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Full text of "La peine des hommes: marée fraiche, vin de champagne"



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MARÉE FRAICHE 
VIN DE CHAMPAGNE 



ŒUVRES DE PIERRE HAMP 

LA PEINE DES HOMMES : 

LERAIL I vol. 

MARÉE FRAICHE. VIN DE CHAMPAGNE. I vol. 

L'ENQUÊTE 1 vol. 

VIEILLE HISTOIRE 1 vol. 

LA VICTOIRE DE LA FRANCE SUR LES 

FRANÇAIS 1 vol. 

LE TRAVAIL INVINCIBLE 1 vol. 

LA FRANCE, PAYS OUVRIER I vol. 

GENS 1 vol 




PIERRE HAMP 

LA PEINE DES HOMMES 

MARÉE FRAICHE 
VIN DE CHAMPAGNE 

QUATRIÈME ÉDITION 



irnc 



PARIS ^V { 

EDITIONS DE LA 
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 
35 & 3 7, RUE MADAME 



PQ 
K//9 



IL A ÉTÉ TIRÉ A PART 
20 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ D ARCHES 
RÉIMPOSÉS ET NUMÉROTÉS A LA PRESSE 



A LA MÉMOIRE DE PETIT JEAN FRANÇOIS DESJARDINS 



Rien n'est banal. On retrouve autant de fatigue 
et d'héroïsme dans un sou de pain que dans une 
pierre des Pyramides. Nous vivons de la souffrance 
des autres. Chaque homme est bourreau des 
hommes. Combien gagnent leur vie par agrément ? 
Tous dans le malaise, souvent la torture. Le bonheur 
est d'aimer son métier, mais où sont les métiers 
aimables ? 

Sous la dureté du labeur, la révolte devient le 
rêve des hommes, et l'oisiveté, leur recherche. 

Par le travail où l'on ne chante plus, se fait 
un grand œuvre d'abêtissement humain. L'ou- 
vrier n'aime plus son métier, et cela ébranle le 
monde. 



MARÉE FRAICHE 



Qui refuse de travailler ne doit pas, 
non plus, manger. 

Saint Paul, II e Thessaloniciens, 
Ch. III, V. 10. 

Boulogne-sur-Mer, en novembre, le matin. Une 
transparente brume blanche naissait à terre et 
devenait opaque à fleur de toit. Pas de ciel. Les 
vols, en accents circonflexes, des mouettes gris 
perle, montaient s'engloutir dans ces ténèbres 
blafardes. Des édifices de la ville en colline, les 
silhouettes seules subsistaient, foncées sur écran 
blanc. 

La cathédrale dominante semblait à une dis- 
tance factice, en fond de décor, un effet d'optique. 

De l'autre côté de la Liane, en plaine, une 
autre église : Brequerecque, posait encore le dessin 
de sa large façade dépassée en hauteur par des 
cheminées d'usines aux cratères invisibles, soufflant 
leurs fumées derrière le brouillard clos. 

Autour des grandes attitudes des maisons de 
Dieu, les maisons des gens profilaient leurs toits 
à cheminées. Le brouillard, avalant les reliefs, 
donnait du paysage l'illusion d'un carton découpé. 

ii 



LA PEINE DES HOMMES 

Ce temps mou ôtait sa sonorité à la vie de la 
terre. Les cabrouets des mareyeurs, rendus pru- 
dents par la route invisible, roulaient à petite 
allure. Sur le quai Chanzy, le sifflet des locomo- 
tives en manœuvre, étouffé par l'épaisseur de 
l'atmosphère, s'entendait en mineur. 

La marée basse donnait au port d'échouage une 
profondeur d'abîme. Contre la paroi gluante, 
ornée de grappes de moules, les nombreuses bar- 
ques de la flotte de pêche se calaient l'une l'autre. 
La pointe des mâts dépassant le bord du quai, 
fleurissait en croix propitiatoires ; quelques-unes 
d'un travail fervent de dévot qui en escompte son 
salut ; tous les instruments de la Passion y figu- 
raient : la couronne d'épines, le marteau, les clous, 
la lance et l'éponge au bout du roseau, car « Il fut 
abreuvé de fiel ». 

Un fer de lance doré luisait sur une barque 
mécréante. Sous ces emblèmes, les girouettes et 
les pavillons d'armateurs indiquaient le vent 
d'ouest. 

La Notre-Dame de Boulogne, basse sous sa 
charge lourde, accostait avec seize cents mesures 
de harengs. 

Des tas argentés luisaient sur le pont. Aux 
secousses, des poissons, glissant du haut, passaient 
le bordage et flottaient, ventre en l'air, pour les 
mouettes. 

Le bateau, halant sur l'amarre cravatée au col 
d'un pieu de fonte, s'élargissait une place entre 

12 



MAREE FRAICHE 

deux barques. Les matelots abordés repoussaient 
l'assaillant du talon de leurs bottes. Arquant leurs 
bustes épais, ils maintenaient du jour entre les 
coques ; cela en grand effort, mais sans cris contre 
l'intrus ; tout le monde a droit au quai, et la criée 
attend le poisson. 

Les bateaux sont de cap à terre ; l'arrière, libre 
sur l'eau, s'écarte ; l'avant, amarré, ne peut. Il 
faudrait déplacer l'amarre vers l'écartement de la 
poupe. Cette manœuvre arrêterait le déchargement 
en obligeant 1 équipe de quai à suivre avec son 
attirail vers le nouvel accostage. 

La Notre-Dame de Boulogne, encore à trois 
mètres du bord, se coinça entre les barques voi- 
sines, têtues sur leurs câbles raides. Une planche 
craqua. A ce moment critique, survint M. Létoile, 
officier de port, médaillé colonial. Il avait le teint 
sale, les yeux luisants. Sa moustache voilait, d'un 
rideau jaune, sa bouche furieuse. Une casquette à 
liséré d or le coiffait jusqu'aux oreilles, portées loin 
de la tête. Accourant à une allure militaire qui 
déployait derrière ses bottes les pans crottés de 
son pardessus, il s'arrêta tout au bord du quai et 
contempla l'eau vaseuse, pleine d'ombre, écras e 
par les barques et remuant d'un mur à l'autre du 
port étroit. Cela ressemblait à un grouillement de 
bêtes énormes, lentes et molles. Des clapotis des 
glous-glous, des bruits de cordes claquant l'eau, et 
de rauques voix d'hommes, simples comme des 
cris de bêtes, montaient de l'obscurité blanche. 

13 



LA PEINE DES HOMMES 

M. Létoile attendait que la Notre-Dame forçât 
de nouveau sur son amarre jusqu'à craquer les 
bordages, pour répandre sur le bateau, sur ses 
voisins, sur toute la flotille, en mer et au port, et 
sur la race entière des pêcheurs, ses récriminations 
accoutumées. Mais il fut joué, car à l'avant de la 
barque immobile, deux matelots matois le devan- 
cèrent et se plaignirent ensemble : 

— C'est malheureux, mon lieutenant; on peut 
pas accoster. Qu'est-ce que vous pensez qu'il faut 

faire ?» 

Mis en demeure, il émit aussitôt d'une voix 
enrouée une quantité d'ordres catégoriques. Pouce 
à pouce, la Notre-Dame avança, comme un coin 
émoussé dans un bois dur. Enfin, du tranchant de 
sa proue, elle toucha le quai ; elle avait son dû. 

Le panneau ouvert creusait, au milieu du pont 
noir, un puits de lumière. Au fond, deux hommes, 
les bottes dans la glace pilée, triaient le poisson de 
la cale. Gelés sous leur falot rond comme la lune, 
ils se réchauffaient en battant des bras, selon le rite 
populaire et se claquaient dans le dos leurs rudes 
mains mouillées. 

Un autre, penché sur leur trou, en tirait les 
paniers pleins. Ils avaient de l'ouvrage. Outre sa 
pêche, le bateau rapportait les filets pleins du 
Bon Vent, un Boulonnais perdu dans la mer du 
Nord, avec onze hommes et deux mousses. Par 
gros temps, ses « royes ■ avaient endigué un banc 
de harengs, haut comme une maison. Le bateau 

14 



MAREE FRAICHE 

pencha sur son filet trop lourd. Le patron hésitait 
à le couper. La bourrasque n'hésita pas et chavira 
le pêcheur sur sa pêche. La Notre-Dame rencontra 
les flotteurs à la dérive. Il vint autant de poissons 
que de mailles. L'aubaine écumée réveillait, au 
rude cœur des hommes, les triomphes sinistres des 
grands-pères armés en course. 

« Vaut mieux que ce soit pour nous que pour 
les requins. » 

Tant était grande la presse des barques que pas 
une n'accostait de flanc ; elles n'avaient place que 
de pointe, sauf une insolente petite chaloupe, 
rentrée de bonne heure, qui se prélassait tout de 
son long. A bord, un matelot seul limait des hame- 
çons. Il continua sa besogne sous les objurgations 
ascendantes de M. Létoile et l'égouttement de son 
parapluie furibond. Comment se mouvoir, lui 
petit, encogné par cette cohue de grosses barques. 

Derrière la broussaille des mâtures nues, avan- 
çait lentement, au milieu du port, la Marie-Rose, 
chalutier à pétrole de M. Rouvart, armateur, con- 
seiller général. Il ne faisait pas bon gêner ses 
bateaux. 

M. Létoile courait et revenait, inquiet comme 
un chien sans maître. Il hurlait à la petite barque 
des ordres impossibles. Le pétrolier mettait cap 
sur elle. Ses hommes, enjambant les bateaux à 
quai, nouaient l'amarre. Le cabestan mécanique la 
tendit raide et hala ferme. Les barques voisines 
larguaient, sans prière, pour céder à la coque de fer. 

15 



LA PEINE DES HOMMES 

Elle poussait implacablement, malgré la mau- 
vaise humeur de la marine à voile : 

• Pétrolier! Pourri ! Il n'y en a que pour eux! » 

Quand le progrès du gros bateau eut fait du 
jour, l'homme aux hameçons vira, d'un coup de 
godille, sa barque libérée, se mit de cap au quai, 
y laissant nue la largeur de son bord où, aussitôt; 
l'avant du pétrolier accosta. 

Il avait bonne pêche aussi. Son patron, un géant 
à chapeau ciré, parlementait avec les charretiers du 
comptoir Rouvart, prévenu par sémaphore. Les 
cabrouets attendaient devant l'accostage. M. Rou- 
vart y assistait. 

Il armait onze vapeurs. Plus leste que la marine 
à voile à suivre les bancs, plus vite à regagner le 
port de marché, cette nouvelle flotte faisait for- 
tune. 

Un chalutier à vapeur, parti sept jours, rentre 
pour la forte enchère du jeudi et vend sa pêche de 
six à huit mille francs ; jusqu'à quinze mille francs 
en Carême. 

Le matelot gagne cent francs par mois. La ma- 
nne à voile paie les siens quatre-vingt-dix francs, 
plus la gainée : un du mille ; le patron de barque 
de deux à trois cents francs et cinq du mille. 
Nourris : bière, pain, biscuit, poisson ; du lard 
quelquefois, et de la viande quand on touche 
terre. 

Le fin poisson n'est pas pour leurs dents ; ils 
mangent du congre, du carrelet, du rougeot ; mais 

16 



MAREE FRAICHE 

la nuit ils trichent et crèvent des soles sous l'ouïe : 
!e poisson avarié tombe dans l'ordinaire du bord. 
Les matelots ajoutent des douceurs. Les pères de 
famille se contentent de la cuisine du bateau et 
rapportent chez eux les crustacés pris, qui revien- 
nent, par coutume, à l'équipage. 

Les vapeurs naviguent souvent trente heures 
pour atteindre les pêches de fond, vers l'Irlande 
ou l'Espagne, et reviennent en draguant au chalut. 

On le haie de quatre heures en quatre heures, 
à toutes mains. Celui de tribord file aussitôt celui 
de bâbord amené. Il faut quarante-cinq minutes 
pour le sortir, une demi-heure pour le mouiller. 
Les hommes allongent souvent le quart pour le 
raccommodage des déchirures. 

Plus heureux, les chauffeurs ont des repos de 
six heures et ne montent sur le pont que pour 
jeter les escarbilles. 

L'équipage y reparaît, à la fantaisie du maître, 
aussitôt le filet lourd, et souvent y mange à la 
fureur du temps. La rude vie de ces hommes 
assure la richesse de la ville marchande de marée ; 
ils déchargent des fortunes. 

D'un bout à l'autre du quai assiégé de bateaux, 
la marée touchait terre. Au bord, les hommes ha- 
laient à la corde, comme du fond d'un puits, les 
paniers pleins. Sur les planchers gluants, les mate- 
lots marchaient à pleines bottes parmi le poisson 
mêlé de glace souillée. Les mousses abrités par un 

17 2 



LA PEINE DES HOMMES 

tablier de toile raidi en cuirasse, s'enduisaient 
d'écaillés jusqu'aux yeux en barbotant dans la 
marchandise. 

Ils triaient, à la volée, les espèces par tas dis- 
tincts : les soles mi-parties collées par deux, blanc 
sur blanc ; les luxueux turbots dune largeur 
d'éventail ; les raies visqueuses aux piqûres sour- 
noises ; les barbues en fer de lance ; les grands 
congres à peau fine, puis la racaille des chiens de 
mer : du poisson de pauvre ; et toutes les mysté- 
rieuses bêtes de l'eau profonde raflées par la course 
du chalut. 

Les matelots, faisant la chaîne sur la longueur 
du pont, se passaient les paniers pleins. Ils accom- 
plissaient tous le même balancement du buste 
ballonné par l'enflure des étoffes cirées. A bout de 
bras, l'homme recevait le panier, le portait trois 
pas, en tambour, sur la cuisse gauche, pour le 
passer, bras tendus, à un autre qui tendait les bras. 

Cela s'accomplissait avec la régularité d'un jeu 
de poupées mécaniques. 

Quelque limande, aussi mince qu'une feuille, 
glissait de la manne trop pleine et claquait le pont 
mouillé ; alors le geste brusque de 1 homme qui 
la renvoyait au tas, brisait la perfection du mo- 
nôme. 

La dernière main plongeait le panier dans une 
cuve d'eau trouble où le poisson trouvait la crasse 
des précédents. Il passait la sienne aux suivants. 
Et 1 équipe de terre halait la charge ruisselante 

18 



MAREE FRAICHE 

qui laissait de bas en haut du quai la trace de sa 
route. 

Les cabrouets s'alignaient, aussi serrés sur la 
chaussée que les barques sur l'eau. 

Mareyeurs et matelots, vêtus des mêmes étoffes, 
se distinguaient pourtant par la différente em- 
preinte de leurs métiers. Les hommes de mer et 
de plein vent plus massifs, alourdis par le premier 
maniement du poisson, plus pénible parce que 
premier. 

Les mareyeurs qui le reprennent en paniers, 
maintiennent propres leur pantalon bleu et leur 
bourgeron couleur saumure. Ils notent des chiffres 
sur un calepin, s'abritent quand il pleut et couchent 
toutes les nuits dans leur lit, ce que montre leur 
teint plus frais auprès des faces travaillées de la 
marine qui affronte au large le temps dur et dort en 
mer. 

Les pêcheurs, constellés d'écaillés par le frotte- 
ment du poisson, luisaient en marchant sans grâce; 
leurs bottes sont lourdes ; toujours mouillés, ils 
avancent lentement, au frou-frou des toiles raides 
de cire. 

Un garçon boulanger, portant sur l'épaule un 
panier hérissé de miches blondes, passait comme 
un rêve de marins, gens à biscuit. Le pain frais, 
c'est le Paradis. 

Les commis mareyeurs aux façons d'épiciers, 
blancs de peau, nombraient la marchandise débar- 
quée. 

19 



LA PEINE DES HOMMES 

Des femmes, panier au dos, guettaient les pois- 
sons à terre. Elles mendiaient auprès des matelots 
surtout des mousses et des vieux, plus faciles. 

Les veuves des hommes perdus en mer ont droit 
d'aumône. Sitôt contentes, elles partaient, la poi- 
ctrine taillée par la bandoulière de corde de leur 
hotte et s'en allaient vendre dans les rues de Capé- 
cure. Comme elles marchaient la tête vers le sol, 
pour combattre la charge qui les tirait en arrière, on 
voyait mal leur figure, sous la coiffe en capote, soi- 
gneusement abritée d'un mouchoir à carreaux. Leur 
cri triste sortait de là-dessous : « Des rougeots ! 
la lu !... » et le claquement de leurs socques de bois 
accompagnait sec et vite la mesure de cette musique. 

Au premier poisson vendu, elles font, avec la 
pièce de monnaie, un signe de croix et crachent 
dessus. Ça porte bonheur. 

Il restait les mendiantes pillardes qui, sans le 
demander, ramassent le poisson tombé des mesures. 
La mauvaise humeur des hommes les met en 
fuite. Elles recommencent à côté. De petits 
bonshommes, plus vifs, raflent le butin sous le 
vent de leurs doigts. Ils n'ont comme outil qu'un 
bout de ficelle, pour enfiler, par les ouïes, le cha- 
pelet des poissons rapines. 

Les matelots crient sur les femmes qui essaient 
de voler, les femmes crient sur les petits chena- 
pans qui y réussissent, et les petits chenapans qui 
ne disent rien, se sauvent en passant à leur amarre 
un hareng de plus. 

20 



MAREE FRAICHE 

Pirates dont les mains crochent, d'instinct, vers 
la bonne prise, ils continuent les ancêtres pilleurs 
dépaves qui trompaient les bateaux par des feux 
sur les roches et, de leur couteau à moules, cou- 
paient les doigts blancs des naufragées pour avoir 
plus tôt les bagues. 

Quand le patron de barque est doux au pauvre 
monde, ou que l'acquéreur de l'enchère tourne le 
dos, la grande charité des gens qui peinent atté- 
nue tout cela, et le coup de botte adroit des 
mousses dirige un peu plus que le rebut vers la 
convoitise des misérables. 

Des pêcheuses de crevettes, chassées par la 
marée montante, leurs jambes nues comme des 
épées, revenaient de la plage, mouillées jusqu'aux 
seins. Depuis cinq heures du matin, elles mar- 
chaient dans la vague pour gagner trente sous. 

La mer nourrit bien des gens : de la cueilleuse 
de moules au grand armateur, il y a d'infimes et 
étranges métiers. Un homme des plus misérables 
longeait le quai en remorquant un filin ; : il raclait 
au grappin le fond du port et repêchait des bouts 
de câble, de filet, des ordures. Il vend le chanvre 
et gagne dix à vingt sous par jour. L'aubaine d'une 
amarre perdue, d'un noyé envasé embellit sa vie 
épouvantable. 

La cloche de la halle proche sonna au hareng. 

Autour de l'édifice dont toutes les ouvertures 
émettaient le tumulte des enchères, les cabrouets 
attelés et les voitures à bras, tenaient place large, 

21 



LA PEINE DES HOMMES 

ne laissant, entre les roues fangeuses, que des 
intervalles étroits à salir les gens. Dans les espaces 
libres, des mareyeurs roulaient des tonneaux pleins 
de marée ou traînaient de lourds paniers qui mar- 
quaient leur route à grande eau. 

La porte de la salle de vente du hareng ouvrait 
sur un passage ourlé de trottoirs de cinquante 
centimètres. L'égouttement des charrettes de pois- 
son, aussi mouillées que des barques, y maintenait 
une humidité parcourue par un grand courant d'air. 
Le crieur se tenait dans une loge de bois bâtie 
comme un théâtre Guignol. 

Un grand registre et un encrier posaient sur la 
rampe. Occupant toute la profondeur de la scène, 
l'homme surgissait à mi-corps. Dans sa figure 
soufflée de saut-du-lit, sa moustache, jaunie par le 
tabac, pleuvait sur la bouche. Ses vêtements sans 
prestance sanglaient en saucisse le buste rembourré 
de gilets. Leurs boutonnières, écartelées, se cram- 
ponnaient, de toutes leurs forces, aux boutons 
décousus par ce surmenage. Un porte-plume 
mâché, planté sous son képi écussonné du cygne 
municipal, lui égouttait sur l'épaule. 

Le beffroi ayant tinté la rentrée du Surmulet, 
le crieur frappa la rampe de son petit théâtre avec 
un marteau et fit du bruit jusqu'à ne plus entendre 
autre chose, ce qui lui permit de croire que tout 
le monde se taisait. Alors, il annonça : 

« Bateau 2309. Environ sept cent cinquante 
mesures. Ha-rengs-frais ?... Neuf... cents... francs 

11 



MAREE FRAICHE 

— Cinquante ! » enchérit M. Jules Gaudry, 
Salaisons, 29, rue du Moulin-à- Vapeur : fier et le 
pied sec sur sa double semelle, le corps épais, la 
mine rouge. 

Une forte voix monta l'enchère à mille francs. 
C'était Marie Legagneux, assise au premier banc, 
les mains sur les genoux. Son âpreté au gain se 
voyait à ses doigts maigres et à ses yeux luisants. 

Sur les autres bancs, rangés en école primaire, 
des femmes tricotaient, la langue et l'aiguille lan- 
cées à la même allure. On ne distinguait aucun 
mot dans leur musique de murmures. 

L'une d'elles, sans perdre une maille, marquait 
à grands coups de bonnet la mesure de ses paroles 
étouffées. Elle débitait passionnément une histoire 
qu'on entendait, par toute la salle, siffler entre ses 
dents. 

Sa voisine tira de sa jupe une fiole, coiffée d un 
godet, où elle but la goutte ; elle disait : « une 
prise », et pratiquait cela comme d'autres la taba- 
tière. 

« Guette-la !... C'est régalant ? 

— C'est fin bon quand il fait fort, fort froid ! » 
Derrière les commères à tricot, des guetteurs, 

le nez sur la vitre brouillée par leur souffle, s an- 
nonçaient le nom des nouvelles barques approchant 
noires sur l'eau grise. 

Le vent, montant avec la marée, éclaircissait la 
brume. De l'autre côté du port, apparu plus vaste 
dans la clarté grandissante, balançait le pont blanc 

23 



LA PEINE DES HOMMES 

de la malle anglaise accostée au quai Chanzy. Les 
buissons touffus des mâtures de la flotte atterrie 
dépassaient le quai. Les hommes de terre halaient 
avec moins de peine, aidés par l'eau plus haute 
qui rapprochait deux les bateaux. 

L'enchère du Surmulet restait à douze cents 
francs à la maison Lamiraud, représentée par son 
premier commis : M. Lengagne, grand garçon 
brun, à longue barbe. Son lorgnon, mal en selle, 
l'obligeait à vivre le nez en l'air. Equipé pour 
s'aventurer dans la boue des quais, la glace des 
cales et le poisson du marché, il enfermait dans de 
courtes bottes le bas de son pantalon noir. Matelot 
par les pieds, il rejoignait par la tête la bourgeoisie, 
car il portait un chapeau melon et une jaquette 
aux basques incessammentagitéesparson habitude 
de courir toujours. 

Dans sa boîte à Guignol, le crieur braillait : 

« Douze... cents... francs ! 

Une... deux... trois !... Vendu ! » 

D'un seul coup, il tomba le nez sur son registre, 
et pointant son porte-plume mâché, commença 
d'écrire en finissant de crier ; puis annonça, après 
de grands coups de son petit marteau : 

« L'Espoir en Dieu. Numéro 2927. 

Neuf cents caisses de harengs glacés ! » 

Un matelot versait en échantillon, dans l'auge 
publique, une poignée de harengs mâles, choisis 
gras et laites. 

Devant la porte roulaient les charretées pour 

24 



MAREE FRAICHE 

la halle de gros, où deux chemins en croix séparent 
quatre plans de bitume. On y étale la marée. 

Il se faisait là un grand vacarme ; les crieurs 
offraient deux lots à terre. 

Un troisième vendait le poisson des voitures à 
bras dont la procession attendait sa bénédiction de 
chiffres. 

Les chalands, retenus à hauteur du nombril par 
un barreau de bois et lavis : « Il est interdit au 
public de pénétrer », évaluaient la première enchère : 
cent raies, dix turbots bombant leurs glorieux 
ventres blancs ; des paires de soles accouplées 
comme deux moitiés qui se retrouvent, et vingt 
congres variant les postures de leurs cadavres 
flexibles. 

Le crieur s adossait au mur, en charmeur de 
serpents, les grandes anguilles aux yeux frais 
répandues autour de ses souliers. La réduction en 
faïence de ce petit homme aurait fait un confortable 
pot à tabac : des jambes très courtes sur des pieds 
très larges ; beaucoup de ventre, peu de cou ; le 
menton, touchant la poitrine, calait la grosse tête 
rouge. 

La casquette armoriée du cygne surmontait ce 
tas d'où sortaient de grands cris. Pour prendre 
souffle, il enflait son torse en poche de biniou, 
écrasant ses trois mentons entre sa mâchoire bais- 
sée et son thorax soulevé. 

On ne comprenait rien à ses paroles, sinon le 
chiffre final de la mise à prix. Son métier étant de 

25 



LA PEINE DES HOMMES 

crier, il criait, consciencieux, tant qu'il pouvait et 
faisait, tout au long de l'enchère, du bruit avec sa 
langue. Inlassablement, il répétait, jusqu'à offre 
plus forte, le prix atteint : 

« Nous disons cinq cents francs !... cinq cents ! 
cinq cents francs ! 

Cinq cents francs nous disons !... Cinq cents !.. 
Cinq cents !... 

— Cinquante ! dit un mareyeur. 

La voix du petit homme, à peine reposée, re- 
bondit : 

— Cinq cent cinquante !... Nous disons cinq 
cent cinquante francs !... cinquante !... cin- 
quante !... » 

Par terre, un congre à la vie dure achevait de 
mourir, dessinant des spasmes'en S. Un matelot 
racontait la fable du serpent de mer décrocheur 
d'étoiles : en hiver, par les nuits très claires, il 
quitte les fonds où flotte l'arborescence des cahf- 
fets : les lignes à cent hameçons tendues pour lui. 
Il nage dans la mer de cristal vers l'invitation des 
astres, saute hors de l'eau pour les atteindre et 
meurt gelé. La vague jette ce poète à la faim des 
hommes. 

Le panier au dos des matelotes tenait trop de 
place parmi les gens appuyés aux barres d'enceinte 
pour suivre l'enchère. 

Les petits télégraphistes cherchaient, comme des 
rats, un trou pour livrer leurs télégrammes aux 
mareyeurs. Les siens lus, Marie Legagneux monta 

26 



MARÉE FRAICHE 

le prix du lot de dix francs en dix francs et l'en- 
leva à six cents, sur un magnifique coup de gosier 
du crieur qui ferma un œil pour mieux ouvrir la 
bouche : « Six cents francs !... C'est ven... du !... » 
et écrivit sur un calepin déployé en paravent de 
chaque côté de son nez. 

Lui silencieux, on entendit tout le bruit de l'en- 
chère voisine, des soles de la Marie-Rose que 
M. Lengagne tenait à quatre cent soixante francs, 
au jugé : quatre francs le kilo. Après deux sur- 
enchères de Marie Legagneux, il prit à cinq cents 
francs. 

Un employé du chemin de fer, venu apprendre 
l'importance des expéditions, s'adressait à lui, le 
crayon haut. 

Puis les Berckois du Grand-Jean apportèrent 
la pêche de leur bateau à quille plate, construit 
pour s'échouer sur le sable des pays sans port. 
Dans un pli de leur bonnet rond, semblable à une 
calotte de curé, ils boutent leur brûle-gueule et 
s'en vont en mer, la pipe au chapeau. 

Ils versaient sur les carrés vides des panerées 
de poissons. Deux gaillards argentés d'écaillés 
balancèrent une manne d'où coula un torrent de 
chiens de mer. De vieilles femmes, rudes de tête 
et dures de mains, les triaient en deux lots : pu- 
pilles et fortes pièces. Tirant sur les queues, elles 
sortaient du tas une grande vilaine bête, lourde à 
soulever des genoux, le museau traînant. Les 
petits, envoyés à tour de bras, tombaient avec un 

27 



LA PEINE DES HOMMES 

bruit de seau d'eau sur la fange du sol, où coulait 
le sang de leurs ouïes. 

En gros, le chien de mer vaut de cinq à huit 
sous le kilo, poids au jugé. La première vente 
de onze grosses pièces atteignit vingt et un 
francs. 

Deux femmes, bien vêtues, grandes comme des 
mâts, enchérissaient, par clins d'œil au crieur, un 
lot de trente-six paniers de rougeots. Elles affec- 
taient de ne point se regarder, mais chacune ne 
songeait qu'à l'autre, et de leurs dents blanches, 
elles se caressaient les lèvres, ce qui les révélait 
capables d'acheter cher par dépit. 

Une petite bonne heurta du panier Marie Le- 
gagneux qui lui dit des insolences. Impatientée, 
de voir sa servante en arrêt, sa maîtresse la tança 
de ne pas savoir traverser un marché sans se 
prendre de bec avec des harengères. 

« Mais, madame ! 

— Allons !... venez ! » 

Cette jolie personne, aux traits un peu grossis, 
comme de trop dormir, descendait de la haute 
ville, choisir du poisson pour ses invités. 

Elle allait, imperceptiblement courbée, avec 
l'allure des femmes de prière. Sitôt dans les allées 
du marché de détail, elle fut fêtée, saluée, injuriée 
presque par les matelotes à l'étalage, acharnées à 
vendre leur marchandise. 

« Par ici, ma belle ! 

— Voyez, ma fine, le beau poisson ! 

28 



MARÉE FRAICHE 

— J'ai ce qu'il vous faut ; une belle pièce ! 
Regardez ! Mais regardez donc ! » 

Toutes les femmes en emplettes, panier au bras 
ou servante aux trousses, ameutaient ainsi leurs 
convoitises. 

Il vint une jeune Anglaise à peau douce, ses 
abondants cheveux pâles ordonnés derrière la tête 
par la résille nationale. Sous ses vêtements taillés 
en sac, vivait la grâce de son corps jeune, assoupli 
par les jeux où Ion court beaucoup. Derrière elle, 
son ombre projetée trente ans plus tard : «mother,» 
les dents énormes, les os saillants, chaque chose 
menée à son extrême par la poussée du temps. Le 
même habit sac semblait tendu sur des bâtons 
croisés. Elle marchait avec les balancements d'un 
épouvantail disloqué par le vent. 

Une marchande en grande coiffe de parade, sa 
fine taille de Boulonnaise penchée à travers l'étal, 
retenait la vieille Anglaise : 

« Mais tenez, ma mère, vous ne trouverez pas 
mieux. » 

Elle lui promenait sous les lunettes sa plus 
vieille marchandise. La petite intervint, voyant 
clair, et elle débattit en un français timide, sifflé 
plutôt aue parlé. Elles partirent avec six merlans 
raides, l'œil clair et l'ouïe rouge, pris la nuit à 
l'hameçon par une barquette du Portel. 

Le poisson amené à la ligne se débat dans l'eau 
où rien ne le heurte, meurt vite et intact. Dans le 
chalut, il est traîné plusieurs heures, froissé, meur- 

29 



LA PEINE DES HOMMES 

tri, mordu. Cette agonie fait de son cadavre mar- 
tyrisé une chose molle. 

Un grand monsieur à petite casquette, droit 
autant qu'un pieu de la jetée où il venait d'accom- 
plir son « airing » matinal, aborda sans sourire la 
maigre dame à lunettes et l'agile petite aux joues 
roses. 

Ils s'en allèrent tous trois, de leur pas d'homme, 
derrière la fumée de la pipe paternelle, ouvrant la 
marche. 

Entre les étals des marchandes inclinés vers le 
public, passaient des flâneurs, des matelots coupant 
au plus court, du port aux estaminets de la rue de 
l'Amiral-Bruix. 

Proche la sortie, une étalière criait, à voix très 
jeune : 

« Guettez, mesdames ! du fin pichon ! » 

Elle perpétuait la fraîcheur de sa marchandise 
par des arrosages fréquents ; les turbots en grande 
toilette portaient un gilet blanc ; les chiens de mer 
écorchés allongeaient leur corps saigneux ; la peau 
se vend à part ; des nielles bleues ornaient le dos 
des harengs d'argent. 

Un domestique de grande maison souriait, 
entre ses favoris d'étiquette à une cuisinière de la 
haute ville. Complices de même race, ils se con- 
taient leurs potins d'office : 

« Figurez-vous que madame... » 

Ils méprisaient la plèbe des petites bonnes 
à tout faire et narguaient les ménagères de la 

30 



MAREE FRAICHE 

basse ville qui vont au marché, panier au bras : 

« Ça n'a pas de domestiques ! » 

Tous ces gens passèrent. Midi. 

Des cloches sonnaient la sortie des saureries de 
Capécure. Les matelotes: cotillon roux, bas de laine 
et socques noirs, traversaient les ponts de la Liane. 

Leur silhouette, d'une grande simplicité, en 
trois pièces : la tête, le buste, la jupe, semblait 
d'une ancienne poupée de bois. Les cheveux, tirés 
en arrière, découvraient entièrement le visage 
agrandi. Le chignon reculé allongeait le crâne. 
Elles allaient toutes de la même allure, sans hâte, 
réglée à leur habitude d'avancer par rangs, au 
bras, épaules jointes, en brochettes d'oiseaux. 

L'humidité de leur métier marquait les ma- 
reyeuses aux mains gercées. 

La fumée qui dore les harengs teignait en roux 
les cheveux des saurières, bises de peau et sèches 
d'habit. Peu de beaux visages : des profils vigou- 
reux aux angles brusques. 

Parmi le peuple des matelotes signalées par la 
tradition du costume et de la coiffure, tranchaient 
les femmes des métiers nouveaux qui créent la 
race nouvelle : les ouvrières des fabriques de 
plumes à écrire, Blanzy, Poure et C Ie , vêtues sans 
uniformité et coiffées selon les modes récentes. De 
peau plus douce mais, énervées par la machine, 
de buste moins droit que les mareyeuses qui tra- 
vaillent au couteau et font tout de leurs mains 
rouges. Cependant, leur labeur les laissait propres, 

31 



[ 



LA PEINE DES HOMMES 

lus affinées et jolies, et elles devançaient, dans 
es rues montantes de Saint-Pierre, le lent trou- 
peau des filles en jupe rousse. 

Vers Outreau, au-dessus des usines à ciment, 
le travail des cheminées à fumées blanches et des 
cheminées à fumées noires illustrait l'espace de 
dessins imprévus. L'horizon ouvert par le cours 
de la Liane s'approfondissait. 

L'ascension des bateaux sur l'eau montante 
variait l'aspect du port. Quittant la vase du fond, 
la flotte tirait sur ses amarres et dépassait de toute 
la coque le bord du quai. Les barques où il restait 
du poisson le descendaient à terre comme d'un 
Dremier étage. Girouettes au ciel, elles nageaient, 
leureuses, la quille libre sur plus de fond. Leur 
Dalancement dans l'eau inquiète révélait le gros 
temps au large, et le vent du Nord-Est commen- 
çant de soulever en mer les grandes lames venues, 
depuis au delà l'horizon, mourir en clapotis de 
baignoire contre les quais du port. 

En face du B. 2902, des charbonniers versèrent 
un tombereau de briquettes. Trois femmes firent 
la chaîne pour les passer à bord. Un poussier noir 
ombrait leurs traits rudes. Elles semblaient barbues, 
Aux jours évidemment rares de leur toilette, on 
aurait apprécié leur âge : aujourd'hui il aurait 
fallu le leur demander. La plus grande, d'une 
maigreur de vergue, avait enveloppé ses cheveux 
dans un déchet de voile noué sous le menton. Le 
charbon encrassait sa peau, ses habits. Elle était 

32 



MAREE FRAICHE 

borgne. De sorte que sur cet être, trempé par un 
magicien féroce dans un bain de ténèbres indélé- 
biles, les seules choses claires étaient un tout petit 
œil qui louchait et des écailles fraîches de poisson 
volé pailletant les haillons. 

Un « rat de quai » fatigué de s'asseoir sur les 
tonneaux, vint regarder avec fureur le travail des 
trois femmes. 

Ce pâle garçon, profondément coiffé d une 
« cap » aussi vieille que le roi d'Angleterre, était 
ivre et indigné : 

« Faut laisser travailler les hommes. Les 
femmes, bon sur le dos. Nous... là ! » et pliant son 
bras gauche, il indiqua, aussi triomphalement qu'il 
lui était possible, de l'index droit, la place de son 
biceps. 

Il exprimait ainsi la supériorité de l'homme sur 
la femme et ses revendications personnelles d'ou- 
vrier assoiffé par la main-d'œuvre féminine. 

L'être borgne, louchant au ciel, lui laissa tomber 
sa charge sur les orteils, en ayant l'air de prier 
pour lui. L'homme se garant, mêla ses pieds d une 
façon si inextricable, qu'il ne distingua plus le 
droit du gauche et, renonçant à la moitié de sa 
taille, s'assit. 

Deux matelots, l'ayant relevé, l 'éloignèrent : 

« Si ti reviens, min fieu, ti vas au bassin. » 

Il n'y revint pas, mais on le vit longtemps, 
appuyé au mur de la halle, faire vers le port des 
gestes de malédiction. 

33 3 



LA PEINE DES HOMMES 

Les bateaux," entrés la veille, finissaient d'armer 
pour repartir, leurs équipages reposés par une 
nuit au gîte. 

Les hommes contraints, par la distance du quai 
au bord, d'embarquer à la force du poignet accom- 
plissaient leur gymnastique à main sûre, en gens 
connaissant toutes les prises et tous les appuis de 
leur bateau. Le poids des bottes à régouttière 
réglait leur allure : le pied lourd entraînant l'épaule 
et l'épaule faisant force pour hausser lepied. Ils 
semblaient articulés par le milieu, dans l'axe de la 
colonne vertébrale et se déplacer par le jeu alterné 
de leurs moitiés glissant l'une contre l'autre. 

« Oh ! hisse ! » les voiles brunes qui montaient 
au chant des poulies. 

Une matelote passait à son fieu le petit panier 
garni de beurre, de chocolat, de café et, sous ce 
régal, le flacon de « cric » qui chauffe par dedans 
ces grands corps d'hommes toujours mouillés au 
dehors. 

« Paré ? » demandait le patron J. Lamblin, du 
chalutier Sainte-Rose, B. 2908, onze hommes et 
deux mousses. 

Assis sur le bordage, les bottes pendant vers 
l'eau, un matelot de dix-neuf ans tambourinait 
du talon en courtisant Marie Tivuinne, une ma- 
reyeuse de chez Wadoux-Lamiraud, Lamiraud 
successeur, Marée fraîche et Salaisons, où elle 
encaissait des harengs à deux sous par colis. 

Elle se passait de dîner pour voir partir son 

34 



MAREE FRAICHE 

gars. Son pied balançait sur 1 amarre tendue de la 
Sainte-Rose. Un matelot, qui larguait, l'écarta. 

La corde serpenta vers le pont. 

D'âge à ne pas tenir tranquille, elle se remit à 
danser sur l'amarre du 2927, la Grâce de Dieu. 
Mi-rousse, mi-brune, teinte par la fumée jaune 
des sciures de saurene, elle jouait de la tête comme 
un oiseau et portait, à chaque instant, ses mains 
aux cheveux pour ramener une mèche folle qui 
suivait le vent. 

Elle tira de sa poitrine une bouteille de « bis- 
touille » tiédie par sa chair jeune. 

Content du cadeau, l'amoureux cligna de l'œil. 

Les hommes endossaient leurs « cirés » jaunes. 
Cette étoffe raide doublait l'importance des deux 
mousses obligés de marcher bras ouverts et jambes 
écartées. 

Triplet, un Etaplois, encore coiffé du béret à 
pompon rouge de la flotte de guerre, envoya le 
plus petit des deux bonshommes demander au 
vieux pilote la vitesse du vent. Il en avait tant vu, 
le vieux pilote, de petits mousses bernés venir lui 
proposer des bêtises, et il ne leur était point 
méchant, même par ce temps qui ne met pas en 
humeur de rire, car tous ses enfants étaient en mer : 

« Je suis ben vieux pour savoir à c't'heure. Il 
court trop vite pour moi. Prends garde où tu 
mets tes pieds, petit fieu ! » 

La matelote guettait, entre les mâtures des 
bateaux accostés, les gestes de son ami sur le pont 

35 



LA PEINE DE S HOMMES 

de sa barque qui filait dans lavant-port. La fille 
légère allait, adossée au vent, une main aux 
cheveux, aidée à courir derrière le vol de sa jupe. 

Elle croisait des femmes qui revenaient vent 
debout, le dos rond, les coudes serrés, piquant 
de la tête contre les gros coups de brise. Leurs 
vêtements soulevés tiraient sur leur corps comme 
un drapeau sur sa hampe. 

En suivant la sortie des bateaux le long de la 
jetée, on assistait aux gestes du bord et au spec- 
tacle vigoureux des hommes pendus par groupes 
au bout des câbles qui tendaient les vo:les. 

Leurs coups de gosier, comptant la mesure de 
l'effort, accompagnait la marche facile des grandes 
barques sombres sur l'eau luisante. 

Des femmes du Portel, assises menues dans 
leur courte jupe brune, le dos bombé sous le 
panier en giberne, priaient, le front bas, pour 
un bateau où leurs hommes partaient pêcher 
!*« hèréng » vers le Nord. La tache blanche de sa 
voile fondait lentement dans le gris du large. 

« Guette-la ! disaient les jeunes. 

— Je ne vois plus rien, » disaient les vieilles. 

Dans leur groupe clos, le vent brutal claquait 
des étoffes, coupant leurs murmures de messe 
sur le bruit des chapelets d'os vivement finis pour 
recommencer. 

Marie Tivuinne se signa et marcha devant elles, 
comme à 1 'éehse,sur le bout carré de ses souliers bas . 

Dès que l'avant, dépassant les musoirs, toucha 

36 



MAREE FRAICHE 

l'eau de la pleine mer, le patron de la Sainte-Rose 
cria, selon la coutume : « la Prière ». 

Tout l'équipage se découvrit. De chaque côté 
du bateau, les jetées disparurent. Le vent bourra 
la grande voile brune et, tous ses hommes faisant 
le signe de la croix, la rude barque, mettant le cap 
à l'ouest, prit le large. Ses mâts craquant sous la 
folie de la toile ivre de brise, elle fila dans le travers 
des lames, la proue saluée par leurs bondsd'écume. 

Du vent et de la vague : du temps de marin. 
De Wimereux au Portel, l'eau assaillant la côte, 
savonnait, de sa perpétuelle mousse blanche, les 
murs de falaise et les plages de sable. 

Les plus robustes lames gravissaient le parapet 
du boulevard Sainte-Beuve pour venir humecter 
les caves des villas d'été maintenant boudeuses, 
désertes, volets hermétiques devant la mer hiver- 
nale hostile aux hommes. Le vent soufflait d'une 
grande haleine régulière qui maintenait, tendus 
raides vers le Sud, sans une défaillance, les pans 
d'habits des gens aventurés au bout de la jetée où 
les paquets de mer vaporisaient de l'embrun. 

L'eau brisée retombait des maçonneries en 
nappes calmes pour rejoindre la fureur de la 
Manche et mettait sur la vague hurlante le con- 
traste des sources plaintives. 

De sa bave salée, le flot insultait la forêt de 
poutres qui posait devant sa violence la tranquil- 
lité des vieux arbres. Se soutenant depuis les 
pilotis profonds enfouis dans la vase, disparus 

37 



LA PEINE DES HOMMES 

f)our l'Eternité, la légion des grands troncs que 
es oiseaux habitèrent, repoussait la mer ennemie. 

Devant les musoirs, les barques, voiles ballon- 
nées, quadrillaient vives sous l'air bourru, et sem- 
blaient jouer chaque fois que, manquant l'entrée 
du port, elles viraient, obliques dans un champd'é- 
cume, et regagnaient du large pour un nouvel essai. 

Le dessin agile de leur course plaisait comme 
le vol pur des mouettes circonflexes que la brise 
portait au-dessus d'elles. Le rythme parfait de 
leurs ailes pointues cachait leur effort sous une 
grande beauté. 

Penchée sur l'eau violente, une barque venait 
de l'Ouest. On percevait la vitesse de sa course 
derrière l'immobilité de la digue Carnot qu'elle 
atteignit, doubla. Vite après, trouvant le point au 
premier essai, elle traversa le jeu des barques peu- 
reuses et fila ferme en plein chenal. 

Sur son pont argenté de harengs, les hommes 
luisants d'eau amenaient les voiles. Un tout petit 
mousse se cramponnait seul à un câble qui le 
balançait comme une marionnette. 

Les barques hésitantes imitèrent la manœuvre 
et suivirent le sillage. 

La vague accueillait mal celles qui sortaient. 
Sitôt passé l'abri des jetées, elle les dressait cap au 
ciel. On apercevait alors tout le plancher du pont, 
pour ne plus voir, à la descente de la lame, que la 
carène levée sur l'eau mouvante et le chapeau de 
pluie de l'homme de barre. 

38 



Marie Tivuinne, éblouie de fixer la voile amie 
s'ensevelir dans la distance, retourna au travail. 
Elle rejoignit ses compagnes dans les rues de 
Capécure, parcourues par l odeur des saurets. Les 
milliers de narengs qui dorent, pendus sous l'ouïe, 
dans la fumée de sciure de bois, empestaient le 
quartier. 

Le relent tenace de « l'hèréng » grillé sortait 
des maisons pauvres et tenait au linge des femmes. 
La ville entière, jusque dans ses dessous, puait 
son métier : le poisson. 

Les matelotes gagnaient les portes à enseignes : 

« Marée fraîche et Salaisons 
Expédition. Exportation » 

et résumaient leur besogne, bras retroussés, devant 
des tas de poissons et des baquets d'eau. Du cou- 
teau pendu à leur ceinture, elles décousaient les 
chiens de mer par grandes entailles sûrement 
conduites. Parfois, elles réchauffaient dans leur 
corsage leurs doigts engourdis par la glace pilée. 
Mais elles flânaient peu, étant aux pièces : dix 
centimes par petite caisse de cent harengs et vingt 

39 



LA PEINE DES HOMMES 

centimes par caisse glacée; il faut ranger le poisson. 

