans la légende occidentale à 
la reine Berthe, dans la légende indienne, à la première 
femme du roi Dushyanta, à cause de laquelle il oublie 
Çakuntalà. Dans certains contes populaires, la femme qui 
veut perdre la jeune épouse du roi lui apparaît sur un arbre, 
près d'une source, pendant que la jeune fille attend que le 
roi lui apporte sa robe de noce ; elle se trouve certainement 

' Obicai, poKieria, knhnia i napifki malorossian. Kiew, 1860. 



88 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

sur l'arbre en qualité d'oiseau, de canard ; la légende de 
l'arbre qui produit des canards, et celle de l'arbre qui pro- 
duit des femmes, que nous avons citée en parlant d'arbres an- 
thropogoniques, me semblent tenir à cette conception populaire 
d'apsaràs filles de l'arbre, de nymphes sorcières, de dryades, 
de samodives, qui, à leur gré, deviennent femmes ou oies. — 
Hahsamâshà ou oie-haricot est en sanscrit un nom de la 
glycine debilis L. 

Cendres. — Le soleil et le ciel lumineux ayant été parfois 
conçus comme des arbres, il était naturel de comparer le ciel 
sombre de la nuit aux cendres éteintes de l'arbre lumineux. 
Autour de cette métaphore se sont groupés des contes, tels 
que Cendrillon, Marion-de-hois et Peau d'âne. L'au- 
rore du soir devient Cendrillon à l'approche de la nuit ; elle 
brille à la venue de son époux royal et se dérobe à sa pour- 
suite. La toupie de bois qui roule dans un conte toscan, Ma- 
rion-de-bois qui marche dans un récit piémontais, Cendrillon 
qui danse et Peau-d'àne qui voyage ne sont que des variantes 
de l'aurore nocturne, lorsque, déguisée sous de prestigieuses 
métamorphoses, elle glisse, de l'occident à l'orient, par un 
chemin mystérieux. Une légende des Bushmen , que nous 
tenons du regretté docteur Bleek ^ , semble fondée sur la 
même conception. 

Une jeune fille, appartenant à la race ancienne, c'est-à-dire 
à celle qui a précédé les Bushmen, veut se procurer une lu- 
mière qui lui permette de revenir à sa maison, la nuit. Elle 
lance au ciel des cendres de bois, et aussitôt paraît la voie 
lactée. Chez les Bushmen, la légende est aussi racontée d'une 
autre manière, où l'analogie avec notre Cendrillon est plus 
marquée encore et plus décisive. La jeune fille est friande 
d'une certaine racine rouge que sa mère lui mesure avec par- 
cimonie; de dépit, elle jette en l'air un morceau de cette ra- 
cine, et le ciel en un moment se couvre d'étoiles. 

La robe étoilée du conte piémontais La belle et la laide, 

' A brief accovuit ofBuslimaii Folk-Lore; Loiidon, Triibiier, 1875. 



CENTAURES. 89 

dont la Madone fait présent à la belle fille persécutée par sa 
belle-mère , le palais illuminé , le palais enchanté , l'église 
pleine de cierges allumés, où tant de récits populaires réu- 
nissent enfin le héros lumineux et l'héroïne crépusculaire, se 
rapportent à la même donnée. La voie lactée des contes Bush- 
men sert de guide à l'aurore dans son voyage nocturne et la 
nourrit de sa blanche lumière. 

Centaures. — Les centaures helléniques, de même que les 
gandharvâs indiens, possèdent le secret des herbes, et ils 
les gardent. Le mot gandharvâs, ainsi que j'ai tâché de 
l'expliquer dans le second chapitre de ma Mythologie zoolo- 
gique, signi^e celui qui va dans les parfums (de gandha 
+ rvas = arvas), étymologie qui explique aussi leur pa- 
renté étroite avec les apsarâs, les nymphes, les jeunes 
filles divines qui vont au milieu des eaux. Gandharvâs, 
et apsarâs, centaures et nymphes, elfes et dames vertes ^ 
connaissent la vertu des sucs, et peuvent, s'ils ne sont pas 
jaloux des hommes, en communiquer la science aux mor- 
tels. Hanumant, pour s'emparer de l'herbe (probablement 
la gentiana ; cfr. ce mot) qui rappelle à la vie les 
guerriers frappés par les flèches ennemies, doit d'abord 
combattre contre un gandharva '^ ; de même les centaures 
helléniques ne communiquent pas de bon gré aux hommes 
leur science du monde végétal. Le centaure Chiron cependant 
a été le maître d'Aristeus, d'Asklèpios, d'Achille ; on peut le 
comparer avec le Dhanvantari, le médecin cosraogonique 
indien, qui parut au ciel avec les premières herbes de la 
création : identifié avec le soleil, gardien de l'ambroisie, pré- 
tendu auteur du Véda médical {âyurveda), Dhanvantari 



• Les Dames vertes appartieiment à la même famille que les fées, les 5a- 
niodives, les rusalhes (slaves), et les dryades ou nymphes des bois. 

'■* L'herbe d'Hanumant a le pouvoir de ramener à la vie les héros du 
Rânimjana ; plus loin nous apprenons que la pluie qui tombe du ciel 
rappelle à la vie les singes morts dans la bataille contre les monstres ; 
l'herbe merveilleuse n'est donc auti-e qu'une plante aquatique, c'est-à-dire 
le nuage lui-même; les fougères, les gentianes sont généralement un indice 
d'un terrain humide. 



90 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

se nourrit de Vhelleborus niger Lin., d'où le nom de 
Bhanvantarigrastà donné à cette plante. (Cf. Médici- 
^«^^5 [plantes]. )Chiron aussi avait une p«nrtC(?^ qui lui appar- 
tenait tout spécialement et se nommait, d'après lui : la Cliiro- 
nia centaurium ou genliana centaurimn L. employée 
spécialement contre les blessures, Vampelos Chironia de 
Pline ou tainniis commimis L. Comme panacée d'Asklè- 
pios, on cite le thapsia Asclepiura contre les blessures, 
\ Asclepias vincetoxicum L., le coniuni mociilatum L., 
que l'on conseilla à Aristide malade dans le temple du dieu 
lui-même. — Dans l'Inde, à cause de la forme de ses feuilles, 
on nomme GandharxxOiasta (ayant des mains de gand- 
harva), le ricinus co^mnunis. 

CÉRÈs (ou Démèter). — On la représente avec une cou- 
ronne d'épis sur la tête. Elle enseigna aux Athéniens l'art 
de labourer la terre, et l'usage du froment à Triptolème, qui 
l'accompagnait à la recherche de sa fille Proserpine, enlevée 
par Pluton. Certains traits de la légende indienne de Sità, 
fille de Djanaka, née d'un sillon pendant qu'on labourait la 
terre et enlevée par le monstre Ràvana, semblent accorder 
ensemble le mythe de Cérès et celui de Proserpine. Silya est, 
en sanscrit, le nom du blé". 

Charbon (Braise). — Le nom du charbon, en sanscrit, est 
ongâra. Le diminutif rt/7^rtr«AY; a désigné dans l'Inde, outre 
la planète Mars et le dieu Rudra, son équivalent (cf. Ru- 
drâksha), un certain nombre de plantes : la galedupa ar- 
borea, la bhârgi, la guhgâ, la butea frondosa, le kurun- 
taka et le bhringurâga ; angârajmshpja ou fleur de 
braise est un nom de Vingudî, célèbre plante sacrée, dont 
les graines formaient des rosaires doués d'une vertu géné- 
sique ; elle fournissait aussi de l'huile aux ascètes : d'où son 
autre nom de tàpasataru ou miinipûdapa (arbre de l'ana- 
chorète). — Cf. Çaku7italâ, Act. I, et, dans notre tome II, 
l'article higudi. 

Châtiés. Cf. Diable (arbres du). 

Cheval (Cf. tome II, Sferracavo.llo). — Diverses parties 



CHÈVRE (MOUTON, BREBIS). Ol 

du cheval ont servi, dans l'Inde, à désigner des plantes; 
l'oreille : açva karna, vatica rohusta ; la dent : açva- 
danshtra, tribulus lanuginosus ; la queue : açvapucchi, 
glycina debilis ; açvabala , saccharum spontaneum. 
L'oléandre, nerium odorum, est appelé mort du cheval 
{açvaghna, açvmnâra, açvaha^itar). Mentionnons ici 
l'herbe hippomanes, dont l'existence est douteuse et qu'on 
dit ressembler à certaine excroissance frontale du cheval. On 
lui attribue le pouvoir de faire tourner la tête aux chevaux. 
Théocrite, Idylle II, la fait originaire d'Arcadie. Cf. Arbres 
sacrés. 

Chèvre (Mouton, Brebis). — Le nom de la chèvre et 
celui du mouton sont fréquemment appliqués à des plantes de 
l'Inde. Il faut se rappeler que le dieu Indra \ en tant que 
fécondateur et pluvieux, n'a pas dédaigné les formes ovines 
et caprines ; il a été bouc et bélier. Voici les noms des végé- 
taux de cette famille mythique : açjakarna ou oreille de 
chèvre {terminalia tomentosa) ; agakarnaka ou ayant 
des oreilles de chèvre (shorea robusta) ; agagandhà, 
agagandhikà ou ayant odeur de chèvre (différentes 
plantes, entre autres, une espèce à'ocinuim) ; agaçringî, 
tneshavalli et meshaçringî , ou ayant des cornes de 
chèvre (ou de bouc), {pdina pjin?iata) ; agabhaksha ou 
nourriture des chèvres, agamoda on joie des chèvres 
(différentes plantes, entre autres, le caruni carvi ,- 
Vapiuîn involucratum, le ligusticum ajowan); agalo- 
man ou poil de chèvre (carpopogon pruriens) et encore 
agaclâ, agahâ ; agantrî ou intestins de chèvre, chagândî 
ou testicules de bouc (convulvulus argenteus), etc. 

Le bélier, le bouc, V agneau, appelés rnesha, donnent 
aussi leur nom, en sanscrit, à différentes plantes-; meshà 
est une espèce de cardamome; meshî désigne deux plantes : 
nardostachys satainansi Dec. et dalbergia ougeinensis 



• Cf. Mythologie zoolocjique ; l'un des uoms crindra est meslidnda ou 
ayant des testicules de bouc ou de bélier. 



92 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

Roxb. ; raeshako, est un légume; meshakusuma (fleur de 
bouc), la cassia tora, appelée aussi œil 'de bouc {^nesha- 
locona) et simplement rneshàJivaya, celle ^^a' tire son no7n 
du bouc; meshaçri/lga ou corne de bouc est le nom d'un 
arbre que le Mahâbhârata (XIV, 1172) classe parmi les 
rois des arbres {druriiânârii ragânoh). — Avipriya, 
c'est-à-dire cher aux brebis, est un nom indien donné à 
Voplisnienus frimientaceus. 

Parmi les plantes mythologiques européennes qui ont 
tiré leur nom de la chèvre, citons le caprifiguier et le 
chèvrefeuille. 

On doit enfin songer à un mj-the solaire, lorsqu'on nous 
représente la toison d'or tendue sur les arbres ; cette 
peau lumineuse derrière laquelle se cache Médée pour attirer 
dans ses filets les Argonautes semble désigner l'aurore, la 
fille et l'épouse du soleil, qui dans les hymnes védiques tisse 
une robe pour son divin époux. Nous avonsvuaumotA///?e«z^ 
que l'on croyait les chapeaux tartares faits avec la fourrure 
d'un agneau végétal. 

Chien. — Au chien se réfèrent, dans l'Inde, la çunî {benin- 
casa cerifcra); dans la Grèce antique, la cynocéphalia, 
nommée encore Os iris, Osirites, plante qu'on croit pouvoir 
assimiler à Vantirrhinurn ou à la linaria pyrenaica de 
Candolle. Pline (XXVII) attribue à la cynocépjhalia des 
propriétés extraordinaires. Il sied de rappeler ici la lingua 
canis, dont Albert le Grand, dans son De virtutibus her- 
barum, nous fournit cette description fabuleuse : « Septima 
herba a Chaldaeis algeir, aGraecis orum, a Latinis lingua 
canis nuncupatur. Herbam hanc cum corde raniculae, et 
ejus matrice pone ubi vis, et post modicum temporis congre- 
gabuntur omnes canes villae. Et si praedictam sub pollice 
pedis habueris, omnes canes obmutescent, nec poterunt la- 
trare; et si praedictam in collo alicujus canis posueris, ita 
quod non possit ore attingere, semper vertetur in circuitu ad 
modum volubilis rotae, donec cadet in terram velut mortuus ; 
de hoc est expertum nostro tempore. » 



CIEL. 93 

Christophe (Herbes de Saint). — D'après Bauhin {De 
plantis a divis sanctisve nomen habentibus), ce saint a 
donné son nom aux herbes suivantes : ulmaria, tragus 
ulinaria, è«rèa c?a^r^ (en piétnontais, barbabouc) , actaea , 
aconitwn bacciferum, aconituin racemosuni, gnapha- 
liiim, impia Plinii, une espèce de fougère appelée : os 
miindi, vicia sylvestris, herba tunica ou betonica ag- 
restis, betonica sylvestris, armenia (?) sylvestris. 

Ciel. — La plupart des mjthes ont pris naissance dans le 
ciel; ou du moins, c'est sur les phénomènes célestes que s'est 
exercée l'imagination , égarée en variantes sans fin par la 
confusion métaphorique du langage. Il est donc inévitable 
que la flore mythologique ait ses racines dans le ciel. Mais 
elle a semé ses graines sur la terre. De là une immense végé- 
tation de mjthes secondaires. A l'incarnation des dieux en 
héros , en rois , en enchanteurs , répond une sorte de greffe 
végétale qui a transplanté dans les forêts et les prairies, sur 
les bords des sources et des fleuves, ces arbres métaphoriques, 
ces fleurs idéales écloses sous les rayons du soleil et les célestes 
rosées des nuages. Cependant il est plus d'une fois arrivé à 
la tradition de conserver un vif et clair souvenir d'arbres et 
de plantes célestes, particulièrement chers aux immortels 
habitants de l'étendue. Ce souvenir est visible dans les légendes 
qui se rapportent aux arbres d'Adam , de l'ambroisie , de 
Bouddha, à l'arbre anthropogonique. Nous le retrouverons 
encore présent dans beaucoup d'autres fictions. Le pays de 
cocagne, les paradis sans nombre ne sont que des morceaux 
et des images du céleste jardin. Telle est cette cité fleurie 
décrite par l'auteur du Méghaduta : 

Oudjéin, Avantî, l'heureuse Viealà 

Où de Vatsaradja les amours sont célèbres 

Luit comme un coin du ciel qu'en nos humbles ténèbres, 

Par la grâce d'Indra, put rapporter jadis 

Une troupe de saints venus du Paradis. 

André Lefèvre, Virgile et Kalidâsa. 
Le ciel lui-même est souvent représenté comme un arbre 



94 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

gigantesque ; le soleil et la lune montant dans l'espace sont 
des arbres qui s'élèvent jusqu'au ciel ; le nuage tonnant aussi 
prend parfois la forme d'un arbre pluvieux et sonore, qui 
distille en chantant l'eau de la vie. Dans les contes populaires 
russes, pour s'emparer de l'eau de la vie, pour atteindre 
l'arbre qui chante, le héros doit siffler avec un sifflet ou une 
flûte magique S qui imite le vent soufflant dans l'orage. 
Dans un entretien apocryphe byzantin, il est question de 
l'arbre du monde, de l'arbre animal qui s'élève au milieu du 
paradis ; le sommet de cet arbre s'élève jusqu'aux cieux ; 
l'arbre brille comme de l'or et du feu ; il couvre de ses bran- 
ches tout le paradis et possède les feuilles et les fruits de 
tous les arbres ; un doux parfum en émane et de sa racine 
coulent douze sources de lait et de miel. L'identité de cet 
arbre céleste avec l'arbre cosmogonique est évidente; dans 
cette conception mythologique on dirait que le ciel est repré- 
senté sous tous ses aspects, par rapport à l'espace et au 
temps : le soleil, la lune et les étoiles sont les fleurs et les 
fruits de cet arbre divin ; les douze sources font peut-être 
allusion aux douze mois de l'année ou aux douze heures de 
la nuit. Un conte russe nous apprend qu'un vieillard monta 
jadis sur un chêne dont le sommet atteint le ciel , et où 
demeure un oiseau qui ne brûle pas dans le feu et ne se noie 
pas dans l'eau. Tout le monde peut résoudre cette énigme; 
la lune et le soleil vivent éternellement dans le feu sans se 
consumer, et traversent continuellement l'océan céleste sans 
se noyer. Un hymne du Rigveda, après nous avoir décrit 
l'arbre cosmogonique, \q jjippala, et les deux oiseaux (le so- 
leil et la lune, le jour et la nuit) qui tour à tour le visitent, 
ajoute que celui qui n'a pas connu le père ne peut pas at- 



* Cette flûte de Yarbre chantant me rappelle la flûte de Yama, qui ré- 
sonne dans la Rigveda (X, 135), sous le bel ombrage où Yama, buvant avec 
les dieux, attire à soi les ancêtres trépassés : « Ceci (est) le siège de Yama, 
qu'on appelle demeure des dieux ; c'est là qu'il souffle dans sa flûte; il est 
entouré de sous » (Idam Yamasya sâdanam devamânam yad ucj^ate iyam 
asya dhamyate nâlîr ayam girbhih parishkritah ). 



CIEL. , 95 

teindre l'arbre ^ Quel est ce père? Évidemment le ciel, où 
le soleil et la lune cueillent sur l'arbre divin le doux fruit du 
X>ippala, l'ambroisie, l'eau de la vie, qui les rend immor- 
tels^. Nous avons vu Bouddha personnifié dans l'arbre divin; 
tous les dieux qui viennent y goûter l'ambroisie s'identifient 
avec cet arbre de lumière et de vie universelle, arbre de 
sagesse, arbre où les âmes des bienheureux trouvent leur 
refuge suprême. Le nom de viçvavriksha ou arbre de l'uni- 
vers est donné au dieu Vishnu ; et l'une de ses incarnations 
humaines, Balaràma, boit une liqueur au creux d'un arbre, 
qui est, sans doute, un arbre nuageux, un arbre céleste, un 
divo vrikshah, semblable au chêne atmosphérique des Fin- 
nois que renverse le nain solaire^. Nous verrons, en outre, 
dans la description des herbes et plantes spéciales, combien 
d'entre elles ont été adoptées par la tradition populaire 
comme moyen de monter au ciel. Ce pouvoir mythique est 
affecté spécialement aux plantes qui ont un caractère funé- 
raire et aux légumes qui servent de viatiques aux morts dans 
leur voyage suprême. Il faut atteindre le père, c'est-à-dire 
le ciel, pour goûter aux fruits de l'arbre divin, pense le 
poëte védique ; mais, en revanche, pour atteindre le ciel, 
il faut que le mort prenne avec soi une nourriture végétale 
ou qu'il monte au ciel à l'aide d'un arbre. 

Dans un roman oriental : Gui o Sanauhar ^ le jeune 
prince monte sur une colline et entre dans un jardin rempli 
de tulipans et de lis qui représentent les crépuscules du 
matin et du soir ; au milieu du jardin s'élevait un arbre dont 



> Tan non naçad yah pitaram no veda (Rigv. I. 1(34, 2.%). Cf. Grill, Bie 
E l'zv citer der Menschheit^ 1, 172. 

^ Dans la première strophe de l'hymne 35 du X" livre du Rigveda, il est 
aussi question, à propos de l'arbre céleste, du père seigneur des créatures 
qui désire avoir près de soi les hommes pieux. Ce père n'est que le Divas- 
pati, le Brahmanaspati, Brahman dont nous avons tâché de prouver l'iden- 
tité avec le ciel dans nos Letture sopra la tnitologia vedica. Cf. Cosniogo- 
wiçMe (arbre), le passage védique où il est dit que Brahman est l'arbre 
cosmogonique. 

3 Cf. Senart, Essai sur la légende du Buddha, Paris, 1875. p. 222 et suiv. 

'* La Rose et le Cyprès^ traduit par Garcin de Tas^sy. 



00 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

les racines s'étendaient jusqu'à l'enfer et dont les branches 
atteignaient le ciel : 

Celui de qui la tète au ciel était voisine. 

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts. 

La Fontaine. 

Les contes slaves et germaniques reviennent souvent sur 
la notion d'un chêne, d'un pois, d'un haricot, d'un chou 
extraordinaire, à l'aide duquel un vieillard ou un petit enfant 
arrive au ciel et en contemple à son aise les merveilles'. 
Seulement, après avoir monté, le plus souvent il retombe 
sur la terre ; l'imagination populaire aura voulu figurer la 
parabole que le soleil et la lune décrivent sur la voûte du cieP : 
le héros, et l'arbre sur lequel il monte, s'identifient ; le petit 
pois, le petit haricot, le petit chou, le chêne, le palmier, 
qui pousse de terre et monte au ciel, n'est autre chose que 
l'astre du jour ou l'astre de la nuit. Nous avons vu dans la 
Mythologie zoologique, le héros solaire et lunaire se sacri- 
fier en forme de taureau et se changer en pommier^. Dans 
un conte allemand des Siebenbiirgen, que le docteur Mann- 
hardt^ a tiré de la collection de Haltrich, il est fait mention 
d'un jeune pâtre qui monte sur un bel arbre, dont les bran- 

• Dans rinde le titre de messagère du ciel (deva dût.î) est donné avi ci- 
tronnier sauvage. 

2 D'après une croyance des Kasias du Bengale, les étoiles aussi ont été 
autrefois des hommes: ils grimpaient sur un arbre; dès qu'ils arrivèi-ent 
au sommet, on leur coupa sous les pieds le tronc et ainsi ils restèrent au 
ciel. (Tylor, Urgeschichte d^i- Menschheit, cité par Mannluirdt dans les 
Lettischen Sonnenmythen.) 

' Cf. l'observation de Menzel, T)ie Unsterblichkeitslehre : « Gab in 
Persia der gute Stier Kajomorts wie Zagreus oder Dionysos zum Opfer hin, 
aus seinem Leichnam aber eutfaltet sich die Pflanzenwelt uud bewahrte die 
himmlischeu Keime des Guten auf Erde. Insofern muss Persephone als die 
personiticirte Pflanzenwelt zur Tochter des Stier werden ; wie sie dessen 
Mutter ist. Daraus erklart sich die spatere persische Lehre der Manichaer, 
welche glaubten Christus liabe sich fur die Menschheit geopfert und seiu 
Geist und Wesen lebe nur noch in den Pflanzen fort. Die gauze Pflanzenwelt 
galt als der latente Gôttersohn, Jésus patibilis. In jedem Herbst dachteu 
sich die Manichaer im Welken der Pflanzen den Tod Jesu, in jedem 
Friihling im frischen Griin der Pflanzen seine Auferstehung wiederholt. » 
Cf. Adam (arbre d'), où il est aussi fait mention de l'arbre de la croix. 

" Die Lettischen Sonnenmythen. 



CIEL. 07 

elles ressemblent aux degrés d'une échelle, et dont le sommet 
touche aux nuages. Il monte neuf jours et il arrive dans 
une plaine où l'on remarque un palais, une forêt et une 
fontaine couleur d'airain ; les mains du jeune pâtre prennent 
la même couleur. Il détache une petite branche et il monte 
encore pendant neuf jours, au ternie desquels il trouve une 
autre plaine avec des châteaux, des forêts, des sources cou- 
leur d'argent qui donnent la même couleur aux mains du 
jeune pâtre. Celui-ci, ayant détaché une deuxième branche, 
monte encore, jusqu'au 27^ jour; et il atteint une région 
d'or avec des palais, des forêts, des fontaines d'or ; il détache 
une troisième branche ; déguisé en souillon, il entre dans un 
palais royal ; il chevauche trois fois autour de la montagne 
de cristal ; avec les trois branches il touche le sein de la fille 
du roi, qui devient son épouse. Est-ce le soleil? est-ce la 
lune ? Le nombre de 27 jours que le jeune héros emploie 
pour son ascension nous ferait supposer ici un mythe lu- 
naire ; mais les cheveux d'or et la course autour de la mon- 
tagne de cristal nous inclinent plutôt à l'opinion de Mann- 
hardt, qui voit dans le jeune homme aux cheveux d'or un 
dieu solaire. Le Glasherg, ou montagne de cristal, est pour 
Mannhardt V Hùnmelsgewolbe ; mais il pourrait aussi per- 
sonnifier la saison d'hiver, à la fin de laquelle la princesse 
s'éveille à la vie printanière. C'est la Belle au bois dor- 
mant. De bonne heure on a reconnu l'étroite liaison des 
mythes de l'aurore et du printemps. 

Le même docteur Mannhardt a recueilli, dans l'ouvrage 
cité, quelques autres légendes intéressantes qui se rattachent 
au même ordre d'idées. D'après une tradition malaise de 
Bornéo, l'art de cultiver le riz a été rapporté par Si Tura d'un 
voyage au pays des Pléiades : c'est là que, du haut d'un arbre 
(probablement un açvattha), il surprit les procédés de la 
culture du riz. La légende suivante de la Nouvelle-Zélande, 
recueillie par SchirrenS s'est évidemment développée sur la 

1 Bie Wandersagen der Neuseelànder. 

I. "7 



98 BOTANIQUE GÉNÉRAI, E. 

légende indienne de la nymphe Urvaçî, la Daphné et la Psyché 
orientale. Tawhaki, un héros qui comptait déjà dans sa vie 
mortelle un grand miracle (une résurrection), épouse une 
nymphe qui avait quitté le ciel pour le suivre sur la terre. 
Elle avait cependant mis à leur mariage une condition : 
Tawhaki, son époux, ne devait lui dire rien de désagréable; 
une fois qu'il s'était oublié, la nymphe avec l'enfant, fruit de 
leurs amours terrestres, remonta au ciel. Tawhaki, en les 
cherchant, arrive à un endroit où une plante grimpante pousse 
du sol et atteint le ciel. C'est le haricot du Tom Pouce anglais. 
La tige de cette plante porta Tawhaki au séjour de son épouse ^ 

Le nom de divyâ ou céleste est donné dans l'Inde à 
Yasparagus racemosus (que nous retrouverons parmi les 
plantes cosmogoniques), à Vemhlica officinalis, à la termi- 
nalia chebula et à la brâhmî. 

Cocagne. — L'arbre de cocagne, le mât de cocagne, dans 
certaines fêtes de village, c'est l'arbre de l'abondance, l'arbre 
qui remplit tous les désirs. Le pays de Cocagne est, dans les 
contes populaires, le lieu où coulent des sources de vin, de lait 
et de miel, où les arbres portent toute espèce de fruits, même, 
pour l'Italien, des macaronis tout accomodés, un pays de délice 

' Le docteur Mannhardt rapporte encore ici les contes suivants : « Hiemit 
sind die lolgenden Maorisagen zu combiniren. Mit der Ranke einer 
Schlingpflanze. die Itu wachsen lasst. bindet ein Krieger auf Samoa die 
Sonne lest, bis er sein im Bau begrifTenes Haus aus Steinen fertig hat. Es 
war eben die Zeit des Jahres, wo die Sonne schwerfàllig. mûde und schlàf- 
rig ist. Auf Tahiti baut Maui (der Hiramels- und Sonnengott) ein Marae 
(Tempel), und da dièses im Laufe des Tages vor Abend vollendet sein muss. 
ergreift er die Sonne an den Strahlen und bindet sie an das Marae, oder 
an einen nahestehenden Baum, oder er fesselt die Sonne mit Stôcken aus 
Kokusnussfasern so, dass sie seitdem langsamer als zuvor ihren Weg geht, 
oder er hait die Sonne auf und regelt ihren Lauf, so dass Tag und Nacht 
gleich sind. Es ist ferner im Maorimythus von einem Baume die Rede, 
dessen herabhàngende Aeste die Leiter sind. auf der die Todten auf und 
absteigen, und -svelche gleichsam in der Erde festgewurzelt dieselbe hal- 
ten, auch dass jener einen Kahn sendet, die Erwâhlten ins Jenseit abzu- 
holen. Dieser Kahn (cf. ce que nous avons dit à propos de cette caisse ou 
navire mythique, sous le mot Bouddha) aber fîndet sich wieder in der 
Mythe von Hikotoro, der sein Weib verliert und vom Himraei kommt sie 
zu suchen. Da er sie in Neuseeland findet, setzt er sie in einen Kahn, bin- 
det an dessen Enden einen Strick und so werden sie unverzûglich zum 
Himmel hinaufgezogen und in ein Sternenpaar verwandelt. 35 Cf. Palmier. 



CÔNCORDIA. 99 

tel -que certains poètes classiques en ont rêvé dans l'âge d'or. 
Le màt de cocagne est censé représenter la prospérité dans le 
paj^s où il s'élève ; lesjours de réjouissance dans les villages sont 
des jours d'illusion publique. Le màt, surmonté d'objets plus 
ou moins désirables, montres, couverts, foulards, etc., excite 
l'émulation des jeunes garçons. Le prix est offert à tous; il ne 
s'agit que de l'atteindre; de la même manière, celui qui monte 
au ciel en rapporte des merveilles. M. Chéruel, dans son Dic- 
iionyiaire historique des ïnsiitutions , 7nœi(rs et cou- 
tumes delà France, fait mention d'un màt de cocagne élevé, 
en l'année 1425, rue aux Ours ou aux Oues, en face de la rue 
Quincampoix. Au haut du màt était un panier contenant une 
oie grasse et six pièces de monnaie. (Cf. un conte breton, au 
mot Sapin.) 

CoNcoRDiA (Palma Christi). — On connaît plusieurs herbes 
auxquelles on attribue la propriété spéciale d'attirer la sym- 
pathie. Les prétendues sorcières en faisaient grand usage ; 
les herbes erotiques doivent appartenir toutes à cette caté- 
gorie particulière de plantes mythiques. Mais il y en a une 
entre autres, qui s'appelle en Piémont et dans les Abruzzes 
concordia, et qui pourrait servir de type à tout le genre 
de plantes douées de la même propriété. Dans la vallée de 
Lanzo en Piémont, lorsque deux amoureux veulent consulter 
la destinée sur leur mariage, ils vont ensemble à la re- 
cherche d'une herbe qu'ils appellent concordia, dont la 
racine partagée en deux a la forme étrange de deux mains 
avec cinq doigts chacune. Si les deux mains sont réunies, 
le mariage est garanti; si, au contraire, une main tourne 
à droite, l'autre à gauche, c'est un mauvais présage et un 
indice presque assuré de rupture. Son nom même n'est pas 
bien arrêté ; on m'écrit du Canavais que les uns l'appellent 
concordia, d'autres discordia, peut-être, dit-on, parce 
que l'amour même , après quelque temps , se change en 
haine. Et on ne fait pas seulement attention à la racine; 
à Rueglio, par exemple, on observe la fleur, qui ressemble, 
dit-en, à la pointe d'une asperge, et qui est d'une couleur 



100 BOTANIOrE GKNKRAIJ':. 

violette chez le mâle et blanchâtre chez la femelle; le mâle 
et la femelle poussent presque toujours l'un près de l'autre : 
le mâle tourne à l'est, la femelle à l'ouest. Cette description 
peut faire supposer qu'il s'agit ici d'une autre herbe, différente 
de la concordia (palma Christi), dont on consulte les ra- 
cines. Dans la vallée d'Aoste on en fait une boisson, pour 
éveiller l'amour chez la personne qu'on aime; on donne à 
boire l'eau du mâle aux femmes et l'eau de la femelle aux 
hommes. Le professeur Pietro Saraceni, qui m'écrit de Chieti 
dans les Abruzzes , m'apprend que les montagnards de la 
Maïella, mari et femme, pour rester d'accord entre eux, ont 
l'habitude, lorsqu'ils sont fiancés, de porter cette herbe, en 
forme d'amulette, dans un petit sac avec d'autres herbes, du 
sel, une miette de pain, quelque image avec un petit morceau 
de papier portant des signes mystérieux. Jean-Baptiste Porta, 
dans sa Phytognomonia ^ classe la concordia parmi les 
vescicariae et il observe que dans ses grains noirs on re- 
marque l'image d'un cœur ; à cause de cela, « ad cor valere 
multi retulerunt » ; et il ajoute que les femmes siciliennes 
l'appellent concordia, « quod maritos cum uxoribus rixan- 
tes conciliet » ^ Il ne s'agit donc pas non plus ici de Vdpalma 
Christi, que lui-même il nous décrit dans une autre page de 
la manière suivante : « Sunt testiculorum génère digiti ci- 
trini appellati ab Avicenna, qui humanae raanus similitudi' 
nem ostendunt; ob id vulgus Christi pahnam vocat. Ejus 
radix ima sui parte in aequales quaternos, vel quinos dividi- 
tur, velut digitos ; nervorum obfractu et pituitosa saburra 
oppressis opitulatur ; » il ne fait pas mention de la propriété 
que le peuple de la Maïella lui attribue. Enfin, je reconnais 
encore la concordia dans la racine (raica) de Yerba paci- 
fica, dont on trouve une description malicieuse dans le 17« 
récit d'un nouvelliste siennois du xv^ siècle, Gentile Ser- 
mini^. — Cf. Discordia , et Olivier, le sj-rabole de la 

' Naples, 1588. 

* Cf. ce qu'on dit du melisophilos au mot Plantes magiques et les pro- 
priétés du cumin. 
' a Tista (celle-ci) è la raîca (radica, racine) di quella santa erba che t'ho 



CORMOGONIQUES (ARBRES ET HERBES). 101 

paix par excellence; la valeria aussi, d'après le Libellus 
De virtutibus herbarum attribué à Albertus Magnus, pos- 
sède ce qu'il appelle un succmn amantile, par lequel ceux 
qui étaient en guerre font aussitôt la paix. Selon le même 
auteur, la. provmsa amène l'amour entre le mari et la femme. 

Coq (cf. Gallus) . 

CosMOGONiQUES (arbres et herbes). — L'arbre cosmogo- 
nique qui, dans l'Inde, reçoit les noms spéciaux de kalpa- 
druma , kalpaka, ilpa, kalpavriksha^ ; en sa qualité 
d'arbre du paradis, celui àa pârigâta, et comme arbre ambro- 
siaque, ceux à!amrita et de soma (le zend haoraa)\ l'arbre 
cosmogonique, ^QwiXiè shambha indien, X irm,insxd allemand, 
le Scandinave Yggdrasil, non moins que l'arbre d'Adam, l'arbre 
de la science du bien et du mal, l'arbre au serpent, l'arbre an- 
thropogonique, l'arbre et la bûche de Noël, l'arbre de Bouddha, 
sont des synonymes populaires consacrés, l'arbre cosmogo- 
nique est le symbole de la végétation et de la vie universelle, 
et par conséquent de l'immortalité. D'après Y Agama sûtra, 
cité par BeaP, l'arbre po/o^, le premier arbre, ne fut produit 
qu'après le soleil et la lune, pour suppléer au manque de nour- 

nominata, la quale commette pace tra moglie e marito ; e dicoti che ove 
ella si pianta, inaffiandosi spesso, fa gran frutto, e appetisce terreno mor- 
bide, e perché sentisse di acquitrino, non se ne cura, ed è di questa condi- 
zione che come e' trova il terreno che si confaccia a lei, sempre entro vi 
cresce, infino che fuore la operazione del i'rutto non ha interamente bugli- 
ato. Questa erba gittava soavissimo odore che era di maiorana, persa, 
menta e serpillo confezionate in polvere con moscade, garotano, cinna- 
momo et zafferano; e sparza questa sopra '1 corpo di lui, disse lei : Fa 
ora che tutto '1 tuo corpo di questa erba senta, etc. » Plus loin, Sermini 
l'appelle erba pacifica. 

• D'après une légende des Djaïnas, les premiers hommes se nourrissaient 
des fruits des kalpavrikshas (Asiatic Rescarches, IX, 257-2G8), de même 
que l'Adam biblique se nourrit des pommes ou des figues de l'arbre cosmo- 
gonique du paradis terrestre. 

* A Catena of biuldhist scriptures frora the Chinese. London, 1871. 

' Peut-être le vara sanscrit, ou Vasparagus racemosus (appelé aussi 
cKvyâ ou céleste), ou la carotte, ou le raifort (cf. des légendes anthropo- 
goniques relatées, au mot Raifort, dans le second volume). Les hommes 
qui mangent la terre sont un équivalent de la terre humide, du terroir qui 
produit les ;inimaux et lf>s plantes. L'homme biblique est formé de la fange 
terrestre. Cette conception n'était pas étrangère aux cosmogonistes grecs. 
«... Anaxagoras Clazomenius, écrit J. B. Porta dans sa Phytogno- 
monia (Naples, 1.588), ad Lechinonem scribens terrarn plantarum esse 



102 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

riture sur la terre, dont les hommes avaient mangé toute la 
croûte savoureuse et douce. La terre se couvrit donc d'abord de 
polo, ensuite d'une espèce de riz parfumé (kang-mai); enfin pa- 
rurent « quatre pousses qui, coupées le matin, renaissaient 
avant le soir»; c'est alors que les hommes distinguèrent pour la 
première fois les sexes. 

D'après une narration byzantine, passée en Russie, le pre- 
mier arbre fut un arbre de fer ; sa racine est la force de Dieu ; 
sa tète soutient les trois mondes, le ciel avec l'océan de l'air, 
la terre et l'enfer avec le soufre ardent et le feu. Dans 
l'hymne 81 du X^ livre du Rigvéda S le poète se pose cette 
question : Qu(41e était la forêt, quel était l'arbre, dont le ciel 
et la terre sont issus'? A cette question le Taiiiiriyabrâh- 
mana répond que la forêt, l'arbre cosmique, était le dieuBrah- 
man lui-même. Dans YAtharvavéda (X, 7) tous les dieux 
sont considérés comme des branches de l'arbre de Skambha, 
forme élémentaire ou fragmentaire du Brahman, l'arbre 
universel. On doit reconnaître le même caractère cosmogo- 
nique à ce célèbre pipjmla védique tour à tour visité par 
deux beaux oiseaux : l'un en mange le fruit, c'est probable- 
ment la lune ou le crépuscule du soir; l'autre, sans manger, 
brille (ou chante), c'est probablement le soleil ou le crépuscule 
du matin ^. 

ynairem, soletii patreni, . . . Auaxagoras Clazomenius ex terra, liumore 
et calore cuiicta émanasse, atque id Archelao et Euripidi eius dis- 
cipulo legitur apud Diodorum non displicuisse ; quippe in Menali^ypo 
scribit, quum cœlum et terram in sua loca se i-ecepissent, terram arbo- 
res, volatilia, feras et mortalium genus produxisse ; nam terra putris 
omnino, mollis et sole densata iu siuim superficiem tumores produxit, 
singulos suas putrediues continentes, nocte circumsistente, aère irroi'ante, 
sole consolidante, tandem putredines illas ad summum produxit , matu- 
rato scilicet partus tempore, confractis utriculis, omnium animautium 
gênera exclusit, quare quae majorem calorem sortita sunt, altivolae effec- 
tae sunt, quae plus terrae, serpentes, quae aquosa in sui genei'is ele- 
menta delata pisces evaserunt. 

• Cf. Ciel (arbres du). 

* Kim svid vanani ka u sa rrihsha osa yato dyài-àprithivi nish- 
to.takshiih . 

' Dvâ suparnà sayujà sakhdyd samànam vrikshani pari shasvajàte, 
tayor anyah pippalam svddv atiy anaçnann anyo abhi edkaçiti. (Cf. 
Arvattha, dans le second volume.) 



COURONNES. 103 

A propos de la légende de Bouddha, nous avons déjà fait 
mention de cet arbre sauveur que le naufragé, fils de Tugra, 
embrasse au milieu de la mer, et remarqué l'analogie de 
l'arbre cosmogonique et anthropogonique avec l'arbre du 
déluge. Lorsque l'arbre périclite, tout l'univers est menacé 
de mort ; c'est l'impression que l'on reçoit, en lisant, au pre- 
mier livre du Mahâbhârata, la description de la vengeance 
du dieu Agni, destructeur d'une forêt. 

Dans la légende bouddhique, où les sages enfermés au mi- 
lieu de l'océan vomissent la flamme et l'orage contre les 
arbres qui menacent de couvrir toute la terre, ces arbres ont 
un double caractère, créateur et destructeur : c'est une 
forme du mythe du déluge. L'indignation des sages n'aurait 
pas de bornes, si le dieu Soma ne s'interposait ; après cette 
intervention du roi védique des herbes \ les sages se recueil- 
lent et songent, comme Manu dans la légende brahmanique, 
à repeupler la terre, en s'unissant avec Màrishà, qui est fille 
d'une nymphe, c'est-à-dire de la moiteur déposée par une 
nymphe sur le feuillage des arbres. (Cf. les mots Kalpa- 
driima,Ilpa, Dieu, dans ce volume ; eiAçvattha, Djanibu, 
Chêne, Palmier, dans le second tome.) 

Couronnes (ceintures et guirlandes). — L'usage des cou- 
ronnes est aussi ancien que le premier mythe solaire. Dès 
que le soleil apparut comme une tête de prince couronné, 
comme un dieu coifie de l'auréole, la couronne devint l'attri- 
but de tous les dieux, comme elle l'était de tous les princes. 
L'hymne nuptial védique nous représente des noces solaires, 
et c'est sur les rites de ces noces que se sont ensuite réglées 
presque toutes les noces aryennes *. 

En Grèce et dans les pays slaves, tous les époux, pendant 

' Cf. Dans ce volume le mot Herbes. 

* Cf. notre Storia comparata degli usi nuziali. Milan, Trêves, seconde 
édition. Sur la tête des époux, dans les églises de rite grec, pendant les céré- 
monies, deux garçons d'honneur soutiennent une couronne princière dorée. 
Les fiancés de l'île de Crète échangent entre eux des guirlandes de fleurs; 
après les noceii, les guirlandes restent suspendues à l'église pendant qua- 
rante jours, symbole probable de la virginité qui continue ou, pour le 
moins, de la lune de miel. L'échange des guirlandes est fait par le prêtre; 



104 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

les huit jours de réjouissances qui précèdent le mariage, sont 
respectés dans le yillage comme des princes ; ne sont-ils pas 
en effet les véritables princes de la génération? A l'origine, 
le plus puissant étalon, le meilleur taureau obtenait des hon- 
neurs royaux ; nous savons déjà (voir notre Mythologie 
zoologique) que, dans la poésie indienne, on emploie sou- 
vent l'expression : le taureau des hojnynes, pour indiquer 
le roi. Le soleil, comme générateur par excellence, était aussi 
le roi par excellence. Sa couronne, son disque devint, par 
conséquent, le symbole de la royauté terrestre. Flavius Jo- 
sèphe, dans ses Antiquités Juives, fait remonter l'usage des 
couronnes aux temps de Moïse. Pline (livre XXV) attribue 
à Glycère l'invention des couronnes de fleurs, à Crassus 
(livre XXXI) l'usage de donner des couronnes d'or et d'ar- 
gent à ceux qui remportaient la victoire dans les jeux pu- 
blics. Les vainqueurs d'Olympie recevaient une couronne 
d'olivier ; dans les ovations romaines on employait une cou- 
ronne de myrthe ; la couronne de chiendent était réservée 
à celui qui délivrait une ville assiégée ; de chêne était la 
couronne civique, parce que, au dire de Plutarque, le chêne 
était consacré à Jupiter, protecteur des villes. Dans leurs 
festins, les Grecs et les Romains, en signe de réjouissance, 
portaient des couronnes ; ce qui donne peut-être un sens 
à l'expression de Virgile : vina coronant, à moins que 
l'on ne préfère penser aux guirlandes de lierre qui entou- 
raient parfois les amphores. Les victimes aussi, ainsi que 
les sacrificateurs, étaient couronnées dans l'Inde, en Grèce 
et à Rome. Dans les repas funéraires des Grecs, qui couron- 
naient aussi leurs morts ^ , les parents portaient sur la 
tête une couronne; et le témoignage de Cicéron (Tuscul. I, 

de même, dans les noces russes, le prêtre échange trois fois les deux an- 
neaux entre les époux. Dans un chant populaire bulgare, saint Jean est celui 
qui couronne les époux Stoian et la Samodiva. Chez Claudien, Dr Baptu 
Proserpinae, la jeune fille, sans le savoir, cueille des fleurs et en fait 
une guirlande pour ses noces : Nunc sociat flores seseque ignara coronat 
Augurio fatale tori. 

' D'où le nom de ÈcrTS^avcofjievo; (couronné), donné au mort. L'usage de 
placer des guirlandes sur les moi'ts, spécialement sur le corps des jeunes 



COURONNES. 105 

Epist. ad Atticum, 8) nous apprend que les Napolitains 
couronnés avaient fait des vœux pour Pompée malade. 

« Hodie, cum alibi, tum apud Angios,» écrivait au xvi^ 
siècle Poljdore Virgile S «statis solemnibusque diebus sacer- 
dotes coronati in supplicationibus publiais incedunt, et prae- 
sertim Londini sacerdotes paulini, mense junio, die sancto 
ipsi Paulo apostolo sacro, qui simul omnia eius diei sacra 
coronati curant faciuntque. » 

Dans le sixième livre d'Hérodote il est question de cer- 
taines couronnes symboliques, qui annoncent à la mère de 
Démaratus son état de grossesse. « La mère de Démaratus 
dit à son fils : Il faut donc que tu saches que, la troisième 
nuit après mon mariage, il m'apparut un homme qui ressem- 
blait parfaitement à Ariston. Celui-ci, après avoir couché 
avec moi, plaça sur ma tète les couronnes qu'il avait appor- 
tées avec lui. Il s'en alla ensuite et bientôt après survint 
Ariston, qui, remarquant ces couronnes, me demanda qui me 
les avait données; je répondis que lui-même me les avait 
données. Ariston n'en convint pas; je déclarai par ser- 
ment qu'une pareille dénégation n'était point aimable , puis- 
qu'il s'était bien réellement trouvé là quelques minutes au- 
paravant, il avait couché avec moi, et il m'avait fait présent 
de ces couronnes. Alors Ariston, en voyant que je confir- 
mais ces paroles par serment, comprit qu'il s'agissait d'un 
miracle. » (Cf. Prophétiques, arbres et herbes ^.) 

La guirlande de fleurs est encore un trait d'union qui a 
sa valeur symbolique dans les cérémonies nuptiales de l'Inde 
moderne, lorsque, récitant la strophe védique qui émancipe 
la jeune fille de l'autorité paternelle et l'attache au mari, 
le prêtre enchaîne d'un lien fleuri les mains des deux époux 

filles et des garçons, s'est conservé de nos jours non pas seulement en 
Grèce, mais chez presque tous les peuples européens. C'est un symbole de 
virginité, à la t'ois, et d'iinmortaliié. 

' De Rri-icm ini^enton'biis, Lugduni, 1586. 

^ La guirlande de fleurs sauvages (vrummâlâ) que Vishnu-Krislina porte 
sur sa poitrine, à la place de la perle cosmogonique Kaustubha, doit avoir 
le même sens que ces couronnes nuptiales laissées à la mère de Déma- 
ratus. 



106 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

placées l'une sur l'autre et plongées dans une cuve remplie 
d'eau. Dans la cérémonie nuptiale du svayainvara ou libre 
élection, en usage chez les guerriers de l'Inde, l'épouse choi- 
sissait l'époux en lui jetant au cou la varatnâlâ ou guir- 
la7ide nuptiale. Dans le Vishnupurâna (I, 9), le sage 
Durvâsas (un des noms du Çiva destructeur) reçoit de la 
déesse Çrî, la Vénus indienne, une guirlande de fleurs cueil- 
lies sur les arbres du ciel ^ . Chemin faisant, il rencontre 
le dieu Indra assis sur un éléphant; pour lui faire honneur, 
il ôte de sa tête la guirlande où les abeilles viennent sucer 
l'ambroisie. Indra, sans plus de cérémonie, la place sur le 
front de sa monture; et voici que, enivré par l'odeur des 
fleurs, l'éléphant jette la couronne à terre avec sa trompe. 
Durvâsas, dans son indignation, maudit le dieu qui a dé- 
daigné le céleste présent, et le condamne à être précipité sur 
la terre comme a fait l'éléphant de la guirlande divine. 
Depuis lors, dit-on, Indra et les trois mondes ont perdu leur 
première vigueur; et toutes les productions végétales, les 
plantes et les herbes, atteintes par la malédiction du sage, 
sont condamnées à périr. 

Ce conte rentre évidemment dans le cycle mythique du pé- 
ché originel. Les amours des anges avec les filles de la terre, 
la chute du premier homme dans le paradis terrestre, la 
chute de la guirlande d'Indra, la faute commise par ce dieu 
avec Ahalyà, et son immersion dans l'eau qui lave le péché, 
ne sont que des variantes d'une même conception chimérique. 
Il s'agit toujours d'établir des rapports directs entre les 
dieux et les hommes, soit que les dieux humanisés descen- 
dent dans ce monde du péché, soit que les hommes ou des 
génies intermédiaires aillent ravir au ciel, par un noble 
crime, la divine lumière, cette eau d'immortalité qui doit 
faire à jamais régner la vie sur la terre. La guirlande de 

' Dans VAt/iarvavéda (VII, 38), Indra est précipite de son Olympe à 
cause d'une herbe ; cf. Erotiques (arbres et herbes). — On peut encore 
comparer ici hi gitlrlaiide de Narada (la foudre, sans doute) qui frappe 
et tue Indumatl (le nuage?), femme d'Aga, mère de Daçaratha (le soleil), 
endormie dans le jardin royal (le ciel). 



DIABLE (arbre ET HERBE DU). 107 

fleurs parfumées d'ambroisie qu'Indra laisse tomber sur la 
terre, offre une poétique image de cette semence divine qui 
vivifie l'univers. 

A l'origine du monde, entre les arbres de la terre et ceux 
du ciel il n'y a pas de distinction ; dès que l'ambroisie tombe 
sur la terre, les arbres se fécondent et se multiplient, mais 
de même que celle de l'homme, leur vie, depuis ce temps, 
est bornée. Les guirlandes que les jeunes filles indiennes, 
grecques, allemandes et slaves portent encore à certaines 
processions du printemps (spécialement vers la Pentecôte), 
semblent être un hommage au retour annuel de la fécondité. 
Les jeunes indiennes se parent de ces guirlandes, dans les 
fêtes de Kâmadéva, le dieu de l'amour, solennités célébrées 
pendant les derniers jours du printemps. La ceinture virgi- 
nale des Samodives est verte comme la végétation du prin- 
temps. Dans un chant populaire bulgare recueilli par Dozon, 
les Samodives vont se baigner à la source limpide au delà 
des sapins verts; mais, en se déshabillant, elles gardent 
leur verte ceinture de jeune fille {sies zelen poias mo- 
minksi).- (Cî. Fleurs.) 

DÉMÈTER (Cf. Cérès), 

Dhanvantari. — Le médecin des dieux dans la mytholo- 
gie indienne ; il parait avec les premières herbes de la créa- 
tion, tenant à la main une coupe remplie d'ambroisie. 
(Cf. Ce/îtaiires, et plantes Médicinales.) 

Diable (arbre et herbe du ; arbres et herbes diaboliques, 
maudites, sinistres, scélérates ; arbres châtiés). — Il y 
a de bonnes et de mauvaises herbes, de bonnes et de mau- 
vaises plantes; les bonnes sont l'œuvre d'Aliuramazda, les 
mauvaises l'œuvre d'Ahriman \ Toutes les herbes, toutes les 
plantes tristes, néfastes, maudites, fées, sont des herbes et 
des plantes du diable. Mais il y en a entre celles-ci quelques- 
unes qui ont le privilège spécial de porter le nom propre du 
diable. 

1 Les mauvaises herbes auraient cependant, elles aussi, leur but providen- 
tiel, d'après un récit très-naïf que le voyageur Adam Olearius dit avoir 



108 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

Dans l'Inde, l'herbe sorcière (et peut-être l'herbe contre 
les sorcières) , est appelée asuri ou âsuri (la diablesse) ; 
c'est la sinapis racemosa^. Le nom de Vritrahhogana ou 
nourriture de Vritra était donné dans l'Inde à une plante 
potagère jusqu'ici inconnue. 

Dans le Tyrol on croit que les côtes de sorcières sont en 
bois d'aulne. A Hécate, la déesse infernale des Grecs, qui 
connaissait toutes les herbes et en enseigna les propriétés 
à ses filles Médée et Circé, étaient spécialement consacrées 
les herbes suivantes : la ^mandragora, ïatropa bella- 
dona L. , le solanum nigrum L., l'aconit, Vazalea 
pontica L., le cyclamen', le cyperus officinalis , la 
lavandula stoechas L., la nientha cervina L., le teu- 
crium j^ioliiirn h., le pipjer aethiopicum, la matricaria 
chamomilla, le leontopodion (un philtre amoureux), Vadian- 
thuni (cher spécialement à Pluton), le cardantome, la 7nalva 
tourne f or tiana L., le sesamuni orientale h., la smilax 
aspera L. Il s'agit évidemment de toute une série d'herbes 
ayant des qualités bonnes ou mauvaises, et qui, spécialement 
employées par les sorcières, furent consacrées de préférence 
H la déesse, à la reine des sorcières, à la sombre Hécate; 
c'était la flore du jardin sur lequel veillait Artémis (la lune), 
proche parente de ce dieu Lunus ou Soma, que les hymnes 
védiques appellent « roi des herbes » . 

Les sorcières n'ont pas seulement le pouvoir de discerner 
les vertus des herbes, elles savent rendre mauvaises des 

entendu en Perse eu l'année 1637. Sofi va faire une visite à Saadi, et chemin 
faisant s'attendrit sur la fatigue des paysans qui arrachent d'un champ les 
mauvaises herbes; Sofi ordonne aux mauvaises herbes de quitter le champ, 
qui en est délivré à l'instant même. Saadi lui fait observer qu'il a eu tort, 
parce que les paysans désormais s'abandonneront à l'oisiveté. Cette re- 
marque semble très-profonde à Sofi, qui se place lui-même au service du 
sage Saadi et y reste pendant sept ans. 

' Le sénevé blanc s'appelle rahshoglxna, tue-monstre. Le même nom est 
donné au Se)7iecarpus anacardncni et à Vassa foeticla (peut-être parce 
qu'elle tue les vei*s du corps). Le hdelUon est aussi appelé raksJiohan 
(tueur de monstres). 

- Dierbach dit qu'il s'appelle eu allemand Sdiweinbrod (pain de cochon). 
Le nom de patiporcino est cependant donné par certains paysans italiens 
à une tout autre herbe; dans la Valdinievole, en Toscane, on prétend que 



DIABLE (ARBRE ET HERBE DU). lOV» 

plantes innocentes ou propices. Une sorcière de Piémont S 
jugée en 1474, semait, c'est le réquisitoire qui le dit, certaine 
poussière malfaisante sur l'herbe des prés; et les vaches de 
son ennemi, maigrissant à vue d'œil, arrivaient par degrés à 
une consomption mortelle. Dans la Tempête de Shakespeare, 
les cercles magiques tracés sur la prairie par la danse des Elfes 
laissent à l'herbe une amertume nuisible au bétail. 

L'œuvre des sorcières se fait toujours au nom du diable, 
le seul qui véritablement possède tous les secrets de la nature 
et qui consente à les livrer à ses serviteurs. C'est par l'en- 
tremise d'une herbe que le diable préside à certains maria- 
ges. La demande, chez les paysans russes du gouvernement 
de Twer, se fait de la manière suivante : on introduit 
dans une bouteille d'eau -de-vie une herbe appelée herbe du 
diable ; on orne la bouteille de rubans et de petites bougies, 
et, avec ce présent, le père de la fiancée va faire visite au 
père du fiancé, qui doit racheter tout de suite ce diable en 
payant cinq kopecks (20 centimes). Mais le père de la jeune 
fille s'empresse d'ajouter : « Notre princes.se vaut plus que 
cela »; le chiffre du rachat s'élève et atteint finalement la 
somme de cinquante kopecks, équivalente à un rouble d'ar- 
gent. C'est le terme de ce jeu convenu d'avance. 

Nous verrons au mot Tabac que cette plante, herbe sainte 
pour les Espagnols, est considérée par les Petits-Russiens 
comme diabolique "'. Plusieurs herbes aussi qui ont pris leur 
nom du serpent, du dragon, pourraient être rangées dans la 
pharmacie du diable, et comme il y a des plantes spéciales 
contre les serpents, il y en a qui éloignent les sorcières (cf. 
Qenévrier) et le diable. Tel est, en Russie, le certagon 
(chasse-diable); sur cette herbe, la princesse Galitzin Prazo- 
rova m'a fourni les renseignements suivants, recueillis de la 

\% 'panporcino est détesté par les sorcières, parce qu'il découvre leurs sor- 
celleries. 

• Publié par M. Pietro Vayra dans les Ricerche e curiosità cli storia 
subalpina. (Cf. Eau et Elfenkraut.) 

* Cf. Sabina, qu'à Bologne ou appelle aussi 2}lante damnée, cyprès des 
magiciens, à cause du grand usage que les sorciers en ont fait. 



110 nOTAXIQUR GKNKRAT.E, 

bouche de ses paysans \ Le certagon pousse dans les prés 
et dans les bois; il est quelque peu épineux, et sa fleur d'un 
bleu foncé. On dit qu'il guérit les enfants de la peur (cf. Peur, 
herbe de la — dans le second volume; — il s'appelle aussi 
ispaloli) et qu'il chasse le Malin. On fait bouillir l'herbe 
dans l'eau, et on lave les enfants avec cette eau ; quelque- 
fois on place simplement l'herbe sous le coussin. On dit en- 
core qu'à la mort d'un des époux, si le survivant s'afflige et 
se tourmente pour le salut du trépassé, un serpent de feu 
apparaît et, prenant la forme du mort, adresse au vivant la 
parole. C'est le diable; alors, il faut recourir au certagon, 
talisman qui met l'impur en fuite. La meilleure manière 
d'exorciser le démon mortuaire est de s'asseoir sur le poêle, 
de mâcher des semences de camphre en se peignant les che- 
veux, et en agitant l'herbe tutélaire. Ce moyen est infail- 
lible -. 

On peut lire dans les différents ouvrages de Mannhardt, 
notamment dans son excellente monographie Xor?2c?amo>?e?i, 
tous les noms de diables qui s'identifient en Allemagne avec 
presque toutes les maladies des plantes, et particulièrement 
avec celles des blés et des légumes. Les superstitieux, frap- 
pés des rapports qui existent entre le monde végétal et le 

' On peut comparer ici le nom de apetarakshasi ou éloic) ne-monstre, 
donné à Vochniini sanctiim. 

■^ On peut encore comparer ici ce dialogue curieux qui se trouve chez 
ÎS'ider, Liber insignis de Maleftcis et eorum Dece'ptionihus : « Piger : 
Unum adhuc est mihi dubium de praefata materia; utrum ne per herbus^ 
petras et melodias valeant expelli daemones. Teologus : Valent certe talia 
nonnunquam débite applicata. et si non seraper ut es toto, tamen ut pro 
parte liberentur; patet illud Thobiae G, ubi Raphaël ait Thobiae : Cordis 
particulam, sed de pisce quem CEepisti, si super carbones pona.s. fumus ejus 
extricat ornne genus Daernoniorum sive a viro, sive a muliere, ita ut ul- 
tra non accédât ad eos. Idem in effectu patuit ibidem, 8, ubi Mag^ster in 
Historia sic addit : Nec super hoc mirari debemus, cum ficmiis ciijusdarn 
arboris adustae eamdem vira habere prohibeatur. Nec hoc venerabilis Hugo 
negat, communicando eamdem historiam. Immo beatus Hieronimus dicit : 
Daemonium sustinenti licet petras vel herbas habere sine incantatione. » 
L'arbre qui fume au ciel annonce le feu du jour qui s'allume, la lumière 
qui chasse les démons. — Chez Du Cange, qui cite Grégoire de Tours, sous 
le mot Herba, il est fait mention d'un daemon meridianus, qu'au moyen 
âge on chassait, en France, en liant des herbes et en prononçant certaines 
formules magiques. « Cum de cultura rediret. subito inter manus delapsa 



DTABLE (arbre ET HERBE DU). 111 

monde animal, arrivent à penser qu'nn même démon cause la 
maladie de la plante et celle de l'homme; dès lors, pour gué- 
rir l'homme, il suffit de lier le démon dans la plante. 

Nous apprenons de M. Bernoni ^ qu'à Venise, pour chas- 
ser la fièvre, on lie le tronc d'un arbre, et on lui dit trois fois 
de suite, sans prendre haleine : « Je te place ici, je te laisse 
ici, et je m'en vais me promener''' ». La fièvre disparaît, mais 
l'arbre, s'il est fruitier, cesse de donner des fruits (cf. Liés, 
arbres). Lorsqu'un arbre vieillit et ne porte plus, sa stérilité 
est attribuée à un démon. Un proverbe russe dit que «de tout 
arbre vieux sort soit un hibou, soit un diable ». Les mons- 
tres indiens hhûtâs et piçacâs ont leur demeure dans les 
arbres. Dans la vie de saint Éloi, écrite au septième siècle 
par saint Ouen, on lit : « Ne faites point passer vos trou- 
peaux par un arbre creux ou par un fossé ; ce serait, en quel- 
que sorte, les consacrer au démon ^. » Mon ami M. Pitre 
m'écrit que, près de l'Etna, les paysans ont soin de ne pas 
dormir sous les arbres la nuit de Saint-Jean, pour ne pas être 
obsédés par le démon''; ou, s'ils veulent dormir, ils doivent 
d'abord couper une branche ou, comme ils le disent, faire une 
saignée à l'arbre {sagnari Varvuhi)^. Les Danois crachent 
trois fois avant d'abattre un arbre. Mon frère Henri, qui 

comitantium terrae corruit, ligataque lingua, nullum verbum ex ore potens 
pi'oferre, obmutuit. Interea accedentlbus accolis, ac dicentibus eam Meri- 
diaiii Daemonis incursum pati, ligamina herbartim, atque incantationum 
vei'ba proferebant. » Cf. Aristolochia. 

' Credenze popolari veneziane. Venezia, 1874. (Voir un peu plus loin 
une croj-ance analogue indienne.) 

2 Qua te meto. qua te lasso e me ne vago a spasso. 

3 En Lombardie, lorsque les vieux troncs d'arbres craquent, on dit que 
c'est la sorcière qui pleure. Cf. Rosa, Dialetti^ costumi e tradizioni délie 
provincie di Berganio e di Brescia, Bergame, 1858, — et pour les tradi- 
tions germaniques relatives au démon des arbres, Mannhardt, Bautnkul- 
tus der Germanen, p. 61 et suiv., et 72-154. 

^ On suppose certainement que la nuit de Saint-Jean, la nuit la plus 
courte de l'année, les démons s'échappent des arbres et des herbes que la 
lumière a purifiés. En s'échappant, ils cherchent naturellement à pénétrer 
dans le premier objet qu'ils rencontrent, à moins qu'on ne prenne soin de 
les chasser de l'arbre avant de s'endormir sous son ombre, laquelle, après 
leur départ, cesse d'être malfaisante. 

^ C'est bien, paraît-il, une saignée que reçurent ces arbres sur le rivage 
de la Viçvamitrâ, près de Baroda, dont nous parle, d'une manière d'ailleurs 



112 liOTANIQUE GKXKRALK. 

était jadis consul d'Italie à Janina, m'écrivait qu'en Albanie 
on croit généralement que l'ombre des arbres est malfaisante 
et cause spécialement des enflures et des douleurs aux extré- 
mités. Les Albanais disent que les arbres possèdent Vaërïcô, 
c'est-à-dire un démon aérien. Certains végétaux en sont plus 
fréquemment visités : tels, par exemple, le figuier, le noyer, 
le prunier sauvage, le mûrier, le sycomore, le mouron, le 
saule, et, en général, tous les arbres fruitiers (mais spé- 
cialement le cerisier) lorsqu'ils vieillissent et cessent de pro- 
duire. (Pour guérir de Vaërico, on emploie surtout la bar- 
dane.) En Lombardie, à ce que nous lisons dans V Almanacco 
agrario, le vendredi saint, à trois heures après minuit, 
chaque paysan va dans le potager, et s'il remarque un arbre 
qui ne porte plus de fruit, il n'a qu'à le soulever avec la 
main; tout l'arbre se laisse à l'instant même déraciner, le 
diable n'ayant dans cette heure solennelle aucune force. En 
revanche, par l'effet de la malédiction maternelle, dans un 
conte breton, le fils de la veuve voit se relever à mesure tous 
les arbres qu'il coupe \ 

Dans un conte anglais, que M. Brueyre nous a fait con- 
naître, trois filles rouges ensorcelées apprennent à un soldat 
qu'elles seront délivrées s'il parvient à écorcer de haut en 
bas tout l'arbre qui est près de la maison. En effet, aussitôt 
que l'écorce se détache de l'arbre, les trois filles redevien- 
nent blanches et lumineuses, et l'enchantement se dissipe^. 
Chaque mythologue reconnaîtra ici aisément une variante de 
mythes indiens : c'est la védique Apalà, dont le dieu Indra 

assez vague, M. Rousselet dans son Voyage dans l'Inde Centrale : « Les 
grands arbres qui la bordent ont leurs branches mutilées, en punition, pa- 
raît-il, du crime commis par un perroquet; — sur Tune d'elles, l'oiseau 
ayant infligé à la pourpre du prince un indigne affront, l'intercession des 
courtisans parvint seulement à sauver les arbres eux-mêmes ». 

' Cf. Brueyre, Contes populaires de la Grande-Bretagne, conte XV. 

^ C'est aussi près d'un arbre que, dans les contes populaires italiens, la 
sorcière, la noire blanchisseuse, fait ses magies, en prenant la place de la 
jeune fille que le prince allait épouser. On peut comparer ici l'histoire 
bouddhique du prince Vidjaya et de ses 700 compagnons, dans le septième 
livre du Mahûvansa. Le prince rencontre d'abord le dieu Uppalavanna, 
assis au pied d'un arbre; à sa place apparaît bientôt après, en forme de 



DIABLE (ARBRE ET HERBE DU). 113 

emporta la peau sombre : c'est le jeune Saptavadhri ^ enfermé 
dans l'arbre et délivré par les Açvins; et encore Cendrillon, 
Peau d'âne, Marion et sa toupie de bois, nombreuse série 
déjà signalée dans les articles Bouddha et Cendres. La peau 
de la jeune fille et cette écorce qui l'enferme et la person- 
nifie sont des équivalents ; le ciel rouge, qui s'assombrit 
lorsque la nuit tombe, est à la fois l'écorce de l'arbre et la 
peau de la vierge céleste. 

