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Full text of "La philosophie moderne depuis Bacon jusqu'à Leibniz"

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in 2009 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/laphilosophiemod02sort 



LA 

PHILOSOPHIE 

MODERNE 

DEPUIS BACON JUSQU'A LEIBNIZ 



ÉTUDES HISTORIQUES 



Gaston SORTAIS, S. J 

ANCIEN l'ftOl'ESSEUn DE l'IllLOSOPHIE 



TOME DEUXIÈME 



Livre II : L'Empirisme en Angleterre et en France 

Article II : Pierbe Gassendi(1592-]655) 
Article TII : Thomas Hobbes (1583-1679). 



PARIS (VI-) 
PAUL LETHIELLEUX, ÉDITEUR 

I O , U U E CASSETTE, I O 

1922 



L'auteur et l'éditeur réservent tous droits de traduction et de repro- 
duction. 

Cet ouvrage, conformément à la loi, a été déjwsé en Décembre lOtt . 



NIHIL OBSTAT. 

X. MOISANT. 



IMPRIMATUR, 

Parisiis, dio 18' Junii 1920. 
E. ADAM. 



V. G. 



LTBRARY 

UNIVERSITY OF CALIFORNIA 

SANTA BARBARA 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



Librairie P. Lethielleux, Paris, 10, rue Cassette. 

TuAiTÉ DE Philosophie, conforme au dernier programme du baccalauréat 
pour la classe de Philosophie-Lettres. 2 vol. in-8°, S' édition revue 
et augmentée. (Pour paraître en 1922). 
Tome I. — Psychologie. Logique. 

Tome II. — Morale. Esthétique. Métaphysique. Vocabulaire philoso- 
phique. Histoire de la Philosophie. 

Histoire de la Philosophie ancienne (Antiquité, Moyen Age, Renaissance), 
I Yol. in-S" écu, de xyiii-627 pages. 10 fr. 

Histoire de la Philosophie moderne (pour paraître en 1922). Cf. infra. 

Manuel de Philosophie. Résumé du Traité de Philosophie. 1 vol. in-8" 
de xxxi-gSZi pages. Coédition. 18 fr. 

Précis de Philosophie Scientifique et Morale, conforme au dernier 
programme du baccalauréat pour la classe de Mathématiques, i vol. 
in-8" écu, xvi-6o4 pages. 10 fr. 

Eléments de Philosophie. Abrégé du Manuel, plus spécialement destiné 
aux jeunes filles. 3 vol. in-12, de xn-102, 277 et 4o3 pages. Traduits 
en Espagnol. (Même Librairie, 1920). 16 fr. 

Excursions artistiques et littépaires, 2 séries in-12, de xv-259 et 288 
pages. Les deux séries ensemhîle, G fr. Séparément, 3 fr. 

La Crise du Libéralisme et la Liberté d'Enseignement (Questions 
actuelles : Le Libéralisme et le Syllabus. L'Esprit de légalité. Les 
droits de l'enfant. L'unité morale de la France et le monopole univer- 
sitaire. L'Église et la liberté scientifique, etc.). i vol. in-13 de 222 
pages. 3 fr. 

Études Philosophiques et Sociales (Intolérance de l'Église. Fonctions de 
l'État moderne. Décentralisation et organisation provinciale. Exposé 
et réfutation du Kantisme. L'Art et la Science, etc.). i vol. in-12 de 
vi-Zi3i pages. . 5 fr. 

Histoire de la Philosophie moderne depuis Bacon jusqu'à Leibniz : 
Tome 1 : Introduction : Questions de Méthode et d'Autorité au 
XVr siècle. — L'état de l'Europe au A' 17/' siècle. — Livre 1 : L'Em- 
pirisme en Angleterre et en France. Article 1 : François Bacon. 25 fr. 
Tome II : L'Empirisme en Angleterre et en France. Article II: 
Pierre Gassendi. — Article 111 : Thomas Hobbes. 20 fr. 



Librairie P. Lethielleux, Paris, 10, rue Cassette (Suite) 

HlSTOIUE DE LA PHILOSOPHIE MODERNE DEPUIS BaGO^Î JUSQu'a LeiIJNIZ : 

Tome III : Les commencemenls du Déisme en Angleterre. — L'Ecole 
Platonicienne de Cambridge. — La Philosophie du Droit. — La Révo- 
lution Cartésienne. - - Le Cartésianisme en Belgique ci en Hollande 
(En préparation). 

Librairie H. Champion, Paris, 5, quai Malaquais. 

Ilios et Iliade. 2" édition, i vol. in-8'. \v-/ii7 pages, avec une carte. 
(Les ruines de Troie. — La formation de riliade. — Essai de restaïi- 
ration de l'Iliade primitive. — L'Olympe et Tari homériques). (Epuisé). 

Librairie Désolée, Paris, 30, rue Saint-Sulpiee. 

Le Maître et l'Elève : Era Angelico et Benozzo Gotzoli, édition de luxe 
ornée de 47 gravures hors texte et de 5 cliromos. i beau vol. in-/|", 
de 276 pages. i3 fr. 

4 

Librairie Bloud & Gay, Paris, 3, rue Garancière. 

Pourquoi les dogmes ne meurent pas. 4*^ édition. i l'r." 

Valeur apologétique du martyre. 4" édition. i fr. 

(Traduit en Espagnol, Madrid, Gregorio del Almo, 191 2). 

Le Procès de, Galilée, 6' édition. i fr. 

(Traduit en Italien, Rome, Desclée, 1907. et en Espagnol. Madrid, 
Gregorio del Almo, 1912). 

Librairie Téqui, Paris, 82, rue Bonaparte. 

Métaphysique des causes, par le P. de Régnon, avec une préface de 
Gaston Sortais. 1 vol. in-8", de xviu-663 pages, 2' édition. 11 fr. 25 

Librairie G. Beauchesne, Paris, li7, rue de Rennes. 

Œuvres oratoires du R. P. Chambellan, S. J., recueillies et publiées 
par. Gaston Sortais. 2 vol. de 582 et 727 pages. T. I, 8 fr. T. II, 10 fr. 

La Providence et le Miracle devant la Science moderne, i vol. in- 12 
de 192 pages, 2'" édition. 5 fr. 

Librairie J. de Gigord, Paris, 15, rue Cassette. 

L'Attitude des Catholiques en face de la Démocratie et du Droit 
commun. 1 vol. in-18 Jésus, de \iii-3o9 pages. 3 fr. 60 



LA PHILOSOPHIE MODERNE 

DEPUIS BACON JUSQU'A LEIBMZ 

ÉririEs HiST0UK^>LEB l'AR GvsïON SOIITALS, S. J. 



TABLE SOMMAIRE DU TOME DEUXIÈME 



LIVFIE I 

L'EMPIRISME EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 

(Suite). 

ARTICLE II. — PIERRE GASSENDI (1592-1655) •. . - 1 

Chapitre I*''". — Vie et Œuvres de Gassendi 1 

I. — Les débuts de Gassendi 2 

II. — Travaux scientifiques et ouvrages philosophiques. 6 

III. — Les derniers jours. Hommages à sa mémoire. ... 17 

IV. — Tableau des Œuvres de Gassendi 22 

Cha?itre II. — Gassendi Polémiste. . . *26 

§ A. — POLÉMIQUE AVEC LES PÉRIPATÊTICIENS " 26 

I. — Contenu et valeur des Exercitationes 27 

II. — La condanmation de Bitaud et « l'Arrêt bur- 
lesque » 33 

III. — Attaques dirigées contre les Exercitationes 37 

§ B. — POLEMIQUE A VEC FLUDD. 41 

I. ' — Lutte entre Mersenne et Fludd ... 41 

II. — Gassendi i:)rend la défense de Mersenne. 42 

III. — Fludd réplique à Gassendi 49 

§ C. — POLÉMIQUE A VEC DESCARTES 51 

I. — Les Objections et les Instances de Gassendi 51 

II. — Valeur de cette Polémique 55 



VIII TABLE SOMMAIRE 

Chapitre III. — Gassendi Restaurateur de l'Épicurîsme . . 67 

I. — Les Devanciers de Gassendi 67 

II. ■ — Caractères de cette Restauration 76 

III. — Ressemblances et différences entre Epicure et 

Gassendi 81 

IV. — Quelques ajDpréciations contemporaines et ulté- 

rieures 84 

C'hapitrb IV. — - Le Sy^itagma philosophicum 88 

Introduction : l'ouvrage est divisé en trois parties. 88 

l'-e Partie : LOGIQUE.. , * 90 

' I. — Question préliminaire 90 

II. — Logiqiie projarement dite : 93 

1° De l'Idée 94 

2° De la Proposition 94 

3° Du Syllogisme 95 

40 De la Méthode 95 

Ilf" Partie : PHYSIQUE.- 97 

I. — De l'Esimce et du Temps 97 

II. — De la Matière première des choses 102 

III. — Du Principe efficient des choses 112 

IV. — Qualités des corps 118 

V. — Le Monde est-il animé ? 121 

VI. — De l'Ame animale et de l'Ame humaine 123 

VIL — De la Sensibilité 127 

VIII. — De l'Imagination 129 

IX. — De l'Intelligence... 135 

X. — De l'Appétit setisitif et de l'Appétit raisonnable. 141 

XI. — De l'Immortalité de l'Ame 145 

Ille PARTIE : ÉTHIQUE I47 

I. — Doctrine morale de Gassendi 148 

II. — De l'Acte volontaire et libre 152 

Chapitre V. — La Valeur du Savant 161 

I. — Qualités d'observateur 161 

II. — Discours inaugural de son Cours 162 

III. — Travaux en Physique 163 

IV. — Observations astronomiques 164 

V. — Démêlés avec J.-B. Morin -. 167 

VI. — Relations avec Galilée : . . 173 

VII. — La circulation du sang 175 

VIII. — Rôle scientifique secondaire 177 

Chapitre VI. — Influence de Gassendi 179 

§ A. — GASSENDI N'EST PAS UN CHEF D'ÉCOLE. 179 



TABLE SOMMAIRE IX 

§ B. — LES DISCIPLES DE GASSENDI EN FRANCE. 181 

I. Gui Patin et C. de La Chambre, 181. — II. Fraî^- 
çoisBernier, 183. — III. Samuel Sorbière, 192. 

— IV. Molière, 228. — V. David Derodon, 232. 

— VI. Géraud de Cordemoy. 233. — VII. Les 
Libertins et l'Ecole sensualiste, 234 

§ C. — SYMPATHIES EN ANGLETERRE 235 

I. Walter Charleton, 235.^ — ^11. Robert Boyle, 236. 

— III. IsAAC Newton, 239. — IV. Ralph Cud- 

WORTH, 240 

§ D. — SYMPATHIES EN HOLLANDE ET EN BEL- 
GIQUE •. 241 

I. Henri Bornius, 242. — II. Les Pères Der-Kennis et 
Tacquet, 244. — ■ III. Le chanoiue R.-Fr. de 
Sluse, 246 

§ E. — OUBLI IMMÉRITÉ, SES CAUSES 247 

Chapitre VIL — Les Mérites du Philosophe 252 

I. — Le Scepticisme de Gassendi ? 252 

II. — Le Polémiste 257 

III. — L'Historien des Sciences et de la Philosoi^hie . . . . 258 

IV. — Le Penseur 260 

Bibliographie relative a Gassendi 267 

ARTICLE III. — THO^LIS HOBBES (1588-1679) 270 

Chapitre 1er, — Biographie de Hobbes 270 

I. — Premières années (1588-1608). Préceptorat et 

Voyages (1608-1640) -. 272 

II. — L'exil en France (1640-1651) 278 

III. — Dernières amiées (1651-1679). Polémiques. Tra- 

vaux historiques et littéraires 285 

IV. — Tableau des Œuvres de Hobbes 298 

Chapitre IL — Controverse avec Descartes 302 

I. — Objections de Hobbes contre la Dioptrique 302 

II. — Objections de Hobbes contre les Méditations et 

Réponses de Descartes 304 

III. — Admiiation excessive de Mersenne pour Hobbes. 309 

Chapitre III. — La Trilogie Hobbienne 312 

Section I. — Le Corps 313 

§ A. — LOGIQUE OU « COMPUTATION » 313 

I. — La Philosophie 313 

IL — Noms, Propositions, Syllogisme 317 

III. — U Erreur et les Sophismes 321 

IV. — La Méthode 323 



: l'AELE SOMMAIRE 

§ B. — PHILOSOPHIE PREMIÈRE 328 

§ C. — GÉOMÉTRIE ET PHYSIQUE 338 

Section II. — L'Homme 339 

l A. — LE POUVOIR COGNITIF OU CONCEPTIF .. 340 

I. — Ses diverses Opérations 340 

II. — L'Ame humaine et VAme animale 349 

. ^B. — LE POUVOIR MOTEUR VOLONTAIRE 351 

I. — Notions 'préliminaires ■ 351 

II. — Théorie des Passions 354 

III. — Volonté et Liberté 360 

§ C. — U HOMME ET LA RELIGION 363 

Section III. — Le Citoyen 367 

I. — L'Etat de nature 367 

II. — Les Lois naturelles 373 

III. — Origine de la Société : Pacte ou Sujétion 379 

IV. — Attributions du Souvei'ain 381 

V. -;- Nature de la Souveraineté et Formes diverses de 

Gouvernement 392 

Chapitre IV. — Critique d\5 Hobbisme 401 

I. — Hobbes n'a j^as réalisé le plan annoncé. 401 

IL — Part de l'Empirisme et de la Déduction 405 

III. — Géométrie et Physique 406 

IV. — Psychologie 408 

V. — - Système politique 412 

VI. — Hobbes écrivain 422 

VII. — Hobbes et Bacon 424 

Chapitre V. — Partisans et Adversaires de Hobbes 428 

Fortune diverse des idées»de Hobbes 428 

§ A. — INFLUENCE DE HOBBES EN ANGLETERRE. 430 

I. — Adversaires 430 

IL — Partisans . ^ 442 

III. — Admirateurs chaleureux. 445 

IV., — Influence sur certaines tendances philosophiques . 446 

§ B. — INFLUENCE DE HOBBES A U ET RANGER. 454 

I. — L'Oj)position : 454 

Témoignages de Rachel et de Rôell 455 

II. — Les Sympathies : „ 456 

lo En Hollande : 456 

a) L. Velthuysen, 456. — h) A. Houtuyn, 460. 
— c) Spinoza, 461 

2° En Allemagne : 480 

a) S. PuFENDORF, 480. — h) Leibniz, 489. — 



TABLE SOMMAIRE XI 

c) HocHEisEN, 494. — d) G. Aknold, 494. — 
e) J.-C. BECiMAîfN, 495. — f) J.-F. Buddeus, 
496. — g) , N.- j. GuNDLiNG, 499 

3" En France : 505 

a) xvn^ siècle : Sorbière, 506. — iVIERSE^^sE, 
506. — Gassendi, 506. — Descartes, 507. — 
RÉGIS, 508 

h) xvrae siècle : Helvétius, 512. — d'Holbach, 
512. — Diderot, 513. — Montesquieu, 513. 
— Rousseau, 514 

c) xixe siècle : Destutt de Tracy, 514. — 
L'École sociologique de Durkheim, 515. — 
Jouffroy, 516 

Bibliographie relative a Hobbes 517 

Index des Auteurs cités 523 

Table synthétique des Matières 529 

Table analytique des Matières 553 

GRAVURES 

Portrait de Gassendi, en face de la page 1 

Portrait de Sorbière, — 192 

portratt de hobbes, — 272 

Frontispice du Léviathan, — 418 







-t-cn^-yyyJt, 




LIVRE l 

L'KMPIRISME EX ANGLETERRE ET EX FRANCE 

ARTICLE II. — PIERRE GASSENDI (1592-1655) 



Le premier ^-olume de cette Histoire de la Philosophie au X VIP siècle 
a été consacré principalement à l'Empirisme en Angleterre. Poursui- 
vant notre enquête, il nous faut étudier maintenant l'Empirisme en 
Fi'ance, où Gassendi, grand admirateur de Bacon, s'efforça de le pro- 
pager. 



CHAPITRE PREMIER 
Vie et Œuvties de Gassendi. 



L«i carrière philosophique de Bacon fut entravée par les événements 
politiques auxquels il prit une si large part. Le chancelier fit tort 
au philosophe. Quel contraste avec la \ie du chanoine Gassendi, 
Pi'évôt de léglise-cathédrale de Digne ! L'état intérieur de la France, 
à son époque, est loin cependant du calme parfait. Richelieu doit 
réprimer l'audace entreprenante des Protestants et réduire l'oppo- 
sition factieuse de la Noblesse. 8ous le nom de Fronde, la guerre civile 
ensanglante la minorité de Louis XIV. Gassendi reste étranger aux 
passions qui s'agitent autour de lui. L^n travail persévérant lui a 
servi de refuge contre les tempêtes de la politique. Quand sa formation 
intellectuelle sera terminée, il se consacrera aux observations scien- 
tifiques et à la composition d'ouvrages philosophiques. Cette exis- 
tence, partagée entre l'étude, la prière et les fonctions prévôtales, 
va se dérouler sous nos yeux, simple et unie, suivant sans défaillance 
la direction tracée par le devoir. Ce n'est pas la marche impétueuse 
d'im grand fleuve. On songe à une rivière Hmpide qui, d'une allure 
tranquille et assurée, s'écoule sans bruit vers la mer. 

i 



1 ARTICLE II. CHAPITRE I. — VIE ET ŒUVRES DE GASSENDI 

I. — LES DÉBUTS DE GASSENDI 

Pierre Gassend ^ (l'usage a prévalu de dire Gassendi) ^ naquit, 
le 22 janvier 1592, à Champtercier, village provençal, à deux lieues 
de Digne. Ses parents, modestes cultivateurs, recommandables 
par leur attachement à la religion, le formèrent soigneusement à la 
piété et aux bonnes mœurs. Dès l'âge de quatre ans, il savait lire et 
commençait à écrire. Cet enfant précoce « s'amuse tousjours à Kre 
dans toute sorte de livres qu'il rencontre, les apprend par cœur, puis 
les récite à ses compagnons » ^. Sorbière affirme qu'il aimait à contem- 
pler le ciel étoile et que plus d'une fois les parents inquiets de la dispa- 
rition de leur fils se mirent à la reclierche du petit « astrologue » *. 

A l'âge de huit ans (1599), le petit Pierre est envoyé au collège 
de Digne pour y apprendre le latin. Ses progrès furent rapides sous la 
direction de Godefroy Wendehn ^. Quand l'évêque de Digne, Antoine 

1. Voir la biographie, que Samttel Sorbière. disciple et ami de Gassea-di, a placée 
sous forme de Prœfatio en tête des Opéra omnia du philosophe pro^-ençal, 6 vol. in-folio, 
Lyon, 1658 : De ,Vita et Moribus Pétri Gassendi (non paginé). Nous renverrons à cette 
édition par ces deux lettres : O. G. — Préface de François BERNrER en tête de Y Abrégé 
de la Philosophie de Gassendi, Lyon, 1678, t. I. — Nicolas Taxil, Oraison funèbre du 
Philosophe chrétien Pierre Gassendi, Prévost de VEglise de Digne et Professeur de Mathé- 
matique au Collège Royal, Lyon, 1656. Réédité par Ph. Tamizey de Larroqtje, Bor- 
deaux, 1882. — J. Botjgerel, Vie de Pierre Gassendi..., Paris, 1737 ; Bouillon, 1770. 
Cf. DE la Varde, Lettre critique et historique à Vauteur de la Vie de Gassendi, Paris, 1737. 
— A. Martin, Histoire de la Vie et des Ecrits de Gassendi, Paris, 1853. — Mémoires 
de La Poterie touchant la naissance, vie et -mœurs de Monsieur Gassendy mon oncle, 
publiés par Tamizey de Larroqtje dans Revue des Questions historiques, juillet 1877,' 
p. 211-240. Publié à part sous ce titre : Documents inédits sur Gassendi, Paris, 1877. — 
Ces Mémoires, rédigés par Antoine de La Poterie, secrétaii-e de Gassendi, furent 
revus par un neveu du philosophe, sans doute ce Pierre Gassendi qui était son filleul 
et son neveu par alliance. 

2. « Gassend fut son véritable nom. Bouche a mis à la tête de son Histoire de Provence 
une de ses lettres où il signe Gassend ; il n'en prend point d'autre dans ses lettres 
françoises manuscrites, qui sont dans la bibliothèque de M. le Président Thomassin de 
Mazaugues. Il traduit son nom par Gassendus ; il l'eût traduit Gassendius. s'il se fût 
appelé Gassendi. » (J. Bougebel, Vie de Pierre Gassendi..., Paris. 1737, p. 2, note). Cf. 
Gallia ckristiana, t. III, col. 1139. — Honbtorat, Documents historiques sur Pierre 
Gassend, ou Gassendy ou Gassendi, dans Annales des Basses-Alpes, 1840, t. II, p. 33-42. 
Mais, l'emploi de la forme Gassendi étant contemporain du philosophe lui-même, 
comame on le voit, par exemple dans les lettres de Descartes, et, de plus, son intime ami 
Bernier et son secrétaire A. de La Poterie, ayant adopté cette forme qui s prévalu, 
nous suivrons leur exemple consacré par l'usage. 

3. A. DE La Poterie, Mémoires... — Les citations sans références qu'on trouvera, 
au cours de cette biographie, sont empruntées à ces Mémoires. Nous utiliserons les 
notes érudites que Tamizey de Larroque a jointes à son édition des Mémoires. 

4. S. SoRBiÈRE, Open-a Gassendi, t. I, Prsefat., p. 2. 

5. Godefroy Wendelin, astronome belge, naquit, en 1580, à Herck dans le pays 
de Liège. En revenant de faire son jubilé à Rome, Wendelin s'arrêta à Digne, où il 
professa de 1601 à 1604. Après une courte apparition en Belgique, il retourna en Pro- 
vence. De 1604 à 1612 on le trouve, comme secrétaire et précepteur, chez André Arnaud, 
lieutenant-général de Forcalquier. Auteur d'un recueil de prose et de vers intitulé 
Joci. Arnaud, dans la 4^ édition de cet ouvrage (Venise 1609) parle plusieurs fois de 
Wendelin sous le nom d'Irénée. (Cf. G. Bigourdan, Sur Vastronome oublié Jean de 
Ligmères..., dans Comptes Rendus de V Académie des Sciences, 1915, t. 161, p. 714, n. 3). 



I. — LES DÉBUTS DE GASSENDI 3 

•de Bologne, vînt faii-e sa visite à Champtercier, le jeune écolier 
(il avait onze ans) « luy fit une petite harangue latine dans l'église 
dudit lieu, au grand estonnement d'un chacun ». Il revint dans son 
village en 1607 et pendant deux ans il étudia « en son particuher ». 
Puis, en 1609, il suivit à Aix le cours de philosophie professé par le 
Père Philibert Fesaye i, carme, qui lui donna également des leçons 
de théologie. Le professeur fut tellement ravi du mérite de l'étudiant 
qu'un jour, dit-on, il s'écria : « Je ne sais si le jeune Gassend est mon 
écolier ou mon maître. » 

Le brillant élève fut, à vingt-et-un ans, nommé Principal du collège de 
Digne et professeur de rhétorique. Ayant obtenu le grade de docteur en 
théologie (1614) à l'université d'Avignon-, en présence d'Etienne Dulci, 
archevêque de cette ville et nonce du pape, il fut élu chanoine théologal 
de l'égUse de Digne ^. Mgr. J. Turricella, évêque de Marseille, l'ordonna 
prêtre en 1616. C'est à cette époque, d'après Sorbière et Bougerel ^ qu'il 
se ha d'une étroite amitié avec Nicolas-Claude Fabei de Peiresc ^, 

Wendelin, de retour en Belgique, entra dans les ordres et devint curé de Herck et 
chanoine de Tournai. Il moiirut en 1660 d'après les uns, en 1667 d'après d'autres. 
Cf. J. Fr. Foppens, Bibliotheca lelyka, t. I, p. 375-376, Bruxelles, 1739. — Wendelin 
avait acquis la réputation d'un bon mathématicien, car Descartes, dans une lettre 
du 3 octobre 1637 à Pemplitjs (Œuvres de Descartes, édit. Adam, t. I, p. 411), le prie 
de provoquer les remarques de "\^>ndelin siu- la Géométrie qu'il venait de publier. Cette 
démarche resta sans résultat. — Dans ime lettre à Mersenne, du 15 juin 1633 (Biblio- 
thèque nationale, fr. n. a. 6205, p. 20), Wendelin déclare qu'il a soutenu l'opinion de 
Copernic, devant Mgr Guidi di Bagno, nonce du pape à JParis en 1628. (Cf. G. Moy- 
CHAMP, Galilée et la Belgique, p. 163 sq., Saint-Trond, 1892 — Histoire du Cartésianiarrte 
en Belgique, p. 199, dans les Mémoires publiés par l'Académie de Bruxelles, t. XXXIX, 
Bruxelles, novembre 1886). — Cf. C. Le Paige, Un astronome belge du XVI I^ siècle : 

Godefroy Wendelin, dans Ciel et Terre, 12e année, 1891-1892, p. 57-66; 81-90. 

L. DE Berluc-Perrussis, Wendelin en Provence, Digne, 1890. 

1. Le Père Philibert Fesaye, né à Château-Renard, prit Ihabit des Carmes à Aix. 
n fut trois fois Provincial. Docteur de l'Université d'Aix, il y enseigna la Philosophie 
et la Théologie. Gassendi fut son élève, de 1605 à 1607. Il cultiva les Muses latines et 
a laissé quelques ou\'Tages théologiques, par exemple un Traité sur V Incarnation, publié 
à Aix en 1644. Sa mort survint à Aix le 18 a\Til 1649. Cf. J. Se. Pitton, Histoire de la 
ville d'Aix, 1. VI, p. 615-616, Aix, 1666. — Pierre- Joseph de Haitze, Histoire de la 
Ville d'Aix, t. IV, 1. XIV, § xxiii, p. 35-36, Aix, 1889. — Bibliotheca Cartnelitana , 
notis criticia et dissertationibus ilhistrata, cura et labore unius e Camielitia provincia& 
Turoniœ collecta, t. II, col. 624-625, Orléans, 1752. L'auteur se nomme Cosmas de 
Vm.iEBS A Sancto Stephano. 

2. Gassendi y fait allusion dans une Lettre à Antoine -François Payen, jurisconsulte 
avignonais. Cf. O. G., t. VI, p. 223. 

3. Le sieur Péossier, chanoine de Digne, fît opposition à ce choix auprès du Grand 
Conseil ; mais il fut débouté de ses prétentions. 

4. Bougerel. op. cit., p. 8-9. 

6. Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, né au château de Beaugencier (aujourd'hui 
dans le Var), le 1er déc. 1580, et mort à Aix le 24 juin 1637, entre les bras de Gassendi, 
fut conseiller au Parlement d'Aix. Il avait beaucoup voyagé, réuni un grand nombre de 
livres et de manuscrits, formé des collections de médailles, d'insectes, etc., misea 
à la disposition de ses correspondants qui étaient nombreux et savants. C'est un 
esprit scientifique très ouvert : il fit des observations astronomiques avec Gassendi, 
s'occupa d'anatomie, de médecine et surtout d'histoire naturelle. On lui doit l'acclima- 
tation en France du laurier-rose, de diverses es2:;èces de vignes, de roses, etc. Il n'a 
rien publié ; mais il a laissé de très nombreux manuscrits qui sont restés inédite. 
M. Tamizey de Lareoque (1828-1898) a commencé la publication de ses Lettres, inter- 



4 ARTICLE II. CHAPITRE I. VIE ET ŒUVRES DE GASSENDI 

que Naudé a comblé d'éloges^, et dont il devait écrire la vie- 
Gassendi préparait, pour l'enseigner à Aix, un traité théologique : 
De jure et justitia. Mais la chaire de philosophie étant devenue vacante, 
il l'emporta au concours et succéda au Père Fesaie. Notre imberbe 
philosophe (imberbis philosophiae professor) ^ s'empressa d'accepter. 
Il occupa cette chaire durant six années (1617-1623), jusqu'à l'arrivée 
des Jésuites, qui prirent la direction du collège. Quelle fut alors^ 
l'attitude du jeune professeur ? Lui-même nous a fait des confidences 
intéressantes sur ce point ^. 

La philosophie de l'École, qu'il avait apprise sur les bancs du col- 
lège, ne l'avait aucunement satisfait. Devenu maître de lui-même, 
il se mit à examiner la chose de très près : bien vite le Péripatétisme 
lui parut vain et inutile pour obtenir le bonheur *. Il hésitait pourtant 
en voyant qu'Aristote était approuvé partout. Mais la lecture de 
Vives et de « son cher Charron » (mei Charronii) lui donna du courage 
et dissipa ses craintes ; l'étude de Ramus et de Pic de la Mirandole 
ache\a de le décider. Il se mit alors à explorer les doctrines des autres 
sectes philosophiques et il avoue ingénument que rien ne lui plut 
autant que l'attitude expectante, Vacatalepsie des Académiciens et des 
Pyi'rhoniens. Ayant acquis l'évidence que les causes intimes des effets 
naturels échappent complètement à la perspicacité humaine, il com- 



rompua par la mort (7 vol., Paii.s, 1888-1898). Gassendi a écrit sur son illustre ami 
un livre qui est un modèle de biographie scientifique : Viri illustris Nicolai Clavdii 
Fabricii de Peiresc Senàtoris Aquisextiensis vita, Paris, 1641. On la trouve dans ses 
Œuvres, t. IV, p. 237-362. Il en parut une traduction anglaise, dont G. S. Brett dit : 
« Had considérable vo^ue ". (Philosophy of Gassendi, Introd., p. XLiii, Londres, 1908). 

— Peiresc légua à Gassendi tous ses instrimients astronomiques, cent livres à choisir 
dans sa bibliothèque et le portrait de Wendelin, leur comnnin ami. 

LÉOPOiiD Delisle a dit de Peiresc qu'il fut n im amateur de génie, qui a longuement 
contribué au progrès des connaissances humaines et qui a poussé jusqu'aux dernières 
limites la modestie, le désir d'obliger, la curiosité, le goût du beau, la passion de la 
lecture et l'amour désintéressé de la science » (Un grand amateur français du XVII^ 
siècle, Fahri de Peiresc, dans Annales du Midi, t. I, 1889, p. 34.) 

1. G. Naudé, An matutina vespertinis salubriora, dans Gabrielis Naudaei Parisini 
IlcVia;; Qttœstionum If tro-philologicariim, Quœst. III, pp. 51-52, Genève, 1647. 

— Gabriel Naudé (1601-1653). érudit, fut bibliothécaire des cardinaux Barberint,. 
do Richelieu et Mazarin. Grand ami de Gassendi, il échangea avec lui plusieurs 
lettres intéressantes. Cf. O. G., t. VI, table, p. 5 et 10. 

2. Sorbi^re, Loco citato, p. 3. 

3. Gassendi, Exercitationes paradoxicœ adversus Aristoteleos, Prsefat., O. G., t. III,. 
p. 98-100, 

4. Barneaud a eu entre les mains les cahiers d'un élève de Gassendi qui, en 1619, 
transcrivait les cours du maître. ' Or il est impossible de reconnaître dans ces pages, 
que dictait le jeune professeur, le futur apologiste d'Epicvu-e, le fondateur de la philo- 
sophie expérimentale, comme 1 "appelle Brucker, l'auteur du Syntagma philosophicum, 
le terrible réformateur qui, cinq ans plus tard, devait lancer son premier ou\Tage sous 
le titre de Exercitationes adversus Aristotelicos. « (Barneaud, Etudes sur Gassendi^ 
dans NouvHles Annales de Philosophie catholique, 1881, t. III, p. 25). — Gassendi 
dailleura estimait peu lui-même la partie de son cours consacrée à l'exposition de la 
doctriae aristotélicienne, puisqu'il ne la publia point mais se contenta d'éditer la partie 
agressive où, il combattait les Péripatétieiens. Cf. Prœf. in Exercitationes..., Praefat, 
O. G.,t III, p. 100.) 



,1. — LES DEBUTS DE GASSENDI 5 

mença de prendre en pitié la légèreté et l'arrogance des Philosophes 
■dogmatiques qui se glorifient de posséder la science de la nature. 
Combien plus sages lui semblèrent les Philosophes susnommés qui, 
pour démontrer la vanité -et l'incertitude de la science humaine, se 
sentaient prêts à soutenir le pour et le contre en toute chose ^. 

Cet état d'esprit, résultat de l'enquête entreprise, détermina sa 
manière d'enseigner, quand on lui confia la chaire de philosophie 
aristotéhcienne à l'Académie cL'Aix. D'une part, il exposait la doctrine 
d'Aristote de façon que ses auditeurs pussent convenablement la 
soutenir ; d'autre part, au lieu d'appendice, il leur fournissait des 
arguments qui permettaient de la combattre à fond. De la sorte les 
auditeurs étaient mis en garde contre la tendance à se prononcer 
témérairement, puisqu'ils voyaient qu'à aucune proposition, si reçue 
et si spécieuse fût-elîe, il n'était impossible d'en opposer une autre, 
aus.si probable et même ordinairement plus probable '^. C'est ainsi que 
le successeur du Père Fesaie fut amené à composer k une philosophie 
à sa mode ». 

Pendant son séjour à Aix, Gassendi fit la connaissance de Joseph 
Gaultier, prieur de la Valette ^ et vicaire général d'Aix sous plusieurs 
archevêques ^. Mathématicien et astronome, ce fut lui qui « excita 
Gassendi à s'apphquer à l'ob.servation des choses célestes, persuadé 
que nous ne pouvions mieux mériter de la postérité qu'en lui trans- 
mettant le résultat de nos travaux » ^. De fait, les deux amis obser- 
vèrent ensemble une comète, une éclipse de lune et une échpse de 
soleil ^. 

De retour à Digne, Gassendi k prêcha souvent avec grande suite ». 
Nombre de ses amis le pressèrent de rédiger, pour les Uvrer à 1 impres- 
sion, les cours qu'il avait dictés à Aix. Il ne se laissa point toucher 
par ces prières. Cependant plusieurs exemplaires manuscrits étaient 
mis en circulation. David Ta van. sieur de Lautaret, médecin distingué, 
menaça Gassendi de faire imprimer tels quels ces cahiers d'élèves. 
Pour éviter de paraître en public sous cette forme scolaire, par trop 

L Gassendi, Exercltaiiones, Prsefat., p. 99-100. 

2. Id quidem semper pra?stiterim fprofiteri Philosophiam, et quidem Aristoteleam], 
lit possint auditores mei probe tiitari Aristotelem ; at appendicis tamen loco placita 
etiam tradiderim, ex quibw.s Aristotelea dogmata prorsus enervarentur... Hac ratione 
videlicet auditores admonebantur ne qviid temere pronunciarent : cum nullam esse 
adeo receptam speciosamque propositionem et opinionem vidèrent, cnjue non posse 
opposita ostendi aeque probabilis, vel ut plurimum etiam probabilior (Gassendi, 
Exercitationes, Prœfat., p. 100). 

3. Dans l'arrondissement de Toulon. 

4. Entré tard dans les ordres sacrée, Gaultier avait étudié la médecine et acquis une 
■certaine réputation par ses plaidoiries au barreau. 

5. Josephi Galterii... qui me etiam exstimulavit ut has in cvu-as incimiberem, ratua 
. posse non melius de conséquente »vo mereri quam si quidpiam hujusmodi ad ipsima 

transmiser imus (Gassendi, Comnxntarii de rcbue cœlestibua, Prœfat., OG., t. IV, p. 76. 
Cette Préface est adressée à Gaultier. 

6. Cf. G. Bigourdan, Comptes JRcndus de l'Académie des Sciences, 1916, t. CLXII, 
p. 809-815. L'auteur lui attribue la découverte de la visibilité en plein jour. Maie, en 
réalité, cette découverte revient à Pcire«c, comme M. Bigourdan le dit dans un autre 
article, Ibidem, p. 893-894. 



6 ARTICLE II. CHAPITRE I. — VIE ET ŒUVRES DE GASSENDI 

imparfaite, notre philosophe se résigna à retoucher ses cours ^. Mais, 
trouvant que le monde est déjà rempli de livres en faveur d'Aristote, 
il laissa de côté la partie de son enseignement où la doctrine péripaté- 
ticienne était exposée sous un jour favorable, pour s'attacher unique- 
ment à faire ressortir les objections et critiques qu'il lui avait opposées ^. 
C'est l'origine de son premier ouvrage : Exercitationes paradoxicae 
adversus Aristoteleos, qu'il fit imprimer et paraître (août 1624) à Gre- 
noble, où il était venu pour (( les affaires de son Chapitre ». 



II. — TRAVAUX SCIENTIFIQUES ET OUVRAGES 
PHILOSOPHIQUES 

Au mois de septembre de la même année, Gassendi se rend à Paris 
et, en mars 1625, il observe une éclipse de lune avec Claude Mydorge^, 
trésorier de France, l'un des bons mathématiciens de l'époque. Pen- 
dant ce second séjour à Paris il fit connaissance avec La Mothe Le 
Vayer * et le Père Mersenne ^. 

C'est de la capitale qu'il écrivit une longue lettre à Willebrord 
Snell ®, professeur de Mathématiques à l'université de Leyde, pour 
lui annoncer l'envoi de ses Exercitationes j^radoxicae et lui communi- 
quer ses observations sur la latitude et la hauteur du pôle à Digne, 
à Aix et à Grenoble '. 

Après être retourné en Provence (avril 1625), où il continue ses 
observations astronomiques, consignées an par an dans ses Commentarii 
de rébus caelestihus, qui vont de 1618 à 1655, Gassendi revint à Paris 
(avril 1628). M. du Périer, l'ami de Malherbe, lui avait donné une lettre 
d'introduction auprès de François LuilUer, maître des comptes et 

» 

1. Cf. Gassendi, In Exercitat. paradoxicas prœfat., O^ier, t. III, p. 98-99. 

2. Unum in confesso est non debuisse me quidjDÏam in publicum emittere ex iis 
quae sunt a me pro Aristotele disputata, eum ecce Mundum jam compleant, quae ab 
Aristoteleis proferuntm- volumina. Satis ergo visum est illis permittere lucem qu£e 
edisserui in oppositum. Neque vero propterea erit quod me quispiam dogmaticum 
credafc, cum, etei unam dumtaxat partem dogmatico more hic defendam, praemonue- 
iim tamen alteram idcirco suppressam a me, qviod satis superque habeatur ex autho- 
ribus Aristoteleis (Gassendi, Exercitationes, Prœf., p. 100). 

3. Cf. Gassendi, Commentarii de rehua cœl&stibus, O. G., t. IV, p. 98. 

4. La Mothe Le Vayer (1588-1672) a sa place, dans l'Ecole sceptique,à côté de 
HuET. On le retrouvera plus tard. 

5. Marin Mersenne (1588-1648), de l'Ordre des Minimes, grand ami de Gassendi 
' et de Descartes, correspondit avec les principaux savants de l'Europe. 

' 6. WiLLEBRORDUs Snellius (Snell), né et mort à Leyde (1591-1626), professa les 
mathématiques à l'Université de cette ville. Il découvrit la loi de la réfraction. Dans son 
principal ouvrage : Eratosthenes Batavus de terrœ ambitus vera quantitaie (Leyde, 1617), 
il rend compte des opérations géodésiques qu'il exécuta pour mesurer l'arc du méridien 
terrestre compris entre Leyde et Soeterwoode. Gassendi l'en félicite dans la lettre 
citée infra, note. 

7. Oaasendi à Snellius, Paria, 15 Calendes de mars 1625, OG., t. VI, p. 3, col. 1. 
Autre lettre. Ibidem, p. 6-10. — Cf. les Réponses de Snelmus, Ibidem, p. 391-393 i 
393. ' . f >^ 



II. — TRAVAUX SCIENTIFIQUES ET PHILOSOPHIQUES 7 

conseiller au parlement de Metz ^. Celui-ci, pour mieux jouir de la 
conversation du savant provençal, tint absolument à lui offi'ir l'hos- 
pitaUté. L'intimité devint si grande entre eux que LuiUier emmena 
son hôte avec lui en Flandre et en Hollande ^. Leur voyage dura neuf 
mois, jusqu'en août 1629 ^. Ce fut pour Gassendi Toccasion de se Uer 
avec des personnages de marque, notamment avec Henricus Rexe- 
Rius (Rexeri, Régnier), Erycius Pute anus (Eerryk de Putte *), 
Jean-Baptiste Vax Helmont ^, AtrBERTUs Miraeus (Aubert Le 



1. François Ltjillieb appartenait à uae vieille famille parisienne. Son père, Jérôme, 
était maître des comptes. Lui-même devint trésorier de France à Paris, puis maître des 
comptes, enfin conseiller au Parlement de Metz, qui fut transféré à Toul en 1637. C'était 
un homme d'esprit cultivé et de mœurs déréglées. En 1650 il alla voir à Toulon son 
fils Claude, dit Chapelle, dont Gassendi faisait l'éducation. « Par son crédit, quoyque 
cet enfant fust adultérin, il le fit légitimer... Ce garçon luy ressemble fort pour l'humeiu- 
et pour l'esprit. » (Tallemaxt des Réaux, Historiettes, t. IV, p. 192 ; 194, Paris, 
édit. 1855). Luillier, parti pour l'Italie en a\Til 1651, tomba malade à Gênes, et mourut 
à Pise au commencement de janvier 1652, ce qui inspira cette boutade à TaUemant : 
t II n'y a jamais eu que luy au monde qui se soit fait conseiller à Toul pour aller mourir 
à Pise. i (Ibidem, p. 195). — Dans ses lettres à Peiresc, LuiUier fait les plus grands 
éloges de Gassendi. Cf. Tamizey de Labroqtje, Les Correspondants de Peiresc : XVI. 
J'rayiçois LuiUier, Paris, 1889. — De son côté l'indulgent Gassendi célèbre les mérites 
de Liiillier dans De Vita Peireskii, Lib. V, à l'année 1634, Edit. de La Haye, 1653, 
pp. 402-403 ; daiis OG., t. V, p. 315, col. 2.. 

2. Il semble certain que Gassendi n'est point allé en Angleterre, ni à Rome, où il 
aurait entretenvi le célèbre Père Athan.%.se Kercher, professeur de mathématiques 
au Collège romain, comme certains lont affirmé sans preuve. Sorbière dit formelle- 
ment que ce voyage dans les Paj's-Bas fut l'unique voyage de Gassendi hors du royaume. 
Cf. Loco cit:tto,p. 4. — Gassendi eut dessein d'accompagner en Orient le comte de Mar- 
cheville, ambassadeiu' de France près de la Porte, pour faire des observations à Cons- 
tantinpple, à Alexandrie, etc. Dans une lettre à Schickard (Paris, 6 kal. sept. 1630. 
Cf. OG., t. VI, p. 36, col. 2), il lui annonce son prochain départ et le prie d'en informer 
Kepler, lem- offrant ses services. Ce voyage, on ne sait pourquoi, n'eut pas lieu. — 
Gassendi projeta aussi un voyage en Italie et annonça sa venue à Galilée. (Cf. Lettre 
du 14 kal. déc. 1636, OG., t. VI, p. 92, col. 1.) Mais ce projet, entravé par la guerre 
que la France faisait alors aux Espagnols en Italie, n'eut pas de suite. 

3. Gassendi tint Peiresc au courant des événements de son voyage. Cf. Tamizey de 
Labroque, Lettres de Peiresc, t. IV. 

4. Henri Régnier, connu sous le nom de Reneri, né à Huy (1593) et mort à Utrecht 
(1639), où il enseigna la philosophie. Gassendi rencontra cet ami de Descartes à Ams- 
terdam, —r- On retrouvera Reneri quand il sera question du Cartésianisme en HoUande. 

5. Erycius Puteanxjs est le nom latinisé de Eerryk de Putte. Né à Venlo (le 4 no- 
vembre 1574) et mort à Louvain (le 17 septembre 1646), il succéda à Juste Lipsb 
dans l'enseignement de la langue latine à l'Université de Louvain, au Collège des 
Trois Langues. Voir Lettres de Gassendi à Puteanus, dans OG., t. VI, p. 11 ; 16, 26, 27, 
39. Lettre de Puteanus à Gassendi, Ibidem^ p. 393. — Cf. Paquot, Mémoires..., t. XIII, 
pp. 373-428 : il énumère 121 ouvrages de Puteanus. 

5. Né à Bruxelles et mort à Vilvorde près de Bruxelles (1577-1644), J.-B. van* 
Hfj.mont fut un médecin philosophe, imbu comme Paracelse de doctrines théosoplù- 
quea. (Cf. G. Sortais, Hist. de la Philosophie ancienne, n. 73, E, Paris, 1912). Il professa 
quelque temps la chirurgie à l'Université de Louvain. En 1629, il s'éleva entre Van 
Helmont et Gassendi xine curieuse discussion sur ce sujet : L'homme est-il naturelle- 
ment Carnivore ou fructivore ? En homme du Nord, Van Helmont se prononce pour la 
viande ; en habitant du Midi, Gassendi tient pour les fruits. Cf. Viro Clarissimo, et 
Philoeopho ac Medico expertiaaimo Joanni Baptist.^ Helmontio, amico suo singulari 
Petrus Gassendus S. Lettre écrite d'Amsterdam, le 15 juillet 1629. Cf. OQ., t. VI, 
p. 19-24. — BouGEREL (Vie de Gassendi, p. 45-57), donne une analj-se de la disoua- 
eion. 



8 ARTICLE II. CHAPITRE I. — VIE ET ŒUVRES DE GASSENDI 

Mire) i, Jean Caramuel y LoBKo\aTz ^, Gerardus Joaxnes 
Vossius (Voss) 3, Daniel Heinsius (Heinse) ^, Jacques Golius ^ 
Isaac Beeckman «, qui, dans la suite, échangèrent quelques lettres 
avec le philosophe provençal. L'impression produite par Gassendi 
en Hollande fut profonde et durable. Car, bien longtemps après 
en 1642, quand Sorbière visita à son tour ce pays, les savants hollan- 
dais mirent beaucoup d'empressement à s'enquérir de Gassendi et 
des travaux qu'il projetait'. 

L Hubert Le Mjre, né à Bruxelles (1573) et mort à Anvers (1640), était alors doyen 
du ChaiDitre de la cathédrale d'Anvers. Cf. Lettre de Gassendi à A. Mlraus, OG., t. VI, 
p. 24. — Il se distingua surtout par ses travaux érudits sur l'histoire ecclésiastique! 
Son tombeau se trouve dans le chœur de la cathédrale d'Anvers. — Cf. J. Fb. Foppens" 
Bihliotheca helgica, t. t. I, p. 107-111. ' 

2. Jean Caramuel y Lobkovitz, né à Madrid le 13 mai 1606, entra dans l'ordre de 
Citeaux ; il fut nommé abbé du monastère de Dissembourg, devint, avec le titre d'évê- 
que de Mysie, sufïragant de l'évéque de Mayence (1645) et mourut (1682) évêque de 
Vigevano, en Lombardie. Il s'occupa de mathématiques et d'astronomie, ce qui le mit 
en relations avec Gassendi. Sa production fut prodigieuse : Paquot (Mémoires pour 
servir à Vhistoire littéraire des Pays-Bas..., t. VIII, p. 262-286) cite 62 ouvrages de lui 
Malheureusement il n'est pas aussi sûr que fécond. Il a émis, au point de vue do^nna- 
tique, des propositions téméraires. En morale, S. Alphonse de Liguori le donne 
comme le prince des laxistes. Mais ses intentions étaient bonnes et son zèle apostolique 
très ardent. Cf. Lettres de Gassendi à CaramueJ, OG., t. VT, p. 190 ; 191 ; 206 • 223 
Lettres de Caramuel à Gassendi, Ibidem, p. 465 (il le consulte .sur l'opin'ion dès Docteurs 
de Sorbonne relative à l'infaiUibilité du Pape) ; 476 ; 480 ; 487 ; 489. On n'y trouve 
pas reproduite : Epistola ad Gassendum de Germanorum protestantium conversione, 1644. 

3. Gérard-Jean Voss, né à Heidelterg en 1577 et mort à Amsterdam en' 1649 
enseignait l'éloquence et la chronologie à l'Université de Leyde, quand Gassendi entra 
en relations avec lui. Cf. Lettre de Gassendi à Vossius, OG., t. VI, p. 24-25. Voir Lettre 
de Sorbière à Gassendi, infra, n. 7. 

4. Daniel Heinse, humaniste et historien, né à Gand (1580) et mort à Leyde (1655) 
devint professeur de latin et de grec, puis d'histoire à l'Université de Leyde en 1606 • 
il fut nommé bibliothécaire de l'université. Cf. Lettre de Gassendi à Heinsius OG t VI 
p. 25. » . • , 

5. Jacques Golius, né à La Haye en 1596 et mort à Leyde en 1667, accompagna la 
duchesse de la TrémoiUe en France, enseigna le grec à La Rochelle, Aovagea en Orient 
d ou il rapporta des manuscrits, succéda à Erpenius comme professeur de langues 
orientales et à Snellius comme professeur de mathématiques dans l'Université de Levde 
Cf. LeUres de Gassendi à Golius, OG, t. VI, p. 25-26 ; 28 ; 31 ; 38 ; 46-47. Lettres de Golius 
à Gassendi, Ibidem, p. 394-396. Golius fut également l'ami et le correspondant de 
Descartes. — Son frère aîné, le Père Célestin de Sainte Lidwine, Carme déchaussé 
missionnaire à Alep, était correspondant de Peiresc pour les observations astronomie 
ques. Cf. BiGOURDAN, Comptes Bendiis de l'Académie des Sciences. 1915 t CLXI 
p. 616, n. 3. ' » 

6. Isaac Beeckman, né le 10 décembre 1588 à Middelbourg et mort le 19 mai 1637 
a Dordrecht, fut l'un des correspondants de Descartes en Hollande et devint principal 
du Collège de Dordrecht (1627). Il avait coutume de consigner ses pensées dans un 
Journal. Apres la mort d'Isaac, un de ses frères, Abraham, publia de courts extraits 
de ce Journal sous ce titre : D. Isaaci Beeckmanni, Medici et Rectoris apud 
Dordracenos, Mathematico-Physicarum Meditationum, Quœstionum., Solutionum 
Centuria, Utrecht, 1644. Cf. Paquot, Mémoires pour servir à F histoire littéraire des 
Pays-Bas..., t. XVII, p. 401-403. — Nous retrouverons Beeckman en parlant de 
Descartes. 

7. Non immemor est Vossius ante decennium te spem ipsi tune fecisse brevi prodi- 
tura m lucem commentaria in Epicuream philosophiam. Non ignoro [sic, pour ignorant! 
quid praestiteris aut quid pra^stare possis Rivetus, Barlaeus, Heinsius. Regius alii 
quos omnes audivi, non sine magna animi voluptate, de te ut par erat \-erba faci'entes' 
(Lettre de Sorbière à Gassendi, Amsterdam, 8 juin 1642, dans OG, t. VI, p. 447). 



II. — TRAVAUX SCIENTIFIQUES ET PHILOSOPHIQUES 9 

Pendant les dix années qui s'écoulent de 1631 à 1641, Gassendi 
■est plongé dans Tétude de la philosophie épicurienne et prépare la 
traduction latine du X*" Livre de Diogène LAiÏECE. Mais, si Ton excepte 
l'opuscule contre Fludd et la Vie de Peiresc, il ne publia que quekjues 
mémoires d'ordre scientific^ue. Sa production philosophique ne devient 
active qu'à partii- des Objections (1642) contre Descartes, pour se 
continuer, parallèlement aux recherches astronomi<{ues et physic{ues, 
Jusqu'à sa mort (1655), avec une étonnante fécondité ^. 

Les amis et admirateurs de notre philosophe cherchèrent vaine- 
ment alors à l'attirer à Paris. -L'un d'eux, qu'il ne nomme pas, pro- 
bablement M. de Montmor, lui offrait le vivre et le couvert, lui assu- 
rant en outre une pension de trois mille livres. On eut beau insister, 
Oassendi refusa cette offre généreuse, préférant garder sa condition 
modeste, mais indépendante. Se sentant incapable de résister en face 
à des solUcitations aussi aimables, il s'abstint de tout voyage à Paris ^. 

En dehors du labeur intense qui rempHt cette période décennale, 
peu d'événements apportent quelque variété à la vie toute simple 
et toute unie de Gassendi. En 1634, la veille de Noël, il fut élu Prévôt 
de la cathédrale de Digne ^. Le chanoine Péhssier, >' se disant pourvu 
■d'un brevet de joyeux advènement à la couronne par le Roy », fit 
opposition à cette élection auprès du Grand Conseil à Paris ; mais 
il en fut cette fois encore pour ses frais, car Gassendi fut maintenu 
en posses.sion de sa dignité. 

Louis-Emmanuel de Valois, alors comte d'Alais, plus tard duc 
■d'Angoulême, était gouverneur de la Provence ( GaUo-Provinciae 
Pro-Rex) * depuis l'automne de 1637. Le nouveau gouverneur pria 
Gas.sendi de l'accompagner (1638) dans la visite de sa province, 



1. Cf. p. 22 le Tableau chronologique des ou\Tage6 de Gassendi. 

2. Prsesul meus [Raphaël de Bologxe], qui te salutat, discossurus brevi Parisios 
rediturus est ante iiyemem. Ego cum illo non discedo, veritus ne quadam ex parte 
libertatis jacturam faciam. Meniinisti, opinor, me noluisse alias accedeie ad Eminentis- 
simum Virum [le cardinal Alphonse Louis de Richelieu]. Cessante hujus prosequu- 
tione, est alius, quem tu probe nosti, qui mire me sollicitât ut fraternam, individuam, 
perpetuam societatem voveam. Spondet ab initio nolle se, ut prius pedem injiciam, 
quam heneficium pensionemve librarum ter mille fecerit securam. Is ergo est, quem, 
si Parisios concessero, effugiam nunquam ; adeo ille me suum cupit ; adeo ego sum 
impotens ut denegem aliquid coram. Continebo itaque me in casu [sic, sans doute pour 
casa] hac, hiunili quidem, sed quse mei me habeat juris. (Gassendi à Naitdé, Digne, 
16 juillet 1633, OG, t. VI, p. 57, col. 1). 

3. Anno aiitem 1634 in Natalitio um ^ igilia possessio cm adiit prappoîiturse 
(Gall a Christiam, t III, col. 1!40). 

4. Né à Clermont-Ferrand, en 1596, il était fils de Charles de Valois, comte d'Au- 
vergne, puis duc d'Angoulême. De 1612 à 1622 évéque nommé d'Agde, il ne fut point 
consacré. Il mourut à Paris le 13 novembre 1653. — Au tome VI des Opéra de Gassendi, 
on trouvera les nombreuses lettres échangées entre celui-ci et le prince. Gassendi lui 
dédia sa Vie de Peiresc. — Cf. François d'Andréa, Sieur de Xibles, gentilhom>ie 
PROVENÇAL, Discours des bons Gouverneurs ou Table te du Gouvernement de Louis- 
Emmanuel de Valois, Comte d'Alais, Colonel- G nu' rai de la Cavalerie, Paris, 1645. — 
Bouche, Histoire de Provence, p. 912. — Le comte d'Alais gouverna la Provence à 
l'époque des troubles de la Fronde. Cf. P. Gaffarkl, La Fronde en Provence, dans 
Revu&historique, 1876, t. II, p. 60-103 ; 436-459. 



10 ARTICLE n. CHAPITRE I. — VIE ET ŒUVRES DE GASSENDI 

car il l'avait pris en amitié et s'éclairait volontiers de ses conseils. 

En 1641, le jjrévôt de Digne eut l'honneur d^tre élu agent général 
de l'ordre ecclésiastique de province pour l'assemblée du clergé de 
France, qui se tint à Paris. Mais un abbé d'Hugues, neveu et grand 
vicaire de l'archevêque d'Embrun, lui disputa cette charge. C'était, 
d'après Sorbière, le candidat du cardinal Armand de Richelieu ^. 
Gassendi, qui avait en horreur les chicanes, accepta la transaction 
proposée par Mr. de Montchal, archevêque de Toulouse, et les autres 
arbitres de la contestation. Ceux-ci, « voyant que le sieur Gassendi, 
personnage de grande littérature, qui avait le plus de voix pour être 
Agent, aimait mieux manier ses livres, qu'il traite si dignement, que 
les sacs des procès et papiers du Clergé, desquels ledit Sr. d'Hugues 
avait plus de connaissance, contentèrent l'inclination des deux et 
firent l'avantage du Clergé en les disposant à partager les apointements 
de la charge » ^, qui étaient de 4.000 livres par an. 

C'est pendant ce séjour à Paris que Gassendi enseigna la philoso- 
phie au jeune Poquelin ^, à Bernier et à Chapelle. Ce séjour dans la 
capitale se prolongea jusqu'en octobre 1648, et il fut, cette fois encore, 
l'hôte de Luillier. 

La chaire de Mathématiques au Collège royal devint vacante (1645) 
par la mort de J. Tileman Stella. Le^ cardinal Alphonse de Richelieu, 
frère aîné* du cardinal-ministre ^, alors archevêque de Lyon et Grand 
Aumônier de France, avait connu Gassendi, quand il administrait 
l'archevêché d'Aix-( 1626- 1628). Appréciant son grand mérite, il le 
pressa de prendre la succession de Stella ^. Les instances du cardinal 
décidèrent notre mathématicien à accepter une charge qui devait 
être trop lourde pour sa faible santé. UOratio inauguralis, dédiée 
comme de juste à l'Éminent protecteur, fut prononcée le 23 novembre ^. 
Les leçons de Gassendi attirèrent un grand concours d'auditeurs, 
parmi lesquels, à côté des étudiants, on remarqua des vieillards en 
grand nombre et des personnages très instruits (senes quam. plurimi 
et viri doctissimi) '. La substance de son enseignement au Collège royal 
a passé dans le livre intitulé : Institutio astronomica... (Paris, 1647). 

Les nombreux voyages de Gassendi à Paris et surtout les longs 

1. Cf. D.-L. AvENEL, Lettres, Instructions diplomatiques et Papiers d'Etat du cardinal 
de Richelieu, t. VI, p. 862, dans les Documents inédits sur VHistoire de France, Paris, 
1867. 

2. Mémoires de Mr de Montchal, t. II, p. 240, Rotterdam, 1718. M^ de Montchal 
affirme, à l'encontre de Sorbière, que l'abbé Hugues « était suspect au cardinal. » 

3. Cf. J. LoiSELEUR, Les points obscurs de la vie de Molière : I''^ Partie, Les années 
d'études, § V, dans Le Temps, 15 oct. 1876, p. 3. Cf. infra, p. 183-184 ; 228. 

4. Sorbière fait ressortir l'indifférence (qu'il trouve étonnante et semble vouloir 
excuser plutôt par bon esprit qu'avec conviction) du cai'dinal ministre à l'égard de 
Gassendi. Cf. Loco citato, p. 12-14. 

5. Cf. A. Lefranc, Histoire du Collège de France, Paris, 1893, Appendice B, p. 351. 
Cf. ch. VII, p. 251-252. 

6. Gassendi, Oratio inaugurcUis, habita in Regio CoUegio, die Novembris 23..., Pari», 
1645, 

7. SoBBiÊRE, Loco citato," p. 7. • 



II. — TRAVAUX SCIENTIFIQUES ET PHILOSOPHIQUES 11 

séjours qu'il y fit à diverses reprises le mirent en relations avec beau- 
coup de personnages marquants, français, ou étrangers. Citons, sans 
compter ses amis intimes, Hugo Geotius (H. de Groot) ^, le Père 
Mersenne, de l'Oratoire, La Mothe Le Vaybr, Hobbes, Descartes, 
Pascal, le chancelier Pierre Séguier, William Cavendish, mar- 
quis de Newcastle. Ce dernier, qui habita Paris de 1645 à 1648, réunit 
un jour à sa table les trois philosophes, les plus en vue alors, Gassendi, 
Descartes et Hobbes ^. 

Ce fut pendant le second voyage de Descartes en France (1647) ^^ 
qu'eut heu sa réconciliation avec Gassendi. Il faut indiquer d'abord 
la cause de leur brouille. Descartes avait prié Mersenne de communi- 
quer ses Méditations aux personnes les plus capables d'y faù-e des 
objections utiles. Mersenne songea naturellement à Gassendi. Mais le 
philosophe provençal se récusa tout d'abord à cause d'un grief per- 
sonnel dont voici l'origine. 

Le Père Christophe Scheiner (1595- 1650)-, professem* de mathéma- 
tiques au C^ollège romam, avait observé à Frascati, le 20 mars 1629, 
des Parhéîies ou apparition de quatre faux soleils autour du véritable. 
Le cardinal Barberini fi.t aussitôt parvenu" à Peiresc une description 
de ce phénomène rare. Peiresc en tira quelques copies et envoya l'une 
d'elles à son ami Gassendi, qui voyageait dans les Pays-Bas avec 
Luilher. Notre voyageur, passant par Amsterdam, avait hé connais- 
sance avec Henri Reneri ^ ; il lui adressa d'Utrecht la description du 
phénomène ^. Reneri s'empressa de la transmettre à Descartes. 
Celui-ci, dans son livre Les Météores ^, en parlant des parhéîies, men- 
tionne mi « mathématicien de Tubingue » mais ne nomme pas Gassendi, 
qui fut froissé de cette omission '^. Aussi, quand plus tard, en 1641, 
Mersenne proposa à Gassendi d'examiner les Méditations cartésiennes. 



1. Gkotius s'était réfugié à Paris en 1621 et c'est là que, sur la demande de Peiresc, 
il avait composé et publié son De Jure, belli et pacis (1625). Il ne i-etoiu-na en Hollande 
qu'en 1631. C'est lors de son passage à Paris, en 1624 ou 1628, que Gassendi dut faire 
la connaissance de Grotius. Cf. OG., t. VI, p. 47, ime lettre de Gassendi à Grotius, et, 
p. 406, une lettre de Grotius à Gassendi. 

2. I hâve heard Mr Edmund Waller say tliat W. Lord Marquis of Newcastle was a 
great patron to D^ Gassendi and M. Des Cartes, as well as to M^ Hobbes, and that he 
had dined with them ail three at tlie Marquis's table at Paris. (Auhrey's Letters, t. II, 
p. 602). Cité par Adam dans Œuvres de Descartes, t. V, p. 118. Dans une lettre à Mer- 
Benne, du 31 janvier 1648, Descartes parle de M^ de Neucastel. Ibidem, p. 117. 

3. Sur la date de ce voyage, cf. Adam, Vie de Descartes, p. 448, note c. 

4. Sur Reneri, cf. supra, p. 7, n. 4. — Lettres de Gassendi à Eeneri, OG, t. VI, 
p. 24 ; 29 ; 37 ; 41. Lettres de Reneri à Gassendi, Ibidem, p. 395-396 ; 399-400. 

3. Gassendi publia un premier opuscule, où il décrit et explique le phénomène des 
parhéîies, sous ce titre : Phœnomenon rarum Romœ observatum, 20 Martii et ejus causa- 
rum explicatio, Amsterdam, 1629. Comme les fautes d'impression abondaient dans cet 
opuacule, Gassendi en publia une nouvelle édition, re\-ue et augmentée, sous ce titre 
nouveau : Parhelia seu Soles IV spurii qui circa verum apparuerunt Romœ die 20 Martii 
1629 et de eisdem epistola ad Henricum Renerium, Paris, 1630. On trouvera cette seconde 
édition dans OG, t. III, p. 651 sqq. 

6. Les Météores, Discours dernier, OD, t. VI, p. 361-362. Ce mathématicien s'appe- 
lait WlLHELM SCHICKARD. 

7. Cf. Descartes à Mersenne, Lettre du 21 avril 16il, Œuvres de Descartes (Edit. Adam: 
et Tannery, Paris, 1897 sqq), t. III, p. 362-363. 



12 AETICLE II. CHAPITRE I. — VIE ET ŒUVRES DE GASSENDI 

•celui-ci accueillit mal cette ouverture. Cependant Descartes, prévenu 
aussitôt, expliqua à Mersenne ^ les raisons de son silence ^. Gassendi 
Xîonsentit à écrire ses objections, et le Père Mersenne les transmit 
-à l'intéressé (mai 1641). ^ 

Les Objections .de Gassendi et les Réponses de Descartes furent 
publiées à la suite de la première édition des Méditations (Paris, 
achevé d'imprimer le 28 août 1641). Gassendi, dans ses Objections, 
avait lancé contre les thèses cartésiennes quelques traits ironiques, 
mais d'une main légère et courtoise. Dans ses Réponses, Descartes 
i^e montra hautain et méprisant *. Gassendi termina, le 15 mars 1642, 
une longue l'éplique aux Réponses sous forme d^Instunces ^. Mais, 
pour le moment, il se borna à les communiquer à ses amis. Descartes, 
l'ayant appris, s'en plaignit publiquement dans sa Lettre au Père 
Dinet ®. Sorbière, qui était aloirs en Hollande, demanda à Gassendi 
l'autorisation d'éditer ensemble les Objections, les Réponses et les 
Instances. Notre philosophe, après s'être fait prier, finit par céder '. 
Le tout parut, à la fin de février 1644, sous ce titre complexe : Disqui- 
sitio Metaphysica seu Dubitationes et Instantiae adverêns Renati Car- 
tesii Metaphysicam, et Responsa (Amsterdam) ^. 

Contrairement à l'attente générale, Descartes ne répondit point 
aux Instances gassendistes ; il affecta même de dédaigner l'ouvrage 
•et fit seulement savoir que ses Principes de la Philosophie, qui allaient 
bientôt paraître (l'achevé d'imprimer est du 10 juillet 1644), en don- 
neraient luie très brève réfutation. Avisé de cette intention, Gassendi 
s'empressa de chercher dans les Principes la réfutation annoncée, 
mais il ne trouva rien. Ce bon procédé le toucha : aussi malgré les 

1. Descentes à Mersenne, mime lettre, Ih'.dem. 

2. Baillkt, La vie de Monsieur Des-Cartes, t. II, 1. VI, ch. v, pp. 132-134. 

3. Voir les impressions de Descartes, après lecture des Objections de Gassendi, dans 
sa lettre à Mersenne du 23 juin 1641, OD, t. III, p. 384. ■ — Voir les impressions de 
'Gassendi, aprè& lecture des Réponses de Descartes, dans sa lettre à Louis de Valois, du 

19 juillet 1641, OG, t. VI, p. 111-112. 

4. En envoyant ses Réponses à Mersenne, Descartes lui disait : « Vous verrez que j 'ay 
fait tout ce que j'ay pu pour traiter JM"" Gassendi honorablement et doucement ; mais 
il m'a donné tant d'occasions de le mespriser et de faire voir qu'il n'a pas le sens com- 
mun et ne sçait en aucime façon raisonner, que j'eusse trop laissé aller de mon droit, 
si j'en eusse moins dit que je n'ay fait... » (Lettre du 23 juin 1641, OD, t. VII, p. 388- 
389.) 

5. Files se termine:it ainsi : Parisiis Eidib. Mart. MDCXLII. 

6. Epistola ad Patrem Dinet, imprimée en 1642, à la suite des septièmes objections. 
-Cf. l'allusion à Gassendi, OD, t. VII, p. 600, ligiie 10 sqq. 

7. Gassendi à Sorbière, octobre 1643, OG, t. VI, p. 162-163. ~ Cette lettre à Sorbière 
■commence ainsi : Facio tandem satis, Sorberi ; mitto scilicet, quem jamdudum effla« 
gitasti, Codicem mearum adversus Cartesii IMetaphysicam Instantiaruin. Gassendi 
l'a mise en tête de sa Disquisitio. Cf. OG, t. III, p. 271 . — Sorbière a raconté les démêlés 
-de Descartes et de Gassendi dans sa première Lettre à M. Petit. Cf. Lettres et Discours sur 
diverses matières curieuses, p. 685-686, Paris, 1660. 

8. Sorbière s'acquitta fort bien de la besogne. Au lieu d'imprimer à la suite Objec- 
tions. Réponses et Instances, il fit suivre chaque objection de la réponse de Descartes, 
et chaque réponse de l'instance ou des instances de Gassendi. Sorbière a reproduit aussi 
les Méditations de Descartes avec une pagination spéciale (48 pp.). Dans le titre du 
livre le mot Dubitationes signifie les Objectiones de 1641. La Disquisitio metaphysica se 
trouve dans OG. t. III, p. 271-410. 



II. TRAVAUX SCIENTIFIQUES ET PHILOSOPHIQUES 13- 

sollicitations de Bornius ^, de Soibière - et de Rivet ^, refusa-t-il de 
passer au crible de sa fine critique la Physique cartésienne exposée 
dans les Principes, comme il avait fait pour les Méditations. La lettre 
de Bornius et la réponse de Gassendi sont particulièrement suggestives 
et méritent d'être rapportées. Voici l'appel du jeune érudit : k Descartea- 
aura beau faire et dire, il ne pourra empêcher les gens d'une solide 
instruction d'accueillir sa Métaphysique par des sifflets et des éclats 
de rii-e. Et si la Physique, qu'il vient d'éditer, ne répare pas le dommage 
que la dite Métaphysique a causée à sa réputation, il perdra sans aucun 
doute, dans l'esprit d"un grand nombre, ses titres au nom de Phi- 
losophe. C'est assurément à vous, le meilleur des hommes, qu'il appar- 
tient d'en faire l'examen et de mettre sous les yeux de tous les erreurs 
que peut-être vous y trouverez. Je vous le demande en mon nom et 
au nom des sommités et princes intellectuels de notre Hollande... » * 
Gassendi déclina modestement cette flatteuse in\itation : « Il m'est 
impossible de répondre à la Physique cartésienne, comme vous me- 
sollicitez de le faù'e, puisqu'il ne m'a pas encore été donné de la voir... 
Je ne sais d'ailleurs s'il ne semblerait pas trop discourtois et trop 
opposé à mon caractère de réveiller de moi-même un dissentiment 
assoupi et d'examiner un ouvrage qui ne me concerne pas particu- 
hèrement, quelles que soient d'ailleurs les insultes que lui se permette 
non dans ses écrits, mais dans ses conversations ^. » 

1. Lettre de H. Bornius à Ga/tHend>'. La Haye, 20 sept. 1644, dans OG.. t. VI, p. 480. 
Réponse de Gassendi, Paris, P"" oct. 1644. Ibidem, p. 202. ■ — Cf. autre lettre de Gas- 
sendi, Ibidem, p. 211. Lettres de Bornius, Ibidem, p. 482 ; 489-490 ; 498-499 ; 499. 

2. Lettre de Sorbière à Gassendi, La U ave. 1 8 avril 1 644, OG, t. VI, p. 469-470. Pour ame- 
ner Gassendi à prendre l'offensive contre la physique cartésienne, il lui demande habile- 
ment ce qu'on pourrait objecter à certaines opinions de Descartes, par exemple sur le vide, 

3. Lettre de Rivet à Gassendi, La Haye. 30 décembre 1644, dans OG, t. VI. p. 485. 
— Gassendi répondit à Rivet : Quod scribis judicium censuramque meam in opus 
Carte«ii no\-um exspectari, verum est quidem fuisse me sollicitatum a plurimis ut 
aggiederer Physices illius, quemadmodum aggressus fueram [Metaphysices discussio- 
nem. Sed ego hanc spem feci nemini, neque pollicitus sum quidquam ; quin potius 
detrectavi semper ae me multis nominibus excusatum constaiiter feci. Reponere 
niniirum soleo, non ex meq e se genio ut in aliéna opéra, nihil provocatus, inquiram. 
(Lettre de Gassendi à Rivet, Paris, 28 janvier 1645, OG. t. VI. p. 217. col. l\ — André' 
Rivet, né à Saint-Maixent (1573) et mort à Bréda (1651), fut ministre protestant à 
Sedan, puis à Thouars, où il était chapelain du duc de la Trémoille. Etant liasse en 
Hollande, il enseigna la théologie à l'Université de Leyde (sa leçon d'ouverture est du 
12 oct. 1620), devint précepteur du prince Guillaume d'Orange, et enfin directeur 
de l'Université de Bréda (Schola illustris), qiie le stathouder, Frédéric-Henri, avait 
fondée en 1646. En collaboration avec trois de ses collègues, il composa : Synopsis- 
jnirioris theologiœ disptitationibus LU comprehensa ac conscripta per J. Polyandrum, 
A.. RivETUM, Ant. Valaeum et Ant. Th ysiu-V. Liège, 1 625. 

4. Bornius : ... Nuncjuam tamen efficiet [Cartesius] quominus illius Metaphysica 
inposterum a solide eruditis sibilis et cachinnis non excipiatur, et nuUus dubito quin, 
nisi hac nuper édita Physicac parte, damnum, quod ex nominata Metaphysica passa 
est ejus fama, re.sarciat, Philosophi nomine apud multos excidat. Tuanmi sane videtur 
esse partium, Virorum optiine, et illam examinare et quas ibi forte an repereris errore» 
Mundi oculis subjicere : hoc meciuu a te flagitant summi et principes Bataviœ nostrae- 
Viri... (Lettre à Gassendi, Ùtreeht, 20 sept. 1644, OG, t. VI, p. 480, col. 2). Bornius 
in iste en disant : Ilhid a te oro pe'o:)i;c arc'en'issimis preib s (Ibidem). 

5. G.'VSSENDi : ... Quod de Physica Cartesiana rue rogites, nihil esse potest quod jan> 
respondeam, cui illam viderem nondum contigit... Xeseio aliunde annon possit videri 



14 ARTICLE II. CHAPITRE I. VIE ET ŒUATîES DE GASSENDI 

Pendant ce temps Clerselier, en train de tradiiii-e du latin en 
ïrançais les Méditations de Descartes, en était arrivé aux quatrièmes 
Objections. Descartes lui demanda de supprimer les cinquièmes 
(c'étaient celles de Gassendi) et ses réponses i. Cette suppression 
pouvait paraître blessante. Rivet, qui fut mis au courant du projet 
de Descartes, en jugeait de la sorte : « Je suis av.ec vous, écrit-il à 
Mersenne, que Mons. Gassend est un vaillant combattant. Et je trouve 
son Apologie claii'e et bien suivie. Cependant j'apprens que Mons. 
des Cartes en faict un grand mespris et dit, que pour toute response, 
en faisant imprimer ses Méditations, il en ostera tout ce qui est de 
Mons. Gassend, et mettra au tittre : rejectis ohjectionibus inutilibns. 
J'estimay qu'il le devoit traicter plus respectueusement « "^. Descartes 
eut le bon goût d'omettre ce titre impertinent ^. 

L'un des prétextes * qui porta Descartes à ne point répondre « au 
gros livi-e d'instances », fut sans doute qu'il n'aimait point les gros 
livres. Mais quelques-uns de ses partisans, que son silence chagrinait, 
prirent la peine de lire avec soin pom' lui les Instances de Gassendi et 
d'en extraii^e « les plus fortes raisoas » alléguées par ce philosophe. 
Clerselier envoya ces extraits à Descartes, et Descartes fut ainsi mis 
en demeure de s'exécuter. Il le fit dans une lettre (12 janvier 1646) 
adressée à Clerselier ^, qui la pubHa à la fin de la traduction française 
des Méditations parue au printemps de 1647 ^. 

Cette lettre, dont le début et la conclusion sont pleins de suffisance, 
est cependant d'une modération relative. Descartes tenait à ménager 
son adversaire. ClerseHer obtint en effet « d'adoucir dans sa traduction 
certains termes de M. Descartes, qui, bien que tolérables en latin, 
auraient été capables de choquer en notre langue M. Gassendi, qu'il 
voulait raccommoder pour une bonne fois avec M. Descartes » ^ 
De son côté, Gassendi, (( qui était là bonté même, et d'une candeur 
d'enfant « ^, ne semble pas s'être offusqué des termes un peu durs de 

nimis inurbauum et a meo genio nimis alienum, pacatum dissidium ultro renovare et in 
librum, qui me specialiter non attineat, inquirere. Utcumque ille jam in me non scriptis 
Bed verbis insultet. ( Gassendi Epistola H. Bornio perenidito et peramico juveni, Paris, 
1" cet. 1644, OG, t. VI, p. 202, col. 2). 

1. Cf. Œuvres de Dcscai-tes, t. IX, p. 198-199 : Avertissement de Vauteur. 

2. Lettre de Rivet à Mersenne, La Haye, 28 mars 1644. Citée par Adasi, OD. t. IV. 
p. 110. 

3. On peut y voir une allusion dans les derniers mots de la lettre à Clerselier, où 
.Descartes parle de « questions inutiles ». Cf. OD, t. IX, p. 217. 

4. Deseartes fit la réfutation des Instances, « non pas sur le livre de IM. Gassendi 
qu'il avait lu avec trop de négligence, et dans la résolution de n'y rien trouver qui eût 
besoin de réponse, mais sur des extraits fidelles que quelques amis communs avaient 
faits des endroits qui méritaient le plus d'être réfutez. ) (A. Baillet, La vie de Monsieur 
Des-Cartes, t. II, p. 279-280). 

5. On la trouvera dans les Œuvres de Descartes, t. IX, p. 202-217. 

6. Clerselier, ayant traduit les Objections de Gassendi et les Réponses de Descartes, 
finit par obtenir de ce dernier, qui en avait demandé la suppression, la permission de les 
imprimer avec les autres. Mais, au lieu de figurer à leiu- rang, après les quatrièmes 
Objections et Réponses, elles viennent les dernières et sont suivies de la Lettre à Cler- 
selier. Cf. Avertissement du traducteur, dans OD, t. IX, p. 200-201. 

7. A. Baillet, La Vie de Monsieur Dès-Cartes, t. II, ^. 280. ' 

8. Ada:\i, Vie et Œuvres de Descartes, p. 450. 



n. — TRAVAUX SCIENTIFIQUES ET PHILOSOPHIQUES 15 

la Lettre à Clerselier, car l'année même où elle fut publiée, il se prêta 
de bonne grâce à un rapprochement avec Descartes, de passage à 
Paris (1647). Ce fut le jeune abbé César d'Estrées ^, qui servit de trait 
d'union "-. Pour sceller la réconciliation des deux adversaii'es, il les 
invita à dîner, et avec eux C(uelques-uns de leurs amis : le Père Mer- 
senne, le mathématicien Gilles Roberval ^, l'abbé Jean de Lau- 
NOY *, Michel de Marolles ^, abbé de Villeloin, etc. Pris d'une 
subite indisposition, Gassendi ne put assister à la réunion. Mais le 
repas fini, les convives se transportèrent au domicile du malade. 
Descartes et Gassendi s'embrassèrent amicalement. Leur réconcilia- 
tion avait été sincère ; elle fut durable. 

Nous avons laissé Gassendi faisant son cours de mathémathiques 
au Collège royal. Une fatigue de poitrine l'obHgea à retourner dans le 
Midi (octobre 1648). Il alla « tout droit à Aix près M. le comte d'Alais », 
toujom'S avide de mettre à profit ses lumières, et heureux de goûter 
le charme de sa compagnie. Il continua à mener de front ses obser- 

1. CÉSAK d'Estrées, né et mort à Paris (1628-1714), fils du maréchal François 
d'Estrées, devint évêque-duc de Laon et pair de France (1653), puis cardinal (1674). 
Potu-vu de l'abbaye d« Saint -Germain-des-Prés (1703), il y mourut et y fut enterré. 
L'Académie française l'avait élu es»i 1656. 

2. Voir le récit de Sorbière, Loco citato. p. 18-19. 

3. Gilles Roberval. né à Roberval, village du Beauvaisis, en 1602, et mort à Paris 
en 1675, s'appelait Personne ou Personnier, mais en venant (1627) dans la capitale, 
il échangea ce nom contre celui de son village. Il occupa, au Collège royal, la chaire 
de mathématiques fondée par Ramus et fut membre de l'Académie des sciences, dès 
son origine. D'un naturel emporté, il eut de vives discussions avec De^cartes. 

4. Jean de Lattkoy, né au Le Valdecie, près Valognes (1601), fit ses études littéraires 
à Coutances, sous la direction de son oncle, GuiUaiune de Launoy, promoteur du 
diocèse, puis sa philosophie et théologie au collège de Xavarre, à Paris. En 1636, il 
reçut le bonnet de docteur en théologie et fut ordonné prêtre. Ayant refusé de souscrire 
à la condamnation d'Antoine Arnauld (1656), la Sorbonne l'exclut de son sein. Il a 
beaucoup écrit sur la théologie, la discipline et l'histoire ecclésiastique. Son érudition 
est très étendue ; mais sa doctrine s'inspire d'un Gallicanisme et d'un Régalisme très 
accentués. L'abbé Graîœt a publié ses Œuvres complètes (J. Lattnoii, Constantiensis, 
Parisiensia Theologi, Socii Navarrcfi Opéra omnia, Genève, 1631-1632) en 10 volumes 
in-folio. Citons rœu\Te qui nous intéresse au point de \-ue philosophique : De varia 
Aristotelis in Academia Parisiensi fortuna, extratieis hinc inde adornata prœsidiis (Paris, 
I653-; La Haye, 1656 ; Paris, 1662 ; dans ses Opéra omnia, t. IV, P. i, p. 173-246). 
Les hardiesses de sa critique hagiographique le firent surnommer le « dénicheiur de 
Saints ». Bonaventtjre d'Argonne le juge ainsi : « ... Ou peut dii-e, en général, que, 
dans tout ce que ce Docteur a composé, il y a beaucoup plus d'érudition que de juge- 
ment et de bonne logique. » (Mélanges d'Histoire et de Littérattire. p. 267, Rouen, 1699). 
Il mourut à Paris, le 10 mars 1678, dans l'hôtel du cardinal d'Estrées, qui l'hébergea 
•durant vingt-trois ans et dont il fut le théologien f.9uus theologus, dit Sorbière, Loco 
cit., p. 19). A sa demande, on l'enterra dans l'église des Minimes de la Place Royale, où 
il avait l'habitude de dire la messe. Cf. Nicerox, Mémoires puor servir à Vhistoire des 
Ji<mmi€S illustres..., t. XXXII, p. 90 sqq. — P. Féret, La Facidté de Théologie de Paria 
et ses Docteurs les plus illustres, .époque moderne, t. V, 1. I, ch. i, p. 1-35. 

5. Michel de Marolles, né (1600) à Marolles en Touraine et mort à Paris (1681), 
fut nommé abbé de Villeloin en 1626. Il a laissé ('e très nombreux ouvrages, sans 
grande valeur. Citons .ses Mémoires, Paris, 2 vol. in-fol., 1656-1657 ; le Livre des Peintres 
£t des Graveurs, Paris. — Il a été réédité par Georges Duplessis, Paris, 1855 : 

1872 2. — Catalogue des ouvrages de Marolles dans Xiceron, Mémoires, t. XXXII, 
pp. 217-233. 



16 . ARTICLE ir. CHAPITRE I. VIE ET ŒUVRES DE GASSENDI 

vations astronoinic^ues et ses recherches philosophiques. Coup sur 
coup on vit paraître à Lyon (1647 et 1649) ses trois ouvrages si éru- 
dits sur Épicure ^. 

Ce n'est qu'en a\'ril 1553 que Gassendi revint à Paris, accompagné 
de son secrétaire. Antoine de La Poterie -, et de François Bernier, 
médecin originaire de l'Anjou. Cette fois il logea chez Henri-Louis^ 
Habert, seigneur de Montmor, <( conseiller du Roy en ses Conseils 
et maistre des Requestes ordinaires de son hostel », rue Saint- Avoye ^. 
Il y fut entouré de soins et d'égards. Dans la maison de ce maître 
des reciuêtes, qui par surcroît était Tun des quarante de l'Académie 
française, philosophe et poète latin ^, se tenait chaque semaine une 
réunion de « doctes personnages » pour disserter sur les sciences phy- 
siques. Gassendi fut l'ornement de ce cénacle. En rapportant ce fait 
intéressant, Daniel Huet ne craint pas d'affirmer que le mérite de 
Gassendi le plaçait au rang des premiers philosophes de son temps. 
Puis, se faisant l'écho d'une rumeur plus ou moins fondée, il ajoute 
ce trait piquant : M. de Montmor, qui feignait d'approuver la doctrine 
épicurienne de Gassendi, était secrètement favorable à Descartes 
et ne groupait autour de lui un certain nombre de philosophes qu'avec 
r arrière-pensée de les amener insensiblement au Cartésianisme ^. 



1. De Vita et Morihus Epicuri Libri octo, Lyon, 1647. — Animadrerslones in Decitnutn 
Lihrum Dioyenis Lierlii..., Lyon, l»î49. — Syntagma Philosophiœ Epicuri..., Lyon, 
1 049. 

2. On a sur lui deux lettres malveillantes de Gui Patin, qui ne sont pas exemptes de- 
prévention : Lettres à S pou du 9 juin 1654, p. U3, et du 5 juillet 1658, p. 403. Edition 
J.-H Réveillé-Paris'^, t. II Pht.s. 184o. 

3. Montmort avait un cabinet de curiosités où l'on admirait siu-tout des ciselures. 
Cf. DE Marolles, Mémoires, t. I, p. 119. 

4. Pellisson et d'OLiVET, Histoire de V Académie française : Catalogue de Measieur» 
de r Académie, t. I. p. 159-161, édit. Ch.-L. Livet, Paris, 1858. — Montmor ( ? — l"ô79), 
après avoir lu les Principes de Descartes, les mit en vers dans un poème : De 
rerum natur i, resté inédit. Sorbière prétend que « les pensées de M. Descartes y étaient 
plus aisées à entendre que dans les écrits de leur auteur. » (Lettres et Discours, Paris^ 
1660, p. 371). 

5. P.-D. Hi'ET. Conimentarius de rébus ad eum pertinent ibu», Amsterdam, 1718,. 
L. III, p. 166-167. Voici la traduction du passage : « C'est ainsi [giâce à la recomman- 
dation de Chapelain] que je connus, entre autres, Henri-Lol^s Habert de Mont- 
mor, maître des requêtes, ami des sciences, des lettres et de la philosophie. 11 réunissait 
chez lui, un jour par semaine, un grand nombre de savants qui se communiquaient les^ 
uns aux autres leurs doctes et utiles remarques sur la philosophie naturelle (de rebua 
physicis) ... L'honneur de cette assemblée était P. Gassendi, dont j'ai déjà parlé, sans^ 
contredit un des premiers philosophes de ce siècle. Quoiqu'il demeurât avec Montmor, 
qui paraissait être im de ses partisans et qui louait la doctrine d'Epicure, Montmor 
ne laissait pas d'être en secret favorable à Deseartes, dont Gassendi était l'adversaire 
déclaré, et on croyait quil n'avait fondé chez lui cette réunion de philosophes que pour 
familiariser leur esprit avec la doctrine de Descartes et les amener peu à peu à la par- 
tager >. (Ch. Nisard, Mémoires de Daniel Huet..., L. Ill, p. 106-107, Paris, 1853). — 
J. Chapelain s'est fait l'écho du même bruit. Cf. Mélanges de Littérature tirez des lettres- 
manuscrites de M. Chapelain, Paris, 1720, p. 260 (Publiés par Fr.-D. Camusat). — • 
Cf. Lettre de S. de Sorbière à Hobbes, (l'^'' févr. 1658) sur les « Reglemens de V Assemblée 
de Physiciens qui se fit à Paris chez M. de Montmor l'an 1657 », dans Lettres et Discour» 
de M. de Sorbière sur diverses Matil-res curieuses, Paris, 1660, p. 631-636. L'article I 
du règlement porte que dans ces Conférences « on se proposera toujours la plus grande 
cognoissance des œu\ies de Dieu et radvancement des commodités de la vie dans le» 



in. — LES DERNIEES JOURS. — HOMMAGES 17 

L'activité intellectuelle de Gassendi ne connut pas de déclin. 
En 1654, il publia les Vies de Tycho-Brahé. de Copernic, de Peurbach 
et de Begiomontamis (Jean Millier) i, ainsi qu'une Notice historique 
sur l'église de Digne '^. Mais sa principale occupation fut de terminer 
le grand ouvrage, qui est comme la synthèse de ses idées philosophiques, 
le Syntagma philosophicum ^, imprimé seulement après sa mort. 



III. — LES DERNIERS JOURS. HOMMAGES A SA MÉMOIRE 

La santé de Gassendi, qui avait toujours été délicate, ne put sou- 
tenir ce labeur exces.sif. Il tomba malade le 27 novembre 1654 et 
(c garda la chambre jusqu'au 6 janvier » de l'année suivante, qui devait 
être sa dernière. Après une améhoration passagère, il retomba et ne 
fit plus que languir, miné par une <( fièvre continue ». Force lui fut 
de renoncer à ses chères promenades dans le jardin de M. de Mont- 
mor et aux longues conversations avec ses amis qui faisaient ses déHces. 
Des saignées abondantes et répétées (Sorbière en compte treize) *, 
selon la mode meurtrière du temps, achevèrent de l'affaibhr. Sentant 
sa fin prochaine, il ne songea plus qu'à son âme, s'entretenant de pieuses 
pensées. Lui-même demanda les derniers sacrements et les reçut 
en pleine connaissance : il redressa une erreur du prêtre qui se trompait 
de formule en lui ad ninistrant.rExtrême-Onction. Sa mort, douce et 
confiante, arriva le 24 octobre 1655, à trois heures de l'après-midi^. 
Il était âgé de soixante-trois ans et neuf mois ^. 

Il n'y a qu'une voix, parmi ses contemporains, pour rendre hom- 
mage aux vertus de Gassendi. A Digne, on l'appelait « le saint prêtre «, 
( le bon prévôt ». Son zèle sacerdotal le porta souvent à instruire et 

Arts et les Sciences qui servent à les mieux establir. » (Ibidem, p. 633). — Du temps où 
Gassendi assistait à ces réunions savantes, ce règlement n'existait pas, mais l'esprit 
qui les animait était le même. Fréquentaient chez M. de Montmor, Roberval, Mersenne 
'Clerselier, Picot, Sorbière, Chauveau, mathématicien, qui avait été condisciple de 
Descartes à La Flèche. , 

1. Gassendi Opéra, t. V, pp. 363-534. Gassendi a dédié la Vie de Tycho-Brahé à 
Habert de Montmor, celles de Copernic, de Peurbach et de Regiomontanus à Chapelain. 

2. Gassendi Opéra, t. V, pp. 659-724. 

3. Gassendi Opéra, t. I et IL 

4. Gui Patin soigna Gassendi dans sa dernière maladie. Il ne pardonna p£is à Sor- 
"bière d'avoir mentionné ces 13 saignées dans sa Préface. Aussi, dans une lettre à Spon 
du 5 juillet 1658, dénigre-t-il cette Préface. Cf. Lettres de G. Patin, opère citato t. Il' 
p. 405. Dans une lettre antérieure, du 10 avril 1654 (Ibidem, p. 128), Patin parlé 
au contraire, avec bienveillance de Sorbière. 

5. G. Patin, Lettre à G. Falconet, l^r nov. 1656. Edition Rkveillé-Pari.se t. III 
p. 65. 

6. Sorbière raconte qu'après la mort de Gassendi on lui trouva la main droite posée 
sur le cœur. Il ajoute que Gassendi sentant sa lin prochaine avait appliqué sur son 
cœur, qui ne battait plus que faiblement, la main de La Poterie, et lui avait dit : 
« Tu vois ce qu'est la vie de l'homme ! » (Loco citato, p. 9-10). Tamizey de Larroque fait 
justement remarquer que « les novissima vcrba attribués à Gassendi par Deslandes 
(Réflexions sur les grands liommes morts en plaisantant, p. 147) n'ont aucuiie authenti- 
cité et ne méritent que notre dédain. » (Revue des Questions historiques, 1877 t II 
p. 233, n. 6). ' ■ ' 



18 ARTICLE II. CHAPITRE I. VIE ET ŒUVRES DE GASSENDI 

prêcher le peuple : il ne renonça à ce ministère évangélique que con- 
traint par la faiblesse de sa poitrine. Il montra toute sa vie la piété 
que nous avons signalée au moment de sa mort. Sa patience dans les 
épreuves était admirable : « On ne luy a jamais qu'ouy dire : Mon 
Dieu, je veux tout ce que vous voulez. » Il avait une haute idée de sa 
responsabilité : pendant sa dernière maladie, « craignant que son béné- 
fice ne tombast entre les mains de quelqu'un incapable de faire l'of- 
fice à la gloire de Dieu, il le résigna à une personne capable » i. Les 
honneurs, auxquels son mérite semblait le destiner, ne le tentèrent 
point : au rapport de Guy Patin, il déclina l'offre de la dignité épisco- 
pale. Content de peu, il était très libéral envers les pauvres et ne 
recherchait point la richesse. Sa sobriété fut celle d'un anachorète : 
il ne buyait pas de vin et mangeait rarement de la viande. En fait de 
débauche, il ne connut que la « débauche de la philosophie », comme le 
raconte plaisamment Guy Patin : « M. Naudé, bibliothécaire de M. le 
cardinal Mazarin, intime ami de M. Gassendy, comme il est le mien, 
nous a engagez pour dimanche prochain à aller souper et coucher 
nous trois en sa maison de Gentilly, à la charge que nous ne serons que 
nous trois, et que nous y ferons la débauche ; mais Dieu sait quelle 
débauche ! M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau et n'a jamais 
goûté vin. Gassendy est si déhcat qu'il n'en oseroit boire, et s'imagine 
que son corps bruler-oit s'il en avoit bu... Pour moi, je ne puis que jeter 
de la poudre sur l'écriture de ces deux grands hommes ; j'en bois fort 
peu ; et néanmoins ce sera une débauche, mais philosophique, et peut- 
être quelque chose davantage, pour être tous trois, guéris du loup- 
garou et délivrés du mal des scrupules, qui est le tjrran des consciences, 
nous irons peut-être jusque fort près du sanctuaire » ^. 

C'était un travailleur infatigable ^. Levé de très bonne heure, 
« jamais plus tard qu'à quatre » *, il consacrait ses longues journées 
à la lecture et à la composition. Avec de telles habitudes matinales, 
on conçoit qu'il ait pu acquérir une érudition qui passait pour pro- 
digieuse (stupendœ eruditionis) ^. Il avait appris par cœur une grande 
quantité de vers tirés de tous les poètes. « De Latins seuls, sans conter 
{sic) Lucrèce tout entier, il en sçavait six mille, dont il récitait regle- 

X. NicoLAUS Taxil, canonicus Diniensis, Pétri [Gassendi] cessione fit prœjjositua 
(GaUia Christiana, t. XIII, col. 1140). 

2. Lettre de G. Patin à André Falconnet, médecin à Lyon, 27 août 1648. Edit. Paul 
Triaire, 1. 1, p. 616-617, Paris, 1907. Edit. ReveiUé-Parise, t. II, p. 508. Gassendi aimait 
ces réunions champêtres et en gardait douce souvenance. Car, dans une lettre écrite 
à Neuré s\u- la mort de Naudé en 1653, il rappelle avec comj^laisance les conversations 
à ia campagne qu'il eut avant 1631 avec Diodati, La IMothe Le Vayer et Naudé (quihua- 
cutn sœpe et congregari et rusticari salitl fuimus). Naudé s'est fait plusieurs fois l'écho 
de ces doctes entretiens, notamment dans son Syntagma de militari studio, Rome, 1637. 
(Cf. Gassendi à M. Neuré, Paris, 26 octobre 1653, OG, t. VI, p. 544, col. 1). 

3. On trouve ce détail piquant dans les Mémoires de La Poterie : « Il [Gassendi] 
aimoit tant l'estude et trouvoit le temps si cher et si précieux qu'il ne vouloit point le 
perdre en se fesant raser le poil. Seulement se contentoit-il, n'ayant jamais voulu passer 
pour joly, de se le couper luy-mesme avec ses petits ciseaux d'estuy, quand il s'en res- 
souvenoit, et cela en estudiant. » (Loco cit., p. 239). 

4. Bekniee, Abrégé de la Philosophie de Gassendi, t. I, Préf., p. 4. 

5. SoRBiÈEE, Loco citato, p. 1. 



in. — LES DERNIERS JOURS. — HOMMAGES 19 

ment trois cent tous les jours » i. Ce n'était pas seulement pour exercer 
.<^a mémoii'e et l'empêcher de s'affaiblir arec 1 âge. C'était encore, 
comme il aimait à le dire, parce que les belles Poésies qu'on apprend 
et qu'on récite souvent entretiennent lesprit dans une certaine élé- 
vation qui anoblit le style de ceux qui écrivent, et inspire de grands 
sentimens )■ -. A cette chère habitude il resta fidèle presque jusqu'à 
la fin. On l'entendit, au début de sa dernière maladie, redire les vers 
de ses poètes latins favoris ; mais, dès que le malade comprit la gra- 
"\'ité de son état, il dit adieu à la poésie profane, pour réciter, sous forme 
de prière, les versets de c?rtains psaumes ^. 

Ce qui frappait sm"tout dans la personne de Gassendi et lui gagnait 
les cœurs, c'est la sincère modestie, dont il ne se déj)artit jamais, 
malgré les marques d'admiration dont ou l'entourait. Il parlait peu de 
lui-même et de ses travaux, ne se vantait jamais. Une lui coûtait pas 
d'avouer sa propre ignorance et de proclamer, en face des mystères 
de la nature, combien l'esprit humain est borné. Dans les polémiques, 
si l'on excepte son réquisitoire contre les Aristotéliciens, péché de 
jeunesse, il se montra modéré et courtois. Cette modération n'allait 
pas sans mérite, car son naturel le portait à l'ironie (Erat quippe 
tiatura sua ad ironiarn propensior) *. D'humeur plaisante, il excellait 
à conter des historiettes facétieuses. ^lais, toujours maître de lui- 
même, c'est unicpiement en présence de ses plus intimes amis qu'il se 
donne fibre carrière ^. 

Les témoignages du temps sont très favorables à Gassendi. En voici 
quelques-uns. 

Jean Renaud de Segraisuous a laissé sur la simpficité de ce grand 
homme un souvenir touchant : « J'ai connu Gassendi particuhèrement... 
Gassendi étoit doux, facile ; il s'amusoit avec les petits enfans ; il 
menoit promener au jardin ceux de M. de Montmor ; il les prenoit 
siu" ses genoux et les faisoit sauter et danser. Il ne savoit ce que c'étoit 
de se mettre en colère et il faisoit tout ce qu'on vouloit ^ » 

Gui Patin, qui a connu de près Gassendi et n'était point un dévot, l'a- 
précie en ces termes : « J'ai grand regret, écrit-il à son confrère. M. Spon, 
médecin à Lyon, que vous n'ayez pas veu l'incomparable M. C4assendi : 
c'est un digne personnage, es^ Sihnis Alcihiadis. Vous eus.siez veu 
un grand homme en petite taille. C'est mi abbregé de vertu morale 
et de toutes les belles sciences, mais, entre autres, d'une grande humi- 
hté et bonté, et d'une connaissance très subHme dans les mathéma- 
tiques » '. 

Bernier, qui l'avait beaucoup fréquenté, nous fait cette confidence : 



1-2. Bekxier, Opère- citato. Ibidem, p. i-ô ; ûi-^Cf. La. Voterie, Mémoires, Loco 
citato, p. 237. 

3. SoRBiÈRE, Loco citato, p. 9. 

4-5. SoKBiÈRE, Loco citato, Praefat., p. 6. 

6. Sbgrais, Mémoires, Anecdotes, dans Œuvres choisies, t. I, pp. 43-41, Amsterdam. 
1723 ; ou bien : Segraisiana, Mélange d'Histoire et de Littérature recueilli dans les 
Entretiens de M. de Segrais, pp. 35-36, La Haye, 1722. 

7. Gui Patin à Charles Spon, 8 janvier 1649. Edition Trlaibe, t. I, p. 627. — EJit. 
KE^-EILLÉ-PARISE, t. I, p. 423. 



20 ARTICLE II. CHAPITRE I. — VIE ET ŒUVRES DE GASSENDI 

« 11 n'estait ni glorieux, ni difficile ; c'étoit une douceur et une huma- 
nité sans pareille ^. « 

Charles Perrault, qui l'a placé parmi (( les hommes illustres », 
s'exprime ainsi : « Pierre Gassendi méritait plutôt le nom de Sage 
que celui de Philosophe, parce que son âme estait encore plus ornée 
de vertus que son esprit ne l'estoit de connaissances ^. » 

Le PÈRE Rapin ne lui ménage pas l'éloge : « Gassendi est un auteur 
qu'on ne peut assez loiier. On ne trouve dans toute l'antiquité aucun 
philosophe qui ait mis au jour six gros volumes de sa force ^. » 

Citons enfin le témoignage très autorisé de Hobbes : (( Je désire, 
écrivait-il à Gassendi dans une lettre intime, non seulement que vous 
vous portiez bien, mais savoir qu'en fait vous allez bien, vous qui, 
autant- ((ue je puis pénétrer dans l'intérieur d'un homme, surpassez 
tous les mortels par la science, et dont la vertu surpasse la science *. » 

]\I. de ^lontmor avait généreusement donné l'hospitalité à Gassendi 
pendant les dernières années de sa vie : il voulut la lui accorder jusque 
dans la mort. Il fit donc enterrer son ami, à Saint-Nicolas-des-Champs, 
dans le caveau de ses ancêtres, auprès de Guillaume Budé, son grand- 
oncle. L'enterrement eut lieu dans la matinée du 26 octobre, « en belle 
compagnie», selon le mot de G. Patin ^ qui nomme parmi les assis- 
tants, MM. de Sorbière, Mbsnage, Quillet, Chapelain, La Mothe- 
le-Vayer, de Valois, Padet, l'abbé Bourdelot, etc. 

M, de Montmor ne s'en tint pas là : par ses soins pieux, une plaf^ue 
en marbre noir et blanc, que surmonte le buste de Gassendi ^, fut 
fixée aux murs de la chapelle funéraire. On pouvait y lire ^ cette 
Dédicace : 

HENRICUS LUD. HABERTUS DE 

MONTMOR 

LIBELL. SUPL. MAGLSTER 

VIRO PIO, SAPIENTI, DOCTO 

AMICO SUO ET H08PITI 

POSUIT . 

1. Berxieh, Opère citato. Préface, p. 4. 

2. Ch. Pkrraxxlt, Les hommes iUustrea qui otU paru en France pendant le XVII^ siècle, 
Paris, 1701, 3^ édit., t. I, p. 132. 

3. Père Rapin, Réflexions sur la Philosophie ancienne et moderne et sur Vusage qu^on 
en doit faire paur la Religion : IV^ Partie ; Réflexions sur la Physique, § ix, Edition des 
Œuvres du Père Rapin, t. II, p. 451, La Haye, 1725. — Le passage cité ne se trouve pas 
dans l'édition prince ps, qui parut anOnjTue, en 1676, à Paris. 

4. ... Cupio non modo ut valeas, sed ut id ipsum te valere sciam, qui, quantum in 
hominem inspicere possum, scientia omnes mortales et scientiam virtute superas 
(Hobbes à Gassendi, Paris, 22 sept. 1649, OG, t. VI, p. 522, col. 1). 

5. G. Patin à Spon, 26 oct. 1655, t, II, p. 216. 

0. Ce buste est l'œuvre de Jean Lenfant, graveur et sculpteur, né à AbbeWUe, 
vers 1615, et mort à Paris en 1674. On cite de lui les portraits de François de Harlay, 
archevêque de Rouen, d'après Philippe de Champaigrie (1664), du chancelier Louis 
Boucherat (1670). 

7. Il ne reste plus, dans l'église Saint-Nicolas-des-Cliamps, aucune trace du monu- 
ment de Gassendi. 



m. — LES DERNIERS JOURS. — HOMMAGES 21 

Quatre disciples, Abraham du Prat, Thomas de 3Iartel, Samuel 
SoRBiÈRE et François Bernier, composèrent une épitaphe latine 
très élogieuse en l'honneur du Maître ^. 

A Digne, l'oraison funèbre de Gassendi fut prononcée par Nicolas 
Taxil, qui lui avait succédé dans la charge de Prévôt de la cathédrale. 
L'orateur célébra les vertus et la science du « Philosophe chrétien ». 
La foule, qui encombrait l'égHse, pleura le « saint prêtre », le « bon 
prévôt )'. que ses prédications, sa douceur et ses Hbéralités avaient 
rendu très populaire. Ce fut vraiment un jour de deuil public -. Alors 
la mode n'était pas aux statues. La viUe de Digne n'en a élevé une 
à la. mémoire de Pierre Gassendi, le plus illustre de ses enfants, 
qu'en 1852. Il est représenté debout, en costume de chanoine, ayant 
à ses pieds des livres et une sphère céleste ^. 

Après avoir énuméré les ouvrages de Gassendi, nous étudierons 
successivement le polémiste, l'apologiste de la philosophie d'Epicm^e, 
le philosophe exposant la synthèse de son système, enfin le savant. 
Le terrain ainsi préparé, un jugement d'ensemble sur l'œuvre de Gas- 
sendi pourra être équitablement formulé. Un dernier chapitre sur les 
disciples du philosophe provençal sera le complément naturel de l'his- 
toire du Maître. 

1. On trouvera cette épitaphe dans Bottgerel, Vie..., L. VI, pp. 458-460. 

2. Atque tanto civium omnis aetatie concursu, tam largo autem omnium fletu, ut 
non meminerint senes publicum luctum huic similem extitisse. (Sorbière, Loco citato, 
p. 10). 

3. Cette statue de bronze a été fondue par Ramxjs de Marseille. 



IV. — TABLEAU CHRONOLOGIQUE 
DES QiUVRES DE GASSENDI 



ŒUVRES SCIENTIFIQUES 



1618-1655. 



1630. 



1632. 



1636. 



1642. 



1642. 



1643. 



De JRebus cœlesfibus Commentarii seu Observationes ab 
anno 1618 ad annvm 1655 habitœ. ■ — Ouvrage postliume, 
qui parut dans les Opéra Gassendi, Lyon, 1658, t. IV, pp. 75- 
498. — Nous renverrons à cette édition pour toutes les œuvres 
qu'elle contient. 

Parhelia sive Soles quatuor, qtii circa verum apparuerunt 
Bomœ, die XX menais Martii, anno 1629, et de eisdem Pétri 
Gassendi ad Henricum Renerium Episiola, Paris, 1630 ;• 
La Haye, 1656. — Phœnomenon rarum et illustre Romœ 
observatum 20 Martii, anno 1629. Subjuncta est cau^aruni 
explicatio brevis Clarissimi Philosophi et Bîathematici D. Pétri 
Gassendi ad lUustrissimum Cardinalem Barbarini [sic], 
Amsterdam, s. d., Cf. 0. G., t. III, pp. 651-662. 

Mercurius in Sole Visus et Venus invisa Parisiis anno 1631. 

Pro voto et admonitione Klepperi per Petrum Gassendum, 

■ cujus heic sunl ea de re Epistolœ duœ cum observatis quibusdam 

aliis, Paris, 1632. — La Haye, 1656. — Cf. 0. G., t. IV, 

pp. 499-510. 

Solstitialis Altitudo Massiliœ seu Proportio Gnomoriis ad 
solstitiam umbram observata Massiliœ anno 1636, pro Wen- 
delini voto. — Cet opuscule, comjDosé de trois Lettres à 
Wendelin, datées, les deux premières, de 1636, et la troisième, 
de 1643, fut publié à La Haye en 1656. — Cf. 0. G., t. IV, 
pp. 523-536. 

De Apparente Magnitudine Solis humilis et sublimis Epis- 
tolœ quatuor, in quibus complura physica opticaque Proble- 
mata proponuntur et explicantur, Paris, 1642. Ces quatre 
Lettres sont adressées à G. Naudé, F. Liceti, Is. Boulliau 
et J. Chapelain. — Cf. 0. G., t. III, pp. 420-477. 

De Motu impresso a Motore translata. Epistolœ duœ, in 
quibus aliquot prœcipuœ, tum de motu universe, tum specia- 
tim de motu terrœ attributo, di/pcuUates explicantur, Paris, 
1642. — Ces deux Lettres sont adressées à Pierre Dupuy. 
— Cf. 0.,G., t. III, pp. 478-520. 

Novem Stellœ circa Jovem visœ et de eisdem Pétri Gassendi 
Judicium. Accessit Observatio geminatœ in singulos dies 



IV. 



TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES ŒUVEES DE GASSENDI 



23 



(œstus maris instar) reciprocationis perpendiculorum, Paris, 
1643. — Cf. 0. G., t. IV, pp. 511-522. C'est sous forme de 
Lettre adressée à G. Xaudé. 

1645. Oratio inauguralis habita in Begio Collegio, Anno 1645, 
(lie Xovembris XXIII, a Petro Gassendo, Begio Matheseos 
Professore, Paris, 1645. — Cf. 0. G., t. IV, pp. 66-73. 

1646. De Profortione qua gravia decidentia accelerantur Epîstolœ 
très, quihus ad totidem Epistolas B. P. Cazraei, Societatis 

I Jesu, respondetur, Paris, 1646. — Cf. 0. G., t. III, pp. 564- 
j 650. 

1647. Institutio Astronomica juxta Hypotheseis tam Veterum 
quam Copernici et Thychonis dictata a Petro Gassendo. 
Ejusdem Oratio inavguralis iterato (dita, Paris, 1647 ; Londres, 
1653; La Haye, 1656; Londres. 1675; Amsterdam, 1680; 

! Londres, 1683. — Cf. G. 0., t. IV, pp. 1-65. 

1649. Pétri Gassendi Apologia in Jo. Bap. Morini Lihrwm, cui 

titnlus « Alœ Telluris fractœ » : Epistola IV de Motu impresso 
a Motore translato. Una cutn tribus Galilœi Epistolis de conci- 
liatione Scripturœ S. cum systemate Telluris mohilis, quarum 
duœ posteriores nondum editœ nunc primtcm M. îs^EURA^i 
cnra prodeunt, Lyon, 1649. — Cf. 0. G., t. III, pp. 520-563. 
C'e.st par erreur que cette Lettre est appelée la 4® ; en 
réalité elle n'est que la 3°. Elle est adressée à Joseph Gaul- 
tier, Prieur de la Valette. On la trouve, à la suite des deux 
premières publiées d'abord en 1642 (Cf. 0. G., t. III, pp. 478- 
520), sous ce titre : Epistola, III... — L'erreur, qui ne peut 
venii' de Gassendi, est sans doute le fait de celui qui s'est 
occupé de la publication de cet ouvrage composite, probable- 
ment- de Xeuré,. 

1649. De Sestertiorum moneta nostra expressornm Abacus, publié 

d'abord dans l'Appendice I aux Ani madversiones in X Librum 
Diogenis Laertii, t. I, pp. x-xxvni, Lyon, 1649. — Edition 
séparée, Paris, 1654 ; Lj^on, 1675. — Cf. 0. G., t. V, pp. 535- 
542. 

1654. Bomanum Calendarinm compcndiose ezpositum. Accessit 

Corollarium de Bomano Martyrologio, Paris, 1654. 

1654. Tychonis Brahei, EquitisDani,AstronomorumCoi-yphœi... 

Xicolai Copernici, Georgii Peurbachii et Joannis Begiomon- 
tani, Astronomorum celebrium, Vita, Paris, 1654 ; La Haye, 
1655. — Cf. 0. G., t. V, pp. 363-534. 

1654. Manu-Ductio ad Theoriam seu Partent Speculativam Musi- 

cœ, 1654. Cet opuscule est dédié à César d'Estrées. évêque de 
Laon, duc et pair de France. — Cf. 0. G., t. V, pp. 629-658. 



§ II. 



ŒUVRES PHILOSOPHIQUES 



1624. I Exercitationes paradoxicœ adversus Aristoteleos, in quibus 
! prœcipua totius Peripateticœ Doctrinœ^ atque Dialecticœ fun- 
damenta excutiuntur ; opiniones vero aut novœ aut ex Vêtus- 
tioribns obsoletœ stabiliuntur : Lib. I. In Doctrinam Aristo- 
teleorum universe. — Cf. 0. G., t. III, pp. 105-148. — Gre- 
noble, 1624; Amsterdam, 1649; La Haye, 1656. — Le Livre II: 
Di Dialecticam Aristoteleorum ne parut que dans les 0. G.^ 



24 



ARTICLE II. CHAPITRE I. 



VIE ET ŒUVRES DE GASSENDI 



1630. 

1634. 
1641. 



1644. 

1647. 
1649. 

164». 



1658. 

1668. 

1718. 



à la suite du Livre I. — Cf. 0. G., t. III, pp. 149-210. — 
Exercitatiormm paraàoxicarum adversus Aristoteleos Liber 
aller, in quo Dialecticœ Aristoteleœ fundamenta exctitiuntur..., 
La Haye, 1659. 

Epistolica ExercitaUo, in qua prœcipua Principia Philoso- 
phiœ Roherti Fliiddi Medici reteguntur et ad récentes illius 
Lihros adversus R. P. F. Marinum Mersennum... scriptos 
respondetur. Cum Appendice aliquot Observationum cœles- 
tium, Paris, 1630. — Cf. 0. G., t. III, pp. 211-268. 

Ad Librum D. Edoardi Herberti Angli « De Veritate « 
Epistola. — Composée en 1634, à Aix, cette Lettre ne parut 
qu'après la mort de Gassendi. — Cf. 0. G., t. III, pp. 411-419. 

Dans la première édition de ses Meditationes de Prima 
Philosophia (Paris, 1641) Descartes publia (pp. 355-492) 
les Objectio7is de C4assendi sous ce titre : Objectiones Quintœ 
Pétri Gassendi Diniensis Eccl^siœ Prœpositi et acutissimi 
Philosophi. — Ces Objectiones de Gassendi ont été traduites 
en français par Clerselier. Cf. Œuvres de Descartes, Édit. Cou- 
sin, t. II, pp. 89-240, Paris, 1824. 

Disquisitio Mctaphysica ' seu Dubitationes et Instantiœ 
adversus Renaii Cartesii Metaphysicam, et ResjMnsa, Amster- 
dam, 1644. — Cl.O. G., t. m, pp. 269-410. 

De Vita et Moribiis Epicuri Libri octo, Lyon, 1647 ; La 
Haye, 1656. — Œ. 0. G., t. V, pp. 167-236. 

Animadversiones in Decimum Librum Diogenis Laertii, 
qui est de Vita, Moribiis Placitisque Epicuri. Continent 
autem Placita, quas ille treis statuit Philosophiœ parteis : 
I. Canonicam... II. Physicam... III. Ethicam, Lyon, 1649; 
Amsterdam, 1659 ; Lyon, 1675. — Cf. 0. G., t. V, pp. 1-166. 

Syntagma Philosophiœ Epicuri, cum refutationibus dog- 
matum, quœ contra F idem Christianam ab eo asserta sunt, 
oppositis per Petkum Gassenduini, Lyon, 1649 ; La Haye, 
1659 ; (Prœfigitur Samuelis Sorberii Dissertatio de Vita 
ac Moribus Pétri Gassendi) ; Londres, 1660 ; Amsterdam, 
1684. — Qi. 0. G., t. III, pp. 1-94. 

Syntagma Philosophicum complectens Logicam, Physicam 
et Ethicam. Ouvrage posthume paru dans les Opéra Gassendi, 
Lyon, 1658. — Qî. 0. G., t. I et II. 

Institutio Logica (in quatuor partes distributa) et Philoso- 
phicum Epicuri Syntagma, Londres, 1668. 

Logica in quatuor partes distributa, cui prœmittuntur 
Libri duo : I. De Origine et Varietate Logicœ. II. De Logicœ 
Fine, Oxford, 1718. 



II!. — VARIA 



1630. 



1641. 



Catalogus rarorum Librorum, quos ex Oriente nuper advexit 
et in publica Bibliotheca Inclytœ Leydensis Academiœ deposuit 
Clarissimus et de bonis Artibus meritiss. Jacobus Golius..., 
Paris, 1630. 

De Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc, Senatoris Aquisex- 
tiensis, Vita, Paris, 1641 ; La Haye, 1651, 1655^; Quedlin- 
burg, 1706. — The Life oj Lord Peiresc, translated by W. Rand,. 
31. D., Londres, 1657. — Cf. 0. G., t. Y, pp. 237-350. 



IV. 



TABLEAU CHEOXOLOGIQUE DES ŒUVRES DE GASSENDI 



25 



1654. 



165g. 



1887. 



Notitia Ecclesiœ Diniensis, cui accessit Concilium Avenio- 
nense anni MCCCXVI. Ex manuscripto Codice Statutorum 
ejusdem Ecclesiœ, Paris, 1654 ; Digne, 1844. — Cf. 0. O., 
t. V, pp. 659-740. — Notice sur V Eglise de Digne, par Pierre 
Gassendi. Traduction par Firmin Gutciiard, Digne, 1845. 
Vita Sancti Domnini, primi Episcopi D}niensis in Lectiones 2 
Nocturni distrihuta, auctore Petro Gassendo, dans les 
Acta Sanctorum, 13 février, t. II, p. 661, col. 2. Anvers, 1658. 

Pétri Gassendi Responsio D. Joanni Caramueli Lob- 
kouitzio, Ahhati Disemhergensi . Cette Eéponse, où Gas- 
sendi soutient Topinion gallicane que le Pajie n'est pas infail- 
lible indépendamment du Concile œcuménique, a été publiée 
à la suite de : Joannis Caramuelis Lubovischi ad Petrum 
Gassendtim Epistoki. S. 1. n. d. — Ces deux Lettres sont 
extraites du tome VI des 0. G. Cf. Lettre de Caramuel, 
sans date, pji. 465-467. — Réponse de Gassendi, datée du 
25 juin 1644, pp. 191-194. 

Impressions de voyage de Pierre Gassendi dans la Provence 
alpestre, publiées, avec avertissement, notes et appendice, 
par Philippe Tamizey de Larroque, Digne, 1887. 



IV. 



LETTRES 



Le tome VI des 0. G. contient les Lettres de Gassendi 
(pp. 1-332) et celles, beaucoup moins nombreuses, de ses 
correspondants (pp. 333-545). t'es Lettres sont en latin. 

TAMiZiiY de Larroque a publié 59 Lettres (25 avril 1626- 
30 avril 1637) de Gassendi à Peiresc et 101 Lettres de Peiresc 
à Gassendi, dans Lettres de Peiresc, t. IV, pp. 177-611, Paris, 
1893. Ces Lettres sont en français. 



§ V. — MANUSCRITS 

Bibliothèque de Tours : 5 volumes, n^s 706 à 710. 
Le texte des trois premiers volumes semble avoir servi .pour 
l'édition des Opéra de Gassendi de 1658. — Bibliothèque 
NATIONALE : Fouds français : Lettres à Peiresc, 9536-9537. 
— Lettres autographes et papiers, 12270. — Nouvelles 
acquisitions : Eclipse solaire du 12 août 1654, 5856. 



CHAPITRE II 

Gassendi Polémiste, 



Gassendi n'était point d'une humeur batailleuse. Et pourtant une 
partie assez notable de son activité fut absorbée par des polémiques. 
Nous aUons le voir successivement aux prises avec les Péripatéti- 
ciENS, Fludd et Descartes. 

§ A. — POLÉMIQUE AVEC LES PÉRIPATÉTICIENS 

Au début du xvii^ siècle, Aristote régnait encore souverainement 
dans les Écoles. Les nouveaux statuts qu'Henri IV imposa à l'Uni- 
versité de Paris ^ et qui furent promulgués le 18 septembre 1600, 
en font foi. Le cours de philosophie dm'ait deux ar^s : si l'on excepte 
Y Introduction (E'-o-aytoY'/^) de Porphyre et quelques livres d'EucUde, 
il était exclusivement consacré à l'explication des ouvrages d' Aris- 
tote -. Cependant, aux termes des statuts, les professeurs, en exami- 
nant les objections faites par Aristote aux philosophes qui l'ont précédé, 
doivent rejeter les questions oiseuses, introduites autrefois par les 
barbares, mais réprouvées par un siècle plus pohcé, que des hommes 
âpres et durs se sont efforcés, il n'y a pas si longtemps, de réintégrer ^. 
Ils leur recommandent en outre d'exposer la doctrine d'Aristote 
non en grammaii'iens, mais en philosophes, afin de mettre en lumière 
le fond des choses plus que la force des mots *. 

Ces textes sont assez significatifs : les livres du Stagirite restent 
toujours le thème des coins ; mais la manière de les exposer doit être 

1. L'arrêt est daté du 3 septembre 1598, mais ne fut promulgué que le 18 septem- 
bre 1600. On en trouvera le texte dans Réformation de r Université île Paris, Paris, 1601 ; 
ou dans : Charles Jourdain, Histoire de V Université de Paris au XVI I^ et au XVII I^ 
siècles. Parie, 1862. Pièces justificatives, I, p. 3-15. Un arrêt du Parlement, en date 
du 25 septembre 1600, ajouta quelques articles à l'arrêt précédent. Cf. Ibidem, p. 15-17. 
— Voir J. DE Latjnoy, De varia Arislotelis in Academia Parisiensi Fortuna, Paris, 
1662\ c. XV, p. 182. 

2. Statuta Facultatis Artium, Art. XL, Jourdain, Loco cit., p. 5. 

3. Aristotelis disputationes adversus veteres physicos, in quibus ingenii summa sub- 
tilitas elucet, accurate examinentur, rejectis inanibus quœstiunculis quas olim bar- 
bari invexerant, et ab liumaniore politioreque sseeulo explosas asperi durique homines 
non ita pridem refricare et redintegrare conati sunt. (Statuta Facultatis Artium, 
Art. XLI). 

4. Arisitotelis contextus, philcscphorum, non giammaticoium moi.'o exponantur, 
ut magj's j ateat rei scientia quani voeum energia (Ibid. art XLII). 



§ A. — POLEMIQUE AVEC LES PERIPATETICIEXS 27 

modifiée. Il y a quelque chose de changé.. Ce changement donnait 
satisfaction à des réclamations déjà anciennes, formulées par Ramus, 
qui avait notamment demandé qu'on omît les discussions inutiles 
et que renseignement fût moins verbal. On est même surpris de la 
raidem' dédaigneuse de certains termes : harhari, asperi durique 
homines. On sent déjà percer, à travers ces statuts de la Faculté des 
Arts, une aspnation confuse vers une méthode moins artificielle. 
Cette disposition, qui commence à se faire joiu* même chez les Péripa- 
téticiens. exphque l'accueil empressé que nombre d'esprits, fatigués 
des subtilités de la Scolastique décadente, allaient faire, treize ans 
plus tard, au Discours sur la Méthode de Descartes, paru en 1637. 

Cependant les esprits audacieux s'en prenaient à la doctrine aris- 
totéhciemie elle-même, surtout à la physique, c'est-à-dire, comme 
l'entendaient les Scolastiques, à la philosophie de la natm^e. Beaucoup 
la critiquaient plus ou moins vivement en paroles échangées entre 
amis ; mais, depuis Ramus, on ne s'aventm-ait pas à le faire sans 
précaution par écrit. Ce fut un docteur médecin. Sébastien Basson ^, 
qui donna le signal de l'attaque ouverte en pubhant son livre contre 
la « Philosophie naturelle » d'Aristote '. Cependant, par prudence, 
il le fît paraître hors de France, à Genève, en 1621. 

P — COXTESU ET VALEUR DES EXERCIT ATIOXES 

Gassendi fut plus hardi. Trois ans après il lança ses Exercitationes 
paradoxicœ adversus Aristotehos. Ce livre, ou plutôt ce pamphlet, 
imprimé en France, loin de Paris, il est vrai, à Grenoble, ne visait 
pas une partie spéciale de la philosophie aristotéhciemie, mais cette 
philosophie tout entière. Gassendi n'avait que 32 ans. 

Xous ayons raconté plus haut ^ la genèse de cet ouvrage. Gassendi 

L Cf. J. Beucker, Historia critdca Phiîosophiae...,'t. TV, Part. I, p. 468, Leipzig, 1766 : 
Quia tamen Peripatetica Philosophia publico senatus decreto injuncta, regia auctori- 
tate firmata, Academiœ Parisien?is consensii recepta fuit, nemo fere fuit qui, quse 
inter amiccs disserebat aut apud juvenes disceptabat,_publice proloqui auderet, donec 
anno 1621 laudatus Sebastianus Baf?so, vir. ut judicat Launoius, acerrimi judicii et 
fcientiœ maximœ, u\ libro modo adducto sigimm quasi tqlleret dassicumque ad debel- 
landam Aristotelis philosophiam naturaleni caneret. 

2. Philosophiœ naturalis adversus Aristotelem lihrl XII. In quibus abstrusa veterum 
phyeiologia restauratur et Aristotelis errores solidis rationibus refeUiintur, Rome, 1574, 
Genève, 1621 ; Amsterdam, 1649. Basson traite successivement De Materia prima et 
■mixto. De Forma, De Natvra et Anima mindi. De Motu.De Actione et quatuor primis 
Qualitatihus, De Ccelo, De Visu, De Meteorologicis. — Après avoir cité presqvie toute la 
Préface de Basson, Lauaoy, très enclin à dénigrer les Péripatéticiens, ajoute : Hœc et 
alia Basso, vir acerrimi judicii et scientise maximfe ; quibus profecto nihil addi potest, 
sive ut Aristotelicœ Philosophiœ obscuritas et cahgo, ac proinde inutilités ostendatur ; 
sive ut Peripateticonim Philosophorum super auctoris sui mente lites et jurgia demona- 
trentur ; sive ut recentiorum modi;s philosophandi configatur, immo et discutiatur 
vel risu. Praeterea Baeso qufritur Aristotelis doctriHani in Christianorum scholas et 
Thedogiam errores intulisse ; quod et priores «aepe questos esse jam vidimus : ita ut 
vere dici possit inter C'hristianos querelam esse sfeculorum psene omnium. (J. db 
Latjnoy, De varia Aristotelis..., c. XVI, p. 200-201). 

3. Cf. supra, ch. i, p. 5-6. 



28 ARTICLE U. CHAPITRE II. — GASSENDI POLÉMISTE 

avait divisé son cours de philosophie à Aix en deux parties : la pre- 
mière exposait la doctrine d'Aristote avec les raisons qu'on apportait 
en sa faveur ; dans l'autre, par manière de complément, le professeur 
mettait en relief les raisons qu'on pouvait faire valoir contre le Péri- 
patétisme. Bernier affirme même que, la dernière année de son ensei- 
gnement, Gassendi s'enhardit jusqu'à faire soutenir publiquement 
des « Thèses pour et contre « ^ Aristote. 

L'ouvrage devait comprendre sept Livres et passer en revue « les 
fondements principaux de toute la ' doctrine péripatéticienne et 
de la Dialectique ». A la place des opinions renversées, l'auteur 
promettait d'établir des « opinions nouvelles ou renouvelées des 
anciens » ^. 

Le Livre 1*"^, qui a pour titre : In doctrinam Aristoteleorum nniverse, 
parut seul ^, en 1624. Il est dédié à Maynier de Forbin, comte Palatin, 
baron d'Oppède et président du Sénat d'Aix. La Préface, datée de 
Grenoble, est adressée (( à Joseph Gaultier, Docteur es- Arts et en sacrée 
Théologie, prieur de La Valette et ami jusqu'à l'autel ». 

Ce premier Livre est une critique d'ensemble : Gassendi blâme vive- 
ment la manière de philosopher en usage chez les Aristotéliciens ; 
il réclame avec insistance la liberté d'opiner en philosophie, abdiquée 
par eux ; il déclare enfin que la doctrine d'Aristote ne mérite pas la 
préférence, pour bien des raisons, surtout parce que le texte, qui 
sert dans les Ecoles, renferme des « omissions », des « super/luités », 
des (( faussetés )> et des <( contradictions » ^. 

Choqué des défauts qui déparaient alors la Scolastique décadente, 
Gassendi partit en guerre contre les Péripatéticiens, avec la fougue 
de la jeunesse qui ne sait pas mesurer ses coups. Voici les principaux 
reproches adressés aux fanatiques disciples d'Aristote. 

Méconnaissant le véritable but de la philosophie, qui est la recherche 
de la vérité pour y conformer sa conduite et vivre heureux, ils la 
réduisent à l'art frivole d'exceller dans la discussion. De là leur pas- 
sion pour ces disputes publiques et théâtrales, où se donne en spectacle 
la dextérité des jouteurs, uniquement dominés par l'ardeur de vaincre 
sans jamais s'avouer vaincus (utque dominetur ardor unicus vincendi 
et nunquam cedendi) ^. « la belle comédie !... Au bout d'une demi- 
heure, vous voyez l'attaquant, après force tours et détours, arriver 



1. Bernieb, Abrégé..., t. I, Préf., p. 3. 

2. Ce plan ressort du titre complet de l'ouvrage : Exercitationes paradoxicœ advereva 
Aristoteleos, in quihns prœcipua totius peripateticœ atque Dialecticœ fundamenta 
excutiuntur. Opinionea novœ aut ex V etuatiorihua ohaoletœ atabiliuntur... Gassendi 
indique, dans la Préface, les sujets qui doivent remplir les sept Livres de l'ouvrage. 
Cf. OG, t. III, p. 102. 

3. Cf. OG, t. III, pp. 105-148. 

4. In illo [Libre I] nempe et ratio philosophandi, quœ apud ipsos viget, improbatur ; 
et ob dejectam ab eisdem philosophandi libertatem expostulatur magnopere ; et 
Aristotelis Secta aut doctrina non praeferenda arguitur, cum alias plurimas ob causïis, 
tum maxime ob Omissa, Superflua, Falsa, Pugnantia, quse in textu Aristotelis vulgo 
prselecto demonstrantur. ^Gassendi, Prœfat. in Exercitationes, t. Ill, p. 102). 

6. Gassendi, Lib. I, Exercitat., I, § 3, t. III, p. lOfi. 



§ A. POLÉMIQUE AVEC LES PÉRIPATÉTICIEXS 29 

enfin à la difficulté, qui aurait pu être proposée claii'ement dès le début 
et d'un seul mot » ^. 

Ils mettent en interdit les plus illustres penseurs, Platon, M. Tul- 
lius, Sénèque, PHne, Plutarque, etc., pour n'accorder créance qu'au 
seul Aristote. Et encore laissent-ils de côté ceux de ses ouvrages 
où ce philosophe « parle plus ouvertement », comme les Economiques, 
la Politique, le Traité des Animaux, parce qu'ils sont moins propres 
à nourrir* les discussions, ne se prêtant pas aussi aisément que les 
autres à des interprétations diverses {in qnibus, lit ipsi fatentur, 
Aristoteles habet nasum cereum) -. 

Ils négligent l'étude des mathématiques, parce qu'elles forment 
l'esprit à la réflexion et le rendent difficile sur la valeur des preuves. 
Ces bonnes gens (boni isti viri) ont besoin d'avoir des disciples cré- 
dules ^. En Physique, ils se désintéressent des recherches précises 
et utiles pour s'attarder à des questions ineptes comme celles-ci : 
An detur forma corporeitatis ? An et cujusmodi habeat proprietates 
illa forma quœ cadaveris dicitur ?... An facultas animalis sit a subjecto 
sepfirabilis re vel ratione dumt^ixat ? An proinde facultas visus posita 
in lapide actum visionis eliceret ? Ut alias iîinumeras nugas ineptiasque 
prœteream. Et, cœteris tamen neglectis, ista curiose lïrosequuntur ut 
proprie philosophica *. 

Ils parlent une langue barbare, et certains aflfeetent même de regar- 
der les solécismes comme les perles des philosophes : Neque vero 
necesse est commemorare barbariem illamque sermonis inruriam, quam 
sic affectasse videntur iit jactare non erubescant « solœcismos esse laudes 
et gemmas philosophorum » ^. 

Quelle est la racine d'où pullulent tous ces défauts des Ai-istoté- 
liciens ? De leur complet asservissement à la parole du Maître ; et 
pourtant ils se targuent d'être libres, parce qu'ils peuvent choisir 
entre le Nominalisme, le Thomisme et le Scotisme. c La belle hberté ! 
Ils res.semblent à des prisonniers qui «e vantent d'être parfaitement 
libres, parce qu'ils peuvent courir sans contrainte entre les murs de 
leur prison. Telles sont les geôles de la prison péripatéticienne. Qu'ils 
soient Scotistes ou Thomistes, Aristote, le porte-clefs, les maintient 
toujours sous sa férule » ^. Ils sont tellement enchns à juger sur la 



1. Gassendi, Lib. I, Exercitat. I, § 4, t. III, p. 106. Gassendi recoimaît d'ailleurs 
l'utilité des argumentations privées, parce que « sic placide instituuntur ut purum sit 
veritatis studium » (Ibidem, § 3, t. III, p. 106). 

2. Gassendi, L. I, Exercitat. I, §.5, t. III, p. 106-107. — Guj- Patin rapporte cette 
parole de Gassendi : « Il [Gassendi] m'a dit fort souvent en plaisantant que ce philo- 
sophe [Aristote] avait un nez de cire, qu'on faisait tourner comme on voulait avec une 
chiquenaude. » (Naudceuna et Patiniana ou Singularités remarquables prises des con- 
versations de Mess. Natjdé et Patin : Patiniana, p. 2, Paris, 1701). 

3. Gassendi, L. I, Exercitat.'l, § 6, t. III, p. 107. 

4. Gassendi, L. I, E.vercitat. I, § 7, t. III, pp. 107-108. 

5. Gassendi, L. I, Exercitat. I, § 13, t. III, p. 110. 

6. Gassendi : « Quœ precor tamen est illa libertés ? Seilicet illis simt similes qui, 
cum utcumque discurrere per carceres possint, jactant sese liberrimos. Illa quippe sunt 
ergastula tantum periiiatetici carceris. Seu Scotistas enim, seu Thomistaa Ai'istoteles 
claviger detinet semper sub ferula... n (L. I, E.vercitat. II, § 3, t. III, p. 112). 



30 ARTICLE II. CHAPITRE II. GASSENDI POLÉMISTE 

parole d'un maître, qu'ils montrent un attachement servile, même 
à l'égard d'auteurs a subalternes ». iVinsi, « dans la secte thomiste, 
ceux-ci adhèrent mordicus à Cajétan ; ceux-là à Capréolus » ^. Cette 
sujétion plus ou moins aveugle révolte la fierté de Gassendi. S'il est 
parfaitement juste et honorable de déférer à l'autorité compétente 
en matière de foi, il est indigne d'un philosophe, quand il s'agit de 
spéculation purement philosophique, de captiver son intelligence 
en la soumettant à l'autorité de tel ou tel homme, comme on la soumet 
à l'autorité de Dieu. Le Philosophe doit tout examiner à la lumière 
de la raison. Ceux qui ne savent que suivre les autres, sans oser jamais 
penser par eux-mêmes, ne méritent pas le nom de philosophe ^. 

Gassendi prouve enfin qu'un tel assujettissement est la mort de 
tout progrès : « Périt certe, 2Jerit spes optimoriun inventorum,.. » Est-ce 
qu'Ai'istote aurait surpassé ses prédécesseurs, s'il n'avait osé s'écarter 
en rien de leur enseignement ? Ce n'est pas, poursuit Gassendi, que je 
sois le détracteur des anciens. Je sais les estimer à leur prix. Mais 
je ne puis m 'astreindre à mesurer le mérite aux années, ni croire 
que les choses, vieilles aujourd'hui, n'ont pas été nouvelles autrefois. 
Les connaissances acquises par nos devanciers doivent nous servir, 
grâce à l'expérience et à la raison, à nous élever plus haut ^. Ce pas- 
sage de Gass'endi a une vigueur éloquente, dont Pascal s'est peut-être 
inspiré dans son opuscule : Fragment de Préface sur le Traité du Vide. 
C'est d'ailleurs pour l'ensemble de ces critiques que Gassendi a été 
son précurseur ; mais Pascal a su garder la mesure, en montrant que, 
même dans les questions philosophiques, le rôle de l'autorité, pour 
être secondaire et subordonné, est cependant réel *. 

Si l'on s'en tenait au titre, choisi peut-être par prudence (adversus 
Aristoteleos), on serait tenté de croire que Gassendi n'en veut qu'aux 
Aristotéhciens de son temps et à leur insupportable pédantisme. 
Ce serait une illusion, car à travers les Aristotéliciens il vise Aristote ; 
il ne se borne pas à dire que les disciples ont souvent forcé ou dénaturé 
la pensée du Maître ; il finit par s'en prendre ouvertement au Maître 
lui-même. Et ce n'est pas assez pour lui de reprocher à Aristote d'in- 
nombrables lacunes (quod innumera deficiant), superfluités f... super- 
flua7it), faussetés (... f allant) et contradictions (... coiitradicant ) ^, 
il l'attaque dans sa vie privée et conteste l'authenticité de ses œuvres 
avec plus de passion que de succès ". 

Restons-en à ces indications sommaires, car il ne serait guère 
intéressant ni profitable d'entrer dans les détails, Gassendi n'étant, 
en somme, que l'écho des accusations qui avaient cours alors contre 
Aristote et les Péripatéticiens. 

1. Gassendi, L. I, Exercitat. II, § 4, t. III, p. 112, col. 2. 

2. Gassendi, L. I, Exercitat. II, § 5, t. III, p. 112. 

3. Gassendi. L. I, Exercitat. II, § 12-13, t. III, pp. 115-116. 

4. Cf. G. Sortais, Traité de Philosophie, t. I, Logique, n. 122. § ii. 

5. Gassendi, L. I, Exercitat. V, VI, VII, VIII> t. III, pp. 125-148. 

6. Gassendi, L. I, Exercitat. IV, t. III, pp. 121-125. — ■ Cf. J.-Ph. Damirox, Rapport 
s%ir le Concours relatif à VOrganum d' Aristote, dans Mémoires de L'AcAOÉiiiE des- 
Sciences morales et politiques, Paris, 1S30, jDp. 49-51. 



§ A. — POLÉinQUE AVEC LES PÉRIPATÉTICIENS 31 

Après cette revue générale. Gassendi se proposait, dans les six Livres 
suivants, d'examiner à fond la Dialectique (L. II), la Physique (L. III. 
IV, V), la Métaphysique (L. VI) et la Monde (L. VII) des Aristoté- 
liciens. Mais, de ce vaste plan, ce qui regarde la Dialectique a seul été. 
et encore partiellement, exécuté ^. C'est une œuvre de critique pas- 
sionnée et téméraire : après avoii' contesté Futilité de la Dialectique 
péripatéticienne, il prend, successivement à partie les U niversaux, 
les Catégories, les Propositions, la Démonstration, la Science elle-même. 
Rien ne trouve grâce devant ses yeux prévenus. 

La dernière attaque est particulièrement significative : Qiiod iiullu 
sit scientia et maxime aristotelea -. Toute connaissance étant sensible 
ou nous venant par les sens ^, Gassendi « en conclut que nous ne pou- 
vons connaître aucune chose en eUe-même, mais que nous savons seu- 
lement comment elle apparaît à ceux-ci ou à ceux-là » *. Ne pouvant 
rien connaître ex natura sua, secundum se per causas intimas, neces- 
sarias infalUbilesque ^, aucune science n'est possible pour nous. 
Aussi la Physique, la Métaphysique, la ^Morale, la Jurisprudence, 
la Médecine, les Mathématiques mêmes ne méritent aucunement 
le nom de sciences qu'on leur donne ^. On voit déjà pomdre, dans ce 
premier essai philosophique, le sensuahsme de Gassendi et sa tendance 
au scepticisme. 

Les Exercitationes ne sont pas une œuvre de critique impartiale ; 
c'est inie satire, dont le ton mordant n'est pas en harmonie avec la 
gravité du sujet. Gassendi en a conscience et s'en défend mollement ; 
Quod stylus porro videri possit interdum paulo mordacior : materies 
sane id exigit. Hac enim prœcipue in parte difficile est satyram non 
scribere '. Il a beau d'aillein-s protester, à différentes reprises **, qu'il 

1. L. II, In Dialecticam Arlstoiphonan. OG, t. III, p. UO-210. — On voif qtie 
^I. Gl'YAU a eu tort de diçe : « Les Exercitationes parado.vicœ étaient tellement auda- 
cieuses que Gassendi, après les avoir imprimées et distribuées à ses amis, se décida sur 
leur conseil à en brûler cinq livres. •'■ (La Morale d'Epiciire, Paris, 1886^, L. IV, ch. i, 
p. 193). Ces cinq Livres ne furent jamais composés. 

2. (.;.\.ssEXDi, L. II, Exerciiat. VI. t. III, pp. 192-210. 

3. Im])rimis igitur cum constet notitiam omnem, quaî in nobis est, vel sensiuim, vel 
manare a sensibus... (Gassendi, L. II, Exercitat. W, § 2, t. III, p. 192). 

4. G.îsçEXDi : Quid superest nisi concludamus sciri non posse cujusmodi res aliqua 
sit secundum se vel suapte natura ; .«ed dumtaxat cujusmodi his aut illis appareat 
(L. II, Exercit. VI, § 6, t. III, p. 2li3). 

• 5. Gassendi, L. II, Exercitat. VI, § 1, col. 2, t. III, p. 192. 

6. Gassendi, L. II, Exercitat. VI, § 8, t. III, p. 207-209. — Concludo ergo. quae- 
cumque est certitude et evidentia in discipUnis Mathematicis, eam pertinere ad appa- 
rentiam ; nullo autem modo ad causas germana-s vel naturas etiam rerum intimas 
(Ibidem, p. 209, col. 1). 

7. Ga-Ssendi, l'rœfui. in Exercit4it.. t. III, p. 103. 

8. Dans la Préface, il explique ainîsi le titre de son livre. Il l'a intitulé : Exercitationes, 
parce que ; « Imprimis enim videbafur magno mihi opusesse animo... ad excutienduir. 
ignobile juguin tam inveteratse hujus quam generalis prseoccupationis... — paradoxicœ : 
« Quod paradoxa contineant seu opiiiiones contra vulgi captum (Par vulgus il entend le 
gros, le commun des philosophes) — adversus Aristoteleos, et non pas « adversus Aristo- 
telent, cujus tainen doctrinam vid 'or e.v professe impugnare. » « Primum quod opéra, 
illa, quse hic persequor, non tam ex rei veritate credam esse Aristotelis quani ex 
opinione Aristoteleorum. Major quip|je, meo judicio, Aristoteles vir fuit quam ut 
ipsi adscribi debeant tam indigna 0|}era... » (t.^lll, p. 101). 