La mise en panier rempli pêle-mêle vaut cinq 
centimes le cent. 

La maison Lamiraud : 

« Marée fraîche. Harengs. Engrais de mer » 

occupait vingt femmes encadrées par six hommes 
payés de vingt-cinq à trente francs la semaine. 

M. Lengagne stimulait ce personnel et triait, 
dans ses lots d'enchères du matin, les plus belles 
pièces pour M. Turine, Halles Centrales, Paris. 

Ce fort client prenait, à quatre francs soixante- 
quinze le kilo, les soles de la Marie-Rose. Elles 
subissaient la toilette du dernier voyage : couchées 
bien rincées, sur un lit de glace. 

Des stalactites de gélatine pendaient aux caisses 
de raies sur le cabrouét prêt à partir. M. Lengagne 
l'accompagna, conduit par Narcisse Belleau, un 
garçon qui savait à merveille injurier les employés 
du chemin de fer. Le genièvre alimentait sa cu- 
rieuse agitation. 

D'autres voitures, agiles sur leurs deux roues, 
tournaient court aux coins de rue et se dépassaient 
pour les besoins de la concurrence. 

Les mareyeuses, déchignonnées par la course, 
s'assuraient d'une main, l'autre serrant les feuilles 
d'expédition. 

La cavalcade pénétra grand train cour Capé- 
cure, où la Compagnie du Nord alignait ses wa- 
gons à la disposition de la marée. 

40 



MAREE FRAICHE 

Le trafic donnait. Belleau ne trouvant pas, à quai, 
la place d'accoster, prit en main la cause du Public 
contre le Monopole et hurla ses injures habituelles: 

« Sale compagnie !... On va perdre une heure 
ici !... Faut nous la payer !... » 

Il courait, remuant en nageoires ses oreilles 
minces. Son souffle court donnait à ses prunelles 
des ahurissements d'asphyxié. Il arrivait, les bras 
flottants, le nez haut, comme tiré par un hameçon, 
puis frétillait, à bout d'haleine. Un eût dit qu'on 
venait de le pêcher. 

Cette excitation ne modifiait rien ; elle passait 
inaperçue dans le tumulte du roulement des 
brouettes. Cependant, Narcisse Belleau disait vrai: 

{)as assez de place. Un seul quai où dans les jours 
aissés entre les tampons des wagons, les voitures 
de mareyeurs accostaient à reculons roue sur roue. 
Les chevaux, alignés de front, se flattaient des 
naseaux, et leur patience heureuse rehaussait le 
malheur des hommes frénétiques derrière eux. 

Enfin placé, Narcisse Belleau travaillant de la 
langue, des bras et des oreilles s'empara de deux 
brouettes. Poussant l'une et tirant l'autre, il tapait 
de l'avant et accrochait de l'arrière les chariots 
concurrents, de sorte que sa route était comme un 
fleuve de blasphèmes ; un grondement le précé- 
dait. Des hommes à la poigne dure avançaient 
leurs chariots par grandes poussées, cognant, sous 
leur jupe rousse, les mollets des filles dont les cris 
de colère montraient les dents gâtées. 

41 



LA PEINE DES HOMMES 

On manqua de brouettes. Les mains attendirent. 
Le vacarme des roues en fer sur le carrelage du 
quai diminua ; le bruit des voix augmenta d'autant. 

Narcisse, reprenant la cause du public, apostro- 
phait, avec un enthousiasme furieux, les préposés 
aux bascules, désignés à la colère de la foule par 
1 inscription en laine rouge de leur casquette. 

Sans wagons pour y vider les chariots, ils les 
alignaient face à la deuxième voie qui filait nue 
jusqu au buttoir rouge, montrant sa vieille ossa- 
ture de traverses pourries par l'égouttement du 
jus de poisson. Les gens des cabrouets ne savaient 
où poser leurs colis. Des casquettes supérieures se 
rassemblaient le plus loin possible de leur exaspé- 
ration. 

Devant 1 encombrement progressif, une détresse 
opprimait ces hommes. Tous guettaient, sur le 
faisceau des voies descendant du Triage, la venue 
des wagons libérateurs. Mais l'arrivée d'un petit 
homme à lorgnon qui marchait en frileux, dos 
rond et mains aux poches, les éparpilla. Leur 
empressement à franchir les barricades de colis, 
pour se réfugier dans la fureur du public, démontra 
l'apparition du chef. 

Il rageait et, pendant que la nuit consolatrice 
tombait inutilement sur cette colère d'hommes, il 
adressait à son chef de manutention des observa- 
tions d'une énergie exemplaire, scandées à coups 
de front : 

« On aurait dû !... On aurait dû !... » 

42 



MAREE F R A I C H E 

Exécutant à l'heure sa consigne d éclairage, le 
lampiste, d'un coup de commutateur, allumait d'un 
bout à l'autre du mince quai, les globes électriques. 
Leur grande clarté accusa la honte de ce service 
manqué : la cour Capécure pleine de cabrouets, 
hérissée de gesticulations que les lampes perpen- 
diculaires projetaient en ombres courtes ; sur le 
quai, les tas de colis jetés sans classement. Des 
gens criaient autour des bascules. Ils agitaient leurs 
Feuilles d'expédition devant les guichets où, sous 
une ampoule électrique, un employé en sueur 
reluisait, fou d'agacement. 

Le vieil aiguilleur du poste Saxby, rabougri par 
l'approche de la retraite, vit venir le chef et se 
tassa contre ses leviers, pour moins gêner, dans 
l'étroite loge de verre, les gestes qu'il prévoyait 
furieux de cet homme à l'autorité redoutable. 

Se comprimant la tête entre les récepteurs du 
téléphone, un sous-chef criait dans l'appareil. Le 
pauvre jeune homme, à manchon blanc, dix-neuf 
cents francs par an, deux faux-cols par jour, un 
foulard la nuit, usait le bouton de déclanchement 
et stimulait son collègue du Triage : 

« Vient-il ce ravitaillement ? » 

Il dut recevoir une réponse désespérante, car il 
se retourna, vif comme un homme qui se brûle et 
faillit se heurter du nez avec le chef entré en 
courant : 

« Enfin, Monsieur Barbes, que se passe-t-il ? » 

Sans hésitation, Monsieur Barbes commença une 

43 



LA PEINE DES HOMMES 

plaidoirie véhémente contre M. Ramblenne, le 
sous-chef de la petite vitesse. On lui demandait 
depuis deux heures des wagons pour la marée, il 
ne voulait pas en descendre. 

Le bruit d'un passage de train obligea le chef à 
hausser la voix ; sa figure rougit sous l'effort et 
son irritation parut plus menaçante : 

« Je vais voir ça ! » 

A petits pas pressés, sautant les rails, il partit 
à travers les voies vers le Triage où on ne tenait 
pas compte des instructions. 

Le vieil aiguilleur à tête cuite prévenait son 
collègue : 

« 1 ention, Georges. Le chef y va chez ti. Et il 
est point content, t sais ! 

— T'as ben raison, Georges, ils nous feront 
point cracher dans not' bistouille ! 

— ...» 

Le voyant téléphoner, le sous-chef s enquit : 
« C'est le ravitaillement ? 

— Non, chef ! C'est Saint-Omer (jui rentre.» 
Le fanal du train annoncé étincelaàl avant-gare. 

Puis le vieil homme émit une appréciation touffue: 
« Ils ne vont plus pouvoir descendre, à cY 
heure ; Arras à partir, puis Saint-Omer ; les 
machines pour le port et ça va être l'heure des 
rapides. C est toujours le même mastic. » 

Comme le sous-chef fermait la porte vitrée pour 
ne plus l'entendre, il conclut : 

44 



MARÉE FRAICHE 

« Et mi aussi, je m'en fous ! » 

Les choses se passèrent comme le vieil homme 
les avait annoncées : le train pour Arras partit ; 
Saint-Omer ensuite ; les machines des rapides 
s'acheminèrent au port et, alors seulement, la 
cabine IV annonça le refoulement sur la voie de 
marée. 

Dans la plaine du Triage, noire de wagons, les 
cornes de manœuvre sonnaient sans cesse. Une 
machine tenait à rebours une longue rame arrêtée 
par le signal rouge. Au pied, le chef, en attendant 
le feu blanc, disciplinait M. Ramblenne par un 
discours sec. C'était pourtant un vaillant, ce garçon. 
Il remuait des wagons en plaine depuis quinze ans. 

Cette pratique le préparait mal à la critique 
inexpérimentale d'un homme de bureau pour qui 
toutes choses tenaient en chiffres sur un morceau 
de papier. L'habitude de ne voir des réalités que 
leur figuration, leur statistique, ôtait au théoricien 
la notion de l'indocilité de la matière. Il exigeait 
les choses faites à mesure que pensées, ses ordres 
aussi vite exécutés que donnés, sans apprécier la 
différence entre remuer la langue pour dire : 
« Trente wagons », et remuer ces trente wagons, 
tare dix tonnes, total trois cent mille kilos. 

Au long du ballast, le fil relié au levier de la 
cabine frémit en guitare mal pincée. La tôle du 
voyant claqua sur le mât de fer. Feu blanc. 

Aussitôt, la lanterne à trois couleurs d'un homme 
d'équipe décrivit des arcs de cercle et sa trompe 

45 



LA PEINE DES HOMMES 

mugit le coup double du refoulement. A l'autre 
bout de la voie, proche la machine attelée, une 
autre lanterne répétait le signal. Le mécanicien 
répondit. Les essieux doucement tournèrent. 

Grimpant sur un marchepied, le chef salua 
M. Ramblenne de cet adieu menaçant : 

« Je vous enverrai une note. » 

Car, selon son esprit, la fin des choses n'était pas en 
matière mais, en papier, et toute réalité devait abou- 
tir à une explication écrite pour classer aux archives. 

Le sous-chef, dégoûté à l'idée de recevoir le 
minutieux rapport terminé par la formule : 
« Veuillez me fournir des explications », s'en alla, 
serrant la poignée de sa lanterne et l'âme pleine 
de malédictions : 

« Je me suis éreinté. Je n'ai pas réussi. Trois 
fois je viens de lui dire pourquoi. Il faut encore 
le lui écrire. Quel métier ! » 

Deux mille francs par an ; logé, les nuits à 
passer et les attrapades. 

Un mécanicien de débranchement cria : 

« A l'eau ! J'en demande depuis une heure. 

Mes tubes brûlent ! » 

Pour preuve, il ouvrit grand l'injecteur qui 
râla, aspirant les dernières gouttes des poches : 

« Plus rien ! Rien !... Je jette mon feu : » 

L'alcool consumait cet homme embrasé, ancien 
mécanicien de grande ligne, reculé sur une machine 
de manœuvre pour avoir passé plus de signaux à 
l'arrêt que d'estaminets sans s'y arrêter. 

46 



M A R Ê E § FRAICHE 

Dans la cabine, l'aiguilleur attentif écoutait la 
voie demandée à coups de corne. 

« Sept ! » dit le sous-chef qui entrait. 

L'homme renversa ses leviers avec la sûreté de 
maniement des longues pratiques ; dix ans de 
service, mille sept cent cinquante francs, non logé, 
quatre enfants. 

Sous la lumière renvoyée par les poignées d'acier 
des manettes Saxby, la tête de M. Ramblenne 
penché au téléphone, témoignait la force de son 
caractère et la rudesse de son métier. 

L'équipe de nuit : une demi-douzaine d'hommes 
de la même trempe, se serrait sur un banc court. 
Ils rangeaient leurs paquets de tartines et leurs 
bidons de fer. Peu de marmites de soupe. Un mor- 
ceau de pain et un verre de café pour tenir en plein air 
jusqu'au matin. A l'aube le genièvre vient au se- 
cours. Un homme de jour passait à son collègue sa 
lanterne et des indications pour continuer le service: 

« Les Calais sont sur trois ; Wimille sur qua- 
torze. Quinze est libre. Et ça brousse ! 

— Paraît. C'est épais ! » 

En effet, la lumière blanche des lampes [k arc 
montrait les voies pleines. 

Le chef lui parlant au téléphone, M. Ramblenne 
ôta sa casquette, comme s'il percevait la présence 
réelle : 

« Encore du matériel ? Ma machine n'est pas 
revenue. 

— Servez-vous de celle qui vous reste. 

47 



LA PE I N E DES HOMMES 

— Elle n'a plus d'eau. 

— C'est de la mauvaise volonté. Vous ne pouvez 
pas y arriver ? Cela s'est fait l'année d'avant, 
Monsieur ; imitez vos prédécesseurs. 

En arrêt, devant le signal, la machine sifflait, 
coup sur coup, la direction de la prise d eau. 

— Laisse passer, » dit M. Ramblenne. 

Sous la main preste de l'aiguilleur, le levier joua. 

Le sous-chef manquait de calcul. Mis en de- 
meure d'entreprendre l'impossibleen manœuvrant 
sans machine, une seule solution lui restait : ne 
rien* faire et le dire. 

Mais sa bonne volonté paralysait son jugement. 
Il n'examinait jamais un ordre. Même sans moyens 
il cherchait des moyens de l'exécuter. 

Rongé par les scrupules comme un croûton par 
les rats, il ne s'offrait aucun raisonnement, la 
conscience travaillée par cette inquiétude étouf- 
fante : qu'il était coupable parce qu'il ne faisait pas 
ce qu'on lui avait dit. 

Les ténèbres couvraient son âme... 

Découragement et misère: travailler à mort 
pour être content de sa journée faite et s'entendre 
dire, au bout de douze heures d'éreintement : 

« Vos prédécesseurs faisaient mieux ! » 

Le téléphone sonnait : 

« Eh bien, ces wagons ? » 

La rame placée s'emplissait vite. Les équipes 
gerbaient les colis jusqu'au plafond. Se hâtant trop 
de libérer les tricycles pour ne plus entendre les 

48 



M : A R Ê E FRAICHE 

injures du public, ils lançaient les paniers sans lire 
les étiquettes. Des « Paris » tombaient dans les 
« Est via Hirson ». 

M. Lengagne cherchait un dirigeant. Narcisse 
Belleau lui ouvrait la marche en proclamant leurs 
sentiments communs : 

« Il n'y a pas de chefs ! Ils se cachent tous ! 
Sale compagnie ! Pas de personnel. » 

L'Administration eût gagné à recruter, pour sa 
défense, un homme aussi éloquent que Narcisse 
Belleau. Coiffé d'une casquette à inscription de 
laine rouge, il aurait fortement exprimé au « sale 
Public » les sentiments du Personnel : 

« Donnez jamais de pourboire. Pas seulement 
un verre de cric. S esquinter pour votre poisson 
pourri !... Si vous trouvez que ça ne va pas assez 
vite par chemin de fer, mettez-le à la poste. » 

Une casquette dorée étincelait imprudemment 
sous la lampe de la troisième bascule. M. Lengagne 
la surprit et, récépissés en main, recommanda tout 
spécialement au chef des Messageries son envoi à 
M. Turine: onze caisses et cinq paniers, six cents 
kilos. 

Marie Legagneux s'exaspérait de voir ce commis 
exiger des égards et attendait, dans la fureur de 
l'impatience, la fin de ses discours, pour réclamer 
aussi de la sollicitude envers sa marchandise. 

Egalement avides du respect de la Compagnie, 
ils la volaient, en revanche, ingénieusement. 

L'encombrement des bascules ne permettant pas 

49 4 



LA PEINE DES HOMMES 

la vérification des poids, M. Lengagne déclarait cent 
kilos en moins. Cette journée de débâcle permet- 
tait le transport gratuit d'au moins vingt tonnes de 
marée. 

M. Barbes montra un instant sa casquette 
blanche, trouva que ça allait mal et dit que ça allait 
bien, de manière à s'en retourner vers les quais à 
voyageurs, plus paisibles. C était l'heure des 
rapides correspondant avec le bateau de Folkes- 
tone. Derrière un pilote balançant un feu rouge 
au pas accéléré, les grandes locomotives Com- 

f)ound tiraient doucement, sur les voies du port, 
es longs wagons à boggies inondés de lumière 
électrique et remplis d'Anglais à peau rose, minu- 
tieusement propreset fortement nourris. Bien assis, 
ils prenaient leurs aises entre des valises de bon 
cuir débordées du filet : six colis par voyageur. 

« Boulogne- Ville. Deux minutes d'arrêt. Direc- 
tion d'Amiens, Laon, Reims et Bâle. En voiture ! » 

On chargeait dans les fourgons des appareils 
pour le polo, le cricket, des pioches d'ascension, 
usagées à monter, descendre et remonter, ainsi 
longtemps. Cela luisait, fer bois, comme 1 outil 
trop tenu d'un très vieux cantonnier. 

Un voyageur vêtu de laine blanche descendait 
demander : 

(( Refreshments' room, please ?... Le bouffet ? 
Time to get a drink ? 

— On part, Monsieur. En voiture. Restaurant, 
dans le train ». 

50 



MAREE FRAICHE 

Le gentleman blanc dit : 

« It s full up ! » et remonta maussade dans son 
wagon. Le restaurant, en effet, était plein comme 
un Temple aux époques de foi miraculeuse. La 
lenteur du démarrage laissa le loisir de contempler 
les petites tables fleuries et claires sous les abat-jour 
de soie. Des têtes graves et bien peignées, penchées 
sur ces mangeoires, mastiquaient religieusement. 

Lepilote du train blâma l'excès de nourriture : 

« Tout pour leur gueule, ces Anglais ; ils 
mangent avant de s'embarquer, ils remangent en 
débarquant, ils dînent dans le train et ils ont des 
provisions dans leur valise. » 

Il gagna la guérite où il rangeait son souper : 
trois tartines au frais dans un sac en toile et une 
gamelle de café. 

Sur le quai à marée, les hommes avaient faim. 
L'intensité du trafic allongeait le service au delà 
de l'heure du repas. Mais on pouvait voir la queue 
de l'ouvrage, car la fermeture de la cour clôturait 
les entrées de cabrouets. 

M. Triquet, le sous-chef prenant la nuit, arri- 
vait dans toute la fureur de son activité fraîche et 
gourmandait le personnel : 

« Rien de prêt ! On n'aura pas un train à l'heure. 

Le chef des expéditions se mit en boule : 

— J'aurais voulu vous y voir ! » 

Aigris par l'ingratitude de leur métier et la 
peur des reproches, ils continuèrent l'éternelle 
dispute de la Manutention qui attend les wagons 

51 



LA PEINE DES HOMMES 

à charger et du Mouvement qui les fait attendre. 

La machine attelée sur la rame de la voie I tira 
aussitôt le dernier colis à bord : 8 h. 45. Le train 
à former partait à 9 h. 30 devant le 24, convoi 
poste pour Paris, qu'il ne fallait pas gêner. 

Les aiguilles de l'horloge tournaient trop vite. 
La manœuvre activait, rassemblant les wagons 
sur les indications du sous-chef. Il courait en 
comptant la charge : 28 wagons, 295 tonnes. 

Une paix immense habitait l'espace où se répan- 
dait la musique de la bouée chantante, à l'entrée 
du port. Sur la colline de Capécure, les rares feux 
de la route du Portel ornaient au loin la nuit 
sereine. 

Les hommes de manœuvre ignoraient les étoiles. 
Leur tranquillité dépendait des signaux. Neuf 
heures sonnèrent. Au quart, un coup de levier les 
mit au rouge. On ne passait plus. 

Une trompe de la grande cabine signalait l'arri- 
vée du train d'Amiens. 

A 19, son heure exacte, le sémaphore annonça 
le train 24. Alors, M. Triquet, instable et vif tant 
qu'il espérait gagner, mais résigné dès qu'il avait 
perdu, continua tranquillement son métier, sachant 
qu'en regard du retard du train 24 : « 20 minutes, 
gêné par formation du 2228 Marée », son rapport 
lui reviendrait, annoté à l'encre rouge de considé- 
rations humiliantes. 

Aussitôt le train attelé, la machine Compound 
2638, arrêtée au signal du dépôt, descendit s'ac- 

52 



MARÉE F R SA I C H E 

crocher. Taillandier, un machiniste de quinze ans 
de pratique, vit à l'allure de la gare que ça n'allait 
pas et dit à son chauffeur Folliette, en essayant le 
frein : 
« C'est toujours la même chose, ici ! » 
Taillandier et Folliette, du dépôt de Paris, fai- 
saient une bonne paire. Ils buvaient, dans le 
même quart, le café qu'ils aimaient tous deux 
bien sucré. 

Pour débattre l'heure du départ, le conducteur 
tira sa montre qui avançait, le sous-chef la sienne 

3ui retardait. L'horloge de la gare les aurait mis 
'accord, mais on ne pouvait la voir de leur place. 
Le mécanicien siffla sa direction et empoigna le 
régulateur. Le patinage des premiers tours de 
roue brimbala les deux hommes sur la machine en 
furie, puis le train chasse-marée partit à belle 
allure, dans la plaine d'Outreau, éclairée en bleu 
par des moments de lune. 

Les fumées blanches des fours à ciment, dis- 
tinctes la nuit, traînaient dans le ciel. Les étoiles, 
pétries dans ces vapeurs, semblaient des fruits 
luisant dans la mie blanche d'un gâteau frais. La 
2638 buta sur le talon de l'aiguille de la station 
de Pont-de-Briques où les filles de Boulogne dan- 
sent l'été. 

Taillandier n'appréciait pas le paysage. Pourvu 

qu'il vît clair et loin sur le rail, le pays était beau. 

Dans le fourgon de tête, le conducteur Auguste 

Daret maudissait la gare de Boulogne qui lui avait 

53 



LA PEINE DES HOMMES 

remis les titres à l'heure du départ. Parti sans 
pointer, il trouvait maintenant plus de wagons que 
de feuilles. Il s'énervait. A l'arrêt d'Etaples, dis- 
pute. Posant sa lanterne sur le marchepied un 
sous-chef de manœuvres annonçait trois wagons à 
ajouter. 

« Je ne les prends pas, dit Daret, j'ai déjà quinze 
tonnes de surcharge. 

— Vous ne changez pas. Toujours perdu. 
Le mécanicien refusait de tirer : 

— Un bis nous suit. Vous le bourrerez. Je ne 
veux pas rester en route. » 

Folliette précipitait des volées de charbon dans 
l'abîme de flamme du foyer ronflant. 

Repartis, il prit dans un coffre du tender un 
flacon où moussait de la bière agitée par la marche 
et but, après Taillandier, dans un quart militaire 
désaffecté, la boisson fraîche que la trépidation 
lui envoyait dans le nez. 

Une grande fatigue venait du tremblement de 
la machine et du vacarme de la chaudière bouil- 
lante. La poussière de charbon se collait en 
masque noir sur le visage suant des hommes 
oppressés par les aspirations brûlantes devant le 
foyer rouge. Un remous d'air les tenait parfois 
dans un instant de bien-être frais. Leurs poitrines 
se gonflaient d'aise et ils respiraient goulûment : 
comme un bel enfant tette. 

Toutes les dix minutes, l'habile coup de pelle 
de Folliette éparpillait le poussier humide. Son 

54 



M A R Ê E F R A I C H E 

poids, savamment distribué, ne ralentissait pas la 
flamme. Elle l'engouffrait aussitôt : le charbon 
noir disparu dans le travail rouge du feu infati- 
gable. Pour le nourrir et maintenir, sur tout le 
oarcours, les quinze degrés de pression normale, 
a pelle du chauffeur devait remuer quatre mille 
cilos de combustible. 

Le vent de mer emplit l'espace de nuages. Les 
ténèbres se tassèrent entre la terre et le ciel rap- 
prochés. Le train gardait, dans cette encre, sa 
vigoureuse vitesse. Mais un peu de lune suivit de 
nouveau le fil du rail poli. Des marais luirent dans 
la plaine d'Abbeville. 

L'aiguille du manomètre Bourdon marqua cent 
vingt kilomètres à l'heure. Les bielles se mouvaient 
avec la rapidité des ailes d'une mouche. Dans la 
bouteille à moitié vide, le restant de bière moussait 
jusqu'au bouchon. Le quart de zinc faisait, sur le 
couvercle sonore du coffre, une musique en fu- 
rioso. 

Les yeux dardés du mécanicien cherchaient, au 
plus loin, le feu blanc des sémaphores, et le chasse- 
marée enfilait, à une allure de cataclysme, le gouffre 
noir, constellé de signaux. 

Les lumières des petites gares clignaient, dis- 
tantes, se précisaient proches, disparaissaient fran- 
chies. Par la campagne, quelques feux tardaient : 
une vitre d'estaminet de village à fleur de sol, ou 
le cadran dominant du clocher. 

Les lanternes des gardes-barrières ponctuaient 

55 



LA PEINE DES HOMMES 

la ligne ; l'homme caché par le rideau de la nuit, 
on ne distinguait que la silhouette du bras oui 
tenait le feu blanc, à hauteur du genou, et les 
pieds éclairés en plein. 

Le maléfice de deux heures du matin torturait 
Taillandier . Des démons irrésistibles faisaient force 
sur les paupières et piquaient les yeux. La migraine 
hérissée rôdait dans le cerveau. 

Jusqu'à une heure on veille .; à quatre heures, 
l'allégresse du jour proche réveille, mais à deux 
heures, la griffe du sommeil vous tient, le pouce 
sur la nuque et les quatre doigts dans le front. 

Le coup de fusil du niveau d'eau détonant 
relança la vigilance du mécanicien. Ce fut son seul 
accident de route. Après avoir descendu, en pleine 
vitesse, la côte de Survilliers, la 2638, ralentie et 
sifflant aux signaux, martelait les joints desplaques 
tournantes de la gare de Paris. 



56 



Les camions des Halles attendaient le poisson 
frais. La livraison se faisait mal. On ressentait le 
mauvais chargement causé par l'encombrement de 
Boulogne. Des colis manquaient. Les destinataires 
inscrivaient des réserves. 

Pendant ce temps, le trafic de marché roulait 
sur le boulevard de Strasbourg. Au long des rails 
déserts de « Mont rouge- Gare de l'Est » revenaient 
les carrioles des maraîchers de Saint-Ouen dont le 
cheval, tranquille sous les rênes molles, suivait la 
route par habitude. 

Il allait être quatre heures du matin. Au carre- 
four des grands boulevards filèrent trois fiacres en 
cortège. Derrière leurs glaces l'ombre entourait 
des plastrons d'habits et de vagues choses blanches 
de femmes en grande toilette. 

Le geste cadencé des balayeuses au nez rouge 
tenait tout le trottoir désert, leur bouleau attaquant 
l'ordure en un cercle pur tracé du pied des bouti- 
ques au ruisseau courant. 

Un violoniste, retiré en escargot sous le mince 
col de sa jaquette, marchait si rapetissé que ses 
genoux voulaient caresser son menton. Il changea 

57 



LA PEINE DES HOMMES 

son étui de bras afin de secourir un bout de cigare 
poursuivi par les grands balais. 

Dans la distance, les sergents de ville passaient, 
encapuchonnés comme des moines qui renoncent 
au spectacle du monde. 

Sous l'auvent d'un kiosque à journaux, trois 
hommes aux casquettes hardiment enfoncées, 
avaient sans doute quelque chose de fort intéres- 
sant à se dire, pour parler avec une telle animation. 
Une fille en cheveux se promenait sur le trottoir. 
Elle reniflait de froid. 

On braillait dans la rue Sainte-Apolline où il 
y a une maison publique. Des voix qui n'en pou- 
vaient plus criaient : 

« A la soupe ! » 

Cette bande partit, en chantant les choses 
obscènes des régiments en marche, vers les Halles 
où les clartés des devantures de marchands de vin 
cernaient le carreau. 

Des odeurs de friture et de soupe en plein air 
faisaient bon accueil aux gens dans ce quartier 
plein de marmites et de litres de vin. Des vaga- 
bonds de nuit, croqueurs affamés de carottes crues 
se mêlaient aux gens de travail car après deux 
heures du matin on ne trouve à manger qu'aux 
Halles. 

Des hommes en blouse bleue dressaient, sur le 
trottoir du pavillon des légumes, des architectures 
potagères : en carrés, les poireaux à barbe blanche; 
en murailles, les choux au cœur candide. 

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MAREE FRAICHE 

Ils maniaient la marchandise avec la dextérité 
d'ouvriers vieux dans le métier. Cette verdure 
répandait un parfum de pleine campagne, aiguisé 
par le piétinement des souliers ferrés, écrasant le 
déchet acre des grosses feuilles. 

Les ivrognes, que la maison publique avait 
expulsés pour sauvegarder sa réputation, arrivaient 
par la rue Rambuteau : 

« Meunier ! Meunier ! Tu es cocu ! » 

La renifleuse les suivait. Ils faisaient d'elle tout 
ce qu'ils voulaient, sous promesse d'une soupe aur 
fromage. Un homme à chaque bras lui maniait les 
seins. Elle toussait du froid de leurs doigts et les 
mena se chauffer au feu d'une friture. 

La flamme remuante mit un vif jeu d'ombres sur 
leurs figures abruties. Ils étaient six jeunes gens 
aux lèvres pendantes et dont les yeux clignaient, 
tous commis d'épicerie, réunis pour fêter l'arrivée 
d'un « pays » qu'ils humiliaient en lui frappant 
dans leMos ou sur le ventre : 

« Eh ! mon vieux ; on ne voit pas ça à Poitiers ? 

Il touchait la fille moins que les autres, mais la 
regardait plus. 

Elle mangeait ses pommes frites, aussi peu sur- 
prise de la caresse des hommes que d'une chose 
inévitable comme le vent. Ils lui proposèrent de 
boire chez un marchand de vins de la rue Pirouette 
du côté du ruisseau où la police a ramassé S. A. R. 
le Prince de Galles, voyageant incognito. 

La vente commençait. Le trafic des légumes 

59 



LA PEINE DES HOMMES 

occupait la chaussée, par tas, en hottes et en sacs 
fichés de plaquettes émaillées : 

« Prud'homme, cultivateur à Conflans. » 
« BoiRUT, Viroflay. » 

La verdure entourait le pavillon de marée qui 
n'utilise pas ses trottoirs pour exposer sa marchan- 
dise. Des femmes, eh sabots et le nez rouge, 
criaient leur étalage : 

« Voilà des choux- fleurs. Par ici les choux- 
fleurs !» 

Une voisine ripostait avec l'accent de Seine-et- 
Marne : 

« Des nèvets ! Des nèvets ! Des nèvets ! » 

Il passait la foule des gens qui ont métier de 
nourrir les autres : des cuisiniers, des fruitiers, des 
marchands des quatre-saisons. 

Des filles, leur service de nuit terminé, venaient 
aux emplettes d'une botte de cresson, la santé du 
corps, ou d'un radis noir comme leur conscience 
de prostituées. Elles ne marchandaient pas. La 
couleur de leurs robes salies seulement de taches 
de vin étonnait entre les blouses cassées des 
métiers rudes, et leurs figures imbibées de vice 
marquaient parmi les têtes ordinaires occupées du 
souci journalier de payer les épinards un sou 
moins cher. 

Mettant bas ses deux paniers, une vieille, bras 
ballants, se plaignit : 

« C'est lourd. J'ai bien du mal à mon âge ! » 

60 



MARÉE F R t A I C H E 

Un garçon terrible, chargé d'un formidable faix 
de poireaux, criait qu'on lui fît place. Sa charge 
dépassait en largeur ses larges épaules. Il s'aidait à 
marcher en balançant loin de lui ses bras tatoués, 
ce qui élargissait encore sa route. Sa hotte criait 
à plein osier. 

Une fille blonde qui ne se garait pas l'obligea 
d'arrêter. D'une voix formidable, il lui dit le nom 
exact de sa profession, Elle fut un temps à répon- 
dre. Il n'y perdit rien et, sitôt éveillée, elle le 
couvrit d'ignominies : lui, son père, sa mère et les 
poireaux qu'il portait. Content du chemin libre, il 
passa, indifférent. On n'est pas poli aux Halles. 

Les porteurs du pavillon de marée patientaient 
et buvaient chaud. La peau rouge de vivre à l'air 
de grand matin et moins nerveux que Vatel qui 
se tua, parce que le poisson n'arrivait pas, ils con- 
sommaient du café cognac en attendant qu'il arrive. 

Le soleil se levait au bout de la rue Turbigo 
quand la marée du Nord accosta le pavillon. L ar- 
rivage du poisson se sentit au loin ; le bois mouillé 
des caisses empestait le vieux port et, plus près, 
on percevait le suint des chevaux fumant d avoir 
couru. 

Les hommes des camions établissaient les charges 
sur le crâne des porteurs aux statures redressées 
par l'énergie du trois-six. Plus délicats que les 
matelotes de Boulogne, qui travaillent à main nue, 
ils soulevaient les grosses pièces avec des crochets 
de fer. 

61 



LA PEINE DES HOMMES 

La pêche de la Marie-Rose, maniée encore une 
fois, prenait, sur le bitume du pavillon, l'air de 
Paris : les raies, les turbots et les soles des enchères 
Lengagne livrées à M. Turine, mandataire aux 
Halles. Le déballage accentuait l'odeur de marée. 

Chez les marchands de vins de la rue Rambu- 
teau, les cuisiniers, les restaurateurs et les fruitiers 
comestibles, ayant terminé leur marché de léçumes 
et de boucherie attendaient, en s 'offrant du vin 
blanc et se plaignant des affaires, l'heure d'ouver- 
ture du pavillon de marée : six heures et demie. 

Au coup de cloche, ils accoururent, la lèvre 
humide et l'haleine forte. Le vacarme du premier 
cri des vendeurs au gosier frais les accueillit : 

« Du beau merlan ! Du beau merlan ! 

— Par ici, les raies. 

— Des fins turbots. Des blancs turbots ! » 
M. Morel, chef des cuisines d'une grande am- 
bassade, examinait le lot de M. Turine, son four- 
nisseur habituel : 

« Il me faut une belle pièce pour trente cou- 
verts. » 

L'accent de Gascogne embaumait ses paroles. Il 
avait la figure blêmie par la chaleur des fourneaux, 
le ventre épanoui de boire à sa soif qui était grande. 
La lippe pendante et les paupières soufflées jus- 
qu'au milieu des joues témoignaient son goût des 
plaisirs du corps. Homme très fort dans son métier 
il écrivait des recettes en vers publiées par la 
revue « v L'Art culinaire ». 

62 



MARÉE FRAICHE 

Le Comte de Nepuni, son maître, lui donnait 
trois cents francs par mois et la nourriture. Hors 
cela, M. Morel profitait, sur le marché, de qua- 
rante mille francs par an. Son fils suivait les cours 
de l'Ecole centrale. 

Sa raison de devenir ingénieur à 2400 francs 
par an au lieu d'entreprendre le métier paternel, 
si profitable, était à la gloire insuffisante de cette 
profession. M. Morel disait : « On n'est pas 
considéré. » 

Le chef choisit un saumon de vingt livres et le 
mit dans la manne de son plongeur bruni par la 
rinçure cuivreuse des batteries de cuisine — puis 
diverses petites pièces : un turbot et quelques 
paires de soles « pour la famille » et s'en alla en 
rendant des saluts à tout le marché. 

Le commis de M. Turine avait à peine eu le 
temps de crier : 

« Du merlan ! » 
qu'il dut baisser le ton pour souhaiter le bonjour 
à M. Rousseau et sa fille : des fruitiers du fau- 
bourg Saint-Germain. M. Rousseau tenait les 
mains jointes sous la bavette de son tablier bleu, 
ce qui lui avantageait la poitrine. Il sortit la droite, 
pour pencher jusqu'à l'œil sa toque de poil, et 
regarda sans estime M. Morel déjà loin. Le chef, 
ancien client de sa boutique, l'avait quitté, indigné 
que le fruitier lui majorât les fournitures dans les 
mêmes proportions que lui les majorait à son 
maître. Depuis, il se levait plus tôt pour « faire 

63 






LA PEINE DES HOMMES 

les Halles ». Aussi M. Rousseau lui marquait un 
mépris formidable : 

« Ça gagne l'argent que ça veut et ça saute du 
lit à cinq heures du matin, comme un malheureux, 
pour payer un saumon dix francs moins cher ! » 

Mme Turine survint, grande et belle femme, le 
corps puissant, la ioue rose. Malgré la mesure de 
ses mouvements, la révolte de sa chair copieuse 
craquait ses vêtements, étroits par coquetterie. 
Un corsage de fourrure noire seyait à la fraîcheur 
de son visage et à la clarté de ses cheveux. 
Mlle Rousseau et Mme Turine se souhaitèrent le 
bonjour avec de petites mines, des mots plutôt 
ris que parlés, toute la gracieuseté qu'ignorent les 
hommes réduits au serrement de mains et à l'offre 
d'une consommation. 

Leur faculté de sourire à tout le monde et de se 
précipiter avec amour au-devant des gens les plus 
ignobles avait valu à Mme Turine et à Mlle Rous- 
seau, chacune dans son quartier, une haute répu- 
tation de commerçantes parfaites. 

Depuis dix ans, Mlle Rousseau revendait aux 
riches pratiques du faubourg Saint-Germain les 
poissons de Mme Turine avec autant d'affabilité 
et de souriantes disputes que celle-ci en mettait à 
les lui céder. Ces deux habiles femmes épuisaient, 
sur un cadavre de turbot, les grimaces, les convul- 
sions et les mensonges de la haute diplomatie. 

Mlle Rousseau, se couchant de bonne heure et 
se levant tôt, comme toute la race des femmes de 

64 



MAREE FRAICHE 

marché, attirait par la fraîcheur de son teint et Téclat 
de ses yeux. Les nommes, retournés vers elle, regar- 
daient longtemps un grain de beauté sur sa nuque 
blanche. Mais il ne passait dans sa tête que des 
calculs sur le prix des choses qui se mangent : 

« Fruits. Poissons. Volailles. Beurre et Œufs- 
42, rue des Saints-Pères. » 

Les voitures des restaurants célèbres et des 
grands marchands de soupe attendaient, rue Réau- 
mur, leurs patrons partis aux emplettes. Le per- 
sonnel des cuisines tranchait par son teint pâle, 
ses souliers gras et ses ventres heureux parmi les 
têtes rouges que le plein air et les demi-setiers font 
aux gens des Halles. 

Les plongeurs de restaurant, en veste bleue, le 
torchon noué au cou en La Vallière, procession- 
naient du marché à leur fourgon. 

Devant Tétai de Mme veuve Maintenant, mar- 
chande en détail, musaient, manne au pied, deux 
pâtissiers de Saint-Philippe-du-Roule : 

« Paton, 212, faubourg Saint-Honoré ». 

recommandé pour ses timbales de filets de soles. 
Les apprentis concurrents se témoignaient du dé- 
dain, chaque maison étant la première de Paris. 
Les deux « Paton » passaient le temps à mettre 
en rage un « Truquelin, avenue des Ternes » 
stationné en face du banc de Mme Foulon. La 
rivalité des pâtisseries voisines excitait les appren- 
tis à se battre. 

65 5 



LA PEINE DES HOMMES 

« Eh ben ! mon vieux, ça va chez toi ? On fait 
toujours des turbans de filets de soles avec des 
escalopes de cabillaud ? 

— Ferme ! » dit le petit Truquelin qui leur 
tourna le dos et s'assit sur le bord de sa manne 
déjà pleine de légumes et de viande. L'arrivée du 
patron lui fit ôter ses fesses de sur la marchandise. 
Cet homme affairé portait un jambon. Il le plaça 
dans la manne à côté du veau pour « Pâtés veau 
et jambon » et choisit, en effet, dans l'étalage de 
Mme Foulon, un cabillaud. Les « Paton » rica- 
naient. M. Turquelin isola le poisson de la bou- 
cherie par un Journal des Débats, aida l'apprenti à 
équilibrer la manne sur sa tête et le petit s'en alla 
vers les Ternes, une heure et demie de marche, 
avec une charge qu'un sergent blanc n'aurait pas 
osé mettre sur le crâne d'un nègre. 

La levée des coiffures annonçait la venue d'un 
personnage important : M. Ouvrard, restaurateur 
célèbre, 49, boulevard des Italiens. Il avançait 
parmi les saluts des chefs de grandes maisons, des 
épiciers-comestibles, des pâtissiers-cuisine pour la 
ville, et de tous les grands et petits patrons, mem- 
bres des divers syndicats de la Nourriture Pari- 
sienne, dont il était président. 

Il rendait solennellement les saluts, à coups étu- 
diés de son chapeau haut de forme, et découvrait 
la magnificence de sa longue chevelure blanche, à 
l'académicienne. La raideur de ses jambes nuisait 
à la rapidité de son allure mais ajoutait à la majesté 

66 



MAREE FRAICHE 

de sa démarche. Comme il ne pliait les genoux ni 
le cou, son approche évoquait : 

« Messieurs, le Roy ! » 

Penchant son front plissé de soucis, il médita 
devant Tétai de M. Turine. 

Le joli bruit de l'eau vive courant aux réservoirs 
d'anguilles semblait l'enchanter, mais ses réflexions 
aboutirent et il dit combien il lui fallait de paires 
de soles. 

On lui gardait les plus fines pièces pêchées par 
la Marie- Rose. 

Les gens de province venaient à Paris pour 
manger son plat célèbre : le filet de sole Ouvrard 
et, au retour, s'en vantaient dans leurs familles. 

De Moulins à Carcassonne, des messieurs di- 
saient au café : 

« Pendant l'Exposition quand nous avons dîné 
chez Ouvrard. » 

Et on les regardait avec intérêt. 

L'arrivée de nouveaux camions renouvelait la 
vente. Les crieurs s'enrouaient. 

Entre le pavillon de gros et celui de détail, 
tenait, sur la chaussée, la grande animation des 
foules de marché. 

Un courant direct de public, coupant de la rue 
Rambuteau à la rue de la Cossonnerie, heurtait le 
remous des acheteurs et des porteurs signalant 
qu'ils étaient libres par leurs mannes vides, hissées 
à pic. Les charges portées sur la tête dénivelaient la 
foule. La taille des gens sans faix y semblait petite. 

67 



LA PEINE DES HOMMES 

M. Ouvrard perdit dans la cohue la solennité 
de sa démarche, mais il retrouva l'équilibre de son 
chapeau et la raideur de ses genoux, sous le pa- 
villon moins peuplé des dames détaillantes où sa 
belle allure le rendait populaire. 

Elles avaient peu changé depuis la mère Angot. 
Le grand air colorait leur visage et il était difficile 
de passer entre leurs bancs, sans subir l'offre faite 
à plein gosier, de toute leur marchandise : 

« Voilà, Monsieur ! J'ai ce que vous cherchez. 
Des écrevisses. De l'anguille ! 

— Arrêtez- vous, Monsieur ! C'est pour moi, 
aujourd'hui ! » 

Et allez donc ! 

De longs brins d'herbe, agrémentant le poisson 
d'eau douce, le distinguaient de la marée. Cet émail 
vert allait bien à l'argent neuf des carpes fraîches. 

M. Ouvrard finit de s'approvisionner chez 
Mme Rousset où il prit des boîtes d'éperlans dia- 
phanes et plusieurs langoustes vives qui ramaient 
des antennes, en craquant comme des meubles de 
spirite. 

Puis il s'en alla par des rues où le personnel 
inoccupé des hôtels : cuisiniers aux figures jaunes 
et garçons de salle aux figures bleues, piétinaient, 
dos aux murs, sous les enseignes connues des 
bureaux de placement. Louchant de rancune, ils 
descendaient du trottoir mince pour faire place au 
grand patron. Des timides le saluèrent ; les farou- 
ches durent imiter. 

68 



MARÉE FRAICHE 

Un vieux cuisinier malheureux le qualifia de 
noms infâmes, redit les vilaines histoires sur 
l'origine de sa fortune et détailla le mauvais traite- 
ment des ouvriers chez ce grand homme. 

Les garçons de salle ne participaient pas aux 
confidences des gens de cuisine qu'ils tenaient 
pour des gargouillots. 

Depuis les siècles des siècles, les deux corpora- 
tions se méprisaient à outrance : l'esprit travaillé 
par l'ancestrale haine de la main-d'œuvre que sa 
saleté oblige à se cacher et de l'intermédiaire rasé 
de frais qui seul paraît et reçoit le pourboire. 

L'homme graisseux de faire à manger et l'homme 
bien lavé pour servir à table ne pourront jamais 
s'entendre. 

On parvenait aux cuisines du restaurant Ouvrard 
par un couloir contigu à un théâtre : « Entrée des 
Artistes » au fond ; celle des cuisiniers à droite. 

L'après-midi, les ouvriers en veste blanche occu- 
paient le passage. Ils appuyaient aux murs leurs 
corps las de suer et prenaient l'air, en regardant les 
femmes. 

Des actrices pommadées évitaient, en se mail- 
lotant dans leurs jupes, les tabliers moins gras 
que leurs museaux peints. Au contraire de presque 
toutes les cuisines de Paris, placées en sous-sol, 
celles de M. Ouvrard occupaient un rez-de-chaus- 
sée. Le diable en aurait fait son enfer. Dès cinq 
heures, les foyers, chargés pour le coup de feu du 
soir, y maintenaient une chaleur torturante. 

69 



LA PEINE DES HOMMES 

La fraîcheur édénique du garde-manger remet- 
tait le corps en allégresse. Sur les timbres dont la 
glace frappait l'air, gisaient en bel alignement les 
soles de la Marie-Rose. Des aides en levaient les 
filets. Fort habiles à cette besogne qu'ils accom- 
plissaient du matin au soir, ils ne s'en reposaient 
qu'en épluchant des moules. 

La monotonie de cette œuvre attristait leur vie. 
Al'âge des grandes ambitions, ils songeaient àdeve- 
nir rapidement des ouvriers célèbres. Plus heureux 
les commis sauciers, au courant des grandes recettes 
de la maison, se grillaient la figure pour la gloire de 
la cuisine française et cinquante francs par mois. 

