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Full text of "La patrie belge (1830-1905) : ouvrage illustré"

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THE LIBRARY 



The Ontario Institute 



for Studies in Education 



Toronto, Canada 





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îTOÏsT^^'-^'^;;;'^,-. yx:-, [ 



1830-1905 



LA PATRIE BELGE 



Ouvrage publié à l'occasion du TS*"^ anniversaire 
de l'Indépendance Nationale 




EM. ROSSEL & FILS 
PLACE DE LOUVAIN, 29, BRUXELLES 



LA PATRIE BELGE 



PROPRIETK DE L EDITEUR 



LA 



PATRIE BELGE 

(1830-1905) 

OUVRAGE ILLUSTRÉ 



PUBLIE PAR 



LE SOIR 



sous la direction de Em. ROSSEL 



A L'OCCASION 



75"^ ANNIVERSAIRE DE L'INDEPENDANCE NATIONALE 



BRUX ELLES 

1905 




I.E GEMi; UEl.GE. 



Dessiné par Portacls à l'occasion, 
(les fêtes jubilaires de iSSo. 



AVERTISSEMENT 



i:ci est la contribution du Soir aux fêtes jubilaires 

belges de kjoS. 

l ^S|i^^R^ Grâce au concours précieux des nombreux 

a^^^^^jîl et éminents collaborateurs qui ont réiwndu avec 

empressement à notre appel, nous avons pu 

mener à bonne fin une oeuvre destinée, pensons-nous, à faire 

mieux connaître et aimer la Belgique. 

En effet, par la coopération féconde de l'écrivain et de 
l'artiste, par le mariage judicieux du texte et de l'illustration, 
la Patrie belge constitue un tableau vivant et fidèle, attrayant 
et instructif à la fois, de la terre, des hommes, des institu- 
tions et des œuvres, c'est-à-dire de l'existence nationale 
depuis i83o sous ses divers et multiples aspects. Malgré cette 
universalité — à cause d'elle peut-être — le lecteur décou- 
vrira probablement des lacunes. Il nous les pardonnera en 
songeant à l'importance et aux difficultés de la tâche entre- 
prise. Ce n'est, d'ailleurs, pas un cours d'histoire et de science 
complet et détaillé que nous nous sommes proposé de donner 
ici, mais bien plutôt, en traits clairs et rapides, un aperçu 
général des progrès réalisés deiniis le geste libérateur fait 
il y a trois qiiarts de siècle. Les pages qui suivent ne sont 
destinées qu'à marquer — en ajoutant à son éclat — une date 
de fête de famille. 

A tous ceux, grands et petits, qui dans leur sphère et 
dans la mesure de leurs moyens ont contribué au dévelop- 
pement moral, intellectuel et matériel de leur pays, ce livre 
est dédié par 

LE SOIR. 




Léopold II. 



Buste de Vinçotle, 




Dessin de Ch. Michel. 



AU COMMKNCKMKNT. 



Pour se rendre compte de la gloire qu'il y a pour l'homme à tout le travail qu'il 
a accompli sur la terre, il faut avant tout prendre en considération le point de départ 
d'un monde où tout est relatif. î^os civilisations ne sont certes pas des perfections, 
mais si l'on songe à les opposer aux temps barbares, tout de suite elles apparaissent 
meilleures, et la conscience de ce progrès, qui autorise l'homme à des espérances 
illimitées, à chaque stade nouveau, justifie de la façon la plus encourageante l'activité 
générale du monde. 

Mais ce n'est pas encore assez pour rendre justice aux imparfaites civilisations 
présentes, de les opposer aux temps barbares des guerres permanentes et universelles, 
ni même au spectacle antérieur de l'humanité sauvage qui progressivement les fonda, 
sans boussole vers l'avenir. Il faut les comparer aux sources brutes d'où vint lui-même 
ce fondateur d'empires. 

L'astronomie et la géologie permettent de remonter le cours des âges avant 
l'homme, avant même l'apparition de la vie organique sur la planète, et ces guides 
scientifiques conduisent j^rogressivement à la genèse du monde planétaire, à trayers 
des périodes que nul œil humain ne vit jamais, et arrêtent enfin l'homme interdit 
devant la nébuleuse primordiale, mystère des mj'stères, monde brut de gaz incandes- 
cents pour origine. 

Fils d'une nébuleuse, ouvrier improvisé sur une planète hostile, dont il commence 
seulement de connaître avec précision les matériaux, toujours au prix de longs 
travaux, qu'une génération lègue à la suivante, total effroyable d'efforts concentrant 
dans notre époque peut-être vingt mille ans de labeur ! De sa propre expérience, ouvrier 
de génie pour toute fortune, il a bâti le monde moderne de la ceudre d'une étoile. 

Grâce aux recherches de génies admirables, l'histoire de la Terre est connue dans 
ses grandes lignes géologiques et très étroitement conjecturée dans sa phase a.strono- 
mique depuis la nébuleuse. Il est donné par la science à l'esprit moderne les jalons de 
cette histoire merveilleuse. Avec un peu de savoir et de liberté d'esprit tout homme 
peut devenir le spectateur émerveillé de ces âges successifs, divisés en tableaux 
comme un spectacle. Toutefois, il ne faut demander à ces tableaux que l'extérieur, 
déroulement panoramique de l'évolution, sans espérance qu'ils nous dévoilent rien 
des origines de la matière. Herschell, supputant le nombre des étoiles composant la 



10 LA PATRIE BELGE 

seule Voie hictée, en supposait i75,()()o,()00. L'homme, disposé par sa uature à se 
figurer faeilement le vide, n'a reçu jusqu'ici aucune aide de ses facultés pour com- 
prendre la plénitude éternelle. Son histoire commence donc au mystère, et c'est par 
comparaison avec sa nébuleuse désorte et solitaire qu'on prend de ses œuvres une 
appréciation plus généreuse et un grand amour entraînant pour ses efforts. 

L'état nébulaire pourrait être appelé l'état idéal de la matière. En effet, sous 
cette forme elle paraît au télescope devoir être impalpable; les plus forts grossis- 
semiMits ne sondent que des vapeurs dont « la lumière a quelque chose d'uni, de 
constant, de placide » et d'égal dans toute son étendue ; Delaunay dit qu' « on peut 
comparer ces amas lumineux, quant à leur nature intime, aux comètes, qui conservent 
toujours l'aspect nébuleux malgré la faible distance qui nous en sépare lorsque nous 
pouvons les observer ». Ce ne sera pas trop nous arrêter à ces corps mystérieux, vu 
leur importance pour nous, d'ajouter que leur lumière à l'analyse spectrale ne donne 
(ju'une raie d'azote et une raie d'hydrogène, tandis que ces masses, jikis tard 
condensées en soleils, ceux-ci donneront les raies lumineuses de toutes les substances 
terrestres à peu près. Et cette apparition de nouvelles espèces chimiques, nées 
de la ruine nébulaire, le calcium, le magnésium, le zinc, le manganèse, le fer, nous 
devons la considérer avec le même étonnement que plus tard l'apparition des espèces 
vivantes sur la terre. Aujourd'hui, l'on voit au ciel des mondes en formation : la 
lumière se concentre sur deux ou trois points occupant l'intérieui' diaphane de 
leur nébuleuse; ces points grossissent et deviennent de brillants soleils; un jour, ils 
céderont à la force centrifuge et s'échapperont à tour de rôle par l'équateur ; ainsi 
notre Terre débuta par l'étoile. Toute flamboyante, globe d'or, de cuivre, d'argent, 
de fer, de pierres j^récieuses, de roches, ce fut la combustion franche sans plus de 
mystère, le lègne du feu. Elle fut pareille au soleil et de plus enveloppée, à une 
grande élévation, de nuages qui contenaient la totalité des eaux terrestres à l'état de 
vapeurs, les futurs océans suspendus sur ces mers de flammes. 

Bridée ainsi durant des milliers d'années, elle i^rend ensuite dans le ciel un 
aspect consumé, les longues flammes chevelues ont disparu, le feu est tombé de 
consomption, l'éclat de la sphère n'est plus que l'incandescence de la lave ; quelques 
nouvelles dizaines do siècles de perte de chaleur en solidifient à la fin la surface, les 
anciens matériaux de fusion prennent corps sous l'atmosphère, ils forment la couche 
archéenne du globe, de roches cristallines, de métaux et de pierres précieuses, toutes 
les matières les plus tenaces groupées par leur densité autour du feu central affaibli 
et qui vont servir de voûte de fondation, de plus de 20,000 mètres d'épaisseur solide 
au-dessus du brasier, au monde grandiose qui va surgir. 

On ne pourrait encore prévoir la vie organique. Toute la planète inondée par la 
condensation de la vapeur à sa surface n'est qu'un sphéroïde océanien. Le feu central 
fait bouillonner l'eau des mers et s'élance des cônes volcaniques qui se dressent dans 
la solitude des flots. D'où va venir la vie sur un monde où tout est pierre, gaz et 
métaux? Comment les espèces organiques vont-elles naître d'une eau pure de tout 
germe, ainsi que précédemment ont dérivé les nombreuses espèces minérales d'un 
monde impalpable de deux éléments gazeux, tout à fait incapables de les reproduire 
par leurs (combinaisons dans les conditions expérimentales que nous pouvons créer ? 

Les premiers végétaux dont on retrouve la trace naquirent dans les mers quand 
elles furent devenues tièdes. Un tapis d'algues se forma sur la roche archéenne. Une 
végétation marine fit le tour du globe, restreinte en variétés, mais innombrable en 
individus. Les débris nombreux des générations successives de cette vaste flore, en se 
mélangeant aux débris d'usure et aux scories d'oxydation du monde même, formèrent 
sur la roche sous-marine le limon cambrien, première substance plastique, première 
terre de la Terre. 

Pendant combien de temps la vie animale, qui se préparait à son tour dans le 
mystère des mers, fut-elle élaborée par des séries d'organismes microscopiques, 
formés d'une cellule unique, avant d'arriver à produire, un jour, parmi ces jungles 



LA PATRIE BELGE ii 

marines d'algues, les formes moins précaires des premiers poissons siluriens ! Leur 
squelette comporte déjà la colonne vertébrale, axe de résistance destiné à rester 
commun à toutes les variations de ]a chair vivante. 

De nouvelles conditions du monde physique vont amener ces variations. 

Des soulèvements sous-marins de roches commencent l'émergement du sol. Sur 
l'hémisphère que nous occupons, la Scandinavie, le Danemark, le sud et l'ouest de 
l'Angleterre, complètement émergés, ruissellent encore, fraîchement sortis des mers ; 
quelques autres grandes terres émergent aussi aux emplacements actuels de la France 
et de l'Espagne ; ces grandes plaines marécageuses sont bientôt couvertes de végétaux, 
appropriés aux nouvelles conditions de cette vie mi-marine, mi-terrestre ; puis, ces 
terres, eu s'élevant toujours et s'asséchant, se couvrent de plantes appropriées cette 
fois complètement à la vie extra-marine des hautes terres dévonienues : fougères, 
lycopodes, conifères. La conséquence la plus immédiate de ce développement végétal à 
l'air libre, c'est la modification de l'atmosphère terrestre; lourde et empoisonnée d'un 
excès d'acide carbonique, elle en fut purifiée par le travail respiratoire des plantes 
terrestres ; ce monde innombrable en fit une ambiance favorable à un nouveau stade 




LA TERRE EMERGE. 



de la vie animale ; la quantité d'acide carbonique soustraite à l'atmosphère par la 
végétation prodigieuse et riche de l'époque carbonifère est représentée et emmaga- 
sinée au sein de la terre dans le charbon. 

La vie animale prend pied sur terre. Des reptiles aquatiques habitaient les mers 
et les grandes étendues d'eau : les amphibies apparaissent, organisés pour vivre alter- 
nativement dans l'eau et dans l'air purifié; encore incapables de se soulever au-dessus 
du sol, leurs membres ne leur servent qu'à pousser en avant le tronc allongé et 
flexible. Au bord des chaudes et humides forêts, sur les plages de la mer et les rives 
des grands cours d'eau, à l'ombre des luxuriantes fougères arborescentes, des lycopo- 
diacées énormes, ils donnent naissance à des espèces appropriées au séjour exclusif 
des terres, les reptiles et les batraciens, qui, grâce à une structure différente des 
poumons, peuvent quitter le voisinage des eaux et s'en vont peupler l'intérieur des 
terres. 

Le sphéroïde terrestre, bouleversé jusqu'ici fréquemment par des ébranlements et 
des irruptions du feu central, qui eu modifiaient chaque fois la surface, commence a 
l'âge permien une belle et longue période calme. Aucun cataclysme ne disloque le fond 
des mers; ici, de grands affleurements plats comme des plages et criblés de lagunes; 



12 LA PATRIE BELGE 

ailleurs, dos iles inontneuses représentent de tous côtés la jeune Europe. Un beau 
ciel pur enveloppe les contrées naissantes, un climat tropical règne uniformément. A 
mesure que la couche de terre plus épaisse, enrichie des débris d'usure et de mort du 
monde organique, s'élève sur le sol naissant, le travail vital redouble, et attaque la 
planète sous des formes plus variées. De nouvelles espèces A^égétales, élaborant des 
fruits nouveaux, apportent sous cette forme leur contingent aux causes physiques de 
variations du monde animal qui s'en nourrit. A l'âge suivant paraît pour la première 
fois la forme mammifère; elle est représentée par une petite sarigue, ancêtre de 
tous les mammifères et qui a laissé son cadavre dans les boues pétrifiées du trias 
lointain. 

Un nouvel agent de transformation, l'abaissement de la température, donne de 
nouvelles espèces à l'époque jurassique; la flore de prèles géantes, de palmiers et de 
fougères est remplacée par des formes déjà voisines de celles qui habitent actuellement 
le midi de l'Europe ; l'air voit apparaître les reptiles volants ; la terre, les atlantausores, 
sortes d'iguanes qui se dandinaient sur des jambes d'éléphants et dont le corps avait 
trente-cinq mètres de long ; puis les iguanodons, défilé séculaire de formes géantes, 
révélées par les squelettes et les empreintes dans les tei'rains enfouis, et qui ont 
dérouté si fortement le sentiment esthétique actuel qu'on n'a pu s'empêcher de les 
considénîr comme les ébauches des animaux du monde moderne. Appréciation inutile 
qui enlève au merveilleux fihénomène de l'évolution sa perfection constante et son 
enseignement philosophique. La longévité de ces espèces, qui se multiplièrent pendant 
de longs siècles, fait voir qu'elles étaient au moins aussi complètement appropriées à 
leur monde que le sont au nôtre les espèces qu'une vue passagère nous fait estimer 
plus durables, uniquement peut-être jDarce que, récentes comme nous-mêmes, nous 
n'avons pas encore eu le temps de les voir disparaître. 

L'époque crétacée suit l'époque jurassique. Toujours de nouvelles plantes, tou- 
jours des animaux nouveaux; la matière vivante suit docilement les altitudes du sol, 
les températures, la sécheresse et l'humidité, la composition des terrains, elle couvre 
la terre avec une souplesse égale à celle de l'humus épousant la roche, elle suit tous 
les phénomènes, s'étend 2:)artout sous des formes appropriées. Noyers, figuiers, aralias, 
fougères, conifères, lauriers, tous au feuillage magnifique, ont lentement apparu sous 
le climat nouveau à côté des palmiers qui s'étiolent. Poissons-lézards, reptiles volants, 
premiers oiseaux à plumes ayant encore au bec des dents de reptiles et des griffes au 
coude des ailes, nouveautés zoologiques ! Une faune coquillère innombrable couvre le 
fond des mers tranquilles et encore tièdes et les tests accumulés de ses générations y 
forment des couches de craie de 400. 5oo et 800 mètres d'épaisseur dans des mers 
étendues, attestant la longue durée de cette période. 

Le réveil du feu central va recommencer à bouleverser la terre, il complète par 
soulèvement l'émersion de l'Europe et fait apparaître les grands massifs montagneux. 
La vie s'accommode à ces cataclysmes sans s'interrompre et, parmi les nouvelles 
formes qui naissent des anciennes, particulièrement deux nous intéressent : un soir 
apparaissent devant les nuages colorés du couchant les ailes de la première chauve- 
souris et, à la même heure d'un autre jour de la même époque, un autre animal 
nocturne commentée son existence dans les branches des forêts éocènes, le maki aux 
grands yeux ronds, ancêtre des singes. 

Partout la vie répète indéfiniment le même mystère, l'évolution. Sur les marais 
asséchés qui sont devenus des plaines, apparaissent les graminées; les plantes 
gazonnantes couvrent les pentes des montagnes ; ailleurs, les érables, bouleaux, 
tulipiers, vignes, hêtres, chênes, cerisiers; ce riche tapis de végétaux oligocènes, ces 
anciens énormes lacs devenus des i)laines, attendent la faune de l'âge miocène, et alors 
arrivent sur ces espaces les grands coureurs, les hipparions, ancêtres digités du 
cheval, les mangeurs d'herbages, éléphants, cerfs à bois caducs, antilopes; les félins 
carnivores suivent les grands troupeaux. Les premiers singes apparaissent : ic des 
anthropomorphes dont le type est sensiblement moins élevé que celui des anthropo- 



LA PATEIE BELGE 



morphes actuels; le pitheciis antiquus, qui n'était pas très éloigné des gibbons, et 
le pithecus de la Haute-Garonne, qui se rapprocLait du gorille » ; ces formes se 
« modernisent » dans le pliocène, sous la tournure des espèces actuelles de nos singes 
supérieurs ; le même âge voit naître le pithecanthropus erectiis, qui aurait été le plus 
intelligent d'eux tous d'après son crâne, « qui se rapproche par la forme et la capa- 
cité des crânes humains pitheeoïdes, mais en diffère par l'intensité surprenante des 
caractères simiens ». Une flore et une faune presque modernes se déploient autour 
de ces grands singes, et ils sont témoins de grandes modifications dans la géographie 
du monde : à l'est de l'Europe, la mer asiatique disparaît et les deux continents 
réunis constituent un moyen facile aux immigrations d'Asie ; au contraire, à l'ouest, 
l'Atlantide, qui unissait l'Europe à l'Amérique, s'abîme sous les flots et la Méditer- 
ranée s'puvre — par Gibraltar — sur l'océan nouveau. 

Toutes les formes disparues du monde ancien attestent avec les formes j^résentes 
du monde moderne une unité parfaite qui assigne le monde antique tout entier, père 
du nôtre. 

Enfin se produisit l'événement capital pour nous dans l'histoire de l'enchaînemeut 
successif des êtres. Du mj'stère des profondes forêts, l'homme sortit. Xous ne dirons 
pas, unissant notre voix à celle des trois quarts de la foule prévenue du monde 
moderne, que toute la nature l'attendait avec impatience et l'accueillit avec grâce. Au 
contraire, les grands félins et l'ours qui habitaient en paix les profondes forêts, jusque 
sur notre sol au bord de la Lesse, entretinrent contre lui une guerre acharnée ; les 
éléments implacables le harcelèrent ; toute la nature âpre et sanguinaire de l'époque 
l'accueillit avec hostilité, pleine de menaces pour ce héros. L'homme exerça contre eux 
tous une intelligence ardente et subtile, comme il n'en était pas encore apparu pour 
vivre. Il apprit à se servir de ses mains, tailla le silex, fit tournoyer la massue, et 
quand les fleuves, abaissant leur niveau, laissèrent à découvert les cavernes ouvertes 
sur les rives, avec le discernement 
qui a fait la fortune de son espèce, 
il s'empara de ces confortables abris. 
Il n'était pas toujours le premier à 
les découvrir. Parfois l'ours ou le 
lion s'en était déjà emparé, et alors il 
fallait qu'il expulsât l'un ou l'autre 
avec ses armes rudimentaires — et 
son courage. Les difficultés accumu- 
lées contre lui à cette époque de 
dénuement en firent cette créature 
violente et féroce, avec ce fond de 
meurtre qu'une suite encore trop 
courte de temps meilleurs a seule- 
ment atténué. Les passions terribles 
dont l'histoire nous retrace les excès 
lui furent les vertus indispensables 
contre l'hostilité environnante; élé- 
ments, fauves, ignorance,' furent 
ses implacables éducateurs ; à cette 
féroce école sans assistance, il tira 
tout de lui : force, adresse, génie, 

ruse; dominateur inexpugnable aujourd'hui, il se fit respecter de la terre entière dans 
sa caverne, quand il n'avait que le silex et la massue pour toute arme de règne. 

Ray Xvst. 




LA PATRIE BELGE 



SE n-f^^e 





LES GROTTES DE HAN. — LE LAC D'EMBARQUEMENT. 



LE SOL ET LE SOUS-SOL 



[■!■'. 1. — PROFIL IlE LA UtLGIUUE DU NORD-OUEST AU SUD-OUEST. 



Si de la haute mer on s'approche insensiblement de la côte belge, on voit bientôt 
se dessiner à l'horizon une longue ligne de rivage donnant l'impression d'une régu- 
larité parfaite, puis, se dégageant de plus en plus de la brume, elle apparaît, surtout 
sous l'éclat du soleil, d'uue teinte blanchâtre sur laquelle se détachent les plantes 
rabougries du littoral. 

Cette longue ligne blanche n'est autre que les dunes composées de sables accu- 
mulés par l'action du vent et qui constituent ainsi, tout le long de notre littoral, une 
digue lUTturelle séparant la mer 
de l'intérieur du continent. 

Aussi est-ce en vain qu'on 
chercherait, en abordant la 
côte, à se rendre compte de 
la constitution orographique 
de l'intérieur du pays, car on 
ne voit guère, en effet, que les 
clochers qui derrière la dune 
profilent leur silhouette sur le 
ciel. Cette formation dunalo ou 
éolienne n'a pas toujours existé, 
elle est même d'origine rela- 
tivement récente; la preuve 
en est que sous ces amoncelle- 
ments de sables on trouve des 
lits de tourbe lecélant encore 
des pièces de monnaie de la 

fin de l'empire romain. Cette tourbe représente aujourd'hui les marais q>ii rendirent 
si difficile à .Tiiles César la conquête définitive des Gaules. 




La li^'iii- i.leinc entre Oslende et Snint-llulieit coiiiie la Sainhi-e cuire Cliarlctoi 

et Nainiir, et la Meuse au uord de Uiiiaut 
La ligne iwintillée va d'Ostciide à la Itaraque Micliel (Hautes Kagnes), passe imi' t'.aud, 

couiic la .Seuue au nord de Bruxelles et la Jïeuse à Liese. 



i6 



LA PATRIE BELGE 



E,. j,P., 





En gravissant les dunes on s'aperçoit bien vite que le pays est en contre-bas ilii 
niveau des liantes marées, et on acquiert ainsi la conviction que sans la digue natu- 
lelle le balancement des marées se ferait sentir à des distances considérables dans 
l'intérieur des terres. Le sol des Flandres s'élève cependant peu à peu et d'une 
manière assez régulière; jusque dans le Brabant cette régularité n'est détruite que par 
le réseau des vallées qui découpent dans tous les sens ce plateau régulièrement incliné 
vers la mer. Au sud des Flandres et du Brabant apparaît un pays plus tourmenté; c'est 

le commencement de l'Ar- 
l-ig. -2. — HAiTici'Rs i,K ^.^ liF.i.r.ioiE. l'APiiÈs F.. HEci.is. dcnuc, constïtué surtout par 

des roches primaires redi-es- 
sées. et les altitudes vont 
alors croissant jusque dans 
la province de Luxembourg, 
où le point le plus élevé se 
trouve à la Baraque Michel. 
Les roches primaires 
belges sont, sauf en Cam- 
pine, plissées, et ces plis 
courent de l'ouest au nord- 
est en faisant un léger coude 
dans la région de la Meuse. 
II suffira donc, pour avoir 
une vue d'ensemble, de 
traverser ces plis plus ou 
moins normalement à leur 
direction, et dès lors on ne 
peut mieux faire que de 
prendre le rapide d'Arlon à 
Bruxelles. 

Sur l'es teri-ains primai- 

ii.-»«sim dr so a 100 ™ «MO) a 100 m a? 100 a 300 m. dt -M a xa m a xo i MO m- 1, tx m. ,i o,, i,u l'QS Jîlissés Ct rabotés l^ar Ic 

temps on trouve d'autres 
roches plus jeunes et présentant une allure sensiblement horizontale ou peu inclinée; 
ce sont d'abord les roches secondaires du bassin du Luxembourg, constituées par 
une série de cuvettes superposées qui s'étendent en Allemagne, en Lorraine, dans le 
grand-duché, et dont le bord nord vient s'appuyer sur les terrains primaires du sud de 
la Belgique. Ces couches, qui s'inclinent légèrement vers 
le sud-est, peuvent s'observer le long de la voie ferrée 
depuis Arlon jusqu'aux environs d'Habay; ces roches 
appartiennent aux terrains secondaires triasiques et juras- 
siques, spécialement étudiés i^ar MM. Dewalque (fig. 3) et 
Chapuis, et plus tard par Purves et Dormal. 

La figure 4 montre bien l'allure des terrains secon- 
daires, s'appuyant sur les roches primaires redressées et 
qui constituent ce que l'on est convenu d'ap^jeler la chaîne 
hercynienne ; c'est sur les débris de cette chaîne de mon- 
tagnes que se sont déposés les sédiments des mers triasi- 
ques d'abord et par-dessus ceux des mers jurassiques. 

Mais vers la fin des temps jurassiques il semble que 
l'océan se soit retiré en partie de notre pays, car, entre 
le départ de la mer jurassique et l'arrivée du flot cré- 
tacé représentant la phase la plus récente des temps 
secondaires, on constate la i)résence, dans les anfractuo- 
sités des terrains primaires arasés, de nombreux gisements d'une argile de teinte 



Es de 



rnhoMrl 'j 



CD Z3 




Fig. 3. — r,. DtHALCrE, 

Professeur emérile a l'Lniversil 
de Liéîe. 



LA PATRIE BELGE 



17 







Fig. 4. 



foncée et renfermant des débris de plantes et d'animaux terrestres et d'eau douce qui 
indicxuent des formations continentales. 

C'est dans ces dépôts continentaux, se présentant sous forme de poches et que 

nous retrouvons sous la craie, 

'■'-^ ' que l'on a découvert à Bernissart 

vingt -neuf squelettes d'iguano- 
dons (fig. 5). Le savant paléonto- 
logiste du Musée de Bruxelles, 
M. L. Dollo (fig. 6), a fait con- 
naître, en des pages remai-quables, 
ces grands sauriens. 

Mais à partir de Habay, le 
cliemiu'de fer du Luxembourg roule sur les tranches des roches constituant le bord 
sud du bassin de Dinant. 

Ces terrains sont ijlissés et forment le soubassement des Alpes Hercyniennes qui, 
avant leur arasement et le dépôt par-dessus, des sédiments 
secondaires, se profilaient sur le ciel de notre pays. 

Mais les eaux eurent vite fait de détruire ces monta- 
gnes que nivelèrent définitivement les invasions marines 
de la fin des temps secondaires. 

Cejjendant, à Serpont, un peu au nord de Libramont, 
les roches les plus inférieures du dévonien arrivent au 
jour et le temps les a rabotées au point de nous permettre 
de voir les sédiments qu'il y a dessous. 

Dumont, MM. Gosselet et Malaise (fig. 7) ont montré 
que CCS roches sont beaucoup plus anciennes que le dévo- 
nien inférieur, et ces deux derniers savants nous ont appris 
par l'étude des débris d'animaux marins qu'elles contien- 
nent qu'il faut les rapi^orter au terrain silurien. Or, après 
le dépôt de celui-ci au fond des mers de cette époque, une 
contraction de l'écorce terrestre a fait surgir, à la surface 
du globe, sous forme de montagnes, une importante ride 
appelée la chaîne calédonienne. Le soubassement de cette chaîne est encore bien 
visible en Ecosse. 

Grâce à la fenêtre de Serpont, il nous est possible de voir sous les 
terrains dévoniens l'ancienne chaîne qui constitue le soubassement du sol 
belge : nous nous trouvons donc ici en pi'ésence de deux chaînes de monta- 
gnes superposées. Nous avons vu qu'après l'usure de la chaîne calédo- 
nienne et après le dépôt sur ses ruines des sédiments dévoniens, une 
nouvelle contraction de la croûte du globe a provoqué le plisse- 
ment de ces derniers; il va sans dire que ce second plissement 
a affecté à nouveau les débris de la première chaîne. Celle-ci 
a donc subi à deux reprises différentes, l'action des mani- 
festations dynamic^ues terresti-es, et c'est ce qui fait que 
ces terrains siluriens présentent des modifications bien 
plus intenses que les autres roches n'ayant subi que 
l'action du plissement hercy- 
nien. C'est dans les sédiments 
siluriens qu'apparaissent fré- 
quemment des massifs éruptifs 
dont on peut voir un bel exemple 
à Quenast ; ces roches volcani- 

Fig. 0. — IGUANODON IIEKNISSARTENSIS. ^^^çg qU^ f^jt l'objCt dCS bcUCS 

études de Renard et de la Vallée Poussin. Mais le chemin de fer n'a fait que 




Fig. 6. — L. Dollo, 

Conservateur au Musée d'histoire 

naturelle. 




ï8 



LA PATlilE BELGE 




Fig. 7. — M. Malaise, 
Professeur émcrile à l'école de Gembloux 



frôler le bord oc-cideiilal de la fenêtre s'ouvrant sur l'antique chaîne, et il s'élance à 
nouveau sur les tranches plissées des roches les idus inférieures du dévonien. 

A partir de Grupont nous rencontrons le dévonien 
moyen ; ce terrain est constitué par des grès et des schis- 
l(îs, mais il contient eu plus de puissantes assises de cal- 
caires. La voie ferrée traverse ces roches avant d'arriver 
à Jemelle, et passé cette localité elle s'y maintient jusque 
près de Marloie. Ce sont ces calcaires qui ont permis la 
formation des grottes de Eochefort, visibles non loin de là. 
Vax effet, ces grottes sont dues à l'action corrosive des eaux 
(jui pénètrent dans les fentes du calcaire en les élargissant 
de plus en plus. 

Après avoir traversé quelques bancs calcaires au sortir 
de Marloie, la voie ferrée s'engage dans la partie essentiel- 
lement schisteuse et enfin, près d'Haversin, dans les grès 
qui terminent le dévonien. 

Les schistes du dévonien supérieur renferment fi-é- 
quemment dans l'Entre-Sambre-et-Meuse des masses isolées 
de marbre rouge ; ces roches ne sont autres que des colo- 
nies de coraux qui vivaient dans ces anciennes mers. 

Ces roches coralliennes, ainsi que celles que nous avons traversées déjà, ont 
été l'objet de plusieurs travaux importants de MM. E. Dupont, L. Bayet, X. Stai- 
nier, M. Lohest (fig. 8) et H. Forir. Quant à la partie grésiforme, qui constitue 
l'extrême sommet du dévonien, elle a été débrouillée par M. M. Mourlon. A i^artir de 
Leignon la voie ferrée coupe un tei'me nouveau et intéressant des terrains pri- 
maires ; c'est le calcaire carbonifère reposant sur le dévonien. La superposition des 
calcaires de la période carboniférienne sur les grès dévonieus est le résultat d'une 
'ti'ansgressiou marine, c'est-à-dire une invasion de la mer vers les continents de cette 
époque. Les grès sont, en effet, des dépôts sableux et littoraux, tandis que les calcaires 
Ijroviennent de sédiments qui se sont déposés à des distances jjlus considérables du 
rivage. Le fait de rencontrer des dépôts de haute mer sur des sédiments côtiers 
constitue, pour le géologue, la preuve d'une large extension marine. 

Depuis Leiguon jusqu'à Couriières la voie ferrée 
recoupe alternativement le calcaire carbonifère et les grès 
dévonieus .sur lesquels il repose. 

En atteignant le bord nord du bassin de Dinant toutes 
les couches que nous avons rencontrées jusqu'à présent 
réapparaissent à la surface du sol ; nous revoyons, en effet, 
sous le dévonien supérieur les couches du dévonien moyeu, 
et plus loin le dévonien inférieur nous montre à nouveau 
ses assises de plus en plus profondes. Puis, comme à Ser- 
pent, à Sart-Bernard nous voyous surgir sous les conglo- 
mérats de la base du dévonien, les roches siluriennes qui 
représentent ici encore les vestiges de l'ancienne chaîne 
calédcmienne, mais au lieu d'avoir, comme à Serpont, une 
fenêtre d'une étendue relativement peu considérable, nous 
avons une bande très étroite mais très allongée, s'étendant 
du pays de Liège au paj's de Charleroi : c'est la crête du 
Coudroz, séparant, comme le montre notre coupe géologique, 
le bassin de Dinant de celui de Namur (fig. 9). Sitôt la crête du Coudroz franchie, à 
Xaninne, nous nous trouvons sur le boi'd sud du bassin septentrional ou de Namur. 
Dans le bassin de Dinant, au sud de la crête du Coudroz, nous avons vu, à Ser- 
pont comme à Sart-Bernard, le dévonien inférieur reposant sur les plis arasés de la 
cliaîup calédonienne; il n'en est pas de même au nord de la crête du Coudroz, dans 




Fig. 8. — M. LouE.sT, 
Professeur a l'Cniversilé de Liège. 



%\ 




LA PATRIE BELGE 

]e bassin de Namm- ; ici le dcvonien inférieur fait 
défaut et le dévonien moyen s'appuie directement 
sur les débris de la chaîne calédonienne, c'est-à- 
dire sur les terrains siluriens. 

Le bassin de ISTamur plonge fortement et à 
partir de la station de Dave-État jusqu'à Namur 
la voie ferrée se maintient dans le terrain liouil- 
1er. Celui-ci, exploité déjà sons la citadelle, s'en- 
fonce rapidement vers l'ouest dans la direction 
de Cbarleroi où les veines de charbon sont 
exploitées à la profondeur de i,3oo mètres. Ces 
couches sont repliées sur elles-mêmes en zig- 
zag. Cette allure est due au plissement hercynien. 
Parmi les principaux 
géologues qui se sont 
occupés de l'intéressante 
question du raccorde- 
ment à distance des cou- 
ches de houille de nos 
différents bassins, il faut 
citer M. X. Stainier 
(fig. 10) et le directeur 
du musée des bassins 
houillers, le Rév. P. 
(t. Schmitz. 

En quittant Xamur 
^ nous retrouvons sous le 
-z houiller le calcaire car- 
bonifère. A Pdiismes, le 
dévonien supérieur, sur 
lequel repose le calcaire carbonifère, remonte à la 
surface du sol; puis, plus au nord, nous voyons, 
a son tour, le dévonien moyen qui s'appuie direc- 
tement sur le terrain silurien de la chaîne calé- 
donienne, le dévonien inférieur n'existant pas 
dans le bassin primaire septentrional. A partir 
des environs de Bovesse des couches de sable 
d'âge tertiaire et sensiblement horizontales s'éta- 
lent sur les roches primaires de l'ancienne chaîne 
calédonienne, qui disparaît de plus en plus dans les 
profondeurs. Les roches secondaires du Luxem- 
bourg s'inclinent vers le sud; les roches tei-tiaires 
à partir de Bovesse plongent au contraire vers le 
nord et la voie ferrée ne (luitte plus les sables ter- 
tiaires. Ces terrains ont été particulièrement bien 
étudiés par E. Del vaux, MM. Mourlon, Pvutot, 
Van den Broeck (fig. u), van Ertborn et Velge. 
Si l'on voulait cependant quitter à Ottiguies la 
ligne du chemin de fer pour excursionucr dans 
les fonds de la vallée de la Dyle, on y retrou- 
verait les terrains primaires; mais déjà à Mont- 
Saint-Guibert on peut voir de belles tranchées 
ouvertes dans le sable bruxellien contenant des 
grès appelés parfois pierre de Gobertauge. 




Fig. 10. —X. Stainier, 
Professeur à l'Université ile GanO. 



LA PATIHE BELGE 




Vig. 1 1. — K. Van iikn Buhkck, 

ConsprvnlPiir ;ni Musre iTliisloirp 

naltirelio. 



Ces conclios tertiaires empilées les unes an-dessus des autres s'enfoncent régu- 
lièrement vers le nord de la Belgique. Les sondages effectués dans les provinces d'An- 
vers et de Limbourg pour la captation des nappes aquifères, 
pour les levées de la carte géologique et plus récemment 
dans le but d'y découvrir la houille, ont montré que ces 
conciles tertiaires restent régulièrement superposées dans 
lu profondeur du sous-sol. 

Nous avons vu, à partir de Bovesse, les terrains pvi- 
maires d'âge silurien et appartenant à la chaîne calédo- 
nienne disparaître sous les couches tertiaires. Ces dernières 
plongent de plus en j^lus vers le nord jusqu'en Campine, où 
ell(!s atteignent plusieurs centaines de mètres d'épaisseur. 
Si l'on pouvait par la pensée enlever les terrains tertiaires 
qui recouvrent l'ancienne chaîne, nous pourrions voir 
C(!lle-ci aplanie et régulièiement inclinée, et dans la région 
campinoise nous apercevrions sur les tranches redressées 
des l'oelies silui-ieunes les couches de giès, de schistes et de 
charbons constituant le nouveau bassin houiller. Ce bassin 
houiller campiuois se trouve logé dans un creux des ter- 
rains siluriens, tout comme le bassin de Namur, mais avec cette différence que le 
bassin d(î A''amur a été jjlissé et comprimé lors du ridement hercynien, tandis que 
le bassin cauipinois n'a pas subi cette action dynamique. Le bassin houiller de la 
Campine, au point de vue de sa structure, peut être comparé au bassin secondaire du 
Ijuxembourg, dont les couches s'appuient en inclinant vers le sud sur les tranches 
usées d'une ancienne chaîne. De même en Campine le terrain houiller s'appuie, en 
s'inclinant légèrement vers le nord, sur les tranches labotées des sédiments siluriens 
de la chaîne calédonienne, comme le 
montre la figure ci-contre (fig. 12). 
En rencontrant à Serpent et à 
Sart-Bernard les débris de la chaîne 
calédonienne sons les sédiments du 
dévonien, nous avons fait remarquer 
que ces roches, ajjrès avoir été plis- 
sées une première fois, le furent une 
s(!eonde fois lors du ridement hercy- 
nien. Il n'en a pas été de même du Brabaut, où le second plissement ne s'est guère 
fait sentir, du moins sous forme de déplacement latéral qui engendre toujours ces 
plis. Le bassin houiller de la Campine se trouvant au nord du Brabant a échappé, lui 
aussi, au i)lissement qui a déterminé la formation des bassins houillers de la Wallonie. 
Dans des limites étroites la Belgique loge une population très dense et, comme 
une fourmilière souvent ravagée par le bâton du p)îissant, ce x^etit pays s'est trouvé 
])lus (pie tout autre dans la nécessité de refaire fréquemment ce qui avait été défait la 
veille et de déchirer souvent les entrailles de son sol pour y chercher les matériaux 
indispensables à sa vie sociale. 

Dès 1784, le chevalier F.-X. de Burtin, dans un beau livre dont nous reprodui- 
sons la ciirieusi! planche du titre (fig. i3), attire l'attention de ses concitoyens sur 
l'utilité qu(î présente à tous les points de vue l'étude de la constitution du sol. « Il 
suffiia de dire, écrit de Bui'tin, 2>our faire entrevoir une partie de nos richesses 
métalliqucîs ignorées, que; j'ai des indices apparents qu'il se trouve de l'or natif dans le 
duché du Luxembourg, de l'antimoine dans celui du Limbourg, et des indices certains 
(|u'il s(i trouve du mercure dans le comté de Flandres et du cuivre avec de l'argent 
dans celui du Ilainaut. Ces découvertes, dues au hasard et laites par des i)ersonnes 
incapables d'en pi-ofiter, ne laissent pijs d'annoncer un champ fertile à celui qui, 
initié aux connaissances niinéralogicpies, examinera notre pays en vrai naturaliste. » 







LA PATRIE BELGE 




ORYnOlilîArHIK DK liRrXf.I.l.K." 




Fig. 13. — PREMIÈRE PAGE DU LIVRE 
DE M. F.-X. BURTIN. 



Le bon de Burtin connaissait, cela n'est pas douteux, la fable du Laboureur et 
ses Enfants, et ce n'est pas en vain qu'il a donné ses excellents conseils. Si on n'a 
pas trouvé de l'antimoine dans le Limbourg, que pour stimuler les courages il y 
signalait, on y a découvert en revanche des matières qui, 
pour n'être pas ce précieux produit, n'en sont pas moins 
d'une valeur considérable. C'est très probablement l'intérêt 
^ S*-3i;r --' qu'excita la publication de l'Oryctographie des environs de 

'L^ ^L^^^"- Bruxelles, et aussi, quelques années plus tard, l'apparition 

des premiers travaux de d'Omalius d'Halloy, qui firent 
décréter par le roi Guillaume P'' l'étude systématique des 
provinces belgiques. 

En 1828 d'Omalius d'Halloy faisait paraître ses 
savants mémoires. 

Enfin, en 1882, A. Dumont donnait la description géo- 
logique de la province de Liège. 

Dans ce remarquable travail, Dumont fixe définitive- 
ment les idées sur la stratigraphie de nos terrains, et le 
gouvernement n'hésite plus, en i836, à confier au savant 
géologue la confection de la première carte géologique 
de la Belgique dans ses limites actuelles, à l'échelle du 
1/160,000. Cette carte parut en 1849 et reste un véritable 
chef-d'œuvre. Avec Dumont se termine une des grandes 
phases de l'évolution de la géologie dans notre pays. 
Jusqu'alors les caractères minéralogiques et pétrographiques des roches constituant 
nos différents terrains avaient surtout servi de base à leur nomenclatui'e. Peu à peu 
cependant l'étude des restes organiques que ces terrains renferment avait fini par 
intéresser de plus en plus les géologues, et l'on admit bientôt que si les terrains 
se diversifient suivant leur âge et leur ordre de superposition, il en est de même 
de la faune et de la flore fossile de ces couches. A la phase minéralogique de 
l'évolution de la géologie succède donc la phase paléontologique. Parmi nos premiers 
paléontologistes il y a lieu de citer tout d'abord Nyst et de Koninck. 

Il semble que nous soyons arrivé dans no tre pays au 
début d'une phase nouvelle de la géologie. 

Ce ne sont plus seulement les différents termes de 
nos terrains sédimentaires qu'on compare à ceux des con- 
trées voisines, mais quelques savants s'efforcent d'étendre 
à notre pays les idées générales et les théories nouvelles 
qui se sont imposées pour expliquer la structure des autres 
régions et qui résultent de l'introduction de la méthode 
inductive dans l'étude des sciences minérales. Récemment, 
M. J. Cornet (fig. i4) s'est inspiré, pour interpréter l'allure 
des collines de la Flandre, ainsi que pour expliquer son 
réseau hydrographique, des principes qui servirent de guide 
aux savants géologues américains Gilbert et Devis. Rap- 
pelons comment A. Briart était arrivé à expliquer la struc- 
ture géologique des environs de Landelies en admettant 
à l'exemple des géologues des pays alpins, le traînage vers 
le nord de portions souvent (considérables de l'écorce terres- 
tre. M. le jjrofesseur de Dorlodot expliqua à son tour de la même manière la géologie 
des environs de Fosses, et M. P. Fourmarier, pour la région orientale du pays de 
Liège, semble être arrivé à une conception semblable. C'est dans le domaine de la géo- 
logie expérimentale que le savant j^rofesseur de géologie de l'Université de Bruxelles, 
M. W. Prinz, a cherché des arguments pour asseoir ses idées sur les réseaux de 
fractures et pour soutenir sa théorie des mouvements de torsion. 




Fig. H, — J. Cornet, 

Professeur de géologie à I École 

des mines de Mons. 



LA PATRIE BELGE 




Fig. 13. - 



Ilûceimiient em-oro la tliéoric des bassins d'effondrement a servi de point de 
départ à une explication du bassin houiller de la Campine, et cela bien avant l'exécu- 
tion des sondages aujourd'liiii connus, qui n'ont fait du reste que confirmer les 
vues théoriques exposées précédemment. 

A sou tour, M. O. van Ertborn (fig. i5) attira l'atten- 
tion sur le principe de la régularité des couches secondaires 
et tertiaires en Campine. Il vint par là appuyer la théorie 
d(ïs bassins d'effondrement, attendu que les régions effon- 
drées présentent généralement cette régularité des couches 
sédimentaircs, sauf les accidents particuliers inhérents à 
ce genre de structure. 

Notre pays, qui, ainsi que nous l'avons dit, a toujours 
tenu la tête du mouvement géologique, a été, par une étrange 
anomalie, le dernier à posséder un service géologique 
officiel. 

Cet établissement, créé par l'arrêté de décembre 189G, 
fonctionne en réalité — sous la direction de M. Mourlon 
(fig 16) — depuis la réorganisation de la carte en janvier 
1890. Il s'est donné la mission de conserver toutes les 
données et les résultats des observations nouvelles qui s'effectuent sur le territoire 
belge. Le service géologique réunit en outre la littérature nationale et internationale 
se rajjpoi'tant aux différents terrains qui se trouvent représentés dans notre sous- 
sol, littérature de nature à aider au progrès de nos connaissances sur la constitution 
du pays. 

C'est ainsi, par exemple, que pour se faire une idée saine de la constitution du 
sous-sol de la Campine, il est indispensable de connaître les nombreux écrits se 
rajjportaut au bassin de la Westphalie. Les documents que le service géologique 
acijuieit sont mis à la disposition des chercheurs, dont on 
simplifie la besogne par une bibliographie bien comprise. 
C'est l'anatomie comparée qui a fait réaliser ses plus 
belles conquêtes à la biologie ; c'est la géologie comparée 
qui assurera à la stratigi'aphie et à la tectonique ses succès 
futurs; succès certains et sérieux pour peu qu'on veuille 
seconder les ijioiiniers de la science de la terre, car, il 
faul bien le dire, la géologie a quelques droits à se plain- 
dre. Sa pai't a toujours été maigre, et on peut regretter 
qu'en Belgique, où elle a réalisé tant de progrès, elle reste 
encore incomprise. 

Quand on songe au peu d'encouragement que reçut 
Dumont et la parcimonie avec laquelle on lui fournit les 
moyens d'accomplir son œuvi-e, ou demeure étonné et l'on 
se demande comment il a eu la force et le courage d'achever 
sou labeur colossal au milieu de l'indifférence générale. 
Que voulez-vous? La carte géologique de la Belgique 
ne se composait que de neuf feuilles de papier! Et pensons à l'amertume dont s'emplit 
la grande âme de l'illustre savant quand le ministre d'alors, recevant l'œuvre qui 
devait faire épo(iue dans la science, s'écria : « Ce n'est que cela ! » Si l'homme d'État 
pouvait revenir et effacer de l'histoire ces malencontreuses paroles, dont les géologues 
de partout se souviennent toujours. 

D"' G. SiMOENS, 

(^licf (le .section au service géologique de Belgique, 

Membre de la Commissiou de la carte géologique du Royaume. 




Fig. 10. — M. MOL'RLON, 

Directeur du .service géologique 
de Belgique. 



LA PRÉHISTOIRE 




Il serait difficile de dire que la préhistoire est née en Belgique, mais il est certain 
cependant que notre pays a été un des premiers qui se soient distingués dans cette 
voie, et cela à une époque où Boucher de Perthes commençait à peine les recherches 
qui de't'aient illustrer son nom. 

C'est ainsi que l'admii-able Schmerling, de Liège, exécutait, déjà en 1829, ses 
magnifiques fouilles des grottes d'Engis. Les beaux résul- 
tats auxquels il arrivait n'émouvaient personne alors, pas 
même ses collègues de l'Université, et les livres qu'il a 
publiés n'ont certainement pas eu le succès qu'ils méri- 
taient. Il n'y a peut-être eu qu'un homme, Lyell, qui ait 
compris la valeur des trouvailles de notre compatriote. 
Schmerling a donc été un des créateurs de la préhistoire. 
Plus tai-d sont venues les belles recherches de M. Ed. 
Dupont (fig. i), directeur du Musée d'histoire naturelle de 
Bruxelles, dans la province de Namur et particulièrement 
dans la vallée de la Lesse. Ses études, poursuivies de 1860 
à 1870, ont fourni des résultats très importants encore plus 
par la manière dont elles ont été faites que par la richesse 
des gisements fouillés. On sait que les nombreuses pièces 
Kig. 1. — Ed. Dupont, recueillies par lui sont exposées dans les galeries du Musée 

Directeur du Musée d'histoire nalureiie d'histoire naturelle de Bruxelles. 

de Bruxelles. t->i ■ ^ -i i ■ • , i. 

Plus récemment on a vu naître et se préciser la notion 

des éolithes, c'est-à-dire des instruments les plus primitifs dont l'homme se soit servi. 
Tout l'honneur de cette rénovation revient à M. A. Rutot (fig. 2), conservateur au 
Musée d'histoire naturelle. 

Les découvertes récentes ont bien fait comprendre l'extrême importance de la 
stratigraphie dans tout ce qui touche à la préhistoire, celle- 
ci, ijour ce qui concerne l'âge de la pierre, n'étant, à 
proprement parler, qu'une sorte de post-scriptum de la 
géologie, et devant, par conséquent, participer de sa 
méthode et de sa discipline. 

On sait qu'on appelle temps prcliistoriqiies ceux qui, 

après avoir pris naissance à une époque difficile à préciser, 

probablement en plein tertiaire, se terminent au moment 

où l'homme commence à faire usage des métaux. A cc^ 

temps préhistoriques s'ajoutent les temps protohistoriqiies. 

qui prennent fin à l'arrivée des Romains en Gaule et qui, 

jiar conséquent, confinent à l'histoire. On divise ces tcmp.s 

protohistoriques et préhistoriques de la manière suivante, 

en allant toujours plus loin dans le passé : 

l Ages du Fer. 
Temps protohistoriqucis . . . s . 1 t> 

^ ^ ^ ( Age du Bronze. 

( Age Xéolithique ou de la pierre polie. 

Temps préhistoriques . . . . < Age Paléolithique ou de la pierre taillée. 

/ Age Eolithique ou de la pierre utilisée. 




Fig. -2. — A. UuioT, 

Conservateur au Musée d'histoire 

naturelle de Bruxelles. 



24 



LA PATRIE BELGE 



Au point tic vue géologique, les lemi)s protoliistoriques et le Néolithique oorres- 
pondeut au Quaternaire moderne, tandis que le Paléolithique et rEolithique se sont 
déroulés durant le Quaternaire ancien. En d'autres pays on trouve des éolithiques 
jusque dans les terrains tertiaires. 



Le Quaternaire en Belgique. 



Les travaux des géologues belges, et particulièrement de Dumont, Mourlon, 
RuTOT et Van den Brokck, ont permis de reconnaître dans ce terrain cinq niveaux 
principaux, qui sont, en partant du plus ancien : le Moséen, le Campinien, le Hesbayen, 
le Brabantien et le Flandrien. 

Si nous laissons de côté tout ce qui n'a pas de rapport avec la préhistoire, nous 
voyons que ces terrains comprennent un certain nombre de niveaux correspondant 
à autant d'industries diverses. Ces relations entre les niveaux géologiques et les 
industries ont été admirablement mises eu lumière par les recherches de M. A. Rutot, 
et les résultats qu'il a obtenus peuvent être considérés comme ayant une très grande 
imi>ortance. 

Voici, d'après les vues personnelles de ce savant, un tableau résumant les 
rapports existant entre les divers niveaux géologiques, les périodes glaciaires, les 
industries humaines et les faunes. 

Une de ces industries paraît ne pas être représen- 
tée en Belgique; M. A. Rutot est d'avis qu'à l'époque 
où elle aurait dû s'y développer, le pays tout entier 
était couvert par les eaux de la crue hesbayenue, de 
sorte que les pojjulations auraient été obligées de 
reculer et de se réfugier dans des régions plus méri- 
dionales. 

D'autre part, les industries éburnéenne et tarau- 
dienne n'ont guère été trouvées ailleurs que dans les 
dépôts des cavernes. 

La coupe qui a montré le mieux les rapports des 
assises géologiques et des niveaux industriels est celle 
de la carrière Hélin (fig. 3), à Spiennes. (Voir cette 
coupe ci-coutre, interprétée par M. A. Rutot.) 




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Les Industries éolithiques. 




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Fig. 3. — Coupe Héi.in, a Spiennes, 

MONTRANT LES DÉPÔTS DE LA TERRASSE 
IMÉRIEIRE DE LA VALLÉE DE LA TROUILI 



I. Cailloulis à industrie majjUenne. 

\S. » » mesvinicnne. 

".. ' ' stiéi>ijietine. 

'>. " > chellixnne. 

K. • » aclieulccnne. 

V. » sans industrie. 

'>. » a industrie lu'olithique. 



ment le silex eu se divisant, 
mais encore pour gratter et 
nomme iJrattoirs et rucloirs. 



Xous disions j)lus haut que ces industries sont les 
plus anciennes que l'on connaisse. Elles constituent 
les premiers essais faits par l'homme pour se créer 
des outils avec le silex abondant en certaines régions. 
Ces outils sont le marteau et le couteau. 
j. Le premier était fait avec le caillou ramassé à la 

surface du sol et dont on se servait pour frapper. Peu 
à peu, le percuteur, c'est ainsi qu'où l'appelle, se cou- 
vrait d'étoilures et de traces d'écrasement qui le font 
reconnaître encore aujourd'hui. 

Quant au couteau, il résultait de l'utilisation pure 
et simple des éclats tranchants que forme naturelle- 
Ces éclats étaient non seulement employés pour couper, 
racler, ce qui nous explique la présence des outils qu'on 



LA PATRIE BELGE 



Après quelque usage, grattoirs 



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et racloirs voyaient leur traucliant s'émousser; 
pour rendre à celui-ci ses 
qualités primitives, on don- 
nait, avec un silex allongé 
appelé retoiichoir, et tout le 
long du tranchant, une série 
de petits coups qui faisaient 
partir autant de minuscules 
éclats. Cette opération est 
ce qu'on appelle retouche 
d'utilisation, car il y avait 
aussi une retouche d'accom- 
modation ou martelage des- 
tiné à assurer la bonne pré- 
liension de l'instrument. 

Ce qui caractérise, par 
conséquent, toute cette 
immense période éolitbique 
qui, en France et en Angle- 
terre, et probablement ail- 
leurs, a commencé pendant 




Fig. 4. — INDUSTRIE ÉOLITHIQUE. 

1. Perculeur. — 3. Racloir. 

le Tertiaire, c'est que le 
silex était utilisé presque 
comme il se présente, c'est- 
à-dire sans qu'on le taillât 
de manière à lui donner une 
forme conçue d'avance. Ce 
n'est que vers la fin de la 
période que l'on commence 
à voir, non pas un modelage 
des instruments, mais un 
débitage artificiel du bloc de 
silex, pour en extraire des 
éclats et des lames tran- 
chantes. Cette manière de 
faire se comprend d'autant 



26 



LA PATRIE BELGE 



mieux qu'elle consistait simplement à imiter un fait observé dei^uis longtemps. 

Une constatation intéressante, et que rien n'est venu démentir jusque mainte- 
nant, c'est qu'on n'a pas trouvé d'armes en silex dans la couclie la plus inférieure du 
Quaternaire belge qui contient les éolitlies. On peut en conclure que ces armes étaient 
en bois ou qu'il n'y eu avait pas. 

Les industries éolitbiques commencent à être bien connues grâce aux travaux de 
MM. E. Delvaux, A. Rutot, E. de Muncîk et de tous ceux qui les ont retrouvées en 
Allemagne, en France et en Angleterre. 

En Belgique les gisements sont très ricbes et répartis sur un grand nombre de 
points du territoire. Partout où le silex était abondant il y a eu utilisation de ce 
matériel par l'iiomme primitif. Le Hainaut et la Flandre occidentale se sont montrés 
particulièi'cmcnt favorables à ce point de vue. 



Les Industries paléolithiques. 




Ces industries se rencontrent en deux positions de gisement bien différentes : 
dans les alluvions des vallées et dans les cavernes. Nous étudierons d'abord le 

premier mode de gisement. 

Le temps n'est plus où l'on croyait que les instru- 
ments en pierre taillée avaient été les premiers dont 
se soit servi l'homme primitif. On sait maintenant 
qu'ils succèdent aux outils éolitbiques, et la transition 
s'accomplit, en Belgique, par une période que M. Ru- 
tot, qui en a fait la découverte, appelle strépyienne, 
du nom de Strépy (Hainaut). 

Il est intéressant de remarquer combien les idées 
défendues par notre savant compatriote ont de cohé- 
sion et de force persuasive. C'est par des gi'adations 
insensibles qu'il nous fait arriver aux industries les 
plus compliquées. 

Pendant longtemps on a cru que la hache en 
amande ou coup-de-poing était l'instrument unique, 
ou à peu près, du Paléolithique supérieur, et l'on 
négligeait de recueillir le cortège d'outils de toutes 
sortes qui l'accompagne. Parmi ces derniers se trou- 
vent non seulement des grattoirs et des racloirs, mais encore des pointes de lances et 
des pointes de flèches, ce qui renverse également bien des opinions admises jusque 
maintenant. 

Le Sirépyien ou époque de transition nous montre raj)parition du coup-de-poing 
représenté par des formes rudimentaires et, chose plus importante encore, celle des 
premières armes en silex : poignards, glaives et casse-têtes (fig. 5). 

Le Chellcen ou paléolithique tout à fait inférieur est représenté non seulement 
par la classique hache en amande (ou coup-de-poing), mais encore, comme nous l'avons 
vu, par des racloirs, des grattoirs, des pointes de lances et de /lèches, des percuteurs 
tranchants, des poinçons, des pierres de jet, des poignards et des glaives magnifiques 
(fig. 6), ainsi qu'en témoignent les recherches de M. Rutot dans la vallée de la Haine 
et que le montreront les magnifiques séries du Musée d'histoire naturelle lors de 
l'ouverture des nouvelles galeries. Le coup-de-poing se présente en Belgique, comme 
en France, avec ses variétés habituelles. 

J^'Acheiiléen, qui vient ensuite, est également caractéi'isé par un coup-de-poing de 
lacture plus fine et assez aisé à reconnaître à prcmièx'e vue ; il est accompagné de 



;. 5. — INDUSTRIE STREPÏIENNE. 

2. Hache. — 3. Poignard. 



LA PATRIE BELGE 27 

grattoirs également très soignés. De sorte que la véiifieation introduite dans la classi- 
fication de G. de Mortillet a montré que certains de ses termes 
chronologiques étaient excellents et valaient la peine d'être con- 
servés à peu près comme il les avait conçus. 

Le Moustérien de G. de Mortillet ne 
semble pas exister en Belgique. Cepen- 
dant, l'instrument que l'on considère 




Fig. G. — INDUSTRIE CHELLÉENNE. 

\. Pointes de javelots. — Pointes de lances. — 3. Poignard. 



trop souvent, à la suite du célèbre préhistorien français, comme caractéristique de 
cette période, la pointe moiistérienne, se retrouve dans tous les niveaux industriels 
belges. Elle nait dans l'Éolithique et se poursuit dans tout le Paléolithique et même 
durant le Néolithique, ce qui suffit à lui enlever toute importance comme objet carac- 
téristique d'une époque donnée. 

Là s'arrête, vers le milieu des couches alluviales, la suite des industries paléoli- 
thiques. Nous examinerons maintenant la série des industries troglodytiques, c'est- 
à-dire renfermées dans les cavernes. 

En effet, durant une partie du 
Paléolithique l'homme a vécu dans 
les cavernes (fig. 7), ce que les belles 
recherches de M. Ed. Duj)ont ont 
admirablement montré. 

Non seulement l'homme lui- 
même a été exhumé, mais ses armes 
et ses outils ont été retrouvés. Il 
n'est pas jusqu'à des détris de son 
art : schiste gravé, bâtons de com- 
mandement en bois de renne et 
statuette en ivoire que les travaux 
de M. Dupont n'aient mis au jour. 
On sait comment se vêtait l'homme 
de cette éiDoque ; on a même retrouvé 
ses aiguilles et les objets dont il se 
parait. 

Les restes humains du Paléoli- 
thique des cavernes trouvés en Bel- 
gique sont probablement les plus 

précieux que l'on connaisse. Ce sont : la mâchoire de la Nuuletle, dont les caractères 
pithécoïdes sont bien connus et qui a été trouvée par M. Dupont dans la vallée de la 
Lesse, et enfin les deux squelettes découverts à Spy (Xamurl par MM. ^Fax Lohest 




Fig. 7. — LE TROU DES Nl'TO^S, A EURFOOZ. 



28 



LA PATRIE BELGE 




Fig. 8. — iNniisTiiii; éiiurnéenne. 



et Marcel de Puydt. Ces squelettes eonstitueut deux types de la race la plus primi- 
tive connue de l'Europe, celle de Neandcrial. 

Ou peut subdiviser le Paléolithique des 
cavernes, ainsi que le propose M. Piette, en 
Ébiirnccn (fig. 8), ou époque de l'industrie de 
l'ivoire, et en Tarandien (fig. 9), caractérisé 
par l'industrie du bois de renne. Ces deux 
industries renferment aussi des objets en 
pierre, ainsi que le montrent les figures. 

La figure 8 montre trois outils pris dans 
trois niveaux ou trois faciès différents de 
l'Eburnéeu. 

En Belgique comme en France on con- 
state admirablement la diminution progressive 
de l'usage du silex et l'importance de plus en 

. n ■ . 1 <■ ,A ■ ,it , ■ \ \ D i.„„.» plus erandc (lue prennent les obiets tirés de 

^. Pointe de forme mouslénenne (Monlaigle). — B. Pointe p»"'^ fe"^" "^ 1 l j 

lancéolée (Trou Magrile). — C. Poinçon (Caverne de Goyet). l'oS OU du bois 

de renne, tels que 
harpons, ai^-uilles, bâtons de commandement, ijointes 
de lances et de javelots, etc. Le silex est surtout employé 
à faire de longues lames dont les extrémités sont transfor- 
mées en grattoirs et en burins. 

Dans un travail récent, M. Rutot a cberclié à évaluer 
la durée approximative de l'Éolitliique et du Paléolithique 
en appliquant les données tirées de l'étude du recul moj'en 
des glaciers actuels à ceux des temps quaternaires. Il est 
arrivé à ce résultat que rÉolitliique aurait duré 5o,ooo ans 
en Belgique (en France et en Angleterre cette période a 
commencé beaucoup plus tôt) et le Paléolithique 89,000 ans. 
Ces chiffres ne sont évidemment pas considérés comme 
définitifs par leur auteur. 




■ INDUSTRIE TARANDIENNE. 



Lame de couteau. — 
3. Grattoir. 



Les Industries néolithiques. 



Avec le Néolithique nous entrons véritablement dans l'ère moderne. Mais 
comme les industries de cette époque ne se trouvent plus dans des couches géolo- 
giques et qu'elles sont, au contraire, éparses à la surface du sol, il en est résulté 
une assez grave confusion dans les idées pour ce qui concerne cette période. 

Cei^eudant, des tentatives de classification, un peu plus détaillées que celles qui 
sont employées couramment, out été faites à différentes reprises. Parmi ces dernières, 
nous donnerons celle qui vient d'être adoptée au Musée d'histoire naturelle pour 
l'exposition du Néolithique et qui est due aux recherches de M. A. Rutot. Elle nous 
montre que, pour cette période comme pour les autres, les travaux faits en Belgique 
sont véritablement à l'avant-garde du progrès dans la science préhistorique. 

Notre pays ne semble pas renfermer, jusqu'à présent tout au moins, d'objets 
appartenant à la période de transition entre le Paléolithique et le Néolithique que 
M. Piette a reconnue dans l'Ariège. L'industrie néolithique y débute probablement par 
ce qu'on appelle Tardcnoisien, c'est-à-dire par un ensemble de très petits silex, à 
contours géométriques et dont on ne s'explique pas très bien l'usage. Cette indus- 
trie, dont le nom est tiré d'une localité du département de l'Aisne, se trouve par- 
faitement représentée eu Belgique et particulièrement sur les plateaux élevés de la 



LA PATRIE BELGE 



29 



Meuse, entre Xamur et Givet. On l'a l'etiouvée aussi dans les environs de Bruxelles 
et dans le pays de Waes. 

Au-dessus du Tardenoisien viendrait un niveau qu'on ne distingue que depuis peu 
de temps. C'est le Fléniisien ou néolithique à faciès éolitbique, qui comprend une 
industrie rappelant, à s'y méprendre, celle de la pierre utilisée. Le Flénusien com- 
mence à être parfaitement connu en Belgique grâce à plusieurs découvertes; on l'a 
également signalé aux embouchures de la Seine et de la Somme. 

Au Flénusien succède vraisemblablement le Campignyien, du Campiguy (Seine- 
Inférieure), qui est un faciès à trauchets, c'est-à-dire où l'un des éléments principaux 
de l'industrie est surtout une sorte de tranchet en silex. Ce faciès, qui, de même que 
les deux précédents, ne renferme aucune pièce polie, est parfaitement développé 
à Élouges et à Ghlin. Comme on le voit, le terme « époque 
de la pierre polie », employé jjour caractériser le Xéoli- 
tliique, n'est pas toujours très justifié. 

Li'Omalien, d'Omal (Liège), semble se placer au-dessus 
du Campignjien. C'est le niveau des fonds de cabanes. On 
appelle ainsi des foyers renfermant des débris variés et qui 
sont les fonds d'anciennes cabanes disparues. Les belles 
recherches de M. Marcel de Puydt (fig. 10), un des décou- 
vreurs des squelettes de Spy, dans la province de Liège, 
les ont parfaitement fait connaître. Les objets qui y ont été 
trouvés sont des haches, des lames de débitage, des nuclei 
utilisés comme percuteurs et surtout des poteries souvent 
gracieusement ornées. Ces fonds de cabanes se rencontrent 
dans la Hesbaye, le long de la vallée du Geer; on les 
a encore trouvés à Omal, Latinne, Tourinne, Yieux- 
Waleffe, etc. 

Enfin, le dernier niveau du Néolithique serait le Robenhaiisicn, de Robenhausen 
(Zurich), qui est, par excellence, l'époque de la pierre polie. C'est là que l'on trouve 
les magnifiques haches polies, les intéressants ateliers de taille des haches et des 
pointes de flèches, si minuscules et pourtant si admirablement travaillées (fig. 11). 

On distingue plusieurs faciès dans cet impor- 
tant niveau : i" un faciès industriel, qui comprend 
les ateliers de fabrication des armes et des outils ; 
2° un faciès défensif, qui corresj)ond à l'utilisation 
des hauteurs isolées pour l'établissement d'une 
sorte de camp retranché ; 3° un faciès palafittiqiie 




10. — M. De Puvut. 





l'ig. 11. — INDUSTRIE ItOBENBAUSIENNE. 

Hache polie emmanchée. — l'oinles de flèches 



OU des habitations sur pilotis au milieu des marais; 4" un faciès mégalithique, corres- 
pondant à l'élévation des dolmens, menhirs, cromlechs, etc. 

