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Full text of "La Philosophie syndicaliste"

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La Philosophie Syndicaliste 



OUVRAGES PARUS 
DANS LA MÊME COLLECTION 



l. Le Culte de rincompétence, par Emile Faguet, 

de l'Académie Française (17" édition). 
IL La Sorbonne, par Pierre Leguay (5® édition). 
IIL La Grise Organique de l'Eglise en France, par 

Paul Vulliaud (5" édition). 

IV. Le Milieu Médical et la Question médico-so- 
ciale, par le Docteur Grasset, professeur de Clinique 
médicale à l'Université de Montpellier (6« édition). 

V. Les Fonctionnaires, par *** (5« édition). 

VI. L'Officier Contemporain, par le Capitaine d'Ar- 
BEUX (7^ édition). 

VII. ... Et l'Horreur des Responsabilités (suite an 
Culte de l'Incompétence), par Emile Faguet, de l'Aca- 
démie française (12« édition). 

VIII. La Philosophie Nationaliste, par Georges 
Guy-Grand. 






LES ETUDES CONTEMPORAINES 



La Philosophie 



Syndicaliste 



par 
GEORGES GUY-GRAND 










PARIS 
BERNARD GRASSET 

Éditeur 
Rue des Saints-Pères, 6 

1911 



DU MÊME AUTEUR 



Le Procès de la Démocratie, un volume 
de la « Bibliothèque du Mouvement social 

contemporain », in-16 3 fr. 50 

Armand Colin éditeur, 1911. 

La Philosophie Nationaliste, un volume 
de la collection « Les Etudes contempo- 
raines », in-16 2 fr. » 

Bernard Grasset éditeur, 1911. 



LES ÉTUDES CONTEMPORAINES 



Sous ce titre paraît une série d'études criti- 
ques et documentaires sur ce temps. 

Par son caractère, cette collection ne ressem- 
ble à aucune de celles qui, sous des appellations 
analogues, ont paru jusqu'à ce jour. 

Elle se propose d'apporter à la connaissance 
de l'époque contemporaine une contribution mé- 
thodique, et de susciter au profd des idées et des 
individus du présent la même curiosité historique 
qu'on applique aux choses du passé. 

Reconnaître dans la société française d'au- 
jourd'hui un certain nombre de tendances essen- 
tielles et de courants, dont on s'efforce de déter- 
miner l'origine, la direction et les effets; retrouver 
à travers les diverses manifestations littéraires , 
scientifiques, artistiques, sociales, les traits épars 
d'une phgsionomie caractéristique, qui est celle 
de notre temps ; discerner de la foule les indivi- 



LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



dus d'élite qui la dominent et lui imposent ses 
idées, ses goûts, ses modes ; observer les institu- 
tions dans leur influence sur les mœurs et V esprit 
public; analyser les mentalités collectives et ano- 
nymes qui constituent ce que Von appelle propre- 
ment les milieux, tel est son but. 

Une synthèse de ce genre nécessite la collabo- 
ration d'un grand nombre de spécialistes, tra- 
vaillant sous une direction et sous une pensée 
communes. Par la variété des sujets qui y seront 
traités, par l'esprit d'impartialité critique, sou- 
cieux de comprendre plutôt que de juger, qui 
restera le sien, par la solidité et l'abondance 
de sa documentation, la collection des Etudes 
Contemporaines est destinée à constituer un ré- 
pertoire universel de la société, des lettres, des 
sciences et des arts en France au début du 
ZZ« Siècle. 



(Note de l'Editeur.) 



AVANT-PROPOS 



Le nationalisme est une discipline qui s'offre au 
penseur actuel désireux de se limiter, de ne pas 
éparpiller son effort sur une foule d'objets di- 
vers qu'il embrasserait nécessairement sans force. 
Nous en avons vu Tattrait et aussi la faiblesse. 
Mais il n'est pas la seule doctrine qui vise à 
remplir cet emploi. Il en est une autre, qui se 
pose logiquement en antagoniste de la première 
et qui présente la même utilité de concentration 
de la pensée. C'est le syndicalisme. 

Mais il faut éviter ici une équivoque. Par syn- 
dicalisme on entend d'ordinaire l'action ouvrière, 
et la forme la plus violente de Faction ouvrière, 
Faction révolutionnaire menée par les membres 

Iles plus remuants de la Confédération générale 
du Travail. 11 y a aussi un syndicalisme réfor- 
miste exclusivement ouvrier, qui trouve ses prota- 



AVANT- PROPOS 



gonistes dans les corporations les plus nombreu- 
ses, les plus éclairées et les mieux organisées, 
comme la Fédération du livre. Les conflits de 
ces deux tendances, leurs invectives, leurs âpres 
disputes sont au premier plan des préoccupations 
actuelles de Topinion ; mais, si intéressantes 
qu'elles soient, ce n'est pas d'elles qu'il sera ici 
question *. 

Tout à fait à l'écart du mouvement ouvrier, le 
suivant de près et s'inspirant de son expérience, 
interprétant ses manifestations, s'est développée 
dans ces dernières années une doctrine qu'on 
peut appeler la philosophie syndicaliste, car elle 
formait bien un système s'élevant sur la base 
du fait syndicaliste ; doctrine dont il faut déjà 
parler au passé, car son inventeur, après avoir 
occupé un temps l'opinion cultivée de ses trou- 
vailles, de ses paradoxes et aussi de ses injures, 
s'est comme détaché de son œuvre et a déclaré 
qu'il n'écrirait plus désormais sur le syndica- 
lisme. Il a appliqué à d'autres parties de la 



1 Si on veut les étudier, on consultera le livre exact et plei- 
nement documenté de Félicien Ghallaye : Syndicalisme réfor- 
miste et Syndicalisme révolutionnaire, Paris, Alcan 1908. 



AVANT- PROPOS 



philosophie ses vues originales, ses intuitions 
profondes autant que décousues. Il s'est même, 
ainsi que quelques-uns de ses plus fidèles dis- 
ciples, rapproché du nationalisme, en un mou- 
vement tournant dont j'ai expliqué ailleurs la 
nature et la portée. Et ainsi c'est une chose morte 
que cette doctrine qui date d*hier. 

Mais si les philosophes syndicalistes se désinté- 
ressent à l'heure actuelle de leur pensée d'hier, ce 
n'est pas une raison pour les imiter. Cette pensée 
était forte, vive, ingénieuse ; quoique procédant 
par soubresauts, on y pouvait trouver une cohé- 
rence. Elle méritait de fixer l'attention de l'ob- 
servateur social. 

C'est de cette doctrine qu'il sera ici question, 
c'est elle qu'on trouvera étudiée. 11 ne faut donc 
pas chercher dans ces pages une étude de faits 
sur le syndicalisme ouvrier. Je n'ai voulu faire 
qu'une étude spéculative et une critique spécu- 
lative, c'est-à-dire une réflexion sur les principes 
et les idées directrices de Tancien intellectualisme 
syndicaliste. Par leur attrait, par leur force, par 
les problèmes qu'ils soulèvent ils sont dignes 
d'un effort de pensée sérieux et méthodique. 



vi 



f 



NOTE BIBLIOGRAPHIQUE 



A consulter: 

1® La collection de la revue le Mouvement socialiste^ 
à partir de janvier 1906. Cette revue contient trois 
ouvrages complets de M. Sorel : les Réflexions sur la 
Violence Jes Illusions du Progrès^ei V Evolution créa- 
trice (étude sur le livre célèbre de M. Bergson), ainsi 
qu*un grand nombre d'études ou de critiques de 
de MM. G. Sorel, H. Lagardelle et Edouard Berth. (A 
citer de ce dernier un ouvrage complet, des plus re- 
marquables : Marchands^ intellectuels et politiciens.) 

2<» La collection de la Revue de Métaphysique et de 
Morale^ le Rulletin de la Société française de philoso- 
phie^ la Revue socialiste ^ Pages Libres , passini. Etu- 
des, thèses ou discussions de M. Sorel ; quelques- 
unes ont été publiées en brochures chez Jacques ou aux 
Cahiers de la Quinzaine. 

13** Les ouvrages suivants de M. Sorel parus en li- 
brairie. (Je n'ai lu et cité que ceux écrits en français) : 
La ruine du monde antique. < Conception matéria- 



NOTE BIBLIOGRAPHIQUE 



nir socialiste des Syndicats^ épuisé ; Introduction à 
r Economie moderne y Jacques, 1903. Le Système his- 
torique de Renan, 4 fascicules in 8. Jacques, 1906 ; 
Réflexions sur la Violence, in-8. Librairie de Pages 
Libresj 1908 ; 2^ édition. Rivière 1910. Les Illusions 
du Progrès, Rivière 1909. La décomposition du mar- 
xisme, pet. in-16, Rivière 1908 ; 

4° Ajoutez quelques conférences à l'École des Hau- 
tes Études sociales, parues dans Questions de Morale 
ou Morale sociale, chez Alcan ; des préfaces à VHis- 
toire des Rourses du travail de F. Pelloutier, Giard et 
Brière, ainsi qu'à des traductions d'auteurs italiens. 

Enfin iM. Sorel a fondé, en 1911, une revue mensuelle, 
V Indépendance (Marcel Rivière éditeur), dans laquelle il 
se propose de défendre les intérêts de la haute culture. 



La Philosophie Syndicaliste 



I 

M. Georges Sorel 
et le « matérialisme historique ». 

Il y a en ce moment, à Paris, un penseur, à la 
fois philosophe, historien, économiste, mathéma- 
ticien, à peine connu du « grand public », malgré 
Téclat qu*ont un instant projeté sur son nom les 
représentations de la Barricade, qui risque de ne 
jamais l'être beaucoup parce que ses écrits lui 
seraient difficilement accessibles, qui le sait et 
s'en réjouit, mais qui n'en exerce pas moins une 
influence considérable sur un petit noyau de jeu- 
nes philosophes qui suivent avec intelligence ses 
directions. Ce philosophe ignoré et célèbre est 
M. Georges Sorel. Ouvrez Fancien Mouvement so- 
cialiste, ou tels numéros de Pages libres, de la 



LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



^l 



Revue socialiste, du Bulletin de la Société française 
de philosophie ou de la Revue de métaphysique et 
de morale, et vous serez pénétré par une pensée 
toute neuve, qui vous attirera, vous irritera, vous 
fascinera, malgré le style volontairement dénué 
d'art où elle s'exprime ; qui vous donnera très sou- 
vent, par sa saisissante originalité, la sensation 
effarante que vous étiez jusqu'alors engagé sur 
une voie fausse, et qui en définitive, malgré 
Tâpreté de certains jugements que Ton sent injus- 
tes, vous forcera à arracher de votre esprit quel- 
que herbe folle qui y poussait à votre insu. 

Aussi comprend-on l'admiration qu'il inspire à 
ses disciples, bien que M. Sorelse défende d'avoir 
des disciples et se déclare même incapable d'en 
former, en quoi il se fait peut-être illusion. Car 
s'il est vrai, comme l'a écrit M. Bergson, que « le 
maître, en tant qu'il formule, développe, traduit 
en idées abstraites ce qu'il apporte, est déjà, en 
quelque sorte, un disciple vis-à-vis de lui-même », 
à plus forte raison en sera-t-il de même des 
disciples proprement dits. Quoi qu'il en soit, 
M. Sorel est le nouveau Hume qui a réveillé du 
« sommeil dogmatique » les rédacteurs du Mouve- 
ment socialiste, et ce sommeil était en l'espèce un 



I 



M. GEORGES SORBL 



sommeil rationaliste, démocratique et étatiste. 
Tous peuvent dire avec M. Charles Péguy, dans 
un accès de ferveur lyrique : « Combien, et de 
combien n'est-il pas notre maître, ingénieur, dans 
toutes ces questions qui touchent à la technique, à 
l'industrie, à la relation de l'industrie moderne à 
la science moderne. » Cette phrase nous donne 
tout le secret de Tinfluence de ce maître. 

C'est qu'en effet la philosophie sociale, et plus 
spécialement le socialisme, ont été jusqu'à présent 
l'œuvre d'intellectuels d'éducation classique, qui 
jugeaient de haut la production, sans s'y mêler : 
professeurs, avocats, journalistes. Ce qui distin- 
gue au contraire M. Sorel, c'est qu'il est un homme 
du métier, un ingénieur, tard venu à l'idéologie 
après avoir beaucoup réfléchi sur la technique. 
Cette compétence explique l'enthousiasme que 
montrent pour ses idées les jeunes philosophes 
de la « Nouvelle Ecole ». Ajoutez que sa vie, toute 
de travail et d'étude, et qui s'est déroulée solitaire 
en dehors des honneurs officiels, était bien faite 
pour entretenir ce prestige. Enfin un grand dédain 
de la composition, une immense érudition et une 
originale méthode, une violence étrange et décon- 
certante dans les jugements, motivée par une 



10 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

indignation assez rare chez un penseur qui a ter- 
miné sa carrière et qui n'attend plus rien des hom- 
mes, tous ces traits de rudesse, d'indépendance 
et de savoir devaient achever d'imposer sa per- 
sonnalité. 

Un tel homme offre peu de prise à un portrait 
extérieur, que l'auteur de cette étude serait d'ail- 
leurs mal placé pour faire. Aussi bien ce qu'il 
importe de connaître d'un penseur, ce sont les 
conditions de formation de sa pensée. M. Daniel 
Halévy nous apprend que M. Sorel est un élève de 
Polytechnique, que l'Université ne l'a pas formé, 
qu'il n'a rien d'elle. Et non seulement il n'a rien 
d'elle, mais il semble avoir horreur de tout ce qui 
se rattache de près ou de loin à son esprit ou à 
ses méthodes. Il a parlé avec un souverain mépris 
de « la culture moyenne et niaise que distribue 
l'Université », si niaise qu'à son avis tout ce qui 
a été fait depuis trente ans dans l'enseignement 
public est à refaire, et il déclare avoir travaillé 
vingt ans à se délivrer de ce qu'il avait retenu 
de son éducation. Lady Macbeth ne mettait pas 
plus d'acharnement à se débarrasser de la tache. 

Aussi faut-il s'attendre à des jugements sans 
miséricorde sur les gloires qu'encense Valma 



M. GEORGES SOREL 1 l 

mater, M. Sorel met une sorte de joie féroce àr- 
crever tous les ballons, à démolir toutes les ido- 
les que notre éducation avait pieusement propo- 
sées à notre admiration. Pour ne prendre que 
deux exemples, il ne voit dans la Prière sur l'Acro- 
pole que du « galimatias », et Marc-Aurèle, le 
divin Marc-Aurèle, le type parfait du sage suivant 
la tradition philosophique, paraît à notre histo- 
rien n'avoir été qu'un pauvre homme vaniteux, 
faible, superstitieux, cruel, ennemi du bien pu- 
blic. Il ne reste rien du sage de Renan, et Renan 
lui-même ne fut qu'un épicurien libidineux qui 
ne comprit rien au christianisme. Les philosophes 
du xviir siècle, les encyclopédistes ne sont, sur- 
tout Diderot, que des journalistes superficiels et 
débraillés; ce prétendu siècle des lumières paraît 
à notre auteur avoir été surtout le siècle du gali- 
matias. 

Quant aux maîtres actuels de l'Université, 
M. Buisson, M. Bougie, les protestants libéraux, 
les catholiques modernistes, les membres de la 
Ligue des Droits de l'homme ou de l'Union pour 
l'Action morale, les sociologues groupés autour 
de M. Durkheim, les positivistes, les professeurs 
des Facultés de droit, enfin tous les « officiers 



12 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

intellectuels du Bloc », sans parler des universi- 
taires politiciens comme M. Jaurès, M. Sorel les 
présente comme de si stupides et même de si 
vilains personnages, qu'on serait stupéfié d'une 
pareille violence si M. Sorel ne nous disait lui- 
même qu'il n'y a pas de grand historien sans une 
forte passion. A ce compte M. Sorel serait sans 
contredit un admirable historien! Cette justifica- 
tion est souvent vraie, mais aussi bien dangereuse 
et vraiment trop aisée. En fait la partie polémique 
de l'œuvre de M. Sorel n'est pas ce qui survivra 
de lui, et ses admirateurs seraient plus à Taise 
pour la goûter s'ils n'étaient pas trop souvent 
violemment indignés par des injustices flagrantes. 
Dans cette haine de l'Université et de ses mé- 
thodes de composition rigoureuse, il y a bien de 
l'exagération et du faux. M. Sorel semble croire 
qu'il suffit à un système d'être cohérent et har- 
monieux pour être stérile. « De nombreux exem- 
ples montrent l'infécondité de philosophies 
remarquables par leur bonne et prudente cons- 
truction ; c'est qu'elles ont empêché l'esprit de 
s'engager sur des voies nouvelles. » Oui, faut-il 
répondre, ces philosophies ont pu être stériles, 
mais ce n'est pas parce qu'elles étaient bien cons- 



M. GEORGES SOREL 13 

truites, c'est parce que leur point de départ était 
lui-même faux ou stérile. En revanche, on ne 
peut qu'approuver le souci de l'invention que 
montre en tout M. Sorel, et applaudir à ces paro- 
les qui ne sont vraisemblablement qu'une ré- 
flexion de l'auteur sur ses propres travaux. « Un 
système peut être célébré comme admirable, alors 
même qu'il renfermerait de vastes lacunes, de 
graves contradictions ou de grossières erreurs, s'il 
a suggéré à beaucoup d'hommes une tactique utile 
à suivre pour conduire ce qu'on peut appeler le 
siège de la réalité... Une philosophie ne vaut seule- 
ment que comme moyen de favoriser V invention. » 
M. Sorel nous indique donc la Fègle à suivre pour 
le juger équitablement,s'il ne réussit pas à nous 
persuader qu'il faille nous soustraire aux règles 
de la pensée harmonieuse et de l'ordre français. 
L'invention, la production dans le domaine des 
idées, voilà ce qui importe surtout à M. Sorel, 
et voilà ce qu'il ne trouve pas dans l'Université. 
A ce point de vue, en effet, l'Université pourrait 
faire un sérieux m,ea culpa^ceiie sévérité lui sera 
bienfaisante. Si l'on va au fond de l'aversion que 
M. Sorel éprouve pour !'« intellectualisme », phi- 
losophie officielle, selon notre auteur, de l'Uni- 



14 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

versité, en voici peut-être la raison. Tout univer- 
sitaire, selon M. Sorel, qu'il soit un simple primaire 
ou un professeur de faculté, est par définition un 
« intellectuel » idéaliste, rationaliste, démocrate, 
quand il n'est pas en outre jouisseur et sceptique ; 
et il partage cette mentalité avec les avocats, les 
parlementaires et les marchands. Un des disci- 
ples de M. Sorel, M. Edouard Berth, a spécialement 
insisté sur ces analogies, en des articles où les 
doctrines de Marx, de Proudhon, de Nietzsche et 
de M. Sorel sont ingénieusement fondues et pré- 
sentées avec une virulence lyrique qui n'est pas 
sans beauté. 

Quel est donc leur crime commun ? C'est que 
tous ne sont que des parasites ; ils ne s'occupent 
que de l'échange des idées ou des denrées ; ils 
ne voient de l'esprit que sa partie superficielle, 
ce qui est vulgarisation, enseignement, ou au 
mieux clarté, précision, concept nettement défini 
et exprimé par le langage, mathématique et 
science pure. Les producteurs, au contraire, les 
saints, les héros, les vrais artistes et les vrais phi- 
losophes, vivent par l'invention et l'intuition dans 
la partie profonde de l'âme, d'une vie strictement 
incommunicable par le langage et par suite in- 



M. GEORGES SOREL 15 

compréhensible pour La raison discursive. On a 
déjà reconnu la philosophie de M. Bergson, dont 
les philosophes syndicalistes tirent un si grand 
profit, et qu'il faudra examiner sous cet angle. 
Retenons seulement pour Tinstant l'incapacité 
générale des « intellectuels », érigée en dogme 
par la « Nouvelle Ecole >, à comprendre le syn- 
dicalisme. 

Mais ces philosophes syndicalistes, dira-t-on 
sans plus tarder, ne sont-ce pas eux-mêmes des 
intellectuels ? Sans doute ils en sont, de par leur 
origine, leur éducation et le plus souvent leur 
profession, mais ils tiennent essentiellement à ne 
pas être confondus avec ceux qu'ils flétrissent de 
ce nom... Ils réservent le nom d'intellectuels à 
ceux qui veulent être des « professionnels de la 
pensée >, c'est-à-dire qui veulent faire profession 
de penser pour le prolétariat, tandis que le pro- 
létariat lui-même resterait éternellement, suivant 
le mot de Renan, une classe composée des « gou- 
jats de la création », incapables de dégager eux- 
mêmes leur propre philosophie, et condamnés 
par suite à changer de maîtres suivant les régi- 
mes politiques, sans jamais pouvoir réaliser un 
ordre qui leur serait propre. 



16 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

A cette définition politique les écrivains de la 
Nouvelle Ecole en ajoutent une autre, plus phi- 
losophique. « Intellectuel », selon eux, est syno- 
nyme de rationaliste, de positiviste, de penseur 
qui a la superstition du « scientifisme », qui 
croit à la toute puissance de la raison pour attein- 
dre à la connaissance totale de la nature et de 
l'homme, et qui ne se rend pas compte des puis- 
sances infinies et mystérieuses de Tâme qui échap- 
pent à la mesure. S'il était nécessaire d'insister 
encore sur l'opposition, que j'ai signalée ailleurs, 
entre le nationalisme et le syndicalisme, ces li- 
gnes en apporteraient une nouvelle confirmation. 
Car, — on a pu s'en rendre compte en lisant la 
Philosophie nationaliste * — ces « professionnels 
de la pensée », disciples de Comte ou de Renan, 
que M. Sorel accuse d'être des intellectuels « dé- 
mocrates >, ce sont bien plus exactement, bien plus 
strictement, des intellectuels tels que les veulent 
les nationalistes. 

Quoi qu'il en soit, à cette vocation politicienne 
et à cette conception intellectualiste du monde les 

1. La Philosophie Nationaliste (collection des « Etudes Con- 
temporaines »j, par Georges Guy-Grand — (Bernard Grasset, 
éditeur). 



M. GEORGES SOREL 17 

philosophes de la Nouvelle Ecole s'opposent dou- 
blement. Ils veulent révéler au monde ouvrier sa 
valeur propre et sa conscience de classe, le docu- 
menter, lui fournir des munitions pour la lutte au 
lieu de le diriger, conserver et fortifier son ins- 
tinct au lieu de le dissoudre par la critique. Et 
par contre-coup ils veulent « ruiner le prestige 
de la culture bourgeoise », en montrant que « la 
science dont la bourgeoisie vante avec tant de 
conscience les merveilleux résultats, n'est pas 
aussi certaine que l'assurent ceux qui vivent de 
son exploitation », et en révélant l'immoralité 
foncière de l'optimisme sans grandeur qu'engen- 
dre le dogmatisme rationaliste. Ainsi il n'y a pas 
de confusion possible, et les militants du mou- 
vement ouvrier reconnaîtront leurs vrais amis. 

Prenons acte de cette distinction, sans relever 
ce qu'a d'injurieux et d'injuste dans bien des cas 
le fait d'attribuer des préoccupations politicien- 
nes aux intellectuels rationalistes. M. Sorel ne le 
nie pas absolument ; il accorde qu' « il y a tou- 
jours, de par le monde, quelques âmes honnêtes 
qui se refusent à voir les choses sous leur aspect 
réel, qu'elles trouvent passablement repoussant, 
et qui s'ingénient, en conséquence, à fabriquer 



18 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

des théories qui puissent donner un peu de res- 
pectabilité à la démocratie », Et il cite comme 
exemple M. P. Lacombe. Mais Tauteur de ces 
théories, selon M. Sorel, « cherche à se tromper 
lui-même». N'insistons pas. 11 reste qu'il est tou- 
jours très difficile à un intellectuel, même sincère, 
de parler sur la production, car il n'est pas lui- 
même un producteur industriel. La difficulté sera 
plus grande encore si cet intellectueJ est un péda- 
gogue, car il ne pourra avoir alors que des «idées 
de professeur ». 

Aussi est-il nécessaire d'introduire ici une nou- 
velle précaution oratoire. En étudiant le nationa- 
lisme, Fauteur de ces essais a montré qu'il était 
surtout philosophe, ce qui le rendait peut-être 
incapable de comprendre « l'esprit français », 
entendu au sens nationaliste. Abordant maintenant 
le syndicalisme, il doit confesser une autre tare, 
la tare pédagogique et universitaire, qui le rend 
sans doute inapte à bien étreindre ce nouveau su- 
jet. S'il y a outrecuidance de sa part, on sera du 
moins prévenu. 

J'écris cet aveu en toute humilité, en ayant le 
sentiment qu'il est tout à fait dans l'esprit de la 
doctrine sorellienne, et du simple bon sens. Un 



M. GEORGES SOREL 19 

professeur doit avoir des idées de professeur, un 
industriel des idées d^industriel. Ce n'est pas un 
truisme, c'est une méthode, la méthode que M. So- 
rel a empruntée à Marx et qui est au cœur de sa 
philosophie, le matérialisme histotique. Gomme 
c'est par cette méthode que le philosophe du syn- 
dicalisme choque, mais aussi séduit les esprits que 
l'éducation universitaire prédisposait à voir les 
choses d'une tout autre manière, il importe d'en 
dire un mot. Il n'est naturellement pas question 
de s'étendre ici en de longs développements, mais 
il faut au moins faire ressortir la nouveauté 
féconde de cette vue des choses. 

Précisons d'abord la terminologie. On emploie 
quelquefois l'expression « matérialisme histori- 
que » dans un sens vulgaire et assez lâche. Elle 
signifie simplement que l'humanité est exclusive- 
ment menée par la recherche des intérêts égoïs- 
tes, et comme les premiers de ces intérêts sont 
évidemment les intérêts économiques, toute l'his- 
toire apparaît comme dominée par la poursuite 
du profit, de l'enrichissement matériel et du 
pouvoir politique qui est un moyen de réaliser 
cet enrichissement. Matérialisme historique est 



20 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

alors synonyme d'égoïsme, égoïsme des produc- 
teurs luttant suivant la forme imposée par la 
technique économique du moment, pour la do- 
mination ou pour Taffranchissement. 

On ne pourrait dire de ce premier sens qu'il est 
faux, car il s'apparente étroitement avec le véri- 
table. Il est en tout cas une réaction utile contre 
un idéalisme sentimental et larmoyant qui ne veut 
pas goûter à la réalité amère des instincts et des 
appétits humains. Les idéalistes véritables, les 
idéalistes virils ne s'y trompent d'ailleurs pas. 
Sans doute les idées mènent le monde, a écrit la 
plus grand d'entre eux, un des maîtres de M. So- 
rel, P.-J. Proudhon ; sans doute les idées jouent un 
rôle dans les révolutions ; « mais que signifient 
ces idées? que représentent-elles ? les intérêts >. 
Ou encore, dans Vidée générale de la révolution au 
XIX" siècle : « Evidemment, l'économie sociale... 
mène le monde. » Cent exemples épars dans son 
œuvre illustrent ces textes, et prouvent qu'on a 
eu raison de faire de Proudhon un précurseur 
du matérialisme historique. Mais il ne l'est pas 
qu'en ce sens, il l'est aussi en un sens plus com- 
plexe et plus plein, qu'il faut maintenant dégager. 

On a coutume de croire, dans FUniversité ou 



M. GEORGES SOREL 21 



dans d'autres milieux uniquement adonnes aux 
occupations spirituelles, à l'influence toute puis- 
sante des idées. Il suffirait, croit-on, de changer 
un système d'idées pour que la face des choses se 
trouve renouvelée. C'est l'idéalisme dans toute sa 
pureté. L'auteur de la Ruine du monde antique et 
du Système historique de Renan utilise une méthode 
toute contraire, qu'il a empruntée à Marx et qui 
se trouve déjà dans Proudhon. Ufaut pratiquer un 
renversement. Au lieu de partir des idées et d'é- 
tudier leur action sur l'histoire humaine, il faut 
partir du milieu matériel, plus précisément de la 
technique industrielle en usage dans une société, 
et rechercher comment cette technique agit sur 
la formation des idées juridiques, morales^ reli- 
gieuses, et des institutions. « Ce n*est pas la cons- 
cience de rhomme qui détermine son existence, 
dit Marx, c'est au contraire son existence sociale 
(c'est-à-dire, selon Marx, son existence de pro- 
ducteur) qui détermine sa conscience. » Et Prou- 
dhon, bien avant Marx : « Si l'antique religion 
si les systèmes rebattus de la philosophie, si les 
anciennes constitutions politiques, si la routine 
judiciaire, si les vieilles formes de communauté 
et d'association, aussi bien que de littérature et 



22 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

d'art, n'ont été que des formules particulières de 
Tétat matériel des sociétés, n'est-il pas évident 
que, cet état venant à changer, en d'autres ter- 
mes l'économie politique étant révolutionnée de 
fond en comble par le changement de rapport 
entre les deux grandes forces de la production, 
le travail et le capital, tout change dans la so- 
ciété, religion, philosophie, politique, littérature 
et arts? > M. Sorel, ainsi que des marxistes ita- 
liens, Antonio Labriola et surtout MM. Benedetto 
Croce et Arturo Labriola, s'est attaché à cette 
conceptfon philosophique de Thistoire. 

Mais il faut se garder d'interprétations inintel- 
ligentes. Le matérialisme historique n'est pas ce 
que pense un vain peuple de professeurs ou de 
marxistes orthodoxes, qui ont dénaturé la pensée 
de Marx. 11 ne faut pas dire, nous explique M. Ed. 
Berth, que l'économie engendre l'idéologie, car il 
n'y aurait là qu' < une manière d'intellectualisme 
retourné, où l'Economie jouerait un rôle analo- 
gue à celui du concept ou de l'Idée dans l'an- 
cienne philosophie ». M. Sorel s'est beaucoup 
moqué des constructions soi-disant matérialistes 
par lesquelles Lafargue explique l'idée de Dieu, 
et il est si loin de nier l'influence des idées ou de 



M. GEORGES SOREL 23 



la tradition sur certaines âmes et dans certaines 
circonstances qu'il défend parfois l'idéalisme con- 
tre les idéalistes eux-mêmes. 

C'est ainsi qu'il explique des massacres de Juifs 
en Orient au début de l'ère chrétienne, non par 
des causes sociales ou économiques comme fait 
Renan, mais par la connaissance qu'avaient les 
païens des idées messianiques^ et des massacres 
qu'elles annonçaient. Les païens prenaient l'of- 
fensive pour ne pas être attaqués à l'improviste» 
M. Sorel a également très bien fait ressortir l'in* 
fluence de la Bible sur les natures mystiques, et 
en général de toutes les Bibles sur les tempéra- 
ments révolutionnaires. Il ne nie pas non plus 
l'influence des inventeurs ni celle des grands 
hommes, bien qu'il se soit efforcé de montrer que 
la conception purement psychologique de This- 
toire, qui repose sur cette action des grands 
hommes, aboutit à rendre l'histoire incompréhen- 
sible, par le contraste entre la faiblesse de la 
cause et l'immensité des effets. Enfin les idées so- 
ciales dépendent aussi, à son avis, des <i lois iné- 
luctables de notre esprit, qui leur imposent un 
certain rythme, à peu près constant, de dévelop- 
pement » et sur lesquelles nous reviendrons. 



24 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

En un mot, M. Sorel ne croit pas que l'in- 
fluence de Féconomie sur la pensée soit exclusive; 
il reconnaît que Tactivité humaine peut se mou- 
voir dans deux autres plans de conscience, quand 
« elle se révèle comme une libre spontanéité qui 
supprime tout obstacle matériel et remplace la 
réalité par les créations de sa fantaisie », ou bien 
quand « elle est engagée dans des relations avec 
d'autres activités humaines, sous des rapports 
réglés par la loi de la coutume » ; autrement dit, 
si je ne trahis pas la pensée de Tauteur, dans la 
pure création esthétique ou les pures relations 
sentimentales. 

Mais précisément ces formes de Tactivité spi- 
rituelle se présentent rarement à l'état pur; à 
notre insu nous sommes influencés le plus sou- 
vent par la troisième manière de prendre contact 
avec le monde, qui est Téconomie ; et cela est na- 
turel parce que, répète M. Sorel après Vico, Marx, 
et M. Bergson, nous ne connaissons bien que ce 
que nous faisons, c'est-à-dire ce que nous fabri- 
quons^ et que les modes de notre activité pratique, 
si nous n'y veillons pas attentivement, colorent 
toute notre pensée. Là est le noyau du matéria- 
lisme historique. L'acte précède ]e discours, et 



M. GEORGES SOREL 25 

plus précisément la technique a une importance 
capitale pour expliquer les institutions et, par 
leur intermédiaire, les idéologies. Celles-ci sont, 
dans bien des cas, « le produit d'institutions en- 
gendrées par la simple nécessité de tirer parti 
d'une technique nouvelle ». Cette influence de l'ac- 
tivité pratique est si grande qu'il existe « un nom- 
bre énorme de cas où nous appliquons aux choses ^^ 
une méthode d'évaluation imitée de Féconomie, ' 
mais les auteurs ne veulent pas Tavouer, et on ne 
manque jamais de couvrir d'injures les économis- 
tes quand ils ont l'air de réduire l'homme à un 
mécanisme d'intérêts. Cette colère des gens supé- 
rieurs prouve une seule chose [M. Sorel commence 
ici à s'animer], c'est qu'il leur est désagréable 
que Ton discute le sens réel de leurs théories ». 
On ne saisit pas bien pourquoi on se mettrait 
en colère quand on parle économie, pas plus 
.qu'on ne se sent aujourd'hui humilié par Phypo- 
[thèse darvviniste. Il est des idéalistes qui, de 
très bonne foi, ont critiqué les insuffisances du 
marxisme, sans l'accuser pour cela d'être gros- 
sier et immoral, sans se douter d'ailleurs qu'ils 
tétaient beaucoup plus d'accord qu'ils ne pensaient 
tavec leurs adversaires, puisque leurs critiques ne 



26 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

portaient que contre un certain marxisme, qui 
n*est pas celui des néo-marxistes. Tous les pen- 
seurs sincères ne peuvent qu'approuver une phi- 
losophie exigeante, qui ne veut croire à l'idéa- 
lisme qu'après s'être bien assurée qu'elle n'est pas 
en présence d'un idéalisme de façade ou de paco- 
tille, déguisant consciemment ou inconsciemment 
sous de nobles périodes un jeu purement méca- 
nique de mobiles et de motifs, mais qui ne met 
pas en doute la possibilité de cet idéalisme dans 
la vie profonde de l'âme. Une comparaison d'E- 
douard Berth est significative. « On pourrait faire 
aux marxistes l'honneur de croire qu'en dénon- 
çant les hypocrisies moralistes ils ne mettent pas 
plus la morale en question qu'on ne met en doute 
la réalité de l'amour lorsqu'on attaque Thypocri- 
sie romantique. » 

Il s'agit donc de s'entendre. En définitive, le ma- 
térialisme économique n'est qu'un idéalisme plus 
épuré, plus subtil,plus idéaliste. Un disciple italien 
de M. Sorel, M. Arturo Labriola, le dit en propres 
termes :« Aucune doctrine ne donne autant d'im- 
portance aux forces idéalistes que la doctrine du 
matérialisme historique, puisque, précisément, 
elle considère l'histoire comme un flux et un deve- 



M. GEORGES SOREL 27 

nir étemels, c*est-à-dire comme le résultat im- 
prévisible de l'effort conscient, quoique contrarié, 
des hommes, pour sortir constamment des condi- 
tions sociales où ils se trouvent. » Le matéria- 
lisme historique est donc une application de la doc- 
trine de Marx complétée par celle de M. Bergson. 
Les cas où M. Sorel découvre des conceptions 
économiques sous des revêtements purement idéo- 
logiques sont innombrables. N'en citons que quel- 
ques-uns. Par exemple, « les religions représen- 
tent très souvent les rapports de Thomme avec 
Dieu sous la forme d'un compte courant ; beau- 
coup de catholiques pensent même qu'ils peuvent 
avoir des valeurs surnaturelles en excès à leur 
crédit et qu'il leur est loisible de les reporter, 
par un don gracieux, au compte d'un ami ». 
L'Evangile est un livre « pour des mendiants, et 
non pour des producteurs ». On n'a pas compris 
le Contrat social parce qu'on n'a pas vu qu'il 
s'adressait à une république de petits artisans in- 
«lépendants. Si les Grecs eurent l'esprit géomé- 
trique, c'est qu'ils ont surtout travaillé les corps 
durs (métaux, bois ou pierre), tandis que les Orien- 
taux, qui furent émerveillés par les premiers arts 
chimiques, se trouvèrent naturellement conduits 



28 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

à la magie ; « avec la magie la fluidité triomphe, 
comme avec la géométrie la solidité ». Si la sta- 
tuaire antique est sans impudeur et sans pensée, 
comme Taine le constate sans le comprendre, 
« c'est que nous avons là une conception d'archi- 
tectes». Telles conceptions incompréhensibles du 
Timée s'expliquent parce qu'elles proviennent 
« manifestement d'artisans tailleurs d'émaux » ; 
la théorie du premier moteur d'Aristote provient 
de ce qu'Aristote avait réfléchi sur les chaînes 
cinématiques en mécanique. D'une façon générale 
« l'industrie moderne conduit l'esprit vers la phi- 
losophie mécaniste, comme l'industrie ancienne 
l'avait conduit vers la philosophie finaliste », etc. 
On voit la fécondité et la richesse de ces aperçus,, 
qu'on ne peut songer d'ailleurs à critiquer ici en 
détail. Tous ne sont pas également convaincants. 
On peut faire à M. Sorel une critique du même 
ordre que celle qu'on a faite à Taine. Il se peut 
bien, comme le pense M. Andler, que la technique 
n'exerce pas toujours une influence considérable 
sur la pensée, et que, pas plus qu'on ne peut dé- 
duire strictement le monothéisme du désert ou le 
génie de La Fontaine de l'esprit gaulois et du 
paysage champenois, pas plus on ne peut déduire 



) 



M. GEORGES SOREL 29 

la religion des apôtres de leur métier de pêcheurs. 
Il y a une contingence de fait, une part d'imprévu 
et peut-être d'imprévisible, qui s'applique au dé- 
terminisme économique comme au déterminisme 
physique ou physiologique, et donne l'illusion de 
la liberté. 

Pourtant, il y a incontestablement là une indi- 
cation nouvelle, dont la science doit faire son pro- 
fit. C'est bien parce qu'ils étaient pêcheurs, donc 
nomades, que les apôtres ont suivi le Christ, alors 
que les paysans de Judée, tout entiers attachés à 
leurs terres, sont restés réfractaires à ses ensei- 
gnements. Des critiques catholiques n'hésitent pas 
à le reconnaître. Quant aux trouvailles de M. So- 
rel, si toutes ne sont pas solides, la plupart sont 
d'une telle ingéniosité qu'on est surpris et charmé 
[)ar cet aspect inattendu des choses, et que, si 
l'on n'est pas toujours convaincu, on éprouve 
toujours ce ravissement intellectuel qui est la plus 
pure récompense des travaux de Tesprit. 

