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Full text of "La psychopathologie de la vie quotidienne : application de la psychanalyse a l'interprétation des actes de la vie courante"


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LIBRARY ofthe 

UNIVERSITY OF TORONTO 

hy 

A.c. Pathy 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 witii funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcliive.org/details/lapsycliopatliologOOfreu 



D' SIGM. FREUD 

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE VIENNE 



LA PSYCHOPATHOLOGIE 

DE LA 

VIE QUOTIDIENNE 



APPUCATION DE LA PSYCHANALYSE 
A L'INTERPRÉTATION DES ACTES DE LA VIE COURANTE 



Traduit de rallemand avec l autorisation de l'auteur 

PAR LE 

D' S. JANKÉLÉVITCH 




PAYOT, PARIS 



LA PSYCHOPATHOLOGIE 



DE LA 



VIE QUOTIDIENNE 



A LA MEME LIBRAIRIE 

OUVRAGES DU PROF. S. FREUD 



Introduction a la Psychanaltse. Traduction française par le D' Jankélévitch» 
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Cinq conférences sur la Psychanaltse données à la Clark University (Ü. S. A.), 
traduction française ■Jpar Yves Le Lay. Introduction par Edouard Claparède. 
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Pour paraître prochainement : 

Totem et Tabou. De quelques analogies entre la vie psychique des sauvages 
et celle des névrotiques. 

Psychologie des masses et analyse du moi. 



D' SIGM. FREUD 

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE TIENNE 



LA PSYCHOPATHOLOGIE 



VIE QUOTIDIENNE 

APPLICATION DE LA PSYCHANALYSE 

A l'interprétation des actes de la vie courante 



TRADUIT DE l'aLLEMAND AVEC l'aDTORISATION DE l'aUTEUR 

PAR 

LE D-^ S. JANKÉLÉYITCH 




PAYOT & C" PARIS 

Io6, BOULEVARD SAINT-GERMAIN 

1922 

Tous droits réservés. 



Seule traduction française autorisée. 
Tous droits réservés pour tous pays. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

Chapitre Premier. — OUBLI DE NOMS PROPRES 1 

Chapitre II. — OUBLI DE MOTS ÉTRANGERS 9 

Chapitre III. — OUBLI DE MOTS ET DE SUITES DE MOTS. 17 
Chapitre IV. — SOUVENIRS D'ENFANCE ET « SOUVENIRS 

DE COUVERTURE » 50 

Chapitre V. — LES LAPSUS 60 

Chapitre VL — ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE. 121 
Chapitre VII. — OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS. 153 
Chapitre VIII. — MÉPRISES ET MALADRESSES. . . . 186 
Chapitre IX. — ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACC EN- 
TELLES 221 

Chapitre X. — LES ERREURS 251 

Chapitre XL — ASSOCIATION DE PLUSIEURS ACTES 

MANQUES 266 

Chapitre XII. — DÉTERMINISME. CROYANCE AU HASARD 

ET SUPERSTITION. POINTS DE VUE. 277 



^f*^ ' 



CHAPITRE PREMIER 

OUBLI DE NOMS PROPRES 



J'ai publié, en 1898, dans Monatsschrift für Psy- 
chiatrie und Neurologie, un petit article intitulé : 
« Du mécanisme psychique de la tendance à l'oubli», 
dont le contenu, que je vais résumer ici, servira de 
point de départ à mes considérations ultérieures. 
Dans cet article, j'ai soumis à l'analyse psychologique, 
d'après un exemple frappant observé sur moi-même, 
le cas si fréquent d'oubli passager de noms propres ; 
et je suis arrivé à la conclusion que cet accident, si 
commun et sans grande importance pratique, qui 
consiste dans le refus de fonctionnement d'une faculté 
psychique, de la faculté du souvenir, admet une 
explication qui dépasse de beaucoup par sa portée 
l'importance généralement attachée au phénomène en 
question. 

Si l'on demandait à un psychologue d'expliquer 
comment il se fait qu'on se trouve si souvent dans 
l'impossibilité de se rappeler un nom qu'on croit 
cependant connaître, je pense qu'il se contenterait de 
répondre que les noms propres tombent plus facile- 
ment dans l'oubli que les autres contenus de la mé- 
moire. Il citerait des raisons plus ou moins plausibles 
qui, à son avis, expliqueraient cette propriété des noms 
propres, sans se douter que ce processus puisse être 
soumis à d'autres conditions, d'ordre plus général. 

Ce qui m'a amené à m'occuper de plus près du 
phénomène de l'oubli passager de noms propres, ce 
fut l'observation de certains détails qui manquent dans 
certains cas, mais se manifestent dans d'autres avec 

Fheud 1 



2 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

une netteté suffisante. Ces derniers cas sont ceux où 
il s'agit, non seulement à^oubli, mais de faux souvenir. 
Celui qui cherche à se rappeler un nom qui lui a échappé 
retrouve dans sa conscience d'autres noms, des noms 
de substitution, qu'il reconnaît aussitôt comme incor- 
rects, mais qui n'en continuent pas moins à s'imposer 
à lui obstinément. On dirait que le processus qui devait 
aboutir à la reproduction du nom cherché a subi 
un déplacement, s'est engagé dans une fausse route, 
au bout de laquelle il trouve le nom de substitution, 
le nom incorrect. Je prétends que ce déplacement 
n'est pas l'effet d'un arbitraire psychique, mais s'effec- 
tue selon des voies préétablies et possibles à prévoir. 
En d'autres termes, je prétends qu'il existe, entre le 
nom ou les noms substitution et le nom cherché, un 
rapport possible à trouver, et j'espère que, si je réussis 
à établir ce rapport, j'aurai élucidé le processus de 
l'oubli de noms propres. 

Dans l'exemple sur lequel avait porté mon analyse 
en 1898, le nom que je m'efforçais en vain à me rap- 
peler était celui du maître auquel la cathédrale d'Or- 
vieto doit ses magnifiques fresques représentant les 
« choses dernières ». A la place du nom cherché, Signo- 
relli, deux autres noms de peintres, Botticelli et Bol- 
traffio, s'étaient imposés à mon souvenir, mais je les 
avais aussitôt et sans hésitation reconnus comme incor- 
rects. Mais, lorsque le nom correct avait été prononcé 
devant moi par une autre personne, je l'avais reconnu 
sans une minute d'hésitation. L'examen des influences 
et des voies d'association ayant abouti à la reproduc- 
tion des noms Botticelli et Boltrafßo, à la place de 
Signorelli, m'a donné les résultats suivants : 

a) La raison de l'oubli du nom Signorelli ne doit 
être cherchée ni dans une particularité quelconque 
de ce nom, ni dans un caractère psychologique de 
l'ensemble dans lequel il était inséré. Le nom oublié 
m'était aussi familier qu'un des noms de substitution, 
celui de Botticelli, et beaucoup plus familier que celui 



• OUBLI DE NOMS PROPRES 3 

de Boltraffio dont le porteur ne m'était connu que 
par ce seul détail qu'il faisait partie de l'école mila- 
naise. Quant aux conditions dans lesquelles s'était 
produit l'oubli, elles me paraissent inofîensives et 
incapables de fournir aucune explication de celui-ci : 
je faisais, en compagnie d'un étranger, un voyage 
en voiture de Raguse, en Dalmatie, à une station 
d'Herzégovine ; au cours du voyage, la conversation 
tomba sur l'Italie et je demandais à mon compagnon 
s'il avait été à Otvieto et s'il y avait visité les célèbres 
fresques de... 

b) L'oubli du nom s'explique, lorsque je me rappelle 
le sujet qui a précédé immédiatement notre conver- 
sation sur l'Italie, et il apparaît alors comme V effet 
(Tune perturbation du sujet nouveau par le sujet précé- 
dent. Peu de temps avant que j'aie demandé à mon 
compagnon de voyage s'il avait été à Orvieto, nous nous 
entretenions des moeurs des Turcs habitant la Bosnie 
et l'Herzégovine. J'avais rapporté à mon interlocuteur 
ce que m'avait raconté un confrère exerçant parmi 
ces gens, à savoir qu'ils sont pleins de confiance dans 
le médecin et pleins de résignation devant le sort. 
Lorsqu'on est obligé de leur annoncer que l'état de 
tel ou tel malade de leurs proches est désespéré, ils 
répondent : « Seigneur (Herr), n'en parlons pas. Je 
sais que s'il était possible de sauver le malade, tu le 
sauverais. » Nous avons là deux noms : Bosnien (Bosnie) 
et Herzegowina (Herzégovine) et un mot : Herr (Sei- 
gneur), qui se laissent intercaler tous les trois dans 
une chaîne d'associations entre Signorelli — Botticelli 
et Boltraffio. 

c) J'admets que si la suite d'idées se rapportant aux 
mœurs des Turcs de la Bosnie, etc., a pu troubler une 
idée venant immédiatement aprèp, ce fut parce que 
je lui ai retiré mon attention, avant même qu'elle 
fût achevée. Je rappelle notamment que j'avais eu 
l'intention de raconter une autre anecdote qui reposait 
dans ma mémoire à côté de la première. Ces Turcs 



4 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

attachent une valeur exceptionnelle aux plaisirs sexuels 
et, lorsqu'ils sont atteints de troubles sexuels, ils sont 
pris d'un désespoir qui contraste singulièrement avec 
leur résignation devant la mort. Un des malades de 
mon confrère lui dit un jour : « Tu sais bien. Seigneur, 
que lorsque cela ne va plus, la vie n'a plus aucune 
valeur ». Je me suis toutefois abstenu de comimu- 
niquer ce trait caractéristique, préférant ne pas aborder 
ce sujet scabreux dans une conversation avec un 
étranger. Je fis même davantage : j'ai distrait mon 
attention de la suite des idées qui auraient pu se rat- 
tacher dans mon esprit au sujet : « Mort et Sexualité. » 
J'étais alors sous l'impression d'un événement dont 
j'avais reçu la nouvelle quelques semaines auparavant 
durant un bref séjour à Trafoi : un malade, qui m'avait 
donné beaucoup de mal, s'était suicidé, parce qu'il 
souffrait d'un trouble sexuel incurable. Je sais parfai- 
tement bien que ce triste événement et tous les détails 
qui s'y rattachent n'existaient pas chez moi à l'état 
de souvenir conscient pendant mon voyage en Her- 
zégovine. Mais l'affinité entre Trafoi et Boltrafjßo 
m'oblige à admettre que, malgré la distraction inten- 
tionnelle de mon attention, je subissais l'influence 
de cette réminiscence. 

d) Il ne m'est plus possible de voir dans l'oubli du 
nom Signorelli un événement accidentel. Je suis obligé 
de voir dans cet événement l'effet de mobiles psy- 
chiques. C'est pour des raisons d'ordre psychique 
que j'ai interrompu ma communication (sur les mœurs 
des Turcs, etc.), et c'est pour des raisons de même 
nature que j'ai empêché de pénétrer dans ma cons- 
cience les idées qui s'y rattachaient et qui auraient 
conduit mon récit jusqu'à la nouvelle que j'avais 
reçue à Trafoi. Je voulais donc oublier quelque chose ; 
j'ai refoulé quelque chose. Je voulais, il est vrai, 
oublier autre chose que le nom du maître d'Orvieto ; 
mais il s'est établi, entre cet « autre chose » et le nom, 
un lien associatif, de sorte que mon acte de volonté 



OUBLI DE NOMS PROPRES 5 

a manqué son but et que j'ai, malgré moi, oublié le 
nom, alors que je voulais intentionnellement oublier 
r « autre chose ». Le désir de ne pas se souvenir portait 
sur un contenu ; l'impossibilité de se souvenir s'est 
manifestée par rapport à un autre. Le cas serait évi- 
demment beaucoup plus simple, si le désir de ne pas 
se souvenir et l'impossibilité de se souvenir se rappor- 
taient au même contenu. — Les noms de substitution, 
à leur tour, ne me paraissent plus aussi injustifiés 
qu'avant l'explication ; ils m'avertissent (à la suite 
d'une sorte de compromis) aussi bien de ce que j'ai 
oublié que de ce dont je voulais me souvenir, et ils 
me montrent que mon intention d'oublier quelque 
chose n'a ni totalement réussi, ni totalement échoué. 
e) Le genre d'association qui s'est établi entre le 
nom cherché et le sujet refoulé (relatif à la niort et 
à la sexualité et dans lequel figurent les noms Bosnie, 
Herzégovine, Trafoi) est tout à fait curieux. Le schéma 
ci-joint, emprunté à l'article de 1898, cherche à donner 
une représentation concrète de cette association. 

Le nom Signorelli a été divisé en deux parties. Les 
deux dernières syllabes se retrouvent telles quelles 
dans l'un des noms de substitution (elli), les deux 
premières ont, par suite de la traduction de Signor 
en Herr (Seigneur), contracté des rapports nombreux 
et variés avec les noms contenus dans le sujet refoulé, 
ce qui les a rendues inutilisables pour la reproduction. 
La substitution du nom de Signorelli s'est effectuée 
comme à la faveur d'un déplacement le long de la 
combinaison des noms « Herzégovine-Bosnie », sans 
aucun égard pour le sens et la délimitation acoustique 
des syllabes. Les noms semblent donc avoir été traités 
dans ce processus comme le sont les mots d'une pro- 
position qu'on veut transformer en rébus. Aucun 
avertissement n'est parvenu à la conscience de tout 
ce processus, à la suite duquel le nom Signorelli a été 
ainsi remplacé par d'autres noms. Et, à première pue, 



6 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

on n'entrevoit pas, entre le sujet de conversation dans 
lequel figurait le nom Signorelli et le sujet refoulé 
qui l'avait précédé immédiatement, de rapport autre 
que celui déterminé par la similitude de syllabes (ou 
plutôt de suites de lettres) dans l'un et dans l'autre. 

Il n'est peut-être pas inutile de noter qu'il n'existe 
aucune contradiction entre l'explication que nous 
proposons et la thèse des psychologues qui voient 
dans (Certaines relations et dispositions les conditions 
de la reproduction et de l'oubli. Nous nous bornons à 
affirmer que les facteurs depuis longtemps reconnus 
comme jouant le rôle de causes déterminantes dans 
l'oubli d'un nom se compliquent, dans certains cas, 
d'un motif de plus, et nous donnons en même temps 
l'explication du mécanisme de la fausse réminiscence. 
Ces facteurs ont dû nécessairement intervenir dans, 
notre cas, pour permettre à l'élément refoulé de 
s'emparer par voie d'association du nom cherché et 
de l'entraîner avec lui dans le refoulement. A propos 
d'un autre nom, présentant des conditions de repro- 
duction plus favorables, ce fait ne se serait peut-être 
pas produit. Il est toutefois vraisemblable qu'un élé- 
ment réprimé s'efforce toujours et dans tous les cas 
à se manifester au dehors d'une manière ou d'une 
autre, mais ne réussit à le faire qu'en présence de 
conditions particulières et appropriées. Dans certains 
cas, la répression s'effectue sans trouble fonctionnel 
ou, ainsi que nous pouvons le dire avec raison, sans 
symptômes. 

En résumé, les conditions nécessaires pour que se 
produise l'oubli d'un nom avec fausse réminiscence 
sont les suivantes : 1° une certaine tendance à oublier 
ce nom ; 2° un processus de répression ayant eu lieu 
peu de temps auparavant ; 3° la possibilité d'établir 
une association extérieure entre le nom en question 
et l'élément qui vient d'être réprimé. Il n'y a proba- 
blement pas lieu d'exagérer la valeur de cette dernière 
condition, car étant donnée la facilité avec laquelle 



OUBLI DE NOMS PROPRES 7 

s'effectuent les associations, elle se trouvera remplie 
dans la plupart des cas. Une autre question, et plus 
importante, est celle de savoir si une association exté- 
rieure de ce ^enre constitue réellement une condition 
suffisante pour que l'élément refoulé empêche la 
reproduction du nom cherché et si un lien plus intime 
entre les deux sujets n'est pas nécessaire à cet effet. 
A première vue, on est tenté de nier cette dernière 
nécessité et de considérer comme suffisante la rencontre 
purement passagère de deux éléments totalement dis- 
parates. Mais, à un examen plus approfondi, on cons- 
tate, dans des cas de plus en plus nombreux, que les 
deux éléments (l'élément réprimé et le nouveau), 
rattachés par une association extérieure, présentent 
également des rapports intimes, c'est-à-dire qu'ils se 
rapprochent par leurs contenus, et tel était en effet 
le cas dans l'exemple Signorelli. 

La valeur de la conclusion que nous a fournie l'ana- 
lyse de l'exemple Signorelli varie, selon que ce cas 
peut être considéré comme typique ou ne constitue 
qu'un accident isolé. Or, je crois pouvoir affirmer 
que l'oubli de noms avec fausse réminiscence a lieu 
le plus souvent de la même manière que dans le cas 
que nous avons décrit. Presque toutes les fois où j'ai 
pu observer ce phénomène sur moi-même, j'ai été 
à même de l'expliquer comme dans le cas Signorelli^ 
c'est-à-dire comme ayant été déterminé par le refou- 
lement. Je puis d'ailleurs citer un autre argument à 
l'appui de ma manière de voir concernant le caractère 
typique du cas Signorelli. Je crois notamment que rien 
n'autorise à établir une ligne de séparation entre les 
cas d'oublis de noms avec fausse réminiscence et ceux 
où des noms de substitution incorrects ne se présentent 
pas. Dans certains cas, ces noms de substitution se 
présentent spontanément ; dans d'autres, on peut les 
faire surgir, grâce à un effort d'attention et, une fois 
surgis, ils présentent, avec l'élément refoulé et le 
nom cherché, les mêmes rapports que s'ils avaient 



8 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

surgi spontanément. Pour que le nom de substitution 
devienne conscient, il faut d'abord un effort d'atten- 
tion et, ensuite, la présence d'une condition, en rapport 
avec les matériaux psychiques. Cette dernière condi- 
tion doit, à mon avis, être cherchée dans la plus ou 
moins grande facilité avec laquelle s'établit la néces- 
saire association extérieure entre les deux éléments. 
C'est ainsi que bon nombre de cas d'oublis de noms 
sans fausse réminiscence se rattachent aux cas avec 
formation de noms de substitution, c'est-à-dire aux 
cas justiciables du mécanisme que nous a révélé 
l'exemple Signorelli. Mais je n'irai certainement pas 
jusqu'à affirmer que tous les cas d'oublis de noms 
peuvent être rangés dans cette catégorie. Il y a cer- 
tainement des oublis de noms où les choses se passent 
d'une façon beaucoup plus simple. Aussi ne risquons- 
nous pas de dépasser les bornes de la prudence, en 
résumant la situation de la façon suivante : à côté du 
simple oubli d'un nom propre, il existe des cas où V oubli 
est déterminé par le refoulement. 



CHAPITRE II 

OUBLI DE MOTS APPARTENANT A DES 
LANGUES ÉTRANGÈRES 



Le vocabulaire usuel de notre propre langue semble, 
dans les limites du fonctionnement normal de nos 
facultés, préservé contre l'oubli. Il en est, on le sait, 
autrement des mots appartenant à des langues étran- 
gères. Dans ce dernier cas, la disposition à l'oubli 
existe pour toutes les parties du discours, et nous 
avons un premier degré de perturbation fonctionnelle 
dans l'irrégularité avec laquelle nous manions une 
langue étrangère, selon notre état général et notre 
degré de fatigue. Dans certains cas, l'oubli de mots 
étrangers obéit au mécanisme que nous avons décrit 
à propos du cas Signorelli.j, Je citerai, à l'appui de 
cette affirmation, une seule analyse, mais pleine de 
détails précieux, relative à l'oubli d'un mot non subs- 
tantif, faisant partie d'une citation latine. Qu'on me 
permette de relater ce petit accident en détail et d'une 
façon concrète. 

L'été dernier, j'ai renouvelé, toujours au cours d'un 
voyage de vacances, la connaissance d'un jeune homme 
ayant reçu une culture universitaire et qui, ainsi que 
je ne tardai pas à m'en apercevoir, était au courant 
de quelques-unes de mes publications psychologiques. 
Notre conversation, je ne sais trop comment, tomba 
sur la situation sociale à laquelle nous appartenions 
tous deux et lui, l'ambitieux, se répandit en plaintes 
sur l'état d'infériorité auquel était condamnée sa géné- 
ration, privée de la possibilité de développer ses talents 
et de satisfaire ses besoins. Il termina sa diatribe pas- 



10 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

sionnée par le célèbre vers de Virgile, dans lequel la 
malheureuse Didon s'en remet à la postérité du soin 
de la venger de l'outrage que lui a infligé Enée : Exo- 
riare , voulait-il dire, mais ne pouvant pas recons- 
tituer la citation, il chercha à dissimuler une lacune 
évidente de sa mémoire, en intervertissant l'ordre des 
mots : Exoriar(e) ex nostris ossibus ultor ! Il me dit 
enfin, contrarié : 

— Je vous en prie, ne prenez pas cette expression 
moqueuse, comme si vous trouviez plaisir à mon 
embarras. Venez-moi plutôt en aide. Il manque quelque 
chose à ce vers. Voulez-vous m'aider à le reconstituer? 

— Très volontiers, répondis-je, et je citai le vers 
complet : 

Exoriar(e) aliquis nostris ex ossibus ultor ! 

— Que c'est stupide d'avoir oublié un mot pareil I 
D'ailleurs, à vous entendre, on n'oublie rien sans raison. 
Aussi serais-je très curieux de savoir conunent j'en 
suis venu à oublier ce pronom indéfini aliquis. 

J'acceptai avec empressement ce défi, dans l'espoir 
d'enrichir ma collection d'un nouvel exemple. Je dis 
donc: — Nous allons le voir. Je vous prie seulement 
de me faire part loyalement et sans critique de tout 
ce qui vous passera par la tête, lorsque vous dirigerez 
votre attention, sans aucune intention définie, sur le 
mot oublié ^. 

— Fort bien ! Voilà que me vient l'idée ridicule 
de décomposer le mot en a et liquis. — Qu'est-ce que 
cela signifie ? — Je n'en sais rien. — Quelles sont les 
autres idées qui vous viennent à ce propos ? — Re- 
liques. Liquidation. Liquide. Fluide. Cela vous dit-il 
quelque chose ? — Non, rien du tout. Mais continuez. 

— Je pense, dit-il avec un sourire sarcastique, à 
Simon de Trente, dont j'ai, il y a deux ans, vu les 

1. C'est là le moyen général d'amener à la conscience des éléments 
de représentation qui se dissimulent. Cfr. mon ouvrage : Traumdeutung, 
p. 69 (5«" édition, p. 71). 



OUBLI DE MOTS EN LANGUES ÉTRANGÈRES It 

reliques dans une église de Trente. Je pense aux accu 
salions de meurtres rituels qui, en ce moment précisé- 
ment, s'élèvent de nouveau contre les Juifs, et je pense 
aussi à l'ouvrage de Kleinpaul qui voit dans ces pré- 
tendues victimes des Juifs des incarnations, autant 
dire de nouvelles éditions, du Sauveur. — Cette der- 
'nière idée n'est pas tout à fait sans rapport avec le 
sujet dont nous nous' entretenions, avant que vous 
ait échappé le mot latin. — C'est exact. Je pense ensuite 
à un article que j'ai lu récemment dans un journal 
italien. Je crois qu'il avait pour titre : « L'opinion 
de S* Augustin sur les femmes. » Quelles conclusions 
tirez-vous de tout cela ? — J'attends. — Et mainte- 
nant me vient une idée qui, elle, est certainement 
sans rapport avec notre sujet. — Je vous en prie, 
abstenez-vous de toute critique. — Vous me l'avez 
déjà dit. Je me souviens d'un superbe vieillard que 
j*ai rencontré la semaine dernière au cours de mon 
voyage. Un vrai original. Il ressemble à un grand oiseau 
de proie. Et, si vous voulez le savoir, il s'appelle 
Benoît. — Voilà du moins toute une série de saints 
et de pères de l'Église : S* Simon, S^ Augustin, 
S* Benoît. Un autre père de l'ÉgKse s'appelait, je 
crois, Origène (Origines) . Trois de ces noms sont 
d'ailleurs des prénoms comme Paul dans Kleinpaul. 

— Et maintenant je pense à 5* Janvier et au miracle 
de son sang. Mais tout cela se suit mécaniquement. 

— Laissez ces observations. S^ Janvier et S* Augustin 
font penser tous deux au calendrier. Voulez-vous bien 
me rappeler le miracle du sang ? — Très volontiers. 
Dans une église de Naples, on conserve dans une 
fiole le sang de S* Janvier qui, grâce à un miracle, 
se liquéfie de nouveau tous les ans, un certain jour de 
fête. Le peuple tient beaucoup à ce miracle et devient 
très mécontent, lorsqu'il est retardé, comme ce fut 
une fois le cas, lors de l'occupation française. Le général 
commandant — ne fut-ce pas Garibaldi ? — • prit 
alors le curé à part et, lui montrant d'un geste signi- 



12 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

ficatif les soldats rangés dehors, lui dit qu'il espérait 
que le miracle ne tarderait pas à s'accomplir. Et il 
s'accomplit en effet. — Et ensuite ? Continuez donc. 
Pourquoi hésitez-vous ? — Je pense maintenant à 

quelque chose Mais c'est une chose trop intime 

pour que je vous en fasse part... Je ne vois d'ailleurs 
aucun rapport entre cette chose et ce qui nous inté- 
resse et, par conséquent, aucune nécessité de vous la 
raconter... — Pour ce qui est du rapport, ne vous en 
préoccupez pas. Je ne puis certes pas vous forcer à 
me raconter ce qui vous est désagréable ; mais alors 
ne me demandez pas de vous expliquer comment 
vous en êtes venu à oublier ce mot aliquis. — Réelle- 
ment ? Croyez-vous ? Et bien, j'ai pensé tout à coup 
à une dame dont je pourrais facilement recevoir une 
nouvelle aussi désagréable pour elle que pour moi. 

— La nouvelle que ses règles sont arrêtées ? — Com- 
ment avez-vous pu le deviner ? — Sans aucune diffi- 
culté. Vous m'y avez suffisamment préparé. Rappelez- 
vous tous les saints du calendrier dont vous m'avez 
parlé, le récit sur la liquéfaction du sang s^opérant un 
jour déterminé, sur Vémotion qui s^empare des assistants 
lorsque cette liquéfaction na pas lieu, sur la menace 
à peine déguisée que si le miracle ne s^accomplit pas, 
il arrii>era ceci et cela... Vous vous êtes servi du miracle 
de S* Janvier d'une façon remarquablement allégo- 
rique, comme d'une représentation imagée de ce qui 
vous intéresse concernant les règles de la dame en 
question. — Et je l'ai fait sans le savoir. Croyez-vous 
vraiment que si j'ai été incapable de reproduire le 
mot aliquis, ce fût à cause de cette attente anxieuse ? 

— Cela me paraît hors de doute. Rappelez-vous seu- 
lement votre décomposition du mot en a et liquis 
et les associations : reliques, liquidation, liquide. Dois- 
je encore faire rentrer dans le même ensemble le 
saint Simon, sGcrifié alors qu'il était encore enfant 
et auquel vous avez pensé, après avoir parlé de re- 
liques ? — Abstenez-vous en plutôt. J'espère que si 



OUBLI DE MOTS EN LANGUES ÉTRANGÈRES 13 

j'ai réellement eu ces idées, vous ne les prenez pas 
au sérieux. Je vous avouerai en revanche que la dame 
dont il s'agit est une Italienne, en compagnie de laquelle 
j'ai d'ailleurs visité Naples. Mais ne s'agirait-il pas 
dans tout cela de coïncidences fortuites ? — A vous 
de juger si toutes ces coïncidences se laissent expliquer 
par le seul hasard. Mais je tiens à vous dire que toutes 
les fois que vous voudrez analyser des cas de ce genre, 
vous serez infailliblement conduits à des « hasards » 
aussi singuliers et remarquables. 

J'ai plus d'une raison d'attacher une grande valeur 
à cette petite analyse dont je suis redevable à l'obli- 
geant concours de mon compagnon de voyage d'alors. 
En premier lieu, il m'a été possible, dans ce cas, de 
puiser à une source qui m'est généralement refusée. 
Je suis, en effet, obligé le plus souvent d'emprunter 
à mon auto-observation les exemples de troubles 
fonctionnels d'ordre psychique, survenant dans la vie 
quotidienne et que je cherche à réunir ici. Quant aux 
matériaux beaucoup plus abondants que m'offrent 
mes malades névrotiques, je cherche à les éviter, 
afin de ne pas voir m'opposer l'objection que les phé- 
nomènes que je décris constituent précisément des 
effets et des manifestations de la névrose. Aussi suis-je 
heureux toutes les fois que je me trouve en présence 
d'une personne d'une santé nerveuse parfaite qui veut 
bien se soumettre à une analyse de ce genre. Sous un 
autre rapport encore cette analyse me paraît impor- 
tante, puisqu'elle porte sur un cas d'oubli de mot 
sans souvenir de substitution, ce qui confirme la pro- 
position que j'ai formulée plus haut, à savoir que 
l'absence ou la présence de souvenirs de substitution 
incorrects ne crée pas de différence essentielle entre 
les diverses catégories de cas ^. 

1. Une observation plus fine permet de réduire l'opposition qui semble 
exister, quant aux souvenirs de substitution, entre le cas Signorelli et le 
cas aliquis. C'est que dans celui-ci l'oubli paraît également être accom- 
pagné de la formation de mots de substitution. Lorsque j'ai ultérieurement 



14 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

Le principal intérêt de l'exemple aliquis réside 
dans une autre des différences qui le séparent du cas 
Signorelli. Dans ce dernier, en effet, la reproduction 
du nom est troublée par la réaction d'une suite d'idées 
commencée et interrompue quelque temps auparavant, 
mais dont le contenu ne présentait aucun rapport 
apparent avec le sujet de conversation suivant, dans 
lequel figurait le nom Signorelli. Entre le sujet refoulé 
et celui où figurait le nom oublié, il y avait tout sim- 
plement le rapport de contiguité dans le temps ; 
mais ce rapport a suffi à rattacher les deux sujets 
Tun à l'autre par une association extérieure ^. Dans 

demandé à mon interlocuteur si, au coure de ses efforts pour se souvenir 
du mot oublié, il ne s'est pas présenté à son esprit un mot de substitution, 
il m'informa qu'il avait d'abord éprouvé la tentation d'introduire dtms 
le vers la syllabe ab : nostris ab ossibus (au lieu de : nostris ex ossibus) 
et que le mot exoriare s'est imposé à lui d'une façon particulièrement 
nette et obstinée. Sceptique, il ajouta aussitôt que ce fut sans doute 
parce que c'était le premier mot du vers. A ma prière de rechercher 
quand même les associations qui, dans son esprit, se rattachent à exoriare, 
il me donna le mot exorcisme. Je considère donc comme tout à fait possible 
que l'accent qu'il mettait dans sa reproduction sur le mot exoriare n'était, 
à proprement parler, que l'expression d'xine substitution se rattachant 
elle-même aux noms des saints. Il s'agit là toutefois de finesses auxquelles 
il ne convient pas d'attacher une grande valeur, — Mais rien n'empêche 
d'admettre que la production d'un souvenir de substitution, de quelque 
genre qu'il soit, constitue un signe constant, peut-être seulement carac- 
téristique et révélateur, d'un oubli motivé par le refoulement. Cette for- 
mation substitutive aurait lieu même dans les cas où les noms de 
substitution incorrects font défaut : elle se manifesterait alors par l'accen- 
tuation d'un élément qui se rattache immédiatement à l'élément oublié. 
C'est ainsi, par exemple, que, dans le cas Signorelli, le souvenir visuel 
du cycle de ses fresques et celui de son portrait figurant dans le coin 
d'un de ses tableaux, étaient chez moi d'une netteté particulière, d'une 
netteté que n'atteignent jamais mes souvenirs visuels, et cela tant que 
j'étais incapable de me rappeler le nom du peintre. Dans un autre cas, 
également rapporté dans mon article de 1898, j'avais complètement 
oublié le nom de la rue où demeurait une personne à laquelle je devais, 
dans une certaine ville, faire une visite qui m'était désagréable, alors que 
j'ai parfaitement retenu le numéro de la maison ; juste le contraire de 
ce qui m'arrive normalement, ma mémoire des chiffres et nombres étajit 
d'une faiblesse désespérante. 

1. En ce qui concerne l'absence d'un lien interne entre les deux suites 
d'idées dans le cas Signorelli, je ne saurais l'affirmer avec certitude. 
C'est qu'en suivant aussi loin que possible l'analyse de l'idée refoulée 



OUBLI DE MOTS EN LANGUES ÉTRANGÈRES 15 

l'exemple aliquis, au contraire, il n'y a pas trace d'un 
sujet indépendant et refoulé qui, ayant peu auparavant 
occupé la pensée consciente, aurait réagi ensuite 
comme élément perturbateur. Dans ce cas, le trouble 
de la reproduction vient du sujet lui-même, à la suite 
d'une contradiction inconsciente qui s'élève contre 
l'idée-désir exprimée dans le vers cité. Voici quelle 
serait la genèse de l'oubli du mot aliquis : mon inter- 
locuteur se plaint de ce que la génération actuelle 
de son peuple ne jouisse pas de tous les droits auxquels 
elle peut prétendre, et il prédit, comme Didon, qu'une 
nouvelle génération viendra qui vengera les opprimés 
d'aujourd'hui. Ce disant, il s'adressait mentalement 
à la postérité, mais dans le même instant une idée, 
en contradiction avec son désir, se présenta à son 
esprit : « Est-il bien vrai que tu désires si vivement 
avoir une postérité à toi ? Ce n'est pas vrai. Quel 
serait ton embarras, si tu recevais d'un instant à 
l'autre, d'une personne que tu connais, la nouvelle 
t'annonçant l'espoir d'une postérité ! Non, tu ne veux 
pas de postérité, quelque grande que soit ta soif de 
vengeance. » Cette contradiction se manifeste, exac- 
tement comme dans l'exemple Signorelli, par une 
association extérieure entre un des éléments de repré- 
sentation de mon interlocuteur et un des éléments 
du désir contrarié ; mais cette fois l'association s'ef- 
fectue d'une façon extrêmement violente et suivant 
des voies qui paraissent artificieuses. Une autre ana- 
logie essentielle avec le cas Signorelli consiste en ce 
que la contradiction vient de sources refoulées et est 
provoquée par des idées qui ne pourraient que détour- 
ner l'attention. 

Voilà ce que nous avions à dire concernant les diffé- 
rences et les ressemblances internes entre les deux 
paradigmes de l'oubli de noms. Nous venons de cons- 



au delà du sujet concernant la mort et la sexualité, on finit par se trouver 
en présence d'une idée qui se rapproche du sujet des fresques d'Orvieto. 



16 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

tater l'existence d'un deuxième mécanisme de l'oubli, 
consistant dans la perturbation d'une idée par une 
contradiction intérieure venant d'une source refoulée. 
Ce mécanisme, qui nous apparaît comme le plus 
facile à comprendre, nous aurons encore plus d'une 
fois l'occasion de le retrouver au cours de nos recher- 
ches. 



CHAPITRE III 

OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 

L'expérience que nous venons d'acquérir quant au 
mécanisme de l'oubli d'un mot faisant partie d'une 
phrase en langue étrangère nous autorise à nous 
demander si l'oubli de phrases en langue maternelle 
admet la même explication. On ne manifeste géné- 
ralement aucun étonnement devant l'impossibilité où 
on se trouve de reproduire fidèlement et sans lacunes 
une formule ou une poésie qu'on a, quelque temps 
auparavant, apprise par cœur. Mais comme l'oubli 
ne porte pas uniformément sur tout l'ensemble de 
ce qu'on a appris, mais seulement sur certains de ses 
éléments, il n'est peut-être pas sans intérêt de sou- 
mettre à un examen analytique quelques exemples 
de ces reproductions devenues incorrectes. 

Un de mes jeunes collègues qui, au cours d'un entre- 
tien que j'eus avec lui, exprima l'avis que l'oubli de 
poésies en langue maternelle pouvait bien avoir les 
mêmes causes que l'oubli de mots faisant partie d'une 
phrase étrangère, voulut bien s'offrir comme sujet 
d'expérience, afin de contribuer à l'élucidation de 
cette question. A ma demande sur quelle poésie allait 
porter notre expérience, il me nomma La fiancée de 
Corinthe, de Gœthe, poésie qu'il aimait beaucoup 
et dont il croyait savoir par cœur certaines strophes 
du moins. Mais voici qu'il éprouve, dès le premier 
vers, une incertitude frappante : « Faut-il dire : se 
rendant de Corinthe à Athènes, ou : se rendant d^ Athènes 
à Corinthe ? » J'éprouvai moi-même un moment 
d'hésitation, mais je finis par faire observer en riant 

Freud« 2 



18 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

que le titre de la poésie : « La fiancée de Corinthe » 
ne laisse aucun doute quant à la direction suivie par 
le jeune homme. La reproduction de la première strophe 
s'effectua assez bien ou, du moins, sans déformation 
choquante. Après le premier vers de la deuxième 
strophe, mon collègue sembla chercher un moment ; 
mais il se reprit aussitôt et récita ainsi : 

Aber wird er auch willkommen scheinen, 
Jetzt, wo jeder Tag was Neues bringt ? 
Denn er ist noch Heide mit den Seinen 
Und sie sind Christen und — getauft. 

(Mais sera-t-il le bienvenu — Maintenant que chaque 
jour apporte quelque chose de nouveau ? ■ — Car lui 
et les siens sont encore païens, — tandis qu'eux sont 
chrétiens et baptisés.) 

Depuis quelque temps déjà, je l'écoutais un peu 
étonné ; mais après qu'il eut prononcé le dernier vers, 
nous reconnûmes tous deux qu'une déformation s'était 
glissée dans cette strophe. N'ayant pas réussi à la 
corriger, nous allâmes chercher dans la bibhothèque 
le volume des poésies de Goethe, et, grand fut notre 
étonnement de constater que le deuxième vers de 
cette strophe avait été remplacé par une phrase qui 
était, d'un bout à l'autre, de l'invention du collègue. 
Voici le texte correct de ce vers : 

Aber wird er auch willkommen scheinen, 
Wenn er teuer nicht die Gunst erkauft ? 

(Mais sera-t-il le bienvenu, — s'il n achète pas cher 
cette faiseur ?) 

D'ailleurs, le mot erkauft (du deuxième vers authen- 
tique) rime avec getauft (du quatrième vers), et il 
m'a paru singulier que la constellation de ces mots : 
païen, chrétien et baptisés ne lui ait pas facihté la 
reproduction du texte. 

— Pourriez-vous m'exphquer, demandai-je à mon 
collègue, comment vous en êtes venu à oubHer si 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 19 

complètement ce vers d'une poésie qui, d'après ce 
que vous prétendez, vous est si familière, et avez-vous 
une idée de la source d'où provient la phrase que vous 
avez substituée au vers oublié ? 

Il était à même de donner l'explication que je lui 
demandais, mais il était évident qu'il ne le faisait pas 
très volontiers : — a phrase : maintenant que chaque 
jour apporte quelqi: chose de noui^eau, ne m'est pas 
inconnue ; je crois l'avoir employée récemment en 
parlant de ma clientèle dont l'extension, vous le savez, 
est pour moi actuellement une source de grande satis- 
faction. Mais pourquoi ai-je mis cette phrase dans 
la strophe que je viens de réciter ? Il doit certainement 
y avoir une raison à cela. Il est évident que la phrase : 
s^il n achète pas cher cette faveur, ne m'était pas agréable. 
Cela se rattache à une demande en mariage qui a été 
repoussée une première fois, mais que je me propose 
de renouveler, étant donné que ma situation maté- 
rielle s'est améliorée. Je ne puis vous en dire davan- 
tage, mais il ne peut certainement pas m' être agréable 
de penser que, si ma demande est accueillie cette fois, 
ce sera par simple calcul, de même que c'est par calcul 
qu'elle a été repoussée la première fois. 

L'explication m'avait paru suffisante, et j'aurais pu, 
à la rigueur, m' abstenir de demander plus de détails. 
Je n'en insistai pas moins : Mais comment en êtes- 
vous venu, d'une façon générale, à introduire votre 
personne et vos affaires privées dans le texte de la 
Fiancée de Corinthe ? Y aurait -il dans votre cas une 
différence de religion, comme entre les fiancés de la 
poésie de Goethe ? 

(Kommt ein Glaube neu, 

wird oft Lieb' und Treu 

wie ein böses Unkraut ausgerauft). 

(Une nouvelle foi — arrache comme une mauvaise 
herbe ■ — amour et fidélité). 

Je n'ai pas deviné juste, mais j'ai pu constater à 



20 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

quel point une question bien orientée est capable 
d'éclairer un homme sur des choses dont il n'avait 
pas conscience auparavant. C'est ainsi que mon inter- 
locuteur me regarda avec une expression de souffrance 
et de mécontentement, récita à mi-voix, comme pour 
lui-même, un autre passage de la poésie : 

Sieh sie an genau ^ ! 
Morgen ist sie grau. 

(Regarde-la bien : — demain elle sera grise) 
et ajouta : — Elle est un peu plus âgée que moi. Ne 
voulant pas le peiner davantage, j'ai interrompu 
l'interrogatoire. J'étais suffisamment édifié. Mais ce 
qui était remarquable dans ce cas, c'est que dans mon 
effort de remonter à la cause d'une lacune en appa- 
rence anodine de la mémoire, j'en sois venu à me 
trouver en présence de circonstances profondes, in- 
times, associées chez mon interlocuteur à des senti- 
ments pénibles. 