Ces faciès ont dû évidemment être contemporains ; on les distingue de manière a 



LA PATRIE BELGE 




tenter de classer un peu l'éuoriue quantité de faits que l'on eonuaît au sujet du 

Néolithique. 

Tous ces aspects sont développés en Belgique avec plus ou moins d'ampleur ; le 
faciès industriel à Spiennes, Saint-Sympliorien, Obourg, 
Wansin, Saiute-Gertrude, près de Maastricht; le faciès 
défensif, sur les bords de la Meuse, à Hastière et à Renaix, 
Louvaiu, au camp d'Hastedon et au Pont-de-Bonno. Quant 
aux palafittes, elles ne sont guère connues que dans la 
vallée de la Mandel, aux environs de Roulers. Les monu- 
ments mégalithiques, dont beaucoup ont disparu, sont 
encore représentés par le menhir de Vélaine, le dolmen de 
Wéris et par quelques autres. 

A l'époque néolithique, des envahisseurs à tète ronde 
sont venus se mêler aux hordes dolichocéphales, présen- 
tant le type de Cro-magnon. De l'union de ces deux 
races sont nés des groupes que l'on peut considérer comme 
intermédiaires, et parmi les- 
quels ou trouve rarement des 
individus présentant les cai'ac- 
tères sensiblement atténués de 

la race de Neaudertal (Spy). 

Les restes des hommes de cette époque ont été trou- 
vés, eu assez grand nombre, à différentes reprises. On 

connaît les travaux de ^L J. Fraipont à ce sujet. 

M. E. HouzÉ (fig. 12), professeur à l'Université libre de 

Bruxelles, vient de publier une étude magistrale sur ceux 

d'entre eux qui ont été trouvés dans la province de 

Namur. 

L^u squelette entier ayant appartenu à un mineur de 

cette époque, écrasé par un éboulis dans la galerie souter- 

terraine où il allait extraire du silex, a été découvert, à 

Oboui-g, par un de nos préhistoriens les plus actifs, 

M. E. UE MuNCK (fig. i3), collaborateur au Musée d'histoire 

naturelle de Bruxelles, qui s'est d'ailleurs distingué par beaucoup d'autres recherches. 



Fig. l'i. - M. lldlZR, 

Professeur a l'Université libre 

(In Bruxelles. 




Fig. 13. — M. DE Mlwck, 

Collaborateur au Musée d'histoire 

naturelle lie Bruxelles. 



Ages du Bronze et du Fer. 




Fig. II. — INDUSTBIE DU BK0N2E. 

l'ointe de lance. — Hache à douille. — Bracelet. 
Env. de Santbergen (Flandre orientale). 



Le premier ne semble pas 
avoir eu une existence j)ropre en 
Belgique. C'est seulement par les 
fondeurs nomades qui venaient 
leur a^jporter haches, couteaux, 
rasoirs, pointes de lances, etc., 
(fig. i4), que les Belges de cette 
époque ont connu la civilisation 
du Bronze et jJendaut longtemps 
ils ont employé, concurremment 
avec les premiers, leurs anciens 
instruments de pierre. 

Les deux âges du Fer sont, 
au contraire, représentés en Bel- 
gique. Ce métal a été d'abord 
introduit par le commerce, puis 



LA PATRIE BELGE 3i 

on a commencé à le travailler dans notre pays et à en faire les armes et les outils dont 
on avait besoin. 

Une nouvelle race d'hommes grands, à tète longue et aux cheveux blonds, celle de 
Hallstatt (Houzé), pénètre en Belgique et vient se mêler à la population. 

Le premier âge du Fer ou époque de Hallstatt est représenté en Belgique par 
de nombreuses sépultures à incinération, telles que celle de Sinsin (Xamur), étudiée par 
M. A. DE LoË (fig. i5), conservateur aux Musées roj^aux du 
Cinquantenaire, qui étudie les civilisations protohistoriques 
avec infiniment de soin et de science. Signalons également 
les tombelles à incinération de la Campine et des provinces 
méridionales. 

L'époque de la Tène ou deuxième âge du Fer est égale- ^ ,_ ..... 

ment rei^résentée en Belgique par les sépultures à incinéra- | ' ' ^,^, - 

tion d'Eygenbilsen (Limbourg) et de Sibret (Luxembourg) 
et j>ar les camps d'Hastedon et de Bonne. Les savantes 
recherches de MM. A. Becquet, le créateur du magnifique 
Musée archéologique de Xamur, et A. de Loë ont beaucoup 
contribué à nous faire connaître cette partie de l'histoire 
de notie pays. 

Comme on le voit, les études préhistoriques sont extrê- 
mement cultivées en Belgique. Diverses sociétés s'occupent F'g- i^- — ^- "^ loe, 

de publier les résultats des trouvailles faites par les savants. Conservateur aux .Musées royaux 

'- -^ du Cinquantenaire. 

Parmi elles, citons surtout la Société d'anthropologie de 

Bruxelles, dont s'occupe si activement son dévoué secrétaire, M. V. Jacques, profes- 
seur à l'Université libre de Bruxelles, et qui compte parmi ses membres de savants 
préhistoriens comme MM. A. Cels, Claerhodt, Ch. Comhaire, G. Cumont, L. De 
Pauw, Ed. De Pierpont, Al. Flébus, J. Fraipont, Em. Hublard, A. Lemoxnier, 
M. Lohest, E. Eahir, H. et L. Siret, L. Tiberghiex, A. Vax Bastelaer, E. Van 
DEx Broeck, e. Van Overloop, etc. 

Georges Engerr.vnd. 






LA BELGIQUE 



Dans ses pro]K)rtioïis réduites, lu Belgique offi'e le spectacle d'uue contrée harmo- 
nieuse et varice. Un peuple y vit à l'étroit ; la terre s'3^ morcelle à l'infini ; et cepen- 
dant le travail des liommes n'y fait point tort aux beautés naturelles. Celles-ci 
s'accordent avec l'effort humain pour lui faire un cadre charmant ou grandiose. De 
fertiles campagnes rayées par le soc y succèdent à la sauvagerie farouche des zones 
rocheuses. 

Tout le pays se manifeste bien dans ce double caractère de natuie et d'humanité 
pressée. Autour de Bruxelles, Gand, Liège, les villages se multiplient, si denses qu'à 
peine l'un fini, un autre commence. Du cœur de chacun part la grand'route qui les 
relie à la vie générale et traverse des étendues agricoles, des territoires schisteux, 

l'alternance des glèbes indus- 
trielles et arables. 

La terre ici est partout 
la grande alchimie de vie : 
lieu n'est perdu pour le 
labeur sans trêve d'une race 
par excellence active et vail- 
lante. La rivière, la forêt, 
la plaine, les cavernes 
profondes travaillent pour 
l'homme des cités aussi 
bien que pour le paysan, le 
marinier, l'ouvrier des usines 
et des houillères. En haut, 
en- bas, eu tous sens, on 
laboure, on draine, on fouit, 
on fait les semailles pour 
les moissons futures. La 
charrue qui écorche le 
champ, le feu de mine qui 
éventre la montagne, le pic 
qui fend les matrices ter- 
restres, l'écluse qui gronde 
au passage des barques, 
l'humble moulin qui fait le 
pain, tout concourt à l'œu- 
vre de l'or, de la vie, du 
sang transmués pour cette 
Belgique où il y a toujours 
des bras pour le travail, 
mais où il y a plus encore 
de bouches pour là faim. 

Bruxelles est la colon- 
SAi.Mi; (.1 m 11-. nade symétrique et pavoisée. 





KKLXKLLKS. — IIÙTKI. DlC \II,LK. 



LA PATRIE BELGE 



dressée en décor par-dessus l'immense horizon industriel. Là-bas, le rauque aboi des 
syrènes, prolongé par-dessus les plaines de l'Escaut, signale l'arrivée des transatlan- 
tiques ; dans le feu et les fumées la race des cyclopes martelle les métaux qui demain 
sci'ont des ponts, des locomotives, des steamers; ailleurs ronflent les chaudières, 
halettent les turbines, bat le pouls saccadé des machines. Ici s'enregistre en échos 
affaiblis la rumeur immense de tout l'organisme en travail. 

Mais pour ne remuer point les tonnerres, Bruxelles n'en fait pas moins sa partie 
dans la symphonie qui accroche ses arpèges aux agrès des fk)ttes appareillantes et 
meugle avec les poumons des monstres enchaînés aux abîmes souterrains. La sécurité, 
le bien-être, le jeu rythmique des pouvoirs, l'intense culture intellectuelle lui assurent 
une prééminence toujours plus haute de capitale en qui bat le cœur sensible de la 
Belgique entière. C'est en elle qu'un pays petit par son étendue a jjris graduelle- 
ment connaissance de ses foi'ces, aujourd'hui illimitées; c'est à travers elle aussi que 
le monde a acquis la notion des admirables vertus d'un peuple jeune de ses soixante- 
quinze années de liberté. Elle-même, comme dans le dessein de ne point paraître trop 
séculaire, a recherché des grâces de rajeunissement pour mieux s'accorder à l'âge de 
la nation nouvelle. 

Quand, par pans énor- 
mes, tombèrent les vieux 
quartiers et qu'avec eux 
sombi'a la petite vie provin- 
ciale du Bruxelles antérieur, 
on eiit dit que la large pei'cée 
des grands boulevards nou- 
veaux avait été ménagée pour 
la Joyeuse entrée de l'esprit 
du siècle. A la place des 
boueuses venelles, bordées 
d'antiques chandellerùes, 
d'auberges aux noms de 
saints, de brasseries elïluaut 
en relents gras, de bou- 
tiques à auvents où ago- 
nisaient de précaires com- 
merces, des enfilades d'ar- 
chitectures pompeuses, des 
fastes de palais privés et 
publics, de nobles ordon- 
nances statuaires assortis- 
sant le marbre et les métaux, 
semblèrent allégoriser l'or- 
gueil et la gloire d'un peuple 
jailli par sa volonté du trou- 
ble creuset des politiques. 

Bruxelles est, à cette 
heure, une des reines privi- 
légiées parmi toutes celles 
qui sont les chef s- villes du 
continent. A la considérer 
dans sa masse, avec sa bario- 
lure de grand décor large- 
ment brossé, avec ses den- 
sités et ses fouillis de 
maisons eu biiques roses, en 




IlOllil, UK Vll.l.li. 



36 



LA l'ATIilK BP:LGE 



grès violet, en moellons blanc-s, à brètèqucs, à moucliaribys, à iDignous eu cols de 
cygne ou en gueules de brochet, :ï balcons l'ieuronués, à bossages, à culs-de-lampe, 
à cariatides, à revêtements de faïences émaillées, luisantes comme des miroirs, 
vernies comme des panneaux de carosses, — avec ses grandes artères nouvelles faites 
pour des passages d'ommtigancks, de foules et d'armées, avec les bosquets, les lacs, 
les rocailles et les statues de ses jardins paysagiers, — avec là-baut le dôme et la 
colonnade de son babylonien Palais de justice et en bas, tout au fond de l'entunnoir de 
ses vieilles rues, l'envol de la miraculeuse flèche de l'Hôtel de ville, lys ajouré, bijou 
d'orfèvrerie ciselée, cri d'orgueil taillé dans la pierre et porté jusqu'aux j^ieds du 
Saint-Michel, éponyme de la cité, — avec les proues, les rostres, les gradins, les 
gables effilés, les fat^-ades cannelées des anciens hôtels des Serments, — c'est^Ia sur- 




t.Ar<l>. — l,.\ MAISON DES lIATlil.lKHS 



prise et l'amusement d'une capitale avenante, bariolée, saine, joyeuse, propice au 
désœuvrement et au travail, et qui pense, peine et jouit; qui a ses lieux de plaisir, 
de prière et de méditation, églises, bibliothèques, écoles, musées, théâtres; qui là-bas, 
du côté des banlieues, dans le tourbillon de ses fumées de fabriques, fait par-dessus 
les silences de l'autre, la ruche spirituelle, sa rumeur de ruche industrielle. 

Une heure de train à peine la sépare d'Anvers et tout a changé : la vie, l'âme, les 
aspects du travail. Dans le grand port tumultueux, empli du bruit des eaux, du vent 
et des machines, gronde, halette et tumultue une race énergique, violente, calculée, 
résolue. Le coup de force régulier et mesuré du portefaix des docks, cariatide qui de 
ses épaules larges comme des dalles soutient les destins anversois, s'apparie au méca- 
nisme précis de ces cerveaux de marchands actionnés par l'idée du gain et en qui 
revit la filiation des grands négociants du passé, tels que les peignit Leys, hommes 



LA PATRIE BELGE 



37 




l.A CATHEDRALE. 



d'affaires et de faste vivant entre leur comptoir et leur palais et se rendant à la 
Bourse précédés par des joueurs de trompette et de flûte. 

Une chirurgie brutale, furieuse, ici comme à Bruxelles, a taillé dans le liallier des 
maisons de l'ancienne cité : partout la brique a saigné 
et cependant, si nombreuses y étaient les richesses 
pittoresques léguées par un passé glorieux, que même 
tronçonné, avec ses moignons mutilés et son sque- 
lette historique dénudé jusqu'à l'os, Anvers, dans le 
décor massif et lourd de ses grandes artères actuelles, 
garde encore des coins de son àme d'autrefois. Il y a 
toujours autour de son Hôtel de ville des venelles 
savoureuses, d'étranges et mystérieux passages, 
comme le Pont-aux-Anguilles, il y a toujours les mai- 
sons illustres du Steen et de la Halle des bouchers. 
Ailleurs, dans le quartier des brasseries, près du 
port, c'est la Maison Hydraulique, une cuve, un esca- 
lier et une pièce d'apparat, rien que cela, mais dans 
des ors fauves de pénombres, dans un rutilement 
sourd de cuirs de Cordoue, dans un recul de siècles où il semble qu'une main va 
déployei- les volets fermés de la grande chambre pour éclairer l'arrivée d'un person- 
nage en pourpoint noir et fraise blanche, le grave Van Schombeke, l'assainisseur de 
l'Anvers du xvi'^ siècle. Ailleurs encore, c'est la vénérable demeure des Plantin avec 
sa grande cour festonnée d'une vigne triséculaîre encadrant la fière devise Labore 
et Constantia, avec ses presses qui tiiaient les Bibles, les grands livres de la science 
d'alors, les beaux textes enrichis de gi'avures, les édits, avec son labyrinthe de pas- 
sages, d'escaliers, de salles transformées en musées, avec sa petite boutique du 
« Gulden passer «, où se vendaient les livres, où se traitaient les affaii'es, où venaient 
Rubens, Pourbus, Quellyn, Martin de Vos, le greffier Grapheus, et qui voyait passer 
Juste Lipse arrivant corriger ses épreuves dans un petit cabinet tapissé de fleurs de 
Cordoue tout lempli encore de sa présence spirituelle. 

La grande vie des âges s'est étei'uisée aux alentoui's du port ccimme pour commu- 
niquer plus aisément avec le reste du monde. Et 
voici les tours et les églises, voici les monu- 
ments de la prière et de la foi : Notre-Dame en 
or et en dentelles de pierre, agenouillée dans sa 
pompe de cathédrale ; voici Saint-Paul avec ses 
boiseries feuillues comme des fougères tropi- 
cales, son calvaire aux saints convulsés dans les 
tortures, son jardin des Oliviers escaladant un 
amas abrupt de rocailles; Saint-Jacques aux 
grands vitraux flamboyants parmi le demi -jour 
des nefs et qui garde, sous une dalle, dans la 
chapelle illustrée par le miraculeux Saint Geor- 
ges, cantique des cantiques du plus luxuriant des 
génies, l'essence décomposée de l'énorme Rubens. 
De sanctuaire en sanctuaire le panthéisme 
du maître coule à pleins bords, célébrant la 
louange du pai-adis chrétien à travers une sorte 
de messe païenne et mystique à sa propie 
gloire plus encore qu'à celle des martyrs et des 
bienheureux. Rubens est vraiment ici la grande 
âme universelle : il est dans les maisons, il est 
dans les musées, il est dans la rue. Il est dans 
le port où les plastiques des débardeurs se 




l,E UEFEKOl ET l.A 



38 



LA l'A TRIE BELGE 



iiiodèlont encore, a\yvès trois siècles, sur les rythmes de ses torses athlétiques. 
C'est le caractère de ce pays belge, battu et rebattu sur l'enclume des âges, que 
presque toutes ses villes demeurent frappées d'une empreinte qui les diversifie entre 
elles. Toutes ont gardé jalousement leur autonomie et celle ci leur confère une beauté 
spéciale que le temps n'a pas usée. Quand, à Dieure de la sortie, dans Gand, s'épand 
le flot des ouvriers de fabrique, on croirait encoi-e assister à un de ces mouvements 
populaires qui précipitaient vers la place du Vendredi les ardentes milices coinmu- 
nières. Les visages sont rudes et froncés : l'ombre tombée du Beffroi les sculpte en 
reliefs belliqueux. Si l'Anvers moderne, avec ses Alliambras et ses Eldorados, 
a l'air d'un caravansérail ouvert aux marins du mondp, Gand évoque une ville guer- 
rière, toujours commandée par son château i-ébaibatif et qui, la nuit, lève ses ponts 
et ferme ses portes. Une âme altière et violente s'y mesure, semble-t-il, à la hau- 
teur de ses tours. On les aperçoit de tout le paj's environnant, et bien qu'elles soient 

presque toutes chrétiennes, il en est, 
comme Saint-Pieri'c, qui, dans leur 
aspect rébarbatif, ont quelque chose 
d'un donjon qui défierait même le 
Ciel. Cependant la bataille n'est plus 
d'homme à homme, elle est entre 
riiomme et la machine. Le ronfle- 
ment des filatures gantoises réi)ond 
au tonnerre des charbonnages et 
des laminoirs là-bas au pays du fer 
et de la houille. Le passant attardé 
des rues voit flamboyer dans la nuit 
les trous de leurs hautes carcasses 
comme aux routes poudreuses du 
Borinage le nocturne chemineau 
regai'de s'écheveler les feux roux 
des « gueulards ». 

Ces images toutefois ne caracté- 
risent que des asjjccts limités de la 
grande ville. Gand l'st un puissant 
alambic d'or et d'affaires; mais il 
est aussi un des pins actifs courants 
intellectuels du p;iys. Le siècle, qui 
a taillé à vif dans ses lues et ses 
jjlaces.lui a fait, avec les ])ercccsqui 
r<int éventié, une large voie triom- 
phale au bout de la<|nclle demeuient 
en faction, comme des sentinelles 
que notre époque n'a i)as relevées, 
pon Hôtel de ville, son Beffroi, sa 
IFalle aux diaps, son Gérard Duj'- 
\('lsteen, ses maisons orféviées du 
|iiai aux Herbes et ses belles égli- 
Mjs, Saint -Bavon, Saint- Michel, 
Saint-Nicolas. La pierre fait enten- 
dre là partout les grandes voix 
muettes qui parlent d'un passé mer- 
veilleux comme une légende. 

Mais Gand est aussi la cité des 
fleurs et des Béguinages. En mai, 
des espaces immenses s'émaillent de 



ii 




LA PATRIE BELGE 



■^9 



la clarté des floraisons, et celles-ci continuent dans les petits jardins aux parcs en forme 
de cœur et de croix où les filles de Sainte-Begge cultivent l'allégorie de leur foi candide. 
Ce sont là, corume à Louvain, comme à Malines, comme à Courtrai, des coins de vieille 
ferveur. Aucun toutefois n'a le cliarme touchant de ce Béguinage de Bruges où les petites 
maisons roses, au bord des gazons verts sous les peupliers tremblants, sont comme 
des volières mystiques pour les liumbles âmes renonçantes que même l'heure égouttée 
des carillons n'intéresse plus. Avec les lents cygnes des canaux, elles sont bien les 
symboles vivants de la mort de l'ancien Bruges. Cependant voici que l'ossuaire 
a bougé : une voix a été entendue qui disait : « Réveille-toi, ô toi qui n'étais 
qu'endormie. » Un Bruges nouveau a fait le geste de la vie, et à ce geste une ville 
jeune est sortie de la mer. Zeebrugge est la prise de possession de l'infini dans un de 
ces corps-à-corps géants où il faut bien que les éléments acceptent d'être asservis au 
génie de l'homme. Bruges verra-t-elle revenir les temps où elle portait le sceptre et la 
couronne? Les houles qui lui apportaient les navires du monde ne dépasseront pas, 




BRUGES. — LE LAC D AMOUR. 

heureusement,"' ses écluses et ses darses. Son cœur séculaire restera enseveli au 
tombeau fleuri de ces architectures, le Beffroi, le Franc, l'Hôtel de ville, l'hôpital 
Saint-Jean, Notre-Dame, Saint- Sauveur, la chapelle du Saint-Sang. Pour les amants 
de la beauté mystérieuse enclose dans les choses, elle demeurera la cité des vieilles 
nierres et des canaux aux eaux dormantes. Comme en un miroir magique, le passé s'y 
réfléchit en une pâleur d'évanouissement, frustes et caduques façades anguleusoment 
profilées, édicules à rameaux gothiques, tribunes aux fines saillies ogivales pareilles 
à des vrilles de liserons, pans de façades noblement historiées derrière lesquelles ago- 
nise une demeure autrefois illustre. Bruges est délicieusement toujours la ville des 
coins intimes perdus au détour des vieux murs, des petites solitudes mortes, des bouts 
de quai bordés de pignons lambrequinés, des étroites ruelles étranglées entre des 
f>odshiiis comme des léproseries et des morgues, des vieux quartiers muets comme des 
cloîtres où seulement, à l'heure des offices, grelottent des cloches. 



4o 



LA PATRIE BELGE 



Mais toute l'ombre n'est pas taciturne et triste ; un songe quelquefois vous i>rend 
l)ar la main et vous mène vers un i^etit palais à la faoade fleuronnée comme une 
vigne de pierre. Derrière les verrières aux meneaux de plomb se lève .alors un passé 
de joie et d'amour. L'amour, la mort, voilà bien les sorcelleries de ce Bruges qui 
partout évoque le charme insidieux du périssable et rend d'autant plus désirables les 
suprêmes fêtes de la vie. 

Toute la vieille Flandre, d'ailleurs, est un vaste reliquaire où, comme l'os et la 
substance des humanités décomposées, se commémore l'âme magnifique d'un peuple. 
Par-delà la distance et les âges, il semble que le Beffroi de Bruges fait signe au 
colosse yprois, à ces prodigieuses Halles pareilles à des arches démesurées sous 
lesquelles ne passe plus que le dernier flot d'un fleuve tari. Tout ici est à la taille 
d'une race qui, pour magnifier ses droits conquis, se construisait des cathédrales 
laïques, vastes comme les basiliques que, tout près, elle élevait à Dieu. La tour carrée 
de Saint-Martin, à Ypres, fait pendant au pilier planté au cœur des Halles. Aucune 
impression, chez nous, si ce n'est celle qu'évoque Notre-Dame de Tournai, n'est com- 
parable à la solennité du vaisseau profond qu'ouvre, entre ses deux rangs de piliers 
cylindriques, la grande église romano-ogivale. 

Ailleurs, à Louvain, à Audenaerde, à Courtrai, la maison civique n'est plus, 

mesurée à cet étiage de l'or- 
gueil des communes, proche 
encore des fermentations ini- 
tiales, que l'allégorie luxu- 
riante de l'état enfin stabilisé. 
A Louvain, l'édifice, avec ses 
élancées de tourelles et ses 
floi'aisons de dais, de pinacles, 
de culs-de-lampe, de sta- 
tuettes, apparaît comme une 
arborescence inouïe, rami- 
culée en un fouillis de végéta- 
tions enchevêtrées. Ne rai- 
sonnez pas avec un caprice 
aussi tai'abiscoté ; laissez-vous 
aller à l'impression d'un 
hymne, d'une grande cantate, 
d'une symphonie panthéiste et 
effrénée. 

Cette impression, vous la 
retrouverez, avec plus de 
mesure, à Audenaerde. Rien 
que le toit, avec son fourmil- 
lement de statues, d'aiguilles, 
de petites lucarnes à capu- 
chons, de groupes d'enfants, 
de tourelles, de bouquets de 
colouuettes, serait déjà une 
merveille; et là-dessus se 
meut, court, fleurit, palpite, 
en une espèce de sourd tres- 
saillement des moellons qui se 
métamorphoseraient en flore 
et en faune, une vie de la 
pierre, du fer et du cuivre 
AVDE.NAERDE. — i.'iioTEi. DE vii.LE. faitc dc toutcs Ics animalités 




LA PATRIE BELGE 



4t 




LE l'OLHO.N. 



rampantes, serpents, lézards, crocodiles de haut en bas enlacés aux feuillages, enclie- 
vètrés aux vrilles, môles à l'exubérante forêt des rinceaux et des mofjfs. C'est bien 

'œuvre d'un de ces grands artistes aux imaginations 
un peu folles, enivrés d'un rêve panthéiste, le cerveau 
congestionné de formes et d'images et qui suggéraient 
dans leurs édifices des rappels lointains de temples hin- 
dous, de pagodes chinoises et d'orfèvreries japonaises. 
Maître Van Pede, en vérité, était un bien extraordi- 
naire décorateur. 

Beffrois, halles et hôtels de ville toujours vont, 
d'horizon en horizon, doigts indicateurs attestant qu'il 
y eut là des sèves à pleins flots, des cœurs de mar- 
chands et des âmes de héros, croix de pierre, trophées 
et arcs de triomf)he par-dessus des charniers, des 
Joyeuses entrées et des défaites et des victoires La 
campagne, autour, nourrie de l'engrais puissant des 
vies versées, gonflée de germes et comble de fructifi- 
cations, se soulève d'une houle d'actions de grâces vers le dieu des cathédrales, et des 
basiliques, à leur tour émergeant des sillons profonds comme les orgues d'une immense 
messe mj^stique. Saint-Pierre de Louvaiu, Saint-Rom haut de Malines, Saint-Léonard 
de Léau et toutes les Notre-Dame, celles d'Anvers, de Bruxelles, de Courtrai, de Hal, 
de Pamele, de Bruges, de Tongres, sont les miséricordes vivantes de ces contrées 
d'antique foi. Elles gardent des trésors accumulés par la piété des âges : elles 
possèdent en ors, en gemmes, en émaux où se joue un reflet du paradis, le symbole 
des toutes-puissances de l'Eglise. Mais quelquefois ce n'est plus, comme à Damme, 
qu'un tronçon de tour, moignon d'un ancien sanctuaire amputé, quille d'un grand 
vaisseau emporté par le flot des âges non moins redoutables que les flots de la mer. 
Lisseweghe, austèrement restauré, achève, aux sables des dunes, le défilé des belles 
églises de la Flandre. Tout a bien changé dans la plaine plate qu'elle commande. 
Des villettes ont surgi là où n'existaient, dans un désert mort, que de petits villages 
de pêcheurs. L'une après l'autre, des plages sont nées, bouquets de vie marine, par- 
dessus les sables et les écumes. De La Panne à Ostende c'est une succession de jeunes 
stations auxquelles sourit la fortune. Déjà on peut voir le temps où toute la côte, 
en marge de la grande palpitation magnétique des flots, ne sera qu'un long boulevard 
peuplé, avec des maisons, des parcs, des jardins d'essences vertes qui seront la reprise 
des droits de la terre devant le règne infini des eaux. 

Quelques heures de train vont nous jeter dans un pays bien différent : une autre 
race, remuante et décidée, s'accorde là avec les reliefs brusques d'une contrée violem- 
ment travaillée aux origines par les feux intérieurs. Les industries, les conditions de 




OSTEMli;. — l.A l'I.AOi; ET I.E Kl'KSAAL. 



4^ 



LA PATRIE BELCiE 




l'existence ont changé avec les asi)0('ts et les paysages. Aux douces et placides régions 
des Flandres, les petits niélioi-s, i" ivii,.i;i..,. 1,.^ tiavaux agi-aires ont la lenteur du 

cliaiiot roulant par les routes et 
<lcs elialands lialés par les jivières. 
La vie s'y alterne de songe, de tra- 
vail et de mélancolie. Parfois toute 
activité, aux limites d'une humanité 
frai)pée du mal sourd des déca- 
dcMices, s'ariête. 

En Wallonie, les bras, les grès 
et jusqu'aux profondeurs de la terre 
tiavaillent, d'un effort incessant. 
l)()ur l'homme immémorial de la 
contrée. Mons, Cliarleroi, Liège sont 
des forges qui ne s'interrompent pas 
et dont les feux éclairent tout l'ho- 
rizon du pays. Partout les charbon- 
- i\ „ 1 1, i,M\!;i. nages, les hauts-fourneaux, les ate- 

liers métalhn'giques hérissent de 
leurs installations des paysages toui'billonnants et dévastés. Ailleurs les verreries 
flambent, les trous de mine éventrent les carrièi'es, l'eau fait vironner les l'oues des 
l)olissoirs. La livière, du iHJste, n'est jamais loin : elle fait sa partie dans le concert 
des activités générales; elle est, dans ce pays d'eau qu'est la Belgique, une des forces 
qui activent les industries. Toutes sont diligentes et forment le chœur des ondines 
du pays meusien. Les cadettes, entre le friselis des saules, jasent, bouillonnent aux 
barrages, jouent avec les palettes des aubes, s'amusent à laver des pans de ciel sur 
les galets de leur lit. Mais il y a aussi les grandes, les aînées, les mères ouvrières. 
Quand la Sambi-e, à Namur, se confond avec la Meuse, elle a fait déjà toute une grosse 
besogne industrielle et mai-chande, mêlée au batelage, au tonnerre des usines, au 
négoce des petits centres. C'est un raccourci des énergies violentes de la Meuse : 
celle-là, dans l'entonnoir de ses roches, avec sa large coulée mirant au passage des 
pics abrupts, des pans de féodalité en ruines, les hautes silhouettes des donjons 
modernes, aciéries, charbonnages, verreries, ateliers de construction, est bien l'âme 




M K (.1';m;iiai.e de ihna.ni. 



LA PATRIE BELGE 



40 






LA CASCADE DE COO. 



de tout le pays wallon. A Namur elle n'est encore que batelière, avec des silences de 

nature, mais dès Hiiy elle devient l'artère vivante du grand pays de Liège. Une 

ligne d'épaisses et tonnantes fumées marque la trajec- 

toii-e au cours de laquelle l'industrie, comme emportée .i-.ci\?h 

d'un formidable élan, emplit de ses mugissements les ^OO 

cités et les campagnes. De Seraing à Angleur tout le ^ 

pays n'est qu'une fournaise ; le grand œuvre du feu et 

des métaux s'y élabore sans répit ; et cette dépense 

énorme d'activités, changeant de caractère, ensuite 

déborde vei's la Vesdre et alimente les manufactures 

de Verviers. -«'f ' """ * 

Cependant, à perte de vue, bordant la Fagne ^'^f i^ 

farouche, moutonne la mystérieuse forêt de l'Ilerto- w' ' 4" 

genwald. Spa, Francorcluimps, Stavelot acheminent p -• __ '• ,g^ 

vers le Luxembourg. A Bastogne nous sommes au — -nF,Tr. "_.-7_i- ' '" •^^"^''^ 

cœur d'une Ardenne aux beautés sévères. Là-bas, 
ai.x défilés de la Lesse, est i-esté le frais bouquet des 
idylles L'Ourthe et l'Amblève élargissent l'entonnoir des monts à la taille des épopées. 
La Semois, au delà de Florcnville, nous ménage de suprêmes et sauvages splendeurs. 
Quand, apiès une heure de navigation rudimentaire parmi les bouleversements d'un 
chaos, on aborde au petit hameau de La Cuisine, il semble qu'un rideau est retombé 
siir un aspect sauvage du monde primitif. 

Si, grisé de nature et de solitude, vous voulez reprendre ensuite contact avec les 
hommes, retournez vers la grande cuve liégeoise. Vous y retrouverez le bouleversement 
ai)aisé d'une linmanité qui fut prodigue de sang et d'iiéroïsme. 

En pays flamand, un hymne sort des maisons du peuple ciselées comme des 
châsses. Ici, ni tours ni beffrois, mais un étonnant édifice, le Palais des princes- 
évêques, un grand jardin de pierre fleuri du plus amusant mélange hindou, gothique, 
reuaissance, la fantaisie et la gaîté d'un peuple qui, même à la cour des maîtres, 
se sentait encore chez lui, une farandole de piliers torses, vermicelles, cannelés sous 
l'éclat de rire des mascarons grimaçant aux chapiteaux. A Saint-Paul, à Saint-Jacques, 
à Saint-Martin encore, sous les prismes réfractés des verrières mystiques, la mître 
tenait droit entre les épaules; mais ici, dans la vaste maison plus séculaire qu'épisco- 
pale, la table, les vins et le reste aidant, elle pouvait chavirer sans offusquer trop 
le bon Dieu des Liégeois. Il est vrai qu'on n'était jamais longtemps sans se chamailler : 
il fallait alors que l'évêque s'armât en guerre. Les bonnes gens de Liège avaient le 
rire aux dents, mais la tête près du bonnet. Le sang, après les vins, coulait, et puis, de 




M 1; l'A.NOKAMlnri;. 



44 



LA PATRIE BELGE 



nouveau comme le « zon « de l'abeille au temps des roses, allait par les rues et les places 
la folle chanson. L'histoire est pleine de leurs n'voltcs, de leurs défaites et de leurs 

victoires. La paix de Fexhe 
qu'ils font signer au xv'^ siècle 
leur assure presque les droits 
d'une Constitution moderne. 
Les énergies historiques 
ne se sont pas perdues : elles 
ont suivi un cours différent. 
On les reconnaît dans l'inces- 
sant combat d'une armée 
d'ouvriers et d'ingénieurs con- 
tre les résistances des forces 
naturelles. Et quand, entre 
les vieux murs, le long des 
quais, par les rampes et les 
ruelles, gire et spire et vire, 
sur un air ancien, le long ser- 
pentin humain d'un crami- 
gnon, on voit bien que rien 
n'est changé, que la petite 
fleur bleue du sentiment se 
mêle au coquelicot rouge du 
rire sur les bouches, et que, à travers la canonnade des champs de bataille indus- 
triels, comme autrefois sous les décharges des couleuvrines, c'est toujours la grande 
âme indéfectible de Ijiége qui gronde et sonne les branle-bas. 





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« Al! PAYS NOIIi. » 

Eau-forte de Karl Meunier, d'après un tableau de Constantin Meunier. 



C.\MILLE LemONNIER. 



FLAMANDS ET WALLONS 



Du chasseur primitif, dont on a trouvé le souvenir et la trace dans la caverne de 
Furfooz, au Celte à demi germanisé déjà à qui les Romains imposèrent leur civilisation 
et leu:;s lois, bien des peuples se succédèi-ent, se combattirent et se mêlèrent sans 
doute sur les territoires dont se compose l'actuelle Belgique. L'ethnographie, 
science incertaine encore, n'a pas su déterminer avec netteté toutes les composantes 
de nos races, et dans l'obscurité des matins de l'histoire les savants en sont encore à 
chercher un guide sûr. Si l'on s'en 
tient à l'âge historique, on constate 
que dès l'époque où les embryons 
des nations modernes commencent 
d'apparaître, dès le haut moyen âge 
deux groupements de peuples se 
distinguent sur notre sol : Fla- 
mands et Wallons. Ils se distin- 
guent si nettement même, que tout, 
au premier abord, la langue, le 
caractère, la culture, semble les 
différencier radicalement, les oppo- 
ser l'un à l'autre. Pour l'observa- 
teur superficiel, c'est une surprise 
que l'on eût pu englober dans un 
même État les gens de Bruges, de 
Liège et d'Arlon. Et cependant, il 
a suffi de soixante-quinze ans de 
vie commune pour que les angles 
des caractères se soient adoucis, et 
pour que le peuple de Gand, aussi 
bien que celui de Liège ou de Bru- 
xelles, puisse célébrer avec un 
patriotisme qui n'a presque plus 
rien d'artificiel un jubilé national 
que le pouvoir organise, mais 
auquel cette fois le peuple entier 
participe. C'est que ces différences 
entre Flamands et Wallons ne sont 
peut-être pas aussi essentielles, 
aussi foncières qu'elles le parais- 
sent. S'il est vrai que c'est l'intérêt 
économique qui a été le premier et 
le plus solide trait d'union entre 
nos provinces si les bienfaits d'une 
entente entre des districts indus- 
triels et des districts agricoles sont 
à l'origine de notre conscience 
nationale, nos populations n'au- 




JL'1.ES LAGAL. — VI L.V ll.A.NUl.L. 



4G LA PATRIK BELGE 

iiiient cepeudant pas pu supporter la vie commune si elles avaient été d'humeur 
complètemcut incompatible. Peut-être, à bien scruter la psychologie de nos types 
uatiouaux, constatera-t-on qu'il existe entre eux une sorte de cousinage, et que leur 
différence ne provient que de la dose plus ou moins forte de sang germanique qui coule 
dans leurs veines aussi bien que des diverses conditions économiques et politiques dans 
lesquelles vécurent leurs aïeux. Flamands et Wallons appartiennent à ce grand grou- 
pement de peuples que M. Adrien Mithouard appelle les Occidentaux, et qu'il carac- 
térise en déterminant ce qu'ils ont ajouté aux enseignements primitifs de leur reli- 
gion : « l'esprit romain, le doux entêtement celtique, le tempérament barbare, et puis 
la solidité mégalithique, la méthode, la résolution; déplus, l'instinct chevaleresque, 
le culte de la femme, une sensibilité précieuse, une rudesse polie, le goût des codes, 
des règles et des théologies, un singulier besoin d'attacher partout sa croyance à des 
signes locaux, une tendance à situer toujours cet invincible idéalisme dans les choses 
les plus ordinaires de l'existence pour y toucher son rêve avec ses doigts, la dureté du 
vouloir, l'emportement de vivre et la générosité d'agir. » 

Du (|Uoi notre sens propre (sens occidental) est fait? dit encore M. Mithouard. Mais 
de cette robustesse que j'admire dans Corneille et chez Poussin, de ce qui donne à la 
peintui'e d'un Rembrandt sa solidité profonde, à la symphonie d'un Beethoven son 
large mouvement, et en un mot de ce grand et puissant vouloir vivre dont la poussée 
a fait surgir la voûte occidentale. Mais une qualité domine en nous toutes les autres, 
un caractère résume tous les caractères, notre sens exact, notre notion nette et hau- 
taine des réalités. Car nous n'avons jamais rien fait que nous n'ayons voulu fortement 
en organiser l'entreprise. Nous avons toujours cherché à défendre nos œuvres du 
temps et du hasard. Témoins ces lois délicates où voulut s'asti'eiudre la chevaleiie, 
ces règles précises selon lesquelles nous avons accoutumé de bâtir, cette casuistique 
méticuleuse selon laquelle nous nous sommes édifié une morale. «C'est l'Occident, selon 
la forte remarque de M. Charles Maurras, qui a déterminé l'Europe, qui a solidifié les 
peuples nomades, leur a donné l'art de bâtir, la civilisation, la chevalerie, la liberté 
bourgeoise, les universités, copies de l'École parisienne, et qui a fixé la religion tiu 
sol. » 

Ces traits essentiels, qu'on ne peut fixer avec plus de sûreté, "Wallons et Flamands 
les possèdent également. Mieux encore, ils les résument, peut-être avec moins d'éclat 
et d'harmonie que leurs voisins de France, mais avec force et d'autant plus qu'ils 
présentent les deux courants ethniques dont s'est formé le fleuve occidental. Frères 
aryens, les Germains et les Celtes, sous la dominante de l'Idée romaine et l'empire des 
mille différences que suscitent les circonstances de l'histoire, ont formé l'Occident : où 
sera-t-il mieux caractérisé que dans le pays où les deux éléments entrent en contact, et 
qui, dans son aspect physique même, a su réunir en ses frontières étroites tous ou 
presque tous les aspects de la « terre du Coucliant ». 

Avec la monotonie de sa ijlaine flamande, coupée de canaux, fécondée de sueur 
humaine, et si verdoyante sous son ciel gris où règne le vent, avec l'opulente ondula- 
tion de ses coteaux brabançons, avec son âpre Ardenne aux forêts épiques, sa Wal- 
lonie riante aux rivières claires, sa Campine, bruyère sombre semée de bosquets, ses 
villes hérissées de clochers, ses ruines féodales et ses églises de granit, ce petit pays 
belge, merveilleusement varié, ne condense-t-il pas les caractères de l'Ouest européen, 
terre privilégiée des vastes cultures, des forêts virides, des ciels mouvementés et des 
beaux fleuves? 

De même, ces populations. Les groupant par langue, ou les nomme flamandes 
et wallonnes ; mais cette division, au regard attentif, a quelque chose de simpliste, et 
la riche variété des tempéraments occidentaux se manifeste excellemment dans les 
peuples belges. L'homme des âpres plateaux et des forêts d'Ardeune, ijositif, dur aux 
autres comme à soi-même, n'a point la même qualité d'âme que l'habitant de la vallée 
niosane, rêveur aimable et doux, que le villageois de l'Eutre-Sambie-et-Meuse, rude 
et joyeux terrien, belliqueux et bon vivant; de même, la race mercantile qui peuple 



LA PATRIE BELGE 4; 

Anvers ne réagit pas aux mêmes excitations que le Campinois farouche et batailleur, 
que le petit bourgeois de Gand, frondeur et particulariste, que le Brugeois voluptueux, 
religieux et attendri. Mais tous, Flamands et Wallons, ont au plus liaut degré ces 
vertus occidentales que M. Mithouard détermina, cette notion nette et hautaine des 
réalités, ce besoin de « défendre ses œuvres du temps et du hasard », ce « grand et 
puissant vouloir vivre ». Quel peuple, en effet, montra x^'us énei'giqnement la volonté 
de se maintenir que ces Flamands, dont la préhistoire n'est que la lutte incessante de 
l'homme contre le climat, contre le marais, contre la mer(i)? que ces Wallons de 
Lothaiingie dont les champs furent tant de fois piétines par les hordes des Bai-bares, 
les armées des rois de France et des empereurs germains? N'est-ce pas encore l'impé- 
rieux « vouloir vi\Te » et le sens jjrécis du réalisme que Wallons et Fliimauds mani- 




I i.Mum i.in v.\: hi: i, i.sial i\ 



festent aujourd'hui en s'adaptaut de si heureuse faron aux nécessités nouvelles du 
monde économique? 

Aussi bien, les uns et les autres paraissent être le produit d'un même mélange 
ethnique. Dans les veines des uns et des autres, le sang des Francs Saliens se mêle au 
sang celtique, harmonisant en un heureux métissage deux grandes et nobles races 
aryennes. De quoi donc alors sont faites ces différences qui éclatent parfois violem- 
ment en querelles sanglantes dans les viUages frontières où les ouvriers de Flandre se 
trouvent mis en coutact avec ceux de Wallonie? Une dose plus forte de sang germa- 
nique dans les provinces du Xord et le façonnage des cerveaux par une langue qui, 
dès le principe, enferma les Flamands dans les barrières de leur originalité ethnique. 



(I) Voir IJSjjopce /liinuimle, par KKiENE lîAlE. 



48 LA PATJilK BKLCiE 

tandis que la similitude des idiomes faisant participer directement les Wallons aux 
bénéfices de la culture française, les justifient d'abord. 

Dans le pays des Ménapiens et des Morins, qui est aujourd'hui la Flandre, la 
culture romaine ne pénétra jamais très profondément. L'épaisse Forêt Charbonnière 
qui coupait alors notre paj's eu deux, suivant une ligne diagonale, empêchait ces 
territoires de communiquer avec les grandes villas gallo-romaines qui découpaient la 
IMcardie, l'Ai-tois, le Ilaiuaut et l'Enti'e-Sambre-et-Meuse en vastes domaines agricoles, 
habités et prospères, ou avec les centres de civilisation latine qui s'étaient établis 
dans la vallée de la Meuse et le long de la chaussée militaire, reliant, par Tournai et 
Tongres, Lutèce aux camps du Rhin. Si la « charbonnière » arrêta la culture latine, 
elle maintint, d'autre part, le premier flot des Barbares germains, de sorte que, dans 
tout le midi du pays, la prédominance resta à l'élément belgo-romain. Au nord de la 
Sylva, l'idiome germanique s'implanta définitivement; au sud, la langue romane, 
alors en formation, demeura dominante, et depuis lors cette frontière ne s'est point 
modifiée. Phénomène capital. Ethniquement, il n'y avait, entre les deux groupes de 
population établis sur les territoires qui forment l'actuelle Belgique, que des diffé- 
rences déterminées par la proportion de sang germanique qui coule dans leurs veines : 
la langue et l'histoire allaient en faire deux i^euples. 

La langue ! C'est que la langue, en effet, c'est la pensée d'une race, c'est la forme 
qu'elle donne aux valeurs morales qu'elle fixe, c'est l'essence de sa sensibilité, c'est 
toute son âme. Pour avoir conservé dans sa pureté et dans sa ludesse primitive son 
vieil idiome germanique, le Flamand, sentinelle perdue du germanisme, et si éloigné 
de .ses réserves qu'il ne pouvait compter que sur soi-même, conserva intégralement au 
cours des siècles son originalité primitive. De même que la vie des tribus préhisto- 
riques qui avaient peuplé les terrains d'alluvion du bas Escaut n'avait été qu'une 
longue lutte contre la mer et le marais, de même, la vie des corporations germaniques 
ne fut dans l'histoii-e qu'une lutte incessante contre la culture française qui l'enserrait. 
C'est cette attitude de défeuse qui, perpétuée pendant des centaines de lustres, a 
donné à la sensibilité flamande l'extraordinaire vitalité qui la caractérise; c'est ce qui 
l'a obligée à se développer en profondeur ; c'est aussi ce qui lui a fermé — au moins 
dans une certaine mesure — l'accès des grands courants de pensée qui ont emporté 
l'Europe à l'époque moderne. 

Le particularisme démocratique, déterminé dès le haut moyen âge par la 
nécessité de l'association dans un pays ingrat que le concours de tous peut seul 
défendre contre la mer, ne contribua pas moins à ce résultat. Mais si ce particu- 
larisme ne fut pas un obstacle à la prospérité flamande dans la civilisation partieu- 
lariste du moj'en âge, il était si profondément ancré dans la race qu'elle ne sut pas 
y renoncer à l'heure où la centralisation croissante imposait le princii^e des natio- 
nalités. Les organismes sociaux, si merveilleusement vivants, que furent les commuues 
flamandes, ne s'élevèrent pas jusqu'à la conception de la solidarité, et se montrèrent 
incapables de s'entendre à l'heure du danger. La Flandre désorganisée, arrêtée dans 
son développement à pai-tir du xvi" siècle, n'eut plus d'autre ressource que de se 
replier sur soi-même et de se maintenir dans un isolement farouche en défendant tena- 
cement une langue qui, loin de se perfectionner, a été en s'adultérant jusqu'au moment 
où le mouvement flamingant en a tenté la restauration. 

Sur le fond du caractère occidental — réalisme, énergie du vouloir vivre, — l'his- 
toire a donc déterminé en Flandre un caractère national qui peut se caractériser 
ainsi : un particularisme étroit qui va jusqu'à la plus extraordinaire méfiance de 
l'étranger, mais qui a du moins le mérite de conserver à la race sa forte originalité; 
une richesse de tempérament que l'isolement a maintenu dans sa fruste vitalité ; une 
large et saine sensualité, motivée par le prix que l'on attache naturellement au confort 
et au bien-être dans un pays dont le climat en rend la conquête difficile ; un esprit 
démocratique ou plutôt populaire qui se traduit par la cordialité un peu vulgaire des 
mœurs et des coutumes ; enfin une habitude de se replier sur soi-même qui développe 



LA TATRIE BELGE 



49 



cette forme particulière du mysticisme, dout Ruysbroeck l'Admirable a été la plus 
forte expression. 

Les populations wallonnes subirent de tout autres destinées, hormis la ville de 
Liège, qui n'est qu'une puissante et magnifique exception. Elles furent au moyen âge 
purement féodales et agricoles. Les cités ne se développèrent guère, et ne formèrent 
jamais, ou presque jamais, comme eu Flandre, ces petites républiques jalouses dont les 
querelles emplissent l'histoire des xii% xin'' et xiv« siècles. Les Wallons n'eurent ainsi 
ni les bénéfices, ni les inconvénients de ce particularisme puissant ci-dessus décrit. 
D'autre part, leur parenté d'idiome avec leurs voisins du Midi les engloba de bonne 
heure dans l'évolution de la culture française, à laquelle ils participèrent non sans 
gloire. Leur sensibilité, leur caractère national subirent donc forcément l'influence de 




I.O.N^IA.NIl.N Mil 



— « LES MINEUIÎS. 



l'esprit français, et pour être plus fine, leur originalité ethnique en est moins forte 
que la flamande. Ils forment une province de civilisation française, une province dont 
les caractères sont peut-être plus accentués que ceux des autres, mais une province 
néanmoins. Et cependant, par le fait qu'ils appartenaient à un autre groupement 
politique, ils ont échappé à la centralisation royale française, ce qui leur a permis de 
garder à peu près intacte l'àme collective qu'ils s'étaient faite à l'époque romane. 
Ils n'ont pas subi au même degré (jue ceux de leurs parentes qu'engloba la Franco 
politique la tyi'annie de Paris ; ils ont su rester eux-mêmes et demeurer avant tout 
de bons Occidentaux. Aucune jîopulation plus que nos Wallons ne possède ces qualités 
que Mithouard déterminait : « le doux entêtement celtique, le tempérament barbare et 
puis la solidité mégalithique, l'instinct chevaleresque, une sensibilité précieuse, une 
rudesse polie, une tendance à situer toujours un invincible idéalisme dans les choses 



5o LA PATUIE BELGE 

les plus ordinaires de l'existence. » Ajoute/ à cela le bon sens réaliste, le goût de bien 
vivre, la faculté de s'adapter à toutes les conditions de l'existence, et vous aurez dans 
sa complexité le caractère de nos ^Vallons, tels que les ont faits la langue et l'histoire. 

Au premier abord, que de difféi'euccs les séparent de leurs frères du Nord, enfoncés 
dans leur i)articnlarisme et si. méfiants de l'étranger! Vision superficielle, différence 
<jui ne s'affirme guère plus violemment que celle qui sépare le Fran^-ais du Midi du 
Lorrain et du Hreton. Aussi bien, peu à peu, ne voyons-nous pas, dans la nationalité 
si récente et si tardive que nous sommes, un caractère se dessiner, un caractère qui 
fusionne les réactions sentimentales et les traits psychologiques des deux races, enfin 
ce que l'on a appelé un peu hâtivement peut-être « une âme belge ». 

Ainsi se vérifie à propos de notre pays cette vérité que Renan formulait à propos 
de la Suisse : 

« Une nation, c'est pour nous xme âme, un esprit, une famille spirituelle, résul- 
tant dans le passé de souvenirs, de sacrifices, de gloires, souvent de deuils et de 
l'cgrets communs; dans le firésent, du désir de continuer à vivre ensemble. Ce qui 
constitue une nation, ce n'est pas de parler la même langue ou d'appartenir à un même 
groupe ethnographique ; c'est d'avoir fait ensemble de grandes choses et de vouloir eu 
faire encore dans l'avenir. » 

Le jubilé de T905 montre que tous les Belges, Flamands et Wallons, possèdent 
cette volonté. 

L. Du.MOXT-WlLDEX. 



L'ÉVOLUTION POLITIQUE 




En tète de ces pages, qui résument l'évolution politique de notre pays depuis 
trois quarts de siècle, il est, croyons-nous, nécessaire d'affirmer nettement que la 
Belgique n'est pas une œuvre récente de la diplomatie européenne, 
que son passé remonte au delà de i83o. En réalité, ainsi que l'a 
magistralement démontré M. Henri Pirenne dans les deux volumes 
de son Histoire de Belgique, la fondation de l'État belge remonte 
aux ducs de Bourgogne. Ils nous ont dotés d'une patrie commune, 
ils lui ont donné les institutions centrales conservées par elle jus- 
qu'au xviii'^ siècle. Mais les ducs de Bourgogne eux-mêmes n'ont 
été que les continuateurs des combattants de Courtrai : ils out 
unifié un pays que la victoire de i3o2 avait arraché à la 
France. Leur oeuvre fut la conséquence naturelle de notre 
histoire médiévale. Si avant eux il n'y avait pas eu d'État e^ 
belge, du moins nos provinces étaient-elles alors peuplées par 
un ensemble d'individus qui, en dépit du bilinguisme et du 
morcellement jjolitique, qu'ils fussent dépendants de la 
France ou orientés vers l'Allemagne, avaient une culture 
intellectuelle, des tendances juridiques et politiques, une 
activité économique communes. 

Notre histoire ne commence donc ni en i83o, ni même 
en i43o, « elle commence en plein is" siècle — a écrit 
M. Pirenne, — et si l'on veut absolument la faire s'ouvrir 
par un acte diplomatique, ce n'est pas la Conférence de 
Londres qu'il faut lui donner comme point de départ, 
mais le traité de Verdun ». 

D'autre part, il n'est pas moins utile de rappeler que les régions qui constituent 
aujourd'hui notre pays ont connu l'indépendance avant i83o. Bourguignons et 
Habsbourg, du xv*^ au xyiii*^ siècle, furent nos princes légitimes, régnant à juste titre 
sur notre territoire, non pas comme ducs de Bourgogne, comme rois d'Espagne ou 
comme empereurs d'Allemagne, mais comme ducs de Brabant, comtes de Flandre, 
marquis de Namur, etc. Il est inexact de parler do « domination étrangère » en 
Belgique avant l'annexion de ce pays à la Hépublique franijaiso en 1795. 

Il n'en est j)fis moins vrai, d'ailleurs, que la Belgique indépendante est née 
en i83o; car si nos aïeux des siècles lointains ont tendu à former un seul peuple, 
s'ils ont voulu vivre libres en face de leurs princes, ils ont été avant tout cependant 
Flamands, Brabançons, Liégeois ou Hennuyers. C'est ce particularisme qui, en s'ac- 
centuant, au xvn"^ et au xviii" siècles, a d'une manière néfaste énervé l'énergie des 
descendants des communiers du xiv" siècle, des Gueux du xvi°; c'est lui qui a permis 
à leurs princes de les entraîner dans les grandes guerres de l'Europe moderne, et à 
leurs voisins de les ruiner ou de démembrer leur sol natal. De tous les enseignements 
que fournissent aux Belges qui se préparent à fêter l'anniversaire de i83o les annales 
du passé de leur patrie, celui-là est peut-être le plus nécessaire à méditer. 



PLACE DES MARTÏBS. 



Monument élevé à la mémoire des patriote» 

tombés pendant les journées de 1830. 

(Sculpteur : Guillaume Geefs.) 



52 LA l'ATiflE BELGE 

L'avenir de ce paj-s dépend de sou lioruogéuéité de plus en plus grande. Tout ce 
qui tend donc à maintenir ou ù -faire revivre les restes de l'ancien esprit partieula- 
riste, régional ou local, à isoler des Belges d'autres Belges doit être énergiquemeut 
combattu par tous ceux qui ont le sentiment national. L'union fait la force. 



II 



La Révolution de 1830 



La réunion, en 1814, de la Hollande et de la Belgique, distraites de l'empire napo- 
léonien pour former le loyaume des Pays-Bas, sous le gouvei'nemeut de Guillaume L', 
de la maison d'Orange-Nassau, avait offert à la fois de réels avantages et de sérieux 
inconvénients. Créé par le Congrès de Vienne pour servir avant tout de « barrière » 
contre les empiétements de la France, le nouvel Etat était assez fort pour défendre 
sou indépendance. Formé d'un pays industriel et agricole : la Belgique, et d'un pays 

commercial, maritime et colonial : 
.__ ^ la Hollande, il était particulière- 

ment bien constitué au point de 
vue économique. Mais si, avant 
1079, Belges et Hollandais avaient 
vécu ensemble sous le sceptre des 
Bourguignons et des Habsbourg, 
ils avaient, depuis lors, été sépa- 
rés et souvent ennemis les uns 
des autres. En exigeant dès 1609 
la fermeture de l'Escaut, les Pro- 
vinces-Unies avaient ruiné Anvers 
et le commerce maritime des Pays- 
Bas espagnols et autrichiens ; les 
Belges s'en souvenaient, comme 
aussi de l'humiliation que leur 
avait imposée le traité de la Bar- 
rière de 1715. A ces causes histo- 
riques de désaccord s'en ajoutaient d'autres plus actuelles : les provinces du Nord 
étaient protestantes, celles du Sud catholiques; une moitié des i^rovinces belges 
ignorait la langue néerlandaise. 

La Hollande avait re^'U, dès le départ des troupes françaises, une loi fonda- 
mentale. Après la réunion des deux pays elle fut soumise à l'approbation des Belges. 
Cette Constitution s'inspirait des principes de 1789; elle organisait une monarchie 
constitutionnelle représentative. Elle déplut cependant aux notables des provinces 
du Sud. Sur i,Go3 d'entre eux, 527 seulement émirent un vote affirmatif, 796 votèrent 
négativement. Première manifestation d'une mésentente qui devait bientôt s'accentuer. 
Guillaume F' déclara néanmoins la Grondwet adoptée par les Belges, en usant de 
subtilités auxquelles nos aïeux mécontents donnèrent le nom d'arithmétique hollan- 
daise : il défalqua des votes hostiles les 126 suffrages qui avaient rejeté la loi 
fondamentale uniquement parce qu'elle x^roclamait le principe de la liberté religieuse, 
imposé par le Congrès de Vienne, et il considéra les 280 absents comme acceptant la 
loi, qui, grâce à ce moyen, fut donc adoptée par 988 voix contre 670! 

Les quinze années j)acifiques du règne de Guillaume I'' furent marquées, en 
Belgique, par de fécondes mesures d'ordre matériel ou intellectuel. Le gouvernement 




CUAKLIIiU, lllT « LA JAMllK IIE UOIS )), TIllANT LE CANON. 

(Épisode de 1830.) 



LA PATRIE BELGE 



se préoccupa de relever l'agriculture, de développer l'industrie, de réorganiser 
l'instruction publique. C'est alors notamment que fut creusé le canal de Bruxelles 
à Chai-leroi, que fut fondée :i Seraing l'usine Cockerill, que furent créées (ou rétablies) 
les Universités de Gand, de Liège et de Louvain, dont on a pu dire que leur solide 
enseignement forma la génération de i83o. 

Mais ces utiles innovations ne pouvaient supprimer les obstacles qui s'opposaient 
à la fusion des deux parties du royaume. Elles n'empêchèrent pas une opposition, 
d'abord sourde, puis déclarée, de se former dans les provinces méridionales contre le 
(c régime hollandais ». D'abord sur le terrain religieux : dès i8i5, l'épiscopat, inspiré 
par M^"" de Broglie, évèque de Gand, avait déconseillé aux fidèles de prêter serment 
à une Constitution qui proclamait la liberté des cultes. Il protesta non moins 
vivement; en iSaS, contre la création, à Louvain, d'un CoUc^x' i>hilosoi)hi(jiie destiné 
(comme le Scminaire général de Joseph II) à soustraire les étudiants en théologie 
catholique à l'influence des séminaires diocésains. 

Puis l'hostilité se manifesta en matière scolaire, politique, administrative 
et financière. Contre le monopole de l'Etat en matière éd»cati\c, les catholiques 
réclamèrent la liberté de l'en- 
seignement. Plus nombreux 
que les Hollandais, les Bel- 
ges se plaignaient en outre 
de ne posséder à la seconde 
Chambre des Etats généraux 
que cinquante-cinq députés, 
comme leurs voisins du 
Nord; ils constataient avec 
déplaisir que la grande majo- 
rité des fonctionnaires civils 
et militaires était choisie 
parmi les Hollandais, que 
l'usage de la langue néerlan- 
daise était obligatoire dans 
les provinces flamandes, que 
la plupart des grands établis- 
sements publics se trou- 
vaient en Hollande. Ils fai- 
saient remarquer aussi que 
les Belges devaient suppor- 
ter la moitié de la dette hollandaise, contractée surtout pour assurer la défense des 
colonies, que le contrôle des représentants sur les finances était rendu illusoire par le 
vote du budget pour un terme de dix ans ; ils protestaient enfin énergiquement contre 
les impôts sur la mouture et sur Tabatage, introduits en Belgique par le gouverne- 
ment de La Haye. 

Libéraux et catlioliques belges, de toutes les classes de la nation, se mirent 
d'accord pour réclamer le redressement de ces griefs. A leur tète se placèrent 
De Potter, Gendebien, Lebeau, Ducpétiaux, JSTothomb, Van de Weyer. LTne presse 
aggressive appuyait leurs revendications. 




lUARLKS ROGIEK PARLANT PuUK BltU.\ELLES LE 4 iEl'TEJU.KL 1 

AVEC LES VOLONTAIRES LiÉKEOis. (Tableau de Soubre.) 



Le gouvernement de La Haye, constatant les progrès de l'opposition, se décida 
à lui faire quelques concessions : usage facultatif des langues, abolition de l'impôt sur 
la mouture, réouverture des séminaires diocésains. Elles ne suffirent pas à ramener 



LA TATRIE BELGE 




Comte FiiÉiiÉRic de Mérobe, 

Blessé mortellement à Berchem le 24 octobre 

mort à Malines le 14 novembre •1830. 



le calme dans les esprits. Bien au contraire, le luécouteutement grandit jusqu'au jour 
où le succès de la révolution parisienne de juillet i83o vint lui fournir l'occasion de se 
nuiiiifoster violemment. Le 25 août, en sortant de la célèbre représentation de /a 

Muette de Portici au Théâtre royal de Bruxelles, la 
foule se porta à l'iiôtel de Van Maanen, l'impopulaire 
tniuistre de Guillaume I'^'^, et à la maison de Libri, 
l'édacteur du National, journal officieux du gouver- 
nement. Les deux demeures fuirent saccagées. 

De cette émeute sortit la Révolution. Tandis que 
se formait en hâte, à Bruxelles, une garde bourgeoise 
destinée à maintenir l'ordre, que les Bruxellois adop- 
taient comme signe de ralliement les vieilles couleurs 
Ijrabançonnes : noire, jaune, ronge, une délégation de 
notables se rendit à La Haye et demanda vainement 
au souverain de faire droit aux plaintes des Belges. 
Sans plus de succès, le prince d'Orange, fils aîné de 
Guillaume I*^'', s'emploj'a à amener une entente en 
profitant des sympathies personnelles qu'il s'était 
acquises en Belgique. Les réjDonses dilatoires du Roi 
accentuèrent l'opposition : elle réclama la séparation 
des deux parties du royaume au point de vue législatif 
et financier. 

Cependant, le mouvement révolutionnaire s'éten- 
dait dans le pays, surtout dans la région wallonne. 
C'est alors que Guillaume F' envoya à Bruxelles son second fils, le prince Frédéric, 
avec des troupes. Elles entrèi-eut dans la ville; mais, après trois jours de combat 
autour du Parc, elles furent forcées d'évacuer la cité (28-26 septembre). L'effusion 
(lu sang rendait désormais impossible une réconciliation. 

Le 25 septembre un Gouvernement provisoire s'était constitué à Bruxelles jjour 
diriger la Révolution. Il comptait comme membres : 
Charles Rogier, Frédéric de Mérode, Van de Weyer, 
De Potter, d'Hoogvorst, Gendebien, Jolly. Nicolaï et 
de Coppin en étaient les secrétaires, Vanderlinden, le 
trésorier. Le 4 octobre il décréta : « Les provinces de la 
Belgique, violemment détachées de la Hollande, constitue- 
ront un État indépendant ». C'est l'acte de naissance de 
notre pays. Peu après, les volontaires belges, prenant 
l'offensive, refoulèrent les troupes hollandaises à Lierre, 
à Waelhem, à Berchem, où fut tué Frédéric de Mérode, 
et entrèrent dans Anvers, dont la citadelle resta toute- 
fois aux mains du général hollandais Chassé, qui bom- 
barda la ville le 27 octobre. Le 10 novembre le 
Congrès national se réunit à Bruxelles, sous la prési- 
dence de Surlet de Chokier. Il proclama par trois 
décrets, des 18, 22 et 24 novembre, l'indépendance 
de la Belgique, la déchéance de la maison d'Orange 

et, par 174 voix contre 1 3, la création d'une monar- Auteur delà /;raft(;«(0"nf, lue par un boulet hollan- 

,. dais, entre Lierre et Malines, le 19 octobre 1830. 

chie. 




Jenneval, 



La lîévolutiou belge préoccupait les grandes puissances. Succédant à la Révolu- 
tion grecque et à la Révolution française, elle ébranlait jusque dans ses fondements le 



LA PATRIE BELGE 




Baron Surlet de Cbokieu, 
Régent de Belgique. 



système de la Sainte-Alliance, créatrice du royaume des Pays-Bas. L'Autriche et la 
Russie étaient donc hostiles au soulèvement national de Bruxelles ; la Prusse était 
adversaire d'une intervention, la France envisageait favorablement la dislocation 
de l'Etat élevé contre elle eu i8i4; l'Angleterre était acquise à la cause de l'indé- 
pendance belge. L'opinion des puissances occidentales prévalut. L'Autriche et la 
Russie étaient d'ailleurs trop occupées j)ar le soulèvement 
polonais de novembre i83o pour aider au maintien du 
pouvoir de Guillaume I" sur la partie méridionale des 
Pays-Bas. 

Le 20 décembre la Conférence diplomatique de Lon- 
dres reconnut l'indépendance de la Belgique et sa neutra- 
lité. Soulignons le mot : reconnut, pour protester contre 
certaines théories récentes en vertu desquelles les ijuis- 
sances auraient créé la Belgique. En réalité, elles n'ont 
fait que constater l'existence d'une nation qui avait 
affirmé, dès le 4 octobre, son droit à la vie. Remarquons, 
d'autre part, en ce qui concerne la neutralité belge, que 
cette situation se substituait à l'ancien système de la Bar- 
rière et qu'en conséquence elle devait être armée. 

Passant au règlement des conditions de la séparation 
de la Belgique et de la Hollande, la Conférence proposa de 
laisser à la Hollande le Luxembourg et la Flandre zélan- 
daise, et de mettre la moitié de la dette des Pays-Bas à la 
charge de la Belgique (20 janvier i83i). Le Congrès refusa 
ces conditions, il réclama la réunion à la Belgique du 
Limbourg, du Luxembourg entier et de la Flandre zélan- 
daise. Puis il élabora la Constitution, qui fut promulguée le 7 février i83i. Elle établis- 
sait la monarchie représentative héréditaire, deux Chambres, choisies par des élec- 
teurs censitaii-es payant au moins 20 florins d'impôt direct. Le Sénat était composé de 
membres âgés de qua- 
rante ans au moins et 
payant 1,000 florins ou 
plus d'impôts directs. 
Les libertés de l'indi- 
vidu, de réunion, de 
l'association, de l'ensei- 
gnement, des cultes, 
de la presse, l'égalité 
devant la loi, l'invio- 
labilité du domicile, 
étaient garanties par la 
Constitution, directe- 
ment inspirée — dans 
son e.sprit et parfois 
dans sa forme — de la 
Déclaration des droits 
de 1789, mais procla- 1 -_> 31. ;; u 7 8 y 

mant, à la différence de « i.e gouveknement pkovisoire. • {Tableau de Piqué.) 

son aînée, les libertés (l) Alex. Gendcblen. — (2) Jollv. — (3)Ch. Rogier. — (4) De PoUer. — (S)S. Vandeweyer. 
d'enseignement et d'as- («) «^'•''" '^"'^P'"- " (^) '^°";;;E''v.^'L"oïvor's'i.~ *^' ''' ''"'"'""'"'■ 

sociation. 