32 ARTICLE II. CHAPITRE II. — GASSENDI POLÉMISTE 

vise non pas Aristote lui-même, mais ses disciples anciens, qui ont 
altéré ses ouvrages, et ses disciples modernes, qui en faussent l'in- 
terprétation ; il a beau emprunter à Aristote quelques-unes de ses 
théories, reste néanmoins que prise dans son ensemble l'œuvre pèche 
par le fond et par la forme. Il est vrai que c'est une œuvre de jeunesse. 

La forme, on l'a noté, n'a pas la modération qui inspire confiance : 
Gassendi a déployé une verve méridionale qui dégénère parfois en 
violence. L'accusation de fond est injuste. Gassendi s'est fait grave- 
ment tort à lui-même et s'enlève beaucoup de son crédit en battant 
en brèche par de mauvais arguments l'authenticité des œuvres d'Aris- 
tote. De plus, au lieu d'englober dans une commune invective, tous 
les Péripatéticiens, il aurait dû,' faisant dans l'histoire de la Scolas- 
tique les distinctions nécessaires*, rendre hommage aux grands com- 
mentateurs d'Aristote et réserver ses sévérités aux AristotéUciens 
dégénérés i qu'il voyait à l'œuvre et dont l'étroite intransigeance 
l'avait exaspéré. Ses attaques, quoi qu'il en dise, rejailhssaient sur 
Aristote lui-même. Si l'admiration, qu'il semble professer pour le 
fondateur du Lycée, avait été plus sincère, Gassendi n'aurait pas 
manqué de prendre pour règle de sa polémique cette parole de Vives, 
dont il invoque l'exemple dans la Préface de son pamphlet : Aristotelem 
veneror et ah eo verecunde dissentio. 

L'irritation soulevée dans le camp des Péripatéticiens par l'appari- 
tion du Livre l^^ des Exer citation es fut si vive que Gassendi, sur le 
conseil de ses amis Peù-esc et Gaultier 2, suspendit la composition 
de son ouvrage ^. Le Livre II, interrompu vers la fin de la 6^ Exer- 
citatiç, ne vit le jour qu'après la mort de l'auteur. 

Gassendi apporte une seconde raison pour justifier cette brusque 
interruption : le travail de Francesco Patrizzi (Discussionum Peri- 
%at2ticorum TomilV *, Bâle, 1571), qui traite à peu près le même sujet, 
lui étant venu entre les mains, son propre travail lui parut désormais 
inutile. 

Il convient d'ajouter une troisième raison, qui n'était pas avouable 
publiquement : une raison de prudence. Mais, dans une lettre intime 
à Guillaume Schickard ^ alors professeur d'hébreu à l'université 
de Tubingue, Gassendi en fait l'aveu candide : « Vous me demandez, 
lui dit-il, pourquoi mes autres Exercitationes n'ont pas déjà vu le 

1. Cf. G. Sortais, Histoire de la Philosophie ancienne, n° 92. Décadence de la 

SCOLASTIQUE. 

2. Cf. S. SoRBiÈRE, Prsefat., OG, t. I, p. 3. 

3. Cf. Note (adressée au « lecteur bénévole » pour lui expliquer l'interruption du 
travail) à la fin du L. II, t. III, p. 210 : Bénévole Lector..., Scito commonefactum ab 
amicis auctorem stomachar; non parum Peripateticos propter prioris Libri editionem..., 
hune secundum LibrUm ulterius prosequi et absolvere noluisse, ipsumque (ne delibatis 
quidem aliis) in Musseoli sui recessum, cum blattis ac tineis pugnantem, ab anno 1634, 
qualem jara habes, abjecisse atque neglexisse. 

4. Voici le titre complet : Discussionum Peripateticarum Tomi IV, quibus Aristote- 
licœ Philosophiœ universa Historia atque Dogmata, cum Veterum Placitis collata, eleganter 
et eruîj'te declarantur. 

5. WiLHELM ScHicKARD, né (1592) à Herrenberg, dans le Wurtemberg, et mort 
(1635) à Tubingue, professa les langues orientales et les mathématiques à l'Université 
de Tubingue. • 



§ A. — POLÉMIQUE AVEC LES PÉRIPATÉTICIENS 33 

jour. La cause en est au temps et aux mœurs. Il me faudrait une liberté 
un peu plus grande que ne le comporte l'état présent des choses. 
J'ai eu beau y mettre tous les tempéraments possibles pour prévenir 
les calomnies, je n'ai pas eu la bonne fortune de rencontrer des juges 
suffisamment équitables. Aussi je pourvois à ma sécurité, en m'ap- 
pliquant à me plier aux circonstances. Le Livre Avant-Coureur 
|le Livre I^^" des Exercitationes\ ayant paru sans être muni de l'appro- 
bation accoutumée, a failli provoquer une tragédie. Je vous laisse 
à penser le traitement auquel devait s'attendre le reste de l'ouvrage » ^. 

2° — LA CONDAMNATION DE BIT AU D 
ET « U ARRÊT BURLESQUE » 

Dans le mois même, où s'achevait à Grenoble l'impression du 
Livre I^^ des Exercitationes, éclatait, à Paris, un scandale dans le 
monde philosophique. Le sieur JeanBitaud ^ avait affiché la préten- 
tion de soutenir publiquement, le 24 et 25 août 1624, quatorze thèses ^ 
opposées à certaines doctrines de la Cabale, de Paracelse et surtout 
d'.Vristote, sous la présidence d' Antoine de Villon, « le soldat 
philosophe », et avec l'aide d'ÉTiENNE de Clave *, « médecin chy- 
miste )), qui devait faire les expériences. Les invitations avaient été 

1. Quod de reliquis illis meis Exeicitationibus rogas, ciir non jani in lucem prodierint, 
in cansa sunt tempora et mores. Libertas in illis mihi paulo major quam ferat rerum 
pra^sentiiim conditio. Tametsi enim .sic tempère omnia lit ealumnias praeoccupem, 
nondum tanien sum adeo fœlix ut satis aeqiios judices nanciscar ; quare saluti consulo, 
dvim et servire tempori studeo. Parum abfuit qui i Prodromus ille, quod soUta approba- 
tione non prodiisset prcemunitus, excitaret tragœdiam. Quidnam putas sperari debuit 
de reliquo illo apparatii ? ( Gassendi à W. Sckickard, Paris, 27 août 1630, OG, t. VI, 
p. 35, col. 2, à la fin). 

2. Jean Bitaud, originaire de la Saintonge, était l'éiève en Chiiïiie du Docteur 
Etienne de Clave. 

3. Voici en quels termes la si>utenance des thèses est annoncée, d'après rexempla.ire 
imprimé qu'on trouve à la Bibl. Xation. Mss. Fonds Dupuy, 630 ; Fol. 72. 

positiones publics contra dogmat.a 
Aristotelica, P.\racelsica et Cab.\listica. 
Immortautati sacr.î:. 

Suit l'énoncé des XIV Thèses. Au-dessous on lit l'invitation suivante : Harum Posi- 
tionum inexpugnabileni veritatem tuebitur, Deo dante, Joannes Bitaudus, Xanc- 
tonensis ; Arbiter et Praeses sedebit Antonius de Villon, Miles Philosophus et in 
Universitate Parisiensi alias Professer Peripateticus. 

Die Sabathi proxima et Dominica, XXIV et XXV mensis Augusti 1624, toto pome- 
ridiano tempore, Lutetite Parisiorum. in Palatio Reginae Margaritœ. 

On trouve aussi ce texte, mais avec quelques inexactitudes, dans Launoy, De varia 
Aristotelis..., c. xvii, p. 201-214. 

4. Ouvrages d'ETiENXE de Clave : Paradoxes ou Traitiez philosophiques des pierres 
et pierreries contre Vopinion vulgaire. Dédicace à Monseigneur P. de Seguier, Garde 
des Sceaux de France, Paris, 1635. — Nouvelle Lumière philosophique des vrais prin- 
cipes et élémens de nature, et qualités d'iceux, contre Vopinion conmune, Paris, 1641. — - 
Le Cours de Chimie d'Lstienne de Clave, qui est le second Livre des Principes de nature, 
Paris, 1646.^ — - Et. de Clave cite jianni les adversaires d'Aristete « Patritius [Pati'izzi], 
S. Basson, le docte Campanella et depuis peu le Docteur Gessendius [c'est évidemment 
notre Gassendi un ))eu écorché], personnages chrestiens et philosophes, qui ont bien osé 
oscrirc contre luy lurt dignement. » (Traitiez..., L. II, Préface, p. 186). 

3 



34 ARTICLE II. CHAPITRE II. — GASSENDI POLÉMISTE 

lancées, et près d'un millier de personnes était déjà réuni, dans l'une 
des plus belles salles de Paris ^, pour assister à la soutenance, quand, 
sur l'ordi'e du Premier Président, que de Clave se résigna enfin à faire 
connaître, la salle fut évacuée. Puis, le 4 septembre suivant, à la requête 
de la Faculté de Théologie ^, le Parlement rendit un arrêt ordonnant 
la lacération des thèses incriminées et le bannissement des trois anti- 
péripatéticiens hors des viUes et bourgs du ressort de la Cour de Paris. 
En outre, la Cour faisait « défenses à toutes personnes, à peine de la 
vie, tenir ni enseigner aucunes maximes contre les Autheurs anciens 
et approuvez » ^. 

Cette sentence fut trouvée juste par des savants comme Mersenne ^ 

1. « ... Au logis de M. de Guerseran, jadis Hostel de la Reyne Marguerite. » (J.-B. 
MoRiN, cf. Opusc. infra citando (p. 000), oà l'on trouve, p. 4-11, le récit de cette aventure 
philosophique. 

2. Bitau l attaquait vivement la théorie aristotélicienne de la matière et de la forme 
(Thèses I et II). La Faculté les censura surtout, comme le dit Mersenne (La Vérité des 
Sciences, p. 83), parce qu'au fond il ne faisait qu'une exception apparente en faveur de 
l'âme raisonnable. Or le Concile de Vienne a défini qu'e l'âme raisonnable est la forme 
du corps humain, c'est-à-dire est le principe qui le vivifie. Mais dans la Thèse II il était 
dit « qu'en ôtant du Composé la Matière, il fallait de nécessité que les Formes au moins 
matérielles en fussent ôtées. Materia enim e naturali Gomposito sublata, et Forinaa 
saUem materiales tolli necesse est. Il y avait du venin dans ce saltem, parce que e'êtoit 
assurer que les Formes matérielles ne pouvoient subsister sans la matière, et laisser en 
doute si les non matérielles ne périssoient point aussi avec elle. C'est ce que signifie ce 
mot de saltem. De sorte que l'on pouvoit soupçonner Bitau l de n'avoir mis que par 
forme l'exception de l'Ame raisonnable. » [For7nœ item omnes substantiales, excepta 
rationali, non minus absurde defenduntur ab Aristotelicis quam inateria']. Ces réflexiona 
sont tirées d'un Mémoire qu'on attribue à « quelqu'un de Port Royal ». Cf. Avertisse' 
ment de M. de Saint-Marc au sujet de V Arrêt burlesque, dans son édition des Œuvres 
de Boileau Despréaux, Paris, 1747, t. III, p. 124. — ■ Cet opuscule est intitulé : Mémoira 
aur les Sollicitations que fait M. Morel et quelques autres Docteurs pour obtenir un Arrêt 
qui condamne toute autre Philosophie que celle d'Aristote. Il est reproduit Ibidem, pp. 117- 
142. 

Ce Mémoire (§ rx, pp. 137-141) note que le Père Honoré Fabri, Jésuite, a com- 
battu la doctrine commune des Scolastiques sur les Formes substantielles dans les Plantes 
&\i\eQ Aià.ma,\ix {Tractatus duo, quorum prior est de Plantis et de Oeneratione Aniituz- 
lium, poster vr de Homine, Paris, 1666. Cf. Tractatus de Plfintis..., L. I, Propos, 28 sqq, 
pp. 21 sqq. L. V, Prop. 56 sqq., pp. 164 sqq. De même le Père Emmanuel Maignan, 
Minime, dans son Cursus philosophicus concinnatus ex notissimis cuique Principiis..., 
t. IV, c. XXII, n. 18 et 19, pp. 1981-1982, Toulouse, 1653. Cependant ces deux philo- 
Bophes ne furent as censurés, parce que l'un et l'autre maintenaient catégoriquement 
que l'âme raisonnable est la forme du corps. Fabri, par exemple, résume ainsi sa pensée : 
Anima rationalis est etiam formaliter sensitiva et vegetativa ; igitur est principium 
formale totius esse hominis, tum per se ipsam immédiate [cognoscit quidem immédiate], 
tum per suas potentias distinctas [potentiae végétatives et aensitivse] ad usum vitaa 
sentientis et vegetativae (Tractatus de Homine, L. VII, Prop. IV, pp. 67-68). — Cf. 
E. Maignan, Cursus..., t. IV, c. XXX, pp. 2143 sqq. 

H faut remarquer enfin que la Faculté de Théologie s'abstint, au contraire, de quali- 
fier les quatre Thèses suivantes de Bitaud sur les Eléments, parce qu'elles sont <> pure- 
ment physiques ou chimiques. »> Cette sage réserve montre qu'elle procéda sans passion. 

3. Le texte de l'Arrêt est reproduit intégralement par Charles Du Plessis d'Ar- 
GENTRÉ dans Collectio Judiciorum de novis erroribus, qui ab initia duodecimi seculi... 
in Ecclesia proscripti sunt et notati. t. II, 2^ Partie, p. 147. Paris, 1728. — On le trouve 
également dans Launoy, op. cit., c. XVII, dans Œuvres de Boileau, é:l. Saint-Marc, 
t. III. p <. 143-151. 

4. M. Mersenne, La Vérité des Sciences contre les Septiques ou Pyrrhoniens, L. I, 
C. VTI, p. 78 sqq. Paris, 1625. 



§ A. — POLÉMIQUE AVEC LES PÊRIPATÉTICIENS 35 

•et Jean-Baptiste Moriii V. Docteur en Philosophie et en Médecine. 
C'était un avertissement dont Gassendi comprit la portée et dont il 
tint compte, on l'a dit, en interrompant ses Exercitationes. Cependant 
les arrêts du Parlement devaient être impuissants à relever le crédit 
d'Aristote, que l'intransigeance et l'étroitesse de certains de ses dis- 
oiples avaient hrémédiablement compromis pour plus d'un siècle. 
Les critiques de Gassendi firent donc leur chemin malgré les résis- 
tances des Universités, plus lentes à accueiUir les méthodes et idées 
non -elles que les simples particuHers. On le vit clairement en 1671, 
quand quelques partisans zélés du Péripatétisme, notamment le 
Dr < laude Morel, alors Doyen de la Faculté de Théologie, firent des 
démarches auprès du Premier Président de Lamoignon pour obtenii- 
une sentence du Parlement, qui renouvelât les énergiques défenses 
portées contre les novateurs. Mais les idées avaient marché depuis 1624. 
« L'Arrêt burlesque » fut la seule réplique donnée à cette requête. 

A peine Boileau, Racine et Bernier, le « bon ami » de Gassendi, 
eur( it-ils vent de la plainte des Péripatéticiens qu'ils résolurent de 
parei- le coup, qui menaçait la philosophie de Gassendi et de Des- 
cart"s, en employant l'arme du ridicule. Ils fabriquèrent sur-le-champ 
et mirent en circulation une facétie, qui avait pour titre : ( Arrêt donné 
en II Grand'Chambre du Parnasse, en faveur des Maîtres es- Arts, 
Médecins et Professeurs de l'Université de Stagi^Tc, au pays des 
Chii .ères, pom- le maintien de la doctrine d'Aristote ». Le bruit courut 
a,ussi que l'Université allait présenter officiellement une supphque 
au Premier Président pour appuyer la démarche de quelques-uns de 
ses iuembrea. Bernier s'empressa de rédiger et de répandre une Requête 
à « Nos Seigneurs du Mont-Parnasse » en faveur d'Aristote, sur le ton 
plais mt de 1' « Arrêt », déjà lancé dans le pubHc ^. Nous détacherons 
de e- s deux pièces les passages relatifs à Gassendi et à Descartes. 

L' s requérants « supplient humblement... disant qu'il est de noto- 
riété pubhque que c'est le sublime et incomparable Aristote qui est 
sans conteste le premier fondateur des quatre éléments, le feu, l'air, 
Teait et la terre;... et quoique pendant plusieurs siècles il ait été 
mail tenu d'un commim consentement dans une paisible possession 
de t >us ces droits, néanmoins, depuis quelques années en-çà. deux 
particulières, nommées la Raison et l'Expérience, se sont liguées 
ensi ible... pom s'ériger un thrône sur les ruines de son autorité; 
et, j.our parvenir plus adroitement à leurs fins, ont excité certains 
esprits factieux, qui sous le nom de Cartésiens. Malebranchistes, 
Poiuchotistes ^ et Gassendistes ont commencé de secoiier le joug du 

1. Le Mercure français (Paris, 1625, t. X, pp. 506-512) analyse la Réfutation que Morin 
fit d- ces Thèses. Voici le titre de l'opuscule de Morin : Refutaiion des Thèses erronées 
(VArdlioine Villon, dit h soldat Philosophe et Estienne de Claves, Médecin Chymisis, 
par > iix affichées publiqueiutnt à Paris contre la doctrine d'Aristote..., ou sont doaem^nk 
trai< ■ : les vrays principes des corps et plusieurs autres beaux poincts de la Nature, et 
proiiiie la solidité de la Doctrine d'Aristote, par J.-B. Morin. Beaujollois, Docteur en 
Phii'.sophie et en Médecine, Paris, 1624. 

2. Lf. Avertissement de M. de Saint-Marc..., Œuvres de Boileau, t. III, p. 110. 

3. Kdmond Potjrchot, né à Poilly (aujourd'hui dans l'Yonne), le 7 septembre 1651, 
enseigna avec grand succcs, pendant vingt -six ans, la pliilosophie au Collège dea 



36 ARTICLE II. CHAPITRE II. GA.S.SENDI POLÉMISTE 

seigneur Aristote.... Ce considéré, Nosseigneurs, il vous plaise ordonner 
...que Gassendi, Descartes, Rohaut, Malebranche, Pourchot... et 
leurs adherans seront conduits à Athènes et condamnés à y faire 
amendable honorable devant toute la Grèce ;... que Gassendi sera lui 
seul condamné en pareille somme de dix mille livres pour avoir osé 
afficher ces placards séditieux : Quod immerito Aristotelei Uhertatem 
philosophandi sibi ademerint. Quod rationes nullœ sint quihus secta 
Aristotelis videatur prœferenda ^ ; quod se, etc., qu'on a voulu ci-devant 
faire passer pour de grands et longs chapitres très doctes et très judi- 
cieux M ^. 

L'Arrêt débute ainsi : « Vu par la Cour la requête présentée par les 
Régens, Maîtres-ès-Arts, Docteurs et Professeurs de l'Université..., 
contenant que depuis quelques années, une inconnue, nommée la 
Raison, aurait entrepris d'entrer par force dans les Écoles de ladite 
Université, et, pour cet effet, à l'aide de certains quidams factieux, 
prenant les surnoms de Gassendistes, Cartésiens, Malebranchistes, 
Pourchotistes, etc., gens sans aveu, se seroit mise en état d'en expulser 
ledit Aristote, ancien et paisible possesseur desdites Écoles... ^ » 

Cette Requête et cet Arrêt " burlesque » * ne mirent pas les rieurs 
du côté des Péripatéticiens. S'il faut en croire Boileaii ^. cette médiocre 
plaisanterie, en rendant impossible l'arrêt du Parlement, détourna 
l'Univei'sité de lui présenter la supplique qu'elle projetait. Boileau a 
déclaré en effet qu'il composa V Arrêt burlesque a afin de prévenir 
un Arrêt très sérieux, que l'Université songeoit à obtenir du Parle- 
ment contre ceux qui enseigneroient dans les Écoles de Philosophie 
d'autres principes que ceux dAristote. La plaisanterie y descend un 
peu bas ^, et est toute dans les termes de la pratique [judiciaire]. 
Mais il falloit qu'elle fût ainsi pour faire son effet, qui fut très heureux, 
et obhgea, pour ainsi dire, l'Université à supprimer la Requête qu'elle 
alloit présenter » ^. 

Grassins d'abord, puis au Collège dev~ Quatre Nations. Il avait des amis illustres. 
Racine, Boileau, Mabillon, Fénelon, etc. Son enseignement s'inspirait de Descartes et 
de la Logique de Port -Royal. Pourchot a pxiblié (Paris, 1695) des Institntiones ph-ilo' 
sophicœ ad faciliorem Veterum et Recentiorum inteUigentiam comparatœ. Elles ont été 
plusieurs fois réimprimées. Eu 1734 parut à Lyon Editio qiiarta prioribvs locuplctior. — 
Pourchot fut sept fois Rîcteur de l'Université de Paris. Il mourut dans cette \-illeen 1634. 

1. Ces citations sont les titres mêmes des Exer citât ionea II et III du Livre I de Gas- 
sendi In doctrinam Aristoteleomm universe. 

2. On trouvera cette « Requête », dans Menagiana, Paris, 1715, t. IV, pp. 271-277. 

3. L' « Arrêt burlesque » mentionne expresséinent les Exercitationes adversus Aristo- 
teleos de Gassendi. • — On trouve cet arrêt dans Menagiana, Ibidem, pp. 278-282. 

4. Le mot « burlesc|ue » fut ajouté seulement dans l'édition de 1713. , 

5. Des copies de V Arrêt burlesque se j-épandirent vite et au loin. Madame de Sévigné, 
c^ui en avait reçu une, écrivait de Bretagne à M'^ de Grignan : « Voilà ime. pièce que 
M. de Chaulnes vous envoie : je la crois de Pellisson ; d'autres disent Despréaux ; 
dites-m'en votre avis. Pour moi, je vous avoue que je la trouve parfaitement belle ; 
lisez-la avec attention et voyez combien il y a d'esprit. » (A Vitré, 6 septembre 1G71). 
La spu'ituelle marquise se montre moins difficile que l'auteur qui trouvait « la plai- 
santerie im peu basse. » 

6. BoiLKAU, Dernier paragraphe (ajoute à l'édition de 1701) du Discours sur VOdc. — 
Mais le succès remporté fut de coiu-te durée, car im ax'rêt du Grand Conseil (2 août 1775) 
interdit l'enseignement du Cartésianisme. 



A. POLÉMIQUE AVEC LES rÉRIPATÉTICIENS 37 



50 — ATTAQUES DIRIGÉES COXTRE LES EXERCITATIOXES 

Les Exercitationes Paradoxicœ furent vivement critiquées par plu- 
sieurs professeurs des Universités allemandes. Jean Jonsius appelle 
-Gassendi i< un très violent calomniateur dAristote » ^. Daniel Georges 
MoRHOF ■^, qui fut quatre fois Rectem- de l'université de Kiel, où il 
enseigna léloquence et la poésie, regrette (c qu'une précipitation 
juvénile ait entraîné Gassendi, homme d'un très grand génie, à com- 
battre Aristote avec une grande impétuosité )>, car « on ne trouve dans 
ses Exercitationes que des subtilités sophistiques » ^. 

Ce même écrivain nous apprend qu'un de ses prédécesseur^, à l'Aca- 
démie de Kiel, Michel Watson *, a,vait composé une Apologie cF Aris- 
tote, qui est restée manuscrite ^. 

Dans l'université du Grand-Duché de Mecklembourg-Scln\erin, 
à Rostoèk. Henri-Ascagne Engelke mena une véritable campagne 
contre Gassendi pour venger Aristote. Lui-même avait dressé le plan 
de cette longue résistance. On le voit en effet, comme Président, 
diriger successivement, avec approbation de la Faculté de Philoso- 
phie, quatre attaques solennelles, dans la Grande Salle destinée aux 
Auditeurs. Les soutenances de ces thèses agressives, commencées 
-en 1698, ne prirent fin qu'en 1702. Nous transcrirons ici le titre de la 
première en date : Censor censura dignus, h.e. Dissertatio ostendens 
quod Petrus Gassendus scopum suum, per argumenta contra Aristotelis 
Philosophiam in Exercitationibus paradoxicis prolata, obtinere nequeat... 
Pr-î;side Henrico-Ascanio Engelke (16 avril 1698) ^. 

Ajoutons, pour n'avoir pas à y revenir, une dernière critique d'En- 
gelke, quoiqu'elle ne porte pas sur les Exercitationes. 

1. In liis [Exercitationibus] Epicurseum se graphice admodum ostendit et accrrimum 
Aristotelis cahimniatorem, quanquam nihil minus se factiiruna in prasfatione polli- 
-citiis est. (JoANNES JoxsitTS, Z)e Scriptorihus Historiée Philosophicœ Libri /F, Edit. de 

Christ. Dorx, L. III, pp. 177-178, léna, 1716. — Jonsius, né le 20 octobre 1621 à 
Rendsburg, dans le Slesvig-Holstein, fut assesseur à la Faculté de Philosophie de 
Kônigsberg et devint prorecteur du Collège de Francfort-sur-le-Mein, où il moxu-ut en 
avril 1659. 

2. Né à Wismàr. le 6 fé\Tier 1639, dans le grand Duché de Mecklembourg-Schvrerin, 
et mort à Lubeck, le 30 jviiUet 1691. Cf. Biographie par J. ^Iôllek, dans Polyhistor, 
t. II, Prolegoniena in Polyhistorem literarium, § v sqq., p. 6 sqq. Lubeck, 1708. 

3. Magno impetu Aristotelem adortus est Petrus Gassendiis, vir maximi ingenii, sed 
juvenili quadam prsecipitantia in haec consilia adductus. ... Meras sane cavillationes 
in Exercitationibus illis deprehendas, dum vel Methodum incusat, vel contradictiones 
aliquas venatur, qualia sunt repertu facillima in omnibus scriptoribus. (Morhofius, 
Polyhistor sive de Notitia rerutn et auctorum Commentarii, t. II, Polyhistor philosophicus, 
L. I, C. XII, § 3, p. 68. Edit de Moller, Lubeck, 1708). 

4. Né le 17 août 1623 à Stolpe, en Poméranie, M. Watson enseigna la Philosophie à 
Rostock, et l'Histoire sainte et profane à Kiel, où il mourut le 7 décembre 1665. 

5. In ejus [Gassendi] Exercitationes Apologeticum pro Aristotele ecripsit hujus 
olim Academiae Professor, Michael Watsonius, qui in schedis ejus adhuc delitescit nec 
in lucem prodiit. (Morhofitjs, Opère citato, Ibidem, t. II, p. 68). 

6. La deuxième (Philosophvs defenmis...) est du 6 mai 1698 ; la troisième (Dissertatio 
ex Philosophia rationali...), d'avril 1699; la quatrième enfin (Vsus Logicœ...), du 
29 avril 1702. — On les trouve à la Bibliothèque Nationale : R 2551. 



38 ARTICLE II. CHAPITRE H. — GASSENDI POLÉMISTE 

Il avait préludé à cette série d'attaques, que nous venons de rap- 
peler, par une escarmouche, où il s'efforça de montrer l'insuffisance 
de l'apologie d'Épicure présentée par Gassendi. Détail touchant, 
cette fois le Président avait choisi pour soutenir cette thèse son propre 
frère, alors « étudiant en Philosophie et en Théologie à l'Illustre Aca- 
démie érigée sur les bords de la Warnow », c'est-à-dire à Rostock. 
Il s'était, sans doute, rappelé le texte encourageant de la Bible : 
Frater qui adjuvaiur a fratre, quasi civitas firma (Prov. XVIII, 19). 
« Le frère, qui est aidé par son frère, est comme une citadelle inébran- 
lable ». 

Voici en quels termes pompeux, selon les usages académiques du 
temps, cet « Exercice Antigassendiste » est annoncé : 

Exercitatio Anti-GassendiaTia minus sufficientem esse in multis 
illam, quam Petrus Oassendus in se suscepit, Epicuri defensionem, 
ostendens, quam consentiente Amplissifna Facultate Philosophica in 
Illustri ad Varnum Academia puhlicœ disquisitioni proponun^ Prises 
M. Henricus Ascanius Engelke Rostochiens. MecUenb.' et Res- 
PONDENs Hermannus Christophorus Engelke, 88. Theol. et 
PMI. 8tud., Fratres germani. In Auditorio Majori, anno 1697, d. Ja- 
nuar ^. 

Ces adversaires de Gassendi défenseur d'Épicure et antagoniste 
d'Aristote reconnaissent d'ailleurs sa valeur comme mathématicien 
et surtout vantent la sohdité de sa « Disquisition métaphysique contre 
Descartes » ^. 

Comme ces professeurs d'universités allemandes, un Jésuite fran- 
çais, le PÈRE Honoré Fabri », que l'un d'eux quaUfie de « philosophe 
très pénétrant de notre époque » *, avait vigoureusement critiqué ^ 

1. Bibliothèque Nationale : R 2599. 

2. In Mathesi autem illum plane excelluisse Ricciolus adserit in Cathalogo Mathe- 
maticorum, eum Anialgestum Matheseos appelans... Praestantia viri imprimis ex Dis- 
guisitione metg,physlca contra Cartesium patet, quam utique solidissimam esse doctorum 
Buffragio calculoque comprobatur. (Exercitatio Anti-Gassendiana... [non paginée], 
à la fin de la I''e Section). 

3. Né, le 5 avril 1607, au Grand- Abergement, dans l'Ain, il entra au noviciat d'Avi- 
gnon le 9 octobre 1626, enseigna avec éclat la philosophie et les mathématiques au 
collège de Lyon, fut appelé, comme théologien de la Sacrée Pénitencerie, à Rome, où 
il mourut le 8 mars 1688. Il a laissé un grand nombre d'ouvrages. Cf. C. Sommebvogel, 
BihUoth. de la Compagnie de- Jésus, I^e P., T. III, col. 511-521, Paris, 1892). 

4. Honoratus Fabri, philosophus nostri temporis acutissimus et qui Aristotelem ex 
Aristotele interpretari docuit... (D.-G. Mobhof, Polyhistor..., t. II, Polyhistor philoso- 
phicus, L. I, C. XII, § 3, p. 68). — Le P. Fabri note en effet qu'il interprète Aristo1;e : 
non quidem juxta mentem Arabum et Scholasticorum aliquot, sed juxta nativum et 
proprium literse, textus et verborum sensura (Opère in^ra citando, Epist. II. S iv. 
p. 70). ' '^ . ■ ' ^ ' s ' 

5. HoNORATi Fabri Societatis Jesu ad Patrem Ignatium Oastonem Pardesium 
ejnadem Societatis Epistolœ très de sua Hypothesi philosophica, Mayence, 1674. Ces 
Lettres sont écrites de Rome en 1673. — Le Père Pabdies, auquel elles sont adressées, 
naquit à Pau le 5 septembre 1636, enseigna la philosophie et les mathématiques au 
collège Louis-le-Grand, à Paris, et y mourut le 22 avril 1673. Outre des œuvres scienti- 
fiques, il a publié : Discours de la connaissance des bestes, Paris, 1672, plusieurs foig 
réimprini^ à Paris et à La Haye. Cf. Sommebvogel, Opère citato, t. VI, col. 199-206, 
P^ns, 1895. — Dans ce Discozirs le P. Pardies combat l'automatisme cartésien avec 
beaucoup de logique et d'érudition. 



§ A. — POLÉMIQUE AVEC LES PÉREPATÉTICIENS 39 

les Exercitationes paradoxicœ. Mais il y a entre eux et lui cette diffé- 
rence : la part faite à l'éloge, à côté du blâme, est beaucoup plus large 
et l'accent en est beaucoup plus chaleureux. Il élève d'ailleurs une 
voix autorisée, car il est l'auteur d'une Philosophie en neuf volumes 
et de Dix Dialogues sur la Physique, sans compter des œuvres polé- 
miques et des opuscules sur l'Optique, l'Astronomie, etc. ^. 

Fabri constate d'abord que la première place, parmi les atomistes 
du xvii^ siècle, revient sans conteste à Gassendi (Democriticorum 
hujiis temporis facile princeps) '^. Il ne cesse d'admher et de louer 
l'érudition en tout genre, l'incroyable abondance de choses, la singu- 
hère netteté de style qu'on remarque dans ses énormes volumes ^. 
Il s'honore enfin d'avoir été son ami, comme en témoigne la corres- 
pondance échangée *. 

Fabri est un admirateur ardent d'Aristote : jusqu'ici il n'a rien 
trouvé de meilleur que ce qu'il a rencontré chez le Stagirite (Cum 
autem nihil meliiis hvciisque mihi occurrerit ns quœ apud Aristotelem 
inveni) ^. Aristote est sans conteste, à ses yeux, le prince des Philo- 
sophes. Aussi la philosophie de Fabri est-elle presque partout péri- 
patéticienne ®. Mais ce n'est point un admirateur aveugle, car il a 
pour maxime (maxime qu'il a mise en pratique), qu'on doit déser- 
ter l'École péripatéticienne, quand Aristote contredit la religion, 
certaines démonstrations ou certaines expériences nouvelles et 
BÛres '. . 

Aristotéhcien fervent, Fabri reproche à Gassendi d'avoir attaqué 
Aristote et sa doctrine avec une âpreté et une violence qui défie 



1. Fabkt, Opère a'tato, Epistola I, § i, pp. 8-9. — Cette première Lettre réfute l'accu- 
eation de Cartésianisme qu'on avait lancée contre Fabri. La deuxième réfute l'accusa- 
tion de Gassendisme. La troisième a pour but de montrer que l'hypothèse philosophique 
qu'il défend n'est pas en opposition avec certaines doctrines soutenues par la Com- 
pagnie de Jésus. 

2. Fabri, Opère citato, Epist. II, § i, p. 63. 

3. Petro Gassendo meciim omnes primas facile tribuen-t, eu jus omnigenam eruditionem 
ac literatiu-am, incredibilem rertma copiam, singularem styli nitorem aliaque id genus 
grandioribus illis ^ oluminibus comprehensa mirari juxta atque laudare non cesso ; 
addere possem, ad cumulum, hominem illum, dum in viris esset, dulcissimo amicitise 
vinculo mihi conjuuctvim fuisse. (Fabri, Opère cit.. Epist. II, § i, pp. 63-64). 

4. Dans une lettre fort élogieuse, Gassendi presse le Père Fabri de continuer la 
publication de ses doctes travaux : Perge itaque rem factiu-us dignam praeclarissima 
indole... ; dignam Societate, quam quidquid est rarum, sublime, magnifîcum decet. 
Sic vero habe me ut honori sic fœlicitati magnse vertere, quod fueris non modo 
cooptare me, sed accersere etiam in tui amicitiam dignatus (Gassendi à Fabri, 20 août 
1643, OG, t. VI, p. 168, col. 1). C'est l'unique lettre à Fabri que l'on trouve au tome VI. 
- — Une lettre en latin de Fabri à Gassendi, De motv. solis circzdari, datée do Lyon, 
9 août 1643, est conservée à la Bibliothèque Nationale, Mss. Fonds lat. 600, fol. 9-18. 

5. Fabri, Opère cit., Epist. II, § iv, p. 71-72. 

6-7. Totus sum in commendando, la ;dando et praedicando Aristotele, omnium 
l^hilosophorum facile Principe... Contendo igitur ac denuntio palam meam hypothesim 
^•ere Aristotelicam et me fere in omnibus Peripateticum esse... Qusedam enim excipio, 
quae tum ad religiônem, tum ad corpora cœlestia, tum ad nova quaedam expérimenta 
Beu phœnomena pertinent ; nempe, ut dicere soleo, quivis jure ab Aristotele discedat, si 
quando vel religio, vel demonstratio, vel novum a-^ certum experimeutum euni 
desorere cogat. (Fabri, Opère cit., Epist. II, § iv, pp. 70-71). 



40 ARTICLE II. CHAPITRE II. GASSENDI POLÉMISTE 

toute comparaison ^. Mais, Aristotélicien indépendant, esprit large 
et ouvert, il sait rendre pleine justice à ceux mêmes dont il combat 
certaines idées. C'est ainsi qu'en passant il ne ménage pas les éloges 
à Bacon, Descartes, Hobbes, Harvey ^, Gilbert, Boyle, Galilée, 
Gassendi. 

Quelques critiques qu'il ne nomme pas (sans doute des Péripatéti- 
ciens étroits et fanatiques qui le considéraient comme un déserteur) ^, 
avaient accusé Fabri de verser dans le Gassendisme. Pour repousser 
cette accusation, il lui suffit de montrer qu'il rejette l'atomisme et 
le vide, qu'il ne pense point comme Gassendi sur le mouvement, 
le temps, le lieu, la lumière, Tâme des bêtes, lame humaine, la li- 
berté, etc. 

En terminant, Fabri ne peut s'empêcher de regretter que Gassendi, 
au talent duquel il rend de nouveau un magnifique hommage *, 
ait patronné les théories d'Épicure et de Lucrèce. Beaucoup ont cru 
que cette attitude philosophique a été gravement dommageable au 
Catholicisme, parce que beaucoup ont pi'is de là occasion de révoquer 
en doute un très grand nombre de vérités qu'un catholique ne peut 
contester. Mais Fabri s'empresse d'ajouter loyalement : Quoi qu'il en 
soit d'ailleurs, on ne peut nier que personnellement, au moins en ce 
qui regarde' la religion, Gassendi a vigoureusenïent défendu contre 
Ëpicure l'immortalité de l'àme, l'existence de Dieu, la Providence, etc. 
C'est par là que Gassendi lui paraît très recommandable ^. 

1. Gassendus vero non modo Aristot-eli non suffragatur, sed illum ejusqvxe doctrinam. 
tanto animi fervore ac studio, et tanta styli acerbitate aggreditur, ut niliil nnqiiain 
acerbius vel atrocius in stylo excogitari posse videatur... (Fabri, Epistola II, § xi, 
pp. 72-73). 

2. Fabri dit à propos de la découverte de Harvpy : Hanc de circuitione sauguinis 
eententiam docueran aliquot annis antequam liber Harvei meas in manus incideret, 
eamque tum ex variis experimentis, tum etiam ratione a priori demonstraram (Epist, II, 
§ XIX p. 103). Il est plus explicite encore dans un ouvrage antérieur : Ego verissimam, 
[circulationem sanguinis] esse semper putavi eamque, antequam libellus Harvei pro- 
diret, publiée docui jam ab anno 1638, qui certe longo jîost tempore in meas manus 
venit quod ad ostentationem non dico. Sed ut ille nonnulla ex eis quae prius ediderani 
in suis exercitationibus aliquot post annis publicavit, licet forte nunquam mea viderit; 
nihil enim vetat quin duobus eadem cogitatio incidat ; ita mihi nonnulla in mentem 
vénérant et in publicis scholis docueram. quae deinde, tiun apud illum atictorem, tum 
apud alios, typis mandata inveni. (H. Fabri, Tractât un de Hontine, L. I, Propos II, 
§ 2, p. 204). 

3. Est-ce à eux que songeait Fabri quand il reproche à certains philosophes de 
recourir à Dieu pour se tirer d'embarras, dès qu'ils ne peuvent expliquer les effets des 
causes naturelles ? Il constate ironiquement que c'est faire œu\'re pie, mais peu i^hilo- 
sophique (Ad Deum confugere 'in naturalibus effectibua pixim est quidem, sed panim 
philosophicum. Tractatus de Plantis..., L. V, Prop. LVT, p. 165, col. 1). 

4. Fabri, Epistola II, § xviii, pp. 99-100. 

5. Et, ut sincère dicam, non modicum inde rem catholicam detrimentum accepisse 
multi crediderunt ; non quidem quod de illo maie senserint, sed quod multi ex ejua 
scriptis occasionem arripuerint maie sentiendi et plurima in dubium revocandi, quae 
in religione catholica sarta et tecta esse oportet ; utut eit, negari non potest quin ipse 
ealtem in iis, quae ad religionem pertinent, probe ac pie se gesserit contra Epicurum, 
quae contra illum strenue adstruxit atque défendit, puta animam râtionaleni eamque 
immortalem, Deum divinamque Providentiam, miuidumque a Deo creatum in tem- 
pore..., aliaque hujusmodi, ob quœ profecto est quod eum summopere commendem. 
(Fabri, Epist. II, § xviii, pp. 100-101.) 



§ B. — POLÉMIQUE AVEC FLT'DD - 41 

§ B. — POLÉMIQUE AVEC FLUDD 

10 _ LUTTE ENTRE FLUDD ET MERSEXXE 

Robert Fludd ^ (dont le nom latinisé est Robertus de Fluctibus), 
après avoir étudié la philosophie, la théologie, les sciences naturelles, 
la magie, la cabale, l'alchimie, et visité l'Europe pour, s'instruire dans 
le commerce des savants les plus distingués, se fit recevoir docteur 
en médecine à l'université d'Oxford et Adnt s'établir à Londres comme 
praticien. Il se réclamait de la confrérie occulte des Rose-Croix - et 
prit plusieurs fois la défense de ses confrères. Cerceau fumeux, mais 
meublé de connaissances variées, s'inspirant de Paracelse et de Cor- 
nélius Agrippa, Fludd, a\ ait essayé de fondre, dans un vaste syncré- 
tisme, les doctrines néo-platoniciennes, les chimères de l'alchimie 
et de la cabale, les idées extravagantes attribuées aux Frères de la 
Rose-Croix, le tout assaisonné de textes de la Sainte Écriture arbi- 
trairement interprétés. Cet amalgame d'éléments disparates aboutit 
à un mysticisme panthéistique et matérialiste ^. Comme ces élucu- 

1. Robert Fludd naquit (1574) à Milgate, dans le Kent et mourut (1637) à Londres. 
Après avoir étudié à Saint John's Collage, à Oxford, il voyagea pendant six ans en 
Europe, d'où il revint très au courant des œu\Tes de Paracelse. De retour à Oxford, il 
devint membre de Clu-ist Church Collège, prit ses grades en médecine et finalement fut 
élu fellow du Collège des Jlédecins. 

2. La Fraternité de la Rose-Croix a pour origine une légende que M. H. Hermelink 
appelle « une des plus grandes mystifications de l'histoire <i. (Article Rosenkreuzer, 
dans Realencyklop^die riiR Protestantisc he Théologie, t. XVII, 1906^, pp. 150- 
156. — Cf. H. Gruber, Rosirrucians, dans The Cathqlic Encyclopedia, t. XIII 
1902, pp. 193-194). En 1614 parais.sait, à Cassel, chez l'éditeur AV. Wessel, un ouvrage 
anonyme intitulé : Fama Fraternitatis Rosœ Crucis. Telle est la première mention qu'on 
rencontre de la Rose-Croix. La Fama est un roman d'aventures, où est racontée la 
fondation, au xiv^ siècle, d'une Fraternité secrète par un noble allemand, qui n'est 
pas nommé. L'année suivante, le même éditeiu- mettait en vente un nouveau livre : 
Confesaio Fraternitatis R-\-C. Ad Eruditos Europœ. On y révélait le nom du prétendu 
fondateur : Christian Rozenkreutz, né en 1378. C'est G. Arnold qui a fini par dé- 
cou\Tir l'auteiu" de ces deux ouvrages : Jean ValentinAndre.ï;, théologien luthérien, 
né à Herrenberg, dans le Wurtemberg en 1586 et mort à Stuttgart en 1654. Cf. G. Ar- 
nold, Unpartei sche Kirchen und Ketzerhistorie, t. II, pp. 640 sqq, Francfort 1699. — 
Sous le couvert d'œuvres allégoriques, satiriques, moralisantes, André» voulait pro- 
voquer une réforme à l'intérieiu" du Protestantisme. Grâce au goût de l'occultisme 
alors très prononcé, la Fama et la Confeasio eurent un succès énorine. Les écrits pour 
ou contre les principes et les règles de la légendaire Fraternité se multiplièrent, sans que 
partisans ou adversaires songeassent à en contester la réalité historique. Parmi les 
champions de la Rose-Croix se distinguent Robert Fludd et Michel Maier, médecin de 
l'empereur Rodolphe II. « Peu à peu l'attention se relâche et l'intérêt se ralentit. Çà 
et là, quelques groupes d'occultistes s'attribuent un nom resté en déshérence. C'est 
sevilement au xviii^ siècle qu'un cercle de francs-maçons allemands, en quête d'an- 
cêtres germaniques distincts des Templiers, firent revivre le nom et les symboles rosi- 
cruciens et coulèrent dans ces moules complaisants leurs propres idées lumianitaristes 
et réformatrices. « (L. de Grandmaison, La Nouvelle Théoaophie, dans les Etudes, 
t. CXLIII, p. 164). 

3. Entre les pages 24 et 25 de Sophiœ cum Moria Certamen, Fludd a placé un dessin 
qui représente la façon étrange dont il conçoit l'harmonie du Monde. Or on lit, en tête, 
ces mots significatifs : Deus est omne quod est : ab eo procedunt omnia et it- imn nmnia 
in eum recedunt. 



42 ARTICLE II. CHAPITRE H. — GASSENDI POLÉMISTE 

brations, contraires à la raison et à la foi, séduisaient certains esprits^ 
curieux de ce qui est insolite et merveilleux, elles provoquèrent plus 
d'une attaque, entre autres celle du Père Marin Mersenne, de l'Ordre 
des IVIinimes, ami commun de Gassendi et de Descartes. Il publia, 
en 1623, un énorme et savant volume, intitulé : Quœstiones Celeber- 
rimœ in Genesiîn ^, où Fludd et ses doctrines sont pris à partie en termes 
vifs et indignés, mais incidemment ^. . * 

Fludd ne connut sans doute que tardivement cette sortie vigoureuse 
de Mersenne, car sa contre-attaque est postérieure de six ans. Mais, 
d'un naturel emporté, dès que les passages qui le concernaient vinrent 
à sa connaissance, il leur opposa coup sur coup, dans la même année 
1629, deux libelles, où les violences et les injures tiennent plus de place 
que les i\aisons. Le premier affectait un titre non seulement batailleur 
. mais insultant : Combat de la Sagesse contre la Folie ^. Dans le second, 
où l'auteur combat sous le pseudonyme de Joachim Frizius ^, le 
titre est moins blessant : Le Souverain Bien qui est le vrai sujet de la 
Magie, de la Cabale, de V Alchimie m'aies et des Frères de la Rose- 
Croix vrais ; mais sa bizarre disposition matérielle a un aspect caba- 
listique ^. 

2° — GASSENDI PREND LA DÉFENSE DE MERSENNE 

Mersenne, auquel les polémiques personnelles répugnaient, pria 
Gassendi de prendre en main sa défense ^. Ce dernier y consentit 

1. Cet ouvrage, qui compte près de 2.000 colonues, est suivi d'un opuscule intitulé : 
Observationes et E inendationes ad Francisci Georgii Veneti Problemata, Paris, 1623. 
C'est un complément de l'ouvrage. 

2. Cf. Quœstiones..., Colonnes 109-110; 671-672; 712; 714; 716-717; 1156; 1385; 
1451-1452 ; 1475 ; 1561 ; 1720 ; 1743-1744, etc. 

3. Sophiœ cura Moria Certamen, in quo lapis lyditis a falso structure Fr. Marina 
Mereenno, Monadw, reprobatus, celeberrima voluminis sut babylonici (in Oenesin) 
figmenta accùrate examinât, authore Roberto Fludd..., Anno MDCXXIX sans indication 
de lieu. 

4. Gassendi a indiqué lui-même les raisons qui autorisent à attribuer ce pamphlet 
à Fludd. Cf. Examen Philosophiœ Roberti Fluddi Medici, Praefat., dans OG-, t. III, 
pp. 214-215. 

6. Voici la disposition de ce titre bizarre : 

SUMMUM BONUM 

Quod est 
j Magiœ 1 \ 

V Cabalœ v Verœ 1 
Verum ) Alchimiœ i > Subjectum. 

j Fratrum Roseœ- \ 

\ Grucis verorum > 

In dictarum, scientiarum laudem et insignis calumniatoris Fratris Marini Mersenni 
dedecus publicatum per Joachimum Friziitm. Au-dessous s'étale une rose largement 
épanouie, entourée de cette devise qui fait allusion aux Rose-Croix : Dat Rosa Mel 
Apibus. 

Enfin : Anno MCXXIX, sans nom d'éditeur. 

Les quatre subdivisions placées entre l'accolade indiquent la matière des autres 
Livres du Summum Bontim, 

6. « Plusieurs auteurs avoient pris la plume pour venger le P. Mersenne, entr'autres 
deux religieux de son ordre, François de la Noue, qui prit le nom de Flaminius, et Jean 



§ B. — POLÉMIQUE AVEC FLUDD 43 

et composa la réponse demandée dm'ant le voyage qu'il fit dans les 
Pays-Bas (1629) en compagnie de Luillier ^. Elle parut après son retour 
sous ce titre, dont la longueur a du moins le mérite d'en bien indiquer 
l'objet : Pétri Gassendi TheolOgi Epistoîica Exercitatio, in qua 
Principia Philosophiœ Robekti Fluddi Medici reteguntur et ad 
récentes illiiis Lihros adversus R. P. F . Marlninn Mersennum, Ordinis 
Minimorum Sancti Francisci de Paula scriptos respondetur, Parisiis- 
1630 2. 

Gassendi ne cache pas, dans la Préface du livre adressée à Mersenne, 
les difficultés qu'il a eu à vaincre pour accomplir convenablement 
sOn œuvre. Tout d'abord, il est malaisé à l'ami, qui assume l'office de 
juge, de se dépouiller de ses sentiments amicaux. Et cependant 
^c'est nécessaire ^. Ensuite (et ce point est encore plus grave à ses 
yeux), lui qui sait combien est léger son bagage intellectuel, doit être 
attentif à ne point poser comme arbitre entre des personnages si 
remarquables. Est-ce facile ? * Mais, enfin et sm'tout, comment saisir 
la doctrine d'un philosophe qui cherche sans cesse à se dérober dans 
le mystère ? Comment fixer les traits de ce Protée au visage changeant ? 
Comment découvrii' la clef des perpétuelles énigmes dont il aime à 
s'envelopper ? ^ 

Il n'est que juste de le recomiaître : Gassendi a surmonté heureuse- 
ment tous ces obstacles, car il fait preuve, dans son li-vi'e, d'impartia- 
lité, de coui'toisie et de clarté ^. 

Notre polémiste, en effet, n'hésite pas à procLmer le mérite de 
Eludd. Après l'avoir classé, avec une bienveillance excessive, parmi 
les hommes très illustres (clarissimos inter viros), il rend un juste 
hommage à sa vaste érudition ''. Mais, d'autre part, il ne craint pas 
de dire à Mersenne qu'en employant contre Fludd des expressions 



Durel, qui prit celui de S. Just. Le P. Mersenne ne se croioit pas encore assez justifié ; 
c'est ce qui l'obligea à s'adresser à Gassendi... » (Bouqebel, Vie de P. Gassendi, L. I, 
p. 36). 

1. Gassendi fait allusion à cette circonstance dans la Préface de l'ouvrage. Il 
reçut, in itinere, la lettre dans laciuelle Mersenne le priait de réioadie pour lui à 
Fludd. Cf. Examen Philonophlce R. Fluddi, Praefat, O G, t. III, p 213. 

2. Cet ou\Tage a été reproduit dans les Œuvres coniflètes sous ce titre condensé : 
Examen Philosophiœ Boberti Fluddi Medici, t. III, pp. 211-268. C'est à ce texte 
que se rapportent nos citations. 

3. Attf.men quod difticultatem n ihi faciat, illud primum est quod ex\iere debeat 
«mici personam, qui judicis induit. (Praefat., Ibidem, p. 213). 

4. Verum succedit causa gi-avior cjuod \adelicet, curtae mese suppellectilis non ignarus, 
attendere debeam ne clarissimos inter viros sedere videar quasi arbiter (Examen..., 
Praefat., t. III, p. 213). 

ô. Cuni philosophiam enim apertam et sensibilem ipse prosequaris, ille tamen sic 
philosophatiir ut velit semper delitescere, atramentiun offundendo, sub quo hamum 
efïugiat. Ecquo vero nodo continere liceat mutantem vultum Prothea ?... ^nigmata 
perpétua sunt quibus te alloquitur, et prsehabenda clavis est qua lateutem ejus senten- 
tiam aperire liceat. (Examen..., Praefat., t. III, p. 213 ; 215). 

6. « Son li\Te : Exercitatio... est à la fois un modèle d'exposition et de critique polie ». 
(Ad. Franck, Dictionnaire des Scieyires philosophiques. Art. Gassendi). 

7. Quanquam enim longe absim ut illum tuum antagonistam ex aequo tecum faciam, 
nihilominus negari non potest quin ille re\era multiscius sit, quin omnibus viris lit©- 
ratis hoc sœculo innotuerit .(Gassi:ndi, E.xamen..., Praefat., t. III, p. 213). 



44 ARTICLE II. CHAPITRE II. — GASSENDI POLÉMISTE 

trop acres ^, il a fourni quelque motif à la violence de ses représailles ^. 
Cependant son adversaire a pris feu et a dépassé toute mesure : 
il a beau se donner pour lui pacifique ^, comment admettre qu'une 
-colombe puisse déverser tant de bile ? ^ 

Les extravagances et les impiétés de cet adhérent des doctrines 
rosicruciennes expliquent suffisamment les vivacités de langage 
que Gassendi reproche avec douceur à son ami. Mais Gassendi eut 
le bon goût de ne pas le suivre dans cette A^oie. Son attitude digne 
et modérée fut une force pour sa cause. Fludd, touché sans doute de 
ce procédé charitable, énumère dans sa réplique les qualités intellec- 
tuelles et morales de son adversaire ^. Il force sans doute le contraste 
<|u'il établit avec complaisance entre la manière rude de Mersenne 
et la manière civile de Gassendi ^ ; il abuse même un peu, en les 
accentuant, des reproches discrets que notre philosophe avait adressés 
■dans la Préface à son ami. Mais après tout c'était de bonne guerre. 

Pour égayer son sujet en lui-même très austère, Gassendi, dont l'hu- 
meur était naturellement joviale, s'était permis de mêler à la trame 
•de ses raisonnements quelques pointes ironiques qui piquent sans 
blesser, et même de prendre quelquefois une allure doucement comique. 
Loin de se formaliser du ton « facétieux » et des traits ingénieux et 
brillants de son antagoniste, Fludd eut l'esprit de n'y voir qu'un 
moyen de reposer le lecteur en le récréant '^. 

IJ E pistolica Exercitatio est précédée d'une longue lettre de Mer- 
senne à Nicolas de Baugy ^ et d'un Jugement de François de La 
JNoue sur la Philosophie de Fludd ^. Dans sa Lettre, Mersenne, après 



1. Robertus ille Fhidd hasreticomagiis insanire mihi videtiir (Mersenne, Quœstlones..., 
col. 1743 (il s'agit de la chiromancie, qvie patronnait Fludd). — • O inirani hominis 
csecitatem, cj[ui in Europa, C(ui inter Cluùstianos tam fœtidani et horrendam naagiam 
non solum tractare, sed impudenter in lucem emittere ausus est ! (Observationes et 
Emendationes..., Problem. XXA^III, col. 40). 

2. Negare non licet, mi Mersenne, cjuin tii ipsi ita scribendi ansam aliquam feceris. 
Rêvera enim dici potest paulo acrins illimi t?tigisse (Examen..., Prsefat., t. III, p. 215). 

3. On lit, an bas de la première page de Sophice cum Moria Certanien : Authore 
Robei-to Fludd, alias de Fluctibus, Armigero et Doctore Medico Oxoniense, qui calum-' 
niis et convitiis in ipsum a sycophanta Mei-senno injeetis, ad hoc opus, contra pacificam 
naturœ suce dispositionem, excitatur. — C'est moi qui souligne. 

4. ... Sic tenuisse modum mihi non videtur, cum tam ardenter excanduit... Ego, ut 
sat pacificum credo, ita non capio ut columba jiossit esse tantœ bilis capax. (Examen..., 
Prsefat., t. III, p. 215). 

5. Clavis Philosophiœ et Alchymiœ Fluddanœ..., Membro III, C. II, p. 25. 

6. ... Ita quidem Gassendum longe majori moralitate et modestia in hac sua inquisi- 
tione ornatum esse video ; cum ab ipso neque verba incivilia aut convitiosa, neque 
cavillationes philosophias leges multirm excedentes afferantiu-, sed intra honesti scrip- 
toris limites se contineat. (R. Fludd, Clavis Philosophice..., Membr. III, C. II, p. 25). 

7. Ingeniosis pollere videtiu- fulgiu-ationibus atque facetiis, quae licet ad subjecti 
medullam non pertineant, risum tamen et jocum lectoribus spectatoribusve, recreationis 
causa, movere soient. (Clavis Philosophiœ..., Ibidem, p. 26). 

8. Nicolao de Baugy a satwtioribus consiliis... Epistola. Cette lettre n'a point été 
reproduite dans les Œuvres complètes de Gassendi avec VEpistolica Exercitatio. 

9. Ad Reverendum Patron Marinwn Mersennum Francisci Lanouii Jitdiciuyn de 
jRoberto Fluddo. Ex Musaeo nostro ad muros parisienses, 12 kal. Dec. [20 nov.], 1628. 
•Ce jugement, qu'avait provoqué Mersenne, est reproduit à la suite de VEpistolica 



§ B. — POLÉMIQUE AVEC FLUDD 45- 

a.'oir présenté l'ouvrage de Gassendi au sieur do Baugy et ra-conté 
commoat il a été composé au milieu des embarras d'un voyage 
en Hollande, jette un coup d'oeil d'ensemble sur les doctrines 
du théosophe anglais. L'appréciation formulée par La Xoue est 
l'œuvre d'un théologien éclairé : elle est brè^ e mais justement sévère. 

Le plan de Gassendi est dune lumineuse simplicité : il comprend 
trois Parties ^. 

Les idées .nuageuses de Fludd sont éparses en des volumes nom- 
breux 2. Gassendi s'imposa d'abord la tâche ingrate et compUquée 
de les étudier, afin de faire la synthèse de la philosophie fluddienne 
et d'introduire l'ordre et la lumière dans ce chaos ténébreux. C'est 
l'objet de la première Partie : préambule nécessaire avant d'aborder 
la réfutation des deux opuscules dirigés contre Mersenne. Autrement, 
sans cette initiation préalable, il eût été impossible de bien saisir le 
sens et la portée des attaques. Gassendi a réussi à coordonner en un 
corps de doctrine les principes qui insphent la philosophie de Fludd. 
Après cela, il lui a été <' très facile de faire la chasse » à la pensée fuyante 
du théosophe anglais et de la saisir ^. Cette première Partie, \ rai fil 
conducteur, rendra grand ser% ice à ceux qui oseront se risquer dans 
ce labyi'inthe obsciu' de la Magie, de l'Alchimie, de la Cabale, 
dont les rêveries s'entrecroisent et s'enche\'êtrent dans les écrits de 
Fludd. 

La deuxième Partie est employée à l'examen critique du Sophiœ 
cinii Moria Certamen, et «la troisième, à celui du Summum Boniim^ 
11 serait fastidieux et sans profit, au temps présent, d'en faire une 
anahse. Il suffira amplement de signaler deux ou trois passages. 



Exercitatio dans OG, t. III, ]jp. 267-208. ■ — Ce François de La Noue était aussi un 
religieux IMininic. On cite de lui : De Sanctis Franciœ Cancellariis Syntagtna Itistoricu?», 
Paris, 1H34. — Chronicon générale Ordinis Minhnorum, Paris, 1635. 

1. Ces trois Parties sont ivécédées d'une Préface adressée à Mersenne. Tel est la 
plan de l'ouvrage dans les Opéra de Gassendi, auxquels nous renvoyons. Dans l'édition, 
de 1630, l'ouvrage est divisé en quatre Parties .La matière de cette Préface constitue 
la première Partie. 

2. Voici les titres de quelques-ims : Trartatiis theolofio-philosophicus, in Ubros très 
(lifitribut' Sy qu.rinn I. de vlta, II. de morte, III. de resurrectione..., Oppenheim. 1617. — 
l'triusqiif Cosmi, inajoris scilicel et tninoris metaphysica, physica ( tque technica historia..., 
t. I, Oppenheim, 1617-1618; t. II, Oppenheim. 1619; Francfort, 1621. — Tractatus 
apologeticus integritatem societatis de Rosea Cruce defendens..., Leyde, 1617. — Veritatis 
proseeniuni, in quo aiilfium erroris tragicuin dimovetur... seii Demonstratio quœdam 
analytica..., Francfort. 1621. — Monochorditm mundi symphonia-um, seu Replicatio 
lioherti Flud, alias de Fluctibus... ad Apologiam Joannis Kepleri adversvs Demonstra- 
tionem suam analyticam nuperrime éditant..., Francfort. 1622. — Anatomiœ Amphi- 
theatrum effigie triplici, more et conditione varia designatum, Francfort, 1623. — Medi- 
cina catholica seu Mysticum artis medendi Sacrarium..,. 2 vol. in-fol., Francfort, 1629- 
1631. — Philosophia Moysaica, in qua sapientia et scientia creationis et creaturaruni 
sacra vereque chii tiana... ad amissim et enucleate explicatur. Gouda, 1638. 

3. ... Quomodo vero ea quse dicit [Fluddus] subjici valeant examini, nisi prius 
intelligantur ? Patere ergo ut jjrius eliciam, ex variis Fluddi operibus, qnx ille philo- 
sophie suse principia statuit et .sequitur. Sic enim denumi ipsius mentem venari per- 
facile erit, facta praesertim methodo qua, quae ille tani multa sparsim ac \pluti tinnul- 
tuarie scripsit, in unum quoddam quasi corpus et cousonautiam redigantur. (G.^ssendi,. 
Examen..., Praefat., t. III, p. 215). 



46 ARTICLE II. CHAPITRE II. — GASSENDI POLÉMISTE 

L'une des thèses favorites de Fludd ^, était que la révélation divine 
est l'unique source de la sagesse et de la science véritable. Mer senne ■^ 
et Gassendi ^ après lui montrent sans peine que des sciences nobles 
ou utiles nous sont venues par le canal de la postérité maudite de 
Caïn ou de la GentiHté. A cette preuve historique ajoutant un argument 
ad hominem, ils rappellent à Fludd que ses propres ouvrages renferment 
des emprunts faits aux philosophes et aux médecins païens. Ces 
deux hommes soutenaient ainsi justement les droits rie la raison 
humaine dans son légitime domaine : les connaissances de Fordi'e 
naturel. 

La question de l'âme du monde est une question capitale dans le 
système fluddien *. Dieu est une lumière diffuse qui ne pénètre chaque 
chose qu'après s'être revêtue d'un souffle éthéré, tel que, grâce à 
l'alchimie, on peut l'extraire et qu'on appelle la cinquième essence 
(quinta essentia, quintessence). Ce composé de Dieu et de souffle 
éthéré constitue l'âme du monde. Sa résidence principale est le soleil, 
d'où elle vivifie toute chose dans l'univers. La partie la plus pure de 
cette âme forme la nature angéUque et le ciel empyrée ; les démons 
sont des particules de ce composé, mais enchaînées à la matière ; 
les âmes des brutes et des hommes en émanent également. Cette âme 
du monde est enfin le Messie, le Christ, la Pierre spirituelle, fondement 
de l'Éghse. 

C'est assurément une âme très occupée ^. Si ces insanités, envelop- 
pées de mots mystérieux et de formules étranges, n'avaient pas hanté, 
à leur époque, certains esprits passionnés pour les sciences secrètes, 
on ne s'expliquerait pas comment des hommes graves et savants, 
comme Mersenne ^ et Gassendi ', ont daigné leur accorder un moment 
d'attention. 

Grand admirateur des Rose-Croix, dont il se fait l'apologiste ^, 
Fludd fut très sensible à l'accusation d'impiété que Mersenne leur 
lance sans ménagement ®. Tout en jetant quelque ridicule sur les 
rêveries rosicruciennes (c'est le traitement qui leur convient le mieux), 
Gassendi a jugé bon de nous présenter brièvement la synthèse des 
opinions ^^ que, d'après Fludd, professent « les fils de la doctrine ». 

Le résumé de ces divagations offre un réel intérêt psychologique, 
car il montre jusqu'à quel degré d'aberration peut descendre l'esprit 
humain, quand, sous l'impulsion d'un orgueil sans frein, il se laisse 

1. Scripturœ Sacrae nos docent quod nuUa sit vera sapientia et scientia prfêter eam 
quse data est a Deo. ^Fltjdd, Sophiœ..., L. I, pp. 35-39). 

2. Mersenne, Quœstiones..., col. 1475. 

3. Gassendi, Examen..., Part. II, § xi, t. III, pp. 235-236. 

4. Fludd, Sophiœ..., L. II, pp. 41-59. 

5. Mersenne, Epistola Nicolao de Baugy, [non paginée], pp. 5-9. 

6. Mersenne, Quœstiones..., col. 1451-1452 ; 1561 ; 1744. 

7. Gassendi, Examen..., Part. II, § xii-xiv, pp. 236-237. 

8. Fludd, Sutnmum Bonum,, Lib. IV. 

9. Mersenne, Quœstiones..., col. 1452. 

10. Gassendi, Examen..., Part. III, § xv et xvi, t. III, pp. 261-262. — Cf. Mersenne, 
J<ficolao de Baugy... Epistola, [non paginée], pp. 5-9. 



§ B. — POLÉMIQUE AVEC FLUDD 47 

aller à la dérive. Le voici : « Il y a un esprit éthéré, âme du monde, 
pieiTe philosophale, Christ, Messie, f|ui est le principe de la vie et 
par lequel existent tant le monde dans son ensemble que toutes les 
choses en particulier, spécialement l'homme, qui est le microcosme. 
Cet esprit éthéré est une chaleiu- innée dans chaque chose vivante, 
et un humide radical. 

u Comme on l'inspire avec l'ah-, qu'on l'ingère avec les aliments, 
que la vie commence à son entrée dans un corps et cesse quand il 
abandonne ce corps, la principale étude des Alchimistes est de l'en- 
chaîner en . quelque sorte, de s'en rencbe maître et surtout de faire 
qu'il soit inséparable du corps de l'homme. Si on pouvait parvenir 
à ce grand but, alors on am-ait trouvé la panacée universelle. 

« Maintenant, l'or est la seule substance qui paraisse susceptible 
de retenir l'esprit éthéré, parce qu'il .résulte d'un assemblage de 
principes très parfaits, et qu'on ne peut parvenu- à le détruire en ayant 
recours aux dissolvants ordinaii-es. Les sages Alchimistes ont donc 
fait choix de ce métal pour essayer de le porter à un état tel que les 
rayons de l'esprit éthéré, qui émanent du soleil et qui le pénètrent, 
puissent toucher les rayons du même esprit déjà renfermés insépara- 
blement en lui et s'assimiler à eux, afin qu'il en résulte la plus grande 
masse possible d'esprit éthéré et qu'il ne reste plus que la quantité 
d'or indispensable pour la fixation. 

« C'est de là que naissent l'or potable et la pierre philosophale. 
Cette pierre est jaunâtre à cause de l'or qu'elle renferme ; mais l'esprit 
éthéré lui communique une couleur de feu extrêmement intense. • 
Fludd prouve cette assertion en rapportant que l'esprit éthéré, extrait 
du froment et exposé aux rayons du soleil dans une petite bouteille 
placée à la pointe d'un clocher, absorbe une si grande dose de l'esprit 
du monde ut etiam ruhini pulcherrimi speciem indueret et tinctura 
sanguinis^ esset infectus. 

« Celui qui possède la pierre philosophale, outre le pouvoir de trans- 
muter les métaux, qui n'était qu'un objet accessou-e pour les Alchi- 
mistes, peut encore se garantir du besoin de boire et de manger, parce 
qu'elle fixe l'esprit vital qui se trouve déjà dans l'homme et le rend 
inséparable du corps, de sorte qu'il n'a plus besoin d'être réparé par 
les aUments et les boissons. 

« L'Alchimiste peut même transformer son corps en celui d'un ange, 
parce que l'esprit détruit la masse grossière et convertit le corps en 
une essence lumineuse infiniment mobile, à l'abri de toute destruction 
de la part des substances corporelles extérieures, mais continuant 
cependant toujours de conserver la figure humaine. 

« L'adepte entre ainsi en haison des plus intimes avec l'âme du 
monde : il devient véritablement sage et prophète, et rien ne peut 
plus lui être caché, car le monde corporel ne l'empêche plus de porter 
son regard spirituel et pénétrant sur tout. C'est pourquoi il se Uvre 
à la recherche non seulement du présent, mais encore du passé et de 
l'avenir : il découvre les pensées les plus secrètes de l'homme et les 
causes les plus occultes des phénomènes ; il possède toutes les langues^ 
toutes les sciences et tous les arts ; il se trouve, à volonté, en tout temps 



48 ARTICLE II. CHAPITRE II. GASSENDI POLÉMISTE 

et en tout lieu, aupi'ès de la personne qui lui plaît et peut instruire 
cette personne, quoique les individus, qui partagent a\ec lui la pos- 
session du secret, soient à proprement parler ses frères et ses amis 
intimes » ^. 

Après ■Avoir dessiné ce portrait du Frère Rose-Croix d'après Fludd, 
Gassendi demande à son ami Mersenne, s'il a pu garder son sérieux 
ou sa patience jusqu'au bout en lisant l'exposé d'un système où 
l'absurde et l'impie se mêlent étrangement '^. 

C'est Mersenne hd-même qui nous apprend que Gassendi lui expédia, 
d'une ville des Pays-Bas, V E pistolica Exercitatio qu'il avait sollicitée 
de son savoir et de son affection ^. Laissant de côté Fludd et ses chi- 
mères, Gassendi, par manière d'épilogue, éprouve le besoin de rappeler 
à Mersenne les circonstances dans lesquelles cet « Exercice épistolaire » 
a été composé. Malgré les répugnances que soulevait en lui la perspec- 
tive d'un travail aussi fastidieux (qu'à l'avenir Mersenne le provoque 
à des tâches plus attrayantes !) pas un instant sa bonne volonté n'a 
faibli. Elle a surmonté allègrement et les difficultés inhérentes au sujet, 
indiquées dans la Préface, et les obstacles que par surcroît les condi- 
tions de temps et de lieux, où il s'est trouvé, ont fait surgir. Cet ouvrage, 
il l'a écrit loin de son foyer et de ses livres, sous le toit d'une hospitalité 
sans cesse changeante, au cours d'un voyage à l'étranger, parmi les 
neiges et la froidure d'un climat inclément ^. 

Ces détails vécus ont leur prix. Ils montrent sans doute la délica- 
tesse du cœur de Gassendi qui, pour rendre service à un ami, se chargea 
•volontiers d'une rude corvée. Ils nous révèlent surtout la souplesse 
d'esprit de notre philosophe. N'est-il pas significatif en effet qu'en si 
peu de temps, au milieu de circonstances si défavorables, il ait pu 
s'initier à des matière;^ très abstruses, les maîtriser au point d'en 
pouvoir offrir au public savant un exposé lucide et une réfutation 
courtoise, à la fois enjouée et sérieuse ? 

UE pistolica Exercitatio est un tour de force ou plutôt d'agilité 
intellectuelle ; c'est un modèle d'ironie socratique ^. 

1. Ce résumé, fait d'après Gassendi, -est emprunté à J.-G. Buhle, Histoire de la 
Philosophie moderne, trad. de A. J. L. Jourdan, t. III, Sect. III, Ch. ii, Histoire et 
Philosophie de Gassendi, pp. 160-161, en note. 

2. Deserii^si hucusque ex Fluddi sententia Fratrem Cruci-Roseum. Tu an risum 
tenueris, an patientiani nescio, mira etenim hinc absurditatis, illinc impietatis species 
(Gassendi, Examen..., Part. II, § xvi et xvii, t. III, pp. 263-264). 

3. ]\1ersenne, Epistola Nirolao de Bangy, [non paginée], pp. 3-4. — Mersenne dédie 
cette Lettre-Préface à M. de Baugy pour le remercier d'avoir si bien accueilli Gassendi 
pendant son voyage en Hollande, Ibidem, p. 18. 

4. Si quid ex me forte requisieris, quanto spes est ut me provoces ad studia qu3& 
magis délectent... Non est tamen quod putes mihi defuisse promptum animum, quo 
-non difRcultates modo initie jam propositas, sed et angustias temporum et locorun-k 
molestias joeralacriter superarem. Videlicet ita conscripsi non solum extra proprios 
Lares, sed et in mutatis subinde hospitiis, ut viatorem decuit, et inter nives ac frigora 
cœli hujusce inclementiori.s. (Examen..., Conclus., t. III, p. 264). 

5. C'est un excellent spécimen de la manière de Gassendi. Brucker lui a rendu pleine^ 
justice : « Cujus spécimen in E.ra)nine philosophiœ Fluddanœ dédit [Gassendus] 
prorsus egregiiun, in quo Fluddi systema ex propriis principiis evertit et methodo 
visus Socratica, quam féliciter adhibere noverat, omnem Fluddanœ ratiocinationis. 
nervum succidit. Y^^s/o/va critiea Philosophiœ..., t. IV, Part. I, pp. 516-517). 



§ B. — POLÉMIQUE AVEC FLUDD 49 

30 _ FLUDD RÉPLIQUE A GASSENDI 

On comprend que Fliidd, malgré son ardem- combative, soit resté 
longtemps étourdi et muet, sous le coup de cette réponse asséné de 
main de maître. Après trois années de silence, il se décida à répliquer. 
L'ouvrage parut, en 1633, à Francfort, sous ce titre : Clavis Philoso- 
fhiœ et Akhijmiœ Fluddanœ, sive Roberti Fluddi, Armigeri et 2Iedicinœ 
Doctoris ad EpistoJicam Pétri Gassendi Theologi Exercitationem Res- 
ponsum... Fludd y tient tête à tous ses adversaires. Pour y réussir 
il a divisé sa riposte en quatre (; Membres ». Il répond : dans le premier, 
à la Lettre de ^Nlersenne placée en tête de Y E pistolica Exercitatio : 
dans le second, au Jugement rendu par de La Noue contre la Philo- 
sophie fluddienne ; dans le troisième, à Gassendi lui-même ; enfin, 
dans le quatrième, aux « six impiétés que Mer.senne a forgées contre 
Fludd, lequel se propose de les laver et nettoyer dans les flots de la 
sincère vérité » ^. 

Signaler cette défense suprême de Fludd. c'était justice. Mais ce 
serait temps perdu que de s'attarder à la critii^ue d'un Hvre, où l'au- 
teur ne fait guère que ressasser les mêmes erreurs ou les mêmes extra- 
vagances. Je noterai seulement qu'il a réservée pour Mersenne ^ et de 
La Xoue le flot de ses invectives les plus violente.-^. Gassendi, en com- 
paraison, a le privilège d'un traitement de faveur. Il y a là un phé- 
nomène psychologique, tout à l'honneur des deux antagonistes, qui 
vaut d'être remarqué. Ce qui a porté Fludd à modérer l'intempérance 
de sa plume facilement outrageante, ce ne sont pas les mérites intel- 
lectuels de Gassendi qu'il rappelle, ici encore, en termes très élogieux : 
« Ni la profondeur admirable de sa Philosophie, ni la nouveauté 
inouïe de ses observations célestes, ni la façon stupéfiante dont il 
réfute parfois Aristote, ni la vigueur redoutable qu'il a déployée 
dans VEpistolica Exercitatio n'ont remporté sur Fludd cette belle 
victoire. Non ; mais la modestie, même d'un adrersaire, lui commande 
impérieusement le respect » ^. 

Nous savons par Gassendi lui-même ce qu'il pensait de la réponse 
de Fludd. Il s'en est ouvert dans une lettre intime à l'un de ses meil- 
leurs amis, Gabi-iel Naudé *. Voici d'abord comment il juge la forme : 

1. Sex impietates, quas Mersenniis in Fluddum est machinâtes, aincerœ veritatis fluc- 
tibtis abluuntur et absterguntur. (Tiré du titre interminable de l'ouvrage). 

2. Voici la dernière aménité de Fludd, et l'une de.s plus bénignes, à l'adresse de Mer- 
senne : ... Nec odio nec malevolentia in te commoveor .sed potius fraterna pietate 
compulsus mentem tibi saniorem in corpore sano ex corde jjrecor. (Fludd, Clavis, 
Membr., IV p. 87, à la fin). 

3. Sed tempero mihi a pluribus nec quicquam gi-aviii-s in Gasséndum dicam, propter 
ipsius in sujjerioribus modestiam. Haec ipsa igitur e.st. quas ralaïuum meiun repressit : 
non iilla in ipsius Philosophia admirabilis profunditas, nec inaudita coîlestium obser- 
vatio, neque stupenda aliqua in Aristotele confutando formula aut tremeudum aliquod 
in ipsius exercitationibus in Philosophiam Fluddanam robiu-. Modestia enim, etiamsi 
adversarii, semper mihi imperiiim (R. Fludd, Clavis Plulu.iripJùœ..., Membr. III, 
P. II, p. 50, à la fin du Membr.). *^ 

4. Naudé, étant à Rome, avait ^-u sur le Catalogue de livres de la foire de Francfort, 
que lui avait communiqué le cardinal Barberini, l'annonce de 1 "apparition de la Clavis 



50 ARTICLE II. CHAPITRE II. — GASSENDI POLÉMISTE 

« Pour ce qui concerne tant Mersenne que de La Noue, impossible de 
dire combien vive est l'âpreté avec laquelle il les poursuit, combien 
grands les outrages dont il les assaille. A mon égard, il s'est montré 
uij. peu plus modéré. » Suivent de nombreux extraits de la Clavis 
Fhilosoplnœ, qui attestent en effet une modération relative, Quapit 
au fond, Gassendi s'exprime ainsi : « Pensez-vous que Fludd nous a 
donné une Clef qui permette d'ouvrir ou de comprendre sa Philosp- 
piiid et son Alchimie ? Bien au contraire ; car, comme je l'avais con- 
jectiffé d'après des indices abondants, ses explications sont plus obs- 
cures encore que les obscurités qu'il cherche à dissiper... De plus, 
s'tî répond aux objections sans grande valeur, il laisse intactes, passant 
à côté, celles dont l'importance est majeure i. » 

Il faut donner un échantillon de la manière relativement tempérée 
dont l'auteur de la Clavis traite Gassendi. Après avoir affecté un 
tranquille dédain à l'égard des critiques formulées par ce dernier, 
FLudd en vient aux menaces : « Que Gassendi, avec ses éclats de rire^ 
trioiiïiphant et gonflé d'orgueil, comprenne que Fludd, en définitive. 
provoqué et irrité, reste cependant pacifique et peut supporter faci- 
lement ces sarcasmes et ces railleries qui viennent d'un homme mon- 
dairi. glorieux et fanfaron... Mais, si à l'avenh il essaie encore de m'ac- 
cabler sous ses sarcasmes, lui-même et les autres oiseaux de même 
plumage sentiront quel homme je suis. Jusqu'à présent je me suis 
abstenu d'examiner son opuscule contre Aristote et de faire une 
enquête sur ses Observations célestes ; mais si dorénavant il me pro- 
voque, je montrerai t^ue dans les arts et en philosophie ses ressources 
sont la faiblesse même, comme sa façon d'écrire et de réfuter, que l'en- 
flure de l'amour-propre lui fait croire toute puissante ^. » 

La sérénité, dont Fludd se vante, est factice. En réaUté, il a senti 
qae les critiques de VEpistolim Exercitatio, ou du moins certaines 
d efîtie elles, ont porté juste, et il ne peut ignorer que le monde sayant 

et s'-etait empressé d'en faire part à Gassendi, le priant de lui résumer l'ouvrage. Cf. 
Lettre du mars 1632, dans OG, t. VI, p. 406, col. I. — Dans une Lettre du 22 septem- 
bVe 1633, Ibidem, p. 416, col. 1, il pria de nouveau Gassendi de le mettre au courant de 
r'»u-v'rage de Fludd. C'est à cette lettre que Gassendi répond tardivement le 8 sep- 
te.rabre 1034. 

1. laui quod ad ipsos, tan Mersennum quam Lanouium,attinet.dici non potest quanta 
illM acritudine insectetur quantisque probris impetat. Ad me quod spectat, paulo 
se modéra tioem prœbuit (Gassendi à Gabriel Naudé, Aix, 8 septembre 1634, OG, 
t. XI, p. 73, col. 1). Voici pour le fond : ... An putas Fluddum ejusmodi Clavem suœ 
PUiîosophiag Alchymiœque tradidisse, qua utramvis aperire seu intelligere liceat.. ? 
Ni}\il feane minus ; quia semper, quod abunde conjeceramus, obscunmi per obscurius... 
Certe cum ad alia respondeat, quse ponderis magni non sunt, intacta tamen prœterit 
ea, qu?e prœcipui erant momenti. (Ibidem, p. 74, col. 1). 

2. Intelligat ca^hinnis ovans ac turgens Gassendus Fluddum utcumque provocatum 
irritatumque, pacificum tamen esse et perfacile posse istiusmodi a viro mundano, 
glorio&o atque Thrasonico profecta scommata ac irrisiones ferre.... At si imposterum 
nr.e scommatis premere tentarit, sentiet ipse, et reliquse su» plirniœ aves, qui vir siem. 
Aljftfciuui enim hactenus ab examine libelli sui adversus Aristotelem, item ab inquisi- 
tiot'.e o?wervationum ipsius cnelestium ; sed si me porro ineitarit, ostendam ipsius in 
artif>Ms pt philosophia vires, necnon in phrasi et confutandi ratione (ut ipse Philautia 
mflatu.s crédit) omnipotentiam, esse ipsissimam debilitatem... (Fiudd, CI avis, Membr. 
Iir, Part. II, p. 48, § Intelligat ; et p. 49, § Cœtcrum, vers la fin). 



§(_.._ POLEMIQUE AVEC DESCARTES 5|; 

leur a fait bon accueil. Aussi l'on dirait que, redoutant une réplique 
de Gassendi à la Clavis. il a, pour l'écarter, brandi comme un épou- 
vantail la menace de s'abandonner sans frein à son penchant pour 
l'invective, si à l'avenir le philosophe français ose encore l'attaquer. 
Gassendi garda le silence et fit bien. Ce n'est pas que la perspective 
des outrages annoncés Tait intimidé, car il sait que la mentalité 
bizarre de Fludd lui enlève tout crédit aux yeux des gens sensés. 
Mais il s"est rendu compte que l'illuminisme extravagant de son 
adversaire le rend imperméable à la vérité. Dès lors, à quoi bon perdre 
un temps précieux à la stérile besogne d'une réfutation sans résultat ? 



§ C. — POLÉMIQUE AVEC DESCARTES 

10 _ OBJECTIONS ET INSTANCES DE GASSENDI 

En racontant la vie de Gassendi, nous avons indiqué les cncon- 
îstances qui l'amenèrent à écrire ses Ohjections contre les Méditations 
de Descartes ^. La polémique de Gassendi est agrémentée d'une ironie 
légère qui effleure Tépiderme, ]Mais Descartes avait l'épiderme très 
sensible et il ne put supporter ces piqûres superficielles. Gassendi, 
par exemple, affirme que Descartes n'a pas voulu parler sérieusement, 
quand il met en doute l'existence des corps. Ou bien, faisant allusion 
à cette philosophie dualiste et trop éthérée, qui dans l'homme ne voit 
guère que la pensée, il apostrophe ainsi l'auteur des Méditations : 
« C'est ici que vous commencez à ne plus vous considérer comme un 
homme tout entier, mais comme cette partie la plus intime et la plus 
cachée de vous-même, telle c^ue vous estimiez ci-devant qu'était 
l'âme. Dites-moi. Je vous prie, ô âme, ou qui que vous soyez... >' '^ 
Et un peu plus loin, après avoir cité ce passage des Méditations : 
« Je ne suis donc précisément qu'une chose qui pense, c'est-à-dire un 
esprit... », il ajoute : « Je reconnais ici C|ue je me suis trompé, car je 
pensais parler à une âme humaine, ou bien à ce principe interne par 
lequel l'homme vit, sent, se meut et entend, et néanmoins je ne parlais 
<[u'à un pur esprit, car je vois que vous ne vous êtes pas seulement 
(lépouillé du corps, mais aussi d'une partie de l'âme... Je veux bien 
({ue vous soye^ dorénavant appelé un esprit, et que vous ne soyez 
précisément qu'une chose qui pense « ^. La gradation est piquante : 
dîne Immaine, pur esprit ! Mais cette raillerie est au fond inofifensive, 
d'autant qu'elle a f[uelque chose de flatteur et que, par ailleurs, la 
discussion reiste déférente, sans compter qu'elle débute ^ et s'achève ^ 

1. Cf. supra, p. 11-12. 

2. Traduction de Clerselier, daqs Œuvres de Descartes, Edit. Cousin, Paria, 1824, 
t. II, p. 95. — Cf. texte latin dans OG, t. III, p. 290, col. 2, Dubit, II. M. Adam, dans 
son édition des Œuvres de Descartes, n'ayant pas jugé bon de reproduire la traduction 
des Objections de Gassendi ni des Réponses de Descartes, mais seulement leur texte 
latin, nous renverrons à l'édition Cousin. 

3. Gassendi, Objections, Edition Cousin, t. II, p. 100 ; 101. — Disquisitio metaphy- 
sica. OG, t. III, pp. 297-298. 

•4-5. GA.SSENDI, Ibidem, pp. 89-90 ; 239-240. — Disqtiisitio, OG, pp. 273 ; 409, col. I. 



52 ARTICLE li. CHAPITRE II. — GASSENDI POLEMISTE 

par des compliments sincères, bien faits pour émousser la pointe du 
trait. Seulement, Gassendi eut le tort, en répétant trop sa plaisanterie, 
d'en faire une sorte de refrain agaçant. 

Descartes eut le tort beaucoup plus grave de s'en offusquer et de 
le faire durement sentir. Ses Réponses aux Cinquièmes Objections 
sont tranchantes et comme hérissées de réflexions hautaines, parfois 
même insolentes. Voici, par exemple, en quels termes il retorque le 
trait qui l'avait blessé : « ... Ne pensez pas que, vous répondant ici, 
j'estime répondre à un parfait et subtil philosophe, tel que je sais que 
vous êtes. Mais, comme si vous étiez du nombre de ces hommes de 
chair dont vous empruntez le visage, je vous adresserai seulement 
la réponse xpie je voudrais leur faire » ^. « Dites-moi donc, je vous prie, 
ô chair, ou qui que vous soyez, et quel que soit le nom dont vous 
vouliez qu'on vous appelle, avez-vous si peu de commerce avec l'esprit 
que. . . » ^ « Il ne semble pas, ô chair, que vous sachiez en façon quel- 
conque ce que c'est que d'user de raison... )> ^ « ... Vous avez seulement 
voulu faire voir combien d'absurdités et d'injustes cavillations sont 
capables d'inventer ceux qui ne travaillent pas tant à bien concevoir 
une chose qu'à l'impugner et contredire » "*, etc. 

Dans sa rép'onse même, par ses tendances sensualistes nettement 
accusées, Gassendi avait fourni à Descartes la riposte : « ô chair », 
qu'il lui lance et relance en l'envenimant de réflexions désobligeantes. 
Il n'est pas jusqu'aux compliments, par où Desca-rtes termine ses 
Réponses, qui ne soient gâtés par des impertinences : « Mais surtout 
j'ai été ravi qu'un homme de son mérite, dans un discours si long 
et si soigneusement recherché, n'ait apporté aucune raison qui ait 
pu détruire et renverser les miennes, et qu'il n'ait aussi rien opposé 
contre mes conclusions à quoi il ne m'ait été très facile de répondre ^. » 
Nous verrons tout à l'heure que cette belle assurance est quelque peu 
outrecuidante ^. 

Gassendi avait le droit de se plaindre du ton blessant de Descartes, 
et il s'en plaignit dans son entourage et cercle d'amis. Mais il est bien 
probable, étant donné son naturel pacifique, que sans l'insistance de 
quelques-uns d'entre eux, il n'eût jamais répliqué, par ses Instances 
aux Réponses de Descartes. Sorbière surtout le harcela : flatteries, 

1-2-3-4. Descartss, Rêpoii-^ra, Edit. Cousin, pp. 242; 249; 251 ; 260. — Quintœ 
responsiones, dans OD, t. VII, pp. 348, 1. 8 ; 352, 1. 23 ; 354, 1. 11. 360-361, 1. 27. 

6. Descartes, Réponses, Edit. Cousin, p. 301. — Quintœ Responsiones, OD, t. VII, 
pp. 390-391. Gassendi ne se laissa point prendre à ce jeu. Après avoir remercié Des- 
cartes de ce qu'il y a de bienveillant dans ses paroles, il ajoute : quantum vis me ut 
puerum habueris cui poculum circum contingitur melle, ut tetrum absinthii laticem 
perpotet. (Disquisitio metaphysica,... OG, t. III, p. 274, col. 2). 

6. Dans l'intimité Descartes montre encore moins de retenue. C'est ainsi qu'il écrivait 
à son ami Mersenne : « Pour M. Gis[sendi], il me semble qu'il seroit fort injuste s'il 
s'offensoit de la réponse que je luy ay faite, car j'ay eu soin.de ne luy rendre que la 
pareille, tant à ses complimens qu'à ses attaques, nonobstant que j'ay toujours ouy 
dire que le premier coup en vaut deux ; en sorte que, bien que je luy eusse rendu le 
double, je ne l'aurois que justement payé. Miis peut-estre qu'il est touché de mes 
réponses, à cause qu'il y recoanoist de la vérité ; et moy je ne l'ay point esté de ses 
objections pour une raison toute contraire ; si cela est, ce n'est pas ma faute. » (Des- 
cartes à Mersenne, 22 juillet 1641 ? OD, t. III, p. 416, 1. 10 sqq.). 



§ C. — POLÉMIQUE AVEC DESCARTES 53 

insinuations perfides, méchants propos habilement exploités, il mit 
tout en œuvre pour vaincre ses répugnances. Après avoir déclaré, 
dans une lettre écrite de Hollande, que volontiers il se chargerait de 
corriger les épreuves typographic[ue8, Sorbière continue en parlant 
de Descartes : « La bonne opinion qu'il a de son génie a tellement 
gonflé cet homme, que poin- la moindre chose il vous provoquerait. 
A^eillez donc bien aux termes de votre réponse, dont j'ai fait pressentir 
l'apparition. Vous avez peut-être lu ce qu'il dit, dans la dernière 
édition de sa Métaphysique, sur le compte de ceux qui composent 
clandestinement des ouvrages contre lui et les communiquent à ses 
ennemis. Il m'a déclaré que ce passage s'appliquait à \ou.s et à vos 
remarques qui ne sont pas encore imprimées. Connaissant votre man- 
suétude, je sais que vous laisserez de côté ce qui concerne la personne 
d'un homme combatif (honiinem militem), incapable de céder, pour 
aller droit au point où le vice de l'argumentation se cache. Mais que 
tout cela soit dit pour vous seul ^. » Gassendi se laissa enfin convaincre : 
un an après la réception de cette lettre, il confia à Sorbière le soin de 
faire imprimer les Instances avec ses premières Objections ou Doutes 
et les Béporises de Descartes. 

Cette réplique ne fait guère valoh' d'arguments nouveaux ; mais, 
comme son titre l'indique bien, elle insiste sur les objections antérieures, 
pour leur donner plus de force et de cohésion en les groupant dans un 
ordre plus méthodique ^, ou pour fournir quelques éclakcissements 
supplémentaires. 

Dans le préambule, Gassendi se plaint que Descartes, sans le pré- 
venir (nihil 2)rivati)n rescrihens pugnam public e in stitaisti) ^ a porté 
le différend devant l'opinion, livrant au pubhc les «difficultés » que. 
à la prière du P. Mersenne, il lui avait adressées dans une lettre privée *. 
Son but était d'exposer ingénument et amicalement les scrupules 
que lui avait suggérés la lecture des Méditations, afin que Descartes, 
s'il les trouvait fondés, en profitât pour parfaire son exposition, ou 
les plongeât dans l'oubU, s'il les estimait sans valeur. Il proteste 
contre le travestissement de ses intentions : en transformant sa bien- 
veillance en hostilité, un.ami en adversaire, Descartes a rendu le combat 
nécessaire. Contrahit par cette provocation publique de descendre dans 
l'arène (visns es facere nihil aliud quam ex amico adversarium et nihil 

1. Periculum fac vel in responsione ad Cartesiuni, cujus expectationem feci, illi 
ipsi viro, cum viderem scilicet opinione tanta ingenii sui tumentem ut nTÎninio te pro- 
vôcaret. Nam, quod in postrema jMetaphysicaj suse éditions forte legisti de iis, qui 
scripta in ipsum clanculum legenda tradunt inimicis, id de te mihi exposuit ut de ani- • 
madversionibus tuis nonduni excusis, quamquam scie ea te es.se niansuetudine, ut 
missa sponte facias quœ ad hominem militem, cedere nescium, spectant, dum ad rem 
ipsam in qua latct vitimn properas. Sed haec in aurem tibi uni dicta velim. (Sorbière à 
Gassendi , Amsterdam, 8 juin 1642, OG, t. VI, p. 447, col. 1). 

2. Gassendi à Sorbière, en tête de la, Disquisitio metapJiysica, OG, t. III, p. 271. 

3. Gassendi, Disquisitio, mvtwphysica seu Duhitationes et Instantiœ adversité Benati 
Cartesii Metapliysicam, OG. t. III, p. 274, § i, col. 1-2. 

4. (I Ego certe ad te non ultro sed rogatus perscripseram, et, dissentiendo a te, diffi- 
cultates non piiblice. sed pri\'atim significaram » (Disquisitio..., OG, t. III, p. 274, 
§i,col. 1). 



5é ARTICLE II. CHAPITRE II. — GASSENDI POLÉMISTE 

tqle cogitantem, in arenam compellere) ^, il ne se permettra plus, 
puisque Descartes s'en montre offensé, de l'appeler e.sp'it ; mais il le 
teaitera comme s'il avait affaire à quelqu'un composé de corps et 
d'âme et qui parlât comme il convient à un homme complet (sed te^ 
tametsi non loquentem nisi ut ijartem hominis, alloquar ut hominem 
totum) ■^. 

Gassendi eut l'esprit de ne point paraître choqué de l'appellation. : 
ô chair ^. « Pour vous, continue-t-il, appelez-moi, comme vous voudrez : 
non seulement chair..., mais rocher, mais plomb, ou de tout autre 
npm qui vous paraîtra signifier une chose plus obtuse encore... Cav 
ç^ m'appelant charnel, vous ne me rendez pas par là même sans âme ; 
en vous comportant comme un esprit, vous ne devenez pas pom' cela 
lin être sans corps. Il faut donc vous permettre de parler selon votre 
penchant natm'el. Il suffit en effet c[ue, Dieu aidant, je ne sois pas 
tellement chair que je ne sois encore esprit, et que vous ne soyez pas 
tellement esprit que vous ne soyez encore chair, De k sorte, ni vous 
n'êtes au-dessus, ni moi, au-dessous de la condition humaine. Cepen- 
dant, tandis que vous repoussez avec mépris l'élément hiunain de 
votre nature, moi, je l'accepte volontiers comme mien *. » 

Descartes, plus dédaigneux encore que dans ses Réponses, affecta 
de n'accorder aux instances que quelques pages de réfutation hautaine. 
Sa Lettre à Clerselier, qui lui avait adressé un résumé de la répHque de 
Gassendi, débute ainsi : « Vous avez eu en cela plus de soin de ma 
réputation que moy-mesme ; car je vous assure qu'il m'est indifférent 
d'être estimé ou méprisé par ceux que de semblables raisons am'aient 
pu persuader » ^. Elle se termine en alléguant un motif impertinent 
pour justifier l'étonnante brièveté de sa réphque « au gros ]i\'i'e des 
Instances » : « ... Bien que je satisferais da\'antage aux amis de 
l'Auteur, si je réfutais toutes les Instances Tune après l'autre, je croy 
que je ne satisferais pas aux miens, lesquels auraient sujet de me re- 
prendre d'avoù' employé du temps en une chose si peu nécessaire, 
et ainsi de rendre maistres de mon loisir tous ceux qui voudraient 
perdi'e le leur à me proposer des questions inutiles » ^. 

Les amis de Gassendi ne furent pas contents en effet, mais ils n« 
furent point dupes de ces affirmations, qui sont trop affectées pour ne 

1-2. Gassendi, Disquisitio..., OG, t. III, p. 274, § i, col. 2. 

3. Cette appellation, à la différence de celle que se permit Gassendi (ô esprit) n'avait 
pourtant rien de flatteur. Aussi plus d'un témoin de la lutte en fut choqué, tel le Père 
J. Durel (ou Du Eelle), religieux minime de la Province de Lyon, qiii écrivait, le 26 fé- 
vrier 1642, au Père Mersenne : « Gassen4us a raison d'apologiser, par ce que Des Cartes 
l'a traicté plus nideinent .que les autres, le lardant en gi^osse beste et luy faisant jouer 
le personnage de la chair. » (Lettres manuscrites ù Meraenne, Bdbl. nation., fr. n. a. 6204, 
f. 85, p. 166). 

4. Gassendi : Tu me, ut voles ; nam, per me quidem, integruni tibi afïari non modo 
ut Carnem..., sed etiam ut saxum,ut plumbum et si quid putes esse obtusius... Tametsi 
est enim carneum me dicas, non ideo facis exanimem ; ut neqiie, tametsi inentalem géras, 
te idcireo facis excarnem. Quare et permittendum ut pro genio loquaris tuo, sufïicitque 
ut, Deo propitio, neque ego sini plane carc sine mente, neque tu plane mens sine came ; 
et neque tu supra, neque ego infra conditionem hominis simus ; quanivis tu quod ent 
btjmanum récuses, ego id a me alienum non putem (Disqnisitio..., Ibidem, pp. 274-276). 

5-6. Descaetes, Lettre à Clerselier, OD, t. IX, l^e p., pp. 202-203 ; 216-217. 



§ C. — POLÉMIQUE AVEC DESCAETES 55 

pas paraître un peu fanfaronnes. En informant Gassendi de Tajvpari- 
tion de cette réponse aux Instances, que Descartes fit atten«lre deiix 
ans, Bornius ajoute : « Pour vous dire sincèrement mon a^is s\xi\ cette 
tentative de Descartes, je crois qu'il s'évertue à blanchii* un. Ethio- 
pien, car» il n'arrivera jamais à se dégager des filets dans lesquels ~vous 
le tenez enlacé » ^. 

La polémique en resta là. Gassendi et Descartes se laissèrent récçtti- 
cilier par les soins de Tabbé d'Estrées ■^, à la grande joiedetoae tes 
esprits sages et modérés. 



2° — VALEUR DE CETTE POLÉMIQUE 

Quel jugement porter sur la forme et .sur le fond de cette poleriiit^ae 
célèbre entre les deux plus grands philosophes que comptait alor^ la 
Erance, et même l'Europe, car Hobbes ne sa-urait disputer la jifilme 
même à Gassendi ? 

Sur le premier point, la réponse n'est pas douteuse. Tous les eritïtjaes 
sont d'accord pour proclamer la supériorité de Ga,ssendi. ^'o]ontJe^s 
nous souscrivons à ce jugement d'un historien peu suspect de partialité 
pour le philosophe provençal : « Il est impossible de traiter les <:lisoiis- 
«ions philosophiques p,vec plus de clarté, d'agrément et de naturel, 
et la polémique de Gassendi mérite encore aujoiu'd'hui d'être projjosée 
comme un modèle » ^. 

Sm" le second point, au contraire, les avis sont très partagés. Ejiten- 
dons d'abord les voix extrêmes : <( Le plus gi'and éloge qu'on puisse 
fah'e. des critiques de Gassendi, c'est que, dans les études qui ont été 
consacrées à Descartes par nos philosophes contemporains, il rie se 
trouve pas une objection que Gas.sendi n'ait déjà faite, fort peu <]ii'ils 
n'acceptent comme uréfutables » ■*. ^"oici la contre-partie : Toujours 
placé au point de vue du sensualisme et du matériahsme. Gassendi 
n'a raison, et encore fort incomplètement, c^ue sur quelques points 
particuliers... » ^ 

Après avoir achevé la lectm'e des Objections renforcées par leô in- 
stances et celle des Réponses, ces jugements, à peu près contradictoires, 
nous ont paru l'un et l'autre exagérés. Notre appréciation tient en 
ces trois propositions : Sur certains points Gassendi a complèteantent 
raison. Sur d'autres, il a complètement tort. En bien des cas enfin, 
il a raison en ce qu'il nie et tort en ce qu'il affirme, parce cjuà la aoc- 
trine cartésienne il en substitue une autre qui n'est pas meilleure ou 

1. H. BoBNius : Venim, ut sincère tibi meam de hoc Cartesii molimine seftlentjain 
aperiam, credo ipsuni .Ethiopem dealbare ; nunquam enim se ex illis, quibvis ilJtiin 
irretitum tenes, laqueis expediet (Lettre à Gassendi, Leyde, 9 juillet 1646, dans OO. t. VI 
p. 499, col. 2). 

2. Cf. supra, Ch. I, p. 14-15. 

3. Fr. BouiLLiER, Histoire de la Philosophie cartésienne, Paris, «ISSé, t. I, Oi. XI, 
p. 216. 

4. P.-F. Thomas, La Philosophie de Gassendi, Paris, 1889, Introduct., p. "21; ri. 1. 
-5. Fr. Boxjixuer, Opère citato, 1. 1, p. 221. 



56 ARTICLE ir. CHAPITRE II. — GASSENDI POLEMISTE 

parfois même est pire. Il faut justifier cette triple assertion, en emprun- 
tant pour chacune d'elle des exemples à l'œuvre de Gassendi. Et l'on 
verra que c'est une œuvre singulièrement mêlée, où se rencontrent 
le bon et le mauvais : Sunt bona mixta malis. Dans ce mélange le 
mal semble même l'emporter sur le bien. 

Tout d'abord Gassendi a pleinement raison contre Descartes, quand 
il s'attaque au fondement de tout Cartésianisme, à ce doute métho- 
dique, qui est « comme le cheval de Troie », d'où doivent sortir les 
démonstrations inexpugnables et capables de tout « impugner » ^. 
Il montre que Descartes en fait vm emploi abusif en l'étendant à 
toutes nos connaissances, même aux axiomes mathématiques, et 
en répudiant tous nos jugements, comme s'ils étaient des préjugés 
purs et simples. Agir ainsi c'est se fermer irrémédiablement tout accès 
à la certitude et à la vérité. Car, enfin, quand tout sera démoli, quelle 
règle infaillible guidera l'intelligence dans son labeur de reconstruc- 
tion totale ? Descartes répond : « Toutes les choses que nous concevons 
fort clairement et fort distinctement sont toutes vrayes » -. — Mais 
c'est la formule de l'évidence subjective. Or beaucoup de choses, 
qui à un moment donné nous paraissent évidentes, sont en réaUté 
fausses. N'avouez-vous pas vous-même que » vous avez reçu autrefois 
plusieurs choses pour très certaines et très évidentes, que vous avez 
depuis reconnues être douteuses et incertaines » ^. Nous avons donc 
besoin de savon* sûrement à quel signe on peut discerner l'évidence 
réelle de l'évidence apparente. Vous n'indiquez nulle part ce crité- 
rium. Il est vrai que finalement, pour garantir votre évidence, vous 
recourez à la véracité divine. Mais comment êtes- vous certain de 
l'existence de Dieu et de sa véracité ? — Parce que c'est une connais- 
sance claire et distincte. — Pourquoi est-ce une connaissance -claire 
et distincte ? Parce que Dieu existe et qu'il est vérace. — Vous tournez 
dans un cercle vicieux ■*. 

Gassendi dissipe encore très bien la confusion étrange faite par 
Descartes ^ entre la volonté et l'entendement : la connaissance et le 
jugement appartiennent à l'entendement, tandis que l'appétition 
et le choix sont du ressort de la volonté ®. 

Gassendi proteste justement contre la proscription dont Descartes ' 



1. Gassendi : ... Denioristrationuni tuarum ars est et valut equus trojanu.s. e quo 
illse prodeuntes nvilliini non praesidium quantumvis munitum expugnent (Disquisitio..,, 
OG, t. III, p. 279, § II. ■ — Le mot « impugner « appartient à la langue du xyn*? siècle : 
on le lit dans les Réponses de Descartes à Gassendi, Edit. Cousin, t. II, pp. 260 ; 263. 
Cf. Bemarques sur les 7^ Ohject., p. 373. 

2. Descartes, Méditât ion>^, Ille. OD, t. IX, I^e p., p. 27. Texte latin. Ibidem, 
t. VII, p. 35, 1. 14. 

3. Cité par Gassendi. Objections, Œuvres de Descartes, Edit. Cousin, t. II, p. 126. 
Cf. Descartes, Méditations, Ille, OD, t. IX, I^e P., p. 27 Cf. t. VII, p. 35, 1. 16. 

4. Gassendi, Disqvisitio..., OG., t. III, pp. 278-284 ; 315-317 ; 372-374. 

5. On sait que pour Descartes la volonté est la faculté de juger. Cf. Méditations, IVV 
OD, t. IX, 1" p., p. 45. 

6. Gassendi, Disquisitio..., OG, t. III, pp. 365-372. 

7. Descartes, Méditations, IV, OD, t. VII, p. 55, 1. 14 sq. — Cf. Ibidem, pp. 374- 
375, 1. 20. 



§ C. POLÉMIQUE AVEC DESCARTES 57 

frappe l'usage des causes finales : « ... Il est à craindre que vous ne 
rejetiez le principal argument par lequel la sagesse d'un Dieu, sa puis- 
sance, sa providence et même son existence puissent être prou^'ée3 
par raison naturelle » ^. 

Sm d'autres points, Deseartes reprend ^a^■antage. Il maintient 
énergiquement contre Gassendi ^ la différence essentielle qui sépare 
l'intellection de l'imagination, l'idée de l'image : par exemple l'idée 
d'un chiliogone est très claire, tandis que Timage en est très confuse ^. 

Descartes ramène à des proportions plus justes la dépendance de 
l'esprit à l'égard du corps pour l'exercice des facultés intellectuelles, 
• dépendance que Gassendi ^ exagère dans le sens du matérialisme : 
« Je remarquerai ici qu'on ne vous croit pas quand vous avancez si 
hardiment et sans aucune preuve que l'esprit croît et s'affaiblit avec 
le corps. Car, de ce qu'il n'agit pas si parfaitement dans le corps d'un 
enfant que dans celui d'un homme parfait et que souvent ses actions 
peuvent être empêchées par le vin et par d'autres choses corporelles, 
il s'ensuit seulement que, tandis qu'il est uni au corps, il s'en sert 
comme d'un instrument pour faire ces sortes d'opérations auxquelles 
il est pour l'ordinaire occupé ; mais non pas que le corps le rende plus 
ou moins parfait qu"il est en soi. Et la conséquence que vous tirez 
de là n'est pas meilleure que si, de ce qu'un artisan ne travaille pas 
bien toutes les fois qu'il se sert d'un mauvais outil, vous infériez 
qu'il emprunte son adresse et la science de son art de la bonté de son 
instrument » ^. 

Descartes est également bien inspiré lorsqu'il repousse cette asser- 
tion téméraire de Gassendi rc ... L'esprit humain, n'étant pas capable 
de concevoir l'infinité, ne peut pas aussi avoir ni se figurer une idée 
qui représente une chose infinie. Et partant celui qui dit une chose 
infinie attribue à une chose qu'il ne comprend point un nom qu'il 
n'entend pas non plus ; d'autant que comme la chose s'étend au delà 
de toute sa compréhension... « » Descartes lui rappelle à propos la 
distinction entre la connaissance imparfaite et la connaissance par- 
faite '^. Une idée inadéquate est cependant réelle. Or l'idée de lïnfini 
est nécessairement inadéquate. « ... Il répugne que je comprenne 
quelque chose et que ce que je comprends soit infini, car pour avoir- 
une idée vraie de l'infini, il ne doit en aucune façon être compris, 
d autant que l'incompréhensibihté même est contenue dans la raison 
formelle de l'infini ^. » Sans doute, «un esprit fini ne sçaurait comprendre 

1. Gassendi, Objections, Ed. Cousin, t. II, pp. 177 sq. — Disquisitio..., OG, t. III 
pp. 358-363. 

2. Gassendi, Disquisitio..., OG., t. III, pp. 300-303. 

3. Descartes, Quintœ Besponsiones, OD, t. VII. p. 384, 1. 22 sq. 

4. Gassendi, Objections, Edit. Cousin, t. II, p. 97. 

5. Descaetes, Réponses aux cinqvièyms Objections. Edit. Cousin, t. II, pp. 250-251. 
— Quintœ Besponsiones, OD, t. VII, pp. 353-354. 1. 26. 

6. Gassendi, Objections, Ed. Cousin, t. II, pp. 139-140. — Disquisitio..., OG, t. III. 
p. 323, col. 2. 

7-8. Descartes, Réponses, Edit. Cousin, t. II, pp. 266 ; 270. Quintœ ResponsioneSy 
OD, t. VII, p. 364-365, 1. 25 ; 367-368, 1. 19. 



68 AETICLE II. CHAPITRE II. . — GASSENDI POLÉIVIISTE 

Dieu qui est infini ; mais cela n'empesche pas qu'il ne l'aiperçoire, 
ainsi qu'on peut bien toucher une montagne, encore qu'on ne la puisse 
embrasser ^. » 

Gassendi prête encore le flanc à la critique quand il déclare incon- 
sidérément à Descartes qu' « il semble dur » d'admettre après lui 
« quelque nature immuable et éternelle autre que celle d'un Dieu 
souverain » ^. « Vous direz peut-être que i^ous ne dites rien que ce que 
l'on enseigne tous les jours dans les Écoles, à savoir que les natm'es 
ou les essences des choses sont éternelles, et que les propositions que 
l'on en forme sont aussi d'une éternelle vérité. Mais cela même est 
aussi fort dur et fort difficile à se persuader ^. » Descartes lui répond : 
« Vous auriez raison s'il s'agissait d'une chose existante » *, et il con- 
clut cavahèrement : « Or, que cela vous semble dur ou mou, il m'importe 
fort peu ; pour moi, il me suffit que cela soit véritable « ^. 

Da^is beaucoup de questions enfin Gassendi conteste justement la 
doctrine de Descartes, mais, en voulant la rectifier, il tombe en des 
erreurs aussi ou même jjIus profondes. Du point de vue négatif, il 
est dans le vrai ; du point de vue positif, il se trompe. Exemples : 

Gassendi fait avec vigueur le procès des idées innées ^. — Fort bien. 
Mais, dans le cours de la discussion, s'adressant à Descartes, il pré- 
tend qu'il est vrai de dire, ou que « vous n'avez point l'idée de vous- 
même, ou si vous en avez aucune, qu'elle est fort confuse et impar- 
faite^ » '^. Puis, ne s'apercevant pas, dans son ardeur à contredire les 
autres, qu'il se contredit le premier, il en vient à soutenir (ne mention- 
nant plus la possibilité d'une idée (( confuse ») que nous ne pouvons 
avoir l'idée de nous-même... « Mais que direz-vous si je montre ici 
que, n'étant pas possible que vous ayez, ni même que vous puissiez 
avon l'idée de vous-même, il n'y a rien que vous ne connaissiez plus 
facilement et plus é\'idemment que vous ou que votre esprit » ^. 
Il en conclut finalement que nous pouvons avoir de nous-mêmes 
non une « connoissance dii'ecte » mais « réfléchie » ^. 

1. Descaktes, Lettre à Clerselier, OD, t. IX, l^e p., p. 210, 1. 11. 

2. Descartes, Mûlitat., V, OD., t. VII, p. 64, 1. 11 sq. 

3. Gassendi, Objections, Edit. Cousin, t. II, pp. 194-195. — Disquisitio metaphysica, 
OG, t. III, p. 374, col. 2. 

4-5. Descartes, Réponses, Edit. Cousin, t. II, p. 287-288. — QuirUœ reaponsiones, 
OD, t. VII, p. 380, 1. 1-13. — Descartes, après ces mots : « Vous aiiriez raison s'il était 
question d'une chose existante », indique une autre réponse : « ou bien seulement si 
j'établissais qiielque chose de tellement immuable que son immutabilité ne dépendit 
pas de Dieu ». Cette seconde réponse est de trop, parce qu'elle est fausse : les essences 
des choses ne dépendent point de la volonté de Dieu, mais ont leur- fondement néces- 
saire dans l'essence divine, dont elles sont une expression plus ou moins parfaite. 

6. Gassendi, Objections, Ed. Cousin, t. II, p. 127 ; 129 sq. — Disquisitio metaphysica, 
OG, t. III, pp. 318-323. 

7-8. Gassendi, Objections, Ed. Cousin, t. II, pp. 148. — Disquisitio metaphysica, 
OG, t. III, pp. 332-333. 

9. « ... Je vous assure que, venant à réfléchir et renvoyer contre vous votre propre 
esjDèce, vous pourrez alors vous voir et connoître vous même, non pas à la vérité par 
une connoissance directe, mais du moins par une connoissance réfléchie ; autrement 
je ne vois pas que vous puissiez avoir aucune notion ou idée de vous-même. » (Gas» 



§ C. — POLÉMIQUE AVEC DESCAETES 59 

Gassendi combat à outrance rautomatisme des bêtes i. — Fort bien. 
]^Iais, s'il refuse de les regarder comme des machines perfectionnées, 
il n'établit entre elles et l'homme qu'une différence de degré et non de 
nature : « Mais vous-même, dit-il à Descai-tes, montrez-nous que vous 
êtes autre chose dans le cerveau de l'homme qu'une fantaisie ou 
imaginative humaine... Car, que vous vous appeUiez, par mie spéciale 
dénomination, un esprit, ce peut être un nom d'une nature plus noble, 
mais non pas pom- cela diverse... Vous dites qu'elles (les bêtes) ne 
raisonnent point ; mais quoique lem's raisomiements ne soient pas si 
parfaits, ni d'une si grande étendue que ceux des hommes, si est-ce 
néanmoins qu'elles raisonnent et qu'il n'y a point en cela de différence 
entre elles et vous que selon le plus et le moins » ^. 

On peut reprocher à la théorie cartésienne de la conservation des 
êtres par Dieu d'être formulée en termes équivoques. Certains Carté- 
siens, en effet, l'ont comprise non seulement comme une création 
continuée, mai^ continue, c'est-à-dii'e comme une création continuelle- 
ment renouvelée. Gassendi semble insinuer par deux fois ce reproche ^. 
— Fort bien ; mais il n'évite Charybde que pour tomber en Scylla, 
car il laisse entendre C£ue les êtres, une fois créés, ont en eux-mêmes 
la force nécessaire pour subsister sans le concours de lem" Créateur : 
« C'est pourquoi ^'ous ne cesserez point d'être, puisque vous avez en 
vous assez de vertu, non poiu' vous reproduire de nouveau, mais pour 
vous fane persévérer, au cas que quelque cause corruptive ne "sur- 
vienne » *. Descartes a du moins nettement redi'essé cette erreur. 
Après avoii" reproché à Gassendi de conf ondi'e « les causes qu'on appelle 
en l'École seciindum fieri, c'e^t-à-dh-e de qui les effets dépendent 
quant à leur production », et celles qu'on nomme « secundiim esse, 
c'est-à-dire de qui les effets dépendent quant à leur .subsistance et 
continuation dans l'être », il appHque ainsi cette lumineuse distinc- 
tion : a Ainsi, l'architecte est la cause de la maison et le père la cause 
de son fils, quant à la production seulement ; c'est poui*quoi, Fou- 
\Tage étant une fois achevé, il peut subsister et demeiu'er sans cette 
cause. ]Mais le soleil est la cause de la lumière qui procède de lui et 

SENDi, Objections, Edit. Cousin, t. II, p. 149. — Disqvisitio metaphysîca, OG, t. III, 
p. 333, col. 1). Tout cela semble peu cohérent, car après avoir concédé la possibilité 
d'arriver à une idée confuse ou connaissance directe de nous-mêmes, Gassendi finit 
par rejeter toute idée ou connaissance de ce genre. 

1. Gassendi, Objections, Ed. CorsiN, t. II, pp. 108-113. — Disquisitio metaphysica, 
OG, t. III, pp. 303-307. 

2. Gassendi, Objections, Ibidem, pp. 110; 113; — Disquisitio metaphyeica. Ibidem, 
pp. 303 ; 304. 

3. Sur cette proposition émise par Deseartes : « Mais, direz-vous, de ce que j'ai ci- 
devant été, il ne s'ensuit pas que je doive être maintenant >, Gassendi fait cette remar- 
que : « Je le crois bien ; non que poui- cela il soit besoin d'une cause qui vous crée inces- 
samment de nouveau... » Plus loin il dit encore : « Or de tout votre raisonnement [de 
Descartes], vous concluez fort bieii que * vous dépendez de quelque être différent de 
vous », non pas toutefois comme étant de nouveau par lui produit, maie comme ayant 
été autrefois produit par lui. » (G.^sendi, Objections, Edit. CorsiN, t. II, p. 164 et 165. 
— Disquisitio metaphysica, OG, t. III, p. 344, eol. 2. Les soulignements sont de moi. 

4. Gassendi, Objections, Ed. CorsiN, t. II, p. 165. — L>isqui»itw metaphysica, OG, 
t. III, p. 344, coL 2. 



60 ARTICLE II. CH.^ITKE II. — GASSENDI POLÉMISTE 

Dieu est la cause de toutes les choses créées, non seulement en leur 
production, mais même en ce qui concerne leur conserv^ation ou leur 
durée dans l'être » ^. 

Enfin, Gassendi rejette le dualisme cartésien, qui sépare tellement 
le corps (res dxlensa) et l'âme (res cogitans), sous prétexte de ks 
mieux distinguer, qu'on ne voit plus comment ils peuvent être unis 
•et communiquer entre eux. — Fort bien. Mais Gassendi ébauche une 
théorie qu'il exposera systématiquement dans son Syntagma philoso- 
phicîi'm. Là, il divise l'âme en deux : l'une est matière (d'une matière 
plus déliée que le corps), en tant que végétative, sensitive et Imagina- 
tive ; l'autre est esprit, en tant que raisonnable et libre. 

Ici, après avoir déclaré au début. : « Je fais profession de croire 
qu'il y a un Dieu et que nos âmes sont immortelles » ^, il parle, dans 
toute la suite, comme si. à ses yeux, l'âme matérielle existait seule- 
dans l'homme. Aussi refuse-t-il d'accorder à Descartes, comme on 
l'a vu, qu'il y a une distinction essentielle entre l'imagination et l'in- 
tellection. Aussi, partant de son sj^stème sur l'âme étendue, il ressasse- 
cette objection : « Je répète encore une fois que la difficulté n'est pas 
de savoir si vous êtes séparable (en tant que res cogitans) ou non 
de ce corps massif et grossier..., mais bien de savoir si vous n'êtes 
pas vous même quelque autre corps, pouvant être un corps plus subtil 
et plus délié, diffus dedans ce corps épais et massif, ou résidant seu- 
lement dans quelqu'une de ses parties « ^. Aussi, devançant Locke^ 
il déclare (comme une hypothèse qui ne lui paraît pas irrecevable) 
qu'il n'est pas impossible que Dieu donne à la matière la faculté de 
penser, car il met Descartes en demeure de lui fournir la preuve 
du contraire : « ... Il vous reste toujours à prouver que la faculté 
de penser est tellement au-dessus de la nature corporelle, que ni 
ces esprits qu'on nomme animaux, ni aucun autre corps, pour déUé^ 
subtil, pur et agile qu'il puisse être, ne saurait être si bien préparé 
ou recevoir de telles dispositions que de pouvoh être rendu capable 
de la pensée » *. Aussi, sous l'empire de son préjugé matériahste^ 
il ne peut comprendre qu'une âme immatérielle, « une chose qui n'est 
pas étendue », puisse avou- l'idée du corps, (( une chose qui est étendue )> : 
« Car, je vous prie ^, dites-nous comment vous pensez que l'espèce 

1. Descartes, Réponses, Ed. Cousin, t. II, pp. 272-273. Cf. pp. 273-274. — Quintœ 
Responsiones, OD, t. VII, p. 369, 1. 14 sq. ; p. 370, 1. 6 sq. 

2. Gassendi, Objections, Edit. Cousin, t. II, p. 90. — Disquisitio metaphysica, OG 
t. III, p. 273, col. 2. 

3. Gassendi, Objections, Edit. Cousin, t. II, pp. 222-223. — Cf. pp. 102-103. —Dis- 
quisitio ?netaphysica, OG, t. III, p. 391, col. 1, Dubit. III. — Cf. p. 298, col. 1. 

4. Gassendi, Objections, Edit. Cousin, t. II, p. 99. Cf. p. 224. — Disquisitio meta- 
physica, OG, t. III, p. 293, col. 2. Cf. ;,. 399, col. 2. 

5. Gassendi : Quaeso te enim, quomodo existimes in te subjecto inextenso recipi 
posse speciem ideamve corporis quod extensum est ? Seu enim talis species procedit 
ex corpore, illa haud dubie corporea est habetque partes extra partes, atque adeo 
extensa est ; seu aliiinde impressa est : quia necessarium semper est ut reprœsentet 
corpus extensum, oportet adhuc ut habeat partes et perinde extensa sit. Alioquin certe, 
SI partibus careat, quomodo partes repraesentabit ? si extensione, quomodo rem exten- 
eara ? »i figura, quomodo rem fîguratam ? si positione, quomodo rem habentem supe- 
noree, i»fmores, dextras, sinistras, obliquas partes ? si varietate, quomodo colores 



§ C. — POLÉMIQUE AVEC DESCARTES 61 

OU l'idée du corps qui est étendu puisse être reçue en vous, c'est-à-dire 
-en une substance qui n'est point étendue ? Car ou cette espèce procède 
■du corps, et pour lors il est certain qu'elle est corporelle et qu'elle 
a ses parties les unes hors des autres et partant qu'elle est étendue ; 
ou bien elle vient d'ailleurs et se fait sentir par une autre voie : toute- 
fois, parce qu'il est toujours nécessaire qu'elle représente le corps qui 
est étendu, il faut aussi qu'elle ait des parties, et partant qu'elle soit 
«tendue. Autrement, si elle n'a point de parties, comment en pourra-t- 
«lle représenter ? si elle n'a point d'étendue, comment pourra-t-elle 
représenter une chose qui en a ? si elle es't sans figure, comment 
fera-t-elle sentir une chose figurée ? si elle n'a point de situation, 
comment nous fera-t-elle concevou- une chose qui a des parties, les 
unes hautes, les autres basses, les unes à droite, les autres à gauche, 
les unes devant, les autres derrière, les unes courbées, les autres droites ? 
«i elle est sans variété, comment représentera-t-elle la variété des 
couleurs ? etc. Donc l'idée du corps n'est pas tout à fait sans exten- 
sion ; à moins d'en manquer, comment vous, qui n'en avez point, 
la pourrez- vous recevoir ? comment l'ajuster et l'apphquer ? comment 
vous en servir ? Comment enfin la sentirez-vous peu à peu s'effacer 
et s'évanouir ? ^ » 

Cette page montre bien la verve dialectique de Gassendi, mais fait 
peu d'honneur à sa perspicacité philosophique. Après la lecture 
de pareils passages, on est moins étonné d'entendre Descartes appeler 
Gassendi : ô chair ! et l'on s'explique mieux qu'il ait osé, le visant 
indirectement, parler de « ces personnes, de qui l'esprit est tellement 
plongé et attaché aux sens, qu'ils ne peuvent rien concevoir qu'en 
imaginant, et qui partant ne sont pas propres pour les spéculations 
métaphysiques... ^ » 

Mais il ne faudrait pas juger de la valeur de Gassendi par la pauvre 
argumentation que nous venons de rapporter. Il est équitable, pour 
donner un échantillon de sa manière vive et pressante, pour faire 
connaître son style philosophique latin, de choisir un passage moins 
contestable et plus étendu. Voici comment il traite, dans ses Instances, 
contre Descartes, la délicate question du temps : ^ (( Vous appuyez 

varios ? etc. Non ergo videtur idea extensioue prorsus carere : uisi v^ro oaiea^. quonam 
modo tu, si inexteij.<3a fueris, illis subjicieris ? quomodo illam tibi aptabis ? quomodo 
usurpabis ? quomodo sensim obliterari evanescereque tandem experieris ? (Diaquisitio 
tnetaphyaica, OG, t. III, p. 399, col. 2). L'expression si. inextensa fueris paraît étrange 
à première vue. La surprise.cesse si l'on sous-entend res. On doit le faire, car, un peu 
plus haut, dans le même paragraphe, Gassendi dit à Descartes : si inextensa quidem 
res sis. , 

1. Gassendi, Objections, Ed. Cousin, t. II, pp. 224-225. 

2. Descartes, Réponses, Ed. Cousin, t. II, p. 242. — Quintœ Responsiones, OD, 
t. VU, p. 348, 1. 5. 

3. Pergis /ioc [concursus divinus] aperte dcmonstrari ex eo quod explicuisti de partium 
temporis independentia... Perspicuam suppoais temporis naturam, qua nihil potest 
dici obscurius... Quam obstringes totam Sapientum nationem..., si explicueris utrum 
sit aliquid reale, annou ? qui a re durante différât, aut non différât ? Qnid in illa sit 
vel non sit ? Cieteraque his consimilia. Quod ad me spectat, fateor ingénue ignorare me 
temporis naturam ; ac tametsi mihi videar intelligere utcumque quid sit, explicare 



<52 ARTICLE II. CHAPITRE II. GASSENDI POLEMISTE 

ce concours perpétuel de la cause divine sur ce que les parties du 
temps, dites-vous, ne dépendent pas les unes des autres... Mais rien 
n'est plus obscur que la nature du temps. Commexit supposez-vous 
cette notion assez claire pour en tù-er une démonstration ! . . . Quel 

tamwi si velim, non possum, mihique statim prseclara illa D. Augustin! verba succur- 
runt : Quid est ergo tempus ? Si nefno ex me quœrat, scio ; si quœrenti explicare velim, 
nescio. Quanquam etiam convinco me ideo nescire quid sit tempus, quod dicere aliis 
non possim quid sit. Certe pr.o voto satis non est, ciun dico me concipere tempus sive 
durationem quasi quemdam fluxum, qui nunquam cœperit, qui jam perseveret, qui 
numquam desiturus sit ; qui neque impediri, neque retardari, neque accelerari possit ; 
qui, secundum totam suam amplitudinem acceptus, et quatenus principio et fiie 
caret, dici potest seternitas seu duratio Dei, ipsi toti, ob suae naturœ immutabilitatem, 
coexietentis, ut coexistit lupes piieterlabenti flumini ; acceptus vero secundum partes, 
sit duratio^ rerum exortui interituique obnoxiarum, cujusmodi est Mundus totiis^ 
cujusmodi sunt omnes jiartes Mimdi, sive res creatse, quae donec simul persévérant, norî 
pluribus temporibus sed uno eodemque tempore durare censea-itur ; cujus deni'que, 
cum sit successivus, homines mensuram adinvenerint, motum scilicet, successi\axm 
ipsiim, ac cœlestem poti.ssimum, absque eo tamen quod. motu velociore aut tardiore 
facto, fluxus temporis ideo liât concitatior aut segnior : quippe qui uno tenore, quique, 
seu quidpiam moveatur seu nihil, imo et Mundus si fiât seu destruatur, et seu aliquid 
si.t, seu nihil prorsus, in\ ariabiliter continuetur. Id, inquam, non mihi satis est pro- 
voto ; sed, utcumque sit, Imc est quo respexi, cum, te dicente : Tempus in jiartes innu- 
meras dividi, quar,um reliquœ a singulis nullo modo dependeant, ipse objeci instare posse : 
Quœnam sit excogitabilis res, cujus partes sint a se invicem inseparabiles magis ? 
inter cujus partes sit inviolabilior séries et connexio? cujus quaesunt partes posteriores 
possmt minus averti, magis eoliserere, magis dependere a prioribus ? Quid tu ad 
hoc ? 

Xempe voluisse me « eludefe, proponendo necessitatem consecutionis quœ est inter 
jjartes temporis in abstracto considerati ; de quo hic non est quaîstio, sed de tempore 
seu duratione rei durantis, cujus non negas singula momenta a vicinis separari, h'oc 
-^st rem durantem singulis momentis desinere esse. » (Descaetes, Quint œ Responsiones 
OD, t. VII, pp. 369-370. 1. 26). 

... At quid vocas tempus abstractum, abstracteve consideratum ? Ego quidem unicum 
agnosco, quod non diffitebor sane dici aut considerari pos.se abstractum, quatenus non 
pendet a rébus, cum sive res sint. sive non sint, sive moveantur, sive quiescant, eodem 
se^nper tenore fluat ac in\ariabiliter perseveret. At esse aliud prœter istud, quod possit 
dici aut considerari quasi in concreto, quatenus rébus competit, seu quatenus res illo 
durant, nullo profecto modo agnosco... -, 

Audivisti vulgo disting\ii tempus externum et internum. At, si illud quod ego dixi, 
externum sit, quodnam erit istud internum ? Id experiamur. Ego, verbi causa, sum res 
a quinquaginta jam annis durans. agnoscoque me durare eadem duratione qua omnes 
cosetaneos, qui omnes simul non amplius hactenus duravimus quam unus ; neque 
emm a nostro exortu fluxere tôt illse annorum mja-iades, quœ supputari possent, si 
toties seipsis quinquaginta adderentur, quot quinquagenarii jam sumus. At internum' 
tempus, quod mihi peeuliai-e sit. et quod, praeter externum illud tibi vocatum in abs- 
tracto, mihi in concreto conveniat, neque agnosco, neque a te addisco. 

Dicis me non negare singula hujus momenta posse a vicinis separari, hoc est rem duran- 
tem singulis momentis desinere esse. Quam lepide facis, dum id, qilod controvertituri 
pro confesse habes ! Ego certe ne agnosco quidem quœ momenta me non negare didi«; 
Aam fateor quidem rem durantem desinere posse singulis momentis, sed momentis 
nempe durationis illius communis, quibus, eisdem et non aliis, res quoque aUœ simul 
durantes possunt desinere, et quœ separari a se mutuo, propter indissolubilem concate- 
nationem, non possint. Tu, si secus capis, quare non déclaras ? Nam posse rem hoc ' 
momento desinere, et posse sequente desinere, et posse alio desinere, estremhabere 
Ijotentiam durandi infii-mam ; sed non est habere momenta sive parteis tempofis, 
quœ m momentis sive partîbns temporis alterius desinere possint. Heine est ille vul- 
garis error, quo poetice dicunt Tempus edax rerum. Sane enim tempus nihil deterit, 
Bed phj'sicœ sunt causa?, qua? nisi uno, saltem alio tempore deterunt ac destruunt^ 
(.Oassendi, Disquisitio metaphysica, OG, t. III, p. 346-347, § ii). 



§ C. — POLÉMIQUE AVEC DESC'AKTES 63 

service vous rendrez à toute la nation des Sages en leur expliquant 
la nature du temps : est-il (quelque chose de réel ou non l Diftere-t-il 
ou non de l'objet qui dure i Qu'est-il en lui-même ou que n'est-il pas i 
et autres questions semblables. Pour moi, j'avoue ingénument 
que j'ignore. la nature du temps; et, quoiqu'il me semble en avoir 
quelque idée, veux- je l'explicpier, je ne le puis ; et aussitôt les célèbres 
paroles de saint Augustin me reviennent à l'esprit : a Qu'est-ce donc 
({ue le temps i Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux 
l'expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus. » Cependant, 
de ce que je suis incapable de dii'e aux autres ce qu'est le temps, je 
conclus Cj^ue je l'ignore. 

Certes je ne me satisfais pas moi-même, ([uand je conçois le temps 
ou la durée comme une sorte de courant, qui n"a jamais commencé, 
qui persist-e et qui ne cessera jamais ; qui ne peut être ni arrêté, ni 
retardé, ni accéléré ; qui, envisagé dans toute son ampleur, et en tant 
qu'il n'a ni commencement ni fin, peut être appelé l'éternité ou la 
durée de Dieu, lequel, à cause de son immuable nature, coexiste 
à la totalité du temps, comme le rocher au fleuve qui le baigne ; 
qui, considéré dans ses })arties, est la durée des choses sujettes à naître 
et à mourir, comme le blonde entier et toutes ses parties, ou les créa- 
tures contemporaines, dont la durée est estimée comprendre un seul 
et même temps et non des temps divers ; qui, enfin, est successif 
et dont le,"^ hommes ont inventé un moyen de le mesurer, à savon* le 
mouvement, successif lui-même, et particulièrement le mouvement 
des astres, sans toutefois qu'un mouvement plus rapide ou plus lent 
accélère ou ralentisse le cours du temps, puisqu'il marche d'une allure 
continue et invariable, qu'il y ait du mouvement ou qu'il n'y en ait 
pas ; bien plus, que le Monde soit créé ou qu'il soit détruit, qu'il existe 
quelque chose ou que absolument rien n'existe. 

Tout cela, dis-je. ne me satisfait point ; mais, c'est à cette idée 
telle quelle que je me suis reporté, quand vous avez dit que « le temps 
pçut se diviser en parties innombrables, tout à fait indépendantes 
les unes des autres », et je vous ai objecté cette instance : Quelle 
chose peut-on concevoir dont les parties soient plus inséparables 
les unes des autres que sont celles du temps ? dont la haison et la 
suite soient plus inviolables ? dont les parties postérieures se pmssent 
moins détacher de celles qid les précèdent, en dépendre plus étroite- 
ment et avoir plus de cohésion avec elles ? A cela que répondez- 
vous ? 

Vous prétendez (^ue j'ai voulu '■ éluder vptre argument, en pro- 
posant la nécessité de la suite qui est entre les parties du temps considéré 
dans l'abstrait. Or il n'est pas ici question du temps abstrait, mais 
seulement du temps ou de la durée de la chose même. \^ous ne niez 
pas. que chacun de ses moments ne puisse être séparé de leurs voisins, 
c'est-à-dire que la chose elle-même ne puisse cesser d'être à chaque 
moment de sa durée. » ...^lais qu'appelez-vous un temps abstrait ou 
considéré abstraitement ? Pour moi, je ne connais qu'un temps 
unique qu'on peut dire ou considérer, je n'en disconvienth-ai pas assu- 
réanent, d'une fa^on abstraite, en tant qu'il ne dépend pas des choses. 



64 ARTICLE II. CHAPITRE II. — GASSENDI P0LÉ3IISTE 

puisque lui, que les choses soient ou ne soient pas, qu'elles soient au 
repos ou en mouvement, continue son cours dont la fluidité est tou- 
jours la même, invariablement persévérante. Mais qu'il y ait, en outre, 
un temps qu'on puisse appeler concret et considérer pour ainsi dire 
dans le concret, en tant qu'il conviendrait aux choses ou que les choses 
dureraient par lui, je ne l'accorde aucunement... 

« Vous avez encore entendu communément distinguer le temps en 
externe et interne. Mais, si celui dont j'ai parlé est le temps externe, 
que sera le temps interne ï Examinons-le. Je suis, par exemple, une 
chose qui dure depuis déjà cinquante ans et je sais que j'ai duré 
la même durée que tous les hommes de mon âge : tous ensemble 
jusqu'ici nous n'avons pas plus duré qu'un seul, car il ne s'est pas 
écoulé, depuis notre naissance, tant de myriades d'années qu'on puisse, 
en les additionnant, compter, dans le total, autant de fois cinquante 
que nous sommes maintenant de quinriuagénaires. Mais ce temps 
interne, qui me serait particuher et me conviendrait d'une manière 
concrète, en plus du temps externe que vous appelez abstrait, je ne 
le connais pas et je n'ai point appris de vous à le connaître. 

« Vous dites que (( je ne nie pas que chacun des moments de la chose 
qui dure puisse être séparé de ses voisins, c'est-à-dire que la chose 
elle-même ne puisse cesser d'être à chaque moment de sa durée ». 
Comme vous êtes plaisant de prendre pour concédé ce qui est contro- 
versé ! Car certes je ne sais même pas quels sont ces moments dont, 
selon vous, j'admets l'existence. J'avoue, il est vrai, qu'une chose 
qui dure peut cesser d'être à chaque moment ; mais il s'agit de ces 
moments de la durée commune, qui ne diffèrent aucunement de ceux 
où les autres choses contemporaines peuvent aussi cesser d'être, 
et que leur enchaînement indissoluble rend inséparables. Si vous 
comprenez autrement, que ne le déclarez-vous ? Qu'mie chose puisse 
cesser d'être à ce moment-ci, et au moment qui suit, et à un autre 
moment, cela prouve qu'elle a une puissance de durée précaire, mais 
non pas qu'elle a des moments ou parties du temps qui puissent 
cesser à tel moment ou telles parties d'un autre temps. C'est donc 
une erreur vulgaire et poétique d'appeler le Temps le rongeur des 
choses : Tempus edax rerum. Assurément, le temps ne détériore rien ; 
mais ce sont des causes physiques qui, si ce n'est dans un temps, du 
moins dans un autre, détériorent et détruisent les choses. » 

C'est avec cette verve, parfois caustique mais toujours sans fiel, 
avec ce brillant entrain que Gassendi, dans ses Objections et dans ses 
Instances, poursuit Descartes, de paragraphe en paragraphe et de 
réponse en réponse, jusque dans ses derniers retranchements. Sans 
doute, sur nombre de points Gassendi se trompe lourdement ; sans 
doute encore, de tous ses livres la Disquisitio metaphysica est celui 
où son sensuahsme excessif est le plus accentué. Mais, en plusieurs 
rencontres, il combat victorieusement la doctrine cartésienne, et là, 
où il est d'accord avec son adversaire pour le fond des choses, avec 
quelle perspicacité impitoyable il découvre et met en évidence les 
inexactitudes et les contradictions de détail, les affirmations gratuites, 
les faux supposés, les raisonnements contestables qui déparent çà 



§ C. — POLÉMIQUE AVEC DESCARTES 65 

et là les Méditations et avaient échappé à des regards moins perçants ! 
Aussi, quoi qu'en dise Descartes, on devine, à son ton arrogant et 
dépité qu'il s'est senti gravement atteint par les coups de ce rude 
jouteur armé d'une dialectique si pénétrante. Cette remarque nous 
semble valoir surtout pour les Instances. Les Objections, en effet, 
ne paraissent pas avoir si profondément ému ni gêné Descartes. 
Car c'est lui-même qui prit l'initiative de leur publication sans consulter 
Gassendi. Tactique habile, dira-t-on. pour prouver aux spectateurs 
de la lutte, par cette démarche provocante, qu'il ne redoutait aucune- 
ment son contradicteur. Peut-être. Cependant n'est-il pas plus pro- 
bable qu'isolé au fond de la Hollande, Descartes se soit fait d'abord 
illusion sur la portée des attaques gassendistes ? Les Instances lui 
dessillèrent • sans doute les yeux. On ne s'exphque guère autrement 
son attitude étrange. 11 fait courir le bruit qu'il répondra en quelques 
mots dans les Principes. Les Principes paraissent ; rien. Cependant 
tion aversion pour les gros livres ne l'avait pas empêché de lire le 
«gros hvre d'Instances » ^. Après avoir, pendant deux ans, « néghgé 
de répondre » -, cédant enfin à la pression de ses amis, il écrivit sa 
Lettre à Clerselier. Comment justifier cette négligence prolongée ? 
<( ... Je vous assure, dit-il, qu'il m'est indifférent d'être estimé ou mé- 
prisé par ceux ([ue de semblables raisons [celles de Gassendi] auraient 
pu persuader » ^. Cette indifférence sent l'affectation, ainsi que la fière 
assurance qui lui fait cortège : « Mais je ne laisse pas d'estre bien ayse 
du recueil que vous [M. Clerselier] m'avez envoyé, et je me sens 
pbhgé d'y répondre, plutost pour reconnaissance du travail de vos 
amis que par la nécessité de ma défense : car je croy que ceux qui ont 
pris la peine de le faire, doivent maintenant juger, comme moy. que 
toutes les objections que ce livre contient ne sont fondées que sur quelques 
mots mal entendus ou quelques suppositions qui sont fausses *... » 

C'est vraiment trop dire : qui dit trop, ne dit rien, ou plutôt trahit 
son embarras secret. La maigreur de la répli([ue n'est pas faite pour 
atténuer l'impression de malaise, qui se dégage des déclarations pré- 
cédentes comme aussi de l'insolente conclusion de la Lettre à Clerselier, 
que nous avons rapportée plus haut. 

Quoi qu'il en puisse être des sentiments intimes de Descartes, 
il est certain du moins que la critique de Gassendi n'a pas été stérile : 
<( Elle combattit l'engouement un peu irréfléchi dont fut l'objet la 
philosophie cartésienne ; elle amena les Cartésiens et Descartes lui- 

1. Comme il l'avoue lui-même : « ... J'ay à l'avertirQe lecteur]... que j'ay leu aussi 
t '>ut«s les nouvelles instances du gros li\Te qui les contient, avec intention d'en extraire 
tous les points que je jugerois avoir besoin de réponse, mais que je n'en aj* sceu remar- 
quer aucun, auquel il ne me semble que ceux qui entendront un peu le sens de mes 
[Mtditations pouront aysement réiDondre sans moy ; et pour ceux qui ne jugent des 
livres que par la grosseur du voliune ou par le titre, mon ambition n'est pas de reclier- 
clier leur approbation. - (Descajitesi. Avertissement de V Auteur toux^hant les cinquièmes 
Objections, OD, t. IX, l^e p., p. 199, 1. 12 .sq.) — Les Objections, Réponses et Instances 
forment en etïet un : gros livre in-4'' de 319 pages. 

2-3. Descartks. Lettre à Clerselier, OD, t. IX, 1" P., p. 203. 1. 10 ; p. 203. 1. 1 sq. 

4. Descartes, Lettre à Clerselier, OD, t. IX, l^e P., p. 203, 1. 12 sq. C'est nous qui 
soulignons. 

5 



0@' ARTICLE II. CHAPITRE II. — GASSENDI POLÉMISTE 

même à modifier sur plusieurs points importants lem^ système ^ ; 
elle montra enfin la nécessité d'étudier de plus près la nature humaine 
et les dangers des constructions a priori » 2. 