Les derniers venus convoitaient ces postes 
d'élite obtenus à l'ancienneté. 

Ils arrivaient de province, d'où leurs parents, 
patrons d'hôtels « des Voyageurs », « du Com- 
merce » ou « de la Gare », les envoyaient chez 
Ouvrard, calculant pour leurs héritiers le bienfait 
d'un apprentissage dans cette maison célèbre. 

Un garçon de dix-sept ans dit, sur un ton de 
Gascogne : 

« J'en savais plus quand je suis entré ici que 
minteneint. » 

Il développait le regret de sa science perdue, 
mais un ancien, qui ne pouvait admettre une 
capacité supérieure chez ce nouveau, le coupa : 

« Quand on est si malin, on reste chez soi. 
Pourquoi t'es-tu dérangé pour apprendre, puisque 
t'en savais tant ? Sale Gascon ! » 

70 



MAREE FRAICHE 

L'approche de M. Nivois les empêcha de se 
battre. Sa coiffure le proclamait cher. Seul, il la 
portait en galette ; le personnel subalterne étn- 
quait ses toques en moule à charlotte. Les tradi- 
tions corporatives se maintenaient ici tenacement : 
l'ouvrier principal coiffait le plus gros bonnet. D ac- 
cord en tout avec l'esprit des ancêtres, M. Nivois 
gueulait abondamment et se soûlait à profusion. 

Venant de vomir son vin dans un coin de la 
plonge, il en ressortait la bouche pleine de cris, 
impatient de montrer, pour le salut de son autorité 
que sa déchéance ne le rendait pas moins redou- 
table. Il manifestait alors sa toute-puissance par des 
exclamations immenses et vagues : « Allons là !... 
Voyons !... Nom de Dieu ! Ça n'avance pas ! » — 
d'autant plus salutaires que personne n'étant sou- 
lagé par 1 assurance qu'elles concernaient le voisin, 
chacun les prenait pour soi. 

Ainsi lui revenait l'estime de son personnel 
terrifié. 

Le saucier, pressé par les commandes, poussait 
son cri de guerre : 

« Des filets de soles ! » 

Le Gascon lui apporta, au trot, les suprêmes 
des poissons pris par la Marie-Rose. Un aide les 
mit pocher au court-bouillon. Ce jeune homme 
mal payé préparait, pour la célébrité, des bancs de 
soles Ouvrard. Son livre de recettes la fixait ainsi : 

« Marquer un blanc mouillé avec le bouillon 
des arêtes de soles ; passez ; liez ; beurrez forte- 

71 



LA PEINE DES HOMMES 

ment ; finir avec un jus de citron et fines herbes. 

« Pochez les filets de soles ; dressez-les sur plat 
d'argent avec garniture de moules et crevettes ; 
nappez ; faites dorer au four et servez très chaud. » 

Un démarquage de la très ancienne sole nor- 
mande. 

Les cris fréquents des chefs de parti demandant 
leurs articles accusaient l'importance du coup de 
feu. Le gros saucier à voix de fifre recommençait 
son appel : 

« Des filets de soles ! » 

Et le petit rôtisseur grondait, du fond de sa 
méridionale poitrine : 

« Nous enverrons trois perdreaux, trois ! » 

Les aides garde-manger accouraient parmi les 
bousculades et les apostrophes. Ce métier a la 
violence d'une bataille. 

Par-dessus le pupitre passe-plats, limitant le 
chantier de cuisine, les maîtres d'hôtel annon- 
çaient les cartes : 

« deux filets de soles, 
deux tournedos jardinière... » 

On disait « deux filets de soles ■ tout court et 
cela s'entendait, à la gloire du patron : 

« deux filets de soles Ouvrard ». 

Il n'y en avait pas d'autres. 
Le bruit des voix se soutenait, la cantilène des 
commandes n'arrêtant plus. La batterie de cui- 

72 



MAREE FRAICHE 

sine, décrochée à la volée, tapait sur les plaques 
rouges des fourneaux où fonçaient à coups sourds 
les pique-feu. 

Les hommes, ruisselants et forcenés, parais- 
saient subir un châtiment de l'enfer du Dante. Le 
garde-manger envoyait la cadence d'un fouet en 
laiton contre un bassin de cuivre. 

« Vingt-deux ! » dit Samson, l'aide saucier. 

Signalé par le chiffre d'alarme, M. Ouvrard, le 
patron, parut en habit. 

Ses longs cheveux, son large plastron et la 
serviette dans sa main gauche mettaient trois 
vastes notes blanches sur le noir du drap, où 
il paraissait avoir saigné du nez. Vu de près, il 
était chevalier de la Légion d'honneur. 

Il portait, à droite, un des glorieux filets de 
soles sur plat d'argent. 

A l'approche de cet homme solennel, le saucier 
trembla, car il pressentait l'apostrophe. Elle fut 
impétueuse : 

« Saligaud ! Tâtez ! C'est froid ! » 

M. Ouvrard employait envers ses propres 
ouvriers un genre oratoire différent de celui sur 
lequel il célébrait les ouvriers en général, dans les 
solennités dont il était président : 

« Nos vaillants collaborateurs... » 

Il les nourrissait, comme il leur parlait, tels des 
chiens, avec du rebut de bœuf bouilli. 

Le logement ne valait pas mieux ; les dix plus 
anciens jouissaient d'un lit stable dans une 

73 



LA PEINE DES HOMMES 

chambre commune ; les autres, nomades, dé- 
ployaient leur grabat dans un salon et donnaient 
du repos à leur fatigue au lieu où les clients en 
avaient joui. 

Après longue réflexion, M. Ouvrard s'était 
reconnu obligé de faire attendre à ses ouvriers 
éreintés la fin tardive des noces et banquets pour 
déplier leurs lits, mais Tunique pièce disponible ne 
pouvait absolument en contenir plus de dix, bien 
serrés. 

L'avantage était que, se couchant tard, il leur 
était cependant facile de se lever tôt, réveillés par 
les garçons chargés de nettoyer la salle. 

Armé d'un nouveau plat qui lui fumait dans la 
figure, M. Ouvrard traversa l'office ; un garçon 
ouvrit devant lui les portes doublées pour arrêter 
l'odeur et le vacarme des fourneaux, et le poisson 
passa de la honte de la cuisine à la splendeur du 
restaurant illuminé. 

Un bruit contenu régnait dans la salle pleine. 
Sur l'accompagnement sourd des voix sans éclat, 
les pièces d'or d'une forteaddition tintaient, contre 
une assiette, la note aiguë. 

Des dîneurs goulus précipitaient leur fourchette 
sur les porcelaines sonores. 

Au fond, à gauche, un monsieur déclarait, 
dans un grand soupir : 

« Excellent dîner ! » 

M. Ouvrard posa son filet de sole sur une table 
à deux couverts. 

74 



MAREE FRAICHE 

D'un ton de politesse inattendue chez un 
homme aussi récemment furieux, il demanda : 

« Monsieur votre père va bien ? » 

Le jeune homme à barbe blonde, objet de cette 
courtoisie, répondit que sa famille était au mieux 
et remercia. 

Fils de M. Antoine Hardet, grand fabricant de 
sardines à l'huile, en relation avec M. Ouvrard 
par la filière des syndicats de la Nourriture Pari- 
sienne, il suivait à Paris les cours de l'Ecole des 
Hautes Etudes Commerciales et dînait ce soir en 
compagnie de Mlle Rose Chamoine, surnommée 
Chameau rose par les anciennes camarades, à 
cause de sa hauteur, depuis qu'elle s'était décou- 
vert la bosse de la noblesse, pour se titulariser : 
Rose de Chamoin. 

Cette jolie fille devint soudain d'humeur maus- 
sade. Elle s'apercevait que M. Ouvrard lui mon- 
trait des égards insuffisants : à peine un salut et 
pas une parole. 

Cela s expliquait par la tournure de son chapeau 
immense et composé de choses diversement colo- 
riées, dont une plume magnifique qui en faisait 
tout le tour et pendait par derrière. 

L'extravagance faisait mal aux yeux de la clien- 
tèle dans cet établissement de haute tenue. 

M. Hardet fils servit le poisson, pendant qu'elle 
raillait M. Ouvrard oui traînait dans la salle sa 
patte raide et suivait d'un œil sévère le personnel 
du service. Mais il répandait, avec des paroles 

75 



LA PEINE DES HOMMES 

affables, un large sourire sur les petites tables où 
les gens mangeaient bien et demandait à tous : 

« Est-ce que c'est bon ? 

— Oh ! oui, chéri, c'est bon, » dit avec pas- 
sion Mlle de Chamoin reprenant, sur un air de 
son joli métier, la phrase professionnelle de 
M. Ouvrard. 

Un gros monsieur chauve qui dînait seul, y 
répliqua par un discours animé, illustré d'une 
pantomime de gestes culinaires.il paraissait pincer 
du sel et le jeter, couper des tranches, saucer, 
mettre au four ; à la fin, il leva les deux mains 
dans un geste d'invocation extatique ; on vit le 
blanc de ses yeux. 

Il venait d'expliquer à M. Ouvrard une recette 
inédite. Puis, sa mine dégoûtée vers les restes du 
plat dont il avait mangé abondamment, signifia 
que cette nourriture n'atteignait pas à l'idéal si 
bien décrit. 

La large physionomie de M. Ouvrard devint 
tragique. Il saisit le plat comme on empoigne un 
sabre et se dépêcha vers la cuisine, préparant contre 
un de ses chefs un abatage formidable. 

« En fait-il, une tête, dit Mlle Rose. Tout ça 
pour du ragoût. Et quel ruban ! La République 
décore les marchands de soupe. » 

Elle éloigna le filet de sole crémeux que son 
ami lui servait : 

« Chasse !... Ça sent ! Et n'appelle pas le patron 
ou je me sauve. Tas de rosses ! Tous les mêmes. 

76 



MAREE FRAICHE 

Vous tenez ensemble. T'hésites jamais à faire tort 
à un ouvrier ! Qu'est-ce qu'il a ce poisson ?.... 
Mange donc ! Tu sais bien que ça me donne de 
l'urticaire. Tu viendras me gratter, après, toi, 
hein ?... 

Réponds donc, malhonnête. » 

Le jeune M. Hardet prenait le parti de cher- 
cher, dans une nourriture abondante, la force de 
subir l'humeur de Mlle Rose. Il s'empiffrait. 

La lèvre boudeuse, elle dardait sur lui d'im- 
menses prunelles bleues pleines de malice. Ses 
ongles roses griffaient lentement la nappe. 

Joseph, le maître d'hôtel, inclinant à deux pas 
de la table son poitrail blanc comme celui d un 
requin, produisait son sourire n° 1 , le grand sou- 
rire d'un louis de pourboire. 

La peau nue de son visage dévasté par le rasoir, 
fuyait en une infinité de plis et de rides. 

Ses yeux calmes d'homme accoutumé à épier les 
aubaines, guettaient le fond des bouteilles, le 
restant des plats et la mine des gens. Il répéta, en 
la transposant à la troisième personne, la phrase 
du patron : 

« Monsieur trouve-t-il que c'est bon ? 

— C'est très bon, Joseph ! 

— Et Madame ?... Oh ! » Une cliente sans 
appétit ! Il parut en éprouver un tel chagrin, 
qu'elle affirma, dans l'enthousiasme des belles 
intentions : 

« C'est bon, Joseph. Mais c'est bon ! » 

77 



LA PEINE DES HOMMES 

Cela s'entendit par toute la salle. 

Elle en rit si fort, que les gourmands s'interrom- 
pirent de manger. Ils l'admiraient. Elle était infini- 
ment belle, lumineuse de plaisir quand elle riait. 

Joseph précisait la suite : 

« Monsieur a commandé pour entrée un poulet 
sauté chasseur. » 

Il plaça, dans un coin particulier de l'office, 
l'assiettée intacte de Mlle de Chamoin, entre une 
demie Saint-Emilion et plusieurs autres culots de 
crus célèbres. 

Ce fut la dernière étape d'une des plus belles 
soles prises par la Marie-Rose. Joseph la mastiqua 
en surveillant la salle par une fissure. 

On desservait partout. Des clients à face rouée 
craquaient d'aise, pour mettre le pardessus, tendu 
sur leur dos large par les garçons agiles. Les glaces 
tremblaient au roulement des omnibus « Made- 
leine-Bastille ». 

On voyait grandir l'animation du boulevard et, 
dans la lumière abondante, approcher l'aventure 
des filles en grande toilette. 

Le théâtre proche s'entourait de fiacres et de 
cris : 

« Le seul programme officiel ! Voilà le pro- 
gramme ! 

— Oranges ! Croquets. Sucres d'orge. Pastilles 
de menthe. La Valence ! 

— ... Avec la photographie des artistes et le 
résumé de la pièce : vingt centimes ! » 

78 



MAREE FRAICHE 

Sous les clartés électriques, les verres de liqueur 
prenaient une limpidité de pierres précieuses. 

« Monsieur ?... Cognac. Madame ?... Char- 
treuse. » 

Un coude sur la nappe, les femmes rêvaient. 
Les épaules des hommes tenaient tout le dossier 
des chaises. 

Ce moment leur était doux. La suave quiétude 
qui suit les bons repas reposait les esprits. Une 
forteresse de bien-être isolait ces gens, car celui 
qui digère est redoutable à qui le trouble. Dans 
aucune tête n'habitait l'idée de la souffrance du 
monde. 

Les jeunes éprouvaient le désir de faire de 
grandes choses et de poursuivre des femmes, ne 
sachant pas encore qu il faut choisir entre la dou- 
ceur d'aimer ou la gloire d'être fort. 

A dix pas des tables, de l'autre côté de la cloi- 
son épaisse, les cuisiniers ruisselants écartaient 
enfin du fourneau leur visage aux yeux rôtis et 
buvaient la consolante qui suit le coup de feu. 

C'était aussi l'heure où la Marie-Rose, son 
fanal brûlant clair et bien, sa coque sombre invisible 
dans la nuit noire, passait en pleine mer, draguant 
dans l'eau froide son lourd chalut où mouraient 
les soles des dîners de demain : 

« Deux filets de soles ! deux ! » 



79 



VIN DE CHAMPAGNE 



" Buvez-en tous, car ceci est mon sang ' ... 

(Evangile selon saint Matthieu, 
chap. XXVI.) 

A sept heures du soir, en juillet, les commer- 
çants de la rue de Charle ville sortaient s'accroupir 
sur leurs marches de pierre, car le jour baissait 
dans les boutiques et, sauf les cabaretiers, personne 
dans Hornis en Thiérache ne vendait à la lumière. 

Le maire, M. Crissot, allait vers son entrepôt 
de « Vins et Liqueurs » signalé par une grappe de 
raisin dorée sous verre. Les vestiges de son élec- 
tion restaient aux murs des maisons, en titres 
d'affiches déchirées :. 

« Infamie. » « Calomnies. 

Ce « Vins et Spiritueux en gros » se tenait très 
droit, la tête haute ; la maturité de son ventre 
indiquait quarante-cinq ans et convenait à ses 
fonctions. Vêtu de flanelle blanche à raies bleues, 
le panama en bataille, il allait à petits pas marqués 
du talon, le pied fier de ses souliers aussi jaunes 
que des pattes d'oie. Il jouissait de la faveur des 
fonctionnaires et des gens établis. La Sainte Eglise 

83 



LA PEINE DES HOMMES 

le jugeait détestable, et les ouvriers se méfiaient 
de ce bourgeois anticlérical. 

En haut de la rue, fermée par les croisillons de 
fer du passage à niveau, roulait le train de Charle- 
ville. Les coups de sifflet de la série de sept heures 
se ruèrent sur le silence de la campagne en chiens 
furieux contre une lourde bête endormie. Les voya- 
geurs, au pas hâtif de gens heureux de regagner 
le gîte, animèrent la rue par leur défilé. On regar- 
dait avec curiosité les paquets qu'ils rapportaient. 
M. Abellé-Dusart, propriétaire du Comptoir Com- 
mercial hornisien, venait le premier. Son élégance 
châtiait ses origines paysannes. Elles se retrou- 
vaient entières dans sa vigilance à garder son bien. 
On ne lui reconnaissait d'autre faculté qu'une 
prodigieuse mémoire des encaissements. De petite 
taille et mince de corps il passait pour très influen- 
çable et un peu fou. M. Crissot et lui s'abordèrent 
sans cérémonie, puis souhaitèrent le bonsoir à 
M. Lemouffre, boucher, car ils se trouvaient 
devant sa boutique. 

Le travail au grand air, mais à l'abri des intem- 
péries, dans l'échoppe ouverte, donnait à M. Le- 
mouffre le teint superbe de la profession, rouge, 
sans hâle. Cet homme qui tuait lui-même par 
autorisation préfectorale, souriait à tout le monde 
et débitait de la bonne marchandise. On en voyait 
la montre derrière la grille vermillonnée : des 
aloyaux à la graisse jaune, du porc à la graisse 
blanche. Une tête de veau, mordant sa langue, une 

84 



VIN DE CHAMPAGNE 
cravate rouge sur les poils bruns du cou tranché, 
égouttait du sang sur le dos rose d'un mouton 
entier. Les poids de cuivre et les plateaux de 
balance luisaient sur un marbre blanc. 

M. Brizet, maître- verrier, gagnait sa fabrique 
de bouteilles champenoises, parmi la déférence des 
gens établis que la fraîcheur gardait aux portes. 
M. Tricard, le coiffeur, chauve, le salua avec des 
manières engluées. 

Le charcutier Lafont y mit plus de simplicité. 
Sans quitter de l'épaule droite le cadre de son 
entrée, il souleva sa casquette de la main gauche. 
Il ne faisait pas les frais de la tenue traditionnelle 
et servait ses clients, tête couverte, en bras de 
chemise. , 

La brise humide des forêts profondes autour de 
la ville caressait les boutiquiers au repos. Trois 
couleurs enluminaient le paysage : le rouge des 
murs en briques, le bleu des toits d'ardoises et 
le vert perdu des arbres lointains. 

La terre disparaissait sous la tempête de verdure 
qui l'assaillait de sa beauté, de sa fraîcheur, de ses 
parfums. 

Dans le ciel bordé de deuil commençaient les 
illustrations en couleur du crépuscule, mais un 
voile gris tiré par la brise cacha les images que le 
vent qui dessine et le soleil qui peint recopient 
chaque beau soir depuis le commencement du 
monde. 

Il ne resta plus que, là-bas, derrière la masse 

85 



r 



LA PEINE DES HOMMES 

d'arbres noire sur la terre noire, une clarté de lac 
limpide. La lente nuit d'été s'abattait lentement 
sur le pays embaumé. Les lys des jardins se 
voyaient encore, blancs comme des lampes parmi 
les plantes aux couleurs disparues. 

Les clairons des pompiers, s entraînant pour 
le 14 juillet, émiettèrent brusquement le silence ; 
puis on entendit, comme tous les soirs, le piano 
de Mlle Crissot. La musique, accélérée aux pas- 
sages faciles, agonisait aux notes gênantes, et après 
des tâtonnements à un doigt, repartait follement. 

A dix heures, plus un bruit. La petite ville 
dormait son bon gros sommeil de paysanne. 

Dans la longue rue noire, deux devantures 
d'estaminets semblaient des lanternes posées au 
pied des maisons. Au-dessus des fermes souillées 
par le fumier des bêtes et des hommes jouait le 
souffle profond des bois antiques. Encensoir de 
l'infini, la terre répandait ses parfums d'une étoile 
à l'autre. Il passait dans le vent des baumes incon- 
nus, suaves, venus peut-être des autres mondes. 

Un conducteur de train rentrait du service, 
fanal en main ; le balancement de son bras éclipsait 
tantôt le feu vert, tantôt le feu rouge ; évitant 
l'ombre au pied des maisons, il tenait le milieu 
de la route dont la blancheur le guidait. 

Le silence se referma sur ses pas ainsi qu une 
eau profonde sur le plongeon d'un caillou. 

Dans la nuit massive, une allumette flamba à 
un mètre du sol, éclairant deux faces d'enfants 

86 



VIN DE CHAMPAGNE 

séparées par la longueur de leurs cigarettes bout à 
bout. Ils repartirent, silencieux, comme des chats, 
étant nu-pieds. La braise de leur tabac dansait en 
luciole près de terre. Apprentis verriers, ils réveil- 
laient les souffleurs de l'équipe de minuit. 

Au coin de la rue de la République ils crièrent : 

« Bourrier ! En route ! » 

Tournant par la rue Henri-Martin, ils appe- 
lèrent Leboin, puis Charlet, dans la rue de Vervins. 

D'autres appels d'enfants : « En route ! » bien 
distincts dans le calme absolu, venaient de corons 
lointains. 

En attendant minuit, les apprentis jouèrent 
au bouchon sous la lampe électrique à l'entrée de 
la verrerie. Les monticules de charbon et les 
wagons en garage posaient leur silhouette devant 
1 éclat du four éblouissant. 

Un si petit qu'on l'appelait Biberon dormait 
sur la terre. Il ne travaillait que la nuit où il est 
facile de cacher les bambins. 

« Fainéants ! » dit Bourrier qui arrivait, portant 
ses litres de boisson dans un panier. 

Biberon passait sans délai du profond sommeil 
à une grande agilité. Courir et dormir, c'était son 
métier. La course, puis, tomber de fatigue. Il savait 
déjà bien son métier, ce petit. Il portait à droite du 
front trace de la manière dont on le lui apprenait > 
L'affirmation de son équipe était que ça ne servait 
à rien de lui parler : « Il dort toujours, ce Biberon. » 

Les enfants filèrent vers le feu. Devant douze 

87 



LA PEINE DES HOMMES 

ouvertures crachant des flammes blanches aux 
fines pointes bleues, trente-six hommes maniaient 
des morceaux d'étoile. Il faisait clair et ardent, 
comme près d un astre. Un dallage en éven- 
tail, la poignée au brasier, traçait la place, chacun 
sa place, des équipes de trois hommes par ouvreau. 
La coupe de quatre heures passait le travail à la 
coupe de minuit. 

L'échange se faisait vite. Le soleil emprisonné 
dans le four ne sentait aucun arrêt parmi les 
bourreaux agiles qui le tourmentaient de leur 
canne de fer ; la tenant à deux mains, les cueil- 
leurs en trempaient le bout dans le verre liquide. 
Agiles garçons de quinze ans, ils allongeaient leurs 
bras maigres et reculaient la tête pour gagner en 
distance contre la chaleur de douze cents degrés 
aux ouvertures. La prise de cinquante centimètres 
nécessaire à lever la canne longue d'un mètre 
soixante mettait leur figure à rôtir. Une croûte 
rouge craquait sur les pommettes. Viande à feu. 

Au mur torride pendaient à des clous des écrans 
de verre bleu. En tenir le support entre les dents 
agaçait les cueilleurs. Dédaigneux de s'armer, ils 
donnaient leur visage nu à la caresse des flammes. 

Tenant haute leur canne chargée d'une étoile 
d'où des bolides précipités entamaient parfois la 
peau des hommes, ils venaient la rafraîchir sur un 
bassin de fer avant de l'offrir au grand garçon 
installé à six mètres du four : vêtu d'un pantalon 
de toile et d'un tricot sans manches collé à sa peau 

88 



E 



VIN DE CHAMPAGNE 

par la sueur, le jeu de son corps maigre employait 
tous ses muscles à marbrer le verre sur une pierre 
polie scellée en inclinaison au niveau de ses pieds. 

Au bas bout de la canne que l'homme virait 
ar l'extrémité froide, le verre rouge roulait sur 
e marbre poli. Serrée à ne plus tenir aucune souf- 
flure, la masse encore liquide à l'intérieur cessait 
son éclat par la pellicule brune gagnée à la pierre 
rafraîchissante. 

Les épaules soulevées par la mise en garde des 
poumons, le grand garçon faisait, d'un bon souffle, 
trou dans le verre brûlant. Promptement le sou- 
fleur mettait les lèvres au bout sucé par son aide. 
Maître ouvrier, sa poitrine fournissait en huit 
heures la force d'une tempête. Bourrier hurlait 
aux porteurs qui ne prenaient pas assez vite dans 
leur douille de fer les bouteilles achevées à mener 
au four à recuire. La coupe tombait sur le plus 
éloigné de la rangée. Les enfants devaient en huit 
heures courir trente kilomètres pour ne pas faire 
attendre les souffleurs et diminuer le gain aux 
pièces de l'équipe soudée : cueilleur, grand garçon, 
souffleur et porteurs, qui fabriquait 700 à 750 
bouteilles dans son temps de feu. Ça sentait les 
gifles. Biberon ne guérirait pas encore cette nuit 
sa marque au front. Bourrier commençait sur lui 
les railleries habituelles : 

« On voit bien que t'as été fait en dormant. 

C'est pourtant pas la graisse qui t'empêche de 
courir. » 

89 



LA PEINE DES HOMMES 

Devant l'incandescence du four durait l'apo- 
théose des trente-six hommes en lutte contre le 
feu effrayant, ouvrant sur eux ses douze gueules 
de flamme. Les claires-voies levées autour du 
chantier invitaient la caresse de l'air sur les verriers 
brûlés. 

Sur l'horizon, en face du four, des astres 
clignaient. Les cueilleurs, tenant hautes leurs 
flammes de verre, semblaient venir, du bout de 
leur canne, de décrocher des mondes. 

Bourrier soufflait à la place numéro quatre. Un 
tricot bleu, sans manches, déteint par l'usure des 
lavages au savon vert, le décolletait aussi bas 
qu'une dame du monde bien faite. 

La peau des joues, gonflée à craauer, depuis les 
paupières jusqu'au menton, doublait la grosseur 
de la tête aux cheveux ras. Dans la face pourpre, 
les yeux noirs luisaient, enflammés par l'effort. 
Du corps de l'homme naissait un ruisseau de sueur 
qui mouillait le sol. 

Après dix bouteilles, il buvait un coup de tisane. 
Il absorbait un litre par heure, huit litres dans sa 
tâche; il les rendaiten transpiration. Son abstinence 
de bière et d'alcool lui valait un renom d'avance : 

« C'est un homme qui tient à ses sous. » 

Des cueilleurs à quatre francs par jour usaient 
quinze sous de rafraîchissement. 

Cholet, à la place numéro cinq, buvait seize 
litres, deux par heure, de bière claire, un lavage 
de houblon qu'il fabriquait lui-même. Cela ne 

90 



VIN DE CHAMPAGNE 

l'aidait pas à grossir. On le surnommait « l'Os ». 
La plaisanterie de fin de quinzaine, chez les mal 
ordonnés à court d'argent, consistait à l'offrir aux 
ménagères pour faire la soupe. Bon ouvrier, la 
poitrine creusée par quinze ans de métier, on 
comprenait chez ce desséché par le vent de ses 
poumons, le besoin de la pluie de boisson. 

On lui reprochait de porter plusieurs jours son 
tricot lessivé de sueur, et par cela, de sentir mau- 
vais. Les jours de paye, le caissier, cependant 
accoutumé aux relents de toute cette chair humaine 
cuite, recuite et brûlée, reniflait son approche dans 
la file des ouvriers. Il préparait son argent sur ses 
fumées et l'appelait « l'Os qui pue ». 

Le bruit des cannes raclant le bord des cuves 
animait la nuit. Quelquefois l'appel rude d'un 
grand garçon retardé par le cueilleur, ou la colère 
d'un souffleur contre les enfants ralentis. 

Processionnant comme des fourmis depuis la 
place jusqu'aux fours à recuire, les porteurs bat- 
taient la terre de leurs pieds nus, rapides. Sur leur 
front plissé par la résistance contre le sommeil 
siégeait une gravité d'ancêtres. Au-dessus de 
l'équipe en bataille contre le feu prisonnier gra- 
vitait l'univers des planètes élevées par les por- 
teurs d'astres. 

A travers les claires- voies, la campagne humide 
soufflait, sur les hommes épuisés, la fraîcheur 
d un beau matin. Les enfants aux pieds usés 
accéléraient encore leur marche vive. La vie rev e - 

91 



LA PEINE DES HOMMES 

nait et le jour. L'aube déchirait sur l'horizon le 
bord de la nuit et de ses mains lentes voilait une 
à une les étoiles soudain pâlies, comme peureuses 
à son approche. 

Quatre heures. Le travail cessa ; vingt minutes 
de repos coupaient les huit heures. Amoureux du 
froid, mais prudents, les ouvriers, avant de 
s'asseoir sous les ouvertures, fermaient leur paletot 
sur leur poitrine inondée. Les souffleurs ne man- 
geaient pas. Souffler après manger fait vomir. Ils 
buvaient. Charlet renversait dans sa bouche un 
litre où la boisson soulevée battait le verre comme 
un torrent ses roches. Les enfants mordaient dans 
leurs tartines à trottoirs : sans beurre sur les bords. 

A l'entrée du couloir des fours à recuire, 
Biberon s'endormait en mâchant ; sa tête raclait 
la terre chaude, comme s'il cherchait un creux 
d'oreiller. Des poignes dures le mirent debout : 
« En route ! » 

Les trente-six hommes retournèrent à la flamme. 
Les douze souffleurs, dos au feu, bombèrent 
ensemble leurs joues rouges de force. Et les 
petits va-nu-pieds reprirent le pas de charge vers 
le fournier qui montait sur la braise rouge ses 
piles de bouteilles chaudes. Le charbon de bois, 
planchéiant le four à recuire, clignait brun sur 
rouge. La bouche, voisine du sol, obligeait les 
enfants à se baisser pour entrer leurs bouteilles. 
Le fournier accroupi les alignait mettant un genou 
à terre quand il allongeait le bras pour atteindre le 

92 



VIN DE CHAMPAGNE 

fond du four sans cheminée, dont il aspirait, huit 
heures, le refoulement. Beau gars, les muscles 
pleins, on ne l'aurait pas cru ouvrier de grand feu 
sans son teint livide. 

Le jour grandissait vite. On voyait bien main- 
tenant, dans une pâture en face des claires- voies, 
six vaches blanches couchées dans l'herbe mouil- 
lée. Immobiles à cette heure sans mouches, elles 
tenaient leurs vastes yeux calmes vers le tumulte 
des hommes privés à jamais de leur paix parfaite. 

La limpidité du matin faisait paraître noirs les 
peupliers en pèlerinage sur la route de Charleville 
où grinçait la ferraille rouillée des instruments 
aratoires. Des femmes, dépeignées par le sommeil, 
venaient sur les portes montrer les horribles 
figures de l'humanité qui saute du lit. 

Les ouvriers de cour, dûs à six heures, dépo- 
saient dans des coins familiers des gourdes en 
terre et des bidons émaillés de bleu. Payés quatre 
francs par jour, ils accomplissaient les travaux 
accessoires de la verrerie : cribler le sable, déchar- 
ger le charbon, emballer les bouteilles et entretenir 
le poulailler du directeur. M. Berteaux, chef de 
cour, indiquait où prendre la besogne. M. Brizet, 
maître-verrier, frais levé, bouclait la ceinture de 
son veston de chasse, en haut du perron de quatre 
marches de sa maison enclose par le mur d'usine. 
Il toucha sa casquette de drap ornée de l'insigne 
de l'A.C.F., puis serra la main du sous-directeur : 
M. Tavaux, ingénieur civil, vêtu sans linge appa- 

93 



LA PEINE DES HOMMES 

rent, un foulard au cou et des pinces de bicycliste 
au bas du pantalon. Il était d'une activité bien 
récompensée par M. Brizet qui, se réservant la 
partie commerciale, quittait souvent la verrerie, 
au grand bénéfice de la maison, car on le disait 
de première force à augmenter la clientèle. M. Ta- 
vaux parla d'embaucher des relais. La forte chaleur 
abattait les équipes de jour ; la veille, la coupe 
de plein soleil, décimée, avait laissé six places 
blanches. 

Huit heures. Les mêmes ouvriers arrivaient, 
sans joie, devant la tâche redoutable de travailler 
à un feu de douze cents degrés sous le midi de 
juillet. 

Deux hommes les suivaient, le pas craintif, 
dans la maison dont l'inconnu les repoussait. 
M. Tavaux leur fit signe. Ils approchèrent : 

« On embauche ici ? 

— Qu'est-ce que vous savez faire ? 

— On est souffleur, de Quicjuengrogne, où 
qu'il n'y a plus d'ouvrage. Li, c'est mon grand 
garçon. Via les papiers. » 

M. Tavaux tenait sur les deux hommes son 
regard méfiant de fils de paysan. L'orgueil de 
l'instruction reçue chez les Frères de la Doctrine 
chrétienne ennoblissait son visage au menton épais . 

Les deux nomades, dominés par son silence, 
détournèrent leur figure blêmie au grand feu et 
regardèrent longtemps la chaîne de montre de 
M. Brizet ornée d'une mignonne automobile en or. 

94 



VIN DE CHAMPAGNE 

M. Tavaux posait la question essentielle : 
« Combien avez-vous a enfants ? 
Les hommes avouaient leur solitude : 

— Aucun avec nous. 

M. Brizet lui-même fournit le blâme : 

— Je comprends qu'on vous renvoie de Qui- 
quengrogne. Un bon ouvrier aime son métier. Et 
qui aime son métier y met ses enfants. Des 
hommes seuls les routes en sont pleines. 

Cependant, M. Tavaux retenait ceux-ci : 

— On vous prend comme relais ; c'est quarante 
sous par jour et le logement. 

Et il rendit compte à M. Brizet des nécessités : 

— Des relais, en ce moment, il en faut toujours. 
Le manque d'enfants, c'est notre misère. L'Assis- 
tance publique nous en refuse. Elle ne donne que 
les garnements dont elle ne peut rien faire : L'ins- 
pecteur me dit : «Dressez-les». Des voyous qui ne 
pensent qu'à se sauver. J'ai encore donné quarante 
sous hier au garde qui m'en a ramené un. On s'est 
mis à deux pour la grande volée : un qui tient, 
un qui cogne. C'est plus vite fait que d'écrire à 
l'inspecteur de l'Assistance, qui ne se dérange 
jamais ». 

Derrière l'amas du foin de marais à emballer les 
bouteilles, un regard d'enfant épiait M. Tavaux 
qui cria : 

« Au travail ! Vermine. » 

Le gamin de quatorze ans se décacha lentement. 
Dans son visage poudré de charbon, on ne le voyait 

95 



LA PEINE DES HOMMES 

rougir qu'aux yeux tenus haut. La crasse de ses 
mains faisait paraître très blanc un madrier de pain 
où il mordait sans hâte. A même allure souple 
qu'un chien jeune il s'en alla, sa face résolue 
tournée vers M. Tavaux irrité : 

— Encore un enfant d'hospice ! Quelle race. Il 
s'est déjà sauvé trois fois. Quand on le ramène, jele 
bats à le tuer. Il se laisse faire sans crier. S'il ne veut 
pas travailler, on lui arracherait la peau, il ne 
travaillerait pas. Quand il aura vingt ans il viendra 
peut-être me planter un couteau dans le dos. 

Moins animé contre les enfants, car il n'endurait 
pas la fatigue de les mener, M. Brizet parla d'eux 
en utilitaire plus tranquille : 
p — On n'a jamais tant vu de sensiblerie. Le 
maître- verrier a été gentilhomme ; aujourd'hui il 
est tenu pour infâme. L'opinion publique l'exècre. 
Le Parlement le persécute. Des pleurnicheurs 
s'aperçoivent que nous occupons des enfants très 
jeunes. Mais il y a mille ans que c'est comme ça. 
Et c'est moins maintenant qu'autrefois. La dési- 
gnation de grand gamin restée à l'aide-souffleur, 
qui a aujourd'hui vingt-cinq ans, indique que dans 
le temps la place était tenue par des adolescents. 
Les lois renient trop les traditions des métiers. 
Charoube, notre meilleur souffleur, a commencé à 
sept ans ; il en a quarante-huit. Pour devenir bon 
verrier le début est à neuf ans. L'enfant alors 
s'habitue au feu et vite n'en souffre plus. On 
nous empêche de faire des adoptés et les rues sont 

96 



VIN DE CHAMPAGNE 

pleines de voyous qui ne pourront plus perdre 
leurs habitudes de bandits. C'est un bienfait social 
si nous les prenons avant qu'ils aient treize anso 
M. Tavaux soumis à l'inquiétante inspection 
du travail, se préoccupait d'une excuse : 

— C'est provisoire. Ils les auront. » 

Le facteur, aux souliers déjà vêtus de la pous- 
sière des routes avançait donner à main soigneuse 
les lettres où M. Brizet trouva annonce par son 
voyageur : M. Chêlens, de l'envoi de six petits 
Bretons, recrutés à Morlaix. 

M. Tavaux prit à cela une joie ainsi expliquée : 

— Les Bretons c'est doux comme des filles. 
Ça fait tout ce qu'on leur dit. Avec les enfants qui 
viennent de loin, on est tranquille. Les indigènes 
eux savent trop qu'on prie pour les avoir. Ils sont 
insolents à tuer. » 

M. Brizet et M. Tavaux eurent encore à réflé- 
chir sur une offre à en-tête : 

« Le Trait d'Union économique et social 
24, rue de l'Arbalète, Paris — V e 

J'ai l'honneur de soumettre à votre attention que je 
viens de fonder une association dont les statuts ont été 
déposés à la Préfecture de police et publiés au Journal 
officiel le 9 juillet 1910. 

Cette associationnousfacilitelacréationd'un bureau 
de placement. Nous pouvons agir plus facilement pour 
recruter des apprentis de treize à quinze ans pour le 
travail de votre usine. 

97 7 



LA PEINE DES HOMMES 

Ces apprentis ne seront plus comme autrefois recru- 
tés parmi les apaches de Paris. 

Nous ne vous enverrons que des gamins avec un 
engagement d'un an pour lesquels nous fixons notre 
gratification à 20 francs plus les frais de voyages, 
toujours à la charge des usines. » 

M. Brizet remarqua : 

« Il y a encore de bonnes gens. Comdevan, le 
Dnilantrope, nous a aussi fourni des pupilles. Des 
lumanitaires se groupent pour nous critiquer sur 
emploi des enfants et d'autres pour nous en 
procurer, car ils traquent l'oisiveté précoce, si 
dangereuse pour la société. 

M. Tavaux voulait plus de gloire à sa peine : 

— Je dois toujours combiner pour tenir les 
équipes complètes. C'est bien fini le temps où la 
viande à feu attendait à la porte. On n'avait qu'à 
siffler. La suppression des enfants par le transport 
mécanique, j'en rêve la nuit. 

M. Brizet opposa sa prudence financière : 

— Laissons essayer les autres. Je n'ai pas 
cinquante mille francs à dépenser en tâtonne- 
ments. 

M. Tavaux sembla changer la conversation : 

— Vous voyez cet abruti ? 

indiquant un homme au dos courbé dont le balai 
lent frottait dix fois le même pavé. 

M. Brizet crut être du même avis que son 
sous-directeur : 

— Foutez-le à la porte. 

98 



VIN DE CHAMPAGNE 

mais il dût apprendre que cela était lié au trans- 
porteur mécanique : 

— Je lui donne quatre francs par jour; il les vole; 
mais ses deux enfants travaillent ici. Us trottent. 
Le père fainéante. Je le laisse bien tranquille. S'il 
s'en allait , ça me ferait deux porteurs de moins. » 



* * 



M. Berteaux, chef de cour, conduisit Lecat, 
souffleur de Quiquengrogne, aux corons où la 
verrerie logeait ses ouvriers. Par une brèche 
maçonnée dans le mur d'enceinte, les verriers 
passaient de l'usine à leur quartier : une grande 
place clôturée par les corons de briques, semblables 
à des haillons de maisons. De pauvres arbres 
poussaient mal dans la rude camaraderie des durs 
enfants lanceurs de cailloux. 

Lecat dut aller vers les habitations longeant le 
talus du chemin de fer, les moins recherchées. La 
trépidation des trains secouait les murs minces et 
cassait les assiettes à deux sous dans les buffets de 
bois blanc. Sur les dents de scie de la clôture en 
traverses égouttaient des pots blancs, des marmites 
bleues. Des maillots de verriers séchaient sur des 
fils de fer. 

La marmaille, passant par les brèches de l'em- 
prise, se poursuivait le long du caniveau d'assè- 
chement de la voie dont l'herbe folle cachait le 
filet d'eau noire. 

Le partage des jardins utilisait le terrain libre 

99 



LA PEINE DES HOMMES 

entre les maisons et la clôture. Exactement, chacun 
en avait aussi grand que la paire de draps de son 
lit. De la terre noire et dure comme une route 
des mines sortaient les choux malingres : quatre 
feuilles sur un bâton. Un parc de jeunes carottes 
en retard étendait son tapis frisé. 

La trace du pied des marmailles se voyait aux 
places où plus rien ne poussait. Lecat regardait 
un lopin dont le précédent locataire avait arraché 
tout. La mauvaise herbe ne voulait pas y renaître. 

« C'est votre jardin, dit M. Berteaux. 

Lecat s'enthousiasmait : 

— Oh ! Verrat ! Un jardin. 

— Et voilà votre maison. » 

Au rez-de-chaussée, la cuisine et une chambre. 
Deux pièces au premier. 

A un appel sous la fenêtre : 

« Lecat ! C'est-il ta place ?" 
le verrier casé accueillit l'autre homme de Qui- 
quengrogne : 

— Oh ! Verrat, c'est Beaube » 

qui amenait les meubles sur une brouette : deux 
ballots dans des draps noués à grandes oreilles, un 
sac de jute bossue de casseroles et trois chaises en 
bois blanc. 

Madame Lecat poussait une autre brouette. Son 
mobilier paraissait plus luxueux : le zinc doré 
d'une suspension crevait un journal. Elle peinait, 
les bras tirés par les brancards qui glissaient de 
ses doigts engourdis. Madame Beaube portait un 

100 



VIN DE C H A M P A G N E 

Cetit Lecat. Bien tranquille, il regardait tout, la 
ouche ouverte et les sourcils tellement hissés 
qu'on craignait de les voir se boucler en majus- 
cule. Madame Lecat lâcha les brancards et respira 
grandie par la pose du fardeau. 

Les femmes des verriers se parlaient à voix 
basse ou souhaitaient le bonjour aux arrivants : 

— Et d'où que vous venez ? 

M. Berteaux marqua sa supériorité d'homme 
muni d'armoire, dont une à glace : 

— C'est ça vos meubles ? 

Madame Lecat réclamait la coutume qui est que 
le verrier vienne les mains vides dans le logement 
garni. Elle plaignait la maison dévastée comme le 
jardin par l'ancien locataire et ouvrant le buffet 
de cuisine dit : 

« On se chauffait au bois ici. » 

La cendre des étagères emplissait le foyer. 

La toile des draps de lits neufs, découpée en 
chaussettes russes, pourrissait dans les coins. 

Lecat faisait grand bruit à renifler, puis ayant 
sifflé un long coup, il commença de chanter : 
« Pétronille, ça sent la pastille... » 

M. Berteaux entreprit le blâme du préoccupant: 

— Il a tout vidé sauf la fosse. Elle déborde. On 
aurait dû lui retenir deux francs de vidange. Il les 
avait pas. Il touchait plus d'acomptes qu'il ne 
faisait de travail. Il laisse des dettes aux estaminets, 
partout. Il se privait pas. A la paye, il ne mangeait 
que du canard et du poulet, et à la fin de la 

toi 



LA PEINE DES HOMMES 

quinzaine, du pain sec. Une demi-pièce de vin lui 
durait huit jours. 

Lecat prétendait le droit à la débauche des 
géants de fatigue : 

— C'est le métier qui nous entraîne. On fait 
tout à mort : le travail et la bombance. 

Craignant ces nouveaux locataires encore dévas- 
tateurs, M. Berteaux, policier des maisons, se 
dégoûtait : 

— On ne devrait plus vous loger. Au congé, c'est 
encore heureux quand vous avez des dettes. Vous 
vous sauvez. Mais ceux qui veulent plus partir ? 

Madame Lecat vantait l'inertie, puissance des 
faibles : 

— Si l'on veut me mettre dehors, moi je me 
couche par terre. Quand on n'est pas le plus fort, 
faut savoir plus remuer. 

Elle riait, contente de l'abri, et tenant haut de 
ses bras maigres son poupon léger, lui prédisait 
l'avenir : 

— Tu seras point verrier comme ton père : tu 
seras gendarme, avec un beau cheval, et tu feras 
patatra, patatra, devant les corons. 

M. Berteaux achevait d'indiquer les avantages : 

— Vous avez droit à deux brouettes de charbon 
par mois, trois en hiver, à vingt sous l'hectolitre. 
Si vous en prenez plus, c'est au prix de revient : 
trente-cinq francs la tonne. Vous en faut-il ? 

Des femmes guettaient son passage ; la plus 
hardie vint droit lui parler ; les autres, jalouses, 

102 



VIN DE CHAMPAGNE 

accoururent, et toutes en même temps réclamèrent 
des réparations. 

— On verra, dit-il en marchant plus vite. 
Dans l'arrière- cour de l'usine, les chauffeurs 

jetaient de haut leurs escarbilles. Des femmes 
grimpaient à genoux le monticule noir, en pic sous 
le point de renversement des brouettes. Elles 
triaient les bribes de charbon échappées au feu. 
La verrerie payait dix sous le sac. Un chiffon noué 
sous le menton garantissait leurs cheveux de la 
poussière noire qui masquait de ténèbres leur 
visage farouche. Des marmots les aidaient, un peu 
trop petits encore pour s'embaucher comme por- 
teurs. Accroupis sur le calvaire de cendres, ils cher- 
chaient leur vie du bout de leurs doigts écorchés. 

M. Berteaux examina si aucun n'était utilisable 
pour l'équipe de nuit. Ils lui parurent tous capables 
de faire encore dans leur culotte. Il contenta son 
zèle à tourmenter la mère Marcot : 

« On vous a pas encore donné congé ? 

La femme vêtue de choses semblables à des 
lavettes donna réplique sans lever son visage : 

— Nin ». 