L'orientation de cette pensée est donc décisive. 
Rlle ouvre des horizons tout nouveaux pour Fex- 
plication des faits historiques, la genèse des idées, 
et aussi la formation des vouloirs collectifs. A la 
suite de Taine et de Renan, nous étions accoutu- 



30 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

mes à ne considérer que le seul déterminis me phy- 
sique, physiologique ou psychologique, l'influence 
de la nature, de la race ou des idées. Le natio- 
nalisme, condensation de cette doctrine, ramène 
toute la destinée des hommes à n'être que Técho 
fidèle de leur terre et de leurs morts. Voici que 
ce relativisme se précise encore, et qu'à l'amour 
de la nation vient s'ajouter un autre amour qui 
souvent s'oppose au premier, celui de la classe. 
A la concentration de tous les hommes d'un pays 
sur un même sol et autour d'une même histoire, 
fondement du nationalisme, voici que s'ajoute la 
dissémination longitudinale, par-dessus les fron- 
tières et les sentiments nationaux, de tous les 
hommes qui pensent de même parce qu'ils tra- 
vaillent de même, parce que la technique les sou- 
met à la même discipline, fait naître en eux les 
mêmes aspirations. 

Cette doctrine n'est pas absolument neuve, ni 
particulière au syndicalisme. M. Paul Bureau et 
l'école de Le Play avaient déjà appelé l'attention 
sur le déterminisme économique, sur le milieu, 
compris non en un sens vague, mais dans le sens 
précis d'outillage industriel, qui crée de nouvelles 
situations et par suite modifie la nature des rap- 



M. GEORGES SOREL 31 

ports sociaux et des sentiraentâ traditionnels. 
M. Sorel, à la suite de Marx et de Proudhon, in- 
siste sur cet ordre de considérations et en tire 
des conclusions que n'avait pas prévues Le Play, 
Il recherche en toute idéologie l'influence de la 
technique que l'inventeur de cette idéologie pra- 
tiquait ou voyait pratiquer, et il ne trouve la 
pure spiritualité que dans la sympathie désinté- 
ressée, la féconde création esthétique et l'intui- 
tion insaisissable. Il trouve aussi dans les condi- 
tions économiques actuelles la possibilité d'une 
nouvelle morale. La psychologie scientifique se 
complique, et un nouvel idéal est proposé à l'ef- 
fort des hommes. 

Or, si dans une philosophie sociale il faut con- 
sidérer avant tout les producteurs, le socialisme 
en particulier apparaîtra moins comme leô ima- 
ginations de philosophes qui le construisent ou 
d'hommes politiques qui l'exploitent que comme 
l'expression des désirs et des rêves des produc- 
teurs eux-mêmes. Les premiers ne connaissent 
pas véritablement les besoins de la classe qu'ils 
s'appliquent à étudier ou à représenter ; ils n'en 
font pas partie ; ils sont soumis à des influences 
difl*érentes qui proviennent de leur activité pro- 



32 



LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



pre et des habitudes de leur propre classe ; ces 
habitudes s'interposent comme un écran entre 
eux et leur désir d'observation impartiale. Les 
seconds, au contraire, sont plongés jusqu'au cou 
dans la vie ouvrière ; ils ont qualité pour par- 
ler en son nom, ils peuvent en exprimer intégra- 
lement les besoins. 

Voilà pourquoi il faut se détacher du socia- 
lisme intellectualiste ou parlementaire, artificiel 
ou intéressé, et prêter grande attention aux faits 
et gestes spontanés de la classe ouvrière elle- 
même. Le socialisme ainsi compris n'est qu'une 
« philosophie de producteurs », une < philo- 
sophie des bras, et non une philosophie des 
têtes» ; on en trouve aujourd'hui la plus parfaite 
expression dans le syndicalisme révolutionnaire. 
D'où le nom de « philosophie syndicaliste > qu'on 
peut donner à ce mouvement, nom beaucoup plus 
clair que le mot socialisme tout court, qui impli- 
que tant d'équivoques. Une étude de la philo- 
sophie bergsonienne dans son opposition avec 
rintellectualisme ; une étude du socialisme syndi- 
caliste dans son opposition avec le socialisme dé- 
mocratique, voilà en somme les deux points qu'il 
s'agit de mettre en lumière pour comprendre 



I 



INTELLIGENCE ET INTUITION 35 

l'originalité de la doctrine sorellienne. Ils nous 
confirmeront dans la pensée que nous sommes 
bien en face d'un des esprits les plus profonds et 
les plus déconcertants de ce temps. 



II 

Intelligence et intuition. — Les 
(( mythes » 

Le rationalisme, qui fut Torgueil du dix-neu- 
vième siècle finissant, subit en ce moment une 
double attaque. Nous avons vu Fassaut des tra- 
ditionalistes, peu dangereux, car ces « positivis- 
tes > ne sont au fond que des rationalistes renfor- 
cés. Ils reprochent en effet, nous Tavons vu, au 
rationalisme officiel d'être trop métaphysique, de 
trop s'embarrasser de nuées révolutionnaires ou 
de théologisme kantien ; mais ils accordent un 
crédit absolu à la raison bien conduite, à la 
science expérimentale telle qu'ils la comprennent, 
et ils ne doutent pas que cette science doive 
arriver un jour à diriger complètement le gou- 
vernement des sociétés. Ils reprennent en somme 

3 



34 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

le rêve de Renan — du Renan de Y Avenir de la 
Science et de la Réforme intellectuelle et morale, 
après l'avoir corrigé et lesté par Comte. 

Autrement redoutable est la critique que por- 
tent contre le rationalisme les philosophes qui 
suivent M. Bergson, car c'est la valeur même de 
la science qu'ils mettent en question. Ce n^estpas 
ici le lieu d'étudier en détail ce mouvement d'i- 
dées. Nous n'en dirons que ce qu'il est néces- 
saire de connaître pour comprendre la philoso- 
phie syndicaliste. 

La thèse essentielle de M. Bergson, celle qu'il 
a développée dans VEssai sur les données immé- 
diates de la conscience, et qu'il a reprise à travers 
tous ses livres, est la différence fondamentale qu'il 
établit entre deux façons de connaître, qui cor- 
respondent elles-mêmes à deux manières de vivre. 
Nous vivons d'abord d'une manière toute sociale ; 
nous avons besoin de dominer et d'utiliser la 
nature, de nous adapter au milieu dans lequel 
nous sommes plongés. C'est essentiellement la 
fonction de Tintelligence, qui crée le langage et 
la science pour répondre d'abord à des besoins 
pratiques, et qui ne peut vraiment connaître que 
ce milieu artificiel dont elle a besoin pour son 



INTELLIGENCE ET INTUITION 35 

action. Cette sphère naturaliste et sociale est donc 
celle de notre moi superficiel ; le langage abstrait, 
la science discursive, le déterminisme rigoureux 
y régnent en maîtres ; le temps même n'y appa- 
raît que comme une forme de Fespace, C'est en- 
core le domaine de Tatomisme, de Tassociation^ 
mécanique des idées, de la psychologie analyti- 
que telle que Tont comprise les psychologues an- 
glais contemporains et leurs disciples. 

Mais plus profondément que ce moi spatial, il 
y a le moi véritable, le moi individuel, mobile et 
vivant, que Ton ne peut pas connaître par les 
procédés valables pour le moi superficiel, et qui 
est la réalité incommunicable de chacun de nous. 
C'est le moi véritablement libre, qui ne vit que 
dans la pure durée, où les états ne se juxtapo- 
sent pas les uns aux autres, mais se fondent sans 
cesse les uns dans les autres, et qui est tendance, 
écoulement, perpétuelle inquiétude de vie, au 
lieu d'être une agglomération d'états stables. Ce 
moi, qui échappe à l'étreinte des catégories kan- 
tiennes, n'est pas connaissablo par Fintelligence 
et ses méthodes discursives ; on n'y peut péné- 
trer que très rarement et par un très grand effort, 
en brisant pour ainsi dire toutes les formes sociales 



36 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

du langage et de la science et en exerçant une 
sorte de torsion de la pensée sur elle-même. Cette 
connaissance sui generis^ particulière à la méta- 
physique et qui en fonde la possibilité, est rin- 
tuition, qui est essentiellement sympathie et qui 
se rapproche bien plus de Tinstinct des animaux 
que de Tintelligence de l'homme; car l'instinct 
et rintelligence, loin de se continuer Tune l'autre, 
apparaissent plutôt à M. Bergson comme deux 
manifestations irréductibles de l'Évolution créa- 
trice, deux directions divergentes de V « élan 
vital », deux éclats de la même fusée. 

Ainsi au progrès linéaire, mécanique, rigoureu- 
sement prévisible grâce au déterminisme scienti- 
fique, qu^imaginent les philosophes anglais, s'op- 
pose r « Évolution créatrice », souple et vivante, 
dont on peut connaître le passé parce qu'il est 
figé et mort, susceptible par conséquent d'être ap- 
proprié à la connaissance scientifique, mais dont 
il est rigoureusement impossible de prévoir l'ave- 
nir, parce que cette évolution n'est pas du do- 
maine de l'étendue et de la quantité, donc ducal- 
cul et de la mesure. Science, métaphysique ; 
intelligence, intuition; progrès, évolution; déter- 
minisme, création; solidité, fluidité; et en fin de 



INTELLIGENCE ET INTUITION 37 



compte quantité, qualité : on voit les oppositions 
d^idées qui se manifestent à propos de ces deux 
« moi » — et encore cette opposition purement 
conceptuelle pèche-t-elle au moins par un côté, 
carde ses deux termes, suivant M. Bergson et ses 
disciples, Tun au moins est rigoureusement inex- 
primable en langage abstrait. 

Cette philosophie, par laquelle M. Bergson a 
renouvelé la psychologie, M. Sorel et la Nouvelle 
École en font l'application à la sociologie et à 
Téconomie politique. Cela ne veut pas dire que 
M. Sorel soit un disciple de M. Bergson ; il avait 
commencé ses recherches avant que la philoso- 
phie de M. Bergson fût connue, et il est trop 
profondément original pour dépendre d'un maître 
quelconque. Mais la terminologie du célèbre pro- 
fesseur lui a permis de se faire mieux comprendre. 
L'opposition du moi superficiel et du moi pro- 
fond, du mécanique et du vivant, M. Sorel et ses 
disciples la trouvent, en économie, dans le con- 
traste entre l'échange et la production ; en science 
sociale dans l'opposition entre Tutopie et le mytlie ; 
en politique dans Tantagonisnie entre le réfor- 
misme légal et la révolution totale, entre la démo- 
cratie et le socialisme. 



38 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

De même qu'il y a dans tout être vivant un 
moi intérieur et une projection spatiale de ce 
moi, il y a dans toute société, caractérisée par 
son système de production, un « organisme vivant » 
qui est ce type de production, et un « appareil 
mécanique » dont il se sert. La production, voilà 
ce qui est vraiment fondamental dans une société ; 
c'est par rapport à elle que s^affirme le sentiment 
juridique d'une classe, que les institutions et les 
hiérarchies existantes apparaissent légitimes ou 
mauvaises; elle est le moi intérieur et profond de 
la société. Le moi superficiel de cette même so- 
ciété consiste dans son appareil constitutionnel, 
législatif, administratif, son formalisme juridique, 
qui n'intéresse que les relations superficielles 
et officielles des citoyens en tant qu'ils sont des 
atomes sociaux. En économie, cet appareil méca- 
nique assure principalement la circulation des 
produits, leur échange ; il n'intéresse pas la pro- 
duction elle-même. 11 est donc susceptible d'amd- 
liorations de détail, par voie de juxtapositions 
successives, car nous sommes dans le domaine du 
mécanique, de l'inorganique, de Fatomique. 

On voit donc dans quelle mesure il est possible 
de réformer une société. 



INTELLIGENCE ET INTUITION 39 

Toute la politique démocratique et socialiste 
réformiste vise à améliorer, par des réformes 
graduelles, le mécanisme de rechange. En faisant 
cette œuvre elle n*est pas dangereuse et elle peut 
être utile, mais il faut bien voir qu'elle aboutit 
à consolider le système de production existant, 
qu'elle Taméliore, bien loin de le détruire. « Ré- 
former dans la société bourgeoise, c'est affirmer 
la propriété privée. » Une politique démocrati- 
que qui voudrait transformer par les mêmes pro- 
cédés de réformes partielles la production elle- 
même se heurterait à des obstacles beaucoup plus 
grands et serait même dangereuse, car elle se 
heurterait au principe intérieur de la société, que 
ne peuvent régénérer des additions partielles ; il 
faut une transmutation absolue. 

Et ainsi la véritable économie socialiste, héri- 
tière de réconomie capitaliste, de sa science et 
de ses richesses, mais fondée sur un principe 
rigoureusement antagoniste, l'économie qui se 
préparc ne peut être instaurée par le réformisme 
démocratique ;il faudra une révolution totale. De 
même que les états du moi profond sont à chaque 
instant entièrement nouveaux, incommensurables 
les uns avec les autres, de même la société à type 



40 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

de production socialiste sera d'une morale et d'une 
politique entièrement neuves, parce que c'est le 
principe même de cette société qui aura été renou- 
velé. Il y a, en histoire comme en psychologie, 
des commencements absolus. Un bon exemple 
nous en est offert par la naissance et le dévelop- 
pement de la société chrétienne, qui n'a dû son 
prodigieux succès qu'à la scission complète qu'elle 
a établie entre elle et le monde romain. Ce suc- 
cès ne se continue que parce que l'Eglise main- 
tient la scission entre sa hiérarchie et le siècle, et 
il ne peut se maintenir qu'à ce prix. 11 doit en être 
de même entre la société nouvelle que rêve le pro- 
létariat, et la société bourgeoise qu'il veut détruire 
et remplacer. 

Quant à savoir ce que sera dans le détail cette 
société future, c'est une chimère de l'imaginer, 
car on ne peut prévoir l'avenir qu'en se le repré- 
sentant à l'image du présent et du passé, en le 
projetant sur une ligne droite qu'il continuerait. 
Or, précisément, l'essence de l'avenir est d'être 
entièrement nouveau, d'une nature absolument 
hétérogène à tout ce que nous connaissons, car 
nous ne pouvons reconstituer le vivant avec des 
éléments morts. L'avenir des sociétés est donc 



INTELLIGENCE ET INTUITION 41 

aussi imprévisible que celui des individus ; on 
commet le même sophisme en le soumettant aux 
lois du déterminisme et de la causalité qu'en se 
représentant la durée à l'image de Tespace. L' « uto- 
pie > est la forme sociale du sophisme intellec- 
tualiste, comme Tassociationisme en est la forme 
psychologique ; ce qui correspond socialement à 
l'intuition individuelle, ce qui est le moteur de 
tout l'effort collectif des masses, c'est le mythe. 

De là cette théorie des mythes, si curieuse, si 
ingénieuse — si intelligente I M. Sorela été amené 
peu à peu, par l'étude de Marx et de M. Bergson, 
à concevoir la nécessité d'une révolution sociale 
totale, d'une morale des producteurs qui n'aurait 
rien de commun avec la morale actuelle des 
jouisseurs bourgeois. Or l'observation du mouve- 
ment ouvrier contemporain, dans ses éléments 
les plus actifs, confirme selon notre auteur ces 
conclusions de la méditation philosophique. 

Il y a quelque dix ans, au moment où M. Sorel 
commençait à écrire, il n'avait sous les yeux que 
l'expérience du trade-unionisme anglais, préoc- 
cupé surtout de l'organisation de la consomma- 
tion. Et c'est pourquoi, bien que V Avenir socialiste 



42 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

des Sjyndicats remii déjà le sort delà classe ouvrière 
entre les mains des ouvriers eux-mêmes^ et des 
seuls ouvriers, M. Sorel aboutissait à des conclu- 
sions sensiblement réformistes », comme Bernstein 
et parfois Marx lui-même. Au temps de Taffaire 
Dreyfus, il voyait encore dans « la conduite admi- 
rable de Jaurès... la meilleure preuve qu'il y aune 
éthique socialiste », et il approuvait les ouvriers 
de ne pas hésiter « à se lancer dans Farène pour 
soutenir les principes de la Vérité, de la Justice 
et de la Morale ». Le Mouvement socialiste, fondé 
il y a dix ans, comptait M. Jaurès parmi ses ins- 
pirateurs, conjointement avec M. Sorel. Mais 
depuis s'est créé ou s'est accentué le mouvement 
qui a porté les syndicats ouvriers à fonder les 
Bourses du Travail et la Confédération générale du 
Travail, grâce à l'énergique action de l'agent prin- 
cipal de cette œuvre, FernandPelloutier.M. Sorel, 
pour qui le mouvement socialiste a toujours été 
non une abstraction, mais « la vie des classes 
ouvrières », devait écouter cette affirmation métho- 
dique et croissante des organisations prolétarien- 

1. Aussi, pour éviter tout malentendu, M. Sorel a-t-il dé- 
claré que cette brochure ne serait pas réimprimée. 



INTELLIGENCE ET INTUITION 43 

nés, aboutissant à des formules impérieuses qui 
sont des cris de combat. 

D'autre part, et par contraste, on pouvait voir, 
avec le « cas Miilerand », le socialisme parlemen- 
taire tourner au « crétinisme », s'enliser dans la 
confusion des classes et se griser d'honneurs offi- 
ciels, tandis qu'à la faveur de l'affaire Dreyfus une 
vague philanthropie bourgeoise menaçait de sub- 
merger la revendication spécifiquement proléta- 
rienne. Il n'était que temps, pour les socialistes 
de principe, de se ressaisir. On vit alors le Mou-- 
vement socialiste se détacher du jauressisme pour 
soutenir l'organisation guesdiste, le « Parti socia- 
liste de France *, puis s'attacher enfin, par une 
évolution logique, — car il n'y a, au fond, qu'une 
différence de degré, non de nature, entre les deux 
tendances du socialisme parlementaire, la réfor- 
miste et la révolutionnaire — au pur mouvement 
ouvrier détaché de toute influence politique, et 
représenté par la Confédération du Travail. Le 
nuage idéaliste qui masquait Tessence du socia- 
lisme était dissipé, l'observateur n'avait plus, sans 
esprit de domination, qu'à étudier la réalité ou- 
vrière. 

Mais M. Sorel se rend bien compte que les affir- 



44 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

mations crues qui entretiennent l'activité révolu- 
tionnaire, et dans lesquelles elle se formule, — 
les concepts de révolution catastrophique, de 
grève générale, par exemple, — ne résistent pas 
à une critique rationaliste. Aussi est-il très préoc- 
cupé de les soustraire à Femprise de cette criti- 
que. On ne peut pas plus appliquer, dit-il, les lois 
de l'intelligence et du langage à ces formules où 
s'enclôt la vie profonde d'une classe, qu'à celles qui 
traduisent les aspirations ardentes d'un artiste ou 
d'un mystique. Ce sont des « mythes ». L'erreur 
du socialisme intellectualiste et rationaliste est de 
vouloir ramener les purs produits de Fimagina- 
tion spontanée du prolétariat sur le plan de Futo- 
pie scientifique, susceptible d'être démontée pièce 
par pièce et d'être critiquée dans ses moindres 
détails. La grève générale, la révolution violente, 
sont des images et non pas des idées, et ces ima- 
ges sont précieuses parce qu'elles sont les plus 
motrices de toutes, parce qu'elles réussissent le 
mieux à maintenir dans le prolétariat l'esprit de 
révolte contre la société présente, et par suite la 
pureté de Fidéal socialiste. 

Pour se faire mieux comprendre, M. Sorel a usé 
d'une comparaison qui lui est chère. Les mythes 



I 

I 



INTELLIGENCE ET INTUITION 45 

ouvriers d'aujourd'hui, dit-il, sont analogues à 
ces autres formules mythiques, l'avènement du 
royaume de Dieu, la croyance au jugement dernier, 
par lesquelles les premiers chrétiens opérèrent 
leur scission avec le monde antique. Ces croyan- 
ces spontanées ne se sont pas réalisées, mais le 
christianisme triompha et l'Eglise fut fondée, qui 
eut la prodigieuse fortune que l'on sait. Par elle, 
et par surcroît, la civilisation classique fut sauvée. 
M. Sorel a étudié avec grand soin, dans deux ou- 
vrages, la Ruine du monde antique et le Sijstème 
historique de Renan, la naissance de la société 
chrétienne. Il attache une grande importance à 
cette étude, car si le socialisme lui paraît devoir 
triompher, c'est à la condition qu'il use de pro- 
cédés semblables à ceux qu'employèrent les pre- 
miers chrétiens. La grève générale, la révolution 
gociale jouent pour le prolétariat d'aujourd'hui 
le même rôle que la résurrection ou le royaume 
de Dieu pour les premiers chrétiens. Elles ne se 
réaliseront sans doute pas sous la forme où un 
rationaliste les conçoit, mais elles entretiennent 
la vie d'une classe, elles préparent une grande 
œuvre. 



46 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



III 

La dégénérescence démocratique. — 
« Réflexions sur la violence » 

Mais, dircvt-oD, pourquoi M. Sorel se montre-t- 
il si acharné à établir une scission entre le pro- 
létariat et le reste de la nation, et si préoccupé 
d'entretenir le sentiment révolutionnaire des mas- 
ses? La réponse à cette question va nous faire 
voir sous une nouvelle face la suggestive doctrine 
de ce penseur. 

M. Sorel, nourri de Marx et de ses doctrines de 
fer, avait été très frappé de la décomposition que 
l'affaire Dreyfus et la soumission à la politique 
démocratique avaient révélée dans la bourgeoisie. 
D'une pact il avait vu des bourgeois, des hommes 
d'ordre, tendre la main aux anarchistes, les défen- 
seurs des institutions actuelles se déchirer entre 
eux (les partisans de la légalité s'attaquant à la 
procédure de l'armée et les partisans de Tarmée 
déchiquetant la magistrature) et les chefs mêmes 
de ces institutions hésiter à les mettre en mou- 
vement (les magistrats n'osant plus requérir la 



LA DÉGÉNÉRESCENCE DÉMOCRATIQUE 47 

troupe dans les troubles civiques et les chefs de 
rarmée subissant tous les outrages sans protester). 
Il avait vu les écrivains favoris de la bourgeoisie 
dissoudre de gaîté de cœur, avec un sourire iro- 
nique ou amusé, toutes les croyances sur lesquelles 
repose le régime, et les bourgeois, comme les no- 
bles du xvin* siècle, applaudir en se pâmant. 

D'autre part Tinertie des industriels acceptant 
sans broncher, après un semblant de protestation, 
les lois de «réformes sociales» qui limitaient leurs 
bénéfices ou désorganisaient leurs industries, lui 
avait fait toucher du doigt toute l'étendue de la 
€ lâcheté bourgeoise ». Où sont les chefs d'indus- 
trie du début de l'ère capitaliste, ces véritables 
capitaines de la production qui traitaient dure- 
ment leurs ouvriers, mais qui ont fondé la pro- 
digieuse puissance du capitalisme moderne ? M. So- 
rel ne les voit plus qu'en Amérique ; là seulement 
il retrouve les descendants des anciens < conquis- 
tadores ». Partout ailleurs il constate l'invasion 
amollissante de la philanthropie, de la « paix so- 
ciale >, de la niaiserie sentimentale ; la bourgeoi- 
sie d'aujourd'hui lui paraît < devenue presque 
aussi béte que la noblesse du xvin* siècle ». Cette 
dégénérescence se résume d'un mot par le triom- 



48 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

plie de la démocratie, régime politique fondé 
sur la confusion des classes et la domination des 
non-producteurs, qui détourne les classes produc- 
trices de leur activité économique et canalise leur 
attention vers de vagues et abstraites préoccupa- 
tions morales et politiques, où le prestige des 
grands mots déguise la soif de domination et l'ap- 
pétit de jouissance des intellectuels de profession 
et des politiciens maîtres du pouvoir. 

Or cette attitude de perpétuelle abdication n'est, 
selon M. Sorel, pas meilleure pour la classe ou- 
vrière qu'elle prétend épargner que pour la classe 
bourgeoise qu'elle prétend conserver. La vieille 
bourgeoisie d'autrefois perd toute consistance et 
toute fierté, et les prolétaires n^acquièrent pas eux- 
mêmes cette consistance et cette fierté qui leur 
seraient nécessaires pour s'affranchir. Au lieu d'un 
terrain sec et dur que des combattants pourraient 
sans crainte fouler de leurs pieds dans leurs 
assauts, il n'y a qu'un marécage infect où les uns 
et les autres s'enlisent. Et la production surtout 
est compromise, le progrès industriel, qui n'est 
possible que par la consolidation et le dévelop- 
pement de l'outillage capitaliste, héritage que 
l'ordre socialiste devra recueillir intact etperfec- 



LA t)éGENÉBESCENCÈ DEMOCRATIQUE 



49 



tionner encore. La démocratie, c'est la décadence 
de la production, et le progrès de la production 
est la première condition du progrès réel dans les 
sociétés industrielles modernes, celle qui est mère 
de toutes les autres. 

Il n'y a, selon M. Sorel, qu'un moyen d'éviter 
cette dégénérescence ; c'est de contraindre les 
capitalistes à se réveiller, à reprendre conscience 
de leurs intérêts, à activer par conséquent le pro- 
grès industriel dont ils sont les artisans en atten- 
dant qu'ils en soient les victimes. L'intransigeance 
patronale réveillera à son tour les ouvriers qui se 
laissaient prendre au mirage de la démocratie, et 
par le heurt sans merci de ces deux forces la vie 
économique retrouvera sa vigueur. Le capitalisme 
progressera et préparera d'autant mieux le lit du 
socialisme. Mais comme la bourgeoisie paraît s'en- 
dormir dans les délices de Gapoue, c'est au prolé- 
tariat à commencer, à secouer la torpeur bour- 
geoise, à rendre son adversaire vertueux malgré 
lui. Tel est le but de la lutte de classes, et, plus 
spécialement, le rôle de la « violence ». 

M. Sorel avoue qu'il est assez difficile de bien 
comprendre la violence prolétarienne, car on a 
une tendance naturelle à l'assimiler à la barba* 

i 



50 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

rie ou à la force bourgeoise. Or il convient, dit-il, 
de distinguer avec soin ces deux notions. La force 
bourgeoise s'exerce par des proscriptions légales ; 
elle est le fait de juristes formalistes et non de 
producteurs ; elle s'acharne sur les vaincus et ins- 
pire à tous ceux qui en ont la superstition des 
actes de sauvagerie d'autant plus effroyables qu'ils 
se colorent d'intentions vertueuses ; c'est le règne 
de la guillotine par bonté d'âme. Ainsi s'explique 
par exemple la politique de Robespierre. Les vio- 
lences prolétariennes au contraire « sont pure- 
ment et simplement des actes de guerre, elles ont 
la valeur de démonstrations militaires et servent 
à marquer la séparation des classes ». Sans doute 
elles se manifesteront par des brutalités ; il est 
très utile, par exemple, que les ouvriers « rossent 
les orateurs de la démocratie >, pour enlever à 
ceux-ci le goût de les abrutir par de belles phra- 
ses. Mais ces actes, ime fois accomplis par pur 
instinct de conservation, ne laisseront pas de tra- 
ces ; « tout ce qui touche à la guerre se produit 
sans haine et sans esprit de vengeance ». Les ou- 
vriers s'étant protégés, par des grèves violentes, 
contre le piège des conciliations arbitrales et la 
corruption de la paix sociale, n'éprouveront pas 



LA DÉGÉNÉRESCENCE DÉMOCRATIQUE 51 



I 



le besoin de dépasser le but qu'ils s'étaient pro- 
posé : la force se suffît à elle-même et n^est nul- 
lement procédurière. « Nous avons le droit d'es- 
pérer qu'une révolution socialiste, poursuivie par 
les purs syndicalistes, ne serait point souillée par 
les abominations qui souillèrent les révolutions 
bourgeoises. » 

Ainsi, par le refus des prolétaires d'accepter la 
paix sociale et Tordre dont ils sont les victimes 
abusées, par leur rejet brutal des solidarités dont 
le tissu constitue la vie nationale et la domina- 
tion de l'État, Ta venir du -socialisme ne serait pas 
compromis et la civilisation tout entière serait 
sauvée. Car c'est un point qu'il faut bien mettre en 
lumière : les philosophes syndicalistes voient dans 
le mouvement ouvrier s'organisant par ses seules 
ressources, non seulement l'émancipation d'une 
classe, mais la sauvegarde delà culture classique ; 
il est le seul gardien des richesses du vieux monde. 

Cela peut surprendre ; on ne s'attend pas à voir 
les trésors de la pensée et de la beauté, les fruits 
du génie humain conservés par l'affirmation de la 
brutalité et de l'instinct ; il semble bien plutôt 
que ce soit la fonction des intellectuels, eux- 
mêmes cultivés et affinés par la pensée. Mais 



5*2 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

c'est là, suivant M. Sorel, la plus néfaste des 
illusions. Les intellectuels de profession, c'est- 
à-dire ceux qui font métier de penser pour d'au- 
tres classes qui resteraient incultes, ne peuvent 
conduire une civilisation qu'à sa ruine, car ils 
ne régénèrent pas leur pensée aux sources vives 
de Tactivité productrice. La ruine du monde an- 
tique en est une preuve mémorable. « Tous les 
vieux auteurs chrétiens sont d'accord pour nous 
apprendre que la nouvelle religion n'apporta 
aucune amélioration sérieuse dans la situation du 
monde : la corruption du pouvoir, l'oppression, 
les désastres continuèrent à accabler le peuple 
comme par le passé. » Bien mieux, la gangrène 
gagna TEglise même, qui prit « les allures d'une 
administration impériale » et se laissa corrompre 
par les mauvaises mœurs. Elle ne s'est sauvée, 
malgré les fautes de ses chefs, que grâce à ses 
moines, qui ont d'autant mieux assuré leur pres- 
tige qu'ils se sont davantage séparés du siècle. 
Quant à la hiérarchie séculière ainsi bureaucra- 
tisée, elle canalisa et éteignit la sève des rois bar- 
bares , « une renaissance ne put se produire que 
très longtemps après, lorsque le monde eut tra- 
versé une longue série d'épreuves ». 



LA DÉGÉNÉRESCENCE DÉMOCRATIQUE 53 

11 en serait ainsi de nos jours, selon M. Sorel, 
si la démocratie triomphait longtemps, car la dé- 
mocratie repose sur le même principe de féoda- 
lité intellectuelle que l'Église ; or la « féodalité 
intellectuelle, admirée par Renan, est destructive 
de toute idée de droit, parce qu'elle nie la va- 
leur, qu'elle réduit le producteur au rôle de vas- 
sal, et qu'elle soumet la société civile à une direc- 
tion qui lui est totalement étrangère ». Par 
conséquent, c'est s'abuser grossièrement que de 
se représenter « le socialisme civilisé de nos doc- 
leurs officiels comme une sauvegarde pour la civi- 
lisation : je crois qu'il produirait le même effet 
que produisit l'instruction classique donnée par 
rÉglise aux rois barbares ; le prolétariat serait 
corrompu et abruti comme le furent les Mérovin- 
giens et la décadence économique ne serait que 
plus certaine sous l'action de ces civilisateurs ». 

Il s'agit donc de ne pas se laisser prendre à ce 
mirage. A la domination de l'Etat démocratique, 
qui est au fond, selon M. Sorel, de même essence 
que celle de TEtat théologique et monarchique, 
il faut opposer nettement la révolte du prolétariat 
et sa revendication d'une organisation autonome, 
d'une civilisation propre. La révolution sociale ne 



54 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

peut être efficace que si elle n'imite en rien les 
révolutions bourgeoises, si elle ne laisse vivre 
aucune des institutions, aucune des traditions de 
rÉtat bourgeois. La classe ouvrière doit avoir une 
morale à soi, la « morale des producteurs > ; une 
éducation à soi, tout entière basée sur la techni- 
que ; un art à soi, qui sera surtout une « antici- 
pation de la production » et un embellissement 
de cette même production. 

Ce n'est pas à dire que l'ère socialiste ne con- 
servera rien de l'ère capitaliste ; elle en gardera 
au contraire tout le mécanisme de production et 
de répartition, tous les usages techniques, tout le 
processus productif perfectionné par le progrès 
même du capitalisme. L'erreur des utopistes fut 
de rêver une organisation nouvelle de Tatelier 
que le capitalisme crée mécaniquement. Mais en 
dehors de cette armature extérieure la scission 
devra être absolue ; dès maintenant les travail- 
leurs doivent jeter les fondements de ces institu- 
tions qui leur seront propres, et d'où ils feront 
jaillir leur pédagogie, leur art, leur morale. C'est 
le rôle des syndicats ; mais ils ne peuvent le 
remplir qu'en repoussant toutes les avances du 
ministère du Travail ou des sociologues du Mu- 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 55 

sée social. Ils doivent, comme les moines, se sé- 
parer du monde, même par la brutalité ; à ce 
prix le monde sera sauvé de la barbarie. 

Ainsi, conclut M. Sorel, « la violence proléta- 
rienne... apparaît comme une chose très belle et 
très héroïque ; elle est au service des intérêts pri- 
mordiaux de la civilisation... Saluons les révolu- 
tionnaires comme les Grecs sa[uèrent les héros 
Spartiates qui défendirent les Thermopyles et 
contribuèrent à maintenir la lumière dans le 
monde antique ». > 



IV 

Tendances morales et philosophiques. 
Nietzschéisme et Syndicah'sme 

Je ne sais si j'ai réussi à faire sentir ce qu'il y 
a tout ensemble d'inquiétant et d'attachant dans 
cette riche doctrine si prodigieusement para- 
doxale. Je n'en accepterai pas toutes les conclu- 
sions ; il faut même dire, si Ton ramène la doc- 
trine à ses principes essentiels, que je n'accepterai 



56 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

pas la doctrine. Mais combien elle est saine, et 
nécessaire, et suggestive, c'est ce qu'il faut pro- 
clamer bien haut tout d'abord. 

Que l'idée démocratique et rationaliste traverse 
une crise, dans la conscience de nombre de jeu- 
nes hommes qui Font le plus sincèrement aimée, 
il est puéril de le nier. Et sans doute cette crise 
n'est pas nouvelle. Ce n'est pas d'aujourd'hui que 
Proudhon lançait ses anathèmes contre le suffrage 
universel, contre les principes rationalistes intro- 
duits dans la morale sexuelle et l'organisation de 
la famille, anathèmes qu'il résumait dans cette 
constatation qui ouvre le livre de la Justice et 
qui était une plainte autant qu'un cri de guerre : 
« la France a perdu ses mœurs I ». Ce n'est pas 
à dire non plus, peut-être, que cette crise soit 
aujourd'hui plus particulièrement grave qu'autre- 
fois, car nous ne vivons que dans notre généra- 
tion et nous savons mal mesurer ou faire revivre 
en nous l'intensité de sentiment des généra- 
tions écoulées : en l'absence de commune mesure, 
chacun est porté à faire de sa propre intuition un 
absolu. Mais à chaque génération sa tâche, et la 
nôtre est de voir clair jusque dans la mise en 
œuvre de principes qui nous sont chers, dussions- 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 57 

nous laisser dans cette investigation quelques- 
unes de nos illusions. 

Or, il faut avouer que le fonctionnement du ré- 
gime parlementaire, tel que nous l'avons sous les 
yeux, est fait pour décourager ses plus solides 
partisans ; si le régime lui-même peut se défen- 
dre, — car il ne faut pas confondre le mécanisme 
avec des fautes individuelles — il appelle des mo- 
difications qui ne touchent pas seulement à des 
points de détail, mais à son économie intime. Il 
faut avouer que la croyance rationaliste en la toute 
puissance de la science, qui fut la foi quasi reli- 
gieuse des grands penseurs du xix* siècle, ne ré- 
siste pas à une analyse plus serrée de la nature de 
la connaissance ; la science claire et logiquement 
ordonnée, merveilleux enchaînement de concepts 
et merveilleux pouvoir d'action sur la nature, ne 
réussit pas à épuiser la curiosité humaine, à ex- 
pliquer à fond ni la métaphysique, ni la religion, 
ni Tari, ni les parties les plus profondes de Fé- 
conomie,de la morale ou du droit. Enfin les pré- 
dications morales les plus émouvantes apparais- 
sent si insignifiantes, et si monstrueusement 
ironiques quand elles partent de certaines bou- 
ches, qu'on est tenté de prendre en haine ces si- 



58 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

nistres cliquetis de mots. Si ce pays veut mou- 
rir, qu'on lui épargne au moins les bouffonnes 
parodies de moralité, la prostitution de paroles 
qui sont encore pour quelques solitaires un foyer 
de vie intérieure, et qui bientôt ne seront plus 
que des cosses vides. 

A cette constatation de maux qui ne sont que 
trop réels^ nous n'avons vu opposer,jusqu'à pré- 
sent, que des remèdes insuffisants. Le christianisme 
généreux et vague des catholiques démocrates ne 
paraît pas résister à une critique pressante et le 
rationalisme nationaliste, de même essence au 
fond que le rationalisme démocratique, nous a 
semblé s'abuser sur la puissance de la science. 
Faut-il constater un néant? 

Mais voici qu'apparaît une nouvelle philoso- 
phie, qui peut nous redonner de l'espoir. Philo- 
sophie d'exigences immenses, qui prend une sin- 
gulière grandeur devant les doctrines paresseuses 
par lesquelles on endort trop souvent notre 
démocratie. Elle n'est pas cet évolutionisme élec- 
toral qui jette des coussins sous les pas des prolé- 
taires, et jonche de bulletins de vote leur ascen- 
sion fleurie vers la décomposition bourgeoise. 
Elle n'est pas cette croyance fataliste au progrès 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 59 

qui remplace l'effort personnel par Fadoration 
fétichiste de l'État, Elle a pour base le pessi- 
misme, doctrine morale sans laquelle < rien de 
très haut ne s'est fait dans le monde ». Et par 
pessimisme il faut entendre, non un optimisme 
retourné, ou désabusé, non le fatalisme mystique 
de l'impossibilité, mais le sentiment profond des 
immenses nécessités psychologiques et morales 
qui entravent la marche d'une société vers sa dé- 
livrance. 