Sur le fond du débat voici le jugement qu'en a porté Leibniz : 
« Pour ce qui est des disputes qui ont été entre M. Gassendi et M. des 
(.'artes, j'ay trouvé que M. Gassendi' a raison de rejetter quelques pré- 
tendues démonstrations de M. des Cartes touchant Dieu et l'Ame ; 
cependant dans le fond je crois que les sentimens de M. des Cartes 
ont été meilleurs, quoyqu'ils n'ayent pas été assés bien demonstrés. 
Au heu que M. Gassendi m'a paru trop chancelant sur la nature de 
Ifame, et en un mot sur la Théologie naturelle ^. » 

1. P. -F. Thomas, La Philosophie de Gassendi, p. 21, note 2: «Comparez le texte des 
Méditations et du Discours de la Méthode avec celui des Principes et des Béponses 
aux. Objections. » 

2. P. -F. Thomas, Opère citato, p. 21. 

3. Leibniz à Pémond, juillet 1714, Œttvree, Edition Gerhabdt, t. III, p. 621. 



CHAPITRE III 

Gassendi Restaurateur de l'Épicurisme. 

I. — LES DEVANCIERS DE GASSENDI 

L'Épicurisme, comme système philosophique, resta debout, plus 
ou moins ébranlé, pendant les c^uatre premiers siècles de l'ère chré- 
tiemie. De toutes les Ecoles antiques c'est la seule qui ait professé 
une incréduUté radicale, un athéisme formel, qui niait le mh'acle et le 
surnaturel, partant toute rehgion. C'est pourquoi l'Épicurisme, dès 
l'antiquité, était synonyme d'incréduhté et d'irréhgion. Les attaques 
des Pères de l'ÉgUse et les progrès merveilleux du Christianisme 
finirent par abattre cette doctrine désolante, qui donnait à l'humanité 
comme terme suprême de ses espérances l'anéantissement final. 
« Peu à peu les jardins (TEpicure, où tant de sages de toutes nations 
avaient tranquillement erré, et qu'avait entourés jusqu'alors la foule 
ignorante et séduite, se dépeuplèrent pour de longs siècles ; les paroles 
du maître païen, que chaque disciple apprenait par cœur et gardait 
en son âme comme la vérité même, sorth'ent de toutes les mémohes, 
efifacées par une plus puissante parole, et l'humanité, tournée vers 
un avenir nouveau, gravit à pas pressés la montagne où prêchait « un 
Dieu » et d'où il montrait de plus près le ciel » ^. 

L'Épicurisme était détruit comme système ; mais l'esprit, c'est-à-dii"e 
l'esprit d'incréduhté et d'irréhgion, ne devait pas périr avec lui. 
Au^sî, très logiquement, dès qu'un souffle d'hréhgion commença 
de se répanch'e en Europe, plus d'un, parmi ces nouveaux incrédules, 
prhent le nom d'Épicure pour signe de ralhement. « Dès l'année 1115, 
lés Épicuriens étaient assez nombreux à Florence pour y former uiie 
faction redoutée et pour provoquer des querelles sanglantes » ^. 
L'ami de Dante, le poète Guido Cavalcanti, avait pour maxime que 
la mort des hommes et des bêtes est identique : Unus est interitiis 
hùminnm et jumentorum. On le regardait comme' un épicurien et un 
athée. Dante n'a pas hésité à le placer ^ à côté de Farinata, dans le 
sixième cercle de son Enfer réservé aux incrédules, habitant des 

1. M. GtjYAU, La Morale d'Epicure, Introduct., pp. 11-12, Paris, 1886^. 

2. OzAXAM, Dante et la Philosophie catholique au XIII^ siècle, Paris, 1859*, I P., 
-Ch. III, pp. 98-99. 

3. DAyxE, La Divina Commedia, Inferno, Canto X. 



68 ARTICLE II. CHAPITRE III. GASSENDI RESTAURE l'ÉPICURISME 

sépulcres de feu : c'est « le quartier d'Épicure et de tous ses disciples^ 
qui enseignèrent que Té me meurt avec le corps » ^. 

Cependant (( l'hypothèse corpusculaire », en tant C{ue théorie phi- 
losophique, « ne s'est guère conservée au moyen âge que chez les Alchi- 
mistes, auxquels il faut rattacher, aux approches de la Renaissance, 
Nicolas de Cuse, Agrippa de Nettesheim, Basile ^\\lextin, 
Paracelse, groupés sous une rubrique spéciale par M. Lasswitz » '^. 

Parmi les philosophes et savants de la Renaissance, M. Lassv itz 
a présenté comme atomistes Frascator, Cardano, Telesio, van 
Helmont, Campanella, Giordano Bruno ^. Mais, comme le remarque 
justement M. Mabilleau : « Quoi qu'en dise M. Lasswitz, ni Frascator, 
ni C'ardano, ni Telesio, ne sont vraiment des atomistes. Campanella 
et van Helmont touchent, il est vrai, à l'alchimie par certains côtés 
hermétiques de leur système, et l'espèce de monadologie imaginée 
par Giordano Bruno rappelle d'assez près la conception épicurienne ; 
mais aucun de ces philosophes n'admet le principe du mécanisme, qui 
est la base même de l'atomistique » *. 

C'est dans les rangs des médecins qu'il faut chercher alors l'applica- 
tion de la théorie corpusculaire à l'art de guérir. Il y avait en effet, 
au xvi<? siècle, deux écoles florissantes de médecine, adversaii-es irré- 
conciliables, que Jean Fernel nous a brièvement décrites. L'une, se 
réclamant de Démocrite, embrasse la doctrine atomistique : ses 
membres s'appellent fièrement u les médecins méthodiques ». Les autres 
disciples d'Hippocrate, soutiennent la théorie des quatre éléments : 
terre, eau, air et feu ; ils s'intitulent (( dogmatiques ». De part et d'autre 
égale étroitesse à défendre leurs principes qu'ils regardent avec assu- 
rance comme aptes à expliquer toute chose ^. Quant à Fernel lui- 
même ®, versé à la fois dans la médecine, les mathématiques et l'as- 
tronomie, c'est un professeur de grande réputation qui enseigne 

1. Siio cirnitero da questa parte hanno 
Con Epicuro tutti i suoi seg\iaci, 
Che l'anima col corpo morta fanno. 

(Dantk, Inferno, C. X, v. 13-15). 

2. LÉopoLD Mabilleau, Histoire de la Philosophie atomistique, L. IV, Ch. I, § i,, 
pp. 397-398, Paris, 1895. — Cf. Kurd Lasswitz, Geschichte der Atomistil: vom Mittel- 
alter bis Nevton, t. I, pp. 274-298, Leipzig, 1890. 

3. K. Lasswitz, Geschichte.... t. I, pp. 306-314 ; 340-351 ; 359-401. 

4. L. Mabilleau, Histoire..., Ibidem, p. 398. 

5. Atomos amplexati sunt qui se methodicos medicos appellarunt ; terram, aquam,. 
aerem et ignem dogmatici. L'trique sua principia tani arête tenent tamque accurate 
defendunt, nihil ut gigui fierive putent, quod non statim causis illis acceptum ferant 
(J. Fernel. De abditis rerum causis Libri di(o ad Henricutu Franciœ Regem Christia- 
nisaiimim, Paris, 1548, L. II, Praefat., pp. 115-116). 

6. Né à Montdidier, dans le diocèse d'Amiens, en 1497 et mort à Paris le 26 avril 
1558. Son ouvrage le plus célèbre : J. Fernellii Ambiant Universa Medicina (Paris, 
1554) fut amélioré dans une édition idtérieure par le Docteur Guillaume Plancy, 
son nevtii, du Mans, et très souvent réédité en France et à l'étranger. Fernel composa 
aussi des livres de mathématiques et d'astronomie ; vg. De Proportionibus Libri duo, 
Paris. 1528. ■ — Cosmotheoria, Paris, 1528. — Guillaume Paradin a traduit en français 
ea Methudiis seu Ratio coinpendiaria cognoscendi veram solidamque Medicinam... (Paris, 
1550'^) sous ce titre : Méthode ou briève Introduction pour parvenir à la cognoissance de 
la vraye et solide Médecine, par Maistbe Guillaume Paradin (Lyon, 1552). 



I. — LES DEVANCIERS DE GASSENDI 69 

^ Paris. Vis-à-vis des deux Écoles rivales il adopte une prudente 
attitude, persuadé que les discussions sur les éléments ou causes 
premières des choses ne peuvent aboutir- qu'à des conclusions douteuses. 
Donc, en pareille matière, rien de ferme et de certain ^. 

Lorsqu'il consent à se prononcer. Fernel se range avec modération 
du côté des <^ dogmatiques ». Il distingue dans les corps leurs principes 
et leurs éléments. Les principes sont la matière et la forme péripatéti- 
ciennes. Les éléments, dont les conversions et changements donnent 
naissaix-e et accroissement à tous les corps, sont la terre, l'eau, l'air 
et le feu ^. Il bannit rh3-pothèse des atomes immuables, voltigeant 
dans le vide, dont le concours turbulent lui semble incapable de former 
ce monde .si bien ordonné, avec les choses d'une grandeur immense 
ou d'un nombre et d'une variété infinie qui le remplissent. Mais, s'il 
prend parti pour la doctrine des éléments, il tient à faire remarquer 
que c'est une opinion simplement probable et que ses partisans, qui 
voient dans les éléments les causes nécessau'es et universelles de toutes 
choses, sont victimes d'une hallucination ^. 

La raison principale qui l'éloigné de l'atomisme, c'est qu'il ne com- 
prend pas comment « des atomes immuables » peuvent rendre compte 
H» des conversions et changements " qu'on remarque dans les corps. 

Parmi les partisans de la théorie corpusculaire, entendue dans le 
^ens d'éléments simples, on peut citer le Franciscain François Titel- 
:\IANS (j vers 1553) * et Leonhard Fuchs '^, qui professa aux univer- 
sités d'Ingolstadt et de Tubingue. 

1. Quœ quuin ita sint, velim unusquisqiie ex bono et cequo ponderet ac judicet, quam 
parum firma et quantum in ojjinione dubia sint quœcumque de primis reruin caiisis 
disputari soient, utque de his nihil certum, nihil cognitum comprehensunique animo 
haberi possit. (De abditis.... Ibidem, p. 116). 

2. ... Forma et ea materies quam informem nudanique intelligimus... Pi-incipia enim 
sunt quœ singula separatim minime subsistunt, concursione implexuque suc corpus 
eîïiciunt. Compositis corporibus tum principia, tum elementa insunt... Elementa igitur 
ex quorum concursione omnia gignuntur atque concrescunt, si conversionibus muta- 

tionibusque sese plurimum exagitait Sunt autem ea terra, aqua, aër et ignia 

( J. Fernel. Universa Medicina : Physiologiœ Libri scptcm, L. II, C. III et IV, 3^ Edit. 
Francfort, 1574, p. 103 et 105). 

3. His argiuiientis tanquam fustibus vis illa et turbulenta concursio atonaorum im- 
mutabilium, per inane volitantium in exilium relegata et de natura mundoque depulsa 
videri possit (Ferxel, Universa Medica : Physiologiœ..., L. II. C. IV, p. 104). — Qu£e 
equidem hue non idcirco afïero, ut quasi armis contendam quatuor elementonnn mundi 
vires nullas esse, sed ut clarum perspicuumciue fiât eos, qui rerum omniiun efficientes 
causas ab his elementis necessario petuut, quce duntaxat probabili ratione stabilita 
ëunt, plurimum disputationibus suis hallucinari muhorumque eventorum causas alio 
pertinere (Fernel, De Abditis..., L. II, Pra?fat., p. 116). 

4. TiTELMANS, Çoynpendiwn Natumlis Pkilosopkiœ. Libri duodecim de Considéra- 
tione rerum naturalium earumque ad suum Crcatorem Rcdiictione, Paris, 1542^, C. X-XV, 
pp. 63 verso-68 recto. Réédité : Lyon, 1545 ; 1551 : 1574 ; 1596. — L'auteui' en publia 
un résumé sous ce titre : Compendium Physicœ ad Libros Aristo. de Naturali Philosophia 
utilissimum. Cui Libellus accessit de Mineralibus, Plantis et Animalibus ad absohitiorem 
rerum tiaturalium Scientiam et l'abula uniixrsœ Philosophiœ Partitiancm continens, 
Paris, 1545 ; 1552. 

François Titelmans, originaire d'Hasselt (Limbo irg), enseigna l'Ecriture Sainte à 
Louvain. 

5. L. Fuchs, né (1501) à Wendigen, en Sotiabe, et mort à Tubingue (1551). — Cf. 
Jnstitutionuj)i Medirincr ad Hippo(rati.t, O'alcni aliorurnquc veteium stripla reJe intel- 



70 ARTICLE n. aEUJPITRE III. — GASSENDI RESTAURE l'ÉPICUBISME 

Cependant le système atomistique ne reprit vraiment figm'e que 
dans la première moitié du xvn^ siècle (sans parler ici de Bacoî? 
qui, de tous les philosophes anciens, préfère Démocrite et fait une part 
à l'atomisme) ^, avec Daniel Sennert (1618), David van Goorle 
(1620), SÉBASTIEN Basson (1621), Etienne de Clave (1624), Claude 
BÉRiGARD (1641), Jean-Chrysostomë Magnen (1646) et surtout 
Pierre Gassendi (1647 et 1649) '^ qui écHpse tous ses contemporains. 
La plupart de ces auteurs se trouvent aussi engagés dans la lutte 
ardente et parfois injuste diiigée contre le Péripatétisme.-Ce sont 
d'aillem's des représentants plus ou moins fidèles dePAtomisme antique. 
On remarquera aussi que le plus grand nombre d'entre eux appar- 
tiennent à la France, ce qui n'empêcha point Bérigard et Magnen 
d'enseigner en Italie. 

Daniel Sennert ^, qui professa la médecine à l'université de Wit- 
tenberg, voulut, tout en s'insph-ant des Hermétistes de la Renais- 
sance, remonter jusqu'à la source de l'atomisme. Dans ses Remarques 
physiques *, il consacre un chapitre entier aux atomes ; mais il a mal 
compris Démocrite, confondant ses atomes avec les corpuscules admis 
par les anciens physiciens grecs ^. 

En Hollande, ce fut David van Goorle, d'Utrecht, qui se fit le 
champion de, la théorie atomistique. Mais les Exercitationes jyhiloso- 
phicœ (1620), où il en parle, ne parurent qu'après sa mort ^. Dans le 
titre même il affiche la prétention de « démohr les principaux dogmes 
péripatéticiens ». 

L'année suivante (1621), Sébastien Basson, Docteur en médecine, 
parti de son côté en guerre contre Aristote, se flatte aussi de restaurer 
la théorie des atomes sur les ruines du système péripatéticien '. 
On ne sait, sur son compte personnel, que ce qu'il nous a appris 

ligenda, mire utiles Llhrl quinque, Bîla, s. d. Mjis l'E^^^ître Diiicatoi.-é est datée de 
Tubingue, 1565. Par élimants corpasculiirei Fuchi eateni des élémeats simples, 
et non des atomes comme le veut Epicure. Cf. Ibidem, L. I, Sect. II, C. II, 
pp. 56-58. 

1. Cf. tomel, p. 309-310. 

2. Les dates, qui suivent les noms propres, indiquent l'apparition des ouvrages 
relatifs à la tliéorie corpusculaire. 

3. Daniel Sennert, né à Breslau en 1572 et mort à Wifctenberg en 1637. 

4. Hyj>omnemata Physica, Hypomnema, III, C. I, pp. 86-117, Wittenberg, 1618. — 
Dans un autre ouvrage il cherche un terrain d'entente entre les chimistes, les partisans 
d'Aristote et ceux de Galien : De Ghymicorum cum Aristotelicis et Qalenicis Coîiaensu 
et Disaensu Liber I, Gontroversias pliirimas tam Philoaophis quam Medicis cognitu 
utiles œntinens, Wittenberg, 1619 ; 1629', Francfort, 1636 ; Erfurt, 1655. Cf. Bruoekr, 
Hiatoria..., t. IV, Part. I, pp. 758-760. 

5. Cf. Bruoker, Historia..., t. IV, Part. I, pp. 503-504. — K. Lassvvitz, Oeschichte 
der Atomistik, t. I, pp. 436-454. Cf. D. Sexnert, Epitome NaturaUs Scientiœ, L. II, 
C. III, pp. 218-236 ; L. III, C. I et II, pp. 179-266, Wittenberg, 1518. 

6. Davidis GrORLAEi Ultrajectini Exercîtotiorkes Philosophicœ quibua univeraa 
fere discutitur Philosophia theoretica et plurima ac prcecipiia Peripateticorum dogniata 
evertuntur. Post mortem auctoris editœ cùm gemino Indice, s. 1., 1620, Exercitatio XIII, 
pp. 235-249. Cf. Idea Phyaicœ, Utreoht, 1651. — Cf. Lasswitz, Geschichte der Atomigtik, 
t. I, pp. 455-463. 

7. Philosophiœ naturalis adveraus Aristotelem Libri XII..., Genève, 1621 ; Amster-^ 
dam, 1649 2. — Cf. Lasswitz, QeacMchte..., 1. 1, p. 467-481. 



I. — LES DEV4i&îCIBRS DE GASSENDI 71 

lui-même en passant : « Lorsque notre remarquable professeur de 
Philosophie, à l'université de Pont-à-Mousson, Pieere Sixson, 
rapportait d'après Aristote l'opinion d'Anaxagore, je me souviens 
qu'il se moqua de la bonne foi aristotélicienne en disant : « Je pense 
qu'Aiistote a dépouillé de leurs armés les anciens philosophes pour 
combattre plus facilement des adversakes désarmés » ^. Cet âpre adver- 
saire d'x4ristote ne manque pas d'aiUeurs, comme fera Gassendi, 
de corriger Tatomisme antique en y surajoutant l'action créatrice 
de Dieu ^. Il admet pareillement la nécessité « du vide ou du moins 
d'une substance corporelle tiès ténue, qui sépare les unes des autres 
les parties de rah, du feu, de l'eau, etc. » ^. 

Parmi les quatorze thèses que Jean Bitaud, élève d'ÉTiENNE de 
Clave, « le médecin chymiste », se proposait de soutenu*, en séance 
publique à Paris, avec l'assistance de son maître, les 2i et 25 août 1624*, 
la dernière se rapporte à la théorie corpusculahe. EUe est ainsi for- 
mulée : « Tout est en tout, et tout est composé d'atomes ou éléments 
indivisibles. Ces deux affirmations étant conformes rationnellement 
à la vraie Philosophie et à l'anatomie des corps, nous les défendoixs 
mwdicus et les soutenons intrépidement » ^. 

De Paris, transportons-nous à Pise pour assister « au Cercle » dirigé 
par Claude Gtjillermet, seigneur de Béeigard ou Beauregard. Il 
naquit à Mouhn en 1578 au dire de Niceron ^, mais plus probablement 
en 1591 selon d'autres. Après avon étudié la philosophie et la méde- 
eine à Aix, sans néghger les belles-lettres, la langue gi*ecque et les 
mathématiques, i] fut reçu en 1601 docteur en philosophie et en méde- 

1. Memini, cum Anaxagorse sentent iam ex Aristotele referret doctissimus prseceptor 
nostér, Petms Sinsonius. in Aoademia Mussipontana, philosophise professer egregiiis, 
ridendo Aristotelicam fidem : Puto, inquit, Aristotelem hos veteres auis armis spoliasse, 
ut inermes facUiiis debellaret (S. Basson, PhUosophiœ naturalis..., L. I, Intent. I, Art. v, 
p. 13, Edit. de 1621). 

2. Cum agimiis de atoniis censemus eas a Dec creatas, quod fuit prsemonendum 
(S. Basson, Opère citato, Ibidem, Art. ^^, p. 14). — Descartes cite Basson dans une 
énumération singulièrement dédaigneruee pour les Novateurs : Unum dicit Plato, aliud 
Aristoteles, aliud Epicurus, Telesius, Campanella, Brunus, Basse, Vaninus, Novatores 
omnes, quisque aliud dicunt... (Descartes à Isaac Beeckman, Amsterdam, 17 octobre 
1630. Edit. Adam, t. I, p. 158, 1. 19). 

3. Ergo \acuum est necessariinn, aut eane aliqua alia substantia intercedit, qua 
ingrediente fiât ut partes vel aëris vel ignis vel aquse vel cujusve rei alite ab aliis drdti- 
cantur. Haec paucis. Dantur particulae quse non extenduntur i-arefactione : ex his 
particulis solis fîunt majores, quas proinde minoribus non dilatât isimpossibile est ores- 
cere, nisi nova accédât substantia, veldeturvacuum. Habemusigiturilhidluculentissime 
demonstratum atque evictum, nisi concedamus vaour.m int«r partes a quo natura 
abhorret, admittendam esse substantiam aliquani corpoream tenuissimam quideiii, 
quae in aëris, v. g. rarefactione, in partes aëris sese insinuans alias ab aliis diducat, ut 
plus loci occupent, tali substantia spatinm quod reHnquunt adimplente, quod alioquin 
vacuum reraaneret. (S. Basson, Phnlosophiœ naturalis... Libr. de Natura et Anima 
Mundi, Intent. Il et III, pp. 332-333). 

4. Cf. supra. Chapitre II, p, 33-34. 

5. ... Omjoia scilicet e^se in omnibus, et orania componi ex atomis seuindivisibili bus. 
Quod utmmque, quia rationi, verse Philosophise et corporum anatomiœ conforme «st , 
mordicus defendimus et intrepidi sustinemus (Prop€«. XIV. Of. Launoty, De varia 
Ariétotelis..,, C. XVU, p. 210). 

6. NiCEKON, Mémoires, t. XXXI, p. 123. 



72 ARTICLE II. CHAPITRE III. — GASSENDI RESTAURE l'ÉPICURISME 

cine. Ce qui l'attirait dès lors et dans la suite de sa carrière, comme 
l'attestent ses écrits, c'est la recherche des causes physiques à la lumière 
de l'expérience. Puis, on le trouve à Avignon, à Lyon, à Paris. Sa 
réputation scientifique allait croissant et se répandit au dehors. Le 
grand-duc de Toscane, de préférence à plusieurs autres qui faisaient 
alors l'ornement de l'université de Paris, lui proposa la chaire de phi- 
losophie devenue vacante à l'Académie pisané, avec l'enseignement 
des mathématiques et de la botanique. C'étaient les sciences de pré- 
dilection de Bérigard. Aussi s'empressa- t-il de répondre à une invita- 
tion aussi honorable. Le nouveau titulaire, ayant dit adieu à Paris ^ 
et à la France, arriva en 1628 à Pise. L'Italie allait devenir sa patrie 
d'adoption. Il enseigna pendant douze ans avec éclat à l'université 
pisane, entouré de l'estime des plus grands personnages, comme en 
témoignent les dédicaces de ses ouvrages. En 1640, le sénat de Venise 
lui offrit une chaire, copieusement rentée, à la célèbre université de 
Padoue. Bérigard ne résista point à cette tentation doublement 
séduisante. Le succès de ses cours fut si brillant que le Sénat vénitien 
fit tout pour retenir l'illustre professeur. Ayant appris qu'il songeait 
à retourner en France (1646), les sénateurs portèrent son traitement 
à mille florins. En 1653, la place si enviée de « premier professeur » 
( primariv.s pfof essor ), laissée vide par la mort de Fortunio Liceti ^, 
lui fut attribuée. Tant de hens le rattachèrent définitivement à l'Italie : 
il mourut à Padoue vers 1668, après y avoir enseigné la philoso- 
phie pendant 24 ans ^. Son tombeau se trouve dans l'éghse Sainte- 
Sophie. 

Dans son premier ouvrage ou plutôt opuscule, Bérigard élève des 
doutes et objections contre le système de Galilée : Duhitationes in 
Dialogum Galilœi Galilœi Lyncei. Auctore Claudio Berigardo * 
(Florence, 1632). Mais son œuvre principale est un savant Commentaire 
de différents traités d'Aristote. On y trouve l'écho de ces disputes 
ardentes, dont le « Cercle pisan » était le théâtre. Les professeurs, 
divisés en couples de gladiateurs, descendaient dans l'arène philoso- 
phique, non pas, comme ailleurs, pour être spectateurs des joutes 
de leurs élèves, mais pom* se livrer eux-mêmes à des discussions achar- 

1. Békigard, Circulvs Pisanus de vcteri et peripatetica Philosophia : II Part. In 
ociavum Librum Physicorutn, ProDemio, p. 65, Padoue, 1660. 

2. Cf. Brucker. Historia critica, t. IV, Part. I, p. 464. ]Mais, d'après Comne^;us (Gym- 
nasiiitn Patavinum, t. I, L. III, Sect. II, C. xxxii, Venise, 1726) le professeur primarius 
que remplaça Bérigard s'appelait Jean Cottunius. 

3. On donne généralement 1G63 comme la date de la mort de Bérigard. C'est cer- 
tainement faux, car, d'après son propre témoignage, il enseigna 24 ans à Padoue, où 
il arriva en 1640. Or 1640 + 24 = 1664. Post exactes quinquaginta annos, nemjDS 
viginti quatuor Patavi, duodeeim Pisis, reliques in patria, quibus Philosophise operam 
dedi fructusque inde reportâtes, licet parum uberes, publicse utilitati consecravi 
(BÉRIGARD, C'ircidus Pisanus, I P. : Proamio, p .7). D'après une lettre de Welschius 
(Cf. BRrrKER, Op. cit., p. 463, note /;, et pp. 464-465), Bérigard vivait encore en 1667. 

4. Brucker écrit donc à tort : Edidit [Berig ardus] anno 1632 fîcto Galilœi Lyncei 
nomine Dubitationes... (Historia critica, t. IV, Part. I, p. 466). Cette erreur a été repro- 
duite, après lui et d'après lui sans doute, par Ad. Franck dans son Dictionnaire des 
sciences philosophiques : ( Dubitationes..., publié sous le pseudonjane de Galilseus 
Lyncsus. » 



I. — LES DEVANCIERS DE GASSENDI 13 

nées \ De là le titre de « Cercle pisan » donné à son livre. 11 hésita long- 
temps à le publier, à cause des attaques contre Aristote qui le rem- 
plissent. Ce fut seulement sur les instances de ses anciens collègues 
de Pise, qu'étant déjà professeur à Padoue, il se décida enfin à le faire 
paraître. Sous ce titre général : Circulus Pisanus de veteri et peripa- 
tetica Philosophia, sont classés six C^omraentaires particuliers, qui 
furent imprimés entre 1643 et 1647. Nous renverrons à la seconde 
édition ^, que l'auteur nous donne comme auctior et retractatior, parue 
à Padoue (1660-1661). 

Bérigard a adopté, à l'instar de Platon, la forme du dialogue, parce 
qu'elle lui semblait « plus sûre ». On peut en effet, grâce à elle, exposer 
le pour et le contre, en laissant au lecteur le soin de décider ce qui est 
conforme à la vérité ^. Procédé habile qui, dans un temps où Aristote 
était encore presque intangible, lui permettait de le réfuter sans avoir 
l'ail* de le combattre directement. Les deux interlocuteurs qu'il met 
en scène s'appellent Charilaus et Arist.^us. Le choix de ces noms 
fictifs est déjà significatif : à Charilaus (yac'.;), c'est-à-dire à celui 
qui cherche à capter les bonnes grâces des vulgâii'es philosophes, est 
dévolue la tâche de soutenir la cause péripatéticienne ; à Aristaeus 
est réservé le meilleur (àp'.iToç) rôle, ceiui de défendre l'opinion 
des anciens physiciens, qui ont précédé l'époque socratique. Aristœus 
est au fond le porte-parole de Bérigard. 

Dans la suite de ses Commentaires. Bérigard ne cessa d'opposer 
les unes aux autres les opinions de ces deux Écoles, notamment en ce 
qui concerne les principes premiers des choses. Or il est clair qu'il 
n'hésite pas entre « la matière première d'Aristote » et « les corpuscules 
ténus » que propose l'École ionienne. ^lais on doit noter deux choses. 
D'abord, notre philosophe complète Anaximandre et Anaxagore, 
grands maîtres de la philosophie ionienne, par des vues empruntées 



1. Quoniam autem pugnœ cujusdam hic speciem mduxi, necesse visuir. est ultro 
citroque dimicantes introducere... Nec vero aliud patiebatur inscriptio Ciiculi Pisani, 
in quo doctores collegse, veluti totidem paria nobiliuin gladiatorum descendunt in 
arenam philosophicam, non ut alibi conflictum discipulofum spectaturi, st-d ipsi inter 
6e alternis invehendo propugnandoque acerrime disceptant de rébus suis... (Circulus 
Pisanus : II Part. : I?i octavum Librum Physicorum, Prooeniio. p. 66). — Ce nom de 
« Cercle » est encore usité, dans les Universités et Séminaires qui enseignent la Philo- 
sophie scolastique, pour désigner les réunions où les élèves argumentent en forme les 
uns contre les autres sous la direction de leurs Professeurs. 

2. Circulas Pisanus Claudii Berigardi Molixensis, olim in Pisano, jam in Lyceo 
Patavino Philosophi prim. De veteri et peripatetica Philosophia : I Part. : In priores 
Libros Physicorum. — P. II : In octavum Librum Phyaicorum. — P. III : In Libroa 
de Cœlo. — P. IV : In Libros de Ortu et Interitu. — P. V : in Libros Meteorologicos. — 
P. VI : In Libros de Anima. — Opus in hac secunda editione aiictius et retractatius, 
Padoue, 1660-1661. 

3. Quoniam... duodecim illis annis, quibus in acenimis illius Circuli Pisaui discep- 
tationibus mentem exercui, alium non vidi modum breviorem," faciliorem ac tutioreni 
manifestandae veritatis quam qui eo génère disputationis conficitur... Denique tutio- 
rem, quia more Platonico, dum in utramque partem disputât ur, non caditur in offen- 
sionem eorum, quibus integrum relinquitur ut ipsi statuant et amplectantiir quod 
consentaneum est veritati. {Bérigard,* Circulus Pi,sanuf; I Part., Pro*:nio [uon 
paginé], pp. 1-2). 



74 ARTICLE II. CHAPITRE III. — GAS&ENDI RESTAURE l'ÉPICURISME 

à Démocrite. Ensuite, rejetant leurs erreurs, il enseigne que ces cor- 
puscules ne sont point éternels, mai? créés par Dieu ^. 

En réalité, Bérigard regardait Aristote corame un impie, parce que 
ce philosophe trop vanté soutient ces thèses erronées : le monde et 
sa matière première sont éternels ; le premier moteur de la sphère 
suprême n'est pas hbre, il ne connaît que lui- même. et ne produit que 
le mouvement éternel ; partant il ne connaît ni le monde ni quoi que 
ce soit et est incapable de rien créer ex nihilo ; Aristote semble bien 
admettre qu'un intellect agent unique est commun à toute l'espèce 
humaine, ce qui est la source d'innombrables erreurs ^. 

La conclusion qui se dégage n'a rien de ferme. Les deux systèmes 
présentent de graves difficultés et de grandes erreurs ^ ; cependant 
le système ionien lui paraît préférable. Dans l'investigation des choses 
naturelles on ne peut abouth qu'à un doute prudent ; il faut donc savoir 
se contenter d'une hypothèse possible, d'une simple probabilité *. 

On a prétendu que le scepticisme de Bérigard s'étendait aux ques- 
tions religieuses : « Il ne nous accorde pas même la faculté de savoir 
par nous-mêmes s'il, y a un Dieu, encore moins de démontrer son 
existence "*... » Il y a là une erreur formelle, qui a sa source dans la 
lecture incomplète d'un psîssage de Bérigard. L'un des interlocuteurs 
du dialogue, Aeist^us, expose et soutient cette opinion de Zabarella 
(1532-1589), une glohe de l'université de Padoue : « Si l'on rejette, 
comme la foi chrétienne nous y oblige, le mouvement éternel qu'admet 
Aristote, il ne reste plus aucune raison, d'ordre naturel, capable de 
prouver l'existence d'un premier moteur. D'où nécessité de recourir 
à la révélation ». Fort bien ; mais il fallait poursuivre la lecture. 
L'autre interlocuteur, qui est l'interprète de Bérigard ^, Charilaus, 
repousse l'opinion de Zabarella : « Peut-être que les arguments 
rationnels, apportés plus haut ", pour démontrer l'existence de Dieu 

1. Quare superest ut, eorum [tum Aristotelis, tum Veterum] erroribus amputatis, 
videant Philosophi, an prinoipja rerimi naturalium possint esse Corpusctda tenuia a 
Deo creata, quorum sola congre gatione et secretione omnium ortus et obitus, ut plerique 
ex Sanctis Patribus eensuerunt, perficiatiu-, et an iUe corporum consensus atque dis- 
sensus, niiiil repugnans Doctrinse Sacrae, prastabilior sit quavi Materia 'prima AriS' 
totelis. (BÉBIGAK.D, C'ircul. Pisanus : I Part. : Procem. [non paginé], p. 4). 

2. BÉRIGARD, Circuhis Pisanus : I P., Prooeon., p. 3-4. 

3. Hi [Veteres] perinde atque ille [Aristoteles] simt reprehendendi, quod substantiaa 
simplices corporeas geternas esse docuerunt, qxiantumvis mentem unam aut plures 
posuerint univeisi gubernatricem (Circulus Pisanus, I Part. : Prooemio, p. 4). 

4. Nam ut demus liaud aliud haberi ex earuni rerum [id est naturalium] ind? gatione 
quam dubitationem : est tamen viri sapientis prudenter de iis dubitare, ad quorum 
intuitum natura erexit hominem, atque, ut ait Aristoteles, satis est ad hypothesim 
possibilem ca reducere et rationis aliquod simulôcrum adoriiare. (Circulus Pisanus : 
V Part. : In Libres Metereologicos, Proœmio, p. 541). 

5. Ad. Franck, Dictionnaire des Sciences philosophiques. Art. Bérigard. — Bayle, 
Dictionnaire historique et critique, art. RuriN, note C à la fin, avait déjà attribué à 
BÉRIGARD l'opinion de Zabarella. 

6. BÉRIGARD l'a déclaré expressément pour la question présent© : ... Bli [Zabarella] 
oppono Charilaum, qui contendit Deum verum cognosci posse naturaKter... (G'irculua 
Pisanus, I Part., Proœm., p. 6). 

7. Cf. Circulus Pisanus, I Part., Inocta/vutn Libr. Physicorwm, Œrc, XVIII : AnDeu9 
verus sola fide an etiam ratione naturali cognoacatur, pp. 171-176. — Cf. Cire. II : De 
mediis ad primum motorem demonstrandum, pp. 70-72. 



I. -^ LES DEVANCIEES DE GASSENDI 75 

ne suffisent pas à convaincre un païen, si on les prend isolément ; 
mais, pris ensemble, ils peuvent conduire une intelligence droite à la 
connaissance de Dieu » ^. 

Bérigard a eu beau déclarer expressément qu'il faisait sienne cette 
réponse deCharilaus ; il a eu beau reprocher sévèrement à Aristote 
son impiété el formuler cette profession de foi : « Je professe clairement 
et ingénument que je ne suis attaché à aucune doctrine si ce n'est 
à la vérité chrétienne » ^, Samuel Parker et d'autres après lui ont 
cru devoir le dénoncer comme un adversaire déguisé de la Divinité ^. 
Mais, vraiment, cette accusation d'athéisme ne semble pas fondée ^. 

Quelques années après la pubUcation de la première partie du 
Circuhis Pisanus (Udine, 1643), un autre médecin-philosophe s'effor- 
çait, dans une autre université italienne, de ressusciter la philosophie 
de Démocrite. C'était un Bourguignon d'origine, né vers le début 
du x\^I6 siècle à Luxeuil, en Franche-Comté, Jean-Chrysostome 
Magnen. iVprès avok" exercé à Paris Fart médical, il passa en Italie, 
où on le chargea d'enseigner la philosophie et la médecine à l'univer- 
sité de Pavie. Ses opuscules De Mauna et Exercitationes de Tahaco 
furent publiés en 1648 à Pavie ^. Mais ce qui attna sm' lui l'attention, 
ce fut son essai de restauration de l'atomisme, qui parut sous ce titre : 
Democritus reviviscens sive de Atomis, Addita est Democriti Vita (Pavie, 
1646) 6. L'édition de Leyde (1648) est intitulée : Democritus reviviscens 
sive Vita et Philosojjhia Democriti. 

Cet ouvrage était le fruit de son enseignement exotérique. Car, 
dans le cours qu'il faisait aux élèves de l'université, Magnen professait 
la doctrine d' Aristote, parce que, dit-il, « nous n'avons pas de meilleur 

1. Aristjeus : « Unde pîiilosophus noster ethniciis tôt difficultatibus oppressus, nisi 
afflatu divino animetur, ad cognitionem Dei unius supremi ac distinct! ab uiaiverso 
corporeo nunquam assiirget. » Puis, il ajoute que les difficultés qu'il a apportées avaient 
pour but d'appuyer l'opinion de Zababella (Ad tuendam opinionem Zabarellœ), 
qu'il expose ainsi : Nimiriun sublato motu seterno, quem rejicit Christiana fîdes, nul- 
lam esse rationeixi tantse efficacitatis, qua demonstrari posait naturaliter dari unum 
priinum motorem, ut nos credimus, sed ad hoc fide divina opus esse : licet prœstabiliua 
ait tueri contrariam opinionem ut magis piam ; atque illud unum est quod studebatur. 

— CnARiLATTS : Quod. n. jam dixi, puto verissimum, nempe, licet bis rationibus seorsim 
ftcceptis convinci forte non possit ethnicus, omnibus tamen simul instructis, intellectus 
recte dispositus potest elevari ad hanc cognitionem naturalitar, sed absque merito 
gratiœ et glorise, quam per Christuiii solum habemus. (Circulus Pisanus, II Part. : In 
octavwn Lihr. Physic, Cire. XX, pp. 202-203). 

2. ... Contentiis claro et ingénue profiteri me nuUi doctrinse, nisi Christianse verifcati 
addictum esse (Circulus Pisanus, I Part,. Proœmio, p. 3). 

3. Samuel Parker, Disputationes de Deo et Providentia divina, Disp. I, Sect. XXIV, 
pp. 67-68. Londres, 1678. — Pierre Devillemandy, Rectem- du collège théologique^ 
gallo-belge à Leyde, Scepticismus debeUatus..., C. II, p. 11, Leyde, 1697. — Naudé se 
montra ai ssi mal renseigné quand il a dit : « Il [Beauregard] ne croyait qu'en Aristote 
et se moqua de toute la religion des Italiens. » (Naudaana, p. 111, Amsterdam, 1715). 

4. Cf. Bruckjek, Historia critica Philoaophiœ, t. IV, Part. I, pp. 479-486, §vi et vu. 

— Sur Bérigard, voir Brucker, Opère eitato. Ibidem, pp. 463-478. — Lasswitz, Ojtere 
citato, t. I, pp. 487-498. 

5. Magnen y prend dans le titre les qualités de Patritius, Philosophus et Aledictis. 

6. Cf. Cap. II. Quod omnia ex atomis constent, pp. 104-116. — Cf. Lasswitz, Op. oit., 
pp. 498-512. 



76 ARTICLE II. CHAPITRE III. — GASSENDI RESTAFRE L EPICURISME 

philosophe que lui » et qu'il convient de >< réserver pour l'étude privée 
la recherche des choses originales et nouvelles » ^. 

L'ouvrage de Magnen a été plusieurs fois réédité ^. Ce succès n'est 
pas mérité, parce, malgré sa subtilité d'esprit, Fauteur n'a pas fidè- 
lement restitué le système de Démocrite ^. * 

IL — CARACTÈRES DE CETTE RESTAURATION 

Ce qui pi-écède suffit à montrer qu'il ne faut pas se figurer Gassendi 
comme un novateur hardi, ayant eu le premier l'audace de remettre 
Fatomisme en honneur, dans la première moitié du xvii'^ siècle. 
On vient d'assister au défilé de ses nombreux devanciers. Ce qui est 
vrai, c'est que Gassendi ne semble pas avoir utilisé leurs travaux *. 
En tout cas, il les a complètement éclipsés, parce qu'il a apporté 
à cette œuvre délicate de reconstitution une perspicacité, une droiture, 
inie érudition qui défient la comparaison^ 

L'ensemble des études de Gassendi sur Épicure l'emporte aussi par 
Fampleur. Elles comprennent trois ouvrages. 

Dans le premier ^, Gassendi ne se boi'iie pas à raconter la vie d'Epi- 
cure, il s'attache surtout à le venger des reproches accumulés contre 
lui. Tour à tour il signale sans réticence et réfute avec vigueur les 
divers chefs d'accusations : Impiété, Malignité, Gourmandise, Immo- 
ralité, Haine des sciences libérales. C^'est mie véritable apologie. Sur 
bien des points ^, il a réussi à blanchir la mémoire d'Épicure et de ses 
sectateurs noircie par des imputations mensongères. Cependant, 
« emporté par l'ardeur de laver son maître de toutes les calomnies 
semées contre lui », cet honnête homme, que la moindre injustice 
choquait, (( se laisse aller à des affirmations téméraires et perd même 
de vue des vérités solidement étabhes » ". 

1. At pro juventutis institutioiie, satins Aristoteleni prœlegere, quod ejus methodus 
et sensa omni sint exceptione majora, tiim etiani quia nieliori philosophe caremus... 
Qiiare, cuni Demoeriti philosophiam a me restitui debere censui, id primo veritatis 
desiderio ingeniique exercendi causa susceptum a me est opus ; deinde cum in phloso- 
phicis nulla possit esse prsescriptio, non abs re fore duxi in integrum restituere senten- 
tias quse primo viguerunt... Hsec tamen privato studio continebuntur placita, nec 
ahus mecuin e philosophis cathedram ascendet regiam prœterquam Aristoteles ; in 
piiblicis enim prœlectionibus, juventutis institut ioni, non autem genio novitative est 
indulgendum (Magnen, Praefat. ad Lect., pp. 29-30). 

2. A Leyde (1648), à Londres (1658), à La Haye (1658). 

3. Cf. Brucker, Historia critica Philosophiœ, t. IV, Part. I, p. 509. — « L'examen 
que j'en ai fait [du livre de Magnen] m'a convaincu qu'il n'y a là rien de nouveau, 
rien d'intéressant au point de \\ie théorique. C'est à Gassendi qu'il faut s'en tenir pour 
cette période « [le xvii« siècle]. (L. Mabilleau, Histoire de la Philosophie atomistique, 
p. 401, note 2). 

4. Cependant, au dire de B. Haveéau, on rencontre, dans le traité de Magnen « plus 
d'un théorème dont Gassendi n'a pas dédaigné de faire son profit. » (Dictionnaire des 
Sciences philosophiques (Franck), Art. Magnen. C'est une affirmation articulée sans 
preuve. 

5. De Vita et Morihus Epicuri Lihri octo, Lvon, 1647. — Cf. OG., t. V, pp. 167- 
236. 

6. Par exemple, il lave Epicure des reproches de gourmandise et d'immoralité. 

7. E. Joyau, Epicure, Ch. I, p. 16-17, Paris, 1910. 



II. — CARACTÈRES DE CETTE RESTAURATION 77 

Dans le second/, Gassendi révise, traduit et annote copieusement 
le texte du dixième Livre (consacré à Épicure) des Vies, Doctrines et 
Sentences des Philosophes iUustres ^ par Diogène Laërce. Les remarques 
dont il a éclairé sa traduction et les interprétations qu'il propose des 
opuscules d'Épicure attestent une grande science et une pénétration 
remarquable. On a pu cependant lui reprocher d'avoir faussement 
interprété certains passages ^. 

Dans le troisième *, Gassendi nous présente la synthèse de la doc- 
trine épicurienne. Le De Vita et les Animadversiones n'étaient que des 
travaux d'approche pour la. préparer. Gassendi reconstitue le système 
d'Épicure en suivant la division tripartite que ce philosophe a donnée 
de la Philosophie : la Caiionique ou Science des critères, la Physique 
et V Ethique. On s'accorde à reconnaître que Gassendi s'est acquitté 
consciencieusement de cette tâche délicate ^. Le Philosophiœ Epicuri 
Syntagma ne fut lui-même qu'un travail préparatoire du Syntagma 
philosophicum, l'œuvre maîtresse de Gassendi. Comme la substance 
de l'Épicurisme en ce qu'il a conciliable avec la foi catholique est entrée 
dans la composition du Syntagma philosophie um qui nous occupera 
longuement, cela nous dispense d'insister sur le Syntagma Philosophi(f 
Epicuri. 

Le De Vita parut en 1647. les Animadversioyies et le Syntagma 
Philosophiœ Epicuri en 1649. Ils étaient le résultat de patientes re- 
cherches et le fruit d'une lente élaboration. C'est en effet, dès 1628, 
que Gassendi se déclare partisan de l'atomisme. Son Ami Peiresc 
lui communiqua un jour l'opuscule où Erycius Puteanus (Eerryk 
De Putte). professeur de langue et de littérature latines à l'université 
de Louvain, où il succéda à Juste Lipse, reproduit le portrait d'Épi- 
cure et réunit ses principales maximes ^. Gassendi le lut avec le plus 
grand soin, et cette lecture le confirma dans le desseyi qu'il avait 
déjà conçu de réhabiliter l'atomisme épicurien et son auteur. Aussi 
s'empresse-t-il de féliciter l'universitaire Lovanien et de lui faire 
part de son projet, l'assurant qu'il était charmé au plus haut point 



1. Animadversiones in Libruin Decimum Diogenis L-xërfii, qui est de Vita, Moribiis 
l'Iacitisque Epicuri. Continent autem qiias ille très statuit Parteis : I. Canonicani... 
II. Physicaw... III. Ethicam.... Lyon. 1649. —Cf. OG., t. V, p. 1-166. « 

2. Ilîpl Kùov, l'rf'xi-M'/ xa'. 'Aro'^Oj-'aàrt-jv Ttov iv ^''-XoTCiCiia: £'j5oy.'.;j.r,7àv:(»v 
HioXia Aixa. 

3. Cf. injra, p. 87. 

4. Syntagma Philosophiœ Epicuri cum- Refutationihus dogmatum, quce contra Fidem 
Christianam ah eo asserta sunt, oppositis per Petrum Gassendum, Lyon, 1649. — Cf. 
OG., t. III, p. 1-94. 

5. « Ce qu'on fait nos savants pour nos monuments de la Grèce, Gassendi l'a fait seul 
pour le monument non moins grandiose de la philosophie d'Epicure. Lui aussi, il fouille 
avec une ardeur infatigable partout où il espère retrouver quelques fragments utiles ; 
CCS fragments il les soumet à l'épreuve d'une critique sévère ; puis, avec im art infini, 
les rapprochant entre eux, il reconstruit peu à peu l'édifice dont ils faisaient partie, 
suppléant, par un instinct merveilleux, aux lacunes que ses recherches "n'ont pu 
combler. . (P. -F. Thomas, La Philosophie de Gassendi, Introduction, p. 22). 

6. Epicuri Sententiœ aliquot aculeatœ, Louvain, 1609. Cet opuscule est reproduit dans 
SOS Œuvres. 

Il a laissé en manuscrit : Ivuo'.ïi I^.-ol: sive Philosophia Epicuri. 



78 ARTICLE II. CHAPITRE III. — GASSENDI RESTAURE l'ÉPICURISME 

de voir qu'un si noble sujet avait déjà été abordé par lui ^. Dans une 
autre lettre ^, Gassendi, qui avait déjà mis la main à l'œuvre, consulte 
son docte correspondant, sur quelques corrections qu'il propose 
au texte de Diogène Laërce. Ravi à son tour, De Putte répond par 
un éloge senti d'Épicure et par des encouragements à son futur apolo- 
giste : « Louez, mon cher Gassendi, mon Épicurisme. Je suis la doctrine 
d'un homme qui crie partout : Il faut vivre honnêtement ; sous sa con- 
duite, j'aime mieux bien agir que de savoir beaucoup. Il n'ignore pas 
que dans l'action on doit suivre la nature et la raison. Cela suffit 
assurément, on voit là la vraie Philosophie. Il l'enseigna autrefois 
«t devint très illustre ; dans la suite, on a commencé à le déchirer 
comme fauteur d'une philosophie corrompue... Vous exécuterez 
ce que, plus libre de soucis, j'avais autrefois projeté » ^. Après avoir 
esquissé une apologie d'Épicure, de sa vie et de sa doctrine, il admire, 
avec une confiance naïve, comme s'il était certain de son authenti- 
cité, l'effigie du philosophe qu'il avait mise en tête de VEulogium t 
« Mais est-ce que l'image elle-même n'est pas parlante ? sèclie, sévère, 
triste, elle a été façonnée par la main de la sagesse » *. Il termine son 
épître en approuvant les heureuses modifications au texte de Diogène 
Laërce, que Gassendi lui avait soumises ^. 

La résolution de notre philosophe devait être inébranlable. De 1628 
à 1649, malgré ses autres travaux scientifiques ou philosophiques, 
il en poursuivit persévéramment l'exécution, multiphant les recherches 
personnelles et faisant appel aux lumières des autres ^. Rien ne put 

1. ... Tuum illud de Epicuri cum e\ailgata ipsius effigie pellegi Evdogium... Scilicet 
^t ego tanto Viro paravi Apologiam, destinato ipsius doctrinse volumine integro... 
Delectatus summopere sum et te quoque in illustranda materia adeo nobili operam 
quandam coUocasse. (Gassendi à E. Puteanus, Aix, 23 avril 1628, OG, t. VI, p. Il, 
col. 2). 

2. Gassendi à Ptdeamts, Paris, 14 sept. 1629, OG, t. VI, pp. 26-27. 

3. Lauda, mi Gassende, Epicui-eismum meum. Sequor Virlim, qui ubique clamât 
Jloneste vivendum esse ; et, hoc duce, recte agere malo quam multa scire. Satis profecto 
est seipsumi non igAorare ; in rébus agundis Naturam et Rationem seqiii ; qiiœ vera 
Philosophia est, et ab illo olim tradita, qui, cum aliquando clarissimus esset, postea 
tanquam imp :rus lacerari cœpit... Tu faciès, quod curis solutior aliquando destinave- 
raiii... {Puteanus à Gassendi, Louvain, 5 nov. 1629, OG, t. VI, pp. 393-394). 

4. Sed imago ipsa, quam dedi, nonne loqnitur ? Sicca, severa, tristis est sapienti^e 
manu formata (Puteanus à Gassendi, Ibidem, p. 394, col. 1). 

5; Les travaux de Putè.vnus ne s'appliquèrent pas au seul Epicure. On a de lui, 
par exemple : Enchiridiiun ethicum ex Aristotele olim collectum, nitnc latine versuni. 
(Louvain, 1620). — Doctrinœ Aristotelicœ Epitome (Inédit). — Vitœ hiimanœ Bivivcm, 
Virtutum et Vîtiorum Linece notis ethicis distinctœ. Libri très ...e Platone, Aristotele 
alîisque Philosophis antiquis (Louvain, 1645). — Civilis Doctrinœ Lineœ quibus Aristo- 
telis PoUticorum Libri très primi ad perpétuas reducti Aphorismos, latine, breviter et 
diVucidereprœsentantur. Alibi rivi, hic fontes (Louvain, 1645). — Cf. Paquot, Mémoires..., 
*• Xni, pp. 373-428. — Puteanus composa un très grand nombre d'ouvrages et surtout 
d'opuscules : Paquot (Loco cit.) consacre 121 numéros à leur Bibliographie. Puteanus 
commeriça à réunir ses opuscules, mais trois volumes seulement parurent : t. I, Suada 
AÛica sive Oratiônum selectarum Syntagma, Louvain, 1615. — T. II, Amœnitatvm 
humananmi Diatribop XII..., Louvain, 1615. — T. III, Epistolarum Atticarum Promul- 
sis in Centurias très distributa, Cologne, 1616. 

6. Cf. Lettres (dans OG, t. VI) de Gassendi à : J. G. Vossius, p. 24. — D. Heixsics, 
p. 25. — Is. Beeckman, p. 26. — G. Naudé, p. 44. — Th. Campanella, p. 54. — 
Galilée, p. 92. — Louis de Valois, pp. 117 ; 118 ; 122 ; 127 ; 143 ; 156. 



n. — CARACTÈRES DE CETTE RESTAURATION 7^ 

le détourner du but : ni la difficulté, ni Tinipopularité de l'entreprise. 
Pourtant, dès l'origine, il ne se fait aucune illusion sur les critiques 
et oppositions qui l'attendent. Mais il s'en console en songeant que 
son dessein plaira peut-être à quelques natures généreuses. Si rares 
que soient les approbateurs, ils seront assez nombreux s'ils ressemblent 
au savant humaniste de Louvain ^. 

A première vue, en effet, on n'est pas médiocrement surpris de voii" 
un chanoine, prévôt de la cathédrale de Digne, prendre en main la 
défense d'un système aussi décrié que TÉpieurisme. Létonnement 
redouble quand on constate chez Gassendi un respect et une admiration 
d'Épicure, qui rappellent l'amour des Épicuriens antiques pour leur 
maître vénéré. Dans la Lettre, où il dédie à Luilher sa Vie d'Epicure, 
il parle avec complaisance des deux effigies du philosophe possédées 
par son ami : l'une est une copie de la statue qui se trouvait à Rome 
à l'entrée des jardins du palais Ludovisi et que Naudé avait envoyée 
à Gassendi ; l'autre est la reproduction d'un camée qu'Eerryk De 
Putte lui avait montré lors de son passage à Louvain. Gassendi 
rapporte, comme toute naturelle et bien due, cette inscription élo- 
gieuse que De. Putte avait composée : « Contemple, mon ami, l'âme 
dû grand homme qui respire encore dans ces traits. C'est Épicure, 
ce sont ses yeux et son visage. Contemple cette image, digne 
de ces traits, de ces mains, qui méritent enfin d'attirer tous les 
regards » ^. 

L'étomiement, causé par l'entreprise assez inattendue de Gassendi, 
diminuera si l'on tient compte de seâ déclarations préhniinakes. 
Lui-même s'est bien avisé de la surprise, pour ne pas dire le scandale, 
qu'il allait produke en voulant résister au torrent de l'opinion commu- 
nément accréditée sur Épicure (tum niti adversus torrentem receptœ 
vulgo opinionis) ^ et en composant un ouvrage qui paraît contraire 
aux bonnes mœm's et à la Rehgion (tum opus moliri, quod vider i 
noxium, tanqumn et bonis morihus et Religioni adversum, possit) *. 
Mais il ne s'émeut guère de la première objection, parce que c'est un 
fait depuis longtemps manifeste, que la multitude doit être regardée 
comme un mauvais juge en matière de vérité (non video causam subesse 
cur valde movear..., quando jampridem perspectum est quam malus 
verifatis judex censeri debeat rnultitudo) ^. Quant au chapitre des bonnes 



1. Fortôssis tamen non deerunt generosa ingénia, quibus hoc meum propositiim 
plaeeat. Quamquam vero paucissinii probent, modo tui similes sint, factum erit satis 
ahnnde.^ Gassendi à Puteanus, Varis, 14 décembre, 1629, OG, t. VI, p. 27, col. 2, vers 
la fin). 

2. Gassendi : Habes ipse jam pênes te duplicem illius [Epicuri] effigiem : alteram 
ex gemma expressam, quam, dum Lovanio facerem iter, communicavit mecum vir 
ille eximius Erycius Puteanus, quamque etiam suis in Epistulis cum hoc Eulogio evul- 
gavit : Inttiere, mi amice, et in lineis islis spirantan adhuc mentem magni Viri. Èpicurus 
est : sic oculos, sic ora ferebat. Intuere imaginera dignam istis lineis, istis inanihus et 
porrô ocvlis omnitim. Alteram ex statua, quae Romae ad ingressum est interioris Palatii 
ï.udo\-isianorum Hortorum, quam ad me misit Xaudseus noster, usus opéra Henrici 
Hovennii, in eadem familia cardinalitia pictoris (De Vita et JMoribus Epicuri, Epistol» 
Dedicatoria Francisco Luillerio, OG, t. V, p. 172). Il s'agit du cardinal Barberini. 

3--i-5. Gassexdl De Vita..., Epistola Dedicat., OG, t. V, p. 170. 



80 ARTICLE II. CHAPITRE III. GASSENDI RESTAURE l'ÉPICURISME 

mœurs, il se flatte de pouvoir facilement (evincam facile, opînor) ^ 
venger la mémoire calomniée d'Epicure et de sa secte, laquelle sur 
ce point n'a pas de rivale dans l'antiquité (Epicurmn puta maxime et 
sobriuîH et continentem exstitisse, ac Sectain nullam Philosophorum 
illius Secta fuisse sanctiorem) ^. 

Par ailleurs, Gassendi reconnaît que plusieurs opinions d'Epicure, 
notamment sur la Providence de Dieu et l'immortalité de l'âme, 
sont diamétralement opposées aux dogmes de la Religion (placita 
Epicuri quœdam e diametro cum illis) ^. Mais, est-ce qu'Aristote n'a 
pas été haï des anciens Pères de l'Église à cause de ces mêmes erreurs 
et de plusieurs autres ? Et cependant, dans la suite, on a expliqué 
publiquement les livres aristotéliciens. Pourquoi serait-il interdit 
de prendre dans Épicure ce qu'il a de bon ? Faut-il donc détruire 
le rosier, parce qu'il porte des épines mêlées aux roses ? (rosetum 
exscindere . quod spinas rosis intextas ferat) '*. Au surplus, son intention 
est bien de réfuter, avec toute la rigueur de raisonnement dont il est 
capable, les sentences épicuriennes qui contrediront tant soit peu la 
foi sacrée. l< Car, de même que, dans les questions profanes, je suis la 
raison seule (et quand Épicure ne l'écoute pas, son autorité ne pèse 
pas plus à mes yeux que celiv> de n'importe quel philosophe)..., ainsi 
en religion, je suis les Ancêtres, c'est-à-dire l'Église catholique, apos- 
tolique et romaine, dont j'ai jusqu'ici défendu et dont je défendrai 
à l'avenir les Décrets, sans qu'aucun discours de savant ou d'ignorant 
puisse jamais me séparer d'elle » ^. 

Cette solennelle déclaration, que Gassendi a d'ailleurs plus d'une 
fois renouvelée, nous rassure pleinement sur l'orthodoxie de ses inten- 
tions. Mais il reste toujours à expliquer pourquoi cet excellent cha- 
noine a été amené à se faire le champion de l'Épicurisme. Esprit 
positif, grand ami de l'expérience, surtout de l'expérience sensible, 
il éprouva comme beaucoup de savants, comme quelques philosophes ®, 
ses prédécesseurs, une véritable aversion pour l'Aristotélisme et sur- 
tout pour la physique aristotélicienne, telle que les Péripatéticiens 
d'alors l'enseignaient, faisant fi de l'observation et recourant sans cesse 
à des principes a priori pour résoudre des questions qui réclament 
des méthodes a }>osteriori et l'étude attentive des faits. Cette tournure 
intellectuelle, son goût prononcé jîour l'empirisme l'inclinèrent 
logiquement vers Épicure. iVussi Lange a-t-il eu raison d'écrire : 
« Ce ne fut ni par hasard ni par une simple manie d'opposition que 
Gassendi s'occupa de la philosophie et de la personne d'Epicure. 
Il étudiait la nature en sa qualité de physicien et d'empirique. Or déjà 
Bacon, luttant contre Aristote, avait désigné Démocrite comme le 

1-2. Gassendi, De Vita..., Loco cit., p. 171. 

.3-4. Gassendi. De Vita..., Loco cit., OG, t. V, p. 171. 

5. ... Ut in aliis rébus rationem solam audio, neque, nisi illam adniittat, magis me 
niovet Epiciirus quani qiiivis aliiis Philosophorum... ; sic in Religione Majores, hoc est 
Eeclesiam catholicain, apostolicain et romanani sequor, cujus hactenus décréta defendi 
ac porro defeudaiu, nec me ab ea ullius unquam docti aut indocti separabit oratio- 
(De Vita..., Loco cit., OG, t. V, p. 171). 

6. Cf. Bruc'ker, Historia.... t. IV, Part. I, p. 503, § i. 



III. — EPICURE ET GASSENDI 81 

plus grand philosophe de l'antiquité. Gassendi, versé dans l'histoire 
et la philosophie, avait étudié tous les systèmes philosophiques de 
l'antiquité ; il choisit, parmi tous ces systèmes, avec un jugement 
sûr, celui qui répondait le plus complètement aux tendances empi- 
riques des temps modernes. L'atomistique, empruntée ainsi par Gas- 
sendi à l'antiquité, acquit une importance durable, malgré les trans- 
formations successives qu'elle subit entre les mains des savants, 
aux âges qui suivirent » ^. 

III. — ÉPICURE ET GASSENDI 

Comme Démocrite et Épicure, Gassendi enseigne que les atomes 
sont les premiers éléments des choses ; comme eux, il admet l'exis- 
tence du vide et reconnaît aux atomes les propriétés suivantes : 
identité d'essence, solidité, impénétrabilité, indivisibihté 2. Il se 
montre original en faisant de la sohdité la racine d'où sortent les 
autres propriétés de l'être, et par là même il se sépare de Descartes 
qui. préfère l'étendue. La solidité implique le pouvoir de résister, 
l'impénétrabilité et l'indivisibilité. 

Selon Démocrite et Épicure les atomes sont, en outre, éternels, 
ingénérables, incorruptibles. — Pour Gassendi ils ont été créés par 
Dieu qui pourrait les anéantir ^. Seulement il professe, comme eux, 
qu'aucune force naturelle n'est en état de les produire ou de les dé- 
truire. 

Epicure soutient que le mou.ement est inhérent aux atomes et 
éternel comme eux. Le mouvement primitif et naturel des atomes 

1. F.-A. Lange, Histoire du Matérialisme..., trad. B. Pommerol, t. I, 3^ Part., Ch. I, 
p. 230. — Lange enrôle injustement Gass >ndi dans le camp des matérialistes, dont 
il s'est fait le sergent recruteur. « Lange exagère le matérialisme de Gassendi ». (P. Ja- 
NET et G. SÉAiLLES, Histoire de In Philosophie, IJe Partie, Ch. IX, p. 1015, Paris, 1887). 
Gassendi mérite le reproche de matérialisme en tant qu'il fait de l'âme sensitive un 
composé d'atomes. — Après a\'oir signalé le parti pris de Lange, « %vho seems to hâve been 
more anxious to hnd a materialist in Gassendi than to find out whether Gassendi 
was a materialist » (The Philosophy of Gassendi, P. IV, C. I, jj. 248). IMr. Brett réfute 
l'accusation de matérialisme portée contre Gassendi (Ibidem, pp. 248-249 ; 254-256). 
— M. Fernand Papillon, dans son étude très superficielle sur Gassendi, a écrit cette 
plu-ase regrettable : « Le hardi philosophe a beaucoup de peine à comprendre l'immatéria- 
rialité de l'âme, et sans se prononcer nettement à ce sujet, il laisse entendre qu'il lui est 
plus aisé d'en adinettre la matérialité. (Histoire de la Philosophie moderne dans ses 
rapports avec le développement des Sciences de la nature, t. I, L. I, Ch. IV, p. 83, Paris, 
1876). Or Gassendi distingue très nettement, nous le verrons, entre l'âme sensitive 
qu'il déclare matérielle, et l'âme raisonnable dont il proclame l'immatérialité. En lisant 
la plirase de M. Papillon, je me disais que, sans doute, il n'avait pas lu -Gassendi ou du 
moins ne l'avait pas compris. En effet, j'ai ensuite constaté qu'il renvoie en note à 
V Abrégé que Bernier a fait de la Philosophie de Gassendi. Mais il n'a lu Beruier qu'à la 
légère, car celui-ci, abréviateur fidèle de la doctrine de son maître sur ce point, a tout 
un chapitre intitulé : Que Ventendement est immatériel, Abréf/é..., t. VI, L. IV, Ch. I, 
pp. 342 sqq. Lyon, Edition de 1678. — Dans l'édition de 1684, à laquelle se réfère 
M. Papillon, le dit chapitre est au tome Vl, pp. 280 sqq. 

2. Gassendi, Syntigma Philosophicum : PriYSiCA, Sect. I, L. III, C. V-VIII, OG, 
t. I, pp. 256-282. 

3. Gassendi, Animadversiones..., t. I, p. 030 sqq ; 706 sqq. 

6 



82 ARTICLE II. CHAPITRE III. — GASSENDI RESTAURE L EPICURISME 

est une chute, de haut en bas, dans le vide mfini. Pour échapper au 
fatalisme, le philosophe grec attribue aux atomes le pouvoir de s'écarter 
légèrement de la ligne droite, en vertu d'une énergie interne et spon- 
tanée, par conséquent sans l'intervention d'une cause extérieure. 
C'est la déclinaison (TîapÉyxX'.a-'.;, le dinamen de Lucrèce). Epicure 
d'ailleurs n'apporte aucune preuve pour en justifier l'existence ; il y 
recourt comme à l'unique moyen d'éviter de soumettre le monde 
à une nécessité absolue. Il ne s'aperçoit pas que la décHnaison contredit 
tout son système. Car ce système est mécaniste : « Les atomes sont 
partout ailleurs représentés comme des corpuscules inertes et tous les 
phénomènes expliqués par des mouvements qui se transmettent 
passivement de proche en proche « ^. Pour Gassendi, le mouvement 
des atomes et la force interne qui le produit viennent de Dieu. Sous 
l'impulsion de sa volonté toute sage et toute puissante, les atomes 
évoluent réalisant le plan divin : Gassendi se montre finaliste déterminé 
à rencontre d'Êpicure qui rejette et la finalité et la Providence. 
Quant à la déclinaison, il la refuse aux atomes comme un pouvoir 
chimérique et, du reste, inutile dans l'économie de son système, 
puisque la motion du Créateur imprime au mouvement atomique 
la marche convenable à ses desseins. 

C'est ici surtout que s'affirme l'originalité de Gassendi. L'atomisme 
antique, se sentant incapable d'expliquer rationnellement le sens de 
l'évolution cosmique, en est réduit, une fois posée l'éternité de la 
matière atomistique, à recourir à l'hypothèse arbitraire du dinamen 
et à s'en remettre ensuite au hasard. Gassendi est persuadé au contraire 
qu'une loi interne préside au développement des choses. Mais, comme 
toute loi rationnelle suppose un esprit qui la conçoit, la formule et 
l'applique, il fut logiquement amené à faire intei'venir l'activité de 
Dieu Créateur et Providence. En même temps que Dieu octroyait 
aux atomes, à l'instant de leur création, l'existence et le mouvement, 
il les dotait du pouvoir de se diriger selon une loi interne, laissant ensuite 
les choses suivre leur cours normal. L'intervention divine n'est plus 
de mise : les combinaisons diverses, d'où résulte le monde ordonné 
où nous vivons, dérivent de cette capacité primitive que les atomes 
ont reçue de se diriger d'après la loi immanente qui constitue leur 
nature et en fait des causes harmonieusement réglées une fois pour 
tcîutes 2. On doit dire, en ce sens, « que les atomes sont la première 
cause moti*ice dans les choses physiques » '. Gassendi a vu nettement 
la nécessité d'une loi interne, c'est sa grande supériorité sur tous ses 
devanciers. Mais il n'a pas su en dégager la formule. C'est une lacune 
que combleront ses successeurs. 

La position prise par Gassendi a provoqué une objection radicale. 
A entendi'e les opposants, son appel à l'intervention d'un Dieu Créa- 

1. E. JoYATT. Epicure, ch. V, p. 104. 

2. Nous critiquerons plus bas cette quasi indépendance que Gassendi accorde aux 
atomes une fois créés et dotés de leurs propriétés. Cf. infra. Chapitre IV. p. 117. 

3. Planius ergo dici videtiu-... primani causam moventem in rébus physicis esse atomos 
(Gassendi, Syntagma philosophictim : Physica, L. I, Sect. IV, C. vii, OG, t. I, p. 336, 
-col. 1). 



ni. — EPICUKE ET GASSENDI 83 

teur et Providence dénature complètement l'atomisme antique i. 
M. Mabilleau a victorieusement, ce me semble, répondu à cette 
objection. Voici en substance sa réponse. Le mécanisme antique n'a 
pu déduire de ses principes la loi du mouvement, sans laquelle il n'v 
a pour les atomes ni groupements, ni combinaisons, ni coordination 
d'ensemble. Finalement tout se ramène au hasard. « Le monothéisme, 
qui est sm-venu, a fourni une solution de la difficulté et tiré d'embarras 
tous les atomistes futurs. Tout ce qui est resté inexpliqué a été ren- 
voyé à uft Principe supériem-... » Qua fait Gassendi i A l'éternité 
des atomes et au hasard il a substitué Faction de Dieu créant les atomes 
et imprimant une dù'ection à leurs mouvements. Cette substitution 
n'enlève rien à ce qui fait le fond de l'atomisme des Anciens. « Le sys- 
tème subsiste en son entier, étayé à sa base et com'onné au sommet 
par des hypothèses chargées d'épargner à l'esprit l'horreur de l'in- 
connu. Les atomistes ont bien été obhgés de supposer la matière anté- 
riem-e au monde et d'admettre que l'évolution cosmique suit une 
marche constante susceptible de détermination et de prévision. 
La théologie [c'est-à-dire la doctrine d'un Dieu Créateur et Providence 
associée par Gassendi à l'atomisme] ne change rien à ces conditions, 
lorsqu'elle prétend en rendre raison » ~. Or n'est-il pas manifeste que 
l'mtervention créatrice et providentielle de l'Etre souverainement 
parfait rend mieux raison de ces conditions que l'hv'pothèse épicu-- 
rienne d'atomes éternels Uvrés au hasard de leurs combinaisons ? 
^ Gassendi a eu grand tort de ne pas corriger sur un autre point 
Epicure et Lucrèce. Pour avoir soutenu, comme eux, que l'âme sen- 
sitive est matérielle, il se heurte à des difficultés insolubles et se voit 
contraint d'avouer que l'esprit ne sam-ait comprendre ^ comment 
des choses insensibles, comme les atomes, peuvent, étant mêlés 
d'une certaine façon, former une âme sensible. .Mais il se console 
en affirmant que les mêmes difficultés se rencontrent dans les autres 
systèmes *. Il y a là une illusion assez grossière. Le système sphitua- 
hste, pour ne parler que de lui, éprouve de l'embarras k rendre compte 
de la possibihté et de la nature de la sensation. L'esprit humain est 
peut-être ici en face d'un mystère impénétrable ; mais, du moins, 
la solution spirituahste n'offre pas de contradiction interne. L'opinion 
de Gassendi est. au contraire, non seulement incompréhensible, mais 

1. Dans le Dictionnaire des Sciences philosophiques, à l'article Atomisme, Ad. Franck 

prétend que Gas.sendi ( na pas peu contribué à amoindrir » l'atomisme antique. 

D'après F. Pillox (Uannte philosophique, 1891, p. 69, Paris, 1892), Gassendi n'apa.s 
été, comme on le dit sou\'ent, « le restaurateur de l'atomisme grec. » — M. Mabillkau 
juge ainsi cette appréciation : « M. Pillon n'en a compris ni le sens ni la portée [de 
l'atomisme de Gas.'sendi] ; on peut affirmer qu'il ne le connaît que de seconde ou troi- 
sième main, par un article de dictionnaire, r. (Histoire..., p. 420-421.) 

2. Cf. Mabilleau, Histoire..., pp. 405-410. Et plus loin : « L'addition du théisme n'a 
ici pour but que de donner au mouvement la loi qui lui manquait jusqu'alors... » 
(Ibidem, p. 421). 

3. Sane vero fatendum est non videri esse quamobrem s^îeremus posse rem mani- 
festam fieri, quando, aut longe falliraur, aut fugit omnino humanam solertiam... 
(Syntagma : Physka, Sect. III, Membr. II, L. VI, C. ra. t. II, pp. 346-347, col. 2-1). 

4. Gassendl Syntagma : Phyaica, Sect. III, M. II, L. VI, C. m, p. 343. 



84 ARTICLE II. CHAPITRE III. GASSEXDI RESTAURE l"ÉPICURISME 

contradictoire, car la sensation exigeant, pour se produire, l'activité 
d'un principe simple et indivisible ^ ne peut provenir d'un agrégat 
d'atomes qui est étendu et divisible. 

Le fond de la Morale gassendiste est épicurien. Elle se ramène 
en effet à ces trois points essentiels : a) Le plaisir est le primum expe- 
tibile, <( le premier désirable », le Souverain Bien. — b) Toute vertu, 
tout ce qui est utile ou honnête, ne sont désirés, ne sont des biens 
que par rapport à la volupté qu'ils procurent. — c) La félicité par 
excellence, la véritable volupté, que recherche le sage, consiste dans 
la santé du corps et la tranquillité de l'esprit, l'indolence (in dolentia, 
l'absence de la douleur) et l'ataraxie (à-Tapào-a-to, l'absence de trouble). 
Or la pratique de l'honnête, la vertu, est de toutes les choses utiles 
la plus utile, parce que seule elle peut nous donner un bonheur durable, 
exempt d'inquiétude et d'angoisse. Gassendi met les biens moraux 
au-dessus des biens physiques, les plaisirs de l'esprit au-dessus des 
plaisirs des sens, le bonheur que cause l'observation de la vertu au- 
dessus du bonheur qu'apporte la satisfaction des appétits inférieurs. 

Quand il traite des vertus en particulier, fidèle aux principes qu'il 
a mis à la ba-se de la Morale générale, Gassendi voit, dans celles mêmes 
dont la notion vulgaire implique le désintéressement, comme la piété, 
le patriotisme, l'amitié, la bienfaisance, des moyens sûrs d'arriver 
au bonheur, car, par la pratique des vertus, l'homme entretient sa 
santé corporelle et acquiert la tranquillité de l'esprit. 

Notre philosophe étant chrétien relève sans doute sa doctrine morale 
par des idées et des sentiments chrétiens ; néanmoins, malgré ces 
emprunts qui lui donnent un certain vernis, elle reste foncièrement 
épicurienne, c'est-à-dire égoïste. 

(( Son Épicurisme était d'un type élevé : l'aise et le plaisir ont leurs 
droits ; mais ils ne sont qu'une part dans la vie qui est unifiée par un 
grand but ; ils forment comme le condiment de la vie ; ce ne sont pas 
les choses dont nous vivons, mais ils se mêlent à tous nos actes comme 
un levain » ^. Cette appréciation est trop bienveillante, car « le grand 
but », que Gassendi assigne à l'homme, est rabaissé par les préoccupa- 
tions utilitaires. 



IV. — QUELQUES APPRÉCIATIONS CONTEMPORAINES 
ET ULTÉRIEURES 

Parmi les contemporains, des esprits indépendants et tournés vers 
le progrès, furent péniblement affectés de voir Gassendi se faire le 
disciple d'Épicure. Pour n'en citer qu'un exemple significatif, Tho- 

1. Cf. Pai,mieri, Inst'tutiones Philosophicie, T. II, Anthropoloyla, Thèse, II. p. 
282 sqq. Rome, 1875. 

2. His Epicureani-^m was of the lofty type : ease and pleasure hâve their rights, but 
they exist only as parts in a Hve that is unifiée! by a great f)ui'pose ; they are the condi- 
mentum vitse ; not the things on \vhich we hve, but the temper that leavens the %vhole. 
(G. S. Brett. The Philosophy..., Introduction, pp. xxxtx-xl). 



IV. — APPRÉCIATIONS CONTEMPORAINES ET ULTÉRIEURES 85 

MAS Campanella, api'ès lui avoir témoigné une grande affection et 
décerné de vifs éloges, dit à notre philosophe, vers la fin de sa lettre : 
« Je me réjouis de nouveau que vous ayez dissipé les nuages d'Aris- 
tote ; mais il me plaît moins que \'ous ayez accueilli les ténèbres d'Épi- 
cure » ^. Gassendi rassura, avec une parfaite loyauté, son illustre 
correspondai\t : « ^^ous avez paru craindre que mes Commentaires 
sur Epicure ne contiennent quelque chose qui blesse la Rehgion. 
Dieu me préserve de laisser échapper de ma plume quoi que ce soit 
en opposition avec la Religion ! Vous alléguez la Providence ; mais 
moi-même je la défends contre Epicure ; et là où il a erré je ne prends 
point sa cause en main... Etant philosophe, je ne dois rien dissimuler 
de ce qui concourt à élucider la pensée de celui que j'interprète. Mais, 
étant aussi chrétien et théologien, je dois me souvenir de ce qui con- 
vient à ce double "caractère » ^. 

Un autre contemporain de Gassendi, qui fut (( conseiller et substitut 
de M. le Procureur Général»^, Jean-François Le Grand, avait eu, 
dans un cercle d'amis, de doctes colloques où la Philosophie d'Épicure 
fut examinée. Gassendi assistait à ces discussions amicales, défendant 
Epicure attaqué par Le Grand. Celui-ci crut utile d'en faire part au 
public. De là une Dissertation latine sous forme de Lettre à Gassendi ^, 
dans laquelle, après avoir rappelé les' entretiens d'antan ^, il réfute, 
avec courtoisie mais résolution, dans un style pénible et contourné, 
les thèses épicuriennes sur V Infini, le Vide et les Atomes ^. 

Quant à la valeur des travaux de Gassendi sur Epicure, on pourra 
s'en faire une idée indirecte en lisant c^uelques témoignages empruntés 
à des époques postérieures à leur apparition. 

Un théologien protestant, Samuel Parker, archidiacre de Can- 
torbéiy, écrivait dans la seconde moitié du xvii^ siècle : « Personne 

L Gaudeo iteriim qnod nebulas Aristotelis excusseris ; sed quod Epicureas veluti 
Csecias ad te traxeris, non satis placet (Thomas Campanella à Gassendi, 7 mai 1632, 
OG, t. VI, p. 407, col. ] ). 

2. Ad Commentationes vero Epicureas quod attinet, subdubitare visus es ne quid in 
Religionem peccem. Sed absit a me ut excidat quidpiam quod pugnare cum illa posait. 
Inculcas Providentiam ; ego vero eandem adversus Epicurum tueor ; neque, si ille 
quicquam erravit, patrocinium causiB suscipio... Quippe quum Pbilosophum agani, 
dissimulare non debeo quidquid ad opinionem xït\, quem interpretor, elucidationem 
conducit ; at, quod Christianus etiam et Theologus sim, meminisse debeo quid utram- 
que personam deceat (Gassendi à Campanella, Lyon, 2 novembre 1632, OG, t. VI, 
p. 54, col. 1-2). 

3. Ces titres lui sont donnés dans l'extrait du Privilège du Roi placé en tête du 
volume cité infra, note 4. 

4. JoANNES Franciscus Gbandis, Dissertatio in Epicuream Philosophiam ad Petrum 
Gassendum, dans Dissertationes philosophicœ et criticœ, Paris, 1657. 

5. Cum hesterna die, coram lUustrissimis Viris nec-non sibi invicem charissimis 
Fratribus Errico ^lemmio et Comité Avauxiano, sermones tecum de germana Epicuri 
Philosophia conseruissem. Mi Gassende, in solitum JNIusarum nostrarimi Secessum me 
recepi ; et memoria recolens bas omnes, quibus communem Epicuri Mentem impugna- 
veram, Demonstrationes, taleis enim innueras, ut quœ tuum praecipue affecerint ani- 
mum, mittendas ad te, qui eas pri\-ato expendas, paucis hisce scriptis perstringere duxi 
necessarium (J.-Fr. Grandis, Dissertatio in Epicuream Philosophiam, Opère cit., p. 1). 

6. Cf. Dissertatio in Epicuream Philosophiam..., Opère citato, pp. 3-11 ; 11-79; 79- 
166. 



86 ARTICLE II. CHAPITRE III. — GASSENDI RESTAURE l'ÉPICURISME ' 

n'a composé une apologie d'Épicure avec plus de pénétration, d'abon- 
dance ou de bonheur que PieiTe Gassendi, véritable grand homme, 
versé, s'il en fut, en toute sorte de connaissances, dont l'érudition 
est aussi recommandable que le jugement ou la sincérité » ^. 

Un autre théologien protestant, Jean-François Buddeus, qui 
enseigna la philosophie à Halle et la théologie à léna, se- montre aussi 
très sympathique au restam'ateur du système d'Épicure : (( En même 
temps que Descartes s'efforçait de construire un nouvel édifice phi- 
losophique, la philosophie Démocrito-Épicurienne était rappelée à la 
vie par Pierre Gassendi, l'égal de Descartes par l'éclat du talent, l'em- 
portant peut-être sur lui par la science » ^. 

Jacques Brucker, l'estimable auteur de VHisloire critique de la 
Philosophie, nous apporte un témoignage beau-coup mieux autorisé 
que les précédents. Il se féhcite d'avoû* pris Gassendi comme guide 
pour raconter l'histohe d'Épicure, car pour composer ses Animadver- 
siones Gassendi a heureusement mis à contribution « toutes les res- 
sources que lui fournissaient sa fréquentation des auteurs anciens, 
sa comiaissance de la langue grecque, l'art critique et la philosophie. 
x\ussi a-t-il projeté sur toute l'histoke d'Épicure une lumière écla- 
tante » ^. C'est pourquoi Bruçker n'hésite pas à s'approprier cette 
Déclaration que Ménage a placée en tête de ses Observations sur le 
X^ Livre de Diogène Laërce : « C'est à mon instigation que ce Dixième 
Livre, qui contient la Vie d'Epicure, a été traduit en latin et débrouillé 
au moyen de Notes soignées et de Commentaires lumineux par Pierre 
Gassendi, homme très au courant de toutes les sectes, mais surtout 
de l'Épicurienne. C'est une raison pour moi d'être plus bref dans l'expo- 
sition de ce Livre. Qui donc peut avancer quelque chose sur les prin- 
cipes d'Épicure que Gassendi n'ait déjà vu ? Après lui la modestie 
commanderait de se tane, si ce très grand ami, dans son exphcation 
du texte Laërtien, ne m'avait laissé quelque chose à dire plutôt qu'il 
ne l'a omis par négligence » *. 

1. ... Nemo aiit acrius, aut uberius, aut quidem felicius ejiis [Epicuri] apologiam 
confecit quam Petrus Gassendiie, vir quidem magnus omniqiie, si qiiis alius, doctrina 
eruditus, née tamen einiditione quam aut jiidicio aut candore nobilior. (S. Ï*arkeb, 
Diajnttationes de Deo et Providentia divina, Disput. I, Sect. XII, p. 30, Londres, 1678). 

2. Eodem, quo Cartesius no\nim illud molitus est philosophise aedificium, tempore, 
Democrito-Epicuraem [sic] philœophandi rationeni iterum revocavit Petrtjs Gas- 
SENDUS, ingenii laude Cartesio nihil concedens, doctrinœ forte superior. (Johannes 
Frakcisctjs Buddeus, Isagoge historico-theologica ad Theologiani universam singulae- 
que ej-us partes, 2 vol., Leipzig, 1727. t. I, L. I, C. iv, § 29, p. 268, col. 1). — D'après 
Buddeus (Ibidem, col. 2) Wolferdits Sengxjerdus, dans sa Philosophia naturalis, 
(Leyde, 1681), De Stair, dans sa, Phy»iologia nova experimentalia, (Leyde, 1686), Fbajst- 
ciscus Bayxe, daiis ses Institutiones phyaicœ, ad usum Scholarum accomodatse [sic], 
(Toulouse, 1700), suivent en certains points Gassendi. 

3. ... Cuncta in ordinem coegit et, ad illustrandum Lihrum X Diogenis Laertii 
conversus, quicquid lectio veterum scriptorum, quicquid grascse linguse notitia, quicquid 
ars critica, qtiicquid philosophia sxippeditabat in commentarium contulit et totam 
Epicuream historiam insigni luce collustravit. (Brtjcker, Historia, t. TV, P. I, pp. 524- 
526). 

4. Decimum hune Laërtii Librum, hoc est \àtani Epicuri, mei caussa Latine vertit 
et Notis accuratis et Commentariis luculentis iUustravit Petrus Gassendus, vir omnitun 
Bectarum, Epicureœ imprimis, peritissimus. Eo brevior ero in hujus Libri expositione. 



IV. — APPRÉCIATIONS CONTEIVIPORAINES ET ULTÉRIEURES 87 

La reconstitution du système épicurien (Sijntagma Philosophiœ 
Epicuri) ne provoque pas chez Brucker une moincli'e estime que les 
Anijnadversiones : « Gassendi, dans ce travail, a exposé les opinions 
d'Épicure, a mis de l'ordre où régnait la confusion, éclaii'ci les obscu- 
rités et comblé les lacunes, en s'insprrant heureusement des principes 
du philosophe grec, avec une clarté si vive, une ordonnance si harmo- 
nieuse, une façon de traiter les questions si élégante, un style si riche 
qu'il aurait mérité le caillou d'Épicure lui-même, s'il lui eût été permis 
de le voh' » ^. 

Un autre écrivain allemand, qui s'est fait une spéciahté des « études 
épicuriennes )\ Hermaxn Usener, tout en reconnaissant une grande 
perspicacité à Gassendi, s'est montré, de nos jom'S, beaucoup moins 
enthousiaste : « Celui qui mérite d'être appelé le sauveur d'Épicure, 
Pierre Gassendi, a infhgé de très graves blessures aux opuscules 
épiciu'iens par sa traduction du Dixième Livre de Laërce éclairée de 
copieuses remarques. Beaucoup plus expert dans la physique d'Épi- 
cure que dans la langue grecque, bien que son interprétation d'un bon 
nombre de passages soit correcte et dénote beaucoup de finesse, cepen- 
dant il s'est attaqué si témérairement aux paroles d'Épicure qu'il 
semble, non pas les épuiser mais les inventer » ^. 

Quoi qu'il en soit de ces réserves sm* la A^aleiu' philologique des 
Anirnadvers iones , il est certain qu'en restaurant la philosophie d'Épi- 
cure. Gassendi a produit, comme nous le verrons ^, une impression 
plus étendue et plus pénétrante qu'on ne le croit communément. 
C'est la juste remarque d'un savant, Paul Tannery : « Descartes, 
après avoir primitivement admis le vide, rejette cette hypothèse 
dès ses premiers écrits et suppose de fait trois matières élémentaires 
distinctes. La vieille doctrine de Démocrite et d'Épicme fut au con- 
traire renouvelée par Pierre Gassendi (1592-1655), dont les ouvrages, 
pleins de, bon sens et de froide raison, aussi bien que d'une érudition 
singuhère, exercèrent une profonde influence « *. 



Quid enim de Epicuri decretis quisquam proferre possit, quod Geissendus non viderit ? 
post quem tacere modestissimum foret, nisi quaedam in textus Laèrtiani enarratione 
vir raihi aniieissimus non tam onîisisset, quam mihi reliquisset, (.<ÏGiDrus Menagitjs, 
In Diogenem Laèrtium Obsertationes et E7nendaiiones, hac Editione plnrimum auctce ; 
Ad Librum Decimum, p. 444, Amsterdam, ]fi92). 

1. In quo [Syntag}»a Philosophiœ Epicuri] tanta pei-spicnitate, tanta ordinis con- 
cinnitate, tanta tractationis elegantia et dicendi copia Epicuri placita exposuit, confuâa 
digessit ,obscura illustra\it, qufeque deticiebant ejus jîriucipiis convenienter enarravit, 
ut ipsius Epicuri calculum, si videre illi licuisset, meruisset. (Bruckeh, Historia, 
Ibidem, p. 525). 

2. His pibelli Epiciirei] gravissima idem inflixit volnera, cjuem merito dixeris sospi- 
tatoirem Epicuri, Petrtts Gassendus decimo libre La^rtii cuni versione édite et animad- 
versionibus eopiosis inlustrato (Lugduni, 1649). Qui ut erat physices Epicureap miJto 
quam semionis graeci peritior, etiamsi haud pauca multo cum acumine recte intellexit, 
tamen ea temeritate in verba Epicuri grassatais est, ut ea non purgare sed fingere Jpee 
videatur (Hermaxx Usexer, Epicurea, Praefat., p. xvu, Leipizg, 1887). 

3. Cf. Chapitre VII. 

4. P. Tanx-ery, Les Sciences en Etirope (1599-1648), dans Histoire générale, sous la 
direction de E. La visse et A. Rambacd, t. V, Ch. XI, p. 457, Paris, 1896. 



CHAPITRE IV 

Le Syntagma 'philosophicum. 
INTRODUCTION 



« La Philosophie est l'amour, le zèle et l'exercice de la Sagesse. Or la 
Sagesse est la disposition de l'âme à connaître correctement les choses 
et à agir avec droiture dans la vie. D'où il suit que la Philosophie 
comprend deux parties : l'une s'occupe de la vérité ; l'autre de l'hon- 
nêteté. On peut appeler la première, selon la coutume, Philosophie 
2)hysique ou naturelle ; elle recherche la vérité dans toute la nature 
ou universalité des choses ; la seconde, Ethique ou Morale ; elle s'ef- 
force de faire pénétrer l'honnêteté dans les mœurs des hommes » ^. 
Toutes deux prises ensemble constituent la Sagesse ou vertu, puis- 
qu'elles perfectionnent et l'intelligence et la volonté ; par elles l'homme 
atteint le maximum de félicité que les forces de la nature puissent 
atteindre ^. La Logique leur sert naturellement de Préface, puisqu'elle 
est la science qui indique le chemin à suivre pour arriver au vrai. 

De là trois grandes divisions dans le Syntagma philosophicum : 
Logique, Physique, Éthique. Selon l'usage des Scolastiques, Gas- 
sendi donne à la Physique un objet très étendu : « C'est la science qui 
contemple la natm"e des choses » (Scientia naturœ rerum contempla- 
trix) ^. Elle les considère dans leur ensemble et isolément, cherchant 
à déterminer, autant qu'il est possible, leurs principes constitutifs, 
leurs causes productrices, leurs fins, leurs forces, leurs propriétés, 
leurs actions et leurs effets ^. Sous ce terme général de Physique 
sont donc englobées des sciences nombreuses et diverses : Métaphy- 
sique, Théodicée, Astronomie, Cosmologie, Psychologie. Aussi cette 
seconde Partie occupe-t-elle presque toute la place dans la Philoso- 
phie de Gassendi. 'UEthique, très peu développée, est la science pra- 
tique qui détermine la règle des actions : ad recte agendum, in vita ^. 

1. Philosophia est amor, studium et exercitatio Sapientise. Sapientia autem nihil 
aliud est quam diepositio animi ad recte sentiendum de rébus et recte agendum in vita. 
Ex hoc intérim esse duœ Philosophiae partes videntur, quarum altéra circa veritatem, 
circa honestatem altéra occupetur. Illam dicere physicam sive naturalem, ut moris est, 
licet ; quando veritatem scrutatur in iis omnibus, quse sunt in natura seu universitate 
rerum ; istam ethicmp seu moralem quando satagit in hominum mores honestatem indu- 
cere. (Syntagtna philosophicum, Lib. proœmial., OG, t. I, p. 1, col. 1). Le Syntagma 
philosophicu?n remplit les deux premiers volumes des OG. 

2. Syntagma, Ibidem, t. I, p. 1, col. 1-2. 

3-4. Syntagma : Part. II : Physica, Proœm., t. I, p. 125, c. 2. 
5. Syntagma : Lib. proœmial., C. I, t. I, p. 1, c. I. 



INTRODUCTION 8& 

L'historien, qui veut faire la s^^lthè,'«e des doctrines d'un philosophe, 
est souvent réduit à en coordonner les idées éparses en divers ouvrages. 
Gassendi nous a épargné cette besogne, toujours assez hasardeuse, 
en composant lui-même un résumé de sa Philosophie. Sans doute, 
il est impossible de donner ici une analyse détaillée d'une œuvre qui 
comprend deux volumes in-folio, contenant au total plus de 1.600 pages 
en double colonne. Nous viserons du moins à faire ressortir les côtés 
les plus personnels et les plus caractéristiques qui donnent à la Phi- 
losophie gassendiste une physionomie spéciale, laissant dans l'ombre 
ce qu'elle a de commun avec la Philosophie traditioniielle. Mais, 
avant d'en venir aux questions particuhères, il convient de mettre, 
sous les yeux du lecteur, une vue d'ensemble. Nous l'emprunterons 
à C4assendi lui-même. 



PREMIÈRE PARTIE. — LOGIQUE. 

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE 

L. I. — Origine et Variété de la Logique. 
L. II. — Fin de la Logique. 

INSTITUTION LOGIQUE 

Sections I. — De la simple Imagination des choses. 

— II. — De la Proposition. 

— III. — Du Svllogisme. 

— IV. — De la Méthode. 



Ile PARTIE. — PHYSIQUE. 

SECTION -I. — DES CHOSES DE LA NATURE EN GÉNÉRAL : 

Livres. I. — De l'Univers et du Monde ou de la Nature des choses. 

— IL — Du Lieu et du Temps, ou de l'Espace et de la Durée 

des choses. 

— III. — Du Principe matériel ou de la Matière première des 

choses. 

— IV. — Du Principe efficient ou des Causes des choses. 

— y. — Du Mouvement et du Changement des choses. 

— VI. — Des Qualités des <"hoses. 

— VIL — De la Génération et de la Corruption des choses. 

SECTION II. — DES CHOSES CÉLESTES : 

Li\-res. I. — De la Substance du Ciel et des Astres. 

— IL — De la Variété, Position et Grandeur des Astres. 



90 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

- — III. — Des Mouvements des Astres, 

— IV. — De la Lumière des Astres. 

— V. — Des Comètes et des Astres nouveaux. 

— VI. — Des Effets produits par les Astres. 



SECTION III. — DES CHOSES TERRESTRES î 

§ I. — ÊTRES INANIMÉS : 

Livres I. ' — Du Globe terrestre. 

. — IL — De ce qu'on nomme vulgairement Météores. 

— III. — Des Pierres et des Métaux. 

— IV. — Des Plantes. 

§ II. — ÊTRES VIVANTS OU ANIMAUX : 

Livres I. — De la Variété des Animaux. 

— IL — Des Parties des Animaux. 

— III. — De l'Ame. 

IV. — De la Génération des Animaux. 

— V. — De la Nutrition et de la Respiration des Animaux. 
. — VI. — Du Sens en général. 

— VIL — Des Sens en particulier. 

— VIIL - — De la Phantaisie ou Imagination. 

— IX. — De l'Intelligence ou Esprit. 

— X. — De l'Appétit et des Affections de l'Ame. 

— XL — De la Force motrice et des Motions chez les Animaux. 

— XII. — Du tempérament et de la Santé des Animaux. 

— XIII. — De la Vie et de la Mort des Animaux. 

— XIV. — De l'Immortalité des Ames. 

me PARTIE. — ÉTHIQUE * ' . 

Livres I. — De la Félicité. 

— IL — Des Vertus. 

— III. — De la Liberté, de la Fortune, du Destin et de la Divi- 

nation. 

PREMIÈRE PARTIE. — LOGIQUE. 

I. — QUESTION PRÉLIMINAIRE : DE LA CERTITUDE 

Dans le Chapitre préhminaire, Gassendi aborde le délicat problème 
de la certitude : Existe-t-il un critérium qui nous permette de distin- 
guer sûrement la vérité de l'erreur ? 

Parmi les choses que l'homme désii'e naturellement connaître, les 



I. — LOGIQUE : 10 DE LA CERTITUDE , 91 

unes sont manifestes, vg. : il fait jour ; les autres ne le sont pas. Les 
choses cachées pour nous peuvent letre de trois manières. Ou bien elles 
sont absolument cachées (penitus occultœ) : vg. les étoiles sont-elles 
en nombre pair ou impair ? Ou bien elles sont cachées de leur nature 
(occultœ natura), mais peuvent être révélées par quelque intermédiah'e: 
vg. la sueur atteste l'existence des pores de la peau. Ou enfin elles sont 
cachées pour un temps (occultœ ad tempus) à cause d'un obstacle 
interposé. L'obstacle enlevé, elles sont naturellement évidentes. 
La discussion ne porte pas sur les choses absolument cachées, mais seu- 
lement sur les deux autres cas ^. 

Pour découvi'ir la vérité accessible mais cachée, nous avons besoin 
d'un instrument qui serve à discerner ( instrumentum ad judicandum) -, 
et cet instrument est appelé par les C4recs un critérium. 

Selon les Sceptiques, l'esprit atteint les apparences, mais ne peut 
saisir ce que sont les choses en elles-mêmes ; il n'y a donc pas pour eux 
de critérium ^. D'après les Dogmatiques, au contraire, la vérité des 
choses est accessible en elle-même ^. Gassendi reproche à ces derniers 
d'exagérer la puissance de l'esprit humain et d'avoir la prétention 
de tout savoir. Il nous est aussi impossible de pénétrer tous les secrets 
de la nature, que de voler à l'instar des oiseaux ou de maintenir 
la vie dans sa fleur (aut avium instar volare, aut sistere florem œtatis) ^. 

Gassendi suivra une voie intermédiaire (média quœdam via) entre 
pouvok tout connaître et ne pouvoir rien connaître. « Nous estimons 
comme un gain considérable, s'il nous est donné, malgré la grande fai- 
blesse de nos forces, d'attemdre à un point élevé, d"où nous puissions 
contempler, non pas la vérité tout entière et comme son corps, mais 
une faible image d'elle-même ou plutôt son ombre » '^. 

Qui peut sérieusement douter que quelque chose existe ? Le pré- 
tendre avec Gorgias est un pur sophisme. « Car, certes, si rien n'exis- 
tait, il ne lui viendrait pas à Tesprit d'en douter; et si lui-même n'était 
quelque chose, il ne raisonnerait pas ainsi » '^. Les Sceptiques, d'ail- 
leurs, conviennent eux-mêmes que nous connaissons les apparences 
ou phénomènes. Mais nous pouvons en outre connaître quelque chose 
de la réalité cachée et, pour en juger, un critérium nous est donné *. 

Les signes (Tîxar.p'la), qui nous font connaître les choses non appa- 
rentes, sont iiulicateurs (svos'-x.T'.xà) ou avertisseurs ('j-ouvca-T'.xà). 

1-2. Syntagma : Logica, C. proœm.. L, II, C. I, pp. 68-69, c. 2-1. 

3. Syntagma : Logica, C. proœni., L. II, C. II-III, pp. 69-76. 

4. Syntagma : LooiCA, C. proœm., L. II, C. IV, 1. 1, pp. 76-79. 

5. Syntagma : Logica C. proœm., L. II, C. V, 1. 1, p. 79, c. 2. 

6. Existimamus videlicet magno esse deputandum lucro, si in liac tanta vùiiun 
imbecillitate eo possimus assurgei-e, unde non ipsam quidem (.seii vcritatis quasi corpus) 
eed vel teniiem quandam ipsius imaginera, sive potius umbram intueri possimue. 
(Syntagma : Logica, C. proœm., L. III, C. V, t. I, p. 79, c. 2). 

7. Certe, nisi aliqtiid foret, non veniret illi [Gorgias] in nientem inficiari aJiquid esse ; 
et, nisi ipse aliqnid esset, non ita ratiocinaretur (Syntagma : Logica, C. proœm., L. II, 
C. V, t. I, p. 80, c. 1). 

8. Quod autem pleraque ex iis, qua; controvertunt Sceptici, reipsa sciri valeanf, 
fiicque et possit veritas aliqua innotescere et ci-iterium ad hoc dijndicandum detur, id 
pervidendum paucis jam est. (Syntagma : Logica. C. proœm., L. Il, C. V, t. I, p. 80, 
c. 1). 



92 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

Les signes indicateurs n'ont pas été perçus avec la chose cachée 
et ne la manifestent pas elle-même ; mais ils sont tels que, si la choss 
signifiée n'existait pas, ils n'existeraient pas non plus ; d'où il suit que, 
le signe étant, la chose signifiée est nécessairement. Exemples : la 
sueur par rappoit aux pores de la peau, l'action vitale par rapport 
à l'âme, le mouvement par rapport au vide (du moins selon Épicure). 

Les signes avertisseurs, au contraire, ont été perçus constamment 
unis à une chose manifeste ; aussi, quand la chose se trouve accidentel- 
lement cachée, ils la rappellent. Telle est la fumée par rapport au feu. 
La valeur, au moins pour la vie pratique, des signes avertisseurs 
n'étant pas contestée par les sceptiques, la controverse porte sur les 
signes indicateurs ^. 

Pour percevoir et interpréter les signes indicateurs, un double cri- 
térium est nécessaire : d'abord, les sens qui font connaître le signe sen- 
sible ; ensuite l'intelligence, qui, par le raisonnement, nous fait con- 
naître la chose cachée elle-même ". Quelle est la valeur de ce double 
critérium ? 

Les sens sans doute peuvent être quelquefois une occasion d'erreur -^ 
mais l'intelligence est capable d'amender la perception, et, une fois 
que le signe sensible a été amendé, elle peut raisonner sur la chose 
cachée et porter un jugement certain ^. 

L'expérience prouve en effet que l'esprit a la capacité d'accomphr 
ce déhcat travail. Car les savants, grâce au raisonnement, avaient^ 
par exemple, affirmé l'existence des pores de la peau, avant que le 
microscope les eût révélés. Démocrite, sans l'aide du télescope, avait 
déduit de la blancheur ténue de la voie lactée qu'elle était composée 
d'une multitude innombrable de petites étoiles *, 

Mais les Sceptiques nient la valeur du raisonnement, sous prétexte 
que les principes qui le fondent ne sont pas certains. Car ces principes 
n'ont de valeur que s'ils ont été démontrés préalablement par des 
principes antécédents, ceux-ci par d'autres, et ainsi indéfiniment, 
sans qu'on puisse arriver à un fondement solidement établi. Gassendi 
répond aux Sceptiques que certaines propositions générales, comme les 

1. Syntagma : Logica, C. proœm., L. II, C. V, t. I, p. 81, c. 1-2. 

2. Unde et fit ut duplex in nobis possit distingiii critérium : unum, quo percipimus 
signum, videlicet sensus ; a,lterum. quo ipsani rem latentem ratiocinando intelligimus, 
mens nempe, intellectus seu ratio (Synfygma : Logica, C. i^rooém., L. II, C. V, t. I, 
p. 81, c. 2). 

3. Quippe et tametei admittatm* sensum interdum esse fallacem sicque esse posse 
signum non tutum, attamen quse sensu est superior ratio, sensus perceptionem emendare 
sic potest, ut signum ab eo nisi emendatum non accipiat, ac tum demum ratiocinetur 
sive de re judicium ferat. (Syntagma : Logica, C. proœm., L. II, C. V, t. I, p. 81, c. 2. 
Cf. Ibidem, p. 85, c. 1). — Ailleurs Gassendi remarque justement que l'erreur jDropre- 
ment dite n'est pas dans le sens qui ne rapporte que ce qui api^araît, mais dans l'in- 
telligence qui formule une opinion : Agnosco proinde sensuin non errare, cujus est aola 
apparentia, sed mentetn, cujus est opinio. Gassendi, De apparente Magnitudine Solis 
hutnilis et sublimis Epistolœ quatuor, Epistola IV, J. Capellanio, § xv^, p. 191, Paris, 
1642. Un peu plus haut il dit encore : Hinc multiplex quidem fallacia circa objecta 
sensuum, ac potissimum visus ; at, si falsitas consequatur, non culpa est sensus, sed 
solius mentis. — On trouvera aussi ces passages dans OG., t. III, p. 472, col. 1 et col. 2. 

4. Syntagma : Logica. C. proœm., L. II, C. V, 1. 1, p. 82. col. 1. 



I. — LOGIQUE : 2» PROPREMENT DITE 93 

axiomes sur lesquels s'appuient les démonstrations mathématiques, 
sont si évidentes par elles-mêmes qu'elles n'ont pas besoin d'être 
prouvées ^. 

II. — LOGIQUE PROPREMENT DITE 

La Logique est l'art de bien penser (Ars hene cogitaîidi). Cet art se 
ramène à quatre opérations : Bien imaginer (Bene imaginari). — Bien 
proposer (Bone proponere). — - Bien conclure (Bene coUigere). — Bien 
ordonner (Bene ordinare) ^. Conséquemment Gassendi divise la Logique 
en quatre Parties : De la simple Imagination des choses. — De la Pro- 
position. — Du Syllogisme. — De la Méthode. Cette division a été 
adoptée depuis par Port-Royal ^ et beaucoup d'autres Logiciens 
postérieurs. 

Notre philosophe reconnaît que ley règles de la Logique sont pré- 
cieuses pour bien dh-iger l'esprit dans la recherche de la vérité *. 
Mais, en homme pratique et ennemi des subtiHtés péripatéticiennes, 
il a réduit l'ancienne Logique aux proportions modestes d'un traité 
court et substantiel. Les superfluités en seront bannies ; on y suppléera 
aux déficits des cours antérieurs ; enfin une sélection sévère en éli- 
minera les préceptes qui ne sont pas utiles. Entreprise ardue, qui ne 
peut sembler facile qu'à des gens inexpérimentés ^. Il utilisera les 
travaux de ses devanciers : les Éléates. les Mégariques, Platon, Aris- 
tote, les Stoïciens, Épicure, Raymond Lulle, Ramus, Bacon et Des- 
cartes, dont il résume, dans un chapitre préhminaire, les théories 
logiques avec une clarté servie par une grande érudition *". 

Toute la Logique de Gassendi est formulée en Règles (Canones) 
brèves. C'est une sorte de Canonique, imitée de celle d'Épicure ^ 
et enrichie des découvertes faites par les anciens et les modernes. 
Car notre logicien fait profession ouverte d'éclectisme : loin d'être 
inféodé à aucune secte philosophique, il rend à toutes l'honneur 
qu'elles lui semblent mériter ^. 

1. Syntagma : Logica, C. proœm., L. II, C. V, t. I. p. 8fi, c. I. 

2. Syntagma : Logica, C. proœm., t. I, pp. 32 et 33. — Gassendi a tort d'appeler la 
première opération de l'esprit : Bene imaginari. Elle forme les concepts et doit s'ap- 
peler conception ou appréhension. 

3. Voici la divisioi de Port-Ro al : Réflexions sur les idées. — Ré fle.vions sur les juge- 
ments. — Dîi raisonnement. — De la Méthode. 

4. Syntagma : Logica, C. proœm., L. II, C. VI, t. I, p. 86-90. 

5. Cum siibinde vero consentaneum sit seligere ex omnibus quicquid prn?sertim utile 
est, ac simul, si quid deficiat, supplere, si qiiid siiperfluat, rescindere ; opus est sane 
magis arduum, quam videri inexperto possit. (Syntagma : Logica, C. proœm., L. II, 
C. VI, T. I, p. 90, c. 2). 

6. Syntagma : Logica, C. proœm., L. I, C. II-XI, t. I, pp. 38-60. 

7. Voici comment Gassendi caractérise la Canonique d'Epicure : Inniii jam ante 
Epicurum, cum repudiaret Dialecticam seu artem illam disputatricem, substituisse 
Canonicam continentem canones dijudicandîe veritatis. (Lettre au Prince LoUis de 
Valois, Parisiis, 3 kal. Julii 1642, O. G., t. VI, p. 144, col. 1). 

8. Id satis erit quod Logicam, quia ars quaedam sit. explicemus per canones regulasve 
argumento congruas ; quanquam et in ipsis tradendis non Epicuri modo, sed aliorum 
etiam habituri rationem simus. Occasione hac intérim insinuo (quod et nunquam non 



94 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHIGUM 



10 __ De la simple imagination des choses ou de l'idée i 

Les idées sont singulières ou générales. Les unes et les autres sont 
vraies, quand elles sont conformes à leur objet ; fausses, dans le cas 
contraire. Une idée singulière est (C d'autant plus parfaite qu'elle 
représente un plus grand nombre de parties et de propriétés de- la 
chose )) ^ .qu'elle reproduit. Une idée générale est « d'autant plus par- 
faite qu'elle est plus complète et représente plus purement ce en quoi 
les choses singulières conviennent » ^. 

Pour se prémunir contre les idées fausses, il faut surveiller la source 
d'où elles sortent. Celles qui viennent de l'expérience sensible doivent 
être soigneusement contrôlées, à cause des illusions dont la percep- 
tion des sens est l'occasion fréquente : une tour, réellement carrée, 
vue de loin paraît ronde. Pour cela il faut recourir à des expériences 
nouvelles et ne rien affirmer, selon le précepte d'Épicure, que quand, 
tout ayant été pesé, aucune contradiction légitime n'est plus pos- 
sible *. Approchons-nous de la tour poiu^ nous assurer de sa forme 
véritable. 

Le tempérament, les passions, la coutume, les préjugés faussent 
facilement les idées. Pour se préserver de leur influence troublante, 
il faut acquérir une grande liberté d'esprit et n'avoir d'autre souci 
que celui de la vérité ^. 

Lorsque nos connaissances sont fondées sur l'autorité des autres, 
il ne faut pas accepter leur témoignage à la légère. Mais, avant d'y 
adhérer, on doit se rendre compte et dé leur perspicacité et de leur 
véracité. C'est l'excellent conseil d'Épicharme : Nervos et artus sapien- 
tiœ, nihil temere credere ^. 

Il importe enfin de se tenir en garde contre les termes ambigus et 
les locutions figurées '. ' 

§ 2. — - De la Proposition 8. 

Gassendi s'attache principalement à donner des règles pour recon- 
naître les propositions vraies, fausses ou probables. En dernière ana- 
lyse on doit, comme pour les idées, s'en rapporter à l'évidence des 
sens et de la raison. C'est pourquoi il ne faut affirmer ou nier la conve- 
nance ou la disconvenance entre le sujet et l'attribut, que lorsque 
tout doute est impossible. 

Notre logicien termine cette seconde Partie en dressant une longue 
liste de propositions logiques qui peuvent servir dans les recherches 

contes'atus sum) uulli me sectîe nomen dare, qui omnibus honorem habeo, et nunc 
liane, nunc illam, si quid habere prss cseteris probabile videatur, sequor. (Syntagma^ 
Libro proœmiali, C. IX, t. I, p. 29, c. 2). 

]. 'Syntagma : Logica, C. proœm., Parte 1. 1. I, pp. 92-99. 

2-3. Syntagma : Logica, P. I, Canonibus VII et VIII, t. I, p. 95, c. 1-2. 

4-5. Syntagma : Logica, P. I, Can. XI et XI. t. I, p. 96, c. 1-2. 

H-7. Syntagma : Logica. P. I, Can. XIII et XIV, t. I, pp. 96-97, c. 2-1. 

8. Syntagma : Logica, P. II, t. I, pp. 99-106. 



I. — LOGIQUE : 2° PROPREMENT DITE 95 

et les argumentations. Chaque lieu d'où l'on tire les arguments : le 
genre, V espèce, le jyropre, la définition, le tout, la partie, etc., fournit 
chacun une maxime à laquelle l'argument emprunte sa force probante 
(cuique loco sno est aliqua maxirna, ex qua sinon rohur argumeïUum 
accipiat) ^. 

§ 3. — Du SyUogisme. 

C'est ici surtout que GaSvsendi s'est efforcé de simplifier l'ancienne 
Logique et de s'en tenir au strict nécessaire, laissant de côté tout c& 
qui lui paraît superfluité ou pure curiosité. Ainsi, il ramène les trois 
figures aristotéliciennes à deux : l'une « liée ou conjointe et affirma- 
tive », c'est-à-dire dont les ternies se conviennent ; l'autre " déliée 
ou disjointe et négative », c'est-à-dii'e dont les termes se repoussent -. 
Ainsi encore, il réduit à six les dix-neuf modes concluants d'Aristote : 
trois pour chaque figure ^. 

Comme la découverte du moyen terme présente quelque difficulté, 
Gassendi, pour la faciliter, énumère différents lieux, d'où l'on peut 
tirer le moyen terme soit pour le syllogisme démonstratif *, soit pour 
le syllogisme vraisemblable ou persuasif ^. 

§ 4. — De la Méthode «. 

La Méthode est « un ordre et une direction imposés à nos pensées 
en vue. soit de rechercher et de découvrir avec sagacité, soit d'exami- 
ner et de juger avec habileté ce qui a été découvert, soit enfin de disposer 
convenablement ce qui a été découvert et jugé, de telle sorte qu'on 
puisse l'enseigner aux autres » ". De là trois espèces de méthode : la 
première, d'invention ; la seconde, de jugement ou d'e.ï«mew ; la troi- 
sième, de doctrine ou d'enseignement. 

La Méthode d'invention sert à trouver le moyen terme qui peimettra 
d'affirmer ou de nier la connexion entre un sujet et un attribut. Dans 
cette chasse au moven terme, l'esprit a besoin d'un flair délicat pour 
en '< subodorer » la trace, soit du côté du sujet, soit du côté de l'attribut, 
comme le hmier suit le gibier à la piste ^. Il peut, dans cette recherche, 
procéder par analyse ou résolution, en partant du sujet, ou bien par 

1. Syntagma : Logica, P. II, Can. XVI, t. I, pp. 104-106. 

2. Syntagma : Logica, P. III. Can. II. III et IV, t. I, pp. 108-109. 

3. Syviagma : Logica, P. III, Can. V-VIIl, t. I. pp. 109-112. 

4-5. Syntagma : Logica, P. III, Can. XVII et XIX, t. I, pp. 117 et 118-119. 

6. Syntagyna : Logica. P. IV, t. I, pp. 120-124. 

7. ... Videntur posse cogitationes certa ratione ordinari, procedere ac dirigi, aut ad 
disquirendum inveniendumque sagaciter ; aut ad examinandnm judicandumqiie 
solerter id qiiod inventuni fuerit ; aut ad digerendum apposite quicquid inventum et 
judicatuin fuerit, ut aliu.s doceri idem possit. (Syntagma : Logica, P. IV, t. I, p. 120). 

8. Quamobrem, ut caiiis, nisi ferain videat, eju.s vestigium arripit subodorandoquo 
sectatiir, quo\Ksque fwani detegat ; ita. nisi médium prima spocie occurrat, arripiendum 
quidpiam, seu ex parte subjecti, sou ex parte attributi, est, quod sit quasi vestigium,^ 
cujus ductu eo perveniatur ut detegatiu- mediimi... (Syntagma : Logica, P. IV, Can. 
I, t. I, p. 120, c. 2). 



96 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

synthèse ou composition, en partant de l'attribut. Pour établii", par 
exemple, une généalogie, on peut suivre l'une et l'autre voie. Gassendi 
explique aussi en quoi consiste l'analyse et la synthèse des géomètres ^ 

La Méthode de Jugement sert à examiner la valeur des résultats 
obtenus par l'analyse et la synthèse. A l'imitation du mathématicien, 
qui fait la preuve de l'addition par la soustraction et celle de la sous- 
traction par l'addition, il faut contrôler l'un par l'autre les procédés 
employés, c'est-à-dire parcourir le même chemin, mais en sens inverse. 
Si l'on a découvert le moyen terme en usant de la synthèse, qu'on 
recoure ensuite à l'analyse, et réciproquement. Cette Méthode est 
apphcable à tout ce qui est composé de plusieurs parties. Ainsi, après 
avoir démonté tous les rouages d'une horloge, on les rassemble et 
rajuste pour reconstituer l'horloge '^. 

Ici encore Gassendi recommande de faire usage, avant de porter 
un jugement, du double critérium des sens et de la raison. S'agit-il 
de choses qui tombent sous l'expérience ? C'est le témoignage des 
sens qu'il faut consulter et c'est à leur évidence qu'on doit s'en rap- 
porter, après avoir écarté l'obstacle qui peut l'offusquer. L'obstacle 
sera, par exemple, la distance qui fait paraître petit un objet grand. 
S'agit-il de choses que seule la raison est capable de percevoir ? C'est 
à la lumière' de la raison qu'on doit s'en rapporter. Mais que faire, 
si les sens et la raison se contredisent ? Ai'istote déclare excellemment 
que le conflit doit être tranché par l'expérience. Les anciens avaient 
cru démontrer par le raisonnement l'impossibilité des Antipodes. 
Leur raisonnement a croulé le jour où des vo^^ageurs en ont constaté 
de visu l'existence ^. 

La Méthode d''Enseigneme7it sert à transmettre aux autres la vérité 
qu'on a découverte ou qu'on a apprise. Qu'il soit question de vérité 
spéculative ou pratique, de science ou d'art, cette méthode consiste 
à commencer par suivre la voie résolutive ou analytique et à continuer 
en employant la synthèse ou composition. Ainsi, celui qui veut ensei- 
gner l'art de bâtir, expliquera d'abord de quelles parties une maison 
se compose, avec quels matériaux on la construit, où l'on peut trouver 
ces matériaux, etc. Ensuite il fera voir comment on les rassemble et 
dispose en vue de former ce tout qui s'appelle une maison. Il est clak* 
qu'on doit procéder de la même manière pour l'enseignement des 
sciences *. 

A cette règle fondamentale, Gassendi ajoute neuf règles accessoires 
pleines de bon sens et de sagesse. On sent qu'il Tes avait pratiquées 
lui-même et en avait tiré profit ^. 



1. Syntagma Logica, P. IV, Can. II, t. I, p. 121, c. 1-2. 

2. Syntagma : Logica, P. IV, Can. III, t. I, pp. 121-122. • 

3. Syntagma : Logica, P. IV, Can. IV, t. I, p. 122. 

4. Syntagma : Logica, P. IV, Can. V, t. I, pp. 122-123. 

5. Syntagma : Logica, P. IV, Can. VI-XIV, t. I, pp. 123-124. 



II. — PHYSIQUE : 1° ESPACE ET TEIVIPS 97 



DEUXIÈME PARTIE. — PHYSIQUE. 

Ici, plus encore que pour la Logique (car la matière est infinie), 
on se bornera à relater les opinions et les doctrines C£ui impriment 
à la philosophie gassendiste un cachet spécial. 

§ I. — DE L ESPACE ET DU TEMPS i 

A. — DE L'ESPACE 

Quand on cherche à se figurer l'univers, il nous apparaît situé 
dans un espace immense qui le contient et l'enveloppe de toute part. 
L'espace est conçu comme nécessaire, immense, immobile et incorporel. 
Tels sont ses caractères ^. Quelle est sa nature ? L'espace n'est ni 
une substance, ni le mode d'une substance, ni une simple conception 
de l'esprit, ni une fiction Imaginative telle qu'un centaure. L'espace 
est « une chose à sa manière » ; c'est avant tout « une capacité de rece- 
voir les êtres )>. Il faut donc élargir l'ancienne division aristotélique 
qui ramène toutes choses à deux catégories : la Substance et V Accident ; 
il faut y ajouter y le'Lieu, dans lequel toutes les substances et tous les 
accidents sont », et k le Temps, dans lequel toutes les substances et 
accidents durent » ^. 

Les difficultés soulevées à propos du Lieu s'évanouissent *, si Ton 
admet que le lieu n'est pas autre chose que l'espace décrit ci-dessus. 
C'est pourquoi Ton peut remplacer la définition du heu donnée par 
Aristote : x La surface, première du corps ambiant », par cette autre 
meilleure : « C'est la portion d'espace qu'occupe une chose )>. De même, 
on comprend pourquoi l'on affirme que les corps changent de lieu, 
que le heu est immobile et commensurable au corps qui l'occupe. 
On comprend encore pourquoi des êtres incorporels, comme Dieu et 
les anges, sont dits quelquefois être dans un lieu ; pourquoi Ton peut 
définir, après Aristote. le vide : un heu sans corps. C'est que le heu 
n'est point partie intégrante de l'objet lui-même ou l'une de ses modi- 
fications ; il n'est autre chose que l'espace même, qui est appelée vide 
quand il est privé de corps, et lieu, quand il est occupé par un corps ^. 

1. Syntagma : Physica, Seet. I, L. II, t. I, pp. 179-228. 

2. Syntagma : Physica, Sect. I, L. II, C. I, t. I, p. 183, c. 1-2. 

3. Unde et efficitur ut Eus généralissime acceptum non adaequate dividatur in 
Subetantiam et Accidens ; sed adjici Locus et Tempus, iit duo qusedani niembra di\'i- 
sioni debeant, velut si quis dicat : Omne ens aut esse Substafitiam, aut Accidens, aut 
Locuni, in quo onines substantiae omniaque accidentia sint ; aut Tempus in que omnes 
Bubstantiae omniaque accidentia durent. (Syntagma : Physica, Sect. I, L. II, C. I, t. I, 
p. 182, c. 1). 

4. Syntagma : Physica, Sect. I, L. II, C. VI, T. I, pp. 217-218. 

5. CXim p jrro, ex alibi dictis (Physica, Sect. I, L. II, C. VI) videatur locus nihil esse 
aliud quam spatiiun. qnod si occupatum quidem a corpore sit, dicatur plénum ; si 
inoccupatum, dicatur iuane. (Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. IV, t. I, p. 304, 
c. 1). 



88 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

Gassendi est allé au-devant d'une grave difficulté que suggère 
inévitablement cette théorie de l'espace. D'une part, « de la descrip- 
tion donnée ici de l'espace, on déduit qu'il est et incréé et indépendant 
de Dieu ; d'autre part, on a dit qu'il était quelque chose ; il semble 
donc suivre de là que Dieu n'est point l'auteur de toutes choses » i. 
Voici comment il répond à ce « scrupule » : « Par espace et dimensions 
spatiales, il conste que nous n'entendons pas autre chose que ce que 
l'on nomme vulgairement les espaces imaginaires, dont la plupart 
des Docteurs sacrés admettent l'existence au delà du monde » 2. 
Or il n'y a pas « d'inconvénient à nommer ces espaces incréés et indé- 
pendants de Dieu, parce qu'ils ne sont rien de positif, c'est-à-dù*e 
qu'ils ne sont ni substance, ni accident, termes qui comprennent tout 
ce qui a été créé par Dieu « ^. Gassendi a beau dire que l'espace n'est 
pas quelque chose de positif, ne peut ni agir, ni pâtir, qu'il laisse seule- 
ment tout le reste le traverser ou l'occuper *, cependant, il affirme 
aussi qu'il est quelque chose de réel ^. Toute cette doctrine est obscure 
et équivoque. Si l'espace est quelque chose et s'il est en même temps 
incréé et indépendant, on ne voit pas comment il n'est pas Dieu 
ou son attribut, l'immensité. L'obscmité et l'équivoque viennent 
de ce que Gassendi n'a pas distingué entre l'espace absolu et l'espace 

1. Quo nomine etiam eximendus est ille, qui cuipiam fortassis subnasci posset sci-u- 
pulus, ex eo quod spatium, quatenus heic descriptum est, colligatur et improduetum 
et independens esse a Deo, et cum dictum sit esse qusepiam res, sequi videatur Deum 
igitur non fore authorem omnium rerum. (Syntagma : Physica. Sect. I, L. II C I 
t. I, p. 183, c. 2). , > > , 

2. Etenim constat, nomine spatii dimensionumque spatialium, nilhil intelligere nos 
almd quam quae spatia vulgo imaginaria nominant, qualiaque Sacrorum Doctorum 
maxima pars dari admittit ultra mundum. (Syntagma : Physipa, Sect. I L. II C I 
t. I, p. 183, c. 2). ' ' ' 

3. Non vertunt autem incommode dici ea spatia improducta independentiaque a Deo, 
quoniam positivum nihil sunt, hoc est, neque substantia, neque accidens, qua utraque 
voce comprehenditur quicquid rerum est a Deo productum. (Syntagma : Physica. 
Sect. I, L. II, C. I, t. I, pp. 183-184). 

4. ... Quippe cum, ex superius dictis, spatium neque agere, neque pati aliquid posait, 
sed Jiabeat solam repugnantiam qua ainat caetera trausire per se aut se occupare. 
(Syntagma : Physica, Sect. I, L. n, C. I, t. I, p. 183, c. 2). 

6. Ex hoc vero fît ut locus et tempus haberi res verœ, entia realia debeant ; quod 
licet taie quidpiam non sint quale vulgo habetur aut substantia, aut accidens, re\era 
sint tamen, neque ab intellectu, ut chimaerae, dependeant, cum, seu cogitet intellectus, 
seu non cogitet, et locus permaneat et tempus procurrat (Gassendi, Syntagma : Phy- 
sica, Sect. I, L. II, C. I, T; I, p. 182, c. 1). Il faut remarquer que Gassendi emploie le 
mot locus comme synonjmie de spatium : Itaque dicendum est quidem locum esse quan- 
titatem extensionemve quandam, spatium nempe seu intervallum triplici dimensione, 
longitudinis et profunditatis constans, in quo corpus recipi, aut per quod transire 
corpus possibile sit ; at simul dicendum ejus dimensiones esse incorporeas atque adeo 
locum ©sse intervallum spatiumveincorporeum, seii incorpoream quantitatem (Ibidem). 
Gassendi, on le voit, se heurte à une antinomie qu'il ne peut résoudre : l'espace, tel 
qu'il le décrit, est à la fois quelque chose de réel et de non réel. Pour lever cette anti- 
nomie, il faut dire que l'espace, dans lequel nous existons, est une relation, mais cette 
relation a un fondement réel dans les corps coexistants qui composent l'unîvers. — 
« Pour moi, dit Leibniz, j'ay marqué plus d'une fois que je tenois l'Espace pour quelque 
chose de purement relatif, comme le Temps ; pour un ordre des coexistences, comme le 
temps est un ordre de successions » (Réponse à la seconde Réplique de M. Clarke, § 4, 
Œuvres, Ed. Guerhahdt, t. VII, p. 363). 



II. — PHYSIQUE : 10 ESPACE ET TEMPS 99 

réel. L'espace absolu ou imaginaire, est la possibilité indéfinie de 
l'extension en longueur, largeur et profondeur. A cet espace con- 
viennent les caractères, énumérés plus haut, de nécessité, à' immobilité, 
car c'est une conception de notre esprit fondée sur la nature des choses. 
L'espace réel est la relation qui résulte actuellement de la coexistence 
des corps : il est contingent, fini, relatif^. Leibniz tient « l'espace... 
pour un ordre des coexistences, comme le temps est un ordre des suc- 
cessions » ^. Il a nettement marqué les deux aspects de la question •. 
« Le temps et l'espace sont de la natui'e des vérités éternelles, qui 
regardent également le possible et l'existant » ^. Il dit notamment 
de l'espace : « C'est un rapport, un ordre, non seiilement entre les 
existants, mais encore entre les possibles comme s'ils existaient. 
Mais sa vérité et sa réalité est fondée en Dieu, comme toutes les 
vérités éternelles « *. 



B. — DU TEMPS 

Saint Augustin a eu raison de dire : « Si personne ne me demande 
ce que c'est que le temps, je le sais ; mais, si je veux l'expHquer à qui 
me le demande, je ne le sais plus » ^. Tout le monde en efîet comprend 
quand on .dit : il y a longtemps ou il y a peu de temps ; mais la diffi- 
culté commence quand on cherche à défink le temps par le gem'e pro- 
chain et la différence spécifique ^. Cependant la notion d'espace va 
nous aider à comprendre la notion du temps ou de la durée. Le temps, 
en effet, est aux choses successives ce que l'espace est aux choses 
étendues et permanentes. Ainsi que l'espace, il est sans Hmites, incréé, 
incorporel, indépendant '. « C'est pourquoi, cornme nous imaginons 
les choses incorporelles à l'instar des choses corporelles, peut-être 
suffira-t-il de dire : de même que, dans les choses corporelles, U y a 
deux espèces de diffusion, d'extension ou de quantité, l'une permanente 
comme la grandeur, l'autre successive, comme le mouvement ; ainsi 
il y a, dans les choses incorporelles, deux espèces de quantité, l'une 
permanente, le heu ou espace ; l'autre successive, la durée ou temps. 
En sorte que, comme l'espace a été décrit plus haut : une étend«e 
incorporelle et immobile, dans laquelle il est loisible de désigner Ion-, 
gueur, largeur et profondeur, de telle manière qu'il puisse être le lieu 
de chaque chose ; ainsi, la durée peut être décrite : une étendue incor- 
porelle et fluente, dans laquelle il est loisible de désigner le passé, 
le présent et le futur, de telle façon qu'elle puisse être le temps de 



1. Cf. G. Sortais, Traité de 'philosophie : T. I, Psychologie, n. 192, § A, V", pp. 414- 
416, 4e Edition, Paris, 1911. 

2. Leibniz, Réponse à la seconde Réplique de M. ClarJce, § 4. 

3-4. Leibniz, Nouveaux Essais sur VÈntendement humain, L. H, Ch. XTV", § 26. — 
Cf. Ch. XIII, § 17. 

6. Si nemo ex me qiiaerat qiiid sit tenipus, scio ; si quserenti explicari velim, neecio. 
(S. Augustin. Confession. L. II, C. XIV). 

6. Syntayma : Physica, Sect. I, L. II, C. VII, t. I, p. 220, c. 1. 

7. Syntagma : Phystca, Sect. I, L, II, C. VII, t. I, p. 220, c. I, et pp. 224-225. 



100 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

chaque chose » ^. On peut comparer le temps à un cours d'eau dont 
les flots se succèdent sans interruption, ou mieux encore à la flamme 
d'une lampe, dont l'essence consiste tellement dans la mobilité que 
cette flamme est autre à chaque moment : elle n'est jamais plus celle 
qui a été auparavant, et n'est pas encore celle qui sera ensuite. Car 
la nature du temps est tellement fluente que tout ce qui s'en est écoulé 
n'est plus à présent et que tout ce qui s'en doit écouler n'est pas encore. 
Et cependant, comme toute la flamme ne cesse pas d'être quelque 
chose de corporel et de continu, quoique chacune de ses parties soit 
momentanée, de même le temps envisagé dans sa totalité ne laisse 
pas d'être quelque chose d'incorporel et de continu, quoique chacune 
de ses parties soit momentanée, ou plutôt soit le moment même, le 
maintenant, l'instant, le présent ^. 

Le temps, comme l'espace, n'est ni une substance, ni un accident, 
ni une simple conception de l'esprit, mais une chose, un être réel 
à sa manière, qu'on ne doit pas confondre avec le néant, quoiqu'on 
le nomme imaginaire. 

Gassendi repousse ^ en conséquence la célèbre définition qu'Aris- 
tote a donnée du temps : « C'est le nombre de successions de l'avant 
et de l'après dans le mouvement » *. Sans doute, pour mesurer le temps, 
les hommes utilisent les phases de quelque mouvement, et princi- 
palement du mouvement céleste ; mais il ne s'ensuit pas que le temps 
soit la mesure du mouvement, car, quelle que soit en définitive sa 

1. Quamobrem forte suffecerit, si, cum res incorporeas corporearum instar imagine- 
mur, esse dicamus, ut in rébus corporeis diffusionem, extensionem quantitatemve 
duplicem, unam permanentem, ut magnitudinem ; aliam successivanî, ut motum ; 
sic et in incorporais duplicem, unam permanentem quae sit locus seu spatium ; aliam 
successivam, quse duratio seu tempus ; adeo ut quemadmodum spatium descriptum 
superius extensio incorporea ac immobilis, in qua designare sic liceat longitudinem,. 
latitudinem et profunditatem ut cujusque rei esse locus valeat ; ita et duratio jam' 
valeat describi extensio incorporea, fluens, in qua sic praeteritum, praesens, futurum. . 
designare liceat ut rei cujusque esse tempus possit. (Syntagma : Physica, Sect. I^ 
L. II, C. VII, T. I, p. 220, c. 2). 

2. Syntagina : Physica, Sect. I, L. II, C. VII, T. I, p. 223, c. 1 : Quanquam appositum 
est magis comparare tempus cum lucernse flamma, cujus esse ita in fluxu consistit, ut 
quovis momento alia ac alia sit, et nusquam sit amplius quœcumque ante fuit, nus- 
quam adhuc sit quœcinnque est futura. Eodem nempe modo teinporis natura ita ia 
fluxu posita est, ut quicquid est ex eo transactum, jam amplius non sit, neque adhuc sit 
quicquid superest" ex eo transigendum. Quare et exinde efficitur ut, quemadmodum 
flamma non desinit tota esse aliquid corporeum et continuum, licet quselibet ejus pars- 
momentanea sit, sic tempus secundum se totum non desinat esse quidp'am incorporeum 
et continuum, tametsi quaevis ejus pars momentanea sit, sive potius ipsum momentum 
quod et nunc, et instans, et praesens appellant. Ut enim quaevis flammula praesens cum 
mox praecedente et cum mox sequente est connexa, ac, pari ratione omnium exsistente, 
totius continuatio fit ; ita quodlibet temporis momentum cum mox praecedente cumque 
rnox sequente connexionem habet, ac, omnium ratione pari exsistente, continens 
totiue successio creatur. 

3. Syntagma : Physica,, Sect. I, L. II, C. VII, T. I, p. 221, c. 1. 

4. 'ApiOijiô^ xtvr'.ffsoj- xaTa ~ô ttoÔtï^ov xaî 'Jttsoov (Physique, L. IV, C. XI, n. 5. 
Edit. DiDOT. T. II, p. 300, ligne 4. — Aristote a raison contre Gassendi, qui ne l'a pas- 
compris. Le temps et le mouvement sont deux aspects de la même réalité. Quand nou» 
avons l'idée de mouvement, nous concevons le passage du mobile d'un lieu à iin attire ; 
quand nous formons l'idée de teinps, ce qui vient immédiatement à l'esprit c'est le- 
nomh-re des successions de l'avant et de l'après dans le mouvement. 



n. — PHYSIQUE : 1^ ESPACE ET TEMPS 101 

nature, qu'on le nombre ou qu'on ne le nombre pas, il ne laisse pas 
de s'écouler et d'avoir son avant et son après. Il dépend si peu du 
mouvement qu'il a existé même avant le mouvement céleste ; et si 
Dieu créait plusieurs cieux mobiles, cette création ne multiplierait pas 
le temps ^, 

Ici, comme pour l'espace, Gassendi a commis plusieurs confusions. 
D'abord, il n'a pas distingué entre le temps proprement dit : celui qui 
passe, qui indique les situations successives du devenir, et la durée, 
c'est-à-dire la permanence du Hen qui unit entre eux les moments 
divers du devenir. Ensuite et surtout, il n'a pas distingué entre le 
temps absolu ou imaginaire : à savoir, la possibilité indéfinie de la 
succession dans le passé ou dans l'avenii". et le temps réel, à savoii' 
l'ordi'e des successions actuelles ^. Les caractères qu'il attribue au 
temps ne conviennent qu'au temps absolu ou imaginaire. 

Poiu" nous représenter le temps et le mesurer, on a recours aux choses 
extérieures, dont le mouvement est le plus régulier, c'est-à-dii'e aux 
astres et spécialement au soleil. « Le mouvement solaire est comme une 
horloge générale pour mesurer le flux du temps » ^. Si l'esprit est 
inattentif à ces mouvements extérieurs ou s'ils lui échappent, comme 
dans le sommeil, il ne se rend plus compte du temps écoulé. Gassendi 
expHque judicieusement pourquoi, pendant un songe qui n'a duré 
qu'une demi-heure, nous croyons avoh" assité à des événements ou 
accompli des actions qui nous semblent s'être prolongés durant des 
mois ou des années *. 

« Xewton, rapporte Voltaire, a dit plusieurs fois à quelques Français, 
qui vivent encore, qu'il regardait Gassendi comme un esprit très juste 
et très sage, et qu'il faisait gloire d'être entièrement de son avis 
dans toutes les choses dont on vient de parler » ^ [à savon* de l'espace, 
de la durée, des bornes du monde]. Nous verrons que Newton a même 
erré plus gravement que Gassendi en traitant de l'espace et de la 
dm'ée, dont il fait, comme Clarke, des attributs de Dieu. 

Gassendi, après avoir disserté sur le temps, a été naturellement 
amené à le comparer à l'éternité. Il n'accepte pas complètement 
la belle définition que Boèce a donnée de l'éternité : <( C'est la posses- 
sion parfaite et toute simultanée d'une vie sans commencement 

1. Syntagma : Physica, Sect. I, L. II, C. IV, T. I, pp. 223-224. 

2. Ci. G, Sortais, Traité de Philosophie, T. I. Psychologie, n. 192, § A, pp. 415-416 ; 
§B, p. 417. 

3. Et quia nullus est motus generalior constant i orque et notior quani solis, ideo 
assuniamus hujusmodi motum, quasi générale quoddam horologium, ad mensurandum 
temporis fluxum. (Syntagma : Physica, Sect. I, L. II, C. \T:I, T. I, p. 224, c. 2). 

4. Syntagma : Physica, Sect. III, Membr. II, L. VIII, C. VI, T. II, p. 420, c. 1-2. 
— Causa vero est quia deest sensus functio, qua ad motum Solis aut alium cura eo 
comparatum attendeie liceat, quseque impressione sui vehementiore evanescere varia» 
illtis imaginationes sic cogat, ut cogit par vigiliam, dum ut cogitatis continenter rébus 
existentia praesens non tribuitur, ita neque cogitation! rerura duratio imputatur (Ibi- 
dem, p. 420, c. 2). 

5. Voltaire, Eléments de la Philosophie de Newton, I'* Partie, Ch. II, (à la fin) 
Edit. Garnier, T. XXII. p. 410, Paris, 1879. 



ÎO^' 



AETICLE n. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 



ni fin » ^. Le temps est successif, il est dans un écoulement perpétuel ;: 
on y trouve de l'avant et de l'après ; tandis que l'éternité est toute 
ensemble ; sans passé et sans futur ; elle est seulement le présent ; 
c'est un maintenant immobile ^. 

Pom' Gassendi l'éternité est une durée perpétuelle, c'est-à-dire le 
temps qu'il a décrit plus haut, en tant qu'il n'a ni commencement, 
ni fin ^. Le temps et l'éternité diffèrent seulement en ce que l'éternité 
est une durée infinie et que le temps, selon le sens usuel, est une partie 
déterminée de la durée *. Aussi Gassendi afïirme-t-il conséquemment 
que, dans cette durée perpétuelle, il y a de multiples maintenants ou' 
instants qui se suivent l'un l'autre, de façon que l'un soit avant et 
que l'autre vienne après ^. Mais il ne voit pas qu'une pareille doctrine 
va directement contre l'immutabilité divine, où il répugne d'intro- 
duire une succession quelconque, car toute succession implique 
changement, donc imperfection, 

J§ II. — [DE LA >1VIATIÊRE PREMIÈRE DES CHOSES 6 

A. — NATURE IDEJ^LAJMATIÈBE 

Les choses naturelles se distinguent les unes des autres par leurs 
formes ; mais, comme ces formes ne peuvent subsister par elles- 
mêmes, il faut qu'elles existent dans quelque matière. Donc nécessai- 
rement il y a une matière qui sert de sujet commun (quasi commune 
subjectum), de substratum à toutes les formes du monde. Quand la 
matière perd une forme qu'elle soutenait, elle en reçoit une autre 
qu'elle soutiendra pareillement. La quantité est naturellement (vi 
quidem naturœ) inséparable de la matière : c'est la matière considérée 
en tant qu'elle est diffuse en longueur, largeur et profondeur. Les formes 
adviennent et s'en vont, naissent et périssent ; la matière est « ingéné- 
rable » et incorruptible ; sa quantité est invariable (ac tarifa adhnc 
est quanta initio fuit). Comme la matière est préalable, concomitante 
et surexistante à toute forme (tanquam prœvia, soda et swperstes cuilihet 
formœ), on a été amené à énoncer cette maxime : « Rien ne peut venir 
de rien et rien ne peut retourner au néant ». De nikilo nihil, in nihilum 
nil posse reverti (Satybicus) '. 

1. BoÈCE, De Consolatione Philosophice Librl V, L. V, Prosa 6 : luterminabilis vitse 
tota sirnvil et perfecta possessio. 

2. Syntagma : Physica, Seet. I, L. II, C. VII, T. I, p. 225, c. 2. 

3-4-5. ... Videtur primvun seternitas nihil aliud posse intelligi quani duratio perpétua 
seu tempus jam ante descriptum, prout principio et fine caret... Sed responderi forte 
posset, et brevius et planius, temptis et seternitateni non alia rations differre quani quod 
seternitas sit infinita duratio, et tempus, ex \ailgari usu, sit certa quidem iïïius pars... 
Facile quidem est cogitatu rem ipsam diu-antem esse totam simul, hoc est, euna suis 
partibus perfectionibusque immutatam perseverare ; at in hac perseveratione non essd 
multiplex nunc, seu multa instantia, ex quibus inter se collatis, aliud ait prius, aliud 
sit posterius, cadere posse in mentem non video. (3yntag>na : Physica, Sect. I, L. II. 
C. VII, 1. 1, p. 225, c. 1 ; p. 226, c. 2 ; p. 227, c. 1). 

6. Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, De Mater iali Principio sive Maieriu primm 
rerum, T. I, pp. 229-282. 

7. Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. I, T. î, p. 232, c. 1-2. 



n. — PHYSIQUE : 20 matièee première des choses 103 

Pour sortir de ces généralités et donner une idée plus XDrécise de la 
matière, Gassendi, selon le procédé qui lui est familier, examine les 
opinions des différents philosophes. Il rejette successivement les 
doctrines qui admettent, comme principe des choses, la matière 
dotée soit de quahtés premières ^, soit de qualités secondes - ou la 
matière dépouillée de toute quaUté, à-o'-ov ^. Après avoir passé en 
revue, avec un grand luxe d'érudition, ces deux grands systèmes 
et leurs ramifications diverses, notre autem- se raUie à l'atomisme de 
Démocrite, perfectioimé par Épicure et Lucrèce ; mais il présente 
cette théorie seulement comme plus probable que les autres (cmn 
frobahilis prœ cœteris videatur opinio) *, sans se départir, même sur 
cette question fondamentale dans sa Philosophie, de la modération 
qui lui est habituelle, "^ 

Avant de prouver sa thèse, notre atomiste fait deux remare^ues 
préalables pour éclairer le chemin. D'abord, les atomes, comme l'in- 
dique l'étymologie, sont insécables ou indivisibles. Mais indivi.sibiUté 
ne veut pas dire qu'ils sont dénués de grandeur et ressemblent à ce des 
points mathématiques ». Mais cela signifie qu'ils ont une telle sohdité 
qu'aucime force naturelle n'est capable de les rompre ou de les diviser. 
L'atome est donc quelque chose de sohde, c'est-à-dire de plein, d'im- 
pénétrable, de continu ou sans vide ^. 