Voici maintenant un autre cas d'oubli d'une phrase 
faisant partie d'une poésie connue. Ce cas a été publié 
par M. C. G. Jung ^ et je le reproduis textuellement. 

Un monsieur veut réciter la célèbre poésie (de 
Henri Heine) : « Un pin se dresse solitaire, etc. » A 
la phrase qui commence par : « il a sommeil », il s'arrête 
impuissant, ayant complètement oublié les mots : 



1. Mon collègue a d'ailleurs quelque peu changé ce beau passage de la 
poésie, aussi bien dans son texte qu'en ce qui concerne son application. 
La jeune fille-fantôme dit à son fiancé : 

« Meine Kette hab' ich dir gegeben ; 

Deine Locke nehm' ich mit mir fort. 

Sieh sie an genau ! 

Morgen bist du grau, 

Und nur braun erscheinst du wieder dort >. 

(« Je t'ai donné ma chaîne ; — J'emporte ta boucle. — Regarde-la bien ! 
— Demain tu seras gris, — et c'est seulement là-haut que tu redeviendras 
brun »). 

2. C. G. Jung. — Ueber die Psychologie der Dementia praecox, 1907. 
P. 64. 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 21 

« d'une blanche couverture *. » Un pareil oubli dans 
un vers si connu m'a paru étonnant, et j'ai prié le 
sujet de reproduire librement tout ce qui lui passerait 
par la tête en rapport avec ces mots : « d'une blanche 
couverture.» Il en résulta la série suivante: — Apropos 
de couverture blanche, on pense à un linceul — à 
une toile avec laquelle on recouvre un mort — (pause) 
— et maintenant je pense à un 'ami cher — son frère 
vient de mourir subitement — il paraît qu'il est mort 
d'une attaque d'apoplexie — il avait d'ailleurs, lui 
aussi, une forte corpulence — mon ami a la même 
constitution et j'ai déjà pensé qu'il pourrait bien 
mourir de la même façon — il se donne probablement 
peu de mouvement — lorsque j'ai appris la mort, 
je suis devenu subitement anxieux, j'ai peur de mourir 
d'un accident semblable, car nous avons tous dans 
notre famille une tendance à l'embonpoint, et mon 
grand-père est mort, lui aussi, d'une attaque ; je me 
trouve trop gros et j'ai commencé ces jours derniers 
une cure d'amaigrissement. 

Le monsieur, ajoute M. Jung, s'est ainsi, sans s'en 
rendre compte, identifié avec le pin entouré d'un 
linceul blanc. 

L'exemple suivant, dont je suis redevable à mon 
ami S. Ferenczi, de Budapest, se rapporte, non, 
comme les précédents, à des phrases empruntées à 
des poètes, mais au propre discours du sujet. Cet 
exemple nous met en présence d'un de ces cas, qui ne 
sont d'ailleurs pas très fréquents, où l'oubli se met 
au service de notre prudence, lorsque nous sommes 
sur le point de succomber à un désir impulsif. L'acte 
manqué acquiert alors la valeur d'une fonction utile. 
Une fois dégrisés, nous approuvons ce mouvement 

1. Voici la reconstitution de la strophe entière : 



Ein Fichtenbaum steht einsam 
Im Norden auf kahler Höh ! 
Ihn schläfert ; mit weisser Deeke 
Umhüllen ihn Eis und Schnee. 



Un pin se dresse solitaire 
Dans le Nord, sur une hauteur dénudée. 
Il a sommeil ; d'une blanche couverture 
L'enveloppent la glace et la neige. 

N d. T. 



22 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

interne qui, pendant que nous étions sous l'empire 
du désir, ne pouvait se manifester que par un lapsus, 
un oubli, une impuissance psychique. 

« Dans une réunion, quelqu'un prononce la phrase : 
« tout comprendre, c'est tout pardonner. » Je re- 
marque à ce propos que la première partie de la 
phrase suffit ; vouloir « pardonner », c'est émettre une 
présomption, le pardon étant affaire de Dieu et de 
ses serviteurs. Un des assistants trouve mon obser- 
vation très bien ; je me sens encouragé et, voulant 
sans doute justifier la bonne opinion du critique 
indulgent, je déclare avoir eu récemment une idée 
encore plus intéressante. Je veux exposer cette idée, 
mais n'arrive pas à m'en souvenir. — Je me retire 
aussitôt et commence à écrire les libres associations 
qui me viennent à l'esprit. — Ce sont : d'abord le 
nom de l'ami qui a assisté à la naissance de l'idée en 
question et celui de la rue où elle est née ; puis me vient 
à l'esprit le nom d'un autre ami, Max, que nous avons 
l'habitude d'appeler Maxi. Ceci me suggère le mot 
maxime et, à ce propos, je me souviens qu'il s'agissait 
alors, comme cette fois, de la modification d'une 
maxime connue. Mais, chose singulière, ce souvenir 
fait surgir dans mon esprit, non une maxime, mais 
ce qui suit : « Dieu a créé Vhomme à son image » et la 
variante de cette phrase : « Uhomme a créé Dieu à 
son image à lui. » A la suite de quoi, je retrouve aus- 
sitôt dans mes souvenirs ce que je cherchais : 

« Mon ami me dit alors dans la rue Andrassy : 
« rien de ce qui est humain ne m'est étranger », à 
quoi je lui répondis, faisant allusion aux expériences 
psychanalytiques : « Tu devrais aller plus loin et avouer 
que rien de bestial ne t'est étranger. » 

« Après avoir enfin retrouvé mon souvenir, je m'aper- 
çus qu'il ne m'était guère possible d'en faire part 
à la société dans laquelle je me trouvais. La jeune 
femme de l'ami auquel j'ai rappelé la nature animale de 
notre inconscient se trouvait parmi les assistants, et 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 23 

je savais fort bien qu'elle n'était nullement préparée 
à entendre des choses aussi peu réjouissantes. L'oubli 
m'a épargné toute une série de questions désagréables 
de sa part et une discussion interminable. Telle fut 
sans doute la raison de mon « amnésie temporaire ». 

« Fait intéressant : l'idée de substitution s'est 
exprimée dans une proposition dans laquelle Dieu 
se trouvait descendu au niveau - d'une invention 
humaine, tandis que la proposition que je cherchais 
insistait sur le rôle animal de l'homme. Donc, capitis 
diminutio dans les deux cas. Le tout n'est évidemment 
que la suite de l'enchaînement d'idées sur « comprendre 
et pardonner », provoqué par la conversation ». 

« A remarquer que si j'ai réussi à trouver rapide- 
ment la phrase cherchée, ce fut sans doute grâce 
à l'idée que j'ai eue de me retirer de la société qui 
infligeait à cette phrase une sorte de censure, pour 
m'isoler dans une pièce vide. » 

J'ai, depuis, analysé de nombreux autres cas d'oubli 
ou de reproduction défectueuse de suites de mots et 
j'ai eu l'occasion de constater que le mécanisme de 
l'oubli, tel que nous l'avons dégagé dans les exemples 
aliquis et La fiancée de Corinthe, s'applique à la presque 
généralité des cas. Il n'est pas toujours commode de 
communiquer ces analyses, parce qu'on est obligé 
le plus souvent, comme dans les précédentes, de 
toucher à des choses intimes et quelquefois pénibles 
pour le sujet de l'expérience ; aussi m'abstiendrai-je 
de multiplier les exemples. Ce qui reste commun à 
tous les cas, en dépit des différences qui existent entre 
leurs contenus, c'est que les mots oubliés ou défigurés 
se trouvent mis en rapport, en vertu d'une association 
quelconque, avec une idée inconsciente, dont l'action 
visible se manifeste précisément par l'oubli. 

Je reviens donc à l'oubli de noms dont nous n'avons 
encore épuisé ni la casuistique ni les mobiles. Comme 
je puis de temps à autre observer sur moi-même 
cette sorte d'acte manqué, les exemples qui s'y rap- 



24 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

portent ne me manquent pas. Les légers accès de 
miigraine dont je souffre encore aujourd'hui s'annoncent 
quelques heures auparavant par l'oubli de noms, et 
au plus fort de l'accès, alors que je reste parfaitement 
capable de continuer mon travail, je perds souvent le 
souvenir de tous les noms propres. Or, on pourrait 
précisément alléguer des cas comme le mien, pour 
opposer une objection de principe à tous nos efforts 
analytiques. Ne résulterait-il pas d'observations de 
ce genre que la cause de la tendance à l'oubli, et plus 
particulièrement à l'oubli de noms propres, réside 
dans des troubles de la circulation et dans des troubles 
fonctionnels généraux du cerveau et qu'on ferait bien 
de renoncer aux essais d'explication psychologique 
des phénomènes en question ? Je ne le pense pas ; ce 
serait confondre le mécanisme d'un processus, uniforme 
dans tous les cas, avec les circonstances, variables 
et pas toujours nécessaires, susceptibles de le favoriser. 
Mais, au lieu de m' engager dans une discussion, je 
vais essayer de réfuter l'objection à l'aide d'une 
comparaison. 

Supposons qu'ayant poussé l'imprudence jusqu'à 
m'aventurer, à une heure avancée de la nuit, dans un 
quartier désert de la ville, j'aie été assailli par des 
malfaiteurs et dépouillé de ma montre et de ma 
bourse. Je me rends alors au poste de police le plus 
proche et fais une déclaration ainsi conçue : pendant 
que je me trouvais dans telle ou telle rue, la solitude 
et l'obscurité m'ont dépouillé de ma montre et de ma 
bourse. Tout en ne disant ainsi rien qui ne fût exact, 
je ne m'en exposerais pas moins à être pris pour 
un homme qui n'est pas tout à fait sain d'esprit. 
Pour décrire correctement la situation, je dois dire 
que, favorisés par la solitude du lieu et protégés par 
l'obscurité, des malfaiteurs inconnus m'ont dépouillé 
de mes objets précieux. Or, la situation, telle qu'elle 
se présente dans l'oubli, est exactement la même : 
favorisée par mon état de fatigue, par des troubles de 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 25 

la circulation et par l'intoxication, une force inconnue 
m'ôte la faculté de disposer des noms propres déposés 
dans ma mémoire, et c'est la même force qui, dans 
d'autres cas, peut produire les mêmes troubles de la 
mémoire, en dépit d'un état de santé parfait et d'un 
fonctionnement normal. 

Lorsque j'analyse les cas d'oubli de noms que j'ai 
observés sur moi-même, je constate presque réguliè- 
rement que le nom oublié se rapporte à un sujet qui 
touche ma personne de près et est capable de provoquer 
en moi des sentiments forts, souvent pénibles. Me con- 
formant à l'usage commode et vraiment recomman- 
dable introduit par l'école suisse (Bleuler, Jung, 
Riklin), je puis exprimer ce que je viens de dire sous 
la forme suivante : le nom oublié frôle chez moi un 
« complexe personnel ». Le rapport qui s'établit entre 
le nom et ma personne est un rapport inattendu, le 
plus souvent déterminé par une association superfi- 
cielle (double sens du mot, même consonnance) ; on 
peut le qualifier, d'une façon générale, de rapport 
latéral. Pour bien faire comprendre sa nature, je citerai 
quelques exemples très simples : 

a) Un de mes patients me prie de lui indiquer une 
station thermale sur la Riviera. Je connais une station 
de ce genre tout près de Gênes, je me rappelle même 
le nom du collègue allemand qui y exerce, mais je 
suis incapable de nommer la station que je crois pour- 
tant bien connaître. Il ne me reste qu'à prier le patient 
d'attendre quelques instants et à aller me renseigner 
auprès d'une personne de ma famille. — Comment donc 
s'appelle cet endroit près de Gênes, où le D^ N. possède 
un petit établissement dans lequel toi et telle autre 
dame avez été si longtemps en traitement ? — « Et 
dire que c'est toi qui oublies son nom ! Il s'appelle 
Nervi. » C'est que Nervi sonne comme Nerven (nerfs), 
et les nerfs constituent l'objet de mes occupations et 
préoccupations constantes. 

h) Un autre de mes patients parle d'une villégiature 



26 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

toute proche et afBrme qu'il y existe, en plus des deux 
auberges connues, une troisième à laquelle se rattache 
pour lui un certain souvenir et dont il me dira le nom 
dans un instant. Je conteste l'existence de cette troi- 
sième auberge et invoque, à l'appui de mes dires, le 
fait que j'ai passé dans l'endroit en question sept étés 
consécutifs et que je le connais, par conséquent, 
mieux que mon interlocuteur. Excité par la contra- 
diction, celui-ci finit par se rappeler le nom. L'auberge 
s'appelle Der Hochwartner. Je suis obligé de céder et 
d'avouer que j'ai habité pendant sept étés consécutifs 
dans le voisinage immédiat de cette auberge dont je 
niais tout à l'heure l'existence. Mais pourquoi ai-je 
oublié la chose et le nom ? Je crois que c'est parce 
que ce nom ressemble beaucoup à celui d'un de mes 
confrères en spécialité habitant Vienne ; il se rapporte 
donc chez moi à un complexe « professionnel ». 

c) Une autre fois, étant sur le point de prendre un 
billet à la gare de Reichenhall, je ne puis me souvenir 
du nom de la grande gare la plus proche, bien que je 
l'aie souvent traversée. Je suis obligé de me mettre 
très sérieusement à le chercher sur le plan. Cette gare 
s'appelle Rosenheim. Je vois aussitôt en vertu de quelle 
association son nom m'avait échappé. Une heure 
auparavant, j'ai fait une visite à ma sœur dans sa 
villégiature près de Reichenhall ; naa sœur s'appelle 
Rosa ; l'endroit qu'elle habitait était donc pour moi 
un Rosenheim (séjour de Rose). C'est ainsi que dans ce 
cas l'oubli a été déterminé par un a complexe fami- 
lial ». 

d) Je suis à même de prouver cette action vraiment 
dévastatrice du « complexe familial » sur toute une 
série d'exemples. 

Un jour se présente à ma consultation un jeune 
homme. C'est le frère le plus jeune d'une de mes 
patientes ; je l'ai déjà vu un nombre incalculable de 
fois et j'ai l'habitude de l'appeler par son prénom. 
Lorsque j'ai voulu ensuite parler de sa visite, je fus 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 27 

absolument incapable, malgré tous les artifices aux- 
quels j'ai eu recours, de me rappeler son prénom qui, 
je le savais fort bien, n'avait rien d'extraordinaire. Je 
sortis alors dans la rue et me mis à lire les enseignes ; 
la première fois que son nom me tomba sous les yeux, 
je le reconnus sans hésitation aucune. L'analyse m'a 
appris que j'avais établi, entre mon jeune visiteur et 
mon propre frère, une comparaison qui impliquait 
cette question réprimée : dans une circonstance ana- 
logue, mon frère se serait-il comporté de la même 
manière ou mieux ? L'association extérieure entre 
l'idée se rapportant à ma propre famille et celle se 
rapportant à une famille étrangère était favorisée 
par cette circonstance purement fortuite que les deux 
mères portaient le même prénom : Amalia. C'est plus 
tard seulement que j'ai compris les noms de substitu- 
tion : Daniel et Franz, qui se sont présentés à mon 
esprit, sans me renseigner sur la situation. Ces deux 
noms, ainsi qu' Amalia sont des noms de personnages 
des Brigands, de Schiller, auxquels se rattache une 
plaisanterie du boulevardier viennois Daniel Spitzer, 
e) Une autre fois je me trouve dans l'impossibilité 
de me souvenir du nom d'un de mes patients qui faisait 
partie de mes relations de jeunesse. L'analyse me fait 
faire un long détour, avant de me révéler ce nom. Le 
malade avait manifesté la crainte de devenir aveugle ; 
ceci éveilla en moi le souvenir d'un jeune homme 
qui est devenu aveugle à la suite d'une blessure par 
arme à feu ; ce souvenir, à son tour, fit surgir l'image 
d'un autre jeune homme qui s'est suicidé en se tirant 
une balle de revolver et qui portait le même nom 
que le premier patient auquel il n'était d'ailleurs pas 
apparenté. Mais je n'ai retrouvé le nom qu'après 
m'être rendu compte que j'avais inconsciemment 
reporté sur une personne de ma propre famille l'attente 
angoissante du malheur qui avait frappé les deux 
jeunes gens dont je viens de parler. 



28 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

C'est ainsi que ma pensée est traversée par un 
courant constant de « rapports personnels », dont je 
n'ai généralement aucune connaissance, mais qui se 
manifeste par l'oubli de noms. C'est comme si quelque 
chose me poussait à rapporter à ma propre personne 
tout ce que j'entends dire et raconter concernant 
des tiers, comme si tout renseignement relatif à des 
tiers éveillait mes complexes personnels. Il ne s'agit 
certainement pas là d'une particularité individuelle ; 
j'y vois plutôt une indication quant à la manière 
dont nous devons comprendre ce qui est « autre », 
c'est-à-dire ce qui n'est pas nous-mêmes. Et j'ai, en 
outre, des raisons de croire que chez les autres indi- 
vidus les choses se passent exactement comme chez 
moi. 

Le plus bel exemple de ce genre est celui qui m'a 
été raconté par un M. Lederer. Il rencontre, au cours 
de son voyage de noces, un monsieur qu'il connaissait 
à peine et qu'il devait présenter à sa jeune femme. 
Mais ayant oublié le nom de ce monsieur, il se tira 
d'affaire une première fois par un murmure indistinct. 
Ayant ensaite rencontré le même monsieur une deu- 
xième fois (et à Venise les rencontres entre voyageurs 
sont inévitables), il le prit à part et le pria de le tirer 
d'embarras, en lui disant son nom qu'il a malheureu- 
sement oublié. La réponse de l'étranger montre qu'il 
était un profond psychologue : « Je comprends bien 
que vous n'ayez pas retenu mon nom. Je m'appelle 
comme vous : Lederer ! » On ne peut se défendre d'un 
sentiment quelque peu désagréable, lorsqu'on retrouve 
son propre nom porté par un étranger. J'ai récemment 
éprouvé très nettement un sentiment de ce genre, 
lorsque je vis se présenter à ma consultation un mon- 
sieur qui me dit s'appeler S. Freud. Je prends toutefois 
acte de l'assurance de l'un de mes critiques qui affirme 
qu'il se comporte dans les cas de ce genre d'une manière 
opposée à la mienne. 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 29 

/)' On retrouve l'effet du « rapport personnel » dans 
le cas suivant, communiqué par M. Jung ^ : 

« Un monsieur Y aimait sans retour une dame 
qui ne tarda pas à épouser un monsieur X. Or, bien 
que Y connaisse depuis longtemps X et se trouve 
même avec lui en relations d'affaires, il oublie cons- 
tamment son nom, au point qu'il est souvent obligé, 
lorsqu'il veut écrire à X, de demander soîi nom à des 
tierces personnes. » 

Dans ce cas, cependant, les motifs de l'oubli sont 
plus transparents que dans les précédents, régis par 
la loi du « rapport personnel ». Ici l'oubli apparaît 
comme une conséquence directe de l'antipathie que 
Y éprouvait à l'égard de son heureux rival ; il ne veut 
rien savoir de lui : « qu'il ne soit pas question de 
lui ^. » 

g) Le motif de l'oubli d'un nom peut aussi être d'un 
caractère plus fin et résider dans une colère pour ainsi 
dire « sublimée » à l'égard de son porteur. C'est ainsi 
qu'une demoiselle J. de K., de Budapest, écrit : 

« Je me suis composé une petite théorie. J'ai observé 
notamment que des hommes doués pour la peinture 
ne comprennent rien en musique, et inversement. Il 
y a quelque temps, je m'entretenais là-dessus avec 
quelqu'un à qui j'ai dit : « Jusqu'à présent ma consta- 
tation s'est toujours vérifiée, à l'exception d'un seul 
cas. » Mais lorsque j'ai voulu citer le nom de cette 
seule personne formant exception à ma règle, je fus 
hors d'état de me le rappeler, tout en sachant que le 
porteur de ce nom est un de mes amis les plus intimes. 
En entendant, quelques jours plus tard, prononcer par 
hasard ce nom, je le reconnus aussitôt comme étant 
celui du démolisseur de ma théorie. La colère que, sans 
m'en rendre compte, je nourrissais à son égard, s'est 
manifestée par l'oubli de son nom qui m'était cepen- 
dant si familier. » 

1. Dementia praecox, p. 52. 

2. Vers de Heine : « Nicht gedacht soll seiner werden ! » 



30 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

h) Dans le cas suivant, communiqué par M. Ferenczi 
et dont l'analyse est surtout instructive par l'expli- 
cation des substitutions (comme Botticelli-Boltraffio, 
à la place de Signorelli), le « rapport personnel » a 
provoqué l'oubli d'un nom par une voie quelque peu 
différente. 

« Une dame, ayant un peu entendu parler de psy- 
chanalyse, ne peut se rappeler le nom du psychiatre 
Jung. 

« A la place de ce nom se présentent les substitu- 
tions suivantes : KL (un nom) — Wilde — Nietzsche 
— Hauptmann. 

« A propos de Kl. elle pense aussitôt à madame KL, 
qui est une personne affectée, parée, mais paraissant 
plus jeune qu'elle ne l'est en réalité. Elle ne vieillit 
pas. Comme notion supérieure, commune à Wilde 
et à Nietzsche, elle donne : « maladie mentale. » Elle 
dit ensuite d'un ton railleur : « vous autres Freudiens, 
vous chercherez les causes des maladies mentales, 
jusqu'à ce que vous deveniez vous-mêmes mentalement 
malades. » Et puis : « Je ne supporte pas Wilde et 
Nietzsche ; je ne les comprends pas. Je me suis laissé 
dire qu'ils étaient l'un et l'autre homosexuels ; Wilde 
avait un faible pour les jeunes gens » (Bien qu'elle 
ait prononcé dans cette dernière phrase, en hongrois 
il est vrai, le nom correct ^, elle est toujours incapable 
de s'en souvenir). 

« A propos de Hauptmann, elle pense à Halbe *, 
puis à Jeunesse^, et alors seulement, après que j'eus 
orienté son attention vers le mot « Jeunesse », elle 
s'aperçoit que c'est le nom Jung qu'elle cherchait. 

« D'ailleurs, cette dame ayant perdu son mari, 
lorsqu'elle avait 39 ans et ayant renoncé à tout espoir 

1. La dame en question cherchait le nom du psychiatre Jung ; or 
Jung, en allemand, signifie jeune. N. du T. 

2. Halbe — auteur dramatique allemand, comme Hauptmann. 

N. du T. 

3. « Jeunesse » est le titre- de l'un des ouvrages de Halbe. N. d. T. 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 31 

de se remarier, avait de bonnes raisons de se soustraire 
à tout souvenir se rapportant à l'âge. Ce qui est remar- 
quable dans ce cas, c'est l'association purement interne 
(association de contenu) entre les noms de substi- 
tution et le nom cherché et l'absence d'associations 
tonales. » 

i) Voici un autre exemple d'oubli de nom, finement 
motivé et que l'intéressé lui-même a réussi à élucider. 

« Comme j'avais choisi, à titre d'épreuve supplé- 
mentaire, la philosophie, mon examinateur m'inter- 
rogea sur la doctrine d'Épicure et me demanda les 
noms des philosophes qui, dans les siècles ultérieurs,, 
se sont occupés de cette doctrine. J'ai donné le nom 
de Pierre Gassendi dont j'avais précisément entendu 
parler au café, deux jours auparavant, comme d'un 
disciple d'Épicure. A la question étonnée de l'exa- 
minateur : « comment le savez-vous ? », j'ai répondu 
sans hésiter que je m'intéressais depuis longtemps 
à ce philosophe. Cela m'a valu la mention magna 
cum laude (reçu avec éloges), mais malheureusement 
aussi, dans la suite, une tendance invincible à oublier 
le nom de Gassendi. Je crois que si je ne puis main- 
tenant, malgré tous mes efforts, retenir ce nom, c'est 
à ma mauvaise conscience que je le dois. Il aurait mieux 
valu pour moi ne pas le connaître lors de l'examen. » 

Or, pour comprendre l'intensité de l'aversion que 
notre sujet éprouvait à se souvenir de cette période 
de ses examens, il faut savoir qu'il attachait une très 
grande valeur à son titre de docteur, de sorte que le 
souvenir en question n'était fait que pour diminuer 
à ses yeux cette valeur. 

/) J'intercale encore ici un exemple d'oubli du nom 
d'une ville, exemple moins simple que les précédents, 
mais que tous ceux qui sont familiarisés avec ce genre 
de recherches trouveront tout à fait vraisemblable 
et instructif. Le nom d'une ville italienne échappe 
au souvenir à cause de sa grande ressemblance tonale 
avec un prénom féminin, auquel se rattachent de 



32 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

nombreux souvenirs affectifs dont la communication 
ne donne d'ailleurs pas une énumération complète. 
M. S. Ferenczi, de Budapest, qui a observé ce cas sur 
lui-même, l'a traité, et avec raison, comme on analyse 
un rêve ou une idée névrotique. 

« Je me trouvais aujourd'hui dans une famille amie 
où l'on a parlé, entre autres choses, de villes de la 
Haute- Italie, Quelqu'un remarque à ce propos qu'on 
peut encore retrouver dans ces villes l'influence autri- 
chienne. On cite plusieurs de ces villes ; je veux, moi 
aussi, en nommer une, mais son nom ne me revient 
pas à la mémoire, bien que je sache que j'y ai passé 
deux journées très agréables, ce qui ne cadre pas 
bien avec la théorie de l'oubli formulée par Freud. 
A la place du nom cherché, les noms et mots suivants 
se présentent à mon esprit : Capua, — Brescia, — 
Le lion de Brescia. 

« Ce lion, je le vois, comme s'il était devant mes 
yeux, sous la forme d'une statue de marbre, mais je 
constate aussitôt qu'il ressemble moins au lion du 
monument de la liberté de Brescia (dont je n'ai vu 
que la reproduction) qu'au lion de marbre que j'ai 
vu à Lucerne, sur le tombeau des gardes suisses tombés 
aux Tuileries et dont la reproduction en miniature 
se trouve sur ma bibliothèque. Je retrouve enfin le 
nom cherché : c'est Vérone. 

« Je reconnais sans hésitation à qui revient la faute 
de cette amnésie. La coupable n'est autre qu'une an- 
cienne servante de la famille dont j'étais l'hôte ce 
jour-là. Elle s'appelait Véronique, en hongrois Verona, 
et m'était très antipathique, à cause de sa physionomie 
absolument repoussante, de sa çoix rauque et criarde 
et de son insupportable familiarité (à laquelle elle se 
croyait autorisée par ses nombreuses années de ser- 
vice dans la maison). La façon tyrannique dont elle 
avait à l'époque traité les enfants de la maison m'était 
également intolérable. Je savais maintenant ce que 
signifiaient les noms de substitution. 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 33 

« Pour Capoae j'ai trouvé aussitôt comme association 
caput mortuum : j'ai en effet souvent comparé la tête 
de Véronique à un crâne de cadavre. Le mot hongrois 
kapczi (rapacité pour l'argent) a certainement contribué 
à ce déplacement. Je retrouve naturellement aussi les 
trajets d'association plus directs qui rattachent l'une 
à l'autre Capoue et Vérone, en tant qu'unités géo- 
graphiques et mots italiens ayant la même rythme. 

« Il en est de même de Brescia ; mais ici encore on 
trouve des associations d'idées qui se sont effectuées 
suivant des voies latérales compliquées. 

« Mon antipathie était, à un moment donné, telle- 
ment forte que je trouvais Véronique tout simplement 
répugnante, et plus d'une fois je m'étais demandé 
avec étonnement comment une créature pareille pou- 
vait avoir une vie amoureuse et être aimée ; à la seule 
idée de l'embrasser, on éprouve, disais-je, « un senti- 
ment de nausée. » Il était cependant certain qu'un 
rapport existait entre l'idée de Véronique et celle de 
la garde suisse tombée. 

« Le nom de Brescia est souvent associé, en Hongrie 
du moins, non au lion, mais au nom d'une autre bête 
sauvage. Le nom le plus haï dans ce pays, comme 
d'ailleurs dans la Haute- Italie, est celui du général 
Haynau, appelé couramment la hyène de Brescia, 
C'est ainsi que du général haï Haynau un courant d'idées 
aboutit, à travers Brescia, à Vérone, tandis qu'un 
autre courant aboutit, à travers l'idée de Vanimal 
à la f^oix rauque, déterreur de morts (hyène) — idée qui 
entraîne à sa suite la représentation d'un monument 
funéraire — au crâne de cadavre et au désagréable 
'organe vocal de Véronique, si détestée par mon incons- 
cient, de Véronique qui, à une époque, avait exercé 
dans cette maison une tyrannie aussi insupportable 
que celle du général autrichien après les luttes pour la 
liberté en Hongrie et en Italie. 

« A Lucerne se rattache l'idée de l'été que Véronique 
avait passé avec ses maîtres sur le Lac des Quatre- 

Freud. 3 



34 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

Cantons, près de cette ville ; à la garde suisse se rat- 
tache le souvenir de la tjncannie qu'elle avait exercée 
non seulement sur les enfants, mais même sur les 
membres adultes de la famille, en sa qualité usurpée 
de « dame de compagnie ». 

« Je tiens à avertir que, dans ma conscience, cette 
antipathie pour Véronique appartient aux choses 
depuis longtemps disparues. Depuis l'époque dont je 
parle, cette femme a beaucoup changé, dans son 
extérieur et dans ses manières, à son avantage et, les 
rares fois où j'ai l'occasion de la rencontrer, je lui fais 
un accueil franchement amical. Mais, comme toujours, 
mon inconscient garde plus obstinément ses anciennes 
impressions ; il est « retardataire » et rancunier. 

« Les Tuileries impliquent une allusion à une autre 
personne, à une dame française âgée qui, dans de 
nombreuses occasions, a été la véritable « dame de 
compagnie » des dames de la maison et que tout le 
monde, grands et petits, respectait et même craignait 
un peu. J'ai été moi-même pendant quelque temps 
son « élève » pour la conversation française. A propos 
du mot « élève » je me souviens que, pendant mon 
séjour dans la Bohême du Nord, chez le beau-frère de 
mon hôte d'aujourd'hui, j'ai beaucoup ri en entendant 
les paysans de la région appeler les élèves (« Elei^en » 
en allemand) de l'académie forestière de l'endroit 
« lions » (Löwen). Il est possible que ce plaisant sou- 
venir ait contribué au déplacement de mes idées de 
l'hyène vers le lion. » 

k) L'exemple qui suit ^ montre également comment 
un complexe personnel auquel on est soumis à un 
moment donné peut provoquer, au bout d'un temps 
assez long, l'oubli d'un nom. 

« Deux hommes, l'un plus âgé, l'autre plus jeune, 
qui, six mois auparavant, avaient voyagé ensemble 
en Sicile, échangent leurs souvenirs sur les belles jour- 

1. Zentralblati für Psychoanalyse, I, 9, 1911. 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 35 

nées, pleines d'impressions, qu'ils y ont passées. 

— Comment s'appelle donc l'endroit, demande le plus 
jeune, où nous avons passé la nuit, avant de partit 
pour Selinunt ? N'est-ce pas Calatafimi ? — Non, 
répond le plus âgé, certainement non, mais j'en ai 
également oublié le nom, bien que je me souvienne 
de tous les détails de notre séjour là-bas. Il me suffit 
de m'apercevoir que quelqu'un a oublié un nom que 
je connais, pour me laisser gagner par la contagion 
et oublier, à mon tour, le nom en question. Si nous 
cherchions ce nom ? Le seul qui me vienne à l'esprit 
est Caltanisetta, qui n'est certainement pas le nom 
exact. — Non, dit le plus jeune, le nom commence 
par un w ou, du moins, contient un w. — Et, pour- 
tant, la lettre w n'existe pas en italien, dit l'autre. 

— Je pense à un ç, mais j'ai dit w par habitude, 
sous l'influence de la langue maternelle. Le plus âgé 
proteste contre le (^ : Je crois, dit-il, avoir déjà 
oublié pas mal de noms siciliens. Si l'on faisait quelques 
expériences ? Comment s'appelle, par exemple, l'en- 
droit élevé qui, dans l'antiquité, s'appelait Enna ? 
Ah, oui, je me rappelle : Castrogiovanni. L'instant 
d'après, le plus jeune retrouve le nom oublié ; il s'écrie : 
Castelvetrano ! et est content de pouvoir prouver à 
son interlocuteur qu'il avait raison de dire que le nom 
contenait un p. Le plus âgé hésite encore pendant quelque 
temps ; mais, après s'être décidé à convenir que le 
nom retrouvé par le plus jeune était bien le nom 
exact, il veut se rendre compte de la raison pour laquelle 
il lui avait échappé. — Ce fut évidemment, pense-t-il, 
parce que la seconde moitié du nom çetrano ressemble 
à vétéran. Je me rends parfaitement compte que je 
n'aime pas penser au vieillissement et je réagis d'une 
façon singuhère, lorsque quelqu'un m'en parle. C'est 
ainsi que j'ai tout récemment remis rudement à sa 
place un ami que j'estime beaucoup en lui disant qu'il 
<( a depuis longtemps dépassé l'âge de la jeunesse », 
parce que s'exprimant sur mon compte dans des 



36 . LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

termes très flatteurs, il avait ajouté que je n'étais 
plus un jeune homme. Que toute ma résistance fût 
dirigée contre la seconde partie du nom Castelvetrano, 
cela ressort encore du fait que la première syllabe 
de ce nom se retrouve dans Caltanisetta. — Et le 
nom Caltanisetta lui-même ? » demande le plus jeune. 
— Il sonnait pour moi comme le nom de caresse 
d'une jeune femme, avoue le plus âgé. 

« Quelques instants après il ajoute : « le nom actuel 
d'Enna était également un nom de substitution. Et 
maintenant je m'aperçois que ce nom de Castrogio- 
vanni, obtenu à l'aide d'une rationalisation, fait penser 
à la jeunesse (giovane), tout comme le nom de Castel- 
vetrano évoque l'idée de la vieillesse (vétéran). 

« Le plus âgé croit ainsi avoir expliqué son oubli. 
Quant aux causes qui ont provoqué le même oubli 
chez le plus jeune, elles n'ont pas été recherchées. « 

Le mécanisme de l'oubli de noms est aussi intéres- 
sant que ses motifs. Dans un grand nombre de cas 
on oublie un nom, non parce qu'il éveille lui-même les 
motifs qui s'opposent à sa reproduction, mais parce 
qu'il se rapproche ,par sa consonnance ou sa compo- 
sition, d'un autre mot contre lequel notre résistance 
est dirigée. On conçoit que cette multiplicité de con- 
ditions favorise singuhèrement la production du phé- 
nomène. En voici des exemples : 

l) Ed. Hitschmann (« Zwei Fälle von Namenver- 
gessen », Internat. Zeitschr. f. Psychoanalyse, I, 1913). 

Cas II : « M. N. veut recommander à quelqu'un la 
librairie Gilhofer et Ranschhurg, mais, bien que la 
maison lui soit très connue, il ne se souvient, malgré 
tous ses efforts, que du nom Ranschburg. Légèrement 
mécontent, il rentre chez lui ; mais la chose finit par 
le tourmenter à un point tel qu'il se décide à réveiller 
son frère, qui semblait déjà dormir, pour lui demander 
le nom de l'associé de Ranschburg. Le frère lui donne 
le nom sans aucune difficulté. Le nom « Gilhofer » 
évoque aussitôt dans l'esprit de M. N. celui de « Gai- 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 37 

Ihof », un endroit dans lequel il a fait récemment, en 
compagnie d'une charmante jeune fille, une prome- 
nade dont il garde le meilleur souvenir. La jeune fille 
lui a fait cadeau d'un objet portant l'inscription : 
« En souvenir des belles heures passées à Gallhof. » 
Quelques jours avant l'oubli du nom « Gilhofer », 
M. N., en fermant brusquement le tiroir dans lequel 
il avait serré l'objet, a fortement détérioré celui-ci ; 
ce n'était certes qu'un fait accidentel, mais M. N., 
familiarisé avec la signification des actes symptoma- 
tiques, ne pouvait se défendre d'un sentiment de culpa- 
bilité. Depuis cet accident, il se trouvait dans un état 
d'âme quelque peu ambivalent à l'égard de cette dame 
qu'il aimait certes, mais dont les avances en vue du 
mariage se heurtaient chez lui à une résistance hési- 
tante. 

m) D^ Hanns Sachs : 

« Dans une conversation ayant pour objet Gênes 
et ses environs immédiats, un jeune homme veut 
nommer aussi la localité Pegli, mais ne parvient que 
difficilement et à la suite d'un grand effort à retrouver 
ce nom. Pendant qu'il rentre chez lui, il pense à l'oubli 
de ce nom qui lui était cependant si familier, et voilà 
que surgit dans son esprit le mot Peli ayant exactement 
la même prononciation. Il sait que Peli est le nom 
d'une île de l'Océan Astral, dont les habitants ont 
conservé quelques coutumes remarquables. Il a lu 
la description de ces coutumes dans un ouvrage 
ethnologique et avait alors conçu l'idée d'utiliser ces 
renseignements en vue d'une hypothèse personnelle. 
Il se rappelle alors que Peli est également le lieu 
d'action d'un roman qu'il a lu avec intérêt et plaisir : 
La plus heureuse époque de Van Zanten, par Laurids 
Bruun. — Les idées qui l'avaient préoccupé presque 
sans interruption tout ce jour-là se rattachaient à 
une lettre qu'il avait reçue le matin même d'une dame 
pour laquelle il avait beaucoup d'affection ; cette 
lettre lui faisait entrevoir qu'il aurait à renoncer à 



38 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

une rencontre convenue. Après avoir passé la journée 
dans un état de grand abattement, il sortit le soir 
avec la ferme intention d'oublier sa contrariété et 
de jouir aussi pleinement que possible du plaisir qu'il 
se promettait d'une soirée passée dans une société 
qu'il estimait beaucoup. Il est certain que le mot 
Pegli, par sa ressemblance tonale avec le mot Peli, 
était de nature à troubler gravement son projet, car 
ce dernier mot ne présentait pas seulement pour lui 
un intérêt purement ethnologique, mais évoquait 
aussi, avec « la plus heureuse époque » de sa vie (par 
analogie avec le roman cité plus haut), toutes les 
craintes et tous les soucis qu'il avait éprouvés au cours 
de la journée. Il est caractéristique que cette interpré- 
tation, si simple pourtant, n'a été obtenue qu'après 
qu'une deuxième lettre fût venue transformer la tris- 
tesse en une joyeuse certitude d'une rencontre très 
proche. » 

Si l'on se souvient, à propos de cet exemple, du 
cas, pour ainsi dire, voisin, où il fut impossible de 
retrouver le nom Nervi, on constate que le double 
sens d'un mot peut être remplacé par la ressemblance 
tonale de deux mots. 

n) Lorscfue, en 1915, eut éclaté la guerre avec l'Italie, 
j'ai pu faire sur moi-même cette observation qu'une 
grande quantité de noms de localités italiennes, qui 
m'étaient cependant très familiers, ont disparu de 
ma mémoire. Comme tant d'autres Allemands, j'avais 
pris l'habitude de passer une partie de mes vacances 
sur le sol italien, et il était pour moi certain que cet 
oubH de noms en masse n'était que l'expression de 
l'hostilité compréhensible à l'égard de l'Itahe, hostilité 
qui, chez tous les Allemands, avait remplacé l'amitié 
d'autrefois. A côté de cet oubli direct de noms, j'en 
ai observé un autre, indirect, mais que j'ai pu ramener 
à l'action de la même cause. J'avais notamment une 
tendance à oublier aussi des noms non-itahens, et 
l'examen m'a révélé que ces derniers avaient toujours 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS B9 

une ressemblance tonale plus ou moins éloignée avec 
des noms italiens. C'est ainsi que je cherchais un jour 
à me rappeler le nom de la ville morave Bisenz. Lorsque 
j'y suis enfin parvenu, après beaucoup de dilïicultés, 
je m'aperçus aussitôt que mon oubli devait être mis 
sur le compte du palais Bisenzi, à Orvieto. Dans ce 
palais se trouve l'Hôtel « Belle Arti », dans lequel je 
descendais toutes les fois que je faisais un séjour à 
Orvieto. Les souvenirs infiniment agréables que j'ai 
emportés de ces séjours avaient naturellement subi 
une éclipse sous l'influence d'un changement survenu 
dans mon état d'âme. 

Et, maintenant, il ne sera peut-être pas sans intérêt 
d'examiner sur quelques exemples les intentions que 
l'oubli de noms est susceptible de satisfaire. 



1. Oublis de noms' ayant pour but d'assurer Voubli 

d'un projet. 

o) A. J. Storfer (« Zur Psychopathologie des Alltags », 
Internationale Zeitschr. f. Psychoanalyse, II, 1914). 

« Une dame bâloise apprend un matin que son amie 
d'enfance, Selma X., de Berlin, faisant son voyage 
de noces, est arrivée à Baie où elle ne doit rester qu'un 
seul jour. Aussitôt la Bâloise de se précipiter à l'hôtel. 
En sortant, les deux amies conviennent de se retrouver 
l'après-midi et de ne plus se séparer jusqu'au départ 
de la Berlinoise. 