M. Berteaux avait fait des démarches auprès du 
propriétaire, car il tenait à loger cette femme pauvre 
dont aucun des enfants nombreux n'allait au four. 
Il lui redit tout ce qu'elle gagnerait : 

— Je vous mettrais dans une belle maison. Et 
vous auriez quatre enfants qui rapporteraient 
chacun trente sous. 

103 



LA PEINE DES HOMMES 

La mère Marcot noua son butin et levant sa 
main gauche vers son visage aux rides comblées de 
poussière refusa le bienfait : 

— Trente sous. En filature aussi ils gagnent 
trente sous. Ils partent le matin avec le sac à tar- 
tines et ils ont fini le soir. Il y a profit. Au four, 
on doit encore les nourrir la nuit. Faut se décou- 
cher pour leur faire à manger. Le matin, quand ils 
reviennent, ils ont encore faim. 

C'est trop de fatigue d'avoir des verriers dans 
les maisons. Rosalie Cuvillers, qui tient son 
homme si propre, elle le change chaque jour. Elle 
arrête pas de lessiver. Quand c est dur métier pour 
l'homme, c'est dur métier pour la femme. 

M. Berteaux prenait sa décision : 

« Quand on veut rien faire pour la verrerie, 
on vient pas ici gratter dans le charbon. Foutez- 
moi le camp. » 

Malgré la morne supplication de la femme à 
qui l'insuffisante misère laissait trop d'entêtement, 
il lui fit vider son sac de tri. 



* 



Dans la chaufferie à six foyers, des ouvriers à 
quatre francs par jour, fardés de poussier, piquaient 
le mâchefer des grilles avec de longs ringards 
qu'ils retiraient rouges. La flamme refoulée venait 
à eux avec une fureur d'amoureuse. La chaleur 
promise aux damnés régnait devant la paroi 

104 



VIN DE CHAMPAGNE 
blanche où la porte de l'arrière- four ouvrait son 
grand œil. Deux maçons, les mains couvertes de 
moufles en foin, replaçaient les briques descellées 
du battant de fer. Le premier, pliant le bras 
gauche devant sa figure, posait sa truellée de 
ciment et se sauvait les cils grillés ; l'autre grillait 
les siens en posant la brique. Au souffle qui 
lançait la flamme par les joints de la porte, on 
prévoyait la puissance du volcan fermé. Le four- 
nier l'ouvrit. Des bonds de feu la franchirent, les 
uns par-dessus les autres, chiens aux yeux rouges 
de la meute du diable. 

L'air torride séchait les poumons des hommes 
à la peau brûlée. Le fournier remplit d'alliage à 
80 0/0 de sable une bassine de fer qu'il poussa 
par son long pivot pour la chavirer au milieu du 
four où deux cents tonnes de verre tenaient en 
deux mètres cinquante de profondeur, seize de 
long et neuf de large. 

Dans la réverbération du gaz au-dessus de la 
masse en fusion à quatorze cents degrés, on dis- 
tinguait un feu sans relief, insupportable aux 
yeux : le soleil à midi. 

Un écartement des flammes donnait parfois 
l'apparition d'une blanche colline de sable au 
milieu de la fournaise blanche. Tout autour, le 
lac incandescent coulait vers les bassins des 
ouvreaux où plongeaient les cannes des cueilleurs. 

Les deux maçons, coupant leur ingrate besogne, 
s'assirent au coin le plus aéré, auprès de la femme 

105 



LA PEINE DES HOMMES 

du fournier, venue lui apporter son dîner et de la 
boisson fraîche. Vieille et souillée de charbon, elle 
quittait le tas d'escarbilles et allait y retourner. 

Matton, dit « Le Muet », enfournait le sable 
depuis onze ans. Il en avait quarante sur ses 
papiers, beaucoup plus sur sa mine d'homme au 
métier terrible. Il gagnait six francs par jour à 
roussir ses guenilles et son poil. 

Le soleil brûlait le toit au-dessus des verriers. 
Pris entre le feu du ciel et le feu du four, ils 
étouffaient. Dans les rues les gens cherchaient 
l'ombre. 

Des jupes de fille variaient l'aspect de l'équipe 
des porteurs de jour. La figure morne et les pieds 
nus actifs, elles suaient salé à égaler la course des 
gamins. Par l'interdiction légale d'être employées 
la nuit, elles ne venaient qu'à la coupe de plein 
soleil. M. Tavaux disait : 

« Elles n'engraissent que du ventre, » 
car la forte transpiration leur donnait même mai- 
greur qu'aux gamins la longue veille. 

Sur des visages d'enfant restait la trace de 
minuit. Les yeux fermés, ils allaient, engrenés 
dans la file des autres. Des manquants dans 
l'équipe de jour avaient obligé M. Tavaux à 
« combiner » ; ce qui était retenir des enfants de 
l'équipe cédante. Biberon ne bénéficiait jamais de 
ces seize heures de travail qui doublaient la paie. 
Ce n'aurait pas été avantageux. Il en serait peut- 
être mort. Encore un de moins. 

106 



VINDE CHAMPAGNE 

Dormir en marchant fit bouler tête première 
Mondrot, un porteur frais sorti de l'école du 
village où on lui avait appris que le travail rend 
heureux. Trois petits camarades le portèrent sous 
le hangar où l'on criblait le sable : Le sang d'une 
écorchure coulait sur sa figure noircie dans la 
chute. Il dit : 

« J'ai soué ! » 

Ils le firent boire, puis coururent vite rattraper 
leur besogne en retard. 

Ronsin le souffleur n° 8 demandait : « Relais » 
et passait sa canne à l'un des ouvriers de secours 
qui doivent pour deux francs par jour l'attente du 
travail. La défaillance des ouvriers réguliers leur 
augmentait cette paie de présence du prix des 
pièces soufflées aux places prises : 2 francs 45 par 
cent de bouteilles premier choix ; les grands gar- 
çons 1 fr. 20 ; les cueilleurs fr. 75. 

Ronsin prit « la fraîche » dans le sable, auprès 
de Mondrot qui buvait de l'eau froide : 

« C'est dur, hein, petit gars ? Si tu avais pu 
entrer au télégraphe, comme mon neveu que son 
père est cantonnier, tu aurais eu moins de mal... 
Tu peux marcher maintenant ?... Va-t'en me 
quèrre dix sous de genièvre, t'en auras une 
goutte. » 

Des verriers relayés traversaient la cour chauffée 
à quarante degrés. Elle semblait si fraîche au 
sortir du four qu'ils ne cherchaient pas l'ombre 
du bord des hangars. Ils évitaient les wagons de 

107 



LA PEINE DES HOMMES 

charbon d'où les déchargeurs faisaient sortir des 
poussières. 

Les équipes des ouvreaux brisées sans cesse par 
la demande des remplaçants n'avançaient pas le 
travail. L'air manquait aux poumons des hommes. 
Incapables de respirer, ils devaient souffler. Trois 
bouteilles faites, ils se sauvaient du four, gonflaient 
leur poitrine sous les claires-voies et venaient la 
vider dans trois autres bouteilles. Les pieds souf- 
fraient sur les dalles chaudes où chaque homme 
marquait la place par sa sueur. Les cannes chan- 
geaient de bouche, sucées par le souffleur, par le 
grand garçon, par le relais. 

M. Ta vaux faussait l'examen médical car il 
manquait de personnel, et des ouvriers, même 
sains, préféraient partir que s'y soumettre. 

La précaution ancienne restait de demander 
aux nouveaux : 

« T'es pas vérole au moins ) » 
et parfois les disputes pour des refus de souffler 
après un qui toussait ou portait marque de gueuse. 
Le relais de Ronsin, mal entraîné, quittait le feu. 
Ronsin s'y remit, fier des forces neuves de ses dix 
sous de genièvre, mais l'alcool flambait dans sa 
tête léchée par la flamme du four. Il tomba, la 
langue tirée comme un chien qui cherche 1 eau. 
Deux grands garçons l'enlevèrent et, le haut de 
ses doigts raclant le sol, le portèrent au plein air 
dans un coin d'ombre. 

Sitôt posé à plat dos, il vira sur le ventre et 

108 



VIN DE C H A M P A G NE 

travaillé par un tournis de délirium se mit à faire 
des culbutes. On plaça Mondrot de garde pour 
lui garantir la tête. L enfant effrayé se garait des 
coups de pied et tendait, à bout de bras, des sacs 
vides sous le crâne de l'homme fou. 

La fatigue, menant sa lourde charrue sur le 
visage du petit, traçait dans la plaine de ses joues 
maigres un long sillon. 

A onze heures et demie, six places restaient 
blanches. Les hommes se groupaient autour des 
bassins d'eau tiède où ils rincent leur sueur en fin 
de travail et, les deux mains tenant le bord, y enfon- 
çaient la tête. Il restait à quelques-uns la force de 
rire et de claquer le derrière du camarade en plongée. 
Le coup portait bien sur la chair suante. L'homme 
touché ruait au hasard, envoyant haut son pied nu. 

Les six équipes demeurées entières se déboî- 
taient l'une après l'autre. Les ouvriers vaincus 
quittaient le feu. La massue du coup de chaleur 
en écroula encore un dont la bouche s'ouvrait 
grande à vouloir mordre la fraîcheur. La fixité de 
ses yeux aux paupières en berne activait M. Ta vaux 
pour quérir le médecin. 

Devant le four aux onze places blanches, le 
gros Paillier restait seul, à l'heure terrible : Midi. 
La puissance d'animer un feu de forge était en 
lui. L'effort de souffler tendait sa ceinture. Très 
sobre, il trempait ses lèvres dans le coco fourni 
par la maison et avalait peu de boisson, qu'il 
filtrait lentement entre ses dents serrées. 

109 



LA PEINE DES HOMMES 

Aux vingt minutes de repos de la demi-coupe, 
des ouvriers entraient à l'estaminet du « Bout du 
Monde » tenu en face l'entrée de la verrerie par 
Charlier. Les verriers blêmis tenaient dans leurs 
mains rudes les grosses chopes de verre blanc, 
pleines de bière sans mousse. Las, ils s'appuyaient 
des deux coudes sur les tables vernies ; la fatigue 
écrasait leurs épaules de son pied de plomb. La 
chaleur de leur corps attirait les mouches. Ils se 
taisaient et léchaient sur leurs lèvres, à coups lents 
de leur langue épaisse, le sel de leur transpiration. 

Charlier rangeait ses litres multicolores derrière 
son comptoir d'étain. 

Vermine, l'enfant d'hospice, s'asseyait sur la 
marche fraîche. Un verrier s'égaya de l'insulter : 
« Assassin ! » 

Le petit aux lèvres closes tint longtemps son 
regard sur l'homme à la fureur doublée : 

« Enfant de putain ! » 

Retourné parmi les porteurs qui croquaient, à 
l'ombre, leur tartine, l'outragé répétait sa justifica- 
tion à une fille dont le dos de treize ans bombait 
en poitrine de belle femme : 

«Je suis pas un assassin. La corde de l'échelle, 
je l'avais défaite pour botteler du foin au grenier. 
Le peintre a dit que c'était pour qu'il tombe et 
qu'il se tue. Alors l'inspecteur est venu ; il m'a 
enlevé de chez le peintre et il m'a mis ici. » 

Un petit Breton, aux cheveux blonds poudrés 
de poussier noir, augmentait, à l'écouter, l'effroi 

110 



VIN DE CHAMPAGNE 

permanent dans ses yeux bleus. Sa chemise à col 
taillé d'épaule à épaule, livrait au vent la maigre 
poitrine où les os jeunes repoussaient la peau sale. 

Ils durent retourner achever de gagner leurs 
trente sous jusqu aquatre heures; puis les hommes 
de la coupe fraîche prirent la besogne. Il ne restait 
devant le four que quatorze ouvriers sur trente- 
six pour la leur céder. Etourdis de souffler, la têtej 
vide, leurs yeux luisant de fièvre voyaient trouble. I 

Ils descendirent et, se mettant nus, lavèrent 
leurs corps brûlants dans l'eautiède qu'ils battaient 
de leurs mains dures. Sous leur peau fumante, les 
os apparents indiquaient bien le dessin du squelette. 
Le mur noir forçait la lividité de leur chair nue, 
blême des pieds aux cheveux, couleur cadavre, 
sauf les deux cicatrices rouges de leurs pommettes 
brûlées. 

Une horreur venait de l'ombre remuée par la 
blancheur des gestes de ce groupe de suppliciés. 

M. Rambaud, le chef de fabrication, surveillait 
la mise en train de la coupe fraîche. Il alluma sa 
cigarette à une bouteille chaude et fit le tour du 
chantier, soufflant sa fumée à grosses joues, par 
habitude de verrier. Il s'occupa de savoir où habi- 
tait dans les corons le nouveau grand gamin du 
souffleur Guilloche, car il ne versait jamais dans 
la même équipe les voisins de porte, sachant que 
les femmes qu'un mur seul sépare, aiment nourrir 
des querelles que parfois les hommes soutiennent. 

Puis il bougonna : 

111 



LA PEINE DES HOMMES 

« Qu'est-ce qu'il vient foutre ici, celui-là ? » 
contre Touvereyn, secrétaire du syndicat, qui ne 
devait le travail qu'à minuit. 

M. Rambaud lui tourna lentement le dos. 
Touvereyn passa tranquille devant l'équipe de 
satans en sueur dont les rires l'encourageaient. 

Son effort à atteindre une grande politesse fit 
racler sa voix sur la gorge pour répondre à 
M. Ta vaux qui lui demandait la raison de son 
entrée au bureau : 

« Je viens voir le patron. J'ai des réclamations. 
Au nom de mes camarades. 

M. Brizet pressa l'affaire : 

— Faites-les. » 

Un rougissement fronça la peau jaune de l 'homme 
de grand feu. Mais très vite il redevint blême et 
son émotion ne fut plus appréciable qu'aux espa- 
cements dans sa parole : 

— D'abord, il y a la propreté. On urine dans 
un tonneau qui est derrière le four. Aux chaleurs, 
comme maintenant, ça bout. Pour manger, on n'a 
pas de place propre. On se lave dans les bassins 
à rafraîchir les cannes. Tout ça, c'est pour dire 
au'on n'a rien pour se tenir comme doit se tenir 
au monde. 

M. Brizet ricana un peu : 

— Si je vous faisais des urinoirs en céramique, 
ça ne vous empêcherait pas de pisser dans le char- 
bon. On a bien été forcé de mettre un tonneau. 
Vous pourrissiez le mur au lieu d'aller à la cour. 

112 



VIN DE CHAMPAGNE 

Trois pas, c'est trop. Ah ! oui, peur d'attraper froid ! 
Quand c'est pour prendre un verre, vous n'avez 
pas peur. 

Il faut aussi que je dépense dix mille francs à 
vous bâtir un réfectoire. Vous savez ce que les 
verriers en font du réfectoire, là où on leur en 
donne un ? Ils en font un bordel. 

Des lavabos, vous en avez eu. Où sont les 
robinets ? On les a tous volés, pour le cuivre. 

Il y a dans mes corons des maisons où on a 
enlevé les planchers pour faire du feu. 

Vous savez bien comme on dit : Les verriers, 
c'est pas du monde. 

Touvereyn endura que le patron silencieux le 
regardât en face, puis il mâcha de lentes paroles : 

— Quand vous êtes à la maladie, c'est le 
médecin qui doit s'occuper pour vous. Nous, on 
est malade ds la saleté du métier. Du métier qui 
vous profite. Presque tous, on en meurt avant 
cinquante ans. Et vous dites : Je m'occuperai pas 
de vous soigner. On peut pas vous guérir. Si. On 
peut. Ceux qui ont volé les robinets, il aurait pas 
fallu que d'autres camarades les voient. 

Il y a ceux qui ont bonne volonté et ceux qui 
ne comprennent rien. Ceux-là il faut avoir la 
patience de leur faire une habitude. C'est à vous 
de donner les moyens d'avoir l'habitude. Si on 
vous avait volé votre coffre-fort, vous le rempla- 
ceriez. Vous pouvez bien remplacer six robi- 
nets. 

113 8 



LA PEINE DES HOMMES 

Aussi pour les ventilateurs... 

M. Brizet frappa la table de ses mains étendues 
où deux lourdes bagues élevaient sur la peau 
blanche leur colline d'or. 

— Il ne manauait plus que ça. 
Cinquante mille francs de ventilation. Là où 

on leur installe des ventilateurs, les verriers les 
bouchent. Parce que ça leur envoie des fluxions 
de poitrine. 

M. Tavaux priva Rouvereyn de réplique : 

— En voilà assez ! 

impatience que M. Brizet n'approuva point par ce 
temps de recrutement difficile, mais puisant à ses 
habitudes commerciales une plus grande habileté, 
il tint à Touvereyn un discours gracieux : 

\ — Vous vous laissez influencer par des mes- 
sieurs, sociologues comme ils disent ; ils créent la 

j sensiblerie ouvrière et détruisent l'amour du métier, 
l'héroïsme professionnel. Ces regardeurs d'ouvriers 
n'ont jamais approché du feu que pour se chauffer 
le ventre. De vous voir avancer au four les fait 
pleurnicher : le métier qui tue. Ils font des con- 
férences, des statistiques, pour être décorés. Ce 
sont vos professeurs de gémissement. 

A l'époque de leur histoire où nos verreries 
sont le plus perfectionnées, on nouscritique comme 
jamais. Depuis 1662 que cette maison a été fondée 
par Henri de Lorraine, les murs en ont vu. On 
nous traite aujourd'hui d'exploiteurs et nos salaires 
donnent pour huit heures de travail quinze francs 

114 



VIN DE CHAMPAGNE 

par jour aux souffleurs, huit francs aux grands 
garçons, cinq francs aux cueilleurs. 

Ah, ils étaient plus heureux que moi les gentils- 
hommes verriers, et ils ne se brûlaient pas à leur 
braise. Messieurs de Guise venaient tout juste 
chasser dans leurs forêts où on coupait les bûches 
pour les fours à moufles. Il y a encore de nos 
ouvriers qui ont connu ces fours-là. On appelait 
les hommes dès la fusion prête et ils soufflaient 
tant qu'il restait du verre dans les pots. Cela 
pouvait durer douze heures... quinze heures. Il 
fallait marcher. On ne sait pas trop ce qui se 
passait. Quand les souffleurs finissaient, les four- 
niers revenaient et recommençaient à fondre. 

Encore il y a trente ans, on réveillait aussi bien 
les ouvriers à dix heures du soir qu'à trois heures 
du matin. L'homme venait prendre la canne pour 
un temps dont il ignorait la durée précise ; elle 
dépendait de la quantité de verre, du nombre des 
souffleurs, de leur activité. 

Le four à réverbère, permettant une liquéfac- 
tion continue, a régularisé le travail. Nos coupes 
de huit heures avec relais sont la meilleure orga- 
nisation possible. Et l'ouvrier gagne. 

Vous avez tore de vous rendre si difficiles. 
N'oubliez pas que le soufflage mécanique est / 
trouvé. Il n y manque que quelques perfectionne- 
ments pour notre partie. Le mauvais esprit ouvrier 
a déterminé de bien belles inventions. 

Touvereyn montra qu'il y avait réfléchi : 

115 



LA PEINE DES HOMMES 

— Ça ne servirait plus à rien d'être bon souf- 
fleur, si c est vrai ce qu'on dit, que la machine 
ferait mieux que le meilleur. Mais ça servirait 
plus à rien a être patron qui connaît l'affaire 
puisque tout le monde qui a un million pourrait 
monter une verrerie. Ne gâtez pas le métier. 

M. Brizet rit avec amertume : 

— Il est déjà assez triste. 

Emmenant Touvereyn vers le four, il continua 
de s'abriter aux difficultés : 

— Les verreries ont de lourdes servitudes. Les 
anciennes, établies dans les forêts seigneuriales, 
sont asservies au rail, maintenant qu'on brûle du 
charbon au lieu de bûches. Ah ! si j'étais au bord 
d'un canal... 

Le rude ouvrier aux intentions ensevelies par 
la parole facile de M. Brizet continuait de montrer 
sa résolution de politesse par une grande raideur 
de démarche. L'indice de son énergie dominée 
était à l'avancement lent de sa mâchoire qui 
portait en cicatrice blanche un baiser de flamme. 

Ils rencontrèrent l'homme sauvé du coup de 
chaleur, qui traversait la cour sans les voir et 
partait à tête ivre vers le sommeil fiévreux. 

M. Rambaud entrait s'irriter auprès du sous- 
directeur contre l'accueil fait au syndiqué. 

— Le patron se fait voir avec lui au lieu de le 
foutre à la porte. Il n'a qu'à lui donner ma place. 
Allez- vous-en commander les hommes après ça. 

Puis il entretint M. Tavaux de la réparation 

116 



VIN DE CHAMPAGNE 

annuelle du four, arrêtant huit jours la fabrication : 

— Le moment est bon. Le travail ne rend pas. 
Il fait trop chaud et il ne fera pas plus chaud ; 
nous avons eu quarante-deux au soleil, la tempé- 
rature maxima de l'année dernière. » 

Un ouvrier le cherchait pour ouvrir un des 
fours à recuire fermés au cadenas contre 1 aération 
maladroite ou malveillante avant les sept jours de 
recuisson. 

Le battant defer'pivota, libérant le souffle torride. 
Du four suivant, refroidi, les bouteilles sortaient, 
présentées de fond par un homme dont on ne 
voyait que les mains. Il arrivait à celles des der- 
niers rangs encore tièdes. Incommodé par le car- 
bone couvé dans la chambre sans ventilation, sa 
tête blême venait parfois respirer au bord de la 
trappe noire. Le plafond bas l'obligeait à perdre 
un tiers de sa taille, les genoux et la tête appelés 
vers son ventre. Il se contractait pendant des 
heures dans le malaise de l'air empoisonné. 

Hors du four, un homme prenant les bouteilles 
tendues les mettait en brouettes roulées au maga- 
sin, où M. Rambaud vérifiait le poids et la conte- 
nance : trente-deux onces pour quatre-vingt-deux 
centilitres. 

Des mireurs levant les pièces entre leurs yeux 
et le jour mettaient au premier choix : trente-six 
francs le cent, celles sans bulles ni plis ; les autres 
aux choix inférieurs : quinze francs, douze francs 
selon l'importance des défauts. 

117 



LA PEINE DES HOMMES 

La fournée triée augmenta le stock empilé tout 
autour de la verrerie sous des hangars de briques 
dont le mur d'enceinte formait le fond. 

Les emballeurs maniaient les champenoises avec 
la grande habileté des gens accoutumés à tenir 
toujours un objet de même forme et en plaçaient 
sur du foin de marais douze cent cinquante dans 
chacune des harasses de bois peint en vert dont 
les barres portaient en lettres jaunes : Verrerie 
d'Hornis. 

M. Berteaux jura en découvrant une premier 
choix mouillée de bière. Les maisons de Cham- 
pagne très vigilantes à n'utiliser que des bouteilles 
vierges renvoyaient celles empruntées par les 
ouvriers pour leur boisson. 

Les emballeurs activaient leur besogne, secouant 
des poignées de foin, en gens qui n'avaient rien à 
voir à cette affaire et pas de temps à perdre. 

Le chef de cour brisa le verre souillé sur le 
monceau de déchets à refondre. 

La roue à rochet de la grue cliquetait sur le 
silence des hommes appliqués à charger d'équerre 
deux harasses par wagons. 

M. Berteaux partit faire ses expéditions à diffé- 
rentes marques de Champagne, dont la principale 
à la maison Hartmann, de Reims, à qui M. Bnzet 
fournissait chaque année cinq cent mule bouteilles. 
Des enfants de l'équipe de nuit arrivaient de 
La Capelle et de Neuve-Maison par le train de 
sept heures. Ils couchaient, en attendant d'éveiller 

118 



VIN DE CHAMPAGNE 

les souffleurs, dans un logis de briques meublé 
d'une planche inclinée. Des paillasses y tenaient, 
garnies de foin et de puces. 

Cinq marmots entrèrent poser leurs gamelles 
d'émail bleu et leur litre de boisson, puis jouèrent 
au bouchon à un sou la partie. 

La veille, un visiteur dont ils avaient de leurs 
casquettes épousseté les chaussures, pour qu'il 
sortît propre de la verrerie, avait obéi à cette 
demande traditionnelle de la tringuelte. 

Derrière les claires- voies, l'éclat du four aug- 
mentait à la nuit tombante. 

Les enfants se rapprochèrent de la lampe placée 
à la porte du dortoir. Défense de l'entrer, par 
crainte du feu aux paillasses. Un tout petit perdit 
quatre sous et alla dormir. Celui qui les gagnait 
les noua dans son mouchoir. La lampe, épuisée, 
s'éteignit. Ne pouvant plus jouer, ils se couchèrent. 

Trois autres vinrent de Sougland par le train 
de neuf heures. Gênés pour poser leurs affaires, ils 
demandaient : 

« Qui c'est le verrat qu'a éteint l'électricité ? » 

Un enfant d'hospice, bousculé, bégaya par forts 
hoquets qui ébranlaient sa tête aux cheveux piqués 
en crins de brosse. Il chercha la tranquillité hors du 
logis à tumulte et, seul, chanta, très bas. Un petit 
aux mains sans haine, venu doucement l'écouter, 
lui toucha l'épaule : 

« Comment ça se fait que tu becques point 
quand tu chantes ? » 

119 



LA PEINE DES HOMMES 

L'effaré ne put répondre rien de distinct car, 
privé de solitude, il « becquait » de nouveau à 
voix de chien. 

Paillier, qui ajoutait à son métier de souffleur le 
profit delà place de concierge devait la surveillance 
de cette marmaille. 

Depuis vingt ans sédentaire à la verrerie, il 
possédait deux maisons à un étage qu'il louait 
dix-sept francs par mois. Il donnait cette raison de 
travailler encore malgré l'aisance : 

« C'est pour avoir de quoi élever mes deux 
garçons, qu'ils ne soient pas verriers. Ils ne feront 
pas de bouteilles. J'y ai eu trop de mal. » 

Sa consigne était de mettre debout à onze heures 
les enfants des paillasses. Il devait les tirer par les 
pieds. Ça dort bien les petits. Il les poussait dans 
Hornis chercher leurs hommes : 

« Hé ! Bourru ! en route ! » 
r Le bruit du travail de l'équipe de quatre heures, 
ardente devant le four ardent ne troublait pas 
leur sommeil. Aussi tranquilles que les blonds 
enfants sous les rideaux de dentelles, ils dormaient 
durement, suant la fatigue profonde qui ne quitte- 
rait plus qu'à la mort leur corps martyrisé. . 



120 



Minouflet, vigneron de Berny en Champagne, 
les manches de sa chemise retroussées sur ses bras 
bruns, vaporisait dans ses deux arpents de vigne 
attaqués du mildiou le sulfate de cuivre qui le 
patinait en statue de bronze. 

Sous le bord baissé de son grand chapeau de 

Paille, ses yeux bleus visaient plus haut sur la côte, 
osier, qui sulfatait aussi ses quatre arpents avec 
sa femme et deux ouvriers : quatre points blancs 
dans la touffe verte. L'ouvrage fait se voyait derrière 
eux à la couleur du feuillage vert-de-gris sur l'es- 
pace sulfaté. Ils marchaient dans le vert frais des 
plants sans cuivre, devant eux. Des taches de rouille 
plumetaient les endroits où le mildiou ne lâchait 
dIus. Minouflet claquait sa langue en clignant de 
œil, car moins de feuilles grillées marquaient son 
Dien et il n'aimait pas Posier, un républicain. 

Minouflet, son réservoir vide, gagnait le chemin 
où, sur la charrette à deux roues, chauffait au soleil 
le tonneau de bouillie au sulfate. Il mit bas le 
vaporisateur harnaché à ses épaules et s'assit. Sa 
femme apportait la croûte de quatre heures. Elle 
posa du pain, du salé, un barillet de vin rose et 
tendit son tablier de jute à Minouflet qui torcha ses 
mains verdies de cuivre, puis trancha de son couteau 
pointu le pain de deux livres cuit en croissant. 

121 



LA PEINE DES HOMMES 

Assis au bord du vignoble ils mangeaient len- 
tement, le dos contre l'herbe du talus. Les jambes 
repliées sous la jupe tendue par le haussement des 
genoux, elle penchait sa petite tête ronde aux joues 
hâlées ; lui allongeait les siennes dans le chemin 
de craie creusé de deux ornières blanches. Il élar- 
gissait le bâillement de sa chemise. 

Un chemineau venait, ceinturé de rouge. Par 
une bretelle de cuir tenait à son épaule un carnier 
de chasse dont la frange de ficelle essuyait ses 
houseaux terreux. Il portait sous le bras gauche un 
parapluie de coton bleu et, à la main droite, une 
trique. Un canotier de paille abritait mal sa figure 
obstinée, forgée au soleil. Il dit * 

« Bonjour, les gens ; c'est par là les vignes de 
Hartmann et celles de Moët ? 

11 pointa sa trique vers le haut de la côte où 
travaillait un moulin à six ailes. 

Minouflet leva son couteau : 

— Si on veut ; Moët a des vignes par là-haut, 
il en a sur Villers, il en a sur Rilly. 

« Celles de Hartmann sont plus près, sur 
Berny. Ça dépend où vous allez. 

— Je vais où on embauche. 

La femme voulait savoir plus de choses : 

— D'où venez- vous ? 

L'errant à la vie sans hâte lui parla longuement : 

— De la Marne. Il n'y a pas d'ouvrage là-bas. 
Le mildiou mange tout. A Villers, on dépique 
les vignes. Le bois est perdu. On ne tirera pas 

122 



VIN DE CHAMPAGNE 

dix litres de vin de quatre arpents. Il y en a qui 
travaillent encore pour garder la feuille et mûrir 
le bois. Ça fera une année de vingt-quatre mois. 
Ici, vous êtes chanceux. C'est beau ça. 

Il indiqua d'un coup de son menton osseux la 
vigne dans le plant de Minouflet. 

Le vigneron évita d'affirmer : 

— Le vignoble montre beau sur le bord du 
chemin, parce qu'il a de l'air. Dans l'intérieur 
tout n'est pas comme ça. On n'a pas eu grand 'chose 
l'année dernière, mais si on pouvait en avoir autant 
cette année, on se dirait heureux. Il a fait chaud 
avant le temps, la pousse est montée plus vite 
qu'on ne pouvait travailler. On ne savait plus se 
reconnaître là-dedans. C'est à ce moment-là qu'il 
fallait venir. Maintenant, c'est des nuits fraîches 
et de l'eau. Trop chaud à midi ; trop froid à minuit. 
La feuille est cornet et tombe comme en octobre 

L'homme des routes dit la nécessité : 

— C'est dur à vivre, 
puis marqua l'exception : 

— Pas pour ceux-là. 

Sa trique se levait vers le château de la veuve, 
héritière par habile alliance de la grande marque 
Poirette La majesté des arbres soutenait la vaste 
façade qui montrait son insolence au village des 
hommes des vignes 

A sa question dernière : 

— C'est-il vrai que Hartmann prend du monde? 
le trimardeur eut réponse : 

123 



LA PEINE DES HOMMES 

— On le dit. Vous pouvez toujours aller voir. 
Il a déjà sulfaté quatre rois. Passez par les chemins 
de terre, on a le pied moins leste que sur la route, 
mais c'est plus court. » 

Et il repartit à marche vigoureuse. 

Sur les collines piquées d'échalas, les bras de 
chemises des hommes épars, blancs au plein soleil, 
tachaient l'immensité de verdure. 

On entendait de bien loin, dans l'air calme, le 
cri d un vigneron guidant entre les ceps son cheval 
de labour. 

Un tumulus d'amendement fait découches alter- 
nées de fumier et de fine terre de Mutigny, proje- 
tait son ombre carrée où le chemineau tenté s'assit. 

Au bout de ses longues jambes étendues, les 
clous de semelles luisaient au milieu du chemin. 
Il prit du pain dans son carnier. 

Une femme qui esherbait lui parla : 

« Vous pensez travailler au vignoble ?... On n'a 
pas de cœur à l'ouvrage, cette année ; regardez ça. 

Elle fit pleuvoir, en les touchant, les grains 
d'une grappe morte. 

C'est venu en une nuit. Au matin, tout était 
blanc, et depuis c'est la misère. On n'ose pas 
réclamer sa paie au maître. Et quoi lui dire quand 
il vous demande : « Y a-t-il du regain dans ma 
vigne ? » On est malheureux. La culture vaut 
mieux que le vigneron aujourd'hui. Le maître a 
ces deux arpents, trois aux Rosaies et deux encore 
sur la route de Villers. Terre ramassée, vigne 

124 



VIN DE CHAMPAGNE 

répandue. Quand une pièce est malade l'autre est 
sauve. Cette année tout souffre. Dans le temps, 
la vigne se passait de père en fils. Des souches 
vivaient cent ans. Aujourd'hui chaque vigneron 
refait sa vigne pour sa vie. Bien heureux quand il 
ne doit pas la refaire deux fois. 
Le solitaire fut désobligeant : 

— Les femmes, ça se plaint toujours. 
Elle nia ne penser qu'à elle : 

— On a plus belle vie que le maître vigneron. On 
sait bien qu'une année il gagne, une année il perd. 
Mais voilà longtemps qu'il perd toujours. Nous 
on est à paie fixe : deux mille pour un ménage, 
logés, et le vin. Dans le temps on soignait trois 
arpents. Maintenant, la moitié. C'est pas le courage 
qui manque. Mais la vigne, c'est devenu comme un 
enfant malade. Faut toujours être penché dessus. 

Elle se plaignit du plant américain et montra 
sur des cépages en ligne les jeunes pousses en 
velours blanc du feuillage intarissable : 

— On a épampré voilà huit jours. Faudrait 
déjà recommencer. 

Se levant, il souhaita : 

— Bon courage. 
Et elle : 

— Bonne chance. » 

Des hommes sortant d'un domaine grillagé 
emplissaient leurs pulvérisateurs à la fontaine d un 
tonneau de sulfate porté par une charrette barrant 
le chemin. 

125 



LA PEINE DES HOMMES 

Le cheval, agacé par les mouches, dressait en 
cornes de colimaçon ses oreilles mouchetées par 
les pompons rouges d'un capuchon. 

M. Goutorbe, chef de culture de la maison 
Hartmann, portait même tenue que ses ouvriers 
pour le travail où il venait à pied et dont il devait 
compte à M. Pierson, chef de groupe, qui sur- 
veillait en voiture les propriétés Hartmann sur le 
terroir de Berny pour en fournir rapport à 
M. Maiberg, directeur du domaine, qui se dépla- 
çait en automobile. 

M. Goutorbe embauchait toutes mains à cinq 
francs et Picart le chemineau se joignit aux hommes 
de bronze qui criblaient de cuivre le mildiou 
tenace, brusquement favorisé par le temps froid 
et les pluies d'orage. Aux coups de soleil, la cha- 
leur humide, couvée sous les ceps distants de 
soixante centimètres, forçait l'activité du champi- 
gnon ravageur qui envahissait la grappe. 

Picart reconnaissait l'homme qui sulfatait l'autre 
côté de sa file de vignes : 

« J'ai travaillé pourvous dans le temps. C'était-il 
pas vers Hautvillers ? 

Le vigneron aux mains habiles à droguer la 
plante souffrante accepta le souvenir : 

— ACumières. Pierre Duvigneaut. Aujourd'hui 
je me loue. Dans ma vigne il pousse ce que le 
vent sème. 

Autrefois on était plus heureux d'avoir ses 
pieds sous sa table que sous celle des autres. 

126 



VI N DE CHAMPAGNE 

Maintenant, il fait meilleur vivre à gagner cinq 
francs par jour chez le propriétaire, qu à s'endetter 
de dix francs sur son petit bien. » 

Une pièce de vigne à la végétation empêchée par 
le phylloxéra creusait dans la verdure une cuvette 
bordée des pampres élevés des vignes saines. Les 
herbes folles atteignaient l'échalas nu plus haut 
que le ceps rabougri aux feuilles réduites. 

Duvigneaut lia son exemple à ce désastre : 

« Encore une d'abandonnée. C'est à un têtu. 
Il est parti du pays. Son bien pourri est tout en- 
touré par les belles vignes de Hartmann et il ne 
veut pas le lui vendre. On est obligé de sulfurer 
sur sa terre pour empêcher son phylloxéra d'arri- 
ver aux cépages sains. 

Il montra le coteau vert, animé dans les vignes 
de grands propriétaires de hordons d'ouvriers. 
Dans des pièces désertes la plante endurait sa 
souffrance : 

— Les petits vont d'abord gagner cent sous 
chez le gros qui n'a jamais assez de monde pour 
sulfater vite. Pendant ce temps, le mildiou avance 
dans leurs lopins. » 

Après la journée trop chaude, une barre de 
nuages noirs tachait l'horizon proche, fermé par 
les collines boisées de la forêt de Reims d'où les 
hordes d'échalas semblaient sortir pour l'invasion 
du pays. 

Au soir, Picart retrouva au bord de sa vigne 
Minouflet qui s'inquiétait ainsi : 

127 



LA PEINE DES HOMMES 

<* C'est dur, une journée entière à pomper. 

A cinq francs l'arpent que ça me coûte de sul- 
fater, j'aurai perdu dix francs et mon temps si 
l'eau tombe. » 

A la nuit, elle tomba, lavant les feuilles. 

Minouflet eut l'oubli de sa peine en jouant 
l'apéritif à la manille chez Maréchal l'aubergiste, 
avec Neveux et Duvigneaut qui prenaient de 
l'absinthe gommée, lui, un amer citron. 

Picart tenait sous ses coudes les gravures du 
Supplément illustré du Petit Journal. Posier les rep 
gardait par-dessus son épaule. Ces vives images les 
passionnaient. L'aubergiste en affichait aux murs. 

Posier questionnait l'étranger : 

« Vous n'êtes pas de par ici ? 

— De Maucourt,en Lorraine. Je suis embauché 
au sulfatage. A refaire demain. 

Et il compara la force de la pluie à celle^de 
l'urine d'une vache. 
Posier plaignait le travail perdu : 

— La terre neuve mise au pied des vignes, 
l'orage la fait couler sur les routes. 

Une récolte qui venait si bien. On n'a rien 
épargné pour la soigner, tant elle était belle. Et 
ne pas avoir le profit de son ouvrage, la faute à ce 
cochon de bon Dieu. 

Picart définit rudement la Providence : 

— Le bon Dieu, c'est une machine à embêter le 
pauvre monde. » 

Heureux de leur opinion commune, les deux 

128 



VIN DE CHAMPAGNE 

« rouges » se fêtèrent par une absinthe au sucre. 

A la table des « blancs », Neveux gagnait la 
partie. Ses deux arpents vendus à Hartmann, il 
travaillait en journée chez son acheteur et narguait 
le mildiou. 

Minouflet buvait sans rien dire. Il songeait à 
un charroi de pierres pour l'église qui le sauverait 
de sa mauvaise année. 

Tain et Moreau entrèrent ensemble, lavés et 
changés, sauf de leurs gros souliers vert-de-grisés 
encore malgré la pluie. 

Tain parla aussi de l'intempérie ruineuse : 

— Chien de temps. Voilà le grain pourri. Ceux 
qui ont du vin en cellier gagneront de l'argent. 

Posier nia cette fortune : 

— Pas tant. Les commissionnaires achètent 
déjà les réserves, par peur de la hausse après la 
vendange. Faut bien que je leur cède, sinon ils 
ne m'achèteraient plus rien... On ne gagne pas vit/ 
à garder son vin. Ça fraye trop. On soutire, on 
remplit. De vingt pièces de quatre ans, il m'en 
reste dix-huit ; du vin blondi, qui perd son 
bouquet. 

— Combien on te l'a payé ? 

— Pas cher. J'aurais plus gagné à le vendre 
aux Allemands. 

Tain et Moreau s'assirent à sa table et burent 
de l'amer. 

— Eh Minouflet, dit Tain, demande au curé 
qu'il nous fasse un miracle. 

129 9 



<1Ï\ 



LA PEINE DES HOMMES 

— T'es trop mécréant. 

Le vieux Moreau battit des mains : 

— Ah ! Ah ! Il t'enverra à Lourdes avec eune 
médaille sur l'estomac. Les miracles, ça se passe 
là-bas, loin, jamais cheux nous. Nous ont bien du 
mal à croire tout ça. L'autre an, y a bien une 
douzaine un peu passée de pellerineurs partis d'ici 
autour, i sont revenus tertous avec leurs infirmités. 
Mè, j 'aurons point confiance dans les vobiscum 
pour leur y donner ma femme à mener là- bas. En 
revenant, a serait aussi bête qu'avant de partir et 
si al avait eune bosse sur le dos, a serait point 
passée, mais al en aurait peut-êt'ben eune autre 
sur le ventre. 

Minouflet ne disposait pas de tant d'éloquence 
à défendre la foi et dit seulement : 

— Tas une langue de garce. 

Les rouges riaient haut et renouvelaient leurs 
apéritifs. 

Maréchal pencha la bouteille verte sur le verre 
du trimardeur : 

— Vous venez de la Marne. Le vignoble est-il 
beau par là ? 

— rire qu'ici. On n'aura pas deux pièces à 
l'hectare dans les basses vignes. Sur les hauteurs, 
plus rien. La feuille reste belle, mais la grappe est 
marquée. Fait pas bon pour l'ouvrier cette année. 

Maréchal nourrissait l'espoir qui assurait la 
dépense chez lui : 

— On sauvera ce qui reste et ça se vendra cher. 

130 



VIN DE CHAMPAGNE 

La femme de Duvigneaut entrait réclamer son 
homme pour la soupe : 

— C'est sur la table. 

Dans la salle d'auberge, éclairée de deux lampes 
elle demeurait debout, répétant l'invitation au 
discuteur occupé de maudire M. de Gimblet, fabri- 
cant de Berny qui n'achetait rien aux vignerons. 

La femme penchant son corps énervé commen- 
çait l'impatience. 

— Vas-tu venir ? 

Il le lui promettait et continuait sa révolte : 

— Si dans les bouteilles étiquetées « Cham- 
pagne » il n'y avait que du vin de nos vignes, ça 
irait mieux pour nous. Depuis toujours, de père 
en fils, on a remué la terre d'ici et soigné le 
vignoble. Et un qui vient on ne sait pas d'où fait 
fortune avec la réputation de notre pays où nous 
endurons la misère. C'est pire que voler la nuit, 
ça. C'est voler les morts et nous. 

Lentement levé, il aurait encore parlé entre la 
table et la porte, mais la femme activait sa marche : 

— Avance. 

Leur pas mourut dans la nuit dont la fraîcheur 
préparait le minuit glacé en œuvre alternée avec 
le midi torride sur les raisins abîmés. 



* 
* * 



De fin août aux vendanges où on n'entre plus 
dans les vignes pour ne pas ébranler les grappes 
mûrissantes, les fabricants de politique vérifièrent 

131 



LA PEINE DES HOMMES 

le vigneron. M. Blondel, cafetier de Reims, décoré 
des palmes académiques, se dérangea pour con- 
naître si le pays malheureux gardait néanmoins sa 
foi au député. 

On saluait avec déférence cet agent électoral 
ou on se retirait chez soi en le voyant venir, 
selon les opinions. Il serra toutes les mains en 
entrant chez Maréchal, joua au billard, frotta son 
ventre suffisant aux tables où il offrait la bien- 
venue, sortit pour aller pisser et, revenu, serra de 
nouveau toutes les mains, comme après un long 
voyage, car il savait les bonnes manières. 

Par des affirmations niées et des négations 
dédites : 

« On se contente. C'est pas qu'on aurait pas 
de quoi se plaindre. 

— Faut pas se plaindre ; on pourrait tout de 
même avoir plus de contentement. » 

Il connut indispensable la venue urgente de 
l'élu qui dut employer un dimanche après-midi, à 
parler de la délimitation de la Champagne dans le 
préau d'école. 

Il vint des vignerons de toute la montagne de 
Reims. Le maire présidant la réunion proposa 
comme assesseurs Minouflet et Neveux, mais les 
gens de Berny crièrent : « Posier ! » 

La foule des hommes tranquilles et curieux 
regardaient l'estrade où le député remuait des 
papiers. Il parla : 

« ... La délimitation a été retardée par les 

132 



VIN DE CHAMPAGNE 

réclamations des vignerons de l'Aube demandant 
à y être compris. Malgré les démarches des 
délégués de la Fédération des Syndicats de la " 
Marne, le Conseil d'Etat se dérobe. Nous deman- 
dons que la délimitation se borne au département ■> 
de la Marne, plus le canton de Condé-en-Brie et 
quelques communes du canton de Château- 
Thierry. J'espère bien qu'à la rentrée... 
Un vigneron refusait ce délai : 

— C'est trop tard. Les vins étrangers entrent. 
On envoie trente mille fûts vides en Touraine. 
Ils reviendront pleins pour remplacer notre récolte 
perdue. 

Des cris soulageaient la souffrance ou le dépit 
des hommes : 

— Nous les foutrons à la Marne. A bas les 
fraudeurs ! 

Le vieux Moreau osait un imprudent discours : 

— C'est biau de jacasser si longtemps. On peut 
s'égayer à parler quand on a quinze mille francs 
tout venus. Je ferons t'y pas mieux de les donner 
au pauv' vigneron qui peut point payer ses con- 
tributions. » 

Un homme qui prétendait droit à la parole au 
nom d'une organisation syndicale parisienne s'ob- 
stinait à l'estrade où son débat avec M. Blondel 
nourrissait le tumulte de la salle. Enfin l'usur- 
pateur de l'attention perdue par le député se mit 
face à l'assemblée, refit le nœud de sa cravate 
flottante et claironna : 

133 



LA PEINE DES HOMMES 

« Citoyens ! 

Les bras levés sur le silence soudain, il ordonna 
sa figure à poils noirs selon les plis du beau 
masque oratoire et donna son discours : 

« Ne soyez pas dupes. La délimitation est une 
J lutte de marques qui profitera à ceux qui vendent 
^ l'étiquette, pas à vous qui cultivez le raisin. 