Ensuite, parce que les atomes pris séparément échappent à la vue 
la plus subtile, ce n'est pas un motif suffisant pour en nier l'existence ^. 

Gassendi apporte deux raisons principales, qui n'ont rien d'apodic- 
tique, pour prouver leitr existence ®. 

La première est la même que celle par laquelle Aristote démontre 
qu'il doit y avoir une matière première, « ingénérable » et incorrup- 
tible. ]\Iais Épicure soutient justement que cette matière première 
est « ingénérable w et incorruptible parce qu'elle est sohde, pleine, con- 
tinue ou sans vide. c'est-à-dii"e parce qu'elle vérifie la définition 
qu'il a donnée de l'atome. Il y a seulement cette différence qu 'Aris- 
tote n'exphque pas en quoi consiste sa matière, tandis qu'Epicure 
exphque bien la nature des petits corps ou atomes, qui selon lui con- 
stituent la matière première ou éléments des choses ''. 

Voici la seconde raison. Il est manifeste qu'il y a dans la natm*e 
des corps durs et des corps mous. Si l'on suppose que leurs principes 
sont sohdes, il en pourra résulter non seulement des corps durs, mais 
des corjjs mous, parce que ce qui proviendra de la combinaison de ces 
principes pourra s'amollir grâce aux interstices laissés par le vide. 
Si l'on suppose, au contraire, que leurs principes sont mous, sans résis- 
tance, il en poui-ra résulter des choses molles, mais non des choses 
dm'es, parce que la sohdité, fondement de la dureté, fait défaut '. 

1-2-3. SyrUagma : Physica, Sect. I, L.'III, C. II, lU, IV, T. I, pp. 234-256. 

4. Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. V, T. I, p. 258, c. 2. Cf. Ibidem, C. VT, 
p. 266, c. 1 : ProhahUi utcumque facta atomorum exstantia... 

5. Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. V, T. I, p. 256, c, 2 ; p. 258, c. 2. 

6. Syntagnxa : Physica, Sect. I, L. ni, C. V, T. I, p. 259, cl. 

7. Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. V, T. I, pp. 259-260. 

8. Syntagma : Physica, Seet. I, L. III, C. V, T. I, p. 261, c. 1. 



104 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

Contre ce système s'élèvent tous ceux qui admettent la divisibilité 
à l'infini, car il leur semble inconcevable que l'atome, étant une chose 
étendue, soit indivisible. 

Cette difficulté, répond Gassendi, tient à ce que nos sens ne per- 
çoivent que des choses complexes et décomposables. Nous sommes 
portés à croire que les atomes, dont la petitesse se dérobe à nos sens, 
sont pareillement un amas de plusieurs corps ou des agrégats, et, 
conséquemment, sont divisibles comme les corps que nous voyons, . 
Mais, si l'on se représente les premiers principes comme parfaitement 
solides, durs et simples, on conçoit qu'ils ne puissent pas être divisés. 
La raison dernière en est que les agrégats que nous percevons sont des 
amas de parties qui, étant simplement contiguës, sont non seulement 
distinctes en elles, mais actuellement séparées. Les premiers principes 
ou atomes sont, au contraire, des touts continus, conséquemment 
sans vide. La contiguïté des parties est le fondement primitif de la 
divisibilité des agrégats, et non la présence du vide, laquelle résulte 
de leur discontinuité et ne fait que faciliter leur division ^. 

D'ailleurs, l'hypothèse de la divisibilité à l'infini est. d'après Gas- 
sendi, écho fidèle de Lucrèce, absolument inconcevable. N'est-ce pas, 
en effet, une évidente contradiction qu'un tout soit fini et borné de 
tous côtés, et que cependant il contienne des parties infinies ? Comme 
si le tout était autre chose que l'agrégat même des parties ou comme si 
les parties toutes ensemble pouvaient être plus grandes que le tout ! 
Qui comprendra que l'extrémité du pied de ce petit insecte qu'on 
nomme ciron, soit tellement féconde en parties qu'elle puisse être 
divisé en mille millions de parties, dont chacune soit ensuite pareille- 
ment divisible, et ainsi à l'infini ? De même, qui comprendra que le 
monde entier ne soit pas divisible en plus de parties qu'un ciron ? 
Car, dans l'hypothèse de la divisibilité à l'infini, après avoir divisé le 
monde en parties, aussi petites que l'on voudi'a, l'on pourra en prendre 
autant dans le pied d'un ciron, puisque, comme poui* les parties du 
monde, elles ne sauraient être épuisées par aucune division ^. 

Pour énerver la force de cet argument, Aristote raisonne ainsi : 
« Ces parties ne forment pas un infini actuel : en effet, n'étant pas en 
acte mais seulement en puissance, elles ne forment qu'un infini en 
puissance, lequel est fini en acte » ^. Mais cette distinction n'est qu'un 
échappatoire. « En effet, tout continu ou n'a actuellement aucune par- 
tie, ou il a des parties actuellement infinies. Car, si vous appelez 
parties actuelles celles qui sont actuellement divisées, le continu 
assurément n'en a pas même deux ou trois, puisqu'elles sont indivi- 
sées. S'il en a deux actuellement, parce qu'il est divisible en deux 
actuellement, il faut, de toute nécessité, dire qu'il en a actuellement 
d'infinies, puisque, d'après vous, il est pareillement divisible en par- 
ties infinies actuelles » *. Gassendi sous-entend ici le principe qui fait 

1. Syntagma : Thysica, Sect. I, L. III, C. V, T. I, pp. 258-259. 

2. Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. V, T. I, p. 262, c. 1. 

3. Aristote, Physic, L. III, C. VII, n. 3. Edit. Didot, tome II, p. 283. 

4. Attamen quodlibet continuum vel nuUas actu habet partes, vel habet actu infînitas. 
Nam, si partes actu eas voces quss divisse actu sint, ne duas quideni aut très habet. 



II. — PHYSIQUE : 2° MATIÈRE PREMIÈRE DES CHOSES 105 

la force du second membre de la disjonctive : à savoir, que la division 
ne fait pas les parties mais les suppose ^. 

Puis Gassendi continue : « Ne dites pas que cette division ne s'ac- 
complit ou ne s'achève jamais actuellement, mais qu'on veut seule- 
ment signifier par là que jamais le continu n'est divisé en tant de 
parties qu'il ne le puisse être en un plus grand nombre. Car, de même 
qu'on ne nie pas qu'il y ait deux parties dans le continu, quoiqu'il 
ne sera peut-être jamais divisé en ces deux parties ; de même aussi 
il ne faut pas nier qu'il en contienne une infinité, quoiqu'il ne doive 
jamais être divisé en un nombre infini de parties ». D'ailleurs, puisque 
ces divisions et subdivisions font découvrir un nombre toujours plus 
grand de parties en acte, est-ce que je vous le demande, les parties 
qu'on peut découvrir forment un nombre déterminé, ou non ? Si vous 
répondez : oui, elles n'ont pas de quoi suffire à une division poussée 
à l'infini «; si vous répondez : non. elles sont donc actuellement infi- 
nies. Comment en effet un continu ne s'épuiserait-il pas enfin, s'il 
ne possédait pas actuellement des parties infinies ou qui par leur 
infinité ne le rendissent inépuisable ? Car, comme les parties qu'on en 
a tirées ont dû y préexister en acte (autrement comment aurait-on 
pu les en tirer ?) ainsi, celles qui sont encore à dégager doivent y 
préexister actuellement (autrement comment les en dégager ?) Or ce 
reste est infini, puisque l'on concède qu'on peut tirer du continu des 
parties de plus en plus nombreuses, inépuisablement, sans fin n '^. 

cum indivisas habeat. Sin aiitem \e\ diias habet actu, quod possit in diias actu dividi, 
necesse est dicas habere actu infinitas, quod similiter dividi in infînitas actu pcssit. 
(Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. V, T. I, p. 262, c. 2). 

1. Gassendi l'indique assez clairement, quoique d'une façon implicite, un peu plus 
loin : ... Quœ partes ex eo [continue] deducuntur, prœesse actu in eo debuerunt ; alioquin 
enim quomodo deduci ex eo potuissent ? — Pour réfxiter le continu foi-mel d'Aristote 
et des Scolastiques, Paxiniieri a également montré que ce geni'e de continu implique 
une réelle divisibilité à l'infini ; or celle-ci répugne, parce qu'elle suppose la possibilité 
d'une multitude infinie de parties actuelles. Cf. Institutiones Philosophicœ, T. II, 
Cosmologia, Thés. III, P. II, p. 25. — Palmieri s'appuie sur un principe, qui est au fond le 
même que celui invoqué par Gassendi : « .... Certum est indicium esse certissimum realis 
distinctionis mutuam separabilitatem, quod et omnes generatim concedunt. Realis 
proinde distinctio existit inter ea quae sunt separabilia anterealem separationem ; tiam 
hœc non jacit, sed supponit distinctionem realem. » Mais Palmieri ne se heurte pas, comme 
Gassendi, aux difficultés insolubles qui sont inhérentes à l'étendue formelle des atomes, 
parce qu'il admet comme constitutifs des choses matérielles, au lieu d'atomes, des 
éléments ou forces simples qui n'exigent qu'une étendue virtuelle. 

2. Neque dicas hanc divisionem actu peragi aut absolvi nunquam ; ac sensum solum- 
modo esse qiiod nunquam continuum sit divisum in tôt partes, quin possit dividi in 
plures. Siquidem, ut in continuo non negantur esse duae partes, tametsi forte futurum 
sit ut in eas nunquam dividatur ; ita nec negandum quin sint infinitae, etsi non sit 
unquam in eas dividendum. Xam et alioquin rogo te, cum ex illis in infinitum divisio- 
nibus subdivisionibusque plures pluresque actu partes detegantur ; censesne eas, qufe 
detegi possunt, esse alicujus determinati numeri, annon ? Si dicas esse, non habebunt 
unde divisioni in infinitum sufficiant. Si non esse ; igitur illte sunt actu infinité. Et 
certe quomodo continuum non exhauriatur denique, nisi actu possideat partes infinitas, 
seu quae sua infinitate inexhaustum illud officiant ': Ut enim quae partes ex eo dedu- 
cuntur, praeesse actu in eo debuerunt ; alioquin enim quomodo deduci ex eo potuisent? 
Ita, quae deducendœ supersiuit, actu esse debent ; nam alias non possent deduci. Porro 
illae sunt infinitae quando inexhauribiliter seu plures phire.sque absque ullo tennino 
deduci posse conceduntur. (Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. V, T. I, p. 262, c. 2). 



106 ARTICLE II. CHAPITRE IV. LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

J'ai tenu à citer intégralement ce passage malgré sa longueur, 
pour montrer, sur un sujet délicat, que Gassendi était capable de 
développer vigoureusement et rigoureusement un argument métaphy- 
sique, fût-ce contre un adversaire aussi redoutable qu'Aristote. 

Quant aux objections tirées des Mathématiques contre Findi visibi- 
lité des atomes, Gassendi lem- oppose une fin de non-recevoir . Les 
atomes, étant des corps étendus, relèvent de la Physique, appar- 
tiennent à l'ordre des choses concrètes. Les Mathématiques, au con- 
traire, appartiennent à l'ordre des choses abstraites. Or il est illégi- 
time de conclure de l'abstrait au concret, du possible au réel ^. 

B. — ESSENCE ET PROPRIÉTÉS DES ATOMES 

L'essence des atomes ou de la matière ne consiste point dans l'éten- 
due 2, comme le veut Descartes, mais dans la soUdité ou dureté, d'où 
résulte la force de résistance ^ (àvT'-uTr-la). Car, si nous concevons 
que deux parties demeurent étendues sans se compénétrer et con- 
fondre dans le même heu, c'est parce qu'elles opposent l'une à l'autre 
une résistance qui les rend impénétrables, et elles peuvent s'opposer 
cette mutuelle' résistance, parce qu'elles sont sohdes et dures. A cet 
élément constitutif et essentiel il faut ajouter trois propriétés prin- 
cipales : Etendue, Figure, Pesanteur *. 

Les atomes, n'étant pas dçs points mathématiques, ont une certaine 
étendue ^. Pour s'en fahe quelque idée, il faut se rappeler ce que le 
microscope nous a révélé sur les êtres les plus petits que nos sens 
puissent atteindre. Dans un chon, qui n'est pourtant à l'œil nu qu'un 
pomt à peine perceptible (quod habetur pro pu7ictulo), le microscope 
nous fait découvrh les organes essentiels à un être vivant. On y aper- 
çoit des vénules et des artérioles, des nerfs et des muscles ^, etc. 
Quelle doit donc être la petitesse' des atomes dont cet animalcule 
est formé ! Après plusieurs autres ingénieuses comparaisons, Gassendi 
conclut : U n'est pas absurde de dire qu'il y a des myriades innombrables 
d'atomes dans chaque corpuscule que nous voyons voltiger dans un 
rayon de soleil qui traverse un appartement. 

La forme ou figure est une propriété qui suit nécessahement l'éten- 
due, puisqu'elle la détermine et la modifie. La plus grande variété 
règne dans la nature : sur le même arbre il n'y a pas deux feuilles qui 
se ressemblent ; il n'y a pas deux grains absolument pareils. Pour 
exphquer, en partie du moins, une telle variété, il faut que la forme 



1. Syntagma : Çhysica, Sect. I, L. III, C. V, T. I, pp. 263-266. 

2. Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. V, T. I,pp. 257-258 ; T. III, pp. 3743qq. 
Disputationes et Inatantiœ ad CartesU Metaphyaicam... In Meditationem V. 

3. Syntagma : Physica, Sect. I, L. HI, C. VI, T. I, p. 267, c. 1. 

4. Syntagma : Physica, Sect. I, L. II, C. VI, et VU T. I, pp. 266-279. 

5. Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. VI, pp. 267-269. 

6. Syntagma i Physica, Sect. I^ L. III, C. VI, p. 269, c. 1-2. — On dirait que 
Pascal (Pensées, Edit. Bbttnschvicg, T. I, p. 74), s'est inspiré de ce joli passage de 
Gassendi sur 1© ciron. 



n. — PHYSIQUE : 2° matière première des choses lOT 

des atomes soit elle-même très diversifiée ^. De même qu'avec les 
lettres de l'alphabet diversement assemblées on compose des poèmes, 
ainsi avec les atomes différemment combinés se forment les êtres qui 
remplissent l'miivers. 

Enfin, il est mie troisième propriété, la pesanteur, sans laquelle les 
précédentes seraient insuffisantes à rendre compte des choses. La 
pesanteur est la faculté ou force interne et naturelle qu'ont les atomes 
de se mouvoir eux-mêmes ; ou, si vous préférez, c'est une tendance, 
une propension impétueuse, innée et inamissible qui les pousse inté- 
ri^mement à l'action -. 

Mais ce pouvoir moteur ne saurait, d'après Gassendi, s'exercer si 
le vide n'existe pas. Aussi s'est-il efîorcé de prouver l'existence du 
vide ^. Ses arguments sont tirés de la raison et de l'expérience. 

Le mouvement étant le passage d'un Heu dans un autre, il est clair 
que, si tout est plein, rien ne peut se mouvok, car, dès le prmcipe, le 
mouvement serait empêché par des obstacles insurmontables. « Pour 
mieux saisir cet argument, représentez-vous le monde entier, s'il n'a 
aucun vide répandu entre ses parties, comme une masse très compacte, 
qui ne pourrait par conséquent recevon* aucun nouveau corpuscule, 
si petit soit-il, parce que, tout étant plein, aucun heu ne reste à rem- 
plii'. C'est pourquoi, ou ce corps ne sera point admis ou bien il trouvera 
place dans le heu déjà occupé par un autre ; alors le même heu con- 
tiench'a deux corps se compénétrant de toutes parts, ce qui, vous 
l'avouerez, est au-dessus des forces de la nature. Vous comprendrez 
par là même qu'aucun des corps rangés dans cette masse n'est capable 
de quitter son heu pour envahir le heu d'un autre. En effet, le corps 
qui doit se mouvou', se heurtant à un heu plem, il faudra qu'il en chasse 
le corps qui l'occupe ; mais où celui-ci pourrait-il se retker, si tout 
le reste est plein ? Est-ce que lui-même expulsera un autre corps ? 
Mais la même difficulté reparaîtra, et amsi toujours. Concluons donc 
que, si le premier corps ne peut sorth- de son heu, aucun mouvement 
ne commencera et qu'ainsi rien ne se mouvra » *. 

1. Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. VI, pp. 269-273." 

2. Syntagma : Physica, Sect. I, L. III, C. VII, T. I, p. 273, c. z. 

3. Gassendi consacre trois chapitres à la question du Vide (Syntagma : Physica, 
Sect. I, L. Il, C. III, IV, V, pp. 192-216). A l'exemple de Démocrite et d'Epicure, il 
prouve l'existence du vide par le mouvement, mais il sait donner à ce vieil argument 
vjxe aUure nouvelle, parce qu'il a surtout en vue de réfuter « le plein » de Descartes. 
A cet argument de raison, sa qualité de physicien lui permet d'ajouter un grand nom- 
bre d'expériences intéressantes. 

4. Id vero quid sit ut melius percipias, cogita universum muudum, si nihil ioanis 
interspersum hal:e<it, confertissimam esse molem, adeo ut corpusculum ne minimum 
quidem valeat de novo suscipere. Quippe, si nihil non plénum est, lociis nullus restât 
complendus ; quare, aut corpus non admittetur, aut in illo loco collocabitiu", in quo 
aliud jam situm est ; sicque idem locus duo corpora sese undique penetrantia capiet ; 
quod sane per vires natiu-as fieri jjosse non dixeris. Deprehendes autem hac ratione 
aliquod-ne corpus ex ils, quse intra hanc molem disposita sunt, moveri e sno loco possit, 
ut invadat alterius loeum. Sane, cum locum plénum offendat, necesse erit ex eo pellat, 
quod corpus illum occupât. lUud jjorro quonam concédât, si omnia quidem plena sunt? 
An ipsum rursus ©xpellet aliud ? At par redibit difficultas continuabiturque in sevum. 
Quare, si primum illud corpus cedere loco non valeat, nulltun erit principium mottis 
sicque nihil movebitur. (Syntagma : Physica, Sect. I, L. II, C. III, T. I, pp. 192-193). 



108 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

A cet argument de raison Gassendi en ajoute un grand nombre 
tirés de l'expérience. Il s'y arrête avec complaisance, pai'ce que plu- 
sieurs des observations qu'il rapporte étaient alors récentes. Il insiste 
particulièrement sur l'expérience de Torricelli, renouvelée par les soins 
de Pascal, ce « merveilleux jeune homme » (miri ficus adolescens) ^. 

C. — DÛ MOUVEMENT 

L'existence du vide étant démontrée, on peut aborder la question 
suivante : Comment les éléments ou atomes agissent-ils pour former 
l'ensemble varié des choses qui nous entourent ? Cette activité se 
manifeste surtout par le mouvement ^, qu'on peut définir, après 
Épicure : « le passage d'un corps d'un lieu dans un autre » ^. Définition 
que Gassendi préfère à celle d'Aristote, laquelle est aussi obscure 
que possible (quo projecto dici potest nihil ohscurius) *. La définition 
aristotélicienne n'est pas aussi obscure, comme il plaît à Gassendi 
de le dire ; elle est profonde ^ et, à la différence de la définition épi- 
curienne qui ne regarde que le mouvement local, elle à l'avantage de 
s'appliquer au mouvement en général. 

Gassendi, après avoir rappelé les objections de Zenon et de Sextus 
Empiricus contre la possibilité du mouvement, estime que la meilleure 
réponse à leur opposer est encore celle de Diogène qui se leva et 
marcha ^. 

La cause du mouvement est dans les atomes ; par conséquent le 
principe du mouvement est matériel. Autrement, comment expliquer 
les actions et réactions physiques qui se produisent dans la nature ? 
C'est un axiome que le corps seul peut toucher et être touché. Car on- 
ne conçoit pas qu'un principe incorporel, qui est sans solidité et sans 
masse, puisse imprimer une impulsion à un corps. Dieu seul peut le 
faire, parce qu'il est présent partout et que sa puissance est infinie '. 
« Il semble donc plus convenable d'admettre que le principe actif 
dans les causes secondes est corporel et, par conséquent, que la matière 
n'est pas inerte, mais active » ®. Comme la mobilité des atomes leur 
vient de Dieu, rien n'empêche de supposer que Dieu leur a commu- 
niqué une mobilité inégale et qu'il en a créé un certain nombre inertes, 
ou bien, au contraire, qu'il a donné à tous une mobilité égale, car, 
même dans cette seconde hypothèse, on peut s'expliquer que tous les 
corps ne soient pas animés de la même vitesse. En effet, les atomes, 
ayant des formes différentes, s'entravent mutuellement : de ces mou- 
vements contrariés résulte la diversité des vitesses. Mais une suppo- 

1. Syntagma : Physica, Sect. I, L. II, C. V, T. I, pp. 203-216. 

2. Syntagma : Physica, Sect. I, L. V, T. I, pp. 338-371. 
3-4. Sijntagnui : Physica, Sect. I, L. V, C. I, T. I, p. 338. 

5. Cf. D. Palmieri, Institutiones..., T. II, Cosmologia, Thés. XII, p. 93 sqq. 

6. Syntagma : Physica, Sect. I, L. V, C. I, T. I, pp. 339-342. 

7. Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. VIII, T. I, p. 334, c. 2. 

S. Fecisse proinde ii melius videntur, qui agendi principium fecere corporeum ac 
eensuere adeo materiam non inertem sed actuosam esse. (Syntagma: Physica, Sect. I, 
L. IV, C. VIII, p. 335, c. 2). 



II. — PHYSIQUE : 2" MATIÈRE PREMIÈRE DES CHOSES 109' 

sition s'irtipose : quelle Cj^ue grande que puisse être la mobilité naturelle 
des atomes, cette mobilité demeure constante, de sorte que, malgré 
les obstacles qui compriment leur mouvement, ils ne cessent de faire 
effort pour se dégager et se mouvoir librement ^. 

L'espèce de tension pour se libérer, que Gassendi accorde aux atomes, 
rappelle « l'appétition » que Leibniz octroie à ses monades. De même, 
quand on verra bientôt Gassendi doter les éléments premiers, consti- 
tutifs des êtres inanimés, d'une vie obscure et inconsciente, d'un sens 
de perception analogue à celui de l'animal, on songera naturellement 
à '( la perception »> dont Leibniz gratifie ses monades. Ce rapprochement 
montre que le philosophe allemand est tributaire du philosophe fran- 
çais et qu'il n'est pas sur ce point aussi original qu'on le croit commu- 
nément. 

Cette conception du mouvement a provoqué quelques objections. 
Tout d'abord, dit-on. les atomes .sont conçus tous ensemble et comme 
matière, en tant qu'ils sont les éléments constitutifs des choses, et 
comme cause, en tant qu'ils sont actifs et mobiles. Or confondre en 
une deux choses aussi différentes que la matière et la cause, c'est aussi 
absurde que d'identifier l'ouvrier et l'œuvre, l'architecte et la maison. 
Gassendi répond que l'objection repose sur une assimilation fausse 
des choses naturelles aux choses artificielles. 11 est clair en effet que, 
dans les œuvres artificielles, l'agent est tout à fait extérieur à la ma- 
tière ; dans les choses naturelles, au contraire, l'agent est un principe 
intérieur ^. 

On peut objecter aussi cet adage, et autres semblables : « Il est 
impossible qu'une même chose soit en même temps ce qui meut et 
ce qui est mû ; tout ce qui est mû l'est par un autre » ^. Tout cela fait 
difficulté dans la philosophie d'Aristote, mais non dans la philosophie 
des Stoïciens ou de Platon. Comme il est impossible, dans la série des 
êtres qui reçoivent le mouvement l'un de l'autre, de remonter à l'in- 
fini, on doit s'arrêter à un premier moteur, non pas immobile, mais se 
mouvant lui-même. Or Aristote, parvenu à son premiei- moteur 
immobile, prétend qu'il meut seulement comme cause finale : le monde 
serait attiré vers Dieu par le charme qu'exercent la beauté et la bonté 
divines. Mais, répond Gassendi, cette doctrine va à l'encontre des faits 
les mieux avérés. Outre le moteur moral et métaphysique, on cherche, 
dans chaque chose naturelle, qui agit par elle-même, quel est le premier 
principe de son action ou motion. « Quand un enfant court vers le 
fruit qu'on lui montre, ce n'est pas seulement la motion métapho- 
ri(|ue, par laquelle le fruit l'allèche, qui est nécessaire, c'est encore 
et surtout la force physique ou naturelle qui existe dans cet enfant 
et qui le dirige et le pousse vers le fruit. C'est pourquoi, dans chaque 
chose, le principe de l'action et du mouvement étant la partie la plus 

1. Ununi omniiio supponere par est, nempe, quantacumqiie ftiit atomis mobilitas 
ingenita, tantam constanter perseverare, adeo ut inhiberi quidem atoini ne movêantur 
valeant ; at non, ne perpetuo qviasi connitantur conenturqne se expedire motumque 
eiuini in.staiirare. fSyntagma : Physica, Sect. I. L. IV, C. VIII, T. I, p. 330, c. 1). 

2. Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. VIII, T. I, p. 336, c. 1. 

3. Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. VIII, T. I, p. 336, col. 2. 



110 ARTICLE II. CH-IPITRE IV. LE SYNTAGMA PHILO-SOPHICUiAI 

mobile et la plus active, en quelque sorte la fleur de toute la matière, 
partie qu'on a coutume d'appeler forme et qu'on peut concevoii- 
comme une contexture très déliée d'atomes très subtils et très mobiles, 
il semble plus naturel de dire que la première cause motrice dans les 
choses physiques sont les atomes. Car, tandis qu'ils se meuvent 
eux-mêmes en vertu de la force qu'ils ont reçue, dès le commencement, 
de lem- Auteur, ils donnent le mouvement à toutes choses et sont par 
conséquent l'origine, le principe et la cause de tous les mouvements 
qui existent dans la nature » i. 

Jusqu'ici le mouvement a été étudié en lui-même et dans sa cause. 
Reste à le considérer dans sa dii'ection. Comment se fait-il, par 
exemple, ^u'en vertu de la pesanteur les graves tendent vers le centre 
de la terre ? On peut donner deux réponses à cette question. La pesan- 
teur est une quaUté inhérente à tout corps grave, par exemple à la 
pierre, afin qu'elle cherche so7i lieu, précisément en tant que lieu "^. 
C'est la solution d'Aristote. C'est inadmissible, parce que, en quelque 
endroit que soit la pierre, elle a son lieu et n'en peut occuper un autre, 
ni plus grand, ni plus petit. La pesanteur (c'est la solution de Gassendi) 
est plutôt inhérente à la pierre afin qu'elle cherche la chose qui est 
dans le Ueu vers lequel elle tend ^. Ainsi, la pien-e tend vers la terre 
directement, et vers le Heu de la terre par accident ou indkectement. 

Mais, pourquoi la pierre se meut-elle vers la terre plutôt que vers 
le ciel ? Il faut que la terre transmette quelque chose à la pierre, 
laquelle ne reçoit rien de semblable d'un autre endi-oit. Certains faits 
prouvent que les choses doivent se passer ainsi. Le fer tend vers 
l'aimant, non pas parce que l'aimant occupe un certain lieu, mais 
parce qu'il est aimant ; car l'aimant, en quelque heu qu'il soit, attire 
le fer. Cette force, qui atth-e le fer, n'est pas tant une qualité qui soit 
■en lui-rnême qu'une quaUté qui lui est imprimée du dehors. De même 
en est-il vraisemblablement de la force qui porte la pierre vers la 
ten-e, car la terre peut être regardée comme un aimant considérable. 

Prenons un morceau de fer pesant une Hvre : il nous paraîtra plus 
lourd, si un aimant est placé sous notre main. Pourquoi n'en irait-il 
pas de même de toute pesanteur ? Pourquoi ne viendi-ait-il pas de la 

1. Neque enim, cum puer ostenso porno ad ipsum currit, requiritur solum quse 
metaphorica sit motio, qua pomum puerum allicit, sed maxime etiam quœ sit intra 
ipsum puerum physica seu naturalis vis, qua dirigitur fertiirque ad pomum. Planius 
ergo dici videtur, cum in unaquaque re principium actionis et motus sit pars illa 
mobilissima actuosissimaque et quasi flos totius materise. quœ et ipsa sit, quam 
f ormam soient dicere, et haberi possit quasi tenuissima contextura subtilissimarum 
mobilissimarumque atomorum, ideo primam causam moventem in physicis rébus 
esse atomos ; quod, dum ipsse per se et juxta vim a suo Authore ab initio usque 
acceptam moventur, motum omnibus rébus prsebeant ; sintque adeo omnium, qu» 
[sic] m natura sunt, motuum origo, principium et causa. (Syntaqma : Physica, 
Sect. I, L. IV, C. VIII, T. I, p. 337, e. 1). ( ^ i/ 

2-3. Adnoto ergo gravitatem esse non posse qualitatem ipsi lapidi inditam ad quae- 
rendum locum prœcise, seu ut locus est ; et enim lapis ubicumque sit, locum habet, et 
neque ampliorem, neque angustiorem occupaturus alium usquam est... Videtur ergo 
gravitas esse lapidi potius indita ut rem quaerat inloco, versus quem tendit, existentem. 
(Syntagma : Physica, Sect. I, L. V, C. I, T. I, p. 346, c. 1). 



n. — PHYSIQUE : 20 matière première des choses 111 

teiTe une attraction qui rende les corps lourds et pesants, semblable 
à l'attraction de l'aimant qui rend le fer plus lom-d et plus pesant ? ^ 

Bref, la pesanteur est une tendance innée des atomes, en tant qu'elle 
les porte à se mouvoir ; en tant que mouvement dans une direction 
particulière, elle est un effet de l'attraction, laquelle s'exerce du 
dehors -. 

La cause du mouvement attractif est extériem' à la pien-e qui se 
meut. Voilà le fait. Comment l'expliquer ? Ce mouvement attractif 
supposée que la terre peut agir sur un objet éloigné d'elle. Mais l'action 
à distance répugne. Sans doute, réplique Gassendi, il faut un inter- 
médiaire. Or cet intermédiaire existe, car tous les corps doivent 
émettre des particules qui vont de l'un à l'autre. De même qu'il est 
probable que l'aimant projette des corpuscules insensibles qui attei- 
gnent et attirent le fer ; pareillement, de la terre doivent s'échapper 
des particules qui atteignent et attirent les corps graves ^. A cela, 
aucune répugnance*. 

Une question ultérieure se pose : Comment se comportent ces 
effluves corpusculaires ? Après avoir rapporté plusieui's hypothèses 
qu'il juge invi'aisemblables, Gassendi s'arrête à la suivante qui lui 
paraît la plus acceptable : « Concevez que Dieu ait fait et placé une 
pien-e, à des myriades de milles au delà des extrémités du monde, 
avant que le monde fût créé. Le monde une fois créé, pensez-vous 
qu'aussitôt la pierre a dû accourir vers la terre ? Si vous le pensez 
conformément aux principes et suppositions d'Aristote, n'est-ce pas 
parce que vous reconnaîtrez qu'il y a en elle comme un sens qui lui 
a fait percevoir l'existence de la terre ? » ^ Le rôle des corpuscules 
émis par la terre a été d'exciter ce sens endormi pour le faire passer 
de la puissance à l'acte. « Par conséquent, est-ce qu'il n'a pas fallu 
que quelque chose émané de la terre parvînt jusqu'à la pierre pour 
lui faire sentir l'existence de la terre ?» * 

Nous retrouverons ailleurs cette théorie singuhère de Gassendi, 
-qui accorde aux éléments premiers, constituant les êtres inanimés, 
une certaine vie et connaissance obscure, inconsciente, rappelant 

1. Syntagma : Physica, Sect. I, L. V, C. II, T. I, pp. 346-347, c. 2-1. 

2. ... Impressam quoqne, non insitam videri eam vim qua lapis in terram, ad quam- 
cumque partem sit posita, fertur. Nec vero ideo minus solemus gravitatem dicere hanc 
vim : qualitatem intelligentes non ab intrinseco pellentem, sed ab extrinseco trahentem. 
(Syntagma : Physica, Sect. I, L. V, C. II, T. I, p. 347, cl). 

3. Syntagma : Physica, Sect. I, L. V, C. II, T. I, p. 347, c. 2. 

4. ... Ideo sufficere videtiir, si dixerimiis nihil repugnare qno minus motus reruni 
gravium sive decidentium sit ex attractione subjectœ telluris, quatenus ex ipsa 
corpuscula prodeunt quasi organ» quaedam attraKentia. (Syntagma : Physica, Sect. I, 
L. V, C. n, T. I, p. 348, c. 1). 

6-6. ... Concipito lapideni multis milliarium mj-riadibus ultra hujus mundi extrema 
fuisse a Deo factum atque constitutum, priusquam mundum conderet. An, condito 
deinceps mundo, putcis lapidem fuisse illico versus hanc terram convolaturum ? 
Si putes fuisse, ut rem conformem Aristotelis principiis et suppositionibus, annon 
faciès, quoniam agnosces quemdam quasi sensum in lapide futurum fuisse, quo terram 
lieic esse fuisset percepturus ? Et nonne fuisse proinde uecesse aliqiiid ex terra ad ipsum 
iisque dimanare, ut terram eo faceret exprimeretque sui sensum ? (Syntagma, : Phy- 
sica, Sect. I, L. V, C. II, T. I, p. 348, c. 1). 



112 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

celle que nous voyons dans l'animal. « Il semble qu'il y a dans l'aimant 
et le fer une force analogue au sens ; et cela à cause de l'attraction 
dont on a parlé et qui ressemble à celle qu'éprouve l'animal >> ^. Et un 
peu plus loin : « Comme l'objet sensible, par l'espèce ou image qu'il 
envoie, tourne vers lui et attire l'âme qui a la force de transporter 
vers l'objet sensible le corps si épais soit-il ; ainsi l'aimant, au moyen 
de l'espèce transmise, semble tourner vers lui et attirer l'âme du fer... 
On croirait difficilement, si l'expérience ne le certifiait, qu'une chose 
aussi ténue qu'est l'âme sensible (qu'elle soit comnje la fleur de la 
substance ou un souffle très délié, ou tout ce qui vous agréera) soit 
capable de transporter la masse si pesante et si inerte du corps. Mais 
alors comment ne pas croire qu'il y a dans le fer une âme ou certaine- 
ment du moins quelque chose d'analogue à l'âme ? Ce quelque chose, 
quoique très ténu, peut cependant transférer jusqu'à l'aimant la 
masse de fer, encore qu'elle soit très pesante et inerte » ^. Inutile de 
faire remarquer la futilité de ces analogies. 

En manière de conclusion, l'on peut se demander en quoi consiste 
l'essence de la matière selon Gassendi. L'étendue n'est que la matière 
même en tant que, ses parties s'opposant l'une à l'autre, chacune 
occupe un lieu particulier et proportionné à sa grandeur. De là 
résulte une certaine disposition et diffusion de ces parties qu'on 
appelle l'étendue de la matière. S'il en est ainsi, il faut conclure 
que l'essence de la matière consiste plutôt dans la solidité ou dureté 
€£ue dans l'étendue'. Car, si nous concevons d'abord que deux parties 
ne demeurent étendues sans se compénétrer que parce qu'elles s'op- 
posent une mutuelle résistance, nous concevons ensuite qu'ellesine 
peuvent ainsi résister l'une à l'autre que parce qu'elles sont solides 
et dures. Ainsi la solidité doit être considérée comme ce qui est pre- 
mier dans la matière et, conséquemment, comme le fondement et 
la cause primitive de l'étendue ^. . 

§ III. — DU PRINCIPE EFFICIENT DES CHOSES * 

La cause efficiente est celle qu'on nomme proprement cause' ^. 
On la divise en Cause première et en causes secondes. De même qu'il 

1-2. Videri esse in magnete et ferro vim quamdam analogam sensui ; id nempe propter 
attractionem ha':d absimilem animali... Et ut objectum sensibile par immissam spe- 
ciem convertit trahitque ad se animani, quae vi sua corpus quantumvis crassum una 
versus objectum transfert ; ita et magnes per transfusam speciem videtur ad se con- 
vertere trahereque ipsam quasi animam (seu quasi florem substantise) ferri.... Difficile 
creditu foret quemadmodum res adeo tenuis ac est anima sentiens (seu flos quidam 
substantise, tenuissimusve spiritus sit, seu quicquid demum aliud voles) transferre 
possit corporis molem, quœ adeo gravis inersque est,.nisi experientia nos faceret certes ; 
quidni ergo credere liceat esse in ferre nisi animam, aut aliquid certe analogum animae, 
quod, tametsi tenuissimum, transferre tamen reliquam massam, licet valde gravem 
ac inertem, possit. (Syntagma : Physica, Sect. III, Membr. I, L. III, C. V, T. II, p. 132, 
§ Duodecimd). 

3. Cf. Bernier, Abrégr, T. I, L. I, Ch. IX, p. 126-129. 

4. Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, T. I, pp. 283-337. 

5. Gassendi parle brièvement des autres causes au Ch. I du Livre IV, Ibidem, pp. 283-287. 



II. — PHYSIQUE : 30 PRINCIPE EFFICIENT DES CHOSES 113 

y a une Matière première et très générale des choses, ainsi il y a une 
•Cause première et très générale que Platon, Ai'istote, Pythagore 
et les Stoïciens ont appelé Dieu ^. C'est par cette Cause première 
qu'il convient de commencer l'étude des causes. On voit comment 
Gassendi, après nombre de Scolastiques, est amené à placer en Phy- 
sique la Théologie naturelle ^. 

Cette partie est la moins originale et la plus sûre de la philosophie 
gassendiste, car ici le philosophe s'est laissé plus fidèlement guider 
par les indications que lui fournissait le théologien. Comme, dans sa 
Théodicée, il s'éloigne moins des positions bien connues prises par 
les Scolastiques, il nous sera permis d'être bref. 

A. — EXISTENCE DE DIEU. 

Les preuves apportées par les Philosophes pour démontrer l'exis- 
tence de Dieu sont nombreuses. GassencU croit pouvoir les ramener 
utilement à deux (cuni et cœterœ ad eas possint non incommode revo- 
cari) ^. « La première se tire de l'anticipation générale ; la seconde, 
de la contemplation attentive des choses de la nature et de cet effet 
si grand qui est le monde » ^. 

La première preuve n'est au fond que la preuve fondée sur le consen- 
tement universel : tous lés peuples ont une certaine notion de la Divi- 
nité. Gassendi répond avec beaucoup d'à-propos et de bon sens aux 
objections qui ont été du'igées contre cette démonstration ^. On 
objecte, par exemple, l'existence de quelques peuplades privées de 
cette notion et l'exemple de quelques athées. Il fait remarquer que 
ces exceptions, à supposer qu'elles soient vraies, n'infirment pas la 
proposition générale. Elles n'empêchent pas la croyance en Dieu 
d'être naturelle à l'humanité. Autrement on devrait conclui*e que la 
faculté de voir n'est pas naturelle à l'homme, parce qu'il existe quelques 
aveugles. « D'où l'on peut tirer cette inférence : de même qu'il conste 
que la lumière existe ,en tant que tous les hommes, si vous exceptez 
quelcj[ues aveugles, ont la faculté de percevoir la lumière et affirment 
qu'elle est ; ainsi, il conste que Dieu existe, en tant que tous les hommes 
si vous exceptez quelques athées, reconnaissent et proclament, grâce 
à l'anticipation, que Dieu est » ^. 

La seconde preuve repose sur ce principe qu'il n'y a pas d'ordre 

1. Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. I, T. I, p. 287, c.1-2. 

2. C'est donc fausser la perspective du plan de Gassendi, que de rejeter, après la 
Morale, comme couronnement de l'édifice, l'exposé de la Théologie de Gassendi, comme 
le font, par exemple, MM. Thomas et Brett. C'est moderniser Gassendi. 

3-4. Et prior quidem ex anticipatione generali deducitur ; posterior ex rerum naturae 
tantique effectus, quantus mundus est, accurata contemplatione. (Syntagma : Physica, 
Sect. I, L. IV, C. II, T. I, p. 290, c. 1). 

5, Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. II. T. I, pp. 290-292. 

0. Ex quo proinde infère licet, quemadmodum constat esse lucem, quatenua omnes 
liomines, si paucos csecos exceperis, pro ea, quamhabent, facultate, lucem etpercipiunt 
et esse pron.inciant ; ita constat sane Deum esse, quatenus, omues homines, si paucos 
athsoa exceperis, pro ea, quam habent, anticipatione, Deum esse agnoscunt et prolî- 
tentur. (Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. II, T. I, pp. 290-291, c. 2-1). 



114 ARTICLE II. CHAPITRE IV. ■ — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

san.s ordonnateur (non esse ordinem sine ardinante) ^. Mais, pour 
donner à cet argument une force probante, Gassendi a soin d'établir 
que le monde n'est pas de lui-même et ne tire pas de lui-même (a seipso) 
Tarrangement qu'on remarque en lui ^. 

Qu'entend Gassendi par ancitipation ? Est-ce que, après l'avoir 
reproché à Descartes, il enseignerait à son tour que l'idée de Dieu 
esit innée en nous ? Non ; car, selon lui, l'anticipation de Dieu est 
créée en nous avec l'esprit lui-même, en tant que notre esprit possède 
naturellement une certaine capacité ou aptitude qui le porte à recon- 
naître Dieu ou l'existence de la nature divine à la première occasion ^. 
Il s'agit donc, non d'une idée, mais d'une virtualité ou puissance innée. 

Cette occasion, qui fait passer l'intelligence à l'acte, ou, si l'on veut, 
qui active cette virtualité, est aussi nécessaire que l'aptitude ou vir- 
tualité elle-même. Certaines choses, saisies par les sens de l'ouïe et de 
la vue, sont les occasions qui mettent en éveil et en mouvement cette 
aptitude ou virtualité. 

En entendant parler de Dieu comme étant le Prince du monde, 
le Créateur du ciel et de la terre, l'Etre suprême, etc., ces expressions, 
dont le sens nous est famiher au préalable, sont pour l'esprit l'occa- 
sion très prochaine de se représenter une nature qui est dans le monde 
comme un prince dans son royaume, qui a créé le ciel et la terre comme 
un architecte a bâti une maison et choses semblables. Cette persua- 
sion que Dieu existe a donc pour fondement une certaine anticipa- 
tion qui nous a fait préjuger qu'on doit ajouter créance à un homme 
grave, et que celui qui nous parle est tel *. • 

Mais lïdée de Dieu peut nous venir aussi par la vue. Car l'esprit, 
sans être averti par personne, peut, à l'occasion des perfections qu'il 
voit dans l'univers, se former le concept de Dieu ; puis, en vertu de 
cette prénotion qu'il n'y a pas d'ordre sans ordonnateur, il conclut 
que, si un État, une armée, un navire ne peut se passer de prince, 
de chef, de pilote, le monde a fortiori suppose un ordonnateur suprême ^. 

Gassendi réclame donc le concours de la raison et de l'expérience 
pour expliquer l'origine de l'idée de Dieu. 

B. — PERFECTIONS DE DIEU ' 

Après avoir démontré l'existence de Dieu, Gassendi aborde l'étude 
de ses perfections, dont il esquisse ce tableau d'ensemble ^ : « Quant 

1. Syntafima : Physica, Sect. I, L. IV, C. II, T. I, p. 293, c. 1. 

2. Syntaqma : Physica, Sect. I, L. IV, C. II, T. I, pp. 294-295. 

3. ... Dici potest [aiiticijjatio] tuni ingenei-ari cum mens genératiir seii fit, quatenu& 
est caijacitas sive aptitiido in mente iit, prima quaqiie oecasione, ad agnoscendum Deum 
sive existentiam naturse di^ànfe feratiir. (Syntagnia : Physica, Sect. I, L. IV, C. II,. 
T. ï, p. 292, cl). 

4. Synta(/ma : Physica, Sect. I, L. IV, C. II, T. I, pp. 292-293, c. 2-1. 

5. Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. II, T. I, p. 293, c. 1. — Gassendi expose ici 
le raisonnement instinctif qni nous pousse, en face de l'ordre et perfection d\i monde, 
à proclamer la nécessité d'une cause intelligente et parfaite. Mais c'est plus loin (Ibidem, 
p. 294-295, c. 2-1) qu'il présente l'argument sous une forme rigoureuse et apodictique. 

6. Videmur nos saltem posse Deum considerare, tum quatemiis substantia est, tum 
quatenus iuteUigens est. Et qiiatenus quideni substantia est, \'idetur posse et prout in 



n. — PHYSIQUE : 3^ PRIîrCIPE BrriCIE2fT DES CHOSES 115 

à nous, nous pouvons, ce semble, considérer Dieu en tant qu'il est 
substance et en tant qu'il est intelligent. En tant que substance, 
il semble pouvoir être envisagé en lui-même et dans ses rapports 
avec le lieu et le temps, dans la mesm^e où cela est pom.' nous saisis- 
sable. D'où l'on comprend qu'en raison de lui-même, il ne peut être 
qu'un ; en raison du lieu, qu'immense ; en raison du temps, qu'éternel. 
En tant qu'intelligent, il semble qu'on peut considérer en lui Fintelli- 
gence imiverselle qu'il a des choses, la puissance qu'il a de réaliser 
ce qu'il conçoit, la façon dont il le réalise en concevant, le bonheur 
enfin qui résulte de son intellection même. De là vient qu'on se le 
représente d'abord comme omniscient et omnipotent ; puis, comme 
très bon. très libre et très sage : enfin, comme très heureux » ^. 

Gassendi traite succinctement cette question des attributs divins ^. 
Inutile de nous y ai'rêter, puisqu'il ne s'éloigne guère de la philoso- 
phie scolastique. Signalons plutôt quelques écarts. Nous avons déjà 
noté, en parlant du temps ^, que notre philosophe se fait une idée 
inexacte de léternité. Or, traitant ici de cet attribut divin, il renvoie 
à ce qu'il a enseigné plus haut en comparant le temps et l'éternité *. 
On dirait qu'en décrivant la nature de l'omnipotence de Dieu, il a 
subi l'influence d'une erreur de Descartes, car il écrit : « La puissance 
divine étant infinie, nous ne pouvons même pas savoir s'il lui est 
impossible de réahser deux contradictoires » ^. 

Gassendi sattache ensuite à montrer que Dieu e.st à la fois l'au- 
tem' et la providence du monde ^. Il s'en prend surtout à son cher 

se.et^rout in loco et prout in tempore (quantum capimus) cohseret, spectari. Ex hoc 
nempe fit ut intelligatur quomodo cohaerens per se seu ratione sui non posait esse nisi 
unus ; ratione loci, nisi immensus ; ratione temporis, nisi œternus. Quatenus vero 
intelligens est, videtur posse attendi et ratione eorum quae univei-se intelligit ; et ration? 
eorum quae intellecta facere potest ; et ratione modi quo intelligendo facit ; et ratione 
voluptatis qua? ex intelligentia consequitur. Ex his quippe fit ut primuni omniscius. 
tum oninipotens ; ad haec optimus, liberrimus, sapientissimus : tandem et beatissimus 
concipiatur. (Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. IV, T. I, p. 303, c. 2). 

1. Dans luie Satire, Voltaire fait comparaître devant le i trône de Dieu » les princi- 
I^aux philosophes et en prend occasion pour résumer plus ou moins fidèlement leiirs 
systèmes. (De là le titre de la Satire). Après Descartes, il introduit Gassendi : 

L'iuœrtain Gassendi, ce bon prêtre de Digne, 
N^e pouvait du Breton (a) souffrir Taudace insigne 
Et proposait à Dieu ses atomes crochus, 
Quoique passés de mode et dès longtemps déchus ; 
Mais il ne disait rien sur l'essence divine. 

(Le» Systèmes) 

Ce dernier vers montre que Voltaire n'avait pas même feuilleté le Syntagma philoso- 
phicum, 

(a) C'est Descartes qu'il désigne ainsi. Dans une variante il était plus exact : 
Du noble Tourangeau blâmait l'audace insigne. 

Voici ave3 quelle outrecuidance il juge Deacartes lai-m"?me ; 

Et ce maître René, qu'on oublie aujourd'hui, 
Grand fou persécuté par de plus fous que lui.... 

2. Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. IV, T.-I, pp. 303-310. 

3. Cf. supra, p. 101-102. 

4. Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. IV, T. I, p. 306, c. 1. 

5. ... Siquidem, cum Dei potentia infinita sit, ne hoc quidem poss iinus scire anillius 
potentiam fugiat ut duo contradictoria faciat. (Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, 
C. IV, T. I, pp. 308-309). 

6. Syntagma,: Physica, Sect. I, L. II, C. V-VII, T. I, pp. 311-333. 



116 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

Épicure qui veut tout expliquer sans recourir à aucune cause distincte 
des atomes. 

Est-ce que, dit-on, la nature ne produit pas des effets admirables ? 
Les mouches, par exemple, et autres insectes de ce genre ne sont-ils 
pas créés spontanément par elle ? « Mais, réplique Gassendi, la ques- 
tion porte sur la nature elle-même, sur la force que possèdent les germes 
des choses ^. Comment cette force est-elle en eux ? Comment sont-ils 
aptes à façonner des œuvres si admirables, à moins d'admettre que 
quelqu'un, dès l'origine du monde, leur a infusé cette force et a dis- 
posé toute la série des évolutions » ^. 

Gassendi fait valoir un autre argument ^ qu'il emprunte à Cicéron 
et que Fénelon et Bossuet ont développé à leur tour. Si le monde 
a pu résulter de la rencontre fortuite des atomes, d'où vient que ces 
atomes n'ont jamais formé ni un portique, ni un temple, ni une maison, 
ni une ville ? Et pourtant ces œuvres sont plus faciles à réaliser que 
la création du monde. Autre exemple. Si le concours fortuit des 
atomes suffit à rendre compte de la formation de l'univers, pourquoi 
ne pas dire que de lettres innombrables jetées à terre pêle-mêle et 
secouées au hasard sortirent les Annales d'Ennius ? Le hasard réus- 
sirait-il à produire même un seul vers ? 

Gassendi répond fort bien aux diverses objections que les philo- 
sophes anciens, Épicure spécialement, ont soulevées contre la Pro- 
vidence. Ce sont là choses classiques. Indiquons donc seulement une 
difficulté que Gassendi propose lui-même. 

« Si le monde a été créé par Dieu, comme on l'a montré plus haut, 
il ne peut assurément être abandonné par son auteur... Ne dites pas 
que le monde a pu être créé si parfait par Dieu que, consistant par 
lui-même, il n'ait plus ensuite besoin de curateur. Car, le monde 
n'existant pas de lui-même et n'étant rien en dehors de Faction du 
Créateur qui l'a thé du néant, il ne peut manquer de retourner au 
néant, s'il n'est persévéramment soutenu par la force, à laquelle il a 
dû une première fois d'être quelque chose. 11 ne dépend pas certes moins 
de son auteur que la lumière ne dépend du foyer lumineux : aussi, 
de même que la lumière ne peut se conserver sans le soleil qui la pro- 
duit, de même le monde ne saurait subsister sain et sauf sans Dieu 
qui l'a une fois créé. Sans doute, il y a des choses qui continuent 
d'être sans leurs causes : c'est le cas de celles qui, dans une certaine 

1. Claude Bernard devait faire plus tard une réponse analogue : « Quand un poulet se 
développe dans un œuf, ce n'est point la formation du corps animal, en tant que grou- 
pement d'éléments chimiques qui caractérise essentiellement la force vitale. Ce grou» 
pement ne se fait que par suite des lois qui régissent les propriétés physico-chimiques 
de la matière ; mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appar- 
tient ni à la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est Vidée directrice de cette 
évolution vitale. » (Introduction à Vétude de la Médecine expérimentale. Partie II, Ch. II, 
§ 1, p. 147. Paris, 1896). 

2. Vei'um qusestio est de ipsa natura seu vi indita seminibus rerum ; quomodo nempe 
illis insit et idonea quidem conformandis rebiis adeo admirabilibus, nisi aliquis fuerit, 
ipso mundi initio, qui talem vim indiderit talem que seriem ordinarit. (Syntagma : 
Physica, Sect. I, L. IV, C. V, T. I, p. 315, cl). 

3. Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. V, T. I, pp. 316-317, c. 2-1. 



II. — PHYSIQUE : 3° PRINCIPE EFFICIENT DES CHOSES 117 

mesure, sont indépendantes des causes, dont le rôle se borne à agir 
sur une matière préexistante et à en régler les forces de façon qu'une 
modification nouvelle apparaisse. Mais le monde, qui sans Dieu fût 
resté dans le néant, qui n'a rien de lui-même, comment pourrait-il 
subsister par lui-même, privé de Tassistance divine l C'est pourquoi 
Dieu est plutôt cause du monde comme le soleil est cause de la lu- 
mière : partant, de même que la lumière s'éteindrait dans l'atmos- 
phère si le soleil retirait son influence, ainsi le monde s'abîmerait 
dans le néant, si la main salutaire de Dieu cessait de le soutenir » ^. 

C'est fort élégamment dit. Mais on peut se demander si, étant don- 
née l'imprécision des formules, Gassendi n'entend pas limiter l'ac- 
tion de Dieu sur les causes secondes à la simple conservation ^. Ce qui 
éveille surtout ce doute, c'est que, ultérieurement, il semble accepter 
comme plausible cette hypothèse, qui cependant porte atteinte à 
l'infinie puissance de Dieu. Parlant en effet de la sagesse divine qui, 
à l'origine, a tout disposé de façon que les choses marchent bien 
dans la suite, il ajoute : « Il est permis d'entendre par là que Dieu, 
conservant et entretenant les choses par son seul concours ordinaire, 
les laisse remplir leur rôle et suivre le cours commencé selon les motions 
qui leur ont été imprimées et qu'elles ont reçues dès le commence- 
ment... ^ » 

Après avoir disserté sur la Cause première, Gassendi en vient 
naturellement aux causes secondes *. Les atomes, on l'a vu, sont des 
substances corporelles, très subtiles et très mobiles. En tant qu'ils 
sont les éléments constitutifs des choses, on peut les appeler matière ; 
en tant que principes de mouvement, causes secondes. Pour ne pas 
scinder en deux la théorie des atomes, nous avons traité en même 
temps de la matière et du mouvement ^, 

1. Si est [mundus] imprimis a Deo conditus, ut prius jam ostensum est, profecto ab 
authore suo derelictiis esse non potest... Neque dicas potuisse mundum adeo perfectuni 
a Deo creai'i, ut deinceps par se consistons curatore non indigf^-et ; siquidem, cum mun- 
dus a seipso non sit et dempta opéra Créât oris, quae ipsum e nihilo eduxit, nihil sit, 
non potest sane niliil non esse nisi persévérante vi, a qua semel habuit ut aliquid esset. 
Non minus certe a suo authore quam lux a lucido dependet ; quamobrem, ut lux servari 
non potest absque sole a quo procreatur, sic incolumis absque Deo, a quo productus 
semel fuit, perseverare nuuidus non potest. Et quam vis aliqua? sint res quîP sine suis 
causis consistant, ejusmodi tamen sunt res quae absque luijusmodi causis aliquid sunt, 
cum causae nihil aliud quam materiam versent et vires in ipsa existent es tempèrent ita 
ut novum quidpiam appareat. At mundus, qui nihil absque Deo fuit, nihil habet es se, 
unde subsistere per se ac Deo non adsistente possit ? Est igitur potius Deus causa 
mundi eo modo quo sol causa lucis ; ac proinde, quemadmodum lux ex aère périt si 
sol cesset influere. ita est mundus penitus recasiu-us in nihilum si Deus ipsi 
siipponere desinat salutarem nianum. (Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. VI, T. I, 
p. 323, c. 2). 

2. Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, C. VIII, T. I, pp. 333-337. 

3. Quia porro liane totam naturse seu eruditionem, seu necessitatem referendo ad 
eam sapientiam, qua Deus initio providerit institueritque ut res deinceps procédèrent, 
intelligere licet Deum solo ordinario concursu res conservantem foventemque sinere 
ipsas res suas agere vices ac pro institutis inditisque ab initio motionibus cursum tenere 
quem cœperint... (Syntagma : Physica, Sect. III, L. VII, C. VII, T. I, pp. 493-494, 
c. 2-1). 

4. Syntagma : Physica. Set. I, L, V, VI, VII ; Sect. II et III. 

5. Cf. supra, p. 102-112 



118 AETICXE II. CHAPITRE IV, — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

§ iV. — DES QUALITÉS DES CORPS i. 

A. — QUALITÉS SENSIBLES. 

S'il n'y avait dans les choses aucune autre qualité que la couleur, 
l'esprit n'aui'ait pas sujet de distinguer la couleur d'avec la chose 
colorée. Mais parce que, après avoir perçu la couleur par les yeux, 
on sent, en approchant la main, de la résistance ou dureté, l'intelli- 
gence infère qu'il doit y avoir un sujet commun dans lequel soient 
et la couleur et la dureté, et conséquemment que ce sujet est coloré 
et dur. Ce sujet ou substance demeurant toujours caché, nous ne pou- 
vons savon quel il est sinon au moyen des qualités dont il est affecté 
et qui sont perceptibles à nos sens ^. 

Ainsi tout corps peut être considéré de deux manières, seulement 
comme corps ou comme tel corps. Comme corps, en tant qu'il est 
formé d'atomes ou qu'il est partie de la substance ou matière com- 
mune de toutes les choses physiques. Comme tel corps, en tant qu'il a 
une contexture particuhère qui le distingue de tout autre. C'est pour- 
quoi ce qui se remarque dans le corps, outre la substance ou matière, 
nous l'appelons quahté. On peut donc définn la qualité en général : 
« La manière d'être de la substance ou l'état et condition des prin- 
cipes matériels dont le mélange constitue telle substance » ^. 

Quelle est la cause des quahtés sensibles qu'on nomme le chaud 
et le froid *, la saveur ^, l'odeur ®, le son '', la lumière et la couleur ? ® 
Cette cause est à la fois et dans les corps et dans les organes des sens. 
En effet, deux choses sont nécessaires pour que les sensations de chaud, 
de froid, etc., se produisent. Il faut d'abord que les objets émettent 
des pai'ticules. Il faut ensuite que ces pai'ticuîes soient d'une natm*e 
spéciale qui coiTesponde à chaque organe des sens. On comprend alors 
pourquoi certains objets agissent sur la vue et non sur l'ouïe ou l'odo- 
rat, bien que les corpuscules qui en émanent soient en contact avec 
ces trois sens. Donc, quand on dit qu'un coi*ps est lumineux, sonore, 
eapide, odorant, etc., on veut dii'e uniquement que les atomes subtils 
qu'il émet déterminent, en agissant sur les organes sensoriels, la sen- 
sation de lumière, de son, de savem, d'odeur, etc. Par conséquent 
ces qualités sensibles n'existent pas formellement dans les objets. 
Sm' le fait Gassendi est d'accord avec Descai'tes ; mais ils diffèrent 
complètement sur la nature de la cause. Gassendi le reconnaît expressé- 
ment quand il traite de la lumière et des couleurs. Pour lui, il croit 
que la lumière est un écoulement de corpuscules qui sortent conti- 

1. Syntagtna : Physica, Seet, I, L. VI, T. I, pp. 372-457. 

2. SyrOagma : Physica, Sect. I, L. VI, C. I, T. I, p. 372, c. 1. 

3. Modus sese habendi substantiae Beu status et «onditio, qua materialia principia 
inter se comiiiissa se habent. (Syntagma : Physica, Sect. I, L. VT, C. I, T. I, p. 372, 
c. 2). 

4-6-6-7-8. Syntagtna : Physica, Sect. I, L. VI, C. VI, IX, X, XI, XII, T. I, pp. 394- 
401 ; 409-441. 



n. — PHYSIQUE :• 4° qualités des corps 119 

nuellement du coi^s lumineux. Pour Descaii/es, c'est un mouvement 
mécanique. 

Pour comprendre l'impoi-tance que Gassendi attache à la théorie 
de l'émission, on doit se rappeler que cette thœrie était en favem* 
parmi les physiciens. L'autorité de Newton devait plus tard lui 
donner une grande vogue. Le système neAvtonien a fini par céder 
la place à celui des ondulations. Mais voici que, de nos jours, la théorie 
de l'émission a retrouvé des partisans. N'oubHons pas cependant 
que la conclusion, à laquelle Gassendi s'est rangé, à savon que les 
quahtés sensibles ne sont pas des qualités formelles existant dans les 
corps, est, en soi, indépendante de la théorie de l'émission, bien que 
Gassendi y soit arrivé par cette voie. 

Gassendi fait dériver de la pesanteur la force motrice et les autres 
facultés qu'on remarque dans les corps ^. Chaque atome est animé 
d'une tendance primitive et inamissible au mouvement. Dans les 
composés les mouvements particuliers des divers atomes se contra- 
rient ; le mouvement général du tout se fait dans le sens où tend la 
majorité des éléments composants. Cette tendance prédominante 
détermine par là même la direction de la force motrice, qui en défini- 
tive n'est que la résultante de l'ensemble des énergies du corps composé. 

Gassendi rattache les facultés diverses des corps à la force motrice, 
car chaque chose est censée active et puissante dans la mesure où 
elle est capable de se mouvoir elle-même ou de mouvoir d'auti'es 
choses 2. D'où il suit qu'à vrai dire toute faculté est active. On parle 
cependant de faculté passive. Mais cela indique seulement l'impuis- 
sance de résister à une force supérieure : d'où nécessité de lui obéir, 
c'est-à-dire de subir son mouvement ^. 

Il faut identifier les facultés avec les atomes ou principes des corps 
qui sont les plus subtils, les plus dégagés et les plus actifs et que poiu' 
cela on appelle des esprits *. 

De l'étude de la force motrice et des facultés Gassendi passe natu- 
rellement à l'étude de l'habitude qu'il définit : « La facilité à agir, 
c'est-à-dire à répéter une action qui a été déjà répétée quelquefois 
ou souvent « ^. Pour acquérir cette facilité qui constitue l'habitude, 
c'est beaucoup moins la faculté que l'organe qu'il faut exercer, paice 
que l'organe, dont la faculté se sert, est composé d'atomes plus gros- 
siers et plus rigides, par conséquent plus rebelles à contracter use 
souplesse qui corresponde aux mouvements divers de la faculté *. 

1. Syntagma : Physica. Scct. I, L. VI, C. IV, T. I, p. 384, c. 2. 

2-3. Sciendum itaque faciiltatem sive naturalem potentiam ideo videri nihil dis- 
tinctum a vi motrice exposita, quia res quselibet tantum facere ac posBO ceneetur, quan- 
tum movere eive Beipsam sive rem aliam capax eut. Inde sequitur nullam proprie epse 
facultatem nisi aetivam, quoniam, tametsi rerum motus idem cum actione et paBsione 
eit, sui tamen principium in solo movente seu agente habet. Xeque obstat qiiod dicatur 
quoque passif a facultas seu potentia dari : siquidem haec proprie nihil aliud est quam 
resistendi impotentia si\M3 privatio facultatis, cujus defeetu obedire seu subire motum 
eogatur. (Syntagma : Phvsica, Sect. I, L. VI, C. IV, T. I, p. 385, e. 2). 

4. Syniaijma : Physica, Sect. I, L. VI, C. IV, T. I, p. 386, c. 1. 

5-6. ... Constat ipsum [habituni] nihil aliud esse quam facilitatem agendi repetendive 
illam actionem, quae jam aJiquoties ssepixreve repetita sit. Ac ista quidem faedlitas tenet 



120 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

C'est pareillement dans l'organisme qu'il faut chercher surtout la 
cause de l'afifaiblissement et de la disparition des habitudes. Les 
atomes qui forment les organes sont sans cesse renouvelés par la 
nutrition, laquelle introduit des éléments nouveaux. C'est pourquoi, 
si l'on n'imprime pas à ces particules nouvellement incorporées des 
flexions et des plis, peu à peu l'organe perdra sa souplesse et, consé- 
quemment, l'habitude ira en diminuant et finira par disparaître. 
Gassendi explique également l'oubh par cette théorie physiologique. 
Le cerveau, ou l'organe, quel qu'il soit, qui garde le trésor de nos 
images, est modifié par l'apport de la nutrition. Les traces anciennes 
laissées par nos souvenirs s'effacent insensiblement ; si elles ne sont 
pas souvent renouvelées, elles s'oblitèrent et les souvenhs s'évanouis- 
sent avec elles ^. 

B. — QUALITÉS OCCULTES. 

Aux qualités sensibles, qui sont manifestes, les Scolastiques opposent 
les qualités occultes, celles dont les causes sont encore inconnues ^. 
Dès qu'ils aperçoivent un effet dont le principe leur échappe, ils 
supposent, pour en rendre compte, l'existence d'une qualité ou faculté 
spéciale. Gassendi remarque judicieusement qu'à parler en rigueur 
il n'y a pas de qualité qui ne soit occulte pour nous, car il n'y en a 
aucune dont la cause nous soit connue en elle-même. Le procédé des 
Scolastiques n'est que l'emploi très naturel du principe de causalité. 
Mais cet emploi est inutile et puéril, quand il n'en résulte qu'une 
explication purement verbale. Lorsqu'on a dit que la nature a horreur 
du vide, ou qu'une vertu sympathique fait vibrer à l'unisson les 
cordes d'un instrument, est-on plus avancé ? On a constaté un fait 
et l'on a mis dessus une étiquette nominale. 

Gassendi fait rentrer l'exphcation des qualités occultes, qu'on 
ramène communément à la sympathie et à l'anthipatie, dans la loi 
générale qu'il a précédemment établie : « La sympathie et l'antipa- 
thie..., quoiqu'elles nous frappent d'une certaine stupeur, sont sou- 
mises au mode ou loi générale de l'agir et du pâtir qui régit toutes 
les choses de la nature. Ce mode consiste en ce que il n'y a point 
d'effet sans cause, qu'aucune cause n'agit sans mouvement, qu'au- 
cune cause n'agit sur un objet éloigné, c'est-à-dire auquel elle n'est 
présente ni par soi ni par quelque organe qui leur sert de conjonction 

se nonnihil ex parte ipsa facultatis seii spirituuni, qiiatenus assuescunt certa aliqua 
ratione moveri ; at videtur tamen prsecipue acquisitu necessaria in organo ipso, quo 
facilitas utitur. Etenim concipiendum est organum, cum sit aliquid compositius et 
crassius, esse quoque quidpiani rigidius, nec facile ad omnem motuuin, qualem prsestare 
facilitas potest, diversitatem flexile. ( Syntagma : Physica, Sect. I, L. VI, C. IV, T. I, 
p. 387, c. 1-2). 

1. Annon verisimile est hanc eandem esse oblivionis causam ? Dum cerebnim, aut 
quisquis sit thésaurus specierum seu imaginum, quarum ope imaginamur, recordamur, 
reminiseimur, ita nutriendo immutatur ut nisi species, in eo impressae et tanquam sigillo 
formatae, sîepius ssepiusque instaurentur, obliterentur continuo ac tandem prorsus 
evanescant ? (Syntagma : Physica, Sect. I, L. VI, C. IV, T. I, p. 387, c. I). 

2. Syntagma : Physica, Sect. I, L. VI, C. XIV, T. I, pp. 449-457. 



II. — PHYSIQUE : 50 LE MONDE EST-IL ANLMÉ ? 121 

OU qu'elle lui a transmis, que rien par conséquent ne meut quoi que 
ce soit qu'en le touchant ou par soi ou par un organe corporel. D'où 
il suit que, quand on dit c^ue deux choses mutuellement s'attnent 
et s'embrassent par sympathie ou se repoussent et se séparent par 
antipathie, nous devons comprendre que les choses se passent comme 
dans les autres corps, sans autre différence sensible que celle qui tient 
à la subtilité et à la gi'ossièreté des organes )> ^. 

On trouvera sans doute que cette explication générale est elle- 
même bien superficielle et bien artificielle. Lorsque Gassendi en vient 
aux causes occultes spéciales, ses explications particulières devaient 
être et sont plus ou moins arbitraires. 

§ V. — LE MONDE EST-IL ANIMÉ ? 2 

Après avoir critiqué la manière dont P\^hagore, Platon et les Stoï- 
ciens comprennent l'animation du monde ^, Gassendi expose, sous 
forme d'hypothèse, non sans quelque hésitation et timidité, sa manière 
de voh'. 

Que le monde soit un tout ordonné, dont les diverses parties ont 
entre elles des relations de dépendance comme on en remarque dans 
une armée ou dans un écUfice, cela ne fait pas question. Mais on se 
demande s'il est un tout ordonné à la manière d'une plante ou d'un 
animal. 

Dans sa réponse Gassendi procède par degré. D'abord, si c^uelqu'un 
prétend que par âme du monde Ion doive entendre Dieu lui-même, 
en ce sens que Dieu, étant par son essence, sa présence et sa puis- 
sance (comme disent les Docteurs) mtimement répandu en toutes 
choses (intime in omnia illapsus), les entretient, les gouverne et ainsi 
les anime en quelque sorte, rien n'empêche de parler ainsi. A la condi- 
tion cependant de signifier par là que Dieu est une âme assistante 
et non informante, c'est-à-dire qu'il est, non pas une partie compo- 
sante, mais le gouverneur du monde, à la façon du commandant d'un 
navh'e, qui n'en constitue pas une partie, mais le dii'ige "*. 

L Xam, quod siiiipathia sit quaedam consensio, antipathia dissensio inter aliquas 
' Tes, in quarum altéra, vel utraque, aut etiam in tertia exoritur aliquid, quod nos stupore 
quodam percellit, non ideo ipsis non competit generalis familiarisque rébus naturse 
omnibus agendi et patiendi modus. Hic vero modus, ut ex antedictis elicitur, in eo 
est ut nullus efitectus sine causa sit ; ut nuUa causa sine motu agat ; ut nihil agat in rena 
distantem, seu cui non sit prsesens vel per se, vel per organuni ar.t conjunctum aut 
transmissiun ; ut nihil proinde moveat aliud nisi contingendo ifsuni vel per se, vel 
per organum, illudque corporeum, cseteraque similia. Ex quo sequittir ut, cum duœ 
res sese mutuo attrahere complectique per s\-mpathiam, aut repellere disjungique per 
antipathiam dicuntur, id intelligendum sit ea ratione fieri, qua fit seiasibilius in cseteris 
corporibus, nulle alio discrimine quam siibtilitatis et crassitudinis organonmi. (Syn- * 
tagma : Physica, Sect. I, L. VI, C. XIV, T. I, p. 450. cl). 

2. Syntagma : Physica, Sect. I, L. I, C. V, T. I, pp. 155-162. — Cf. Sect. II, L. I, 
C. V, T. I, pp. 520-524. — Sect. III, Membr. I, L. I, C. I, T. II, p. 1 sqq. — Sect. III, 
Membro. II, L. VI, C. I. T. II, pp. 328-329. 

3. Syntagma : Physica, Sect. I, L. I, C. V, T. I, pp. 155-158. 

4. Syntagma : Physica, Sect. I, L. I, C. V, T, I, p. 158, c. 2. 



122 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

Ensuite, les philosophes, notamment Démocrite, Aristote, Hippo- 
crate, reconnaissant qu'une certaine chaleur est diffuse dans tout 
l'univers, rien ne s'oppose non plus à ce qu'on appelle âme cette cha- 
leur interne ^. 

Enfin, s'il est permis d'affirmer que le monde a une âme, au sens 
impropre et analogique dont on vient de parler, il est difficile d'ad- 
mettre qu'il ait une âme proprement dite, à savoir végétative, sensi- 
tive ou raisonnable. Car le monde ne rempht aucune des fonctions 
qui décèlent la présence d'une âme véritable. Ce monde, en efiet, 
n'engendre point un être semblable à lui comme font les animaux 
et même les plantes ; il ne se nourrit pas et ne croît pas comme eux ; 
enfin, il exerce moins encore les fonctions visuelles, auditives, etc. ^. 

Cependant on peut attribuer aux globes entiers du monde, à la 
terre par exemple, une autre sorte d'âme, c'est-à-dire une certaine 
forme qui relie entre elles les diverses parties de chaque globe, quoique 
hétérogènes et opposées, et les fait adhérer au tout. C'est à cette forme 
qu'on peut rapporter les générations de tant d'êtres vivants qui 
naissent spontanément ; de plus, les âmes spéciales de ces êtres, encore 
que très différentes de l'âme de la terre, peuvent néanmoins lui devoir 
leur origine, comme le ciron doit son âme à l'homme, quoiqu'elle 
soit toute aiitre que celle de l'homme ^. 

« Si la coutume qu'on a de n'accorder d'âme qu'aux plantes, aux 
animaux et aux hommes, n'a pas empêché d'en attribuer une à la 
plupart des métaux et des pierres pendant qu'ils sont dans leurs 
raines et matrices, mais une âme d'un genre particulier, par laquelle 
ils sont censés vivre, pourquoi ne pouiTait-on pas attribuer à la terre 
une âme d'un genre spécial, grâce à laquelle elle puisse être réputée 
vivante ? Eh quoi ! les propriétés et les fonctions de l'aimant, même 
quand il est hors de la mine, encore qu'elles ne peuvent pas être rap- 
portées à la végétation, au sentiment et au raisonnement tels qu'ils 
existent d'ordinaire, sont cependant trop relevées pour qu'on doive 
les rapporter à une nature inanimée et complètement privée de tout 
sentiment, même d'un sentiment distinct des sentiments ordinaires. 
S'il en est ainsi, pourquoi la terre serait-elle donc destituée de toute 
animation et de tout sentiment, du moins d'une espèce de sentiment 
distinct des sentiments ordinaires ?... Est-ce qu'il répugne que la 
ten-e possède un genre de vie et de connaissance qui échappe à la 
portée de notre faible intelligence d'hommes terrestres ? » * Nous retrou- 

1-2. Syntagma ■.'PnYSïCA, Sect. I, L. I, C. V, T. I, pp. 158-159. 

^'. Syntagma : Physica. Sect. lil, Membr. I, L. I, C. I, T. II, p. 3, c.1-2. 

4. Cseterum autem, si cum anima tribuatur viilgo sohim plantis, et brutis, ac hami- 
nibus, id non obstat quo minus videatur plerisque attribuenda esse metallis et lapidibus, 
duni in mineris matrici busqué suis sunt, sed anima nempe sui generis qua corpora illa 
\-ivere censeantur ; eur non possit quoque attribuenda ^'ideri terrae, seilicet specialis 
ac sui generis, ob quam censeri vivons possit? Quid, quod ipse magnes, etiam a minera 
sejunetus, eas functiones obit, quse referri qiiidem ad vegetationem, sensum, ratio- 
cinationem, ut vulgo habentur, non possint, sed quse sint tamen nobiliores quam ut 
referendae videantur ad inanimem et omnis plane sensus (etiam ab istie vulgaribus 
-distincti) expertem naturam ? Id autem si ita se habeat, quidni ten-£e quoque com- 
petere possit natura non inanimis, neque expers omnis, saltem distincti a vulgaribus, 



n. — PHYSIQUE : 6° l'ame animale 123 

verons cette étrange doctrine dans le chapitre où Gassendi traite 
ex professa de la sensibilité. 



§ VI. — DE L'AME 1. 

« S'il existe quelque part, en philosophie, un labyrinthe d'opinions, 
c'est ici surtout qu'on le rencontre » ^. Les uns font l'àme incorporelle ; 
les autres, corporelle. Gassendi expose avec érudition les opinions 
diverses des philosophes anciens ^. Comme on ne saurait espérer de 
percevon la natm'e intime de Tâme, il s'estimera abondamment payé 
de sa peine s'il lui est donné, en présence de doctrines si divergentes, 
de présenter en balbutiant, à la lumière obscure de la seule raison, 
une solution vraisemblable *. L'<âme de l'animal et l'âme de l'homme 
attnent tour à tour son attention. 



A. — L'AME ANIMALE. 

L'âme nous apparaît tout d'abord comme un principe dont la pré- 
sence exphque la vie, et dont l'absence exphque la mort ^. Les sens 
ne "peuvent percevon ce principe, mais l'intelligence en démontre 
par le raisomiement l'existence. Car la nutrition, la sensation, le mou- 
vement et autres fonctions ne samaient s'accomphr sans ce principe 
\àtal qu'on nomme l'âme. 

Quelle est sa natme ? « L'âme semble être une substance très ténue 
et comme la fleur de la matière, dont les parties ont une disposition 
et sj^métrie particulière au-dedans de la masse plus grossière du 
corps » ®. En tant que substance elle peut être, grâce à sa mobiUté, 
un principe d'action ; en tant que disposée et ordonnée de telle manière, 
elle peut agn de telle façon et non d'une autre ', 

Comme on constate entre l'âme et le feu des rapports nombreux 
et fi'appants, ces ressemblances autorisent à assimiler l'âme à un feu 



sensus ?... Ecquid répugnât esse in terra genns vitœ et cognitionis, quœ nobis homim- 
cionibus et terrigenis seu pusillimis particulis terrœ assequi non liceat ? (Syntagtna : 
Physica, Sect. III, Membr. I, L. I, C. I, T. II, p. 3, c. 2). 

1. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. III, T. II, pp. 237-259. 

2. Si uspisun eerte in Philpeophia labyrinthus est opiniouiim, in hoc ipso loco prœser- 
tim ocevuTit. (SyrOagyrtn : Physica, Sect. III, M. II, L. III, C. I, T. II, p, 237, c. 1). 

3. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. III, C. I et II, T. II, pp. 237-250. 

4. Cum autem. ut initio testati sumus, spes non ait ut intimius perspicer© animae 
naturam possimus, absit recipiamus quidpiam attexturos, ex quo liceat qualis ea sit 
vel eminus conjieere ; abunde erit si, ut caligando, ita balbutiendo, aliquid tentemus, 
tinde quid inter tôt placita videri possit habere speeiem probabilitatis sequamur. 
(Syntagma : Physica, Sect. III, JVL II, L. lU, C. III, T. II, p. 250, c. 1. — Cf. Ibidem, 
C. I, p. 237, col. 1). 

5. SyrOagma : Phy*ica, Sect. IH, M. Il, L. III, C. III, T. II, p. 250, c. 1-2. 

6-7. Videri ergo potius esse animam substantiam quandaui tenuissimsuu ac \eluti 
florem materise, cum speciali dispositione hahitudine\-e et symmetria partium intra 
ipsïun massam crassiorem corporis degentium. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, 
L. III, C. III, T. II, p. 250, c. 2). 



124 ARTICLE II. CHAPITRE IV. '■ — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

très subtil et très actif qui entretient dans l'animal et dans l'homme 
la chaleur et la vie ^. 

Quelle est l'origine de cette âme ? Comment s'allume cette petite 
flamme ? (qua ratione accendatur ista animœ fiammula 1) ^ Elle a été 
ce semble allumée dès le commencement de la génération. Car il faut 
concevoir que la semence, dont Tanimal doit provenir, est animée, 
c'est-à-dire contient une partie de l'âme qui est répandue dans le 
corps de celui qui engendre. Ainsi, les êtres qui sont engendrés par 
d'autres êtres reçoivent de leurs ascendants l'âme en même temps 
que la vie '. Pour les êtres qui naissent par une sorte de génération 
spontanée (q^iorum ortus spontaneus est) *, ils viennent d'une semence 
ou germe préexistant, que Dieu a créé et répandu partout dès le com- 
mencement et qui possède une sorte d'âme en puissance, laquelle 
n'attend pour passer en acte et remplir sa fonction que des conditions 
propices ^. 

Gassendi s'efforce enfin de résoudre cette objection : Comment cette 
âme matérielle, qui est composée d'éléments insensibles, devient-elle 
capable de sentir ? ® Cet argument, répond-il d'abord, suppose comme 
vrai ce principe : Toutes les propriétés qui se rencontrent dans le 
composé doivent exister dans les éléments composants. Il commence 
par nier la vérité de ce principe et appuie sa négation par un exemple 
tiré de la chimie. Mais, comme il se rend compte au fond que le prin- 
cipe qu'on lui oppose ne peut être nié purement et simplement (car 
les composants doivent évidemment contenir à l'état virtuel les pro- 
priétés que leur réunion communique au composé), il finit par le 
reconnaître implicitement dans son explication définitive : (( Comme 
toute semence est animée, et que non seulement les animaux qui 
naissent de l'accouplement mais ceux qui s'engendrent spontané- 
ment de certaines matières, peuvent être regardés comme créés 
ou formés de molécules séminales qui ont été assemblées dès le com- 
mencement du monde ou depuis, on ne peut pas, pour ce motif, 
dire absolument que les choses sensibles proviennent d'éléments 
insensibles, mais plutôt d'éléments qui, bien qu'en fait ils ne sentent 
pas, en fait du moins sont ou contiennent les principes du sentir, de 
même que les principes du feu sont contenus et cachés dans les veines 
du caillou '^... » 



1. Cf. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. III, C. III, T. II, pp. 251-252. Il est 
piquant de voir à quelles .subtilités et suppositions en est réduit notre philosophe 
pour appliquer aux poissons et aux animaux exsangues son système imaginaire de 
l'âme-feu. Cf. Ibidem, pp. 253-254. 

2-3-4-5. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. III, C. III, T. II, pp. 252-254. 

6. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VI, C. III, T. II, pp. 343-350. 

7. Quod semen animatum sit, et non modo quse animalia ex coitu, sed etiam quse 
aliunde sponte generantur, dici possunt creari formarive ex semineis moleculis, quSe, 
aut ab usque rerum initio, aut deinceps, concreta? fuerint, ut deducimus alias et inferius 
quoque attingetur, ea de causa non posse dici absolute res sensibiles fieri ex insensibili- 
bus, sed potius ex iis quae, licet reipsa non sentiant, reipsa tamen aint contineantve prin - 
cipia 8en»us, eo modo quo ignis semina abstnisa in silicis venis, materiave pinguiuscula, 
ex antedictis, continentur. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VI, C. III, T. II, 
p. 347, c. 2). C'est moi qui souligne. 



n. — PHYSIQUE : 6° l'ame humaine 125 



B. — UAME HUMAINE. 

L'âme humaine est beaucoup plus complexe que Tàme des ani- 
maux. Elle est non seulement végétative et sensitive, comme l'âme 
des bêtes ; mais de plus elle est douée d'intelligence, ce qui l'en dis- 
tingue. L'opposition de facultés si diverses explique la variété des 
opinions émises sur sa nature ^. 

Pour les uns, l'âme humaine est une substance simple et incorpo- 
relle ; mais, quoique incorporelle, ayant deux sortes de facultés : 
les unes inorganiques ou capables d'agir sans organes, à savoir l'en- 
tendement et la volonté ; les autres organiques ou assujetties à des 
organes, telles que les facultés de se nourrir, d'engendi'er, d'imaginer, 
de sentk et de mouvok les membres. Cette âme est créée par Dieu et 
infuse dans le corps, soit dès le commencement de la génération, 
soit plus tard. Les partisans de cette dernière hypothèse croient 
à l'existence successive d'une âme végétative et d'une âme sensitive, 
produites par les parents au moyen de la semence. De même que 
l'âme végétative périt à la venue de la sensitive qui rempht désormais 
ses fonctions, ainsi l'âme sensitive disparaît à son tour et est remplacée 
par la raisonnable qui préside seule aux fonctions de la triple vie, 
végétative, sensitive et intellective. 

Pour les autres, l'âme humaine n'est pas une substance simple, 
mais composée de deux parties. Son origine et sa dualité sont diverse- 
ment comprises. Voici la solution à laquelle Gassendi s'arrête : " L'âme 
humaine est composée de deux parties : l'une, irraisonnable, qui, 
réunissant la puissance végétative et sensitive, est corporelle, tire 
son origine des parents et, comme une sorte de milieu ou de lien, 
unit l'âme raisonnable au corps ; l'autre, raisonnable ou intellectuelle, 
qui est incorporelle, créée par Dieu, infuse et unie par lui, comme une 
vraie forme, au corps par l'intermédiaire de l'irraisonnable » ^. 

Gassendi invoque d'abord, à l'appui de cette opinion, qui est incom- 
patible avec la simplicité de l'âme, l'autorité de quelques rares Sco- 
lastiques peu recommandables ^. 

Puis, il apporte des arguments moins indirects ^. Une chose simple 
ne peut être en contradiction avec elle-même. Les sens et l'esprit 
sont en lutte dans l'homme ; les sens et l'esprit, c'est-à-dire l'âme 
sensitive et l'âme raisonnable, doivent donc être des choses réelle- 
ment distinctes. Aussi les théologiens, à cause de cette opposition 
« entre la loi des membres et la loi de l'esprit », dont parle saint Paul, 

1. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. III, C. IV, T. II, pp. 255-256. 

2. Quare adniitti solum potest qii<e restât opinio statuentiuin animam humanam 
compositain esse ex duplici parte, nimiruni ex irrationali quœ, vegetati\am et sensiti- 
vam complectens, corporea sit, a pareiitibiis ortum habeat et sit quasi médium seu 
nexus jungendœ rationalis cum corpore ; et ex ipsa rationali seu intellectiva, quse sit 
incorporea, a Deo creetur ac infundatur uniaturque \it vera forma corpori, interce- 
dente irrationali. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. III, C. IV, T. II, p. 256, 
c. 1-2). 

3-4. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. III, C. IV, T. II, pp. 256, c. 2 ; 257. 



126 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

distinguent dans notre âme la partie inférieure et la partie supérieure. 
Et qu'on ne dise pas qu'une même âme très simple, immatérielle, 
peut très bien être le siège de deux facultés opposées entre elles. Autre- 
ment, on devrait dire aussi qu'une même substance simple comme le 
feu peut produire la chaleur et le froid. 

Gassendi sent le besoin d'appuyer cette argumentation si faible 
par une raison de convenance. Mais cette raison n'a rien de convain- 
cant. Ce qui confirme cette opinion, dit-il, c'est qu'on peut commo- 
dément expliquer par là comment l'homme, en tant qu'il vit ou est 
animé, se trouve par une de ses parties fort peu au-dessous des anges 
et capable de survivre, et, par l'autre, ne diffère en rien des brutes 
et partage le sort et la destinée finale des bêtes de somme. C'est 
pourquoi l'on affirme que, selon la première, l'homme vit une vie 
intellectuelle et angélique qui le fait ressembler à Dieu, et, selon la 
dernière, une vie animale et bestiale, qui le fait comparer aux êtres 




est purement intellective. 

Mais cela ressort aussi bien dans le système qui ne reconnaît dans 
l'homme qu'une âme, mais douée de facultés sensitives et intellec- 
tives. Pour être conséquent avec lui-même, Gassendi aurait dû ad-* 
mettre trois âmes ; végétative, sensitive, intellective. Car, en vertu 
de ses principes, on ne voit pas de quel droit il dote l'âme sensitive 
et de la fonction végétative et de la fonction sensitive. Il y a, en elïet, 
des tendances opposées entre ces deux sortes de fonctions. 

Gassendi, qui se croit en règle avec l'orthodoxie et qui assurément 
tenait à l'être ^, ne s'est pas rendu compte que son opinion dualiste 
allait contre la définition du concile de Vienne, d'après laquelle il 
n'y a dans l'homme qu'un seul principe vital, l'âme raisonnable, 
qui informe immédiatement le corps, c'est-à-dire lui est substantielle- 
ment unie comme principe de la vie végétative et sensitive -. 

Ce duaUsme est aussi en désaccord avec la philosophie scolastique 
et spiritualiste, car il détruit tout ensemble et la simplicité de l'âme 
et l'unité de la nature humaine. Gassendi a prévu cette objection et 
s'évertue à y répondre. Mais ses réponses sont manifestement insuffi- . 
santés. 

Il est vrai, avoue-t-il, que nous parlons toujours de l'âme comme 
d'une seule et même âme. Mais, réplique-t-il, nous parlons aussi de 
l'homme comme d'un seul et même être. Donc, comme l'homme devient 
un par suite de l'union de l'âme avec le corps, ainsi l'âme devient une 

1. Utcumque porro ipsa [santentia] nobis defendi videatur tanquam probabilior ; 
si quid tamen rêvera obstet, eam abniiimus, comparati semper ad eam, quse Ecclesiae 
Sacrse decretis praecepta fuerit, annplectendam'. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, 
L. III, C. IV, T. II, p. 258. c. 2). 

2. Sur le sens de cette définition, voir D. Palmieri, Institutiones..., T. II, Anthropo- 
logia, C. III, Thés. XIV, § ii, pp. 396-398. — M. Debièvee, La Définition du concile de 
Vienne sur Vâme (6 mai 1312) ; dans Recherches de Science religieuse, 1912,. 
pp. 321-344. 



II. — PHYSIQUE : 7° SENSIBILITÉ 127 

par suite de l'union de l'âme raisonnable et de l'âme sensitive. 

<( Cependant Gassendi comprend bien que cette réponse est super- 
ficielle et ne va pas au fond de la difficulté. Peu importe, en effet, 
qu'on parle de l'homme et de l'âme au singulier ou au pluriel, l'homme 
ne sera-t-il pas moins double, étant - composé de deux âmes? » ^ 
Telle est en effet l'instance que lui opposent ses adversaires : Ac urgent 
quidem non fore igitur hominem per se unurn, sed duo. 

Pour résoudre la difficulté et sauver l'unité de la nature humaine, 
il avance que l'âme sensitive est à l'âme raisonnable ce que la puis- 
sance est à l'acte, et ce que le corps est à l'âme : « Si l'homme, encore 
que composé de tant de parties... et spécialement de corps et d'âme, 
est un par soi (unmn per se), en tant que. comme on dit, Tun est' 
puissance, et l'autre est acte, ou, si vous préférez, en tant que l'un 
est, de sa nature, apte à recevoir, et l'autre à être reçu, pourquoi 
l'âme humaine ne serait-elle pas aussi une par soi (quid uwum per se), 
en tant que la sensitive sera comme une puissance recevante (ut 
potentia excipiens), et la rationnelle comme un acte reçu (ut actus 
receptvs), de telle sorte que le composé de l'une et de l'autre étant 
cohérent devienne ensuite un acte propre à être reçu clans le corps 
et à former avec lui un être un par soi » ^. 

« ' Toute la question est de savoir si Gassendi enlève ou conserve 
à cette âme sensitive qui reçoit l'autre, une réalité propre ; s'il la lui 
enlève, ce n'est plus une âme ; s'il la lui conserve, il ne se peut pas 
qu'elle ne fasse qu'un seul et même être avec l'âme raisonnable » ^. 



§ VII. — DE LA SENSIBILITÉ *. 

Après avoir examiné C[uelles sont les propriétés naturelles et vitales 
des êtres, il convient d'étudier leurs facultés de sentir et de connaître. 

A. — SENSIBILITÉ AU SENS LARGE 

« Sentù", au sens le plus général du mot, s'entend de n'importe 
quelle faculté naturelle à chaque être de percevoir quel({ue chose, 
dont la perception ou. si l'on préfère, l'appréhension le met en mouve- 
ment » ^. Gassendi accorde ce genre de sensibihté aux minéraux 

1. Fr. Bouillier, Lp Principe vital et VAme pensante, Ch. X, p. 183, Paris, 1873-. 

2. Verum, si constaiis aliunde homo ex tanta partium varietate unum esse non 
desinit ; ... ac si constans specialiter ex corpore et anima uniini per se est, qnatenus 
alteruni potentia, altenun actus, ut aiunt, est, seu mavis, quatenus alterum ut exci- 
piat, alterum ut excipiatur coliaereatque, est ex sua natura idoneum ; erit profecto 
anima huniana quid imuni per se, quatenus sensitiva erit ut potentia excipiens, et 
i-ationalis ut actus excejjtus ac ita cohaerens ut compositum ex utroque fiât deinceps 
idoneus actus, qui recipiatur in corpore et quid per se unum cum ipso constituatur. 
(Syntagma : Physic.\, Sect. III, M. II, L. III, C. IV, T. II, p. 258, c. 1). 

3. Fr. Bottillibr, Le Principe vital..., Ch. X, p. 183, Paris, 1873^. 

4. Syntagtna : Physica, Sect. III, Membr. II, L. VI, C. I, T. II, pp. 328-352. 

5. Primum universe [sonsuin accipi] pro quacumque facultate rei cuilibet naturaliter 
insita ad percipiendum alicjuid, cujus perceptione seu mavis apprehensione moveatur. 

■ (Syntagma : Physica, Ssct. III, Membr. II, L. VI, C. I, T. II, p. 328, c. 1). 



128 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHI€UM 

et aux plantes, ou, du moins, ne désapprouve pas ceux qui sou- 
tiennent cette opinion. Elle repose sur un argument analogique très 
superficiel, qui n'a rien de concluant. Est-ce que le fer n'est pas 
attiré par l'aimant ? Est-ce que les plantes ne dirigent pas leurs racines 
vers l'aliment approprié à leurs besoins ? Comment le fer et les plantes 
agiraient-ils de la sorte, s'ils n'avaient pas la faculté de percevoir ce 
qui leur convient ? Qu'il faille appeler cette perception une connais- 
sance ou non, c'est une question de mot. Toujours est-il que, en réa- 
lité, les tendances signalées dans le fer et dans les plantes ont le même 
rôle que l'amour ou la haine chez les animaux ^. 

Bien plus, il semble que toute perception sensible est une connais- 
sance accompagnée d'imagination. Ainsi le fer, par suite de l'impres- 
sion qu'il en a reçue, imagine l'aimant comme une chose qui lui 
convient et où il trouvera son bien et son repos; On objectera sans 
doute qu'on n'aperçoit pas dans le fer d'organe propre à la fonction 
imaginative. — Cette objection n'a pas de valeur si l'on n'attribue 
au fer qu'une imagination très rudimentaire. Il suffit pour cela de 
concevoir qu'un certain esprit est diffus dans toute la substance 
métalHque, analogue à celui qui est dans le ver dont les parties coupées 
se meuvent encore. A cet esprit appartiendrait une imagination très 
restreinte qui se bornerait à représenter au fer ce qui lui est utile afin 
qu'il puisse se porter vers l'aimant -. 

Cette conception bizarre fait songer k la théorie anthropomorphique, 
relative aux qualités occultes, que Gassendi a condamnée chez les 
Scolastiques. 

B. — SENSIBILITÉ AU SENS STRICT 

Dans le sens strict, la sensibilité est la faculté, devoir, d'entendre, de 
percevoir les odeurs, de goûter et de toucher ^. Telle est la différence 
spécifique qui distingue l'animal de la plante et du minéral. 

La sensibilité peut être dite passive, en tant qu'elle reçoit les espèces 
sensibles dans l'organe sensoriel. Mais, sauf cette impression subie du 
dehors, c'est une faculté active, car elle perçoit et connaît les objets. 
La sensation appartient au genre d'actions qu'on nomme immanentes 
par opposition à celles qu'on appelle transitives. 

Pour qu'il y ait sensation, deux conditions sont requises : qu'une 
impression se fasse, d'une manière directe ou indk-ecte sur l'organe, 
et que cette impression reçue par l'organe soit transmise au cerveau 
par les nerfs. 

La sensation ne résulte « ni du seul organe, ni de la faculté seule, 



1. Quapropter nisi istam quoque perceptionem apprehensionemque appellare sensum 
cognitionemque placuerit, re tamen ipsa idem fit ac in aninialibus amore vel odio, efc 
dura ad cibum congruum moventur illumque usurpant, atque, ita de caeteris. (Syn- 
tagma : Physica, Sect. III, Membr. II, L. VI, C. I, T. II, p. 328, c. 2). 

2. Syntagma : Physica, Sect. III, Membr. II, L. VI, C. I, T. II, pp. 328-329, c. 2-1. 

3. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VI, C. I, T. II, pp. 329-331. 



n. — PHYSIQUE : 8° imagination ou phantatsie 129 

mais du composé, c'est-à-dii'e et du corps dont l'organe est partie, 
et de l'âme dont la faculté est partie » ^. 

Les corpuscules qui constituent les sens sont un tissu (texhira) 
très subtil, distinct de l'organe ; car l'organe peut être affecté d'une 
impression, sans que connaissance s'en suive. L'âme sensitive n'est 
pas simple, mais composée de parties ; car ce qui est simple ne peut 
accomplir que des actions d'un seul geni'e ; or Tâme sensitive en accom- 
plit de différentes. Ce tissu, qui constitue les sens, n'est pas l'âme sen- 
sitive, tout entière ; c'en est plutôt une portion, mais la principale 
et la dominante ^. 

Le siège de la faculté de sentir est proprement le cerveau. Cepen- 
dant nous localisons les sensations dans les organes ou parties du corps 
qui ont reçu l'impression envoyée par les objets extérieurs. La façon 
dont notre philosophe cherche à exphquer cette locahsation, est vague 
et confuse ^. 

Gassendi passe en revue les cinq sens ^ et, à propos des organes 
sensoriels et des conditions requises pour leur exercice, il donne de 
longs détails physiologiques qui n'ont plus aujourd'hui qu'un médiocre 
intérêt. Son explication de la vision binoculaire vaut cependant 
d'être signalée ^. 



§ VIII. — DE L'IMAGINATION OU PHANTAISIE «. 

Ayant traité des cinq sens ou facultés connaissantes externes, 
Gassendi est naturellement conduit à parler des facultés connaissantes 
internes. 

Celui qui admet comme probable que l'âme humaine est. composée 
de deux parties, l'une incorporelle, propre à l'homme, l'autre corpo- 
relle, qui se trouve également dans les brutes, doit conséquemment 
admettre dans l'homme une double faculté, l'une, de la partie incor- 
porelle, qu'on appelle esprit, intelligence, raison suprême ; l'autre, 
de la partie corporelle, qu'on nomme imagination ou phantaisie. Telle 

1. ... Ideo fit ut non raro quoque etiam facnltatem, etiam organum sentire dicamus ; 
videlicet quia paruni interest, dummodo intelligatur non corpus aut organum eoluin, 
non animam aut facultatem solam, sed composituni ex corpore, cujus pars eat organum, 
et anima, cujus pars facultas, elicere ipsani sensationem. (Syntagmu : Phvsica, Sect. 
III, M. II, L. VI, C. I. T. II, p. 331, cl). , 

2. ... Ita [videtur probabile) texturam, quœ sensus est, esse portionem potiua quam 
totam substantiam animaî sentientis, scilicet quasi hcec anima non sit simplex qusedam 
iiniusmodique substantia, sed contexta ex pluribus..., quarumque suprema ao veluti 
dominans sit ea per quam animal sentit. ... Quoniam si simplex fuerit, actiones dun- 
taxât generis unius. non item variorum elicere posait... ( Syntagma : Physica, Sect. III, 
M. II, L. VI, C. I, T. II, p. 329, c. 2). 

3. Indeque fit ut non negemus sentiri dolorem in pede, ut sentiri in cerebro cere- 
brumve dolere dicanius ; sed dicanms sentiri in pede a facultate, quae in cerebro sit, 
prout in pedem intenta est, ex quo et in quo continui solutio nunciatur. (Syntagma : 
PHY.SICA, Sect. III, M. II, L. VI, C. I, T. II, p. 336, c. 1. — Cf. Ibidem, L. X, C. I, 
T. II, p. 473, cl). 

4. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VII, T. II, pp. 353-397. 

5. Syntagma : Physic a, Sect. III, M. II, L. VII, C. VII, T. II, pp. 390-397. 
e. Syntagma : Physica, Sect. III, Membr. II, L. VIII, T. II. pp. 398-424. 



130 ARTICLE n. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

est la double faculté connaissante interne. Il convient d'en commencer 
l'étude par l'imagination, parce que la considération préalable de son 
rôle et de ses fonctions est indispensable pour comprendre le rôle 
et les fonctions de l'intelligence i. 

A. — L'IMAGINATION EST L'UNIQUE 
FACULTÉ INTERNE SENSIBLE. 

Les disciples d'Aristote ont multiplié à plaisir les facultés internes 
sensibles ^, Gassendi blâme cette prodigalité et se prononce catégori- 
quement pour l'existence d'une faculté unique : la faculté imagina- 
trice : « Qu'on tienne donc pour constant qu'à la réserve de l'intelli- 
gence qui est dans l'homme seul, il n'y a, soit dans l'homme, soit dans 
les brutes, qu'une seule faculté connaissante interne, la Phantaisie, 
laquelle peut en outre être appelée Estimatrice, Cogitatrice, Mémoire 
et aussi de quelques autres noms, mais noms signifiant variété de 
fonction et non de faculté ; de même que les mots sauter, marcher, 
frapper du pied et autres semblables ne désignent pas des facultés 
motrices différentes, mais des fonctions différentes d'une seule fa- 
culté » ^. ' 

En conséquence, Gassendi s'efforce d'abord de démontrer que le 
Sensus communis * et la Mémoire, où se conserve le trésor des espèces 
ou images impresses, ne sont pas des facultés distinctes de l'Imagina- 
tion ^. Les fonctions diverses que remplit l'imagination, supposent 
que les impressions venues du dehors par les sens laissent en nous des 
traces. L'existence de ces traces ne saurait être révoquée en doute ; 
mais leur nature reste très obscure. On appelle ces traces de noms 
divers : phantasmes, espèces, types, empreintes, images, simulacres. 

Mais ces noms ne doivent pas être pris au sens de dessins ou figures 
imprimées dans le cerveau. Car, si ce mode de conservation peut 
sembler convemr aux représentations visuelles, sous quelles images 
pourraient être conservées les sons, les odeurs, les saveurs et les sen- 
sations du toucher ? Ce qui persiste ne peut donc être ni coloré, ni 
sonore, ni odorant, ni sapide, etc. Comment le cerveau pourrait-il 
être le réceptacle des quafités de cette sorte ? Mais il doit persister 
quelque chose qui meut la faculté de la même façon qu'elle a été 
mue, lorsqu'elle sentait la chose sensible réellement présente. Ce 

1. Syntagma : Physica, Sect. lO, M. II, L. VIII, C. I, T. II, pp. 400-401, c. 2-1. 

2. Syntagma : Physica, Sect. lU, M. II, L. VIII, C. I, et II, T. II, pp. 401 et 402. 

3. Maneat igitux, praeter intellectum qui in solo est homine, esse tam in homine quam 
in brutis unicam internam cognoscentem facultatem, quse sit ipsa phantasia, quseque 
vocari quidem prseterea ^stimatrix, Cogitatrix, Memoria aliisque nominibus possit, 
sed nominibus nempe siguificantibus aliquam functionis, non facultatis, varietatem, 
ut voees saltandi, ambulandi, impingendi calcem et similes, non facultates motrices 
varias, sed varias unius functiones désignant. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, 
L. VIII, C. II, T. II, p. 402, c. 2). 

4. Aristote et les Scolastiques entendent par là un sens interne qui centralise les 
données fournies par les sens externes et que pour cela ils appellent- « sens commun ». 
Cf. BossTjET, De la Connaissance de Dieu et de soi-inême, Ch. I, § 4. 

5. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VIII, C. II et III, T. II, pp. 402-409. 



II. — PHYSIQUE : 8° IMAGINATION OU PHANTAISIE 131 

quelque chose est une espèce de pli fait dans le cerveau, comme une 
impression sur une substance molle. De la sorte, toutes les fois que les 
esprits, qui courent à travers le cerveau, entreront dans ce pli, ils 
exciteront de nouveau un mouvement semblable, et la faculté affectée 
de même sentira de même ou s'imaginera sentii*. Comme le cerveau 
est animé et que la phantaisie n'est pas distincte de l'âme dont elle 
est une faculté, l'impression de ce pli se fait dans le composé, c'est-à- 
dire simultanément dans le cerveau et dans la phantaisie ^. 

Gassendi tâche ensuite de résoudre les objections que provoq\;e 
cette explication physiologique de la mémoire, ceUe-ci notamment : 
n'est-il pas étrange que, dans un espace aussi petit que l'espace occupé 
par la Phantaisie ou Mémoke, il se fasse tant d'impressions et que tant 
d'espèces différentes puissent s'y conserver sans confusion ? 

Si l'on se figure la Mémoke comme une sorte de vase ou une tablette 
de cire, la difficulté paraît insoluble. Il en va autrement si on se la 
représente comme une feuille de papier blanc. Etant donné, en effet, 
que le vestige imprimé dans le cerveau ressemble à un ph, le papier 
peut être considéré comme susceptible de recevoir sans confusion 
une multitude innombrable de phs, qu'il est possible de multiplier 
en sens divers. Les pUeurs habiles rendent la chose manifeste, lors- 
qu'avec une simple feuille de papier, ils représentent mille sortes de 
choses, selon qu'ils changent en un moment les séries de pHs qu'Us 
ont faites auparavant ^. 

Gassendi use et abuse de cette comparaison assez grossière pour 
expliquer les faits divers de mémoire si déhcats et si comphqués. 
Il y a cependant, dans cet essai d'explication, l'un des premiers en 
date, un vrai mérite, et l'on y peut glaner d'ingénieuses observations. 
Il reste d'ailleurs que l'exphcation proposée ne suffit ni à résoudre les 
objectionsni à re ndre compte de tous les phénomènes. 



1, Itaqiie videtur imprimis dicendum remanere necessario aliquid a re sensibili 
impressum... Deinde non esse id quidem coloratiim, sonorum, odorum, sapidum, etc., 
neque enim cerebrum videri refei'tum hujuscemodi qualitatibiis ; sed esse tamen aliquid, 
quod facultatem eo modo nioveat quo mota fuit, cuni rem sensibilem reapse praesentem 
sen tiret... Denique haberi id posse quasi plicam quandam in cerebro factam (nimirum 
impacto in rem moUem ictu) , quippe hac ratione, quoties spiritus discurrentes per 
cerebrum hanc plicam subibunt, parem iterum excitabunt motum, et facultae perinde 
affecta perinde sentiet aut imaginabitur se sentire. . . . Quia cerebrum animatum est et 
phantasia ab anima, cujus est facultas, non discernitur, ideo impressionem fieri in 
composito, seu in cerebro ac phantasia simul ; unde et vulgo nunc in '11 >, nunc in ista 
esse dicitur : in illo quidem, ut in commimi tam phantasiœ quam ipsius subjecto ; in 
ista vero, ut in coexistente et quasi in agente, quod ait ipsa veluti quodam organo ad 
agendum instructum. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VIII, C, II, T. II, 
p. 40r>, col. 1 et 2). 

2 Quod, cum impressum vestigium quasi plicam habuerimus, concipi charta 

valeat plicarum iunumerabilium inconfusariimque et juxta suos ordiues suasque séries 
repetendarum capax... Rem j^erspicunm faciunt agyrtae, dum simplici papyri folio 
mille rerum exhibent formas, prout momento plicarum séries, quas praeinduxerunt, 
commutant. (Syntagma : Thysica, Sect. III, M. II, L. VIII, C. III, T. II, p. 40G, 
c. 2), 



132 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

B. — FONCTIONS DE L'IMAGINATION 

Notre philosophe ramène à trois les fonctions de la phantaisie : 
appréhender, juger, raisonner ^. 

C'est à l'appréhension que convient surtout et proprement le nom 
d'imagination. La simple appréhension est l'imagination nue d'une 
chose; sans rien affirmer ou nier à son sujet. L'âme sensible, étant 
d'une nature ignée, est, comme le feu, dans une agitation continuelle, 
et les esprits, parcourant sans cesse le cerveau, s'insinuent tantôt 
dans un pli, tantôt dans un autre. De là résultent la mobilité et la 
diversité de nos appréhensions. 

Mais alors, dira-t-on, l'imagination devrait se représenter plusieurs 
choses ensemble, et non une seule à la fois. La réponse de Gassendi 
est hésitante : (( L'imagination, étant une faculté une, ne peut en même 
temps être tournée vers plusieurs motions ou, ce qui revient au même, 
être attentive à plusieurs choses, à moins peut-être que ces choses ne 
soient telles qu'elles puissent être appréhendées comme une, de sorte 
qu'il n'y ait qu'une appréhension totale, composée de plusieurs ima- 
ginations partielles. Or son attention se porte toujours sur l'impression 
la plus forte » ^. 

Pourquoi ne demeurons-nous pas longtemps attachés à la même 
imagination ? La cause en est double. C'est que les mêmes esprits 
n'ont pas une action durable ; mais, passant comme un flot, après 
avoir excité une motion à un pli, ils s'en vont aussitôt remuer un autre 
pli. Ou bien surviennent d'autres esprits qui exercent une action plus 
puissante sur une autre partie et conséquemment attirent de ce côté 
l'attention ' de la phantaisie. Voilà ce qui fait comprendre pourquoi 
nos imaginations sont tantôt cohérentes, tantôt disparates. Elles 
ont de la suite, tant que les esprits parcourent une série de plis qui 
se succèdent. Elles ont de l'incohérence, lorsque surgissent, d'un autre 
côté, des esprits qui, passant par des plis sans liaison entre eux, 
remuent plus vivement la phantaisie ^. 

La direction de nos imaginations ne dépend pas seulement des plis 
du cerveau et des mouvements des esprits *. La perception extérieure 

1. Syntagma : Phvsica, Sect. III, M. II, L. VIII, C. IV, T. II, pp. 409-414. 

2. Respondeo, quia facultas est iina, non posse ipsam simul converti ad plures mo- 
tiones, seu, quod idem est, attendere ad plures res, nisi eae fortassis hujusmodi sint 
ut per modum unius et partialibus pluribus imaginationibus apprehendi possint. 
Convertitur auteni seniper ad eam motionem, quae est prse aliis vehemens... (Syntagma : 
Physica, Sect. III, M. II, L. VIII, C. IV, T. II, p. 409, e. 1-2). 

3. Non hseremus vero diii adniodum uni eidemque imaginationi, quod aut idem 
spiritus non hœreat, sed fluctus instar transeat ac, post motionem ad unam plicam, 
statim motionem ad aliam creet ; aut, vigore ejus languescente neque afïectionem- 
variante, suboriatur ad aliam partem alius spiiitus, qui vehementius moveat phanta- 
siamque se versum convertat. Hinc esse nimirum videtur cur interdum quidem ima- 
ginationes inter se cohaereant, interdum nihil affine habeant. Cohserent quippe, donec 
spiritus per seriem plicarum succedentium succedit. Disparata sunt, cum ad aliam 
partem suboritur spiritus. qui per plicas incohaerentes phantasiam vehementius mo- 
veat. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VIII, C. IV, T. II, p. 400, c. 2). 

4. Nous retrouverons dans Malebranche cette théorie physiologique des plis et de» 
esprits animaux. 



n. — PHYSIQUE : 8° imagination ou phantaisie 133 

et la volonté peuvent aussi en modifier le cours. Ainsi, la phantaisie 
abandonne l'imagination qui la tenait occupée, dès qu'une chose 
nouvelle se présente, parce que, d'ordinaire, celle-ci fait sur nous une 
impression plus forte. Il en irait autrement si l'attention de la phantai- 
sie était absorbée par une appréhension d'une véhémence exception- 
nelle ^. La volonté peut aussi influer sur la marche de nos imaginations, 
parce qu'elle est capable d'exercer une certaine action sur les esprits 
animaux -. 

Enfin, comment se fait-il qu'il y ait dans la phantaisie la représen- 
tation de certaines choses qui n'ont jamais frappé nos sens et. partant, 
n'ont pu imprimer leur vestige dans le cerveau, par exemple, l'Hippo- 
centam-e, les Chimères, la ville de Lacédémone ? Ces choses, sans 
doute, n'ont pas impressionné nos sens selon leur tout, mais selon 
leurs parties dont les vestiges se sont assemblés ou transposés. Ou si 
elles n'ont pas agi par elles-mêmes, elles l'ont fait du moins par des 
choses qui leur ressemblent et dont les vestiges se sont accommodés 
selon des procédés variés de déformation, d'amplification ou de con- 
traction ^. Il y a dans ces réflexions une ébauche intéressante de ce 
que l'on nomme aujourd'hui les lois de l'association des idées et de 
leur rappel. 

La seconde opération de la phantaisie c'est le jugement ^. Gassendi 
le considère tel qu'il lui semble fonctionner chez l'animal et chez 
l'homme, avant que l'intelhgence intervienne. Il fait de même pour la 
troisième opération, qui est le raisonnement ''. 

Ici, les exphcations de notre philosophe sont très embrouillées 
et inexactes. Son illusion a été de croire qu'il existe des jugements 
et des raisonnements d'ordre imaginatif ®. En réalité, il n'y a, dans 
l'animal, et dans l'homme en tant qu'il est .sensitif, que des associa- 
tions d'images, qui sont une contrejaçoji des jugements et des raisonne- 
ments véritables, c'est-à-dire intellectuels. Dans le prétendu jugement 
imaginatif, il n'y a qu'une simple jurtaposition d'images ; et, dans le 
prétendu raisonnement imaginatif. il n'y a, comme devait dire plus 
tard Leibniz, qu'une « simple consécution ». Pour qu'il y ait, au con- 
traire, jugement et raisonnement proprement dits, il faut que l'esprit 
saisisse le rapport logique qui unit deux termes ou deux propositions. 
Gassendi allègue, entre autres exemples, celui du chien fuyant à la vue 

1. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VIII, C. IV, T. II, p. 409, c. 2. 

2. Cf. infra, p. 136 et note 3. 

3. Sed constat, juxta alias dicta, nos ita [Hippocentaurum, etc] non imaginari quin 
prius in sensum quadamtenua incurrerint, hoc est, nisi secunduni se tota, saltem secun- 
dum sui partes, qiiarum vestigia componantur transponanturque ; aut nisi per seipea, 
ealtem per quaedam sibi similia, quorum vestigia ipsis acconiniodentur, ipsa scilicet 
varie deformando, amplificando, contrahendo, etc. {Syntayina : Physica, Sect. III, 
M. II, L. VIII, C. IV, T. II, p. 409, c. 2). 

4-5. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VIII, C. IV, T. II, pp. 410-411 et 411- 
414. 

6. ... Suflficiat videri satis manifestum esse speciem quandam rationis in brutis ac 
ipsonun phantasiam suo quodam modo ratiocinari. (Syntagma : Physica, Sect. III, 
M. II, L. VIII, C. IV, T. II, p. 413, c. 2). 



134 ARTICLE n. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

de quelqu'un qui s'incline pour ramasser une pierre ou lève son bâton *. 
Sans doute, le chien, qui voit lever sur lui un bâton, dont il a été déjà 
frappé, pressent la douleur et se hâte de déguerpir. Cette attente est 
due au rappel d'une association d'images entre le bâton frappant et 
la douleur qui a suivi. Mais l'animal ne perçoit pas la liaison logique 
et causale qui unit les deux phénomènes. Il n'y a là qu'une suc- 
cession d'images, qui peut avoir de l'efficacité pour la conduite 
(même chez l'homme, lequel est souvent purement empirique, comme 
dit Leibniz) 2^; mais il n'y a pas trace de jugement ni de raison- 
nement. 

Dans cette théorie, encore incertaine et confuse, du jugement et du 
raisonnement, on voit poindre certaines idées qui auront leur plein 
épanouissement dans le système associationniste de Stuart Mill et 
autres positivistes modernes. 

Gassendi termine ce qu'il dit sur l'imagination par deux chapitres. 
L'un est consacré à l'instinct des animaux. L'auteur ne veut voir 
dans l'instinct qu'une application de sa fausse théorie du jugement 
et du raisonnement Imaginatifs. Après avoir cité quelques cas où 
il croit prendre les animaux en train de raisonner, il conclut ainsi : 
« Par là on peut comprendre la nature de ce que nous appelons l'in- 
stinct : c'est une certaine motion non pas aveugle, mais dirigée par la 
phantaisie, en partie au moyen de la simple appréhension du bien ou 
du mal, surtout quand il est présent ; en partie au moyen du rai- 
sonnement, qui nous fait connaître et en quelque sorte pressenth' le 
bien ou le mal qui doit arriver » ^. 

L'autre chapitre, qui traite des rêves, contient au contraire nombre 
de remarques très judicieuses. Exemple : « Je note seulement que les 
choses qu'on attribue souvent à l'imagination d'autrui, doivent être 
rapportées à notre propre imagination, comme il arrive quand quel- 
qu'un s'évanouit à la vue d'un aspect terrible ou qu'il se ranime à la 
vue d'un aspect bénin. Car la commotion, qui se fait dans le corps, 
n'est pas produite par l'imagination de celui qui regarde, mais par 
l'imagination de celui qui est regardé. La passion de l'appétit est en 
effet excitée par les choses que celui qui est regardé imagine et non 
par celles qu'imagine celui qui regarde, puisque même en lançant 



1. ... Cum... ratiocinari nihil aliiid sit quam unum ex alio cognoscendo coUigere; 
nihil est observatu facilius quam bruta ex alio colligere aliud, seu, quod est idem, ratio- 
cinari ac idée ration© pollere. Quseso te enim, dum canis videt inclinari hominem dimit- 
tereque manum in terram, cur fugit ?... (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VIII, 
C. IV, T. II, p. 412, c. 2. — Cf. p. 413, cl). 

2. « Les eonsecutions des bestes ne sont qu'une ombre du raisonnement, c'est-à-dire 
ne sont que connexions d'imagination et que passages d'une image à une autre... » 
(Leibniz, Nouveaux Esama sur l'Entendement humain. Préface, Œuvres, Edit. Okb- 
HARDT, t. V, p. 44. ) 

3. Atque éx his quidem intelligi potest illum c^uem dicimus instinctum motionem 
quandam esse, non csecam, verum directam a phantasia, partim quidenn, simplici qua- 
-dam boni aut mali apprehensione, ac potissimum cum id prsesens est ; partim vero 
ratiocinatione, et qua futunrm potissimum bonuiu aut malum colligitur quodam- 
modoque praesentitur. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VIII, C. V, T. ïî, 
p. 415, c. 2). 



n. — PHYSIQUE : 90 INTELLIGENCE OU ENTENDEMENT 135 

■un regard menaçant, il peut penser des choses bonnes, et qu'en regar- 
dant d'un œil doux il en peut penser de mauvaises « *. 



§ IX. — DE L'INTELLIGENCE OU ENTENDEMENT 2. 

L'intelligence ou entendement est une faculté distincte de la phan- 
taisie. La différence, " qui les sépare, n'est pas seulement de degré, 
mais de nature. Pom' s'en convaincre il suffit d'étudier les fonctions 
propres à l'entendement et l'étendue de son objet. Nous découvrons 
en nous un certain nombre de fonctions que seule l'intelligence peut 
remplir : Aperception ou Appi'éhension de choses incorporelles, Ré- 
flexion, Raisonnement tious faisant connaitre quelque chose dont nxms 
n^ avons aucune image. 

A. — APPRÉHENSION DE CHOSES INCORPORELLES 

Nous connaissons Dieu, le vide, l'abstrait et l'universel, le bien et le 
mal d'ordre moral, les relations de paternité, de filiatimi, de maîtrise, 
de servitude, etc. Or toutes ces connaissances sont au-dessus de la 
portée de la pliantaisie. 

^ Sans doute, « en parlant de Dieu et en le disant incorporel, nous 
imaginons quelque chose de corporel ; cependant nous appréhendons 
en même temps, outre l'espèce sensible, quelque chose qui est comme 
voilé par cette espèce. Or cela est en dehors des prises de la phantaisie 
et relève de Fintelhgence seule » ^. 

La phantaisie est incapable de saisir les notions abstraites, vg. d'hu- 
manité, de blancheur, de douceur, etc. « Elle peut, à la vérité, appré- 
hender l'homme, parce qu'elle en a l'espèce que les sens lui ont trans- 
mise ; mais appréhender, en outre, l'essence (quod quid est esse), 
ou ce qui fait que l'homme est homme, c'est ce qui n'appartient qu'à 
l'inteUigence )) *. 

- Gassendi a eu le tort d'admettre que la phantaisie est capable de 

1. Adnoto dumtaxat ea, quse plerumque alienae imagination! tribuuntur, referenda 
esse ad propriam, ut dum quis ad aspectum tnicem exanimatur, aut ad benign-im 
reviviscit ; qiiae enim commotio intra corpus fit, ea non ab imaginatione aspicientis 
sed a propria aspecti fit ; quando appetitus passio excitatur ab eo quod iste imaginatur, 
non ab eo quod ille, qui etiam torve aspiciens potest bona, et leniter intuens mala 
cogitare. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. VIII, C. \a, T. II, p. 424, c. 2). 

2. Syntagma : Physica, Sect. UI, M. II, L. IX, T. II, pp. 424-468. 

3. Etenim, tanietsi de Deo loquentes, incorporeum cum dicimus, eDrporeum quid- 
piam imaginanuu-, apprehendimus tamen simul aliquid, prseter speciem corpoream, 
quod sit ipsa quasi velatiun. Hoc autem est praeter phantasise cancellos intollectusque 
ipsius proprium. (Syntagma : Phy'Sica, Sect. III, M. II, L. IX, C. III, T. II, p. 451, 

4. Siquidem potest quideni phantasia apprehendere hominem, quoniam illius speciem 
ad se transmissam per sensum habet ; at apprehendere prseterea to -.'. ry E^va- , 
quod quid est esse, seu rationem qua homo est, proprium est munus intellectus. Quo pact o 
apprehendit quidem etiam candidum, v. c. lac, et dulce, v. c. mel, at non candorem 
rationemve qua lac candidum, neque dulcorem rationem ve qira mel dulce est. (Syri' 
tagma : Physica, Sect. IH, M. II, L. IX, C. III, T. II, p. 451, c. 2). 



136 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

former des universaux ou notions universelles ; mais il réserve du 
moins à l'intelligence le pouvoir de connaître la raison même 
ou essence de l'universalité (ratio universitatis ) . « Comme, par nature, 
les universaux sont dépouillés de toutes les conditions matérielles 
et différences de singularité (comme sont la grandeur, la figure, la 
couleur et choses semblables), il faut assurément que l'intelligence, 
qui opère cette précision de la matière et la considère, soit elle-même 
dégagée de la matière et que sa condition soit supérieure à tout ce 
qui est matériel » i. 

B. — RÉFLEXION 

Grâce à la réflexion ou attention à ses actes, l'intelligence connaît 
qu'elle connaît et pense qu'elle pense. C'est une opération qui dépasse 
les forces de la phantaisie. Cette faculté est incapable d'imaginer 
qu'elle imagine, parce qu'étant corporelle elle ne peut agir sur elle- 
même. Elle peut, il est vrai, percevoir une chose corporelle, parce 
qu'elle en est l'image ; mais, comme il n'y a point d'image de l'ima- 
gination même, elle ne peut pas plus la percevoir que la vue ne peut 
percevoh" la vision. C'est pourquoi elle est aussi incapable d'affirmer : 
j'imagine que j'imagine, que la vue de dire : je vois que je vois ^. 

L'empu-e que l'câme raisonnable exerce sur la phantaisie atteste 
aussi la supériorité de sa nature. La phantaisie, étant conduite par 
les seules images, comme elles se présentent, qu'elles proviennent 
(^u dehors ou qu'elles soient excitées par l'agitation fortuite des esprits 
courant à travers le cerveau, ne peut commander l'attention ou la 
modifier. C'est pourquoi il faut qu'il y ait une faculté supérieure 
qui l'empêche d'aller au gré de ses caprices. Autrement, abandonnée 
à elle-même, elle s'emballerait comme un cheval sans conducteur, 
ou suivrait sa pente comme une eau sans barrage ^. 

1. Siquidem, eum univeisalia hujusmodi sint ut prsccidantm' ab omnibus conditio- 
nibus materialibus discriminibusque singiilaritatis, ut niagnitudine, figura, colore et 
eimilibus, oportet sane intellectum, qui hanc praecisioneni a niateria facit et considérât, 
absolutuni esse a niateria conditionisque esse omni circumstantia materiali eminentioris. 
(Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. II, T. II, p. 441, c. 1-2. Cf. C. III, 
p. 451, c. 2). 

2. Ad secundani vero operationem praesertim spectat ipsa intellectus ad suam opera- 
tionem attentio, leflexiove illa supra actionem propriam, qua se intelligere intelligit, 
cogitatve se cogitare. Res est quoque ante deducta esse opus nenipe phantasia niajus, 
quani ut imaginetur se imaginari : quod existens corporea agei-e in seipsam non possit, 
et rem quidem corpoream imaginatione percipere valeat, quoniam illius imago sit ; at, 
quoniam imaginationis ipsius imago non sit, non percipere illam magis valeat quam 
visus visionem, cujus non perinde ac rei objectœ speciem visibilem obtineat ; neque 
possit adeo magis dicere : imaginer me imaginare, quam visus : videre me video. 
fSyntagwa : Physica, Sect. III, M. II. L. IX, C. III, T. II, p. 451, c. 2. Cf. L. VIII, 
C.II, p. 402, c. 1-2). 

3. Spectat proinde hue quoque imperium quo jubétur phantasia ad aliquid attendere 
et attentionem commutare. Nempe hoc habere a seipsa non potest, quse solis imaginibus, 
prout occumnit, ducitur, et sic illœ externe adveniant seu fortuita spirituum discur- 
rentium per cerebrmn agitatione excitentvir ; ac necesse proinde est ut superior facultas 
sit, quœ ipsam alio ituram sistat, et quo lubitiim est divertat... Cum alioquin sibi relicta, 
ut eqûus sine ductore excurrat,aut aqua sine repagulis, quo déclive vocat labatur. (Syn- 
tagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. III, T. II, pp. 451-452). 



II. — PHYSIQUE : 9° INTELLIGENCE OU ENTENDEMENT 137 



C. — RAISONNEMENT 

Le raisonnement propre à l'intelligence est celui qui lui permet 
de connaître des choses auxquelles ne correspond aucune espèce ou 
image. Ainsi, il n'y a en nous aucune image de la grandeur que par 
le raisonnement nous attribuons au soleil ^. De même pour les espaces 
au delà du monde que la raison nous démontre être sans fin ; de même 
encore pour l'éternité dont la raison nous prouve la durée infinie, etc. 
Car l'imagination est impuissante à nous représenter cette étendue 
sans limite et cette durée sans terme ^, 

Bref, le domaine de la phantaisie est borné aux espèces corporelles 
et aux choses concrètes, tandis que Tobjet de l'intelligence est illi- 
mité : il s'étend à tout ce qui est vrai, ou. comme on dit, à tout être 
en tant qu'être ^. Ayant poiu' objet toute chose, l'inteUigence doit 
conséquemment être affranchie de la matière *. 

D. — QUESTIONS DIVERSES 

Gassendi n'admet pas, comme nombre de Scolastiques, une dis- 
tinction réelle entre l'âme raisonnable et ses facultés : pour lui « la 
puissance d'entendi'e ne se distingue pas de la substance même de 
l'âme, si ce n'est par une considération de raison » ^. 

Il rejette également l'existence d'un intellect agent et d'un intellect 
patient, qu'Aristote a introduit dans l'entendement. L'interprétation 
qu'en donnent ses sectateiu's est inintelhgible. « Qui peut comprendre 
en effet que cette faculté soit coupée en deux parties : l'une toute 
lumière, l'autre, sans la première, toute ténèbres ; celle-là faisant 
toutes choses et ne devenant rien, celle-ci souffrant et devenant 
toutes choses ; la première produisant, mais ne recevant pas les espèces 
intelligibles, la seconde ne les produisant pas. mais les recevant ;... 
l'une enfin ne comprenant pas les choses elles-mêmes, mais en formant 
les espèces, l'autre incapable de former les espèces, mais comprenant 
par elles » ^. 

1. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. II, T. II, p. 441, c. 2. 

2. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. III, T. II, pp. 452-453, c. 2-1. 
3-4... Objectum intellectus esse illimitatum, sive omne verum ac, ut loquuntxir, omne 

ens ut ens... Solum autem esse intellectuin eujus objectum sint res oinnes, quique ideo 
arguatur niateriae non mixtus, sed ab ea absohitus atque incorporeus, adeo esse notum 
naturali lumine, ut, ne de cseteris philosophis dicam. viderimus ante et edicere Anaxa- 
goram et subscribere Aristotelem... (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. II, 
T. II, p. 441, c. 2 et p. 442, c. 1). 

5. Quippe potentia intelligendi ab ipsa substantia non distingiiitur, ac rationis 
solum consideratio est qua anima intelligere dicitur, quoniam intelligere potest. 
(Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. III, T. II, p. 440, c. 2). 

6. Ecquis enim capiat ipsam intellectus faci.}ltatem sic bisecari ut pars una [intellectus 
agens] sit tota lux, alia [intellectus patiens] citra illustrationeni ipsius merae tenebrae? 
ut illa omnia agat ac nihil rerum fiât, haec oinnia patiatur evadatque omnia ? ut illa 
producat, non recipiat species intelligibiles, ista non producat, .sed lecipiat... Ut illa, 
res ipsas non intelligens, species tamen illaruni forniet. ista, foiinandi incapax, res per 
species int«lligat ? (Syntagma : Physica, Sect. III, :M. II, L. IX, C. III, T. II, p. 446, 
c. 2). 



138 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

L'entendement, étant incorporel et contenant d'une façon éminente 
les perfections des choses matérielles ^, semble être, de sa nature, 
purement intelligent, c'est-à-dire connaissant les choses par une 
simple intuition et non par raisonnement. Tel est ^ l'entendement 
de Dieu ; tel aussi l'entendement des esprits séparés dans le champ 
limité de leurs comiaissances. Mais l'entendement humain, étant atta- 
ché à un corps, ne peut rien comprendre sans l'aide de la phantaisie 
et des espèces qu'elle lui fournit ; il acquiert par là une connaissance 
superficielle des choses ; mais, pour les connaître intimement, il lui 
faut, de toute nécessité, recourir au raisonnement 2. 

Comme les âmes raisonnables sont incorporelles et ont Dieu seul 
pour auteur, il est, ce semble, plus convenable de supposer que toutes 
sont également parfaites par natui'e. La diversité, qu'on y remarque, 
provient tout entière de la différence des organes, principalement du 
cerveau, conséquemment de la phantaisie, sm' laquelle inique le cer- 
veau ^. Descartes *, qui soutient aussi que les âmes sont créées égale- 
ment parfaites, n'a point atténué ce paradoxe, comme le fait Gas- 
sendi en indiquant la source de leurs inégalités. 

E. — ORIGINE DES IDÉES 

Gassendi a esquissé dans sa Logique et dans sa Physique le problème 
de l'origine des idées et des premiers principes. 

Il répudie fortement, dans sa polémique contre Descartes, le système 
de l'innéité ^. 

Il accepte, au contraire, le principe admis par Aristote, Êpicure et 
Zenon : Il Ti'y a rien dans l'intelligence qui n^ait été d'abord dans le 
sens. A l'origine, l'âme est comme une table rase : aussi toute idée, 
qui est dans l'esprit, passe par les sens ou est formée des éléments 
qui passent par les sens ^, Voyons comment il applique le principe. 

Les idées singuhères viennent directement des sens, vg. idées du 
soleil, des nuages, de la terre, des hommes, etc.', ou résultent de la 
combinaison d'éléments divers fournis par les sens, vg. idées d'mi 
centaure, d'un géant, etc. '. 

Les idées générales se forment par « assemblage » et (( abstraction » 
(aggregando, abstrahendo). Assemblant plusieurs idées singuhères 
semblables, l'intelligence en fait une idée unique qui constitue un 
genre. Elle arrive au même résultat en mettant à part les caractères 
communs aux individus et en laissant de côté les points par où ils 
diffèrent. On obtient ainsi, vg. l'idée d'animal ^. 

1. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. II, T. H, p. 442, c. 1-2. 

2. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II. L. IX, C. IV, T. II, pp. 456-457. ' 

3. Syntagma : Physica. Sect. III, M. II, L. IX, C. VI, T. II, p. 465, c. 2. 

4. Descartes, Discoxirs de la Méthode; I^e P. Œuvres, Edit. Adam, T. VI, p. 2, 
ligne 3. 

5. Dubîtationes et Instantiœ ad Cartesii Metaphysicam et Responsa : In Méditât. III , 
Dubitat. II, III, IV, dans O. G., T. III, pp. 318-328. 

6. Omnis idea aut per sensum transit, aut ex ils, quœ transeunt per sensum, formatur 
(Syntagma : Logica, Part. I, C. III, T. I, pp. 92-93). 

7-8. Syntagma : Logica, P. I, Can. IV, V, T. I, pp. 93-94. 



II. — PHYSIQUE : 90 INTELLIGENCE OU ENTENDEMENT 1S9 

Gassendi fait observer fréquemment r^iie, dans ce travail de forma- 
tion des idées, les sens sont sans doute nécessaires, mais que l'intelli- 
gence surajoute son activité. Ce concours des sens et de l'intelligence 
varie de nature selon les cas. 

Pour la connaissance des choses singulières, les sens et l'intelligence 
associent leiu' activité ^ ; pour le reste, c'est-à-dire pour nous comiaître 
nous-mêmes, pour former des idées générales, pour appréhender les 
choses incorporelles que l'imagination ne peut représenter, les sens 
et l'imagination, en fournissant leurs données sensibles, ofïi'ent à 
l'intelligence Yoccasion (c'est le mot auquel Gassendi revient sans cesse) 
d'agir et de s'élever au-dessus. Mais cette action se diversifie d'après 
la nature des connaissances à acquérir. 

Les impressions sensibles sont pour l'esprit l'occasion qui le porte 
à se replier sur lui-même et à se considérer. Ici l'esprit use de la ré- 
flexion ^. 

Pour la formation des idées générales, l'intelligence, on l'a vu, se 
sert de l'assemblage et de l'abstraction ; mais ce sont encore les don- 
nées sensibles qui lui permettent d'aller jusqu'à l'universel ^. 

Enfin, pour concevoir les choses incorporelles, comme Dieu, l'espace, 
le temps, l'être, etc., l'intelligence, prenant toujours son point d'appui 
dans les sens et l'imagination, recourt au raisonnement *. La connais- 
sance que nous avons des êtres immatériels. Dieu ^, les intelligences 
pure-s ®, est sans doute accompagnée d'espèces matérielles, qui appar- 



1. Nam ad scientiana reriim singularium participera habet [intellectus] consortemque 
Bensixm... (Synkigma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. V, T. II, p. 462, c. 1). 

2. Gassendi s'adi'esse cette objection : Pourquoi l'intelligence, qui est toujours 
présente à elle-même, ne se considère -t-elle pas toujoiu-a ? Il réj^ond que c'est là le 
propre des pures intelligences ; inais que l'intelligence humaine, étant unie à un corps, 
a besoin pour se considérer elle-même d'y être excitée par les impressions sensibles : 
Unde et est ipsi [intellectui humano] attentione reflexioneque speciali opus ut, captata 
ex ipsis rébus materialibus occasione, in sui ipsius considerationem et veniat et quasi 
secedat. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. III, t. II, p. 452, c. 1-2). 
C'est moi qui soiUigne ici et soulignerai plus loin le mot occasio. 

3. DixT nihilominus intellectum esse potissiminn ôcientem ob scientiam rerum 
universalium, quasi ex triplici capite : ac primum quidem quod talis scientia opus 
ipsius proprium eit. Nam ad scientiam qvùdem reriim singularium participe m habet 
consortemque sensum ; at, circa scientiam universalium, peragit per se negotiiim ; 
sensus autem, quasi contentus occaaionem ipsi fecisse, \\t procédât ulterius, universale 
nihil attingens, in singularibus consistit. (Syntagma : Phystca, Sect. III, M. II, L. IX, 
C. V, T. II, p. 462, 0, 1). 

4. Nimiram, licet non perspiciamus qualis sit natm^ cujusque rei intima, ratioci- 
nando tamen eo nos provehi ut, prseter omnes qualitates accident iaque sensibilia, quae 
in imaginationem cadunt, intelligamus quampiam subesse quas imaginationem fugiat... 
Siquidem fatemur animam non esse ut f ormam mère assistentem omnimodeque a 
corpore sua in functione independentem, sed informare rêvera corpus ac ideo habere 
sensus additos asseclamque phantasiam, ut intellectus occaaionem ratiocinandi ex iis 
accipiat, (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. II, T. II, pp. 441-442, et 
442, c. 2). 

5-6. ... Potest [intellectus] illa quoque intelligere quae diximus illum fid est intellec- 
tum] vi Bua factaque a sensibus speciebusque in phantasia degentibus occasione deducere 
cujusmodi esse diximus Deum, Intelligentias aliaque heic non repetenda. (Syntagma : 
Physica, Seot. III^ M. II, L. IX, C. V, T. II, p. 463, c. 1). — Ostensum est enim, licet 
intellectus occasionem sumat, ex iis qute sunt in phantasia imaginibus, ratiocinandi 



140 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

tiennent en propre à la phantaisie. Mais ces espèces sont pour ainsi 
dire des degrés dont use l'intelligence pour s'élancer au delà et pour 
comprendre qu'outre les corps les plus ténus qu'on puisse imaginer, 
il y a une substance qui n'a rien de corporel ^. 

F. — ORIGINE DES PRINCIPES PREMIERS 

Nous constatons aussi en nous la présence de principes qui dirigent 
l'intelligence : c'est ce qu'on appelle l'habitude des premiers prin- 
cipes (primorum principiorimi habitus). « Ce sont des énoncés géné- 
raux, d'une exceptionnelle importance, qui, dès qu'ils sont perçus, 
obtiennent une adhésion absolue ; ils ne se prouvent pas par d'autres 
énoncés, mais servent à accréditer les autres ; car leur certitude 
est telle qu'ils n'ont pas besoin de démonstration ; ils sont connus 
de prime abord ; c'est pourquoi on les tient pour indémontrables » ^. 

Ainsi qu'il a fait pour les idées, Gassendi rejette l'innéité des pre- 
miers principes ; comme elles, ils dérivent des données sensibles inter- 
prétées par l'intelligence. Soit, comme exemple : Le tout est plus grand 
que la partie. Pourquoi lui donnons-nous un assentiment immédiat ? 
Parce que, depuis notre naissance, nous avons constaté qu'il en était 
toujours ainsi. « Quand nous entendons cet énoncé pour la première fois 
et que nous comprenons ce qu'on appelle : tout, partie, plus grand, 
en un moment s'offrent à nous quelques exemples de cette sorte : 
la maison est plus grande que le toit, l'homme que la tête, l'arbre que 
la branche, le cahier qu'une feuille, et, en même temps, il nous vient 
confusément en pensée que tout ce que nous avons jamais vu ou qui 
peut l'être est tel ; ce qui i ait que sans hésiter nous tenons cet énoncé 
pour vrai » ^. 

Ce qui vient d'être dit de l'axiome : Le tout..., doit s'appliquer 
à tous les autres. Gassendi en donne cette raison générale : (( Tous ces 
principes sont formulés universellement ; or notre esprit ne peut rien 
admettre comme universel qu'il ne l'examine partie par partie ou 
qu'il ne se souvienne de l'avoir examiné ainsi. Car quiconque énonce 
une proposition universelle, ne le peut faire qu'il ne la tire de tous 
ou du moins de la plupart des singuliers observés par lui ; et il est 
certain que nous ne concevons jamais le général que par les singuliers 

de ipsis rébus, eo tamen ipsum provehi ut illa intelligat. quorum iniaginatio in homine 
sit nulla. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. XIV, C. III, T. II, p. 641, c. 2). 
Cf. Sect. I, L. IV, C. II, T. I, p. 292, c. 2). 

1. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. II, T. II, p. 442, c. 2. 

2. Principia ergo hujusniodi aliud nihil sunt quam effata afiqua generîilia exceptio-' 
neque omni majora, quae, et statim ac percipiuntur, omnimodam fidera inveniunt, 
et non ex aliis probantur sed aliis fidem faciunt ; ut puta quod sintita eertaut proba- 
tione non egeant et quasi primo cognita sint ; unde et ducuntur indemonstrabilia. (Syn- 
tagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, C. IV, T. II, p. 457, c. 2). 

3. Inde nempe fit ut, cum id effatum primum inaudimus et quid totum, quid pars, 
quid majus voeetur intelligimus, uno quasi momento aliquot nobis exempla hujusmodi 
occurrant : domus est major tecto, homo capite, arbor ramo, codex folio, ac simul con- 
fuse succurrat quicquid unqiiam vidimus aut videri potest hujusmodi esse ; unde et 
incunctanter esse id verum admittimus. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. IX, 
C. IV, T. II, p. 458, c. 1. 



II. PHYSIQUE : 10° APPÉTIT 141 

préalablement connus. On dit que ces énoncés ou principes sont connus 
par soi et naturellement, parce qu'ils se présentent de suite à l'esprit 
et que l'induction des singuliers qui nous les rend dignes de confiance, 
est comme devant les yeux » ^. 

Voilà comment Gassendi a essayé de répondre à cette difficile 
question de lorigine des idées et des principes premiers, question que 
(l'ailleurs il n'a pas traitée ex professa, mais incidemment et qui, de 
son temps, n'était pas posée avec la rigueur de précision qu'on y a 
mise plus tard. 

Cependant nombre d'historiens se sont crus suffisamment autorisés 
par le peu qu'il en a dit à le ranger parmi les sensualistes. Ce jugement 
peut se soutenir en ce qui concerne l'explication des premiers principes, 
car, d'après les citations qu'on vient de lire, les premiers principes 
semblent être simplement, aux yeux de Gassendi, des généralisations 
de l'expérience, mais plus primitives et plus évidentes que les autres. 
On doit lui faire par conséquent le même reproche qu'à Stuart Mill 
et aux positivistes modernes, celui de dépouiller les premiers principes 
de la nécessité et de l'universalité absolues qui les caractérisent. 

Quant à l'origine des idées, le système de Gassendi ne mérite pas 
répithète sensualiste qu'on lui a trop libéralement accordée. Quoiqu'il 
ne se soit pas nettement expliqué sur la façon dont se forment les 
idées de genre et surtout les idées des choses incorporelles, néanmoins 
il a répété souvent, et en terme.s très explicites, nous l'avons vu, que 
l'activité intellectuelle doit se superposer aux données fournies par 
les sens et l'imagination, c'est-à-dire par l'expérience extérieure. 
On peut regretter qu'il n'ait pas faite plus large la part de l'expérience 
interne ; mais l'on ne saurait sans injustice le classer parmi les sen- 
sualistes et le donner comme un précurseur de Locke et de Condillac ^. 

Sa doctrine pourrait se résumer brièvement ainsi : de même que 
Fimpression physique n'est pour la phantaisie que l'occasion de former 
des images, ainsi les images ne sont pour l'intelligence que l'occasion 
de former des idées. 