La Constitution achevée, le Congrès offrit la couronne au duc de Xemours, fils 
du roi des Français, Louis-Philippe; mais l'Angleterre s'opposa à ce qu'un prince 
français régnât à Bruxelles. Loui.s-Philippe renonça, pour sou fils, à la couronne de 




58 



LA PATRIE BELGE 



Belgique. En attendant l'élection du nouveau souverain, le pouvoir dut être confié, 
avec le titre de régent, au président du Congrès, Surlet de 
Cbokier. Enfin, le 4 juin, par i53 voix sur 196 votants, 
Léopold de Saxe-Cobourg, veuf de la princesse Charlotte 
d'Angleterre, fut élu roi des Belges. Il prêta le 21 juillet le 
serment constitutionnel. 

Quelques jours après le choix du Congrès, la Conférence 
de Londres proposa des conditions de paix plus favorables aux 
Belges que celles du 20 janvier. Le traité des XVIII articles 
(26 juin) diminuait la part de la dette assignée à la Belgique 
en adoptant le principe du partage des dettes d'après l'ori- 
gine; il réservait la question de la réunion du Luxembourg à 
l'un des deux pays. Cette fois ce fut Guillaume I" qui refusa 
d'admettre ces stipulations ; il recommeu(;;a les hostilités. Le 
prince d'Orange envahit la Belgique ; l'armée belge de la 
Meuse, commandée par le général Daine, fut vaincue dans le 
Limbourg et rejetée sur Liège; celle que commandait le roi 
Léopold dut évacuer Louvain et battre en retraite vers Bru- 
xelles, les éclaireurs hollandais atteignirent Tervueren. La 
situation du jeune roj^aume devenait extrêmement critique. 
La France, d'accord avec l'Angleterre, arrêta la marche vic- 
torieuse du prince d'Orange, qui recula devant les soldats 
du maréchal Gérard. L'indépendance belge était sauvée 
(août i83i). 

Les succès des Hollandais rendaient impossible le main- 
tien du projet des XVIII articles. La Conférence de Londres 
dut se remettre à la besogne; elle arrêta, le i5 octobre, le 
texte d'un nouveau traité, celui des XXIV articles, désavan- 
tageux pour notre pays. La moitié du Luxembourg et la 
moitié du Limbourg restaient à Guillaume F'', la navigation 
sur l'Escaut était soumise à un péage, la part de la Belgique 
dans la dette des Pays-Bas était relevée à 8,400,000 florins 
de rente. Les Chambres belges votèrent le traité : devant 
l'attitude des puissances européennes, c'était la seule issue 
possible. Mais Guillaume, que les concessions faites à la Hol- 
lande ne satisfaisaient point, ne voulut rien entendre. Comme 
il refusait notamment de rendre à la Belgique la citadelle 
d'Anvers, Léopold I"""" dut demander à l'Angleterre et à la 
France de faire exécuter cette clause du traité ; une 
flotte anglaise bloqua les côtes de la Hollande, le maré- 
chal Gérard assiégea la citadelle que défendait Chassé 
et l'amena à capituler le 23 décembre i832. 

Ce n'est qu'en i838 que le souverain hollan- 
dais se décida à accepter le traité des XXIV articles, 
modifié en ce qui concernait le partage des dettes 
(l'annuité imposée à la Belgique était réduite 
à 5,400,000 florins). Cette modification amena 
une nouvelle et vive discussion du traité aux 
Chambres belges. Beaucoup d'orateurs x^rotes- 
tèrent contre l'abandon des Limbourgeois et 
des Luxembourgeois. La nécessité l'emporta 
cependant : 3i sénateurs contre 14. 58 représen- 
tants contre ^2 adoptèrent le texte de la Confé- 
DRiixKLi.E?. — LA coLowE I.II CONGRE.-.. rcncc dc Loudrcs. La paix était définitivement 





Léoi'Oli) I"" 



Tiibleitu de De Wi'nne. 



LA PATRIE BELGE 



Ci 



conclue entre les deux pays qui devaient plus tard renouer d'amicales relations. 
Les clauses du traité du 19 avril 1889 sont restées en vigueur, sauf celle qui se 
rapportait au péage de lEscaut. Ce souvenir de l'ancienne fermeture du fleuve a 
disparu en i863. 



III 



Le Règne de Léopold h (1831-1865) 




Les premières années du règne de Léopold P'' ne furent pas seulement consacrées 
à consolider l'indépendance de la Belgique, mais aussi à organiser le gouvernement et 
l'administration du jeune royaume. Les premiers ministères 
qui se succédèrent au pouvoir, sans couleur politique tran- 
chée (De Meulenaere, i83i ; Lebeau-Kogier, 1882 ; de 
Tlieux, i834), firent voter par les Chambres les lois orga- 
niques et les mesures propres au développement du pays. 
En 1834 fut inaugurée la première ligne de chemin 
de fer, de Bruxelles à Malines; en i835, l'enseignement 
supérieur officiel, désorganisé par la Révolution de i83o, 
fut reconstitué par le rétablissement des Universités de 
Liège et de Gand, créées sous le règne de Guillaume P''. 
La fondation, en i834, de deux Universités dues à l'initia- 
tive privée : l'Université catholique de Malines, bientôt 
transférée à Louvain, et l'Université libre de Bruxelles, 
œuvre du parti libéral, avait stimulé le zèle de l'Etat. En 
ch. RoGiER. i836 furent adoptées les lois organisant le régime admi- 

nistratif des provinces et des communes, dans un sens 
prudemment décentralisateur. 

En 1840 l'accord des partis, qui avait subsisté aussi longtemps que l'union de 
tous les Belges devant l'Europe et les Hollandais s'imposait, se relâcha : entre 
catlioliques et libéraux s'accentuèrent des divergences de vues, surtout au sujet du 
rôle de l'État en matière d'enseignement, que les seconds concevaient beaucoup plus 
étendu que les premiers. Il ne faut pas oublier que l'Encyclique de Grégoire XYI 
avait, dès i832, condamné les principes de la Révolution française et les tendances 
des catholiques libéraux, nombreux en Belgique, qui avaient 
adhéré aux idées de Lamennais. 

Le premier cabinet libéral fut constitué en 1840 par 
Lebeau et Rogier; il ne vécut guère qu'un an. Le ministère- 
mixte de J.-B. Nothomb lui succéda. Il fit voter, en 1842, 
la première loi organique de l'enseignement primaire : elle 
conférait à l'école un caractère confessionnel en y intro- 
duisant l'enseignement de la religion pratiquée par la majo- 
rité des enfants. La même année le Parlement adopta des 
lois qualifiées de « réactionnaires » i^ar les libéraux; elles 
permettaient au Roi de choisir hors des conseils commu- 
naux les bourgmestres des communes et découpaient en 
sections électorales les villes de plus de 12,000 habitants. 
En 1846 un Congrès libéral, réuni à Bruxelles, inscrivit au 
programme du parti l'abrogation de ces lois, l'abaissement Fhèiœ-Ohman. 

du cens électoral aux limites constitutionnelles (le cens était 
plus élevé dans les villes que dans les campagnes), l'indépendance du pouvoir civil, 




6-2 



LA PATKIK 15i:lgi-: 




l'organisation d'au enseignement public sous la direction exclusive du pouvoir civil. 
En 1847, les libéraux ayant conquis la majorité dans les Chambres, Eogier forma un 
cabinet dans lequel entra Frère-Orban. 

La nouvelle administration se trouva aussitôt aux 
prises avec de grandes difficultés. La décadence de l'in- 
dustrie linière avait provoqué en Flandre un effrayant 
paupérisme. Par des crédits aux fabricants et aux ouvriers, 
par la création d'écoles de réforme et d'écoles agricoles 
et industrielles, Rogier réussit à rendre du travail aux 
ouvriers flamands et à faire cesser le vagabondage. Il par- 
vint à remédier au déficit financier, conséquence de la crise 
économique et des agitations de 1848. Enfin, pour parer 
aux suites possibles de l'effervescence qu'avait ^jrovoquée 
en Belgique la Révolution française de février, d'impor- 
tantes réformes furent opérées de 1848 à i85i : abaisse- 
ment du cens à la limite minima; abi'ogation des lois 
« réactionnaires » ; réélection intégrale des corps élus ; 
M^Loii. organisation de la garde civique et de l'enseignement 

moyen public; impôt sur les successions eu ligue directe; 
création de la Banque Nationale. 

Rogier et Frère durent quitter le pouvoir en i852, en présence des difficultés que 
leur suscitait le gouvernement de Napoléon III. Bruxelles était alors le refuge de 
nombreux républicains français, proscrits par le coup d'Etat de i85i. Le gouvei- 
nement impérial ne cessait de protester contre la tolérance, trop grande à son gré, 
dont la Belgique faisait preuve envers les vaincus du 2 décembre. Le cabinet libéral 
de Brouckere, qui succéda au cabinet Rogier, dut faire voter une loi qui réprimait 
sévèrement les offenses commises i^ar la voie de la presse envers des souverains 
étrangers ; mais, en même temps, il portait à cent mille hommes l'effectif de guerre 
de l'armée. 

Le ministère catholique de i855, présidé par M. De Decker, eut à compter avec 
les mêmes embarras. Le Congrès de Paris, réuni en i856 pour mettre un terme à la 
guerre de Crimée, avait adopté une proposition du comte Walewski, délégué de la 
France, et « flétri hautement les excès des journaux belges », fort hostiles à Napo- 
léon III. M. De Decker fut forcé de donner une certaine satisfaction à cette manifes- 
tation des puissances européennes en obtenant le vote d'une 
loi qui enlevait le caractère de délit politique ou de fait 
connexe à tout attentat contre la personne d'un souverain 
étranger. 

Après la trêve des partis (jui acc(jmpagua, en i836, la 
célébration du vingt-cinquième anniversaire de l'avènement 
de Léopold 1", une grave question de politique intérieure 
agita le pays. En 1857 le cabinet De Deckcr-Notliomb 
déposa un projet sur les établissements de charité, d'après 
lequel un arrêté royal devait suffire désormais pour auto- 
riser des fondations particulières, indépendantes des admi- 
nistrations légales. Les libéraux firent une vive opposition 
au projet, qui, d'après eux, favorisait le développement de 
la mainmorte monacale. Son principe fut néanmoins voté 
le 2G mai. Aussitôt de violentes manifestations se produi- 
sirent dans les grandes villes, dont les conseils communaux 
adoptèrent des adresses hostiles au projet. Le cabinet 
clôtura brusquement la session ; mais le calme ne se réta- 
blit point. Aux élections communales d'octobre les libéraux remportèrent une éclatante 
victoire. Le ministère De Decker-Nothomb, devant cette manifestation de l'opinion, 




, le comte De Smedt ue .Naeyer, 
président du conseil des ministres 
en 1905. 



LA PATRIE BELGE 



63 



céda la place à un cabinet libéral, qui allait diriger les affaires du pays pendant treize 
ans, sous la direction de Rogier (1857-1868), puis de Frère-Orban (18G8-1870). 

Les huit dernières années du règne du fondateur de la dynastie furent signalées 
par des mesures importantes : en iSSg, la création du camp 
retranché d'Anvers qui substituait au traditionnel système 
du cordon de forteresses, ou de la Barrière, celui de la 
défense concentrique; en 1860, l'abolition des octrois des 
villes; en 1861, la suppression de l'échelle mobile des 
céréales, puis l'abandon du système protectionniste et la 
conclusion de traités de commerce avec les pays voisins (i) ; 
en i863, le rachat, par la Belgique et par les nations dont 
les navires fréquentaient le port d'Anvers, du péage de 
l'Escaut, imposé par le traité de 1889 ; puis encore l'insti- 
tution de la Caisse d'épargne, des lois sur la coopération, 
^' ^^^K-!^^^^^^H ^'^ mutualité, la liberté des coalitions ouvrières. 
^^^/^^^^^^^^^^^H Le 10 décembre i865 mourut Léopold I<^'', après un 

règne de trente-quatre ans, pendant lequel l'indépendance 
de la Belgique avait été reconnue par l'Europe et consoli- 
dée, l'organisation du pays complétée, sou développement 
régulier assuré par le fonctionnement normal du régime 
et sa prospérité singulièrement accrue par d'heureuses réformes 




M. le comte De Mérode-Westerloo, 
président du Sénat en 1905. 



parlementaire 
économiques. 



IV 



Le Règne de Léopold II depuis 1865 



Le 17 décembre Léopold II succéda à son père. Le jeune souverain — il avait 
trente ans — conserva le pouvoir au cabinet libéral, dont les dernières années furent 
surtout consacrées à la solution de deux questions : le rachat du chemin de fer du 
Luxembourg et la réforme électorale. 

Le gouvernement français, qui depuis trois ans caressait des luoJL-ts d'annexion 
de la Belgique, à titre de compensation pour les progrès de 
la puissance prussienne en Allemagne, avait engagé, en 
1869, la compagnie française des chemins de fer de l'Est à 
racheter la ligne du Luxembourg qui unissait Bruxelles au 
grand-duché. En cas de guerre, ce rachat eût fait coui-ir à 
la neutralité belge des dangers d'autant plus sérieux que la 
compagnie française du Nord possédait la ligne reliant 
Givet à Liège par Namur. Frère-Orban y para en faisant 
voter une loi qui subordonnait à l'autorisation du gouver- 
nement belge la vente des lignes concédées. 

Le Congrès libéral de 1846 avait réclamé l'adjonction 
aux électeurs censitaires d'électeurs capacitaires pour les 
scrutins provinciaux et communaux. Le cabinet libéral 
réalisa ce vœu en 1870, en même temps qu'il abaissait le 
cens provincial et communal. Mais la loi qu'il fit voter 
n'entra pas en vigueur, car les élections de 1870 lui furent 
défavorables. Sa défaite, causée à la fois par l'opposition catholique et par les divi- 




H. SCHOIXAERT, 

président de la Chambre en li)Ou 



(i) La politique de liberté comuieixialo iuaugurco en 1861 a été quoique peu modifiée en ces der- 
nières années par le vote do droits d'eutréo sur lo bétail, la viande et certaines céréales i)rovenant 
do réfraiisor ri8S7-i8o^). 



64 



LA l'ATlJIE BELGE 




M. Ch. Woeste. 
leader de la droite. 



sioiis tlu libcrali.suie, dont les élémeiils jn-ogressistes réclamaient l'abrogation de la loi 
scolaire de 1842 et l'abolition du régime électoral censitaire par la revision de 
l'article 47 de la Constitution, amena l'avènement du ministère catholique d'Anetban. 
Appelé aux affaires au moment où commencjait la guerre 
franco-allemande, il prit les mesures nécessaires pour sau- 
vegarder la neutralité belge. Les deux adversaires s'enga- 
gèrent, à la demande du gouvernement britannique, à res- 
pecter le sol de notre pays; l'armée belge fut mobilisée ; une 
partie des troupes fut chargée, sous le commandement du 
général Chazal, de garder la frontière des provinces limi- 
trophes du théâtre de la guerre. Après la bataille de Sedan, 
de nombreux soldats français furent désarmés par elles et 
internés dans le pays. Si ces précautions n'eussent pas été 
prises, la situation de la Belgique fût devenue très critique, 
car les troupes allemandes avaient reçu l'ordre de pénétrer 
sur le territoire belge si les soldats français y étaient admis 
sans être désarmés sur-le-champ. 

A la fin de l'année 1870 l'activité politique intérieure, 
arrêtée pendant quelques mois par la guerre, se manifesta 
de nouveau par le dépôt d'une jjroposition de revision des 
articles 47» -^^ et 56 de la Constitution, qui concernaient le droit de suffrage général 
et l'organisation du Sénat. Emanant des libéraux progressistes, elle fut rejetée par la 
Chambre ; mais peu après le gouvernement étendit le droit de suffrage i^rovincial 
et communal par l'abaissement du cens (à 20 et à 10 francs, sans adjonction des 
capacitaires). 

La faillite de la banque Langrand et la nomination de M. De Decker au poste de 
gouverneur du Limbourg causèrent en 1871 la retraite de M. d'Anethan. Malou 
reconstitua un cabinet catholique dans lequel, eu 1873, entra M. Beernaert. Le nouveau 
ministère donna satisfaction aux revendications des « flamingants » en faisant voter 
plusieurs lois prescrivant l'emi^loi en terre flamande de la 
langue populaire en matière administrative et judiciaire (i). 
Les élections de juin 1878 amenèrent la chute du 
cabinet Malou. Les libéraux revinrent au pouvoir sous la 
direction de Frère-Orban, dont le ministère prit pour tache 
princii^ale la transformation de l'enseignement primaire. 
Un ministère de l'instruction publique fut créé. Abrogeant 
la loi de 1842, la loi scolaire de 1879 conféra la laïcité à 
l'école primaire publique, tout en permettant aux ministres 
des cultes d'y donner l'enseignement religieux, en dehors 
des heures de classe. Une lutte fort vive s'engagea aussitôt 
entre le gouvernement et les libéraux d'une part, l'épiscopat 
et le parti catholique de l'autre. Aux écoles officielles furent 
oj^posées, par l'initiative privée, de nombreuses écoles con- 
fessionnelles. En 1880, râpreté de la « guerre scolaire » 
devint telle que les relations diplomatiques furent rompues 
entre la Belgique et la Papauté. Tandis que la question 
scolaii'e agitait le pays, la revision constitutionnelle était de nouveau demandée en 
iS83 au Parlement par les députés de l'extrême gauche progressiste. Comme en 1870. 
la proi^osition fut repoussée ; mais son échec, partiellement compensé par l'extension 




.\1. lAlL llVJIA.NS, 

leader de la gauche libérale. 



(1) Le réfïime du siiri'ray:c universel, eu couféraut les droits politiques à de nombreux citoyens 
eonnaissant seulement la langue flamande, a t'ortit'ié le mouvement flamand et amené le vote de 
])lusieui-s nouvelles uiesufes réclamées par ses adeptes : telle, celle qvii est relative à la rédaction 
des lois dans les deux langues (i8y8). 



LA PATRIE BELGE 



65 



du droit de suffrage pour la commune et la province. Cent trente mille capacitaires 
furent ajoutés aux électeurs censitaires. Un an après cette réforme, le gouvernement 
était renversé. Sa défaite aux élections de 1884 fut due à la fois à la propagande 
catholique contre la loi de 1879, à la division du parti 
libéral provoquée par la question de la revision, et à la 
création de nouveaux impôts de consommation. 




M. Paul Janson, 
leader de la gauche progressiste. 



Les vingt années qui se sont écoulées depuis 1884 
peuvent se grouper en deux périodes sensiblement égales : 
dix ans de régime censitaire, dix ans de régime démocra- 
tique. Le parti catholique s'est maintenu au pouvoir par les 
six ministères : MM. Malou (1884), Beernaert (1884-1894), 
de Burlet (1894-1896), de Smet de Xaeycr (1896-1899), Van- 
dcnpcereboom (1899), et, depuis 1899, de Smet de Xaeyer. 
L'administration du second cabinet Malou fut courte. Il 
modifia la loi scolaire de 1879 : les communes reçurent le 
droit de remplacer leurs écoles laïques par des écoles adop- 
tées (anciennes écoles catholiques libres) ; elles devaient maintenir une école laïque 
et adopter une école privée si vingt pères de famille exigeaient l'une ou l'autre de 
ces mesures ; l'enseignement religieux n'était pas porté au programme des matières 
obligatoii'es. Après les élections communales du mois d'octobre 1884, heureuses pour 
les libéraux dans les grandes villes, le ministère fut remanié. MM. ^lalou, Woeste 
et Jacobs se retirèrent, M. Beernaert devint chef du cabinet : il garda pendant ijrès 
de dix années la direction des affaires. 

Rendue au calme en i885, la Belgique fut secouée en 1886 par de grandes a"ita- 
tions, de caractère social plutôt que politique. Le 18 mars — anniversaire de la Com- 
mune de Paris — éclatait à Liège une émeute qui eut pour conséquence une orève 
généx-ale des ouvriers mineurs et un grave attentat : l'incendie, par les émeutiers de 
la verrerie Baudoux, à Jumet. Le mouvement gréviste de 1886 est l'événement domi- 
nant de notre histoire nationale de la fin du xix** siècle. En concentrant brusquement 
l'attention sur la situation matérielle, morale et politique des ouvriers, il a accru la 
force des revendications en faveur de l'extension du droit 
de suffrage, il a donné naissance à une législation ouvrière, 
il a introduit dans la vie politique un troisième élément : le 
parti ouvrier ou socialiste, fondé en i885, définitivement 
organisé après les troubles de 1886. 

La campagne pour la révision de l'article 47 se rouvrit 
dès 1887 par le dépôt, à la Chambre, d'une nouvelle propo- 
sition, la troisième. Elle fut repoussée comme ses aînées; 
mais, cette fois, toute la gauche libérale l'avait soutenue. 
Enfin en 1890 une quatrième proposition, acceptée par le 
gouvernement, fut prise en considération par la Chambre 
unanime. Le principe même de la revision ne fut toutefois 
admis qu'au mois de mai 1892. Le désaccord des partis au 
sujet du futur régime électoral avait causé ces longueurs. 
Le cabinet et la droite se prononçaient pour le système 
(anglais) de l'occupation et de l'habitation ; les libéraux 
modérés préconisaient le suffrage éclairé et indépendant, 

c'est-à-dire l'exclusion des illettrés et des assistés ; les progressistes et les socialistes 
réclamaient le suffrage universel. 

Après de longs débats, qui n'aboutirent pas à « l'accord patriotique des partis » 




M. Emilk Vanuekvelde, 
leader de la i'auche socialiste. 



6G LA PATRIE BELGE 

demandé par M. Bcernaert, tous les systèmes proposés furent rejetés, le ii et le 
12 avril igoS. Aussitôt le conseil géuéral du parti ouvrier décréta la grève générale. 
Pendant une semaine l'agitation fut intense à Bruxelles et en province. Enfin le 
gouvernement et la Chambre, pour mettre fin aux troubles, se rallièrent presque una- 
nimement à la formule présentée par M. Nyssens. Le suffrage universel phu-al 
remplaça, dans la Constitution, le suffrage censitaire. Le calme se rétablit aussitôt. 

La revision des autres articles ne donna pas lieu à de grandes difficultés. 
M. Beernaert abandonna l'idée de confier au Roi le droit de consulter le peuple sur 
les lois votées; le vote obligatoire fut établi; le Sénat fut réorganisé par l'abaissement 
du cens d'éligibilité et la création de sénateurs provinciaux. 

Restait à élaborer la loi électorale. Sa discussion entraîna eu 1894 la retraite de 
M. Beernaert, partisan de la représentation proportionnelle, que la majorité catho- 
lique repoussait. Le ministèi'e remanié, f)lacé sous la direction de M. de Bui-let, 
maintint le scrutin de liste majoritaire, pour les élections parlementaires, et fit 
voter, en 1894 et en iSgS, les lois électorales pour les scrutins communaux et provin- 
ciaux. En résumé, i, 354, 000 citoyens reçurent le droit de vote pour la Chambre (avec 
2,085,000 voix), 1,148,000 l'obtinrent pour le Sénat et pour les conseils provinciaux 
(avec 1,856,000 voix), et 1,124,000 pour les conseils communaux (avec 1,926,000 voix). 
En régime censitaire il n'y avait que 187,000 électeurs généraux, 425,000 provinciaux, 
547,000 communaux, tous à une voix. 



Les premières élections faites sous le régime du suffrage universel eurent lieu 
le II et le 21 octobre 1894. Les catholiques conservèrent la majorité, les libéraux 
furent écrasés, les socialistes obtinrent de grands succès. 104 catholiques, 20 libé- 
raux, 28 socialistes furent nommés. 900,000 votes s'étaient portés sur le premier de 
ces partis, 45o,ooo sur le second, 35o,ooo sur le troisième. 

La puissance électorale des trois partis n'était donc pas eu rapport avec leur 
représentation parlementaire; le parti libéral souffrait surtout de cette situation. Les 
partisans de la représentation proportionnelle reprirent courage. Mais l'oi^positiou de 
la majorité catholique, quoique moins nette qu'avant le scrutin d'octobre, était encore 
trop vive pour que le chef du cabinet, favorable au principe proportionnaliste, risquât 
de lui demander le vote de (îctte réforme. M. de Smet de Naeyer, en désaccord avec la 
droite, passa la direction des affaires à M. Vandenpeereboom. Le nouveau chef du 
cabinet essaya d'une transaction. Il proposa d'appliquer la représentation proportion- 
nelle aux grands arrondissements, élisant au moins six députés, et de maintenir pour 
les petits arrondissements le scrutin majoritaire. L'oiiposition libérale et socialiste 
attaqua le projet. D'après elle, il favorisait les catholiques : maîtres de la plupart des 
petits arrondissements, ils allaient faire brèche dans les grands, que représentaient 
surtout les libéraux et les socialistes. M. Vandenpeereboom maintenant son sj'stème, 
l'obstructionnisme pratiqué par les socialistes à la Chambre et l'agitation croissante 
de la rue amenèrent comme en 1898 une situation tendue. Devant l'ami^leur du 
mouvement auquel prenait part la bourgeoisie libérale, le ministère, faiblement 
soutenu par sa majorité, retira le projet. M. Vandenpeereboom fut remplacé de 
nouvean à la tête du gouvernement par M. de Smet de Naeyer, qui réussit, malgré 
l'hostilité d'une fraction du parti catholique et celle des socialistes, à faire voter 
la loi en vigueur appliquant à tous les arrondissements la représentation proportion- 
nelle (novembre 1899). Les élections de 1900 se firent d'ai^rès ce système. Comme on 
s'y attendait, les catholiques perdirent des sièges au i^rofit des socialistes et des 
libéraux, mais ils gardèrent la majorité (86 mandats contre 33 à chacun des deux 
partis d'opposition). 

Depuis 1898, date de l'abolition du sj'stème électoral censitaire et de l'établisse- 
ment du suffrage universel plural, les socialistes, qui n'avaient accepté cette réforme 



LA PATRIE BELGE 



67 



qu'il titre trausitoire, ont coutinué à faire campagne poui- le suffrage universel pur et 
simple. Soutenus par les démocrates-chrétiens et la fraction progressiste du parti 
libéral, ils obtinrent en 1902 l'adhésion des libéraux modérés, sinon à l'égalité élec- 
torale complète, du moins à la suppression des voix supplémentaires accordées à la 
fortune. Le 22 mars 1902 des représentants des quatre groupes de l'opposition dépo- 
sèrent à la Chambre une proijosition tendant à reviser l'article 47- Pour avoir raison 
de l'hostilité du gouvernement et de la majorité catholique, les socialistes crurent 
devoir déchaîner, à Bruxelles et en province, une agitation analogue à celle de 1898 
et de 1899. Mais la situation n'était plus la même. Privés de l'appui de la bourgeoisie 
libérale, qui consentait à une nouvelle revision, mais qui voulait le maintien de l'ordre 
le mouvement échoua. La proposition des gauches fut rejetée par la Chambre le 
iS avril, jour anniversaire de la revision de 1893 (i). Aux élections du mois suivant 
l'opinion du pays sur les troubles se traduisit par un accroissement, de 20 à 26 voix. 




CHAMIiliE DES DEPUTES. 



de la majorité ministérielle. Elle a été ramenée à son chiffre de 1900 par les dernières 
élections (mai 1904) qui ont été signalées par un fléchissement des catholiques, un. 
recul des socialistes et un progrès accentué des libéraux, unis sur un programme 
commun aux deux nuances de ce parti. 



De nombreuses lois « sociales « ont été votées dans les vingt dernières années. 
Leur caractère sera précisé ailleurs. Bornons-nous ici à rajipcler qu'elles furent la 
conséquence de l'agitation ouvrière de 1886. Au lendemain des grèves, une enquête 
approfondie avait été faite sur la condition des travailleurs manuels. Le gouverne- 
ment, s'inspirant des conclusions de la Commission d'enquête, fit successivement 
adopter des lois ayant pour objet : les conseils de l'industrie et du travail, le mode de 
paiement des salaires (1887), la construction d'habitations ouvrières, le travail féminin 
et enfantin (1889), la mutualité (1894), la personnalité civile des unions profession- 



.1' Une proposition anaîoguo a eu le iiuhiie sort au mois de mai i< 



68 



J,A l'ATRlK BELGE 



nelles (189S), le contrat de travail (1900;, les pensions de vieillesse (1900) et la 
réparation des aceideuts professionnels des ouvriers (1901). Un ministère de l'industrie 
et du travail a été créé en iSgS. On peut légitimement rattacher à la législation 
sociale les lois sur la mendicité et le vagabondage (1891) comme aussi la loi sur 
la condamnation et la libération conditionnelles (1888). 

La législation d'ordre scolaire s'est accrue de la quatrième loi organique de 
l'enseignement primaire (1895), qui a inscrit l'ouseignement religieux parmi les matières 
obligatoires, sauf disjjcnse des parents; elle a accordé des subsides de l'Etat aux 
écoles privées répondant à des conditions déterminées et mises ainsi sur le même pied 
(jue les écoles officielles et adoptées. 

En matière de défense nationale, le système de fortifications a été complété par 
la création des camps retranchés de Liège et de Namur (1887); la garde civique a été 
léorganisée en 1897; la durée du service actif dans l'armée a été réduite par la loi 
de 1902, qui a maintenu comme bases de recrutement le volontai'iat, développé, et le 
tirage au sort avec remplacement. La majorité du parti catholique reste hostile à 
l'établissement du service personnel, préconisé par le Roi, par les chefs de l'armée, 
réclamé par rojiposition parlementaire et admis par une fraction de la droite parle- 
mentaire. 



I^es faits qui ont été groupés dans ce tableau sommaire de l'activité politiqnc de 
la Belgique indépendante appellent une conclusion : notre pays a subi depuis trois 

quarts de siècle, et surtout depuis vingt 
années, une rapide et générale transfor- 
mation. Politiquement, il est devenu une 
démocratie ; économiquement, il a passé 
au rang des plus liches et des plus actives 
nations de l'Europe, grâce au développe- 
ment de sa population (3, 800, 000 habitants 
en i83o, 7,000,000 en igoS), de ses indus- 
tries si variées, de son commerce extérieur 
j3oo millions de francs en i83o, 4''^74 *^'l' 
lions en 1904), grâce aussi à ses récentes 
entreprises lointaines, dont l'initiative est 
due au Roi, conquis dès sa jeunesse à 
l'idée de l'expansion nationale, de la 
« grande Belgique », et qui a su y gagner 
peu à peu une opinion publique jadis tiop 
casanière et routinière. 
Située au point de rencontre de grandes civilisations, dont — comme au moyeu 
âge — elle subit les influences en se les assimilant, la Belgique contemporaine devient 
ainsi, de plus eu plus, une sorte de microcosme europécu, un actif laboratoire d'expé- 
riences politiques, économiques et sociales. 

Les patriotes que; réjouit ce spectacle grandiose doivent malheureusement 
regretter que le développement intellectuel de la Belgique n'ait pas été aussi rapide 
que son épanouissement matériel. Qu'une démocratie du xx"^ siècle, établie en pleine 
Europe occidentale, compte encore trente-deux habitants illettrés sur cent, c'est plus 
<|u'un anachronisme, c'est un danger national dont tous les bons citoyens, à quelque 
parti qu'ils appartiennent, ont le devoii- de souhaiter et de hâter la disiiarition ! 

Lkox Leclère. 




LE LION iiELf.E BKisANT sLS 1 ERS, pal' E. Verbûeklioveii. 



LA PATRIE BELGE 



LISTE âes niiÉîres i'Étaî, par ordre t imMm, kwi 1831 



X o :m s 



DATES riE XOMI.VATION 



DATES DU DECES. 



Paul Devaux .... 
C'« Félix de Mérode . . 
De Tlieux de Meylandt . 
De Muelenaere .... 
Goblet d'Alviella . . . 

Duvlviei" 

Evain 

J.-B. Xotliomb .... 

DHiiart 

Ed. Mercier 

Liedts 

H. De Brouekere . . . 

Prisse 

Ad. Decliaiuijs .... 

D'Anelhan 

Lehou 

Lebeau 

Delfosse 

Fx'ère-Orban 

De Yrière 

Prince de Ligne . . . 
Van de A^eyer .... 
D'Holfschmidt .... 

Tesch 

Cliazal 

ilogier 

A. Vanilejipeereboom 

Malou 

Duniortier 

Ch. Vilain XIIII . . . 

Dolcz 

D'Elhoungne .... 

Orts 

Bara 

A. Xotliomb 

Pirmez 

Thonissen 

Lauibermout .... 
Victor Jacobs .... 

Cil. Delcour 

De Lantsheere .... 
Cil. de Mérode-Westerloo 
T'Kiiit de Roodenbeke . 
De .longhe d'.A.rdoye . . 
.Iules Guillery .... 
Ch. Wocste ..... 

Beeriiaert 

Jules Le Jeune .... 
.Iules de Biirlel. 

Tack 

de Smet de Xaeyer 

Devolder 

Graux 

J. Vandeniieerebooni. 



28 mars i83i. 

lu novembre i83i. 

Id. 

Id. 

17 septembre 1882. 

S aoi'it 1834. 

19 août i83(i. 

19 juin iS4:>. 
3o juillet i84"i. 

1-2 août i84.">. 

ii> août 1847. 

t;i octobre i84i). 

•24 lévrier 1854. 

(i juin i85(i. 

Id. 

Id. 

12 novembre i8">7. 

Id. 

3 juin i8(ii. 

4 novembre 18U1. 

l'.'i niai i8l>'). 

Id, 

G juin i8(13. 

i4 novembre iS05. 

12 novembre tS()G. 

4 janvier iSIiS. 

Id. 

24 juillet 1870. 

i3 juin 1S72. 

1*' mai iS7"i. 

Id. 

7 janvier 1879. 

Id. 

8 juin 1884. 
i(i juin 1884. 

Id. 

Id. 

25 janvier i885. 

20 mai 1888. 

Id. 

9 juin 1890. 

Id. 
Id. 
i." novembre 1891. 
Id. 
Id. 
28 mars 1894. 

Id. 

28 février 1890. 

9 novembre 1897. 

24 janvier 1899. 

7 mai 1900. 

Id.' 

Id. 



3o janvier 1S80. 

7 lévrier 1S57. 
21 août 1874. 
ô août 18G2. 

5 mai 1873. 

I" juillet i84<i. 

24 niai i8")2. 

i(i SI ptcmljre 18S1. 

." novembre 1884. 

18 janvier 1870. 

21 mars 1878. 

2,") janvier 1891. 

12 novembre i85G. 

19 juillet 1875. 

8 octobre i888. 
3o avril 18G8. 
19 mars i8G5. 

22 février i858. 
2 janvier 189G. 
iG juillet i885. 

20 mai 1880. 

23 mai 1874. 
14 fé\Tier 1873. 

iG juin 1892. 
25 janvier 1892. 

27 mai i885. 
10 octobre 1884. 
II juillet 188G. 

9 juillet 1878. 
iG novembre 187S. 

17 mars 1880. 

27 mars 1892. 
4 novembre 1S80. 

2G juin 1900. 

14 mai 1898. 

2 mars 1890. 

17 août 1891. 

G mars 1905. 
20 décembre 1891. 
28 novembre 1889. 

G avril 1892. 

G novembre 1900. 

G décembre 1893. 

7 février 1902. 



I" mars 



1^9:- 



72 



LA l'ATKIE BELGE 



1 



AITAIRES 
ÉTKANC.KRES 



l"' niinislcre du Hi'gciu :21i Kvrier ISIÎI) , .S. l'an de Wiyer. 

i' iniiiistère ilii lii^'Ciit âZ, 2i. Ti mars 1830. . j J. Lcbeiitt. 

I" niinisière de lAipciId l'''' CJt juillet IS3li . ..\l)c Miudeimm: 



2" minislére de Uopold I- (20 octobre 1832). . . j p^' de Mén'de. 

( De Muelenaere. 

3'rniiiiMiTe.le 1 .-onoM l"- l't .août I83il \'^,'-^ janvier -1837, ce 

,5 rniniM.rem L. opoid I itaouiiojii | dépariemenl est réuni 

' à celui de l'intérieur.) 

4'' ininisli-rc de l.éoimld I" ( 18 .ivril 1840) j Ubi-aii. 

\ De Muclen.aeic. 

ii'mini.sti'rede Léopold l"i 13 avril 18H) , DeHricv. 

( r.ol.let. 

G' mini.sièredc Léopold l" 30juillet 18ia) , Decliauips. 

"'ministère de Léopold l'' 31 mars I81fi) , Decliaiiips. 

8' minislérede Léopold l"(12aoiil 1817) , D'ILiltsclimidl. 

i)f ministère de LéoiioW 1" (il octobre 1832). . . i //. Dr r.iouchcre. 
W ministère de Léopold \" (30 mars 1835) j Cb. Vilain Xllll. 

11'' ministère de Léo|iobl \" (!) novembre 1837), l>o Vrière. 

maintenu par Lèoiiold il 1 J. Van der Sliclielen. 



2' ministère de Léopold 11 2 juillet 1870) f D'Aiiiiliuii. 

3« miui.Mère de l.ropold II i7 décembre 1871). . . ^ D'Aspreniout-Lynden 

•1'' ministère de Léopold II (l'J juin 1878) \ Frirc-Orhnii. 

.')<■ ministère de Léopold II (1(1 juin 188 1) ( De Morean. 

\ DeCliimay. 
G' ministère de Léopold 1 1 (21! octobre 1884) ....(■/" /^'f,5;!^;î^,'=''^'■'''"■ 
/p. lie Favcreau. 

SaotiHOÛll ! 



Cil. de Brouckere. 



Cil. de Brouckere. 
Duvivicr. 



Duvivier Uiiicnni}. 



D'Huart. 
Desiiiaisières. 



De Briey. 

Sinils. 

Mercier. 



Malou. 
Halou. 



Veydt. 
Frère-Orbau. 



Liedts. 
Mercier. 



Tack. 
Jacobs. 



D'Hancde Steenliuyse. 
De Kailly. 



De Failly. 

(;b. de Brouckere. 

F. de Mérode [inlfi 

Evaiu. 



Beeniaert. 

De Smet de Naeyer. 

J. Liebaeri. 



FINANCES 
ET TRAVAUX PUBLICS 



De Smei de Naeyer. 



Evain. 
Wilmar. 



Buzen. 
De Liem. 
Dupont. 



Dupont. 
Prisse. 



Oliazal. 
Brialmonl. 
liogier [iiUirim], 
Anoul. 



Anoul. 
Greiudl. 



Berteu. 
Chazal. 
A. Vauilenpeereboom 

(wiii-im). 
Coetlials. 
Beuard. 



Renard. 

Van Humbeeck {intèr.]. 

Liagre. 

Oratry. 



Pontns. 

J.-J. Brassiue. 

./. VandeyiptrrclHHtni . 

Cousebant d'Alkeniade. 



De Sauvage. 

Cb de Brouckere. 

Teiclinianu. . [j 

De Muelenaere {intérX 

Is Kallon. 

DeTheux. 



Rosier. 



Ift 



J.-B. Sothmnh. 

Van de Wevn-. 
De Theiix. 

Riigier. 

Pieicot. 
De Deeker. 



Ch. Ilngier. 

A. Vandenpeereboom 



Kervyn de Lettenhove 



G. Rolin-Jaequemyns 



Thonisscu. 
De Volder. 

E. M.dot. 

J. de Burlel. 

F. Scliollaert. 
J. de Trooz. 



LA PATRIE BELGE 



TRAVAUX PUBLICS, 

CHEMINS DE FEU, 

POSTKS ET TÈLÉGU. 



INSTRUCTION 
PUBLIQUE 



CHEMINS DE FER, 

POSTES 
ET TÉLÉGRAPHES 



AGRICULTURE 



TRAVAUX PUBLICS 



INDUSTRIE 
ET TRAVAIL 



J.-B. Nothomb. 
(Le 13 janvier i837.) 



Rogier. 



Desmaisières . 
Decliamps. 



D'Hoffschmiiit. 
DeBavay. 



Frère-Oi'liau. 
H. Rnlin. 
Van Hoorebeke. 



Van Hoorelieke. 
Duiiiou. 



Paitoes. 

J. Vander Stichelen. 

A. Jamar. 



Jacobs. 
Wasseige. 



Moncheur. 
Beernaert. 



Sainctelelte . 
Olin. 



TABLEAU 
)liYEMENTfflISTÉRIElI)ElN;{l AllKl.) 



Les noms des chefs de cabinet sont imprimes 
en italiques. 



li 



Van Humheeck. 



Vandenreereboom . 



Vaniieupeereboom. 
J. Liehaert. 



De Moreau . 
De Bruyn, 



25 mars lS!i;;. 



Nyssens. 

G. -F. Coreman. 

AGRICULTURE u, Surniont de Vols- 
berglie. 
Van der Bruggen. <".. Francolle. 



LA DÉFENSE NATIONALE 




ARMEE BELGE SOUS LE GOUVERNEMENT l'iii 

(D'après Maciou.) 



En i83o, quand écl.ita la Ilévolutiou, nous n'avions évidemment pas d'armée; et 
si nos volontaires, qui eurent à combattre les Hollandais, supérieurs par le nombre, 
l'instruction, l'organisation et surtout le commandement, firent preuve de courage et 

de patriotisme, leur manque de 
cohésion et souvent de discipline, 
l'incapacité d'un grand nombre de 
leurs chefs improvisés amenèrent 
les désastres de la campagne des 
Dix jours et le Vœ Victis ! qui 
nous fut appliqué après la déroute 
de Louvain, sous la forme du 
traité des XXIV articles, beau- 
coup plus onéreux que celui des 
XVJII articles. 

Notre ai'mée régulière fut for- 
mée, au début, des onze premiers 
corps d'infanterie de ligne, qui 
étaient composés des débris des 
anciennes afdeelingen de l'armée 
des Pays-Bas : la i"", la 3'', la 4*". la- G"", la ii", la 12"^, la 14"^, la i5^, la 16'', la 17'= et 
la 18*; ces .corps prirent les noms des villes où on les avait organisés; puis on les 
numérota : le régiment de Bruxelles devint le i'^'' de ligne, celui d'Ypres le 2®, celui de 
Mons le 3'\ celui de Tournai le 4"^. celui de Namur le S'', celui de Bruges le 6", un autre 
de Namur le 7'', celui de Gand le 8*^, celui d'Anvers le 9'', celui de Maestricht le 10'^ 
celui de Liège le 11'^. 

Le i*"'' novembre i83o le gou- 
vernement forma le i"^"' chasseurs 
à pied, du bataillon Van den 
Elskens, dit Borremans, auquel 
s'ajoutèrent successivement Ich 
chasseurs volontaires du lieutc 
nant-colonel Grégoire, le corps 
franc du major Aulard, les tirail- 
leurs de rp'scaut du major Du- 
quesne et les turbulents partisans 
de Capiauniont. Vax i83o un arrêté 
royal donna au légiment la déno- 
mination de carabiniers. Ceux-ci 
furent commandés par des chefs 
devenus populaires : Capiaumont, 
<iui réduisit une émeute militaire 

en bridant la cervelle à un clairon; Fleury-Duray, qui repoussa des bandes rèpubli- 
{•aines à Risquons-Tout ; Van Casteel, qui avait fait la campagne des Indes néerlan- 
daises ; Foury, qui fut en mission au Mexique. 

Le 3o mars i83i furent créés le 2" et le 3'' chasseurs à pied et le 12'' de ligne. Nous 




LE MORTIER MONSTRE (siège irAllVCrS 1S3-i). 



LA PATRIE BELGE 



75 




retrouvons dans le 2*^ eliasseurs le i^"' bataillon de tirailleurs réguliers liégeois qu'avait 

commandé Charles Rogier ; dans le 
/^ \ 3*^ chasseurs, les volontaires de ce 

fameux Mellinet, qui était à côté de 
Cambronne dans le dernier carré de 
Waterloo, qui prit une part active 
aux combats du Parc de Bruxelles, 
qui devint général belge, quoique 
Français, et qui fut condamné à 
mort pour conspiration en 1848. 

Le régiment des grenadiers fut 
formé, le 21 mai 1887, de deux batail- 
lons de grenadiers et de deux de 
voltigeurs; de i838 à i85o il prit le 
ARTILLERIE DE CAMPAGNE (1905). nom dc régiment d'élitc. Il eut pour 

chefs, entre autres, le colonel baron van der Smissen, qui commanda le corps expé- 
ditionnaire belge au Mexique, et 
le colonel baron Wahis, gouver- 
neur général de l'Etat Indépen- 
dant du Congo. 

Ce n'est qu'en 1874 li^^ furent 
créés le i'*'' régiment de chasseurs 
à pied, le iS'' et le 14® de ligne. 
Pour la cavalerie, la création 
des deux régiments de chasseurs 
à cheval et des deux premiers 
régiments de lanciers remonte à 
i83o. Ils eurent pour noyau des 
hommes incorporés au 6" et au 
8" hussards, au lo'^ lanciers, au 4® 
et au 5" (lv:i^'miK hollandais. On forma aussi en i83o un premier régiment de cuii'as- 

siers, qui fut dédoublé en i836. Les 
deux régiments de cuirassiers furent 
supprimés en i863, ou plutôt trans- 
formés en 3'^ et l^ lanciers. 

Le i^'' guides date du 24 jan- 
vier i833 ; il a pour origine une 
compagnie d'anciens cuirassiers et 
dc dragons qui se signalèrent, sous 
les capitaines Lucas et Ory, pen- 
dant la campagne des Dix jours. 
Le 2*^ guides ne fut créé qu'en 1874 
après la réorganisation de l'armée, 
votée l'année précédente. 

L'artillerie belge s'est aug- 
mentée successivement, mais dans 
une progression inférieure à celle 
de la plupart des autres pays. Le 
gouvei-nenient provisoire décréta 
en octobre i83o la formation de 
deux régiments d'artillerie de cam- 
pagne et de place. 

En i836 nous avions un régi- 
ment de plus; en 1842, encore un; 




LE FORT DE UAIZERET 

(\ xllee de la Meuse) 




/ 




SCâf-f^fiS/âl^S 




s.viNTK-MAKiK (l:i (iéOnsîe de l'Escaul). 



76 



LA PATRIE BELGE 




u. (sculpteur Desenfans). 



l'organisatioii de iS'OS doiniii à l'aitiUd'ie six régimeuts : trois de campagne et trois 

de siège. L'organisatiou de 1878 créa sept régimeuts d'artillerie. Le nombre fut porté 

à huit en 1889, et à neuf en 1899. Enfin, en vertu de l'arrêté royal 

du 124 novembre 19012, notre artillerie comprend quatre régiments 

d'artillerie de campagne et quinze bataillons d'artillerie de forteresse. 

Il existe à l'artillerie trois compagnies spéciales : celle des 

ouvriers à Anvers; celle des armuriers à Liège et à Anvers; celle des 

artificiers à Anvers. Les établissements d'artillerie sont : l'arsenal 

de construction à Anvers, la fonderie de canons à Liège, l'inspection 

des armes de guerre à la manufacture d'armes de l'État à Liège, l'Ecole 

de pyrotechnie à Anvers, l'inspection des poudres de guerre à Anvers. 

L'origine du régiment du génie remonte au mois d'octobre i83o, 

éiîoque à laquelle fut organisé à Liège un bataillon de sapeurs et 

mineurs. Le régiment date du 4 juin 1842. C'est alors que disparurent 

ces beaux sapeurs à large barbe et à tablier blanc, qui faisaient la 

joie des bonnes d'enfant, auxquelles ils ressemblaient, sauf la barbe, 

si bien que les officiers les choisissaient pour ordonnances. 

Cinq compagnies spéciales l'essortissent au génie : celles 
de télégraphistes, de torpilleurs et artificiers, de chemin de fer, 
de pontonniers, d'ouvriers et d'aérostiers. Toutes sont à 
Anvers. 

C'est au génie qu'ont brillé les officiers les plus 
savants de l'armée : Brialmont a jeté sur ce corps un 
lustre ineffaçable. Sous sa direction furent érigées, en 
1809, les fortifications d'Anvers, et, en 1888, celles de la 
lieuse. Le corps d'officiers du génie belge eut l'honneur 
d'appliquer, le premier, les principes de la fortification 
polygonale en opposition avec la bastionnèe, qui est condamnée aujourd'hui universel- 
lement. La place d'Anvers en est restée le premier type, et le type modèle. L'éloquence 
du ministre de la guerre de l'époque, le lieutenant général Chazal, fit triompher au 
Parlement les idées de Brialmont, qui n'était alors que capitaine. C'est à Chazal que 
nous finîmes aussi redevables de la ti-ansformation de nos bouches à feu ; presque en 
même temps qu'il faisait adopter les plans de Brialmont, grâce auxquels la place 
d'Anvers devenait, au dire de Totleben, le défenseur de Sèbastopol, « la première 
forteresse du monde, qu'on aimerait mieux avoir à défendre 
qu'à attaquer », Chazal dotait notre artillerie du canon en 
acier rayé se chargeant par la culasse. Innovation où la 
Belgique était loin d'arriver dernière. Seulement le progrès 
ne s'arrête jamais, et une nouvelle transformation de notre 
artillerie de campagne s'impose. Des expériences, près 
d'être achevées, ont lieu à Brasschaet, et nous aurons pro- 
chainement des pièces d'artillerie sur affût à déformation. 
C'est sous le ministère Pontus que furent érigées, à 
Liège et à Namur, les fortifications de la Meuse. Ou a dit 
qu'elles sont le dernier mot de l'art de l'ingénieur militaire. 
La difficulté était énorme, car les expériences sur les effets 
des obus-torpilles, qui avaient lieu eu secret à l'étranger, 
n'étaient pas achevées. Avec l'audace et la confiance que 
donne le génie, Brialmont se mit à la besogne : par la 
substitution du béton de ciment à la maçonnerie eu briques 

ou en moellons, par un large emploi des coupoles et par des coffres flanquants sous- 
traits complètement aux batteries de l'attaque, il maintint la fortification permanente 
au rang qu'elle avait occupé jusque-là. Les travaux de la Meuse sont la période d'hon- 
neur du génie belge; mis en adjudication le 1'"' mai 1888, ils étaient terminés eu 1892. 




i;enehal liaghe. 



LA PATRIE BELGE 



Il n'y a pas d'exemple dune si grande masse de travaux exécutés par une seule entre- 
prise avec tant de rapidité et de succès. On avait mis en œuvre 7,073,000 mètres 

cubes de béton de ciment, déblayé 2,800,000 mètres cubes 

de terre et de roche, installé dans les forts cent soixante- 
dix-sept coupoles pour canons et obusiers et vingt et un 
phares à éclipse cuirassée avec projecteurs à lumière élec- 
trique. 




OENERAL BRIAL.MONT. 



La lecture des quelques renseignements très sommaires 
qui précèdent, et qui se rapportent à nos régiments, 2>ermet 
cependant de se faire une idée des diverses réorganisations 
auxquelles a été soumise l'armée depuis i83o. Tout cela 
n'offre qu'un intérêt rétrospectif très modeste. 

Le général Guillaume distingue pour la Belgique trois 
périodes à l'égard des nécessités de sou organisation mili- 
taire : de i83o à 1889, elle n'a eu en vue que sa défense 
contre une agression éventuelle de la Hollande; de 1889 à 
1848, son système militaire n'a eu à prévoir que les atteintes qui pourraient être por- 
tées à sa neutralité; depuis 1848 enfin, la j)révision d'une lutte à soutenir j^our sauve- 
garder l'indépendance nationale, pour assurer l'existence même du pays, est venue 
compliquer la question de l'organisation de la défense. 

Depuis lors la tâche des ministres de la guerre a été assez ingrate. Leurs 
demandes d'augmentation des effectifs n'ont pas toujours reçu l'accueil qu'on pouvait 
espérer. 

Aj)rès qu'il eut avec éclat abandonné le portefeuille de la gueri-e, le général Brial- 
mont père vit le budget de la guerre, qu'on voulait réduire à 25 millions, porté de 
26,787,000 francs à 82,190,000 francs, et l'effectif du 
pied de guerre de l'armée de quatre-vingt mille à cent 
mille hommes. 

La mobilisation de notre armée, en 1870, lors de 
la guerre franco-allemande, mit au jour les imperfec- 
tions de notre sj'Stème militaire. Xe recevant point 
satisfaction, le ministre de la guerre, général Guil- 
laume, se retira, et l'émotion s'en traduisit dans le 
corps d'officiers par la fondation de la Belgique mili- 
taire, organe destiné à éclairer le pays sur ses obliga- 
tions militaires, sur les réformes à apporter à l'armée. 
Des articles de propagande furent publiés à l'aide de 
fonds souscrits par les officiers. On s'émut de cette 
attitude, mais nos forces militaires furent augmen- 
tées. 

En 1884, le ministre de la guerre, général Pontus, 
accrut les effectifs de guerre de trente mille hommes, 
par l'organisation de la réserve. Avec le général Bras- 
sine, qui succéda au général Pontus, on vit se repro- 
duire les événements qui avaient eu lieu sous le 
ministère Guillaume : le général, ne pouvant faire 
triompher ses projets de réformes relatives au service 
personnel, démissionna. 

L'émotion fut grande. Des sociétés d'anciens militaires se formèrent de toutes 
parts. Elles organisèrent, le i3 juin 1897, une imposante manifestation eu faveur du 
service personnel, et leurs délégués, les plus anciens généraux, à la tète desquels 
figurait Brialmont, furent reçus par Sa Majesté, qui leur fit cette déclaration : « Je 




GÉNÉRAL VAN UER SMUiSEN. 

(Tenue de commandant du corps belge 
au Mexique. j 



78 



LA PATlllK HKLGE 



suis et 
défensi 



reste ù l 'avant-garde des patriotes. Je sais trop soucieux de la sécurité et de la 
' r-vciitnclli' (le mon i)ays pour ne pas souhaiter que le service personnel soit à 

la base de son régime militaire. » 

Mais les partisans du volontariat devaient 
r('iii]5orter. 

Le 21 mars 1902 le Parlement votait une 
loi introduisant le principe du volontariat dans 
la loi militaire. 

L'article i*^'' dit : « Le recrutement de l'ar- 
mée a lieu j)ar des engagements volontaires. 
Des appels annuels suppléent, s'il y a lieu, à 
l'insuffisance du nombre de ces engagements. 

» La durée du terme de milice est de huit 
années dans l'armée active, suivie de cinq 
années dans la réserve. 
I » Tout individu désigné pour la milice peut 

se faire remplacer. 

» Les volontaires de toutes les catégories, 
les miliciens et les remplaçants peuvent être 
autorisés, au moment de leur envoi en congé 
illimité, à proroger de deux ou de quatre années 
la date de leur licenciement de la réserve ; une 
rémunération leur est accordée de ce chef. 

« Par ce moyen, le gouvernement espère 
atteindre le chiffre de cent quatre-vingt mille 
hommes qu'il déclare nécessaire pour les effec- 
tifs de guerre, l'armée de campagne étant de 
lie hommes, et les forteresses en exigeant quatre-vingt mille. » 




(.RENADiEii (dessin lie Ganz). 



Le premier soin du ministre de la guerre Cousebant, en ariivant au pouvoir, fut 
de mettre un terme au dualisme qui divisait et contrariait le commandement. Il 
constitua organiquement la division sur pied de jjaix, 
telle qu'elle le serait sur pied de guerre. Les quatre 
régiments d'artillerie de campagne furent i^lai-és effec- 
tivement sous l'autorité directe des commandants de 
division d'armée, et ne relevèrent plus de l'inspecteur 
général de l'arme qu'au point de vue technique. L'ar- 
tillerie de forteresse passa sous les ordres des gouvei-- 
neurs des places fortifiées. Toutefois la mesure ne fut 
pas complète : les batteries à cheval n'ont pas été 
mises sous les ordres des commandants de division de 
cavalerie. 

Les chefs des quatre divisions d'armée exercent 
également le commandement territorial des quatre 
circonscriptions militaires : la première à Gand, qui 
comprend les deux Flandres ; la seconde à Anvers, 
pour la province; la troisième à Liège, pour cette 
province, avec; le Limbourg et le Luxembourg ; la 
quatrième à Bruxelles, comprenant le Brabant, le 
Hainaut et la province de Namur. 1 1> in^ m; i 1 - m i. ini , 

Tout à fait distinct est le commandement des xjlaces fortes. 11 existe un comité 




LA PATRIE BELGE 



79 




^HAruMEK (Je^'^iii de Ganz). 



supérieur des forteresses, composé du chef du corps d'état-major et des inspecteurs 

généraux de l'artillerie et du génie. 

Chacune de nos trois grandes positions fortifiées (Anvers, Liège et Xamur) 

possède, outre son état-major, un comité d'étu- 
des. Un comité semblable a été désigné dans les 
places de Termonde, les forts de Diest et de 
Huy. 



Dans aucun pays, l'instruction générale de 
l'armée n'a été poussée plus loin qu'en Belgique. 
Notre corps d'officiers peut, sous ce rapport, 
rivaliser avec ceux des premières puissances. 
Xos établissements d'instruction militaire sont 
partout vantés. 

Un conseil de perfectionnement, composé 
des hautes autorités de l'armée, examine, de 
concert avec le département de la guerre, toutes 
les questions de nature à élever le niveau scien- 
tifique de l'armée. Les établissements d'instruc- 
tion militaire sont nombreux : 

Li'École des pupilles, à Alost — ancienne- 
ment école des enfants de troupes — destinée à 
recueillir les fils de militaires de tous grades ; 
c'est une pépinière de sous-officiers. Indépen- 
damment de cet établissement, il existe une école régimentaire dans chacun des régi- 
ments d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie de campagne, au régiment du génie et à 
celui du train. L'artillerie de chacune des positions fortifiées d'Anvers, de Liège et de 
Namur possède également une école régimentaire. 

h'École des cadets, à Namur, n'accepte que les fils d'officiers. Elle a été fondée 
par le ministre de la guerre Brassine, qui supprima, 
dans cette intention, le cours central de préparation 
à l'École militaire, où étaient admis, après examen, 
les sous-officiers, qu'ils fussent ou non apparentés à 
des officiers. 

UEcole d'application et de perfectionnement 
pour r infanterie a remplacé l'école de tir, au camp 
de Beverloo. Les jeunes officiers d'infanterie y font 
un séjour de quelques mois pour se perfectionner dans 
l'étude pratique si importante du tir. 
Ti' École d'équitation, à Ypres. 

Ti'École de tir de Vartillerie, au polygone de Bras- 
schaet. 

Des cours de sylviculture sont annexés aux écoles 
régimentaires du i^*" de ligne à Bouillon, et du 14*^ à 
Diest. 

Ti'École normale de gymnastique et d'escrime, à 
Etterbeek, pépinière de maîtres d'armes, a donné à 
« la noble science » une impulsion qui s'est fait sentir, 
même hors de l'armée, dans tout le pays. Son direc- 
teur actuel est le commandant adjoint d'état-major 

Lefébure, qui fut envoyé par le gouvernement à Stockholm, où il s'initia aux secrets 
de la méthode de gymnastique suédoise. L'ouvrage qu'il écrivit à la suite de ce séjour, 




SOLDAT DE LA LIONE CJesSin ÙC GailZ 



8o 



LA PATRIE BELGE 




GUIDE (dessin de Romberg). 



ses coulcrences et son euseigiiemcut ont suscité dans l'armée et daus uu grand nombre 
de collèges les réformes les plus salutaires. 

L'-Éco/e militaire, à Iselles, est un établissement d'in- 
struction scientifique et militaire célèbre. Elle date de 1834. 
Nos plus grands ingénieurs s'y sont formés. L'étranger lui 
rend d'annuels liommages en lui confiant des élèves : la 
Roumanie, la Serbie, la Turquie, la Bulgarie, la Grèce, le 
Japon, la République Argentine comjjtent un grand nombre 
d'officiers sortis de l'Ecole militaire de Belgique. Dans les 
contingents successifs d'étudiants chinois qui débarquent en 
Europe, on désigne pour « la Cambre » ceux d'entre eux qui 
se destinent à l'artillerie et au génie. 

L'École militaire a été organisée par le général de 
division fran(^-ais Desprez, savant distingué, béroïque soldat. 
Mais il mourut prématurément, et l'honneur de poursuivre 
son œuvre et de l'étendre appartint à son ancien chef d'état- 
major, le lieutenant-colonel Cbapelié, un Franijais égale- 
ment, u Ses brillants états de service, sa profonde érudition, 
écrit le capitaine commandant — aujourd'hui major — du 
génie De Guise, dans son histoire très documentée de notre 
université militaii-e, le signalèrent à l'attention du gouver- 
nement belge. Nul n'était plus digne de créer l'Ecole mili- 
taire, plus capable de surmonter les difficultés que présentait 
l'entreprise. » 

L'homme qui, après Chapelle, a le plus marqué comme 
commandant de l'École militaire, est le savant général Liagre. 

L'Jïïc-o/c lie guerre, à Ixelles, est de date plus récente, liSCg. Renard était ministre 
de la guerre, et le colonel Brialmont directeur des opérations militaires ; celui-ci fut 
chargé d'étudier la question du recrutement des officiers d'état-major, dont on n'était 
pas satisfait. Les mesures qu'il proposa aboutirent à la créa- 
tion de l'École de guerre. 



On a dit que trop d'instruction scientifique énerve les 
qualités viriles dans l'armée. Cette vérité ne s'est pourtant 
pas confirmée chez nous, où le tempérament belliqueux est 
héréditaire. Nous sommes les fils de ces Belgiaidd, la peu- 
plade la plus belliqueuse — l'étymologie de sou nom l'in- 
dique — parmi les Celtes. De même que, dans toutes les 
expéditions guerrières d'avant i83o, on remarcjue un grand 
nombre de Belges qui s'illustrent par des actions d'éclat, de 
même, après la révolution, malgré la paix assurée et ses 
douces jouissances, malgré les affaires croissantes du com- 
merce et de l'industrie, si incompatibles avec les goûts mili- 
taires, il n'est pas une guerre en Europe ni dans les autres 
parties du monde qui n'ait sollicité l'ardeur de nos compa- 
triotes. Lorsque, le lendemain des journées de Juillet, le 
Pox'tugal prit les armes pour déjouer les menées absolutistes 
de don Miguel contre sa sœur Dona Maria, douze cents 
volontaires belges commandés par le colonel Le Charlier 
accoururent pour défendre le trône constitutionnel. 

Le petit corps belge qui, de 1864 à 1867, prit part à l'expédition du Mexique, a 
figuré dignement à côté des meilleures troupes de l'armée française. Placé sous les 




CHASSEUR A CHEVAL 

(dessin de Romberg). 



LA PATRIE BELGE 




LANCiKR (dessin de Romberj 



ordres du lieuteuaut-colonel van der Smissen, il comprenait l'état-major du régiment, 
deux compagnies de grenadiers et deux de voltigeurs ; trois autres détachements se 
succédèrent à un mois d'intervalle, ce qui porta l'effectif 
général à quinze cent quarante-trois sous-officiers, capo- 
raux et soldats et trente-huit officiers, dont douze sont 
encore vivants et deux en activité : le général baron 
Wahis et le colonel Mory, commandant le i*" régiment 
de ligne. 

Déjà van der Smissen avait obtenu, quand il était 
lieutenant, de participer, avec un grand nombre de 
ses camarades belges, aux expéditions des Français en 
Algérie. 

Outre les corps régulièrement constitués, il ne faut 
pas omettre de mentionner la part que prirent bon 
nombre de volontaires au siège de Sébastopol. Au cours 
des guerres de l'indépendance et de l'unité de l'Italie, 
plus d'un fils de la vieille aristocratie belge s'enrôla dans 
l'armée pontificale, tandis que nos plébéiens se rangeaient 
du côté de Garibaldi. 

Mais l'Afrique centrale fut le véritable théâtre où 
les Belges purent déployer les qualités militaires qu'ils 
tiennent de leurs ancêtres, et auxquelles, de César à 
Xapoléon, tous les grands capitaines étrangers ont rendu 
hommage. Pour l'œuvre africaine, l'armée a fourni des 
colonisateurs, des explorateurs, des administrateurs, des 
chefs d'expéditions militaires; a-t-il fallu fonder des stations, creuser des routes, 
défricher des terres, les bras, les mains, les intelligences 
ont afflué; a-t-il fallu traiter avec les puissances, les 
diplomates se sont révélés. Et quand, pour consacrer 
cette œuvi'e gigantesque, il a fallu des martyrs, les mar- 
tyrs se sont offerts. 

« Une nation qui produit de pareils soldats, écrivail 
Brialmont en 1882, ne doit pas désespérer de l'avenir. » 
Pour que l'étranger respecte son indépendance, il suffit 
qu'elle accorde aux intérêts militaires l'importance qui 
leur revient, et qu'elle souscrive aux sacrifices que la 
bonne constitution de l'armée rend nécessaires. 

Par « bonne constitution « le général Brialmont 
sous-entendait le service personnel. Le roi a signalé le 
fait en maintes circonstances : le recrutement est le 
point faible de notre armée. 

Les soldats sont fournis par une population docile, 
honnête et courageuse ; ses officiers sont très instruits, 
dévoués, conscients de leur mission ; son organisation 
est une des mieux conçues ; son matériel est quasi com- 
plet et répond aux derniers progrès ; ses places fortes 
sont l'œuvre du plus grand ingénieur militaire que le 
monde ait vu depuis Vauban ; ses magasins sont abon- 
damment pourvus de munitions, de vivres et de l'outil- 
lage nécessaires; seul, son mode de recrutement, basé sur le volontariat et le renq)hi- 
cement, laisse à désirer. 




ARTiLLEUu ((lehsiii (le Roriiberj. 



LA PATIME BELGE 



La Garde civique. 



L'article 122 delà Constitutiou dit : (( II y a uue garde civique, » mais eu réalité, 
la gardi; civique date d'avant la Coustitiition. En effet, la milice bourgeoise fut la 
première à prendre les armes avec les volontaires de i83o. Le 26 aoiit, dès que les 
premiers troubles éclatèrent à Bruxelles, MM. Ducpétiaux, J. Vanderlinden, 
Max Delfosse, Pletiuckx et quelques autres membres de la bourgeoisie allèrent en 
députatiou à l'iiôtel de ville pour démontrer au gouverneur l'urgence de créer une 
garde bourgeoise, commandée par un homme dont le nom et la position fussent de 
nature à exercer une salutaire influence sur la classe ouvrière. Le gouverneur y 
aquiesça ; le commandement de la milice fut donné au baron 
d'Hooglivorst, et le commandement en second à Charles Pletiuckx. 
Cependant, et malgré les services rendus aux jours difficiles, 
les aptitudes de la garde la firent longtemps considérer comme 
une réserve de police. 