Les arbres souffrent du mauvais œil tout autant que les 
animaux; on considère les songes comme l'œuvre du diable; 
si on va raconter à un arbre le songe qu'on a eu, d'après la 
croyance irlandaise, l'arbre perdra ses feuilles et se dessé- 
chera ^. Si on regarde mal un arbre, l'arbre est maudit; 
Schweinfurth, dans son voyage au centre de l'Afrique, a 
trouvé cette superstition chez les Nubiens ; les habitants 
d'une zeriba lui indiquèrent la branche d'un arbre colossal 
{feus lutea) qui allait tomber seulement parce qu'un guer- 
rier lui avait, en passant, fait le mauvais œil. Quelquefois 
on transporte la malédiction de l'homme à la plante, et de 
même que les Vénitiens font passer la fièvre dans le tronc 
des arbres, l'Indien qui épouse une veuve, pour éviter les fu- 
nestes conséquences que le peuple attribue à ce genre d'u- 
nions, lance sa malédiction sur un arbre expiatoire. Le végé- 

chienne, une esclave (1*1106 femme de YaksJia, qui se fait passer pour dé- 
vote ; elle attire les 700 compagnons dans un puits souterrain, d'où le prince 
Vidjaya vient les délivrer, en menaçant la Yakshini, qui se transforme 
en une jeune fille de seize ans admirablement belle. Le prince couche avec 
elle sous Tarbre, et apprend d'elle la manière de s'empai-er de l'île de 
Lanka ; un yaksha vient la tuer comme traîtresse. Le yaksha prend ici 
la place du raksha, dont il paraît un équivalent. Cf. aussi le conte bava- 
rois des trois jeunes châtelaines qui menaient mauvaise vie : atteintes 
par la foudre, elles lirùlèrent avec tout le château; leur âme passa dans le 
tronc de trois arbres ; lorsque ces arbres tombent, elles passent en d'autres 
arbres. Selon les croj-ances indiennes, celui qui viole le lit de son maître 
spirituel (gnrii.) passera cent fois dans une herbe rampante, et dans un ani- 
mal Carnivore qui devra lutter avec les bêtes fauves. Cf. Garrett, Classical 
Bictionary of Incita. 

• Le mot signifie proprement, d'après le dictionnaire de Saint-Péters- 
bourg, « mit sieben Biemen gefesselt »; dans le Bhâgavata Purâna, 
on donne ce nom à l'âme. 

* Cf. Mannhardt, Baumhultus der Gernianen. 

l. 8 



m BOTANIQUE GKXKRAI.R. 

tal maudit absorbe tous les maux futurs, et périt à l'instant 
même ^ Plusieurs arbres doivent leur mauvaise renommée à 
la malédiction de quelque personnage divin. Beaucoup furent 
maudits par la Vierge dans sa fuite en Egypte. Un chant 
bulgare qui fait partie du recueil des frères Miladinov, nous 
montre la Vierge maudissant trois arbres. La mère de Dieu 
va ensuite se confesser de cet accès de colère dans un couvent, 
où un saint allume les bougies, tandis qu'un autre saint ba- 
laie, et que saint Nicolas chante. (Cf. dans ce volume É2n- 
nes, et Arbre de Judas ^ et dans le second volume Figuier, 
Saule, Genêt, Sureau, Genévrier, Cicer, etc.)"^ 

Dieu (arbre de). — L'indien dévaiaru, l'arbre des dieux, 
l'arbre cosmogonique, l'arbre du paradis d'Indra, la f/cus 

' Cf. The Hindoos , LonJon, 1834, I, 284. Dans ce même ouvrage, 
II, 103, nous trouvons encore mention d'un autre usage des Garrows, tribu 
.sauvage indienne : ceux qui désirent se venger plantent un arbre et jurent 
de dévorer la tète de leur ennemi avec le jus du fruit de cet arbre. « Each of 
them plants a certain tree, and l)ind liimself witli a solemn vow, to devour the 
head ôfhisennemy with the juice of its fruit. Should an individual, as 
sometimes happens, fail to accomplish this vow during liis own lifetime, 
the feud descends as an lieir-loom to his children. But the day of vengeange 
at length arrives. The antagonistes encounter, and the weaker or least for- 
tuuate bites the dust. The victor then cuts off his head ; and having with 
this ingrédient and the fruit of the before mentioned tree made a palatable 
soup, invites ail his friends to a banquet, in which this soup is the princi- 
pal dish. After this feast, the tree is eut down, the feud being ended. » — 
En Sicile (province de Noto), lorsqu'on veut maudire quelqu'un et le faire 
mourir même s'il est éloigné, on murmure une prière à saint Vite, et on 
frappe de toute sa force avec un poignard sur un tronc d'arbre, en disant : 

La campana sona, 

'Nta lu cori di Tiziu cl a tona ; 

E eu gesti e eu palori 

Stu cutieddu ci lu appizzu 'nta lo cori. 

(La cloche sonne; dans le cœur de Titius gronde le tonnerre: avec les 
gestes (que je fais) et avec les mots (dont je les accompagne), je lui enfonce 
ce couteau dans le cœur.) Cf. Mattia Di Martino, Usi e credenze popolari si- 
ciliane; lettera 2'; Noto, 1874. 

2 Le nom de morsus dlaboli (en allemand, Teufelsbiss , en anglais, 
devils bit], est donné, selon Nork, à une herbe qui « seinen Namen da- 
von hat, dass der Teufel mit demselben dermassen Unfug trieb, dass die 
Mutter Gottes ihm die Macht benehmen musste, worauf er in seiner Wuth 
die Wurzel unten abbiss (nach der Meinung Einiger biss der Teufel sie ab, 
weil er ihre Heilkraft den Menschen nicht gônnte), und so wâchst sie noch 
heute, dass dem Besitzer desselben die bôsen AVeiber nicht schaden. » 
(Cf. Heinrich.) 



DIEU (ARBRE DE). 115 

religiosa, est le plus fameux entre les arbres qui portent 
le nom de la divinité \ Mais il y en a beaucoup d'autres 
qui partagent cet honneur. Ainsi Vhihiscus imitabilis Liu. 
et la marsilea quadrifolia Lin., s'appellent dévâ, la 
déesse ou divine. Déoî, qui aie même sens, s'applique à la 
sanseviera Roxburghiana Schult., à la inedicago escu- 
lenta Rottl. Roxb. {Trigonella corniciUata), et à quelques 
plantes de l'Inde qui n'ont pas encore été classées. Dévakî, 
la mère de Krishna, est aussi la pomme épineuse (Cf. Dha- 
tûra). Le nom de dèvakardama ou ordure des dieux est 
donné à un mélange parfumé de santal, d'agallochum, de safran 
et de camphre; celui de dèvakâhcana ou or des dieux, 
à la hauhinia purpiirea; dévakusu7na ou fleur des 
dieux désigne une espèce d'œillet {Geiourznelken d'après 
le dictionnaire de Saint-Pétersbourg*); dévatàda (peut- 
être baguette des dieux) la lipeoceris serrata Trin. et, 
à ce qu'on suppose encore, la tuffa fœtida Cav.; dévadâru 
la xjîaus deodora Roxb., Vuvaria longifolia et Very- 
throxylon sideroxyloïdes. La jJ^■/^^«5 deodora fournissait 
souvent le poteau où l'on attachait la victime du sacrifice. 
La dèvadâli est une espèce de courge ; la dévadâsi (appar- 
tenant aux jeunes danseuses au service du temple) est le 
citronnier sauvage, qui prenait aussi le nom de dévadûtî, 
c'est-à-dire messagère du ciel; dévadhanya^ ou blé de 
dieu, Vandropogou saccharatus {andropogon sorghuui 
Roxb.); dévadhii/pa ou encens des dieux, le hdellion ; 
dêvanala ou roseau des dieux , Varundo hengalensis 
Retz; dèvapatnî ou épouse des dieux, \di p)atate douce; 
dévaparna ou feuille des dieux, une plante médicinale 
non déterminée encore; dévaputrî ou fille des dieux, peut- 
être la trigonella corniculata ; dévayâni ou matrice du 

1 Le nom s'applique aux cinq arbres divins, le mandera, le pdrigâta, 
le kalpavriksha, le santûna, et le haricandana:, mais il indique le plus 
souvent la ficus religiosa. 

2 On l'appelle aussi vdrifja ou 7ié dans l'eau. 

3 Vulgairement appelé dedhâna, en hindî yoara ; d'après Basiner le 
Dschugard de Chiva (Sorghum cernuum Willd.). 



1](> nOTANI(>>TTK GKNKRALK. 

dieu (c'est-à-dire du feu), le bois de l'arani; dêvalatâ ou 
liane des dieux, une espèce de jasmin. Dévavriksha, arbre 
des dieux, synonyme du dècataru, a spécialement servi 
à désigner Valstonia scholaris R. Br. et le bdeliion. 
G'\.ion'& exicore dévaçroni o\\ fesse de dieux, la sanseviera 
zeilanica; dévâtman ou animé par les dieux, la 
ficus religiosa; déveshta ou désiré par les dieux, le 
bdeliion; le féminin dévesiliû est réservé au citronnier 
sauvage, déjà pourvu du nom de dévadûiî. 

Le dieu lunaire Soma est, parmi les immortels védiques, 
celui qui préside à toutes les herbes; d'où son nom de 
oshadhipati ou seigneur des herbes^. Dlianvantari, le 
médecin divin des Hindous, partage avec les Açvins la con- 
naissance des vertus des plantes. Les Gandharvas, gar- 
diens des herbes magiques indiennes, ont, comme les cen- 
taures des Hellènes, donné leur nom à plusieurs espèces 
végétales. Parmi les divinités grecques et latines, il n'en est 
guère qui n'eussent pas sous leur protection spéciale un 
certain nombre de plantes. Les chrétiens ont transféré cet 
office à la Vierge et aux saints. Les noms changent, la 
superstition demeure. Chez les Latins, la Dea Bona, plus 
que toute autre, possédait à fond cette botanique fabuleuse; 
chez les Grecs, c'est Apollon, l'inventeur de la médecine, qui 
réforma l'empire des plantes. Ovide consacre ses prétentions 
dans les Métamorphoses : 

Inveutum medicina meum est, opiferque per orbos 
Dioor, et Iierbaruni suhjecla pofenlia nohis. 

Ce dieu communiqua sa science à la nymphe Œnone; 
celle-ci, dans les HéroUles du même Ovide, nous apprend 
qu'elle tient d'Apollon la connaissance de la médecine et des 
plantes salutaires : 

' Dans la TaiUirya i^cmiliilâ (I, 7, 10), on célèbre le roi Soma qui est 
au milieu des herbes, au milieu des ondes [Somam ràijftnavii osJiadisJtv 
tqjsîi). Dans la même (V, 5, 9), le dieu Rudra pénètre le feu, les eaux, les 
kerhes et toutes les choses. (Yo Rudro agnau, yo apsu, ya oshadhîshu, yo 
Rudro viçvâ bhuvanà viveça. tasmai Rudrâya namo astu.) 



DISCORDIA. 117 

Ipse, ratus dignara, medicas niilii tradidit artes, 

Admissitque meas ad sua dona manus. 
Quaecumque herba potens ad opeiu, radixque medenti 

Ulilis in toto nascitur orbe, mea est. 

Le médecin des dieux Paeon, Esculape, avec son épouse 
Epione et ses deux fils Machaon etPodalire, Chiron, Aristeus, 
Orpheus, Musaeus, Circé, Médée, Poly damna, ont chez les 
anciens poètes hellènes une semblable renommée. En parlant 
d'Homère, Pline (XXV, 2) nous apprend ce qui suit : « Ab eo 
Pythagoras, clarus sapientia, primus volumen de earum 
(herbarum) efFecLu composuit, Apollini Aesculapioque et in 
totum Diis immortalibus inventione et origine assignata. » 
Dans les panthéons de la Grèce, de Rome et de l'Egypte, 
Artémis (Diane, Lucine, Hécate), Minerve (Minerva medica), 
Hygie (la déesse de la médecine), Héraclès, Horus, Osiris 
et Isis jouissent aussi d'un pouvoir reconnu sur le monde 
végétal. En Grèce et en Italie l'ombrage des arbres a été le 
premier témoin du culte des dieux; le seul temple était, 
comme chez les Celtes et les Germains, la forêt que la pré- 
sence des dieux invisibles emplissait d'un mystère solennel. 
Ces lignes de Pline (XII, I) s'accordent parfaitement avec la 
célèbre description que Tacite nous a tracée des rites religieux 
des anciens Allemands dans la Germania : « Hae, dit-il, 
fuere numinum templa, priscoque ritu simplicia rura etiam 
nunc deo praecellentem arborem dicant. Nec magis auro ful- 
gentia atque ebore simulacra quam lucos, et in lis silentia 
ipsa adoramus. Arborum gênera numinibus suis dicata per- 
petuo servantur, ut Jovi esculus, Apollini laurus, Minervae 
olea, Veneri myrtus, Herculi populus. Quin et sylvas nos 
Fauno et deorum gênera sjdvis ac sua numina tamque e coelo 
attributa credimus. » 

Le peuple roumain appelle lumiiiarea dortiinului {illu- 
TYhination du seigneur) le thapsus (verbascus). 

DiscoRDiA (Cf. Concordia). — De même qu'il y a des her- 
bes de sympathie et d'amour, il y a des herbes de haine et 
de désunion. De là les noms donnés en Italie à certaines 



118 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

plantes : discordia, alterco (litige), odio (haine). On 
attribue le pouvoir sinistre de séparer ceux qui s'aiment à 
la jusquiame, à la verveine\ à la Zy^'r^a pastoris. Dans le 
livre dit de Sidrach', l'herbe de la discorde est décrite de la 
manière suivante : « È un' erba di due palmi e a fogiie a guisa 
de le stelle, fiori vermigli, semé vermiglio, radici lunghe'. 
Chi portasse sopra se di quella erba, egli sarebbe odiato da 
tutta gente. E se alcuna bestia l'avesse adosso andando, 
l'altre bestie no' la vorrano mai vedere ne trovare, ne udire 
di lei favellare, ne in camino, ne in contrada, tanto com' 
egli sarebbe di quella deliberato. » Ci-dessus, en parlant du 
Bâton, nous avons cité le passage du lihellus d'Albert le 
Grand, sur la virga jja.storis, qui, mêlée avec le jus de la 
mandrngora , souffle la discorde entre ceux qui la boivent. 
Dans un chant populaire bulgare ^ il est question de trois 
plantes, la tentava bleue et blanche, la vratica jaune et la 
houmanila jaune, qui ont le pouvoir de rendre une per- 
sonne haïssable. L'ourse monstrueuse, la dragonne Elka, 
devient amoureuse de Stoïan et le fait jaunir; la mère de 
Stoïan dit : « Ne peux-tu, mon fils, l'interroger par ruse : 
Elka, chère dragonne, puisque tu voyages tant, que tu par- 
cours le monde entier, ne connais-tu pas les plantes qui font 
haïr, les plantes qui séparent? car j'ai une sœur cadette dont 
un Turc s'est épris; que je la lui fasse haïr, haïr, Elka, que 
je l'en sépare ! Elka disait à Stoïan : Stoïan, cher Stoïan, ta 
mère doit cueillir la tentava bleue et blanche, la vratica 
et la kounianila jaune; puis qu'elle les fasse bouillir au 
milieu de la nuit, minuit, dans un pot de terre crue et qu'elle 
en arrose ta sœur pour la rendre odieuse au Turc, la rendre 
odieuse, l'en séparer. La mère de Stoïan cueillit, etc., les fit 

' Nous verrons, cependant, au mot Verveine, que cette herbe a, comme 
le cumin, le plus souvent la faculté d'attirer la sympathie. Il est curieux 
qu'en sanscrit on donne le même nom au cumin et au petit cardamome 
(uitakuncika et même simplement kunciha), et que l'un des noms sans- 
crits du cardamome soit dvishd (haine, plante haineuse). 

2 Publié par le professeur A. Bartoli chez Romagnoli, à Bologne, 
page 493. 

' Dozon. Paris. Maisonneuve. 1875. 



EAr. 119 

bouillir à minuit, comme Elka l'avait dit, dans un pot non 
cuit au four ; ce ne fut point la sœur de Stoïan qu'elle en 
arrosa, mais elle arrosa Stoïan lui-même. Quand ce fut au soir, 
voilà l'ourse qui arrive, qui arrive et de loin s'écrie : Stoïan, 
cher Stoïan, que tu m'as aisément trompée et séparée de qui 
j'aimais! » Comment ne pas voir un conte mythologique dans 
ce récit? Le Turc et l'ourse monstrueuse jouent ici le même 
rôle diabolique et représentent sans doute le démon de la 
nuit; au contact de la nuit, le soleil perd sa couleur naturelle; 
son sang se répand par tout le ciel et devient jaune; la jau- 
nisse mythologique n'est que la maladie du soleil couchant. 
Pour guérir, pour échapper aux regards et aux étreintes du 
monstre, pour reprendre au lever du jour sa couleur natu- 
relle, il faut que l'astre se plonge dans l'azur étoile, dans 
l'azur blanchissant de l'aube, il faut que la lune et l'aurore 
l'aient arrosé de leurs eaux. Dans le chant suivant du recueil 
de Dozon, un serpent se plaint à la jeune Rada que sa mère 
lui attache à sa chemise des herbes qui font haïr. « Le 
dragon voit loin; je viens de passer au-dessus de votre mai- 
son ; ta mère est assise à l'étage supérieur, ta mère la magi- 
cienne, ta mère l'enchanteresse ; elle coud pour toi des che- 
mises, elle y attache toute sorte d'herbes, toute sorte d'herbes 
qui font haïr, qui font haïr, qui séparent. Afin, ô Rada, que 
je te prenne en haine, ta mère la magicienne enchante la 
forêt et l'eau; elle a pris un serpent vivant et l'a mis dans 
un pot neuf, elle alluma dessous un feu de chardons blancs ; 
le serpent se tordait dans le pot, se tordait et sifflait, tandis 
que ta mère incantait. (Cf. Langage des fleurs et Jalousie.) 

Dragon (Cf. Serpent). 

Druides : « On fait dériver leur nom du mot opj; (chêne), 
parce qu'ils vivaient dans les forêts, et y avaient leurs prin- 
cipaux sanctuaires. Les Gaulois leur attribuaient la puis- 
sance de soulever ou de calmer les tempêtes. » (Chéruel, 
Dictionnaire des Institutions, Mœurs et Coutumes 
de la France.) 

Eau (Plantes d'eau; herbes qui préservent de l'asphyxie). 



120 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

— Le nom (Vabga ou né dans Veau est donné dans l'Inde 
au loiîis, à la harringtonia acidangula Gaertn., et encore 
au médecin des dieux Dhanvantari qui, lors de la création 
du monde, apparut en même temps que l'ambroisie et l'arbre 
cosmogonique au milieu de l'océan agité. Abda ou amhuda, 
c'est-à-dire donnant de Veau, désigne le cyperus hexas- 
tychus comniunis Nées., qu'on appelle aussi ambupaira, 
aux feuilles aqueuses. Le cyperus rotundus Lin. a 
reçu un nom équivalent, va rida. 'L'ambukéçara, au faite 
humide, c'est le cèdre, peut-être parce qu'il va se perdre 
dans les nuages. Les mots amhucamara, vâricamara., 
presque synonymes des précédents, mais qui font allusion 
à une forme particulière de branchage, servent d'épithètes 
ou de noms au cairala {vallisneria , blyxa octandra 
Ricli.). Le nyiïipjhea nelmnbo est dit ambuga, ambhoga, 
ainbuganman, amburuha, r«/'/^rt (qui pousse dans Teau). 
On rapporte à la cassia alata et à la tora L. les noms am- 
budhidravà {fontaine marine, ou mieux : la plante sur 
laquelle coule Veau de la mer') et a'mbupja (buveur d'eau); 
au strychnos potatorum, celui de ambupratàdana {pmri- 
fication de Veau~), parce qu'on clarifie l'eau avec sa graine, 

Vârikantaka {épine d'eau), vârikubgaka {bossu des 
eaux), désignent la trapa .rpinosa L.; vàrikarnikà et 
i'âriâaivara{ayant des oreilles remplies d'eau et bassin 
d^eau), la pistia stratiotes Lin. (on l'appelle aussi vâri- 
parnî, c'est-à-dire dont la feuille est aqueuse)', vâri- 
tniilî, do7it la racine est aqueuse, cârivara ou épjoux de 
Veau, la carissa carandas Lin.; vârisarnbhava, c'est-à- 
dire qui « sa naissance dans l'eau, une espèce de roseau, 
une espèce d'œillet {Geiou.rznelke), et la racine de Vandro- 
pogon muricaius. 

On ne pourrait sans imprudence attribuer à toutes ces 
plantes un caractère mythologique. En rassemblant les déno- 
minations botaniques tirées de l'eau, j'ai voulu seulement 
faire prendre sur le fait le procédé, la métaphore, qui est le 
premier pas du langage vers toute conception mythique. 



EAU. 121 

C'est en effet le titre d'mnbuga, de fils des eaux, qui a 
donné au lotus la première place dans l'histoire cosmogo- 
nique du règne végétal; c'est son nom de nîla, c'est sa 
couleur azurée, qui en ont fait le symbole du ciel et l'em- 
blème de Brahman, le ciel créateur. Le langage, isolant, 
pour la personnifier dans un substantif, une qualité natu- 
relle, en a fait un être idéal, élément d'une fable ou d'un 
mythe. 

Ce travail du langage et les illusions qui en résultent 
apparaissent nettement, ce nous semble, dans un passage 
de Pline ( XIII, 14) relatif à diverses plantes aquatiques : 
« Extra Herculis columnas porri fronde nascitur frutex, et 
alius lauro et thymo similis , qui ambo eiecti in pumicem 
transfigurantur. At in Oriente rairum est statim a Copto per 
solitudines nihil gigni praeter spinam, quae sitiens vocatur, 
et hanc raram admodum ; in Mari vero Rubro sylvas vivere, 
maxime laurum et olivam ferentem baccas, et, cum pluat, 
fungos qui, soletacti, mutantur in pumicem. Fruticum ipso- 
rum magnitudo ternorum est cubitorum, caniculis referta, 
vix ut respicere e navi tutum sit, remos plerumque ipsos 
invadentibus. Qui navigavere in Indos Alexandri milites, 
frondem marinarum arborum tradidere in aqua viridem 
fuisse, exemptam sole protinus in salem arescentem. luncos 
quoque lapideos perquam similes veris per littora et in alto 
quasdam arbusculas colore bubuli cornus ramosas et in 
cacuminibus rubentes; cum tractarentur, vitri modo fra- 
giles, in igné autem ut ferrum exardescentes, restrinctis 
colore suo redeunte. » 

Le même caractère fabuleux se rencontre dans ce que 
Pline raconte de \ aquifoliimi (XXII) : « Aquifolii flore 
aqua glaciatur , et baculas ex eo factus , in quodvis 
animal emissus, etiamsi citra ceciderit, defectu emittentis, 
ipse, per sese, recubitu , propius adlabitur. » Il s'agit évi- 
demment ici de la verge magique, du bastoncrocchia, de la 
foudre née dans l'eau du nuage (Voj-. article Bâton). L'herbe, 
n'importe laquelle, cueillie près de l'eau avant le lever du 



122 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

soleil, possède une vertu magique éminente, c'est encore 
Pline qui nous l'apprend : « Herba quaecumque a rivis aut 
fluminibus ante solis ortura collecta, adalligata laevo bra- 
chio, ita ut aeger quid sit illud ignoret, tertianas arcere 
traditur. » 

La rosée du ciel est ce qui donne aux herbes leurs sucs 
bienfaisants. Dans la Frise orientale, on pense que les sor- 
cières, pour nuire au bétail, sucent la rosée des prairies ; 
d'où le nom de daustriker qu'on leur donne en Holstein^ 
En Angleterre, en Suède, en France, on appelle « cercles 
(les fées » ces cercles verts, que l'on croit voir, au matin, sur 
l'herbe humide de rosée. Dans une légende populaire du 
pays de Galles, un certain Rhys danse au milieu d'un de ces 
cercles magiques; dès qu'il en sort, il meurt; et, tout au- 
tour de la place fatale, on voit, en signe de mort, l'herbe 
rougir. D'après un hymne védique ^ toutes les herbes au- 
raient droit au nom à'aqueiises ou de laiteuses {payas- 
vatir oshadhayah)\ mais il en est qui tirent spécialement 
leur nom du suc ou lait qu'elles renferment : par exemple, 
la racine du scirpns kysoor Roxb., une espèce de canne à 
sucre, la noix du cocotier, un cyperiis {payodhara, c'est- 
à-dire tnamelle à lait), V acacia catèchu Willd;, la mi- 
mosa, catéchu ou khadira {payora , c'est-à-dire encore 
« mamelle »), la batatas pjaniculata Chois, {pjayolaià, la 
liane au lait). Il est cependant curieux que, dans son Gri- 
hyasûtra, Açvalàyana en recommandant de bâtir les mai- 
sons et les tombeaux dans un lieu où l'herbe et les arbrisseaux 
abondent, prescrive d'éviter les plantes épineuses et les plantes 
laiteuses ; c'est sans doute à cause du poison que plusieurs 
d'entre elles contiennent. 

Dans le livre attribué à Sidrach'*, nous lisons que l'eau 

' Cf. Mannhardt, Germanische Mythen, Berlin, 1858. (Cf. Diable et El- 
fenkraut.) 

2 Rigveda, X, 17, 14. 

' Publié à Bologne par le prof. Bartoli, p. 358 : « La più verde cosa che 
sia si è l'acqua che tutte le cose rinverdisce ; che se l'acqua non fosse, niuna 
verde cosa non sarebbe. » En sanscrit, le mot drâra, qui signifie humirJe. 
j)eut aussi signifier cert. 



EcoRCE (d'arbre). ' 123 

donne aux plantes leur couleur verte; sans doute la teinte 
verdâtre des moisissures ou l'humidité des feuillages aura 
suggéré cette croyance. 

Nous avons déjà vu, en parlant de l'arbre de Buddha et 
de l'arbre cosmogonique, le rôle que l'arbre a joué comme 
sauveur des hommes ou des héros menacés du naufrage ^; 
le même pouvoir est attribué à certaines plantes aquati- 
ques, notamment à ces feuilles où se réfugient des saints dé- 
guisés en fourmis, dans un conte très-répandu d'origine orien- 
tale. Telle est encore la feuille de lotus qui porte sur 
les eaux Brahma et Vichnou, proche parente de la coupe 
marine qui ramène Héraclès du jardin des Hespérides. De la 
même famille est l'herbe qui préserve du naufrage en eau 
douce ; elle est ainsi décrite dans le livre de Sidrach : « È 
un' erba poco meno di due palmi e di meno, foglie vio- 
lette, semé giallo, radici corte. Chi passasse acqua dolce con 
essa, egli non avrebbe niuno pericolo ; tutto fosse l'acqua 
molto pericolosa, si non potrebbe egli annegare. » 

Les Russes aussi connaissent une herbe qui s'appelle 
pevenka-trai'a (Vherbe qui brait). Lorsqu'on la tire de la 
terre, elle brait et gémit ; mais celui qui la porte sur soi ne 
se noiera jamais. 

EcoRCE (d'arbre). — On a vu plus haut (Arbre du diable) 
que, si l'on enlève l'écorce de l'arbre qui personnifie la jeune 
fille ensorcelée, la magie tombe. L'écorce de l'arbre répond 
à la peau de l'animal. Les anachorètes indiens se couvraient 
avec des écorces d'arbres, qu'ils gardaient parfois même, par 
pénitence, humides sur leur corps, lorsqu'ils revenaient de 
leurs ablutions'-. On dirait qu'ils espéraient, par la vertu de 
cette enveloppe végétale , mieux garder leur chasteté et leur 
pureté. L'usage de se couvrir d'écorces était, d'ailleurs, 

• Il est même possible que, dans le mot taru indien, qui signifie arbre, on 
ait vu celui qui passe^ celui qui sauve. La possibilité d'une pareille inter- 
prétation nous est attestée par la signification d'arbre attribuée, sans doute 
par méprise, au mot tara dans le dictionnaire Bhûriprayoga cité par le 
Çabâakalpa clruma. (Cf. Bôthliugk et Roth, au mot Tara.) 

^ Cf. le Matsi/opf'khyana. 



124 BOTANIQUE GKNKRALE. 

assez général dans l'antiquité. Les Massagètes, d'après Stra- 
bon, les Germains, d'après Pomponius Mêla, malgré la 
rigueur de l'hiver, n'avaient pas d'autres habits. Valerius 
Flaccus (VI, 97) l'affirme pour les Bastarni, 

Quos, duce Teutogono, crudi mora corticis armât. 

Les paysans russes fabriquent encore, avec l'écorce du bou- 
leau, une sorte de bottes rustiques qui se vendent à un prix 
infime. L'écorce filamenteuse du tilleul a fourni depuis 
longtemps la matière d'un grand nombre de tissus grossiers'. 
En italien on appelle tigliosa (filandreuse comme le tilleul) 
la viande dure ou coriace (cf. le mot latin tiliaé), ce qui 
semblerait prouver qu'en Italie aussi l'écorce de tilleul a dû 
s'employer pour en faire des tissus. Le dieu Civa lui-même, 
d'après le MahâbJiârata (XIII, 1160; XIV, 196) portait 
Vhabit cVécorce, d'où son surnom de ciracà.s(is. 

Egarement (herbe d'). — Cf. Mémoire. 

EiRÉsiÔNÊ. — Ueirésionc , dit M. Alexis Pierron en 
expliquant une épigramme attribuée à Homère, était une 
branche d'olivier entourée de bandelettes de laine. Le pseudo- 
Hérodote raconte qu'Homère, à Samos, se présentait (dans 
une attitude semblable à celle du bazvalan ou messager 
d'amour des Bretons, d'Hermès, de Mercure, et des anciens 
ambassadeurs de paix), l'eirésiônê à la main, dans les mai- 
sons les plus opulentes, pour y exprimer des vœux de bon- 
heur. Cette cérémonie avait lieu tous les mois, le jour de la 
nouvelle lune; et le chant, par suite de l'appareil dans 
lequel il était débité, a reçu lui-même le nom d'Eirésiônê. 
L'arbre de mai ou plutôt la branche qu'on appelle maggio 
{mai, cf. ce mot) en Italie rappelle ce vieil emblème hellé- 
nique. 

Éléphant {ibha , gaga, hastin). — Différentes plantes 
indiennes ont tiré leur nom de l'éléphant : Ibhakanâ ou 

• 'E.eh.wiKulturxiflanze toxcl Haustliiere) observe à ce propos :« Das 
griechische çtXûpa heisst Linde und Bast und ist sicher mit ç),oiô;, Rinde, 
und cp£t),AÔ;, Kork, verwandt. Auch Theophrast kennt den rTebrjmch des 
Lindenhastes zu Stricken und zu Kisten, « 



Er.FENKRAUT, ELFGRAS. 12r) 

graine d'éléphant {scindapsus offlcmalis), appelée aussi 
gagapippala; ibhakéçara ou crinière d'éléphant {mesua 
ferrea), appelée aussi nâgakéçara (crinière de serpent); 
ibhadantû ou dent d'éléphant {tiaridiiun indicum), appe- 
lée aussi nâgadantî (dent de serpent) ; ibhyâ ou éléphantine 
{bosioellia verrata), hastikarna ou oreille d'éléphant 
(le ricinus comtnunis, appelé aussi gandharvahasta ; 
cf. dans ce volume le mot Centaures et la butea frondosa) ; 
hastivishani ou défense d'éléjohant {musa sapientuni), 
hastidanta ou dent d'élép>hant (le raifort). Le pjippjala, 
le fruit de Yaçvattha, est aimé par l'éléphant, d'où les noms 
de gagabhakshaka, gagûçana , donnés à la ficus religiosa, 
Lin. Du nom de l'éléphant {gaga) s'appellent encore d'autres 
plantes indiennes, certains concombres, certaines citrouilles, 
certaines courges, gagaéirbhita, gagaéirbhitâ, gagadan- 
taphalâ; la bignonia suaveolens est X arbre de V éléphant, 
gagapàdapa ; la cassia alata, la tara, Lin. ont pour épi- 
thète gaçjàkhya; la batatas paniciilata Chois, reçoit le 
nom de gageshta. 

Elixir. — Cf. A7nbroisie, plantes médicinales . 

Elfenkraut, Elfgras {herbe des Elfes). — Lorsque, 
dans les nuits claires, sous les tilleuls, les Elfes dansent en 
rond sur les prés, ils y tracent des cercles verts, où pous- 
seront avec une vigueur merveilleuse les herbes foulées par 
leurs pieds aériens. 11 en est une cependant qui est, par 
excellence, l'herbe des Elfes, c'est la vesleria caerulea; 
elle doit ce nom à sa forme circulaire. 

Gardez-vous d'offenser l'arbre habité par les Elfes; n'es- 
sayez pas de les surprendre dans leurs mystérieuses retraites ; 
craignez de froisser l'herbe sur laquelle ils menaient leur 
ronde; il vous arriverait malheur, quelque mauvaise mala- 
die, si même vous ne perdiez pas la vie \ Ce sont de mali- 
cieux lutins; ne s'avisent-ils pas de sucer les doigts des 
petits enfants, pour en arrêter la croissance? Heureusement 

' Muiinhardt, Bautn'kuUus der Germanen, p. &i. 



126 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

le remède est facile : il suffira de brûler autour des enfants 
un peu de valériane; les Elfes craignent cette odeur; vous 
les verrez paraître sous forme de petites poupées qui vous 
supplieront de rompre le charme et de leur rendre la clé des 
champs. 

Dans la légende indienne de Sâvitri, le jeune Satv avant, 
en coupant un arbre, est pris de sueur et de faiblesse. Il 
s'affaisse et meurt, épuisé par son effort. Dans un des contes 
toscans que j'ai recueillis \ un homme est surpris par la 
mort de la même manière; depuis Esope, on dirait que la 
mort a un faible pour les bûcherons. Dans une légende ger- 
manique reproduite par Mannhardt, c'est une paysanne qui, 
dans un bois de sapins, s'efforce de déraciner une souche ; 
elle en devient si faible, qu'à peine elle peut marcher. Per- 
sonne ne sait dire ce qui lui est arrivé, jusqu'à ce qu'une 
espèce de magicien l'avertisse qu'elle doit avoir blessé un 
Elfe. Si l'Elfe guérit, elle aussi guérira; si l'Elfe périt, elle 
aussi devra mourir. La fin ne justifie que trop la crainte du 
magicien. La souche était la demeure d'un Elfe, et la pauvre 
femme languit comme le lutin blessé; tous deux meurent en 
même temps. Voyez-vous pourquoi, dans les vastes forêts 
d'Allemagne et de Russie, au lieu de déraciner les vieux 
sapins, on les coupe au-dessus de la racine? La superstition 
est venue s'ajouter à la paresse du paysan. 

Les Esthoniens croient que, pour éviter la foudre, les Elfes 
craintifs se terrent à plusieurs pieds sous la racine des 
arbres qu'ils habitent. Au reste ces génies, comme les fées, 
ne sont qu'irritables ; si on ne les offense pas, non seulement 
ils ne font aucun mal aux hommes, mais ils leur sont bien- 
veillants , et leur apprennent quelques-uns des nombreux 
mystères dont ils possèdent le secret. — Les Dryades graeco- 
latines, les samodives et les russalkes slaves appartiennent 
à la même famille : Eine Dryas lebt in jenem Baum. Mais le 
mieux est de ne pas les rencontrer. Ovide, au quatrième 

* Novelline di Santo Stefano di Calcinaia. Turin, Negro, 1869. 



ÉPINES. 127 

livre des Fastes, nous apprend que la société des dryades 
était aussi hasardeuse pour les Latins que celle des Elfes 
pour les Allemands : « Garde -nous, dit-il, à Paies, de voir 
les Dryades, ou le bain de Diane, ou Faunus, quand il par- 
court les champs au milieu du jour. » 

Envie. — On appelle invidia à Rome le mauvais œil. 
Contre le mauvais œil on emploie Verba invidia. Lorsqu'un 
enfant à la mamelle est malade , et qu'on a constaté , avec 
l'huile d'olive (cf. dans le second volume Olivier), que la 
maladie vient réellement d'une invidia, d'un sort jeté par 
quelque malintentionné, on prend Yerba invidia, on la 
laisse infuser dans l'eau pendant quelques jours, et, de cette 
eau, on frotte le corps de l'enfant : tout le mal doit sortir 
sur la peau. J'ignore quelle herbe se cache sous le nom 
A' invidia ; en Toscane, par lapsîts lingiiae, on appelle quel- 
quefois invidia Vindivia, endive, une espèce de laitue; et il 
serait possible que la même équivoque se fût produite à 
Rome; mais je n'ai pas eu jusqu'ici le moyen de le cons- 
tater, et je ne puis, par conséquent, hasarder là-dessus 
aucune conjecture. (Cf. Jalousie.) 

Epines. — Les plantes et herbes épineuses jouissent en 
général d'une assez mauvaise réputation ; nous savons déjà 
(article Eau) que les Indiens évitaient de construire des 
maisons et des tombeaux au milieu des plantes épineuses. 
Le mot sanscrit kantaha, qui signifie proprement éjnne, est 
aussi devenu synonyme A' ennemi^. A une plante appelée 
kantakârikâ {Sola7iu7n Jacquini Willd.) une strophe 
indienne reproche d'avoir des épines , sans avoir aucune 
odeur et aucun goût; les épines, au contraire, ajoute-t-elle, 

' L'enfer indien, comme celui de Dante, est rempli de plantes épineuses; 
on peut comparer ici Vaspalatlios (probablement la genista horrida de 
DeCandoUe), qui déchirait les damnés dans le Tcirtaros hellénique. Vépinc 
est parfois, dans l'enfer indien, représentée par l'épée ; tout comme nous 
lisons dans les Mémoires de Comines (I) que les explorateurs de Charles, duc 
de Bourgogne, ont pris un champ de chardons pour les lances de l'armée 
ennemie. — Les Russes connaissent une herbe qu'ils appellent kohcka-trava, 
c'est-à-dire, herbe qui pique; on la cueille durant le carême de Saint-Pierre 
(au mois de juin), et si on eu parfume une flèche, on ne peut manquer le but 
qu'on vise. (Cf. Armes.) 



128 " BOTANIQUE OKXÉRAI.E. 

sont à leur place dans l'oranger {nàrangi) et dans le pan- 
danus odoratissimus {kétahî). Spùia, lisons-nous dans 
un livre de magie \ virivni perversum et maluin dénotât, 
]')ro spjinariim diversitate ; exceptis tamen spinosis 
arboribus frugiferis. Nam eae relatae sunt ad potentiam 
et splendorera hominum. Si quae malae sunt, impotentem et 
improbum et alios vexanteni dénotant. Si quis implicatum se 
spinis videra visus fuerit, dolorem et adflictionem inveniet, 
implicationi respondentem. Si spinas adliaesisse vesti suae 
videre visus fuerit, pro earum quae adhaesere numéro, solli- 
citudinem ac distractionem experietur. Si visus sibi fuerit a 
spinis, quum nudus incederet, pedes in itinere laesus, si vir 
amplissimus est aut qui versatur in expeditione, pro accepti 
vulneris modo, vulnerabitur, si plebeius, in professione quis- 
que sua impedimentum experietur. » Malgré tous ces mauvais 
présages, d'après Portai l'aubépine {spina alba), si on en 
fait une tisane, guérit de la morsure des serpents, et, si on 
la porte sur soi en forme d'amulette, a le pouvoir de les 
chasser. Dans le sixième livre des Fastes, le dieu Janus tire 
de l'aubépine, c'est-à-dire, proprement d'une épine blanche, 
la verge magique, par laquelle on écarte tous les enchante- 
ments du lit des petits enfants : 

Sic fatus, spinam, qua tristes pellere posset 

A foribus noxas (liaecerat alba) dédit. 
Virgaque Janalis de spina sumitur alba 

Qua lumen thalannis parva fenestra dabat ; 
Post illud nec aves cunas violasse feruntur. 

Et rediit puero, qui fuit ante, color. 

Qu'il s'agisse ici de Vanbépine^, ou du nerprun, ou du pru- 

* Apomasaris Apotelesmatn, Francfort, 15*7, p. 283. 

* Phytognomonica. 

3 Uat(bepi)ie semble avoir un pouvoir malfaisant chez les Allemands, à 
en juger d'après une légende « vom Stodderstubben bei Bônsvig (Prestoe auf 
Seeland) » reproduite par Mannhardt, BaumhultKS (1er Germancn, p. 65 : 
« Es ist ein Weissdornstumpf, der als Seemarke dient. Wer Hand daran legt, 
dem widerfahrt Unglûck. Einem Bauer, der ihn zum Pflughaupt abhauen 
woUte, fulir die Axt ins Bein. Als er zum zweitenmal Hand anlegte, starb 
ihm eine Kuh. SfoddersUibben (Bettlerstumpf), lieisst der Baum, weil da 
ein Bettler begraben ist. » Chez les Kabyles, l'aubépine est invoquée par 



ÉPINES. 129 

nier sauvage {rhamnus) , nous nous trouvons devant une 
plante épineuse, à laquelle on attribue un pouvoir bienfai- 
sant; ce pouvoir était tel que l'anonyme grec, auteur du 
petit traité Perl Botanôn, indique le rhamnos comme la 
première des plantes contre le mal de tête et les mauvais 
génies (pros te ponon kefalès kai daimonas). La déesse 
Pallas en avait fait usage dans les combats , et on la suspen- 
dait aux portes des maisons; dans la montagne de Pistoia, 
on y place une autre plante épineuse, le genévrier (cf. ce 
mot, ainsi que//0WcZ^), pour éloigner les sorcières. De même, 
encore aujourd'hui, dans les étables italiennes, un bouquet 
de genévrier écarte les mauvais esprits et la foudre; en 
Grèce également on le suspendait au cou des bœufs et des 
vaches et au cou des petits enfants, comme préservatif contre 
le mauvais œil et tout autre maléfice. 

Nous verrons encore, au mot Genévrier, que cette plante 
épineuse est particulièrement vénérée des paysans, parce que, 
d'après la tradition, elle aurait sauvé la vie à la Madone et 
à l'enfant Jésus dans leur fuite en Egypte. On peut com- 
parer à cette épine, protectrice de la Vierge, le peigne que 
jette dans sa fuite la jeune fille des contes russes, et qui fait 
sortir de terre une forêt impénétrable. Les épines du bois 
qui favorisent sa course, arrêtent et meurtrissent la vieille 
mégère acharnée à sa poursuite \ Ainsi, les ténèbres de la 
nuit aident à la fuite du héros solaire. 

On lit dans un conte populaire anglais - : ^< A la pointe du 
jour, la fille du géant s'écria que la respiration de son père lui 

les femmes adultères; un chant qui fait partie du recueil d'Hanoteau : Poé- 
sies 'populaires de la Kahylie, contient cette étrange invocation : « Salut, 
aubépine, les hommes t'ont nommée aubépine; moi je t'appelle le caïd qui 
commande. Transfoi'me mon mari en un âne, à qui je ferai porter la paille.» 
M. Hanoteau remarque à ce propos : « Les femmes kabyles sont très-adon- 
nées aux pratiques superstitieuses. Elles composent des philtres et des sor- 
tilèges avec une foule de substances auxquelles elles attribuent des vertus 
mystérieuses pour faire obtenir ce qu'on désire. » 

» Nous avons vu, dans \ix Mythologie ^oologique, que le sorcier, et la sor- 
cière parfois, pour traverser cette foret, se transforment en sanglier. 

^ Brueyre, Contes populaires de la Grande-Bretagne ; Les batailles 
des oiseaux. 

I. 9 



13U BOTANiyup: générale. 

brûlait le dos. Mets vite ta main, dit-elle au prince, dans 
l'oreille de la pouliche grise, et jette derrière toi ce que tu trou- 
veras. C'est wne pointe cVépine, dit-il. Jette-la derrière toi, 
dit-elle. Aussitôt s'éleva un bois d'épines noires long de vingt 
milles et si épais qu'une belette eût pu à peine s'y glisser. Le 
géant arriva tête baissée et déchira aux épines sa tête et son 
cou, » Dans un autre récit ', la belle princesse errante, à l'aide 
de sa verge magique, ouvre une haie impénétrable et continue 
son chemin; la laide qui la suit remarque un trou dans la 
haie et croit passer à son tour; mais la haie se referme sur 
elle et la déchire. Rappelons encore, à ce propos, la Belle 
au Bois dormant, de Perrault. « A peine s'avança-t-il vers le 
bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines 
s'écartèrent d'elles-mêmes pour le laisser passer. Il marcha 
vers le château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où 
il entra, et, ce qui le surprit un peu, il vit que personne de 
ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient 
rapprochés dès qu'il avait été passé. » 

Outre les épines bénites par la Madone, il y a encore 
l'épine qu'on appelle sainte, parce qu'elle eut la triste gloire 
de couronner la tète du Sauveur le jour de son martyre. 
D'après Bauhin, qui a écrit un livre sur les plantes qui tirent 
leur nom des saints, la spino sancta est le crispinus, 
V épine-vinette ; en Sicile on donne le nom de spina santa 
au lycium europaeum Linn. ; en Bretagne, on vénère 
particulièrement, parmi les oiseaux, le rouge-gorge, parce 
qu'on lui fait un mérite d'avoir cassé avec son bec une épine 
de la couronne du Christ; c'est dans cette occasion qu'il 
aurait versé le sang qui a rougi sa poitrine. Dans la Véné- 
tie^, plus d'un enfant porte sur lui une épine d'acacia, bien 
qu'il la croie vénéneuse : c'est, dit-on, en souvenir des 
souffrances endurées par le Christ, sous les épines d'acacia 
qui composaient sa couronne. 

Erbsenbar, ërbsenbock, Erbsenwolf. — Ours des 

• Les trois têtes du jjuits ; il l'ait partie du même recueil. 
2 D'après une lettre du professeur Remigio Sabbadini. 



EROTIQUES (ARBRES ET HERBES). 131 

pois, bouc des pois, loapj des pjois, est le nom donné à un 
démon germanique qui mange ou souille les pois. Nork, 
Mythologie der Volkssagen, 641, nous apprend que, dans 
VAltmark, on menace les enfants qui vont faire ravage dans 
les champs de pois de la tante des piois, Erbsenmuhme 
(dans l'Altmark, Erftenmôm). 

Erntebock. — Bouc de la moisson , est le nom d'un 
démon germanique qui enlève une partie du blé pendant la 
moisson. (Cf. Blé, dans le second volume.) 

Erotiques (arbres et herbes). — Dans un conte du Pan- 
catantra indien, le charpentier console son ami le tisseur, 
malade d'amour, de la manière suivante : « Dans le monde, 
au milieu de l'œuf de Brahman, il n'y a pas de chose qu'on 
ne puisse acquérir à l'aide de quelque herbe, de beaucoup 
d'argent, de quelque formule magique, et de quelque bon 
conseil. » Mais le tisseur répond tristement que pour la 
maladie de l'amour il n'y a aucun remède. 

La nymphe ^none, qui connaît le secret de toutes les 
herbes, s'écrie, dans la cinquième des Héroïdes d'Ovide : 

Me miseram, quod amor non est medicabilis herbis! 

Le dieu Apollon lui-même, au premier livre des Métamor- 
phoses, se sert presque des mêmes mots : 

Hei mihi quod nullis amor est medicabilis herbis ! 

Mais tout ceci est de la psychologie ; ce n'est pas de la mytho- 
logie. La mythologie, au contraire, connaît un nombre infini 
d'herbes qui ont le pouvoir de rendre amoureux. 

Dès les temps védiques, on savait les plantes qui procu- 
rent des philtres tout puissants. Dans VAtliarvavéda (vu, 38) 
la femme qui veut s'assurer l'amour de l'homme qu'elle 
aime conjure une certaine herbe magique avec les mots sui- 
vants : « Avec la même herbe avec laquelle la diablesse 
{âsuri) précipita Indra du paradis divin (cf. Couronnes , 
Diable), avec la même je t'obtiens pour devenir ta bien- 
aiXmQQ{tena a ni kurve tvâm ahamyàthâ te' sâni supriya). 
Par le Rigvéda (x, 97) et par le Yagurvéda noir (iv, 2) 



132 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

nous apprenons que le roi des herbes est Soma, et que la 
meilleure des herbes est celle qui procure l'amour; c'est-à- 
dire que Soma, l'herbe lunaire, l'ambroisie lunaire (et, par 
hypostase, la plante terrestre qui sert à préparer le soina du 
sacrifice, sarcostema acidum), est l'herbe suprême. « Les 
herbes ayant Soma comme roi, les unes après les autres, sont 
entrées au sein de la terre; tu es la suprême; coule pour 
notre \ie\ » L'hymne du Rigvéda s'étend davantage : 
« Parmi ces herbes nombreuses qui ont Soma comme roi, 
qui ont le secret de cent guérisons, tu es la suprême, toi qui 
disposes à l'amour, toi favorable au cœur. A cette herbe ont 
conjointement donné un pouvoir héroïque toutes les herbes 
qui ont Soma pour roi, l'une après l'autre créées par Brihas- 
pati, ayant pénétré au sein de la terre ^ » Le dieu de l'Amour 
lui-même, Kàma, est personnifié dans un arbre qui s'appelle, 
par conséquent, hàmatcvra ou kâtnavriksha , c'est-à-dire 
arhre de Vmnour. Kûmalatâ, liane d'amour, est un nom 
du phallus (cf. arbre (ÏAdam, arbre anthropogonique). 
Messagère d'amour {kâmadiiti) désigne la bignonia 
suaveolens Roxb.; une espèce de manguier porte le nom 
àe fruit d" am,our {kàmaphalaY , c'est-à-dire dont V amour 
est le fruit; on l'appelle aussi kâmôyudha, c'est-à-dire 
arme d'amour* \ et lié par V amour {kâm^abaddha) est, 
selon AVilson, l'un des noms du bois ; kchnavati et kâmini 
ou amoureuse s'applique à une espèce de curcuma ; le 

> Oàliadhayah somaràgiiîh pi-avishtâh prithivîm anu tâsâm tvam asy 
uttamâ pra no gîvatave suva. Taittiriya Samhitd, IV, 2. 

'■^ Yâ oshadhîh somarâgiiîr bahvih çatavii-akshanâh tàsâm tvam asy utta- 
mâram kâraâya çam hridé. Yâ oshadhîh somaràgùîr vishhtitâh prithivîm 
anu brihaspatiprasùtâ asyai sam datta vîryam; Rigveda Sarnhitâ, X, 97. 

" Cf. Manguier ; kûmasakha ou compagnon d'amour, est, d'après 
Wilson, l'un des noms du manguier, peut-être parce que les amoureux in- 
diens se réunissent de préférence sous cet arbre. 

* Par une strophe qui fiiit partie du supplément du -S'aiJ^rtpafaAa de Hàla, 
publié par le professeur Weber, nous apprenons que les boutons de la fleur 
du manguier, qui éveillent l'amour chez les jeunes filles au printemps, sont 
les flèches de l'amour; mais l'amour ne les lance qu'en été, c'est-à-dire 
lorsque la chaleur ouvre les boutons et développe la volupté. « Der Duft- 
monat richtet die Pfeile des Liebesgottes zu, welche ihr Ziel, die Màdchea 
(leicht) bewaltigen, frische Mangoknospen zurSpitzehabeu, und mit frischen 
Schôsslingen befiedert sind, seudet sie (aber noch) nicht ab. » 



EROTIQUES (arbres ET HERBES). 133 

kâ/mâlu ou pot de V amour a été identifié avec la bauhinia 
variegata, variété rouge du diospiros ; kàmuka (V amou- 
reux) qualifie Vaçoka (cf. dans le second volume l'article 
consacré à cette plante, erotique par excellence), et aussi la 
gaertnera racemosa. l^O: c raton polyandro7i (c'est-à-dire 
l'herbe qui se donne à plusieurs hommes) est appelé en 
sanscrit Anuretatl , c'est-à-dire la petite Révati. Révati 
est la femme de Kàma, une Vénus indienne, qui se donne cer- 
tainement à beaucoup de monde. 

Le dieu Kàma lance des fleurs au lieu de flèches. « Les 
flèches de Kàma, dit le Saptaçataka de Hala, ont un pou- 
voir très-varié ; elles sont très-dures quoiqu'elles ne soient 
en somme que des fleurs ; elles nous brûlent insupportable- 
ment, même quand elles ne nous touchent point. » Dans le 
troisième acte de Çakuntalâ, le dieu d'Amour est appelé 
kusumâyudha « ayant des fleurs pour armes ; » ces fleurs- 
flèches (cf. Fleurs), dit Kàlidàsa, font sur les amoureux le 
même effet que les rayons froids de la lune, qui nous échauf- 
fent parce qu'ils nous agitent. Aussitôt que ces fleurs sont 
lancées elles deviennent, dans le cœur qui en est blessé, dures 
comme des pointes de diamants Dans le Songe d'une nuit 
d'été de Shakespeare, le suc d'une fleur versé sur les pau- 
pières de Titania la rend à l'instant amoureuse de Bottom. 

Dans VHir et Ranjhan, légende du Penjab traduite par 
M. Garcin de Tassy, « la vue des roses produisait sur le 
cœur affligé l'effet du souffle du Messie. Toutefois, là où cette 
belle au cœur calciné portait les yeux, elle ne voyait que la 
face de son bien-aimé. Tantôt elle embrassait un cyprès, 
croyant tenir son amant; tantôt elle contemplait le narcisse, 
croyant que c'étaient ses yeux. Les roses lui off"raient sa cou- 
leur et l'odeur de ses vêtements. Elle croyait voir ses cils 
dans les épines et les mettait dans son cœur. » 

Chez Pline nous lisons (xiii, 25) : « luba tradit circa Tro- 
glodytarum insulas fruticem in alto vocari Isidos plocamon, 
corallio similem sine foliis ; praecisum, mutato colore, in 

1 Kusumabânân vagrasâriharoshi , 



134 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

nigrum durescere. Item alium, qui vocetur charitoblepharon, 
efficacem in amatoriis. Spathalia eo facere et monilia 
foeminas. Sentire eum se capi, durarique cornus modo, et 
hebetare aciem ferri. Qiiod si fefellerint insidiae, iii lapidem 
transfigurari. » Ne s'agirait-il pas encore ici d'un mythe 
phallique et d'un déguisement de l'histoire indienne d'Indra 
et d'Ahalyâ? Ahalyâ, surprise par son mari, est condamnée 
à devenir pierre. Les Indiens devaient jouir auprès des anciens 
d'une singulière réputation, si l'on en juge par ce passage de 
V Histoire des plantes, de Théophraste, que la décence m'o- 
blige à traduire en latin : « Ad rem veneream mirum in modum 
herba pollebat quam Indus attulerat. Non enim solum eden- 
tibus, sed etiam tangentibus tantum, genitalibus vim dixere 
veheraentem adeo fieri, ut, quoties vellent coïre, valerent. 
Et quidem qui usi fuerunt, duodecies egisse dixerunt. Indum 
autem Ipsum , qui vel magno atque robusto corpore erat, 
septuagies aliquando coïvLsse fatentem licuit audire; verum 
emissionem seminis guttatim fuisse, demumque in sangui- 
nem devenisse. Mulieris vero vehementer etiam citari libidi- 
nem cum eo medicamine usae fuerint dicebatur. » 

Il s'agit évidemment ici d'une herbe vénérienne bien plus 
encore qu'erotique ; la tnateria medica populaire connaît 
une foule de ces herbes ; d'après le libellus De Virtutibus 
Herharum, attribué à Albert le Grand, la plus efficace est 
celle qu'il appelle provinsa ^ ; c'est la même, sans doute, que 
le pizzungurdu des Siciliens. M. Pitre m'écrit à ce propos : 
« A Caltavuturo croit une plante appelée pizzutigurdu, à 
laquelle on attribue des propriétés qui troubleraient , en 
partie, l'ordre de la nature : ainsi, par exemple, la plus hon- 
nête des femmes doit brûler d'amour, pourvu que l'homme 
qui la désire broie le pizzungurdu et l'administre lui- 
même à sa victime, dans n'importe quel aliment. » La man- 
dragore, la pastinaca , le cyclmnen , Xaïzoon, Vurnbilicus 

• Quinta herba a Chaldaeis interisi dicitur, a Graecis vorax, a Latinis 
proventalis vel x>yovinsa. Illa enim pulverisata cum vermibus terrae cir- 
cumvolutis, et cum semperviva, amorem inducit inter virum et iixorem si 
ntatur illa in cibariis. » 



EROTIQUES (ARBRES ET HERBES). 135 

veneris, le hontopetalon, la valeria, la concordia (cf.), 
plusieurs des herbes génératrices (cf.), ont la même vertu; 
il faut encore ajouter ici toutes les orchidées S et spéciale- 
ment Vorchis odoratissima, le satyrium alhiduwi {lierha 
coïijugalis), le Frigg's Gras des Allemands^. 

Le recueil des chants populaires de la Serbie publié par Vuk 
nous fournit le nom de deux herbes slaves, sanidoka et oko- 
locev), que l'on administre sous forme de tisane, et qui sont 
des philtres amoureux irrésistibles. En Pologne, on appelle 
troizicle (trois herbes) une plante aux feuilles bleues et aux 
fleurs rouges, qui a le pouvoir de rendre amoureux, de faire 
oublier le passé et de transporter celui qui en fait usage où 
il désire^. Les mêmes propriétés erotiques appartiennent à 
certaines herbes de la Saint-Jean et nuptiales. 

On peut encore alléguer ici les jeux de mots que fait Kàli- 
dâsa à propos du jasmin {mallikâ) et du manguier {saha- 
karay. Aucune poésie erotique n'étant plus voluptueuse que 
celle des Indiens, c'est à l'Inde qu'il faut recourir pour mieux 
se convaincre des relations intimes établies par l'imagina- 
tion entre les amours des plantes et les amours des vivants. 
Dès les temps les plus reculés, nous le savons, les amants de 
l'Inde invoquaient certaines plantes. Les magiciennes védi- 
ques {Atharvavéda ., II, trad. Weber) n'étaient pas moins 

• A cause certainement de leur nom, J. B. Porta, Phytognoinica , en 
suivant d'autres auteurs, attribue à toutes les orchidées, mais spécialement 
à la cyiiosorchis, à la trac/orchis et à la triorcliis, le pouvoir d'exciter la 
sensualité. 

■^ Nork, Mythologie cler Tolkssagen, ajoute : « Mehrere Arteu des Far- 
renkrauts heissen Mariengras in Norwegen, auf Island und in Danemark 
aber noch Freia's Haar {capillus Veneris). Die Freia heisst auch Maria : 
« Unsere liebe Frau ». 

3 Volkslieder cler Polen^ gesamni. v. W. P. Leipzig, 1833, p. f6. 

* Le jasmin et le manguier sont compris au nombre des cinq fleurs ero- 
tiques que lance Tare du dieu d'amour Kâmadéva. Chacune des cinq 
flèches de l'arc est une fleur; l'arc lui-même est fait avec un roseau à sucre. 
Chaque fleur correspond à une des cinq sensations, une joie modérée, une 
joie folle, un trouble, une folie, une distraction. Ainsi, dans noti-e langage 
des fleurs, chaque feuille delà fleur de pâquerette répond h un degré d'amour. 
Les cinq fleurs lancées par l'arc de Kâma sont, d'après les uns, Varavinda 
(nymphaea nelumbo), l'afoA'o., \e çirisha, Vûmra ou manguier, Vutpala ou 
lotus bleu; d'après d'autres, le eampaha., le manguier, le kéçara, la kétakî, 
le vilva. Le manguier entre dans toutes les combinaisons. Le Gifa Govinda 



136 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

habiles aux philtres amoureux, que les savantes Médées et 
les Circés des poètes grecs. « De même, dit VAtharvavéda, 
que le vent remue les herbes sur la terre, je remue ton 
esprit, pour que tu m'aimes, pour que tu ne t'éloignes jamais 
de moi. Vous deux, Açvins ! réunissez donc le couple amou- 
reux. Lorsque les oiseaux joj'eux s'apprêtent à quitter leurs 
nids, qu'elle vienne à mon appel! Ce qui est dedans, qu'il 
sorte; ce qui est dehors, qu'il entre! Herbe, saisis le cœur de 
la vierge agitée. — Elle est venue cherchant un homme ; moi, 
je suis arrivé, cherchant une femme. Pareil à un cheval qui 
hennit, je suis arrivé avec mon bonheur. » On place, ajoute 
le professeur AVeber, d'après le commentaire védique, entre 
deux morceaux de bois, coupés sur un arbre et sur une liane 
(probablement le manguier et le jasmin), une flèche de stha- 
kara, de l'onguent pour les yeux {kushtha, modhuga) et 
une herbe déracinée par l'orage; on mélange tout cela avec 
du beurre clarifié, et on touche (sans doute la jeune fille). 
Dans ces indications il y a encore pour nous quelque chose 
d'obscur; mais il sufiRt ici de constater que les usages et 
superstitions erotiques, encore populaires, remontent à une 
antiquité, non pas seulement védique, mais mythologique. 
N'avons-nous pas vu Indra séduit par une plante erotique, 
soma céleste, herbe lunaire, qui n'est autre que la lune elle- 
même, et, sous les auspices des médecins divins, les vertus 
spéciales de l'astre qui préside aux herbes transférées par 
les Açwins à des plantes terrestres particulièrement chères aux 
amants? Rien que d'après les données indiennes on pourrait 
donc tracer une histoire complète du mythe des plantes 
erotiques ; les nombreux détails épars qu'on trouve dans les 
traditions européennes ne peuvent que certifier l'origine 
mythologique de cette série intéressante de croyances super- 
stitieuses. 

Etoiles. — Tara est le nom indien bien connu de Y étoile ; 

X, 14) mentionne encore parmi les fleurs d'amour le badhùka, le madhùka. 
le tila, le kunda. « Another account, dit Monier Williams dans une note 
au troisième acte de Çakuntalà, includes the niallihâ or jasmin amongst 
the five. » 



ÉTOILES. 137 

la lune de même et V argent s'appellent parfois tara; ce 
qui a fait nommer tara et târâbhara le camphre, târakâ 
une espèce de concombre (autrement appelée Indravâruni, 
d'après le dictionnaire de Saint-Pétersbourg, die Coloquin- 
then Giirke), et târapushpa ou fleur d'argent (peut- 
être encore fleur-étoile) le jasmin; tàratandula qvl grain 
d'argent^ une espèce de sorgho. En Europe aussi quelques 
plantes ont tiré leur nom des étoiles : par exemple, Yaste- 
rion cher à Junon, dont on faisait des couronnes^; le rai- 
sin de renard que les anciens appelaient herba Paridis, 
chez les Italiens uva lupina, chez les Allemands haie de loup 
{wolfsbeer) ou herbe-ètoileisternhraut^"); le pied de cor- 
beau ou de corneille des anciens (p<?5 cormnus^koronopous, 
koronopodion') ^ que les Italiens appellent erba stella^ 
{aster) ; c'est peut-être à cause de ce nom qu'on lui attribue 
le pouvoir d'attraper les poissons ^ Dans le pays des fées, 
où pénètre le voleur d'un conte populaire anglais, chaque 
brin d'herbe portait une lampe, chaque buisson une étoile^. 
Le livre de Sidrach" nous enseigne le moyen de voir les 
étoiles en plein jour. « Anche è un' erba alta uno mezzo 
dito, e a foglie a guisa di lupini, e gialli i fiori, e dentro 
vermigli, radice di duo palmi e più. Chi mettesse di questa 
erba sopra il capo suo e nella sua bocca , egii vedrebbe 

> Il tire son nom, dit Pausaiiias, II, des rivages du fleuve Asterion où il 
pousse. Les nourrices de Junon étaient les filles de ce demi-dieu. Avec la 
fleur de V asterion on faisait des couronnes. 

^ Sternapfel est, en allemand, le cainitier, Sternblume V aster sinensis, 
Sterndistel la chausse-trape, Sternhyacinthe la jacinthe étoilée, Sternhlee 
te trèfle étoile, Sternkûrbiss la citrouille étoilée, etc. 

' Cf. Porta, Phytognomica. 

* On sait qu'on attrappe mieux les poissons le soir, à la lumière des étoiles, 
et spécialement au clair de lune. La croyance populaire me semble fondée 
sur cette expérience vulgaire ; ainsi je suppose que l'usage sibérien de se 
parfumer avec une herbe de montagne pour chasser l'odeur de poisson ne 
signifie autre chose que ceci : sur la montagne on n'est pas blessé par cette 
odeur dégov\tante. « Wenn man in's (Kinai) Gebirge zieht, beràuchert man 
sich mit der Wurzel eines Gebirgskrauts, um den Fischgeruch zu vertrei- 
ben. » Schiefner, dans son introduction au Radloff's Wôrterbuch der 
Kinai-Sprache ; St-Pétersbourg, 1874. 

^ Cf. Brueyre, Contes popiidaires de la Grande-Bretagne, Réveillon des 
fées. 

* Édité par le prof. BartoJi, à Bologne, page 492. 



138 • BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

apertamente le stelle di giorno. » (Cf. dans ce même vol. 
Lune et Soleil.) 

Farre. — Proprement « le petit taureau », est le nom 
donné en Allemagne à l'un des nombreux démons du blé. 
(Cf. Blé.) 

Faunes. — Génies sauvages qui présidaient, d'après les 
croyances romaines, à la végétation ; Nemesianus, I, 66, 
résumait ainsi leurs mérites : 

Dant fauni quod quisque valet, de vite racemos, 
De campo culmos, oinnique ex arbore fruges. 

Feu (arbres et herbes du). — La descente du feu céleste 
et sa propagation sur la terre par l'entremise de certains 
arbres, sont des sujets presque épuisés. L'ouvrage capital 
du professeur A. Kuhn est connu en France, grâce au sub- 
stantiel commentaire de M. Fr. Baudrv {les Mythes du 
feu). Les quelques faits que nous avons pu rassembler ne 
feront que confirmer les vues et les conclusions de l'un des 
éminents fondateurs de la Mythologie comparée. 

Déjà, dans notre Introduction, nous signalions une croyance 
populaire toscane qui donne au feu pour berceau la cime des 
forêts ; nous verrons aux mots Noël et Souche le rôle qui est 
attribué au feu dans la formation de l'homme. 

Voici d'abord les plantes qui, dans l'Inde, ont pris leur 
nom du feu, agni ou onala ; nous donnons en regard leur 
nom botanique moderne : 

Agni; — Plunibago Zeilanica, Sernecarp\is anacardium, citriis acida. 
Agnimukha (gueule de feu) ; — Semecarj^us anacardium. 
Agnidamani (qui dompte le feu) ; — Solanum Jacquini. 
Agnimantha (qui agite le feu); — Prerana spinosa. 
AgnivaUabha (ami du feu); — Shorea rohusta. 

Agniçihha (crête de feu) ; — Crocus sativus, Carthamus tinctorius. 
Agniçikhâ;— Gloriosa superba, menispermum cordifoliurn. 
Agnikeçara (aigrette de feu); — Safran. 

Agnisambhava (qui prend naissance dans le feu); — Carthamus sylvestris. 
Agniga, agnigâta; — id.? 
Analaprabhd (splendeur du feu). 
Dyotishmati (douée de splendeur). 

Mahâgyotishmativriksha (arbre de grande lumière), agnigarbhâ (qui re- 
cèle du feu), agnidipira. Rallumé par le feu); — Cardiospermura? 



FEUILLES. 139 

D'après Açvalâvana {Grihyasùtra, iv, 4), Vavakâ {blyxa 
octandra Ricli.) jouait un rôle important dans les rites 
funéraires de l'Inde védique : « Dans un fossé qui se trouve 
au nord-est de VAhavanîya (c'est-à-dire du feu du sacrifice 
pour les oblations funéraires), qu'il place une avakâ, c'est- 
à-dire un çîpâla, par ce chemin passera le mort pour se 
rendre avec la fumée au ciel. » Açvalàyana nous apprend 
aussi que, lorsqu'on bâtissait une maison, on plaçait dans les 
fondements une aiiakâ, pour la garantir des incendies. Le 
commentateur Nàrâyana ajoute qu'on y place aussi l'herbe 
sacrée kiiça, avec les pointes tournées vers le nord et vers 
l'ouest, et qu'on arrose le tout d'eau, de riz et d'orge, en 
prononçant ces mots : « Bénédiction au dieu de la terre qui 
ne tombe pas ! » c'est-à-dire qu'on invoque (en qualité de 
foudre?) le dieu Agni pour qu'il ne descende point sur la 
maison qu'on va construire. 