§ X. — DE L APPÉTIT 3 

A. ~ DE L- APPÉTIT EN GÉNÉRAL 

Jusqu'ici Gassendi a disserté sur « l'âme connaissante r, c'est-à-dire 
sur les sens, la phantaisie et l'intelHgence ; il va parler maintenant 

1. Quod de hoc ai»tem effato dico, idem dicendum de cœteris ; ratioque generalis est 
quod, ciim omne hujusmodi effatum universim pronuncietur, non possit mens nostra 
universim quid admittere quin id singiilatim exploret vel fuisse a se exploratum me- 
minerit. Quippe cimi et quisquis universalem propositionem effert, facere non possit 
quin ipsam ex observatis omnibus aut pluribus certe singularibus colligat ; ac certum- 
sit nihil a nobis generatim intelligi nisi singularibus prius notis. Dicuntiir vero hœo 
effata seu principia per se ac naturaliter nota, quod illico menti occurrant et quasi 
coram oculis sit singularium inductio, qua illis fîdes concilietur... (Syntayma : Physica 
Sect. 111, M. II, L. IX, C. IV, T. II, p. 458, c. 1). 

2. Voir dans Logique de Port-Royal (1^^ p., Ch. I, § « C'est le sentiment d'un philosophe 
qui est estimé dans le monde...) la critique du système de Gassendi sur l'origine des idées. 

3. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. X, T. 11, pp. 469-504. 



142 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

de l'âme « appétente, qui est excitée et dii"igée par la connaissante ». 
On l'appelle communément l'Appétit et on peut la définir : « cette 
faculté qu'a l'âme d'être émue et affectée par l'appréhension ou 
connaissance du bien ou du mal » ^. Le bien est ce qui convient à la 
nature de chacun et lui plaît ; le mal, ce qui ne lui convient pas et lui 
déplaît 2. 

L'appétit diffère surtout de la faculté connaissante en ce que ceUe-ci 
a pour objet la vérité ou existence de la chose, ce que la chose est 
ou paraît être, tandis que l'appétit tend vers la bonté ou conve- 
nance de la chose, vers ce qui est utile ^. 

De plus, la phantaisie et l'entendement peuvent agir sanâ que l'ap- 
pétit soit ému, tandis que l'appétit n'est point ému si quelque connais- 
sance ne précède *. 

Enfin, la fonction de la partie connaissante est pom* ainsi dire 
confinée dans l'âme, tandis que celle de l'appétit rejaiUit sur le corps ; 
c'est pourquoi il y a plus de calme dans un cas et plus de trouble dans 
l'autre ^. 

Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'Appétit est divisé en sensitif et en 
raisonnable. L'appétit raisonnable a son siège dans le cerveau. L'ap- 
pétit sensitif e^ut « diffus dans tout le corps ». S'il est mû par une image, 
il semble résider dans la poitrine ou dans le cœur ; s'il est mû par le 
contact d'une chose sensible, il semble avoh* pour siège la partie du 
corps qui a été affectée en bien ou en mal ^. 

B. — APPÉTIT RAISONNABLE 

La partie raisonnable de l'ame, considérée dans sa nature, est faite 
seulement pour comprendre ; néanmoins, comme elle ne peut saisk" 
son objet sans plaisir, on ne saurait nier que quelques passions lui 
conviennent, du moins par analogie à celles qu'on accorde à l'appétit 
sensitif. « En outre, comme c'est elle qui discerne le bien honnête 
et juge qu'il est préférable et doit être préféré, il est impossible qu'elle 
ne l'aime pas et n'ait de l'aversion pour ce qui lui est opposé : autre- 
ment, comment pomrait-elle le choish et le préférer à son contrahe ? 
Il semble donc qu'il y ait, dans cette partie supérieure de l'âme, quelque 
sorte d'appétit auquel ces choses et autres semblables doivent se 
rapporter » '. C'est cette sorte d'appétit qu'on désigne habituellement 
sous le nom de volonté. Les passions qu'il éprouve : l'amour de l'hon- 
nête, le désir de faire le bien, la bienveillance, etc., dérivant de la 

1-2 ... Appetitus est seu pars, seu facilitas qua anima ex apprehenso cognitove 
bono aut malo conimovetur et afficitur. ( Syntayma : Physica, Sect. III, M. II, L. X, 
C. I, T. II, p. 469, c. 1). 

3-4-5. Syntagma : Physica, Sect. in, M. II, L. X, C. I, T. II, pp. 469-470, c. 2-1. 

6. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. X, C. I, T. II, pp. 472-473, c. 2-1. 

7. Accedit quod, cum ipsa [rationalis pars], quae bonum hoiiestum discemit ac novit, 
prseferendunique esse ut judicat, sic imperat, fieri non possit quin illud amet ac id 
aversetur quod ipsi opponitur : secus enim qui id eligere ad couimendandiuii pro opposi- 
toposset? Esse ergo videtur in ea appetitus aliquis,ad quem ista et caetera, quse idgenus 
eunt, referantur. (Syntagma : Physica, Sect. III, :M. II, L, X, C. I, T. II, p. 470, c. 2) 



n. — PHYSIQUE : 10^ APPÉTIT RAISONNABLE, SENSITIF 143 

partie raisomiable qui est immatérielle, sont si pui'S et si simples, qu'à 
peine ont-elles quelque ressemblance avec les passions vulgaires qu'on 
rapporte à l'appétit sensitif. Mais, tant que la partie raisonnable 
sera jointe au corps, il est presque impossible que ces passions simples 
et pures ne soient pas accompagnées des turbulentes qui proviemient 
de l'appétit infériem' ^. 

C. — APPÉTIT SENSITIF : LES PASSIONS 

Les effets de l'appétit sensitif sont les passions. En général, « la 
passion ou affection est une émotion de l'âme dans la poitrine ou dans 
quelque autre partie du corps, excitée par l'attente du bien ou du 
mal ou par la sensation » -. Il faut remarquer le dernier membre de 
cette définition .« On dit : par Vopinion du bien ou du mal, pour 
marquer la %-raie cause des passions, principalement de celles qui 
sont excitées dans la poitrine. On ajoute : ou par la sensation, à 
cause des passions qui naissent plutôt de la^ sensation que de l'opi- 
nion du bien ou du mal » ^. Ici, en Physique, on n'examine pas si la 
passion s'écarte de la raison et de la nature. Cette considération 
regarde la Morale. 

D'après ces causes, on peut classer les passions en deux grandes 
catégories : les unes se rapportent davantage au corps et résident 
dans ses différentes parties ; les autres se rapportent davantage à 
l'âme et résident dans la poitrine *. 

Il y a trois principales passions auxquelles les parties du corps 
sont sujettes : le plaisir, la douleur, le désir. 

Comme il n'est aucune partie du corps qui ne puisse être affectée 
par quelque chose de commode ou d'incommode, toutes sont suscep- 
tibles d'éprouver du plaisir et de la douleur. Ce sont deux passions 
primitives. 

« Il y a douleur, lorsque le coi*ps ou quelqu'une de ses parties est 
dérangée de son état naturel ; plaisu-, lorsque l'état naturel est rétabH. 
D'où il suit que le plaisir n'existe pas sans quelque douleiu* précé- 
dente » ^. 

Entre ces deux extrêmes se place une troisième passion primitive : 
le désir. La série des passions commençant par la douleur, l'état, 

1. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. X, T. II, pp. 470-471, c. 2-1. 

2-3. ... Constat... affectuni nilùl esse aliud quam commotionem animse, in pectore 
parteve alia, ex boni vel mali opinione aut sensu excitatam... Dicitur autem in pectore 
parteve alia, ut comprehendantur non modo affecttis qui sunt cominotiones sensibiles 
in pectore, sed illi etiam qui seutiuntur in partibus affectis. Dicitur ex boni vel mali 
opinione, ut vera affectuum causa declaretur ac eoinim prfesertim qui excitantur in 
pectore. Additiu- aut eensu, ob illos affectus qui ex sensu potius quam ex opinione nas- 
cuntur. (Syntagma : Physica, Sect. III. M. II, L. X, C. II, T. n, p. 475, c. 1). 

4. Syntagma : Physica, Sect. III, 'SI. II, L. X, C. II, T. II, p. 477, c. 1. 

5. Est vero imprimis ratio sentiendi dolorem seu molestiam (inde scilicet incipiendum) 
Bbductio corporis pai'tisve illius a naturali constitutione... Deinde ratio generalis sen- 
tiendi voluptatem est restitutio corporis partisve illius in naturalem constitutionem... 
Ex quo proinde sequitur ut voluptas sine prseeunte dolore non sit. (Syntagma : 
Physica, Sect. III, M. II, L. X, C. II, T. Il; p. 477, c. 1-2). 



144 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

dans lequel l'animal est exempt de passions, s'appelle indolence 
(indolentia, sans doulem-). Aussi, dès qu'une douleur vient troubler 
cet état paisible d'une partie du corps, il surgit dans cette même partie 
le désir d'être affranchie de la douleur et conséquemment d'être réta- 
blie dans son premier état pour re\ enir à 1' « indolence ». En tout cela, 
le but principal que poursuit la nature c'est l'exemption de la douleur ; 
le plaisir n'est qu'un simple accessoire, un (c adjoint », pour disposer 
l'animal à rechercher plus allègrement la délivrance de son m^l. 
L'indice en est que, la délivrance obtenue, le plaisir s'évanouit et 
r (( indolence » persiste ^. 

Il arrive cependant que l'animal, une fois qu'il a goûté le plaisir, 
se propose pour but, non pas l'affranchissement de la douleur, mais 
le plaisir lui-même. C'est qu'alors le désir a été excité par l'attente 
et la prévision, tandis que, dans le cas précédent, le désir, sans être 
dirigé par aucune connaissance, est provoqué par la seule présence 
de la douleur, dont l'être veut se délivrer 2. 

Dans la seconde classe de passions, celles qui dépendent de l'at- 
tente du bien ou du mal, on doit reconnaître, comme dans la pre- 
mière, deux passions générales et primitives : le plaisir ou la joie, qui 
a pour cause la croyance à un bien présent ; la douleur ou la tristesse, 
qui provient de la croyance à un mal présent. Toutes les autres 
passions, qui sont suscitées par l'opinion du bien ou du mal, ont 
rapport à ces deux passions « dominantes et extrêmes » et n'en diffè- 
rent que par quelque circonstance. De là dérivent d'abord Vamour et 
la haine : ce sont les plus générales, car elles s'appliquent au présent, 
au passé et à l'avenir, et s'étendent non seulement au plaisir et à la 
douleur, mais encore à ce qui est capable de les produire. S'agit-il d'un 
bien passé ou futur, l'amour devient désir, œnfiance, audace ? S'agit-il 
d'un mal passé ou futur, la haine se transforme en aversion, déses- 
poir, crainte, pusillanimité ? Gassendi ajoute, comme complément, la 
douceur et la colère, passions complexes, qui sont comme un mélange 
des précédentes ^. 

Dans cette analyse des passions, assurément critiquable, Gassendi 
se montre cependant psychologue avisé. On a eu tort de laisser dans 
l'ombre son mérite sur ce point, pour ne mettre en lumière que les 
théories de Descartes, de Bossuet et de Port-Royal. Il fut pourtant 
le précurseur des deux derniers ■*. 

Dans sa théorie du plaisir et de la douleur, il y a une considération, 

1. Scilicet, quia séries affectuum a dolore initiuni ducit atque ideo status, in quo 
animal affectuum expers placideque degit, dicitur indolentia, ea de causa statim ac 
dolor ad aliquampartem intervenions hune statum conturbat, suboritur in eadem parte 
exemptionis ab hoc dolore ac proinde restitutionis in suum statum cupiditas, quo ad 
indolentiam redeatur... Ac voluit quidem natura cupiditatem ita explore ut voluptate . 
ipsam doloris exemptionem condierit ; at, cum doloris exemptio foret quasi finis 
prœcipuus, adjuncta solum voluptas fuit ut animal sese alacrius ad exemptionem com- 
pararet ; indicioque est quod, exemptione facta, voluptas evanescat , indolentia super- 
sit. (Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. X, C. II, T. II, p. 479, cl). 

2. Syntagma : Physica, Sect. III, Membr. II, L. X, C. II, T. II, p. 479, c. 1. 

3. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. X, C. II, T. II, p. 480-481, c. 2-1. 

4. Le Traité des Passions de Descartes parut en 1649. 



n. — PHYSIQUE : 110 IMMORTALITÉ DE l'aME 145 

inexacte ^ d'ailleurs, sur laquelle Gassendi insiste avec complaisance '-. 
Il l'a empruntée à Épicure, mais développée d'une façon originale! 
Elle se résume ainsi : « Le plaisir a pour antécédent nécessaire la dou- 
lem- ». (Sequitur ut voluptas sine prœeunte dolore non sit). Il l'applique 
non seulement aux plaisirs du corjps, mais même aux plaisirs de 
l'esprit, ceux qui naissent de l'acquisition de la richesse, des honneurs, 
de la science, de la vertu. Tous résultent d'une douleur apaisée. Tous 
eri%ffet sont précédés d'une inclination ou désir naturel qu'il compare 
à la faim et à la soif. Or la faim et la soif sont une souffrance qui ne 
cesse que lorsqu'on a mangé et bu à sa suffisance ; de même, les désirs 
des richesses, des honneurs, etc., provoquent des états pénibles (inquié- 
tudes de l'âme, démarches laborieuses etc.) qui ne prennent lin 
^u'au moment où la possession des richesses, des honnem\s, donne 
satisfaction à ces désirs. 

Ce principe : Le plaisir a pour condition une douleur antécédente 
se vérifie dans un certain nombre de cas. L'erreur de Gassendi est de 
l'étendi-e, sans distinction, à tous les cas. L'expérience atteste qu'il 
est des plaisirs qui ne sont conditionnés par aucune douleur nréa- 
lable^. ' ^ 

^ En Physique, Gassendi s'est contenté de mentionner en passant 
l'appétit raisonnable ou volonté, parce que l'occasion s'offrait de le 
distinguer de l'appétit sensitif. Mais c'est en Morale qu'il en traitera 
à fond, à propos de la responsabilité qui suppose une volonté libre. 



§ XI. — DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME 4 

Gassendi apporte, en faveur de l'immortalité de l'âme raisonnable, 
une preuve « physique » et des pi'euves a morales ». 

La preuve physique se résume en cet enthymème : (( L'âme raison- 
nable est immatérielle ; donc elle est immortelle » ^. Notre philosophe 
montre bien que la conséquence découle logiquement de l'antécédent. 

Les preuves morales sont tirées du consentement général des 
peuples, du désir inné que l'homme a d'une survie, enfin de la justice 
du gouvernement divin, exigeant que la vertu et le vice, qui manquent 
ici-bas d'une sanction suffisante, la trouvent dans un autre monde ^. 

Gassendi expose convenablement ces différentes preuves ^ ; mais c'est 

1. Cf. G. Sortais, Traité de Philosophie : T. I. Psychologie, n. 24, pp. ()8-70. 

2. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. X, C. III, T. II, pp. 481-482, c. 2-1. 

3. Cf. G. Sortais, Opère citato. Ibidem. 

4. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. XIV, T. II, pp. 620-658. 

5.- Prima igitur ratio, eaque prœcipua, ijhy.sica est paueisqiie institui sic potest : 
Animal rationalis immaterialis est ; igitui- est et immo.talis. (Sect. III M II L XIV 
C. II, T. II, pp. 628-629). ' " 

6. Syntagma : Physica, Sect. III, M. II, L. XIV, C. II, T. II, pp. 629-632. 

7. On est étonné de lire, sous la plume de Racine, ce jugement sur Gassendi ù propos 
de l'immortalité de l'âme : « On a mis à llndex la Métaphysique de M^ Descartes et 
sa Réponse à Gas.sendi pour prouver l'immortalité de l'ârne. On n'y a point mis la 
Philosophie de Ga.ssendi ni son Traité contre Descart«s où il donne des preuves contre 

10 



146 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGBLA. PHILOSOPHICUM 

dans la réfutation des objections qu'on leur oppose qu'il se montre 
plus personnel. On objecte, par exemple, que les âmes des animaux, 
qui souffrent parfois injustement, devraient être immortelles comme 
les nôtres. Aux yeux de Gassendi, la bête n'est point, comme elle 
l'est pour Descartes, un automate. Il reconnaît qu'elle est douée de 
sensibilité et d'imagination ^. Mais, dépourvue de raison et de liberté, 
elle ne connaît pas le dçvoir et n'a point le sentiment de l'obligation. 
Il n'est donc pas légitime de conclure que ce qui convient à l'homme 
raisonnable, convient également à la brute ^. 

On dit encore que la vertu est à elle-même sa récompense et que le 
vice porte avec lui son châtiment. Après avok constaté que les Stoï- 
ciens ont magnifiquement développé ce thème (licet Stoïci ici magni- 
fiée dixerint), notre pliilosophe montre fort bien l'insuffisance et. 
même l'inanité de cette sanction ^. 

Gassendi a trouvé des termes élevés pour répondre à cette dernière 
objection : « Une action humaine, direz-vous enfin, encore qu'elle 
soit bonne et louable parmi les hommes, ne paraît pas avob' une valeur 
telle qu'elle mérite une récompense éternelle ; de même, une action, 
quoique nïauvaise et blâmable parmi les hommes, ne semble pas 
mériter im' éternel châtiment ; l'une et l'autre sont chose naturelle, 
caduque, limitée » *. 

Voici la réponse : « Sans doute, une bonne action, la vertu même 
et la probité, considérée physiquement, sont quelque chose de bien 

l'immortalité de l'âme. » (Cf. Edition des Grands Ecrivains : Œuvres de Racine, t. V, 
p. 218, Paris, 1887). Ce jugement injuste est le résumé de l'opinion qu'ANTOiNE Ar- 
NAULD a formulée dans son livre : Difficidtés proposées à Mr Steyaert sur VAvis 'par lui 
donné à Mgr Varchevéque de Cambrai... Cet ouvrage parut pour la première foia à 
Cologne en 1691. On trouvera le passage résumé par Racine dans les Œuvres de Messire 
Antoine Arnauld, t. IX, pp. 306-307 (Lausanne, 1777). Arnauld ajoute cette pjrfide 
réflexion : « N'est-ce pas permettre d'avaler le poison et empêcher qu'on ne prenne l'anti- 
dote ?» (Opère citato, p. 306). Le bon apôtre ! Racine a eu tox-t de croire sur parole cet adver- 
saire passionné du Saint-Siège, qui l'attaque per fas et nef as. Arnauld a calomnié Gassendi 
qui défend catégoriquement, par des preuves solides, l'immortalité de l'âme. Arnaidd 
est, an contraire, trop favorable à Descartes. Cehii-ci tout d'abord avoue qu'il n'a pas 
traité de l'immort-alité de l'âme dans ses Méditation^ : «J'ai donné la raison,' dans l'abrégé 
das Méditations, pourquoi je n'ai rien dit ici sur l'immortalité de l'âme. » Cf. Secundœ 
Responsiones, Œuvres de Descartes, Edit. Adam, t. VII, p. 153, ligne 1). Puis, il apporte 
alors certaines considérations, d'où il conclut que « l'âme de l'homme, aiitant que cela 
peut être connu par la philosophie naturelle, est immortelle. » C'est une simple possibi- 
lité. Mais, pour être certain qu'en fait Dieu n'annihile pas l'âme aii moment de la 
destruction du corps, il faut recom-ir à la révélation : « ... C'est à Dieu seul d'en répondre. 
Et puisqu'il nous a maintenant révélé que cela n'arrivera jDoint, il ne nous doit plus 
rester touchant cela aucun doute. >' (Ibidem, pp. 153-154) ; Gassendi va donc plus loin 
que Descartes, puisqu'il prétend (et sa prétention est juste) qu'on peut démontrer par 
la raison l'iinmortalité de l'âme. De plus, dans sa Réponse à Descartes, il n'aborde pas 
cette question de l'immortalité, parce que Descartes ne l'avait point traitée dans ses 
Méditations. On voit jusqu'à quel point porte à faux l'odieuse accusation d'Arnauld. 

1. Syntagma : Physica, Sect. III. jM. II, L. III, C. III, T. II, pp. 250-254. 

2-3. Syntagma : Phvsica, Sect. III, M. II, L. XIV, C. II, T. II, pp. 632-633. 

4. Dices denique actionem humanain non videri tanti ut, quamvis sit bona et apud 
homines laudabilis, mereatur propterea sempiternum praemium, et, quamvis mala 
-ac apiid homines vituperabilis, mereatur propterea seternum supplicium ; videlicet 
cum utraque nihil aliud quam res natiu-alis, caduea, definita sit. (Syntagma : Physica, 
Seet. III, M. II, L. XIV, C. II, T. II, p. 633, cl). 



II. — PHYSIQUE .-110 i]MMORTAIJ:TÉ de LAilE 147 

ténu. Mais l'on doit mesurer son mérite d'après une estimation morale : 
ce qui fait Texcellence et la noblesse d'une vie vertueuse, c'est que, 
librement, par choix, avec ardeur, elle vise à réaliser ce qui est le meil- 
leur et à se conformer, autant qu'il nous est permis, aux perfections 
divines. C'est pom*quoi lui est due une récompense insigne, autant que 
possible divine et béatifiant l'âme ; bref, qui réponde aux aspirations 
naturelles et spontanées de Fâme. Or une récompense, qui ne peut 
étJre enlevée ni se perdre, éternelle par conséquent, remplit seule ces 
conditions. Autrement, la crainte de la perdre en troublerait la jouis- 
sance, car rien de périssable ne peut être excellent » ^. 

« Quant à l'action mauvaise et honteuse, il faut en dire autant, dans 
les mêmes proportions, mais pour une raison opposée. Car, elle aussi, 
si peu de chose soit-elle au point de vue physique, quand on l'envisage 
moralement, en tant qu'elle contredit l'honnêteté dont le. prix est 
immense, elle mérite un ^immense supplice. Les raisons qui régissent 
les contraires sont d'égale valeur. Donc, que celui qui, sciemment et 
volontairement, a déserté la vertu pour s'abandomier au vice, soit 
soumis à une peine aussi grande que la récompense à laquelle il 
aurait été élevé, rien de plus conforme à l'ordre. Bien plus, comme 
il se montre dans la ferme disposition d'adliérer toujours au 
même vice, si cette vie était éternelle et qu'il lui fût possible de la 
passer impunie, rien n'est plus conforme à l'ordre c|ue de l'assujetth 
à un supplice d'une durée éternelle, puisque le mérite et la culpa- 
bilité se mesurent sur les dispositions intérieures » ^. 



ITI^ PARTIE. — ÉTHIQUE ^ 

Nous avons vu, au seuil de cette étude, que Gassendi divise la 
Philosophie en deux parties : la Physique et l'Éthique ou Morale. La 
Logique n'est à ses yeux qu'un préambule. Ces deux parties se com- 

1. ... Licet bona actio, virtusqiie adeo ac probitas physice spectata, pertenue quid 
Bit, quia meritiun tamen secundiim moralem aestimationem attenditur, idcirco eam 
esse ejus excellentiam ut cum ex libertate-, electione ac studio se componeudi ad 
optiiua confonnandique, quantum licet, divinis perfectionibus nobilitetur, ideo prae- 
inium ipsi debeatur illustre et, quantum fieri potest, divinum animuinque beaios : taie 
scihcet ad quod animus ipse naturae sponte adspirat. Hujusmodi vero solum praeiuiiim 
est quod eripi ab aninio amittique non valeat sempiternumque ideo sit ; alioquin enim 
ejus gratiam amissionis metus turbaret, neque foret quidquam eximiiun eo ipso quod 
foret caducum. (Syntagma : Physica, Ibidem, p. 633, c. 1-2). 

2. Quod spectat ad malam turpemque actioneni, idem ratione opposita proportione- 
que dicendum est. Etenim, quanturavis ea quoque physice si>ectata res pusilla sit, 
nihilominus moraliter et quantum ipsi honestati, cujus est immensum pretium, adver- 
satur, rea fit supplicii immensi. Contrariorum enim par ratio niliilque magis congruum 
est quam ut is, qui sciena et volens virtute derelicta deflectit in vitium, tantani in 
poenam incidat, in quantum fuisset praemium evectus. Quinetiam, ciun se sic affectiim 
probet ut, si sempitema isthaec vita foret possetque in ea degere impunis, inliéereret 
eidem vitio sempiterno tempore, ideo nihil est magis eongnmm quam ut. cum meritum 
reatusque pênes affectum mensuretur, tali supplicio obuoxius sit, cujus duratio est 
sempitema. ( Syntagma : Physica, Ibidem, p. 633, c. 2). 

3. Cf. Syntagma, III Part. : Ethica, T. II, pp. 659-860. 



148 ARTICLE II. CHAPITRE IV. LE SYNTAGMA PHILOsbPHICUM 

plètent et forment un tout harmonieux, car, « réunies elles consti- 
tuent la sagesse accomplie ou, selon le mot qui est dans toutes les 
bouches, la vertu, cette souveraine perfection de l'âme, qui en dispose 
les deux facultés, l'intelligence ou esprit et la volonté' ou appétit, 
de telle sorte que Tintelligence se tourne tout entière vers la vérité 
et que la volonté tende par un chemin sans détour à l'honnêteté » ^. 
La Morale n'est pas une science purement spéculative, mais une 
science active, car elle vise à former les mœurs, c'est-à-dire à les impré- 
gner d'honnêteté et à les régler. On peut donc la définir : « La science, 
ou si vous aimez mieux, l'art de bien faire et d'agir conformément 
à la vertu « ^. 



§ I. — DOCTRINE MORALE DE GASSENDI 

La doctrine morale de Gassendi n'est guère en somme que le sys- 
tème d'Épicure épuré et rectifié. On peut la réduire à deux thèses 
principales : 1° Tout plaisir, considéré en lui-même, est un bien. — 
20 Toutes les choses, envisagées comme bonnes, tels l'utile et l'hon- 
nête, ne sojit des biens que par rapport au plaisir qu'elles procurent. 

A. — TOUT PLAISIR, EN LUI-MÊME, EST UN BIEN 

L'expérience et la raison s'unissent pour prouver que le plaisir 
est un bien et la douleur, un mal. C'est un fait universel que tout 
être vivant recherche d'instinct le plaisir comme un bien qui lui est 
naturel, et fuit, de même, la douleur comme un mal que repousse sa 
nature ^. Le bien, d'après la raison, est ce qui peut provoquer l'amour 
et la recherche de l'appétit. S'il en est ainsi, pourquoi tout plaisir ne 
serait-il pas de soi aimable et désirable, puisqu'il n'en est aucun qui 
ne plaise et n'attire l'appétit ? ^. 

On peut objecter cependant qu'en fait il y a des plaisirs qu'on 
repousse. — Ce ne sont pas, répond Gassendi, les plaisirs eux-mêmes 
qu'on repousse, mais les actes pénibles qui les procurent ou les consé- 
quences fâcheuses qu'ils entraînent : circonstances accidentelles qui 
n'empêchent pas les plaisirs d'être agréables de leur nature. Si l'on 
présente à quelqu'un du miel qu'il sait empoisonné, il n'y goiitera 
pas. Pourquoi ? Ce n'est pas le miel qui lui répugne, mais le poison 

qu'on y a mêlé ^. 

-» 

1. Ex II traque auteni [Physica et Ethica] consurgit consumniata sapientia seu, quae 
in ore est omnium, virtus : summa nempe animi perfectio, qua duae ejus partes, intel- 
lectus seu mens et voluntas seu appetitus ita comparantur ut intellectus, ad veritatem, 
quantum quidem fas est, collineet ; voluntas vero ad honestatem tramite indeflexo 
tendat. (Syntagma, Libro proœmiali, C. I, T. I, p. 1, c. i-2). 

2. Ex hoc intérim intelligitiu- Tf// y/)'.xt^v, moralem Philosophiœ partem... esse reversk 
TxpaxT'.xV//, ociiya/M, seu in eo sitam ut mores formet, honestateve imbuat et regat ; 
eitqtte adeo Scientia, sive inavis, Ars bene et ex virtute agendi. (Syntagma : Ethica, 
Prœfat., T. II, p. 659, c. 2). 

3-4. Syntagma : Ethica, L. I. C. III, T. II, p. 695, c. 1. 
5. Syntagma : Ethica, L. I, C. III, T. II, p. 695, c. 1. 



III. — ÉTHIQUE : 1'^ DOCTRINE MORALE DE GASSENDI 149 

Par contre, la douleur est un mal ; elle ne peut être clite bonne que 
si, accidentellement, quelque bien s'y trouve annexé ^. 

B. — L'UTILE ET U HONNÊTE RAMENÉS AU PLAISIR 

Après avoir établi que le plaisir est « le premier désii'able » (iwmiuvi 
expetibile), Gassendi enseigne que l'utile et l'honnête ne sont choses 
bonnes que par rapport au plaisir. 

On distingue ordinaii*ement trois sortes de biens : l'honnête, Futile 
et l'agréable « qui est ce qu'on appelle plaisir n. L "agréable est mêlé 
de telle manière aux deux premiers qu'il semble ne pas constituer une 
espèce particulière ; c'est plutôt leur genre commun ou du moins 
une affection commune qui fait qu'ils sont biens et les rend désii'ables. 

Quant à l'utile, il n'est pas difficile de montrer qu'il se rapporte 
au bien agréable ou plaisir, car il est constant qu'on ne désh*e pas 
l'utile pour lui-même, mais pour autre chose qui est le plaish' qu'on 
en doit retirer, ou qui a quelque relation avec le plaisn ^. 

La démonstration à l'égard de l'honnête paraît moins aisée, parce 
que ce bien est censé désnable précisément, comme dit Cicéron ^, 
pour lui-même. Mais il faut observer que le rapport au plaish- n'em- 
pêche pas que l'honnête soit désiré pour soi ou à cause de soi, en tant 
qu'il est désiré, sans préoccupation utilitane, c'est-à-du'e sans qu'on 
recherche une récompense ou un profit, tel que l'argent ou ce qui est 
estimable à prix d'argent. Car quelqu'un peut désirer l'honneur, la 
science, toute vertu pour jouù' de l'honneur, pour posséder un enten- 
dement éclairé, pour être modéré dans ses passions, et non pas pour 
en retirer quelque gain et bénéfice, ni pour s'enrichir davantage *. 

Dans l'analyse ^, parfoi.? d'une grande finesse psychologique, que 
Gassendi fait des principales vertus (sagesse ou prudence, force, tem- 
pérance, justice) et des sentiments qu'on regarde comme les plus désin- 
téressés (y amitié ^, V amour de la patrie "^ , la piété envers Dieu ^), il 
en revient toujours à dire qu'on ne peut en bannir, pratiquement, 
la considération des plaisirs et des joies que ces vertus et ces sentiments 
procurent. 

Le plaisir est donc le souverain bien, et la fin dernière, puisqu'il est 
recherché pour lui-même et tout le reste à cause de lui. 



1. Syntagma : Ethica, L. I, C. III, T. II, p. 695, c. 2. 

2. Syntagma : Ethica, L. I, C. III, T. II, pp. 703-704, c. 2-1. | 

3. Id quod taie est ut, detracta omni utilitate, sive ullis praemiis fructibusqixe, per 
seipsuni possit jure laudari (Ibidem, p. 704, c. 2). 

4. Quippe potest quis appetere honorem, omnem virtutem eo fine ut houore fruatur. 
ut eruditam mentem possideat, ut afîectu bene composite sit ; non ut quaestuni exindo 
faciat, ut lucrum reportet, ut ditescat niagis. (Syntagma : Ethica. L. I, C. III, T. II, 
p. 705, c. 2). 

5. Syntagma : Ethica, L. II, De Virtutihua, T. II, pp. 736-820. 
6-7. Syntagma : Ethica, L. I, C. IV, T. II, pp. 709-710. 

8. Syntagma • Ethica, L. I, C. IV, T. II, pp. 710-711. 



150 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 



C. — NATURE DU PLAISIR 

Le plaisir, que Gassendi assigne à l'homme comme sa fin naturelle, 
se ramène (c à la santé du corps et à la tranquillité de l'esprit » ^. 
Ces expressions sont empruntées à Épicure lui-même. Mais il ne faut 
pas entendre cette tranquillité (aTapa^ia) comme l'état d'un homme 
endormi ou mort ; et l'absence de doulem' (aTtovla) qu'elle suppose ne 
doit pas être comprise comme un engourdissement, mais comme un 
état où toutes les actions se font agréablement. La vie du sage ne 
ressemble ni à im torrent au courant rapide, ni à une mare stagnante, 
mais à l'eau d'un fleuve qui coule paisiblement. Quand on est parvenu 
à cet état tranquille et exempt de douleur, il n'y a rien de comparable 
ou de plus grand à rechercher. Cependant il y a, en surplus, des plaisirs 
pm's qui mettent de la variété dans cet état sans le gâter : tel un champ 
qui, devenu fertile, donne des fruits divers ou une prairie qui se pare 
d'une incroyable diversité de flem's agréables, quand le sol s'est bonifié. 
Car cet état est comme un fonds, d'où se tke tout ce qui est volupté 
sans mélange : cela même peut le faire regarder comme le plaish 
souverain, étant une sorte d'assaisonnement général, par lequel toutes 
les actions de la vie sont édulcorées et toute volupté agréablement 
tempérée ; bref, sans lui nulle volupté n'est volupté. Car, je vous le- 
demande, quel agrément peut-on goûter, si l'esprit est agité par le 
trouble ou le corps torturé par la douleur ? ^ 

Pour qu'on ne s'y méprenne pas, Gassendi insiste sur le sens du 
mot tranqmllité. Il ne veut point qu'on entende par là une torpem* 
paresseuse ou un repos inerte et languissant. Comme un navke est 
réputé jouir de la tranquilHté, non seulement quand il se repose, 
immobile au milieu de la mer, mais encore et surtout lorsqu'un vent 
favorable le fait avancer d'une allure rapide et cependant paisible 

1. Profitetur quippe [Epicurus] beatae vitae finem non aliuna esse quam ttjV tou 
awfjiaTOî ï*v£iav xa~ -r»; '^'y/-l\<; àtoioactav. (S>/ntagma : Ethica, L. II, C. II, T. II, 
p. 682, e. I). 

2. Parum curandum intérim est, quod CjTenaïci apud Laërtium objiciunt istam Epicuri 
voluptateni esse xaTV-a-raar/ o'covcl xaOcJOOvcr;;, constitidionis quasi dormientis, et, 
apud Clementem, vî/.poj, mortui. Quippe non piopterea voluit Epicurus 
tranquillitatem et indolentiam esse quasi meruni torporem ; sed voluit potiue 
esse statum, in quo onines vitœ actiones placide sinnil et jucunde peragerentur. Nam 
noluit quidem vitam sapientis esse torrenteni rapidumve f lumen ; at non idcirco tamen 
esse voluit quasi aquam lestagiaantem etniortuam, sed potius quasi aquam fluvii 
tacite placideque labentis. Ratarum certe ejus sententiarum una est : Non augeri 
voluptatem dolore detracto, sed variari solummodo. Quasi sensus sit, post acquisitum 
tranquilluni illum dolorisque expertem statum, non posse quidem aliquid majus aut 
cum eo comparandum requiri ; sed intérim tamen sinceras superesse voluptates, quibus 
status hujusmodi intemeratus manens varietur, agri nempe instar, ex quo feracitatem 
adepto varietas fn.igum demetitur, aut prati quod, soli bo'nitatem assequutum, incre- 
dibili quadam florum amœnitate variegatur. Nempe hic status est quasi fundus, ex quo 
omnis sincera voluptas coUigitur ; unde vel ex eo censeri potest summa voluptas, quod 
sit quasi générale condimentum, quo omnis vitse actio dulcoratur, quoque adeo omnis 
voluptas temperatur grataque est ; ut verbo dicam, sine quo nuUa voluptas est voluptas. 
Ecquid enim, quaeso, esse gratum valeat, si aut turbulentus sit animus, aut corpus 
dolore vexetur ? (Syntagma : Ethica, L. I, C. V, T. II, pp. 716-717, c. 2-1). 



I 

III. — ÉTHIQUE : 1'^ DOCTRINE MORALE DE GASSENDI 151 

«t égale; ainsi un esprit est dit tranquille non seulement lorsqu'il 
demeure dans le repos, mais encore et surtout quand il accomplit 
de grandes et belles choses, sans s'agiter et sans perdre son égalité 
intériem'e ^. 

En parlant ainsi, notre philosophe ne se contente pas de venger 
Épicnre de reproches qui lui semblent injustes ; il fait sienne la doc- 
trine qui vient d'être exphquée. Car, après avoir dit qu'il faut s'ef- 
forcer d'arriver, autant que possible, à cet état de tranquillité, il 
ajoute expressément : « Autant que possible, dis-je, la condition 
mortelle, en effet, s'oppose à ce qu'on soit complètement heureux. 
Cette souveraine féhcité, tout à fait exempte de trouble et de douleiu* 
et comblée de plaisù's en tout genre, n'appartient qu'à Dieu seul 
et à ceux que sa bonté immense introduit dans une vie meilleure. 
C'est pourquoi, ici-bas, quiconque veut devenir sage, doit s'efforcer, 
autant que sa natm'e et sa faiblesse le comportent ,de se mettre en 
état de ressentir le moins de trouble et de douleur possible. De la 
sorte, il aura en partage les deux biens dont se compose le souverain 
bien, comme dit Sénèque d'après Épicure, et qui ont toujours été 
regardés par les plus sages comme les seuls biens sohdes et souhaitables 
de la vie : Il iaut souhaiter cV avoir un esprit sain dans un corps sain > ^. 

D. — CRITIQUE 

Le vice originel qui gâte cette Morale c'est qu'elle est foncièrement 
et exclusivement égoïste, utihtaii'e. Gassendi a prévu l'objection, 
mais il n'a pas réussi à la résoudi'e et à laver sa doctrine de ce vice 
rédhibitoù'e. La réponse revient à dii'e qu'on ne ravale pas la vertu 
en la plaçant au rang des choses utiles, car il y a utihté et utilité. 
Or notre philosophe ne la rapporte point à ce genre servile dans lequel 
l'argent occupe la première place, mais à cette utihté hbérale qui 
convient à l'honnête. Cicéron lui-même et d'autres avec lui n'ont-ils 

1. Ut primis autem de ipsa tranquillitate quidpiam dicamtiB, repetendum est non 
intelligi hocce nomine torpentem qiiamdam socordiamseuotiixminers etlanguidum,... 
Qiiemadmodum navis fnii tranquillitate dicitixr, non solum quae in medio mari 
immota conquiescit, sed maxime etiam quae, secundo vento, velociter quidem, sed 
placide tamen aequabiliterque transfertnr ; ita animus dicatur tranqiiillus, non solum 
qui in otio degit, sed maxime etiam qui magna et prseclara quœdam molitur absque 
intostina sui agitatione temerationeque sequabilitatis. fSyntagma : Ethtca, L. I, C. V, 
T. II, p. 718, c. 1). 

2. Syntagma -. Ethica, L. I, C. V, T. II. p. 7 17, c. 1 : Quantum îicet, inquam ; nam... obstat 
conditio mortalitatis ne ab omni parte esse beatis liceat ; et félicitas illa sxunma, omnis 
omnino perturbationis dolorisque expers, omni omnino voluptatum génère cumuîatis- 
sima, solius Dei est eorumque quos transfert, pro sua iUa bonitate immensa, in melioreiu 
\'itam. Adeo proinde ut, cum in hac vita alii magis, alii minus perturbentur ac doleant, 
id cuique sapere volenti enitendum sit ut, quantum per iiatirram ejusque imbecillita- 
tem fas est, in eo statu se coDocet, in quo possit quam minimum perturbationis ac dolo- 
ris sentire. Quippe hac ratione duo sortietur bona, ex qviibus illud Summum Beatumque, 
\it ex Epicuro Seneca inquit, componitur ; qusequc fuere semper a sapientioribus- 
agnita quasi sola vitse bona solida et optanda : 

Optandum (a) est ut ait mena aana in corpore sano 

f (.JXTV-ÉNAL, Sot. X, V. 366J. 

a) Le texte de Juvénal porte : Orandum. 



152 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHLCUM 

pas démontré qu'il n'y a de vraiment utile que ce qui est honnête ? ^ 
Sans doute, en dernière analyse, l'honnête seul est définitivement 
utile, c'est-à-dire si l'on fait entrer en ligne de compte les compensa- 
tions de la vie future. Sans doute encore, l'amour de soi, le désir de 
l'utile et du bonhem* sont le principe spontané de nos actions. Mais 
ils n'en sont pas nécessairement le motif et la raison déterminante. 
La preuve en est que, si l'homme ne peut exphcitement renoncer 
à l'amour de soi et au bonheur, il peut, au moins quelquefois, en faire 
abstraction, agir sans y penser, sans les rechercher expressément. 
Cette manière de faire, qui donne à la vertu sa perfection la plus haute, 
le désintéressement, n'est point au-dessus des forces naturelles de 
l'homme. Voilà ce que Gassendi n'a pas su voir et comprendre. A ses 
yeux, un secours surnaturel est nécessake pour aimer Dieu pour lui- 
même, à cause de ses infinies perfections, sans aucune considération 
d'utihté personnelle. Mais tout ce que l'homme fait par vertu naturelle, 
y compris les actes de piété envers Dieu, ce n'est pas sans un retour 
sur lui-même qu'il le fait^. 

§ II. — DE L'ACTE VOLONTAIRE ET LIBRE 3 

La volonté ou appétit raisonnable est à l'intelligence ce que l'ap- 
pétit sensitif est à la phantaisie. De- même que l'appétit sensitif tend 
vers ce que l'imagination nous représente comme bon, et fuit ce qu'elle 
nous représente comme mauvais, ainsi la volonté tend vers ce que 
FintelHgence approuve et fuit ce qu'elle réprouve. En outre, de même 
que les phantasmes de l'imagination empêchent la plupart du temps 
l'inteUigence de juger sainement des choses, ainsi les mouvements 
de l'appétit sensitif entraînent la volonté et souvent avec elle le juge- 
ment, ou plutôt triomphent de la raison et de la volonté elle-même qui 
ou n'agissent pas ou agissent mollement *. 

1. ... Id attingo solum, quod reputant multi virtuti niniium detrahi, dum esse dicitiir 
propter aliud. Inferunt enim exinde sequi ut virtus sit in génère utilium, quod ab hones- 
toruni génère est diversum... Verunitamen ut concedatur quicquid est propter aliud 
posse quodammodo dici utile ; negatur tamen quicquid est utile ad illiberale illud genus 
spectare, in quo pecunia primas tenet et honesto opponitur ; quatenus ipsuni quoque 
honestum Buam utilitatem, verum liberalem, sortitur ; cum Cieero etiam aliique de- 
monstrant nihil vere utile esse nisi id quod honestum est. (Syntagnia : Ethica, L. I, 
C. IV, T. II, p. 710, c. I). 

2. Scilicet hoc divinum donum ac supra naturam reputandum est, ut quis se ad 
Deum hac ratione [propter seipsum] amandum colendumque accingere possit. At heic 
agitur de pieiate, seu universe de i irtute, quœ secimdum naturam est, -juxta quam quicquid 
liomo agit, quodam cum res'pectu ad seipsum agit. (Syntagma : Ethica, L. I, C. IV, T. II,, 
p. 710, c. 1-2). C'est moi qui souligne. 

3. Syntagma : Ethica, L. II, C. I, T. II, pp. 821-827. 

4. Hic solum concludo esse quidem in rationali anima ut intellectuçn, sic voluntatera- 
rationalemve appetitum, qui, ut intellectus a phantasia, sic ipse a sentiente appetitu 
différât ; sed tamen, donec anima alligata est corpori, evenire ut quemadmodum phan- 
tasmata intellectum plerumque a vero de rébus judicio abducunt, ita appetitus commo- 
tiones concitantes phantasmata voluntatem saepe una cum judicio abripiunt seu potiua 
(ratione ipsaque voluntate aut nihil aut imbecillius agentibus) triumphent. (Syntagma : 
Physica, Set. III, M. II, L. XIV, T. II, p. 471, c. 2). 



ni. — ÉTHIQUE : 20 ACTE VOLONTAIRE ET LIBEE 153 



A. — ANALYSE DE L'ACTE VOLONTAIRE ET LIBRE 

L'analyse de l'acte volontaire et libre va mettre en lumière ces rela- 
tions des facultés entre elles. 

On attribue le libre arbitre à l'intelligence, parce que, en présence 
de deux partis à prendre, elle se comporte comme un arbitre ou juge, 
qui examine, délibère et décide enfin ce qui est juste ou injuste. 
Si la décision porte sur une chose d'ordre spéculatif, on l'appelle 
assentiment ; si elle porte sur une chose d'ordre pratique, on l'appelle 
choix ou élection. Dès que l'intelligence a clos la délibération et rendu 
son jugement, l'appétit raisonnable est entraîné vers l'objet que l'in- 
telhgence a trouvé meilleur et préférable ^. Enfin l'action de la faculté 
motrice, c'est-à-du-e la poursuite même du bien, suit l'appetition. 
Cette .action, faite en conséquence d'une déhbération, est dite volon- 
taire. 

La raison libre ou Hbre arbitre est réputée appartenir à l'homme, 
parce que, en présence de plusieurs choses mises en déhbération, 
il n'en choisit pas tellement une qu'il ne puisse ou la laisser de côté 
ou en choisir une autre ^. 

On a coutume, il est viai, d'attribuer cette liberté à la volonté. 
JVIais cela revient à ce qui vient d'être dit, parce que les partisans de 
cette opinion avouent que la racine de la liberté est dans la raison 
même ou intelligence, c'est-à-dire dans la faculté connaissante. Car 
ils reconnaissent que la volonté, qui est une faculté aveugle, ne peut 
se porter nulle part, sans que l'entendement précède, tenant, pour 
ainsi dire, le flambeau devant elle. Aussi, comme le propre de l'enten- 
dement est de précéder en éclairant, et le propre de la volonté de suivre 
l'entendement de telle sorte qu'elle ne puisse se détourner de la dii'ec- 
tion prise, à moins que lui-même n'aille d'un autre côté et fasse tourner 
la lumière, il semble bien que la hberté réside premièrement et par 
soi dans l'intelligence, secondairement et d'une façon dépendante 
dans la volonté ^. 

La hberté ne se peut concevok sans qu'il y ait possibihté de choisir. 
Or il n'y a de choix possible que s'il y a indifférence, c'est-à-dire si 
la faculté, qu'on appelle hbre, peut se porter ou non vers quelque 
chose (ce qui se nomme liberté de contradiction) ou !^e porter de telle 
manière vers une chose qu'elle se puisse porter vers la contraire (ce 
qui se nomme hberté de contrariété). Povu" qu'il y ait liberté, il faut 

1. Porro statim ac ipsa ratio, deliberatioue peracta, unum delegit' seu praetulit ac 
prœ reliqiiis bonum habuit, sequitur functio appetitiis, qua in bonum ejusmodi fertur... 
(Syntagma : Ethica, L. III, C. I, T. II, p. 821-822). 

2. Censetur esse in homine ratio libéra liberumve arbitrium, quateniis, ex pluribus 
rébus in deliberationem cadentibiis, non ita unam eligit qiiin vel ipsam negligere, vel 
eligere aliam possit. (Syntagma : Ethica, L. III, C. I, T. II, p. 822, c. 2). 

3. Quippe admittunt voluntatem esse facultatem seu potentiam cîecam, quœ, nisi 
intellectu praeeunte, ut facem quasi prseferente, proeedere quoquam non possit ; adeo 
proinde ut cum proprium intellectus sit lucendo praeire, et voluntatis sic ipsum sequi 
ut deflecti a tramite cœpto, nisi se ille alio convertat lucemque ftectat, potis non sit, 
idcirco videatur libertas in intellectu quidem primo et per se, in voluntate autem eecuu- 
dario ac dependenter esse. (Syntagma : Ethica, L. III, C. I, T. II, p. 822, c: 2). 



154 ARTICLE II. CHAPITRE IV. LE SY^'TAGMA PHILOSOPHICUM 

donc que l'homme soit en présence de deux alternatives et qu'il puisse 
sans contrainte se porter indifféremment vers l'une ou vers l'autre ^. 

Il en est cependant qui tiennent que la volonté est surtout libre 
quand elle est tellement déterminée dans un sens (par exemple celui 
du souverain bien) qu'elle ne puisse se diriger dans un autre. i\lors, 
en effet, l'amour, la poursuite, la jouissance de ce bien est souveraine- 
ment volontaii'e et partant souverainement libre. 

Parler ainsi c'est confondre l'action spontanée et l'action libre. 
L'action spontanée est une impidsion de la nature, qui peut par con- 
séquent devancer tout raisonnement ; tandis que l'action libre dépend 
de quelque raisonnement, examen, jugement ou choix préalable. 
Ainsi, l'appétit étant déterminé au bien général s'y porte spontané- 
ment, m-ais non pas librement, faute d'indifférence au bien et au mal. 
De même, la volonté, si on la suppose attirée par le souverain bien. 
Il est vrai qu'elle s'y porte volontiers (volens) ; cette tefidance 
de la volonté n'implique pas liberté (lihertas) mais complaisance 
(liheniia) ^. 

Les lumières, que l'entendement projette devant la volonté, sont* 
les jugements qu'il prononce, disant : Ceci est bon, cela est mauvais ; 
de ces biens ou de ces maux, celui-ci est le plus grand, celui-là le moindre. 
C'est pourquoi quand on affirme que la volonté est détournée de l'un 
et tournée vers l'autre, cela signifie que le jugement est tantôt favo- 
rable à une chose et tantôt à une autre. Ainsi, l'inflexion de la volonté 
suit l'inflexion du jugement ^. « Chaque fois que l'intelhgence porte 
un jugement sur quelque bien, comme ce bien fa^it partie du domaine 
objectif de la volonté, celle-ci est tellement excitée que sa fonction, 
c'est-à-dire la pom'suite du bien, accompagne le jugement, comme 
l'ombre suit le corps » *. • 

Il résulte d'abord de là que, l'intelligence étant d'ordinaire incon- 
stante dans ses jugements, la volonté est de même vacillante dans 
ses appétitions. Aussi, comme l'intelligence juge aujourd'hui qu'une 
chose est bonne, et demain qu'elle est mauvaise, aujourd'hui la 
volonté a de l'amour pour cette chose, et dema;in de l'aversion 
pour elle ^. 

En outre, parmi les biens et parmi les maux, les uns sont vrais 
et authentiques, les autres apparents et fardés, car, quelquefois, le 
bien étant voilé sous les dehors du mal et le mal sous les dehors 
du bien, ce qui est vraiment bon paraît alors mauvais ou moins 

1. Syntagma î Éthica, L. III, C. I, T. II, p. 822, c. 2. 

2. SyMagma : Ethica, L. III, C. I, T. II, pp. S22-823, c. 2-1. 

3-4. Constat vero liane .seu facem, seu lucem non esse aliam quani judicium quod int^- 
iectus fert seu statuit de bonis ac malis, pronunciando videlicet iioc esse bonuin, iilud 
unalutn; vel ex bonis ait malis hoc majus, illud minus esse ; adeo iit, cum voluntas averti 
ab uno, converti ad aliud dicitur, id eateniis fiât quatenus judicium nune pro una re, 
nunc pro alia est, et voluntatis inflexio sit, prout inflexio est intellectus... Itaque, quo- 
ties intellectus judicium aliquod fert de bono, quia id intra fines objecti voluntatis 
facit, ideirco voluntas ita excitatur, ut illius functio, non secus judicium, quam veluti 
umbra corpus, coAitetur... (Syntagma, Ethica, L. III, C. I, T. II, p. 823, c. 1-2, et 
p. 824, c. 1). 

5. Syntagma : Ethica, L. III, C. I, T, II, p. 824, c. 1. 



m. ETHIQUE : 2» ACTE VOLONTAIRE ET LIBRE 155 

bon, et, pareillement, ce qui est vraiment mauvais paraît bon ou 
moins mauvais. Comme l'intelligence se trompe souvent en jugeant, 
sous l'influence d'un bien apparent, qu'une chose mauvaise est 
bonne, et, sous l'influence d'un mal apparent, qu'une chose bomie 
est mauvaise, il s'en suit que la volonté manque aussi son but, car 
en pom'suivant le bien elle atteint le mal, et en fuyant le mal elle est 
frustrée de quelque bien ^. 

En un mot, on voit que, " suivant les notions que l'inteUigence 
a des choses ou les jugements qu'elle en porte, la volonté poursuit 
ces choses ou s'en éloigne... Par conséquent, l'indifférence, qui se 
trouve dans la volonté, va tout à fait da même pas que l'indifférence 
de l'entendement » ^. Or l'indifférence de l'entendement semble con- 
sister en ce qu'il n'adhère pas tellement à un jugement rendu sur une 
chose qui lui a semblé vraie, qu'il ne puisse l'abandonner poiu: en for- 
muler un autre sur le même objet, si mie plus grande vraisemblance 
vient à se présenter d'aillems. Car l'entendement n'est pas de ces 
facultés, qui sont déterminées à ime seule chose, comme la pesanteur. 
Il est, au contrane, si flexible de sa nature qu'ayant le^-l•aipou^ objet, 
il peut juger de n'importe quelle chose, tantôt d'une façon, tantôt 
d'une autre, selon qu'il en saisit tel ou tel aspect, et tenn successive- 
ment pour vrais ces jugements divers. C'est pourquoi l'entendement 
ressemble à une balance qui penche toujours du côté où l'on met 
le poids le plus loiu'd ^. Cette comparaison tend à faire comprendre 
que, si l'entendement est indifférent à suivre un jugement ou un autre, 
son indifférence ne va pas néanmoins à laisser une chose claire pour 
une chose moins claire ou à rejeter un jugement plus vraisemblable 
pour un jugement qui Test moins. Il est donc impossible qu'à un 
assentiment intellectuel, motivé par la clarté d'une expérience ou 
d'une raison quelconque, eu succède un autre dans un sens opposé, 
si ce n'est à cause d'un plus grand poids, c'est-à-dire à cause d'une 
expérience plus remarquable ou d'une raison plus claire. 

La vérité de la comparaison est surtout manifeste dans le cas où 
nous hésitons, flottant dans le doute et l'incertitude. Cet état n'est 
possible que parce qu'il y a, de part et d'autre, des motifs pareils de 
vérité, dont l'un (comme des poids égaux dans une balance) s'oppose 
si bien à l'autre que l'entendement n'est attné d'aucmi côté. Si, 
enfin, l'entendement penche d'^jn côté plus que de l'autre, cela doit 
nécessairement tenu' à ce que c^uelque chose l'aura mû davantage 
de ce côté, ou même seulement à ce qu'une attention plus soutenue 

1. Si,ntagma : Ethk a, L. III' C. I, T. II, p. 834, c. 1. 

2. Uno verbo, iit proiit intellectus notioues de rébus habuerit judiciave de iis tulerit, 
voluntae ipeas easdem res aiit prosequatur, aut aversetur... Constat profecto indiffe- 
rentiam, quae in voliintate rept>ritur, iisdeni oninino passibus, quibus intellectus, 
incedere fSyntagma iEthica, L. III, C. I, T. II, p. 824, cl). 

3. Scilicet non est intellectus ex iis facultatibus quae siuit detemiinatae ad unum, ut 
est in rébus inanimis gtavitas, in viventibus generatrix facultas atque ita de cœteria ; 
eed suapte natura ita est flexilis ut, Aeruni pro objecto liabens, possit nunc unum, nvmc, 
aliud judicare de quapiam re, et nunc unum, nunc aliud judiciuni de ipsa pro verô 
habere. Quare et concipi librse instar pot est... ( Syiitagma : Ethica, L. III, C. I, T, II, 
p. 824, c. 1-2). 



156 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

jointe à l'impatience d'agir a été de quelque influence. C'est ainsi que 
le poids le plus léger, ajouté à une balance en équilibre, la fait incliner ^. 
Ici-bas, nous ne pouvons nous promettre une constance inébran- 
lable ni de jugement, ni de résolution, à cause de l'indifférence de 
l'intelligence et de la volonté, qui peuvent passer d'une chose vraie 
à une autre paraissant plus vraie, d'une chose bonne à une autre 
paraissant meilleure. Il faut attendre la vie future, où cette indiffé- 
rence cessera, parce que, là, la souveraine Vérité et la souveraine 
Bonté y sont connues si clairement que rien de plus vrai ne peut 
s'offrir à l'intelligence et rien de meilleur à la volonté. Fixées désor- 
mais, elles y adhèrent avec une nécessité et une complaisance souve- 
raines ^. 

B. — TOUT PÉCHÉ {EST FRUIT DE UIGNORANCE 

Gassendi conclut en s'appropriant cette citation de Platon : « Per- 
sonne ne se porte au mal le voulant : il n'est pas dans la nature de 
l'homme de vouloir se détourner du bien pour aller vers ce qu'il 
répute être un mal » ^. 

Mais, immédiatement, surgit l'objection qu'Ovide met dans la 
bouche de Médée : « Je vois ce qui est le meilleur et je l'approuve, 
cependant je fais le pire ». 

On peut répondre avec Socrate : « Il est impossible que celui qui 
possède la science soit dominé par autre chose ; donc, celui qui juge 
droitement, s'il ne fait pas ce qu'il y a de meilleur, n'agit que par 
ignorance. )> De là est venu, ce semble, cet adage vulgaire : « On ne 
pèche que par ignorance ». (Omnis jyeccans est ignorans). 

Pour éclairer ce sujet, Aristote use d'une excellente distinction : 
On peut dire que quelqu'un sait quelque chose ou par manière. d'ha- 
bitude ou actuellement (aliquem scire aliquid hahitu aut actu). Or, si 
quelqu'un sait actuellement quelque chose, il est impossible qu'il 
accomplisse un acte qui répugne à cette science : s'il voit, par exemple, 
la beauté de la vertu et la turpitude du vice, il ne peut déserter la 
première et suivre le second. Mais, s'il ne sait que par habitude ou ne 
se sert pas de la science qu'il possède (c'est comme s'il n'en avait 
point et était dans l'ignorance), dans ce cas il peut poser des actes 

1. ... Adeo ut, si intellectus tandem in nnam partem potius quam in aliam deflexerit, 
id factum oporteat quod aliquid magis ex illa quam exalia permoverit, et val sola 
attentio constantior adjuncta impatientise fa'cere potuerit momentum... Ad eum modimi 
quo, si exsequatis in libra ponderibus, momentum quoddam leviculum nunc uni, nunc 
alteri addas detrahasque. (Syntagma : Ethica, L. III, C. I, T. II, p. 824, c. 2). 

2. Gassendi, Syntagma : Ethica, L. III, C. I, T. II, p. 825, c. 1. 

3. Nempe liber [liomo] est : Ut, bono ac malo sibi ob oculos positis, eligat aut bonum 
permotus ejus sj^ecie ; aut malum, si illi obtendatur ea boni species quse elarius appa- 
reat et vehementius proinde alliciat moveatque quam species ipsius boni. Ut, propositis 
item duobus bonis, sequatur aut majus cujus moveatur specie, aut minus, si illius spe- 
cies evidentior fiât et attrahentior sit quam majoris. Ut, propositis demum duobus 
malis, aut majus réfugiât abactus ejus specie, aut minus, si illius species, ut visa honi- 
bilior, ita fugantior extiterit... Adnotare sufïieit facere hue quod Plato ait : Volentem 
ad malujn ferri neminem, neque esse in hominis natura, ut velit ad ea, quœ reputat mala, 
honorum loco deflertcre... (Syntagma : Ethica, L. III, C. I, T. II, p. 825, c. 1-2). 



III. ÉTHIQUE : 20 ACTE VOLONTAIRE ET LIBRE 157 

qui répugnent à la science ; par conséquent, quoiqu'il sache par habi- 
tude combien la vertu est belle et le vice honteux, il peut malgré cela 
néghger la vertu et rechercher le vice ^. 

Mais, dira-t-on, n'arrive-t-il pas, la plupart du temps, que celui 
qui pèche voit effectivement et considère la beauté de la vertu qu'il 
laisse de côté, et la laideur du vice auquel il s'adonne ? — Aristote 
répond qu'il en est de cet homme comme de gens pris de vin qui 
récitent par habitude des vers d'Empédocle sans les bien comprendre. 
En effet, il s'élève toujours dans celui qui pèche quelque passion, 
comme le plaisir, la colère, l'ambition, Tavarice qui trouble l'esprit 
et la science au point d'obscurcir tout ce qu'il y a de bon dans la vertu 
et tout ce qu'il y a de mauvais dans le vice, tandis que le côté pénible 
de la vertu et le côté agréable du vice sont à découvert et comme en 
plein jour. De là vient que le bien, qui est dans la vertu attire faible- 
ment en comparaison de celui qui est dans le vice, et que le mal, 
qui est dans le vice, est en comparaison de celui qui est dans la vertu, 
impuissant à détourner de le suivre. De la sorte, celui qui pèche 
peut vraiment dire qu'il regarde coinme meilleures les choses qu'il 
abandonne, et comme pires celles qu'il poursuit. S'il peut sincèrement 
parler ainsi, c'est pour un autre temps, en vertu de l'habitude qui lui 
fait souvenir, d'une façon confuse et en passant, qu'il a autrefois 
jugé de la sorte ; il ne peut néanmoins le faù'e pour le temps même 
où il pèche, car alors il tient pour meilleur ce qu'il poursuit, et pour 
pù'e ce qu'il abandonne. Si bien qu'en disant qu'il approuve, au mo- 
ment d'agir, comme meilleures les mêmes choses qu'il a approuvées 
autrefois, il ment, car il se contredit lui-même, puisqu'il approuve 
plutôt ce qu'il poursuit ^. 

Si cette façon d'agh' ne va pas sans un certain repentir ou douleur, 
c'est que le pécheur remarque qu'il perd quelque bien et s'atth'e 
quelque mal. Cependant, comme . la douleur est exiguë en compa- 
raison du plaisir qui ne laisse pas de l'allécher, c'est déjà une preuve 
qu'il n'envisage pas sérieusement, mais avec négligence, la perte du 
bien et l'atteinte du mal. 

L'observation suivante le fait également comprendre : si le sup- 
plice, si la douleur, si l'ignominie et les autres maux, qu'il n'aperçoit 
et ne redoute que confusément et à la légère, étaient perçus et consi- 
dérés, d'une faç.on attentive et lumineuse, non comme absents, comme 
futurs, comme incertains, mais comme suspendus sur sa tête, comme 
présents, comme certains et devant suivre l'accomplissement de l'acte 
vicieux, assurément il en serait détourné et ne se précipiterait pas 

1. Syntagma : Ethtca, L. III, C. I, T. II, p. 825, c. 2. 

2. Unde et fit ut bonum, quod est in virtute, alliciat imbeeilliter ejus respectu quod 
est in vitio , et malum, quod in vitio, impotenter, respectu ejus quod est in virtute, 
avertat. Sicque is, qui peccat, dicere quidem p ssit se videre ea, quae dimittit, nieliora ; 
ea, quœ sequitur, détériora, sed pro tempore tamen alio, seu ex habitu, quo confuse 
obiterque commeminit ita se alias judicasse ; at non possit nihiloniinus pro eo, quo 
peecat, tempore ; tune eniin et meliora habet qu£e sequitur, et détériora, quœ dimittit. 
Adeo proinde iit, dicens se eo tempore eadem ut meliora probare quse alias probarit, 
mentiatur ; utpote qui sibi ipsi contradicat, cum potius idipsum, quod sequitur, probet. 
(Syntagma : Ethica, L. III, C. II, T. II, p. 826, cl). 



158 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILOSOPHICUM 

dans le vice. C'est pourquoi, encore que celui qui pèche et suit le pire, 
dise qu'il voit et approuve le meilleur, néanmoins Finconsidération 
ou inadvertance, qui l'empêche de voir et d'envisager toutes les cir- 
constances de la chose ou la nature et la grandeur des conséquences, 
cette inconsidération est une ignorance. Voilà pourquoi l'on dit : 
Qui pèche est ignorant, car, s'il n'était pas dans l'ignorance, il ne 
pécherait aucunement ^. 

Que ce pécheur ne cherche pas à se justifier en disant qu'il' suit le 
bien tel qu'il lui paraît, prétextant que nous ne sommes pas maîtres 
de ce qu'une chose paraît être. Car l'ignorance dont il se prévaut 
n'est point invincible. Celui qui pèche, en effet, ignore ou parce qu'il 
a été lui-même la cause de son ignorance, ou parce qu'il ne se met pas 
en^ peine de savoir, c'est-à-dire j)arce qu'il ne se soucie pas de prendre 
garde et de considérer comme il faut. Cependant, même sous l'influence 
et la poussée de la passion, il est en son pouvoir de considérer avec une 
sérieuse attention quels et combien grands seront les maux qui doivent 
suivre sa faute, ce que faisant il ne pécherait point. Ix-'esprit attentif 
aux lois, aux préceptes et aux exhortations peut devenir maître des 
apparences des choses comme dit Aristote -. 

C. — CEI TIQUE 

J'ai tenu à donner tout au long cette théorie de Gassendi, parce 
qu'elle dénote une véritable originahté et une grande puissance d'ana- 
lyse psychologique. Mais le lecteur a dû plus d'une fois se poser cette 
question : Dans ce système sur la liberté, que devient la hberté ? 
En effet, si la volonté suit nécessairement les jugements pratiques 
prononcés par l'intelligence, et si Tintelligence acquiesce nécessaire- 
ment au jugement qui lui semble le plus vrai, comment dans ce réseau 
serré de nécessités trouvera-t-on une place pour la liberté ? Car, en se 

1. Quod si non sine pœnitentia doloreve quodam id faciat, id ex eo est quidem quod 
animadvertat se quandam boni jaeturam pati, quoddam malum accersere; sed, ciimsit 
tamen dolor exiguus, comparatus ad voluptatem, quae nihiloniinus ipsuni pe.Uicit, 
ex hoc solum ax-guitiir quod jaeturam boni et incursionem mali perfunctorie solum, non 
autem serio, consideret ; potestque res etiam intelligi ex eo quod si supplicium, si dolor, 
si ignominia caeteraque mala, quse ille leviter confuseque solum apprehendit ac metuit, 
non absentia, non futura, non dubia, sed impendeiitia, sed prsesentia, sed certa et mox 
a patrata vitiosa actione incurrenda, attente ac perspicue considerarentiu* ac pervide- 
rentur, absterreretur haud dubie neque se in vitium prœcipitem daret. Itaque, tâmetsi 
qui peccat ac détériora sequitm*, dieat se videre ac probare melioi-a, quatenus nihilo- 
minus inconsiderantia seu non-advertentia, ob quam ille omnes eircumstantias, quse 
in re sunt, aut quales quantœque successuris sunt, minime videt attenditque, ignorantia 
est. Ea de causa peccans dicitur ignorans, qualis si non foret, minime peccaret. (Syn- 
tggma : Ethica, L. III, C. I, T. II, p. 826, cl). 

2. Nempe is, qui peccat, ignorât, vel quia ipse sibi cur ignoraret causa fuit, vel quia 
serre non satagit, hoc est mentem advertere considerareve, iit par est, non curât... 
Quippe tune quoque [passione ductus] in illius potestate est attendere serio ad mala, 
qualia quantaque sunt sequutura, et, qualia quantaque si attenderet, non peccaret... 
Et nequicquam non sit quod leges, prsecepta, exhortationes adliibentur, ad quas licelf 
attendere, et in quas animus attentus possit fieri tt;; cpavto^Tia; xJoio;, epis 
dominus quod res esse apparet. (Syntagma : Ethica, L. III, C. I, T. II, pp. 826, c. 2,. 
et 826-827). 



ni. — ÉTHIQUE : 20 ACTE VOLONTAIEE ET LIBRE 159 

conformant toujours au jugement qui semble le plus vrai à l'intelli- 
gence, la volonté ne fait que suivre le motif le plus fort. C'est clone 
le motif le plus fort qui rem])orte toujours. Par conséquent, Gassendi 
doit être rangé parmi les déterministes. 

Cependant Gassendi est convaincu que son système fait une place 
à la liberté. Xulle part, en vérité, il n'a montié expressément comment 
la conciliation est possible. Mais, de divers passager épars, qu'on a 
cités plus haut, il e^t juste de reconnaître qu'on peut dégager ini essai 
d'explication. 

Rappelons-nous d'abord l'état de la question. Il s'agit du cas 
habituel, où l'homme se trouve sollicité à Faction par des motifs 
divers, le tirant en sens contraires. Or voici comment Gassendi com- 
prend le jeu de la liberté. 

La volonté suit toujom'S le dernier jugement pratique qui paraît 
le plus vrai à rinielhgence. Mais l'intelUgence n"est nécessitée, c'est-à- 
dire déterminée dans un sens miique, que par l'évidence absolue, 
ce qui est rare dans les choses morales ; par conséquent, en face de 
motifs qui lui apparaissent comme plus ou moins probables, il peut 
adhérer tantôt à l'un, tantôt à l'autre, selon que la probabilité de 
l'un ou de l'autre augmente ou diminue à la lumière de l'attention 
et de la réflexion. Or, sauf le cas exceptionnel d'une passion absolu- 
ment tyi^annique qui enlève la liberté, la volonté peut commander 
cette attention à l'intelligence et l'obUger ainsi à mieux connaître 
la valeur relative des motifs en lutte, ou \nême à en trouver de nou- 
veaux. 

En quoi donc réside définitivement la liberté aux yeux de notre 
philosophe ? Dans le pouvoir d'imposer l'attention et la réflexion 
à l'intelligence, ce qui retarde la décision. L'expérience atteste que 
souvent l'erreur prend l'apparence du vrai et revêt des couleurs 
séduisantes, tancUs que le bien se montre hérissé de difficultés répu- 
gnantes. Le retard imposé donne à l'esprit le temps de dissiper ces 
illusions qui auraient vicié sa détermination. Pour y réussk' il faut 
qu'il soit maître de porter son attention ici ou là, de susciter des rai- 
sons nouvelles d'agir, de refréner l'élan de l'appétit sensitif entraînant 
la volonté dans le sens du plaisir immédiat, en lui opposant des motifs 
d'ordre rationnel et idéal qui inehnent au contraire la volonté dans le 
sens du devon* ^. La hberté consiste précisément clans ce pouvoir 
intérieur, lequel par son intervention opj)ortune permet à l'intelU- 
gence de formuler mi jugement- pratic^ue, conforme à l'ordre moral. 

1. Mgr d'Hulst a dit quelque chose d'analogue : « On abuse de la comparaison 
de la balance : les poids ce sont les motifs ; la balance, dit-on, c'est la volonté. Mais non^ 
Messieiu-s, la volonté n'est pas passive ; elle ne réagit pas seulement, elle agit. Quand 
les motifs changent, elle est pour quelque chose dans le changement. Les motifs se 
présentaient avec la variété de leurs attraits : la volonté en choisit un, elle le préfère, 
elle tire d'elle-même cette préférence. Voici un homme violemment tenté . le plaisir le 
sollicite, les sens s'émeuvent, la passion gronde ; il va succomber. Tout à coup la volonté 
'se ressaisit, elle domine l'orage, elle donne gain de cause au devoir. — C'est, direz-vous, 
parce que l'idéal moral lui est apparu. — Et moi, je réponds : il lui est apparu parce 
qu'elle l'a suscité. » (Conférences de Notre-Dame de Paris, 1891, 3« Confér., pp. 110- 
111). 



160 ARTICLE II. CHAPITRE IV. — LE SYNTAGMA PHILO SOPHICUM 

dont la clarté et parfois l'évidence amènent naturellement l'accepta- 
tion de la volonté, parce qu'elle y trouve son bien véritable. Comme 
cette clarté ou cette évidence est une œuvre voulue de l'homme, 
Gassendi appelle libres les déterminations qui en sont la conséquence 
et qui ont été prises à la lumière de motifs provoqués par la volonté. 
Tout cela paraît bien être en germe dans les pages de Gassendi 
sur la liberté. Toujours est-il que Bernier, le confident et l'abréviateur 
de notre philosophe, interprète ainsi sa pensée : «... Il est constant 
qu'encore qu'on s'en voulust tenir à l'opinion de Platon et d'Aris- 
tote ^, qui est celle pour laquelle notre autheur semble avoir plus de 
pente ^, ensorte qu'on fist consister primitivement et originairement 
la Hberté.dans l'indifférence de l'entendement, il est, dis-je, constant 
que dans cette hypothèse l'on peut toujours très bien sauver la liberté, 
en ce que, lorsque nous sommes sur le poinct et en estât d'agir, il est 
toujours en nostre pouvoir de suspendre 'l'action et cle nous arrester 
à considérer meurement les choses, ensorte que distinguant les véri- 
tables biens des biens appareils, nous fassions changer les fausses 
connoissances ou opinions qui pourr oient estre dans l'entendement, 
et par là faire changer la pente que la volonté pourroit avoir à suivre 
les biens faujt et trompeurs pour les véritables, le bien deshonneste 
pour l'honneste, le vice pour la vertu » ^. 

1-2. Il est certain que Gassendi s'est efforcé de mettre cette opinion sous le patronage 
de plusieurs textes de Platon et surtout d'Aristote. — Non seulement il penche vers elle, 
mais il y adhère manifestement, car l'emploi du mot videtur (il semble), qui revient 
assez souvent, n'est que l'indice d'un esprit modéré, lequel évite de proposer, d'un ton 
tranchant, un système dont la nouveauté hardie s'écarte de la doctrine traditionnelle. 

3. F. Bernier, Abrégé de la Philosophie de Gassendi, T. VII, La Morale, L. III, De 
la liberté... j Ch. I, p. 624, Lyon, 1684. 



CHAPITRE V 
La Valeur du Savant. 

I. — QUALITÉS D OBSERVATEUR 

De très bonne heure Gassendi montra les qualités qui font le savant : 
l'esprit d'observation et la sagacité. « A peine estait-il parveiiu à l'âge 
de sept ans qu'il décida la question qui s'était emeuë entre les enfants 
de son village, sçavoir si c'estait la lune ou les nuées qui marchaient ; 
car, comme il soutenait que ce n'était pas la lune, il s'avisa de la leur 
faire regarder au travers des branches d'un arbre et de leur faire 
remarquer comme elle estait toujours sur la même feuille » ^. 

Le temps ne fit que développer et porter à un degré éminent ces 
qualités précoces qui avaient commencé à poindre chez Gassendi 
enfant. La Poterie a tracé de l'observateur ce portrait authentique : 
« Dans sa jeunesse, il fut fort curieux d'observer les choses célestes. 
Il prenoit un plaisir très-particulier d'observer ; il oublioit sa santé, 
demeuroit des nuicts entières à l'air, au froid, au serein, et je luy 
ay souvent ouy dire qu'il ne pouvoit point s'en empescher, qu'il estoit, 
comme le chat après la souris, que lorsque les écUpses arrivoient, 
il falloit qu'il courut après, etc. Durant la comète dernière ^, je l'ay 
veu tous les soirs et les matins au plus grand froid de l'hyver y passer 
deux ou trois heures à l'observer, pendant mesme qu'il estoit à demy 
malade. Il estoit si exact et si patient dans ce travail qu'on n'y sçauroit 
rien adjouster » ^. 

On retrouve cet esprit de curiosité scientifique et de patiente obser- 
vation jusque dans ses voyages d'agrément. Ce qui l'attire et retient 
son attention, ce ne sont pas les beautés du paysage, mais les phéno- 
mènes de la nature dont il cherche à deviner les lois. Il alla un jour, 
en compagnie d'un ecclésiastique, visiter la cascade de SiUans *, 
qui est dans un heu « fort inabordable «. L'eau tombe d'une hauteur 
de « quinze toises » et se jette dans une sorte de « lac ». « Le brisement 
et le rejailUssement de l'eau qui se précipite d'une telle hauteur dans 
ledit lac, joint à l'esparpillement qui est faict au long d'une cheute 

1. F. Bernier, Abrégé..., T. I, Préf., p. 2. — La Poterie a mentionné au «i ce petit 
événement, mais il interrompt son récit par un etc., qui nous laisse en suspens sur 
le dénouement de la scène. Le dénouement sous-entendu peut trèg bien concorder 
avec la version de Bernier. Cf. iV/emo ires..., Revue des Quest. histor., juillet 1877, p. 214. 

2. Il s'agit de la comète observée en 1652. 

8. De-La Poterie, Mémoires..., Loco cit., pp. 239-240. 

4. Aujourd'hui dans l'arrondissement de Brignoles, à 28 kilomètres de Draguignan. 

11 



162 ARTICLE II. CHAPITRE V. — LA VALEUR DU SAVANT 

si violente, cause comme une poussière d'eau, ou comme un léger 
nuage et pluye très déliée, dont les gouttelettes imperceptibles m'al- 
loient mouiller et se faisoient après voir, en les regardant du costé du 
soleil, à plus de dix toises loin » ^. Quand le soleil éclaira « une partie 
de la face du rocher », Gassendi aperçut « une portion d'arc en ciel par- 
faitement bien peinte ». Il se mit en devoir de l'observer, de points 
de vue différents : « Je descendys après un peu plus bas, et alors cette 
portion d'arc s'abaissant d'aultant, et estant monté plus haut, elle 
s'esleva de mesme. Le Bénéficié qui m'accompagnoit grimpa sur un 
arbre... ; j'y montay aussy pour la voir de mesme... Je retournay 
après à l'endroict dont je l'avois veue la première foys et la recogneus 
fort sensiblement plus abaissée qu'au commencement, non pas pour 
la position de mon œil, mais pour l'eslèvement du soleil qui montoit 
encores vers le Midy » 2. Le docte chanoine avait alors quarante- 
trois ans. Il n'hésite pas, malgré son âge et sa dignité, à grimper sur 
un arbre pour mieux observer un phénomène de la nature. Cette 
petite scène, prise sur le vif, n'est-elle pas caractéristique de l'homme 
et du savant ? 

Aucune grande découverte scientifique ne peut être mise à l'actif 
de Gassendi.' Ici, d'ailleurs, nous avons surtout en vue le philosophe. 
Il est convenable néanmoins d'indiquer brièvement la part qui revient 
à notre auteur dans le mouvement scientifique de son époque. 



II. — DISCOURS INAUGURAL DE SON COURS 

Lorsqu'il fut chargé d'occuper, au Collège royal, la chaire de Mathé- 
matiques, Gassendi, dans son brillant Discours d'inauguration ^, 
alla au-devant d'un reproche. Certains ne vont-ils pas s'étonner en 
voyant un homme voué aux fonctions ecclésiastiques se tourner 
(quelle déviation !) vers des études profanes ? * Sa réponse est em- 
preinte d'une grande élévation de pensée et de style. 

Interrogé un jour sur ce que Dieu faisait, Platon, « le divin philo- 
sophe », répondit que Dieu faisait de la géométrie. Lui, philosophe 



1. Gassendi à Peiresc, Digne, 20 mai 1635. Lettre publiée avec une autre du 25 mai 
■sous ce titre : Impressions de voyaffe de Pierre Gassendi dans la Provence alpestre, p. 10, 
Digne, 1887, paï- TamïZey de Labroqtje. — On trouve aussi ces deux Lettres dans la 
{Jorrespondance de Peiresc et Gassendi, publiée par le même auteur. Cf. G&lhction de 
^Documents inédits sur VHistoire de France, Lettres de Peirese, t. IV, pp. 484-501, 
Paris, 1893. 

2. Gassendi à Peiresc, Loco cit., p. 11. — Lettres de Peiresc, t. IV, pp. 489-490. — On 
sait que Gassendi a composé ses ouvrages en latin. Il n'a employé sa langue maternelle 
que dans un certa-in nombre d© lettres. La citation que nous venons de faire donnera 
un s.pécimen de son français. Les 59 Lettres d© Gassendi à Peiresc, puMées (Loco cit, ) 
par T. DE LAKRO<iXJE, sont en français. 

3. Oratio inauguralis habita in Pegio Gollegio, an-no 164ë, ^die, noixembris XXIII 
a Petro Gassendo, Regio Matheseos Professore. P«.ris, 1646. Cf. OG, t. IV, pp. '66-73. 

4. Demirabuntur, si qui me norunt, «ddictum divinis .muneribas virum ad irumana 
digredi studia. (Oratio...,, p. 3). Cf. OG, t. IV, p. 66, col. 1). 



II. — DISCOURS INAUGUEAL DE SON COURS 163 

chrétien, n'a, ce semble, rien de mieux à répliquer à ceux qui s'étonnent 
de voir un prêtre enseigner les Mathématiques ^. 

Il parlera un langage accommodé à notre manière de concevoir 
les choses, car, en parlant de Dieu, l'homme ne saui'ait trouver de 
termes qui correspondent à la réalité. (Nos de se {Deus), non ut in se 
est, sed ut nostro captui congruum est, loquenteis). 

Quand Dieu contemple sa nature, nous concevons qu'il se la repré- 
sente comme une sphère, dont le centre est partout et la circonférence 
nulle part, parce qu'à nos yeux il n'est point de figure plus parfaite 
que la sphère 2. 

Gassendi découvre également dans les propriétés de la Sphère 
tout un ensemble 'de caractères qui. figurent analogiquement les pro- 
cessions et les perfections des trois Personnes divines. Ici surtout 
il s'élève à des considérations ingénieuses qui montrent la subtihté 
de son esprit ^. 

III. — TRAVAUX EN PHYSIQUE 

Il nous faut maintenant descendre à des considérations d'un ordre 
plus positif, mais qui mettront dhectement en lumière la valeur du 
savant. On a remarqué, du temps même de Gassendi, qu'il ne fut pas 
un profond mathématicien. C'est vrai. Gassendi était avant tout 
philosophe. Devant circonscrire ses efforts, il ne poussa pas sa pointe 
dans le sens des recherches purement spéculatives, mais il s'appliqua 
aux Mathématiques dans la mesure qui pouvait être utile à son but 
philosophique "*. 

En Physique, Gassendi admet l'existence d'atomes et de molécules. 
Il expliquait la lumière par le mouvement d'atomes se propageant 

1. ... Prselectiones habiturus cosmographicas seu de Mundo, ab hymno exordiar 
Conditoris Mundi. Siquidem, cum Plato, qui habitus est inter philosophes divinus, 
quœrenti quid agei-et Deus, célèbre illud responderit : Vim'xzzzz'.v -ôv Oiov. Exer- 
cere Geometriam Deuni ; nihil videor facere posse a\it argumente accommodatius, aut 
generi vitae nieœ consonantius, ... quam si, cuni ipse quoque personam philosophi 
christiani gerens, haud secus quam ille fuer » responsurus, dicere adnitar qui Deum 
exercere Gteometriam putem (Gassendi, Oratio, p. 6). OG, t. IV, p. 67, col. I). 

2. Nam imprimis quidem Naturam contuetur [Deus] habetque ut Sphaeram, cujus 
(Ethnico etiam definiente) centrum sit ubique, circumferentia nusquam... Igitur conci- 
pimus Deum, dum suam speculatur Naturam, habere ipsam quasi Sphaeram, quatenus 
a nobis nulla figura capacior, aequabilior, perfectior intelligitur..., etc. (Oratio..., p. 7). 
OG, t. IV, p. 67, col. 1, § Done-c.) 

3. Anne proinde hoc adorandum Trinitatis mysterium habebimiis rursus ut Sphaeram, 
cujuB quasi centrum sit Pat«r aeternus, qui totius Trinitatis fons, origo, principium 
accommodate dieitur ; circumferentia Filius, in quo legitur habitare plenitudo Divini- 
tatis ; et radii centro circumferentiaeque intercedentes Spiritus sanctus, qui est Patris 
et Filii communis et quasi intercedens ardor, ac veluti nexus vinculumve mutur.m ?... 
ete. (Gassendi, Oratio inaiiguralis..., pp. 12 sqq.) OG, t. IV, p. 08, col. 2, § Amw. 

4. Desiderarunt alii nonnuUi in Philosophe nostro Mathesin profundiorem, quia nihil, 
aiunt, scriptis protulit unde conjiciendum praebeat ulteriores in Geometria et Arith- 
metica progressus... Nimirum satis esse duxit [Gassendus], vitae hiunanae brevitatein 
advert«ns et angustias mentis nostrse dimetiens, necessaria tantum comparare et ea 
sine quibus ad philosophandum se accingere non poterat... (Sorbière, De ViUt,..., 
Praefat. Oper. Gasaendi, [non paginée], pp. 17-18). 



164 ARTICLE n. CHAPITRE V. — LA VALEUR DU SAVANT 

avec une grande vitesse et en ligne droite dans toutes les directions. 
L'intensité de la lumière est en raison inverse du carré de la distance 
qui sépare le spectateur du foyer lumineux. Il avait aussi recours 
à des atomes, mais à des atomes spéciaux, pour rendre compte du chaud,^ 
du froid, de l'odeur, de la saveur et du son. 

« Les atomes de l'ouïe ne l'empêchaient cependant pas de se faire 
une idée exacte du mode de la propagation du son, et de la cause de la 
hauteur des sons. Il admettait qu'ils arrivent à notre oreille par les 
mouvements ondulatoires de l'air et faisait consister leur hauteur 
dans le nombre d'impulsions reçues dans un temps donné, ou dans la 
longueur des ondes sonores. Aristote représentait la chose tout autre- 
ment. Pour lui la hauteur des sons était produite par leur vitesse de 
propagation. Il s'imaginait que les sons graves se propagent plus lente- 
ment dans l'air que les sons aigUs. Gassendi prouva l'inexactitude de 
cette opinion par une expérience décisive. Il fit th'er un canon et un- 
fusil à une assez grande distance et mesura le temps qui s'écoule 
entre le moment où l'on voit l'éclair et celui où on entend la détonation. 
Comme la lumière parcourt en un temps inappréciable les distances 
terrestres, en divisant l'éloignement par l'intervalle de temps qui 
s'écoule entre l'éclair et la détonation, il obtenait la vitesse. De cette 
manière il donna la première détermination numérique, à savoir 
1.473 pieds par seconde, valeur en réahté beaucoup trop grande, car, 
d'après Moll et van Beek, elle est seulement de 332 m. 25 ou 1022,8 pieds 
parisiens, à 0». Gassendi acquit en même temps la preuve que les 
vitesses étaient égales pour la détonation du canon et pour celle du 
fusil, par conséquent pour les sons graves et pour les son aigus » ^. 

Gassendi réfuta les objections et les expériences que le Père de Cazré - 
fit valoir en 1645 contre les lois de la chute des corps établies par 
Galilée et contribua ainsi à leur diffusion ^. 



IV. — OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES 

En Astronomie Gassendi s'est également acquis quelque notoriété. 
On lui doit des observations nombreuses et faites soigneusement *. 



1. H. PoGGENDORFF, Histoire de la Physique, pp. 181-182. Paris, 1883, traduct. de 

E. BiBART et G. DE LA QUESNERIE. 

2. Pétri Casraei e S. J. Physica Demonstratio qua ratio, mensura, modus ac potentia 
accelerationis inotus in naturali descensu graviutn determinantur... Ad Clarissimum 
virum P. Gassendum..., Paris, 1645. Le Père de Cazré adressa aussi une lettre à Gassendi, 
qui est reproduite dans OG, t. VI, pp. 448-452. — Gassendi répondit au P. de Cazré : 
Petri Gassendi de Proportione qua gravia decidentia accelerantur epistolœ très... Paris, 
1646. On les trouve dans OG, t. III, pp. 564-650. — Le P. de Cazré opposa : Vindiciœ 
Demonstrationis physicœ de Propo7-tione qua gravia decidentia accelerantur..., Paris, 
1645. On la trouve dans OG, t. III, pp. 589-625. 

3. J. F. MONTUCLA, Histoire des Mathématiques, Partie IV, L. III, § m, pp. 197-198, 
Paris, An VII. 

4. Petrus Gassendus astronomicis observationibus, Parisiis, Dinise, Aquis Sextiis, 
j\Iassilise habitis, insignis et yir miri candoris in stylo, in ingenio, in moribus... (J.-B. 
RicciOLi, Almagestum novum Astronotniam veterem novumque complectens.,., t. I. 



rV. OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES 165 

dont il a tenu un registre fidèle ^ : elles vont de 1618 à 1655, l'année 
même de sa mort. Signalons-en quelques-unes en même temps que 
■certains travaux astronomqiues. 

En 1626, il obserA'a les taches du soleil-. Le phénomène des ParAe7te5 
ou des « Quatre faux soleils » ^ qui apparm-ent à Rome le 30 mars 1629 
fut de sa part l'objet d'un sérieux examen *. 

Kepler ayant annoncé les passages de Mercm'e et de Vénus sur le 
soleil pom' le 7 novembre et le 6 décembre 1631, notre astronome se 

Chronicon duplex Astronomorum , Part. II, p. xlii, col. 1. Bologne, 1651). Almagestum 
peut se traduire tractatus maximus, c'est un mot composé par les Alchimistes de l'ar- 
ticle arabe al et de \xz-^''.z-j^ (très grand), en sous-entendant ~'jrt."^u.i~i[% (traité). 

1. Commentarii de rébus calestibus, dans OG, t. IV, pp. 75-498. — G. Bigoukdax 
a résumé les observations de Gassendi depviis 1632 à 1655, dans les Comptes Rendus de 
V Académie des Sciences, t. CLXIII, pp. 453-458. 

2. Commentarii..., OG, t. IV, pp. 99-100. 

3. Parhelia sive Soles quatuor spurii qui circa verum apparuerunt Romce Anna 1629, 
die XX Martis, dans OG, t. III, p. 651-662. — Cette observation fut publiée à Paria 
en 1630. 

4. Dans sa jeunesse Gassendi s'était laissé séduire par les théories astrologiques, 
encore très en vogue alors. Il ne fut pas longtemjjs la dupe de ce mirage. La publication 
de ses Parhelies lui fournit l'occasion de dire ce qu'il pensait de cette fausse science. 
Cf. Parhelia..., OG, t. III, pp. 659, col. 2-662. — a Peiresc lui ayant marqué que quelques 
personnes estimoient que ces cinq soleils présageoient un changement considérable 
dans le gouvernement de l'Eglise pendant les cinq années prochaines.» (Bougerel, 
Vie..., L. I, pp. 61-62), Gassendi répliqua : « C'est une chose pitoyable de voir que la 
plupart des sçavans se laissent ainsi emporter à des opinions populaires, et que ces 
phénomènes, pour arriver rarement, leur jettent de la poussière aux yeux, comme s'ils 
n'arrivoient pas naturellement ; il est vrai que nous en ignorons les causes, aussi bien 
que la manière dont ils sont produits. Si cette ignorance doit nous faire craindre quelque 
malheur, appréhendons aussi tout ce que la nature produit. » (Cité par Bougerel, 
Ibidem, p. 62). 

Dans une lettre adressée, vingt ans plus tard, à J.-B. Morin, qui cultivait avec passion 
l'astrologie, Gassendi disait : « ... Je demande en mesme temps tres-humblement pardon 
à Dieu de n'avoir autresfois employé que trop de temps après ces bagatelles. Il est vray 
qu'il m'en demeure au moins cette satisfaction que j'en ay pour une bonne fois reconnu 
la vanité... ; et non seulement cela, mais encore d'en avoir conceu un tel mespris, que 
j'ay toujours depuis eu en horreur de passer dans le Monde pour un diseur de borme 
advantiure, et eu pitié de moy-mesme, de ce qu'en ma jeunesse j'avois été si sot et si 
foible que d'y avoir adjousté quelque foy. » (Gassendi à Morin, septembre 1649, dans 
Recueil de Lettres des Sieurs Morin, de La Roche, de Neuré et Gassend en suite de l'Apo- 
logie du Sieur Gassend touchant la Question De Alotu impresso a Motore translate, 
p. 142, au milieu, Paris, 1650). Gassendi ne fut pas seul à protester contre l'étude de 
l'Astrologie. 

La magie et l'astrologie exerçaient encore, au xvii'= siècle, une certaine influence sur 
les esprits même indépendants et éclairés comme Campanella, qui publia, en 1620 : 
De Sensu Rerum et Magia Libri quatuor, et tira l'horoscope de Louis XIV. Mais une 
forte réaction se dessine. Mersenne, dans ses Quœstiones celeberritnœ in Genesim, Paris, 
1623, (colonnes 975-1002) critique l'astrologie vigoureusement. — Le Père Nicolas 
Caussin, confesseur de Louis XIII, a écrit une Lettre sur les Horoscopes (1649). 

Le même auteur, dans La C'owr Sainte,t. II, 135, Paris, 1644, dresse un long réquisitoire 
contre les tireurs d'horoscopes. — Descartes est très catégorique : « Rien ne me semble 
plus absurde que de disputer audacieusement siu: les mystères de la nature [ = alchimie], 
sur l'influence des astres par rapport au monde inférieur [Astrologie], sur la prédiction 
de l'avenir [Magie] et autres choses semblables, comme le font beaucoup de gens, et 
de n'avoir pas cherché si la raison humaine peut découvTir de pareilles choses. » (Regulœ 
ad Directionem Lngenii, Reg. VIII, OD, édit. Adam, t. X, p. 398, ligue 5). Cf. Discours 
de la Méthode, I'^ Partie, OD, t. VI, p. 9, 1. 10). 



166 ARTICLE II. CHAPITRE V. — LA VALEUR DU SAVANT 

mit en mesure de les observer. L'observation relative à Mercm-e eut 
un plein succès. Aussi, dans son enthousiasme, il écrit à son ami 
ScHiCKARD, professeur d'hébreu et d'astronomie à l'université de 
Tubingue : « Plus heureux que tant de philosophes hermétiques..., 
j'ai trouvé et vu Mercure là où personne ne l'avait encore vu » ^. 
Le Père Cysat ^ et Quietanus ^ vii-ent aussi le passage de Mercure, 
le premier à Inspruck ; le second, à Rouô'ach en Alsace. « Mais l'obser- 
vation de Gassendi est la seule dont on ait tiré des conséquences 
astronomiques » *. Quant au passage de Vénus, Gassendi eut beau 
l'attendre durant plusieurs jours, il ne se produisit point. C'est pour- 
quoi il intitula le récit de ses efforts : Mercurhis in Sole visus et Venus 
invisa Parisiis anno 1631 ^. 

En compagnie de son ami Peiresc, il observa, en 1636, à Marseille, 
la hauteur solsticiale du soleil d'été ^. Il pubha en 1643 une étude 
motivée (Judicium) sur les neuf satellites de Jupiter qtti fm'ent obser- 
vés à Cologne- en 1642 et 1643 '. 

Bref, les observations astronomiques de Gassendi « sont aussi 
variées que le permettaient l'état de la Science et les instruments de 
l'époque. Ce sont surtout des mesures de position, mais il ne néglige 
aucune observation physique ou météorologique. Les phénomènes 
d'optique atmovsphérique (halos, couronnes, etc.) l'occupèrent spécia- 
lement. Il explora beaucoup le Soleil pour en sm-veiUer les taches, 
et il a ainsi contribué à la détermination de leur cycle. Aucune obser- 
vation accidentelle (échpses, passages, occultations, etc.) ne lui 
échappait, et sur les traces de J. Gaultier, il fit des observations de la 
déxîlinaison magnétique. Il fut même des premiers à reconnaître sa 
variation séculaire, sinon à l'annoncer. Les aurores boréales attirèrent 

1. ... Fœlieior fui qttgiin tôt illi Hernaetiei qui fi-ustra Mercvirium in Sole requii-unt. 
E'!)pT,xa xxt èwpaxa : inveni, inquam, et vidi illum, ubi hactenus nemo viderat 
(Mercurnis in Sole visita..., OG, t. IV, p. 4&9, col. 2). — On a quelques lettres de Gas- 
sendi à Schickard (OG, t. VI, pp. 33 ; 35 ; 43 ; 45 ; 59 ; 66, 69 ; 75) et de Schickard à 
Gassendi (Ibidem, pp. 420 ; 433). 

2. Le P. Jean -Baptiste Cysat, S. J., né et mort à Lucerne (1588-1657), enseigna 
les mathématiques à l'université d'Ingolstadt et fut recteur du collège que les Jésuites 
avaient à Inspruck. 

3. Mathématicien de L'empereur Mathias. 

4. Bailly, Histoire de V Astrono-mie moderne, t. II, L. III, § x, p. 152. Paris, 1779. 

5. Cet opuscule parut à Paris, en 1632, sous forme de Lettres adressées à Schickard. 
On le trouve dans OG, t. IV, pp. 499-510. — Schickard répondit : W. Shickardi 
Pars Res'ponsi ad E'piatolas P. Gassendi Insignis Philoaophi Galli.., Tubingue, août 
1632. 

6. Proportio Gnonionis ad solstitialeni umhram observaia Massiliœ anno 16S6 pro 
Wendelini voto. C© sont trois Lettres adressées à Godefroid Wendelin, « chanoine de 
Tournai et mathématicien éminent », dans OG., t. IV, pp. 523-536. Cf. Bailly, Histoire 
de Vastronomie moderne, t. II, L. III, § xxi, pp. 171-172. — Ces trois Lettres parurent 
d'abord à La Haye en 1656. — Cette observation permit de déterminer la latitude de 
Marseille, pour laquelle on trouva 41° 19' 9". « L'observation est remarquablement 
exacte. » (G. Bigourdajst, Sur les Travaux astronomiqiues de Peiresc, dans Coni/ptea 
rendus de V Académie des Sciences, 8 nov. 1915, t. CLXI, pp. 543-545). 

7. Novem Stellœ circa Joverii visœ Coloniœ exeunte anno 1642 et ineunte anno 1643 
et de eisdem P. Gassendi Judicium epistola singulari contentum, dans OG, t. IV, 
pp. 511-522. La lettre est adressée à Gabriel Naudé, « bibliothécaire dii Caa*dinal 
Mazarin » ; elle parut à Paris en 1643. 



V. — DÉMÊLÉS AVEC J.-B. MORIX 167 

aussi son attention, et c'est liii qui leur a donné ce nom, remplacé aujour- 
d'hui par celui d'aurores 'polaires. Il fit aussi beaucoup d'observations 
pour la réfraction astronomique, pour la libration de la Lune, et il 
eut grande part à la sélénographie entreprise par Peii-esc... Il ne rendit 
pas moins de services en mettant l'Astronomie à la mode par son cours 
du CoUège de France, et en achevant la déroute de l'Astrologie » ^. 

V. — DÉMÊLÉS AVEC JEAN-BAPTISTE MORIN 

Les démêlés de Galilée avec Morm ^, professeur de Mathématiques 
au Collège de France, fournit à Gassendi l'occasion de dire son avis 
sui" le système de Copernic. 

Ayant appris que Morin avait l'iiitention de lancer dans le public 
un « U^^.•et » pom- combattre la doctrine du mouvement de la terre 
autour du soleil, Gassendi " et Mersenne s'efforcèrent en vain de le 
faii'e renoncer à ce projet. Le « hvret » parut sous ce titre pompeux 
et alléchant : Famosi et antiqui Prohlematis de Telluris motu vel quiète 
hactenus optata Solutio (Paris, 1631) ^. 

Un « personnage très distingué » (Vir clarissimus), venant d'Italie, 
avait cependant communiqué à Morin en 1631, comme lui-même le 
raconte ^, un ouvrage manuscrit et anonyme, où le flux et le reflux 
de la mer étaient savamment expliqués par le mouvement de la terre. 
JX lui avait même révélé le nom de l'auteur : c'était Gahlée. Après 
l'apparition de l'ouvrage à Florence en 1632 ^, ]Morin put constater, 
sur l'exemplah'e dont Galilée avait fait hommage à Gassendi, qu'on 
ne l'avait pas induit en erreur. Il ajoute avec boime grâce que le Uvre 
renferme « beaucoup de choses doctes et subtiles, qui sentent le génie 
de Galilée » '. 

1. G. BiGOtTKDAN, Note sur les Travaux de Gassendi, dans Gomptes'rendus de V Académie 
des Sciences, 13 juin 1916, t. CLXII, pp. 897-898. ' ' 

2. Jean-Baptiste Morin, né à Villefranche (Beaujolais) en 1583 et mort à Paria 
en 1656, exerça la médecine, s'adoima à l'astrologie et enseigna les Mathématiques 
au CoUège de France. 

3. Lettre de Gassendi à Gaultier, Paris, 9 juillet 1631. Cf. Les Correspondants de 
Peiresc, parTAMxzEY de Labroque : Gaultier, prieur de La Valette, pp. 62-63. Aix, 1881. 

4. Gassendi, dans une lettre à Galilée, jugeait ainsi cet ouvrage de Morin : Cum meo- 
rum amicorum libres adversus Telluris motum perspectos habueris, non erit, opiner, 
-qucd multiun movearis. Morinus prsesertim subtilis ; at ipse illi satis indicaram quam 
et rationes claudicarent et solutiones abluderent (Gassendi à Galilée, Paris, mars, 
1632, OG, t. VI, pp. 45-46). Cf. Ibidem, p 54, col. 1, au haut. 

5. J. B. Morin, Responsio pro Telluris quiète ad Jacobi Lansbergii... Apologiam pro 
Telluris 7notu, C. VI, p. 54. Paris, 1634. 

6. Dialogo di Galileo Galilei... sopra i due maasimi sist-emi del mondo, tolemaico e 
copernicano... Firenze, 1632. Ce Dialogue est réparti en quatre journées. C'est dans la 
quatrième qu'il est question de l'influence du mouvement de la terre sur le flux et le 
reflux de la mer. Cf. Le Opère di Galileo Galilei, Ediz. naz., t. VII, pp. 442-444 ; 448- 
454, Firenze, 1897. — Galilée avait déjà soutenu que le flux et le reflux dépendent du 
mouvement de la terre. Cf. Discorso del flusso e reflusso del m<xre, adressé au cardinal 
Alexandre Orsini, Rome, 8 janvier 1616. Cf. Le Opère..., t. V, p. 381. Firenze, 1895. 

7. Galilaei autem libre in lucem edito, ab eoque ad D. Gassendum hue misse et mihi 
ostenso, vidi multa docta et subtilia, Galilaei ingeniura redolentia. (Morin, Responsio, 
C. VI, pp. 64-55). 



168 ARTICLE II. CHAPITRE V. — LA VALEUR DU SAVANT 

Mais le prestige de Galilée, dont les objections connues de Morin 
n'avaient pas suffi à empêcher la publication d'un premier « livret », 
ne devait pas calmer l'ardeur d'un homme aussi combatif. Il rentra 
dans la lice en s'attaquant à Jacques Van Lansberge ^, Docteur- 
Médecin, auteur d'une apologie du mouvement de la Terre : Responsio 
pro Telluris quiète ad Jacobi Lanshergii Doctoris Medici Apologiam 
pro Telluris motu (Paris, 1634). Au com's de ce second « livret », Morin 
raconte qu'il avait envoyé le premier à Galilée et il ajoute naïvement : 
« GaUlée montrait son étonnement de me voii' soutenn le système 
du repos de la terre par des raisons astrologiques plus obscures que le 
système lui-même » ^. 

On s'exphque la surprise de GaUlée. Morin avait une marotte : 
il croyait^ obstinément à l'astrologie. Gassendi, qui a si bien montré 
la vanité de cette prétendue science ^, n'avait pas réussi à le guérir 
d'une illusion aussi grossière. « ... Il (Morin) est féru de cette opinion 
(repos de la terre), comme de son astrologie et croit d'avoir aussi 
clairement démontré Vimmohilité de la terre au centre du monde, que 
vous savez qu'il est persuadé d'avoir démontré la cabale des maisons 
astrologiques et autres principes de cette natiu*e » *. 

Malgré ce travers d'esprit, Morin était (( un homme plein de savoir 
et de mérite » ^. Gassendi finit ® par se décider à le contredire en prenant 
en main la cause du mouvement de la terre. Mais, pour ménager son 
susceptible adversaire, il s'abstint de le nommer, se bornant à réfuter 
en termes modérés le système soutenu par lui. L'opuscule de notre 
astronome avait pour titre : De Motu impresso a Motore translato '. 

Dans cet opuscule Gassendi s'attache principalement à résoudre 
les difficultés qu'opposent les anti-coperniciens. Or l'une des plus 

1. Jacques van Lansberge, médecin et mathématicien, naquit vers 1690 à Goes en 
Zélande et mourut en 1667, dans le comté de Hollande, après avoir exercé la médecine 
à Middelbourg, dont il fut nommé bouigmestre en* 1640. Il défendit son père, Philippe 
VAN Lansberge, partisan du système copernicien, contre les attaques de Morin, dans 
l'ouvrage Apologia pro commentationibus Philippi Lanshergii in motum terrœ diurnum 
et annuum, Middelbourg, 1633. 

2. Primum exemplar mei libri adversus Terrse motum missum fuit D. Galilseo, illo 
nequidem intègre impresso... Mirabattu autem quod Tellvu-is quietem rationibus astro- 
logicis, ipsa Telliu-is quiète obscurioribus, astruendam susciperem... (Responsio..., C. IV, 
p. 54). — Morin eut le bon goût de ne pas utiliser en faveur de sa thèse la récente 
condamnation de Galilée. Il déclare en effet dans sa Dédicace de la Responsio à Riche- 
lieu : Omissis enim iis quse in mese causae gratiam acta sunt Romse adversus Gali- 
Iseum.,. 

3. Gassendi, Syntagma : Physica, Sect. II, L. VI, T. I, pp. 713-762. 

4. Lettre de Gassendi à Gaultier, Opère citato, p. 61. 

5. PoGGENDORFF, Histoire..., p. 182. 

6. Le dernier ouATage de Morin est de 1634, tandis que l'attaque de Gassendi ne 
parut qu'en 1642. 

7. Pétri Gassendi De Motu impresso a Motore translato Epistolœ duce in guibua 
aliguot prœcipuœ, tum de motu universe, tum speciatim de motu terrœ attributo, difficultatea 
expUcantur, Paris, 1642. On trouve ces Lettres dans OG, t. III, pp. 478-620. Elles sont 
adressées à Petrus Puteanus (en français : Du Puy). Un religieux récollet, le Père 
Duliris « classait Morin parmi l«s astronomes papyracés, c'est-à-dire qui ne font d'as- 
tronomie que sur le papier ; et il n'était pas le seul à lui reprocher de négliger 
l'observation » (G. Bigourdan, La Conférence des Longitudes de 1634, dans les 
Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, 1916, t. CLXIII, p. 233). 



V. — DEMELES AVEC J.-B. MORIN 169 

graves est celle de Tycho-Brahé, « à savoir, qu'une pierre, qu'on laisse 
tomber à l'ouest d'une tour, devrait s'éloigner de la tom", parce que, 
pendant la durée de la chute, la tour s'est transportée vers l'est. 
Pour réfuter cette objection, Gassendi fit l'expérience suivante. Dans 
le port de Marseille, siur une galère à rames, qui faisait quatre milles 
à l'heure, il laissa tomber des pierres le long du mât et nota les endroits 
où elles an-ivaient sm* le pont. Il trouva que les pierres, malgré le 
mouvement du navire, tombaient toutes parallèlement au mât. 
Il donna de ce résultat ime exphcation très juste, tout comme du 
phénomène analogue, à savoir que des objets lancés verticalement 
par un homme à cheval ou en voitm'e lui retombent dans la main. 
Il dit que le mouvement du navire, du cavaHer ou de l'homme qui 
voyage en voiture ne peut exercer aucune influence sur. le corps qui 
tombe ou qu'on lance verticalement de bas en haut, parce que ce 
même mouvement est également communiqué au corps lancé. Gas- 
sendi considère le mouvement de la terre justifié par cette expérience 
et il a, sans contredit, convaincu par cet argument maint esprit 
hésitant » i. 

Très froissé de cette réfutation, pourtant très courtoise, Morin y 
répondit immédiatement avec virulence dans un opuscule, dont le 
titre ferait aujourd'hui somire : Les Ailes de la Terre brisées -. Gassendi 
crut bon de répliquer par une Apologie, qu'il adi'essa, en 1643, sous 
forme de Lettre, à son vieil ami, Gaultier, Prieur de la Valette, pas- 
sionné comme lui pour les recherches astronomiques. Le manuscrit 
fut expédié en Hollande en vue de l'impression. Mais, à la prière d'amis 
communs aux deux adversahes, Gassendi le fit revenir. Cependant 
une copie de cette Apologie avait été envoyée à Gaultier, qui la com- 
muniqua à Mathurin Neuré, grand admirateur de notre philosophe ^. 

Profitant d'un voyage (1646) en Provence, Morin alla visiter Gaul- 
tier et Neuré et se vanta, auprès d'eux, d'avoir si bien réfuté Gassendi 
qu'il l'avait réduit au silence. « Ces Messieurs » craignant que les van- 
tardises colportées par Morin ne soient dommageables à la réputation 
de leur ami résolurent de pubher, à son insu, VApologie dont il avait 
arrêté l'impression. En conséquence Neiu-é expédia la copie de Gaul- 
tier à M. de Barancy, avocat au Parlement de Lyon, avec prière de la 
faire imprimer. Un ami de Morin ayant eu vent de la chose s'empressa 
de l'en aviser. Morin s'en plaignit aussitôt à Gassendi. Etonné, celui-ci 

1. PoGGENDOBFF, Histoire.., p. 183. 

?. Alœ Tilluria fractœ, curn physica Demonstratione quod opinîo Copernicana de Tel- 
luris 7notu ait faisa, et novo conceptun de Oceani flluxu atque refluxu... Paris, 1643. — 
MONTUCLA conclut ainsi la relation de la polémique entre Gassendi et Morin sur le 
mouvement de la terre : « Quant aux deux ouvrages de Morin [Famosi et antiqui Pro- 
blematis et Alœ TeUuris fractœ], ils ne sont, aVi jugement du P. Dechàles, jésuite, et 
peu favorable au sentiment de la terre mobile, qu'un tissu de mauvaise Physique. 
On peut acquiescer à cette décision non suspecte ». (Histoire.., t. II, P. IV, L. V, § v, 
pp. 297). 

3. Cf. Becueil de Lettres des Sieurs Morin..., Préface [non paginée], où la suite 
des faits relatifs à la publication de VApolog'e est détaillée par Neuré. Son témoi- 
gnage a besoin d'être contrôlé par celui de Gassendi, qu'on trouvera dans la lettre 
qu'il écrivit à Morin, cf. Ibidem, pp. 4-6. — Sur NEtTRÉ cf. infra, p. 171, Note 4. 



170 ARTICLE II. CHAPITRE V. — LA VALEUR DU SAVANT 

demanda des explications à « ces Messieurs », qui lui répondirent que 
c'était bien leur intention d'éditer V Apologie, mais, « puisqu'ils voyoient 
que j'y avois tant de répugnance et que je leur defendois si fort, 
ils ne le feroient point » \ Emportés par leur zèle intempérant, ils ne 
tim-ent pas parole. La « pièce » fut imprimée secrètement et tenue 
cachée pendant plus de deux ans. Jugeant le moment favorable 
ou perdant patience, « ces Messiem-s » la lancèrent enfin dans le public 
en 1649 ^. Irritation bien naturelle de Morin, qui protesta véhémente- 
ment dans une Lettre au neveu du Prieiu* de la Valette, Mr Gaultier, 
Conseiller au Parlement d'Aix ^. De son côté Gassendi envoya à Morin 
une Lettre adnfirable *, où il montre à nu sa belle âme, amie de la 
concorde et pleine de charité. Tout confus de la conduite de ses indis- 
crets amis qui semblent l'associer à une manœuvre équivoque, 
il déclare au plaignant : « Je n'ose presque vous prier de m'adjouster 
foy, quand je vous proteste de n'en avoù- rien du tout sceu » ^. Il est 
disposé, en réparation, à lui donner toute satisfaction qui sera en son 
pouvoir : « Et pleust à Dieu qu'en tout cecy il se peust trouver quelque 
expédient pour vous satisfaire ; pource que je le ferois de très-bon 
cœm-, et ne me contenterois point de désavouer simplement, comme je 
suis prest de le faire, et en privé et pubhquement, le procédé de ces 
Messiem's pour avoir publié VApologie au préjudice des prières, et, 
si je l'ose dire, des défenses tres-expresses que je leur en avois faites, 
et de la parole qu'ils m'en avoient donnée » ^. 

Toujours féru de ses idées astrologiques, Morin crut se venger 
savamment de Gassendi en annonçant sa mort. Voici comment Ber- 
nier nous raconte cette prédiction manquée, qui fit rire aux dépens 
de son auteur : « Je diray seulement, pom- une éternelle 'honte de cet 
Astrologue Morin, que voyant que M. Gassendi, qui se mocquoit de 
son Astrologie judiciaire, estait infirme et atteint d'une fluxion sur la 
poitrine, il fut assez imprudent pour prédire et faire sçavoir à tout le 
monde par un Imprimé exprès, qu'il mourroit sur la fin de Juillet ou 
au commencement d'Aoust de l'amiée 1650, prétendant par là ériger 
mi Trophée à son Astrologie ; et cependant M. Gassendi ne se porta 
jamais mieux qu'en ce temps-là, et il reprit tellement ses forces qu'il 
me souvient que le cmquieme de Février de l'année suivante nous 
montâmes ensemble la Montagne de Toulon pom- faire les Expériences 
du Vuide » '. 

1. Lettre de Gassendi à Morin, dans Recueil..,, p. 4. 

2. Pétri Gassendi Apologia in Jo. Bap. Morini Librum, cui titulus Aise Telluris 
fractae. Epistola IV De Motu impresso a Motore translata. Una cum tribus Galilœi 
Epiatolis de concilialÂone Scripturœ S. cum aystemate Telluris mobilis, quarum duœ 
posteriorea nondum editœ nunc prinium M. Neuk^i cura prodeunt, Lyon, 1649, — 
On trouve cet opuscule dans OG, t. III, pp. 520-563, sous ce titre : Epistola III in 
Librum,.. Datée de Paris, 1643, cette 'Lettre est adressée à Gaultier, Prieur de la 
Valette. 

3. Lettre de Morin à Mr Gaultier, dajas Recueil, pp. 1-20. 

4. Morin a reproduit la Lettre de Gassendi dans sa Lettre à Mr Gaultier, dans RecueU, 
pp. 4-6. 

5-6. Lettre de Gaasendd à Morin, dans Recueil, pp. 5 et 6. 

7. Bebnier, Abrégé..., t, IV, Part. V, C. III, p. 489, Lyon, 1678. — Cf. AnatomÂct 
ridiculi Muria,.., pp. 126-170. — Ce sont sans doute des procédés de cette sorte qtii 



V. — DÉMÊLÉS AVEC J.-B. MORIX 171 

Cette prédiction mallieureuse fut un intermède comique qui dérida 
un moment les spectatem's de la lutte. Morin allait redisant que, 
s'il s'abstenait de répondre à V Apologie de Gassendi, ce n'est point 
qu'il fût embarrassé pour le faire ; mais il avait donné sa parole de 
garder le silence. Gassendi, dans une seconde Lettre à Morin, disait 
généreusement à son adversaire, pour conclure : J'ai fait savoir à mes 
amis « que je vous ay rendu la parole que vous avez tant repété que 
vous m'aviez donnée, et tant affecté de me redonner, et qu'il ne tient 
qu'à vous de faii'e telle response que bon vous semblera à mon Apolo- 
gie )) ^. 

Morin n'était pas homme à se le faire dire deux fois. Il lança immé- 
diatement une Dissertation sur les Atomes et h Vide contre la Philosophie 
épicurienne de Pierre Gassendi ^. L'opuscule est pompeusement dédié 
au prince Henri de Bourbon, évêque de Metz, abbé de Saint-Germain- 
des-Prés, etc. Dans cette Dédicace, l'auteur remarcpie avec complai- 
sance que, « si l'œuvre est très petite par la masse » (elle ne compte en 
effet que 32 pages), « elle est très grande par l'importance » et n'est 
inspirée que par « le seul amour du vrai ». Il s'agit de « combattre la 
philosophie d'Épicure qui, dans ce siècle très fertile en esprits forts, 
a osé se produire... sous le patronage de Pierre Gassendi, Théologien 
et Prévôt de l'ÉgUse de Digne » ^. 

Gassendi ne voulut point se commettre avec un homme si peu maître 
de lui-même. Mais ses disciples, moins endm'ants, tinrent à honneur 
de soutenu- sa querelle. Ce fut Bernier qui endossa la responsabihté 
des répliques, mais il eut des collaborateurs, notamment Neuré *. 

valurent à Morin d'être appelé par Chapelain « l'impertinent tiracleiir », mot familier 
qui veut dire, paraît-il, charlatan. Cf. Chapelain à Bernier, Lettre du 25 a\rril 1662. 
Cf. Lettres de J. Chapelain (ijubliées par Ph. Tamizey de Larkoqtje, dans Collection 
de Documents inédits sur l'Histoire de France, 2^ Série), t. II, p. 226, col. 2, Paris, 1883. 

1. Lettre de Gassendi à Morin, septembre 1649, dans Recueil..., p. 153. 

2. Dissertatio Jo. Bapt. Morini de Atomis et Vacuo contra Pétri Gassendi Philoao- 
pliiain Epicureani, Paris. 1650. 

3. Equidem Libellus mole perexiguus est, sed mwaento maximus, quem nec invidia 
nec vindictse studhim, at solus veritatis amor peperit contra Philosophiam EpicuBÏ, qui 
hoc seculo, fortium (ut vocantur) ingeniorum feracissimo, adhuc ambo sua ridicula 
vacui et Atomi cornua veteris limacis instar promere sub Pétri Gassendi Ecclesi» 
Diniensis Theologi atque Prsepositi tutamine ausus est adversus A'eriorem Philoso- 
phiam a seculi Sapientioribus receptam (J.-B. Morin, Disaeitatio..., Dedic. Serenia- 
simo Principi Henrico Borbouio, Metensimn Episcopo, [non paginée], p. 1). 

4. Mathurïn Nettré, né à Loudim (on ne sait queU© année) et mort à Paris (1677), 
entra chez les Chartreux à Bordeaux. Mais il quitta, l'habit religieux et abandonna 
son vrai nom : Lauee2st Mesme pour prendre celui de Mathurin Netxré. Comme il 
avait des dispositions pour les sciences, Gassendi lui procura la place de précepteur 
chez M. de Champigny, intendant de Provence ; puis il fut chargé de l'éducation des 
fils de Madame de Longuevillo qui lui iit une pension. Dans un moment de gène, 
M''^^ de Longueville dut restreindre la pension sur laquelle Neuré vivait. Outré du 
procédé, il osa lancer une satire contre sa bienfaitrice. Quoique lié avec Morin, il n'hésita 
point à collaborer aux libelles diffamatoires de Bernier conti-e lui. En somme, c'est un 
tiriste personnage. M. de Montmor raconte (Préface aux Œuvres de Gassendi, t. I, 
p. 4), qu'il avait confié « à Mathurin Neuré, homme d'une instruction très variée * 
(Mathurino Netjreo, vira omni génère doctrinœ instructo) le soin d'écrire la vie de- 
Gassendi. Il est heureux que ce projet n'ait point abouti : Neuré eût-il été capable de* 
comprendre la beauté morale de son héros ? — Il lisait beaucoup, mai» il n'écrivewt 



172 ARTICLE II. CHAPITRE V. — LA VALEUR DU SAVANT 

A la Dissertation de « l'Astrologue » Morin il opposa : Anatomia ricli- 
culi Mûris, hoc est Dissertatiunculœ J. B. Morini, Astrologi, adversus 
expositam a P. Gassendo Epicuri Philosophiam. Itemque obiter pro- 
phetiœ falsœ a Morino ter evulgatœ de morte ejusde^n Gassendi... Accessit 
ode et palinodia de eo Morino per Bellilocum iterato édita, Paris, 1651, 
La « Défense » ne se fit point attendre : J.-B. Morini, Doctoris Me- 
Dici... Defensio suce Dissertationis de Atomis et Vacuo... contra Fran- 
cisci Bernerii Andegavi Anatomiam ridicuU Mûris, etc. (Paris, 1651). 
Bernier, cette fois, rumina longtemps sa riposte, car elle ne parut que 
dans la deuxième année qui suivit l'attaque : Favilla ridiculi Mûris, 
hoc est Dissertatiunculœ ridicule defensœ a Joan. Baptist. Morino, 
Astrologo, adversus expositam a Petro Gassendo Epicuri Philosophiam... 
Paris, 1653. Enfin, prenant comme masque le nom de Vincentius 
Panurgus, Morin lança une dernière contre-attaque dont le titre 
même était une insulte : Vincentii Panurgi Epistola de tribus 
Impostoribus ad Clarissimum Virum Joan.-Baptistam Morinum (Paris, 
1654). Les trois imposteurs visés étaient Gassendi, Neuré et Bernier. 
Cette polémique, acerbe et outrageante des deux côtés, n'avait duré 
que trop longtemps. Neuré passe pour avoir fourni Bernier d'anecdotes 
scandaleuses .plus ou moins authentiques à l'adresse du pauvre « Astro- 
logue », qui, d'ailleurs, n'était pas en reste d'invectives. Le tranquille 
et doux Gassendi vit avec peine ses amis s'engager dans cette alter- 
cation violente qu'il désapprouvait. 

Relevons, en teminant le récit de ces démêlés, une accusation per- 
fide de Morin. Il prétend que Gassendi, en homme prudent, dissimulait 
sa vraie pensée, suspecte d'hétérodoxie, redoutant les poursuites de 
l'Inquisition, ou, comme il dit dans un style qui veut être plaisant, 
« par crainte des atomes du feu » (metu atomoriim ignis) ^. Mais cette 



point, gardant pour lui sa science. On ne cite de Neuré qu'un opuscule anonyme, adressé 
à Gassendi, dont voici le titre : Querela ad Gassendum de fatum christianis Provincialium 
suorurn ritihus mininiwinque sanis eorumdeni tnoribus, ex occasione ludicrorum, quœ 
Aquis Sextiis in solemnitate Corporis Christi ridicule celehrantur, Aix, 1645. — En 
réponse à la lettre (Cf. Opéra Gassendi, t. VI, pp. 467-469), où Neuré décrit un phoque 
pris dans la Méditerranée, Gassendi lui envoie ses félicitations qui semblent excessives : 
« Pauca pro multis, mi Neursee ; sed duo nempe verba sufïiciunt, admiratio et gratitude. 
Quippe rapit me in admirationem tua iUa phocae descriptio adeo accurata atque elegans 
ut videre rem videar... Optandum ut ssepiuscule tibi ingeratur occasio conscribendi 
similia, quando ea tui styli fœlicitas est ut niliil non graphice exhibeas. (Ibidem, p. 181, 
c, 1), Lettre de Gassendi, Paris, 11 mars 1644). — Lettres de Gassendi à Neuré, Ibidem, 
pp. 168 ; 172 ; 181 ; 220; 325. — Lettres de Neuré à Gassendi, Ibidem, p. 461 ; 467 ; 487. 
1. Voici le passage d'où ces mots sont extraits : Formas vero substantiales dari in 
Natura Gassendus cum Epicuro negant..., ita ut in universa Natura nulla sit forma 
substantialis prœter hominis f ormam rationalem, vel animam, quam solam Gassendus 
excipit, metu forsan ignis atomorum (Dissertatio Jo. Bapt. Mokini... De Atomis et 
Vacuo...., p. 8, § Porro, vers le milieu). — Morin fait aUusion à la définition du Concile 
de Vienne disant que l'âme raisonnable est le principe vital de l'homme. A l'en croire, 
Gassendi ne s'y conformerait qu'extérieurement, pour éviter les bûchers de l'Inqui- 
sition. — Morin aimait sans doute à répéter cette mauvaise plaisanterie dans les cercles 
où il fréquentait. Elle fit quelque bruit, car Segrais nous l'a rapportée : « On lui [Morin] 
objectoit que Gassendi étoit un bon Prêtre, qu'il vivoit exemplairement ; et qu'il n'avoit 
pas seulement refuté par écrit ce qu'Epiciu-e avoit apris et annoncé d'impie, mais 
encore qu'il le refutoit de vive-voix. A cela, Morin, qui étoit prévenu- contre Gassendi, 



VI. — RELATIONS AVEC GALILÉE 17Î 

accusation ne pouvait trouver crédit, parce que la sincérité de notre 
philosophe était suffisamment connue et appréciée de tous ceux qui 
l'avaient approché ou lu ses ouvrages. 

VI. — RELATIONS AVEC GALILÉE 

Gassendi professa toujours pour GaUlée la plus vive admiration. 
En remerciant l'illustre florentin de l'envoi de son Dialogo, il l'élève 
aux nues et manifeste pour le système copernicien la plus chaleureuse 
sympathie : tout lui a plu, au plus haut degré, dans les raisonnements 
par lesquels Gahlée cherche à l'étabKr ^. Quand le bruit, encore incer- 
tain, de la condamnation prononcée par la Congrégation du Saint- 
Office 2, parvint aux oreilles de Gassendi, il adressa une très belle 
lettre « au très illustre Galilée, dont le nom sera éternel ». Il lui demande 
discrètement si la rumeur persistante qui court à son sujet est fondée, 
ne voulant pas y croire ^ avant que la chose ne soit complètement 
éclaircie. « Quoi qu'il en puisse être, je connais assez la modération 
de votre esprit pour savou" que tout événement, favorable ou non 
à vos désirs, vous trouvera prêt à le recevoir... Vivez donc semblable 
à vous-même afin que votre existence s'écoule très heureuse et ne 
permettez pas que votre vieillesse vénérable soit découronnée de cette 
sagesse qui a été jusqu'ici la fidèle compagne de votre vie. S'il arrive 
que le Saint-Siège porte quelque décret contre vous, je veux dire, 
contre vos opinions, soumettez-vous, comme il convient à un homme 
très sage. Qu'il vous suffise de penser que l'amour seul de ce qui vous 

repondoit : Savez-vous pourquoi il en use ainsi ? c'est qu'il dissimule ynetu atomoruni 
ignis. » (Jean Renaud de Segrais, Œuvres diverses, t. I, Mémoires, Anecdotes, p. 39, 
Amsterdam, 1723). 

1. Assurgis quo Mortalium nemo subevectiis est hactenus Dicerem plura, sed, si 

perspectus tibi utcumque meus est Grenius, divinabis plane nihil esse in tuis ratiociniis 
quod siunmopere mihi non arrideat. (Gassendi à Galilée, Lyon, l*^"^ novembr. 1632, 
dans OG, t. VI, p. 53, col. 2 vers le milieu). L'en-tjte porte : Viro nunquam satis lau- 
dato Galileo Gauxei. 

2. Sur le sens et la portée delà condamnation de Galilée, voir : G. Sortais, Histoire 
de la Philosophie ancienne : Antiquité classique. Epoque médiévale. Renaissance, n° 81, 
l)p. 377-386, Paris, 1912 ; ou bien : Le Procès de Galilée. Etude historique et doctrinale, 
Ch. III, pp. 31 sqq., Paris 1911*. 

3. Galilée lui-même avait informé Gassendi qu'il était cité devant le tribunal du 
Saint Office. En l'annonçant à Campanella, il en marque n son étonnement, parce que 
Galilée n'a rien publié sans approbation» (... Ex amplis nuper a Galilseo epistolis rescivi 
ipsum brevi Romse, quo citatus est, adfuturum. Id miratus sum, quoniam nihil non 
approbatum edidit ; sed nostrum non est nosse haec momenta. (Gassendi à Campanella, 
Aix, 10 Mai 1633, OG, t. VI, p. 56, col. 2, vers le haut). L'étonnement de Gassendi aurait 
cessé s'il avait été au courant de la conduite de Galilée. Le Père Riccardi, Maître du 
Sacré-Palais, avait accordé la licence d'imprimer les Dialogues inoyennant certaines 
corrections. Galilée obtint à Florence, où l'oux-rage fut édité, un permis d'imprimer 
sans restriction. Il commit la faute de mettre en tête du livre, à côté de VImprimutur 
florentin, l'autorisation du Père Riccardi, sans faire les modifications imposées. Ce 
procédé peu loj'al fut l'un des motifs qui provoquèrent sa citation. — Notons en passant 
que B. AuBÉ a fait un contresens quand il traduit nihil non approbatum : « il n'a rien 
écrit qui ne mérite d'être approuvé. » (Benjamin Aube, article sur Gassendi, dans 
Nouvelle biographie générale, col. 572, Paris, F. Didot, 1857). 



174 ARTICLE II. CHAPITRE V. LA VALEUR DU SAVANT 

a paru être la vérité est l'unique sentiment dont vous ayez été toujours 



anime » ^. 

Gassendi, quand il connut avec certitude l'existence de la condam- 
nation, ne s'en exagéra point la portée : « Je respecte, écrit-il en 1642, 
la décision par laquelle quelques cardinaux ont, d'après ce que l'on 
rapporte, approuvé l'opinion de l'immobilité de la terre... Je n'estime 
pas néanmoins que ce soit un article de foi ;... mais leur décision doit 
être considérée comme un préjugé d'un très grand poids dans l'esprit 
des fidèles » ^. Le décret du Saint-Office ne tranchait pas la question 
d'une manière péremptoire et laissait la porte ouverte à des recherches 
ultérieures ^. Les savants, qui croyaient avoir de bonnes raisons pour 
admettre le système de Copernic, pouvaient garder leurs préférences. 
C'est l'attitude prise par Gassendi ; mais il le fit avec sa modération 
habituelle. Tout d'abord même il ne manifesta point au pubHc de quel 
côté allaient ses sympathies. Dans le cours qu'il professa au Collège 
de France et qu'il pubHa, en le dédiant au cardinal Alphonse de 
Richeheu, archevêque de Lyon, sous ce titre : Institutio astronoînica 
juxta hypotheseis tam Veterum quam Copernici et Tychonis dictata a 
Petro Gassendo (Paris, 1647) *, il se contenta d'exposer successivement 
les systèmes -divers de Ptolémée, de Copernic et de Tycho-Brahé, 
en simple et fidèle rapporteur ^. Plus tard, dans l'œuvre où il laissait 
pour la postérité sa pensée définitive, notre astronome montre modes- 

1. Clarissimo ac jeterni nominis viro Galileo Galilei. ■ — Magna me tenet exspectatio 
(o magnum œvi nostri Decus) qi:id reiiim tibi con^igerit. Tametsi enim rumore 
crebro nescio quid divulgatum est ; haud fido nihilomimis donec res fuerit plane 
perspecta. Utcunque sit, eam esse novi animi tni moderationem ut, seu pro 
votis, seu praeter vota, aliquid intervenerit, paratissimus fueris ad omnem for- 
tunîe e\'entum... Vive, e.go similis tui ut degas fœlicissime, neque patere ^it hanc adeo 
venerabilem senectutem sapientia, quse semper tibi cornes individua, destituât. Si 
quid fortassis adversus te, hoc est adversus placita tua Sanctissima Sedes definiit, 
îequo animo acquiesce, ut virum decet prudentissimum, satisque esse reputa quod 
animatus non fueris nisi in gratiam solius semper créditée tibi veritatis (Digne, 19 jan- 
vier 1634, OG, t. VI, pp. 66-67). 

2. . . . In eo proinde sum ut placitum illud reverear, quo Cardinales aliquot approbasse 
terrae quietem dicuntur... Non quod propterea existimem articulum tîdeiesse; ... sed 
quod illorum judicium habendum prsejudicium sit, quod non possit apud fidèles non 
maximi esse momenti (De Motu impresso a Motore trandato..., OG, t. III^ p. 519, 
§ xm). 

3. En 1661, le Père Honobé Fabri, jésuite, disait dans un livre imprimé à Rome 
avec le visa de l'autorité responsable des publications : « On a souvent demandé à vos 
corj'^phées [il «'adresse à un partisan de Galilée], s'ils pouvaient donner tine démons- 
tration du moxiv-ement de la terre ; ils n'ont jamais osé répondre affirmativement. 
Rien ne s'oppose donc à ce que l'TEglise prenne et ordonne de prendre dans le sens littéral 
ces passages de la Sainte Ecriture [qui parlent du mouvement du soleil], jusqu'à ce que 
l'opinion opposée ait été démontrée. Si vous trouvez cette démonstration, chose que 
j'ai peine à croire, alors l'Eglise ne fera aucune difficulté de reconnaître que ces passages 
doivent être entendus dans xin sens métaphorique et impropre, comme ces mots du 
poète : Terrœque tirbesqm recedunt. « (Ettstacfiius de Divinis Septempedanus pro sua 
annotaiione in Systema Satuminum Christiani Hugenii adversus ejusdem assertionem, 
p. 49. Rome, 1661). 

4. Cet ouvrage a eu plusieurs éditions en Erance et à l'étranger. 

5. Gassendi, à jn-opos du système de Copernic, le dit formellement : Neque enim 
nos alioquin eponsores vadesque ipsiias prs^stamus. (Institutio astronomica..., L. III, 
C. I, dans OG., t. IV, p. 47, § Cum sit, à la fin). 



VII. — LA CIRCULATION DU SANG 175 

teonent, mais claii-emeiit, qu'à envisager la question en elle-même, il 
incline toujom's vers la solution de Copernic et de Galilée. Cependant 
ceux qui ont pom* le décret du Saint-Office une déférence respec- 
tueuse, doivent plutôt suivre et défendre Topinion de Tycho-Brahé, 
qui suffit à expliquer les phénomènes tels qu'ils nous apparaissent ^. 

VII. — LA CIRCULATION DU SANG 

Il est une autre découverte, celle de la circulation du sang par 
Harvey ^, pour laquelle Gassendi montra également une grande sym- 
patliie. Mais son esprit pénétrant lui suggéra des objections qui 
semblent l'avoir détoiu:né, quoi qu'en ait dit Sorbière ^, d'y adhérer 
jamais pleinement, sans inquiétude et sans réserve. 

En 1648, Samuel Sorbière fit paraître, à Leyde, un opuscule inti- 
tulé : Discours sceptique sur le passage du chyle et le mouvement du 
cœur, où sont touchées quelques difficultés sur les opinions des veines 
lactées et de la circulation du sang. Ce « Discours », ou plutôt cette 
Lettre, qui est adressée « à M. du Prat, Docteur en Médecine » *, n'est 
signée que des initiales de l'autem" : S. S, Mais ces initiales rendaient 
le voile transparent, surtout à Leyde, où Sorbière était bien connu. 
La Lettre porte, en queue, la date du 15 octobre 1647. 

Le correspondant de du Prat débute ainsi : « Vous m'avés souvent 
demandé que je vous fisse sommaire des raisons que nostre ami 
commun apportoit contre le passage du chyle par les veines lactées 
et contre la circulation du sang par les artères » (p. 3). Il se domie 
comme un simple écho des discours de cet ami, « desquels il nous entre- 
tint un jour que M. de Martel et moi le visitasmes » (p. 4.)._ 

1. ... Videtur qviidem Copernicanum [Systema] planius esse atque concinniua ; 
verum quia Textus Sacri siint, qui terrae quietem et soli niotuni tribuunt, ac exstare 
decretum ferunt, quo Textus Iiuju?cemodi non de apparente dunitaxat, sed de vera 
etiam qiriete ac motione intelligenidi esse jubentvir ; ideo superest ut taie decretum reve- 
rentibuB Thyeomicinn potiuB Systema et probetiu" et defendatur. fSyntagma : Physica, 
T. I, Sect. I, L. I, C. in, p. 149, coL 1). — ... [Cmn] neque xiUa alla [hypothejsis] eupei-Bit, 
quae sahi^ndis phsenomems seque ac Thyeonica idonea sit, ideo ipsa sit quam ftm.plecti 
paseim ae tueri juvet (Ibidem, Sect. II, L. III, C IV, p. 615, col. 1). 

2. W. BLa.ex'ey, Exercitatio anatomica de motu cordis et eanguinis in animaMbue, 
Francfort, 1628. 

3. Cf. infra, p. 177, note 3. 

4. Abeaham du Pbat, Docteur en Médecine et Oonsoiller du Roi, naquit -en 1620 efc 
mourut eu 1660 ; il fut cher à Gassendi. Cf. p. 212, n. 6. Sorhière fait de lui un grand 
éloge : « Il ayma, dit-il, les lix-res et les sciences plus que les biens de la fortune. » (Rela- 
tions, Lettres et Discours sur diverses matiènree curieuses. Parie, 1660, p. 312). — Du Prat 
était plutôt cartésien que gassendiste en Physique : « Nous sui\nons des hj-pothèses 
diverses en Physique, le plein et la fraction indéfinie de la mati^e estant plus à son 
usage que le vuide et les atomes, que je trouvais plus commodes pour le mouvement et 
pour la composition des choses. » (Ibidem, pp. 312-313). Mais cette divergence d'opi- 
nions n'empêcha point du Prat (Pratœus noster, comme Sorbière Tapiselle quand il 
en pade à Gassenidi) d'être le bon ami de Sorbière et de Gassendi. — On trouvera des 
lettres de Sorbière à du Prat et de du Prai à Sorbière dans Epistolœ Sorberii et ad Sor- 
beriuni, Bibl. Nat., Mss. Fonds lat. 10352. Cf. Tables : T. I, p. 8 recto; T. II, p. 1 6 
recto à 17 recto. — Letùre de du Prat à Gassendi dans OG, t. VI, p. 481. — Béponse de 
Gassendi à du Prai, OG, t. Vi, pp. 203-204. 



176 ARTICLE II. CHAPITRE V. — LA VALEUR DU SAVANT 

« L'ami commun » n'est autre, on l'a deviné, que Gassendi lui- 
même. En composant, sans 1q consulter, cet opuscule scientifique, 
Sorbière prit une de ces initiatives peu délicates, dont nous le verrons 
dans la suite fournir plus d'un exemple fâcheux ^. Au lieu d'obtenir 
au préalable l'agrément du principal intéressé, il commence par rédi- 
ger son « Discours » ; puis il prévient Gassendi que pressé depuis 
longtemps par des amis, notamment par du Prat, il s'est enfin décidé 
d'écrire le sommaire sollicité ^. C'était mettre le savant chanoine, 
en présence d'un fait accompli. Il joua si bien son rôle que celui-ci 
crut que l'opuscule était déjà sous presse. Avec sa condescendance 
habituelle il répondit que, Sorbière étant l'auteur de l'entreprise, 
il ne saurait la désapprouver, car Sorbière a plein droit sur lui-même 
et ses cèuvres ^. Cependant, après cette absolution bénévole, il signale 
avec beaucoup de discrétion l'inconvénient qui pourrait résulter plus 
tard pour lui de cette publication, où ses idées sont exposées, sans que 
son nom soit prononcé. Mais il s'empresse de conclure : « Quoi qu'il en 
soit, ne croyez pas cependant m'avoir fait une chose peu agréable... * » 

Gassendi se serait sans doute montré plus exigeant, s'il avait su 
qu'au moment où Sorbière lui écrivait (10 novembre 1647), il n'y 
avait d'achevé que la rédaction du « Discours » qui est daté du 15 oc- 
tobre. L'opuscule imprimé porte le millésime de 1648. Gassendi aurait 
eu le temps de réclamer et de revoir le manuscrit. Mais, comptant sur 
la débonnaireté de « l'ami commun », l'entreprenant Sorbière préféra 
brusquer la solution. 

Pour se faire pardonner son sans-gêne, il décerne au complaisant 
auteur de grands éloges et fait justement remarquer que les objec- 
tions mises en avant n'ont pas pour but de renverser une opinion 
très vraisemblable, mais bien de fournir l'occasion d'une enquête 
plus approfondie ^. 

1. Cf. infra, Ch. VI, p. 217-220. 

2. Saepius a me petierunt amici ut semel narrarem, rogavit vero Pratseus noster ut 
perscriberem, Dubitationes a te olim institvitas adversus Chyli trajectionem per venas 
lacteas et sanguinis per arterias circulationem, cum scilicet referrem iis de rebus me 
audivisse te aliquando fuse disserentem atque insuper Commentationeni quandami tuam 
vidisse, unde prœclara multaexcerpseram (Sorbière à Gassendi, Leyde, 10 novem- 
bre 1647, Bibl. Nat., Ms. Fonds lat., 10352, T. I, fol. 568 recto et v.). On trouve cette 
lettre imprimée dans OG, t. VII, pp. 508-509. 

3. Quod meam illam de trajectione Chyli deqvie sanguinis circulatione Disputatio- 
nem gallice redditam meoque nomine suppresso commitendam typis censuisti impro- 
bare sane non possum, neque non boni consulere, cura ipse sis qui feceris. Tibi siquidem 
plénum in me jus et, si quicquam est quod proficisci abs me possit, id totum tui est 
arbitrii. (Gassendi à Sorbière, Paris, Id. Decembr. 1647. Ibidem, t. II, fol. 93 recto). 
Cette lettre a été imprimée dans OG, t. VI, p. 279, c. 2. 

4. Quidquid sit, non ideo putes fecisse te rem mihi parum gratam... (Gassendi à 
Sorbière, Lettre citée, Ibidetn). 

5. C'est ce dont Sorbière prévenait Gassendi dans sa lettre : Morem tandem gessi, Vir 
maxime, ratus sequi te bonique libertatem nostram consulturum, prœsertim cum nomen 
tuum vellitationi isti non apposuerim et professus fuerim tamen non mihi sed Viro 
cuidam magno, cujus se -monibus sapientissimis interfueram, acceptas referri debere 
objectiones doctissimas, quas quidem auctor protulisset ut ansa diligentiori inquisi- 
tioni praeberetur, non ut opinionem verisimillimam inde labefactatam eversamque 
putaret (Lettre citée, Ibidem, fol. 568 verso). — Cf. OG, t. VI, p. 509, col. 1. 



Vn. — LA CmCULATIOX DU SAXG 177 

C4assendi était tout disposé à se rendi-e à ré\ddence d'une démons- 
tration basée sur les faits. C'est une découverte d'un physiologiste 
français, Jean Pecquet, son ami, qui, au dii'e de Sorbière, fit cesser 
ses hésitations. Aselh, de Crémone, avait déjà étudié, au début du 
xvn"? siècle, les ^ aisseaux dits lactés ou chyLifères, dont la fonction 
est de recueilhr dans l'intestin les matières grasses digérées (c'est 
ce que l'on nomme le chyle) et, à travers le mésentère, de les conduire 
dans le sang. Mais on croyait, jusqu'à Pecquet ^, que ces vaisseaux 
chylifères aïjoutissaient au foie. Il décou\'rit (1647), en disséquant 
des chiens, que ces vaisseaux se rendent dans un canal spécial, le 
canal thoracique, qui verse ensuite leur contenu dans le sang. En 
compagnie de Sorbière, Gassendi, déjà vieux, assista plus d'mie fois 
à ces dissections ^. Dès lors, nous assm'e son biographe, il n'hésita 
plus à regarder comme rigoureusement prouvée la circulation du sang ^. 
Lui-même ne reculait pas devant des expériences pénibles. Sorbière 
nous raconte encore qu'il le rencontra quelquefois, au plus fort d'un 
hiver rigoiu'eux, se rendant à l'endroit où l'on avait coutume de trans- 
porter les ordm'es de la voirie, pom* expérimenter siu? les cadavres des 
chevaux qu'on y jetait pêle-mêle *. 