Le gros négociant veut tuer le petit. Il prétend 
seul mettre « Champagne » sur son étiquette. Le 
public saura ce qu'il boit. Qu'est-ce que ça peut 
vous faire ? Vous ne vendez pas au public, mais 
au grand négociant qui vous achète votre raisin le 
prix qu'il veut. Le petit fabricant qui livre des 
mousseux à trente sous continuera de travailler 
les vins du Midi à vingt francs l'hecto. 

Il changera son étiquette et la grande marque 
vendra plus cher la sienne. 

La délimitation ne servira qu'à l'augmentation 
de l'énorme richesse des négociants. 

Quand on aura tracé un rond par terre autour 
de vous, petits, et des gros qui vous mangent en 
serez-vous moins exploités ? 

Il y a sur le vigneron autant de parasites que 
sur sa vigne : négociant, représentant, commis- 
sionnaire. 

C'est contre ces phylloxéras qu'il vous faut 
lutter. Et pour cela, syndiquez-vous ! 

Comme il prenait souffle, M. Blondel le frappa 
d une prompte injure : 

— Vous êtes vendu aux fraudeurs. 

134 



VIN DE CHAMPAGNE 
Le vigneron champenois a les mêmes intérêts 
que l'honnête fabricant de Champagne. Leur 
collaboration a fait au produit une renommée dont 
le fraudeur profite et qu'il abîme. Le parasite du 
pays, c'est celui qui y fait entrer les vins étrangers 
pour les vendre comme étant du cru. Le voilà, 
l'homme de ruine. Le marchand de pétrole ! 
L'orateur à cravate flottante riait de triomphe : 

— Ça vous rapporte plus de lécher les gros 
négociants qu'à moi de montrer qu'ils sont les 
profiteurs du vigneron. Voyez leurs palais à Reims 
et la rue du Milliard à Epernay ; leurs nouveaux 
châteaux dans le vignoble, au-dessus de la maison 
du paysan, toujours la même depuis des cent 
ans... » 

M. Blondel criait des choses contraires. 

Posier, sur l'estrade, applaudissait, à côté de 
Minouflet, tranquille, les doigts noués sur le 
ventre. 

Les gens de Berny les apostrophaient : « Hé ! 
Minouflet, t'vas donc point aux vêpres } 

Ils traitaient Posier de « cul-terreux ». Il se leva : 

— C'est sûr que le gros négociant et nous, 
petits propriétaires, on a intérêt ensemble contre 
le fraudeur. Mais quand on a tué le fraudeur, le 
gros négociant et nous on se retrouve d'intérêt 
contraire. Dans la Champagne, lui prend la 
fortune et nous la misère. 

Nous, vignerons de terre, on ne peut pas lutter 
contre les négociants de fer. 

135 



LA PEINE DES HOMMES 

Ils sont riches et ils tiennent ensemble. Nous, 
on est pauvres et on se bat. On ne s'entend pas 
pour boire un verre ; comment voulez-vous qu on 
se syndique ? 

Si les dévoués essayent, voilà ce qui se passera, 
c'est moi qui vous le dis : notre syndicat fera le 
prix du vin ; les négociants diront : non. Ils 
achèteront leur vin aux non-syndiqués et nous, 
nous boirons le nôtre. 

Tous ou personne ! 

Je m'en mets le premier, moi, du syndicat, si 
Minouflet s'en met avec moi. Tope. 

Il lui tendit la main. Minouflet ne bougea pas 
et répliqua quelque chose que les sifflets et les 
bravos empêchèrent d'entendre. 

Le maire réclama le silence. Un vigneron, 
candidat contre lui aux élections municipales, le 
nargua : 

— Vous n'êtes pas digne de porter l'écharpe. 
Vous avez fait mettre des journaux barbouillés 
d'excréments dans ma boîte aux lettres. 

Un autre lui reprocha : 

— Vous ruinez la commune. On goudronne les 
routes pour les automobiles, et le chemin de Saint- 
Timothée pour nos charrettes n'est pas fait. 

Le grand nombre se taisait. On craignait le 
maire. Il réussit à dire : 

— Nous n'avancerons à rien, si vous troublez 
la réunion par des discussions locales. Il s'agit de 
la dé-li-mi-ta-tion. 

136 



VIN DECHAMPAGNE 

Enfin, le député put lire Tordre du jour « expri- 
mant le regret du retard inexplicable apporté par 
le Conseil d'Etat à fixer la délimitation de la 
Champagne et demandant aux pouvoirs publics 
d'accorder aux vignerons ruinés par le mildiou 
l'exonération de l'impôt foncier et les plus larges 
indemnités. » 

Neveux criait la question de ceux qui ne possé- 
daient pas la terre : 

— Et nous, les ouvriers, dans tout ça ? 
On ne lui donna pas réponse. 

Les discussions reprirent dehors. Posier, gris 
d'avoir trop parlé, parlait encore : 

— La jalousie nous tue. On se mange. On ferait 
bien mieux de s'entendre contre le négociant, qui 
nous met dans la misère. Tous les ans, on fait 
des dettes. On arrive à peine à tirer sa petite 
épingle. Bientôt, on manquera de pain. Pourtant, 
c est nous qui le faisons le vin qu'il vend, et c'est 
lui qui a le profit! 

Les « blancs » ne se compromettaient pas à 
écouter. Ils entraient aux auberges. 

Le vieux Moreau donnait un bon conseil : 

— Tiens ta langue ; tu vendras point ton vin. 
Te faudra le boire, mon gars ! 

Posier acceptait ce risque : 

— Je le boirai : j'aurai point le gosier sec de 
trop dire ce que je pense. Et si tout le monde 
pensait comme moi, on serait tous plus riches. 

Echauffé, il passa son grand mouchoir sur la 

137 



LA PEINE DES HOMMES 

coiffe humide de son chapeau des dimanches. 

— Faut pas avoir de cœur de voter contre la 
République, parce que le gros négociant vient 
vous voir en automobile et qu'on a peur qu'aux 
vendanges son commissionnaire vous tienne en 
quarantaine. 

Cette évocation des puissances redoutées de 
tous mettait les prudents en fuite. Les gens repre- 
naient la route de leurs terroirs. 

De loin, des hommes à lame basse injuriaient 
le républicain : 

— Eh ! le fou... Anarchiste ! 

L'heure de l'apéritif réjouissait l'âme simple des 
aubergistes, heureux de l'entrée de tout ce monde. 

Chez Maréchal, Neveux mouillait lentement son 
absinthe et en offrait une à Picart le Lorrain, car 
ils s'étaient reconnus anciens soldats du même 
régiment, et cela les liait : 

— Faut tout dire, expliquait Neveux ; dans les 
temps, nous, vignerons, nous avions belle vie. 
En 89, le comte d'Epernay tira de son vignoble 
douze mille hectolitres et joua la hausse pour 
tomber le marquis de Reims qui ne possédait pas 
un arpent. La pièce de cuvée monta à dix-huit 
cents francs. Le marquis de Reims résista et 
acheta des vignes. On les cédait au taux de pro- 
duction des dernières vendanges. Nous n'avions 
jamais tant vu d'argent. On a vendu les pressoirs, 
on a vendu tout. Quand ils ont eu assez de vignes 
pour ne plus se battre, les négociants se sont 

138 



VIN DE CHAMPAGNE 

entendus. Maintenant, c'est leur revanche: ils font 
le bas prix. C'est à prendre ou à laisser. Ils sont 
riches ; nous, nous empruntons. Si on ne peut pas 
rendre, on vend sa vigne. Le négociant l'achète. 
Quand nous serons tous devenus ouvriers chez 
eux, ce sera encore une fois notre tour de mettre 
le poids dans la balance. Gare la grève. Mais 
maintenant il n'y a pas de solidarité entre nous, 
à cause des satisfaits qui flattent le négociant pour 
se faire acheter leur vin. 

Le Lorrain nia la vertu du peuple : 

— Les ouvriers sont partout les mêmes ; ils se 
mangent la laine sur le dos. 

Neveux reprenait sa formule : 

— Faut tout dire. Des négociants aident le 
petit propriétaire. Ils veulent le conserver pour 
profiter de lui. Il est capable de se passer de 
manger pour acheter de quoi fumer ses arpents et 
d'y travailler quatorze heures par jour. Son raisin 
revient une fois moins cher que celui du grand 
domaine. Le négociant veut assez de vignes pour 
ne pas dépendre du paysan, mais il ne tient pas à 
les posséder toutes. 

Le vigneron est fou de travail. Tant qu'il fait 
clair, il est sur sa terre. Il y mange. Le malheur 
c'est que depuis toujours il y a de la vigne sur les 
côtes de plein soleil. Pour la changer de place il 
faudrait que le monde tourne à l'envers et aue la 
lumière soit où est l'ombre. On soigne la plante, 
on soigne le sol, mais la terre n'a plus sa jeunesse. 

139 



LA PEINE DES HOMMES 



* * 



M. Dumesnil, commissionnaire, vint, comme les 
gens de Berny affûtaient les serpettes et lavaient 
les paniers pour les vendanges. 

La figure de M. Dumesnil ne portait pas la 
révélation d'une haute intelligence. 

La lèvre inférieure, de chair très serrée, avançait 
sous la moustache noire. Sa réputation d'homme 
fort en affaires rendait justice à sa science de 
bouledogue : il savait étrangler les gens. Il ne se 
fatiguait pas en finesses et redisait chaque automne 
aux vignerons que les caves des négociants étant 

Èleines, on achetait la vendange par miséricorde. 
)ans ces conditions, on ne pouvait pas la payer 
bien cher. 

Les vignerons redoutaient M. Dumesnil, mais 
lui devaient bonne mine, car, à ne pas lui plaire, 
on risquait de mourir de faim. 

Il parla à Posier avec sévérité : 

« Vous voulez faire ici du syndicat, comme à 
Cumières ? 

Votre Fédération vous fait plus de mal que le 
phylloxéra. Lisez ça. 

Il mit l'index sur la menace droite insérée par 
les négociants dans le Temps : 

« Qu'arrivera-t-il ; si en face du syndicat des 
vignerons, plus exigeant et plus acerbe que jamais, 
se dresse le syndicat des négociants, toutes réser- 

140 



VIN DE CHAMPAGNE 

ves constituées et assurées, décidé à ne pas acheter 
pendant deux campagnes. La misère des vignerons 
du Midi, causée par la mévente, serait encore de 
l'opulence à côté de la misère qui guette les 
vignerons de Champagne. » 

Puis donna éloge au dévouement des négo- 
ciants et des députés : 

— Ils demandent pour vous au Parlement deux 
millions de secours et le dégrèvement de l'impôt 
foncier sur les vignobles atteints par le mildiou. 
On vous aide à vivre. Tenez-vous tranquilles. 

Comme le Champenois silencieux le regardait à 
œil luisant : 

— Ou alors, dit-il, crevez de faim. 

Le paysan appuyé au ceps dont les grappes 
saines mettaient un diadème à sa porte, semblait 
de loin en paisible conversation avec l'homme bien 
vêtu à qui il infligeait les vérités meurtrières : 

— Notre tour viendra peut-être bien de vous 
faire crever, vous, fainéant ! Vous passez en auto- 
mobile et j'ai pas de quoi louer les chevaux pour 
voiturer mon fumier. 

M. Dumesnil animait ses doigts sur la breloque 
coûteuse de sa chaîne en or et doublait d'insolence 
sa domination insultée : 

— Oui, j'en gagne de l'argent. J'en gagne sur 
votre dos et je me fous de vous. » 

Il donna revanche à son autorité dans le village 
où les ouvriers de la maison Hartmann venaient de 
Reims préparer les pressoirs. 

141 



LA PEINE DES HOMMES 

Les fûts de deux cents litres, fraîchement liés, 
arrivaient haut gerbes sur camions. 

Ne posséder ni pressoirs, ni tonneaux, assurait 
la docilité, envers M. Dumesnil, des vignerons, 
horticulteurs en raisins, outillés à faire de la grap- 
perie, non du vin, et pris entre céder au marché 
ou laisser pourrir leur récolte. 

Le 25 septembre, la vendange commença dans 
la montagne d'Epernay. Elle précédait de quinze 
jours celle de la montagne de Reims. Le prix de 
la première cueillette établit l'échelle de valeur 
pour tous les crus. Le kilogramme de raisins noirs 
d'Ay, fixé à 1 fr. 25 par le syndicat des négociants, 
M. Dumesnil acheta au même taux dans les grands 
terroirs : Cramant, Avize, Verzenay, pour des- 
cendre à un franc à Avenay, Bouzy, à quatre-vingt 
centimes à Berny, Cumières, à cinquante centimes 
dans les petits vignobles. 

Les gens de Verzy se fâchaient de ne recevoir que 
soixante-dix francs pour la caque de soixante kilo- 
grammes livrables à Verzenay, alors que ceux de 
Verzenay livraient sur place pour soixante-quinze 
francs. 

Le cochylis ambiguella, le « ver coquin », man- 
geait les raisin mûrs. De nouveaux orages acti- 
vaient sur la grappe la pourriture du rot brun. 

On manquait de bras, car le triage des grains 
perdus triplait la besogne. Les herbagers, les van- 
niers, les laboureurs, qui venaient chaque automne 
après la moisson, restaient cette année chez eux, 

142 



VIN DE b CHAMPAGNE 

craignant de ne rien gagner en pays de misère. 
Les rôdeurs, accoutumés à suivre leur cure de 
raisins, ne manquaient pas. 

Ils grappillaient ou cherchaient l'embauchage 
pour se régaler plus tranquillement. 

On réclamait des mains à son de caisse : deux 
francs cinquante les cueilleurs, trois francs sans le 
repas du soir ; les porteurs, trois francs, nourris. 

La vigne montrait beau ; le mildiou laissant 
la feuille, vivait sur la grappe ; sous les pampres 
touffus des ceps bas, les grains pauvres cachaient 
leur laideur honteuse. 

Au lieu des fruits en pommes de pin du 
pineau noir, on trouvait des chapelets rongés, 
pourris où le cochylis repu remuait sa tête rouge. 

Il restait six cents à huit cents kilogrammes à 
l'hectare. 

Plus hauts qu'en juillet, sur les feuilles tassées 
par l'automne, les échalas teintaient la colline de 
hachures grises sur le vert éteint des plantes 
vieillies. 

Une angoisse de désastre venait de cet océan 
de vignes presque désert de vignerons. 

Quelques groupes blancs de femmes en coiffe et 
d'hommes en bras de chemise remplaçaient la 
foule de l'année d'avant. 

Le soleil enfin franc dans le ciel net donnait 
sueur au travail. Posier prenait regret à cette 
chaleur tardive : 

« C'est de la médecine à un mort. Il y a quatre 

143 



LA PEINE DES HOMMES 

grains et ils sont pourris. On a pourtant fait tout 
ce qu'il fallait. On n'a pas de récompense ». 

MinoufTet, sa femme et son fils, retardant la 
vendange de leurs trois arpents, cueillaient chez 
Hartman avec le Lorrain revenu de lier des 
tonneaux à Reims, Neveu, Moreau, leurs femmes 
et leurs enfants. 

Un garçon de dix-huit ans les aidait. La plaque 
d'un ceinturon d'infanterie luisait sur son ventre 
creux. Des ficelles nouaient autour de ses che- 
villes nues le bas de son pantalon de velours. 
Les orteils jouaient par les trous d'espadrilles. 
Une déchirure de son maillot noir découvrait la 
pointe de son teton droit. 

Il portait son mouchoir autour du cou, préten- 
dait s'appeler Rothschild et disait : 

« Ça se voit donc pas à ma cravate ? » 

Sa « petite sœur » baissait vers les ceps sa tête 
aux cheveux coupés ras dans quelque hôpital. Elle 
rôdait avec délices dans les vignes du seigneur. 
Du seigneur Hartmann. 

Son front piqué de taches rousses se plissait par 
la volonté de chercher les plus belles grappes pour 
ses vilaines dents. 

Elle les choisissait à ras de terre salies de 
boue, mais glaciales. Le soleil tiédissait les grappes 
hautes. 

« Si on ne ferait pas mieux de leur donner 
vingt sous et qu'ils passent leur chemin, disait 
Minouflet. Ils mangent plus qu'ils ne mettent 

144 



VIN DE C H A M P A G NE 

dans le panier. Ils ne délient même point le chais ; 
ils arrachent au heu de couper, et à la bêcherie 
ou à la taillerie, l'année prochaine, le bois sera 
perdu. » 

Madame Minouflet épinglait ses jupons en 
culotte de zouave pour leur éviter le contact du 
sol trempé de pluie. Un numéro de la Croix, plié 
en chapeau, couvrait sa tête. 

Les vendangeurs avançaient en « hordon », tout 
en ligne, pour ne manquer aucun cep. 

Des pièces de culture ajoutaient du vert frais 
au paysage sombre du vignoble fané. Des groupes 
de sapins noirs repéraient les propriétés. 

M. Maiberg, directeur du domaine Hartmann, 
montait en charrette anglaise par les chemins des 
vignes. Ses roues distancées par un essieu plus 
long que celui des chariots de vendange, une 
seule tombait dans l'ornière et la voiture roulait 
de guingois. 

M. Maiberg goûta le grain dans une caque 
d osier où Rothschild vidait son panier, puis 
examina le bois jaune de la vigne, tiqueté de noir. 

Les gouttes vertes du dernier sulfatage grêlaient 
la feuille saine. Dans l'étendue des plants, les 
pampres mildiousés posaient des tons noirs, les 
pampres mûrs des tons rouges. Sur le grand tapis 
vert taché tendu sur les collines, les routes* tis- 
saient des ornements blancs. 

Au bord du chemin, les femmes assises autour 
des clayettes d'osier y triaient la récolte, détour- 



145 



10 



LA PEINE DES HOMMES 

nant le vert et le pourri. Le beau grain rivé, bijou 
bruni, sur la tige verte tombait seul dans le 
panier de choix. Le vin de Champagne est soigné 
de la grappe à la coupe. 

Des parapluies, liés par un mouchoir au plus 
proche échalas, portaient ombre aux trieuses. 

Deux vendangeurs soutenant une caque de 
soixante kilos par une perche glissée dans les 
deux anses, afin de passer le lourd panier haut 
sur les ceps, sortirent de la vigne et atterrirent 
leur charge auprès des femmes bavardes. 

« Reposez vos langues, donc, dit le plus vieux. 
Vous aviez bien besoin de dire à et homme ce que 
vous lui avez dit hier. Il en a pleuré. 

— Ce n'est point moi, dit une femme. 

— Ce n'est point moi, dit une autre. » 

Elles parlèrent beaucoup pour se disculper 
chacune d'avoir trop parlé la veille. 

Midi approchait. Les charrettes enlevant les 
dernières caques de la matinée roulaient dans les 
chemins de craie dont les ornières profondes mor- 
daient les roues et y bavaient leur fange. Des 
fumées lentes de feux de soupe ornaient le village 
adossé à la forêt en colline. Deux femmes appor- 
taient, balancé entre elles par leur marche difficile 
sur la terre glissante, le fait-tout de fonte noire 
où tenait le repas des vignerons. 

Ils s'asseyaient à l'abri de leur veste étendue 
sur deux échalas, ou cherchaient l'ombre des 
dalles soutenant la terre des vignes en palier ; ils 

146 



VIN DE CHAMPAGNE 

mangeaient des haricots blancs et de la saucisse 
rouge dans des assiettes de fer. Les torchons de 
pain arrachés des miches molles ployaient sous les 
mâchoires pesantes. 

Le chef de vendange versait, dans des verres à 
un sou, du vin de rebêche, rose et acre, sentant la 
grappe verte — issu sous la pressée qui laisse le 
marc sec. 

Les mains pendantes et le dos rond, les femmes 
lasses de piéter depuis six heures du matin sur le 
sol fondu, se laissaient engourdir par la chaleur 
et regardaient les corbeaux tomber sur un chaume 
blond. 

El les se levèrent lourdement. Le hordon repre- 
nait ses paniers. 

Une vieille identifiait sa fatigue aux souffrances 
de la vigne : 

« J'ai le mildiou aux pieds. » 

Le sang montait aux joues des filles jeunes dont 
les yeux noirs luisaient sous l'auvent de la coiffe 
blanche. Les groupes de vignerons se remettaient 
à cheminer dans les ceps feuillus qui les cachaient 
jusqu'aux reins. 

Les vers grouillaient sur les grappes de Posier. 

L'homme voué à la vigne, connaissait la peine 
sans récompense, mais jamais le désespoir. Il 
cueillait tous les paquets de vermine : 

« Si j'en enlève cent mille, ils n'en feront point 
un million d'autres pour l'année prochaine. » 

Il calculait qu'après l'épluchage à la clayette, il 

147 



LA PEINE DES HOMMES 

lui resterait six cents kilogrammes. L'entretien de 
ses trois arpents montait à deux mille francs. Il 
perdait quinze cents francs sur l'année et les devait 
à la Caisse rurale avec remboursement obligé après 
la vendange. 

Un trimardeur de vingt-cinq ans, brûlé du 
soleil, passait à pas lents. Deux goulots de litres 
sortaient des coins de sa besace. 

« Vous m'embauchez pas ? 

Le vigneron en patiente bataille contre la ruine 
demanda : 

— Et avec quoi vous payer ? » 

Deux autres nomades battaient le trimard : une 
femme à figure de prostituée, grosses lèvres rouges 
et l'œil cligneur. 

Son corsage mince indiquait trop les seins. 
Dix pas derrière elle, un homme saoul dormait 
en marchant, achevé par la chaleur. 

Une sirène sonnait l'approche d'une automo- 
bile. La machine puissante frôla son sommeil, 
emportant, à 80 kilomètres à l'heure, la vision 
d'un homme à barbe blanche qui baissait les pau- 
pières contre le vent de la marche. 

On charretait les paniers de tri aussitôt pleins 
aux pressoirs de M. Hartmann pour qui M. Du- 
mesnil achetait la récolte du terroir de Berny à 
90 centimes le kilog, marché honnête, car il 
arrivait que le négociant réservant sa décision 
sur le taux, le vigneron cédât sa récolte à prix 
inconnu. 

148 



VIN D E C H A M P A G N E 

Posier, étonné d être admis à vendre à M. Du- 
mesnil, prenait plus d'audace à croire à la crainte 
de ce trafiquant aux paroles de miséricorde : 

« Faut que tout le monde vive. Si j'étais rancu- 
nier, j'attendrais vingt-quatre heures avant de faire 
prix avec vous. Votre récolte échauffée donnerait du 
vin rose et ne vaudrait pas cher. 

Posier rendait peu d'humiliation à tant de 
flatterie. 

— Je saurais bien, s'il le faut, faire mon vin. 
M.Dumesnil ayant réfléchi au danger de donner 

exercice à ce caractère décidé, discutait avec une 
tranquillité qu'il voulait contagieuse : 

— Si le négociant pressure lui-même, c'est 
parce qu'il craint que le propriétaire n'y mette pas 
de soin et fraude sur les conditions de cuvée : 
400 kilogs de raisin trié par pièce de 200 litres ; 
les tailles issues de la seconde foulée, logées à 
part. 

Vous criez sur le négociant, mais vous ne réflé- 
chissez pas aux capitaux qu'il lui faut pour vous 
éviter l'entretien du pressoir, l'achat des fûts, la 
bâtisse pour les loger, travailler les moûts. 

Les pressoirs tiennent 4.000 kilogs; vous êtes 
quinze mille petits vignerons de Champagne qui 
possédez entre un et trois arpents. Vous ne pouvez 
pas entretenir une des ces grandes machines pour 
vos petites récoltes. 

Posier parut écouter le cri des charrettes lentes 
sur la route : 

149 



LA PEINE DES HOMMES 

— C'est lourd chargé. Ça vient de Rilly : 0.60 
le kilog. Mais livrable ici. Ça vous fera sous le 
pressoir de Berny du bon vin de Berny ; 0.90 le 
kilog. Il y a quelqu'un qui touche la différence. 

Et il lui rendit sa politesse : 

— Si j'étais rancunier. 

M. Dumesnil reprenait son importance par 
paroles vagues : 

— Dites donc, vous... 

et par une attitude vite renoncée pour dire : 

— Si vos affaires ne vont pas, vous ne serez pas 
le premier que j'aurai aidé. » 

Il cru laisser Posier content de cette promesse 
d'hypothèque. Ces services rendus aux vignerons 
Dermettaient au commissionnaire de mener l'hiver 
e trafic des terres avec divers négociants, car 
M. Hartmann ne tenait pas à posséder beaucoup 
plus de vignes qu'il n'était nécessaire pour illustrer 
ses tableaux-réclame. 

Au lieu d'étendre son domaine, il installait des 
pressoirs. Et il pressurait. Il pressurait Posier, 
Minouflet, gens de Berny et d'autres crus. 

Les rouliers de vendange, au fouet de jonc 
tors, garaient devant l'église les charrettes parfu- 
mées par la blessure des grappes entassées. 

M. Maiberg recevait la marchandise dans le 
vendangeoir cimenté où vingt hommes des celliers 
de Hartmann menaient la besogne. 

A la culbute de chaque panier dans la baratte, 
il vérifiait si le fond cachait des pourris et des 

150 



VIN DE CHAMPAGNE 

non-mûrs, artifice des vignerons pour atteindre 
du poids. 

Dans le pressoir large, les pelles de bois des 
hommes aux manches retroussées égalisaient le 
tas noir où les tiges de grappes fourmillaient vert. 

Dix pièces de deux cents litres de cuvée giclè- 
rent des quatre mille kilogs, puis les pelles au 
bois soûlé remuèrent le marc dont la riche humi- 
dité rendit en deux nouvelles foulées huit cents 
litres de première et seconde taille. 

Les hommes s'activaient pour faire vin blanc 
du raisin noir par pressurage du fruit très frais, 
car l'échauffement des grappes entassées fondait 
dans la pulpe le colorant de la peau. En fortes 
vendanges, les pressoirs tournaient la nuit pour 
venir à bout de la cueillette du jour et les hommes 
de M. Hartmann supportaient vingt-quatre heures 
d'actif travail. Ce ne serait pas, cette fois, néces- 
saire. 

L'odeur vigoureuse du vin naissant tenait 
épaisse dans le local à haut plafond et s'augmentait 
d'âcreté au dernier coup de vis, à outrance, qui 
rendait la rebêche, le vin rose, sur, bu dans le pays. 

Des vignerons, propriétaires d'anciens petits 
pressoirs, reprenaient le marc des tailles et le 
re bêchaient avec le détour des clayettes. 

M. Dumesnil contrôlait avec M. Maiberg les 
poids reçus. Ces messieurs gagnaient bien leur 
vie confortable à écluser les opérations entre le 
négociant et le vigneron. 

151 



LA PEINE DES HOMMES 

La commission de M. Dumesnil variait entre 
cinq et dix francs par pièce. 

Grâce à lui, le vin des républicains, répudié par 
les négociants, partait par trains complets pour 
l'Allemagne. Il plaçait dans les années heureuses, 
deux mille pièces aux maisons du Rhin. 

On lui demandait tellement de vin de Berny 
qu'il était obligé, pour satisfaire ses clients, de 
recevoir à Berny du vin de n'importe où à quatre- 
vingt-dix francs la pièce et de le réexpédier facturé 
trois cent vingt francs avec Berny comme lieu 
d origine, mais cette opération commençait à 
devenir difficile. 

Cette année, il manquait à gagner vingt-cinq 
mille francs, ayant à grand'peine trouvé mille 
pièces dans le terroir, aussi il fallait s'attendre 
pour l'hiver à une augmentation de son activité 
sur l'étendue de vignes dépréciées par le mildiou 
qu il achèterait pour peu aux vignerons ruinés. 

Une galopade d'hommes vint se briser sur l'obs- 
tacle des charrettes préparées devant le pressoir. 

Les gens qui retournaient le marc mirent dans le 
cadre de la porte le tableau de leur groupe en deux 
couleurs : les blouses bleues et les tabliers blancs. 

Rothschild passait, léger sur ses espadrilles, la 
tête en arrière, ployé par le vent de sa course en 
bonds de chien. 

Abandonnant sa poursuite, deux gendarmes 
mettaient la chaîne de sûreté à un garçon pâle, 
aux yeux furieux, qui disait : 

152 



VIN DE CHAMPAGNE 

« Je me fous pas mal de cinq ans de prison. » 

Par un accroc au fond de son pantalon, on 
voyait qu'il ne portait pas de chemise. 

Chaque vendange, les gendarmes s'occupaient 
ainsi des nomades. Ils menèrent l'homme à la 
gare. Une fille de quatorze ans le suivait, chaussée 
au pied droit d'un escarpin de cycliste et au pied 
gauche d'une bottine dégarnie de boutons. 

M. Dumesnil prenait le même train. Pinçant du 
bout de ses doigts blancs sa chaîne d'or, il regar- 
dait le malfaiteur avec un mépris significatif de 
sa propre élévation dans l'estime publique, car 
une énorme distance sociale séparait M. Dumesnil 
qui prélevait trente mille francs par an sur le raisin 
du vigneron, et ce malheureux venu voler dix 
sous de pineau. 

Les gens, sur le quai, marquaient par des 
appréciations à voix haute leur mépris de l'homme 
enchaîné. La saleté de ses nippes s'aggravait entre 
les uniformes astiqués des deux gendarmes. 

Un colporteur posait sa balle : 

« Journée perdue. L'année dernière, dans la 
même tournée j'ai vendu pour cent francs. » 

L'arrivée du train coupa la réplique d'une 
dame qui eut loisir de s'expliquer dans le com- 
partiment où elle gênait ses voisins par un grand 
panier d'osier blanc : 

« Le commerce de Reims va perdre. Après 
la vendange, les vignerons allaient se rhabiller, 
chercher ce qui manque et s'amuser un peu... » 

153 



LA PEINE DES HOMMES 

A la lumière alanguie du soleil déclinant, on 
voyait les hordons de femmes, panier au bras, 
descendre dans les chemins de craie, derrière les 
enfants agiles. 

Le charroi des pièces de cuvée allait vers les 
celliers de M. Hartmann en moins de temps que 
par le rail qui obligeait au stationnement des fûts 
sur les ouais découverts où le plein soleil pressait 
trop la fermentation. 

Le jeu des couleurs du crépuscule figurait l'in- 
cendie aux fenêtres du château de Madame Veuve 
Poirette — Champagne Veuve Poirette — hautain 
dans son manteau de forêt. 

Les grandes vagues vertes des collines de vignes 
rejetaient sur les routes les hommes éreintés de 
peiner sur leur bout de terroir qu'ils aimaient tant. 

A l'horizon, l'apparition blanche de la cathédrale 
surgissait sur les fumées de Reims. 



* 



M. P.-K. Hartmann était arrivé à Reims en 
1870 en tête des dragons qui entrèrent le 4 sep- 
tembre par la porte de Cérès, premiers de la 
division allemande du général Tumpling. 

La vendange de l'année de l'invasion fut 
fameuse. Obligés de partir du riche pays qu'ils 
avaient espéré garder, les Prussiens volèrent tout 
le vin qu'ils purent, mais ainsi en prirent le goût 
et le répandirent en Allemagne. 

154 



VIN DE CHAMPAGNE 

Des employés allemands devinrent nécessaires 
aux maisons de Reims pour la correspondance 
avec cette nouvelle clientèle. Hartmann entra chez 
Couvreur. Donnant beaucoup de son temps pour 
un salaire modique il obtenait une haute confiance. 
Couvreur mort en 1879, Hartmann lui succéda, 
commandité par Herr von Pinker, ancien officier 
du corps d'occupation. 

Parmi les palais des marchands de vin de 
Champagne, le sien montrait fière mine, bâti en 
pierre blanche vers la porte Dieu-Lumière par où 
entra Jeanne d'Arc et 1 armée du Sacre. 

Un parc gardait les bâtisses majestueuses con- 
venables à ce négoce par la nécessité de construc- 
tions solides à contenir des milliers de lourds 
tonneaux et pour l'orgueil des fortunes énormes. 

Cette année, on logeait quatre mille pièces : 
huit cent mille litres, petite provision pour une 
firme vendant trois millions de bouteilles par an. 

Les fûts de Berny, gerbes sur trois de hauteur 
tenaient entre ceux d'Ay et de Bouzy dans le bas 
cellier. Le vin paraissait fin, malgré le mildiou. Il 
bouillait quinze jours dans les pièces débondées, 
vidangées de dix litres, et subissait la méfiance des 
chefs de cave : 

« Un moût est toujours bon. Attendons la 
cuvée. » 

Ils ne furent certains qu'au premier soutirage 
de décembre que le vin valait celui de l'année 
d'avant. Les manutentions de transvasement se 

155 



LA PEINE DES HOMMES 

faisaient aux mains des désœuvrés par l'hiver : 
charpentiers, couvreurs, maçons, qui venaient 
abreuver et rouler les fûts. La maison Hartmann 
recherchait, pour renforcer momentanément son 
personnel fixe, ces hommes durs à l'ouvrage, dis- 
ciplinés par l'habitude du travail régulier. 

Ils accomplirent, sur colle, le dernier soutirage 
et M. Neumann, chimiste œnologue, appointé 
huit mille francs par an, vérifia combien le vin 
clarifié gardait de sucre pour en calculer le dosage 
nécessaire à une quantité d'acide carbonique infé- 
rieure à la résistance des bouteilles. 

Une erreur donnait force au démon rieur dans 
les champenoises d'Hornis, qui faisait joli jeu de 
fracasser la verrerie soufflée à tant de peine. 

M. P.-K. Hartmann recoupait, pour sa clientèle 
anglaise, des vins parfaits sur la base d'Ay qui 
donne la force, Cramant la mousse, Verzenay le 
bouquet. 

La dégustation décidait du mélange. En cela, 
M. Pérignon, chef de cave, passait M. Neumann, 
dont il méprisait les méthodes. 

Le chimiste allemand tripotait des liquides en 
penchant sur des instruments compliqués sa tête 
semblable à une forcené de poils. Il devait écarter 
du crin pour placer ses lunettes à verres de télescope, 

M. Pérignon disait sa conviction différente : 

« Je me fous de ça. 

« Pour faire une bonne bouteille, il faut mettre 
du bon vin dedans. » 

156 



V I N DE CHAMPAGNE 

Il aimait boire. Des veinules bleues striaient sa 
figure rouge. Ses yeux clairs se troublaient vite, 
car il était facile à la colère. Il ignorait l'analyse, 
mais possédait la mémoire du goût et connaissait 
le vin comme un vieil ami : 

« Voilà du Berny pareil à celui de 1903, qu'on 
a mélangé avec du Cramant de 1 900. Ça a donné 
une cuvée bien fruitée. » 

M. P.-K. Hartmann appréciait hautement le 
chef caviste, capable à maintenir la saveur parti- 
culière que la maison faisait suivre d'une année à 
l'autre pour ne jamais surprendre la clientèle con- 
naisseuse par une variation de ce produit de grand 
renom : Champagne P.-K. Hartmann. 

Le négociant parvenait à cette glorieuse homo- 
généité par ses réserves en cave : du vin pour 
quatre ans de vente, dont la moitié en fûts. 

Il composait les cuvées lui-même par méthode 
arithmétique. 

Au printemps, où le vin de la dernière ven- 
dange, assoupi par l'hiver, refit sa sève, M. P.-K. 
Hartmann ne put, comme tous les ans, recopier 
son addition pour mélanger les mêmes quantités 
des mêmes terroirs que l'année précédente. Des 
crus mildiousés évoluaient. Il dut passer la main 
à Pérignon. 

Le vieux praticien dit à voix rude et lente, qu'en 
ajoutant au Berny de l'année, titrant douze degrés, 
un tiers de vin d'Ay et de Verzenay vieux de trois 
ans, on obtiendrait un excellent « goût anglais ». 

157 



LA PEINE DES HOMMES 

M. Neumann l'expérimenta dans une éprou- 
vette graduée. 

L'assemblage se fit dans un foudre de quatre- 
vingts hectolitres, placé au fond de la Rincerie, 
d'une élévation d'église, à franche lumière par les 
vitres blanches. D'une percée au plafond tombè- 
rent du haut cellier dans le foudre, pendant deux 
heures, les huit mille litres en offrande au Tonneau, 
dieu de cette cathédrale au sol cimenté pour n'en 
pas perdre une goutte. 

Il appartenait à M. Neumann de bien mettre 
ses lunettes pour additionner au mélange la quan- 
tité de sucre suffisante à compléter les vingt-six 
grammes par litre pour six atmosphères de pression . 

La maison triplait pour la mise en bouteilles 
son personnel et acceptait tout venant capable de 
porter un panier pour trois francs par jour, les 
femmes, deux francs cinquante. Elles nettoyaient 
les champenoises de la verrerie d'Hornis ; chaque 
équipe de six tabliers blancs rendait en dix heures 
sur les grandes machines à rincer, vingt mille 
bouteilles frottées, dans un jet d'eau acidulée, par 
des perles de verre et des goupillons métalliques, 
qui passaient pures aux mains des remplisseurs. 

M. P.-K. Hartmann en possédait trois millions 
en réserve dans deux grands hangars d'où venaient 
en file du fond de la cour les rouleurs de brouettes 
approvisionner le rinçage. Il en tirait, cette année, 
un million. 

La pauvreté de la vendange arrêtait les com- 

158 



VIN DE CHAMPAG NE 

mandes aux verreries et M. Brizet, maître-verrier 
cTHornis, licenciait les relais. Lecat, de Quiquen- 
grogne, remettait son mobilier sur brouette, ce qui 
ne changeait rien à son habitude de ne pas utiliser 
pour ses déménagements le wagon capitonné. 

En progrès sur le vieux système de tirer le 
recoupage du foudre en pièces et de pièces en 
bouteilles, M. P.-K. Hartmann alimentait des 
siphons à une conduite- mère, branchée sur la 
fontaine du grand foudre. 

En trois heures les quatre-vingts hectolitres de 
la cuvée passaient sous verre. Les remplisseurs, 
déchargés d'ouvrir et de fermer les robinets, pré- 
sentaient les goulots aux tubes argentés d'où 
coulait, mesurée par un flotteur automatique, la 
quantité nécessaire pour remplir la champenoise 
jusqu'à quatre centimètres de la bague. 

Rothschild, embauché, éprouvait des convoitises 
terribles à l'odeur du vin fin. Sa face maigre 
s ornait maintenant d'une cicatrice sur la pom- 
mette gauche. 

On l'employait à porter les paniers pour lui 
éviter la peine de se sucer les doigts ; il lui restait 
la consolation de deux litres de rebêche distri *Dae^> 
par la maison. 

Auprès de chaque remplisseur, un boucheur 
manœuvrait la machine à mouton dont la broche 
appuyée par la descente d'un poids de neuf kilo- 
grammes enfonçait dans le goulot de seize milli- 
mètres de diamètre un bouchon de trente-deux 

159 



LA PEINE DES HOMMES 

millimètres valant cinquante francs le mille. La 
tête mordue serrée par la bague épanouissait sa 
révolte que l'agrafeur, manœuvrant sa machine à 
deux leviers, écrasait sous un fil d'acier. 

Ces deux hommes travaillaient quatre mille 
bouteilles par jour. 

Sous les palettes du remueur maintenant le 
mélange parfait, les vagues de vin battaient le 
foudre sonore. Le jeu des mécanismes en œuvre 
aux mains des ouvriers piquait des notes sèches 
sur le bruit mou des pas de la multitude active 
dans la salle immense. 

Les chefs de cave voyaient de près le rende- 
ment du personnel de presse enclin à fléchir. Un 
monôme de porteurs prenait deux par deux les 

C amers à six cases où les agrafeurs déposaient les 
outeilles finies, et les menait au ras-cellier. On 
y plaçait, pour le départ de leur fermentation sous 
verre les vins de petite carte. La température de 
seize degrés accélérait la prise de mousse, ce qui 
permettait de finir et de vendre le vin plus tôt. 
Les champenoises empilées sur lattes traçaient 
d'un bout à l'autre du cellier l'alignement parfait 
des cubes de goulots et de tessons montés impec- 
cablement droits. 

Les grandes cuvées prenaient leur mousse en 
cave, la température basse créait le grain plus fin 
et l'échappement plus long ; les vins activés déto- 
nent, éclaboussent, puis meurent. 

Au milieu du cellier, dans un trou de puits 

160 



VIN DE CHAMPAGNE 

gardé par une barrière de fer, une chaîne sans fin 
descendait aux crayères les paniers pleins et 
remontait les paniers vides que les porteurs rame- 
naient aux agrafeurs. 

Pérignon voulant surveiller lui-même l'entreil- 
lage, gagna l'escalier dont la large porte de fer 
perçait le mur blanc au fond du cellier. En 
l'ouvrant, on sentait la froidure des souterrains 
creusés au pied des quatre-vingts marches de pierre 
blanche, dont la dernière mourait sur le sol 
cimenté d'un couloir menant à un puits de crayère 
aux parois de quarante mètres tapissées de cham- 
pignons noirs. Le brouillard sué par la carrière 
numide matait la lumière de l'orifice étroit. Cinq 
galeries rayonnaient vers d'autres puits striés par 
l'outil des ancêtres qui taillèrent là les pierres de 
leurs maisons disparues. Dans les berceaux creusés 
aux parois vieillissaient les masses de bouteilles 
dont on ne voyait que les premiers rangs vêtus 
d'une moisissure épaisse. Les galeries de réserve, 
sans éclairage, cachaient leur profondeur mysté- 
rieuse. Les lampes électriques suivaient les galeries 
de passage. La craie vernie d'humidité et le verre 
propre des bouteilles récentes répliquaient à la 
lumière par des reflets froids. 

Le blanc de la pierre grattée aux places de trop 
de moisissure ocellait les parois de ténèbres. 

Le parcours des caves mesurait dix kilomètres. 
On creusait chaque année des avancées nouvelles. 
Pérignon arrivait au puits placé sous le ras-cellier 

161 il 



LA PEINE DES HOMMES 

d'où descendaient par la chaîne sans fin les bou- 
teilles jeunes que des hommes masqués par 1 ombre 
menaient, dans des poussettes au roulement silen- 
cieux sur le tapis d'humidité, à une galerie 
d'entreillage dont la voûte basse maintenait une 
température de douze degrés propice au départ de 
la fermentation en vase clos. 

Les cavistes conduisaient avec maîtrise |eur 
architecture de verre montée sur des lattes de 
hêtre créosote. Dès de six heures et demie à six 
heures et demie et absents pour dîner de midi à 
deux heures, ils déduisaient encore deux quarts 
d'heure de goûter : à huit heures et à quatre heures; 
neuf heures et demie de travail pour dix heures 
de présence, ce qui suffisait à les vouer au rhu- 
matisme articulaire. 

M. Hartmann ayant muni ses caves de nom- 
breux perfectionnements, ses ouvriers y trouvaient 
toutes les commodités et aucune excuse à sortir au 
grand air, comme dans les maisons moins accom- 
plies, pour réagir un peu contre le brouillard des 
crayères. 

Cette différence : Bourru, d'Hornis, soufflant 
devant un four à douze cents degrés les bouteilles 
que les cavistes maniaient dans Ta nuit froide des 
catacombes, indiquait l'endurance du corps hu- 
main, dont M. P.-K. Hartmann tirait bon profit 
pour maintenir trois cents hommes en vie de taupe 
dans les trous du sol crayeux, dont la fraîcheur pré- 
iceuse aide l'achèvement des grands vins, 

162 



VIN DE CHAMPAGNE 

Il les payait cinq à six francs par jour et deux 
litres d'un mélange de piquette et de vin du Midi, 
baissé à huit degrés par un mouillage. 

Sa richesse était grande ; ses caves contenaient 
sept millions de bouteilles. Une réserve de soixante 
mille hectolitres en cercles garnissait les galeries 
extrêmes de sa baronnie souterraine, menées 
jusqu'à sous-tendre le coteau de ses premières 
vignes. 

L'étude achevée des procédés de fabrication 
diminuait le prix de revient de sa célèbre mar- 
chandise, autrefois augmenté de la casse de 50 0/0 
des bouteilles pendant la prise de mousse, propor- 
tion venue à 1 0/0 par la précision du calcul de 
conversion du sucre en acide carbonique et la 
composition modifiée des verreries. 

Le prix de la bouteille de Champagne ne dimi- 
nuant pas pour cela, le bénéfice du négociant 
mieux outillé augmentait d'autant plus aue le 
salaire de l'ouvrier demeurait constant et celui du 
vigneron diminuait. 

C'est pourquoi P.-K. Hartmann possédait un» 
palais de pierre blanche orné de dorures. Et une 
grande tranquillité. Ses cavistes, bons serviteurs, 
ne calculaient pas l'élévation de salaires possible 
à une maison en pleine prospérité qui réalisait 
plusieurs millions de bénéfice annuel. L'homme 
à cent sous par jour perdait sa chance de rectifier 
la répartition des richesses. -J 

L'« Association des tonneliers et ouvriers de cave », 

163 



LA PEINE DES HOMMES 

société d'agrément, docile aux négociants, répan- 
dait une suffisante servilité. 

Les ouvriers vieillis chez Hartmann donnaient 
l'envie dune même garantie d'avenir aux nou- 
veaux embauchés, mais tenaient en horreur l'idée 
du groupement libre souhaité par les jeunes, de 
qui les chefs de cave surveillaient au dehors les 
opinions. 

M. P.-K. Hartmann croisait dans la rue, sans 
les reconnaître, ses salariés qui moisissaient depuis 
vingt ans dans les trous de ses crayères et tiraient 
la patte par l'ankylose de leurs genoux ou de 
leurs orteils, mais on lui devait la même réputa- 
tion de bienveillance qu'aux autres grands négo- 
ciants qui n'avaient pas attendu la loi du 13 juillet 
1906 pour accorder au personnel la liberté du 
dimanche et des fêtes religieuses. 

L'obligation du repos hebdomadaire votée, ils 
ne donnèrent plus à leurs ouvriers, lésés par le 
gouvernement, qu'un jour par semaine. 