« L'après-midi, la Bâloise oublie le rendez-vous. 
Le déterminisme de cet oubli ne m'est pas connu, 
mais la situation à laquelle nous avons à faire (ren- 
contre avec une amie d'enfance tout fraîchement 
mariée) rend possibles plusieurs constellations typiques, 
susceptibles de s'opposer à une nouvelle rencontre. 
Une particularité intéressante de ce cas consiste dans 
un acte manqué accompli ultérieurement, dans l'in- 



40 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

tention inconsciente d'affermir le premier oubli. A 
l'heure même où elle devait se rencontrer avec son 
amie de Berlin, la Bâloise se trouvait en visite chez 
d'autres amis. A un moment donné, il fut question 
du mariage tout récent de la chanteuse de l'Opéra 
de Vienne, Kurz. La dame bâloise s'exprima sur ce 
mariage d'une façon critique (!), mais lorsqu'elle vou- 
lut prononcer le nom de la chanteuse, elle ne put, à 
sa grande déception, se souvenir de son prénom (on 
sait que généralement les noms monosyllabiques se 
prononcent associés au prénom). La dame bâloise 
était d'autant plus contrariée par cette faiblesse de 
sa mémoire qu'elle avait souvent entendu la chanteuse 
Kurz et que son nom complet (c'est-à-dire précédé 
du prénom) lui était tout à fait familier. Mais avant 
que quelqu'un ait eu le temps de lui rappeler ce prénom, 
la conversation avait changé de sujet. 

« Le soir du même jour, notre dame bâloise se trouve 
dans une société identique en partie à celle de l'après- 
midi. Comme par hasard, il est de nouveau question 
de la chanteuse viennoise que notre dame nomme 
sans difficulté: «-S elma Kurz. »A peine a-t-elle prononcé 
ce nom, qu'elle s'écrie : « J'y pense maintenant : 
j'avais complètement oublié que je devais me rencon- 
trer cet après-midi avec mon amie Selma. » Elle 
regarde sa montre et constate que son amie doit déjà 
être partie. » 

Nous n'avons pas encore une préparation suffisante 
pour nous prononcer sur ce bel exemple, intéressant 
à beaucoup d'égards. Celui qui suit est beaucoup plus 
simple : il s'agit de l'oubh, non d'un nom, mais d'un 
mot étranger, pour une raison en rapport avec une 
situation donnée. Mais nous faisons remarquer d'ores 
et déjà qu'on se trouve en présence des mêmes pro- 
cessus, qu'il s'agisse de l'oubh de noms propres, de 
prénoms, de mots étrangers ou de suites de mots. 

Dans le cas que nous allons citer, un jeune homme, 
pour se créer un prétexte d'accomplir un acte désiré, 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 41 

oublie l'équivalent anglais du mot or, alors que ce 
métal est désigné par le même mot (Gold) en anglais 
et en allemand. 

p) Hanns Sachs : 

« Dans une pension de famille, un jeune homme fait 
la connaissance d'une Anglaise qui lui plaît. S'entre- 
tenant avec elle le premier soir dans sa langue mater- 
nelle (c'est-à-dire en anglais) qu'il possède assez bien 
et voulant prononcer en anglais le mot or, il ne par- 
vient pas, malgré tous ses efforts, à trouver le vocable 
nécessaire. A la place du mot exact, il trouve le mot 
français or, le mot latin aurum, le mot grec chrysos 
qui se présentent d'une façon tellement obsédante 
qu'il arrive difficilement à les écarter, alors qu'il sait 
fort bien qu'ils n'ont rien de commun avec le mot qu'il 
cherche. Il ne trouve finalement pas d'autre moyen 
de se faire comprendre que de toucher la bague en 
or que la dame porte sur un de ses doigts ; et il apprend, 
à sa confusion, que le mot anglais qu'il cherche depuis 
si longtemps est en tous points identique au mot 
allemand désignant le même objet : gold. La grande 
signification de cet attouchement déterminé par l'oubli 
doit être cherchée, non seulement dans le désir qu'ont 
tous les amoureux de se sentir en contact immédiat 
avec la personne aimée, mais aussi dans le fait qu'il 
nous renseigne sur les intentions matrimoniales pos- 
sibles de notre jeune homme. L'inconscient de la dame, 
surtout s'il est disposé sympathiquement à l'égard 
du partenaire, peut avoir deviné ses intentions ero- 
tiques dissimulées derrière le masque inoffensif de 
l'oubli ; et la manière dont elle aura accepté et expliqué 
l'attouchement, peut fournir aux deux partenaires 
un moyen inconscient, mais très significatif, de prévoir 
l'issue du flirt commencé. » 



42 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 



2. Un cas d^oubli d'un nom et de faux soutenir. 

q) Je reproduis encore, d'après J. Starcke, une inté- 
ressante observation d'oubli et de ressouvenance d'un 
nom, caractérisée par ce fait que l'oubli d'un nom est 
compliqué d'une déformation d'une phrase d'un poème, 
comme dans l'exemple relatif à « La fiancée de Co- 
rinthe ». (Cette observation est empruntée à l'édition 
hollandaise du présent ouvrage, sous le titre : « De 
invloed van ons onbewuste in ons dagelijksche leven », 
Amsterdam, 1916. Elle a été publiée en allemand 
dans Internat. Zeitschr. für arztliche Psychoanalyse^ 
IV, 1916). 

« Un vieux juriste et linguiste, Z., raconte dans 
une société qu'au cours de ses études universitaires 
il avait connu un étudiant qui était extraordinairement 
sot et sur la sottise duquel il aurait plus d'une anecdote 
à raconter. Il ne peut cependant pas se rappeler le 
nom de cet étudiant ; il prétend d'abord que son nom 
commençait par la lettre F/., mais retire ensuite cette 
supposition. Il se rappelle seulement que cet étudiant 
inintelhgent était devenu plus tard marchand de vins 
(Weinhändler). Il raconte ensuite une anecdote sur 
la bêtise du même étudiant, mais s'étonne toujours 
de ne pas pouvoir retrouver son nom. Il finit par dire : 
— C'était un âne tel, que je n'arrive pas encore à com- 
prendre comment j'ai pu, à force de répétitions il est 
vrai, réussir à lui inculquer un peu de latin. Au bout 
d'un instant, il se rappelle que le nom cherché finissait 
par ...man. Nous lui demandons alors si un autre 
nom ayant la même terminaison lui vient à l'esprit. 
Il répond : « Erdmann. » — Qui est-ce ? — C'était 
également un étudiant de mes contemporains. Sa fille 
lui fait observer cependant qu'il y a aussi un professeur 
s'appelant Erdmann. En cherchant dans ses souvenirs, 
Z. trouve que ce professeur n'a consenti récemment 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 43 

à publier que sous une forme abrégée, dans la revue 
rédigée par lui, un des travaux de Z., dont il ne 
partageait pas toutes les idées, et que Z. en a été 
désagréablement affecté. (J'apprends d'ailleurs ulté- 
rieurement que Z. avait autrefois ambitionné de deve- 
nir professeur de la même spécialité qu'enseigne au- 
jourd'hui le professeur Erdmann ; il est donc possible 
que sous ce rapport encore le nom Erdmann touche 
à une corde sensible.) 

« Et voilà qu'il se rappelle subitement le nom de 
l'étudiant inintelligent : Lindeman ! Comme il s'était 
déjà rappelé antérieurement que le nom se terminait 
par ...man, le mot Linde a donc subi un refoulement 
plus prolongé. Prié de dire ce qui lui vient à l'esprit 
à propos de Linde, il répond d'abord : « rien. » Sur 
mes instances et comme je lui dis qu'il n'est pas pos- 
sible qu'il ne pense à rien à propos de ce mot, il me 
dit, en levant les yeux et en dessinant avec le bras 
un geste dans le vide : « Eh bien, un tilleul {Linde — 
tilleul) est un bel arbre. » C'est tout ce qu'il trouve à 
dire. Tout le monde se tait, chacun poursuit sa lecture 
ou autre occupation, lorsqu'on entend quelques ins- 
tants après Z. réciter d'un ton rêveur : 

« Steht er mit festen (Lorsqu'il se tient sur la 

Gefügigen Knochen terre avec ses jambes solides 

Auf der Erde, et souples, il n'arrive pas à se 

So reicht er nicht auf, comparer au tilleul ou à la 

Nur mit die Linde çigne). 

Oder der Rebe 

Sich zu vergleichen. » 

Je poussai un cri de triomphe : — Nous le tenons 
enfin, votre Erdmann, dis-je : cet homme qui « se 
tient sur la terre », donc cet homme de la terre (Erde- 
mann ou Erdmann) ne peut pas réussir à se comparer 
au tilleul (Linde), donc à Lindeman ou à la vigne 
(Rehe), donc au marchand de vins (Weinhändler), 
En d'autres termes : ce Lindeman, l'étudiant inintelli- 



44 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

gent, devenu plus tard marchand de vins, était bien 
un âne, mais Erdmann est un âne plus grand encore, 
sans comparaison possible avec Lindeman. Ces dis- 
cours méprisants ou railleurs, prononcés dans l'in- 
conscient, sont très fréquents ; aussi crus-je pouvoir 
affirmer que la cause principale de l'oubli du nom 
était trouvée. 

Je demandai alors à quelle poésie étaient empruntés 
les vers cités. Z. répondit qu'ils faisaient partie d'une 
poésie de Gœthe qui, croyait-il, commençait ainsi : 

« Edel sei der Mensch, (Que l'homme soit noble, secou- 

Hilfreich und gut ! » rable et bon !) ; 

et il ajouta qu'on y trouvait aussi les vers suivants : 

« Und hebt er sich aufwärts, (Et lorsqu'il se redresse, 
So spielen mit ihm die Winde. » Les vents jouent avec lui.) 

Le lendemain, j'ai cherché cette poésie de Gœthe, 
et j'ai pu constater que le cas était beaucoup plus 
intéressant (mais aussi plus compliqué) qu'il ne Favait 
paru au premier abord. 

a) Les deux premiers vers cités (voir plus haut) 
étaient ainsi conçus : 

« Steht er mit festen 

Markigen (pleines de sève ; et non gefügigen) Knochen »... 

« Jambes souples » était une combinaison quelque 
peu singulière ; mais je ne m'arrêterai pas là-dessus. 

b) Et voici les vers suivants de cette strophe : 

« Auf der wohlbegründeten (Sur la terre solide et durable. 
Dauernden Erde, il n'arrive pas à se comparer 

Reicht er nicht auf, au chêne ou à la vigne.) 

Nur mit der Eiche 
Oder der Rebe 
Sich zu vergleichen. » 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 45 

Il n'est donc pas question de tilleul (Linde) dans 
toute cette poésie. Le remplacement du chêne (Eiche) 
par le tilleul (Linde) ne s'est effectué (dans son incons- 
cient) que pour rendre possible le jeu de mots : « Terre- 
Tilleul- Vigne » (Erde-Linde-Rebe). 

c) Cette poésie est intitulée : « Les limites de l'Hu- 
manité )) et contient une comparaison entre la toute- 
puissance des dieux et la faiblesse des hommes. Mais 
la poésie qui commence par les vers : « Edel sei der 
Mensch, — Hilfreich und gut ! », n'est pas du tout 
celle à laquelle Z. a emprunté sa strophe. Elle est 
imprimée quelques pages plus loin ; elle est intitulée : 
« Le divin » et contient également des pensées sur les 
dieux et les hommes. Comme cette question n'a pas 
été approfondie, je puis tout au plus supposer que 
des idées sur la vie et la mort, sur le contingent et 
l'éternel, sur la fragilité de la propre vie de Z. et sur 
la mort future ont pu également jouer un rôle dans 
la détermination de l'oubli qui s'est produit dans ce 
cas. » 

Dans certains de ces exemples il faut avoir recours 
à toutes les finesses de la technique psychanalytique 
pour expliquer l'oubli d'un nom. Je renvoie ceux qui 
veulent se renseigner avec plus de détails sur ce genre 
de travail, à une communication de M. E. Jones 
(de Londres), traduite de l'anglais en allemand ^. 

M. Ferenczi a observé que l'oubli de noms peut se 
produire également à titre de symptôme hystérique. 
Il révèle alors un mécanisme fort éloigné de celui 
qui préside aux actes manques. La communication 
suivante fera comprendre cette différence : 

« J'ai actuellement en traitement une malade qui^ 
bien que douée d'une bonne mémoire, ne peut se rap- 
peler les noms propres, même les plus usuels, même 
ceux qui lui sont le plus famihers. L'analyse a montré 



1. « Analyse eines Falles von Namenvergessen ». Zentralbl. für Psychoa- 
nalyse, Jahrg. II, Heft 2, 1911. 



46 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

que ce symptôme lui servait à faire ressortir son 
ignorance. Or, cette insistance démonstrative sur son 
ignorance était une forme de reproche qu'elle adressait 
à ses parents pour n'avoir pas voulu lui donner une 
instruction supérieure. Son idée fixe de nettoyage 
(psychose de maîtresse de maison) provient en partie 
de la même source. Elle a l'air de dire ainsi à ses 
parents : « vous n'avez fait de moi qu'une femme 
de chambre. » 

Je pourrais multiplier les exemples d'oublis de noms 
et en approfondir la discussion ; mais je préfère ne 
pas aborder, à propos d'une seule question, la plupart 
des points de vue que nous aurons à envisager dans la 
suite, en rapport avec d'autres questions. Qu'il me 
soit cependant permis de résumer en quelques propo- 
sitions les résultats des analyses citées : 

Le mécanisme de l'oubli de noms (ou, plus exacte- 
ment, de l'oubli passager de noms) consiste dans l'obs- 
tacle qu'oppose à la reproduction voulue du nom un 
enchaînement d'idées étrangères à ce nom et incons- 
cientes. Entre le nom troublé et le complexe pertur- 
bateur il peut y avoir ou un rapport préexistant ou 
un rapport qui s'établit, suivant des voies en apparence 
artificieuses, à la faveur d'associations superficielles 
(extérieures). 

Les plus efficaces, parmi les complexes perturba- 
teurs, sont ceux qui impliquent des rapports person- 
nels, familiaux, professionnels. 

Un nom qui, grâce à ses sens multiples, appartient 
à plusieurs ensembles d'idées (complexes), ne peut 
souvent entrer que difficilement en rapport avec un 
ensemble d'idées donné, parce qu'il en est empêché 
par le fait qu'il fait partie d'un autre complexe, plus 
fort. 

Parmi les causes de ces troubles, on note en premier 
lieu et avec le plus de netteté le désir d'éviter un 
sentiment désagréable ou pénible que tel souvenir 
donné est susceptible de provoquer. 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 47 

On peut, d'une façon générale, distinguer deux 
variétés principales d'oublis de noms : un nom est 
oublié ou parce qu'il rappelle lui-même une chose 
désagréable, ou parce qu'il se rattache à un autre, 
susceptible de provoquer un sentiment désagréable. 
Donc, la reproduction de noms est troublée soit à cause 
d'eux-mêmes, soit à cause de leurs associations plus 
ou moins éloignées. 

Un coup d'œil sur ces propositions générales permet 
de comprendre pourquoi l'oubli passager de noms 
constitue un de nos actes manques les plus fréquents. 

Nous sommes cependant loin d'avoir noté toutes 
les particularités du phénomène en question. Je veux 
encore attirer l'attention sur ce fait que l'oubli de 
noms est contagieux au plus haut degré. Dans une 
conversation entre deux personnes, il suiïit que l'une 
prétende avoir oublié tel ou tel nom, pour que le 
même nom échappe à l'autre. Seulement la personne, 
chez laquelle l'oubli est un phénomène induit, retrouve 
plus facilement le nom oublié. Cet oubli « collectif » 
qui, rigoureusement parlant, est un des phénomènes 
par lesquels se manifeste la psychologie des masses, 
n'a pas encore fait l'objet de recherches psychanaly- 
tiques. M. Th. Reik a pu donner une bonne explication 
de ce remarquable phénomène, à propos d'un seul 
cas, particulièrement beau^. 

« Dans une petite société d'universitaires, dans 
laquelle se trouvaient également deux étudiantes en 
philosophie, on parlait des nombreuses questions qui 
se posent à l'histoire de la civilisation et à la science 
des religions à propos des origines du christianisme. 
Une des jeunes femmes, qui avait pris part à la con- 
versation, se souvint avoir trouvé, dans un roman 
anglais qu'elle avait lu récemment, un tableau inté- 
ressant des courants religieux qui agitaient cette 



1. Th. Reik. — « Ueber Kollektives Vergessen. » — Internat. Zeitschr. 
/. Psychoanalyse, VI, 1920. 



48 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

époque-là. Elle ajouta que toute la vie du Christ, 
depuis sa naissance jusqu'à sa mort, était décrite 
dans ce roman dont elle ne pouvait pas se rappeler 
le titre (alors qu'elle gardait un souvenir visuel très 
net de la couverture du livre et de l'aspect typogra- 
phique du titre). Trois des messieurs présents décla- 
rèrent connaître, eux aussi, ce roman, mais, fait sin- 
gulier, tout comme la jeune femme, ils étaient incapa- 
bles de se souvenir de son titre. » 

Seule la jeune femme consentit à se soumettre à 
l'analyse tendant à trouver l'explication de son oubli. 
Disons tout de suite que le livre avait pour titre Ben 
Hur (par Lewis Wallace). Les souvenirs de substitution 
furent : ecce homo — homo sum — quo vadis ? La 
jeune fille comprend elle-même qu'elle a oublié le 
titre, parce qu'il contient une expression que « ni 
moi ni aucune autre jeune fille ne nous déciderions 
à employer, surtout en présence de jeunes gens ^ ». 
L'analyse très intéressante a permis de pousser plus 
loin cette explication. Le rapport une fois établi, la 
traduction du mot homo (homme) présente également 
une signification douteuse. M. Reik conclut : la jeune 
femme traite le mot oublié comme si en prononçant 
le titre suspect elle avouerait devant des jeunes gens 
des désirs qu'elle considère comme ne convenant pas 
à sa personne et qu'elle repousse comme étant pénibles. 
Plus brièvement : sans s'en rendre compte, elle con- 
sidère l'énoncé du titre Ben-Hur comme équivalant 
à une offre sexuelle, et son oubli correspond à une 
défense contre une tentation inconsciente de ce genre. 
Nous avons des raisons de croire que des processus 
inconscients analogues ont déterminé l'oubli des jeunes 
gens. Leur inconscient a saisi la véritable signification 
de l'oubli de la jeune fille... il l'a pour ainsi dire inter- 
prété... L'oubli des jeunes gens exprime une déférence 



1. Le titre du roman : Ben Hur renferme le mot Hur qui ressemble à 
Hure — prostituée (en allemand). N. d. T. 



OUBLI DE NOMS ET DE SUITES DE MOTS 49 

pour cette attitude discrète de la jeune fille... On 
dirait que par sa subite lacune de mémoire, celle-ci 
leur a clairement signifié quelque chose que leur 
inconscient a aussitôt compris. 

On rencontre encore un oubli continu de noms dans 
lequel des séries entières de noms se soustraient à la 
mémoire. Si l'on s'accroche, pour retrouver un nom 
oublié, à d'autres, auxquels il se rattache étroitement, 
ceux-ci, qu'on voudrait utihser comme points de 
repère, s'échappent le plus souvent à leur tour. C'est 
ainsi que l'oubli s'étend d'un nom à un autre, comme 
pour prouver l'existence d'un obstacle difficile à écarter. 



Fbeud 



CHAPITRE IV 

SOUVENIRS D'ENFANCE ET SOUVENIRS 
« DE COUVERTURE » 



Dans un autre article (publié en 1899, dans Monats- 
schrift für Psychiatrie und Neurologie) j'ai pu démon- 
trer la nature tendancieuse de nos souvenirs là où 
on la soupçonnait le moins. Je suis parti de ce fait 
bizarre que les premiers souvenirs d'enfance d'une 
personne se rapportent le plus souvent à des choses 
indifférentes et secondaires, alors qu'il ne reste dans 
la mémoire des adultes aucune trace (je parle d'une 
façon générale, non absolue) des impressions fortes 
et affectives de cette époque. Comme on sait que la 
mémoire opère un choix entre les impressions qui 
s'offrent à elle, nous sommes obligés de supposer que 
ce choix s'effectue dans l'enfance d'après d'autres 
critères qu'à l'époque de la maturité intellectuelle. 
Mais un examen plus approfondi montre que cette 
supposition est inutile. Les souvenirs d'enfance indif- 
férents doivent leur existence à un processus de 
déplacement ; ils constituent la reproduction substi- 
tutive d'autres impressions, réellement importantes, 
dont l'analyse psychique révèle l'existence, mais dont 
la reproduction directe se heurte à une résistance. 
Or, comme ils doivent leur conservation, non à leur 
propre contenu, mais à un rapport d'association qui 
existe entre ce contenu et un autre, refoulé, ils justi- 
fient le nom de « souvenirs de couverture » sous lequel 
je les ai désignés. 

Dans l'article en question je n'ai fait qu'effleurer, 
loin de l'épuiser, toute la multiplicité et la variété 



SOUVENIRS D'ENFANCE ET « DE COUVERTURE a 51 

des rapports et des significations que présentent ces 
souvenirs de couverture. Sur un exemple minutieu- 
sement analysé, j'y ai relevé une particularité des 
relations temporelles entre les souvenirs de couverture 
et le contenu qu'ils recouvrent. Dans le cas dont il 
s'agissait alors, le souvenir de couverture appartenait 
notamment à l'une des premières années de l'enfance, 
alors que celui, resté à peu près inconscient, qu'il 
représentait dans la mémoire, se rattachait à une 
époque postérieure de la vie du sujet. J'ai désigné 
cette sorte de déplacement sous le nom de déplace- 
ment rétrograde. On observe peut-être encore plus 
souvent le cas opposé, celui où une impression indif- 
férente d'une époque postérieure s'installe dans la 
mémoire à titre de « souvenir de couverture », unique- 
ment parce qu'il se rattache à un événement antérieur 
dont la reproduction directe est entravée par certaines 
résistances. Ce seraient les souvenirs de couverture 
anticipants ou ayant subi un déplacement en avant. 
L'essentiel qui intéresse la mémoire se trouve, au point 
de vue du temps, situé en arrière du souvenir de cou- 
verture. Un troisième cas est encore possible, celui 
où le souvenir de couverture se rattache à l'impression 
qu'il recouvre non seulement par son contenu, mais 
aussi parce qu'il lui est contigu dans le temps : ce 
serait le souvenir de couverture contemporain ou 
simultané. 

Quelle est la proportion de nos souvenirs rentrant 
dans la catégorie des souvenirs de couverture ? Quel 
rôle ces derniers jouent-ils dans les divers processus 
intellectuels de nature névrotique ? Autant de pro- 
blèmes que je n'ai pu approfondir dans l'article cité 
plus haut et dont je n'entreprendrai pas non plus la 
discussion ici. Tout ce que je me propose de faire 
aujourd'hui, c'est de montrer la similitude qui existe 
entre l'oubli de noms accompagné de faux souvenirs 
et la formation de souvenirs de couverture. 

A première vue, les différences entre ces deux phé- 



52 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

nomènes semblent plus évidentes que les analogies. 
Là il s'agit de noms propres ; ici de souvenirs complets, 
d'événements réellement ou mentalement vécus ; là, 
d'un arrêt manifeste de la fonction mnémonique ; 
ici, d'un fonctionnement mnémonique qui nous frappe 
par sa bizarrerie ; là, d'un trouble momentané (car 
le nom qu'on vient d'oublier a pu auparavant être 
reproduit cent fois d'une façon exacte et peut être 
retrouvé dès le lendemain) ; ici, d'une possession 
durable, sans rémission, car les souvenirs d'enfance 
indifférents semblent ne pas nous quitter pendant 
une bonne partie de notre vie. L'énigme semble avoir 
dans les deux cas une orientation différente. Ce qui 
éveille notre curiosité scientifique dans le premier 
cas, c'est l'oubli ; dans le second, c'est la conservation. 
Mais, à la suite d'un examen quelque peu approfondi, 
on constate que, malgré les différences qui existent 
entre les deux phénomènes au point de vue des maté- 
riaux psychiques et de la durée, ils présentent des 
analogies qui enlèvent à ces différences toute impor- 
tance. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit de 
défectuosités de la mémoire, laquelle reproduit non 
le souvenir exact, mais quelque chose qui le remplace. 
Dans l'oubli de noms, la mémoire fonctionne, mais en 
fournissant des noms de substitution. Dans le cas de 
souvenirs de couverture, il s'agit d'un oubli d'autres 
impressions, plus importantes. Dans les deux cas, 
une sensation intellectuelle nous avertit de l'inter- 
vention d'un trouble dont la forme varie d'un cas à 
l'autre. Dans l'oubli de noms, nous saisons que les 
noms de substitution sont faux ; quant aux souvenirs 
de couverture, nous nous demandons seulement avec 
étonnement d'où ils viennent. Et puisque l'analyse 
psychologique peut nous montrer que la formation 
de substitutions s'effectue dans les deux cas de la 
même manière, à la faveur d'un déplacement suivant 
une association superficielle, les différences qui existent 
entre les deux phénomènes quant à la nature des 



SOUVENIRS D'ENFANCE ET « DE COUVERTURE » 53 

matériaux, à la durée et au centre autour duquel 
ils évoluent, sont d'autant plus de nature à nous faire 
espérer que nous allons découvrir un principe important 
et applicable aussi bien à l'oubli de noms qu'aux 
souvenirs de couverture. Ce principe général serait 
le suivant : l'arrêt de fonctionnement ou le fonction- 
nement défectueux de la faculté de reproduction 
révèlent plus souvent qu'on ne le soupçonne l'inter- 
vention d'un facteur partial, d'une tendance, qui favo- 
rise tel souvenir ou cherche à s'opposer à tel autre. 

La question des souvenirs d'enfance me paraît 
tellement importante et intéressante que je voudrais 
lui consacrer encore quelques remarques qui dépassent 
les points de vue en vigueur jusqu'à présent. 

Jusqu'à quel âge remontent nos souvenirs d'enfance ? 
Il existe, à ma connaissance, quelques recherches sur 
la question, notamment celles de V. et C. Henri ^ 
et de Potwin ^, d'où il ressort qu'il existe à cet égard 
de grandes différences individuelles, certains sujets 
faisant remonter leur premier souvenir à l'âge de six 
mois, tandis que d'autres ne se rappellent aucun 
événement de leur vie antérieur à la sixième et même 
à la huitième année. Mais à quoi tiennent ces différences 
et quelle est leur signification ? Il ne suffît évidem- 
ment pas de réunir par une enquête en grand les maté- 
riaux se rapportant à la question ; ces matériaux 
doivent être encore élaborés, et chaque fois avec le 
concours et la participation de la personne intéressée. 

A mon avis, on a tort d'accepter comme un fait 
naturel le phénomène de l'amnésie infantile, de l'ab- 
sence de souvenirs se rapportant aux premières années. 
On devrait plutôt voir dans ce fait une singulière 
énigme. On oublie que même un enfant de quatre 
ans est capable d'un travail intellectuel très intense 
et d'une vie affective très compliquée, et on devrait 

1. Enquête sur les premiers souvenirs de l'enfance. Année psycholo- 
gique, III, 1897. 

2, Study of early mcmories. Psychol. Review 1901. 



54 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

plutôt s'étonner de constater que tous ces processus 
psychiques aient laissé si peu de traces dans la mémoire, 
alors que nous avons toutes les raisons d'admettre 
que tous ces faits oubliés de la vie de l'enfance ont 
exercé une influence déterminante sur le développe- 
ment ultérieur de la personne. Comment se fait-il 
donc que, malgré cette influence incontestable et 
incomparable, ils aient été oubliés ? Force nous est 
d'admettre que le souvenir (conçu comme une repro- 
duction consciente) est soumis à des conditions tout 
à fait spéciales qui ont jusqu'à présent échappé à 
nos recherches. Il est fort possible que l'oubli infantile 
nous Uvre le moyen de comprendre les amnésies qui, 
d'après nos connaissances les plus récentes, sont à la 
base de la formation de tous les symptômes névro- 
tiques. 

Des souvenirs d'enfance conservés, les uns nous 
paraissent tout à fait compréhensibles, d'autres bi- 
zarres et inexplicables. Il n'est pas difficile de redresser 
certaines erreurs relatives à chacune de ces deux 
catégories. Lorsqu'on soumet à l'examen analytique 
les souvenirs conservés d'un homme, on constate 
facilement qu'il n'existe aucune garantie de leur exac- 
titude. Certains souvenirs sont incontestablement dé- 
formés, incomplets ou ont subi un déplacement dans 
le temps et dans l'espace. L'affirmation des personnes 
examinées que leur premier souvenir remonte, par 
exemple, à leur deuxième année, ne mérite évidemment 
pas confiance. On réussit rapidement à trouver les 
motifs qui ont déterminé la déformation et le déplace- 
ment des faits formant l'objet des souvenirs, motifs qui 
montrent en même temps qu'il ne s'agit pas de simples 
erreurs d'une mémoire infidèle. Des forces puissantes 
ont, au cours de la vie ultérieure, influencé et façonné 
kl faculté d'évoquer les souvenirs d'enfance, et ce sont 
probablement les mêmes forces qui, en général, nous 
rendent si difficile la compréhension de nos années 
d'enfance. 



SOUVENIRS D'ENFANCE ET « DE COUVERTURE » 55 

Les souvenirs des adultes portent, on le sait, sur 
des matériaux psychiques divers. Les uns se souvien- 
nent d'images visuelles : leurs souvenirs ont un carac- 
tère visuel. D'autres sont à peine capables de reproduire 
les contours les plus élémentaires de ce qu'ils ont vu : 
selon la proposition de Charcot, on appelle ces sujets 
« auditifs » et « moteurs « et on les oppose aux « visuels ». 
Dans les rêves, toutes ces différences disparaissent, 
car nous rêvons tous de préférence en images visuelles. 
Pour les souvenirs d'enfance, on observe, pour ainsi 
dire, la même régression que pour les rêves : ces sou- 
venirs prennent un caractère plastiquement visuel, 
même chez les personnes dont les souvenirs ultérieurs 
sont dépourvus de tout élément visuel. C'est ainsi 
que les souvenirs visuels se rapprochent du type des 
souvenirs infantiles. En ce qui me concerne, tous mes 
souvenirs d'enfance sont uniquement du caractère 
visuel ; ce sont des scènes plastiquement élaborées 
que je ne puis comparer qu'aux tableaux d'une pièce 
de théâtre. Dans ces scènes, vraies ou fausses, datant 
de l'enfance, on voit régulièrement figurer sa propre 
personne infantile, avec ses contours et dans ses habits. 
Cette circonstance est faite pour étonner, car les adultes 
du type visuel ne voient plus leur propre personne 
dans leurs souvenirs se rapportant à des événements 
ultérieurs de leur vie ^. Il est également contraire à 
toutes nos expériences d'admettre que, dans les évé- 
nements dont il est l'auteur ou le témoin, l'attention 
de l'enfant se porte sur lui-même, au lieu de se con- 
centrer sur les impressions venues de l'extérieur. Tout 
cela nous oblige à admettre que ce qu'on trouve dans 
les soi-disant souvenirs de la première enfance, ce 
n'est pas la trace véritable d'événements réels, mais 
une élaboration ultérieure de ces traces, laquelle a 
dû s'effectuer sous l'influence de différentes forces 



1. Je crois pouvoir Taffirmcr à la suite de certains renseignements que 
j'ai obtenus. 



56 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

psychiques intervenues ultérieurement. C'est ainsi que 
les « souvenirs d'enfance » acquièrent, d'une manière 
générale, la signification de « souvenirs de couverture » 
et, en même temps, une remarquable analogie avec 
les souvenirs d'enfance des peuples, tels qu'ils sont 
figurés dans les mythes et les légendes. 

Tous ceux qui ont eu l'occasion de pratiquer la 
psychanalyse sur un certain nombre de personnes, 
ont certainement réuni un grand nombre d'exemples 
de « souvenirs de couverture )) de toutes sortes. Mais 
la communication de ces exemples est rendue extra- 
ordinairement difficile par la nature même des rapports 
qui, ainsi que nous l'avons montré, existent entre les 
souvenirs d'enfance et la vie ultérieure ; pour décou- 
vrir dans un souvenir d'enfance un « souvenir de cou- 
verture », il faudrait souvent faire dérouler devant les 
yeux de l'expérimentateur toute la vie de la personne 
examinée. On ne réussit que rarement à exposer un 
souvenir d'enfance isolé, en le détachant de l'ensemble. 
En voici un exemple très intéressant : 

Un jeune homme de 24 ans garde de sa cinquième 
année le souvenir du tableau suivant. Il est assis, 
dans le jardin d'une maison de campagne, sur une 
petite chaise à côté de sa tante, occupée à lui inculquer 
la connaissance de l'alphabet. La distinction entre m 
et n lui offre beaucoup de difficultés, et il prie la tante 
de lui dire comment on peut reconnaître l'un et l'autre. 
La tante attire son attention sur ce fait que la lettre 
m a un jambage de plus que la lettre n. — Il n'y avait 
aucune raison de contester l'authenticité de ce sou- 
venir d'enfance ; mais la signification de ce souvenir 
ne s'est révélée que plus tard, lorsqu'on a constaté 
qu'il était possible de l'interpréter comme une repré- 
sentation (substitutive) symbolique d'une autre curio- 
sité de l'enfant. Car, de même qu'il voulait connaître 
alors la différence entre m et m, il chercha plus tard 
à apprendre la différence qui existe entre garçon et 
fille et aurait volontiers accepté d'être instruit en 



SOUVENIRS D'ENFANCE ET « DE COUVERTURE » 57 

cette matière par la tante en question. Il finit par 
trouver que la différence entre garçon et fille est la 
même qu'entre m et n, à savoir que le garçon a quelque 
chose de plus que la fille, et c'est à l'époque où il a 
acquis cette connaissance que s'est éveillé en lui le 
souvenir de la leçon d'alphabet. 

Voici un autre exemple se rapportant à la seconde 
enfance. Il s'agit d'un homme âgé de 40 ans, ayant 
eu beaucoup de déboires dans sa vie amoureuse. Il 
est l'aîné de neuf enfants. Il avait déjà quinze ans 
lors de la naissance de la plus jeune de ses sœurs, 
mais il affirme ne s'être jamais aperçu que sa mère 
fût enceinte. Me voyant incrédule, il fait appel à ses 
souvenirs et finit par se rappeler qu'à l'âge de onze 
ou douze ans il a vu un jour sa mère défaire hâtive- 
ment sa jupe devant une glace. Sans être sollicité 
cette fois, il complète ce souvenir en disant que ce 
jour là sa mère venait de rentrer du dehors et s'était 
sentie prise de douleurs inattendues. Or, le délaçage 
(Aufbinden) de la jupe n'apparaît dans ce cas que 
comme un « souvenir de couverture » pour accouche- 
ment (Entbindung). Il s'agit là d'une sorte de « pont 
verbal » dont nous retrouverons l'usage dans d'autres 
cas. 

Je veux encore montrer sur un exemple la signifi- 
cation que peut acquérir, à la suite d'une élaboration 
analytique, un souvenir d'enfance qui semblait dé- 
pourvu de tout sens. Lorsque j'ai commencé, à l'âge 
de 43 ans, à m'intéresser aux restes de souvenirs de 
ma propre enfance, je me suis rappelé une scène qui, 
depuis longtemps (et même, d'après ce que je croyais, 
de tout temps), s'était présentée de temps à autre à 
ma conscience et que de bonnes raisons me permettent 
de situer avant la fin de ma troisième année. Je me 
voyais criant et pleurant devant un coffre dont mon 
demi-frère, de 20 ans plus âgé que moi, tenait le cou- 
vercle relevé, lorsque ma mère, belle et svelte, entra 
subitement dans la pièce comme venant de la rue. 



58 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

C'est ainsi que je me décrivais cette scène dont j'avais 
une représentation visuelle plastique et dont je n'ar- 
rivais pas à saisir la signification. Mon frère voulait-il 
ouvrir ou fermer le coffre (dans la première description 
du tableau il s'agissait d'une « armoire ») ? Pourquoi 
ai-je pleuré à ce propos ? Quel rapport y avait-il 
entre tout cela et l'arrivée de ma mère ? Autant de 
questions auxquelles je ne savais quoi répondre. 
J'étais porté à m' expliquer cette scène, en supposant 
qu'il s'agissait du souvenir d'une frasque de mon frère, 
interrompue par l'arrivée de ma mère. Il n'est pas 
rare de voir ainsi attribuer une fausse signification à 
des scènes d'enfance conservées dans la mémoire : on 
se rappelle bien une situation, mais cette situation 
est dépourvue de centre et on ne sait à quel élément 
on doit attribuer la prépondérance psychique. Le tra- 
vail analytique m'a conduit à une conception tout à 
fait inattendue de ce tableau. M'étant aperçu de 
l'absence de ma mère, j'avais soupçonné qu'elle était 
enfermée dans le coffre (ou dans l'armoire) et j'avais 
exigé de mon frère d'en soulever le couvercle. Lors- 
qu'il eut accédé à ma demande et que je me fus assuré 
que ma mère n'était pas dans le coffre, je me suis mis 
à crier. Tel est le moment retenu par la mémoire ; 
il a été suivi aussitôt de l'apparition de ma mère et 
de l'apaisement de mon inquiétude et de ma tristesse. 
Mais comment l'enfant en est-il venu à l'idée de cher- 
cher la mère dans le coffre ? Des rêves datant de la 
même époque évoquent vaguement dans ma mémoire 
l'image d'une bonne d'enfants dont j'avais conservé 
encore d'autres réminiscences, celle par exemple qu'elle 
avait l'habitude de m' engager consciencieusement à 
lui remettre la petite monnaie que je recevais en cadeau, 
détail qui, à son tour, pouvait seulement servir de 
a souvenir de couverture » se rapportant à des faits 
ultérieurs. Aussi me décidai -je, afin de me faciliter 
cette fois le travail d'interprétation, à questionner 
ina vieille mère, au sujet de cette bonne d'enfants. 



SOUVENIRS D'ENFANCE ET « DE COUVERTURE » 59 

Elle m'a appris beaucoup de choses, entre autres que 
cette femme rusée et malhonnête avait, pendant que 
ma mère était retenue au lit par ses couches, commis 
de nombreux vols à la maison et qu'elle avait été, 
sur la plainte de mon demi-frère, déférée devant les 
tribunaux. Ce renseignement me fit comprendre la 
scène enfantine décrite plus haut, comme par une 
révélation. La disparition brusque de la bonne ne me 
fut pas tout à fait indifférente ; j'avais précisément 
demandé à mon frère ce qu'elle était devenue, car je 
m'étais probablement aperçu qu'il avait joué un 
certain rôle dans sa disparition ; et mon frère m'avait 
répondu évasivement et, selon son habitude, en plai- 
santant, qu'elle était « coffrée ». J'ai interprété cette 
réponse à la manière enfantine, mais j'ai cessé de ques- 
tionner, parce que je n'avais plus rien à apprendre. 
Lorsque ma mère s'absenta quelque temps après, je 
me mis en colère, et convaincu que mon frère lui 
avait fait la même chose qu'à la bonne, j'exigeai qu'il 
m'ouvrît le coffre. Je comprends aussi maintenant 
pourquoi, dans la traduction de la scène visuelle, se 
trouve accentuée la sveltesse de ma mère : elle m'était 
apparue comme à la suite d'une véritable résurrection. 
J'ai deux ans et demi de plus que ma sœur qui était 
née à cette époque-là, et lorsque j'ai atteint ma troi- 
sième année, mon demi-frère avait quitté la maison 
paternelle. 



CHAPITRE V 

LES LAPSUS 



Si les matériaux usuels de nos discours et conversa- 
tions dans notre langue maternelle semblent préservés 
contre l'oubli, leur emploi est d'autant plus fréquem- 
ment sujet à un autre trouble, connu sous le nom de 
lapsus. Les lapsus observés chez l'homme normal 
apparaissent comme une sorte de phase préliminaire 
des « paraphasies » qui se produisent dans des conditions 
pathologiques. 

Je me trouve, en ce qui concerne l'étude de cette 
question, dans une situation exceptionnelle, étant 
donné que je puis m' appuyer sur un travail que Me- 
ringer et C. Mayer, dont les points de vue s'écartent 
cependant beaucoup des miens, ont publié en 1895 
sur les Lapsus et erreurs de lecture. L'un des auteurs, 
auquel appartient le rôle principal dans la compo- 
sition de ce travail, est notamment linguiste et a été 
conduit par des considérations linguistiques à examiner 
les règles auxquelles obéissent les lapsus. Il espérait 
pouvoir conclure de ces règles à l'existence d'un 
« certain mécanisme psychique rattachant et associant 
les uns aux autres, d'une façon tout à fait particulière, 
les sons d'un mot, d'une proposition, voire les mots 
eux-mêmes » (p. 10). 

Les auteurs commencent par classer les exemples 
de « lapsus » qu'ils ont réunis, d'après des points de 
vue purement descriptifs : interversions (par exemple : 
la Milo de Vénus, au lieu de la Vénus de Milo) ; anti- 
cipations et empiétements d'un mot ou partie d'un mot 
sur le mot qui le précède (Vorklang) (exemple : es 



LES LAPSUS 61 

war mir auf der Schwert... auf der Brust so schwer-, 
le sujet voulait dire : « j'avais un tel poids sur la poi- 
trine » ; mais dans cette phrase, le mot schwer — 
lourd — avait empiété en partie sur le mot antécédent 
Brust — poitrine) ; postpositions, prolongation superflue 
d'un mot (Nachklang) (exemple : ich fordere sie auf, 
auf das Wohl unseres Chefs AVFzustossen ; je vous 
invite à démolir la prospérité de notre chef, au lieu de : 
boire — stossen — à la prospérité de notre chef) ; 
contaminations (exemple : er setzt sich auf den 
Hinterkopf [il s'asseoit sur la nuque], cette phrase 
étant résultée de la fusion, par contamination, des 
deux phrases suivantes : er setzt sich einen Kopf auf 
[il redresse la tête] et : er stellt sich auf die Hinter- 
beine [il se dresse sur ses pattes de derrière]) ; substi- 
tutions (exemple : ich gebe die Präparate in den 
Briefkasten [je mets les préparations dans la boîte 
aux lettres], au lieu de : in den Brütkasten [dans le 
four à incubation]). A ces catégories les auteurs en 
ajoutent quelques autres, moins importantes (et, 
pour nous, moins significatives). Dans leur classifi- 
cation, ils ne tiennent aucun compte du fait de savoir 
si la déformation, le déplacement, la fusion, etc. 
portent sur les sons d'un mot, sur ses syllabes ou sur 
les mots d'une phrase. 