VIII. — ROLE SCIENTIFIQUE SECONDAIRE 

Les travaux personnels de Gassendi, comme il ressort de l'exposé 
précédent, n'ont rien ajouté d'important au patrimoine scientifique 
de l'esprit humain. 

1. Jean Pecquet, médecin et anatomiste, né à Dieppe en 1622 et mort à Paris 
en 1674, devint membre de l'Académie des Sciences (1666). Son principal ou\Tage est 
intitulé : Expérimenta nova anatomica quihus incognitum hactenua chyli receptaculum 
et ab eo per thoracem in ramos usque subclavios vasa la<:tea deteguntur, Paris, 1651 ; 
1654 2. 

2. Adfui non semel una cum Gassendo canum dissectionibus, in qiiibus omnibus 
Pecquetus noster peculiari solertia rem adeo fecit indubitatam ut gauderet admoduni 
senex curiosissimus... (S. Sorbière, De Vita, G. G, Prsefat. [non paginée], pp. 5-6). 

3. Telle est la version de Sorbière. Mais Gassendi est moins affirmatif. Dans le Syn- 
tagma (Physica, Sect. III, Membr. II, L. V, C. III, T. II, pp. 314-319) Gassendi nous 
confie que depuis longtemps il incline fortement du côté de Harvey ; mais que jusqu'ici 
il s'est heurté à des arguments qui l'ont empêché de donner un assentiment sans 
réserve à la théorie de la circulation du sang. (Quippe nos quoque ii quidem sumus, qui 
in eam [Sanguinis circulatio] valde propendeatmis, ut fiivhus a initio usque, dum memorati 
Fluddi doctrinam expenderemus, contestati ; verum et ex eodem usque tempore fuere 
<irgumenta quœ ad assensuni continendian permoverint. (Ibidem, p. 314, col. 1). Après 
avoir exposé les raisons qui l'arrêtent, Gassendi raconte qu'il a assisté à Paris, le 
19 octobre et le 2 novembre 1654, aux expériences de Pecquet. Il les décrit avec soin ; 
mais il n'en tire aucune conclusion ferme (Ibidem, pp. 318-319), ce qui porte à croire 
que ses dernières hésitations n'étaient pas encore tombées. Or on sait que Gassendi 
momut l'année suivante. Peut-être qu'après avoir écrit ce récit de la découverte de 
Pecquet, Gassendi, en y réfléchissant, a fini par se ranger, saiis restriction, parmi les 
partisans de la circulation du sang. On s'expliquerait alois comment Sorbière a pu 
se montrer si catégorique. 

4. Ut suspicionem autem prorsus amoliretur qiiam de canali Cholidocho habuerat, 
quem Chj-lodochum dicere maluerat, equos, inquibus omnino deficit,introspicerc voluit. 
Et memini offendisse me aliquando euntem cum Martello, sœviente admodum hyeme, 
ad loca in qute deportari soient viarum purgamenta et trahi equorum cadavera, quoe 
plura soluto pretio aperiri jussit (Sorbière, Loco citato, p. 6). 

\2 



178 ARTICLE II. CHAPITRE V, • — LA VALEUR DU SAVANT 

L'activité infatigable de sa vive intelligence s'éparpilla sur trop 
de sujets divers, pour qu'elle pût tracer un sillon très profond dans 
un sens déterminé. Mais on ne saurait oublier sans ingratitude que 
la façon lumineuse ^ dont il traita les questions, et plus encore son 
zèle à promouvoir, par l'exemple et la parole, le rôle de l'observation 
et de l'expérience, en un temps où il était encore trop peu prisé, furent 
des services notables rendus à la science. 

En dépouillant les atomes de l'éternité que leur avaient prêtée 
Épicure et I^ucrèce, en les étudiant surtout comme les éléments qui 
composent les corps, Gassendi s'est plutôt comporté en physicien 
qu'en métaphysicien. Depuis lors, l'Atomisme a quitté à peu près 
complètement le domaine de la Philosophie pour entrer dans celui 
de la Physique. C'est pourquoi l'on peut souscrire à ce jugement 
élogieux que Lange a formulé : « La réforme de la Physique et de la 
Philosophie naturelle, que l'on attribue d'ordinaire à Descartes, est 
pour le moins autant l'œuvre de Gassendi, Bien des fois, par suite 
de la célébrité que Descartes doit à sa métaphysique, on lui a directe- 
ment attribué ce qui appartient avec plus de justice à Gassendi ; 
il est vrai que le mélange tout particulier d'opposition et d'accord, 
de lutte et d'ahiance entre les deux systèmes faisait que les courants 
cartésien et gassendiste se confondaient complètement. Ainsi Hobbes, 
le matériahste et l'ami de Gassendi, était partisan de la théorie cor- 
pusculaire de Descartes, tandis que Newton avait sur les atomes 
l'opinion de Gassendi. Les découvertes faites plus tard amenèrent 
la réunion des deux théories ; on laissa subsister côte à côte atomes 
et molécules, après que les deux idées eurent reçu les développements 
qu'elles comportaient ; incontestablement l'atomistique actuelle s'est 
formée, pas à pas, des théories de Gassendi et de Descartes, remontant 
ainsi par ses origines jusqu'à Leucippe et Démocrite » ^. 

1. <( Ce personnage sçavant entre les doctes... avoit l'esprit agréable et doux : sa con- 
versation estoit aisée et rendoit claires les choses les plus obsciu-es, non tant par la 
netteté qu'il avoit fort belle, que par la force et la solidité de ses raisons, qu'il aocom- 
pagnoit d'ordinaire de similitudes très-propres, qui expliquoient naïvement sa concep- 
tion. » (M. DE Marolles, Mémoires divisez en trois Parties, 11^ P., p. 273, Paris, 1656). 

2. F.-A. Lange, Histoire..., t. I, P. III, Ch. I, p. 240. 



CHAPITRE VI 
Influence philosophique de Gassendi. 

§ a. — gassendi ne fut pas un chef d'école 

Damiron a pu dii'e, non sans une forte dose d'exagération, que 
Gassendi « fut, à un autre titre et dans une autre direction, avec moins 
d'originalité sans doute et moins de génie d'invention que Descartes 
qui domine tout, mais avec de belles parties encore et des mérites 
éminents, un des pères de la philosophie moderne » ^. Assurément, 
Hobbes, Locke ^, Condillac et l'École sensualiste du xviii^ siècle 
relèvent dans une certaine mesure de Gassendi, comme aussi, nous 
l'avons vu, de Bacon. On peut donc lui maintenu" le titre glorieux 
que lui décerne Damiron, si l'on entend par là que le caractère empi- 
rique de son système a exercé une véritable influence sur l'un des 
grands courants de la pensée moderne. Mais ces penseurs, négligeant 
de suivre le spiritualisme que Gassendi avait associé à son empirisme, 
ne gardèrent que ce dernier et le poussèrent jusqu'au sensuaUsme, 
parfois même jusqu'au matérialisme. Il est permis de le regretter 
pour l'honnem* de Gassendi lui-même, car, nous l'avons constaté ^, 
son système offrait quelque prise à ces interprétations déplorables. 

1. Damiron, Essai sur F Histoire de la Philosophie en France au XV 11^ Siècle, 
t. I, p. 503. 

2. « Noua noua sommes arrêtés sur les écrits de Gassendi, bien moins par l'opinion 
que nous avons de leur mérite que par respect poiu- un auteur dont Locke a fréquem- 
ment daigné suivre les traces. » (Dugald Stewart, Histoire abrégée des sciences méta- 
physiques, morales et 'politiques depuis la Renaissance des Lettres. Trad. J. A. Buchon, 
ire Pai-tie, Ch. II, Sect. II, p. 234-235. Paris, 1820). Plus loin, Stewart, après avoir 
noté que Locke n'a pas cité Grassendi dans son Essai sur r Entendement, explique ainsi 
cette étonnante omission : « Il est probable que, quand il [Locke] se mit sérieusement 
à écrire, le résultat des lectures de sa jeunesse était tellement identifié avec celui de 
ses propres réflexions, qu'il devenait impossible de les séparer l'un de l'autre ; et qu'il 
s'expose ainsi à confondre quelquefois les trésors de sa mémoire avec ceux de son 
invention. » (D. Stewart, Histoire abrégée..., 2^ P., Ch. I, Sect. I, p. 17 et 18. Paris, 1823). 
■^Dansle Médical common place book (manuscrit conservé auBritish Muséum, n. 32554), 
où Locke donne des indications sur ses études en 1659-1660, on constate qu'il lisait, 
en prenant des notes, la philosophie de Gassendi. Dans sa bibliothèque, à Gates, il 
avait, auprès du Novimi Organum, les œuvres de Gassendi. (Cf. Fraser, Locke, p. 221, 
Londres, 1899). Or il n'a cité qvi'une fois, incidemment, à propos du mouvement et du 
vide, le philosophe français à côté de Descartes, de Morin et de Bernier, pour répondre 
à une objection de l'évèque de Worcester (Cf. Second Reply, Œuvres de Locke, t. I, 
p. 549, Londres, 1759). La bienveillante explication de Stewart ne suffit pas à rendre 
compte d'un silence qui semble sj'stématique. 

3. Cf. supra. Chapitre IV, p. 125-126. 



180 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

Le Gassendisme eut, par là même, des conséquences fâcheuses, que 
le digne chanoine n'avait évidemment pas prévues et qu'il eût été 
le premier à désavouer. 

Quoi qu'il en soit d'ailleurs, il est un autre titre qu'on doit résolu- 
ment refuser à Gassendi. Du jugement motivé, qui a été porté plus 
haut sur l'ensemble de son œuvre, il résulte manifestement qu'il 
n'y avait point en lui l'étoffe d'un chef d'École. Son génie n'a pas eu, 
comme celui d'un Platon ou d'un Ai'istote, d'un Thomas d'Aquin ou 
d'un Descartes, une puissance assez féconde pour produh'e une hgnée 
de disciples qui, saluant en sa personne un maître incontesté, aient 
continué son enseignement et, fidèles à l'esprit qui l'avait animé, 
aient fait rayonner au loin, durant des siècles, l'éclat de sa doctrine. 
Rien de pareil. En France, on aperçoit seulement quelques disciples 
groupés autour de sa chère mémoire ; ils lui rendent un sincère tribut 
d'éloges et professent plus ou moins, pour leur compte personnel, 
les opinions du maître qu'ils ont puisées dans ses leçons ou dans son 
ouvrage posthume, le Syntagma philosopkicum. En dehors de France, 
la doctrine de Gassendi provoqua çà et là une véritable sympathie. 

Cette étude sur Gassendi serait donc incomplète si elle ne s'achevait 
par la mention des principaux admirateurs du philosophe provençal. 
Parmi nous cette galerie comprend les noms de Gui Patin, de Cureau 
DE La Chambre, de Bernier, de Sorbière, de Molière, de G.-B. de 
Saint-Romain, de G. de Cordemoy ; à l'étranger, ceux de Walter 
Charleton, de R. Cudworth, de R. Boyle, de H. Bornius, de 
W. Senguerdus, du Père Der-Kennis et du chanoine de Sluse ^ 

On a quelquefois appelés Gassendistes certains philosophes qui ont 
admis l'existence des atomes et du vide et fait opposition à la philo- 
sophie cartésienne, par exemple, Fr. Lamy, D. Derodon, Kenelme 
DiGBY. C'est excessif, car ils n'ont pas suivi de près la voie et la méthode 
tracées par Gassendi. 

Un trait commmi à tous les Gassendistes c'est leur aversion marquée 
pour l'École cartésienne : partant du principe qu'il n'y a rien dans 
l'intelhgence qui n'ait passé par le sens, et le portant même à l'extrême, 
ils ne pouvaient souffrir le spirituahsme excessif de Descartes, qui ne 
se contente pas de distinguer l'âme du corps, mais étabht entre eux 
une telle séparation que leurs relations mutuelles deviennent impos- 
sibles. Un grand nombre d'entre eux était médecins : c'est le cas de 
Patin, de La Chambre, de Bernier, de Sorbière, de Saint-Romain, 
de Charleton. 



1. Le Docteur Henri Maius, qui enseigna la médecine et la physique successive- 
ment dans les Universités de Marbourg et de Rinteln, a essayé, dans un manuel des- 
tiné aux étudiants, de défendre l'atomisme des anciens en s'inspirant des modernes. 
Ce manuel a pour titre : Physicœ veteris noviter adornatœ, ad principia Democriti a 
Gassendo, Vendamio, Boylio, Derodone, Digbœo aliisque redintegratœ Synopsis, Franc- 
fort, 1689. — On en trouvera une brève analyse dans J. Leclerc, Bibliothèque univet' 
selle et historique, t. XIII, p. 226-231, Amsterdam, 1689. 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : I. — GUI PATIN ET DE LA CHAMBRE 181 

§ B. — LES DISCIPLES DE GASSENDI EN FRANCE 

/. — OUI PATIN ET DE LA CHAMBRE 

Gui Patin est plus célèbre par ses Lettres que par sa science médi- 
cale 1. Très partisan de la saignée ^, peu favorable aux méthodes et 
aux médicaments nouveaux, il eut avec les défenseurs de l'antimoine 
d'âpres discussions. Sa verve était spirituelle et volontiers frondeuse 
du persomiel ecclésiastique comme des choses de la religion. Son esprit 
caustique ne l'incHnait à la bienveillance envers qui que ce soit ; 
à l'égard de ceux qui l'avaient blessé il se montra dur jusqu'à l'in- 
justice ^. Cependant il n'eut jamais pour « le bon M. Gassendi » que 
des paroles aimables, louant de gi'and cœur sa vertu et sa science. 
Son admiration sincère s'élève parfois jusqu'à l'enthousiasme. Il 
écrit à M. Behn : « M. Gassendi est un des honnêtes et des plus savants 
hommes qui soient aujourd'hui en France » *. Dans une lettre à M. Spon 
il présente « l'incomparable M. Gassendi » comme « un abbregé de 
vertu morale et de toutes les belles sciences » ^. Il a encore une autre 
manière de recommander la philosophie de Gassendi, manière indi- 
recte mais plus mordante, c'est de dénigrer la philosophie rivale de 
Descartes. Il en a usé tout à son aise. Par exemple, il déplore en ces 
termes la mort d'un soUde adversaire du Cartésianisme, Plempius ^, 
professeur de médecine à l'université de Louvain : « Adieu la bonne 
doctrine en ce pays-là. Descartes et les chimistes ignorants tâchent de 
tout gâter, tant en philosophie qu'en bonne médecine « '. 

1. Gui Patin, né à la ferme des Préaux, dans la commune de Hodenc-en-Bray 
(Oise), en 1601, et mort à Paris en 1672, remplaça Riolan comme professeur au Collège 
royal et devint doyen de la Faculté de Médecine (1650). — On ve.-ra (Ch. VI, p. 195, n. 2) 
qu'il approuva l'attaque malheureuse que Riolan lança contre la découverte de Pecquet. 

2. Patin assista Gassendi dans sa dernière maladie ; il lui infligea treize saignées, 
qui sans doute le tuèrent ou hâtèrent sa fin. Il ne pardonna point à Sorbière d'avoir 
signalé le fait et le nombre de ces saignées dans la Biographie de leur ami commun, 
car il dénigra à plaisir cette Biographie dans une lettre à Spon, 1 8 juin 1655 : «. M. Henry 
m'a fait voir en hâte la Préface qui touche la vie de M. Gassendi. Sorbière n'est qu'un 
sot et un veau avec tout son fatras de latin ; il parle de la saignée, sans savoir ce qu'il 
dit, comme un aveugle des couleurs ; il est fat et ignorant, et, s'il en valait la peine, 
je l'étrillerais bien ; il n'est qu'un flatteur et un menteur et un impertinent avec sa 
bonne mine. » (Lettres, Edition Reveillé -Parise, t. II, p. 400). — Dans La Saignée 
réformée (La Flèche, 1656), le pamphlétaire Binedeau appelle Patin « un grand Sai- 
gneiir ». — Quand Patin n'avait pas de rancune personnelle contre Sorbière, il en parlait 
tout autrement : « Je suis bien aise, écrit-il au même M. Spon, que vous ayez vu M. Sor- 
bière : c'est un honnête homme. » (Lettre à Spon, Paris, 16 sept. 1650, tome II, p. 44). 

3. Par exemple, à l'égard de Sorbière, comme on vient de le voir (Cf. supra, note 2) 
-ou de La Poterie. (Cf. «wpra, Ch. I, p. 16, n. 2). 

4. Lettre à M. Belin, 4 sept. 1641, t. I, p. 83. 
6. Lettre à Spon, 8 janv. 1649, t. I, p. 423. 

6. Cf. G. MoNCHAMP, Histoire du Cartésianisme en Belgique, dans les Méinoirea 
couronnés et autres Mémoires publiés par V Académie royale de Belgique, Bruxelles, 
nov. 18S6, t. XXXIX, ch. xiii, § 1, p. 246-253. Ce Plempius était un fervent péripaté- 
ticien, que nous retrouverons en parlant du Cartésianisme. 

7. Lettre à Falconet, 22 janvier 1672, t. III, p. 795. 



182 ARTICLE n. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

A la mort de Marin Cureau de La Chambre i, médecin et conseiller 
de Louis XIII et de Louis XIV, le même G. Patin le vante comme 
« un des premiers et des plus éminents de l'Académie françoise, tant 
à raison de sa doctrine, qui n'étoit point commune, C|ue pour le crédit 
qu'il avoit chez M. le chancelier... ^ » La Chambre pubha en 1634 
un hvre intitulé : Nouvelles Pensées sur les causes de la lumière, du 
débordement du Nil et de Vamour dHnclinaiion, livre, qui fourmille 
d'hypothèses extravagantes, mais écrit en français. L'emploi de la 
langue maternelle en matière scientifique était alors une nouveauté, 
qui attira l'attention du cardinal de Richelieu : il comprit La Chambre 
parmi les premiers membres de l'Académie française (1635) ^. L'Aca- 
démie des sciences l'accueiUit également dans son sein dès sa fonda- 
tion (1666). 

La Chambre pubha un grand, nombre d'ouvrages, qui avaient de 
son temps le mérite de vulgariser certaines questions relatives aux 
sciences et à la philosophie. Ne signalons ici que les suivants : Les 
CTiaractères des Passions (Paris, 1640) *. — L'Art de cmmoistre les 
hommes. (Première Partie) (Paris, 1659). — Le Système de VAme 
(Paris, 1664) ^. — Traité de la connoissance des Animaux... (Paris, 



1. Marin Cureau de La Chambre naquit au Mans vers 1594 et mourut à Paris en 1669 

2. Lettre à Falconnet, 13 décembre 1669, t. III, p. 721-722. 

3. La Chambre fut chargé, à la mort du cardinal, de faire son éloge au nom de l'Aca- 
démie. — Il est étrange, à première vue, que l'Académie française n'ait pas ouvert ses 
portes à Gassendi ,si supérieur à La Chambre. La raison en fut sans doute que Gassendi 
composa toutes ses œuvres en latin. 

4. Cet ouvrage est dédié au chancelier Séguier, dont La Chambre était le médecin. 
C'est le premier volume, qui traite des Passions ayant le bien pour objet : amour, joye, 
riz, désir et espérance. — Le deuxième, paru en 1645, traite des Passions courageuses. — ■ 
Le troisième, paru en 1659, traite de la haine et de la douleur. — Le quatrième et der- 
nier, paru en 1662, traite des larmes, de la crainte et du désespoir. — C'est, à l'occasion 
du volume de 1 645. que Balzac écrivit à l'auteur une lettre où on lit ces éloges hyper- 
boliques : « Aprez avoir considéré, examiné, estudié vostre Li^Te quinze joiu-s entiers, 
je conclus que jamais l'homme n'a connu l'homme à l'égal de vous. Jamais le Dieu 
de Delphes n'a esté plus noblement ni plus ponctuellement obeï ; non pas inesme par 
eeluy à qui il rendit tesmoignage d'une parfaite sagesse ; ni par celuy qu'on appela 
autrefois VEntendement ; ni par cet autre qu'on appelle encore aujourd'huy le Démon 
de la Nature. Ce Démon est entré à la vérité dans l'ame de l'homme ; mais il s'est 
arresté à la. porte : il n'a fait que vous ouvrir et \'Ous faire le chemin ; et, si j'estois assez 
hardi, je dirois qu'il n'est que de la basse Cour et que vous estes du Cabinet. Il n'y a 
coin ni cachette de l'esprit humain où vous n'ayez pénétré ; il ne se passe rien là 
dedans de si viste m de si secret, qui eschape à la subtilité de vostre veuë... » (Lettre 
du 15 sept. 1645, dans Lee Œuvres de Monsieur de Balzac, Paris, L. BiUaine, 1665, 
T. I, L. XII, p. 539). Il est probable que ce Démon de la Nature, dont Balzac met le 
mérite bien au-dessous de celui de La Chambre, n'est autre que Descartes lui-même, 
car dans une Lettre du 24 octobre 1644 à Cliapelain, Balzac écrit : « En sçauroit-il 
plus [le frère de M' du Maurier] que M. Des Cartes, qui croit en plus sçavoir que les 
grands démons, car pour les petits lutins il leur fait leçon deux fois par jour ? » (dans 
Mélanges historiques. Choix de Documents, Imprimerie Nationale, Paris, 1873, t. I, 
p. 859). 

6. Le Système de VAme constitue la deuxième partie de VArt de connoistre les Jiommes. 
La troisième partie reprit le titre de la première : L'Art de connoistre les hommes. Partie 
tToiaièm,e, qui contient la deffense de V extension et des parties libres de l'Ame, Paris, 1666. 
C'est la « deffense » du Livre V de l'ouvrage précédent : Le Système de l'Ame, contre les 
attaques d'un « Sieur Petit, médecin dans Paris ». — L'absence du titre général de 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : I. — GUI PATIN ET DE LA CHAaiBRE 183 

1647). — - Discours de V amitié et de la haine qui se trouvent entre les 
animaux (Paris, 1667). Ces deux derniers ouvrages sont dirigés contre 
Descartes qui ne voyait dans les animaux que des machines perfec- 
tionnées. 

Volontiers La Chambre s'insph'e des principes et des idées de Gas- 
sendi. Parfois il les dépasse ; mais cet effort d'originahté est loin 
d'être heureux. Ainsi, et c'est une thèse qui lui est particuHèrement 
chère, l'âme raisonnable se meut localement, a une extension et des 
parties ^. Il ajoute, à la vérité, que cette extension et ces parties ne 
ressemblent point à celles des corps. Mais il ne réussit point à prouver 
cette assertion ni, par conséquent, à sortir de l'impasse où il s'est 
témérairement engagé en soutenant que l'âme raisonnable est une 
substance étendue qui se meut, sans qu'elle soit cependant maté- 
rielle et divisible. C'est contradictoire dans les termes. Un cartésien 
décidé, GÉRAUD de Cordemoy, dans son livre sur Le Discernement 
du corps et de Tâme en six Discours pour V éclaircissement de la Phy- 
sique (Paris, 1666), sans nommer La Chambre, réfute ses opinions 
anticartésiennes et répudie notamment son opinion grossière sur la 
nature de l'âme. 

Gassendi s'est montré justement sévère et dédaigneux à l'égard 
des prétendues sciences divinatoires. De La Chambre aurait bien dû 
l'imiter fidèlement en ce point, au lieu, dans son h\Te sm- les Prin^ 
cipes de la Chiromance (Paris, 1653), de prendre au sérieux des conjec- 
tm'es vagues ou charlatanesques et de les couvrk d'un faux vernis 
de science. 

//. — FRANÇOIS BERNIER 

François Bernier ^ eut comme condisciples ^, au coUège de Cler- 
mont, que les Jésuites dnigeaient à Paris, Jean-Baptiste Poqueliî^, 
qui devait devenir si célèbre sous le nom de Molière, et Claude- 

l'ouvrage : UArt de connoistre les Jwnimes, en tête du Système de l'Ame, a égaré bien des 
bibliographes qui ont vainement cherché, dans le reste de l'œuvre de La Chambre, 
la DETJxrirME Partie de VArt de connoistre les hommes. 

1. CiJREATJ DE La Chambre, Système de l'âme. Livre V et L. VI. Cf. L'Art de con- 
noistre les hommes. Troisième Partie qui contient la deffense de l'extension et des parties 
libres de l'âme, Paris, 1666. Il y répond au « sieur Petit, Médecin », qui avait attaqué le 
livre V« du Système de l'âme et s'était permis contre « M. Gassendi » des « paroles outra- 
geuses ». (Préface de cette Troisième Partie [non paginée], p. 10), 

2. Bernier naquit à Joué, en Anjou, le 25 ou 26 septembre 1620 et mourut à Paris 
le 22 septembre 1688. Il commença ses études chez le curé de Chanzeaux, son onole 
maternel. C'est sans doute Luillier, qu'il nomme son bienfaiteur, qui le fit entrer au 
collège de Clermont. Cf. Article biographique sur Bernier, par L. de Lens, dans le 
Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loire, par Céle.stin 
Port, t. I, p. 325-328, Paris-Angers, 1878. — Bernier écrivait, de Chiraz en Perse, le 
10 juin 1668, à Chapelain : « C'est luy [Chapelle] qui le premier m'a procuré cette 
famiUarité avec Monsieur Gassendi, votre intime et illustre amy, qui m'a été si a\'B.nta- 
geuse ; ce qui fait que je luy suis extrêmement obligé... » (Lettre à Chapelain sur les 
Gentils de l'Hindoustan, dans Voyages de François Bernier, t. II, p. 167- 16S, Amster- 
dam, 1699). 

3. Saint-Marc, Mémoires pour la vie de Chapelle, en tête des Œuvres de Chapelle et 
de Bachamnont, p. xvii-xviii, La Haye «t Parie, 1755. 



184 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

Emmanuel Luillier, dit Chapelle ^, le futur auteur du Voyage dans 
le Languedoc en collaboration avec Bacliaumont. Ces collégiens allaient 
encore en classe, quand Gassendi vint s'établir pour quelques années 
à Paris (1641). Il y reçut la plus aimable hospitalité chez son ami 
LuiUier, Maître des comptes et Conseiller au Parlement de Metz. 
Voulant sans doute reconnaître cette générosité, il s'offrit pour donner 
des leçons de philosophie au jeune Claude LuiUier. L'offre fut acceptée 
avec empressement, et l'on adjoignit à Claude ses condisciples du col- 
lège de Clermont ^. Savinien de Cjn^ano Bergerac ^ compléta ce petit 
groupe d'étudiants, qui se réunissait à l'hôtel du Maîtr& des comptes. 
Gassendi accomplit sa tâche avec la bonne grâce et le dévouement 
qui lui étaient habituels. Mais force est bien d'avouer que l'influence 
de ce maître, pourtant si pieux et si distingué, ne semble pas avoir 
été très efficace. Son penchant au doute et son indépendance de juge- 
ment, qui n'avaient pas d'inconvénients pour cet esprit bien pondéré, 
ont laissé une fâcheuse empreinte, plus ou moins marquée, sur ses 
élèves. Sous le rapport moral ils profitèrent moins encore de ses leçons 
et de ses exemples. 

1. Né à la Chapelle-Saint-Denis, près Paris, en 1626, et mort à Paris en 1686, il était 
fils naturel de Luillier, qui le fit légitimer en 1642. Malgré cette reconnaissance légale, 
on continua de l'appeler Chapelle. Il avait beaucoup d'esprit et d'entrain. Boileau, 
Racine, La Fontaine et Molière appréciaient son sens littéraire et goûtaient sa verve 
primesautière qui égaj^ait les réunions d'Auteuil. Les deux premiers perdirent leur 
peine à lui prêcher la morale. Son li\Tet unique : Voiage de Chapelle et de Bachaumont 
(Paris, 1656), inaugura, dans le récit plaisant d'un voyage en Languedoc, le genre 
badin en prose mêlée de vers. 

Le l^r janvier 1649, Chapelle envoie de INIontpellier une lettre latine à son ancien 
maître, « le prince des philosophes du siècle présent ». Il lui témoigne son admiration 
sous la forme d'une prière en vers latins adressée à Janus, et sa reconnaissance en lui 
disant en prose : « Continuez d'aimer celui que vous avez daigné accabler de tant de 
bienfaits. » (Et amare perge queni tôt gravure dignatus es beneficiis). Cf. Opéra Gassendi, 
t. VI, p. 521, col. 1-2). 

2. Cf. Geimabest, La Vie de M. de Molière, p. 10-13, Paris, 1705. — Bougerel, 
Vie de Pierre Gassendi, p. 89-90, Paris, 1737. — On a ajouté aux noms de Molière et de 
Bernier ceux d'Hesnault et de La Mothe Le Vayer, le fils, mais sans donner de preuves, 
Auger, dans son édition des Œuvres de Molière, en 1819, est le premier qui ait mis en 
avant Hesnault. Cf. P. Mesnard, Œuvres de Molière : Notice biographique, t. X, 
p. 55, Paris, 1889. 

3. Né le 6 mars 1619 et mort en sejjtembre 1655 à Paris, Savinien de Cyrano 
Bergerac, était plus âgé que ses condisciples, car il avait quitté, en 1637,1e collège de 
Beauvals à Paris et avait déjà tâté de la vie militaire. Vite dégoûté du métier des 
armes et désireux de compléter ses études, il s'introduisit, en forçant presque la porte, 
dans le cours privé de Gassendi. (Cf. Niceron, Mémoires, t. XXXVI, p. 226). C'est 
une entrée digne de celui qui contraignait « d'aller sur le pré » quiconque regardait 
son nez avec trop d'attention. Ses Lettres, ses pièces de théâtre (le Pédant Joué, la Mort 
d'Agrippine), quelques poésies lui acquirent un certain renom littéraire. Molière n'a 
pas dédaigné de transporter dans les Fourberies de Scapin deux scènes du Pédant joué. 
A qui s'en étonnait, Molière répondit avec désinvolture : « Je prends mon bien où je 1© 
trouve. » Le sonnet à M''^ d'Arpajon eut son heure de célébrité. Ses Lettres, malgré la 
préciosit 3 qui les dépare, ont des parties remarquables : elles sont tantôt des polémiques 
virulentes et grossières contre Montfleury, d'Assoucy, Scarron ; tantôt des plaidoyers 
contre quelqu'un (Contre les Médecins, Contre les Frondeurs, Contre les Sorciers) ; tantôt 
de simples exercices littéraires (Lettres à Lebret sur les quatre saisons). 

Cyrano ne fut ni un savant, ni un philosophe : étant mort à 35 ans, il n'a pu donner 
sa mesure. Mais il eut du goût pour les sciences et pour la philosophie. Il a laissé. 



§ B. DISCIPLES E^' FRANCE : II. — FRANÇOIS BERNIER 185 

Bernier avait gardé un si bon souvenir des leçons de Gassendi 
qu'il lui resta toujours très attaché. Après avoir suivi le cours d'As- 
tronomie que son maître professa au Collège de France, il se mit 
à voyager en Europe (1647-1650). A son retour, il alla en Provence 
retrouver Gassendi qui-était malade. En 1652, la faculté de médecine 
de Montpellier lui décerna le titre de Docteui*. Ces études médicales 
ne l'empêchèrent point de prendre très et même trop vivement la 
défense de Gassendi contre ^Nlorin ^. Il ramena son cher maître à Paris 
en 1653, l'assista fidèlement jusqu'à la fin et lui ferma les yeux (1655). 

Cette mort lui permit enfin de donner libre cours à sa passion pour 
les voyages lointains. Dès l'année 1656, il s'embarqua pour l'Orient, 
visita la Palestine et FÉgypte ; puis, il passa jusqu'aux Indes, séjourna 
huit ans dans ( l'Empire Mogol », où l'empereur Aurangzeb le prit 
comme médecin ; enfin, après douze ans d'absence, il regagna la France 
en passant par la Perse et la Turquie. Le résultat de ces longues péré- 
grinations fut la pubUcation de ses Mémoires sur l'Empire du Grand 
Mogol (4 vol., Paris, 1670-1671) ^. Cet ouvrage, riche de renseignements 
historiques et de judicieuses observations, fut alors très apprécié 



inachevé, un essai de vulgarisation des idées scientifiques de Descartes, sous ce titre : 
Fragment physique ou la Science des choses naturelles. Dans son ou\Tage, L'Autre Monde, 
qui est un voyage imaginaire dans la lune (Les Etats et Empires de la Lune) et dans le 
soleil (Histoire de la République du Soleil), il a semé, parmi des fictions fantaisistes ou 
bizarres, quelques \aies philosophiques et scientifiques, dont certains ont singuhère- 
ment exagéré l'importance. N'a-t-on pas voulu, par exemple, voir en CjTano un pré- 
cur-seur des évolutionnistes, à cause de quelques phrases, sans portée réelle, sur les 
transformations qu'on remarque dans la nature ? En philosophie, CjTano est éclecti- 
que : il s'inspire à la fois de Campaxella, de GASSE>rDi et de Descaetes, dont il fait, 
dans V Autre Monde, de grands éloges. Dans ce mélange, c'est la dose de Gassendisme 
qui paraît être la plus forte. 

Pour faire de CjTano l'un des ancêtres du rationalisme, on se pla"t à citer, en l'isolant, 
cette plu-ase devenue célèbre : a La Raison seule est ma reine. » Mais, replacée dans son 
contexte, elle offre un sens très acceptable. « Xon, je ne eroy point de sorciers, encor 
que plusieurs grands personnages n'ayent pas esté de mon advis, et je ne deffere à 
l'authorité de personne, si elle n'est accompagnée de raison ou si elle ne vient de Dieu, 
Dieu qui tout seul doit estre crû de ce qu'il dit à cause qu'il le dit. Ny le nom d'Aristote 
plus savant qvie moj-, ny celui de Platon, ny celuy de Socrate ne me persuadent point, 
si mon jugement n'est convaincu par raison de ce qu'ils disent. La Raison seule est ma 
reine, à qui je donne volontairement les mains. » (Deuxième Lettre contre les Sorciers, 
dans Œuvres diverses de M. de Cyrano Bergerac, p. 81, Paris, 1654). 

Ses qualités d'esprit et de cœur, abondantes mais fougueuses, auraient eu besoin, 
d'un frein pom- en coordonner l'élan. Par malheur, il fréquenta le groupe des « libertins » 
de la première moitié du x\^If siècle, et comme eux, impatient de toute règle, il ne sut 
pas cultiver ses riches dons. Après une vie follement dissipée, les souffrances d'une 
longue maladie l'assagirent. Par sa mort chrétienne il fit du moins honneur à son maître 
Gassendi. — Cf. Pierre- Aktonin Brun, Savinien de Cyrano Bergerac. Sa Vie et ses 
Œuvres d'après des documents inédits, Paris, 1893. Cet auteur surfait moins que d'autres, 
mais surfait encore, la valeur scientifique et philosophique de Cj-rano. Il dit que Cyrano 
appelle Gassendi un philosophe divin. Il y a erreur. C'est Lebret qui, dans la Préfacô^ 
au Voyage de la Lune, parle ainsi : « Enfin, notre divin Gassendi, si sage, si modéré et 
si savant en toutes ces choses... n 

1. Cf. supra, Cliapilre V, p. 171-172. 

2. Cet ou\Tage parut plus tard sous le titre de : Voyages de François Bernier..., 
contenant la description des Etats du Grand Mogol, de VHindoustan, du royaume de 
Kachemire,... etc., Amsterdam, 1699, 2 vol. réédités en 1709, 1711 et 1724. 



186 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — rNFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

€t valut à l'auteur une grande notoriété : on ne l'appelait plus que le 
Mogol 1. 

Parfois, Chapelle, le condisciple de Bernier, las de courir les caba- 
rets, avait des velléités de se ranger et de s'adonner au travail. Notre 
voyageur, ayant été informé que les bonnes intentions de son « très 
cher » semblaient sérieuses, lui adi'essa, le 10 juin 1668, de Chiraz, 
en Perse, une lettre philosophique ^, où il s'efforce d'affermir en^ lui 
ces désirs encore chancelants et de l'arracher aux séductions de l'Epi- 
curisme théorique et pratique. Elle débute ainsi : 

Très cher, 

^fi J'avois toujours bien crû ce que disoit M. Luillier, que ce ne seroit 
qu'un emportement de jeunesse, que vous laisseriez cette vie qui 
deplaisoit tant à vos amis et que vous retourneriez enfin à l'étude 
avec plus de vigueur que jamais. J'ay appris dès l'Hindoustan, par 
les dernières lettres de mes amis, que c'est à présent tout de bon 
et qu'on vous va voir prendre l'essor avec Démocrite et Epicure, 
bien loin au delà de leurs flamboyantes muraiUes du monde, dans leurs 
espaces infinis... ^ » 

Bernier ramène toute sa lettre à cette thèse capitale : « ... Il me 
semble bien raisonnable de croire" qu'il y a quelque chose en nous de 
plus parfait que tout ce que nous appelons corps ou matière » *. 

Il admet toujours l'existence d'atomes indivisibles et il reste con- 
vaincu que par leur concours pourraient se constituer des composés 
admirables, « jusqu'au corps mesme humain..., pourvu qu'il intervint 
une cause directrice assez intelhgente pour cela » ^. Mais aucun agen- 
cement d'atomes ne sera jamais capable d'accomplir les opérations 
qu'on remarque dans l'entendement de l'homme ^. 

Pour prouver cette thèse, Bernier apporte une série d'observations, 
qui témoignent d'une véritable perspicacité psychologique. L'homme 
comiaît le passé et prévoit l'avenir, se rephe sur ses actes au moyen 
de la réflexion, découvre des vérités sublimes, peut commander à ses 
passions, etc., toutes opérations qui exigent un principe incorporel '. 
Ayant pressé son « très cher » de bien examiner « ce qui se passe au 
dedans de nous «, il ajoute, avec la Uberté d'un intime a-mi qui se 

1. Pendant son absence, Bernier fut tenu au courant des affaires d'Europe par ses 
amis, notamment par Chapelain (1661-1669). Cf. L. de Lens, Les Correspondants de 
François Bernier pendant son voyage dans VInde. Lettres inédites de Chapelain, Angers, 
1872). — Elles ont été publiées depuis, avec plus de soin, par Ph. Tamizey de Lab- 
ROQUE : Lettres de Jean Chapelain, dans les Documents inédits sur l'Histoire de France, 
2e Série. Cf. Table, au mot Bernier, t. II, p. 901, col. 1, Paris, 1883. 

2. Lettre envoyée de Chiras en Perse, le 10 juin 1668, à Monsieur Chapelle, sur le 
dessein qu'il a de se remettre à l'étude, sur quelques points qui concernent la doctrine des 
atomes et sur la nature de l'entendement humain, en Appendice à Suite des Mémoires du 
■si-eur Bernier sur l'Empire du Grand Mogol, Paris, 1671. — On la trouve aussi dans 
Voyages de François Bernier, t. II, p. 169-205, Amsterdam, 1699. 

3. Bernier, Lettre à Chapelle, Loco cit., p. 1-2. 

4. Bernier, Lettre à Chapelle, Loco cit., p. 14-15. 

5. Bernier. Lettre à Chapelle, p. 24. 

6. Bernier, Lettre à Chapelle^ p. 26-27. 

7. Bernier, L€<«re d O/iape^fe, p. 32-51. 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : n. — FRANÇOIS BERNIER 187 

souvient que Chapelle n'a tous ses moyens que lorsqu'il est à jeun : 
« Et vous ne me refuserez pas, dans cette netteté d'esprit et humeur, 
où vous vous trouvez quelquefois le matin, de faire réflexion sur trois 
ou quatre choses (celles qu'il vient d'énumérer) qui me semblent 
très dignes d'un philosophe » ^. 

Afin de stimuler son paresseux ami au travail pénible de la réflexion, 
Bernier flatte adroitement son amour-propre en évoquant un passé 
plus laborieux : « Je me promets que vous donnerez bien cecy à ma 
prière, qui est de repasser un moment sur ces pensées si ingénieuses 
et si agréablement tournées qu'on a sceu tirer de vos Mémoires ^ ; 
sur tant d'autres fragmens de mesme force que je sçay qui y ont 
resté ^. . . » 

En terminant, Bernier met son correspondant en garde contre la 
prétention illusoire de ceux qui cherchent, en pareille matière, une 
démonstration géométrique. « Xe prétendons point de pouvou' exph- 
quer la natm'e du principe de nos raisoimemens de la mesme façon 
que nous pourrions faù'e les autres choses qui tombent sous les sens, 
et ne faisons point les géomètres la-dessus « *. 

La Lettre s'achève sm' cette déclaration vigoureuse à l'adresse des 
Épiciu'iens matérialistes : « ... Nous devons prendre une plus haute 
idée de nous-mesmes et ne faire pas nostre ame de si basse étoffe que 
ces grands Philosophes trop corporels en ce point. Nous devons croire 
pour certain que nous sommes infiniment plus nobles et plus parfaits 
qu'ils ne veulent, et soustenir hardiment que, si bien nous ne pouvons 
pas sçavoh' au vray ce que nous sommes, du moins sçavons-nous 
très-bien et tres-assurément ce que nous ne sommes pas ; que nous ne 
sommes pas ainsi entièrement de la boue et de la fange comme ils 
prétendent. Adieu ^. » 

Cette longue Lettre est écrite dans im style enchevêtré et diffus, 
que Bernier quahfie d' « asiatique » ^ ; mais le fond en est remar- 
quable. L'élève de C4assendi se montre ici digne de son maître. Cepen- 
dant il ne réussit point à secouer la torpeur du pau^Te Chapelle, qui 
continua de mener sa vie de bohème. Au souvenu' des brillantes qua- 
Utés que son « très cher » avait reçues eu partage et qu'il gaspilla 
si follement, l'ami fidèle, dans l'épitaphe qu'il lui a consacrée, ne 
peut se défendre d'adresser à celui qui passe devant la tombe de Cha- 
pelle, cet appel mélancohque à la pitié : « Sçaches seulement qu'il 
estoit homme, qu'il fut extraordinaù'e en tout, et plains son sort. » 

Cependant l'amour des voyages n'avait point émoussé chez Bernier 
le goût de la philosophie. Pour aider à la diffusion du système gassen- 

1. Bernier, Lettre à Chapelle, p. 32. 

2. « Ces Mémoires de Chapelle sembleraient avoir été quelques parties des leçoiîs de 
Gassendi, soit recueillies au temps où il les avait entendues, soit écrites plus tard de 
souvenir. » (P. Mesxard, Notice biographique sur Molière, dans Œuvres de Molière 
(Edit. des Grands Ecrivains, t. X, p. 42, Paris, 1889). 

3. Bernier, Lettre à Chapelle, p. 31-32. 

4. Bernier, Lettre à Chapelle, p. 67-68. 

5. Bernier, Lettre à Chapelle, p. 68-69. 

6. Bernier, Lettre à Chapelle, p. 28. 



188 ARTICLE n. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

diste, il résolut de traduire, en l'abrégeant, le Syntagma philosophicum. 
Après avoir publié quelques parties séparées ^, il donna une édition 
d'ensemble sous un titre qui nous est devenu familier : Abrégé de la 
Philosophie de Gassendi • (Lyon, 1678, 8 tomes en 7 volumes) 2. On 
aura l'occasion de juger son rôle d'abréviateur ^. 

Le Père Le Valois, S. J., sous le pseudonyme de M. De la Ville, 
avait lancé contre les Cartésiens une attaque qui fit sensation dans le 
temps, sous ce titre très explicite : Sentimens de M. Des Cartes touchant 
Vessence et les projwietez du corps, opposez à la doctrine de VEglise et 
conformes aux erreurs de Calvin, sur le sujet de V Eucharistie ; avec 
une Dissertation sur la prétendue possibilité des choses impossibles 
(Paris, 1680) ^. L'auteur ne limitait pas son agression aux Cartésiens, 
car il avait cité Bernier parmi les philosophes qui contredisent le dogme 
de la transsubstantiation en faisant consister l'essence de la matière 
dans l'étendue, ou, selon Gassendi intei-prété par Bernier, « dans la 
soUdité ou impénétrabihté d'où suit nécessairement l'étendue » ^. 
Après avoir rappelé les noms de certains philosophes, qui sont consi- 
dérés comme les tenants de l'opinion qu'il combat, le Père Le Valois 
continue : « Et moy j'aurois ajouté à tout cela M. Bernier, quoyqu'il 
fasse profession d'estre tout gassendiste et nullement cartésien » ®. 
Puis, ayant rapporté l'interprétation que Bernier donne du sentiment 
de Gassendi, il conclut : « Il est vray que cette opinion est un peu diffé- 
rente de celle de M. des Cartes, mais elle n'en est pas moins péril- 
leuse '^. » 

Bernier crut devoir répondre au Père Le Valois. Il « fit imprimer 
sourdement, raconte Bayle, un petit Écrit [Eclaircissement sur le 
livre de M. de La Ville'], dont il distribua quelques exemplaires à ses 
amis, et même à quelques Prélats » ^. Dans cet opuscule, il « se déclare 
fort vertement contre quelques-mies de leurs doctrines » ^ [des Car- 
tésiens], afin de dégager sa cause de la leur. Sur le fond même de la 
question, il propose de distinguer « deux sortes d'étendue, l'une réeUe 
et véritable et qui soit le corps même ; l'autre apparente et qui ne 
soit que l'apparence du corps pu l'apparence de la vraye et réelle 

1. Elles parurent à Paris en 1674 et en 1675, et à Lyon en 1676. 

2. Une autre édition, augmentée de trois opuscules de Bernier, reproduits en tout ou 
en partie, parut à Lyon en 1684, 7 tomes en 6 volumes. Dans la Préface [non paginée], 
p. 8, Bernier dit qu'il a « augmenté de quelques chapitres » cette 2^ édition, et qu'il a 
I retranché beaucoup de choses qui lui paraissoient superflues >'. 

3. Cf. infra, p. 249. 

4. Cf. C. SoMMERVOGEL, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, Y^^ P., T. VIIT, col. 
420-421, Paris, 1898. 

5. Cf. supra. Chapitre IV, p. 112. 

6-7. L. DE La Vitale, Sentimens de M. Des Cartes..., \^^ Partie, Ch. IV, § xlvii et 
XLViiT, p. 83 et 84. 

8-9. Bayle, Recueil de quelques pièces curieuses concernant la Philosophie de Mr Des- 
cartes (Amsterdam, 1684), Avis au Lecteur [non paginé], p. 8. — Bayle a reproduit, 
parmi ces pièces, l'opuscule de Bernier, p. 45-90. — U Eclaircissement n'est qu'une 
plaquette de 14 pages in-octavo. On en trouve, à la Bibliothèque Nationale, un exem- 
plaire égaré parmi les Mss français, 15506, fol. 151 sqq. Il est sans date et sans nom 
d'aAiteur et d'édition. Il dut paraître vers 1680. 



§ B. DISCIPLES EN FEANCE : II. — FÏIANÇOIS BERXIER 189 

étendue « ^. Selon, liii, après la transsubstantiation, l'étendue apparente 
persiste seule. Il est sûi' que le Père Le Valois dut trouver cette solu- 
tion inacceptable. 

Quelques années plus tard, Bernier composa un autre opuscule 
philosophique qui est intitulé : Traité du libre et du volontaire (Amster- 
dam, 1685). Il y prétend que le concom's de Dieu avec les créatures 
est simplement général et médiat, c'est-à-dii'e que Dieu, après avoh' 
doté les créatm'es des forces qui leur sont nécessaii'es, les conserve 
dans l'existence, mais les laisse agk' sans concom^k à leurs actions. 
Gassendi, on l'a vu, semble pencher de ce côté ^ ; Bernier y tombe en 
plein. Leibniz lui a fait l'honneur de le mentionner parmi les défenseurs 
de cette opinion erronée, quïl réfute péremptonement ^. 

Faut-il rappeler en com-ant la plaquette, dans le gem-e burlesque, 
qui eut un si vif succès d'hilarité aux dépens des Péripatéticiens ? 
En voici l'en-tête : Bequeste des maistres es arts, professeurs et régens 
de V université de Paris, présentée à la, Cour souveraine de Parnasse, 
ensemble VArrest intervenu sur ladite requeste contre tous ceux qui 
prétendent faire, enseigner ou croire de nouvelles découvertes qui ne 
soient pas dans Aristote. A Delphe, par la Société des imprimeurs 
ordinahes de la Com' de Parnasse, 167L La Requeste passe pour être 
l'œuvre de Bernier, tandis que VArrest est le fruit collectif de la colla- 
boration de Boileau, Racme et Bernier ^. 

Au dire de Sainte-Beuve, Bernier fut « cartésien sans le vouloh' » ^. 
Ce jugement est inexact. Bernier se montra sciemment Gassendiste, 
mais avec une sage indépendance. Fidèle aristotéUcien sur ce point, 
il imita, à l'égard de Gassendi, l'attitude d'Ai'istote à l'égard de Pla- 
ton : Amicus GassendAis, magis arnica veritas. Après de longues amiées 
de réflexion, il en vint à se demander si certaines opinions de son maître 
étaient bien fondées en raison ; et, honnêtement, il fit part au pubhc 
de ses incertitudes dans un opuscule dont le titre même trahit la sin- 
cérité : Doutes sur quelques-uns des principaux Chapitres de Z' Abrégé 
DE LA PHILOSOPHIE DE Ga.ssendi (Paris, 1682). Ces doutes portent 

\. Bernier, Eclaircissement..., Loco citato, p. 49. 
'' 2. Cf. supra, Chapitre IV, p. 117. 

3. Leibn'iz, Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de Vhomme et l'origine 
du 7nal, pe Partie, § 27-32, Œuvres, Edit. Gerhardt, t. Vl, p. 118-122. — Janet, 
t. II, p. 100-104. 

4. Cf. supra : Polémique contre les Péripatéticiens. — « On en [de la requête de l'Univer- 
sité en faveur d'Ai-istote] parloit chez Monsieiu- le Premier Président de Lamoignon, 
qui dit qu'on ne pourroit se dispenser de rendre un Arrêt conforme à cette Requête. 
Boileau présent à cette conversation imagina l'Arrêt burlesque qu'il composa avec mon 
Père et Bernier, le fameux voyageur, leur ami commun. » (Louis Racine, Mémoires 
■sur la Vie de Jean Racine, II^ Partie, p. 144, Lausanne et Cienève, 1747). 

5. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi : Œuvres de Chapelle et de Bachaumont, t. XI, 
p. 38, Paris, 1856. Sainte-Beuve a lu, d'un façon distraite, la Lettre de Bernier à Cha- 
pelle, dont il s'autorise dans cet article, car Bernier y attaque Descartes en passant. 
(Lettre de Bernier, Loco cit., p. 29). Bernier a toujours admis les thèses suivantes oppo- 
sées au Cartésianisme : Existence du vide et des atomes — Vanimal n'est pas un automate — 
Vâme n'est pas plus facile à conna'tre que le corps — la liberté et la volonté ne doivent 
pas être confondues, etc. 



190 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

« non pas sur le fond de cette philosophie « ^, mais seulement « sur de 
certaines matières qui ne laissent pas d'estre fort considérables, telles 
que sont l'espace, le lieu, le mouvement, le temps, l'éternité et quelques 
autres » ^, Si l'on veut bien se rappeler certaines thèses étranges de 
Gassendi, notamment sur l'espace, le temps et l'éternité ^, l'on trou- 
vera très naturels et les doutes et les critiques du disciple enfin troublé 
dans sa quiétude. Malgré ces réserves *, il reste profondément attaché 
à la philosophie de Gassendi, laquelle, « après tout », lui « semble la 
plus raisonnable de toutes, la plus simple, la plus sensible et la plus 
certaine » ^. 

L'amour des voyages resta toujom'S vivace chez Bernier. En 1685, 
c'est-à-dirç peu d'années avant sa mort (1688), il se laissa attirer 
en Angleterre par Saint-Evremond ®, qui le présenta dans le monde 

1-2. Bebnier, Doutes..., Au Lecteur [Préface non paginée], p. 1. 

3. Cf. supra, Chapitre -IV, p. 97-102. 

4. Deux ans plus tard, en publiant la seconde édition de son Abrégé de la Philosophie 
de Gassendi, Bernier reprit et compléta l'exposition de ses « Doutes » (Cf. Tome II, 
p. 379-480, Lyon, 16S4). Dans une coui'te Préface, adressée à Madame de la Sablière, 
il fait sa confession philosophique : « Il y a trente à quarante ans que je philosophe fort 
persuadé de certaines choses, et voilà que je commence à en douter ; c'est bien pis, il 
y en a dont je ne doute plus, désespéré de pouvoir jamais y rien comprendre. » (Ibidem, 
p. 379). Néanmoins notre philosophe n'est point passé dans le camp des Sceptiques. 
Après avoir énuméré quelques questions, auxquelles il lui paraît impossible de donner 
une réponse satisfaisante, il ajoute, en bon dogmatique : « Cependant, Madame, cela 
ne doit pas nous rebuter, et il ne faut pas s'imaginer que toutes les choses naturelles 
soient d'une pareille obscurité ; la Philosophie, et principalement celle de Gassendi, a 
toujours cet avantage qu'elle nous en découvre un très grand nombre, qui sstns son 
secovu's demeureroient cachées... » (Ibidem, p. 381). 

6. Bernier, Doutes..., Ibidem, p. 2. 

6. Charles de Marguetel de Saint-Denis, seigneur de Saint-Evremond (né à 
Saint-Denis-le-Guast, dans le Cotentin (janvier 1616) (a) et mort à Londres (9 septemb. 
1703), après avoir fait ses études au collège de Clermont à Paris et suivi les cours de 
droit à l'université de Caen, se lança dans la carrière des armes. Entre temps, il em- 
ployait les loisire, que lui laissaient les exigences de la vie militaire, à cultiver les lettres 
et à fréquenter les salons et les ruelles. Il fut l'un des familiers de la trop fameuse 
Ninon de Lenclos. Son esprit railleur, qui s'échappait en saillies imprudentes, finit 
par le compromettre. On trouva dans ses paijiers, au moment de la disgrâce de Fouquet, 
une copie de la lettre à François de Créqui, alors lieutenant-général, où il critiquait 
le traité des Pyrénées. Pour éviter la Bastille qui l'attendait, il s'enfuit précipitamment 
en Hollande et de là passa en Angleterre (1661), où il s'établit pour le reste de ses 
jom-s. L'amabilité de ses manières et les ressources de sa fine intelligence lui avaient 
créé des relations sélect si agréables qu'il préféra les faveurs de Charles II et de ses 
successeurs à la grâce de rappel que lui octroya Louis XIV. On l'inhuma à West- 
miioster. — Cf. 'U'alter Melville Daniels, Saint-Evremond en Angleterre, Versailles, 
1907. 

Libertin d'esprit et de mœurs, et épicurien de bon ton, ce gourmet, qui aimait 1» 
bon vin, les truffes et les huîtres (b), fut en somme un assez triste personnage. L'écrivain 
vaut mieux que l'homme. Son style, clair mais sans éclat, coule avec une aisance un 
peu nonchalante. Critique littéraire, tout en reconnaissant le mérite des Anciens, il 
déclare « qu*il nous faut comme un nouvel art pour bien entrer dans le goût et dans ' 
le génie du siècle où nous sommes (c) ». Historien, il fait songer à Montesquieu dans ses 

(a) La date de sa naissance est 1616, et non 1610, comme on dit communément. M. Quénault l'a 
constatée sur le registre des Baptêmes de l'église Saint-Denis-le-Guast, piès Coutances. Cf. Revue de 
Normandie, 1869, t. IX, p. 131. 

(b) « A quatre-vingt-huit ans, je mange des huîtres tous les matins ; je dîne bien ; je ne soupe pas 
mal ; on fait des héros pour un moindre mérite que le mien. » (Lettre à Ninon de Lenclos, Londres, 
1698). Saint-Evremond avait la coquetterie de se vieillir : il n'avait alors que 82 ans. 

(c) Saint-Evremond, Fragmens sur les Anciens, dans Œuvres meslées, Paris, 1692, t. II, p. 226, 



k 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : II. — FRANÇOIS BERNIER 191 

aristocratique de Londi-es et dans le cercle littéraire formé autour de 
la duchesse de Mazarin, où il fréquentait lui-même. Ce mondain lettré 
écrivait gentiment sur le compte de notre voyageur : « Monsieur Ber- 
nier, le plus joli philosophe que j'aye connu (joli philosophe ne se dit 
gueres ; mais sa figure , sa taille, sa manière, sa conversation l'ont 
rendu digne de cette épithete-là), Monsieur Bernier, en parlant de la 
mortification des sens, me dit un jour : « Je vais vous faire une confi- 
dence que je ne ferois pas à Madame de la Sablière, à Mademoiselle 
de l'Enclos même, que je tiens d'un ordre supérieur ; je vous dirai 
en confidence que Vabstinence des jjlaisirs me paraît U7i grand péché ». 
Je fus surpris de la nouveauté du système ; il ne laissa pas de faire 
quelque impression sur moi. S'il eût continué son discoiu's, peut-être 
m'auroit-il fait goûter sa doctrine » ^. 

A cet éloge, qui sent quelque peu la recherche littéraire, je préfère 
le témoignage, plus honorable dans sa simphcité, dont Louis Racine 
s'est fait l'écho : « Comme il (Bernier) étoit d'un commerce fort doux, 
sa mort fut très sensible à Boileau et à mon Père » ^. Cette aménité 
de caractère, la variété de ses connaissances, le piquant des souvenirs 
que lui fournissaient ses voyages au long cours, faisaient apprécier 
sa compagnie. 

On prétend qu'il communiqua à Molière quelques anecdotes sati- 
riques contre les médecins et indiqua au bonhomme La Fontaine le 
sujet de quelques fables. Il collabora activement aux journaux scien- 
tifiques et Uttérak'es de son temps ^. Mais ce qui le recommande 

Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les divers temps delà République (a). 
Philosophe, il ne pousse pas le scepticisme jusqu'à nier Dieu, car nous le voyons prouver 
son existence (b). Saint-Evremond, dans une Lettre à Ninon de Lenclos, de 1685, a 
rejeté la paternité des Réflexions sur la doctrine d' Epicure {c) où vine claire allusion est 
faite aux travaux de Gassendi. Ces Réflexions sont de Jean-François Sarrasin 
(1605-1654), prosateur et poète ; on les trouve dans ses Nouvelles Œuvres, Paris, 167i : 
Discours de Morale, 1. 1, p. 1-178. Dans cet ouvrage le nom de l'auteur est écrit : Sarazin. 
Quant à Saint-Evremond, il livre sa pensée sur Epicure dans la lettre citée ci-dessu3 
(Cf. Œuvres, Edition Des Maizeaitx, Londres, 1714, t. IV, p. 306-315), Voici la con- 
clusion de ce jouisseur élégant : « Nous vivons au milieu d'une infinité de biens et de 
maux avec des sens capables d'être touchés des uns et blessés des autres : sans tant de 
philosophie un peu de raispn nous fera goûter les biens aussi délicieusement qu'il est 
possible, et nous accommoder aux maux aussi patiemment que nous pourrons. » 
(p. 315). 

1. Saint-Evremond, Lettre à Ninon de Lenclos, Londres, 1698, dans ses Œuweâ, 
Edit. Des Maizeatjx, t. V, p. 307, Londres, 1714. 

2. Louis Racine, Mémoires..., II« Partie, p. 202. L'auteur se fait aussi l'écho d'un 
bruit qui courait alors : a Sa mort [de Bernier] eut pour cause une plaisanterie qu'il 
essuya de la part de M'' le Premier Président de Harlai étant à sa table. Ce Philosophe, 
que ses voyages et les principes de Gassendi avoient mis au-dessus de beaucoup d'opi- 
nions communes, n'eut pas la fermeté de soutenir une raillerie assez froide. » (Ibidem, 
p. 202). 

3. Bernier, resté vieux garçon, aimait à loger chez les autres. Il fut hébergé, durant 
plusieurs années, par Madame de la Sablière. En retour, il tenait son hôt«sse au courant 

(a) S.UNT-EVREMOND, Œuvres mesléei, 1. 1, p. 1-134. 

(b) Saint-Evremond, De l'usage de la vie, ch. II, daus Œuvres meslées, t. IV, p. 96-105. 

(c) Malgré cette répudiation, elles continuent à figurer dans plusieurs éditions de ses Œuvres. — 
Saint-Evremond fréciuentait l'ambassade de France à Londres. Il y rencontra, au temps où le comte 
de Cominges était ambassadeur, Hobbes, familier de la maison, qu'il regardait comme « le plus grand 

* génie de l'Angleterre depuis Bacau. » 



192 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

surtout à l'historien de la Philosophie, c'est d'avoir fait connaître 
le Syntagma philosophicum de Gassendi. Rôle modeste assurément ; 
c'est pourtant quelque chose d'être la doublure d'un grand homme ^. 

///. — SAMUEL SORBIÈRE 

Le consciencieux biographe de Sorbière, Graverol ^, avocat à Nîmes, 
nous a conservé ce jugement de Bernier : « ... J'ai souvent ouï dire 
à M. Bernier, mon bon ami, qu'il ne connaissoit que Sorbière qui eût 
été meilleur Gassendiste que lui » ^. Il poussa même plus loin que Ber- 
nier son admiration pour lem' maître commun, car Gassendi le pria 
de tempérer ses éloges et de lui épargner les titres pompeux dont il 
l'accablait *. 

1° VIE DE SAMUEL SORBIÈRE 

Ayant perdu de bonne heure sa mère, et son père s'étant remarié, 
Samuel Sorbière ^ fut recueiUi par son oncle maternel, Samuel Petit ^, 

du mouvement scientifique et lui adressait, chaque année, sous le nom d'Etrennes 
quelques courts articles traitant de questions diverses, qu'il faisait ensuite insérer dans 
quelque journal. Cf., par exemple, Le Journal des Sçavans, 7 et 14 juin 1688, p. 17-36 : 
Extrait de diverses pièces envoyées à M" de la Sablière. On. trouve, p. 35-36, VEpitaphe 
qu'il a consacrée à son ami Chapelle. 

1. La Bruyère dit, au Chapitre des Esprits forts : « Quelques-uns achèvent de se cor- 
jompre par de longs voyages et perdent le peu de religion qui leur restait. » (Edition 
des Grands Ecrivains, t. II, p. 238, Paris, 1865). L'éditeur, M. G. Servois, pose cette 
question, qu'il laisse sans z'éponse catégorique : « La Bruyère ne pensait-il pas à Fran- 
çois Bernier ?... » (Ibidetn, p. 427). Voltaire (Catalogue des Ecrivains français du siècle 
de Louis XIV) s'est chargé de donner la réjDonse : Bernief « mort en vrai philosophe ». 
Cette affirmation sans preuve est suspecte. 

2. Mémoires pour la vie de Messieurs Samuel Sorbièke et J.-B. Cotelier, dans une 
Lettre écrite par M. Graverol, avocat de Nimes, à Messire L.de Rechignevoisin de 
Garon, evégue de Comengre. Cette Lettre (a) est placée en tête de:Sorberiana siveExcerpta 
ex ore Samuelis Sorbière prodeunt ex musaeo Francisci Graverol J. V. D. et Acade- 
mici Regii Nemaiisensis. Editio auctior et emendatior, Tolosse, 1694. Ce genre de Recueils 
que Graverol définit «un agréable mélange de bons mots, faits historiques et remarques 
sur divers sujets », fut quelque temps très à la mode. On a déjà vu Scaligerana (Saumur, 
Rouen, 1667, 1669, La Haye, 1666). Thuuna (L.a, Haye et Rouen, 1669). — Perroniana 
(La Haye et Rouen, 1669). — On aura Naudœana et Patiniana, Paris, 1701. — Mena- 
giana, Paris, 1715. 

3. Graverol, Mémoires [non paginés], p. 24. Nous renvoyons à l'édition de 1694. 

4. Non potero, sane deinceps tecum agere, mi Sorberi, nisi opinionem de me abs te 
conceptam tempères ac titulis parcas quibus me exornas, etc. (Gassendi à Sorbière, 
30 janvier 1651. Bibl. Nat„ Ms. Fonds lat. 10352, t. I, fol. 65 recto). 

5. Samuel Joseph Sorbière, né en 1610, à Saint-Ambroix, dans le diocèse d'Uzès, 
aujourd'hui dans celui de Nîmes, et mort à Paris le 7 aviùl 1670. — Certains auteurs le 
font naître en 1615. C'est une erreur, car le portrait de Sorbière porte : Obiit anno D. 
1670, ^tatis 60, comme on peut le voir, placé par son fils, en tête du Ms. F. lat. 10352. 

6. Samuel Petit naquit à Saint-Ambroix le 25 décembre 1594. Il étudia à l'Univer- 
sité de Genève. Les langues orientales l'attirèrent pax'ticulièi'ement. On lui confia une 
chaire d'hébreu à Nîmes et il y devint Principal du collège en 1627. Sur sa réputation 
d'érudit, le cai'dinal de Bagny voulut l'attirer à Rome et lui confier l'administi'ation de 

(a) Cette Lattre, publiéa dins la l" édition, Toulouse, 1691, des Sorberiaiia, est datée de Nîme,?, 
5 janvier 1687. 



§ B. — DISCIPLES EN FRANCE : III. SAMUEL SORBIÈRE 193 

célèbre ministre protestant à Nîmes, qui commença l'éducation de 
l'orphelin. Son père adoptif le destinait à remplir, comme lui, les fonc- 
tions de pasteur dans l'Église réformée. Mais le jeune homme, envoyé 
à Paris (1639) pour y achever ses études, trompa les espérances du 
trop confiant ministre ^. Au lieu de s'adonner à la théologie, il s'ap- 
pliqua à la médecine. La première œuvre sortie de sa plume fut un 
modeste essai sur le Système de la médecine galénique pour le soulage- 
ment de la mémoire ^. 

Un coup d'œil d'ensemble sur cette existence assez singulière, 
qui se dépense et s'agite en sens divers, nous aidera à mieux comprendre 
le rôle de philosophe et de savant que Sorbière s'efforça de jouer. 

De 1642 à 1645 nous le trouvons en Hollande, où il s'empressa 
d'entrer en relations avec Descartes ^. Sous le pseudonyme de Cuth- 
BERTUS HiGLANDUS, il adi'cssa à André Rivet, un compatriote, 
directeur de l'Académie protestante de Bréda, une lettre latine * 
pour le défendre contre le Crurifragium. Prodromi Rivetayii, œuvre 
de La Milletière ^. A la prière du comte de Rhingrave, gouverneur 
de la ville de L'Écluse (Sluys), il traduisit V Utopie de Thomas Morus 
(Amsterdam, 1643). 

sa bibliothèque, tout protestant qu'il était. Petit déclina cette ofEre honorable. Il 
mourut en décembre 1643, âgé de 49 ans, près de Courbessac, à la maison de campagne 
de son beau-frère. Isaac ChejTon. Il a laissé plusieurs ouvrages d'érudition qui ne 
rentrent pas dans le cadre de cette histoire. Citons donc seulement son ouvrage principal 
dédié à Auguste de Thou, Leges atticœ, Paris, 1635, qui lui valurent l'honneur d'être 
invité par les universités de Frise et d'Utrecht à faire partie de leur corps professoral, 
honneur qu'il refusa. — Cf. Tamizey de Larroque : Les Corrres pondants de Peiresc : 
XIV. Samuel Petit. Nîmes, 1887. En tête. Notice biographique par Georges Maurin. 
— Il y a une lettre ao Gassendi à Petit (O. G., t. VI, p. 117) et une de Petit à Gassendi 
(Ibidem, p. 439). 

1. « Sa reconnaissance [de Sorbière envers Petit] se traduisit" par des réclamations 
de toute sorte et lui procès qu'il lui intenta devant le Présidial de Nîmes en restitution 
des reprises dotales de sa mère. » (G. Maurin, Notice citée, p. 22, note). — On trouvera 
de nombreuses lettres de Sorbière à Petit et de Petit à Sorbière, dans Epistolœ Sorberii 
et ad Sorberitim, Bibl. Nat., Mss Fonds lat, 10362, Cf. Tables : T. I, p. 7 verso, et t. II, 
p. 11. 

2. Sorbière « a fait ce Système pour son usage particulier et l'a fait imprimer sur une 
simple feuille de papier. « (Niceron, Mémoires..., t, IV, p. 89. Liste des ouvrages de 
Sorbière : cf. Ibidem, t. IV, p. 89-98 et t. X, p. 133-134). 

3. Cf. infra, p. 1111. 

4. La Lettre de Sorbière est datée de Leyde, l*' nov. 1642. Rivet la publia à la fin 
de son Apologeticus pro suo de verœ et sincerœ pacia Ecclesiœ proposito contra Hugonis 
Grotii votum (p. 312-321), Leyde, 1643. — On regrette de voir Sorbière prendre le parti 
du sectaire Rivet contre le pacifique Grotius qui travaillait à la réunion des Eglises 
séparées. Il sera parlé de Rivet à propos des démêlés de Descartes avec Voetius. — 
L'ouvrage auquel répondait V Apologeticus de Rivet avait pour titre : Hugonis Grotii 
Votum pro pace ecclesiastica contra examen Andreœ Riveti et alios irreconciliabiles, 1642 
(sans nom d'éditeur). 

5. Théophile Brachet, sieur de La Milletière, né vers 1596 et mort en 1665, avait 
publié, en réponse au Prodromus de Rivet : Rivetani Prodromi Milleteriuni turbarum et 
calumniarut/i inique arcessentis crurifragium , Paris, 1642. Il avait abjuré le Protes- 
tantisme le 2 a\Til 1645. C'était un polémiste peu mesuré qui, avant son abjuration, 
batailla vivement contre des théologiens protestants, comme André Rivet, qui lui 
rendit coup pour coup. Cf. Examen aniinadversionuni H . Grotii pro suis notis ad consul- 
tationem Cassandri. Arnssit Prodromus adversus culumnias Th. Bracheti Milleterii, 
Leyde, 1642. 

13 



194 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

Le métier d'éditeur eut dès lors un attrait tout particulier pour 
Sorbière. Il s'offrit avec insistance à Gassendi pour faire imprimer sa 
Disquisitio metaphysica contre Descartes (Amsterdam, 1644). Ce 
fut lui encore qui se chargea, à la même époque, de publier les Mémoires 
du duc Hemi de Rohan, chef du parti calviniste sous Louis XIIL 
(Amsterdam, 1644 ; 2^ édition en 2 vol., 1646). 

Après une com'te apparition en France (1645), Sorbière revint dans 
les Pays-Bas (1646). Il se maria à La Haye avec Judith Renaud ^ et 
s'étabht à Leyde comme praticien. Ses occupations médicales lui 
laissaient des loisirs, qui lui permirent, nous le verrons avec quelque 
détail, de rééditer en latin le De Cive de Hobbes, puis de le traduire 
en français. 

En 1648, notre Docteur-Médecin fit paraître, à Leyde, un opuscule 
intitulé : Discours sceptique sur le passage du chyle et le mouvement du 
cœur 2. Cet opuscule n'a rien d'original : c'est l'exposé des objections 
que Gassendi avait fait valoù' contre la circulation du sang dans un 
entretien avec Sorbière et de Martel. Le rédacteur du « Discours scep- 
tique )) conclut ainsi pour son propre compte, en parlant à M. du 
Prat, Docteur en Médecine, auquel le Discours est adressé : « Per- 
mettes moy donc, Monsieur..., de me tenir dans l'Epoché ^ en ces 
matières physiques. Aux autres, que la révélation divine nous per- 
suade ou que le debvoir nous ordonne, vous me trouvères plus afïirma- 
tif . Ces dernières ne sont pas du ressort ny de la jurisdiction de ma 
Sceptique « *. Quelques années plus tard Sorbière ne se tint plus 
« dans l'Epocbé ». Il se rendit à l'évidence des faits. Il avait assisté, 
en compagnie de du Prat, d'Auzout ^ et des plus remarquables méde- 
cins d'Aix, à une expérience que Pecquet renouvela devant eux pour 
démontrer l'existence des veines lactées thoraciques. L'expérience 
fut trouvée si concluante qu'il déclara qu'elle ne laissait désormais 
place à aucun doute ®. Il fit plus encore en écrivant, sous le pseudonyme 
de Sébastien Ami de la Vérité (Sebastianus Alethophilus) une Lettre 

1. C'est Graverol qui nous l'apprend (Mémoires, p. 5). Elle était comme Sorbier©, 
d'Ambroix. Il la perdit, après seulenaent quelques années de mariage, à Orange, le 
3 juillet 1653. Jacques Lanfrin, Docteur in utroque jure, de Carpentras, envoya à l'occa- 
sion de cette mort, une poésie latine qui est reproduite dans les Lettres de Sorbière, 
Bibl. Nation., Ms. Fonds lat. 10352, t. I, entre le folio l62 et le fol. 163. 

2. Cf. supra, Chapiti-e V. p. 175. 

3. Epoclié est la transcription française du mot 'ETto/vî (suspension du jugement) 
employé par les Sceptiques. L'imprimé porte Epoche, sans acent sur l'e ; c'est une faute 
d'impression, car le manuscrit de Sorbière devait évidemment accentuer l'e ; autre- 
ment le mot grec n'aurait pas été reproduit à la française. 

4. Sorbière, Z)«scours scepftgue..., p. 153-154. 

5. Adrien Auzout, né à Rouen (1630) et mort à Paris (1691) se distingua comme 
mathématicien et physicien. Il fut l'un des sept premiers membres de l'Académie des 
Sciences. Citons son Traité du micromètre (Paris, 1667)j ses Lettres sur les grandes lunettes 
(dattes de 1664) et, ce qui nous intéresse plus particulièrement, VEpistola ad Pecquetum, 
devasis lacteiset receptaculo C'hyli, Paris, 1651. Pecquet a publié cette Lettre d'Auzoui 
dans ses Expérimenta nova anatomica, Paris, 1651, p. 103-108. 

6. Quod nudius tertius, me praesente, Pratteo nostro, Auzotio et Aquinis prEestan- 
tissimis medicis adst3,ntibus, iterasti experimentum vasis lacteis thoracicis demons- 
trandis, rem fecit adeo indubiam, Pecquote suavissime, ut nullus deinceps ambigendi 
locus nec mihi nec aliis relinquatur (Début de la Lettre citée ci-dessous, p. 196, note 1). 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : III. — SAMUEL SORBIÈRE 195 

itine à l'illustre expérimentateur ^, où les attaques de Riolan' 
outre les veines lactées sont repoussées. 

L'année 1650 marqua le retom- définitif de Sorbière en France 
1 avait été nommé Principal du coUège d'Orange le 2 septembre, 
iudovic de Nassau, gouverneur de la Principauté, avait fondé cet 
tabKssement scolaii'e en 1573. D'après les statuts, le Principal devait 
oujours être un protestant ; sm' les quatre régents, deux étaient 
atholiques, et deux protestants. Le nouveau Principal inaugura sa 
harge par un discom's prononcé le 18 octobre 1650 ^, Le gouverneur 
Le la principauté était alors le comte Ckristophe de Dohna, qui, 
Lous le verrons, mit Sorbière en relations avec la princesse Elisabeth 
Le Bohême. 

Non loin d'Orange, il y avait en ce temps-là, à Vaison, un évêque 
iiudit, Joseph-Marie Suarès *, qui était entouré d'une petite cour 

1. Viro clarissimo D. Joanni Pecqueto, M éd. D. eeleberrimo, venarwn lacteanrum thora- 
icarum invuntorl sagacissinio Sebastianus Alethophilus. On lit à la fin de la Lettre : 
jutetiae Parisiorum. Eid. sectil. 1654. — Pecquet reproduisit cette Lettre de Sorbière 
lans la 2^ édition de ses Expérimenta (Paris, 1654), p. 164-180. 

2. Jean Riolan, né en 1577, et mort le 19févr. 1657 à Paris, devint en 1613 profes- 
;eur d'anatomie et de botanique à la Faculté de Médecine. Son principal ouvrage est 
ntitulé Anatomia seu Anthropographia, Paris, 1618, 1626 2, 16493. La Faculté de Méde- 
cine, dont il fut le Doyen (1649-1657) possède son portrait, avec une inscription très 
ouangeuse, où on lit : Anatomicorum sui sœculi princeps. Il eut le tort, comme son suc- 
îesseur dans la chaire d'anatomie. Gui Patin, de s'opposer aux découvertes de Harvoy 
ît de Pecquet ; mais il eut le mérite de remettre la dissection en honneur. — Riolan a 
îritiqué les idées de Gassendi sur la circulation du sang dans ses Notationes in tractatum 
'Jlarissimi DD. Pétri Gassendi de circidatione sanguinis, qu'il publia dans ses Experi' 
menta anatomica varia et nova, p. 95-115, Paris, 1652. — Le Traité, auquel s'attaque 
Riolan, se trouve dans Anitnadversiones in Lihrutn Decimum Diogenis Laertii, qui est 
le vlta, inoribus placitisque Epicuri, Lyon, 1649, t. I, Appendice I, p. lxiv-xcvi. 
Gassendi dit formellement : Nam quod prsesertim quideni spectat ad sanguinis circu» 
lationem, ea milii potius sic arridet ut perparum absit quin habeam indubiam. Ftenim 
3st aliquid etiam quod ipse mihi ad meas difficultates respondeo ; tametsi non ita mihi 
satisfacio quin sperem mihi majorem quandam ab aliquo alio affulsuram lucem (Appen- 
dice citata, p. m). La découvei-te de Pecquet ne semble pas avoir dissipé les derniers 
scrupules de Gassendi. Cf. supra, Chapitre V. p. 177, n. 3. 

3. Samuklis Sorberii Gymnasiakchiais Arausensis Oratio inauguralia habita 
XIV Kalend. A'ot>. 1650 (Orange, 1650). — Pendant son séjour à Orange, il publia 
encore quelques travaux, vg. Lettre d\in gentilho7nme français à un de ses amis sur les 
desseins de Crormoell (Orange, 1050). — Les vrayes causes des derniers troubles en Angle- 
terre. Abrégé dliistoire, oii les droits du Roy, du Parlement et du Peuple sont na.vevient 
représentés (Orange, 1653). — Lettre à M. de Courcelles, ministre arminien à Amster- 
dam : Quels peuvent être les desseins des Anglais en la guerre cantre la Hollande 1652 
(Orange, IcrjuUleL 1652). Sorbière l'a reproduite dans ses Lettres et Discours, p. 202-211. 
— Etienne de Courcelles, né à Genève (2 maà 1586) do Firmin de Courcelles, qui était 
d'Aïuiens et quitta la Franco après la Saint-Barthélémy. Après avoir été ministre en 
France, Etienne le devint à Amsterdam où il mourut le 22 mai 1659. Ses Opéra theologica, 
parurent à Amsterdam (1675). 

4. Joseph-Marie Suarès i^aquit à Avignon, le 5 juillet 1599. Il fut d'abord prévôt 
de la cathédrale d'Avignon et caniérier du pape Urbain VIII. Le cardinal Barberini 
le prit sous sa protection et en fit son bibliothécaire. En 1633, il fut sacré à Rome évèqiio 
de Vaison. S'éta:it démis de sa charge, en 1666, en faveur de son frère Charles-Joseph, 
il 80 retira à Rotne où il vaqua à ses chères études historiques et archéologiques et 
mourut le 7 décembre 1677. Oh trouvera dans Niceron (Mémoires..., t. XXIi, p. 298- 
300) la liste des œuvres de Suar^^s. — Sorbière a publié (dans Virorun^ ilhistrium et 



196 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSEND 

de savants. Sorbière entra en rapports avec lui à propos d'inscriptions 
latines. Ce fut le trait d'union. Mais peu à peu la question religieuse 
fut abordée. A la suite de doctes conférences le neveu du célèbre 
ministre Samuel Petit se déclara convaincu de la vérité du Catholi- 
cisme. Il prononça son abjuration, dans la cathédrale de Vaison 
vers la fin de 1653. Pour justifier sa conduite, il publia, selon un usage 
alors assez fréquent, un Discours sur sa conversion à l'Eglise catho- 
lique (Paris, 1654), dédié au cardinal Mazarin. 

Son passage à Orange avait fait bonne impression. Quand il dut 
quitter le Principalat, le Parlement le remercia « affectueusemeni 
des soins et peines qu'il a employés en l'exercice de ladite charge ». 
et le Consistoire, ayant loué aussi « ses soins assidus et eiihgents..., 
prie Dieu du fond du cœur qu'il continue à bénir ce grand homme, 
vraiment remarquable dans la république des lettres » ^. 

Mesurant les autres à son aulne, Gui Patin s'efforça de jeter la 
suspicion sur la conversion de Sorbière : « J'ai reçu, écrit-il à Falconet, 
nouvelles que notre ancien ami M. Sorbière, directeur du collège 
d'Orange, a tourné sa jaquette en se faisant catholique romain... 
Voilà des miracles de nos jours ; mais qui sont plutôt politiques et 
économiques que métaphy siennes » ^. Rien n'autorise à suspecter la 
sincérité d'une abjuration, qui faisait perdre à l'intéressé sa situation 
honorable et rémunératrice de Principal ^. Que pèsent les insinuations 
perfides d'un médisant comme Patin, quand on peut leur opposer 
le témoignage d'hommes aussi probes que Gasseneii ? A la nouvelle 
de la détermination prise par Sorbière, le chanoine de Digne, qui le 
connaissait de vieille date, lui écrit une très belle lettre, où se font jour 
les sentiments les plus élevés : « De tout cœur je vous félicite de votre 
grand et généreux acte de piété. C'est une chose d'une gravité incom- 
parable, car c'est du salut suprême qu'il s'agit... Ce changement est 
l'œuvre de la droite du Très Haut ; comme vous avez choisi la meilleure 
part, jamais vous n'aurez à vous repentir de votre démarche « *. 
Le même jour, il écrit également à Suarès pour « le féliciter, comme d'un 
action d'éclat, d'avoir gagné à Dieu et à FEgUse l'éminent Sorbière... 

cruditorum. Epistolœ, p. 444 sq.) quatre lettres de Suarès; il y en a un grand nombre 
du même dans Ms. F. lat. 10352, tome II, Index, fol. 20 recto et verso. — Pour les 
Lettres de Sorbière à Suarès, Ibidem, t. I, Index, fol. 11 verso, f. 12 recto et v.). 

1. Sorbière cite ces témoigiiages honorables à la suite de son Discours sur sa conver' 
sion. 

2. O. Patin àFMÎconet, 25 nov. 1653, t. III, p. 17. 

3. Voici le jugement non suspect de M. André Morize : « Ce fut un acte réfléchi,- 
mesuré, préparé. Entre Suarès et Sorbière, il y eut de longues conférences, de sérieuses 
discussions, et, s'il faut avouer que les motifs de conscience et les raisons de la théologie- 
ne furent peut-être pas seules à peser dans la balance, elles y furent cependant. » 
(Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme français, 1907, p. 507-508 : Sor^ 
bière Principal à Orange. Sa conversion (1650-1653).) 

4. ... Gratulor tibi pectore pleno ob tuum illud tam generosum tantaeque pietati» 
consilium. Nempe res ejus est ponderis, cui sequiparari nihil possit. De sainte enim 
summa agitur, pro cujus commutatione non tota cum auro suo Terra, non universus 
Mundus sit satis. Fuit hsec mutatio dextrse Excelsi, et, optimam partem cum elegeris, 
non erit profecto cur unquam te facti pœniteat (Gassendi à Sorbière, 23 janvier 1654, 
OG, t. VI, p. 328, col. 2). 



§ B. — DISCIPLES EN FRANCE : III. — SAMUEL SORBIÊRE 197 

Il méritait de tomber sm* un tel dii'ectem", cet homme si bon et si 
loyal, d'une érudition singulière, d'un si grand charme dans le com- 
merce de la vie et d'une élégance rare de style » ^. Gassendi, on le voit, 
se porte garant de la loyauté de Sorbière qu'il connaissait intimement. 

Slais, après avoir admis la sincérité de cette conversion, force est 
bien de reconnaître que le nouveau converti ne fut point pour l'Église 
une acquisition bien avantageuse. Il rechercha avec une insistance 
choquante les bénéfices ou les pensions tant à Rome qu'à Paris. 
Dès le mois de janvier 1655, il part pour la Ville éternelle muni d'une 
Içttre de recommandation de l'évêque de Vaison. AccueiUi avec bonté 
par Alexandre \'II, il solHcite quelques faveurs. Le pape lui demande 
un mémoire explicatif de la requête. Sorbière se hâte d'envoyer 
le mémoire demandé, avec une Lettre latine contre ses envieux protes- 
tants. Il avait noué des relations avec le cardinal Jules Rospigliosi, 
qui devint son correspondant fidèle. Cette correspondance dura jus- 
qu'au moment où le cardinal monta sur le Siège de saint Pierre (1667), 
sous le nom de Clément IX. 

Sorbière avait, dans son cabinet de travail, le portrait du cardmal 
Rospigliosi. Le sachant « papable », dit Graverol •^, il fit composer et 
imprimer, à l'occasion de ce portrait, de nombreuses poésies en langues 
diverses par des auteiu's variés. A peine eut-il appris l'élection de 
son cher cardinal qu'il s'empressa d'arriver à Rome pour assister à la 
cérémonie de « l'exaltation ». De la Ville éternelle il envoya à M. de 
Montmor une longue lettre latine, où il fait l'éloge du nouveau pape 
et de sa famille ^. 

Malgré tant de zèle, sa chasse aux bénéfices du côté de Rome ne 
Put pas fructueuse. Il se plaignit plus tard de l'insuffisance des faveurs 
i-eçues : « On envoie, dira-t-il, des manchettes à un homme qui n'a pas 
de chemise » *. 

Sorbière fut plus heureux en France, sans réussir cependant au gré 
le ses désirs et en proportion de la peine qu'il se donnait. Par des 

1. Quam vero subinde, pu tas, gratiilor ob tam egregium facinus, quo eximium Sor- 
berivim Deo et Ecclesise quœsiisti... Et merebatur ille incidere in tantum Patronum, vir 
tam bonus, tam candidus, tam singulariter.eruditus, vir tanta in conversando gratia, 
in scribendo tanta elegantia... (Oassendi à Suarès, 23 janvier 1654, OG. t. VI, p. 328- 
329). 

2. In effigiem Eminentissimi Cardinalis Juin Rospigliosi. Sorbière, dans une Préface 
latine, datée de Paris, le l^' octobre 1666, offre « ce faisceavi de poésies » (omnium faaci' 
culum offero tibi) à Rkné François Slusius (De Sluze), chanoine de Saint-Lambert 
de Liège et conseiller de l'électeur de Cologne, l'un de ses plus assidus correspondants. 
(Cf. Lettres de Slusius à Sorbière, Bibl. Nat., Ms. F. lat. 10352, tome II, Index, fol. 18 
verso à 20 recto. — Lettres de Sorbière à Shisius, Ibidem, 1. 1, fol. 10 verso à 1 1 verso). ■ — 
Parmi les signataires de ces poésies, généralement très courtes (Epigramma), j'ai 
remarqué les noms du chanoine Slusius, de Cureau de La Chambre, du Père Rapin, 
de l'abbé Tallemant, de l'abbé Cotin. La dernière poésie est de Sorbière. 

3. démentis IX Pontifiais Optimi Maximi Icon ex Epistola Viri C'iarissimi Samuelis 
Sorberii ad Illustrissimum Virum D. Henricum Ludomcum Habertum Mommorium, 
Paris, 1667. La lettre est datée de Rome, le 13 août 1667. — On lit, page 4 : Ex Icône 
in Musaeo meo conspecta et ex Epistolis plurimis pereruditis de virtute Viri [cardi- 
nalis Rospigliosi] recte judicans. — Sorbière est fier de pouvoir faire allusion au portrait 
iu cardinal et aux nombreuses et érudites lettres qu'il en avait reçues. 

4. Graverol, Méinoires, p. 23. 



198 ARTICLE II. CHAPITRE VI. INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

lettres flatteuses tantôt il sollicitait directement des personnages 
puissants, surtout le cardinal Mazarin ; tantôt il mettait en mouve- 
ment des intermédiaires capables d'avancer sa fortune. Ce rôle humi- 
liant de solliciteur lui semblait si naturel qu'il ne rougit point de publier 
quelques-unes de ses suppliques intéressées. Elles parurent, en même 
temps que d'autres « ie/fres et Discours )) fiiir des sujets variés et « cu- 
rieux )), en deux recueils édités coup sur coup, la même année ^. Le 
public se montra moins indulgent envers l'auteur que l'auteur envers 
lui-même. « Je ne dois pas dissimuler, écrit l'honnête Graverol, que 
les Lettres, dont je viens de parler, ont fait un peu de tort à leiu" auteur, 
quoique fort joMment écrites, en ce qu'elles mai-quent un peu trop 
ouver.tement l'avidité qu'il avait d'amasser du bien, car vous diriez 
qu'il y tend presc|[ue toujours la main... ^ » 

Sorbière cependant n'était point dans la misère. On a calculé que ses 
bénéfices, ses pensions et sa charge d'historiographe du roi formaient, 
vers 1665, un revenu total de 3.286 Hvres ^. Ces rentes fixes, les grati- 
fications accidentelles *, les ressources que lui procuraient ses livres, 
lui auraient permis de vivre dans une honnête aisance, s'il avait sn 
modérer ses goûts et « s'il n'eût pas été un peu trop adonné à ses 
plaisirs » ^. 

De bonne heure Sorbière s'était intéressé aux choses de l'Angleterre. 
Déjà,' au temps où il était Principal à Orange, il avait publié quelques 
considérations historiques sur ce sujet ®. Il était en correspondance 
avec Hobbes, Wallis et de Montconis. Naturellement le désir lui vint 
d'aller étudier les Anglais chez eux. Il le réalisa au cours de l'année 1663 
et, à son retom% il fit paraître la Relation d'un voyage en Angleterre, 
où so7it touchées plusieurs choses qui regardent Vestat des Sciences et 
de la Religion et autres matières curieuses (Paris, 1664) '. Le hvre est 
dédié au Roi et le récit s'adresse au marquis de Vaubrun-Nogent. 
Notre voyageur y a noté, sans s'astreindre à un ordi'e rigoureux, 

1. s. Sorbière, Lettres et Discours sur diverses matières curieuses, Paris, 1660. — 
Relations, Lettres et Discours sur diverses matières curieuses, Paris, 1660. Les deux 
ou\Tages sont dédiés à Mazarin et signés : Monsieur de Sorbière. 

2. Graverol, Mémoires..., Loco citato, p. 10-11. 

3. Pension sur la cure de Viles et le Canonicat de Saiiit-Symphorien, 286 li^Tes. — 
Pension de MM. du Clergé, 800 1. — Brevet d'historiographe, 200 1. — Chapelle de Notre- 
Dame -la-Œsante, 500 1. -^ Prieuré de Saint-Nicolas de la Guierche, 500 1. — Cf. Mo- 
RIZE, Btdletin..., p. 524. 

4. Par exemple, gratification de Colbert « au S"" Sorbière... pour lui donner moyen 
de continuer son application aux Belles-Lettres ». Cette gratification lui fut octroyée 
pendant 5 ans, de 1664 à 1667 et en 1669. Cf. Morize, Btdletin..., p. 52. 

5. GRA^-EROL, Mémoires..., p. 19. — « On peut même assurer que s'il eût eu l'esprit 
un peu tourné à la pieté et s'il n'eût pas préféré à la vie d'un véritable Ecclésiastique 
celle d'un Philosophe qui aime im peu trop les plaisirs, il auroit été infailliblement 
pourvu d'autres bénéfices plus considérables. Car au fond, il étoit honnête homme, il 
sçavoit l'art de plaire à tout le monde, il a-\'oit du mérite et ne manquoit pas de Patron . 
(NicERON, Mémoires..., t. IV, p. 87, Paris, 1728). Un peu plus haut (Ibidem, p. 84). 
Nieeron nous apprend que Sorbière avait pris « le petit collet dans l'esiDoir d'avoir 
quelques bons bénéfices. » 

6. Cf. supra, p. 195, note 3. 

7. Cf: André Morize : Samuel Sorbière (1610-1670) et son Voyage en Angleterre (1664), 
dans Revue d'Histoire littéraire de la France, 1907, p. 231-275. 



§ B. DISCIPLES EX FBANCE : III. — SAMUEL SORBIÈRE 199 

{( tout ce qui lui était passé par l'esprit dans une course'de trois mois ». 
C'est une œu\Te forcément superficielle, où il est parlé librement du 
peuple anglais, mais qui n'a rien de satii'ique. Voltaire sans doute ne 
l'avait point lue, car il la donne poui* une « Relation qui n'est autre 
chose qu'une satire plate et misérable conti-e une nation qu'il (Sor- 
bière) ne connaissait point » ^. Mais l'Angleterre étant encore, pour la 
plupart des Français, presque terra incognita, ^ou^Tage, qui pourtant 
ajoutait peu de traits nouveaux aux études antériem'es, rendit 
quelque service. Qu'il suffise de relever ici certains passages ayant 
quelque rapport avec les sciences et la philosophie. 

vSorbière loua, pour un écu par semaine, une chambre au premier 
étage, aux envii'ons de « l'Hostel de SaUsbury », parce qu'il était « bien 
aise de visiter à toute heure M. Hobbes qui y logeait avec M. le Comte 
de Devonshire son patron » (p. 33). I^e visitem", qui n'avait pas vu 
Hobbes depuis quatorze ans, fut charmé de retrouver, dans un vieil- 
lard plus que septuagénaire, cette vivacité de mémoire, cette vigueur 
de raisonnement et cette franche gaieté qu'il avait autrefois admirées 
en lui. Il ne manque pas de noter qu'ime fois par semame le vieux phi- 
losophe s'exerçait au jeu de paume. 

Les jugements pohtiques portés par Sorbière se ressentent çà et là 
de Tinfluence que le De Cive avait eue siu* son esprit. Il dit, par exemple: 
« L'amour de la hberté ou plutôt la férocité naturelle et l'orgueil 
dont l'homme a conservé dans le cœm* les funestes semences, et cet 
égal droit que l'on eût eu effectivement sur toutes choses en Testât 
de nature ^, joint avec le principe de gloù'e ^ qui nous empesche de 
céder volontiers les uns aux autres, feront un éternel divorce entre 
les hommes... » (p. 140-141). 

Sorbière, qui se piquait de science, assista à une séance de la Société 
Royale de Londres*. C'était le 17 juin 1663^. Sa réputation l'avait 
précédé et sa quahté de secrétaire de la Société des Physiciens, qui 
se rémiit chez M. de Montmor (il remarque en passant que la réimion 
scientifique de Paris est antérieure à celle de Londres), l'avait mis 
'^1 rapport avec Oldenburg, secrétaire de la Société Ro^'^ale. Il fut 
agrégé, comme membre étranger, à la docte Académie. Les impres- 
sions du nouvel académicien furent excellentes, u II ne se peut rien 
voù' de plus civil, de plus respectueux et de mieux conduit que cette 

1. Voltaire : « Je me suis engagé de donner uno relation de mon séjour en Angleterre 
[ce fut le sujet des Lettres philosophiqtie» sur les Anglais], et je n'ai pas envie d'imiter 
Sorbières qui, n'ajrant passé que trois mois en ce pays, sans y rien connaître ni des 
mœurs ni du langage, s'est avisé d'en publier une relation qui n'est autre chose qu'une 
satire plate et misérable contre une nation qu'il ne connaissait pas. » (Avertissement 
pour l'Essai sur la Poésie épique. Œuvrer, t. VIII, p. 303, Paris, Garnier, 1877). 

2. « D'ailleurs la nature a donné à chactm de nous égal droit sur toutes choses. » 
Hobbes, De Cive, Sect. I, Ch. I, § x, Treiduct. de Sorbière, Edit. de Neuchatol, t. I, 
p. 14). 

3. Hobbes, De Cive, Ibidem, § ii. Traduct., Ibidem, p. 6-7. 

4. Sorbière, Relations d'un vo/age,... p. 86-92. 

5. Cette date est fournie par une Lettre d'Oldenburg à R. Boyle, Londres, 22 juin 
1663, dans Œtii-res complètes de Christiaan Huygens : Correspondance, t. IV, p. 366, 
La Haye, 1891. 



200 ARTICLE n. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

assemblée... » (p. 90), Il constate avec satisfaction qu'elle est fidèle 
à sa devise : Nullius in verba (Ne jurer sur la parole de personne). 
«En effet l'on ne remarque point qu'aucune authorité prévaille, et, 
tandis que les simples mathématiciens inclinent plus vers Mr Des- 
cartes que vers Mr Gassendi, d'autre costé les litérateurs semblent 
plus portés vers celuy-ci » (p. 92). 

Une visite à Oxford s'imposait. Il s'y entretint avec M. WiUis, 
professeur de Médecine, et le célèbre Wallis, qui enseignait les Mathé- 
matiques. 

Ce n'est pas assurément le contenu superficiel ni le style incolore 
de l'ouvrage qui peuvent en expKquer le vif succès ^. Il est dû surtout 
à une circonstance pohtique qui piqua la curiosité du public en France 
et à l'étranger. Un arrêt du Conseil d'État, en date du 9 juillet 1664, 
enjoignit la saisie et la mise au pilon de la Relation. Quelques jours 
auparavant une ordonnance royale avait relégué l'auteur à Nantes ^. 
Pourquoi prit-on ces sanctions rigoureuses ? Pour donner satisfaction 
aux susceptibiUtés des cours de Londres et de Copenhague que 
Louis XIV tenait à ménager. Sorbière avait commis la double impru- 
dence d'apprécier Ubrement (( Mylord Hide », chanceUer d'Angleterre, 
et de louer chaleureusement les qualités de Cornifitz Ulfeldt, ancien 
ambassadeur de Danemark dans les Pays-Bas^, que Frédéric III 
accusait de conspiration et qu'il avait fait condamner à mort par con- 
tumace. Les deux princes se trouvèrent suffisamment vengés par 
l'arrêt et l'ordonnance portés contre l'étourdi Sorbière. Aussi l'exilé 
fut-il autorisé à revenir à Paris, dès le mois de décembre 1664. 

Sorbière ne survécut que quelques années à cette disgrâce passa- 

1. L'ouvrage fut réimprimé à Cologne en 1666 et 1669. Il y eut aussi une réimpression 
en 1667 sans nom d'éditeur. « Willems l'attribue à l'imprimeiu- Ph. Veuglard de Bru- 
xelles. » (MoRiZE, Bulletin..., p. 237). Il fut même traduit en allemand (1667), en italien 
(1670) et en anglais (1709). — La Relation ne passa point inaperçue en Angleterre. Signa- 
lons la réponse intitvilée : Observations on Monsieur de Sorbier^ s Voyage into England, 
written to Z)*" Wren, profess. of Astronomy in Oxford, by Thomas Sprat, Fellow in the 
Royal Society. In the Savoy, 1668. — Sur le titre on lit cette épigraphe, qui est une 
épigramme : Sed poterat tutior esse domi. Cf. Morize, Bulletin, p. 267-268. — Quelques 
membres de la Société Royale de Londres se disposaient à riposter à Sorbière. Craignant 
que l'affaire ne s'envenimât, le comte de Cominges intervint auprès de Charles IL 
Il l'annonce à de Lionne : « Sm* l'avis que j'ai eu que quelques Messieurs de l'Académie 
[Royal Society] aussi indiscrets que le Sr. de Sorbières aiguisoient leur plume pour faire 
réponse, j'en ai parlé au Roi de la Grande Bretagne, qui m'a promis de leur faire 
commander de finir leur entreprise et de lui apporter les matériaux qu'ils avaient pré- 
paré, sur peine de punition. Si cette escarmouche commençoit, elle ne finiroit jamais 
et ne feroit qu'irriter les deux nations qui ne s'aiment déjà pas trop... » (Cominges à 
Lionne, 21 juillet 1664. Cf. Jusseband, A French..., p. 228, n. 115). 

. 2. Le comte de Cominges, alors ambassadeur en Angleterre, écrivait au Secrétaire 
d'Etat pour les affaires étrangères, de Lionne : « La rélégation du Sieur Sorbière en Basse 
Bretagne a été fort bien imaginée, car nous n'en avons point de bonne et véritable 
relation : il pourra s'occuper à la faire et même à en apprendre la langue, qui, paraissant 
si barbare, ne laisse pas d'avoir des beautés particulières. » (Lettre du 16 juillet 1664. 
Cf. J. J. Jusserand, a French Ambassador at the Court of Charles the Second . Le Comte 
de Cominges from his unpublished Correspondance, Londres, 1892, Appendix, p. 227, 
n. 13). 

3. Sorbière l'avait connu en cette qualité à La Haye. C'est à lui qu'il dédia la traduc- 
tion du De Cive ; mais il orthographie son nom ainsi : Cornifidz Wllefeldt. 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : ni. — SAMUEL SORBIÈRE 201 

gère. Sa vie n'avait point été exemplaire ; « ses héros » se nommaient 
Rabelais ^, Charron et Montaigne ^ ; sa fin ne fut pas rassm'ante. 
Graverol nous dit qu'on ne peut pas « dissimuler qu'il mourût d'une 
manière qui tient un peu trop de l'ancien Pliilosophe. et qui fait 
tort à sa mémoh*e » ^. La traduction, qu'il avait pubUée quelques 
années avant sa mort, de l'ouvrage De causis mortis Cl&isti du soci- 
nien Crellius *, « qu'il estimait infiniment » ^, donna lieu de craindi-e 
qu'il gHssait sm* « la pante du Socinianisme, si tant est même qu'il 
n'en eut pas l'esprit tout à fait gâté » ^. 

20 RELATIONS AVEC LE TRIUMVIRAT PHILOSOPHIQUE 

Pour connaître le philosophe et le savant, nous n'avons qu'à suivre 
Sorbière dans ses rapports avec Descartes, Gassendi et Hobbes, « qui 
composent, dit-il, dans l'estime que j'en fais, le triumyirat des philo- 
sophes de ce siècle '. » 

Sorbière, dès qu'il arriva en Hollande au commencement de 1642 
(il avait à peine trente-deux ans), « courut » ^ à Endegeest, à une demi- 
lieue de Leyde, on Descartes s'était « retii'é poiu" travailler plus com- 
modément à la Philosophie et ensemble aux expériences » ®. Il a tracé 
de la sohtude du philosophe cette johe description : «... Je remarquay 
avec beaucoup de joye la civihté de ce Gentilhomme, sa retraite et 
son œconomie. Il estoit dans un petit Chasteau en très-belle situation, 
aux portes d'une grande et belle Université, à trois Heuës de la Com' 
et à deux petites hem'es de la Mer. Il avoit un nombre suffisant de 
domestiques, personnes choisies et bien faites, un assés beau jardin, 
au bout duquel estoit un verger, et tout à l'entour des prahies, d'où 
l'on voyoit sortir quantité de Clochers plus ou moins élevés, jusques 

1. Sorberiana, cf. p. 217-222 un éloge de Rabelais. 

2. « Vous dirai-je. Monseigneur, que jamais homme n'a mieu seû son Rabelais, dont 
il rêverait la mémoire, et que Charron et Montaigne, à qui il donna la préférence sur 
Balzac, étaient, s'il faut ainsi dire, ses héros ? » (Gravebol, Mémoires..., en tête des 
Sorberiana, p. 24-25). 

3. Gkaverol, Mémoires..., p. 17. — Graverol novis apprend aussi qu'il « mourut le 
neuvième jour d'avril 1670, après une maladie d'environ trois mois, causée par une 
hidi'opisie redoublée » ; il ajoute : n et si ce qu'un de ses plus proches parens m'a dit 
est véritable, que reconnoissant qu'il n'en pouvoit pas échaper, il voulut prendre 
quatre grains de Laudanum, pour s'étourdir et pour mourir sans avoir aucun senti- 
ment, afin de ne soufrir pas à l'agonie... » (Ibidem, p. 16-17). 

4. Jean Crell ou Crellius, né à Helmetzheim, en Franconie (1590) et mortàRakov 
en Pologne (1633). Il s'établit à Rako.-, après avoir embrassé l'opinion de Socin, qui 
rejetait la Trinité ; il y devint régent du Collège des Unitaires, puis pasteiu-. 

6. Sorbière appelait cet ou\Tage de Crellius une « pièce inestimable ». Cf. Sorberiana, 
p. 66. Il loue aussi avec excès ses Commentaires, encore qu'inachevés, sur Saint Matthieu 
et BUT l'Epître aux Romains, Ibidem, p. 65-66. 

6. Graverol, Mémoires..., p. 19. 

7. Sorbière, Epître dédicatoire de sa traduction du De Cive de Hobbes. — L'excès de 
son admiration lui fait ajouter : « Oui, Hobbes, Gassendi et Descartes, sont trois per- 
sonnes que nous pouvons opposer à tous ceux dont l'Italie et la Grèce se glorifient. » 

8. Voir la Lettre de Sorbière citée à la note 2 de la page 202. 

9. Lettre de Descartes à Mersenne, Endegeest, 31 mars 1641. Edit. Adam, t. III, 
p. 350, ligne 26. 



202 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

à ce qu'au bord de l'horison il n'en paroissoit plus que quelques 
pointes. Il aUoit à une journée de là par canal à Utrect, à Delft, à 
Roterdam, à Dordrecht, à Haeiiem et quelquesfois à Amsterdam 
où il avoit deux mille livres de rentes en banque. 11 pouvoit aller passer 
la moitié du jour à la Haye et revenir au logis, et faire ceste promenade 
•par le plus beau chemin du monde, par des prairies et des maisons 
de plaisance, puis dans un grand bois qui touche ce Village comparable 
aux plus belles Villes de l'Europe ^ et superbe en ce temps là par la 
demeure de trois Cours ^... » 

Les Objections de Gassendi aux Méditations de Descartes et ses 
Instances aux Réponses du philosophe avaient paru, conjointement 
avec ces Réponses, par les soins de Sorbière, à Amsterdam, sur la fin 
de février 1644, sous le titre de Disquisitio metaphysica. Quelque temps 
après l'apparition de ^ou^Tage, Sorbière écrivit, de la Haye, à Gas- 
sendi, lui demandant des armes pom* combattre dignement « ce dogme 
•cartésien : Il n'y a aucun vide, mais tout est plein, parce que l'essence 
de la matière consiste dans l'étendue » ^. Gassendi ne se fit point prier : 
il envoya par retom' du com-rier les arguments demandés *. Au reçu 
de la lettre, Sorbière tout joyeux s'empressa d'aller voir Descartes 
qui se trouvait alors à La Haye. Au cours de l'entretien il opposa au 
philosophe partisan du plein cette objection : Supposez que toute la 
matière contenue dans une chambre soit détruite, l'espace ne sera 
point détruit pour cela. Preuve qu'il ne dépend pas du corps qui 
l'occupe. — La chambre, répondit catégoriquement Descartes, ne 
subsistera plus et ses murs se toucheront ^. — Désespérant de vaincre 
sur ce terrain son adversaire « très pointu » (vi7- iïle acutissimus ) , 
Sorbière se rejeta sm' cette demande captieuse : Est-ce qu'avant la 
création du monde il n'y avait pas des espaces vides de corps ? — Au- 
cun, répHqua Descartes ; en même temps que les corps, ont été créés 
les espaces, qui n'existaient aucunement auparavant ^. 

1. On remarquera que Sorbière a devancé Voltaire, qui a qualifié La Haye ainsi : 
« Cette petite ville, ou plutôt ce village, le plus agréable du Nord -^ (Histoire de VEmpira 
de Russie sous Pierre Le Grand, Ile Part., Ch. VII, circa finem, Œuvres, t. XVI, p. 562, 
Paris, Garnier, 1878). 

2. Lettre de Sorbière « à M. Petit, Conseiller du Roy et Intendaiit de ses fortifications », 
Paris, 10 nov. 1657, dans Lettres et Discours sur diverses matières curieuses, p. 679 
et 681-682. 

3. ... Utinam audexem et alia bene multa te vindice digna proponere... qualia sunt 
quse adversus Cartesianum illud dogma dici possent : Nullum dari Vacuum, sed omnia 
esse plena. quia essentia materise consistit in extensione, adeo ut, ubicumque erit 
spatium aliq\iod mensurabile, ibi sit futurum et corpus, proindeque nec concipi- quidem 
posse vacuum in reruni nattura, cui etiam introducendo par aon est divina potentia. 
(Sorbière à Gassendi, La Haye, 18 avril 1644, dans Oper. Gassendi, t. VI, p. 469, c. 1). 

4. Gassendi à Sorbière, Paris, 30 avril 1644, dans OG., t. VI, p. 186-187. 

5. Il n'est pas sans intérêt de remarquer en passant que cette réijonse de Descartes 
ne satisfit point l'un de ses disciples les plus distingués, Gékaud de Cobdemoy, qui la 
réfute dans Le Discernement du Corps et de l'Ame..., 1er Discours, p. 22. Paris, 1666. 

6. ... Accepto itaque Epistolio tuo, tanto libentius incunctantiusque adii. Ad ea 
autem quae objeci, destructo scilicet quod intra cubiculum est corpore, non destrui 
tamen spatium, quod proinde arguitur ab occupante corpore non pendere, pernegavit 
ille coïturosque tune pariâtes praedixit. Cum lu'gerem an motu aliquo coïtio illa fieret, 
ita ut adinvicem parietes accédèrent, medio utrinque superato spatio ; respondit vir 



§ B. DISCIPLES -EN FRAlsCE : HI. — SA3irEL SORBIÈKE 203 

L'entente était évidemment impossible arec mi contradicteur qui 
n'admettait point la distinction nécessaire entre l'espace possible 
ou imaginaire et l'espace réel \ Aussi, laissant là toute argumentation, 
Sorbière sonda Descartes pour savoii* quelle serait son attitude ris-à- 
vis de la Disquisiiion métaphysique de Gassendi. Le philosophe lui 
fit connaître son intention de n'y point répondre ^. L'intermédiaire 
de Gassendi se hâta de lui enroyer cette bonne nouvelle, attribuant 
la résolution de Descartes, « soit à la conscience de sa propre insuffi- 
sance, soit à une areugle confiance dans ses conceptions qui le portait 
à croiie que l'autorité des Méditations n'arait pas été le moins du 
monde ébranlée par les attaques » ^. 

Deux ans plus tard. Sorbière, roulant fake sa cour à Hobbes (il 
était alors tout entier à la préparation d'une réédition du De Cive), 
lui envoyait de La Haye ces flatteuses nouvelles : k Vous ne sauriez 
croire (et pom'tant mon récit est très réridique) quel plaisir j'ai causé 
à ces hommes éminents, qui pliilosophent avec sohdité, Boswell *, 
Johnson ^ Bornius 6, Regius ', Heereboord ^ etc., quand je lem- ai 

ille acutissimus nullo opus motu futurum, sublato nempe cum materia spatio, quo 
parietes, dura corpus maneret, divellebantur. Venim cum non satis constringere 
hominem nodo illo possem, alia via institi petiique an nulla fuissent spatia corpore 
vacua ante Mundi creationem, quam materise © niliilo eductionem vxdgo existimaraus ? 
Rursum pernegavit, et una cum corpore assenait creata fuisse spatia, quœ nulla erant 
antea. (Sorbière à Gassendi, La Haye, 10 mai 1644, dans OG, t. VI, p. 469, c. 2). 

1. Cf. supra, p. 202. n. 6. 

2.- Sur l'intem-ention de Sorbière dans la publication de \& Disquisitio mdaphysica et 
sur l'attitude définitive de Descai-t€s, cf. supra, p. 12. — Voir aussi la seconde Lettre 
de Sorbière à M. Petit (Lettres et Discours, p. 685-686) où il lui raconte son intervention. 

3. Habiti deinde sermones de te et de Disquisitione tua, ex quibus cognovi nihil illum 
repositiunim, seu proprise t«nuitatis conscientia, seu excogitatorum amore deceptus 
putet nullo momento infirmatum fuisse Meditationum suarimi pondus (Même lettre 
de Sorbière, OG, t. III, p. 470, c. 1). 

4. Sir William Bosv^ell, né dans le comté de Sufifolk, fit ses études à Cambridge ; 
élève de Jésus Collège, il en fut nommé fellow en 1606. On le retrouve à La Haye 
comme ambassadeur ou Résident du roi d'Angleterre auprès des Etats Généraux des 
Pro\-inces-Unies. Par son testament, Bacon liii confia la plus grande partie de ses 
papiers. Ce n'était pas seulement un diplomate, mais im linguiste et un érudit, qui 
s'intéressait aux controverses philosophiques. 

5. Samsox Johnson, ai^rès avoir été le prédicateur de la reine de Bohême, l'électrice 
Palatine, veu\^e de Frédéric V, réfugiée à La Haye, devint professeur à la nouvelle 
Université de Bréda, fondée en 1646 parle prince d'Orange D'après Sorbière, Johnson 
aurait été détaché du Cartésianisme par la lectiu-e de la Disquisitio de Gassendi contre 
les Méditations de Descartes. (Sorbière à Gassendi, La Haye, 10 mai 1644, dans OG., 
t. VI, p. 470, c. 1). Dans sa lettre à Hobbes, il prétend que la publication des Principia 
de Descartes a confirmé Johnson dans ses convictions anticartésiennes. Mais, au dire 
de Baillet (V-ie de M. Descartes, t. II, p. 210), Johr.sonne t^rda pas à revenir au Carté- 
sianisme. — Dans les Lettres manuscrites de Sorbière, le nom de Johnson est ortho- 
graphié de diverses façons : Jonshoniu.s, Jonssonius : j'ai adopté Johnson, parce qu6 
une lettre de ce dernier à Sorbière est signée : Johnsonttts. Cf. B. N., Ms. F. lat. 10362. 
t. II, fol. 68 %'erso. Cf. Ibidem, Talles t. I, fol. 5 verso. — T. II, fol. 15 recto. 

6. Henri Bornius. Cf. inira, p. 242. 

7. Henri Regtos (de Roy), né (1598) et mort (1679) à Uttecht, enseigna la médecine 
à l'Université de cette ville. D'abord très chaud partisan de Descartes, il se tourna 
ensuite contre lui avec animosité. 

8. Adrien Heeeeboord, né (1614) et mort (1659) à Leyde, enseigna la philosophie 
à l'Université de cette xdlle. Tout en ayant de lasj-mpathie pour Gassendi, il se montra 



204 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

donné l'espérance d'une édition nouvelle de votre livre... Car ils ne 
considèrent que vous seul et Gassendi ; ils ont les yeux fixés sur vous, 
depuis que la fameuse montagne a accouché d'une ridicule souris... » ^, 
c'est-à-dire, délicate allusion, depuis que Descartes a publié ses 
Princi'pia. 

Pendant ce séjour en Hollande l'animosité de Sorbière contre 
Descartes se traduisit d'une façon si violente que Mersenne se crut 
obligé de donner au détracteur cette vigoureuse et mordante leçon : 
(c II y a dans votre esprit je ne sais quelle aversion pour Descartes, 
qui décèle l'action d'un venin virulent et affreux. C'est au point que 
vous pouvez à peine vous abstenir de ravaler, suivant vos moyens, 
€t l'homme et ses œuvres. Cependant qu'il soit un philosophe plus 
savant que vous, moi et presque tous les autres, je le sais si bien que 
j'ose le confirmer sous la foi de n'importe quel serment. Peut-être 
vous a-t-il regardé de haut ? Et alors ? Vous estimez que sa Méthode 
est une pure folie. Mais peut-être au contraire qu'elle est plus proche 
de la sagesse, et que votre esprit ne s'étend pas plus loin qu'elle. 
Est-ce donc qu'un si grand homme ait voulu s'exposer à la dérision 
du monde entier ? Qui peut le penser ? S'est-il si honteusement 
trompé en Physique, lui dont les yeux sont si perçants en Mathéma- 
tiques, partie la plus certaine de la Philosophie, si elle n'en est pas la 
plus noble ? Attendez l'avènement du siècle futur, où vous vivrez : 
peut-être tranchera-t-il la question. Mais, direz-vous, cette Philoso- 
phie me semble absurde ainsi qu'à d'autres. Signalez les absurdités, 
démontrez-en une seule, et je vous croirai. Quelle gloire pour vous, 
si vous tirez la plume contre un tel adversaire ! Car la réponse fera 
jailhr la vérité. Rien ne vous manque : vous avez l'esprit et la plume 
très faciles. Si vous découvrez quelque fausseté évidente, tous vous 
en seront obligés, ou du moins vous contraindrez l'auteur à exposer 
son sujet avec plus d'ampleur et de clarté. Vous voulez pousser 
Gassendi à la lutte, lui qui naguère a noué une sainte amitié aviec 
Descartes. Voyez vous-même, qui n'êtes point son ami, les diverses 
difficultés que votre esprit rencontre et, fût-ce par une expérience 
ou un raisonnement unique, montrez-nous ou plutôt à lui-même 
quelque chose d'absurde dans la Physique de René, ou bien désormais 
réprimez» votre ardeur médisante. Si vous n'osez livrer l'attaque en 
votre nom, que d'adversaires ne trouverez-vous pas enchantés de 
prêter le leur ? ^ » 

plutôt favorable aux idées cartésiennes. — Il sera question de Regius et de Heereboord 
à propos du Cartésianisme en Hollande. — Lettres de Sorbière à Heereboord. Cf. Bibl. 
Nat., Ms. F. lat. 10352, t. I, Table fol. 5 recto. — Lettres de Heereboord à Sorbière, 
Ibidem, t. II, Table, fol. 14 verso. 

1. Quam gratum fecerim Viris summis solideque philosophantibus Boswellio, 
Jonshonio, Bornio, Regio, Heereboordio, cseteris, ubi de libri tui nec non partium 
operis priorum editione spem dedi, vix credas, quanquam verissime narranti. Omnes 
enim te unum Gassendumque spectant, in te oculos habent, ex quo mons ille parturiit 
ridiculum murem nosque tanto hiatu vocatos lusit. (Sorbière à Hobbes, La Haye, 
21 mai 1646, Epist., Sorberii, B. N, Ms. Fonds lat. 10352, t. I, fol. 98). 

2. Est autem in animo tuo nescio quid adversus Cartesium, quod virulentiam te- 
.trumque venenum portendat, vix ut abstinere possis quin eum et ejus opéra pro virili 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : III. SAMUEL SORBIÈRE 205 

L'allure provocante de cette chaleureuse défense de Descartes ne 
déconcerta point Sorbière. L'attaque est du 5 novembi-e 1646 ^. 

parte déprimas ; quem tamen te. me et innumeri.s propeinodum doctiorem Philosophum 
ita scio ut quolibet sacramento firmare audeam. Te forsan despexit ? Quid tum ? 
Existimas illius Methodum esse meram stultitiam ; sed et forte magi.s accedit ad 
sapientiam, nec eâ plura animo complecteris. An igitur vir tantus se toti mundo 
deridendum exhibera voluit ? Quis hoc putet ? An adeo turpiter in Phj'sicis aberravit, 
qui adeo Lyncaeus in Mathematicis, quse sunt Philosophise pars, si non nobihssima, 
tutissima tamen ? Ssecuhim futumm quo victurus es exspecta, quod forte negotium 
istud dirimet. At, inquies, hsec Philosophia mihi et aliis videtur absurda. Prome absur- 
ditates, demonstra vel unam, tibique credidero. Quam tibi gloriosum si calamum adver- 
sus stringas ! Quippe responsio veritatem eliciet. Nil tibi deest, cujus animus et calamus 
promptissimus ; si quid falsum evidenter detegas, omnes tibi obstringes, saltem, coges 
auctorena ut fusius et explicatius materiam promat. Vis Gassendum provocare, qui 
nuper cum Cartesio sanctam amicitiam inivit. Ipse, qui hac cares amicitia, varias animi 
tui difficultates urge, et vel unica experientia vel ratiocinatione quidpiam a^o-ov 
in Renati Physica, nobis, vel illi potius, ostende, vel deinceps a maledicendi studio 
desine. Si tuo nomine non audeas insurgere, quot inventurus es qui nomen suum liben- 
ter inscribant 1 (Mersenne à Sorbière, Paris, 5 nov. 1646, BN. Ms. Fonds lat. 10352, 
t. II, fol. 86 verso et 87 recto). 

1. M. Adam propose (Vie et Œuvres..., L. V, Ch. II, p. 448, note c) de reporter la 
date de cette lettre à l'année suivante, 1647. Il ne l'aurait pas osé s'il avait lu le post- 
scriptum de cette lettre : Spero futiirum, vir .(Esculapie, ut me doceas quandonam per- 
fecta erifc Libri Hobbii editio et quid sentias de libro novo Regii Medici quem hic non- 
dum vidimus. (Mersenne à Sorbière, Epistolœ..., T. II, fol. 87). he De Cive de Hobbes 
avait paru au commencement de 1647, et dans une lettre du 10 mars 1647 Sorbière 
écrit à Hobbes qu'il lui en a envoyé le 29 janvier un exemplaire. Le même jour, il 
écrit la même, chose à Mersenne {Épistolœ,.. T. I, fol. 105). Comment M. Adam peut-il 
supposer que, le 5 novembre 1()47. Mersenne prie « Sortièra de l'informer de l'époque 
à laquelle l'édition du livre de Hobbes sera achevée ? » De plus, le livre de Regius, 
auquel Mersenne fait allusion, est intitulé Fundanienta Physices et parut à Amster- 
dam en 1646 ; la Dédicace est c'atc'e du 10 août. Ce double fait prouve, sans contesta- 
tion possible, que la lettre en question est bien de 1646. 

Sur quelles preuves M. Adam a;:puie-t-il sa conjecture ? Les voici. Dans cette même 
lettre, Mersenne parle d'un Tractatus de vacuo efficiendo de Pascal, puis de ses Obser- 
vationes. D'après* lui, Mersenne affirmei-ait qu'il a envoyé à Huygens et à Rivet un 
exemplaire du premier ouvrage, et que le second a dû déjà parvenir en Hollande par 
les soins de son libraire. Or ces deux publications sont de 1647 ; donc aussi la lettre qui 
les mentionne. Cette argumentation serait péremptoire si vraiment Mersenne disait 
ce que M. Adam lui fait dire. Pour les deux exemplaires de Pascal, le texte porte : 
cuni ad utrumque [Huygens et Rivet] libellum miserim, ce qui signifie : lorsque j'aurai 
envoyé. L'opuscule de Pascal n'était donc pas encore prêt. Mersenne, qui tient Sorbière 
au courant de toutes les nouvelles scientifiques, a sans doute vu le travail de Pascal et 
en informe son correspondant. Pascal devait le tenir au courant de ses études sur le 
vide, puisque c'est par Mersenne qu'on connut en France les expériences de Torricelli, 
comme Pascal le reconnaît dans son opuscule : « Cette expérience ayant été mandée de 
Rome au R. P. Mersenne, Minime à Paris, il la divulgua en France en l'année 1644, 
non sans l'admiration de tous les sçavants et curieux. » (Préface : a Au Lecteur » [non 
jjaginée], p. 2). S'il s'était agi, dans la lettre de Mersenne, de l'opuscule imprimé de 
Pascal, au lieu de l'annoncer ainsi : Tractatus Paschalii de Vacuo efficiendo, est-ce qu'il 
n'aurait pas transcrit littéralement le titre vrai, à savoir : Expériences nouvelles touchant 
le vuide Y — Pour le propre livre de Mersenne, celui-ci déclare formellement qu'il 
n'est pas encore terminé : Qua de re [sur le Vide] plurima quoque in meis Observatio- 
nibus non vulgaria produxi expérimenta, donec tria vel quatuor perficiam, omnium meo 
judicio pulcherrima, quœ iu Prœfatione légère poteris, si quod exemplar ad tuas manus 
perveniat. L'achevé d'imprimer est du l^r octobre 1647. Si la lettre de Mersenne était, 
comme le veut M. Adam, du 5 nov. 1647, il faudrait en conclure qu'à cette date l'im- 
pression ne sei-ait pas terminée, puisque l'auteur n'a pas encore « parfait » les trois ou 
quatre expériences qu'il compte indiquer dans sa Préface : donec tria velquatuor perficiam.... 



206 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

Mersenne revint plusieurs fois à la charge i. Parmi les réponses de 
Sorbière, ne pouvant les citer toutes, je choisis celle qui me semble 
la plus complète et la meilleure. 

Après avoir souhaité à Gassendi et à Hobbes, « cette paire incompa- 
rable d'hommes, une bonne santé et d'abondants loisirs », Sorbière 
poursuit en ces termes : « Je fais les mêmes vœux pour votre grand 
et cher Descartes, le troisième triumvir ; je l'aime et le considère 
au point de le placer avant tout le reste des philosophes que je con- 
nais... Mais vous voulez que je lui accorde la première place et vous 
pensez qu'on le méprise si l'on ne reconnaît pas qu'il est le roi de tous. 
Pardonnez, je vous en prie, Très Révérend, à mon affection pom- des 
hommes, auxquels m'unit une étroite amitié, si vous ne pouvez obte- 
nir de moi cet aveu. Il n'est pas en mon pouvoir de lui conférer d'hon- 
neur plus grand que de le mettre immédiatement à la suite de si 
grands hommes 2. C'est sans raison que vous me dites poussé par l'envie 
et la passion du dénigrement pour avoir fait cette confession ingénue : 
parmi les très nombx'eux passages remarquables qui sont sortis de la 
plume de Descartes, j'en ai découvert quelques-uns qui ont moins de 
saveur pour mon palais. Car loin de m'estimer plus perspicace qu'un 
Lyncée, mathématicien, j'accuse mon épaisseur d'esprit et m'indigne 
contre moi-même, parce que, dans les raisonnements humains, je 
n'aperçois rien d'autre qu'une apparente probabilité » *. 

Après cette défense courtoise et modeste, Sorbière prend résolument 
l'offensive. « Vous m'exhortez, poursuit-il, à me rendre à. discrétion, 
ou, si certains points me semblent moins vrais, à les attaquer. Combien 
je souhaiterais, Révérend, que Dieu m'eût fait les loisirs nécessaires ! 
Je pourrais peut-être alors rassembler quelques ol)jections, qui four- 
niraient aussi à d'autres l'occasion de douter, surtout à propos du 
Vide, de l'Extension, du Mouvement, de la Rareté et de la Densité, 
sujets où mes opinions sont très éloignées des siennes. Que M. Des- 
cartes y puisse répondre très facilement, ce n'est pas moi qui le nierai, 
car ni les paroles ni les raisons ne sauraient faire défaut à un habile 
homme très versé dans un système. Je recevais dernièrement un 
alchimiste qui avait la prétention de démontrer que le secret de la 
pierre philosophale est évidemment contenu dans Virgile et dans les 

1. Mersenne revient sur le même gi'ief dans deux lettres de 1647. Cf. Ibidem, t. II, 
fol. 90 verso et 91 recto — fol. 92 r. et v. 

2. Plus tard Sorbière dira en parlant de Gaussendi et de Descartes, « les deux plus 
gi-ands philosophes de ce siècle ». Cf. infra, p. 210. 

3. Utinam illi virorum [Gassendus et Hobbitjs] incomparabili pari otimn, valetiulo 
contingat abunde, et mundus victua non déficiente eruniena. Qmd etiam voveo magno 
illi Cartesio tuo, Triumvirorum tertio, quem amo ita et suspicio ut cseteris omnibus 
pliilosophantibus quos novi, prœponam. At primumi tu vis locum illi tribuam, et, 
uisi regnet solus, contemni putis. Parce, quaeso, Vir Reverendissime, afïectui meo 
erga viros jure anîicitise mihi conjunctos, nisi a me id irapetres. Quid majus illi conferam 
quam ut immédiate Viros tantos seqtiatur, non habeo ; neque est quod me livore et 
detrectandi studio ductura dicas, si fassus ingénue fuerim inter egregia plurima qufe 
scripsit, n^nnuUa comperisse me quse palato meo minus sapiant ; quippe nequaquam 
me LyncEeo Mathematico perspicatiorem existinio, qui hebetudinem meam incuso et 
mihi sœpe succenseo cum praeter probabilitatis speciem in humania ratiociniis nihil 
aliud cerno. 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : lU. — SAMUEL SORBIÈEE 207 

fables d'Ovide. Aussi aucune raison n'a pu lui faii'e lâcher prise; 
bien plus, à tous mes arguments il avait une solution toute prête.. 
Que pescartes en puisse faire autant pom' ses trois éléments et l'agi- 
tation de la matière subtile, je n'en doute aucunement i. » 

Quittant ces généralités, l'adversaire de Descartes en vient à des 
détails précis ^ : <( Ce très savant homme, avec un art merveilleux, 
a puisé ses Principes très ingénieux à une triple source. Il a mêlé 
en e£Eet aux arguties des Scolastiques d'autres vues qui ont de l'affi- 
nité avec les sornettes de Fludd, et je distingue aussi des fleurs remar- 
quables empruntées aux JarcUns d'Épicure. De là vient qu'il plaît 
pareillement et à moi porté davantage vers la secte épicm-ienne et 
aux autres qui inclinent plutôt vers des sectes différentes. De fait, 
il a horreui' du vide, il regarde l'étendue comme matérielle, il ne définit 
pas le mouvement par le changement dans l'espace, il déclare 
la teri'e imiiiobile, il distingue l'imagination de l'intellection, 
et son langage est. métaphysique, voHà qui nest point pour déplahe 
aux Péripatéticiens. Quand il étabht l'existence de ses trois éléments, 
de la matière striée et d'un certain esprit éthéré, il semble soutenu* 
les opinions déhrantes des alchimistes. Mais lorsqu'il traite des parti- 
cules de la matière et ramène toute chose au mouvement et à des 
figui'es, il pense comme Lucrèce et favorise Fatomisme de Démocrite. 
Il a donc tout ce qu'il faut pom obtenu" quelquefois l'approbation de 
chacun. La plupart d'ailleurs, ayant remarqué quelques idées conformes 
à leiu- manière de voh, jugent par là du reste qu'ils n'examinent pas 
suffisamment ou sur lequel ils passent condamnation, » 

Sorbière reproche enfin à Descartes d'employer des exemples et 
comparaisons qui sont de nature à induire en erreur, et il en cite un 
spécimen. « Beaucoup se laissent prendre à l'appareil de figures qu'il 
emploie, aux simihtudes vulgahes, qui sont à la portée de l'inteUi- 

1. Hortaris nie ut vel dedam manus, vel, si minus vera quaedani videntur, accingar 
contra. Quara optarein, Vir Re .erende, ut Deus nobis hsec otia fecisset. Possem f ortasae 
nonnuUa congerere, quae dubitandi et aliie quoque occa^oneni prseberent, praesertim 
ubi aggreditur quae circa Vacuum, Extensionem, Motum, Raritatem Densitat«mque 
valde a mais opinionibus dissentanea dissent. Non eo inficias quin responsurus esset 
D. Cartesius quani facillime objectionibus meis ; neque enim déesse unquam possunt 
verba et rationes solerti V^iro in systemate aliquo optime versato. Xuper aderat mihi. 
Alohimista quidam, qui ev-identer in Virgilio et in fabulis Ovidii arcanum lapidis Pliilo- 
eophici contineri demonstrabat, ut dimoveri nullis rationibus potuerit, imo nostria 
nullis non habuerit in promptu solutionem. Quin idem pra3Stare valeat D. Cartesius 
non dubito per tria Elementa sua, et materiae subtilis agitationem. 

2. Nempe vir doctissimus ex tripliei fonte naira arte hausit ingeniosissima Principia 
sua ; immiscuit enim Scholasticorum argutiis alia quaedem Fliiddanis nseniis affinia, 
quae inter agnosco ex Hortis Epicuri flores egregios. unde est qtiod mihi in Sectam ietam 
proniori, et caeteris in alias proclivioribus pariter arrideat. Nam quod Vacuum fugit, 
Extensionem materialem facit, Motum ex mutatione spatii non définit. Terrain dicit 
immobilem, Imaginationem ab Int«llectione distinguit et Metaphysice loquitur, id 
sane ne Peripateticis displiceret ; cum vero tria Elementa sua, Materiam striatam, 
spiritum quemdan aethereum statuit, Chimicorum deliria fulcire videtur ; at de paiti- 
culis verba faciens, motui ot figurfe omnia referens, cum Lucretio nostro sentit Ato- 
misque favet Democriteis. Habet igitur unde singulis* aliquando probetur. Plerique 
autem ex npunullis animadversis sibi consentaneis judicium de caeteris ferunt, quae vel 
non satis expendunt, vel quibus condonant. 



208 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

gencé populaire, mais renferment souvent une pétition de principe, 
comme on peut le voir dans les circuits du second élément et la flexibi- 
lité de la matière première pour produire le mouvement sans le secours 
du vide. Il apporte comme exemple l'eau qui, de cette façon, permet 
aux poissons de se mouvoir. Mais ce qui est en question c'est précisé- 
ment de savoir s'il y a, dans cette eau elle-même, de petits intervalles 
vides, qui fournissent au mouvement l'occasion de se, déployer et 
s'opposent à cette rigidité insurmontable que doit présenter tout solide. 
Or ces figures-là éblouissent les yeux des semiphilosophes, parce que, 
ayant ouï dire que les Mathématiciens se servent de démonstrations 
incontestables, qu'ils expriment par des figures, ils supposent que 
l'image des tourbillons une fois examinée a la même valeur démonstra- 
tive, et alors ils ne s'inquiètent plus de passer chaque chose au crible 
d'un jugement subtil ^. » 

Dans cette critique, où l'on a pu remarquer plus d'une réflexion 
judicieuse, Sorbière attaque la Physique de Descartes, qui est le côté 
vulnérable de son système. C'était de bonne guerre. Mais il laisse 
injustement dans l'ombre la méthode psychologique et la Métaphy- 
sique du philosophe français, qui ont eu sur la philosophie ultérieure 
une influence profonde et durable. 

Dans ses Ejntres ^ à M. Petit, que Sorbière lui adi'essa, en 1657, 
à l'occasion du premier volume des Lettres de M. Descartes précédé 
d'une Préface de Clerselier, il se montra beaucoup plus équitable. 
S'il garde ses préférences pour Gassendi, il tempère cependant ses 
réserves à l'égard de Descartes par de grands éloges décernés à la 
pénétration du penseur et au talent de l'écrivain. 11 se résume ainsi : 
« ... La philosophie de M. Descartes a bien plus de droits qu'aucune 
autre de s'insinuer dans les esprits des personnes curieuses, parce 
qu'elle est pleine d'excellentes choses puisées dans toutes les bonnes 



1. Multos capiunt figiirae apposita et exempla similitudinesque vulgares, quae ad 
plebis captum mentemque écconiodatse petitionem principii ssepe tamen invohiint, 
ut videre est in gyris iÛis secundi Elenienti et Materiae flexibilitate ad Motuin sine 
Vacuo efficiendum ; afïert enim aquani in exemplum, quae piscibus viam hac ratione 
concedit. Veruni hoc ipsum quaeritur an in ista ipsa aqua minima intervallula sint 
vacua, quae motus occasionem prsebeant et rigiditatem insuperabilem in omnimoda. 
soliditate necessariam prohibeant. Figurse autem illae oculos semiphilosophantium 
perstringunt, quippe cum inaudierint Mathematicos demonstrationibus uti àvav- 
T'.ppï,-:o'.;, quas figuris exprimunt, suspicantur icône vorticum semel inspecta vina 
similem contineri, neque amplius acri judicio perpendunt singula. (Sorhièrg. à Mer- 
senne, Leyde, 23 décembre, 1647, Bib. Nat., JMs. Fonds lat., 10352, t. I, fol. 116 recto et 
verso, fol. 117 verso). Sorbière répond encore aux reproches de Mersenne, blâmant 
son hostilité à la philosophie cartésienne, dans d'autres lettres de 1647. Cf. Ibidem^ 
t. I, fol. 105 recto — fol. 110 r. et v. — Dans la lettre citée, Sorbière dit que Descartes 
s'est inspiré des « arguties de la Scolastique ». Pour se convaincre qu'il parle de la 
Scolastique comme un aveugle ferait des couleurs, il suffit de lire ce qu'il disait de 
SuAREZ. Cf. Sorheriana, p. 241. — Plus tard, dans une lettre écrite à Saumaise, 1© 
10 mars 1650, après la mort de Descartes, Sorbière juge ce dernier très sévèrement 
comme philosophe et physicien. Il n'admire que le mathématicien. Cf. Lettres et 
Discoure, p. 534 537. 

2. SoRBiÊRE, Lettres et Discours..., Lettres 87 et 88, Paris, 10 nov. 1657 et 20 fév. 
1658, p. 667 et 684. 



§ B. DISCIPLES EX FRANCE : HI. — SAMUEL SORBIÊRE 209 

sources, et que le mélange de ce qui est moins solide y est fait avec 
beaucoup d'addresse ^. » 

Après avoir rapporté quelques louanges de Sorbière en Fhoimeur 
de Descartes, l'excellent Baillet ajoute : « Il faut tenii' compte à M. de 
Sorbière du peu de bien qu'il a dit de M. Descartes en toute sa vie... 
Il s'étoit déjà donné tout entier [à Gassendi] avant que d'avoir vu M. 
Descartes ; il en était le panégyi-iste perpétuel ; il fut depuis le pré- 
dicateur de sa Philosophie. . . Il fut aussi l'espion continuel de M. Gas- 
sendi auprès de M. Descartes pendant tout le tems qu'il fut en HoUande ; 
et il n'oubUa rien pour détruue celui-ci dans l'es^Drit de l'autre jDar des 
rapports desobhgeans 2. » Il y a, ce semble, quelque outrance dans ce 
jugement. En tout cas, ce n'est pas Gassendi, si simple et si droit, 
qui a organisé cet espionnage. 

Passons au second « triumvir ». Moins d'un mois après la mort de 
Gassendi, Sorbière écrivait au Père Bertet, S. J. une lettre ou plutôt 
un panégyrique, où il exaltait les quaHtés intellectuelles et morales 
du défunt. (( Aussi, concluait-il, je le considérois comme mon père 
et me sentois redevable a sa bonté de tout ce que j'avois de cognois- 
sance du bel air des Lettres et de la plus saine Philosophie » 2. Il annon- 
çait le pieux dessein de retracer la vie de son maître : c Je l'entrepren- 
ckay autant pom" ma consolation et pom- me donner courage d'imiter 
sa vertu. . . ■* » 

Si Sorbière, on l'a vu, n'a suivi que de très loin les exemples ver- 
tueux de Gassendi, on ne peut nier cependant qu'il ait témoigné à son 
maître, vivant ou mort, une reconnaissance qui ne s'est pas seulement 
affirmée en belles paroles, mais par des actes et des initiatives. 

Inutile de revenir sur les bons offices qu'il déploya pour mener h 
terme la publication de la Disquisition métaphysique et en célébrer les 
mérites. 

Une autre intervention de Sorbière, moins connue et plus piquante, 
mérite d'être contée. On sait en quelle haute estime la princesse 
EUsabeth de Bohême avait la philosophie de Descartes. Sorbière 
(sans d'ailleurs mettre Gassendi dans la confidence du projet) trouva 
plaisant et sans doute habile de susciter un rival à Descartes près de 
la docte princesse. Il résolut d'utihser dans ce but sa traduction du 

1. Sorbière, Lettre à M. Petit, Lettres et Discours..., p. 679. — On trouvera daiis les 
Sorberiana un jugement de Sorbière sur Descartes où il s'efforce aussi d'amalgamer 
la louange et le blâme. « L'auteur [du Discours de la Méthode] passera toujours pour un 
grand homme, et sa Physique vérifiera un jour s'il a mieux raisonné que nos Philoso- 
phes péripatéticiens, ou s'il y a eu de l'extravagance dans cet esprit. Jusques-là on doit 
suspendre son jugement, n'y aiant rien en ses Discours de Dioptrique, de Géométrie 
et des Météores qui ne soit plein de bon sens et de profonde mathématique. » (Sorbe- 
riana, p. 92-93) .« J'admire l'esprit de M. Descartes de la même façon que j'admire 
ceux qui voltigent sur im cheval de bois. Leur force et leur souplesse est grande, mais 
elle est inutilement emploiée... » (p. 93). « Au reste c'est un des plus grands homme* de 
notre siècle. S'il extravague, c'est ingénieusement. Son galimatias vaut toujours mieux 
que celui des Scolastic{ues. » (p. 94). 

2. Baillet, La Vie..., Ile Partie, L. VI, Ch. IX, p. 169 et 170. 

3-4. Lettre de Sorbière au Père Bertet, de la Compagnie de Jésus, Paris, 13 nov. 1655, 
Lettres et Discours..., p. 363 et 365. 

14 



210 ARTICLE n. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

Syntagma philosophiœ Epicuri, œuvre que Gassendi avait publiée 
à Lyon en 1649. Par l'intermédiaire obligeant « du comte Christophle 
Delphique, Burgrave de Dona », il fit agréer d'Elisabeth l'hommage 
de cette traduction. Il imagina, en conséquence, d'écrire, sous forme 
de dédicace à la princesse-philosophe, une Lettre qui, dans sa pensée 
mahcieuse, formerait le pendant de VEpistola dedicatoria Serenisswiœ 
Principi Elisahethœ que Descartes avait mise en tête des Principia. 
En cas de réussite c'était pour les Cartésiens un succès mortifiant. 
Mais cette combinaison quelque peu machiavéhque échoua. 