Cette philosophie ne nie pas le progrès. Il peut 
y avoir progrès par l'accession à la pleine réa- 
lité d'une nouvelle catégorie historique, d'une 
nouvelle classe enfin en possession d'une idéolo- 
gie, d'un art et d'une morale propres. Mais ce 
progrès n'est pas fatal. 11 peut arriver que cette 
classe n'acquière pas la compétence technique et 
les vertus morales qui lui sont absolument néces- 
saires pour qu'elle joue son rôle historique. On 
peut fort bien concevoir aussi que cette classe, au 
lieu de prendre conscience de ses propres condi- 
tions d'existence et de pensée, se laisse indéfini- 
ment berner par une autre classe intéressée à 
vivre d'elle, en la flattant. C'est ce qui pourrait 
avoir lieu en Angleterre, par exemple, où la caste 



60 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

aristocratique a primitivement donné le ton à la 
bourgeoisie marchande, et où celle-ci le donne à 
son tour aux boursiers fils du peuple que les villes 
envoient dans les Universités, de telle sorte, 
comme le dit M. Ghevrillon \ que « c'est d'en 
haut que vient le type de civilisation...» On s'ex- 
plique ainsi Tesprit des trade-unions, comme 
celui des syndicats allemands. C'est ce qui pour- 
rait également se passer en France, si le réfor- 
misme démocratique l'emportait. 

A vrai dire, cela ne semble pas à craindre. La 
France est un pays moins traditionaliste, ou de 
tradition plus révolutionnaire, plus logicien et 
plus nerveux que les pays anglo-saxons ; la civi- 
lisation prolétarienne ne se laissera donc proba- 
blement pas absorber par la dégénérescence 
bourgeoise ; mais ce n'est pas fatal. Il faut tenir 
compte en outre de la nécessité économique. L'en- 
semble des conditions sociales d'une société à un 
moment donné forme un système si complexe, si 
enchevêtré, régi par un déterminisme si impé- 
rieux, qu'il ne saurait être mis en échec par l'in- 
tervention de quelques bonnes volontés ou par 

1. Revue des Deux Mondes, 1" juillet 1908. 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 61 



quelques mesures légales. Il faut Feffort collectif 
de toute une classe qu^anime une forte passion 
et qu'halluciné la même image, l'élan de toute 
une armée conduite par le même mythe ; tout 
assaut individuel et fragmentaire doit être impuis- 
sant à changer profondément un système « qui ne 
saurait disparaître que par une catastrophe Fen- 
trainant tout entier ». Attitude à la fois pleine 
d'espoir et désespérée, ardent jansénisme social 
qui a conservé contre Fopportunisme trop facile 
Findignation naïve et brûlante des solitaires de 
Port-Royal contre les jésuites. Gomme on com- 
prend maintenant cette juvénile fureur, et ce 
poème sur la violence ! 

On les comprend d'autant mieux qu'on entre en 
communion plus intime avec Fâme du système, 
avec cette passion de moralité qui est dans son 
fond. Passion de probité intellectuelle presque 
mystique d'abord. M. Sorel écrit que ses Ré- 
Vexions ont été < inspirées par un amour pas- 
sionné pour la vérité », parce que « la passion 
pour la vérité vaut mieux que les plus savantes 
méthodologies ». Il est seulement regrettable que 
cette passion pour la vérité n'ait pas amené 
notre auteur à surveiller de plus près certains 



62 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

de ses jugements. Passion pour l'établissement de 
valeurs morales, d'autre part, qui entraîne ce sa- 
vant à introduire des jugements qualitatifs jusque 
dans les spéculations les plus abstraites, qui ne 
paraissent pas d*abord en supporter. Car c'est une 
mauvaise plaisanterie, répétons-le, de dire que la 
conception matérialiste de Thistoire néglige le 
facteur idéologique et moral. 

On peut même soutenir que, comme Proudhon, 
M. Sorel est avant tout un moraliste ; il n'a pas 
d'autre but que d'entretenir ou de susciter dans 
le prolétariat le sentiment du droit, delà dignité, 
du respect dû au travail, à Tamour, à la famille, 
comme il ne vise intellectuellement qu'à susciter 
Finvention. Gomment expliquer autrement que 
par des préoccupations morales cette différence si 
profonde, qui domine toute la doctrine économi- 
que de ce philosophe, entre la production d^une 
part, réchange ou la consommation d'autre part? 
Le consommateur, le jouisseur, l'intermédiaire, le 
simple échangiste n'intéressent pas M. Sorel; ils 
peuvent faire la loi du marché, ils n'en sont pas 
moins des nullités morales, des parasites. Au 
contraire, le producteur est seul digne d'intérêt, 
parce qu'il travaille, parce qu'il est original et 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 63 

parce qu'il crée. Voilà une distinction profondé- 
ment éthique, qu'on peut rapprocher de celle de 
Marx sur le travail fondement de la valeur, et 
qui donne une grande beauté à cette « morale 
des producteurs » qui sera, suivant notre auteur, 
la loi de tout l'atelier affranchi et régénéré. 

Ce respect du travail est si grand qu'il a amené 
M. Sorel, quelque sympathie qu'il ait pour les 
méthodes de la Confédération du Travail, à juger 
très sévèrement quelques-uns de ses procédés, 
par exemple le sabotage, qui lui paraît porter 
atteinte à la dignité ouvrière et compromettre la 
grandeur future de la production socialiste *. Les 
écrivains de la Nouvelle Ecole s'inspirent abon- 
damment des admirables pages de Proudhon sur 
la philosophie du travail. Comment ne pas voir 
encore des préoccupations morales dans cette au- 
tre distinction, inspirée aussi de Proudhon, entre 
l'économie urbaine et l'économie rurale, l'agricul- 
teur étant considéré comme le travailleur type 
parce qu'il concentre toute sa pensée, lente et 
réfléchie, sur son travail et sa famille, tandis que 

1. J'ai moi-môme développé des vues analogues dans une 
brochupo,/e sa bol âge, publiée par l'Union pour la Vérité (1911). 



64 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

Fouvrier des villes disperse son activité sur une 
foule d'occupations et d'attractions qui Tempê- 
chent de se ramasser autour d'un noyau fonda- 
mental, et l'éparpillent comme une poussière de 
sensations sur toutes les lumières papillotantes de 
l'agglomération accroupie, du comité politique au 
lupanar? Ce sentiment de Futilité profonde delà 
morale dans la vie sociale, M. Sorel n'en a jamais 
fait mystère ; même au temps où il collaborait 
avec les socialistes parlementaires, il s'indignait 
déjà contre les calembredaines grasses et parfai- 
tement stupides de Lafargue. 

Et il Fentend, cette morale, au sens volontaire- 
ment le plus étroit, le plus traditionaliste, le 
plus chrétien. Cela encore est bien dans le sens 
de son pessimisme. Il a horreur des subtilités, des 
analyses fines et dissolvantes des sentiments mo- 
raux, du féminisme tel que le comprennent les 
psychologues mondains et les socialistes rationa- 
listes. Tout cela lui paraît le retour aune hideuse 
promiscuité qui se maquille d'élégance. Sur la 
morale sexuelle, qui est, comme il Fa dit lui- 
même, une des parties essentielles, la plus pro- 
fonde peut-être, de la morale, il a encore les idées 
de Proudhon, qui sont aussi celles de Le Play. 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 65 

Et il les exprime avec une naïveté voulue et une 
rudesse savoureuse, cassant les vitres sans se sou- 
cier de scandaliser « les amis de Jaurès » ou les 
courtisans de M. Paul Bourget. « Je suis per- 
suadé, écrit-il dans V Introduciion à l* Economie 
moderne, que la conscience juridique ne peut être 
affinée dans les pays où le respect de la chasteté 
n'est pas fortement entré dans les mœurs... ; le 
monde ne deviendra plus juste que dans la me- 
sure où il deviendra plus chaste ; je ne crois pas 
qu'il y ait de vérité plus certaine ». Comparez 
cet ascétisme avec les théories infiniment plus 
aimables, quoique < socialistes », qui nous présen- 
tent la volupté comme étant par elle-même un 
puissant ressort de travail et de dignité, et voyez 
où se trouve la plus profonde observation psy- 
chologique. 

Cette pureté de sentiment entraîne parfois 
M. Sorel à laisser échapper, au cours de ses plus 
abstraits exposés, des réflexions ou des aveux qui 
éclairent ce mot de Renan : « Rien n'est plus ten_ 
dre que l'homme austère. » C'est ainsi qu'au cours 
d'une étude sur Rousseau, après avoir déchargé 
sa bile sur les mondaines et « les babouins lubri- 
ques accourus pour entendre dire des cochonne- 



66 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

ries » par M. Jules Lemaître, M. Sorel montre la 
néfaste influence de Thérèse sur Jean-Jacques, 
parce qu'elle n'avait pas su « dompter Fimagina- 
tion erotique» de ce grand et malheureux homme. 
Et c'est alors une réflexion brève, mais purement 
lyrique, très belle, qui ouvre une perspective 
inattendue sur l'âme de ce savant ; « Heureux 
l'homme qui a rencontré la femme dévouée, éner- 
gique et fière de son amour, qui lui rendra tou- 
jours présente sa jeunesse, qui empêchera son 
âme de jamais se contenter, qui saura lui rappe- 
ler les obligations de sa tâche, et qui parfois lui 
révélera même son génie 1 C'est ainsi que notre 
vie intellectuelle dépend, en très grande partie, 
du hasard d'une rencontre. » On croirait enten- 
dre un écho de Guyau, des pages immortelles 
consacrées à Tamour et à la femme dans V Irréli- 
gion de r Avenir. 

Or, quel ne doit pas être Fécœurement d'un 
tel esprit devant la décomposition morale, la 
nullité économique, la corruption politique d'une 
bourgeoisie uniquement occupée à jouir, d'un 
régime parlementaire qui est devenu le gouver- 
nement du peuple par une classe qui n'a plus 
rien de lui, ou des partis qui ne sont que sa cari- 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 67 

cature, d'une classe tout entière qui tombe en pour- 
riture ! Gomme on comprend qu'il veuille essayer 
de la réveiller, ou tout au moins qu'il veuille 
préserver de cette déchéance le prolétariat tout 
neuf et qui monte ! Est-il convaincu qu'il y réus- 
sira? Le ton général de ses articles ne permet 
guère de le penser. 

Il y a encore une autre raison — une raison lo- 
gique — qui doit nous amener à prêter la plus 
grande attention à cette philosophie. C'est qu'elle 
est la plus laïque, la plus démocratique de tou- 
tes celles que Ton peut rêver. Ces mots font 
cependant horreur aux penseurs syndicalistes, et 
cela se comprend. On nous présente en général 
une si étrange démocratie et un si triste laïcisme 
qu'il faut un certain courage pour s'attacher à 
leur fortune. Allons pourtant au fond des choses. 
Prenons ces mots dans leur sens étymologique 
et non dans leur sens politique falsifié. Avec la 
philosophie syndicaliste, nous saisissons sous son 
aspect le plus net la conception la plus résolu- 
ment opposée à la conception théologique. 

On a bien souvent dressé le tableau de ces 
deux visions antithétiques du monde, que l'on 



68 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

peut appeler, toujours en conservant aux mots 
leur sens rigoureux, la conception théiste et la 
conception athéiste, ou encore le système de la 
transcendance et le système de Vimmanence. Jo- 
seph de Maistre a donné de la conception théiste 
l'exposé le plus rigoureux, etdenos jours encore 
le psychologue américain William James n'hésite 
pas à revenir, par delà le rationalisme du xix" siè- 
cle, à la conception la plus populaire de la reli- 
gion, à la croyance au miracle. Dans cette vue 
des choses, la vérité vient d'en haut et elle se 
transmet jusqu'aux derniers éléments sociaux 
par une hiérarchie d'organes appropriés, dont 
rÉglise est le type parfait. 11 n'est pas besoin de 
s'occuper d'abord de Torganisation de la vie ma- 
térielle ; parfois même le travail est l'objet d'une 
malédiction formelle. Une seule chose est rigou- 
reusement nécessaire : connaître la vérité révé- 
lée d'en haut et obéir à ceux qui l'enseignent. 

11 s'ensuit une déchéance parallèle de l'expé- 
rience et de l'économie. L'expérience se trouve sans 
pouvoir pour nous faire connaître les vérités éter- 
nelles de la théologie, les principes universels et 
nécessaires de la métaphysique. Quant à l'écono- 
mie, elle est ou niée comme dans l'Évangile — qui 



I 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 69 

donne aux hommes comme modèles les lis des 
champs — ou reléguée à un rang inférieur, sub- 
ordonnée comme la science à la théologie. Les 
savants sont ainsi sous la dépendance des théolo- 
giens, et les producteurs sont gouvernés par une 
« féodalité intellectuelle » étrangère à leur labeur, 
\m les domine extérieurement. La conséquence 
de cet avilissement des nécessités économiques 
est généralement, pour les sociétés ainsi gouver- 
nées, une politique extérieure de conquêtes, car 
les guerres sont alors le moyen le plus naturel 
de renouveler les richesses continuellement gas- 
pillées, et à l'intérieur une politique d'asservisse- 
ment des producteurs, et de persécutions féroces 
contre les hérétiques qui ébranlent la croyance 
des citovens en la foi salvatrice. 

Il faut d'ailleurs reconnaître qu'un grand nom- 
l)ro d'esprits très sincères prétendent concilier 
les croyances théologiques les plus absolues avec 
les préoccupations les plus réalistes, par l'ingé- 
nieuse distinction du spirituel et du temporel. Il 
y a des savants qui ne veulent reconnaître d'au- 
tre maître que l'expérience dans le laboratoire, 
tout en s'agenouillant dans l'oratoire, et cette 
double attitude est respectable. Mais on peut 



70 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

malgré tout se demander quelle force peut avoir 
une pareille distinction pour une conscience qui 
croit véritablement à la tutelle d'une divinité om- 
nisciente et tutélaire ; quelque soin qu'elle ap- 
porte à faire respecter l'autonomie du temporel, 
le spirituel le dominera toujours, comme le su- 
périeur l'emporte sur Tinférieur. Quelque sympa- 
thie qu'on puisse avoir pour les chrétiens sociaux, 
les modernistes ou les déistes de toute croyance, il 
faut bien avouer que leur position paraît étran- 
gement paradoxale. 

En face de cette conception très logique du 
monde s'est dressée une autre conception non 
moins logique, qui élimine franchement le sur- 
naturel et veut tout reconstruire en faisant appel 
à la seule expérience, et aux lois qui se dégagent 
de son étude. Mais cette conception véritablement 
laïque a été lente à se dégager. Un certain nom- 
bre de philosophes rationalistes ont remplacé le 
surnaturel religieux par le surnaturel métaphy- 
sique, et considéré les principes de la raison théo- 
rique et pratique comme autant d'absolus, sans 
rapport de postériorité et de conséquence avec 
l'expérience, la conditionnant au contraire et la 
dominant. Nietzsche et ses disciples, et aussi 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 71 

Guyau, ont détruit cette illusion kantienne, dont 
Spencer même n'est pas exempt ; à la conception 
métaphysique du monde ils ont substitué ce qu'on 
peut appeler la conception biologique ; la connais- 
sance, l'art, la morale ne sont plus que des inven- 
tions plus ou moins heureuses ou néfastes de 
l'instinct vital, du fait de force — Guyau ajoute 
du fait d'amour — qui est tout ce que Ton sait 
de positif sur la vie d'une espèce. Ils ont montré 
qu'à la base de toute idéologie il y a une néces- 
sité physiologique, chaque doctrine n'étant qu'une 
« attitude d'utilité » propre à un tempérament 
on à des tempéraments semblables, et s'imposant 
avec plus ou moins de succès à d'autres tempé- 
raments, suivant qu'elle est plus ou moins com- 
battue ». 

Telle est la première étape de ce qu'on peut 
appeler une philosophie vraiment laïque. Nous 
avons vu au début de cette étude que la con- 
ception matérialiste de l'histoire venait très heu- 
reusement compléter cette vue, en montrant com- 
ment l'activité technique, par l'intermédiaire sans 



1. V. les ouvrages de M. Jules de Gaultier; De Kanl à Nietz 
sche, Nietzsche et la Mforme philosophique. 



72 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

aucun doute de modifications physiologiques, 
peut façonner profondément la mentalité d'un 
individu ou des classes qu'elle crée, et engendrer 
des institutions qui donnent souvent naissance à 
des idéologies nouvelles. On peut dire qu'à ce 
point de vue la doctrine de Marx apporte une 
grande précision à celle de Nietzsche, et tout ré- 
cemment M. Bergson, en posant à la base de l'é- 
volution l'hypothèse d'un« élan vital » dépouillé 
de toute finalité, introduisait un nouveau terme 
qui se rapproche singulièrement de la « force » 
de Nietzsche et de la « vie > de Guyau. 

Et il faut bien s'entendre sur la nature et la 
valeur de ces philosophies. Sans doute ces systè- 
mes restent des hypothèses, comme toutes les 
grandes vues spéculatives; ce ne sont plus des 
métaphysiques au sens où on les entendait autre- 
fois. S'il reste une métaphysique concevable, 
comme dans le système de M. Bergson, elle n'est 
plus au début de la connaissance et elle ne la 
régente plus ; elle en est, par delà la systématisa- 
tion scientifique, un mode tout nouveau — dont 
on peut douter d'ailleurs qu'il s'impose avec évi- 
dence. 

Mais si l'accord peut se faire entre les philoso- 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 73 

phes sur la possibilité d'une doctrine entièrement 
vidée de tout surnaturel et ne s'appuyant que sur 
le seul fait ; si tous les savants pratiquent Tétude 
de la nature par les méthodes expérimentales, 
les plus profondes divergences subsistent en po- 
litique quand il s'agit de concevoir une organisa- 
tion sociale qui s^inspire de cette méthode. Les 
uns, à la suite de Comte, de Renan et de Nietzsche, 
ont conclu à Taristocratisme, en prétendant s'au- 
toriser des lois de la science. Mais on a montré 
que cette interprétation de la science était abu- 
sive. Aussi bien, M. de Gaultier, sans cacher ses 
préférences pour le « parti-pris sociologique » de 
Nietzsche, a fort bien reconnu que cette seconde 
attitude n'était pas nécessairement conditionnée 
par l'ensemble de sa philosophie. En fait l'orga- 
nisation sociale à laquelle aboutissent ces positi- 
vistes, la monarchie ou la dictature, reste encore 
toute pénétrée de la hiérarchie théologique ; ce 
sont toujours les non-producteurs qui, par leur 
culture qu'ils proclament supérieure, dominent 
les producteurs ; c'est toujours le règne de la 
« féodalité intellectuelle >. 

D'antres, à la suite de Rousseau et en écoutant 
la volonté du peuple plutôt que les désirs des 



74 LA PHILOSOPHIE SYNDICALlStÊ 



penseurs, ont tiré de cette philosophie athéiste 
la nécessité de la démocratie, c'est-à-dire du gou- 
vernement du peuple par lui-même. Et cela est 
logique. Mais on n'a pas eu de peine à faire voir 
que Rousseau et ses disciples étaient encore tout 
imprégnés d'esprit théocratique, et qu'ils ne fai- 
saient que déplacer le mysticisme. Et la démocratie 
qui se réclame d'eux ne diffère pas foncièrement de 
l'organisation théocratique tant honnie. C'est la 
même économie cléricale qui est à sa base. Le peu- 
ple est nominalement souverain, mais il se trouve 
dans l'impossibilité matérielle d'exercer ses droits ; 
le pouvoir réel appartient à une classe qui pro- 
fite du labeur de la classe productive sans produire 
elle-même. Et comment est éduquée cette classe 
dirigeante ? Par un système pédagogique directe- 
ment emprunté à l'Eglise, par des « humanités » 
qui ne sont que Tancienne discipline par laquelle 
rÉglise voulait former des clercs, et les jésuites 
des gens du monde docilement soumis à leurs 
desseins. L'idéologie abstraite et verbeuse des- 
cend toujours d'en haut jusqu'au dernier des ato- 
mes sociaux dont l'agglomération forme le peu- 
ple roi. La conception théologique du monde, que 
veulent exterminer tant de braves combattants 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 75 

qui se prétendent laïques, on la retrouverait sous 
leur casque ou sous leur armure, tout près du 
cerveau ou du cœur, et il est amusant de les 
voir pourfendre une idole qui dirige toutes 
leurs attaques, comme il est amusant de voir le 
philosophe chercher les lunettes qull a sur le 
nez. 

Mais voici enfin une conception qui pourrait 
bien être vraiment neuve, vraiment démocratique, 
vraiment laïque. On a éteint toute lumière surna- 
turelle, on a renoncé à descendre par déduction 
du ciel jusqu'à la terre, on a supprimé toute hié- 
rarchie illégitime. Il s'agit de reconstruire en par- 
tant du peuple lui-même, et non du peuple abs- 
trait, de l'individu considéré comme un oisif ou 
comme un pur esprit, mais de l'être humain 
considéré comme l'animal évolué qui emploie 
d'abord ses facultés à satisfaire ses besoins élé- 
mentaires, à produire, et qui fait de cette occu- 
pation le noyau que l'étude et la réflexion spi- 
ritualiseront sans cesse. On voit de nouveau que 
cette vue de l'individu considéré dans son acti- 
vité la plus concrète, la plus indispensable, le 
besoin de produire pour vivre, peut fort bien ve- 
nir scgrefTcr sur l(^s buts purement physiologiques 



LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



que les disciples de Nietzsche assignent à la vie. 
Mais au vingtième siècle, grâce à la structure 
économique de la grande industrie, les travailleurs 
ne sont pas isolés ; ils forment une classe, le pro- 
létariat, qui a des ambitions et des rêves collec- 
tifs, qui a une âme. On peut dire qu'il y a aujour- 
d'hui une âme du prolétariat, comme il y avait 
vraiment une âme du peuple religieuse aux épo- 
ques de foi ardente et une âme impérialiste aux 
époques de patriotisme exclusif et conquérant. 
Cette classe doit chercher à s'organiser elle-même, 
par ses propres forces, en tirant d'elle sa hié- 
rarchie et ses institutions autonomes, son idéo- 
logie, son art, sa morale. De même que la bour- 
geoisie, au commencement du dix-neuvième siècle, 
sut dégager l'organisation politique qui convenait 
à son génie, le régime parlementaire — non sans 
s'être laissé d'abord corrompre à la fin du dix-hui- 
tième par l'esprit de la noblesse dégénérée, — 
de même la classe prolétarienne doit à son tour 
dégager ses institutions originales, en se gardant 
de plagier la classe bourgeoise. « Un grand chan- 
gement se produira dans le monde le jour où le 
prolétariat aura acquis, comme l'a acquis la bour- 
geoisie après la Révolution, le sentiment qu'il est 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 77 

capable de penser d'après ses propres conditions 
de vie. » 

Une pareille doctrine, on le voit, est bien dans la 
logique d'une conception athéiste, en même temps 
qu'elle est le dernier aboutissant de l'évolution 
historique. Logiquement, une philosophie déga- 
gée de tout idéalisme mystique doit commencer 
par organiser l'économie ; et si ce n'est que de 
nos jours que Ton est arrivé à reconnaître la pré- 
pondérance du travail, après de longs siècles 
voués à la théologie, à la métaphysique et à la 
politique, à la gigantesque illusion supra-sensi- 
ble qui empêchait de voir la réalité physique, il 
faut enfin s'arrêter à ce point d'intersection de la 
logique et de l'histoire. Cette doctrine n'est pas 
absolument neuve ; elle est dans Marx et dans 
Proudhon; mais c'est l'originalité de M. Sorel 
d'avoir fait la synthèse de ces deux grands esprits 
qui parfois se déchirèrent, et plus encore d'avoir 
dégagé sa conception sociale de l'étude directe de 
la classe productrice. 

Or, si l'on adopte franchement ce point de vue, 
c'est le complet renversement de l'idéologie ; 
c'est la rupture, enseignée par le passé même et 
par l'expérience, avec tout le passé ; c'est le tra- 



78 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

vail devenant souverain, déterminant les institu- 
tions, l'art, la morale des sociétés ; c'est la cris- 
tallisation des producteurs par classes, en largeur, 
internationale, mondiale, dominant les groupe- 
ments nationaux où toutes les classes sont confon- 
dues; c'est la libre fédération des associations de 
producteurs, Tanarchisme de Proudhon, détrui- 
sant la vieille centralisation autoritaire ; c'est un 
art, une morale, une pédagogie partant de la vie, 
exaltant, ornant, ennoblissant la vie, la refrénant 
durement au besoin pour la rendre plus puis- 
sante, au lieu du pâle mysticisme et des imagina- 
tions falotes d'un art exténué ; c'est l'athéisme 
enfin, opposant tout son génie, ses organismes et 
ses disciplines aux inconscients débris du théisme 
qui vivent toujours dans la physiologie de nos 
sociétés. On est en présence de l'abîme... 

On ne peut se défendre, quand on médite les 
problèmes ainsi posés, d'une sensation d'angoisse. 
Car on sent qu'on n'est pas en face d'une de ces 
doctrines faciles qui enveloppent dans leur scin- 
tillante phraséologie les conciliations superficiel- 
les, d'une de ces dialectiques ingénieuses qui amè- 
nent le sourire de l'esprit et tranquillisent la 
lâcheté naturelle. On est devant un bloc, et un 



TENDANCES MOBALES ET PHILOSOPHIQUES /9 

bloc de granit ; il s'agit de Taccepter ou de le 
repousser tout entier. Les conclusions de cette 
Ipre doctrine viennent bien à leur beure. Elles 
doivent, comme celles de Nietzsche, régénérer 
et tonifier notre sensibilité appauvrie, par le con- 
tact sain des souffles des hautes cimes. 

Je ne peux m'empêcher, à cet égard, de signa- 
ler brièvement les analogies des deux doctrines*. 
Sans doute, elles sont de conclusions sociales vio- 
lemment antagonistes, car les « partis-pris socio- 
logiques » des deux philosophes, expression de 
leurs sensibilités différentes, sont aux antipodes 
Tun de l'autre. Nietzsche, abusé par une vision 
peut-être trop biologique des choses, — un des 
« remèdes contre la modernité » lui paraissait 
être « la prédominance de la physiologie sur la 
théologie, la morale, l'économie et la politique > 
— a conclu de l'organisation de la vie animale à 
celle de la vie humaine. M. Sorel, au contraire, 
disciple en cela de Proudhon, se transporte d'un 
coup jusqu'à Taffirmation la plus absolue de 
l'idéalisme humain, en concevant une société où 



t. Voir l'appendice Nietzsche et Proudhon qui complète oe 
parallèle. 



80 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

des hommes vraiment libres n'auraient pas de 
maîtres. Nietzsche, aristocrate et classique, n'en- 
trevoyait de vraie culture que celle dont le peu- 
ple serait exclu ; M.Sorel,au contraire, rêve avec 
Marx et Proudhon d'une culture qui serait fondée 
sur le travail, et qui serait propre à toute la 
classe productrice. Il faudra revenir là-dessus 
plus à loisir. 

Mais ces divergences fondamentales procla- 
mées, on ne peut s'empêcher de reconnaître les res- 
semblances des méthodes et des préoccupations 
morales. Chez les deux maîtres, même souci de 
méthode purement expérimentale, enfin vidée de 
théologisme, et l'on a vu comment le déterminisme 
économique de l'un complétait le déterminisme 
biologique de l'autre. Même souci de considérer 
avant tout les ensembles, la physiologie, l'âme 
collective des groupes sociaux, de préférence à 
l'élément purement individuel qui est un atome 
destructeur. Par contre-coup, même défiance du 
rationalisme logicien, qui ne doit pas troubler l'ex- 
pansion de la vie, et en ce sens même pragma- 
tisme. Peu importe, par exemple, à Nietzsche qu'un 
jugement soit vrai ou faux ; c'est là une considé- 
ration secondaire \ il faut seulement connaître 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 81 

l'utilité de ce jugement, se demander s'il conserve 
ou s'il affaiblit la vie d'une espèce. De même 
M. Sorel refuse de soumettre les mythes à une 
analyse critique; ce sont, dit-il, des images vitales 
qui ne sauraient être appréciées d'après un autre 
critérium que celui de la vie collective d'une classe. 
Enfin la Nouvelle École socialiste admet pleine- 
ment le principe fondamental de Nietzsche, qui est 
aussi celui de Marx et parfois de Proudhon : il n'y 
a pas de force au-dessus de la force ; si elle croit 
à Tavènement du prolétariat, c'est dans son esprit 
parce qu'il deviendra le plus fort, et elle lui con- 
seille la discipline la plus propre à le rendre fort. 
La « violence » de M. Sorel est une manifestation 
de la « force » de Nietzsche. 11 faut d'ailleurs 
bien comprendre que cette force ou cette violence, 
pour nécessaires qu'elles soient à certaines épo- 
ques de l'histoire, ne remplacent pas et ne font 
pas oublier la vraie force, qui est la compétence 
et la vertu pour l'un, la haute culture pour 
l'autre. 

Et si l'échelle des valeurs morales n'est pas 
dans le détail la même pour les deux philosophes, 
si Nietzsche s'attaque âprement à des vertus que 
M. Sorel tient au contraire pour essentielles — par 



82 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

exemple la chasteté — on peut dire cependant 
qu'il y a chez les deux penseurs le même instinct 
de pessimisme et de grandeur qui considère Fas- 
cétisme comme un instrument de haut prix, la 
même horreur de ce qui est fangeux, indécis, sen- 
timental, déliquescent. Tous deux aiment les li- 
gnes nettes, les horizons rigides, les ombres ac- 
cusées et la lumière crue, le génie français. En 
un mot les deux philosophes ont la même méfiance 
de la modernité. Ils ont la même aversion pour 
la tolérance, que Nietzsche appelle, avec nos ac- 
tuels nationalistes, « l'incapacité de dire oui ou 
non » ; pour la « largeur de sympathie (1/3 d'in- 
différence, dit Nietzsche, 1/3 de curiosité, 1/3 d'ir- 
ritabilité maladive) » ; pour « Tobjectivité (man- 
que de personnalité, manque de volonté, incapa- 
cité d' « amour ») ; pour la liberté anarchique et 
la passion romantique ; bref pour les « vices mo- 
dernes, le surmenage, la curiosité et la compas- 
sion », pour toutes les formes de « Findiscipline 
de l'esprit moderne ». Ils croient tous deux que 
l'Europe est trop vieille, accablée de trop de tra- 
ditions qui étouffent sa spontanéité et de trop de 
scrupules qui paralysent son action ; ils veulent 
réaliser ce que Nietzsche appelle le « nihilisme 



TENDANCES MORALES ET PHILOSOPHIQUES 83 

européen » et M. Sorel, suivant la terminologie 
de Vico, un renouvellement. 

Pour réagir contre la platitude universelle, et 
une tolérance panthéistique qui ne blâme plus 
rien et comprend tout, ils sont tous deux de vigou- 
reux pamphlétaires, violents et passionnés ; ils 
recommandent une discipline analogue, « le ser- 
vice militaire obligatoire, dit Nietzsche, avec des 
guerres véritables qui font cesser toute espèce de 
plaisanterie, la sévérité militaire dans les exigen- 
ces et la pratique des devoirs » — et M. Sorel ne 
fait que remplacer la guerre par la grève, forme 
moderne de la guerre pour le producteur — ; 
« Tétroitesse nationale, (qui simplifie et concen- 
tre)» — et M. Sorel remplace seulement étroitesse 
nationale par étroitesse de classe. Les vertus que 
Nietzsche assigne au Surhomme, M. Sorel les désire 
pour le prolétariat. Et cela est surhumain en effet, 
presque inaccessible, surtout pour quiconque ne 
peut rejeter entièrement la culture bourgeoise, qui 
nous reste toujours plus ou moins dans le sang. Mais 
cela est vraiment tonique pour nos esprits anémiés. 
Telle qu'elle se présente, dans son intransigeance 
rébarbative, cette philosophie de la guerre, du 
travail et de l'ascétisme est d'une farouche beauté. 



84 



LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



Et cependant, malgré l'originalité, le désinté- 
ressement et la hauteur de cette doctrine, on peut 
douter qu'elle apporte, à elle seule, un remède ef- 
ficace à la crise que nous traversons. Je vou- 
drais essayer de dire les raisons qui empêchent 
quelques esprits consciencieux de suivre ce maî- 
tre, qui les forcent, presque malgré eux, à effriter 
le bloc. Raisons d' « intellectuel », de « bourgeois », 
« d'universitaire » sans doute, — j'ai déjà prévenu 
que j'étais tout cela — mais qui voudraient s'au- 
toriser elles aussi de cet « amour passionné de la 
vérité » qui inspire M. Sorel. Au reste, ces ré- 
flexions ne sauraient probablement avoir plus 
d'importance pour la vie ouvrière que les exploits 
d'un joueur de quilles, — ou les études de M. Sorel 
lui-même. 



Intellectualisme et Mysticisme 
Le mythe et Tutopie 



Quelque prévention que M. Sorel ait contre les 
« intellectuels », il faut dire que la théorie des 
mythes est une doctrine d'intellectuel, issue sans 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 85 

doute de méditations directes sur l'activité prolé- 
tarienne qu'elle prétend expliquer, mais qui se 
rencontre dans sa forme avec d'autres théories 
philosophiques qui lui ont permis d'acquérir une 
plus grande précision. M. Sorel, nous l'avons dit, 
a utilisé dans la philosophie sociale les théories 
de M. Bergson, de même que M. Le Roy les avait 
utilisées dans la philosophie religieuse *.Le mythe 
de la grève générale serait, selon la Nouvelle 
École, l'équivalent dans la conscience profonde 
du prolétariat de l'intuition métaphysique, comme 
selon la « philosophie de l'action » la conscience 
religieuse du croyant retrouverait et vivrait par 
intuition les dogmes. M. Sorel dit d'ailleurs en 
propres termes : « la religion n'est pas seule à 
occuper la région de la conscience profonde; 
les mythes révolutionnaires y ont leur place au 
même titre qu'elle »,et il assimile les mythes à la 
« connaissance parfaite de la philosophie berg- 
sonienne ». 

Il faut noter cependant, à ce sujet, que M. So- 
rel n'éprouve aucune sympathie pour le catholi- 
cisme moderniste. Il reproche à celui-ci de dis- 
soudre dans l'arbitraire la théologie traditionnelle, 

1. V. son ouvrage Dogme et critique. Paris, BlouJ, 1908. 



86 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

qui fait toute la force de l'Église et des organisa- 
tions religieuses. Les modernistes lui paraissent 
être des politiques préoccupés d'adapter l'Eglise 
au siècle, c'est-à-dire de faire disparaître le sur- 
naturel devant les conditions historiques. Ils 
seraient à la fois des destructeurs qui brisent la 
tradition religieuse, et des utilitaires uniquement 
préoccupés de leur salut personnel, qu'ils veulent 
faire « par ruse ». Mais surtout, on le comprend 
après tout ce qui vient d'être dit, si les modernis- 
tes catholiques inspirent tant de répulsion à 
M. Sorel, c'est qu'ils lui paraissent présenter les 
mêmes défauts d'esprit et de cœur que les moder- 
nistes socialistes. Les uns et les autres ont les 
mêmes tendances panthéistes qui les poussent à 
oublier sans cesse le dogme fondamental de leur 
croyance: le surnaturel catholique ou la lutte de 
classes; la même tendance d'esprit qui les pousse 
à se laisser envahir par l'imagination ou la sen- 
sibilité^ au lieu d'accepter le rationalisme scolas- 
tique ou marxiste. (On reconnaît ici Taffînité du 
syndicalisme avec le nationalisme.) Bref « le mo- 
dernisme religieux est le plus souvent un bavar- 
dage combiné avec du pédantisme, comme est 
d'ailleurs le modernisme socialiste ». 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 8"^ 

Aussi M. Sorel s'élève- t-il très vivement contre la 
prétention qu'ont les modernistes de s'inspirer du 
bergsonisme ; ils n'en ont pris, suivant lui, que 
les parties les plus faibles. Philosophiquement, 
cependant, indépendamment des destinées de 
rÉglise qui nous transportent dans un autre ordre 
de questions, il paraît bien que M. Le Roy ou 
M. Blondel posent le problème de la connaissance 
de la même façon que M. Sorel, quoique celui-ci 
soit davantage préoccupé de maintenir le rigou- 
reux déterminisme de la science. M. Blondel, 
par exemple, dit de la foi : « Ce n'est point de la 
pensée qu'elle passe au cœur, c^est de la pratique 
qu'elle tire une lumière divine pour l'esprit *. » 
N'est-ce pas l'esprit même de la philosophie syn- 
dicaliste et bergsonienne?Mais il faut voir de plus 
près si cette philosophie est satisfaisante pour 
l'esprit. 

Elle en revient, en somme, on s'en souvient, 
à instituer un dualisme rigoureux dans la con- 
naissance. Par delà la connaissance scientifique, 
œuvre de Fintelligence ordonnant Texpérience 

l. L' Action f p. 402. 



88 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

pour les besoins de l'action, il y aurait la con- 
naissance métaphysique, l'intuition entièrement 
dépouillée de signification intellectuelle, qui serait 
même le travail intellectuel inverti, tordu par un 
très grand effort. M. Le Roy n'hésite pas à recon- 
naître que les dogmes lui paraissent intellectuel- 
lement iHipensables, et M. Sorel veut écarter des 
mythes « tout contrôle de la philosophie intellec- 
tualiste, qui (lui) semble être d'une parfaite incom- 
pétence en histoire ». Les mythes se distingue- 
raient des utopies en ce qu' « ils ne sont pas des 
descriptions de choses, mais des expressions de 
volonté ». « Ils permettent de comprendre l'ac- 
tivité, les sentiments et les idées » spontanés des 
masses populaires ; « Tutopie est, au contraire, 
le produit d'un travail intellectuel » réfléchi. Il y 
aurait divorce entre l'intellectualisme et l'activité 
créatrice. 

Est-il possible d'éviter ce contrôle de Tintelli- 
gence que Fon voudrait à toute force écarter ? 
Peut-on assigner à chaque faculté son domaine, 
enfermer, comme le voudraient aussi les natio- 
nalistes, l'intelligence dans son activité exclusive, 
sans altération de sentiment ni d'intuition ? Pour 
ma part, réserve faite des sciences purement abs- 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 89 

traites, je ne peux arriver à le concevoir. Je vois 
là une précaution logique, légitime et nécessaire 
pour assurer la clarté des idées, mais dont il 
ne faut pas être dupe. Il est entendu qu'il y a 
dans l'àme trois « facultés », l'intelligence, la 
volonté et la sensibilité ; mais on n'en est plus à 
démontrer que « réaliser » exclusivement, comme 
autant d'entités distinctes, chacune de ces facul- 
tés, c'est tomber dans une scolastique démodée. 
En fait, comme Ta bien vu M. Fouillée — et sur- 
tout si l'on veut se placer à ce point de vue 
d'abord biologique que nous avons vu succéder 
au théologisme d'antan, — en fait il est impossi- 
ble de séparer dans tous les ordres de connais- 
sance, dès qu'on touche aux choses de la vie et 
de l'esprit, les facultés que l'analyse appelle la 
sensibilité, rintelligence, la volonté. C'est égale- 
ment Tobjeclion que M. Boutroux, esprit profon- 
dément religieux, oppose à la philosophie de l'ac- 
tion. « En réalité, dit-il, tout sentiment, toute 
action religieuse enveloppe des idées, des con- 
cepts, des connaissances théoriques... L'intelli- 
gence, dans cette action totale, n'est pas moins en 
jeu que les autres facultés, et son rôle, nécessai- 
rement, consistera à contrôler, au moyen de 



90 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

ses concepts, l'action des autres facultés *. » 
Il faut donc se résigner au contrôle de Fintel- 
ligence ; ou mieux, il ne faut pas s'y résigner, il 
faut faire de ce contrôle une discipline habituelle. 
Les dogmes, quoi qu'en pense M. Le Roy, ne peu- 
vent subsister que si les croyants parviennent de 
quelque façon à les penser, et à les penser suivant 
le rationalisme scolastique des théologiens, qui 
assure seul la tradition religieuse et empêche 
rÉglise de se décomposer. Pie X le sent très for- 
tement, et nous avons vu que M. Sorel, ainsi que 
les nationalistes de Y Action française, approuve 
son attitude. 