Pour expliquer les variétés de lapsus qu'il a obser- 
vées, Meringer postule que les différents sons du lan- 
gage possèdent une valeur psychique différente. Au 
moment même où nous innervons le premier son d'un 
mot, le premier mot d'une phrase, le processus d'exci- 
tation se dirige vers les sons suivants, vers les mots 
suivants, et ces innervations simultanées, concomit- 
tantes, empiétant les unes sur les autres, impriment 
les unes aux autres des modifications et des déforma- 
tions. L'excitation d'un son ayant une intensité 
psychique plus grande devance le processus d'inner- 
vation moins important ou persiste après ce processus, 
en le troublant ainsi, soit par anticipation, soit rétroac- 



62 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

tivement. Il s'agit donc de rechercher quels sont les 
sons les plus importants d'un mot. Meringer pense 
que « si l'on veut savoir quel est le son d'un mot qui 
possède l'intensité la plus grande, on n'a qu'à s'observer 
soi-même pendant qu'on cherche un mot oublié, un 
nom, par exemple. Le premier son q[u'on retrouve est 
toujours celui qui, avant l'oubli, avait l'intensité la 
plus grande (p. 160).^. Les sons les plus importants 
sont donc le son initial de la syllabe radicale, le com- 
mencement du mot et la ou les voyelles sur lesquelles 
porte l'accent « (p. 162). 

Ici je dois élever une objection. Que le son initial 
d'un nom constitue ou non un de ses éléments essen- 
tiels, il n'est pas exact de prétendre qu'en cas d'oubli 
il soit le premier qui se présente à la conscience ; 
la règle énoncée par Meringer est donc sans valeur. 
Lorsqu'on s'observe pendant qu'on cherche un nom 
oublié, on croit pouvoir affirmer assez souvent que ce 
nom commence par une certaine lettre. Mais cette 
affirmation se montre inexacte dans la moitié des cas. 
Je prétends même qu'on annonce le plus souvent un 
son initial faux. Dans notre exemple Signorelli, on 
ne retrouvait, dans les noms de substitution, ni le son 
initial ni les syllabes esssentielles ; seules les deux 
syllabes les moins essentielles, elli, se trouvaient repro- 
duites dans le nom de substitution Botticelli. Pour 
prouver combien peu les noms de substitution res- 
pectent le son initial du nom oublié, nous citerons 
l'exemple suivant : un jour, je me trouve incapable 
de me souvenir du nom du petit pays dont Monte- 
Carlo est l'endroit le plus connu. Les noms de substi- 
tution qui se présentent sont : Piémont, Albanie^ 
Montevideo, Colico. Albanie est aussitôt remplacé 
par Montenegro, et je m'aperçois alors que la syllabe 
Mont existe dans tous les noms de substitution, à 
l'exception du dernier. Il me devient facile de retrouver, 
en partant du nom du prince Albert, celui du pays 
oublié : Monaco. Quant au nom Colico, il imite à peu 



LES LAPSUS 63f 

de chose près la succession des syllabes et le rythme 
du nom oublié. 

Si l'on admet qu'un mécanisme analogue à celui 
de l'oubli de noms peut présider aussi aux phéno- 
mènes du lapsus, l'explication de ces derniers devient 
facile. Le trouble de la parole qui se manifeste par un 
lapsus peut, en premier lieu, être occasionné par l'ac- 
tion, anticipée ou rétroactive, d'une autre partie du 
discours ou par une autre idée contenue dans la phrase 
ou dans l'ensemble de propositions qu'on veut énoncer: 
à cette catégorie appartiennent tous les exemples 
cités plus haut et empruntés à Meringer et May er ; 
mais, en deuxième lieu, le trouble peut se produire 
d'une manière analogue à celle dont s'est produit 
l'oubli, par exemple, dans le cas Signorelli ou, en d'au- 
tres termes, le trouble peut être consécutif à des 
influences extérieures au mot, à la phrase, à l'ensemble 
du discours, il peut être occasionné par des éléments 
qu'on n'a nullement l'intention d'énoncer et dont 
l'action se manifeste à la conscience par le trouble 
lui-même. Ce qui est commun aux deux catégories, 
c'est la simultanéité de l'excitation de deux éléments ; 
mais elles diffèrent l'une de l'autre, selon que l'élément 
perturbateur se trouve à l'intérieur ou à l'extérieur 
du mot, de la phrase ou du discours qu'on prononce. 
La différence ne paraît pas assez grande, et il semble 
qu'il n'y ait pas lieu d'en tenir compte pour tirer 
certaines déductions de la Symptomatologie des lapsus. 
Il est cependant évident que seuls les cas de la pre- 
mière catégorie autorisent à conclure à l'existence 
d'un mécanisme qui, reliant entre eux sons et mots, 
rend possible l'action perturbatrice des uns sur les 
autres ; c'est, pour ainsi dire, la conclusion qui se dégage 
de l'étude purement linguistique des lapsus. Mais 
dans les cas où le trouble est occasionné par un élé- 
ment extérieur à la phrase ou au discours qu'on est 
en train de prononcer, il s'agit avant tout de recher- 
cher cet élément, et la question qui se pose alors est 



64 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

celle de savoir si le mécanisme du trouble de ce genre 
est de nature à nous révéler, lui aussi, les lois présu- 
mées de la formation du langage. 

Il serait injuste de dire que Meringer et May er 
n'ont pas aperçu la possibilité de troubles de la parole, 
à la suite d' « influences psychiques compliquées », 
par des éléments extérieurs au mot, à la proposition 
ou au discours qu'on a l'intention de prononcer. Ils 
ne pouvaient pas ne pas constater que la théorie qui 
attribue aux sons une valeur psychique inégale ne 
s'appliquait, rigoureusement parlant, qu'à l'expli- 
cation de troubles tohaux, ainsi qu'aux anticipations 
et aux actions rétroactives. Mais là où les troubles 
subis par les mots ne se laissent pas réduire à des 
troubles tonaux, ce qui est, par exemple, le cas des 
substitutions et des contaminations de mots, ils ont, 
eux aussi, cherché sans parti-pris la cause du lapsus 
en dehors du discours voulu et ils ont illustré cette 
dernière situation à l'aide de très beaux exemples. 
Je cite le passage suivant : 

(P. 62). « Ru. parle de procédés qu'il qualifie de 
« cochonneries » (Schweinereien). Mais il cherche à 
s'exprimer sous une forme atténuée et commence : 
« Dann sind aber Tatsachen zum Vorschwein gekom- 
men », Or, il voulait dire : « Dann sind aber Tatsachen 
zum Vorschein gekommen » (« Des faits se sont alors 
révélés... »). Mayer et moi étions présents, et Ru. 
confirma qu'en prononçant cette dernière phrase il 
pensait aux « cochonneries ». La ressemblance existant 
entre « Vorschein » et « Schweinereien » explique suffi- 
samment l'action de celui-ci sur celui-là et la défor- 
mation qu'il lui a fait subir. » 

(P. 73). « Comme dans les contaminations et, proba- 
blement, dans une mesure plus grande encore, leç 
images verbales « flottantes » ou « nomades » jouent 
dans les substitutions un rôle important. Bien que 
situées au-dessous du seuil de la conscience, elles n'en 
sont pas moins assez proches pour pouvoir agir effî- 



LES LAPSUS 6S 

cacement ; s'introduisant dans une phrase à la faveur 
de leur ressemblance avec un élément quelconque de 
celle-ci, elles déterminent une déviation ou s'entre- 
croisent avec la succession des mots. Les images ver- 
bales « flottantes » ou « nomades » sont souvent, ainsi 
que nous l'avons dit, les restes non encore éteints de^ 
discours récemment terminés (action rétroactive) ». 

(P. 97). « Une déviation par suite d'une ressemblance- 
est rendue possible par le fait de l'existence, au- 
dessous du seuil de la conscience, d'un mot analogue, 
qui n était pas destiné à être prononcé. C'est ce qui 
arrive dans les substitutions. J'espère qu'une vérifi- 
cation ultérieure ne pourra que confirmer les règles 
que j'ai formulées. Mais pour cela il est nécessaire 
quon soit bien fixé, lorsqu'un autre parle, sur tout ce^ 
à quoi il a pensé en parlant ^. Voici à ce propos un cas; 
instructif. M. Li., parlant d'une femme et voulant 
dire qu'elle lui ferait peur (« sie würde mir Furcht 
einjagen »), emploie, au lieu du mot einjagen, celui 
de ein/agen, qui a une signification tout autre. Cette 
substitution de la lettre l à la lettre / me paraît inex- 
plicable. • Je me permets d'attirer sur cette erreur 
l'attention de M. Li. qui me répond aussitôt : « Moit 
erreur provient de ce qu'en parlant je pensais : je 
ne serais pas en état, etc. » (... ich wäre nicht in der 
Lage...) ». 

« Autre cas. Je demande à R. v. S. comment va 
son cheval malade. Il répond : « Ja, das draut^... 
dauert vieilleicht noch einen Monat » (« Cela va peut- 
être durer encore un mois »). Le mot « draut », avea 
un r, me paraît inexplicable, la lettre r du mot correct 
dauert n'ayant pas pu produire un effet pareil. J'attire 
sur ce fait l'attention de R. v. S. qui m'expHque aus- 
sitôt qu'en parlant il pensait : « C'est une triste his- 
toire » (das ist eine traurige Geschichte). Il avait 



1. Souligné par moi. 

2. Mot parasite, sans signification. N. d. T.. 

Freud. 5 



6Ô LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

donc pensé à deux réponses qui se sont fondues en 
une seule par l'intermédiaire de deux mots (draut 
provenant de la fusion de daueH et de traurig) ». 

Par sa théorie des images verbales « nomades » se 
trouvant au-dessous du seuil de la conscience et 
n'étant pas destinées à être formulées en paroles et 
par son insistance sur la nécessité de rechercher tout 
ce à quoi le sujet pense pendant qu'il parle, la con- 
ception de Meringer et Mayer se rapproche singuliè- 
rement, ainsi qu'il est facile de s'en rendre compte, 
de notre conception psychanalytique. Nous recher- 
chons, nous aussi, des matériaux inconscients, et de 
la même manière, à cette seule différence près que 
nous prenons un détour plus long, puisque nous n'ar- 
rivons à la découverte de l'élément perturbateur qu'à 
travers une chaîne d'associations complexe, en par- 
tant des idées qui viennent à l'esprit du sujet lorsque 
nous le questionnons. 

Je m'arrête un instant à une autre particularité 
intéressante dont les exemples de Meringer nous ap- 
portent d'ailleurs la preuve. D'après l'auteur lui- 
même, ce qui permet à un mot, qu'on n'avait pas l'in- 
tention de prononcer, de s'imposer à la conscience 
par une déformation, une formation mixte, une for- 
mation de compromis (contamination), c'est sa res- 
semblance avec un mot de la phrase qu'on est en train 
de formuler : lagen-jagen ; dauert-traurig ; Vorschein- 
schwein. 

Or, dans mon livre sur Y Interprétation des reçues ^, 
j'ai précisément montré la part qui revient au travail 
de condensation dans la formation de ce qu'on appelle 
le contenu manifeste des rêves, à partir des idées 
latentes des rêves. Une ressemblance quelconque entre 
les choses ou entre les représentations verbales de 
deux éléments des matériaux inconscients fournit le 
prétexte à la formation d'une troisième représentation, 

1. Die Traumdeutung. Leipzig et Vienne, 1900, 5^ édit. 1919. 



I^ES LAPSUS 67 

mixte ou de compromis, qui remplace dans le contenu 
du rêve les deux éléments dont elle se compose et qui, 
par suite de cette origine, se présente souvent pourvue 
de propriétés contradictoires. La formation de subs- 
titutions et de contaminations dans les lapsus cons- 
tituerait ainsi le commencement, pour ainsi dire, de 
ce travail de condensation qui joue un rôle si important 
dans la formation des rêves. 

Dans un article destiné au grand public {Neue 
Freie Presse, 23 Août 1900) : « Comment on commet 
un lapsus )), Meringer fait ressortir la signification 
pratique que possèdent dans certains cas les substi- 
tutions de mots, celles notamment où un mot est 
remplacé par un autre, d'un sens opposé. « On se 
rappelle encore la manière dont le président de la 
Chambre des Députés autrichienne a, il y a quelque 
temps, ouvert la séance : « Messieurs, dit-il, je constate 
la présence de tant de députés et déclare, par consé- 
quent, la séance close. » L'hilarité générale que pro- 
voqua cette déclaration fit qu'il s'aperçut aussitôt 
de son erreur et qu'il la corrigea. L'explication la plus 
plausible dans ce cas serait celle-ci : dans son for 
intérieur, le président souhaitait de pouvoir enfin 
clore cette séance dont il n'attendait rien de bon • 
aussi bien l'idée cori^espondant à ce souhait a-t-elle 
trouvé, ainsi que cela arrive fréquemment, une expres- 
sion tout au moins partielle dans sa déclaration en 
lui faisant dire « close », au lieu de « ouverte », c'est- 
à-dire exactement le contraire de ce cjui était dans 
ses intentions. De nombreuses observations m'ont 
montré que ce remplacement d'un mot par son con- 
traire est un phénomène très fréquent. Étroitement 
associés dans notre conscience verbale, situés dans 
des régions très voisines, les mots opposés s'évoquent 
réciproquement avec une grande facilité. » 

Il n'est pas aussi facile de montrer dans tous les 
cas, comme Meringer vient de le faire dans le cas du 
président, que le lapsus çousistant dans le remplace- 



68 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

ment d'un mot par son contraire résulte d'une oppo- 
sition interne contre le sens de la phrase qu'on veut 
ou doit prononcer. Nous avons retrouvé un méca- 
nisme analogue, en analysant l'exemple aliquis, où 
l'opposition interne s'est manifestée par l'oubli du 
nom, et non par son remplacement par son contraire. 
Nous ferons toutefois observer, pour expliquer cette 
différence, qu'il n'existe pas de mot avec lequel aliquis 
présente le même rapport d'opposition que celui qui 
existe entre « ouvrir » et « clore », et nous ajouterons 
que le mot « ouvrir » est tellement usuel que son oubli 
ne constitue sans doute qu'un fait exceptionnel. 

Si les derniers exemples de Meringer et Mayer nous 
montrent que les troubles de langage, connus sous le 
nom de lapsus, peuvent être provoqués soit par des 
sons ou des mots, agissant par anticipation ou rétroac- 
tivement, de la phrase même qu'on veut prononcer, 
soit par des mots ne faisant pas partie de cette phrase, 
extérieurs à elle et dont Vétat d'excitation ne se révèle 
que par la formation du lapsus, nous voulons savoir 
maintenant s'il existe entre ces deux catégories de 
lapsus une séparation nette et tranchée et, dans l'affir- 
mative, quels sont les signes qui nous permettent de 
dire, en présence d'un cas donné, s'il fait partie de 
l'une ou de l'autre de ces catégories. Dans son ouvrage 
sur la Psychologie des peuples (Völkerpsychologie, 
1. Band, 1. Teil, pp. 371 et suiv., 1900), Wundt, tout 
en cherchant à dégager les lois de développement du 
langage, s'occupe également des lapsus au sujet des- 
quels il formule quelques considérations dont il con- 
vient de tenir compte. Ce qui, d'après Wundt, ne man- 
que jamais dans les lapsus et les phénomènes simi- 
laires, ce sont certaines influences psychiques. « Nous 
nous trouvons tout d'abord en présence d'une condi- 
tion positive qui consiste dans la production libre et 
spontanée d'associations tonales et verbales provo- 
quées par les sons énoncés. A côté de cette condition 
positive, il y a une condition négative qui consiste 



LES LAPSUS 69 

dans la suppression ou dans le relâchement du contrôle 
de la volonté et de l'attention agissant, elle aussi, 
comme fonction volitive. Ce jeu de l'association peut 
se manifester de plusieurs manières : un son peut 
être énoncé par anticipation ou reproduire les sons 
qui l'ont précédé ; un son qu'on a l'habitude d'énoncer 
peut venir s'intercaler entre d'autres sons ; ou, enfin, 
des mots tout à fait étrangers à la phrase, mais pré- 
sentant avec les sons qu'on veut énoncer des rapports 
d'association, peuvent exercer une action pertur- 
batrice sur ces derniers. Mais quelle que soit la moda- 
lité qui se présente, la seule différence qu'on constate 
porte sur la direction et, en tout cas, sur l'amplitude 
des associations qui se produisent, mais nullement 
sur leur caractère général. Dans certains cas, on éprouve 
même une grande perplexité à déterminer la catégorie 
dans laquelle on doit ranger un trouble donné, et on 
se demande s'il ne serait pas plus conforme à la vérité 
d'attribuer ce trouble à l'action simultanée et com- 
binée de plusieurs causes, d'après le principe de la 
complication des causes'^ » (pp. 380 et 381). 

Ces remarques de Wundt me paraissent tout à fait 
justifiées et très instructives. Il y aurait seulement 
lieu, à mon avis, d'insister plus que ne le fait Wundt 
sur ce fait que le facteur positif, favorisant le lapsus, 
c'est-à-dire le libre déroulement des associations, et 
le facteur négatif, c'est-à-dire le relâchement de 
l'action inhibitrice de l'attention, agissent presque 
toujours simultanément, de sorte que ces deux fac- 
teurs forment deux conditions particulières, égale- 
ment indispensables, d'un seul et même processus. 
C'est précisément à la suite du relâchement de l'action 
inhibitrice de l'attention ou, pour nous exprimer 
plus exactement, grâce à ce relâchement que s'établit 
le libre déroulement des associations. 

Parmi les exemples de lapsus que j'ai moi-même 

1. Souligné par moi. 



70 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

réunis, j'en trouve à peine un où le trouble du langage 
se laisse réduire uniquement et exclusivement à ce 
que Wundt appelle 1' « action par contact de sons ». 
Presque toujours je trouve, en plus de l'action par 
contact, une action perturbatrice ayant sa source en 
dehors du discours qu'on veut prononcer, et cet élé- 
ment perturbateur est constitué soit par une idée 
unique, restée inconsciente, mais qui se manifeste 
par le lapsus et ne peut le plus souvent être amenée 
à la conscience qu'à la suite d'une analyse approfondie, 
soit par un mobile psychique plus général qui s'oppose 
à tout l'ensemble du discours. 

a) Amusé par la vilaine grimace que fait ma fille 
en mordant dans une pomme, je veux lui citer les vers 
suivants : 

Der Ajje gar possierlich ist, 
Zumal wenn er vom Äpfel frisst^. 

Mais je commence : Der Apfe... Cela apparaît comme 
une contamination entre Affe et Apfel (formation de 
compromis) ou peut aussi être considéré comm^ une 
anticipation du mot Apfel qui doit venir l'instant 
d'après. Mais la situation exacte serait plutôt celle-ci : 
J'avais déjà commencé une première fois cette citation, 
sans commettre de lapsus. Je n'ai commis le lapsus 
qu'en recommençant la citation, et j'ai été obligé de 
recommencer, parce que ma fille à laquelle je m'adres- 
sais, occupée par autre chose, ne m'avait pas entendu. 
Cette répétition, ainsi que l'impatience que j'éprouvais 
d'en finir avec ma citation, doivent certainement être 
rangées parmi les causes de mon lapsus qui se présente 
comme un lapsus par condensation. 

b) Ma fille dit : je veux écrire à Madame Schresinger 
(ich schReibe dcR Fnau SchResinger). Or, la dame 
en question s'appelle ShZesinger. Ce lapsus tient cer- 
tainement à la tendance que nous avons à faciHter 

1. Rien de plus comique qu'un singe qui mange une pomme. 



LES LAPSUS 71 

autant que possible l'articulation, et dans le cas par- 
ticulier la lettre l du nom Schlesinger devait être diffi- 
cile à prononcer, après les r de tous les mots précédents 
(scliReibe dcR FBau). Mais je dois ajouter que ma fille 
a commis ce lapsus quelques instants après que j'aie 
prononcé « Apfe », au lieu de « Afîe ». Or, les lapsus 
sont contagieux au plus haut degré, ainsi d'ailleurs que 
les oublis de noms au sujet desquels Meringer et Mayer 
avaient noté cette particularité. Je ne saurais donner 
aucune explication de cette contagiosité psychique. 

c) « Je me replie comme un couteau de poche » 
(... wie ein Taschenmesser), veut me dire une malade 
au commencement de la séance de traitement. Seule- 
ment, au lieu de Taschenmesser, elle prononce Tas- 
senmescher, intervertissant ainsi l'ordre des sons, ce 
qui peut, à la rigueur, s'expliquer par la difficulté 
d'articulation que présente ce mot. Quand j'attire 
son attention sur l'erreur qu'elle vient de commettre, 
elle me répond aussitôt : « C'est parce que vous avez 
dit vous-même tout à l'heure Ernscht ». Je l'ai en effet 
accueilHe par ces mots : « Aujourd'hui ce sera sérieux 
(Ernst) », parce que ce devait être la dernière séance 
avant le départ en vacances ; seulement, voulant 
plaisanter, j'ai prononcé Ernscht, au lieu de Ernst. 
Au cours de la séance, la malade commet de nouveaux 
lapsus, et je finis par m' apercevoir qu'elle ne se borne 
pas à m'imiter, mais qu'elle a des raisons particulières 
de s'attarder dans son inconscient, non au mot, mais 
au nom « Ernst » (Ernest) ^. 

d) « Je suis tellement enrhumée du cerveau que 
je ne peux pas respirer par le nez », veut dire la même 

1. Ainsi que j'ai pu m'en convaiBcre plus tard, elle était notamment 
sous l'influence d'idées inconscientes sur la grossesse et sur les mesures 
de préservation contre cette éventualité. Pa» les mots : « Je me replie 
comme un couteau de poche », qu'elle prononça consciemment à titre 
de plainte, elle voulait décrire l'attitude de l'enfant dans la matrice. 
Le mot « Ernst », que j'ai employé dans ma phrase, lui a rappelé le nom 
S. Ernst de la maison connue de la Kärntnerstrasse, qui vend des moyens 
préservatifs contre la conceptioTi. 



-72 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

malade. Seulement, au lieu de dire correctement : 
« durch die JSase atmen » (respirer par le nez), elle 
commet le lapsus : « durch die Ase natmen ». Elle 
trouve aussitôt l'explication de ce lapsus. « Je prends 
tous les jours le tramway dans la rue Hasenauer- 
strasse, et ce matin, pendant que j'attendais la voiture, 
je me suis dit que si j'étais Française, je prononcerais 
Asenauerstrasse (sans h), car les Français ne prononcent 
jamais le h au commencement du mot. » Elle me 
parle ensuite de tous les Français qu'elle avait connus, 
■et après de nombreux détours elle se souvient qu'à 
l'âge de 14 ans elle avait, dans la pièce « Kurmärker und 
Picarde », joué le rôle de la Picarde et parlé, à cette 
•occasion, un allemand incorrect. Ce qui a provoqué 
toute cette série de souvenirs, ce fut la circonstance 
t:out à fait occasionnelle du séjour d'un Français dans 
sa maison meublée. L'interversion des sons apparaît 
donc comme un effet de la perturbation produite par 
ïine idée inconsciente faisant partie d'un ensemble 
tout à fait étranger. 

e) Tout à fait analogue est le mécanisme du lapsus 
«hez une autre patiente qui, voulant reproduire un 
très lointain souvenir d'enfance, se trouve subitement 
frappée d'amnésie. Il lui est impossible de se rappeler 
3a partie du corps qui a été souillée par l'attouchement 
d'une main impertinente et voluptueuse. Quelque 
temps après, étant en visite chez une amie, elle s'en- 
tretient avec elle de villégiatures. A la question où 
se trouve située sa maison de M., elle répond : sur le 
flanc de la montagne (Berglende), au lieu de dire : 
sur le çersant de la montagne (Berglehne). 

f) Une autre de mes patientes, à laquelle je demande, 
une fois la séance terminée, comment va son oncle, 
répond : « Je l'ignore, car je ne le vois plus maintenant 
■qu'in flagranti. » Le lendemain elle me dit : « Je suis 
vraiment honteuse de vous avoir donné hier une réponse 
.aussi stupide. Vous devez certainement me prendre 
pour une personne dépourvue de toute instruction 



LES LAPSUS 73 

et qui confond constamment les mots étrangers. Je 
voulais dire : en passant. » Nous ne savions pas encore 
alors quelle était la raison pour laquelle elle avait 
employé l'expression in flagranti, à la place de en 
passant. Mais au cours de la même séance, la suite 
de la conversation commencée la veille a évoqué chez 
elle le souvenir d'un événement dans lequel il s'agissait 
principalement de quelqu'un qui a été pris in flagranti 
(en flagrant délit). Le lapsus dont elle s'était rendue 
coupable a donc été produit par l'action anticipée de 
ce souvenir, encore à l'état inconscient. 

g) J'analyse une autre malade. A un moment donné, 
je suis obligé de lui dire que les données de l'analyse 
me permettent de soupçonner qu'à l'époque dont 
nous nous occupons elle devait avoir honte de sa 
famille et reprocher à son père des choses que nous 
ignorons encore. Elle dit ne pas se souvenir de tout 
cela, mais considère mes soupçons comme injustifiés. 
Mais elle ne tarde pas à introduire dans la conversation 
des observations sur sa famille : « Il faut leur rendre 
justice : ce sont des gens comme on n'en voit pas 
beaucoup, ils sont tous avares (sie haben alle Geiz ; 
littéralement : ils ont tous de Vaçarice)... je veux dire : 
ils ont tous de V esprit (Geist).)) Tel était en effet le 
reproche qu'elle avait refoulé de sa mémoire. Or, il 
arrive souvent que l'idée qui s'exprime dans le lapsus 
€st précisément celle qu'on veut refouler (cfr. le cas 
de Meringer : « sum Vorschwein gekommen. ») La seule 
différence qui existe entre mon cas et celui de Meringer 
est que dans ce dernier la personne veut réprimer 
quelque chose dont elle est consciente, tandis que ma 
malade n'a aucune conscience de ce qui est réprimé 
ou, peut-on dire encore, qu'elle ignore aussi bien le 
fait de la répression que la chose réprimé.e. 

h) Le lapsus suivant peut également être expliqué 
par une répression intentionnelle. Je rencontre un 
jour dans les Dolomites deux dames habillées en tou- 
ristes. Nous faisons pendant quelque temps route 



74 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA^VIE QUOTIDIENNE 

ensemble, et nous parlons des plaisirs et des inconvé- 
nients de la vie de touriste. Une des dames reconnaît 
■que la journée du touriste n'est pas exempte de désa- 
gréments. « Il est vrai, dit-elle, qu'il n'est pas du tout 
agréable, lorsqu'on a marché toute une journée au 
soleil et qu'on a la blouse et la chemise trempées de 
sueur., , » A ces derniers mots, elle a une petite hési- 
tation. Puis elle reprend : « Mais lorsqu'on rentre 
ensuite nach Hose (au lieu de nach Hause, chez soi) 
et qu'on peut enfin se changer... » J'estime qu'il ne 
faut pas avoir recours à une longue analyse pour 
trouver l'explication de ce lapsus. Dans sa première 
phrase, la dame avait évidemment l'intention de 
faire une énumération complète : blouse, chemise, 
pantalon (Hose). Pour des raisons de convenance, 
elle s'abstient de mentionner ce dernier accessoire 
de toilette, mais dans la phrase suivante, tout à fait 
indépendante par son contenu de la première, le mot 
Hose (pantalon), qui n'a pas été prononcé au moment 
voulu, apparaît à titre de déformation du mot Hause. 
i) « Si vous voulez acheter des tapis, allez donc 
chez Kaufmann, rue Matthäusgasse. Je crois pouvoir 
vous recommander à lui », me dit une dame. Je répète : 
« Donc chez Matthaus... pardon, chez Kaufmann ». 
Il semblerait que c'est par distraction que j'ai mis un 
nom à la place d'un autre. Les paroles de la dame ont 
en effet distrait mon attention, en la dirigeant sur des 
choses plus importantes que les tapis. Dans la Mat- 
thäusgasse se trouve en effet la maison qu'avait 
habitée ma femme pendant qu'elle était fiancée. 
L'entrée de la maison se trouvait dans une autre rue 
dont je m'aperçois avoir oublié le nom, et je suis obligé 
de faire un détour pour le retrouver. Le nom MatthÀus 
auquel je m'attarde constitue donc pour moi un nom 
de substitution du nom cherché. Il se prête mieux à 
ce rôle que le nom Kaufmann, puisqu'il est uniquement 
un nom de personne, alors que Kaufmann est en 
même temps qu'un nom de personne, un substantif 



LES LAPSUS 75 

(marchand). Or la rue qui m'intéresse porte égale- 
ment un nom de personne : Radetzky. 

h) Le cas suivant pourrait être cité plus loin, lorsque 
je parlerai des « erreurs », mais je le rapporte ici, parce 
que les relations tonales qui ont déterminé le rempla- 
cement des mots, sont ici particulièrement nettes. 
Une patiente me raconte son rêve : un enfant a résolu 
de se suicider en se faisant mordre par un serpent. 
Il réalise son dessein. Elle le voit se tordre en proie à 
des convulsions, etc. Elle cherche maintenant parmi 
les événements du jour celui auquel elle puisse rat- 
tacher ce rêve. Et voilà qu'elle se rappelle avoir assisté 
la veille au soir à une conférence populaire sur les 
premiers soins à donner en cas de morsure de serpent. 
Lorsque, disait le conférencier, un adulte et un enfant 
ont été mordus en même temps, il faut d'abord soigner 
la plaie de l'enfant. Elle se rappelle également les 
conseils qu'avait donnés le conférencier concernant 
le traitement. Tout dépend, disait-il, de l'espèce à 
laquelle appartient le serpent. Ici j'interromps la 
malade : — N'a-t-il pas dit que dans nos régions il 
y a très peu d'espèces venimeuses et quelles sont 
les espèces le plus à craindre ? — Oui, il a parlé 
du serpent à sonnettes {Ki. A^PEnschlange). Me voyant 
rire, elle s'aperçoit qu'elle a dit quelque chose 
d'incorrect. Mais, au lieu de corriger le nom, elle 
rétracte ce qu'elle vient de dire. « Il est vrai que ce 
serpent n'existe pas dans nos pays ; c'est de la vipère 
qu'il a parlé. Je me demande ce qui a bien pu m'amener 
à parler du serpent à sonnettes. » Je crois que ce fut 
à la suite de l'intervention d'idées qui se sont dissi- 
mulées derrière son rêve. Le suicide par morsure de 
serpent ne peut être qu'une allusion au cas de la belle 
Cléopâtre (en allemand Kleopatra). La grande ressem- 
blance tonale entre les deux mots « Ki. APFEnschlange » 
et Kleopdtra, la répétition dans les deux mots et dans 
le même ordre des lettres Kl...p.,.r et l'accentuation 
de la voyelle a dans les deux mots, — sont autant de 



76 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

particularités qui sautent aux yeux. Ces traits communs 
entre }^i.apt? eus chlange et Kleopatra produisent chez 
notre malade un rétrécissement momentané du juge- 
ment qui fait qu'elle raconte comme une chose tout 
à fait normale et naturelle que le conférencier avait 
entretenu son public viennois du traitement des mor- 
sures de serpents à sonnettes. Elle sait cependant 
aussi bien que moi que ce serpent ne fait pas partie 
de la faune de notre pays. Nous n'allons pas lui repro- 
cher d'avoir, avec non moins de légèreté, relégué le 
serpent à sonnettes en Egypte, car nous sommes portés 
à confondre, à mettre dans le même sac tout ce qui 
est extra-européen, exotique, et j'ai été obligé moi- 
même de réfléchir un instant, avant de rappeler à la 
malade que le serpent à sonnettes n'avait pour habitat 
que le Nouveau-Monde. 

La suite de l'analyse n'a fait que confirmer les 
résultats que nous venons d'exposer. La rêveuse 
s'était, la veille, pour la première fois arrêtée devant 
le groupe de Strasser représentant Antoine et érigé 
tout proche de son domicile. Ce fut le deuxième pré- 
texte du rêve (le premier a été fourni par la conférence 
sur les morsures de serpents). A une phase ultérieure 
de son rêve, elle se voyait berçant dans ses bras un 
enfant, et le souvenir de cette scène la fait penser à 
Gretchen. Parmi les autres idées qui viennent à l'esprit 
figurent des réminiscences relatives à « Arria et Aies- 
saline ». L'évocation, dans les idées du rêve, de tant 
de noms empruntés à des pièces de théâtre permet de 
soupçonner que la rêveuse a dû jadis nourrir le secret 
désir de se consacrer à la scène. Le commencement du 
rêve : « Un enfant a résolu de se suicider, en se faisant 
mordre par un serpent » ne signifie en réalité que ceci : 
étant enfant, elle avait ambitionné de devenir un jour 
une grande actrice. Du nom « Messaline », enfin, se 
détache une suite d'idées qui conduit au contenu 
essentiel du rêve. Certains événements survenus der- 
nièrement lui font craindre que son frère unique 



LES LAPSUS 77 

contracte un mariage avec une non-Aryenne, donc 
une mésalliance ^. 

/) Il s'agit maintenant d'un exemple anodin et dans 
lequel les mobiles du lapsus n'ont pu être tirés suffi- 
samment au clair. Je le cite cependant à cause de l'évi- 
dence du mécanisme qui a présidé à la formation de ce 
lapsus. 

Un Allemand voyageant en Italie a besoin d'une 
courroie pour serrer sa malle quelque peu détériorée. 
Il consulte le dictionnaire et trouve que la traduction 
italienne du mot « courroie » est coreggia. « Je retien- 
drai facilement ce mot, se dit-il, en pensant au peintre » 
(Correggio). Il entre dans une boutique et demande : 
une ribera. 

Il n'a sans doute pas réussi à remplacer dans sa 
mémoire le mot allemand par sa traduction italienne, 
mais ses efforts n'ont pas été tout à fait vains. Il 
savait qu'il devait penser au nom d'un peintre italien, 
pour se rappeler le mot dont il avait besoin ; mais 
au lieu de retenir le nom Correggio qui ressemble le 
plus au mot coreggia, il évoqua le nom Ribera qui se 
rapproche du mot allemand Riemen (courroie). Il 
va sans dire que j'aurais pu tout aussi bien citer cet 
exemple comme un exemple de simple oubli d'un nom 
propre. 

En réunissant des exemples de lapsus pour la pre- 
mière édition de ce livre, je soumettais à l'analyse 
tous les cas, même les moins significatifs, que j'avais 
l'occasion d'observer. Mais, depuis, d'autres se sont 
astreints à l'amusant travail qui consiste à réunir 
et à analyser des lapsus, ce qui me permet aujourd'hui 
de disposer de matériaux beaucoup plus abondants. 

m) Un jeune homme dit à sa sœur : « J'ai tout à 
fait rompu avec les D. Je ne les salue plus. » Et la 
sœur de répondre : « C'était une jolie liaison ». Elle 



1. En français dans le texte. Comparez : Messaline et mésalliance; 
Arria et Aryenne. N. d. T. 



78 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

voulait dire : une jolie relation-SipPsc/iû/i, mais dans 
son lapsus «lie prononça l^ivvschaft, au lieu de Lieb- 
schaft-liaison. Et, en parlant de liaison (sans le vou- 
loir), elle exprima une allusion au flirt que son frère 
eut autrefois avec la jeune fille de la famille D. et 
aussi aux bruits défavorables qui, depuis quelque 
temps, couraient sur le compte de cette dernière à 
laquelle on attribuait une liaison. 

n) Un jeune homme s'adresse à une dame qu'il 
rencontre dans la rue avec ces mots : « Wenn Sie 
gestatten, Fräulein, möchte ich Sie gerne begleit- 
digen. » 11 voulait dire : « Si vous permettez, Made- 
moiselle, je vous accompagnerais bien volontiers » ; 
mais il a commis un lapsus par contraction, en com- 
binant le mot begleiten (accompagner) avec celui 
beleidiget! (offenser, manquer de i'esf)ect). Son désir 
était évidemment de l'accompagner, mais il craignait 
de la froisser par son offre. Le fait que ces deux ten- 
dances opposées aient trouvé leur expression dans 
un seul mot, et précisément dans le lapsus que nous 
venons de citer, prouvent que les véritables intentions 
du jeune homme n'étaient pas tout à fait claires et 
devaient lui paraître à lui-même offensantes pour 
cette dame. Mais alors qu'il cherche précisément à 
lui cacher sa propre appréciation de son offre, son 
inconscient lui joue le mauvais tour de trahir son 
véritable dessein, ce qui lui attire de la part de la 
dame cette réponse conventionnelle : « Pour qui me 
prenez-vous donc, pour me faire une offense pai'eille 
(beleidigen) ? » (Communiqué par 0. Rank). 

o) J'emprunte quelques exemples à un article publié 
par W. Stekel dans le Berliner Tageblatt du 4 Janvier 
1904, sous le titre : « Aveux inconscients ». 

« L'exemple suivant révèle un coin désagréable de 
la région de mes idées inconscientes. Je dois dire tout 
de suite qu'en tant que médecin je ne songe jamais 
à l'intérêt pécuniaire mais, ce qui est tout à fait naturel, 
à l'intérêt du malade. Je me trouve chez une malade 



LES LAPSUS 7^ 

à laquelle je donne mes soins destinés à l'aider à se 
remettre d'une maladie très grave dont elle sort à 
peine. J'avais passé auprès d'elle des jours et des 
nuits excessivement pénibles. Je suis heureux de la 
trouver mieux, je lui décris les charmes du séjour 
qu'elle va faire à Abbazia, en ajoutant : « Si, comme 
je l'espère, vous ne quittez pas bientôt le lit. » Ce 
disant, j'ai évidemment exprimé le désir inconscient 
d'avoir à soigner cette malade plus longtemps, désir 
qui est complètement étranger à ma conscience éveillée 
et qui, s'il se présentait, serait réprimé avec indigna- 
tion. » 

p) Autre exemple (W. Stekel) : « Ma femme veut 
engager une Française pour les après-midi et, après 
s'être mise d'accord avec elle sur les conditions, elle 
veut garder ses certificats. La Française la prie de 
les lui rendre, en prétextant : « je cherche encore pour 
les après-midi, pardon, pour les avant-midi'^. » Elle 
avait évidemment l'intention de s'adresser ailleurs, 
dans l'espoir d'obtenir de meilleures conditions ; ce 
qu'elle fit d'ailleurs. » 

q) Le D^ Stekel raconte qu'il avait à un moment 
donné en traitement deux patients de Trieste qu'il 
saluait toujours, en appelant chacun par le nom de 
l'autre. « Bonjour, Monsieur Peloni », disait-il à Ascoli ; 
« bonjour. Monsieur Ascoli », s'adressait-il à Peloni. 
Il n'attribuait tout d'abord cette confusion à aucun 
motif plus ou moins profond ; il n'y voyait que l'effet 
de certaines ressemblances qui existaient entre les 
deux messieurs. Mais il lui fut facile de se convaincre 
que cette confusion de noms exprimait une sorte de 
vantardise, qu'il voulait montrer par là à chacun 
de ses patients italiens qu'il n'était pas le seul c[ui 
ait fait le voyage de Trieste à Vienne, pour se faire 
soigner par lui, Stekel. 

r) Au cours d'une orageuse assemblée générale, le 

1. En français dans le texte. N. d. T. 



80 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

D^ Stekel propose : « Abordons maintenant le quatrième 
point de l'ordre du jour. » C'est du moins ce qu'il 
voulait dire ; mais, gagné par l'atmosphère orageuse 
de la réunion, il employa, à la place du mot « abor- 
dons » (schreiten), le mot « combattons » (streiten). 

s) Un professeur dit dans sa leçon inaugurale : « Je 
ne suis pas disposé à apprécier les mérites de mon 
éminent prédécesseur ». Il voulait dire ; « je ne me 
reconnais pas une autorité sufTisante... » : geeignet, 
au lieu de geneigt. 

t) Le D^ Stekel dit à une dame qu'il croit atteinte 
de la maladie de Basedow (goitre exophtalmique) : 
« Vous êtes d'un goître (Kropf) plus grande que votre 
sœur. » Il voulait dire : « Vous êtes d'une tête (Kopf) 
plus grande que votre sœur. » 

u) Le D^ Stekel raconte encore : quelqu'un parle 
de l'amitié existant entre deux individus et veut faire 
ressortir que l'un d'eux est Juif. Il dit donc : « ils vi- 
vaient ensemble comme Castor et Pollak » (au lieu 
de Pollux ; Pollak est un nom patronymique juif assez 
répandu). Ce ne fut pas, de la part de l'auteur de cette 
phrase, un jeu de mots ; il ne s'est aperçu de son lapsus 
que lorsqu'il a été relevé par son auditeur. 

v) Quelquefois le lapsus remplace une longue carac- 
téristique. Une jeune femme, très énergique et auto- 
ritaire me parle de son mari malade qui a été consulter 
un médecin sur le régime qu'il doit suivre. Et elle 
ajoute : « Le médecin lui a dit qu'il n'y avait pas de 
régime spécial à suivre, qu'il peut manger et boire 
ce que je veux » (au lieu de : ce qu'il veut). 