La traduction du Syntagma Philosophiœ Epicuri fut envoyée à 
l'éditeur, et l'impression en était commencée, quand, sur un désir 
formel de Gassendi, on dut FinteiTompre pour lui « complaire » ^. 
Dans une lettre au traductem* Gassendi tâche de le consoler de cette 
brusque interruption : « J'espère bien, lui écrit-il, que votre gloire 
n'aura rien à souffrir de cet ajournement, et vous-même le reconnaîtrez 
pleinement, dès que les premières pensées auront fait place aux se- 
condes ^. )) On croit que l'auteur du Syntagma avait l'intention d'ajouter 
au texte des notes exphcatives ^. Quoi qu'il en soit, la traduction ne 
parut jamais/. Pour ne pas frustrer cependant la postérité de l'Épître 
dédicatoire à la princesse, Sorbière la pubHa dans son recueil de 
Lettres et de Discours en 1660. Le début ne manque pas d'intérêt. Le 
voici : i 

« Madame, j 

« Il y a quelques aimées qu'il pleut à Vostre Altesse me commander, 
à La Haye, de luy dire mes sentimens sm* une question curieuse et 
difficile, de la preuve de laquelle, par des raisons naturelles, les deux plus 
grands Philosophes de ce siècle ne demeuroient pas bien d'accord, 
pource qu'ils ne suivoient pas une mesme méthode, quoyqu'ils vou- 
lussent tirer une mesme conclusion. Ils posoient tous deux, comme une 
vérité inébranlable que l'ame de l'homme estoit immatérielle. Le pre- 
mier soustenoit que les raisons qu'il avoit apportées dans ses Médita- 
tions Métaphysiques, avoient la force de Démonstrations Mathéma- 
tiques, et estoient les seules que l'on pouvoit inventer. L'autre n'y 
voyoit pas cette évidence, ne desesperoit pas que la postérité n'en 
peut découvi'h* de plus fortes, et croyoit au fonds que cette matière, 



1. Geaveeol, Mémoires..., p. 29. 

2. Spero autem fore ut nihil tuse glorise ex hac dilatione décidât ac te id maxime 
agniturum, ubi primse cogitationes secundia locum fecerint (Gassendi à Sorbière, 
Paris, 15 juillet 1653, OG, t. VI, p. 325, e. 2). 

3. Ou lit en effet ce résumé de la lettre de Grassendi, citée ci-dessus : Ne Syntagmatia 
Epicuri, notis absque necessariis peccata viri indicantibus repurgata, editionem galli- 
cam sustiueat enixe rogat [Gassendus]. Cf. Gassendi Epistolarum Argumenta, au mot 
SoRBEBio, col. 2, en tête du tome VI, des Oper. Gassendi). 

4. M. Adam, en rapportant cet épisode (Vie et Œuvres de Descartes, L. V, Ch. I, 
p. 429-431), parle de la traduction du Syntagma philosophicum, au lieu du Syntagma 
Philosophiœ Epicuri. C'est une confusion regrettable. Le Syntagma philosophictum, 
œuvre posthume, ne parut qu'en 1658. D'ailleurs, Graverol, auquel M. Adam renvoie, 
mentionne expressément le Syntagma Epicuri, paru en 1649 et note que l'impression 
<ie la traduction commença en 1652. 



§ B. DISCIPLES EN FRAXCE : IH.- — SAMUEL SORBIÈRE 211 

estant de la Foy Divine, dependoit principalement de l'authoiité de 
l'Eglise, et de la révélation que Dieu nous a faite dans les Saintes 
Escritures, plûtost que d'aucun raisonnement humain. Ce fut. Ma- 
dame, la différence que je dis alors à Vostre Altesse qu'il y avoit 
entre la méthode de M. Descartes et la Disquisition de M. Gassendi. 
Sur quoy vous pristes occasion de vous informer plus particuhere- 
ment de ce dernier, et je satisfis à cette loiiable curiosité, selon l'exacte 
cognoissance que j'avois de la pieté, des mœurs et du sçavoir de cet 
homme incomparable. Je ne veux pas, Madame, en faire icy l'éloge ; 
car c'est assez le loiier que de dh-e que Vostre Altesse se souvient de 
luy et qu'elle ne sera pas manie de voh en François ce qu elle a dé-ja 
peu voir de luy en une autre langue ^. » 

La reconnaissance effective de Sorbière survécut à la mort de Gas- 
sendi. Il en donna la preuve dans l'opuscule, où avec une admiration 
communicative il retrace la vie intellectuelle et morale de Gassendi 
(De Vita et Morihus Pétri Gassendi). Cette biographie (qui servit 
aussi d'Introduction à la deuxième édition du Syntagma Philoso- 
phiœ Ejncuri,^ Amsterdam, 1659), fut placée d'abord en tête des 
Œuvres complètes : elle est comme le frontispice de ce monument gran- 
diose 2. 

Sorbière ne négligeait aucime occasion de fahe ressorth les mérites 
de son maître. Ainsi, il pubha im Discours sur la Comète (Paris, 26 jan- 
vier 1665) 3, où, pour vulgariser « les sentimens des astronomes et 
des philosoplies naturahstes touchant la comète que nous voyons », 
il ne trouva rien de mieux que de « suivre pas à pas » Gassendi *, et 



1. Sorbière. Lettres et Discours..., Lettre XV, datée d'Oi-ange, 5 jum 1652, p. 69, 

Il semble bien que, outre la traduction du Syntagma, Sorbière se proposait d'exposer, 
dans une série de lettres, la philosophie d'Epicure et de Gassendi, car voici ce qu'il 
écrit, à la date du 5 juin 1652 : « J'ai pris la liberté de tracer une Lettre à son Altesse 
[Lettre citée plus haut], qui pourroit servir de Dédicace, si le corps entier de celles que 
je \-ou3 écrirai avoit quelque jour à eati-e publié. » (Lettre au Comte Christophle Del- 
phique, dans LeUres et Discours, ..Lefre XVI, p. 79-80). L'échec de la traduction 
empêcha sans doute de donner suite à ce projet de Letti-es. 

2. Le De Vita et Morihus Pétri Gassendi parut aussi, à part, en 1662, à Londres. — 
Henixingus Wittex l'a reproduit dans Memoriœ Philoaophorum, Oratorum, Pce- 
tarum..., t. U, Decad. V, p. 201-230, Francfort, 1679. 

3. Déiié à Mgr l'évesque de Cens ance. Trésorier de la Sainte Chapelle et Conseiller 
ordinaire du Roy. 

4. Cliapelain juge sévèrement le Discours sur la Comète, dans une lettre à l'abbé de 
Francheville, alors à Reimes : c Le discours de M^ Sorbière est d'autant meilleur qu'il 
est la plus grande part de mon feu précieux ami le Alacliarite M^ Gassendi. Il y a pour- 
tant quelques endroits où il s'est escarté de son sens, non pas pour le contredire, mais 
faute de l'avoir entendu. Il parle aisément, mais pour les choses il n'y mord pas, et je 
ne sçay comment il bazarde d'en traitter, son génie y estant si peu propre. L'imprimé 
de ce Monsieur là dont on vous a fait feste ne se vend point et, s'il a veu le jour, ça 
esté aux despeiis de sa bourse. Il en aura envoyé à Nantes aux consolateiurs de sa rélé- 
gation et vous en pourrés avoir la communication par cette voye. » (Chapelain à Vabbé 
de Francheville, 16 mars 1665, Lettres de Jean Chapelain, publiées par Tajiizey de 
Larroqxje, t. II, p. 390, note 1, dans Collection des Documents inédits sur VHistoire 
de France, Paris, 1883). Cet abbé de Francheville, aujourd'hui bien oublié, s'adonixait 
à la poésie lyrique. Chapelain le remercia de l'envoi d'une Ode a forte et bwllante ». 
Cf. Ibidem, p. 82, note 2, et p. 76, note 2. 



212 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSJ:NDÎ 

de tracer le plus bel éloge de l'homme et du savant ^. 3 '-en détache 
une seule phrase : « Personne n'a jamais philosophé plus doctement 
ny de meilleure foy que luy. » 

Dans une lettre adressée à Conrart, il ce luy représente la vertu » 
de notre philosophe ^. 

Il ne se montrait pas moins enthousiaste dans l'intimité, où il 
disait volontiers « qu'on s'étonnera peut-être quelque jour que dix 
ans après la publication d'un tel ouvrage [le Syntagma philosophicum], 
il s'est trouvé des gens qui ont embrassé une autre philosophie. C'est 
une chose étrange que, depuis qu'on a trouvé l'usage du pain, il y ait 
eu des hommes qui aient mangé du gland » ^. De sorte qu'on peut dire, 
à sa louange, ce que Baillet disait de lui en mauvaise part : il fut le 
« panégyriste perpétuel » de Gassendi et le « prédicateur » infatigable 
de sa philosophie, car cet excès dans l'admiration d'un bienfaiteur 
part d'un bon naturel *. 

Sorbière fit la connaissance du troisième « triumvir », quand celui-ci 
vint à Paris en 1642 ^. Il lui fut facile de rencontrer Hobbes chez des 
amis comrnuns, Gassendi, Mersenne, de Martel, du Prat ^ ; et il n'a 
point manqué de signaler ses cordiales relations avec lui ^. 

C'est pendant ce séjour à Paris que Hobbes élabora son traité 
De Cive. Mersenne était seul dans le secret de l'écrivain, qui par pru- 
dence voulait s'entourer de mystère ^. Il permit à Sorbière de jeter 

1. Discours sur la Comète, p. 17-18. 

2. Sorbière, Lettres et Discours..., Lettre XLI, p. 313-320. 

3. Sorberiana, art. Gassendi, p. 122-123. 

4. On trouvera:a) le.iLettres de Gassendi à Sorbière, dans OG,t.^VI, p. 155, 162, 174, 
178, 186, 249, 279, 325, 328, 330. — 6) les Lettres de Sorbière à Gassendi, Ibidem, p. 447, 
453, 456, 462, 469, 499, 508, 526, 528, 529. 

5. C'était le quatrième voyage de Hobbes à Paris. 

6. M. de Marolles, abbé de Villeloin, dit dans ses Mémoires : « Ce fut encore M. du 
Verdus qui me donna la chère connoissance de Mess, de Martel et du Prat, de la Pro- 
vince du Languedoc, deux esprits qui sont également éclairez dans les belles choses. » 
(M. DE Marolles, Mémoires divisez en trois Parties, I^e Partie, p. 199, Paris, 1656). — 
Sorbière parle en ces termes de A. du Prat et de Th. de Martel : Inter amicos istos 
[Neurâ et Bernier] ab annis hisce viginti sedem occupaverunt Viri duo Gassendum 
mire ingenio et sapientia mihi nunc referentes, Abrahamus Prataeus, Medicus doctrina 
et judicio cum paucis conferendus, nisi Socratem Hippocrati superaddens utrumque 
«pjTixfOTÉpov facias ; cujus quoque in Testamento suc mentionem fecit Gassendus ; 
et Thomas Martellus, qui Philosophica studia negotiis publicis absorptus non intermisit, 
ut quam in theoreticis disciplinis solertiam prsebuit in rébus agendis retinuerit. Par 
istud Amicorum nunquam divellebat Gassendus, et trigam ego ssepius faciebam... 
(Sorbière, De Vita..., OG, t. I, [non paginée], p. 24, § Cœterum). 

7. Sorbière, Relation..., p. 33-34. Paris, 1664. 

8. On retrouve cette même préoccupation dans la suite, quand Sorbière s'occupe 
d'éditer le De Cive en Hollande. Hobbes lui recommande d'agir avec mystère : Tacite 
peragendum est (Hobbes à Sorbière, 'Paris, 16 mai 1646, Epistolce ad Sorbei'iwn, Bihl.natio- 
nale, Ms. Fonds latin, 10352, t. II, fol. 79 verso. — Il avait conscience que la hardiesse 
de ses opinions était de nature à lui susciter des embarras. On lit en effet dans cette 
lettre : Quse editionem impedire posse videntur, sunt primo, si ejusmodi librum scierint 
sub praelo esse, ii qui dominantur in Academiis, ad quorum pertinet existiraationem 
ne quis in ea doctrina quam profitentur viderit quod illi prius non vidisseiit. Itaque 
tacite peragendum est... 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : III. — SAMUEL SORBIÈEE 213 

un coup d'œil sur le manuscrit. Voici, toute vive, la première impres- 
sion de cet amateur de nouveautés : « Le Révérend Père Marin Mer- 
senne m'a montré autrefois le manuscrit du De Cive, en présence de 
du Prat et de Dis... ^ Le très peu que nous en lûmes à la hâte durant 
un quart d'heure nous frappa merveilleusement. Je soupçonnais 
Descartes d'en être l'auteur ; mais à mes questions Descartes 
répondit qu'il ne pubUerait jamais rien sm* la Morale ; quel qu'en 
soit le père, il sait des choses qui, à coup sûi-, ne sont pas vul- 
gahes » ^. 

L'ouvrage de Hobbes parut, sans nom ni d'auteur ni d'éditeiu", 
sous ce titre modeâte : Element<yfum Philosophiœ Sectio tertia, de Cive 
(Paris, 1642). x\près lectiu-e attentive du Uvi'e imprimé, « qu'un grand 
persomiage lui prêta et recommanda «, le jugement de Sorbière fut 
tout autre, comme il le confia à son correspondant de Martel. Il com- 
mence par reconnaître que l'écrivain, « cet Anglais érudit » ^, est « puis- 
sant par le génie et le jugement, a un esprit méditatif et pense bien en 
beaucoup de choses. » Après l'éloge, les critiques. Pom' le style, Sor- 
bière le trouve obscur ; la manière d'écrhe de l'auteur torture l'esprit 
du lecteur attentif. Cette impression est « peut-être imputable, 
ajoute-t-il, à ma paresse qui n'aime que les énoncés faciles et hmpides, 
à moins que cet écrivain n'ait pas suffisamment clarifié son style... * » 
Pour le fond de la doctrine il se montre défavorable à certains points 
fondamentaux, par exemple, à cette idée chère à Hobbes que « l'homme 



1. Xom propre illisible. — Si l'on prend la peine de comparer les divers endroits 
où ce mot est écrit (Cf. Epistolœ..., t. I, Table, fol. 3 recto ; Lettres, fol. 25 verso), il 
semble qu'on doive lire : Diseketus ? 

2. Librum de Cive manuscriptum ostendit olim milii R. P. Marinus Mersennus 
adstante una Pratœo et Di... ? Pauciila, quse cursim legiznus par horae quadrantem, 
mire animiim nostrum afïecere. Suspicabar Cartesium auctorem esse : at Cartesius mihi 
percontanti respondit circa Moralia se nihil unquam editurum ; quisquis sit Pater, is 
certe non Milgaria sapit. (Sorbière à Th. Martel, Sliiis (L'Ecluse), l^^ fév. 1643, JEpis- 
tolœ Sorberii, Ibidem, t. I, fol. 49 verso). 

3. M. Adam écrit : « Le De Cive de Hobbes avait paru d'abord sans nom d'auteur 
en 1642; Sorbière le prit pour la philosophie de Descartes, qu'on attendait de tous 
côtés et le jugea un fort méchant li\Te. » ( Vie et Œuvres..., L. V, Ch. II, p. 436). M. Adam, 
trop prévenu contre Sorbière, commet ici une confusion. L'opinion de Sorbière, soup- 
çonnant Descartes d'être l'auteur du De Cive, concerne le manuscrit et fut d'ailleurs 
très favorable à Descartes, père putatif de l'ouvrage. Cf. supra, p. 2 13, ver s \v haut. Quand 
Sorbière a rou\Tage imprimé sous les yeux et qu'il a pu le lire en entier à tête reposée, 
son jugement se modifie ; a!o:s il attribue l'œuA-re non à Descartes, mais à un « Anglais ». 
Il est étonnant qu'il ne prononce pas le nom de Hobbes ; il dit : Anglus, avctor iste. 
Est-ce prudence ? Est-ce ignorance ? Cette dernière hypothèse ferait peu d'honneur 
à la perspicacité de Sorbière, car, quoique le livre ne porte pas de nom d'auteur, il est 
précédé de cette Dédicace : Excellentissimo GuUelmo Comiti Devoniœ Domino meo 
colendissimo, et cette Dédicace est signée des initiales : T. H. Or Sorbière, qui avait 
lié connaissance avec Hobbes venu à Paris en 1642, ne pouvait ignorer que c cet Anglais » 
avait été précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire. 

4. Interea librum De Cive evolvi, Viro quodam magno commodante et commendante. 
Anglum illum eruditum agnosco, ingenio judicioque poUentem, meditabundum, in 
multis bene sentientem ; nescio quid tamen in génère scribendi culpandum venit, quod 
lectorem attentum torquet, nisi inertiae potius meae sit référendum, quse nihil non amat 
facile et perspicue enuntiatum, sive rêvera auctor iste non satis defecate scripserit... 
(Sorbière à Martel, La Haye, 8 juin 1643, Ibidem, t. I, fol. 56 verso). 



214 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — ESTFLUBNCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

est un loup pour l'homme » ; de plus il signale des contradictions cho- 
quantes ^. 

Ce jugement, qui semble rendu de sang-froid et sohdement motivé, 
allait trois ans plus tard faire place à une véritable paUnodie. En 1646, 
les exemplaires de l'édition princeps du De Cive, tirée d'ailleurs à petit 
nombre, surtout pour le cercle des amis, étaient devenus fort rares. 
Cette rareté, au Heu « d'éteindre la soif des curieux, ne fit que l'aug- 
menter ». Entre temps Hobbes avait préparé une nouvelle édition 
« revue et annotée » ^. Quelle bonne aubaine pour Sorbière ! Il s'offrit 
pour surveiller l'impression et traduire le livre en français. Mais 
Fauteur, toujom-s circonspect (il n'était pas sans s'inquiéter de l'effet 
que produirait le Hvi*e sur les graves docteurs des Académies), se laissa 
longtemps prier. Cependant, comme « innombrables étaient ceux qui 
recherchaient ardemment l'ouvrage sans pouvoir le trouver ■» ^, il 
finit par céder. Ayant donc <( extorqué à cet éminent Hobbes cet 
exemplaire de son Hvre sur le Citoyen, auquel il a mis de sa propre 
main des notes marginales » *, Sorbière partit pour La Haye avec 
l'intention d'exécuter son double projet. 

Ici se pose naturellement un petit problème de psychologie : com- 
ment expliquer un pareil revkement, bien fâcheux, semble-t-il, pour 
le caractère et le jugement de Sorbière ? Sans doute, sa versatihté 
d'esprit, son désir de se mettre en avant, son goût très vif pour le 
métier d'éditeur, suffisent en rigueur à rendre compte de cette volte- 
face. Mais il dut subir une influence étrangère, celle de Gassendi et 
de Mersenne, qui avaient sur cet esprit mobile un ascendant véritable. 
Si l'on en juge par les lettres enthousiastes que l'un et l'autre lui adres- 
sèrent au moment où il allait s'embarquer à Calais pour la Hollande, 
sans doute ils ne se firent point scrupule, dans l'intimité de leurs entre- 
tiens antérieurs avec Sorbière, de vanter le philosophe anglais. 

La lettre de Mersenne, reHgieux minime, est vraiment stupéfiante 
et vaut d'être citée tout entière : « J'apprends, très docte Sorbière, 
que vous emportez avec vous à La Haye ce remarc^uable ouvrage sur 
le Citoyen de l'incomparable M. Hobbes, ce grand trésor httéraire, 
enrichi de pensées nouvelles, qui aplanissent toutes les difficultés 
d'une façon satisfaisante. Voyez donc à trouver un remarquable 
imprimeiu" qui pubhe ce hvre d'or, enrichi et orné de pierreries, et ne 
nous laissez pas languir trop longtemps. Mais sm-tout pressez l'auteur 
de votre mieux afui que le corps entier de sa philosophie, qu'il condense 

1. Cui vacabit accurate librum perlegere et dicta singula perpendere, niulta posset 
fortasse annotare non bene cohserentia. (Ibidem, fol. 57 recto). 

2. L'édition de 1642 n'était qu'un essai que Hobbes comptait bien retoucher : Librum 
de Cive (cujus pauca duntaxat exemplaria Parisiis 1642 evulgaverat) revisit et notis 
utilibus adauxit. (Vitœ Hobbianœ Auctarium, Th. Hobbes Opéra philosopMca, t. I, 

p. XXXIII, Edit. MotESWOTtTH). 

3-4. Quod addis autem potuisse te ante discessum extorquere ab Eximio illo Hobbio 
id exemplum libri de Cive, cui ipse manu propria marginaleis notas apposuit, ut, cum 
isthue, ubi te voveo incolumeni, perveneris, edi iterato procures, id summopere delec- 
tavit. Videlicet tam pauca fuere excusa libri exemplaria, ut illa sui sitim potius fecerint , 
quam expleverint ; siquidem innumeros video, qui librum ardenter sed frustra requi- 
rant. (Gassendi à Sorbière, Parisiis, 4 Kal. Maii, 1646. B. N. Ms. fr. 10352, t.II, fol. 79). 



§ B. DISCIPLES EN FEANCE : m. — SAMUEL SORBIÊRE 215 

en son esprit et développe par la plume, ne reste pas ensuite enferme 
dans une cassette, détermination qui nous serait fatale ; autrement, 
il nous contraindi'ait d'en appeler enfin au roi pour obtenir l'autorisa- 
tion d'enfoncer l'envieuse cassette. Quel vif plaisir vous ressentirez 
avec nous quand vous verrez cette noble philosophie aussi bien démon- 
trée que les Eléments d'EucHde ! Vous renoncerez de bon cœur à la 
suspension du jugement et aux autres sornettes des Sceptiques, quand 
vous serez forcé d'avouer que la philosophie dogmatique repose sur 
des appuis inébranlables ^. » 

Cette lettre est du 25 avril 1646. Quelques jours après, Gassendi 
écrivait de son côté à Sorbière : '■< C'est assurément un ouvrage [le 
De Cive] hors du commun et digne d'être manié par tous ceux qui ont 
le goût des choses élevées. Si je mets à part ce qui regarde la Religion 
cathohque, sur laquelle nous sommes en désaccord, je ne connais 
aucun écrivain qui scrute plus profondément que lui le sujet qu'il 
traite dans le De Cive -. Plût à Dieu que vous lui eussiez aussi arraché 
les autres parties de son œuvre déjà composées ! En les pubhant 
vous rendriez souverainement heureuse toute la gent philosophique 
qui raisonne- soHdement. Car, en vérité, personne que je sache ne se 
montre en philosopliant plus affranchi de préjugés ; personne ne 
pénètre plus avant dans les matières sur lesquelles il disserte ^. » 

Il est étrange, assurément, que des écrivams aussi graves que Gas- 
sendi et Mersemie * aient pu si complaisamment fermer les yeux sur 

1. En audio, Doctissime Sorberi, tecuna illud egregium opus de Cive incomparabilis 
Dni Hobbii ad Hagam Coniitis, hoc est ingentem thesaixnmi Literarium, tulisse, novis 
auctum cogitationibus quse singulis difficultatibus satisfacientes planum iter exhi- 
beant. Vide igitur ut quis egi-egius typographus librum illum avireum, gemmis auctiun 
et ornatum, in lucem edat, neque diutius patiajis a nobis desiderari, Sed auctorem pro 
viribus urgeas ne totum corpus philosophicum, quod mente prenait et calamo explicat, 
deineeps arca (nobis fatali) concludat, ne tandem nos ad autoritatem regiam provo- 
care cogat, qua ipsius arcam invidam effringamus. Quanta autem voluptate nobiscum 
afiScieris, qxiando videris nobilem illani philosophiam, non minus quam Eufclidis 
elementa demonstrari! Quam libenter illi tuse Epochae et Sctpticis nseniis renuntia- 
turus es, ciun Dogmaticam firmissimis ionixam fulcris fateri cogeris. (Mersenne à Sor- 
bière, Orléans, 25 a\Til 1646. B. N. :Ms. Fonds lat. 10352, t. II, fol. 78 verso). 

2. Gassendi accueillit également, avec un enthousiasme inconsidéré, un autre ouvrage 
de Hobbes, le De Cor pore. — Thomas Hobbius Gassendo charissimus, cujus libellumde 
CoRPORE manibus Pratsei nostri, paucis ante obitum mensibus, accipiens, osculatus 
est subjungens : Mole quidem parviis est iste liber, veram totus, ut opiner, medulla 
scatet fSoRBiÈRE, De Vita et Moribus P. Gassendi, Prsefat. [non paginée], p. 22-23, 
en tête des Opéra Gassendi). 

3. Et liber certe est non \'ulgaris dignusque qui omnium, qui altiora eapiunt, manibuS 
teratur ; neque (si illa seposuero, quae Religionem chatolicam [sic] (*), in qua sumus 
ï-.tylrjfjtrji^ adtinent) scriptorem agnosco, qui hoc argumentum scrutetur, quam ille, 
profundiuB. Utinam vero caetera etiam, quae ille versa vit perinde extorsisses; quippe 
et de ipsis in lucem prolatis summe béasses nationem totam philosophantiuin solide ; 
cum ego quidem neminem norim, qui .sit in ter philosophandum magis a prœjiidiciia 
liber, quique penitius quicquid rerum edisseruerit, introepiciat. (Gassendi à Sorbière, 
Ibidem, t. II, fol. 79). 

4. Il faut noter cependant que Gassendi, du moins, fait une réserve formelle. Mersenne, 
qui n'en fait aucune, comprit sans doute, à la réflexion, qu'il était allé trojD loin, car, 
plus tard, il écrit à Sorbière pour lui recommander de ne point imprimer la lettre 

(a) Ce mot mal orthographié, que le texte imprimé par Sorbière n'a pas, est ajouté, dans le manus- 
crit, au-dessus de Religionem. 



216 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

tant d'erreurs dangereuses que contient le De Cive ^ et qui seront signa- 
lées en temps et lieu. Mais on avouera que des éloges si chaleureux, 
venant de personnages si autorisés, étaient bien de nature à faire 
revenir Sorbière du jugement défavorable que, livré à lui-même, il 
avait porté sur le livre de Hobbes. Cette circonstance doit atténuer 
le reproche de versatilité qu'on est en droit de lui adresser. Il aurait 
peut-être hésité à changer si radicalement d'opinion, s'il avait eu 
connaissance de l'appréciation ferme et judicieuse que Descartes, 
qu'il proclame l'un des « deux plus grands philosophes du siècle », 
avait émise, dès 1642, sur le De Cive ^. 

Arrivé en HoUande, vers la fin d'avril 1646, Sorbière s'installa, 
en qualité de médecin, à Leyde et se mit sans retard à l'œuvre pour 
réaliser son double dessein d'éditeur et de traducteur. Mais les choses 
n'allèrent pas aussi vite que ses désirs. « Après toutes sortes de mésa- 
ventures et de négociations » ^, la nouvelle édition latine, revue et 



favorable au De Cive, parce que, sans être utile au succès du livre, elle pourrait nuire 
beaucoup à lui-même : Quseso vero caveas ne verbvUum epistolse, quod miseram in 
gratiam libri De Cive, imprimatur, quippe quod libro nil prodesset, mihi plurimum 
nocere posset. (Mersenne à Sorbière, Paris, 5 nov. 1646, en post-scriptum, Epistolœ 
ad Sorherium, IBidem, t. II, fol. 87). 

1. Les éloges de Gassendi et de Mersenne pariu-ent excessifs à Hobbes lui-mêine, qui 
a le bon sens et le bon goût de les traiter d' « hyperboliques »:«... et D. Gassendus 
et R. P. Mersennus librum illum hyperbolice laudarunt, mihi certe potius quam ipsis 
satisfacientes... (Hobbes à Sorbière, Paris, 16 mai 1646, dans Epistolœ illustrium et 
eruditorum virorum (ad Sorberium), Paris, 1669, p. 574). On trouve aussi cette lettre 
dans Epistolœ ad Sorberium, Bibl. Nat., Ms., Ibidem, t. II, fol. 79 verso. 

2. Descartes, ayant reçu un exemplaire du De Cive, se montra plus perspicace que 
Sorbière en devinant le nom de l'auteur, et plus sage que Mersenne et Gassendi en 
réprouvant sa doctrine. Descartes répond à un Père Jésuite, « particulièrement versé 
dans les Mathématiques », son parent par alliance, qui l'avait consulté sur l'ouvrage 
de Hobbes. Voici son jugement : « Tout ce que je puis dire du livre de Cive, est qvie je 
juge que son autheur est le mesme que celuy qui a fait les troisièmes objections contre 
mes Méditations, et que je le trouve beaucoup plus habile en Morale qu'en Métaphysi- 
que ny en Physique ; nonobstant que je ne puisse aucunement approuver ses principes 
ny ses maximes, qui sont très -mauvaises et tres-dangereuses, en ce qu'il suppose tous 
les hommes médians, ou qu'il leur donne sujet de l'estre. Tout son but est d'écrire en 
faveur de la Monarchie ; ce qu'on pourroit faire plus avantageusement et plus solide- 
ment qu'il n'a fait, en prenant des maxiines plus vertueuses et plus solides. Et il écrit 
aussi fort au desadvantage de l'Eglise et de la Religion Romaine, en sorte que, s'il 
n'est particulièrement appuyé de quelque faveur fort puissante, je ne voy pas com- 
ment il peut exempter son livre d'estre censuré. » (Lettre au Père ***. Le destinataire 
n'est pas nommé et la lettre n'est pas datée. Mais elle est probablement de 1642, 
date de l'apparition du De Cive). Cf. Edit. Adam, t. IV, p. 67, 1. 10. 

Descartes laisse entendre dans sa lettre (p. 66, 1. 16) que le destinataire habite Paris, 
puisqu'il peut voir le Père Bourdin. Or, sur un catalogue de la fin de 1642 {anno 1642 
exeunte) relatant les noms et emplois des Jésuites de la Province de Paris, je lis, pour 
le collège de Clermont, le nom du P. Pierre Bourdin, professeur de Mathématiques 
(Prof. Mathem.) et celui de son collègue,_le P. Denys Atjger, professeur de Physique 
(Prof, Physicœ). Serait-ce le nom du destinataire ? Ce n'est point certain, parce que 
alors le mot Physique avait le sens très large de Philosophie naturelle . 

3. M. André Morize a raconté en détail la cuiùeuse histoire de la réédition latine du 
De Cive et de sa traduction française par Sorbière, dans un article intitulé : Thomas 
Hobbes et Sainuel Sorbière. Note sur V introduction de Hobbes en France. Cf. Revue 
germanique, 1908, p. 195-204. — L'auteur a eu le tort de traduire, d'après le texte 
rapporté par Sorbière, ce passage de la lettre de Mersenne, citée plus haut : « Quam. 



§ H. DISCIPLES EN FRANCE : III. — SAMUEL SORBIÈRE 217 

augmentée cruiie Préface et du portrait de Fauteur, recommandée 
enfin par les lettres de Mersenne et de Gassendi, que Sorbière eut l'in- 
délicatesse de publier en tête de l'ouvrage, parut en 1647 à Amster- 
dam ^. On y a reproduit le frontispice, gravé poiu* l'édition de 1642, 
dont les figures correspondent aux trois parties de l'œuvre : Liberté^ 
Empire, Religion. 

Mersenne, nous l'avons noté, avait écrit à Sorbière de ne point 
imprimer son épître élogieuse sur le De Cive. Eut-il vent de l'intention 
que Sorbière avait de la faire paraître et, connaissant son homme, 
craignait-il qu'il passât outre à la défense ? Toujours est-il que le 
savant religieux crut opportun de réitérer sa demande en ces termes : 
« Est-ce que vous nous auriez aussi rendu à Gassendi et à moi un mal- 
heiu'eux office, celui d'insérer nos petites lettres laudatives ? Je veux 
en douter. Il y a longtemps que je vous avais prié de n'en rien faire. 
Car comment nous serait-il possible d'approuver ce qui est dit, au 
rebours de notre sentiment et de notre foi, siu* la Religion ? Ayez donc 
soin, si l'imprudence a été commise, de supprimer la reproduction 
des lettres. Cependant c'est à peine si j'ose vous imputer une si grande 
imprudence : comment quelqu'un, qui veille chaque jour à la santé 
des corps, enlèverait-il le principe de la vie ? ^ » 

Il y avait en effet près de cinq mois que Mersenne avait prié Sor- 
bière de ne ])oint publier sa lettre laudative (diu est quod te oraverim ne 
id fieret) ^. Mais Sorbière s'était bien gardé de renseigner sur ce jîDint 
son ami, quand il lui annonça l'apparition du De Cive *. Mis en demeure 

libenter illi tuse Epochse et Scepticis naeniis renuntiaturus es... », de la façon suivante : 
Sorbière était connu pour verser un peu « dans les doctrines de la Sceptique et les 
bagatelles de l'époque. » Sorbière avait dû écrire : Epoque, c'est-à-dire reproduire à la 
française le mot 'Kr^o/ri (suspension du jugement) cher aux Sceptiques. — Il y a encore 
quelques autres inexactitudes : vg. il date du 21 juin une lettre du 21 mai 1646. 

1. La difFiusion de l'oiivrage fut si raj^ide que, dans une lettre du 19 août 1647, Sor- 
bière annonçait à Hobbes que tous les exemplaires étaient vendus. Mais, comme de 
toute part on en réclame par centaines à l'éditeur fcum tamen undique centena ab ipao 
expetantur), celui-ci demande qu'on procède à un nouveau tirage. (Sorbière à Hobbes, 
Leyde, 19 août 1647, Epistolœ, t. I, fol. 110). Hoolbes, qui était souffrant, fit traîner 
sa réponse. C'est seulement le 27 novembre qu'il donna son consentement et envoya 
une feuille qui ne contient que des corrections typogi-aphiques, car, pour la doctrine, 
« il ne voit rieii à ajouter, rien à retrancher n. Nihil auteni in eo folio continetur prœter 
errata quœdam prioria impressionis ; non enini habeo quicquam quod addam aut demam, 
(Hobbes à Sorbière, Paris, 27 nov. 1647, Ibidem, fol. 93 verso). 

2. An vero nobis etiam (a), puta mihi et Gassendo infelix illud ofïicium praestiteris 
ut nostrse literulse laudatorise insertae fuerint, dubito ; diu est quod te oraverim ne id 
fieret ; quid enim, an fieri potest ut quod de Religione dicitur contra nostrum sonsum 
nostramqi;e fidem, probaremus ? Vide ergo ut si hoc imprudenter factum esset, rescin- 
datur ; quanquam vix tantam imprudentiam imputare \olim, qui enim corporum saluti 
quotidio invigilas, qui vitse principium tollas ? (Mersenne à Sorbière, Paris, 21 mara 
1647, B. N. Ms., Ibidem, t. II, fol. 90 verso). 

3. La lettre, dans laquelle Mersenne fait cette demande, est du 5 nov. 1646 ; celle 
où il la renouvelle est du 21 mars 1647. 

4. Sorbière écrit à Meisenno le 10 mars 1647 : Ante mensem misi ego per amicunx 
quendam libri sui [Hobbii] exemplar unum, quod viginti alia prope diem sequentur ; 
miror non accepisse (Epistolœ Sorberii, Ibidem, t. I, fol. 105 recto). Le même jour, 

(a) Mersenne fait ici allusion aux ennuis que l'initiative trop entreprenante de Sorbière avait causés 
à Hobbes. Il commence en effet sa lettre en se faisant l'écho des plaintes de Hobbes, « qui maxime 
dolet quod ex tuo sensu ctireris inscuipi prseceptoreiu et sub effigie. » (Ibidem). 



218 ARTICLE n. CHAPITRE VI. — INTLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

de s'expliquer par la nouvelle instance de Mersenne, il lui envoie 
enfin cette réponse rassurante : « Aucune lettre ni de vous ni de Gas- 
sendi n'a été mise en tête de l'ouvrage. Qu'une faute si légère de ma 
part ne le détourne pas à l'avenir de me confier quelque commission, 
car désormais je serai plus circonspect et m'abstiendrai soigneusement 
de toute œuvre surérogatoire » ^. Or, examinant l'édition du De Cive 
de 1647, j'ai bel et bien constaté la présence des Epîtres de Gassendi 
et de Mersenne. Comment concilier ce fait indéniable avec l'affirma- 
tion catégorique rapportée plus haut ? Comment sortir de cette im- 
passe ? Voici la solution qui me semble la plus probable. Pour la com- 
prendre il faut se rappeler que le prompt écoulement ^ du De Cive 
avait nécessité un second tirage en cette même année 1647. 

M. Mt)rize ^ a eu en main un exemplaire du premier tirage conte- 
nant, avec le portrait de Hobbes accompagné d'une inscription et 
de vers latins, les Épîtres laudatives de Mersenne et de Gassendi. 
Il est claii', d'après cela, que Sorbière n'avait pas tenu compte de la 
requête de Mersenne. Ce dernier, quand il écrivait la lettre que nous 
avons citée, ignorait encore ce qui s'était passé ; mais, craignant que 
Sorbière n'ait commis l'imprudence de publier les Épîtres compro- 
mettantes, Àl le prie, s'il en est ainsi, de la réparer en les suppri- 
mant. 

Sorbière s'est-il exécuté ? S'il s'agit du second tirage, on doit ré- 
pondre négativement, car les exemplaires' de ce tirage reproduisent 
les deux lettres. Reste la ressource du premier tirage. Lorsque Sor- 
bière répond catégoriquement à Mersenne que les deux lettres n'ont 
pas été mises en tête du De Cive, cette affirmation, vu la date de la 
réponse (15 avril 1647), ne peut se rapporter qu'au premier tii'age. 
Le dire de Sorbière doit être vrai, au moins partiellement ; sinon, 
étant donnée la rapide diffusion du De Cive, Mersenne et Gassendi 
auraient pu, à bref délai, après la réception de l'ouvrage, convaincre 
lem* correspondant de mensonge. Pour changer cette conjectiu?e 
en certitude, il faudrait pouvoir montrer quelques exemplaires du- 
premier tirage qui ne renferment pas les fameuses Épîtres. Or, à force 
de recherches, j'ai fini par découvrir, à la Bibliothèque Xationale *, 



Sorbière écrit à Hobbes : Minim est, Vir darissime, te nullas a nobis dudum Epistolas, 
neque illud ipsum Exemplar libri tui accepisse quod compactum tradidi 29 Januarii 
nostrati cuidam Lutetiam transituro. (Sorbière à Hobbes, Leyde, 10 mars 1647, Epis' 
tolce..., t. I, fol. 104 verso)» 

1. Epistolse nidlse praemissas sunt tuas neque D. Gassendi, quem absit tani levé pec- 
catum nostnim avertere quominus quid curae nostrae commitere vellet ; ero enim in 
posterum cautior et ab operibus sxipererogationis diligenter abstinebo. (Sorbière à 
Mersenne, Leyde, 15.a\Til 1647, Ibidem, t. II, fol. 110). 

2. Au milieu d'aoât 1647, Sorbière écrit à Hobbes : « Hier, Louis Elzévier 
est venu me voir poui' ni'informer qu'il ne restait plvis un seul exemplaire de votre 
ouvrage. » {Ibidem, T- I. fol. 111 ve.so). 

3. Cf. A. MoRiZE, Th. Hobbes et S. Sorbière, Rk\tte gebmanique, 1908, p. 202. 

4. Cote de ce précieux exemplaire : * E 3666. — L'exemplaire du second tirage a 
poiu- cote : * E 1557. Voici en quoi diffèrent ces deux exemplaires. Le premier compte 
19 feuilles liminaires plus une feuiUe blanche ; 408 pages. Le second a 24 feuilles limi- 
naires, plus 3. feuilles blanches; 403 pages. De plus, dans le premier, les Lettres de 



§ B. DISCIPLES ES FRANCE : in. — SAMUEL SORBIÊRE 219 

im spécinien du premier tkage, d'où ces Épîtres sont absentes. Il est 
donc certain (car ce spécimen ne doit pas être seul de son espèce) ^ 
que Sorbière les a supprimées, du moins sur un certain nombre d'exem- 
plaires. 

A quel moment fit-il cette suppression ? On peut, je crois, le déter- 
miner sûrement, ce qui confii'mera la conjecture précédente. 

Croyant faire plaisir à Hobbes, Sorbière lui expédia la première 
feuUle imprimée du De Cive, où se trouvait une estampe représentant 
le philosophe avec cette inscription : Sere.nissimo Principi Walliœ 
Prœpositus a Studiis, et accompagnée de vers latins. Hobbes fut, 
au contraire, très mécontent de cette exhibition intempestive. 11 
écrivit aussitôt à Sorbière, le pressant de la supprimer pom' trois 
raisons. D'abord, comme il faut s'attendre à ce que la doctrine du 
li\-re fasse quelque scandale, il tient à n'engager que lui sans mêler 
au risque le nom du Prhice. Ensuite, affecter d'étaler ainsi un carac- 
tère officiel, pomTait lui susciter des obstacles le jour où il chercherait 
à rentrer en Angleterre ^. Enfin, l'inscription est inexacte, car il n'est 
pas le Précepteur du Prince de Galles. Il lui donne simplement quelques 
leçons. Ses ennemis (et ils ne sont pas en petit nombre) le taxeraient 
d'ambition s'il se parait de ce titre menteur. Il regrette que tant 
d'exemplaires soient déjà vendus. Mais que Sorbière s'emploie de 
tout son pouvoii' à faire retrancher le plus tôt possible des exemplaires 
restants le portrait ou l'inscription, mieux encore, l'une et l'autre. 
Qu'il l'obtienne des Elzéviers, soit par prière, soit à prix d'argent. 
Sil faut payer, il le fera volontiers, pom'vu que la somme ne soit pas 
trop gi'ande ^. 

Sorbière se conforma à la volonté de Hobbes, car, dans l'exemplaire 
dont nous faisons état, on constate la disparition du portrait et de 
l'inscription. Les Lettres de Mersenne et de Gassendi y sont égale- 
ment supprimées. N'est-il pas tout indiqué de concliu-e que Sorbière 
mit à profit l'occasion de la suppression exigée par Hobbes pour 
accomplh- celle qu'implorait Mersenne, d'autant plus que l'ordre 

Mersenne et de Gassendi sont absentes ; elles figurent dans le second. — Le portrait de 
Hobbes avec l'inscription et les vers est supprimé dans les deux. — Les frontispices 
gravée en tête de l'ouvrage sont différente. 

1. Lee exemplaires de cette espèce ne peuvent pas être très nombreux, car une 
lettre de Hobbes, citée plus bas, nous apprend qu'au moment où se fit la suppression 
de son portrait et, \Taisemblablenient, des deux Lettres, un grand nombre d'exem- 
plaires le contenant avaient été déjà mis en circulation. 

2. Hobbes à Sorbière, Paris, 22 mars 1647, Epietolœ Sorberii..., t. II, fol. 91, recto. 

3. ... Non sum enim Praeceptor Prineipis WaUiae nec omnino Domesticus (quae causa 
tertia est quare nollem titulum illum suscribi), sed qualis quilibet eorum qui doeent in 
mensem, itaque mentitum me esse dicent prse ambitione qui mihi maie A-olunt, sunt 
ii non pauci. Doleo ergo tôt Exemplaria jam tmissa divenditaque esse. Sed quia id 
corrigi non potest, demus quseso operain ut ab iis Exemplaribufl quae apud Elzevirios 
reliqua sunt, Effigies vel Inscriptio, maJJem uti-aque, quamprimum tollatur, idque 
priusquam ulla in Angliam transmittantur. Hoc ab Elzeviriis vel prece, vel pretio 
impetrandum est... (Hobbes à Sorbière, même Lettre, Ibidem, fol. 91 recto et verso). 
Comme la chose lui tient à cœur, U y revient dans un Postscriptum : Mersennus et oinnes 
amici noetri permagni dicunt interesse et mei et Prineipis Walliae ut inscriptio vel potius 
tota Effigies tollatur. Si ut fiât opus sit peooxùa non nimis magna, solvam libenter. 



220 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

du premier et la demande du second sont de la même époque ? ^ 
Une question ultérieure se pose. Comment se fait-il que les Épîtres 
laudatives reparaissent dans le second tirage de 1647 ? Ici, je ne vois 
aucune réponse vraiment satisfaisante. Il semble impossible d'ad- 
mettre que Mersenne et Gassendi sollicités par Sorbière aient, de guerre 
lasse, accordé l'autorisation nécessaire. On a supposé que Sorbière 
s'était passé de leur permission, comptant qu'aucun exemplaire 
du nouveau tirage n'arriverait jusqu'à eux, parce qu'ils étaient déjà 
en possession de l'œuvre ^. Si l'on considère la conduite louche * 
que Sorbière eut dans toute cette affaire, force est de reconnaître 
que la supposition n'est pas absolument invraisemblable. Mais elle 
charge si gravement sa mémoire que, faute d'indice positif, on ne 
sain^ait s'y arrêter. 

Il m'est venu à l'esprit une autre hypothèse qui paraît mériter un 
meilleur accueil. Ce sont les imprimeurs qui, pour faire honneur à 
Hobbes, eurent l'idée de mettre son portrait en tête du De Cive *. 

1. La lettre de Mersenne est du 21 mars ; celle de Hobbes, du 22. Cf. supra, p. 217 ; 219. 

2. M. Fekdinand Tônnies a en effet suggéré cette supposition ; mais, tout en la 
jugeant vraisemblable, il incline vers une autre explication qui n'est pas, me semble- 
t-il, acceptable. Voici son texte : Im Uebrigen aber weiss ich keine Erklarung, wenn 
man nicht vermuten darf, es seyen die Briefe (welcl e in der Duodez-Ausgabe immer 
4 Seiten einnehmen) in einem Telle der ersten Auflage, um die beiden geistlichen 
Herren zu beruhigen, unterdriickt worden, die 2. aber unverandert in die Welt hinaus- 
gesandt, in der Erwartung, dass kein Exemplar davon jenen vor die Augen kommen 
werde. Jedoch glaube ich eher, dass die obige Stelle im Originale anders gelautet hat, 
worauf auch das folgende Zugestândniss eines leichten Vergehens gegen Gassendi 
hinzuweisen scheint (F. Tônnies, Siebzehn Briefe des ThoDias Hobbes an Samuel Sor- 
bière, nebst Briefen Sorbière's, Mersenne^s u. Aa. Herausgegeben und erlàutert von 
Ferdinand Tônnies, inKiel, dans Archiv fctr Geschichte der Philosophie, t. III 
(1890), p. 202, note 2). 

3. Aux indications déjà données on peut ajouter la suivante : Comment Sorbière, qui 
savait pertinemment le contraire, peut-il assurer, sans la moindre restriction, « qu'au- 
cune lettre, ni de Mersenne, ni de Gassendi, n'a été rhise en tête du De Cive » (Epistolœ 
nullœ prœmissœ sunt tuœ neque D. Gassendi) ? Dans une lettre antérieure, Sorbière a 
écrit à Hobbes qu'il lui avait envoyé un exemplaire ànDe Cive (Cf. swpra, p. 217, n. 4). 
Cet exemplaire ne devait pas contenir les Lettres ; autrement l'affirmation si catégori- 
que de Sorbière ne se comprendrait pas, parce que Hobbes et Mersenne auraient de 
quoi le convaincre d'imposture, quand l'exemplaire annoncé leur sera parvenu. Pour 
sortir d'embarras, on peut supposer que, dès le principe, afin de cacher son jeu, Sorbière 
avait retranché de quelques exemplaires les Epîtres laudatives. Ce serait l'un des 
exemplaires ainsi truqués qu'il aurait expédié à Paris. Cette supposition est peu hono- 
rable pour son caractère. On peut en proposer une autre moins odieuse. Sorbière, quoi 
qu'il en dise, n'avait peut-être encore envoyé à Paris aucun exemplaire. Voici le faible 
indice qui appuie cette conjecture. D'après Sorbière lui-même (Cf. supra, p. 217, n. 4), 
l'exemplaire destiné à Hobbes est parti pour Paris le 29 janvier. Or, un mois après, le 
destinataire n'a rien reçu et s'en étonne. Etrange, en effet, s'il est vi-ai, comme l'écrit 
Sorbière, qui s'en étonne aussi (miror, miruni est) ou feint l'étonnement, s'il est vrai- 
qu'il a confié le livre avec une lettre à un ami sûr en partance pour Paris. 

4. Magno redemptum vellem, Vir Révérende, ne typographus titulos D. Hobbii 
exprimere voluisset, at honoris id causa factum, neque in suspicionem cuiquain nostrum 
venit rem fore noxiam Auctori, quamvis ne gi-ata omnino esset Vire môdestissimo et 
supra omnera laudem posito dubitarem. Verum néscit vox missa reverti et scriptum 
scriptum est, ut vix ulla diligentia emendari queat. (Sorbière à Mersenne, 15 avril 1647, 
Epistolœ..., t. I, fol. 109 verso. — On a vu cependant que Sorbière fit si bien qu'il 
réussit à obtenir la suppression des Lettres). 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : III. — SAMUEL SORBIÈRE 221 

Ne serait-ce pas les Elzéviers qui prirent aussi l'initiative de repro- 
duire, dans le second tirage, les Letti-es que Sorbière fit retrancher 
d'une partie des exemplaires du premier ? Cette conjecture n'est pas 
injurieuse pour les éditeurs, comme la précédente l'était pom- Sor bière, 
du moins au même degré. Car les Elzéviers n'étaient pas liés d'amitié 
avec Mersenne et Gassendi. C'étaient des protestants, auxquels 
devait échapper la délicatesse des motifs de réserve qui dictaient 
leur démarche aux deux prêtres français. Commerçants, ils ne virent 
sans doute dans la publication des Lettres de recommandation qu'une 
fructueuse réclame pour le livre. 

La traduction française du De Cive ne parut que deux ans après 
la réédition latine, sous ce titre interminable : Elemens philosophiques 
du Citoyen, où les Foridemens de la Société civile sont descouverts par 
Thomas Hobbes et traduicts en François par un de ses amis (Amster- 
dam, 1649) 1. On voit, en tête de l'ouvrage, les Lettres de Gassendi 
et de Mersenne, mais cette fois traduites par Sorbière d'une façon 
libre, qui va même çà et là jusqu'à l'infidéhté. 

Dans VE pitre dédicatoire, le traducteur jugea prudent de ne point 
se solidariser avec les opinions du philosophe anglais : ((Je ne suis pas 
garant de toutes les propositions qu'il y avance (dans l'ingénieux 
tissu de ses remarques), sur tout en la troisième partie » ^, qui traite 
de la ReHgion. Il se sent plus à l'aise ensuite pour couvrir d'éloges 
l'auteur du De Cive et rappeler (( la particulière amitié dont M^ Hobbes 
l'iionore » ^. Cependant les réserves formulées ne suffirent point à 
prévenu' (( les soupçons de ceux qui, nous dit-il, ne connaissent pas 
assez ma franchise » *. Il profita d'un nouveau tirage de sa traduction 
pour y insérer un Advertissement du traducteur adjousté après la publi' 
cation de cet ouvrage ^, où il tâche de se justifier plus pleinement. 

1. Il y eut, en 1649, trois impressions consécutives de cette traduction à Amsterdam. 
Il en parut une quatrième à Paris en 1651. L'édition de Paris ajoute le mot a bon » : 
« Elemens philosophiques du bon citoyen «, et : << Traicté politique y> où les fondcmens... » 
— En 1660, paraissait à Paris une autre traduction : Les Elemens de la Politique de 
Monsieur Hobbes. De la Traduction du sieur du Verdus. — Valentin Conrart apprécie 
la traduction de Sorbière avec beaucoup d'indulgence : « J'ay veu ici la traduction 
d'un livre latin fait par im M. Hobs [sic] qui traite de la politique d'une manière assez 
méthodique et judicieuse. Le traducteur, qui se nomme M. Sorbière, a le stile beau et 
fleury, et l'on voit bien qu'il a pris soin de le former sur celuy des meilleurs écrivains 
que nous ayons aujourd'huy. Il est seulement un peu difïus, mais comme je croy qu'il 
est encore assez jeune, il se resserrera sans doute avec l'âge, comme font ordinairement 
les grans personnages. » (Valentin Conra^t à André Rivet, Paris, 3 fév. 1650, dans Valentin 
Conrart...,sa Vie et sa Correspondance, par R. Kerviler et Ed. de Barthélémy, p. 534- 
535, Paris, 1881). 

2-3. Sorbière, EpHre dédicatoire, p. x et xn, t. I, Œuvres philosophiques et politiques 
de Thomas Hobbes, Neufchatel, 1787. Xous renverrons à cette édition. 

4. Sorbière, Œuvres philosophiques..., t. I, Avertissement [pas paginé], p. 2. 

5. Contrairement à l'usage, Sorbière dut placer son « Advertissement » à la fin de 
l'ouvrage, parce qu'il ne 1' < adjousta » que dans une réimpression. — Sorbière a repro- 
duit cet « Advertissement » sous ce itre : Discours sur la version de la Politique de 31. Hob- 
bes faite en Hollande en 1648, dans ses Lettres et Discours..., p. 221-232. Il s'est borné à 
changer quelques mots (vg. Politique, p. 225, au lieu de Docteur) et à supprimer qixelques 
phrases (vg. p. 227, celle relative à la Religion réformée qu'il avait quittée). En revanche, 
il a ajouté la phrase finale (p. 232) et appelé par leurs noms (p. 231) Descartes et Gas- 
sendi, auxquels, dans 1' « Advertissement » primitif, il n'avait fait qu'une simple allusion. 



222 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

Sa justification n'est point convaincante ^. Il prétend (est-ce bien 
croyable ?) qu'il n'a « mis en notre langue les raisonnemens de ce 
philosophe à autre dessein que d'exciter les doctes à en entreprendre 
la réfutation » -. On dirait que le souvenir de sa paUnodie lui pèse et 
qu'il cherche à l'excuser à ses propres yeux, quand il écrit : « ... N'étant 
pas tousjours disposés d'une même sorte, combien de fois nous peut-il 
arriver de changer de sentiment et de comprendre, en une lecture 
réitérée, ce par-dessus quoi nous avons passé, et que nous n'avions 
pas entendu à la première » ^. 

Encouragé par le succès rapide de cette traduction du De Cive, 
Sorbière s'appliqua à rendre le même service au De Corpore pôlitico, 
or the Eléments of Law moral and jjolitich. .., que Hobbes publia en 1650 
à Londres. L'œuvre du traducteur parut en 1652, à Leyde, sous ce 
titre compliqué : Le Corps politique ou les Eléments de la Loy morale 
et civile, avec des Re flexions sur la Loy de Nature, sur les Serments, 
sur les Pacts [sic] et les diverses sortes de Gouvernemens, leurs changemens 
et leurs révolutions, par Thomas Hobbes. Traduit d'Anglois en Fran- 
çois par un de ses amis ^. L'ouvrage reproduit le frontispice étrange 
que Hobbes avait mis en tête du Léviathan ^. 

De Paris, le 1^^^ février 1658, Sorbière envoya à Hobbes une longue 
lettre, où, après lui avoir parlé de la fondation de l'Académie des 
Physiciens pour la recherche des causes naturelles, qui se réunissait' 
chaque semaine, depuis le 18 décembre 1657, chez M. de Montmor, 
il lui transcrit les statuts de ce docte cénacle ^. Chemin faisant, il ne 
manque pas de complimenter le philosophe anglais et de lui parler 
de leurs amis communs, Gassendi et Mersenne. Il rappelle un joU 
mot de Hobbes sur le Père Minime : « . . . Nous ne pouvons point pro- 
fiter [à l'Académie]... de la diligence et de la facilité du bon ReHgieux, 
que vous nommiés si galamment le bon larron, pource qu'il estoit 
continuellement en action j)our recueilKr les raisonnemens d'autruy 
et pour en faire part à tous ceux qui les vouloient entendre » '. 

Au nombre de ceux qui prirent part aux réunions de cette Aca- 
démie, « véritable berceau de l'Académie des Sciences » ^, on peut citer, 

1. SoRBiÈKE, Avertissement..., p. 8-13. 

2. Sorbière, Avertissement..., p. 1. 

3. Sorbière, Averti sset)ient..., p. 3. 

4. Cette traduction, moins le frontispice, fut réimprimée en 1653. 

5. Cf. infra. Article III, ch. V, p. 418. 

6. Sorbière à Hobbes, dans Lettres et Discours..., p. 631-636. — En 1663, les réunioiis 
de cette Académie, devenue languissante, furent transférées chez Charles d'Eseoubleau, 
marquis de Sourdis : Qui convenire solebant viri docti rerum physicarum studiosi in- 
sedibus Illustrissimi Montmorii, nunc ad Soardisium confluent, sed numéro pauciorœ 
et brevi tempore nuUi plane futuri, quive se conferre velint (Sorbière à Hobbes, Paris, 
2 janv. 1663, Epistolœ, t. I, fol. 314. Il tâcha d'intéresser Colbertàla reconstitution 
de cette Académie, Ibidem,, p. 354 verso. — Mais peine inutile : le 28 mare 166ô, il 
informait Sluse que des intrigants avaient fini par étouffer l'Académie de Montmor 
(Ibidem, fol. 365, verso). 

7. Sorbière à Hobbes, même Lettre, dans Lettres et Discours, p. 635. — Mersenne était 
mort en 1648, et Gassendi en 1655. 

8. G. BiGOtTRDAN, Les réunions du P. Mersenne et l' Académie de Montmor, daa» 
Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, 1917, t. CLXIV, p. 131, note 2, fin). 



§ B. DISCIPLES EN FRAKCE : m. — SAMUEL SORBIÈEE 223 

outre Montmor qui en était le modérateur, Clerselier ^, Pecquet, du 
Prat, RohauLt, Chapelain, Roberval ^, Huet ^. « Nous avons veu, 
écrit Sorbière, dans cette Assemblée, des premiers hommes de la Robe, 
des Cordons bleus, des Ducs et Pairs, et de grands Prélats » *. 

Si l'on en croit le même témoin, les résultats acquis n'étaient guère 
encourageants : «... Il y a bien de la vanité en tout ce à quoy les 
hommes s'occupent, et en tout ce qu'ils établissent le mieux par leurs 
raisonne mens. Je m'en rapporte à une Assemblée où l'on cherche 
depuis deux ans quelques principes généraux siu' lesquels on puisse 
raisonner de concert sm* les choses naturelles, de quoy on ne sauroit 
venir à bout. De sorte que sur les plus ordinah'es questions et siu' les 
plus sensibles matières, il y a de continuels dissentimens ; et toujours 
il se trouve une douzaine d'anges destructeurs, qui abbattent en un 
moment les travaux qu'un beau génie aura faits avec bien du temps 
et de la peine » ^. 

Parmi ses manuscrits, Sorbière avait laissé une Relation ou Mémoire 
sur la Gom^Mgnie qui commença de s'assembler chez Monsieur de Mont- 
mor, le dix-huitiè7ne Décembre 1657, pour la recherche des causes natu- 
relles ^. Cette « Relation », si elle avait été conservée, nous aurait ren- 
seignés sur la nature des questions agitées dans la docte « Compagnie ». 
Sorbière a pubHé quelques-uns des Discours qu'il y avait prononcés. 
Leur énumération donnera une idée du genre des sujets traités : 
Du froid des Fiebvres intermittantes , Du mouvement, De la raréfaction, 
Le peu. de cognoissance que nous avo7is des choses naturelles ne nous doit 
pas destourner de leur estude, De la vérité de nos cognoissances natureUes, 
De la source des diverses opinions sur une mesme matière '. 

Esprit curieux, ouvert, enclin à « la sceptique » ^, Sorbière avait 
beaucoup de lectm^e et partant d'érudition. Plus érudit que savant, 
il se faufilait dans la compagnie des hommes de science en France 
et à l'étranger, « chez qui il cherchoit à se fourrer, à la faveur du nom 
et du mérite de son oncle » ^, se tenant aux écoutes pour apprendre 

1. Cf. Baillet, La Vie..., t. II, p. 347. 

2. Cf. Sorbière, Lettres et Discoma, p. 23, 64, 192, 194, 704. 

3. Cf. supra, Chapitre I, p. 16, n. 5. 

4. SOEBiÈHE, Lettres et Discours, p. 201. 

5. SoBBLÈRE, Lettre à M. Boudon, 14 février 1659, dans Lettres et Discours, p. 144-145. 
Les réunions avaient commencé le 18 décembre 1657. L'Académie ne fonctionnait 
donc que depuis un an et deux mois. 

6. Cf. Graverol, Sorb^riana, p. 28-29. Ecrivant à Mazarin, le 10 février 1659, 
Sorbière lui dit qu'il a « charge de dresser loa Mémoires j> de cette Académie, Lettres et 
Discours, p. 23. 

7. Cf. -Lettres et Discours..., pp. 60 ; 181-189 ; 190-193 ; 193-202 ; 694-700, 701-704. 

8. C'est le mot de Mersenne à son endroit. — Citons un passag*» où Sorbière parle en 
probabihste qui se contente des vraisemblances et des conjectures : « ... Dès qu'on s'est 
apperceu que les plus grands Clercs ne sont pas toujours les plus fins, on se résout à 
supporter patiemment l'ignorance des œuvres de la Nature et à se contenter par l'at- 
tente d'une meilleure \-ie, en laquelle Dieu changera nos conjectures en démonstra- 
tions. » (Sorbière, Lettre à M. Petit, Conseiller du Roi et Intendant de ses Fortificationg, 
Lettres et Discours, p. 678-679). Sorbière conclut en ces termes sa seconde Lettre à 
Petit : « Je ne dis rien si affirmativement qu'il n'y faille tousjours suppléer le ftut-estre 
et le il me semble. » (Ibidem, p. 693-694). 

9. BAiLtET, La Vie..., t. H, L. VI, Ch. IX, p. 170. 



224 ARTICLE II. CHAPITRE VI. INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

les nouvelles ; il faisait, comme le Père Mersenne, l'office de « bon 
larron », peut-être même parfois de mauvais larron, si Ton en croit 
Bouillier, « en publiant ce qu'il avait retenu de leurs conversations » ^ 
[des savants]. Volontiers éditeiu* ou traducteur des œuvres d'autrui 2, 
complimenteur sans retenue pour se faire bien venir des personnes 
de marque ou pour avancer sa fortune, quémandeur inlassable, vulga- 
risateur, dans un style çà et là alambiqué et filandreux, des questions 
à l'ordre du jour, écrivain fécond, qui, sans produire un seul ouvrage 
saillant, a laissé, en divers genres, de courts traités sous forme de 
Lettres, de Discours ou de Relations, sans compter quelques manus- 
crits, correspondant, dans un style latin plus agréable que son fran- 
çais, avec beaucoup d'hommes éminents de son époque ^, tour à tour 
médecin, régent de collège, abbé au petit collet. Sorbière, qui ne vécut 
que soixante ans, peut se flatter d'avoir fourni une carrière active et 
très remplie. 

En philosophie, comme dans les sciences, ce ne fut qu'un amateur. 
Il était trop superficiel * et trop éparpillé pour être un vrai philosophe 
et un vrai savant ^. Mais, à coup sûr, ce n'était pas un esprit insigni- 

1. Fr. Bouillier, Histoire..., T. I, Ch. XXV, p. 540. — Baillet dit de son côté : 
« C'étoit [Sorbière] un homme d'esprit et de sçavoii-, qui faisoit sa principale étude de 
rechercher les Scavans répandus dans l'Europe, et de profiter plus de leurs conversations 
que des livres... » Baillet signale « cette légèreté avec laquelle il avoit coutume de débiter 
tout le mal qu'il sçavoit, ou qu'il croyoit sçavoir des plus grands honmes de son têms, 
chez qui il cherchoit à se fourrer à la faveur du nom et du mérite de son oncle, ou sous 
le prétexte d'apprendre des nouvelles de Sçavans aux Sçavans, et de se rendre leur 
facteur. Il avoit un talent particulier pour découvrir les défauts de ceux qui le recevoient 
à leur table et jusque dans leur cabinet... » ^aillet, La Vie..., t. II, Ibidem, p. 167 
et 170). 

2. Outre V Utopie de Thomas Morus, le De Cive et le De Corpore politico de Hobbes, 
Sorbière avait traduit les njipM-niyi: l'-oTj-wtrî'.; de Sextus Empiricus et la 
Britanniœ Descriptio de William Camden (1551-1623). A propos de Sextus Empiricus, 
voir les Lettres de Sorbière à M"" du Bosc, Conseiller et Secrétaire du Roi, dans Lettres 
et Discours, p. 151-181. Dans la première des deux Lettres (Lettre XXIX, Paris, 
15 janvier 1656) à M. du Bosc, Sorbière résume les 13 premiers chapitres de sa 
traduction de Sextus Empiricus. Dans la seconde (Lettre XXX, Paris, 19 jan- 
vier 1656), il en résume le 14^ chapitre. En voici le début : « Je vous envoieray 
un Abbregé que j'ay trouvé parmy mes j^apiers et duquel plusieurs de mes amis ont 
voulu avoir des copies. Les Sceptiques rapportoient tous les argumens, par lesquels ils 
tâchoient de renverser, non la Vérité, mais la Méthode par laquelle on prétend la 
découvrir, à dix Moyens d'Epoche, c'est-à-dire de suspendre le jugement. Ces Moyens 
sont comme autant de canons dont ils battent en ruine les Dogmatiques... » (Ibidem, 
p. 169-170). L'abrégé, dont parle Sorbière, est une Lettre adressée de La Haye à M. de 
la Chevalerie, le 9 mai 1649, et dont une copie se trouve à la Bibl. Xat., Ms. F. fr., 
Xouv. acq., 15209, fol 157-166. La traduction de Sextus ne fut pas publiée. Sorbière 
dut se contenter d'en communiquer le manuscrit à ses amis ou naême d'en faire un 
simple résumé. C'est ce résumé qu'il a reproduit dans son recueil de Lettres et Discours. 

3. Cf. infra, p. 226. 

4. Le jugement général, que Voltaire a porté sur Sorbière, est plus juste que sa 
critique de la Relation d'un Voyage en Angleterre (Cf. supra, p. 199, n. 1: «Il [Sorbière] 
effleura beaucoup de genres de science ». (Catalogue de la plupart des Ecrivains français 
qui ont paru dans le siècle de Louis XIV, article Sorbière, Œuvres, t. XIV, p. 138, 
Paris, damier, 1878). 

5. On lit dans les Menagiana : « On trouve, dans Suidas, ce passage, qui ne peut être 
que d'un ancien : 'Apta-otlX-r,; -r,; oJaîto; vpauuaTtJî t,v, ':ôv y.àAaiJtov àiio^péyw/ 
£'.; vo'jv, qui marque k qu'Aristote était le secrétaire de la nature et qu'il avait trempé 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : HI. SAMUEL SORBIÈRE 225 

fiant. Le nombre et la qualité de ses correspondants, qui lui écrivent 
comme à un homme avec lequel il est avantageux d'être en relation, 
le cas qu'on faisait de son amitié ^ suffisent à l'établir. C'est un de ces 
personnages de second plan, qui se remuent beaucoup et tâchent 
par leur zèle agité de se donner de l'importance. A regarder son allure, 
on le prendrait pour la mouche du coche scientifique au xvt:!^ siècle. 
En somme, on peut souscrire au jugement que Chapelain, le dispen- 
sateur des grâces et des pensions, a porté sur son compte : k II [Sor- 
bière] n'est pas sans lumière et sans sçavoù*, mais il ne voit et ne sçait 
rien à fonds, et donnant à tout il parle à tâtons des choses qu'il ignore, 
comme est la Philosophie ancienne et nouvelle, qu'il ne fait qu'ef- 
fleurer ^, celles même dont il a quelque connoissance, comme l'histoire 
des bonnes Lettres et les nouvelles pubhques ; tout ce qu'il fait a 
pour but la fortune, et point la gloire ; ce qui est cause qu'il passe 
par tout pour adulateur de ceux dont il espère, et. pour satyi'ique 
contre ceux qui ne lui donnent pas ce qu'il prétend. Son stile latin est 
assez pur et noble, et il parle mieux françois que le commun des Lan- 
guedociens » ^. 

30 UN PHÉNOMÈNE BIBLIOGRAPHIQUE 

Par manière d'épilogue nous raconterons un fait assez étrange 
([ui achèvera de caractériser l'homme que fut Sorbière. En 1669 

ea plume dans le bon sens ". Ménage brave le bon sens quand il ose ajouter : « J'ai 
appliqué cet éloge à M. de Sorbière dans mes Observations sur Diogène Laerce, l''^ édi- 
tion, p. 13 et 2e édition, p. 211 » (Menagiana, t. Il, p. 410, Paris, 1715). 

1. -Voici, par exemple, le témoignage de Michel de MaroUes, abbé de Villeloin : 
« ... Je célèbre comme une conqueste l'amitié d'un homme docte. C'est pourquo / j'eus 
tant de joye quand celle de M. de Sorbières me fut procurée par l'abbé de Verdus, 
celuy-ci de Guienne et l'autre de Provence, [c'est une erreur], et tous deux si sçavants 
dans les connoissances de la Philosophie et des Lettres humaines. " (Les Mémoires de 
Michel de MaroUes..., Paris, 1656, l'e Partie (année 1655), p. 199). Cf. II^ P., p. 276. — 
Dans la Suitte des Mémoires contenant dotize Traitez sur divers Sujets curieux... (Paris, 
1657), MaroUes reproduit un certain nombre de Discours sceptiques de 3Ionsieur S[amuel] 
S[orbière] soxis le nom d'Alethophile, p. 5 sqq. Dans la Dédicace de cette Quatrième 
Partie de ses Mémoires à M'' de Mon-mor, MaroUes parle ainsi de Sorbière : a Vous 
connoistrez bien par là. Monsieur, que j'entreprens la défense d'une bonne cause contre 
un Adversaire éloquent, qui nous imposeront presque une obligation de croire qu'il parle 
selon ses sentimens, par le choix qu'il a fait du nom d'Alethophile qu'il se donne, si 
nous ne sçavions d'ailleurs qu'il est trop éclairé pour l'avoir fait autrement que par 
manière de récréation, bien que je souhaitterois qu'on ne mist jamais en jeu les Ques- 
tions sérieuses que pour les agit«r sérieusement et selon les persuasions de son cœur. » 
(Ibidem, p. 4, § Un sçavant homme). Sorbière lui-même, dans le Discours « pour montrer 
que Paris et les François ne sont pas exempts de toute sorte de Barbarie », s'exprime ainsi : 
a ... Je suis assez Sceptique en ces matières et ne raisonne guère sm* des sujets de ceste 
nature que par forme d'honneste divertissement, qui vaut bien celuy que les autres 
prenent aux jeux ou à la promenade » {Mémoires de MaroUes, Quatrième Partie, p. 54 
§ Je le fis. ) 

2. Pour la Philosophie d'Epicire, par exemple, il ne fait que s'inspirer de Gassendi 
dans ses Lettres à Mgr César d'Estrkes, évêque de Laon, duc et pair, dans Lettres et 
Discours..., p. 245-312. 

3. J. Chapelaix, Mémoire de quelques gens de Lettres vivants en 1662, dressé par ordre 
de M. Colbert, dans Mélanges de Littérature tirez des Lettres inédites de M. Chapelain 
[par Camtjsat], Paris, 1726, p. 195-196. 

15 



226 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

paraissait à Paris un petit in- 12, vrai phénomène bibliographique, 
qui commençait à la page 433 et finissait à la page 600. C'était un 
recueil de « Lettres » adressées à Sorbière par « des personnages il- 
illustres et érudits » (Vivorum illustrium et eruditorum Epistolœ). 
Or, à la page 595, un Avertissement au lectem", rédigé par Sorbière 
lui-même mais dans le style indirect, comme si un tiers inconnu tenait 
la plume, est censé donner le mot de l'énigme. En réahté il semble 
destiné à donner le change sur les vrais motifs de la pubUcation. 

Ces lettres, nous confie l'anonyme, écrites à un personnage très 
célèbre, furent à son insu subrepticement enlevées peu à peu aux écrins 
qui les contenaient, par son fils dans le but téméraire de les faire impri- 
mer. L'édition était parvenue à la page 595 quand Sorbière eut con- 
naissance de l'entreprise. Enflammé d'une violente indignation il 
{M-donna de livrer le tout à Vulcain. Mais quelques lettres, qui per- 
mettent de juger si les autres avaient mérité un meilleur sort, furent 
arrachées au dieu trop lent dans sa marche ^. 

Les pièces sauvées de l'incendie (on ne dit pas par quelles mains 
complaisantes) sont précisément celles qui remphssent, de la page 433 
à la page 595, la fin de ce volume, dont le reste aurait été la proie des 
flammes. Voici les noms des principaux correspondants de Sorbière: 
G.-I. VossiiTS, Claude Saumaise, Samuel Petit, le Cardinal Bar- 
BERiNi, SuAREZ, évêquc de Vaison, le Caudinal Azzolini, Gassendi, 
Ren.-Pr. de Sluse, Alex. More, André Rivet, Hobbes, Mersenne, 
H. BoRNius, le PÈRE Annat, le Cardinal Jules Rospigliosi ^. On 
avouera que le hasard avait eu la main heureuse dans le sauvetage 
des Lettres. La plupart de ces illustres correspondants ne sont 
représentés que par un petit nombre de lettres ; tandis que, à lui 
seul, le cardinal J. Rospighosi en a 41 3. Pour s'exphquer cette dis- 
proportion évidemment volontaire, il suffit de savoir que ce cardinal 
devint pape en 1667, que Sorbière fit le voyage de Rome pour 
assister à son exaltation et qu'il est lui-même l'auteur de la pubh- 
cation. Ce dernier point n'est pas douteux. Le rédacteur de l'Avea:- 
tissement y cachait si mal son jeu qu'il fut facile de le deviner. Gra- 

1. Hue ventum erat [c'est-à-dire à la page 595 de l'impression], inscio viro percelebri, 
ad quem hse Epistolse scriptse sunt et cui filius sensim ex scriniis siibripuerat, ut temere 
typographo edendas traderet, cum Sorberius vehementer excanduit et Vulcano ista 
cuncta tradi jussit. Verum pauca tardipedi deo erepta fuere, ex quibus licet œstimare 
an caetera sortem meliorem meruerant (Virorutn illustrium et eruditorum Epistolœ 
p. 595-596). — Cet ouvrage, qui, au dire d'ANTOiNE-AtEXANDUE 'BAUBiEufCatalogUe 
de la Bibliothèque du Conseil d'Etat, Paris, l'an XI, t. I, p. 574, n. 6147) ne fut tiré qu'à 
60 exemplaires, est très rare. Il est con ervé, comme curiosité bibliographique, à la 
Bibliothèque nationale (Imprimés, avec la cote: Réserve Z 4039.); on le trouve 
aussi, aux Manuscrits de la même Bibliothèque, Fonds latin, 10353. 

2. A ces noms on peut ajouter les suivants, tirés du Recueil des Lettres restées 
manuscrites : Fermât, Baltjze, Heereboord, cardinal Mazarin, de Marca, Patin, 
Ch. Spon, Père Rapin, etc. 

3. Les nombreuses Lettres de Sorbière au cardinal Jules RospUgiosi se trouvent 
Bibl. Nat. Ms. F. lat. 10352, t. I, Index, fol. 8 verso à 9 verso ; celles à Jacques Ros- 
pigliosi, neveu du précédent. Ibidem, fol. 9 verso à 10 recto. — Lettres de Jacq. Rospi- 
gliosi à Sorbière, Ibidem, t. II, fol. 18 recto. — Lettres du cardinal Jules Rospigliosi, 
Ibidem, fol. 17 verso à 18 recto. 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : III. — SAMUEL SOEBIÊRE 227 

rerol, si indulgent poui* Sorbière, n'hésite pas à dire qu'il u fit impri- 
mer un recueil, ou, pour mieux dire, un fragment de Lettres Illustrium 
et eruditorum Virorum, dans lequel il afecta par vanité de fourrer 
toutes les Lettres qu'il avait reçues du Pape Clément IX, lorsqu'il 
n'étoit que cardinal RospigUosi... Il est certain, Monseignem*, qu'il 
ne fit imprimer ce recueil, qui n'avoit ni commencement ni fin, que 
pom* justifier son voiage de Rome... ^ » 

Un second but aussi intéressé que le premier, mais plus avouable, 
avait inspiré la teneur de l'Avertissement : celui d'amorcer l'édition 
des propres Lettres de Sorbière. Sous le voile de l'anonyme il se taille 
sans vergogne cette réclame chaleureuse : « Plaise à Dieu que les Lettres 
de Sorbière, beaucoup plus nombreuses que celles-ci, puissent quelque 
jour être pubHées ! Car on serait assuré d'y Hre des renseignements 
innombrables concernant l'histoire de la littérature et des hommes 
de lettres de son époque, avec lesquels, durant toute une période de 
cinquante ans ^, il entretint des relations famihères, renseignements 
que cet excellent homme avait écrits à ses amis avec sincérité, comme 
on dit, et agrément. Si par hasard ils tombent entre vos mains, ils 
méritent que vous les transmettiez à quelques Blavius ou Elzeviers, 
car ils attestent que l'éloquence de l'auteur était assaisonnée de 
poivre et de sel. Vous en jugerez, lecteur instruit, par l'échantillon 
épistolaire qui suit » ^. 

Sans doute les Lettres de Sorbière, adroitement communiquées 
sous le manteau, ont trouvé plus « d'un lectem* instruit » ; mais elles 
n'ont pas encore trouvé d'éditem*. Néanmoins elles ne sont pas com- 
plètement perdues pour la postérité. Hemi Sorbière s'est chargé, 
comme d'un devoù* fihal, de les réunir et de les classer *. L'auteur de 

1. Graverol, Métnoires..., p. 13-14. — Xiceron (Mémoires..., t. IV, p. 96-97, Paris, 
1728) s'est approprié ce témoignage de Graverol sans indiquer sa source. . 

2. On saisit là sur le vif un exemple d'exagération vaniteuse. En effet, si l'on 
retranclie 50 ans de 1669, date de l'apparition des Virorum illustriuyn Epistolœ, on 
obtient 1619. Or Sorbière est né en 1610 ; il avait donc 9 ans en 1619. C'est alors, si 
l'affirmation de Sorbière était exacte, qu'il aui-ait commencé à correspondre avec « les 
Hommes illustres ' de l'Europe. Quelle précocité... inouïe ! 

3. Utinam quse Sorberii erant Epistolae hisce multo plures aliquando possent in 
lucem prodire ; leaerentur enim procul dubio innumera ad rem literariam et literatoruni 
6ui temporis, quibuscum egit faniiliariter annos quiuquaginta totos, liistoriam spectan- 
tia, quœ candide, aiunt, et jucunde amicis vir optimus perscripserat. Quœ si forte 
in manus tuas perveniant, digna sunt certe quse ad Bla\dos vel Elzeviros aliquos trans- 
mittas ; pipere enim et sale conditam fuisse viri facundiam perhibent. Judicabis lector 
eruditus ex Epistola sequenti. (Virorum illustrixwi..., p. 596). — Cette lettre choisie 
que Sorbière avait placée là pour amorcer la publication des autres, est adressée, de 
Rome, le 13 septembre 1667, au neveu de Clément IX, Jacques Rospigliosi, abbé 
de Sainte-Marie, qui devint cardinal. (Ibidem, p. 597-600). 

4. Epistolœ Samueijs Sorbière ad illustres et eruditoa viros scriptœ, in quitus 7nulta 
continentur ad rem literariam sui temporis illustrandam, scilicet ad Historiam naturalcm, 
Philosophiam, Theologiam et ad hominum mores digiwscendos. Accedunt illustrium et 
eruditorum ad eumdem Epistolœ. Itemque Catalogus et Index rerum et verhorum locitple- 
tissimus. Cura et opéra Hexrici Sorbière auctoris filii, Parisiis, 1773. — Ce recueil 
in-folio, comprend deux tomes ou parties. La première, de 571 feuillets, contient les 
Lettres de Sorbière ; le second, de 257 feuillets, les Lettres à Sorbière. Ces lettres sont 
classées généralement par ordre chronologique. — On trouve les Epistolœ à laBibliothèque 
nationale, Ms., Fonds latin, 10352. Ce Recueil est une copie des Lettres et non l'original. 



228 ARTICLE II. CHAPITRE VI. INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

l'Avertissement en a exagéré la valeur documentaire ; cependant 
on peut y glaner nombre de détails qui éclairent quelques coins et 
recoins obscurs « de la Littérature » au xvii<^ siècle, « c'est-à-dire de 
l'Histoire naturelle, de la Philosophie, de la Théologie et de la Morale «. 
En tête de ce Recueil épistolaire, Henri Sorbière a fait reproduire 
le beau portrait de son père, que le célèbre Gérard Audran grava 
à Rome en 1667 ^. Au-dessous du buste, on lit ce distique très élogieux, 
œuvre d'un indulgent ami, Jean Maury : 

Cernitur in vultu Probitas, Candorque, Fidesque. 
In scriptis reliquas perspice mentis opes. 

Il est certain que la physionomie de Samuel Sorbière a un air de 
probité et de bonhomie qui inspire confiance. Mais, quand on se rap- 
pelle certains faits et gestes de sa vie, on est bien obligé de reconnaître 
une fois de plus qu'il est imprudent de juger les gens sur la mine. 

IV. — MOLIÈRE 

Molière est le plus illustre des élèves de Gassendi, et cependant il 
ne nous retiendra pas longtemps, parce que l'influence de son maître 
est moins saisissable chez ce poète que chez Sorbière et Bernier. 
Nous l'avons laissé, dans la compagnie de ce dernier, de Chapelle, 
de Hesnault et de Cyrano, suivant les leçons de philosophie que leur 
donnait chaque soir le complaisant chanoine de Digne, devenu l'hôte 
de son ami Luilher. Le professeur communiqua sans doute à ses dis- 
ciples l'admiration qu'il ressentait pour la poésie si vigoureuse et si 
brillante de I^ucrèce, car nous voyons les jeunes Hesnault et MoUère 
entreprendre la traduction du poème De Rerum natura. 

Une jolie légende s'est formée à ce sujet. Molière aurait mené 
jusqu'à terme sa délicate entreprise. Mais voici qu'un jour un domes- 
tique, ayant besoin de papier pour confectionner des papillotes, 
s'empara de l'un des cahiers où la traduction était transcrite. Vexé 
de cette étourderie malencontreuse, l'auteur, dans un accès de dépit, 
jeta au feu le reste de la traduction ^. Et l'on ne manque pas d'ajouter 
avec un pleur que le seul débris échappé au désastre, ce sont les quelques 
vers insérés par Molière dans le Misanthrope (Acte II, scène v, vers 
la fin), sur l'illusion, chère aux amants, qui dans l'objet aimé leur fait 
A'oir tout en beau. 

1. Henri Sorbière a également placé, en tête de ce Recueil, un certain nombre de 
poésies q\ii furent composées sur la mort de son père par Bernier, Slxtse, Jean" 
Matjry, C. Spon, etc. Une Ode In obituni Samuelis Sorberii est signée des initiales J. D. 
L. F. C. M., qu'il faut lire Jacobus De La Fosse, Congregationis Missionis. Elle a 
été publiée, sous son nom, à la fin d'un petit livre intitulé : Discours de feu M"' Sorbière^-: 
1. De Vexcès des complimens et de la Civilité. 2. De la Critique, etc., Lyon, 1675. 

2. Voilà ce que l'aneedotier Jean Léonor Le Gallois de Grimarest raconte dans La 
Vie de M. de Molière, p. 311-312, Paris, 1705. Il prétend, mais sans donner aucune 
preuve, que Molière avait mis en prose les passages philosophiques du iDoème, et en 
vers les descriptions ; il ajoute que la traduction, dont Molière avait soumis à M. Ro- 
hault les fragments successifs, était presque achevée. Ce dernier renseignement rend 
tout à fait invraisemblable le coup de tête de Molière. 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : IV. — MOLIÈRE 229 

Ce récit fourmille d'erreurs. D'abord, le passage si piquant du 
Misanthrope n'est point une traduction, mais une imitation très libre 
€t très heureuse du poète latin (De Naturel reruni, Cant. IV, v. 1149- 
1166). De plus, Molière n'eut point l'ambition de traduire le poème 
entier. Au témoignage de Michel de Marolles ^, abbé de Villeloin, 
lui-même traducteur de Lucrèce et contemporain de Molière, celui-ci, 
laissant de côté les parties proprement philosophiques du poème, 
se serait borné aux passages descriptifs et poétiques ^. Enfin, Mohère 
ne perdit rien de sa traduction et, bien loin de songer à la détruire, 
la légua à sa veuve, laquelle la vendit, pour 600 livres, au hbrahe 
Barbin qui n'osa point l'imprimer ^. 

En différentes pièces du grand comique, on trouve çà et là des 
pensées qui semblent un écho de l'enseignement de Gassendi. Comme 
son maître, il a pris à partie les Péripatéticiens et certains points de 
la dcctiine cartésienne. Dans le Mariage forcé, Pancrace, et dans le 
Bourgeois gentilhomme, le maître de philosophie criblent de traies la 
Scol?>istique. Mais l'on est bien obhgé de convenir, malgré l'admiration 
qu'on ressent pour le génie de l'auteur, que de ces railleries les unes 
sont bien grosses, et les autres portent à côté, car elles visent pêle-mêle 
des questions, dont plusieurs ne sont point oiseuses pour qui en com- 
prend le sens et la portée. Par exemple. Pancrace dit sur un ton 
ù'onique à Sganarelle : « Vous voulez peut-être savoir si la substance 
et l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard de 
l'Etre ?... si la Logique est un art ou une science ?... si elle a pour 
objet les trois opérations de l'esprit ou la troisième seulement ?... 
s'il y a dix catégories ou s'il n'y en a qu'une ?... si la conclusion est 
de l'essence du syllogisme ?... si l'essence du bien est mise dans l'ap- 
pétibilité ou dans la convenance ?... si le bien se réciproque avec la 
fin ?... si la fin peut nous émouvoir par son être réel ou par son être 



1. Cf. p. 3-4 de la Préface, que M. de Marolles mit en tête de sa traduction en vers de 
Lucrèce, publiée en 1677 à Paris sous ce titre : Les six Livres de Lucrèce De la Nature 
des choses. — L'auteur en avait précédemment publié une traduction en prose (Paris, 
1650), Le Poïte Lucrèce, Latin et François de la Traduction de M. D. M., qui fut rééditée 
en 1659. — Je relève, dans la Préface [non paginée], p. 2-3, de la 2^ édition, cette 
phrase élogieuse pour Gassendi : « ... Ayant eu dessein de revoir ma traduction..., je 
profitaj' des bons advis que m'en donna l'un des plus sçavans hommes de son siècle, 
Pierre Gassendi, peu de jours avant sa mort... Et cei-tes je ne puis nier que je ne luy 
sois redevable de beaucoup de vxiës et de corrections importantes, que j'ay employées 
dans cette seconde édition. » Cf. Discours apologétique pour justifier cette traduction.... 
Ibidem, p. 533-534. 

Cette 2^ édition est intitulée (comme le sera la traduction en vers) : Les six Livres 
■de Lucrèce de la Nature des Choses. 

2. De son côté. Chapelain écrit à Bernier : « On dit que le comédien Molière, ami de 
<Jhapelle, a traduit la meilleure partie de Lucrèce, prose et vers, et que cela est forb 
bien. La version qu'en a fait [sic] l'abbé de Marolles est infâme et déshonore ce grand 
Poëte. » (Lettre du 25 avril 1662. Cf. Lettres de Jean Chapelain publiées par Ph. Tamizey 
DE Larroqtje, t. II, p. 225, col. 2, dans Collection de Documents inédits... 2^ Série, 
Imprim. Nation. 1883). 

3. Cf. Jules Loiselexjr, Les points obscurs..., ï"^ Partie : Les Années d'études, § v, 
■dans Le Temps, p. 3, col. 3, 15 oct. 1876. M. Loiseleur n'apporte aucune preuve pour 
Appuyer son affirmation. 



230 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

intentionnel ? » ^ Ainsi, à l'égard de la Scolastique, caricature ou 
injustice. 

Parfois aussi la critique de Descartes dégénère en parodie qui fausse 
la pensée et dépasse le but. Sganarelle déclare à Marphurius qu'il 
est venu le consulter sur une petite affaire. Marphurius lui répond 
en parodiant le doute méthodique : « Changez, s'.il vous plaît, cette 
façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de 
proposition décisive, de parler dé tout avec incertitude, de suspendre 
toujours son jugement ; et, par cette raison, vous ne devez pas dire : 
« Je suis venu », mais : « 11 me semble que je suis venu... » ^ Pour 
désabuser le professeur de scepticisme, Sganarelle recourt aux argu- 
ments frappants et lui apprend à son tour comment l'on doit parler : 
« Vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il vous semble 
que je vous ai battu »,^. 

J'ai hâte de citer un autre exemple, où Mohère décoche contre 
Descartes un trait plus juste et plus heureux. Ce philosophe pousse 
si loin son sphituahsme que, dans l'homme imaginé par lui, le corps 
étant plutôt juxtaposé qu'uni à l'âme, la matière semble complète- 
ment sacrifice à l'esprit. Ce qui, l'on s'en souvient, lui attira, de la 
part même du pacifique Gassendi, cette apostrophe ironique : « es- 
prit ! » Or, dans les Femmes savantes, Mohère prend fait et cause 
pour Gassendi contre Descartes, car, à cette déclaration de Phila- 

MINTE : 

Le corps, cette guenille, est-il d'une importance, 
D'un prix à mériter seulement qu'on y pense ? 

Mohère répond par la bouche du bonhomme Chrysale : 

Oui, mon corps est moi-même, et j'en veux prendre soin : 
Guenille, si l'on veut, ma guenille m'est chère ^. 

De même, à cette description de l'amour éthéré faite par Armande : 

Ce n'est qu'à l'esprit seul que vont tous les transports, 
Et l'on ne s'aperçoit jamais qu'on ait un corps. 

il oppose cette réphque du bon sens personnifié dans Clitandre : 

Pour moi, par un malheur, je m'aperçois, Madame, 

Que j'ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme. 

Je sens qu'il y tient trop pour le laisser à part ; 

De ces détachements je ne connois point l'art ; 

Le Ciel m'a dénié cette philosoj)hie, 

Et mon âme et mon corps marchent de compagnie ^. 



I. Le Mariage forcé. Scène IV. 
2-3. Le Mariage forcé. Scène V. 

4. Les Femmes savantes. Acte II, Scène ^^I. 

5. Les Femmes savantes. Acte IV, Scène ii. 



§ B. DISCIPLES EN FRANCE : IV. — MOLIÈRE 231 

D'aucuns ^ assui'ent que Molière, oubliant les égards dus à son véné- 
rable maître, lui aiu*ait emprunté, pour la tourner en ridicule, une 
plu-ase, d'un goût douteux, sm* l'héliotrope ^, que Gassendi, par extraor- 
dinaii'e en veine de « préciosité », adressa un jour à Campanella ^. 
Cette supposition ne semble pas fondée ^. 

Il est au contraire, dans Don Juan ou le Festin de Pierre, une belle 
scène ^ qui paraît inspirée tout entière des enseignements de Gas- 
sendi ^. 

« De toutes les scènes philosophiques de Mohère la plus belle, la 
plus forte, la plus dramatique est celle où il met en présence un valet 
naïf et croyant, un maîti-e incrédule et raillem- » '^, Sganarelle et 
Don Juan. Sganarelle fait valoir avec un entrain éloquent la preuve 
tirée des causes finales pom* démontrer à Don Juan l'existence de 
Dieu : « ... Avec mon petit sens, mon petit jugement je vois les choses 
mieux que les H^^.'es et je comprends fort bien que ce monde que nous 
voyons n'est pas mi champignon qui soit venu tout seul en une nuit. 
Je voudrois bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, 
cette terre et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s'est bâti de lui- 
même... » ^ etc. Et l'on peut conclure après Paul Janet ; « ... Pour 

1. Par exemple J. Loiseleue, art. citato. 

2. Thomas Diafoirus dit à Angélique Argan : « Et comme les naturalistes remarquent 
que la fleiir nommée héliotrope tourne sans cesse rers cet astre du jour, avissi mon 
coeur dores-en-av-ant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux 
adorables, ainsi que vers son pôle unique. » (Le Malade imaginaire. Acte II, Scène v). 

3. Nisi is esse-s, quem celebrem eminentissima virtus fecit, non ita te multi ambrrent 
ac impeterent, sed nempe Sol non fert indigne, cum heliotropia, quse ejus vim persen- 
tiunt, in ipsuin respectïint. Aut in virum adeo illustrem non debebas evadere, aiit 
grave jam esse non débet, si Literatoriun omnium oculi radiis tuis percellantvir .(Gas- 
sendi à Campanella, Aix, 13 mai 1633, O. G., t. VI, p. 56-57). 

4. Il n'est guère croyable que Molière ait été dénicher cette comparaison dans un 
in-folio latin de Gassendi. Victor Fournel (Introduction au Roman comique de Scarron, 
t. I, p. 'KWïi, Paris, 1857), dit, avec beaucoup plus de \Taisemblance, que Molière 
a bien l'air d'avoir volé )i cette comparaison à La Vraie Histoire comique de Francion, 
par Charles Sorel, sieur de Soxtvigny, car Francion dit à son amante Nays : « Il 
n'est non plus raisonnable de s'enquérir quel chemin je tiendrai que de s'enquérir 
de quel côté se touinera la fleur du souci : l'on sçait bien que c'est sa nature de se 
tourner toujours vers le soleil ; l'on i.e doit pas douter aussi non plus que je ne suive 
vos beaux yeux, les soleils de mon âme, en quelque part qu'ils veuillent donner le jour. • 
(Opère citato. Livre IX, Edit. Colosibey, p. 363-364, Paris, 1858). Molière a simple- 
ment changé le souci en héliotrope. 

5. Dos- Juan, Acte III, Scène i. 

6. Gassendi, Syntagma pJulosophicum : Physica, Sect. I, L. IV, C. VII, t. I, p. 3^29, 
col. 1. — Physica, Sect. III, Membr. II, L. II, C. III, T. II, surtout pp. 233-234. 

7. Pattl Janet. La Philosophie dans les Comédies de Molière, dans la Revue politi- 
que ET LITTÉRAIRE, 26 oct. 1872, p. 390, col. 2, § De toutes les scènes. 

8. Il est à remarquer cju'un autre élève de Gassendi, CjTano, a esquissé, d'une ma- 
nière analogue, l'argument des causes finales : « ... Me croiez-vous si stupide de me 
figurer que le monde soit nay comme un champignon, que les astres aient pris feu et 
se soient arangez par hasard, qu'une matière morte, de telle ou telle façon chsposée, 
ait pu faire raisonner uh homme, sentir une beste, végéter un arbre ? » (Cyrano, 
Lettres, Bibl. Nat., Ms. Fonds fr. Nouv. acq. 4557, fol. 138 verso). Le passage est tiré 
d'une Lettre portant ce titre étrange : Contre un je.... assassin et méchant. Cette dia- 
tribe, çà et là inconvenant© et grossière, circula sous le manteau : elle est dirigée contre 
un jésuite innommé et sans doute innommable. CsTano y montre sa crédulité en accep- 
tant, pour le besoin de sa cause, la calomnie qui fait des Jésuites les inspirateurs de 



232 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

nous, quoi qu'en puissent dii-e nos nouveaux sages, Sganarelle », porte- 
parole de Molière, « est un meilleiu' philosophe que don Juan « i. 

Mais, à s'en rapporter à Grimarest, Molière goûtait moins la théorie 
atomistique de Gassendi que sa morale et, ajoutons, sa théodicée, 
car il se serait rallié à la Physique cartésienne. Revenant un soir de 
souper à Autéuil, il en prit vivement la défense, sur le bateau qui le 
ramenait à Paris, contre Chapelle toujours fidèle à Gassendi 2. 

Indiquons, pour mémoire, un Docteur de la Faculté de Paris, 
G.-B. DE Saint-Romain, qui, dans un hvre plein d'aperçus bizarres 
(Physica a scholasticis tricis liberata, Leyde, 1684), explique la j)lupart 
des maladies par l'action nocive des atomes émancipés, qui sont, 
d'après lui, des corpuscules aigus et coupants ^. 

F. — DAVID DERODON 

Certains * ont rangé, parmi les disciples de Gassendi, David Dero- 
DON (1600-1664) ^, qui enseigna la philosophie ù Die, à Orange et à 

Châtel et de Ravaillac. Le fonds de vérité qui se trouve peut-être dans cette Lettre , 
c'est qu'un Père du collège de Clermont aura jugé utile de mettre ses élèves en garde 
contre le libertinage d'esprit et de mœurs, libertinage avéré, de CjTano. Puisque nous 
avons eu à mentionner Cyrano dans cette Histoire (Cf. supra, §B, II, p. 184 n. 3),. pour 
donner un échantillon de sa manière dans le genre pamphlet, citons le début relati- 
vement modéré de cette Lettre : « Père criminel, Assurément vous me preniez pour 
un Roy, quand vous prêchiez vos disciples de m 'assassiner ; mais ce n'est pas de 
toute farine que se font les Châtels et les Ravaillacs ; on a purgé vos collèges de ce 
mauvais sang, et le souvenir de la piramide empêche que le massacre ne passe de votre 
bouche dans les mains de ceux qui vous écoutent. Vous ne laissez pas cependant du 
feste de votre tribune (pédagogue et boureau de huit cens écoliers) de leur prêcher ma 
mort comme une croisade ; mais des enfans sont trop tendres pour estre exortez au 
poignart... » (Loco citato, fol. 137). 

1. PaulJanet, Articulo citato, p. 391, col. 2, à la fin du premier §. 

2. « En revenant d'Hauteuil un jovu- dans le bateau de Molière, ils [Chapelle et 
Molière] ne furent pas longtems sans faire naître une dispute. Ils prirent un sujet grave 
pour se faire valoir devant un Minime qu'il trouvèrent dans leur bateau et qui s'y étoit 
mis pour gagner les Bons-Hommes. J'en fais juge le bon Père, dit Molière, si le Sys- 
thème de Descartes n'est pas cent fois mieux imaginé que tout ce que Mr. de Gassendi 
[sic] nous a ajusté au Théâtre pour nous faire passer les rêveries d'Epicure. Passé pour 
sa morale ; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse attention... » (La Vie 
de M. de Molière, p. 215-216, Paris, 1705). Cette anecdote a bien l'air d'avoir été forgée 
à plaisir. Qu'on en juge. La dispute philosophique entre Molière et Chapelle a pour 
arbitre un Minime, qui, aux arguments opposés des deux adversaires, ne sait que 
répondre : hom ! hom ! Arrivé aux « Bons-Hommes », le mystérieux Minime, ayant 
prié qu'on le débarque, va quérir sa besace qu'il avait déposée auprès du batelier. 
Tout s'explique alors : l'arbitre choisi n'était point un Père Minime, mais un simple 
frère quêteur. On a l'impression que le reste a été arrangé en vue de ce dénouement 
comique. 

3. On trouvera une longue analyse de cet ouvrage dans Acta Eruditorum, Leii^zig, 
1684, p. 364-370. — Cf. J. Brucker, Historia..., T. IV, Part. I, p. 531. 

4. Cf. J.-M. DE Gérando, Histoire comparée des systèmes de Philosophie..., T. II, 
Ch. XI, p. 125, Paris, 1647. 

5. Né à Die vers 1600 et mort à Genève vers 1664, Derodon, après avoir abjuré 
le Protestantisme, l'embrassa de nouveau. Son enseignement théologique au collège 
d'Orange et surtout àrAcadémie de Nîmes provoqua des critiques, de la part même de ses 
coreligionnaires, du ministre Pierre Jitrieu, notamment, qui lui reproche de restaurer 
l'hérésie de Nestorius dans son livre philosophico-théologique : Disputatio de SuppO' 



§ B. DISCIPLES EX FRANCE : VI. — GÉRAUD DE CORDEMOY 233 

Nîmes. C'est une erreiu-, qui doit avoii' sa source dans une illusion 
causée par le titre de cet opuscule : Disputatio de Atoniis, authore 
Davide Derodone (Nîmes, 1661) i. Mais, dans cette « Dispute », l'autem* 
ne mentionne, pour les réfuter, que des philosophes anciens qui ont 
soutenu l'atomisme, y compris Démocrite et Épicm-e. A propos de 
ce dernier, aucune allusion n'est faite à Gassendi. L'opuscule s'achève 
sur une promesse : « Notre sentence sur les atomes sera donnée dans 
la Dispute suivante » (Sententia nostra de atomis tradetur Disputatione 
sequenti) ^. Cette promesse n'a pas été tenue, que je sache, car, nulle 
part, je n'ai trouvé trace ni mention de la « Dispute » annoncée. 
Pour savoh' la pensée de Derodon sur la question, restait le recours 
à son Manuel de philosophie. Ici encore déception. Notre professeur 
parle en termes très généraux des atomes ^. Il a également enseigné 
l'existence du vide dans la natm*e ^. Mais, pom* le vide comme pom* 
les atomes, il ne fait pas même d'allusion à Gassendi. La raison en est 
simple et péremptohe : enfermé dans les hmites de l'érudition scolas- 
tique, il n'a point connu les travaux du philosophe provençal. Derodon 
est un dialecticien déhé, qui interpiète à sa façon la pliilosophie 
péripatéticienne. Sa place est aillem's. Nous le retrouverons quand 
il sera traité de la Scolastique au xvn^ siècle. 

VI. — GÉRAUD DE CORDEMOY 

Pom* clore la série des atomistes français au xvn^ siècle, citons 
un dernier nom, fort inattendu, celui de Géraud de Cordemoy 
(1620-1684), l'un des cartésiens célèbres à cette époque. Leibniz 
a indiqué la raison impérieuse qui avait déterminé la conversion de 
Cordemoy à l'atomisme : « S'il n'y avoit point de véritables unités 
substantielles [dans la simple masse de la matière, quelque organisée 
qu'elle puisse être], il n'y auroit rien de substantiel ny de réel dans la 
collection. C'estoit ce qui avoit forcé Mr Cordemoy à abandonner 
des Cartes, en embrassant la doctrine des Atomes de Démocrite, 
pom* trouver une véritable unité « ^. 

Cordemoy exprime son opinion en termes très clairs. Elle repose 

eito... (Francfort, 1645 ; mais, en réalité, imprimé à Orange). Le Parlement de Toulouse 
(Arrêt du 27 janvier 1663) le condamna à l'exil à cause de la réimpression de son 
ouvrage : Le Tombeau de la Messe, qui porte le nom d'un libraire genevois ; il aurait 
été, de fait, édité à Paris. Derodon se retira à Genève, où il ne tarda pas à 
mourir. 

1. Réédité, en 1662, à Nîmes et à Genève. 

2 Disputatio de Atomis, § 91, p. 72 in fine. Edit. de Genève, 1662. 

3. Atomi, quae creduntur materia prima absolute, simpliciter et secundum se consi- 
deratse, sunt complétas in ratione entis, substantise et corporis... ; at relative et compa- 
rate ad composita naturalia, non sunt completse essentialiter in ratione mixti, cum 
non sint tota essentia mixti (D. Derodon, Philosofhia contracta : Pars trtia quœ est 
Physica : Pars I, C. III, n. 42, p. 18. Cf. Ibidem, Part. II, C. III, Art. I, § 4, p. 103; 
Genève, 1664). 

4. D. Derodon, Philosophia contracta : Physica, Part. I, C. VII, p. 39-42. 

6. Leibniz, Système nouveau de la Nature et de la communication des substances, aussi 
bien que de Vunion qu'il y a entre l'âme et le corps. Œuvres, Edit. Gerhardt, t. IV, p. 482, 
§ De plus. — Janet, t. I, p. 640, § 11. 



234 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

sur la distinction qu'il établit soigneusement entre les corps et la 
matière. « Les corps sont des substances étendues. Chaque corps n'est 
qu'une mesme substance ; il ne peut estre divisé » ^. « La matière est 
un assemblage de corps. Chaque corps considéré comme composant 
cet assemblage est ce qu'on appelle une partie de la matière » ^. « Comme 
chaque corps ne peut estre divisé, il ne peut avoir de parties ; mais 
comme la matière est un assemblage de corps, elle peut estre divisée 
en autant de parties qu'il y a de corps » ^. Aussi, à ses yeux, « la matière 
mesme n'est pas une substance étendue ». Il se résume ainsi : « Je dis 
que chaque corps est une substance étendue et par conséquent indivi- 
sible, et que la matière est un assemblage de corps et par conséquent 
divisible, en autant de parties qu'il y a de corps ; cela me semble 
clah' » *. Il suit de là que substance et unité sont termes qui s'appellent ; 
partant que substance et divisibilité sont termes qui s'excluent. 

Cordemoy reste fidèle à la Métaphysique de Descartes. Sa défection 
ne porte que sur la Physique. Dans sa manière de concevoir les atomes, 
il fait appel aux principes cartésiens. Ainsi ses atomes sont passifs, 
c'est-à-dire qu'ils reçoivent le mouvement du dehors et le transmettent 
sans le modifier ^. Sous ce rapport ils se comportent comme les corpus- 
cules des toiirbillons. Cordemoy est même occasionnahste : ses atomes 
ne sont pas des causes secondes douées d'une activité propre, quoique 
subordonnée. C'est Dieu seul qui les meut et les fait agir ^. Par là il 
rejoint Malebr^-nche. 

VII. — LES LIBERTINS ET L'ÉCOLE SENSU ALISTE 

Nous ne ferons pas à Gassendi l'injure de mettre au nombre de ses 
disciples quelques personnages qui acquhent un triste renom comme 
libertins d'esprit ou de mœurs, quelques-uns mêmes et d'esprit et de 
mœurs : Chapelle, Hesnault, Cyrano, Saint-Évremond '^, Bachau- 
MONT, Des Barreaux, l'abbé de Chaulieu, le chevaher de Bouillon, 
le marquis de La Pare, Ninon de Lenclos qui tenait salon rue des 
TourneUes, le prieur de Vendôme, dont le palais du Temple était le 
rendez-vous d'une société élégante et dissolue ^. Au lieu de suivre la 

1-2-3-4. CoEDEMOY, Le Discernement du Corps et de l'Ame..., l^^ Discours, p. 2 ; 3 ; 
4; II. 

5. Cordemoy, Le Discernement..., 2^ Discours, p. 27-58. 

6. Cordemoy, Le Discernement..., 4^ Discours, p. 93-118. 

7. Saint-Evremond a narré lui-même ses rapjDorts avec Gassendi. Après avoir déploré 
les divergences qui séparent les Philosophes, il ajoute: « Au milieu de ces méditations 
qui me désabusoient insensiblement, j'eus la curiosité de voir Gassendi, le plus éclairé 
des Philosophes et le moir^ présomptueux. Après de longs entretiens, où il me fit voir 
tout ce que peut inspirer la raison, il se plaignit que la nature eût donné tant d'étendue 
à la curiosité et des bornes si étroites à notre connoissance... » Gassendi avoua « que 
peut-estre il n'ignoroit pas ce que l'on pouvoit penser sur beaucoup de choses, mais de 
bien connoître les moindres, qu'il n'osoit s'en assurer. Alors une science, qui m'estoit 
déjà suspecte, me parut trop vaine pour m'y assujettir plus long-tems. Je rompis tout 
commerce avec elle, et commençai d'admirer comme il estoit possible à un homme 
sage de passer sa vie à des recherches invftiles. » (Jugement sur les Sciences où peut 
s'appliquer un honnête homme. Œuvres m^slées, T. I, p. 245-246. Paris, 1692). 

8. Cf. Encyclopi'die..., art. Epicurisme, t. V, p. 785. Paris, 1755. 



§ C. SYMPATHIES Eîf ANGLETERRE : I. — WALTEK CHARLETON 235 

morale relativement austère d'Epicure, telle que le vertueux chanoine 
de Digne l'avait reconstruite, ces beaux esprits s'en tenaient à Fan- 
cienne interprétation mieux accommodée à leurs penchants. Ces 
disciples bâtards, qui se recommandaient sans droit légitime de la 
doctrine gassendiste, contribuèrent à la discréditer aux yeux des 
esprits superficiels. 

«... La philosophie de Gassendi n'a fait, au xvn® siècle, qu'une bien 
petite école, elle n'a régné que dans quelques salons suspects de hber- 
tinage d'esprit et de mœurs. Mais, dans le siècle suivant, sous une 
autre forme, et placée sous le patronage de Baeon, de Locke et de 
Newton, cette même philosophie prendra, pour ainsi dire, sa revanche ; 
elle échpsera à son tour le cartésianisme, elle lui succédera dans la 
domination des inteUigences, dans la faveur et l'empire » ^. Ce juge- 
ment, entendu en rigueur, n'est pas plus acceptable que celui formulé 
par Damiron ^. L'École sensuahste du xviiie siècle ne peut se couvrii" 
du patronage de Gassendi qu'en abusant de quelques passages isolés 
de ses œuvres, que d'autres plus amples et très exphcites rendent 
inofïensifs ^. 



§ C. — SYMPATHIES EN ANGLETERRE 

A l'étranger, l'atomisme compta quelques partisans. Les plus célèbres 
se rencontrent en Angleterre : Walter Charleton, Robert Boyle, 
IsAAc Newton, Ralph Cudworth *. 

I. — WALTER CHARLETON 

Walter Charleton (1619-1707) ^ médecin de Charles II, fut 
président du « Collège of Physicians » ^, de 1689 à 1691. « La Société 
royale » de Londres l'admit l'un des premiers dans son sein (1662). 
Ses œuvres médicales ne brillent pas par les observations et expé- 
riences personnelles : lui-même avoue n'avoii disséqué que peu de 
cadavres. Mais sa lecture est vaste et il aime à communiquer au public 

1. Fr. BoTni.LiER, Histoire..., t. I, Ch. XXV, p. 549. 

2. Cf. supra, p. 179 — infra, p. 263 et n. 1. 

3. Cf. eupra, p. 141 — injra, p. 261-263. 

4. On s'attendait peut-être à trouver ici le nom de Hobbes. Un chapitre spécial lui 
Bera consacré, où l'on indiquera la position assez indécise qu'il a prise à l'égard de la 
théorie corpusculaire. Comme on l'a justement noté, Hobbes n'est « pas atomiste au 
sens propre, bien qu'il identifie l'idée de « corps « avec celle de substance », et soutienne 
que ce qui est permanent, persistant malgré tous les changements, ne doit pas s'ap- 
peler « matière », mais « corps », c'est-à-dire étendue déterminée et pourvue de qualités 
élémentaires. La première de ces qualités, des fonctions essentielles, est le conattis ou 
impetus. L'espace même, l'étendue en apparence vide, est constitué par un fluide actif 
dont nous ne percevons pas la résistance. » (L. MABrLLEATJ, Histoire..., L. IV, Ch. II, 
§ I, p. 429). 

5. Walter Charleton, né à Shepton Mallett, dans le Sommerset, en 1619 et mort 
à Londres en 1707, étudia à Magdalen Hall, à Oxford, sous le Docteur ^A^'ilkitsts. D 
appartenait à la Haute Eglise et resta fidèle à la Royauté. 

G. Il faut se rappeler qu'en anglais Physicien signifie IMédecin. 



236 ARTICLE II. CHAPITEE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GA.SSENDI 

les trésors de son érudition, qui s'étend de la médecine à la littérature 
classique. Si, au début de sa carrière, il a donné dans les rêveries de 
Van Helmont, on doit noter en sa faveur qu'il a été sympathique 
aux découvertes faites de son temps, notamment à celle de la circu- 
lation du sang par son compatriote Harvey, dont il prononça plusieurs 
fois l'éloge (vg, en 1680, Harveion Ovation, Lecture delivered in the 
Catlerian Théâtre in Worivick Lane). Il a beaucoup écrit, en latin et 
en anglais ; mais son langage est diffus et l'exposition des idées n'est 
pas encore complètement dégagée de la manière scolastique. Ses 
ouvrages se rapportent aux sciences naturelles et à la philosophie. 
Comme spécimens, dans ce dernier genre, citons : The darkness of 
Atheism ^expelled hy the light of nature (Londres, 1652). — Immortality 
of the human soûl (Londi'es, 1657). — Disseriatio epistolica de ortu 
animœ humanœ (Londres, 1659). — Natural history of the Passions 
Londres, 1674. Traduction de l'ouvrage du Père J.-F. Senault, de 
l'Oratoire : De V usage des Passions, Paris, 1641). — Socrates trium- 
phant or Plato's Apology for Socrates (Londi*es, 1675). — The Har- 
mony of natural and positive divine Laws (Londres, 1682). 

Mais voici qui nous intéresse plus directement. C'est sans doute 
Hobbes, avec lequel Charleton était hé d'amitié, qui lui fit connaître 
les travaux de Gassendi. Cette connaissance lui inspira deux ouvrages : 
d'abord la Physiologia Epicuro-Oassendo-Charltoniana or a Fabrick 
of Science Natural upon the Hypothesis of Atoms (Londres, 1654), 
où il expose, dans un ordi'e méthodique, la physiologie épicurienne, 
telle que Gassendi l'a reconstituée ; puis, toujom-s guidé par le philo- 
sophe français : VEpicurus, his Morals (Londres, 1656), qui est une 
apologie de la morale épicurienne. 

II. — ROBERT BOY LE 

Robert Boyle (1627-1691) ^ fut pour l'atomisme une recrue 
beaucoup plus importante que W. Charleton, car il est, d'après Newton, 
l'une des grandes figures scientifiques ^ de l'Angleterre au xvii*^ siècle. 
De plus, tandis que Charleton ne fut guère qu'un écho fidèle de l'ato- 

1. Robert Boyle, fils de Richard Boyle, comte de Cork, naqviit le 25 janvier 1627 
à Lismore Castle, dans la province de Munster en Irlande. Après avoir commencé ses 
études au collège d'Eton et les avoir achevées, au manoir paternel de Stalbridge, sous 
la direction du Rev. Mr Douch et d'un précepteur français, nommé Marcombes, il 
voyagea (1638-1644) en France et en Italie. De retour en Angleterre, il devint membre 
(1645) du « CoUège philosophique », réunion d'hommes instruits qui s'occupaient de 
philosophie scientifique. Ce Fhilosophical Collège fut en 1662 incorporé dans la Royal 
Society, dont Boyle a été l'une des plus pures gloires. Il ne cessa de consacrer son temps 
et sa grande fortune au développement de la science expérimentale, jusqu'à sa mort qui 
arriva le 30 décembre 1691, à Londres. Ses restes furent déposés à Westminster. Le 
Doctevir Burnet prononça l'oraison funèbre. Boyle fut un chrétien très religieux et 
très charitable. Il avait fondé des conférences publiques pour démontrer l'accord de la 
science et de la foi. De là sont sorties, par exemple, les Dissertations de Clarke pour 
prouver l'existence de Dieu. 

2. Boyle ne sera étudié ici que comme atomiste. Une place plus large lui sera donnée 
quand nous parlerons de la Philosophie scientifique en Angleterre depuis Bacon jusqu'à 
Newton. 



§ C. SYMPATHIES EN ANGLETEREE : II. ROBERT BOYLE 237 

inisme gassendiste, Boyle marqua ses emprunts d'un cachet personnel. 
Il est de cœur avec les savants et philosophes qui mènent une guerre 
acharnée contre la Physique aristotélicienne et scolastique, Bacon,. 
Basson, Descartes, Gassendi, Magneu, etc. Il aime à espérer que la 
lecture de certains d'entre eux ne lui a pas été inutile ; cependant 
il met au-dessus de tous Gassendi et son Syntagma Philosophiœ Epicuri. 
Il n'a qu'un regret c'est de n'avoh' pas connu plus tôt ce traité, bref, 
mais combien riche ! ^ 

Au XYii^ siècle, deux systèmes sm' la nature des corps se parta- 
geaient les esprits : le système péripatéticien des formes substantielles 
et le système atomistique plus ou moins renouvelé de Démocrite et 
d'Épicure. BoyJe ne se contente pas de répudier en quelques mots 
énergiques, que nous venons de citer, la doctrine aristotéhcienne qui 
trouvait dans les Scolastiques d'ardents défenseurs ; il la soumit, 
à un examen critique dénué de bienveillance ^. Il la rejette en bloc 
sans y discerner, comme Leibniz ^, des parties acceptables. 

Le terrain une fois déblayé, Boyle put construire l'édifice atomis- 
tique tel qu'il le conçoit, sous le nom de « Philosophie coi-pusculaire ». 
Il conserve les principaux traits du Gassendisme : l'idée de résistance, 
d'impénétrabihté de la matière, l'existence du vide. Hobbes ne voyait 
dans l'espace, vide en apparence, qu'une sorte de fluide actif plus subtil 
([ue l'air *. A ce propos s'éleva entre Boyle et lui une vive polémique ^. 

En revanche, il n'admet pas, comme Gassendi, l'indivisibiUté des 
atomes ^. Sur ce point il s'accorde au contraire avec Descartes, par- 

1. ... Xolim insigni.ssimos illos (siqui alii) AutJwres, maxime vero moderniores, nullo 
pretio habere, qui Aristotelis Physicis bellum ex professe denunciarunt (quales sunt 
Lucretius, Verulamius, Basso, Cartesius et ejus discipuli, Gassendus, uterque Bootus. 
'Magnenus, Pembelius et Helmontius), nec tamen lubens viderer eorum cogitationes et 
argumenta non adhibuisse... Eos, quos legi, me non inutiliter consuluisse spero ; plus 
certe commodi e parvo illo* sed locupletissimo Gassendi Syntagmate Philosophiœ Epicuri 
l>erceperam, modo tempestivius illi me assuevissem. (Origo Formarum et Qualitatum, 
juxta Philosophiam corpuscidarem considerationibus et experimentis illustrata, Diseursu 
])roœmiali [non paginé], p. 23-24, Oxford, 1669). L'ou\Tage parut d'abord en anglais : 
Origin oj Forma, according to the corpuacular Philosophie, Oxford, 1664. — Edition 
latine à Genève, 1688. 

2. Examen originis (et Doctrince) suhatarUialium formarum, uti tradi solet a Peripate- 
tiris. Cf. Origo Formarum..., p. 54-85. 

3. « Il fallut donc rappeller et comme rehabiliter les formes substantielles, si décriées 
aujourd'huy, mais d'une manière qui les rendist intelligibles et qui séparât l'usage 
qu'on en doit faire de l'abus qu'on en a fait. » (Leibniz, Système nouveau de la nature.... 
Œuvres, Edit. Gerhardt. t. IV, p. 478, au bas. — Janet, t. I, p. 636, § 3. 

4. A l'ouvrage de Boyle : New Experiments touching the spring of the Air..., (Londres. 
1661) Hobbes répondit par son Dialogus physicus de natura aeris, conjectura sumpta 
ab experimentis nuper Londini fuibitis in Collegio Gresliamensi, Londres, 1661. Lettre 
dédicatoire : Viro clarissimo et .\micissimo Samu :li Sorberio. 

5. Cf. infra. Article III, Ch. I, p. 290-291. 

6. « L'indivisibilité, qui a valu aux atomes le nom que Démocrite leur a donné, est 
la propriété dont les modernes font généralement bon marché. Ou bien on produit 
l'argument que Dieu, qui a créé les atomes, doit aussi savoir les diviser, ou bien l'on 
invoque ce relativisme qui se montre avec le plus de netteté chez Hobbes : même dans 
les éléments du monde corporel, on n'admet plus d'infiniment petit absolu. Boyle ne 
s'inquiète guère de ce point. » (F.-A. Lange, Histoire du Matérialisme..., III<^ P., Ch. III. 
Traduct. B. Pommerol. t. I, p. 270). 



238 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

tisan détermiaé de la divisibilité de la matière. Mais il regarde comme 
absurde et superflu d'introduire dans la Philosophie corpusculaire 
un certain nombre de notions cartésiennes : le mouvement est imié 
chez les atomes, l'essence des corps réside dans l'étendue, le vide est 
impossible, les phénomènes de la nature s'exphquent par l'action de 
globules célestes ou d'une matière subtile i. 

Grandem', figure, mouvement ou repos sont « les modes primahes 
et les plus universels » qui affectent chaque parcelle de la matière ^. 
Boyle remarque avec insistance que le mouvement n'est point une 
propriété essentielle de la matière, car celle-ci, quand elle est au repos, 
conserve sa nature. Mais, « mode primaire » de la matière, c'est le 
mouvement qui la divise en fragments actuels ^. Les atomes ont des 
grandeurs et figures différentes. Les combinaisons diverses résultent 
donc non seulement de la variété des mouvements, mais aussi de la 
différence des figures, d'où dépendent lem' forme et leur stabilité. 

Cet atomisme mécanique * est, comme celui de Gassendi, appuyé 
sur une Métaphysique spmtuahste. Dieu est le créateur et l'organisa- 
teur de ce monde ; 41 ne se borne pas à imprimer une impulsion géné- 
rale à la matière, qui, abandonnée à elle-même, produirait par je ne 
sais quel hasard cette marche si régulière et si belle du monde ; il 
dirige et coordonne les premiers mouvements des particules maté- 
rielles, de manière à former « les corps des vivants, ces machines cu- 
rieuses et merveilleusement confectionnées » ^. Boyle célèbre la régu- 
larité du cours de l'univers, dont les déviations apparentes rentrent 

1. ... Istiusmodi argumenta omisi quae sequentibus aut superstruuntur a^:t ea 
supponunt, nimirum indivisibilia corpuscula Atovws nominata, aut quemvis iis innatum 
motura, aut essentiam corporum in extensione constare, aut vacuum esse impossibile, 
aut dari istiusmodi Globulos cœlestes, aut talem Materium subtilem, qualis ad expli- 
canda Naturse phœnomena a Cartesianis adhibetur. Has enim et alias notiones ego (qui 
Corpuscularios in génère vindico, eorUm parti nuUi studeo) non minus absurde quam 
superflue intromitti posse ratus sum, quandoquidem totius tractatus scopus sit, aut 
iis adversari, quibus opiniones hee, seque ac mihi Peripateticœ, in dubium vocantur... 
(R. Boyle. Origo Formarutn..., Diseurs, proœm., [non paginé], p. 16). 

2. Et hsec tria, videlicet Magnitudo, Figura ant et Motus aut Quies (cum nullum intér 
ea sit médium) primar.'i sint et maxime catholici moii aut affBctiones insensibilium 
partium Materise, modo sigillatim quœlibet considerentur. (BovLE, Origo Formarum, 
p. 51, 5°). 

3. Cum motus essentiam materiae neutiquam speetet (quse naturam suam etiam 
quiescens retinet), cumque originem suam ab aliis accidentibus (quae producit) nullo 
modo mutuetur, facile possit tanquam primarius modus aut materiae aft'ectio aestimari. 
Docemus etiam quod motus, varie determinatus, materiam, ad quam attinet, in actualia 
fragmenta naturaliter dividit. ^oyle, Origo..., p. 51, 3° et 4°). 

4. « Le capital de M. Boyle étoit d'inculquer que tout se faisoit mfcchaniquement dans 
la Physique ». (Leibniz, Quatrième Réponse à la quatrième Rplique de M. Claeke, 
n. 114). Œuvres, Edit. Gerhakdt, t. VII, p. 417. — Janet, t. I, p. 794. 

5. Materiam ynotum a Deo primum dérivasse ; neque hoc sôlum contendo, sed et fîde 
indignum reor Materiam, nude agitatam sibique relictam, venustam hanc pariter et 
regularem mundi fabricam casu nescio quo constituisse ; etiam id aliud in animum 
meum induxi sapientissimum rerimi Authorem, corporibus motus leges primo confir- 
mando primosque motus particularum Materise dirigendo, illas ad eum ipsum modum' 
congregasse, qui aptus ad coiostituendum inundum videbatur,ac prœcipue miro quodam 
artificio corpora viventium, curiosas hasce et elaboratas machinas, contexuisse, inde- 
que eorum plurima vi naturali suas propagandi species donavisse. (R. Boyxe, Origo 
Formarum, p. 3. Cf. Exercitationes de Utilitate Philoaophiœ naturalis experimentalis.... 



§ C. SYMPATHIES EN ANGLETERRE : III. ISAAC NEWTON 239 

dans l'ordi'e et le plan divin, parce qu'elles sont les conséquences 
natui'elles et prévues des règles établies par le Créateur. Il cite les 
éclipses de soleil, les inondations du Nil, etc. L'arrêt tiu soleil par 
Josué, le passage de la Mer rouge par les Israélites, sont des miracles, 
c'est-à-du'e des exceptions rares aux règles générales et dues à une 
intervention spéciale du Créateiu" ^. 

L'univers apparaît donc à Boyle comme un immense mécanisme, 
réglé d'après des lois stables, qui poursuit avec une admirable ponc- 
tualité la fin qui lui est assignée. Manifestement, comme l'horloge 
merveilleuse de Strasbourg, un ensemble aussi sagement ordonné 
exige un auteiu" intelligent ^. Cette comparaison est restée célèbre ^. 



III. — ISAAC NEWTON 

IsAAC Newton (1643-1727) est le plus illustre des atomistes anglais. 
Son autorité de savant hors pair a valu à l'atomisme un regain de 
crédit. Ce système lui agréait, parce qu'il lui sembla se prêter mieux 
que tout autre à l'apphcation des lois de la natm'e qu'il avait décou- 
vertes et formulées. Ne^rton avait Gassendi en haute estime. La meil- 
leure preuve en est qu'il lui a emprunté plus d'une théorie. Mais, 
parce qu'il lem- a donné un tour nouveau, on lui en a, faute d'en discer- 
ner la source première, faussement attribué l'honneur exclusif. Etant 
donnée l'importance du personnage, nous attendi'ons, pour en parler 
en détail, le moment où nous pourrons le placer dans son miHeu 
natm'el, c'est-à-dire quand il sera question de la Philosophie scienti- 
fique en Angleterre. 



Part. II, Exercit. V, C. XIV, § 4, p. 308, Lindau, 1692. — L'édition anglaise porte : 
Some Considérations touching the usefulnesss, of expérimental naturaU Phiîosophy, 
propos'd in Familiar Discourses to Friend by way invitation to the study of it, t. I, 
Oxford, 1663; 1664 2; Tome II, Oxford, 1671. 

1. Cf. De ipsa Naiura, sive libéra in receptam Naturce notionem Disquisitio ad atnicum, 
Sect. VII, § in, p. 131-132, Londres, 1687. — Une autre édition latine parut à Genève 
en 1688. 

2. Quare quemadmodum (ut similitudini priori denuo insistam, Cf. § 12, p. 61-62) 
conepecto in horologio [Argentinensi] artificioso rotarum partiumque cseteranim motu 
regulari et unanimi ad horam demonstrandam atque ad Artificis voluntateni exe- 
quendam concursu, unicam ex rôtis istis -aut machinae membris ratione praeditam non 
euspicor, sed artificium exceUentis opificis celebro ; ita actionea creaturaruni in Mundo 
varias contemplatur, nevitiquam inanimatas hasce partes aut ipsam, quam constituunt, 
machinam, ratione aut consilio quicquam agere pensito ; sed Authorem sapientissimum, 
admiranda sua potentia effectus tôt regulares, ad quorum productionem tanta causarum 
çonspiratio requiritur, producentem admiror et deprsedico. (R. Boyxe, Exercitationea 
de Utilitate Philoaophiœ naturalis experimentalis..., I Parte, Exercitat. IV, § 16, p. 64). 
Ce membre de phrase de la traduction latine : ita actionea creatiirarum in Mundo varias 
contetnplatur est inintelligible ; il faudrait ita, quum... contemplor. J'ai recouru au texte 
anglais qui porte en effet : So when I contemplate the actions of those several créatures 
that make up the •norld... (Some Considérations,.., T. I, Part I, Essay IV, p. 74). 

3. Voltaire n'a fait que reprendre cette comparaison dans deux vers de la Satire 
Les Cabales (v. 110-111), qui est de 1772: 

L'Univers m'embarrasse, et je ne puis songer 
Que cette horloge existe, et n'ait point d'horloger. 



240 ARTICLE n. CHAPITKE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 



IV. — RALPH CUDWORTH 

Certains points de la doctrine gassendiste reçurent aussi un accueil 
favorable de la part des philosophes qu'on a nommés les « Platoni- 
ciens de Cambridge » et dont R. Cudworth et H. More furent les 
plus marquants. Cette École prit pour tâche de réagir contre les idées 
fatalistes et matérialistes de Hobbes. Dans cette lutte ils cherchèrent 
un point d'appui dans le Platonisme et, pour combattre le mécanisme 
carté?ien dont Hobbes s'était fait le champion, ils trouvèrent un 
auxiUahe précieux dans Gassendi ^, qui a si vigoureusement soutenu 
. les causes finales. Nous aurons l'occasion de lier connaissance avec 
ces Cambridgemen ^. 

Mais, en attendant, il convient de faire ici même une place à celui 
d'entre eux, qui s'est catégoriquement prononcé pour l'atomisme, 
à Ralph Cudworth (1617-1688) et d'extraire de son grand ouvrage : 
Le vrai Système intellectuel de V Univers ^ ce qui se rapporte à cette 
doctrine. Pour le reste nous le retrouverons en temps et lieu. 

Voici comment cet illustre professeur de Cambridge fut conduit 
à l'atomisme. L'analyse qu'il entreprit des divers systèmes philoso- 
phiques de l'antiquité lui sembla laisser ce résidu au fond du creuset : 
Les éléments primitifs des choses sont des substances simples. Sous 
des noms divers il croit reconnaître cette notion chez Pythagore, 
Anaxagore, Empédocle, Platon, Aristote, aussi bien que chez Leucippe, 
Démocrite, Protagoras, Epicure *. D'après la tradition dont le stoïcien 
Posidonius s'est fait l'écho, jl affirme que le Phénicien Moschus, phi- 
losophe qui serait antérieur à la guerre de Troie, est l'inventeur de la 
théorie atomistique ^. 

A l'origine, d'après lui, les Philosophes anciens admettaient, avec 
les atomes, éléments mdivisibles des choses matérielles, l'existence 

1. Inter suos Gassendus paiieis placebat ; at vicinoruni Anglorum, qui Physices et 
MatheseoS studiis tum temporis efflorescebant, tantoplures capiebat. Ipsi illi Anglorum 
Philosophi et Theologi qui, cum Thom. Hobbesio propius ad Gassendum quam ad 
Cartesiiuu accedente confligebant et ad hune opprimendum Platonicam disciplinam 
in lucem revocabant, Guil. ^^^litcotus, Theoph. Gale, Radulph. Cudworthus, Henr. 
I\Iorus et alii Gassendo Platonem jungere atque hune sic interpretari non dubitabant 
ut amicus illis videretur. (J. L. Moshemius, Institutionum Historiœ Ecclesiasticœ 
antiquœ et recentioris Libri quatuor, Helmstadt, 1755, L. IV, Sœc. XVII, Sect. I, § xxxin, 
p. 855-856). Cf. Moshemius, Prsefatio, p. 23-24 (non paginée) de l'ouvrage : Systema 
intellectuale hujus Universi...., léna, 1733, traduction de l'œuvre de R. Cudworth, 
citée plus bas. 

2. Cf. infra, t. III. L. III de ce te Histoire. 

3. R. Cudworth, The True Intellectual System of the Universe. The first Part, wherein 
ail the reason and philosophy of Atheism is confuted and its impossibility demonstrated, 
Londres, 1678. 

4. Cudworth, The True..., Ch. I, § v sqq., p. 7 sqq. 

5. Cudworth, The True..., Ch. I, § x, p. 12-13. Il rapporte l'opinion de ceux qui iden- 
^ tifient Moschus avec Moïse ; mais il n'adhère point à cette opinion (quoi qu'en dise 

Franck à l'article Cudworth dans Dictionnaire..., car Cudworth s'exprime ainsi : 
... Whereas Philosophy being not a matter of faith but reason, men ought not to 
affect (as I conceiv^e) to dérive its pedigree from révélation... (Ibidem, p. 12, vers le 
bas). 



§ D. SY>IPATHIES EN HOLLANDE : HENRI BOKNIUS 241 

-d'une Intelligence suprême et d'âmes immatérielles. Mais Leucippe 
et Démocrite ont scindé la doctrine des Anciens ^ : rejetant Dieu et 
les êtres incorporels, ils ont abouti à un fatalisme matérialiste, qui 
soumet tous les êtres, composés d'atomes matériels en mouvement, 
aux lois de la nécessité et du hasard. Cudworth ne se lasse pas de réprou- 
ver, à maintes reprises, un système qui mérite le nom d'athéisme ato- 
mistique ^. 

L'autem' du Système intellectuel se rallia franchement à l'atomisme 
<le Gassendi compatible avec une Intelligence créatrice. Mais, au lieu 
de mettre, comme le philosophe provençal, le principe du mouvement 
dans l'atome lui-même, le philosophe anglais eut la malencontreuse 
idée d'interposer entre Dieu et les êtres créés son encombrante et 
inutile « natm'e plastique » ^. On doit pourtant retenir à sa louange 
qu'il a, ce semble, pressenti l'importance qu'allait prendre la théorie 
corpusculaire dans la science de l'avenh. 



§ D. — SYMPATHIES EN HOLLANDE ET EN BELGIQUE 

Le voyage de Gassendi en Belgique et en Hollande (1629) commença 
de le faire avantageusement connaître en dehors de son pays. La péné- 
tration de son inteUigence, la modestie de son attitude, la douceur 
et l'agrément de son commerce lui valurent dès lors des admhateurs 
et des amis, dont plusieurs devim-ent ses correspondants, parmi les 
illustrations des Académies belges et hollandaises : Reneri, Erycius 
PuTEANus, J.-B. VAN Helmont, Aubertus Miraeus. J. Caramuel y 
LoBKOviTz, G.-J. Vossius, D. Heinsius', J. Golius, Is. Beeckman *. 

Ses attaques virulentes contre les Péripatéticiens n'étaient pas 
pour déplahe à bon nombre de professeurs qui, en Belgique et en 
Hollande, cherchaient de leur côté à alléger le joug trop pesant d'Aris- 
tote, que les règlements universitaires imposaient à leur enseignement ^. 
Gassendi parla de ses projets d'études sur la philosophie épicurienne. 
L'impression laissée par son court passage ne s'effaça point. Car, 
dix ans plus tard, Sorbière lui écri^'ait d'Amsterdam que \'ossius ^ 
et beaucoup d'autres s'étaient enquis, avec le plus vif intérêt, de sa 
personne et de ses travaux "^ . Plus tard encore, quand il vint s'étabhr, 
pour quelques années, en Hollande, « ce pays charmant et très érudit », 
le même témoin constate avec joie que « l'admiration » provoquée par 



iMcri 



1. And therefore Denmcritus and liis comrade Lencippus need not be envied tlie glorj' 
of being reputedthe first Inventors or Founders of the Atomical Philosophy atheized and 
adulterated. (Cudworth, The True..., Ch. I, § xvii, p. 17, an bas). 

2. Cudworth, The True..., Ch. I, § xliii, p. 51. Ch. II, § I sqq., p. 59sqq. 

3. Il en sera qnestion quand on étudiera, au Tome III, la philosophie de Cudworth. 

4. Cf. supra, Chapitie I, p. 7-8. 

5. Il en sera question à propos du Cartésianisme en Belgiqiie et en Hollande. 

6. Vossius écrivait plus tard : Cujus [Gassendi] singularem et multijugani erudi- 
tionem non potui non mirari, cum Belgieam hanc lustrans anno 1629, inter alios me 
non semel salutatione et alloquio suavissimo dignaretur. (De universœ Mathesios natiira 
et constitutione Liber, C. XlXl, § 10, p. 389-390. Amsterdam, 1660). 

7. Lettre de Sorbière à Gassendi, 8 juin 1642. OG, t. VI, p. 447. 

16 



242 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

Gassendi est si persistante que « les plus savants ne cessent de demander 
avec empressement quels ouvrages il prépare » ^. 

Mais ce qui mit le comble à la réputation de Gassendi dans les Pays- 
Bas, ce fut la vigoureuse et spirituelle critique, qu'il publia, à Amster- 
dam, par les soins de Sorbière, des Méditations de Descartes. Cette 
« Disquisition métaphysique » porta un coup sensible au prestige 
de la philosophie cartésienne en Hollande. Non seulement elle fut 
une arme redoutable entre les mains des adversaires, mais elle refroidit 
l'enthousiasme de certains partisans. Elle opéra même quelques 
conversions. 

/. — HENRI BOBNIUS 

De ce nombre fut la conversion de Henri Bornius qui avait étudié 
la philosophie à Utrecht sous la direction du fervent cartésien Reneri ^. 
Les éditeurs de la correspondance de Gassendi nous ont conservé 
quelques lettres où ce néophyte ardent épanche sa tendresse et son 
admiration pour l'auteur de la « Disquisition ». Il appelle Gassendi 
« le doux ornement de sa vie )> ^ ; il le prie « de ne pas cesser d'aimer 
celui qui l'aime et le vénère au plus haut point » * ; il professe « un culte 
pour son nom immortel » ^. Il se propose de faire exécuter le portrait 
de son illustre ami « pour en décorer, tant qu'il vivra, son cabinet « ^. 
Il ne lui ménage point les éloges. A l'en croire, « depuis le jour où la 
« Disquisition » s'est trouvée entre les mains de tous, un silence si 
profond s'est fait sm- les Méditations métaphysiques de Descartes, 
qu'on prendrait pour un songe ces Méditations accueillies autrefois 
avec de si grandes louanges et acclamations » '^. Après lui avoh amioncé 
que Descartes a entrepris la réfutation de la « Disquisition », il ajoute 
ce compliment : "« Mais, pour vous découvrir sincèrement ce que je 
pense de cette entreprise de Descartes, je crois qu'il travaille à blan- 
chir un Éthiopien ; car il ne se dégagera point des filets dans lesquels 
vous le tenez enlacé. C'est ainsi qu'en juge, avec moi, Regius qui, 
par la pubhcation de sa Physique, a aussi fortement indisposé Des- 
cartes contre lui... Plût à Dieu, excellent Gassendi, que cet homme, 

1. In Hollandia Gassendus tantam sui admirationem reliquit ut, ciim ego amœnam 
illam et eruditissimam regionem post annos ab ista peregrinatione quatuordecim inco- 
lerem et frequens literarum conunercium cum Gassendo haberem, percunctabantur 
semper eruditiores solliciti qtiod ille pararet. (Sorbière, De Vita et Morihus Gassendi, 
Opéra G., t. T, Prsefat., p. 5). 

2. Cf. infra, tome III, Le Cartésianisme en Hollande. 

3-4. Vale interea rerum mearum diilce decus et me tui summa cum veneratione aman- 
tissimum amare ne desine (Bornius à Gassendi, Utrecht, 20 sept. 1644, OG, t. VI, 
p. 480, col. 2). 

5. Immortalis tui nominis solidissimum cultorem redamare perge. (Bornius à Gas- 
sendi, Leyde, 9 juillet 1646, O. G., t. VI, p. 499, col, 2, à la fin de la lettre). 

6. ... Praecisa imago, qua musseum naeum, dum vivam, condeeoretur. (Bornius à 
Gassendi, La Haye, 28 mai 1646, O. G., t. VI, p. 499, col. 1), 

7. Postquam scriptum tuum in omnium manibus versari cœpit, tam altum de ipsius 
[Cartesius] Metaphysicse laudibus silentium, ut putare somnium esse illam tantia 
acclamationibus olim exceptam esse (Bornius à Gassendi, Utrecht, 26 juin 1645, O. G. 
t. VI, p. 490, col. 2). 



§ D. SYMPATHIES EN HOLLANDE : HENRI BORNIUS 243 

d'ailleurs éniinent, montrât un naturel plus doux à l'égard des dissi- 
dents et imitât votre manière d'agir ! ^ )) 

Il se plaît, une autre fois, à lui annoncer l'envoi prochain d'un exem- 
plaire de la Physique de Regius et à lui recommander Ravensbergius, 
professeur de Mathématiques à l'université d'Utrecht, lequel est un 
fervent admirateur de la science de Gassendi ^. 

Le philosophe français fut sensible à ces témoignages d'affectueuse 
admh-ation du jeune Hollandais. Pour ne pas être trop en reste avec 
lui, il l'appelle « un jeune homme très érudit et très ami» ('pererudito et 
peramico juveni) ^ ; il trouve « ses lettres très suaves » (literœ tuœ 
suavissimœ) * ; il le remercie aussi vivement que possible des marques 
assidues d'affection que Bornius lui prodigue (quam maximas possum 
gratias ago oh tuum iïlum assiduum profusumque affectum) ^. Il s'at- 
tendrit jusqu'à quahfier Bornius lui-même de « très suave » (suavissime 
Borni) ^. 

Mais, après trois ans, voici que cette chaleureuse correspondance 
s'interrompt brusquement '. La première ardem* du néophyte s'est- 
elle refroidie ? Bornius revint-il, après cet accès de Gaasendisme, 
à ses premières amours, au Cartésianisme ? Je n'ai découvert aucun 
document qui permette de trancher ces questions ^. 

Quoi qu'il en puisse être, si la sympathie de Bornius fut dm*able^ 



1. Verum, ut sincère tibi meam de hoc Cartesii molimine sententiam aperiam, credo 
ipsum ^thiopem dealbare; nimquam enim se ex illis, quibus illum irretitum tenes, 
laqueis se expediet ; sic mecum judicat Regius, cui propter editionem Physices Car- 
tesius etiam non parum est offensus... Utinam, optime Gassende, exiniius alioquin ille 
Vir mitioii esset erga dissentientes ingénie moremque tuum semularetiu-. (Bornius 
à Gassendi, Leyde, 9 juillet 1646, O. G., t. VT, p. 499, col. 2). 

2. Bornius à Gassendi, La Haye, 28 mai 1646, O. G., t. VI, p. 498-499. 

3. Gassendi à Bornius. Paris, 1" octobre 1644, OG, t. VI, p. 202, col. 2. 
4-5. Gassendi à Bornius, Paris, 3 décembre 1644, O. G., t. VI, p. 211, col. 2. 

6. Gassendi à Bornius, Paris, 9 août 1646, OG., t. VI, p. 253, col. 1. 

7. Du moins la correspondance s'arrête là dans les Œuvres de Gassendi. — Bornius 
correspondit aussi avec Sorbière, qui a fait imprimer deux de ses lettres très affectueuses. 
Dans l'une Bornius le félicite de pouvoir « presque chaque jour philosopher solidement 
avec Gassendi, notre héros » ; lui, « ne pouvant être présent, de corps, assiste en tiers 
par l'esprit » à leurs doctes entretiens. « Audii te Parisiis esse nullumque vix prseter- 
mittere diesn quin una cum Gassendo Heroe nostro solide philosopheris ; fortunas tuas 
tibi non invideo, sed laudo, saepissime tertius animo \ obis adsum et quo non pos^Um 
corpore mente feror. » (Bornius à Sorbière, Utrecht 26 juin 1645 in Miisaeo, 
dans Epistolœ illnstrium..., t. II, p. 578-579). — Dans l'autre (Ibidem p. 579-581), 
datée de Leyde,. 10 dée. 1646, il lui donne quelques nouvelles scientifiques et lui 
annonce l'envoi du « Compendivni Physices » de Dtjncan, œuvre incomparable 
(opu8 sane incomparabile). On trouvera plusieurs autres Lettres de Bornitis à Sorbière, 
Ibidem, t. II, à l'Index placé en tête, au mot Bornius, fol. 13 verso. On trouve aussi 
des Lettrée de Sorbière à Bornius, Ibidem, 1. 1, Index, au mot Bornio, fol. 2 verso. 