Mais ce qui est vrai du dogme ne Test-il pas 
non plus du mythe ? Est-il possible de ne pas pen- 
ser un mythe, comme on ne peut s'empêcher de 
penser un dogme ? M. Sorel a prévu jusqu'à un cer- 
tain point l'objection. Il reconnaît qu'historique- 
ment les mythes ont été toujours plus ou moins 
mélangés d'utopies, c'est-à-dire de constructions 
intellectuelles ; mais « les mythes révolutionnaires 
actuels sont presque purs >. Le mythe de la grève 
générale, notamment, n'est pas du tout, selon 

1. Science et Religion, pp. 295 et 396, 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 91 

l'auteur des Réflexions sur la Violence, une des- 
cription de la cité future, une utopie socialiste ; il 
est purement et simplement une image motrice, 
la préparation à un combat. 

Est-ce bien exact ? 11 faudrait, pour répondre 
avec certitude, entrer d'une intuition absolument 
juste dans le fond de Tâme ouvrière. Gela est 
difficile, car les philosophes syndicalistes refusent 
toute compétence en cette matière à quiconque 
est universitaire, intellectuel et « bourgeois ». 
Mais eux-mêmes, ces ennemis de toute utopie, 
sont-ils sûrs d'en être bien purgés, sont-ils abso- 
lument fidèles à leur doctrine ? 

Remarquons-le, lorsqu'ils nous parlent de Tabo- 
lition de TÉtat bourgeois et de l'ordre capita- 
liste, ils ne nous laissent pas dansTesprit un pur 
néant, une non-idée. Ils nous parlent d'une nou- 
velle civilisation, la civilisation prolétarienne, 
d'une nouvelle morale, la morale des produc- 
teurs ; ils nous font entrevoir avec Proudhon un 
nouvel ordre, Tordre anarchiste, qu'ils appel- 
lent encore, en utilisant un mot do M. Bergson, 
ïordre vilal^ et qui serait constitué par le fonc- 
tionnement purement économique d'associations 
de producteurs librement coordonnées, « sans mot 



92 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

d'ordre central, sans état-major, chaque atelier 
gardant toute sa liberté d'allure et sa pleine auto- 
nomie ». N'est-ce pas là une construction intel- 
lectuelle, oh ! bien imparfaite sans doute, et sans 
grande précision, mais enfin intellectuelle, et qui 
tombe sous la critique de la raison ? Cette concep- 
tion est peut-être utopique^ mais n'a sûrement rien | 
de mythique au sens que les philosophes syndica- 
listes ont donné à ce mot. 

En effet, elle ne Tétait certainement pas poi 
Proudhon. Ce fervent rationaliste, ce puissani 
dialecticien si attaché à l'idée d'une science so-1 
ciale dont il croyait avoir découvert les lois, eût' 
haussé les épaules si on lui avait dit que sa con- 
ception sociale ne relevait pas de la critique de 
la raison. Elle ne paraît pas l'être non plus pour 
M. Lagardelle, pas plus, suivant le même auteur, 
que la conception de la grève générale. Résumant, 
dans une étude sur « les caractères généraux du 
syndicalisme », la tactique de la lutte ouvrière, il 
voit d'abord des « explosions soudaines et chaoti- 
ques », puis des actes de classe succédant aux 
« actes isolés de corporation ». « L'acte dernier 
de cette lutte apparaît comme une formidable 
grève générale, déclarée par les producteurs arri- 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 93 



vés à un tel degré d'organisation et de capacité, 
qu'ils peuvent assurer le fonctionnement de Tate- 
lier ». Cela paraît bien être une conception intel- 
lectualiste, rationaliste, linéaire. On ne voit pas 
ce qu'elle a de « mythique ». 

Et si les philosophes syndicalistes Font emprun- 
tée aux dirigeants de la Confédération du Travail 
— on la retrouve en effet à chaque instant dans 
leurs écrits — peut-on dire que la classe ouvrière 
ne soit guidée que par des images de guerre ? 
Peut-on dire que le mythe révolutionnaire soit 
absolument pur? S'il l'était, s'il n'était pas autre 
chose que le pur instinct de résistance ou de des- 
truction, il serait bien inquiétant. Et il est en 
effet bien inquiétant — les plus fidèles amis du 
mouvement ouvrier sont obligés de le constater 
avec angoisse, — mais c'est précisément parce 
qu'il se double d'une « utopie » où éclate la 
plus lamentable débilité intellectuelle, parce que 
l'image do guerre n'aboutit qu'à une pensée in- 
forme. Le mythe, brutal, ouvre sur une utopie in- 
digente, qui le soutient. Pas plus que le dogme, 
le mythe, tout mythe, ne peut récuser le contrôle 
de l'intelligence. 

Il en est de même, enfin, pour le dire en pas- 



94 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

sant, du concept dont se réclament à la fois le 
dogme et le mythe : l'intuition bergsonienne. Je 
ne puis pas songer à le montrer longuement ici. 
Disons seulement que quand M. Bergson veut dé- 
passer la science, dont il a fait une critique si 
salutaire, et nous faire accepter Fidée d'un nou- 
veau mode de connaissance qui serait Tintuition 
métaphysique, nous ne voyons rien dans sa des- 
cription qui ne rappelle les procédés ordinaires 
de l'imagination créatrice, qu'elle soit inspiration 
poétique, création esthétique ou hypothèse phi- 
losophique ; ou bien nous sommes en présence 
de procédés — comme la < torsion » de la cons- 
cience sur elle-même — absolument impossibles 
à concevoir ou même à imaginer, à moins qu'il 
ne s'agisse simplement de la tension douloureuse 
qui accompagne tout travail de création. Si l'in- 
tuition, comme le répète M. Bergson, est « une 
forme de l'invention », on ne voit pas ce qu'elle 
offre de mystique. Nous verrons d'ailleurs plus 
loin comment l'art dépasse la science. 

Dès lors, si derrière tout mythe social se cache 
une utopie intellectuelle plus ou moins vague, on 
peut se demander quel doit être le véritable mo- 
teur de l'activité des combattants : le mythe ou 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 95 

l'utopie, le geste de combat ou la conquête qui 
en sera le prix ? M. Sorel reproche à la « philo- 
sophie intellectualiste » de ne pouvoir expliquer 
des dévouements ou des sacrifices comme ceux du 
légionnaire grec ou romain, du martyr chrétien, 
du soldat de Napoléon, du militant révolution- 
naire, et en général de tous les héros obscurs qui 
se sacrifient pour la « foi à la gloire » ou à des 
espérances supra-terrestres. La psychologie du 
sacrifice est en effet bien obscure, mais est-ce bien 
l'éclairer que la rendre plus incompréhensible 
encore en supprimant toute idée de fin ? Le pro- 
létariat, dit M. Sorel, < ne poursuivant point une 
conquête, n'a point à faire de plans pour utiliser 
ses victoires > ; il n'a qu'à maintenir intact l'hé- 
roïsme de son attitude militante. Mais un « in- 
tellectualiste » pourra toujours répondre que si 
le prolétariat ne fait pas de plans pour utiliser 
ses victoires, on ne voit pas pourquoi il se bat, et 
qu'en réalité — on vient de le voir — il en fait. 
Il dit avec le grand idéaliste qui Ta passionné- 
ment servi idestmam et œdi/icabo.M. Lagardelle 
ramène de même la lutte de classes « à un double 
mouvement de négation et de construction » ; 
« la construction porte sur les idées et les insti- 



96 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

tutions nouvelles ». Ne sont-ce pas là des 
< plans »? 

Et il en est de même de tous les héros que cite 
M. Sorel. Le légionnaire, le soldat, le martyr 
mouraient pour un ensemble d'idées plus ou 
moins vaguement constructives, pour toute une 
vision dWe cité terrestre ou céleste qui pou- 
vait bien être chimérique, mais qu'ils n*en 
croyaient pas moins fermement être ou pouvoir 
devenir une réalité, et cela seul importait. En ce 
sens le militant révolutionnaire peut bien souf- 
frir et mourir, lui aussi, pour une cité future 
que d'autres estimeront parfaitement utopique, 
mais s'il ne se représente pas dans une certaine 
mesure cette cité future et s'il ne croit pas à la 
possibilité de sa réalisation, il ne donnera pro- 
bablement pas un pouce de sa peau. I 

Cela revient à dire qu'il est impossible d'éli- | 
miner non seulement l'intelligence, mais la fina- 
lité de l'activité humaine. Qu'elle ne soit pas dans 
la nature, nul, sauf un croyant, ne fait plus diffi- 
culté de l'avouer ; mais qu'elle ne puisse guider 
plus ou moins confusément l'activité des hemmes, 
c*est ce qu'il est difficile d'admettre. Même quand 
on reconnaît la grande part de vérité psycholo- 



( 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 97 

gique qu'il y a dans le mot de Bernstein ; « le 
mouvement est tout, le but rien », il faut, pour 
être tout à fait véridique, reconnaître que le but 
n'est pas rien, car alors le mouvement n'existerait 
pas. 11 est curieux, en vérité, de voir des philo- 
sophes qui protestent énergiquement, avec Prou- 
dhon, contre les .théories de l'art pour Tart ou de 
Tamour pour Tamour, se faire ici — en apparence 
probablement plutôt qu'en réalité — les cham- 
pions de la guerre pour la guerre, comme Nietzsche 
s'est fait le champion de la force pour la force. La 
guerre pour la guerre, cela n'a pas plus de sens 
que Tart pour l'art ou l'amour pour l'amour ; ce 
sont des immoralités jumelles. On peut répondre 
à Nietzsche que la force qui se déploie sans but 
et sans frein n'est que de la sauvagerie, et de 
même si la violence prolétarienne n'avait pas 
pour but la naissance d'une civilisation supé- 
rieure, la morale des producteurs, elle ne serait, 
comme on le lui a reproché sans la comprendre, 
qu'un rêve d'apaches. Ce qui la sauve et la rend 
iiblime, c'est le but qu'elle poursuit ; ôtez-lui 
cotte ardente vision d'une cité meilleure qui pro- 
voque les sacrifices, et il devient impossible de 
comprendre comment la guerre peut engendrer 

7 



98 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

ces vertus que M. Sorel lui attribue, cette absence 
de cruauté, cette purification de la conscience 
par le don absolu de sa vie ; il ne reste que les 
instincts de la brute, dont on n'ira pas jusqu'à 
prétendre qu'ils ont une valeur morale. Et s'il 
est permis d'être inquiet en présence des excès 
du mouvement ouvrier actuel, c'est précisément 
qu'on voit trop ces instincts déchaînés, et qu'on 
voit trop peu le but qui les ennoblirait. 

Jusque dans le sacrifice donc il y a un élément 
intellectuel, qui prend l'importance primordiale 
d'une fin par rapport à un moyen, et qui est un 
agent de discipline, de purification. Sans doute, 
à la base du sacrifice et du dévouement, comme 
Nietzsche et Guyau l'ont bien vu, il y a d'abord 
le besoin de se dépenser et de se donner, l'exal- 
tation généreuse de la vie dans un tempérament. 
Mais ce bouillonnement même, utilisant les cir- 
constances de milieu que les déterminismes phy- 
sique et économique analyseraient, suscite la 
représentation intellectuelle la plus propre à le 
mieux servir, et cette représentation, pour vague 
et démontable qu'elle soit, finit à son tour par 
envahir l'âme et par devenir dans une certaine 
mesure motrice, en réagissant sur la sensibilité 



I 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 99 

dont elle est issue ; tant il est vrai que profondé- 
ment, dans la réalité de la conscience, les mani- 
festations^ de la vie ne peuvent se scinder. 

Si donc, malgré les âpres critiques des philo- 
sophes syndicalistes, Futopie est le but et la vio- 
lence un moyen, il reste à se demander si ce 
moyen est bien adapté au but poursuivi. G^eat ici 
que le syndicalisme se présente sous un aspect 
particulièrement paradoxal. Pour faire naître et 
faire vivre cette jeune civilisation prolétarienne, 
qui doit prendre la place de la civilisation bour- 
geoise épuisée et ayant rempli sa destinée, il faut 
que le prolétariat ait acquis une éducation tech- 
nique et morale suffisante ; et si les syndicalistes 
critiquent avec tant de virulence renseignement 
de l'Etat, c'est parce que cet enseignement ne leur 
paraît pas apte à former des producteurs. Mais 
lu lieu de recommander aux producteurs, à la 
manière réformiste, de faire lentement et progres- 
sivement leur éducation économique dans leurs 
organismes propres, afin de se mettre peu à peu 
en état de faire fonctionner la société qu'ils rêvent, 
les syndicalistes leur demandent surtout... quoi? 
d'apprendre à se battre, à bien se battre, à pré- 
parer la grève générale I 



100 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

Affirmer sérieusement ce violent paradoxe, c'est 
implicitement supposer que plus le prolétariat 
combattra vivement le capitalisme, plus il de- 
viendra capable de diriger la production. 

Telle est bien, en effet, la pensée de M. Sorel. 
« Je crois, dit-il, qu'on peut regarder comme dé- 
montrée l'idée que la grève générale correspond à 
des sentiments si fort apparentés à ceux qui sont 
nécessaires pour assurer la production dans un 
régime d'industrie très progressive que Vappren- 
tissage révolutionnaire est aussi un apprentissage 
du producteur. » M. Sorel a tenté cette démons- 
tration dans les dernières pages des Réflexions 
sur la Violence. \Y a relevé, après Proudhon, entre 
le soldat des guerres de la Liberté, et le militant 
révolutionnaire, producteur dans un atelier très 
progressif, des analogies psychologiques frap- 
pantes, reposant toutes sur cette idée que la 
guerre enthousiaste exige, comme Tindustrie très 
progressive, des qualités fondamentales d'affirma- 
tion individualiste, de conscience professionnelle 
scrupuleuse, de désintéressement dans l'effort et 
rinvention. 

Ces remarques sont ingénieuses ou profondes, 
avouerai-je cependant qu'elles peuvent paraître 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME lOl 

insuffisantes ? J'entends bien que M. Sorel n'a 
voulu parler ici que de préparation psychologi- 
que ; malgré tout, une inquiétude subsiste. On 
n^aperçoit pas avec netteté comment il serait suf- 
fisant de savoir proprement rosser un orateur de 
la démocratie ou arrêter le travail pour être capa- 
ble de diriger un atelier. D^autant plus que c'est 
M. Sorel lui-même qui nous permet d'exprimer 
ces craintes. Il a commencé par dire : « Il n'y a 
évidemment aucune comparaison à établir entre 
une discipline qui impose aux travailleurs un 
arrêt général du travail et celle qui peut les ame- 
ner à faire marcher des machines. » Alors? 

Ce qu'il y a au fond de tout ce débat, ce qui 
explique ce romantisme spéculatif et cette apo- 
logie de la violence, c'est Téternel antagonisme 
entre Tintelligence et l'instinct. M. Sorel se rend 
compte, avec de nombreux philosophes de la fin 
du dix-neuvième siècle, que le rationalisme dis- 
sout l'instinct, et c'est pourquoi il ruine autant 
qu'il peut le crédit du rationalisme. M. Sorel a 
surtout beaucoup étudié Renan ; or, on sait que 
Renan est un des penseurs qui ont le plus mis en 
lumière l'influence déprimante que le développe- 



102 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

ment excessif de ^intelligence peut avoir sur Télan 
vital. De là ce dilettantisme, ce scepticisme mélan- 
colique qui devenait si facilement gouailleur, et 
qui en arrivait à ne plus voir « grande différence 
entre les consultations des philosophes, le ga- 
zouillement des femmes des salons et Fineptie des 
chanteuses de beuglants ». M. Sorel fait volontiers 
de Renan le type de rintellectualiste ; la philoso- 
phie intellectualiste qu^'il incrimine, c'est surtout 
la philosophie de Renan. Si elle lui paraît < d'une 
incompétence radicale pour l'explication des 
grands mouvements historiques », c'est parce 
qu'elle ne parvient pas à justifier rationnellement 
le but poursuivi dans ces périodes d'exaltation, 
qui se trouve faux après coup parce qu'il n'a pas 
été réalisé. Toute l'histoire apparaît ainsi comme 
une immense duperie, et le sage, suivant Renan, 
contemplerait avec une profonde commisération 
« le spectacle de peuples travaillant pour le vide, 
Victimes de l'orgueil de quelques-uns ». Or, ajoute 
Renan, « avoir vu [cela] est un grand résultat 
pour la philosophie ; mais c'est une abdication de 
tout rôle actif. L'avenir est à tous ceux qui ne 
sont pas désabusés. » 

D'une manière générale le développement 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 103 

excessif de Fintelligence, de la critique empêche 
d'agir. Les intellectuels sont incapables de rien 
créer comme de rien détruire. « L'homme, dit à 
son tour en son propre nom M. Sorel, ne détrui- 
rait sans doute jamais rien, s'il était sous Tin- 
fluence de la raison, et cependant il faut des néga- 
tions absoluesydes abolitions et des renaissances, » 
On sent ici percer l'influence des thèses de Vico, 
lUx quelles M. Sorel attache une grande impor- 
mce. Vico « nous a appris que Thumanité est 
>umise à une double condition ; elle a des suites 
^éf/îi/ières (qui partent de l'instinct, de Théroïsme 
it de la poésie pour aller vers rintelligenee, le 
•oit civil et la science), et des recommencements ». 
îes renouvellements ne peuvent sortir d'un tra- 
vail de réflexion ou de critique intellectualiste ; ils 
ne peuvent se produire que s'il y a, < au départ, 
quelque chose d'instinctif, de passionné, de mi/- 
fhologiqiie ». 

On comprend donc le rôle que M, Sorel assigne 
au prolétariat, et son apologie du mythe, de la 
violence et de la guerre. Alors que la bourgeoi- 
sie rationaliste et lettrée, « désossée » par sa cul- 
ture, s abîme dans Tincapacité absolue d'agir et 
de se prendre à aucune croyance forte, incapa- 



lOi LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

ble qu'elle est de conserver sa foi religieuse, pa- 
triotique ou sociale, le prolétariat est la force 
neuve qui peut renouveler le monde, inculquer 
une nouvelle sève à Thumanité, produire, sous 
Faction des mythes qu'il crée et n'analyse pas, 
un des recommencements de Vico. Mais s'il veut 
ramener la lumière dans le monde moderne, il 
est indispensable qu'il ne s'adultère pas en se frot- 
tant à la bourgeoisie, qu'il ne s'inocule pas une 
culture qui le corromprait. Tout au contraire il 
faut qu'il développe en lui l'instinct guerrier, 
car la guerre est la mère et la nourrice de toutes 
les grandes vertus et des idées essentielles de no- 
tre civilisation classique. « Nul ne doute (sauf 
M. d'Estournelles de Constant) que la guerre n'ait 
fourni aux républiques antiques les idées qui for- 
ment l'ornement de notre culture moderne \ » 
Par delà le rationalisme pacifiste, M. Sorel re- 
trouve donc encore les thèses de Proudhon, et 
aussi celles de Nietzsche, et de Joseph de Maistre. 
Il y aurait beaucoup à dire sur cette thèse fa- 
meuse, qui n'est pas une des meilleures de Prou- 
dhon et qu'il ne faut d'ailleurs pas forcer, même 

1. Article paru dans Le Mjitin, 18 mai 1908, à propos de la 
publication en volume des Réflexions sur la Violence, 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 105 

chez Fauteur de la Guerre et la Paix, Mais ne 
nous laissons pas entraîner à une digression. De- 
mandons-nous si ces deux forces antagonistes, le 
capital et le travail, dans la lutte à outrance des- 
quelles on voit l'avancement de la civilisation, 
peuvent véritablement s'opposer d'une façon irré- 
ductible, et si la « lâcheté bourgeoise » n^a pas 
des causes plus profondes que ne le croit le syn- 
dicalisme. 

Nous croyons aux vertus de la guerre. Mais, on 
vient de le voir, à une condition. A condition que 
celui qui combat ait conscience de son bon droit, 
qu'il lutte pour défendre un bien auquel il atta- 
che une haute valeur morale ; son indépendance, 
l'indépendance de sa famille, de sa patrie^ de sa 
classe. Voilà pourquoi les luttes souverainement 
belles dans l'histoire, celles auxquelles on attri- 
bue le développement des vertus et des idées qui 
forment notre civilisation, sont des luttes pour le 
droit et la liberté. Otez cet idéal de droit, de di- 
gnité, de fierté pour lequel on combat, et vous 
découronnez la guerre, vous la dépouillez de son 
auréole de grandeur, vous n'en faites plus que la 
ruée d'un appétit, d'une force brute. Vous détrui- 
sez la civilisation. 



106 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

Or, est-il possible que dans un combat les deux 
combattants puissent en même temps se réclamer 
du droit ? Gela paraît difficilement concevable 
aux yeux de la raison. Il y a toujours un agres- 
seur et un opprimé, un qui a tort et un qui a 
raison, un qui devrait ne pas attaquer et un qui 
a le devoir de se défendre. Rationnellement donc, 
si chacun n'écoutait que sa conscience, la guerre 
devrait toujours pouvoir être évitée. Elle n'existe 
que parce que les intérêts, les passions, les am- 
bitions sont plus forts que la raison, et font aper- 
cevoir le droit, la dignité, sous ies formes les plus 
conformes à ces intérêts et à ces ambitions. Le 
droit du plus fort n'est jamais à court de sophis- 
mes, et le droit du plus faible court grand risque 
d'être foulé aux pieds s'il ne sait revêtir Tappareil 
de la force. Mais rationnellement, encore une 
fois, on comprend qu'un des combattants puisse 
reconnaître ses torts. 

N'est-ce pas la raison de la « lâcheté bour- 
geoise » ? Le capital et le travail sont en lutte. 
Le prolétariat lutte pour son bien-être, son indé- 
pendance, sa dignité. Il a pour lui le droit, il est 
dans Tordre de la civilisation. Et s'il mène trop 
souvent, maintenant, une lutte qui a l'apparence 



I 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 107 

de la barbarie pure, d'une folie de destruction 
aveugle et inintelligente, on conçoit qu'à mesure 
qu'il s'éclairera son instinct de lutte ne sera pas 
diminué. Au contraire cette volonté sera renfor- 
cée par la conscience plus claire que prendra le 
salarié d'un autre état social qui pourrait succé- 
der, s'il le veut, à l'état actuel; le régime de l'as- 
sociation peut en effet remplacer le régime du 
salariat, si le salarié sait acquérir compétence et 
moralité. Le prolétariat ne craint donc pas la 
lutte. Tous ses raisonnements la justifient. 

Mais le capital ? Ici la question est complexe. 
On conçoit que certains capitalistes tiennent le 
régime du salariat comme le régime définitif, à 
la fois juste et nécessaire, de l'industrie. Dans ce 
cas, forts de leur droit, ils sont évidemment déci- 
dés à le défendre à outrance, et ils ne doivent 
envisager les résistances ouvrières que comme ré- 
bellion et anarchie. Ils doivent tout mettre en 
œuvre pour briser ces résistances. La lutte alors 
sera sans pitié, car chacun des combattants aura 
la conviction de défendre Tordre et le droit, qu'ils 
n'entendent pas de la même façon. C'est cette lutte 
que M. Bourget, utilisant pour sa classe la doc- 
trine des Réflexions sur la Fzo/ence, a prêchée aux 



108 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

capitalistes dans la Barricade, Mais cette lutte 
n'est possible que parce qu'il y a deux conceptions 
de l'ordre et du droit qui se heurtent. Toute la 
question est de savoir si elles se heurteront éter- 
nellement. 

Or, on en peut douter. On assiste au contraire 
à une tendance à Tunité. D'une part certains sa- 
lariés se résignent à concevoir le salariat comme 
éternel, et ils n'essaient pas de lutter ou s'embri- 
gadent dans des syndicats «jaunes ». D'autre part, 
— et cette tendance est plus remarquable — cer- 
tains capitalistes ne sont plus absolument persua- 
dés de l'existence de leur droit. Ils résistent sans 
doute parce qu'il est humain de défendre ses in- 
térêts, sa fortune, sa famille, sa situation ; ils ré- 
sistent aussi, dans certains cas, parce que les exi- 
gences ouvrières sont si excessives, si prématu- 
rées, témoignent d'un esprit si peu habitué aux 
affaires que leur donner entièrement satisfaction 
serait la ruine d'une industrie, et dans ces cas on 
ne peut que les approuver, même dans l'intérêt du 
mouvement ouvrier. Mais en général ils ne font 
plus une opposition de principe. Tout au fond 
d'eux-mêmes ils sont troublés, parce qu'ils en sont 
arrivés à comprendre par la raison la possibilité 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 109 

cVun ordre nouveau, ou tout au moins à compren- 
dre ce qu'a d'inacceptable, pour certains hommes, 
Tordre actuel. Et s'ils ne sont pas disposés à li- 
vrer en bloc leur industrie, ce qui serait presque 
toujours une erreur et une faute, ils se montrent 
au moins préparés à faciliter les étapes de ce nou- 
vel ordre qu'ils conçoivent. 

On peut croire que c'est parce que ce type se 
généralise qu'on commence à parler de la « lâ- 
cheté bourgeoise ». Gomment peut-on rester le 
farouche capitaine d'industrie, le conquistador au 
cœur d'airain du début de l'ère capitaliste si l'on 
n'est plus intérieurement tout à fait persuadé de 
son droit ? Et il est facile de déclamer contre 
l'avilissement des caractères , mais on peut autre- 
ment apprécier cette transformation morale. Il 
n'y a rien de vil dans ce doute, rien d'immoral 
dans ce scrupule. Ce nouvel état d'esprit témoi- 
gne au contraire d'une belle maîtrise de l'esprit 
sur la matière, de l'amour du droit sur l'intérêt. 
C'est une victoire de la raison. 

Ainsi donc les capitalistes, qui sont des gens 
<le loisir et de culture, ne se bercent plus de my- 
thes, et leur attitude sociale peut s'expliquer par 



110 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

des considérations rationalistes. En est-il de même 
du prolétariat? Peut-on espérer que le proléta- 
riat restera longtemps cette force instinctive qui 
agirait sans analyser, qui ferait la révolution sans 
décomposer le mouvement, sans se laisser corrom- 
pre par l'évolution ? Les syndicalistes disent qu'à 
l'heure actuelle les prolétaires révolutionnaires 
sont cette force instinctive, car ils créent sponta- 
nément des mythes ; mais nous venons de voir 
qu'ils créent des utopies autant que des mythes, 
et il faut ajouter qu'ils seront amenés tôt ou tard 
à faire la critique rationaliste du mythe lui-même, 
de la grève générale. 

Qu'on ne dise pas que ce serait illégitime — 
la vie se moque de nos défenses abstraites, — ni 
que c'est impossible. 11 faut tenir compte des 
conditions particulières où se trouve le proléta- 
riat occidental, et spécialement le prolétariat fran- 
çais, au commencement du vingtième siècle ; ces 
conditions sont bien différentes de celles où se 
trouvaient les premiers chrétiens, ou les autres 
créateurs historiques de mythes sociaux. Ce pro- 
létariat baigne dans une atmosphère démocrati- 
que, qui s'insinue en lui subtilement et transforme 
sa mentalité. Une de ses premières manifestations 



INTELLECTUAUSME BT MYSTICISME Hl 

est la vulgarisation rationaliste qui s^opère par 
l'école, la conférence ou la presse. Ce facteur in- 
tellectuel n'est pas négligeable, encore qy'il n'en 
faille pas exagérer l'importance. Il faut tenir 
compte de la révolution totale qui peut être pro» 
duite dans l'esprit par la culture, ou seulement 
par la vulgarisation scientifique, du nouvel état 
d'esprit qu'une certaine atmosphère intellectuelle 
persistante peut amener dans un cerveau. 

Le croyant moderniste, par exemple, a bien 
commencé par déclarer que la religion n'était pas^ 
affaire d'examen critique, et cependant c'est un 
état d'esprit critique qui le pousse à ces subtilités 
d'exégèse, et qui le détache parfois complètement 
de la religion. M.Sorel lui-même a noté, en criti- 
quant le livre de M. Paul Bureau sur la crise morale 
des temps îiouveaux ,VinÛ\XGnce dissolvante que la 
« littérature de vulgarisation scientifique » exerce 
sur le sentiment religieux, résultat qui pourrait 
bien se produire en Angleterre comme chez nous. 
Cette critique ne vaut-elle pas contre la conception 
mythique de la grève générale, qui est bien, à la 
prendre au sens syndicaliste, une conception reli- 
crieu8e?Ne peut-on craindre que la vulgarisation 
rationaliste n'amène le prolétariat à se détacher 



112 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

du mythe, comme elle a amené les bourgeois et 
même, en partie, les prolétaires à se détacher de 
la religion ? 

« Crainte chimérique, répondra-t-on. L'idée 
religieuse n'intéresse plus les bourgeois ni même 
les prolétaires parce qu'elle est devenue étran- 
gère à leur vie ; elle est par eux reléguée dans 
la partie la plus superficielle de leur être, dans 
la croûte d'habitudes automatiques. La grève gé- 
nérale au contraire est une image qui émeut le 
plus profond de l'âme prolétarienne, parce qu'elle 
est engendrée directement par sa vie ; elle défie 
donc toute analyse. » — Il se peut. 

Mais il se peut aussi qu'il n'en soit rien, par 
suite des conditions nouvelles que fait aux prolé- 
taires le fonctionnement des lois démocratiques, 
qui modifient leur régime même de vie. La vul- 
garisation ou la culture resteraient en effet néces- 
sairement superficielles, et n'auraient que peu de 
chance de transformer la mentalité prolétarienne, 
si elles devaient éternellement s'exercer sur des 
foules incultes, accablées de besognes excessives 
et misérablement payées. De telles foules sont fa- 
talement la proie de toutes les croyances impul- 
sives ou irréfléchies, très motrices assurément, 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 113 

très capables, dans un flux d'enthousiasme, de dé- 
truire ce qui existe et de proclamer un nouveau 
régime, mais incapables de rien créer vraiment 
et de rien faire vivre. On conçoit que des foules 
ouvrières s'enthousiasment pour le mythe de la 
Grève générale, comme toutes les foules se sont 
toujours enthousiasmées, sous l'influence de tous 
les meneurs, pour toutes les passions et tous les 
mythes, que ces passions soient viles ou généreu- 
ses, que ces mythes soient ou non mélangés d'uto- 
pies. 

Mais ne faut-il pas prévoir un progrès de plus 
en plus grand de la réflexion individuelle sur 
les sentiments collectifs ? L'effort immédiat de la 
classe ouvrière n'a-t-il pas pour objet de sous- 
traire le prolétaire, par l'obtention de lois comme 
le repos hebdomadaire ou les huit heures, à l'in- 
fluence écrasante de la discipline de l'atelier, 
r'est-à-dire de l'étreinte grégaire? Ne faut-il pas, 
Il un mot, compter avec la conquête progressive 
du loisir? Et c'est le loisir seul, le loisir dans la 
solitude, qui permettra la solidité et Tapprofon- 
lissement de l'esprit, qui transformera en vraie 
ilture la vulgarisation superficielle. Le produc- 
iir sérieux qui voudra approfondir, dans la soli- 



114 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

tude du loisir peu à peu conquis, sa culture tech- 
nique, méditer sur toutes les questions que lui 
pose sa vie, élaborer sa philosophie du travail, 
rencontrera nécessairement, non plus comme une 
image mais comme une idée, ce mythe de la Grève 
générale. Il Fexaminera non plus en combattant, 
mais en philosophe. La rumeur de l'émotion col- 
lective ne viendra plus battre ses tempes, la puis- 
sante animation instinctive des mouvements tu- 
multueux ne viendra plus les échauffer ; il ne 
restera en lui que sa raison exigeante, lucide et 
froide, qui portera la lumière de son investiga- 
tion méthodique dans tous les recoins de sa pen- 
sée. Le mythe alors, quelques barrières que l'on 
dressera, quelques défenses que l'on imposera, se 
résoudra en éléments analytiques, comme une uto- 
pie. Et je ne dis pas que le travailleur le rejet- 
tera, je dis seulement qu'il l'examinera, qu'il le 
rationalisera. 

Voilà le vrai danger pour l'avenir du syndi- 
calisme révolutionnaire : résistera-t-il à l'atmo- 
sphère démocratique, c'est-à-dire, non seulement 
à la vulgarisation scientifique, assurée par Técole 
et par la presse, mais au facteur social qui per- 
mettra à cette vulgarisation d'être efficace, le 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 115 

loisir croissant que les lois démocratiques assu- 
rent au producteur ? Ce loisir peut avoir pour 
effet de l'isoler, de le cultiver individuellement, 
de le rationaliser, c'est-à-dire de lui faire com- 
prendre les ressemblances des choses autant et 
plus que les différences, et par suite peut-être de 
le pacifier ou d'énerver son action au point de la 
faire avorter. 

Les philosophes syndicalistes sentent très vive- 
ment ce danger ; ils recommandent aux produc- 
teurs de fuir la démocratie, son loisir tentateur et 
sa culture factice, de repousser hautement quel- 
ques-unes des lois qu'elle considère comme des 
bienfaits, comme les projets de loi sur l'arbitrage 
obligatoire, la conciliation ou la grève : la classe 
ouvrière dans son ensemble, disent-ils, paierait 
trop cher, par un émiettement qui la résoudrait 
en atomes impuissants et non solidaires, les insi- 
gnifiants profits dont quelques-uns seulement de 
ses membres profiteraient. Us opposent au réfor- 
misme des syndicats allemands et anglais et de 
quelques syndicats français, nombreux, riches, 
disciplinés, parlementarisés, mais somnolents et 
de visées étroitement corporatives, le large idéa- 
lisme révolutionnaire de la Confédération du ïra- 



116 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

vail française, plus pauvre et comptant surtout 
sur les minorités, mais agissante, audacieuse, ne 
dissimulant rien de son but total et prenant en 
mains Tintérêt de la classe ouvrière tout entière. 
Et Kantithèse est bien en effet de celles qui 
préoccupent le plus vivement les observateurs 
impartiaux du mouvement ouvrier. D'une part les 
syndicats réformistes, d'esprit pondéré et de men- 
talité rationaliste, concevant le socialisme comme 
le prolongement progressif de la démocratie, et 
s'intéressant surtout aux réformes immédiates, 
ont en fait une tendance à perdre de vue l'idéal 
de leur classe, et à s'enliser dans un opportu- 
nisme égoïste qui justifie toutes les critiques des 
syndicalistes révolutionnaires. Et d'autre part , 
ceux-ci, ardents, généreux, de sensibilité fraîche 1 
et mystique, prêts à tous les dévouements et à 
tous les sacrifices — quand ils ne sont pas des 
cyniques ou des brutes *, — auraient peut-être 

1. On se rendra compte que je fais cette réserve sans esprit 
de dénigrement ou de haine. Dans les réunions ouvrières ré" 
volutionnaires auxquelles j'ai pu assister, je me suis trouvé 
en présence d'admirables types d'énergie créatrice, d'intelli- 
gence ou de dévouement. J'ai vu aussi certains propagandistes 
de l'action directe qui paraissaient de simples bandits. 



À 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 117 



en eux-mêmes la force morale nécessaire pour 
rénover la société, mais ils ne paraissent pas avoir 
la capacité technique nécessaire pour faire vivre 
de sa vie quotidienne et banale la cité qu'ils en- 
trevoient confusément. 

La parlementarisation de la grève est un autre 
de ces problèmes qui éclairent les questions d'une 
lumière troublante. D'une part il est évident que 
si les ouvriers respectent le formalisme légal et 
juridique, le patron sera prévenu et prendra des 
précautions pour les écraser. Il faut que la grève 
soit soudaine pour réussir. — Mais d'autre part 
on ne peut pas dire qu'un combat livré par sur- 
prise, par une petite minorité de meneurs éner- 
giques, soit réellement un combat d'hommes li- 
bres. Le parlementarisme tuerait maintenant à 
peu près toutes les grèves. — Et tant que les 
-rêves ne pourront pas supporter la parlemen- 
tarisation, elles ne seront pas le reflet d'une cité 
-ocialiste viable. 

Ktornel antagonisme de la raison et de Faction: 
les sag«'s, cultivés par le loisir, no jettent sur 
raction tendue vers les rêves de longue haleine 
qu'un œil languissant, et les illuminés qui voient 
le rêve semblent manquer du bon sens néces- 



118 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

saire pour que ce rêve ne devienne pas un cau- 
chemar. 

Mais quoi 1 signaler les difficultés et les pièges 
possibles n'est pas une solution, on n'a pas fran- 
chi une rivière quand on a dit qu'elle est peut- 
être très profonde : il faut trouver un gué ou 
faire un pont. Le loisir guette la classe ouvrière, 
et le loisir c'est la réflexion solitaire, c'est Tindi- 
vidualisme, c'est le rationalisme, c'est ratomisme. 
Il faudra que le prolétariat accepte ces conditions 
nouvelles, et qu'il en triomphe. Il faudra qu'il 
retrouve la vie collective par delà l'individualisme, 
l'action enthousiaste par delà la pensée, la créa- 
tion par delà la critique. C'est le problème que 
l'on rencontre à chaque pas et sur lequel nous 
reviendrons encore. 

VI 

Intellectualisme et mysticisme (su/te) 
La pensée et Taction 

Est-il donc vrai, comme on le prétend, que 
l'intellectualisme doive nécessairement amener à 
penser que les choses humaines sont sans sérieux 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 119 

et sans profondeur ? Il est impossible de répon- 
dre à cette question d'une manière générale ou 
absolue, car tout est affaire au fond de sensibilité 
individuelle, et l'intelligence ne dépend pas du 
caractère. J'ai essayé de montrer que Ton ne 
peut agir que si l'on se fixe un but, si Ton édifie 
une construction servant d'idéal à Faction. Sans 
doute, dans toute hypothèse de ce genre, on n'est 
jamais assuré de la certitude, il y a toujours un 
risque à courir. Mais qui donc, quel intellectua- 
liste songerait à supprimer le risque de la vie 
humaine ? Chacun lui fait sa part, ainsi qu'au 
relativisme et au doute. 