Nous aurons lieu de rencontrer, dans le second volume de 
cet ouvrage, un certain nombre d'herbes spéciales auxquelles 
on attribue le pouvoir d'éloigner la foudre. Il suffit, pour le 
moment, de noter qu'une telle superstition existait déjà dans 
l'Inde védique. (Cf. Tonnerre.) Au moyen âge, où l'épreuve 
du feu était l'une des formes les plus ordinaires des juge- 
ments de Dieu, la connaissance de ces plantes préserva- 
trices devait paraître d'un prix inestimable. Nous verrons, 
aux mois Immortelle, Raifort, Fève et autres, les remèdes 
recommandés pour neutraliser l'action du feu. 

Feuilles. — Une suite de comparaisons et de confusions 
inévitables domine toute l'histoire mythique de la feuille. 
Par l'écriture, la feuille est entrée dans le monde intellectuel 
et a reporté dans le monde végétal un esprit et un pouvoir 
mystérieux. 

Le sanscrit jjcittr a est à la fois la feuille en général et la 
feuille de palmier sur laquelle nous lisons encore les manus- 
crits de l'Inde. Le papyrus est à la fois un roseau, et la 
substance qu'il fournit, le papier. Folimn en latin, blatt en 
allemand, list en russe, possèdent auFsi un double sens. De 



140 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

même liber, l'écorce, est devenu le nom du livre. Et comme 
il est des écorces où la main des amants grave des noms, des 
devises et des emblèmes, il est aussi des livres où sont tracés 
des mots mystérieux, où réside une secrète vertu, livres 
prophétiques, livres sibyllins. Les feuilles qui sont renfermées 
dans ces écorces participent naturellement de leur caractère 
sacré ; ne contiennent-elles pas les secrets de la sagesse hu- 
maine et divine? Aussi consulte-t-on les livres comme des ora- 
cles. Le souvenir des livres sibyllins, encore vivant au moyen 
âge, reparait dans certains usages, familiers aux enfants d'au- 
jourd'hui. Pour connaître son sort ou définir son propre 
caractère, maint écolier italien ouvre au hasard un livre dans 
lequel il a inscrit, de page en page, quelques mots relatifs 
soit à un métier, soit à une qualité morale quelconque, ou 
enfin quelque sentence. Au moyen âge, c'était surtout Vir- 
gile qui fournissait aux écoliers ce genre d'oracles infailli- 
bles. Ces superstitions s'en vont; cependant il faut voir 
encore une image affaiblie des livres sibj^llins dans ces feuil- 
lets que les tireuses de cartes font off"rir aux badauds des 
foires populaires par quelque singe ou par un oiseau appri- 
voisé. 

Mais revenons aux feuilles des arbres ; depuis qu'elles ont 
reçu l'empreinte de la pensée humaine, elles ont acquis une 
âme. Ce n'est plus le vent qui les agite, c'est l'être vivant 
caché en elles. On sait que certaines sectes du Guzerate 
poussent si loin le scrupule pythagoricien qu'elles évitent 
même de manger des feuilles vertes, de peur d'engloutir 
avec la substance végétale quelque être vivant. Notre voya- 
geur PigafettaS au commencement du xvF siècle, dans l'île 
de Ciambubon, remarqua un arbre dont les feuilles mar- 

' Viaggio intorno al mondo : « Anchora in quel luogo trovarono un ar- 
bore che aveva le foglie, le quali corne cadevano iu terra, camminavano corne 
se fussero state vive. Queste foglie sono molto simili a quelle del moro 
{mûrier) ; hanno da una parte e dall' altra, corne duoi piedi corti ed ap- 
puntati e schizzandoli non vi si vede sangue ; corne si tocca una di dette foglie, 
subito si move e fugge. Antonio Pigafetta ne tenue una in una scodella per 
Otto giorni, e quando la toccava andava a torno la scodella, e pensava che ella 
non vivesse d'altro che d'aere. » (Cf. Immortelle.) 



FEUILLES. 141 

chaient, dit-il, comme si elles étaient vivantes ; aussitôt tou- 
chées, elles se mettaient en mouvement et elles allaient loin. 
Il est probable que ces prétendus mouvements, une fois cons- 
tatés ou imaginés, ont pris rapidement un caractère sacré, un 
sens prophétique. Nous savons déjà par l'auteur d'un gri- 
hyasiUra védique, Açvalàyana, et par son commentateur 
Nâràjana, que, dès les temps védiques, le prêtre ou le fidèle 
qui offrait le sacrifice confiait à certaines feuilles le soin de 
porter ses vœux à quelque ami absent, ou de le représenter 
à une cérémonie lointaine, à un repas funéraire en l'hon- 
neur de quelque trépassé ; comme viatique, la feuille chargée 
du message recevait deux gâteaux, qui naturellement pas- 
saient dans les mains du sacrificateur. La feuille et la fleur 
messagères d'amour sont un lieu commun dans la poésie 
populaire. 

Nous avons vu comment l'arbre en était venu à symbo- 
liser la sagesse. Ses organes les plus vivants, feuille et fleur, 
ne pouvaient manquer de connaître les plus précieux secrets, 
et par suite de les livrer à ceux qui sauraient les consulter. 
Voilà pourquoi les anciennes magiciennes et sibylles s'en- 
touraient la tète de feuilles, spécialement de feuilles de lau- 
rier ou de lierre. 

Un voyageur italien, le père Vincenzo Maria da Santa 
Caterina, dans son Viaggio nell'lndie Orientali (III, 24), 
parlant des bayadères et de leur procession du mois de juin, 
nous apprend qu'elles se montrent « con fiori d'arecha in 
mano, e la prima con un vaso d'acqua misturata con calce e 
zafrano, nel cui mezzo arde una lucerna. Questa, dopo a ver 
collocato il vaso nel mezzo, stando tutte l'altre, per la parte 
del tempio, in giro, si fa portare una tavola, sopra la quale 
disegnando con li detti e calce stemprata molti serpenti, vi si 
pone sopra a sedere, dando tempo alli Brahamani di suonare 
e cantare moite canzoni, le quali terminate, risorge la donna 
come ispiritata, e corre a collocarsi in un trono, formato nel 
lato destro del pagode con foglie di plante; da dove, dopo 
essersi fermata qualche tempo, continuando il suono e ilcanto 



142 BOTANIQUE GÉNKRALK. 

ripiglia il corso e con celerità incredibile ascende una piania 
tutta cinta di plante a guisa cVedera, dove appesasolo con 
li piedi alli rami, va rispondendo a tutto ciô di che la richie- 
dono ' ». La feuille de l'arbre parle; la feuille rend aussi 
l'arbre chantant. Dans l'arbre céleste, dans le ciel, il y a 
l'harmonie des sphères. Dans la Bhagavadgitâ (XV), il est 
dit que les Védàs sont les feuilles de l'arbre géant, de l'im- 
mortel açvattha cosmogonique. Le philosophe grec Thaïes, 
qui pouvait avoir entendu le récit cosmogonique indien de 
Brahman nageant sur la feuille de lotus, s'imaginait la terre 
comme une timbale flottant sur une feuille de platane. 

Dans le livre attribué à Sidrach^ nous lisons que Japliet 
inventa le premier instrument musical, en prêtant l'oreille 
au murmure des eaux et au bruissement des feuilles agitées 
par le vent. Dans une ballade suédoise, lorsqu'une jeune 
nymphe joue, les feuilles poussent sur les arbres pour venir 
prendre part au concert. 

De même que nous avons vu s'identifier l'arbre phallique 
ou l'arbre d'Adam avec l'arbre de sagesse, ainsi la feuille 
qui possède le secret de l'arbre symbolise la vie, la jeunesse 
sans tache. Lorsque la virginité est perdue, si l'on se couvre 
de la feuille, c'est moins par honte que pour garder l'appa- 
rence de la jeunesse, de la force génératrice encore intactes. 
Le proverbe piémontais rnangié la feuja (manger la feuille) 
veut dire tiier la vie en germe; ce proverbe se rattache à 
la légende populaire d'Ysengrin; mais la source de ce récit 
est probablement un mythe phallique. Adam et Eve cou- 

' Le nom de Ekaparnd et de Ehœpatalâ est donné à deux pénitentes in- 
diennes dont l'une se nourrissait d'un seul parna (feuille), l'autre d'un seul 
patala (feuille de bignonia?) : l'une épouse Asita Dévala ; l'autre Djâigishavya; 
cf. Muir, danser. Texts, IV. Le nom de Ekapatalâest aussi donné à la bigno- 
nia. Dans un conte populaire anglais, qui se trouve dans le recueil de Brueyre, 
un roi magicien emmène avec lui comme servante la jeune Jenny ; en voyant 
une larme dans ses yeux, le roi magicien la lui essuyé avec une feuille, 
grâce à laquelle la jeune fille voit à Tinstant même un paysage magnifique. 
Ce conte semble avoir un caractère mythique marqué ; le ciel étant l'arbre, 
la lune et les étoiles sont les feuilles de cet ai-bx'e ; grâce au clair de lune 
et aux étoiles, on découvre à la vérité un tableau merveilleux. (Cf. Fleur.) 

2 Édité par le prof. Bartoli ; p. 2Lv. 



FEUILLES 143 

vrent leur nudité avec la feuille de ce même figuier dont le 
fruit les a induits en tentation. Dans le Bimdehesh aussi, 
l'homme et la femme, après leur union, se couvrent de feuilles. 
Dans le Tyrol italien, les jeunes filles portent sur leurs che- 
veux une petite feuille verte, symbole de leur virginité, ou, 
pour le moins, de leur jeunesse; le jour de leur mariage, elles 
perdent le droit de la porter et la remplacent par des fleurs 
artificielles. Le Portugais Barbosa^ avait remarqué un usage 
analogue dans l'Inde : lorsqu'une femme reste veuve, elle ôte 
de son cou une petite feuille cVor que son mari lui avait 
donnée le jour de ses noces, et la jette au milieu des flammes 
qui brûlent son cadavre, comme signe qu'elle ne se mariera 
plus. Evidemment ici la feuille n'est plus symbole de virgi- 
nité, mais de l'organe féminin de la génération qui se ferme 
pour les veuves honnêtes et fidèles. Dans le Sommario di 
tutti li regni, città e popoli orientali, traduit du portu- 
gais, au lieu d'une feuille est mentionné un petit cercle d'or 
(qui répond à notre anneau nuptial) que les maris de la 
caste des guerriers suspendent au cou de leur épouse, après 
quatre jours de mariage « in segno di averle levata la ver- 
ginità ». 

Nous voyons donc attribuées à la feuille isolée presque 
toutes les propriétés qui appartiennent à l'arbre d'après la 
conception mythologique; et puisque l'arbre, symbole de vie, 
a aussi un caractère funéraire comme symbole de l'immorta- 
lité, on plante des arbres, spécialement des cyprès toujours 
verts, sur les tombeaux, et on les couvre de feuilles, spécia- 
lement de lierre. D'après une croyance populaire anglaise, 
le rouge-gorge couvre de feuilles et de mousse le cadavre de 
ceux qui n'ont pas eu l'honneur d'être ensevelis. L'arbre et 
la feuille ont conscience de tout ce qui se passe dans l'huma- 
nité ; aussi, dans la croyance vénitienne, le vendredi saint, à 
l'heure de la Passion de Jésus-Christ, les feuilles de tous les 
arbres se mettent à trembler; en Petite-Russie, on dit que 

' Cf. le grand recueil de Voyages, de Ramusio. 



144 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

les feuilles des arbres tremblent depuis que Judas se pendit 
à un arbre (cf. Tremble dans le second volume, et, plus 
loin, arbre de Judas). 

Fil. — On tisse au ciel; l'aurore védique tisse l'habit de 
noce pour son royal époux. Tous ces draps lumineux dont le 
ciel se pare sont l'œuvre d'un sûtrcikàra ou tisserand divin. 
La toile d'Arachné, la toile de Pénélope, la toile que la 
marâtre donne à tisser dans les contes populaires à la jeune 
fille persécutée, ne sont autre chose que l'aspect lumineux 
du ciel enflammé par l'aurore du soir et du matin. Une bonne 
fée vient d'ordinaire en aide à la jeune fille qui doit filer ou 
tisser, et cette bonne fée, cette madone qui fait le miracle, 
est le plus souvent la lune. Les rayons de la lune et du soleil 
sont les fils {sûirâni) qu'emploient les ouvriers célestes. 

C'est grâce au fil conducteur d'une bonne fée, à la voie 
lactée, que le héros solaire égaré dans la forêt, dans le laby- 
rinthe de la nuit, retrouve sa route; les petits cailloux blancs, 
les miettes de pain, les grains de millet que le petit Poucet 
(dans un conte populaire inédit toscan où, grâce à l'équivoque 
entre le mot pouce et le mot puce, il devient un petit enfant 
qu'on appelait Pulce), sont une légère variante du « fil 
d'Ariane ». Ce fil était, disait-on, extrait de l'herbe Thé- 
sêion, employée aussi dans les mystères de Cérès; dans le 
Théséion, Dalecham {Historia geaer. plantaruin, II, 28) 
a cru reconnaître la leontice chrysostogonnus L. C'est 
à l'aide de ce fil conducteur que Thésée parvint à tuer le 
Minotaure; c'est à l'aide des cailloux, des miettes, des 
grains de millet, que le Petit Poucet essaye de retrouver sa 
maison ; mais la troisième fois, les oiseaux mangent le millet, 
il s'égare, il arrive au palais de l'ogre qui mange, comme le. 
Minotaure, les petits enfants; il lui enlève ses bottes, et il 
finit par le tuer. Il est évident que le conte du Petit Poucet 
et la légende de Thésée ont une seule et même source 
mythologique. 

Dans la légende grecque , Thésée abandonne Ariane ; de 
même Ràma abandonne la bonne fée dont il a traversé la 



FLEURS. 145 

grotte; si la bonne fée est la lune, cet abandon du héros so- 
laire s'explique. Le héros cependant trouve le plus souvent, 
grâce au fil conducteur, son épouse désirée. 

Dans les Évangiles des Quenouilles (Bruges, 1471) il 
est fait mention d'un usage des jeunes filles qui attendent un 
mari et désirent s'édifier d'ayance sur les qualités de l'époux 
prédestiné : « Fille qui veut savoir le nom de son mari à 
venir doit tendre devant son huys le premier fil qu'elle 
filera cellui jour et, de tout le premier homme qui par illec 
passera, savoir son nom. Sache pour certain que tel nom 
aura son mari. » La jeune fille persécutée reçoit de la bonne 
fée des robes lumineuses pour sa noce ; ces robes sont telles, 
d'un tissu si fin, qu'elles peuvent prendre place dans une 
petite boîte, voire même dans une noix, ou une noisette. La 
noix ou la noisette qui cache l'étoffe dont on fait les robes 
de noce pour l'épouse du prince solaire, l'aurore, semble être 
la lune elle-même. Grâce à elle, la jeune fille persécutée 
échappe au pouvoir de la mère magicienne, et se présente 
habillée d'une robe splendide à la fête du prince. La robe- 
lumineuse, image du ciel, est si mince, si subtile, qu'elle 
peut s'étendre à l'infini. 

Fleurs. — La fleur n'a pas été seulement admirée à 
cause de sa beauté, qui en fait la gemme du monde végétal; 
on l'a de tout temps vénérée comme symbole de la fécondité. 
C'est ainsi qu'apparait sur les eaux, dans les cosmogonies 
indiennes, le lotus épanoui, fleur de vie et de lumière. Le 
soleil et la lune, les étoiles, sont les fleurs du jardin cé- 
leste ^ ; le rayon du soleil est un roseau fleuri qui sort des 
eaux et alimente le feu du sacrifice; la foudre (cf. Cou- 

1 C'est à un jardin pareil qu'il faut songer lorsque nous lisons chez 
Menzel, Unsterblichkeitslehre : « Eiue redit gute Vorstellung vom Sonnen- 
garten im Norden liât sich in der Vision des Ritters Oenus erhalten, wie sie 
aus dem 12. Jalirhundert in Massingliams Pur^a^oriwm S. Patricii, cap. 4, 
aufbewahrt ist. Oenus kam an eine liolie Mauerund athraete durch dasThor 
derselben eine liebliche und wiirzreiclieLuft. Als er aber durch dasselbeThor 
"einging, strahlt es ihm mit einem Glanz entgegen, heller als die Sonne, und 
er trat in einen Garten, wo unzahlbare Blunien von der herrlichsten Art 
bliihteu und selige Menschen wanderten. » 

I. 10 



146 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

ronne) est une guirlande de fleurs lancée par Narada'. 
Piishpa {-(ieur) ou push^taka {fleuri) est l'épithète qu'on 
applique au char lumineux du dieu Kuvéra, à ce char ravi 
par Râvana, le monstre royal de Lanka, et reconquis par le 
demi-dieu Ràma, incarnation de Vishnu. Pushpa désigne 
aussi un temple indien ^. L'arc de Kama, le dieu de l'amour, 
lance des fleurs en guise de flèches; ce qui lui a valu les 
noms de pnshpakétana^, pushpjadhvaga , piishpakeiu 
(dont l'enseigne est une ^Q\\Y),pushpaçara, pushpasâyaka, 
pushpâyudha (dont les flèches, les armes sont des fleurs); 
pushjjadhanvan , pmshpjncopa (dont l'arc est fleuri). 
Pushpadhârana {porteur de fleurs) est une épithète de 
Krishna; pmshjja , p'ushpjavant , pushpjodahshtra , pushpjo- 
danta est celle d'un dragon, d'un démon-serpent (proba- 
blement le nuage qui vomit des éclairs, ou la nuit sombre 
fleurie d'étoiles). Le nom de pushpadanta (dont les dents 
sont des fleurs) est encore donné à plusieurs autres êtres 
mythiques appartenant à la suite de Çiva^ ou de Vishnu ^ 
à un Gandharva, à un saint bouddhique % et à l'éléphant 

' D'une voie céleste, on dit aussi qu'elle est un char de fleurs (liush- 
-paçahati). 

^ Un conte de Somadeva en fait mention : La fille du roi Suçarma, re- 
gardant par la fenêtre, remarque le jeune Dévadatta et l'attire à elle par 
sa beauté. Elle cueille une fleur et en touche les lèvres du héros. Celui-ci 
s'en va i*empji de trouble; son précepteur lui explique que, par ce signe, la 
princesse lui a donné rendez-vous au temple qui s'appelle ^jus/i^a (fleur). 

' La fleur s'appelle aussi en sanscrit kusuma, d'où les noms de kusii- 
rnakdrrmika, kusumavâna, kusurnaçara, kusumâyudha^ kusumâstra, 
kusumeshu donnés à Kama. 

■'' Ce Pushpadanta est une espèce de Prométhée indien. Pour avoir dévoilé 
aux hommes le secret des dieux, spécialement le secret phallique du dieu 
Çiva, il est condamné à renaître sous la forme d'un homme, forme sous la- 
quelle il sera enfermé jusqu'à ce qu'il rencontre sur le Vindhya un Yaska 
qui lui conte sa propre aventure et les sept grands mystères de la vie de 
Çiva. 

^" Vishnu lui-même est aussi appelé lyushpoJiûsa (dont le rire est fleuri, 
dont la bouche en riant laisse tomber des fleurs). — Dans le Gui o Sanaiibar. 
traduit par Garciu de Tassy. la reine laisse tomber des fleurs de sa bouche 
chaque fois qu'elle rit: une donnée pareille revient assez souvent dans les 
contes populaires. 

'^ Pushpita ou fleuri est le nom d'un Bouddha. « Pendant toute la lutte, 
le Bodhisattva demeure sans cligner les yeux; il garde ouvert l'œil solaire 
que l'orage peut obscurcir, mais non fermer, et qtci change en or et en fleurs 



FLEURS. 147 

qui garde la région du nord-ouest. Les Djaïnàs appellent 
pushpottara (fleur du septentrion) le ciel gardé par le roi 
des dieux Priyamitra, qui chaque jour faisait pleuvoir des 
fleurs dans l'onde où chaque jour il se baignait. Pushpagiri 
ou la montagne des fleurs, dans la mythologie moderne de 
l'Inde, est la montagne sur laquelle le dieu Varuna a fixé 
sa résidence. 

« Respondet, dit J. B. Foria. (Phi/to g no mon ica, Naples, 
1588) : Respondet /Yo 5 oculo. Pulcherrima in homine pars 
oculus ; florera ad ornandum formosumque stirpium genus 
reddendum a natura liberalissime donatum retulit Apliro- . 
diseus. Oculi ex tenuioribus et pellucidioribus corporis par- 
tibus compositi, quod transparentes sint, et flores ex tenuio- 
ribus et purioribus succis, quia plerumque transparentes 
sunt. Radix omnis fere alba, frons yiridis, truncus cortice 
intectus est, sola in floribus colorum mixtura et varietas, et 
in iis solis succorum internorum mixtura, et colores spec- 
tandi veniunt, et ex his abditae vires conjiciuntur. Et si in 
humana physiognomonia dicebamus animam in oculis vivere, 
quia inde interni et profundiores hominum mores cognosce- 
rentur et cogitationes ; ita in floribus plantae natura sedet, 
ridetque, et inde veluti occultis verbis aegris mortalibus 
vires reserat et abstrusarum rerum thesauros. », D'après 
cette comparaison, la fleur serait un symbole à la fois de 

les armes atmosphériques que laucent les génies ténébreux. » (Sénart, Essai 
sur la légende de Bouddha, p. 250). D'après une croyance bouddliique, 
lorsqu'un dieu est prêt de naître au ciel, une déesse se trouve une fleur dans 
sa main ; par ce signe, elle apprend qu'elle aura un fils. Cf. Beal, A Catena 
of Buddhist scrlptures frora the Chinese. On sait que Mâyâ, la mère de 
Bouddha, tient à la main une branche fleurie avant de lui donner le jour. 
Mâyâ a un songe pendant qu'elle est couchée sur un lit fleuri. « C'est exacte- 
ment, observe très à propos M. Sénart, cette couche de crocus, de lotus et 
d'hyacinthes, abritée par un nuage, oùZeus repose avec Hérè sur le sommet 
de rida. » D'après les croyances bouddhiques, non-seulement la fleur annonce 
la naissance d'un dieu, mais la couleur de la première fleur du ciel qui tom- 
bera sous les yeux du dieu nouveau-né sera aussi celle du dieu lui-même; 
tellement il est vrai que le dieu s'identifie avec le phénomène céleste. M. Beal, 
en citant le bouddhique Abhidharma, dit : « Ail the Devas of the Kâma Loka 
(le monde de l'amour) are colored according to the nue of the flower they 
first see after their birt in thèse heavens; if the flower is purple, so are 
they; and so, -svhether it be red or yellow, or white. jj 



148 BOTANIQUE GKNKRAI.K. 

lumière et de vie, ce qu'elle est précisément dans le mythe, 
qui symbolise non-seulement le renouvellement de la vie 
individuelle, mais encore de la vie de la nature au prin- 
temps; en Suède, au xvp siècle, un comte des fleurs devait 
chaque année représenter le réveil du printemps ^ ; pushpâ- 
gama (arrivée des fleurs) et jjush'pasamaya (temps des 
fleurs) sont deux appellations indiennes du printemps. 

Pushpa désigne aussi en sanscrit, comme en beaucoup 
d'autres langues, la fleur de la puberté féminine^. Par une 
strophe du Pancatantra, nous savons que, dans l'Inde, on 
couronnait de fleurs le linga, pour obtenir un fils qui déli- 
vrât son père de la nécessité de renaître. « Celui, est-il dit, 
qui place lui-même sur la tête du liùga (phallus) rien 
qu'une seule fleur, en murmurant la formule de six syllabes 
(c'est-à-dire : Om Çivûya namah : Honneur au dieu 
Çîva), celui-là ne renaîtra plus. » De là cette fête des fleurs, 
célébrée chaque année dans les trois derniers jours de dé- 
cembre ; on y sacrifie au dieu Çiva ; les deux premiers jours 
sont réservés aux femmes, le troisième aux hommes. Les 
femmes tracent devant la porte de leur maison des lignes 
blanches avec. des fleurs. Sur chaque ligne elles placent de pe- 
tites boules de bouse de vache ornées d'une fleur de citron- 
nier. C'est à cette occasion qu'on met en liberté, en l'épou- 
vantant par des bruits sauvages, une vache ornée de fleurs 

1 « Noch uni die Mitte des 16. Jahrhunderts herrschte zu Gothland und iu 
Siid-Schweden der Gebrauch, dass am 1. Mai zwei Reilerschaaren von ver- 
schiedenen Seiten in die Stadt riickten. Die eine, ganz eingehûllt in l'elze, 
mit Handspiessen bewaffnet, Schueebalien und Èisschollen schleudernd, 
fiihrte der Winter; an der Spitze der anderen, die mit Maien und Erstlings- 
blûthen gesclimûckt war, stand der Blumengraf, der Frûhling. » Jàhns, 
Ross und Reiter, I, 304; Leipzig, Grûnow. 

2 On peut comparer ici ce que Porta (Phytog )iomonica) écrit à propos de 
la fleur de tous les mois : « Caltha est flore luteo, emicat siugulis mensium 
kalendis, qua dote verisimile est sic nominatam kalendulam quod omnium 
mensium kalendis florere comperiatur, atque hinc fit, ut aliqui florem om- 
nium mensiion appellent; cujus flos e vino potus est menses, secundas 
etiam mirilice educit, et aridis suffitibus admota, sexcentibus foeminarum 
periculis factis. Senecio (le cresson) diutiue floret; cura primum senescit, 
alius atque alius subnascitur, idque per totam hyemem, vereque assidue 
usque ad aestatem l'actitatur, ut ex Theophrasto habetur; apud nos vocitatur 
flos cujusque mensis; haec herba i-emorantes menses ciere solet. » 



FLEURS. 149 

et de fruits que la foule des dévots recueille avec avidité 
lorsqu'ils tombent à terrée 

Nous avons déjà indiqué plus haut que les dieux indiens 
s'annoncent à la vie par des fleurs ; la fleur est un symbole 
d'immortalité. Les fleurs, sur la tête des dieux, ne se flé- 
trissent jamais^; les lecteurs du célèbre épisode de Nala 
n'ont certainement pas oublié cet intéressant détail. Mais 
non-seulement l'être divin est annoncé par la fleur ^, il fait 
encore pousser les fleurs sur son chemin^; et, lorsqu'il rif 
et lorsqu'il parle, il laisse tomber des fleurs^. 

Les fleurs accompagnent l'homme pendant toute sa vie, 
avant qu'il vienne au monde, comme nous l'avons déjà indi- 
qué pour les dieux '^, et après sa mort; le jour de sa nais- 
sance, toute la maison se pare de fleurs, et on raconte aux 
petits enfants que le nouveau-né a été cueilli dans un beau 

* Le jasminiini hirsuturn L. est apjielé eu sanskrit attahâsaka (celui qui 
ressemble h. Attahâsa, l'un des noms du dieu Civa (proprement qui rit tout 
haut) dont les cheveux étaient liéiùssés. L'une des formes de Civa est Kuvèra, 
le dieu de la richesse, dont l'un des trésors s'appelle kunda; le jasminum 
hirsuturn s'appelle aussi kunclapushpa (aux fleurs de kunda), et même 
simplement kunda. 

^ Il s'agit sans doute de fleurs célestes dans ce conte populaire, le Réveil- 
lon des Fées, qui fait partie du Recueil de Brueyre, où des jeunes filles 
habillées de blanc jettent des fleurs qui à l'instant même prennent racine et 
grandissent. 

' C'est ainsi que Junon, aussitôt qu'elle eut touché une fleur, conçut le 
dieu Mars (Ovide, Fasti, Y, 255) : 

Protinus haerentem decerpsit pollice florem, 
Tangitur; et tacto concipit illa sinu. 

* Dans la légende de Çunahçepa, qui fait partie de VAitareya Brah- 
rnana, le dieu Indra dit à Rohita que les fleurs poussent sous les pieds du 
pèlerin; il dit même que les jatnbes du 'pèlerin sont fleuries (pushpinyâit, 
carato ganghe). 

5 Dans le Pentamerone de Basile, Marziella obtient d'une bonne fée au- 
près d'une fontaine le privilège que des roses et des jasmins tombent de 
sa bouche, lorsqu'elle rit, et que des lys et des violettes poussent sous ses 
pieds , lorsqu'elle marche. Dans le conte de Perrault : les Fées (voir l'édi- 
tion Jannet-Picard, avec introduction et notes de M. André Lefèvre), la jeune 
fille qui donne à boire de bonne grâce à la fée reçoit pour prix de sa bonté 
le privilège que ses paroles, en sortant de sa bouche, deviendront des fleurs 
et des perles. 

'^ Dans le jeu des enfants berlinois appelé Muiter Tepperken, les enfants 
viennent au monde chacun avec le nom d'une fleur; l'un s'appelle rose, 
l'autre oeillet, un auti-e violette, etc. 



150 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

jardin ; dans le culte de la Madone, de la Vierge éternelle, 
de la mère du petit Jésus, qui s'est tellement développé dans 
le catholicisme romain, les fleurs jouent un 'rôle essentiel. 
Les Athéniens, un certain jour du printemps \ couronnaient 
chaque année tous leurs enfants qui avaient atteint leur 
troisième année; par là, dit-on, les parents témoignaient 
leur joie de savoir que les enfants avaient passé l'âge critique 
des maladies de l'enfance. Les enfants couronnés et habillés 
comme des anges, qui accompagnent encore la procession 
catholique du Corpus Domini au commencement du mois 
de juin, en répandant des fleurs sur leur chemin, symbolisent 
à la fois leur printemps et le printemps de la nature. Nous 
apprenons, par le professeur Weber^, qu'il y avait aussi dans 
l'Inde un alphabet fait avec la fleur de lotus, et omploj^é 
dans un sens mystique et allégorique en l'honneur de Vishnu, 
de Vàsudéva, de Ràma, d'Hanumant et des autres compa- 
gnons de Râma. Quoique, dans la Lomellina (province de 
Novare), on dise que les amours qui recourent au truchement 
des fleurs passent comme les fleurs^, les amoureux de tous 
les temps et de tous les pays ont adopté les fleurs pour mes- 
sagères fidèles : le dieu de l'Amour est armé de fleurs, et 
le proverbe vulgaire de la Scolastique : Ferentes flores 
aut stulti, eut amatores, ne se trompe point quant aux 
derniers. 

L'esthétique indienne tire des fleurs un grand nombre de 
ses comparaisons ; voici, par exemple, de quelle manière 
s'exprime un poète erotique indien en s'adressant à sa bien- 
aimée qui s'est montrée cruelle^ : « Chère, comment le Créa- 
teur, qui forma tes yeux avec le lotus bleu, ton visage avec 
un nymphéa, tes dents avec des jasmins, tes lèvres avec des 
boutons de rose, tes membres avec des branches de éam- 

1 En Asie-Mineure, la fête des fleurs commençait le 28 avril ; les maisons 
et les tables se couvraient de fleurs ; tout le monde, en sortant dans les rues, 
se couronnait. 

" Rd-ma-Tâpaniya-Upanishad, p. 63 et suiv. 

' Oggi è flore, doman si muore, dit le proverbe italien. 

« Cf. Bôhtlingk, Indische Sprûche, I, 1108. 



FLEURS. 151 

paka, a-t-il pu te donner un cœur de pierre^? » Combien de 
présages pour leurs noces les jeunes filles de tous les pays 
cherclient encore dans les fleurs! Chaque fleur peut contenir 
dans ses pétales le secret de toute une destinée ; chaque fleur 
est un mot, et peut avoir un sens dans le langage de l'amour. 
Il existe, on le sait, un assez grand nombre de livres qui 
prétendent expliquer le langage des fleurs à l'usage spécial 
des amoureux; on y trouve par ci par là quelque symbole 
populaire et traditionnel; mais la plupart sont imaginés par 
l'auteur, et il faut se défier de pareilles fantaisies'. 

' Dans le Taittiriya Aranyaka il est dit : « Le parfum d'une belle action 
se fait sentir de loin, de même que le parfum d'un arbre en fleurs. » 

■^ Voici par exemple les valeurs symboliques attribuées aux fleurs dans 
l'un de ces'traités: Tocacia représente l'amour pur, l'amour platonique; l'fl- 
canthus l'amour des beaux-arts (à cause certainement du grand usage 
qu'on a fait dans les ornements architectoniques de la feuille d'acanthe); 
le houx la défense ; le laurier la victoire et la gloire; Ycmiaranthe la fidé- 
lité et la constance; Vanatias la perfection ; Vanémone l'abandon ; Vangë- 
lique la douce mélancolie; Vencolie la folie (à cause de la ressemblance 
qu'on a vue- entre sa forme et celle du bonnet des bouffons) ; Voranger la 
virginité et la générosité; Vargeyitine l'ingénuité; Vabsinthe l'amertume et 
les tourments d'amour; l'aster l'élégance ; l'herbe ganlelée l'adulation ; la 
balsamine l'impatience; le basilic la pauvreté; la bétoine l'émotion, la 
surprise; l'aubépine la douce espérance; l'althéa la douceur exquise; le 
buis la fermeté, le stoïcisme; le bouton d'or le sarcasme; le camélia Ik 
constance, la fermeté ; le chèvrefeuille le lien amoureux ; la ciguë la per- 
fidie; le cyprès le deuil, la tristesse; le colchique le mauvais caractère; le 
liseron la coquetterie; le dahlia l'abondance stérile; la digitcde le travail; 
le chardon (à cause de son nom grec) la soif; le sureau l'humilité ; l'é'phé- 
méride le bonheur passager; l'héliotrope l'amour éternel; l'ellébore le bel 
esprit; le h'^n-e l'attachement ; la fougère la confiance; le fenouil le mé- 
rite; le bluet la clarté et la lumière; le pied d'alouette le cœur ouvert; la 
fleur de tous les mois [calendula) l'inquiétude ; le fraisier l'ivresse, les 
délices; le fuchsia l'amabilité; la fumeterre le fiel ; le fusain le souvenir 
ineff"açable; l'œillet l'amour pur et ardent; le jasmin l'amabilité; le géra- 
nium la sottise; la jacinthe l'aménité; le lis la pureté et la majesté; la 
fraxinelle (appelée aussi le sceau de Salomon) la discrétion; le tournesol 
l'adoration; le jujubier le soulagement; la. jonquille la langueur amou- 
reuse ; le jonc la soumission; l'iris l'indifférence; la pensée ce que le mot 
dit; la bardane l'importunité; la lavande le silence; le troène la jeunesse; 
le lilas les premiers troubles d'amour; l'ivraie le vice; la lunaire le mau- 
vais payement; le maceron l'oracle {parce qu'on le consulte, en soufflant 
sur ses flocons, pour savoir si une personne absente se souvient de vous; si 
les flocons tombent tous, c'est un indice qu'on est oublié; s'il en reste quel- 
qu'un attaché à la tige, cela prouve le contraire) ; la marjolaine la consola- 
tion; la mauve la tendresse maternelle; la pâcjuerette la candeur et l'inno- 
cence ; la menthe la sagesse et la vertu ; la mille-feuille la guérison ; le myo- 
sotis le souvenir fidèle; le myrthe l'amour; le narcisse l'amour-propre, la 



152 BOTANIQUE CrÉNÉRALE. 

La sorcellerie a recours aux fleurs pour exploiter les amou- 
reux, A Venise, par exemple, pour ensorceler une jeune 
fille, on lui fait manger certaines confitures, certains fruits,, 
mais surtout respirer certaines fleurs où la sorcière a en- 
fermé l'esprit magique. L'amour entre par les narines , et 
toute résistance est vaincue par le philtre ^ Puisque l'homme 
est mortel, la fleur, qui accompagne et symbolise tous les 
phénomènes de la vie, doit périr avec lui. Les dieux même, 
les héros divins, lorsqu'ils revêtent la forme humaine, lors- 
qu'ils entrent dans un corps mortel, ne sauraient garantir à 
leurs fleurs le privilège d'une fraîcheur éternelle. Dans un 
conte de Somadeva, Çiva donne à deux époux deux fleurs de 
lotus; si la fleur se fane, l'époux trompé saura que l'autre 
est infidèle. Dans le Tuti Nameh la femme dit à son soldat : 
Si le bouquet que je te donne se flétrit, c'est signe que je 
me serai rendue coupable de quelque faute. M. Brueyre^ 
rapproche de ces deux récits orientaux un conte de Grimm : 
Les enfants cCor, où des lis, en se fanant, annoncent le 
malheur qui arrive aux fils d'un pécheur; et le vieux roman 
français de Perceforêt, où une rose, en perdant sa fraîcheur, 
révèle l'infidélité d'une amante. Ni les mariao-es ^, ni les 



fatuité; le cresson x>éruvie7i la flamme amoureuse; le tabac la difficulté 
surmontée; le nénuphar la Iroideur, l'impuissance; la nielle le lien d'a- 
mour (on ra])pelle aussi coma Veneris) ; Volivier la paix.; l'hortensia la 
froideur; l'ortie la cruauté; le pavot le sommeil; le pentaphylle l'amour 
maternel; làpivoine la honte; li\ pervenche l'amitié inaltérable; la rose la 
beauté, l'amour; le romarin le pouvoir de rallumer l'énergie éteinte; la 
ronce l'injustice, l'envie qui s'attache à tout; la rue la fécondité des 
champs; la sauge l'estime; l'immortelle la constance; la sensitive la pu- 
deur; le solunum la prodigalité; le thapsus un bon caractère; le thym 
une émotion spontanée; le trèfle l'incertitude; la tulipe la grandeur, la 
magnificence; Id, valériane la facilité; la ferreine l'affection pure; la viorne 
le refroidissement; la violette là modestie, etc. — Dierbach, Flora mytho- 
logica de)' Griechen und Rônier (Francfort, 1833, p. 72), nous apprend 
encore que, chez les Indiens, le cynodon signifie prière, la poa tenella 
reproche d'inconstance; la thuarea invohita constance; Vunthisteria 
arguens accusation. Mais la seule source qu'il avait consultée à ce propos 
était la préface de la Clavis ayrestographiae antiquioris de Trinius, une 
source évidemment très-suspecte. 

' Cf. Bernoni, Le strighe; Venise 1874. 

" Contes piop'Ulaires de la Grande-Bretagne. 

' Dans les noces des Hellènes, tous les assistants se ])araient de fleurs ; 



FLEURS. 153 

funérailles ne se passent de fleurs, ni les fêtes privées, ni les 
réjouissances publiques. On cueille des fleurs aux Champs- 
Elysées des Hellènes; le docteur Mannhardt {Germanische 
Mythen) a retrouvé cette croyance dans les traditions alle- 
mandes; là aussi, il est question d'âmes occupées à cueillir 
des fleurs \ Dès qu'on croit à l'immortalité, la fleur qui 
symbolisait la vie mortelle, symbolisera, au ciel des bien- 
heureux, la vie immortelle. 

On sait que les Grecs avaient une nymphe des fleurs, 
Chloris, et les Latins une déesse des fleurs, Flora ; c'est en 
son honneur qu'on institua à Rome, l'an 513 de la fondation 
de la Ville éternelle, les Jeux floraux, et qu'on décida que les 
frais de ces fêtes seraient payés avec certaines amendes qu'on 
imposait à des étrangers : « Cet argent ayant reçu dans la 
suite une autre destination, les fêtes furent interrompues, 
et les campagnes se ressentirent bientôt du courroux de la 
déesse. Les vignes et les moissons furent brûlées, et les oli- 
viers stériles. Enfin, cent soixante ans après, on prit le parti 
d'instituer des jeux annuels en Thonneur de Flore. Alors, 
depuis le 28 avril (le même jour, ainsi que nous l'avons déjà 
remarqué, dans lequel, en Asie Mineure, commençait la fête 
des fleurs; en Italie, en France et en Allemagne, la fête des 
fleurs ou fête du printemps, commence aussi vers la fin 
d'avril et se termine seulement avec la Saint-Jean) , jus- 
qu'aux calendes de mai {calendimaggio; cf. dans ce volume, 
le mot Mai), le peuple se couronnait de fleurs, il jonchait 
les chemins de roses, chantait des hymnes de joie, et se livrait 

ainsi s'ornèrent les Argonautes pour les noces de Jasou avec Médée. M. Rous- 
selet {Voyage dans Vlnde centrale) nous décrit une cérémonie nuptiale 
de laquelle il a été témoin à Gwalior : « Nous assistons, dit-il, à un nuutch 
suivi d'un grand feu d'artifice ; puis le premier ministre en personne nous 
distribue le ^jrîn et l'eau de rose et nous passe autour du cou d'épais colliers 
de jasmins et de roses. » 

1 En Sicile, il y avait une fête en l'honneur de Proserpine enlevée par Pluton, 
dans laquelle on voyait une procession déjeunes filles portant des fleurs; 
au 15 octobre, on célébrait h Rome les fontinalia, fêtes dans lesquelles on 
parait de fleurs les sources (fontes); dans les feralia ou fêtes mortuaires, on 
étendait, sur l'emplacement du bûcher éteint, une couche de fruits et de fleui's 
qu'on consacrait Diis Manibus. 



154 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

aux plaisirs de la bonne chère. Lorsque la nuit était venue, 
on allumait des torches, et on se portait en foule dans le 
cirque de Flore, où des courtisanes charmaient par leurs 
chants et par leur danse lascive la multitude des spectateurs. 
On les voyait ensuite donner la chasse à des lièvres ou à 
des biches, et déployer dans ce jeu la licence la plus effré- 
née ^ » Parmi les divinités classiques il y en avait qui ché- 
rissaient particulièrement les fleurs, entre autres Jupiter 
vernus. Ver, Laetitia, Hymen, Cupidon, Juno Lucina, 
Vénus^, Zephyrus, Vertuimius, Silenus, Priapus, Po- 
onona, Hébé, Esculape, les Muses, les Heures, Termi- 
nus, Spes, Euphrosyne, etc. — Parmi les fleurs, la supré- 
matie royale est généralement accordée à la rose ; les Aryas 
de l'Inde, qui avaient peut-être oublié les magnifiques roses 
du Cachemire, réservèrent le nom de roi des fleurs {kusu- 
mâdhipta, kusumâdhirâg) à la Michelin carapaka. 

Forêt (cf. Bois). 

Foudre (cf. Tonnerre). 

François (épine de saint) : Caesalpinus, De PI. XIII, 28 : 
« Eryngiuhi simpliciori cacuminibus coerulis pulchro as- 
pectu; in monte Averno Apennini, spAnarn sancti Fran- 
cisai vocant, et tamquani sacrara ferunt in domos, qui ea 
loca visitant. » 

Fruits. — Dans un hymne du Rigvéda (III, 45, 4) le dieu 
Indra est apostrophé ainsi : « Comme avec un crochet^ (on 
secoue) l'arbre, le fruit mûr, secoue (pour nous), ô Indra, 
une richesse accomplie.. » La fleur fait la beauté, le fruit 
la richesse de l'arbre ; aussi l'un des noms indiens de l'arbre 
est-il phalagrâhin ou pjhalada, c'est-à-dire fruitier. Que 

' Cf. Herculanum et Pompéi, par H. Roux aîné; Paris, Didot, 1861, I. 
Dans un dessin pompéien, FJore est représentée avec des cheveux blonds, 
ailée, et tenant un pot de fleurs à la main. Les deux lances qui font partie de 
cette peinture se rapportent peut-être à la classe des jeux floraux. 

^ Bernoulli, Aphrodite, Leipzig, 1874, observe cependant que seules les 
Vénus habillées sont ornées de fleurs: les N'énus nues ne s'en parent presque 
jamais. 

' Vrikshara pakram phalani ankiva flhùnuhindra soupàronani 
vasii. 



FRUITS, 155 

l'homme ait aussi été comparé à l'arbre fruitier, c'est ce que 
prouve assez le sens spécial àe pliai a ni (les deux fruits) et 
de phalakoça (sac des fruits) ^ Le démon féminin de la des- 
truction, la Kalî, laDurgà prend, au contraire, le nom àepha- 
lahârî (celle qui emporte les fruits). Le fruit a reçu aussi un 
office moral et religieux ; le fruit est le prix des bonnes ac- 
tions humaines; ce prix est recueilli, après la vie terrestre, 
dans \& ciel, auquel on a, par conséquent, donné aussi dans 
l'Inde le nom de phalodoya ( proprement élévation des 
fruits). Nous avons vu le ciel figuré par l'arbre de vie, 
d'abondance et de sagesse ; nous le trouvons ici considéré 
comme un arbre fruitier qui dispense aux bienheureux des 
grâces proportionnées à leurs mérites. 

Dans le paradis des enfants chrétiens, les mères représen- 
tent la volupté suprême sous forme de fruits lumineux, de 
pommes d'or que l'arbre divin (analogue au Kalpadrunui) 
distribue. Aussi l'arbre de Noël, qui personnifie sur la terre 
cet arbre divin, est-il chargé de fruits, de bonbons et autres 
bonnes choses, apportés par l'enfant Jésus pour les petits 
enfants qui se sont bien conduits pendant l'année. 

D'après les croyances populaires germaniques ^ la nuit de 
Noël (c'est-à-dire la nuit après laquelle les jours commen- 
cent à devenir plus clairs et plus longs, la nuit dans laquelle 
le dieu solaire se montre, faible enfant, sur la neige), appa- 
raît ou une vierge blanche avec chapeau d'été, ou un chas- 
seur sauvage qui apporte du blé et des fruits mûrs. On croit 
que dans cette nuit, par enchantement, les fraises poussent 
sur la neige, que les pommiers et autres arbres fleurissent 
et portent des fruits ^. 

Le fruit lumineux est un évident symbole du soleil nou- 
veau-né et générateur; le nom de bhânuphâlâ et ançu- 

' Dans le Rdmâyana (I, 49) il est dit qu'Indra a attaché sur lui les testi- 
cules des moutons châtrés que les pitridcvds mangent. [Pitridevas) apha- 
h'nibhuiigate rneshâ7i phcdâis teshàmayogayan [Indram). 

5 Cf. Mannhardt, Germaiii^che Mythe7ï. 

' A Noël, on fait des invocations aux arbres pour qu'ils se chargent de 
fruits: «Die mâhrische Bâuerin, écrit Mannhardt, Banmhidtus der Ger- 



156 BOTANIQUE GENERALE. 

matphalâ, c'est-à-dire aux fruits lumineux, a été 
donné à la musa sapientum, l'arbre du paradis terrestre 
dans la légende d'Adam telle qu'elle se conserve chez les 
chrétiens de Saint-Thomas. Il s'agit évidemment d'un fruit 
solaire pareil dans un conte indien de la Vetala pahca- 
vinçati^. 

Un Yogin porte chaque jour au roi un fruit; un singe 3^ 
mord, et il en sort un rubis admirable; chaque fruit contient 
un rubis qui est trouvé digne, par sa beauté, de l'une des 
sept parties du monde. 

Chez les Annamites, avant que le printemps arrive, on 
fait un sacrifice à la terre ^. Par le fruit on féconde à la fois 
la terre et la femme. Dans les Aventures de Kamrup, 
traduites par M. Garcin de Tassy, nous lisons ce conte : 
« Un jour un derviche couvert d'une peau d'animal se pré- 
senta devant le zélé ministre. Le souverain de cet empire 
désire vivement la naissance d'un fils, votre esprit bienveil- 
lant éprouvera sans doute de la sympathie pour ce prince et 
vous lui annoncerez un héritier. Sur-le-champ le derviche, 

manen^ streichelt den Obstbaum mit den von Bereitung des Weihnachts- 
teiges klebrigeu Hànden und sagt : Bàumchen bringe viele Frûchte. Man 
springt und tanzt in der Sylvesternacht um die Obstbàume und ruft . 

Freie ju Borne, 

Nûjar, is kôraen ! 

Dit Jai- ne Kâre wull, 

Up et Jar en Wagen wull! » 
Telle était la signification des apotelesmata gaulois, tels qu'ils sont dé- 
finis chez Du Cange : « Superstitiosa verba qualia sunt illa quibus se rustici 
Kalendis Januarii , in Picardia praesertim, salutare soient. Au Guy l'an 
neuf. Respondetur, plantez., plantez ; his vero sil)i i'ei'tilem annum appre- 
cantur. Quem morem rusticum vulgus veterum rituum verborumque tenax 
a Druidis Gallorum acceptum servavit, ut omnes norunt. — Yox omnino 
graeca quae Graecis proprie efl'ectus steJlarum sonat, et imagines sub certo 
sidère factas ad ejus vim detinendam, aut etiam genethliacorum responsa, 
quibus praenuntiatur, quae f'ortuna illum nianeat, qui sub hac vel illa con- 
stellatione natus est. » 

* Oesterby, Baital Pachisi, p. 20. 

^ Des réchauds et des flambeaux avec des cierges jaunes garnissent la partie 
supérieure de la balustrade, et une table est dressée sur la plate-forme ; cette 
table est chargée d'une multitude de fruits secs, de fruits confits et de tout 
ce qu'on peut trouver de fruits frais de saison; on olî're d'abord les fruits à 
la terre et puis on les partage entre les mandarins. Cf. Chaigneau, Souve- 
nirs de Hué; Paris. 1867, p. lOG. 



FUNÉRAIRES (ARBRES ET HERBES). 157 

ému de compassion, remit à Karamchand un fruit de sri 
qu'il avait pris dans les Jungles, en lui recommandant de 
le donner au prudent monarque : « Qu'on fasse manger ce 
fruit à la reine, leur dit-il, si toutefois elle est aimée du 
raahâràj. Puisque le monarque a ouvert sa capitale aux mal- 
heureux, Dieu lui accordera certainement ce qui fait l'objet 
de ses vœux ardents. » Karamchand, satisfait de ce qu'il 
venait d'entendre, s'empressa d'aller porter au mahàrâj le 
fruit merveilleux, et de lui répéter les paroles du fakir. De 
son côté, Pit, se livrant à la joie, prit le fruit dans sa main, 
traversa rapidement son palais en prononçant le nom de 
Dieu, et, l'espoir dans le cœur, il se rendit auprès de la reine 
et lui présenta le srL Sundar-rùp (c'était le nom de la 
reine) avait en partage la beauté du corps, et l'amour le 
plus tendre l'unissait à son royal époux. Elle prit ce fruit 
avec empressement et alla au bain l'esprit rempli des plus 
douces pensées. Là elle mangea ce fruit précieux, se fit masser 
et parfumer le corps d'odeurs agréables ; puis elle alla trou- 
ver le roi, et en ce jour même elle conçut. » 

Nous verrons au mot Génératrices (plantes et herbes), 
et sous le nom spécial de différentes herbes, que le pouvoir 
d'engendrer est attribué par la croyance populaire à un 
grand nombre de fruits. D'autres, surtout ceux qu'emploient 
les magiciennes, ont un caractère funéraire; ceux qui en 
mangent perdent leur forme et sont changés soit en animaux 
inférieurs, soit en arbres ; et il faut pour rompre l'enchan- 
tement l'intervention de quelque héros ou de quelque héroïne. 
C'est en mangeant les fruits que lui offre la nuit magicienne 
que le soleil perd tous les soirs sa forme lumineuse et passe 
par une métamorphose obscure, dont il a hâte de sortir. La 
forme funéraire est intermédiaire entre l'ancienne et la nou- 
velle vie, entre la vie mortelle et l'immortalité. 

Funéraires (arbres et herbes). — Le dieu et le démon, 
le bon et le mauvais principes , se partagent le domaine 
du monde animal et du monde végétal; en général, l'arbre 
divin est propice et lumineux, l'arbre diabolique est si- 



158 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

nistre et funéraire. La règle cependant admet des excep- 
tions ; et parmi les plus significatives on peut citer le ca- 
ractère funèbre attribué à la Michelia cainpaka, à la reine 
des fleurs \ 

J. B. Porta nous apprend que c'est aux arbres sombres 
et noirs qu'on a de préférence attribué un pouvoir funeste^. 
« Nunc de nigris plantarum coloribus loquemur, qui scilicet 
atram bilem augent, unde pessimos morbos, coecitates, furo- 
res, deliramenta et dira portenta denunciant. Nigros in 
floribus colores Theophrastus reperiri negat; sunt tamen 
purpurei obsoleti, ferruginei, atris maculis, punctisque inter- 
stincti qui idem ostendunt. Antiqui Magi naturales hune 
colorem mortem admonere dicebant, quod obscuris notis 
significari digna esset. Niger color, ex Pythagorae opinione, 
infamis est, qui dicere solitus erat quae atri coloris essent, 
ad mortem pertinere. Macrobius Veranii testimonium aff'e- 
rens libro de verbis pontificalibus, dixit nigros arbores infe- 
lices, felices vero esse albos fructus ferentes^ Tarquinius 
Priscus in ostentario arboreo dicit, quae inferiorum Deorum 
avertondorumque in tutela sunt, infelices arbores nominat, 
ut sanguinem felicem, ficum atram, quae baccam nigram, 
nigrosque fructus ferunt^; unde fructus nigri coloris, vel 
flores atram bilem indicare, visus tenebras, obitates oculo- 
rum, aut mortem diram portendere. » Si plusieurs plantes 
doivent leur mauvaise renommée à la couleur sombre de 
leurs feuilles, de leurs fruits, de leurs fleurs, à plus forte 
raison celles qui sont vénéneuses revêtent aisément un 
caractère sinistre et funéraire, Alexandre Pouchkine, en dé- 
crivant Vantchar^ indien, a exprimé avec une grande force 

' Elle pousse sur les tombeaux; voilà la raison qui la rend suspecte :aDu 
campa qui croît sur les tombeaux, on doit éviter de s'approcher. » 

^ Phytognonomica, Naples, 1588. 

' Voici les mots de Yeranius cités par Macrobe : « Felices arbores putantur 
esse quercusaesculus, ilex, superus, fagus, corylus, sorbus, ficus alba. pyrus. 
malus, vitis, prunus, cornus, lotus. » 

■* Macrob., Saturnal., III, ajoute encoi-e « acrifolium, pyrum sylvaticum, 
pruscum, rubum, sentesque quibus portenta prodigiaque mala combui'i 
jubere oportet. « 

"' Est-ce Vativishà sanscrite, la plante très-vénéneuse, une espèce de 



FUNÉRAIRES (ARBRES ET HERBES). 159 

l'horreur qu'inspirent ces végétaux et leur funeste aspect : 
« Dans un désert avare et stérile, sur un sol calciné par le 
soleil, Yantchar, tel qu'une vedette menaçante, se dresse, 
unique dans la création. La nature, dans ces plaines altérées, 
le planta au jour de sa colère, abreuvant de poison ses 
racines et la pâle verdure de ses rameaux. Le poison filtre 
à travers son écorce en gouttes fondues par l'ardeur du 
midi; le soir, il se fige en gomme épaisse et transparente. 
L'oiseau se détourne à son aspect, le tigre l'évite; un souffle 
de vent courbe son feuillage; le vent passe, il est empesté. 
Une ondée arrose un instant ses feuilles endormies, et de 
ses branches tombe une pluie mortelle sur le sol brûlant. 
Mais un homme a fait un signe, un homme obéit ; on l'en- 
voie à Vantchar, il part sans hésiter et le lendemain il rap- 
porte la gomme mortelle, des rameaux et des feuilles fanées, 
et de son front pâle, la sueur coule en ruisseaux glacés. Il 
l'apporte, chancelle, tombe sur les nattes de la tente, et le 
misérable esclave expire aux pieds de son prince invincible. 
Et le prince, de ce poison, abreuve ses flèches obéissantes. 
Elles vont porter la destruction à ses voisins, sur la fron- 
tière ^ . » 

Le poète russe a certainement chargé un peu les ombres 
du tableau pour produire plus d'effet, mais ces arbres sinis- 
tres existent réellement dans l'imagination du peuple ; un 
caractère essentiellement funéraire est aussi attribué par la 
croyance populaire au manzanillo, à l'if, au noyer, dont 
l'ombre, dit-on, donne la mort. Dans l'Inde on appelle Yama- 
dîttikâ (messagère du dieu de la Mort), le tamarin, et 
Yamadruma (arbre de Yama , du dieu de la Mort), le 
hombax heptaphylliim. 

Yama peut aussi être considéré dans sa qualité de « pre- 
mier des bienheureux », de dispensateur de l'ambroisie, de 
l'immortalité; l'ambroisie coule du fruit de l'arbre céleste, 



bouleau? Haughton i-ecorinaîtrait plutôt dans Vativishâ Vaconitum ferox, 
dont les Indiens se servent pour empoisonner leurs flèches. 
' Traduction de P. Mérimée. 



160 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

du figuier divin, la ficus indica du paradis, qu'on appelle, 
par conséquent, l'arbre c/^er à Yama^. 

Mrityiivancana (apportant la mort) est l'un des noms 
donnés à Çiva destructeur, et à la plante Mgle Marmelos 
Corr. Certaines plantes ne fleurissent et ne fructifient que 
pour mourir, d'où leur nom de mrityupiishpa (la canne 
à sucre, dont la fleur porte la mort), de mrityubîga (dont 
la semence est mortelle, le bambou), de mrityuphala (dont 
le fruit annonce la mort, une espèce de courge et le bananier, 
rtiusa sapientum^). L'arbre qui donne la vie fournit le bois 
des cercueils^. Nous savons que certaines tribus sauvages de 

' a L'arbre cosmique de la Kâthaupanishad (VI, 1), écrit M. Sénart dans 
son savant Essai sur la légende de Bouddha, est encore appelé « Yamrita ». 
Parmi les arbres fantastiques, propres, suivant la légende brahmanique et 
la légende buddhique, à chaque continent, se distingue l'arbre de VUttara- 
kuru, le pays des Hyperboréens, des morts bienheureux, ce paradis du 
Yima de l'Avesta par sa situation « au Nord ». Il se rapproche de l'arbre 
kïctaçâlmali (cf. dans le second vol. le mot Çâbnali) , instrument, chez les 
Brahmanes, des vengeances de Yama, qui a d'ailleurs, chez les Buddhistes, 
par le voisinage des Garudas, des serpents de l'Océan, conservé tous les 
traits essentiels des plus antiques variantes de l'arbre à Yamrita. Comme 
souverain des morts, Yama a près de l'arbre sa demeure. Hel a de même 
son siège près d'une des racines d'Yggdrasill, à côté d'une de ses fontaines. 
Mîmir, qui, dans le mythe germanique, donne son nom à la source de vie, 
est de même un roi des morts, et le bois qui, de lui, est appelé Hoddniimis 
hollt, sert de retraite au couple qui doit peupler l'univers renouvelé; lu est 
le lien de la génération et le lien de la mort {Kdma-Mrityu) . L'épopée in- 
dienne n'a pas non plus perdu le souvenir des arbres d'or qui, avec la vai- 
ta:ûvri, limitent l'empire des âmes. » 

2 Le Mahabharata, III, 15647, dit que le venu, le nala (deux roseaux) et la 
kadali (la musa sainentum, le bananier) fructifient pour leur mort et non 
pour leur vie ( Venuh kadali nalo va phalatyabhdvâya na bhûtaye 
'tmanah). 

' Nous avons appris par les journaux russes qui donnaient une description 
détaillée des derniers moments et des funérailles du célèbre poète le comte 
Alexis Tolstoï, qu'il défendit de doubler avec du zinc l'intérieur de sa caisse 
mortuaire, parce qu'il désirait, même après sa mort, rester en contact avec 
le monde végétal. Qui sait? Espérait-il renaître lui aussi sur son propre 
tombeau sous la forme d'un arljre? Une pareille fantaisie chez un poète tel 
que le très-regretté comte Alexis Tolstoï n'aurait rien de surprenant. — 
On veut absolument revivre après la mort, et l'arbre est le symbole le plus 
vivant de la vie. Nous trouvons des traces de ces croyances pi'esque chez 
tous les peuples. Paolo Mantegazza , dans son livre sur le Rio délia Plaia, 
nous appi-end que chez la tribu sauvage, presqu'éteinte à présent, des Cal- 
chaquies, « adoravano alcuni alberi ornati di penne e vi ammucchiavano 
piètre suUe tombe dei loro raorti ». Olearius, dans son voyage en Perse, 
entrepris en l'année 1637, avait observé cet usage funéraire : trois hommes 



FUNÉRAIRES (^ARBRES ET HERBES). lOl 

l'Inde, \esPi(harries,T^SLr exemple, ensevelissent leurs petits 
enfants dans un pot de terre qu'ils couvrent de feuilles^ et 
déposent au pied d'un arbre; après avoir couvert le pot de 
broussailles, ils s'en vont. Une semblable sépulture est ac- 
cordée à ceux qui meurent de la rougeole ou de la petite vé- 
role ; le cadavre est mis au pied d'un arbre, et abandonné 
dans la bruyère couvert de feuilles et de branches ; au bout 
d'un an, les parents se rendent au même endroit pour prendre 
part à un repas funéraire'. Nous avons remarqué que l'arbre 
que l'on rencontre sur le chemin de la mort, le fruit de cet 
arbre , le légume funéraire (cf. aussi dans le second volume 
l'article Asjj/iodèle dont les prairies couvraient la région des 
morts hellènes), sont un symbole de la vie éternelle. Cette 
croyance a amené l'usage de planter des arbres sur les tom- 
beaux, surtout des cyprès symbolisant à la fois la vie et la 
mort. L'arbre planté sur un tombeau est censé représenter 
l'àme devenue immortelle, et on pense même que l'arbre 
pousse spontanément du corps. On se souvient, sans doute, 
du célèbre épisode de Polydore chez Virgile, et de l'imitation 
que Dante en a faite dans le cliant de Pietro délie Vigne, le 
treizième de V Enfer. Dans un chant populaire bulgare re- 
cueilli par Dozon, un amant malheureux pousse cette plainte : 
« Moi, je deviendrai un vert érable ; toi, près de moi, un 
mince sapin ; et les bûcherons viendront, les bûcherons avec 
des haches arrondies, ils abattront le vert érable, puis le mince 

portaient devant le cadavre chacun un arbre où Ton avait attaché quelques 
pommes l'ouges comme celles de calville, trois tresses de cheveux que les 
femmes du défunt s'étaient arrachées ou coupées en signe de fidélité, et de 
petits morceaux de papier rouges et verts. 

1 Cf. ce que nous avons dit à propos du rouge-gorge au mot Feuille. 

2 The Hindoos, II, 118, London, 1835. — « Confucius nous dit que, dans les 
temps antérieurs à Fou-Jii, on mettait les morts sous des monceaux épais 
d'herbes pour les enterrer dans des lieux déserts et écartés, sans faire de tom- 
beaux, sans planter d'arbres et sans déterminer le temps du deuil. » Schlegel, 
Uranographie chinoise., I, 218. — Dans une formule funéraire égyptienne, 
traduite par Chabas, on lit : « J'ai prononcé les paroles sur les herbes sa- 
crées placées à tous les coins de la maison, puis j'ai aspergé la maison toute 
entière avec les herbes sacrées et la liqueur haq, au soir et au lever du soleil. 
Celui qui étend restera étendu à sa place. » Dans le Grihyasûtra d'Açva- 
lâyana, on conseille de consti'uire les tombeaux dans des lieux boisés et 
remplis d'herbes, en évitant cependant les plantes épineuses et laiteuses. 

I. 11 



102 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

sapin, ils en tailleront de blanches planches, Os feront de nous 
des lits, ils nous placeront l'un auprès de l'autre, et ainsi, ma 
mie, nous serons ensemble. » L'érable et le sapin, de même 
que le cornouiller de Virgile, pousse spontanément du tom- 
beau. Dans le recueil de chants populaires de Vuk, on lit : 
« Peu de temps après que cela s'était passé, du corps d'Omer 
germa un vert sapin, de Mérima une verte sapine; la sapine 
autour du sapin s'enroula, comme de la soie autour d'un 
bouquet de basilic; de l'hellébore autour de tous deux. » Dans 
le recueil de Passow, le corps de l'amant malheureux produit 
un roseau, celui de l'amante un cyprès. Le roseau revient 
souvent aussi dans les récits populaires italiens; dans un 
conte toscan qui fait partie de mon recueil, le jeune homme 
tué se transforme en un cornouiller (proprement un san- 
guine), dont on fait une flûte qui chante et révèle en chan- 
tant que le jeune homme a été tué, rien que pour la plume 
d'un paon. C'est évidemment un conte mythique, et ce qui 
nous a frappé extraordinairement lorsque nous l'avons en- 
tendu est le ton absolument archaïque de l'air, triste et mo- 
notone, qui accompagnait cette complainte. Dans un grand 
nombre de contes populaires, la vie des jeunes héros est sym- 
bolisée par un arbre, souvent un cyprès (cf. Sang des ar- 
bres). De même, Ovide, en sa légende de Philémon et Bau- 
cis, nous représente le mari et la femme que la mort ne peut 
séparer, transformés en deux arbres voisins. 

Gallus. — C'est à J.-B. Porta, le médecin napolitain du 
xvie siècle {Phytognonomica) , que nous empruntons ces dé- 
tails qui se rapportent aux plantes graeco-latines qui ont tiré 
leur nom du coq ou de la poule : « Capnos duplex, alia 
hortensis, alia, qiiam pedem gallinaceum vocant, in parie- 
tinis et sepibus nascens, teste Plinio, nam gallinacei pedis 
similitudinem habet; gallinacei fel aqua dilutum luminum 
aciem confortât, et leucomata tollit, ex Marcello; veterum 
gallorum jus expertus est Galenus ventrem solvere; herbae 
succus claritatem facit et alviini solvit, ex Mesue. Inter 
thlaspeas nomenclaturas etiam pes gallniaceus legitur 



GALLUS. 163 

ob simulacrum frondium cura illius pedibus. Jus gallinaceum 
si aestate cum uvis immaturis deco^uatur, bilera utrinque 
extinguit, ex Nicolao Massa, et bilioso febricitanti juveni 
propinatur capo a Mundella; thlaspi potiim acetabuli men- 
sura bilem utrinque extraliit, ex Dioscoride. Ischoeinone7)% 
Thracia inveniunt, qua ferunt sanguinem sisti, non aperta 
modo vena, sed etiam praecisa. Serpit e terra milio similis, 
foliis asperis et lanuginosis, farcitur in nares; quae nascitur 
in Italia et sanguinem eadem adalligata sistit, ex Plinio. 
Exiguum est gramen apud nos surgens, calamulis geniculatis, 
surrectis, singulis in quiuas ternasve exiles florum spicatas 
caudicellas digitatim sparsis , sapore astringenti et exsic- 
cante, unde non vana conjectura Plinianam ischoemonem 
possumus existimare; ywlgo pes galli dicitur, quod in 
summo frutice trifariam gallinacei pedis imitationem habet. 
— Consolida m regalem, sive alterum caniini sylvestris 
genus, recentioribus sptron di cavaliero vocatum, sed 
melius gallinaceoruni calcar ; quod ab altéra floris parte 
cornicida sursum spectantia promat, instar galli, vocetur 
galli calcar ; Dioscorides potum serpentum morsibus prae- 
sidio esse dixit, et calculosis auxiliari; jus e gallinaceis 
potum praeclare medetur serpentum morsibus, ex Plinio, sic 
et lapilli qui in gallinaceorum ventre reperiri soient; y.âjy.a- 
Ai; pes gallinaceus vel p)es pndli Romanis dicitur inter 
Dioscoridis nothas nomenclaturas , quod nomen ruellio ad- 
notatur, nimirum quod extremum folium in gallinae pedem 
conformetur ; nam folia quae prope imum scapum sunt, apium 
quadantenus effigiant; Dioscorides urinam movere dicit, Ni- 
cander adversus venenata in theriacis admittit. Galli jus 
contra venena diximus, ex Dioscoride, quippe venenorum 
acrimoniâs liebetat, et contra serpentum morsus, ex Plinio; 
praeterea ad calculos deturbandos validam afFert opem : quod 
praestat et caucalis multaque alla communia liabent. » On 
reconnut aussi le pied de coq dans la cymbalaria et dans 
\a. portiilaca ; Porta mentionne encore la crista _galli, pour 
la propriété qu'elle a d'exciter la sensualité. — En Aile- 



1(34 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

magne, on appelle hahn ou coq un démon du blé; herhst- 
hahn ou coq de Vauiomne est un autre démon germanique. 