Ce mépris de la République s'expliquait par les 
sentiments naturels aux ducs, comtes et marquis, 
possesseurs des marques françaises; par l'habitude 
de P.-K. Hartmann sujet d'empereur et aussi par 
raison économique : 

L'exact « Champagne » est boisson de princes 
qui vivent aux cours, lieux de luxe de table. Les 
étiquettes proclament « Cuvée impériale. Cuvée 
royale. » Qui oserait le comique de « Cuvée répu- 
blicaine» ?La gloire d'un député est à savoir boire 

164 



VIN DE CHAMPAGNE 

le demi-setier,nonà tenir, comme un grand-duc, la 
coupe. 

M. P.-K. Hartmann fournissait S. M. le roi 
d'Angleterre et l'aristocratie anglaise. Deux cavis- 
tes poussaient un nettoyeur de treize ans dans un 
foudre de dix hectolitres vidé pour la dernière 
« Lordly Cuvée ». Le crâne de l'enfant épousait 
juste la trappe. A treize ans, quand la tête passe, 
tout passe. Sa main sale ressortie prit la bougie, 
dont la flamme attaquée par l'acide carbonique 
se raccourcit à l'entrée. 

L'alignement des fûts s'éloignait dans la nuit 
des galeries de cinq cents mètres. 

A côté d'Ay et de Cramant tenaient quatre 
récoltes de Berny. 

Le grattement de l'enfant dans le foudre cessa ; 
le petit, incommodé par le mauvais air, se reposait. 
Le bruit du travail d'entreillage des cuvées nou- 
velles dans les premières caves n'arrivait pas ici. 
Le silence, différent de celui de la terre, effrayait ; 
ce silence terrible des souterrains qui semble être 
d'avant le premier bruit du monde. Des gouttes 
d'eau distillées par la craie tintaient. Un rat furieux 
cria et la course d'une lutte acharnée passa sous 
les tonneaux. 

Une explosion animait parfois les galeries ; les 
piles opposées s'envoyaient des culots et des 
giclées blondes qui touchaient les hommes de 
passage. Mais le temps, fin ouvrier, menait sa 
parfaite besogne et calmait le vin que les cavistes 

165 



LA PEINE DES HOMMES 

reprenaient à fermentation finie. Ils déplaçaient le 
tas pour l'épurer des brisées ou des coûteuses 
dont le bouchon vicieux a laissé fuir le vin forcené 
et le reconstruisaient dans une galerie plus froide, 
y portant les bouteilles dans leur position acquise 
afin de ne pas remêler au vin le résidu de fermen- 
tation descendu sur la paroi basse. 

Tenues par la bague, elles ne blessaient pas à 
1 éclatement normal du bas du col, mais des gou- 
lots fendaient en longueur et entraient leur biseau 
dans la main de l'homme. 

L'ouvrier recédait le soin du tas refait, au temps 
irremplaçable à créer le velours et nul ne troublait 
le précieux travail de la durée que les sournois 
amoureux de bien boire qui épargnaient aux fines 
bouteilles la douleur de vieillir. 

Gosset, vieux balayeur des berceaux, agrémen- 
tait sa vie souterraine par la dégustation des 
jeunes vins sur lattes où il remettait à leur place, 
goulots cassés, les bouteilles vides, qui comptaient 
plus tard dans le bris de la prise de mousse. 

Les friands-becs moins prudents osaient venir 
aux vins vieux qui ne cassaient plus et où il fallait 
boucher les trous par des bouteilles prises ailleurs. 
On contait aux nouveaux embauchés l'histoire 
d'une « Cuvée réservée » 1906 qui se trouva 
émaillée de vins plats, jeunes. Le client à la bouche 
savante se fâcha pour tant d'inégalité. M. P.-K. 
Hartmann obtint, par de l'argent, la délation des 
coupables. Dix hommes furent congédiés. 

166 



VIN DE CHAMPAGNE 

L'esprit des cavistes n'est point trop tourmenté 
de solidarité. 

Un an d'immobilité du vin corrigé de sa révolte, 
le donnait bon au travail sur pointe, les bouteilles 
engagées par le goulot dans des pupitres percés 
de trous à soixante degrés, presque horizontales, 
le dépôt du côté de la terre. Le précipiter sur le 
bouchon dure de six semaines à deux mois, quel- 
quefois beaucoup plus, selon les difficultés du vin. 
Le remueur saisit la champenoise par le fond, 
la soulève un peu dans l'encoche de bois, la secoue 
rapidement d'un mouvement très court — ses 
poignets seuls travaillent — et la laisse retomber, 
écartée d'un sixième ou d'un huitième de tour de 
sa position première. 

Certains vins se remuent tous les jours, d'autres 
tous les deux ou trois jours. Aucune règle n est 

f)ossible ; l'ouvrier s'instruit sans cesse ; des cuvées 
ui apprennent des difficultés qu'il ne connaissait 
pas après dix ans de pratique. Le remueur ne 
mène pas le vin, le vin le mène. 

Sur dix hommes cinq renoncent au métier, leurs 
poignets surmenés enflent ; des contractions ner- 
veuses détruisent la régularité nécessaire. On les 
emploie à d'autres besognes. Le remueur touche 
la plus haute paie : six francs, et travaille sans 
surveillance constante. Il vit comme un rat dans 
les galeries désertes où rien ne s'entend que le 
bruit des bouteilles secouées par le mouvement 
d'horlogerie de ses poignets. La chandelle éclaire 

167 



LA PEINE DES HOMMES 

sa figure grave d'homme qui vit dans le noir. 

Toujours sur pied, il se fatigue plus que les 
boucheurs assis ; ses mains parcourent le pupitre, 
depuis le dernier rang, à dix centimètres de terre, 
jusgu aux bouteilles du sommet, à niveau d'épaule. 

Il en remue seize à dix- huit mille par jour, les 
redressant chaque fois un peu jusqu à les placer 
verticalement, quand tout le dépôt touche le 
bouchon. 

Il rencontre des besognes difficiles : les vins 
riches, tendres, rassemblent facilement leur lie ; 
celle des vins durs adhère aux flancs de la bou- 
teille, fait des masques. Des vins capricieux 
incrustent leur dépôt on ne sait pourquoi : une 
affinité mystérieuse entre le verre et le résidu de 
la fermentation. On le détache en martelant élec 
tnquement les bouteilles. 

Et sur les champenoises claires, sauf à la bague, 
le temps reprend le travail. Les grands vins vieil- 
lissent, mis en masses, sur pointe, dans les ber- 
ceaux. 

Des mains d'ombre tissent des gazes noires et 
des velours épais sur les bouteilles où s'agite, 
chaque printemps, le vin réveillé, qui reprenait 
sous verre sa survie opiniâtre au temps que sur le 
terroir de Champagne, la vigne fleurissait à sa place 
millénaire, pour l'espoir des vignerons comprimés 
dans la pauvreté. 



* 
* * 



168 



VIN DE CHAMPAGNE 

M. Blondel allait sourire dans les villages et 
vouloir l'éloge du député après le vote, le 30 jan- 
vier 191 1 , des mesures complémentaires au décret 
du 17 décembre 1908 délimitant la Champagne 
viticole. Il mit une main sur l'épaule un peu plus 
courbée de Minouflet et flatta de l'autre le ventre 
du vigneron maigri par trois ans de mauvaise 
récolte : 

« L'avons-nous rossée, l'Aube ? 

Picart le Lorrain revenait de travailler à la terre 
du département vaincu : 

— Là-bas aussi, leurs députés se remuent. 
Et leurs sénateurs. Ils vont faire comme par 

ici : la démission des maires, refuser l'impôt, 
embêter le gouvernement jusqu'à ce qu'on leur 
donne raison. 

M. Blondel attaqua la fraude : 

— Les fabricants de pétrole excitent l'Aube... 

Il redit son discours habituel sur l'intérêt sem- 
blable de M. P.-K. Hartmann et de Minouflet 
qui promit sa haine à M. de Gimblet : 

— J'aurai plus tant de patience à la misère 
comme j'ai eue. Maintenant qu'on est délimité, à 
la prochaine vendange je commencerai de payer 
mes hypothèques. Si le fraudeur me fait encore 
tort, je le laisserai plus si bien vivre. 

Le Lorrain tint des propos d'homme qui ne 
votait pas : 

— Les députés se battent à changer la misère 
de place. Ils la jettent dans le département d'à côté. 

169 



LA PEINE DES HOMMES 

Cela permit à Champillon qui était caviste chez 
M. de Gimblet d'oser une grande dispute : 

— Nous faisons du Champagne à trois francs, 
parce qu'on l'achète. Vous n'allez pas empêcher le 
monde de boire comme ça lui plaît. Si les maisons 
de petite champagnisation étaient à Troyes, on 
aurait pied sur vous. Tu te débrouilleras ici, 
Minouflet, avec Hartmann. Ça viendra le temps 
où tu verras que c'est pas d'empêcher ceux de 
l'Aube et les gens comme moi de gagner leur vie 
qui t'enlève ta misère. 

Il donna raison à ceux qui avancèrent soutenir 
la probité professionnelle : 

— Criez pas tant. Je vous dis seulement d'at- 
tendre pour connaître votre profit. La loi, je lui 
veux point de mal ; l'acquit spécial, les locaux 
séparés, la marque sur le bouchon, j'en demande 
encore plus. 

Il prit un litre au comptoir de Maréchal et y 
colla de sa salive, une étiquette lentement écrite : 

Vin de Champagne 
Ay. Cramant. Avize. Verzenay. 

puis rit, rapetissant par le soulèvement de ses 
pommettes rouges ses yeux bleus : 

— Dans la Champagne délimitée, l'Ay vaut 
1800 francs la pièce, le Rilly 600. Une bouteille 
tient du coupage de trois, quatre, cinq crus. 

Il n'y a pas de Bordeaux marquis de Castellane ; 

170 



VIN DE CHAMPAGNE 

de Bourgogne veuve Pommery. On marque le 
nom du pays. Mais il y a le Champagne Henri 
de Rothschild/Docteur Doyen. De quel cru ? On 
n'en sait rien. Il faut faire confiance au fabricant. 

Puisque la loi trouve que le client est trop bête 
pour juger par lui-même, on doit tout lui marquer 
sur le bouchon et ne pas lui mettre même étiquette 
sur une bouteille où il y a de l'Ay et sur une où 
il n'y a que des suites de Rilly. Si le client peut 
trouver ça tout seul, il peut aussi trouver le goût 
du vin de l'Aube. 

L'imitation à bon marché, ça se fait dans tout, 
aujourd'hui. Il y a velours de soie et velours de 
coton. On vend mille bouteilles à trois francs pour 
une à dix. Nous ne sommes plus sous Louis XV. 
Vous allez contre votre temps. Vous êtes des 
réactionnaires. Ce que vous empêcherez de faire 
à Reims et à Epernay, on le fera en Allemagne. 
C'est toujours le client qui a raison parce qu'il paie. 
Ils sont des millions pour acheter à trois francs... 

Il ne put achever de boire tranquille son verre 

{)ayé. Des hommes injurieux le poussèrent dans 
a rue et se tinrent sur la porte pour insulter sa 
marchandise : 

— Tes clients, c'est des lampes à pétrole. 
Posier osa en plein jour prendre la bride des 
chevaux de M. de Gimblet qui amenaient de la gare 
douze fûts de vin de Midi. 

Les gens de Berny eurent regret à avoir si peu 
profité de cette occasion de rincer leurs pavés, 

171 



LA PEINE DES HOMMES 

comme ceux de Damery et d'Haut villers qui 
cessant de se chauffer aux ceps arrachés des vignes 
malades, utilisaient le loisir de leur hiver sans 
viande à fracasser des bouteilles et à défoncer des 
fûts, ce qui avait décidé la Chambre des Députés 
à voter les mesures complémentaires de la délimi- 
tation. 

Le Parlement, valet des émeutes, se précipitait 
aux décisions où l'agitation publique le poussait à 
coups de pied, car le 1 1 avril on eut la nouvelle 
à Berny, à sept heures du soir, que le tumulte de 
l'Aube avait été suffisant pour déterminer leSénatà 
voter le principe de la suppression des délimitations. 

Toutes les maisons vidèrent leurs hommes sur 
la place où Posier claironnait le rassemblement. 
Des femmes pleuraient, connaissant les détermina- 
tions redoutables des vignerons à la chance vaincue. 
D'autres, jointes aux hommes, criaient plus fort 
qu'eux. Les lumières s'éteignaient aux fenêtres de 
M. de Gimblet. Un caillou, venu de l'ombre, 
posa sur le gros bruit du remuement de la foule, 
l'accent aigu du verre émietté. La contagion de 
violence ne se fit pas. La galopade d'un qui voulait 
ne rien voir mourut dans la distance. Les rues 
obscures absorbèrent lentement la foule aux cris 
rares. 

Sur la colline, au-dessus du château de Madame 
Veuve Poirette, un feu brûla, grandit sa flamme, 
complice à d'autres flammes qui crêtaient les 
coteaux. 

172 



VIN DE CHAMPAGNE 

Deux bombes paragrêles insultèrent les étoiles 
dont la domination sereine veillait sur les hommes 
en révolte. Un vol nocturne de migrateurs prin- 
taniers fouetta de sifflements le silence des hésita- 
tions. Puis la course des gros souliers buta contre 
la porte des celliers de M. de Gimblet où une 
masse de forgeron tira plainte du bois entamé. 

L'outil du frappeur vidait autour de 1 homme 
l'espace de sa volée. Rien n'aidait le destructeur 
suffisant que les cris et les rires de ceux pour qui 
le temps était venu de donner à mordre à leur 
misère enchaînée. 

Des torches mouchées à terre de leur morve de 
braise redressaient leur flamme avivée qui passa 
première par la porte aux ferrures détruites. 

Les porteurs en donnaient clarté aux acharnés 
en pleine joie, rués aux piles de bouteilles où 
battaient les marteaux. 

On parlait de chauffer la tisane de M. de Gim- 
blet, ce qui était mettre le feu à son établissement 
de Champagne pouilleux. L'odeur du vin vert de 
Touraine venait des tonneaux débondés dont le 
ruissellement alimentait le lac tenu par les parois 
cimentées de la cave où Posier sonnait la charge. 

Les femmes aux pieds mouillés se sauvaient 
casser des bouteilles et rire à fureur contente malgré 
le danger de ce jeu où Tain déjà saignait, la ,main 
taillée. 

Picart pesait d'un long échalas sous les lattes 
d'entreillage et précipitait au sol des rangées 

173 



LA PEINE DES HOMMES 

entières dont l'éclatement lui crachait à la figure. 

M. de Gimblet, incapable à relever comme 
P. K. Hartmann les cuvées pauvres par un trésor 
de grands crus : 1893, 1904, ne livrait à ses meil- 
leurs clients, dans de la verrerie allemande, que 
des vins de Tannée, sans velours, dont la giclée 
folle allait au plafond. 

Les bouteilles de vins blancs communs, mous- 
seux par charge de sucre ou addition d'acide car- 
bonique pur, claquaient comme fusils et lançaient 
leur bouchon de limonade à une hauteur que le 
bon Champagne n'aurait pu atteindre. 

Personne ne venait au secours de la marchan- 
dise. Un chien répétait son aboiement derrière la 
grille de la maison sans lumière. Un homme sortit 
mitrailler la bête : 

« Bois. Il y a assez longtemps que tu gueules. » 

Le hurlement du gardien grandit. Ses bonds 
frappaient la plinthe en fer de la grille vibrante. 

Des vigneronnes, angoissées departirsans profit 
à tant de dégât, cherchaient quoi voler et fuyaient 
courbées au poids des bouteilles. Duvigneaut 
secoua sa femme qui perdit son butin comme un 
prunier ses fruits et il blâma son regret : 

« T'es maline. Et si on trouve ça chez nous ? 
Faut pouvoir dire qu'on n'a rien vu. » 

Les coqs annonçaient minuit. Un homme 
réclamait des porte-torches à éclairer son travail 
sur le mur où il traçait au goudron : Pétrole, sur 
l'inscription capitale : Champagne. 

174 



VIN DE f CHAMPAGNE 

Les paniers d'emballage et les fûts crevés 
s'alignaient en une barricade où les saccageurs des 
étages additionnaient les machines de fabrication. 

Le feu dominant le village continuait son signe 
aux collines illuminées. Aux fenêtres éclairées du 
château, l'ombre des serviteurs indiquait le guet 
armé vers la route où n'avançait pas la révolte 
satisfaite à déchirer la fortune du fraudeur. 

Le rire du jour tenait tout le ciel quand les 
dragons touchèrent le village où les gens tran- 
quilles aux portes leur souhaitaient bienvenue et 
leur offraient du vin frais volé. 

Les cavaliers évitaient les enfants heureux de ce 
spectacle où jouaient leurs prunelles agrandies. 
Un peureux, abrité à une jupe, ne regardait que 
d'un œil écarquillé de crainte et luisant de plaisir. 

Le défilé des vignerons devant les dragons 
patients s'accomplit, rythmé par le clairon de 
Posier, et prit la route où déjà était la foule des 
autres communes. 

Les villages s'envoyaient des tocsins. Le batte- 
ment des cloches et des tambours mesurait la 
marche rapide, sur les chemins des coteaux, des 
hommes dont beaucoup ne se croyaient dociles 
qu'à l'ordre fédéral de se réunir à Ay en protes- 
tation contre le vote du Sénat. 

Rothschild ajoutait à leur colère trouble sa 
volonté nette de pillard rieur et flairait un bon 
jour venu pour ceux qui n'avaient rien à perdre. 

Par les chemins des vignes venaient les hommes 

175 



LA PEINE DES HOMMES 

de Versy, de Lude et de Verzenay. On savait que 
ceux de Venteuil, de Damery, de Cumières sui- 
vaient la Marne. Toute la misère de Champagne 
accélérait sa marche à sabots, à pieds nus et à 
souliers ferrés, contre Epernay, ville trop fière de 
sa rue du Milliard. Des hommes qu'aucune soli- 
darité n'obligeait à calculer leur allure sur celle 
d'un groupe, avançaient plus vite. Rothschild fai- 
sait du pas gymnastique, malgré le poids de deux 
bouteilles dont les têtes dorées s'humiliaient 
hors du drap déchiré de ses poches, vastes au 
butin. 

Un vigneron de Damery menant par le guidon 
sa bicyclette, haussait d'orgueil sa figure marquée 
par la privation de sommeil : 

« Avant le jour, il n'y avait plus un litre de 
vin de fraude chez nous. On en a soûlé les 
poissons de la Marne. »" 

La décision des hommes s'augmentait d'avoir 
osé leur rêve ; ils nourrissaient de leur volonté 
accomplie la force de leur volonté future. Minou- 
flet posait Berny en exemple à Ay : 

« Il n'y a que ces fainéants-là qui n'ont rien 
fait cette nuit. Des dormeurs !» 

Près d'Epernay, la cavalerie tenait bien les 
chemins où la veille avait travaillé le sabre du 
31 e dragons qui comptait des engagés volontaires 
parents des richesses de la ville. 

La foule tassée rugit aux chasseurs clôturant 
de leurs chevaux la route devant Ay. Un échalas 

176 



VIN DE CHAMPAGNE 

projeté en javelot toucha les soldats calmes oui 
flattaient leurs bêtes émues du grand bruit des 
sifflets, des cris et des clairons accordés à sonner 
la charge. La foule coula, amusée de sa ruse, 
dans les terrains des vignes dont les pieux serrées 
interdisaient l'allure de la cavalerie. Derrière 
les soldats qui supportaient d'être inutiles, les 
vignerons s'animèrent à chanter, guidés par leur 
drapeau tricolore, roulé sauf le rouge selon l'expé- 
dient révolutionnaire. Les villages appauvris enva- 
hissaient le bourg riche mal gardé par la nécessité 
de défendre à Epernay les plus grosses rentes. 
Les premiers venus, qui avaient écouté au préau 
d'école les hommes de la Fédération, haïssaient 
leur conseil de ne pas se masser en cortège donné 
trop tard à ce peuple irrité dont la main serrait 
son bâton. 

Les trous de misère, les cachettes à meurt-de- 
faim ne tenaient plus un homme abrité ; ils 
venaient à course allègre, lesmordeurs de tranquil- 
lité. Ceux dont les doigts n'avaient jamais touché 
aux vignes que pour y voler du raisin criaient le 
plus fort : 

« Mort aux fraudeurs ! » 

Des paillassons, abritant des gelées les bourgeons 
craintifs, brûlaient sur la côte. 

La vengeance s'aidait de torturer les plantes, 
mais les hommes du terroir réprouvaient 1 attaque 
de la vigne que la joie de leur vie était à voir 
sourire. 

177 12 



LA PEINE DES HOMMES 

Des sans-regret applaudissaient la fumée de 
désastre et criaient des insultes contre la maison 
d'Epernay disqualifiée par sa Carte bleue, 4 francs. 

La manifestation ordonnée par le souvenir mili- 
taire des hommes orgueilleux de montrer leur 
habileté prenait ordre de régiment en marche 
derrière 1 équipe des tambours et des clairons. 
Les boulevards ceinturant le bourg donnèrent 
aisance à la foule hérissée d'échalas portés sur 
l'épaule droite. Le tir d'un peloton à la haine bien 
visée, frappa de gros cailloux la maison négociante 
dont la clôture portait trace d'une attaque de 
nuit. 

Les chasseurs démis de leur vaine garde paru- 
rent au trot, drainant le boulevard d'un rang de 
chevaux tendu de maison à maison. Les ouvertures 
hospitalières et les rues d'asile avalaient les femmes 
dont les jupes relevées pour la course folle mon- 
traient les mollets agiles. Celles précipitées au sol 
fournissaient de grands cris . La solidité des hommes 
aux échalas soulevés brisa l'allure de la cavalerie 
rectiligne; les soldats entourés d'agression taillaient 
dans le tumulte. 

Donnant du bâton de bois forte réponse aux 
bâtons de fer, les vignerons sabraient de l'échalas 
à la tête des hommes et aux naseaux des chevaux. 

L'élan des bêtes mises au galop trancha la foule 
remuée par le travail de la cavalerie aux carabines 
silencieuses. Sur le boulevard purgé, la charge 
revint, en alignement rétabli, et soumise aux 

178 



VIN DE C H A M P A G N E 

cailloux des fuyards hissés sur les murs de sou- 
tènement des terres à vignes. 

Des hommes touchés par les sabres souffraient 
entre les camarades qui les évacuaient aux maisons. 

Rothschild montrait de grandes ressources dans 
ce métier inattendu. Venu pour la joie de voler, 
il se donnait le luxe d'essayer de tuer. Il mitrail- 
lait de boulons un officier de chasseurs au sourire 
rouge par sa joue saigneuse. 

L'émeute enfuie emplit le bourg où Midi sonné 
n'offrait pas assez de vivres à tant d'hommes 
affamés par le remuement et énervés de leur nuit 
sans sommeil. Un parleur qu'on ne connaissait 
pas dans le pays en indiquait les ressources incen- 
diaires et méprisait le peu de besogne faite : 

« Vos bombes paragrêles, vous les gardez pour 
le 1 4 juillet ? Et le goudron qui est en tas devant 
vos vignes ? Et votre sulfure de carbone. » 

Ses discours excessifs mais son regard calme 
montraient son entraînement au métier de con- 
seiller le désastre. 

Midi sans pain laissait trop boire les hommes 
travaillés de malaise. Rothschild généreux donnait 
de sa miche à un qui n'avait que du vin ; écono- 
misant son couteau pour les chevaux vivants, ses 
dents lui suffisaient à en déchirer du mort, pré- 
senté en saucisson dont il avalait la peau. Ses 
joues prenaient couleur fine d'enfant frais tant de 
faire ce bon repas que de la joie de l'avoir genti- 
ment volé. 

179 



LA PEINE DES HOMMES 

Une discipline dont on ne connaissait pas le 
chef établissait l'assaut de la maison deux fois 
attaquée. La porte battue d'une poutre de charron 
creva devant l'émeute reconstituée qui hurla son 
plaisir fou d'entrer par la brèche. Le vin d'Ay 
donnait sa mousse. 

Les stratèges révolutionnaires utilisaient à barrer 
la rue les camions tirés des écuries, les muids 
défoncés qui saignaient leurs dernières gouttes et 
les meubles précipités des fenêtres. Le rideau d'un 
berceau gerbe sur une armoire aux glaces aveu- 
glées orna d'un drapeau de dentelle la vengeance 
dont la gueule croquait le bourg. 

Les cavaliers avancés à dépecer la barricade 
s'écartaient des volées de bâtons. Rothschild jetait 
de loin des tessons de bouteilles choisis aigus. 
Les édredons .encore sur les lits par ces nuits 
fraîches, crevés aux fenêtres, masquèrent de duvet 
les soldats vaincus par l'essaim candide où leur 
défense perdait vue. Ils en mangeaient. Ils recu- 
laient, commandés à la retraite plutôt qu'à l'obsti- 
nation contre la foule résolue où il faudrait tuer. 
Les revolvers des officiers logeaient aux étuis clos. 
La fumée d'une noirceur majuscule annonça l'usage 
du goudron détourné de son utilisation viticole à 
créer contre la gelée des nuages artificiels. Le jeu 
magnifiaue du feu amusait Rothschild et tous les 
claque-au-bec aux joies rares. 

La flamme domina de splendeur la foule déli- 
rante dans son rêve de punir le profiteur. Des 

180 



VIN DE CHAMPAGNE 

glaneurs d'échalas en nouaient, aux collines, des 
Fagots, dont ils nourrissaient les brasiers. 

Rothschild grillait son poil jouilleux en sauvant 
pour ses dents rieuses la plus belle des poules 
clôturées qui rôtissaient vivantes. 

Le bougre, vivant sa meilleure heure, posait 
l'austérité mise par la disette à son corps mortifié. 
Privé de théâtre, il souhaitait le spectacle du 
château flambé de Madame Veuve Poirette. 

Tant de haine surprenait les riches, habitués 
à bien vivre sans songer que le feu à leur maison 
amuserait la Misère qui passe. 

Le bris des bouteilles détonantes pavait de tes- 
sons épais le boulevard incendié où la cavalerie ne 
tentait aucune approche. 

Les défenestreurs fournissaient aux trieurs de 
profit les couteaux-réclames, l'outillage de fabrica- 
cation et le coffre-fort d'une maison allemande dont 
la porte défaite livrait des titres chiffrés en marks. 
Des bouteilles bien choisies désaltéraient les fré- 
nétiques suants, buveurs de bière de hêtre des 
villages pauvres à qui la ruine ôtait depuis trois ans 
le goût des piquettes roses. 

Des bouffées d'étincelles montaient rire au ciel 
à l'écroulement des chais qui rendaient sous la 
flamme leur vin violent. La volupté de voir abî- 
mée la fortune ennemie apaisait la foule fatiguée 
de saccage. On savait l'avance des dragons 
d Epernay en chasse sur les routescontre les 
vignerons derniers à venir des villages. 

181 



LA PEINE DES HOMMES 

La nuit offrit son ombre étoilée à la retraite des 
paysans fiers de leur justice. 



* 
* * 



Dans les caves de P.-K. Hartmann, deux choi- 
sisseurs miraientles bouteilles vieillies. Leur salaire 
journalier augmenté de vingt-cinq centimes depuis 
) I émeute d'Ay, ils continuaient leur vie soumise à 
l'humidité des crayères et à la fortune de la grande 
marque. 

Une ampoule électrique pendait entre eux, 
éclairant leurs gestes en relief sur l'épaisse obscu- 
rité du berceau aux voûtes basses, noircies des 
végétations de la moisissure. 

La transparence du vin limpide dans les bou- 
teilles vertes les faisait paraître vides. Le dépôt, 
formé en pièce de dix centimes, touchait le bou- 
chon. Celles où un atome nageait, retournaient au 
pupitre. Les bouteilles pures, placées sur pointe 
dans les cases des mannes venaient au chantier 
de dégorgement installé dans une cave cimentée. 
Le fonctionnement des machines y produisait 
un cliquetis de métal dominé par la détonation des 
champenoises débouchées. 

Depuis les berceaux lointains, les porteurs 
amenaient sur des poussettes les vins à travailler, 
parcourant de grandes distances à travers les puits 
blafards et les galeries noires où ils se guidaient 
aussi sûrement qu'un passant dans une rue 
familière. 

182 



VIN DE CHAMPAGNE 

Un homme plaçait le col des bouteilles renver- 
sées dans les cases d'un appareil frigorifique. En 
trois minutes, le dépôt se formait en glaçon. 

Les dégorgeurs, poussant avec une pince en 
patte de homard le bouchon dégrafé, visaient dans 
le flanc ouvert d'un tonneau en guérite, droit sur 
fond. L'explosion expulsait derrière le bouchon le 
dépôt glacé ; l'ouvrier habile à couper la sortie du 
vin baissait à deux pour cent la perte en liquide. 
A côté d'un vieux dégoreeur maître de son tour 
de main, un débutant clignait à l'explosion et 
éloignait la bouteille, accélérant par la secousse la 
vidange, et la perte du gaz. Le \ieux, poussant le 
bouchon à fleur de goulot, le retenait du pouce 
pour le lâcher d'un seul coup et créer un départ 
vif à rejeter le dépôt entier. 

Si le vin fuse et gicle, la bouteille est manquée. 
Le battement du bouchon meurtrissait le pouce 
engourdi des hommes aux mains mouillées de vin 
glacial. Le raidissement de l'onglée ôtaitaux doigts 
l'agilité d'éviter les blessures douloureuses à la 
chair frigorifiée. La maison calculait ne perdre que 
vingt bouteilles sur mille dégorgées en un jour 
par chaque ouvrier, alors que l'ancienne méthode 
de débouchage à température ambiante, d'un tra- 
vail plus confortable, projetait trois à cinq pour 
cent de liquide. 

La bouteille purgée du glaçon bavait un peu 
de sa mousse blanche sur le tonneau de déchet 
que M. P.-K. Hartmann disait céder à M. de 

183 



LA PEINE DES HOMMES 

Gimblet, marchand de tisane. L'ouvrier cherchait, 
en flairant le vin, la prime de cinquante centimes 
par bouteille sentie mauvaise : rinçage manqué ou 
bouchon vicieux, puis passait la champenoise 
refermée au doseur qui la rouvrait pour y ajouter 
la liqueur d'expédition faite de vin fin, de cognac 
et de soixante pour cent de candi. 

Des apprentis maniaient les blanches machines 
d'argent et de verre qui dosaient automatiquement 
la douceur : huit pour cent le goût français ; dix 
l'allemand ; vingt pour les Russes, ours gourmands 
de miel. Des garçonnets additionnant à la main les 
très petites mesures, versaient le sirop blond avec 
une louche d'argent de quatre dixièmes de centili- 
tre dans les cuvées anglaises titrées à un demi pour 
cent : « Dry. »Les meilleurs vins restaient «Brut », 
sans remplacement du sucre converti par la fermen- 
tation en alcool. Les crus parfaits seuls osaient 
cette nudité où le sirop n intervenait pas pour 
masquer les vices. 

Les boucheurs, à autorité de chef de chantier, 
manœuvraient les machines à mouton sur des 
lièges d'Espagne valant trente centimes pièce, 
enfoncés d'un tiers pour le continent, plus profon- 
dément pour l'exportation. 

Les bouchons marqués au feu Hartmann et C ie 
entraient en trois coups de broche, de leur demi- 
longueur dans les goulots de la cuvée anglaise. 
Un ficeleur les ployait sous la croix de deux brins 
de corde blanche qu'il nouait de ses mains rapides. 

184 



VIN DE CHAMPAGNE 

Sa machine, un simple levier de force, les tendait 
jusqu'à écrasement du liège. Les vieux ouvriers 
soutenaient le goût des clients britanniques dont 
l'esprit conservateur n'accueillait le Champagne 
que sous l'ancien bouchage à la ficelle. Il serrait 
mieux et ne rouillait pas. On le complétait à la 
machine par un muselet de trois brins de fil de fer 
étamé. 

Dans un chantier tenu à rendre mille bouteilles 
par jour, cent champenoises subissaient en une 
heure cinq paires de mains. Les hommes, assis / 
dans la fraîcheur du caveau, se fatiguaient peu à ( 
répéter mille fois par jour le même geste. Mais le 
souterrain les abîmait. Les lampes électriques pro- 
jetaient le reflet de leurs gestes sur le miroir humide 
du sol cimenté. 

Le signal de midi arrêta le craquement des 
mécaniques. Les ouvriers, déposant leur tablier 
blanc, montaient les quatre- vingts marches de 
l'escalier de sortie aux arêtes usées à chaque 
extrémité par le piétinement des hommes qui se 
tenaient aux rampes. Il ne passait au milieu que 
les apprentis encore amoureux de courir. 

Les remueurs, arrivant des galeries lointaines, 
sortaient les derniers. Le personnel monté des 
caves rencontrait dans la cour celui des celliers et 
les femmes de l'atelier d'habillage. Tous passaient 
sous l'arcade en pierre de taille de la grande 
entrée ornée de l'inscription dorée : « Hartmann 
et C le ». Leur foule en habits pauvres déparait le 

185 



LA PEINE DES HOMMES 

décor magnifique des bâtiments luxueux, d'où 
sortait l'automobile patronale. Un jeune qui 
demeurait loin et voulait la joie de manger chez 
lui suivait la vive voiture à course imprudente qui 
le rendrait suant pour le retour dans le souterrain 
où le froid embusqué tenait ouvertes ses mains 
inévitables. 



* 
* * 



M. W. N. Balcombe représentait à Londres la 
marque Hartmann. Il achetait ferme chaque année 
trois cent mille bouteilles et les revendait par 
l'intermédiaire de sous-agents dans toutes les 
parties du monde. 

Il vînt, en décembre, déguster les cuvées « goût 
anglais ». 

Le cabinet de M. Hartmann contenait trop de 
bronzes : des chevaux cabrés, des guerriers bran- 
dissant leur glaive, des femmes sérieuses, nues. 
Devant une tenture de gros velours rouge luisait 
le buste du kaiser moustachu, en métal massif. 

On appréciait la discrétion de ce culte du Fétiche 
après avoir vu, dans Reims, un monstrueux aigle 
impérial sur la porte « goût allemand » en bronze 
et culots de bouteilles, du plus grand négociant 
de Champagne, officier de réserve dans 1 armée 
prussienne. 

M. Hartmann et Mr. W. N. Balcombe se 
saluèrent avec un plaisir apparent. 

La figure de W. N. Balcombe marquait cin- 

186 



VIN DE t CHAMPAGNE 

quante ans. L'habitude de garder les dents serrées 
faisait paraître plus maigres ses joues tendues par 
les os maxillaires. 

Pendant les politesses, un valet allemand au 
visage immobile approcha une table de marbre 
ornée en incrustation de la marque Hartmann : 
une banderole à la devise de Champagne « Passe 
avant li meillor ». 

Il posa des verres en cristal à pied court, plus 
étroits de bord que de fond, et déboucha les 
échantillons frappés dans deux seaux d'argent. 
Un parchemin agrafé au goulot portait le détail 
des cuvées. La mousse du Berny, assagie par 
quatre ans de cave, sortait sans violence, abon- 
dante et fine. W. N. Balcombe mira le vin, but 
Î)eu et avec lenteur, puis laissa penser sa bouche, 
ui répéta, par deux gorgées, le goût du vin et 
enfin le loua par un discours d'un mot : 

« Oui. » 

Le prix : sept francs cinquante gare Reims, . 
l 'étonna par cette augmentation de cinquante cen- ( 
times pour quoi il bougeait le front à contre-sens 
de M. Hartmann qui, affirmant son idée par un 
balancement continu de sa grosse tête à cheveux 
ras, fixait sur W. N. Balcombe ses yeux bleus 
largement cernés de bistre par un trouble fonction- 
nel, car il atteignait soixante ans et sentait la 
fatigue : 

« Les temps sont changés. Les vignerons nous > 
ont aidé contre les grosses maisons de fraude et / 

187 



LA PEINE DES HOMMES 

quelques centaines de petits négociants exploitant 
en chambre une raison sociale déposée qui n'exis- 
tait qu'en publicité. Ces messieurs posaient des 
affiches et revendaient des bouteilles habillées à 
leur nom par les chimistes d'Epernay. 

Mais d'avoir frappé sur le fraudeur a donné de 
l'insolence aux paysans. On les a trop acquittés. Ils 
vont garder l'habitude de bousculer ceux qui les 
gênent. La prochaine fois, ce sera nous. On a dû 
leur acheter le raisin de la dernière vendange cin- 
quante pour cent plus cher que les cours précédents. 
Moi, je ne peux pas vous augmenter mes prix de 
cinquante pour cent. Cette année, je hausse de 
cinquante centimes par bouteille ; 1 année prochaine 
encore un peu, mais je réduirai le taux du raisin. 
Je dois refaire tous mes prix. » 

W. N. Balcombe aux longs bras immobiles pen- 
dant en câbles noués à ses hautes épaules ne remua 
dans son visage fixe que ses lèvres sans poil : 

— Vous reprenez sur moi le pourboire de ceux 
qui vous débarrassent de la concurrence. Mais 
contre moi la concurrence reste. 

Il cita des maisons de Reims et d'Epernay qui 
livraient franco Londres du champagne à quinze 
shillings la douzaine. 

M. Hartmann ôta valeur à ses craintes : 

— Qui boira ce vin à quinze shillings la dou- 
zaine ? Quelques yoyous de Londres ?... L'Angle- 
terre est le premier pays du monde pour apprécier 
le bon champagne. On ne vous fera pas avaler de la 

188 



VIN DECHAM PAG N E 

limonade comme aux Français, qui aiment les 
rinçures de fûts, bien sucrées. Je revends les 
miennes aux maisons qui fournissent Paris. 

Les fraudeurs achèvent de gagner de l'argent 
avec leur stock. Mais le titre Champagne va sauter 
de leurs étiquettes. 

La délimitation donne à ma marque une con- 
sécration qui vaut cher. » 

L'affaire conclue avec plus de discours qu'à leur 
habitude, ces messieurs prirent l'ascenseur pour 
chercher sur la terrasse appétit à dîner ensemble. 
M. Hartmann aimait donner le spectacle de sa 
propriété : 

Au delà du parc en ceinture au palais marmo- 
réen commençait l'alignement des bâtiments de 
travail ; les celliers aux longs toits clôturaient les 
cours vastes où les cavistes en tabliers blancs rou- 
laient des tonneaux. Des capots vitrés couvraient 
l'orifice ancien des crayères humides occupées par 
trois cents hommes au travail sur le vin du maître. 
Les toits jumelés des hangars à bouteilles suivaient 
ceux des écuries pour quarante chevaux. Le bruit 
des maillets assénés montait de l'atelier des travaux 
accessoires. 

L'été, les amoureux gravaient leurs prénoms au 
canif sur le long mur en moellons de craie qui 
fermait le domaine sur la route de Châlons, puis 
tournait pour défendre sur le coteau la terre dont 
Hartmann disait, le doigt tendu : 

« Ceci est à moi. » 

189 



LA PEINE DES HOMMES 

Une cavalcade du 16 e dragons longeait la clô- 
ture, au trot vers les casernes proches d'où venait 
la musique fêlée des trompettes. Des casques de 
soldats rentrant au quartier pailletaient le boule- 
vard Pommery ; les pantalons écarlates se voyaient 
de loin. 

Les routes blanches de la Marne crayeuse divi- 
saient la campagne grise égayée par le disque rouge 
de la ligne de Mourmelon. Vers Reims, le vaisseau 
' de la cathédrale dominait la mer des maisons. 

M. P. K. Hartmann railla la pauvre clientèle : 
« Le Français n'apprécie que le champagne vendu 
par un duc, un comte ou une veuve. Il ne sait pas 
boire. Le mousseux l'amuse, il veut que le bou- 
chon marque le plafond et que les femmes se 
bouchent les oreilles. Il le débouche pour le bruit, 
à la fin du dîner. Alors, le goût fatigué de man- 
geaille, il avale n'importe quoi. Il satisfait sa vanité 
plus que sa gourmandise : « Il y a eu du Cham- 
pagne. » C'est pour le goût de cette clientèle que 
M. Raude a marié sa fille à M. de Borodino et 
créé l'étiquette « Champagne duc de Borodino ». 
La France républicaine donne vogue aux liqueurs 
distillées par les religieux et aux mousseux fabri- 
qués par les descendants des maréchaux de 
Napoléon. 

W. N. Balcombe fit suivre la supériorité de sa 
race : — Le Français est frivole, l'Anglais ne 
prend pas le Champagne pour rire, avec les 
douceurs, mais au commencement du repas. Son 

190 



VIN DE CHAMPAGNE 

palais, reposé, ne se trompe pas. Il lui faut un 
bon vin. 

Il est heureux pour la Champagne qu'il y ait 
un roi en Angleterre et des lords. Parce que vous 
vivez ici dans une démocratie, vous avez bien du 
mal à défendre une industrie de luxe. En France 
on n'aime pas les riches. 

M. P. K. Hartmann montra soudain un grand 
contentement : 

— lia fallu une émeute de paysans républicains 
pour nous débarrasser de la démocratisation du 
Champagne. La clientèle médiocre va être tour- 
mentée dans ses habitudes. Les millions d'hommes 
qui buvaient du faux grand vin s'humilieront à 
n'avoir plus sur leur table de bois plaqué que du 
Mousseux anonyme. Ou ils paieront, ou ils accep- 
teront leur rang. » 

M. W. N. Balcombe semblait réfléchir à ces 
paroles qui projetaient une clarté brusque sur des 
immensités inattendues mais il se révéla capable 
de la bonne méthode de ne penser qu'à une chose 
à la fois : 

— Si nous faisions affaire pour cinq ans au prix 

maximum de sept cinquante. Puisque vous allez 

travailler à la baisse du prix du raisin... 

* 
* * 

W. N. Balcombe demanda au mois de Juin 
l'expédition sur Londres d'une première fraction 
de dix mille bouteilles de sa cuvée réservée. 

191 



/ 



LA PEINE DES HOMMES 

Droites dans les paniers à six cases, elles arri- 
vaient au jour, salies par cinq ans de ténèbres. 

Les femmes payées deux francs cinquante à 
trois francs vingt-cinq par jour aux divers travaux 
de parure de la bouteille menés dans le cellier 
d'habillage les appropriaient à l'éponge. Les habil- 
leuses travaillaient à califourchon, à deux en vis-à- 
vis, la colle et les feuilles d'étain à trente-deux 
francs le mille posées entre elles. 

Elles paraient la champenoise, lissant des deux 
mains sur le goulot pour cacher au consom- 
mateur les quatre centimètres de vide sous la 
bague, chambre d'explosion où logeait le dégage- 
ment d'acide carbonique entre le liquide et le 
bouchon. 

Elles appuyaient le culot sur leur ventre protégé 
par un coussinet de jute. Maniant quinze cents 
bouteilles par jour, elles pressaient autant de fois 
sur leur sexe et trouvaient à cette posture d ona- 
niste la possibilité de supprimer les grossesses 
jusqu'au moment où elles passaient s'asseoir plus 
convenablement à la fabrication des muselets ou 
au marquage au feu des bouchons. 

La première plaçant le capuchon, une autre 
l'étiquette, la dernière la collerette, elles alignaient 
les bouteilles coiffées d'or, d'argent, d'ébène, ou 
encore de laque par des capsules de métal à quatre- 
vingt-dix francs le mille. 

La cuvée de W. N. Balcombe portait en or sur 
blanc : 

192 



VIN DE CHAMPAGNE 

Spécial Cuvée 

P. K. HARTMANN and Co. 

190... 

La collerette tenait la devise : « Passe avant li 
meillor. » 

M. Hartmann avait dû défendre sa marque 
contre les imitateurs. 

Un négociant avisé s'associa un commis nommé 
Hartman, pour user de son nom sur des bouteilles 
achetées un franc cinquante aux fabricants d'Eper- 
nay qui habillaient leurs produits à toutes marques. 

Hartman ne connaissait ni vignes, ni caves ; il 
vendait deux syllabes sur du papier doré. 

Hartmann, avec deux n, plaida, obtint l'obliga- 
tion pour Hartman, un n, de s'annoncer « Maison 
fondée en 1902 ». 

Hartman n'en fit pas de plus mauvaises affaires. 
Il plaçait beaucoup à Paris dans les établissements 
de nuit qui subventionnent les courtisanes raco- 
leuses du client capable d'étancher leur soif de 
grand cru. On leur versait, par confusion du nom 
célèbre, la tisane Hartman payée trois francs et 
revendue dix-huit à ces hommes soûls, ce qui était 
de plus grand bénéfice que de compter vingt le 
Hartmann authentique acheté neuf francs. 

Hartman cacha une pièce de cinquante centimes 
sous ses capsules et confia ce secret aux garçons. 
Sa vente monta en un an à cinq cent mille bou- j 

193 » 



LA PEINE DES HOMMES 

teilles. Il n'en voyait pas une. La maison d'Eper- 
nay expédiait directement. 

M. P.-K. Hartmann conduisait plus sérieuse- 
ment sa publicité. Il approvisionnait ses vendeurs 
à la commission en France et ses agents à 1 étran- 
ger de couteaux de poche, de seaux à glace en 
simili-argent, de tableaux-réclame sur carton glacé. 

Leur exposition rétrospective ornait le mur au 
pied duquel les ouvriers rapides habillaient de 
paillons les bouteilles chemisées de papier rouge. 

Ils les couchaient par deux rangs de six dans 
des caisses sur lesquelles ils appuyaient à pieds 
joints avant de clouer le couvercle inscrit au feu : 
. W. N. Balcombe, London. 

D'autres portaient des noms de pays lointains : 
Mexico, New- York, Johannesburg.^ 

Des vanniers, maniant une alêne d acier luisante 
de grand usage liaient d'osier rouge les paniers 
blancs pour 1 expédition continentale. 