La loi organique du 9 septembre 1897 a radicalement changé 
son lôle et son esprit. La nouvelle loi, eu la dotant de nouveaux 
cadres formés par des officiers retraités de l'armée active, lui 
a en même temps donné, avec un notable supplément d'exercices, 
une discipline plus sévère. 

La garde civique est organisée par commune ou par groupe 
de communes ; elle est divisée en garde active et en garde non 
active. 

Elle est active, à moins d'une disposition contraire du gou- 
vernement, dans les localités ayant une population agglomérée 
de plus do 10,000 habitants et dans celles qui sont fortifiées ou 
dominées par une forteresse. 

Elle est non active dans les autres localités; néanmoins, elle 
peut y être appelée à l'activité par arrêté royal, si le conseil 
communal le demande, ou si l'intérêt de l'ordre et de la sécurité publique dans la 
région justifie cette mesure. 
Elle est active : 

Pour la province d'Anvers : Anvers, Boom, Borgerhout, Lierre, Maliues, 
Turnhout. 

Pour le Brabant : Bruxelles, Ixelles-Etterbeek, Louvain, Nivelles, Saint-Gilles, 
Schaerbeek, Tirlemout. 

Pour la Flandre occidentale : Bruges, Courtrai, Mouscron, Ostende, Roulers, 
Ypres. 

Pour la Flandre orientale : Alost, Eecloo, Gaud, Saint-Xicolas, Termonde, 
Wetteren. 

Pour le Hainaut : Ath, Charleroi, Chàtelet. Courcelles, Gilly, Gosselies, Jumet, 
Lodelinsart, La Louvière, Moutigny-sur-Sambre, Marcinelle, Mons, Marchienne- 
au-Pont, Morlanwelz, Tournai. 

Pour la province de Liège : Huy, Liège, Verviers. 
Pour la province de Limbourg : Hasselt, Saint-Trond. 
Pour la province de Luxembourg : Arlon. 
l'our la province de Namur : Dinant, Namur. 

La garde civique se compose des Belges et des étrangers résidant eu Belgique 
depuis un an au moins, à l'exception des militaires en activité de service ou congédiés 
après acc'omplissement d'un terme complet de service personnel dans l'armée. 




LA r AT RIE BELGE 



83 



Il y a, pour le royaume, quatre commandements supérieurs; leur ressort est 
déterminé par le Roi. Les commandants supérieurs ont le grade d'officier général; la 
constitution de leur état-major est réglée par le Roi. 

Ils ont sous leur autorité directe les gardes civiques du ressort de leur commande- 
ment. 

Il peut y a%^oir pour le royaume un inspecteur général ayant rang d'officier 
général. Son état-major est déterminé par le Roi. 

La garde civique peut être requise en tout temps pour le maintien de l'ordre et 
de la paix publique. 

Le droit de requérir la garde civique pour service d'ordre et de sûreté appartient 
concurremment : au bourgmestre dans sa commune ; au gouverneur dans les diverses 
commune^ de la province ; au ministre de l'intérieur dans les communes du royaume. 

Les réquisitions sont adressées par le bourgmestre au chef de la garde, par le 
gouverneur au commandant supérieur, par le ministre de l'intérieur à celui des com- 
mandants supérieurs qu'il appartient. 

La garde civique peut être requise également pour remplacer ou suppléer, dans le 
service de place, la garnison momentanément absente ou insuffisante. 

Le gouvernement reconnaît les corps spéciaux de chasseurs volontaires, de cava- 
liers et d'artilleurs qui se sont formés dans les grandes villes, par le moyen d'un 
recrutement de choix, et où règne généralement un esprit de corps du meilleur augure. 

L'esprit de terroir, pour qui rien n'est sacré, ne s'est pas fait faute de railler la 
milice citoyenne. Elle a fait du garde civique d'antan un pendant au garde national 
français immortalisé par le Prudhomme de Mounier. Est-ce à dire que les « anciens » 
méritaient raillerie? Nous ne trancherons point la question; nous nous contenterons 
de rappeler la réponse de Léopold P'' à ce général de l'armée qui, lui aussi, essaya un 
jour devant le souverain de faire de l'esprit aux dépens des soldats-citoyens : 

<( Ces soldats du dimanche dont vous vous moquez, général, apprenez que ce sont 
les travailleurs de la semaine. » 

LÉON Chômé, 
Directeur de la Belgique Militaire. 



^^» ** 

^^^^^^^^^^^^^H 



\V.\TEIU.00 . 



LA BELGIOUK ET LE DROIT INTERNATIONAL 



Au xii*^ et au xin'' siècle de notre ère remontent les premières grandes applications 
du droit international, création du génie européen. Sans doute, dans l'antiquité et dans 
le haut moyen âge, des rapports s'établissaient entre les communautés politiques ; 
mais la notion de droit faisait défaut. Des usages étaient observés; des préceptes 
d'humanité étaient prêches; l'idée même que des règles juridiques s'imposaient dans 
les relations des peuples n'était point admise. Le droit privé et le droit public 
avaient déjà acquis un développement considérable; le troisième vaste domaine du 
droit, c'est-à-dire le droit des gens, ne s'était pas encore affirmé avec quelque vigueur. 

La notion de devoirs et de droits s'appliquant à la vie internationale s'imposa 
d'abord dans les contrées euroijéenucs baiguées par la Méditerranée. Là agissaient et 
rivalisaient les républiques italiennes, unies par la race, par la langue, par la culture. 
Elles étaient disposées à accepter l'empire de règles juridiques dans leurs relations 
extérieures, puisqu'elles s'adressaient à des communautés auxquelles les rattachaient 
de multiples liens ; elles étaient prêtes également à reconnaître des droits véritables 
aux autres communautés politiques qui s'étaient constituées autour de la grande mer 
intérieure. Ainsi finirent par ])réval<)ir des maximes et des principes qui donnèrent à 
toute l'époque un caractère différent de la civilisation antique. Sans doute, la guerre 
sévissait; mais les adversaires n'étaient plus comme autrefois hors du droit et hors 
de la loi ; organisées surtout eu vue des transactions commerciales, les cités appré- 
ciaient les bienfaits de la paix; elles recouraient volontiers aux négociations; elles 
envoyaient et elles accueillaient les ambassades. Ainsi se formait peu à peu une 
société internationale. 

Alors déjà l'Italie commençait à être en petit ce que l'Europe et plus tard 
le monde entier devaient être en grand. Sur son sol se déroulaient les drames poli- 
tiques : combinaisons diplomatiques, déplacements d'influence, alliances, guerres, 
entreprises d'expansion, entrecours avec les gouvernements étrangers. C'étaient 
autant d'occasions pour l'affirmation de règles juridiques et, somme toute, pour le 
triomphe du droit. 

Mieux que les longs développements, quelques chiffres permettent de constater le 
progrès. 

Vers la fin du moyen âge, quand le droit international régit la majeure partie du 
continent européen, la population de toute l'Europe s'élève à 5o millions d'habitants; 
au commencement du xix*" siècle, quand la société des Etats comprend les commu- 
nautés politiques du même continent et les États-Unis d'Amérique, la population des 
puissances civilisées n'atteint pas 200 millions d'hommes. Actuellement le nombre des 
Euroi^éens et des descendants d'Européens s'élève à près de 600 millions ; ils dominent 
soit dii'ectement, soit par les formes atténuées des colonies, des protectorats et des 
sphères d'influence, 82 °!„ des terres émergées. Il y a six années, à côté de puissances 
créées par les Européens et par les descendants d'Européens est venue se ranger, dans 



LA PATRIE BELGE 87 

la plénitude des droits de l'État civilisé, une nation méritante et vaillante, la nation 
japonaise. 

Il est d'autres significatives constatations. A la lin du xv*" siècle, le nombre 
de communautés politiques est considérable ; sur le sol européen existent plus de 
deux mille souverainetés. Alors commence le travail de consolidation. De grands 
États se forment qui absorbent peu à peu les seigneuries et les villes libres. En 1789, 
il y a encore sur notre continent deux cent quarante-neuf États. En i8i5, on en 
compte quarante-neuf. Actuellement, le chiffre n'est plus que de vingt-deux. Au 
SIX® siècle, la société internationale s'est étendue sur toute la planète ; néanmoins, 
comme nous aurons l'occasion de le noter, le nombre des États contemporains est loin 
d'être élevé. 

L'oeuvre d'émancipation du droit des gens offre également de l'intérêt. Dans les 
derniers siècles du moyen âge se forma comme une république chrétienne, la res 
christiana pour employer le terme ; seuls, les États chrétiens en faisaient partie. Peu 
à peu s'affirma le caractère laïque de l'association ; le culte et le dogme n'eurent plus 
l'influence décisive; à côté d'États soumis à l'Église se langèrent des États hérétiques 
et schismatiques ; des communautés politiques musulmanes fuient admises; enfin, 
quand l'État moderne se constitua définitivement, la société internationale elle-même 
s'affranchit de tout lien religieux. 

L'État est la personne du droit international; il est le sujet de ce droit; ses rela- 
tions avec les autres États sont soumises aux règles de ce droit. Si on l'envisage au 
point de vue du droit public, on constate qu'il possède trois caractéristiques : le droit 
de domination, les citoyens auxquels il commande, le territoire qu'il régit. Si on l'envi- 
sage au point de vue du droit international, il apparaît soit comme État souverain, 
soit comme État vassal, soit comme État protégé. 

L'État souverain possède la plénitude des droits; il déclare la guerre, il conclut la 
paix, il négocie et fait des conventions ; il exerce le droit d'ambassade ; au point de 
vue juridique, il ne reconnaît point de supérieur; il est l'égal de tous les autres États, 
membres comme lui de la société internationale; il est libre, il est indépendant ; du 
reste, il est antérieur à la société internationale ; en d'autres mots, il n'est nullement 
la créa.tion du droit de gens qui ne peut l'anéantir. 

Le droit international lui-même se développe continuellement. Longtemps borné 
aux questions de la guerre et des légations, il a élargi à l'extrême le champ de ses 
applications; les problèmes se sont multipliés; les questions anciennes ont été exami- 
nées plus attentivement et ont reçu des solutions conformes aux données actuelles ; les 
règles juridiques se sont étendues progressivement sur des domaines peu connus aux 
premiers temps de la civilisation moderne; l'occupation des terres découvertes, le droit 
maritime, la neutralité ont surtout fait l'objet tantôt de recherches et de diseussions, 
tantôt de décisions imposées par la science ou par les conventions des États. 

Hommes politiques, jurisconsultes, philosophes ont contribué à l'œuvre de 
l^rogrès ; ils ont aidé à faire accepter la notion d'une association des États ; sans doute, 
la société internationale n'est point constituée encore de manière complète; elle n'est 
point organisée en ce qui concerne l'exercice de la puissance législative; elle ne 
possède pas d'institutions judiciaires proprement dites; désormais cependant son 
existence ne saurait être niée. 

Si on compte les États souverains qui composent de nos jours la société interna- 
tionale, on arrive, pour le monde entier, au chiffre de quarante-six. A côté de ces 
États, qui possèdent tous les droits des membres de l'association de droit des gens, se 
placent des États souverains qui sont en rapports fréquents avec celle-ci, qui concluent 
des traités de commerce, qui envoient et accueillent des ambassades, qui souscrivent 
aux unions fondées en vue surtout des intérêts matériels de l'humanité ; il en est une 
dizaine. Ainsi, au début du xx" siècle, le droit international régit, en définitive, les 
rapports de cinquante-six communautés politiques et étend son empire sur la surface 
entière du globe. 



LA PATRIE BELGE 



II 



C'est en iS3o que la Belgicxue a pris place dans la société internationale.^ 
Jusqu'alors toutes les tentatives faites pour constituer sur notre sol un État indé- 
pendant avaient échoué ; à diverses reprises nos provinces avaient proclamé leur indi- 
visibilité; elles avaient déclaré qu'elles seraient « tenues en niasse inséparable » sous 
un même prince. Les événements politiques décidaient autrement. Non seulement 
l'œuvre de consolidation croulait, mais les puissants voisins ne cessaient de s'emparer 
de territoires étendus. Au milieu du sva*^ siècle, les Provinces-Unies acquéraient le 
Brabant septentrional, une partie du Limbourg, une partie de la Flandre; elles exi- 
geaient et elles obtenaient la fermeture de l'Escaut; pendant la seconde moitié du 
même siècle la France s'emparait de l'Artois, de Cambrai, de Valenciennes, de 
Condé, de Lille, de Douai, pour ne citer que quelques noms. En ijiS de nouvelles 

amputations se faisaient. 

Les souverains étrangers qui nous gouvernaient 
songeaient uniquement à trafiquer de notre pays et à 
l'échang-er contre des possessions qui leur semblaient 
plus faciles à garder. 

Dans les combinaisons de la diplomatie la Bel- 
gique était comme une monnaie d'appoint; elle servait 
littéralement à faire le solde d'un compte; on l'adju- 
geait à quelque prince dont le lot était insuffisant au 
gré des complices de quelque injuste partage. La mai- 
son d'Autriche l'obtint en 1718; la maison d'Orange- 
Nassau se la vit attribuer, en 1814, à titre d'agrandis- 
sement de territoire. Ou se gardait bien de consulter 
les intéressés; la force décidait; en 1814, quatre puis- 
sances, l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et 
la Russie, statuèrent en dernier ressort et, au mépris 
de tout droit, décidèrent que c l'amalgame le plus 
complet serait opéré », c'est-à-dire que la Belgique 
serait absorbée par la Hollande. 

C'est le 4 octobre i83o que le gouvernement pro- 
visoire décréta que « les provinces de la Belgique, 
violemment détachée de la Hollande, constitueraient un Etat indépendant ». A cette 
date remonte notre existence autonome. Dorénavant la Belgique existait comme per- 
sonne juridique; elle ne subissait plus le caprice d'un maître, elle était libre, elle était 
l'égale des autres États. Sans doute, en vue des facilités de la vie internationale, elle 
devait se faire reconnaître par les membres de la communauté de droit des gens; mais 
la reconnaissance n'est nullement la condition indispensable de l'existence ; elle 
constate qu'une communauté politique remplit toutes les conditions de la puissance 
souveraine; elle a pour effet d'autoriser le nouvel État à invoquer les droits et les 
facultés que la coutume et les traités ont conférés aux Etats civilisés, et que ceux-ci 
peuvent faire valoir les uns à l'égard des autres. 

État souverain, membre de la société internationale, la Belgique possède tous les 
droits des autres communautés politiques. Elle n'est la vassale d'aucun autre Etat; 
elle décide elle-même de ses destinées; elle peut modifier à son gré son régime consti- 
tutionnel; il lui est permis de veiller à sa propre conservation, de se développer et de 
grandir, d'acquérir des possessions nouvelles. 

Des circonstances spéciales ont fait perdre de vue ces notions premières. 

Cinq puissances ont imposé à notre patrie la neutralité permanente ; sans en avoir 




LIEGE. — LE PALAIS DE JUSTICE. 



LA PATRIE BELGE 89 

le maudat, elles ont préteudu agir au nom de tous les autres États. La Belgi([tie a 
élevé d'énergiques protestations; toutefois, contrainte et forcée, elle s'est soumise. 

Etrange phénomène, peu à peu la notion de protection s'est accentuée et a pris le 
dessus sur l'idée de souveraineté ; l'erreur des publicistes aidant, la neutralité perma- 
nente est apparue comme si elle était la raison d'être de notre existence juridique et 
comme si elle l'emportait sur notre qualité originaire et fondamentale d'État souverain 
elle-même. Un membre du Congrès national, Charles Le Hon, constatait, eu i83r, que 
la neutralité imposée par la Conféi-ence de Londres subissait de violentes attaques et 
soulevait même l'indignation. En 1845 un écrivain rappelait que beaucoup de Belges 
considéraient la neutralité avec défaveur ; il les montrait « convaincus de la nécessité 
pour le paj^s de reprendre ses droits d'État indépendant et de se déclarer libre ». 
On peut dire que, dans la politique traditionnelle des hommes de i83o, la neutralité 
de la Belgique était constamment placée à l'arrière-plan et qu'elle était l'acces- 
soire, taudis que la souveraineté formait la thèse principale. A cette interpréta- 
tion exacte des textes et des événements sont venues se substituer une théorie et 
une praticjue différentes. Des écrivains en sont arrivés à vanter un régime qui 
nous mettrait à la merci d'autres États, et des hommes politiques ont prôné une 
existence nationale où la moindre manifestation de volonté sei"ait soumise au bon 
plaisir de Tétrauger. 

Quand la Belgique se proclama indépendante, il y avait douze années à peine que 
les cinq grandes puissances élevaient la prétention de former dans la société des États 
un « directoire » chargé de veiller aux intérêts de l'Europe, de maintenir un sage 
équilibre dans les affaires extérieures, de supprimer à l'intérieur des communautés 
politiques l'esprit de mécontentement et de révolte. En plus d'une occasion, elles 
semblaient elles-mêmes douter de la loyauté et de la légitimité du rôle qu'elles vou- 
laient remplir; quand elles s'occupèrent des affaires belges, elles proclamèrent fort 
haut qu'elles « agissaient avec un parfait désintéressement » et qu'elles « n'hésitaient 
pas à se reconnaître le droit d'agir comme elles le faisaient ». 

Il faut le dire : devant les principes et devant la vérité juridique, les prétentions 
des grandes puissances étaient dépourvues de toute base; tous les États souverains 
sont égaux en droit international et il n'appartient pas à quelques-uns de se faire les 
juges ou les maîtres des autres. 

Du reste, en ce qui concerne la Belgique, les textes et les faits renferment plus 
d'un enseignement. 

Dans la science, la notion de la « garantie » manque de précision. Anciennement, 
la garantie se rattachait à toute une série de moyens accessoires destinés à assurer 
l'observation d'un traité, tels que la dation d'otages, le gage, l'hypothèque. De nos 
jours, elle est l'engagement de faire respecter un ordre de choses établi en ce qui 
concerne un État. Sans doute, dans ce dernier sens, elle est devenue d'un emploi 
fréquent; et c'est ainsi qu'en l'espace de trois quarts de siècle, la Grande-Bretagne a 
garanti plus de douze traités dans les diverses parties du monde. Mais le vague 
a persisté. Les jurisconsultes ont essaj'é de préciser. Selon les uns, garantir signifie 
simplement consentir à protéger ; pour d'autres, la garantie ne vise directement 
qu'une tierce puissance, c'est-à-dire que par la garantie elle-même le garant promet 
d'empêcher un troisième État de léser l'État qui est garanti; ainsi le garant ne garan- 
tirait pas contre lui-même; par son engagement spécial il promettrait de mettre 
obstacle au mal commis par autrui ; en ce qui concerne sa conduite propre vis-à-vis 
de l'Etat garanti, il serait régi non par le traité de garantie, mais par les règles géné- 
rales du droit international. 

L'interprétation historique n'est guère rassurante. Il suffit de citer un cas 
fameux. Par l'article 7 du traité de Paris du 3o mars i856, les puissances qui ont 
garanti notre neutralité .s'engageaient à respecter l'indépendance et l'intégrité terri- 
toriale de l'empire ottoman; elles garantissaient en commun la stricte observation de 
cet engagement; vingt-deux années plus tard, la Turquie se voyait enlever des pays 



9» 



LA TATIÎIE BELGE 



entiers et les mêmes puissaiiees sigiuiient le traité de Berlin qui t'onfii-mait l'ordre de 
choses nonvean. 

La garantie donnée à la Beloifjiie a subi une modification dès les premiers mois 
de notre existence comme peuple libre. 

IjG 26 juin i83t les cinq puissances, sans prétendre s'immiscer dans le régime 
intérieur de la Belgique, lui garantissaient la neutralité perpétuelle ainsi que l'inté- 
grité et l'inviolabilité de son territoire. 

Le i5 novembre i83i elles rédigeaient un nouveau texte; elles stipulaient que la 
Belgique formerait un État indépendant et perpétuellement neutre ; elles accordaient 
leur garantie. 

La juxtaposition des textes montre de manière saisissante le changement d'atti- 
tude et de politique. Il ne s'agit pas d'invoquer l'emploi des mots «Etat indéi:)eudant » 
pour prétendre que la rédaction du i5 novembre implique l'inviolabilité du sol. Le 
mot « indépendance » a un sens déterminé dans la langue diplomatique de la majeure 
partie du xix*" siècle ; il ne comprend point le maintien intégral du territoire ; il 
signifie l'exercice des droits souverains. Quand, eu i8i5, il s'est agi de la Suisse, une 
phrase très nette a accordé la garantie de l'intégrité et de l'inviolabilité de territoire 
et la reconnaissance de la neutralité perpétuelle ; quand il s'est agi de la Turquie, le 
Congrès de Paris a mentionné le respect de l'indépendance et de l'intégi-ité territoriale. 

Les fondateurs de notre nationalité ne s'y sont point trompés. Le 4 juin i83i le 
Congrès a imposé à notre premier roi un serment solennel, et Léopold I*"" a juré de 
maintenir l'indépendance nationale et l'intégrité du territoire. 

« La neutralité est proclamée en principe, écrit Jean-Baptiste Nothomb, mais il 
n'est dit nulle part quels sont les devoirs des garants, quels sont les droits de la 
Belgique à leur égard. » Faut-il rappeler le principe fondamental : le garant n'a ni le 
droit ni l'obligation de faire davantage que de prêter l'assistance promise? 

Un homme d'État anglais, lord Palmerston, a manifesté son opinion an sujet de la 
neutralité permanente. C'était en i855 ; ou avait suggéré l'idée de proclamer la neutra- 
lité de la Moldavie et de la Valachie. Palmerston avait contribué à l'œuvre de i83i. 
Dans un discours à la Chambre des communes il rappela que la neutralité existait 
pour la Suisse et pour la Belgique : « Je ne suis pas disposé, disait-il, à attribuer une 
grande importance à de semblables arrangements, car l'histoire du monde prouve que 
lorsqu'une querelle surgit, qu'une nation fait la guerre et qu'elle croit avantageux de 
traverser avec ses armées un pareil territoire neutre, les déclarations de neutralité ne 
sont pas de nature à être respectées religieusement. » 

Le sentiment de plus d'une des puissances garantes est apparu de significative 
manière. 

On connaît le projet de traité que Bismarck fit publier par le Times, le 25 juillet 
1870. « De son côté, disait l'article 4. le roi de Prusse, au cas où Sa Majesté l'empe- 
reur des Français serait amené par les circonstances à faire entrer ses troupes en 
Belgique ou à la conquérir, accordera le concours de ses armées à la France et il la 
soutiendra avec tantes ses forces de terre et de mer envers et contre toute puissance 
qui, dans cette éventualité, lui déclarerait la guerre. » 

Le projet datait de 1867. Son authenticité n'était pas discutable. « L'original que 
j'ai sous les yeux est de la main de M. Benedetti », écrivait lord Loftus, ambassa- 
deur de la Grande-Bretagne. 

Le gouvernement impérial essaya de se disculper ; il prétendit qu'il avait décliné 
les offres et repoussé les combinaisons; il rejeta toute la responsabilité sur l'astuce de 
Bismarck, amenant l'ambassadeur de France à commettre une grave imprudence. 
Mieux encore, il fit connaître qu'à diverses reprises l'homme d'État prussien s'était 
complu à faire d'analogues suggestions, dont l'indépendance de la Belgique faisait 
tous les frais : en i865, Bismarck avait déclaré que la Prusse reconnaîtrait volontiers 
le droit de la France de s'étendre éventuellement partout où l'on parlait français dans 
le monde, désignant clairement certains cantons de la Suisse et certaines parties de la 



LA PATRIE BELGE 



91 



Belgique : au lendemain de Sadowa, il disait au représentant diplomatique de l'empe- 
leur qu'il fallait unir les destinées de la Belgique à celles de la France i^ar des liens si 
étroits que « cette monarchie, dont l'autonomie serait d'ailleurs respectée, devînt au 
nord le véritable boulevard de la France, rentrée dans l'exercice de ses droits 
naturels »; x^lus tard, il émettait l'avis que le gouvernement impérial devait chercher 
un équivalent en Belgique et il offrait de s'entendre avec lui. 

Que la ruse et le machiavélisme aient cher(!hé à triompher de la na'iveté et de 
l'incapacité, la chose est possible. Cependant un fait demeure debout : en pleine paix, 
deux puissances ont discuté des bases d'entente et se sont placées dans l'hypothèse 
immorale de la destruction de l'Etat sur lequel s'étendait leur garantie. 

En 1870 la Grande-Bretagne nous fournit son aide précieuse. Elle conclut avec 
la Prusse' et avec la France les deux traités du 9 et du 11 août qui réglaient le mode 
de la défense éventuelle de notre pays. Les deux traités étaient conçus en termes 
identiques ; chacun des belligérants affirmait sa volonté bien arrêtée de respecter la 
neutralité de la Belgique aussi longtemps que cette neutralité serait respectée par son 
adversaire; la Grande-Bretagne déclarait que si, j)endant les hostilités, les armées de 
l'un des belligérants venaient à violer cette neutralité, elle était prête à coopérer avec 
l'autre pour la défense de la neutralité belge par ses forces navales et militaii-es. Les 
deux traités étaient obligatoires pour la durée de la guerre et douze mois après la 
ratification de la paix. 

Qu'on ne l'oublie pas, l'Autriche-Hongrie refusa de donner son adhésion aux deux 
ti'aités ; le comte de Beust, qui dirigeait sa politique étrangère, justifia son attitude 
en invoquant la ligne de conduite adoptée ^jar la Russie. 

Il convient d'ailleurs de ne pas perdre de vue les modifications profondes subies 
par les grandes puissances. Leur nombre s'est élevé de cinq à six et même à huit, si 
on tient compte des événements des dernières années. Sans parler des transforma- 
tions opérées dans leur régime intérieur, on peut se demander comment certaines 
d'entre elles donneraient une sanction à des engagements qui remontent à plus de 
trois quarts de siècle. Dans quelle mesure l'empire allemand est-il obligé de se substi- 
tuer à la Prusse? Pourquoi la monarchie austro-hongroise et l'empire russe feraient- 
ils la guerre quand il s'agit d'arrangements qui ne les intéressent plus? Bismarck, que 
nous venons de citer, a dévoilé la pensée de trois puissances garantes quand, en 1889, 
s'adressant à la Suisse, il a menacé celle-ci d'examiner jusqu'à quel point les puis- 
sances garantes étaient liées. 

Faut-il mentionner que la Belgique de i83i, à laquelle les puissances voulaient, 
comme elles disaient, « assigner dans le système européen une place inoffensive «, 
avait une population de 3,785,000 habitants et que son armée ne dépassait pas 
3o,ooo hommes? Faut-il montrer la Belgique de igoS comptant près de 7,000,000 
d'habitants et prenant ainsi, d'après le chiffre de la population, le troisième rang 
parmi les États européens autres que les grandes puissances? Plus peuplée et plus 
riche que la Roumanie, que les Pays-Bas, que le Portugal, que la Serbie, que le 
Danemark, que la Grèce, pour citer ces noms, la Belgiciue a-t-elle le droit de ne point 
compter sur ses propres forces? D'autres peuples ont-ils la charge de lui créer ubc 
existence libre de tout souci et de lui assurer à jamais la profitable mission de 
devenir à peu de frais une des grandes puissances industrielles du monde? 



III 



En Belgique la science du droit international a fait l'objet de travaux intéressants. 

Dans le passé, nous pouvons citer les noms de jurisconsultes qui se sont acquis 
(luelque réputation. Balthazar de Ayala, né à Anvers eu i548, fils de Diego de Ayala, 
noble espagnol (jui avait obtenu le droit de bourgeoisie, publia en i582 un traité sur le 



92 



LA PATRIE BELGE 



droit de l:i guerre; Frédéric de Maerselaer, bourgmestre de Bruxelles, composa, eu 
1618. un livre sur le droit d'ambassade; Cliarles-Philippe Pattyn fit paraître, en 1726, 
le Mare libcrum, où il défendait le droit des Belges de faire le commerce aux Indes. 
Depuis i83o, la liste de nos publieistes qui se sont occupés des problèmes 
soulevés dans la vie des États, sans être fort longue, contient quelques noms honora- 
blement connus dans la science. 

Des idées générales ont été exposées par François Laurent, professeur à l'Univer- 
sité de Gand, en plusieurs chapitres de l'ouvrage dont les premiers volumes parurent 
à partir de i83o, sous le titre de : Histoire du droit des gens et des relations interna- 
tionales. L'auteur s'est placé sui-tout au point de vue du progrès du genre humain vers 
l'unité; il attribue comme but au droit international l'enseignement des lois qui 
régissent les peuples considérés comme membres de l'humanité. Toutefois, sur les 
principes du droit des gens lui-même, sur ses institutions, sur son histoire littéraire, il 
donne peu ou point d'indications. 

De 1849 à i855 a été publié en trois volumes un Traité de droit public. L'auteur, 
Pierre-Joseph Destriveaux, ancien membre du Congrès national, professeur émérite à 
l'Université de Liège, a consacré à notre matière quelque» 
pages sans grande orignalité. 

Plus tard deux jurisconsultes, étrangers par la nais- 
sance, mais dont le nom peut être mentionné ici, puisque 
leur activité scientifique s'est déployée au milieu de nous. 
Égide Arntz et Alphonse Rivier, ont fait paraître des tra- 
vaux embrassant l'ensemble de la science. Arntz, Allemand 
de naissance, enseigna durant de longues années à l'Uni- 
versité de Bruxelles et publia, en i883, un excellent Pro- 
gramme d'un cours de droit des gens. Rivier, Suisse de 
naissance, occupa avec grand talent la chaire de droit 
romain et de droit des gens à la même université ; la science 
lui doit deux bons livres : le Handbuch des Vôlkerrechts et 
les Principes du droit des gens. 
M. EMILE Banninc Les rapports de la politique générale et du droit des 

gens ont été examinés par plusieurs écrivains. Louis Bara 
a rédigé, en 1849, un mémoire important : la Science de la paix; Eugène Goblet 
d'Alviella a écrit, en 1872, sous le titre de : Désarmer ou déchoir, un essai sur les 
relations internationales dans lequel il s'occupe de la guerre, de la paix armée et de la 
nécessité de travailler en vue d'une paix universelle, couronnement naturel de toute 
notre civilisation. Édouai'd Descamps est l'auteur de VEssai sur Vorganisation de 
l'arbitrage international; mémoire uu.\- puissances. 

Emile de Laveleye a publié des études concernant le droit de la guerre en 
général, l'inviolabilité de la propriété privée ennemie dans la guerre maritime, 
la neutralité, l'arbitrage. 

Gustave de Molinari s'occupa également de la guerre et de sa légitimité dans ses 
Questions d'économie politique et de droit public, qui parurent en 1861. 

Edouard Romberg est l'auteur d'un ouvrage intéressant : Des belligérants et des 
prisonniers de guerre. 

La neutralité de la Belgique fait l'objet de plusieurs publications. Deux tendances 
se constatent; tandis que des auteurs veulent restreindre la notion de la neutralité 
permanente dans de justes limites et en faire un accessoire de la qualité primordiale 
d'État souverain qui, selon eux, ne peut jamais être perdue de vue, d'autres auteurs 
se complaisent à donner une importance considérable à la neutralité, ils y voient la 
qualité principale et ils en viennent jusqu'à formuler les conditions de ce qu'ils 
appellent « la vocation d'un peuple pour la neutralité ». 

En 1845, un Allemand, Guillaume Arendt, professeur à Louvain, publia un 
ouvrage important intitulé : Essai sur la neutralité de la Belgique considérée princi- 




LA PATRIE BELGE 



93 



paiement sons le point de vue du droit public, où sont passés en revue les uotions 
générales, les cas historiques, le caractère politique, les devoirs et les dioits des États 
neutres durant la guerre. Jean-Sylvain Yan de Weyer, Emile Banuing, Charles 
Faider, Jean-Joseph Thonisseu, Léon Arendt, Eugène Goblet d'Alviella ont égale- 
ment consacré au même sujet des pages pleines d'intérêt. Edouard Descamps a publié 
un livre : la Neutralité de la Belgique au point de vue histof-i<]U(\ juridique et 
politique. 

Le droit d'ambassade et plus spécialement la situation juridique de l'agent diplo- 
matique ont été traités par François Laurent dans le troisième volume de son Droit 
civil international ; \yar Emile Vercamer, juge au tribunal mixte du Caire, dans son 
livre : Des franchises diplomatiques et spécialement de l'exterritorialité ; par Polydore 
De Paepe.dans ses Etudes sur la compétence civile à l'égard des Etats étrangers et de 
leurs agents diplomatiques et consulaires. 

Le droit de la Belgique d'acquérir des colonies a été défendu avec talent par 
Pierre Graux, dans son étude : la Neutralité de la Belgique et l'anne.xion du Congo. 

Paul Guillaume a publié, sous le titre : l'Escaut depuis jS.'lo, un ouvrage où 
sont réunis les actes et les dispositions légales concernant 
le beau fleuve. 

Henri La Fontaine a fait paraître, sous le titre : 
Pasicrisie internationale, un excellent livre dans lequel 
sont reproduits plus de trois cents documents relatifs à 
l'arbitrage international. 

Les traités et les conventions conclus par notre pays 
ont été publiés par Désiré Garcia de la Yega, dont la collec- 
tion continue à paraître sous la direction de Louis de 
Busschere, conseiller à la cour d'appel de Bruxelles, auteur 
de l'utile Code des traités et arrangements internationau.x 
intéressant la Belgique. 

Aux indications que nous donnons, et qui sont néces- 
sairement incomplètes, il nous faut ajouter l'œuvre de 
Gustave Rolin-Jaequemyns, parue presque entière dans la 
Revue de droit international et de législation comparée. 

Notre illustre compatriote a donné à l'étude du droit des gens une vive impulsion et, 
par la création de l'Institut de droit international, il a exercé sur la réalisation des 
théories une influence non moins considérable que sur les théories elles-mêmes. 




M. GlSTAVE ROLlS-.lAEULEMÏNS. 



Ern. Xys. 



LA LÉGISLATION OUVRIERE 



L'évolution tle la législation ouvrière, soit qu'où accorde à ces termes leur x)ortée 
la plus générale en y comprenant toutes les mesures qui de près ou de loin tendent à 
exercer une influence sur la situation des classes laborieuses, soit qu'on les restreigne 
seulement aux dispositions légales qui visent les diverses questions nées du contrat de 
travail, a suivi en Belgique uu double courant On peut dire tout d'abord que dès i83o 
la question ouvrière n'a jamais cessé d'attirer l'attention des pouvoirs publics, chose 
assez naturelle dans un pays où l'industrie joue uu rôle prépondérant et est le facteur 
essentiel de la constitution sociale de la communauté. En effet, dans tous les cas où 
l'exploitation des richesses d'une nation se fait avec le concours de capitaux abondants 
qui ont le droit d'espérer une rémunération légitime et d'une main-d'œuvre facile à 
ti'ouver, prête à s'engager, le taux des salaires de cette main-d'<x3uvre et partant la 
condition même d'une immense catégorie de citoyens, tend à se conformer à la loi éco- 
nomique de l'offre et de la demande ; de là des crises, des 
conflits entre le capital employeur et le ti-avail employé. 
L'Etat, gardien suprême de l'ordre, n'a pu se dispenser 
d'exercer une action dans ce domaine. Comment son inter- 
vention s'est-elle manifestée en vue de remédier à certaines 
situations particulièrement intoléi'ables, ou à certains trou- 
l)les qui se produisaient par intervalles ? Le législateur a 
recouru à deux systèmes d'intervention dont il a usé dans une 
mesure à peu près équivalente. Tantôt les pouvoirs publics 
se sont efforcés d'agir par voie de protection, d'encourage- 
ment, en aiguillonnant l'initiative privée, tantôt ils ont agi 
par voie d'autorité et de commandement. Au point de vue 
historique, c'est le système de protection qui apparaît le 
premier ; le second ne se manifeste que beaucoup plus tard, 
alors que les premiers cinquante ans de notre indépen- 
dance ont déjà reçu les honneurs du triomphe. A partir de ce 
moment, le législateur suit les deux voies pai-allèlement et 
s'efforce d'amener la paix sociale par une politique où le souci de ménager la liberté, 
qui a des racinesjsi profondes dans nos traditions, s'unit à la volonté de faire cesser 
par la force des lois certains abus dont l'opinion publique s'est alarmée. 




M. G. Fkancotte, 

linislie de l'induslrie el du travail 

en 1905. 



Qu'avous-nous à relever, en effet, avant 1886, dans le domaine de la législation 
ouvrière? D'abord une série de lois qui ont pour but d'encourager la prévoyance. La 
loi du 3 avril i85i sur les sociétés mutualistes est une des caractéristiques de cette 
période. Elle donne un appui aux efforts faits par les ouvriers pour remédier par 
l'association aux troubles que des événements imprévus, et notamment la maladie, 
apportent dans des ménages où les ressources extraordinaires font presque toujours 
défaut. Une autre application du même principe se trouve dans la loi du 28 mars 1868 
sur les caisses de prévoyance en faveur des ouvriers mineurs. Ces organismes, dont 



LA PATRIE BELGE 



93 



les premiers reinoutent à iSSg, étaient dus également à l'initiative privée. Entre-temps 
on crée la Caisse générale d'épargne et de retraite {i6 mars i865). L'institution des 
prud'hommes, juridiction à tendances conciliatrices, qui avait vu le jour sous 
l'Empire, est remaniée sur des bases plus efficaces par la loi du 9 avril 1842 et par 
celle du 7 février 1859, revisée elle-même dans la suite. 

L'année 1873 marque une étape d'un autre genre dans la reconnaissance, par le 
législateur, des associations ouvrières. La loi sur les sociétés commerciales, promul- 
guée le 18 mai, renferme une section relative aux sociétés coopératives. L'influence de 
ces sociétés peut être considérable, car elles ne constituent pas seulement des asso- 
ciations de capitaux, mais surtout des groupements de personnes. 

Quant au contrat de travail même, il ne reste pas étranger aux préoccupations des 
autorités, anais le gouvernement ne se décide à exercer son imperhim qu'en. j883, en 
supprimant le privilège exorbitant de l'article 1781 du Code civil, en vertu duquel le 
« maître » était cru sur parole pour la quotité des gages et certains salaires. Des ten- 
tatives faites en ce sens, en 1866, avaient échoué. En i883 aussi furent supprimés les 
livrets obligatoires des ouvriers. 

On cite souvent l'année 1886 et l'installation de la Com- 
mission du travail, qui fut chargée d'une enquête sur la situa- 
tion des ouvriers à cette époque, comme point de départ de la 
législation ouvrière proprement dite, de l'intervention par voie 
de commandement. Cependant nous allons voir que le légis- 
lateur n'abandonne pas sou système d'encouragement, de 
protection, d'appel à la liberté réfléchie. Du reste, il ne s'est 
jamais départi de cette méthode qui lui est chère ; au contraire, 
il l'a élargie et perfectionnée. En 1887 il crée les conseils de 
l'industrie et du travail et les charge d'une mission concilia- 
trice dans les conflits entre employeurs et ouvriers. Le légis- 
lateur veut que les parties adverses puissent s'aboucher et 
examiner, en même temps que leurs griefs, la possibilité de 
concessions réciproques, et que ce rapprochement contribue 
à la paix sociale. 

En 1889 on revise la loi sur les prud'hommes. La même 
année, le 9 août, est promulguée une loi établissant des comi- 
tés de patronage chargés de favoriser la construction et la 
location d'habitations ouvrières salubres et leur vente aux 
ouvriers, d'encourager le développement de l'épaigne et de 
l'assurance, ainsi que des institutions de crédit ou de secours 
mutuels et de retraite. Cette loi règle aussi le fonctionnement des sociétés ayant pour 
objet la construction, l'achat, la vente ou la location d'habitations destinées aux 
classes ouvrières, le tout à l'intervention de la Caisse d'épargne. 

A cette époque déjà, la question des accidents du travail préoccupait vivement 
l'opinion; une loi du 21 juillet 1890 institue une caisse de prévoyance et de secours en 
faveur des victimes des accidents du travail. Mais nous verrons que cette question 
devait recevoir une solution conforme aux nouvelles conceptions juridiques. 

La loi du 3o mai 1892 fournit à l'Etat des armes plus efficaces pour la répression 
des atteintes à la liberté du travail. 

L'année 1894 voit reviser la loi sur les sociétés mutualistes et le nombre de ces 
unions ne tarde pas à augmenter dans des proportions énormes. Puis le législateur 
s'occupe d'autres groupements : en Belgique, comme dans tous les autres pays, les 
ouvriers avaient souvent cherché un auxiliaire dans l'association syndicale, qui leur 
permettait de mieux formuler leurs revendications et d'exercer une action plus sûre. 
Au surplus, les syndicats ont un but économique à remplir, et c'est, pour faciliter 
leur mission sous ce rapport qu'on avait songé, dès 1886, à leur accorder la personni- 
fication civile. Les vœux qu'on formait à cette époque ne devaient être exécutés 




1 LE TRAVAIL •, par De Groole. 



96 



LA PATRIE BELGE 



(ju'cu 1898. Cette auuée-là, le 3i uiai-s, une loi vint aceorder l'existeuee juridique, 
sous certaines conditions, aux unions formées exclusivement pour l'étude, la protection 
et le développement des intérêts professionnels. 

Enfin, le 10 mai 1900 est promulguée la loi sur les i^eusions de vieillesse, en vertu 
de laquelle des primes annuelles d'encouragement en vue de la constitution de 
pensions de vieillesse sont accordées par l'Etat aux personnes qui se trouvent dans les 
conditions que la loi détermine et qui fout preuve elles-mêmes d'un certain esprit de 
prévoyance. 



II 



A partir de 1886 l'État intervient aussi par voie d'autorité dans les nombreuses 
questions que le développement de la grande industrie a fait naître et qui menacent de 

créer un abîme entre les deux forces également indis- 
2iensables à la prospéi'ité du pays. Cette intervention 
se fait plus fréquente à mesure que les problèmes sont 
mieux étudiés et les situations économiques mieux 
définies. 

Le conti'at de travail est l'axe autour duquel gra- 
vite la question ouvrière proprement dite, avec ses 
divers aspects. Mais le conti'at lui-même, envisagé 
dans ses dispositions essentielles, devra attendre jus- 
«pi'en 1900 pour recevoir une réglementation corres- 
])0udant aux besoins actuels. Certains points du pro- 
Idème s'imposent d'abord, dont la solution est plus 
urgente. Désormais les lois ouvrières vont se succéder 
d'assez i^rès. 

La loi du 16 août 1887 oi'donne que le salaire des 
ouvriers soit payé en monnaie métallique ou fidu- 
ciaire ayant cours légal. C'est la suppression du triick- 
system et des abus du payement en nature. En 1889 
enfin, après bien des efforts demeurés stériles, après 
les enquêtes de 1845, 1860, 1871, 1886, ou interdit le 
travail industriel des ouvriers de moins de douze ans et 
on réglemente la durée et les conditions du travail des 
garçons de moins de seize ans et des femmes de moins 
de vingt et un ans. Avec les nombreux arrêtés pris 
pour son exécution, cette loi constitue une sorte de 
Code de la tutelle exercée par l'État sur les faibles 
que la nécessité pousse vers le travail des fabric^ues. 

Considérant un autre aspect du contrat de travail, on peut se demander s'il n'est 
pas également dans l'intérêt de la paix sociale que chacune des parties sache exacte- 
ment ce c[ue l'autre attend d'elle. L'affirmative a paru évidente au législateur, et par 
une loi du i5 juin 1896, il ordonne que dans les entreprises industrielles et commer- 
ciales qui occupent un certain nombre d'ouvriers, un règlement d'atelier indiquant les 
clauses et conditions du contrat de travail soit arrêté par écrit et affiché dans les 
locaux de l'entreprise. 

Dans un nouvel ordre d'idées, on avait remarqué que le progrès de l'outillage 
mécanique et le développement de certaines industries, notamment des industries 
chimi(|ues, constituaient une source de dangers pour la personne même des ouvriers et 
qu'il importait de leur assurer de bonnes conditions de sécurité et de salubrité dans le 
travail. Aussi une loi du 2 juillet 1899 autorise-t-elle le gouvernement à prescrire les 
mesures propres à assurer la salubrité des ateliers ou du travail et la sécurité des 




Li: DÉiiAiiiiEuii », par C. Meunier 



LA PATRIE BELGE 



97 



ouvriers dans les entreprises dont l'exploitation présente des dangers. D'autre part, 
une loi du 3o juillet 1901 réglemente le mesurage du travail des ouvi-iers. 

Nous voiei arrivés à la loi du 24 décembre igoS sur la réparation des 
dommages i-ésultant des accidents du travail. Le principe fondamental de la législa- 
tion nouvelle, c'est la réparation obligatoire, mais forfaitaire, de tous les accidents du 
travail survenus aux ouvriers dans les entreprises visées. C'est la reconnaissance du 
risque professionnel, déjà admis par les autres législations européennes, et la 
substitution d'une idée nouvelle, d'un droit social, au système du droit civil qui 
n'admettait de responsabilité qu'en cas de faute prou- 
vée. L'industrie est rendue responsable des accidents 
dont elle est la cause, c'est-à-dire de tous les acci- 
dents du, travail, et la réparation de ces accidents 
doit rentrer dans ses frais généraux. Naturellement, 
cette réparation est à la charge individuelle des 
chefs d'entreprise ; lorsqu'elle comporte une rente, le 
patron ne peut se contenter d'en payer les arréi'ages 
au fur et à mesure des échéances; il est tenu, dans 
un délai fixé, soit de verser le capital de la rente à la 
Caisse générale d'épargne et de reti'aite, ou à un 
autre établissement officiellement admis à faire le 
service des rentes, soit de fournir des sûretés pour 
la constitution éventuelle d'un capital. Toutefois les 
chefs d'entreprise ont la faculté de s'exonérer de ces 
diverses obligations, à la condition d'en transférer 
intégralement la charge à un établissement d'assu- 
rance reconnu par l'Etat. 

Cette loi est à présent le couronnement de notre 
législation ouvrière. La Belgique peut se flatter 
d'avoir, comme l'Allemagne, une trilogie des assu- 
rances ouvrières, établie, il est vrai, sur des bases tout 
à fait différentes; l'assurance contre la maladie et 
l'assurance contre la vieillesse d'une part, qui repo- 
sent presque exclusivement sur la mutualité ; l'assu- 
rance contre les accidents du travail, d'autre part. Aucune de ces assurances n'est 
obligatoire. 

Ajoutons que si les dispositions légales relatives à l'apprentissage sont réduites 
dans notre législation à leur plus simple expression, il y a lieu de tenir compte du 
déveloijpement c^u'a pris en ces derniers tem2)s l'enseignement] technique et piofes- 
siounel subsidié uar les pouvoirs publics. 




lF;ir C. .Me 



III 



Un. système d'intervention ne peut être efficace que si des institutions spéciales 
ie(;oivent la mission d'en faciliter et d'en surveiller l'application. C'est pourquoi la 
création d'un service d'inspection du travail s'imposa dès c^u'il fut question de régle- 
menter le travail industriel. Institué eu 1888, ce service fut réorganisé en iSgS. En 
outre, l'existence d'un organe d'information et d'enquête, destin à préparer l'action 
législative et à étudier le milieu social où sont nés les problèmes redoutables qui 
donnent une physionomie si particulière au dernier tiers du xix° siècle, était pareille- 
ment indispensable et l'utilité des institutions de ce genre avait été reconnue depuis 
longtemps dans d'autres pays, notamment aux Etats-Unis. La création d'un Office du 
travail {1894) donna satisfaction à ce besoin. Sa mission consiste à rechercher la situa- 

7 



98 



LA PATRIE BELGE 



tioii du tnivail .linsi (jne la condition des ouvriers dans l'iudustrie, les métiers, le 
commerce, l'agriculture et les transports, d'étudier de même les effets des lois et 
règlements- qui les concernent, et, en général, de recueillir tons les l'cnseignements qui 

peuvent contribuer à faire améliorer leur situation 
matérielle, intellectuelle et morale. Il est également 
cliargé d'étudier et de faire connaître le mouvement 
de la législation concernant le travail et les ouvriers 
à réti'anger, et de reclierclier les effets des lois étran- 
gères concernant le travail. Dans le principe, l'Office 
du travail était rattaché au Ministère de l'agriculture, 
mais l'extension toujours croissante des divers ser- 
vices de ce département nécessita sa division en deux 
ministères. Un arrêté royal du 25 mai 1895 vvéa. le 
Ministère de l'industrie et du travail, comprenant 
aujourd'hui l'Office du travail, la Direction de l'indus- 
trie, l'Administration des mines et la Direction de 
l'enseignement industriel et professionnel. 

Tel est l'état de la législation ouvrière dans notre 
pays au début du xx"" siècle. Sans doute tout n'a pas 
été fait, et il est à croire que l'intervention de l'Etat 
sera encore réclamée dans bien des cas. Sans doute 
aussi continuera-t-elle de s'exercer en suivant la dou- 
ble voie que nous avons indiquée : l'encouragement 
de l'initiative privée et l'intervention directe. Mais 
nous n'avons pas à anticiper sur l'avenir. En terminant ce rapide exposé, nous nous 
permettrons seulement d'insister sur l'importance du rôle que l'Etat a déjà joué et 
s'apjircte à jouer encore dans le mouvement universel des esprits vers la pacification 
sociale. 




PAYSAN, » par Laermans. 



Daniel Warnotte. 




I.K PALAIS DF. .11 SIIIIE. 



LE DROIT ET LA JUSTICE 



Pour la foule, le droit et la justice sont synonymes. Soit qu'on les regarde comme 
des abstractions, exprimant le bien et la vérité dans les rapports entre les hommes, ou 
comme des réalités jumelles, théorie et pratique, on ne conçoit pas une différence 
entre les deux, encore moins une contradictiou. Ainsi, dans l'ordre physique, appa- 
raissent identiques l'objet et son image, reflétée par un miroir plan. Ce point de 
déi^art, simpliste et généreux, conduit à de fréquentes déceptions. Il suppose un 
impossible accortl sur la notion du bien et de la vérité. L'homme, dans son honnêteté 
foncière, croit posséder la science du bien et du mal, un critérium infaillible, le prin- 
cipe de toute loi, autant dire de toute perfection. Il a le culte ou la superstition de sa 
conscience. Quand viennent les années, quand l'expérience l'a mûri, qu'il voit la fragi- 
lité do cette conscieiace, rigoureuse s'il veut, complaisante autant qu'il le désire, il se 
rend mieux compte de sa présomptueuse infirmité. Il sait dès ce moment que l'idéal du 
droit et de la justice n'est pas le même pour tous les hommes; que les intérêts, les pas- 
sions, l'âge, les circonstances défigurent cet idéal; que ce qui paraît bon et juste à l'un 
peut sembler à d'autres une iniquité et (jue, par conséciuent, il faut une loi écrite, 
convention nécessairement imparfaite comme toute œuvre humaine, dont l'application 
sera plus ou moins parfaite aussi, ((u'on peut changer, améliorer, supprimer, mais 
devant laquelle tous les citoyeui, doivent s'incliner comme si elle était la formule défi- 
nitive du Droit. 

Cette médiocrité fatale de la justice terrestre échappe au grand nombre. 
Les rêveurs, dédaigneux des accidents de la vie so(;iale, les humbles, les braves gens 
demeurent dans leur chimère et attendent de la justice (ju'elle réponde aux secrets 



LA PATIMK BELGE 




i;iu MLi.ts. — 1 m:u,ier du palais de justice. 



luouvemeiUs de leur eœur. Ils ne eoinprcnuent pas la raison de leurs luéeomiilcs. 
La loi, que nul n'est censé ignorer et (pie si peu connaissent, leur semble un sphinx 
capricieux et maussade, d'humeur mystérieuse, d'accès laborieux, digérant avec nue 
désespérante lenteur les problèmes qu'on lui propose et ne rendant ses oracles (lu'à 
prix d'or. C'est pourquoi l'antique symbole n'a point vieilli. La justice est toujours 
une divinité, l'audience un sanctuaire : les fidèles y pénètrent avec plus de crainte 

encore que de respect. 

Notre atmosphère paisible et tempérée est 
comme imprégnée de cette appréhension salutaire. 
Le Belge n'aime pas la chicane. S'il honore les 
pontifes et les artisans de justice, il redoute 
d'avoir affaire à eux Un procès lui semble un 
incident fâcheux, à l'instar d'une maladie, qui, 
même bénigne, prend toujours du temps et de 
l'argent. Plaider, c'est l'inconnu, l'incertitude 
et l'insomnie. On n'est sûr de rien, pas même de 
ce que coûtera l'aventure. Aussi plus d'un éprouve 
une telle horreur du prétoire qu'il préfère renoncer 
à des droits évidents et assurer son repos par un 
sacrifice. 

Dans le vulgaire, cette humeur va jusqu'à 
Tcxagération. Des âmes naïves tirent vanité de 
l'avoir jamais comparu en justice, même comme 
[(■moins. Comme si le seul contact de l'audience 
devait les amoindrir ! C'est que les rites et le 
langage de Thémis leur sont inaccessibles et que 
leur probité répugne à tant de complication. 
Probité, bonne foi, droiture, qualités communes parmi nos populations. Si j'en crois 
l'expérience de certains, ces qualités ont gardé dans nos cam^iagnes des allures 
antiques. Moins démonstratives dans les villes, elles n'en sont pas j)our cela moins 
tenaces. Oscrai-je ajouter qu'elles ne sont pas sans péril? A juger les autres d'après 
soi-même, on ne leur soupijonne aucune intention mauvaise. On ne prend nulle 
précaution ni garantie. On signe sans lire ou l'on conclut sans rien signer. Quantité 
de contrats, emprunts, marchés, sociétés, sont passés sans écrit et par conséquent 
sans preuve. Insouciance désastreuse parfois, proche parente cependant de cette pro- 
bité qui fait le fond de notre caractère national. 

Dans la vie publique, eu revanche, la bonne foi, le 
bon sens, si l'on veut, du peuple belge, l'ont heureusement 
servi. Malgré des appétits d'indépendance séculaires, il a 
su se garder de tout excès. Llbei'té des cultes, liberté de 
l'enseignement, libertés de pétition, de réunion, d'associa- 
tion, tout ce qui divise les autres peuples, nous en usons 
dignement depuis soixante-quinze ans. Rebelles à la servi- 
tude, nous ignorons le loyalisme fanatique des Slaves, l'ido- 
lâtrie militaire des Allemands. Mais jamais nos mœurs 
n'approuveraient la frénésie de certaines polémiques fran- 
<;aiscs. Notre presse, délivrée des moiudi-es entraves, 
observe néanmoins une juste mesure. Et, si elle commet 
queUjue abus, ses clameurs ne rencontrent nul écho dans 
l'opinion. F^A^,uI.LALaE.^T. 

A côté de CCS grandes libertés qui firent de nous dès i83o une nation privilégiée, 
notre pacte constitutionnel consacre d'autres garanties précieuses, comme l'indépen- 
dance réciproipie des pouvoirs publies, l'inamovibilité des juges, l'inviolabilité du 
domicile. Criticiuée comme dangereuse à l'origine, la Constitution belge a désormais 





KM. ^VAl"ÏEKS. — « I.K SKUMKN T 1)K MAlilK \)K BOUK(;<)(;XK. » 



LA PATRIE BELGE 



i()3 




fait ses preuves. Sinon dans le domaine du droit électoral, nous n'avons pas ressenti 
le besoin d'y rien changer. 

Le droit privé de la Belgique est en majeure partie emprunté à la France. La 
première République nous apporta la législation du conquérant : Code civil. Code de 
procédure civile, Code pénal. Code d'instruction criminelle, 
Code de commerce, tout le droit impérial fut promulgué 
dans nos provinces et y demeura en vigueur. Sans doute, la 
Constitution décréta que les Codes seraient revisés à bref 
délai. Mais le provisoire a la vie dure et nos parlementaires 
ont tant d'autres soucis ! 

Le Code civil donc, le Code Napoléon, récemment 
centenaire, continue à nous régir. A part la loi de i85i sur 
les privilèges et hypothèques, il n'a subi que de minimes 
modifications : la loi sur la contrainte par corps, la loi sur 
les droits du conjoint survivant, les lois sur le mariage. 
Par contre, le Code de commerce a été presque totale- 
ment remanié par des lois successives. 

Quant au Code de procédure civile et au Code d'ins- 
J.-J. Thomssen. truction criminelle, ils sont intacts, sauf les lois de 187G et 

de 1878 sur la compétence et la procédure en matière civile et pénale. 

Xous avons un Code pénal nouveau depuis 1867, un Code forestier depuis 1854, 
un Code rural depuis 1886. 

Dans ce domaine du droit répressif , des réformes ont été réalisées il y a quelques 
années, qui, à raison de leur caractère social, méritent mieux qu'une rapide mention. 
M. Jules Le Jeune, alors ministre de la justice, fit voter des lois toutes nouvelles aux- 
quelles il attacha son nom. Condamnation et libération conditionnelles, répression du 
vagabondage et de la mendicité, organisation de comités de patronage, toutes ces 
questions d'intérêt populaire reçurent des solutions clémentes qui mirent un peu 
d'humanité dans la rigueur inexorable et presque mécanique des textes anciens. 

Somme toute, notre législation évolue avec lenteur. Xos lois sont imparfaitement 
adaptées aux exigences modernes. Elles contiennent des obscurités, révèlent mainte 
lacune et c'est en vain parfois qu'on leur demande la vérité juridique. Il doit en être 
ainsi partout. Ailleurs comme chez nous, les juristes ont de quoi disserter à loisir, 
accumuler les gloses, éplucher les controverses. Nos auteui'S n'y ont pas failli. Presque 
toutes les rubriques du droit ont suscité leurs commentaires. Plusieurs font autorité. 

Au premier rang, Laurent et ses Principes de droit 
civil. Malgré des paradoxes et des digressions, c'est un 
ouvrage capital, de science et de logique, unanimement 
appi'écié, qui honore un homme et son pays. 

Après Laurent, il faut citer les travaux de Thoxissex 
sur la Constitution belge, le Droit pénal de Haus et le 
Code pénal de Nypels, les études de Boxtemps et de 
De Paepe sur la procéduie civile, le Code de la presse de 
ScHUERMANs, le Dictionnuirc de M. Giron, premier prési- 
dent à la cour de cassation, qui traça de claires avenues 
dans le maquis touffu du droit administratif. Enfin des 
compilations importantes, comme l'Encyclopédie de M. le 
conseiller Beltjens et les Pandectes belges, œuvre consi- 
dérable de multiples collaborateui-s, avocats et magistrats, 
sous la direction de MM. Edm. Picard et d'IIoFFScn.Minï, 

Cette collaboration du Barreau et de la Magistrature, par l'étude et par la plume, 
en dehors de l'audience, pour des œuvres de droit, n'est pas une exception. Il n'en fau- 
drait pas conclure toutefois que les avocats et les juges vivent dans nue familiarité, 
une intimité de tous les jours. La grande famille judiciaire est uu mot sans réalité. 




104 



LA TATRIE BELGE 




M. .Ii'i.js LEJiaM;. 



La Magistrature et le BaiTcau sont des voisins forcés : ils se regai-dent, mais ils ne se 
voient pas. 

De lait, la .Ma<;is(ratur(; est comme une aristocratie. Médiocrement payée, elle se 
TiMi iili p:M mi mic (•lite. Elle a des devoirs plus étroits. Elle a le panache, le prestige 

de la hiérarchie. Le Bai'reau, malgré les théories, est 
socialement logé à un étage inférieur. De là ce dédain, 
involontaire peut-être, à coup sûr inavoué, du magis- 
trat, membre d'un corps fermé, le plus considéré du 
pays, pour l'avocat, affilié à une corporation ouverte 
a tous, cliaque jour plus nombreuse et qui ne com- 
porte a priori ni fortune ni considération spéciale. 
Mais, quelque opinion qu'elle ait de sa dignité 
]ir()l'essionnelle, notre Magistrature n'est pas, comme 
des politiciens l'ont insinué, une Magistrature de 
caste. Issue de la nation, elle en a toutes les qualités, 
l'indépendance, la probité, l'impartialité. A tous les 
degiés, le Belge peut compter sur une bonne justice, 
sur le maximum de justice que peuvent lui donner, 
avec notre législation actuelle, des hommes de bonne foi. 

Aussi bien, la justice en Belgique n'a jamais fait l'objet d'une critique sérieuse. 
Si telle nomination semble un argument vivant contre la thèse du juge unique, s'il est 
vrai que les tribunaux correctionnels motivent leurs jugements de trop sommaire 
façon, ces jugements cependant ne sont pas suspects d'arbitraire. Au commerce comme 
au civil, les sentences de nos tribunaux sont aussi scrupuleuses qu'on peut le souhaiter. 
Nos cours d'appel sont des compagnies d'une science et d'une conscience égales. Que 
dire enfin de la cour de cassation, des conclusions de ses procureurs généraux, les 
Leclercq, les Faider, les Mesdagh de ter Kiele, et des arrêts qui ont suivi ? 

Mais on a déploré les lenteurs de la justice. Le mal s'aggrave sans cesse. On eu a 
fait grief à la Magistrature. Ce grief est sans fondement. L'intensité de la vie indus- 
trielle et commerciale a multiplié les affaires, tant répressives que civiles. Le nombre 
de nos magistrats est tout à fait insuffisant. On les accable avec cela d'affaires élec- 
torales ou de milice. Et quand la capitale se plaint de cette situation intolérable, on 
lui fait l'aumône de ipielques magistrats nouveaux avec une bonne grâce toute pro- 
vinciale. 

Or, ce ne sont pas seulement les juges que l'on accuse de laisser s'encombrer les 
rôles. Le Barreau est tout aussi coupable, plus encore, si 
l'on en croit des gens bien placés pour le savoir, magistrats 
consulaires ou même civils. Le Barreau a bon dos. De tout 
temps il fut plus ou moins bouc émissaire. Il ne s'en porte 
pas plus mal. Si un panégyiique n'était de mauvais goût eu 
l'occurrence, j'établirais volontiers un parallèle entre la 
Magistrature et le Barreau belges. Mais ou me prendrait 
pour un orfèvre. Contentons-nous de l'appeler quelques 
noms parmi les plus glorieux : Jules Bara, la science et 
l'humour, Charles Graux, Jules Le .Jeune et surtout 
Alphonse De Becker, esprit étincelant, merveilleux d'ac- 
tion et de dialectique, le plus séduisant orateur du Barreau 
que ceux de ma génération aient eu le bonheur d'écouter. 
De tels hommes suffisent pour honorer une profession 
et la défendre contre la critique. D'ailleurs cette critique *l. Eum. Picard. 

est d'ordinaire mal informée. Les initiés, la Magistrature en tête, accordent au Bar- 
reau l'hommage qui lui est dû. 

L'Ordre des avociats n'a, officiellement, aucuns lapports avec le grand public. 
11 en est auti'euHint des Conférences du Jeune Barreau. Ces Conférences, dont beau- 




LA PATRIE BELGE io5 

coup d'avocats font partie, sont comme la manifestation extérieure de la vie profi's- 
sionnelle. Elles sont à côté de l'Ordre, clubs professionnels et cercles d'agrément 
tout ensemble : on y fait des discours, du cyclisme, du tourisme, du théâtre et de la 
musique ; « les dames sont admises » à certaines séances ; on y fait même du droit et 
de l'enseignement mutuel. C'est l'Ordre des avocats vu par le gros bout de la lorgnette. 
Tous les ans une séance de rentrée est honorée de la présence de magistrats émineuts. 
Pour une heure la Magistrature daigne entrer en contact presque intime avec le 
Barreau. C'est une façon de visite de jour de l'an. Quand elle a déposé sa carte, sui- 
vant la tradition, la Magistrature remonte dans son Olympe. 

Et tous, avocats et juges, s'en retournent à leurs affaires, le cœur eu paix, en 
hommes de bonne volonté. 



J.-B. De Snkkck. 




.Ml^EBVA, » pai' Dillens. 



LÉGISLATION ÉLECTORALE 



Dans les pays à institutions parlementaires la législation électorale exei'ce une 
action immédiate sur la gestion des affaires publiques, et, d'autre part, elle est elle- 
même directement influencée par les phénomènes politiques qui se produisent dans la 
vie nationale. 

A mesure que grandit l'activité intellectuelle, que se développe l'industrie et le 
bien-être, que des catégories plus nombreuses de citoj'ens entrent dans le mouvement 
politique, les bases de l'électorat doivent pouvoir s'élargir et, les luttes devenant plus 
ai'deutes, l'indépendance des électeurs et la sincérité des scrutins doivent être entou- 
rées de garanties plus efficaces. 

Le jeu normal de nos libres institutions, la sagesse de ceux qui se sont succédé au 
l)ouvoir ainsi que le bon sens et le calme des populations ont permis au régime élec- 
toral belge de se développer progressivement en suivant, à mesure qu'elles se produi- 
saient, les modifications successives de la société pendant 
j^^ soixante-quinze premières années de notre existence 
nationale. 

Le XJi'incijje fonaamental sur lequel repose notre orga- 
nisation politique, et que les divers régimes électoraux n'ont 
fait ((u'appliquer en l'adaptant aux circonstances nouvelles, 
est inscrit à l'article 25 de la Constitution, qui proclame que 
tous les pouvoirs émanent de la nation. 

Le pouvoir législatif, en tant qu'il s'agit des Chambres, 
le pouvoir provincial et le pouvoir communal sont exercés 
par des mandataires nommés, dans les formes prescrites, 
par les citoyens réunissant les conditions exigées par la 
charte fondameutale et déterminées, en exécution de celle- 
ci, par la loi. 

M. Alt;. liLtiiNAtKi. Les règles qui constituent la législation électorale se 

subdivisent en trois grandes catégories : celles qui règlent 
l'électorat, celles i[in déterminent la formation des listes des électeui's et le jugement 
des contestations relatives aux droits électoraux, enfin celles qui organisent les opéra- 
tions électorales et le mode de désignation des élus. 

Les premières dispositions relatives à l'électorat furent prises, en pleine période 
révolutionnaire, par le Comité central nommé le 28 septembre i83o par le Gouverne- 
ment provisoire qui s'était constitué deux jours auparavant. Ce Comité publia dès le 
10 octobre i83o un ariêté réglant l'élection des membres du Congrès national. 

Li' Comité central, invoquant la nécessité de réunir promptement le Congrès, 
constatait l'impossibilité de se dégager complètement des règles de l'ancien régime 
électoral, mais, par opposition au système antérieur basé sur l'élection à deux degrés, 
proclamait le principe de l'élection directe. 

Aux termes de l'arrêté du 10 octobre iS3o, étaient appelés à nommer les memores 
du congi'ès national les citoj'cns réunissant les conditions suivantes : 

i" Etre né ou naturalisé Belge ou avoir six années de domicile en Belgique; 
•j° Etre âgé de vingt-cinq ans accomplis; 




LA PATRIE BELGE 107 

3° Payer la quotité de contributions que les règlements des villes et des cam- 
pagnes avaient fixée pour l'admission aux collèges électoraux. Sous l'ancien régime 
cette quotité était déterminée pour chaque ville et pour chaque district des communes 
du plat pays, par des règlements spéciaux approuvés par le roi. Le taux maximum 
étpit de i5o florins et le taux minimum i3 florins. 