Gaokerena. — Arbre mythique de l'Avesta; dans le Bun- 
dehesh il est appelé gokarn, ce qui nous permet de remon- 
ter à la forme sanscrite gokarna, corne de vache ou de 
hœuf. On sait que le dieu paradisiaque Ci va, qui demeure 
sur la montagne, a pour emblème un taureau. Ce taureau 
se confond avec l'arbre du salut et avec le naiihandhana, 
auquel, dans le déluge indien, fut attaché le navire. (Cf. Eau 
et Bouddha.) 'Le gaokerena, créé par Ahura Mazda, est 
le siège de l'immortalité et de l'ambroisie; un lézard vou- 
drait le souiller , mais dix génies, créés par Ahuramazda, le 
gardent. Cf. Grill, Die Erzvàter der Menschheit, I, 187. 
M. Grill compare à cet arbre l'arbre du paradis terrestre de 
la tradition biblique. 

GÉNÉsiQUES (Plantes et herbes). — L'arbre d'Adam, 
l'arbre anthropogonique', l'arbre cosmogonique, l'arbre de 
Noël sont des arbres génésiques par excellence. On pourrait 
donc, à la rigueur, rattacher tous les arbres de ce genre à 
ces quatre types mythiques essentiels. Toutefois, il s'agit 
ici, comme dans la catégorie des arbres et des herbes eroti- 
ques, d'une qualité spéciale attribuée à un grand nombre 
de plantes réelles, bien plus que d'un arbre idéal de la géné- 
ration, d'une gant typique. 

L'arbre du ciel, l'arbre solaire, l'arbre lunaire, l'arbre du 
nuage sont tous des arbres générateurs; leur lait, leur eau, 
leur rosée, leur pluie, est l'ambroisie, est la semence divine 
qui crée la vie; la foudre et le rayon solaire qui font jaillir 
cette semence, qui connaissent et pénètrent les lieux secrets 
où la vie a sa source, sont à la fois un oiseau savant et un 
oiseau générateur (le mot ganaka sanscrit prête à l'équi- 
voque), un serpent rampant sur l'arbre, un phallus lumi- 
neux et puissant. 

' On peut citer encore ici le riedgras, sur lequel la mère de la tril)U 
Flanxtana descendit sur la terre, d'après une légende Kinai citée par Ant. 
Schietner dans son Introduction au Worterbiich der Kinaisprache de 
Radlotf. St-Petersbur!?. 1878. 



GÉNÉSIQUES (PLANTES ET HERBES). 165 

Parmi les plantes de la terre, J. B. Porta indique comme 
ayant des propriétés essentiellement génésiques, la vigne, 
l'olivier, lo cliervis, la pastenade {pastinaca), le cumin, la 
renouée {saaguinaria), le crataegon, la coriandre, le ba- 
silic, la rue {polygonus), le sénevé, le cresson, l'ortie, l'oi- 
gnon, l'ail, le poireau, la colocasie et la serpentaire. Un 
grand nombre des herbes qu'on recueille à la Saint-Jean 
(cf. Saint-Jean , dans ce même volume, et Hypericon, 
Ariemisia , Manclragore,Kunabiitza,Qic., dans le second) 
ont les mêmes vertus. Dans les recettes de Tliéophraste et 

de Piperno\ dans un manuscrit de la Bibliothèque Lau- 
« • 

* Parfois on attribue l'impuissance et la stérilité à quelque ensorcelle- 
ment. Dans ces cas, on donne des recettes spéciales , que le lecteur sera 
peut-être curieux de connaître. Nous les tirons d'un livre du médecin Pi- 
perno, imprimé à Xaples en l'année 1635 et intitulé : « De magicis affecti- 
bus. » Pour l'impuissance: « Sponsus vero et sponsa utantur ante coenam 
et prandium, jpraemissn betiedictione, untia 1 huius ell. R. (recipe) pistac- 
chiorum, pineorum, satyrion, palurae Christi, fenugreci (sic, le foin grec) 
an. unt. 1 radicis iringi (eryngii), brioniae an. dr. 2 pul. arthemisiae, 
bettonicae, hyperici gi\uiorum paradisi (cf. arbre ô.''Adani) , nepetae (neph- 
tae) , cinamoni (cinnamomi), gariofil. macis an. dr. 1. galangae zedodariae 
an. scr. -f pulverizentur omnia, et cum melle desp. tiat confectio aromati- 
zauda cum musco, item theriacae , diamuschi, diasatyr. an. dram. 1 cum 
untia 1 decoctionis hyperici bibatur, quid, si addes dr. f pulveris virgae 
tauri vigorosius operatur; item R. olei de lilio, astoreo an. un. '- nucis 
muscatae euforbii an. scr. 1 muschi, amhrae an. gr. 3. m. unguantur renés, 
et virga et peritoneum ante coenam; laudatur fel corvinum cum balsamo 
et confert etiam oleum nostrum senibus et frigidis. R. priapi tauri, ez'ucae, 
piperis, gariof., testiculorum vulpis, cinam, cardamo. au. unt. -f S. pulvis 
dosis dr. 2 cum vino. » Pour la stérilité de la femme: « Orationes niiper 
dictae pia continuandae cum precat. Annae , 1. Reg. I. Domine exer- 
cituum et cap. 2. Esultavit cor, etc.. Tum frequentanda lectio et vota SS. 
Januario, Festo et Desiderio nostris Ben. civibus ad exorandam prolem , ut 
exoravit prolem Giphius S. Beneventanus et saepe lib. b. Tobiae; interroga- 
vit Tobias Angelum etc. 7. 8, « vocavit Raguel ad se Annam etc. », celebratis 
evacuationibus praesertim in uxore, et decoctis chinae; accipiat post mens- 
trua per mensem pulveris herbae Aron, flor. cinosorci dram. 1 cum vino, 
vel cum aetio unt. 10 succi Salviae per quatuor dies bibiti, tum ellectuar. 
supra descriptum cum pystachiis... item draiîi. 1. -r Tripherae magnae et 
benedictae bibendo desuper vinum cuius fuerit infusus testiculus hei'bae 
canis. Tum mulier menstruis munda supponat per très dies hoc matricale, 
ac cibis optimis vescatur, et coeat cum viro suo. R. cyperi, ^affarani, acori, 
saturegiae an. dr. 2 cum coagulo leporis et eius felle et succo mercurialis 
f. matricale, continuant aliae serraturae eboris coclear cum optimo vino. » 
— C'est bien une recette médicale de la force de celle de Piperno, ce passage 
de "l'Histoire des plantes de Théophraste : k Humanis corporibus, ulti-a illa 
quae sanitatem, morbos, mortemque spectant, alia quoque herbas afferre 
suis viribus posse affirmant, ut puta, generandi seminis facultatem atque 



166 BOTANIQUE GENERALE. 

rentienne de Florence, intitulé : Libro de le segrete cose 
de le donne, et dans le livre de Sidrach, on trouve la des- 
cription de quelques herbes magiques douées de ce pouvoir 
spécial. Quelques-unes de ces herbes cependant ne sont pas 
nommées, et on ne saurait, par conséquent, les identifier. 

Dans un passage du manuscrit de la Laurenziana, on con- 
seille à la femme qui « non puote avère figliuoli » l'usage 
interne et permanent de la laine ou de l'ouate mouillée 
d'huile de roses, dans laquelle on aura d'abord fait bouillir de 
Vail. Le livre de Sidrach permet de supposer que l'une des 
herbes recommandées en ce cas pourrait être une espèce de 
cresson. « Anche è un' erba lunga di quattro palmi o di meno, 
e è a guisa di crescioni e à fiori violetti e lo semé vermiglio 
e radice piccole forcate. Chi la facesse pestare e bollire con 
mêle, e mangiassene XXX di, a digiuno, egli ingenerebbe, 
s'egli la femina non fosse stérile. » Une autre herbe 
est décrite, par le prétendu Sidrach, de la manière suivante : 
« Anche è un' erba di più d'uno palmo, e è molto nera, e a 
molté foglie a guisa di mortelle. Le sue fronde si tengono a 
due, a tre e a quattro; à piccole radici. Chi la portasse e 
mettessela sopra acqua tiepida, e la femina la portasse tre 
dî nella sua natura, e al vespro e al mattino la mangiasse, 
infine di tre di giacesse con suo marito, s'ella non sia {sté- 
rile, overo lo suo signore, ella ingraviderà. » 

Dans un chant bulgare et dans un chant turc analogue, 

sterilitatem ; et quasdam ex eodem facere utrumque valere, sicut qili testi- 
oe<?i(s appellatus est. Cum eiiim gemini siut, alter magnus, alter autem 
parvus , magnum efticacem ad coitum datum e lacté caprino tradunt, mi- 
iiorem vero obesse ac inhibere ; habet folium laseris; verum levius atque 
minus; caulem simillimum spinae quam pirum vocant; mirum ergo (ut 
dictum est) ab una eaderaque natura, diversitatem tantam virium proficisci. 
Nam vim eiusmodi esse duplicem absurdum putari minime débet. Tum 
enim alii quidam, tum Aristophilus pharmacopola plataicus, vires quasdam 
compertas se habere dicebat, partim ut quis magis coire valeat, partim ut 
nihil penitus valeat. Id quoque prorogare plus minusve temporis posse, ceu 
biraense aut trimense, qua quidem lierba vel ad temperandos, castigandos- 
que adolescentes aliquando uti aiebat. Quaedam ad procreandum marem 
aut foeminam valere traduntur ; quamobrem herbam quandam marificam 
et aliam foeminificam vocant, ambae inter se similes et ocini specieni 
gerentes. « 



GEORGES (rose DE SAINT). 167 

cité par Dozon, une prisonnière, au bout de dix ans de ma- 
riage stérile, accouche heureusement après avoir acheté des 
herbes qui font concevoir. Ce miracle se reproduit souvent 
dans les contes populaires ; le nom de l'herbe est rarement 
indiqué; mais les sorcières pourraient, parmi les herbes, en 
citer quelques centaines auxquelles elles reconnaissent le 
pouvoir surnaturel. Une fois enceinte, la femme est impa- 
tiente de se délivrer ; ceci s'accomplit, dès les temps védiques, 
à l'aide de formules magiques et de certaines plantes qu'on 
touche, qu'on baise, dont on se frotte et dont on fait des 
tisanes. En Suède, les femmes grosses embrassent un arbre, 
pour faciliter leur délivrance \ 

Georges (Rose, ou fleur, ou herbe de Saint'). — Ce 
nom a été- donné à plusieurs plantes différentes, ainsi qu'on 
peut l'inférer d'un passage de Bauliin {I)e plantis a diris 
sanctisve noraen hahentibus). Le plus souvent on appelle 
ainsi la pivoine. Mais Clusius donne ce nom au lilium con- 
valliura (tandis qu'on attribue le lis blanc, à cause de sa 
candeur, à saint Louis Gonzaga, le protecteur de la jeunesse; 
on représente aussi parfois avec le lys blanc saint Joseph, 
l'innocent mari de la Vierge). On a appelé racine de saint 
Georges la dentaria major, et herbe de saint Georges 
la valeriana sativa. Près de Montl)éliard on donne, d'api'ès 
le témoignage de Jean Bauhin, le nom de violette de saint 
Georges au leucoiiim luteimi, et chez Auratus Lusitanus 
on indique le cucmnis agrestis sous le nom de fruit de 
saint Georges. Dans l'Asie Mineure l'arbre de saint Georges 
par excellence est le caroubier. Il y a deux saints Georges : 
la fête de l'un, le martyr, tombe au mois d'avril, celle de 
l'autre au mois de septembre. La pivoine, qui fleurit au mois 
d'avril ainsi que le lilium coni'alliu.rn, semble être sous la 
protection du premier. Le rôle mythologique de ces plantes, 
le caroubier excepté, est si mince et si insignifiant qu'il me 

' « Schwaugere umfassteii, soMohl iu Vàreiul iils iu Vestbo in ihrer Noth 
den Vurdtrad, um eine leichtere Entbindung zii erhalten. » JMaiinhardt, 
Baumhultus dcr Germanen ; cf. Sureau. 



168 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

semble à peu près inutile de chercher à ce patronage d'au- 
tres raisons que la coïncidence de leur floraison ou fructifi- 
cation avec le jour de la fête du saint \ 

Gerstenwolf : Loii20 de Vorge, nom d'un démon alle- 
mand qui dévore l'orge. 

Graswolf : Loup de Vherbe, l'un des nombreux démons 
végétaux de la superstition allemande. 

Guirlandes. (Cf. Couronnes.) 

GuYTERL\ {Ye7^va de S.). — Clusius donne ce nom à la 
chondrilla prior (que Bauhin appelle dent de lion), au 
phyllian marifician et au phyllum seminificuni. 

Habergeiss, Haferbock : Chèvre de V avoine, houe de 
Vavoine, noms de deux démons germaniques. 

Halmbock : Bouc de la paille, houe de la tige, nom 
d'un démon germanique. 

Herbes. — D'après le Rigvéda, certaines herbes ont été 
créées trois âges avant les dieux'. Avant de créer l'animal, 
ne fallait-il pas produire ses aliments, c'est-à-dire les herbes? 
« Lorsque le Vràtya, est-il dit dans VAtharvavéda ^, songea 
aux animaux, le roi Yama apparut et se mit à sa suite, après 
qu'il eut créé les herbes. » L'hymne du Rigvéda, que nous 
venons de citer, devait être récité en semant ; on invoque 
de même celles qui donnent des fruits et celles qui n'en don- 
ne nt pas {phalinîr aplialâ iita), celles qui donnent des 
fleurs et celles qui donnent des boissons {pushpavatih pra- 
sûvatîh, proprement les pjroductives, celles dont on tire 
quelque suc, comme par exemple le soma). On les appelle 
mères divines (ou lumineuses), et on les invoque pour la 
destruction du mal\ 



' Cf. Hehn, Kulturp flan zen icnd Hausthiere. Berlin, 1874. 

2 Yâ oshadhih pùrvâ gâta devebhyas triyugam purà; Rigv., X,97. 
Taitt. Samhiia, lY ,2. Cf. le mot Fleur : nous avons vu que les dieux 
s'annoncent d'abord par une fleur. 

3 XV, 14. 

'* Oshadhir iti mâtaras tad vo devir upahruve rapânsi vighnatir 
ita rapah. Dans le Yagurveda blanc aussi, les herbes, spécialement les 
herbes médicinales, sont appelées ambds (mères). 



HERBES. ■ 169 

.- La strophe onzième de l'hymne du Rigvéda, septième de 
la Taittiriya Samhiéâ,s'ex\mme ainsi : « Dès que je prends 
ces herbes dans ma main et que je les secoue (pour les semer), 
l'essence du mal est tuée comme par des meurtriers \ » La 
force, est- il dit, sort des herbes, comme les saches sortent 
de rétable {ucchusmâ oshadhinàm gâvo goshthâd ive- 
rate). La strophe quinzième du Rigvéda, seizième de la 
Taittiriya Samhitâ, invoque les herbes créées par Brihas- 
pati (une forme de Brahman, le ciel), qui donnent des fruits 
et qui n'en donnent pas, celles qui donnent des fleurs et qui 
n'en donnent pas, pour qu'elles délivrent du mal {ta no 
muncantu anhasah). Dans le Rigvéda on rencontre encore 
cette strophe : « Qu'elles me délivrent de la malédiction, des 
eaux de Varuna, du lacet de Yama, de tout châtiment divin ^ » 
L'origine céleste des herbes est indiscutable pour le poète 
védique ^ lequel fait des vœux pour que l'homme ne gâte 
point l'œuvre de la divinité : « E^i tombaM du ciel, les 
herbes ont dit : Cette vie que nous venons d'obtenir, l'homme 
ne la détruit point; celles qui écoutent ces mots de près, et 
celles qui se sont éloignées, en se donnant rendez-vous ici, 
toutes lui (à l'herbe soma) accordèrent la puissance curative 
par excellence^. » Le semeur védique prie encore la taupe 
de ne pas endommager les herbes {ma vo ^nshat khanitâ), 
et il demande aux dieux que nul bipède ou quadrupède ne 

1 Yad aham vagayann ima oshadhir hasta à dadhe àtnid yakshtnasya 
naçyati purd giva-gribho yathâ. 

2 Muncantu md çapathyàd atho varunydd uta , atho yainasya pad- 
Mçât sarvasmdd devakilbishdt. Puisque cette strophe n'est pas reproduite 
dans la Taitt. Sam., il faut la supposer interpolée dans le recueil définitif 
du Rigv., après la rédaction du Yagurv. noir. On peut d'ailleurs recon- 
naître dans cette strophe quelques traits de modernité relative, par exem- 
ple, le caractère spécial de Yama et des dieux punisseurs, les jeux de mots 
et les assonances entre les mots çaxMthidt et varunyat , entre padbiçdt et 
kilbishdt, et l'emploi ici à peu près pléonastique de la particule atha. 

3 Dans le livre de Sidrach, il est dit que « Le sette pianete fanno nascere 
tutte l'erbe del môndo e tutti i frutti deUa terra ». 

'* Avapatantir avadan diva oshadhayah pari yam givam açnavâ- 
tnahai na sa rishydti piû^'ushah yâc eedam upa çritivanti ydç ca dù- 
ram ptardgatdh iha samgatya tdh sarvd asmai sam datta bheshagam. 
Ces deux strophes, qui dans la Taittiriya Samhitd (IV, 2, 6) se trouvent 
réunies, sont séparées dans l'hymne X, 97, du Rigvéda. 



170 BOTANIQUE GÉNKRALE. 

prenne le. dessus sur lui (dvipac catushpad astnâkain sar- 
vamastv anâturani). 

Les poètes voyaient dans chaque herbe la présence d'un 
dieu, mais surtout dans les herbes médicinales (cf. dans ce 
volume l'article : Médicinales (plantes et herbes) ; le dieu qui 
faisait pousser les herbes était le dieu lunaire, Soraa, le roi 
Soma caché dans les plantes et dans les eaux , ou mieux 
peut-être dans l'eau, dans le suc des plantes '. Soma, ainsi 
que la lune (cf. ce mot), est appelé oshadhipati, c'est-à-dire 
seigneur des herbes, à cause de l'influence qu'on attribue au 
dieu lunaire sur toutes les opérations agricoles; on devra 
cependant consulter les renseignements donnés au mot So- 
leil (arbres et herbes du). Dans le Véda, les plantes s'entre- 
tiennent avec Soma leur roi, ou avec l'herbe sonia , la meil- 
leure d'entre elles '. Parmi les herbes de la terre, la meil- 
leure {trinottaina) est, pour les Indiens, \andropogon, 
appelé aussi bhûripaira (qui a beaucoup de feuilles)^. Le 
mot trina cependant se dit souvent d'une herbe qui a peu de 
prix et, par comparaison, d'une chose vulgaire ^ ; oshadhi, 
au contraire, a presque toujours une signification noble, et 
représente surtout l'herbe médicinale. 

Le Brahmavâivarla Purâna fait mention d'un person- 
nage nommé Trinâvarta (qui fait venir les herbes? ou qui 
tourne au milieu des herbes) ; on pourrait peut-être rappeler 

1 Somam ràganam oshadhishv apsû; Taitt.Santhitû, 1,7, 10. Une sen- 
tence indieime (B(3hling, Indische Sprnche, I, 1228) nous apprend que 
toutes les semences sont contenues dans l'eau (udake sarvabigàni). 

^ Oshadhayah sarii vadante somena saha râgnd; Rigv., X, 97, 22. 

' Parmi les trina, à cause certainement de leur feuillage, les Indiens pla- 
cent aussi les palmiers, spécialement palnia rinifera, qu'ils appellent tri- 
nendra, trinarâga (Indra ou roi des herbes) . A la musa sapientum on donne 
aussi le nom de trinasârâ « celle qui contient en elle l'essence de toutes les 
herbes ». Dans le Vishnupnirdna une espèce de vigne est appelée la mère du 
monde, et l'arbre autour duquel elle s'enroule est le dieu Yishnu lui-même. 

■* Nous employons de la même manière le mot paille; nous disons, par 
exemple, feu de paille, et les Indiens trinûgni (feu d'herbes, feu de paille). 
Dans le Rûmâyana IV, 54, 18, on lit: trinâdapi hhayodvigna (qui se laisse 
épouvanter même d'un fétu, d'un brin d'herbe), III. Kshipram ràgyac'yuto 
dinas trinatulyo bhavishyasi (aussitôt déchu de la royauté, tu seras misé- 
rable comme un fétu, comme un brin d'herbe) ; dans le Panc'atantra, 1, 190 : 
trinamiva laghu manyate (il est tenu pour léger comme de la paille). 



HERBES. 171 

ici ce nain Pantéléï de la tradition populaire russe \ qui sait 
distinguer les bonnes plantes des mauvaises, et qui frappe 
celles-ci de son bâton : donnée dont s'est servi le comte Alexis 
Tolstoï dans sa terrible et peut-être excessive satire contre 
les Nihilistes. 

Trinapcmi {ayant des mains de paille?) est le nom 
donné à un rishi; s'agit-il ici du mythe et du conte popu- 
laire du manchot qui, ayant perdu ses mains, reçoit par un 
miracle des mains d'or : d'où le nom àliiranyahasta donné 
au héros solaire? Nous avons dit qu'il y a des dieux dans les 
herbes. Très souvent cependant les démons à leur tour vont 
s'y cacher; de là ces vertus malfaisantes attribuées à bon 
nombre de végétaux, surtout aux plantes desséchées. 

Lorsque Hanumant, dans le Râmâyana, va chercher auprès 
du lac de la Montagne des parfums {Gandhamâdana) l'herbe 
de résurrection, il trouve commis à la garde de cette herbe 
un gandharva (mot que dans ma Mj^thologie zoologique j'ai 
traduit : celui qui marche dans les parfums, parallèle au nom 
apsarâ, celle qui réside au milieu des eaux). Ce gand- 
harva qui marche au milieu des parfums, naturellement les 
boit : d'où le nom de Trinapa (celui qui boit les herbes, 
c'est-à-dire le suc des herbes) donné à un gandharva dans 
le Mahâhhàrata. Ce gandharva a donc le même caractère 
que les centaures hellènes, gardiens des eaux et des herbes, 
et fameux, comme leurs ancêtres védiques les gandharvâs, 
pour leur connaissance des herbes médicinales. 

Ces centaures, ces gandharvâs, ces dragons qui retiennent 
les eaux et qui sucent les herbes et qui, avec tant de diffi- 
culté, permettent aux hommes d'en jouir, se changent aisément 
en démons de la sécheresse. On connaît le monstre Çushna 
qui dessèche les eaux du nuage et empêche la pluie de tom- 
ber sur la terre; trinaçoshaka (celui qui dessèche les herbes) 
est le nom donné à une espèce de serpent, de dragon men- 
tionné par Suçruta. Dans l'herbe se cache toute la force du 

' Le nain du Tyrol qui assiste aux semailles semble avoir le même ca- 
ractère de trinàvarta. 



172 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

monde. Celui-là donc qui connaît la vertu secrète des herbes, 
est tout-puissant. Indra lui-même se sert d'une herbe dans 
son combat contre les démons (cf. Arènes et Ouvrir, herbes 
pour); mais il faut, dit VAt/iaroavéda (II, 27), un œil de 
faucon pour découvrir cette herbe, une dent de sanglier 
pour la déraciner. Un proverbe hongrois, pour indiquer un 
homme qui sait tout, dit qu'il « entend pousser l'herbe». C'est 
un des privilèges du jeune héros de plusieurs contes popu- 
laires. (Cf. entre autres les Colites populaires de V Anda- 
lousie par Caballero, les Coules populaires delà Grande- 
Bretagne par Bruevre, et les contes populaires russes dans 
le recueil d'AfanassiefF.) 

Nous verrons dans ce même volume, en décrivant les herbes 
magiques, médicinales, miraculeuses, nuptiales , pro- 
phétiques, sacrées, saintes, et dans le second volume, 
aux mots Tulasî, Artheniisia (armoise), Verveine, Fou- 
gère, Rue, etc., le pouvoir extraordinaire attribué par la 
croyance populaire à certaines plantes. On peut même dire 
que toute la sorcellerie se fonde essentiellement sur la science 
de ces propriétés des herbos. Le plus grand sorcier est celui 
qui connaît le mieux les secrets du monde végétaP. La pré- 
sence supposée du dieu et du démon dans les herbes, la 
croyance même au passage des âmes du corps humain dans 
un arbre ou dans une herbe, croyance que la mythologie 
indienne et hellénique a contribué à propager, et que les 
doctrines pythagoriciennes ont changée en article de foi re- 
ligieuse et scientifique^, ont dû jadis aider puissamment 
aux pratiques des magiciens, et rendre leur profession aussi 
lucrative que dangereuse; puisque, tenant leur science du 
diable auquel ils avaient vendu leur âme à prix d'argent, 

' Au moyen âge, à Venise, on appellait erheria la sorcellerie; cf. Cec- 
chetti, La re%iubblica di Ve^iezia e la corte di Ro^na. Venise, 1874, I, 45. 

2 Le père Sebastiani qui voyageait dans l'Inde, dans la seconde moitié du 
xvii° siècle, en observant les mœui-s de certains pénitents du Guzerate, 
dans sa Prùna spedisione ail' Indie Orientali, nous renseigne de la ma- 
nière suivante : « I più, come Pitagorici, non mangiano mai carne, né pesce, 
uè ova, ne Verbe che siano rosse, stimandole pure vivificate dalT anima di 
qualche antenato, » 



HERBES. 173 

on les consultait et paj'ait d'abord, pour les persécuter en- 
suite si leur magie n'avait pas bien tourné. De nos jours les 
prétendus sorciers ont presque entièrement disparu; mais on 
croit cependant encore à la magie. Voilà pourquoi tous les 
travaux champêtres qui se rapportent aux herbes sont en- 
core accompagnés de certaines pratiques superstitieuses. 

Dans le Tyrol, on croit que, pendant les semailles, un petit 
nain vient parfois donner aux paysans de salutaires conseils. 
En Suède, lorsque le vent du printemps souffle, on craint 
qu'un démon féminin n'emporte dans les plis de sa robe 
toutes les semences. En Chine, au printemps, l'empereur doit 
assister chaque année à la cérémonie religieuse des semailles, 
et planter de ses mains un grain de riz ^ . La semence est 
le principe de la vie annuelle de la nature et de la vie de 
l'homme. « Rien ne naît, dit une sentence indienne', sans 
semence; sans semence il n'y a pas de fruits; la semence 
nait de la semence; chaque fruit provient d'une semence. » 
Mais la semence peut devenir stérile si le diable s'en mêle, 
ver rongeur pour la corrompre ''\ vent ou oiseau pour l'em- 
porter; ou si on la sème sur le sable du désert et sur le 
rocher. 

Une strophe du Mahâbhârata (XIII, 301) nous dit que 
la destinée ne pourrait s'accomplir sans l'intervention des 
hommes, ainsi qu'une semence ne porterait aucun fruit, si 
on la jetait hors du champ cultivé. L'hymne védique par 
lequel nous avons ouvert cet article nous prouve l'impor- 
tance que, depuis l'antiquité, la race aryenne attribuait à la 
cérémonie des semailles , et le caractère sacré et solennel de 

* « It is known, that at the vernal equinox the ceremouy of ploughing 
the soil and sowing of the 5 kincls of corn are perl'ormed by the Emperor 
assisted by members of the board. According to the Ta-thing-hui-tien, a 
description of the Chinese Government, where this cérémonial is described, 
the 5 corns sowed are : Tao (rice) , Mai (M'heat) . Ku (setaria italica) , Shu 
(panicum miliaceiim) and Shu (soja bean). The Emperor sows the rice, the 
three princes and the members of the boards sow the remaining cereals. » 
Bretschneider, Chi7iese Recorder, Foochow, dec. 1870. 

* Cf. Bôhtiing. Indische Sp'rùche. 

3 Cf. le nom àe sanction semen, donné, dans Bauhin, à Tabsinthe. parce 
qu'elle chasse les vers du corps des petits enfants. 



174 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

cette fonction agricole. La moisson et la récolte sont aussi 
accompagnées de quelques pratiques superstitieuses; pour ce 
qui est des usages modernes germaniques, Mannhardt nous 
renseigne dans son Baumkullus der Gerinanen; pour 
l'antiquité grecque, nous trouvons des détails curieux dans 
Y Histoire des plantes de Tliéophraste : On devait faucher 
certaines herbes, le thapsia, par exemple, pour éviter l'en- 
flure du corps, le visage tourné contre le vent et le corps 
huilé. Certaines herbes devaient être cueillies le jour, d'au- 
tres la nuit, plusieurs avant le lever du soleil. 

Il y a des herbes malfaisantes qui ont cette propriété de 
« veretrum incendere et ignis modo urere ». Avant de les 
déraciner il faut manger de l'ail et boire du vin. L'herbe 
chaste (quam alii dulcifidam vocant) doit être cueillie la 
nuit; car si on la cueillait le jour et qu'on fût surpris par le 
pic (un oiseau phallique, qui naturellement ne doit pas per- 
mettre qu'on recueille l'herbe chaste, laquelle personnifie, 
sans doute, la virginité de la femme), on risquerait de perdre 
la vue. Si on veut faucher des herbes fébrifuges, on doit 
prendre garde à un certain faucon {tritestiger) \ 

Après que les herbes ont été fauchées, avant de les livrer 
au bétail, on les bénit. C'est un usage observé dans les éta- 
bles slaves, allemandes et latines. En Piémont et en Toscane, 
on porte une poignée de foin chez le prêtre, qui doit le bénir 
pour que les sorcières ne fassent point de mal au bétail. En 
Allemagne on appelle heupudel et heukatze (chien du foin, 

' Théophraste, après avoir très sérieusement mentioniié ces pratiques, 
ajoute • a Precari autera in secando haucl quîcquam absurdum Ibrtasse sit. 
Sed quae addunt , absurda potius dixeris. Panacem euim aesculapicain 
cognomiuatam effodieutes varium genus frugum vicissim terrae injicere 
aiunt , et placentas veluti mercedem quamdam exsolvere, et ense bina 
adacto acie ter circumscribenteg , succidere ; quodque primum inciderint 
sublime tenei"e; deinde alterum caedere, et eiusmodi alia complura narrant. 
Mandragoram quoque ense ter circumscribere jubent ; et alterum succidere 
ad occasum spectando, alterum circumsaltare, plurimaque de re venerea 
dicere, quod maledictis et execrationibus sane proximum est, quos satui 
cumini necessarios putant. Quia et elleborum nigrum circumscribere spe- 
ctando exortum. precandoque, cavereque aquilara tam dextera quam a 
sinistra ; periculum enira secantibus immiuere aiunt; et si aquila prope ad- 
volaverit, moriturum illo anno qui succidit, augurium esse. » 



HERBES. 175 

chat du foin) deux démons qui nuisent au foin ; do même, 
lorsqu'on fauche l'herbe, on en laisse sur le pré une poignée 
pour VHolzfràulein, génie sylvestre, qui sans cela pour- 
rait s'offenser et maudire toute la moisson. Son pouvoir ne 
doit pas s'étendre cependant sur ces prairies hantées par le 
cheval solaire qui n'admet aucun autre animal au pâturage \ 
ni, à ce qu'il paraît, sur la medica saliva Dodonaei , qu'on 
nomme en France sainfoin {saint foin)^. 

D'après les Apomasaris Apotelesmata, le foin est un 
symbole d'or et de richesse. « Si quis, est-il dit, foenum sus- 
tulisse, vel in acervum congessisse sibi fecerit, pro ejus tum 
copia, tum pulchritudine, divitias et aurum consequetur. » 
Mais si le foin vu en songe est mouillé par la pluie, ce sera 
un présage certain d'appauvrissement. Si le foin rêvé est 
brûlé par le feu, le magistrat privera le rêveur malencon- 
treux de ses richesses; le foin reçu signifie richesse, le foin 
donné misère. L'herbe ne symbolisait pas seulement la ri- 
chesse (qu'on ne confonde cependant pas l'herbe et le foin 
avec la paille qui a eu presque toujours une signification vile 
ou infâme), mais encore, du moins chez les anciens romains, 
l'un des plus grands honneurs que l'on put accorder à un 
citoyen. Le proverbe herbam porrigere signifiait honorer 
grandement. Un tel proverbe peut avoir une double origine, 
soit qu'il remonte â l'usage hospitalier de présenter du gazon 
avec de la verveine ou herbe sacrée, lorsqu'on voulait mettre 
quelqu'un en possession d'un bien, soit qu'il fasse allusion â 
l'usage de la corona granitnea qu'on accordait au sauveur 
d'une ville assiégée, d'où son nom de corona obsidionalis. 

' Deux chevaux de la forêt consacrée à Hesus [Hesus, liess est le cheval) sur 
lequels aucun héros n'a monté, dont l'un est vieux, l'autre est jeune (on 
peut comparer ce que nous avons noté dans la Mythologie zoolor/ique à 
propos du nom des Açvins , proprement ceux qui sont doués de rapidité; la 
course céleste est d'abord accomplie par les chevaux, ensuite, à la place 
des chevaux paraissent les cavaliers), tous les deux blancs et lumineux, 
ne permettent à aucun autre animal de partager leur pâturage. « "\Vas die 
Ernàhrung der heiiigen Rosse betritft (écrit Jàhns, Ross und Reiter, I, 421), 
so scheint dieselbe warend des Sommers dadurch gesichert gewesen zu sein, 
dass ausser ihnen keine anderen Tiere im Haine geduldet wurden. » 

- Cf. Bauhin, De plantis a clivis sanctisce nomen habentibus. 



176 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

« Corona quidem, dit Pline (XXII), nuUa fuit graminea no- 
bilior, in majestate populi terrarum principis, praemiisque 
gloriae. Numquam nisi in desperatione suprema contigit nuUi 
nisi ab universo exercitu servato décréta. Dabatur liaec viridi 
e gramine, decerpto inde ubi obsessos servasset aliquis. » 
Cette récompense qui nous semble si humble avait, au fond, 
un prix réel bien supérieur à celui d'une couronne d'or; 
c'était probablement un symbole de l'investiture décernée au 
triomphateur. Le chiendent vert et la touffe de gazon, ainsi 
que Xdifestuca, la stipidn que nous avons mentionnée au mot 
Bâton, conférait en quelque sorte un droit seigneurial sur la 
ville délivrée. Quant à la festuca qui intervenait dans les con- 
trats d'achat et de vente, pour représenter le droit de propriété 
foncière, il faut la rapprocher du brin d'herbe qui scellait au 
moyen âge les traités de paix. « Pacem, abraso crine su- 
premo et cum gramine, datisque affirmant dextris », dit Dit- 
marus, au livre VI De Lusatiis paganis, cité par Du Cange. 

Nous verrons plus loin le culte rendu par les Indiens à 
l'herbe du sacrifice ; chez les Grecs et les Latins aussi, l'au- 
tel de la déesse Vesta était d'abord jonché d'herbe. Vertum- 
nus était couronné d'herbes ; Paies portait à la main un bâton 
de pâtre, et sur la tête une couronne d'herbe, symbole de la 
protection qu'elle accorde aux pâturages. Le professeur Weber 
note ^ que le premier hommage rendu par le prince au p^^ro- 
hita, c'était un siège d'herbes. Ce rite faisait probablement 
partie de la grande cérémonie qu'on appelait «r^/ifl', et qu'on 
réservait pour les hôtes de distinction. Aujourd'hui, dans les 
maisons seigneuriales indiennes, on fait servir la feuille 
qu'on doit mâcher avec la noisette à^arecha. Sur cet usage 
on peut consulter tous les voyages aux Indes Orientales, â 
commencer par les relations italiennes, où il est mentionné 
et élucidé avec plus de soin.' 

Hercule (plantes et herbes consacrées à). — Les anciens 
Romains consacraient à Herculns, Hercules, dieu protec- 

' Indische Studien, X, 159. 



HERCULE. 177 

teur des clôtures {herciscor, herctum) et des jardins, un 
assez grand nombre de plantes, celles-ci entre autres : le 
palmier, Yhyosciamus alhus L.; V heracleum panaces L.; 
le pajjaver herculeum (dans lequel Sprengel a cru recon- 
naître la gratiolo officinalis L.); la nymphaea alba L/; 
Xoriganimi heracleoticum L. ; la verbena herciilea ; 
Vurtica herculeana; Vheraclion sideremn, décrit par 
Pline {scrophularia lucicla L.); Vherba heraclea (pa- 
rietaiHa officinalis h.), \e polygonwin aviculareL. (Dios- 
cor. IV, 4.) 

Dans Apulée, De virtutibiis herbarimi, nous lisons que 
l'herbe d'Hercule garantit des voleurs "'. Je suppose qu'Her- 
cule s'est servi de cette plante pour découvrir la retraite du 
brigand Cacus ; elle aurait ainsi quelque analogie avec \ herbe 
qui ouvre, dont il est fait mention dans les hymnes védi- 
ques, dans la légende latine de Picus Martius, et avec la 
rasriv trava ou herbe qui ouvre ^ de la tradition popu- 
laire slave, sur laquelle nous aurons occasion de revenir. 

On peut, en attendant, rappeler le rôle de la fleur de fou- 
gère parmi les herbes de la Saint-Jean, où nous la voyons 
précisément découvrir les trésors et les bœufs égarés. Le 
noisetier a la même propriété, et, d'après une tradition de 
l'Italie méridionale (cf. Noisetier), aussi Volivier sauvage, 
dont la massue d'Hercule était faite, dit-on. Cette massue 
d'Hercule remplit ici évidemment la fonction de Vherbe qui 
ouvre, de l'herbe qui découvre les trésors. Il s'agit évi- 
demment d'un mythe céleste; au ciel, la lune, l'herbe par 
excellence, la reine des herbes, découvre les cachettes des 
voleurs ; de même la foudre, dans le ciel nuageux où se ca- 

' Chez Du Gange: « i?arfi7/,s-, Gallis veteribus, herba quae Graecis vujjLçaîa. 
latinis clava Hercidis. Marcell. Empir. cap. 33. » D'après une autre tra- 
dition, la massue d'Hercule était faite avec l'olivier sauvage. Johnston, 
Thaiimatographia naturalis, p. 240, Amstelodami, 1670 : « Eadem in Co- 
rinthiacis clava Herculis ex oleastro actis radicil)us regerminavit. » 

^ « Herbam heracleam si tecum in via portaveris, latrones non timebis. » On 
appelle aussi cette herhe sideriiis, ferraria, crista gallinacea, hercidania. 

' Cf. l'herbe aethiopid07i, mentionnée parmi les plantes 'magiques. 

I. \■^ 



178 BOTANIQUE GÉNICRALE. 

chent les vaches, les jeunes épouses, les trésors, est parfois 
représentée comme une herbe qui ouvre l'étable, la prison, la 
caverne où le monstre s'est réfugié. (Cf. Jean.) 

Heukatze : Cliat du foin, et 

Heupudel : Petit chien du foin, noms donnés à un dé- 
mon germanique. 

HosTiLiNA. — Divinité romaine qui préside à la formation 
des épis. 

Iamgomas. — Sur cette plante, voici les curieux renseigne- 
ments que nous fournit Dali' Horto dans sa Storia de' sem- 
plici aromati (traduction italienne, Venise, 1589) : « Ho 
inteso da persona degna di fede che il vero modo di seminarlo 
è di aspettare che un certo uccello ne mangi, e poi di ha- 
verlo rimandato per secesso, seminarlo insieme con quel 
sterco, et in questo modo dice nascer più presto e viene an- 
cora più presto a menare i frutti. » 

Ilpa ou Ilya (cf. Xnthropogoniques , Cosniogoniques 
(arbres), Kalpadrunia, Bouddha dans ce même volume, 
Açvaitha dans le second) est le nom donné dans \a.Kaushî- 
taki Upanishad^ à l'arbre cosmogonique, demeure spéciale 
de Brahman, le dieu créateur, le Pragûpjati par excellence. 
Cet arbre pousse au milieu du lac Ara (d'où, sans doute, le 
nom de âra donné au madhurûnilaphala, espèce de man- 
guier céleste), au-delà de la vigarâ nadî, le fleuve sans 
vieillesse, ou dont les eaux procurent une jeunesse éternelle, 
ainsi que l'arbre lui-même, auquel Brahman donne son propre 
parfum {brahniagandhah). On l'identifie aussi avec le 
gambît, l'eugenia Sanibolana, rose apple, à cause de l'éty- 
mologie capricieuse proposée par Çankara pour le nom Ilpja, 
qu'il tire de Ikr, la terre. Vilpa serait le gambudvîpja, 
l'île où croît le gambu. Dans tous les cas, il est évident qu'il 

• Cf. Weber, Indischs Studien, I, 397, 401; et Grill, Die Erxrvâfer dcr 
Menschheit, I, 174. 

^ Cf. Ira. Cette étymologie fait croire que ilpa n'est qu'une faute de 
copiste pour ilya. La ressemblance qu'il y a dans l'écriture dévanâgari 
entre les signes qui représentent les lettres/; et y explique aisément cette 
confusion. 



INDRA, 179 

s'agit ici d'une région ou île de l'océan céleste, et de cet 
arbre, si souvent mentionné dans le Véda, qui sauve les 
naufragés. (Cf, Bouddha, Eau.) 

On a aussi reconnu dans Vilpa un açvattha (ficus reli- 
giosa) somasavanah, c'est-à-dire qui fait couler le soma, 
l'ambroisie, l'eau de la jeunesse éternelle; c'est de cet arbre, 
sans doute, que Brahman tire la sève vitale; c'est à ses 
branches que s'attachent les morts pour entrer dans l'im- 
mortalité. M. Weber rappelle, k propos de cet arbre, qui a 
une si grande ressemblance avec le pommier des Hespérides, 
placé dans une île de l'Occident où Hercule va reprendre 
de.s forces avant de commencer son grand voyage, les arbres 
d'or {liiranmayà mahiruhûh, et hiranmayâ nagà adri- 
TtUirdliani) du Ràmàyana (III, 59, 19) et du Mahàbhârata 
(XII, 12087), qui s'élèvent sur le sommet d'une montagne 
et marquent les confins du royaume des bienheureux. 

Immortalité (plantes qui donnent 1' ; cf. Ambroisie, 
plantes Magiques.) 

Indra. — Plusieurs plantes indiennes ont tiré leur nom du 
premier dieu de l'Olympe védique : 

Indradâru ou indradra « arbre d'Indra», terminalia 
Arjuna, wrightia antidysenterica (la graine de cet arbre 
se nomme indrayava^ « orge d'Indra »); 

Indravârunikà « appartenant à Indra et Varuna », une 
espèce de citrouille (on l'appelle aussi indracirbhiti : la 
cirbhiti est le curcumis iitilissimus); 

Indrapushpà « fleur d'Indra », methonica superba; 

Indrasurasa, indrasurà « liqueur d'Indra » (le roi des 
ivrognes), vitex negundo; 

Indrâçana « nourriture d'Indra » le chanvre, dont la 
pointe séchée et mâchée enivre, et Vabrus precatorius L. 

Indra est le grand, Indra est le beau, Indra est le fort 
enivré; en ces trois qualités il a donné son nom aux plantes 

* On l'apelle aussi upavûka; peut-être, au lieu de upavakya « digne de 
louanges », puisque on le trouve indiqué dans le Yagurvéda blanc comme 
un remède: upavûkâbhir hheshagain. 



18U BOTANIQUE (ilONKRALE. 

que nous venons de nommer. Le mot Indra a signifié supé- 
rieur, royal, roi; la melhonica siqjerha est donc bien nom- 
mée inOrapv.shpô . (Cf. Ilpa , et Ouvre [herbe qui]). 

Invulnérable (Herbe qui rend; cf. Achille, Centaures, 
Gentiane^ Miraculeuses [plantes]). 

Ira ou Ida (cf. Ilpa) est un nom donné à la nymphe 
Sarasvati, déesse des eaux courantes. Cette fille de Daksha, 
cette femme de Kaçyapa, dans le Mahâbhârata et dans le 
Harivança, est la rnère des plantes {irâvati est aussi le 
nom d'une plante indienne inconnue). Nous verrons que cette 
qualité est spéciale à la lune; cette ira ou idâ ou sarasvati 
serait donc ici tout spécialement la lune, quoiqu'il soit né- 
cessaire de reconnaître aussi, et même le plus souvent, une 
sarasvati, c'est-à-dire une déesse des eaux, et même sim- 
plement une mobile, dans l'aurore lumineuse et inondée de 
rosée, qui joue et qui danse au ciel, et dans le nuage, ainsi 
que nous avons essayé de l'expliquer dans nos Letture so- 
pra la Mitologia vedica (Florence, 1874). Ira, en tout cas 
(qu'elle soit la lune, l'aurore ou le nuage), est la nymphe ou 
déesse qui fournit aux plantes l'eau, le lait, le suc. 

Varron, cité par Servius, connaissait une déesse Lactans 
qui remplissait la même fonction; d'après saint Augustin, on 
l'appelait aussi Lacturosa ou Lacticinia . C'est surtout aux 
l)lés qu'elle communiquait le lait divin. 

Irminsul. — Le tronc do l'arbre cosmogonique allemand, 
({ui correspond parfaitement au SkanibJia védique. On doit 
rappeler ici la définition qu'en donne Rodolphe de Fulda 
(Pertz, II, 676) : « Truncum quoque ligni non parvae ma- 
gnitudinis in altum erectum sub divo colebant ; patria eum 
lingua Irminsul appellantes, quod latine dicitur universa- 
lis columna quasi sustinens omnia. » 

IsLS. — Déesse lunaire, la Cérès égyptienne, couronnée de 
fleurs et tenant à la main des épis et un flambeau. Les an- 
ciens mélangeaient l'herbe d'Isisavec l'armoise (l'herbe d'Ar- 
témis) dans leurs pratiques de magie; chacune des deux 
herbes s'appelait de même soteira ou sahitaris. 



.)At,OUSIE. 181 

Jacqves (Herbe de Saint). — On appelle ainsi en Espagne 
le senecio major. On cite encore \di jacobaea marina, ou 
Sancti Jacobi herba marina. Banhin, De plantis a. dii'is 
sanctisve noniinatis (Bàle, 1591), remarque : «Plantam hanc 
primum Bononiae in horto di San Salvator al Burgo di 
S. Cat/iarina observavi; quam aliqui cinerariara et chry- 
sogonum Dioscoridis vocabant. » 

Jalousie. — L'hymne 145 du X« livre du Rigveda, d'un 
intérêt saisissant à cause du sentiment éloquent de la jalousie 
qu'il nous représente au vif, est exclusivement consacré à 
riierbe qui doit chasser la rivale, la sapatni, la concubine 
du mari. Nous le donnerons ici traduit en entier. « Je déra- 
cine cette herbe puissante, extrêmement forte, par laquelle 
on tue la concubine, par laquelle on (re)trouve le mari. toi, 
dont les feuilles sont larges, ô plante heureuse, ô envoyée 
des dieux, ô robuste, éloigne de moi la rivale, fais de sorte 
que l'époux m'appartienne exclusivement (patini me keva- 
larh kurii). Donne-moi le dessus, le dessus, le dessus sur 
toutes les femmes supérieures (uttarâham iittara uttared 
uttarabhyah, c'est-à-dire : moi supérieure, supérieure, oui 
supérieure aux femmes supérieures); que ma rivale au con- 
traire devienne la plus infime des infimes. Je ne veux pas la 
nommer ; elle ne doit pas prendre du plaisir avec cet homme ; 
nous faisons partir bien loin la rivale. Je suis forte, et toi 
aussi (ô herbe) tu es forte; nous deux fortes nous allons 
ensemble vaincre ma rivale. (Cette dernière strophe devait 
s'adresser au mari pendant le sommeil, tandis que son épouse 
lui entourait la tète avec l'herbe magique) : Je place sur toi 
la puissante; je t'entoure avec la puissante; que ton esprit 
coure vers moi comme la vache vers le veau, comme l'eau 
sur sa pente. » L'hymne 159 fait suite à l'hymne 145. Le 
soleil se lève , et avec le soleil le bonheur de la femme ; 
l'épouse est guérie de sa jalousie, elle a regagné l'amour de 
son époux. Mais dans cet hymne il n'est plus question de 
l'herbe magique qui a chassé la rivale et on se réjouit seule- 
ment de son départ. Il n'y a donc pas lieu de le reproduire ici. 



182 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

Jardin. — Le nom sanscrit du jardin est udyâna, qui 
signifie un endroit élevé. Si les étoiles sont des fleurs, si 
le soleil, la lune et les nuages sont des arbres, il est clair 
que le ciel est un udyâna par excellence, le premier des 
jardins. Le paradis est toujours un jardin de plaisance. 
De même que chaque roi de la terre a son udyâna an- 
nexé à son palais, Lidra est au ciel le seigneur du nan- 
dana ou jardin de volupté ; Varuna, le dieu du ciel, possède 
aussi un jardin de plaisance, Ritumat , mentionné par le 
Bhâgavata Purâna. Lorsque dans les contes populaires il est 
question d'un jardin féerique improvisé, d'un jardin enchanté 
gardé' par un dragon, il faut presque toujours sous-entendre 
\e devodyâna, c'est-à-dire le ciel. Dans le livre de Sidrach, 
le bon Dieu est représenté comme un homme riche qui de- 
meure au-delà d'un pont au milieu d'un beau jardin. 

Il s'agit encore du ciel, dans ce conte de ÏA)ivarl Sohéilï, 
imité par la Fontaine et traduit par Garcin de Tassy, où il 
est fait mention d'arbres aussi beaux que le X)luinage 
du paon. « Un jardinier, dit-on, possédait un jardin plus 
agréable et plus voluptueux que les jardins les plus célèbres 
de l'Orient. Ses arbres, de différentes espèces, étaient aussi 
beaux que le plumage diapré du paon, et ses fleurs, de mille 
variétés, avaient l'éclat de la couronne de Kaous (roi de Perse 
de la deuxième dynastie). La surface du sol y était brillante 
comme la joue de la beauté élégamment vêtue, et -le zéphyr 
de l'atmosphère parfumé comme le magasin d'un marchand 
d'aromates. Les rameaux, chargés de fruits, étaient courbés 
comme le vieillard accablé d'années ; et les fruits, doux et 
embaumés, étaient confits, sans la chaleur du feu. » 

C'est encore le ciel , ce jardin de Bakavali, dans la région 
du soleil, tel que le dépeint la Rose de Bakawali, traduite 
par le même savant hindoustaniste. « La terre, y est-il dit, 
était d'or, les murs qui l'entouraient se composaient de rubis 
de Badakhschan et de cornalines d'Yémen; au milieu de 
parterres d'émeraudes serpentaient des ruisseaux de tur- 
quoises qui roulaient des flots d'eau de rose. Par la vue de 



JARDIN. 183 

ce jardin, il se manifestait comme un crépuscule aux yeux 
de ceux qui le regardaient, tant ils étaient éblouis par la 
couleur vermeille de ses fleurs; le soleil, rose rouge du ciel, 
était tellement honteux, par la jalousie qu'il éprouvait d'être 
surpassé en éclat, qu'il était trempé de sueur. Il y avait 
sur des arbres de rubis des bouquets de fruits tellement bril- 
lants qu'ils étaient pareils aux grappes des étoiles qui se 
groupent autour de l'arbre du soleiP. Sur l'eau des bassins, 
où des gouttes d'essence de rose figuraient des diamants, se 
penchaient des branches d'émeraude agitées par le vent. Des 
canards pareils aux vers luisants y voguaient et y prenaient 
leurs ébats. » C'est encore un symbole de jardin céleste de 
volupté et d'abondance que Marco Polo nous décrit sous la 
forme du jardin d'Aladin, le Vieux de la Montagne. Dans ce 
jardin, qui devait réaliser sur la terre le paradis de Mahomet, 
il y avait des arbres de toute espèce, des ruisseaux de vin, 
de lait, de miel et d'eau claire où s'ébattaient en chantant et 
en jouant des nymphes séduisantes, qui charmaient les héros 
au service du Vieux de la Montagne'. 

On doit de même reconnaître le ciel dans cette fournaise 
où, d'après la légende mahométane^, Abraham fut jeté, et 
dont le feu se changea en eau et le sol en un jardin. Il s'agit 
enfin d'un airdar, c'est-à-dire d'une descente du ciel sur la 
terre, lorsque, dans une légende du moyen âge, nous trou- 
vons Virgile transformé en une espèce de médecin inspiré 
par le diable qui connaît le secret de toutes les herbes, et pos- 
sesseur d'un jardin magique sur le Monte Vergine (confu- 
sion née de bonne heure entre les mots Virgo et Virgiliiis, 
Virgilius, Virginius et Virgineus , entre Virgile et le 

1 Dans un chant populaire toscan d'origine sicilienne, et qui date vrai- 
semblablement du temps où le roi Guillaume régnait en Sicile, on compare 
le jardin royal avec le jardin du soleil, où fleurissent les violettes em- 
baumées : 

E tu sei stato sul giardin del sole, 
Dov'hanno inibalsamato le viole. 

^ Le docteur Graham, dont il est parlé dans le Ratcliff Ae Heine, se rap- 
pelait sans doute ce conte, lorsqu'il inventait en Ecosse à son profit une in- 
dustrie pareille. 

^ Cf. Garcin de Tassy, Gv.l o Swiianba): 



184 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

prophète de la Vierge, Mous Virgilianus ^). — Le jardin 
suppose un jardinier; le jardinier céleste est parfois la lune, 
parfois le soleil, représenté le plus souvent par un dragon.. 
Les jardins des Grecs et des Romains étaient sous la haute 
protection d'Hercule, peut-être à cause du rôle exceptionnel 
que joue dans sa légende le fameux jardin des Hespérides, 
placé dans la région où le soleil se couche. 

En outre, chez les Latins, les jardins étaient gardés par les 
divinités suivantes : Pomona., Feronia, Runcina, Piita, 
Spinensis (qui éloignait les épines), Vertiminus , le mari 
de Pomone et l'inventeur des jardins. Adonis, Priapus ou 
Multinus et Aruneus, qui veillait spécialement aux se- 
mences. J'apprends qu'à Modica, en Sicile, au mois de juin, 
les jardiniers célèbrent leur fête en l'honneur de saint Paulin 
de Nola, élevé à la dignité de protecteur des jardins, depuis 
qu'il délivra un esclave en le remplaçant dans ses fonctions 
de jardinier. Les jardiniers de Modica portent très solennel- 
lement leur saint bien-aimé en procession, après lui avoir 
mis sur la tête une couronne de tomates, au cou un collier 
de citrouilles et dans les mains des poivrons. Ils se dirigent 
vers une fosse remplie d'eau, près de laquelle ils déposent 
saint Paulin; puis ils se partagent en deux camps, en se 
lançant des petits caillons et des poignées de fange qui le 
plus souvent vont frapper le saint, ce qui le fait ressembler 
un peu trop à l'ancien Priape. 

Jean {Plantes et herhes de saint). — Saint Jean repré- 

• Cette légende se trouve dans un manuscrit du xiii' siècle qui contient 
la Vie de saint Guillaume. Elle a été recueillie par Comparetti dans son 
ouvrage remarquable : Virgilio nel meclio evo, II, 51; « Nuncupatur Mons 
"Virgilianus a quibusdam operibus et maleficiis Virgilii, Mantuani poetae 
inter latinos principis; construxerat enim hic maleficus daemonum cultor 
eorum ope hortulum quemdam omnium génère herbarum cunctis diebus et 
temporibus maxime vero aestatis pollentem , quarum virtutes in foliis 
scriptas monachi quidam nostri fide digni fratres, qui praedictum montera 
inhabitant, apertis vocibus testantur, saepe casu in praedictum hortum, 
non semel, dum per iuga montis solatii causa errarent, incidisse, nihilo- 
minus intra hortum huiusmodi maleficiis affectos esse, ut nec herbas tangere 
valuisse, nec quavia inde agressi sint cognovisse, retulerunt. Deiude, mu- 
tato nomine Virgilii, Virgineus appellatur a Sempei'-virgine Maria, cui 
teraplum positum est. » 



•JEAN (PLANTES ET HERBES DE SAINT). 185 

sente parmi les saints chrétiens la lumière par excellence; sa 
fête tombe au solstice d'été, c'est-à-dire le 24 juin, le dernier 
des trois jours qui marquent le point culminant de l'ascen- 
sion solaire. Le jour de la Saint-Jean le soleil oe se couche 
point; il n'y a pas de nuit; tout le ciel s'illumine et s'en- 
flamme. Les feux de la Saint-Jean sont sur la terre un sym- 
bole du feu céleste \ La naissance du précurseur Jean précède 
de six mois la naissance du Christ sauveur. Celui qui pré- 
cède annonce celui qui va arriver; Jean prépare la voie du 
Seigneur. Jean institue l'eau du baptême comme signe de 
rédemption; la rosée qui tombe sur les herbes avant le lever 
du soleil de la Saint-Jean, d'après la tradition populaire 
toscane, garantit du mal aux yeux pendant toute l'année. 
Et non pas seulement la rosée, mais aussi l'eau qu'on laisse 
dehors dans un pot quelconque pendant la nuit de la Saint- 
Jean. Le professeur Remigio Sabbadini m'écrit qu'à Sarego, 
dans la Vénétie, pendant l'aurore de la Saint-Jean, on re- 
cueille dans une petite fiole la rosée et on y plonge une herbe 
appelée basalica (le basilic?). A Salaparuta en Sicile, on re- 
cueille V hyper icumperforatum et on le plonge dans l'huile, 
ce qui le transforme en baume infaillible pour les blessures. 
Je note à ce propos que dans le district de Florence, le nom 
de herbe de saint Jean est donné à cette plante grasse dont 
on applique la feuille, après en avoir été la pellicule, aux bles- 
sures ; en Piémont, on l'appelle erha di taï (herbe des cou- 
pures); à Monsummano, et à Sanminiato en Toscane, erha. 
délia Madonno. (Serait-elle la crassula 7najor? Cf. le 

• Lavater ; De spectris Lemuribiis , etc. Lugduni , 1659, p. 234, nous 
apprend que ces feux étaient allumés dans Tintention de chasser les dé- 
mons : «Die divi Jouuuis, quidam fasciculum herbarum consecraturum 
(consecratum?) incenderunt ut fumo earum daemones fugarent. » On sait 
que V hyper icum, l'herbe de Saint-Jean par excellence, était aussi appelé, 
au moyen âge, « fuga daemonum ». L'usage des feux de la Saint-Jean était 
encore vivant en Italie dans presque toutes les grandes villes, il n'y a que 
trente ans. En Corse, à la veille de la Saint Jean on allume encore un tronc 
d'arbre ou même tout un arbre, et les jeunes filles et les garçons dansent 
autour de cette grande flamme, qu'on appelle fucaraja. Cf. Provenzal, Sere- 
nala di un ptastore di Zicavo, preceduta da brevi cenni intorno agli usi 
nuziali Corsi. Livorno, 1874. 



18(3 BOTANigiE GKNKRALE. 

mot Madone, pour la parenté que l'on voit entre la Saint-Jean 
et la fête de la Madone.) 

Mais, pour revenir à l'eau de la Saint-Jean, nous appre- 
nons par Mannhardt (Germanische Mythen) qu'un usage 
pareil existe en Allemagne , mais qu'il a lieu le second jour 
du mois de mai. En Normandie et aux Pyrénées, on va se 
baigner dans la rosée de la Saint-Jean , pour éloigner les 
maladies de la peau, évidemment pour rajeunir. L'eau lumi- 
neuse est une eau de longue vie. En Bretagne, on pense 
que de tels bains éloignent la fièvre. Un usage semblable 
existait à Ferrare, d'après le décret du sj^node de l'an- 
née 1612 : « Prohibemus ac vetamus ne quis ea nocte , 
quae diem S. Johannis Baptistae nativitatis sacrum praeit , 
filices, filicurave semina colligat, herbas cujusvis generis 
légat, succidat, evellat, earumque vel aliarum semina terrae 
mandet, neve « pannes linneos » aut « lanaeos » nocturno 
aeri aut rori excipiendo exponat, inani superstitione ductus 
fore ut tineae aliave animalcula ea ne attingant aut corro- 
dant. » Le professeur Liebrecht a retrouvé la même super- 
stition en Portugal dans la poésie Donna Branca, et en 
Egypte \ Chez les Slaves, les femmes vont, avant l'aurore de 
la Saint- Jean, jeter des essuie-mains sur le blé, et on les 
emporte mouillés de rosée; arrivées à la maison, elles les pres- 
sent de manière que la rosée tombe dans un pot. Avec cette 
eau la jeunesse se lave pour embellir. En Suède et en Islande, 
on se baignait dans la rosée de Saint- Jean, « ut morbi corpo- 
ris miraculose sanentur'. » Dans le gouvernement d'Arkan- 

' « The nucta or miraculous drop l'alls in Egypt precisely on St. .John's 
day in June and is supposed to hâve the effect of stopping the plague. » 
Liebrecht, dans Gervaise de Tilbury , d'après une note de Thomas Moore 
dans Lala Rookh : The Paradise and the Péri ; cité par Mannhardt. 

^ Dans le Calendarium uEconomicion , cité par Praetorius, mentionné 
par Mannhardt dans ses Germanische Mythen , on décrit ainsi la manière 
de recueillir la rosée du second jour de mai: « Vom Vollmond im May an 
langen an zu fallen die rechten und gesunden und balsamirten Himmelsthau 
(welche etlich aus dem Paradiese herzurûhren vermeinen). Die soll man, 
weun die Nacht zuvor klar und helle gewésen « in subtilen Tûchern oder 
Leinwand auffangen , besonderlich auf den guten Ki-autern und Getreidig 
oder Weitzen, weil es im Schossen noch steht. dass man die Tiicher drûber 



JEAN (PLANTES ET HERBES DE SAINT). 187 

gel, les paysans chauffent les bains la veille de la Saint- Jean, 
y mêlent l'herbe appelée kunalnitza {ranunculus ac.) et se 
baignent dans la rivière. J'apprends aussi que, dans certaines 
localités de la Russie, on place les herbes recueillies la nuit 
de Saint-Jean sur le toit des maisons, spécialement des éta- 
bles, pour en éloigner les mauvais esprits. La cinquième 
journée des Évangiles des Quenouilles nous apprend qu'en 
France on frottait les pis des vaches avec les herbes de la 
Saint-Jean, pour en obtenir plus de lait, et qu'on plaçait ces 
herbes sous le seuil des étables, en disant : « Que Dieu les 
sauve et.saincte Bride! » A Venise, ceux qui sont chauves 
vont recueillir la rosée de la nuit de Saint-Jean, qui a, dit-on, 
la propriété de faire repousser les cheveux \ 

L'eau lumineuse de la Saint-Jean, comme celle du baptême, 
est évidemment une eau bienfaisante qui délivre à peu près 
de tous les maux, une eau de salut. De là la croyance si 
répandue parmi toutes les populations chrétiennes que les 
herbes sur lesquelles a dû tomber la rosée, recueillies avant 
l'aurore de la Saint-Jean, ont une vertu médicinale excep- 
tionnelle. 

Le jour même delà Saint-Jean, c'est-à-dire après le lever 
du soleil, il serait dangereux de cueillir des herbes. Dans 
l'Altmark, on prétend qu'en cueillant des herbes après le 
lever du soleil, le jour de Saint-Jean, on gagnerait le cancer; 
dans le district de Florence, certains paysans apportent 
dans les églises, pour le faire bénir, un ruban dont ils se 
ceignent le front, pour se garantir des maux de tète. Toutes 
les herbes, même les mauvaises, les vénéneuses, les malfai- 
santes, perdent, la nuit de la Saint-Jean, leur poison et leur 
pouvoir diaboliques ; toutes sont purifiées par la rosée : il y 

herziehe und in irdene oder glàserne Gefàss ausswinde, welche iiber das Jahr 
zu behalten sind. Dieser Thau ist unseres Landes Manna, dass in vielen 
Krankheiten sehr heilsam und zutriiglich ist. » 
' D"on le chant populaire vénitien: 

Anema mia, da la zuca pelada, 

Quando te cressarà quei bei capeli? 

La note de San Zuane a la rosada , 

Anema mia de la zuca pelada ! 



188 BOTANIQUE OKNKRAI.E. 

en a cependant qui excellent parmi toutes les autres, à cause 
des propriétés extraordinaires qu'elles acquièrent sous la 
pluie de la rosée de Saint-Jean. Parmi ces herbes il faut dis- 
tinguer spécialement les fougères, Ylnjpericuin et l'armoise. 
Nous avons déjà vu qu'il est question de la fougère dans le 
décret du synode de Ferrare. En Russie, pendant la nuit 
qui précède la Saint-Jean, on cherche la fleur de paporot ou 
paporotnik {aspndium filix inas L.^). On prétend que 
le paporotnik fleurit seulement la nuit de Saint-Jean à 
l'heure de minuit, et que le mortel heureux qui peut assister 
à cette floraison verra s'accomplir tous ses souhaits. Cette 
fleur mystérieuse, en outre, partage avec le noisetier la 
faculté de découvrir les trésors enfouis dans les profondeurs 
de la terre et les bœufs égarés ou volés. 

En Petite-Russie, on prétend que celui qui parvient à 
trouver la lieur de fougère acquiert la sagesse suprême. La 
fougère ne fleurit, dit-on, qu'un instant, à minuit, et pour 
la voir fleurir il faut vaincre le diable lui-même. On conseille 
ce moyen pour y parvenir' : celui qui ose tenter l'entreprise 
doit choisir, la veille de la Saint-Jean, la fougère qu'il désire 
voir fleurir; poser auprès la serviette dont il s'est essuyé le 
jour de Pâques. Il trace, avec le couteau dont il s'est servi 
dans le même jour, un cercle autour de la fougère et autour 
de lui-même. A neuf heures du soir, le diable essaye d'épou- 
vanter le chrétien, en jetant des pierres, des arbres, et d'au- 
tres objets très lourds. On exhorte le chrétien à tenir bon, à 
ne pas s'effrayer, à ne pas lâcher prise, puisque le diable ne 
pourra jamais entrer dans le cercle magique tracé avec le 
couteau sacré. A l'heure de minuit la fougère fleurit, et sa 
fleur tombe sur la serviette, que le chrétien doit à l'instant 

' Cf. Sxnçok ràstenii s narodnimi nazvaniami etnograficeskim.i pri- 
miecanianii predstavlennih c i/ugo-zajjadnii. Atdie\ imper, rusk. Geogr. 
<>bscetva M. Th. Semirenkora; oppredielenuih v botaniceskora atnasheiiie 
prof. A. S. Rogovicem. — Le même pi'of. Rogovic, Opit slovarya narodnih 
yugozapjadnoi rossii (Kiev, 1874), identifie le paporotnik avec \& poUpo- 
diitni vulgare. On le prescrit dans la Petite-Russie contre les vers; et on 
en fait aussi des tisanes pour ne pas avoir d'enfants. 

- Cf. les détails que nous ajoutons, à l'article Fougère^ dans le tome II. 



JEAN (PLANTES KT HERBES DE SAINT). 189 

même plier et cacher dans son sein. Cet homme heureux 
connaîtra, grâce à. la fleur de fougère, le présent et l'avenir, 
et découvrira les trésors ensevelis, les bœufs égarés. 