Mais qui dit risque ne dit pas nécessairement 
dilettantisme ; le mot peut même signifier, pour 
des natures particulièrement riches et fortes, une 
volonté d'agir plus fervente et plus motrice. Pour 
un Renan sceptique il y a des Nietzsche aventu- 
reux. Qu'on se rappelle les pages émouvantes, si 
belles de sérénité inquiète et de réserve ardente, 
où Guyau a célébré l'idée de risque, les vers où 
il a chanté 1' € illusion féconde ». Et qu'on se re- 
mémore les exemples si nombreux d'actions sus- 
citées par le seul amour du risque. « Le mot de 
saint Augustin qui avait frappé Pascal, dit M. Bou- 



120 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

troux, reste vrai : On travaille pour rincertain. 
Pour rhomme qui pense, la vie est une gageure. 
On ne conçoit pas qu'il en puisse être autrement * . » 
Et M. J. de Gaultier nous entretient à son tour de 
la « fiction universelle » dont la connaissance, 
ramenée à Tintensité d'un désir, ne doit pas nous 
empêcher d^'agir. Tout intellectualiste sait qu'il 
ne saisit pas toute la réalité sous le verre de son 
microscope, à la pointe de son scalpel, dans le 
creuset de son analyse ; mais qui Tempêchera, 
s'il en sent le besoin, de compléter, de coordon- 
ner et d'amplifier l'insuffisance de son savoir po- 
sitif en un de ces rêves grandioses qu'enfante 
Fimagination sous la poussée d'une sensibilité 
ardente et du besoin d'agir ? Et c'est alors 
l'hypothèse du philosophe, la création de l'ar- 
tiste, l'utopie du militant, la fièvre de Thommo 
d'action. 

Sur cette nécessité de prolonger le savoir posi- 
tif en une vaste synthèse dont il reste le noyau 
solide, tout le monde est d'accord ; mais les di- 
vergences apparaissent quand il s'agit de préciser 
la nature de ces spéculations extra-scientifîques. 

1. Science et Religion, p. 363. 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 121 

— ^ 

Les croyants, les métaphysiciens veulent qu'elles 
soient d'un autre ordre, irréductibles aux facultés 
qui ont créé la connaissance, en un mot mysti- 
ques. M. Ed.Berth,tout pénétré de bergsonisme, 
croit nécessaire de faire appel au mysticisme pour 
dépasser rintellectualisme, de même que celui-ci 
purifierait le sensualisme. Reprenant les trois 
ordres de Pascal, il lui semble que le romantisme 
peut « rentrer dans le premier, Tintellectualisme 
dans le second, et le mysticisme dans le troisième. 
Le romantisme aboutit au règne des instincts, 
des passions, du « cœur », c'est-à-dire, au fond, 
au règne du « corps», du « moi animal » ; il est 
infra-intellectualiste ; mais le mysticisme, lui, est 
supra-intellectualiste ... Avec le mysticisme nous 
sommes, en définitive, dans la région profonde 
de l'âme, dans la région créatrice, et nous avons 
dépassé tant Tesprit subjectif que l'esprit objec- 
tif, pour nous élever à V esprit ûA^o/w, c'est-à-dire 
selon Hegel, à l'art, à la religion et à la méta- 
physique. » 

C'est assez bien retracer les trois étapes que 
franchit la pensée quand elle tend à plus de pré- 
cision et d'expérimentation personnelle — à con- 
dition qu'on ne s'imagine pas qu'elles soient 



122 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

aussi nettement tranchées que le prétend l'ana- 
lyste — ; mais qui ne voit l'équivoque que ren- 
ferme ici le mot mysticisme ? L'inconvénient de ce 
mot est d'englober des choses aussi différentes, 
aux yeux d'un croyant, que l'art ou la religion. Un 
indifférent peut le faire, car il prendra le mot 
mysticisme en un sens très large et très vague, 
mais un croyant ou un métaphysicien dogmati- 
que s'y refusera, et on ne pourra l'en blâmer. 

Il n'est pas besoin de faire appel au mysticisme, 
au sens précis du mot, c'est-à-dire à je ne sais quelle 
faculté mystérieuse qui nous mettrait en relation 
avec un monde transcendant, pour descendre dans 
la région profonde de l'âme ; il suffit d'un appro- 
fondissement toujours plus sincère et plus sérieux 
de la réalité, d'un besoin grave ou joyeux d'ex- 
pansion s'épanouissant en poèmes, en sympho- 
nies, en extases, en systèmes, en héroïsme. Ce pro- 
longement et ce dépassement deFintellectualité, 
on peut l'appeler d'un mot qui résume tout, qui 
embrasse à la fois la philosophie, la poésie, la re- 
ligion, la morale : Vart, Quitte ensuite aux méta- 
physiciens et aux croyants, et aux psychologues 
descripteurs, à établir, s'ils y tiennent, de nou- 
velles distinctions dans ce domaine supra-ratio- 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 123 

naliste ; rintellectualiste pur n'a plus rien à y 
voir, et il suivra volontiers le psychologue dans 
ces distinctions. 

D'ailleurs les psychologues qui se sont oc- 
cupés en dernier lieu de la question sont d'accord 
pour faire ressortir l'unité de ces spéculations 
supra-intellectualistes. M. Delacroix, dans ses 
belles Études d'histoire et de psychologie du mys- 
ticisme, après avoir montré à plusieurs reprises 
que dans le mysticisme il n'y a pas intuition pure, 
mais un contrôle constant de l'intelligence, une so- 
lide infra-structure intellectuelle, s'attache à faire 
voir que l'intuition mystique n'est pas d'une autre 
essence que l'intuition esthétique ou l'intuition 
intellectuelle. Il la compare à chaque instant à la 
création de l'artiste, poète, musicien, philosophe ; 
€ l'intuition mystique est, dans sa tendance essen- 
tielle, conforme à l'expérience de ceux qui ont le 
plus approfondi l'art, la sagesse, peut-être même 
à celle des grands actifs ». C'est également la 
conception de M. Boutroux, qui compare la foi 
religieuse à la création de l'artiste ou de l'écri- 
vain. Enfin,ne sont-cepas les termes mêmes dont 
ge sert M. Bergson dans son Introduction à la 
Métaphysique^ quand il veut vous faire compren- 



124 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

dre rintuition ? Qu'il y a-t-il là de proprement 
transcendant ? 

Certes, répétons-le, un croyant véritable ne 
se satisfera pas à si bon compte; il dénoncera la 
confusion d'idées qui résulte trop souvent de 
l'emploi d^un langage symboliste, où disparaît le 
dogme traditionnel et la notion propre du sur- 
naturel ; mais il est permis à Tintellectuel pure- 
ment psychologue de faire ressortir les affinités 
de ces différentes formes de l'imagination créa- 
trice. 

// y a la science et il y a Vart^ voilà ce qu'un 
rationaliste ne se fera aucun scrupule de pro- 
clamer, alors qu'il ne verra qu'obscurité dans un 
langage transcendantal où il se perdra. Ce qui est 
vrai,dira-t-il, en reprenant Fanalyse de M. Berth, 
c'est qu'il faut d'abord accueillir en soi l'instinct, 
le sentiment, le besoin, toutes les suggestions un 
peu troubles mais riches de la vie ; il faut laisser 
monter en soi le flot de sève, l'esprit créateur, 
l'originalité, la fraîcheur intuitive. Puis, ce syn- 
crétisme confus, — encore que tout pénétré déjà 
d'éléments intellectuels mal définis — la pensée va 
le clarifier, l'ordonner, le soumettre à une analyse 
rigoureuse, à une systématisation abstraite, ob- 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 125 

jective et rigide, appuyée sur Texpérience, et ce 
sera la science. Mais il est trop évident que r«élan 
vital », chez les natures ardentes, ne se conten- 
tera pas de cette vision décolorée. 11 voudra la 
dépasser, rassouplir,la rendre de nouveau diverse 
et arbitraire, concrète et colorée, motrice. Et ce 
sera, avec des rythmes divers et une inégale flui- 
dité, la métaphysique ou la religion, la poésie ou 
lamusique, l'hypothèse philosophique ou le poème 
vécu dans l'action, toutes les créations de Fesprit 
absolu, en vidant ce mot de toute transcendance. 
C'est ainsi que <i: Thomme théorique » est dépassé 
et que « l'esprit dionysien », c'est-à-dire l'inspi- 
ration, la création, l'action, triomphe de « l'es- 
prit apollinien ». 

M. Berth a donc tout à fait raison de repro- 
duire les anathèmes de Nietzsche contre l'homme 
théorique, abstracteur et analyste, incapable de 
rien créer. Mais Nietzsche, à la suite de Scho- 
penhauer, ne voyait le moyen d'échapper à la 
desséchante étreinte rationaliste que par l'art, 
et notamment par la poésie et la musique, telles 
qu'elles lui paraissaient au début confondues 
dans la prodigieuse tragédie musicale d'un Wa- 
gner. Il ne serait sans doute pas venu à l'esprit 



126 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



de ce poète de la vie d'imaginer une pâle intui- 
tion qui eût redonné un semblant de vie à un 
mysticisme épuisé. Soyons ici nietzschéens. Oui, 
le salut des individus, des classes ou des peuples 
est dans Tivresse dionysiaque, et cette fièvre de 
création s'appelle suivant les cas inspiration, hy- 
pothèse plus ou moins grandiose, impérialisme, 
lutte de classes. Mais l'esprit dionysien ne peut 
en toute sécurité se donner libre carrière qu'a- 
près s'être incliné devant Fesprit apoUinien, et 
lui avoir demandé d'esquisser la vision qui va 
Tenchanter et soutenir son élan. 

Gela revient à dire, en matière sociale, que la 
science ne peut être prolongée que par Futopie, 
que le mythe lui-même, quelque précaution qu'on 
prenne pour Fen distinguer, est une utopie. C'est 
ainsi du moins qu'il apparaîtra nécessairement aux 
yeux du travailleur solitaire et cultivé qui clier- 
chera à rationaliser son action. La tentative syn- 
dicaliste de soustraire le mythe à la critique de la 
raison apparaît vaine, la vie se rit de nos défenses 
logiques et de nos abstractions. 

Mais est-il vrai que la foi sociale ramenée sur 
le plan d'une utopie se décomposerait immédia- 
tement et s'éparpillerait ? Est-il vrai que le mythe 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 127 

soit le nouvel Amour qu'aucune Psyché ne doit 
témérairement découvrir? Est-il vrai qu'on ne 
puisse rien prévoir de l'avenir ? Certes, essayer 
de construire de toutes pièces une cité future 
dont le fonctionnement serait réglé dans ses 
moindres détails est une entreprise folle qui ne 
résisterait pas à l'analyse. Nous manquons par 
trop de données pour pouvoir prédire avec pré- 
cision Tavenir, et surtout nous ne pouvons pré- 
voir les inventions nouvelles, donc les transfor- 
mations qu'elles amèneraient. De ce point de vue 
la critique marxiste et syndicaliste des utopies 
peut être tenue pour décisive, de même que la 
critique bergsonienne de l'évolution. 

Mais il ne faut pas demander à cette critique 
plus qu'elle ne peut donner, et surtout il ne faut 
pas la forcer. On peut craindre que M. Sorel ne 
la force quelquefois. « L'histoire, dit-il, nous ap- 
prend que toute politique fondée sur des déduc- 
tions a conduit à des résultats très éloignés de 
ceux qu'elle aurait dû produire selon ces princi- 
pes ; en sorte que toute sociologie finaliste nous 
apparaît aujourd'hui comme un exercice do rhé- 
teur. Nous concevons l'avenir sous forme d'un 
enchaînement complexe de conjonctures qu'on 



128 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

ne peut prévoir, à travers lesquelles notre vo- 
lonté intelligente ne cesse d'enfoncer sa pointe, 
suivant une image de M.Bergson. » Certes on ne 
peut pas tout prévoir, cela est clair ; il est possi- 
ble cependant de faire quelques prévisions psy- 
chologiques que Tétude du passé autorise, toutes 
choses restant égales d'ailleurs, c'est-à-dire réser- 
ves faites sur la possibilité d'inventions techno- 
logiques qui pourraient révolutionner la structure 
sociale. M. Bergson lui-même nous en avertit : 
« Certes révolution du monde organique ne doit 
pas être prédéterminée dans son ensemble... Mais 
cette mdéte^mination ne peut pas être complète : 
elle doit laisser à la détermination une certaine 
part^. » Nous ne disons pas autre chose. 

Si donc il y a de l'imprévisible dans l'avenir, 
comme il y a de l'insaisissable dans le passé et 
dans le présent, il y a aussi du semblable, qui 
constitue la vision schématique de Thistoire, la 
représentation scientifique du présent, et qui peut 
être prolongé, par abstraction linéaire, dans 
l'avenir. Si différents qu'aient été et que soient 
les individus et les sociétés on peut relever entre 

1. V Évolution créatrice, p. 94. 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 129 

eux, dans le passé et dans le présent, quelques 
caractères communs, qui sont précisément ce 
qu'il y a de plus constant dans la nature hu- 
maine, et que Ton a le droit par conséquent de 
supposer aussi chez les individus et les sociétés 
de l'avenir. C'est ce qu'il y aurait de solide dans 
la thèse nationaliste, si celle-ci ne se hâtait d'exa- 
gérer en sens contraire. 

Cette possibilité de prévision scientifique ainsi 
limitée peut être féconde. Une telle représen- 
tation, échauffée par la sensibilité, est le poème 
du militant ; elle est nécessaire pour engendrer 
son action, et en fait c'est bien une telle représen- 
tation, bien plus qu'un mythe, qui guide l'homme 
d'action. Et sans doute, cette construction peut 
elle-même être illusoire ; elle est le risque qui 
dépasse la certitude et qui manifeste la plus haute 
expansion de la vie ; mais elle offre après tout le 
minimum de risque, elle présente le moins de sur- 
face à cette loi qui veut que les représentations 
de l'instinct soient dissoutes par la réflexion ; elle 
apparaît assez résistante à la critique pour que 
la sensibilité et l'imagination puissent, malgré 
elle, se donner libre carrière ; une vision sociale 
terrestre sera toujours pour la raison moins extra- 

9 



130 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

vagante qu'une rêverie métaphysique. De toutes 
façons donc nous sommes amenés à réhabiliter 
l'utopie, et avec l'utopie l'intellectualisme, et avec 
l'intellectualisme le principe de la démocratie. 11 
s'agit seulement de les bien comprendre. 

... Ce n'est pas qu'il n'y ait, à ratiociner ainsi 
dans la solitude, aucun danger pour l'action ; il 
peut y avoir un danger capable d'atteindre les 
sources mêmes de la vie ; mais ce danger n'est pas 
dans l'intellectualisme, il est dans Vintellectiialitè. 
'On peut craindre que la culture trop exclusive de 
l'esprit critique ne finisse par altérer ou même 
par tarir cette énergie créatrice qui, dépassant la 
science, suscite les visions de l'art et les créations 
de l'action. J'ai jadis exprimé des craintes analo- 
gues à propos de la poésie, ces craintes peuvent 
être étendues à toutes les formes de l'art et de 
l'action. Il faut reconnaître comme un fait physio- 
logique la transformation que Vhabitude prolon- 
gée de la réflexion amène chez tout intellectuel, 
quelle que soit la doctrine pour laquelle il se 
passionne. Toute discipline trop intellectuelle 
finit par rendre impropre à l'action brutale, même 
quand on en reconnaît la nécessité. Les intellec- 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 131 

tuels nationalistes se sont assez élevés contre les 
« sophistes » qui corrompaient Tâme nationale ; 
mais une armée composée de patriotes aussi intel- 
lectualisés que M.Maurras ou M. Barrés ne serait 
pas près de reprendre TAlsace-Lorraine ou même 
de faire « le coup ». Pareillement les philosophes 
syndicalistes proclament la nécessité de ne pas 
laisser dépérir l'instinct guerrier ; mais on ne les 
voit guère mettant eux-mêmes en aciion leurs 
principes sur la violence. Ils n'en seraient pas 
plus capables que les psychologues de cabinet ou 
les sociologues du Musée social, parce qu'ils ont 
•îté façonnés par les mêmes habitudes d'intellec- 
tualité. 

Ne peut-on prévoir qu^il en sera de même lors- 
(]\ie les ouvriers, « civilisés » par une longue 

lucation professionnelle et philosophique, seront 
en état de diriger la production ? A mesure que 
leurs institutions perfectionnées les mettront de 
plus en plus à l'abri des besoins élémentaires, 
pourront-ils conserver l'instinct guerrier? Pour- 
ront-ils faire autre chose que la grève froide des 
bras croisés? Les meilleurs d'entre eux n'en se- 
ront-ils pas réduits à prêcher les beautés de l'hé- 
roïsme guerrier à une autre classe qu'on peut 



132 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

imaginer encore iiotique^ à d'autres catégories 
d'ouvriers non qualifiés qui viendront après eux? 
On songe à Fimagination pessimiste, — et si vrai- 
semblable I — de Daniel Halévy dans Y Histoire 
de quatre ans : « Hélas, ils n'étaient plus, les Do- 
riens de Timoléon, les légionnaires de Scipion, les 
Gaulois de César, les Francs de Théodose, les 
Gôtes-de-Ferde Gromwell,les Suédois de Gustave- 
Adolphe, les grognards de Napoléon (on pourrait 
imaginer à la suite les prolétaires d'une grande 
grève d'aujourd'hui) : rOccident avait perdu ses 
hommes. » Et l'imagination monstrueuse de Renan, 
la vision de ces terriens au cerveau énorme et au 
corps rabougri, ne paraît presque plus absurde... 
De cette dégénérescence possible de la race hu- 
maine, la doctrine rationaliste ni aucune doctrine 
ne peut être rendue responsable, mais seulement 
l'habitude de l'intellectualisation. Philosophes 
nationalistes, intellectualistes, syndicalistes, qui 
se dévorent en paroles, peuvent s'embrasser 
comme des frères : ils ne sont que des philoso- 
phes 1 Et plus l'intellectualisation nécessaire s'ac- 
centuera, plus l'humeur farouche des conquista- 
dores, la fièvre entreprenante des capitaines 
d'industrie, la fougue des grands inventeurs et 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 133 

des grands créateurs s'apaisera en une sérénité 
grise, en une impuissance avertie et résignée, en 
une morale très sage et très triste de rats de bi- 
bliothèques, d'intellectuels parfaitement raison- 
nables, incapables d'aimer et de haïr fortement, 
et qui, ne trouvant plus d'invention nouvelle à 
critiquer, enseigneront aux rares générations qui 
ne tarderont pas à s'éteindre la critique des sys- 
tèmes périmés, comme ces lapins qui, lorsqu'ils 
n'ont plus rien à manger, se nourrissent de leur 
propre substance. Douce perspective, dont rien 
ne saurait être rendu responsable; rien, — s'il 
est vrai que toute la dignité consiste dans la pen- 
sée et s'il n'est pas possible d'éviter que l'homme 
qui pense soit un animal dépravé... 

Mais c'est trop longtemps s'arrêter sur des som- 
bres images. La vie est infiniment plus diverse 
que cette représentation unilatérale. Nous n'avons 
pas de raisons de supposer que l'énergie créa- 
trice puisse se laisser canaliser chez tous les hom- 
mes dans les méandres de Tintellectualité. Tout 
au contraire, nous pouvons constater chez certains 
artistes les signes authentiques du génie créateur, 
et quelques philosophes prétendent que, loin de 
diminuer, la vitalité de l'espèce augmente. Je ne 



134 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

sais si c'est, comme le prétend M. Maurras, une 
question politique, et s'il suffirait de ramener le 
roi pour « ramener la vie spontanée » dans notre 
race. Quelle que soit la valeur du moyen, cela 
est plus encore, au fond, une question d'hygiène. 
Il s'agit de trouver une thérapeutique appropriée 
qui puisse empêcher chez un individu et chez un 
peuple la dépression physiologique consécutive à 
un travail intellectuel trop intense. 

Nietzsche, on le sait, attachait une grande im- 
portance à cette question, et parmi les « remèdes 
contre la modernité » il préconisait « une meil- 
leure nutrition (la viande), Tespace plus vaste 
et la salubrité des appartements ». Gela n'est 
pas à dédaigner; il faut être d'abord, comme dit 
Spencer, un bon animal, accoutumé à vivre dans 
des milieux spacieux, et la seule expression de ce 
désir est un terrible réquisitoire contre notre vie 
urbaine moderne. Mais il s'agit aussi et plus 
encore d'éduquer le caractère en même temps 
que de fortiûer le corps. Il s'agit aussi, par une 
saine discipline psychologique, de ne pas éter- 
nellement analyser son moi, de ne pas contempler 
son nombril moral à la façon d'un Amiel, mais 
au contraire de s'oublier dans Jes grandes hypo- 



I 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 135 

thèses philosophiques, dans la recherche scienti- 
fique ou dans Faction sociale. L'hypothèse et l'ac- 
tion sainement entendues n'ont rien à craindre de 
Tanalyse. C'est pour cela que les exemples ne 
manquent pas d'intellectuels qui sont en même 
tempsdes hommes d'action. Répétons donc, comme 
aimait à Tespérer Renan, que les sources vives de 
l'humanité ne sont pas près d'être taries. Le pro- 
létariat peut accomplir l'œuvre de rénovation 
qu'attendent de lui les syndicalistes, en unissant 
la raison à Ténergie, la sagesse à la flamme. Sans 
rupture, sans blasphème, sans reniement mysti- 
que, Dionysos complète Apollon. 



VII 

Intellectualisme et Mysticisme {fin) 
L'Un et le Multiple 

Ainsi la brisure nette que le syndicalisme veut 
établir eulre Tintelligence et Tintuition, entre 
l'utopie et le mythe, ne nous a pas paru résister 
à une analyse exacte : nous avons trouvé la con- 
tinuité, non l'hétérogénéité. On en peut dire au- 



136 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

tant du fond même de la doctrine, dont cette dis- 
tinction philosophique préalable nous livre le 
secret. Aux constructions rationalistes linéaires, 
continues, harmonieuses, le syndicalisme oppose 
la philosophie du discontinu, des créations ab- 
solues, des différences irréductibles. Contre l'unité 
rationnelle et la perception des ressemblances, il 
dresse la diversité et le sentiment des différences. 
Et ainsi la philosophie la plus actuelle retrouve 
par ses tendances de très vieux problèmes ^.. 

Le syndicalisme n'est d'ailleurs pas seul à in- 
sister sur les diversités nécessaires. On sait que 
les nationalistes s'attachent à « une vérité fran- 
çaise » indépendante de toutes les « nuées » mé- 
taphysiques ou humanitaires : c'est « l'intérêt 
national », qu'on doit servir « par tous les 
moyens ». Pour les syndicalistes, il paraît bien 
y avoir une « vérité prolétarienne » distincte de 
la vérité ou de la science bourgeoises, et qui doit 
être servie elle aussi — au moins pour quelques 
syndicalistes — par tous les moyens. En tout cas, 
il y a une « morale des producteurs » qui ne 

1. Voir pour le développement de vues analogues ou com- 
plémentaires, le Procès de la Démocralie, pp. 171 et suivantes. 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 137 

saurait être celle des philosophes ou philanthro- 
pes bourgeois. C*est ce que la Nouvelle Ecole 
exprime encore en disant qu'à la différence du so- 
cialisme démocratique ou philanthropique le syn- 
dicalisme est un mouvement « ouvrier », et non 
pas un mouvement « humain ». 

Reconnaissons d'abord ce qu'il y a de légitime 
dans une telle préoccupation. Il est dangereux 
de voir partout des identités, et il ne faut pas 
noyer les diversités des individus et des choses 
dans un vague panthéisme qui ne fait que trou- 
bler l'esprit et n'engendre que confusion. L'intel- 
ligence est la faculté d'analyser, c'est-à-dire de 
distinguer. Les nationalistes ont donc raison de 
dire qu'il y a chez chaque peuple des traditions, 
•les usages, des mœurs communes qui, s'ajoutant 
i l'influence persistante du milieu physique, font 
à ce peuple une physiologie spéciale et le distin- 
guent ainsi des autres groupements nationaux. 
Encore qu'il ne faille pas serrer de trop près le 
concept et préciser jusqu'à l'absurde, il y a en ce 
sens un esprit français, un esprit anglo-saxon, un 
>prit germanique, et M. Sorel a pu écrire toute 
une étude sur les « socialismes nationaux ». 

Les syndicalistes ont plus raison encore, et 



138 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

atteignent à une précision plus solide, quand ils 
distinguent à Tintérieur des nations les physiolo- 
gies spéciales des classes, façonnées par le facteur 
peut-être le plus puissant : le métier, et débor- 
dant par-dessus les nationalités au lieu de se con- 
centrer dans un peuple. 11 y a là deux tendances 
antagonistes aussi réelles Tune que l'autre, qui 
se traduisent quand elles sont poussées à rextréme 
par ces deux idéaux rivaux : impérialisme, lutte 
de classes, et qui sont défendues sous leur forme 
exclusive par ces deux partis et ces deux doctri- 
nes : nationalisme et socialisme ouvrier. 

Il est vraiment trop commode d'oublier ces 
réalités en disant avec les internationalistes ver- 
beux qu'il n'y a plus de frontières, ou avec les 
démocrates politiciens qu'il n'y a plus de classes. 
Il y a des nations, des classes, des régions, et au 
dernier degré — ce que les uns et les autres ou- 
blient trop — il y a des individus irréductibles 
les uns aux autres. Le sentiment des « différen- 
ces » ne doit pas s'arrêter à la nation ou à la 
classe, il doit pousser jusqu'à l'individu; la dif- 
férenciation nationaliste, régionaliste ou syndica- 
liste doit être complétée par la différenciation 
individualiste, par TUnicisme de Stirner, ou plus* 



INTELLECTUALISME ET MYSTICI.3ME 139 

simplement par un monadisme leibnizien. Voilà 
jusqu'où il faut aller, si Ton veut garder le senti- 
ment des barrières intangibles qui séparent les 
moi, ce que l'on a proposé d'appeler la « sensi- 
bilité individualiste » . < L'hétérogène et non Tho- 
mogène, a dit Tarde, est au cœur des choses... 
Exister c'est différer ; la différence est en un sens 
le côté substantiel des choses, ce qu'elles ont à 
la fois de plus propre et de plus commun ». J'ai 
assez insisté sur la diversité, qui se trouve en 
deçà et qui se retrouve au-delà de l'unification 
rationnelle, pour n'en pas parler davantage ici. 
Mais c'est ne s'arrêter qu'à un côté des choses 
que s'halluciner de cette vision unilatérale. A 
côté des diversités, il y a des choses qui rappro- 
chent et qui unissent, qui sont objectives parce 
qu'une même expérience, parfois aussi vieille que 
Tespècc humaine, a sur certains points façonné 
seniblablcment les esprits et les sociétés ; ce sont 
'l'abord, en remontant l'échelle, les régions, les 
nations et les classes ; et par-dessus toutes ces 
limitations, c'est le bon sens et c'est le langage, 
c'est la logique commune et la morale courante, 
c'est la science et c'est la raison; économiquement 
c'est l'échange. Ge sont les « conventions » qu'un 



140 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

jeu de Tesprit peut bien faire considérer comme 
simplement plus commodes que d'autres et au 
fond arbitraires, mais qui en fait, par cela seul 
qu'elles sont, sont les seules réelles pour Fespèce 
humaine constituée comme elle l'est et vivant 
dans les conditions où elle se trouve. Aussi bien 
M. Poincaré le reconnaît-il par sa doctrine de 
r « invariant commun », le même pour toutes les 
pensées, parce qu'il est l'ordre même des choses. 
Ce sont ces ressemblances qui font qu'on peut 
s'entendre, qu'il peut y avoir une vie sociale pos- 
sible ; ce sont elles qui fondent Fabstraction de la 
science, le formalisme de la loi, la valeur d'échange, 
la structure de TEtat. Constater des ressemblan- 
ces, fussent-elles superficielles, est une démarche 
de Fesprit aussi nécessaire que percevoir des dif- 
férences. C'est pour cela que la science est objec- 
tive et que la loi ou la valeur d'échange est la 
même pour tous. 

Certes, il n'y a peut-être pas dans la réalité 
deux faits qui se produisent exactement dans les 
mêmes conditions, deux espèces juridiques qui 
soient strictement semblables, deux objets qui 
aient absolument la même valeur ; la formule 
scientifique et juridique : « toutes choses égales 



\ 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME Ml 

d'ailleurs », n^est presque jamais réalisée, ce qui 
donne libre cours à Tinterprétation toujours un 
peu arbitraire et créatrice du savant ou du juge. 
Il n'en est pas moins vrai que la loi ou Thypo- 
thèse scientifique est entendue identiquement par 
tous les savants, et Tidéal d'une nation policée 
doit être que la loi juridique soit comprise de la 
même façon par tous les magistrats et par tous 
les citoyens. 

Les tempéraments des savants, les partis-pris 
(les magistrats, les « idiosyncrasies » des indivi- 
dus ne sont pas tous les mêmes, et la passion 
altère chez bon nombre la sérénité de leurs tra- 
vaux. 11 y a des savants français ou allemands, 
révolutionnaires ou conservateurs, mais il n'y a 
[)as de science française ou allemande, conserva- 
trice ou socialiste ; et si les sensibilités indivi- 
•Iiielles sont diverses et dans leur fond irréducti- 
bles, il y a cependant un schématisme scientifique 
et social, construction de la raison abstraite et 
universelle, qui permet de classer les individus et 
les choses d'après quelques caractères généraux 
dont il ne faut pas être dupe, mais dont il ne faut 
pas non plus méconnaître la nécessité. 

La science, nous l'avons dit, n'est pas l'art; lo 



142 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

formalisme juridique est impuissant à étreindre 
toute la vie ; mais il ne faut pas dénigrer l'utilité 
et la vérité que contiennent les ressemblances 
abstraitement dégagées par la science et par la 
loi. D'autre part, on sait que des conditions so- 
ciales identiques finissent par transformer dans le 
sens de l'homogénéité des sensibilités d'abord 
diverses. Parallèlement donc à la différenciation, 
qui introduit sans cesse entre les individus et les 
choses l'hétérogénéité, il faut tenir compte de 
l'assimilation qui se poursuit d'une marche égale, 
par suite de l'uniformité grandissante des condi- 
tions de vie qui fait sentir son pouvoir sur les indi- 
vidus, les classes et les peuples. Progrès parallèle 
et croissant de l'hétérogénéité et de Phomogé- 
néité, de la complication et de Punification : voilà 
une vue des choses qui, pour être « universi- 
taire », n'en paraît pas moins plus complète, plus 
exacte, plus probe qu'un parti-pris systématique, 
si suggestif et si partiellement fécond qu'il soit K 
Il est nécessaire d'insister quelque peu sur ces 



1. V. sur ce point la thèse de M. Bougie ; Les idées égalitai- 
res, et celle de M. Lalande : La dissolution opposée à révolu- 
tion. Paris, Alcan. 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 143 

choses, car par haine du rationalisme et de la lé- 
galité, on en arrive à perdre entièrement le sens 
de ce qui rapproche et unit. « Le monde est un 
chaos, dit M. Paulhan,une poussière de systèmes, 
où apparaissent çà et là quelques tourbillons plus 
réguliers. La société est aussi une sorte de chaos, 
moins irrégulier que l'autre .» Dans ces chaos 
l'homme ne peut s'engrener ; il est « trop indivi- 
dualisé pour entrer dans un véritable organisme 
social». Il n'y a pas été préparé par l'hérédité, 
et € il a pris Tapparence d'un être avorté, tiraillé 
entre des tendances opposées qu'il ne peut accor- 
der ». De même, pour M. Palante, « l'homme est 
par nature, un être désharmonique, en raison de 
la lutte intérieure de ses instincts » ; l'état de so- 
iété, « par un douloureux paradoxe, comprime 
nos instincts en même temps qu'il les exaspère ». 
La conclusion de ces deux auteurs est qu'en face 
de ces chocs de forces aveugles que sont l'univers 
ri la société il n'y a qu'à se désintéresser, à se libé- 
rer par la « morale de l'ironie », à ne pas être 
dupe d'une finalité qui n'a aucun sens *. C'est ici, 

1. V. de M. Palante : la Sensibilité individualiste, et de 
M. Paulhan : Morale de l'Ironie, analysées par M J. do Gaul- 
tier dans le Mercure de France, 15 mai 1909. 



144 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

on le voit, l'exaspération de Findividualisme, la 
méconnaissance de ce qu^il y a d'objectif dans la 
science et la raison, la négation de la part de fina- 
lité volontaire que peut s'imposer l'activité hu- 
maine. 

Les mêmes doctrines réapparaissent, plus déli- 
quescentes encore, chez certains philosophes dis- 
ciples de M. Bergson, qui sous prétexte d'art dis- 
solvent entièrement les certitudes rationnelles et 
les disciplines du discours dans on ne sait quelle 
vie inconsciente de l'esprit fuyante et évanescente, 
inquiétante et équivoque, qui produit l'effet d'une 
griserie d'opium. Dans cette région, nous dit 
M. Albert Bazaillas, où Ton pénètre par le lyrisme 
poétique, la vie religieuse ou la musique, « tout 
nous parle de vertige et d'alanguissement... Des 
confusions et des compromis s'organisent, em- 
pruntant à ce monde trouble, véritable domaine 
de V équivoque psychologique, un air de vraisem- 
blance qui déconcerterait la raison, mais qui suffit 
pour engager l'action... Dans ce monde irration- 
nel, voué à l'absurde, où rien ne nous rappelle 
l'objectivité et la certitude, où la contradiction 
est de règle, il n'est point d'impulsion que l'ima- 
gination n'encourage, car elle demeure seule. 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 145 

clairvoyante et subtile, à la place des méthodes 
et des traditions de la pensée » \ Cet appel à 
l'inconscient a au moins le mérite d'être clair. 

Même impression à lire un autre philosophe, 
M, Alphonse Ghide, qui dans le Mobilisme mo^ 
derne proclame lui aussi la mort de la logique, de 
l'unité, du rationalisme maudit, et va jusqu'à re- 
prochera M. Poincaré d'avoir conservé son «inva- 
riant universel ». « Protée est Dieu », la vraie sa- 
gesse est de s'abandonner à «ses mystères prodi- 
gieux >. Tout n'apparaît plus que comme une 
universelle fantasmagorie. On croirait, à lire ces 
auteurs, assister à une de ces séances de cinéma- 
tographe où brusquement, sous prétexte d'un air 
de valse endiablée, les meubles, les étages, les 
maisons, tout se met frénétiquement à danser et 
à tourner... Philosophies qu'on peut bien appe- 
ler neurasthéniques, puisqu'elles recommandent, 
pour amener l'esprit à se placer spontanément 
à leur point de vue, d'écouter le rythme de la mer 
au pied de Carthage par unb nuit sans Inné, ou 
d'avaler « quelques grains verts tirés de la Can- 
Jiahis indica ^ ». M. Bazaillas appelle lui-même 

1. Magique cl inconscience, Paris, Alcan, 190S, p. 314. 

2. Le Mobilisme moderne^ Paris, Alcan, l'JOS, pp. 269-271. 

10 



146 



LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



cet état une complète dissolution de la personna- 
lité. Voilà ce qui nous est aujourd'hui, sous pré- 
texte de philosophie ou d'art, présenté comme 
idéal. 

Ces tendances commencent même à s'emparer 1 
de quelques philosophes sociaux de qui Ton at- 
tendait une doctrine plus virile et plus saine. 
C'est ainsi que M. Maxime Leroy, dans ses beaux 
travaux sur « la loi >* , glisse à un impressionnisme 
bien inquiétant pour toute organisation sociale. 
Examinant les transformations de la démocratie, 
et la décroissance constante de la souveraineté 
du Parlement, M. Leroy note, comme un repro- 
che, que dans notre démocratie le fétichisme pour 
la loi demeure entier. « L'autorité est éparpillée, , 
non supprimée. » Ce n'est pas le fédéralisme j 
proudhonien. Ce qu'il faudrait pour réaliser vrai- 
ment cette suppression de Fautorité, M. Leroy le 
laisse entrevoir en citant les travaux d'un autre 
juriste, M. Pedro Dorado. « Le mieux, dit cet au- 
teur, serait qu'il n'y eût pas de lois forcément 
obligatoires », parce qu'une loi rigide, constante, 



^ 



1. Maxime Leroy. La loi, essai sur la théorie de l'autorité 
dans la démocratie, Paris, Giard et Brière, 1908 . 



r 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 147 



et destinée à un grand pays, blesse nécessairement 
la vie. Deâ contrats entre particuliers remplace- 
raient ces lois générales, un fédéralisme syndica- 
liste prendrait la place de TEtat autoritaire. 11 
pourrait y avoir encore des lois générales, mais 
sans aucune puissance impérative ; elles ne se- 
raient que des « enseignements » à la mode Saint- 
Simonienne, des « décisions indicatives » que les 
particuliers ou les groupes pourraient accom- 
moder au gré de leurs intérêts contingents, des 
« maquettes » auxquelles les intéressés devraient 
donner la vie. Ainsi il n'y aurait pas seulement 
décentralisation, mais vraiment suppression com- 
plète de rautorité,les décisions de Torgane gou- 
vernemental n'ayant plus force impérative. 

On saisit ici un nouvel écho des doctrines de 
Nietzsche, de M. Bergson et des pragmatistes, qui 
placent au commencement l'action, la pratique, 
la vie. Suivant ces philosophies, la volonté de puis- 
sance, l'élan vital développent leur force impul- 
sive, et les systématisations dans lesquelles tente 
de les enserrer le rationalisme abstrait demeurent 
misérablement impuissantes à en retenir l'essence. 
La science n'exprime pas le fond des choses ; elle 
est elle-même issue de besoins pratiques ; et le 



148 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

droit, loin d'être rigide et immuable, ne fait lui 
aussi que traduire en langage juridique des né- 
cessités sociales changeantes. Il ne fait que léga- 
liser des illégalités qui se sont nécessairement 
produites sous la poussée de la vie, et quand ces 
illégalités sont fixées dans la loi, celle-ci est déjà 
dépassée; la vie en suscite d'autres qui prépare- 
ront une nouvelle loil Et ainsi, prêcher le respect 
absolu de la loi, c'est prêcher le respect de la 
mort, et la vie ne peut s'y résoudre. « Il semble, 
dit un autre juriste M. Gruet^que l'illégalité, dans 
une certaine mesure, soit un phénomène normal 
de la vie du droit... (comme, selon M. Durkheim, 
le crime est un phénomène normal, nécessaire 
de la vie sociale). Et sans doute convient-il de 
respecter assez la loi, mais de ne pas la respecter 
trop. » Bref, suivant les paroles du jurisconsulte 
suisse Huber, que cite M. Leroy, « nulle imagina- 
tion, nulle science, nul effort d'imagination, ne 
peut suppléer aux impérieuses exigences de la 
vie ». M. Gruet dit à son tour : « Le droit ne do- 
mine pas la Société, il l'exprime . » 



1. J. Gruet. La, Vie du droit et V impuissance des iois, Paris, 
Flammarion, 1908. 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 149 

Et cela paraît très rationnel, très satisfaisant 
pour Tesprit d'individualisme soucieux de respec- 
ter toujours davantage l'autonomie, le secret de 
chaque personnalité. Mais, si Ton met à la base 
les exigences de la vie, on peut aller loin, et M.Le- 
roy va en effet très loin. On comprend pourquoi 
il ne veut pas d'une loi générale et impérative.Une 
loi sociale ne peut pas plus être immuable qu'une 
hypothèse métaphysique ou même scientifique ; 
elle doit être comme ces vaisseaux américains dont 
parle Tocqueville (Tocqueville aurait-il, hélas ! 
prévu les nôtres?...) qui sont construits tout ex- 
près pour ne pas durer trop longtemps, afin que 
l'art naval puisse être au courant des derniers 
perfectionnements. M.Leroy cite Claude Bernard, 
le professeur Debove, et note toute la méfiance 
des savants d'aujourd'hui pour l'esprit de sys- 
tème. « Ne contractons avec les théories que des 
unions passagères. > Il va plus loin encore, jus- 
qu'en des régions où on ne peut plus le suivre. 
Interprétant d'une manière peut-être un peu abu- 
sive les théories de MM. Poincaré et Bergson, 
il va jusqu'à dire qu'il n'y a pas d'« objectivité » 
scientifique, que tout est « fantaisie et imagina- 
tion », que la science et la logique, en un mot. 