Les deux exemples suivants, que j'emprunte au 
D^ Th. Reik (Internat. Zeitschr. f. Psychoanal., III, 
1915) se rapportent à des situations dans lesquelles 
les lapsus se produisent facilement, parce que dans ces 
situations on réprime plus de choses qu'on n'en exprime. 

x) Un monsieur exprime ses condoléances à une 
jeune femme qui vient de perdre son mari, et il veut 
ajouter : « Votre consolation sera de pouvoir vous 



LES LAPSUS 81 

consacrer entièrement à vos enfants. » Mais en pro- 
nonçant la phrase, il remplace inconsciemment le mot 
« consacrer » (widmen) par le mot widwen, par analogie 
avec le mot Witwe — veuve. Il a ainsi trahi une idée 
réprimée se rapportant à une consolation d'un autre 
genre : une jeune et jolie veuve (Witwe) ne tardera 
pas à connaître de nouveau les plaisirs sexuels. 

y) Le même monsieur s'entretient avec la même dame 
au cours d'une soirée chez des amis communs, et on 
parle des préparatifs qui se font à Berlin en vue des 
fêtes de Pâques. Il lui demande : « Avez-vous vu l'expo- 
sition de la maison Wertheim ? Elle est très bien 
décolletée. » Il a admiré dès le début de la soirée le 
décolleté de la jolie femme, mais n'osait pas lui expri- 
mer son admiration ; et voilà que l'idée réprimée en 
arrive à percer quand même, en lui faisant dire, à 
propos d'une exposition de marchandises, qu'elle 
était décolletée, alors qu'il la trouvait tout simplement 
très décorée. Il va sans dire que le mot exposition 
prend, en rapport avec ce lapsus, un double sens. 

La même situation s'exprime dans une observation 
dont Hanns Sachs essaie de donner une explication 
aussi complète que possible. 

z) Me parlant d'un monsieur qui fait partie de nos 
relations communes, une dame me raconte que la 
dernière fois qu'elle l'a vu, il était aussi élégam- 
ment mis que toujours, mais qu'elle avait surtout 
remarqué ses superbes souliers (HALBSc/iwAe) jaunes. 
— Où l'avez-vous rencontré ? lui demandai-je. — 
Il sonnait à ma porte et je l'ai vu à travers les 
jalousies baissées. Mais je n'ai ni ouvert, ni donné 
signe de vie, car je ne voulais pas qu'il sût que je suis 
déjà rentrée en ville. Tout en l'écoutant, je me dis 
qu'elle me cache quelque chose, probablement qu'elle 
n'était ni seule ni en toilette pour recevoir des visites 
et je lui demande un peu ironiquement: — C'est donc 
à travers les jalousies baissées que vous avez pu 
admirer ses pantoufles [Yi-Avsschuhe)... pardon ses 

Freud. f; 



82 LA PSYCHOPATHOLOGIE ÛÉ LA VIE QUOTIDIENNE 

souliers* {HAhBschuhe) ? Dans le mot Hxvsschuhe 
s'exprime l'idéç refoulée relative à la robe d'intérieur 
{lÎAvskleid) que, d'après ma supposition, elle devait 
avoir sur elle au moment où le monsieur en question 
sonnait à sa porte. Et j'ai encore dit îÎAVsschuhe, à 
la place de HALB5c/iu/ie, parce que le mot Halb (moitié) 
devait figurer dans la réponse que j'avais l'intention 
de faire, mais que j'ai réprimée : — Vous ne me dites 
que la mmlié de la vérité, vous étiez à moitié habillée. 
Le lapsus a, en outre, été favorisé par le fait que nous 
avons, peu de temps auparavant, parlé de la vie 
conjugale de ce monsieur, de son « bonheur domes- 
tique » (hausliches ■— de Haus), ce qui avait d'ailleurs 
amené la conversation sur sa personne. Je dois enfin 
convenir que si j'ai laissé cet homme élégant stationner 
dans la rue en pantoufles (HAUiS5c/iuAe), ce fut aussi 
un peu par jalousie, car je porte moi-même des souliers 
(HALBsc/iMÄe) jaunes qui, bien que d'acquisition ré- 
cente, sont loin d'êtt^ « superbes ». 

Les guerres, comme celle que nous subissons actuel- 
lement, engendrent une foule de lapsus dont la com- 
préhension ne présente d'ailleurs aucune difficulté. 

a) « Dans quelle arme sert votre fils ? )) demande- 
t-on à une dame. Celle-ci veut répondre : « dans la 
42^ batterie des mortiers » (Mörser) ; mais elle commet 
uft lapsus et dit Mörder (assassins), au lieu de Mörser. 

h) Le lieutenant Henrik Haiman écrit du front ^ : 
« Je suis arraché à la «lecture d'un livre attachant, 
pour remplacer pendant quelques instants le télé- 
phoniste éclaireur. A l'épreuve de conduction faite 
par la station de tir je réponds : « Contrôle exact. 
Repos. » Réglementairement, j'aurais dû répondre : 
« Contrôle exact. Fermeture. » Mon erreur s'explique 
par la contrariété que j'ai éprouvée du fait d'avoir 
été dérangé dans ma lecture. 

1. Internat. Zeitschr. f. PsydioûnaL, IV, 1^16/17. 



LES LAPSUS 83 

c) Un sergent-major recommande à ses hommes d« 
donner à leurs familles leurs adresses exactes, afin que 
les colis ne se perdent pas. Mais au lieu de dire « colis d 
(G^pÄcKsiücke), il dit GESPECKstäcke, du mot Speck- 
iard, 

d) Voici un exemple particulièrement i)eau et très 
significatif, à cause des circonstances profondément 
tristes dans lesquelles il s'est produit et qui l'expli- 
quent. Je le dois à l'obligeante communication du 
D*" L. Czeszer qui a fait cette observation et l'a sou- 
mise à une analyse approfondie au cours de son séjour 
dans la Suisse neutre, pendant la guene. Je transcris 
cette observation, à quelques abréviations près, peu 
essentielles d'ailleurs. 

« Je me permets de vous cormnuniquer un lapsus 
qu'a commis le professeur M. N. au cours d'une de 
ses conférences sur la psychologie des sensations qu'il 
fit à 0. pendant le dernier semestre d'été. Je dois 
vous dire tout d'abord que ces conférences ont eu 
lieu dans Y Aula de l'Université, devant un nombreux 
public composé de prisonniers de guerre français, 
internés dans cette ville, et d'étudiants, originaires 
pour la plupart de la Suisse romande et très favorables 
à l'Entente. Gomme en France, le mot Boche est géné- 
ralement et exclusivement employé à O- pour désigner 
les Allemands. Mais, dcm^s les manifestations officielles, 
dans les conférences, etc., les fonctionnaires supérieurs, 
les professeurs et autres personnes responsables s'ap- 
pliquent, pour des raisons de neutralité, à éviter le 
mot fatal. 

« Or, le professeur N. était justement en train de 
parler de l'importance pratique des sentiments et se 
proposait de citer un exemple, destiné à montrer com- 
ment un sentiment peut être utilisé de façon à rendre 
agréable un travail musculaire dépourvu par lui- 
même de tout intérêt et à augmienter ainsi son intensité. 
Il raconta donc, naturellement en français, l'histoire 
d'un maître d'école allemand (histoire que les journaux 



84 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

locaux avaient reproduite d'après un journal alle- 
mand) qui faisait travailler ses élèves dans le jardin 
et qui, pour stimuler leur zèle et leur ardeur au tra- 
vail, leur conseillait de se figurer que chaque motte 
de terre qu'ils morcelaient représentait un crâne 
français. En racontant son histoire, N. s'abstenait 
naturellement de se servir du mot Boche, toutes les 
fois qu'il avait à parler des Allemands. Mais, arrivé 
à la fin de son histoire, il rapporta ainsi les paroles 
du maître d'école : « Imaginez-vous qu'en chaque 
moche, vous écrasez le crâne d'un Français. » Donc, 
moche, au lieu de motte. 

« Ne voit-on pas nettement que le savant correct 
se surveillait dès le commencement de son récit, afin 
de ne pas céder à l'habitude et peut-être aussi à la 
tentation de lancer de sa chaire universitaire le mot 
injurieux dont l'emploi a même été interdit par un 
décret confédéral ? Et juste au moment où, pour la 
dernière fois, il a échappé au danger en prononçant 
correctement les mots « instituteur allemand », juste 
au moment où, poussant un soupir de soulagement, 
il touchait à la fin de son épreuve, — juste à ce moment- 
là le vocable péniblement réprimé se raccroche, à la 
faveur d'une ressemblance tonale, au mot motte, et le 
malheur est arrivé ! La crainte de commettre une 
gaffe politique, peut-être aussi le plaisir insatisfait 
résultant de l'impossibilité de prononcer le mot habi- 
tuel et que tout le monde attend, ainsi que le mécon.- 
tentement du républicain et démocrate convaincu 
de toute contrainte qui s'oppose à la libre expres- 
sion des opinions, sont venus, dans ce cas, troubler 
l'intention principale qui était celle de reproduire 
l'exemple, en restant dans les limites de la correction. 
L'auteur a conscience de cette tendance perturbatrice, 
et il est permis de supposer qu'il y avait pensé innné- 
diatement avant le lapsus. 

« Le professeur N. ne s'est pas aperçu de son lapsus ; 
du moins ne l'a-t-il pas corrigé, ce qui cependant se 



LES LAPSUS 85 

fait le plus souvent automatiquement. En revanche, 
les auditeurs, Français pour la plupart, ont accueilli 
ce lapsus avec une véritable satisfaction, comme un 
jeu de mots voulu. Quant à moi, j'ai suivi avec une 
profonde émotion ce processus inofîensif en apparence. 
Car si j'ai été obligé, pour des raisons faciles à com- 
prendre, de m' abstenir de toute enquête psychanaly- 
tique, je n'en ai pas moins vu dans ce lapsus une 
preuve frappante de l'exactitude de votre théorie 
concernant le déterminisme des actes manques et 
les profondes analogies entre le lapsus et le trait 
d'esprit. » 

r) C'est également aux pénibles et douloureuses 
impressions du temps de guerre que doit sa production 
le lapsus suivant, dont me fait part un officier autri- 
chien, rentré dans les foyers, le Heutenant T. : 

« Pendant que j'étais retenu comme prisonnier de 
guerre en Itahe, nous avons été, deux cents officiers 
environ, logés pendant plusieurs mois dans une villa 
très exiguë. Durant notre séjour dans cette villa, un 
de nos camarades est mort de la grippe. Cet événe- 
ment a naturellement produit sur nous tous la plus 
profonde impression, car les conditions dans lesquelles 
nous nous trouvions, l'absence de toute assistance 
médicale, notre dénûment et notre manque de résis- 
tance rendaient la propagation de la maladie plus 
que probable. Après avoir mis le cadavre en bière, 
nous l'avons déposé dans un coin de la cave de la 
maison. Le soir, pendant que nous faisions, un de mes 
amis et moi, une ronde autour de la maison, l'idée 
nous était venue de revoir le cadavre. Comme je 
marchais devant, je me suis trouvé, dès mon entrée 
dans la cave, devant un spectacle qui m'a profondé- 
ment effrayé ; je ne m'attendais pas à trouver la bière 
si proche de l'entrée et à voir à une si petite distance 
le visage du mort que le vacillement de la lumière 
de nos bougies avait comme mis en mouvement. C'est 
sous l'impression de cette vision que nous avons 



86 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

poursuivi notre ronde. Dans un endroit d'où nos yeux 
apercevaient le parc baigné par ia« lumière du clair 
de lunCy une prairie éclairée comme en plein jour et, 
au delà de celle-ci, de légers nuages vaporeux^ la repré- 
sentation que me suggérait toute cette ambiance 
s'était, concrétisée dans l'image d'un chœur d'elfes 
dansant à la lisière du bois de cyprès qui était atte- 
nant à la prairie. 

« L'après-midi du jour suivant nous avons conduit 
notre pauvre camarade à sa dernière demeure. Le 
trajet qui séparait notre prison du cimetière de la 
petite localité voisine a été pour nous un calvaire 
douloureux et humiliant. Des adolescents bruyants, 
une population railleuse et persifleuse, des tapageurs 
grossiers ont profité de cette occasion poxir manifester 
à notre égard leurs sentiments faits à la fois de curio- 
sité et de haine. La conscience de l'impuissance dans 
laquelle je me trouvais en présence de cette humilia- 
tion que je n'aurais pas supportée dans d'autres 
circonstances, l'horreur devant cette grossièreté si 
cyniquement exprimée, m^ont accablé d'amertume et 
na'^ont plongé dans un état de dépression qui a duré 
jusqu'au soir. A la même heiu'e que la veille, avec le 
mênae compagnon, j'ai repris le chemin caillouteux 
qui faisait le tour de notre villa. En passant devant 
la grille de la cave où nous avions déposé la veille le 
cadavre de notre camarade, je me suis souvenu de 
l'impression que j'avais ressentie à la vue de son visage 
éclairé par la lumière des chandelles. Et à l'endroit 
d'où j'apercevais de nouveau le parc étalé sous le 
clair de lune, je me suis arrêté et j'ai dit à mon coru- 
pagnon : « ici nous pourrions nous asseoir sur l'herbe 
(Gras) et chanter (singen) une sérénade. » Mais en 
prononçant cette phrase j'avais commis deux lapsus : 
Grab (tombeau), au lieu de Gras (herbe) et sinken 
(descendre), au lieu de singen (chanter). Ma phrase 
avait donc pris le sens suivant : a Ici nous pourrions 
IDOUS asseoir dans la tombe et descendre une sérénade. » 



LES LAPSUS 87 

Ce n'est qu'après avoir commis le second lapsus que 
je me suis rendu compte de ce que je voulais ; quant 
au premier, je l'avais corrigé, sans saisir le sens de 
mon erreur. Je réfléchis un instant et réunissant les 
deux lapsus je recompose la phrase : « descendre 
dans la tombe » (ins Grab sinken). Et voilà que les 
images se mettent à défiler avec une rapidité vertigi- 
neuse : les elfes dansant et planant au clair de lune ; 
le camarade dans sa bière ; le souvenir réveillé ; les 
diverses scènes qui ont accompagné l'enterrement ; 
la sensation du dégoût éprouvé et de la tristesse trou- 
blée ; le souvenir de certaines conversations relatives à 
l'épidémie possible ; les appréhensions manifestées par 
certains officiers. Plus tard, je me suis rappelé que ce 
jour-là était le jour anniversaire de la mort de mon 
père, souvenir qui m'a assez étonné, étant donné que 
j'ai une très mauvaise mémoire des dates. 

«A la réflexion ultérieure, tout m'était devenu clair: 
l'identité des conditions extérieures des deux soirées 
consécutives, la même heure, le même éclairage, le 
même endroit et le même compagnon. Je me suis 
souvenu du sentiment de malaise que j'avais éprouvé 
lorsqu'il avait été question de l'extension possible de la 
grippe, mais aussi du commandement intérieur qui 
me défendait de céder à la peur. La juxtaposition des 
mots « wir könnten ins Grab sinken « (nous pourrions 
descendre dans la tombe) m'a, elle aussi, révélé 
alors sa signification, en même temps que j'ai acquis 
la certitude que c'est seulement après avoir corrigé 
le premier lapsus {Grab — - tombeau, en Gras — herbe), 
correction, à laquelle je n'ai d'abord attaché aucune 
importance, que j'ai, pour donner libre issue au 
complexe réprimé, commis le second (en disant sinken 
— descendre, au lieu de singen — chanter). 

«J'ajoute que j'avais eu à cette époque-là des rêves 
très pénibles dans lesquels une parente très proche 
m'était apparue, à plusieurs reprises, comme grave- 
ment malade, et même une fois comme morte. Très 



88 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

peu de temps avant que je fusse fait prisonnier, j'avais 
reçu la nouvelle que la grippe sévissait avec une 
grande intensité dans le pays habité par cette parente 
à laquelle j'avais d'ailleurs fait part de mes très vives 
appréhensions. Plusieurs mois après les événements 
que je raconte, j'ai reçu la nouvelle qu'elle avait suc- 
combé à l'épidémie quinze jours avant ces événe- 
ments. » 

z) L'exemple de lapsus suivant illustre d'une façon 
frappante un des douloureux conflits si fréquents 
dans la carrière du médecin. Un homme, selon toutes 
probabilités irrémédiablement malade, mais dont la 
maladie n'est pas encore diagnostiquée d'une façon 
certaine, vient à Vienne chercher une décision du sort 
et prie un de ses amis d'enfance, devenu médecin 
célèbre, de se charger de son cas, ce que cet ami finit 
par accepter, bien qu'à contre-cœur. Il conseille au 
malade d'entrer dans une maison de santé et lui 
recommande le sanatorium« Hera». — Mais cette maison 
de santé a une destination spéciale (maison d'accou- 
chements), objecte le malade. — Oh non, répond 
avec vivacité le médecin : on peut dans cette maison 
faire mourir [umbringen)... je veux dire faire entrer 
{uTiTBubringen) n'importe quel malade. Il cherche 
alors à atténuer l'effet de son lapsus. — Tu ne vas pas 
croire que j'ai à ton égard des intentions hostiles ? 
Un quart d'heure plus tard, il dit à la garde-malade 
qui l'accompagne jusqu'à la porte : — Jene trouve rien 
et ne crois toujours pas qu'il soit atteint de ce qu'on 
soupçonne. Mais s'il l'était, il ne resterait, à mon avis, 
qu'à lui administrer une bonne dose de morphine, et 
tout serait fini. Or il se trouve que l'ami lui avait 
posé pour condition d'abréger ses souffrances avec 
un médicament, dès qu'il aurait acquis la certitude 
que le cas était désespéré. C'est donc que le médecin 
s'était réellement chargé (sous une certaine condition) 
de faire mourir son ami. 

n) Je ne puis résister à la tentation de citer un exem- 



LES LAPSUS 89 

pie de lapsus particulièrement instructif, bien que, 
d'après celui qui me l'a raconté, il remonte à 20 années 
environ. Une dame déclare un jour dans une réunion 
(et le ton de sa déclaration révèle chez elle un certain 
état d'excitation et l'influence de certaines tendances 
cachées) : Oui, pour plaire aux hommes, une femme 
doit être jolie ; le cas de l'homme est beaucoup plus 
simple : il lui suffit d'avoir cinq membres droits ! 
Cet exemple nous révèle le mécanisme intime d'un 
lapsus par condensation ou par contamination (voir 
p. 61). Il semblerait, à première vue, que cette phrase 
résulte de la fusion de deux propositions : 

il lui suffit d'avoir quatre membres droits 
il lui suffit d'avoir cinq sens intacts. 

Ou bien, on peut admettre que l'élément droit est 
commun aux deux intentions verbales qui auraient 
été les suivantes : 

il lui suffit d'avoir ses membres droits 

et de les maintenir droits tous les cinq. 

Rien ne nous empêche d'admettre que ces deux phrases 
ont contribué à introduire, dans la proposition énoncée 
par la dame, d'abord un nombre en général, ensuite 
le nombre mystérieux de cinq, au lieu de celui, plus 
simple et plus naturel en apparence, de quatre. Cette 
fusion ne se serait pas produite, si le nombre cinq 
n'avait pas, dans la phrase échappée à titre de lapsus, 
sa bonne signification propre, celle d'une vérité 
cynique qu'une femme ne peut d'ailleurs énoncer que 
sous un certain déguisement. — Nous attirerons enfin 
l'attention sur ce fait que, telle qu'elle a été énoncée, 
la phrase en question constitue aussi bien un excellent 
trait d'esprit qu'un lapsus amusant. Tout dépend de 
l'intention, consciente ou inconsciente, avec laquelle 
elle a prononcé cette phrase. Or, l'attitude de la dame 
excluait toute intention consciente ; il ne s'agissait 
donc pas d'un trait d'esprit ! 



90 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

La ressemblance entre un lapsus et un jeu de mots 
peut aller très loin, comme dans le cas communiqué 
par O. Rank où la personne ayant commis le lapsus 
finit par en rire elle-même comme d'un véritable jeu 
de mots {Internat, Zeitschr. f. Psychoanal. ^ I, 1913) : 

« Un homme marié depuis peu et auquel sa femme, 
très soucieuse de conserver sa fraîcheur et ses appa- 
rences de jeune fille, refuse des rapports sexuels trop 
fréquents, me raconte l'histoire suivante qui l'avait 
beaucoup amusé, ainsi que sa femme : le lendemain d'une 
nuit au cours de laquelle il s'était écarté du régime 
d'abstinence que lui imposait sa femme, il se rase 
dans la chambre à coucher commune et se sert, comme 
il l'avait déjà fait plus d'une fois, de la houppe déposée 
sur la table de nuit de sa femme encore couchée. 
Celle-ci, très soucieuse de son teint, lui avait déjà 
plusieurs fois défendu de faire usage de sa houppe 
et lui dit cette fois, contrariée : « Tu me poudres de 
nouveau avec ta houppe ! » Voyant son mari éclater 
de rire, elle s'aperçoit qu'elle a commis un lapsus 
(elle voulait dire : tu te poudres de nouveau avec ma 
houppe) et se met à rire à son tour (dans le jargon 
viennois pudern — poudrer — signifie coïter ; quant 
à houppe, sa signification symbolique — pour phallus 
— est, dans ce cas, à peine douteuse). » 

L'affinité qui existe entre le lapsus et le jeu de 
mots se manifeste encore dans le fait que le lapsus 
n'est le plus souvent pas autre chose qu'une abrévia- 
tion : 

i) Une jeune fille ayant terminé ses études secon- 
daires se fait inscrire, pour suivre le mouvement à la 
mode, à la Faculté de Médecine. Au bout de quelques 
semestres, elle renonce à la médecine et se met à étu- 
dier la chimie. Quelques années après, elle parle de 
ce changement dans les termes suivants : « la dissec- 
tion, en général, ne m'épouvantait pas ; mais un jour 
où j'avais à arracher les ongles aux doigts d'un ca- 
davre, j'ai été dégoûtée de toute la chimie. » 



LES LAPSUS 91 

k) J'ajoute encore un autre cas de lapsus dont Fin- 
terprétation ne présente aucune difficulté. « Un pro- 
fesseur d'anatomie cherche à donner une description 
aussi claire que possible de la cavité nasale qui, on 
le sait, forme un chapitre très difficile de l'anatomie 
du crâne. A sa €|uestion si toua les auditeurs ont bien 
compris ses explications, il reçoit en réponse un oui 
unanime. A quoi le professeur, connu comme un per- 
sonnage fort présomptueux,, répond à son tour: «je 
le crois difïicilement, car les personnes ayant une idée 
nette de la structure de la cavité nasale peuvent, 
même dans une ville comme Vienne, être comptés 
sur un doigt... pardon, je voulais dire sur les doigts 
d'une main. » 

h) Le même anatomiste dit une autre fois : « En ce 
qui concerne les organes génitaux de la femme, on 
a, malgré de nombreuses tentations (Versuchungen)... 
pardon, malgré de nombreuses tentatiçes (Versuche) ))... 

u) Je dois au docteur Alf. Robitschek ces deux exem- 
ples de lapsus qu'il a retrouvés chez un vieil auteur 
français (Brantôme [1572-1614] : Vies des daines 
galantes. Discours second). Je transcris ces deux cas 
dans leur texte original. 

« Si ay-je cogneu une très belle et honneste dame 
de par le monde, qui, devisant avec un honneste gen- 
tilhomme de la cour des affaires de la guerre durant 
ces civiles, elle luy dit : « J'ay ouy dire que le roy a 
faict rompre tous les c... de ce pays-là. » Elle vouloit 
dire les ponts. Pensez que, venant de coucher d'avec 
son mary, ou songeant à son amant, elle avait encor 
ce nom frais en la bouche ; et le gentilhomme s'en 
eschaufîer en amours d'elle pour ce mot. » 

a Une autre dame que j'ay cogneue, entretenant 
une autre grand dame plus qu'elle, et luy louant et 
exaltant ses beautez, elle luy dit après : « Non, madame, 
ce que je vous en dis : ce n'est point pour vous adul- 
térer ; voulant dire adulater^ comme elle le rhabilla 
ainsi : pensez qu'elle songeoit à adultérer. » 



92 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

Dans le procédé psychothérapeutique dont je me 
sers pour désagréger et supprimer les symptômes 
névrotiques, je me trouve très souvent amené à recher- 
cher dans les discours et les idées en apparence acci- 
dentels, exprimés par le malade, un contenu qui, 
tout en cherchant à se dissimuler, ne s'en trahit pas 
moins, à l'insu du patient, sous les formes les plus 
diverses. Le lapsus rend souvent, sous ce rapport, 
les services les plus précieux, ainsi que j'ai pu m'en 
convaincre par des exemples très instructifs et, à 
beaucoup d'égards, très bizarres. Tel malade parle, 
par exemple, de sa tante qu'il appelle sans difficulté 
et sans s'apercevoir de son lapsus, « ma mère », telle 
femme parle de son mari, en l'appelant « frère ». Dans 
l'esprit de ces malades, la tante et la mère, le mari et 
le frère se trouvent ainsi « identifiés », liés par une 
association, grâce à laquelle ils s'évoquent récipro- 
quement, ce qui signifie que le malade les considère 
comme représentant le même type. Ou bien : un 
jeune homme de 20 ans se présente à ma consultation 
en me déclarant : « Je suis le père de N. N. que vous 

avez soigné Pardon, je veux dire que je suis son 

frère ; il a quatre ans de plus que moi. » Je comprends 
que par ce lapsus il veut dire que, comme son frère, 
il est malade par la faute du père, que, tout comme 
son frère, il vient chercher la guérison, mais que c'est 
le père dont le cas est le plus urgent. D'autres fois, 
une combinaison de mots inaccoutumée, une expres- 
sion forcée en apparence suffisent à révéler l'action 
d'une idée réprimée sur le discours du malade, dicté 
par des mobiles tout différents. 

C'est ainsi que dans les troubles de la parole, qu'ils 
soient gros ou fins, mais tant qu'ils peuvent être rangés 
dans la catégorie des « lapsus », je retrouve l'influence, 
non de l'action de contact exercée par les sons les uns 
sur les autres, mais d'idées extérieures à l'intention 
qui dicte le discours, la découverte de ces idées suffi- 
sant à expliquer l'erreur commise. Je ne conteste 



LES LAPSUS ' 93 

certes pas l'action modificatrice que les sons peuvent 
exercer les uns sur les autres ; mais les lois qui régissent 
cette action ne me paraissent pas assez efficaces pour 
troubler, à elles seules, l'énoncé correct du discours. 
Dans les cas que j'ai pu étudier et analyser à fond, 
ces lois n'expriment qu'un mécanisme préexistant 
dont se sert un mobile psychique extérieur au discours, 
mais qui ne se rattache nullement aux rapports exis- 
tant entre ce mobile et le discours prononcé. Dans un 
grand nombre de substitutions le lapsus fait totalement 
abstraction de ces lois de relations tonales. Je suis sur 
ce point entièrement d'accord avec Wundt qui consi- 
dère également les conditions du lapsus comme très 
complexes et dépassant beaucoup les simples actions 
par contact exercées par les sons les uns sur les autres. 
Mais tout en considérant comme certaines ces 
« influences psychiques plus éloignées », pour me servir 
de l'expression de Wundt, je ne vois aucun inconvé- 
nient à admettre que les conditions du lapsus, telles 
qu'elles ont été formulées par Meringer et Mayer, 
se trouvent facilement réalisées, lorsqu'on parle rapi- 
dement et que l'attention est plus ou moins distraite. 
Dans quelques-uns des exemples cités par ces auteurs, 
les conditions semblent cependant aivoir été plus 
compliquées. Je reprends l'exemple déjà cité précé- 
demment : 

Es war mir auf der Schwest... 

Brust so schwer 1. 

Je reconnais bien que dans cette phrase la syllabe 
Schwe a pris la place de la syllabe Bru. Mais ne s'agit-il 
que de cela ? Il est à peine besoin d'insister sur le 
fait que d'autres motifs et d'autres relations ont pu 
déterminer cette substitution. J'attire notamment 
l'attention sur l'association Schwester -Bruder (sœur- 



1. « J'avais un tel poids sur la poitrine ». Schwest (mot inexistant, 
formant un lapsus, par substitution de la syllabe Schwe à la syllabe Bru). 



94 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

frère) ou, encore, snr l'association Brust der Schwester 
(la poitrine de la sœur) qui nous conduit à d'autres 
ensembles d'idées. C'est cet auxiliaire travaillant 
dans la coulisse qui confère à l'inoffensive syllabe 
Schwe la force de se manifester à titre de lapsus. 

Pour d'autres lapsus, on peut admettre que c'est 
une ressemblance tonale avec des mots et des sens 
obscènes qui a joué un rôle dans leur production. La 
déformation et la défiguration intentionnelles de mots 
et de phrases, que des gens mal élevés affectionnent 
tant, ne visent en effet qu'à utiliser un prétexte anodin 
pour rappeler des choses défendues, et ce jeu est telle- 
ment fréquent qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce 
que les déformations en question finissent par se 
produire à l'insu des sujets et en dehors de leur inten- 
tion ^. — « Ich fordere Sie auf, auf das Wohl unseres 
Chefs au/zustossen » (Je vous invite à démolir la 
prospérité de notre chef) ; au lieu de : « auf das wohl 
unseres Chefs anstossen » — « à boire à la prospérité 
de notre chef )>). ïl n'est pas exagéré de voir dans ce 
lapsus une parodie non voulue, reflet d'une parodie 
intentionnelle. Si j'étais le chef à l'adresse duquel 
l'orateur a prononcé cette phrase avec son lapsus, 
je me dirais que les Romains agissaient bien sagement, 
en permettant aux soldats de l'empereur triomphant 
d'exprimer dans des chansons satiriques le méconten- 
tement qu'ils pouvaient éprouver à son égard. Meringer 
raconte de lui-même qu'il s'est adressé un jour à une 
personne qui, en sa qualité de membre le plus âgé 
de la société, portait le titre honorifique, cependant 
familier, de « senexl » ou « altes senexl ^ », en lui disant : 
« Prost ^, senex altesl ». ïl fut effrayé lui-même, lors- 

1. Chez une de mes malades la manie du lapsus, en tant que symptôme, 
avait pris des proportions telles qu'elle en est arrivée à l'enfantillage 
qui consiste à dire uriner pour ruiner. 

2. Senexl, du mot latin « senex », vieux ; ait, alte, altes — vieux ; altes 
senexl — vénérable vieillard ; locution empruntée à l'argot des étudiants 
allemands. 

3. Prost ou Prosit — bons souhaits. Même provenance. N. d. T. 



LES LAPSUS 95 

qu'il s'est aperçu de son lapsus (p. 50). On comprendra 
son émotion, si l'on songe de combien près le mot « Al- 
tesl » ressemble à l'injure : « Alter Esel ^ ». Le manque 
de respect pour les plus âgés (chez les enfants, pour 
le père) entraîne de graves châtiments internes. 

J'espère que les lecteurs ne refuseront pas toute 
valeur aux distinctions que j'établis en ce qui concerne 
l'interprétation des lapsus, bien que ces distinctions 
ne soient pas susceptibles de démonstration rigoureuse, 
et qu'ils voudront bien tenir compte des exemples 
que j'ai moi-même réunis et analysés. Et si je persiste 
à espérer que les cas de lapsus, même les plus simples 
en apparence, pourront un jour être ramenés à des 
troubles ayant leur source dans une idée à moitié 
réprimée, extérieure à la phrase ou au discours qu'on 
prononce, j'y suis encouragé par une remarque inté- 
ressante de Meringer lui-même. Il est singuHer, dit 
cet auteur, que personne ne veuille reconnaître avoir 
commis un lapsus. Il est des gens très raisonnables 
et honnêtes qui sont offensés, lorsqu'on leur dit qu'ils 
se sont rendus coupables d'une erreur de ce genre. 
Je ne crois pas que ce fait puisse être généralisé dans 
la mesure où le fait Meringer, en employant le mot 
« personne ». Mais la trace d'émotion qu'on suscite 
en prouvant à quelqu'un qu'il a commis un lapsus 
et qui est manifestement très voisine de la honte, a 
sa signification. Elle est de la même nature que la 
contrariété que nous éprouvons, lorsque nous ne pou- 
vons retrouver un nom oublié, et que l'étonnement 
que nous cause la persistance d'un souvenir insigni- 
fiant en apparence : dans tous ces cas le trouble est 
dû très vraisemblablement à l'intervention d'un motif 
inconscient. 

La déformation de noms exprime le mépris, lors- 
qu'elle est intentionnelle, et on devrait lui attribuer 
la même signification dans toute une série de cas oîi 

1. « Vieil âne. » N. d. T. 



96 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

elle apparaît comme un lapsus accidentel. La personne 
qui, d'après ce que raconte Mayer, a dit une première 
fois « Freuder » pour « Freud », parce qu'elle avait 
prononcé quelques instants auparavant le nom de 
« Breuer» (p. 38), et qui, une autre fois, parla de la mé- 
thode de « Freuer-Breud », au lieu de : « Freud-Breuer » 
(p. 28), était un collègue qui n'était pas enchanté de 
ma méthode. Je citerai plus loin, à propos des erreurs 
d'écriture, un autre cas de déformation d'un nom, 
justiciable de la même explication ^. 

1. On peut noter aussi que ce sont les aristocrates qui, le plus souvent, 
déforment les noms des médecins qu'ils ont consultés, d'où l'on peut con- 
clure qu'ils n'ont pour ceux-ci que peu d'estime, malgré la courtoisie 
avec laquelle ils ont l'habitude de les traiter extérieurement. — Je cite 
ici quelques excellentes remarques sur l'oubli de noms que j'emprunte 
au professeur E. Jones (alors à Toronto) qui a traité en anglais le sujet 
qui nous intéresse ici (« Psychopathology of Everyday Life », American 
Journ. of Psychology, Oct. 1911) : 

« Peu de gens peuvent réprimer un mouvement de contrariété, lors- 
qu'ils s'aperçoivent qu'on a oublié leur nom, surtout lorsqu'ils pouvaient 
«spérer ou s'attendre à ce que la personne en question le retînt. Sans 
réfléchir, ils se disent aussitôt que cette personne n'aurait certainement 
pas commis cet oubli, si le porteur de ce nom lui avait laissé une impres- 
sion plus ou moins forte, le nom étant considéré comme un élément 
essentiel de la personnalité. D'autre part, il n'y a rien de plus flatteur 
que de s'entendre appeler par son nom par une haute personnalité de la 
part de laquelle on ne s'y attendait pas. Napoléon, qui était passé maître 
dans l'art de traiter les hommes, a fourni, pendant sa malheureuse cam- 
pagne de 1814, une preuve étonnante de sa mémoire des noms. Se trouvant 
dans la ville de Craonne, il se rappela avoir connu, vingt ans auparavant, 
le maire de cette ville. De Bussy, dans un certain régiment. La conséquence 
en fut que De Bussy, ravi et enchanté, se consacra à son service avec 
un dévouement sans bornes. Aussi n'y a-t-il pas de plus sûr moyen de 
froisser un homme que de feindre d'avoir oublié son nom ; on montre ainsi 
que cet homme vous est indifférent, au point que vous ne vous donnez 
même pas la peine de retenir son nom. Cet artifice joue d'ailleurs un certain 
rôle dans la littérature. C'est ainsi qu'on lit dans Fumée de Tour- 
guéniefî : « Trouvez-vous Baden toujours amusant. Monsieur... Litvi- 
nov ? » Ratmirov avait l'habitude de prononcer le nom de i_iitvinov 
avec une certaine hésitation, comme s'il lui était difficile de s'en souvenir. 
Par là, ainsi que par la manière hautaine avec laquelle il soulevait son 
chapeau lorsqu'il rencontrait Litvinov, il voulait blesser celui-ci dans son 
orgueil. Dans un passage d'un autre roman : Père et Fils, le même 
auteur écrit : « Le gouverneur invita Kirsanov et Bazarov au bal et 
. répéta cette invitation quelques minutes plus tard, en ayant l'air de les 
considérer comme frères et en s'adressant à Kirsanov. » Ici l'oubli de 



LES LAPSUS 97 

Dans ces cas intervient, à titre de facteur pertur- 
bateur, une critique que nous pouvons laisser de côté, 
parce qu'elle ne correspond pas à l'intention de celui 
qui parle, au moment même où il parle. 

En revanche, la substitution d'un nom à un autre, 
l'appropriation d'un nom étranger, l'identification au 
moyen d'un lapsus signifient certainement l'usurpation 
d'un honneur dont, pour une raison ou une autre, 
on n'a pas conscience au moment où on s'en rend 
coupable. M. S. Ferenczi raconte un fait de ce genre 
remontant au temps où il était encore écolier : 

« Quand j'étais élève de la première classe (c'est-à- 
dire de la classe la plus élémentaire) du lycée, j'avais 
à réciter (pour la première fois dans ma vie) publique- 
ment (c'est-à-dire devant toute la classe) une poésie. 
Je m'étais très bien préparé et fus tout étonné d'en- 
tendre mes camarades éclater de rire dès les premiers 
mots que j'eus prononcés. Le professeur s'empressa 
de m'expliquer la cause de ce singulier accueil: j'avais 
énoncé très correctement le titre de la poésie « Aus 
der Ferne», mais au lieu de donner le nom exact de l'au- 
teur, j'avais donné le mien. Or le nom de l'auteur était : 
Alexander (Sàndor) Petöfi. La similitude des prénoms 
(je m'appelle, moi aussi, Sàndor) a sans doute favorisé 
la confusion ; mais sa vérit§ible cause résidait certai- 
nement dans le fait que je m'identifiais alors dans 
mes secrets désirs avec le héros célébré dans ce poème. 
Et, même consciemment, j'avais pour lui un amour 
et une estime qui confinaient à l'adoration. C'est 
naturellement ce malheureux complexe à base d'am- 
bition qui est responsable de mon acte manqué. » 

Un autre cas d'identification par appropriation du 
nom d'une autre personne m'a été raconté par un 
jeune médecin qui, timide et respectueux, se présente 

l'invitation antérieure, la confusion des noms et l'impossibilité de dis- 
tinguer les jeunes gens l'un de l'autre constituent une accumulation de 
froissements. La déformation d'un nom a la même signification qu'un 
oubli ; elle constitue le premier pas vers celui-ci. 

Freud. 7 



98 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

au célèbre Virchow, en se nommant : « Le Docteur 
Virchow. » Étonné, le professeur se retourne et lui 
demande : « Tiens, vous vous appelez également 
Virchow ? » J'ignore comment le jeune ambitieux a 
expliqué son lapsus, s'il s'est tiré d'affaire en disant 
qu'en présence de ce grand nom il s'était senti telle- 
ment petit qu'il en a oublié le sien ou s'il a eu le 
courage d'avouer qu'il espérait devenir un jour aussi 
célèbre que Virchow et qu'il priait M. le Conseiller 
Intime de ne pas le traiter avec trop de mépris : 
toujours est-il que l'une de ces deux raisons (et peut- 
être les deux à la fois) a certainement provoqué 
l'erreur que le jeune homme a commise lors de sa 
présentation. 

Pour des motifs personnels, je suis obligé de n'être 
pas trop afTirmatif quant à l'interprétation du cas 
suivant. Au cours du Congrès International tenu à 
Amsterdam en 1907, la conception de l'hystérie for- 
mulée par moi a été l'objet de très vives discussions. 
Un de mes adversaires les plus acharnés s'était laissé 
tellement gagner par la chaleur de ses attaques que, 
se substituant à moi,, il avait à plusieurs reprises parlé 
en mon nom. Il disait par exemple : « On sait que 
Breuer et moi avons montré... », alors qu'il voulait 
dire « Breuer et Freud... » Il n'y a aucune ressemblance 
entre le nom de mon adversaire et le mien. Cet exemple, 
et beaucoup d'autres du même genre, de lapsus par 
substitution de noms montrent que le lapsus n'a 
nullement besoin de la facilité que lui offre la ressem- 
blance tonale et qu'il peut se produire à la faveur 
de rapports cachés, de nature purement psychique. 

Dans d'autres cas, beaucoup plus significatifs, c'est 
la critique dirigée contre soi-même, c'est une oppo- 
sition interne contre ce qu'on se propose de dire qui 
déterminent le remplacement de l'énoncé voulu par 
son contraire. On constate alors avec étonnement que 
l'énoncé d'une affirmation, d'une assurance, d'une 
protestation est en contradiction avec l'intention 



LES LAPSUS 99 

véritable et que le lapsus met à nu l'insincérité interne ^. 
Le lapsus devient ici un moyen d'expression mimique ; 
il sert d'ailleurs souvent à exprimer ce qu'on ne vou- 
lait pas dire, à se trahir soi-même. Tel est, par exemple, 
le cas de cet homme qui dédaigne les rapports sexuels 
dits « normaux » et qui dit, au cours d'une conversation 
où il est question d'une jeune fille connue pour sa 
coquetterie : « si elle était avec moi, elle désappren- 
drait vite à koëttieren. » Il n'est pas difficile de voir 
que le mot koëttieren (mot inexistant), employé à la 
place du mot kokettieren (coquetter) n'est que le reflet 
déformé du mot koitieren (coïter) qui, du fond de l'in- 
conscient, a déterminé ce lapsus. Et voilà un autre 
cas : « Nous avons un oncle qui nous en veut de ne 
pas être venus le voir depuis des mois. Nous apprenons 
qu'il a changé d'appartement et nous saisissons cette 
occasion pour lui faire enfin une visite. Il paraît con- 
tent de nous voir, et lorsque nous prenons congé de 
lui, il nous dit très affectueusement : « J'espère désor- 
mais vous voir plus rarement qu'auparavant. » 

Par une coïncidence favorable, les mots du langage 
peuvent occasionnellement déterminer des lapsus qui 
vous bouleversent comme des révélations inattendues 
ou produisent l'effet comique d'un trait d'esprit 
achevé. 