8. Baillet (La Vie..., t. II, p. 210-211) écrit : « ... M. de Sorbière semble insinuer 
qu'il [Bornius] se rendît Cartésien de nouveau... » Mais du passage de Sorbière, auquel 
Baillet se réfère, on ne peut rien conclure de semblable, car Sorbière se borne à compter 
Bornius parmi les personnes qui soutinrent Heereboord, professeur de Philosophie 
à Leyde, contre les tracasseries dont celui-ci fut l'objet de la part de son collègue Re^^us. 
Ce dernier lui reprochait son opposition à Aristote et sa sjnnpathie pour Descartes. 
Voici, du reste, le passage de Sorbière où l'on remarquera qu'il qualifie de Cartésien 
le seul Heydanus : « Heereboord, homme sçavant et laborieux, fut favorisé du théologien 



244 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

elle ne se manifesta point, que je sache, dans quelque ouvrage. Il en 
fut autrement de Wolferdus Senguerdus ^ qui enseigna longtemps 
à l'université de Leyde. Il a édifié sa « Philosophie naturelle » en pre- 
nant pour base le système atomique de Gassendi (Philosophia natu- 
ralis, Leyde, 1684). 

II. — LES PÈRES DER-KENNIS ET T ACQUET 

En Belgique, Gassendi n'eut pas de disciples enthousiastes comme 
Bornius ; mais certains points de sa doctrine éveillèrent çà et là de 
sympathiques adhésions. 

Le PÈRE Ignace Der-Kennis ^, d'Anvers, enseigna tour à tour la 
philosophie et la théologie dans les Scolasticats des Jésuites. Son prin- 
cipal ouvrage (De Deo uno, trino, creatore, Bruxelles, 1645), a mérité 
les éloges de Leibniz : « En ce Uvre, écrit-il au P. des Bosses, un talent 
non vulgaire semblait surgir » ^. Il s'était acquis une grande autorité, 
par son enseignement théologique qui se prolongea pendant dix ans 
à Louvain. Très au courant du mouvement philosophique de son 
temps, il cite Descartes, Gahlée, Gassendi, etc. Esprit large et indé- 
pendant ^, tout en restant attaché à la doctrine scolastique, il n'hésite 
pas à adopter les thèses modernes quand elles lui paraissent plus pro- 
bables. Signalons-en quelques-unes, qui étaient des hardiesses dans le 
miheu péripatéticien où il professait. Il ne va pas jusqu'à répudier 
les formes substantielles ; mais il a bien quelque doute sur leur exis- 
tence, car il se demande si leur présence est vraiment requise pour 
expliquer les changements qu'on remarque dans les métaux, les 

Heydani s, grand Cartésien, de Borniiis, de Hoghelande, Zylchom (a) et de quantité 
d'autres gens de sçavoir et de qualité, qui le soustindrent contre Revins Régent du 
Collège en Théologie, et qui a escrit plusieurs livrets peu solidement contre Monsievu" 
Descartes. » (Lettre à Mr. Petit sur Descartes, dans Lettres et Discours..., p. 688) . 

1. Son père, Arnold, né (1610) et mort (1667) à Amsterdam, enseigna la philosophie 
à Utrecht, puis à Amsterdam. 

Wolferd, docteur en Philosoiahie et in utroque jure, enseigna la Physique et la Méta- 
physique à Leyde. 

2. Né à Anvers, le 3 mars 1598, il mourut à Louvain, le 20 juin 1656. 

3. Memini etiam lustrare librum P. Der-Kenii de Deo, in quo libre non viilgare inge- 
nium emicare videbatur. (Leibniz au Père des Bosses, Hanovre, 2 octobre 1708, Œuvres, 
Edit. Gerhardt, T. II, p. 362). 

4. Il parle assez librement d'Aristote. Après lui avoir reproché d'qtre jjolythéiste et 
rappelé les efforts laborieux de ceux qui cherchent à le laver de ce reproche, il ajoute : 
« Pour moi, je ne vois aucune raison de se donner tant de peine pour montrer une telle 
bienveillance à un païen, surtout que, traitant la question ex professa, il découvre 
sa pensée d'une façon claire et abondante. J'ai jugé utile d'en parler, parce que là se 
trouvent ses principales erreurs contre la foi et c'est de là qu'elles dérivent. » (Ego 
causam nullam video quare homini ethnico id gi*atise tam operose impendendum sit, 
prœsertim cum, ex professe rem tractans, diserte et multis mentem suam aperiat, 
quam ideo proponere operae pretium duxi, quia praecipuos errores ejus contra fidem 
eorumque originem continent) (Der-Kbnnis, De Deo..., p. 385, IV, à la fin. — Cf. 
p. 605, §IV, à la fin. 

(a) Cf. Baillet, La Vie .., t. I, p 267. Il s'agit de Constantin Huygens (1596-1687), seigneur de 
Zuytlicliera et autres lieux, qui devint, le 18 juia 1625, secrétaire du priuce d'Orange. Nous le 
retrouverons en parlant de Descartes, 



§ D. sy:mpathies en Belgique : der-kennis et tacquet 245 

plantes et les animaux ^. A la suite de Descartes et de Gassendi, 
il admet que les sens ne perçoivent pas les objets extérieurs, mais les 
impressions que ces objets produisent sur les sens. 

Der-Kennis se montre très catégorique sur ce point et y revient 
souvent. « D'mie manière générale (ceci n'est point douteux pom* moi), 
telle est la rature de tous les sens qu'ils perçoivent immédiatement 
leurs seules affections et, par leur moyen, les objets extérieurs, d'où 
elles proviennent » ^. Plus loin, il entre dans quelque détail : « Les 
hommes ne connaissent, par l'office des sens, les objets distants 
qu'en percevant les effets propagés par ces objets, tandis que, attei- 
gnant les organes sensoriels, ils les frappent ou, de quelque manière 
que ce soit, les modifient. Ainsi l'animal ne perçoit rien immédiate- 
ment que ce qui lui est présent, ou plutôt il ne perçoit que la modifi- 
cation survenue dans l'organe par le fait de la présence de l'objet. 
C'est d'après les différences de ces impressions que l'estimative chez 
l'animal et, avec beaucoup plus de subtiHté, l'intelligence elle-même 
chez l'homme infère les différences des corps distants, d'où sont 
venus les effluves ou mouvements de l'ah' qui ont modifié les organes 
de telle ou telle manière » ^. Voici ce qu'il dit en parlant du son : 
(( Le son n'est pas une quahté, mais un mouvement du corps sonore 
ou de l'air, et l'objet de l'ouïe n'est autre qu'un certain mouvement 
du tympan qui est perçu immédiatement » *. Sous la plume d'un 
péripatéticien du xvii^ siècle, ces affu-mations si nettes sont assuré- 
ment remarquables. 

Comme Descartes et Gassendi, le professeur belge soutient 
encore que l'âme est « plus connaissable » que « les choses corpo- 
relles » ^. 

Der-Kennis est éclectique ; s'il s'inspii'e en beaucoup d'endroits 
des idées de Descartes, il ne les suit point en aveugle. C'est ainsi que, 
comme Gassendi, il défend la possibilité du vide et signale en passant 



1. Der-Kennis, De Deo..., p. 573-574. 

2. Universim igftur dubiuna mihi non est quin hœc sit sensuum omnium natura ut 
eolas aftectiones suas immédiate percipiant, et his mediantibus objecta extema, a qui- 
bus illse profectae sum. (Der-Kennis, De Deo, p. 128, LXXXV, § Universim). 

3. Nec vero aliter homines ministerio sensuum distantia cognoscunt, quam perci- 
piendo effectua ab iis propagatos, dum organis sensuimi allapsi illa feriunt, aut quomo- 
documque immutant, adeo ut nihil percipiat animal immédiate nisi sibi prsesens, vel 
potius ipsam immutationem organi ab objecto prœsenti factam, ex cujus afïectionis 
dift'erentiis sestimativa f acultas in animali , et nmlto subtilius ipse intellectus in homine 
colligit difîerentias corporum distantium, a quibus efïîuvia vel aeris motus derivata sunt, 
quse sic vel sic organa immutant (Der-Kennis, De Deo, p. 415, XV, § Née- vero). 

4. Denique in particulari negatur omnis illa Philosophia, cui Auctor ille [Pater 
Arriaga] iniiititur, negatur, inquam, quod sonus aut species soni sit qualitas, sed est 
motus corporis sonori aut aeris, et objectum auditus non est aliud quam certus motus 
tjTupani auditus, qui immédiate percipitur (Der-Kennis, De Deo, p. 393, XVI). — 
Cf. Ibidem, p. 577, XX ; p. 581, XXVIII ; p. 381, III). 

5. Der-Kennis, De Deo..., p. 380-381, II, III : Niliil magis nobis naturaliter cognoa- 
cibile esse quam animam nostram sub hac notione, principium talium et talium opera- 
tionum quse, cum quodammodo innumerse sint, quasi propria lineamenta faciem mentis 
ad vi\-um detegunt. ... Ex adverso de corporalibus rébus quantulum est quod scimus î 
quam imperfecte ? quam obscure ?... 



246 ARTICLE n. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

« le singulier paralogisme de René Descartes » (Ohiter adverte insignem 
paralogismum Renati Cartesii) ^. 

Dans la Préface de son ouvrage, il indique avec une courageuse 
perspicacité les déficits de la philosophie et de la théologie scolastiques 
de son temps. Le censeur du livre, Antoine Dave, Docteur en théo- 
logie de l'université de Louvain, fait le plus grand éloge du De Deo 
et vante spécialement le mérite <( de la méthode nouvelle » employée 
par Fauteur ^. 

Un confrère de Der-Kennis, comme lui Anversois, le Père André 
Tacquet 3, mathématicien distingué *, correspondant de Huygens, 
ne craint pas de louer Démocrite et ne manque pas l'occasion de citer 
Gassendi. « Démocrite fut admirable non seulement en philosophie, 
mais encore en mathématiques. Ses travaux sur la physique et peut- 
être aussi sur les mathématiques ont disparu. Certains attribuent 
lem" disparition à la jalousie d'Aristote qui désirait que ses seuls 
écrits fussent lus. Pierre Gassendi a reconstruit la philosophie de Démo- 
crite dans un livre très érudit récemment pubhé » ^. 

III. — LE CHANOINE E. F. DE SLUSE 

Gassendi rencontra, chez un autre mathématicien belge, des sym- 
pathies bien plus accusées. Il s'agit du chanoine René-François de 
Sluse ®, originaire de Visé, dans la Principauté de Liège. Cet homme 
éminent, qui devait correspondre avec Pascal '' et Huygens ^ sur les 
questions mathématiques, était éclectique en Philosophie, ce qui lui 
permit de goûter à la fois et Descartes et Gassendi. Il passa une 
dizaine d'années à Rome (1642- 1651), pour y étudier les mathématiques, 
l'astronomie, l'anatomie et la médecine, sans compter la langue grecque 
et les langues orientales. Un étudiant esclavon qui le fréquentait 
nous raconte l'accueil enthousiaste que de Sluse et d'autres savants 

1. Den-Kennis, De Deo..., p. 476, X, § Ex quibus. 

2. Cette approbation se trouve à la fin du volume. — Ce premier volume devait être 
suivi d'un second (l'auteur l'annonce p. 574) ; mais sa mort, survenue l'année suivante, 
l'empêcha de tenir sa promesse. 

3. Né (le 13 juin 1612) et mort (le 23 décembre 1660) à Anvers, il professa pendant 
15 ans les mathématiques à Louvain et à Anvers. 

4. Cf. Ad. Quetelet, Histoire des Sciences mathéinatiques et physiques chez les Belges, 
p. 226-23 i;BruxeUes, 1864, 

5. Democritus non in philosophia solum sed etiam in mathesi admirabilis fuit ; ejus 
tum physica, tmn forte etiam mathematica moniunenta perieriint, invidia (ut quidam 
ferunt) Aristotelis, sua imius scripta cupientis legi. Demoeriti philosophiam Petnis 
Gassendus eruditissimo opère nuper edito instauravit (A. Tacquet, Historica Narratio 
de ortu et progressu Matheseos, [non paginée], p. 4-5, en tête de ses Elementa Geometriœ 
planœ ac solidce..., ^Anvers, 1654). 

6. Né à Visé le 2 juillet 1622 et mort à Liège le 19 mars 1685, de Sluse de-vint chanoine 
de la cathédrale de Liège, Saint-Lambert, et conseiller de l'Electeur de Cologne. Pour 
la Biographie de de Sluse, voir Ch. luv: F aige, d&nsBullettino di Bibliografiaedi Storia 
délie Scienze matemcutiche e fisiche, publié par le prince Baldassako Boncomtagni, 
T. XVII, Rome, 1884, p. 443-470. 

7-8. On trouve la Correspondance scientifique de Sluse et une étude sur ses Travaux 
Mathématiques dans le Bullettino, déjà cité, T. XVII, p. 470-554 ; 603-726. 



§ D. SYMPATHIES EX BELGIQUE : DE SLUSE 247 

firent au Syntagma Philosophiœ Epicuri de Gassendi : « Je réside à 
Rome, vaquant selon mes forces à l'étude de la Mathématique. Tout 
dernièrement (la lettre est de 1651), j'en ai été témoin, la Philosophie 
de votre révérende Seigneurie y a fait son entrée, ornée du laurier 
triomphal. Les plus doctes personnages l'ont tous accueilhe avec 
honneur et l'ont placée dans le temple de la IMinerve de Phidias. 
Je vous en féUcite. François Sluse, de Liège, homme très versé dans 
les sciences et les langues, géomètre très remarquable, s'en délecte 
tellement qu'il admire, aime et vante les quahtés de Gassendi dans 
toutes les réunions famihères qu'il a avec ceux qui lui ressemblent. 
De tout cœur il souhaite qu'un jour il lui soit donné de voir en tête- 
à-tête celui qu'il ne connaît jusqu'ici que per spéculum et in œnig- 
mate » ^. 

Cette lettre, malgré son ardeur juvénile qui embeUit sans doute les 
choses, est cependant précieuse, parce qu'elle atteste que, à Rome, 
dans un miheu d'élite, l'ouvrage de Gassendi sur Épicure obtmt une 
attention de faveur. Il est à présumer que la première impression de 
Sluse se refroidit avec le temps, car, mathématicien avant tout, c'est 
à la philosophie mathématique de Descartes que sont allées ses pré- 
férences. Néanmoins sa mentaUté scientifique est caractérisée par 
mie tendance qui le rapproche de Gassendi. Dans les recherches expé- 
rimentales, au Heu de conclure catégoriquement, il est très porté 
à suspendre son jugement. L's-oyy; l'attire. « Vous suivez les expé- 
riences, dit-il à Huygens ; je ne leur refuse pas crédit ; mais le mot du 
vieillard de Cos me revient toujours à l'esprit : L'expérience est trom- 
peuse et la critique est difficile, à moins que la raison ne les confirme. 
Vous n'ignorez pas ce que peuvent en ces sortes de choses les influences 
étrangères à la science. Aussi (c'est mon habitude en telles matières) 
je suspens mon assentiment et j'examine » -. 
« 

§ E. — OUBLI^IMMÉRITÉ. SES CAUSES. 

De son vivant, s'il a été estimé par les savants et par mi cénacle 
d'amis fidèles, Gassendi fut contesté en dehofs de ce cercle distingué 

1. jNIaneo Roniœ studio Matheseos pro virili deditus ; quo niiperrime Pliilosophiam 
Eeverendae Dominationis tuae triumphali laurea ornatam intrasse \-idi, ab omnibusque 
Viris doctissimia honorifice exceptam et in arce ÎMinervae Phidise coUocatam gratulor ; 
hac ita Franciscus Slusius Leodiensis, Vir omni scientianini et linguariun peritia 
instructissimus, Geometra prœstantissimus, delectatur ut quotiescumque familiaris 
ipsi cum sui similibus congi-essus contingat, toties Gassendi dotes admii-atur, amat et 
depraedicat, optatque ex anime ut queni per spéculum et in œnigmate cognoscit, eun- 
dem facie ad faciem aliquando intueri valeat {Jkan MichaelOug. Pinavi Sclavonus, 
Rome, 6 mai 1651, OG, T. VI, p. 523, col. 2). 

2. Nec est quod experientias sequaris, quibus ut fidem non abroge, ita mihi semper 
Coi senis occvurrit illud : î, ~z\z% j'^x/.îoyJ, r, os xiij'.; yoL^i—y], nisi ratio con- 
firniet. Scis enim quid Ta è^djOsv hac in re possint. Itaque ut in plerisque talibus 
rursus ïtà/m y.à r,'.-x-:vÀ--fj[xi.'. (Sluse à Chr. Huygens, Liège, 18 déc. 1657, dans 
Bullettino, i. XVII, p. 526. — Dans une autre lettre (Liège, 12 janvier 1663) il dit 
encore : Itaque ad solemnem mihi in rébus physicis ir:o/YJv rursus revolvor. (BuUet' 
/fno, p. 608). 



248 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

mais restreint d'admirateurs. Sa réputation et son influence grandirent 
sans doute, après qu'il eut quitté ce monde, comme l'attestent la 
double édition, à intervalle rapproché (Lyon, 1678 et 1684), de V Abrégé 
de sa Philosophie par Bernier, et plus encore la pubhcation, en 6 vo- 
lumes in-foHo, de ses Œuvres complètes qui furent successivement 
imprimées à Lyon (1658) ^ et à Florence (1727). Ce succès ne fut point 
durable. Bientôt les œuvres volumineuses du philosophe provençal 
trouvèrent peu de lecteurs, et son nom ne fut plus guère connu que 
des érudits. La brillante fortune de Descartes et du Cartésianisme 
a rejeté dans l'ombre Gassendi et le Gassendisme. Ce fut une longue 
éclipse. Cependant la renommée du savant chanoine de Digne, grâce 
à de louables efforts ^, commence à se dégager des hmbes d'un oubh 
immérité. 

Il faut néanmoins le reconnaître, l'appréciation, dont Gassendi 
a été victime, n'est pas de tout point injustifiée. EUe pèche surtout 
par exclusivisme : on n'a guère vu que les défauts de notre philosophe. 
Avant de rendre plein hommage à son mérite, il sera utile de recher- 
cher d'abord quel concours de motifs et quel ensemble de circonstance» 
peuvent expUquer le jugement, sévère jusqu'à l'injustice, qui pèse 
encore sur sa mémoire. 

La première raison mise en avant est l'extrême modestie^ de l'au- 
teur du Syntagma. Dès ses premiers pas dans la carrière philosophique, 
on sent qu'il n'est pas de taille à devenir chef d'École. Il n'y prétend 
pas du reste. Le fait est qu'il n'en prit pas les moyens. Au heu de ce 
ton décidé, dogmatique qui impose l'attention et commande le respect, 
« on ne trouve partout, comme le remarque justement Bernier, que 
des Videtur » ^, dans l'exposé de ses opinions personnelles. Comment 

1. Dès 1661, Chapelain écrivait que cette édition était épuisée. « M'' de Monmor vous 
fait ce présent d'Epicure (c'est-à-dire De vita morihus et placitis Epicuri), parce qu'on 
n'a pas trouvé à Paris à vendre les six volumes de nostre macharite, M. Gassendi, 
dont l'impression a esté procurée par M. de Monmor à Lion, et dont il n'y a plus d'exem- 
plaires que dans les biblioteques. » (Chapelain à Bernier, Paris, 13 nov. 1661. Lettres, 
Edit. Tamizey de Labroque, t. II, p. 170, c. 1). 

2. Ne rappelons ici que les plus récents. M. P. -Félix Thomas nous a donné, en 1889, 
un résumé intéressant de l'œuvre philosophique de Gassendi. Malheureusement l'ex- 
150sé qu'il fait de certaines théories, surtout psychologiques, en fausse la perspective, 
car le vocabulaire contemporain, dont il se sert pour les exprimer, n>odernise à outrance 
Gassendi. Sa physionomie s'en trouA'e dénatiu-ée par ces traits fantaisistes. Cette 
préoccupation de représenter Gassendi comme im précurseur des philosophes du 
xix^ siècle reparaît dans la conclusion finale (La Philosophie de Gassendi, p. 314)., 
« M. Félix Thomas, qui a consacré à Gassendi tout un volume bien étudié et bien 
documenté, n'a pas su dégager l'esprit véritable de sa philosophie.» (L. Mabix,leatj, 
Histoire..., p. 421). — Kurd Lasswitz, Geschichte der Atomistik vom Mittelalter bis 
Newton. Leipzig, 1890, T. II, L. III, Chap. IV, p. 126-188, Leipzig, 1890. — Léopold 
Mabilleau, Histoire de la Philosophie atùitiistique, Li^o-e IV, Ch. I, § ii, p. 400-422. 
Paris, 1895. — G. S. Brett, The Philosojyhy of Gassendi, Londres, 1908. 

3. Cf. BRUCKERfait le plus bel éloge de la modestie de Gassendi parvenu au faîte de la 
renommée : Nihil autem magis Gassendum ornasse censendum est, quam modestiam: 
in tanto eruditionis famseque fastigio prorsus singularem, (Historia..., t. IV, Part. I,- 
p. 522). 

4. Bernier, Abrégé de la Philosophie de Gassendi, 2^ Edit., Lyon, 1684, T. I, Préface 
[non paginée], p. 2. Il ajoute aussitôt : « Mais qui ne sçait que les véritables Philosophes. 
et qui ont bien reconnu la foiblesse de l'esprit humain, en usent de la sorte ? « 



§ E. OUBLI IMMÉRITÉ. SES CAUSES 249- 

inspirer confiance aux autres, quand, timide et hésitant, on paraît 
douter de soi-même et de ses doctrines ? ^ Tout opposée était l'atti- 
tude de ses adversaires, Descartes et les Péripatéticiens. 

L'étendue même du Syntagma (œuvre immense en deux gros 
volumes) devait nuire à sa diffusion. Une telle masse était de nature 
à effrayer, même les lecteurs intrépides du xvii^ siècle, qui ne recu- 
laient pas devant des in-folio. Mais cette œuvre n'est pas seulement 
longue ; elle contient des longueurs ". L'auteur est prolixe dans l'exposé 
des doctrines ; il accumule les citations ; il multiplie les arguments ; 
parfois les mêmes arguments se retrouvent, à peu près identiques, 
répétés plus loin. Aussi, du sein de cette végétation touffue, la pensée 
n'émerge pas toujours assez nette. Ajoutez que l'ouvrage est écrit 
en latin ^, dans un style abondant, dont les multiples épithètes et les 
fréquentes incises alourdissent de temps en temps l'allure. Si Gassendi 
avait condensé sa doctrine personnelle dans un écrit sobre et court, 
comme fit Descartes dans le Discours de la Méthode, les Méditations 
ou les Principes, il aurait sans aucun doute attiré beaucoup de lecteurs. 

Descartes fut encore mieux inspiré que son rival en écrivant ses 
opuscules en français ou en les faisant traduire. On dira peut-être 
que l'ami dévoué de notre auteur lui rendit le service de publier en 
français un « Abrégé » de sa Philosophie. Mais, remarquons-le d'abord,^ 
cette traduction ne parut que vingt ans après le Syntagma. De plus, 
et surtout, malgré les meilleures intentions du monde, Bernier, que 
Saint-Évremond appelle « le joli philosophe » * et qui était médecin 
et voyageur plus que philosophe, nous a laissé un résumé assez pâle 
et parfois infidèle des idées de son maître. 

Dans tout le cours de ses ouvrages, Gassendi, passionné pour l'ob- 
servation, insiste avec complaisance sur les faits et les exemples emprun- 
tés à l'expérience ^. Or, à l'époque où il écrit, le besoin d'observer 

1 . Il est au contraire très incisif et très catégorique quand il attaque. 

2. Sorbière l'avait déjà remarqué : « Je me suis souvent étonné, dit-il, que la manière 
de philosopher de Mr. Gassendi, admirée de tout le monde, ne fit plus de bruit qu'elle 
n'en a produit. Je pense ciue cela vient de sa trop grande litteratiu'e, qui a mis de plus 
gi'ands intervales qu'il ne faloit entre ses raisonnemens ; ce qui a dissipé la force et 
caché la liaison, au lieu que les autres Philosophes ont toujours suivi leur pointe, et 
tellement ébranlé ceux qu'ils ont entrainés à leur cadence qu'il leur a falu danser en 
dépit qix'ils en eussent. » (Sorberiana, p. 124, Toulouse, 1694). 

3. Damiron fait justement remarquer, à propos de la Logique de Gassendi, que si elle 
avait été écrite en français comme L'Art de penser de Port-Roj^al, son succès eût été 
beaucoup plus giand (Essai..., T. I, p. 402). La remarque vaut également pour les 
autres parties de la Philosophie gassendisto. 

4. Saint-Evremond, Cf. supra, p. 191. 

5. Tout en exagérant l'importance philosophique de Gassendi, l'illustre phj'sicien 
Biot a bien fait ressortir son zèle pour la méthode expérimentale : « Au milieu de tant 
de vaines théories [de ceux qui en s'inspirant du Cartésianisme l'ont modifié], la mé- 
thode expérimentale avait heureusement conservé des partisans fidèles, à la tête des- 
quels on doit placer notre Gassendi, iihilosophe aussi modeste que profond, qui com- 
battit Descartes en admirant son génie, et qui, guidé par le sien, suivit les traces de 
Bacon, appliqua et développa la doctrine de ce grand homme, et devint ainsi le véri- 
table auteur de la nouvelle philosophie de l'esprit humain. » (Biot et Feuillet, dans 
l'article sur Descartes, cf. Biographie universelle ancienne et moderne, t. XI, p. 154,. 
col. ], Paris, 1814). 



250 ARTICLE II. CHAPITRE VI. — INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DE GASSENDI 

la nature ne se fait qu'exceptionnellement sentir. Les préférences des 
lecteurs sont acquises à l'exposition des idées générales enchaînées 
dans un bel ordre i. Et si le goût de l'observation est déjà visible 
çà et là, c'est vers le domaine psychologique et moral qu'il se porte. 
De ce chef encore, Gassendi n'avait rien de bien attrayant pour les 
esprits cultivés de sa génération. 

Mais ce qui répugnait surtout au grand^ nombre, dans Gassendi, 
c'est son système, l'Épicurisme. Le nom d'Épicure était une enseigne 
bien propre à écarter les sympathies et à provoquer les suspicions, 
surtout dans un temps où le spirituahsme chrétien était si en hon- 
neur ; où le duahsme cartésien, quoiqu'il sépare arbitrairement l'esprit 
et la matière dans l'homme, rencontrait néanmoins beaucoup de faveur. 
Notre philosophe eut beau répudier énergiquement ce qu'il y avait 
de contraire à la foi cathoUque dans la doctrine épicuriemie, cette 
attitude correcte ne suffit point à désarmer les défiances. Il eut beau 
faire preuve de courage en prenant en main une cause alors généra- 
lement jugée comme perdue, cette attitude, qui ne manque point 
de crânerie, ne triompha pas des répugnances de l'opinion. 

Personnellement, il était considéré comme un prêtre très respectable ; 
mais il avait un cortège d'amis ou de disciples tels que Molière, Cha- 
pelle, Bachaumont, dont les mœurs peu recommandables n'étaient 
pas faites, sans qu'il en fût cependant responsable, pour lui conciher 
la bienveillance de gens déjà prévenus, ni réhabihter un système dont 
ces adeptes compromettants étaient censés mettre en pratique les 
maximes et les règles. 

Il faut se rappeler enfin que Gassendi avait fort maltraité les Péri- 
patéticiens, qui s'unirent naturellement aux Cartésiens contre un 
ennemi commun. Les admirateurs de Descartes ne pardonnaient pas 
à notre philosophe d'avoir osé mettre en doute la valeur de certains 
arguments du Maître, et par là même ébranlé son crédit. 

Cartésiens et Péripatéticens, malgré les divergences doctrinales 
qui les séparaient en camps opposés, se trouvaient d'accord sur une 
question capitale. Très convaincus de la valeur de la raison humaine, 
résolument dogmatiques, ils s'entendaient à merveille pour accuser 
Gassendi de Pyrrhonisme. Tout naturellement ils firent bloc contre 
lui, agmine denso, comme dit Sorbière. 

Toutes ces causes réunies, dont les premières devaient avoir une . 
influence durable, à longue portée, suffisent amplement à expliquer 
pourquoi la doctrine de Gassendi n'eut, durant sa vie, qu'une vogue 
restreinte et que, dans la suite, elle est tombée dans la pénombre d'un 
oubh profondément injuste; 

Parmi les griefs qu'on vient de relever, plusieurs assurément sont 
fondés. L'exposition est trop longue, surchargée d'érudition ; le style 
n'est pas assez sobre ; le système atomiste, tel que l'auteur le défend, 
3^'est pas défendable ; la partie scientifique du Syntagmaest en général 
vieiUie et démodée. Voilà le revers de l'effigie, qu'on s'est trop long- 

1. Cf. G. s. Brett, The Philo^ophy..., P. IV, Ch. I, p. 246, n. 1. 



§ E. OUBLI BIMÉEITÉ. SES CAUSES 251 

temps obstiné à voir seul. Il n'est que juste de considérer aussi l'en- 
droit, qui présente des traits et linéaments remarquables. Laissons 
de côté le savant dont il a été déjà question. Il nous reste à envisager 
Gassendi, dans une vue d'ensemble, comme critique, historien, 'philo- 
sophe systématique, après avoir vidé cette question préjudicielle : 
Fut-il vraiment sceptique ? 



CHAPITRE VII 

Les Mérites du Philosophe. 

I. — LE SCEPTICISME DE GASSENDI ? 

L'accusation de p3a*rhonisme pèse depuis longtemps sur la mémoire 
de Gassendi. Parmi ceux qui lui ont fait cette réputation, il faut men- 
tionner Bayle et Voltaire. Le premier, qui était intéressé dans l'affaire, 
étant sceptique lui-même, prétend que Gassendi a soutenu le Pyrrho- 
nisme « couvertement » ^. Le second affirme « qu'il était sceptique et 
que la Philosophie lui avait appris à douter de tout, mais non pas de 
l'existence d'un Etre suprême » 2. La perfide insinuation de Bayle n'est 
pas plus véridique que l'oracle rendu par Voltaire. 

Il est juste cependant de reconnaître qu'on rencontre dans les ou- 
vrages de Gassendi bon nombre de passages, qui, à première vue, 
semblent justifier cette imputation de scepticisme. On n'a vraiment 
que l'embarras du choix. Notre philosophe dit, par exemple, dans ses 
Èxercitationes contre les AristotéHciens : « Nous montrerons plus spé- 
cialement que nous ne pouvons savoir ou connaître avec certitude 
et évidence, et affirmer d'une manière infaillible et sûre ce qu'une chose 
est de sa nature et dans ses causes intimes, nécessaires et infaillibles » ^. 
Il écrit à Mersenne dans la Préface à Vexamen de la Philosophie de 
Fludd : « ... Vous n'ignorez pas que la faiblesse et la tendance sceptique 
de mon esprit peuvent à peine produire quelque chose qui vous donne 
une loyale satisfaction... Mais, si vous m'empêchez d'être presque 
pyi'rhonien et me pressez sans cesse comme si j 'avais à émettre quelque 
thèse à la façon des Dogmatiques, vous devez en retour, à titre d'ami, 
me concéder la liberté de vivre au jour le jour et de ne rien avancer 

1. Œuvres diverses de M. Pierre Bayle, Lettre à M. Minutolif Copet, 31 janvier 1673, 
T. IV, p. 537, col. 1. La Haye, 1731. — Britcker repi-oche à Bayle d'avoir, faute de 
comi^rendre son système, rangé Gassendi parmi les Sceptiques : Fallitur tamen P. 
Bayle, qui ob hanc, quam in Gassendo laudavimus, modestiam Pyrrhoniis eum accenset, 
quod tota illius systematis indoles refugit, quod sibi Gassendus delegit (Historia..., 
T. IV, Part. I, p. 522). 

2. Voltaire, Siècle de Louis XIV, Catalogue de la plupart des Ecrivains français..^ 
art. Gassendi. 

3. Ut... specialius jam ostensuri simus non posse nos scire seu certo et evidenter nosse 
ac infallibiliter et tuto asserere cujusmodi res aliqua ex natura sua, secunduin se et per 
causas intimas, necessarias infallibilesque sit. (Lib. II Exercitationum, Exe. VI, § i, 
OG, t. III, p. 192, col. 2). — Quid superest nisi concludamus sciri non posse cujusmodi 
res aliqua sit secundum se et suapte natura, sed duntaxat cujusmodi his aut illis appa- 
reat. (Ibidem, § vi, p. 203, col. 1). ' 



I. — LE SCEPTICISME DE GASSENDI ? 253 

OU accueillir qui dépasse les bornes de la pure probabilité ; ^. Qu'il 
cherche à démontrer une thèse ou qu'il attaque une opinion, loin de 
lui la prétention de donner comme inébranlablement étabUe la thèse 
qu'il défend, ou de croire qu'il démohra l'opinion qu'il combat 2. 

Comment faut-il interpréter ces textes et autres semblables ? 
Convient-il de les prendre dans un sens absolu ou dans un sens relatif ? 
•D'autres textes vont nous permettre d'éclairer les précédents et de 
trancher la question. 

Gassendi affirme catégoriquement « qu"il y a quelque chose de vrai, 
et que ce quelque chose peut être discerné et su » ^. Quel est donc le 
domaine de ces vérités reconnues par Gassendi ? 

Il comprend tout d'abord les propositions générales *, comme les 
axiomes sur lesquels reposent les démonstrations mathématiques, 
propositions tellement évidentes par elles-mêmes qu'elles n'ont pas 
besoin de preuves ^. 

Il y a ensuite les vérités qui se rapportent à l'existence. N'est-il 
pas significatif de voir ce prétendu pyrrhonien rejeter le doute car- 
tésien, et de l'entendre traiter de puérile et de ridicule la peine que 
prend Descartes pour démontrer que nous existons et qu'il existe 
quelque chose en dehors de nous ? (îit nimis puérile et ridiculum putem 
res adeo apertas vertere in dubium et in ipsarum existentia comprohanda 
terere tempiis) ^. Avant que Descartes propose ses arguments, Gassendi 
admet sans hésitation qu'il existe, qu'il pense, qu'il a l'idée de Dieu, etc. 
Son sort lui paraît d'autant plus heureux que, si Descartes et lui 
jouissent de la même certitude, lui la possède dès le début et sans 
effort, tandis que Descartes ne l'a acquise qu'au prix d'immenses 
labeurs '. 

1. ... Non ignoras tenue scepticumque meum ingeniuni vix posse quidpiam exerere 
cjuod tibi probe satisfaciat... Tametsi enim tu me fere PjTrhonium esse prohibes sicque 
semper urgere soles, quasi aliquid habeam, quod dogniaticws proferam ; vicissim tamen 
amicitice jure illud debes concedere, ut vivere in dies liceat et nihil unquam vel efferre, 
vel excipere prœter fines merœ probabilitatis. (Prœfatio in Fhidannœ Philosophiœ 
Examen, OG, t. III, p. 211). 

2. Quamobrem, ut nihil statuo quod haberi velim inconcussiuu, ita nihil adorior 
quod me eversurum contendam (Dubitationes et Instantiœ adversiis R. Carleaii Mclaph;/' 
sicam et Reaponsa. Proœm., OG, t. III, p. 275, cl). 

3. Esse aliquid verum quod possit dijudicari et sciri (Lettre au Prince Louis de Valois, 
Parisiis, 5 Kal. Jidii 1642, OG, t. VI, p. 147, c. 2). 

4. ... Esse effata per se nota quse probatione non indigent (Lettre au Prince L. de 
Valois, Epistola citata, OG, t. VI, p. 148, col. 1). 

5. Dicere deinde juxta hsec universe licet demonsti-ationem non adhiberi, neque 
esse necessariam, cum res sunt adeo évidentes, ut enunciatione sola opus habeant, ut 
sunt non modo res singidares quae sensibus patent experientiaque aj^probantur, sed 
propositiones, etiam générales, adversum quas nulla affer.i potest instantia, ut sunt 
axiomata ad quae demonstrationes mathematicae reducuntur. (Syntagma philosophi- 
aum : Logica, Cap. proœm., L. II, C. V, Op. G., T. I, p. 86, çol. 1). — Cf. p. 85-86. 

6. Gassendi, Dubitationes et Instantiœ... : In Méditât. III, t)ubit. VI, OG, t. III, 
p. 333, col. 2. 

7. Ego, qui ante illa tua argumenta proposita non dubitavi me esse, me cogitare, me 
habere ideam Dei, etc., tanto mihi videor esse fœlicior, quanto, cum uterque liabeamus 
eandem certiUidinem, ipse illam sponte et ab initio habeo ; tu vero nonnisi post immen- 
ses labores (Gassendi, Dubitationes et Instantiœ... : In Méditât. VI, Dubit. II, OG, 
t. III, p. 390, col. 1). 



254 ARTICLE II. CHAPITRE VH. — LES MERITES DU PHILOSOPHE 

En analysant le Syntagma nous avons vu que Gassendi ne doute 
aucunement de l'existence du monde extérieur, de l'âme humaine, 
de Dieu. Mais, s'agit-U de déterminer les causes intimes, nécessaires, 
ultimes des êtres, et d'expliquer leur nature, tout change. Gassendi 
cesse d'être affirmatif, ou plutôt il affirme qu'une telle connaissance 
dépasse la capacité de l'inteUigence humaine : « Tant que les hommes 
cherchent à connaître le plus de choses possible en s'appuyant sur- 
l'expérience et dans les hmites où les choses leur apparaissent, il est 
vrai de dire que ce désir de connaître leur vient de la nature. Mais, 
dès qu'ils veulent aller au delà et connaître la nature intime des 
choses et leurs causes nécessaires (genre de science qui n'appartient 
qu'aux Anges — ou même à Dieu, mais ne convient pas à des êtres 
aussi bornés que les hommes), on ne peut plus dire que ce désir de 
connaître soit inspiré par la nature » ^. 

On objectera peut-être que ce texte, emprunté aux ExercUationes 
adversus Aristoteleos, œuvre passionnée de sa jeunesse philosophique, 
ne représente pas sur ce point la pensée mûrement réfléchie, défini- 
tive de Gassendi. Sans doute, dans cette polémique, où il rejette la 
notion aristotéhcienne de la science ^, notre philosophe a forcé l'expres- 
sion de sa pensée. Mais, pour le fonds de la doctrine, il est demeuré 
d'accord avec lui-même, comme en font foi ses ouvrages postérieurs, 
fruits d'une intelligence plus calme et plus rassise. 

Citons d'abord un texte capital, tiré de la Lettre qu'il écrivit en 1634 
sur le livre de lord Edouard Herbert de Cherbury ^, où il définit nette- 
ment son attitude en face de la recherche et de l'affirmation de la 
vérité. Après avoir rappelé que les Sceptiques distinguent entre la 
nature intime des choses, du miel par exemple, et ce qui paraît à 
l'extérieur, comme sa douceur, il constate que leur contestation porte 
tout entière sur la vérité de la nature intime, mais aucunement sur 
la vérité de ce qui paraît. Puis, il prend position en ces termes sans 
équivoque : « Pour moi, imitant sur ce point les Sceptiques, j'admets 
cette vérité que le miel se révèle doux à mon palais, ou, ce qui revient 
au même, je professe savoir que j'éprouve cette douceur (pour con- 
naître cette vérité ou avoir cette science que j'ai coutume d'ap- 
peler soit historique, sbit expérimentale, pas n'est besoin de la 
Dialectique, car la Nature est une maîtresse suffisante). Mais, quant 
à ce que vous pensez être la vérité de la chose ou la nature intime 
du miel, voilà ce que je désire ardemment connaître, et ce qui 
demeure encore caché pour moi, en dépit du nombre presque infini 
de Uvres, qui ont été publiés jusqu'à présent avec la prétention de 

1. ... Quamdiu desiderant homines omnes scire pluriina et per experientiam et qua- 
tenus illa apparent, verum est quod natura duce illa scire desiderant ; at statim ac 
prseterea volunt et naturas intimas et causas necessarias scire, jam hoc scientise genus 
est quod naturam angelicam vel etiam divinam attineat, iiec honiunciones deceat ; 
quocirca ©t hoc desiderium diei non potest esse a natura. (Gassendi, ExercUationes, 
L. II, Exercit. VI, § vu), OG, t. III, p. 207, col. 1). 

2. Gassendi, ExercUationes..., L. II, Exerc. VI, § i, OG, t. III, p. 192, col. 1-2. 

3. Herbert "of Cherbury, Tractatus de Veritate, prout distinguitur a Revelatione, 
a Verisimili, a Possibili et a Falso, Londres, 1633. 



I. — LE SCEPTICISME DE GASSENDI ? 255 

nous communiquer une science, comme lis disent, démonstrative » ^. 

On retrouve la même attitude dans le Syntagtna. Dès qu'il est 
question d'expliquer la nature des êtres, Gassendi ne propose pour 
solutions que des conjectures et probabilités. Prenons comme exemple 
l'âme. Il déclare sans détour que n'ayant pas l'espérance de perce- 
voir l'âme plus intimement que les autres philosophes, il lui sera impos- 
sible de conjecturer même de loin ce qu'elle est en elle-même. Ce sera 
beaucoup s'il peut, à la lueur obscure de la raison, essayer d'indiquer 
en balbutiant, parmi tant d'opinions différentes, celle qui semble 
avoir un air de probabilité ^. 

On n'a donc pas le di'oit de classer Gassendi parmi les Pyrrhoniens. 
Car il admet sans hésiter la vérité des propositions générales évidentes 
par elles-mêmes, il a pleine confiance dans le témoignage de l'expé- 
rience dûment constatée, il proclame l'existence de Dieu, de l'âme, 
du monde extérieur, il recherche les causes prochaines des phénomènes, 
il découvre dans la Nature l'action des causes finales. Bref, sur tous 
ces points, il croit qu'on peut arriver à la vérité et à la certitude. 
Par contre, il déclare, avec une insistance qui ne s'est pas démentie, 
que la connaissance des causes intimes et dernières, qui constituent 
l'essence des êtres, dépasse ou du moins semble dépasser les forces 
de la raison humaine, « étant presque persuadé que Dieu se l'est 
réservée « ^. 

Il y a là un excès de défiance à l'égard de notre inteUigence. Gas- 

1. Notuni nempe est... scepticos sic distinguera inter naturam intimam alicujus rei 
verbi causa, niellis, et id quod apparet externo adjuncto, verbi causa, dulcedine, ut 
de veritate apparentise nullatenus hsereant, totum de intimse naturae veritate litem 
intendant. Quocirco et ego illos imitatus, eam veritatem quideni admitto, quod palato 
meo mel dulce appareat, seu, quod idem est, mescire profiteor quod hune didcorem ex^je- 
riar (nec ^ ero acî hanc sive veritatem, sive scientiam, quam dicere historicam seu expe- 
rimentalem soleo, ulla opus, Dialectica, cum ad eam sufficiat magistra Natura). At 
quam tu heic putas veritatem rei, seu mellis intimam naturan:i, ipsa est quam pervelim 
nosse, sed de qua mihi adhuc non constat, quantumcvmique libri prope infiniti editi 
hacteraus sint ad tradendum demonstrativam ut loquuntur scientiam (Gassendi, 
Ad Libntni D. Edoardi Herherti Angli de Veritate Epistola, OG, t. III, p. 413, c. 1). 
Cette lettre ne fut imprimée qu'après la mort de Gassendi dans ses Œuvres complètes. 

2. Cum autem, ut initie testati sumus, spes non sit ut intimius persi^icere animas 
natui'am possimus, absit recipiamus quidpiam attexturos, ex quo liceat qualis ea sit 
vel emintis conjieere ; abunde erit si, ut caligando, ita balbutiendo, aliquid tentemus, 
unde quid inter tôt placita videri possit habere speciem probabilitatis sequamur. 
(Syntagma : Phvsica, Sect. III, Membr. II, L. III, C. III, T. II, p. 250, col. 1). Cf. 
Ibidem, C. I, p. 2.37, col. 1 : Disserendum, inquam, non tam quod sit spes ut ejus natura 
[animae] possit a nobis introspici, quam quod ignorandum non sit quousque fuerint 
Philosophi in ea disquirenda progressi. 

3. ... Persuasum pêne habuit ter maxinnum Deum reservatam fipsam rerum verita- 
tem] sibi voluisse (Ad Herbertum Epistola, § iv, OG, t. Ill, p. 412, col. 1). Cependant 
Gassendi ajoute ces mots qui expliquent sa pensée et tempèrent ce qu'elle a de tro^) 
absolu : Heine panim semjDer absum ab iis, quos ut Scepticos sic insanos dicis, quando. 
licet Academicorum more non dicam rerum veritatem esse incomprehensibilem, dicere 
tamen posse videor illam hactenus non esse comprehensam (Gassendi, Ibidem, OG, 
t. m, pp. 412-413, col. 2-1). Ainsi donc Gassendi ne prétend pas que la vérité des choses 
nous est incompréhensible, comme le disent les Académiciens ou Sceptiques ; il affirme 
seulement que jusqu'ici elle est restée incomprise. C'est ce long retard qui l'a presque 
convaincu (persuasum, pêne) que la connaissance de la nature des choses est réservée 
à Dieu. 



256 ARTICLE n. CHAPITRE \^I. — LES MÉRITES DU PHILOSOPHE 

sendi ne saurait donc être rangé purement et simplement parmi les 
Dogmatiques. Lui-même a marqué ^, d'un trait net, la place mitoyenne 
qui lui convient : elle est entre les Sceptiques et les Dogmatiques ^. 
Ici encore apparaissent ses tendances éclectiques. En soutenant que 
les causes et les essences sont inconnaissables, Gassendi se montre 
le précurseur d'Auguste Comte, de Stuart Mill, d'Herbert Spencer. 
Attitude qui le rend peu recommandable aux Métaphysiciens. 

Cette attitude est d'ailleurs facilement explicable. Gassendi est 
un penseur qui est resté très modeste malgré les témoignages de la 
plus vive admiration. Intimement convaincu de la faible portée de 
l'esprit humain, frappé de la difficulté des problèmes à résoudre, 
il confessait volontiers son impuissance, que son humilité et sa défiance 
de lui-même exagéraient singulièrement ^. Cette tournure intellec- 
tuelle l'a porté à multiplier à l'excès les formules atténuantes, comme 
il semble (videtur). 

Le long commerce que Gassendi entretint avec les divers philo- 
sophes, surtout avec ceux de l'antiquité, dont il constatait les diver- 
gences et les contradictions, le confirma dans sa persuasion que « la 
raison humaine, enveloppée de ténèbres, est partout en proie à l'in- 
certitude )) ^. 

Enfin, esprit circonspect, n'affirmant rien qu'à coup sûr et faisant 
sans cesse appel à l'expérience pour contrôler les recherches des 
savants, il était profondément choqué, irrité même, par l'impertur- 
bable assurance des Péripatéticiens de son temps, qui, forts de leurs 
principes a priori, assignent aux phénomènes physiques des causes 
imaginaires et n'hésitent jamais devant une difficulté. Dès ses débuts, 
il leur manifesta durement son antipathie : « Après qu'il me fut donné 
de voir avec évidence quel immense intervalle sépare le génie de la 
nature de l'esprit humain, comment n'aurais- je pas estimé que les 
causes intimes des effets naturels échappent complètement à la pers- 
picacité de l'homme ? Par suite, je commençai d'avoir pitié et honte 
de la légèreté et de l'arrogancç des philosophes dogmatiques, qui se 
glorifient de posséder la science des choses naturelles et la professent 
avec tant de sérieux et de rigidité » ^. Pour être d'une autre sorte, 

\. Mediii qiisedam via inter Scepticos (quo noniine omnes criteria tollentes complector) 
et Dogmaticos videtur teneuda. Nam, non oninia quidem, qute Dogmatici se scire 
putant, rêvera sciunt aiit ad ea dijudicanda congruum habent critérium ; sed neque 
omnia, qufe in controversiam vertuntur a Scepticis, ita ignorari videntur, ut non Cri- 
térium aliquod iis dijudicandis habeatui'. (Syntagma : Logica, Cap. proœm., L. II, 
C. V, OG, t. I, p. 79). 

2. C'est à cette conclusion qu'aboutit Hexri Berr dans sa thèse : An jure iriier scep- 
ticos Gassendus numeratus ftièrit, Paris, 1898. 

3. Caeterum quse niea hebetudo est ; caligo seniper ac stupidus rudisque remaneo, 
quoties naturam veritatemque rei minimae vestigare tento (Ad Herhertum Epistola, 
§ IV, OG, t. III, p. 412, col. 1). 

4. Novi tamen quanta caligo humanas mentes occupet, quanta sit ubique humanse 
rationis fluctuatio et incertitude (Dubitationes et Instantiœ..., Proœm., OG. t. III, 
p. 275, col. 1). 

5. Postquam enim pervidere licuit quantis naturœ genius ab humano ingenio diffî- 
deret intervallis, quid aliud potui quam existimare effectorum naturalium intimas cau- 
sas prorsus fugere humanam perspicaciam ? Miserescere proinde ac pudere cœpit 



II. — LE POLÉMISTE 257 

le dogmatisme des Cartésiens ayant une confiance illimitée dans la 
raison guidée par la méthode, ne lui répugnait guère moins. Par esprit 
de réaction il s'est jeté dans l'excès contraire. Si Descartes a trop 
exalté la puissance de l'intelligence humaine, Gassendi l'a trop rabais- 
sée 1. 

La question du scepticisme de Gassendi étant résolue, nous serons 
plus à l'aise pour apprécier, à sa valeur, le polém iste, Vhistorien et le 
penseur. 

II. — LE POLÉMISTE 

Gassendi, dans ses polémiques, a fait preuve d'une grande pers- 
picacité pour découvrir les points faibles de ses adversaires. Son style 
est généralement net, alerte, incisif. C'est, en ce genre d'écrit, que ses 
défauts habituels sont moins sensibles et comme absorbés dans l'éclat 
de ses qualités brillantes. 

Il faut se souvenir pourtant que, dans sa lutte contre les Ai'istoté- 
hciens, notre polémiste a complètement dépassé les bornes. Ses atta- 
ques trop souvent sont injustes pour le fond et inconvenantes dans 
la forme -. Lui, qui devait s'efïorcer plus tard, pour la doctrine d'Épi- 
cure, de la dégager des travestissements qui l'avaient rendue de tout 
point haïssable, que n'a-t-il procédé ainsi à l'égard d'Aristote ? Au 
heu d'un pamphlet il aurait fait œuvre utile, débarrassant l'Aristo- 
téhsme des superfétations que beaucoup de Péripatéticiens, infidèles 
à la pensée du Maître, lui avaient surajoutées, et des déformations 
qu'ils lui avaient infligées. 

Son Examen de la Philosophie de Fludd, ses Objections et ses Ins- 
tances contre Descartes méritent au contraire de grands éloges. Dans 
l'exposé des rêveries de Fludd, notre critique montre son esprit 
lucide, qui jette quelque lumière sur les obscurités du philosophe 
alchimiste et met de l'ordre dans ses idées éparses. En les réfutant, 
il déploie une grande vigueur de raisonnement au service d'un bon 
sens ferme et déhé ; parfois même il assaisonne sa dialectique d'un 
enjouement et d'une ironie qui piquent l'attention et égayent la dis- 
pute sans l'envenimer jamais. 

Mais son chef-d'œuvre, en ce genre, c'est assurément sa Disserta- 
tion métaphysique contre l'auteur du Discours de la Méthode. Tous 
reconnaissent que, de son vivant. Descartes ne rencontra point d'ad- 

me levitatis et arrogautise Dogmaticorum Philosophorum, qui et glorientur se arri- 
puisse, et tam severe profiteantur rerum naturalium scientiam. (Prœfatio in Exercita' 
tiones paradoxicas, OG, t. III, p. 99). 

1. Gassendi est allé dans ce sens plus loin que le Père Gabriel Daniel l'imagine. 
Aussi convient-il de faire des réserves siu- la façon dont il apprécie le Pynhonisme de 
Gassendi : « Gassendi étoit un homme qui avoit autant d'esprit que M. Descartes, une 
bien plus grande étendue de science et beaucoup moins d'entêtement. Il paroit être un 
peu Pyrrhonien en Physique, ce qui, à mon avis, ne sied pas mal à un philosophe, qui, 
pour peu qu'il veiiille se faire justice, connoît par sa propre expérience les bornes de 
l'esprit humain et la foiblesse de ses lumières. » (G. Daniel, Voyage du Monde de 
Deacartes, 2^ Partie, pp. 143-144, Paris, 1702 2). 

2. Cf. supra, Ch. II, § A, p. 31-32. 

17 



258 ARTICLE II. CHAPITRE Vn. LBS MERITES DU PHILOSOPHE 

versaire mieux armé et plus redoutable. « Plus souple que Cratérus 
et Merseime dont les arguments se succèdent toujours graves et 
mesurés ; plus pénétrant et plus subtil que Hobbe^s, si vif cependant 
et si prompt à l'attaque ; moins prolixe que le Père Bourdin et d'un 
goût beaucoup plus sûr, Gassendi semble réunir en lui la force des 
uns et l'adresse des autres... ^ » Nul mieux que lui n'a discerné les 
côtés vulnérables du Cartésianisme ; nul n'a lancé, d'une main sûre, 
aux bons endroits, des traits plus pénétrants, qui atteignaient le 
système sans blesser la personne de Fautem". 

On l'a dit avec raison : « Il est difficile de traiter les discussions 
philosophiques avec plus de clarté, d'agrément et de naturel ; et la 
polémique de Gassendi, sauf peut-être un peu de rhétorique, mérite 
encore aujourd'hui d'être proposée comme un modèle » ^. 

ni. — L'HISTORIEN DES SCIENCES ET DE LA PHILOSOPHIE 

Un des traits les plus saillants de la physionomie intellectuelle de 
Gassendi est un goût très prononcé pour l'histoii'e ^ des idées scienti- 
fiques et philosophiques. 

Les biographies qu'il a consacrées à Péreisc * (que Bayle appelle 
« le Procureur général de la Répubhque des Lettres » ^, Mécène éclairé 
des savants, savant lui-même), aux célèbres astronomes Tycho- 
Brahé, Copernic, Peurbach et MuUer ®, ont été appréciées même à 
l'étranger. « Gassendi a été l'un des premiers, après la renaissance des 
lettres, à traiter la « littérature » de la philosophie d'iuie façon vivante. 
, Ses écrits en ce geni'e, quoique trop louangeurs et quelque peu diffus, 
ont un grand mérite. Ils abondent en traits anecdotiques, en réflexions 
naturelles et qui pourtant ne se présentent pas d'elles-mêmas, en tours 
vifs de pensée, qui faisaient dire de lui à Gibbon, avec quelque exa- 
gération sans doute, mais avec assez de vérité pour l'époque de Gas- 
sendi : « C'est le meilleur philosophe des Uttératems et le meilleur 
littérateur des philosophes » '. 

1. Thomas, La Philosophie de Gassendi, Introduct., p. 13-14. 

2. Fr. Bouillibr, Histoire de la Philosophie cartésienne, T. I, Ch. XI, p. 236, Paa-is, 
1868 3. 

3. On Bait quel dédain inconsidéré Descartes, en complète opposition avec Gassendi, 
professait pour l'Histoire. Cf. Discours de la Méthode, I''« Partie. Œuvres, Edit. Adam, 
t. VT, p. 6-7. 

4. Cf. Opéra Gassendi, T. V, p. 237-362. 

5. « Jamais homme ne rendit plus de services à la République des Lettres que celui-ci 
[Peiresc]. Il en étoit pour air^i dire le Procureur généraL » (Bayue, Dictionruaire..., 
Article Petresc). — Avant Bayle, Gassendi, qui fut l'hôte de Peiresc, le quahfiait 
ainsi dans une lettre à Naudé : Quando hospes adsura nostro isti magno omnium et 
literatorura et literarum praesidio, Peirescio inquam... (Gassendi à Nandé, 8 sep- 
tembre 1634, OG, t. VI, p. 72, eol. 2). 

6. Cf. Opéra GassetuLi, t. V, p. 363-534. 

7. Gassendi was one of the first, after the revival of letters, who treated the litfature 
of philosophy in a lively way. His writings of this kind, though too laudatory and 
somewhat diffuse, hâve great merit. They abound in those aneedotal détails, natural yet 
not obvious reflections and vivacious turns of thought, which mad Gibbon style him, 
with some extravagance certainly, though it was true enough up to Gassendi's time : 



m. — LHISTOEIEN DES SCIENCES ET DE LA PHILOSOPHIE 25?» 

« Le Vie de Pereisc, traduite en anglais, a eu outre-àManche, une 
vogue considérable » ^. La Vie de Tycho-Brahé est précédée d'une 
brève histoire de l'Astronomie. 

En tête du Syntagma, Gassendi a placé une esquisse des principales 
sectes ou écoles philosophiques de l'antiquité. Par manière d'intro- 
duction à la Logique, U en a retracé sommairement l'histoire critique 
depuis Zenon d'Élée et Euclide jusqu'à Bacon et Descartes. D'ordi- 
naire, avant d'aborder une question importante, il passe soigneuse- 
ment en revue les solutions diverses que philosophes ou savants 
antérieurs lui ont données. Inutile de rappeler les trois ouvrages 
consciencieux qui se rapportent à la vie et à la doctrine d'Épicure. 

Ces travaux ont, en France, ouvert la voie à un genre nouveau, 
l'histoire de la Philosophie. Sur ce terrain Gassendi est un précurseur, 
et ce n'est pas là son moindre mérite. 

Son érudition était immense et puisée aux sources ^. Aussi Bernie)' 
pouvait-il dire sans paraître excessif : «■ A proprement parler, Gas- 
sendi est une bibliothèque entière » '. Cet éloge, il est vi'ai, s'applique 
surtout à sa connaissance des auteurs anciens. La philosophie scolas- 
tique lui a été beaucoup moins famihère. C'est grand dommage, car 
une étude approfondie des Docteurs de la Philosophie médiévale lui 
aurait épargné bien des en-eurs. 

« Le meilleur philosophe des littérateurs et le meilleur littérateur dee philosophes. « 
(G.-S. Beett, The Philosophy of Gassendi, Introduction, p. xuv, note 1. Londres. 
1908). — Voici le texte complet de Gihbon : » Gassendi, le meilleur Philosophe dee 
Littérateurs et le meilleiir Littérateur des Philosophes, expliquoit Epicure eu Critique 
et le defendoit en Physicien. » (Essai sur VEUide de la Littérature, § vii, p. 19, Londres- 
Paris, 1762). Ce jugement de Gibboîs n'est qu'une variante de celui de Baxle : « On 
peut assurei- qu'il [Gassendi] étoit le plus excellent philosophe qui fût parmi les Huma- 
nistes, et le plus savant Humaniste qui fût parmi las Philosophes. Fhilosopliorum litera- 
tiesimus, Utera'.orum maxime philosophus. a (Dictiminaire historique.... Article Catius, 
Note E). 

1. The Vita Peireski waa translated in Ënglishand had a consideraUe vogue. (Brett. 
Tke Philosophy..., Introd., p. XLm). — Voici le titre de cette traduction : The Life 
of Lord Peiresc translated by W. Ra^d, M. D., Londres, 1657. — La correspondance de 
Peiresc et de Gassendi, qui va du 7 a\Til 1626 au 4 mai 1637, a été publiée par Tamizey 
DE Labroqtje dans la Collection de Documents inédits sur l'Histoire de France, 2^ Série. 
T. IV, pp. 177-611, Paris, 1893. L'éditeur dit avec raison que cette correspondance 
a met admirablement en lumière les diverses qualités de deux des plus nobles cœurs et 
des plus grands esprits qui aient honoré le xvn* siècle. y> ( AvertiesemetU, p. iv). Cette 
eorrespondanoe a siu-tout un caractèi'B scientifique. 

2. Tout en rejetant l'atomisme de Gassendi, Leibniz a su rendre liommage à l'érudi- 
tion dont il a fait preu^^ : « Qua<nt à M. GJassendi, dont vous désirés de savoir mon sen- 
timent, ]\Ionsiem', je le trou^^e d'un savoir grand et étendu, très versé dans la lectui-e 
des anciens, dans rhistoire profane et ecclésiastique, et en tout geni-e d'érudition ; mais 
ses méditations me eonteaxtent moins à présent qu'^e ne faisoient quand je eommençois 
à quitter les sentimens de l'Ecole, écolier encore jnoy même. Comme la Doctrine des 
Atomes satisfait à l'imagination, je donnay fort là dedans, et le \-uide de Democrite 
ou d'Epicure, joint aux coi-puscules indomptables de ces deux auteurs, me paraissoit 
lever toutes les difiîcultés. Il est \-ray que cette hypotiièse peut conienter de simples 
physicdeiis... Mais étant avancé dans les méditations, j'ay trou\-é que le \'Tiide et les 
Atomaes ne pouvoient point subsister. » (Leibniz à Bemand de Motimott, juillet 1714, 
Edit. ■Gerhardt, T. ni, p. 620). 

3. Berxiee, Abrégé^., T. I, Préface [non paginée], p. 5. La Poterie hii remd oe témoi- 
gnage : Cl II [Gasseni)!] avoitleu tous les bons autheurs, historiens, philosophes, huma- 
nistes... ') (Mémoires..., Revue des Questions historiquce, juillet 1877, p. 239). 



260 ARTICLE II. CHAPITRE VII. — LES MÉRITES DU PHILOSOPHE 

Gaî^endi a malheureusement le défaut qui accompagne trop sou- 
vent les qualités de Térudit. Il ne sait pas résister suffisamment au 
besoin, non pas d'étaler, car c'est un modeste, mais de prodiguer 
aux autres les trésors de ses connaissances si laborieusement accumu- 
lées. Malgré cette légère réserve, on ne peut que souscrire à ce jugement 
de Leibniz : « Je trouve Gassendi d'un savoir grand et étendu, très 
versé dans la lecture des anciens et dans tout genre d'érudition ^. « 

IV. — LE PENSEUR 

Arrivons enfin au penseur, après avoir rendu justice au polémiste 
et à l'historien . 

Pour se meubler l'inteUigence, Gassendi se Uvra de bonne heure 
à une étude comparative des Philosophies antiques. Voici en quels 
termes, ach'essés à son correspondant Jacques Golius, professeur de 
Langues orientales et de Mathématiques à l'Académie de Leyde, il 
rendait compte de Timpression dominante qui résultait pour lui de 
cette comparaison : a Je médite sur certaines doctrines, les plus 
célèbres, de^ philosophes anciens et je les compare entre elles. Et 
comme je les estime tous, je m'évertue à peser les opinions de chacun, 
comme quelqu'un qui chercherait à s'identifier avec leur génie parti- 
cuUer... Je vois clairement, à moins que je ne sois dupe d'une hallu- 
cination complète, que ces grands hommes sont bien plus d'accord 
entre eux qu'on ne le croit communément. Le désaccord ne porte le 
plus souvent que sur les mots ; quant aux choses elles-mêmes, l'har- 
monie est très grande sur les points les plus importants et les plus 
fameux. C'est merveilleux. Mais, ou je suis dans une illusion profonde, 
eu pour ce qui regarde les principes des choses, la fin des biens, la 
nature de l'âme et les autres questions sur lesquelles on les croit 
principalement divisés, ils s'entendent presque complètement ^. » 

Evidemment, peut-être sous le charme trompeur de recherches 
encore superficielles ^, Gassendi exagère singulièrement le nombre 
et la portée des ressemblances*. Cette lettre, écrite en 1630, montre 

1. Cité 6ans référence par Thomas, p. 307, n. 3. 

2. Meditor nempe et compare celebrîora qufedam placita antiqiiorum Philosophorum ; 
ac omnes cum suspiciam, siugulorum opiniones vsic enitor exj^endere, ut si iia cujusvi» 
tcansfunderes Genium... Quod caput est, pervideo, nisi prorsus hallucinor, majorem 
fuisse virorum tantorum conspirationem inter se, quam hominum vidgus opinetur. 
V'erborum plerumque est dissidium ; at, quod i es ipsas attinet, maxima est in maximis 
celeberrimisque argumentis eorum consonantia. Id minim ; sed, aut longe fallor, aut 
quod spectat ad principia rerum, ad finem bonorunn, ad naturam animse cseteraque 
ir. quibus illi dissidere prœcipue creduntur, pêne prorsusque consentiunt (Gassendi 
à Golius, Paris, 9 mars 1630, OG, t. VI, p. 32, c. 2). 

3. La lettre indique que Gassendi est en train de faire cette étude comparative. 

4. Leibniz est beaucoup plus réservé, quand il dit : « La vérité est plus répandue 
qu'on ne pense ; mais elle est très-souvent fardée et très-souvent aussi enveloppée, efc 
ra^me affoiblie, mutilée, corrumpue par des additions qui la gâtent ou la rendent moins 
utile. En faisant remarquer ces traces de la vérité dans les Anciens, ou, pour parler plus 
généralement, dans les antérieurs, on tireroit l'or de la boue, le diamant de sa mine et 
la lumière des ténèbres ; et ce seroit en efïect perennis qusedam Philosoj^hia. (Leibniz 
ù Mr Bewond de Monmort, Vienne, 26 août 1714. Ibidem, p. 624-625.) 



IV. — LE PENSEUR 261 

qu'il inclinait déjà vers un sjTicrétisme éclectique, qui apparaît nette- 
ment à travers tout le Syntagma. 

Dans sa Logique, Gassendi emprunte à Aristote la théorie de la 
proposition et du syllogisme ; il s'approprie quelques vues delà méthode 
baconienne, tout en défendant avec raison contre « Vérulam » la 
valeur du raisonnement syllogistique et en affirmant que « Finduc- 
tion n'est probante que parce qu'elle est un syllogisme en puis- 
sance » ^ ; il adopte enfin le critérium de l'évidence proposé par Des- 
cartes. 

Dans sa Phj'^sique, il corrige la doctrine épicmienne par les ensei- 
gnements de la Philosophie chrétienne sm* l'immatériaUté et l'immor- 
taUté de l'âme raisonnable, sur l'existence d'un Dieu persoimel, 
infiniment parfait, Créateur et Providence de l'univers. 

Dans sa Morale enfin, nous retrouvons le fond de la morale utiU- 
taire d'Épicure, mais tempérée et relevée par des préceptes inspù-és de 
l'Évangile. 

De cet amalgame résulte un ensemble qui n'est pas très cohérent. 
Oassendi, malgré sa souplesse, n'a pas réussi à unir, dans une subor- 
dination logique et harmonieuse comme celle qu'a réahsée le système 
scolastique, l'empmsme et le spnituahsme, qui s'offrent à nous sim- 
plement juxtaposés. En suivant de trop près Épicm'e, il s'est rivé 
un boulet qui a entravé la marche normale de sa pensée. Ce boulet 
c'est la notion de l'àme sensitive matérielle qu'il a, contre natm'e, 
accouplée à la notion de l'àme raisonnable immatérielle. Ce rapproche- 
ment forcé ne pouvait aboutir qu'à un duahsme répugnant et contra- 
dictoire. Comment Gassendi, en effet, exigeant pour la pensée un 
principe simple et immatériel, n'a-t-il pas vu que la sensation qui, 
en dernière analyse est indivisible, réclame pareillement la simph- 
cité et l'immatériahté de l'âme ? 

Par ailleurs, notre philosophe a raison de soutenir que nos idées 
nous viennent par les sens. Mais il n'a pas ajouté une distinction 
nécessaire : à savoir que par ce dernier mot il ne faut pas seulement 
entendre les sens extérieurs, mais aussi le sens intime ou conscience 
psychologique. Cependant, malgré ce choix d'une base empirique 
trop étroite, on ne saurait lui reprocher d'être purement sensuaHste, 
comme le fait Damiron que ses préoccupations trop exclusivement 
cartésiennes ont empêché de bien saisir toute la pensée gassendiste ^. 
Si Gassendi prend pour point de départ l'expérience sensible, il n'y 
emprisonne pas l'esprit humain, et sa théorie de la connaissance 
ne doit pas être présentée comme une première ébauche du système 

1. Quanquam, cum in syllogisme sit reipsa robiir nervusque omnis ratiocinii, et ne 
inductio quidem quicquam probet, nisi quia virtute syllogismiis est... (Gassendi, 
Syntagma : Logica, Cap. proœm., L. II, C. VI, p. 90, c. 1). — Assagi par l'âge et 
l'étude, Gassendi rétracte ainsi, dans le Syntagma, les accusations téméraires que, dans 
les Exercitationes, il avait lancées contre le Syllogisme. Il faut le féliciter de n'avoir 
point hésité à se contredire. « La contradiction est évidente ; Gassendi l'eût évitée s'il 
eût été aussi juste et clairvoyant dans le premier [Exercitationes'] que dans le second 
[Syntagtna] de ces traités. » (Ph. Damiron, Essai..., T. I, L. III, Ch. II, p. 384). 

2. DAmRON, Essai..., L. III, Ch. II, pp. 487-489. 



262 ARTICLE II. CHAPITRE VU. — LES MÉRITES DU PHILOSOPHE 

de a la sensation modifiée et transformée » ^. Car, on l'a vu ^, il recon- 
naît à la raison une activité propre, supérieure à celle des sens et de 
l'imagination : grâce à elle, l'homme est capable de former des idées 
générales, de concevoir des êtres incorporels comme Dieu, de prouver 
par le raisonnement l'immatérialité de l'âme raisonnable et l'exis- 
tence d'un Etre nécessaire et parfait. 

Comme Damiron, pour autoriser son jugement, aime à répéter que 
le Dieu de Gassendi, logiquement ^, « ne se peut concevoir que sous 
une forme sensible » *, il convient de lui opposer un dernier texte, qui 
lèvera cette apparente contradiction : « Il en est qui pensent qu'il 
n'existe aucune substance incorporelle, parce qu'ils ne conçoivent 
lien qui n'apparaisse sous une forme ou image corporelle. Leur erreur 
vient de ce qu'ils ne reconnaissent point qu'il y a une espèce d'intelli- 
gence distincte de l'imagination, à savoir celle qui, par voie de consé- 
quence, nous fait comprendre que quelque chose existe en plus de ce 
qui tombe sous les prises de l'imagination. De là vient que, chaque 
fois qu'il nous arrive de disserter sur le soleil, outre la grandeur d'un 
pied sous laquelle on se le représente, nous comprenons qu'il en a 
une autre que notre esprit, si apphqué soit-il, est incapable d'atteindre ; 
ainsi, outre l'espèce corporelle, sous laquelle nous concevons Dieu 
toutes les fois que nous pensons à lui, il est très intelligible qu'il y a 
autre chose, quelque substance incorporelle, que notre esprit, si grand 
effort qu'il fasse, est impuissant à saisir ou connaître sôus la forme 
d'une image » ^. 



1. Damtron, Essai..., Ibidem, p. 408. 

2. Cf. supra, p. 135-141. 

3. « . . . Quand Gassendi en vient dans la suite de son Syntagma à traiter de Dieu et 
de l'âme, l'espèce de spiritualisme qu'il professe alors est presque en constante contra- 
diction avec son principe idéologique » [c'est-à-dire Nihil est in intellectu quod non 
prius fueritin sensu] (Damiron, Essai..., Ibidem, p. 409). 

.4. Damtron, Essai..., Ibidem, p. 488. 

5. Ad rem ut veniam, isti, qui putant non esse aubstantiam ullam incorpoream, qua- 
tenus nihil nisi sub specie a\it imagine corporea eoncipiunt, in eo falluntur quod non 
agnoscant esse speciem intelligentise quse imaginatio non sit : eam nempe qua ex conse- 
quutione intelligimus esse aliquid prseter id quod in imaginationem cadit. Hinc enim 
fit ut, quemadmodum praeter pedalem v. g. solis magnitudinem quam, quoties de sole 
philosophamur, concipimus, intelligimus esse aliam, quam mens nostra asaequi, quan- 
tumvis intenta, non possit, ita, prseter speciem corpoream, sub qua Deum concipimus 
quoties de illo cogitamus, intelligi omnino possit esse aliquid sive aliquam eubstantiam 
incorpoream quam mens nostra, nisù quantumvis magno, comprehendere seu quasi 
intuendo intelligere nunquam valeat. (Gassendi, Syntagma : Physica, Sect. I, L. IV, 
C. III, T. I, p. 298, c. I^. On aura sans doute été surpris de me voir traduire les derniei-s 
mots : quasi intuendo intelligere par : « connaître sous la forme d'une image. » C'est 
pourtant la traduction exacte de la pensée de Gassendi. Mais, pour l'admettre, il faut 
avoir présent à l'esprit ce passage capital où notre philosophe explique ce qu'il entend 
par intuition : Eniravero, dum ita faciunt, non advertunt fallaciam qua imaginationem 
seu, ut ita loquar, intuitivam intelligentiam cum ratione seu consequutiva intelligentia 
confundunt. Quia enim mens, quandiu est alligata corpori, haurit per sensus rerum 
notiones seu quae habet imagines ; ex quo effatum vulgare est : Nihil ease in intellectu 
quod non fuerit prius in sensu. Exinde fit ut, quicquid mens veluti intuetur et quasi 
direeta ac intenta acie respicit, id intueatur ac respiciat per imaginera ex sensibus 
haustam, unde et dixi hanc intuitionem seu intuitivam intelligentiam idem ease cum 
imaginatione sive cognitione quse ad imaginera terminatur, seu qua objectum non 



I 



rv. — LE PENSEUR 263 

Il est difficile d'affirmer plus nettement, à l'encontre da sensualisme, 
dont on voudrait faire de Gassendi le fondateur en France ^, que l'âme 
humaine est capable de s'élever, par-delà les images sensibles, à des 
notions purement intelligibles. 

De l'ensemble du Syntagma se dégage, à travers les longueurs, 
une conception générale de l'univers. Gassendi se le représente comme 
un immense système de forces, créées par Dieu et se déployant, sous 
l'impulsion une fois reçue de sa volonté infiniment intelligente, puis- 
sante et bonne, selon une progression ascendante. L'idée directrice 
qui préside à cette ascension est celle d'une perfection croissant avec 
la complexité ^. 

L'unité c'est l'atome étendu et indivisible. Tout le reste, sauf l'âme 
raisonnable, ne sont que des agrégats variés et plus ou moins complexes 
d'atomes. Les choses inanimées, puis les êtres organiques : plantes et 
animaux, l'homme enfin, animal par son corps et son âme sensitive, 
mais esprit par son âme raisonnable, le tout se mouvant dans l'espace 
et le temps et conduit à sa fin par la Providence divine. Voilà l'échelle 
graduée des êtres de la Création. 

Gassendi a même cherché un trait d'union pour relier les différents 
degrés de l'échelle. Cet élément commun, mais diversement dosé, 
c'est la perception sensible, qu'il nous montre rudimentaire dans le 
minéral, déjà plus développée dans la plante, et pleinement épanouie 
dans l'animal. Est-ce que le fer n'est pas attiré par l'aimant ? Est-ce 
que les plantes ne dii'igent pas leurs racines vers l'ahment qui leur 
convient 1 N'y a-t-il pas dans ces affinités et ces tendances une réelle 
analogie avec celles qu'on remarque dans les animaux et qu'on nomme 
amour ou haine ? ^ 



sine quadam imagine percipitiir, At, praeter liane intelligentiam, est in nobis alia qua 
non intuitione sed consequutione, percipimus aliquid ; unde et non tam percipimus 
quid ait (quando quidem non intuemur) quam veluti suspicamur quod sit et, ex argu- 
menti necessitate, judicamns quod esse debeat. Hanc proinde intelligentiam idem esae 
dixi cum ratione sevi mavis ratiocinatione, qua quod non intuemur existera colligimus 
intelligimusve subesse. (Syntagma : Physica, Ibidem, pp. 297-298, c. 2-1). 

1. « Gassendi est donc le père de cette famille sensualiste qui naît en France vers le 
mDieu du xvii* siècle, s'y perpétue et y brille pendant tout, le x^Tii«, s'y maintient 
au xix« et ne fournit pas, loin de là, une carrière sans gloire, m£dgré ses chutes et ses 
erreurs. » (Damiron. Essai..., p. 499). — Après avoir cité le passage de sa Logique 
(Syntagma : Logica, Cap. proœm., L. II, C. V, p. 81, c. 2) où Gassendi distingue nette- 
ment une douHe faculté de connaître, les sens et la raison, Hallam ajoute : « If thifl 
passage be w»ll attended, it will show how the philosophy of Gassendi has been misun- • 
derstood by those who confound it witb the merely sensual school of metaphj'sicians. ~ 
(H. Hallam, Introduction to the Literature of Europe..., T. m, P. IV, C. III, § 15, note u, 
p. 310, 6^ Edit. Londres, 1873). — Thomas repousse également l'accusation de sensua- 
lisme dirigée contre Gassendi. Cf. La Philosophie..., Il*" Partie, Ch. IV, § ii, pp. 169- 
172. 

2. Cf. G. S. Bbett, The Philo3(ypky..., P. IV, Ch. I, § in, pp. 256-261. 

3. J'ai déjà cité plus haut (p. 122) ce qui a trait à l'aimant. J'ajoute ici ce qui regarde 
les plantes, puis la conclusion que Gassendi tire faussement de ces analogies superfi- 
cielles. — Idem dici potest de plantis, non modo prout alias prosequuntur aut aversantur 
alias, sed maxime etiam quatenus alimentum congniunï percipientes apprehenden- 
tesque producunt versus ipsum radices, illudque transmutant ac pro indigentia aeoom- 



264 ARTICLE II. CHAPITRE VII. — LES MERITES DU PHILOSOPHE 

Cette explication, qui gratifie de la connaissance et de la sensibi- 
lité le minéral et le végétal,, ne repose que sur des analogies apparentes. 
Mais, si elle est fausse, elle ne met pas cependant en péril l'orthodoxie 
de Gassendi, qui lui^ tient si fortement au cœur. Car, loin de faire 
sortir la vie de la matière inanimée, c'est-à-dire le plus du moins, 
il admet pleinement l'intervention créatrice de Dieu : « On peut, d'une 
manière générale, supposer que lors de la création du monde, quand 
il commanda à la terre et à l'eau d'engendrer et de produire les plantes 
et les animaux, Dieu très bon et très grand donna en même temps 
la fécondité à la terre et à l'eau, c'est-à-dire créa les semences de 
toutes les choses produites ou devant l'être ^ans la suite... Ainsi, 
•Celui qui vit éternellement créa simultanément toutes choses, comme 
si tout <ie qui apparaît présentement, avait été produit et créé au 
commencement dans leurs semences, de sorte qu'il ne se fasse rien 
même maintenant qui ne doive son origine à l'efficace de cette parole 
et bénédiction de Dieu » ^. 

Si l'on veut s'en tenir à ce qui caractérise proprement l'œuvre 
philosophique de Gassendi, Fatomisme, on peut dire, avec un bon 
juge, « qu'il ne mérite sûrement pas le dédain et l'oubli où il est tombé. ^>^ 
Cet atomisme est un mélange original de mécanisme et de djoia- 
misme ; « ... Le système de Gassendi est un dynamisme, en ce sens 
que chaque atome contient en lui-même le principe de son mouvement 
et ne se contente pas d'en être le véhicule inerte et indifférent, comme 
le veut Descartes. Mais, dans ce sens, il soppose au mécanisme car- 
tésien, non au mécanisme atomistique de Démocrite, qui, lui aussi, 
place le centre de la force dans l'atome même et le proportionne à sa 
masse ; aucun atomiste n'a jamais admis que les particules maté- 
rielles fussent des (( éléments géométriques d transmettant simplement 
un mouvement reçu. Ce n'est pas là ce qui constitue essentiellement 
le mécanisme comme nous devons l'entendre ici : c'est la liaison 
réglée, prévisible, nécessaire de tous les 7nouvements qui se produisent 

modant sibi. Quapropter, nisi istam quoque perceptionem apprehensionemque appel- 
lare sensum cognitionemque placuerit, re tamen ipsa idem fit ac in animalium amore 
vel odio, et dum ad cibum congruum moventur illumque usurpant, atque ita de cœteria. 
(Syntagma : Physica, Séct. III, M. II, L. VT, C. I, T. II, p. 328, c. 2). C'est moi qui 
souligne. 

1. Gassendi comprend mal cette intervention. Mais, pour que son orthodoxie soit 
sauve, il suffit qu'il admette l'existence de cette intervention, quoiqu'il se trompe sur 
le mode. Voici la supposition étrange qu'il accepte comme plus probable : Unum est 
Bolum quod generatim supponi repetive potest ex iis, qu£e de atomis agentes superius 
supposuimus, Deum nempe Optimum Maximum, cum in ipsa mundi creatione terrani 
et aquam germinare producereque plantas et animalia jussit, fecunditatem simul terrje 
et aquse indidisse concreasseve semina rei-um omnium generabilium, hoc est tam rerum 
tune productarum qiiam deinceps producendarum ; heincque esse proinde videri, 
quamobrem nos Sacrae doceant Literse, et quievisse Deum ab omni opère quod patrarat, 
et eum, qui \ivit in seternum, créasse omnia simul ; quasi ea, quae exoriuntur, patrata 
jam creataque initie in suis seminibus fuerint ; sicque nihil etiamnum fiât, quod non 
efficaci illi Dei verbo benedictionique originem debeat. (Syntagma : Physica, Sect. I, 
L. VII, C.VII, T. I, p. 493, cl). 

2. L. Mabilleau, Histoire..., L. IV, Ch. I, § ii, p. 420. 



rv. — LE PENSEUR 265 

dans cet ensemble de forces ; c'est la réduction de tous ces mouvements 
à une loi immanente, initiale, essentielle, dont les formes variées 
de l'évolution ne sont que de lointaines appKcations. En ce sens, 
Gassendi est-il mécaniste ? Il l'est si bien qu'on peut soutenir qu'il 
fut le premier à l'être non seulement sur tous les modernes, mais 
même sur tous les anciens. C'est lui qui a imaginé de ramener la fina- 
lité à n'être qu'une conséquence de la loi primordiale, et qui a ainsi 
trouvé le moyen de concilier la téléologie et le déterminisme. Des- 
cartes et Leibniz lui doivent tous deux quelque chose, mais sa concep- 
tion domine les deux systèmes, dont elle réunit toutes les raisons 
d'être et tous les avantages » ^. 

Gassendi était tout ensemble latiniste, helléniste, hébraïsant, 
antiquaire, botaniste, anatomiste. astronome, géomètre, physicien 
et métaphysicien. Ces aptitudes si variées, qui dénotent un talent 
presque universel, l'avaient préparé à écrii'e son Syntagma, qui est 
•comme l'Encyclopédie des connaissances scientifiques et philoso- 
phiques au miheu du xvii^ siècle. Xotre auteur se conforma à l'usage 
scolastique qui faisait rentrer dans le domaine de la Philosophie, 
sous l'étiquette très élastique de Physique, la plupart des sciences, 
au lieu de les mettre simplement à contribution, selon leur utihté 
respective, à titre d'auxiliaires. Il n'a réussi qu'à encombrer son ouvrage 
de théories, la plupart aujourd'hui démodées, qui n'offrent plus guère 
qu'un intérêt de curiosité historique. 

Mais, quand même Gassendi se fût sagement débarrassé de ce bagage 
entravant sa marche, son travail n'aurait point abouti à une synthèse 
philosophique, à la fois puissante et ordonnée. Une telle œuvre sup- 
pose (ce qui manqua à Gassendi) une intelhgence assez originale 
et assez forte pour dominer cette matière immense qu'il avait entrepris 
de ramener à l'unité. Le point de vue d'ailleurs, d'où il envisageait 
les choses, le vouait d'avance à un échec. Comment construire un 
système bien coordonné avec la prétention d'umr des incompatibles : 
le spirituahsme chrétien d'une part, de l'autre l'atomisme épicurien 
et le matériahsme qu'il implique, et qu'en disciple trop fidèle d'Épi- 
cure il ne sut pas répudier en ce qui concerne l'àme sensitive ? 

Philosophe, Gassendi n'est pas resté assez fidèle à la devisé qu'il 
s'était choisie dès le collège : Sa père aude. Ses audaces l'ont emporté 
quelque fois au delà des bornes de la vérité. Elles furent cependant 
tempérées par le bon sens qu'il tenait de sa race et par un fond de 
sagesse que ce prêtre devait aux enseignements de sa foi. 

Sans génie créateur, Gassendi ne peut prendre place parmi les princes 
de la pensée humaine. Correspondant et ami des savants de l'Europe, 
lui-même savant estimé, observ^ateur et expérimentateur conscien- 
cieux, défenseur et propagateur zélé des droits de l'expérience, rival 
heureux de Descartes en plusieurs passes de leur joute célèbre, pre- 

1. L. Mabilleau, Histoire..., Ibidem, p. 422. L'auteur, à propos des anciens, « écarte », 
en note, « Pythagore, dont la doctrine n'a pas une signification physique bien cer- 
taine... » 



266 ARTICLE n. CHAPITRE Yll. — LES MERITES DU PHILOSOPHE 

mier historien en France de la Philosophie, prêtre d'une vie irrépro- 
chable, partagée entre l'étude, la piété et les bonnes œuvres, modèle 
d« douceur et de bienveillance dans le commerce journalier, ami 
fidèle, tels sont les' traits principaux de la physionomie de Gassendi, 
tels les titres qui recommandent sa mémoire au respect et même à 
l'admiration de la postérité trop longtemps oubheuse et distraite à son 
égard. 

Hubert de Montmor fit graver le portrait de son ami par le 
célèbre Nanteuil ^. On peut l'admirer en tête du premier volume des 
Œuvres ComjMtes. La physionomie du philosophe provençal reilète 
fidèlement deux quahtés maîtresses, rarement unies, à un haut degré, 
dans le même homme, l'inteUigence et la bonté. On ht, au-dessous du 
portrait, xe quatrain quelque peu emphatique, défaut presque insé- 
parable du genre épigraphique : 

Petrus Gassendus Diniensis 
Hic est Ille, dédit cui se Natura videndam, 

. Et Sophia geternas cui reseravit opes. 
In%âda non totum rapuistis Sidéra ! Vultum 
Nantohus, Mentem pagina docta refert. 

1. On signale six autres portraits de Grassendi. Cf. J. LELONa, Bibliothèque historique, 
de la, France, T. IV, Appendice, p. 200 (Edition de Fontette), Paris, 1775. — Robert 
NAîTTEinL, peintre au pastel et surtout gra^'eur au burin, naquit en 1623 à Reims, où 
il fut l'élève des Jésuites, puis des Bénédictins, et moiu-ut à Paris le 9 décembre 1678. 
Devenu graveur du Cabinet du roi, c'est à son instigation que, dans l'édit de Saint- 
Jean-de-Luz (1659), Louis XIV distingua la gravure artistique des arts industriels. 
On compte 216 portraits, sortis de son burin, dont les plus célèbres sont ceux de Louis 
XIV ,de Goïbert, de Pomponne de Bellièvre, du maréchal de Castelnau, etc. Sa réputation 
devint telle que tous les hommes illustres de l'époque tenaient à honneur d'avoir leur 
portrait gravé par lui. Bien plus, quiconque avait acquis quelque renom littéraire 
aspirait, selon Boileau. à être 

Couronné de^lauriers par la. main de Nanteuil. 



BIBLIOGRAPHIE RELATIVE A GASSENDI 



I. 



ÉDITIONS COLLECTIVES 



1658. 

1727. 
1682, 1684. 



Opéra omnia... Accessit Sajiuelis Sorberii Prœfatio, 
in qita de Vita et Moribus Pétri Gassetidi disseritur, 6 vol. 
in-fol., Lyon, 1658. 

Oyera omnia..., curante X. Averanio. S. Sorberii 
Prœfatio..., 6 vol. in-fol., Florence, 1727. 

FRA2«fÇois Ber>ter, Abrégé de la, Philosophie de M. Gas- 
sendi, 8 tomes en 7 volumes, Lyon, 1678 ; 7 tomes en 
6 volumes, Lyon, 1684. — Doutes de M^ Bernier sur quel- 
ques-uns des principaux chapitres de son Abrégé de la Phi- 
losophie de Gassejvli, Paris, 1682. 

Pour le détail des éditions particulières des divers Traités 
de Gassendi on peut consulter le Tableau de ses Œuvres. 
Cf. supra, p. 22-2q. 



II. 



ÉTUDES GÉNÉRALES 



1658. 
1696. 

1737. 

1737. 

1758. 
1763. 
1767. 
1770. 



Samuel Sorbière, Dissertatio de Vita et Moribus Pétri 
Gassendi, Paris, 1658, en tête des Opéra omnia. Édit. de 1658. 

Charles Perrault, Recueil des Hommes illustres qui 
ont paru en France pendaM ce siècle, avec leurs Portraits 
naturels, t. I, p. 63-64, Paris, 1696. 

.Joseph Bougerel. Vie de Pierre Gassendi, Prévôt de 
l'église de Digne et Professeur de mathématiques au Collège 
royal. [L'ouvrage parut anonjone], Paris, 1737. 

Jacques-Philippe de la Varde, Lettre critique et his- 
torique à r auteur de la Vie de Pierre Gassendi, Paris, 1737. 
Cet abbé de la Varde était chanoine de Saint-Jacques de 
l'Hôpital. Sa lettre parut anonyme. 

Claude-Pierre Gouget, Mémoire historique et littéraire 
sur le Collège Royal de France, Partie, p. II, 55-58, Paris, 1758. 

M. Saverien, Histoire des Philosophes modernes, t. III, 
p. 107-190, Paris, 1763. 

R. P. ]\Ienc, Religieux Dominicain, Eloge de P. Gassendy, 
Marseille, 1767. 

Cajeburat (dE), Abrégé de la Vie et du Système de Gas- 
sendy, Bouillon, 1770. 



:268 



BIBLIOGBAPHIE RELATIVE A GASSENDI 



1846. 

1847. 
1847. 

1853. 
1861. 

1877. 



1881. 

1882. 



1889. 
1908. 



Jean-Philibert Damirox, Essai sur V Histoire de la 
Philosophie en France au XVII^ siècle, t. I. 1. III, ch. ii, 
1). 378-503. 

Firmin GnCHARD, Vie de Gassendi, dans Souvenirs his- 
toriques de la ville de Digne et ses enviroiis, §IX, Digne, 1847. 

Joseph-Marie de Gérando, Histoire comparée des Sys- 
tèmes de Philosophie considérés relativement aux Principes des 
Connaissances humaines : ï]y Paitie : Histoire de la Philoso- 
phie moderne à partir de la Be>taissance des Lettres jusqu'à 
la fin du XVI 11^ siècle, t. II, ch. xi. p. 93-152, Paris, 1847. 

A. Martin, Histoire de la Vie et des Ecrits de Pierre Gas- 
sendi, Paris, 1853. 

L. Mandon, De la Philosophie de Gassendi, Montpellier, 
1861. ' 

Philippe Tamizey de Larroque. Documents inédits sur 
Gassendi, dans Revue des Questions historiques, 1877, 
t. XXII, p. 221-244. — Tiré à part, Paris, 1877. — Impres- 
sions de Voyage de Gassendi dans la Provence alpestre, 
publiées dans le Bulletin de la Société scientifique et 

LITTÉRAIRE DES BaSSES-AlPES, 1887. 

Charles Barneaud, Etudes sur Gassendi, dans Nou- 
velles Annales de Philosophie catholique, 1881, 
t. III, p. 23 ; 195 ; 420 ; t. IV, 149. 

Nicolas Taxil. Oraison funèbre de Pierre Gassendi, 
publiée à Lyon en 1656 et rééditée par Tamizey de Lar- 
roque, Bordeaux. 1882. 

P. -FÉLIX Thojias, La Philosophie de Gassendi, Paris, 1889. 

G. -S. Brett, The Philosophy of Gassendi, Londres, 1908. 



III. 



ÉTUDES PARTICULIÈRES 



1632. Wilhel:m Schickard, Pars Responsi ad Epistolas Pétri 
Gassendi... de Mercurio suh Sole viso et aliis Xovitatibus 
Uranicis, Tubingue, 1632. 

1633. Martin Hortensius, Dissertatio de Mercurio in Sole 
viso et Venere invisa, instituta cum... P. Gassendo, Leyde, 
1633. 

1654. Walter Charleton. Physiologia Epicureo-Gassendo- 

Charltoniana or a Fabrick of Science Xatural upon the Hypo- 
thesis of Atoms, Londres, 1654. 

1657. JoANNis Francïsci Grandis ( Jean-François Legrand), 

Dissertationes philosophicce et criticœ : Dissertatio in Epicu- 
ream Philosophiam ad Pttrum Gassendum, p. 1-166, Paris, 
1657. 

1690. Gerardus de Vries, Dissertatiuncula historico-philoso- 

phica de Benati Cartesii Meditationibu^ a Gassendo impu- 
gnatis, Utrecht, 1690. 

1698. Henricus Ascanius Engelcke, Ce^isor censura dignus, 

h. e. Dissertatio ostendens quod P. Gassendus scopum suum 
per Argumenta contra Aristotelis Philosophiam in Exercita- 
tionibus Paradoxicis prolata obtinere tiequeat, Rostoeh, 1698. 



BIBLIOGRAPHIE RELATIVE A GASSENDI 



269' 



— Philosophus defensus, h. e. Dissertatio eorum, quœ P. Gas- 
sendus Exercit. III et IV contra Aristotelem ejusque scripta 

1698. profert, nerimm br éviter excutiens, Rostock, 1698. — Dis- 
sertatio ex Philosophia rationaU, eorum quœ P. Gassendus 
Exerc. Paradox. Lih. I. Exercit. V innumera apud Aristote- 
lem hic quoque deficere probaturv^, affert, nonnulla, speciose 
sed abscpie jundamento proposita, breviter examinans, 

1699. Leipzig. 1699. — Usus Logicœ quoad maximam partem 
eorum. quœ P. Gassendus Exercit. Paradox. Lib. I, Exerc. VI,. 
quod in hac doctrina quoq^ie apud Aristotelem innumera 

1702. superfluant prohaturus. offert, Rostoch, 1702. 

1741. J. A. F. BiELKE, Dissertatio qua sistitur Epicurus aiheus 

contra Gassendum, léna, 1741. 

1854. Francisque Bouillier, Histoire de la Philosophie car- 

tésienne, t. I, ch. XI, p. 215-225, Paris, 1854. 

1858. L. Mandon. Etude sur le Syntagma philosophicum de 
Gassendi, Montpellier, 1858. 

1859. Charles Jeannel, Gassendi spiritualiste , Montpellier, 
1859. 

1875. Frédéric-Albert Lange, Gassendi, dans Geschichte der 

Materialismus und lO-itik seiner Bedeutung in der Gegenwart, 
Iserlohn. 1875 ^. Traduit sur cette deuxième édition par 
B. Pommerol. t. I. p. 227-240, Paris, 1910. 

1890. KuRD Lasswitz, Geschichte der Atomistik vom Mittelalter 

bis Newton, t. II, livre III, Partie iv, p. 126-188, Hambourg 
et Leipzig, 1890. 

1893. François-Xavier Kiefl, P. Gassendis Erkenntnisstheorie 

und seine Stellung zum Materialismus, Fulda, 1893. 

1897. C. Gûttler, Gassend or Gasseîidi ? dans Archiv fur 
Geschichte der Philosophie (1897), t. X, p. 238-243. 

1898. Henri Béer, A71 jure inter Scepticos Gassendus numeratus 
fuerit ? Paris, 1898. 

1904. Hermann Schneider, Die Stellung Gassendi zu Deskartes, 

Halle, 1904. 

1908. Paul Pendzig, Pierre Gassendis Metaphysik und ihr 

Verhàltniss zur sclwlastischen Philosophie, dans Renais- 
sance UND Philosophie. Beitràge zur Geschichte der 
Philosophie herausgegeben von D^" A. Dyroff, Heft I, 
Bonn. 1908. — Die Ethik Gassendis und ihre Quellen, ibidem ^ 
Heft IL 

1911. Ferdinand Strowski, dans le Correspondant, 

25 mars, 1911, p. 1149-1150. 



ARTICLE m. — THOMAS HOBBES (1588-1679) 



Nous avons étudié l'Empirisme en Angleterre, puis en France, 
chez Baoon, Gassendi et les Philosophes secondaires qui subirent 
plus ou moins leur influence. On va le retrouver outre-Manche 
pou&sé par Hobbes jusqu'à 3'extrême, jusqu'au matérialisme. Ce 
triumvirat philosophique, qui représente l'une des tendances maîtresses 
de la pensée moderne, se prolonge et exerce son action pendant 
près d'un siècle. La première œuvre de Bacon, les Essays, est de 
1597 ; la dernière de Hobbes, le Decameron fhysiologicum , paraît 
en 1678 ; entre les deux s'échelonnent les travaux de Gassendi, 
depuis les Exercitationes jxiradoxicae (1624) jusqu'au Syntagma 
fhilosophicum (1658). 



CHAPITRE PREIVnER 

Biographie de Hobbes^. 



Trois penseurs dominent tous les autres pendant le xvn^ siècle en 
Angleterre : Bacon, Hobbes et Locke. Bacon mourut en 1626 ; 
Locke ne s'imposa à l'attention qu'en 1690 par la pubhcation de son 
Essai sur V Entendement humain. Hobbes rempht lïntervalle. Il appro- 
chait de la quarantaine, au moment où Bacon disparut : c'est alors 
que ses méditations se tournent vers la philosophie. Débuts bien tardifs. 
Mais, comme pour compenser le retard, il déplo3-a, durant plus de 
cinquante ans, une inlassable activité. Plus que nonagénaire, il éditait 
son autobiographie en vers latins l'année de sa mort (1679) ^. Son 
influence lui survécut, même après que Locke eut donné aux esprits 
une direction nouvelle. 

Au cours de sa longue carrière, Hobbes fut témoin de changements 
considérables, qui s'accomplirent dans la science et dans la pohti'|ue. 

1. Poui- les Œuvres de Hobbes, nous renverrons à l'édition de W. Mûlesworth : 
I. Opéra latina, 5 vol. (Londres, 1839-1845). — II. English -Works, 11 vol. (Londres, 
1839-1845). - 

2. Hobbes nous dit qu'il avait achevé cette autobiographie à 84 ans, c'e.st -à-dire 
en 1672. Octoginta ego jam complevi et quatuor annos (Vita carminé expressa. Opéra, 
t. I, vers 375 p. xcix). 



I. — PREMIÈRES AISTNÉES. PRÉCEPTORAT ET VOYAGES 271 

Lorsque notre philosophe arriva à l'université d'Oxford, un Aristo- 
télisme plus ou moins authentique y régnait officiellement ^. De son 
vivant, il put applaudir au triomphe du mécanisme scientifique, 
dû aux efforts de Kepler, de Galilée et de Descartes. Quelques 
années seulement après sa mort, les Principia Mathematica de Newton 
présentaient, dans une vue d'ensemble, le système mécanique. Harvey 
et Gilbert, ses compatriotes, s'étaient illustrés par leurs travaux 
sur la physiologie et le magnétisme. La Société royale de Londres 
pour les recherches expérimentales avait été fondée et prospérait. 
Il est tout naturel, après cela, que Hobbes ait pris le mécanisme 
pour base de sa philosophie ; mais, infidèle à la pensée des grands 
initiateurs, il déserta leur spirituahsme pour se jeter dans le matéria- 
lisme le plus radical. 

Sur lar scène poUtique, il assista à des spectacles très mouvementés : 
tentative des Stuarts pour imposer la monarchie absolue en Angle- 
terre, révolution puritaine et gueiTe civile, protectorat de CromwelJ, 
restauration de la royauté, débuts du parti whig et apparition du 
Nonconformisme. Il n eut pas la douleur de voir l'échec définitif 
de ses théories absolutistes, car il moutut quelques années avant la 
Révolution de 1688, qui eut pour conséquence l'étabhssement de la 
monarchie constitutionnelle dans la personne de Guillaume d'Orange. 

Quand on étudie l'œuvre de Hobbes, il ne faut pas perdre de vue 
l'époque agitée où il a vécu. Si l'on a exagéré l'influence de ces temps 
troublés sur le cours que prirent ses idées, la nier complètement serait 
tomber dans l'excès contraire. Par goût intellectuel, notre pliilosophe 
aimait la vie recluse ; il était avide de tranquiUité - pour penser, 
lire et composer. La période de l'histoire d'Angleterre, où il fut appelé 
à vivre, est l'une des plus tourmentée*. Comment aurait-il pu se 
soustraire à l'action d'un contraste si heurté entre ses tendances 
instinctives et son' milieu social 1 



\. Hobbes prétend q\ie son maitie de Physique lui a enseigné que les objets envoient 
à travers les airs des espèces qtii reçues dans l'œil de\'iennent des images, et, dans 
l'oreille, des sons. Jamais ni Aristote ni les grands maîtres de la Scolastique, comme 
S. Thomas et Snarez n'ont dit semblable absurdité. C'est le fait des commentateurs 
grecs d'Aristote, qui ont été suivis par des Scolastiques de valeur secondaire. (Cf. 
M. DE Wtjlf, Hiatoire de la Philosophie médiévah, n^' 53 et 299, Louvain et Paris, 190.5 ^, 
p. 52 et 358). 

Voici le texte de Hobhes, qui montre que, sur ce point, la doctrine d'Aristote était 
alors mal comprise à Oxford. Cela rend inquiet pour le reste. Dans ce cas, l'on s'expli- 
querait facilement qu'un enseignement ainsi travesti ait profondéinent rebuté Hobl>es, 

Et species reruin volitando per aéra, formas 
Donaro hinc oculis, auribus inde sonos. 

{Vita, vers 47-48. Opéra, t. I, p. lxxxvu). 

2. Pacem amo cum Musis, et faciles soeios. 

Disco loqui qviatuor, totidem légère et uunierare. 

(Hobbes, Vita carminé expressa, vei*s 28-29. Oj^ra, t. T, p. Lxxxvi). 



272 ARTICLE III. CHAPITRE I. — BIOGRAPHIE DE HOBBES 



I. — PREMIÈRES ANNÉES (1588-1608). PRÉCEPTORAT 
ET VOYAGES (1608-1640)1 

Thomas Hobbes naquit, le 5 avril 1588, à Wesport, annexé mainte- 
nant à la ville de Malmesbury, dans le nord du comté de Wilts. Son 
père, dont il était le second fils, était « vicaire » de Charlton et de 
Wesport. Ce clergyman, d'après Aubrey, était un homme ignorant 
et colérique : à la suite d'une violente altercation à la porte de son 
église, il dut quitter le pays '^. Sa mère le mit au monde avant terme, 
sous le coup de l'émotion provoquée par la nouvelle que l'invincible 
Armada, venait d'appareiller. Quatre-vingts ans plus tard, dans le 
poème latin où il retrace sa vie, Hobbes se plaît à rappeler cette cir- 
constance : « Ma mère, dit-il, éprouva une telle épouvante, qu'elle 
enfanta des jumeaux, la peur et moi )> ^. 

L'éducation du jeune Thomas fut confiée à son oncle maternel, 
riche gantier à Malmesbur}^ et alderman de la cité, qui remplaça près 
de lui le père fugitif. Il fit de tels progrès dans le grec et le latin qu'avant 
d'avoir ses quatorze ans, il était capable de traduire en iambes latins 
la Médée d'Euripide. Vers l'âge de quinze ans, dans les premiers mois 
de 1603, son oncle l'envoya à Oxford, où il fut inscrit comme élève 
à Magdalen Hall. 

Après un séjour de cinq années, Hobbes quitta Oxford, le 5 fé- 
vrier 1608, avec le grade de bachelier es arts. Il garda de ce milieu 
universitaire le plus fâcheux souvenir. Tout lui avait déplu : les élèves 
étaient grossiers et débauchés ; les maîtres rabâchaient la logique for- 
melle et la physique du moy«n âge *, accordant à l'éristique une place 
exagérée. Les Mathématiques étaient négligées. L'ancien « scholar » 
d'Oxford se montre quelque peu ingrat. L'exercice de l'argumentation 
serrée lui a été grandement profitable : on sent, à la lecture de ses 
œuvres, que c'est là qu'il a pris l'habitude de donner à ses pensées 

1. Les sources à consulter sur la \'ie de Hobbes sont les suivantes : 1° Thomas Hobbes 
Malmesbtjriensis Vita cm-mine evpressa. publié par Hobbes lui-même à Londres, 
1679. — 2° ThoMvï: Hobbes Malmesburiensis Vita. Cette vie écrite en latin par Hob- 
bes ou dictée par lui à Thomas Ryner, fut éditée à Londres, 1681, par Richard Black- 
BOURNE. — 3° Vitœ Hobhianœ Auctarhan. Londres, 1681, Ce complément, composé 
par Blackbourne. d'après les notes de John Aubrey, ami de Hobbes, contient des 
renseignements sur les œuvre.? du pliilosophe, sur ses amis et adversaires. Ces trois 
notices sont reproduites en tête du premier volume des Opéra latina de Hobbes, édités 
par W. Molesworth. — 4° Life of Mr. T. Hobbes of Malmesburie, dans Letters... and 
Lives of E minent Men. par John Aubrey, t. II, p. 592-637, Londres, 1813. — Parmi 
les modernes, cf. A.-E. Taylor, Thomas Hobbes, Londres, 1908, dans la Collection 
Philosophies ancient and modem, et surtout George Croom Robertson, Hobbes, 
Londres, 1910. 

2. J. Aubrey, Topo(jraphical Collections: Wiltshire, Edit. J. S. Jackson, Devizes, 
1862 p. 264. 

3. Atque metum tantum concepit tune mea mater 

Ut pareret geminos, meqiie metumque simul. . 

{Vita, vers 25-26. Opéra, T. I, p. lxxxvi). 

4. Vita, vers 32-33. Opéra, T. I, p. lxxxvi-lxxxvii. 



I. PREMIÈRES ANNÉES. PRÉCEPTORAT ET VOYAGES 273 

une forme sobre et un enchaînement rigoureux ^. Volontiers, au sortir 
de la classe, il courait à la boutique des Ubraii'es pour Kre des liA^res 
de voyage et étudier les cartes de géographie. 

Cependant les influences, qui devaient déterminer lef sens de sa vie 
intellectuelle, ne se firent sentir que plus tard, si l'on excepte un 
point : Magdalen Hall, qui comptait alors deux cents membres, 
avait une influence prépondérante dans l'université. C'était le ioyei 
du Puritanisme naissant. L'esprit, qui régnait dans le collège, avait 
paru séditieux à notre étudiant, parce que les Puritains voulaient 
secouer le joug que le gouvernement faisait peser sur les consciences. 
Il partit d'Oxford avec cette idée déjà formée (l'une de ses idées 
maîtresses) qu'il était nécessaire de soumettre l'éghse anghcane et les 
sectes non conformistes à l'autorité civile pour réprimer leur indépen- 
dance. 

Les vingt années qui suivirent sa sortie d'Oxford (1608-1628), 
marquent une période d'un caractère spécial dans la vie de Hobbes. 
Utihsant le calme et les loisii's dont il jouit, le futur philosophe appa- 
raît comme un homme dont l'instruction grancUt chaque jour, sans but 
déterminé. C'est la longue préface d'un avenir encore incertain. 

L'année même (1608) où il avait obtenu le grade de bachehér, 
Hobbes entra en relations avec une grande famille, à laquelle il resta 
uni jusqu'à sa mort. Wilham Cavendish, récemment créé baron de 
Hardwick (il deviendra, quelques années plus tard (1618), comte de 
Devonshire), était en quête d'un tuteur, ou plutôt d'iui compagnon 
pour son fils aîné. Le principal de Magdalen Hall recommanda Hobbes, 
qui fut agréé. Cette situation devait être pour lui très avantageuse : 
eUe le déh\ra des soucis matériels de l'existence, lui fournit des loisirs, 
lui facihta des voyages instructifs et lui permit de fréquenter des 
hommes d'Etat et des hommes de savoir. Compensations précieuses 
du sacrifice de la Hberté qu'elle lui coûtait ^. Il avait vingt ans. 

Le jeune Cavendish, tout nouvellement marié, sur les instances du 
roi Jacques I^^^ à la fille d'un Lord écossais, Bruce of Kinloss, était 
à peu près du même âge que Hobbes. Il avait des goûts très dépensiers. 
Un vrai tuteur aurait été nécessaire. Mais « le compagnon » l'aida à 
contracter de fréquents emprunts et partagea ses sports. Les études 
fiuent déhbérément négligées : Hobbes avoue lui-même « qu'il oubha 
presque son latin » ^. 

Par bonheur, les deux j'eunes gens partirent pour visiter la France, 
l'Allemagne et l'ItaUe. Hobbes devait faire encore trois autres voyages 
sur le continent. On était en 1610, année sinistre. L'assassinat de 
Henri IV avait soulevé l'inchgnation de l'Europe entière. L'émotion 

1. Le développement de la pensée de Hobbes a une allure syllogistique. — Il parle 
d'ailleurs en bons termes du svllogisme et lui fait une larse place dans le De Corpore, 
C. IV. 

2. Oxonioni linquo, servitum me fero in amplam 

Gentis Candisite conspic'uanique domum. 

- {Vita..., vers 63-64, Opéra, T. I, p. I.xxxv^I). 

3. J. AuBREY, Letters ivritten hy Eminent Persans., and Lijes of Eniinent Men..., 
T. II, p. C02. Londres, 1813. 

la 



274 ARTICLE III, — CHAPITRE I. — BIOGRAPHIE DE HOBBES 

' î de Hobbes fut elle-même si vive et si durable que, dans ses écrits, 
il ne prononcera jamais le nom de Ravaillac sans le maudire. 

Encore sous Fimpression de l'enseignement arriéré d'Oxford, notre 
touriste ne semble pas avoir remarqué les progrès du mouvement 
scientifique. Cependant, l'année précédente, Kepler avait formulé, 
dans VAstronomia nova (Heidelberg, 1609), les deux premières de ses 
fameuses lois, et Galilée avait récemment découvert les satellites de 
Jupiter. Un peu d'expérience de la vie, une connaissance superfi- 
cielle du français et de l'italien ne furent pas le principal profit de ce 
premier voyage. / 

Au contact des belles choses qu'il avait rencontrées, Hobbes sentit 
se réveiller en lui l'amour des Lettres et prit la résolution de renouer 
commerce avec les classiques anciens. De retour en Angleterre, il se 
tint parole. Ses fonctions de secrétaire lui laissait du temps Libre, et la 
bibliothèque des Cavendish lui offrait le moyen de l'occuper utile- 
ment ^ Il lut avec soin les poètes et les historiens grecs et latins en 
s'aidant des meilleurs commentateurs. Il se forma par la lecture et la 
composition un style latin à la fois clair, aisé et précis. Chose curieuse, 
il n'étudia ni Platon ni Aristote ^ ; le dédain de la philosophie tradi- 
tionnelle, qu'il avait emporté d'Oxford, le détourna sans doute des 
grands penseurs de la Grèce. En revanche, parmi les historiens, 
il s'éprit pour Thucydide au point qu'il en pubUa, en 1629 à Londres, 
une traduction, d'ailleurs peu exacte. Quarante ans plus tard, en écri- 
vant sa Vie, il cherchera à justifier cette préférence par cette raison, 
qui semble un prétexte, qu'il avait trouvé* dans l'historien grec un 
adversaire du régime démocratique : 

Sed mihi prse reliquis Thucydides placuit. 
Is democratia ostendit mihi quam sit inepta 
Et quantum cœtu plus sapit unus homo ^. 

Aubrey* a signalé, parmi ceux que Hobbes fréquenta pendant 
cette période, Fex-chanceHer Bacon qui « aimait à converser avec lui » 
sous les ombrages de Gorhambury et à lui faire noter au vol les pen- 
sées qui lui survenaient dans cette quasi-intimité intellectuelle. L'au- 
teur du Novum Organum mit à profit le talent de Hobbes pour la 
traduction en latin de quelques-uns de ses Essais, notamment de 
celui qui a pour titre : The True Greatness of Kingdoms and Estâtes 
(De la Vraie Grandeur des Royaumes et des Etats) ^. Les autres amis 
de cette période sont Ben Jonson, qui exerçait à Londres une dicta- 
ture littéraire, Edward Herbert, baron de Cherbury, « le premier 

1. Ille [le père de son élève] per hoc tempus mihi prœbuit otia, libres 

Omuimodos studiis preebuit ille nieis. 

(Vita..., vers 73-74. Opéra, t. I, p. Lxxxviir). 

2. Vita..., vers 75-79. Ibidem. 

3. Vita, vers 80-82. Ibidem. 

4. J. AuBREV, Lires..., T. II, 602-603. 

5. On n'a pas réussi à fixer; de façon précise, l'époque des relations de Hobbes avec 
Bacon. On la place entre 1621-1626, pendant les dernières années de la vie de l'ex- 
clianeelier, qui les emploj'a à revoir et à poursuivre son œuvre pliilosophique. 



I. — PREMIÈRES ANNÉES. PRÉCEPTORAT ET VOYAGES 275 

de» Déistes anglais « ^, enfin, un poète écossais, aujourd'hui bien 
oublié, Sir Robert Ayton. 

En 1628, après vingt ans de séjour dans la famille Cavendish, qui 
furent « l'époque de beaucoup la plus douce de sa vie » '^, Hobbes eut 
la douleur de perdi'e le jeune comte de Devonshire, qui avait été 
(( pour lui non seulement un maître, mais un véritable ami >' ^. Le 
mort, dont la vie avait été dépensière, laissa à sa veuve une situation 
embarrassée. D'autre part, l'aîné de ses enfants étant encore trop 
jeune (il avait dix ans) pour recevoir un précepteur, Hobbes dut se 
séparer momentanément de la noble famille c^ui avait si bien accueilli 
sa jeunesse. 

Libre de son temps, il accepta de nouveau le rôle de travelling tutor 
pour accompagner sur le continent le fils de Sir Gervase Clifton. De ce 
second voyage (1629-1631) on sait fort peu de chose. Lui-même 
nous a seulement appris qu'il résida dix-huit mois à Paris *. Il semble 
aussi qu'il poussa une pointe jusqu'à Venise. 

C'est probablement à cette époque que notre futur philosophe fit 
une découverte qui devait avoir une influence décisive sur l'orienta- 
tion de sa pensée. Les Eléments d'Euchde, que l'enseignement d'Oxford, 
ne lui avait point fait connaître, tombèrent par hasard entre ses mains. 
Il avait quarante ans passés. Ce fut une véritable mais bien tardive 
illumination. La simplicité des procédés, la rigueur de l'enchaînement, 
l'éclat de l'évidence le conquirent pour toujoiu?s à la méthode déduc- 
tive ^. -Dans l'exposition de ses idées philosophiques il procédera 
more geometrico, faisant pressentir la manière plus stricte encore de 
Spinoza. L'étude de la géométrie elle-même deviendra chez lui une 
passion que la vieillesse ne calma point et qui fut la source de disputes 
sans fin peu glorieuses pour sa mémoire. 

Durant son séjour en France, il est impossible que Hobbes n'ait 
pas remarqué l'action énergique du cardinal de Richeheu pour faire 
de Louis XIII un monarque absolu. Ce spectacle dut le prédisposer 
en faveur de Fabsolutisme. 

En 1631, la comtesse de Devonshire rappela Hobbes de Paris pour 
lui confier Téducation de son jeune fils. Après trois ans (1634), l'élève 
fut jugé assez mûr pour parcourir, sous la conduite de son maître, la 
France et l'Itahe. En passant par Pise Hobbes entra en relations avec 
Bérigard ^. A Florence, il alla rendre visite à Galilée et garda un sou- 
venir profondément respectueux de cet iUustre vieillard, « qui le pre- 
mier ouvrit la porte de la philosophie naturelle universelle » '. Paris 
fut le centre préféré de nos voyageurs ; ils y firent un dernier séjour 
de huit mois, jusqu'au printemps de 1637. 

1. Cf. Tome 111 démette Histoire. 

2. Pars erat illa mese multo dulcissima \-itre 
( Vita..., vers 71, Opéra, t. I, p. Lxxx\au). 

3-4. Vita, vers 70 ; v. 92 ; Ibidem. 

5. J. AxjBREY, Lifes..., p. 604-605. 

6. Cf. »upra, p. 71. 

7. Galileus, in our tinie, stri\'ing uith that difficiilty, was the (îrst that 0])eued to lis 
the gâte of natural philosophy viniversal (Hobbes, De Corpore, Epistle dedioatory, 
Works, t. I, p. VIII). 



276 ARTICLE III. — CHAPITRE I. BIOGRAPHIE DE HOBBES 

Le Père Mersenne introduisit Hobbes dans le cercle des savants 
parisiens et le poussa fortement à publier ses travaux sur la psycho- 
logie et la physique. C'est grâce à ce bienveillant patronage que sa 
réputation de philosophe commença à poindre, aube bien pâle encore 
de la gloire qui l'attendait, mais dont les premiers rayons lui furent 
singuUèrement doux : 

Tempore ab illo 
Iiiter philosophes et nuinerabar ego ^, 

Hobbes s'est montré reconnaissant. Dans sa Vie en vers il a tracé 
de Mersenne ce délicat portrait : « Ami fidèle, homme docte, véritable 
sage, d'une éminente bonté, dont la Cellule valait mieux que toutes 
les Écoles du monde » ^. 

Ce fut au cours de ce troisième voyage, que les idées philosophiques 
de Hobbes se précisèrent. « Sans trêve, en bateau, en voiture, à cheval, 
il réfléchissait sur la nature des choses. Et il lui sembla un jour que le 
Monde entier se ramenait à une réalité unique, quoiqu'elle prenne 
mille formes qui donnent le change et servent de support à ces choses 
dont nous disons faussement qu'elles sont réelles » ^. Et cette réalité 
unique, c'est « le mouvement » *. 

Notre philosophe s'empressa de communiquer à Mersenne le résultat 
de ses méditations. Le savant Minime y donna son approbation et 
recommanda l'auteur autour de lui ^. 

On retrouve cette idée fondamentale consignée dans un opuscule 
intitulé : A short Tract on First Principle (Court. Traité sur le Premier 
Principe) ^, qui serait de 1630 ou peu après. On y remarque aussi que 
la perception est exphquée au moyen des species. Malgré cette survi- 
vance de l'esprit scolastique, M. Tônnies croit pouvoir attribuer le 
Tract à Hobbes lui-même '. S'il est vraiment authentique, on aurait 
en lui la primeur de la pensée philosophique de Hobbes. Le principe 
du mouvement n'y est encore utilisé que pour le monde physique. 

1. Vita, vers 129-130. Opéra, t. I, p. xc. 

2. Adfuit e Slinimis Mersennus, fidus amicus, 

Vil' doctus, sapiens eximieque bonus ; 
Cujus Cella Scholis erat omnibus auteferenda 

( Vita, vers 166-168. Opéra, 1. 1, p. xci). 

3-4. Ast ego perpétue naturam cogito rerum, 

Seu rate, seu curru, sive ferebar equo. 
Et mihi visa quidem est toto res luiica Mundo 

Vera, licet niultis falsifîcata modis : 
XJnica vera quidem, sed quae sit basis eanun 

Rerum, quas falso dieimus esse aliquid... 

Partibus internis nil nisi motus inest. 

Vita, vers 109-114 ; v. 118. Opéra, t. I, p. lxxxix). 

5. Vita, vers 127-129. Opéra, t. I, p. xc. 

6. T. Tônnies a publié ce Short Tract en appendice du livre : The Eléments of Latv 
natural and politic (dont il sera bientôt question), Londres, 18S9, Appendix, p. 193--" 
210. 

7. Tônnies, dans Vierteljahrsschrift fi'ir ivissenschajtllche Piiilosophie, 1879, T. II, 
1). 463, § 9. _ 



I. — PREMIERES ANNEES. PRECEPTORAT ET VOYAGES 2ti 

C'est plus tard et peu à peu, que le plan de notre philosophe s'élar- 
git ^ : de la Physique il étendit l'explication mécanique à la Psycho- 
logie, à la Morale et à la Pohtique. a II se plonge dans ces études «. 
Une fois cette extension réahsée dans son esprit, Hobbes vit apparaître 
les grandes Hgnes de sa trilogie ; De Cor pore, de Homine, de Cive '^. 
Tout s'enchaîne ; une Physique mécanique prépare Une Psychologie 
sans volonté Ubre, ce qui conduit naturellement à une Éthique égoïste 
et utihtaire, dont la doctrine de l'absolutisme en Politique est le digne 
couronnement. 

Quand Hobbes et son pupille revinrent en Angleterre (1637), 
l'horizon pohtique commençait à sassombrir. Le procès retentissant 
fait à Hampden pour refus de payer l'impôt destiné aux dépenses 
de la flotte (Ship-money), la révolte d'Edimbourg pour repousser 
l'Épiscopalisme et la hturgie anglicane que Laucl prétendait imposer 
à FÉcosse, la signature du Coverijjnt ou pacte par lequel les opposants 
s'engageaient à défendre le Presbytérianisme et les libertés nationales, 
l'attitude décidée des Covenantaires qui força Charles I^'" à signer la 
paix de Berwick, autant d'événements qui vinrent troubler la quiétude 
de notre philosophe. 

Par suite de sa situation dans la famille de Devonshire, Hobbes se 
trouva en contact avec les chefs les plus modérés du parti royahste, 
tels que Falkland et Hyde. Ému des symptômes qui faisaient présager 
3e graves dangers pour la prérogative royale et la paix pubhque, 
il se mit à écrire « un petit traité en anglais » pour prouver « que les 
pouvoirs et les droits mis en question étaient liés à la Souveraineté 
par une connexion inséparable. Cette défense de la monarchie ne fut 
pas imprimée ; cependant nombre de gentilshommes en eurent des 
copies. On parla beaucoup de l'auteur, et sa vie eût été en péril, si sa 
Majesté n'avait pas dissous le Parlement » ^. 

L'opuscule avait pour titre ; The Eléments of Law natural and politic 
(Eléments de la Loi naturelle et politique) (1640). La théorie du mou- 
vement est à la base de l'ouvrage : mais l'auteur n'entre dans le détail 
de ses idées que pour la nature de l'homme et les principes de l'ordre 
social. C'est une réduction de sa Psychologie et de son Éthique ci\al6 
et pohtique. Dix ans plus tard (1650), les Eléments furent édités 
à Londres (probablement d'accord avec l'auteur) en deux parties 
séparées, sous ces titres distincts ; Human Nature (La Nature humaine, 
composée des treize premiers chapitres). — De Cor pore politico (Le 

1. Vita, vers 131-138. Opéra, t. I, p. xc. 

2. His ego me mei-si studii-s. Xam piiilosophaudi 

Corpus, Homo, Civis continet omne geni.s. 

(V'ita, vers 137-138. Opéra, t. I, p. xc). 

3. ... Mr Hobbes wrote a little treatise in Englisli, wherein he did set fortli and 
demonstrate that the said power and rights were inseparablj- annexed to sovereignty... 
Of his treatise, though not printed. many gentlemen had copies, which occasioned 
much talk of the aiithor ; and had not his Majesty dissolved the Parlianient, it had 
brought him in to danger of his life (Hobbes, Considérations upon the réputation, 
loyalty, manners and religion of Thomas Hobbes written hyJtimself b>j waij oj Ittter to 
a learned person, Works, t. IV, p. 414). 



278 ARTICLE III. — CHAPITEE T. — BIOGRAPHTE DE HOBBES 

Corfs 'politique, comprenant le reste des chapitres) ^. En tête de VHu- 
man Nature on lit une Epître dédicatoire de Hobbes, en date du 9 mai 
1640, adressée au comte de Newcastle, gouverneur du Prince héri- 
tier, le futur Charles II. 

Le Court Parlement, qui avait été réuni le 3 aviil 1640, fut dissous 
après vingt-trois jours d'existence. La lutte était déclarée entre la 
Royauté et les Communes. Dans la nouvelle assemblée, dite le Long 
Parlement, la politique royale eut des adversaires résolus, surtout parmi 
les puritains et les presbytériens. A leur demande, les officiers de la 
Couronne, accusés de participation à des mesures illégales, furent 
poursuivis comme « délinquants ». Le ministre Strafford, « le grand 
délinquant », figurait en tête de la liste. Hobbes prit peur et se réfugia 
précipitamment à Paris. Les historiens anglais jugent assez sévèrement 
cette fuite. Il leur semble difficile d'admettre que le philosophe roya- 
liste ait eu à redouter alors le ressentiment des leaders de l'opposition 
parlementaire et couru un réel danger ^. Sans doute sa vive imagina- 
i tion et sa timidité naturelle furent pour quelque chose dans cette 

détermination. 
1 Quoi qu'il en soit, notre fugitif arrivait à Paris <( toujoiu-s aimé » ', 
! vers la fin de 1640. Il devait y 'rester onze ans (1640-1651). 

IL — L'EXIL EN FRANCE (1640-1651) 

Tandis que l'Angleterre était, violemment secouée par la tempête 
^ pohtique, la France jouissait de la paix sous le gouvernement éner- 
^ gique de RicheUeu. L'exilé volontaire fut cordialement accueilh par 
Mersenne et le cercle de savants qu'il avait déjà fréquentés lors de son 
précédent voyage, et qui continuaient tranquillement leurs paisibles 
recherches. La révolution, qui commençait dès lors à remuer les esprits, 
avait un caractère purement philosophique. Descartes avait pubhé 
(1637) son Discours de la Méthode, et les Méditations sur la Philosophie 
pi'emière allaient bientôt paraître. Du fond de sa retraite hollandaise, 
le philosophe français les avait communiquées à Mersenne, le priant 
de solliciter autour de lui des remarques et des objections. Hobbes 
survenait à point ; aussi le Père lui demanda-t-il de mettre par écrit 
ses observations, qu'il se chargeait de transmettre à Descartes. Ce 
fut l'origine d'une polémique, dont nous parlerons bientôt avec 
quelque détail*. 

1. Ferdinand Tônnies a édité l'ouvrage sous sa forme première et avec son titre 
originel (The Eléments of Law natvral and politic, Londres, 18S9), d'après les manuscrits 
qu'il a trouvés au British Muséum (Harleian Ms. 6796, fol. 297-308) et au château 
dé Hardwick, où la famille de Devonshire conserve les papiers de Hobbes. Cf. Préface, 

p. VIII-IX. 

2. That be [Hobbes] was in any actual danger from the resentment of the parlia- 
mentary leaders, it is diiïicvdt to suppose... (George Croom Rorertson, Hobbes, 
Ch. V, p. 52, Londres, 1910). 

3. Jamque in procinetu belluni etetit, Horreo spectans 

Meque ad dilectajn confero Lutetiam. 
{VUa, vers 149-150. Operd, t. I, p. xc).- 

4. Cf. infra, chapitre IL p. 302. 



II. — l'exil en niANCE 279 

Ce démêlé avec le plus giand métaphysicien de l'époque détourna 
un moment Hobbes de ses études personnelles. Libre de ce souci, 
il y revint avec empressement. Le résultat de cette activité, pendant 
sa première année d'exil, fut la composition du De Cive. Ce Uvre, dont 
la dédicace au comte de Devonshire, son ancien élève, est datée du 
l^r novembre 1641, parut en 1642 à Paris. Dans le plan logique de la 
trilogie projetée, il ne vient qu'en dernier lieu. Les circonstances, 
nous confie-t-il, l'obligèrent à le publier avant le De Corpore et le 
De Homine. Les questions brûlantes des droits du pouvoir souverain ' 
et de l'obéissance due par les sujets étaient fiévreusement discutées 
en Angleterre ^. C'est donc pour soutenir la royauté aux prises avec 
le Parlement que le philosophe absolutiste précipita la pubHcation 
du De Cive, qui forme la 3^ Section de ses Elementa Philosophiœ. 
Il est divisé en trois parties : Liberté, Empire, Religion. Hobbes y traite 
de l'état de nature, qui est un état de Uberté sauvage et de guerre 
continuelle de tous contre tous ; puis, de l'origine de la société au 
moyen d'un contrat, de la souveraineté absolue et indivisible de 
l'État, qu'il soit monarchique, aristocratique ou démocratique, 
souveraineté qui s'exerce sur le spirituel aussi bien que sur le tem- 
porel ; enfin, dé la conformité de la doctrine précédente, prouvée 
jusqu'ici par la raison, avec les enseignements tirés de la Sainte Écri- 
ture. " ' » 

~ Dans une lettre au comte de Devonshire, où il ^ait allusion à un 
incident entre le Parlement et les évêques, Hobbes écrit : « L'expé- 
rience nous enseigne (c'est pour moi une chose certaine) que la riva- 
hté pour la prééminence entre le pouvon spirituel et le pouvon civil 
a été, dans ces derniers temps, plus que n'importe quoi au monde, 
la cause des guerres civiles siu' tous les points de la chrétienté » ^. 
Il n'a trouvé d'autre remède, pour prévenu^ le mal, que l'absoiption 
de l'Éghse par l'État, remède pire que le mal, renouvelé du paganisme. 

Hobbes, dans le De Cive, reproduit, mais avec plus d'ampleur et 
u«i style moins sec, la théorie du pouvoir qu'il avait déjà largement 
esquissée dans le De Corpore poUtico. En 1647, il donna, à Amsterdam, 
par les soins empressés de Sorbière ^, une nouvelle édition du De Cive ^, 
enrichie de notes importantes et précédée d'une Préface aux Lecteurs, 
où il justifie les principes fondamentaux de sa doctrine poHtique et 
trace le plan général de sa Philosophie. 

1. ... Accidit interea patriam meam, ante annos aliquot quana bellura civile exardes- 
ceret, qusestionibiis de jure Imperii et débita civiiim obedientia, belli pi'opinqui prîe- 
cursoribus, fei-A'escere. Td qiiod partis hiijiis tertise, cœteris dilatis, niaturandse absol- 
vendœque causa fuit. Itaque factuni est ut ciuae ordine ultima esset, tempore tamen prior 
prodierit ; praesertim cum eam, principiis propriis experientia cognitis innixam, prœ- 
cedentibus indigere non \nderem. (De Cive, Prsefatio ad Lectores . C'pera. t, II. p. 151.) 

2. But I am sure that expérience teaches tlius niuch that the dispute for [precedence] 
befvreen the spirituall and the civil! power has of late, more than any other thing in 
the world, been the cause of civill wars in ail places of Christendome. » (Lettre au comte 
de Devonshire, 2 août 1641. IVIolesworth la reproduit en fac-similé à la fin du tome XI 
des English Works). 

3. Cf. s^i'pra, p. 214 scjq. 

4. De Cive, Cf. Opéra, t. II, p. 133-432. 



280 ARTICLE III. — CHAPITRE I. — BIOGRAPHIE DE HOBBES 

Nous avons déjà raconté avec quelle admiration excessive le De Cive, 
dès sa' première apparition, fut accueilli, notamment par Mersenne 
et Gassendi ^. Hobbes a naturellement enregistré ce succès obtenu 
parmi les « doctes » ^. 

Ayant rempli ce qu'il regardait comme un grave devoir poli tique ^ 
Hobbes put se livrer en paix à ses études scientifiques et préparer 
les matériaux de son Traité fondamental De Corpore, qui devait former 
la 1^^ Section de ses Eléments de Philosophie ^. Mersenne l'aida dans 
ses investigations. Bien plus, cet ami dévoué poussa la complaisance 
jusqu'à insérer dans ses propres ouvrages deux opuscules de Hobbes, 
en 1644. Il publia, dans son Optique, le Tractatus opticus du philo- 
sophe anglais, et, dans la Préface de sa Balistique, un résumé de la 
théorie par lac^uelle Hobbes explique mécaniquement les opérations 
de l'âme *. 

Pendant ce temps l'armée royale, d'abord défaite à Marston Moor 
(1644), fut mise en pièces à Naseby (1645). Hobbes vit grossir sans 
cesse le nombre des réfugiés royalistes. Parmi eux se trouva le vaincu 
de Marston ^Nloor, le marquis de Newcastle, auquel, alors comte, 
il avait dédié ses Eléments of Laïc. Durant l'été de 1646^, le jeune 
prince de Galles, venant de Jersey avec un cortège nombreux, rejoignit 
en France le marquis de Newcastle, son ancien gouverneur. Louis XIV 
offrit pour résidence au royal exilé le château de Saint-Germain-en- 
Laye, près de Paris. 

Hobbes se disposait à suivre dans le Midi de la France l'un de ses 
plus chauds admirateurs, (( un noble Languedocien » ®, quand, sur la 
recommandation du marquis de Newcastle, il fut nommé professeur 
de mathématiques du prince de Galles. Force lui fut donc de s'établir 
à Saint-Germain ; mais il n'exerça pas longtemps ses fonctions pro- 
fessorales, car, au printemps de 1648, son royal élève passait en Hol- 
lande. Une grave maladie survenue en 1647 l'avait d'ailleurs forcé 
de les interrompre ". On le crut en danger. Le Père Mersenne vint le 

1. Cf. supra, p. 214-216. 

2. Postque duos annos eclo De Cive libellum. 

Qui plticuit doctis, et noviis omnis erat. 
[Vita, vers 151-152. Opéra, t. I, p. xi). ' . 

3. Cf. Vita, vers 159 sqq. Opéra, t. I, p. xci. 

4. Voir la liste des Œuvres de Hobbes, à Tannée 1644, p. 298. 

5. Quo tempore (1646) prœvalentibus Parliamentariis, multi eorum, qui partes 
regias sequuti erant, et in illis Princeps Wallisê (qui nunc est rex Anglise), Parisios 
confluxerunt (Th. Hobbes MALivrESBURiEXSis Vita, t. I, p. xv). 

6. ... Hortatu amici cujusdam Nobilis Languedoeiani... (Th. Hobbes Malm. VitOr 
Opéra, t. I, p. xv). Hobbes ne désigne pas autrement cet ami. Mais M. Croom Robertson 
suppose avec raison qu'il s'agit de du Yerdxjs. C'est à lui que Hobbes adressa sa 
Vita carminé expressa (où il parle de Verdusius, v. 369, circa finem) et dédia son ou- 
vrage : Exarninatio et Emendatio Mathematicœ hodiemœ, Londres, 1660. Du Verdus a 
traduit les deux premières parties du De Cive sous ce titre : Les Elemens de la Politique 
de Monsieur Hobbes, Paris, 1660. — M. Croom Robertson a trouvé au château de 
Hardwick beaucoup de lettres de du Verdus. Cf. Hobbes, p. 62, note 2. 

7. G. BuRNET accuse le duc de Buckingham, qui avait commencé à corrompre l'esprit 
du prince de Galles, le futur Charles II. d'avoir mis près de lui Hobbes pour achever 
le travail de corruption. « Pour compléter l'œuvre, il donna Hobbes au prince sous 
prétexte de lui enseigner les mathématiqiies. Mais le professeur développa en même 



II. — l'exil en FRANCE 281 

visiter. S 'étant assis près du lit du malade, il lui adressa quelques 
mots de consolation ; puis, il commença à disserter sur le pouvoir 
qu'avait l'Église romaine de remettre les péchés. Mais, l'interrompant 
bientôt, Hobbes lui aurait répondu : « ^lon Père, j'ai débattu, depuis 
longtemps déjà, tous ces sujets avec moi-même. Il me serait pénible 
de reprendre maintenant la même discussion. Vous avez des choses 
plus agréables à me dire. Quand avez-vous \u Gassendi ? ^ » Le zéJé 
visiteur n'insista pas. Quelques jours après se présenta le Docteur 
Jean Cosius, ministre anglican, qui proposa au malade.de prier Dieu 
avec lui. Hobbes y consentit volontiers, à condition que le ministre 
se servît du Prayer-book anglais -. Quand, plus tard, le clergé l'atta- 
quera comme athée et hérétique, il ne manquera pas, pom" prouver 
la sincéi'ité de sa foi. de faire appel au témoignage de Cosius, alors 
évêque de Durham ^. 

Hobbes perdit, en 1648, son meilleur ami, le Père Mersenne. A sa 
mort, le cercle scientifique, dont il était le centre, se dispersa. C'était 
pour notre philosophe une ressource de moins. Mais il avait ample- 
ment de quoi occuper ses loisirs. Depuis plusieurs années, il avait 
projeté d'écrire en anglais un grand ouvrage, le Léviathan, où il voulait 
donner une vue d'ensemble des idées, déjà indiquées dans The Elé- 
ments of Laïc et le De Cive, et surtout développer ce qui regarde les^ 
rapports de l'Éghse et de l'État. 

Pendant que Hobbes composait le Léviathan dans le calme studieux 
de sa retraite, de graves événements s'accompHssaient en Angleterre. 
L'influence grandissante des indépendants, dont Cromwell était le 
chef entreprenant, la chute définiti\e du parti presbytérien après 
l'échec des Écossais pour rendre au roi son pouvoir, l'exécution de 
Charles. 1^1' (30 janvier 1649), avaient complètement changé la face 
des afïah'es politiques. Ces changements ne furent pas sans influence 
sur les desseins de Hobbes. A la fin de 1649, il songe déjà à retourner 
dans son pays : « Pour mon âge (il a soixante ans passés), écrit-il à 
Gassendi, je me porte assez bien et je me ménage, me réservant pour 

temps devant lui ses doctrine.s relatives à la religion et à la politique. Elles firent sur 
l'espi'it du prince une impre.s.sion profonde et durable. C'est donc le duc de Buckingham 
qui est surtout digne de blâme, parce qu'il est responsable des mauvais principes et 
des mœiu-s dissolues du roi. ^ And to compleat tlie matter, Hobbs was brought to hini 
[le prince de Galles] under the pretence of instructing him in matliematicks. And he 
laid before him his schemes, both with relation to religion and politicks, which made 
deep and lasting impressions on the King's mind. So that the main blâme of the King's 
ill principles and bad morals \vas owing to the Duke of Buckingham (G. Burxet, 
History of his oicn time. T. I, Li%Te II, p. 100, Londres, 1724). On peut se demander si 
Burnet n'esagèi-e pas l'influence pernicieuse de Hobbes, quand on se rappelle que le 
prince refusa l'hommage du Léviathan. Cf. injra, p. 333. 

1. Is pMersennus] lecto assidens (post exordium consolatorium) de Potestate Ecclesiae 
Romanœ peccata remittendi aliquantisper disseruit ; cui ille [Hobbesius] : Mi Pater 
(inquit), hœc omnia jamdudutn mecum dispiitavi. Eadem disputare nunc molestum erit. 
Hobea, quœ dicas, amœniora. Qiiando vidisti Gassexdtjm ? fVita, Opéra, T. I, p. xvi). 

2. Th. Hobbes, Vita..., Opéra, t. I. p. xvr. — Cf. Aubrey (Lifes..., T. II, p. 624- 
625) tourne autrement cette anecdote. 

3. Hobbes : Qualis autem eram in ipso mortis pêne articulo, testem cite reverendis- 
simum virum Episcopum Dunelmeneusem (Hobbes, Probîemata physica, Dedic. ad 
Regem, Opéra, t. IV, p. 303). 



282 ARTICLE III. — CHAPITRE I. — BIOGRAPHIE DE HOBBES 

mon retour en Angleterre, si faire se peut » ^. De la part du rigide 
défenseur des prérogatives royales, un tel esprit de retour, en" un 
pareil moment, semble assez étrange. Sans doute, il considérait la 
cause royale comme perdue à jamais. Il note, dans sa Vie, qu'à cette 
époque chacun était libre d'écrire et d'imprimer ce qu'il voulait sur 
les questions théologiques ^. Cette perspective de hberté spéculative 
était peut-être pour lui un nouveau motif de rentrer dans sa patrie. 

Quoi qu'il en puisse être, il jugea convenable de préparer son retour 
en pubhant coup sur coup plusieurs de ses ouvrages à Londi^es même. 
Ce furent ses précurseurs. L'année 1650 vit paraître et VHwnan 
Nature ^ et le De Corjxtre politico * dont il a été déjà question ^. 
En 1651, c'est le tour d'une traduction anglaise du i)e. Cwe sous ce 
titre : Philosophicall rudiments concerning Government and Society 
( Rtidinients philosophiques concernant le Gouvernement et la Société), 
et de son chef-d'œuvre : Leviathan or the Matter, Forme and Poiver 
of a Common-Wealth ecclesiasticall and civill (Leviathan ou la 
Matière, la Forme et le Pouvoir d^un Etat ecclésiastique et civil). 

Ce nom mystérieux de l'animal monstrueux décrit par Job, la 
composition symboHque placée en tête de l'ouvrage, la nature brû- 
lante des questions traitées, le style lucide, nerveux, \dvant de l'au- 
teur, étaient bien faits pour piquer la curiosité. « Ce grand Lévig.than, 
qu'on appelle RépubUque ou État (en latin Civitas) est une œuvre 
créée par l'art, une œuvre artificielle » ^. 

L'ouvrage est divisé en quatre Parties : I. L'Homme. L'auteur y 
traite des facultés de l'homme, de la religion et des lois naturelles, 
du Contrat. — II. L'État. Hobbes y examine les questions suivantes : 
comment et par quels pactes l'État est constitué ; quels sont les droits, 
le pouvoir ou l'autorité du Souverain ; en qui réside le pouvoir sou- 
verain ; ce qui le préserve ou le dissout. — III. L'État Chrétien. 
Ici l'auteur, interprétant à sa façon la Sainte Écriture et la Théologie, 
expose ce qu'il entend par la religion chrétienne. — IV. Le Royaume 
DES TÉNÈBRES. Hobbcs énumère les causes qui ont obscurci l'éclat 
de la religion : Fausse interprétation de l'Écriture. — Démonologie et 

1. Ego pro aetat© satis valeo et mihi nimium indiilgeo, servans me, si forte contingat, 
reditui in Angliam (Hobbes à 6assend>\ Paris, 21 septembre 1649. Opéra, t. V, p. 307).