150 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

se dissolvent complètement dans l'art subtil et 
souple. Et ainsi M. Leroy rejoint M. Ghide. 

M. Gruet est plus prudent. Tout en donnant le 
pas, lui aussi, à la vie, et par conséquent à l'arbi- 
traire, à rillégalité,il reconnaît que cette illégalité 
ne doit pas indéfiniment s'aggraver, mépriser sys- 
tématiquement les textes, car alors ce serait bien 
l'anarchie. « Si les illégalités se multipliaient, 
sans amener l'accord final des textes et des mœurs, 
elles seraient, au lieu d'un ferment de vie, un 
symptôme de décomposition. » L'accord final 
des textes et des mœurs, il est sans doute impos- 
sible de l'obtenir complètement, au moins pour 
tous les individus et dans toutes les circonstances, 
car la vie marche et le texte reste. Mais il faut 
retenir pourtant cette inquiétude, l'état de dis- 
solution où tomberait une société dont chaque 
individu ne voudrait voir que son unicité, le sen- 
timent de son autonomie, et mépriserait systéma- 
tiquement ce qu'il peut présenter de semblable 
avec les individus d'autres régions, d'autres mé- 
tiers, d'autres pays, d'autres temps — le scienti- 
fique, le légal, le rationnel. 

Concilier l'un et le multiple, le semblable et 
le différent, les mœurs et la loi, la vie et la 



1 



INTELLECTUALISME ET MYSTICISME 151 

science, Fautorité et la liberté, c'est toute la phi- 
losophie, toute la politique et le drame de tous 
nos jours. Et dans ce drame émouvant de brus- 
ques ruptures d'équilibre s'introduisent parfois. 
Il y a eu, c'est incontestable, des excès de ratio- 
nalisme. Nous assistons maintenant à des orgies 
de subjectivisme, à une frénésie de fluidité et 
comme d'anéantissement. « Rationaliste ! » est la 
dernière injure que Ton puisse lancer à un penseur 
pour le perdre dans la considération des philoso- 
phes. De même et parallèlement, « légaliste » est 
le dernier outrage dont on puisse salir un homme 
politique. Les partisans de l'action directe par- 
tent en guerre, non seulement contre la légalité 
bourgeoise, — on comprend trop qu'ils veuillent 
la détruire — mais contre toute espèce de régle- 
mentation. Et s'il est déjà grave, dans le présent, 
de ne pas vouloir reconnaître les points de con- 
tact qui peuvent exister entre un prolétaire et 
un bourgeois — car cette attitude peut entraîner 
tout simplement la mort de notre pays — cette 
perversion du sens de la loi, de Y obligation juri'» 
diquCy est encore infiniment plus dangereuse si 
l'on cherche à deviner l'avenir du mouvement 
prolétarien. Elle aboutit à rendre impossible toute 



152 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

espèce de société, la syndicaliste comme les autres, 
car il n'y a pas de société possible si chaque ci- 
toyen ne reconnaît pas, avec tous les assouplis- 
sements que Ton voudra, un minimum d' « intérêts 
généraux ». 

Les théoriciens syndicalistes, à leurs meilleurs 
moments, n'ont d'ailleurs pas craint de le dire. 
« Il faut, écrivait jadis M. Sorel, que les ouvriers 
arrivent à comprendre qu'il y a des raisons de 
droit devant lesquelles les sentiments doivent flé- 
chir, et que tout ce qui les gêne n'est point bon 
nécessairement à jeter au feu. » Et Proudhon, Tan- 
cêtre de tout ce mouvement, a écrit dans ce livre 
que certains regardent comme son testament poli- 
tique, La Capacité politique des classes ouvrières : 
« Dans les luttes de coalitions entre ouvriers et 
maîtres, des intérêts d'un ordre plus élevé (que 
les augmentations de salaires) sont enjeu: je veux 
dire la réalisation du droit dans le corps social, 
manifestée par l'observation des formes légales 
et le progrès des mœurs, qui ne permet pas que 
la violence, eût elle cent fois raison, l'emporte 
sur la loi, celle-ci ne servît-elle que de palliatif 
à la fraude... » En s'appuyant sur ces deux cita- 
tions, on serait tenté de conclure à la condamna- 



qu'est-ce qu'un producteur? 153 

tion de la force et de la violence, de tout le prou- 
dhonisme et de tout le sorellisme. Mais la 
conclusion serait abusive. Nous avons vu comment 
M. Sorel entend les rapports de la violence et du 
droit. 

De ces vérités on finira peut-être par s'aperce- 
voir, et on en fera des erreurs, en les faussant. 
Une nouvelle réaction viendra, qui en appellera 
d'autres, toujours excessives ; car il est dans la 
destinée des hommes de toujours prétendre à 
l'absolu, sans jamais trouver la sagesse... 

VIII 
Qu'est-ce qu'un producteur ? 

Nous voici loin, semble-t-il, du syndicalisme. 
Et les considérations précédentes pourraient, en 
effet, passer pour un intermède. Pourtant on peut 
penser qu'elles n'étaient pas inutiles pour criti- 
quer à la fois nationalistes et syndicalistes. A vrai 
dire, nous Tavons vu, les nationalistes se criti- 
quent eux-mêmes, ou se redressent avec une 
grande vigueur. Si les uns parlent avec M. Barrés 
de vérités françaises ou de vérités lorraines, d'au- 



154 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

très — et souvent les mêmes — affirment avec 
M.Lasserreet M.Maurras l'excellence de Funique 
vérité scientifique, ils ajoutent même de Tunique 
culture fondée sur la raison. 11 s'agit seulement 
de distinguer entre la sensibilité, soumise aux 
influences de terroir, et l'intelligence, objective 
et universelle. Cette distinction serait très légi- 
time si les nationalistes ne la poussaient jusqu'au 
point où elle devient absurde, en essayant, avec 
M. Lasserre, d'établir entre Fimagination ou la 
sensibilité et Fintelligence cette barrière absolue 
que nous avons reconnue précédemment être une 
chimère. 

Les mêmes observations peuvent être faites à 
propos de la « morale des producteurs > et de la 
conception syndicaliste du « producteur ». Nous 
avons dit que la grande originalité des syndica- 
listes avait été de considérer Fhomme dans ce 
qu'il a de plus profond, de plus fondamental, la 
faculté de travailler ou de produire, et d'embellir 
par la réflexion et par Fart cette forme éminem- 
ment humaine de son activité. C'est à un point de 
vue analogue que se plaçaient Guyau et Nietzsche, 
et bien avant eux le vieux Faust, et aujourd'hui 
encore les pragmatistes, quand ils disent qu'au 



qu'est-ce qu'un producteur ? 155 

commencement, avant le verbe, la ratiocination, 
est l'action, la force, la vie, l'élan vital, la pra- 
tique de la vie profonde. 

Mais les syndicalistes semblent serrer de plus 
près le problème ou du moins Tenvisagent d'une 
façon plus étroite. Ils limitent cet élan d'activité 
à un seul de ses aspects, la production indus- 
trielle, condition de la civilisation. Il s'agit de 
savoir si cette limitation est légitime. 

« Il n'y a pas cent manières de produire, dit 
M. Sorel, il n'y en a qu'une ; il faut collaborer de 
quelque manière au mouvement de Tatelier. » Ou 
encore « Toute occupation qui n'est pas dépendante 
du processus de production, qui n'est ni du travail 
manuel, ni un auxiliaire du travail manuel, qui 
n'est pas liée à celui-ci par un lien technologique 
est un luxe qui, dans un régime socialiste, ne peut 
réclamer aucune rémunération, elle ne se traduit 
par aucun temps socialement nécessaire». Les syn- 
dicalistes appellent donc producteurs exclusive- 
ment les travailleurs de l'agriculture ou de l'indus- 
trie, à l'exclusion de ceux qu'ils appellent, avec 
souvent une nuance de mépris, les intellectuels, 
les fonctionnaires, les politiciens, les marchands, 
les militaires, les administrateurs et les bureau- 



156 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

crates de tout ordre qui ne seraient que des parasi- 
tes, consommant sans produire. A merveille, il y 
a là une réelle vérité psychologique, et un noble 
appétit de sacrifice, car la logique stricte devrait 
aller jusqu^à chasser de la cité syndicaliste les 
philosophes même syndicalistes, et certains néo- 
phytes italiens n'hésitent pas à s'immoler sur 
l'autel de la doctrine. 

11 y a aussi quelque chose de plus, la réparation 
d'une grande injustice historique, si, d'un point 
de vue idéaliste, on veut trouver des injustices dans 
rhistoire. Presque pendant tout le cours de l'his- 
toire, surtout dans notre civilisation guerrière, 
chrétienne, bureaucratique, le travail manuel a été 
tenu pour servile. Toute la hiérarchie sociale, tout 
l'ordre du monde pèse sur lui. Il a toujours été tout 
au bas de l'échelle, avili et écrasé, triste Atlas 
famélique portant un monde d'orgueil et de raf- 
finement. La philosophie et la politique classiques 
ont cru longtemps qu'il n'y a de vraiment noble, de 
vraiment créateur,que la pratique des lettres et des 
arts, de vraie culture que la culture littéraire gé né 
raie et dogmatique, de vrai gouvernement que 
celui des intellectuels de profession, idéalistes qui 
ne souillent pas la pureté de leur esprit par des 



qu'est-ce qu'un producteur ? 157 

tâches ignobles. Les nationalistes, aujourd'hui 
encore, soutiennent cette vue des choses avec une 
grande vigueur, quand ils prétendent par exem- 
ple, avec M. Dimier, que la déification de l'in- 
dustrie est « contraire à la nature des choses ». 
Et voici que ces travailleurs manuels tant mé- 
prisés sont à leur tour considérés comme des pro- 
ducteurs, bien mieux, comme les seuls produc- 
teurs, les seuls créateurs, et ceux qui jusqu'à 
présent les avaient opprimés ne passent plus, aux 
yeux de la nouvelle philosophie, que pour des 
parasites ! Atlas secoue ses épaules, il se redresse 
comme Hercule, renverse la pyramide hiérarchi- 
que, et l'orgueilleux manipulateur de concepts ne 
devient plus qu'un être inutile qu'on enferme 
dans une cellule ou dans un cabinet, en lui permet- 
tant d'écouter le ronflement des moteurs ou le 
rythme monotone des courroies de transmission, et 
de ratiociner, s'il le veut, là-dessus ! Jusque dans 
le parti nationaliste des écrivains entrent en par- 
tie dans ces vues. S'ils ne tiennent pas les tra- 
vailleurs manuels pour les seuJs producteurs, si 
même ils sont en un sens anti-syndicalistes en 
subordonnant la production à la conservation, 
fonction politique qui préexiste selon eux à toute 



158 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

économie, ils ne sont pas les moins ardents à flé- 
trir ridéologie bourgeoise, et s'ils veulent un Roi, 
c'est parce que ce roi sera, autant et plus qu'un 
chef militaire, le « Roi de la Production ». 

La grande originalité syndicaliste, la grande 
idée révolutionnaire, pour parler le langage de 
Proudhon qui est le père de tout ce mouvement, 
est d'avoir vu que la création industrielle est du 
même ordre, de même beauté que la création lit- 
téraire ou artistique^, et qu'elle peut engendrer, 
elle aussi, une culture. Le syndicalisme a dégagé 
la philosophie du travail. Juste retour des choses 
d'ici-bas, ou plutôt amusante constatation de cette 
sorte de loi que les mouvements intellectuels et 
sociaux oscillent comme des outres vides, et que 
rhumanité ne se relève d'une chute que pour en 
faire une opposée. Car s'il est juste de reconnaître 
la grande originalité du syndicalisme, il faut éta- 
blir d'autre part que Tactivité économique, pour 
importante et fondamentale qu'elle soit, n'est pas 
toute r activité, et que le mot producteur doit avoir 
une extension plus large que celle que lui donnent 
les syndicalistes. 

Pour définir le producteur, les syndicalistes se 
placent à un point de vue économique et juridi- 



qu'est-ce qu'un producteur? 159 

que, c'est-à-dire à un point de vue formel et so- 
cial. Ils envisagent les rapports de propriété et la 
transformation matérielle de la matière. C'est 
ainsi, par exemple, que pour Gh. Guieysse ou 
M.-T. Laurin, les instituteurs ne sont pas des 
producteurs, parce qu'ils ne se proposent pas de 
bouleverser le Gode civil et de « conquérir leur 
instrument de travail ». Prétendre le contraire, 
disent ces théoriciens, c'est être victime de « cette 
manie démocratique de tout simplifier et de tout 
réduire à d'étroits concepts ». C'est entendu, il 
ne faut pas simplifier sans raison, nous sommes 
en garde contre cette « manie démocratique > ; 
mais il est tout aussi étroit d'isoler arbitrairement. 
Si l'on voulait instituer une discussion juridique, 
il ne serait pas difficile de montrer que « chan- 
ger l'aménagement intérieur de l'Université », 
c'est quelque chose de bien semblable à « conqué- 
rir ses instruments de travail » ; c'est bouleverser 
le droit public parallèlement au droit privé, et les 
antisyndicalistes le sentent bien. La campagne 
acharnée qu'ils ont menée contre le syndicalisme 
des fonctionnaires, et particulièrement des insti- 
tuteurs, prouve qu'ils ont bien aperçu toute la gra- 
vité du problème, et l'étroite solidarité qui unit 



160 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

le régime actuel de la propriété à nos institutions 
de droit public. 

Mais, sans entrer davantage dans cette discus- 
sion juridique, il vaut mieux nous demander s'il est 
d'une bonne méthode de définir le producteur du 
dehors, par la manipulation foriuelle d^objets à 
transformer ou le maniement d'instruments de 
travail. Ne faut-il pas au contraire se placer au 
point de \\xq psychologique, considérer le dedans, 
l'élan d'intelligence qui comprend, perfectionne et 
parfois crée le travail, de sensibilité qui s'y atta- 
che, d'art qui l'ennoblit ? Ce qui caractérise en un 
mot le vrai producteur, n'est-ce pas sa vie inté- 
rieiire appliquée à son travail? 

S'il en est ainsi, on ne voit pas pourquoi cette 
vie intérieure ne pourrait pas s'appliquer à tout 
travail, au travail « libéral » ou bureaucratique 
aussi bien qu'au travail industriel. Les syndica- 
listes sont les premiers à signaler les analogies 
entre l'inventeur et l'artiste ; ce sont tous deux, 
disent-ils, des créateurs, des réalisateurs de vi- 
sions ; on n'ira pourtant pas jusqu'à prétendre 
que l'artiste est un producteur parce qu'il bar- 
bouille une toile ou manie l'ébauchoir ! Et de 
même l'instituteur, le professeur qui aime son 



qu'est-ce qu'un producteur ? 161 

métier a véritablement, dans ses meilleurs mo- 
ments, la sensation de créer; il est strictement 
exact qu'il manie une matière vivante, qu'il pétrit, 
suivant une métaphore qui a péri sous le grotes- 
que, mais qui exprime une vérité psychologique 
profonde, le cerveau et le cœur de l'enfant. 11 
peut se faire illusion quant aux résultats de cette 
création, et il est peut-être nécessaire, pour main- 
tenir sa foi pédagogique, qu'il se fasse illusion; 
lactivité psychologique n'en est pas moins réelle 
et profonde, il faudrait plaindre le pédagogue 
qui ne s'en serait jamais senti soulevé. 

Ce que nous disons de l'éducateur, il faut le 
répéter de Fadministrateur ; il y a tout un génie 
pratique qui peut s'exprimer en créations passion- 
nées. Dira-t- on qu'ils ne sont pas des producteurs, 
les Anseele qui ont édifié les Maisons du peuple 
belges, ou seulement les organisateurs de Bourses 
du travail ou de coopératives, les secrétaires des 
syndicats, tous ceux que certains syndicalistes en 
mal de destruction stérile commencent à dénigrer 
et presque à suspecter de trahison en les flétris- 
sant du nom de < fonctionnaires des syndicats » ? 
— à peine une élite vraiment ouvrière se forme- 
t-elle qu'on prépare pour elle le pilori : éternel 

11 



162 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

recommencement de l'histoire 1 — Il faut même, 
pour être exact, le dire de l'homme de guerre, 
car on peut faire converger une vie complète, 
toute son activité, sa science et sa foi, vers Fart 
militaire. 

En un mot, il faut le dire de tout travail, à con- 
dition que ce travail soit accompli avec intelli- 
gence et réflexion, non par routine. Et à ce point 
de vue, il n'est pas sans intérêt de faire remar- 
quer que les professions libérales, qui exigent en 
général une constante activité d'esprit, et d'esprit 
tendu vers le travail, réalisent mieux l'idéal syn- 
dicaliste que la plupart des professions indus- 
trielles ou manuelles, qui par suite de la divi- 
sion du travail et du règne de la machine laissent 
en général une si large part à l'automatisme *. 

Quoi qu'il en soit de ce gros point, il faut le 
dire, en tout travail, de celui qui dirige et de ce- 
lui qui exécute, de celui qui crée et de celui qui 
conserva ; il est aussi nécessaire, et bien plus cou- 
rant, de conserver que d'inventer; on peut conser- 
ver avec intelligence, avec amour, en brodant 
parfois de nouveaux dessins sur la trame solide, 

1. Voir sur ce point le Procès de la Démocratie, p. 113-114, 



qu'est-ce qu'un producteur ? 163 

en introduisant des variantes dans le thème jailli 
du génie de Imventeur. Les théologiens disent 
que le monde est la création continuée ; il est 
plus exact de dire que la production est une 
invention continuée. Et ainsi dans toutes les be- 
sognes, sur tous les champs d'activité, depuis le 
plus simple effort de compréhension et le plus 
petit éclair d'originalité jusqu'au jaillissement du 
génie et à l'illumination de la découverte, on peut 
faire œuvre de producteur. 

SuF un point cependant, la distinction syndi- 
caliste est profonde, c'est en ce qui concerne les 
jugements de valeur si différents qu'elle porte sur 
la production et l'échange. L'échangiste, l'inter- 
médiaire est-il un producteur? Oui, en ce sens 
qu'il rend service, qu'il s'ingénie à deviner ou à 
provoquer les besoins des consommateurs et à 
les satisfaire. Mais aucune comparaison n'est en 
général possible, au point de vue moral, entre 
les soins éphémères que donne Tintermédiaire 
aux objets qui ne font que passer entre ses mains 
et le labeur, Tintelligence, l'amour qu'ils ont par- 
fois coûtés au producteur pour les mettre au jour. 
Et pourtant ce sont les intermédiaires qui pres- 
({ue toujours font fortune, tandis que les produc- 



16 i LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

teurs, après des années de peine, sont générale- 
ment grugés par les riches commerçants ou les 
spéculateurs qui les tiennent à leur merci. Gela 
est très sensible pour l'agriculture, et c'est sans 
doute dans cette différence de traitement, révol- 
tante pour le sens moral, qu'il faut chercher la 
raison de la haine des socialistes, de ceux surtout 
qui sont pénétrés parle spectacle de la vie rurale, 
à l'égard du commerce. 

Oui, celte distinction est profonde. Qu'elle ne 
neus entraîrfce pas cependant à une injustice, 
car un commerçant lui aussi, parce qu'il peut 
créer, s'ingénier, combiner — mise de côté la 
grosse question de sa rémunération — peut être un 
producteur. Ne sont des non-producteurs et des 
parasites, à ce point de vue, que les oisifs, les 
stériles, les passifs, ceux qui ne travaillent pas 
ou ne s'intéressent pas à leur travail, qui ne le 
réfléchissent pas et ne Tembellissent pas : le ren- 
tier qui touche son coupon, le propriétaire ab- 
sentéiste qui touche son fermage, le «jaune » ou 
le « sarrasin » qui travaille sans fierté, sans cons- 
cience, sans idéal, comme un automate. Ceux- 
là ont beau être attachés extérieurement à Fin- 
dustrie,ils ne sont pas en réalité des producteurs ; 



qu'est-ce qu'un producteur ? 165 

etréciproqaeinontonpeut sembler vivre en marge 
de la prodlietion, au sens étroit du mot, et cepen- 
dant produire intensément. 

Ainsi on peut constater, dans la définition du 
producteur, Tantagonisme de deux points de vue : 
le point de vue psychologique et le point de vue 
social. Il ne faut pas d'ailleurs nier l'utilité de 
ce dernier point de vue, car il est nécessaire 
pour classer et ordonner les mouvements sociaux. 
Ne méconnaissons pas Tutilité d'un critérium for- 
mel, mais disons qu'il ne faut pas que ce crité- 
rium social» nécessaire comme l'analyse abstraite, 
masque la profonde réalité psychologique qui est 
Tunité de l'activité. Il semble donc que la préci- 
sion apportée par les syndicalistes, et utile so- 
cialement, n'est obtenue en fait qu'au détriment 
d'une compréhension large de la production. Psy- 
chologiquement et philosophiquement, c'étaient 
les Guyau et les Nietzsche qui avaient raison, 
quand ils définissaient, avec un vague nécessaire, 
la vie par toutes ses puissances de développement 
et d'expansion. Et il semble bien aussi que le 
large idéalisme ouvrier soit d'accord avec eux 
quand il aspire, dans ses proclamations enflam- 
mées, à l'union de tous les travailleurg, intellec- 



166 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

tuels et manuels, de l'atelier, du champ, du 
bureau ; quand il exhorte à s'unir, non seulement 
les travailleurs de tous les pays, mais aussi tous 
les travailleurs d'un même pays. 

Quelques conclusions de la doctrine syndica- 
liste semblent gravement atteintes par cette cons- 
tatation, car, si, psychologiquement, toutes les 
formes du travail peuvent fournir l'assise solide 
d'une philosophie de la production, on ne voit 
plus de scission irrémédiable, ou du moins éter- 
nelle, entre les « maîtres » et les « serviteurs », 
entre les deux classes sociales que distingue seu- 
les, par une simplification volontairement étroite, 
la philosophie syndicaliste. Il reste bien histori- 
quement la nécessité d'une lutte de classes pour 
faire cesser cette division entre maîtres et servi- 
teurs, pour qu'il n'y ait plus dans la nation que 
des travailleurs libres, diversifiés et fédérés ; 
mais à la limite, quand le mouvement ouvrier 
aura abouti, — s'il aboutit — il n'y aura bien 
strictement qu'une seule classe ; et si les cultures 
seront diverses en tant qu'elles s'appuieront sur 
des métiers différents, il n'y aura bien cependant 
qu'une même culture, la philosophie de la pro- 
duction, du travail sous toutes ses formes. 



qu'est-ce qu'un producteur ? 167 

S'il en est ainsi, on ne voit pas pourquoi les 
syndicalistes redoutent tant toutes les « survi- 
vances > de «l'idéologie bourgeoise ». Il y a beau- 
coup de ces survivances aristocratiques et bour- 
geoises qui sont en effet des reflets de luxe, qui 
sont purement verbales, qui n'ont aucune attache 
avec la production ; mais il y en a beaucoup aussi 
qui expriment la philosophie du travail de direc- 
tion, d'administration, de défense, de gouverne- 
ment, ou de telles autres formes du travail intel- 
lectuel. Ces survivances subsisteront même quand 
la lutte des classes aura dépouillé les classes 
« dirigeantes » de leur situation historique déme- 
surément privilégiée, et les aura ramenées sur le 
plan de Tégalité dans l'échange du travail : elles 
ne seront pas abolies, car elles traduisent un 
aspect de Tactivité productrice. L'intérêt du pro- 
létariat et de la civilisation semble bien être de 
les conserver, de les assimiler et de les transfor- 
mer, non de les étouffer. 

Le syndicalisme a donc commis en un sens la 
même erreur que le classicisme en en prenant 
exactement le contre-pied : à la domination des in- 
tellectuels il a opposé la domination des manuels. 
Il n'a pas vu que cette opposition est artificielle 



168 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

et mensongère, qu'il n'y a pas de culture qui ne 
parte du travail pour s'élever jusqu'à l'esprit, qui 
ne soit à la fois manuelle, c'est-à-dire empirique, 
et intellectuelle. Contre ces deux abstractions ri- 
vales il faut maintenir l'identité profonde du gé- 
nie dans tous ses aspects créateurs, et l'égalité 
de toutes ces manifestations du génie. Et il se 
peut bien que cela soit du « panthéisme », du 
« rationalisme », ou de la « démocratie ». Gela 
prouve seulement que nous les retrouvons tou- 
jours, quelque effort que nous fassions pour en 
éloigner l'obsession. 

Il s'ensuit qu'il n'y a pas non plus, à notre sens, 
de différence irréductible entre « la morale des 
producteurs » et la morale tout court, puisque 
tout le monde est ou peut être un producteur. 
M. Sorel, on le sait, se méfie beaucoup des phi- 
losophes et des moralistes de la bourgeoisie. Il 
les accuse de vouloir corrompre le prolétariat 
par leurs doctrines lénitives. Il veut restaurer 
l'héroïsme, le sacrifice, les vertus de la guerre. 
Mais les grandes valeurs morales sont générale- 
ment indépendantes des doctrines, des idéaux 
pour lesquels on se sacrifie. Qu'il soit celui du 
guerrier, du savant, de la mère de famille, du 



QU*EST-GE QU*UN PRODUCTEUR ? 169 

prolétaire, le sacrifice est toujours le sacrifice, la 
forme suprême de Toubli de soi, du don vital. 
Toutes les causes ont leurs martyrs, les héros de 
la lutte de classes ne sont pas d'une autre espèce 
que les héros du patriotisme ou de la foi. Ici 
encore Tassimilation, la ressemblance doit pren- 
dre place à côté de la différenciation ; la « mo- 
rale des producteurs », dans ce qu'elle a de su- 
blime, rejoint la morale de tous les temps de 
sacrifice et d'héroïsme. 

Et dans ce qu'elle a de familier elle rejoint la 
morale de toutes les époques de travail. Ni la 
guerre, ni le travail ne sont des choses nouvelles, 
et — il faut le répéter, — l'illusion syndicaliste 
semble bien être de croire que ce sont des choses 
identiques. Il semble que le syndicalisme s'atta- 
che trop à des vertus d'exception, à des valeurs 
éthiques que l'on goûte pleinement sur les som- 
mets de l'existence, mais qu'il serait utopique de 
considérer comme devant fleurir tous les jours 
dans la plaine, c'est-à-dire comme devant diriger 
normalement l'existence. Nul doute que la guerre, 
quand elle est ardente et loyale, ne soit propre 
à faire jaillir le sentiment du sublime; mais 
n'est-il pas contradictoire à l'idée même du su- 



170 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



blime d'en faire son pain quotidien ; ne s'émous- 
serait-il pas à Tusage^ et devons-nous souhaiter la 
guerre uniquement pour Tentretenir? 

La lutte des classes peut donc bien développer 
les qualités guerrières chez les travailleurs, et 
nul esprit raisonnable ne lui conteste une émi- 
nente vertu d'attente : mais faut-il, pour conser- 
ver ces vertus, décréter que la lutte des classes 
sera éternelle ? Les prolétaires eux-mêmes ne le 
croient pas, et ils n*esquisseraient pas le moin- 
dre geste de révolte s'ils étaient persuadés que 
l'inégalité des classes, comme la misère dans la 
chanson de Pottier, ne finira jamais; encore une 
fois ils ne se battent pas pour l'amour de la lutte. 

11 faut donc songer à faire naître, pour la vie 
courante de la cité que les prolétaires veulent 
établir, les vertus de la production, et M. Sorel 
ne nous a pas persuadé qu'elles sont identiques 
aux qualités guerrières. On peut penser qu'elles 
seront beaucoup plus proches des vertus admi- 
nistratives bourgeoises que des vertus propres 
aux militaires, de même que le gouvernement 
de rÉtat syndicaliste — car on ne peut pas cbn- 
cevoir qu'il n'y ait pas un gouvernement dans 
rÉtat syndicaliste — se rapprochera beaucoup 



I 



qu'est-ce qu'un producteur? 171 



plus des gouvernements < bourgeois » et de tous 
les gouvernements historiques que de Tanar- 
chisme absolu que rêvent certains messianistes.il 
suffît, pour s'en convaincre, de considérer la tac- 
tique de la G. G. T. Il n'y a pas, à Theure actuelle, 
malgré ses statuts et ses proclamations libertai- 
res et fédéralistes, d'organisme plus autoritaire 
et plus centralisé que cette institution, précisé- 
ment parce qu'elle est une machine de guerre 
et qu'elle obéit à la loi de toutes les armées qui 
prennent TofTensive et qui veulent vaincre. Il n'y 
a rien, ne disons pas de moins démocratique, — 
c'est trop évident — mais de moins fédéraliste 
que la théorie des minorités audacieuses, si elles 
ne se soumettent pas à la loi des majorités aux- 
quelles elles s'efforcent de donner l'impulsion. 
Même avec le fédéralisme, il faudra toujours un 
contrôle, un organe régulateur, un lieu où s'équi- 
libreront les forces antagonistes, un gouverne- 
ment — les nationalistes diraient : un Roi. J'ai 
uffisamment insisté là-dessus. 

Pour en revenir aux vertus syndicalistes, elles 
ne seront pas en tout cas ce quelque chose de nou- 
veau, d'imprévu, d'inouï qu'annoncent les philo- 
sophes de la Nouvelle Ecole ; elles ressembleront 



172 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

vraisemblablement beaucoup aux vertus familia- 
les, professionnelles, civiques, que Je meilleur de 
rhumanité, malgré toutes les transformations 
techniques, pratique consciemment ou incons- 
ciemment depuis des siècles... 

11 en est enfin de même — et Ton m'excu- 
sera de ne pas le montrer en détail dans cette 
étude déjà trop longue — en ce qui concerne Tart. 
Certes, M. Sorel a raison d'écrire que, dans la 
plupart des cas, « Tart que nous possédons au- 
jourd'hui est un résidu que nous a laissé une so- 
ciété aristocratique » ; il a raison de voir dans 
Fart « la parure qui servira à montrer l'impor- 
tance d'une exécution soignée, consciencieuse et 
savante..., le moyen par lequel l'infusion de l'in- 
telligence dans le travail manuel se manifestera 
aux yeux des travailleurs ». Mais d'abord tout 
travail peut ainsi être embelli et provoquer ces 
émotions de fierté : l'art professionnel est plus 
large que le travail proprement manuel. Et puis, 
même quand il s'agit de glorifier une profession, 
l'émotion véritablement esthétique dépasse la 
conscience de classe. Devant les Pauvres Gens de 
Hugo, les paysans de Millet, les débardeurs ou les 
puddleurs de Meunier, croit-on que le « manuel » 



i 



qu'est-ce qu'un producteur ? 173 

cultivé éprouvera seulement un orgueil ou une 
souffrance de classe ? Non, il sera simplement et 
douloureusement ému, comme tout le monde, et 
s'il sent s'affermir sa volonté corporative d'affran- 
chissement, les larmes qui lui viendront aux yeux 
seront des larmes humaines. Devant le Christ de 
Carrière, la Geneviève de Puvis, le Balzac ou le 
Hugo de Rodin, croit-on que ï « intellectuel » 
consciencieux et vibrant éprouvera un orgueil de 
« maître »? 11 connaîtra seulement l'orgueil du 
génie humain domptant la matière. 

C'est devant de telles précisions qu'on sent à 
quel point ces distinctions entre intellectuels et 
manuels sont odieuses. Tout travail aboutit ou 
doit aboutir à la culture, et il n'y a qu'une cul- 
ture, il n'y a qu'une vie de l'esprit. Par l'œu- 
vre d'art, comme par le sacrifice qui est lui aussi 
une œuvre de beauté, comme par la philosophie, 
que M. Bergson définit « un effort pour se fondre 
à nouveau dans le tout », l'âme brise les étroites 
barrières du relatif et va se perdre dans le fleuve 
prestigieux du désintéressé et de l'universel... 



I7i LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



IX 

Conclusion. — Nationalisme 
et Syndicalisme 

Ainsi la philosophie syndicaliste, originale et 
bienfaisante en tant qu'elle insiste sur le divers, 
l'accidentel, le passager, la distinction des gen- 
res, semble oublier Tautre aspect des choses : le 
semblable, le normal, le rationnel, la syn- 
thèse. 

Sa méthode, le matérialisme historique, a le 
grand mérite de nous montrer comment les idées 
sociales naissent dans telle ou telle classe, et 
sous la pression de quelles conditions elles s'y 
développent et y évoluent ; mais elle a le tort de 
considérer les classes sociales comme radicalement 
distinctes les unes des autres, ayant des idéologies 
nettement séparées et qui ne doivent pas empiéter 
les unes sur les autres. C'est là une conception qui 
rappelle un peu trop la philosophie zoologique 
de Guvier, le système des créations successives, 
des « tiroirs » où serait enfermée chaque espèce, 
avec sa création absolue et ses destinées indépen- 



CONCLUSION 175 



dantes de celles des autres espèces. Les natura- 
listes et Jes anthropologistes d'aujourd'hui, bien 
qu'ils ne maintiennent plus dans tous ses détails 
l'hypothèse transformiste, sont d'accord pour 
reconnaître comme une loi générale les variations 
des espèces par fluctuations lentes, qui prépare- 
raient même, selon certains, les variations brus- 
ques et totales, les mutations insolites que M. de 
Vries a découvertes récemment dans les espèces 
végétales. De même — peut-on dire sans voir 
dans cette analogie un raisonnement scientifique 
— s'il y a des cultures propres à chaque classe, 
ou à chaque race, il faut tenir compte des phé- 
nomènes d'osmose ou, si l'on préfère, d'imitation, 
des actions et des réactions que les classes opè- 
rent les unes sur les autres, et de l'assimilation 
croissante que des conditions de vie identiques 
produisent progressivement dans toutes les classes 
et dans toutes les races. 

Sa métaphysique, pas plus que la métaphysique 
bergsonienne, n'a réussi à nous démontrer que le 
mythe ou l'intuition étaient nécessairement irra- 
tionnels ou pouvaient écarter le contrôle de la rai- 
son ; il nous a paru que c'était une vue trop abs- 
traite et un rêve chimérique. Sa morale, la morale 



176 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

des producteurs, analyse à merveille l'idée de 
lutte et en montre la vertu ; elle ne tient pas 
compte de l'union, de la collaboration, de la fu- 
sion qui sont l'ordinaire de la vie courante. Elle 
nous propose une discipline d'exception, elle ne 
nous prépare pas à vivre et à produire normale- 
ment. Son esthétique enfin, tout en partant d'une 
base extrêmement juste, ne s'élève pas au-dessus 
d'un particularisme insuffisant. Aux limitations 
du syndicalisme, à ses catégories intellectuelles 
ou historiques, il faut ajouter le sentiment de la 
continuité, de l'unité, du tout, dont la philosophie 
syndicaliste ne nous fait voir volontairement qu'un 
aspect. 

11 n'est pas vrai que la production purement 
industrielle soit le tout de l'activité humaine, il 
faut entendre la production dans un sens beau- 
coup plus large que celui où la prennent les syn- 
dicalistes. Et d'ailleurs, si Thomme est un pro- 
ducteur, il faut bien reconnaître, avec M. Gide 
ou M. Durkheim, qu'il est aussi un consommateur 
et un échangiste, et que ce sont ces actes qui sont 
sociaux et qui unissent, tandis que la production, 
étroitement entendue, — à moins que l'on ne re- 
connaisse la fraternité de tous les producteurs — 



CONCLUSION 177 



a une tendance à diviser. Sans vouloir traiter ici 
la grosse question des rapports entre la produc- 
tion et la consommation, il faut reconnaître, comme 
y insiste l'école coopératiste, que c'est la con- 
sommation qui doit limiter et diriger la produc- 
tion, et il faut s'attendre à voir grandir de plus 
en plus le rôle spécial de Tacheteur. 11 faut faire 
l'éducation du consommateur autant que celle du 
producteur. Et s'il reste profondément moral, — 
en quoi on ne peut que donner raison à M. Sorel 
— de mettre au premier plan lo producteur, 
rhomme qui travaille plutôt que Thomme qui 
consomme et détruit, il faut bien voir que l'har- 
monisation des intérêts de tous les producteurs, 
qui fera disparaître les antagonismes de la pro- 
duction, sera la même chose que Tharmonisation 
des intérêts des consommateurs. 
[> 11 n'est pas exact enfin de dire que le syn- 
dicalisme se suffit à lui-même, qu'il n'est qu'un 
mouvement purement ouvrier, car l'approfon- 
dissement de la notion de travail aboutit néces- 
sairement à la culture, l'approfondissement du 
syndicalisme conduit au socialisme, le mouve- 
ment ouvrier va rejoindre, sans perdre son ori- 
inalité, les préoccupations humaines. Snns nier 

12 



178 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

Tutilité des idéaux particuliers qui s'attachent à 
la nation ou qui s'attachent à la classe, il faut 
reconnaître que le véritable idéal déborde par- 
dessus ces limitations, qu'il n'est pas seulement 
patriotique ou ouvrier, qu'il est universel et hu- 
manitaire. Ainsi, quoi que nous fassions, nous 
retrouvons les vues rationalistes, la continuité his- 
torique dont le syndicalisme a le tort de mécon- 
naître l'importance, comme le nationalisme a celui 
de la croire trop souveraine. 

Nationalisme, syndicalisme : doctrines par cer- 
tains points semblables et dans leur fond irréduc- 
tiblement opposées, qui pèchent par des excès 
de même nature quoique en sens contraire ! Nous 
retrouvons jusqu'au bout leur critique alternée, 
et nous aboutissons à la nécessité de concilier, 
dans ce qu'ils ont de positif, leurs résultats. 