Tel est, par exemple, le cas observé et communiqué 
par le D^ Reitler : 

« Votre chapeau neuf est ravissant, dit une dame 
à une autre, sur un ton admiratif ; c'est vous-même 
qui l'avez si prétentieusement orné ? » (auf gepatzt, 
au lieu de aufgeputzt, garni). 

« Les éloges que la dame voulait adresser à son 
amie durent en rester là ; car la critique qu'elle avait 
formulée dans son for intérieur, en trouvant la gar- 
niture du chapeau {HutaufpvTz) prétentieuse (eine 

1. C'est en mettant dans sa bouche un lapsus de ce genre que B. Anzen- 
gruber flétrit dans « G'wissenswurm » l'héritier hypocrite qui n'attend 
que la mort de celui dont il doit hériter. 



100 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

FATzerei), s'est trop bien manifestée dans le malen- 
contreux lapsus, pour que quelques phrases d'admi- 
ration conventionnelle aient pu paraître sincères. » 

Moins sévère, mais également évidente est l'inten- 
tion critique dans l'exemple suivant : 

« Une dame est en visite chez une amie qui finit 
par la lasser par son bavardage incessant et insup- 
portable. Elle réussit à couper la conversation et à 
prendre congé, lorsque son amie, qui l'a accompagnée 
dans l'antichambre, l'arrête de nouveau et recommence 
à l'abasourdir par un flot de paroles que l'autre, la 
main sur le bouton de la porte, est obligée d'écouter. 
Elle réussit enfin à l'interrompre par cette question : 
« Etes-vous chez vous dans V antichambre (Vorzim- 
mer) ? » L'étonnement de l'amie lui révèle son lapsus. 
Fatiguée par le long stationnement dans l'antichambre 
(Vorzimmer), elle voulait mettre fin au bavardage, 
en demandant : « Etes-vous chez vous le matin (Vor- 
mittag) ? », et a ainsi trahi l'impatience que lui causait 
ce nouveau retard. 

L'exemple suivant, communiqué par le D^ Max 
Graf, témoigne d'une absence de sang-froid et de pos- 
session de soi-même : 

« Au cours de la réunion générale de l'association 
de journalistes Concordia, un jeune et besogneux 
sociétaire prononce un violent discours d'opposition 
et laisse échapper, dans son emportement, les mots 
suivants : « Messieurs les membres des aisances (Vor- 
scHV ssmitglieder). » Il voulait dire : messieurs les 
membres du bureau {Yo^standsmitglieder) ou du comité 
[AusscKVssmitglieder) ; les uns et les autres avaient 
en effet le droit d'accorder des avances, et le jeune 
orateur venait justement de leur adresser une demande 
de prêt. » 

Nous avons vu, sur l'exemple Vorschwein, qu'un 
lapsus se produit facilement, lorsqu'on s'efforce de 
réprimer des mots injurieux. Il constitue alors une 
sorte de dérivation. En voici un exemple : 



LES LAPSUS 101 

Un photographe qui s'était juré, dans ses rapports 
avec ses employés maladroits, d'éviter les termes 
empruntés à la zoologie, dit à un apprenti qui, voulant 
vider un grand vase plein, répand la moitié de son 
contenu à terre : « Dites donc, Vhomme, vous auriez 
dû commencer par transvaser un peu de liquide. » 
Seulement, au lieu d'employer le mot correct : schöpfen 
(transvaser), il a lâché le mot schäfsen (de Schaf — 
mouton). Et aussitôt après il dit à une de ses employées 
qui, par inadvertance, a détérioré une douzaine de 
plaques assez chères : « On dirait que vous avez les 
cornes brûlées (Hornverhrannt). » Il voulait dire : 
« les mains brûlées » (Handverhrannt). 

Dans l'exemple suivant nous avons un cas très 
sérieux d'aveu involontaire par lapsus. Quelques-unes 
des circonstances qui l'ont accompagné justifient sa 
reproduction complète d'après la communication pu- 
bliée par M. A. A. Brill dans Zentralhl. f. Psychoanalyse 
(2e année, 1) i. 

« Je me promène un soir avec le D^ Frink, et nous 
nous entretenons des affaires de la Société Psychana- 
lytique de New-York. Nous rencontrons un collègue, 
le D^ R., que je n'ai pas vu depuis des années et dont 
j'ignore totalement la vie privée. Nous sommes très 
contents, l'un et l'autre, de nous retrouver, et nous nous 
rendons, sur ma proposition, dans un café où nous 
passons deux heures dans une conversation animée. 
R. paraissait être au courant de ma vie, car, après les 
salutations d'usage, il me demande des nouvelles de 
mon enfant et ajoute qu'il a souvent de mes nouvelles 
par un ami commun et qu'il s'intéresse à ce que je fais, 
depuis qu'il a été mis au courant de mes travaux par 
les journaux médicaux. A ma question s'il est marié, 
il répond négativement et ajoute : « Pourquoi voulez- 
vous qu'un homme comme moi se marie ? » 

« Au moment de quitter le café, il s'adresse brus- 

1. Attribué par erreur à E. Jones. 



102 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

quement à moi : « Je voudrais bien savoir ce que vous 
feriez dans un cas comme celui-ci : je connais une garde- 
malade qui est impliquée, à titre de complice, dans un 
procès en divorce. La femme a intenté le procès à 
son mari, dénoncé la complicité de la garde-malade, 
et il a obtenu le divorce ^. » Ici je l'interromps : « vous 
voulez dire quelle a obtenu le divorce. » Il se reprend 
aussitôt : « Naturellement, c'est elle qui a obtenu le 
divorce », et il me raconte ensuite que le procès et le 
scandale qu'il a soulevé ont tellement bouleversé la 
garde-malade qu'elle s'est mise à boire, que ses nerfs 
sont complètement ébranlés, etc., et il me demande 
un conseil sur la manière de la traiter. 

« Dès que j'eus relevé son erreur, je le priai de me 
l'expliquer, mais je reçus les réponses étonnées habi- 
tuelles : n'avons-nous pas chacun le droit de nous 
tromper ? Après tout, ce n'est qu'un accident, dont 
il est oiseux de chercher la signification, etc. Je réplique 
en disant que chaque lapsus a ses causes et ses raisons, 
que je serais tenté de croire qu'il est lui-même le 
héros de l'histoire qu'il vient de me raconter, s'il ne 
m'avait pas dit auparavant qu'il n'était pas marié ; 
car alors le lapsus s'expliquerait par le désir qu'il 
pourrait avoir de voir le procès se terminer à son 
avantage et non en faveur de sa femme, afin de n'avoir 
pas à servir (d'après notre droit matrimonial) de 
pension alimentaire à celle-ci et de pouvoir se remarier 
dans la ville de New- York. Il écarte obstinément mes 
soupçons, mais manifeste en même temps une réaction 
affective exagérée, donne des signes d'excitation non 
douteux et finit par éclater de rire. A mon exhortation 
de me dire la vérité dans l'intérêt de l'explication 
scientifique, je reçois la réponse suivante : « Si vous ne 
voulez pas entendre de ma bouche un mensonge, 
vous devez croire à mon célibat et vous persuader 

1. « D'après nos lois, le divorce n'est prononcé que s'il est prouvé 
que l'une des deux parties a porté atteinte au mariage et il n'est accordé 
qu'à la victime de cette atteinte. » 



LES LAPSUS 103 

que votre explication psychanalytique est totalement 
fausse. » Et il ajoute que des hommes comme moi 
qui s'attachent aux détails les plus insignifiants sont 
tout simplement dangereux. Puis il se souvient d'un 
autre rendez-vous et prend congé de nous. 

« Nous étions cependant, le D^^ Frink et moi, con- 
vaincus de l'exactitude de mon expHcation ; aussi me 
décidai-] e à en obtenir la preuve ou la contre-preuve, 
en cherchant des renseignements ailleurs. Je me rendis 
donc, quelques jours plus tard, en visite chez un voisin, 
un vieil ami du D^ R., qui confirma en tous points 
mon explication. Le procès avait eu heu quelques 
semaines auparavant, la garde-malade ayant été 
convoquée comme complice. — Le D^ R. est main- 
tenant convaincu de l'exactitude des mécanismes 
freudiens. » 

L'aveu involontaire perce également, à n'en pas 
douter, dans le cas suivant communiqué par M. 0. 
Rank : 

« Un père, qui n'est rien moins que patriote et qui 
voudrait élever ses enfants, sans leur inculquer le 
sentiment patriotique qu'il considère comme superflu, 
blâme ses fils d'avoir pris part à une manifestation 
patriotique ; mais ceux-ci invoquant l'exemple de 
leur oncle, le père s'écrie : « votre oncle est le dernier 
homme que vous devriez imiter ; c'est un idiot » (la 
prononciation allemande est idiote). Voyant l'expres- 
sion étonnée de ses enfants, que ce ton surprend, le 
père s'aperçoit qu'il a commis un lapsus et dit en 
ß'excusant : « J'ai naturellement voulu dire : patriote. » 

M. J. Stärcke rapporte un cas de lapsus dans lequel 
l'auteur (une dame) reconnaît elle-même un aveu 
involontaire ; M. Stärcke fait suivre son récit d'une 
remarque excellente, bien que dépassant les limites 
d'une simple interprétation. (L. c.) 

« Une femme-dentiste promet à sa sœur de l'exa- 
miner un jour, afin de voir si les faces latérales de 
ses deux grosses molaires sont en contact (c'est-à-dire 



104 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

s'il n'existe pas entre elles un intervalle où puissent 
stagner des débris alimentaires). Mais la dentiste 
tardant à tenir sa promesse, sa sœur dit en plaisantant : 
« Elle soigne bien une collègue en ce moment, mais 
quant à sa sœur, elle la fait toujours attendre. » Enfin 
la dentiste se décide à pratiquer l'examen promis, 
trouve en effet une petite cavité dans une des molaires 
et dit : « Je ne croyais pas que la dent fût si malade : 
je croyais seulement qu'il n'y avait pas de u comptant » 
(Kontant)... je veux dire de « contact » (Kontakt). » 
« Tu vois bien, répliqua sa sœur en riant, que c'est 
seulement par avarice que tu m'as fait attendre plus 
longtemps que tes malades payants ! » 

(Je n'ai évidemment pas le droit de substituer mes 
idées à celles de cette dame ni d'en tirer des conclusions, 
mais en entendant le récit de ce lapsus, j'avais pensé 
que ces deux jeunes femmes charmantes et intelligentes 
ne sont pas mariées et connaissent très peu de jeunes 
gens ; et je me suis demandé si elles n'auraient pas 
plus de contact avec des jeunes gens, si elles avaient 
plus de comptant). » 

Voici un autre lapsus auquel on peut attribuer la 
signification d'un aveu involontaire. Je cite le cas 
d'après Th. Reik (l. c). 

« Une jeune fille allait être fiancée à un jeune 
homme qui ne lui était pas sympathique. Afin de rap- 
procher les jeunes gens, les parents conviennent d'un 
rendez-vous auquel assistent les fiancés éventuels. 
La jeune fille a assez de tact et de sang-froid pour 
ne pas montrer au prétendant, qui est très galant 
envers elle, les sentiments peu favorables qu'il lui 
inspire. Cependant, à sa mère qui lui demande com- 
ment elle a trouvé le jeune homme, elle répond poli- 
ment : « il est tout à fait désagréable {liebenswinRiG, 
au lieu de liebensw vrbig — aimable). » 

Non moins intéressant à cet égard est un autre 
lapsus que M. 0. Rank décrit (Internat. Zeitschr. /. 
Psychoabal.) comme un « lapsus spirituel ». 



I 



LES LAPSUS 105 

« Il s'agit d'une femme mariée qui aime entendre 
raconter des anecdotes et qui ne dédaigne pas les 
aventures extra-conjugales, lorsqu'elles sont récom- 
pensées par des cadeaux en conséquence. Un jour 
un jeune homme, qui sollicite ses faveurs, lui raconte, 
non sans intention, l'histoire suivante bien connue : 
« Un négociant sollicite les faveurs de la femme, 
quelque peu prude, de son associé et ami ; elle lui 
promet enfin de lui céder, en échange d'une somme de 
mille florins. Le mari de la dame devant s'absenter 
sur ces entrefaites, l'associé lui emprunte mille florins 
en lui promettant de les rembourser le lendemain 
même à sa femme. Il va sans dire qu'en remettant à 
celle-ci la somme en question, il lui fait croire que 
cette somme, dont il tait naturellement la provenance, 
représente le cadeau promis. Lorsque le mari, à son 
retour, lui réclame les mille florins que devait lui 
remettre l'associé, elle se croit découverte, et toute 
cette affaire se termine pour elle non seulement par 
un préjudice, mais encore par un affront. » — Lorsque 
le jeune homme, au cours de son récit, en est arrivé 
au passage où le séducteur dit à son associé : « je 
rembourserai demain cet argent à ta femme », son 
auditrice l'interrompt par ces mots significatifs : 
« Dites donc, ne me l'avez-yous pas déjà remboursé... 
pardon, je voulais dire : raconté ? » Elle ne pouvait 
guère avouer plus nettement, à moins de l'exprimer 
directement, qu'elle était toute disposée à se donner 
dans les mêmes conditions. » 

M. V. Tausk publie (dans Internat. Zeitschr. f. Psy- 
choanal., IV, 1916) un beau cas d'aveu involontaire, 
avec solution inofîensive, sous ce titre : La foi des 
pères. 

« Comme ma fiancée était chrétienne, raconte M. A., 
et ne voulait pas se convertir au judaïsme, j'ai été 
obligé moi-même, pour pouvoir me marier, de me con- 
vertir du judaïsme au christianisme. Ce n'est pas 
sans une résistance intérieure que j'ai changé de 



106 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

confession, mais la fin me semblait justifier cette 
conversion, et cela d'autant plus que je ne possédais 
aucune conviction religieuse et que je n'étais rattaché 
au judaïsme que par des liens purement extérieurs. 
Mais malgré ma conversion, je n'ai jamais désavoué 
le judaïsme, et parmi mes relations peu de gens savent 
que je suis converti. 

« De mon mariage sont nés deux fils, tous deux 
baptisés selon les rites chrétiens. Lorsque mes garçons 
eurent atteint un certain âge, je les mis au courant 
de leurs origines juives, afin que, subissant les influences 
antisémites de l'école, ils n'y trouvent pas une raison 
superflue et absurde de se retourner contre leur 
père. 

« Il y a quelques années, je passais mes vacances 
avec mes garçons, qui fréquentaient alors l'école pri- 
maire, à D., dans une famille d'instituteurs. Un jour 
la femme de l'instituteur (ils étaient d'ailleurs l'un et 
l'autre amicalement disposés à notre égard), qui ne 
se doutait pas de nos origines juives, se livra à quelques 
invectives assez violentes contre les Juifs. J'aurais dû 
relever bravement le défi, pour donner à mes fils 
un exemple de « courage de mes opinions », mais je 
reculai devant les explications désagréables qui au- 
raient certainement suivi mon aveu. Je fus encore 
retenu par la crainte d'avoir à quitter l'agréable 
séjour que nous avions trouvé et de gâter les vacances, 
déjà assez courtes, dont nous disposions, mes enfants 
et moi, au cas où nos hôtes, apprenant que nous sommes 
Juifs, auraient adopté à notre égard une attitude 
inamicale. 

« Craignant cependant que mes garçons, n'ayant 
pas les mêmes raisons de se retenir que moi, ne finissent 
par trahir naïvement et sincèrement la fatale vérité, 
s'ils continuaient à assister à la conversation, jfe pris 
la décision de les éloigner, en les envoyant dans le 
jardin. 

« Allez dans le jardin, Juifs », dis-je ; mais je me 



LES LAPSUS 107 

corrigeai aussitôt : « garçons ». (Confusion entre les 
mots Juden — juifs, et Jungen — garçons). C'est ainsi 
qu'il m'a fallu commettre un lapsus pour exprimer 
•le « courage de mes opinions ». Mes hôtes n'ont sans 
doute tiré de ce lapsus, dont ils ne voyaient pas la 
signification, aucune conclusion ; mais quant à moi, 
j'en ai tiré cette leçon qu'on ne renie pas impunément 
la foi de ses pères, lorsqu'on est fils soi-même et qu'on 
a des fils. » 

Et voici un cas moins anodin et que je ne commu- 
niquerais pas, s'il n'avait pas été consigné, pendant 
l'audience même, par le magistrat, en vue de cette 
collection ; 

Un réserviste accusé de vol avec effraction répond 
à une question concernant sa situation militaire : 
« je fais toujours partie de la territoriale, attendu que 
je n'ai pas encore été libéré de ce service. » C'est du 
moins ce qu'il voulait dire ; mais au lieu d'employer 
le mot correct DiENSTsfeZZung, il a commis un lapsus, 
en disant Di^-ßsstellung (le mot Dieh signifiant voleur). 

Le lapsus est assez amusant, lorsque le malade s'en 
sert pour confirmer, au cours d'une contradiction, ce 
que le médecin cherche à établir pendant un examen 
psychanalytique. J'avais un jour à interpréter le rêve 
d'un de mes patients, rêve au cours duquel s'était 
présenté le nom Jauner. Le rêveur connaissait une 
personne portant ce nom, mais il était impossible de 
trouver la raison pour laquelle cette personne était 
mêlée au rêve ; aussi risquai-je la supposition que 
ce pouvait être à cause de la ressemblance qui existe 
entre ce nom Jauner et le mot injurieux Gauner (escroc). 
Le patient nia avec colère et énergie, mais tout en 
niant il commit un lapsus dans lequel la lettre g se 
trouvait également remplacée par la lettre / : il me dit 
notamment que ma supposition était trop « risquée », 
mais en substituant au mot gewagt le mot (inexistant) 
jewagt. Il m'a suffi d'attirer son attention sur ce lapsus, 
pour obtenir la confirmation de mon interprétation. 



108 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

Lorsque, dans une discussion sérieuse, l'un des deux 
adversaires commet un lapsus de ce genre, qui lui fait 
dire le contraire de ce qu'il voulait, cela le naet dans 
un état d'infériorité par rapport à l'autre, qui manque 
rarement de profiter de l'amélioration de sa position. 

Dans des cas pareils, il devient évident que, d'une 
façon générale, les hommes attachent aux lapsus et 
aux autres actes manques la même signification que 
celle que nous préconisons dans cet ouvrage, alors 
même qu'en théorie ils ne sont pas partisans de notre 
manière de voir et qu'ils ne sont pas disposés, en ce 
qui les concerne personnellement, à renoncer aux avan- 
tages qu'ils retirent le cas échéant de l'indifférence 
tolérante dont jouissent les actes manques. L'hilarité 
et la raillerie que ces erreurs de langage provoquent 
au moment décisif témoignent contre l'opinion con- 
ventionnelle généralement admise, d'après laquelle 
ces erreurs seraient des lapsus linguae purs et simples, 
sans aucune portée psychologique. Ce fut un personnage 
de l'importance du chancelier de Biilow qui, voulant 
sauver une certaine situation et défendre son empereur 
(Nov. 1907), commit dans son discours un lapsus de 
nature à donner raison à ses adversaires : 

« En ce qui concerne le présent, le cours nouveau 
inauguré par Guillaume II, je ne puis que répéter ce 
que j'ai déjà dit il y a un an, à savoir qu'il serait 
inexact et injuste de parler d'un cercle de conseillers res- 
ponsables inspirant notre empereur (vives exclamations : 
irresponsables !)... je voulais dire de conseillers irres- 
ponsables. Excusez ce lapsus linguae. » (Hilarité.) 

Grâce à l'accumulation de négations, la phrase du 
prince de Biilow a pu passer inaperçue pour une partie 
du public ; en outre, la sympathie dont jouissait l'ora- 
teur et la difficulté de sa tâche dont tout le monde se 
rendait compte ont eu cet effet que personne n'a 
songé à exploiter contre lui ce lapsus. Il en fut autre- 
ment d'un autre lapsus qui a été commis, une année 
plus tard, dans cette même enceinte du Reichstag, 



LES LAPSUS 109 

par un député qui, voulant dire qu'on doit faire con- 
naître à l'Empereur la vérité « sans ménagements » 
(rückhaltlos) a, malgré lui, trahi le véritable sentiment 
qu'abritait sa loyale poitrine : 

« Dép. Lattmann (national allemand) : Dans cette 
question de l'adresse, nous devons nous placer sur le 
terrain de l'ordre du jour de nos travaux. Aussi le 
Reichstag a-t-il le droit de faire parvenir à l'Empereur 
une adresse de ce genre. Nous croyons que l'unité 
des désirs et des idées du peuple allemand exige aussi 
que nous soyons d'accord sur les vérités que nous 
voulons faire connaître à l'empereur et, si nous 
devons le faire en tenant compte de nos sentiments 
monarchiques, nous sommes également en droit de 
le faire Y échine courbée (rückgratlos). (Hilarité bruyante 
qui dure plusieurs minutes.) Messieurs, je voulais dire 
non « l'échiné courbée » (rückgratlos), mais « sans ména- 
gements » (rückhaltlos) et nous voulons espérer que, 
dans les moments pénibles que nous traversons, 
l'Empereur voudra bien prendre en considération cette 
manifestation franche et sincère de son peuple. » 

Le journal Vorwaerts n'a pas manqué, dans son 
numéro du 12 Novembre 1906, de relever la signi- 
fication psychologique de ce lapsus : 

« L'échiné courbée devant le trône impérial. » 

« Jamais un député n'a aussi bien caractérisé, par 
un aveu involontaire, sa propre attitude et l'attitude 
de la majorité parlementaire à l'égard du monarque, 
que le fit l'antisémite Lattmann qui, le deuxième jour 
de l'interpellation, déclara dans un accès de pathos 
solennel que lui et ses amis voulaient dire la vérité 
au Kaiser, V échine courbée (rückgratlos). 

« La bruyante hilarité qu'avaient provoquée ses 
paroles a étouffé la suite du discours de ce malheureux 
qui se mit à balbutier, pour s'excuser et assurer qu'il 
voulait dire « sans ménagements » (rückhaltlos) ». 

Nous trouvons dans Wallenstein (Piccolomini I, 5) 
un joli exemple de lapsus ayant pour but, moins de 



110 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

souligner l'aveu de celui qui parle que d'orienter l'au- 
diteur qui se trouve hors de la scène. Cet exemple 
nous montre que le poète qui se sert de ce moyen 
connaissait bien le mécanisme et la signification du 
lapsus. Dans la scène précédente, Max Piccolomini 
avait passionnément pris parti pour le duc en exaltant 
les bienfaits de la paix, bienfaits dont il a eu la révé- 
lation au cours du voyage qu'il a fait pour accom- 
pagner au camp la fille de Wallenstein. Il laisse son 
père et l'envoyé de la cour dans la plus profonde 
consternation. Et la scène se poursuit : 

QuESTENBERG. — Malhcur à nous ! Où en sommes- 
nous, amis ? Et le laisserons-nous partir avec cette 
chimère, sans le rappeler et sans lui ouvrir immédia- 
tement les yeux ? 

OcTAvio (tiré d'une profonde réflexion) . — Les miens 
sont ouverts et ce que je vois est loin de me réjouir. 

QuESTENBERG. — Dc quoi s' agit-il, ami ?■ 

OcTAvio. — Maudit soit ce voyage ! 

QuESTENBERG.. — Pourquoi ? Qu'y a-t-il ? 

OcTAvio. — Venez ! Il faut que je suive sans tarder 
la malheureuse trace, que je voie de mes yeux... 
Venez ! 

(Il çeut Vemmener.) 

QuESTENBERG. Qu'aVCZ-VOUS ? Où VOulcZ-VOUS 

aller ? 

OcTAVio (pressé). — Vers elle ! 

QuESTENBERG. VcrS... 

OcTAvio (se reprenant) . — Vers le duc ! Allons ! 
etc.. 

Ce petit lapsus : « vers elle », au lieu de « vers lui », 
est fait pour nous révéler que le père a deviné la raison 
du parti pris par son fils, pendant que le courtisan, 
se plaint de « ne rien comprendre à toutes ces énigmes ». 

M. Otto Rank a trouvé dans le Marchand de Ve- 
nise, de Shakespeare, un autre exemple d'utilisation 
poétique du lapsus. Je cite la communication de Rank 
d'après Zentralbl. f. Psychoanalyse, I, 3 : 



LES LAPSUS 111 

« On trouve dans le Marchand de Venise, de 
Shakespeare, (troisième acte, scène ii) un cas de 
lapsus très finement motivé au point de vue poétique 
et d'une brillante mise en valeur au point de vue 
technique ; de même que l'exemple relevé par Freud 
dans Wallenstein, il prouve que les poètes connais- 
sent bien le mécanisme et le sens de cet acte man- 
qué et supposent chez l'auditeur sa compréhension. 
Contrainte par son père à choisir un époux par le 
tirage au sort, Portia a réussi presqu'ici à échap- 
per par un heureux hasard à tous les prétendants 
qui ne lui agréaient pas. Ayant enfin trouvé en Bas- 
sanio celui qui lui plaît, elle doit craindre qu'il ne 
tire lui aussi le mauvais lot. Elle voudrait donc lui 
dire que même alors il pourrait être sûr de son amour, 
mais le vœu qu'elle a fait l'empêche de le lui faire 
savoir. Pendant qu'elle est en proie à cette lutte inté- 
rieure, le poète lui fait dire au prétendant qui lui est 
cher : 

« Je vous en prie : restez ; demeurez un jour ou 
deux, avant de vous en rapporter au hasard, car si 
votre choix est mauvais, je perdrai votre société. 
Attendez donc. Quelque chose me dit (mais ce n'est 
pas l'amour) que j'aurais du regret à vous perdre... 
Je pourrais vous guider, de façon à vous apprendre 
à bien choisir, mais je serais parjure, et je ne le vou- 
drais pas. Et c'est ainsi que vous pourriez ne pas 
m'avoir ; et alors vous me feriez regretter de ne pas 
avoir commis le péché d'être parjure. Oh, ces yeux 
qui m'ont troublée et partagée en deux moitiés : 
Vune qui vous appartient, Vautre qui est à cous... qui 
est à moi, voulais-je dire. Mais si elle m'appartient, 
elle est également à vous, et ainsi vous m'avez toute 
entière. » 

« Cette chose, à laquelle elle aurait voulu seulement 
faire une légère allusion, parce qu'au fond elle aurait 
dû la taire, à savoir qu'avant même le choix elle était 
à lui toute entière et l'aimait, l'auteur, avec une admi- 



112 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

rahie finesse psychologique, la laisse se révéler dans 
le lapsus et sait par cet artifice calmer l'intolérable 
incertitude de l'amant, ainsi que l'angoisse également 
intense des spectateurs quant à l'issue du choix. » 

Vu l'intérêt que présente cette adhésion anticipée 
de grands poètes à notre manière d'envisager le lapsus, 
je crois opportun de citer, d'après M. E. Jones ^, un 
troisième exemple de ce genre : 

« Dans un article récemment publié, Otto Rank ^ 
attire l'attention sur un joli exemple dans lequel 
Shakespeare fait commettre à un de ses personnages, 
Portia, un lapsus par lequel elle révèle sa pensée secrète 
à un auditeur attentif. Je me propose de rapporter 
un exemple analogue, emprunté à l'un des chefs- 
d'œuvre du romancier anglais George Meredith, inti- 
tulé The Egoist. Voici, brièvement résumée, l'action 
du roman : Sir Willoughby Patterne, un aristocrate 
très admiré par ses pairs, devient le fiancé d'une 
Miss Konstantia Durham. Elle découvre chez lui un 
égoïsme extraordinaire qu'il a cependant toujours 
réussi à dissimuler devant le monde et, pour échapper 
au mariage, elle se sauve avec un capitaine nommé 
Oxford. Quelques années plus tard, le même aristo- 
crate devient le fiancé de Miss Klara Middleton. La 
plus grande partie du livre est consacrée à la descrip- 
tion détaillée du conflit qui surgit dans l'âme de Miss 
Klara Middleton, lorsqu'elle découvre dans le carac- 
tère de son fiancé le même trait dominant. Des cir- 
constances extérieures et le sentiment d'honneur 
l'enchaînent à la parole donnée, pendant que le fiancé 
lui inspire un mépris de plus en plus profond. Elle se 
confie en partie à Vernon Whitford (qu'elle finira 
d'ailleurs par épouser), cousin et secrétaire de son 
fiancé. Mais celui-ci, par loyauté à l'égard de Patterne 
et pour d'autres raisons, se tient sur la réserve. 

1. « Ein Beispiel von litterarischer Verwertung des Versprechens », 
Zentralbl. f. Psychoanal., I, 10. 

2. Zentralbl. f. Psychoanal., I, 3, p. 109. 



LES LAPSUS 113 

« Dans un monologue où elle parle de ses chagrins, 
Klara s'exprime ainsi : « Si un homme noble pouvait 
me voir telle que je suis et ne pas dédaigner de me 
venir en aide ! Oh ! m'évader de cette prison pleine 
d'épines et de broussailles ! Je suis impuissante à me 
frayer le chemin toute seule. Je suis une lâche. Je 
crois qu'un simple signe du doigt suffirait à me changer. 
Je pourrais m'échapper vers un camarade, les chairs 
ensanglantées, poursuivie par le mépris et des cris 
de réprobation... Konstantia a rencontré un soldat. 
Elle a peut-être prié, et sa prière a été exaucée. Elle 
n'a pas bien fait. Oh, mais combien je l'aime pour 
ce qu'elle a fait ! Son nom était Harry Oxford... Elle 
n'a pas hésité, elle a fait sauter les chaînes, elle est 
allée ouvertement vers l'autre. Courageuse jeune 
fille, que dois-tu penser de moi ? C'est que moi, je n'ai 
pas un Harry Whitford, je suis seule. » 

« La soudaine révélation qu'elle a prononcé le nom 
Whitford, à la place de celui d'Oxford a été pour elle 
un coup terrible et a fait monter tout son sang au 
visage. 

« Il est évident que la terminaison ford, commune 
aux demi noms, a dû faciliter la confusion et fournir 
à beaucoup une explication suffisante du lapsus. Mais 
le poète nous en fait voir la vraie raison, la raison 
profonde. 

« Le même lapsus se reproduit dans un autre pas- 
sage. Il est suivi de cette perplexité spontanée, de ce 
changement brusque du sujet que la psychanalyse 
et les travaux de Jung sur les associations nous ont 
fait connaître et qui ne se produisent que lors de 
l'intervention d'un complexe demi-conscient. En par- 
lant de Whitford, Patterne dit sur un ton protecteur : 
« Fausse alerte ! Le brave vieux Vernon est tout à 
fait incapable de faire quelque chose d'extraordinaire. » 
Et Klara de répondre : « Mais si Oxford... Whitford... 
voyez donc vos cygnes qui traversent le lac. Comme 

Freudi 8 



114 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

ils sont beaux, lorsqu'ils sont en colère ! Que voulais- 
je donc vous demander ? Ah, oui : ne croyez -vous pas 
que ce soit décourageant pour un homme de voir 
quelqu'un être l'objet d'une admiration universelle 
et visible ? » Ce fut pour Willoughby une révélation 
subite, et il se leva plein de morgue. 

« Dans un autre passage encore Klara trahit par 
un autre lapsus son secret désir d'union intime avec 
Vernon Whitford. Parlant à un jeune garçon, elle 
dit : « dis ce soir à Mr Vernon... dis ce soir à Mr Whit- 
ford... etc. ^ ». 

La manière de voir que nous préconisons ici con- 
cernant le lapsus résiste à toutes les épreuves et trouve 
sa confirmation même dans les cas les plus insigni- 
fiants. J'ai eu plus d'une fois l'occasion de montrer 
que les erreurs de langage, même les plus naturelles 
en apparence, ont un sens et se prêtent à la même 
explication que les cas les plus frappants. Une malade 
qui, contrairement à mon avis, veut de sa propre 
initiative irrévocable, entreprendre une' brève excur- 
sion à Budapest, cherche à se justifier devant moi, 
en me disant qu'elle ne partait que pour trois jours, 
mais commet un lapsus et dit : « que pour trois se- 
maines. » Elle me montre ainsi qu'en dépit de mes 
objections elle aime mieux rester trois semaines que 
trois jours dans une société qui, à mon avis, ne lui 
convient pas. — Je veux m'excuser un soir de n'être 
pas venu chercher ma femme au théâtre. Je dis : 
« J'étais devant le théâtre à dix heures dix.» On me 
corrige : « tu voulais dire à dix heures moins dix. » 
Il est évident que c'est là ce que je voulais dire, car 
si j'étais venu à dix heures dix, je n'aurais pas d'excuse. 

1. Dans Richard II, de Shakespeare (II, 2) dans Don Carlos, de Schiller 
(II, 8, lapsus d'Eboli) on trouve d'autres exemples de lapsus que les 
poètes eux-mêmes considèrent comme significatifs, comme ayant le plus 
souvent le sens d'un aveu involontaire. Il serait d'ailleurs très facile d'al- 
longer cette liste. 



LES LAPSUS 115 

On m'avait bien dit que la fin de la représentation 
était annoncée pour aidant dix heures. Lorsque je suis 
arrivé devant le théâtre, les lumières du vestibule 
étaient éteintes, et il n'y avait plus personne. La 
représentation s'était terminée plus tôt, et ma femme 
était partie sans m' attendre. En regardant ma montre, 
j'avais constaté qu'il était dix heures moins cinq. 
Mais je me suis proposé de présenter à la maison 
mon cas sous un aspect plus favorable et de dire qu'il 
était dix heures moins dix. Le lapsus a malheureuse- 
ment neutralisé mon intention et révélé mon petit 
mensonge, en me faisant avancer une faute plus grave 
que celle dont j'étais réellement coupable. 

De ces troubles de la parole, on passe à d'autres 
qui ne peuvent plus être décrits comme de simples 
lapsus, parce que, tels le bredouillement et le bégaie- 
ment, ils portent non sur tel ou tel mot isolé, mais 
sur le rythme et le mode de prononciation du discours 
tout entier. Mais dans les cas de cette catégorie, 
comme dans ceux de la première, c'est le conflit inté- 
rieur qui nous est révélé par le trouble de la parole. 
Je ne crois vraiment pas que quelqu'un puisse com- 
mettre un lapsus au cours d'une audience chez Sa 
Majesté, dans une sérieuse déclaration d'amour ou 
lorsqu'il s'agit de défendre devant les jurés son hon- 
neur et son nom, bref dans tous les cas où, comme 
on le dit avec juste raison, on est tout entier à ce qu'on 
fait et dit. Nous devons (et nous avons l'habitude de 
le faire) introduire, jusque dans l'appréciation du style 
dont se sert un auteur, le principe d'explication qui 
nous est indispensable, lorsque nous voulons remonter 
aux causes d'un lapsus isolé. Une manière d'écrire 
claire et franche montre que l'auteur est d'accord 
avec lui-même, et toutes les fois que nous trouvons 
un mode d'expression contraint, sinueux, fuyant, 
nous pouvons dire, sans risque de nous tromper, que 
nous nous trouvons en présence d'idées compliquées, 



116 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

manquant de clarté, exposées sans assurance, comme 
avec une arrière-pensée de critique ^. 

Depuis la première publication de ce livre, des amis 
et collègues étrangers ont commencé à prêter attention 
aux lapsus qu'ils pouvaient observer dans leurs pays 
respectifs. Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, ils ont 
trouvé que les lois du lapsus sont les mêmes dans 
toutes les langues. Aussi ont-ils pu recourir avec 
succès aux mêmes interprétations que celles dont j'ai 
usé moi-même dans mes propres exemples. Je ne citerai 
ici qu'un exemple entre mille : 

« Le D^ A. A. Brill (de New- York) raconte : « A 
friend described to me a nervous patient and wished 
to know whether I could benefit him. I remarked, 
I believe that in time I could remove ail his Symptoms 
by psycho-analysis because it is a durable case wishing 
to say « curable ! » (« A contribution to the Psycho- 
pathology of Everyday Life », in Psychotherapy, 
vol. m, N 1, 1909). 

Pour finir, je vais ajouter pour les lecteurs qui ne 
craignent pas un effort et sont quelque peu familia- 
risés avec la psychanalyse, un exemple qui montre 
jusqu'à quelles profondeurs de l'âme peut conduire 
l'analyse d'un lapsus. 

L. Jekels {Internat. Zeitschr. /. Psychoanalyse, I, 
1913) : 

« Le 11 Décembre une dame de nos amies m'inter- 
pelle en polonais sur un ton quelque peu provocant 
et insolent : « Pourquoi ai-je dit aujourd'hui que faisais 
douze doigts P » 

« Elle reproduit, sur mon invitation, la scène au 
cours de laquelle elle a fait cette observation. Elle se 
disposait à sortir, pour faire une visite, avec sa fille, 
une démente précoce en état de rémission, à laquelle 

1. Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement 

Et les mots pour le dire arrivent aisément. 

Boileau, Art poétique. 



LES LAPSUS 117 

elle ordonne de changer de blouse, ce que celle-ci 
fait dans une pièce voisine. Lorsqu'elle vient rejoindre 
sa mère, elle la trouve occupée à se nettoyer les ongles. 
Et le dialogue suivant se déroule : 

La fille. — Tu vois bien : je suis déjà prête, et 
toi, tu ne l'es pas encore. 

La mère. — C'est que tu n'as qu'une blouse et rnoi, 
j'ai douze ongles. 

La fille. — Coanment ? 

La mère (impatiente). — Mais naturellement, puisque 
fai douze doigts, 

« A un collègue qui assiste à ce récit et qui lui 
demande quelle idée éveille en elle le nombre douze, 
elle répond aussi promptement que résolument : 
« Le nombre douze ne constitue pas pour moi une date 
(significative) ». 

« Doigts éveillent, après une légère hésitation, cette 
association : « Dans la famille de mon mari, on a six 
orteils aux pieds. Dès que nos enfants venaient au 
monde, on s'empressait de s'assurer s'ils n'avaient pas 
six orteils, » Pour des raisons extérieures, l'analyse n'a 
pas été poussée plus loin ce soir-là. 

« Le lendemain matin, 12 Décembre, la dame 
revient me voir et me dit, visiblement émue : « Ima- 
ginez-vous ce qui m'est arrivé : c'est aujourd'hui le 
jour de naissance de l'oncle de mon mari ; depuis 
20 ans, je ne manque pas de lui écrire la veille, 11 Dé- 
cembre, pour lui adresser mes vœux ; cette fois j'ai 
oublié de le faire, ce qui m'a obligé à envoyer un télé- 
gramme. » 

« Je me rappelle et je rappelle à la dame avec 
quelle assurance elle avait répondu la veille à mon 
collègue que le « douze » ne constituait pas pour elle 
une date significative, alors que sa question était 
de nature, à proprement parler, à lui rappeler le jour 
de naissance de l'oncle. 

« Elle avoue alors que cet oncle de son mari est 
un oncle à héritage ; qu'elle a toujours compté sur 



418 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

cet héritage, mais qu'elle y songe plus particulière- 
ment dans sa situation actuelle, très gênée au point 
de vue financier. 

« C'est ainsi qu'elle a tout de suite pensé à son 
oncle et à sa mort, lorsqu'une de ses amies lui a prédit, 
il y a quelques jours, d'après les cartes, qu'elle aurait 
bientôt beaucoup d'argent. L'idée lui vint aussitôt 
que l'oncle était le seul de qui elle et ses enfants pou- 
vaient recevoir de l'argent ; et elle se rappela instan- 
tanément au cours de cette scène que déjà la femme 
de cet oncle avait promis de laisser quelque chose 
à ses enfants ; mais elle est morte, sans laisser de 
testament, et il est possible qu'elle ait chargé son 
mari de faire le nécessaire. 

« Le souhait de voir l'oncle mourir a dû avoir chez 
elle une grande intensité, lorsqu'elle a dit à la dame 
qui faisait les cartes : « Vous êtes capable de pousser 
les gens au meurtre. » 

« Pendant ces quatre ou cinq jours qui se sont écou- 
lés entre la prédiction et le jour de naissance de l'oncle, 
elle a cherché dans les journaux paraissant dans la 
ville où réside ce dernier un avis faisant part de sa 
mort. 

« Rien d'étonnant si, en présence de cet intense 
souhait de mort, le fait et la date du jour de naissance 
de l'oncle ont subi un refoulement tellement fort 
que la dame a non seulement oubHé un geste qu'elle 
accomplissait réguHèrement depuis des années, mais 
encore n'a pas été mise en éveil par la question de 
mon collègue. 

({ Le douze réprimé s'est frayé la voie à la faveur 
du lapsus « douze doigts » et a ainsi contribué à déter* 
miner l'acte manqué. 

. K Je dis contribué, car la bizarre association évoquée 
par le mot « doigts » nous laisse soupçonner d'autres 
motifs encore ; elle nous explique aussi pourquoi le 
chiffre douze était venu fausser la phrase si inofîensive 
dans laquelle il devait être question de dix doigts. 