Etaient dispensés de la condition de cens : les conseillers des cours, juges des 
tribunaux, juges de paix, les avocats, avoués, notaires, les ministres des différents 
cultes, les officiers supérieurs jusqu'au grade de capitaine inclusivement, les docteurs 
en droit, en science, en lettres et philosophie, en médecine, chirurgie et accouchement. 

La Constitution belge du 7 février i83i consacra définitivement ces règles, sauf 
en ce qui concerne la part faite à la capacité. Elle proclama le principe de l'élection 
directe et établit comme base primordiale de l'électorat le cens dont le taux ne i>ouvait 
dépasser 100 florins ni être inférieur à 20 florins. Elle chargeait pour le surplus 
le législateur ordinaire de déterminer les conditions requises pour être électeur. 

La loi électorale du 3 mars i83i, votée par le Congrès national, fixa ainsi qu'il 
suit les conditions de l'électorat : 1° être Belge de naissance ou avoir obtenu la grande 
naturalisation ; 2° être âgé de vingt-cinq ans accomplis ; 3° verser au Trésor de l'Etat 
une quotité de contributions, patentes comprises, déterminée par la loi et qui variait 
d'après les localités de 20 florins à 80 florins. 

Les conditions de l'électorat aux Chambres subirent de nombreuses modifications 
de détail qui ne présentent qu'un intérêt secondaire. Les trois réformes importantes 
qui affectèrent ces conditions firent l'objet de la loi du 12 mars 1848, de la loi 
du 3o mars 1870 et des dispositions constitutionnelles nouvelles prom\ilguées le 7 sep- 
tembre 1893. 

L'inégalité du cens électoral et sa trop grande élévation dans un certain nombre 
de localités avaient suscité des réclamations devenues plus vives à la suite des événe- 
ments politiques qui venaient de renverser la monarchie française. Le 28 février 1848 
le gouvernement présenta spontanément à la Chambre un projet de loi abaissant le 
cens électoral pour toute la Belgique au minimum fixé par la Constitution (20 florins 
ou fr. 42.32). 

Ce projet, qui devint la loi du 12 mars 1848, fut voté à l'unanimité dans les deux 
Chambres. Ainsi se trouva atteinte la limite extrême fixée, au point de vue du cens, 
par le pacte fondamental à l'extension du droit de suffrage. Une modificati(m à la 
Constitution pouvait seule désormais ouvrir les voies à une réforme électorale impor- 
tante touchant à la base principale de l'électorat. 

L'âge requis pour l'admission au vote fut, il est vrai, abaissé de vingt-cinq à 
vingt et un ans par la loi du 3o mars 1870, mais cette mesure, à raison de la qualité de 
censitaire exigée par la loi, ne devait s'appliquer qu'à un nombre resti-eint de citoyens. 

Un mouvement se dessina lentement en faveur d'une revision constitutionnelle. 
Le gouvernement, d'accord avec la grande majorité des Chambres, hésita longtemps à 
laisser mettre en discussion la charte ccmstitutionnelle. Une première proposition de 
revision fut présentée le i5 novembre 1870 par MM. Demeur et consorts. La prise en 
considération en fut repoussée par 73 voix contre 23 et une abstention. Deux autres 
propositions, déposées le 19 juin i883 par MM. Janson et consorts et le i5 juillet 1887 
par MM. Guillery et consorts, subirent le même sort. La prise en considération de la 
première fut écartée par 116 voix contre n et 6 abstentions, et celle de la seconde par 
83 voix contre 35. Enfin, le 18 novembre 1890 MM. Fléchet, Buis, Janson, Fagnart. 
Grosfils et Broquet introduisirent une proposition révisionniste à laeiuellc M. Jjcer- 
naert, chef du cabinet, adhéra et à laquelle il parvint à rallier la majorité. Le 
27 novembre 1890 la Chambre en vota la prise en considération à l'unanimité des 
118 membres présents. 

Après un travail législatif considérable et de longues discussions, les Chambres 
adoptèrent les dispositions ccmstitutionnclles nouvelles, qui lurent sanctionnées par le 
roi le 7 septembre 1893. 



io8 l.A l'ATRlK BELGE 

Ce fut iiatui-ellemeiit la rol'fn'nic élcctoiale (jui donna lieu aux discussions les plus 
importantes et aux plus grandes difficultés. Dix-sept propositions relatives à l'arti- 
cle 4" fui'cnt successivement retii-ées ou rejetées. Paulin, le 12 avril i8g3 M. Nyssens, 
député de Louvain, déposa une foi'Uiule qu'avaient signée avec lui MM. Cartuyvels, 
Noël, Snoy, de Tlieux et L. Visart. Cette formule, sauf de légers changements de 
rédaction, fut adoptée le 18 du même mois par la Chambre. 

Les Chambres constituantes votèrent ensuite la loi qui, mettant en œuvre les prin- 
cipes nouveaux, réglait la formation des listes des électeurs et qui porte la date du 
12 avi'il 1894. Cette loi, qui n'a pas subi de modification jusqu'ici, sera analysée plus 
loin. 

L'électorat provincial et communal, depuis l'origine, a été réglé librement par le 
législateur ordinaire. L'article loS de la Constitution se borne à prescrire l'application 
du principe de l'élection directe. 

Grâce à cette circonstance, le corps électoral provincial et communal put être 
élargi dans des proportions plus considérables que le corps électoral législatif. 

Le cens resta néanmoins, jusqu'au moment où les dispositions réglant l'électorat 
poui- les Chambres furent revisées, la base principale de l'électorat aux conseils pro- 
vinciaux et communaux, mais le taux en fut successivement réduit et, de différentiel, 
il fut rendu uniforme. D'autre part, ou admit et on abandonna tour à tour la capacité 
comme base de l'électorat concurremment avec le cens. 

L'arrêté du Comité central, en date du 8 octobre i83o, ai>pela aux urnes, pour élire 
les régences en remplacement des administrations locales existantes, les notables des 
communes, en considérant comme tels les citoyens qui payaient l'impôt et en leur 
adjoignant, sans condition de cens, « ceux qui exercent des professions dites libérales, 
telles que celles d'avocat, d'avoué, notaire, médecin, chirurgien, officier de santé, pro- 
fesseur en sciences, arts ou lettres, instituteur, etc. ». 

Le taux du cens était différentiel. Il était de 100, de 5o, de 25, de 20 ou de 10 flo- 
rins d'après la population des communes. 

La loi communale du 3o mars i83G abandonna le privilège accordé à la capacité 
et basa l'électorat communal uniquement sur le payement d'un certain impôt. Le taux 
du cens resta différentiel. Les communes étaient groupées en dix catégories, auxquelles 
(correspondait une échelle d'impôts allant de i5 à 100 francs. 

L'électorat provincial fut réglé par la loi du 3o avril i836. Cette loi accordait aux 
électeurs généraux le droit d'élire les conseils provinciaux. 

En 1848, à la suite de la réforme électorale pour les Chambres législatives, le cens 
exigé des électeurs communaux fut considérablement réduit tout en restant diffé- 
rentiel. . 

Une loi du 3i mars 1848 ramena au taux maximum de 20 florins (fr. 4--32) la quo- 
tité d'impôt exigée des électeurs communaux. Cette loi eut pour effet d'accroître le 
corps électoral dans toutes les communes d'une population de i5,ooo habitants au 
moins. 

Uni; réforme ayant pour objet la combinaison du cens et de la capacité en matière 
d'élections provinciales et communales fut introduite par la loi du 3o mars 1870. Aux 
termes de cette loi, pouvaient prendre part aux élections communales et provinciales 
ceux qui payaient la moitié du cens exigé, sans que cette moitié pût dépasser i5 francs, 
s'ils justifiaient avoir suivi un cours d'enseignement moyen de trois années au moins. 
M.ais ce principe nouveau, dont la loi réglait l'application, ne subit pas l'épreuve de la 
pratique. En effet, une loi du 12 juin 1871, plus radicale, rendit le cens électoral uni- 
forme et le réduisit à 10 francs pour les électeurs communaux et à 20 francs pour les 
électeurs provinciaux . 

Le mouvement en faveur de l'extension du droit de suffrage, arrêté sur le terrain 
législatif par la barrière de l'article 47 de la Constitution, fut dirigé principalement 
contre le régime électoral provincial et communal. En i883 il réussit à faire faire à la 
capacité une large place à côté du cens. Une loi du 24 août de cette année adjoignit aux 



LA PATRIE BELGE 



109 



électeurs à raison de la coutributiou les électeurs capacitaires. Etaient considérés 
comme tels, ceux qui entraient dans l'une des dix-huit catégoi-ies déterminées imr la 
loi ; c'étaient les électeurs capacitaires de droit. Étaient en outre admis à l'électorat 
ceux qui, après avoir suivi pendant six ans au moins les cours complets d'une école 
primaire publique ou privée, subissaient avec succès un examen devant un jury qui 
siégeait deux fois par au au chef-lieu du canton. Une loi du 24 mai 1886 supprima une 
des deux sessions annuelles de l'examen et une seconde loi, du 26 mai 1888, fit dispa- 
raître toute condition de fréquentation scolaire et admit librement à l'examen électoral 
tous les récipiendaires. 

Cette législation resta eu vigueur jusqu'au jour où, à la suite de la revision consti- 
tionnelle, la législation électorale pour la province et la commune fut complètement 
refondue. 



Législation actuelle. 



La législation qui régit actuellement l'électorat aux trois degrés est le fruit de la 
revision constitutionnelle de 1898. 

La Constitution nouvelle, de même que l'ancienne, ne règle que l'électorat aux 
Chambres législatives ; mais les principes qu'elle a introduits en cette matière ont été 
étendus par le législateur à l'électorat provincial et communal. 

Le régime en vigueur est le suffrage universel plural : à partir d'un certain âge 
tout Belge, qui n'est ni indigne, ni incapable, jouit du droit de suffrage; mais, par 
l'octroi de votes supplémentaires, une part spéciale d'influence est accordée à la qualité 
de père de famille, à la propriété et à la capacité intellectuelle. 

L'article 47 nouveau de la Constitution accorde l'électorat pour la Chambre 
des représentants au citoyen, Belge de naissance ou ayant 
obtenu la grande naturalisation, âgé de vingt-cinq ans 
accomplis, domicilié depuis un an au moins dans la com- 
mune et qui ne se trouve pas dans un des cas d'incapacité 
déterminés par la loi. 

Un premier vote est accordé à tout citoyen comme tel : 
des votes supplémentaires lui sont attribués s'il réunit cer- 
taines conditions indiquées par le texte constitutionnel. 

A droit à un double vote supplémentaire celui qui est 
porteur d'un diplôme ou certificat d'enseignement supé- 
rieur, d'un certificat de fréquentation d'un cours complet 
d'enseignement moyen du degré supérieur ou qui exerce 
une des professions ou fonctions énumérées par la loi. 

A droit à un vote supplémentaire simple celui qui, 
étant j)ère de famille, âgé de trente-cinq ans au moins, paie M. Nïssf.ns. 

5 francs de contribution personnelle, ou qui est proprié- 
taire soit d'uu immeuble d'un revenu cadastral de 48 francs, soit d'une inscription 
au grand-livre de la dette publique ou d'un carnet de rente belge à la Caisse générale 
d'épargne et de retraite d'au moins 100 francs de rente. 

Le vote à raison de la qualité de père de famille et celui qui est accordé du chef 
de la pi-opriété mobilière ou immobilière peuvent être cumulés, mais aucun électeur ne 
peut jouir de plus de deux votes supplémentaires. 

L'article 53 nouveau de la Constitution confie l'élection des sénateurs soumis à la 
condition du cens ou de la propriété aux électeurs appelés à nommer les membres de 
la Chambre, mais laisse au législateur la faculté de porter à trente ans l'âge de l'élec- 
torat sénatorial. 




iio LA PATRIE BELGE 

La loi tla 12 avril 1894 api)li(iue les principes établis par les articles 47 et 53 de la 
Constitution, déteriuine les diplômes et piofessions donnant droit aux votes supplé- 
mentaires du chef de la capacité, règle le mode de preuve, fixe à trente ans l'ùgc de 
l'électorat sénatorial et énuinère les causes qui privent de l'électorat. Aux termes de 
cette loi, sont définitivement i)rivés de leurs droits électoraux, par le l'ait même de leur 
condamnation, ceux qui ont été fra})pés d'une peine criminelle, ceux qui tiennent une 
maison de débauche, ceux qui sont destitués de la tutelle pour inconduite ou infidélité 
et ceux (jui ont été exclus de la puissance paternelle; sont temporairement privés de 
l'exercice de l'électorat, pour un terme qui varie d'après les causes de l'incapacité, ceux 
qui ont subi certaines condamnations, les faillis, etc. 

I^a loi (lu 22 avril 1898 assimile complètement l'électeur provincial à l'électeur 
sénatorial. 

En ce qui concerjie l'électorat communal, la loi du 11 avril iSgS y applique les 
règles adoptées pour l'lectorat général, sauf les exceptions suivantes : la naturalisation 
ordinaire rend électeur, l'âge exigé de l'électeur est fixé à trente ans; la durée du domi- 
cile électoral est portée à trois ans; quant aux votes supplémentaires, la condition 
de cens requise pour l'attribution du vote accordé au chef de famille varie d'après 
l'importance de la commune. Le taux de l'imposition nécessaire est fixé à 5, 10 
ou i5 francs, selon qu'il s'agit d'une commune de moins de 2,000 habitants, de 2,000 
à 10,000 habitants ou de plus de 10,000 habitants. 

Enfin la qualité de propriétaire assure à l'électeur communal un second vote 
supplémentaire du chef de sa propriété immobilière, si le revenu cadastral de celle-ci 
est supéi'ieur à i5o francs. Le nombre des votes supplémentaires qu'il peut ainsi 
cumuler est porté à trois. 

A côté du corps électoral ordinaire, la loi de iSgS crée deux autres corps électo- 
raux distincts chargés de nommer les conseillers communaux supplémentaires. 
Ces corps comprennent les électeurs communaux qui sont en même temps électeurs 
aux conseils de prud'hommes ou qui seraient électeurs aux conseils de prud'hommes si 
la commune était comprise dans la circonscription d'une institution de ce geni-e. 
Les électeurs patrons et les électeurs ouvriers forment deux corps électoraux distincts, 
dont les membi-es ne jouissent que d'un seul vote et qui sont appelés à voter 
à huit jours d'intervalle pour les conseillers communaux ordinaires et pour les conseil- 
lers communaux supplémentaires. 



Listes électorales. 



La constatation officielle de la qualité d'électeur et le jugement des contestations 
qui peuvent surgir au sujet des droits électoraux des citoyens ont, de tout temps, 
préoccupé le législateur, qui a, par des mesures de plus en plus complètes, cherché 
à assur(!r la sincéi'ité des listes électorales. 

Voici, esquissée dans ses grandes lignes, la procédure tracée par la loi du 
12 avril 1894 pour la revision des listes électorales. 

La qualité d'électeur et la possession des votes supplémentaires sont constatées oar 
rinscrii)tion sur les listes électorales. Ces listes, qui sont permanentes, sont soumises 
à une revision annuelle commençant le i""' juillet et prenant fin le i'^'' mai de l'année 
suivante par la mise en vigueur des listes nouvelles. 

Le travail de révision est confié aux collèges échevinaux sous le contrôle de 
l'action populaire; et sauf recours devant la cour d'appel. 

Les collèges des boui-gmestre et échevins, dn i*^'' juillet au 3i août, rectifient ou 
complètent les listes de l'année antérieure, au moyen des documents dont ils sont 



LA TATRIE BELGE m 

dépositaires ou qui leur sont fournis, et des renseignements que les intéi-essés ou les 
tiers sont invités à leur faire parvenir. 

Les listes provisoires, arrêtées le 3i août, sont soumises à l'inspection du public 
au secrétariat communal, aux commissariats de police et au commissariat d'arrondis- 
sement. Des exemplaires des listes sont remis à ceux qui en ont fait la demande en 
temps voulu. 

Les réclamations contre les listes provisoires font l'objet, de la part des collèges 
des bourgmestre et éclievins, de décisions motivées rendues dans les formes prescrites 
par la loi. Le collège des bourgmestre et éclievins est investi d'une véritable .juridiction 
au premier degré; il statue en audience publique sur rapport de l'un de ses membres 
et, si les parties se présentent, après débat contradictoire. 

Les demandes en inscription ou en augmentation du nombre des votes d'un élec- 
teur inscrit doivent, à peine de déchéance, être produites devant lai avant de pouvoir 
être soumises à la cour d'appel. 

Cette seconde période prend fin le 3o novembre, date à laquelle le collège arrête 
définitivement les listes. 

Les listes définitives sont à leur tour publiées dans la même forme que les listes 
provisoires. Les intéressés et les tiers peuvent introduire des recours devant la cour 
d'appel contre les listes définitives ; tout citoyen peut intervenir dans les instances 
ouvertes, ou adhérer à un recours si le tiers réclamant décède avant que la cour ait 
statué. 

Enfin, le commissaire d'arrondissement qui est en possession du double des listes 
et qui reçoit notification des décisions prises par les cours rectifie les listes définitives 
et les fait mettre à exécution le x" mai. 

Un contrôle spécial, au point de vue des incapacités électorales et de l'inscription 
des votes supplémentaires attribués à raison de la possession d'un carnet de rente ou 
d'une inscription au grand-livre de la dette publique, est organisé par la loi et exercé 
par le commissaire d'arrondissement au moyen des indications fournies par les .iuges 
de paix, par le directeur général de la Trésorerie et par le directeur général de la 
Caisse générale d'épargne et de retraite. 

Toute la procédure en matière de revision des listes électorales est réglée minu- 
tieusement par la loi, qui facilite dans la mesure du possible l'action populaire en sim- 
plifiant les formalités, en réduisant les frais de justice, qui peuvent d'ailleurs être mis 
à charge de l'Etat et en prescrivant la délivrance de toutes les pièces propres à établir 
les droits électoraux des citoyens. 



Opérations électorales et mode de désignation des élus. 



Les prescriptions légales qui règlent les opérations matérielles de l'élection, fort 
simples au début, ont successivement été complétées, et l'on est d'accord aujourd'hui 
pour reconnaître que le système belge est celui qui garantit le plus efficacement la 
liberté des électeurs et la sincérité du scrutin. 

La réforme la plus importante, destinée à garantir la liberté des électeurs, fut 
réalisée par la loi du 19 mai 1867. 

Dans le but de soustraire les électeurs à la surveillance; à laquelle ils étaient 
souvent soumis et pour empêcher la violation du secret du vote, cette loi imposa 
l'usage d'un bulletin écrit, autographié ou lithographie, sur papier spécial fourni par 
l'État et muni d'un timbre officiel. Elle interdit toute mention autre que celle du nom, 
du prénom et de la profession des candidats, défendit à toute personne de tenir pendant 
le dépouillement aucune liste ou do prendre des notes, et comniina une série de peines 



1112 la PATRIE BELGE 

à l'égard de ceux qui se rendraient coupables d'actes de corruption ou de pression. Ces 
dispositions étaient apjîlicables aux trois degrés d'élection. 

Les effets de cette réforme ne répondirent pas à l'attente de ceux qui l'avaient 
conçue. Les abus se multiplièrent et les plaintes devinrent de plus en plus vives. On 
dénonçait surtout l'emploi de bulletins reconnaissables par une marque quelconque que 
l'on imposait à l'électeur et la surveillance dont cliaque votant pouvait être l'objet 
jusqu'au moment où il déposait son bulletin dans l'urne. 

Une loi du g juillet 1877 tenta de corriger la législation à ce double jjoint de vue. 
Elle prescrivit la présentation préalable des candidatures, la formation d'un bulletin 
officiel, imprimé par les soins du bureau jirincipal, la remise, au moment du vote, de 
ce bulletin à l'électeur qui se retirait dans un isoloir où, à l'abri des regards, il expri- 
mait son vote en apposant une croix, au moyen d'un crayon spécial, dans une case 
blanche placée au-dessus de chaque liste ou en regard du nom de chaque candidat. Le 
dépouillement du scrutin se faisait par des bureaux inconnus d'avance qui examinaient 
les bulletins déposés dans d'autres bureaux désignés par le sort. Enfin des témoins 
désignés par les candidats surveillaient toutes les opérations. 

Le système nouveau, dont la loi du g juillet 1877 avait restreint l'application aux 
élections législatives, fut étendu moyennant quelques modifications de détail aux élec- 
tions provinciales et communales par la loi du iG mai 1878. Cette loi corrigea en 
outre quelques imperfections signalées pai- l'expérience. 

(iuelques modifications de détail furent apportées à cette législation. La loi du 
26 avril 1884 fixa la date des élections provinciales et communales à un dimanche et 
prescrivit que jjour ces élections le réappel ne pouvait avoir lieu qu'à midi. Une autre 
loi du 2j mai de la même année remplaça le crayon électoral par une estampille encrée 
au moyen de laquelle l'électeur noircissait le point clair d'une case noire placée 
au-dessus de chaque liste et en regard du nom de chaque candidat. Enfin la loi du 
4 août i8go changea le mode de formation du bulletin et la disposition des noms des 
candidats. 

Le législateur de 1894, lorsqu'il eut à reviser les dispositions relatives aux opéra- 
tions électorales, maintint les règles essentielles du régime antérieur. Toutefois 
l'adoption du suffrage universel et l'augmentation du nombre des électeurs qui en 
résulta, l'inscription dans l'article 4^ 'ic ^'^ Constitution du principe du vote à la 
commune imposèrent certaines modifications à la législation ancienne. 

Le régime actuellement en vigueur a été établi par la loi du 28 juin i8g4, qui fut 
modifiée dans certaines de ses parties accessoires par la loi du 11 juin i8g6. 

La première de ces dispositions, faisant application de l'article 48 de la Constitu- 
tion qui porte que le vote est obligatoire et a lieu à la commune, sauf les exceptions 
à déterminer par la loi, prescrivait que les communes de moins de 400 habitants 
seraient, pour le vote, réunies à une ou à deux autres communes distantes de 
4 kilomètres au plus. Les communes qui, d'après le recensement général de la 
population au 3i décembre iSgo, se trouvaient dans ce cas étaient au nombre de deux 
cent dix. Mais la loi du 11 juiu 1896 réduisit l'application de la mesure exceptionnelle 
prévue par la Constitution aux communes de moins de 100 habitants. Quatre com- 
munes seulement, d'après le recensement général fait au 3i décembre 1900, n'attei- 
gnent pas ce chiffre de population. 

Les électeurs votent donc dans la commune où ils sont inscrits sur les listes élec- 
torales. S'ils n'ont plus leur domicile dans cette commune, s'ils ont deux résidences et 
s'ils n'habitent pas la commune sur les listes de laquelle ils figurent, ou bien si, étant 
ouvriers, ils ont été aj^pelés par leur travail dans une autre commune, ils jouissent du 
transport gratuit sur les lignes du chemin de fer de l'Etat du lieu de leur résidence à 
la commune où ils doivent voter. 

Si le nombre des électeurs d'une commune n'excède pas quatre cents ou s'ils ne 
disposent pas de plus de six cents voix, ils ne forment qu'un bureau. Dans le cas 
contraire, ils sont répartis en sections de vote, qui ne peuvent compter ni moins de 



LA PATRIE BELGE it3 

cent cinquante, ni plus de quatre cents inscrits. Toutefois le nombre des électeurs 
d'une section peut s'élever à plus de quatre cents, sans pouvoir dépasser cinq cents, 
si le nombre de votes dont ils disposent n'est pas supérieur à six cents. 

La répartition des électeurs en sections est faite par le commissaire d'arrondisse- 
ment, d'accord avec le collège des bourgmestre et échevins ; en cas de désaccord, la 
(léputation permanente statue. 

Il y a par collège un bureau principal présidé par le président du tribunal de 
première instance ou, si le clief-lieu de l'arrondissement électoral n'est pas le siège 
d'un tribunal de première instance, par le juge de paix. Le bureau principal procède 
aux opérations générales de l'élection : réception des candidatures, formation du bulle- 
tin de vote, recensement général des votes, etc. Le jour du scrutin il fonctionne comme 
bureau de ,vote. 

Les bureaux scctionnaires établis dans les communes cliefs-lieux d'arrondisse- 
ment ou de canton sont présidés par l'un des juges ou juges suppléants du tribunal de 
première instance, selon le rang d'ancienneté ; par les juges de paix ou leurs suppléants 
selon le rang d'ancienneté. Si le nombre de magistrats est insuffisant, le président du 
tribunal de première instance désigne, pour compléter ce nombre, des électeurs de 
l'arrondissement jouissant du triple vote. 

Dans les communes qui ne sont ni chef-lieu d'arrondissement ni clief-lieu de 
canton, les présidents sont nommés par le président du bureau principal parmi les 
électeurs de l'arrondissement jouissant du triple vote. 

Chaque bureau se compose, indépendamment du i^résident, de quatre assesseurs, 
de quatre assesseurs sup^^léauts et d'un secrétaire. Le président de chaque bureau 
désigne en qualité de scrutateurs les huit électeurs de sa section les moins âgés 
parmi ceux qui ont au moins quarante ans et qui jouissent du triple ou subsidiaire- 
ment du double vote. Il désigne librement le secrétaire, qui ne doit pas être électeur. 
Le secrétaire n'a pas voix délibérative. 

Le remplacement éventuel des membres du bureau est réglé par la loi. 

Les présidents de bureau et les membres du bureau princi^^al reçoivent un jeton 
de présence de lo francs, les assesseurs et le secrétaire des autres bureaux reçoivent 
un jeton de 5 francs. 

Un tableau donnant la composition des bureaux est dressé par canton électoral et 
affiché dans toutes les communes. 

Tous les bureaux dont il vient d'être question, sauf le l)Uieau principal, qui, en 
outre, remplit certaines fonctions spéciales, n'ont d'autre mission que de recueillir les 
votes. Ils sont groupés et numérotés par canton électoral au point de vue du dépouil- 
lement, qui est effectué par des bureaux spéciaux. 

Les électeurs sont convoqués par voie d'affiche et au moyen d'une lettre indivi- 
duelle qui leur est remise contre récépissé. Ils peuvent se présenter le jour du 
scrutin, qui est toujours un dimanche, entre 8 heures du matin et une heure de 
relevée. La loi de 1894 faisait clôturer le scrutin à 2 heures, mais la loi de 1896 a 
réduit d'une heure la durée du vote. 

Les électeurs ne sont admis dans la salle du vote que pendant le temps nécessaire 
pour remplir et pour déposer leurs bulletins. S'ils se présentent en trop grand nombre, 
ils stationnent dans la salle d'attente ; s'il se produit à un moment quelconque une 
affluence considérable, le président peut faire procéder à un appel nominal. 

L'électeur, sur présentation de sa lettre de convocation, reçoit des mains du 
président un nombre de bulletins égal au nombre de voix dont il dispose. 

Ces bulletins, plies en quatre, sont imprimés sur papier .spécial fourni par l'Etat 
et portent les noms des candidats régulièrement présentés. Ils sont estampillés au 
moment de leur remise au moyen d'un timbre portant la date du scrutin et le nom du 
canton. 

L'électeur se rend dans l'un des isoloirs, où, à l'abri de tous les regards, il exprime 
, son vote en noircissant, au moj'en d'un crayon .spécial, le point clair de l'une ou de 

S 



ii4 LA PATRIE BELGE 

Taiitrc (les cases noires placées au-dessus de chaque liste et eu regard du uom de 
chaque candidat. 

L'électeur se rend ensuite devant le bureau, montre au président ses bulletins 
repliés, le timbre à l'extérieur, et les dépose lui-même dans l'urne. Ces bulletins ne sont 
dépliés et examinés que par le bureau de dépouillement, qui ne peut procéder à cette 
opération qu'après avoir mêlé tous les bulletins qu'il doit dépouiller et qui proviennent 
en' général de trois bureaux de vote différents. 

Le nom des électeurs qui votent est pointé par deux membres du bureau sur deux 
listes différentes. C'est au moyen de ces listes de pointage que le bureau établit, après 
la fermeture du scrutin, le nombre des bulletins que doit contenir l'urne. 

Après la clôture des opérations, le secrétaire dresse le procès-verbal, qui est signé 
par tous les membres du bureau. 

L'urne, dont une des clefs est restée en possession du président et l'autre en 
la possession de l'un des assesseurs, est ensuite ouverte. 

Les bulletins en sont retirés et placés, sans être dépliés ou comptés, dans des enve- 
loppes spéciales caclietées, qui sont immédiatement transportées par le président, sous 
la surveillance des témoins, au bureau de dépouillement. 

Les bureaux de dépouillement siègent tous au chef-lieu du canton. Ils se com- 
posent de trois membres désignés par le sort, trois jours avant le scrutin, parmi les 
présidents des bureaux de vote. 

Le président du bureau piincipal, qui ne prend pas part au dépouillement, désigne 
son remplaçant et, si le nombre des bureaux de vote n'est pas divisible par trois, 
désigne un ou deux électeurs pour compléter les bureaux de dépouillement. 

Chaque président de bureau de vote fait transporter au local où il doit siéger 
comme membre du bureau de dépouillement les bulletins que ce bureau doit examiner. 

Les bureaux qui comprennent un membre complémentaire, qui n'était pas prési- 
dent d'un bureau de vote, ne dépouillent c^ue les bulletins de deux bureaux. 

Après avoir procédé au mélange des bulletins, prescrit pour éviter toute violation 
du secret du vote, le bureau les déplie, examine leur validité, les classe et les compte. 

Les résultats du dépouillement sont consignés au procès-verbal et sont transcrits 
sur un tableau spécial, qui est déposé le soir même au bureau de poste du canton sous 
pli cacheté. Tous les plis du canton, classés d'après le numéro des bureaux, sont trans- 
mis au bureau de poste du cbcf-lieu de l'arrondissement où siège le bureau principal. 
Le lendemain du scrutin, à midi, le président du bureau principal, accompagné des 
témoins, retire tous les plis et les transj>orte au siège du bureau c[ui procède immédia- 
tement au recensement général des votes. Des calculateurs peuvent, sous la surveil- 
lance des membres du bureau, être chargés de ce travail. Le recensement terminé, le 
président du bureau principal proclame publiquement le résultat de l'élection. 

Pour être portés sur le bulletin, les candidats doivent avoir été présentés réguliè- 
rement quinze jours au moins avant le scrutin, par cent électeurs de l'arrondissement, 
et doivent avoir par écrit accepté la candidature qui leur est offerte. 

Un acte de présentation ne peut pas comprendre un nombre de candidats aux 
mandats effectifs supérieur au nombre des mandats à conférer. Des candidats à la 
suppléance peuvent, en outre, être i>résentés dans le même acte, mais leur nombre ne 
l^eut pas excéder celui des candidats aux mandats effectifs, ni être supérieur à Cjuatre. 
Ce maximum est toutefois porté à cinq si la liste comprend sept, huit ou neuf can- 
didats, à six si elle en comprend davantage. Les candidats, tant effectifs que suppléants, 
sont rangés dans l'ordre dans lequel les électeurs présentants désirent les voir 
admettre'. 

Les actes de présentation sont déi^osés entre les mains du président du bureau 
principal par trois des signataires. Les candidats et les électeurs déposants peuvent 
examiner les actes de présentation des listes concurrentes pour s'assurer de leur 
régularité. 

A l'expiration du délai fixé par la loi, le bureau principal, après avoir pris con- 



LA PATRIE BELGE ii3 

naibsuuce des observations faites, statue sur la régularité des actes de présentation et 
d'acceptation, et arrête la liste des seuls candidats dont le nom sera porté sur le bulletin. 

Cette liste est immédiatement affichée dans toutes les communes. Le bureau fait 
ensuite imprimer les bulletins, dans la foime qu'il a arrêtée, sur le papier officiel que 
le gouvernement a fait mettre à sa disposition et dont il est responsable. 

Des témoins, qui ne font pas partie des bureaux électoraux, mais qui peuvent faire 
acter leurs observations, sont désignés par les candidats et admis à suivre toutes les 
opérations de l'élection. Un tirage au sort, auquel il est procédé le jour du scrutin par 
les bureaux de dépouillement, désigne parmi les témoins qui ont assisté au vote ceux 
qui peuvent suivre le travail du dépouillement. 

La loi du 29 décembre 1899 a établi pour les élections législatives le régime de 
la représentation proportionnelle, en prenant pour base le système du professeur 
d'Hondt. , 

Chaque liste qui a recueilli un nombre suffisant de suffrages obtient un nombre 
de sièges proportionné à la force électorale du groupe qu'elle représente. 

Dans chaque liste, les candidats qui ont obtenu le plus de voix recueillent les 
sièges attribués à leur liste. 

Un électeur ne peut émettre sur chacun de ses bulletins qu'un seul vote. Le vote 
émis a un double effet : il sert à déterminer le nombre de sièges qui reviennent à la 
liste ; il sert ensuite à désigner dans chaque liste les candidats qui obtiennent les 
sièges attribués à celle-ci. 

Tout bulletin valable est compté pour une unité en faveur de la liste qu'il avan- 
tage. Le total de ces votes forme le chiffre électoral de la liste qui servira à déterminer 
le nombre de sièges auquel elle a droit. 

Cette répai'tition s'opère de la manière suivante : ou divise par i, 2, 3, 4, etc., le 
chiffre électoral de chaque liste; on prend les quotients de ces diverses divisions, dans 
l'ordre de leur importance, jusqu'à concurrence du nombre des sièges à conférer; 
le dernier quotient constitue le diviseur électoral; chaque liste obtient autant de 
sièges qu'elle a fourni de quotients et que son chiffre électoral contient de fois, par 
conséquent, le diviseur. 

Les sièges attribués à chaque liste sont recueillis par ceux de ses candidats qui 
ont obtenu le plus de voix. Pour déterminer le nombre de voix obtenues par chaque 
candidat il faut tenir compte des votes qu'il a recueillis individuellement et des votes 
qui lui reviennent parmi ceux qui ont été donnés à sa liste. 

Les candidats dans chaque liste sont classés sur le bulletin conformément 
à l'ordre de préférence adopté j)ar les électeurs qui les ont présentés. Si l'électeur 
adhère à cet ordre, il vote en tête de la liste ou bien en faveur d'un suppléant sans 
marquer sa préférence pour un titulaire. 

Le vote ainsi exprimé est censé donné au premier candidat, sous la réserve que 
si celui-ci a déjà obtenu le nombre requis de suffrages pour être élu, c'est-à-dire un 
nombre de suffrages égal au diviseur, le vote sera dévolu au candidat suivant, et ainsi 
de suite jusqu'à ce qu'il soit attribué à un candidat à qui il puisse être utile. 

Lorsque, au contraire, un électeur n'admet pas l'ordre de présentation, s'il veut 
donner le premier rang à un candidat classé plus loin sur la liste, il vote en regard du 
nom de ce candidat. Son vote sert à former le chiffre électoral de la liste, mais il ne 
profite pour la désignation des élus de cette liste qu'au seul candidat à qui il a 
été donné. 

Chaque candidat a donc en réalité droit aux votes qui lui ont été donnés personnel- 
lement, qui sont des votes nominatifs, et en outre aux votes de liste qui lui sont néces- 
saires pour qu'il atteigne le diviseur. 

Après cette répartition des votes de liste par voie de dévolution, on désigne dans 
chaque liste les candidats qui ont obtenu le plus de voix jusqu'à concurrence du nombre 
de sièges attribués à la liste. Comme les électeurs se rallient en grande majorité au 
classement adopté dans l'acte de présentation, les candidats sont généralement élus 



iiG LA PATRIE BELGE 

dans l'ordi-c de leur inscription. Il s'est présenté cependant des cas où le corps électo- 
ral, en attribuant im grand nombre de votes nominatifs à un candidat, a élu celui-ci de 
préférence ù un autre candidat placé avant lui sur la liste. 

La désignation des membres suppléants se fait d'après les mêmes règles que 
l'élection des titulaires. Leur nombre ne peut pas dépasser celui des membi-es effectifs 
de leur liste. 

Les règles adoptées pour la formation des bureaux et pour les opéi-ations du vote 
(Ml ce qui concerne les élections législatives ont été appliquées aux élections provin- 
ciales et communales, sauf les modifications que les circonstances particulières à ces 
élections rendaient nécessaires. Mais le mode de désignation des élus est différent f)our 
chacun de ces genres d'élections. 

Les élections provinciales sont réglées par la loi du 22 avril 1898. Les collèges 
électoraux étant constitués par canton judiciaire, il y a au chef-lieu de chacun de ces 
cantons un bureau ])rincipal présidé soit par le président du tribunal de première 
instance, si le chef lieu du canton est le siège d'un tribunal de ce genre, soit pai- le 
juge de paix dans l('^ autres chefs-lieux de canton. 

Les actes de présentation des candidatures doivent être signés par cinquante 
électeurs provinciaux dans les cantons C[ui élisent quatre conseillei's au moins, par 
vingt-cinq électeurs provinciaux dans les autres cantons. 
Les dispositions de la loi du 29 décembi'C 1899 insti- 
tuant pour les élections législatives un contrôle des actes 
de présentation pi'éalable à l'arrêt de la liste des candidats, 
ne sont pas applicables aux élections provinciales. 

Il peut être présenté, pour chaque liste, autant de can- 
didats titulaires qu'il y a de sièges à conférer. 11 peut, en 
outre, être présenté autant de candidats à la suppléance 
qu'il a été présenté de candidats effectifs. 

Les candidats ne sont pas, comme pour les élections 

législatives, présentés dans un ordre déterminé. Le bureau 

doit les inscrire sur le bulletin dans l'ordre alphabétique, 

mais si l'élection se tei-mine sans scrutin, le nombre des 

candidats ne dépassant pas celui des sièges à conférer, 

M. J. m T111111/, l'ordre de désignation des suppléants sera déterminé par 

minisiro dr l'iiiieruur ru i!)0;i. l'ordre de classement des candidats à la suppléance adopté 

par les électeui'S présentants. 

L'élection des conseillers provinciaux titulaires se fait à la majorité absolue. Si 

tous les sièges ne sont pas conférés au premier tour de scrutin, il est procédé à un 

ballottage, auiiuel sont admis les candidats qui ont obtenu le plus de voix, à raison de 

deux candidats par siège restant à conférer. Au ballottage les mandats effectifs sont 

conférés à la pluralité des suffrages. 

La désignation des conseillers provinciaux suppléants a lieu également à la 
majorité absolue. Il ne peut être désigné de suppléants que si un titulaire au moins de 
la même liste a été élu; mais si un seul titulaire a été proclamé, tous les suppléants de 
la même liste peuvent être désignés s'ils ont obtenu la majorité absolue. 

Si des candidats suppléants ont obtenu la majorité absolue, alors (qu'aucun titu- 
laire de leur liste n'a été élu, mais que l'un d'eux au moins est admis au ballottage, 
ils sont désignés provisoirement et leur désignation ne devient définitive que si au 
ballottage leur liste obtient au moins un mandat effectif. 

Sont admis au ballottage tous les candidats suppléants ipii n'ont pas obtenu la 
majorité absolue au premier tour, à la condition qu'un candidat titulaire au moins de 
leur liste pienne i)art au deuxième tour de scrutin. Mais au ballottage, alors que ces 
candidats titulaires sont élus à la pluralité des votes, les candidats à la sui)pléancc 
ne sont désignés comme membres suppléants que s'ils ont obtenu la majorité 
absolue. 




LA PATRIE BELGE 117 

Les règles spéciales d'après lestxuelles se font les élections communales sont 
déterminées par la loi du 12 septembre iSgS. 

Les opérations sont effectuées par un bureau principal et par des sections de 
vote si la commune comprend plus de quatre cents électeurs, par un bureau unique 
si le corps électoral est moins nombreux. 

Dans les communes chefs-lieux d'un arrondissement ou d'un canton judiciaire, 
le bureau principal est présidé par le président du tribunal de première instance 
ou, à défaut d'un tribunal de ce genre, par le juge de paix. Les bureaux section- 
naires, par les autres magistrats du siège, et si le nombre de ces magistrats 
est insuffisant, par des électeurs de la commune désignés par le président du bureau 
principal. • 

Dans les communes qui ne sont pas chef-lieu d'un canton, le président du liiireau 
principal ou unique est désigné par le juge de paix du canton, et le j^résident des 
bureaux sectionnaires, s'il en existe dans la commune, sont présidés par des électeurs 
désignés par le président du bureau principal. 

Les règles d'après lesquelles sont constitués les bureaux de dépouillement diffèrent 
de celles cj[ui sont fixées en matière d'élections législatives. S'il n'y a pas plus de trois 
bureaux de vote dans la commune, tous les bulletins sont dépouillés par le bureau prin- 
cipal ou unique. S'il y a plus de trois sections dans la commune, les bureaux de 
dépouillement sont constitués comme pour les élections législati\es. Sauf en ce qui 
concerne le nombre requis de signatures d'électeurs présentants, qui varie, d'après la 
population des communes, de cinq à cent, les formalités concernant la présentation 
des candidats aux fonctions de conseiller communal sont les mêmes que celles qui sont 
prévues par la loi électorale provinciale. Quoique, éventuellement, il puisse être 
désigné des conseillers communaux suppléants, aj)pelés à remplacer les conseillers 
titulaires qui n'achèveraient pas leur mandat, la loi ne prévoit pas, comme pour les 
élections législatives ou provinciales, la présentation de candidats à la suppléance ; 
les candidats titulaires non élus sont, dans certains cas prévus par la loi, désignés en 
qualité de conseillers suppléants. 

Les élections communales se font d'après un système qui participe du système 
majoritaire et du système proportionnel. 

La loi de 1895, qui introduisit la jjremière réforme basée sur la représentation des 
minorités, ne rompit pas complètement avec le régime ancien. Elle maintint, au 
contraire, le régime majoritaire comme base de l'élection, n'admettant la représentation 
proportionnelle que pour remplacer les ballottages, dans le cas où l'élection porte sur 
plus d'un siège et où tous les sièges ne sont pas conférés à la majorité absolue. Les 
sièges demeurés vacants sont attribués d'ajDrès un système basé sur le mode de répar- 
tition du proïesseur d'Hondt : la division par i, 2, 3, etc., des chiffres électoraux de 
chaque liste. La répartition s'opère comme si aucun siège n'était conféré, mais les 
sièges attribués à la majorité absolue sont considérés comme acquis à la liste à 
laquelle appartiennent les candidats qui les ont obtenus et viennent en déduction de 
ceux auxquels cette liste avait droit à raison des quotients. 

Aux élections communales chaque bulletin peut porter autant de votes (|u'il y a de 
sièges à conférer. L'électeur peut voter en tète de la liste; il donne en ce cas un vote 
à chacun des candidats de la liste ; il peut voter pour un ou quehpies-uns des candidats 
d'une même liste ; il peut enfin voter poiu- des candidats de listes différentes. 

Tous les bulletins valables, exclusivement favorables à des candidats d'une même 
liste, c'est-à-dire les bulletins marqués en tête et les bulletins portant un vote en faveur 
de plusieurs candidats d'une même liste, concourent pour former le chiffre électoral de 
la liste, d'après lequel s'opère la répartition des sièges. 

Ne sont admises à la répartition que les listes qui ont obtenu une certaine quotité 
du nombre total des votes valables, et qui varie du tiers au sixième, d'après le nombre 
des sièges à conférer. Toutefois, si la somme des chiffres électcn-aux obtenus par les 
listes admises à la répartition ne représente pas la moitié des votes valables, les listes 



ii8 LA PATRIE BELGE 

écartées ùraisou de l'infériorité de leur cliifri-e électoral sont admises jusqu'à ce que la 
proportion requise soit atteinte. 

Les sièges attribués à chaque liste sont recueillis par les candidats de cette liste 
qui ont obtenu le plus grand nombre de voix. 

La loi de iSgS, faisant une application, fort modeste, il est vrai, du système de la 
représentation des intérêts, accorda dans les communes de plus de 20,000 habitants 
des mandataires spéciaux à l'industrie. Les conseils communaux des communes de plus 
de 70,000 âmes comprennent, indépendamment des conseillers élns par le corps élec- 
toral ordinaire, huit conseillers supplémentaires, dont quatre sont élus par les ouvriers 
et quatre autres par les patrons. 

Dans les communes de 20,000 à 70,000 habitants le nombre de ces conseillers 
supplémentaires est de quatre, choisis par moitié par les ouvriers et les patrons. 

Les conseillers communaux supplémentaires sont élus par deux corps électoraux 
spéciaux, qui se réunisFcnt tous les huit ans, le dimanche qui suit celui cpii est fixé 
pour le renouvellement partiel de la seconde série des conseils communaux. 

Les candidats doivent appartenir au corps électoral devant lequel ils se présentent. 
L'élection se fait toujours d'après le système de la représentation proportionnelle, qui, 
pour les conseillers ordinaires, n'est applicable que dans le cas où la majorité absolue 
n'a pas été atteinte par un nombre de candidats égal à celui des sièges à conférer. 

Le régime électoral communal a, jusqu'ici, subi trois épreuves, et son application, 
qui pouvait faire naître certaines craintes à raison de la multiplicité des bureaux 
Xjrincipaux chargés de la direction des opérations, y compris le recensement général et 
la répartition des sièges, n'a donné lieu à aucune difficulté sérieuse, quoique le nombre 
des communes oii il a été fait application de la représentation proportionnelle ait été 
relativement considérable. Il s'est élevé, en effet, à neuf cent quatre-vingt-seize lors 
du renouvellement intégral des conseillers communaux en iSgS, à six cent soixante- 
trois et à huit cent vingt-deux lors des renouvellements partiels de 1899 et de igoS. 




DE VIGNE. — L IMMORTAI.ITK 



LITTÉRATURE FRANÇAISE 




Nous lie ferons pas remonter le mouvement littéraire de la Belgique aetuelle à 
Clirestien de Troyes, ni aux trouvères du Hainaut, de l'Artois et du Cambrésis. Nous 
ne parlerous pas plus de Watriquet de Couviu ou d'Adenès le Koy, que de Froissart 
ou de Comines. Nous ne nous attarderons pas davantage à l'influence de Jehan Le 
Maire de Belges, qui fut un précurseur de la Renaissance. 
Tout au plus, en passant, attirerons-nous l'attention sur 
un groupe assez peu connu de poètes du xvi"^ siècle, tels 
Sylvain de Flandre, Charles de Ronillon, Jean Polit, 
Des Masures, qui furent en relations suivies avec les plus 
fameux écrivains de la Pléiade. Entre le passé et le pré- 
sent il y a rupture complète. Le prince de Ligne, un des 
plus charmants représentants de l'esprit de société au 
xviii'' siècle, ne rattache pas les temps anciens aux temps 
nouveaux. Et comment ret"it-il fait? Ces trouvères, ces 
poètes dramatiques ou lyriques, ces historiens-romanciers 
ne forment pas un groupe distinct dans les lettres fran- 
çaises ; ils n'ont pas laissé une tradition particulière qui 
pi'it être l'ecueillie par des héritiers intellectuels. Et 
aujourd'hui encore il serait bien difficile d'établir un 
caractère général qui s'appliquât assez exactement aux 
littérateurs français de Belgique et qui les distinguât des 
littérateurs français de France. Un traité politique peut 
délimiter un pays nouveau, dont les habitants seront unis 
par des intérêts communs, mais non créer une race ayant une peisonnalité physique 
et morale. Nous n'aurons, dès lors, pas à étudier la littérature belge, mais les litté- 
rateurs, flamands ou wallons, qui j)ratiquèrent chez nous la langue française. 

Après la révolution de i83o, la Belgique, nouvellement constituée en état indé- 
pendant, dut s'affermir, assurer avant tout son existence politique, chercher à s'orga- 
niser, parer aux nécessités intérieures et extérieures. Sa jeune et fiévreuse activité 
absorba toutes les forces vives de la nation. Tous les citoyens consacrèrent leurs 
efforts à lu chose publique. Le souci politique ne laissa aucune place au souci artis- 
tique. L'art, qui selon la théorie de Spencer n'est qu'un jeu, une dépense agréable de 
forces superflues, languissait. La poésie était incolore et patriotique; le roman était 
honnête et médiocre ; la critique n'était qu'érudite. Quelques chrestomathies citent 
encore les noms de Lesbroussart, de Stassart, de Weustenraad. 

La période de formation passée, la Belgique parut se reposer de ses efforts. 
Mais les événements politiques de France vont bientôt la réveiller de la torpeur 
intellectuelle dans laquelle, après les secousses de la Révolution, l'a plongée son 
premier bien-être. Le coup d'État se prépare, le coup d'État éclate, et les proscrits 
de l'Empire prennent la route de Bruxelles. Ils apportent chez nous des mu'urs, des 
habitudes, des goiiits nouveaux. Les ardeurs de leurs passions politiques, la vivacité de 
leur esprit brillant et lettré, trou%'ent de la sympathie parmi la jeunesse. Victor Hugo 
est notre hôte, et Yan Hasselt est admis dans son intimité. Il le fréquente, il l'admire, 
il l'aime, il l'imite avec bonheur. Enfin, nous avons un vrai poète. Par le souci de la 



t Mn.M'MENT De Costeii, o parCli. Samufl. 



LA l'ATlîIK JiKL(;i': 




Camille Lemoxnier, 
Imsie de .1. Lambeaux. 



forme conocti', par le sens nmsieal des mots et du rythme, peut-être plus aussi par 
l'imagination (pie par le sentiment, comme le témoignent les Quatre Incarnations du 
Clirist, Van Hasselt se distingue avec éclat des versificateurs qui l'entourent. Avec 
De Coster et Octave Pirmez il annonce la renaissance des lettres belges. 

De ces trois écrivains, auxquels notre pays a rendu 
trop tardivement hommage, Charles De C'oster est certes 
le plus illustre. Son œuvre a défié le temps. Elle reste 
grande et pathétique ; elle est aussi nationale. Sa légende 
à'Ulcnsj)ieg-el est une sorte de roman picaresque grandi 
jusqu'à l'épopée. Elle est l'histoire de l'àme joyeuse et 
sensuelle, frondeuse et tragique, de la vieille Flandre, de 
l'àme de la terre, comme de l'âme du peuple. Dans une 
sorte de mysticisme païen. De Coster a communié avec la 
nature, avec l'atmosphère natale, âpre et chaude, avec le 
ciel humide et lumineux, avec la mer lourde et violente. Sa 
sensibilité et son imagination lui ont fait pénétrer les 
secrets des ancêtres, et mêler dans une même évocation les 
êtres et les choses de sa race. 

Octave Pirmez, au contraire, est un écrivain intel- 
lectuel, sentimental, mesuré. Son style est naturellement 
simple, et son éloquence est sans effort. La pensée s'y plie avec grâce. En regard de 
l'exubérance de De Coster, Octave Pirmez paraît timide et réservé. Il pense, il rêve, 
il est mélancolique. Il recherche le silence et la solitude; il fuit la foule loquace et 
bruj'ante. Son aristocratique fierté le fait se retrancher en lui-môme et chérir solitai- 
l'ement son mal. Il souffre du contact des hommes qui ne sont point ses frères, il les 
dédaigne et pourtant les aime en imagination. A l'esprit réaliste de De Coster il oppose 
un esprit spéculatif. Ses pensées sont nobles et douces, sa morale est cvangélique, 
mais sans œuvres et sans actions. 

Ainsi, De Coster et Pirmez représentent admirablement les deux races, flamande 
et wallonne, qui divisent la Belgique, l'une pratique et sensuelle, l'autre rêveuse et 
voluptueuse, et (jui vont bientôt donner naissance au groupe si disparate de la Jeune 
lielgiiiuc. 

Il faut le dire, ces deux nobles écrivains furent malheureusement méconnus de 
leur temps. Ils étaient Belges, ils habitaient la Belgique, et osaient rivaliser avec les 
écrivains français! Cette audace parut de l'outrecuidance aux critiques éiniuents qui, 
à cette époque, découpaient pieusement, à l'usage de leur 
clientèle bruxelloise, les feuilletons littéraires des Débats 
ou du Figaro. Privés de tout sens artistique, servis seule- 
ment par une mémoire ambitieuse qui donnait à un public 
facile l'illusion de l'érudition, ils se contentaient de déposer 
au-dessus de leur signature anonyme les appréciations 
académiques qu'ils avaient récoltées à Paris. Ils ignorèrent 
De Coster et Pirmez jusqu'au jour où une troupe bruyante 
de nouveaux écrivains bouscula avec une désinvoltuie juvé- 
nile leur trop encombrante personnalité. L'audace de ces 
jeunes gens, à la tête desquels se distinguait, par sa jolie 
impertinence et sa gaminerie spirituelle, l'espiègle et mélan- 
colique Max Waller, leur valut tout de suite des sympa- 
thies. Ceux qui, isolés ou groupés à l'écart, travaillaient, 
attendant l'heure propice, vinrent à eux et les encoura- 
gèrent. Ils se nommaient Léon Dommartiu, Lucien Solvay, Edm. Picard, Lemonnier, 
Théo Ilannon, Ceorges Rodenbai'li, Eeklioud, Francis Xautet. Ce furent les amis de 
la première heure. Max Waller agitait joyeusement les feuillets d'une revue nouvelle : 
/<■( Jeune Beigiijue. Entouré d'Emile Verhaeren, d'Albert Giraud, de Gilkiu, de 




ALllERT GlllAl'U. 



LA PATRIE BELGE 



123 




KmILE VERIIAtRF.N. 



^Ianl)el, il ralliait les anciens et les nouveaux, composait une milice choisie, et mar- 
chait à l'assaut avec une intrépidité sans pareille. Il était l'âme ardente de ces jeunes 
romanciers, poètes et critiques, qui devaient réveiller notre patrie de son lourd 
sommeil. 

Après de nombreuses escarmouches, le combat décisif s'engagea — nous ne dirons 
pas comme autour du corps de Patrocle — autour de 
la Belgique de Camille Lemonnier. Un jurj^ austère et 
prudent n'avait pas jugé digne du prix quinquennal 
cette œuvre somptueuse. La Jeune Bclgujue protesta 
avec véhémence, attaqua de front la critique officielle 
et organisa un banquet en l'honneur de l'écrivain 
méconnu. La manifestation fut belle et définitive; elle 
assura, le 27 mai i883, la victoire du jeune mouve- 
ment littéraire. Mais, hélas! son chef n'en devait pas 
goûter longtemps les fruits. 

Max Waller, le gracieux conteur de VAmnur fan- 
tasque, l'ironiste et mélancolique poète de la Flûte à 
Siebel, l'aimable psychologue de Daisy, Max Waller, 
le grand enfant sentimental, le critique impertinent, le polémiste à la verve étince- 
lante et à la juvénile audace, la flamme enfin de tous les cœurs, disparaissait brus- 
quement sous un de ces coups qui semblent, selon l'expression des Gonconrt, des 
assassinats de la Mort. 

La Jeune Belgi(jue, fondée et dirigée par !Max Waller, était une revue men- 
suelle à laquelle collaboraient romanciers, nouvellistes, poètes, critiques, tous unis 
dans un même souci d'art. Elle avait pour devise : Ne crains, et comme principe : l'art 
pour l'art. Jamais programme ne fut aussi simple, aussi large et aussi discuté. Cela 
ne voulait pas dire que le fond devait être dédaigné au profit de la forme, mais bien 
qu'il n'existait de véritable œuvre d'art que là, où la forme atteignait toute perfection. 
On pouvait être un historien érudit, un généreux moraliste, un sociologue avisé, un 
philosophe subtil ou fanatique, mais non un artiste, si les pensées n'étaient revêtues 
d'un vêtement magnifique. 

Pendant dix-sept années, la Jeune Bclgi()uc défendit son programme contre ses 
ennemis et même contre ses amis, et ce fut l'honneur de cette revue de n'avoir pas 
failli un instant à sa mission. 

Pourtant aujourd'luii, ce terme de Jeune Belgique, entré dans l'histoire littéraire, 
semble avoir pris un sens plus large. Il désigne moins 
peut-être la revue de Max AValler, que le mouvement litté- 
raire de ces vingt dernières années. Mais ce mouvement 
pent-on le caractériser dans son ensemble? peut-on lui 
assigner un cours et en suivre l'évolution? Nous ne le pen- 
sons pas. Le groupement des écrivains de cette époque est 
tout artificiel ; il n'est pas dû à une communion d'idées et 
de sentiments, ni à une sensibilité artistique unique. Il est 
dû au milieu hostile qui força ses membres à se prêter 
mutuellement secours. Mais à part la lutte en commun, 
chacun travailla à sa guise, choisit sa voie, eut sa person- 
nalité distincte. Aucun caractère essentiel ne relie entre 
elles les anivres de cette époque ; elles ne forment pas une 
littérature spéciale. 

Par l'abondance de son œuvre, par son exubérance 
naïve et sa foi robuste, le premier écrivain qui sollicite 

l'attention est, sans conteste, Camille Lemonnier. Artiste intarissable, il a développé 
avec une fougue surprenante les sujets les plus divers. Ils sont pour lui prétexte aux 
épanchements lyriques de sou âme gonflée de vocables rares et magnifiques. Qu'il 




hVAN GlLKIN. 



124 



LA l'ATPvIE BELGE 



nous dise la passion siiuple et tragique cVuu paysau, le mystieisme d'une vieille fille 
solitaire, la débauche séuile d'un Hulot de province, qu'il nous peigne une cité, une 
usine, une forêt, ou la bruyère; qu'il analyse, qu'il décrive ou qu'il raconte, il semble 
toujours improviser un vaste poème en prose, dont il est le centre sonore. Au contact 
des êtres et des choses il s'anime, s'enflamme, s'inspire. Il les confond dans un pan- 
théisme égoïste, et semble composer des paysages d'âmes. 

La place occupée par Edm. Picard dans les lettres belges est plus difficile à 
désigner. Tour à tour i^oète, moraliste, philosophe, jurisconsulte, voyageur, critique 
d'art, exégète, ethnologiste, homme politique, auteur dramatique, il n'en est pas moins 
vrai que, par sa turbulence môme, il a rendu des services à la littérature nationale. 
Sa volonté et hardie a imposé à un certain public le souci des choses intellec- 
tuelles. Ses brusques revirements, ses enthousiasmes subits l'ont forcé à penser. Il a 
été un élément de fermentation, salutaire souvent; et s'il ne devait rester de ses 
(l'.uvres éparses que la Forge Roussel et rAmiral, ce seraient encore là des titres suf- 
fisants à l'admii'ation des esthètes futurs. 

En même temps (^ue le roman, que la nouvelle, que la critique, la poésie est née. 
Lucien Solvay, qui devait bientôt se consacrer presque exclusivement à la criti(^ue 
d'art, a déjà publié la Fanfare du ctriir; Théo Ilannon, les Rimes de joie; Georges 
Kodenbach, le Ployer et les Champs. Les Rimes de joie de Théo Hannon resteront 
certes parmi les œuvres les plus belles et les plus parfaites de notre littérature. Leur 
originalité pimentée, leur imprévu, leur précision, leur grâce spirituelle et nerveuse 
leur assurent l'immortalité. Leur artificialité voulue a le charme étrange et la hantise 
mystérieuse des eaux-fortes de Rops. Elles tintinabuleut gaminemcnt avec des sons 
aigus et criards, comme la marotte d'une Folie ultra-moderne aux habits multicolores. 

Ce n'est point le Foyer et les Champs qui firent connaître le nom de Georges 
Rodenbach. Sous l'influence de François Coppée, Rodenbacli pensa être un poète des 
intimités. Sous l'influence, peut-être, de Yan Beers rèva-t-il plus tard d'être le poète 
des salons et des plages. Mais Ylîiuer mondain, ni la Mer élégante n'ont caractérisé la 
manière qui l'a rendu célèbre; pour tous, il est le poète de la Jeunesse blanche. Il a 
cherché l'originalité dans la blancheur, dans la ijûleur, dans la débilité, dans l'anémie. 
Les rythmes imprécis, les termes voilés, les sons assourdis lui ont servi à composer un 
art idéalement vague et inconsistant. II a découpé en dentelles arachnéennes le brouil- 
lard, il a oichestré le silence et peint des fantômes. Il a raffiné le fin du fin, amenuisé 
le subtil, alambiqué le précieux; il a amolli et déteint sou- âme dans un bain parfumé 
de guimauve. Et de tout cela, il a réalisé une poésie en mineur, adorablement fausse, 
adorablement fluide, adorablement maladive, et pour la rendre plus imprécise encore 
il l'a renfermée dans des symboles vaporeux, qui eux-mêmes se dissolvaient dans la 
brume : des canaux devinés dans du rêve, des cygnes errant comme des âmes, des 
béguines fantomatiques, des cloclies voilées, et par-dessus tout, une pluie fine, longue, 
triste, infinie, pénétrant tout, confondant tout, noyant tout, faisant de tout une humi- 
dité blanche. Les cygnes fondent dans les canaux et deviennent des béguines, les 
béguines, des cloches, les cloches, des âmes, et lentement, irrémédiablement, tout 
s'enlise dans le néant. De tout cela il reste une impression étrange de tristesse, de 
solitude désespérée et d'ennui. Rodenbach fut le poète de l'ennui, non pas de 
l'ennui chanté par Baudelaire, mais d'un ennui spécial, de petite ville de province, 
enfouie dans le silence, où des ombres glissent, marmottent, potinent à voix étouffée, 
où des poitrinaires ijâles et sans souffle soulèvent d'une main émaciée les rideaux des 
fenêtres, pour regarder des maniaques désolés se confesser sous les porches leurs 
imaginaires maladies. Mais telle quelle, cette poésie pi-ovinciale est suprêmement ori- 
ginale ; elle devait attirer par son étraugeté même et sa nouveauté l'attention du public 
IJai'isien. 

Entre Georges Rodenbach et Georges Eckhoud nulle transition possible. Apre, 
rugueux, violent, passionné jusqu'au vertige, tel nous apparaît l'art de l'écrivain des 
Kermesses, de In Xnuuelle Carthage et du Cycle patibulaire. Amant farouche, il aime 



LA PATRIE BELGE 




sa terre natale, avec d'autant plus de fureur qu'elle est sau%'age, hostile et ingrate. Il 
défaille à son parfum puissant, il s'enivre du vent large qui la fouette, il goûte avec 
une amère jouissance et nue pieuse extase sa sombre mélancolie. Son amour le \}os- 
sède tout entier et l'aveugle; tout ce qu'elle engendre est beau et bon. Ses liéros. il 
les clioisit parmi les rustauds de la glèbe, les gueux des 
hameaux perdus et les vagabonds des grand'routes, parce 
qu'ils sont, ou parce qu'il les croit, originaires de son pajs 
désolé. Ceux-là sont ses êtres de dilection ; il se mêle à 
eux, aspire leur vie, partage leurs passions brutales ou 
leurs joies grossières. Que lui importe la morale bourgeoise! 
Xe sont-ils pas plus beaux tous ces tire-goussets, ces traîne- 
misère, ces loqueteux, ces pâles voyous, que les vagues 
muscadins des villes? Ils sentent encore l'animal primitif, 
ils fout encore partie de la nature abrupte et s'identifient 
avec elle. 

Xe demandez pas au style de Georges Eekhoud les 
grâces que nous aimons à retrouver dans la littérature clas- 
sique. Le sien est gonflé d'une sève méchante, tordu comme 
\ AN Li iiEKijHi . uii arbuste poussé parmi les rocs; il se contracte, il se 

concentre et acc^uiert ainsi une force taciturne qui vaut 
l'éloquence la plus passionnée. On sent que les peusées et les sentiments d'une autre 
race sont à l'étroit dans la langue dont l'auteur se sert. Elle se rebelle, quoique pour- 
tant toujours correcte, et cet effort, cette révolte même lui donne un pathétique 
insoupçonné. 

Le poète Emile Verhaereu est de la même race que Georges Eekhoud. Mais alors 
(jue l'auteur de la Xoiiuelle Carthage s'applique avec une volonté hargneuse à s'expri- 
mer avec correction, dans une langue étrangère à son mode de sentir et de penser, 
Emile Verhaeren, au contraire, donne libre cours à son éloquence cahotée. Et ceci est 
assez grave chez uu poète, romantique enti-e tous, dernier disciple et d'autant plus 
fiévi'eux, de Victor Hugo, dont la beauté de l'œuvre doit résider, non point dans la 
grandeur des idées, dans la conception du sujet et dans sa réalisation objective, mais 
dans l'expression lyrique, dans la part de soi-même qu'il ajoute aux choses extérieures. 
Une œuvre, ainsi toute subjective, ne vaut que par les qualités personnelles de 
l'auteur. 

Mais voici comment un critique de haute valeur, Georges Pellissier, a, dans son 
Moiwctnent littéraire, caractérisé avec une remarquable 
justesse l'œuvre d'Emile Verhaeren : « Ce qui nous frappe 
tout d'abord chez l'auteur des Campagnes hallucinées, c'est 
la fougue du tempérament, c'est une sensibilité violente et 
débridée. Et nous retrouvons dans sa poésie le vague et 
le fantastique où se complaisait Rodenbach ; mais, tandis 
que Rodenbach efface toute couleur, amortit tout sou, 
estompe tout contour, M. Verhaeren, prêtant aux objets un 
relief brutal, projette en pleine lumière les formes saugre- 
nues et grimaçantes qu'ils prennent dans son imagination 
tourmentée. Sa langue même est abrupte, rocailleuse, sou- 
vent incorrecte, elle se hérisse de néologismes barbares, 
elle se crispe eu fiévreuses contorsions. Et sa prosodie, 
libérée le plus souveut de toute contrainte, nous déconcerte 
par le cahot des mètres et le discord des rythmes. Pour- ilknami SK^KiUN. 

tant les heurts, le forcènement, une truculence surchargée 

et criarde ne nous empêchent pas d'admirer chez lui la foice du pathétique et l'inten- 
sité du pittoresque. Ses moyens sont grossiers, mais produisent des effets saisissants... 
Avec beaucoup de fatras, beaucoup de galimatias, il allie à sa faculté descriptive et 




126 LA PATRIE IJKLGE 

évocatoire uu dou merveilleux d'iuveiitiou verbale. On se dit parfois eu lisant ses 
étranges poèmes que tout cela ne vaut peut-être i)as deux vers de llaciue. Mais la 
puissance de sou génie, même si elle ne connaît aucune mesure, aucune règle, n'en 
force pas moins l'admiration de ceux pour lesquels Racine est uu artiste divin. » 

J'ai à parler maintenant de deux poètes dont la forte éducation classique et 
l'application à goûter les chefs-d'œuvre classiques, ont fait d'eux des artistes impec- 
cables : Albert Giraud et Iwan Gilkin. 