On raconte en Petite-Russie que, la veille de la Saint- 
Jean, un paysan avait perdu ses bœufs. En marchant à leur 
recherche, à travers les bois, il passa près d'une fougère à 
l'instant même où elle fleurissait, et la fleur tomba dans ses 
souliers. Aussitôt, il vit où les bœufs étaient cachés, il les 
reprit et il les ramena chez lui. La fleur de fougère étant 
restée dans ses souliers, il lui arriva, grâce à elle, de voir 
certain lieu où il y avait un trésor caché; et il déclara à sa 
femme qu'il voulait aller à la découverte. Change de bas, lui 
dit sa femme, voyant qu'il avait des bas humides : c'était le 
conseil du diable; il l'écouta; il ôta ses souliers, la fleur 
de fougère tomba sur le sol, et au même instant il oublia 
tout. Dans une autre variante du même conte qui m'est 
communiquée par mon savant ami le professeur Michel Drago- 
manofl" et par M. Antipowic, le diable, pour tromper le pay- 
san, lui propose de changer contre les bottes du diable ses 
pauvres souliers, dans lesquels, à l'insu du paysan, était 
tombée la fleur de fougère qui lui avait permis de retrouver 
ses bœufs, et qui lui permettrait bientôt de s'emparer d'un 
trésor caché ; le paysan agrée cet échange, et en cédant ses 
souliers perd le souvenir du trésor. (Cf. ce que nous avons 
remarqué à propos d'Hercule et de l'herbe qui ouvre.) 

Evidemment cette fleur de fougère est la foudre ou le 
soleil lui-même qui apporte la lumière en déchirant le nuage, 
la caverne ténébreuse. 

Dans un document français de l'année 1364, nous voyons 
qu'il était d'usage en France, dans la ville de Saint-Just, de 
faire veiller dix petits enfants au berceau dans la rue « de- 
vant leur huys, et de y faire ramées de bois vert entour les 
dis enfants pour la solempnité de la feste ». Du Cange, en par- 
lant des Picards, s'exprime ainsi : « Nescio unde habent illam 
.consuetudinem colligendi artemisiam, gallice armoise, per- 
vigilio Nativitatis S. Johannis Baptistae, quam inde vocant : 



190 BOTANIQUE GÉNKRALK, 

Herbe de la Saint-Jean ; cui hac die collectae, prolatisque 
tum superstitiosis quibusdam verbis, multas inesse sibi fin- 
gunt virtutes. Quare ex illa ciiigulos plectunt et coronas quas 
ubique in domibus, stabulis, ovilibusque appendunt per an- 
nuni integrum asservandas. » Ces guirlandes étaient souvent 
formées de lis blancs, de bouleau vert, de fenouil, à'hype- 
ricura, d'armoise, de feuilles différentes, et de pattes de 
gibier. Ces guirlandes, ainsi composées de sept éléments, 
avaient, disait-on, un immense pouvoir contre les mauvais 
esprits. 

Parmi les herbes de la Saint-Jean qu'on cherche à Kiew, 
en Russie, le professeur Rogovic signale la tirlic, ou tirlic- 
trava , qu'on identifie avec la gentiana amarella^ . Il 
faut cependant se garder, dit-on, des sorcières qui dans cette 
nuit fréquentent la montagne pour s'emparer de cette herbe*, 
à la possession de laquelle arrivent seulement ceux qui d'a- 
bord auront eu la chance de trouver la salicaria ^. Une autre 
herbe ne doit être cueillie que dans la nuit de la Saint-Jean : 
c'est le hieraciiim pilosclla, que les Allemands appellent 
Johannisblut (sang de Jean) ; elle porte bonheur, mais il 
faut, pour cela, la déraciner avec une monnaie d'or^ Cette 
croyance rappelle le conte populaire des chercheurs du tré- 
sor : ils le trouvent en défrichant la terre, qui, de stérile, aus- 

' Opii slovaria narodnih Nazvanii iugo-zapacbioi Rossii, Kiew, 1874. 
Cf. aussi Markevic, Obicai Povieria, etc. Maiorossian , Kiev, 1860, p. 86. 

- a Daus l'Angleterre Shakespearienne, dit François-Victor Hugo, la nuit 
qui précédait Midsutniner était la nuit fantastique par excellence. C'était 
pendant cette nuit, au moment précis de la ntiissance de saint Jean, que 
sortait de terre cette fameuse graine de fougère qui avait la propriété de 
rendre invisible. Les fées, commandées par leur reine, et les démons, con- 
duits par Satan, se livraient de véritables combats pour cette graine. » 

^ Cf. daus le second vol. Plahun. 

'* Cf. Rochholtz, Deutscher Glaube und Branche — Nork, Mythologie 
der Volkssagen, p. 326, observe: « W'ie raan vorher an Baldrs blutigen 
Tod gedacht, so erinnert man sich nun an das blutende Haupt des Tàufers, 
und gab der Staude (Hypericon quadranyiilare), an der man einst Baldrs 
Blut zu sehen glaubte, den Nameu Johanniskraut; kurz aile Heilkraft 
Baldrs ward zur Mirakelgabe des neuen Heiiigen. Aut Island, den Faroern. 
in Schonen , lutland, wird die hellstrahlende Arthemis cothula, die iu der 
Sommerwende blûlit, noch Baldrs Braiie genannt. » En Sicile, on appelle 
Vai-va dis. Giovanni (barbe de saint Jean) deux fleurs, Tune rouge, l'autre 
bleue ; la seconde est la campanula gracilis L. 



JEAN (PLANTES ET HERBES DE SAINT). . 191 

sitôt défrichée, devient productive. Il semble que la croyance 
allemande veuille insinuer qu'il faut de For et du travail pour 
réaliser le Ijonheur. 

C'est dans les herbes de la Saint-Jean que les jeunes filles 
européennes cherchent des présages sur leur époux futur. 
Les jeunes Suédoises', la veille de la Saint-Jean, compo- 
sent un bouquet où entrent neuf fleurs différentes, parmi les- 
quelles Vhypericiim (cf. ce mot, tome II), ou fleur de 
Saint-Jean, est toujours de rigueur. On doit cueillir ces 
fleurs sur neuf terrains diff'érents''. On place le bouquet sous 
le coussin du lit, et on tâche de s'y endormir et d'j" rêver. 
Ce que les jeunes filles auront vu en songe ne manquera pas 
d'arriver. 

Dans le mythe, le lumineux est un savant; et le savant de- 
vine l'avenir. Saint Jean annonce le Christ; les herbes de la 
Saint-Jean dévoilent tous les mystères, et chassent tous les dé- 
mons; la plus grande lumière qui se manifeste à la Saint-Jean 
est la médecine la plus puissante, la richesse et la science par 
excellence. — Nous ajouterons encore ici, d'après l'ouvrage de 
Bauhin De plantis a divis sanctisve nomen habentibus 
(Bàle, I59I), le nom des herbes et plantes que la botanique 
populaire a consacrées spécialement à saint Jean. Raisins 
de Sai)it-Jean, fleurs de Saint-Jean, ont été appelées les 
groseilles; fleur de Saint-Jean est Xabuphtlialmus o\\ ociiliis 
bovis, et, d'après Dodonaeus, le chrysantheinum; l'armoise 
a pris les noms différents ^lierbe de Saint-Jean, ceinture 
de Saint-Jean (cf. le passage de Du Cange cité plus haut), 
Sancti Johannis balteus. Herbe de Saint-Jean se nom- 
ment encore la rnentha sarracenica ou costus hortensis, 
le gallithricum sativum ou centrurn galli ou orniinum 
sylvestre ; en Picardie, Yabrotone (espèce d'armoise); d'a- 
près Anguillara, la verbenaca vidgaris; d'après d'autres, 
Vandrosoernon, la scrophidaria et la crassida major ; 

* Cf. Léouzon Le Duc, La Baltique. 

* Cf. un usage nuptial védique analogue, dans notre Storia comparata 
degli usi nusiali indo-eu7'Opei. Milano, Trêves, 2' édition. — Voyez aussi 
le mot Fève dans le second volume de cet ouvrage. 



192 HOTAXIQUE GÉNÉRALE. 

enfin Yhypericiim, qui a la première place parmi les herbes 
de Saint-Jean. Il y a une espèce de noiœ (cf. ce mot) 
qu'on appelle noix de Saint-Jean; le pain de Saint-Jean 
est la caroube « quoniam credunt D. loannem Baptistam 
hoc fructu loco panis in solitudine victitasse. » (Cf. Judas.) 

Joseph {Plantes de saint). — On voit assez souvent saint 
Joseph représenté avec une fleur de lis blanc à la main, sym- 
bole probable de sa candeur et de son innocence. Le Joseph 
du Nouveau-Testament joue un rôle aussi pudique que le 
Joseph du Vieux-Testament. Le fils de Jacob décline les 
avances de la femme de Putiphar; l'époux de la Vierge chré- 
tienne renonce à ses droits de mari. Le lis, symbole de can- 
deur, lui revient donc de plein droit. A Bologne, probable- 
ment pour la même raison, on vénère beaucoup, d'après les 
renseignements que nous fournit M'"" Coronedi-Berti, sous le 
nom de bastunzein d\San lusef (petit bâton de saint 
Joseph), une fleur blanche, dans laquelle on reconnaît une 
campanula. En Toscane, on donne le nom de mazza di 
San Giuseppe (bâton de saint Joseph) à l'oléandre. On 
raconte que le bon Joseph avait d'abord un bâton tout simple ; 
mais que, lorsqu'un ange lui annonça qu'il deviendrait l'é- 
poux de la Vierge, il en fut si joyeux que le bâton lui fleurit 
dans les mains. Je soupçonne dans ce conte populaire une 
allusion phallique assez grossière : le bâton de l'époux de la 
Vierge qui lui fleurit dans les mains ne semble être autre 
chose que le phallus, condamné, par le mariage avec une 
femme qui devra garder sa virginité, à une abstinence conti- 
nuelle. (Cf. Oléandre , Oléastre.) L'oléandre, ainsi que 
nous le verrons, a un caractère funéraire; saint Joseph, le 
vieillard stérile, dont on célèbre la fête au milieu du carême, 
la saison de pénitence, représente de même avec son âne, ani- 
mal phallique et funéraire, et son métier de charpentier, un 
personnage sinistre; la mort du vieux phallus impuissant a 
été vraisemblablement déguisée dans la légende chrétienne 
sous la forme du mythe de saint Joseph. 

Judas. — Plusieurs arbres ont eu le triste privilège de 



JUDAS. 193 

tirer leur nom du traître de la légende chrétienne. Judas, le 
douzième apôtre, après avoir vendu son maître, de désespoir, 
alla se pendre à un arbre. Quel est cet arbre? Un figuier? 
un caroubier? un tremble? untamarix? La rosa canina? 
Le fait est que tous ces arbres ont pris tour à tour le nom 
d'arbre de Judas. Judas, dans la sjnnbolique populaire chré- 
tienne, ayant représenté, comme treizième des convives qui 
assistaient au dernier repas du Christ avant sa Passion, le 
nombre 13, ce nombre vint à signifier non pas seulement la 
trahison diabolique, mais la mort elle-même. Nous verrons 
que le figuier, le tremble et le caroubier jouent essentielle- 
ment, dans la superstition populaire, un rôle funéraire et 
diabolique (cf. aussi Diable). Nous avons indiqué, en parlant 
de l'arbre d'Adam, les rapports qui existent entre le figuier 
phallique d'Adam et le figuier de Judas. Mais la superstition 
populaire ne pouvait pas se faire à l'idée que le figuier, après 
avoir servi au supplice de Judas, put encore produire des fruits. 
Alors on imagina que le figuier sur lequel le traître se pen- 
dit avait été maudit par le Christ, et que tous les figuiers 
sauvages proviennent de cet arbre maudit. Abélard, dans la 
première de ses épitres, compare Anselme de Laon à cet arbre. 
De loin, c'était un bel arbre chargé de feuilles; de près, il 
était sans fruits, ou ne portait que la figue desséchée de 
l'arbre que le Christ a maudit. Dans le feu, il produisait de 
la fumée, mais point de flamme ^ 

Les chrétiens de la côte de Coromandel donnent le nom de 
bourse de Judas à une espèce de figue que le père Vincenzo 
Maria di Santa Caterina, dans son Yiaggio alV Indie Orien- 
taliiJN ,^), nous décrit de la manière suivante : « La pianta 
di Giuda nasce nella costa di Coromandel, con le fogiie corne 
quelle del nostro fico, col fiore a guisa d'un a campana, con 
fogiie simplici, pavonazzo ; al quale succède un frutto simi- 

1 Ad hanc itaque quum accessissem ut fructum inde colligerem, depre- 
hendi illarn esse ficulneara, cui nialedixit Domiuus, seu illam veterem 
quei'cura, cui Pompeiura Lucauus comparât, dicens : 
Stat magni nominis umbra 
Qualis frugifero quercus sublimis in agro. 

I. 13 



194 BOTAXÎQT'E GKNKRAI.K. 

lissimo ad una borsa verde, pastosa, che giuuta alla matu- 
rità rimane in parte vuotacon treiitatro fave rotonde, bianclie, 
spiccate, délia grandezza di mezzo giulio (une petite mon- 
naie romaine) ; che, perciù riconoscendo in quello una figura 
délia borsa del traditore, la planta viene chiamata di Giuda. » 
En Sicile on appelle ari'.vln di Giuda ou arvulii di Giudeo 
(arbre de Judas ou arbre du Juif) le caroubier sauvage 
{cercis siliquasirmn). On prétend que les sorcières han- 
tent spécialement cet arbre; si on en tombe, on meurt sans 
faute; les sorcières peut-être poussent le malheureux qui 
monte sur cet arbre, dont la hauteur suffirait d'ailleurs pour 
expliquer les cas de mort. 

Un proverbe russe ^ dit : « Il y a un arbre maudit qui 
tremble, sans que le vent souffle. » En Petite-Russie, on dit 
que les feuilles du tremble {oçina en russe, populus tre- 
mula; cf. Bouleau) sont agitées depuis le jour que Judas 
s'y pendit. D'après une tradition sicilienne recueillie par le 
docteur Joseph Pitre", Judas ne se serait point pendu à un 
figuier, mais à un tamarix, appelé vruca {tamerix afri- 
cana), beaucoup plus commun que le tamerix gallica. La 
vruca n'est maintenant qu'un arbrisseau; autrefois, dit-on, 
elle était un grand arbre et tout à fait beau; depuis que 
Judas s'y pendit, par une malédiction divine, elle devint 
l'arbrisseau actuel, laid, petit, difforme, inutile, pas même 
capable d'allumer un tout petit feu. D'où le proverbe popu- 
laire : Si cornu lu lignu di la vruca, chi nun fa ni 
cinniri ni focu (tu es comme le bois de la vruca, qui ne 
donne ni cendres ni feu). L'àme de Judas tourne toujours 
autour du tamarix, et se tourmente en voyant que son corps 
y demeure à jamais suspendu. 

Jupiter. — Nous avons vu que plusieurs herbes ont pris 
leur nom du Zeus ou Jupiter indien, Indra. De même quel- 
ques herbes graeco latines ont emprunté le leur au Jupiter 
hellénique et romain. Nous apprenons par Porta {Phylo- 

1 Dans \e recueil de Dal. Moscou, 1862. 

* Fiabp Sicilianf, I, cxxviii' et suiv.: Lu cKutu di Giuda. 



KALPADRUMA. 195 

gnonomica , Naples, 1588) que les Romains de son temps 
appelaient occhio di Giove (œil de Jupiter) Vaïzoon ou 
semperviviim ma jus. Sa forme est celle d'un astre, avec 
un bouton au milieu ; sur les pétales qui l'entourent on dis- 
tingue un petit œil, d'où la superstition mentionnée par Dios- 
coride, d'après laquelle cette plante guérissait l'inflammation 
des yeux. On l'appelait aussi buphtalmon et zoophtalmon, 
et simplement oculus. L'œil de Dieu, l'œil de Jupiter, les 
yeux d'Argus, se retrouvent dans le nom de railloculus 
{sahasrâksha) dioxiwè en sanscrit au dieu Indra. L'œil divin, 
qu'il soit la lune ou le soleil, est Vaïzoon du ciel. 

Macer Floridus nous donne la définition suivante de Vaci- 
dula minor : 

Dicimus acidulam, quam Graecus dicit aïzon. 
Affirmant istam qui secum gesserit herbam 
Quod non appelât hune letali scorpius ictu. 
Altéra vero niinor species est istius herbae, 
Quam semperviimm dicunt, quoniam viret omni 
Tempore ; barba Jovis vulgari more vocatur. 

(Cf. dans ce même vol. le mot Tonnerre.) Uaïzoon qui 
pousse .sur les toits (senipervivmn tectornm) a, dit-on, le 
pouvoir d'éloigner la foudre des maisons allemandes et Scan- 
dinaves. 

Kalpadruma, Kalpaka, Kalpavriksha (cf. Ilpa ou Ilya, 
arbre de Bouddha, arbres du Ciel, arbres Cosrnogoniques , 
arbres de Cocagne, Mangûshaka, arbres du Paradis, 
Açvattha, Djambu). — D'après la doctrine des Djaïnas\ le 
kalpaka est un arbre qui par ses reflets produisait le jour 
et la nuit, avant la naissance du soleil et de la lune. Le 
soleil et la lune ne furent créés qu'au moment de l'apparition 
des premiers Manus ; lorsque le quatorzième Manu parut, la 
pluie tomba sur la terre, toutes les espèces de plantes pous- 
sèrent : les blés pour les nourrir, le coton pour les habiller, 
les fleurs avec leur parfum. Ce quatorzième Manu semble 
symboliser la 14^ phase lunaire; nous savons que le dieu 

• Cf. Bower Cintaraani (Madras, 1868), cité par Garett, Classical Dictio- 
nary of Inclia. 



196 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

Lune (Soma) était considéré comme le roi de la végétation. 
Rousselet {Voyage dans V Inde centrale), dans des grottes 
près de Gwalior, observa des statues bouddhiques portant sur 
leur tète le knlpa, ou kalpavr-iksha : « Quelques-unes, dit- 
il, ont la tète entourée d'une auréole de serpents. D'autres 
portent, au sommet de la mitre, le kalpa vrich ou arbre de 
la science, qui forme trois branches, et mérite d'attirer l'at- 
tention à cause de son analogie avec le symbole mystique 
des bouddhistes. » C'est un halpavriksha , l'arbre bienheu- 
reux qui pousse au milieu des fleurs et des ruisseaux sur la 
montagne escarpée oùTathàgata, faisant pénitence, se sacrifia 
pour un tigre affamé en lui livrant son corps \ Le kalpa- 
druma est un arbre qui remplit tous les désirs; c'est au 
pied de cet arbre que demeure Ràma, seigneur du monde, et 
Kâmariipa (qui change de forme à son gré), dans la Râma- 
Tâpaniya-Upanishad. Il faut encore reconnaître ce même 
arbre dans ce colparaquin (corruption probable de kalpa- 
rriksha) dont parle noire voyageur du xvii'" siècle, Vincenzo 
Maria da Santa Caterina : « Nel cielo credono vi sia una di 
queste piante detta colparaquin, di tanta grandezza che 
niuno dei mortali la puote misurare, la quale dicono che dia 
a ognuno quanto vuolee sa desiderare, per cibo e delizia; » et 
dans ce campanganghi (du sanscrit kamopafi gin , qui signi- 
fierait : accomjjlissant les désirs), dont il est fait mention 
dans le Vïaggio intorno al mondo de Pigafetta, habité par 
des oiseaux merveilleux, des garudàs, proches parents de 
l'oiseau d'Indra et de Vishnu : « Sotto lava maggiore, dit-il, 
verso tramontana, nel golfo délia China che gli antichi chia- 
manoSinoMagno, trovasi un albero grandissime detto Cam- 
panganghi, in cui abitano certi uccelli deiix garuda, grandi, 
che prendono fra gli artigli e portano a volo un elephante al 
luogo deir albero; il quai luogo chiamasi pidathaer (pii- 
gyadaru? l'arbre qu'on doit vénérer?). » Évidemment notre 
voyageur crédule prenait pour un fait réel le sujet d'un 

' Cf. Beal , Travels ofFah-Hiun and Sung-Yun liuddhist pilgrims l'i-om 
China to India. London, 1869, p. 192. 



KOXAR, 197 

conte mythologique. Les mahoraétans de l'Inde ont probable- 
ment hérité des bouddhistes le fond de leur croyance au 
kalpu . « Maometto, écrit Lazzaro Papi dans ses Letlere 
suir hidie Orientali, pose pur anco nel suo paradiso l'al- 
bero délia félicita detto Tuba, ogni ramo del quale stendesi 
neir abitazione di ciascun fedele e gli somministra ogni più 
soave e desiderabile nudrimento. Da esso i beati hanno seta 
finissima per vestirsi e bellissimi cavalli magnificamente sel- 
lati escono da quell' albero prodigioso per servizio de' fedeli. 
Il suo tronco s'inalza tanto ed i suoi rami si spandon in cosi 
vasto giro che il più veloce e gagliardo cavallo appena in 
cento anni potrebbe uscire di sotto ail' ombra di esso. » 

Parmi tous les dons que le kalpadruma peut procurer 
aux mortels, celui de la science est le plus recherché par 
Bouddha et par les Bouddhistes; c'était bien un kalpa- 
drimia , le rêve du roi Salomon , lequel , pouvant choisir 
parmi tous les biens du monde, préféra avoir en partage le 
don de la science universelle. Le kalpadruma réunit en lui- 
même toutes les richesses et toutes les connaissances ; ce n'est 
donc qu'une fade calomnie que la strophe de ce poète cour- 
tisan qui, s'adressant à un roi indien, lui disait : « Le kal- 
padruma (qui donne) ne sait pas ; ^Brihaspati (qui sait) ne 
donne pas; ce roi seul sait et donne en même temps. » 

Karachares {herbae). — Nous lisons dans Du Cange 
qu'elles étaient des « herbae praestigiis, ut putabant, aptae. » 
Il citele LibellusPirminiiabb. (Mabillon, tom. W Analect.), 
où il est ordonné : '« Karachares herbas succino nolite vobis 
vel vestris appendere. » 

KART0FI--ELW0LF. — Loup des pommcs de terre, nom 
d'un démon germanique. (Cf. Y Introduction.^ 

Katzenmann. — Homme-chat, nom d'un monstre germa- 
nique qu'on prétend habiter dans le blé. 

Kleesau. — Truie du trèfle, nom d'un démon germa- 
nique. 

KoNAR. — Nous avons mentionné la tradition toscane d'a- 
près laquelle le feu se serait développé au sommet des ar- 



198 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

bres ; dans le XV'' chapitre du Bundehesh, il esl fait men- 
tion d'un arbre générateur nommé konar, d'où aurait jailli 
la première étincelle. 

KoNGUL. — Est le nom d'une herbe funéraire, laquelle, 
d'après une tradition altaïque recueillie par Radloff\ pous- 
sera sur la terre à la fin du monde et produira des monstres, 
qui sèmeront la destruction parmi les hommes et les ani- 
maux. Alors Schal-jime demandera l'aide de Mandy-Schire , 
en l'assurant qu'il ne touchera point à l'herbe kôngul, 
puisque* la racine de cette herbe est un serpent jaunâtre. 
Mais Mandy-Schire se taira et ne viendra en aide à per- 
sonne. 

KORNWOLF, KORNSAU, KoRNSTIER, KORNKUH, KoRNMUT- 

TER, KoRNKiND, KoRNMAiD, Loup clu blé, truie du blé, 
taureau du blé , vache du blé, mère du blé, enfant du 
blé, jeune fille du blé, est le nom donné à différents mons- 
tres, démons, génies germaniques. 

Krautesel, Vâne de V herbe, est un démon germanique 
particulièrement ennemi de la laitue. 

KuvERA. — Le dieu des richesses des Indiens, gardien 
de la région du Nord ; dans son pajs mythique on plaçait 
une espèce de paradis terrestre appelé kuveravana ou bois 
deKuvera; kuveraka désigne la cedrela toona Roxb., 
et œil de Kuvera (kuverâkshî) la bignonia suaveolens. 

Langage (des plantes et des herbes). — En donnant une 
âme à la plante, la croyance populaire l'a douée de la pa- 
role : langage muet le plus souvent, langage emblématique, 
mystérieux, et qui sait pourtant se faire entendre. Témoins 
ces fleurs qui servent d'interprètes aux amours, et qui, entre 
elles (les lecteurs de Heine n'ignorent point ce détail), 
se racontent de petits rnaerchen. L'arbre qui craque, la 
feuille qui bruit , le vent qui siffle à travers les forêts mo- 
dulent chacun leur note, disent leur mot, leur phrase dans ce 
concert végétal dont la poésie a fait un langage. 

' Proben der Volksliteratur der turkischen Stârnme Siid-Sibiriens; 
St. Petersburg, 1866. 



LAX(iAGE (DES PJ.ANTES ET DES HERBES). 199 

C'est à ce langage que les arbres, les herbes, les feuilles, 
les fleurs doivent le don prophétique. L'arbre-nuage éclate 
en détonations menaçantes; l'arbre qui chante est la nuée qui 
tonne ; la foudre védique est l'oiseau brillant à la voix sonore. 
Il y a bien des analogies entre la lumière et la parole. Sou- 
vent la même racine suffit aux deux idées, aux deux caté- 
gories briller et parler. Ce qui se manifeste est à la fois 
lumière et parole. L'arbre chantant n'est pas seulement le 
nuage qui tonne ; c'est encore le soleil , Apollon ou Orphée 
avec sa lyre, et la lune, divinité pastorale, dont la flûte ma- 
gique rythme la danse des Elfes. 

Et sur la terre, à combien d'arbres n"a-t-on pas prêté une 
voix humaine ! Virgile fait parler le cornouiller de Poly- 
dore; et, du tronc où Dante l'a enfermée, l'âme de Pierre des 
Vignes s'écrie : 

Anime fiimmo, ed or sem t'atli sterpi ! 

Rappellerons-nous Xacis <\\\\ sortit du sang d'Acis tué par 
le Cyclope, la fleur qui naît du sang d'Adonis, le cornouiller 
sanguin (en italien sanguine^ et le roseau qui, dans les contes 
italiens, poussent sur le cadavre du jeune homme assassiné, 
et se changent parfois en flûte magique pour dénoncer l'assas- 
sin^? Chez Loccenius, auteur du xyii^ siècle, cité par Mann- 
Ivàrdi {Baitmkîiltus der Germanen, 34), c'est un beau 

* On peut citer encore la fleur dont parle un chant populaire répandu 
dans presque toutes les provinces italiennes , et qui révèle la mort de la 
jeune fllle, victime de son amour. M. Rubieri [Storia délia poesia popolare 
italiana) nous l'ait connaître la version toscane: 

Voglio fare una cassa fonda 
Da poterci stare in tre , 
Il mio babbo e la mia mamma, 
Lo mio amore insiem con me. 

Ed in cima di quella cassa , 
'Un bel fior ci v6 piantà ; 
Voi piantarlo nella sei*a , 
La mattina fiorirà. 

E le genti che passeranno, 
Gli diranno : oh che bel fior ! 
Egli è il fior délia Rosina 
Che 1" è morta per amor. 



200 BOTANIQUE GKNKRALE. 

genévrier qui s'indigne et crie lorsqu'on vient l'arracher. 
(Cf. Cerisier, Bouleau, Sureau, Sang (des arbres), arbres 
Sacrés). 

Le livre de Sidracli mentionne deux herbes magiques ; 
l'une avait le pouvoir de faire parler', l'autre de rendre 
sourd : « Anche è un' erbà lunga presso di due palmi, e à 
fiori corne bottoni gialli, semé fesso e bianco, radici rotonde. 
Chi metesse di questa erba sopra la criatura che dorme, cioè 
solamente di quelli bottoni, egli manifestcrcbbe ciô ch' egli 
avesse fatto giù X anni •. » « Anche è un' erba piccola di mezzo 
dito sopra terra, e a foglie nere. Chi la metesse in bocca, e an- 
dasse tra gente, niuno gli potrebbe favellare, tanto come egli 
lo senti, sono. » (Cf. dans ce même volume l'herbe Sholoà.) 

Langusta. — Nous trouvons chez Du Cange la définition 
qui suit : k Langusta, herbae species, quae in Syria nascitur, 
qua vesci solitum sanctum Joannem Raptistam aiunt, proqua 
locustarn manducasse postea persuasum. » 

LÉGUMES. — Dans la symbolique végétale, les légumes ont 
une signification essentiellement funéraire. Les uns sont con- 
sidérés comme impurs , spécialement la fève et la lentille ; 
d'autres sont déposés à côté du cadavre, dans les tombeaux 
anciens ; c'est un viatique. Comme on l'a vu ci-dessus (arbres 
du Ciel) , c'est presque toujours sur la tige d'une plante 
légumineuse (haricot ou pois) que le jeune héros ou le vieil- 
lard monte au ciel ; quelquefois c'est sur un chou ; le chou 
aussi est un emblème funéraire; en Italie, pour 'mourir, 
on dit vulgairement: andar tra i catoli, andare a rin- 
calzare i cavoli. Par une confusion vraisemblable, l'àme 
s'est identifiée avec son viatique végétal. Elle a passé dans 
son légume, haricot, pois ou chou, et la plante en montant 
l'a élevée jusqu'au soleil. 

* La vigne, dont on tire le vin qui enivre et fait parler {d'où le proverbe 
latin : in vino veritas), peut être rangée au nombre de ces plantes naagiques. 

* Le même livre cite une auti-e herbe douée de la même vertu : « Anche è 
una erba a pochi fiori, blanche le Ibglie, a guisa di lingua d'iiccello, sottili 
radici, ritonde, semé giallo. A persona che avesse perduto la favella per 
infermità, chi gli metesse una foglia di questa erba sotto la lingua, la fa- 
vella gli tornerebbe una grande ora, se ella fosse pesta e secca. » 



LIKS (ARBRES ET HERBES). 201 

Le légume du ciel est la lune. Elle reçoit l'àme du soleil 
mourant, et la porte au royaume des bienheureux, ou des- 
cend avec elle aux enfers , dans la maison du monstre ; le 
jeune homme reconnaît son chemin au retour , par les lé- 
gumes qu'il a semés le long de la route ; le héros solaire sort 
de sa retraite ténébreuse, nourri par les légumes, guidé par 
les conseils et l'assistance de la bonne fée , de la Madone ou 
de la lune. — D'après le Vishnupurâna (I, 6), Brahman , 
dans la toute première création du monde, créa ces légumes : 
le ma5/m(phaseolusradiatus), le mudga (phaseolus mungo), 
la lentille, rnasûra (ervum hirsutum), le nishpâva (que le 
Dictionnaire de Saint-Pétersbourg définit: eine bestimmte 
Hiilsenfriicht , Dolichos sinensis Lin. ocler eine ver- 
wandte Art), le kulatthaka (dolichos biflorus), Yadhaki 
(citysus cajanus), le canaka (cicer arietinum), et le çcma 
(crotolaria). Selon Pausanias (VIII) , Cérès , allant à la re- 
cherche de Proserpine emportée dans la région infernale, 
distribua les légumes à tous ceux qui l'avaient bien reçue, 
à l'exception de la fève, qui depuis lors fut regardée comme 
une nourriture impure'. Le rôle que jouent les légumes dans 
la légende de Proserpine, une forme lunaire bien connue, 
confirme le rapport que nous avons établi entre cette plante 
légumineuse qui croît jusqu'au ciel, ce légume, viatique du 
trépassé, et la lune qui visite, dans sa période lumineuse, le 
royaume .des bienheureux et, dans sa quinzaine obscure, 
descend aux enfers. De quelque manière que l'on veuille ex- 
pliquer le mythe, cette identification semble inévitable. 

Les anciens connaissaient un lion des légumes, un démon 
à la fois et une plante nuisible aux légumes. (Cf. Lion.) 

Liés (Arbres et herbes). — Nous verrons aux mots 
Figuier, Noyer , Orme , Bouleau, Sapiyi , Chêne , Pla- 

' Nous verrons aux articles Cicer et Lupin, que, dans sa fuite en Egypte, la 
terre noire, la Madone a béni le genévrier qui la protégeait contre la per- 
sécution des soldats d'Héi'ode, et maudit les pois chiches et les lupiins qui 
allaient la dénoncer. Il me semble impossible de ne pas voir des rapports en- 
tre la légende hellénique et la légende chrétienne, ou, à mieux dire, graeco- 
alexandrine. 



202 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

tane, plantes Médicinales et autres, différents exemples 
d'un usage très répandu qui a laissé des traces , notamment 
en Russie, en Allemagne, en Italie, en France, en Belgique, 
etc. A Vaux sous Chèvremont, en Belgique, les paysans « vont 
le premier de l'an sur leurs terres et dans leurs prairies ; ils 
enroulent des cordes de paille, des toirchettes de strain, 
autour d'un arbre, en répétant : Ji v sohaite inné bonne 
année à Vnvâde de Dieu ^ C'est sans doute une manière 
de souhait pour que les fruits des arbres puissent arriver à 
leur maturité et la jeune plante elle-même prendre racine. 
En Italie, d'un fruit qui promet de mûrir sur l'arbre, et que 
le vent ou les vers n'ont pas fait tomber, on dit : esso allega 
(proprement, il se lie, il s'attache; en français : le fruit 
se noue) ". Les anciens Romains entouraient de certains liens 
les vieux arbres, probablement pour les préserver de la pour- 
riture et de la mort ^ Parfois nous voyons lier l'arbre pour 
lui communiquer la maladie de l'homme ; nous avons déjà 
fait allusion à cet usage en parlant des arbres Diaboliques 
et Maudits. Plinius Valerianus, au quatrième siècle, con- 
seillait de lier un arbre en prononçant une certaine formule, 
pour se délivrer de la fièvre-quarte : « Panem et salem in lin- 
teo de lyco liget et circa arborem licio alliget et juret ter per 
panem et salem : Crastino mihi hospites venturi sunt (c'est- 
à-dire, la fièvre); suscipite illos; hoc ter dicat. » Le prof. 
Ad. Kuhn nous apprend^ comment on procède, dans l'Alt- 
mark , pour se guérir des maux de tête ; on se bande trois 
fois la tête avec un fil ; puis on lie avec ce même fil un arbre; 
le premier oiseau qui se posera sur l'arbre emportera le 

' D'après un article de M. Stecher dans la Revue de la Belgique de l'an- 
née 1875. 

^ Nous apprenons par M. Pitre qu'à Vicari-Alimena, en Sicile, on lie avec 
Y ainpelodesnion le tronc du noyer, pour que la noix se l'orme et ne tombe 
pas avant le temps. 

' « Ces anciennes habitudes, dit M. Boissier (La religion romaine d'Au- 
guste aux Antonins) ne se sont jamais tout à fait perdues; elles se con- 
servaient dans l(^s campagnes, où les paysans honoraient les dieux en 
couvrant de bandelettes de vieux troncs d'arbres et en versant pieusement 
de l'huile sur des blocs de pierre (TibuUe 1, 1, 10; Apulée, De Mag. 56). » 

'' Zeitschrift, XIII, 73. 



IJÉS (ARBRES ET HERBES). , 203 

mal de tète. Quant au liciutn mentionné par Plinius Vale- 
rianus, nous le voyons aussi employé au même usage, c'est- 
à-dire à lier le mal, chez Marcellus de Bordeaux, médecin du 
quatrième siècle. « Inguinibus, dit-il, potenter medebere, si 
de licio septem nodos facias, et ad singulos viduasnomines, 
et supra talum eius pedis alliges, in cuius parte erunt in- 
guina. » Pour obtenir un effet semblable, et précisément « ne 
inguen ex ulcère aliquo aut vulnere intumescat », Marcellus 
de Bordeaux recommande encore les sept noeuds d'anet: 
« Surculum anethi in cingulo aut in fascia habeto ligatum 
in sparto vel quocumque vinculo, quo holus aut obsonium 
fuerit innexum, septem nodos faciès et per singulos nectens 
nominabis singulas anus viduas et singulas feras et in crure 
vel brachio cuius pars vulnerata fuerit alligabis. Quae si 
prius facias antequam nascantur inguina, omnem inguinum 
vel glandularum modestiam prohibebis , si postea, dolorem 
tumoremque sedabis. » 

L'observation des nœuds dans les plantes a fourni diffé- 
rents présages. Voici , par exemple, ce que le père Martini, 
dans la China illustrata de Kircher (Amsterdam, 1687), 
nous rapporte sur une plante chinoise : « Nascitur et in pro- 
vincia Quantung planta quam Chisung dicunt, quod idem 
est ac herba ventiim denionstrans ; siquidem nautae, ut 
P. Martinius refert, ex illa, quo mense, quae toto anno fu- 
turae sint tempestates, colligere se posse autumant ; idque ex 
geniculis ipsius ; quo enim nodi pauciores sunt, eo tem- 
pestates eo anno futurae sint pauciores, atque adeo ut, ex 
multitudine geniculorum, paucitas aut copia ventorum 
tempestatumque innotescat, uti ex distantia nodorurin a ra- 
diée, quo mense accidere debeant. » 

En Vénétie, la superstition consulte une tige d'herbe à 
plusieurs nœuds sur la destinée dans la vie future. On com- 
mence par la pointe ; sur le premier nœud on dit : Paradis ; 
sur le second: Purgatoire; sur le troisième: Enfer {Cal- 
dieron) , et ainsi de suite ; le mot qu'on prononce lorsqu'on 
est arrivé au dernier nœud dit la vérité. Dans d'autres par- 



204 ' BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

ties de l'Italie, la même herbe à plusieurs nœuds apprend aux 
filles si elles se marieront au village ou hors du village ; 
elles brisent un nœud en disant: je me marierai ici, un 
second en disant : je me marierai dehors ; le dernier mot 
qu'elles prononcent arrivées au dernier nœud leur révèle 
leur sort. 

M. Stecher a retrouvé cette coutume chez les Liégeoises ^ 
« Elles se réunissaient le l^r mai, au lever du soleil, pour 
lier le jonc; elles cheminaient vers les confins d'une verte 
prairie, du côté où un buisson d'églantiers abritait le mieux 
un gazon frais et touffu. C'était là que les curieuses choisis- 
saient avec le plus grand soin trois brins d'herbe {trois 
foilles cVerhe, comme dit la Chanson des Loherains). Elles 
coupaient, elles arrangeaient ces tiges menues de façon à leur 
donner exactement la même longueur. Puis à chaque brin 
était attaché un fil de soie de couleur différente. Le noir re- 
présentait le célibat, le rouge l'amant inconnu, le vert l'objet 
des vœux secrets. Après dix jours d'attente, l'oracle se pro- 
nonçait par celui des trois brins (jui avait surpassé les deux 
autres en hauteur. » 

L'oracle consulté par les copeaux, par les fétus, par les 
brins de paille et d'herbe a déjà été mentionné au moi Bâion ; 
ici, à propos de plantes liées, de nœud des herbes et de brin 
d'herbes entourées par un fil, nous rappellerons encore ces 
brins d'herbe symboliques serrés entre les doigts des Chinois, 
dont il est question dans le Livre des Changes' : « Le 
nombre du grand chaos est cinquante ; mais on n'emploie que 
49, qu'on partage en deux parties égales pour imiter le dua- 
lisme ; on place un brin d'herbe entre le doigt moyen et le 
quatrième doigt, pour imiter les trois puissances (le ciel, la 
terre et l'homme), et on les prend quatre à quatre pour imi- 
ter les quatre saisons. » Ceci n'est pas bien clair, et les seuls 
sinologues pourront répondre de l'exactitude de la traduction; 

' Article cité, sur les SuperstiHons loallonnes, dans la Revue de Bel- 
gique (15 mai's 1875). 
* Sclilegel, Uranograjilde Chinoise, I, 255. 



LION. 205 

il nous suffit de constater que, de rextrêrae occident européen 
à l'extrême orient asiatique, s'est propagée la même supersti- 
tion sur le rôle prophétique des fétus. 

Il nous semble avoir déjà remarqué que la feuille, le fétu, 
le brin d'herbe, la verge, la branche, le bâton ne sont qu'un 
fragment de l'arbre prophétique ; et que l'arbre prophétique 
de la terre n'est qu'une hypostase de l'arbre divin, de l'arbre 
nuageux où le tonnerre parle, de l'arbre de sagesse, de l'arbre 
peuplé par des oiseaux qui savent tout, qui pénètrent dans 
toutes les retraites secrètes, enfin de l'arbre cosmogonique 
et phallique. Le brin d'herbe entouré d'un fil de soie en Bel- 
gique n'est qu'une forme de ce bâton ou arbre de mai, dont 
le rôle essentiellement phallique ne semble plus douteux. On 
orne le brin d'herbe, comme on décore le bâton de mai, comme, 
en Russie et dans l'Inde, les jeunes filles couronnent au 
printemps (le jour de la Pentecôte) des arbres (cf. arbres 
Sacrés), et comme, dans l'antiquité, on couronnait et on dé- 
corait le phallus, et l'âne de Silène et Silène lui-même, et 
Priape qui le représentait, aii réveil de la végétation du prin- 
temps. Ceci explique en partie pourquoi le jeu des fétus est 
resté essentiellement un jeu de garçons et de jeunes filles, et 
affecté tout particulièrement aux cérémonies symboliques qui 
précèdent le mariage. 

Lièvre. — Le lièvre (en sanscrit çaça) a donné à la lune 
l'un de ses noms indiens, ç.açin (celle qui porte le lièvre) ; 
çaça est aussi une plante indienne, la symplocos racemosa 
Roxb. En Allemagne une espèce de zittergras (herbe qui 
tremble) est appelée hasenbrod {pain du lièvre) et hasen- 
uhrlein {petite oreille de lièvre) ; et Voxalis acetosella, 
hasenkohl {chou de lièvre). 

Lion. — Le nom de siiihi ou lionne est donné dans l'Inde 
à plusieurs plantes: gendarussa vulgaris Nées, (appelée 
aussi siiihaparnî, dont la feuille est un lion); solanwn 
melongena, solanum Jacquini, hermionitis cordifolia 
Roxb. (appelée aussi sinhapushpi ou fleur de lion) ; pjha- 
seolus trilohus (appelé aussi siiihaparnikà , dont la feuille 



20G l'.OTANTQrE GKXKRAI.R. 

est un lion); crinière de lion ou sihîiakeçara , le mimu- 
sops elengi\À\\. ; rugissement de lion ou siiihanâdikâ, 
Yalhagi maurorum de Tournefort ; houche de lion ou 
sihhamukhi, la glycine dehilis ; visage de lion ou si'n- 
hasya, la gendarussa vulgaris et la hauhinia varie- 
gata. 

Nous avons vu dans la Mythologie zoologiqne que le lion 
représente le soleil ; les plantes qui lui doivent leur nom 
sontdesplant.es essentiellement solaires. Tel est, visiblement, 
le caractère du loioenzahn ou dent de lion (taraxacum 
pratense). Dans la Suisse allemande, d'après Mannhardt 
{Germanische Mytlien), les enfants forment une espèce de 
guirlande avec la tige de la dent de lion, et, tenant cette 
chaîne à la main , ils dansent en cercle ; en Argovie, on ap- 
pelle cette plante sunnewirhel {solstice) , ainsi que le sol- 
sequiuni heliotropiuin. Nous verrons au mot Soleil, que 
les Romains trouvaient à la fleur ÎS! hélianthe (fleur du soleil) 
une ressemblance avec la hovche du lion. Dans \ orohanche 
(le sonnenxourz , racine du soleil, des Allemands) on a 
cru reconnaître parfois une bouche, parfois un pied de lion; 
mais le léontopjode a. été surtout identifié avec le gnapha- 
lium alpinimi , Xa. filago stellata , Y edelweiss des Alle- 
mands, \2i perlière des Alpes des Français, le semprivio des 
Frioulans. Sur V orohanche, nous avons les renseignements 
suivants dans le livre de J.-B. Porta, Phytognonomica : 
« Est orohanche herba, quae inter nothas Dioscoridis no- 
menclaturas leo dicitur; in summis enim caulibus flores fert 
leonis rictum ostendentes, ex Sotione graeco in Geoponicis 
(cf. Osiris). Leguminum leo, osprioleon dicitur, quod 
si quis velit in totum hanc herbam nonapparere, quinque 
testas accipiat, et in ipsis pingat Herculera colore albo leonem. 
strangulantem, atque testas ad quatuor anguloset in médium 
ruris deponat. » (C'est évidemment une réminiscence du 
combat d'Hercule avec le lion ; le lion des légumes voit son 
influence paralysée par la seule représentation du combat 
d'Hercule.) Porta nous apprend encore, d'après Démocrite, 



LION. 207 

une autre manière de chasser le lion : le lion, dit-on, a peur 
du feu ; le lion s'effraie aussi de la crête du coq , c'est-à-dire 
de ce qui est rouge comme le feu. La crinière du lion et la 
crête du coq se jalousent et, par homéopathie, elles se neu- 
tralisent mutuellement ; ceci nous explique le passage sui- 
vant de Porta : « Quia leo animal, gallo viso expavescit et 
contrahitur, si quis gallum manibus strenue comprehens'um 
circa agrum gestet, leonteios-poa mox abolebitur, tamquam 
et ipsa leonem timente. Alii, experientia docti, semina terra 
mandanda gallinaceo sanguine irrigant, tamquam tuta sit a 
leonina herba futura. Nicander venenoadversariorobanchen 
tradidit ut leonis caro. » Cette orobanche a été ancienne- 
ment rattachée, non seulement au lion, mais au chien, comme 
l'indique son nom de cjjnomorion. Une coïncidence ana- 
logue réunit dans la canicule l'étoile du chien, Sirius, et le 
signe du Lion. Le nom italien de la canicule, sol Houe, sol- 
leone, rappelle d'ailleurs l'entrée du soleil dans le Lion. 

On comprend aisément que le soleil-lion ait pu se trans- 
former en une espèce de démon ennemi des légumes, puisque 
c'est précisément pendant la canicule que l'absence de pluies 
dessèche la terre et les végétaux. La victoire d'Hercule est 
réellement remportée sur le soleil de la canicule, le soleil-lion, 
sorte de Çushna (le démon védique de l'aridité) qui détruit 
la végétation. Nicander prétendait que Y orohanche, ainsi que 
la chair de lion, est bonne contre les poisons; la force des 
poisons résidant, pensait-on, dans leur humidité, la chaleur 
de la canicule, le feu du soleil-lion devait les anéantir. Lors- 
que le lion est tué, le miel, l'eau, la pluie tombent. 

J.-B. Porta, dans le livre cité, nous oft're aussi quelques 
renseignements sur l'origine de la dénomination du léonto- 
pode ou pied de lion : « Dicunt leontopodion , quasi leoni- 
num pedem, propter cillosmn foliorum, non florum , efR- 
giem, crus pedi annexum aliquantum referentem. Sunt et in 
floribus quaedam foraminula impressa, quasi leonis vesti- 
gium vel soleam imitata : Dioscorides ad amatoria valere 
dixit et ad tubercula. Magi promittunt, apudPliniura, per- 



208 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

unctos leonum adipe faciliorera gratiam apud reges populosve 
obtinere : idemque ad hemorroida et tonsilla leontopetalon 
dicunt, ac si aliquam in foliis cum leone vel leonis pedibus si- 
militudinem liabeat, etsi authores non exprimant; liabet 
enim brassicae folium divisuni papaveris forma. Dioscorides 
dicit in vino potam serpentum ictibus auxiliari, nec alia re 
dolorem citius finiri. » Apulée, De Virtiitibiis herbaruni, 
nous apprend encore que le léontopode fournissait aussi un re- 
mède tout puissant, « si quis dei'otatvs deflxusque fuerit 
in suis nvptiis»; voici la recette: « Herbae pedis leonis fru- 
tices numéro septem sine radicibus dt^coque cum aqua, luna 
decrescente, lavatb eum et teipsum qui facis ante limen ex- 
tra domum prima nocte, et lierbam incende aristolochiam, 
et suffumigato eum, et redito ad domum, et ne post vos res-' 
piciatis, resolvisti eum. » 

Loup. — Louve ou vriki est le nom sanscrit de la clypea 
hernandifolia ; œil de loup ou vrikâkshi désigne Yijw- 
maea lurpethiim '. Vrika, dans certains passages védi- 
ques, a le sens de chien et de soleil ; il me semble que le 
démon germanique graswolf ou loup de Vherhe'' n'est 
autre chose que le chien Sirius, le soleil de la fin de juillet 
et du commencement d'août, qui dévore la végétation. On 
verra, à l'article Soleil, que Y hélianthe (ou f.eurdu soleil) 
est appelé tout aussi bien lycostonios ou lupnos que bouche 
de lion. Le lupnn aussi est une plante solaire; « Lupinus, 
dit J.-P. Porta (Phytognonomica) , cimi Sole circumagitur, 
horasque agricolis, etiani nuhilo die, demonstrat ; disco 
lorem hominem frequens in cibo exhilarat et pulchriorem 
reddit. » Le lupin annonce donc le soleil, même lorsqu'il est 
caché; comment ne pas voir un rapport intime entre ce phé- 
nomène naturel et la légende chrétienne, toujours vivante à 
Bologne^, de la vierge qui fuit en Egypte (le pays noir) avec 
le Christ, et maudit les lupins, dénonciateurs de l'enfant 

* On peut comparer ici le lycopsis des Grecs. 

2 Le démon J^oki , dans la superstition Scandinave , est l'ennemi de 
ïavoine ; on sait que Loki prend volontiers la forme d'un lowp. 

3 Cf. Rivista Europea, Florence, 1875, septembre. 



LUMIÈRE. 200 

Jésus, qu'ils devraient cacher aux soldats d'Hérode. Le lupin 
est amer, et c'est mauvais signe d'en rêver : « Si quis haec in 
domo sua videre visus fuerit efFusa, pro modo illorum rixam 
et acerbitatem domi suae reperiet. Si coctis vesci visus sibi 
fuerit, pro modo manducationis in adflictionem et morbum 
incidet. » 

Lumière. — L'arbre du ciel lumineux (le dijutaru du 
Bhâgavata Purâna) porte des fleurs et des fruits; ces fleurs 
lumineuses, ces fruits suaves, nous l'avons dit, sont le soleil, 
la lune, les étoiles. La douce lumière, -fkjv,tfz^t aizq, avec une 
sensualité poétique, fut considérée comme un fruit immortel, 
le fruit de l'ambroisie. Différentes plantes indiennes ont tiré 
leur nom de la lumière, par exemple Vhemionites cordif. 
{dyutilâ), le ricinus comniunis {rucaka), le safran, le 
raifort, \e girofle {rucira), \ hijperanthera moringa {rii- 
cirâhgana et çobhâhgana), le strychnos potatorwn Lin., 
le riz, Vaegle niarmelos {rucya) ; Vherbe, en général, est 
appelée la. brillante {argunî; argunopama ou semblable 
à Arguna, le héros solaire, fils d'Indra, est la tectona 
grandis; arguna, au masculin, n'est pas seulement le héros 
solaire, c'est encore la terminalia luisante). Nous avons déjà 
cité les deux noms indiens de la irnusa sapientum {bhânu- 
phalâ et ançimialphalà); dans tous les idiomes indo-euro- 
péens on pourrait trouver un grand nombre de plantes aux- 
quelles leurs fruits, leurs fleurs, leurs feuilles, voire même 
leurs tiges, ont valu l'épithète de lumineuses ; dans l'Inde 
encore, le kuça purificateur et le sorna, ami du feu, ac- 
compagnent les phénomènes lumineux du ciel: la tidasî pa- 
reillement et toutes les nombreuses herbes solaires et lunaires 
annoncent la lumière. 

Mais une mention spéciale est due à Vaglaopihotis , de 
Pline (XXIV, 17): « Aglaophotin herbarn, dit-il, quae ad- 
miratione hominum propter eximium colorem acceperit no- 
men, in marmoribus Arabiae nascentem Persico litore, quade 
causa et rnarmoritiden vocari. Magos utique ea uti, cicm 
velint deos evocare. » On se rappelle les hymnes védiques 

I. 14 



210 BOTANIQUE GIONKRALR. 

OÙ il est dit que l'aurore et le feu du matin apportent lés 
dieux, et où le dieu Soma est célébré comme raksohaa ou 
tueur des monstres; comment ne pas voir, dans cette herbe 
lumineuse orientale qui naît dans le marbre (c'est-à-dire qui 
remplace l'aube, la blanche), l'aurore, épouse du soleil, ou 
la lune qui chasse les monstres de la nuit et ouvre aux dieux 
la carrière? Nous avons déjà signalé, en parlant du Chien, 
le cynospastos ; le ojnosjmstos et VaglaopJiotis ont été 
identifiés: « noctu stellae instar litcens , dit J. B. Porta, 
et igneo splendorecoruscans, facile inconspectum venit. » 
On l'arrache, dit-on, à peu près comme la tnandragore (cf.), 
c'est-à-dire en la faisant déraciner par un chien, qui en meurt. 
D'après ^lien, Yaglaophotis est un excellent remède pour 
les yeux malades; ce qui s'explique fort bien mythologique- 
ment; qu'elle soit la lune, ou l'aurore, l'herbe lumineuse, 
Yaglaophotis chasse les ténèbres, dans lesquelles nous som- 
mes tous aveugles, et nous permet de voir ou de revoir. On 
peut encore ranger au nombre des herbes lumineuses qui 
donnent la vue, Vherba locusta ou herba sanctae Clarae 
ou clareta de Bauhin\ et l'herbe suivante décrite dans le 
livre de Sidrach^: « È un' erba alta mezzo palmo e à foglie 
verdi a guisa d'occhi, e à poco semé e poche radici e lunghe. 
Chi la tenesse in bocca egli vedrebbe tanio chiaramente , 
cheegli conoscierebbe apertamente lo verde dal bruno da 
lungo VII iniglia, e vedrebbe di notte chiaramente. » 

D'après Gervaise de Tilbury, Virgile, poète et magicien, 
cultivait sur le Mons Virginum ou Mons Virgilianus un 
jardin rempli d'herbes ayant des propriétés magiques. On y 
trouvait, entre autres, l'herbe lucia, laquelle rend la vue aux 
aveugles, aussitôt qu'ils parviennent à la toucher^. En Tos- 

' De 2^lantis a divis sanctisve nomen habentibns. Basileae, 1591. 
* Bologne, Romagnoli, publié par le prof. Bartoli, p. 48, 
' Sainte Lucie est la protectrice des aveugles ; le proverbe toscan dit : 
Santa Lucia, il più corto di che sia. Cependant le jour de Sainte-Lucie, 
que l'on fête le 13 décembre, n'est point le jour plus court; mais avant la 
réforme du calendrier grégorien, le 13 décembre répondait au 20 décembre ; 
de manière que, le jour de Sainte-Lucie tombant le jour du solstice d'hiver, 
le peuple a imaginé que Lucie protégeait les aveugles : ou , mieux encore. 



LUNE. 211 

cane, on donne le nome de lucia à un petit scarabée rouge 
{cocciiiella septempiDictata), et le nom de lucciola (lui- 
sante) à une herbe par laquelle on s'assure si un enfant a 
été effrayé ou non. Dans la Mythologie zoologique, nous 
avons reconnu dans \?i lucia la lune, la lune qui dissipe les 
épouvantails ; et l'iierbe lucciola., qui constate si on a été 
épouvanté, me semble s'y rapporter également (cf. le mot 
Lune). 

A côté des herbes qui donnent la lumière, qui rendent la 
vue, les magiciens en connaissent aussi quelques-unes qui 
ont, comme certains chapeaux, certains manteaux mythiques, 
le pouvoir de rendre invisible le héros solaire. Ce chapeau, 
ce manteau, cette herbe mythique qui donne l'invisibilité, 
c'est toujours le nuage ou le ciel ténébreux ; l'une de ces 
herbes est mentionnée dans le livre de Sidrach : « Anche è 
un'erba piccola di mezzo dito sopra terra, e à foglie nere. 
Clii la ponesse in bocca e andassi tra gente, niuno lo potrebbe 
vedere » (cf. plantes Miraculeuses). 

Lune. — Une strophe indienne appelle la lune la gar- 
dienne de V ambroisie et celle qui amène les herbes {am- 
ritanidhûnam nàyako 'pyoshadhlnàm^). Cette double 
qualité lui vient de ce qu'elle-même est considérée comme la 
première des herbes, l'herbe par excellence, le roi des herbes. 
Nous avons déjà vu (cf. le mot Herbe) que les herbes, dans 
les hymnes védiques, s'entretiennent avec leur roi Soma, 
Oshadhipati (roi des herbes). Soma est le dieu lunaire; la 
plante soma, sur laquelle nous aurons lieu de revenir, 
semble le représenter le plus souvent ; par extension cepen- 



on consacra le jour le plus court de l'année, celui après lequel on com- 
mence à voir mieux, à sainte Lucie, la sainte qui, ayant perdu les yeux, 
doit être la patronne des aveugles. Après la réforme du calendrier, le jour 
de Sainte-Lucie cessa d'être le plus court de l'année; mais le proverbe était 
né et se conserva; de même on dit encore en Toscane: Scoi Barnabâ , il 
più lungo délia stà. La Saint-Barnabe tombe le II juin, qui n'est pas cer- 
tainement le jour le plus long de l'année ; mais il l'était avant la réforme 
du calendrier, puisqu'il coïncidait avec le solstice d'été, avec le 20 juin 
actuel. 

* Cf. Bôhtlingk, Indische Spriiche, I, Srjl. 



212 BOTANIQUE GKNKRALE. 

dant, le même suc immortel, l'ambroisie lunaire, est identifié 
avec la rosée de l'aurore, avec la pluie du nuage. La lune 
est froide et humide ; c'est d'elle, on l'a cru du moins, que 
les plantes reçoivent leur sève; c'est grâce à la lune qu'elles 
multiplient et que la végétation prospère. Rien d'étonnant 
donc si les mouvements de la lune président, en général, 
aux opérations agricoles, et si on lui accorde une influence spé- 
ciale sur les mois et les accouchements de la femme, qui 
représente, dit-on, l'eau, l'élément humide. La déesse romaine 
Liœina (la lune) veillait sur les accouchements et avait sous 
sa protection le dictame et l'armoise {artemisia, de Arte- 
mis, la déesse lunaire) considérée, ainsi que le soma védique, 
comme la reine des herbes (cf. le mot Armoise dans le 
second volume). 

Pour déterminer le caractère du Râyasûya, cérémonie 
indienne, on a proposé deux étymologies : d'après l'une, le 
mot râgasûya signifierait : qui doit cire accompli par 
nu roi; d'après l'autre, la production du râga, la plante 
lunaire de laquelle on tire le jus du soina sacrifical. Un sa- 
vant indien ^ remarque avec justesse que la seconde étymo- 
logie n'est point recevable, attendu que la production du 
soma qui a donné lieu à une foule d'autres cérémonies, ne 
joue pas dans ce sacrifice le rôle principal, mais la vraisem- 
blance fortuite de ce rapprochement a pu contribuer à la 
popularité du Râgasiiya, dont le nom, à mon sens, ne comporte 
guère qu'une signification : jjroduction, génération d'un 
roi. Il est tout naturel qu'un roi, et surtout un éakravar- 
tin, puisse seul présider à un sacrifice qui a pour but la géné- 
ration d'un roi; Rishyâçringa, le jeune ascète de la légende, 
qui, en sortant de sa retraite, fait tomber la pluie, et vient 
assister, dans la célébration du Rôgasûya, le roi désireux 
d'obtenir un royal héritier, me semble personnifier l'astre 
qui veille à la génération, cette herbe de l'ambroisie, dont le 
suc, la liqueur vivifiante, a son emploi marqué dans le Ràga- 

» Râgendralâla, An impérial assemblage at Dehli three thousand 
years ago ; Calcutta, 187G. 



LUNE. 213 

sûjja. Les deux étymologies, au lieu de se contredire, se 
confondent dans la même donnée mythique ; le soma pou- 
vait être superflu dans d'autres cérémonies, il était néces- 
saire dans celle qui avait pour obj^t de procréer des étalons 
de race royale. 

Plusieurs plantes indiennes ont tiré leur nom de la lune 
{canclra, indu, so7?ia) : candrâ est la c«r<i«7?^om(? (appelée 
aussi candrika) et le coccuhis cordifolius ; candri et 
candraprabhâ (qui a la splendeur de la lune), la serratula 
anthelmintica Roxb.; candrakânta (aimé par la lune) ou 
candradyiiti (resplendissant comme la lune), le bois de san- 
dal {candana) ; candrapushpà (fleur de lune), une espèce 
de solanwn; candravallî et somalatà, la plante rampante 
qui produit le soma {asclepias ackla); candragûra {héros 
ou lion lunaire), plante heureuse {bhadrâ) et réjouissante 
(nandanî), le lepidium sativum; candrahâsâ (le rire de 
la lune), le cocculus cordifolius Decandolle ; candrâh- 
vaya (qui tire son nom de la lune), le campjhre ; ardha- 
candru (demi-lune) est le convolvulus turpethum (appelé 
aussi krishnatrivrit, peut être le triple cordon sacré de 
Krishna; la tige de cette herbe est triple); indukalâ (luna 
falcata, corne lunaire), le cocculus cordifolius, le sarcos- 
tema virninale, le ligusticuin ajoioan; indukalihâ, le 
pandanus odoratissimus ; indupushpikâ (aux fleurs de 
lune), la methonica superha^. Nous renvoyons au mot 
Soma rénumération des plantes qui tirent leur nom de ce 
synonyme lunaire. 

La lune, qui veille à la végétation, lorsqu'elle est propice, 
c'est-à-dire pendant sa croissance, produit des herbes médi- 
cinales ; lorsqu'elle est néfaste, pendant son décours, elle 
remplit les herbes de poisons ; l'humidité de la lune peut être 
tout aussi nuisible que bienfaisante. Sur d'anciennes brode- 



' La lune, en sa qualité de çaçin (proprement celle qui porte en elle la 
figure d'un lièvre), a donné le nom à quelques autres plantes, entre autres, 
à une nymphée nocturne (çaçiprabha, ou splendeur de lune) et à la boer- 
havia jvocumbens Roxb. (çaçimtikâ ). 



214 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

ries .chinoises S on voit la lune représentée avec un lièvre, 
sous un arbre cassia , pétrissant des plantes médicinales 
dans un mortier. D'après un traité d'astrologie arabe ^ pour 
planter des arbres il faut; éviter le signe de Mars; la lune 
doit se trouver dans les signes fixes, spécialement dans le 
Taureau ou dans le Verseau {Aqurrrius); pour semer, au 
contraire, des plantes annuelles, il faut que la lune se trouve 
dans les signes mobiles. Nos paysans observent encore rigou- 
reusement les mouvements de la lune avant de planter, de 
semer, de labourer, de tailler la vigne; je les ai entendus 
moi-même se moquer d'un paysan inexpérimenté qui avait 
semé les pois chiches pendant le déclin de la lune; ils étaient 
d'accord pour déclarer qu'il n'aurait pas de récolte. La récolte, 
en effet, manqua; mais comme elle manque aussi très sou- 
vent lorsqu'on a semé pendant la phase ascendante à cause des 
brouillards épais qui surviennent parfois , il n'est guère 
possible de faire dans ces coutumes agricoles la part de l'ex- 
périence et celle de la superstition . 

La lune, dans les Védas, tue les monstres ténébreux du 
ciel; ces monstres sont souvent des serpents; l'armoise 
{artemisia), la sélênile, de Sélénè (la lune), la lanarin, 
ont naturellement le pouvoir de chasser les monstres, les 
serpents; Plutarque, dans son livre sur les fleuves, nous ap- 
prend que, près du fleuve Trachée, pousse une herbe appelée 
sélénite, qui laisse couler une liqueur spumeuse avec laquelle 
les pâtres au printemps oignent leurs pieds pour les garantir 
des morsures de serpents. Cette écume rappelle cette rosée 
que l'on trouve le matin sur les herbes et sur les plantes, 
et que les anciens Grecs regardaient comme un don des nym- 
phes compagnes d'Artémis ou Diane, la déesse lunaire. 

Le Libelliis De Virt. Herb. attribué à Albert le Grand, 
s'appuyant sur l'autorité de l'empereur Alexandre, décrit 
ainsi l'herbe de la lune : « Herba tertia Lunae chrynostates 
(je suppose une faute d'impression, au lieu de chrysostates) 

* Schlegel, Uranographie Chinoise, p. 007. 
- Haly, De inditiis, Venetiis, 1520, p. 80. 



MADONE. 215 

dicitur; succus ejus purgat exacerbationes stomachi, thoracis 
et castorem, quia ostendit se esse herbam limae. Flosautem 
liujus herbae purgat splenes magnos et curât ipsos, quia vpse 
crescit et decrescit sicut Luna. Valet ad ophtalraiam 
(cf. Lumière), et facit acutum visum, et valet contra san- 
guinem oculorum. Si radicem ejus tritara ponis super ocu- 
lum, mirabiliter visuni clariflcat, quia lumen oculorum^ pro- 
pinquatum habet mysticum substantiae Lunae. » 

Le professeur P. Saraceni m'écrit de Chieti dans lesAbruzzes, 
que les montagnards de la Majella pensent que si, dans cer- 
taines coïncidences heureuses des étoiles, on touche l'herbe 
de la lune avec des métaux, ces métaux se transforment en 
or. Les Grecs connaissaient une herbe chrysopolis, dont les 
feuilles devenaient d'or rien qu'à les toucher avec de l'or pur. 
La lune et le soleil ne font-ils pas, chaque nuit et chaque 
jour, le miracle de la transmutation ? Ne changent-ils pas en 
or tout ce qu'ils touchent? (cf. Or, Palmier, arbre qui pro- 
duitl'or. Fougère, Noisetier, plantes par lesquelles on trouve 
l'or et les trésors cachés, et herbes de saint Jean). — Les 
Allemands appellent tnondvieilchen (violette de la lune) la 
lunaria annua, le leucoion , appelé aussi fleur de la 
vache, c'est-à-dire fleur de la vache lo (l'un des noms de la 
lune). On sait que cette fille d'Inachus, étant aimée par Ju- 
piter, fut persécutée par Junon. Pour obliger le roi des dieux, 
la Terre complaisante fit pousser cette herbe qui devait nour- 
rir la déesse errante. (Cf. Isis.) 

Madone, Marie (herbes de la, herbe de la vierge). — Dans 
les contes populaires, la Madone, la vierge Marie, remplace 
souvent la bonne fée, la vieille qui apparaît au jeune héros, 
à la jeune héroïne solaire, et vient en aide à leur détresse. 



' Le même auteur, après avoir mentionné plusieurs herbes plus ou moins 
magiques, ajoute: «Praedictas tamen herbas a 23° die lunae usque ad tri- 
ginta incipiendo collectionem istam levare, a Mercurio per totam horam 
dierum evellendo , mentionem fac passionis (c'est-à-dire du mal qu'on 
a) ut rei scilicet, nomina passionem vel rem propter quam ipsam colligis, 
et ipsam accipe herbam. Loca tamen ipsam super frumentura, vel hordeum, 
et ea utere ad opus tuum postea. « 



216 BOTANIQUE GÉNÉRALE, 

Nous avons déjà fait allusion à la légende populaire, vivante 
en Italie, de la fuite en Egypte. Pour soustraire son fils aux 
sicaires d'Hérode, la vierge le cache sous des plantes et des 
arbrisseaux que, naturellement, elle bénit. Parmi ces plantes 
de la Madone, le genévrier est tout particulièrement investi 
du privilège de chasser les démons et de détruire les charmes 
magiques. C'est lui qui, dans la version toscane, sauve la 
mère et l'enfant. 