Tous deux s'attachent à des absolus sociaux, 
pour Tun la nation, pour l'autre la classe ; et 
nous avons dû nous convaincre qu'une philosophie 
compréhensive doit s'efforcer de concilier et de 
dépasser ces deux absolus l'un et l'autre trop 
étroits. Nous avons des devoirs envers la patrie 
et des devoirs de'justice. Nous devons nous res- 



CONCLUSION 179 



serrer autour d'un centre, la nation, qui plonge 
à des profondeurs émouvantes dans le passé et 
nous porte à envelopper d'un amour fraternel 
tous ceux, quelle que soit leur condition, qui, sur 
la terre des aïeux, participent au même héritage, 
tous ceux qui parlent la même langue, voient 
les mêmes horizons, vénèrent les mêmes tradi- 
tions, sentent, pensent et veulent de même. Et 
nous devons aussi nous élargir par la pensée et 
[)ar Tamour, considérer tous ceux qui, sur la 
vaste terre, quelles que soient leurs origines, leurs 
traditions, leur histoire, bref leur nationalité, ont 
la même condition sociale, travaillent de même, 
et par conséquent en un sens sont aussi nos frè- 
res, sentent, pensent et veulent de même. Voilà 
deux devoirs, dont nous ne pouvons repousser ni 
l'un ni l'autre, qu'il faut accepter tous deux en 
1-3S composant. Et si, aux heures de crise, la né- 
cessité commande de se grouper, de faire front 
pour défendre le sol, dans la vie normale il faut 
l^icn dire que le patriotisme n'est fort que s'il 
appuie sur la justice. 

Tous deux dotent de toutes les vertus, réelles 
ou virtuelles, les classes sociales en qui ils mettent 
tout leur espoir, pour l'un les classes dirigeantes, 



180 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

pour Tautre le prolétariat ; et nous nous sommes 
aperçus que les vertus nécessaires pour faire vi- 
vre des institutions ne sont pas des vertus de 
classes, mais des vertus simplement humaines, 
qui ne sont le monopole d'aucune classe. Il n'est 
pas plus exact de prétendre, avec M. Bourget, 
que les classes dirigeantes seules sont capables 
de posséder compétence et vertus que de croire, 
avec M. Sorel, qu'il suffise au prolétariat de sa- 
voir bien se battre pour acquérir du coup cette 
compétence et ces vertus. Rosser les orateurs de 
la démocratie, comme le recommandent les Ré- 
flexions sur la Violence, n'est pas plus efficace que 
prendre une barre de fer et casser la gueule des 
grévistes, comme il est dit dans la Barricade. 
L'éducation d'une classe est tout de même un 
peu moins simple. 

Tous deux enfin attachent une importance exa- 
gérée soit à la puissance de tradition du passé, soit 
à la puissance de transformation du présent et de 
l'avenir imprévisible ; et nous avons dû faire le 
départ de ce qui change et de ce qui persiste. En 
étudiant le nationalisme, nous avons dû insister 
sur l'importance primordiale du présent, qui peut 
quelquefois par ses découvertes techniques faire 



CONCLUSION 181 



surgir de nouveaux modes de travail, donc de 
nouveaux sentiments, de nouvelles revendications 
collectives devant quoi les traditions sont impuis- 
santes. «L'avenir juridique, a dit Tarde, sera ce que 
le feront les inventions à naître », et cela n'est pas 
vrai seulement de l'avenir juridique. En ce sens, on 
ne peut certainement pas parler d'une évolution 
rectiligne ; les inventions étant imprévisibles peu- 
vent bouleverser soudain tout un système social, 
il faut plutôt parler d'une ligne brisée. Mais il 
faut aussi faire remarquer, à l'encontre des syn- 
dicalistes, que si les inventions ou les grandes 
transformations accidentelles peuvent boulever- 
ser un système d'institutions, les survivances his- 
toriques subsistent et certains sentiments, vieux 
conune l'humanité et évoluant lentement, préexis- 
tent à tout mode de production. Ces sentiments 
ne sont pas a priori; ils ne forment pas l'armature 
d'une raison éternelle, abstraite, d'origine théo- 
logique ; ils sont le résidu de l'expérience histo- 
rique, le ciment des générations. 

Il ne faut donc pas nier absolument tout le passé, 
et les syndicalistes le savent bien (1), mais on peut 

1. Voir sur ce point It Procès de la Démocralie, p. "5. 



182 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

croire que Théritage que le socialisme, par exem- 
ple, recevra du capitalisme, sera plus large que 
ne le pense M. Sorel; qu'il ne sera pas seulement 
la matière du monde nouveau, Toutillage indus- 
triel, avec les mœurs et la discipline qui en déri- 
vent ; qu'il n'y aura pas seulement continuité tech- 
nique, mais qu'une foule de sentiments et d'idées 
subsisteront, transformés par la sensibilité des 
nouvelles générations, à la scission opérée par la 
pratique du travail associé au travail salarié dans 
la grande industrie. 

Il n'y a pas, dans Tordre sentimental, de muta- 
tions, de révolutions brusques, de vertus toutes 
neuves, de créations absolues. Les besoins du pré- 
sent se coulent dans de vieux moules, et c'est len- 
tement que ces moules se brisent et sont remplacés 
par d'autres. A cet égard, quels que soient d'un 
point de vue philosophique les arrêts, les reculs, 
les oscillations, les divergences fondamentales de 
l'évolution créatrice, le progrès humain, dans une 
civilisation ou mieux une technique donnéOj est 
conçu sous forme linéaire, au moias par les indivi- 
dus conscients qui se fixent un but et travaillent à 
le réaliser. Et cela jusqu'à une nouvelle perturba- 
tion technologique, qui fera naître de nouveaux 



CONCLUSION 183 



rêves. Si Ton peut croire qu^il n'y a pas de finalité 
dans la nature et qu'il est impossible de prévoir 
absolument l'avenir, il faut reconnaître, dans la 
portion bornée de la nature qu*est Thumanité in- 
telligente et dans une sphère très restreinte de cette 
humanité — une sphère englobant des phénomènes 
assez semblables pour que la loi du déterminisme 
puisse s'y appliquer — la possibilité pour cette 
humanité de préparer dans une certaine mesure 
son avenir par la réalisation de ses représenta- 
tions. 

Et pour ce qui est d'une discipline morale ac- 
tuelle, la scission absolue que recommande le 
syndicalisme semble impossible et peu désirable. 
Les historiens seuls pourraient décider s'il n'y eut 
vraiment aucun point de contact entre l'fclglise et 
le monde antique ; tous sont loin d'admettre cette 
thèse. En ce qui concerne la société présente, il 
faut faire des réserves. L'ascétisme, le pessimisme 
sur lesquels repose au fond cette théorie de la 
scission sont, nous l'avons reconnu, d'une austère 
grandeur ; mais poussés à l'excès ils aboutissent 
à l'impossibilité presque absolue de toute action. 
On ne peut agir si l'on ne sent en soi un besoin 
d'expansion joyeuse, si Ton ne fait confiance à 



184 LA PH[LOSOPHIE SYNDICALISTE 

ridéal que Ton poursuit, si l'on ne se sent assez 
fort pour triompher des embûches passagères que 
Taction rencontre à chaque pas sur son chemin. 
Il faut discipliner les aspirations et les instincts, 
mais il ne faut pas viser, comme le christianisme 
absolu, à les étouffer. 11 faut se défier des corrup- 
tions faciles qui pourraient engourdir et paraly- 
ser la vertu d'un mouvement social, mais il faut 
se sentir assez de vigueur et de sève pour affron- 
ter, renverser et digérer Fobstacle au lieu de le 
fuir ou de le tourner. Le pessimisme excessif 
trahit un affaiblissement vital, il n'est pas d'action 
féconde sans un optimisme fondamental. 

Ceci s'applique point par point au mouvement 
ouvrier. Autant il est bon que les institutions ou- 
vrières sachent se garder de la corruption gouver- 
nementale, et conserver leur originalité, leur auto- 
nomie, leur liberté, autant il est nécessaire pour 
elles de pouvoir affronter, dans des discussions et 
des combats où elles sauraient faire la part de Inop- 
portunité sans oublier leur idéal, les institutions 
bourgeoises qu'elles aspirent à remplacer. Gela est 
difficile sans doute, et cela n^'est pas sans danger ; 
les syndicalistes ont parfaitement raison de signa- 
ler la déchéance où tomberait une classe si elle 



CONCLUSION 185 



renonçait à son génie propre pour imiter exclusi- 
vement la culture et les mœurs des classes qui la 
do minent. G 'est le cas de dire avec Nietzsche, dans 
ses Considérations inactuelles : « L'histoire ne peut 
Atre supportée que par les fortes personnalités ; 
pour les personnalités faibles, elle achève de les 
eiïacer... Ce n^est que par la plus grande force du 
présent que le passé doit être interprété, » C'est le 
cas de craindre avec lui « Tégoïsme sage » qui 
peut résulter d'une ingestion trop forte de « mix- 
ture historique », et qui peut briser l'idéal d'un 
peuple ou d'une classe. 

Mais on ne peut tirer de ces paroles que cite 
M. Berth — avec quel aristocratique dédain à 
l'égard des « braves gens > du réformisme et de 
« mesgieurs les Intellectuels » I — que la nécessité 
de dépasser toujours la science par Tart, de re- 
tremper toujours à certains moments la morale 
courante dans le sublime ; on n^en peut tirer une 
condamnation ni de l'histoire, ni de la science, ni 
de la collaboration — et on le verra tout à l'heure. 
La connaissance des écueils oblige seulement à se 
tenir sur ses gardes, non à ne pas prendre la mer, 
et l'imitation peut être consciente et réciproque. 
En fait, si les classes dirigées peuvent prendre 



186 LA PHILOSOPHIE SYNDIC AL1ST2 

auprès de leurs maîtres de bonnes leçons de dis- 
cipline, de travail, de conscience, de savoir, les 
classes dirigeantes pourraient dans certains cas 
utilement méditer sur les exemples de dévouement, 
de sacrifice, de solidarité que donnent parfois les 
classes ouvrières. 

Quelles que soient donc les précautions à pren- 
dre pour ne pas se laisser séduire, la lucidité 
d'intelligence et la fermeté de volonté qui seront 
nécessaires pour distinguer et défendre froide- 
ment des intérêts antagonistes, la cité que rêve 
la philosophie syndicaliste ne sera viable que si 
ses citoyens savent, comme les nôtres, assimiler 
aussi bien que dissocier, collaborer aussi bien que 
rester distincts, car il y aura toujours des diffi- 
cultés et des luttes. La conciliation, le juste mi- 
lieu, Topportunisme, la casuistique, l'infâme poli- 
tique : choses bien ingrates et qui ne font pas briller 
ceux qui en prennent la défense ; choses infiniment 
dangereuses si on les cultive pour elles-mêmes et 
qui sont de peu de prix devant la beauté ascétique 
des idéaux nettement tranchés et se heurtant jus- 
qu'à la mort, — et cependant choses qu'on ne peut 
ni négliger, ni étouffer dans la vie normale, car 
elles sont les efflorescences naturelles de la vie... 



CONCLUSION 187 



Admirons les caractères, les esprits unilaté- 
raux qui se résignent à être étroits, logiques, sec- 
taires. Ils sont le sel d'une société. Ils sont les 
réserves de la vie, les derniers dépositaires de 
rinstinct. Mais je ne peux, sans le sentiment 
d'être injuste, me défendre d'une secrète sympa- 
thie pour les conciliateurs et les « politiques », 
pour ceux qui ont assez de caractère pour pa- 
raître n'en point avoir. L'opportunisme est une 
assez laide chose quand il n'est qu'un masque de 
Tambition. L'éclectisme est méprisable quand il 
déguise l'absence d'originalité. Mais pour une pen- 
sée sincère et vivante et pour un politique qui 
veut fournir le maximum d'action sociale, l'op- 
portunisme et l'éclectisme, ou mieux la concilia- 
tion et l'harmonie, apparaissent parfois comme 
des nécessités. 

On s'indigne, on se rebelle d'abord contre cette 
soi-disant nécessité, qui semble ne pouvoir être 
acceptée que par une âme molle. Proudhon avait 
horreur du « juste milieu ». Après avoir d'abord 
rêvé d'une synthèse hégélienne qui réconcilierait 
la thhe et Vantithèse, il s'était ensuite arrêté à 
ridée de balancer l'un par l'autre les deux prin- 
cipes opposés, poussés chacun jusqu'à l'absolu. 



188 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

Cet ennemi fameux de la propriété en était arrivé 
à l'idée de vouloir pour chacun un droit de pro- 
priété absolu, destiné à faire contre-poids à d'au- 
tres droits également absolus. Mais quoi ! des 
droits « absolus » qui se limitent les uns par les 
autres cessent évidemment d'être absolus ; ils 
entrent en composition; l'équilibre proudhonien 
est au fond une conciliation et Ton peut penser 
que la première théorie proudhonienne de la 
propriété-possession est bien plus franche et plus 
satisfaisante que celle à laquelle Tauteur de la 
théorie de la propriété s'est arrêté sur la fin de 
sa vie. 

11 en est de même de la « monarchie absolue » 
des nationalistes intégraux, de cette monarchie 
qui souffre, disent-ils, des limites mais pas de 
partage. Gomme si des limites n'étaient pas un 
partage, et comme si, à l'intérieur même de ses 
attributions respectives, le pouvoir central ne 
devait pas compter avec des forces antagonistes, 
dont il doit tenir compte même quand il les 
ignore 1 On est ici encore en présence d'une tran- 
saction, et Ton souffre à voir qu'on refuse d'appe- 
ler par leur nom des faits aussi évidents. 

Pareillement, où la haine de Tharmonie ratio- 



CONCLUSION 189 



naliste a-t-elle conduit M. Sorel ? D*une part, à 
dresser une métaphysique du discontinu, une 
philosophie de l'histoire catastrophique qui est 
ou insoutenable, ou parfaitement conciliable avec 
rigQoble syndicalisme réformiste ou démocra- 
tique. J'ai tenté ailleurs de le montrer, je n'y 
reviens donc pas ici*. D'autre part elle l'a conduit 
à sauter brusquement de Tantipatriotisme très 
cru des Réflexions sur la Violence au patriotisme 
également sans nuances de l'article sur le Mys- 
tère de la Charité de Jeanne d'Arc, Je veux bien 
qu'il y ait « mutation »,mais de telles mutations 
ne laissent pas de dérouter. Et par surcroît elles 
ne résolvent rien, car le patriotisme absolu, ou 
nationalisme, n'est pas plus satisfaisant pour 
la raison que Tantipatriotisme syndicaliste. Ici 
encore il faut un équilibre, une composition, une 
harmonie. 

Et je n'ignore pas toute la grandeur, toute la 
beauté esthétique des attitudes intransigeantes. 
Je sais qu'il faut parfois être dur, démesuré, irra- 
tionnel, qu'il faut être un amant frénétique du 



1. Voir le Procès de la. Démocratie, pp. 172 et suivantes, 



190 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

sublime. Chaque progrès n*est qu'une étape, il faut 
viser toujours plus haut. La lumineuse sérénité 
de la perfection grecque ne fait pas oublier Fin- 
finité tragique du pathétique chrétien. Dans un 
monde où il y a tant d'excès de vice ou de lai- 
deur il est bon, il est nécessaire qu'il y ait des 
excès de sacrifice ou de vertu. Mais la plénitude 
et rharmonie des facultés, la satisfaction de la 
raison, Tentière maîtrise de soi, cela est la vraie 
force, cela est la beauté... L'équilibre parfait n'est 
jamais atteint, et il ne peut pas l'être parce qu'il 
serait la mort. Mais réaliser sans trêve des équi- 
libres successifs, bien posséder tout ce que l'on 
a en désirant toujours mieux, et pour cela accor- 
der sans cesse les forces divergentes que la vie 
intarissable suscite en nous et hors de nous, c'est 
toute la moralité. 

Et c'est aussi toute la vertu de l'intelligence. 
« La loi suprême de notre intelligence, dit 
M. Sorel, est la séparation des genres. > Oui, 
mais la loi suprême de l'intelligence est aussi 
d'établir des rapports entre ces genres, de les 
coordonner, d'en faire la synthèse. Voyons clair 
par l'analyse discursive, mais ne mutilons pas 
la pensée. Et au-dessus de la pensée il y a l'in- 



I 



CONCLUSION 191 



I 



tuition et la vie, qui sont toujours à base de 
fusion. Maintenons l'intransigeance des program- 
mes, des idéaux, des droits, mais ne mutilons pas 
la vie. Quels que soient les anathèmes dont on 
les flétrit, les « confusionnistes » de grande vita- 
lité finissent toujours par avoir raison, parce 
qu'ils agissent. Les dogmes marxistes n'empê- 
chent pas révolution de la démocratie, l'Ency- 
clique < Pascendi> n*a pas arrêté le mouvement 
moderniste dans l'Eglise. Il ne faut pas se noyer 
dans le galimatias^ mais il ne faut pas craindre 
de l'affrontera larges brassées. La vie n*est-elle 
pas un perpétuel galimatias ? 

Et je sais bien que cette conception finaliste, 
rationaliste et humanitaire, ce refus d'abdication 
de rintelligence est déplorablement vulgaire, dé- 
mocratique ; je sais bien que cette nécessité de 
la collaboration, de l'harmonisation, de Tunifica- 
tion parallèle à la différenciation ne peut être 
-outenue, comme dit M. Berth, que par des « po- 
liticiens de tout acabit », par des « esprits ané- 
miques > qui méprisent le courage moral, qui 
n'estiment que « les ratiocinations pâlottes et 



192 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

exsangues », l'opportunisme flasque et fangeux. 
Je le sais bien, et j'en suis marri. 

Pourtant, je suis bien aise d'avoir rencontré 
au cours de mes lectures des pages un peu dures, 
écrites par un « politicien » d'un acabit tout de 
même un peu spécial, par le philosophe même 
que je citais tout à l'heure, et qui est aimé comme 
un maître par quelques philosophes syndicalistes. 
On me permettra d'en citer, pour finir, les prin- 
cipaux passages. Ils sont plus éloquents que tout 
ce que je pourrais dire. 

« Le même remède, la castration et Textirpa- 
tion, est employé instinctivemeut contre le désir 
par ceux qui sont trop faibles de volonté, trop 
dégénérés pour pouvoir imposer une mesure à ce 
désir ; par ces natures qui ont besoin de la Trappe, 
pour parler en image (et sans image), d'une dé- 
finitive déclaration de guerre, d'un abîme entre 
eux et la passion. Ce ne sont que les dégénérés qui 
trouvent les moyens radicaux indispensables ; la 
faiblesse de volonté, pour parler plus exactement, 
rincapacité de ne point réagir contre une séduc- 
tion n'est elle-même qu^une autre forme de la dégé- 
nérescence. L'inimitié radicale, la haine à mort 
contre la sensualité est un symptôme grave : On a 



CONCLUSION 193 



le droit de faire des suppositions sur Tétat géné- 
ral d'un être à tel point excessif. » 

Ou encore : « Un esprit qui veut faire quelque 
chose de grand, qui veut aussi les moyens pour y 
parvenir est nécessairement un sceptique. L'indé- 
pendaace de toutes espèces de convictions fait 
partie de la force, il faut savoir regarder libre- 
ment. » Au contraire, « ne point voir certaines 
choses, n'être indépendant sur aucun point, être 
toujours d'un « parti », avoir partout une optique 
sévère et nécessaire, voilà ce qui caractérise le 
« fanatique >, le type contraire des esprits forts 
et libérés. Mais la grande attitude de ces esprits 
malades, de ces épileptiques des idées, agit sur 
les masses — les fanatiques sont pittoresques, 
l'humanité préfère voir des attitudes que d'enten- 
dre des raisons. » 
^ Ou enfin: « Le type païen n'est-il pas... le type 
d'un esprit qui accueille les contradictions et les 
problèmes de la vie et qui les résout ! C'est là 
que je place le Dionysos des Grecs : U affirmation 
religieuse de la vie totale^ non point reniée et 
morcelée, » Faites les transpositions, les mises 
au point, et, si vous voulez, les adoucissements 
nécessaires, — cap je n'aurais jamais osé aller 

13 



194 



LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 



jusque-là ! — et concluez. On trouvera ces cita- 
tions aux pages 137, 138, 326, 327, 328 de la tra- 
duction française du Crépuscule des idoles, et à la 
dernière page de la Volonté de puissance, de Fré- 
déric Nietzsche. 



APPEiNDICE 
Nietzsche et Proudhon 



Si quelque Carlyle ou quelque Emerson vivait 
de nos jours, et voulait ajouter de nouvelles figu- 
res à la galerie des Heroes ou des Représentative 
Meriy on peut imaginer qu'il n'en trouverait guère 
de plus nobles, de plus puissantes, et d'une con- 
frontation plus chargée de sens, que celles de ces 
deux grands morts qui depuis quelque temps sol- 
licitent à des titres divers l'attention du public qui 
pense : le Français Pierre-Joseph Proudhon et le 
rierniain Frédéric Nietzsche. Et s'il fallait, pour 
compléter l'analogie, trouver des sous-titres qui 
permissent de qualifier immédiatement les nou- 
veaux venus, ceux-ci, peut-on croire, viendraient 
tout de suite à l'esprit : Frédéric Nietzsche ou 
r Aristocrate j Proudhon ou le Plébéien, 



196 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

Une occasion propice nous permet d'en parler. 
Au commencement de cette année, à la date du 
centenaire de la naissance de Proudhon, le bon 
proudhonien Edouard Droz a publié sur son auteur 
de prédilection un petit livre substantiel \ fruit 
de plusieurs anbées de familiarité avec l'œuvre. 
Et, voici quelques semaines, Daniel Halévy, sans 
profession ou affectation de nietzschéisme, nous 
a donné une Vie de Frédéric Nietzsche plus pathé- 
tique qu'un roman '. Il faut aimer ces deux livres 
honnêtes, où la vie et les tendances maîtresses de 
deux grands hommes sont exactement reconsti- 
tuées, où Ton n'a pas cédé à Tattrait piquant du 
paradoxe, presque irrésistible en un temps qui 
nous présente sans rire un Proudhon soldat du 
Pape ou un Nietzsche à l'usage des caillettes. 

Qu'on ne croie pourtant pas ces deux récits sem- 
blables ; ils s'opposent, toutes réductions faites, 
comme les deux esprits mêmes auxquels ils sont 
consacrés. Edouard Droz nous a donné sur Prou- 

1. Edouard Droz, professeur à la Faculté des lettres de Be- 
sançon: P.-J. Proudhon, un vol. ,3 fr. 50. — Librairie de Pages 
Libres, 1909. 

2. Daniel Halévy. — La vie de Frédéric Nietzsche, un vol., 
3 fr. 50. Galmanu-Lévy, 1910. 



APPENDICE 197 



dhon un livre restreint, mais complet, où l'on 
trouve l'essentiel de Toeuvre en môme temps que 
les grands traits du caractère et les péripéties de 
la vie. Si téméraire qu'il soit d'analyser les livres 
de Proudhon, la tentative est faite tout de même, 
et aussi bien qu'on pouvait la faire ; on possède 
un guide pour se retrouver parmi les méandres 
de l'œuvre entière. Et de-ci de-là l'auteur inter- 
vient, dit son mot, rectifie des thèses, approuve 
ou blâme son héros, ou plutôt tempère de restric- 
tions critiques une admiration continuellement 
sous-jacente. C'est presque un manuel aus«i bien 
qu'un récit, un livre de professeur et d'homme 
du peuple, écrit pour des étudiants et pour des 
gens du peuple, sans nul soupçon de littérature, 
se proposant uniquement de bien faire connaître 
ou du moins pressentir l'homme et l'œuvre dont 
il traite. 

11 n'en est pas de même de Daniel Halovy. Celui- 
ci nous a donné surtout un livre d'historien, de 
psychologue et d'artiste, où l'on aperçoit très peu 
l'œuvre et où, en revanche, le caractère apparaît 
toujours au premier plan, dans une lumière ten- 
dre et triste. Il ne faudrait pas chercher dans cet 
ouvrage des discussions sur le romantisme ou l'in- 



198 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

dividualisme de Nietzsche, des considérations dia- 
lectiques sur le surhomme ou la volonté de puis- 
sance; les traités de ce genre ne manquent pas, 
et on en annonce toujours. Non, mais la formation 
de ce caractère, les préoccupations fondamentales 
de cet esprit, les affinités et les désirs secrets 
de ce pauvre cœur, les étapes de ce long mar- 
tyre éclairant d'un jour décisif la genèse des 
livres, tout cela reconstitué grâce à une foule de 
lettres et de documents pour nous inédits, voilà 
ce qu'on n'avait pas encore donné au lecteur fran- 
çais. Daniel llalévy fait l'histoire d'une âme, d'une 
âme sublime et lamentable, avec admiration et 
pitié. Aucun commentaire : le récit, sobre et poi- 
gnant, parle assez. Il est bien que ces deux livres, 
également intelligents, soient si différents ; ils 
sont à rimage des héros qui les ont suggérés. 

Nous suivrons ici Daniel Halévy ; nous mettrons 
en parallèle deux vies, deux conceptions de l'exis- 
tence. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Prou- 
dhon a rencontré, peu après sa mort, un biogra- 
phe et un psychologue digne de lui, sinon par la 
nature de la sensibilité, qui était au contraire et 
s'avouait réfractaire, du moins par la largeur et 
la finesse de la compréhension. Il s'agit, on le 



APPENDICE 199 



sait, de Sainte-Beuve en personnne, et Edouard 
Droz se réfère avant tout au beau livre du criti- 
que. Daniel Halévy — toutes proportions gardées 
— a fait pour Nietzsche ce que Sainte-Beuve a si 
magistralement commencé pour Proudhon. Il au- 
rait pu mettre comme épigraphe à son livre cette 
phrase du grand critique. « Je ne sais rien de tel 
pour l'explication des idées et des doctrines que 
la réalité des faits et la détermination précise 
des circonstances au sein desquelles elles ont été 
conçues. » La direction d'un esprit « dépend d'au- 
tre chose encore que d'un pur mouvement intel- 
lectuel : elle se ressent de Tétat des fibres et de 
mille ressorts secrets dont la plupart nous échap- 
pent >. 



Ce sont deux solitaires, deux hommes de pensée 
plus que d'action ; cette constatation domine leur 
existence. Rien ne se fait de grand dans le monde 
qui n'ait été longuement préparé dans le secret 
de la vie intérieure, dans des colloques émouvants 
avec soi-même, à condition toutefois qu'une claus- 
tration trop prolongée n'étoufTe pas le sens de la 
vie. 



200 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

Cet amour de la solitude est assez apparent 
chez Nietzsche, qui fut poursuivi toute sa vie par Jt 
le besoin de ce qu'il a lui-même appelé 1' « ana- :j 
chorétisme moderne >, et de qui toute la vie fut j 
un pèlerinage incessant, mis en branle et guidé 
par les saisons, des vallées moyennes de la Bohême 
et du Jura ou de la côte dorée de Nice vers les 
cimes neigeuses de TEngadine, loin des agitations 
des hommes. Il peut surprendre de Proudhon, 
qu'on a coutume de se représenter comme un 
homme public, et qui en fait le fut peu, et dans 
des portions très restreintes de sa vie ; il a d'ail- 
leurs reconnu qu'il n'était pas fait pour Têtre. Le 
plébéien Proudhon était un sauvage, à Faise seu- 
lement avec des amis; Nietzsche, nature plus fine 
et mieux prédisposée à souffrir, eut cette douleur 
de se sentir seul à l'intérieur même d'une soli- 
tude mitigée, d'un cercle d'amis. Il eut le senti- 
ment total de r « incommunicabilité »... « la plus 
effroyable de toutes les solitudes », parce qu'elle 
est la solitude à la dernière puissance, irrémédia- 
ble. 

Il faut donc s'attendre à voir jaillir de ces 
deux bouches, sous des modalités diverses, un 
hymne à la solitude. Nietzsche, tout en s'amusant 



I 



APPENDICE 20 J 



parfois « avec un humour triste » d'errer « çà et 
là, seul comme un rhinocéros », a parlé de la 
solitude magnifiquement et lyriquement, comme 
un sage et comme un poète. Il note l'action toni- 
fiante des hautes cimes : « Si nous ne donnons à 
nos âmes des horizons fermes et sereins comme 
ceux des montagnes et des bois, alors notre vie 
intérieure perdra toute sérénité. Elle sera disper- 
sée, insatiable comme celle de l'homme des villes: 
il ne connaît pas le bonheur et ne peut pas le 
donner >. Les pâtres de TEngadine sont « héroï- 
ques et idylliques » comme des héros grecs. 
« Celui-là est grand qui sait être le plus solitaire 
le plus caché, le plus distant ». Proudhon, s'il 
n'eût pas aimé l'orgueil aristocratique et ibsénien 
de cette dernière phrase, eût applaudi aux pre- 
mières ; elles expriment sa sensibilité de paysan. 
Ce grand moraliste et ce grand travailleur, rap- 
portant tout à ses tendances dominantes, voit dans 
la solitude la grande maîtresse de stabilité, de 
sérieux, de profondeur, qui protège les deux fonc- 
tions « les plus secrètes, les plus sacrées de 
l'homme >, le travail et Tamour. La solitude les 
fortifie, la prostitution urbaine les décompose. 
Ne cherchons pas cependant à cet amour de la 



202 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

solitude des raisons trop transcendantes. Ces deux 
solitaires sont deux malades, contraints de s'iso- 
ler par une lutte incessante contre la maladie. La 
vie de Frédéric Nietzsche fut un long martyre. 
Fils d'un pasteur déjà malade et qui lui-même 
mourut fou, ce fut le soin de sa santé qui l'obligea 
à vagabonder d'auberge en pension et de la mer 
à la montagne, après avoir dû abandonner son 
travail professionnel. A toutes les pages du livre de 
Daniel Halévy, ce ne sont que luttes contre les 
insomnies, les migraines, les éblouissements, les 
fièvres, jusqu*à Fhorreur de la catastrophe finale 
où cette intelligence frémissante entra vivante dans 
la mort. La souffrance, comme il arrive à tout 
être bien né, lui épura Tâme, l'ouvrit à la dou- 
ceur, à la pitié, à la sérénité, fit un stoïcien et un 
ascète de cet ennemi de Tascétisme. 

Le terrible et presque incessant martyre de ma vie, 
écrivait-il en 1880 à Malvida de Meysenburg, dans une 
admirable lettre que Daniel Halévy appelle avec raison 
un « testament spirituel », me donne soif de mourir... 
J'ai tant souffert, j'ai renoncé à tant de choses qu'il 
n'est point d'ascète, de quelque temps que oc soit, à la 
vie duquel je n'aie le droit de comparer ma vie en cette 



APPENDICE '203 



dernière année. J'ai beaucoup acquis cependant. Mon 
âme a gagné en pureté, en douceur, et je n'ai plus be- 
soin pour cela de la religion ni de l'art. (Vous le re- 
marquerez, j'en ai quelque orgueil ; c'est dans mon état 
d'entier abandon que j'ai pu découvrir enfin mes sour- 
ces intimes de consolation.) Je crois avoir fait l'œuvre 
de ma vie, comme le peut un homme auquel aucun 
temps n'est laissé. Mais je sais que pour beaucoup 
d'hommes j'ai versé une goutte de bonne huile, que 
beaucoup d'hommes sont par moi orientés vers une vie 
plus élevée, plus sereine et lucide. 

Cette goutte de bonne huile, c'est ce qu'il ap- 
pelle encore le « regard gœthéen plein d'amour 
et de bonne volonté » qu'il jette sur les hommes ; 
il y est parvenu, sauf à la fin où l'âme avait déjà 
quitté son enveloppe, par une constante disci- 
pline des suggestions mauvaises qui pouvaient lui 
venir de son misérable corps. 

La souffrance de Proudhon est d'une autre 
sorte, moins belle peut-être — puisque nos yeux 
d'artistes délicats savent trouver de la beauté 
dans la douleur, — plus ingrate, mais plus signi- 
ficative encore dans son humanité. Non que la 
souffrance physique lui ait été épargnée. Dès sa 
jeunesse il était déjà, de son propre aveu, un 



204 LA PHILOOPHIE SYNDICALISTE 

« petit blondin fluet », et sur la fin il fut franche- 
ment malade ; mais c'est toujours la même mer- 
veilleuse domination de Tesprit sur la matière. Au 
commencement de 1864, cumulant rhume, catar- 
rhe et asthme, « étouffant, crachant, toussant et 
bavant », il trouve le moyen d^écrire à un ami 
sourd pour le consoler de son infirmité et tour- 
ner sa pensée vers la véritable fin de l'homme, 
qui est de « réaliser sur la terre le règne de l'es- 
prit ». Gela ne nous est donné, ajoute-t-il, que 
dans Và.ge mûr, « quand les passions commencent 
à faire silence et que l'âme, de plus en plus dé- 
gagée, étend ses ailes vers l'infini ». 

Mais ce qui est particulier à Proudhon, ce qui 
en fait un plébéien, c'est le cortège des difficultés 
matérielles qu'il eut toute sa vie à combattre, le 
terrible problème du gagne-pain quotidien qui 
l'accabla jusqu'à ses derniers jours, où il travail- 
lait encore quatre ou cinq heures, « autant pour 
s'occuper que parce qu'il le faut ». Nietzsche n'a 
pas connu ces souffrances-là, ou à peine. La petite 
pension de trois mille francs que servait à son 
ancien professeur l'Université de Bàle suffisait 
strictement, mais enfin suffisait à ce célibataire, 
et la pauvreté ne lui était pas amère. Il planait 



APPENDICE 205 



tout en haut, vers les cimes. Proudhon se débat- 
tit toute sa vie dans les marécages de la pauvreté. 
Proudhon marié, père de trois filles, traînant ses 
dettes jamais payées, trop fier pour accepter les 
sept mille francs par an du Nain Jaune, et préfé- 
rant avoir recours à ses amis ; Proudhon pros- 
crit, travaillant comme un forçat, tandis que sa 
femme « accablée de migraines et de douleurs 
articulaires, travaillait comme une furie », Prou- 
dhon fut poursuivi sans répit par la nécessité de 
gagner sa vie. 

Il en était fier d'ailleurs, et Ton sait en quels 
termes il a parlé de la joie qu'il éprouvait à 
avoir en mains un métier, instrument de liberté, 
mais on devine les drames obscurs de cette lutte 
sans beauté. De combien de blessures cette sensi- 
bilité d'enfant,de jeune honime,d*adulte, d'homme 
fait n'a-t-elle pas saigné ? A dix-sept ans, ren- 
trant du collège chargé de prix, — gagnés dans 
quelles conditions de travail ! — il dîne de pain 
et d'eau, parce que ses parents viennent de per- 
dre dans un procès le champ dont ils vivaient. Un 
peu plus tard, en 1840, arrivant à Paris titulaire 
de la pension Suard, obligé avec 1.500 francs 
de se nourrir et de secourir les siens, il avoue à 



206 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

Bergmann sa détresse, en termes qui font frémir. ! 
« J'ai beau lire, écrire, étudier ; je suis opprimé, 
consterné, flétri. Tantôt je regarde la Seine en m 
passant sur les ponts, d'autres fois je songe à me 
faire voleur. Le sentiment de ma misère est tel 
que, si demain j'arrivais à la fortune, le cauche- 
mar qui me poursuit ne me quitterait de deux 
ans. > 

Et vingt ans encore après, en exil par suite de 
la publication de la Justice, — inutile de dire que 
de ses vingt-cii^q francs de représentant du peu- 
ple il n'a rien gardé, et qu'il est sorti de son man- 
dat plus pauvre si possible qu'il n'y était entré — 
à son frère Charles qui lui demande de Targent 
il ne peut envoyer que de bonnes paroles. « Quand 
on songe, écrit-il à ce sujet, que depuis plus de 
quarante ans (j'en ai cinquante et un révolus), ma 
vie se passe dans une continuité de pareilles mi- 
sères, il ne faut pas s'étonner s'il y a parfois de 
l'aigreur sous ma plume. » Mais ces bonnes paro- 
les, il les lui donne : « Souviens-toi, comme moi, 
que la vie étant un combat, le plus sage est de 
faire de ce combat notre félicité. » Paroles admi- 
rables, révolte indomptable de Tesprit contre le 
ventre affamé. Que dire enfin de cet effrayant 



APPENDICE 207 



aveu, qui résume tous les autres, et qui figurait 
dans la première dédicace à Bergmann de la 
Création de l'Ordre : « Tout ce que sais, je le dois 
au désespoir ; la fortune m'ôtant le moyen d'ac- 
quérir je voulus, un jour, des lambeaux ramassés 
pendant mes courtes études, me créer une science 
à moi tout seul. » Jamais parole plus dramatique 
et plus accusatrice fut-elle prononcée ? 

Sainte-Beuve prend texte de ces dernières pa- 
roles pour admonester Taimable normalien, gâté 
par la vie et les livres, qui pourrait sourire des 
lacunes scientifiques de r« autodidacte »Proudhon. 
Ce trait de compréhension n'étonne pas du grand 
critique, mais il y a peut-être des conclusions plus 
générales à en tirer. On pourrait dire — et on a 
"lit — que dans les circonstances pénibles de sa 
vie Proudhon s'était imbibé de sentiments de haine 
et d'envie, et que c'est là le fond de toute déma- 
gogie. On pourrait retourner contre lui la parole 
qu'il a dite lui-même : la démocratie c'est Ten- 
vie, et frapper de suspicion toute sa philosophie 
sociale, comme étant le reflet de conditions de 
vie excessives et trop personnelles. Il faut s'en- 
tendre. 

Proudhon, comme toute âme forte, ignorait la 



208 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

haine à Tégard des personnes ; « il conserva, 
dit Edouard Droz, des relations cordiales avec 
plusieurs de ses camarades riches ». Mais si l'on 
prétend interdire au penseur toute réflexion sur 
les conditions de vie qui lui sont faites et les 
expériences auxquelles il peut assister, si cruel- 
les que soient ces expériences et ces conditions de 
vie, il faut dire : halte là I La pensée ne vaut que 
par les faits concrets qui la provoquent et qui la 
nourrissent, et si les conditions qui lui donnent 
naissance sont anormales, il faut s^en prendre à 
la société même, non au penseur qui les dénonce. 
Ne blâmons donc pas le plébéien Proudhon d'avoir 
voulu écrire la « Philosophie de la Misère » ; 
admirons plutôt qu'il Tait écrite et qu'il Tait vécue 
avec une si indomptable fermeté et une si belle 
vaillance. Quand un homme, au milieu de si ter- 
ribles épreuves, réussit à garder, malgré quelques 
« aigreurs » et éclats inévitables, — Proudhon 
n'était pas un saint — la gaieté, la bonne humeur, 
et ce spiritualisme dont on a lu plus haut d'ad- 
mirables formules, on peut dire que cet homme 
est d'une trempe supérieure. En fait, Nietzsche 
devant la souffrance physique, Proudhon de- 
vant la souffrance et la misère coalisées, furent. 



APPEiNDICE 209 



avec des philosophies diverses, de beaux types de 
stoïciens. 