Si Albert Giraud est plus apprécié chez nous qu'Iwau Gilkin, c'est peut-être qu'il 
a mieux gardé les qualités maîtresses de la race flamande et qu'ainsi il toucLe plus au 
sens intime de la race. Mais ces qualités, qui à l'état natif sont souvent violentes et 
grossières, il les a affinées et assouplies. La violence est devenue de la force, la fougue 
oratoire, de l'éloquence. Les ardeurs de l'imagination ont été tempérées, le goût du 
décor, des couleurs, des représentations a été ramené à d'harmonieuses proportions. 
Sou art orgueilleux, riche et sensuel serait d'un flamand italianisé. 

L'œuvre entière d'Albert Giraud peut se caractériser par le titre de son principal 
recueil de vers : Hors du siècle. C'est à ces époques héroïques où, comme il le dit, « la 
Muse était la sœur auguste de l'Épée, » qu'il aurait v'oulu vivre. Dans sa nostalgie 
révoltée, il rêve des ancêtres, des énergiques aventuriers dont la brutale volonté 
s'imposait à la foule ; il revoit dans un songe ardent les luttes épiques, les triomphes, 
les entrées solennelles, les fêtes gx'andioses. Mais dans notre monde étroit et méticu- 
leux qu'est-il, que peut-il être, lui qui sent en son cœur frénétique gronder l'énergie 
sensuelle de sa race? Il se sait inutile et stérile, et dédaignant, méprisant ces temijs 
sans gloire et sans passion, il se renferme pour jamais dans le x^alais voluptueux de 
ses rêves. 

On ne peut juger Iwan Gilkin si ou ne fait nue distinction entre le poète sombre 
de la Nuit, le chantre guilleret du Cerisier fleuri et le philosophe conciliant de 
Prométhée. Dans la Nuit, avec un pessimisme précis et dur, une amertume éloquente 
et vengeresse, Iwan Gilkin s'est complu à rechercher, à scruter, à analyser le Mal. 
D'un geste brutal il arrache les voiles de la vie, montre d'un doigt impérieux les 
horreurs cachées sous le songe bienfaisant de l'éternelle Illusion. Il semble possédé du 
génie de la destruction. Pourtant, si partout il cherche et trouve le mal avec une joie 
cruelle, c'est avec des sanglots qu'il le saisit à pleines mains et le jette à la face du 
monde, comme une condamnation sanglante. Et alors, il a l'exagération des prophètes 
bibliques, leur haine aveugle et leurs prédictions sauvages. Mais quel art merveilleu- 
sement calculé et tragiquement froid ! La pensée prend une forme nette, presque dure, 
et cette absence même d'agréments lui donne une force inouïe. Les mots ne sont là 
que pour frapper l'esprit et non pour flatter les sens. C'est l'œHivre d'une intelligence 
fiévreusement lucide. Par ce coté surtout, Iwan Gilkin se différencie de Baudelaire, 
auquel trop souvent on l'a comijaré. Le pessimisme de Baudelaire est plutôt senti- 
mental et nerveux, celui d'Iwan Gilkin plutôt intellectuel. Est-ce cette qualité qui 
permit à l'auteur de la Nuit de changer si radicalement de manière? Reniant ses 
premiers dieux féroces et noirs, il composa tout à coup des poèmes gracieux et légers, 
réunis en volume sous ce titre printanier : le Cerisier fleuri. Ce n'était pas tout : 
influencé peut-être par la tentative de llaeckel d'établir uu lien entre la religion et la 
science, il conclut un lai'ge poème dramatique : Prométhée, dans lequel il rêva de 
concilier la philosophie mystique de la Bhagavad-Gîtâ avec les théories darwiniennes. 

Si les poètes dont nous avons parlé jusqu'ici, Rodenbach, Verhaeren, Giraud et 
Gilkin, révèlent tous, par quelque côté, leur origine ou leurs attaches flamandes, il 
n'en est pas de même de Fernand Séverin. Feruaud Séverin est de race wallonne, de 
la race d'Octave Pirmez. Il est doux, rêveur et sentimental. Il a vécu à l'écart, à la 
campagne, où il n'a subi d'autres influences que celles de la nature. Il ne traduit pas 
la vie sous ses aspects violents et sauvages ; elle est pour lui apaisée, chaste et triste- 
ment harmonieuse. Mais ce serait une erreur de comparer la touchante mélancolie de 
Sévei'in à celle de Rodenbach. Si elle est sans emportements et sans éclats, elle a 



LA PATRIE BELGE 



127 




CEimCES Eekhoi'd. 



pourtant quelque chose de grave, de profondément humain, de silencieusement pathé- 
tique. Ceux qui demandent à la passion des manifestations bruyantes et discordantes 
ne comprendront pas cette poésie noble, toujours mesurée, si poignante pourtant, et 
surtout si purement classique. 

Au temps que la Jeune Belgique était dans toute sou ardeur batailleuse, Georges 
Itodenbach présenta un jour aux lecteurs de la revue trois 
jioètes belges qui étaient allés tenter à Paris la fortune 
littéraire : c'étaient Maurice Maeterlinck, Charles Van Ler- 
berghe, Grégoire Le Roy. Ils devaient bientôt nous revenir 
après une première tentative infructueuse. 

La renommée de Maeterlinck semble bien avoir fait 
quelque tort à celle de ses deux compagnons d'exil. Il est 
vrai que Grégoire Le Roy paraît avoir abandonné la poésie 
apiès la publication de Mon cœur pleure d'autrefois, tandis 
que Charles Van Lerberghe, travailleur patient et avare, 
s'est confiné dans un art d'une aristocratique réserve, des- 
tiné seulement à charmer les esprits d'élite. 

Que dire de Maurice Maeterlinck qui ne soit connu? du 
poète étrange et in(i[uiet des Serres chaudes, du trouvère 
apocalypticpie des Chansons, du philosophe mystique du 
Trésor des humbles, du moraliste généreux de la Sagesse et 
la Destinée, de l'observateur pensif de la Vie des abeilles? Xe fait-il i)as jjenser à une 
de ses abeilles, dont on aui-ait brusquement renversé la ruche et qui, affairée, apeurée, 
resterait longtemps immobile, essaj'ant de comprendre un mystère terrible"? Alors que 
la plupart des hommes naissent et poursuivent tout naturellement, comme par habi- 
tude, le cours de leur vie, Maeterlinck semble né dans l'inquiétude et la stupeur. Dès 
qu'il a pensé, tout ce qui apparaît aux autres hommes normal et nécessaire, lui a 
semblé équivoque et mystéiieux. Paralysé, comme dans un cauchemar, il s'interro- 
geait et interrogeait l'univers. (Ju'était-ce que la vie? Quelle sève inconnue agissait en 
elle? Quelles correspondances rattachaient les êtres aux choses? Quelle fatalité obscure 
pesait sur nous? Qui aurait pu mesurer la répercussion formidable du moindre de nos 
actes? Pouvait-on briser la chaîne sans fin des effets et des causes? échapper aux 
influences occultes qui nous pressent, aux forces élémentaires? sortir enfin du monde 
de l'instinct où ramj)e Calibau, pour entrer dans le monde radieux de l'intelligence où 
trône Prospéro? Ce sera l'honneur de Maeterlinck de s'être posé ces questions, et sa 
dignité d'avoir cherché à les résoudre. 

Une particularité de notre mouvement littéraire, c'est d'avoir donné naissance à si 
peu de romans i^sychologiques. Parmi nos nombreux i^rosa- 
teurs, combien furent tentés par la peinture objective des 
mœurs sociales, par l'étude des caractères, par l'analyse 
des passions? La raison en est, je crois, dans leur faculté à 
être lyriques. Leur sensibilité aiguë les fait s'exalter tou- 
jours au contact des êtres et des choses, et mêler leur âme 
aux objets extérieurs. Ils sentent plutôt qu'ils n'observeut, 
ils chantent plutôt qu'ils n'étudient, ils décrivent plutôt 
qu'ils n'analysent. Nous citerons pourtant quelques excep- 
tions. Voici d'abord Franz Mahutte, qui s'attacha aux 
côtés pittoresques de ses personnages, mais surtout Cou- 
rouble qui a su peindre, avec une finesse amusée et des 
soins émus, le monde de la vieille bourgeoisie bruxelloise. 
Sans doute il n'avait à étudier que des âmes assez simples, 
parfois un peu étourdies, parfois un peu ridiculement solen- 
nelles; mais quelle vie il leur communiqua! Non, ses personnages ne sont pas, comme 
ceux de Lemonnier ou de Georges Eekhoud, des fantaisies de son imagination ou des 




VALi.iii; Gu.LE. 



V2S LA rATRll-: BELGE 

trauspositions faiitoniatiques de son âme; ils ont une vie indépendante, une vie bien 
à eux, une vie menue et minutieuse, détaillée avec tant d'amour et tant de vérité. 

Comme Couronble, Louis Delattre sut aussi, avec une curiosité gamine et parfois 
une ombre de mélancolie légère, silhouetter des êtres un peu falots (pi'il avait mali- 
cieusement observés. Mais (;ette psychologie, comme celle aussi de Maubel, qui analysa 
d'une subtilité (!t d'une délicatesse remarquables, la jeune fille, restait à l'état rudimen- 
taire, à l'état d'annotations et d'études. Il fallut la publication du Cœur de François 
Kciny de Glesener pour doter notre littérature d'un roman parfait, nu cliefd'œuvre 
d'observations méticuleuses et de patience. 

Auparavant, il est vrai, G. Rency avait écrit VAïeiilc, roman d'analyse auquel on 
peut reprocher de la sécheresse, Ernest IMaltravers, Paschal, Henri Vignemal, Paul 
André, Georges Virrès et Morisseaux avaient publié des O'uvres intéressantes, mais 
aucun de ces l'omanciers n'avait, avec autant de soins que Glesener, autant d'énergie 
lente, autant d'ingéniosités, autant de souci artistique réalisé leur idéal. 

Ces psychologues, comme je le disais plus haut, sont des exceptions. Xi la Roule 
d'émeraiide, ni les Patins de la reine de Hollande, ni le Jardin de la Pompadour ne 
peuvent conférer à Eugène Demolder le titre de romancier au sens où nous l'enten- 
dons. Eugène Demolder est un conteur savoureux qui se complaît surtout à trans- 
poser en littérature les œuvres de la peinture flamande. L'aventure même qu'il conte, 
n'est qu'un facile prétexte à décrire des tableaux ; mais il les décrit avec une sensua- 
lité si copieuse, si gaie, que sou art, alors même qu'un peu artificiel, semble devenir 
matériel et se pouvoir goûter comme un fruit juteux. 

Conteur aussi, ^laurice Des Ombianx qui, avec Lemonuicr, semble bien le plus 
prolixe de nos écrivains. Wallon, et resté Wallon, il adore conter, pour conter, de 
grosses farces et des aventures plaisantes d'où la gaudriole n'est pas exclue, et, ma foi, 
comme il conte bien, comme il sait joindre le détail pittoresque à l'action, on l'écoute 
souvent avec une franche gaieté. 

Plus raffiné est Georges Garnir, Wallon aussi, qui a gardé du pays natal un 
souvenir attendri et doucement mélancolique. ÎNIais si son art est moins abondant que 
celui de Des Ombiaux, il est aussi moins à fleur de peau et plus pénétrant. 

Hubert Xrains, bien que né lui aussi en Wallonie, n'a aucune des marques distiuc- 
tives d(! ses frères. Sa tristesse a quelque chose de sombre et de renfermé, et ses 
sympathies l'entraînent vers les humbles et les souffrants. Citons encore Hector 
Chainaye, (jui publia jadis des contes raffinés, Arnold Goffin. dont l'àpre amei-tume 
s'apaisa aux harmonies lénifiantes des cantiques de saint François d'Assises, Jules et 
Georges Destrée, esprits cultivés et curieux, André Ruyters, Albert du Bois, José de 
Coppin, Sander Pierron, Ray Nyst, qui s'intéressa à nos ancêtres méconnus des 
cavernes, et H. Carton de Wiart, qui donna un nouvel essor au roman historique par 
la publication récente de la Cité ardente. 

Mieux que la galanterie nous oblige à parler de M""= de Tallenay et de M"'° Blanche 
Rousseau. Et je suis heureux, en terminant, d'avoir l'occasion de rendre un hommage 
l'espectueux au talent si finement féminin, si profondément touchant de l'auteur de 
Nany à la fenêtre. Il n'est pas un seul de nos écrivains qui a su, avec autant de déli- 
catesse, autant de vivacité et de charme que !M'"" Blanche Rousseau, rendre la poésie 
mélancolique des souvenirs. Sous sa plume toutes les petites choses de la vie coutumière 
d'autrefois revivent toutes vibrantes, toutes chaudes encore, toutes embaumées : une 
guêpe qui se cogne à la vitre de la fenêtre, le frifrelis du feuillage, un ruisseau qui jase, 
l'arôme des fruits mûrs. Un rien lui suffit pour évoquer les jours bénis de l'enfance, jours 
si futiles, mais jours si charmants. Notre jeunesse claire et ensoleillée l'evient frapper à 
notre porte. Ses mains sont pleines de fleurs champêtres, elle est parfumée de lavande 
et de thym, elle rit d'un rire frais et sonore; et à la revoir une émotion intense nous 
serre le cœur, et nous devinons tout à coup combien de choses qui ne sont plus nous 
étaient chères, et combien de notre àmc nous avons laissé là-bas sur la route. 

Certes, j'ai oublié dans cette rapide nomenclature beaucoup de noms. Les lecteurs 



LA PATRIE BELGE 129 

nous le pardonneront plus facilement que les auteurs. Mais je n'ai pas voulu dresser 
ici la liste complète des prosateurs et des poètes qui illustrent, ou qui illustreront plus 
tard, la Belgique. J'ai négligé de parler des critiques, des historiens, des auteurs 
dramatiques. Je voudrais i^ourtant faire une exception en faveur d'un noble esprit 
qui est l'honneur de notre patrie : Emile Banning. Il ne fut pas un littérateur sans 
doute, mais il fut un écrivain, un écrivain admirable auquel un jour tous rendront 
hommage. 

J'ai donc tenté de représenter notre littérature nationale, en déterminant 
quelques-unes de ses personnalités saillantes, car, comme je l'écrivais en commençant, 
il est impossible de la juger dans son ensemble. Elle est composée d'éléments dispa- 
rates, d'écrivains wallons et flamands, se servant d'une même langue, mais totalement 
différents entre eux, et le seul caractère qu'on pourrait leur reconnaître serait peut- 
être une tendance commune à être exclusivement lyi'iques. 



Yalkre Gille. 



THÉÂTRE FRANÇAIS 



Existe-t-il un tlu'âtre belge? A cette question, qui fut souvent posée, il est difficile 
de répondre affirmativement si, par ce mot de théâtre, on entend un ensemble de com- 
positions dramatiques ayant un lien commun de tendances, de méthodes, émanant de 
l'âme même de la nation, reproduisant l'état de ses mœurs, exprimant les seatiments 
et les aspirations dont elle est pénétrée tout entière. Ce théâtre, nous ne le possédons 
pas encore, peut-être est-il en formation, et verrons-nous son éclosion prochaine. Mais 
si nous n'avons pas d'art dramatique dans l'acception absolue du terme, nous possé- 
dons, depuis une vingtaine d'années surtout, des pièces belges, en grand nombre, 
écrites avec talent, avec originalité et constituant dès maintenant une part précieuse 
de notre patrimoine intellectuel. 

En Belgique le théâtre fut avant tout une œuvre de volonté, et non d'instinct ; 
aucune particularité de nos mu'urs, aucun trait de notre 
caractèi'e ne nous y dispose ; la réserve naturelle de notre 
esprit, d'où l'expansion semble comme mesurée, le manque 
d'une langue qui nous soit propre et les difficultés du verbe, 
l'abondance des productions dramatiques du peuple voisin 
dont nous partageons le mode d'élocution, ont été longtemps 
les principales raisons de notre apathie avérée en tout ce 
qui concernait la production d'œuvres littéraires et surtout 
d'œuvres dramatiques. Mais depuis 1880 les tentatives heu- 
reuses d'une généi'ation nouvelle de x^rosateurs et de poètes 
ont secoué l'indifférence du public, qui est convaincu, ou 
du moins paraît bien près de l'être, que nos nationaux 
peuvent, aussi bien i]ue leurs voisins du Nord, de l'Est et du 
Sud, posséder des écrivains de talent, voire même de génie. 
Xous passerons en revue le processus de cette lente 
éclosion du sens littéraire dans notre nation. Nous remon- 
tei'ons jusqu'en i83o, comme c'est notre tâche, divisant notre étude en deux parties 
distinctes, la i)remière qui va de i83o à 1880, la seconde de 1880 à l'heure ijrésente. 
Avant la rénovation provoquée par la « Jeune Belgique », c'est l'éiJoque où 
M. Potvin pontifie, où M. Lesbroussart écrit ses pâles églogues, où M. Siret épèle 
lourdement à la nation, qui ne l'écoute pas d'ailleurs, les principes de ses conceptions 
artistiques rudimentaires ; c'est l'époque des tableaux ocreux, des architectures insi- 
pides et prétentieuses, époque de grisaille d'où toute originalité et tout coloris semblent 
absents. Cette sécheresse et cette lassitude se retrouvent dans les rares i^roduc- 
tions dramatiques que des écrivains aussi médiocres que téméraires osent livrer 
au soleil de la publicité ou aux feux plus obscurs de la rampe. Certains d'entre eux ne 
réussissent pas d'ailleurs à convaincre un directeur du mérite de leurs ouvrages et, de 
guerre lasse, se décident à les publier en volume. C'est une époque terne et lourde, 
la nation n'a i)as encore conscience de sa vie intellectuelle ; ses traditions anciennes, 
les qualités primordiales de sa race, elle semble les avoir oubliées; elle ne peut encore, 
iguorante d'elle-même, se mirer dans sa propre personnalité. Aussi sa littérature 
est-elle sans vigueur : elle se borne ù l'imitation servile des auteurs français et surtout 
des i<jmantiques. 




Mauiiii:i; MMCïicRi.iNck. 



LA TATRIE BELGE i3i 

Xous aurons rapidement cité les protagonistes de cet art dramatique. C'est 
d'abord Prosper Noyer, qui dès i834 fit représenter une Jacqueline de Bavière, 
et deux ans plus tard un drame, lex Zingaris, tous deux aussi oubliés l'un que l'autre; 
Victor .Toly, qui donna successivement au théâtre Jacques uan Artcvelde et Gonzalve 
de Cordoue, drame historique et romantique, dans la couleur jaunâtre de cette éj)oque. 
Ce furent, nous dirent les documents du temps, des succès, éphémères du reste; leur 
auteur en eut conscience et renonça bientôt à une carrière où la renommée sinon la 
gloire lui semblait irrémédiablement rebelle. Vers 1844 Georges Van Nieuwenhuizen, 
plus connu sous le nom de Vaez, fit représenter à Bruxelles plusieurs drames, un 
Agneesscns entre autres à la Monnaie ; mais, devant l'indifférence du publie, il renonça 
à fournir de ses œuvres les théâtres de sou pays natal ; il quitta son ingrate patrie 
et alla >se fixer à Paris, où son talent prévalut. La carrière de Vaez fut féconde ; 
se limitant à un genre secondaire, celui des libretti d'opéras, il traduisit et adapta à la 
scène française des œuvres musicales célèbres au delà des Alpes: Don Pasquale, Lucie 
de Lammermoor, Othello, Robert Bruce, Jérusalem, etc. En i853 il fut appelé à la direc- 
tion de l'Odéon, en i856 à celle de l'Opéra, qu'il conserva pendant quatre ans. En 1844 
le Grand Théâtre de Liège représentait VAndré Chénier d'Ed. Wacken, un des meil- 
leurs drames écrits en Belgique avant la rénovation littéraire de la « Jeune Belgique », 
et qui put être repris avec quelque succès pendant les fêtes jubilaires de 1880. Ce fut 
d'ailleurs le seul triomphe de son auteur, qui, après les deux échecs du Serment de 
Wallace et d'Hélène de Tournon, abandonna le théâtre et vint à Bruxelles créer, en 
1846, la Revue de Belgique où il donna, comme suprême consolation, une large hospi- 
talité à ses drames et à ceux de ses collègues malheureux. Parmi eux se trouvait 
un écrivain d'un réel talent, M. Jules Guilliaume, qui fit représenter, en 1848, une 
comédie pleine d'esprit et de verve, Comment l'amour vient... Malgré ses qualités, la 
pièce n'eut qu'une carrière très restreinte, et l'auteur, désabusé, s'en alla donner à la 
nouvelle revue d'Ed. "NVacken son drame de Godefroid de Bouillon, qui, dans sa pensée, 
devait être le premier volet d'un grand triptyque dramatique et patriotique. Les Belges. 
M. Jules Guilliaume fit encore Jouer une comédie aimable, Pic, repic et capot, qu'on 
peut considérer comme une des meilleures pièces de cette époque. Enhardi par ce 
second succès, notre auteur voulut tenter la gloire à Paiùs même, présenta à l'Odéon 
sa tragédie de Strucnsce, se la vit refuser et, définitivement lassé, jugea sa carrière 
terminée. Je citerai encore, pour compléter cette énumération de bonnes volontés lit- 
téraires mal récompensées, la Fin d'un roué et les Finesses de Cynthie, deux comédies 
assez jolies d'Ed. Romberg; le Point d'honneur et la Bourse des amis, de Louis 
Labarre ; /e,s Gueux, de Charles Potvin, etc., etc. Par-devant notaire, une comédie, 
Denise, un drame de Georges Du Bosch ; Un Abus de confiance, de Victor Lefèvre ; Une 
grève, de Stoumon. J'arrive à Hennequin. On connaît ce vaudevilliste charmant qui, 
après un premier succès à Liège, sa ville natale, partit pour Paris, emportant dans 
ses bagages le manuscrit des Trois Chapeaux. C'était en 1871, à la fin de l'Année ter- 
rible. La désopilante comédie de notre compatriote dérida les Parisiens, et ceux-ci 
furent reconnaissants au jeune auteur de l'heure de gaieté qui leur fit oublier un 
instant leurs douleurs; ils assurèrent la renommée de l'écrivain, qui donna successive- 
ment au théâtre le Procès Y aur adieux, un des plus beaux succès de l'époque. Bébé, 
Xiniche, etc. La célébrité de Hennequin était assurée; elle n'a pas faibli aujourd'hui 
eucore. 

Ainsi notre art dramatique et toute notre littérature s'étaient pendant un demi- 
siècle lamentablement traînés dans les ornières d'un passé stérile, imitant servilement 
les productions de l'étranger, ignorant les sources éternellement fraîches où ils 
pourraient retrouver les inspirations poétiques de la terre natale. Mais l'âme merveil- 
leuse du peuple flamand se réveilla sous l'impulsion de quelques juvéniles ardeurs. 
C'est vers 1880 que commença notre rénovation littéraire. Max Waller et les 
premiers poètes de la Jeune Belgique'hi provoquèrent. Dès lors notre manière de voir 
et de sentir se transforma. Il semble que nous ayons subitement reconquis les tradi- 



i32 LA PATRIE BELGE 

lions oubliées : la tciTe de Flandre retrouve sou parfum, son ciel s'illumine, les choses 
parlent leur langage mystérieux ; l'écrivain, qui entendait leurs voix, n'avait plus qu'à 
noter et à ti'aduire. 

Selon l'heureuse expression d'un des critiques de ce temps, la «Jeune Belgique » fut 
bien moins une école qu'une «génération», mais une génération originale et jeune, 
ouverte ù toutes les curiosités, prête à tous les enthousiasmes. Remarquablement 
instruite, consciente des éléments composites de sa race, elle étudie et comprend les 
littératures germaniques; ses jeunes écrivains ont lu Xovalis et Marlowe, Tieck et 
Webster, Fletcher et Ruysbroeck l'Admirable ; leur sensibilité s'est affinée au contact 
de la poésie française ; ils ont frissonné avec Baudelaire ; ils ont vécu le rêve téné- 
breux ot symbolique de Villiers de l'Isle-Adam et prié, avec Verlaine, la prière si 
délicieusement vague et dolente du poète pêcheur et pénitent. Taine et Renan furent 
leurs éducateurs et, plus tard, ils écoutèrent encore avec recueillement la voix 
prophétique des grands dramaturges Scandinaves, Ibsen et Bjoernson. Ils avaient lu 
et compris. Ils devinrent les auditeurs, les disciples intelligents et avisés de leurs 
maîtres. Ils vécurent de leur vie propre et pensèrent de leur propre pensée. Dotés par 
ces écrivains illustres du don exquis de sensibilité et de douceur, il leur suffit de 
regarder autour d'eux pour percevoir le charme mélancolique de la terre de Flandre ; 
l'âpre paysan, dont Eekhoud devait rendre la matérialité vigoureuse et charnelle, leur 
fut révélé dans une vision puissante ; Rodenbach voyant surgii' dans son rêve les 
« villes élégiaques et dolentes ». si douloureusement tristes de n'avoir pas été suffi- 
samment aimées ; Maeterlinck suivait la trace mélancolique des cygnes blancs sur les 
étangs de Flandre; Eugène Demolder évo(]uait la vision breughelienne des tours et 
des clochers d'Yperdamme. 

Nos poètes, si longtemps victimes de l'indifférence de leurs compatriotes, s'étaient 
fougueusement réfugiés dans le rêve. A cette époque, qui va de 1880 à 1890, la Bel- 
gique, qu'on avait crue inapte à tout effort sincèrement littéraire, possède les écrivains 
les plus raffinés et les plus subtils. Ce fut une élite, une élite d'écrivains artistes, 
parmi lesquels il suffit de citer, pour une rapide évocation, Maeterlinck, Verhaeren, 
Eugène Demolder, Geoi'ges Eekhoud, Ch. Van Leerberghe, Charles Severin, Albert 
Giraud, Rodenbach, Max Waller, Ivan Gilkin. Valère Gille, etc., etc. 

Comme on avait fait des sonnets et des poèmes, des contes et des romans (ceux-ci 
en très petit nombre, car l'art nouveau était tout émotionnel et poétique), on fit des 
drames et des ti-agédies. Charles Van Leerberghe eut le premier, avant Maeterlinck 
ou avec lui, la conception dramatique dont /a Princesse Maleine fut le type le plus 
caractéristique et le plus bruyant. 

Dans son drame des Flaireurs il exprima ce frisson nouveau, le frisson psycho- 
logique en face du mystère. Mais M. Maeterlinck, Gantois comme Van Leerberghe et 
avec qui il fut lié d'étroite amitié, devait développer cette curieuse formule du drame 
et la conduire à sa jjerfection. Ce fut en 1889 qu'il publia la Princesse Maleine. Cet 
ouvi'age fut tiré d'abord à cent cinquante exemplaires. Evidemment, les écrivains 
belges, malgré leur belle assurance, ne croyaient jjas encore à leur succès. Mais les 
livres ont leur destinée, la Princesse Maleine devait devenir universelle et donner à son 
auteur la gloire inattendue encore. Dans un article célèbre du Figaro, M. Octave 
^lirbeau la signala à l'admiration des lettrés (i). Grâce à l'éloquence de l'écrivain 
français, !M. Maeterlinck était désormais célèbre. 



(i) Nous croyons intéressant lîc reproduire ici, pour satisfaire la curiosité <le nos Iccteui's, un 
passade siKiiificatil' de cet article : « Je ne sais rien de M. ilauriee Maeterlinck. Je ne sais d'où il est 
et comment il _v est. S'il est vieux ou jeune, riche ou pauvre, je ue le sais. Je sais seulement qu'aucun 
homme u'esl plus inconnu que lui; et je sais aussi qu'il a l'ait un chel-dd'uvre, non pas un chef- 
d (l'uvre éti<|ueté, clief-d'<i'uvrc à l'avance, comme en publient tous les jours nos iietits-maitres sur 
tous les tons de la Kla])issiinte lyre — ou i)lulot <Io la glai>issante fli'ite contemporaine, mais lui admi- 
l'alile et i)ur éternel chef-d'o'uvre. un chel'-d'(euvi'e (jui suffit à immortaliser un nom et à faire bénir 



LA PATRIE BELGE 



L'art de M. Maeterlinck, tel qu'il l'a réalisé dans les œuvres de sa première manière, 
est par essence un art de sensation. En dépit de son apparent idéalisme, il décèle un 
indéniable matérialisme dans sa conception première. Peu d'idées y sont traitées ; c'est 
l'épouvante devant l'inconnu ou simplement l'inattendu, le mystère ou la mort. Ce 
sont des sensations suraiguës, amplifiées à l'infini. Et, s'il nous est permis une compa- 
raison osée, ses personnages nous rappellent le souvenir de cette curieuse statue 
d'un artiste du xvi'^ siècle, Marcus a Grate, qui orne la cathédrale de Milan. Elle 
représente Saint Barthélémy écorché, mais en pied, portant bravement sa peau sur 
ses épaules. Ainsi les êtres imaginés par M. Maeterlinck semblent errer dans ses 
drames, les nerfs à nu, vibrant aux sensations les plus subtiles, imperceptibles pour 
ceux qui ne sont pas doués, comme eus, de cette faculté étrange aussi précieuse que 
douloureuse. 

Dans les drames de M. Maeterlinck l'action est très simple, lua. princesse Maleine 
va épouser le prince Hjalmar. Survient un différend et la 
guerre éclate entre les parents des fiancés. Le père de 
Maleine est vaincu, la jeune fille est prisonnière. Elle aime 
toujours le prince Hjalmar, mais une méchante femme, la 
reine Anne, toute-puissante à la Cour, contrarie cette 
passion et étrangle la douce et plaintive Maleine. Dans 
i lut ruse (1S90) l'auteur nous donne la sensation de la mort 
en marche, il nous communique le frisson d'épouvante 
psychologique le plus intense qui fut jamais exprimé par un 
poète. Dans les Aveug-lcs, la conception toute sensationnelle 
encore prend une ampleur philosophique qu'elle ne dépas- 
sera pas. En 1894 M. ^Maeterlinck publie ses trois i)etits 
drames pour marionnettes, Alladine et Palomides, Intérieur 
et la Mort de Tintag-illes, où il continue à développer et à 
compléter la formule d'art qui lui est chère. La tragédie 
de Pelléas et Mélisande (1894), un drame d'amour et de 

sang, conru d'après les mêmes principes, semble marquer la réalisation définitive de 
cette première manière. Après un court repos de son activité dramatique, pendant 
lequel il écrit ces livres d'une si douce et consolante philosophie : Sagesse et Destinée, 
la Vie des Abeilles, etc., Maurice Maeterlinck reparait au théâtre avec un drame d'une 
superbe envolée, où s'affirme son talent et que nous devons considérer comme le 
couronnement de sa carrière littéraii'c. Je veux parler de Monna Vanna, représenté 
au théâtre de l'Œuvre, le 17 mai 1902, avec la collaboration dévouée et talentueuse de 
M""' Georgette Leblanc, l'amie du poète. L'écrivain avait complètement changé sa 
manière : ce n'était plus une œuvre rare et subtile, accessible aux seuls lettrés et 
sur les principes de laquelle ceux-ci pouvaient encore se trouver divisés, mais un 
drame largement humain, un drame universel, qui n'était plus d'aucune race ni 
d'aucune école. M. Maetei-liuck imagina une des plus poignantes situations qu'on 
eût mises jusqu'alors au théâtre : il jeta, haletante, sur la scène, la foule angoissée de 
Pise assiégée, j^rès d'être livrée sans défense à la colère et à la vengeance du vain- 
queur. Ces femmes, ces enfants, qu'étreint l'épouvante de la mort imminente ou du 
pillage sans merci, une patricienne peut les sauver, l'épouse du général, du suprême 
défenseur de la cité, la belle, la chaste Monna Vanna, que chacun a jusqu'ici respectée 
et vénérée comme la madone protectrice ; et la foule se tourne vers elle, la supplie 




Gustave Van Zïpe. 



ce nom ])ar tous les alTamés (lu beau et du graiul. un ilu Idcruvre coiniiie les artistes honnêtes et 
tourmentés, parfois, aux lieures d'enthousiasme, ont rcvé ilen écrire un, et comme ils n'en ont écrit 
aucun jusqu'ici. Enfin, M. Maurice Maeterlinck nous a donné l'cinivre la ])las géniale de ce temps, et 
la i)his extraordinaire et la jdus naïve aussi, comparable, — et oserai-je le dire':' — supérieure en 
beauté à ce <iu'il y a de plus beau en Shakespeare. CeUe oMivre s'a])j)elle lu Princesse Maleine. 
Existc-i-il dans le monde \ inijl ])ei'sonnes «jui l'aient lue, j'en doute. » (Figiiri). :;4 août 1890 ) 



i34 I^A T'ATRIK liELG^: 

de sauver la ville entière par le sacrifice le plus grand qu'une femme puisse accom- 
plir, par l'holocauste de sa propre vertu. Voilà le thème initial dans sa grandiose 
concision. Jusiiu'à la dernière scène l'actiou reste belle et sublime, adéquate à elle- 
même, dans ses développements scéniques et dans la force poétique de sa couceptiou. 
Le succès de Monna Vanna fut immense, non seulement en France et daus uotre 
pays, où le théâtre du Parc la représeuta à plusieurs reprises, mais encore et surtout 
dans les pays de langue germanique. Le drame de notre compatriote fut non seule- 
ment joué sur presque tous les théâtres, mais étudié et commenté, comme s'il se 
fût agi d'un chef d'oiuivre définitivement acquis à l'humanité tout entière. 

L'année suivante M. Maurice Maeterlinck fit représenter Joysclle, une délicieuse 
idylle amourcnisc, pleine de fraîcheur et de grâce, empruntée à la suave légende de 
Merlin l'Enchanteur et du cycle d'Arthur. Le charme du vers fleuri y remplaça peut- 
être l'intensité de l'action dramatique, mais il était si puissant que chacun s'y laissa 
prendre sans raisonner beaucoup et sans la comparer à l'œuvre précédente, ce qui 
était encore le meilleur éloge qu'on pût en faire. 

Eu somme, M. Maeterlinck s'est révélé de sa race, dans ses pi'emièrcs pièces 
surtout. Ce sont des drames psychologiques, d'où l'idée maîtresse des conceptions 
latines semble absente ; ce sont des états d'âme eu action, des sensations animées, si 
je puis m'exprimer ainsi. Ces visions pleines d'effroi et de douceur n'eussent pu, semble- 
t-il, être conçues eu un autre lieu (jue la vieille cité gantoise, aux tours énormes et 
noires, aux gi-ands canaux rêveurs, à la grâce mélancolique et tendre. Ou retrouve 
dans l'œuvre du poète, magnifié et glorieux, le « réalisme idéalisé » d'un Breughel qui 
rendait transparents à travers les matérialités flamandes les sublimes épisodes de 
l'épopée évaugélique. C'est un procédé analogue dont se sert M. Maeterlinck pour faire 
jaillir de la sensibilité, de la sensation même d'épouvante, d'inconnu et de mystère, la 
vérité de sou humanité. 

La personnalité de M. Maeterlinck évoque celle du poète qui semble partager 
l'ampleur et l'universalité de sa renommée, de M. Verhaeren. Un vrai Flamand aussi, 
celui-là, et tel qu'il paraît à peine nécessaire d'en faire ressortir les traits essentiels ; 
un vrai Flamand au verbe éclatant, aux images colorées et fougueuses, aux truculences 
luxuriantes d'uu Jordaens ou d'un Rubens. 

M. Verhaeren a débuté dans l'art dramatique par une pièce qu'aucun théâtre régu- 
lier n'a jouée encore, à raison de sa nature spéciale et révolutionnaire plutôt que des 
difficultés scéniques qu'elle comporte. Les Aubes (1890) est un drame vigoureux où le 
célèbre écrivain italien d'Annuuzio a bien pu trouver plus tard l'idée et la conception 
premières de sa Gloria. M. Verhaeren a mis à la scène la synthèse des luttes sociales 
dont notre pays fut souvent le théâtre. Son imagination merveilleuse a poétisé et 
magnifié les personnages d'Hérenien et de Hainaut, mais nous pouvons les retrouver 
encore autour de nous ou dans des souvenirs récents. Il a retracé la lutte des vaga- 
bonds en révolte et triomphants avec un réalisme plus sincère et certainement plus 
artistique que celui du poète de la Chanson des Gueux. Il a su faire vivre et vibrer 
l'âme des foules, que parcourent de grands frissons traglcjucs à l'heure où les destinées 
de toute une classe vont se décider daus la lutte ardente des révolutions. 

Après avoir exprimé la sauvage fureur des foules en délire, après avoir sj'nthé- 
tisé dans un seul être les aspirations ardentes d'une race révoltée, M. Verhaeren 
nous a peint l'âme troublée de dom Balthazar. Le héros du Cloître est un révolté 
aussi, uu révolté orgueilleux, une âme grandiose que le repentir a poussé daus la 
cellule d'uu couvent. Mais son âme d'élite reste au-dessus des vulgaires intrigues qui 
s'agitent autour de lui daus la paix apparente du cloître. Courbé sous le poids de sa 
faute, couvert du eilice de honte, le moine garde sa fierté indomptable, et uu jour 
elle se révèle daus toute son ampleur magnifique. Sa pénitence orgueilleuse, l'aveu du 
crime passé devant le peuple rassemblé dans l'église est uue nouvelle faute, celle du 
scandale, impardonnable cette fois, selon les règles du cloîti'e, et le drame se termine 
sur le bannisseuieut de Balthazar du dernier asile réservé à sou immense souffrance. 



LA PATRIE BELGE i35 

Le personnage vaut les plus belles créations de la littérature mondiale. L'exécution est 
parfaite. C'est le véritable drame où tout concourt, selon un art sagement ordonné, 
vers le but final, où le conflit et le heurt des passions et des caractères déterminent 
l'intrigue très simple, uniquement psychologique et puissante dans sa réaliste et 
sublime vérité. Le Cloître fut représenté en 1900 sur la scène du Parc avec un souci 
de la mise en scène qui fit honneur à la direction. Le public fut fidèle aux représen- 
tations du drame de Verhaeren, et lui réserva l'accueil enthousiaste qui lui eût été 
fait à Paris même. Après Monna ]^aniia, une pièce d'auteur belge put donc être 
acclamée franchement et sans réserve par un publie belge. C'était un signe des 
temps. En 1901 l'écrivain fit représenter sur la même scène son drame de Philippe II, 
où, s'inspirant de Schiller, il retraça, avec une maîtrise digne de son modèle, les 
malheureuses amours de don Carlos. L'œuvre fut encore applaudie chaleureusement 
par le même public. 

Les écrivains qui autour de la « Jeune Belgique « et après elle firent du théâtre 
sont nombreux. Presque tous ceux qui s'essayèrent dans le (ronte, dans le roman 
ou dans la poésie tentèrent la fortune du théâtre. Max Waller, l'initiateur du mouve- 
ment littéraire de 1880, donna à la scène le Bijou (1886) et le Poison (i888) qu'on 
applaudit un peu pour la sympathique pei'sonnalité de son auteur et beaucoup pour le 
charme délicat qu'il sut y répandre. Albert Giraud fit représenter, eu scénario, 
au théâtre de la Monnaie, sa charmante fantaisie de Pierrot Lunaire. M. Georges 
Eekhoud, à qui la connaissance des littératures germaniques permettait ce snobisme 
délicieux d'artiste, traduisit pour les lettrés de Belgique et de France les curieux 
drames de "Webster {la Duchesse de Malfi), de Marlowe {Edouard II), de Beaumont et 
Fletcher {Philaster). M. Eugène Demolder donna corps scénique à un de ses récits les 
plus suggestifs, extraits des Contes d'Ypcrdamme, la Mort aux Berceaux, un massacre 
dos Innocents à la Breughel, réalisé et rendu vivant au théâtre. George Rodenbach 
fit représenter Le Voile à la Comédie française et M. Valère Gille, l'exquis poète de 
la Cithare et du Collier d'Opale, donna au Parc en 1901, un acte délicieux. Ce n'était 
(ju'un rêve... où se trouvaient réunies toutes les grâces poétiques qui firent la gloire 
de Musset et de Banville. 

Camille Lemounier, inspiré par Maeterlinck, fit représenter les Yeux qui ont un 
au Nouveau Théâtre ; c'était une imitation des premiers drames de l'auteur de la Prin- 
cesse Maleine. Il passa presque inaperçu. Mais le fécond écrivain prit sa revanche eu 
tirant de deux de ses plus impressionnants romans, le Mâle et le Mort, des adaptations 
scéniques. La première de ces oeuvres était une évocation vigoureuse de la vie des 
champs en Wallonie, que traversaient, pour lui donner l'action scénique nécessaire, les 
amours et la mort du braconnier. Dans le Mort, une pantomime, il peignit la rapacité 
du paysan flamand et donna du remords une conception que Zola n'avait pas créée 
plus grandiose dans Thérèse Raquin. 

En 1899 ^I. Ivan Gilkin publia en volume chez Fischbacher sou drame de 
Prométhée. L'ancien collaborateur de la Jeune Belgique n'avait pas craint de traiter 
un sujet immortalisé par Eschyle. Son œuvre est une affirmation magnifique de la 
puissance de l'homme, et surtout delà bonté. Le Prométhée de M. Gilkin dérobe le feu 
du ciel pour en doter ses frères que la nuit horrible livre fous d'angoisses aux monstres 
cruels. Condamné par Jupiter au supplice que la tradition antique imagina, le héros 
refuse la grâce que lui offre le maître des dieux, pour ne point priver l'humanité, 
désormais heureuse et triomphante, de la flamme conquise. C'est une lutte épique de 
générosité et de gi-andeur avec la Divinité souvei'aine. L'œuvre tout entière est 
traversée d'un souffle superbe de poésie grandiose et de grâce antique, tels les pro- 
phéties tragiques d'Io et les chants douloureux des océanides consolatrices. M. Ivan 
Gilkin a doté les Lettres belges d'une œuvre d'importance universelle. 

M. Henry Maubel est l'auteur de plusieurs comédies frêles et subtiles. Œuvres 
d'artiste sans doute raffiné et rare, telles l'Eau et le ]'in et les Racines. La trame en 
est mince et délicate, si mince et si délicate qu'on eu suit difficilement les contours, 



i36 LA PATRIE BELGE 

mais abondante, la seconde surtout, en pensées délicates et jolies, véritable œuvre de 
décadent, avec des états d'âme à peine transparents dans leur légèreté, des visions 
subtiles, comédies qu'on aimerait à lire souvent, mais que sans nul doute on ne jouera 
jamais. 

Si nous nous écartons du groupe de la « Jeune Belgique », nous rencontrons deux 
auteurs dramatiques de valeur qui se raijproclièrent de la tradition française, 
I^IM. Fritz Luttens et Gustave Van Zype. M. Fritz Luttens, un gentilhomme de lettres, 
fin et délicat, poète charmant qui, sa vie durant, jeta insouciamment les rimes au gré 
de toutes ses inspirations capricieuses. Il écrivit diverses pièces de théâtre qui 
donnèrent quelques instants au public l'illusion d'un auteur boulevardier, léger et 
spirituel; tels furent la Martingale, le Vertige, etc., etc. Puis, encoi-e un drame patrio- 
tique, le Carillon de Brii.xelles, représenté à la Monnaie en 1901. Il eut la légèreté 
et la vivacité du dialogue, le métier d'un dramaturge parisien à la mode. Ces produc- 
tions donnèrent souvent l'illusion d'une des dernières créations qui nous viennent 
chaque année des théâtres de genre français. Ce fut une imitation charmante. 

M. Van Zype poursuit dans ses drames un but moralisateur; pour lui, l'art 

dramatique est un moyeu pratique et sûr de réformer et de corriger les mœurs selon 

la formule antique ; avec un art très sobre, dégagé de tous vains artifices, il composa 

des drames audacieux souvent, impressionnants toujours. Dans Tes Père et Mère... 

il condamna les paternités oublieuses de leurs élémentaires 

devoirs. Dans le Patrimoine il peignit la femme frivole et 

perverse. La Souveraine, qui eut les honneurs de plusieurs 

représentations sur une des grandes scènes parisiennes et 

fut le plus brillant succès de son auteur, rappela éloquem- 

ment la tâche morale et éducatrice de la femme et stigmatisa 

la mère qui la néglige. N'oublions pas l'Échelle et sou drame 

si dignement humain de l'A iimône. 

Il faudrait citer de nombreuses œuvres encore. 
La Défenac du bonheur, de M. Georges Garnir, un acte 
représenté au théâtre Sarah Bernhardt, puis au Parc, 
à Bruxelles; les livrets d'opéra de M. Lucien Solvay la 
Béarnaise et Tyl Uylenspiegel ; les vaudevilles ingénieux 
que M. Adolphe Leclercq écrivit en collaboration avec 
riiANfis iJE Choisset. Bisson, Jalouse, entre autres, représentée avec succès 

sur plusieurs théâtres de Paris et sur tous ceux de la pro- 
vince ensuite ; les belles adaptations scéniques de M. Dwelshauvers, notamment sa 
magnifique ti-aductiou de VIphigénie de Gœthe, si sincèrement admirée par les 
habitués des matinées littéraires du Parc. Il faudrait parler aussi de M. Henry Kiste- 
maeckers, surtout de M. Francis de Croisset, dont l'art léger, très léger même, 
a produit tant de créations applaudies sur toutes les scènes de France. On se sou- 
vient du premier succès, très spécial, de VHommc à l'oreille coupée et de plusieurs 
autres pièccis du même genre. M. Francis de Croisset allait acquérir la renommée 
d'un de ces petits auteurs du xviii"^ siècle qui nous ont laissé des œuvres jolies sans 
doute, qu'on celait dans un coin de sa bibliothèque, mais qu'on se serait bien gardé 
de jouer publiquement. Depuis deux ou trois ans M. de Croisset, bien que très jeune 
encore, semble s'être repenti. Il a fait représenter, il y a deux ans, au théâtre du 
Parc, un Chérubin délicieux de grâce, et récemment encore le Théâtre-Français mon- 
tait le Paon, une comédie de cai-actère en vers du meilleur goût, du goût classique et 
inaltérablement pur des petits imitateurs de ]SIolière. 

Tel est le rapide exposé de notre activité dramatique au cours des soixante-quinze 
ans de notre indépendance. Xos écrivains ont vigoureusement lutté pour notre art 
national. Certains d'entre eux, tels Maeterlinck, Verhaereu, Gilkin, ont créé des 
drames puissants, en lesquels se reflètent souvent les traits essentiels de notre nation; 
mais, en se réfugiant dans les hauteurs du rêve où les avait chassés l'indifférence de 




LA PATRIE BELGE i.J- 

leurs compatriotes, ils se sont trop souvent écartés de l'àme du peuple. Le théâtre ne 
se nourrit pas, comme le livre, de pensées subtiles et des formules d'un ai-t raffiné et 
souvent précieux : il doit parler à la foule, prendre contact avec elle, lui enlever et 
lui rendre en beaux vers ou en i^rose élégante l'expression de ses passions et de ses 
tendances. Beaucoux) de ces écrivains semblent l'avoir oublié, de là l'indifférence du 
public à leur égard. 

Mais quelle sera la formule qui fixera l'art naissant que certains croient pi-ès 
d'éclore? Le débat semble vif; les théories sont nombreuses, et parmi ceux qui les 
émirent il convient de citer en première ligne M. Edmond Picard. C'est ici d'ailleurs, 
en matière de conclusion, que je me réservais de parler de cet écrivain. 

M. Edmond Picard a lui-même beaucoup parlé de ses pièces en ces derniers 
temps. C'était son droit assurément, car elles sont intéressantes, curieuses à plus d'un 
titre, et l'ien de ce qu'il livre à la publicité ne ressemble aux banalités courantes. 

L'éminent avocat a préconisé une méthode théâtrale qui n'est pas nouvelle assu- 
rément, qui fut celle de Maeterlinck, de Verhaeren, de bien d'autres encore, et des 
plus grands, mais que M. Maubel, par exemple, exagéra singulièrement, que 
M. Edmond Picard semble tout disposé également à pousser jusqu'à ses extrêmes 
limites : le développement des états d'âme. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il 
écrivit ses drames de Jéricho, de Fatigue de vivre, d'Ambidextre journaliste et son 
monodrame du Juré, théâtre d'où l'action est bannie au profit d'une abstraction 
psychologique. C'est là l'écueil des théories assurément engageantes de M. Picard et 
des auteurs dont il s'est inspiré. Le théâtre s'alimente avant tout d'action; que cette 
action soit d'ordre psychologique, qu'elle soit constituée par l'intrigue classique, peu 
importe, mais qu'elle existe et qu'elle ne soit pas l'emplacée par une vague entité 
psycho-littéraire. La Princesse Maleine, a-t-on dit, n'est pas du théâtre, et l'on ne 
s'est pas trompé assurément, mais le Cloître, de Verhaeren et Monna Vanna, de 
Maeterlinck, en sont, et du meilleur. Si un théâtre original, propre à notre nationa- 
lité, en quelque sorte à nos traditions flamandes, devait se fonder sur des développe- 
ments d'états d'âme et que ceux-ci soient constitués par le jeu normal de nos passions 
et de nos aspirations, qu'elle soit de l'action, enfin, dans le sens dramatique, nous ne 
pourrions qu'applaudir à cette direction heureuse et féconde. 

L'objurgation éloquente de M. Edmond Picard n'aura peut-être pas été lancée en 
vain à ses auditoires attentifs ; quand il j)arl6 d'art national et de renouveau au 
théâtre, c'est un peu en apôtre qu'il s'exprime. Oublions donc l'absolu de sa doctrine. 
Sa théorie comporte une haute leçon de sincérité littéraire. L'observation psycho- 
logique intense, l'étude minutieuse de l'âme mystérieuse et profonde ouvrent à nos 
jeunes auteurs dramatiques un vaste champ d'activité. Qu'ils se souviennent alors que 
l'action est sœur du rêve, qu'ils traduisent en expression de beauté et d'énergie la 
vie multiple qui s'agite autour d'eux, et ils créeront — et peut-être sur un mode 
à eux propre — les nouveaux chefs-d'œuvre attendus. 

Arthur De Kudueu. 



LV LITTÉKATUKE FLAMANDE 



Il est fort malaisé d'analyser en un bref article de quelques pages un mouvement 
littéraire complexe pareil à celui qui se développa en Flandre quelques années après 
la Révolution de iS3o. Ce n'est pas que les points de repère fassent défaut; mais 
l'effort a été tellement disséminé que, pour être équitable, il faudrait citer de longues 
séries de noms, caractériser ensuite chaque individu par ses traits saillants, marquer 
enfin l'initiative de multiples groupements qui tous, à des degrés divers, ont contribué 
à liât er le rév(;il d'un peuple, à lui donner la conscience de sa force et de son origina- 
lité, à le faire participer à la vie intellectuelle et artistique qui anime les littératures 
modernes. 

J'ai un jour [jurtouru, je ne me rappelle plus exactement où, le relevé curieux des 
livres publiés eu pays flamand au lendemain de la séparation de la Belgique et de la 
Hollande. Si mes souvenirs sont exacts, l'article était de Paul Frédericq et il mon- 
ti-ait, ])r('nv(s :i l'.innni (l:iiis quel marasme intellectuel pataugeait à cette époque notre 

l)auvi'e Thijl Uylenapiegel. Quelques livres de dévo- 
tion, quelques réimpressions d'almanaclis, et c'était 
tout ! 

Pendant plusieurs années, la terre de Flandre 
resta stérile et déserte, et quand les veilleurs claii'- 
voyants montaient à la tour pour sonner l'appel du 
peuple flamingant, les uns ne comprenaient plus la 
signification de la mélopée et les autres se bouchaient 
les oreilles. 

Les Flamands se montraient les plus ardents à 
détruiic l'œuvre éducative du gouvernement hollan- 
dais. Ils renoncèrent en i83i ù l'unité orthographique 
de la langue néerlandaise et flamande. Ils supprimè- 
rent presque complètement l'enseignement de la langue 
maternelle dans leurs collèges, et, pour couronner le 
tout, on les récompensa de leur vandalisme gouver- 
nemental par une exclusion presque systématique des 
iii.M. I - ::; iii 1 11-. im.Im.i>. emplois publics. 

La l'éaction ne se fit pas attendre. 
Contraste bi/.ari-e, ce fut la prévoyance du roi (Juillaume qui allait sauver ceux 
qui s'étaient révoltés contre lui. 

Pendant le gouvernement hollandais l'enseignement avait pris un essor consi- 
dérable. Ija génération qui avait profité de cette instruction devait nécessairement 
s'élevei" contre les sentiments de ceux qui englobaient dans leur haine de la maison de 
Nassau une aversion inconsidérée de l'idiome néerlandais ou flamand. 

Jan Frans Willems a toujours été considéré à juste titre comme le leader autorisé 
de ce mouvement. La bataille fut longue et opiniâtre, et il fallut emporter presque 
d'assaut la forteresse des préjugés linguistiques : on traitait quasi la Flandre en 
province conquise. 

A\illems fut aidé dans sou œuvre par le chanoine David de Louvain. par le pro- 
fesseur Serrure, par Suellacrt. par 151ommaert, par Boiunans, qui tous devinrent 








m 








LA PATRIE BELGE 



i4i 



en 1837 coUaboi-ateurs du Belgisch Muséum, une revue consacrée en majeure partie 
à l'édition et à l'étude d'anciens textes néerlandais. De son côté, Rcns éditait le 
Xedcrduitsch LettcrkuiuUg Jaarboekje (l'Annuaire littéiaire tliiois), auquel collabo- 
raient tous les jeunes talents. 

Ce combat ininterrompu pour l'égalité des langues nationales a eu ce résultat 
regrettable mais logique que de véritables artistes ont dû parfois consacrer à la i^ropa- 
gande un temps précieux qui aurait si utile au développement des belles-lettres. C'est 
un peu l'existence moderne de nombreux hommes politiques qui sont de taille à écrire 
de beaux livres de sociologie et qui perdent le meilleur de leur activité cérébrale 
à des travaux d'organisation ou d'âpres besognes d'agitation. 

Toute la première période de notre littérature flamande, postérieure à i83o, a été 
dominée par les écoles romantiques et réalistes de France. Nos écrivains conspuaient 
la Gaule sous l'influence d'une interprétation assez erronée des guerres du moyen âge 
entre les rois de France et les comtes de Flandre. Mais ils subissaient malgré eux la 
culture de ceux dont ils dénonçaient l'influence perverse, et si certains ont cherclié 
parfois leurs modèles en Angleterre ou même en Allemagne, on en trouvera la cause 
dans une réaction volontaire contre l'esprit français. 

Le romantisme des Conscience, des Ledegauck, des Van Rijswijck, des Van 
Duyse et surtout l'idéalisme soutenu du premier provoquèrent une réaction modérée 
en faveur d'un réalisme prudent, qui, en passant par 
Van Beers, nous donna les œuvres des Courtmans, 
des Sleeckx, des Snieders, des Loveling, des Bergman, 
des Vuylsteke, des de Gej'ter. De leur côté, Dautzen- 
berg et De Cort (et plus tard Daems et Van Droogen- 
broeck) jouaient aux Parnassiens avant la lettre et 
limaient les prismes de leurs précieuses métriques. 

Pendant ce temps, tout seul, un jeune prêtre, 
Guido Gezelle, se leva. Il pensa qu'au lieu de s'embar- 
rasser d'une vaine rhétorique verbale, étrangère à 
notre mentalité, l'artiste ferait peut-être mieux de 
rester soi-même et il choisit comme interprète de 
ses sensations le pittoresque et mélodieux parler 
populaire de "West-Flandre, qui, dans notre histoire, 
a été considéré comme langue littéraire jusqu'au 
xvi^ siècle, quand la persécution espagnole chassa vers 
le Nord tous les cerveaux libres et réfléchis, déplaçant 
ainsi le centre de gravité de la pensée néerlandaise. 

Il faut croire que le poète ne fut pas compris. 
Le monde officiel l'ignora. Ses supérieurs lui fer- 
mèrent la bouche. Fait curieux ! Les chrestomathies 

flamandes, les officielles et les autres, le considéraient comme inexistant. Sans le 
vouloir peut-être, il créa une école. Et, quand celle-ci se jeta dans la mêlée à la fin de 
sa vie, quand tout ce que la Flandre compte de talents se réclama de lui et mit en 
déroute la vieille garde, il a dû sourire aux caprices bizarres de la destinée. Hier, 
il était méconnu. Aujourd'hui, on l'exaltait comme un dieu. 

La recherche de la spontanéité de l'expression, le raffinement du rythme et la 
délicatesse de l'image, joints aux qualités spéciales du tempérament flamand, impri- 
mèrent à l'école de Gezelle une tournure mystique et sensuelle que l'on découvi-e chez 
la plupart de nos jeunes écrivains d'aujourd'hui, depuis Streuvels jusqu'à Lambrechts 
et Teirlinck. 




(.UlHl Gt/I.LLE. 



Si l'on me demandait maintenant de préciser certaines données générales que je 
viens d'esquisser dans le but d'orienter le lecteur, je dirais qu'au point de vue des 



I42 



LA T'ATHIE BEL(JE 



fienve.s, trois lioiniues doiuineut toute la pnîmière période de uotnï littérature : 
Conscience le romancier, — Ledegauck le poète, — Van Peene le dramaturge. 
Le rapprocliement paraîtra paradoxal ; il me semble néanmoins juste. 
Si Conscience a été un grand artiste en même temps qu'un merveilleux éducateur 
populaire, si les principales œuvres lyriques de Ledeganck sont devenues presque 
classiques au lendemain de leur publication malgré leur grandiloquence et ont 
exercé la meilleure influence sur l'esthétique poétique des classes moyennes, Van 
Peene a su maintenir vivant — en dépit de ses incontestables défauts et peut-être 
même grâce à ces défauts — le tempérament scénique inliérent à l'âme rurale fla- 
mande, et dont Edmond Vanderstraeten a documenté la curieuse évolution. 

Dans l'appréciation d'une période littéraire, il me paraît qu'il faut également 
tenir compte des faits. L'on aura beau éuumérer tous les défauts de composition 
que l'on peut découvrir dans les romans de Conscience, son immense popularité 
est un fait établi. Son œuvre correspond à une mentalité déterminée ; elle est 
léclio d'une généiation ; un ne peut supprimer ni l'une ni l'autre. De même, la 
souveraineté de Van Peene sur la scène rui-ale flamande constitue un autre fait. 
Encore aujourd'hui Van Peene a plus de succès que tous les autres auteurs drama- 
tiques réunis. Pourquoi? Je n'en sais rien. Il me fait penser aux romanciers-feuille- 
tonistes dont le don d'invention fait le désespoir des 
artistes de la plume, qui aiment à en médire. 

Conscience — le mot est devenu populaire — a 
appris à lire à sou peuple. Le Lion de Flandre est aus.si 
important, dans l'histoire littéraire, que le drame de 
Hauptmanu les Tisserands. Le premier reflète l'âme d'un 
peuple; le second, celle d'une classe. La popularité du 
romancier flamand défie la critique. On lui a reproché 
de ne connaître que deux personnages, chantant un éter- 
nel duo d'amour : le héros, faible et rageur; l'héroïne, plus 
soumise, mais plus forte par son calme. La vérité est que 
Conscience ne voyait pas ses contemporains tels qu'ils 
étaient en réalité : il croyait les découvrir sur les murs de 
nos édifices du moyen âge, simples comme des fresques 
de primitifs; il les transportait alors dans la vie, où ils 
ne se reconnaissaient plus eux-mêmes. Mais il avait l'œil 
du peintre, et si ses personnages vaguent dans les rues de nos cités comme des ombres 
à la recherche de leur corps, il les a placés cependant dans un milieu pittoresque, 
dans un décor réel, dans un paysage vivant. Ce contraste entre le réalisme du site 
et l'idéalisme des personnages caractérise la plupart des œuvres du grand romancier, 
et si, dans quelques nouvelles, dans Baas Ganzendonck, par exemple, il a fixé une 
création humoristique débordante de gaîté, c'est que ce jour-là il a regardé autour de 
lui et qu'il ne s'est pas borné à composer ses héros dans la solitude de son cabinet. 
Il a emprunté à l'adversaire le procédé de la vision et de l'analyse, et il a scruté 
l'âme de ses personnages avec les yeux du poète et du critique, qui, chez lui, n'étaient 
généralement ouverts que sur la splendeur ardente et parfumée des bruyères. 

Si à côté de lui se rangent Zetteruam (Diricksens), le fougueux démocrate, et 
P.-J . Van Kerkhove, son adversaire politique, on trouve dans le camp opposé deux 
hommes d'opinions politiques diverses, mais tous deux réalistes par réaction contre 
l'école de Conscience : Sleeckx et Snieders. 

Sleeckx lui-même a subi une évolution. Dans ses premières œuvres, et spéciale- 
ment dans ses scènes de la vie anversoise (In '/ Scliiiipcrskwartier — Au quartier des 
marins), il s'inspire encore de la tendance moralisatrice du roman à la Jacob Faithful, 
tandis qu'en ses nouvelles x)lus récentes il analyse avec une énergie souvent pittoresque 
l'égoïsme et l'immobilisme des poj)ulations rurales. 

Auguste Snieders, journaliste catholique et polémiste autorisé du Meeting anver- 




SrVN STIIKCVW 



LA PATRIE BELGE 



I40 



sois, peiut de préférence la grandeur et la décadence de la bourgeoisie commerçante 
de la métropole. Son métier l'a parfois obligé à écrire et concevoir hâtivement, mais il 
a cultivé avec un art très siir la satire des mœurs et l'allusion politique. 

Si Sleeckx et Snieders ont dépeint la vie anversoise. M""® Courtmans et les sœurs 
Loveling ont surtout étudié le caractère du Flamand des Flandres et en particulier 
des environs de Gaud. 

M™" Courtmans est surtout remarquable par le calme de l'analyse et la pureté de 
l'écriture. Elle possède un rare talent d'observation, mais l'enthousiasme et la passion 
lui font totalement défaut. 

llosalie Loveling, minée d'ailleurs par la maladie, aime à retracer la cruauté 
égoïste de la vie, tandis que Virginie Loveling, plus humaine, a trouvé parfois des 
accents émouvants, entre autres dans son roman presque vécu : /;( onze Vlaamsche 
ffewesten (Dans nos contrées flamandes). 

Citons enfin R. Stijns et Tony Bergman, lequel serait devenu, avec Rodenbach, 
l'écrivain le plus populaire de notre littérature, si la mort n'était venue nous le ravir 
prématurément. Son roman Ernest Staas, scènes de la vie d'avocat, lestera une (iMivre 
classique par la délicatesse de la touche, l'humour de l'obser- 
vation, le piquant des types et l'émotion conimunicative de 
la narration. 

Dans le domaine de la poésie, Ledeganck restera le 
personnage le plus représentatif. Si ses débuts ont été 
assez médiocres, il s'est relevé graduellement et il a sur- 
passé tous ses contemporains, tant par la variété des 
sujets qu'il a traités que par l'émotion et la grande pureté 
de sa forme. 

Si De Laet a produit peu, bien qu'il eût un talent 
dune réelle finesse, Prudens Van Duyse a écrit avec une 
inlassable abondance vingt ou trente volumes de vers, 
témoignant d'un esprit toujours en éveil, d'un tempérament 
inflammable et parfois, dans certains de ses sonnets, par 
exemple, d'une compréhension artistique très moderne. Kafaël Verhulst. 

Les deux Van Rijswijck, Jean et Théodore, ont été par 
excellence les chantres populaires, les rimeurs spirituels ou touchants de la satire et 
de la fantaisie. 

Le sentiment domine chez Jan Van Beers, dont l'art repose sur une contradiction 
contrastant singulièrement avec celle que nous avons signalée chez Conscience. Le 
romancier et le j)oète sont tous deux paysagistes quasi réalistes. Mais les personnages 
du premier sont les fabricats d'un idéalisme romantique et optimiste, tandis que ceux 
du second se nourrissent plutôt de pessimisme et parfois de didactique pratique. 
Van Beers possède en outre une vision colorée, une forme assouplie et le souci du 
pittoresque. Il avait trop l'expérience de la déclamation — car il lisait admirable- 
ment — pour ne pas éviter les creuses superfétatious de la rhétorique, qui avaient 
gêné la liberté de mouvement chez ses prédécesseurs. Il ne la proscrivait pas 
entièrement : il la dosait avec goût. 

Jules De Geyter, qui vient de mourir, avait des visées plus hautes : il savait 
raconter ; il avait le don du rythme et, comme tout bon Flamand, il ne manquait 
pas de couleur. Pour se faire la main, il composa des idylles, et il traduisit en néer- 
landais moderne le merveilleux Roman du Renard, de Willem; puis il annonça la 
publication d'une œuvre épique, Charlcs-Quint et le royaume des Pays-Bas, qui res- 
tera classée parmi les monuments remarquables de notre littérature. 

Jules Vuylsteke se caractérise par deux tendances : il a été dans les vers d'amour 
l'élève de Heine et de Musset; dans ses rimes sociales il s'est imposé comme le 
chantre redoutable du libéralisme et du flamingantisme. Tempérament de batail- 
leur ardent et convaincu, il opposait à l'adversaii'e deux arguments : une raison 




144 



LA TATRIE BELGE 



positive : ririivic im'il créait, — une r;ii80u uégative : le sarcasme corrosif de sou 
ironie. 

Tl me reste à sigualer l'existence d'une école Parnassienne, qui se réclama eu 
même temps de la perfection ainsi que de la simplicité de la forme. Ses principaux 
représentants lurent Dautzenberg et son gendre Frans de Cort, Van Droogenbroeck et 
Daems. ils eurent le bon esprit d'attirer l'attention du public flamand sur l'ancienne 
métrique grecque, latine, germanique et arabe, et renouvelèrent ainsi quelque peu 
l'expression poéticiue. On reni'ontre chez eux, surtout chez les deux premiers, de jolies 
trouvailles. Mais je crois que seules quelques pages de l'ceuvre de de Cort écliappe- 
l'ont à l'oubli. 

Dans ses intéressants Sclielseiibocken, Max Rooses, qui est resté un de nos meil- 
leurs critiques littéraires, a excellemment analysé les talents divers de toute cette 
pléiade artistique. 

La littérature dramatique de cette première période a été incontestablement infé- 
rieure à la prose et à la poésie lyrique. Ce n'est pas que les pièces fassent défaut. Loin 
de là ! La liste de nos dramaturges comprend des centaines de noms et certains d'entre 
eux ont écrit parfois des scènes pétillantes d'esprit et esquissé des situations d'une 
émotion poignante. Mais le grand artiste a fait défaut. 
Yan Peene et ses confrères avaient en vue le théâtre 
populaire et s'inspiraient surtout de l'art secondaire de 
Scribe. Sleeckx a fait un Grétrj' qui ne manque pas de 
style. Delcroix a composé des tragédies avec un rare souci 
archéologique. Van Goethem a écrit quelques brèves pié- 
cettes d'une note très attendrissante. D'autres ont travaillé 
pour le théâtre lyrique avec Miry et Benoît. Viennent 
enfin Frans Gittens et De Tière, artistes inégaux qui for- 
ment la transition. Gittens est l'auteur de deux belles 
pièces, Jane Shore et Parisina, l'une, remarquable par la 
variété et le relief de ses types divers, l'autre, plus sobre, 
[)lus passionnée encore et dans laquelle l'auteur a su placei' 
un poète qui participe à l'action tout en la racontant, trou- 
Nestok De TiERE. vaille d'une rare originalité. Quant à De Tière, il est 

presque aussi fertile que Lope de Vega. L'écriture n'est 
pas toujours soignée, mais il a des visions épiques et il compose plutôt des scènes 
que des pièces. 