Il y a, en Toscane, une petite plante grasse qui pousse sur 
les murs, une 7;(7r^■^^(7r^« ; ses fleurs minuscules sont d'un 
rose blanchâtre; ses feuilles sont minces, et elle n'a presque 
pas de racine; on la cueille le matin de l'Ascension, et on 
la garde, suspendue au mur de la chambre à coucher, jus- 
qu'au jour de la nativité de la Vierge (8 septembre), ce qui 
lui valut probablement le nom A'herhe de la Madone. Le 
plus souvent, elle achève de fleurir après avoir été cueillie. 
Il lui reste assez de sève pour arriver à son épanouissement. 
Cette floraison d'une herbe coupée est, pour le peuple, un 
miracle, une bénédiction spéciale de la Madone; si, au lieu de 
fleurir, la plante se dessèche, c'est un présage de malheur, 
une malédiction divine. A Sarego, dans la Vénétie, on ne 
cueille l'herbe de la Madone que le jour de l'Assomption, et 
on lui attribue la propriété de guérir un grand nombre de 
maiix. 

En Allemagne, le polypodium vidgare (en France, on 
l'appelle Marie bregne), qui pousse aux fentes des rochers, 
passe pour être né du lait de la Vierge, anciennement de 
Fréya. D'après Bauhin , les Allemands nomment aussi lait- 
Notre-Dame {Unser Frauenrailch) la 2^ul7nonaria. 

Dans la province de Bellune, en Italie, on donne le nom 
d'herbe de Sai^ite-Marie à la matricaria partheniumh., 
que les Athéniens vénéraient comme consacrée à la déesse 
Athènè (cf. Minerve) ; on racontait qu'au temps où Périclès 
faisait bâtir les Propylées, un ouvrier tomba du toit et mou- 
rut; Périclès en fut troublé; la déesse lui apparut en songe 
et lui indiqua le parthenion ou herbe de In Vierge, comme 



MADONE. 217 

un remède assuré. Depuis ce jour, la plante salutaire fut 
suspendue aux murailles dans l'acropole d'Athènes. 

Bauhin, dans son livre De plantis a divis sanctisve 
nomen habenfibîcs(Bk\e, 1591), mentionne beaucoup d'autres 
herbes de la Madone , de sainte Marie , de la Vierge : le 
romarin, arbre de Marie , qui doit sans doute son nom 
à une équivoque entre rtiarinus et marianus , ou encore 
à une certaine analogie de son feuillage avec celui du ge- 
névrier^ qui servit à cacher la Vierge fugitive; le cal- 
ceolus, en Allemagne soulier de Marie {Marienschuh)\ 
une espèce de chardon {Sanctae Mariae carduus, c. 7na- 
riamis) nommé, en France, chardon de Notre-Dame , en 
Allemagne, Mariendistel ; la campanule et la digitale, 
gant de Marie {Sanctae Mariae chirotecae); le nardus cel- 
tica (en allemand Marienblumen, et aussi Marien Mag- 
■dalenenbliimen)\ Vahsinthe à fleurs blanches, en allemand 
Unser Fraiien ranch, fumée de sainte Marie ; le mille- 
feuille des Alpes, en allemand Unser Frauenschwartz- 
raiich, fumée noire de Notre-Dame; la mentha spicata, 
h. de sainte Marie, menthe de Notre-Dame {Unser 
Frauenmimtz)', le costus hortensis, Veupatorium (ap- 
pelé aussi herbe de saint Jean, près de Rome), la matricaria, 
\e gallitrichum sativum, Mwe ijarietaria, le tanacetum, 
la persicaria. 

On a nommé larmes de Notre-Dame ou de Sainte-Marie 
(et aussi lachryma Jobi , d'après Bauhin) le litjiospermon 
de Dioscoride, le satyrium maculatimi, le satyricum 
basilicîim mains , le testiculns vulpjinus ; lys de sainte 
Marie, le narcissus italiens; lin de Notre Daine {Unser 
Frauenflachs), la linaria; herbe de Marie-Magdeleine 
{Marien Magdalenenkraut), la valeriana saliva ; jjom- 
rnier de Marie Magdeleine (Marien Magdalenenaepfel), le 



' Cf. ce mot dans le second volume ; nous trouverons aux articles Pal- 
mier, Saule, etc., d'autres légendes qui se rapportent à la Madone. — Cf., 
pour les herbes qui cachent et rendent invulnérable, Lumière et plantes 
Miraculeuses. 



218 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

grenadier; main de sainte Marie, la cardiaca; man- 
teau de Notre-Dame (en espagnol, mante de Nuestra 
Senora; en allemand, Unser Fraiienmantel), là planta 
veris ou alchimilla, le léontopode , la drosera, la seni- 
cula major ; rose de sainte Marie la rosa Hyerici; sceau 
de Notre-Dame (Sanctae Mariae sigillum , et aussi sigillum 
Salomonis), le polygonaium, la fraxinelle, secacul Ara- 
hum, (jlycy pikros , cyclaminus altéra, vitis nigra, 
bryonia nigra ; lit de sainte Marie {Unser lieben Frauen- 
bett, Sanctae Mariae stram,en), le gallion , le ser- 
pillum, Vkypericon^ , le senecio. 

Nork {Mythologie der Volkssagen) nous apprend qu'en 
Norvège, en Islande et en Danemark, on donne le nom de 
Mariengras (herbe de Marie) à différentes fougères, et que 
Marie remplace souvent la Vénus septentrionale, Fréja; c'est 
ainsi que plusieurs de ces herbes consacrées à la Vierge se . 
trouvent douées de propriétés essentiellement erotiques; 
d'autres se rapportent à la Madone dans son caractère de 
Liicina (cf. Lune). 

Magiques (plantes). — Les propriétés extraordinaires de 
certaines herbes sont attribuées à la présence d'une divinité 
par l'esprit religieux, et à un effet magique par l'esprit 
superstitieux. L'esprit religieux a produit la croyance aux 
lierbes et arbres sacrés, l'esprit superstitieux la croyance 
aux plantes magiques. Le fond des deux croyances est le 
même: c'est le surnaturel ; seulement la plante sacrée sup- 
pose la présence du dieu, la plante magique l'œuvre du 
démon. La science des magiciens est essentiellement une 
science botanique. 

' Nous avons dit que Vhypericon est l'herbe spéciale de saint Jean. Mais 
entre saint Jean et la Madone on a vu une parenté assez étroite. La légende 
évangélique ne met que six mois entre la naissance du Christ et celle de son 
précurseur. La tradition populaire a modifié cette donnée en faisant de Jean 
un frère de Marie. En Russie et en Allemagne on appelle Johann-Maria 
une herbe qui, sur la même tige, produit des fleurs de deux couleurs, l'une 
jaune, l'autre violette: en Pologne, on appelle cette herbe hratki « les deux 
petits frères ». 



MACilQUES. 219 

Dans les combats célestes, le rôle des herbes magiques 
est considérable; si les dieux, héros guerriers, brandissent 
le glaive et triomphent par la force ouverte, les démons, ré- 
duits à la ruse, préfèrent les stratagèmes, les armes ma- 
giques, les poisons secrets; il faut donc que les dieux oppo- 
sent au poison le contre-poison , aux herbes malfaisantes les 
plantes salutaires. Comme il n'est pas de démon qu'un dieu 
ne puisse vaincre, le peuple est amené à croire que toute 
vertu maligne peut être combattue à l'aide d'un pouvoir su- 
périeur, que les effets d'une herbe délétère cèdent nécessaire- 
ment à la puissance d'une herbe bienfaisante. 
• Le père Sebastiani de Rome, qui voyageait dans l'Inde 
méridionale dans la seconde moitié duxvii^ siècle, après avoir 
parlé des herbes qui contiennent du poison, ajoute: «Quasi 
ciascheduna di queste n' ha vicine dell' altre, che sono con- 
traveleno a proposito per rimedio di quelle, il che più singo- 
larmente accade nell' isola del Macasar, il re délia quale si 
chiama, per questo, re de veleni e contraveleni^. » Quel- 
quefois la même herbe est salutaire pour l'homme vertueux 
et malfaisante pour le pervers'; dans un passage de la Tait- 
firiya Samhità (I, 4, 45) l'homme pieux souhaite que les 
eaux et les herbes soient propices {sumitrxis, bonnes amies) 
pour lui-même, et mauvaises {durmitrâs, mauvaises amies) 
pour son ennemi, pour celui, dit-il, qui nous hait et 
que nous haïssons (i/o 'sniàn dveshti yam ca vayam 
dvishmah). 

Le docteur Schweinfurth a trouvé chez les Nubiens et chez 
les Nyam-Nyams les croj-ances aux herbes magiques pro- 
fondement enracinées : « La croyance à la magie, dit-il, dans 
sonVoi/aye au cœur de f Afrique, était universelle parmi 
les gens de mon entourage. Pendant qu'on déjeunait, Mo- 
hammed Aminé, un de mes serviteurs, se mit dans la tête 
que j'avais découvert une plante de laquelle j'allais tirer de 

' Prima spedizione alV Indie Orientali; Roma, 1606. 
- Cf. ce que nous aurons lieu de uoter (T. II) à propos de l'herbe sholôâ 
des Bushmen, qui donne ou ôte la parole selon la manière dont on s'en sert. 



220 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

l'or. Peu de temps avant, c'était d'un crâne particulier que 
je devais extraire un poison subtil; et quand je tuais une 
antilope , cette chance me venait de la possession de quelque 
racine merveilleuse. Pour ces êtres-là, pas un fait ne peut 
avoir lieu naturellement; toutes les plantes sont pourvues de 
propriétés magiques, dont, paraît- il, les Européens ont seul 
le secret: « Connais-tu l'herbe qui donne la jeunesse per- 
pétuelle? » demande l'Oriental; et ce sont des recettes mira- 
culeuses que l'Africain attend du voyageur. Plus que tous 
les autres, les Nyara-Nyams croient à l'existence de racines 
qui rendent heureux à la chasse. » 

La Naturelle et générale historia délie Indie (Occiden- 
tali), qui fait partie du recueil de Ramusio, nous apprend 
qu'au xvie siècle, en Amérique, la croyance populaire aux 
vertus magiques des herbes assurait un grand respect aux 
sorciers, qui étaient surtout des botanistes {herbolariiy . 

En Europe , on se moqua de bonne heure de ces supersti- 
tions ; mais Pline lui-même, qui dénonçait à la science de son 
temps les vanitates de la magie dans sonllistoire naturelle, 
accueille de bonne foi un grand nombre de fables. Voici ce 
qu'il rapporte (1. XXIV, 17) d'une certaine plante, indienne 
de provenance, persane de nom : « Achemenidon colore est 
electri, sine folio, nascens in Tardastilis Indiae, cujus radiées 
in pastilles digestae, in dieque potae in vino, noxii per crucia- 
tus nocte confiteantur omnia per varias numinum imagina, 
tiones. Eamdem hippophorvadem appellant, quoniam equae 
praecipue caveant eam. — Super omnia adjuvere eum ma- 
gicae vanitates in tantum evectae ut abrogare herbis fidem 
cunctis possent. Aethiopide lierba amnes ac stagna siccari 

' « Aveano queste genti fra loro alcuni huomini , che chiamano Buhitl^ 
e che faceano 1' ufficio di auruspici o d' iudovini, e davano loro ad intendere 
che '1 Cemi era'signore del mondo e délia terra; e questi Cemi o iudovini 
predicevano moite cose che gli indiani credeano che fussero dovute riuscire 
vere in loro lavore o danno; e questi erano la maggior parte grandi herbo- 
larii, e conoscevauo la proprietà e natura di molti alberi et herbe, e perché 
guarivano con taie arte, molti n' erano come santi, in gran riverenza e ris- 
petto tenuti , et erano fra queste genti tenuti a punto come fra i cliristiani 
i sacerdoti ». 



MAGIQUES. 221 

conjectii, tactu clausa omnia aperiri. AcJieineaide conjecta 
in aciem hostium, trepidare agmina ac terga vertere. La- 
taoen dari solitam a Persarum rege legatis, ut, quocumque 
venissent, omnium rerum copia abundarent, ac multa si- 
milia. » (Cf. Mercure.) 

Dans le livre de Sidrach, les différentes couleurs des vaches 
et des chèvres sont attribuées aux herbes dont elles se nour- 
rissent ' . 

Le suc des herbes nous apparaît comme le principal élé- 
ment générateur ; la semence immortelle, l'ambroisie divine, 
avant de passer dans l'animal, a fécondé et multiplié les végé- 
taux. 'L'homme puise l'eau de vie, l'eau qui rajeunit, l'eau 
qui rend immortel, aux sources divines et atteint l'immorta- 
lité à l'aide d'une certaine herbe qui possède le privilège de 
lui rendre la vie, ou de lui donner la beauté et l'immortalité. 
Cette herbe doit être naturellement considérée comme la 
meilleure entre les herbes magiques. Dans l'Inde, le nom de 
magique {inâyia,- niâyaphàla , inayika) appartient notam- 
ment à la noix de galle. (Cf., pour l'Inde, Ambroisie et 
Gangida, et, plus loin, plantes Médicinales , Sonia.) 

Le père Martini, missionnaire du xyii^ siècle, dans son 
Atlas sinicus, mentionné par KiroheT {China illustrata), 
nous indique deux herbes chinoises qui avaient la propriété 
de rendre la jeunesse et, par conséquent, de prolonger la vie. 
« Atlas sinicus, dit Kircher, meminit, in provincia Hu- 
quang, pusu dictae, quam mille annorum durare im- 
mortalemque esse fingunt ; hujus enim usu homines 
credunt senio confectos rejuvenescere, non alia de causa 

* « Perciô ch' elle (les bêtes) non sono alla simigliauza di Dio, si con- 
viene ch' elle sieno di molti colori ; e perciô ch' elle pascono l'herbe calde e 
umide e fredde e secche. Quando le bestie sono grosse e pascono l'erba, 
délia maggior parte de l'herbe ch' ella mangia, conviene ch' eila abbia 
maggiore somiglianza. E se la maggior parte è solamente calda, conviene 
ch' ella sia vermiglia; e s' ella è umida, ella sara taccata; e s' ella è fredda, 
ella sarà bianca; e se le quattro nature dell' erbe saranno comunali, sarà 
baio; e altrettanto quando ella averà pasciuto dell' una erba più che dell' 
altra , di quella averà poco colore nella lana. » — Dans le même livre , les 
limaçons naissent « del sudore e del calore dell' erbe e dell' umidore délia 
terra. » 



222 BOTANIQUE GKN'KRAT.K. 

quain quod aqua macerata ac epota canos albosqiie criues 
in nigros convertat »; et, en parlant de l'herbe fjih- 
sencj : « Nomen sinicum illi a figura, divaricatis quippe 
cruribus hominis formam refert {(jin porro hominem signi- 
ficat). Mandragoram (cf. Mandragore) nostratem credas, 
nisi quod ea multo minor sit. » Suit une énumération de ses 
propriétés; enfin, Martini ajoute : « Debilibus, fatigatis vel 
morbo diuturniori, aliaque de causa exhaustis, ad miraculum 
prodest; moribundis ita vitaUs quandoque vires reddit, 
ut saepe illis adliuc tempus sit sumendis allis medicamentis 
sanitatique recuperandae. » 

La Renaissance amena, avec la Réforme, la persécution 
des sorcières; à mesure que la science marchait, elle sentait 
le besoin de se défendre contre le préjugé et la superstition; 
mais au commencement, au lieu de combattre l'ignorance 
par des arguments scientifiques et de confondre, par la dé- 
monstration de l'erreur, soit les hypocrites qui exploitaient 
un métier lucratif, soit les naïfs qui suivaient aveuglément 
la tradition populaire et ne reconnaissaient point d'autre 
autorité, elle eut recours au pire des expédients : elle dénonça 
les magiciens, les prétendus sorciers à l'Eglise, qui se chargea 
de leur arracher, par la torture, l'aveu de relations directes 
avec le diable. Ainsi les premiers médecins qui commencèrent 
à voir juste sur la vanité de certaines croyances populaires, 
et à réagir contre la sorcellerie, ne réussissaient qu'à nuire 
à leur cause. En apprenant à considérer les sorciers comme 
des serviteurs du diable, le peuple se persuada plus que jamais 
de l'existence du démon et de son intervention constante 
dans les affaires humaines; il se confirma dans l'opinion que 
le diable enseignait lui-même aux sorciers l'usage des herbes 
magiques. 

Dans les contes populaires, c'est presque toujours la fille 
ou la sœur du monstre persécuteur qui donne ou indique au 
jeune héros l'herbe qui doit lui assurer la victoire sur le 
monstre. Le peuple, malgré tous les procès contre les sor- 
cières, en dépit même de toutes les démonstrations scienti- 



MAGI<.)UES. 223 

tiques, a gardé presque toutes ses auciennes croyances aux 
propriétés magiques de certaines herbes. 

L'Église, d'ailleurs, a fait tout ce qu'il fallait pour perpétuer 
les superstitions qu'elle prétendait vouloir extirper ; la forme 
des exorcismes catholiques est tout à fait païenne. Un livre 
attribué à Salonion et intitulé : La véritable 'inagie noire \ 
traduit de l'hébreu (?) par un pseudo-magicien, Iroe Grego, 
nous fournit l'énumération suivante des herbes qui peuvent 
entrer dans un aspersoir pour exorcisme : « Tu feras l'as- 
persoir avec la verveine, pervenche, sauge, menthe, valé- 
rienne, fresne et basilic; tu n'y ajouteras point l'hysope, 
mais le romarin ; fais un petit aspersoir de toutes ces herbes, 
mets-y un morceau de bois de noisetier vierge, long de trois 
palmes, auquel tu lieras les dites herbes avec du fil qui soit 
filé par une jeune fille vierge ; avec ceci tu opéreras toutes 
les fois que tu voudras et sache qu'en quelque lieu que tu 
aspergeras de cette eau, tu feras disparaître tous les fan- 
tômes, en sorte qu'ils ne pourront donner empêchement; de 
laquelle eau tu te serviras en toutes préparations. » Toutes 
ces herbes indiquées pour les exorcismes sont connues pour 
leurs prétendus effets magiques; on peut encore ajouter l'ar- 
moise, toutes les fougères, la rue, le genévrier, le kuça in- 
dien, \a.sholoà des Bushmen, etc. On peut enfin mentionner 
ici cette plante rampante, recommandée dans VAtharvavéda 
(II, 7, 2) pour détruire l'effet d'une malédiction. Ses racines, 
est-il dit, descendent du ciel ; ce qui ferait penser au nijagro- 
dha (ficus indica), dont les branches, retombant sur la terre, 
y prennent racine et donnent naissance à des plantes nou- 
velles. L'amulette de VAtharvavéda représente soit ce nga- 
grodha, soit quelque arbre analogue; à chaque racine on 
attribue une propriété spéciale. Wuttke {Der Deutsche 
Volksaberglaube d. Geg., § 529) dit que, contre la fièvre, 
on emploie l'infusion de plantain, et le plantain n'a pas 
moins, dit-on, de quatre-vingt-dix-neuf racines. 

• 11 porte la date de Rome, 1750, mais il semble avoir été publié par les 
spirites de Paris beaucoup plus récemment. 



224 BOTANIQUE GÉNKRALK. 

Mai (arbre de). — La naissance annuelle du soleil est célé- 
brée par les fêtes de Noël, du Carnaval, et du printemps. On 
sait que l'arbre solaire est ordinairement phallique. L'arbre 
fleuri représente essentiellement le phallus dans sa fonction 
génératrice. Le premier mai, les kalendae maii , a été 
symbolisé , en Toscane, par un nouveau personnage mytho- 
logique, appelé Caloidiniaggio, beau jeune homme, espèce 
d'Hermès ou de Bacchus avec le thyrse, qui figure le prin- 
temps, le réveil annuel de la végétation. M. Mannhardt 
{Bauiakultus der Germanen), a épuisé le sujet pour ce 
qui concerne les usages germaniques relatifs aux fêtes du 
mois de mai et surtout du premier mai. Nous renvoyons aux 
riches détails contenus dans ce livre le lecteur curieux de 
connaître l'immense développement de ces croyances sur le 
sol germanique, et notamment l'attribution au mois de mai 
d'usages et de superstitions qui se rapportent ailleurs aux 
fêtes du Corpus Doniini et à la Saint-Jean. 

Pour les catholiques, le mois de mai n'est plus le mois des 
roses, mais le mois de Marie; ces rogations, cependant, par 
lesquelles le prêtre appelle sur les campagnes la bénédiction 
du ciel, ne sont que la continuation directe et manifeste des 
cérémonies agricoles des Romains au retour du printemps. 
Les fêtes de l'Ascension et de la Pentecôte tombant le plus 
souvent dans le mois de mai, il arrive que des usages pro- 
pres au mois de mai, et surtout au premier jour de mai, sont 
affectés, dans certaines parties de l'Allemagne et de la Russie 
(gouvernement de Moscou), à ces deux solennités chrétiennes ; 
Wiedemann a remarqué la même confusion chez la tribu des 
Mardwas, le long du Volga '. 



' « Kurz vor Pfingsten haben die alten Weil)er ihr Fest. Sie ziehen 
an das nachste Wasser hinaus, stecken dort am Ufei* juuge Baume in 
die Erde und bereiten sich eineu Eierkucheii, den sie an Ort und Stelle 
selbst verzehren. Am Pfingstfest ziehen die jungen Màdclien unter 
Anfûhrung einer erwâhlten Kcinigin in den Wald, flechten sich dort Kranze, 
und machen auf einem grossen Hofe eine Allée ans zwei Reihen in die 
Erde gesteckter Maien, hinter welchen sie sich niedersetzen, um die in 
dem Gange ■\vandelnden jungen Miinner mit Bier und Branntwein zu be- 



MAGIQUES. 225 

L'arbre de mai se trouve déjà parfaitement décrit par 
Polydore Virgile, un Ombrien, dans son De rerum inveii- 
tOïHbus (Lugduni, 1586, p. 412) : « Est consuetudinis, dit-il, 
ut juventus promiscui sexus laetabunda Calendis Mail 
exeat in agros, et can titans inde virides reportet arborum 
ramos, eosque an te domorum fores ponat, et denique unus- 
quisque eo die aliquid viridis ramusculi vel herbae ferat, quod 
non fecisse poena Q^i, praesertim apiid Halos, ut madefiat. 
Haec vel a Romanis accepta videntur, apud quos sic Flora 
cunctorum fructuum dea mense Maio lascive colebatur, vel 
ab Atlieniensibus sunt, quod illi infâme in templo delphico, 
iresionem (cf. Eiresione) ponebant, hoc est ramum olivae 
sive lauri, plénum variis fructibus, autor Herodotus. Sic nos 
tune eo anni tempore, cum virent omnia, quasi per hune mo- 
dum fructuum ubertatem ominamur, ac bene precamur. Item 
in Umbria praesertim, insigni regione Italiae, unde nos oriundi 
sumus, consuetudo est, ut quotannis pridieCalendasMartias, 
id est, ea nocte quae primum diem mensis Martii praecedit, 
crebros passim faciant ignés, et pueri facibus quae ex arun- 
dinibus jam aridis, ut plurimum fiunt, accensis, per arva cur- 
rant, ut precantes foecunditatem agrorum, tum terra jam 
foetum parturienti. Quod acceptum dixerim ab ipsis quoque 
Romanis, qui quasi per manus talia nobis sacra, seu celebri- 
tates, vel observationem tradiderunt ; illi enim cerealia Cereri 
sacra colentes cum facibus noctu currebant. » 

On serait tenté de croire qu'il y a eu confusion entre les 
calendes de mai et celles de mars, et qu'à l'origine les fêtes 
du premier mai tombaient au premier mars, c'est-à-dire le 
premier jour de l'année romaine, jour qui coïncide encore 
avec la fin des réjouissances du carnaval, où la procession 
romaine des inoccoletti rappelle parfaitement les faces des 
anciens Romains et les feux ombriens dont il est question 
chez Polydore Virgile. Lorsque l'année romaine commença 

wirthen. Bald gesellt sich dann ein Violin oder Zitherspieler dazu , und 
das Fest scliliesst mit eiuem Balle oder mit einer Orgie. » Grainmatik der 
Prsa-Mordioinlschen Sprache. (Saint-Pétersbourg, 1865.) 

I. 15 



220 lîOTANK^UR GKXKRAI.K. 

au premier janvier, on essaya d'y reporter aussi les fêtes 
du premier mars, mais on n'y parvint pas; les peuples latins 
aiment trop les fêtes pour s'en priver: ils gardèrent donc 
celles du premier mars (fin du carnaval) et les renouvelèrent 
le premier de janvier (qui tombe le septième des douze 
jours où le soleil atteint et dépasse le solstice d'hiver). Noël 
est le premier de ces douze jours de naissance du soleil ; l'Epi- 
phanie, l'apparition de l'étoile qui annonce au monde la 
naissance du Christ, tombe le dernier; en Toscane, du mot 
Epiphania on a fait une Befana, une sorcière qu'on éloigne 
aux sons criards de trompettes de verre ; il est fort naturel 
de reconnaître dans cette sorcière qui s'en va la saison téné- 
breuse qui recule ù mesure que les jours s'allongent. 

Mais les traditions italiques les plus anciennes plaçaient le 
réveil annuel du soleil, non pas dans les douze jours qui s'é- 
coulent de Noël à l'Epiphanie, mais au mois de mars, dans 
lequel s'ouvre le printemps. La résurrection du soleil printa- 
nier et la résurrection du Christ tombent quelquefois presque 
le même jour ; les jours qui précèdent cet événement sont 
des jours de pénitence, de privation, de carême. On fête 
cependant la Mi-carême, qui se rencontre parfois avec la fête 
d'un saint très-funéraire (saint Joseph), comme pour annoncer 
la fin de la saison triste, le réveil de la nature en fleur, et 
la résurrection du Christ. La Résurrection est précédée par la 
fête des Oliviers, dont les branches bénites, portées dans 
chaque maison, rappellent Veirésioné des Athéniens. 

C'est pendant le Carême que les amoureux toscans jouent 
avec les petites branches de myrte, qu'ils ont rompues en 
deux parties, et qu'ils doivent garder sur eux jusqu'à Pâques, 
comme gage réciproque de fidélité. Ce jeu, qu'on appelle en 
Toscane 'rjiuoco ciel l'erde, me semble une forme plus élé- 
mentaire d'un autre jeu toscan du premier mai, où figure 
une branche fleurie et ornée de fruits, appelée maggio. En 
tous cas, il paraît évident que les réjouissances du premier 
mai et le maggio enrubanné n'ont originellement d'autre 



MAGIQl/ES. 227 

objet que de célébrer le soleil renaissant, le renouveau prin- 
tanier. 

L'arbre de Noël ouvre la série des triomphes glorieux du 
soleil, qui se terminent avec l'Ascension, la Pentecôte, la 
fête du Corpus Domini et la Saint- Jean ; l'arbre ou la branche 
de mai affirme une fois de plus que la terre est fécondée, que 
la vie se continuera, que le génie du mal est vaincu, que 
l'amour et lalumière inondent le monde. L'origine et la signi- 
fication primitive de ces fêtes est phallique; mais la poésie 
s'est chargée d'ennoblir, d'embellir, de déguiser sous de char- 
mants détails tout ce qu'il y avait de grossier et de trivial 
dans les idées et les symboles antiques. 

« Dans toute la Provence, (\\i\)e^0YQ {Coutumes , mythes 
et traditions des xjroviiices de France; Paris, 184G), le 
premier mai, on choisit de jolies petites filles qu'on habille 
de blanc et que l'on pare d'une couronne et de guirlandes de 
roses. On l'appelle le mayo; on lui élève, dans les rues, une 
sorte d'estrade jonchée de fleurs, ou bien on le promène par 
la ville. Les mayos sont toujours en grand nombre dans 
chaque localité, et ses compagnes ne manquent pas de récla- 
mer une offrande à tout passant. » Cette fête champêtre 
n'était pas uniquement réservée au peuple ; parfois aussi la 
noblesse y prenait part. « C'était, écrit Chéruel {Dict. hist. 
des Institutions , Mœurs et Coutumes de la France), 
l'usage au premier mai d'aller présenter le 7nai, ou, comme 
on disait, esmayer. Souvent le mai que l'on ofi*rait ainsi 
était un défi. Un chroniqueur du xv° siècle, Lefèvre de Saint- 
Rémy, parle de cette coutume à l'année 1414 : « Messire 
Hector, bâtard de Bourbon, manda à ceux de Compiègne que 
le premier jour de mai il les irait esmayer, laquelle chose il fit, 
monta à cheval, ayant en sa compagnie deux cents hommes 
d'armes des 'plus vaillants avec une belle compagnie de gens 
de pied, et tous ensemble, chacun un chapeau de mai sur 
leur harnais de fêtes, allèrent à la porte de Compiègne, et 
avec eux portaient une grande branche de inai pour les es- 



228 BOTANIQUE GÉNKRAI-E. 

'inayer. » La coutume de planter un mai dans les villes sub- 
sistait encore au xyii" siècle. En 1610, on en planta un dans 
la cour du Louvre. Les Bazochiens avaient aussi coutume 
d'en élever un dans la cour du Palais, qui en reçut même le 
nom de cour du Mai. La corporation des orfèvres de Paris 
était dans l'usage de faire un présent tous les ans à l'église de 
Notre-Dame le premier jour de mai. En 1449, ils offrirent un 
arbre vert qu'on nomma « le mai verdoj^ant ». 

Nous savons qu'à Florence les mais étaient déjà en usage 
au xiip siècle. Dans le poème Vlntelligenza, attribué à Dino 
Compagni, nous lisons ce quatrain : 

Ne bei niesi craprile e di maio, 
La gente fa di fior le ghirlandette, 
Donzelle e cavalieri d'a//o paraio 
Cantan d'amore novellc e canzonette. 

La noblesse florentine aimait donc ce jeu et y prenait part. 
De même, nous savons que les premiers Médicis, et spéciale- 
ment Laurent le Magnifique, prenaient beaucoup de plaisir 
aux chants du Carnaval {carna sciai eschi) et du premier 
mai ; Laurent lui-même en composa un certain nombre. L'une 
de ses chansons qui accompagnaient la danse {canzoni a 
hallo) commence ainsi : 

Se tu vLio' appicare un maio 
A qualcuna che tu ami, etc. 

En Toscane l'expression : Appiccare il maio ad una 
porta est devenue proverbiale et signifie : assiéger une 
femme et faire l'amour avec elle \ On chante encore aujour- 
d'hui des m,aggi en plusieurs parties de la Toscane ". Du môme 
genre est l'idylle en octaves, intitulée Bruscello, qu'au Mon- 
tamiata près de Sienne, au carnaval, les jeunes gens ornés 
de rubans et de fleurs chantent autour d'un arbre tout paré. 



' L'arbre d'amour, de même que l'arbre nupiial (cf.), est un arbre phal- 
lique; les chants populaires ne manquent pas d'y faire allusion. 
* Cf. Tigri, Canti popolari toscani, introduction. Florence, Barbera. 



MANORATHADAYAlvA. 229 

Ces chants font parfois allusion à des exploits de chasse, 
de pêche et même de guerre ^ . Près de Syracuse on célèbre la 
fête de l'arbre au mois de mai, et précisément le jour de l'As- 
cension*, en souvenir de la victoire remportée par les Sj^ra- 
cusains sur les Athéniens de Nicias. Dans la vie de ce capi- 
taine, écrite parPlutarque, on lit en effet que les Syracusains 
vainqueurs, avant de rentrer dans leur ville, suspendirent les 
dépouilles aux grands arbres qui s'élevaient sur les rivages 
du fleuve appelé aujourd'hui Asinaro. Encore aujourd'hui la 
jeunesse de Syracuse représente cette ancienne victoire par 
un triomphe, dont la pièce principale est un grand arbre 
porté sur un char et chargé d'épées, de boucliers et autres 
trophées de guerre^. Cet exemple prouve combien le peuple 
est fidèle à ses anciennes traditions, et nous permet de sup- 
poser que, du temps de Nicias, il existait déjà en Sicile au 
mois de mai une fête populaire, dont une victoire inespérée 
modifia le sens et rehaussa le caractère. L'histoire prit la place 
de la légende et en perpétua le symbole. C'est ainsi que des 
pensées nouvelles, souvenirs de gloire, hommages rendus à 
des héros ou à des dieux, entrent dans les formes antiques; 
l'homme se substitue à la nature. Un renouvellement pai*eil 
a conservé jusqu'à nos jours les fêtes du carnaval que la ville 
d'Ivrée célébrait au moyen âge. C'est un élément local, qui, 
se mêlant aux traditions du paganisme, les a animées pour 
ainsi dire en les dénaturant. La fête du printemps est deve- 
nue la fête de la liberté ; et dans l'antique mannequin qui re- 
présentait le monstre hivernal, les gens d'Ivrée ne voient plus 
qu'un luxurieux tyran chassé par leurs ancêtres. 

Mandara. — Nom d'une montagne et de l'un des cinq 
arbres du svarga ou paradis indien. (Cf. Costnogoniques , 
Kalpadruma., Ciel et Paradis.) 

Manorathadayaka. — Arbre qui remplit tous les dé- 

' Rubieri, Storia délia poesia popolare italiana; P'iorence, Barbera. 
^ En Russie, dans le gouvernement de Moscou, j'ai vu, le jour de la Pente- 
côte, les paysans planter des branches de bouleau devant leur isha. 
' Cf. Avolio, Canti popolari di Noto. 



230 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

sirs, arbre merveilleux de la mythologie hindoue. (Cf. Mî- 
raculeux, Kalpa, Ciel, Cosmogoniqiies, Cocagne.) 

Maudits (Arbres). — Cf. Diaboliques. 

]y[É£,ÉE. — Cette magicienne, fille d'Hécate (la nuit téné- 
breuse et infernale) , représente à notre avis* l'aurore fille 
du ciel, à laquelle, est-il dit dans les hymnes védiques, 
la nuit prépare le chemin. Le serpent (le monstre de 
la nuit) garde la toison d'or, l'agneau lumineux, le soleil, 
au milieu du grand chêne. Le jeune Jason voudrait s'emparer 
de ce trésor , c'est-à-dire , s'en couvrir et briller en forme de 
soleil du matin. Médée, l'aurore magicienne, qui connaît le 
secret des herbes , endort le serpent et permet à Jason , son 
époux, de s'approcher de la toison d'or. Voici maintenant le 
nom des herbes desquelles Médée connaissait le nom et l'u- 
sage : Vephemeron ou colchicon autumnaleh., le knekos 
qu'on a identifié avec le carthamus tinctorius L., Van- 
chusa tinctoria L., le cJialkanthos ou chri/santhemon, 
le ptsj/lleioii ou plantain {psi/lliumL., le struthimn L.), le 
juniperus oœyceclriis L. 

MÉDICINALES (Plantes). — C'est dans la forêt céleste, c'est 
dans la prairie aux fleurs de lumière, qu'est née l'herbe d'im- 
mortalité, d'où le médecin de l'Olympe indien, Dhanvantari, 
sut extraire l'ambroisie. D'après une autre tradition , l'am- 
broisie ne serait pas le suc d'une plante spéciale ; elle pro- 
viendrait de toutes les herbes médicinales que, par ordre de 
Vishnu, les dieux et les Asuràs jetèrent dans la mer de lait. 
En ces temps reculés, les Asuràs n'étaient pas déchus encore ; 
ils devinrent plus tard des démons qui disputèrent aux dieux 
l'ambroisie et leur déclarèrent la guerre. Les fables relatives 
aux amours des anges, d'Indra et de Zeus, avec les filles des 
hommes, et des nymphes divines avec les héros de la terre, 
aux rébellions des Titans et des anges, les mythes d'Adam, 
de Prométhée, se rattachent tous plus ou moins à ce grand 
événement du symbolisme génésique. 

L'ambroisie , cet aliment réservé d'abord aux dieux im- 
mortels , est dérobée par les Asuràs , demi-dieux que cette 



MliDICINALKS. 231 

fraude même dégrade et transforme en démons ; c'est pen- 
dant la mêlée entre les démons et les dieux que quelques 
gouttes d'ambroisie, tombant du ciel, donnèrent à l'homme la 
vie et, à défaut d'immortalité, la puissance génératrice qui 
assure à sa race une existence indéfinie. Le barattement de 
la mer de lait produit d'abord la fécondité, l'abondance, puis 
la déesse Varuiiî, l'arbre Pôrigûta, délices des nymphes 
apsarâs , qui parfume tout l'univers, ensuite les nymphes 
elles-mêmes; le dieu Lûmes, roi des herbes; le jDoison, 
nourriture des serpents (c'est-à-dire les herbes remplies de 
poison) ; immédiatement après , le médecin des dieux , Dhan- 
vantari, portant la coupe d'ambroisie, contre-poison uni- 
versel; enfin la nature elle-même, riante, verdoyante, res- 
plendissante, la Vénus indienne, Çrî, assise sur un lotus : 
ainsi, dans sa coquille de nacre, la Vénus hellénique, du sein 
de la mer agitée, s'élève sur l'écume des eaux, qui est l'am- 
broisie, la semence féconde. Çrî apparaît, elle s'approche de 
Vislinu ; et les hymnes des sages saluent son avènement, et 
l'assemblée des dieux fait éclater sa joie. Au mot Herbes 
(cf.), on trouvera d'autres notes sur l'origine des herbes vé- 
diques. Nous ajouterons seulement ici quelques détails. Le 
Yagurvéda noir nous oô*re très-souvent cette invocation : 
«Herbe, délivre! {oshadhe, trayasva). » Dans un hymne 
de VAtharvavéda (VIII, 1) il est dit que les herbes ayant 
Soma pour roi délivrèrent le mourant de la mort {ut 
ti'â mrityor oshadhaijo soînarâgnir apîparan). Les 
plantes médicinales, auxquelles le Yagurvéda blanc accorde 
le titre auguste de mères {ambâs), se trouvent, d'après le 
Yagurvéda noir (I, 6, 5), dans la région septentrionale 
{udîcyâm diçi). C'est là que, d'après les idées indiennes, était 
situé le royaume des bienheureux, le pays de l'ambroisie. 

Il paraît cependant que cette croyance aux propriétés mé- 
dicinales des herbes divines était déjà fort affaiblie dans 
l'Inde au temps de Bhartrihari , puisque ce poète, dans l'une 
de ses strophes spirituelles , se demande avec emphase : « A 
quoi bon les herbes du ciel, lorsqu'on possède un ami? (Yadi 



232 BOTANIQUE GENERALE. 

SKhrid divyâushaclhâih kimphalam?)» Un médecin in- 
dien n'aurait pas eu ce dédain, puisque toute la médecine 
indienne est une magie botanique : il y a bien peu d'herbes aux- 
quelles les dictionnaires médicaux de l'Inde ancienne n'attri- 
buent quelque merveilleuse et spéciale vertu curative. Le 
lecteur européen s'en convaincra aisément s'il parcourt , à 
défaut des manuscrits des Nîffhanfavas , qui ne sont point 
accessibles atout le monde, le volumineux Hortus Mala- 
bar ic us de Rlieede. 

Nous avons vu plus haut que, tout en se moquant des 
herbes magiques , le sage Pline avait rempli son livre de 
descriptions et de recettes fabuleuses. Toute sa méfiance n'a 
pu le préserver de superstitions si invétérées. Voici son re- 
mède contre la fièvre tierce : « Ilerba qiiaecumqiie a ricis 
aut fluminibus ante solis ortimi collecta, adalligata 
laevo brachio, ita ut aeger quid sit illud ignoret, tertianas 
arcere traditur. » C'est, comme on voit, une de ces pana- 
cées , bien connues depuis Dhanvantari , Esculape et Chiron 
jusqu'aux charlatans qui vendent l'élixir de longue vie. Les 
magiciens, les sorciers, les astrologues fondèrent leur science 
au moyen âge sur cet amas de superstitions populaires. En 
Allemagne , on croit que les génies de la forêt , les Wald- 
geister, possèdent seuls le véritable secret des herbes mé- 
dicinales ; les petites fées sauvages participent de cette science 
et en livrent de temps en temps quelque secret à leurs pro- 
tégés. 

Les traités du moyen âge nous initient aux pratiques bi- 
zarres de ce monde mystérieux ; le livre de Sidrach est peut- 
être l'un des plus riches en instructions et révélations de ce 
genre; nous devons donc en faire notre profits en tenant 

• Aucune de ces herbes vantées n'est indiquée par son nom, ce qui rend 
difficile et périlleuse toute constatation ; le livre de Sidrach nous apprend 
seulement qu'il y en a pour arrêter le sang, pour se préserver de la mor- 
sure des serpents, « per guarire dalle contrazioni o paralisie, per avère 
la vista, per maie degli stranguglioni , per guarire Tenteriole, per impre- 
gnare, per guarire del giallore, per lo maie dell' orinare, per maie di denti, 
per lo fiato che pute, per la sordità, per la tigna, per la rogna, per lo maie 
del corpo, per far parlare (cf. Langage], per non dormire (cf. Som- 



.MÉDICINALES. 233 

compte de la prudente restriction finale que le pieux auteur 
croit devoir apporter à ses dithyrambes en l'honneur des her- 
bes médicinales : Quelle que soit, dit-il, la vertu des plantes, 
plus grande est la puissance àQ& paroles , des prières, s'en- 
tend: « per tutte le cose a vertu, cio è nelle ijar^ole, e nel- 
Verbe e nelle piètre preziose ; ma sopratutto sono le vertudi 
nelle parole'^. Ci6 sono le parole che adorano Iddio, lo 
criatore di tutto il mondo. Tali parole vagliono a tutti i bi- 
sogni, e scampano e scamperanno le persone di molti pe- 
ricoli. » 

L'ignorance du peuple, le charlatanisme des médecins et 
des prétendus sorciers et sorcières n'ont pas peu contribué à 
conserver jusqu'à nos jours cette science médicale populaire 
et à l'usage du peuple, qui a donné lieu à tant d'impostures, 
à tant de crimes et à tant de malheurs. Il suffit de lire nos 
Sacre Rapjpresentazioni , où les médecins sont presque 
livrés au ridicule comme de vaniteux charlatans , et où l'on 
ne guérit d'une maladie que par l'intervention miraculeuse 

meil, Songe), per vedere chiaramente (cf. Lumière), per saldare ferite, 
per la tosse, per iscaldare il corpo d'uo uomo , per iiifrescare il corpo, per 
la sete, per guarire del faruetico, per colui che non puô teuere Torina. » Il 
recommande ainsi une herbe contre le froid : « Anche è un' erba lunga a 
due branche o più, e fiori blanchi e semé bianco, radici ritonde e grosse. 
Chi la pestasse e prendesse lo sugo, e quando il maie medesimo (fosse) nelle 
orecchie, e se ne ugnesse gli anari (le nari) e gli orecchi e le labbra tre 
volte, egli guarirebbe. » Une herbe « per colui che cade di rio maie; anche 
è un' erba lunga sottile e à foglie che si tengono a due, molto vermiglie, a 
piccole radici; chi la metesse sopra il capo di colui che è impazato, al 
nome del Padre e del Figliuolo e dello Spirito Santo , egli ritornerebbe in- 
contanente a suo senno. » Albert le Grand nous nomme (De Virtutibiis 
Herbarum) une herbe melisoiJhilos qui a des propriétés magiques extra- 
ordinaires, mais qu'on ne saurait trop reconnaître: « Quartadecima herba a 
Chaldaeis Celeyos dicitur, a Graecis Casini, a Latinis Melisophilos, de qua 
Macer facit meutionem. Haec autem herba collecta viridis, et conjecta cuni 
succo cypressi unius anni, posita in pulmento, facit pulmentum videri 
plénum vermibus, et defereutem facit esse benignum et gratiosum, et ad- 
versarios devincere (cf. Concordia). Et si praedicta herba ligetur coUo 
bovis, sequeturte, quocumque ieris (cf. les propriétés du Cumin); et si 
praedicto succo corrigiam miscueris, et de tertia parte sudoris hominis 
ruffi, et, te sub ascellis statim lingens, crepabit per médium. 53 

' Dans l'Inde de même, ce qui fait la force magique de certaines médeci- 
nes recommandées par YAtharvavcda, ce n'est pas la médecine elle-même, 
mais la formule, la prière, l'imprécation qui l'accompagne ; d'où le nom de 
Brahmavéda donné à VAtharvavr''da. 



234 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

de la divinité, pour apprécier le discrédit profond où était 
tombée la science médicale à l'époque de la Renaissance ita- 
lienne. Mépris et défiance si absolus, que, dans ces temps, où 
Fart brusquement sorti de ces impasses où l'avaient retenu 
le christianisme et le moyen âge , cherchait ses inspirations 
dans les souvenirs de l'antiquité classique, païenne, les dé- 
tracteurs de la médecine ne trouvaient de recours qu'en 
Dieu et dans la protection des saints. On sera surpris peut- 
être d'une conséquence si peu scientifique , si peu digne de 
libres esprits. C'était cependant un premier pas vers une 
émancipation plus complète : il n'existait pas encore de véri- 
table science médicale ; il n'y avait que des médecins décriés 
et avides; on no pouvait en appeler contre eux qu'à la divi- 
nité. Celle-là, tout au moins, devait posséder le secret su- 
prême de la vie et de la mort ! Mais bientôt l'heure viendra 
où les sacre rappresentazioni elles-mêmes, avec leur dé- 
votion naïve ou narquoise, tomberont en oubli. La Réforme 
va mettre en pleine lumière les impostures de l'Eglise , et 
cette exploitation éhontée de la sottise publique. Les mar- 
chands d'indulgences et les spéculateurs en oracles n'auront 
pas plus d'autorité en Occident que ce gardien de l'arbre de 
Caswin, pris sur le fait par l'adroit Adam Olearius dans sou 
voyage en Perse, en l'année 1638 : « A Casvin, dit-il, on 
voyait, auprès du logis des ambassadeurs, un gros et vieux 
arbre, plein de clous et de petits cailloux qui sont autant 
démarques de miracles qu'un de leurs anciens Pyrs ou Béats, 
qui est enterré sous cet arbre, a accoutumé de faire en ce 
lieu-là, en guérissant le mal de dents , la fièvre et plusieurs 
autres maladies. Ceux qui sont travaillés du mal de dents, 
y touchent un clou , ou un petit caillou, qu'ils fichent dans 
l'arbre, à la hauteur de la bouche, et croient par ce moyen 
y trouver du soulagement. Ceux qui s'imaginent en avoir 
été guéris, témoignent leur reconnaissance en attachant aux 
branches de l'arbre plusieurs rubans de toutes sortes de 
couleurs; quoique, d'ailleurs, ces miracles ne se fassent point 
gratuitement et qu'ils soient fort profitables à un certain 



Mli.MOlRK. 235 

prétendu religieux, qui a la garde de l'arbre, et qui convertit 
à son profit les offrandes et les aumônes que l'on y fait. » 
Des pratiques analogues ont été constatées dans l'Inde, et 
spécialement dans le Guzerate, par les voyageurs italiens du 
dix-septième siècle. 

Melisophilos. — Cf. Médicinales. 

MÉMOIRE. — On sait que le nom populaire du myosotis 
est ne monbliez 'pas, en allemand vergissmeinnicht, nie- 
zaboudka en russe, nontiscordardime en italien; on sait 
aussi que, dans les amours élégants de nos jours , cette fleur 
qui éveille le souvenir joue encore un certain rôle. 

Nous avons décrit le giuoco del verde, familier aux 
amoureux toscans. C'est aussi un aide-mémoire : quand l'un 
des amants, au cri de fuori il verde, ne montre pas son 
petit morceau de bois, c'est un signe d'oubli qui efface l'amour. 
Les deux moitiés de la branche sont raccordées le jour de 
Pâques, terme généralement admis pour cette épreuve de la 
fidélité. 

En Grèce, ce n'est plus la branche de myrte, c'est la 
feuille de platane qui, partagée en deux, sert de gage. Le 
jour où les amants se retrouvent , ils rapprochent les deux 
fragments qu'ils ont portés sur eux depuis leur sépara- 
tion \ 

Uamour est souvenir. Les Indiens ont donné à Vamour 
{kâma) le nom de sinara , souvenir; la plante qui fait 
croître l'amour s'appelle kâniavriddhi et smaravriddhi. 
Smaranî (mémoire) est aussi le nom sanscrit d'une plante 
que l'on identifie avec la brâhnii {clerodendrwn sipho- 
nanthus'): on l'appelle encore sinritivardhinî, c'est-à-dire 
la plante qui fait croître la mémoire'. C'est peut-être 
cette plante, qui, dans les contes, rappelle au héros la femme 
dont un enchantement lui a ravi le souvenir. Brahman est 
la sagesse; nulle autre plante, mieux que celle qui lui est con- 
sacrée, ne peut rendre la mémoire à qui l'a perdue. On sait 

' Cf. (tome II) Kadambha. l'une des fleurs de lare de rAuiouv indien. 
" Cf. Concordia. 



236 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

que le nom de Minerve (Métier va) contient la même racine 
que mouerc {man). 

Le peuple des Abruzzes a vu aussi une relation entre les 
mot menta (la meniha) et le mot italien rammentare (se 
souvenir); par conséquent les amoureux de ces montagnes 
ont l'habitude de se présenter réciproquement de la menthe 
en accompagnant le présent de cette formule sacramentelle : 

Ecco la menta, 

Se si ama di cuore, non rallcnla. 

Nous verrons à l'article Menthe que, d'après une tradition 
orientale, la menthe^ parmi les plantes, exerce le métier 
odieux de délateur, probablement par suite d'une équivoque 
de langage; et, d'autre part, qu'une analogie verbale avec 
mentula lui assigne souvent un office génésique. Par une 
contraduction assez curieuse, la menthe, qui dans les Abruzzes 
est une gage de souvenir, devient, dans la Fouille, un 
signe d'oubli. A Mesagne, dans la Terre d'Otrante, pour 
rompre avec une femme, on lui envoie de la menthe. Je 
crois trouver l'origine de cet usage dans la mytliologie grec- 
que, qui a dû régner longtemps dans la Grande Grèce. 
Ovide y a puisé sans doute la légende de la nymphe Mynta, 
aimée de Pluton , que la jalousie et la malédiction de Per- 
séphone changèrent en menthe : 

Foemineos arlus in olentes vertere menthas 
Persephone licuit. 

Le livre de Sidrach nous décrit encore une herbe qui em- 
pêche d'oublier : « Anche è un' erba lunga come uno uomo o 
di raeno, in guisa di ulivo, e à fiori a guisa di bottoni biondi, 
semé vermiglio, radici lunghe e grosse. Chi portasse uno di 
questi fiori sopra capo non potrebbe perdere la sua memoria, 
per niuna ragione , per cruccio , ne per vino , ne per niun' 
altra cosa. » Il est évident que la notion de l'herbe du sou- 
venir, l'herbe qui donne ou rend la mémoire, est exclusive- 
ment mythique ; de pareilles herbes n'existent point sur 
la terre. Dans notre Mythologie zoologique nous avons 



MÉMOIRE. 237 

rapporté au soleil ou à la lune, le sceau, l'anneau, la perle de 
reconnaissance; par ce signe Dusliyanta reconnaît Çakuntalâ, 
Sità reconnaît le message de Ràma; une foule de héros et 
d'héroïnes se retrouvent ainsi ; les deux parties de la feuijle 
de platane que les amoureux grecs gardent pour les raccorder 
le jour de leur union sont le symbole d'une ancienne union 
céleste entre le soleil et l'aurore. L'aurore est célébrée dans 
les hymnes védiques en sa qualité de hodhayanti , celle qui 
réveille, et le prof. Max Millier a reconnu dans la Minerve 
grecque cette aurore qui réveille, lumineuse et illuminante, 
sage et distribuant la sagesse ; l'herbe de la mémoire n'est 
autre que la perle solaire, la fleur lumineuse du ciel oriental, 
soit l'étoile qui annonce le jour (Lucifer), soit l'aurore 
elle-même, ou le disque, l'anneau du soleil. — A côté de 
l'herbe de mémoire \ la tradition populaire place une herbe 
d'oubli, qui égare et trouble l'intelligence. On se rapelle ce 
lotus qui fait perdre aux héros de l'Odyssée le souvenir de leur 
patrie ; Appien d'Alexandrie nous parle d'une herbe qui ar- 
rêta les Parthes poursuivis par Antoine ; cette herbe faisait 
oublier le passé et poussait les guerriers à ne s'occuper 
d'autre chose qu'à fouiller des pierres^. Dans le premier 
numéro de la Mélusine , M. Fr. Baudry nous raconte ce 
qui suit^ : « Une fois que je m'étais égaré dans un bois (en 
Normandie) que je connaissais pourtant assez bien, un paysan 
me dit: ce n'est pas étonnant; vous aurez sans doute pétillé 
(mis le pied) sur une mauvaise herbe. C'est la croyance à 
l'herbe qui égare. » M™'^ la comtesse de Gasparin m'écrit de 
Genève : « On parlait dans le temps d'une plante qui faisait 
égarer ceux qui mettaient le pied dessus, mais personne n'en 
a jamais su le nom , même vulgaire, et nul ne l'a jamais 
cru. » M. Bertolotti m'apprend qu'une pareille croyance existe 
en Piémont. Il se souvient d'avoir entendu un vieux chasseur 



1 Cf. aussi la muma paclura des Roumains, qui l'ait retrouver le chemin 
aux enfants égarés. 
■■' Cf. Bernavi dans ce volume, et Datura dans le second. 
3 Cf. le même auteur. Revue Germanique, XV, 26 (année 1861). 



238 . BOTANIQUE OÉXKRALK. 

se plaindre d'avoir perdu son chemin deux fois et dû errer 
toute la nuit avant de retrouver sa maison , quoique le paj's 
lui fût très- familier ; il attribuait cet égarement à une seule 
possibilité, celle d'avoir, par méprise, foulé l'herbe qui fait 
perdre la mémoire, herbe, disait-il, que bien peu de personnes 
connaissent et que lui-même, d'ailleurs, n'avait jamais vue. 
Cette ignorance est un indice certain du caractère entièrement 
mythologique de l'herbe qui égare ou herbe de l'oubli. Je 
serais tenté de lui attribuer un caractère lunaire; l'astre 
nocturne, qui est si souvent un guide précieux, exerce néan- 
moins un singulier empire sur la santé intellectuelle. L'homme 
bizarre est traité de lunatique ; être clans ses lunes, axer 
la luna ou le lune, équivaut à « être maussade, capricieux, 
démonté ». Les changements et les phases de la lune ne sont 
pas, on le pense du moins, sans influence sur la raison hu- 
maine; les Parthes, qui oublient et fouillent des pierres au 
lieu de se tourner contre l'ennemi ou de s'enfuir vers leur 
pays, étaient frappés d'un véritable accès de folie. Dans le 
Yagurvéda noir, il est fait mention des génies, des cen- 
taures gandharvâs , et des nymphes apsarasas qui font 
perdre la raison {unmâdayanti); les génies sauvages qui 
égarent, d'après la tradition allemande, les audacieux qui 
pénètrent dans certaine forêt sont leurs parents mytholo- 
giques; et dans les prestiges qui trompent les voyageurs il 
faut probablement reconnaître les jeux de la lumière lunaire, 
représentée sous la forme d'une herbe qui égare, d'une herbe 
d'oubli. Il est enfin possible que cette plante funeste sym- 
bolise une éclipse de lune , le nuage qui dérobe soudain la 
clarté salutaire. La rencontre de cette herbe est rare ; mais 
celui qui a le malheur d'y toucher, très naturellement, ne re- 
trouve plus son chemin. Quoi qu'il en soit, il ne me semlde 
pas douteux que sous le mythe de l'herbe d'oubli se cache 
quelque phase sinistre de l'évolution lunaire. 

Mercure. — Hermès ou Mercure a été considéré comme 
l'inventeur de la fameuse herbe homérique rnôly, qu'il indi- 
qua le premier à Ulysse, et aussi de la mercurialis annua 



MERCTRK. '2'A9 

L., appelée encore pnrthenion, bien que, sous ce nom, cette 
plante appartienne spécialement à la déesse-vierge, Athènè. 
(Cf. Madone et Minerve.) L'opuscule De Virtutibus her- 
harum attribué à Albert le Grand, sur l'autorité tant soit 
peu suspecte de l'empereur Alexandre, décrit ainsi Vherbe 
de Mercure : « Herba quinta Mercuri dicitur iwntaphilon, 
a quibusdam pentadactylus, ab aliis saepe declinans, a 
quibusdam calipendula. Radix hujus lierbae sanat plagas 
et duritiem, etc., et si quis secum déférât, opus dat et auxi- 
lium (cf. Baltrachan). Amplius si quis vult a rege vel a 
]3rincipe petere aliquid, copiam dat eloquentiae, si secum 
eam habeat, etobtinebit quod voluerit (cf. Magiques). » Nous 
avons déjà vu qu'on donnait aux ambassadeurs auprès du 
roi de Perse une herbe semblable à celle de Mercure, l'am- 
bassadeur des dieux \ J. B. Porta nous a laissé la descrip- 
tion suivante de l'herbe 7;ierc2<rm^/5 ^ : Me rculiaris {^ewi- 
être au lieu de m^rc^/r/r^//^) habet ocyrai semen, ut foemina, 
copiosum, uvae modo acinis dependentibus, mari juxta folia 
exiguum, rotundum, semper genuinum, testiculorum modo 
connexum. Mirum est quod deutroque eorum génère proditur; 
quidam decoquunt eam in novo fictili cum heliotropio et 
duabus aut tribus spicis, donec decoquatur : decoctum dari 
jubent, et herbara ipsam, in cibo, altero die purgationis, mu- 
lierilms per triduum, quarto die a balneo, coire eas. Hippo- 
crates miris laudibus in mulierum usu praedicavit has; ad 
hune modum medicorum nemo novit. Ille eas vulvae cum 
melle, vel rosaceo, vel irino, vel lirino admovit, item ad cien- 
dos menses, secundasque. Herbam/i^r«i??j;o«m vocantGraeci, 
nos mcrculiarem, ex Mercurio fortasse, ex foetu, propter 
binos veluti testiculos coeuntes mari et foeminae quaradam 
racemorum speciem praebente, in masculum et foeminam di- 
visa et ad utriusque sexus partus generandos inventa sit, et 
ob id folia genitalibus locis adhiberi. » 

' Cf. aussi Osiris, pour l'usage d'enduire de graisse de lion ceux qui de- 
vaient appi'ocher des rois de Perse, allégorie qu'on peut interpréter ainsi : 
pour visiter des lions, il faut être ou se faire croire lion. 

^ Phyiognonoiitica. 



240 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

On a encore attribué à Mercure la découverte de la poten- 
tilla reptans L., et de la portulaca oleracea L. ^; et, par 
quelque équivoque du langage, on a sans doute placé sous 
la protection spéciale de la planète Mercure les pâquerettes, 
qu'on appelle, en Italie, inargaritine (en les confondant 
aisément avec d'hypothétiques mercv.ritine). 

Messagères. — Nous trouvons souvent chez les poètes 
indiens l'image du nuage messager'^; le nuage est parfois 
représenté comme une feuille qu'emporte le vent. Déjà nous 
avons fait mention des feuilles messagères (cf. Feuille). 
La lettre est appelée foglio en Toscane. La lettre de Bellé- 
rophon est, sans doute, une feuille mythique. Les contes 
populaires ont tiré un grand parti de ce mythe; la reine- 
mère ou marâtre, la reine rivale, la reine sorcière, change 
en dénonciation perfide la lettre de recommandation que le 
jeune héros solaire porte avec lui; au lieu d'un accueil favo- 
rable, il trouve chez son hôte la prison ou la mort. La lettre 
revêt ainsi un caractère sinistre et funéraire. 

Le nuage et le ciel ténébreux de la nuit ont donné lieu à une 
série de phénomènes et de mythes correspondants analogues. 
Dans les chants populaires italiens, la voûte du ciel est sou- 
vent comparée à une feuille de papier sur laquelle l'amou- 
reux voudrait écrire, à l'infini, les louanges de la femme qu'il 
adore. Il s'agirait ici du ciel fixe, et il serait, par conséquent, 
difficile de concevoir tout le ciel comme un messager. Mais, 
en dehors du nuage, il y a encore d'autres messagers au 
ciel. Ceci nous ramène aux herbes d'Hermès ou Mercure, l'am- 
bassadeur des dieux. On a identifié Hermès avec la chienne 
messagère védique Saramà, la foudre qui court au milieu de 
l'orage, et qui découvre les trésors cachés dans la montagne 
nuageuse, les vaches, les épouses volées par le monstre, par 

1 Les Grecs appelaient cette plante andrachne, parce que, d'après Pau- 
sanias (IX), le dieu Hermès fut élevé sous elle. 

^ Schiller, dans sa Marie Stiiart, a certainement subi l'influence d'une 
vieille idée populaire, lorsqu'il adresse à un nuage les vœux et les regrets 
de la reine captive. — V. leMeghadùta deKalidâsa, traduit en vers français 
par M. André liefèvre [Virgile et Kalidàsa). 



MINERVE. 211 

le brigand des nuées. Mais il y a au ciel, dans le ciel noc- 
turne, une autre messagère qui court, qui visite tous les 
espaces, une feuille, une herbe, une fleur, à laquelle tous les 
amoureux et tous les poètes adressent leurs prières et leurs 
vœux : c'est la lune; et de même que la lune change 
d'aspect, de même le contenu de la lettre de Bellérophon, 
altéré par la nuit magicienne , prend , sous l'influence des 
phases obscures de la lune, une signification sinistre. (Cf. 
l'article Mémoire, où il est question de V herbe qui 
égare.) On peut aussi considérer comme des herbes vies- 
sagères celles que portaient les ambassadeurs auprès du roi 
de Perse (cf. Verveine). Les feuilles, les fleurs messagères 
sont enfin un lieu commun bien connu du langage poétique 
des amoureux (cf. plantes Erotiques). J'ignore la raison pour 
laquelle, parmi les noms donnés à la fleur du kadmnha 
{kadainbapushpi) , on trouve l'étrange qualification de dûta- 
ghnî (celle qui tue le messager) ^ 

Minerve. — Nous avons indiqué, dans nosLetture sopra 
la ruitologia vedica, que les hymnes védiques nous permet- 
tent de reconnaître tour à tour dans l'aurore la belle Vénus, 
la sage Minerve et la Pallas guerrière. Ainsi, dans les contes 
populaires où figure la Madone chrétienne, on peut recon- 
naître en elle tantôt la bonne fée et déesse Artémis, tantôt 
la chaste et sage Minerve. Dans les mythes qui se rapportent 
à la Vénus hellénique et lucrétienne et à la Situ indienne, on 
trouve parfois des souvenirs de phénomènes qui se rattachent 
à la manifestation de la première aurore céleste, et d'autres 
qui représentent la première végétation printanière, au mo- 
ment où elle naît de l'humidité (de la mer) fécondée par le 
soleil. Cette possibilité d'expliquer un même mythe par un 
grand nombre de phénomènes fait sourire les rationalistes 
peu familiarisés avec la mythologie comparée; ils trouvent 
beaucoup trop leste et commode notre façon d'éluder les diffi- 

' Je doute cependant que ce soit une faute, et qu'on doive lire hhùtaghni, 
un nom qui est donné au basilic, en sa qualité de tueur da inonsires; 
bhùtaghna est aussi une espèce de bouleau. 

I. \(j 



242 BOTANIQUE GÉNÉRALE^ 

cultes et de concilier les contradictions. Nous ne prétendons 
point à des tours de force; notre procédé, nous l'avouons 
avec un peu de confusion, est fort simple. Mais il arrive assez 
souvent que les simples devinent tout naturellement des véri- 
tés qui échappent à ceux qui les cherchent dans des profon- 
deurs où l'on risque souvent de se noyer. Si on admet, et on 
n'ose pas le nier, que la religion primitive est fondée sur le 
panthéisme, il faut être logique jusqu'au bout et, lorsqu'on 
veut s'occuper des dieux, avoir le bon sens de les chercher 
un peu partout dans la nature; ainsi, par exemple, s'il est 
question d'un dieu lumineux, dans tous les phénomènes de 
cet ordre particulier, qu'il s'agisse de la lumière solaire ou de 
la lumière lunaire, voire même de la lumineuse végétation 
de la terre verdo^'ante ; ce sont des degrés et des détails diffé- 
rents qui composent l'épopée de chaque divinité ; chaque dieu 
a son propre domaine où il se plait, où il se développe, où il 
grandit de préférence ; mais puisqu'il se compose de lumière, 
rien de ce qui est lumineux ne peut lui être absolument étran- 
ger ou indifférent. Il arrive parfois que nous assistions dans 
le ciel même à la lutte de deux divinités, de deux phénomènes 
lumineux ; mais cette rivalité même est la preuve que tous les 
dieux lumineux ont le sentiment de leur essence commune 
et fondamentale. La jalousie n'est jamais excitée que par la 
crainte de voir passer à un autre, exclusivement ou dans une 
très large mesure, le bien, la qualité que nous ambitionnons; 
parfois les ressemblances créent la sympathie, parfois la jalou- 
sie ; de la première naît le désir de se lier, de s'identifier avec 
son semblable; de la seconde, l'envie et la rage d'exterminer, 
d'écarter le possesseur d'un bien ou d'une qualité dont on 
voudrait jouir seul. Ainsi, dans le mythe des deux frères, nous 
voyons, à côté du frère qui se sacrifie poz^r son frère, le frère 
qui sacrifie son frère. Si ces frères sont la lune et le soleil, 
nous voyons, dans le premier cas, une telle sympathie entre 
eux, qu'elle permet d'identifier les deux frères, de voir in- 
différemment le même être lumineux, le même dieu, dans la 
lune ou dans le soleil; dans le second cas, bien qu'issus, 



MIRACULEUSES. 243 

comme deux jumeaux, d'une même souche, ils se séparent, 
ils s'éloignent, pour se déclarer la guerre et s'anéantir l'un 
l'autre. 

Cette digression ne nous a qu'en apparence écartés de notre 
sujet. L'herbe de Minerve, en eiFet, le^j^r^Ae/i^o^i, nous ra- 
mène à la Madone (cf.) qui, dans certains contes populaires, 
en a hérité; or la Madone, et la bonne fée, ont pris le plus 
souvent la place d'une divinité lunaire. D'autre part, la Mi- 
nerve grecque (Athènè), est un nom, un aspect de l'aurore. 
Il nous fallait faire comprendre par quelle naturelle confusion 
d'attributs la Madone chrétienne en est venue à représenter 
souvent, tout ensemble ou tour à tour, l'aurore et la lune. 
Pour ce qui est de la consécration sucessive du parthenion 
à Minerve et à Marie, le sens du mot la justifie aisément. Il 
était naturel que l'herbe virginale passât de la Vierge du 
paganisme à la Vierge du christianisme. 

Une autre plante partage avec le parthenion le nom d'herbe 
de Minerve : c'est Yargemon ou lappa canaria. 

Miraculeuses (plantes). — Toutes les plantes du ciel, 
cosmogoniques, solaires, lunaires, etc., sont des plantes 
miraculeuses ; mais rien d'elles ne nous étonne, puisque 
leur patrie est le ciel. Je ne ferai mention ici que de certaines 
plantes absolument fabuleuses, dont l'existence terrestre a 
été longtemps article de foi. On y croit encore en beaucoup 
d'endroits, sans que jamais on ait pu les identifier avec quelque 
plante réelle, portant un nom, je ne dis pas scientifique, mais 
populaire, comme sont, par exemple, le Baranielz ou herbe- 
agneau, VAnatifera ou Barnacle-tree , le Moly (cf.). 

Nous commencerons par le commencement, c'est-à-dire par 
cet arbre d'où sont issus tous les autres, notamment ceux 
qui sont entrés dans la construction de l'église de saint Tho- 
mas dans l'Inde. Mariguolli ^ nous apprend que le saint bâtit 
son temple « de uno ligno inciso in monte Adae in Seyllano, 
quod fecit secari et de pjulvere secaturae seminatae sunt 
arbores. Fuit autem lignum illud ita niaxirninn inci- 

^ Chronicon Boëmoritm. 