Et par un des effets de cette « loi d'ironie » que 
Ton se met à découvrir, ces deux stoïciens, ces 
deux malades qui sont arrivés par un miracle de 
force d'âme à vaincre leur destinée, sont tous deux 
épris de ce qui leur est refusé : la vigueur cor- 
porelle, la force physique se dépensant s'il le faut 
en combats acharnés ; ils sont les deux derniers 
prophètes de la guerre. 

Pour Proudhon, il est vrai, il faut faire des ré- 
serves. La Guerre et la Paix n'est pas le plus heu- 
reux de ses livres. Ecrit, dit Edouard Droz, entre 
de très graves malaises de santé, il exagère et 
exaspère une thèse qu'il ne faut pas pousser à 
l'absolu. Car si Proudhon fait l'éloge de la guerre 
dans le passé de l'humanité, il n'en annonce pas 
moins sa disparition finale, et son remplacement 
par le travatt, qui conservera toutes les vertus 
qu'elle développait. « L'héroïsme (guerrier), dit-il 
dans la préface de La Guerre et la Paix^ fut une 
belle chose, mais Phéroïsme est fini. . J'estime la 
force, elle a glorieusement inauguré sur la terre 
le règne du droit, mais je n'en veux pas pour 
souveraine. Et ailleurs: « Travaillez à présent 

14 



210 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

nous dit la Guerre, vous avez assez combattu. » 
Et Proudhon explique tout au long comment, à 
son avis, le travail peut très bien apparaître 
comme un substitut de la guerre. 

Sous ces réserves, il est intéressant de se de- 
mander pourquoi les deux philosophes ont exalté 
la guerre. Tous deux, on Ta vu, lui accordent la 
même et suprême vertu, celle d'entretenir chez 
des peuples corrompus par la « modernité » et les 
raffinements de V « esprit apollinien », chez des 
nations dégradées par le malthusianisme et 
Tégoïsme sordide de Phomo œconomicus^ ce qui 
peut rester du sentiment de l'honneur, de pas- 
sion pour le désintéressement, le dévouement 
et le sacrifice. « Au canon, au canon, j'ai besoin 
de guerre, icA branche den Krieg!y> s'écrie le mal- 
heureux Nietzsche, et ce qui ne pouvait être pour 
lui qu'une métaphore, il en fait une réalité pour 
les nations qui veulent vivre. : 

Pour éviter que l'esprit de spéculation n'abâtardisse 
Tes prit d'Etat, il n'est qu'un moyen, c'est la guerre et 
encore la guerre. Dans l'exaltation qu'elle procure, il 
devient clair aux hommes que l'Etat n'a pas été fondé 
pour protéger contre le démon de la guerre lesindivi- 



APPENDICE 211 



dus égoïstes ; bien au contraire : l'amour de la patrie, 
le dévouement aux princes l'aident à susciter un élan 
moral qui est le signe d'une destinée beaucoup plus 
haute... On ne trouvera donc pas mauvais que je chante 
ici le péan de la guerre. 

Paroles qu'on croirait extraites de La Guerre 
et la Paix ; c'est le même souffle, le môme lyrisme, 

't l'on sait que les actuels adversaires du ratio- 
nalisme et de la dégénérescence < démocratique » 
unissent dans la même admiration et saluent 
comme des précurseurs Frédéric Nietzsche et 
Pierre-Joseph Proudhon. Chez ce dernier, il faut 
signaler quelque chose de plus, un nouveau cou- 
plet dont s'enrichit l'hymne, suggéré par les 
préoccupations dominantes du philosophe ; le 
parallélisme, repris par l'auteur des Réflexions 

ir la Violence, et d'ailleurs contestable, on l'a vu, 
entre la guerre et le travail, entre les vertus du 
producteur et celles du guerrier. 

Cette addition et ces réserves faites, ainsi que 
la substitution des « compagnies ouvrières, vérita- 
bles armées de la Révolution », aux armées d'au- 
trefois et celle — peut-être — deT^étroitesse de 
classe > à 1' « étroitesse nationale » pour 4( sim- 



212 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

plifier et concentrer », il est probable que Prou- 
dhon eût signé sans hésiter, à condition de rem- 
placer militaire par guerrier ou combatifs mot 
qui comprend aussi bien les luttes actuelles de 
rindustrie que les luttes guerrières du passé, cette 
note de l'auteur de la Volonté de Puissance : < le 
maintien de l'état militaire est le dernier moyen 
qui nous soit laissé, soit pour le maintien des gran- 
des traditions, soit pour l'institution du type su- 
périeur de l'homme, du type fort. » 

Au moral, les analogies ne sont pas moindres. 
Chez ces deux philosophes de la force, on peut 
s'attendre à trouver mômes sympathies et mêmes 
antipathies. Ils ont tous deux le goût classique, 
la noble pudeur virile, et par conséquent la haine 

de ce qu'on est convenu d'appeler le roman- 
is 
tisme: une sensiblerie fade ou niaise, un déver- 
gondage d'imagination, un étalage impudique des 
aventures ou des sentiments personnels. Tous 
deux aiment le xvii* siècle, son style « propre, 
exact et libre », comme dit Nietzsche en français 
— et c'est parfaitement définir le style de Prou- 
dhon. Tous deux en revanche abominent Rous- 
seau, et, avec le romantisme dont il est le père, 
le pessimisme chrétien, le féminisme, la démocratie 



APPENDICE 213 



rationaliste, Tart pour Part, et tous les autres 
vices de Tesprit moderne qui trahissent un affai- 
blissement de l'espèce. 

Philosophiquement, pour des raisons très sem- 
blables quoique diverses, ils ont la même haine 
du christianisme, ou plutôt encore d'un spiritua- 
lisme transcendant, d'un « idéalisme nuageux », 
qu'il soit chrétien ou platonicien, qui détache les 
idées des réalités qui les supportent. Ce sont tous 
deux des anti-mystiques, des terriens. « L'esprit, 
production du cerveau, le considérer comme sur- 
naturel ! Diviniser, quelle folie ! » s'écrie Nietzsche, 
et ce pourrait être Proudhon. On se souvient de 
l'hymne que chante Zarathoustra ; 

Mes frères, restez fidèles à la terre, de toute la force 
de votre amour ! Que votre amour prodigue et votre 
connaissance aillent dans le sens de la terre. Ne laissez 
pas votre vertu s'envoler loin des choses terrestres et 
battre des ailes contre des murs éternels... Comme moi, 
ramenez vers la Terre la vertu qui s'égare. — Oui, vers 
la chair et vers la vie, afin qu'elle donne son sens à la 
terre, un sens humain. 

Bans ces paroles magnifiques, dont Daniel Ha- 
lévy dit qu'elles sont les plus belles, les plus 



214 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

religieuses qu'ait jamais inspirées la pensée natu- 
raliste, remplacez le mot équivoque de « chair » 
par celui plus plein de « travail > ; substituez ou 
ajoutez aux considérations physiologiques, les 
seules sur lesquelles insiste Nietzsche, des consi- 
dérations psychologiques et économiques, et vous 
avez tout Proudhon. Pour tous deux, l'idée n'est 
pas primordiale; elle est le dernier terme d'un 
processus physiologique, dit l'un; elle vient de 
l'action, dit l'autre, et il ajoute qu'elle retourne 
à l'action. L'analogie irait plus loin encore, et 
nous le ferions voir si c'était l'occasion de le 
montrer, mais il faut nous borner. Ajoutez enfin 
le même dédain de la science officielle, qui leur 
fut à tous deux si inintelligente et si hostile. 

Songera-t-on après cela à opposer au moralisme 
intransigeant de l'auteur de la Justice V « immora- 
lisme » prétendu de celui de Au delà du Bien et 
du MaH Gomme si cet immoralisme n'était pas 
un moralisme frénétique, exaspéré par la platitude 
des morales courantes ! Rien n'affirmera mieux 
la parenté jumelle de ces deux esprits que ces 
deux admirables formules, deux des plus belles 
qui aient jamais percé comme des éclairs la nuit 
de notre humanité veule et honteuse: « L'homme 



APPENDICE 215 



est un être qui est fait pour se surmonter » — « Tra- 
vailler, c'est se dévouer et mourir. » 

Enfin ces deux pourfendeurs de faiblesses, ces 
deux amants fougueux de la force ont apprécié 
et désiré ce qu'il y a de plus délicat, de plus 
tendre dans l'existence: Tamitié. 

L'amour ne les gâta ni Tun ni Tautre ; ils se re- 
fusaient d'ailleurs à traiter en égale la créature 
éternellement subordonnée que devait être, selon 
eux, la femme, ou à livrer leur esprit à des senti- 
ments qui l'eussent affaibli. Nietzsche sortit meur- 
tri de l'unique aventure sentimentale que l'on 
connaisse de lui, son orageuse, tyrannique et trop 
intellectuelle passion pour M"' Lou Salomé ; et 
quant à Proudhon, appeler amour le sentiment 
qui le porta, à quarante ans, à épouser l'honnête 
ouvrière passementière Euphrasie Piéjeard,«sans 
instruction, mais de moeurs sévères, d'un sens 
droit, de cœur aimant», ferait sourire les lecteurs 
de M. Paul Bourgct.4( Tu conçois assez de quelle 
nature sont mes passions », écrivait le grand mo- 
raliste à Dergmann. Pourtant, les quelques lignes 
que cite Édounrd Droz montrent à quel point 
Proudhon, et surtout Proudhon jeune, savait 
chérir et respecter la jeune fille: « Quel souve- 



216 LA PHILOSOPHIE SNYDICALISTE 

nir pour un cœur d'homme parvenu à Tarrière- 
saison d'avoir été, dans sa verte jeunesse, le gar- 
dien, le compagnon, le participant delà virginité 
d'une jeune fille. Le siècle a pris en pitié ces 
vraies voluptés I » 

Mais c'est surtout l'amitié que surent goûter ces 
âmes viriles. On aimait le sauvage Proudhon, « et 
lui il aimait passionnément l'amitié et ses amis ». 
L'amitié, voilà vraiment un sentiment d'égaux, 
qu'on ne peut éprouver qu'entre hommes, et non 
d'un sexe à l'autre. « Croyez-vous donc, écrit-il 
quelque part, qu'une femme, une maîtresse, soit un 
ami? » Et quelle perspective sur ce cœur d'abord 
si rugueux, — quel renversement aussi de nos 
idées modernes sur la médecine I — que ces lignes 
écrites en 1854, par un malade atteint du cho- 
léra. « Quand le mal me tenait anéanti sur mon 
grabat, je disais à mes amis qui me gardaient : 
« Tenez-moi la main dans les deux vôtres, cela 
me rend la vie,cela me guérit le corps par l'amitié . » 

Mais cette amitié restait saine et normale ; Nietz- 
sche la poussa, et il en avait conscience, jusqu'à la 
pathologie. 11 la calquait romantiquement sur 
l'image de l'amour ; c'était se préparer toutes les 
souffrances. 



APPENDICE 217 



L'amitié, disait-il, détermine absolument les mêmes 
crises que Tamour, mais dans une atmosphère plus pure. 
D'abord une attraction réciproque déterminée par des 
convictions communes ; l'admiration, la glorification 
mutuelle; puis, d'une part, la méfiance, et, d'autre part, 
des doutes sur l'excellence de l'ami et de ses idées; la 
certitude qu'une rupture est inévitable et que pourtant 
elle sera douloureuse... Dans l'amitié, il y a toutes ces 
souffrances, et d'autres encore, impossibles à dire. 

Comment s'étonner, après cela, de ce qu'il y 
eut de forcené dans ses rapports avec Wagner, 
où Tinimitié terrestre finit par s'élever au rang 
d'une « amitié stellaire ? » Gomment s'étonner du 
sentiment d' « incommunicabilité » dont se plai- 
gnait Nietzsche même au milieu de ses amis? 

Nous habitons des mondes différents, nous ne par- 
lons plus la même langue! Comme un étranger, comme 
un proscrit, j'erre parmi eux: plus un mot, plus un 
regard ne m'atteint. Je me tais — car personne ne 
comprend mes paroles — ahl je peux le dire, ils ne 
m^ ont jamais compris!... L'amitié parfaite n'est possi- 
ble qu'inler pares.., Ahl rapide folie de ces heures où 
le solitaire croit trouver un ami, et l'étreint et le serre 
en ses bras : c'est un présent des cieux, un don inesti- 



218 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

mable. Une heure après, il le rejette avec dégoût, il se 
rejette avec dégoût soi-même, comme souillé, diminué, 
malade de sa propre société. Un homme profond a be- 
soin d'amis, à moins qu'il n'ait un Dieu : Et je n'ai ni 
Dieu, ni ami ! 

Quand il écrivait ces lignes désespérées, Nietz- 
sche était à deux doigts de tomber dans le gouffre ; 
mais toutes ces souffrances ne sont-elles pas en- 
closes dans la conception romantique de l'amitié 
qu'il exprimait douze ans plus tôt, et qu'il tenait 
sans doute de son frêle organisme irrémédiable- 
ment voué au malheur ? 

N'importe, voilà bien des points communs. Même 
amour de la solitude studieuse et victorieuse du 
mal physique, même existence d'ascètes et de 
stoïciens obstinés, même goût de la force et de la 
guerre complétant et prouvant la force morale, 
même haine de la déliquescence et de la déca- 
dence sous toutes ses formes, même prédilection 
mâle pour l'amitié. . . voilà des répliques qui s'équi- 
librent harmonieusement. 



* 



Pourtant, ce Nietzsche qui s'efforce aux senti- 
ments virils, mais qui les éprouve et les altère 



APPENDICE 219 



avec la passion, la finesse et la nervosité d'une 
femme, on peut pressentir qu'il n'est pas de là 
même race que ce Proudhon, être de force, de 
rondeur, et malgré tout de santé, en qui rien n'est 
affecté, efféminé et morbide. Ils ne sont pas de la 
même race, en effet, et leur mésharmonie date de 
loin. 

Voyez Frédéric Nietzsche, fils d'un pasteur 
loyaliste, solitaire et malade ; enfant précocement 
grave, silencieux et pieux, doucement bercé par 
les croyances traditionnelles dont les cérémonies 
l'enchantent ; recevant, dans le cloître de Pforta, 
une éducation ascétique, toute littéraire et roman- 
tique, qui ne peut qu'exalter ses prédispositions 
naissantes ; sensitif, artiste, musicien et poète jus- 
qu'à la névropathie, jusqu'à éprouver très tôt le 
besoin lyrique et impérieux de créer, jusqu'à de- 
voir abandonner des compositions musicales qui le 
précipitaient en des crises exténuantes ; scrupu- 
leux à remplir sa tâche professionnelle, mais la 
considérant comme du temps volé à la pensée, spé- 

Icialiste, mais se refusant énergiquement à s'en- 
fermer dans sa spécialité, philosophe plus que 
philologue ; toujours inquiet, même dans la plé- 
nitude, ne connaissant jamais, malgré de rares 



220 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

gaietés d'enfant, l'oubli divin qu'on appelle le 
bonheur ; très orgueilleux au surplus, mais d'un 
orgueil de race, rapportant toutes ses hautes ver- 
tus à Fhéritage des comtes Nietzki... voilà bien 
le type d'un aristocrate de sang et de culture. 

Suivons maintenant Pierre-Joseph Proudhon, 
fils d'un tonnelier et d'une cuisinière ; d'un père 
qui peinait durement et d'une mère qui « pétris- 
sait, faisait la lessive, repassait, cuisinait, trayait 
la vache, allait aux champs pour lui chercher de 
l'herbe, tricotait pour cinq personnes, raccommo- 
dait le linge » — Proudhon insiste sur ces dé- 
tails — ; petit-fils d'un paysan, de ce Tournési 
qui n'hésita pas à assommer le garde-chasse d'un 
seigneur, exploit dont Proudhon était plus fier 
que s'il fût descendu des croisés ; tour à tour gar- 
çon de cave, bouvier qui se roulait avec délices 
dans le tur q nie, mdinœnyve, et entre temps, allant 
au collège sans chapeau et en sabots, en appre- 
nant ses leçons sur les bouquins des camarades; 
typographe à la fin de ses éludes, compagnon 
du tour de France et montrant avec orgueil un 
immaculé livret d'ouvrier, commis consciencieux 
d'une maison de batellerie et ne craignant jamais 
jusqu'au dernier jour de se mettre à des besognes 



APPENDICE 221 



matérielles ; négligé ou insoucieux de sa mise, 
malheureux devant ses livres où il lui manque 
son atmosphère et ses horizons, parlant patois, 
redevenant volontiers « compagnon, flâneur, pa- 
resseux, aimant à courir et à goiiillaiider, amou- 
reux du café, du cabaret et de la grosse joie », 
se soulageant de ses antinomies abstraites et 
retorses par des invectives passionnées, des éclats 
de voix ou des apostrophes tonitruantes... Sent-on 
que l'on est en présence d'un autre type ; que nous 
sommes ici très près du sol, que nous y restons 
attachés, et que Tesprit ne s'en arrache que pour 
s'élever en fusées magnifiques, mais pour revenir 
aussitôt s'y enraciner ? 

Avouons-le : cela manque de goût ; cette insis- 
tance est sans élégance, sans tact. Un aristocrate 
comme Sainte-Beuve ne s'y trompe pas, et nul 
doute qu'il n'eût été approuvé par Nietzsche, qui 
Padmirait. Trop intelligent pour ne pas rendre 
justice au sens plébéien de Proudhon, il fait ce- 
pendant, avec insistance, ses réserves de raffiné. 
« .le dirai toute ma pensée : il y aurait, à mon 
sens, quelque chose de plus élevé encore : c'est 
de se moins ressentir de ses origines, de savoir 
s'en dégager à un moment, de n'en pas tant dé- 



222 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

pendre. Le propre delà plus haute intelligence 
est dans un équilibre supérieur. » Proudhon, 
selon Sainte-Beuve, entendait trop « le cri des 
entrailles » ; il « était trop voisin de la terre nour- 
rice... les coups du marteau paternel résonnaient 
de trop près à son oreille ». Pour le critique, « le 
philosophe social n'est véritablement formé et 
complet que lorsque, dans son évolution intérieure, 
il s'est successivement détaché de toutes les cho- 
ses de la chair et du sang, de toutes les données 
du destin et du hasard ». 

Voilà en effet l'idéal de Thomme parfaitement 
cultivé, de la parfaite ataraxie critique... Et sans 
doute Sainte-Beuve a raison ; il est trop clair 
qu'il a raison. Mais si Proudhon avait été ce 
sage admirablement pondéré, il n'eût rien fait 
socialement, comme Sainte-Beuve. Ne nous plai- 
gnons pas de ce manque d'équilibre, qui fait 
que Proudhon a été Proudhoa. C'est à un man- 
que d'équilibre aussi que nous devons Frédéric 
Nietzsche. Ces deux natures puissantes ont été 
emportées en sens inverse par la logique de leur 
destin. 

Qu'on se rappelle d'ailleurs ces deux portraits 
tels qu'on les trouve, l'un en tète du livre de 



APPENDICE •223 



Daniel Halévy, l'autre à la première page de la 
brochure d'Hubert Bourgin ou de Maurice Har- 
mel. Considérez ici cette tête enfoncée dans les 
épaules et appuyée sur un bâton, — ce terrible 
bâton avec lequel le polémiste frappait le sol en 
martelant sa réponse à Sainte-Beuve ; regardez 
ces yeux clairs, perçants comme des vrilles et 
impitoyables derrière les lunettes, ce nez large 
et fort, aspirant la bataille, cette barbe en brous- 
sailles, ce bas de figure « un peu massif et tout 
à fait en harmonie avec la forte nature monta»- 
gneuse du Jura » S ces rares cheveux fins enca- 
drant un front admirable ; songez aux paroles de 
Darimon : < la parole rude, Tabord brusque », 
aux paroles plus désobligeantes encore de Bau- 
delaire, qui le traite de « rustre », à la démarche 
lourde et gauche, et dites si vous ne voyez pas 
le plébéien en personne solidement ancré pour 
la défense et prêt à Tassant. 

Et maintenant voyez Frédéric Nietzsche, lan- 
guissamment appuyé sur son coude, le regard fixe 
et perdu dans le vague, — ,« Toeil d'un fanatique, 
d'un observateur aigu et d'un visionnaire > dit 

1. L'expression est do Charles Gri'in, cité par Sainte-Beuve. 



224 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

M. Schuré ; voyez ces pommettes saillantes, cette 
forte moustache et ce menton rasé qui lui donne- 
raient l'air d'un officier prussien, sans cet air d'au- 
delà et d'irréalité qui jette un voile sur ce mâle 
visage ; reportez-vous, pour compléter l'impres- 
sion, à ce que dit M. Schuré, qui a vu Nietzsche 
à Bayreuth. 11 lui a trouvé « un je ne sais quoi 
de timide et de hautain dans l'abord. La voix 
musicale, le parler lent dénotaient son organisa- 
tion d'artiste; la démarche prudente et méditative 
était d'un philosophe. Rien de plus trompeur 
que le calme apparent de son expression... Ce 
double caractère lui donnait quelque chose d'in- 
quiet et d'inquiétant, d'autant plus qu'il semblait 
toujours rivé sur un point unique ». N'est-ce pas 
ainsi qu'il convient de parler du dernier repré- 
sentant d'une aristocratie trop affinée, qui va 
sombrer dans la folie ? 



* 



Ces deux types si différents ont en effet des 
préoccupations sans commune mesure. Ils ont 
chacun leur idée tyrannique, qu'ils remâchent 
dans la solitude, mais cette idée transporte ces 



APPENDICE 225 



frères d'armes à des centaines de lieues l'un de 
l'autre, sur des sommets opposés. 

Ist Veredlung moeglich : L'ennoblissement est- 
il possible ? se demande à chaque instant Fré- 
déric Nietzsche, et cet aristocrate, cet artiste ne 
se montre attentif qu'aux intérêts de la culture. 
« La culture prochaine : son idée des problèmes 
sociaux. Le monde impératif du beau et du su- 
blime,., seul moyen de salut contre le socia- 
lisme » : il porte cette idée en lui toute sa vie, 
et y est sans cesse ramené par le cours des pro- 
blèmes qu'il envisage. Ne nous leurrons pas d'ail- 
leurs sur le sens du mot « problèmes sociaux ». 
Nietzsche se soucie peu de la matière, ce qui lui 
importe c'est la forme ; il n'attache qu'un mince 
intérêt aux êtres de chair et d'os, il donne toute 
sa pensée et tout son cœur à l'art. « Il est venu, 
le temps d'être grave ; nous croyons que c'est 
aussi le temps de l'art. » La religion est deve- 
nue un pharisaïsme ; la science, dégénérée en 
gagne-pain, exerce aussi une action barbari- 
sante,elle est le triomphe du philistin : il ne reste, 
pour régénérer notre humanité décrépite, que 
Tart, le grand art, l'art tragique, l'art dionysien. 
< Le philosophe de l'avenir? il faut qu'il soit le 

15 



226 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

juge suprême d'une culture esthétique, le censeur 
de tous les écarts. » Wagner aurait pu, aurait dû 
être ce prophète régénérateur ; il Ta été splendi- 
dement dans les Maîtres Chanteurs et dans Sieg^ 
fried. Hélas ! il a sombré dans le romantisme et 
le pessimisme chrétien. 

Mais quelles que soient les défaillances des 
hommes, le but demeure. Qu'il soit la raison 
même de la vie, ou une halte entre deux combats, 
un « rêve rafraîchissant qui s'abaisse sur nous », 
l'art garde sa place éminente : « sa consolation 
est restée répandue sur l'homme comme une 
rosée du matin. » A quelle profondeur Nietzsche 
était un artiste, on 'peut s'en rendre compte par 
son attitude en apprenant les désastres de la Com- 
mune. Il resta, dit M"' Nietzsche, longtemps à 
pleurer avec Jacob Burckhardt. Que pleurait-il? 
La mort des hommes ? Non, la destruction des 
chefs-d'œuvre. 

Lorsque j'appris les incendies de Paris, écrivait-il à 
Gersdoff, je fus pendant quelques jours complètement 
anéanti, perdu dans les larmes et les doutes : la vie scien- 
tifique, philosophique, artistique m'apparut comme 
une absurdité, puisque je voyais un seul jour suffire à 



APPENDICE 237 



la destruction des plus belles œuvres d*art; que dis-je? 
de périodes entières de Tart. 

Et en 1878, dans des notes autobiographiques, 
on lit ceci; 



La guerre: maplus profonde douleur, l'iacendie du 
Louvre. 

Ecoutons maintenant Proudhon. Il a vingt- 
neuf ans, et il est candidat à la pension Suard. 
Invité à présenter aux membres d'une compagnie 
conservatrice un curriculum vitœ, il le termine 
ainsi : 

Né et élevé dans la classe ouvrière, lui appartenant 
encore, aujourd'hui et à toujours, par le cœur, le gé- 
nie et les habitudes, et surtout par la communauté 
des intérêts et des vœux, la plus grande joie du candi- 
dat, s'il réunissait vos suffrages, serait, n'en doutez pas, 
messieurs, d'avoir attiré dans sa personne votre juste 
sollicitude sur cette intéressante portion de la société, 
si bien décorée du nom d^ouvrièrej d'avoir été jugé 
digne d'en être le premier représentant auprès de vous, 
et de pouvoir désormais travailler sans relâche^ par 



228 LA PHILOSOPHIE SYNCIGALISTE 

la philosophie et par la science, avec toute Vénergie 
de sa volonté et la puissance de son esprit, à l'affran - 
chissement complet de ses frères et compagnons. 

Voilà le « serment » de Proudhon, auquel il 
resta toute sa vie fidèle, et qui emplissait sa so- 
litude. Qu'on ne voie pas une contradiction entre 
cet idéal et l'isolement du penseur, qu'on ne dise 
pas que ce plébéien aurait dû être ce que nous 
appelons un homme d'action, comme si les écrits 
sérieux n'étaient pas des actes et comme si tou- 
tes les agitations méritaient ce nom ! « Il portait 
le peuple dans son cœur, dit Edouard Droz ; mais 
contrairement à son ami Beslay, né bourgeois, il 
ne sentait pas le besoin de le fréquenter, content 
de lui donner sa pensée et toute sa vie. » 

Sa pensée et sa vie, certes il les lui donnait bien, 
cet homme fabuleux qui n'était pas vertueux et 
démocrate à demi, qui blâmait les frères Garnier 
d'envoyer à sa fille une trop belle poupée, payait 
un quartaut de vin de Bordeaux dont on voulait 
lui faire cadeau, avait du remords de s'offrir un 
déjeuner de trente-trois sous, « en pensant qu'il 
n'y a pas le quart des ouvriers du pays qui ga- 
gnent trois francs par jour », et préconisait la 



APPENDICE 229 



pauvreté comme la « règle dont il appartient à 
l'État de donner aux citoyens l'exemple ». 

Avec un pareil tempérament, ce n'est pas dans 
Tart que tiendra toute la vie ; Tart au contraire, 
même le grand: art, sera essentiellement subor- 
donné, et sera d'autant plus grand qu'il sera su- 
bordonné à tout ce qui le dépasse, à tout ce qui 
est la fin dont il n'est que rexpression.Proudhon, 
de l'aveu de Sainte-Beuve, avait l'étoffe d'un véri- 
table critique littéraire; ses jugements en la ma- 
tière s'accordent souvent avec ceux de Nietzsche; 
mais il ne pouvait s'appliquer longtemps à des 
exercices de cet ordre, il aurait eu le sentiment de 
perdre son temps. Ayant presque promis aux frères 
Garnier — c'est toujours Sainte-Beuve qui nous 
l'apprend — une suite de travaux sur de grands 
écrivains, il ne tarde pas à se dérober, et compose 
La Guerre et la Paix ; « les questions de droit pur 
l'avaient ressaisi ». 

C'est qu'en effet, pour cet esprit, les seules 
choses qui importent sont la morale, la justice, 
le droit, la propriété, le crédit, les contrats, les 
échanges, les relations réelles des individus et 
des sociétés, et de tous les '.individus. Un Nietz- 
sche avoue tranquillement qu'il u'a « nulle am- 



230 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

bition politique ni sociale », qu'il n'est pas un 
zôoîi politikon. Un Proudhon, même s'il est soli- 
taire, même s'il n'hésite pas à foncer plusieurs 
fois contre l'opinion publique, ne peut s'empêcher 
de dire qu'il serait heureux, « d'avoir la faveur 
des masses », car il sait bien qu'il travaille pour 
elles. Antithèse fondamentale de deux natures 
qui avaient paru voisines, et dont on voit bien j 
maintenant qu'elles se détachent avec la même 
vigueur sur des fonds différents. L'antinomie va 
se développer et s'élargir dans la considération 
des moyens. 

Chez des esprits d'aspirations aussi hostiles, la 
pensée de l'humanité ne projettera pas la même 
image. Nietzsche, artiste et poète, ne peut suppor- 
ter la vision d'une foule grouillante de pygmées, 
d'une humanité plate et décolorée, jamais traver- 
sée et transportée par l'air des hautes cimes, pau- 
vrement heureux d'un médiocre idéal sans force 
et sans chaleur. La vie moyenne lui fait horreur. 
Sans doute, accorde-t-il, on ne peut l'éliminer en- 
tièrement ; elle convient à la masse, au peuple qui 
doit être la base large et solide de la pyramide 
sociale : « On ne peut se passer de lui non plus 
que de contempler une végétation puissante et 



APPENDICE 231 



saine ». Il faut par conséquent le fortifier dans 
ses instincts, dans ses croyances, dans ses illu- 
sions vitales qui sont des éléments de sa santé 
héréditaire ; et parce que le christianisme réus- 
sit dans cette œuvre, ce grand ennemi du chris- 
tianisme rend hommage au christianisme. Il faut 
que le peuple soit humain, heureux, content de 
travailler, de mener une existence machinale et 
amoindrie. 

Mais qu^on ne s*y trompe pas : ce n'est pas 
par amour du peuple que le père de Zarathous- 
tra veut pour le peuple une vie paisible, c'est 
pour l'exclusive sauvegarde de la culture. Le 
problème, disait-il avec Wagner à Triebschen, 
est d'amener les masses à servir une culture qui 
doit leur demeurer étrangère : on y peut arriver 
aussi par le patriotisme et la religion, en cela 
consiste toute la politique. On y peut arriver 
aussi par le travail, précieux parce qu'il méca- 
nise et diminue les hommes, et qu'il prépare 
ainsi la race des surhumains, des hommes durs, 
des hommes complets, des hommes forts. On voit 
combien la pensée de Nietzsche est parente de 
la pensée d'un Platon ou de Renan, ou de l'ac- 
tuelle pensée nationaliste. Elle est une des plus 



232 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

belles formes de l'éternelle pensée aristocratique. 

Au besoin Nietzsche, on le pressent, ne recule 
pas devant les solutions extrêmes, qui satisfont 
son goût romantique. 11 chante avec un som- 
bre lyrisme l'esclavage, « taupe aveugle de la 
culture », « vautour qui mord au foie le fils de 
Prométhée, artisan de culture». « La misère des 
hommes qui vivent dans la peine doit être faite 
plus rigoureuse encore, afin qu*un nombre infime 
d'hommes olympiens puisse créer un monde 
d'art. » Plus tard il s'adoucit ; il ne rêve plus pour 
le grand nombre que la médiocrité, la canalisa- 
tion de Pénergie dans des instincts, des croyances 
acceptées sans examen, des métiers auxquels il 
sera de bonne heure préparé par de bonnes éco- 
les professionnelles purement utilitaires. Sur ces 
assises solides s'élèvera l'élite cultivée, la double 
hiérarchie des chefs et des poètes, créateurs de 
valeurs. « Une haute culture ne peut s'édifier que 
sur un terrain vaste, sur une médiocrité bien por- 
tante et fortement consolidée. » 

Que tout cela eût fait horreur à Proudhon, on 
peut assez le deviner d'après ce que l'on sait des 
tendances essentielles de cet ennemi acharné des 
hiérarchies autoritaires, de ce saint-simonisme 



APPENDICE *i33 



qui au fond, malgré des différences non négligea- 
bles, n'est pas tellement éloigné de Tidéal nietz- 
schéen. Et l'on a pu s'apercevoir qu'en face de 
l'aristocrate Nietzsche Proudhon peut être consi- 
déré comme le type du démocrate. 

Sans doute on pourrait, en cherchant bien, dé- 
couvrir un Proudhon aristocrate. On triompherait 
de ce que cet ennemi de Dieu voulut de la reli- 
gion pour ses filles, déclarant la femme qui prie 
aussi € sublime » que l'homme à genoux est «ridi- 
cule » — ce qui est du Renan. On pourrait d'ail- 
leurs noter que Proudhon était à l'égard des fem- 
mes extrêmement aristocrate. Il ne l'était pas qu'à 
l'égard des femmes ; certains passages de ses li- 
vres ou de ses lettres sont durs pour la démocra- 
tie. « Ce qu'il y a de plus arriéré, de plus rétro- 
grade, en tout pays, c'est la masse, c'est ce que 
vous appelez la démocratie. » Et ce passage d'une 
lettre de 1851 à Charles-Edmond, n'est-il pas du 
pur Nietzsche : « L'humanité, cher ami, ce ne sont 
pas ces masses brutales toujours prêtes à crier : 
Vive le roi ! Vive la Ligue ! L'humanité c'est cette 
élite qui constitue le ferment des siècles et fait 
lever toute la pâte » ? On peut triompher de ces 
contradictions, à condition de ne pas les replacer 



234 LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE 

aux époques où ces lignes étaient écrites, car on 
comprendrait trop bien. Que ceJui qui ne s'est 
jamais contredit jette à Proudhon la première 
pierre I 

Mais on ne peut équitablement faire trop de 
fond sur des accès de découragement; à scruter 
sa sensibilité et la pensée de toute sa vie, Prou- 
dhon est un démocrate. Cet idéal de nivellement 
social qui répugne tant à Nietzsche, comme à 
tout aristocrate, il faut dire honnêtement qu'il est 
celui de Proudhon, comme de tout vrai démocrate. 
Ce n'est pas par un jeu d'esprit que le polémiste 
a écrit 1' « apothéose de la classe moyenne ». Un 
peuple de petits propriétaires et d'ouvriers, ni 
trop pauvres, ni trop riches, ennemis du paupé- 
risme qui dégrade et du luxe qui amollit ; un peu- 
ple de travailleurs, travaillant tous également et 
échangeant sur un pied d'égalité le produit de 
leur travail, travaillant tous librement sans vou- 
loir subir d'autorité étrangère à leur travail ; un 
peuple de producteursindustriels qui, parce qu'ils 
produisent avec sérieux,conscience et intelligence, 
parce qu'ils groupent toute leur vie autour de 
leur travail, ne peuvent pas supporter qu'on in- 
troduise du dehors une hiérarchie dans la pro^ 



APPENDICE 



235 



ductioD, qu'on subordonne Tindustrie au gouver- 
nement, Téconomie à la politique, Taction à la 
littérature ou à Tidéalisme, en un mot profondé- 
ment convaincus de l'égalité des fonctions ; une 
société par conséquent où l'on n'adorera plus les 
privilèges usurpés du talent : voilà pour Proudhon 
ce que veut la justice. Elle n'étouffe certes pas 
l'expansion du génie, elle la désire au contraire 
et l'appelle; mais que ce génie n'oublie pas qu'il 
n'est ce qu'il est que grâce à la collectivité, et 
qu'il soit désintéressé, comme Proudhon. 11 y aura 
une hiérarchie encore, ou du moins on conçoit 
qu'il puisse y en avoir une, si la loi du travail 
l'exige; il pourra y avoir une autorité, restreinte 
et réduite aux besoins de la production ; mais il 
n'y aiœa plus de rangs ni de fossés séparant pro- 
fondément des classes, et la subordination qu'un 
travailleur consentira dans son travail, il la résou- 
dra dans le corps social en égalité. 



Nietzsche, s'il avait lu Proudhon, eût sans 
doute appelé cela de la barbarie pure et simple. 
11 eût vu dans ce système le renversement des 



236 LA PHILOSOt^HlE SYNDICALISTE 

lois de la vie, et surtout rétouffement de la cul- 
ture. Peut-être Nietzsche se serait-il trompé. Qu'il 
y ait dans rapprofondissement de la notion du 
travail, dans le développement de ses exigences, 
les bases d'une nouvelle politique et d'une nou- 
velle culture ; qu'il y ait à la question de Nietz- 
sche : ist Veredlung mœglich ? une autre réponse 
que celle de Nietzsche, c'est ce que Proudhon a 
merveilleusement pressenti. Et c'est ce qui devrait 
faire l'objet d'une étude approfondie. 

Quelque plausibles d'ailleurs que soient les con- 
clusions auxquelles cette recherche aboutirait, il 
est probable qu'elles ne seront pas acceptées par 
les partisans de Tordre ancien et de la culture 
traditionnelle. L'Artiste et le Moraliste, l'Aristo- 
crate et le Plébéien, le Hiérarchiste et l'Anar- 
chiste sont deux types de sensibilités trop diver- 
ses pour qu'on puisse espérer entre eux une 
conciliation véritable, sauf dans cette unité supra- 
sensible des intentions qui n'est d'aucun emploi 
pour la conduite du relatif et des luttes quoti- 
diennes. Ne doit-il y avoir qu'un cerveau dans 
une société ? Chaque individu, chaque cellule de 
cette société peut-elle au contraire devenir un cer- 
veau? Voilà en dernière analyse comment se pose 



APPENDICE 237 



l'alternative entre Tautorité et la démocratie, 
entre Tancienne et la nouvelle culture. Chacun, 
descendant au fond de sa conscience, fera à cette 
question, la plus grave qui se pose entre les gra- 
ves questions des temps modernes, la réponse que 
ses lumières et sa volonté lui suggéreront. Cest 
la gloire de ces deux surhumains, Nietzsche et 
Proudhon, de ces deux frères ennemis si sembla- 
bles et si différents, d'avoir dressé ces deux idéaux 
au seuil du xx° siècle. 



TABLE DES MATIERES 



Pages 

. Lbs Études contemporaines i 

Avant-Propos 1 

Note bibliographique 5 

La Philosophie Syndicaliste 

I. — M. Georges Sorel et le « matérialisme his- 
torique » 7 

II. — Intelligence et intuition. — Les < mythes » . 33 

III. — La dégénérescence démocratique. — « Ré- 
flexions sur la violence > 46 

IV. — Tendances morales et philosophiques : 
Nietzschéisme et syndicalisme. ... 55 

V. — Intellectualismeet mysticisme.— Le mythe 
et l'utopie 84 

VI. — Intellectualisme et mysticisme, suite. — 
La pensée et l'action 118 

VII. — Intellectualisme et mysticisme, fin. — 
L'Un et le Multiple 135 

VIII. — Qu'est-ce qu'un producteur .... 153 

IX. — Conclusion. — Nationalisme et Syndica- 
lisme 174 

Appendice. — Nietzsche et Proudhon .... 195 



ACHEVE DIMPRIMER 
le dix-huit octobre mil neuf cent onze 

PAR 

Gh. colin 

A Mayenne 

pour 

BERNARD GRASSET 






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