LES LAPSUS 1^9 

« Voici quelle était cette association : dans la famille 
de mon mari on a six doigts aux pieds. 

« Six orteils constituent une certame anomalie ; 
un enfant qui a six doigts est donc un enfant anormal 
et deux fois six (douze) doigts font deux enfants anor- 
maux. 

« Tel était en effet le cas de cette dame. 
« Mariée jeune, elle a eu de son mari, qui était 
un homme excentrique, anormal et se smcida peu 
de temps après le mariage, deux enfants que plusieurs 
médecins ont reconnus comme ayant une hérédité 
chargée et comme étant anormaux. 

« La fille aînée vient de rentrer à la maison, après 
un grave accès catatonique ; peu de temps après, 
la plus jeune, à l'âge de la puberté, se trouve atteinte 
à son tour d'une grave névrose. 

« Le fait que l'état anormal des enfants se trouve 
rapproché du souhait de mort à l'égard de 1 oncle, 
pour se fondre avec cet élément plus fortement re- 
primé et possédant une valence psychique plus grande, 
nous permet d'entrevoir dans le souhait de mort a 
Végard de ces enfants anormaux une autre cause déter- 
minante du lapsus. 1 -rv 7 

« L'importance prédominante du chiffre douze, au 
point de vue du souhait de mort, ressort encore du 
fait que, dans la représentation de la dame, 1 anniver- 
saire de l'oncle est étroitement associé a 1 idée de la 
mort. Son mari s'était suicidé le 13, donc le lendemam 
de l'anniversaire du même oncle, dont la temme a 
dit à celle qui était devenue si subitement veuve : 
(( Et dire qu'hier encore, en venant présenter ses 
vœux, il était si cordial et aimable ; tandis qu aujour- 
d'hui !... » • 1 j' „^ 
« J'ajouterai encore que la dame avait plus dune 
raison réelle de souhaiter la mort des enfants qm ne 
lui procuraient aucune joie, mais étaient pour elle 
une source de chagrins et une cause de contrainte, 
puisque leur présence lui imposait le veuvage obliga- 



120 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

toire et le renoncement à toute affection amoureuse. 

« Cette fois encore, elle se donnait une peine inouïe 
pour éviter à sa fille, avec laquelle elle se proposait 
de faire une visite, tout prétexte de mauvaise humeur ; 
et l'on sait tout ce qu'il faut pour cela de patience 
et de dévouement, lorsqu'il s'agit d'une démence 
précoce, et combien de mouvements de révolte il 
faut réprimer pour ne pas faillir à la tâche. 

« Le sens du lapsus dont nous nous occupons serait 
donc celui-ci : 

« Que l'oncle meure, que les enfants anormaux 
meurent (bref, que toute la famille anormale dispa- 
raisse), mais que j'hérite de leur argent. 

« Cet acte manqué présente, à mon avis, certains 
caractères qu'on ne retrouve- pas souvent dans la 
structure d'un lapsus, à savoir : 

1° L'existence de deux déterminantes, condensées 
en un seul élément. 

2° L'existence de ces deux déterminantes se reflète 
dans le dédoublement du lapsus (douze ongles, douze 
doigts). 

3° Une des significations du chiffre douze, à savoir 
l'idée des douze doigts exprimant l'état anormal des 
enfants, correspond à une représentation indirecte ; 
l'état anormal psychique est ici représenté par une 
anomalie physique, le supérieur par l'inférieur. 



CHAPITRE VI 

ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 



Il existe, entre les lapsus, d'une part, les erreurs 
de lecture et d'écriture, d'autre part, une affinité 
telle que les points de vue adoptés et les remarques 
formulées concernant les premiers s'appliquent par- 
faitement à ces dernières. Aussi me bornerai-je à 
rapporter quelques exemples de ces erreurs, soigneu- 
sement analysés, sans embrasser l'ensemble des phé- 
nomènes. 

A. Erreurs de Lecture. 

a) Je feuillette au café un numéro des Leipziger 
Illustrierte, que je tiens obliquement devant moi, 
et je lis au-dessous d'une image couvrant une page 
entière la subscription suivante : « Un mariage dans 
VOdyssée (in der Odyssee) )). Intrigué et étonné, je 
rapproche la revue et je corrige : « Un mariage sur la 
Baltique (an der Ostsee) ». Comment ai-je pu com- 
mettre cette absurde erreur ? Je pense aussitôt à mn 
livre de Ruth « Recherches expérimentales sur les 
fantômes musicaux, etc. », qui m'avait beaucoup inté- 
ressé ces temps derniers, parce qu'il touche à des pro- 
blèmes psychologiques dont je m'occupe. L'auteur 
annonce la prochaine publication d'un livre qui aura 
pour titre : Analyse et lois fondamentales des phé- 
nomènes relatifs aux restes. Rien d'étonnant si, venant 
de publier une « Interprétation des rêves », j'attends 
avec la plus grande impatience la parution du livre 
annoncé par Ruth. Dans la table des matières 



122 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

de l'ouvrage de ce dernier sur les « fantômes musicaux » 
je trouve un paragraphe relatif à la dérponstration 
inductive détaillée du fait que les mythes et légendes 
de la Grèce antique ont leur source dans des fantômes 
du sommeil, dans des fantômes musicaux, dans des 
phénomènes se rattachant aux rêves et dans des délires. 
Je consulte aussitôt le texte, afin de m'assurersi l'auteur 
fait également remonter à un simple rêve de nudité 
la scène où Odyssée apparaît devant Nausicaa. Un 
ami avait attiré mon attention sur le beau passage 
de Grüne Heinrich, dans lequel G. Keller décrit cet 
épisode de l'Odyssée comme une objectivation des 
rêves faits par le navigateur errant loin de sa patrie, 
et j'ai, de mon côté, ajouté à cette interprétation le 
rapport qui, à mon avis, existe entre cette scène et 
le rêve ayant pour contenu une nudité exhibée (5® édit., 
p. 170). Chez Ruth, je n'ai rien trouvé de cette expli- 
cation. Il est évident que ce sont des questions de 
priorité qui me préoccupaient dans ce cas. 

b) Comment m'arriva-t-il de lire un jour dans un 
journal : « En tonneau (Im Fass) à travers l'Europe », 
au lieu de : « A pied (zu Fuss) à travers l'Europe» ? 
La première idée qui me vint à l'esprit à propos de 
cette erreur était celle-ci : il s'agit sans doute du ton- 
neau de Diogène, et tout récemment j'ai lu dans une 
Histoire de l'Art quelque chose sur l'art à l'époque 
d'Alexandre. Il était tout naturel de penser alors à 
la fameuse phrase d'Alexandre : « si je n'étais pas 
Alexandre, je voudrais être Diogène. » J'eus en même 
temps une idée vague concernant un certain Hermann 
Zeitung qui avait voyagé enfermé dans une malle. 
Je ne pus pousser l'association plus loin, et il ne m'a 
pas été possible de retrouver dans l'Histoire de l'Art 
la page où figurait la remarque sur l'art à l'époque 
d'Alexandre. J'avais donc cessé de penser à cette énigme 
lorsque, quelques mois plus tard, elle s'imposa de 
nouveau à mon attention, mais cette fois accompagnée 
de sa solution. Je me suis souvenu d'un article de 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 123 

journal qui parlait des moyens de transport singuliers 
que les gens choisissaient pour se rendre à l'exposition 
universelle de Paris et qui, autant que je me rappelle, 
racontait en plaisantant qu'un monsieur avait l'inten- 
tion de se faire rouler dans un tonneau jusqu'à Paris 
par un camarade ou ami complaisant. Il va sans dire 
que ces gens ne cherchaient par leurs excentricités 
qu'à se faire remarquer. Hermann Zeitung était en 
effet le nom de celui qui a donné le premier exemple 
de ces modes de voyage extraordinaires. Je me suis 
rappelé alors que j'avais eu autrefois un patient 
auquel les journaux inspiraient une angoisse morbide, 
par réaction contre Vambition morbide qu'il avait de 
voir son nom imprimé et célébré dans les journaux. 
Alexandre de Macédoine était certainement l'homme 
le plus ambitieux qui eût jamais existé. Il se plaignait 
de ne pas pouvoir trouver un Homère capable de 
chanter ses exploits. Mais comment pouvais-je ne pas 
penser qu'un autre Alexandre m'était beaucoup plus 
proche, puisque mon frère plus jeune s'appelait 
Alexandre ! Et aussitôt le nom de mon frère évoqua 
en moi l'idée choquante qui y était associée et que je 
m'efforçais de réprimer et, en même temps que cette 
idée, le souvenir de l'occasion qui l'avait fait naître. Mon 
frère est expert dans les questions concernant les tarifs 
et les transports et il devait même, à un moment donné, 
être promu professeur dans une école supérieure du 
commerce. J'étais proposé, depuis plusieurs années, 
pour le même avancement à l'Université, sans pouvoir 
l'obtenir ^. Notre mère avait alors exprimé sa mauvaise 
humeur devant l'éventualité de voir le plus jeune 
de ses fils arriver au professorat avant l'aîné. Telle 
était la situation à l'époque où je ne pouvais pas 
trouver la solution de mon erreur de lecture. Depuis, 
les chances de mon frère d'obtenir le titre de profes- 

1. Toute cette analyse roule sur le double sens du mot allemand Beför- 
derung, qui signifie à la fois moyens de transport, de locomotion et a^'an-' 
cernent, promotion. N. d. T. 



124 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

seur avaient diminué, étaient même tombées au- 
dessous des miennes. Et voilà que j'ai eu la subite 
révélation du sens de mon erreur : ce fut comme si 
la diminution des chances de mon frère avait écarté 
l'obstacle qui m'empêchait d'entrevoir ce sens. Je 
m'étais comporté comme si j'avais lu dans le journal 
la nomination de mon frère, et je m'étais dit : « il est 
bizarre qu'on puisse figurer dans les journaux (c'est- 
à-dire être nommé professeur) pour des bêtises pareilles 
(c'est-à-dire pour une spécialité comme celle de mon 
frère) ». Je retrouvai alors sans peine le passage sur 
l'art grec à l'époque d'Alexandre et je constatai, à 
mon grand étonnement, que j'avais, pendant mes pré- 
cédentes recherches, lu à plusieurs reprises la page 
contenant ce passage, mais que je l'avais sauté chaque 
fois, comme sous l'influence d'une hallucination néga- 
tive. Ce passage ne contenait d'ailleurs rien qui fût 
susceptible de m'apporter un élément d'explication, 
rien qui méritât d'être oublié. Je crois que le fait de 
n'avoir pas pu retrouver ce passage que j'avais pour- 
tant eu à plusieurs reprises sous les yeux doit être consi- 
déré comme un symptôme qui était destiné tout sim- 
plement à m' égarer, à faire orienter l'association de 
mes idées dans une direction où un obstacle devait 
s'opposer à mes recherches, bref me conduire à une 
idée sur Alexandre de Macédoine, afin de détourner 
d'autant plus sûrement mon attention de mon frère 
s'appelant également Alexandre. Et c'est ce qui arriva 
en effet : j'ai employé tous mes efforts à retrouver 
dans l'Histoire de l'Art le fameux passage. 

Le double sens du mot Beförderung^ forme dans 
ce cas le pont associatif, pour ainsi dire, entre deux 
complexes : le complexe moins important, qui a été 
suscité par la note du journal, et le complexe plus 
intéressant, mais choquant et scabreux, qui m'a 

1. C'est-à-dire : 1° moyen de transport, de locomotion ; 2° avancement, 
promotion. 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 125 

inspiré mon erreur de lecture. On voit, d'"après cet 
exemple, qu'il n'est pas toujours facile d'expliquer 
des accidents dans le genre de cette erreur. On est 
parfois obligé de remettre la solution de l'énigme à 
un moment plus favorable. Mais plus la solution est 
difficile, plus sûrement on doit s'attendre à ce que 
notre pensée consciente trouve l'idée perturbatrice, 
une fois découverte, bizarre et en opposition avec son 
contenu normal et son orientation normale. 

c) Je reçois un jour, des environs de Vienne, une 
lettre qui m'annonce une très triste nouvelle. J'appelle 
aussitôt ma femme et je lui apprends que la pauvre 
Guillaume M. est très gravement malade et que les 
médecins ont renoncé à l'espoir de la sauver. Mais 
il devait y avoir une note fausse dans les paroles par 
lesquelles j'exprimais mes regrets, car ma femme 
devient méfiante, me prie de lui montrer la lettre et 
se dit persuadée que je me trompe, car personne n'ap- 
pelle une femme du prénom de son mari et que ce 
pouvait d'autant mqins être le cas dans les circons- 
tances présentes, puisque l'auteur de la lettre con- 
naissait bien le prénom de la femme de Guillaume M. 
Je n'en persiste pas moins à affirmer avec assurance 
qu'il s'agit de la pauvre Guillaume M. et je tâche de 
réfuter les objections de ma femme, en lui rappelant 
que beaucoup de dames mettent sur leurs cartes de 
visite le prénom de leur mari. Je suis cependant obligé 
de recommencer la lecture de la lettre et je constate 
en effet qu'il s'agit « du pauvre G. M. », et même, chose 
qui m'avait complètement échappé, « du pauvre D^ G. 
M. ». Mon omission constitue donc une tentative pour 
ainsi dire spasmodique de transférer du mari à la 
femme la triste nouvelle que je venais de recevoir. 
Le titre de docteur (D^), intercalé entre l'article et 
l'adjectif d'un côté, et le nom de l'autre, suffisait 
déjà à lui seul à montrer qu'il ne s'agissait pas d'une 
femme. C'est d'ailleurs pourquoi il m'avait échappé 
à la lecture. La cause de mon erreur ne doit cependant 



126 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

pas être cherchée dans le fait que la femme me fût 
moins sympathique que le mari ; le sort du pauvre 
G. M. avait tout simplement éveillé chez moi des 
préoccupations relatives à une autre personne, qui 
m'était très proche et qui souffrait d'une maladie 
analogue à certains égards à celle de G. M. 

d) Une erreur de lecture qui à la fois m'agace et 
me fait rire est celle que je commets souvent en me 
promenant pendant les vacances dans les rues d'une 
ville où je suis de passage. Je lis sur toutes les enseignes 
que je rencontre le mot antiquités. Cette illusion trahit 
la passion aventurière du collectionneur. 

e) Dans son intéressant livre Affektii^itàt, Suggestibi- 
lit'àt, Paranoia (1906, p. 121), Bleuler raconte : « Un 
jour, en faisant une lecture, j'eus comme le sentiment 
intellectuel de voir mon nom imprimé deux lignes 
plus bas. A mon grand étonnement, je ne trouve, une 
fois arrivé à la ligne en question, que le mot Blutkör- 
perchen (« globules sanguins »). Sur les milliers d'er- 
reurs de lecture du champ visuel, central ou péri- 
phérique, analysées par moi, cette erreur était la plus 
grossière. Les autres fois, lorsque je croyais voir 
mon nom, le mot qui servait de prétexte à l'erreur, 
présentait avec lui une ressemblance qui, jusqu'à un 
certain point, pouvait justifier cette erreur, et dans la 
plupart des cas il fallait que toutes les lettres du nom 
se trouvassent à proximité de mon champ visuel pour 
que l'erreur se produisît^. Mais, dans le cas dont je 
parle, la fausse relation et l'illusion s'expliquent par 
le fait que je lisais précisément la fin d'une remarque 
sur une sorte de mauvais style qui règne dans certains 
travaux scientifiques et dont je me sentais moi- 
même dans une certaine mesure coupable. » 

/) H. Sachs : « Devant ce qui frappe les autres, il 
garde, lui, sa raide impassibilité » (Steifleinenheit). 

1. Dans le cas actuel, la seule ressemblance entre le nom et le mot qui 
a provoqué l'erreur consiste en ce que l'un et l'autre commencent par les 
lettres Bl : BLeuier, Bhutkorperchen. N. d. T. 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 127 

Ce dernier mot m' étonna et, en regardant de plus près, 
je vis que le mot imprimé était, non Steifleinenheit , 
mais Stielfeinheit (finesse, sentiment de style). Ce 
passage faisait partie d'un panégyrique exagérément 
enthousiaste qu'un auteur que j'estimais beaucoup 
consacrait à un historien qui ne m'était pas sympa- 
thique, parce qu'il possédait à un degré très prononcé 
les traits spécifiques du « professeur allemand ». 

g) Le D^ Marcell Eibenschütz rapporte un cas 
d'erreur de lecture au cours d'un travail philologique 
(Zentralbl. f. Psychoanal., I, 5/6) : « Je m'occupe de 
l'édition critique du « Livre des Martyrs », recueil 
de légendes de la Haute et Moyenne Allemagne, qui 
doit paraître dans les « Textes Allemands du Moyen- 
âge », publiés par l'Académie des Sciences de Prusse, 
L'ouvrage, non imprimé encore, était très peu connu ; 
il n'existait là-dessus qu'un seul mémoire de J. Haupt 
« Ueber das mittelhochdeutsche Buch der Märtyrer », 
publié dans Wiener Sitzungsberichte, 1867, Tom. 70, 
pp. 101 et suiv. Haupt, en écrivant son mémoire, 
avait sous les yeux, non le manuscrit original, mais 
une copie (xix® siècle) du manuscrit C (Klosterneu- 
burg), copie qui est conservée à la Bibliothèque Royale. 

Cette copie se termine par la suscription suivante : 

« Anno Domini MDCCCL in vigiHa exaltacionis 
« sancte crucis ceptus est iste liber et in vigilia pasce 
« anni subsequentis finitus cum adjutorio omnipo- 
« tentis per me Hartmanum de Krasna tune temporis 
« ecclesio niwenburgensis custodem ». 

Or, tout en reproduisant exactement cette subs- 
cription dans son mémoire, avec la date 1850 en chiffres 
romains, Haupt montre à plusieurs reprises que, dans 
son opinion, cette phrase latine fait partie du manus- 
crit C et il lui assigne, comme à celui-ci, la date de 
1350. 

La communication de Haupt fut pour moi une 
source de perplexités. Jeune débutant dans l'austère 



128 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

science, je me trouvais au début tout à fait sous l'in- 
fluence de Haupt et, comme lui, je lisais pendant 
longtemps dans la subscription, clairement et nette- 
ment imprimée, que j'avais sous mes yeux, la date 
1350, au lieu de 1850. Mais ayant eu l'occasion de 
consulter le manuscrit principal, j'ai constaté qu'il 
n'y existait pas trace d'une subscription quelconque, 
et j'ai pu m'assurer que pendant tout le xiv^ siècle 
il n'y avait pas à Klosterneuburg de moine du nom 
de Hartmann. Et lorsque le voile tomba définitivement 
de mes yeux, j'ai immédiatement compris toute la 
situation, et des recherches ultérieures n'ont fait que 
confirmer ma supposition : la fameuse subscription 
ne se trouve que dans la copie qu'avait utilisée Haupt 
et est de la main de celui qui a fait cette copie, c'est- 
à-dire du père Hartmann Zeibig, né à Krasna, en 
Moravie, maître de chapelle de l'église des Augustins, 
à Klosterneuburg. C'est lui qui, en qualité de trésorier 
du chapitre, a copié le manuscrit C et, ayant terminé 
son travail, il a, selon l'ancienne coutume, ajouté la 
phrase dans laquelle il se faisait connaître par son 
nom. Le style moyenâgeux et la vieille orthographe 
de la subscription ont certainement contribué à faire 
naître chez Haupt le désir de donner sur l'ouvrage 
dont il s'occupait le plus de renseignements possibles 
et, par conséquent aussi, de dater le manuscrit C, ce 
qlii fit qu'il lisait constamment 1350 au lieu de 1850 
(Motif de l'acte manqué). » 

h) Dans les Idées spirituelles et satiriques de 
Lichtenberg on trouve une remarque qui provient 
bien d'une observation et qui résume presque toute 
la théorie des erreurs de lecture : à force de lire Ho- 
mère, dit-il, il a fini par lire Agamemnon, toutes les 
fois qu'il rencontrait le mot angenommen (accepté). 

Dans la majorité des cas, en effet, c'est le désir 
secret du lecteur qui déforme le texte dans lequel il 
introduit ce qui l'intéresse et le préoccupe. Pour 
que l'erreur de lecture se produise alors, il suffit qu'il 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 129 

existe entre le mot du texte et le mot mis à sa place 
une ressemblance que le lecteur puisse transformer 
dans le sens qu'il désire. La lecture rapide, surtout 
avec des yeux atteints d'un trouble d'accommodation 
non corrigé, facilite sans doute la possibilité d'une pa- 
reille illusion, mais n'en constitue pas une condition 
nécessaire. 

i) Je crois que la guerre, qui a créé chez tout le 
monde certaines préoccupations fixes et opiniâtres, 
a favorisé d'une façon toute particulière les erreurs 
de lecture. J'ai eu l'occasion de m'en assurer un 
grand nombre de fois, mais malheureusement je n'ai 
retenu, de toutes les observations que j'ai faites, qi^e 
quelques-unes, peu nombreuses. Un jour j'ouvre un 
des journaux de l'après-midi ou du soir et j'y trouve, 
imprimée en gros caractères, la manchette suivante : 
La paix de Gôrz. Mais non, la manchette annonçait 
seulement : Les Ennemis devant Gôrz {Die Feinde 
i^or Gôrz, et non der Friede çon Gôrz). A, celui qui 
avait deux fils combattant sur le front, il était permis 
de commettre une erreur de ce genre. Un autre lit 
dans une certaine phrase les mots « vieille carte de 
pain » {alte Brotkarte), mais s'aperçoit aussitôt qu'il 
s'est trompé et qu'il s'agissait en réalité d'un « vieux 
brocart » {alter Brokate). Il convient d'ajouter qu'il 
avait l'habitude de céder ses cartes de pain à une dame 
dans la maison de laquelle il était toujours reçu en 
ami. Un ingénieur, qui ne se trouvait pas suffisamment 
équipé pour résister à l'humidité d'un tunnel dont il 
dirigeait la construction, lit un jour, à son grand éton- 
nement, une annonce de journal concernant des objets 
en « cuir de mauvaise qualité » (ScHUND/e<^er). Mais les 
marchands sont rarement si honnêtes ; ce qui était 
à vendre, c'était des objets en « peau de phoque » 
(SEEHUND/ec^er). 

Ce sont la profession et la situation actuelle du 
lecteur qui déterminent la nature de son erreur. Un 
philologue qui, à la suite de son dernier excellent tra- 

Freud. 9 



130 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

vail, se trouve en polémique avec ses collègues, lit : 
« Stratégie linguistique » (SpRACHsfraiegie), au lieu 
de « stratégie d'échiquier » {ScKAcnstrategie). Un 
homme qui se promène dans une ville étrangère, à 
l'heure même où ses fonctions intestinales se trouvent 
stimulées par une cure qu'il vient de subir, lit sur une 
grosse enseigne du premier étage d'un grand magasin : 
KLOSETÄaws (« W.-C. ») ; à la satisfaction qu'il éprouve 
se mêle cependant un sentiment de surprise de voir 
l'établissement bienfaisant installé dans des condi- 
tions si peu ordinaires. Mais au moment suivant, sa 
satisfaction disparaît, car il s'aperçoit que la véritable 
inscription de l'enseigne est : KoRSETAaws (maison de 
corsets). 

/) Dans un deuxième groupe de cas, le texte joue 
un rôle beaucoup plus important dans la production 
des erreurs. Il contient quelque chose qui éveille la 
répulsion du lecteur, une communication ou une sug- 
gestion pénible ; aussi subit-il, du fait de l'erreur, 
une correction, soit dans le sens de sa suppression, 
soit dans celui de la réalisation d'un désir. On peut 
admettre avec certitude que, dans ces cas, le texte a 
commencé par être accepté et jugé correctement, 
avant d'avoir subi la correction, alors même que cette 
première lecture n'a rien appris à la conscience. 
L'exemple c), cité plus haut, est de ce genre. J'en 
communique un autre, d'une très grande actuahté, 
d'après le D^ M, Eitingon (qui était à l'époque médecin 
à l'Hôpital Militaire d'Iglo ; Internat. Zeitschr. f. 
Psychoanal., II, 1915). 

« Le heutenant X, qui est soigné dans notre hôpital 
pour une névrose consécutive à un traumatisme de 
guerre, me lit un jour le vers final de la dernière strophe 
d'une poésie de Walter Heymann *, tombé si préma- 
turément. Très ému, voici ce qu'il me récite : 



1. W. Heymann : Kriegs gedickte und Feldpostbriefe, p. 11 : « Den 
Ausziehenden, o 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 131 

a Wo aber steht's geschrieben, frag'ich, dass von allen 
Ich übrig bleiben soll, ein andrer für mich fallen ? 
Wer immer von euch fällt, der stirbt gewiss für mich ; 
Und ich soll übrig bleiben ? warum denn nicht ? ^ » 

Voyant mon. étonnement, il relit, un peu troublé, 
mais cette fois correctement : 

« Und ich soll übrig bleiben ? warum denn ich P ^ » 

Le cas X m'a fourni l'occasion de faire une analyse 
plus approfondie des matériaux psychiques de ces 
« névroses traumatiques de la guerre » ; et, malgré les 
conditions si peu favorables à notre genre de travail 
que présente un lazaret militaire, avec tant de besogne 
et si peu de médecins, j'ai pu remonter un peu au 
delà de cette cause tant incriminée que constituent les 
explosions de grenades. 

« Le lieutenant X présentait ces graves symptômes 
d'ébranlement qui confèrent à tous les cas prononcés 
de névrose de guerre une ressemblance très frappante 
à première vue : angoisse, tendance à pleurer pour 
les raisons les plus futiles, accès de colère, avec mani- 
festations convulsives, infantilement motrices, ten- 
dance aux vomissements (à la moindre excitation ou 
émotion). 

« La psychogénie de ce dernier symptôme, qui 
était pour nos malades un moyen inconscient d'obtenir 
un congé de maladie supplémentaire, était visible 
pour tout le monde. L'apparition du commandant 
de l'hôpital, qui venait de temps à autre inspecter 
les malades en convalescence de la section, la phrase 
d'un ami rencontré dans la rue : « vous avez une 
mine superbe, vous êtes déjà certainement guéri », 

1. « Mais où est-il écrit, dites-le-moi, que je doive rester seul et qu'un 
autre doive tomber pour moi ? Tous ceux d'entre vous qui tombent, 
meurent sûrement pour moi. Et moi, je dois rester ? Pourquoi pas ? » 

2. Rédaction correcte du dernier vers ; 

« Et moi, je dois rester ? Pourquoi moi P » 



132 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

suffisaient à provoquer un accès brusque de vomisse- 
ments. 

« Gesund... wieder einrücken... warum denn ich? » 
(Bien portant... retourner au front... pourquoi moi?) 

k) Voici quelques autres cas d'erreurs de lecture, 
en rapport avec la guerre, que le D^ Hanns Sachs 
(de Vienne) a publiés dans Internation. Zeitschr. f. 
Psychoanalyse, IV, 1916-17. 

I 

« Un monsieur que je connais bien m'avait déclaré 
à plusieurs reprises que, le jour où il serait appelé, il 
ne ferait aucun usage des diplômes attestant sa spé- 
cialité et lui donnant droit à un emploi à l'arrière, 
mais qu'il demanderait son incorporation dans l'active, 
pour être envoyé au front. Peu de temps avant son 
appel, il m'annonce un jour, sèchement et sans aucune 
autre explication, qu'il a fait le nécessaire pour la 
déclaration de sa spécialité et qu'il sera en consé- 
quence affecté à un établissement industriel. Le len- 
demain nous nous rencontrons dans un établissement 
officiel. J'étais en train d'écrire, debout devant un 
pupitre ; il entre, regarde un instant par-dessus mon 
épaule et dit : « Tiens, c'est écrit : Druckbogen (for- 
mules imprimées) ; et moi, j'ai lu : Drückeberger 
(carrottier). » 

II 

« Assis dans un tramway, je pense à tant de mes 
amis de jeunesse qui, bien qu'ayant toujours été 
considérés comme faibles et chétifs, sont aujourd'hui 
capables de supporter les fatigues les plus dures aux- 
quelles je succomberais facilement, si j'étais à leur 
place. Pendant que je pense à ces choses peu réjouis- 
santes, je lis en passant, à moitié attentif, le mot 
jEise/iKONSTiTUTioN (Constitution de fer), inscrit en 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 133 

grosses lettres sur l'enseigne d'une maison de com- 
merce. L'instant d'après, je me dis que c'est là un 
mot qui ne convient pas tout à fait à une inscription 
commerciale ; me retournant rapidement, je puis 
encore apercevoir l'enseigne et je constate que le mot 
qu'elle porte est : ^^îsenKONSTRUKTioN (constructions 
en fer). » 

III 

« Les journaux du soir ont publié la dépêche Reuter 
(reconnue depuis inexacte) annonçant l'élection de 
Hughes à la présidence des États-Unis. Cette nouvelle 
était suivie 'd'une courte biographie du prétendu 
président nouvellement élu, biographie dans laquelle je 
hs que Hughes a fait ses études à l'Université de Bonn. 
Il m'a paru bizarre qu'au cours des débats qui, pendant 
des semaines, se sont poursuivis dans les journaux 
avant les élections, personne n'ait fait mention de 
cette circonstance. En rehsant la biographie, je cons- 
tate cependant qu'il s'agit de la Brown-U myersity. 
Ce fut là une erreur assez grossière qui s'expHque non 
seulement par l'attentipn insuffisante avec laquelle 
j'avais parcouru le journal, mais aussi par le fait que, 
pour des raisons aussi bien politiques que personnelles, 
la sympathie du nouveau président pour les Puis- 
sances Centrales m'était on ne peu plus désirable. » 



B. Erreurs d'écriture. 

a) Sur une feuille de papier, sur laquelle j'inscris 
de petites notes journaUères d'un intérêt purement 
pratique, je trouve, à ma grande surprise, parmi les 
dates exactes du mois de Septembre, la date erronée : 
« Jeudi, 20 Octobre. » Il ne m'est pas difficile d'expU- 
quer cette anticipation, qui n'est que l'expression 
d'un désir. Rentré depuis quelques jours de vacances, 



134 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

je me sentais complètement remis des fatigues de 
l'année et tout disposé à reprendre mon travail pro- 
fessionnel. Mais les malades tardaient à venir. A ma 
rentrée, j'avais bien trouvé une lettre dans laquelle 
une patiente m'annonçait sa visite pour le 20 Octobre. 
En inscrivant cette date parmi celles du mois de Sep- 
tembre, j'ai sans doute pensé : « Madame X. devrait 
déjà être ici ; quel dommage que sa visite soit reculée 
d'un mois ! » Et c'est en pensant ainsi que j'ai anticipé 
la date. L'idée perturbatrice n'avait rien de choquant 
dans ce cas ; aussi mi'a-t-il été possible d'expliquer 
mon lapsus, dès que je l'ai aperçu. Un lapsus tout à 
fait semblable et déterminé par les mêmes raisons 
s'est glissé dans mon agenda en automne de l'année 
suivante. — M. E. Jones a étudié plusieurs erreurs 
de ce genre concernant des dates et a toujours pu trou- 
ver facilement leurs motifs. 

b) Je reçois les épreuves d'un article destiné à 
Jahresbericht für Neurologie und Psychiatrie et dois 
naturellement revoir avec le plus grand soin les 
noms d'auteurs, parmi lesquels il y a beaucoup de 
noms étrangers, particulièrement difficiles à déchiffrer 
et à composer. Je trouve, en effet, pas mal de correc- 
tions encore à faire, mais, chose étonnante, un des 
noms a été corrigé par le compositeur lui-même, à 
rencontre du manuscrit, et bien corrigé. Il a notam- 
ment composé Burckhard, à la place du nom Buckrhard 
qui figurait dans le manuscrit. Mon article contenait 
un éloge mérité à l'adresse d'un accoucheur, M. Burck- 
hard, pour un travail qu'il avait fait sur l'influence de 
l'accouchement sur la production des paralysies infan- 
tiles. C'était d'ailleurs tout ce que je savais au sujet 
de cet auteur. Mais Burckhard était également le 
nom d'un écrivain viennois dont la critique inintelli- 
gente de mon livre sur Y Interprétation des rêves m'avait 
fortement mécontenté. Ce fut comme si, en écrivant 
le nom de Burckhard l'accoucheur, j'avais voulu 
exhaler mon mécontentement contre Burckhard l'écri- 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 135 

vain, car la déformation de noms signifie très souvent, 
ainsi que je l'ai fait remarquer à propos des lapsus, 
le mépris ^. 

c) Cette remarque trouve une confirmation dans 
une belle observation que M. A. J. Storfer a faite sur 
lui-même et dans laquelle l'auteur met à nu, avec 
une franchise louable, les motifs qui l'ont poussé à 
reproduire inexactement et à écrire incorrectement 
le nom d'un concurrent présumé. {Internat. Zeitschr. 
f. Psychoanalyse, II, 1914). 

Déformation obstinée <ïun nom. 

« En Décembre 1910, j'aperçus dans la vitrine 
d'une librairie zurichoise le livre nouvellement paru 
du D^ Edouard Hitschmann sur la théorie freudienne 
des névroses. Je travaillais précisément alors à une 
conférence que je devais faire dans une association 
académique sur les bases de la psychologie freudienne. 
Dans l'introduction, que je venais de terminer, j'in- 
sistais sur les rapports historiques qui existent entre 
la psychologie freudienne et des recherches expéri- 
mentales, sur les difficultés qui, de ce fait, s'opposent 
à un exposé synthétique des fondements de cette 
théorie et sur le fait qu'aucun exposé synthétique 
de ce genre n'existait encore. En voyant dans la vitrine 
le livre de E.^ Hitschmann (qui était alors pour moi 
un auteur inconnu) je n'avais pas pensé tout d'abord 
à l'acheter. Mais lorsque je m'y décidai quelques 
jours plus tard, le livre n'était plus dans la vitrine. 
En demandant au libraire le livre en question, je lui 

1. Rappelez- vous le passage stiivant de Jules César, de Shakespeare 
(III. 3) : 

Cinna. — C'est vrai, mon nom est Cinna. 

Les Citoyens. — Déchirez-le en morceaux. C'est un conjuré. 

Cinna. — Je suis Cinna le poète. Je ne suis pas Cinna le conjuré. 

Les Citoyens. — Peu importe ; son nom est Cinna ; arrachez-lui son 
nom do son cœur et laissez-le courir. 



136 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

donnai comme nom d'auteur : « D' Edouard Hart- 
mann. » Le libraire me corrigea : « vous voulez dire 
Hitschmann », et m'apporta le livre. 

Le motif inconscient de mon erreur était évident. 
Je me faisais jusqu'à un certain point un mérite 
d'avoir conçu un exposé synthétique des théories 
psychanalytiques, et le livre de Hitschmann, qui me 
semblait de nature à diminuer mon mérite, m'inspirait 
de la jalousie et de la contrariété. La déformation du 
nom est une expression d'hostilité interne, me suis-je 
dit, d'après la Psychopathologie de la vie quotidienne. 
Et cette explication m'avait suffi sur le moment. 

« Quelques semaines plus tard, je revins sur cet 
acte manqué. A cette occasion, je me suis demandé 
pourquoi j'avais transformé Edouard Hitschmann en 
Edouard Hartmann. Etait-ce à cause de la simple 
ressemblance avec le nom du célèbre philosophe ? 
Ma première association fut le souvenir d'un jugement 
que j'avais entendu formuler un jour paT* le professeur 
Hugo Metzl, un partisan enthousiaste de Schopen- 
hauer : « Edouard v. Hartmann n'est qu'un Scho- 
penhauer défiguré, retourné. » La tendance affective 
qui a déterminé chez moi la substitution du nom de 
Hartmann au nom oublié de Hitschmann fut donc 
la suivante : « Oh, ce Hitschmann et son exposé syn- 
thétique ne valent pas bien cher ; il est à Freud ce 
que Hartmann est à Schopenhauer. » 

« J'ai noté ce cas d'oubli déterminé, ainsi que l'idée 
de substitution qui m'a suggéré à la place du vrai 
nom un nom n'ayant avec celui-ci aucun rapport 
apparent. 

« Six mois plus tard, ayant l'occasion de revoir la 
feuille sur laquelle j'avais consigné ce cas, je constate 
que j'ai écrit partout Hintschmann, au lieu de Hitsch- 
mann. » 

d) Voici un cas de lapsus calami beaucoup plus 
sérieux et qui pourrait tout aussi bien être rangé 
parmi les « méprises «. J'ai l'intention de retirer de 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 137 

la Caisse d'épargne postale une somme de 300 cou- 
ronnes pour l'envoyer à un parent auquel a été ordonné 
un traitement thermal. Je m'aperçois que mon compte 
se chiffre par 4.380 couronnes et je me propose de le 
réduire à la somme ronde de 4,000 couronnes qui ne 
devra plus être entamée de sitôt. Après avoir établi 
régulièrement le chèque et découpé les chiffres devant 
représenter la somme correspondante, je m'aperçois 
subitement que ce n'est pas 380 couronnes que je 
réclame, mais 438, et je suis effrayé de mon erreur. 
Je me rends cependant compte qu'il n'y a pas de 
quoi s'effrayer, car le fait de retirer 438 couronnes, 
au lieu de 380, ne me rendra pas plus pauvre. Mais 
il me faut quelques longs instants pour découvrir 
l'influence qui, sans se manifester à ma conscience, 
était venue troubler ma première intention. Je com- 
mence par faire fausse route : je fais la soustraction 
438 — 380, mais ne sais que faire de la différence. 
438 couronnes représentent cependant les 10 % de 
mon dépôt total, qui est de 4.380 couronnes ! Or, 
chez le libraire on a 10 % de réduction. Je me rappelle 
avoir réuni, plusieurs jours auparavant, un certain 
nombre d'ouvrages de médecine qui ne m'intéressaient 
plus, pour les offrir au libraire pour le prix total de 
300 couronnes. Il trouva ce prix trop élevé et me 
promit la réponse pour bientôt. S'il accepte ma pro- 
position, je récupérerai la somme que j'aurai dépensé 
pour le malade. Il est évident que cette dépense me 
tourmente. L'émotion que j'ai éprouvée, en m' aper- 
cevant de mon erreur, se laisse mieux expliquer comme 
la crainte de m'appauvrir, de me ruiner par des dé- 
penses pareilles. Mais aussi bien le regret d'avoir 
fait la dépense que la crainte d'appauvrissement qui 
s'y rattache sont étrangers à ma pensée consciente ; 
je n'ai éprouvé aucun regret, en promettant la somme 
en question, et les raisons qu'on pourrait me citer 
pour en prouver la réalité me paraîtraient ridicules. 
Je ne me croirais pas capable de sentiments pareils, 



138 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

si la pratique de la psychanalyse sur des malades 
ne m'avait familiarisé avec les refoulements, les répres- 
sions psychiques et si je n'avais pas fait quelques jours 
auparavant un rêve justiciable de la même explica- 
tion ^. 

e) Je cite, d'après M. W. Stekel, le cas suivant dont 
je garantis également l'authenticité : « Un exemple 
tout simplement incroyable d'erreur de lecture et 
d'écriture s'est produit dans la rédaction d'un heb- 
domadaire très répandu. La direction de ce périodique 
avait été publiquement accusée de «vénalité». Il s'agis- 
sait donc d'écrire un article de réfutation et de défense. 
C'est ce qui fut fait, avec beaucoup de chaleur et 
beaucoup de pathos. Le rédacteur en chef et, naturel- 
lement, l'auteur ont relu plusieurs fois l'article manus- 
crit, ensuite les épreuves, et tout le monde était 
satisfait. Et voilà qu'à un moment donné le correcteur 
se présente et attire l'attention sur une petite erreur 
qui avait échappé à l'attention de tout le monde. 
Il y était dit notamment : « nos lecteurs nous rendront 
cette justice que nous avons toujours défendu le bien 
général de la façon la plus intéressée ». Il va sans dire 
que l'auteur avait voulu écrire : de la façon la plus désin- 
téressée. Mais la pensée véritable s'était fait jour avec 
une force élémentaire à travers le discours pathétique. » 

/) Madame Kata Levy, lectrice de Pester Lloyd, 
a relevé un aveu involontaire du même genre dans 
une information télégraphique que ce journal a reçue 
de Vienne le 14 Octobre 1918 : 

« Étant donnée la confiance absolue qui, pendant 
toute la durée de la guerre, a régné entre nous et 
notre allié allemand, il paraît incontestable que les 
deux Puissances prendront, quels que soient les évé- 
nements, une décision unanime. Il est inutile d'insister 
sur le fait que dans la phase actuelle il existe égale- 

1. Il s'agit du rêve qui m'a servi d'exemple dans une petite mono- 
graphie « Sur le rêve », paru dans le N° VIII de Grenzfragen des Nen^en-urid 
Seelenlebens, publiés par Löwenfeld et Kurella, 1901. 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 13» 

ment entre les diplomaties alliées une entente active 
et « pleine de lacunes » (lückenhaft ; au lieu de lüc- 
kenlos, « sans lacunes »). 

« C'est seulement quelques semaines plus tard qu'on 
put s'exprimer librement, sans recourir au lapsus 
calami (ou au lapsus typographique), sur cette « con- 
fiance absolue ». 

g) Un Américain, venu en Europe à la suite de dissen- 
timents avec sa femme, écrit à celle-ci pour lui exprimer 
son désir de réconciliation et l'inviter à venir le 
rejoindre à une date déterminée. « Ce serait bien, si 
tu pouvais, comme moi, faire la traversée sur le Mau- 
retania. » Il ne se décide cependant pas à expédier 
la page sur laquelle figure cette phrase. Il préfère la 
recopier, car il ne veut pas que sa femme constate 
qu'il avait d'abord écrit le nom Lusitania, pour le 
rayer ensuite et le remplacer par Mauretania. 