244 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

sum per duos sclavos suos , et ipsius cingulo tractum in 
mare, et praecepit ligiio, dicens : vade, expecta nos in portu 
civitatis Mirapolis ; quo cum pervenisset rex cum toto exer- 
citu suo, conabatur trahere in terram, nec raovere potuerunt 
homines decem millia ; tune supervenit sanctus Thomas Apos- 
tolus, indutus camisia, stola et mantello de pennis pavonum 
super asinum, sociatus duobus illis sclavis et duobus magnis 
leonibus, sicut pingitur; et clamavit : nolite, inquit, tangere 
lignum, quia meum est. Unde, inquit rex, probas tuum? 
Qui, solvens funiculum quo erat praecinctus, praecepit scla- 
vis : ligate lignum et traliite in terram; quo facillime in ter- 
ram tracto, rex convertitur et donat sibi de terra quantum 
voluit cum asino circuire. Ecclesias aedificat in civitate in 
die; sed, nocte, ad tria miliaria italica ferebatur, ubi sunt 
pavones innumeri ; unde sagitta, quam fricciam {freccia 
en italien, In flèche) vocant, in latere, sicut misit manum 
in latus Christi, percussus, hora completorii, ante suum ora- 
torium jacens, et sanguinera sacrum totum per latus eiFun- 
dens, tota nocte praedicans, mane, reddit animamDei. Sacer- 
dotes tune terram illam sanguine mixtam coUegerunt et 
secum sepelierunt. » 

Arrêtons-nous un instant à cette légende curieuse; on l'a, 
pour ainsi dire, affectée à saint Tliomas; mais certains détails 
trahissent une origine évidemment indienne. Nous avons fait 
mention, en parlant de Varbt^e de Bouddha et de Veau 
génératrice, de ces arbres cités dans un hymne védique où 
le héros se sauve du naufrage sur un navire ou sur un cha- 
riot traîné par deux animaux, tantôt par des chevaux, tantôt 
par un taureau et un dauphin. Les deux lions qui aident 
saint Thomas à tirer de l'eau sur le rivage la poutre destinée 
à la construction du temple remplissent le même office que 
les deux animaux védiques et leurs cavaliers, que les deux 
coursiers et les deux Aç\vins^ Les Acwins gagnent, dans les 

1 On peut aussi comparer ici le miracle de Vishiiu qui tire la terre de 
Teau, où elle est submergée. — Saiut Thomas qui tire la poutre de la mer 
pour bâtir ce temple l'ait un miracle semblable à celui de Manu [Cata- 



MIRACULEUSES. 245 

Védas, la course céleste en chevauchant un âne; saint Thomas 
fait sur 1 ane le tour de la terre que le roi lui donnera; et il 
joua probablement, sur l'àne qui par sa rapidité gagne la 
course dans les Védas, un tour semblable à celui du nain 
Vishnu tirant la terre de l'eau , lequel, autorisé à occuper 
autant d'espace qu'il peut en mesurer en trois pas , fait 
trois pas de géant, et occupe ainsi toute la terre. Vraisem- 
blablement, saint Thomas, sur son âne, mesura lui aussi toute 
la terre; ce qui ne devait pas réjouir beaucoup le roi. Ce que 
nous avons dit de l'arbre d'Adam et du temple de Salomon, 
dont la construction ne s'achève jamais, peut servir à expli- 
quer une autre particularité de la légende de saint Thomas. 
Celui-ci promet au roi de bâtir le temple, mais il ne fait que 
se mettre en prière; il a déjà reçu sa récompense, que le 
temple ne paraît pas encore. Il va être conduit au supplice, 
quand le frère du roi, qui est mort, apparaît en songe et 
déclare qu'il habite au ciel un temple superbe construit par 
saint Thomas, dont les prières ont opéré ce miracle. Le ciel 
n'intervient pas directement dans le récit de Marignolli; mais 
il y est sous-entendu , notamment dans les passages où il est 
question du manteau couleur de paon, et de l'église qui se 
déplace et se transporte dans la région des paons. Le ciel 
est ce paon ; nous espérons l'avoir démontré avec toute évi- 
dence dans le chapitre de la Mythologie zoologique, consa- 
cré à cet oiseau. L'arbre miraculeux de Marignolli est donc 
l'arbre du ciel, le ciel lui-même. 

Nous trouvons quelques autres détails intéressants sur ce 
même arbre, représenté comme une espèce de kalpadrmna, 
dans la description de l'Inde du Portugais Odoardo Barbosa ^ 
La pièce de bois flotte sur la mer, et personne, pas même à 
l'aide des éléphants, ne parvient à l'amener sur le rivage; 
saint Thomas promet d'accomplir seul, au nom de son Dieu, 

Xiatha Brdhmana) liant son navire sauvé du déluge au tronc d'nn arbre 
qui s'élève sur la montagne, et ensuite se préparant par la prière à re- 
peupler le monde. (Cf. Bouddha, Eau.) 
' Cf. Ramusio, Navigasioni e viaggi. 



246 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

le miracle, si on lui donne autant déterre qu'il peut en désirer 
pour la construction de son église.Leroiconsent, et l'apôtre, 
sans le moindre effort, attire la poutre sur la plage. Ici, comme 
dans la légende de Marignolli , le saint ne demande que l'es- 
pace nécessaire pour construire son église; mais l'église sera 
infinie, comme est inépuisable ce bois qui fournit à l'apôtre 
autant de pièces d'or qu'il en désire. Lorsque ses ouvriers 
ont faim, saint Thomas prend du sable, probablement de la 
sciure de bois, et en fait du riz ; lorsqu'ils demandent à être 
payés, il détache un petit morceau de la poutre, qui se change 
à l'instant même en une monnaie. Ici encore nous avons la 
représentation évidente de l'arbre du ciel, dont la sciure, les 
étoiles, se change en grains de riz et en petites monnaies 
d'or^ 

Le ciel ténébreux de la nuit et le ciel nuageux sont aussi 
comparés à des arbres qui rendent invulnérable le héros 
solaire ; nous expliquons du moins ainsi ces chapeaux, ces 
manteaux qui rendent invisibles et invulnérables certains 
héros des contes populaires, et nous ne pouvons interpréter 
autrement leurs formes correspondantes, c'est-à-dire les ar- 
bres, les herbes qui non seulement cachent aux persécuteurs 
le héros et l'héroïne (cf. Lumière, Genévrier, Bois, etc.), 
mais encore les sauvent de n'importe quelle atteinte des armes 
ennemies. Dans la Rose de Bakavali, le jeune héros trouve 
un arbre qui a le pouvoir de rendre invisible celui qui se fait 

' Dans le voyage de Gaspare Balbi aux Indes, à la date de Tannée 1582, 
on raconte la même légende avec un détail qui rappelle la construction du 
temple de Salomon. La mer jeta sur le rivage un arbre énorme; on en prit 
la mesure et on fut surpris de voir que sa longueur était celle précisément 
que l'on désirait pour les piliers de l'église que l'on construisait en l'honneur 
de saint J. Baptiste, le saint qui annonce le couronnement du temple par le 
Christ, et qui verse son sang pour la gloire du Christ; les légendes de saint 
Baptiste et celle de saint Thomas semblent se confondre dans le récit de Ja 
mort de l'apôtre dans l'Inde par Marignolli, que nous venons de citer. On 
scie l'arbre et on est étonné de voir qu'il en sorte tout juste le nombre de 
piliers nécessaire pour achever le temple. Seulement on ne saurait pas trop 
s'expliquer la puanteur qui infecta tout le pays, lorsque l'arbre fut scié; au 
lieu de puanteur, on doit probablement lire acre parfum de sainteté; les ré- 
cits analogues qui se rapportent à l'arbre de la croix semblent autoriser cette 
correction. 



MIRACULEUSES. 247 

un chapeau de son écorce. L'arbre lui-même est gardé par un 
serpent qu'il est imposibie de blesser. Il produit des fruits 
rouges et des fruits verts: si quelqu'un place les fruits verts 
sur sa tête, il devient invulnérable; s'il place les fruits verts 
dans sa ceinture, il lui pousse des ailes et le voilà capable de 
s'élever dans les airs ; les fruits rouges rendent à sa forme 
naturelle le héros qu'un maléfice avait changé en corbeau. 
Les feuilles de cet arbre guérissent les blessures; son bois 
ouvre les serrures les plus fortes (cf. l'herbe qui Ouvre) et 
brise les corps les plus solides. 

Le voyage dans l'Inde de Niccolô di Conti signale une autre 
plante, de Java, qui avait la propriété de rendre invulné- 
rable : « Et neir isola maggiore di Giava dice haver inteso 
che vi nasce un arbore, ma di rado, in mezzo del quale si 
trova una verga di ferro (probablement la foudre, l'arme 
qui défend le héros solaire caché dans le nuage), molto sot- 
tile e di lunghezza quanto è il tronco dell' arbore, an pezzo 
del quai ferro è di tanta virtù, che chi lo porta addosso che 
gli tocchi la carne, non puô esser ferito d'altro ferro, e per 
questo molti di loro si aprono la carne, e si lo cuciono tra 
pelle e pelle e ne fanno grande stima. » Le livre de Sidrach 
nous décrit aussi une herbe qui rend invulnérable celui qui 
la porte, mais il n'en indique point le nom. « Anche è un' 
erba di lunghezza di sei palmi o di meno, e à sottili fronde 
a guisadi ramerino(cf. Genévrier et Madone), e fiori verdi, 
e il semé nero, vermiglie radici e lunghe e forente. Chi 
questa erba portasse sopra se, e passasse in terra tra' suoi 
mortaU nimici, niuno gli jwtrebbe nuocere, tutto ch' 
egiino avessono la sua morte giurata. » 

Le monstre indien fabuleux, ennemi du lion et de l'élé- 
phant, la bête à huit jambes, ce Çarabha dont Vishnu et 
Bouddha Çakyarauni ont emprunté la forme et le nom, s'ap- 
pelle aussi agâiikas, « qui habite Varbre ». Il appartient 
à la famille, déjà bien connue, des fils ou produits ou habi- 
tants de X arbre par excellence. Rappelons seulement l'arbre 
anthropogonique, l'arbre à l'agneau et celui qui a pour fruit 



248 BOTAMQUE GENERALE. 

des oiseaux; c'est toujours l'arbre cosmogonique, qui parle 
et chante, visité par les deux oiseaux du ciel, le jour et la 
nuit, le soleil et la lune. La mythologie explique, on le voit, 
tous les miracles. 

Mois. — La lune, reine des herbes, préside non seulement 
à la végétation, mais aussi à la conception et à la naissance ; 
les mois et les accouchements sont donc de son ressort, et, 
par conséquent aussi, les plantes qui favorisent ou règlent 
les évacuations périodiques des femmes, le fenouil, par 
exemple, nommé en Piémont, dans le Montferrat, herbe des 
mois. La médecine populaire attribue, d'ailleurs, ces pro- 
priétés à un grand nombre de plantes. Mais ce qui pour les 
femmes est un indice heureux de fécondité exerce, selon les 
croyances superstitieuses, une très mauvaise influence sur la 
végétation et sur la floraison des plantes. A Venise, la 
femme qui est dans son mois, doit se garder de toucher une 
fleur; elle la ferait sécher. Une croyance pareille existe en 
Toscane ; les femmes de ce pays nouent autour des fleurs ou 
fixent dans la fente d'un piquet fiché en terre à côté de la 
plante un petit chiffon ronge, et l'influence malfaisante est 
neutralisée. Le chiff'on rouge ou vermeil rappelle la crête du 
coq qui terrifie le lion solaire à la crinière d'or. Svinilia si- 
milibus. Ce sont préservatifs homéopathiques. 

MÔLf . — Cette plante, célèbre dans l'Odyssée, qui détruit 
le charme jeté sur Ulysse par la grande magicienne Circé, 
exerce depuis longtemps l'ingéniosité botanique des commen- 
tateurs. C'est en vain qu'on a essayé de l'identifier avec des 
herbes connues. Dodonaeus, Anguillara, Caesalpinus, Linné, 
y ont vu Vallium magicinn; Mattioli et Clusius Valliimi 
suhhirsiitum; Sprengel Vallium nigrum; Sibthorp Xal- 
lium Dioscoridis ; Weàe\, auteur des deux dissertations: 
De Moly Homeri, De Mythologia Moly Homeri (lena, 
1713), une espèce de nymphéa; Siber et Triller {De Moly, 
Schneeberg, 1699; De Moly Homerico et fabula, Circaea, 
Lipsiae, 1716), le nieswurz noir. Les anciens aussi avaient 
beaucoup écrit sur cette clarissima herbarurm, comme l'ap- 



MÔLY. 249 

pelle Apulée {De Virtuiibus herbarum), mais sans nous 
fournir aucun renseignement utile. On lui attribuait la forme 
globuleuse d'une bulbe, et Apulée ajoute que 1' « herba môlj 
contusa et imposita, dolorem matricis aufert potenter. » 
Ses feuilles, dit Théophraste, ressemblent à celles d'un 
« oignon de mer ». Ce molj, excellent contre-poison, pous- 
sait en Arcadie. En résumant ces traits divers, on aurait 
donc une plante magique, ronde comme un oignon, qui flotte 
sur l'eau, qui détruit l'effet des poisons et qui soulage puis- 
samment les douleurs de matrice. Seulement cette herbe est 
difficile à déraciner, ainsi que la 'tnanch^agore (cf.); et, si 
l'on y parvient, on en meurt. 

Quelques anciens ont cherché dans la légende du môly 
une allégorie morale. Bien que le texte homérique^ ne se prête 
aucunement à ces gloses, pour les commentateurs profonds 
le môly serait la science ; mais pourquoi une racine noire? 
Parce que, disait-on assez naïvement, on n'y voit pas clair ; 
et pourquoi ne pouvait- on le déraciner sans mourir? Parce 
qu'on meurt avant de pouvoir épuiser la science. Les fleurs 
blanches comme du lait symboliseraient les lumières de la 
science. N'est-ce pas Mercure ou Hermès qui découvre l'herbe 
môly, et qui l'indique à Ulysse? et l'Hermès égyptien, le 
dieu Thoth, n'est-il pas l'inventeur du langage, de la science 
et des arts ? 

Mais nous n'avons que faire ici des allégories morales. Her- 
mès dit que inôly est le nom donné par les dieux à la plante 
magique; c'est chez les dieux, dans le ciel, qu'il faut la cher- 
cher. Hermès ajoute que la plante est difficile à déraciner, 
mais que pour les dieux il n'y a rien d'impossible. Nous 
savons que la mandragore, assimilée par Pline au môly, 
sous le nom de Circaeum, ne peut être déracinée par l'homme ; 
on y emploie le chien; non pas, certes, un vulgaire et ter- 
restre chien, mais sans doute cette chienne du ciel, Saramâ, 
dont Hermès porte le nom {Say^ameyas). C'est bien à cette 

' Voici d'ailleurs ce qu'en dit le X' livre de l'Odyssée : 'Pi^r, [xàv |x:).av Inv.t 
Yx>iaxTi ôà ei'xsXov avôo;* (jLrô)>u 5à |j.àv •/.a).éo'j(Tt Oeoî" -/aXeitôv ôè x' op'j(T7£'.v. 



250 BOTANIQUE GÉNÉRALE, 

messagère des dieux, qui découvre les trésors cachés, c'est 
à elle qu'il appartient de déraciner l'herbe magique, man- 
dragore ou TRÔly. 

Maintenant, quelle est cette plante divine? M. Cerquand, 
dans son étude sur Ulysse et C/rc*? (Paris, Didier, 1873), nous 
semble avoir eu la main très heureuse lorsqu'il a rapproché 
le môly homérique du soma indien. Nous regrettons seule- 
ment qu'il ait compromis sa thèse ingénieuse par une tenta- 
tive étymologique aussi malheureuse que vaine : n'a-t-il pas 
essayé de donner une origine commune aux deux mots soma 
et môly? C'est justifier l'épigramme du sceptique : Alfana 
vient d'equus, sans doute! 

Soma, le roi des herbes, est, à n'en pas douter, le dieu 
Lunus ; sa lleur est blanche, argentée; sa racine est la nuit. 
Cette racine ténébreuse brave l'effort des mortels. Un dieu 
seul peut l'arracher, ou bien la chienne, messagère des dieux. 
Mais, dans l'Odyssée, il ne s'agit point de déraciner le môly; 
il suffit, pour détruire les charmes de Circé, de cueillir la 
fleur blanche, la fleur lumineuse qui neutralise le poison, la 
douleur, l'enchantement. Soma est un raJishohan ou des- 
tructeur du monstre, comme le môly. 

M. Cerquand a rapporté, dans son étude, la légende rela- 
tive à cette herbe, que, d'après Eustathe, les descendants 
d'Esculape, les Asclépiades connaissaient. (On sait que dans 
l'Inde on appelle Soma Y Asclepias acida.) « Le géant Pico- 
loos, après la bataille contre Zeus, prit la fuite et s'arrêta 
dans l'île de Circé, d'où il tenta de chasser la déesse. Mais 
son père Hélios la couvrit de son bouclier, et tua le géant. 
Du sang versé naquit une plante nommée Moly en souvenir 
■ de la guerre où avait péri le géant. » Circé, fille du soleil, qui 
attire Ulysse dans ses filets, semble représenter l'aurore du 
soir, aussi belle que sinistre; le moly, l'herbe lunaire, la 
lune, vient au secours du héros; et le soleil, délivré par une 
intervention divine, peut achever sa course, son pèlerinage, 
et regagner son palais. La magie de Circé, qui s'empare du 
liéros solaire, le bouclier du soleil qui couvre Circé, la toison 



NOËL. 251 

d'or que Médée suspend sur les arbres pour attirer les Argo- 
nautes, ne sont, à mon avis, que des variations sur le même 
thème : le coucher ou le lever du soleil. Entre Circé et Médée 
il y a cette différence, que la première, la séductrice du vieil 
Odysseus (le voyageur, l'homme des routes?), représente 
visiblement l'aurore du soir; tandis que la seconde, jeune 
maîtresse du jeune Jason, semble personnifier l'aurore du 
matin. La lune est le navire des Argonautes qui porte Jason 
aux rivages où brille la toison d'or ; la lune est l'herbe ma- 
gique qui délivre Ulysse des ruses de Circé. 

Mort (arbres delà; cf. Funéraires). 

MuMA Padura. — Nom d'une fée sauvage roumaine qui 
vient dans la forêt en aide aux enfants égarés; on donne 
aussi ce nom à une plante, l'asperula odorata (en italien 
asperaggine, asperelld). (Cf. Mémoire?) 

Navire. — Il est souvent question dans les contes mytho- 
logiques de boîtes merveilleuses, ou de navires, grâce aux- 
quels le héros ou l'héroïne se sauve de la mer ou du déluge. 
Aux mots Bouddha et Eau, nous avons vu qu'au lieu du 
navire, apparaît quelquefois un arbre sauveur. Au vaisseau 
mythique, M. Cox, dans sb. Mythologie ofthe Arian Na- 
tions, donne (avec raison , il me semble) une signification 
originaire phallique. 

NoEL (arbre de). — L'usage de l'arbre de Noël est trop 
répandu en Europe pour qu'il soit nécessaire d'en expliquer 
ici l'origine. En Suède, en Danemark, en Allemagne, en An- 
gleterre, en France, en Russie, la veille de Noël, les familles 
chrétiennes réunissent les petits enfants autour d'un arbre, 
le plus souvent un sapin, illuminé de petits cierges, orné 
de fleurs et de rubans, chargé de fruits dorés, de pâtisseries 
sucrées, et, chez les riches, de précieux cadeaux. En Italie, 
l'arbre de Noël n'est plus populaire ; il y a été remplacé par 
l'arbre de Mai (cf.), symbole équivalent. Toutefois de sûrs 
indices permettent d'affirmer que l'Italie a possédé sa Noël, 
sa fête du solstice hivernal : dans presque toutes ses pro- 
vinces , la plus grosse bûche icexjpo) est toujours mise en 



Zo2 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

réserve pour le feu de Noël; en Toscane, non seulement Noël 
a reçu le nom de Ceppo, mais on y dresse encore ce jour-là 
de petites machines en bois colorié, ornées de rubans, qui peu- 
vent passer pour des diminutifs assez grossiers d'arbre ou de 
cabane; sur la base de cet édicule {capannuccia), parmi de 
petites bougies, un enfant Jésus en cire est couché dans la 
mousse. La forme indécise de la capannuccia semble com- 
biner les deux traditions qui se rattachent également à la 
naissance du Christ, l'arbre et la crèche. Seulement l'arbre 
et la bûche qui en est un fragment n'ont pas pour les catho- 
liques un caractère vraiment orthodoxe; une méfiance ins- 
tinctive semble les avertir qu'il s'agit d'un usage antérieur 
au christianisme, d'une réminiscence païenne. La crèche, au 
contraire, est pour eux un attribut spécial, une partie de leur 
culte. C'est là que Jésus est né, en hiver, par un temps de 
neige, sous un toit misérable, entre un âne et un bœuf qui le 
réchauffaient de leur haleine; là que les pâtres, instruits de 
la bonne nouvelle, vinrent adorer le sauveur du monde. L'en- 
fant Jésus qui reçoit les cadeaux des bergers et des mages 
est devenu à son tour le Bambino qui les distribue aux petits 
enfants. 

Il est hors de doute que des deux traditions, celle de la 
crèche est la plus chrétienne. Et cependant combien de 
menus souvenirs étrangers à la légende évangélique sont 
venus l'enrichir et la dénaturer! Nous verrons, par exemple, 
au mot Houx, que les propriétés attribuées à cette plante 
que l'on bénit le jour de Noël tiennent à des superstitions 
essentiellement païennes; M™« Coronedi Berti nous apprend 
qu'à Bologne on garnit la crèche de mousse, de laiteron, de 
cyprès et de houx-frèlon. A Bologne aussi, le jour de Noël, 
on distribuait des branches de genévrier, plante qui tient 
une si grande place dans la magie des anciens, et que les 
chrétiens firent leur en lui attribuant le salut de la Vierge 
en Egypte. On imagine encore que le genévrier (simple ar- 
buste, comme on sait) avait fourni le bois de la croix sur 
laquelle le Christ fut cloué. 



NUPTIALES. 253 

L'arbre de Noël (cf. Anthropogoniques et Générateurs) 
n'est pour nous que le représentant de l'arbre du soleil , qui 
renaît chaque année après le solstice d'hiver, précisément à 
l'époque où, d'après les traditions chrétiennes, serait né le 
Christ, le sauveur du monde. Le soleil, appelé aussi Savitar 
ou Djanaka, c'est-à-dire générateur, est l'arbre anthropogo- 
nique par excellence. Pour la création des animaux il faut, 
d'après les croyances populaires, le concours de deux élé- 
ments essentiels, l'élément féminin représenté par l'eau, et 
l'élément masculin représenté par le feu; la lune, et l'arbre 
lunaire par conséquent , préside spécialement à l'eau et gou- 
verne les femmes ; le soleil, et par conséquent l'arbre so- 
laire, préside essentiellement au feu et enfante les héros. 
L'arbre solaire de Noël enfante le Christ sauveur. La lé- 
gende chrétienne de l'arbre de Noël a d'autant plus aisément 
fleuri sur le mythe païen de l'arbre anthropogonique solaire 
qu'on a dû sentir de bonne heure l'identité des deux types 
mythologiques. — Pour quelques autres détails sur ce sujet, 
cf. deux petits essais sur V Arbre de Noël que nous avons 
publiés dans la première et dans la dernière année de notre 
Rivista Eitropea (Florence, 1869-1876). 

Nrisinhavana. — Il est encore incertain si cette forêt in- 
dienne, composée, à ce qu'il paraît, d'arbres palaça, s'appe- 
lait ainsi parce qu'elle était consacrée au dieu Vishnu, sous 
son nom de Nrisinha onNarasinha, ou bien parce qu'elle 
était le séjour de fabuleux hommes-lions. (Cf. Weber, In- 
dische Studien, IX," 62.) 

Nuptiales (plantes). — Si l'arbre est anthropogonique, 
il préside aux mariages. Il doit donc y avoir des arbres et 
des herbes qui représentent d'abord les fiancés , et puis les 
jeunes mariés. Dans notre petit livre intitulé : Storia com- 
parata degli iisi funehri indo eiiropei, nous avons men- 
tionné un certain nombre de ces herbes , celles surtout qui 
fournissent aux fiancés des présages \ L'arbre de m«2, que 

' Cf. une superstition prussienne, d'après laquelle l'amoureux oblige la 
personne qu'il aime à l'aimer toujours en mettant trois de ses cheveux dans 



254 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

nous connaissons déjà, est le représentant le plus populaire 
du jeune fiancé. Chez Olearius, nous trouvons un représentant 
parallèle de la vierge épouse. Olearius, qui en l'année 1637 
voyageait en Perse, y observa cet usage: Si l'épouse n'était 
pas vierge, l'époux la renvoyait, souvent après lui avoir 
coupé le nez et les oreilles ; si l'épouse était vierge, l'époux 
(ainsi que cela est encore en usage chez les Arabes , chez les 
Grecs, dans certains districts de la Russie méridionale, en 
Sicile) envoyait les preuves de la virginité aux parents, et, 
en signe de réjouissance, on faisait des festins pendant trois 
jours. A ces festins on engageait souvent des poètes, on y 
apportait sur un plat un petit arbre, dont les branches étaient 
chargées de fruits ; les invités essayaient d'en cueillir un, 
sans que le mari s'en aperçût ; s'ils y parvenaient, le mari 
pour racheter ce fruit devait un gage, un cadeau à l'invité; 
le convive était-il pris sur le fait par le mari? il lui payait 
cent fois la valeur du fruit ou de l'objet touché. 

hs. guirlande de noces indienne, IsLvaramâlâ, réunissait 
les deux époux. Le docteur Mannhardt, dans son Baum- 
kultus der Germanen (p. 46), nous a fait connaître, d'après 
Strackerjan, un usage assez curieux qui est toujours vivant 
près d'Oldenbourg : parmi les habitants de ce district, lors- 
qu'un époux quitte la maison paternelle pour passer dans un 
village étranger, il fait broder sur le coin du linge de lit 
qu'il emporte avec lui des fleurs et un arbre sur le sommet 

la fente d'un arbre qui est censé représenter r^fmoureux. On pense que les 
cheveux et l'amour de la jeune fille pousseront ensemble avec l'arbre. Parmi 
les présages de noces, je citerai ici celui que les jeunes filles de la cam- 
pagne de Bologne cherchent dans les épis de certaines herijes. On détache 
l'épi de sa tige, on le coupe en deux et on le remet tout de suite en place, de 
manière qu'on ne s'aperçoive pas qu'il est brisé. Avec deux doigts de la 
main gauche on prend l'épi par la partie inférieure et on le soutient; avec 
la main droite on se donne un coup sur le bras gauche : si la partie supé- 
rieure de l'épi s'en va, c'est bon signe, l'amour est vivant; si l'épi reste 
intact, le fiancé ou l'amoureux est indifférent. On consulte aussi de même 
cette herbe, qu'on appelle en Piémont hei'be de coucou et à Bologne fur- 
tona (fortune), dont la semence est un duvet que le moindre souffle disperse 
dans l'air. On regarde dans quelle direction vole ce duvet poussé par le 
vent*; s'il tourne du côté de la jeune fiancée, elle le prend comme le meil- 
leur des présages pour son amour et pour son mariage. 



OR. 255 

et sur les branches duquel on voit des coqs. Aux deux côtés 
du tronc de cet arbre sont brodées les initiales du nom de 
famille et de baptême du jeune marié. Les jeunes filles, à leur 
tour, brodent sur leurs chemises un arbre avec les initiales de 
leurs deux noms. Dans plusieurs pays slaves et germaniques, 
on plante devant la maison des époux ou on porte devant 
eux un ou deux arbres, symboles du bonheur qu'on leur sou- 
haite (cf. Cyprès, Pin, Sapin, Mai, Fleurs, Feuilles, 
Erotiques, saint Jean, Hypericon, Fève, Olivier, Rose, 
Générateurs, etc.)\ 

Dans l'île de Crète , ce n'est pas seulement à l'époux 
qu'on souhaite longue vie et bonheur, c'est encore à ses pa- 
rents. Un chant populaire crétois, traduit par Elpis Melena', 
nous fait voir l'épouse, tandis qu'on la pare de fleurs, de- 
mandant le romarin de bon augure et la fleur du nectar qui 
donne longue vie aux deux époux, au beau père et à la belle- 
mère. 

Okolocev. — Nom d'une herbe erotique chez les Serbes. 
(Cf. Samdoha.) 

Or. — Les plantes qui produisent de l'or ou aident à dé- 



1 Mannhardt, Baumkultus der Germanen, nous confirme cet usage assez 
général, par les exemples suivants: « In den -wendischen Dorlern bei 
Ratzebui'g, hatte ein grûner Baum auf dem Brautwagen Plalz. Auf den let- 
tischeu Bauerhochzeiten in Kurland wurde , sobald das neue Paar aus der 
Brautkanimer trat, nachgetbrsclit , ob der junge Ehemann die Liebesprobe 
kràftigjich bestanden. Betand es sich so, so wurde grosse Frôhlichkeit 
geûbt und ein grosser grûner Baum oder Kranz oben auf das Haus gesteilt. 
Der Lebeiisbaum des Bràutigams, oder des neubegrundeten Stammes steht 
gut, wenn Aussicht auf Nachkommenschaft da ist. In Hochheim, Einzingen 
und audere;i Oi'ten in der Nàhe von Goth besteht derBrauch, dass das 
Brautpaar zur Hocbzeit oder kurz dauach zwei junge Bàumchen auf Ge- 
meindeeigenthum pflanzen muss. An sie knûpft sich der Glaube, wann das 
eine oder das andere eingelie, musse auch das eine oder audere der Eheleute 
bald sterben. — Auf àhnliche Anschauungen, vermoge deren der Liebhaber 
einen Baum mit sich selbst identitiziert, griindet sich, u. A., auch der 
preussische Aberglanbe, wenn man die Liebe eines Madchens begehrt, drei 
Haare desselben in eine Bauraspalte einzuklemmen, so dass sie mit dem 
Baume verwachsen mûssen. Das Màdchen kann dann nicht mehr von einem 
lassen. » Nous avons déjà fait mention, au mot Calomnie, de l'herbe russe 
pricrit (proprement l'herbe qui couvre, qui défend], employée pour dé- 
truire l'effet des calomnies qui se répandent en temps de noce. 

« Kreta-Biene, Miincheu, 1874, 



256 BOTANIQUE GÉNERALli. 

couvrir les trésors sont étroitement apparentées aux arbres 
de la lune et du soleil. Rien de plus conséquent que la 
croyance populaire qui attribue des vertus de ce genre, 
par exemple au palmier et au lotus \ (Cf. ces mots, et l'ar- 
ticle Lune, où l'on cite cette fabuleuse chrysopolis dont les 
feuilles, au simple contact d'un or pur, en prenaient la cou- 
leur. Cf. SiVi^si Noisetier, Fougère, ^dÀwi Jean.) 

Le mythe du roi Midas, qui changeait en or tout ce qu'il 
touchait, symbolise le miracle constant de la lune et du so- 
leil. Ces astres illuminent périodiquement la terre ; et le soleil 
change l'herbe verte en épis d'or. L'arbre solaire couvre d'or 
le ciel et la terre: et presque tous les arbres terrestres qu'on 
suppose en relation directe avec le soleil (tels que le palmier, 
le blé) possèdent , en quelque degré, la même propriété ; ils 
produisent des fruits d'or et, lorsqu'on chercha dans les 
mythes populaires des allégories, des fruits qui se changent 
en or , puisqu'ils sont pour l'homme une source inépuisable 
de richesses. Tout ce qui luit n'est pas or, dit le proverbe; 
cependant l'imagination populaire a souvent assez grossière- 
ment confondu avec l'or tout ce qui en avait plus ou moins 
la couleur ; enfin l'observation du rùle que jouent dans la 
végétation les excréments, le caractère générateur de l'œuf 
cosmique de Vhiranyagarbha (germe d'or) considéré comme 
excrément d'une divinité, ont fait croire non seulement aux 
œufs d'or, mais à l'or tiré des excréments. Tel est le fond 
d'un conte populaire, qui de l'Orient est parvenu jusqu'à nous, 
et a suggéré plus d'une grossière facétie au lourd Uhlen- 
spiegel germanique. Cette histoire du misérable et astucieux 
avare qui s'enrichit par la ruse en vendant tout de bon pour 
de l'or ses propres excréments , n'est que le sale développe- 

' Le Kathàsaritsâgara et Suçruta mentionnent aussi un lotus d'or 
{hiranydbija siivarnapadma) ; du mot suvarna (or), ont tii-é leur nom 
différentes autres plantes indiennes: suvarria est la 2wmme épineuse; 
su'carnaka la cathartocarpxis [cassia) fistula; suvarna kadali ou suvar- 
napald une espèce de musa « aux fruits d'or »; on mentionne aussi une 
ketaki d'or, un c'ampaka d'or, une espèce d'amarante « aux fleurs d'or » " 
(suvarnapushpû) , le jasmin jaune (suvarnûhvâ., qui tire son nom de 
l'or), la Bauhinia variegata (suvarndra). 



OSIRIS OU OSIRITES. 257 

ment d'un ancien mythe cosmogonique et solaire fort inno- 
cent. Sur la tête du Jupiter hellénique qui siège sur le sommet 
de son chêne, le scarabée vient déposer ses excréments ; Ju- 
piter est le dieu du ciel , son arbre est l'arbre du ciel ; le sca- 
rabée peut être tout aussi bien la lune que le soleil ; son ex- 
crément, c'est le scarabée lui-même qui se féconde et qui se 
renouvelle. Une fois le mythe expliqué, on conçoit aisément 
que ces excréments se changent en or , puisque la lune et le 
soleil donnent leur couleur à tout ce qu'ils éclairent. 

De cette confusion naturelle est née la science superstitieuse 
des alchimistes, occupés à la recherche de l'or et s'imaginant 
pouvoir le fabriquer à l'aide de certaines plantes (solaires ou 
lunaires), des mois des femmes (qui correspondent aux mois 
lunaires et sont sous la protection de Lucine) , du sperme 
viril et des excréments : ce qui fâchait, à bon droit, certains 
écrivains raisonneurs du xvp siècle \ incapables naturelle- 
ment de soupçonner les explications, que seule la mythologie 
comparée est en mesure de fournir à notre époque critique. 

OsiRis ou OsiRiTEs. — Plante consacrée au dieu solaire 
des Égyptiens ; on l'appelait aussi en grec CynocepJialia, ou 
tête de chien, à cause de la tête de chien qu'on prêtait à 
Osiris. D'après Pline (XXVII) cette herbe aurait possédé plu- 
sieurs vertus magiques; on a cru y reconnaître Vantirrhi- 
num~ et la Linaria pyrenaica Cand. On a encore donné 
le nom de couronne cV Osiris à Xatriplex halimus L. 

' Cf. par exemple, Jn loannem Braceschiim Gebrl interxn'etem Ani- 
niadversio, authore Roberto Tauladano Aquitcuio (Basileae, 1561): « Haec 
est, dit-il, illa Saga Thessalica, haec illa est Medea quae meo tempore per- 
multos non mediocris doctrinte viros adeo excoecavit et dementavit, ut 
eorura alii sibi persuaserint formam auri et argenti effectricem a plantis 
mutuandam, alii ex ignobilibus animalium excrementis, veluti ex sanguine 
menstruo, spermate virili, imo et ex ipso stercore humano eruendam esse. 
Unde versus ille : 

Qui quaerit in merdis sécréta Philosophorum 
Expensas perdit. 

* Bauhin nous apprend qu'on donna le nom de .S'. CoAhevinenhlumen 
(fleurs de S. Catherine) au melanthium arvense, au melanthiura syl- 
vestre et à Vantirrhiniim. J. P. Porta nous donne la desci-iption suivante 
de V antirrhmiim , qui n'est autre chose que notre muflier ou gueule de 
loup (PJiytognonomica) : « Antirrhinum iusignitur purpureis floribus ex 

. I. 17 



258 BOTANIQUE GKNÈRAI.E. 

Oubli (herbe de 1' ; cf. Mémoire). 

Ours. — Rikshagandliâ et riksliagandhikâ (odeur 
d'ours ou parfum qui plait à l'ours) sont les noms sanscrits 
de Vargyreia argeyitea Swet. et de la batatas paniculata 
Chois. On donne en Italie le nom de branca orsina à 
Vacanthe. Dioscoride prétendait que cette plante servait 
contre les brûlures ; Pline dit que la graisse de l'ours avait 
la même propriété , ce qui nous ferait croire que la dénomi- 
nation italienne remonte jusqu'aux temps de Pline. 

Ouvrir (herbes pour). — Parmi les herbes magiques, 
l'une des plus extraordinaires et intéressantes est, sans doute, 
Yherbe qui ouvre, que les Russes désignent précisément par 
ce nom {rasriv-trava). La princesse Marie Galitzin Pra- 
zorova , ayant eu la bonté de questionner pour moi ses pay- 
sans au sujet de cette herbe, m'apprend que la rasriv- 
trava pousse au printemps dans les prairies humides ; c'est 
une herbe très souple , mais elle n'a aucune forme parti- 
culière qui la distingue. On la reconnaît, cependant, de cette 
manière : on coupe beaucoup d'herbe dans l'endroit où l'on 
suppose que se trouve la ras riv-trava ^ et on jette le tout 
dans une rivière ou un ruisseau ; s'il y a dans la botte une 
rasrivhtrava , non seulement elle flottera sur l'eau, mais 
elle nagera contre le courant. Les voleurs n'ont qu'à appro- 
cher la rasriv-trava des serrures; elles s'ouvrent à l'instant 
même. On ajoute que dans l'emploi de cette herbe, jugée 
sans doute diabolique, la prière ne serait d'aucune utilité. 
Dans un petit livre de Markevic\ je trouve sur cette herbe 
quelques autres détails curieux. On dit que la rasriv-trava 

l'ulji'o violaceis, vel roseis, oblongis, superne flacciJis, buccas rictumve 
vituliiii vel leonini oris aemulantibus et conniveiitibiis, nuiic patulis, nunc 
vero quasi valvulis occlusis, ut potius leoiitostomos nomiiiari debuisset 
(cf. Lion) ti-aditur quasi ab hac leonina forma, perunctos eos cum oleo 
lilino venustiores fieri (ut venustius intei* plantas lilium) nec ullo medica- 
mento laedi posse, si quis appensum gestet; et leonis adeps amuletum esse 
adversus insidiantes ; et Pliiiius ex Magis perunctos eo adipe faciliorem 
gratiam apud Reges populosque promittit, praecipue tameii eo perungi 
quod sit inter supercilia (cf. Mercure). » J. B. Porta ajoute que cette plante 
se trouve sous l'influence spéciale de l'astre de Vénus. 
* Obic'ai, Povieria, etc. Malorossian, Kiev. 18G0. p. ^Q. 



OUVRIR. 259 

est très rare, et que celui-là seul peut la trouver qui possède 
déjà l'herbe plakiui (cf.) et la fougère (paporotnik). La 
fougère, comme le noisetier, découvre les trésors ; c'est aussi 
une herbe qui ouvre. Mais, ajoute-t-on, la rasriv-trava a 
la propriété spéciale de réduire en petits morceaux n'im- 
porte quel métal; les serrures des souterrains gardés par le 
diable, c'est-à-dire les portes de l'Enfer^ ne s'ouvrent que 
par la vertu de la rasriv-trava. Il faut reconnaître une 
plante du même genre dans cette merveilleuse racine in- 
dienne, appelée nervellicori par notre voj^ageur Vincenzo 
IVJaria de Santa Caterina, et grâce à laquelle l'oiseau pape- 
rone (grande oie) brise les ferrements de la cage où sont en- 
fermés ses petits oisons. Si nous remontons à la source des 
croyances relatives à l'herbe qui ouvre, il nous serait diffi- 
cile de ne pas l'identifier à la foudre qui déchire la montagne 
nuageuse, ou au rayon solaire qui disperse les ténèbres et dé- 
couvre tous les jours les trésors de la lumière. 

Nous avons fait mention de quelques plantes qui produisent 
l'or et le représentent ; la même analogie mythologique a créé 
les plantes qui attirent Foret qui le révèlent, h' açvattha'^ de- 
vait être pour les Indiens l'un de ces arbres , et chez les Scan- 
dinaves modernes, le sorbier est encore investi de cette puis- 
sance. La même vertu d'ouvrir les endroits qui cachent des 
trésors est attribuée aux baguettes magiques des sorciers, sans 
doute à cause delà qualité spéciale du bois dont elles sont faites, 
bois qui devait être toujours en quelque rapport mystérieux 
avec la foudre et les phénomènes de l'orage ainsi qu'avec le so- 
leil. La fougère, Yalrawi des Allemands, la mandragore, la 
verveine^ et l'armoise classique, le noisetier, IsiglûcksbluTne, 

' En Piémout on appelle infernôt (petit enter) le souterrain qui se trouve 
parfois sous la cave. 

2 Le prof. Ad. Kuhn a reconnu aussi Vaçvaitha dans le uapogov indien de 
Ctésias dont la racine iravra sXxst Ttpô; lauTTiv, -/puaôv, à'pyupov, yaXv.ov, ),îfJoy: 
xat xa/).a Tvivta 7r)>riv r|),£/.Tpoy. 

3 Les Allemands l'appellent eisenkraiit. — On sait que la mandragore 
doit être déracinée par un chien ; les Fe^f^di' connaissent une herbe appelée^ja^rt 
(qui ouvre, qui bx-ise), que le faucon remarque, que le sanglier déracine et 
qui est censée défendre les garde-mangei- contre les entreprises des animaux. 



BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

en un mot, toutes les herbes et plantes qui ouvrent et dé- 
couvrent les trésors, tiennent leur pouvoir de quelque intime 
ressemblance mythique avec la branche lumineuse du ciel, 
de l'arbre céleste, la foudre et le rayon solaire, pénétrant 
au sein de la montagne orageuse ou nocturne qui cache les 
dieux, l'ambroisie, l'eau de la vie, les épouses, les vaches, le 
pecus et la. pecunia, les trésors, les joyaux et l'or de la 
lumière divine. Parfois on a imaginé la foudre sous la forme 
d'un oiseau , d'un épervier qui découvre l'endroit secret où 
se cache l'ambroisie, la nourriture des dieux; mais il }• 
parvient grâce à une herbe qui ouvre; ici le mythe, et le 
cas est assez fréquent, se dédouble; dans un moment on 
a dit : celui qui ouvre est un oiseau , dans Un autre mo- 
ment : celle qui ouvre est une herbe ; ensuite , on a réuni en- 
semble les deux moments, les deux images, et on a com- 
pliqué le mythe en disant que l'oiseau ouvre au moyen d'une 
herbe. Cet oiseau admirable, porteur de l'herbe qui ouvre, 
est assez connu dans la tradition indo-européenne. Pour les 
Indiens, c'était d'ordinaire un faucon (çyena), chez les Latins 
et les Germains le plus souvent un pic'. Albert le Grand, ou 
l'auteur qui a usurpé son nom, confirme la tradition {De Mi- 
rabilibus Miindi) : « Si vis solvere vincula, vade in -sylva 
et prospice ubi pica nidum habuerit cum pullis, et quando 
eris ibi , ascende ad arborera et foramen ejus circumliga quo- 
cumque vis, quia cum videt te, vadit pro quadam herba 
quam ponit ad ligaturam, et statim rumpitur, et tune cadit 
herba illa in terram super pannum quem debes posuisse sub 
arbore, et tu sis praesens et accipe. » Il est vraisemblable 
que l'auteur du livre De Mirabilibus Mundi n'a fait que 

D'après YAtharvavéda (II, 27) commenté par le prof. Weber, le dieu Indra 
se servit de cette herVje comme d'un talisman, pour abattre les démons. 
Dans chaque repas védique, on invoquait cette herbe, et puis on l'envelop- 
pait dans sept feuilles pour la suspendre à un endroit donné, évidemment 
ipour éloigner les démons qui auraient pu se cacher dans les mets sous 
orme de vers, et les faire passer peu chrétiennement dans les mets des 
impies. 

1 Cf. pour les légendes qui s'y rapportent et les analogues, Kuhn , Die 
Herabkunft des Feuers und des Gôttertranks, 



PARADIS. 261 

suivre l'autorité de Pline, qui le premier avait parlé de cette 
herbe magique à propos du pic. 

Paradis (arbres du; cf. dans ce volume, Jardin, Fleur, 
Cosmogoniques, Ambroisie, Abondance , Cocagne , Adam, 
Bouddha, Pârigâta, et, dans le second volume, Figuier, 
Pommier, Açvattha, Musa paradisiaca, etc.). Le ciel 
ayant été conçu parfois comme un bois où les dieux jouissent 
des voluptés qui leur sont réservées (d'où le nom de nan- 
dana {réjouissant) donné au jardin de plaisance d'Indra), 
ce bois, ce jardin, avec ses sources et ses ruisseaux, avec 
ses fleurs lumineuses et ses fruits immortels, avec ses oiseaux 
dont le chant charme les dieux, a constitué essentiellement 
ce qu'on nomme le Paradis; on sait que l'on a expliqué le 
mot grec Tcapàîswoç de zapà et oîjw, ce qui ferait du paradis 
un jardin extrêmement arrosé; cette étymologie me semble 
non seulement suspecte, mais inadmissible. J'ignore d'après 
quelle autorité Pollux prétendait que le mot Paradis était 
d'origine persane; mais le jardin de plaisance étant spéciale- 
ment un luxe des souverains de l'Orient, il n'est pas impro- 
bable que les Grecs aient tiré le mot de quelque langue orien- 
tale, et vraisemblablement du perse \ Quoi qu'il en soit, il 
n'y a presque pas un seul peuple qui n'ait imaginé l'existence 
d'un paradis sous la forme d'un jardin admirable par sa 
beauté et par ses produits exceptionnels. 

L'Inde a placé, naturellement, dans son paradis les cinq 
arbres qui sont les premiers apparus du sein des eaux agi- 
tées, au commencement de la création; le principal est le 
pârigâtœ (dans lequel on a pu voir l'arbre qui prend sa 
naissance dans Veau; pari, réservoir d'eau); les autres 
sont le mandâra, le santâna, le kalpavriksha et \eha- 
ricandana. Les arbres cosmogoniques étaient, à l'origine de 
l'humanité, des arbres anthropogoniques ; voilà pourquoi les 
premiers hommes se trouvèrent au milieu d'un paradis ter- 
restre; créatures des dieux, dès qu'ils prétendirent s'égaler 

' Le Zeaà pairidacaa ferait de cette conjecture une certitude. 



262 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

aux immortels, ils furent chassés du paradis; l'herbe cessa 
de croître spontanément sur le sol maudit, l'homme se vit 
condamné au travail, et Prométhée, pour avoir enseigné aux 
hommes les arts et les industries, fut enchaîné au rocher. 

Les arbres de l'Éden, comme ceux du paradis indien, étaient 
doués de propriétés merveilleuses, énumérées dans le si cu- 
rieux Livre de Sidrach : « Sono albori di diverse manière: 
egli sony buoni contra diverse infermitadi; uno taie alborc 
v'à che, se l'uomo mangiasse del frutto, giammai famé non 
avrebe; e, se del secondo mangiasse, giammai istanco non 
sarebbe; e, al drieto (enfin), s'egli mangiasse di quello che si 
chiama frutto di vita, giammai non infermerebbe e non invec- 
chierebbe, e mai non morrebbe. » 

Souvent le paradis est une vaste prairie aux fleurs d'or, 
séjour des immortels et des esprits, bienheureuse contrée 
où se reposent les âmes avant d'entrer ou de rentrer dans la 
forme humaine. De là, les croyances à la vie future ; on a 
supposé que les âmes, au sortir dé la vie mortelle, passent 
par une prairie mystérieuse; le professeur Mannhardt nous 
apprend {Germanische Mytheiï) que, dans une poésie alle- 
mande en mittelhochdeiitsch, cette prairie est interdite aux 
suicidés. 

Pacifique (herbe; cf. Concordid). 

Panacée (cf. Arahroisie, JEsciilape, Médicinales). 

Paridjata (l'un des cinq arbres du paradis indien et le 
principal) ; on a reconnu en lui Verythrina indica, « un 
arbre splendide, dit le Dictionnaire de Saint-Pétersbourg, qui 
perd ses feuilles au mois de juin et se recouvre en même 
temps de grandes fleurs cramoisies. » Le ciel lumineux est 
souvent représenté sous la forme du pârigâta, dans lequel, 
nous l'avons dit, on a pu voir l'arbre né dans la j^àri (masse 
d'eau). On sait que le pârigâta, ainsi que les quatre autres 
arbres du paradis indien ont poussé sur les eaux, après le 
baratteraent de l'océan cosmique par les dieux et les démons. 
De ces arbres pleuvait l'ambroisie; nul étonnement donc qu'à 



PARIDJATA . 263 

côté de la légende sur la lutte entre les dieux et les démons 
pour la possession de l'ambroisie, il s'en soit formé une 
autre sur un combat dont le pârigatci est le prix : Krishna 
enlève à Indra ce trésor divin. A l'origine, Krishna et Indra 
correspondaient aux deux aspects du ciel ; dans les Védas on 
voit Indra, le roi des dieux, poursuivre la troupe des Krish- 
nâs, les démons noirs. A mesure que pâlissait la fortune 
d'Indra, lechef des /i>^■5/mas montait vers le rang suprême; il 
semble l'avoir atteint définitivement quand les Arjas, ayant 
passé le Gange, se répandirent dans la grande presqu'île. 
Loin de lui nuire, sa couleur, aux yeux des populations noires 
du Dekkan, ne pouvait qu'ajouter à son prestige. La légende 
de Krishna ravisseur du pârigâta, telle que nous la trou- 
vons dans le Vishmi-purûna , en trahissant la concession 
faite par les vainqueurs aux idées de leurs sujets indigènes, 
laisse deviner encore un travail de conciliation. Les Brah- 
manes, pour rattacher au dieu lumineux des Védas son noir 
successeur aborigène, supposèrent qu'Indra lui-même avait 
autorisé l'enlèvement de l'arbre sacré. Nous assistons peut- 
être ici au point culminant de l'évolution du mythe. Indra, 
est-il dit, V\&\i?i Krishna dans la ville deDvarakâ et lui apprit 
ce qui se passait chez Naraka, le monstre des Enfers. Krishna 
va sans délai tuer Naraka, enlève les boucles d'oreilles de 
la déesse Aditi, qui avaient été ravies, et délivre les prin- 
cesses prisonnières. Revenu à Dvarakà, avec sa femme Satya- 
bharaâ, il se met en voyage vers le ciel, entre dans le Svarga, 
rend à Aditi ses boucles d'oreilles et visite le jardin d'Indra. 
Satyabhamâ (une Eve indienne) ne peut détacher ses yeux 
dn pârigâta (arbre évidemment phallique) et T^vesse Krishna 
de l'enlever. Çacî, l'épouse divine d'Indra, ne peut souffrir un 
tel larcin et engage Indra à recouvrer l'arbre perdu. La 
guerre entre les dieux de l'Olympe védique et Krishna éclate ; 
les dieux sont vaincus ; Satyabhamâ les raille ; Krishna trans- 
porte, avec le consentement (quelque peu forcé) d'Indra, 
l'arbre pârigâta, à Dvarakà, où il épouse les princesses qu'il 
a tirées des Enfers. 



264 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

M. Loys Brueyre^ rapproche le mythe du pârigata de la 
légende du Saint-Graal ; mais ce dernier nous rappelle de 
plus près encore la coupe de l'ambroisie, de la semence immor- 
telle, que les dieux et les démons se disputent dans le Mahâ- 
bhârata. La description de la fleur du 'pârigata dans le 
Harivansa, citée par M. Brueyre, nous fait assister à la der- 
nière évolution du mythe, lorsque la moralereligieuses'empare 
de la donnée mythologique. « Cette fleur, dit-on, conserve 
sa fraîcheur toute l'année ; elle renferme toutes les saveurs, 
toutes les odeurs, et procure le bonheur qu'on demande. Bien 
plus, elle est un gage de vertu; elle perd son éclat avec l'im- 
pie et le conserve avec la personne attachée à son devoir; 
elle présente la couleur qu'on aime, le parfum qu'on recherche, 
elle peut servir de flambeau la nuit. Cette fleur remédie à la 
faim, à la soif, à la maladie, à la vieillesse; elle procure les 
concerts et les chants les plus doux et les plus variés. » 

Pluvieux (arbres). — Le nuage ayant été comparé à un 
arbre, la croyance populaire aux arbres pluvieux découle 
naturellement de cette métaphore. Beaucoup d'arbres et de 
plantes ont, d'ailleurs, la propriété d'absorber une grande 
quantité d'eau, de la recueillir au point d'insertion de leurs 
feuilles, de la distiller en gouttes ou de la répandre en véri- 
table pluie. Le fait est venu en aide à la superstition. 

Alessandro Tassoni, dans le premier chant de son poème 
VOceano, qu'il n'a pas achevé, nous décrit un arbre- 
fontaine : 

Vede rustici alberghi e abitatori, 
E d'acqua chiede ; maraviglia strana, 
Trova il terren che non produce umori, 
Ma un grand' arbore in vece e di fontana ; 
Stringonsi intorno a lui tutti 1 vapori 
Del luogo, e fuor d'ogni credenza umana, 
La virtù di queir arbore gli scioglie 
E gli distilla giù dalle sue foglie. 

1 Contes 'po'pulaires de la Grande Bretagne^ notes, p. 140. 



PROPHÉTIQUES. 265 

Evidemment Tassoni s'inspirait du Sommario clelV Indie 
Occidentali de Pietro Martire, qui nous décrit ainsi l'Ile de 
Fer : « Alli venticinque di settembre del 1493, con prospero 
vento, fecero vêla da Gades, e il primo d'ottobre arrivorono 
a una délie Canarie chiamata l'isola del Ferro ; nella quale 
dicono non essere altra acqua da bere che di rugiada, la quale 
casca da uno arbore in una lacuna fatta a mano sopra un 
monte délia detta isola'. » 

L'arbre du nuage, l'arbre pluvieux, l'arbre de l'orage, 
auquel d'ailleurs nous avons déjà fait allusion en parlant de 
l'arbre d'Adam, a été l'objet d'études à peu près définitives ; 
nous renvoyons le lecteur aux deux ouvrages classiques des 
professeurs Kuhn et Schwartz {Die Herabkunft desFevers 
et Der Ursprun^ der Mythologie). Parmi les arbres ter- 
restres particulièrement . hygrométriques et doués du pou- 
voir d'attirer ou de produire la pluie, le professeur Schwartz 
signale le pommier, le chêne, le frêne, le figuier, le tilleul, le 
lotus, l'olivier, le palmier, le peuplier noir, \ Yggd.ro sill et 
la w.etrosideros tomentosa ou pohutukawa de la Nou- 
velle-Zélande, née, dit-on, des feuilles tombées de la couronne 
du dieu des vents, Hatupatu. Le même nous fait connaître 
une légende de l'archipel indien qui procède du même fonds. 
Dans la maison du Guru Batara coule la source de vie et 
fleurit l'arbre Akaulea, lequel, par ordre de Dieu, envoie 
aux mourants la nacelle des trépassés. Cet arbre qui devient 
nacelle symbolise encore l'arbre pluvieux céleste, le nuage 
qui nage sur l'océan du ciel. C'est un arbre sauveur, ainsi 
que l'arbre du déluge, l'arbre qui sauve le naufragé védique. 
(Cf. Eau.) 

Prophétiques (arbres et herbes). — Nous avons déjà fait 
mention des feuilles et des fleurs prophétiques ; les propriétés 
attribuées à la feuille et à la fleur appartiennent à la plante 
toute entière, soit arbre, soit herbe. L'arbre pluvieux, l'arbre 
funéraire, l'arbre erotique, l'arbre nuptial sont des formes 

' Ci', la uote première de la page 36. 



266 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

différentes de l'arbre prophétique. Nous savons ce que cet 
arbre symbolise et représente au ciel ; le nuage étant un arbre, 
la voix puissante du tonnerre qui éclate dans cet arbre prend . 
un accent, un caractère solennel : c'est un oracle divin. Ainsi 
est né le culte des chênes de Dodone. (Cf. Chêne.) Le nombre 
des arbres et des plantes auxquels le peuple demande encore la 
bonne aventure est infini. Jusqu'au tison ardent qui brûle 
dans la cheminée, tout bois a son langage prophétique. 

En Lombardie, le grésillement du tison, les gémissements 
de la bûche sont de funestes présages. Dante condamne un 
cordelier de mauvaise vie à verser des larmes dans le feu. 
Dans un chant corse, l'àme de Tonino qui est mort parle à 
son amoureuse dans la flamme d'une bûche de poirier : 

In un ciocco di pero 
Paiiù la fiamma con tristo latino. 

Les paysans lombards consultent l'épi de la lirga; au 
premier épi, ils disent lirga, au second bonlirga, au troi- 
sième bondanza, au quatrième calastria, et ainsi de suite, 
jusqu'à ce qu'ils arrivent au dernier épi qui doit dire si l'an- 
née sera stérile ou féconde ^ L'oracle de la marguerite, bien 
connu des jeunes filles, est consulté de la même manière. 
Elles lui demandent comment elles sont aimées. Dans les 
villes de la Lombardie, les jeunes filles touchent l'une après 
l'autre les branches de leur éventail, en disant : monega, 
capiiscinna, toeu-mari, sta cossi {nonne, ccqnicine, ma- 
tne-toi, reste ai7isi, c'est-à-dire /(V^e); la dernière baguette 
dit la vérité. A Fano, dans les Marches, la belle-mère présente 
à la nouvelle mariée une marmite remplie de cendres et de 
mauvaises herbes; l'épouse doit la jeter par terre; le mariage 
sera heureux et fécond si la marmite se brise en plusieurs 
morceaux. 

Le professeur Mannhardt ^ rapporte des traditions suisses 
du xv« siècle : Les trois fils d'un bottier de Bàle, ayant cha- 

' Cr. un essai de Chei-ubini dans la, Rivista Europea (Milan, 1847). 
■2 Baumkultus dcr Germanen. p. 49. 



PROPHÉTIQUES. 267 

cun dans leur jardin un arbre de prédilection, observèrent, 
durant le carême, la floraison. Les deux sœurs Adélaïde et 
Catherine ont vu dans les fleurs leur prédestination à l'état 
de nonne; le garçon Jean vit pousser une rose rouge qui 
prédisait son entrée en religion et son martyre; en effet, dit- 
on, il fut martyrisé à Prague par les Hussites. 

Dans les Siebenbiirgen de la Saxe, on suppose qu'au mo- 
ment où un enfant meurt dans la maison, la Mort passe 
dans le jardin et coupe une fleur. Nous verrons plus loin, en 
parlant du sang des arbres, et de l'arbre sec, que ce sang et 
l'arbre qui sèche sont des présages de mort ou de malheur. 
Pline (XVI, 32) indique, au contraire, comme un signe de 
bon augure pour l'empire romain la chute d'un saule qui eut 
lieu à Philippi. Dans l'année (écrit Pline, XVIII, 18) où An- 
nibal fût vaincu, sous le consulat de Publius ^lius et de 
C. Cornélius, le froment poussa sur les arbres (in arboribus 
nata produnt frumenta). Lors de l'arrivée de Xerxès à Lao- 
dicée, un platane fut changé en olivier; Pline, qui mentionne 
cet événement, ajoute : « Qualibus ostentis Aristandri apud 
Graecos volumen scatet, ne in infinitum abeamus ; apud nos 
vero C. Elpidii commentarii, in quibus arbores locutae 
reperiuntur » ; et il nous apprend lui-même que, près de 
Cume, on remarquait un arbre à l'aspect sombre et sinistre 
qui avait poussé « paulo ante Pompeii Magni bella civilia, 
paucis ramis em.inentibus ». En voyant le grave savant 
romain recueillir avec autant de soin les croyances supersti- 
tieuses du peuple qui dominait le monde ancien, nous éton- 
nerons-nous que Schweinfurth ait trouvé chez les sauvages 
du centre de l'Afrique des pratiques superstitieuses fort 
étranges fondées sur la croyance au pouvoir prophétique du 
monde végétal? En parlant des usages des Niams-Niams, le 
savant naturaliste de Riga note ces particularités : « Ils ont 
de petits bancs pareils à celui dont se servent les femmes, et 
taillés dans le bois du sarcocéphale de Russeger, qu'ils appel- 
lent dchmna. La surface du banc est polie avec le plus grand 
soin. Lorsqu'il est nécessaire de consulter l'augure, un bloc 



268 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

est taillé dans le même bois et poli également à l'un de ses 
bouts; on verse une ou deux gouttes d'eau sur le petit banc, 
on le frotte avec la partie lisse du bois qu'on vient de tailler, 
en faisant mouvoir le bloc par un mouvement analogue à 
celui d'un individu qui se sert d'un rabot. Si le morceau de 
bois glisse aisément, l'affaire en question réussira, cela ne 
fait pas le moindre doute; si la glissade rencontre quelque 
difficulté, l'entreprise est douteuse; si les deux surfaces de- 
viennent adhérentes et que, suivant l'expression consacrée, 
vingt hommes ne suffisent pas à mouvoir le bloc, on est 
averti d'un échec certain. Puisque le mot borrou, qui est le 
nom de cet augure, a été choisi pour désigner les prières des 
mahométans, c'est donc que le frottement dont il s'agit est 
considéré par lesNiams-Niams comme une pratique religieuse. 
Je leur ai souvent demandé ce que pour eux signifiait le m.ot 
prière; ils m'ont toujours répondu par celui de horrou, en 
l'accompagnant du mouvement que je viens de décrire. Cette 
machine à prier est dérobée avec soin aux regards des mu- 
sulmans ; cependant, à l'époque où nous étions en guerre avec 
les gens d'Ouando, elle fut souvent consultée par mes Niams- 
Niams, et l'oracle m'ayant été favorable, mes hommes se 
trouvèrent singulièrement affermis dans la confiance que leur 
inspirait mon étoile. Les Niams-Niams ont encore d'autres 
augures, qui sont également en faveur chez différentes peu- 
plades, et dont quelques-uns même sembleraient avoir plus 
d'autorité que le bory^ou. En cas de guerre, un liquide oléa- 
gineux, extrait d'un bois rouge appelé benghyè, est admi- 
nistré à une poule; celle-ci vient-elle à mourir, la campagne 
sera désastreuse; au contraire, si l'oiseau survit, la victoire 
est assurée. A peine trouverait-on unNiam-Niam qui voulût 
se battre sans avoir consulté l'augure. Ils ont tous une foi 
pleine et entière dans ces oracles. Ouando, notre ennemi 
acharné, était parvenu à. soulever deux districts contre nous; 
mais il fit administrer le benghyé à une poule; celle-ci mou- 
rut, et il n'osa pas nous attaquer personnellement. » 

Racine. — Le monde animal et le monde végétal sont 



RACINE. 269 

plus inséparables encore dans la mythologie que dans la na- 
ture. Tout d'abord n'était-il pas naturel de supposer que le 
premier est né du second, qui le nourrit? L'analogie et la 
métaphore aidant, tout être végétant s'est trouvé doué de vie ; 
tout être animé a reçu une forme et des caractères végétaux. 
Bien plus, les choses inorganiques et les phénomènes de la 
nature ont été personnifiés en dieux, en hommes, en ani- 
maux et en plantes. 

Une botanique fabuleuse a fait du ciel un arbre, de l'astre 
une fleur. Toute plante ayant des racines, l'imagination en 
a prêté à tous ces végétaux divins; bien plus, elle les a iden- 
tifiés à des racines, et, par une confusion inévitable, elle a 
attribué à certaines racines terrestres, réelles, des vertus 
divines, célestes et fabuleuses. 

Appliquons cette logique étrange aux étoiles. 

Chacune possède un génie qui la dirige ; elle est ce génie 
même. L'àme est un génie qui a quitté son étoile, une étoile 
tombée sur la terre. D'autre part, l'étoile est une fleur de 
l'arbre cosmogonique, anthropogonique ; elle a donc une ori- 
gine végétale; elle a sa racine, elle est une racine, et ses 
propriétés divines peuvent se retrouver en des racines ter- 
restres, qui à leur tour peuvent être ou produire des étoiles. 

Ainsi s'explique une légende africaine recueillie par le doc- 
teur Bleek {Account of Bushman Folk-Lore, London, 
Triibner, 1875). Les Bushmen racontent qu'une jeune fille, 
fâchée contre sa mère avare qui lui donnait trop peu à manger 
d'une certaine racine rouge, en jeta par dépit des morceaux 
au ciel, où ils devinrent des étoiles, et formèrent la Voie 
lactée. 

En expliquant, dans le second volume, la signification funé- 
raire attachée à la y^ave et au raifort S nous aurons à 
tenir compte des rapports intimes qui existent entre les mythes 
mortuaires; la résurrection implique la mort et la sépulture, 
le séjour aux enfers, sous la terre où plongent les racines. 

' En italien, on l'appelle simplement radice ; de même en sanscrit, le nom 
(lu raifort est mûlaha (racine). 



270 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

Dans un chant populaire de la Kabylie, édité par M. Ha- 
noteau, les racines sont ainsi invoquées : « Salut à vous, 
ô racines! Dieu fasse renchérir les femmes! que celle dont 
on donnait trois cents réaux ne soit pas livrée pour quatre 
cents. » 

Les Aryens de l'âge védique connaissaient aussi la puis- 
sance symbolique des racines. L'emploi des racines donnait 
lieu aux pratiques d'un art magique, nommé inidakarman 
(œuvre des racines) ; le mûlahrit était le personnage versé 
dans la science des racines. ^J Mharvavèda attribue cet art 
et la puissance qui en résulte à un mauvais génie, dans le- 
quel nous devons reconnaître un confrère de ce Midadéva 
ou dieu des racines, sorte d'Hérode indien, dont le nom or- 
dinaire est Kmhsa. Diins le Râmàyana, le Ràkshasa, le 
monstre, l'ogre, reçoit l'épithète de mûlavat. 

Les sorciers de l'Occident ont usé et abusé des racines. En 
Allemagne, par exemple , on recommande spécialement le 
meisterwurzel (racine de maître, impératoire), le bàr- 
wurzel (racine d'ours), Veb'sriourzel (racine de sanglier, 
Caroline) et le hirschwurzel (nom donné au grand persil 
sauvage, à la gentiane noire et au thapsia) comme moyens 
sûrs de faire courir un cheval trois jours de suite sans lui 
donner à manger ^ . 

Roseau (cf. Bâton). — Quoique le roseau semble, dans le 
monde végétal, appartenir plutôt à l'espèce qu'au genre, dans 
le monde mythologique il joue le rôle générique de la verge, 
du bâton magique. Dans son livre De Re Rustica, Caton 
conseillait au paysan qui se cassait quelque partie du corps 
de fendre un roseau et de le presser contre la partie blessée, 
en chantant, en même temps, entr'autres formules, celle-ci : 

Huât hanat liuat 

Ista pista 

Damiabo damnauslra, 

' Cf. Jaillis, Ross und Reiter. Leipzig, Gi'ûnow. Voir aussi au mot Bois 
un curieux passage de Schweinfurth, sur les racines magiques chez les 
Bonsos. 



ROSEAU. 271 

que M. Ermolao Rubieri, dans un livre récent', interprète 
ainsi : 

Coeat, canna, coeat, 
Istam pestem siste, 
Da mea bona, damna subtrahe. 