L'odeur du bois roussi venait du fourneau où 
un homme guidait sous la presse les planches à 
marquer à chaud. 

M. Erwing, employé à deux mille francs par 
an, contrôlait le départ de l'envoi Balcombe. Des 
ouvriers, aux manches retroussées, 
caisses, adresse en dessus, par cinq de 
les camions à deux chevaux, celui n° 
Picart, heureux à trente-cinq ans de la place fixe, 
cinq francs par jour. 

Les lourdes voitures, sortant par la porte monu- 

194 



^osaient les 
lauteur, sur 
1 guidé par 



VIN DE CHAMPAGNE 

mentale, gagnaient au trot de leur fort attelage la 
gare petite vitesse où la marchandise prenait le 
rail, par wagons complets adressés à M. Desvides, 
transitaire à Calais, pour M. W. N. Balcombe, 
10, Saint Edward 's lane, Londres. 

Picart régularisait son habitude de l'apéritif 
qu'il prenait, après l'expédition, au café Blondel 
où, ce matin, il rencontra Tain, le vieux Moreau 
et d'autres hommes des vignes à qui le débitant 
faisait l'offre : 

« Qu'est-ce qu'il faudra vous servir ? » 

Madame Blondel vint s'appuyer au billard et 
dit qu'il était temps : midi et quart, de passer à 
table. Posier manquait. L'affirmation : 

« Il est toujours le même. » 
prouva l'habitude des friands repas permis par la 
dernière récolte. Madame Blondel jura que le 
gigot rendait le sang. Sa figure, vernie d'un peu 
de sueur, portait l'orgueil d'avoir préparé à bien 
manger. 

M. Blondel perfectionnait au billard sa force à 
gagner des tournées. Traité, main sur l'épaule, par 
les vignerons sortis de misère, il devait beaucoup 
réfléchir pour trouver comment tenir dans le 
respect du grand négociant ces hommes aux dettes 
payées. 

Picart nommé par un vigneron un peu ivre 
dont les verres de vin rouge avaient posé sur le 
marbre blanc des circonférences sécantes s'assit 
pour subir son discours à la langue épaisse : 

195 



LA PEINE DES HOMMES 

« Du moment qu'on ne méprise personne, 
c'est le principal. Mais les saligauds des saligauds, 
c'est ceux qui touchent la prime. Cette année le 
négociant est venu au-devant des vignerons. La 
Fédération a fait les prix. Il y en a qui ont traité 
seuls avec l'acheteur. C'est des saligauds. Mais les 
saligauds des saligauds... Ecoute bien... Tu 
m 'écoutes ? 

Picart dit : 

— ■ Je t écoute. 

L'homme biffa de sa paume les cercles de vin : 

— Le prix des grands crus fait celui des petits. 
Cumières à soixante-quinze pour cent d'Ay. Le 
négociant donne en plus une prime à Ay. Le vigne- 
ron d'Ay accepte le prix en comptant sur la prime. 
Moi, à Cumières, j'ai pas de prime.Tu comprends? 

Le Lorrain, mouillant son doigt au vin du 
marbre, traçait ses chiffres familiers : le numéro 
de son camion et celui de sa maison : 

— C'est un truc des gros pour vous tenir en 
bisque un sur l'autre. 

L'égalitaire à idée unique voulait de Tain droite 
réponse : 

— La toucherais-tu toi, la prime ? 
Tain parut mêler le regret à la négation : 

— J'ai encore rien touché. 

L'obstiné approchait sa figure où les paupières 
tombaient : 

— La toucherais-tu, que je te dis ? 
Il eut cette réponse : 

i% 



VIN DE CHAMPAGNE 

— La prime, la Fédération s'en occupe. 

Le questionneur imagea d'ordures sa formidable 
réprobation : 

— Si tu touchais la prime, tu serais pas bon à 
foutre dans les chiottes pour empoisonner la 
merde. 

Un homme revenait de chercher Posier : 

— Chez Leclerc il a dit qu'il venait ici. Il n'y 
est pas ? Il va venir. 

Il blâma le tumulte de madame Blondel, 
mécontente de perdre par l'attente la qualité de 
son travail de bouche : 

— Vous nous engueulez toujours avant de 
nous remplir le bec. 

Picart faisait une politesse à Tain : 

— On prend quelque chose ensemble ? 

M. Blondel « Consommations de premier choix» 
versa. 

Picart connut l'idée pourquoi madame Blondel 
suait : 

— On voudrait se mettre en coopérative. Ça 
n'est pas aisé. On est trop des hommes de chacun 
son bien. C'est au plus fier qui dira : « J'ai pas 
besoin de toi, j'ai ce qu'il me faut chez moi. » 

Celui qui est à deux cents mètres plus haut sur 
le coteau crache sur celui qui est moins au soleil 
et ne voudra pas mettre son raisin dans la même 
cuvée : « Le mien vaut mieux que le tien. » Le 
vigneron riche a peur que la coopérative fasse du 
bien à son voisin. 

197 



LA PEINE DES HOMMES 

Cette année, on a eu une récolte comme en 
1889 ou en 1904. La quantité et la qualité, tout 
y était. Les négociants ont payé. A Berny il est 
entré un million. Les hypothèques sont levées et 
il faut voir le fumier dans les vignes. 

Picart envia ce bien-être : 

— On vient faire la noce à Reims. Les vigne- 
rons vivent de jeu. Ça se dit. Tant qu'on perd, 
on endure, et quand on gagne la partie du soleil 
et du raisin, on fait belle vie. 

Il renifla l'odeur de cuisine : 

— Ça se sent ! 

Tain justifia la joie d'être ensemble : 

— C'est pas mauvais de mettre tous sa four- 
chette au même plat. Il y en a bien trop qui boi- 
vent leur vin chez eux. Si on était associables, on 
serait plus riches. La coopérative ferait le stock à 
notre bénéfice. Le vin de cette année vaudra le 
double l'année prochaine si la récolte est mauvaise. 
Le négociant gagnera la différence puisqu il a tout 
en cave. Il faudra peut-être encore quelques purges 
de misère pour faire rendre aux entêtés leur 
jalousie. Par la coopération, ça ira. » 

Le regret de madame Blondel : 

— Vous mangerez ce que vous mangerez, 
s'entendit sur les railleries de l'accueil à Posier : 

— Qu'est-ce que tu as encore foutu ? 
Il blâma tant d'intérêt à l'appétit : 

— Vous pensez qu'à bouffer. Moi j'ai des choses 
à vous dire. 

198 



VIN DE CHAMPAGNE 

. M. Blondel, inquiet de les connaître, figurait de 
l'indifférence par un limage de sa queue de billard: 

— Garde-les pour le dessert. J offre une flûte. 
Posier enroba de rire son insolence : 

— Je suis pas comme un brochet. On me prend 
paspar la gueule. 

Tain répétait au Lorrain l'espoir avec simplicité: 

— Ça ira, ça ira. » 



199 



Les wagons de Champagne étiquetés via Laon, 
Tergnier, Amiens, arrivèrent en deux jours à 
quatre heures cinquante, matin, à Calais-Triage 
par train 5.799. Débranchés en rampe, ils repar- 
tirent, attelés à la rame du quai ouest, pilotée sur 
les voies du port par le surveillant Martin, homme 
de grande expérience. 

Il plaçait des wagons pour l'embarquement 
depuis vingt-trois ans. Auprès de son entêtement, 
celui d'une mule semblait du miel. Il suivait droit 
son idée, sachant bien, depuis si longtemps qu'il 
l'expérimentait, que dans la réalisation une idée 
vaut mieux que plusieurs, parce qu'elle est une, 
et que pour satisfaire tout le monde il ne faut 
plaire à personne. 

Sollicité, menacé dès son arrivée sur le port, par 
les entrepreneurs de déchargement, transitaires, 
contremaîtres, tous avides de tenir leurs wagons 
avant le concurrent, il ne les écoutait pas. 

« J'attends, dit M. Merlin, un chargement de 
foin et deux arrivages de carottes. Si mon cargc 
manque la marée, j'écris à votre service central. » 

Cet armateur se flattait de diriger la plus grosse 
affaire du port. Tous les autres transitaires ayant 
d'eux la même opinion, le surveillant Martin fut 
abordé avec une semblable importance par M. Dar- 

200 



VIN DE CHAMPAGNE 

raïdou, qui lui demanda s'il se moquait du monde 
et pourquoi ses wagons de vins et de fruits confits, 
arrivés la veille, n étaient pas encore placés : 

« Une maison comme la maison Darraïdou 
n'attend pas. » 

Le vieux Martin, sifflant sa manœuvre ainsi 
qu'un bon chien, répondait doucement : 

« Tout à l'heure ! » ou bien : « Chacun son tour» 
et continuait méthodiquement ses aiguillages. 

L'approche de la retraite lui donnait une grande 
force. Les gens pressés usaient leur fougue sur 
sa sérénité. 

A hauteur du magasin où M. Darraïdou logeait 
son stock de vins en attente, deux grues travail- 
laient sur le vapeur « Cairnstrath » chargé de char- 
bon pour le Gaz Parisien. 

Derrière lui, un petit voilier de Norvège 
amenait de la pâte de bois aux papeteries de Blen- 
decques. Le bateau de M. Merlin le touchait. On 
y embarquait à dos, des marchandises pour Lon- 
dres : des légumes en sac, des grains ; des balles 
de foin dans le panneau d'arrière et de la paille 
pressée sur le pont. Deux vapeurs amarrés poupe 
à proue, signalés suédois par la croix jaune sur 
leurs cheminées froides, déposaient leurs charge- 
ments de bois blanc. Les passerelles touchaient 
terre entre les rails de la voie de l'eau où le sur- 
veillant Martin engageait les wagons à rouler en 
face du bateau de M. Merlin. 

Les déchargeurs, payés à forfait, ne se déran- 

201 



LA PEINE DES HOMMES 

geaient pas à cœur content. Courant, une planche 
à l'épaule, sur leurs ponts flexibles, ils narguaient 
le surveillant heurté à un entêtement frère du 
sien. Il refoula sa rame jusqu à toucher la première 
passerelle. Les hommes lui promirent de le jeter 
au bassin : 

« Vous nous rembourserez le temps perdu ? 
On touche pas à l'année, comme vous; trop payé !» 

Mais ils libérèrent la voie, car les choses qui 
doivent se faire ont une grande force. 

Martin ravitailla de wagons vides les bateaux 
pleins et de wagons pleins les bateaux vides. 

Puis il accueillit sans amertume M. Leroux, 
entrepreneur du « Cairnstrath », homme aimable, 
arrangeant, élu récemment conseiller municipal. 

Il offrit un rafraîchissement à Martin, qui le 
pria de le faire verser à l'estaminet ordinaire, en 
face le bassin du Petit Paradis. Il l'y prendrait 
plus tard, après avoir mangé son pain. Montant 
sur sa machine qui sifflait, au pas derrière le pilote, 
il retourna à Calais-Triage, chercher les wagons 
attendus. 

Les Champagnes embarquaient dans l 'avant- 
port, en face le hangar Paul Dévot, où s'effec- 
tuaient toutes les opérations et écritures de cette 
marchandise voyageant en régie. 

Le bureau de la douane touchait celui du chemin 
de fer. M. Desvides entra prendre livraison de 
trois wagons de vin. Il s'accouda au guichet, 
M. Bélard, receveur de la Compagnie du Nord, 

202 



VIN DE CHAMPAGNE 

s'accouda de l'autre côté et ils commencèrent à se 
dire des choses déplaisantes, car M. Desvides ne 
retirait pas un colis de soixante centimes sans rugir 
contre la Compagnie dont il avait été employé. 

Il confondait les gens du chemin de fer par sa 
grande connaissance des tarifs. M. Bélard subis- 
sait ces apostrophes avec la résignation d'un 
homme qui les sait inévitables. Son caractère, 
affaibli par dix-sept ans de discipline administra- 
tive, ne lui permettait pas la réplique vigoureuse. 
Mais, aussitôt M. Desvides parti, il se soulageait 
en répétant plusieurs fois ce qu'il n avait pas osé 
lui dire. 

Autour de lui, cinq employés trop assis, vivaient 
dans la puanteur du bureau sans fenêtre. Privés 
comme des anguilles au fond des baquets sans eau, 
ces pauvres gens se disputaient leur haleine, grâce 
aux dispositions prises par un inspecteur vivement 
félicité pour avoir, en emmurant six personnes, 
épargné à la Compagnie une construction neuve. 

M. Desvides dit, à sa manière habituelle, lente- 
ment et la tête en arrière, offrant la vue sombre 
de ses narines : 

« Mes wagons encore en retard... mes avis non 
remis... ma marchandise avariée... Comment expli- 
quez-vous ça ? » 

Ayant reçu des mains molles du scribe déprimé 
ses récépissés et émargé largement le livre d'arri- 
vages, M. Desvides passa au bureau de douane. 
Là, il montrait moins la noirceur de ses fosses 

203 



LA PEINE DES HOMMES 

nasales, car messieurs les receveurs et commis, 
gens redoutables, possédaient réglementairement 
le moyen de lui faire baisser le nez. 

Le receveur justement de service : M. Labarre, 
se faisait craindre même de ses collègues pour sa 
férocité au métier. Ancien préposé, il en connais- 
sait tous les tours. 

M. Vidal, son jeune commis, doué d'un plus 
heureux caractère, tenait la douane pour un petit 
jeu innocent où Ton gagnait, à travailler le moins 
possible, cent vingt francs par mois. 

Le transitaire souhaita le bonjour aces messieurs 
et leur présenta, pour en avoirdécharge, l'acquit de 
régie numéro 293, levé àReims, pour le transport de 
quatre wagons de vin, expéditeur Hartmann et C le . 

M. Vidal lui délivra un permis d'embarquement 
soixante centimes. La douane prélevait encore dix 
centimes par colis pour frais de statistique d'expor- 
tation et deux francs quarante de connaissement 
par envoi. Ces chiffres officiels ne supportant pas 
la majoration, M. Desvides gagnait sa vie sur les 
« soins d'embarquement » : trente-cinq centimes 
les cent kilogrammes. 

La Société des Routeurs de Calais le déchar- 
geait de cette manutention pour cinquante centimes 
par tonne. M. Desvides retirait un bénéfice net de 
trois francs par mille kilogrammes. 

Sur les trois wagons Hartmann chargés à dix 
tonnes, ce vigilant intermédiaire encaissait quatre- 
vingt-dix francs pour retirer le récépissé. 

204 



VIN DE CHAMPAGNE 

Les Rouleurs de Calais, formés en coopérative, 
comptaient soixante-quinze associés dirigés par 
un syndic. Ils embauchaient un nombre égal 
d'hommes « à la semaine » et se répartissaient en 
équipes de jour et de nuit. 

On reconnaissait leurs maisons dans le Minck, 
au fil d'appel tiré de la rue par le réveilleur. 
Astreints, par le service régulier des paquebots, 
de marcher par tous les temps, ils menaient une 
vie dure, mais assurée par un gain journalier de 
six à sept francs. Une forte discipline régnait sur 
eux. Aucun port de la côte ne possédait des 
hommes aussi parfaitement organisés pour déchar- 
ger et charger les navires. 

Pour le moment, les bras croisés, ils se morfon- 
daient dans l'attente du bateau de. Douvres en 
retard. 

« Est-ce qu'il vient ? demanda un brigadier 
rouleur au manœuvrier de la grue, haut perché 
dans son logis de fer. 
— Rien. » 

La mer, très calme, coulait lisse depuis le bas 
du quai jusqu'à l'horizon vu du fond du port 
comme un ni tendu entre les bras des jetées. 
Le brigadier Lambert, agacé par l'attente, de- 
manda au surveillant Martin si, oui ou non, on 
travaillerait aujourd'hui. 

« Voilà tous mes hommes à rien faire. Si vous 
nous donniez des wagons, nous pourrions tou- 
jours charger les paniers. 

205 



LA PEINE DES HOMMES 

Il montrait sur le quai l'entassement des em- 
ballages retour d'Angleterre, à renvoyer aux expé- 
diteurs de fruits sur les réseaux du P.-L.-M. ou 
de l'Orléans. 

— Et les laines, dit encore Lambert. Quand 
chargerons-nous les laines ? On n'a ni wagons ni 
bâches. 

Petit et gros, il rougissait en parlant, car tout 
effort le congestionnait. 

— Chacun son tour, dit Martin. 

— Ce n'est pas souvent le nôtre. 

— Tout à l'heure. » 

Le surveillant ôta sa casquette et obéit au tic 
d'essuyer son crâne nu entre deux bourrelets de 
cheveux blancs. 

Lambert hocha sa tête rouge et partit en balan- 
çant vite ses bras courts, signe d'une détermina- 
tion farouche, mais rien qu'en apparence, car il 
était brave homme, toujours de bonne volonté au 
coup de main. 

Il entra dans les bureaux du South Eastern 
and Chatham Railway ■ (S. E. & C. R.) représenté 
à Calais par Jim Batter, capitaine, qui recevait par 
cable l'annonce du départ de Douvres du cargo de 
sa Compagnie . 

Voilà la dépêche, dit-il, le « Maidstone va 
être là. Elle est partie depuis deux heures. 

Méthodique, tranquille et têtu, Jim Batter 
ne trouvait pas extraordinaire d'attendre le 
bateau. Il n'avait jamais rien vu d'extraordi- 

206 



VIN DE CHAMPAGNE 

naire ; il savait prendre les choses une après 
l'autre. 

Cet homme rigide accomplissait de rares gestes 
dont le principal était d allumer sa pipe. 

Une moustache grise fermait hermétiquement 
sa bouche. Il ne connaissait pas assez de français 
pour prononcer des mots inutiles. Sa grande taille 
et l'habitude de passer à côté des gens sans rien 
leur dire augmentaient à son égard le respect et 
un peu l'inquiétude des esprits simples. Homme 
de la plus haute « respectability ». 

Il souleva son long bras pour prendre la 
main de Mr. Harry Pimple, capitaine, consul 
d'Angleterre. 

Ce diplomate représentait magnifiquement son 
pays, moins par sa laide figure et son corps vieilli 
que par ses belles manières. 

Habitué à recevoir, au débarqué, les hauts 
personnages, il ne quittait jamais les nobles atti- 
tudes même en ce moment qu'il était chargé d'un 
chapeau haut de forme un peu pelé, et d'attirails 
de pêche dont un vaste panier percé, mais dans 
le haut, pour y glisser les prises. 

Son secrétaire, Herbert Stieven, capitaine 
équipé de même, tenta d'arracher après lui la 
main du captain JifÂBatter, mais il faillit y 
laisser la sienne, preuve de grande sympathie 
entre ces deux gentlemen. 

Harry Pimple poussa le : « How do you do ? » 
puis coula un regard luisant vers les colis de 

207 



LA PEINE DES HOMMES 

Champagne que les rouleurs sortaient des wagons. 

Il lisait les noms allemands, pyrogravés sur les 
caisses de bon vin de France : 

« Heidsieck, Walbaum, Giesler, Roederer, 
Wachter, Piper, Hartmann. » 

Il en tenait peu en cave, son budget alourdi par 
l'entretien de trop de filles, toutes vêtues de bleu 
marin. On ignorait leur nombre exact. Il en cachait. 

Herbert Stieven paraissait mal nourri. Il sou- 
riait trop facilement, signe de débilité précoce. 
La hauteur du faux-col affinait son maintien. Sa 
pâle figure sortait comme une vapeur de ce 
tuyau blanc. 

Il appréciait le « Hartmann Impérial », dégusté 
dans les solennités officielles. 

Les trois captams goûtèrent encore un moment 
la forte joie de se regarder sans rien dire, puis 
Mr. Harry Pimple et son secrétaire continuèrent 
leur route vers le bout de la jetée d'où ils 
péchaient leur repas dans le « Canal anglais ». 

Un chien aurait sauté sous leur bras arrondi en 
cerceau, car ils marchaient à la manière « smart » 
de Londres, semblant porter sous chaque aisselle 
un très gros paquet. 

Le jeune Stieven s 'écartant de Taxe du captam 
Pimple, démasqua le fond du pantalon noir de ce 
diplomate, ravaudé d'un bout de jupe bleu marin. 

Il avait, comme on dit, la pièce au cul. 

Le surveillant Martin refoulait sur la voie de 
l'eau d'autres wagons de vins. 

208 



VIN DE CHAMPAGNE 

Le « Maidstone » apparaissait au bout du cou- 
loir des jetées. Le petit navire, sûr de sa manœuvre, 
vira devant l'écluse et accosta juste, bordant le 
quai. 

De l'avant et de l'arrière, les matelots au jersey 
bleu, brodé en rouge : S. E. &C. R., lancèrent les 
filins noués aux amarres lourdes que les lamaneurs 
hissèrent à quai. 

Le bateau ramenait des paniers vides sur le pont. 
Une grue commença de le décharger ; l'autre 
descendit dans le panneau d'arrière son plateau de 
caisses. 

Les transitaires s'assuraient, à l'ouverture des 
wagons, du bon état des plombs et du nombre 
des colis. 

M. Darraïdou, arrivé en automobile, traversa 
les équipes de rouleurs qui brassaient la besogne 
en vitesse sous le harcèlement du brigadier Lambe 
et fit ouvrir un wagon d'Epernay. 

Suivant la manie des Calaisiens notables, 
M. Darraïdou accentuait la morgue anglaise. Se 
tenir en fil d'épée ne lui suffisait pas. Il se ployait 
en arrière. Cette raideur facilitait les craquements 
contre les fonctionnaires secs, qui prenaient, par 
réciprocité, une attitude équivalente, de sorte que 
ces messieurs s'abordaient par le nombril. % 

La grue descendait dans le panneau d'avant les 
caisses Darraïdou. Le préposé de douane traînait, 
morne, ses talons à clous sur les pavés du quai et 
comptait, pour la statistique, les colis embarqués. 



209 



14 



LA PEINE DES HOMMES 

« Et le permis ? demanda M. Labarre. 

— Je vais le prendre, dit M. Darraïdou. 

Le receveur de douane tenait ce retard aux 
formalités pour une sorte de sacrilège laïque. Le 
transitaire lui tendit soixante centimes. M. Labarre 
les refusa : 

— Je ne régularise pas... Procès-verbal ! » 
M. Darraïdou dut débarquer les caisses, acquit- 
ter le permis pour leur embarquement et on les 
remit à bord. 

La figure de M. Labarre prit un éclat magni- 
fique. Ces prouesses le grandissaient. Il pouvait 
tout : appréhender les gens, les interroger, les 
déshabiller, après la question réglementaire : 

« Vous n'avez rien à déclarer ? » 

Le travail allait bien, facile ; les caisses de 
Champagne, toutes pareilles, se posent sans re- 
cherche. Les rouleurs les maniaient prestement, 
leurs équipes stylées s activaient sans bruit, donnant 
profit aux transitaires qui gagnaient bien leur vie à 
ne même pas regarder mettre à bord la marchandise. 

Onze heures, la marée montait, sans vagues, 
comme si le vase du monde contenant la mer 
penchait lentement du côté du port. 

Les mouettes flottaient sur l'eau unie du bassin 
Carnot. Les grues hydrauliques tendaient leurs 
longs bras sur les vapeurs norvégiens chargés de 
poteaux de sapins pour les mines. Elles élevaient 
des collines de rondins clôturant l'horizon du port. 
Des éboulements mouvementaient ces hauteurs. 

210 



VIN DE CHAMPA G N E 

Le roulement des bois en avalanche venait, sur 
la sonorité de l'eau calme, battre les échos des 
hangars. Le vapeur de M. Merlin sifflait sa sortie 
et entrait dans le bief. Les éclusiers, prêts à 
tourner le pont, le barraient aux passants. Trois 
hommes le franchirent à une allure révélatrice de 
leur caractère : 

M. Blanc, directeur des paquebots, se pressait 
avec importance. M. Alphonse Sirop, chef des 
voies ferrées du port, daignait hâter le pas. M. Lé- 
vêque, inspecteur du chemin de fer, énervé par 
l'abus des mathématiques, marchait selon les 
méthodes de Saint-Guy, paraissant toujours pous- 
ser du pied une balle invisible. 

Ces messieurs discutèrent les moyens de cana- 
liser sur Calais le transit des Champagnes attiré par 
Boulogne. 

M. Lévêque tira de sa serviette des fiches de 
statistique honnêtement établies. Ingénieur des 
Arts et Manufactures, il ne plaisantait pas avec la 
science en papier : 

« Nous avons transité en mars 9.567 caisses 
provenance Epernay, 5.759 caisses provenance 
Reims. Cela fait donc 15.326 caisses, soit 494 vir- 
gule 39 par jour, chiffre minime auprès de ceux 
de Boulogne. Or... » 

Il prit une attitude démonstrative ; les sourcils 
écarquillés et l'index droit levé à hauteur de tête, 
il n'aidait ses raisonnements que de la gesticulation 
d'un seul bras, l'autre tenait toujours, outre la 

211 



LA PEINE DES HOMMES 

serviette, un parapluie de silésienne : infraction 
étonnante chez cet esprit discipliné, car les règle- 
ments de la Compagnie en interdisaient l'usage. 

11 en achetait six par mois, aux boutiques de la 
rue Royale et les perdait à mesure. Trop cérébral 
pour prêter attention à ses mains, il oubliait tout 
ce qu elles tenaient. On rencontrait sa serviette 
dans les bureaux où il s'était assis. Les employés 
la lui rendaient après examen attentif des dossiers 
confidentiels. Ses parapluies ne se retrouvaient 
jamais. On ne lui connaissait pas d'autre distrac- 
tion que de les perdre ; ses appointements de deux 
cent cinquante francs n'auraient pu ajouter à tant 
de silésienne un peu de soie pour jupon. 

M. Blanc lui demanda : 

« Vous possédez la statistique de Boulogne ? » 

Jamais M. Lévêque ne partait en démonstration 
sans se charger de chiffres comme une locomotive 
de houille. 

Mais M. Blanc trahissait son origine méridio- 
nale par le besoin de signaler sa présence à l'aide 
de paroles inutiles. Nouveau venu dans le métier, 
il n'y connaissait rien et brûlait de se distinguer 
sans fatigue. 

M. Lévêque raidit son index droit sur sa 
tempe éclaircie et continua l'enchaînement des 
raisons devant aboutir au soulagement du port de 
Boulogne. 

Ce visionnaire bavard, détaché de l'existence 
immédiate par vingt irréparables années d'école, 

212 



VIN DE CHAMPAGNE 

ne voyait la vie que comme un tableau noir où 
inscrire des formules : 

« Le transport par wagons complets de la 
tonne de Champagne d'Epernay à Calais est de 
19 fr. 50 et de 21,85 plus 2,50 de droit fixe de 
Calais à Londres. La caisse étant de 30 kilo- 
grammes, soit environ 33 caisses virgule 34 par 
tonne, les droits de statistique de 3,334, le 
connaissement 2,50 et le prélèvement du transi- 
taire 3,50 nous disons donc que cela met la tonne 
à 53,19 rendue franco Londres... Or... 

Il accentua la pose rituelle du démonstrateur, 
les yeux perdus, l'index pointé : 

— Or, je sais que certains industriels trans- 
portent les caisses de vin à forfait jusque Londres 
pour 1 fr. 25 la pièce : manutention au départ, 
transport français, embarquement à Boulogne, 
transport par bateau et par fer anglais, tout com- 
pris. Cela, sans leur bénéfice, met la tonne à 
41 fr. 67, soit 1 1 fr. 52 meilleur marché qu'au 
tarif régulier. Messieurs, je n'y comprends rien. 

Cette roublardise confondait son jugement. 
EUe n'était point mathématique, homologuée, 
mais maligne et bien vivante. Cela se passait dans 
la vie, de l'autre côté du tableau noir. 

M. Alphonse Sirop zézaya des lieux communs : 

— Les gros transitaires se tiennent à Boulogne 
et y attirent le trafic. Le port de Calais n'a pas 
d'avenir. Il s'ensable. Quand Boulogne aura 
achevé son bassin en eau profonde, elle fera 

213 



LA PEINE DES HOMMES 

concurrence à Anvers en chargeant pour l'Amé- 
rique. Les paquebots de Hambourg y prennent 
déjà les passagers par transbordement. 

Nous ne pouvons soulager Boulogne qu'en 
enjambant les transitaires par le transport des 
Champagnes et des fruits en trafic direct. 

Mais les expéditeurs n'en veulent pas. Ils 
craignent les vols et les avaries si les opérations 
d'embarquement sont dirigées par le chemin 
de fer. » 

Une modification des courants de trafic pou- 
vant, par l'afflux sur Calais, emporter sa tranquil- 
lité, M. Alphonse Sirop tenait à ce que rien ne 
change, et il disait la vanité de prétendre dévier 
les transports de Boulogne encombrée, au lieu 
d y augmenter la superficie des voies. 

M. Blanc souriait, non pas par gaieté, mais 
maladivement. Sa mâchoire inférieure pendait, 
lui ouvrant la bouche, comme à un mort. L'af- 
faissement perpétuel de sa triste figure allait bien 
avec sa petite taille et son allure débile. Il inspirait 
grand'pitié, mais il ne fallait pas s'y fier. Le 
personnel redoutait les taquineries de ce mal venu. 
M. Alphonse Sirop le surnommait le Péril Jaune 
à cause de son beau teint citron et de la sournoiserie 
de ses approches. M. Lévêque, moins venimeux, 
exaspérait ses subalternes sans méchante intention. 
Encombrant leur travail, il les talonnait pour des 
choses mesquines. Son bourdonnement donnait 
envie de 1 écraser comme une mouche. 

214 



VIN DE CHAMPAGNE 

La belle tenue de M. Sirop lui valait, après 
dix-huit ans de carrière, le poste de chef des voies 
du port. On y plaçait un homme aimable pour 
faire les honneurs de la terre de France aux 
Majestés en voyage. Il savait, devant la marche 
indécise des souveraines encore travaillées par le 
mal de mer, épousseter de sa casquette dorée le 
tapis rouge des réceptions officielles. 

Ce magnifique ouvreur de portières tendait 
habilement la main pour aider au marchepied les 
grands personnages, car il n'était pas dune fierté 
insupportable et la moindre bank-note vaut cent 
vingt-cinq francs, sans l'escompte. 

Les populations accouraient pour voir fonc- 
tionner cette manivelle à courbette. 

Hors cette parade, M. Alphonse Sirop n'abusait 
pas de ses brillantes facultés de domestique de 
grande maison. Il laissait à ses sous-chefs la 
direction du gros trafic, non pas qu'il fût propre à 
rien, mais il savait se désintéresser du banal. 

La collaboration de cet homme de peu de foi 
et de M. Lévêque, esprit rigoureux, ardent, créait 
des situations gaies. M. Sirop ricanait de tout, 
M. Lévêque ne riait de rien. Ils se tenaient 
mutuellement pour complètement fous. 

M. Alphonse parcourait par sautillements de 
saltimbanque les divers chantiers du port où des 
hommes durs et graves regardaient, sans com- 
prendre, gambader ce figurant d'opéra-comique. 

M. Lévêque le poursuivait à petits pas rapides, 

215 



LA PEINE DES HOMMES 

affûtant son index pointu sur ses durs raisonne- 
ments : 

« Or... donc... » 

Ces messieurs ne portaient pas grand soulage- 
ment au port de Boulogne, mais ils passaient 
le temps, si long en province. 

M. Blanc les quitta pour diriger le service des 
vieux bateaux à roues de la Compagnie du Nord. 
La surveillance de ces deux épaves convenait à ce 
déchet d'homme, amiral verdâtre d'une flotte 
pourrie. Il prenait mollement sa fonction à midi 
et la quittait vivement à quatre heures. On disait 
que le ramollissement de cet extasié venait de ce 
qu'il fumait l'opium. 

Des vagues mignonnes léchaient le brise-lames 
du Risban patiné de mousse marine. Légère sur 
l'eau calme, la malle anglaise entrait, silencieuse, 
ses machines stoppées, poussée par son élan sur le 
flux propice. 

Le captain Jim Batter avisa le captain Palmer 
du « Maidstone », de la fin du chargement. Le 
bateau emportait mille caisses de Champagne, du 
vin en fûts, des bouchons, du beurre, des œufs, 
de la viande de lapin et des châssis d'automobile. 

Le pavillon du poste des pilotes interdisait la 
sortie. M. Tabouret, commandant de port, passait 
et avertit de l'entrée des torpilleurs de Dunkerque, 

Ï)uis il apostropha les routeurs qui encombraient 
e quai avec les bâches ôtées des wagons de paille. 
Volontiers brutal envers le petit monde, M. Ta- 

216 



VIN DE CHAMPAGNE 

bouret ajoutait un article au règlement du port : 
« Troubler la tranquillité du commandant est 
interdit », et en surveillait avec vigilance l'appli- 
cation . Il montrait peu de complaisance aux 
divers services approchés par ses fonctions. Ils le 
lui rendaient bien. Ces messieurs se régalaient de 
chicaner le public, mais plus encore de se taquiner 
entre eux. La douane mettait une barrière devant 
n'importe quoi sans importance pour obliger les 
officiers du port et les agents du chemin de fer à 
faire le tour. Le fonctionnaire qui 'parvenait à 
marquer au fonctionnaire : « je suis plus que 
vous » comptait un beau jour dans son existence. 

Les torpilleurs entraient, en file, coupant l'eau 
bleue de leur étrave noire. Ils glissaient sur l'eau 
calme avec la sûreté des bêtes de la mer. Ils 
s'amarrèrent bord à bord, embusqués, comme pour 
un mauvais coup, dans l'angle de lavant-port. 

A cinq heures trente, le « Maidstone » larguait. 
Dans les jetées, un matelot déploya la croix de 
T « Union Jack » à la pointe du mât d'arrière. 

On passa devant Harry Pimple et Herbert 
Stiéven, toujours occupés à chercher dans l'eau 
leur nourriture. 

Le captain Batter commanda : 

« Full speed », par le porte-voix des machines, 
puis alluma sa pipe et croisa les bras sur la barre 
de fer de la passerelle. Beau temps, beau métier. 
Le petit navire fila sur la pleine mer aussi calme 
que le port. La fumée du bateau, jouant entre la 

217 



LA PEINE DES HOMMES 

lumière blonde et l'eau bleue, variait les dessins de 
son ombre sur la mer ensoleillée, où le travail de 
l'hélice traçait une grande route blanche. Quittant 
le relent acre du port vaseux, on aspirait, hors de 
1 étreinte des jetées, l'haleine pure de la mer 
fraîche. L'homme de quart retirait, à l'avant, le 
bastingage de toile qui abrite, par gros temps, des 
paquets de mer. 

Le vapeur dépassa des barques de pêche : « Cal. 
243 » et « Cal. 219 », puis la drague, reportant à 
la mer le sable que la mer apportait au port. 

Le « mate » descendu par l'échelle de fer dans 
le carré de l'équipage ramena deux matelots qui 
jouaient aux cartes une bouteille de « Bass'stout ». 
Le plus vieux, indigné, dit que ce n'était pas d'un 
gentleman de couper la partie au moment où il 
abattait le roi : Dieu sauve le roi ! 

Il fila par-dessus bord un jet de salive noir 
comme sa rancune et passa la chique à gauche. 

L'éloignement du bateau élargissait la vue sur 
la côte française. Sur la ville plate, le phare de 
Calais montait en cierge, blanc derrière la barre 
d ombre des maisons noires du Minck. On l'en- 
duisait, chaque année au beau temps, de couleur 
fraîche. La jeunesse de sa teinte accusait la noirceur 
des autres édifices dominant la ville : l'ancien 
phare et le beffroi bâti en pelote d'épingles. 

Le cou des canons tendus sur le talus vert des 
batteries de la côte, visait la mer. 

Entre l'eau et les cabines de la plage, l'éparpil- 

218 



VIN DE CHAMPAGNE 

lement des baigneurs dégradait la blancheur du 
sable. Ils descendaient de la morne rangée des 
boîtes à guignol jusqu'à la vague insultée par leurs 
ébats sans grâce. 

Dans le sillage du Maidstone passa un quatre- 
mâts voilier, tendant ses ailes blanches au baiser 
du vent, entouré de vols d oiseaux dont les siffle- 
ments l'appelaient. Sur la couleur grise du bordage 
de fer éclataient les cicatrices rouges des retouches 
au minium. 

Les navires, nombreux à ce carrefour d'océans, 
dessinaient sur l'horizon la géométrie de leurs 
voilures ou leur paraphe de fumée. 

En avant du Maidstone en pleine marche, appa- 
rut la ligne blanche des falaises anglaises. Une 
heure après, la trépidation de l'hélice cessa sur le 
bateau qui glissa vers la jetée proche. Le cliff vert 
portant le château crénelé, posait derrière Douvres 
son décor de verdure. 

Les odeurs de l'entrée des ports, venues de l'ac- 
cumulation des vases et de la pourriture des 
grappes de moules découvertes à marée basse, 
viciaient encore ici l'air vierge venu du large. 

Le bateau s'amarra sous trois grues aux tou- 
relles rouges, prêtes à le libérer de sa marchandise. 

Les hommes d'équipes du S. E. & C. R., 
payés vingt-cinq shillings par semaine, le déchar- 
geaient. 

Le soir tombait sur la ville calme, serrée entre 
la mer et la colline. Des soldats en uniforme kaki, 

219 



LA PEINE DES HOMMES 

remontaient vers le fort dont les chemins de des- 
cente laçaient de blanc les pentes vertes. 

Bombant la poitrine et l'arrière-train, ils bat- 
taient, de leur badine de parade, la mesure de leur 
marche étudiée. 

« Public bar », « Saloon Bar ». 

Ce grand peuple redoutait la soif. Presque toute 
les petites maisons bâties en briques jaunes autour 
du port offraient à boire des choses semblables : 
Coffee. Tea. Béer. Gin, sous des enseignes diffé- 
rentes. 

Un missionnaire au faux-col boutonné dans le 
dos annonçait la Bonne Nouvelle dans une « Rea- 
ding Room » pancartée : 

« Salon de lecture pour marins de l'Etat et du 
Commerce. » 

Dans le « Cinque Port Bar », mieux achalandé, 
mais plus triste, on buvait en silence. 

Chez le clergyman, on prenait soif en chantant 
des cantiques. 

La mélancolie des bars « Wines and Spirits » 
grandissait à l'heure grise du jour mourant. 

Un matelot du « H. M. o. Valiant », souple 
dans le jersey de la marine de guerre, laissant nu 
son cou frais, promenait une miss un peu sèche 
dont les lèvres minces cachaient les vilaines 
dents. Une plume d'autruche paraît le trop 
grand chapeau épingle sur ses beaux cheveux. 
Les mains aux poches, elle de son manteau, 
lui de sa culotte, ils entrèrent sans rien se dire 

220 



VIN DE CHAMPAGNE 

dans le « Cinque Port Saloon. Aies and Stout ». 

Un grand policeman vêtu de bleu sombre, 
rôdait silencieux sur ses semelles de caoutchouc. 
Il passait par-dessus le rideau des devantures sa 
bonne tête casquée de noir et enviait l'intérieur des 
bars où les matelots des malles belges, anglaises 
et françaises utilisaient les pourboires de la traver- 
sée. Ses boutons de métal tiquetèrent aux car- 
reaux. 

Par le bâillement de la porte sortit un pot bien 
plein. Très vite l'homme le rendit vide et, grandi 
de bien-être, continua, imposant, sa ronde silen- 
cieuse. 

On entendait les grues rouges dérouler leurs 
chaînes au fond du « Maidstone ». Le chargement 
des wagons pour Londres s'achevait. 



* 
* * 



Les livreurs de la firme W. N. BalcombeandCo, 
Vins et Spiritueux en gros, 10, Saint-Edward 's 
lane London (E. CJ, prirent le lendemain samedi, 
aux bureaux du S. E. & C. R., livraison des wagons 
de Champagne. Trois voitures menèrent, en deux 
voyages, la marchandise aux caves de Dumpling 
Street. Tom Sheperd, ayant chargé quarante 
caisses pour Saint-Edward 's lane, roula dans le 
Strand (W.) à huit heures du matin. Sans uniforme 
de métier, il portait un chapeau melon et un faux- 
col, fumait la pipe et ressemblait, en quittant 

221 



LA PEINE DES HOMMES 

son fouet, à tout le monde. Son beau cheval aux 
sabots cirés, suivait un omnibus bariolé de 
réclames rouges, jaunes et vertes, pour des savons, 
des pâtes à polir, des farines lactées et des pilules. 

Le conducteur, intéressé à la recette, glapissait 
l'itinéraire et racolait le passant. 

Les porteurs de journaux criaient « Papers ! » 
Le trafic ordonné roulait sourdement sur le pavé 
de bois. Au long des trottoirs, la foule des gens 
attendus à l'heure allait vite devant les rangées de 
boutiques déjà parées : dans les vitrines des 
« tobacconists » montaient des architectures de 
cigares et de tabac blond ; aux devantures pleines 
de « cakes » des « Tea-Rooms », les raisins de 
Corinthe noirs piquaient de mouches la blan- 
cheur des pâtes lourdes. 

Les bars vernis, nickels et glaces, donnaient 
froid. Sur les bancs d'impériale des omnibus, 
placés face à la marche, les employés en route 
vers la cité marquaient, par le faux-col et la pipe, 
la régularité de leur position sociale. 

Porter du linge et ne pas manquer de tabac 
distinguaient du besogneuxen redingote et chapeau 
melon, mais un foulard au cou et rien aux lèvres. 

Tom Sheperd guida son cheval luisant vers un 
abreuvoir de pierre au bord du trottoir. Le respect 
des bêtes témoignait de la haute moralité du peuple. 

Une femme soûle s'accrocha aux roues de 
l'échelle de sauvetage rouge, en station au milieu 
de Fleet Street. Un policeman vint lui tenir le 

222 



VIN DE CHAMPAGNE 

bras. Le peu qu'il en resta dans son poing fermé 
trahit la maigreur de la pauvre fille. Le teint terni 
par sa nuit de rôdeuse, elle bavait des explications : 

« Sick. Very ! Oh ! Sir ! Very sick... » 

Sa jupe frangée battait ses souliers sans ta- 
lons. Le « constable » la guidait avec un respect 
d époux. On croyait voir passer un couple de 
mariés pour la cathédrale de Saint-Paul, toute 
proche. Mais le chapeau à plume de la lady ne 
laissait aucune illusion ; il ne tenait plus à elle 
que par un cheveu et lui tombait sur la figure, 
puis dans le dos. 

Tom Sheperd prit la file dans la Cité. Une dis- 
cipline plus sévère régularisait le trafic énorme. 
Les voitures ne se dépassaient pas. 

Les petits ramasseurs de crottin, en veste blanche 
marquée au col des initiales L. C. (London City), 
raflaient de leur pelle de bois les ordures fumantes 
sur le pavé sec. Parmi les cabs vernis et les camions 
de transport passait une voiture postale aux ar- 
moiries du « Royal Mail E. R. » peintes en jaune 
sur fond noir. 

Une musique de fifres siffla dans East Cheap et 
un policeman déblayeur parut, précédant la garde 
montante de la tour de Londres. 

Le tambour-major rouge écaillé d'or balançait 
sa canne à boule d'argent devant deux rangs de 
tambours et trois rangs de fifres, jouant la marche 
des « Coldstream Guards » en tuniques écarlates. 
Le bonnet à poil, noir, ensanglanté d'un plumet 

223 



LA PEINE DES HOMMES 

pourpre, aggravait la figure jeune des hommes 
coupée par la jugulaire massive en cuivre fourbi. 
Les soldats rouges marchaient raides, grandis par 
la masse sombre de leur coiffure en poil de bête. 

Un enfant de troupe, le bugle au flanc, portait, 
sur le bras gauche, le manteau de l'officier, qui 
tenait, aussi droit qu'un cierge égouttant la cire 
chaude, la lame blanche de son sabre. 

Accompagnant la mélodie flûtée des fifres, les 
tambours battaient un coup au pas, levant, en 
parade, la baguette jusqu'au menton. Tous en- 
semble roulèrent un tonnerre pendant aue les 
flûtes montaient leur note en sifflement de bête 
furieuse. 

Des conducteurs descendaient tenir leurs che- 
vaux effrayés. Dans « Great Tower Street », où 
les attelages chargés aux docks de « Lower Triâ- 
mes » ont un mal d'enfer à remonter la pente pavée 
de grès, l'encombrement effila la colonne. 

La voix jeune de l'officier donna un ordre : le 
vieux sergent le répéta à voix rauque. L'effort de 
crier fit vaciller son bonnet à poil. 

Derrière la garde, Tom Sheperd arrivait dans 
Saint-Edwards lane (E. C), la rue des boissons : 
« Wines and Spririts ». 

W. N. Balcombe and Co. Ld. y occupait une 
maison à la façade ornée de colonnes de marbre 
noir veiné de rose, soutenant les chapiteaux des 
fenêtres ogivales. Le tuyau de descente des gout- 
tières était de fonte ouvragée, torse noir et or. Aux 

224 



VIN DE CHAMPAGNE 

deux angles du toit, des gargouilles ouvraient leurs 
gueules acharnées. 

Derrière les glaces à inscription d'émail blanc : 

W. N. Balcombe and Co Ld. 
Agents for Hartmann and Co Reims Champagne 

les ampoules électriques, au bout de leurs longs 
fils, pendaient en araignées sur la tête penchée des 
gens de bureau. 

Cinq directeurs soignaient les intérêts de la 
firme fondée au capital de cent cinquante mille 
livres sterling : trois millions sept cent cinquante 
mille francs : 

W. N. Balcombe. H. W. Balcombe. W. F. Bal- 
combe junior. T. P. Richards et J. Morton. 

Le nombre des dirigeants permettait à la mai- 
son un rayonnement illimité. 

Cinq patrons voyageaient pour les affaires et y 
réussissaient mieux, par la force du gros intérêt 
personnel, que des employés délégués par un 
directeur unique. 

La firme importait et exportait, en bouteilles et 
en cercles, les Portos, Sherries, Clarets, Hocks, 
Brandies, Whiskies, Champagnes et toutes les 
choses bonnes à boire dans le monde entier. 