Chose bizarie! Il faut chercher l'initiateur du curieux mouvement littéraire, pos- 
térieur à 1880 et dont se réclame toute la génération contemporaine, dans un modeste 
presbj^tère de la West-Flandre. Guido Gezelle a vécu en même temps que les artistes 
de la vieille école. Et cependant, 'il faut le ranger parmi leurs successeurs, parce qu'il 
a été le précurseur presque inconscient, l'inventeur incompris qui a découvert un filon 
nouveau en restant simplement lui-même. Il s'est rapproché du peuple et il y a trouvé 
le verbe de vie, l'expression animée des sentiments, la spontanéité, la fraîcheur, 
l'action immédiate, l'art sans métier. Et puis ! par une singulière contradiction, en 
exploitant cette veine, il est parfois retombé dans le maniérisme et dans la rimaillerie. 
Je dis ceci pour que l'on ne m'accuse pas de rester aveugle devant des défauts indé- 
niables en me rangeant dans une cohorte d'admirateurs à œillères, dépourvus de sens 
critique, moutons de Panurge auxquels il faut une idole, détracteurs de tout art qui 
ne s'harmonise pas avec leurs conceptions exclusivistes. On trouve chez Gezelle des 
jonglei-ies verbales. Mais le poète les considérait lui-même comme des exercices et 
s'il consentait à les éditer, c'est parce qu'il aimait à se montrer comme il était, dans 
la modeste et sincère simplicité de ses qualités et de ses défauts. Gezelle n'a pas atta- 
ché son nom à des oeuvres poétiques pareilles à Faust ou à Hamlct. Mais il a écrit des 
pages lyric^ues que l'on peut placer, sans manquer de déférence, à côté et parfois 
au-dessus de ce que les littératures allemande et anglaise ont produit de meilleur. 




LA PATRIE BELGE 145 

Guido Gezelle est devenu un symbole, non seulement parce qu'il a été le plus 
original de nos poètes lyriques, — l'unique peut-être qui ne doive lùen à personne, — 
mais aussi à cause de sa vie, d'une incomparable pureté de lignes. Il a vu se dresser 
contre lui toutes les préventions de la juridiction officielle; il a été méconnu; il a vu 
ses supérieurs lui imposer le silence ; il a été persécuté. Xolet de Brauwere Van 
Steeland, le poète d'Ambiorix, croyait avoir enterré sous ses sarcasmes l'école parti- 
culariste de la \\^st-Flandre, parce qu'elle se permettait d'employer des mots dialec- 
tiques. Il n'avait pas vu que la tendance de ce groupe n'était pas seulement verbale, mais 
qu'il avait aussi une conception particulière de l'art en général. Xolet est mort et l'on 
ne se souvient plus de ses retentissantes polémiques. Gezelle repose également dans 
la tombe, mais son esprit est resté vivant, même parmi ceux qui repoussent son parti- 
cularisme ; et quant aux grands de la terre qui l'avaient lionni, ils ont fait pénitence 
publique à deux reprises, la première fois, quand ils ont suivi le cercueil de leur 
victime en proclamant ses vertus ; — la seconde fois, quand ils ont daigné assister en 
personne ou par délégation à l'inauguration du bu.ste du maître, pendant les assises 
du congrès néerlandais de Courtrai. 

L'on ferait preuve d'une noire ingratitude si l'on oubliait de citer, à côté de 
Gezelle, Hugo Verriest, curé à Ingoygliem, un artiste raffiné de la parole, qui 
a préféré, à notre grand dommage, écrire peu et parler 
beaucouiD ; et si même il n'avait pas publié dis lignes de 
prose originale, il serait encore une des personnalités mar- 
quantes de la Flandre moderne, car il a contribué à former 
Albert Eodenbacb et Stijn Streuvels. 

Rodenbacli est mort à vingt-quatre ans et il nous a 
laissé un livre génial : Gudrun. Ce drame lyrique, dont 
seuls les trois premiers actes ont été retravaillés et achevés 
dans une version définitive, maïque une date dans l'histoire 
de notre littérature, parce qu'il constitue la grande œuvre 
de l'école de Gezelle, celle qui, pour la génération nouvelle, 
a joué le rôle qu'avait rempli, pour les artistes de la pre- 
mière période, le Lion de Flandre. Si le roman de Conscience 
a réveillé l'âme nationale d'un peuple assoupi, la pièce de 
Rodenbach a brusquement surgi sur la grève comme un Cyrifx Bu\>se. 

j)hare, et elle a guidé les nefs incertaines dans les grands 

courants des littératures européennes. Giidriin est une fusion ingénieuse de la légende 
germanique et de la conquête romaine, une œuvre de jeunesse audacieuse, fraîche, 
éclatante. 

Pol de Mont occupe une place à part 2:)armi les écrivains modernes. S'il a subi, 
dans ses premiers volumes, l'incontestable influence de Gezelle, — il a fait ses pre- 
mières armes à l'Université de Louvain avec Rodenbach, — il se détacha bientôt de ces 
étreintes et, comme Ledeganck, il varia les couleurs de sa palette. On ne saurait dire 
au juste quels genres lui conviennent le mieux, car il nous a donné des œuvres remai'- 
quables dans la plupart d'entre eux. Certes, cette variété peut nuire à la personnalité 
du poète, mais de Mont a conservé dans tous ses écrits la grâce voluptueuse qui l'a 
caractérisé dès ses débuts. 

Et ainsi nous arrivons à la jeune arrière-garde du 2*= corps d'armée, qui ferme 
la marche et forme la réserve redoutable. 

A tout seigneur tout honneur! Saluons d'abord le général, dans le civil, Auguste 
Yermeyleu, le rédacteur en chef de la revue V'an nu en straks, qui, il y a quelque dix 
ans, groupa toute la jeunesse littéraire et continue actuellement son œuvre dans la 
revue Vlaanderen. Vermeylen est considéré à juste titre comme le meilleur prosateur 
do notre Flandre moderne par la splendeur du verbe et l'élévation de l'idée, par 
l'ilpreté de l'attaque et la solidité de la documentation. Poète à son heure, il semble 
nous réserver sur ce terrain d'agréables surprises. 




146 



LA rATlîlE BELGE 



A SCS côtés s'i'st levé un groupe iutércssaut de six couteurs-romauciers, Cyriel 
Biiyssc, Emumuucl de Boni, Stijn Streuvels, llenuau Teirliuck, Lode Baekelmaus et, 
last Ilot leusl, Giistaaf Vermccrseh. 

Bnvsse aime à peindre avei' une acuité brutale les paysans de la Flaiulre orientale. 

De Bom descend jusqu'au fond de notre sensation et ses visions ont des nettetés 
de traits qui fout penser aux grandes eaux-fortes des musées hollandais. 

Stijn Sti-euvels — de son nom Frank Lateuv, neveu de GezeUe et boulanger- 
l)àtissier quasi honoraire à Avelgem — est aujourd'hui le personnage le plus repré- 
sentatif de notre littérature, tout d'abord par la saveur pai-ticulière de son talent, 
ensuite parce qu'il a suivi le conseil de William Morris et partagé sa vie entre le 
ti-avail cérébi'al et le travail manuel. Son art se caractérise par une plastique extraor- 




iiiir\i;i.i.Ks. — THi;.^TiiE fi..\maM). 



diuaire et par une rare intensité de vie. 11 campe ses personnages avec une vigueur 
inoubliable, l'arfois sa vision a quelque chose d'épique et elle nous transporte par 
sa grandeur. 11 est le maître incontesté de la nouvelle rurale et sa fécondité 
dépasse encore celle de Conscience. 

Ilerman Teirlinck est plus mièvre, i)lus subtil, plus dessinateur. Il cultive 
l'expression picturale, et il aurait certes été rangé parmi les nouvellistes de courte 
haleine si son dernier roman n'était venu infirmer cette appréciation un peu hâtive de 
notre critique. 

Backelmaus écrit comme il parle, avec une hâte fébrile, au hasard de l'inspira- 



LA PATRIE BELGE 



147 



tion. Il décrit la vie ouvrière du port d'Anvers eu coloriste talentueux, mais avec 
quelque inégalité. 

Gustaaf Yermeerscli est le dernier venu, et il s'est imposé d'un coup au premier 
plan. Il est beaucouj) moins peintre que ses confrères, mais il les surpasse par la 
profondeur de sa psychologie et par la netteté de son analyse. 

Les poètes sont plus nombreux encore. Il faut citer en tout premier lieu Prosj)er 
Van Langendonck, parce qu'il a précédé en quelque sorte l'école hollandaise des 
Kloos, des Verwey et des Van Eeden. Comme écrivain, il se complaît dans un pessi- 
misme hautain et il a le souci de la forme travaillée, achevée, parfaite ; Alfred Hegen- 
scheidt est l'auteur d'un drame de haute et sévère inspiration, Starkadd ; Raphaël 
Yerhulst vient d'éditer une très belle pièce biblique. Jeans le Nazaréen, écrite dans la 
conception de Renan ; Karel Yande ^Voestijne est plus mystique et parfois quelque 
peu nuageux et obscur, mais l'ensemble de son œuvre est souvent d'une réelle beauté; 
Lambert Lambrechts est plus accessible à la masse et il est généralement considéré, 
avec raison, comme le poète le plus riche en images de la jeune école. 

Citons encore parmi les mieux doués de la génération actuelle : Jan Eelen, Ca'sar 
Gezelle, Auguste Cuppens, Edgar Pattijn, Yictor de Meyere, Louis Dosfel, Richard de 
Cneudt, Edmond Yan Offel, Guillaume Gijssels, Charles Van den Oever, René de 
Clerck, Maurice Sabbe, Jef Mennekens, K. O. De Laey, Anna Germonprez, 
J. M. Winters, Ducatillou, — sans oublier les écrivains dramatiques Scheltjens et 
Delattin. 



Si l'on jette maintenant un coup d'œil sur l'ensemble de ce mouvement littéraire, 
on reconnaîtra sans peine qu'il a dépassé de beaucoup ce que les plus optimistes pou- 
vaient en attendre après la réaction antinéerlandaise qui a suivi la révolution. Mais on 
avouera aussi avec la même objectivité que l'on attend encore le Gœthe, le Hugo ou 
le Henrik Ibsen qui, devant la postérité, caractérisei-a éternellement l'esprit de notre 
race. Dans le domaine de la poésie, nous avons eu des lyriques ravissants, auxquels 
manquaient malheureusement la hauteur de la pensée et la grandeur des conceptions. 
Le théâtre nous a donné un homme extraordinaire, auquel, dans un pays de large 
culture, on aurait élevé des statues, d'abord parce qu'il a peint pour le peuple une 
fresque de génie, ensuite parce que la mort l'a terrassé tout jeune, avant qu'il eût pu 
donner la mesure de son immense talent. Dans le labeur de la prose, nous avons été 
les plus heureux, et il me semble également que la littérature flamande de demain sera 
le conte, la nouvelle, le roman. De Conscience à Streuvels notre histoire contient des 
pages glorieuses, parce que nous sommes avant tout un j)euple de peintres, épris de 
couleur et de pittoresque. Xotre public n'est pas encore assez cultivé pour s'intéresser 
au raffinement de la déduction et à la bataille des idées. Il s'y prépare cependant, car 
la jeune génération a brisé les idoles et démoli les vieilles baraques ; elle a voulu penser 
l^ar elle-même. Elle n'est ni allemande, ni IVançaise, ni russe; elle est elle-même; elle 
a conquis une originalité, une personnalité qui manquait généralement à ses prédéces- 
seurs ; elle a ouvert les portes et les fenêtres et chassé les odeurs fades du laboratoire 
d'en face. Le malade s'est levé; il a aspiré à pleins poumons le bon air vivifiant 
de la campagne. Il a regardé en face le soleil et il a eu peut-être les yeux aveuglés un 
instant; mais il a retrouvé l'appétit en se retrouvant lui-même, et il a compris qu'il 
avait été seul l'unique cause de son proi:)re malaise. Maintenant il monte, droit, fier et 
confiant de sa force, vers le Temple de la Beauté et de la Gloire. 

Camille Huysmans. 



LA LITTÉRATIÎHL WALLONNE 



« Uu putois, disait im jour ïSaiute-Beuve (i), c'est une ancienue laugue qui a eu 
des malheurs, ou eueore une langue toute jeune qui n'a pas fait fortune, n Le wallon (2) 
a souffert de longs et injustes malheurs et n'a guère connu les brillantes destinées de 
son frère, le français, ce glorieux parvenu. 

Comme le français, le wallon est fils de Rome. Il est né de l'évolution régulière du 
latin, apporté par les colons et les soldats romains sur une terre qu'occupaient des 
populations celtiques (3) et sur laquelle, plus tard, au v* siècle, passa l'invasion frauque. 
Les Celtes latinisés se sont, alors, légèrement mélangés de 
r Germains. Puis, les circonstances politiques ont assuré aux 

habitants du sud et de l'est de la Belgique actuelle une his- 
toire indépendante. Eu dehors de l'influence française, ils 
ont vécu sous le sceptre des prinees-évêques de Liège ou des 
comtes de Xamur et de Luxembourg. Leur vie sociale, leuis 
mœurs revêtirent des formes originales. Leur langue, à cause 
de leur situation excentrique, se différencia du français plus 
nettement que les autres patois qui fleurissaient sur le sol de 
l'ancienne Gaule. Mais, en somme, la Wallonie a constitué 
de tous temps le poste avancé de la civilisation gallo-romaine ; 
le %\allon (4) puise sa sève au vieux tronc latin. 

La littérature wallonne a ses titres de noblesse. Un des 
plus anciens textes romans, la cantilène d'Eiilalic (ix^' siècle), 
Henri Simon. est probablement wallon. Un des chefs-d'œuvre du moyen 

âge, la délicieuse chantefable d'Aiicassin et Xicolctc (5), fut 
écrit chez nous au xii' siècle (6). Et jusqu'au Sonnet de iti'jh, par exemple, c'est-à-dire 
durant cette longue période qui va des balbutiements de la littérature française 
jusqu'au merveilleux épanouissement de l'âge classique, le wallon ne cesse de vivre et 
de produire. 

Cependant, très tôt, les documents sont rares et médiocres; ces œuvres, que nous 




(ij C'i».scr/('.s- lin lundi. I\'. |i. ,'i^i. 

(:;) Sur le wallon, sim histoire i-t sa littérature, on peut eonsultoi' le livre, intéressant mais non 
sans ])arti pris, de M. .1. DKMAIiTF.Af, le Wallon (I.iége, 18H9), et le savant ouvrage de M. Wil. MOTTE, 
le Witllon (Hruxeîles, iSi|;ï), (pii s'arrête ù la lin du xvui' sièele. 

(,'() Cl', (i. KriiTll. /.■/ Frontière lini;ni.stiiine en llelgii/ne (Bruxelles, t. I" | i!Si)(i|, pj). 472, ;">2S, et t. II 
U«0«l, 1'. ■">). 

(4) "il appelle eoMinauiéinent wallon, jiar oiii>osition au flamand, tous les paWers romans de 
15elni(iue, l)ien (pie le dialeete de .Mons et de Tournai soit le i)ieard, et eelui du Luxembourg méri- 
dional le <;auniet. Sur les limites du wallon et du pieard voy. .T. Simon dans Mélanges wallons 
(Liéfre, iS<.)a), et sur le j^auniet vov. Fui.l.liU et Lllic,i;ois ilans Bnllet. de In Soe. lièg. de litt. wnll., 
t. -XXXVII (iS<i;j. 

(.■)) Tne adaptation en français moderne a été ])ul)liée naguère ])ar M. G. MlcilAlT, avec une lu-éfaee 
de M. .1. Bi;nit;ii (Paris, ii)oi 1. 

((i) C'est l'opinion de .\l.\l. Wilmotte et l'oersler (Vov. Xeitscliri/t fnr romuniselie J'Iiilologie, 
XXVIII, 4;,-i. 



LA PATRIE BELGE 



M9 



reciieil'.ous pieusement, ont surtout uu intérêt pliilologiiiue et liistoriixue. L'isolement 
où il est confiné, le malheur des temps et les progrès du français sont, dès le 
xvr siècle, néfastes au wallon qui ne vit plus que d'une vie obscure et cliétive, réduit 
au rang- de patois. 

Il renaîtra à la dignité littéraire à un moment imprévu. A l'heure même, eu effet, 
où le français achève son insolente conquête de l'Europe cultivée, c'est à son modeste 
i-ival que des grands seigneurs liégeois, très aristocrates d'éducation et d'esprit, 
demandent d'exprimer non seulement le pittoresque des mœurs populaires, mais 
eucoi'e les ridicules d'une société élégante. Li Voëge (voyage) di C haiidfontaine , farce 
pleine de gaîté, se fait applaudir par un public très raffiné, au mois de janvier 1737 ; 
peu de temps après, le Ligeois èg'agi transporte sur la scène un curieux tableau de 
moeursdocal, et, dans un décor mondain, les Hypocondcs promènent leurs manies de 
malades imaginaires. Et ainsi, au particularisme de (quelques très authentiques grands 
seigneurs, MM. de Cartier, Fabry, de Harlez, de Vivario, le théâtre wallon doit ses 
premières productions, pièces charmantes, naturelles, expressives, qui ne sont pas 
loin d'être de petits chefs-d'œuvre (i). 

Ce même particularisme inspire à Charles Simouon, en 1822, un beau poème où il 
célèbre l'antique cloche de la cathédrale de Saint-Lambert 
(li Côpareye) et ravive les souvenirs de la patrie liégeoise (2). 

Avec un instinct non moins sur, après la révolution de 
i83o, à laquelle les Wallons coopérèrent avec tant de vail- 
lance et d'ardeur, lorsque la race, ayant enfin reconquis la 
liberté, aura pris une claire conscience d'elle-même, ij^uand 
cette Belle au bois dormant se réveillera, c'est en wallon 
qu'elle chantera ses plus émouvantes chansons (3). 

Nous sommes aux environs de i85o. Dans toute l'Eu- 
rope l'idée des revendications nationales va triompher. On 
se prend d'une singulière sympathie pour les patois qui, 
comme autant de Cendrillons longtemps délaissées, se 
parent soudain de grâces inconnues. Eu Ecosse Burns, eu 
Allemagne Hebbel ont déjà remis en honneur la poésie 
dialectale. En Provence les félibres marchent sur leurs tra- 
ces. Dans les Flandres, Conscience apprend à lire au 
peuple, et Ledeganck à chanter. Le moment semble propice pour le wallon. 

En i856, à l'occasion du 25'' anniversaire de l'avènement de Léopold I'^"', la 
Société des urais Liégeois ouvrit un concours de « cràmignons » (4). L'œuvre 
couronnée fut L'avez 'v vcoyii passer? Un vrai poète se révélait, capable de faire 
vibrer l'âme populaire, de l'exprimer dans des chants simples et délicats. .Jamais on 
n'eîit cru que le wallon pouvait atteindre à tant de poésie. Ou était surpris et ravi. 
Bientôt le nom de Nicolas Defrecheux fut célèbre dans toute la Wallonie. 

L'impulsion était donnée : le mouvement ne s'arrêta plus. Frédéric Diez venait 
de fonder la philologie romane : à Liège, Grandgagnage (5) appliquait au dialecte les 
méthodes de la science nouvelle. D'autre part, on étudiait, uu peu partout, avec une 
curiosité passionnée, les coutumes, les usages, les croyances, les traditions anciennes. 
Enfin, le succès étonnant de la poésie patoisante autorisait les plus grandes espérances 




Joseph Viiinuts. 



(i I Voy. Tliè.ilre /«•jj-eo/.y, édition Baii.I.EIX, CaI'ITAI.ne. SrÉr.iiElî et IlKI.BlG iLiégc, ]854). 

(n) SiMO.NON' (Cliarles-Xicolas), né à Liège en mai 1774. .^' l'ioiu-iil le :2o janvier i^i'. (Kiivres : 
Poésipx en jMttois de Liège précédées d'une dix.sertution ffrumnintiade xiir ce /«i/oi.s- ( I^iége, Omlart . 184"). 

(S) Voy. Anthologie des poètes wallons, par CHAlil.ES Di;riii;r.lli;ix, JoSKl'H DkfiiecheVX et CllARI.ES 
<iOTHlEU (Liège, i8()5). 

(4) On sait que le eràinignon est une es])éee <le larandole. accompagnée de elianl, ijui (•orres])on<l 
à l'ancienne trcsrjue française (cî. (i. l'AItlS. Journiil des snv.inls. tSi|2, ]>. 4"'!))- 

("1) \'oy. la notice de M. Air.isri; DoniiKl'ONi'. Annunire île la Soc. liég. de litt. wull., t. XVI (kjo:)). 



i5o LA l'ATRlK BEL(;E 

et légitimait les eiitliousiasiues les plus généreux. Le 127 décembre iS5G la Société 
liégeoise de littérature wallonne se fonda (i). Elle groupait des lettrés, des érudits, des 
écrivains, des folkloristes. C'étaient Grandgagnage, François Bailleux, L'iysse Capi- 
taine, Adolphe Le Koy, le curé Duvivicr. Auguste Hock, le chanoine Henrotte, 
Adolphe Picard, .Joseph Dejardiu. 

L'article i*^^' des statuts stipulait que la Société était constituée « dans le but 
d'encourager les productions eu wallon liégeois; de propager les bons chants popu- 
laires ; de conserver la pureté à l'antique idiome, d'en fixer autant que possible 
l'orthograplic et les régies, et d'en montrer les rapports avec les autres branches de la 
langue romane ». La tâche était audacieuse et lourde. Ce n'est que dans ces derniers 
temps que l'épineuse question d(^ l'orthographe a été résolue (2); c'est tout récemment 
que le projet d'un Dictionnaire général de lu langue wallonne (3) est entré dans la 
voie de la réalisation. Mais les Bulletins et \(^s Annuaires (4i de la Société ont publié 
sans interruption un choix imposant d'œuvres littéraires et, dans le domaine de la lexi- 
graphic et du folklore, une foule de travaux et de compilations considérables (5:. 
A l'heure (ju'il est, la Société liégeoise de lillrralure wallonne compte cinq cents mem- 
bres et, si le feu sacré du début a semblé, à «'cituins moments, s'assoupir, son activité 
a pi'is, sous l'impulsion d'éléments plus jeunes et mieux formés aux méthodes scien- 
tifiques, un essor nouveau. 

Un des modes d'action de la Société était — et est encore — l'attribution de prix 
annuels destinés à récompenser les meilleures œuvres soumises à son jugement. Par 
une fortune rare et inespérée, le premier concours fit surgir, en 18^7, une pièce qui 
mérita les suffrages des censeurs les plus difficiles. Et du Galant dcl sieruante, 
d'André Delchef, on peut dater la renaissance du théâtre wallon. 

Depuis cet âge héro'ique, si nous osons ainsi dire, et pour une part importante 
sous l'influence de l'Académie wallonne (comme on aimerait à l'appeler), le mouvement 
a grandi, sinon en intensité, du moins en ampleur. 

Il n'est pas resté exclusivement liégeois (6) : l'aire qu'il embrasse s'est étendue de 
Malmedy (7) à Charleroi, de Nivelles à \'irton (8). Et sur ce champ élargi une abon- 
dante floraison a poussé. Un chiffre éloquent le prouvera : V Association des auteurs 
dramati(jues et chansonniers wallons (9), fondée en 1881 par un auteur applaudi, 
M. Alphonse Tilkiu, a un répertoire de mille pièces (10)! 

Cette floraison est variée. Tcnis les genres ont été abordés, et dans la masse 
énorme des œuvres, qui surpassent en nombre celle des félibres, on trouve à côté de 



il) Voy. KlGE.NE DlCHESNE, lieuiie fie Belgique, i" iiovi-mhrc iS(|0. 

(lii Voy. .Iui.es FeI.I.EU, Essai d'ort/inirniplte wullonne (liull. de lu Soi-, lieg. de lit t. wnll., 1. XLI, l<)OII : 
liègles d'ortltog-riijilte wallonne (liiill., I. XI, I. i;(02): .1 jn-o/ios de I orthographe tindlonne Annuuire. 
l. XVUI, ]„o.-..) 

i'> Voy. l'rojet de Dictionnaire genênd de lu lungue wallonne (Liéyc. l'.iol'. 

(4; En i;io" a iiani h' t. \I,V «lu Bulletin cl k- t. XVllI de l'Annuaire. 

(.'>; On y reiiKiniiic iiiic conot'lioii de glossaires i-uniiue il n'en e.xisti' nullo ]iart ailleurs, 

(()) A dire vrai, d ailleurs, inenie au déliut de la Société liégeoise de littérature wallonne, ee 
niouveiuenl u étail pas exelusivcinent !ié},'eois. ilarehe avait ciuehiues pieees wallonnes voy. li l'eclion 
d'aori, d'Alexandre, dans le l. Il des linllelin.-i'.Y.t on (rouverail sans doute que le eas n'est pas isole, 
si on eonnaissail mieux les produelions locales. 

7 .V Malmedy. de loiU lemps, on a joué au earna\al des i< rôles », e'esl-à-dire des sortes 
d'atellaues. L'esprit loeal a toujours elc \i\aee dans cette ville, l'n Club wallon, crée récemment et ([ui 
est 1res florissant, s'efforce a le maintenir intact ixoy. Xti.Lil.AS l'iETKlN. /.-( (iermanisation de la Wallonie 
jtius.\ienne. lîru.xelles, i;)04!. 

(S A Virton on a rejirésenté. l'an dernier, une |ioeluule de M, Outer, /;; Suint- DJan-Bali.sse. 

(>)) l'n arrêté royal du .îo juin iH;iu a mis lart dramaticiue wallon sur le mémo pied «lUe 1 art 
«Iramatique fran^■ais et flamanil, au point de vue de l'attrilnilion <les subsides gouvernementaux, 
l'n Comité de lecture, composé de cinc] niend>res et d'un s<'crelairc. a ete institué ]«ar arrêté 
du lU juillet de la même année. 

Iioi La Fédération wallonne <lc la province de Liège, fondée par M. Oscar foison en iSii4, couipie 
trois sociétés de littérature patoise et soixante-dix sociétés dramatiiiius wallonnes. 



LA PATRIE BELGE 



poèmes purement lyriques des poèmes épiques, à côté de vaudevilles des drames, à 
côté d'éphémères chansons de circonstance des romans qui visent à la durée. Passer 
en revue toutes les œuvres, souvent médiocres et insignifiantes, comme on doit fatale- 
ment s'y attendre, serait fastidieux, et nous ne pouvons nous astreindre à quelque rebu- 
tant catalogue. Il sied plutôt (et, aussi bien, c'est probablement cela que le lecteur 
requiert) d'essayer de dégager les caractères et les tendances de cette vaste et multi- 
forme production littéraire. 

La littérature wallonne est une littérature populaire, démocratique même. Elle 
n'a rien des complications d'une littérature de mandarins, rien des déliquescences 
maladives des vieilles littératures, et, si elle ne déteste pas le lieu commun, elle ignore 
les artifices raffinés des rhéteurs. Elle est saine comme un beau fruit. Elle est fraîche 
comme' les lilas en avril. Elle est faite pour charmer des cœurs simples et naïfs, 
pour émouvoir des ànies frustes et candides. Elle est comme l'instinct de la foule 
épanoui. 

C'est ]n piisqiièye (i), qui rythme le labeur de l'atelier, accoiiii):ig!ie le bruit de la 
lime ou du rabot; le cruiuignon, qui, aux fêtes de paroisses, par les beaux soirs d'été, 
met un soui-ire sur les lèvres des fiancés et quelque émoi dans Icui s cn'urs ingénus ; 
le spot, qui se moque et qui raille; la farce, qui déchaîne la 
grosse gaîté des auditoires bénévoles; la comédie, qui pique 
et morigène; le drame, qui allume les* sentimentalités 
promptes à s'enflammer. 

Les auteurs sont peuple. Defrecheux, le plus connu 
d'entre eux, fut boulanger; Vrindts, son successeur dans 
la maîtrise, a été cordonnier. D'autres sont typographes, 
lampistes, armuriers, tailleurs. Ils sortent du peuple et ne 
s'en distinguent que par la puissance de la réaction intime 
et le don de la création artistique. On songe, eu les écou- 
tant, aux trouvères et aux jongleurs du moyen âge. si peu 
gens de lettres, pour qui la gloire littéraire représentait si 
mince chose, dont l'art, malgré ses défaillances et ses gau- 
ches tâtonnements, est si expressif, si vivant, si humain. 
Comme certains d'entre eux, Moreau, Haserz ont été des 
chanteurs ambulants ; tel auteur estimé de l'heure présente, 

un Tilkin, un Bovy, s'improvisant imprésario, metteur en scène, directeur de troupe, 
promène et représente ses œuvres d'un bout à l'autre de la Wallonie. Et il n'est pas 
jusqu'à tel Caveau provincial (2) qui ne rappelle les confréries de bourgeois poètes, qui 
fleurirent au xm*^ siècle, à Arras. 

Comme la littérature française du moyen âge, qui va des subtilités de la lyrique 
courtoise à la grossièreté des fabliaux, la littérature wallonne oscille entre deux ten- 
dances, tendances éternelles, mais qu'elle colore de nuances originales. C'est, d'une 
part, une idéalité fine, de l'autre, un réalisme un peu gros. 

Sentimentalité délicate, sensibilité élégiaque teintée de quelque romantisme, 
mélancolie, celtique ou germanique d'essence, qu'aiguise la finesse latine, tendresse 
émue pour les êtres et les choses, une musicalité chantante et fluide, des lignes trans- 
parentes, des courbes molles, comme en figurent les paysages de la Meuse ou de 




Abbé Michel Renabo. 



(j Ptitsrjiicye est dcvt'iiu le iioiii y:ôiuh'i<iuc' de la cliauson. 

v! 1,1' Ciweaii liégeoin lut fondé in mai 1872: le Cuvenu veruiélois- est mort en i8<|(|. au bout de jilus 
de vinyt années d'existonee; tous deux ont publié un liuUetin annuel, ou l'on remarque les noms de 
MM. .1. Vrindts, L. AVesplial, V. Carpcnticr, Cli. Bartliolomez. J. Willem, G. ïialleux, V,. Tliiriari poul- 
ie Ciwemt lu-geois; M. Pire, Cli. Kemion. II. Kaxiiou, H. Boulionune, TU. Chapelier, F. Uenuicle, 
A. Ramet, M. Lejeune pour la seetiou wallonne du Caoetm vcnnëtoix. 



132 LA PATRIE BELGE 

l'Ardeime souvent baignés d'une lumière limijide, presque inmiatérielle, mais parfois 
embués d'un brouillard d'or (i). 

En même temps, une verve frondeuse, caustique et bon enfant, une ironie légère, 
pétillante ou gouailleuse, un don d'observation peu ordinaire, une indépendance cha- 
touilleuse et entêtée, un penchant narquois à la satire, une gaîté familière et entraî- 
nante, une vulgarité drue et vivace, un gros bon sens, une prédilection pour les choses 
(quotidiennes, une sensualité courte autant qu'impérieuse, le gï)ùt de la plaisanterie 
grasse, la plus grande franchise dans la pensée et dans l'expression. 

Voilà les contrastes que la littérature laisse deviner. 

A ces deux tendances où la race wallonne trahit d'un c(ké ses appétits, de l'autre 
ses aspirations, répondent, du moins eu gros, deux genres, également féconds et seuls 
vraiment représentatifs : la poésie lyrique et le théâtre (2). 

La lyrique a ses thèmes immuables : les .joies, les peines, le vin, la jeunesse, 
l'amour. 11 ne manque pas de poètes pour les exploiter (Honyc, s'écrie l'un d'eux, 
jNL Jean Bury, on n' compte, pus les feus d'pasquèyel [3]), et ils s'en acquittent avec des 
mérites divers. 

Aucun n'a des accents plus prenants que n'en a eu Xicolas Defrecheux (4)- Dans 
des pièces courtes, peu compliquées, d'une langue souple et d'un métier sur, élaborées 
avec la dévotion lente que devaient apporter à leur tâche les « imagiers » d'autrefois (5), 
il a enfermé les émotions d'un ccj'ur sentimental, élégiaque et tendre. Son inspiration 
est banale presque à force d'être simple, mais elle est d'une saine morale. Il a chanté 
la vie journalière, la famille, la patrie, la charité. Il s'est attendri sur l'enfant : 



Pli rose ijiii l'/riit di iici.s- /'rei 
lu jni />litii tjiiî !cti /Jour llll. 



11 a exalté /; p'tit juiy. 



ir/.s-.v' i/iii m' lucre iii';i lii).\.ii .' {-) 

11 s'est apitoyé (et ses actes fureut d'accord avec ses paroles) sur les malheureux : 

Cl -si Die lionne, e'e.st jjii (jUnii ilnnne roniine lu (H). 

11 a pleuré la mort d'une chaste amante, dans une complainte d'une beauté lamar- 
tinienne où sanglote une douleur discrète \Leyiz-m' plorerl). 

Sex [l'Ulefi nuiins ;iiut l'inenie btnnkihvùr 

(Jni nos f'ens (llys, 
El ses lieux li-j)' esht pus ros i/ui l' fleur 

I)i nos rosis : 
Mùie nul l'ûbit n'ii fuit oyi eoninie leie 

Des eliunts si tluiix. 
J.eyiz-ni'jilorer: toi nii voie est ifùteie : 

■li Vu pienlon ! 



1; Ces (.'avuotci'es disliuyueiU l^■^^ écrivains «allons de laiii;ue li'aiic;aise. el eiiiiiéclieiit de eou- 
foiidre llll Séveriii, un Moekel avec un Verliaeren ou un Eekhoud. 

(li he roman wallon, fort bien inauguré ]iar 1). Sai.me en i.S.SS :// Huiilo] et iS;)!) Pichelle), n'a pas, 
jus(|u'ù ]irosent. i)rodui( un f;rand nondjre iTiviivres caraetéristi<)ues au nu'Uie (itre <iue ees deux 
autres genres, enccire (|u'iin en jjuisse mentionner de fort honorables, eonime // Pope d'Anuers {iHi)(>), 
de .1. Vlu.Mvrs (roman légendaire), // Fumille 'fussin (Ji)oo), d'A. TlI.Kl.N (roman historique), Amlri Mulùlie 
(i;)04), <le Ll'CIE.n Col.so.N' (roman d'observation menue et de sentiment). 

:i) Dans nos eitatlons nous conservons la graphie des auteurs. 

i4) Delrecheux iXieolasj, né à Liège le 10 lévrier 1S2"). deeédé à Ilerslal le :;() iléeenibre 1874- Ses 
(euvres ont été |)ubliées en 1S77, cl rééditées en iSi|(;. CI'. )•:. L.WKIU.K, Vu Poète /mpuluire, .\ieolus 
JJefreclieux (Liège. i;)o4 . 

;.■)) Il a mis dix mois a polir Tôt Iiossunt. 

fi) Plus rose (|Ue le fruit de nus fraisiers — i:t jilns blane ipie leur fleur. 

7) Le iietil pays où ma iiiere ui'a berce. 

S Car si Dieu donne, c'est ]i(jur ipion donne eouimc commi' lui. 



LA PAÏKIE BELGE i53 

Ji ii]>oits roiwi gué l'saison des violette 

Elle mi lUri : 
« Loiik' ce.s oultai.s a]ii>.tés- so Vcoliette : 

Si fiestèt-i: 
Va, qwaïul on s'ainme, tos les joùs d'ine annéie 

Sont des bais Joùs. » 
Leyi:-m' jdorer ; tôt' mi ueie est gàteie : 

Ji l'a jjierdou .' (l) 

Il a dit l'éveil du premier amour, dans une pièce admirable de grâce juvéuile. de 
sentiment élevé et contenu (L'auez-v' veyoïi ;>a.sst'r ?;. 
Et je ne sais pas de jjlus rafraîchissante idylle : 

Ses oùyes estit pus bleus qui icir d'an jon d'osté. 
Elle aveut comme les ange les ch'oets don blond doré. 
Ha : ha ! ha .' ha .' dihez me, l'avez-ve veyoa passer '.' 

Elle l'ireut d'ine pàquette chùssi les p'tit sole, 

.\olle hiébe n'esteut eoi'ikéye wisse quelle aoeut roté. 

Ha : bu '. ha .' ha '. dihez me, l'avez-ve veyou passer'.' (2) 

Sa poésie est le miroir d'une âme sincère et digne. Toujours pure, elle s'épanelie 
et se donne comme une source. 

Elle est comme la voix naturelle de la terre et du peuple (3). Heureux les poètes 
qui peuvent donner un corps aux aspirations de leur race et imposer leur rêve dans 
de.s stroi^hes qu'on n'oubliei'a pas ! 

Plus fécond, plus S2:)ontané mais plus inégal, plus profond et plus pénétrant, 
Joseph Vrindts (4) charme par la même sincérité. 

Ecoutez avec quelle familiarité plébéienne et candide, ce chrétien parle à l'antique 
crucifix, devant lequel priait sa mère (Li vix crnc'fix di m' mère). 

Pauve vix souivê bon Diu, ti hosse 

Comme si t'estahe on djdne èfant '. 

Ti creux d'bwès n'tiiit pus pi-ce essonne ; 

Les viérs ont v'nou fer des trôs d'vins. 

Et so t'mesbrudgi cwerps, sovint 

Ine niyèie di mohes si rassonne 

Po-z-ètètchi t'cadàoe, màgrc 

Qui ji t'riheùre tos les dimègnes. 

Ti inaigne visège di kei'ive fait n'hègnc 

Comme onk qu'est tôt prête à plorè. 

dette, ti n'deus nint esse fwèrt binàhe 

Di t'oeyi r'clawé so n'creii.\ d'bwès 

Avou quéques c/.i.v (F sabot. Ma fwè, 

.Ji comprinds qui t'es mal à ti-àhe 

D esse atellé comme ti l'es. Mains 

T'as r habitude dé luàrdé l'posse. 

Et ti ses bin, tujè, rou qui rosse 

Po stijijiwerté les dcurs iourmints "ji. 



(i) Ses petites maius avaieut la même blauolicur — ijuc les pétales des lys, — et ses deux lèvres 
étaient plus roses ijue la fleur — de Jios rosiers; — .Jamais nulle fauvette n'a fait entendre eoinme elle 
— Des chants si doux. — Laissez-moi ])leurer : toute ma vie est flétrie ; — je l'ai jierdue ! 

.le ne puis oublier qu'à la saison des violettes — elle me dit : — « Vois ces oiseaux ])erehés sur 
la ramille : — se eajolent-ils! — Va, cpiaud on s'aime, tous les jours il'iine année — sont de beaux 
jours. » — Laissez-moi iilexu'er; toute ma vie est flétrie : — je lai perdue 1 

:2i Ses yeux étaient i)lus bleus que le eiel d'un jour d'été, — Klle avait comme les animes les clic- 
\<ux d'un blond doré. — Ali 1 dites-moi, lavez-vous vu passer? 

Elle aurait il'une communiante chaussé les petits souliers, — XuUe herbe n'était couchée où 
ille avait marché. — Ah ! dites-moi. lavez-vous vu passer 't 

Ci) Kt le beau monument de Rulot qu'on va lui élever à Lié^e, a une siijnification plus haute qu'un 
-iuiide hommage rendu à son œuvre. 

(4) >L Vrindts est né à Liège le 7 avril iS."),"). — (Kuvres lyri(iues : Btmquet tôt fait iSi):i . Pàhules 
riauiis (i8<)7J, Lingage et akseignance des fleurs et plantes |iS;)S , Vi.\- Lige if)i)i . 

(.">) Pauvre vieux et desséché bon Dieu, tu branles — Comme si tu étais un jeune enfant ! — T 



154 



LA PATIME HKIiGE 



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N'iCiii.AS l)Ki]i]:i;iiFlx. 



(iiicilc vrrité! C'est avec des mots pareils que X'illon écrivait à la requête de sa 
luère son admirable ballade à la Vierge. 

C'est ec (]ui donne à toute une part d<' l'u'uvre de 
Vriiidts une linuianité poignante. Un ame neuve s'y dépeint, 
pleine d'émerveillements, d'exaltations et de défaillances. 
Une philosophie indulgente et résignée, pitoyable et douce 
aux humbles y sourit d'un sourire mélancolique et touchant. 

Ce philosophe est aussi un artiste, amoureux de pitto- 
resque, soucieux de la forme. 11 a des bonheurs d'expression 
étonnants. Il a dessiné de petits crocjuis de la rue d'un 
trait ferme et précis. Il a évoqué, ave'c un réalisme sans 
lourdeur, les séductions défuntes du vieux Liège ou la vie 
grouillante du populeux quartier d'Outre-Meuse (i). 

Le sens de la forme (si peu commun dans toutes les 
littératures patoises, où c'est le délayage et la facilité insi- 
pides qui s'étalent le plus souvent), ce sens nécessaire est 
également l'apanage de Henri Simon (2). Il lui a fait ciseler 
avec amour de délicieux poèmes à l'orme fixe. Ainsi, celui qu'il intitule VArègne : 

litle h'.s juncs /ri.-.i:-.- raxIiclU'. 
So ! rrllr Iliyc. lut //////«> .-i iiuitin. 
L^iri-iiuv. sa rin ,lr ninnilc <li linii<. 
Viill ,1 Irx/ir .si li'iilr. KIli- si m nn-tti- 

A I :iln:iilr (/(-.s j,:iiip,:s iiioxlicltf 
Qui ii'/)in.\f wvrr iju Un les r:iltin 
hilc les J,,nrs fii.sc.s rn.x/icllc. 
■Sri Incite liiiyc. lot tiiiipr ./ mutin. 

Louki. ra'nnc riiil ine troklettc 
Qui, tôt ziuiiuit. i''né /h'irv d'i'in. 
L'arcgne .\heii .iteiilr. cl so leii rein 
Xi fuit qu'ine Iifijijic (/'.-i/ /'; ((ijjette, 
Iiite les jÔ2>ùs fri.srs <(>.x/icttc i.'ii. 

Un bon f)rfèvre parnassien revendiquerait non sans fierté ces petits bijoux d'un 
métal solide, finement ouvragé. 

De la lyriijue au théâtre (dont j'ai dit qu'ils se partageaient la faveur du public et 
des écrivains), M. Simon nous fournit unc^ transition naturelle. Car il a composé des 
ouvrages dramatiques que les connaisseurs placent au premier rang (4i. 

Ses pièces sont des chefs-d'œuvre, petits ou grands. Li Bien Bixhc, dont le héros 
est un pigeon fameux dans les fastes colombophiles, ne manque ni d'esprit, ni d'obser- 



croiN ilr Ixiis lie tii-ul plus ; — Les \i-rs mhiI \ çims y luire (U"- trdus. — Et sur Ion corps maltraité, 
somi'iil — Cnr iiiclicc dr iiioui-hrs se r;i-,sciiili!f - l'our luaeuliT ton cudavru, l>icn — t^itc je te récure 
tons les (lini:inelies. — Ton maigre \isaj;e de eui\re lait nue .grimaee — Comme ([aelqn'un ([ui est 
tout pi-èt a pleiirei-. — Certes, lu ne dois pas être tort satisfait — ■ De te voir cloué sur une croix de 
bois — Amc queliiues clous de sabot. Ma loi. — .le comprends (ptc tu es mal à ton aise — D'être loti 
comme tu l'es. Mais — Tu as l'Iiabitude de i;arder le ]iostc, — Kt lit sais bien, toi, ce ijuil en coule — 
l'our support<'r les durs tourments, l'àhules riinui.s, 71.) 

(Il /./ i>;.v malin iHonqnct lai j'nit, ]>. ;)), (itii est le clicl'-d'(cu\ !■<• du poète. e\prime a mer\eilU', eu 
même temps (pie sa vciu'ration potir la ville ipi'il aime, son attitude morale et son t cm jiéra ment d'artiste. 

I-Ji .M. Siniou est né à Liège le \i février iS.'Il. Otitre (|Uel(iues poèmes disséminés dans diverses 
luiblications, il a donné au Ihéàlrc : Li Bien lii.xhe (iH87>, Cour d'ognnn 1 iHSS), .Sèche i hcchc 1 tSi)Oi, /./ 
ncurc jioie \>^'j'i}, liritjuc et moirti ([y;)4). A c/unjue mnri/u'i .s'vlù (ijjo:;,!. 

'.:<,) f.'nrniiinée. — Mutre les jeunes et fraîches ramilles, — sur la liaie verte, de grand laaliu, — 
1, 'araignée, en \in rien de lem]>s, — \icut de tendre sa toile. Klle va se mettre — à l'affût des jiauvres 
niouelietles — (pli ne se doutent guère (lu'iui les atlen<l — entre les jeunes et fraielies ramilles. — sur 
la baie virte, de grand matin. 

N'oyez 1 l'U voici t''ois — ciui, tout en bourdoiiuaut, viennent s'y jeter. — !/araignéc secoue sa 
toile, et, sur leur rein — ne fait qu'un lioiid de tout l;i-liaut, — d'entre les jeunes et fraiclies ramilles. 
4 !■:( je n'oublie lias ipi'il est, en outre, folkloristc l't Ie\icograplu', 



LA PATRIE BELGE x55 

\ation, ni d'action rapide et bien menée. Il est foncièrement "Wallon. Et des qualités 
analogues se retrouvent dans Cour d'ognon. étude de l'inconstance féminine, dans 
Sèche, i bêche, dans Brique et moirti, dans .4. chaque marihà s'chi, qui, tous, comme 
H Bleu Bixhe, sont bien de leur terroir. 

C'est là l'originalité, mais aussi l'éeueil du théâtre wallon. Les personnages sont 
bien de chez eux, saisis dans la i-éalité immédiate. Ils sont des documents fidèles, 
mais, trop souvent, ils manquent d'humanité générale. Xous voyons défiler, avec leur 
silhouette exacte, leurs signes particuliers, les typespopulaires que nous coudoyons 
dans la rue, tous les jours. Mais c'est l'extérieur surtout que l'écrivain a mis en relief, 
plutôt qu'il n'a disséqué les cœurs, démonté les rouages compliqués des âmes. Trop 
facilement, comme la comédie plautinienne, à laquelle on peut, à tant d'égards, la com- 
parer, la .comédie ^vallonné exhibe des types sempiternels : la petite bourgeoise. 
l'Ardennais, le Flamand, l'étudiant, le policier, le soùlard, le cabaretier, remplacent le 
soldat fanfaron, l'entremetteur de la comédie latine. La foule, satisfaite de les voir 
figurés, même avec un peu de rudesse caricaturale, n'exige pas davantage et si, par 
surcroît, on n'a point ménagé le sel des plaisanteries, elle rira. Elle pleurera, avec une 
identiciue complaisance, à quelque drame d'une sensiblerie même vulgaire. Mais si, 
chaque fois, l'auteur y trouve son profit, ce n'est pas l'art qui y gagne. 

J'ai rappelé l'enthousiasme qu'excita, lorsqu'elle parut, la première pièce d'André 
Delchef (i). Elle en était digne : on y goûte une intrigue simple, l'entente de la scène, 
de l'entrain, des situations plaisantes, une psychologie avertie, une langue savou- 
reuse et à la bonne franquette. Les Deux Xeueux. Pus uix juis sot, Pitits Iwrgeus sont 
de la même veine. 

Les comparses habituels de la comédie bourgeoise telle qu'elle se fixa au 
xvii** siècle : la soubrette au franc parler, Mascariile, Agnès, le barbon grognon et 
généreux, 1' « honnête homme » y revivent, transposés avec les modifications que leur 
impose un milieu différent, et renouvelés. Dans Pauline Closson, l'anecdote se 
hausse même aux proportions d'un conflit de passions et un peu de l'ardeur roman- 
tique bride dans cette mère qu'on nous montre incapable de se résoudre à s'immoler 
devant sa propre fille. 

Depuis les débuts d'André Delchef, bien des talents sont nés à la vie littéraire 12 . 
Bien des pièces ont vu le jour. Beaucoup n'ont duré qu'un soir. Mais à l'une d'elles 
il a été donné d'avoir une carrière longue et glorieuse : de trouver un interprète 
incomparable dans un artisan improvisé acteur. Toussaint Quintin ; d'être jouée 
partout en Wallonie, à Malmedy, à Paris même, et son succès n'a pas été sans influer 
sur le prodigieux développement du théâtre wallon. C'est Tuti iPerriqui (François le 
perruquier), d'Edouard Remouchamps (3 . 

Elle met en scène un modeste perruquier qui, croyant avoir gagné le gros lot de 
100,000 francs, lâche la bride à ses désirs de luxe et de vie fastueuse, à ses ambitions 
politiques, à tous ses rêves de parvenu vaniteux, pour ne découvrir son erreur 
qu'après force mésaventures, que lui cause un orgueil immodéré. Autour de lui évoluent 
de plaisants acolytes : Tonton, une Dorine liégeoise au bon sens vigoureux, Matro- 
gnard, ivrogne et parasite, l'Ardenuaise, ignorante et finaude, Xonard, le neveu égoïste. 

Ils vivent d'une vie singulière. Les scènes sont prestes; une gaîté intense les 
anime, une bonne humeur bouffonne les entraîne. La langue est merveilleuse de saveur, 
claire, pleine; le dialogue est alerte, semé de proverbes, de comparaisons, de locutions 



(il André Delchef, né à Liéy;e k- lô mars iS:;", y est décédé h- 4 juillet i;io-. — (Kumvs : Li Guhmt 
lie! sieriiante. les Deux Nèoeiix (iSGo), Piix l'i.x /mx sol, Pitits horifetts, Putiline Closson. 

(il) Qu'il suffise de eiler : ù Liège, MM Bartholonie/. Hovy, Cari>entier, Thiriart. Tilkin: à Xanuir. 
.MM. Bei-thalor, Léon Pii-soul, A. Souldo. Louis Loiseau: à Verviers, M>L Huberty, Ilurard : 
iulodoigne, feu Edmond Etienne: à NivrlU-s. M. G. ^\■illaule; à Dinant, feu Collai-d : à Chai-leroi, 
^L Clément Deforeit. 

(3) Xé à Liéj;e le 14 ni.ti i83G, décéité le :; tiovemlire iiioo. — (lluvres : Li Sm>ti iS'>! . les Amours 
<l:i Gerà (1875I, TMi IPerriqui 1884 . 



i5(3 LA l'ATllIE BELGE 

pojjulaires, de spoU, de traits piquants. lOt (juaud, à la fin du troisième acte, Tâti 
désillusiouné, revenu de ses folles cliimères, ordonne à sa sii'ur d'aller rependre 
l'enseigne qui, autrefois, signalait sa boutique aux chalands, ou n'a pas eu le temps de 
s'apercevoir que la fable est, après tout, banale et sommaii'e, (pie les personnages 
pourraient être plus fouillés : ils vous ont emijorté dans leur mouvement rapide ; on 
n"a été attentif qu'à les regarder vivre et à s'étonner de les trouver si vrais. 

Jusqu'ici je n'ai mentionné que des auteurs liégeois. Encore que les lettres 
wallonnes y brillent d'un éclat plus vif qu'ailleurs, Liège n'est pourtant pas le seul 
foyer. Clia(|U(^ ville de AVallouie, en effet, tient à honneur de protéger et garder pure 
la flamme de l'esprit de terroir (i); chacune répète avec 
_,,,-.^.r , . .. - .. r-n ijj^ plaisir jamais las les chansons favorites des poètes du 

r ■ JM^ V -•loeher. 

j ^^^^^^^^^ 'j Xamur, a la gaillarde devise, conserve le souvenir des 

I ^ÏE^^^^^ ^ ?] poèmes où Wérotte (2) a condensé le meilleur de son humeur 
joviale, de sa bonhomie narquoise, de ses mœurs provin- 
liales. Elle redit les couplets guillerets où, comme autre- 
lois à Xevers, maître Adam Billaut, son poète, a chanté les 
|iots : 

Frvclti ■•'ex oiu'Ik c'ext iTell nioniatle, 
I iiiiul In II iiu'ii freilii s'gdni l'ji. 

Elle répète les chansons où, comme dans Mi ji'tit creton, 
il a peint sans fard l'amour déluré de ses filles. Et c'est 
hjxMiAiiii liKM.iii rmiis. pour elle que Eosret a marié les tons du Bia Bouquet (4). 

Xiv'clles, qui fut la ville des abbesses, n'oublie pas que 
le bon abbé Jlichel Renard (5) célébra ses gloires. Grâce à lui, en effet, Djcan (VNivelles, 
c( el fils de s'pére », les géants Largayon et sa femme Largayonne recommencent sous 
nos yeux leur existence éijique, et, pour que l'âme ingénue et riante des grands enfants 
qui les créèrent fût satisfaite, leur historiographe a bariolé de teintes crues le milieu 
où leur légende se déroule, mêlé des scènes rustiques aux épisodes fabuleux et coloré 
leui's aventures d'une couleur rabelaisienne, avec une robustesse joyeuse et saine. 

Telle est, dans ses apparences variées, la littérature wallonne contemporaine. 

Il la faut considérer non point comme un accès passager et superficiel de particu- 
larisme, ni comme la suprême révolte et le dernier soubresaut d'instincts héréditaires 
<iui meurent, ni môme comme une protestation légitime contre des revendications 
hostiles à l'esprit qu'elle exprime; il faut l'envisager comme une des manifestations 
d'un mouvement large et complexe, à la fois historique, artistique et littéraire (6) qui 
marque le réveil de l'intellectualité et de l'activité provinciale dans la Belgique romane. 

.l'ai tâché de faire voir le sens de cette littérature patoise. Il serait téméraire et 
vain de prophétiser son avenir. Quoi qu'il en arrive, elle aura aidé, elle aidera encore 
le peuple à mieux goûter les magiques prestiges de la petite patrie, à renouer avec le 
passé, à s'enraciner, à prendre conscience de son génie. Bien qu'à ce titre, elle n'est 
pas stérile. Oscar Guo.ieax. 




(i ; L'amour du vieux lauua^ui" i_-1rv. le ]iu]iulairi-. l't nu'uu' claus la bour^ooisic. y est L'Utrelenu par 
(U's fiazcllcs iviliiirc-. eu wallouft qui sciiit tri's lui's; telles soul : le S/iii-im et le Cluhut. à Liéf;e ; 
la ^/.■ll■lllile el le Ciiiuiriuni. à N'auiur; le Tro d' .sotuix <'\. le Frc Coiifiiioit. à Vcrviers; le Molion, à, Sj)a ; 
l'.l(r(/iV, à Disou: le .Suiuienli;). à .;ocloif;ne ; le Tanin et le Créijiiioii. à Charleroi ; le liopieiir, à Mous. 
ICii outre, lieaueou|> de journaux iiubliés eu fraiieais l'ont souvent une place au wallon. 

:>1 '< mars \-\\'^--J.\ avril 1S70. Cl'. Avc.rsTE VlERSET, /e.v Poè/e.s- ;j.i/;!((roi'.« (Liège, 18SS). 

Ci) Mouiller ses veux, e'esi de la folie, — il vaut bien mieux mouiller sou gosier. 

4i A cc'jle d'eux on i)eui eiter Colson, I^agrange, Suars, Metten, ilaudos, Loiseau, Bodart. 

."il N6 à Kraine-l'Alleud le iS se)itembre iS:>;), décé<lé à Bruxelles le 10 juin iijo4. — (lùivres : 
Djeitii d'SivclIcs (iS'iy), I.nrgiiyon :;|o8). 

i(i L'exeellente rexne Wiillonia s'en-on-,. d'en être !i> miroir l'idede. 



LA PRESSE 



La Belgiiiuc u'ix pas inventé la gazette : il faut, quoi qu'il eu coûte à l'oi^gueil 
national, rayer cette légende de l'histoire. — Peut-être les érudits nous donneront-ils 
un jour la superbe compensation de démontrer que l'imprimerie eut son berceau dans 
nos contrées et que la gloire de Gutenberg doit légitimement revenir à Jean Brito, de 
Bruges, leciuel précéda d'un (piart de siècle ce Thierry Martens à qui l'on attribue 
communément l'honneur d'avoir, vers i473, importé d'Allemagne l'ait typographique. 
Mais nous aurions tort de trop y compter... 

L'évolution du journalisme dans le temps et dans l'espace, qui assumera la lourde 
tâche d'en faire le tableau définitif? On songe aux Acta diiirna des Romains; au 
King-Tchao des Chinois, cette vénérable «Gazette de Pékin » dix fois centenaire; aux 
nouvelles à la main souvent clandestines et aux papiers-nouvelles du xv'' et du 
XVI* siècle, qui, en Europe, précédèrent le journal, relatant sans périodicité aucune, 
celles-là les cancans de la cour et de la ville, ceux-ci les batailles, les tremblements 
de terre, les meurtres d'enfants par les juifs, les miracles, les maléfices, les posses- 
sions; à la première gazette véritable, les Orclinarij Avisa, que publiait en 1609 déjà, 
à Strasbourg, Jean Carolus; à l'apparition du journal dans les Provinces-Unies (1619), 
eu Belgique (1620), en Angleterre (1622), en Espagne (1626), en France (i63i), en 
Suède (i644)> dans l'empire russe (1701); aux « gazettes de Hollande » qui avaient le 
don de tant irriter Louis XIV ; au l'ôle de la presse pendant les périodes de rénova- 
tion sociale, de 1789 surtout à 1871. On songe à cet outillage colossal du journal 
contemporain, qui abat chaque jour, sur tous les points du globe, des milliards 
d'exemplaires de tout format; au budget des principaux journaux des deux mondes, le 
Figaro, le Times, le Ncw-Y'ork Herald, qui égale celui de certaines grandes villes; 
aux tours de force accomplis pour satisfaire le lecteur, pour lui donner, au meilleur 
marché possible, les informations les plus complètes et les plus rapides, en appelant 
toujours davantage l'illustration au secours du texte. 

Les papiers-nouvelles furent, nous l'avons dit, les précurseurs immédiats du 
journal; et nous eûmes très tôt les nôtres. Vers le milieu du xvi"^ siècle, soixante 
ateliers typographiques au moins avaient été ouverts dans nos provinces depuis 
l'apparition du Siiccnliim convcrsionis peccatoriim Dionysii de Leeiiivis, imprimé en 
1473 à Alost par Thierry Martens. Plus de la moitié de ces officines s'étaient instal- 
lées à Anvers, qui était alors, par sa population, par le développement de l'industrie, 
par l'étendue du commerce, par la culture intellectuelle, la cité la plus importante 
des Pays-Bas. Et c'est à Anvers — où allait arriver Plantin ! — que dès 1542 la 
veuve Christoffel Van Remunde faisait paraître, à chaque événement important qui 
se produisait dans le monde, une plaquette de quatre pages petit in-octavo, composée 
en caractères gothiques et presque toujours illustrée d'une gravure sur bois. La plus 
ancienne qu'on connaisse porte ce titre : 

Een soliono lriiuii])liaiite GocUijcke victorie gheschiet voer ilyc sUult van Lucvcii tegeu Mertteu 
van Rossom met zijucn adherfuten deii tweden dacli Augusti. lut jacr ous Ileereu duyseut vijlhoiidert 
twee eiide veerticli. Men viiitse te coope Tliuntwjerpeu o]) de Lombaorde veste iu boerkens ganck by do 
weuvve Christolïels. 

Un de ces éditeurs anversois de papiers-nouvelles, Abraham Verhoeveu (i575- 



iCm, 



LA TATRIE BELGE 



i652), passa longtciups pour a le premier gazeticr de l'Europe », suivant l'expres- 
sion de sou i)rincipal biographe, M. Alphonse Goovaerts. Après les travaux de 
M. Ferd. Vander Haegheu et de ses collaborateurs de la Bibliotheca bcliiicH, après 
lexcellent opuscule consacré en 1902 à A'erhoeven par M. F.-Jos. Yau den Brandeu, 
archiviste communal d'Anvers, il ne reste rien de la biographie traditionnelle de notre 
Anversois. C'est en 1620, et non en i6o5 comme on l'avait admis, qu'il substitua aux 
l)apiers-uouvelles un journal véritable, les Nienwc TiJiUnghe, paraissant une, deux ou 
trois fois par semaine, et pour lequel il obtint uu octroi des archiducs Albert et 
Isabelle. 



^Ijcrtogenbolftljc/tn 

den Mansfelders volcL 

Met Tijdinghc wt Roomen in Italien. 
Eerft Ghedrud den g.Scpteraber. \6i2. 



Septeraber, 1612. 



137. 




T'hantwerpen.By Abraham yerhoeuen.opde 
Lombaerde Vcfte.inde guide Sonne. 




Nieuvve tijdinghe vvt S'her- 
toghenboffche den 3 Sept. 

D<? /fiifutDC tnafrtn tu cati icft nif t lactPtt 
ttfcU?tjucnuanDft arnucmcm DâMas- 
reldt,cnûc otn ©ollfti D^mocl) toan Hal- 
bcrftadt,Dic Dca CErftmDcffr 3ijng^etoiwnl)8 
Pecr.fnûcOactoiurcnr / tôt Tdborch, m ons 
ûuarttcr/l}Ebbent)eDat opemcnDarl) g^enatti/ 
œeffnocfo tnocûcDatmenfetiauïit pmDc moefl 
Delpm/cnïsciStftutvtmgetDaprnticaDoop/ttiûJ 
oDcnltetcfetoefen entrent tiicc ^iijxjmm man* 
mn/a!lc0tcpcfrDe/ D'tfngl)t5aeBU fnûeDan* 
Drr onglif jacplt/ aaer iffcr our r oc ©ufi.unl)t ûw 
ahfen<î:ûu(îfnaûfcfctjoenenaeii cnUtbben. 
CnDfDen^joUfnHalberftadt 10 e|)i|teren 



MEIWE TIJ1)1M;|IE 



Ce fut, sinon le premier journal, au moins le premier journal belge; il eut une 
longue existence et, devenu la Antwcrpsche Gazette, ne disp)arut qu'à la fin de l'année 
1827. Le premier journal rédigé en langue française, dans notre pays, ne fut publié 
qu'eu 1649, à Bruxelles, par Jean Mommaert, imprimeur des Etats du Brabant : il 
s'appela d'abord le Courrier véritable des Pays-Bas, et son existence sous divers titres 
se prolongea jusqu'en l'année 1791. 

Il serait fastidieux d'énumérer les gazettes, le plus souvent rédigées par des 
étrangers, pour la plupart dépourvues de tout intérêt, et constamment surveillées par 
le pouvoir, qui se succédèrent dans nos provinces sous la domination autrichienne, 
sous la domination française, sous la domination hollandaise. C'est de la création du 
Mathieu Lacnsber};]i à Liège, en 1824, par Charles Rogier et ses amis, que date 
vraiment la jjresse belge. A côté de ce journal, d'autres se placèrent sous le drapeau 
de l'Union et mirent en commun les griefs des divers partis contre le gouvernement 
du roi Guillaume I''' pour en obtenir le redressement par une action commune. Dans 
leurs articles, maintes fois poursuivis avec une impitoyable rigueur, ils élaborèrent 
sans le savoir la Constitution de i83i. 



LA PATRIE BELGE 



i6i 



Celle-ci inscrivit parmi les libertés qu'elle consacrait la liberté de la presse. Le 
jour même où elle fut promulguée, le 7 février i83i, naquit à Bruxelles l'Indépen- 
dant, qui devint plus tard VIndépcndance belge, fut longtemps, grâce à la direction de 
M. Léon Bérardi, le plus important de tous les journaux libéraux, de tous les jour- 
naux de la Belgique, et a aujourd'hui encore pour rédacteur en chef le maître journa- 
liste M. Charles Tardieu. Quelques années après, le Courrier de la Meuse émigra de 
Liège dans la capitale et s'intitula Journal de Bruxelles : il était destiné à prendre un 
jour, sous l'inspiration de Prosper de Haulleville, la première place dans la presse 
catholique... On ne songeait pas encore au Peuple socialiste, ni aux journaux 
« neutres » tels que le Soir. 

La Belgique est le premier pays continental qui ait eu des journaux quasi 
gratuits; le premier qui ait vu naître, l'an 1894, le quotidien illustré, en ce Petit Bleu 
aux originales initiatives, sous la direction de M. Gérard Ilarry. Et ce sont les 
journalistes belges qui, les premiers, ont eu l'idée des congrès internationaux de la 
presse; ce sont eux aussi qui, parmi les premiers, ne se contentant plus de conter et 
de prêcher, ont fondé des œuvres de bienfaisance, contribué ù des expéditions 
scientifiques, aidé à des entreprises huma nitaires .. 

Nous ne voulons pas, au surplus, faire ici l'histoire du journal en Belgique, 
esquissée déjà par Jules Malou, André Warzée, Ulysse Capitaine, Philippe Bourson, 
Fritz Masoin, Laurent Perquy, d'autres encore. Notre seul but est de montrer, par 
des chiffres — ce qu'on n'a guère tenté jusqu'à présent — le déveloi^pement qu'a 
pris la presse lorsqu'un régime de liberté eut succédé pour elle au régime de l'octroi 
officiel, de la censure, des vexations continuelles, qui fut son lot durant près de 
trois siècles. 

Trois dates marquent les étapes principales de ce progrès : i83i, 1874, i9o">. 



1851 



Au moment où Léopold I*^' monta sur le trône, il y avait dans son royaume, outre 
le Moniteur belge, journal officiel créé le 16 juin i83i, 84 journaux — 28 journaux 
politiques et 6 journaux d'annonces, — répartis ainsi entre les neuf provinces : 



PI 


; ^■ I X C E S 


.lOin.NAlX 




JOIK.NAI'X 

n'ANNONTHS 1 


1 , 


4 

1 


3 


2 

I 

I 




Flamhx' oec-itlcutal 
Flandre orientale . 


















Total 


28 


r 


G 



Le plus ancien de ces 34 journaux était la Gazette van Gent, fondée en 1667, et qui 
avait 1,082 abonnés. Tous ensemble, ils ne possédaient que 25,322 abonnés : celui qui 

il 



lG2 



LA rATIÎIE BELGE 



on avait le jjIus (■tait 




ENiUACl: PI.AT. 



l'HF.SSE MECANIQUE EN liLAM; 

(Dite en bhinc parce qu'elle n'imprime i(u"un seul cùlé île la feuille 
pendant son rvululion coniplele.) 



le (Uturrici' Ih'Jlçc, de Bruxelles {4,820) ; eelui (jui en avait le 
moins, le Propatiaieiir, d'Ypi'e.si4t))- 
Les Y>vix d'abonnement étaient, 
il est vrai, très élevés, les journaux 
étant soumis à l'impôt du timbre. 
Le Courrier belge, par exemple, se 
payait 56 francs par an ; Vlndépcn- 
ihuit. Go francs; le Journal de 
Liège, 48 francs. 

(^uaut à la vente au numéro, 
elle était à peu près nulle. 