Quoi qu'il en soit de cette ingénieuse interprétation , il est 
cependant évident, d'après la description de Caton, que le 
roseau, chez les Romains, fut investi d'un certain pouvoir 
magique. M'^^ Coronedi-Berti nous apprend qu'à Bologne on 
attribue à Yarundo clonax une vertu extraordinaire contre 
les serpents; il suffit, dit-on, pour les abattre, de les toucher 
avec le roseau'. On peut ajouter qu'avec le roseau on fabri- 
que des flûtes, à l'usage des enchanteurs et dompteurs de 
serpents. Dans un conte populaire qui fait partie de mon 
recueil {Novelline di Santo Stefano di Calcinaia), c'est 
un roseau qui couvre un homicide. On connaît le mythe hel- 
lénique de Pan qui poursuit la nymphe Syrinx; elle arrive 
près d'un fleuve infranchissable ; les dieux ont pitié d'elle et 
la transforment en roseau {Arundo, Portuniniis, jonc de 
Palaemon) ; Pan s'en fait une flûte. Le roseau a parfois une 
signification phallique comme la verge; ce qui explique pour- 
quoi on couronnait de roseaux verts la tête de Priape et, 
d'après Virgile, celle de Silène ou de Sylvain. 

Venit et agresti Silvanus honore 
Florentes ferulas et grandia lilia quassans. 

Dans la férule creuse de 'PYom.Qi\\èQ{narthex) Tournefort a cru 
reconnaître la ferula glauca , et le Suédois Berggrenl'AîmJiî 
Visnagn de Lamark. 

Dans les contes, c'est parfois sur une tige de roseau que le 
héros monte au ciel; ce roseau céleste est la lune. Les roseaux 

' Sforia délia poesia popolare italiana; Fireuze, 1877. 

■^ Canna; le roseau est devenu le bâton; lorsque le serpent se dresse et 
qu'on le trappe avec le bâton, on lui casse Tépine dorsale; ceci explique 
peut-être Toriging de la superstition populaire. Cependant M. Sai'aceni qui 
a trouvé chez les paysans des Abruzzes le même préjugé, observe que le 
roseau doit être vert ; le roseau vert, si petit qu'il soit, jette à terre les ser- 
pents, tandis que les plus gros bâtons n'y parviendraient pas. 



272 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

du pays merveilleux décrit par lambole (Voyez Diodore de 
Sicile) croissaient et décroissaient avec la lune. Ce sont aussi 
les phases lunaires qui, d'après les croyances indiennes, rem- 
plissent de jus et vident tour à tour la canne à sucre. Une 
strophe citée par Bohtlingk {Indische Sprûche, I, 1088) 
compare l'amitié, qui augmente ou diminue avec le temps, 
selon qu'elle est contractée avec un homme vertueux ou avec 
un méchant, au suc de la canne qui abonde ou s'appauvrit au 
gré de la lune. 

h'ishîkâ (roseau ou tige) parait souvent dans le Mahâ- 
bhârata et dans le Ramâyana comme instrument magique. 
En Chine, lorsqu'en hiver on ne voit pas repousser le bambou, 
on dit que la tortue l'a avalé; mais au printemps, lorsqu'elle 
entend le tonnerre, cette tortue relève la tète et revomit le 
bambou qu'elle avait caché sous terre \ A simple titre de curio- 
sité, signalons encore, d'après Marignolli, voyageur toscan du 
XIV® siècle, le roseau-ombrelle des Indiens; l'ombrelle parais- 
sait au moyen âge une chose si étrange que l'on avait dési- 
gné certaines tribus indiennes comme des gens qui marchent 
« avec un pied qui donne de l'ombre ». « Nec illi qui fingun- 
tur uno pede sibi umbram facere sunt natio una, sed quia 
omnes Indi communiter nudi vadunt, portant in arundine 
parvum papilionem semper in manu, quem vocant Cyatyr 
(le sanscrit chattra) sicut ego habui Florentiae, et exten- 
dunt contra solem et pluviam, quando volunt; istud poetae 
finxerunt pedem. » 

, Sacrés (plantes et herbes). — Toute la mythologie végé- 
tale se fondant essentiellement sur la croyance au caractère 
sacré ou diabolique de certaines herbes ou plantes, nous ne 
pouvons que renvoyer le lecteur aux notices spéciales consi- 
gnées soit dans ce premier volume, soit dans le second. On 
ne devra chercher ici que des indications générales. 

Les superstitions botaniques sont aussi vieilles que l'esprit 
humain. Elles bravent les philosophies, la science, à plus 

' Cf. Schlegel, Uranogrcqihie cJnnoise, I, 60. 



SACRÉS. 273 

forte raison les religions passagères. L'Église, après les avoir 
combattues, et vainement, a dû bien souvent les consacrer, 
en les revêtant de sa liturgie. En maint endroit, elle n'a et 
ne pouvait rien imaginer de mieux que d'accommoder la 
chronologie hagiographique aux exigences de l'idolâtrie 
populaire. Nous avons vu cent exemples de ces compromis. 
Saint Jean a hérité des arbres et des plantes consacrés au 
soleil. La Vierge, succédant à la chaste Diane, a usurpé les 
pures couronnes et les fleurs divines de l'Olympienne. 

Partout, en France, comme dans le nord de l'Italie^ et le 
midi de l'Allemagne, on rencontre des vierges ou des crucifix, 
soit nichés dans le tronc, soit suspendus aux branches de cer- 
tains arbres sacrés. Ces images sont censées écarter de l'arbre 
les démons cachés sous l'écorce ; mais, tout au fond, c'est à 
l'arbre même qu'elles doivent leur sainteté et l'adoration du 
vulgaire. Derrière elles siège encore la terreur, « l'horreur 
sacrée » que Lucain respirait dans les forêts de la vieille Gaule. 

Ces démons qu'elles écartent, cesont des dieux plus anciens, 
les vieilles forces de la nature. C'est pourquoi elles occupent 
d'ordinaire la demeure même du « monstre ». Parfois on 
dirait que le peuple converti s'étonne, s'afflige de voir la 
Mère de Dieu enfermée comme une prisonnière dans le creux 
des arbres. Dans la terre seigneuriale deWroblewice en Galli- 
cie, qui appartenait à mon ami regretté le poète et musicien 
comte Wladislas Tarnowski, j'ai admiré un chêne colossal 
deux ou trois fois centenaire, solitaire au milieu d'un champ'. 



1 Les notes du poème UEside (publié vers rannée 1830) confirment cet 
usage pour toute l'Italie. «L'uso, y est-il dit, d'affigere immagiai sacre negli 
alberi, è, in générale, comune per le campagne d'Italia. Sono perù quasi 
tutte délia Vergine e sotto qualcuna è una cassetta, perché i passeggeri vi 
depongano le offerte. Talvolta i curati vanno in processione ad inceusar 
quelle immagini. lo ho sentito un buon agricoltore narrare che, trovan- 
dosi in cammino per qualche notte oscurissima, mentre il contado era in- 
festato da gente cattiva, non s' era mai creduto in sicuro, fiuchè non giun- 
gesse air albero délia Madonna. » 

* 11 me rappelait parfaitement cet autre chêne chanté par Lucain (Phar- 
sale, I) : 

Qualis frugifero quercus sublimis in agro 
Exuvias veteres populi sacrataque gestans 

L 18 



274 HOTANIQUK GKNÉRALK. 

creusé à sa base d'une niche où une espèce d'autel supportait 
une image de la Vierge. Le comte Tarnowski m'apprit que, 
pendant quelques années, le peuple grommelait, en passant 
près du chêne, songeant que la Vierge y était prisonnière 
des mauvais esprits ; mais ces pauvres gens avaient fini par 
se persuader qu'elle s'y trouvait bien et que sa présence avait 
chassé pour toujours ces ennemis de leur salut. 

Le Glossaire de Du Gange nous donne quelques indications 
sur l'horreur que les arbores sacrivi inspiraient dans le 
moj-en âge aux hommes d'église. Le Conciliion Autisswd., 
canon 3, contient cette défense : « Non licet... inter sentes 
(broussailles) aut ad arbores sacrivos, vel ad fontes, vota 
exsolvere. » Saint Eloi et saint Audouin ordonnent de couper 
les arbres qu'on appelle sacrés : « Arbores quos sacrivos 
vocant succidite. » Le Concilùmi Nannetense (de Nantes) 
s'exprime dans le même sens : « Ut arbores daemonibus con- 
secratae, quas vulgus colit et intenta veneratione habet, ut 
nec ramum vel surculum inde audeat ampiitare, radicitus 
exscindantur. » Un prêtre, auteur d'un Optis Paschale, cité 
par Du Gange, ne s'indigne pas moins contre ces HjXcXizTpa; 
(le nom par lequel Nicetas, dans son éloge de saint Hya- 
cinthe, désigne les adorateurs des arbres sacrés) : « Alius, 
dit-il, arboreis radicibus aras instituens, dapes apponens, 
ramos ac robora flebiliter orare non cessât, ut natos, domos, 
rura, conjugium, famulos, censumque custodiant. Unde enim 
putas tantam miseris mortalibus vel superbiae vel ignaviae 
perversitatem insolevisse, ut non colentes Deum daemoniis 

Dona ducum ; uec jam validis radicibus haerens 
Pondère fixa suo est ; nudosque per aéra ramos 
Etfundens, trunco, non frondibiis efficit umbram: 
Sed quaravis primo nutet casura sub Euro, 
Tôt circum sylvae firme se robure tollant, 
Sola tamen colitur. 
Il paraît que le même culte des chênes existe encore en Serbie (si on en 
juge d'après ce passage de la Nouvelle Géographie de M. E. Reclus (I, 281) : 
« Jadis la Serbie était une des contrées' les plus boisées de l'Europe ; tous 
ses monts étaient revêtus de chênes: qui tue un arbre, tue un Serbe, dit un 
fort beau proverbe qui date probablement de l'époque où les raïas opprimés se 
réfu2:iaient dans les l'orêts et où de « saints arbres » leur servaient d'églises. » 



SACRiis. 275 

aut elementis subditis sibi serviant, aquas, ignem, sidéra, 
arbores, simulacra vénérantes cum impiissima divinae majes- 
tatis injuria? » Cette sorte de lamentations remonte d'ail- 
leurs au temps d'Arnobe. On lit dans le premier livre de ses 
Disputationes adcersiis génies: « Venerabar (o coecitas!) 
nuper simulacra modo ex fornacibus prorapta, in incudibus 
deos et ex malleis fabricatos, elephantorum ossa, picturas, 
veteniosis in arboribus taenias; si quando conspexeram 
lubricatum lapidem et ex olivi unguino ordinatum, tanqùara 
inesset vis praesens, adulabar, aftabar et bénéficia posce- 
bain nihil sentiente de t.runco\ et eos ipsos, divos quos 
esse mihi persuaseram, afficiebam contumeliis gravibus; cum 
eos esse credebam ligna, lapides atque ossa, aut in liuiusmodi 
rerum liabitare materia. » 

Je renvoie le lecteur curieux de renseignements plus abon- 
dants sur le cult« diristianisé des arbres au chapitre II 
(pag. 72-154, Die Waldgeisier und ihre Sippe) du savant 
ouvrage du docteur Mannhardt : Baumkultus der Germa- 
nen. J'ajouterai seulement ici quelques traditions orientales 
qui prouveront l'universalité du culte des arbres. Dans la 
China ^7/?«5^ra^aduPèreKircller (Amsterdam, 1687, p. 153), 
nous lisons, par exemple, ce qui suit : « Unum tantum hic 
adjungam quod anno 1632, in Cocincina accidisse in suo De 
expeditione Japonica libro P. Philippus Marinus. Ceciderat 
ventorum impetu in terram ingentis magnitudinis arbor, 
80 cubitorum longitudinem habens, tanti ponderis, ut centeni 
homines eam loco dimovere nequirent, quae adjura ta dixisse 
fertur ; se capitaneum Chinensem fuisse et, centeni sannis jam 
delapsis , tandem in hune truncum fuisse transmutatum ; 
venisse autem ad intimandum Cocincinae bellum; cum vero 
non esset qui arborem resecare nosset, fuisse ibidem relic- 
tum solis imbriumque injuriis expositura, ea spe fretum, 
futurum ut nuUa elementorum vis contra duritiem solidita- 
temque corticis, qua veluti lorica quadam nmniebatur, prae- 
valere posset; quae seu fabula, seu daemonica illusio tantum 
in animis gentilium potuit, ut dum arbores comperiunt ma- 



2^6 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

gnitudine eximias, illi scutellam oryzae porlione refertani, 
radicibus apponere soleant, veriti ne diuturno jejunio aniraae 
Heroiim in illis vi ventes tandem deficiant^ » Un autre voya- 
geur italien, Marignolli, qui avait été dans l'Inde au com- 
mencement du xiv« siècle, dans son Chronicon Bohemo- 
rum nous renseigne sur deux arbres sacrés de l'île de Ceylan : 
« In claustro sunt duae arbores dissimiles in foliis ab omni 
alia; sunt circumdatae coronis aureis et gemmis, et luraina- 
ria sunt ante eas, et illas colunt. Et adorant, ut dicunt, et 
fingunt se ex traditione Adae ritum talem suscepisse, quia 
ex ligno dicunt Adam futuram sperasse salutem, et consonat 
illi versui David : Dicite in gentibus, quia Dominus regnabit 
in ligno. » Il s'agit évidemment de l'un de ces arbres boud- 
dhiques, signalés avec détail par M. Sénart dans sa Légende 
du Biiddlia : « Le Dîpavansa et le Mahâvansa, dit-il, offrent 
des exemples bien connus du respect que les buddhistes les 
plus orthodoxes témoignaient à certains arbres et du prix 
qu'ils attachaient à les posséder. Cependant, il y est question 
d'un arbre particulier, de l'arbre de Buddha-Gayà, que son 
rôle important dans la scène capitale de la légende de Çàkya 
devait faire considérer comme une relique personnelle, comme 
un souvenir vivant du Docteur. Tous les couvents et toutes 
les villes ne pouvaient pas posséder un rejeton du figuier de 
Gayâ. On s'entoura du moins d'arbres qui, sans avoir cette 
origine sainte, rappelaient et symbolisaient par leur présence 
un lieu vénéré et un événement célèbre. Il en fut de l'arbre pour 
le buddhiste comme de la croix dans le culte chrétien. Cet 
emploi emblématique de l'arbre était d'autant plus naturel 
que, par le dogme de la multiplicité des Bouddhas antérieurs, 
par le caractère d'immobilité hiératique que revêtit la lé- 



' Notre voyageur Pietro délia Val le nous parle d'un arbre semblable 
qu'il avait remarqué dans l'Inde, au xvir siècle : « A canto ail' Idolo, dalla 
parte destra, c' era un gTosso tronco d'albero, corne secco , attaccato alla 
sua radice, ma poco alto da terra, mostrando d'essere reliquia d' un grand' 
albero, clie ivi fosse stato, ma ora tagliato o caduto a poco a poco secco, 
che solo poco n' era rimasto ; e m'imagino che quell' albero iosse l'abita- 
zione de' Diavoli, che in quel luogo volevano stare e far già molti mali. » 



SACRÉS. 277 

gende uniformément transportée à chacun d'eux, l'arbre 
devint pour tout Buddha, c'est-à-dire pour le Buddha, dans 
l'acception la plus générale et la plus abstraite, un attribut 
nécessaire et constant. Chaque docteur eut son arbre à lui. Les 
buddhistes ne sont pas les seuls dans l'Inde qui accordent à 
l'arbre ou à certains arbres une vénération particulière. Le culte 
appartient également aux Indiens brahmaniques ^ ; Quinte- 
Curce en constatait l'existence parmi eux. Elle est attestée à 
toutes les époques (Clitarque, frag. 17, éd. C. Millier, parle 
d'arbres portés sur des chars dans les cortèges indiens) ; au- 
jourd'hui, comme au temps du Râmâyana , certains arbres oc 
cupentune place d'honneur à l'entrée des villages, ou sur les 
places des villes (certains textes menacent de destruction avec 
sa famille l'homme qui coupe un arbre). Les buddhistes le 
constatent eux-mêmes; dans une légende traduite par Bur- 
nouf , il est question « d'arbres consacrés » dont l'abri est op- 
posé à celui que l'on trouve près de Buddha. Une légende rap- 
portée par Hiouen-Thsang montre l'arbre associé aux pratiques 
çivaites, et l'on signale encore la part qu'il a dans certaines 
fêtes de Çiva, où son rôle offre des particularités bien remar- 
quables et d'un aspect très antique. Il est associé aussi au culte 
des Vishnuites; la tulasî y tient, on le sait, une place impor- 
tante. Rien de plus ordinaire, dans les légendes buddhiques, que 
l'intervention des Vanadevatds , des génies qui sont censés 
présider aux arbres, dont ils font leur demeure. (Cf. les rites 
qui terminent la fête Navarâtrî en l'honneur de Çiva; les 
flèches que le dieu lance contre l'arbre sacré, les détonations 

' On peut ajouter encore les peuplades indigènes. M. Rousselet , en tra- 
versant le pays des Bhîls, a remarqué cet usage : « A un jour fixé, tous les 
jeunes gens à marier choisissent parmi les jeunes filles nubiles, et chacun se 
retire avec l'objet de son choix dans la forêt ; d'où il revient légalement 
marié quelques jours après. Leur religion est toute primitive ; leurs prin- 
cipales divinités sont les maladies et les éléments; un amas de pierres bar- 
bouillées d'ocre rouge , ou une dalle grossièrement sculptée constitue leur 
temple. Ils ont cependant une dévotion toute particulière pour le nihowah 
ou mhaoah, ce géant de leurs forêts qui leur fournit tout, du pain, du bois 
et de l'eau-de-vie ; ils suspendent des ustensiles de fer à ses bras. (Cf. dans 
le second volume Casse, mais surtout le grand ouvrage de M.Fergusson sur 
l'arbre bouddhique et le serpent.) 



278 BOTANIQUE GlîXERALE. 

bruyantes qui accompagnent cette cérémonie symbolisent 
assez clairement les traits et les fracas de la foudre qui 
signalent le triomphe du dieu sur l'arbre atmosphérique.) 
Appartiennent à la catégorie des arbres sacrés, les arbres du 
ciel, cosmogoniques, anthropogoniques, du déluge, etc., que 
nous avons déjà décrits, et qui se retrouvent presque tous 
dans l'arbre de Bouddha. Nous savons, par Fah-hian etSung- 
Yun (traduction de S. Beal, Londres, 1896, p. 121), que l'un 
des lieux saints bouddiques les plus vénérés était l'endroit où 
une branche d'arbre, tendue par un dieu endendros, avait 
sauvé le Bodhisattva'. 

Les Hellènes non-seulement imaginaient que presque chaque 
arbre remarquable cachait une divinité, une nymphe ou un 
faune, mais attribuaient à chaque arbre une origine divine 
et, en tout cas, mythique; c'est ainsi que, d'après Pausanias, 
le platane aurait été planté par Ménélas, le vitex par la 
déesse Héra de Samos ; le chêne de Dodone remonterait à 
Zeus, l'olivier à la fille de Zeus, le laurier à Apollon, et ainsi 
de suite. L'une des formes les plus anciennes de Bacchus est 
celle du Dionysos Endendros de la Béotie. « Sur un vase 
peint, écrit Fr. Lenormant {Dictionnaire des antiquités 
grecques et latines, âri. Bacchus), «on voit le buste du dieu 

> <f "\Ve arrive at tlie spot, where Buddha entering the water to bathe him- 
self, the Deva lield out the Branch of a three to him, to assist him in co- 
ining out of the water ». Monsieur Beal remarque: « The ordinary account 
is: Bathing himself in the Nairanjana river ail the Devas vvaited on him 
with flower and perfumes and threw them into the midst of the river. After 
lie had bathed, a tree-deva holding down a branch as Avith a hand assisted 
Bodhisattva to come out of the water. ^ On indique aussi aux Bouddhistes, 
un arbre autour duquel le fils et la fille du roi tournaient incessamment, 
lorsqu'ils furent surpris par le brahmane qui voulait les réduire en escla- 
vage. Les lecteurs des contes indo-européens n'auront pas de peine à re- 
connaître ici des traces de ce conte bien connu où il s'agit d'un jeune 
couple qui , poursuivi par le sorcier et la sorcière, se transforme parfois 
en jardin et jardinier, parfois en arbre et fontaine, etc., pour tromper ses 
persécuteurs. Pag. 195: One li N. E. of the tower, fifty paces down the 
mountain, is the place where the son and daughter of the Prince persisted 
in circumambulating a tree (in order to escape from the Brahmau who had 
begged them from their father as slaves. « On this the Brahman beat them 
with rods till the blood flowed down and moistened the earth. This tree 
still exists, and the ground, stained with blood, now produces a sweet foun- 
tain of water. » 



SACRÉS. 279 

imbei'be et juvénile sortir du milieu du feuillage d'un arbre 
bas, d'une sorte de buisson. La vigne sacrée d'Icaria semble 
avoir été un fétiche du même genre et la Pythie avait ordonné 
aux Corinthiens d'honorer comme le dieu lui-même le len- 
tisque ou le pin sous lequel avait été frappé Penthée'. A 
côté de ces idoles naturelles, la main de l'homme commençait 
à en façonner d'une rudesse primitive. C'était un simple 
pieu fiché en terre, un tronc d'arbre que l'on ne prenait 
même pas soin d'équarrir, et les gens de la campagne conser- 
vèrent l'usage de ces représentations grossières du dieu. A 
Thèbes on adorait, sous le nom de Dionysos Cadmeios, un mor- 
ceau de bois que l'on donnait comme étant tombé du ciel 
dans le lit de Sémélé et ayant été revêtu de bronze par Poly- 
dorus, un des successeurs de Cadmus. On avait aussi en Béotie 
un Dionysos-stylos ou pieu; un autre, à Thèbes, s'appelait 
Perikionios; c'était un pieu semblable, mais enveloppé de 
lierre. Plus tard on perfectionna ces sortes d'images. Les 
vases peints nous offrent de nombreux exemples d'un Dionysos 
des champs paré pour sa fête. Le tronc d'arbre ou le pieu est 
toujours couronné de pampres et de lierres, mais en outre on 
y attache des vêtements simulant le costume du dieu, divers 
attributs, et un masque exécuté d'après la tête de quelque 
image plus perfectionnée. Un autel ou une table destinée aux 
offrandes et aux libations est placé devant l'idole. Quelque- 
fois on attachait au tronc d'arbre un phallus de forte dimen- 
sion, en même temps que le masque, pour exprimer le carac- 
tère générateur du dieu. De là découla la représentation du 
dieu sous la forme d'un Hermès Ithyphallique, autour duquel 
on faisait quelquefois s'enrouler un cep de vigne. » 

D'après Pausanias (IX, 22) les Tanagréens construisaient 

' Pausanias, II: « Pentheum aiunt, cuin Liberum Patrem multis contu- 
meliis vexaret et alla insolenter f'acere ausum, et postremo, ut Ibeminarum 
operta sacra specularetur, ad Cithaeroiiem profectus, in arborem ascen- 
disse, atque inde omnia conspicatum ; quod cum Bacchae animadvertissent, 
impetu facto, viventem eum lacérasse, ac membratim discerpisse. Corinthii 
reddituni sibi postea oraculum narrant, ut eara arborem quaererent, ut 
inveutae divinos honores ha])erent ; illius igitur oraculi monitu, se imagines 
illas fodiundas curasse. » 



280 BOTANIQUE GENERALE. 

toujours les temples de leurs dieux, non pas dans les villes, 
mais en plein champ, comme pour distinguer de l'habitation 
des hommes le séjour de la divinité. C'est ainsi que, dans une 
peinture de Pompéi, nous trouvons représenté un petit temple 
entouré d'arbres. 

Le luciis latin habité par la nymphe Egeria, le bois sacré 
du vieux Germain, où l'on se rendait pour vénérer, avec un 
mystère solennel, tous les dieux, nous montrent de même 
avec quel sentiment de respect religieux, liorror sacer, les 
anciens s'approchaient du monde végétal. 

De même que dans la légende épique et pouranique indienne, 
lorsque le feu avale la forêt, il y a péril pour les petits ana- 
chorètes que l'on s'imagine voir suspendus aux branches des 
arbres; ainsi le vieux Caton, dans son livre De Re Riistica, 
recommandait au propriétaire qui allait couper ses bois de 
demander d'abord pardon aux dieux inconnus qui auraient 
pu s'y cacher. Mais à Rome il était absolument défendu, sous 
n'importe quel prétexte, d'abattre des arbres sacrés. C'est ce 
que nous apprennent, à plusieurs reprises les lois des Arvales ' ; 
dans le cas où les arbres sacrés mouraient de vieillesse ou 
venaient à être frappés de la foudre, on pouvait permettre de 
les couper ou de les déraciner, mais toujours cette espèce de 
sacrilège inévitable entraînait des expiations solennelles^. 

A côté des arbres sacrés, il y a eu depuis les siècles les 
plus éloignés des herbes divines, sacrées, ou affectées spécia- 
lement au sacrifice. Nous les avons déjà mentionnées collec- 
tivement {Herbes magiques), et nous les retrouvons aux 

' Henzeu, Acta fratruni arcaliurn quae siipersiint. Berolini, 18T4. 

5 En voici un exemple : «In aedem Coudordiae fratres Arvali convenerunt, 
ibique referente M. Valerio Trebicio Deciano magistro ad collegas de arbo- 
ribus lauribus in luco deae Diae quod a tempestatibus perustae essent, 
placuit piaeulo facto caedi; adfuerunt in collegio illi. » Ailleurs nous sont 
indiqués les motifs de ditïéreutes expiations (pianila) , c'est-à-dire « ob 
ramum vetustate delapsum , ob arborem quae ceciderat, ob arborera quae 
a tempestate deciderat. quod arbor a vetustate decidit, expiandum , ob ar- 
bores quae a tempestate nivis deciderant, expiandas, quod ramus ex arbore 
ilicina ob vetustatem deciderit , arbores expiatae, quod vetustate vel vi 
maiori deciderant, ob arbores laurus caedendas, quod tempestatibus pe- 
rustae erant. » 



SACRÉS. 281 

mots Kuça, Darbha,DûrDâ, Tidasi, Soma, Armoise, Hie- 
robotane. Menthe, Verveine, Rue, Mandragore, Moly, 
Lotus, Fougère, etc. On peut encore rappeler ici ce bereçman 
des Parsis (le sanscrit brahman) mentionné par l'Avesta, 
petites branches de dattiers, que le prêtre offrait aux dieux 
avec le haoma (Soma), en récitant la prière; ce bereçman 
avait le même emploi que le kuça, l'herbe sacrificale védique 
par excellence. 

Dans un écrit tout récent du savant indien Ràgendralâla 
Mitra, intitulé An impérial Assemblage at Delhi three 
thousand years ago, nous trouvons des renseignements 
complets sur les herbes affectées par les sectateurs de Vishnu 
au grand sacrifice \ 

' « The religious rites perfoi-med on the last day of tlie great sacrifice were 
twofold — one appertaiuing to the célébration of an ephemeral (aïkôhika) 
Soma sacrifice with its morning, noon and evening libations, its animal 
sacrifices, its nouraerous Shastras and Stotras, and its chorus of Sàma 
hymns , and the other relating to the bathing and its attendant acts of 
mounting a car , symbolically conquering the whole earth , receiving the 
homage of the pinests, and quaffing a goblet oî Sonia béer and another oi 
arrack, together with the rites appertainJng thereto. The propre time for 
the ceremony was the new moon after the fuU moon of Phâlguna, i. e., at 
about the end of March. The fluids required for the bathing were of seven- 
teen kinds according to the Màdhyandiniya school of the White Yajush, and 
"sixteen or seventeen"' according to the Taittiriyakas. The former, ho, 
■wever, gives a list of 18 kinds * ; thus — Ist, the water of the Sarasvati river 



' The disci-epaucy is esplained by taking the Sarasvati water to be the 
princi'pal ingrédient , and the othei's the regular ritual articles. For the 
Abhisheka of Vaishnavite idols of wood, stone or métal, recommended by 
later rituals , the articles required are considerably more numerous, but 
they do not include ail those which the Vedas give above. Thus , they in- 
numerate, Ist, clarified butter; 2nd, curds ; 3rd, milk; 4th, cowdung ; 5th, 
cow's urine; 6th, ashes of bull's dung; 7th, honey ; 8th, sugar; 9th, Ganges 
water or any pure water; lOth, water of a river which has a masculine 
name; llth, water of a river which has a féminine name; 12th, océan water; 
13th, water from a waterfall ; 14, water from clouds ; 15th, water from a 
sacredpool; 16th, water in which some fruits hâve been steeped ; 17th, 
water in which five kinds of astringent leaves hâve been steeped; ISth , hot 
water; 19, water dripping from a vessel having a thousand holes in its bot- 
tom ; 20th, water from a jar having some mango leaves in it; 21st, water 
from eight pitchers ; 22nd, water in which kusa grass has been steeped ; 
23rd , water from a jar used in sprinkling holy water (sdntihumbha) ; 
24th, sandal-wood water; 25th, water scented with fragraut flowers; 26th, 
water scented with fried grains; 27th, water scented with Jatàmansi and 
other aroraatics ; 28th, water scented with certain drugs coUectively called 



282 BOTAXIQUE GKNKRALE. 

Saintes (herbes). — Ainsi que chaque docteur bouddhique, 
qui devient arhant, ou saint, prend sous sa protection spé- 

iSch-asvati) : 2nd, water ffom a pool or river wliile in a state of agitation 
from the fall of something into it, (Kallola); 3rd, water disturbeJ by the 
passage of an army over a ford (Vrisasenà) ; 4tb, water taken during au 
ebb tide (Arthetô); 5th, water taken during a flood tide (Ojasvahii) ; (ith, 
water from the point of junction of two streams produced by a sandbank in 
a river (Parivàliini) ; 7th, sea-water (Apâmpati); 8th, water from a whirl- 
\)Oo\ (Apangarhhâ); 9th, water from a pool in a river where there is no 
current (Sûryatcak); lOtli , rain Avater which falls during sunshine (Sm- 
ryavarchchas) ; lltli, tank water (Mândâ); 12th , well-water (Vra- 
jakshità) ; 13th, dew-drops collected from tlie tops of grass Ijlades (Vâsa); 
I4th, honey (SavisJithti) ; 15tb, liquor amnion (S'akvari) '■, 16th, milk (Ja- 
nabhrit) ; 17tli, claritied butter (Visvablirit) : 18th, water heated l)y ex- 
l)0sure lo the sun (Svarât). Thèse waters were collected at j)roper seasons 
and opportunities, and kept in reserve in pitchei's near the northern altar. 
On the day of the ceremony eighteen sniall vessels made of the wood of the 
Ficus glomerala (Udumhara) or of the Calamiis rotatif/ (vetasa) were 
l)rovided, and the Adhvaryu, proceediug to the first pitcher, drew some 
water from it into one of the vessels while repeating the mantra, ''0 ho- 
neyed water whom the Devas collected, thou mighty one, thou begotten of 
kings, thou enlivener ; Avith tliee Mitra and Varuna were consecrated, and 
Indra was freed from his enemies ; I take thee." He next drew some Avater 
from the second pitcher, with the mantra "0 water, thou art naturally a 



Mahaushadhi ; 29th, water in which fîve kinds of precious stones hâve been 
dipped ; 30th, earth from the bed of the Ganges ; 31st, earth dug out by the 
tusk of an éléphant ; 32nd , earth from a mountain ; 33rd, earth from the 
hoof of a borse ; 34th, earih from around the root of a lotus; 35th, earth 
from a mound mate by white-ants ; 3(3th, sand from the bed of a river ;37th, 
earth from the point Avhere two rivers meet; 38th, earth from a boar's lair ; 
39th, earth from the opposite banks of a river; 40th , cake of pressed se- 
samum seed; 41st, leaves of the asvattha; 42nd, mango leaves; 43rd, leaves 
of the Mimosa arjuna; 44th , leaves of a particular variety of asvattha; 
45th, flowers of the Champaka; 46fh, blossoms of the mango; 47th, flowers 
of theSami; 48, Kunda flowers; 49th, lotus flower; SOch, oleander flowers,; 
51st, Nagakesara flowers; 52nd, Tulsi leaves powdered ; 53rd, Bel leaves 
powdered ; 54th, leaves of the kunda; 55th, Barley meal ; 56th, meal of the 
Nivâra grain (a wild paddy) ; 57th*, Powdered sesanum seed , 58lh, powder 
of Sati leaves; 59th, turmeric powder ; COth, meal of the Syàmàka grain; 
61st, powdered ginger ; 62nd , powder of Priyangu seeds; G3rd , rice meal ; 
64th, powder of Bel leaves ; 65th, powder of the leaves of the Amblic my- 
robalan ; G6th, meal of the kangni seed. The usual practice is to place a 
mirror before the idol, then to fill a small pitcher with pure water, drop 
in it a small quantity of one of the articles in the order above named , and 
lastly to pour the mixture on the reflected image, through a rosehead called 
satajhàrà, similar to the gold vessel Avith a hundred perforations described 
above. This symbolical bathing is found expédient to prevent the paint, 
and polish of the idols being soiled and tarnished. In the case of unbaked 
idols the necessity for it is imperative, and the bathing is more simple, 
summary and expéditions. 



SAINTES, '^SS 

ciale un arbre ou une herbe ; ainsi que le monde végétal de la 
mythologie grecque et romaine est placé sous la tutelle de 
quelque divinité ; ainsi que , d'après la croyance indienne, 
chaque herbe magique cache un gandharva ou une apsarâ , 
et, d'après la tradition populaire européenne, un satyre, un 
faune, une dryade, un sorcier, un jeune prince, une jeune 
princesse est enfermée dans les plantes ; de même le christia- 
nisme, s'emparantde ces données traditionnelles, a distribué 
aux herbes les plus populaires les noms de tous les saints de 
son calendrier. Bauhin a même compilé tout un livre sur les 
noms de plantes qui ont tiré leur nom des saints catholiques. 
Mais le nom àlierhe sainte (et de sancta sana) a été 
donné, pendant quelque temps, spécialement au tabac (cf. ce 
mot dans le second volume). La menthe a été aussi herbe 
sainte; on a appelé sainte semence {sanctum sernen) la 
graine de l'absinthe de mer; on a nommé racine du Saint- 
Esprit le laserpitium gallicum, et spina sancta le cres- 
piniis ; et bois saint le guaiacan des Antilles pour les pro- 
priétés qu'on lui attribuait contre les mauvaises maladies ; en 
Piémont on donne le nom de het^be de Sainte Marie à une 
certaine plante que les oiseaux sont censés porter à leur 

giver of kingdoms , grant a kingdom to my Yajamàna so and so (naming 
the kiiig)", and tlien poured into the vessel butter taken four times in a 
ladle, a mantra being repeated to consecrate the opération of pouring. In 
this way ail the eighteen vessels being fiUed and consecrated in due forni, 
there contents were ail poured into a large bucket made of the same wood, 
while repeating the verse, "0 honeyed and divine ones , mix Avith each 
other for the promotion of the strength and royal vigour of our Yajamàna." 
The mixture was then i-emoved to the altar opposite the place of Mitrâ- 
varuna. The bucket being thus placed, six olferings were made to the divi- 
nities, Agni, Soma, Savità, Sarasvati, Pushà, and Vrihaspati. Two slips of 
Kusa grass were next taken up, a bit of gold was tied to each, and the 
slips thus prepared were then dipped into the bucket, and a little water 
was taken out with them, and sprinkled on the king while repeating the 
mantra, ''I sprinkle this liy order of Savità, with a faultless thi-ead of grass 
(pavitra) —with the light of the sun. You are, watei's, unassailable, the 
friends of speech, born of heat, the giver of Soma, and the sanctified by 
mantra, do ye grant a kingdom (to our Yajamàna.)" Four buckets were 
next brought out, one made of Palâsa wood (Butea frondosa), one of Udum- 
bai'a (Ficus glonierata), one of Vata [Ficus indica) , and one of Asvattha 
(Ficics religiosa, and the coUected waters in the bucket were divided into 
four parts, and poured into them. 



284 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

petits enlevés et enfermés dans les cages, pour les faire mourir 
et ainsi les délivrer de leur esclavage. Mais le plus grand 
pouvoir magique est attribué aux herbes qui portent le nom 
de la Madone ou de Saint Jean. (Cf. Jean.) 

Sang (des arbres). — Nous avons déjà mentionné, à propos 
des arbres funéraires et anthropogoniques, le sang de la vic- 
time enfermée dans l'arbre, qui en coule lorsqu'on arrache 
une branche. Le sang des arbres intervient fréquemment dans 
les contes populaires indo-européens. Le ciel enflammé du soir 
et du matin a souvent été représenté en forme d'arbre lumi- 
neux, d'où il peut couler soit de l'ambroisie, soit du sang, 
selon que l'arbre est considéré comme arbre de vie ou arbre 
de mort. La métamorphose du héros céleste en arbre, si fré- 
quente dans les mythes (le cycle mythique de Héraclès, entre 
autres), se reproduit sur la terre: tout arbre est devenu le 
refuge de quelque héros malheureux. Les lecteurs de Guil- 
laume Tell, de Schiller (voir aussi la Jérusalem délivrée), 
se rappellent sans doute cette montagne où tous les arbres 
saignent sous la hache'. Ces arbres qui versent du sang, 
fournissent souvent les éléments de la flûte magique qui doit 
exécuter le chant funéraire du héros assassiné et enfermé 
dans l'arbre; le cornouiller {cornus sanguinea, en Tos- 
cane sanguine) Q?Xs,^èQÀd\ pour ce genre de transformations : 
un arbre maudit que l'on ne permet point d'introduire dans 
les églises. C'est en un sanguine que se change le héros 
d'un conte populaire de Calcinaia qui présente des caractères 
très archaïques; et on n'a point oublié que l'arbre de Poli- 
dore était un cornouiller. Le sang du jeune Adon tué par le 



1 AValter : Vater, ist's wahr, dass auf dem Berge dort 
Die Baume bluten, wenn man eiiien Streich 
Drauf fiihre mit der Axt ? 
Tell: AVer sagt das, Knabe ? 

Walter: Der Meister Hirt erzàhlt's: Die Baume seien 
Gebannt, sagt er, und M'er sie schadige 
Dem wachse seine Hand heraus zum Grabe. 
Dans un conte populaire russe, chez Ralston, le héros suspend ses gants 
à un arbre; lorsque de ces gants tombe du sang, ses frères doivent s'em- 
presser de venir à sou secours. 



SEC, 285 

sanglier produisit cette fleur que le peuple appelle gouttes 
de sang et que Linnée nomme Adonis aestivalis (cf. Adony. 
Dans VAuto Sacramental de Calderon intitulé : El arbor 
del inejor frutto, lorsque Candaces coupe, par ordre de 
Salomon, sur le Liban l'arbre triple et unique (c'est-â-dire 
l'arbre de la croix), on en voit sortir une rivière de sang. 

Sec (arbre). — Sur les colines de Signa, près Florence, 
où j'écris, lorsque la branche d'un arbre tout à coup se des- 
sèche, les paysans pensent qu'un razzo di Stella (étoile 
filante) y est tombé pendant la nuit; ils avouent cependant 
ne jamais avoir assisté à un événement pareil. En Lom har- 
die, on pense que les deux bouts de l'arc-en-ciel qui s'appuient 
sur la terre brûlent toutes les herbes qu'ils touchent. L'arbre 
qui se dessèche, l'arbre brûlé, est certainement parent de 
l'arbre qui verse du sang'. 

Dans l'un des contes populaires de la Grande-Bretagne 
publiés par L. Brueyre, une nymphe de la mer se présente à 
un vieux pêcheur et lui dit : « Prends ces trois graines et 
fais-les manger à ta femme cette nuit même ; en voici aussi 
trois pour ta chienne, trois pour ta jument ; enfin ces trois 
dernières, tu les planteras devant la maison. Le temps venu, 
ta femme aura trois fils, ta jument trois poulains, ta chienne 
trois petits, et trois arbres croîtront devant ta demeure. Lors- 
qu'un de tes fils mourra, l'un des arbres se desséchera^. » 
Parfois, au lieu des arbres, les contes connaissent des fleurs 
qui se fanent et sèchent; mais, dans ces cas, la fleur 



* On pourrait aussi comparer ici la fleur d'Acis qui a poussé lorsque le 
jeune ami «le Galatliée fut tué par le Cyclope. Dans cette fleur, nous l'avons 
dit, Dierbacli a cru reconnaître \q Butomus umbellatus L., le Juncus 
fioridiis des anciens. 

* Cf. Maunhardt, Baunikultus der Germanen , p. 48: « In einem von 
W. Grimm nachgewiesenen indisclien Volksliede pflanzt ein junger Ehe- 
mann, der die neuvermàhlte Gattin verlassen muss, eine Lavendelstaude in 
den Garten und heisst sie darauf zu achten. So lange sie griine und bliihe 
gehe es ihm wohl , welke sie aber und sterbe, so sei ihm ein Unglùck be- 
gegnet. » 

' Dans le Voigtland et en Bavière on croit qu'il va mourir quelqu'un dans 
la maison , lorsqu'un arbre ou même une seule bi-anche se dessèche au 
jai'din. 



280 rotaniqup: CiKNérale. 

indique spécialement l'infidélité en amour \ Nous avons déjà 
fait mention dans la légende d'Adam des trois graines d'où 
naitra un jour l'arbre de la Passion, la Croix. Il est curieux 
qu'à cette légende se rattache aussi dans le Mystère du vieil 
testament (xv« siècle) et dans les traditions analogues, 
la notion de l'herbe qui se dessèche sous les pieds d'Adam 
chassé du Paradis terrestre par l'épée flamboyante. La légende 
d'Adam et Eve publiée par A. D'Ancona, nous apprend que, 
tout le long du chemin parcouru par Adam et Eve à la sortie 
du paradis, ne poussa plus aucune herbe {giammai pot non 
vinacque ^rôa). D'après les croyances andalouses recueillies 
par Fernand Caballero, sur tout le chemin de la Passion par- 
couru par le Christ et sur la montagne du Calvaire, les arbres 
et les herbes se séchèrent {cuhriendose aqnellos sitios de 
abnUigns , espèce d'épines"^). Mais la tradition populaire a 
surtout conservé le souvenir d'un certain arbor secco, qui, 
d'après Marco Polo, Frate Odorico et le livre de Sidrach, 
existait en Orient. On peut aisément y reconnaître l'arbre du 
soleil. Polo place cet arbre aux confins de la Perse, Odorico, 
près de Tauris. Marsden a cru pouvoir assimiler à Varbor 
secco le chirnar. D'après Mandeville, l'arbre existait à 
Mamre, depuis le temps d'Abraham ; les Sarrazins l'appelaient 
dirpe et le peuple arbre sec, parce que depuis le temps de 
la Passion de Jésus-Christ, il est desséché, et doit rester sec 
jusqu'à ce qu'un prince de l'Occident vienne avec les chré- 
tiens conquérir la Terre-Sainte^. Fra Mauro, dans sa mappe- 

' Uu chaut populaire toscan dit: 

Val più la gi*azia d' esto giovinetto ; 
Un' erba secca un fior fa diventar. 

^ Le jour de l'Ascension, au conti'aire, au moment de l'exaltation, lors- 
qu'on célèbre la grand'messe, les feuilles des arbres s'inclinent et forment 
entr'elles des croix en signe de respect et de dévotion. 

' Une prophétie pareille se trouve dans le livre de Sidrach, où il est dit: 
« E quella sarà la più aspra giornata di baltaglia che mai sia al mondo, chè 
grande moltitudine di Tartari sarauno quivi morti, poi lo rimanente an- 
dranno uccidendo e cacciando 87 giornate, tanto che saranno ail' albore 
secco ; e quivi dimoreranno V mesi. E a loro giugnerà vivande d'ogni parte, 
perô ch' egli signoreggeranno tutta la terra. E quando i cristiani saranno 
al grande albore secco, egli vi dimoreranno due mesi; e tuttavia andrà 



SERPENT, 287 

monde, représente l'arbre sec au milieu de l'Asie centrale. 
Lazzari suppose qu'il s'agit non pas d'un arbre, mais de la 
célèbre montagne Elborz Kuh ^ Le colonel Yule, dans son 
s,a.\a.niou\ rage -.C ai ha f/ancUheioai/ t/uther(LondoR,lSG6), 
pense que le conte de l'arbre sec est un développement de ce 
passage d'Ezéchiel, xvii, 24 : « Humiliavi lignum sublime 
et exaltavi lignum liiimile ; et siccavi lignum viride et fron- 
dere feci lignum aridum. » Marco Polo appelle l'arbre sec 
arbre du soleil; le livre de Sidracli imagine qu'au lieu d'un 
arbre il y en a deux; chaque arbre est vide par dedans, et 
sept hommes ne suffiraient à l'embrasser; il pousse près du 
désert « là ove lo sole non dimora, se non una ora del giorno, 
e si è al capo del levante, » 

Semences (cf. Herbes). 

Serpent (arbre du). — On peut dire que ce sujet a été 
épuisé par l'ouvrage splendide de M. Fergusson, intitulé : 
L'arbre et le serpent. J'y reviens seulement pour constater 
le rôle entièrement phallique du serpent, qui se place comme 
un upastha au milieu du jardin ou paradis terrestre (c'est- 
à-dire de la ijoni cosmogonique). Agrippa de Cologne définit, 

loi'o appresso la vivanda, e le cose bisognevoli al popolo che tutte le genti 
gii serviranno, per tema ch' avrauiio di loro. In cotale dî cliente lo figliuolo 
di Dio risusciterà , passando da morte a vita, lo padre délia magione del 
figliuolo di Dio papa, farà sacrificio délia Messa al figliuolo diDio, a quelle 
albore secco e in qneir ora che il papa sagrificherae, avverrà che V albore 
secco rinverdirà e metterà fiori e foglie e frutti. E allora sapranno egli che 
la grazia di Dio sarà distesa sopi-a loro, chè il verdire dell' albore significa 
che il popolo del figliuolo di Dio avranno veudicata 1' onta e V ingiuria che 
tutti i miscredeuti gli aveano fatta. » 

' Il n'est pas impossil)le que du mot même d'Elborz-Kuh soit né, par équi- 
voque, le nom de Albor secco. Voici d'ailleurs la description de Marco 
Polo: «VI è ancora una gran pianura, nella quale v' è l'a^ôoro del sole. 
che si chiaraa per i Christiani Valbor secco., la qualità e condizione del 
quale è questa: é un arbore grande e grosso, le cui foglie da una parte son 
verdi, dall' altra l)ianche, il quale produce ricci simili a quel délie castagne, 
ma niente è in quelli, e il suo legno è saldo e forte di color giallo, a modo 
di busso , e non v' è appresso arbor alcuno, per spazio di cento miglia. » 
La confusion de l'arbre et de la montagne se fait assez souvent dans le 
mythe; la montagne et l'arbre cosmogonique se touchent; l'arbre haoma 
et la montagne qui le produit ne font qu'un. Et il est clair qu'il s'agit ici 
de la montagne où l'arbre reste aride jusqu'à la résurrection de l'astre so- 
laire qui le ranime; la passion du Christ représente la mort apparente du 
soleil. 



288 BOTANIQUE GÉNÉRALE. 

en effet, le phallus un « membrum reptile, membrum ser- 
pens, membrum lubricum, variisque anfractibus tortuosum, 
quod Evam tentavit atque decepit. » C'est pour cela que, 
d'après Camerarius, cité par M°"" Gaume dans le Traité du 
Saint-Esprit, et par le Rév. George Cox \ le serpent mord 
plus facilement les femmes que les hommes, et que l'on re- 
présente la Vierge écrasant le serpent, de même que l'on 
prépose les Vestales à la garde du feu sacré de la généra- 
tion. 

Un grand nombre d'herbes ont tiré leur nom des serpents 
ou dragons (cf. Dragon); après quoi on leur attribue des 
facultés spéciales contre les serpents : Yechiiim^, par exemple, 
auquel on trouve une forme semblable à celle de la tète de 
la vipère, non seulement guérit des morsures de la vipère, 
mais, si on en fait une tisane et qu'on la boive, préserve à 
tout jamais des piqûres; si on place cette herbe sur la vipère, 
on l'endort. Dioscoride prétend aussi que Vechion est utile 
aux nourrices et leur donne du lait. Sprenger {Maliens ma- 
leflcarum, I, 9) connaissait une herbe magique qui avait le 
pouvoir de transformer des poutres en serpents ■\ 

A V\\QYhe serpentinaà' kVoQYi le Grand \ on peut comparer 
cette plante de l'Inde, mentionnée par V. M. di Sancta Cate- 
rina (xyii^ s.), et dont les feuilles pourries engendraient des 
serpents ^ Du sarpa (serpent) ont tiré leur nom plusieurs 

' Mythology ofthe Aryan Nations, II, 117. 

* CF. dans le second volume ce qui est dit de l'herbe Nocca. Dans la 
Thmimatographia de Johuston, nous lisons: « Echion inventa esta quodam 
Alcibio herba. Doi-miens in area ictus est a vipera. Excitatus succum herbae 
dentibus expressit, .hausitque in corpus, reliquum corpori imposuit et con- 
valuit; viperinis genuit illud natura capillis, ut usuni ostenderet. » 

5 « Quaedam herba succensa, seu accensa, fumigans, facit trabes apparere 
serpentes. » 

* Alberti Magui, De Virtutibiis Herbariim Lib. « Sextadecima herba a 
Chaldaeis cartuliu, a Graecis quinquet'olium, a Latinis serpentina vocatur. 
Haec autem herba apud nos satis est nota. Haec autem herba cum folio 
trifolii inhumata générât serpentes rubeos et virides, de quibus si fîat pulvis 
et ponatur in larapade ardente, videbitur ibi copia serpentum, et si sub 
capite alicuius ponatur, de coetero non somniabitur ibi. » 

5 In Cambaia si trova una planta di foglie carnose , le quali, cadendo in 
terra e raarceado, tutte si coavertono in serpi, ma non velenosi. » 



SOLEIL. 289 

plantes indiennes, entre autres, Yodina pinnata (sarpa- 
danshtrikû), la tragia involucrata Lin, {sa7^padansh- 
trâ), le tiaridimn indicinn {sarpadanti ou sarpapushpî, 
n.j2i\\i la dent ou la fleur de serpent); et, de même, au mot 
ahi, qui signifie également serpjent^ se rapportent : le sucre 
[ahicchatra, qui cache le serpent), l'opium {ahiphena., ou 
écume de serpent), la flacourlia catapjhracta {aliïbhayadâ, 
faisant peur aux serpents). 

Soleil (arbre du). — Le soleil est souvent un arbre aux 
branches lumineuses. Dans VAiharvavéda (XIII, 1, 9) le 
soleil Rohita est comparé à un arbre. C'est dans le jardin du 
soleil que l'on cueille les pommes des Hespérides. Par la 
Taitliriya Smnhilâ, H, 1, 9, nous apprenons que les herbes 
se trouvent sous la protection spéciale de Mitra, et les eaux 
sous celle de Varuna ^ Le soleil a aussi ses plantes bien- 
aimées sur la terre, qui tirent leur nom de lui ; le mot arka, 
par exemple, qui signifie le soleil et la foudre, a servi pour 
désigner \ aristolochia indica, plante grimpante dont les 
feuilles sont CMwèiîovme^ {arkapatïxi); et arka simplement, 
ou àdilya, ou siiryâhva (qui prend son nom du soleil) pour 
la même raison désignent la calotropis gigantea, dont les 
feuilles, employées dans les sacrifices, sont comparées aux 
différentes parties du corps. Arkakantâ, c'est-à-dire aimée 
par le soleil, arkahhaklâ, âdityabhaktâ, sûryahliaMa'^ , 
c'est-à-dire honorée par le soleil, sont des noms donnés à la 
pjolanisia icosandra W. ^; arkapushpikâ ou petite fleur 
du soleil est une espèce de légume (gynandropsis penta- 
phylla D. C.)^; arkapàda, la nielia azadirachta ; arka- 
priyû, qui aime le soleil ou qui est aimé du soleil, Vliibis- 
cus rosa sinensis L. ; Varkakusumn ou fleur du soleil doit 

' Mâitrir va oshadlmyo Vârunir dpâh. Dans le Beutéronotne (XXXIII, 
14) nous voyons que la lune pi-oduit des objets précieux, et le soleil des 
fruits précieux. On n'a pas oublié que le Grec Apollon, le dieu solaire par 
excellence, possédait la connaissance de toutes les herbes. 

^ Ce nom est aussi donné à la. xtenta^^etes phoenicca. 

' Sûryakanta et sûryakânti (aimé du soleil) ne sont pas encore iden- 
tifiés. 

■* On l'appelle aussi svryuvaUi. 

I. jy 



290 BOTANIQUE CxKNKRALE. 

être une fleur assez vile et commune, puisqu'on la nomme avec 
\e nimba; et une strophe indienne, pour incliquer des moyens 
disproportionnés avec le but, recommande de faire cuire 
du sésame dans un pot de lapis-lazuli, d'allumer le feu avec du 
bois de santal, et de déraciner Varha avec une charrue d'or. 
Les Grecs aussi ont fait entrer leur Helios dans le nom 
de plusieurs plantes. Clytia aimait Hélios sans espoir ; les 
dieux, la voyant se tourner continuellement vers Helios, la 
changèrent en une fleur qui se tourne toujours vers 
le soleil ' : c'est VHelianthem^im roseiim de Decandolle. 
J. B. Porta, dans ^Q9,Phytognonomica, d'après les anciens, 
nous parle de Xhelianthe ou heliocallis comme d'une herbe 
qui donne la beauté aux rois persans^, mais sans pouvoir 
l'identifier, quoiqu'il incline à y voir, d'après Columelle, la 
^[m'^lo: gueule de lion, ou de loup. On peut encore citer ici 
Yhelioçhrysos , que les Italiens appellent erha zolflna. 
« Heliochryso, dit Porta, eximium aurei floris decus ad radio- 
rum solis percussum coruscam lucem et vegetam intuentibus 
jaculatur; cernuntur enim in eo corymbaceae umbellae e 
multis extantibus bullis circinatae, aureo aspectu micantes, 
diuturnumque splendorem tutantes, ut solarem herbam pro- 
nunciare nil verearis; ob id Theophrastus dixiteos qui huius 
flore coronantur, unguentoque ex auro ignis non experto, 
gloriam et bonam existimationem consequi ; eiusque usus ad 

1 Ovide, Metamorph., IV, 264 : 

Tantum spectabat euntis 
Ora Dei, vultusque suos flectebat ad illum. 
Membra ferunt haesisse solo; partemque coloris 
Luridus exsangues pallor convertit in herbas. 
Est iu parte rubor ; violae simillimus ora 
Flos tegit. Illa suum, quamvis radice tenetur 
Vertitur ad solem ; mutataque servat amorem. 

"•' Helianthen vocat Democritus herbam iu Themiscyra regioue, et Cili- 
ciae montibus maritimis, folio myrti ; hac cum adipe leonino decocta 
addito croco et palmeo vino peruugi Magos et Persarum Reges ut fiât 
corpus aspectu iucundum, ideo eamdem heliocallidem nominari. Memiuit 
eiusdem herbae Columella in hortulo suo : 

et hiantis saeva leonis 
Ora serit. 
(Cf. Lion). 



SOMMEIL. 291 

serpentium morsus. » Le même auteur nous offre cette des- 
cription de V héliotrope : « Heliotropii flos ortu solis aperitur 
et occasu clauditur; ideoque solsequia vel solis sponsa, quod 
expergiscatur et occubet, crepusculis sopita, desiderio quo- 
dam redeuntis syderis ex ortu, idem, perdius, atque foedere 
quodam amantis intueatur solem, et ob id arnica solis aliqui- 
bus dicatur. Multa de liac Magi pollicentur; quartanis quater 
tertianis ter alligari jubent ab ipso aegro \ » h'Alberti 
Magni Lîbellus {De Virtutibus herbarum) connaît aussi 
une herba solis {polygonia vel corrigiola), qui a de 
grandes propriétés génésiques^. 

Sommeil et (du) Songe (arbre du). — Les Russes connais- 
sent une herbe qu'ils appellent son-trava ou herbe du songe. 
Rogovic^ l'a identifiée avec la, pulsatilla païens, et Mar- 
kewic * nous apprend que cette plante fleurit au mois d'avril ; 
sa fleur est azurée: si on la place sous l'oreiller, elle fait 
rêver, et ce qu'on voit en rêve, on le retrouvera dans la réa- 
lité. A côté de l'herbe qui fait rêver, on peut citer aussi celle 
qui fait dormir par vertu magique; dans la navigation de 
lambolus, à propos de l'ile bienheureuse, on fait mention 
d'une herbe narcotique si puissante, qu'il suffisait de s'j 
étendre pour jouir d'un sommeil éternel ^. En revanche, le 

' ]JAlberti Magni libellus nous représente cette herbe sous un jour en- 
core plus admirable: « Huius virtus, dit-il, mirabilis est, quia si 
ista colligatur, sole existente in Leone in Augusto , et volvatur in lauri 
folio, et simul addatur dens lupi et feratur, nullus contra fureutem potest 
habere vocem loqueudi, nisi verba pacifica. Etsi enim aliquis furetur et in 
nocte sub capite suo ponat, videbit fui*em et omnes eius conditiones. Et 
iterum, si praedicta ponatur in aliquo templo ubi fuit, mulieres quarum 
connubium parte sui frangatur, nunquam poterunt exire de templo, nisi de- 
ponatur. Et hoc ultimum probatum est et verissimum. » 

2 Haec enim herba nomen suscepit a sole, naiTi est multum geuerans. 
Hauc quidem lierbam alii appellaverunt Alchoite, quae est clomus solis. 
Qui attingit hanc lierbam habet virtutem a signo suo vel planeta. Si quis 
autem succum bibit, facit eum multum coire. Et si quis defei'at radicem 
eius, curât passiones oculorum. » 

3 Opit Slovaria narodnih nazvanii iugozapachioi Rossie (Kiew, 1874). 
'> Obic'ai, povieria, etc. Malorossian (Kiew, 1860). 

5 Dans les contes populaires il est souvent fait mention d'une feuille 
placée sous le coussin du jeune héros, qui le rend insensible en l'endormant 
profondément. Dans un djataka bouddhique, le jeune homme naufragé, sauvé 



292 BOTANIQUE CxÉNÈRALE. 

livre de Sidrach connaît une herbe contraire au sommeil, 
l'herbe d'insomnie \ 

Souche (italien Ceppo). — La souche d'une plante (ou la 
bûche) en est, comme la racine, la partie essentielle et fon- 
damentale. Nous avons, en parlant de l'arbre anthropo- 
gonique, fait allusion à cette croyance populaire et spéciale- 
ment enfantine, d'après laquelle les hommes seraient issus 
d'un chêne. Dans un conte russe, chez Afanassief ^, un vieil- 
lard qui n'a pas d'enfants, va dans la forêt, y coupe une 
souche et la livre à sa femme; celle-ci la berce, et lui chante 
une berceuse; des pieds commencent à pousser et, petit à 
petit, la bûche se transforme en un enfant tout vivant. En 
Toscane on appelle fête del cepyo et simplement ceppo la 
fête de Noël, parce que pour célébrer la naissance de Jésus 
on allumait un arbre, l'arbre de Noël (cf. Noël), dont la bûche 
n'est qu'un fragment. Dans un curieux Discorso intorno 
alla Cerimonia del Ginepro, publié en l'année 1621 à 
Bologne par Amadeo Costa, nous voyons qu'allumer une 
bûche plus grosse qu'à l'ordinaire pour le jour de Noël 
signifie seulement « che Cristo voile nascere in terra per dis- 
truggere gli Idoli e Superstitioni de' Gentili ». Dans le sixième 
volume des Passeggiate nel Canavese par Ant. Bertolotti, 
nous lisons que dans cette province du Piémont la bûche de 
Noël n'est pas brûlée en entier et qu'on en garde un bout, 
pour l'exposer hors de la maison lorsqu'un orage éclate ; ce 
fétiche est censé détourner la foudre ^. Dans les Abruzzes, 
l'amoureux dépose à la porte de la fille qu'il désire épouser 
une souche, une bûche. Si la jeune fille ou sa famille la re- 

par une nymphe de la mer, s'endort profondément dans un jardin de man- 
guiers. Ci'. Lys, Môly, Lotus, etc. 

1 « Anclie è un' erba gialistra e à moite foglie ritonde e fiori gialli a due 
bottoni, ritondi, dentro vermigli, semi ritondi e radici gialle e grosse. Chi 
metesse di questa erba dentro alla sua bocoa, egli non potrebbe doi-mire, 
intanto quant' egli ve la tenesse in bocca, eziandio se ve la tenesse per sette 
mesi. » 

* Narodniya Russkiya Skasski, I, 4. B. 

' En Lombardie on garde un copeau de la bûche de Noël, pour le brûler 
au feu qu'on allume dans les chambres où l'on nourrit les vers à soie. 



VÉNUS. 293 

tire dans la maison, la demande sera agréée; si la bûche est 
dédaignée, l'amoureux sait qu'il n'a plus qu'à chercher ail- 
leurs des chances plus heureuses. La signification symboli- 
que de la souche, de la bûche, tout comme de l'arbre lui- 
même, est évidemment génésique. 

Souvenir (Cf. Mémoire). 

Tonnerre (arbres et herbes du). — La langue allemande a 
fait parentes du tonnerre plusieurs plantes et herbes: don- 
nerkraiit, ou herbe du tonnerre, le sedum ihelephium ; 
donnerrebe , le lierre. C'est la donnerkraut que les jeunes 
filles allemandes tressent en couronnes le jour de la Pente- 
côte. Ces plantes sont censées protéger contre le tonnerre; 
de même le sempervivum tectoru'in {donnerbart) , la 
corydalis bulbosa {donner fluch), le lycopodiuni clava- 
tum (blitzkrauf), V aristolochia {donnerwurz), la conyza 
sqiiarrosa {donnerioort) , le dianthus carthiisianorwn 
{donnernàglein), la ro^e àQS AX^q^ {donner rose) , Yeri/n- 
gium campestre {donnerdistel), la fumaria bulbosa 
{donner flug). Le docteur Mannhardt, dans ses Gertna- 
nische Myllien, ajoute encore les plantes qui tirent leur nom 
du dieu tonnant Thor : Y aconitum lycoctmn {Thorhat, 
Thor^hiahn) et Vosmunda crispa {ThorbôU) ; et on rap- 
proche certaines plantes indiennes qui ont pris leur nom du 
vagra (foudre), ainsi la fleur du sésame {vagrapushpa), la 
vogravallî, espèce d'héliotrope, et l'euphorbe {vagradru, 
vagradruma, arbre de la foudre). {Gî. Indra.) 

VÉNUS (herbes de). — Toutes les herbes erotiques se trou- 
vent sous la protection spéciale de Vénus. Nous ne citerons 
que celles qui ont pris le nom de la déesse. De ce nombre est 
Vadianhcs, vulgairement capillus Veneris. On explique 
adiantus par a privatif et o'.xvo) (j'humecte), parce que les 
cheveux de Vénus ont le privilège de ne pas se mouiller au 
contact de l'eau. En Toscane, les femmes du peuple emploient 
Vadiajitus pour provoquer les mois. Porta, d'après Apulée, 
appelle V 2ià.\3inin^ polytrichon ou callitrichon et capillus 
Veneris : « Quod decoros et venereos reddat. » A Vénus 



294 BOTANIQUE GENERALE. 

appartient encore Vagrosteinma coronaria L.; on prétend 
qu'il a poussé dans le bain même de Vénus ; on l'appela 
ensuite lahruin Veneris en combinant ainsi dans un mot 
équivoque le nom du bain {labruin) avec la couleur rouge 
de la lèvre de Vénus, d'où le nom grec de hjchnis donné à 
la fleur. Pline connaissait une autre plante qui poussait dans 
l'eau, à laquelle il donnait aussi le nom de labriim VeneyHs ; 
elle devait être, d'après Dierbach, le dipsacus fullomim L. 
Les anciens, Hippocrate et Dioscoride, recommandaient encore, 
comme une plante erotique et qui facilite la conception, le 
cotylédon, appelé Veneris unibilicus. Ajoutons (d'après Pline, 
XXIV, 19) le scandix peoLen Veneris, la Veneris flam- 
iniila, le léontopode; la Veneris corona, la menthe (cf.). 
Cf. encore le myrte, spécialement consacré à la déesse de 
l'amour, et la verveine {verbena), que l'étj^mologie populaire 
interprète par Veneris herba. 

Vierge (cf. Madone). — Les sorciers connaissent plusieurs 
herbes qui constatent la virginité des jeunes filles (cf. Lys, 
Mauve, Laitue, Agnus castus, etc. ; et, dans le livre deTor- 
reblanca. De Magia, tout un chapitre consacré à la Parthe- 
nomanteia « quae ad explorandam virginitatem fiebat). » 

Voleurs (herbes contre les; cf. dans ce volume. Hercule, 
Soleil ; dans le second volume les mots Datura, Gené- 
vrier, Cliardo7i, Cumin, Cyprès). — Schweinfurth, en par- 
lant des Morabouttous, nous apprend ce qui suit : « J'ai vu 
là le chlorophyton, liliacée gazonnante aux feuilles panachées 
de blanc, et qui pour les Niams-Niams, possède la vertu de 
faire découvrir les voleurs, comme la canavalia ensiformis 
que les nègres de la Jamaïque et de Haïti, d'après une cou- 
tume largement répandue en Afrique, sèment dans leurs 
plantations pour les protéger. Ce sont principalement les 
champs de maïs que le chlorophyton est chargé de défendre. » 

Yggdrasill. — Le célèbre arbre cosmogonique Scandi- 
nave était un frêne; mais lorsqu'on parle de ses fruits, il est 
aisé de comprendre qu'il s'agit d'un frêne sui gêner is. Les 
fruits de l' Yggdrasill sont des hommes. L'arbre a trois racines : 



YGGDRASILL. 295 

l'une pour le passé, l'autre pour le présent, la troisième pour 
l'avenir, puisqu'il doit symboliser l'éternité de la vie cos- 
mique. Dans la Voliispa, l'arbre Yggdrasill est chanté ainsi : 
« Je sais qu'il existe un frêne appelé Yggdrasill, arbre élevé, 
humecté par la rosée blanche ; de cet arbre coulent les rosées 
dans les vallées; l'arbre toujours vert pousse sur la source 
Urd. Trois jeunes filles près de l'arbre arrêtent la destinée 
des fils du temps. Les abeilles font leur nourriture de la 
rosée qui tombe du frêne, appelé chute du miel (humàng- 
fall). » L'Yggdrasill est le plus grand des arbres; ses bran- 
ches atteignent le ciel. On explique le mot Yggdrasill par 
porteur ou cheval cVOclin (de Yggr, appellatif d'Odin, et 
drasill porteur Qw. cheval)^. On a cru ensuite reconnaître 
sur la terre des formes de l'Yggdrasill mythique ; tel était 
cet arbre près du temple d'Upsal, dont parlait au moyen âge 
Adam de Brème {De situ Daniae) : « Prope templum est 
arbor maxima late ramos extendens, aestate et hyeme semper 
virens. Cujus illa generis sit, nemo scit. Ibi etiara est fons, 
ubi sacrificia paganorum soient exerceri. » 

* Cf. Grimm etSimrock, Germanische Mythologie; Mannhardt, Ger- 
manïsche Mythen; Schwarz, Der Ursprung der Mytheti; Kuhn , Herab- 
kunft cl. F., et, dans ce volume, arbres du Ciel, Cosmogoniques , Anthro- 
pogoniques. Ilpa, etc. 



P'IN DE LA BOTANIQUE GENERALE ET 
DU TOME PREMIER. 



New York Botanical Garden Library 

QK83 .G8 v.t 1 gen 

Gubernatis, Angelo/La mythologie des pla 




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