L'office de Saint-Edward s lane voyait les grosses 
cargaisons venues par Anvers, les affrètements 
pour les colonies britanniques et l'entreposage aux 
docks. Les caves ouvrant au ras du trottoir leur 
grille ouvragée ne contenaient que des échantillons 

225 u 



LA PEINE DES HOMMES 

dédouanés servant de cote pour les opérations de 
bureau. 

Les luxueuses réclames de boissons célèbres 
ornaient les murs dans le bureau du « clerk » 
réceptionnant le chargement de Tom Sheperd : 
les Maraschino de Zara, les Schiedam, les Portos, 
les Cognacs aux étiquettes étoilées, les vieux 
whiskys patriotiques : « Dieu sauve la reine ! ■ 

Les vins d'Australie signalaient leur infériorité 
par des appels au sentiment national : « Support 
the Colonies. » 

La banderole de Hartmann : 

« Passe avant li meillor » enrubannait une 
bouteille en émail d'or sur laque blanche. 

Tous ces produits attestaient : « bv spécial 
appointment » leur consommation par la famille 
royale, qui subventionnait les sociétés de tempé- 
rance. 

Les trois plumes d'autruche de S. A. R. le 
Prince de Galles frisaient, sur les étiquettes de 
grande marque, la jarretière héraldique : « Honny 
soit qui mal y pense. » 

Au témoignage de cette hallucinante publicité, 
les Majestés et les Princes du sang apparaissaient 
comme une rangée d outres en manteaux d hermine. 

Tom Sheperd reçut Tordre de ramener au 
« London Club » vingt caisses de Hartm<inn 
facturé quatre-vingt-dix-neuf shillings la douzaine, 
plus vingt caisses de G. H. Mumm 1900, à 
prendre aux caves de 24, Dumpling Street (W.). 

226 



VIN DE C H A M PAGNE 

W. N. Balcombe storait là les marchandises 
dédouanées pour la livraison dans Londres et les 
réexpéditions dans l'intérieur de l'Angleterre. 

Tom Sheperd reprit la direction de Saint-Paul, 
mais il s'arrêta au «Tower bar », car il n'avait rien 
bu depuis deux heures. 

Un racoleur de grill-room invitait les passants à 
manger de la viande : 

« Steafk ! Sir ! » 

Des concombres vert poli et des tomates lui- 
santes séparaient dans la vitrine les tranches 
suiffeuses de selle de mouton et les coupes de 
bœuf rouges sur une dentelle de persil. 

Derrière le comptoir de bois verni où l'on 
s'accoudait sans se baisser, évoluaient deux garçons 
pâles, la chevelure fendue par une raie parfaite, 
à gauche. Dans Téchancrure de leur smoking 
blanc luisait la glace du plastron de chemise. Ils 
maniaient de leur poigne brusque la batterie des 
quatre leviers de pompe à bière patines d'usage : 
Stout. Bitter. Mild.Ale. 

« Mild and bitter », demanda Tom Sheperd. 
Le barman mêla un jet de bière douce à un jet de 
bière amère et posa devant le livreur la chope de 
nickel où la mousse bombait, puis il asséna la 
monnaie rendue d'un coup de plat de main 
comme s'il tuait une mouche. 

Des tonnelets en verre tendaient leurs robinets 
d'étain où il tira du « scotch whisky » pour deux 
femmes hissées sur le perchoir des tabourets. 

• 227 



LA PEINE DES HOMMES 

Un portier de banque, raideencore desesannées 
de loyal service, entra, dit : « Bitter, » paya, but 
d'une seule haleine et partit, le torse augmenté, en 
torchant du revers de la main sa moustache grise. 

Les deux femmes, à voix très douce, redeman- 
daient du « scotch whisky ». 

Désaltéré sans excès, Tom Sheperd, claquant de 
la langue, secoua les rênes sur le dos de son 
cheval. 

Jusqu'à Charing 9&, deux fois les policemen 
l'arrêtèrent d'un geste de leur bras au manchon 
blanc et bleu, coupant le flot du trafic pour escorter 
une voiture d'enfant et laisser des paquets de 
foule changer de trottoir. 

Parmi les habits sombres des civils aux attitudes 
sans recherche passait la taille cambrée d'un soldat 
rouge. Sa toque de ville tenait en bonnet de singe 
savant, par un fil élastique. 

Le bureau de « Dumplmg Street » occupait le 
coin de « Crow Passage » en voûte sous le viaduc 
du S. E. & C. R. La porte des caves de W. N. 
Balcombe and Company ouvrait dans ce tunnel 
de soixante mètres où six vagabonds habillés 
d'aumônes mangeaient des rognures mendiées aux 
cuisines proches du restaurant Gatti. 

Ils se portaient de préférence au bout du sou- 
terrain vers « Crow Street » à cause des onze 
marches où l'on peut s'asseoir. 

Un homme à longue barbe grise, vêtu d une 
redingote recousue à la ficelle, paraissait craindre 

228 



VIN DE CHAMPAGNE 

le froid aux cheveux : son chapeau melon lui venait 
aux oreilles. Il serrait une rognure de jambon 
entre deux croûtes de pain de mie. Son voisin, la 
figure rouge et ronde en fromage de Hollande, 
portait des oreilles fendues d'ancien boxeur. Il 
commençait son repas sur une tête de poisson dont 
'homme à barbe grise regardait les yeux blancs. 

Un chien affamé flaira les nourritures. Les six 
miséreux le chassèrent à coups de leurs souliers 
troués. Le boxeur en perdit un. Le chien le happa. 
Le déchaussé le poursuivit. 

L'homme à barbe grise picora de ses longs 
ongles noirs dans la tête de cabillaud. Le rougeaud 
ne perdit pas sa course. Il ramena la bête tenue 
par le lacet de sa chaussure retrouvée. Un chien 
vaut toujours six pence. 

Une théorie d'hommes-sandwich descendit les 
onze marches du tunnel. Leur corps, maigre en 
viande, garnissait peu les deux tartines leur serrant 
le ventre et le dos. La charge posée découvrit leur 
pantalon usé aux genoux par le frottement de la 
marche sur la pancarte de face. 

Ils arrivaient se rafraîchir au « Saloon Bar » 
établi en haut de l'escalier. Ils reprenaient quartier 
dans cet endroit connu, pendant la morte-saison de 
leur vilain métier. La nuit, ils revenaient se mettre 
à l'abri de la pluie, ce qui est le commencement 
du bien-être, et tenir chaud aux vagabonds gar- 
diens du lieu familier. 

Tapis contre les caves pleines de bonnes choses 

229 



LA PEINE DES HOMMES 

bien gardées pour les gens heureux, ils ne récla- 
maient rien que la suppression des rondes de 
policeman dont les lanternes démasquées trou- 
blaient leur sommeil. 

Les « sandwichmen » endossaient les planches 
obliques, en pente de toit, où leur tête posait une 
cheminée. Leur procession de misère remonta 
vers le Strand. 

Tom Sheperd chargea vingt caisses de G. H. 
Mumm 1900 et fut en dix minutes au London 
Club dont les caves donnaient sur une ruelle, 
commune aux deux grands hôtels voisins (Gor- 
don *s Limited), où ne circulait que le trafic d'ali- 
mentation. 

Le déchargement du charbon marquait le trot- 
toir dune lèpre noire. 

Par les soupiraux des sous-sols, on voyait les 
vestes blanches des cuisiniers intercepter le flam- 
boiement des fourneaux. Un volant de machine 
décrivait son geste formidable derrière les vitres 
sales du premier. Un mécanicien aux mains hui- 
leuses pencha sur la rue sa tête aux cheveux ras. 

La puanteur des cuissons rencontrait le relent 
des machines lubrifiées. 

Ce côté service des grands hôtels-usines nour- 
rissait le côté client sur Parliament Avenue (W.). 

Entre les deux grands Gordon 's Limited la 
façade de pierre grise du London Club s'égayait 
de rangées de fleurs, sous les glaces des bow- 
windows. Des bords de la marquise avancée 

230 



VIN DE_ CHAMPAGNE 

jusqu'à la réception des voitures pendaient des 
plantes vertes. 

La saison entre le retour de Nice et le départ 
aux eaux animait ce quartier de high life. 

La file des cabs en station au milieu de la 
chaussée coulait sans arrêt, avançant à la place 
toujours libre du premier, appelé aussitôt placé 
par le sifflet des portiers d'hôtel décorant le perron 
de leur torse de vieux soldat barré des rubans de 
leurs campagnes. 

Ils ouvraient noblement la portière de la 
voiture, accourue agile sur ses deux hautes roues, 
acceptaient le pourboire en secret et appréciaient 
d'un coup d'oeil vif la pièce au creux de leur main 
adroite. 

Le piquet en redingote rouge d'un drag souf- 
flait dans sa longue trompette de cuivre éclatant. 
L'attelage à quatre chevaux claquait ses sabots sur 
le pavé de bois. Le cocher à monocle salua les 
membres du club debout en haut des six marches 
du perron fleuri. 

Moins monotone que les cercles de caste : 
« Officiers des armées de terre et de mer », 
« Membres du Parlement », le London Club réu- 
nissait des sportsmen comme le célèbre Lord Pim- 
kins, gagnant du Derby d'Epsom, à des hommes 
d'affaires et des propagandistes chrétiens. 

Ces esprits religieux s'entendaient bien avec les 
« businessmen » pour l'évangélisation des races 
de couleur dans les contrées de bon rapport. 

231 



LA PEINE DES HOMMES 

Ils équipaient des missions pour le Congo 
belge, car selon l'esprit de Christ et les calculs 
du Stock-Exchange, l'Angleterre devait intervenir 
contre l'oppression de ce pays si fertile en caout- 
chouc. 

La barbare Belgique fusillait encore des nègres, 
alors que la Grande-Bretagne avait depuis long- 
temps renoncé à ces répressions mesquines pour 
apaiser les populations par la prédication de 
l'Evangile, les exécutions à la bouche du canon 
et l'usage exclusif des balles dum-dum. 



* 
* * 



A huit heures et demie du soir, Lord Pimkms 
sortit après dîner de son hôtel d'Albermale 

Street (W.). 

L'électricité du vestibule luisait sur les cheveux 
pommadés et les souliers vernis du valet tenant 
derrière lui la porte ouverte. 

Lord Pimkms ajusta son monocle : guidant le 
rond de verre sous le sourcil, il l'emboîta par 
écarquillements successifs entre la pommette et 
l'arcade ; la bouche suivant le même mouvement, 
s'ouvrait et se fermait. Il semblait essayer de 
happer au vol les mouches attirées par la lumière. 

Assuré de la solide position de son morceau de 
verre, il partit, à pied, dans la nuit de juin très 
belle, et marcha dans Piccadilly, le bras droit 
arrondi en anse de cruche. Du bras gauche égale- 

232 



VIN DE CHAMPAGNE 

ment fléchi, il tenait par le mauvais bout une 
mince canne cTébène dont la crosse d argent lui 
battait la cuisse. 

Sa jaquette noire croisait sur un gilet à fond 
blanc coupé par le lacet flottant du monocle. A le 
voir aller si lentement, on le croyait vieux déjà, 
car sa figure rasée ne donnait pas son âge, mais 
cette apparence de fatigue n'était encore qu'une 
distinction. 

Il aimait parcourir lentement le marché aux 
femmes de Piccadilly, une des plus grandes foires 
de la prostitution européenne. 

Aucune formalité ne filtrant l'admission des 
étrangers dans la libre Angleterre, les filles 
inquiétées par la police de leur pays passaient la 
mer. Elles venaient de Belgique, du Luxembourg, 
de France, d'Allemagne, car l'Anglais, disent- 
elles, paie bien. 

Leur concurrence animait cet endroit de Londres . 
Lord Pimkins en connaissait plusieurs et elles 
le saluaient à leur manière, cligner un œil en 
souriant vite sans tourner la tête, car elles 
savent le prix de la discrétion. Aborder un passant 
leur vaut, malgré l'éclat de la toilette, de suivre 
le policeman inflexible, le seul homme qui les 
emmène sans payer. 

Lord Pimkins regardait avec un très grand 
plaisir, mais sans aucune intention marquée, le 
manège des dames à louer tourner de Piccadilly 
dans Air Street, puis Régent Street et encore 

233 



LA PEINE DES HOMMES 

Piccadilly ; car maintenant son cœur, si 1 on peut 
dire, s agitait pour une barmaid du « Ye Old 
Prince Bar *. 

Une énorme dame, très bien vêtue de noir, 
promenait avec assurance le teint passé de ses 
quarante ans, devant les sourires cruels de ses 
jeunes rivales. Les Françaises balançaient leur 
petit sac et prenaient l'air dédaigneux de fuir ce 
qu'elles cherchent. 

La lourdeur des parures, les ceintures métal- 
liques, indiquaient les grasses Allemandes. 

Une Irlandaise à peau rose montrait ses bas 
verts, suivis par un grand nègre vêtu d'un drap 
un peu clair pour son teint. Ses manchettes glacées 
débordaient trop les manches. Il darda sur la 
femme ses yeux de bête où, autour de l'énorme 
pupille noire, des veinules rouges cloisonnaient 
l'émail du blanc. Elle comprenait cela très bien ; à 
son geste, un cab, en quatre coups de sabots de son 
cheval docile, approcha sur ses roues silencieuses. 

Les Anglaises offraient leurs grands yeux can- 
dides, leur peau fine et leur corps maigre, vêtu à 
dessein d 'étoffes flottantes . Les Luxembourgeoises , 
plus exactement moulées, tendaient de toute la 
force de leur chair opulente les courbes pures des 
costumes tailleur. 

Une fille de quinze ans, encore inhabile quoique 
résolue, signalait ses intentions par sa rougeur et 
montrait aux convoitises des hommes 1 infinie 
habileté de sa confusion de vierge. 

234 



VIN DE CHAMPAGNE 

Un vieux gentleman, vêtu, sur l'habit, d'une 
sorte de couverture de cheval verte, flottant jusqu'à 
ses souliers vernis, suivit l'adroite enfant. 

Les conducteurs d'omnibus criaient : 

« Oxford Street ! Hampstead Road ! King's 
Cross ! King's Cross ! 

Le vacarme des autobus empestant le pétrole 
choquait dans la douceur du roulement des cabs. 

Entre la foule du trottoir et le trafic de la 
chaussée, un salutiste en casquette rouge brodée 
de l'inscription jaune : 

SALVATION ARMY 

élevait une pancarte tenue à ses épaules par deux 
montants de fer : 

VENEZ 

ET 

SOYEZ SAUVÉS 

Il donnait des prospectus et criait des phrases 
bibliques : 

« Des morts à l'infini... 

« On tombe sur les morts... 

« C'est à cause... des nombreuses prostitutions., 
de la prostituée... » 

Une très jolie Anglaise, couverte d'un long 
manteau blanc galonné de soie bleue, fixa sur 
l'homme lugubre le regard attirant de ses grands 

235 



LA PEINE DES HOMMES 

yeux verts. Un chapeau de bleuets augmentait la 
lumière de ses cheveux blonds. 

A voix basse, par crainte des policemen, elle lui 
dit d'énormes injures. 

Une brune Française, finement vêtue de noir, 
son beau visage éclairé par une encolure de den- 
telle blanche, dit des choses plus fortes, avec un 
accent étranger étonnant pour une connaissance 
de la langue menée aussi loin des premiers 
éléments. Le salutiste cria : 

« Passe... habitante de Schaphir... dans la 
nudité et la honte ! » 

Chaque fille lui envoyait son coup de gueule. 
Elles savaient combien sa présence nuisait à leur 
commerce et la puissance de cet épouvantail sacré 
sur l'esprit et la chair de la belle clientèle. 

Impassible et ardent, il continuait d'annoncer 
la colère de Dieu : 

« J'en veux à toi... dit l'Eternel des armées... 
Je relèverai tes pans sur ton visage... Je montrerai 
ta nudité aux nations... et ta honte aux royaumes ! » 

Lord Pimkins entrait au « Ye Old Prince Bar ». 
Miss Mabel causait avec deux jeunes gens qui 
biberonnaient les pailles d'un « lemon squash ». 
Un col garçon présentait le visage frais de cette 
fine Anglaise souriante, vêtue de noir. 

Pas un cheveu fou ne rompait la discipline de 
sa coiffure châtain clair, variée par deux mèches 
blondes nouées en catogan avec un ruban bleu. 

Elle tendit à Lord Pimkins, par-dessus le 

236 



VIN DE i CHAMPAGNE 

comptoir, ses mains blanches, sans bagues, mais 
une grosse gourmette cTor au poignet gauche, et 
s'enquit, douce : 
« Vous êtes bien ? 

— Tout à fait bien. Merci ! » dit Lord Pi ni- 
ions, qui pendit par sa crosse d'argent sa canne 
d'ébène au bord du comptoir d'acajou, puis entre- 
prit l'ascension d'un haut tabouret. 

Miss Mabel demandait : 

— Que voulez-vous avoir ? 

— Champagne, doux ange. Voulez- vous avoir 
un verre avec moi ? 

— Je veux certainement. » 

Elle décoiffa une bouteille de « dry », poussa, 
au départ du bouchon, un léger cri de fille em- 
brassée, et, les doigts mouillés, emplit deux flûtes 
gravées d'une couronne de prince. Elle penchait, 
à petits coups, la lourde bouteille vers les fusées 
de cristal où la mousse blanche nageait sur le vin 
un peu doré, d'une limpidité de pierre précieuse. 
Elle ramassa le bouchon repris pour six pence. 

« Bonne santé à vous ! dit Lord Pimkins. 

— De même à vous, Monsieur. 
Elle but et demanda : 

— Où avez-vous été hier au soir ? 

— Club, douce fille. 

— Et où irez-vous ce soir ? 

— Club, chérie. 

Les deux jeunes gens réclamaient des pailles à 
sucer. Elle leur tenait les mains : 

237 



LA PEINE DES HOMMES 

— Oh ! je demande votre pardon de vous laisser 
seuls. Je suis si occupée ! 

L'un deux lui ayant baisé le poignet, elle l'ap- 
pela : 

— Méchant garçon! 

Lord Pimkins offrait de nouveau : 

— Voulez-vous avoir un verre avec moi ? 

— Je veux. 

Un gentleman de taille superbe, mais un peu 
déparé par son ventre, entra droit s'accouder au 
comptoir. Il portait, sur les cheveux ras de sa 
grosse tête rouge, un trop petit chapeau melon. 
Son habit à carreaux jaunes sentait le crottin. 

Miss Mabel lui tendit les deux mains : 

— Vous êtes bien ce soir ? 

— Très bien, chérie. Chammpègne ! 

Dans ce bar de luxe où ne venaient que des 
palefreniers et des lords, on estimait peu les bois- 
sons nationales : gin et bière. 

— Voulez-vous avoir un verre avec moi ? 

— Oh ! certainement. 

Elle prit une bouteille de « Hartmann brut » et 
retrouva le même joli cri de frayeur au départ du 
bouchon, puis le ramassa : six pence. 

Le gentleman crottin buvait le champagne 
comme eau minérale avec du brandy, dans une 
chope à bière. 

Elle lui versa le quart de la bouteille en deman- 
dant : 

— Avez-vous le gagnant, cher ? 

238 



VIN DE C H A M; ACNE 

Il s'abreuva, puis lui parla à l'oreille pendant 
quelle le servait à nouveau. 

— Oh ! merci, dit-elle ; sept contre un ?... Je 
mettrai mon argent dessus, certainement. 

Obligée par son service de tourner le dos à ces 
messieurs, sa complaisance envers eux ne se repo- 
sait point, car elle leur souriait dans le revêtement 
de glace où ils se voyaient boire. 

Des étagères de cristal montées sur nickel por- 
taient des tonnelets à robinet d'argent, des liqueurs, 
des jeux de verre, des citrons, des plantes vertes, 
et tous les grands mousseux dont les marques 
illusionnaient les Anglais sur la nationalité de la 
Champagne. Ils la croyaient annexée en 1870 à 
l'empire allemand : G. H. Mumm, Geldermann, 
Krug, Deutz, Luling,j,Goulden, Ayala, Bollinger, 
Hartmann, Schuler. 

Un Moët et Chandon surprenait. 

La cloison de glace multipliait la lumière des 
appliques. 

Lord Pimkins approcha du visage frais de miss 
Mabel sa figure un peu tirée. 

— Quand viendrez- vous, douce fille ? « 

Il la tenait d'un doigt croche dans la gourmette 
de son bras gauche. 

Les yeux agrandis, aussi clairs que la glace 
derrière elle, elle le regarda avec une douceur 
d'enfant : 

— Oh ! Monsieur ! Je suis une respectable fille. 
Que dirait ma mère ? Elle aurait son cœur brisé ! 

239 



LA PEINE DES HOMMES 

— Chamm... pègne ! réclamait le gentleman 
crottin. 

— Bonne nuit ! dit Lord Pimkins. 
Il traversa Piccadilly Circus. 

Assises sur les sept marches entourant la fon- 
taine du milieu de la place, les marchandes de 
fleurs offraient des boutonnières. 

La consommation du scotch whisky ne les 
embellissait pas. 

Sur le trottoir du refuge, les boys cireurs de bot- 
tines posaient leurs petites boîtes ornées de réclames 
émaiflées noir sur jaune : « Berry's Blacking » 

Les marchands de journaux : « Papers ! » éta- 
laient sur la chaussée des affiches de grandes 
majuscules faciles à lire en marchant : 

« MEURTRE A HAMMERSMITH 
LE MYSTERE DE DUBLIN » 

Des hommes trop vieux pour s'agenouiller 
devant les souliers à cirer vendaient des allu- 
mettes. Tous ces pauvres gens semblaient, au 
centre de la place animée, des naufragés perdus 
sur un îlot de misère. 

\ Le reflet des plastrons glacés éclairait la niche 
sombre des cabs capitonnés de cuir luisant. 

Lord Pimkins leva sa canne. Un cocher répondit 
du fouet et approcha, rapide. 

— Où mylord ? demanda-t-il, par la tabatière 
du plafond. 

240 



VIN DE CHAMPAGNE 

— London Club » 

Le cheval au poil luisant, martelant du sabot 
sur le pavage uni, enleva la voiture légère qui fila 
douce sur ses roues larges et ses longs ressorts. 

Dans une rue tranquille, des chanteurs de can- 
tiques entouraient un missionnaire battant la 
mesure. Sa femme touchait l'harmonium. Deux 
fortes lanternes éclairaient le cercle des figures aux 
bouches grandes ouvertes. Lord Pimkins craignait 
Dieu. Il ôta son chapeau haut de forme, prit sa 
figure dans sa main droite et se recueillit. 

Le cab borda le London Club. La fraîcheur de 
la Tamise et le parfum des jardins du quai Victoria 
régnaient dans Parliamant Avenue. La tour de 
Westminster sonnait dix heures à coups forts et 
lents dont le bruit allait loin par l'espace ouvert 
au-dessus du fleuve large. 

A l'heure des journaux du Continent, beaucoup 
de gentlemen occupaient les fauteuils de cuir rouge 
du salon de lecture. On ne s'entendait pas marcher 
sur l'épaisseur du tapis pourpre, sans dessin. Les 
tambours des portes à frein pneumatique retom- 
baient sans bruit. Sauf les froissements du papier, 
silence parfait. Au-dessus des tables, deux lustres 
en bronze doré tenaient, parmi leurs ornements 
compliqués, des grappes d'ampoules électriques 
dans des tulipes de cristal. A un bout de la salle, 
sur la boiserie brune, le portrait encadré d'or du 
roi en uniforme militaire, grandeur naturelle. En 
vis-à-vis, la reine dans la robe du couronnement. 

241 16 



LA PEINE DES HOMMES 

Sur la haute cheminée en marbre veiné, le buste 
en bronze de Napoléon, seul. 

Lord Pimkins cherchait quelqu'un. Les gens 
assis de face vers lui montraient une semelle et 
les bagues des doigts derrière leur journal déployé. 

Il voyait, de ceux posés de dos, les deux mains 
et les marges du journal dépassant de chaque côté 
du dossier. 

Il dut demander à l'huissier : 

« Le Révérend Humdrum ? » 

L'homme indiqua un New~York Herald, édition 
européenne, cachant l'hermine du manteau aux 
pieds de Sa Majesté. 

Lord Pimkins reconnut le Révérend à ses sou- 
liers bas, à boucles d'acier, très épais de semelle. 

Il alla lui toucher l'épaule. Le liseur posa son 
journal grand ouvert par terre et suivit Lord 
Pimkins dans le salon 

Le Révérend John Humdrum, membre de la 
Société de Propagation de la Doctrine Chrétienne 
(S. P. C. K.), était creux de poitrine et long 
de figure. Les sermons aux multitudes et les 
cantiques à la louange du Seigneur avaient agrandi 
sa bouche aux lèvres blanches, entr ouvertes dans 
la figure rasée, creusée par deux traces profondes 
tirées des ailes du nez au coin des lèvres. Il fixa 
les pieds de Lord Pimkins, puis remonta lente- 
ment vers lui ses yeux tristes et le regarda de 
travers : 

— Je suis joyeux, dit-il, de vous voir. 

242 



VIN DE CH AMPAGNE 

Angelo Bozzoni, maître d'hôtel, s'inclina, gri- 
maçant un sourire de ballerine : 

— Sir John Elsbooth attend ces messieurs. 
Derrière un grand paravent à six panneaux de 

soie blanche brodés chacun d'un chrysanthème 
jaune, ce gentleman buvait du porto rouge. Il 
tenait son verre sous sa moustache rousse quand 
Lord Pimkins lui tendit la main. Brusquement 
levé, il raidit sa haute taille : 

— Je suis très joyeux de vous voir. 

Le Révérend Humdrum, avançant doucement 
le bras comme pour voler quelque chose, laissa 
fondre ses doigts mous dans la rude étreinte de 
Sir John. Grands amis. Sir John Elsbooth, 
marchand de thé, conduisait ses affaires en Chine 
dans l'esprit de la S. P. C. K. 

A leur habitude des samedis, ces messieurs 
s'assirent à une table d'acajou, ronde, au bord 
haussé d'un cercle de bronze, Angelo Bozzoni 
y posa le dernier tirage de la carte des vins, 
imprimée noir et rouge, sur quinze pages de 
parchemin sous couverture verte, aux armes du 
London Club frappées en or. 

Trente marques de champagne y énonçaient en 
six pages leurs cuvées réservées : dry, brut, nature, 
extra superior, extra dry. 

« Nous ne changerons pas », dit le Révérend 
Humdrum. Ces messieurs exécraient la fantaisie 
qui vicie les fortes habitudes. Leur marque favo- 
rite était le Hartmann and Co Private Cuvée, 

243 



LA PEINE DES HOMMES 

Extra sec 19..., vendue 8 sthillings 3 par W, N. 
Balcombe et cotée ici 18 sfhillings la bouteille, 
augmentation raisonnable de 12 francs 20 par 
bouteille, les grands hôtels allant jusqu'à doubler 
ce profit. 

Àngelo Bozzoni apportait deux champenoises 
émergeant leurs têtes blondes de la blancheur de 
la glace pilée dans le seau de nickel. 

Hanz Becker, garçon de salle, posait des coupes 
de cristal ornées en taille de croix et d'olives. Le 
maître d hôtel tira de son gousset un couteau gravé 
en rouge sur nacre « Hartmann et Compagnie » 
et fabriquée à Solingen 

W. N. Balcombe distribuait au personnel cos- 
mopolite des grands hôtels et des clubs cet objet 
de poche allemand. 

Le brin de ficelle claqua sous la lame forte qui 
pénétra un peu dans le liège coiffé d'or. Aidant 
du pouce le bouchon libéré, l'homme en pointa le 
tir vers la porte de service. La température basse 
de la bouteille frappée réduisit l'explosion. 

La mousse fine vivait dans la liberté des coupes, 
montait blanche, bruissait, fondait en un vin aussi 
pur que le cristal taillé. 

Angelo Bozzini remit dans la glace la bouteille 
dont le goulot bavait doucement en escargot, et 
laissant Hanz Becker en attente, alla surveiller le 
service d autres garçons allemands. 

Lord Pimkins fit reculer la table et mit sa jambe 
droite sur sa jambe gauche. 

244 



VIN DE CHAMPAGNE 

« Connaissez-vous, dit Sir John Elsbooth, 
l'histoire du lord qui voulait se mettre dans la 
chemise d'un homme heureux pour se guérir du 
spleen ?... Il alla dans le palais d'un roi parce 
qu'on dit : Heureux comme un roi. Mais ce roi 
tremblait que son fils ne le fît tuer pour prendre 
sa place. Il n'était pas heureux. Le fils du roi 
craignait que son père ne le fît enfermer. 

L homme au spleen quitta le palais. Il rencontra 
l'évêque qui se désolait de vieillir sans passer 
cardinal. Le lieutenant disait qu'à son âge il devait 
être au moins capitaine. Le commerçant ne gagnait 
pas assez. L'homme au spleen rencontra un voleur 
qui lui prit sa montre et lui dit qu'il serait heureux 
s'il n'y avait pas de police, mais l'homme au spleen 
ne pouvait pas supprimer la police. 

Il rencontra un mendiant et lui demanda, parce 
qu'il avait pris l'habitude de le demander à tout 
le monde : 

— Etes-vous heureux ? 
Et le mendiant répondit : 

— Je suis très heureux. Je n'ai pas de femme 
pour me manger mon argent, pas d'enfant pour 
me manquer de respect, pas de toilette à faire pour 
plaire aux gens ; plus je suis sale, plus on me 
donne, et plus on me donne, plus je suis heureux. 

Alors l'homme au spleen lui dit : 

— Je vous achète votre chemise. 
Mais le mendiant répondit : 

— Je n'en porte pas. » 

245 



LA PEINE DES HOMMES 

Hanz Becker versait. Ils burent. 

Le Révérend Humdrum tordit sa grande bouche 
et joignit les mains en regardant le plafond qua- 
drillé de poutres brunes biseautées d'or. Il jubilait. 
Le rire de Lord Pimkins plissa son visage pâle. 
Ils écoutaient ce conte pour la cinquantième fois. 

— Cela me rappelle, raconta pour la cinquan- 
tième fois Lord Pimkins, l'histoire de l'homme 
qui voulait rendre sa femme heureuse. 

« Il lui demanda : 

— Chérie, que manque-t-il à votre bonheur ? 
Elle dit : 

— Je voudrais une bague comme celle de mon 
amie Maud. 

Quand elle eut la bague, il demanda : 

— Etes-vous heureuse, maintenant, chérie ? 
Elle dit : 

— Cela me ferait bien plaisir d'avoir un collier 
comme mon amie May. 

Il lui acheta un collier comme celui de son amie 
May, puis un bracelet comme celui de son amie 
Ethel, puis un diadème comme celui de la prin- 
cesse de Galles, puis une couronne comme celle 
de la reine d'Angleterre. 

Et alors, il lui demanda : 

— J'espère que vous êtes tout à fait heureuse, 
maintenant, chérie ? 

Elle pleura et dit : 

— Non. Je voudrais vendre mes bijoux et 
sauver des âmes comme la maréchale Booth. 

246 



VIN DE CHAMPAGNE 

Quand elle eut bien sauvé des âmes, il lui 
demanda : 

— Maintenant, chérie, votre bonheur est com- 
plet ? 

Elle soupira : 

— Hélas ! Je regrette la bague comme avait 
mon amie Maud... » 

Sir John Elsbooth riait très fort. Ils burent. 

— Temptation ! ! prêcha le Révérend. 

Cela me rappelle l'histoire de la Temptation 
dans le Jardin d Eden... planté du côté de l'Orient... 
où la femme perdit l'homme... car elle lui fit 
manger le fruit de l'arbre qui est au milieu du 
jardin. » 

Leur pied balancé semblait faire aux deux autres 
semelles des civilités. 

Redressés sur leurs sièges ils se saluèrent de la 
coupe, burent et se remirent à s 'encenser du soulier. 

Tirant aussi un couteau de Solingen offert par 
Hartmann, Hanz Becker démuselait la seconde 
bouteille. 

Le vin glacé coula du goulot où avait passé le 
souffle des verriers épuisés et mit dans les verres 
son rire blond. 

— Aimeriez-vous avoir des toasts ? demanda 
sir John Elsbooth. 

— Toasts aux champignons feraient bien, dit 
Lord Pimkins. Ils burent. 

— Vous mettez de très fortes bottines, remarqua 
sir John au Révérend qui éleva, pour mieux la 

247 



LA PEINE DES HOMMES 

montrer, sa semelle dune épaisseur de planche : 

— Très confortable. Les chemins de la vie sont 
durs. Quand je portais en Chine la parole du 
Christ, je chaussais des bottes en veau. Elles 
serrent la cheville, mais cèdent à la marche, quand 
le pied gonfle. 

— Tout à fait vrai, dit Lord Pimkins, j'en usais 
aussi dans les Indes. 

Il indiqua sa bottine vernie : 

— Très bon, pour aller dans Londres. Aussi 
doux qu'une pantoufle. 

Angelo Bozzoni renouvelait les bouteilles. La 
légère torsion de sa bouche inquiétante, aux 
lèvres épaisses, apparaissait bien dans sa figure 
rasée. Rien ne le distinguait d'un clubman que la 
flexibilité de son échine et la serviette de service. 

Il gagnait deux livres par semaine. Ses pour- 
boires dépassaient, en saison, cinquante francs par 
jour. Marié à une Anglaise, il possédait une maison 
à Hammersmith. Vingt-cinq garçons de salle, dont 
dix-neuf Allemands, cinq Anglais, marchaient sous 
ses ordres. Un Italien faisait sa police et convoitait 
sa place. Angelo Bozzoni ne favorisait pas ses 
nationaux. 

Au lieu de pratiquer le pas de parade dans un 
régiment du Kaiser, Hanz Becker avait préféré se 
priver de cette distraction en venant gagner sa 
vie à Londres et s'y faire, avec le temps, natura- 
liser Anglais. 1 1 présentait les toasts : un champignon 
grillé posé sur une croûte au beurre doublée d une 

248 



VIN DE CHAMPAGNE 

mince feuille de lard, assaisonnés au cayenne. 

Ces messieurs mangeaient ces délicatesses sur 
des assiettes à dessert de porcelaine blanche, au 
chiffre L. C. en or. Cela leur fit boire la troisième 
bouteille. A la dernière coupe, dont ils se saluèrent 
comme de l'épée, en la plaçant droit devant leur 
visage, ils remontèrent vers le dossier des fauteuils 
et se tinrent mieux, balançant un peu moins fort 
le pied droit. 

Sir John Elsbooth désigna le sien, chaussé d'un 
escarpin verni, lacé par un large cordon de soie 
noire dont la ganse double flottait sur le cuir 
luisant. 

« Ceci vient de chez Balmisson, le meilleur bot- 
tier de Londres pour le pied de luxe. Essayez-le. 
Mais je ne voyage qu'avec les chaussures de 
Howk. Ça dure le tour du monde. 

Le Révérend Humdrum joignit ses mains sur 
son genou et ouvrit grande sa bouche noire 
habituée à prêcher les foules. 

— Tant vaut la chaussure, tant vaut l'homme. 
Que penseriez-vous de toasts aux anchois ? » 

Présenter parmi les bouteilles pleines, une 
bouteille payée et inachevée à une autre table, 
n'intimidait pas Angelo Bozzoni. Ici, cependant 
il jouait franc jeu, ces messieurs connaissant bien 
leur capacité d'estomac. 

Avec deux nouvelles « Hartmann », il servit 
des filets d'anchois rouges d'épices, sur des croûtes 
grillées. 

249 



LA PEINE DES HOMMES 

Les trois gentlemen prirent une attitude extrê- 
mement correcte, assis raides, les deux pieds à 
terre et mangèrent, silencieux. 

Hanz Becker alignait au bord du tapis les 
bouteilles vides soufflées par les verriers d'Homis. 
W. N. Balcombe les reprenait pour trois pence 
la douzaine. 

Lord Pimkms. allongeant le bras pour atteindre 
sa coupe, tomba court. Il croyait la table plus 
près. Hanz Becker la rapprocha. 

MM. Elsbooth, Humdrum et Pimkins ne 
s'amusaient pas. Ils se soignaient. Ils éprouvaient 
l'horreur du scandale de l'ivresse. Sir Elsbooth, 
grand marchand de thé, subventionnait les ligues 
d'abstinence où le Révérend Humdrum portait 
la bonne parole et stigmatisait l'infamie des 
hommes désordonnés qui ne tiennent plus droit 
quand ils ont bu. 

A la sixième bouteille, près de minuit, le 
monocle de Lord Pimkins tomba. Il ne put le 
replacer, malgré les allongements prodigieux de sa 
figure et le jeu de ses mâchoires mordant le vide. 

— Oh ! vous avez perdu votre monocle, dit 
sir John Elsbooth. 

— Réellement ? 

— Réellement, cher. 

— Alors, nous devons aller, dit le Révérend 
Humdrum. Garçon ! Chapeaux ! Cabs ! 



250 



ÉDITIONS DE LA NO.UVELLE REVUE FRANÇAISE 
35 ET 37, RUE MADAME, GASTON GALLIMARD, DIRECTEUR 

1915-1916 

G. K CHESTERTON LA BARBARIE DE BERLIN. LETTRES A UN 

VIEUX GARIBALDIEN. Trad. I. Rivrkw in-16 3.50 

PAUL CLAUDEL CORONA BENIGNATIS ANNI DEI in-16 3.50 

PAULCLAUDEL TROIS POÈMES DE GUERRE in-8 I . 

PAUL CLAUDEL AUTRES POÈMES DURANT LA GUERRE in-8 2.50 

CLUTTON-BROCK MÉDITATIONS SUR LA GUERRE, Trad. J. Co- 

ttAU in-16 3.50 

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PIERRE HAMP LA VICTOIRE DE LA FRANCE SUR LES 

FRANÇAIS in-I8 1.25 

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PIERRE HAMP LA FRANCE, PAYS OUVRIER in-16 2.50 

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par Alexandre Millerand in-8 

CHARLES PÉGUY ŒUVRES COMPLÈTES. Tome IV. Introduction 

par André Suares in-8 

JCH. L. PHILIPPE CONTES DU MATIN in-16 3.50 

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FRANÇOIS PORCHE L'ARRÊT SUR LA MARNE in-8 1.25 

FRANÇOIS PORCHE LE POÈME DE LA TRANCHÉE in-8 1.25 

JULES ROMAINS EUROPE in-4 10» 

EMILE VERHAEREN LA BELGIQUE SANGLANTE in-16 3.50 

1917-1918 

J. RIGHARD'BLOCH ET C'« in-16 3.50 

PAULCLAUDEL LE PAIN DUR in-16 3.50 

JOSEPH CONRAD TYPHON (Traduction A. Gide 1 er Édition sur 

papier de Rives à 300 exemplaires.) in-8 10. 

PAUL DESJARDINS MIL NEUF CENT QUATORZE in-16 3.50 

P. DRIEU LA ROCHELLE INTERROGATION in-4 10 » 

ANDRÉ GIDE LES NOURRITURES TERRESTRES 300 exem- 
plaires sur papier de Rive» (épuisé.) in-8 10. 

VALÉRY LARBAUD ENFANTINES in-16 3.50 

CHARLES PÉGUY ŒUVRES COMPLÈTES. Tome VIII. Clio 

MXRCEL PROUST A L'OMBRE DES JEUNES Fil .IFS EN FLEUR. . in-16 3.50 

LE COTÉ DE GUERMANTES in-16 3.50 

SODOME ET GOMORRHE — i in-16 3.50 

SODOME ET GOMORRHE — 2 LE TEMPS 

RETROUVÉ in-16 3.50 

ANDRÉSALMON MONSTRES CHOISIS in-16 3.50 

ANDRÉ SUARÊS REMARQUES in-8 2» 

M. deUNAMUNO LE SENTIMENT TRAGIQUE DE LA VIE in-16 6» 

PAUL VALERY LA JEUNE PARQUE in-8 6» 

STANISLAS WYSPIANSKI LES NOCES. Trad. de A. de Lada et G. Lenor- 

mand , »-I6 4« 



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POÉSIE 

PAUL CLAUDEL CINQ GRANDES ODES in-16 3.50 

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COVENTRY PATMORE POÈMES (Trmd. P. Claudel) in-16 2.50 

GEORGES DUHAMEL COMPAGNONS in-16 3.50 

LÉON PAUL FARGUE POÈMES in-16 2.50 

LÉON PAUL FARGUE POUR LA MUSIQUE in-4 5« 

HENRI FRANCK LA DANSE DEVANT L'ARCHE (Préf«ce de 

Mme DE NOAILLES) in-16 3.50 

STEPHANE MALLARMÉ POÉSIES in-16 3.50 

STÉPHANE MALLARMÉ UN COUP DE DÉS in-4 3.50 

FRANÇOIS PORCHE LE DESSOUS DU MASQUE in-16 3.50 

RABINDRANATH TAGORE. . . . L'OFFRANDE LYRIQUE (Prix Nobel 1913), (Tr»d. 

A.Gide) in-16 3.50 

RABINDRANATH TAGORE.... L'OFFRANDE LYRIQUE (Traduction A. Gide. 

!*• édition iur ver?* d'Arche», tirée à 500 exem- 
plaires) in-8 7.50 

FRANCIS VIELÊ-CRIFFIN LA LUMIÈRE DE GRÈCE in-16 3.50 

CHARLES VTLDRAC LIVRE D'AMOUR in-16 3.50 



CORRESPONDANCE : 



CH.-L. PHILIPPE LETTRES DE JEUNESSE in-16 3.50 

J. KEATS LETTRES A FANNY BRAWNE (Tr»d. de. 

Carets) in-16 2.50 



ROMANS ET CONTES: 



HENRI BACHELIN JULIETTE LA JOLIE in-16 3.50 

J. RICHARD BLOCH LÉVY in-16 3.50 

G.-K. CHESTERTON,.. LE NOMMÉ JEUDI (Trad. J. Florence) in-16 3.50 

G.-K, CHESTERTON LE NAPOLÉON DE NOTTING HILL (Trmd. 

J. Florence) in-16 3.50 

BERNARD COMBETTE DES HOMMES in-16 3.50 

ANDRÉGIDE ISABELLE, récit in-16 3.50 

ANDRÉ GIDE... ISABELLE 0" édition .ur rergé d'Arche», tirée 

à 500 exemp'aire»). Epuité in-8 7.50 

ANDRÉGIDE LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE in-16 3.50 

ANDRÉGIDE LES CAVES DU VATICAN in-16 3.50 

COMTE DE GOBINEAU ADELAÏDE. E P ui»é in-16 3.50 

PIERRE HAMP MARÉE FRAICHE. VIN DE CHAMPAGNE ia-16 3.50 

PIERRE HAMP VIEILLE HISTOIRE in-16 3.50 



ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



ROMANS ET CONTES (SUITE) : 

PIERREHAMP L'ENQUÊTE in-16 3.50 

VALERY LARBAUD A. O. BARNABOOTH in-16 3.50 

JACK LONDON L'AMOUR DE LA VIE (Traduction P. Wene) in-16 3.50 

ROGER MARTIN DU GARD... JEAN BAROIS in-16 3.50 

CH.-L, PHILIPPE LA MÈRE ET L'ENFANT in-16 3.50 

CH.-L. PHILIPPE CHARLES BLANCHARD in 16 3.50 

JULES RENARD L'ŒIL CLAIR in 16 3.50 

JEAN SCHLUMBERGER L'INQUIETE PATERNITÉ in 16 3.50 

ERNEST TISSERAND UN CABINET DE PORTRAITS in 16 3.50 

CHARLES VILDRAC DÉCOUVERTES m 16 3.50 

MICHEL YELL CAUET in 16 3.50 



THÉÂTRE : 



PAUL CLAUDEL L'OTAGE m 16 3.50 

PAUL CLAUDEL L'ANNONCE FAITE A MARIE in-16 3.50 

JACQUES COPEAU et JEAN LES FRÈRES KARAMAZOV, drame en 5 acte». 

CROUÊ d'apre» Dostokky in-16 3.50 

GEORGES DUHAMEL DANS L'OMBRE DES STATUES in-16 3.50 

HENRI GHÊON LE PAIN in-16 3.50 

FRIEDRICH HEBBEL JUDITH (Trad G.G\u.ima*d et P. de Lanux). . . in-16 3.50 

HENRIK IBSEN ŒUVRES COMPLÈTES. Tome I" in-8 10 • 

O.-W. MILOSZ MIGUEL MANARA. mystère en 6 tableaux in-16 2.50 

JEAN SCHLUMBERGER LES FILS LOUVERNÉ in-16 2.50 

EMILE VERHAEREN HÉLÈNE DE SPARTE in-16 3.50 



LITTÉRATURE : 



HENRI GHÊON NOS DIRECTIONS (Réaliame et Poéaie. — Note* 

aur le Drame poétique. — Du Claaiiciame. — Sur le 

ver* libre) "«-16 3.50 

ANDRÉ GIDE SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES in-16 2.50 

JACQUES RIVIÈRE ÉTUDES (Baudelaire. Claudel. Gide, Infre*. Cézanne. 

Gauguin, etc) in-16 J.50 

ANDRÉ SUARES TROIS HOMMES (Pascal, Ibsen. Dostoievsky). . . in-16 3.50 

ANDRÉSUARÈS ESSAIS in-16 3.50 

ANDRÉSUARÈS PORTRAITS ^ i«-16 3.50 

ALBERT THIBAUDET LA POÉSIE DE STEPHANE MALLARMÉ m-8 10» 

ALBERT THIBAUDET LES HEURES DE L'ACROPOLE in-16 3.50 



ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR 
L'IMPRIMERIE BELLENAND 
A FONTENAY- AUX -ROSES 
LE VINGT-HUIT AVRIL 1918 








s 



PQ 

2615 

A25P43 

1918 



Hamp, Pierre 

La Deine des hommes 4.. éd. 



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