Faut-il rappelei' que les jour- 
naux de i83i se faisaient, au point 
de vue des moyens d'information et 
de la coufectiou matérielle, dans 
des conditions tout à fait rudimen- 
taii'es ';■ 

On jugera de la fa<;ou dont ils 
furent longtemps dirigés et admi- 
nistrés, par ces indications de Jules Malou, publiées en 1843 ; 

« A l'actif apparent (le produit des abonnements), il faut ajouter le produit des 
annonces, lequel varie selon les localités, le format, le caractère et la position du journal. 
» De l'actif apparent, il faut déduire : 

» 1° Les numéros d'échange avec d'autres journaux, les distributions gratuites 
aux rédacteurs, collaborateurs, propriétaires, etc.; 
» 2" Les remises qu'il est d'usage de faii'e aux 
libraires ou autres corresi^oudants (jui reçoivent 
les abonnements ; 

» 3" La remise accordée assez généralement 
aux cafés, lieux publics, etc. ; 

» 4" Les frais de rédaction, de production, les 
abonnements aux journaux étrangers ; 

» 5'^ Les frais généraux, tels que le loj'cr des 
locaux; l'entretien et le renouvellement du maté- 
riel; le traitement d'employés, d'expéditeurs, de 
poi'teurs; le timbre de journaux étrangers; les 
frais de correspondance, etc. 

» Afin de mieux juger la position matérielle 
des journaux, permettez-moi d'établir un bilan 
fictil', comprenant les éléments de recette et de dépense que je puis évaluer. Comme 
exemple, je supposerai qu'il existe à Bruxelles un journal de grand format, au prix de 
i5 francs par trimestre et jouissant de 1,^00 abonnés. 



/' 







l'IŒSSE MÉCANIOUE EN BLANC .\ EM:kAGE CYl.INDRltJUE. 



» Dl'il'KXSES. 

» I" 'f'imbre : un, 200 leuiUes pour oîS numéros, à 4 l'cn- 

times la feuille, ci fr- 20,048 

» 2" Pa])ier : 22 fr. les 1,000 feuilles 11,026 

» .3" Frais de composition et de tirage : 61 fr. par numéro . 22,838 (i) 

» 4" Frais gc-néraux 9'*^oo 

» Total de ces dépenses. . . fr. 62,912 



•(l) Nous lions ■_-:ir(k'Voiis lU' corri-cr la faulc i\v eak-ul roiNiiiisc parl<- liiliir uiiiiislrc (k-s niiaiieos... 



LA PATRIE BELGE iG3 

» lÎELETTES. 

n !'■■ Abouuemeuts : 84,000 fr. Après défaleatiou d'au liui- 
tième pour distribution gratuite, remises de diverses 

natures, etc fr. 7-3.500 

.) i>" Annonces r.ï.ooo' 

» Total des recettes. . . l'r. 88,5()o 

» A déduire les dépenses ci-dessus. . . . 02,912 

» Reste. . . l'r. 25,588 

« L'on peut conclure de cet aperçu que la plupart des journaux ne doivent "guère 
lisser de bénéfices à leurs fondateurs ou actionnaires. En effet, la position avauta- 




MACHI.NES R0TAT1\ES ATELIEllS DU « 
(Ces macllines lirent iiO.OÛO exemplaires ;i The 



soin " . 

re, tout plies.) 



geuse que j'ai supposée forme une rare exception, et dans ce cas même, tandis que 
toutes les recettes figurent à l'actif, des dépenses très considérables, telles entre 
autres que les frais de rédaction, ne sont point portées au passif, parce que je ne puis 
les évaluer avec quelque exactitude : elles réduisent sans doute de beaucoup le solde 
apparent, si même elles ne l'absorbent pas. » 

187^. 

La liberté de la presse, les institutions nouvelles de l'État, de la province, de la 
commune, devaient naturellement avoir pour effet de multiplier en Belgique le nombre 
des journaux. L'activité donnée à la vie publique, la publicité introduite dans la 



LA PATRIE BELGE iG5 

gestion des affaires provinciales et communales, l'existence de grands centres de 
population et par conséquent d'intérêts, la diversité même des souvenirs, des mœurs, 
des langues, tout concourait à favoriser ce mouvement. Dès 1842, le nombre de nos 
gazettes était monté à i3o — et trente-deux ans plus tard on en comptait 347 ! 

Une liste ti-ês intéressante des journaux belges au 3i décembre 1874 a été dressée 
par Pli. Bourson, le regretté directeur du Moniteur belge. Nous la reproduisons ici : 

Province d'Anveus. — 10 (luotidiens : Ksaiiit. Jonninl il'Aiwers. Opinion, Précurseur. Lloyil 
:im'ersois, Handelxblnil, Koojthandel, Scheldeg^iilm. Cote de la bourse d'Anner.^, Kleine Gazet, ù Anvers; 
— 33 Iiebdomadaires ; Belgische lllu.stratie. Fédération artistique. Courrier de la semaine, JJuinen Lief- 
liebber. Meeting, lieclit door Zee, Revue commerciale, lîetnie sur l'huile de pétrole, Werhcr, Werkmans- 
regt. Lange Wapper. Ynoruit, Affiches générales, à; Anvers; Burgery, Dyle. Lierenaer. Mechelschberigt, 
Mechelsche courant, .Mechelsch \ieuws en aenkondigingsblad, Warc Volk.soriend, Kempen, ;ï Maljnes ; 
Aenkondigingsblad, Kempcnaer, Kempen, à Turnhout; Adoertentieblad, Gazet nan Lier, Kerkelyke 
wegwyzer van Lier, à Lierre; Advertentieblad van Ghcel. Mieuiosblad, à Glieel ; Kempenland, Mieuws en 
aduertentieblad van Ilerenthals, à Herentlials; Nieuwsblad, Nieuivs en annoncenbhid, à PiU'i's ; — 
I bi-liebdomadairo : Huisvriend, à Anvers; — total : 44. 

Province de BuahaNT. — 21 iiuotidiens : Indépendance belge. Écho du Parlement, Étoile belge, 
Journal de Bruxelles, .Moniteur belge, Nord, Émancipation, Écho de Bruxelles, Belgique, Presse belge. 
Chronique, Gazette, \ouvelles du Jour, Courrier de Bruxelles, Faits divers. Cote libre. Cotes de 
Bru.xelles . Cours authentique de la bourse de Bru.xellex, Gazette de la bourse. Figaro. Petit Journal, à 
Bruxelles: — 72 hebdomadaires : Office de publicité. Paix, Cloche, Courrier de Brn.xelles. Finame, 
Kpervier, Franc-Tireur, Journal des étudiants. Guide musical. Houille, Illustration européenne. Jeudi, 
Journal des haras et gazette des chasseurs. Justice, Kerels, Loisirs du foyer, .Messager lUi dimanclie. 
Guide du sport. Impartial, Commerce, Ami de l'ouvrier, Moniteur des travaux publies, Bruxelles- 
Ihéâtre, Économie financière, yachtlichtje. Moniteur des chemins de fer. Moniteur des intérêts matériels, 
.Moniteur du notariat. Presse médicale. Progrés, Propriété, .Semaine catholique, Tyd, Union financière, 
'/.ondagsblad, Zweep, Belgique militaire. Concorde , Fre chrétienne. Gaz belge. Journal de la Société 
agricole, Bulletin de la librairie de l'Office de publicité. Lanterne, Ouvrier, Pays financier. Rénovation 
universelle. Revue des vins et des spiritueu.x, Sancho belge. Train belge. Revue de la mode. Revue indus- 
li-ielle. Belgian News. Belgian Times, à Bruxelles; Commune, à Saint-.Iosse-ten-Noode; Courrier île 
Sivelles, Gazette de Nivelles, à Nivelles; Gazette de Louvain, Libéral, Moniteur îles notaires. Réoeil, 
Vaderland, Journal des petites affiches. Etudiant catholique, à Louvain; Gazette de Viluorde, Messager 
du canton de Vilvorde, à Vilvorde ; Gazette van liiest, à Diest; Petites Affiches, Revue, à .lodoigne; 
A rend, Brabandsche Leeuw, à Aerschot; Publicateur, Propagateur, à Wavi'e; — 3 bi-hebdoma<laires : 
Belgique judiciaire, Affiches de Belgique, à Bruxelles; Dyle en Demerbode. à Diest; — 2 trois lois par 
semaine : Passe-Temps, Feuille générale d'avis et d'annonces, à Bruxelles; — total : 98. 

Fl.ANDiiE OCCiDENïAl.E. — 4 quotidiens : Journal de Bruges, Impartial, Patrie, Écho de la plage, à 
Hruges; — 50 hebdomadaires: Gazette van 'Thourout. Thourouisbiad, Katholyke Zondag, Lamlman, 
Meetjesland. Rond den Heerd. Stad Brugge, Recht, T'jaar -o, Ware Volkstem, Reforme, Indicateur, 
Franc de Bruges, à Bruges ; Burgervriend, à Isegliem ; Catholieke Gazette, Thouroutnaer, Woens- 
dagbode, à Thourout; Gazette van Waereghem, à Waereghem; Indicateur, Journal d'annonces. 
Journal de Courtrai, Vryheid. à Courtrai ; Landbouwer, -x Roulers ; Xieuwsblad, Toekomst, à Vpres ; 
■Stem der Vlaamsehe landbouwers, à Thielt; U>eA-6/a<?, Gazette van Dixmnde, Boterkooper, àBixiiuide; 
Advertentieblad, à Furnes ; — 5 bi-hebdomadaires : Feho d'Ostende, Feuille d'Ostende, à Ostende ; 
Gazette van Thielt. à Tliielt; Journal d' 'i'pres. Progrés, à Ypres; — 4 trois l'ois j)ar semaine : Burger- 
welzyn. Gazette van Brugge, Standaert uan Vlaenderen, Westvlaming. à Bi'uges; — total : 43. 

Flandre orientale. — 9 quotidiens : Bien public. Journal de GantI, .\ouvelliste, Fondsenblad. 
Gazette van Gent, Gentsehe Mercurius, Stad Gent, ]'otksblad, Flandre libérale, à Gand ; — 44 hebdo- 
madaires : Cercle jtrogressiste. Gazette van Vlaenderen, .fournat d'annonces. Vlaemsche Leeuw. \'olks- 
l<elang, Waerheid. Zondagsblad, Zondagsbode, Akkcrboum, Vuiventeell, à Gand: Gazette van Aeist, 
Aalstenaar, Aankondiger, Uenderbodc, Land van Aalst, Vcrbond, Werkman, à Alost; Annoncenblad, 
Scheldegalm, T ware Vosken, à Audeuarde ; Annoncenblad, Klok, Land van Waes, 'Vrye Drukperse, à 
Saint-Xicolas; Annoncenblad oan Fecloo, Kecloonaar. Gazette van Eeeloo, à Kecloo: Durmbode, Gazette 
van Lokeren, Fz-erfe, à Lokereii; /;t7(o de Renai.x, Feuille d'annonces, Renaisienne, à liennix; Gazette 
van Geeraerdsbergen, à Grammonl; Gazette uan Hamme, à Ilamnie; Gazette uan Temsche, à Tamise; 
Katholyke Belg, Onpartydige, Travail, Vrede, à Termonde ; Scheldegalm. Weekbiad van het kanton 
Wetteren, il Wetteren; Veldbloem, il Cvuyfiha,iitein:\'eldbloem. à Sottcghcm ; — 2 bihebdomailaires : 
Zondagsblad. à Gand ; Onpartydige, à Grammonl: — tolal : 55. 



LA PAÏRIE BELGE 167 

Province de IIaINAIT. — 9 (HU)li(liciis : Cnzcltc th- Mon.-.-. Iluiimnl. Or^iiiw lie .l/oji.v, à Mons; 
Économie. Vvrilv, Courtier ilc ili.sciiiil. à Tournai ; ./ouriiiil de Cluirlerni. l'iii^'-rèx de Chiirleroi, i'iiion 
de Ciinileroi, à Charleroi; — 19 liebdoinudairi-s : Ilonilleur. Joiiriuil dit CetUte. Itiflexible, à Mous; 
lU-inie iiidttstrielle. à Charleroi: Éclio de lu Deudfe. à AtU: Iiuiturtiul. à Soi^iiios; Coii.seieticc, Éntuiiri- 
/liiteiir. à LoUclinsart : Jonniul de Péritioel:, ;i l'cruwcl/.; Postillon, à Lcssiucs; l'i-odurtenr, .louviuil de 
Len:e, à Lcuze; Progrès, à JUuclic; Onniier belge, à rarcieiiiies ; l-kho de lu fronlière. Courrier, à 
Cliiiiuiy; Itidicaleur, à Dour; Courrier du Borinuge, à Houssii; Pttblieitè, à Éeaussiues; — 2 lii-liebtlo- 
luadairt's : Teititurier prutique. à Toui-nai : Indicateur, à l'éruwelz: — 4 Irois t'ois par semaine: 
.hiurnul de Motis et du Iliiiuuul, :'i Mons; Belge. Feuille de Tournai, à Tournai ; Courrier de lu Detidre, 
:i Aili; — total : 34. 

l'IiOMN'CE DE Liège. — 10 (luotiillons : ./iiuru.il de f.irge. Meuse. Gnzelle de IJege. Courrier de Liège, 
Courrier île .Seruing. .\t>uuelle, Xourelles du Jour, à lAé'^r : Progrès. Xoiirellisle. l'nioii libérale. X 
Vorviors; — 25 liobiloniadaircs : Ami du ju-uple, Jù-lio du puys de Herce, Krliiir. Franklin. Liègn.is, 
Organe de ^Stanelo^ i'niou fraternelle, Heueil. Scalpel. .Ion mal de la Soricir r<iyale de l'est <le la 
Belgiqtte, à Liège; Courrier de la Vesdre, Courrier de l'Andilèae, Feuille tin diiaainhc. Mirabeau, 
Organe de Veriners, à Verviors; Courrier de Ilny, Orgatie île lluy. à Huv: Aauonie. à Sla\flot: Fi/io 
de Spa, .Mémorial, à S\>a: .loliti Citckerill, :i Scrainf; ; Souuelles, à Dolliain; Vesiire. à Ensival; 
Fliegetiile Taube. Aubeler .lonrnal. à Aulxd: — 3 lii-lichdoniadaires : Foyer, à Lii'i^c; Feuille 
d'annonies, a Vurviers; Gazette de lluy. à llu,\ : — 2 troi-- lois |iar sumaiuo : Arenir. .1 l.icye; .foiirnal 
de lluy. à Tluy : — total : 40. 

PllOVINCE Di; Lni[!0lli(.. — 9 lu•llll()Ula<lai^^-^ : .iankotuligingsblad, Conslilnlionnel. à Ilasscll; 
Courrier du IJinbonrg. Veilette du l.iinbonrg. Cazelle raliioliipie du I.iinbonrg. a Tminri'S ; Gazelle van 
.S. Truiden, à Saint-Troud; Muas. Maeseyker \f'eekblail. à Maescvck ; Fendragt. à Lauklacr; — 

4 bi-liebdomadaires : Oitafhaukelyke, Onafliaukelyke (-.wee Couslitnlionuel pour iiriuu'i. à Uasselt; 
Lintburger, il 'X^ow'^vcs: Hcgt. à Saint-Trond : — 2 trois lois par somaiiic : I.iinburger, Postrytier. à 
Toiii^res; — total : 15. 

Pl!0\ INCE DE LuxEMliOlllG. — 2 quotidiens : F.eho du Lu.xeiubourg. Voi.\ du rAi.\etnbourg, à Arlon: — 

5 liebdoniadaires : Abeille luxentbourgeoise, à .\ilon; Agriculteur, Courrier tics Ardetittes, à Marelie ; 
Ardennais. à Xeufcliàleaii ; Setdinelle, à Virtou : — I trois fois jiar seiu;iinc : Indépendant du Ln.xeiubonrg, 
il Arlon ; — tot.il : 8. 

PlîOVlNCE DE Xamiii. — 3 (piotidiens : Ami de l'ordre, Kelio de Saniur. Organe tle .\ainur, à Xaniur; 
— 7 lielidoniadaires : Agrntio/ae. à Xaniur: Courrier, l'iu'on, à Dinant : lieuue d'Andeuue, .louriuil 
d'aniioiu-es. à .\ndeiuie: .louriud du catdon de Ciney. à Cinev: .Journal de Walcourt, àWaleourt: — 
total ; 10. 

Total -ruerai : 68 iiuotidieiis, 244 lielidoniadaires, 20 Id-lielidoniadaires. 15 trois l'ois jiar 
semaine, eu tout 347. 

La poste avait euregistré, au cours de Tarint^'e, 170,000 demandes d'abonnement à 
ces journaux, et elle avait transporté 56,5oo,ooo exemplaires. Il est impossible de 
déterminer le cbiffre des abonnements servis directement par les éditeurs, ni celui de 
la vente au numéro, devenue d'année en année plus importante : l'abolition de l'imiiùt 
du timbre sur les gazettes, votée par le législateur en 1848, nous enlève tout moyen de 
contrôle . 

Cette abolition, si louable d'ailleurs, avait naturellement eu pour consécxuence une 
diminution des prix d'abonnement, — bien que les journaux eussent énormément 
amélioré leur rédaction et leur matériel : les presses mécaniques s'étaient substituées 
partout aux presses à bras. 

1905. 

Le progrès va s'accentuant toujours. Eu 1908, le nombre des journaux propre- 
ment dits dépassait 1,000, et le gouvernement faisait paraître dans VAiiniiaire stati.s- 
titiiic un relevé détaillé de la presse périodique belge (oii les revues de tous genres ont 
pris maintenant une place si importante). Nous y relevons les chiffres globaux sui- 
vants, qui s'appliquent à l'année 1902 : 

Journaux ([uotidicns. — 86 politiques; 10 financiers; 4 agricoles, commerciaux, 
industriels; 5 divers. Total : lo5. 



LA PATRIE BELGE 169 

■Tviirnaux non (luotidiens, mais paraissant au moins une fois par semaine. — 
3oi politiques; 65 financiers; 86 agricoles, commerciaux, industinels ; 347 divers. 
Total : 799. 

Publications ayant une autre périodicité. — 34 politiques; 9 financières; 98 agri- 
coles, commerciales, industrielles; 444 diverses. Total : 6o5. 

En l'année suivante, 1908, ou a souscrit à la poste 478,708 abonnements aux jour- 
naux belges, et il y a eu, par le seul intermédiaire de cette administration, un mouve- 
ment d'expédition de i-28,i2o,o<)5 exemplaires. 

Les statistiques s'arrêtent à 1902-1903. Des renseignements officieux que nous 
avons recueillis, nous croyons pouvoir conclure qu'il existe aujourd'hui en Belgique 
1,100 journaux environ, ayant plus de 600,000 abonnes. On a vu plus haut qu'il y en 
avait 34, avec 25,322 abonnés, en i83i ! 

La vente au numéro s'est multipliée dans d'énoi-mes proportions, à mesure que 
l'instruction se répandait au sein des masses. Et les journaux disposant maintenant 
du personnel le plus habile, des moyens d'information les plus rapides, du matériel 
le plus perfectionné, des ressources de l'illustration même, ont pu, grâce à la publicité, 
aux annonces, diminuer extrêmement leurs prix de vente et d'abonnement. Jj'Indé- 
pendance coûte 20 francs i)ar an au lieu de 60 ; le Journal de Liège, i5 francs au lieu 
de 48 ; nn grand journal politique comme l'Étoile belge ou le Bien public est envoyé 
tous les jours de Bruxelles ou de Gand aux abonnés des parties les plus reculées du 
pays moyennant 16 francs; et une gazette telle que le Soir, paraissant en 6, 8. 10 ou 
12 pages, tirant à i5o,ooo exemplaires, est servie à ses abonnés, dans l'agglomération 
bruxelloise, à raison de fr. o.3o par mois ou fr. 3. 60 jiar an, et dans tout le reste de la 
Belgique à raison de 8 francs par an ! 

« Quand la presse est libre, a écrit Sully Prudhomme, elle résout le problème de 
présenter, dans le même instant, un fait ou une question quelconque sous toutes ses 
faces et sous le jour le plus divers à l'élite des esprits impliqués dans la foule des 
lecteurs. Elle est ainsi la servante la plus utile de la vérité. » Est-il certain que l'évo- 
lution qu'elle subit chez mainte nation, depuis qu'elle est devenue surtout une entre- 
prise commerciale, depuis qu'elle s'ingénie peut-être trop à donner satisfaction au goût 
du public pour l'information « instantanée », « sensationnelle », lui fera abandonner le 
rôle qu'elle a si noblement rempli jusqu'ici? « Organes arriérés des temps passés, 
s'écrie M. Henri Avenel dans VAnniiaire de la presse française publié il y a quelques 
semaines, vétérans des luttes pour le droit et la liberté, défenseurs de la vérité et de 
la justice, écartez-vous de la grande voie pour faire place à l'automobile lancée à grande 
vitesse qui s'appelle la Presse à toute vapeur! » Nous ne le savons pas. Mais il faut 
constater, a l'honneur de la presse belge, qu'elle ignore encore les mœurs nouvelles 
dont commencent à s'effrayer tant de publicistes étrangers. Elle est restée digne de 
cette appréciation de M. Charles Woeste, à laquelle les journalistes de tous les partis 
ont applaudi naguère : 

« La presse a puissamment contribué à l'abolition des privilèges. Il n'est pas 
I l'institution cependant qui en ait conservé de plus importants. Elle est reçue partout 
et à toute heure, elle dit tout ce qui lui convient, elle révèle les secrets ; elle donne 
librement carrière à son imagination, et, malgré cela, on ne doute guère de sa véracité, 
lillle blesse, elle irrite parfois ; souvent on la maudit ; on la salue cependant très bas. 
Tout décline, tout meurt; elle, elle échappe à la loi commune. Elle croît sans cesse en 
puissance; elle est devenue un ami, ou, si l'on veut, un hôte indispensable, et rien ne 
permet de prévoir l'affaiblissement de sou influence. Elle est le flambeau qui éclaire 
et la torche qui incendie. Heureux les écrivains (j^ui, ayant la conscience de leur 
ascendant sur l'opinion et de leur responsabilité morale, ne font servir leur plume 
«ju'à la diffusion de la vérité et au bien de l'humanité ! » 

A. Boguaert-Vacbé. 



PHYSICIENS ET CHIMISTES 



Jl y a trente ans le célèbre chimiste alsacien W'iirtz commençait la préface de son 
iii'and Dictionnaire de chimie par une proposition aussi frappante que brève : « La 
chimie, écrivait-il, est une science française. » A cette éiJOCjue déjà, sans doute, 
l'assertion fut-elle contestée, mais l'opulent tribut payé par les savants français à la 
science cliimique en excusait à couj) sur la netteté prétentieuse; aujourd'hui, pareille 
affirmation serait injustifiable; la science chimique, comme toutes les autres sciences, 
est devenue le patrimoine collectif et anonyme dont maintes nations assurent l'accrois- 
sement avec des chances inégales mais variables, et les plus petites nations n'en sont 
point exclues; le destin parfois même les favorise : le territoire exigu de la Hollande 
actuelle u'a-t-il point vu naître les glorieux bénéficiaires 
du prix Xobel, le physicien Lorentz et Van 't Hoff, le plus 
génial pionnier de la chimie moderne'? 

.Sur ce même terrain des sciences physico-chimiques, 
la Belgique, elle aussi, fut, au cours des soixante-quinze ans 
de sa vie indépendante, l'objet des faveurs du sort, et 
quelques-uns de ses enfants surent prendre une part héroï- 
que au développement de ces sciences. C'est pour louer 
leur nom et leur ceuvre que nous écrirons ces pages trop 
courtes pour nous permettre d'esquisser un exposé des 
progrès de la physique et de la chimie en Belgique depuis 
x83o; si l'espace ne nous faisait défaut, il nous eut fallu 
reprendre cet exposé au point où l'excellent travail de 
MM. Ch. et E. Lagrange l'avait amené en 1880 (i). Mais 
Y. DiiNNv. comme en un musée un guide avisé ménagerait au visiteur 

pressé le spectacle des œuvres maîtresses aux dépens des 
moindres, nous n'éveillerons ici que le souvenir des ouvriers les plus fameux de notre 
science nationale. 

Dans le champ de la science pure, les études expérimentales de J.-A.-F. Plateau, 
qui professa la physique à l'Université de Gand de i833 à 1843, resteront comme un 
impérissable monument de science classique; la statique des liquides fut l'objet de ces 
recherches capitales dont les résultats essentiels sont exposés aujourd'hui dans tout 
enseignement même élémentaire ; la vulgarisation scientifit^ue a popularisé l'expérience 
fameuse dans laquelle une masse d'huile lic{uide en suspension dans un mélange d'eau 
et d'alcool de densité égale à celle de l'huile est ainsi soustraite à l'action de la pesan- 
teur et prend la forme sphérique ; il en est de même des figures géométriques diverses 
réalisées au moyen de lames minces d'eau savonneuse glycérinée qui illustrent si bien 
le principe de la viscosité de la couche superficielle des masses liquides, l'iateau fut, 
hélas! frappé de cécité au cours de ces travaux, qu'il poursuivit pourtant gr;\ce au 
concours d'amis, « (]ui réalisèrent pour les yeux du corps ce que lui ne voyait plus ([ue 




(I) Af.v />n,iiirx lie. 
ANS Dli i.iiiLiti]:. lîruM'lk' 



liliysiifi, 



,ti,,,. 



ftl Itrli^iiiiu- ilci>uis iX'Io. dans ClNolANTE 



LA PATRIE BELGE i-i 

par les yeux de l'esprit (i) ». Il serait injuste de ne point associer au nom de Plateau 
celui de M. \'au der Mensbrugghe, (jui continua ses recherches par de belles expé- 
riences et (]ui occupe aujourd'hui à l'Université de Gand la chaire illustrée par 
Plateau. Il est curieux de noter la prédilection de nos physiciens belges pour les 
problèmes tliéoi-iques de la constitution des liquides ; une partie des travaux notoires 
de M. Pierre De Heen, titulaire actuel de la chaire de physique à l'Université de 
Liège, se rapportent à un tel sujet et nous allons voir aussi s'y consacrer F. Dduny. 

C'est à Gand aussi que professa, de i838 à 1892, le physicien et chimiste belge 
Franrois-Mai'ie-Louis Donny (2); il fut appelé par l'Université de cette ville à la chaire 
de chimie appliquée, en même temps que le fameux chimiste allemand Kèkulé venait 
y occuper celle de chimie générale. Donny, alors âgé de trente-six ans, était déjà 
célèbre, car il n'avait point attendu pour manifester sa maîtrise un âge avancé; 
n'avait-if pas, vers l'âge de vingt ans, mené à bien une part importante de ses belles 
recherches sur la cohésion des liquides? Dans la biographie que lui consacra son 
confrère de l'Académie M. Maurice Delacre (3), on pourrait lire dans quelle étonnante 
mesure étaient développées cliez Donny les aptitudes manuelles ; ces aptitudes ne 
restèrent pas inutiles ; vers 1840 il établit, par d'habiles expériences, que les particules 
liquides jouissent, contrairement à l'opinion générale, d'une 
puissante cohésion dont l'inexistence apparente est due à 
la présence dans les liquides des gaz dissous ; l'eau privée 
d'air peut être portée à 180" sans entrer en ébullition; à ce 
moment la cohésion du liquide étant subitement vaincue, 
le fluide fait explosion. Le spécialiste seul saisit toute la 
portée théorique que pouvait avoir à cette époque cette 
démonstration surprenante ; Donny fut appelé à Paris pour 
l'exécuter devant un groupe de savants, qui comptait dans 
son sein Dumas et Regnault, et l'illustre Faraday lui-même 
manifesta au jeune Donny l'intérêt que lui inspiraient ses 
travaux ; ceux-ci avaient aussi une importance pratique, car 
ils donnèrent l'explication rationnelle des terribles explo- 
sions de machines à vapeur, si fréquentes à cette époque. 
Ces recherches, la liquéfaction de l'acide carbonique dans zénobe Grammk. 

des appareils sans danger, et l'ingénieuse méthode qu'il 

imagina, avec le concours de Mareska, pour l'extraction industrielle du potassium 
métallique, dont la production n'était i-éalisable qu'avec un rendement minime, doivent 
être considérées comme les titres de gloire principaux de Donny, et nous ne saurions 
considérer comme aussi essentielles les méthodes d'analyse, qu'il décrivit en 1847, 
relatives à la sophistication des farines. Il semble du reste que chez ce professeur qui 
s'était fait industriel — il exploitait le raffinage des pétroles — les nécessités maté- 
rielles de la vie durent avoir pour conséquence une atténuation de sa productivité 
scientifique. 

L'homme, quelque puissant que soit son génie, est uu jouet dans les mains du sort 
et le hasard en étouffe souvent la flamme. Zénobe Gramme (41, dont la mémoire est 




(i) Voir Ch. La(;ra.V(;e. t<ir. cil., et .l.-A.F. Plulcuu. par Vax mu JIe.nsbisiu.i.hk. A\m uia; ui; 1 Aca- 
iiEMiE DE Belgique, i8y3. — La ])crti' de la vue lui la couséquente îles expérifiicfs do l'ialiaii -iii' la 
lumiùro solaire et les impressions quelle provoiiue sur uos sens : il avait observé le soleil ilii-ecteuient 
pendant jiKis de vinf-t-oimi secondes : sa vue se troubla à la suite de cette cxpérienee. 

(ui Donny na<iuit à Ostende e:i iS^;» et mourut à (Jand le :>(; août iS||(i. 

(j) Anniuiire de l Acudi-tnie de Belgitjue, i;|oo. 

(4) Né à .lelia\-lîi>dej;née le 4 avril iSi-d. (irauiiiie, liahile ouvrier menuisier, passa sa Jeunesse à 
llanuut, llu\ et I.iei;e, on il lit ses éludes à l'éeolc industrielle; c'est a l'aris. en iH;-^, qu'il réalisa 
son invenlidU lecoude. et il iiinurul. près de l'aris. à Bois-Colombes le -±0 jaii\ier iijoi. — Il reviiU 
souvent, après sa decoiiviTte, au l>a\s du s'était écoulée s.i jeunesse. — \'oii' \\ M I.ONIV, novembre M,)0\\, 
Xénobe (inininic. par Osi.m; ('oison. — On y lii-a de touchiiiit'- détails suf la \ic de rinventeur. 



LA l'ATKIE BELGE 



désormais immortelle, ne partagerait saus doute pas avec Siemens l'inoubliable décou- 
verte de la dynamo, si ce génial ouvrier modeleur, que de brûlants désirs d'invention 
ravageaient depuis longtemps déjà et qui n'avait jusqu'alors abordé que de stériles 
problèmes, ne s'était engagé à la Société l'Alliance, où l'on construisait des machines 
Xollet pour l'éclairage des phares ; le destin, en le plaçant ainsi en face du problème 
de l'induction électrique le portait eu (juelque sorte au seuil de la découverte qu'il 
réservait à son génie. Et il n'en est point, pensons-nous, de plus conséquente parmi 
celles du xix^' siècle que celle de la dynamo, capable de transformer en énergie 
électrique transportablc à distance toutes les énergies motrices de l'eau, de la vapeur 
OH de l'air. — « J'arriverai, disait Gramme, qui concevait exactement la valeur de sa 
trouvaille, à trans))orter la force des chutes d'eau de la base des montagnes à leur 
sommet!... » Aujourd'hui le miracle est effectivement réalisé; l'eau des glaciers est 
devenue la houille blanche des industries montagnardes; et quelle reconnaissance ne 
doivent point à ce fils puissant de la terre hesbignonne les nations telles que la 
France et la Suisse, dont les nombreux sommets recèlent de colossales provisions 
d'énergie que des industries nouvelles vont, dès maintenant, puiser au c<i'ur de 
régions jusqu'ici désertées. L'on a dit assez, d'autre part, la transformation profonde 
de la vie industrielle réalisée par la productrice économe de courants intenses qu'est la 
machine dynamo, pour que je cesse ici d'eu écrire ; la 
gloire de Zéuobc Gramme est, au reste, incontestée. 

On doit à un autre Belge, F. Van Eysselberghe, ingé- 
nieur électricien, né à Gand le 24 août 1846, mort à 
Anvers le 3 février 1898, une autre importante contribu- 
tion dans le domaine de l'électricité. 

Doué d'une intelligence vive et d'une volonté éner- 
gique. Van Eysselberghe avait acquis rapidement, et 
presque sans guide, — car, étant le fils d'un simple ouvrier 
charpentier, il avait dû de bonne heure gagner sa vie, 
— des connaissances scientifiques précises, qui lui valu- 
rent d'être nommé, dès l'âge de dix-neuf ans, seccjnd pro- 
fesseur d'astronomie nautique à l'Ecole de navigation 
d'Ostende. Dès lors ses facultés inventives se donnèrent 
carrière, et bientôt il découvrait le procédé qui permet de 
téléphoner et de télégraphier simultanément par le même 
fil — système (pii a été adopté partout. 

A côté de ces noms inscrivons celui de Louis-lienri-Frédéric Melsens, dont 
l'o'uvre moins géniale peut-être n'en fut pas moins bienfaisante. — Melsens, que 
ses i)arents avaient voué au commerce, abandonna cette carrière vers l'âge de vingt 
ans et il devint physicien et chimiste. — Deux œuvres de Melsens méritent de figurer 
ail premier rang dans ce rapide inventaire des découvertes nationales. Professeur de 
physique à l'Ecole vétérinaire, Melsens se préoccupa d'abord de problèmes physiolo- 
giques ; de 1843 à i85o, il étudie l'action de certains médicaments et publie son grand 
travail sur VEinploi de Viodnre de potassium pour combattre les affections saturnines, 
inercurielles et les accidents consécutifs de la syyhilis, qui lui vaut le grand prix 
Moiityon de l'Académie des sciences de Paris et le prix Guimard eu Belgique. — 
Melsens y décrit exactement le mécanisme d'action de ce précieux agent thérapeu- 
tique, tel qu'il résulte de ses investigations expérimentales. — En i865 Melsens 
aboi-de la réforme du paratonnei-re Franklin, dont Temploi donne lieu à des accidents. 
— Contrairement à la formule usuelle, la puissance tutélaire du paratonnerre ne 
?-'ctcud point à une surface égale à celle que décrit un i-ayon double de sa hauteur, 
car c( la hauteur du paratonnerre étant négligeable par rapport à celle du nuage », 
il n'est point de raison pour qu'une pointe un peu plus élevée soit plus active. Aussi 
supprime-t-il les tiges élevées, mais il multiplie les pointes, puis il entoure l'édifice 
d'un treillis jirotecteiir en multipliant les liaisons aériennes, car il observe qu'un 




AN liv,ssi;Li]i;R(;iiK. 




.IF.F l.AMi'.KAl X. — i.Ks l'AssioNs lUMAlXES (fragment! 



LA PATRIE BELGE 



être vivant placé au sein d'une cage tissée de fils conducteurs échappe à toute action 
nuisible d'une décharge électri(xue. La devise du paratonnerre Melsens « qu'il appli- 
quera avec sagacité pour commander le feu du ciel » est celle du despote : Dividc iit 
iinpera fi). La méthode que Melsens indiqua pour la conservation des bois par le 
goudron mérite aussi d'être rappelée ; modifiée par le tem[)S, elle est encore en usage 
aujourd'hui. 

Au rang des inventeurs illustres, M. Ernest Solvay occupe une des premières 
l)laces, grâce à sa grande découverte du procédé de fabrication de la soude à l'ammo- 
niaque. Ce produit, que la verrerie et la savonnerie surtout consomment en quantités 
énoi'mes, se fabriquait depuis la Révolution française en partant du sel marin par la 
méthode de Leblanc, « qui exigeait au départ du sel solide pour n'obtenir que le carbo- 
nate de soude li(]iiidc après des réactions à haute température » ; par la méthode 
Solvay «'OU obtient la soude solide par une réaction à froid en partant de la saumure 
fournie presque gratuitement par la nature 12) ». Cette formule caractérise peut-être 
suffisamment la divergence <( principielle » des deux méthodes, mais elle ne rend 
compte ni des difficultés extraordinaires que suscita sa mise en œuvre, ni de l'excep- 
tionnelle perfection du cycle chimique réalisé, (jue le chimiste seul peut apprécier 
sciemment. Mais la victoire complète que le procédé Solvay remporta sur son concur- 
rent suranné exprima éloquemment sa supériorité : de 1864 
à 1868, période d'enfance de la méthode nouvelle, elle four- 
nit annuellement 3oo tonnes de soude; 376,000 tonnes de 
soude Leblanc s'écoulent par contre sur le marché indus- 
triel ; la tonne valait aloi's 400 fi'ancs ; en 1902, les usines 
Solvay distribuées dans le moude produisent 1,610,000 ton- 
nes ; la méthode Leblanc eu fabrique encore i5o,ooo; le 
prix de la tonne s'est abaissé à 110 francs. M. Solvay aime 
à rappeler que dans cette victorieuse campagne industrielle 
il fut puissamment secouru par feu son frère Alfi-ed Solvay. 

Mais l'histoire de cette découverte est instructive; le 
hasard plaça successivement M. Solvay en face des deux 
produits dont la mise en présence devait réaliser la réac- 
tion célèbre; son père raffinait le sel marin; l'enfance de 
M. Ernest Solvay s'écoula donc, suivant sa propre exprès- Mi.i.m....s. 

sion, « au milieu du chlorure de sodium » ; puis il fut api^elé 

à étudier dans une usine à gaz la fabricatiou du sesquicarbouate d'ammonium , 
M. Solvay trouva alors que, réagissant avec le sel dissous, ce produit donne du 
bicarbonate de soude solide ; il entreprit immédiatement l'application de cette réaction, 
qu'il croyait neuve. Mais la coupe du succès est souvent éloignée des lèvres de l'inven- 
teur. Il s'aperçut bientôt que la réaction était connue (3) et que de nombreux indus- 
triels avaient tenté de l'appliquer avant lui; tous, et il y avait pai-mi eux Muspratt, 
Deacon, Schloesing, avaient dû s'avouer vaincus. Mais M. Solvay triompha là où ils 
avaient échoué, par l'effort tenace de ses hautes facultés. 

On sait que chez M. Solvay les facultés spéculatives sont développées au plus 
haut point et que ses aspirations théoriques ont orienté ses préoccupations vers des 
domaines de science pure où d'autres que moi suivront son œuvre dans cet ouvrage ; 
je le rappelle ici parce que l'histoire de la soude démontre l'inanité des assertions des 
« praticiens » qui tentent de provoquer le divorce de la culture scientifique et de 
Tindustrie. Zénobe Gi-amme non jjIus ne doit pas devenir l'otage des prétentions empi- 
riques; le menuisier initial s'était fait mathématicien, et on sait qu'il avait imaginé 




(I) Melsens, par P. DE HEE.N, A.SNbAliiE DE l'Académii; de I>ei.gii!UE, 189.3. 

fii) Discours de M. Emest Solvay au Congrus interuatioual de chimie de lîerli 

(:i) L'illustre pliysieieu FresncI l'aurait découverte t'ii 181 1. 



en i<i"'5. 



1-6 



LA PATRIE BELGE 



pour interpréter les phénomènes de l'induetion des hypothèses concordant avec celles 
de Faraday. 

Le i3 décembre 1891 s'éteisnait à Saint-Gilles .Tean-Servais Stas, « dont la 
mémoire est scellée à des faits imniiiablcs » et sera immortelle. « f'rofoudément 
vertueux, sans ostentation, il réunissait les qualités que les temps antiques savaient si 
bien proposer comme un idéal à réaliser pour la grandeur de la patrie. » « Son lionné- 
teté naturelle et partant son amour absolu de la vérité devait le porter inévitablement 
vers ces régions qui ont été de tout temps le refuge de la sincérité. Il a travaillé avec 
une ai'deur et un dévoûment sans bornes à la vérification de plusieurs idées scienti- 
fiques fondamentales plutôt qu'à l'éclosion de nouvelles théories. » u II préférait 
s'attacher aux phénomènes qui ne trompent pas plutôt qu'à la connaissance des 
causes, souvent fallacieuse » ; aussi « il a enrichi la science de connaissances aussi 
vraies que la lumière du jour ». Il faut lire la biographie qu'a consacrée à notre grand 
Stas M. Walthère Spring (i) pour estimer à leur juste valeur son œuvre scientifique, 
son (cuvre civique et les vertus de son àme; nul plus que lui ne fut utile à notre pays. 
L'ensemble de ses recherches sur le système des poids atomiques, qui est pour le 
chimiste ce que le système métrique est pour le géomètre, 
constitue un édifice impérissable; l'exactitude de ces détei-- 
minations n'a jamais été dépassée, et la Commission alle- 
mande des poids atomiques, composée de chimistes illus- 
tres, et chargée de contrôler une fois pour toutes la table de 
ces valeurs, couronnait encore il y a peu de temps l'œuvre 
de .Stas, en attribuant aux valeurs fixées par lui un carac- 
tère de certitude unique. 

Les sociétés savantes de tous les paj's avaient tenu à 

taire figurer dans la liste de leurs membres ce grand ouvrier 

de la chimie moderne. Notre gouvernement seul ne lui a 

point encore aujourd'hui payé sa dette de gratitude, et c'est 

grâce à M. Ernest Solvay que les reliques scientifiques de 

Stas purent échapper à la dissémination, malgré les requêtes 

,i..s. sïAv. réitérées d'une commission académique dont faisait partie le 

général Brialmont; rien ne sert de détourner son regard de 

la vérité, et nous tenons à relever ici l'injustifiable atteinte portée par l'esprit politique 

à la gloire d'un savant qui fut pourtant l'exemple vivant de la tolérance et de la plus 

ferme dignité. 

Il nous reste à signaler encore Ft^cuvre de deux chimistes belges illustres dont la 
réputation s'est étendue à tout le monde savant étranger : MM. Louis Henry et 
AValthère Spring; le premier détient à l'Université de Lou vain la chaire de chimie ; 
M. Spring dirige à Liège l'Institut chimique modèle que l'on doit à ses efforts, et y 
donne aux nombreux étudiants de l'Université un enseignement chimique d'une 
impressionnante élévation. 

M. TiOuis Henry a exj^loré avec autant de persistance que de succès le vaste 
domaine qu'il appelait, dans un discours prononcé à l'Académie des sciences, « l'Empire 
du carbone » ; ce domaine, celui de la chimie organique, est extrêmement vaste et 
touche en ses confins au royaume de la vie ; il est peuplé d'innombrables individus 
chimiques que la nature semble s'être donné pour but de créer aussi variés que mul- 
tiples au moyen d'un nombre très restreint de matériaux ; c'est, en effet, par le grou- 
pement des particules élémentaires, de quelques corps simples seulement, parmi 
lescjucls le carbone occupe le premier rang, que s'édifient toutes les combinaisons 
organiques naturelles et artificielles — • et la synthèse chimique en a, pendant ces 
cinquante années, construit de toutes pièces quelques dizaines de milliers. — Si les 




(l) Jeitii-ScrKui.s Stiis. pai- ^\ . Sl'ltlX;. ANNlAlUi; 1>E 1.' ACADÉMIE DE BELGIQUE l)Oin- 1^1)0. l>\>. iil--370. 



LA PATRIE BELGE 



177 



propriétés de tous ces corps étaient le résultat accidentel et capricieux du hasard, 
leur classement, on le conçoit, épuiserait tous les efforts. Mais l'arcLitectonique des 
atomes est soumise à des lois qui une fois dégagées fournissent de précieux moyens 
de simplification; ces atomes ont une prédilection pour certains groupements ou 
« noyaux » dont le nombre est, en définitive, restreint, et c'est de l'association de ces 
groupements que résultent les propriétés autant pliysiques que chimiques. 

Les relations entre ces groupements et les propriétés qu'ils engendrent ou 
affectent, une fois découvertes, la complication et la difficulté s'évanouissent ; ce sont 
des relations de ce genre que les travaux essentiels de M. Henry ont dégagées, et on 
peut, jusqu'à un certain point, les rapprocher de ceux du célèbre chimiste alsacien 
Kopp. Ajoutons que, malgré un labeur déjà long, la productivité scientifique de 
M. Henry ne s'est pas ralentie et qu'il récolte encore chaque année, sur le champ de 
la chimie organique, de fructueuses moissons. 

M. W. Spring, que la Société cliimique de Berlin appelait récemment à partager 




HOTKI, IlES TELEPHONES. 



avec les savants les i^Ius célèbres le titre de membre d'honneur, s'est préoccupé 
surtout des problèmes physico-chimiques de la matière inorganique ; ses recherches 
se caractérisent par une extrême rigueur et une simplicité géuiale. Ne rappelons ici 
que ses travaux sur la compression, qui lui valurent le prix quinquennal des sciences 
mathématiques et physiques pour la période 1879-1884, et ses mémoires sur la plasti- 
cité des solides. L'état solide était unanimement considéré jusqu'alors comme exclusif 
de toute réactivité; on étendait à toutes les particules constituantes l'état de passivité 
apparente que présente extérieurement une masse solide quelconque. En soumettant à 
des pressions énormes de plusieurs milliers d'atmosphères des systèmes solides, 
M. Spring montre qu'il se produit dans leur sein des réactions chimiques analogues à 
celles de l'état fluide ; la portée que j)eut présenter une telle découverte ijour les 
études géologiques se conçoit de prime abord. Eu dehors de toute pression, une éléva- 
tion même modérée de température f;iit, elle aussi, en accélérant leur vitesse, provo- 
quer l'accomplissement de réactions dans les solides. Quoi de plus fi-appant, par 
exemple, que cette expérience simple du professeur de Liège, dans laquelle des 



178 LA PATRIE EELGE 

métaux difficilement fusibles s'associent spontancment sous forme d'alliages à des 
températures très inférieures ù celles de leurs points de fusion. 

La matière solide n'échappe donc pas à la loi d'évolution ; cette dernière résulte 
du couplage de deux agents principaux, l'énergie et le temps ; pour être plus lente, 
l'évolution des matières solides n'en est pas moins effective; telle est la portée que l'on 
peut tirer cViine partie des œuvres de M. Waltbère Spring, et il me faut ici négliger 
les autres. 

C'est donc à juste titre que les chimistes belges, se réunissant cette année en un 
Congrès national, ont sollicité le patronage scientifique de ces deux chercheurs, 
MM. Henry et Spring. 

Nous ne pouvions évoquer ici que les noms des savants belges qu'une carrière 
déjà longue et particulièrement brillante a placés au pi-emier rang. Avec joie, nous 
reconnaissons parmi les titulaires actuels des chaires d'enseignement supérieur 
plusieurs savants qui se sont déjà signalés par des travaux de haut mérite, car 
le degré de déveloijpement de la science dans un pays est intimement lié, à notre 
époque, à l'état de sou enseignement universitaire. Mais il faut à celui-ci, pour donner 
tous ses fruits, non seulement un personnel savant d'élite, animé de l'esprit de 
recherche et capable d'inspirer aux jeunes générations studieuses l'émulation enthou- 
siaste du travail, mais une organisation propice. 

Nous l'avons dit déjà à d'autres places, la liberté scientifique du professeur et celle 
de l'élève, tous deux enfermés dans les cadres rigides des programmes qui n'évoluent 
pas aussi vite que la science elle-même, sont peut-être insuffisantes dans notre pays. 
Elles sont au contraire développées au plus haut point dans les facultés allemandes ; 
le professeur peut y exercer un pouvoir électif sur les matières de son enseignement 
et l'étudiant définir lui-même librement, moj^ennant certaines )-ègles, le choix de ses 
études; cette double disposition favorise certainement au plus haut point le progrès 
de l'élite. Ne peut-on y voir la source de la merveilleuse productivité scientifique dont 
cette nation voisine nous donne aujourd'hui le spectacle'!* Nous souhaitons que nos 
dirigeants s'inspirent de son exemple, car la courte étude que nous terminons i(ù 
montre assez que la nation belge, elle aussi, peut contribuer pour sa part à l'essor des 
sciences physico-chimiques. 

Octave Dony-Hénavlt. 




MtLl.LH'i. — « ixs iitiui;> 



ASTKONOMIE ET MATHÉMATIOUëS 



La création d'un Observatoire à Bruxelles avait été décrétée par le gouvei'nement 
hollandais en 1827, et l'année suivante, Adolphe Quetelet, professeur de mathéma>- 
tiques à l'athénée de Bruxelles, était nommé astronome de cet établissement. II en 
assuma la direction depuis i833, épor^ue à laquelle l'Observatoire commença à fonc- 
tionner, jusqu'à sa mort survenue en 1874. Le premier Annuaire et le tome I" des 
Annales de l'établissement parurent en 1834. 

Les principaux instruments astronomiques étaient, outre deux pendules de préci- 
sion, une lunette méridienne de Gambey, un cercle mural et un équatorial de 
Tronghton et Simms. Les deux premiers de ces instruments, complétés par l'emploi 
d'une pendule de temps sidéral, ont pour but essentiel la détermination de la position 
des astres sur la si^hère céleste, à l'aide de deux coordonnées, l'ascension droite et la 
déclinaison, absolument comme on fixe la position d'un lieu de la surface de la Terre 
par sa longitude et sa latitude. 

Les Annales de l'Observatoire renferment dans les vingt-cinq volumes de la pre- 
mière série (publiés de i834 à 1874) les observations effectuées à la lunette méridienne 
et au cercle mural de i835 à 1S72. 

Les observations faites en dehors du méridien, à l'aide de l'équatorial, sont peu 
nombreuses, elles se rapportent aux occultations d'étoiles par la Lune, aux ijhéno- 
mènes des satellites de Jupiter et à quelques éclipses. 

Houzeau, le successeur de Quetelet, donna une impulsion nouvelle aux travaux de 
l'Observatoire, c'est à lui notamment que l'on doit l'acquisition du grand équatorial 
de o"',38 d'ouverture et de 6'", 10 de distance focale et d'un cercle méridien, construit 
par Ilepsold, de Hambourg, et destiné à la détermination des positions, comme la 
lunette méridienne et le cercle mural. 



i8o 



LA PATRIE BELGE 







Le service astronomique fut séparé du service de la météorologie, et (îliacun d'eux 
eut sa série d'annak^s séi)arées. 

La nouvelle série des Annales uslr()noini<]in-s (1878-1904) prés(;nte une grande 
■variété de travaux : observations physiques des iilanètes Ju[)iter, Mars et Vénus, des 
comètes, de la Lunci, d'étoiles doubles, reelierclies concernant la sjjecti-oscopie et 
l'astronomie mathématiques, et les volumes récents, jiMbliés par les soins du direc- 
teur actuel, M. G. Ijccointe, contiennent ce qui estielatif à la physique du globe et au 
magnétisme tei-restre. 

La séiie des Annales astronomiques renferme aussi les observations du passage de 
Vénus devant le Soleil, effectuées simultanément, en 1882, par deux missions belges, 
l'une au Texas, l'autre au Chili. 

On a fait usage pour détei'miner la distance du centre de Vénus au centre 

du Soleil, i)endant la durée du ])assage, de l'héliomètre à foj'crs inégaux, imaginé par 

lIonz(,'au, (!n 187 1. C'est une lunette équatoiiale, dans laquelle deux demi-objectifs 

donnent des images, de grandeurs tiès différentes, et dont le déplacement l'clatif sert 

à mesurer la distance des deux astres, en i-eudant concentriques 

/\Sx le grand disque de Vénus et le petit disque du Soleil. 

^S Le tome VI l'enfenne le catalogue des étoiles observées à 

(fiSjN^ Bruxelles de 1857 à 1878; on y trouve les positions de 10,792 

étoiles, réduites à l'époque i865,o. 

Nous avons dit que l'on lepéi'ait les étoiles sur la sphère 
céleste ù l'aide de deux coordonnées, l'ascension dioite et la 
r. », i>^r déclinaison. Mais ces coordonnées ne sont pas fixes, elles éprou- 

'*^^ ' , vent des variations, les unes continues, les autres péiiodi<iues, 

(lues aux déi)laceu)ents des gi'ands cercles fondamentaux de la 
sphère, ce qui nécessite la réduction de toutes les positions à une 
même éi)oque. On a constaté aussi que, malgré cette réduction, 
certaines étoiles subissent des déidacemeuts qui sont dus à leur 
mouvement relatif dans l'espace : c'est ce qu'on aiii)elle le mouve- 
ment pro})re des étoiles. Cette recherche a fait l'objet spécial des 
études d'Einest Quetelet, fils du premier directeur de l'Observa- 
toire, et le catalogue qui a été publié après sa mort, survenue en 
1878, a i)our but principal de déterminer la position des étoiles 
dans lesquelles on a reconnu ou soup(;ouué un mouvement propre 
notable. 
Ij'UranonicIrie (générale de Ilouzeau (i) renferme la i)osition de toutes les étoiles 
visibles à l'œil nu, observées directement par l'auteur, de janvier 1875 à février 1876, 
à la Jamaï(iue ou dans les environs. Ce catalogue contient 5,719 étoiles, classées en 
demi-giand(!urs, jusqu'à la G 1/2", qui correspond à la limite de visibilité à l'œil nu. 
Cette description du ciel étoile est accompagnée de cinq cartes, dont deux représentent 
les calottes polaiies, jusqu'à 45" de déclinaison, et les trois autres la zone équatorialo, 
divisée en tiois f(!nilles, contenant chacune huit heures d'ascensiou droite. 

La traînée blanchâti-e que l'on peut apercevoir pai- les belles nuits sans clair de 
Lune et cjui est la Voie lactée, qui foiine comme une ceinture lumineuse sur la sphère 
céleste, a fait l'objet d'une étude spéciale de la part de l'auteur de VUranomélrie. 
Ij'éclat des différentes parties de la Voie lactée a été déterminé en se basant sur 
ra|)i)arition ou la disparition des ])la(iues lumineuses dans le crépuscule on dans 
le claii- de Lune, eu même t(!mps que les étoiles d'une grandeur donnée. La Voie lactée 
est représentée sur les cartes par des zones de t-'iuq teintes différentes. 

Cette étude lui a permis de fixer la position sur la sphère céleste de 



.iéaêi 




(l) An.nai.ks de l.'OBSliliVATOHiE lioYAl. mi IJlîHMCi.i.E.s. Nouvelle série, Axti 



187S. 



LA PATRIE BELGE i8i 

33 points d'éclat maximum de la Voie lactée, dont le cercle médian, ainsi déterminé, se 
trouve à une fraction de degré seulement au sud d'un grand cercle de la sphère, dont 
Houzeau a déterminé la position exacte. 

Les recherches de l'auteur ont porté également sur la question, si intéressante 
au point de vue de la structure de l'Univers, de la distribution des étoiles sur la 
sphère. Il a véiifié ainsi, dans leurs grandes lignes, les résultats auxquels F. Struve 
était arrivé pour les étoiles visibles à l'œil nu. Celles-ci sont plus nombreuses dans 
le voisinage de laVoie lactée que vers les pôles de ce ruban lumineux. Cette influence, 
qui est plus forte encore pour les étoiles télescopiques, semble plus sensible aussi pour 
les étoiles tiès brillantes des trois premières grandeurs que pour celles de 4*. 5® et 
6® grandeur. C'est là une anomalie assez curieuse, qui ne semble pas, à première vue du 
moins, facile à expliquer. Houzeau a étudié aussi la distribution des étoiles visibles 
à l'œil nu, par rapport au plan de l'équateur solaire et par rapport à la direction 




IliSF.KVAIOIItK ItOVAI DK REICIOrE. A lIi:f:i,K 



suivant laquelle notre système se déplace dans l'espace, mais il n'est arrivé à aucun 
résultat positif qui mérite d'être mentionné. 

Le premier volume de la nouvelle série des Annales renferme aussi le Répertoire 
dea constantes de l'astronomie. Houzeau y donne, sous forme méthodique, les valeurs 
des différentes quantités relatives à l'astronomie sphérique, aux corps du système 
solaire et aux étoiles. 

Ces nombres, résultats des recherches des astronomes anciens et modernes, sont 
donnés d'après les sources les plus sûres. 

Houzeau a i-epris quelques années plus tard ce travail, eu l'étendant considérable- 
ment, c'est le Vade-Meciini de rastronome (un volume de xxviii-ii44 pages) publié en 
1882, comme appendice à la nouvelle série des Annules astronomiques. 

Il a introduit dans cette nouvelle publication, en dehors des valeurs des constantes 
de l'astronomie, des données historitiues relatives à ces déterminations. 

Les mesures prises par les astronomes des diverses époques, dit l'auteur, sont 



l82 



LA PATRIE BELGE 



dans une liaison étroite avec les méthodes d'observation d'une part, et avec les formes 
des instruments d'autre part. 

Les résultats et les moyens de les obtenir progressent ensemble. La valeur des 
nombres conclus dépend de la perfection de ces moyens, qui fournit le véritable crité- 
rium de l'exactitude. Il y a donc, dans l'introduction des perfectionnements méca- 
niques et dans l'invention de nouvelles méthodes un élément d'appréciation qu'il 
semble naturel de joindre aux mesures elles-mêmes. 

Les 366 pai-agraphes de cet important ouvrage sont répartis en 29 chapitres, dont 
il nous suffira de donner la nomenclature pour permettre au lecteur de se rendre 
compte de l'étendue et de la variété des matières renfermées dans ce volume : 

Étude et histoire de l'astronomie ; Astronomie sphérique et théorique ; Mécanique 
céleste et physique astronomique. Système solaire en général ;Le Soleil, Planètes intra- 
mercurielles. Mercure, Vénus, La Terre, La Lune, Combinaisons luni-solaires. Mars, 
Astéroïdes, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune, Planète trans-neptunienne. Comètes, 
Astronomie météorique, Dénombrement, Caractère et Groupement des étoiles; Astro- 
nomie pratique. Observatoires et observations astronomiques. 

Le volume se termine par une table bibliographique dans l'ordre alphabétique des 
noms d'auteurs, une table alphabétique des matières et 
une table méthodique des différentes parties de l'ouvrage. 
Parmi les publications relatives à l'astronomie et qui 
sont dues à nos compatriotes, nous devons mentionner, 
d'une manière toute spéciale, la Bibliographie générale de 
l'astronomie ou catalogue méthodique des ouvrages, des 
mémoires et des observations astronomiques publiés depuis 
l'origine de l'imprimerie jusqu'en 1880, par J.-C. Houzeau 
et A. Lancaster. 

Le dernier travail de ce genre était la Bibliographie 
astronomique de Lalande, parue en i8o3 ; on comprend 
donc combien était vaste la tâche entreprise. Le nouvel 
ouvrage, extrêmement étendu et volumineux, est divisé de 
la manière suivante : 
E. CATAl.A^. Tome I*". Ouvrages imprimés et manuscrits (1887). 

Tome II. Mémoires et notices insérés dans les collec- 
tions académiques et les revues (1882). 

Tome III. Les observations et les observatoires {n'a pas encore paru). 
Le tome II ne renferme pas moins de vingt-cinq mille articles. L'introduction de 
ce volume en donne le dénombrement par année de 1600 à j88o, et une courbe peint à 
l'œil la progression des travaux astronomiques et fait ressortir l'extraordinaire essor 
pris par la science au milieu du xix" siècle. 

Le tome I'' est précédé d'une admirable introduction historique, due à la plume 
de Houzeau. Il renferme la bibliographie des ouvrages séparés, tant Imprimés que 
manuscrits, se rapportant à l'astrologie, aux œuvres didactiques, à l'astronomii- 
théorique et pratique, à la mécanique et à la physique célestes, etc. 

lia Bibliographie générale, ouvrage remarquable et universellement connu, a rendu 
et est appelée à rendre dans l'avenir d'inappréciables services. 

Ajoutons, pour fixer l'importance de l'étude de l'astronomie dans notre pays, que 
les soixante-douze volumes des Bulletins de l'Académie de Belgique (classe des 
sciences), publiés jusqu'en 1880, ont fourni à la Bililiographic cent trente-neuf articles 
originaux. 

Il nous est impossible de faire l'énumération de tous les travaux dus aux astx'O- 
nomes professionnels ou amateurs ; nous devons cependant citer parmi ces derniers 
M. F. Terby, bien connu par ses observations sur l'aspect physique des planètes et 
des comètes, effectuées à son observatoire privé de Louvain. 

M. Terby s'est occupé spécialement de la planète Mars et il a publié, dans 




LA PATiai-: BELGE 



i83 



son Aréographie, l'eusemble des résultats fournis par l'observation de i636 à 1873. 

Depuis vingt-cinq ans parait à Bruxelles une revue spéciale, Ciel et Terre, qui 
a pour objet la publication d'articles de vulgarisation d'astronomie et de météorologie, 
et depuis une dizaine d'années il existe dans notre pays une Société d'astronomie, ■|ui 
publie un Bulletin et un .4/i/ii/a//c- et dont le but principal est de grouper les amati tirs 
des sciences d'observation. 

Xous avons dû nous borner, en ce qui concerne l'astronomie, à présenter au 
lecteur les travaux les plus marquants et de nature à l'intéresser ; notre tâche est bien 
plus difficile encore lorsqu'il s'agit des mathématiques. On sait, en effet, que pour 
apprécier la portée de ce genre de recherches il faut des études préliminaires fort 
longues et très abstraites, et que la lecture d'un mémoire de sciences mathématiques 
constitue un travail qui ne peut être aborde que par un petit nombre de spécialistes. 
Aussi ne pourrait-on trop honorer ceux qui, dédaigneux d'une vaine popularité ou de 
profits matériels, consacrent leur intelligence et leur teuqjs à ces travaux ingrats, 
mais si utiles à l'avancement des sciences et au progrès de la civilisation. 

Nous ne pourrons indiquer que d'une manière très 
sommaire les principaux ouvrages de mathématiques pure>. 

Lamarle, dans son Exposé géométrique du calcul difjr 
rentiel et intégral et dans son Essai sur les principes fou 
ddmentau.x de l'analy^se transcendante (i845), chercha ;i 
donnei' une conception géométrique et mécanique du calcul 
infinitésimal. Il semble, dans ses travaux, avoir été guidé 
par la préoccupation de donner une notion matérielle, en 
quelque sorte, des idées abstraites, que les mathématiciens 
contemporains ont rendues classiques. Il s'occupa égale- 
ment du développement des fonctions en séries conver- 
gentes. 

Catalan, quoique Franç^-ais d'origine, a fait sa carrière 
dans notre pays ; ses principaux mémoires sur les propriétés 
des surfaces ont été insérés dans les publications de l'Aca- 
démie de Belgique. La Correspondance mathématique du 
savant professeur de l'Université de Liège développa dans 
notre pays, comme l'avait fait antérieurement la Correspondance de Quetelet, le goût 
des travaux mathématiques. Xous devons encore mentionner l'excellent Traité élémen- 
taire des séries de Catalan. 

Gilbert s'est distingué également par des travaux de géométrie infinitésimale et 
par ses recherches sur la mécanique rationnelle. 

Brasseur est parvenu à établir les résultats obtenus par la méthode de la 
géométrie supérieure, en étudiant les propriétés des projections des figures sur deux 
plans, notamment dans son Mémoire sur les applications de la géométrie descriptive. 
Dans le même ordre de travaux citons encore les Fondements d'une géométrie supé- 
rieure cartésienne (187g), par Folie, qui fut nommé, plus tard, directeur de l'Observa- 
toire de Bruxelles. 

Le général Liagre s'occupa surtout du calcul des probabilités et publia un traité 
sur la matière. Durant sou passage à l'Observatoire, sous la direction de Quetelet, il 
étudia les corrections instrumentales et leur mesure. 

M. de Tilly, dans son Essai sur les principes fonduuwntaux de la géométrie et de 
la mécanique , part de la notion de distance comme notion première irréductible, et il 
établit une liaison entre les divers systèmes de géométrie que l'on peut imaginer sui- 
vant que l'on suppose : 1" que d'un point on peut mener une parallèle à une droite et 
qu'on n'en peut mener qu'une, la somme des trois angles d'un triangle est alors égale 
a deux droits (géométrie d'Euclide); 2" (|ue par ce point on peut mener un faisceau de 
parallèles, la somme des trois angles d'un triangle est plus petite que deux droits 
(géométrie de Lohatchefsky) ; 3" (^u'oii ne peut en mener aucuuc, la somme des 




M. G. Lecointk, 

direcleur ilu service astronomique 

;i l'Observatoire royal. 



i84 LA ]>ATR1E BELGE 

trois angles d'un triangle est plus grande que deux droits (géométrie de Riemauu). 

La conelusion de l'auteur est que nos sens ne nous permettent pas de trancher 
laquelle de ces géométries est vraie objectivement. 

M. Le Paige a publié dans les Mémoires uk la Société des sciences de Liège 
(1882) ses Essais fie •géométrie siipcrienrc du 3'' ordre, résumé de ses recherches sur les 
théories fondamentales de la géométrie supéiieure. 

L'un de nos plus éminents matliéinaticiens, M. Mansion, a établi les Principes 
d'une théorie nouvelle des fonctions élémentaires d'une variable imaginaire (Annales 
DE LA Société scientifique de 15ruxelles, i885-i886). Le savant ijrofesseur de 
l'Université de Gaiid a publié de nombreux travaux sur la théorie des fonctions, sur 
le calcul des probabilités, sur les principes fondamentaux de la géométrie non eucli- 
dienne, sur la méthode d'Abel pour l'inversion de la première intégrale elliptique, dans 
le cas où le module a une valeur imaginaire complexe lActa mathematica, igoS), etc. 

Citons encore ses Premiers Principes de métagéométrie, anal^'se des définitions 
et des postulats du livre 1'' d'Euclide, exposée magistralement et d'une manière 
élémentaire. 

Parmi les travaux de mathématiques nous devons mentionner tout spécialement 
les recherches de M. Massau : Mémoire sur l'intég-ration graphi(jue'(i8ii^-i88()) et 
Mémoire sur l'intégration graphi<iue des équations au.\ dérivées partielles (i*"' fas- 
cicule, 1900). 

Dans ces mémoires l'auteur expose une méthode générale ayant pour but de 
remplacer les calculs de l'ingénieur par des opérations graphiques; elle repose sur la 
construction de la courbe correspondant à l'intégrale. M. Massau a appliqué cette 
méthode à l'art de l'ingénieur : projet de route, stabilité de construction en maçon- 
nerie, stabilité des poutres, hydraulique. L'auteur a étendu sa méthode graphique à 
l'intégration de certaines équations différentielles, notamment aux équations, aux 
dérivées partielles, et il l'applique aux problèmes du mouvement varié des eaux cou- 
rantes et de la poussée des terres. 

Citons enfin, pour terminer cette rapide éuumération des principales recherches 
mathématiques, VEssai d'une théorie générale des formes algébriques (1890), par, 
.Tacques Deruyts. 

P. Stkoob.vnt. 



LES SCIENCES DE LA VIE 



Ce u'est ni un résumé ni une notice historique qu'il est possible de donner dans 
ces quelques pages sur un sujet aussi vaste. La conception même des sciences de la 
vie a subi depuis i83o une telle évolution, elle a donné lieu à des théories si diverses, 
elle ouvre aujourd'hui enfin un domaine tellement nouveau aux recherches de l'esprit 
moderne, que, même e