Ce lapsus calami est tellement évident qu'il n'a pas 
besoin d'explication. Mais le hasard favorable nous 
permet d'ajouter quelques détails : sa femme a fait 
son premier voyage en Europe avant la guerre, après 
la mort de son unique sœur, et, si je ne me trompe, 
le Mauretania est le seul paquebot survivant de la série 
à laquelle appartenait le Lusitania torpillé pendant la 
guerre. 

h) Après avoir examiné un enfant, le médecin for- 
mule l'ordonnance dans laquelle doit figurer de V alcool. 
Pendant qu'il écrit, la mère l'accable de questions 
stupides et inutiles. Il fait un effort pour ne pas mon- 
trer sa mauvaise humeur, mais en écrivant il commet 
un lapsus : il écrit notamment le mot achol ^, à la place 
du mot « alcool » (en allemand : alcohol). 

J'ajoute encore un cas analogue, rapporté par 
E. Jones et A. A. Brill. Celui-ci, bien que totalement 
abstinent, se laisse un jour entraîner par un ami à 
boire un peu de vin. Le lendemain matin, il se lève 

1. Achol signifie à peu près : sans bile. N. d. T. 



140 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

avec un mal de tête qui lui fait regretter sa faiblesse 
de la veille. Ayant à inscrire le nom d'une malade qui 
s'appelait Ethel, il écrit Ethyl ^. Il faut dire aussi que 
cette dame avait l'habitude de boire plus qu'il ne con- 
venait. 

Comme les erreurs qu'un médecin peut commettre 
en formulant des ordonnances ont une portée qui 
dépasse de beaucoup l'importance pratique des actes 
manques ordinaires, je profite de l'occasion pour rap- 
porter en détail la seule analyse, publiée jusqu'à ce 
jour, d'un lapsus calami de ce genre. (Internation. 
Zeitschr. f. Psychoanalyse, I, 1913). 



Un cas de lapsus à répétition dans la rédaction d'ordon- 
nances. (Communiqué par le D^ Hitschmann). 

« Un collègue m'a raconté qu'il lui est arrivé à 
plusieurs reprises, au cours de l'année, de se tromper 
de dose en prescrivant un certain médicament, et 
chaque fois il s'agissait de malades du sexe féminin, 
d'un âge avancé. Deux fois il a prescrit une dose dix 
fois trop forte et a été obligé, s'en étant souvenu 
ensuite et craignant un accident pour la malade et des 
ennuis pour lui-même, de se précipiter chez la première 
pour retirer l'ordonnance. Cette action symptôma- 
tique singulière mérite d'être analysée de près, et nous 
allons le faire en donnant les détails de chaque cas. 

1^^ CAS : A une pauvre femme déjà âgée, atteinte 
de diarrhée spasmodique, le médecin prescrit des 
suppositoires de belladone contenant une dose dix 
fois trop forte du médicament actif. Il quitte la poly- 
clinique et une heure après, pendant qu'il est chez 
lui en train de déjeuner et de lire son journal, il se 
souvient tout à coup de son erreur ; anxieux, il se 
rend d'abord à la polyclinique, pour s'enquérir de 

1. Alcool éthylique. 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 141 

l'adresse de la malade, et se précipite ensuite chez 
cette dernière qui habite assez loin. Il trouve la 
vieille femme qui n'a pas encore eu le temps de faire 
exécuter son ordonnance ; il fait la correction néces- 
saire et rentre chez lui tranquillisé. Il s'excuse lui- 
même, non sans raison, par le fait que, pendant qu'il 
écrivait son ordonnance, le chef de la polyclinique, 
qui est bavard, se tenait derrière lui et lui parlait, 
ce qui n'était fait que pour le troubler et distraire 
son attention. 

2^ CAS : Le médecin est obligé de couper court à la 
consultation qu'il donnait à une jolie patiente, coquette 
et piquante, pour aller voir en ville une autre patiente, 
un peu âgée. Limité par le temps, à cause d'un rendez- 
vous amoureux dont l'heure approche, il saute dans 
une automobile. En examinant la malade, il constate 
l'existence de symptômes exigeant l'emploi de la 
belladone. Il prescrit ce médicament avec la même 
erreur que dans le premier cas, c'est-à-dire en ordon- 
nant une dose dix fois trop forte. La malade lui raconte 
quelques détails se rapportant à son cas, mais le 
médecin manifeste de l'impatience, tout en l'assurant 
du contraire, et il prend congé de la malade assez à 
temps, pour se trouver au rendez-vous à l'heure 
exacte. Douze heures environ plus tard, le médecin 
se réveille et se rappelle avec effroi l'erreur qu'il a 
commise ; il charge quelqu'un de se rendre chez la 
malade et de lui rapporter l'ordonnance, au cas où 
elle n'aurait pas encore été exécutée. Au lieu de l'ordon- 
nance, on lui rapporte le médicament déjà préparé ; 
avec une certaine résignation stoïque et l'optimisme 
d'un homme expérimenté, il va trouver le pharmacien 
qui le rassure en lui disant qu'il a naturellement 
(peut-être également par erreur ?) corrigé le lapsus 
du médecin et mis la dose normale. 

3® CAS : Le médecin veut prescrire à sa vieille tante, 
sœur de sa mère, un mélange de teinture de belladone 
et de teinture d'opium à des doses inoffensives. L'or- 



142 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

donnance est aussitôt portée chez le pharmacien. 
Peu de temps après, le médecin se rappelle qu'à la 
place de teinture il a prescrit de l'extrait de ces médi- 
caments ; il reçoit d'ailleurs un coup de téléphone 
du pharmacien qui l'interpelle à ce sujet. Il s'excuse 
en prétendant que l'ordonnance lui a été enlevée 
des mains, avant qu'il ait eu le temps de la terminer 
et de la revoir. 

Ce qui est commun à ces trois cas, c'est que l'erreur 
avait porté chaque fois sur le même médicament, 
qu'il s'était agi chaque fois de malades du sexe féminin, 
d'un âge avancé et que la dose prescrite avait toujours 
été trop élevée. Une rapide analyse a permis de cons- 
tater que les rapports existant entre le médecin et 
sa mère ont dû exercer dans la production répétée 
de cette erreur une action décisive. Il se rappela 
notamment qu'il avait un jour, très probablement 
avant l'acte symptomatique dont nous nous occupons, 
prescrit à sa vieille mère le même médicament, et cela 
non à la dose de 0,02 ctgr., comme il en avait l'habi- 
tude, mais à celle de 0,03 ctgr., afin, pensait-il, d'ob- 
tenir un résultat plus radical. Cette dose avait provoqué 
chez la mère, femme très suceptible, une congestion 
du visage et une sécheresse désagréable dans la 
gorge. Elle s'en plaignit et dit en plaisantant que les 
ordonnances prescrites par un fils-médecin pouvaient 
quelquefois être dangereuses pour ses parents. Dans 
d'autres occasions, d'ailleurs, la mère, fille de médecin 
elle-même, refusa les médicaments que lui avait 
proposés son fils, en parlant, toujours sur un ton 
de plaisanterie, il est vrai, d'empoisonnements pos- 
sibles. 

Pour autant que M, Hitschmann a pu se rendre 
compte des relations existant entre la mère et le fils, 
celui-ci lui a paru instinctivement, naturellement 
affectueux, mais n'ayant pas une haute opinion des 
qualités intellectuelles de sa mère et ne professant 
pas pour elle un respect exagéré. Vivant sous le même 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 143 

toit avec elle et avec un autre frère, d'un an plus jeune 
que lui, il voit, depuis des années, dans cette vie en 
commun une entrave à sa vie amoureuse, et nous 
savons par la psychanalyse que des faits de ce genre 
deviennent souvent une cause de contrainte inté- 
rieure. Le médecin a accepté l'analyse sans la 
moindre objection et s'est déclaré satisfait de notre 
explication ; il a ajouté en riant que le mot belladonna 
pouvait aussi signifier « jolie femme » et être dans son 
cas l'expression d'une aventure amoureuse. Il a eu 
antérieurement l'occasion de faire lui-même usage de 
ce médicament. 

Je voudrais croire que, dans d'autres cas aussi, des 
erreurs de la même gravité n'ont jamais eu des suites 
plus sérieuses que dans celui dont nous nous occu- 
pons. 

i) Voici un lapsus calami tout à fait inofîensif, 
dont nous devons la communication à M. Ferenczi. 
On peut l'interpréter comme étant l'effet d'une con- 
densation, provoquée elle-même par l'impatience (voir 
p. 70 le lapsus Apfe) et s'en tenir à cette manière de 
voir, jusqu'à ce qu'une analyse plus approfondie 
n'ait révélé l'intervention d'un facteur perturbateur 
plus fort : « A cela s'applique Vdinectode » [Hiezu passt 
die AnekTonE *), écris-je dans mon livre de notes. Je 
voulais naturellement écrire Anekdote (anecdote), et 
je pensais notamment à l'anecdote où il est question 
du bohémien qui, ayant été condamné à mort, avait 
obtenu la faveur de choisir lui-même l'arbre sur lequel 
il devait être pendu. (Malgré toutes ses recherches, 
il ne trouva pas d'arbre qui fût à son goût.) 

/) Dans d'autres cas, au contraire, le lapsus calami 
le plus insignifiant en apparence peut avoir une signi- 
fication très dangereuse. Un anonyme raconte : « Je 
termine une lettre par les mots : « salut le plus cordial 
à Madame votre épouse et à son fils.» Mais au moment 

1. Le mot Tod signifie « mort ». 



144 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

même de mettre la lettre dans l'enveloppe, je m'aper- 
çois de mon erreur et m'empresse de la corriger ^. 
Pendant que je revenais de la dernière visite que j'ai 
faite à ce ménage, une dame qui m'accompagnait 
m'a fait observer que le fils présentait une ressemblance 
frappante avec un ami de la maison et devait certai- 
nement être l'enfant de celui-ci. » 

k) Une dame envoie à sa sœur quelques mots pour 
lui exprimer ses meilleurs vœux à l'occasion de son 
installation dans une nouvelle et belle demeure. Une 
amie, en visite chez elle, pendant qu'elle écrit cette 
lettre, lui fait observer qu'elle a mis sur l'enveloppe 
une fausse adresse, non pas celle du domicile que la 
sœur de la dame venait de quitter, mais celle d'un 
appartement qu'elle avait habité il y a longtemps, 
lorsqu'elle venait de se marier. « Vous avez raison, 
convient la dame, mais comment ai-je pu commettre 
cette erreur ? » L'amie : « Il est possible que, jalouse 
du grand et bel appartement que votre sœur occupe 
maintenant, alors que vous vous croyez vous-même 
logée étroitement, vous la replaciez dans son premier 
appartement, dans lequel elle n'était pas mieux logée 
que vous ne l'êtes actuellement. » « Certes, je suis 
jalouse de son appartement actuel, avoue l'autre 
franchement. » Mais elle ajoute aussitôt : « Quel dom- 
mage qu'on soit si mesquin dans ces choses-là ! » 

l) M. E. Jones communique l'exemple suivant de 
lapsus calami, qu'il tient lui-même de M. A. A. Brill : 
un patient adresse à ce dernier une lettre dans laquelle 
il s'efforce d'expliquer sa nervosité par les soucis et 
les préoccupations que lui causent ses affaires, en 
raison d'une crise cotonnière. Dans cette lettre figurait 
la phrase suivante : « my trouble is ail due to that 
damned frigid waçe ; there is'nt even any seed » (tous 
mes troubles sont dus à cette mauvaise vague froide ). 

1. L'anonyme a écrit « ihren Sohn » (son fils), au lieu de « Ihren Sohn » 
(votre fils). Le lapsus avait donc consisté dans la substitution d'un i 
minuscule à un / majuscule. N. d. T. 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 145 

Par wai^e il voulait dire naturellement vague, courant 
des affaires ; mais, en réalité, ce n'est pas wave qu'il 
a écrit, mais wife (femme). Il en voulait, dans son for 
intérieur, à sa femme, à cause de sa frigidité sexuelle 
et de sa stérilité, et il n'était pas loin de reconnaître 
que l'abstinence qui lui était imposée jouait un grand 
rôle dans l'apparition de ses troubles. 

m) Le D^ R. Wagner rapporte (dans Zentralhl. /. 
Psychoanal., I, 12) ce cas personnel : 

« En relisant un vieux cahier de cours, je constate 
que la vitesse avec laquelle j'avais dû écrire pour 
suivre le professeur m'avait fait commettre un lapsus 
calami : voulant écrire Epithel (épithélium), j'avais 
mis EDithel. En mettant l'accent sur la première syllabe 
de ce dernier mot, on obtient le diminutif d'un nom 
de jeune fille. L'analyse rétrospective est assez simple. 
A l'époque du lapsus, il n'existait entre la jeune fille, 
porteuse de ce nom, et moi que des relations tout à 
fait superficielles. Elles ne sont devenues intimes 
que beaucoup plus tard. Mon lapsus apparaît ainsi 
comme un beau témoignage d'une inclination incons- 
ciente, et cela à une époque où je ne pensais même pas 
à la possibilité de relations intimes entre Edith et 
moi. La forme du diminutif choisie caractérise en 
même temps les sentiments qui accompagnaient ma 
tendance inconsciente ». 

n) Dans ses « Contributions au chapitre des erreurs 
d'écriture et de lecture » [Zentralhl. f. Psychoanalyse, 
11,5), Madame la doctoresse von Hug-Hellmuth écrit : 

« Un médecin prescrit à une malade de 1' « eau de 
Levitico », au lieu d'écrire : « eau de Levico. » Ce lapsus, 
qui fournit au pharmacien un prétexte à des remarques 
désobligeantes, peut s'expliquer facilement, si l'on 
veut bien en chercher' les raisons possibles dans l'in- 
conscient et ne pas refuser par avance à ces raisons 
toute vraisemblance, alors même qu'elles apparaî- 
traient comme exprimant l'opinion subjective d'une 
personne étrangère à ce médecin. Celui-ci, bien qu'il 

Freudi 10 



146 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

reprochât à ses malades, dans des termes assez durs, 
leur alimentation peu rationnelle, c'est-à-dire malgré 
l'habitude qu'il avait de les chapitrer et réprimander 
(Lepiten lesen ; littéralement : « lire le Léçitique »), 
avait une très forte clientèle, de sorte que sa salle 
d'attente était remplie de monde aux heures de la 
consultation et qu'il était obligé de presser ses malades 
de se rhabiller une fois l'examen terminé. « Vite, cite », 
devait-il leur dire en français. Je crois pouvoir me rap- 
peler que sa femme était Française d'origine, ce qui 
justifie dans une certaine mesure ma supposition un 
peu osée que, dans son désir de voir les malades se 
succéder aussi rapidement que possible, il pouvait 
bien se servir de ce mot français. C'est d'ailleurs une 
habitude chez beaucoup de personnes d'exprimer des 
désirs de ce genre à l'aide de mots étrangers : c'est 
ainsi qu'au cours des promenades qu'il faisait avec 
nous, lorsque nous étions enfants, mon père nous 
adressait souvent ses commandements en italien 
(Avanti gioventù) ou en français (marchez au pas !) ; 
et lorsque, jeune fille, j'étais en traitement pour un 
mal de gorge, le médecin, déjà âgé, cherchait à 
calmer mes mouvements trop brusques par un apai- 
sant « piano, piano ! » Aussi me paraît-il tout à fait 
vraisemblable d'admettre la même habitude chez le 
médecin en question. Et ainsi se trouve expliquée 
sa prescription (son lapsus) ^ « eau de Levitico », au 
lieu de « eau de Levico ». 

Le même auteur ajoute d'autres exemples empruntés 
à ses souvenirs de jeunesse. 

o) Voici un lapsus calami qui pourrait être pris 
pour un jeu de mots d'un goût douteux, mais qui a 
été commis sans aucune intention de faire de l'esprit. 
Il m'a été communiqué par M. J. G. dont j'ai déjà 
mentioimé une autre contribution à ces recherches. 



1. Verschreiben signifie à la fois « prescrire » et « commettre un lapsus 
calami ». 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 147 

« Hospitalisé dans un sanatorium (pour affection 
pulmonaire), j'apprends à mon grand regret qu'un 
de mes proches parents a été reconnu atteint de la 
même maladie que celle qui m'a obligé d'entrer dans 
ce sanatorium. 

« J'écris donc à mon parent, pour l'engager à aller 
consulter un spécialiste, un professeur connu, dont je 
suis moi-même le traitement. J'ajoute que je suis 
convaincu de la compétence médicale de ce professeur, 
mais que je n'ai pas à me louer de sa courtoisie, car 
il m'a peu de temps auparavant refusé un certificat 
qui avait pour moi une grande importance. 

« Dans la réponse qu'il m'écrivit à ma lettre, mon 
parent attira mon attention sur une erreur que j'avais 
commise. Comme j'ai. instantanément trouvé la cause 
de cette erreur, l'incident m'a énormément amusé. 

« Il y avait, en effet, dans ma lettre le passage sui- 
vant : « je te conseille d'ailleurs d'aller sans tarder 
iNSulter le professeur X. » Il va sans dire que je voulais 
écrire : coNSulter. 

« Je dois ajouter que je suis assez familier avec le 
latin et le français pour qu'on ne puisse mettre mon 
erreur sur le compte de l'ignorance. » 

Les omissions qu'on commet en écrivant sont natu- 
rellement justiciables des mêmes explications que les 
lapsus. Dans Zentralbl. /. Psychoanalyse, I, 12, M. B. 
Dattner, docteur en droit, communique un exemple 
remarquable d' « acte manqué historique ». 

Dans un des articles de la loi sur les obligations 
financières des deux États, articles qui ont été con- 
venus au cours du compromis de 1867 entre l'Autriche 
et la Hongrie, le mot effectif a été omis dans la tra- 
duction hongroise et, d'après M. Dattner, cette omis- ^ 
sion serait due très probablement à la tendance incons- 
ciente des rédacteurs hongrois de la loi à accorder à 
l'Autriche le moins d'avantages possible. 

Nous avons également toutes les raisons d'admettre 
que les cas si fréquents de répétition des mêmes mots 



148 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

qui se produisent lorsqu'on écrit ou copie, c'est-à-dire les 
cas dits de Perseveration, ne sont pas non plus dépourvus 
de signification. Lorsque l'écrivain répète un mot 
qu'il a déjà écrit, il montre par là-même qu'il lui est 
difficile de se séparer de ce mot, que dans la phrase 
où figure ce mot il aurait pu dire davantage, mais 
qu'il a omis de le faire, et ainsi de suite. Chez le copiste, 
la « Perseveration » semble remplacer l'expression : 
« et moi aussi )). J'ai eu l'occasion de lire de longues 
expertises médico-légales qui présentaient des « per- 
sévérations » aux passages les plus caractéristiques ; 
et j'étais chaque fois tenté d'expliquer ces « persévé- 
rations » par la contrariété que devait éprouver le 
copiste du fait du rôle impersonnel qui lui était dévolu : 
on aurait dit qu'il voulait chaque fois ajouter ce 
commentaire : « c'est tout à fait mon cas w ou : « tout 
à fait comme chez nous. » 

Rien ne nous empêche d'étendre notre explication 
et de considérer les erreurs typographiques comme 
des lapsus calami du compositeur, aussi bien motivés 
que les erreurs d'écriture proprement dites. Je ne me 
suis pas donné la peine d'établir une liste systématique 
de ces actes manques ; mais je suis certain qu'une 
pareille liste, si elle existait, serait très amusante et 
instructive. Dans son travail, plusieurs fois déjà 
mentionné ici, M. Jones a consacré aux Misprints 
(erreurs typographiques) un paragraphe spécial. Les 
déformations des textes télégraphiques peuvent, elles 
aussi, n'être dans certains cas que des lapsus commis 
par le télégraphiste. Je reçois pendant les vacances 
un télégramme de mon éditeur dont le texte m'est 
incompréhensible. Il y était dit : « ForRÄTE erhalten, 
E'mLADUNG X. dringend. » (Réserves reçues. Invi- 
tation X. urgente). C'est le nom X. qui m'a fourni 
la clef de l'énigme. X. était l'auteur pour le livre 
duquel je devais écrire une introduction (E'iVileitung, 
et non iimLADUNc). Il m'a fallu me rappeler ensuite 
que j'avais, quelques jours auparavant, expédié au 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 149 

même éditeur une préface (ForREDE, et non VornÂTE) à 
un autre livre, préface dont la réception m'était ainsi 
accusée. Voici donc quel devait très vraisemblable- 
ment être le texte exact du télégramme : 

« Vorrede erhalten, Einleitung X. dringend. » 
(Préface reçue. Introduction X. urgente). 

Il est permis de supposer que la transformation du 
texte a été dictée au télégraphiste par le complexe 
« faim )), et il a d'ailleurs étabh entre les deux moitiés 
de la phrase une corrélation plus étroite que celle qui 
existait dans le texte authentique. Nous avons ici, 
en outre, un joH exemple tde cette élaboration secon- 
daire qui existe dans la plupart des rêves. ^ 

D'autres encore ont signalé des erreurs typogra- 
phiques dont il est difficile de contester le caractère 
tendancieux. Je signale l'article de Storfer : « Der 
poHtische Druckfehlerteufel », paru dans Zentralblatt 
f. Psychoanalyse, II, 1914, et la notice parue dans la 
même revue (III, 1915) et que je transcris ici : 

« Une erreur typographique d'un caractère politique 
se trouve dans le numéro du 25 Avril du journal 
März. Une correspondance d'Argykastron fait con- 
naître les opinions de Zographos, le chef des Epirotes 
insurgés de l'Albanie (ou, si^ l'on préfère, du gouver- 
nement indépendant de l'Épire). Zographos aurait 
dit, entre autres : « Croyez-moi, le prince est plus 
intéressé que n'importe qui à l'autonomie de l'Epire, 
car c'est seulement sur un Épire autonome qu'il 
pourrait s'écrouler (stürzen)... » Que l'acceptation 
de l'appui (Stütze) que lui offrent les Epirotes ne pour- 
rait que précipiter sa chute (Sturz) ^, c'est ce que le 
prince d'Albanie savait, sans avoir besoin pour cela 

1. Cfr. Traumdeutung, 5« édition, 1919. Section consacrée au travail 
de rêve, i. 

2. Cette erreur est donc fondée sur la confusion entre les mots Stütze 
(appui) et Sturz (chute) ; stützen (appuyer) et stürzen (s'écrouler). 

N. d. T. 



150 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

de cette fatale erreur typographique. » (Communiqué 
par A. J. Storfer.) 

J'ai lu rnoi-même récemment dans les journaux 
viennois un article dont le titre : « La Bukovine sous 
la domination roumaine » était tout au moins préma- 
turé, car à l'époque où cet article fut publié, la Rou- 
manie n'était pas encore en guerre avec nous. Étant 
donné le contenu de l'article, il aurait dû avoir pour 
titre : « La Bukovine sous la domination russe », mais 
le censeur lui-même a trouvé sans doute le titre im- 
primé tellement naturel qu'il le laissa passer sans 
objection. 

Wundt donne une très intéressante explication du 
fait facile à vérifier que nous commettons plus facile- 
ment des lapsus calami que des lapsus linguae {l. c, 
p. 374) : « Pendant le discours normal, la fonction 
inhibitrice de la volonté tend constamment à main- 
tenir l'accord entre la succession des représentations 
et les mouvements d'articulation. Lorsque le mouve- 
ment d'expression qui suit les représentations est 
ralenti par des causes mécaniques, comme c'est le cas 
lorsqu'on écrit..., les anticipations dans le genre de 
celles dont nous venons de parler se produisent faci- 
lement. » 

L'observation des conditions dans lesquelles se 
produisent des erreurs de lecture fait naître un doute 
que je ne puis passer sous silence, car il peut devenir, 
à mon avis, le point de départ de fécondes recherches. 
Chacun sait combien souvent il arrive que, dans la 
lecture à haute voix, l'attention du lecteur abandonne 
le texte pour suivre ses propres idées. Il résulte de 
cette dérivation de l'attention que le lecteur est sou- 
vent incapable de dire ce qu'il a lu, lorsqu'on l'inter- 
rompt et le questionne à ce sujet. Il a donc fait sa 
lecture d'une façon automatique, bien que correcte- 
ment. Je ne crois pas que ces conditions soient de 
nature à multiplier les erreurs de lecture. Nous savons, 



ERREURS DE LECTURE ET D'ÉCRITURE 151 

en effet, ou croyons savoir, que toute une série de 
fonctions s*accompIissent automatiquement, c*est-à- 
dire à peu près en dehors de l'attention consciente, et 
cependant avec la plus grande précision. Il semblerait 
donc que l'état de l'attention dans les erreurs de lec- 
ture, dans les lapsus îinguae ou dans les lapsus calami 
soit autre que celui admis par Wundt (dérivation ou 
diminution de Tattention). Les exemples que nous 
avons analysés ne nous autorisent précisément pas 
à admettre une diminution quantitative de l'atten- 
tion ; nous avons trouvé, ce qui n'est pas la même 
chose, un trouble de l'attention produit par l'inter- 
vention d'une idée étrangère, extérieure ^. 

1. Entre le « lapsus calami » et 1' « oubli » se place le cas où l'on oublie 
d'apposer sa signature. Un chèque non signé équivaut à un chèque oublié. 
Pour montrer la signification d'un pareil oubli, je citerai le passage 
suivant d'un roman, passage qui m'a été signalé par le D' H. Sachs : 

« On trouve dans le roman de John Galsworthy : The Island Pharisees 
un exemple instructif et très net de la certitude avec laquelle les poètes 
savent utiliser dans le sens de la psychanalyse le mécanisme des actes 
symptomatiques et des actes manques. Ce qui forme le point central 
du roman, c'est la lutte qui s'accomplit dans l'âme d'un jeune homme 
appartenant à la classe moyenne aisée, entre son profond sentiment de 
solidarité sociale et les conventions de sa classe. Dans le chapitre xxvi, 
l'auteur nous raconte l'effet que produit sur lui une lettre d'un jeune 
vagabond auquel, entraîné par sa conception originelle de la vie, il a une 
fois prêté son appui. La lettre ne contient aucune demande directe d'ar- 
gent, mais décrit une situation excessivement misérable, ce qui n'admet 
guère d'autre conclusion. Le destinataire commence par se dire qu'il 
est déraisonnable de gaspiller de l'argent pour venir en aide à un incor- 
rigible, au lieu d'appuyer des institutions de bienfaisance. « Tendre à 
un semblable une main secourable, lui donner une partie de soi-même, 
lui faire un signe amical, et cela sans aucune prétention, pour la seule 
raison qu'il est dans le besoin : quelle absurdité sentimentale ! Il faut 
savoir s'arrêter à un moment donné et se tracer une limite qui ne devra 
pas être dépassée ! » Et pendant qu'il faisait à voix basse ces réflexions, 
il sentait sa loyauté se révolter contre sa conclusion : « Menteur, tu veux 
tout simplement garder ton argent, et voilà tout ! » 

« Il écrit aussitôt une lettre amicale qui se termine par les mots suivants: 
« Ci-joint un chèque. Votre dévoué Richard Shelton. » 

« Avant même qu'il ait écrit le chèque, un papillon qui tournoyait 
autour de la bougie, avait détourné son attention ; il se proposa de l'at- 
traper et de le mettre en liberté ; et pendant qu'il était occupé à cette 
besogne, il avait oublié de mettre le chèque dans la lettre. Celle-ci fut 
expédiée telle quelle. » 



152 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

Mais cet oubli est encore plus finement motivé que par l'intervention 
de la tendance à éviter une dépense, tendance que Shelton semblait 
avoir réussi à refouler. 

Retiré à la campagne chez ses futurs beaux-parents, Shelton se sent 
seul dans la société de sa fiancée, de sa famille et de leurs invités. Par 
son acte manqué, il signifie qu'il serait heureux de revoir son protégé 
qui, par son passé et sa conception de la vie, se trouve en complète oppo- 
sition avec le milieu irréprochable, dont tous les membres se soumettent 
uniformément aux mêmes conventions, dans lequel se trouve actuelle- 
ment Shelton. Et, effectivement, le protégé qui, dépourvu d'appui pécu- 
niaire, ne peut pas se maintenir à sa place, arrive quelques jours plus 
tard pour avoir l'explication de l'absence du chèque annoncé dans la 
lettre. 



CHAPITRE VII 

OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 



A celui qui serait tenté de vanter l'état de nos con- 
naissances actuelles concernant la vie psychique, il 
n'y aurait qu'à rappeler l'ignorance où nous sommes 
en ce qui concerne la fonction de la mémoire, pour 
lui donner une leçon de modestie. Aucune théorie 
psychologique n'a encore été capable de donner une 
explication d'ensemble du phénomène fondamental 
du souvenir et de l'oubli ; et même l'analyse complète 
de ce qui est effectivement observé est encore à peine 
commencée. L'oubli nous est peut-être devenu plus 
énigmatique que le souvenir, depuis que l'étude du 
rêve et de phénomènes pathologiques nous a appris 
que même les choses que nous croyons avoir depuis long- 
temps oubliées peuvent subitement réapparaître dans 
notre conscience. 

Nous sommes toutefois en possession de quelques 
points de vue, peu nombreux il est vrai, mais qui, 
nous l'espérons, ne tarderont pas à être universelle- 
ment reconnus. Nous considérons que l'oubli est un 
processus spontané, au déroulement duquel nous pou- 
vons attribuer une certaine durée. Nous faisons res- 
sortir le fait que, dans l'oubli, il se produit une certaine 
sélection entre les diverses impressions qui se pré- 
sentent, ainsi qu'entre les détails de chaque impression 
et de chaque événement vécu. Nous connaissons 
quelques-unes des conditions qui sont nécessaires 
pour que se maintienne dans la mémoire et pour que 
puisse être évoqué ce qui, en l'absence de ces conditions, 
serait oublié. Mais dans d'innombrables occasions de 



154 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

la vie quotidienne nous pouvons constater à quel 
point nos connaissances sont incomplètes et peu satis- 
faisantes. Qu'on écoute seulement deux personnes 
ayant reçu les mêmes impressions extérieures, ayant, 
par exemple, fait un voyage ensemble, échanger, au 
bout d'un certain temps, leurs souvenirs. Ce qui s'est 
fixé dans la mémoire de l'un est souvent oublié par 
l'autre comme n'ayant jamais existé, et cela sans 
qu'on puisse dire que l'impression dont il s'agit ait 
eu plus de signification pour l'un que pour l'autre. 
Il est évident qu'un grand nombre des facteurs qui 
président à la sélection des faits à retenir échappe à 
notre connaissance. 

Désireux d'apporter une petite contribution à la 
connaissance des conditions de l'oubli, j'ai pris l'ha- 
bitude de soumettre à une analyse psychologique 
tous les cas d'oublis qui me sont personnels. Je m'oc- 
cupe généralement d'un certain groupe de ces cas, 
de ceux notamment dans lesquels l'oubli me cause 
une surprise, parce que le fait oublié me semblait 
devoir être retenu. Je dois ajouter que je n'ai guère 
une tendance à oublier facilement (ce qui fait partie 
de mon expérience personnelle, et non de ce que j'ai 
appris !) et que j'ai eu dans ma jeunesse une brève 
période pendant laquelle ma mémoire a fonctionné 
d'une façon extraordinaire. Quand j'étais écolier, 
c'était pour moi un jeu de répéter par cœur une page 
entière que je venais de lire, et peu de temps avant 
de devenir étudiant j'étais capable de réciter presque 
mot pour mot une conférence populaire, d'un caractère 
scientifique, que je venais d'entendre. Dans la tension 
d'esprit que m'avait imposée ma préparation aux 
derniers examens de médecine, j'ai dû encore faire 
usage de ce qui me restait de cette faculté, car sur 
certaines matières j'ai donné aux examinateurs des 
réponses pour ainsi dire automatiques, exactement 
conformes au texte du manuel que je n'avais parcouru 
qu'une fois, et hâtivement. 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 155 

Depuis, ma mémoire n'a pas cessé de faiblir ; mais 
j'ai pu m'assurer, et j'en suis encore convaincu, qu'en 
ayant recours à un petit artifice je puis retenir plus 
de choses que je ne l'aurais cru. C'est ainsi que lors- 
qu'un malade se présente à ma consultation et me 
déclare que je l'ai déjà vu, alors que je ne me souviens 
ni du fait, ni de la date, je cherche à me tirer d'afîaire, 
en pensant à un certain nombre d'années, comptées 
à partir du moment présent. Et toutes les fois qu'un 
témoignage écrit ou des données certaines, fournies 
par le patient, ont permis de contrôler la date que j'ai 
cru avoir devinée, j'ai pu m'assurer que mon erreur 
dépassait rarement une durée de six mois sur un 
intervalle de plus de dix années^. Il en est de même 
lorsque je rencontre quelqu'un que je ne connais que 
de loin et auquel je demande par politesse des nou- 
velles de ses enfants. S'il se met à me parler des progrès 
que font ces derniers, je cherche à deviner l'âge de 
l'enfant, je confronte le résultat que j'obtiens avec 
le renseignement fourni par le père, et je dois dire 
que je me trompe rarement de plus d'un mois et, 
quand il s'agit d'enfants plus âgés, de plus de trois 
mois, bien qu'il me soit impossible de dire quels points 
de repère m'ont servi à faire mon estimation. J'ai 
fini par devenir tellement hardi que je fais mon esti- 
mation de plus en plus spontanément, sans courir 
le danger de froisser le père par la révélation de l'igno- 
rance dans laquelle je me trouve concernant sa pro- 
géniture. J'élargis ainsi ma mémoire consciente, en 
faisant appel à ma mémoire inconsciente, plus riche- 
ment meublée d'ailleurs. 

Je vais donc rapporter des exemples d'oubhs frap- 
pants que j'ai observés sur moi-même. Je distingue 
entre l'oubli d'impressions et d'événements vécus 
(c'est-à-dire de choses qu'on sait ou qu'on savait) 

1. Il arrive généralement que le cours de la conversation fait surgir 
des détails se rapportant à la première visite. 



f 



156 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

et l'oubli de projets (c'est-à-dire omissions). Je puis 
indiquer d'avance le résultat uniforme que j'ai obtenu 
dans toute une série d'observations : j'ai trouvé notam- 
ment que dans tous les cas Voubli était motivé par un 
sentiment désagréable. 



A. Oubli d'impressions et de connaissances. 

a) Dans le courant de l'été ma femme m'a causé 
une grande contrariété. Le prétexte, futile en lui- 
même, était le suivant : assis à la table d'hôte, nous 
avions, en face de nous, un monsieur de Vienne que 
je connaissais et qui avait des raisons de se souvenir 
de moi. J'avais cependant, quant à moi, des raisons 
de ne pas renouer connaissance avec lui. Ma femme, 
qui n'avait entendu que le nom bien sonnant de son 
vis-à-vis, montrait trop qu'elle suivait la conversation 
qu'il entretenait avec ses voisins de table et m'adres- 
sait de temps à autre des questions se rapportant à 
cette conversation. Je devenais impatient et finis par 
me fâcher. Quelques semaines plus tard, je me plaignis 
à une parente de cette attitude de ma femme. Mais il 
me fut impossible de me rappeler ne fût-ce qu'un seul 
mot de la conversation de ce monsieur. Comme je suis 
généralement rancunier et n'oublie pas un seul détail 
d'un incident qui a pu me contrarier, je suis bien obligé 
d'admettre que, dans le cas dont il s'agit, c'est par 
considération pour la personne de ma femme que je 
me suis trouvé tout d'un coup atteint d'amnésie. Un 
incident analogue m'est arrivé dernièrement. Voulant 
me moquer devant quelqu'un de ma femme, à cause 
d'une expression qu'elle avait employée quelques 
heures auparavant, je me suis trouvé dans l'impos- 
sibilité de réaliser mon projet, parce que, chose éton- 
nante ! j'avais coniplètement oublié l'expression en 
question. J'ai été obligé de prier ma femme de me 
rappeler celle-ci. Il est facile de comprendre que cet 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 157 

oubli fait partie de la même catégorie que les troubles 
de jugement typiques que nous éprouvons lorsque 
nous avons à nous prononcer sur nos parents. 

b) Je me suis chargé de procurer à une dame nou- 
vellement arrivée à Vienne une petite cassette en fer 
pour la conservation de ses documents et de son argent. 
Lorsque je lui ai offert mes services, j'avais devant 
mes yeux l'image, d'une netteté visuelle extraordinaire, 
d'une vitrine dans le centre de la ville où j'ai dû voir 
des cassettes de ce genre. Il est vrai que je ne pouvais 
pas me rappeler le nom de la rue, mais j'étais certain 
de retrouver le magasin au cours d'une promenade 
en ville, car je me souvenais fort bien être passé devant 
ce magasin un nombre incalculable de fois. Mais à 
mon grand dépit il m'a été impossible de retrouver 
la vitrine avec les cassettes, malgré les multiples re- 
cherches que j'ai faites dans toutes les directions. Il 
ne restait pas, pensai-je^ d'autre ressource que de 
consulter un livre d'adresses, d'y relever les noms de 
fabricants de cassettes et de faire ensuite un nouveau 
tour en ville pour identifier la vitrine cherchée. Mais 
je n'avais pas besoin de tant de complications : parmi 
les adresses qui figuraient dans l'annuaire, je suis 
tombé sur une qui s'est aussitôt révélée à moi comme 
étant celle que j'avais oubliée. Il était vrai que j'étais 
passé devant la vitrine un nombre incalculable de 
fois, chaque fois notamment où j'allais voir la famille 
M. qui habite depuis des années la maison même où 
se trouve le magasin. Depuis qu'une rupture complète 
a succédé à mon ancienne intimité avec cette famille, 
j'ai pris l'habitude, sans me rendre compte des raisons 
qui m'y poussaient, d'éviter et le quartier et la maison. 
Au cours de ma promenade à travers la ville, alors 
que je cherchais la vitrine à cassettes, j'ai longé toutes 
les rues avoisinantes, en évitant seulement celle-ci, 
comme si elle avait été frappée d'interdiction. Le senti- 
ment désagréable, qui avait motivé dans ce cas l'im- 
possibilité de m'orienter, est facile à concevoir. Mais 



158 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

le mécanisme de l'oubli n'est plus aussi simple que 
dans le cas précédent. Mon antipathie était naturelle- 
ment dirigée, non contre le fabricant de cassettes, 
mais contre une autre personne, dont je ne voulais 
rien savoir, et se déplaça de cette autre personne pour 
profiter d'une occasion où elle a pu se transformer en 
oubli. C'est ainsi que dans le cas Burkhard la colère 
dirigée contre une personne se manifeste par la défor- 
mation du nom d'une autre. Ici l'identité de nom a 
réussi à établir un lien entre deux ensembles d'idées 
substantiellement différents ; et dans le cas dont je 
m'occupe ce lien a été le résultat de la contiguité dans 
l'espace, de l'inséparable voisinage. Dans ce dernier 
cas, d'ailleurs, le lien était encore plus solide, car parmi 
les raisons qui ont amené ma rupture avec la famille 
demeurant dans cette maison, l'argent a joué un rôle 
important. 

c) Le bureau B. et R. me prie de faire une visite 
médicale à l'un de ses employés. Pendant que je me 
rendais au domicile de ce dernier, j'étais préoccupé 
par l'idée que j'étais déjà venu à plusieurs reprises 
dans la maison où se trouve le bureau B. et R. J'avais le 
vague souvenir d'avoir déjà vu la plaque de ce bureau un 
étage au-dessous de celui où j'avais eu à voir un malade 
dans cette même maison. Mais je ne puis me souvenir 
ni de la maison, ni du malade que j'ai eu à voir. Bien 
qu'il s'agisse d'une chose indifférente et sans signifi- 
cation aucune, elle ne m'en préoccupe pas moins et je 
finis par me rappeler, en recourant à mon artifice 
habituel et en réunissant toutes les idées qui me sont 
venues à l'esprit à propos de ce cas, qu'un étage au- 
dessus des locaux de la firme B. et R. se trouve la 
pension Fischer où j'ai souvent été appelé comme 
médecin. Je connais maintenant la maison qui abrite 
la firme et la pension. Mais ce qui reste encore énig- 
matique, c'est le motif qui a déterminé mon oubli. 
Rien de désagréable ne se trouve associé au souvenir 
soit de la firme, soit de la pension ou des malades 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 159 

que j'ai eu à y soigner. Il ne peut d'ailleurs s'agir de 
I rien de très pénible, car s'il en était ainsi, je n'aurais 
' pas réussi à surmonter l'oubli par un détour, sans l'aide 
de moyens extérieurs. Je me souviens enfin que tout 
à l'heure, pendant que je me rendais chez mon nouveau 
malade, j'ai été salué dans la rue par un monsieur 
que j'ai eu de la peine à reconnaître. Il y a quelques 
mois, j'ai vu cet homme dans un état apparemment 
grave et j'ai posé, à son sujet, le diagnostic de paralysie 
progressive ; mais j'ai appris plus tard que son état 
s'était considérablement amélioré, ce qui prouverait 
que mon diagnostic était inexact. Ne s'agissait-il pas 
d'une de ces rémissions qu'on constate également 
dans la démence paralytique, supposition qui laisserait 
mon diagnostic intact ? C'est cette rencontre qui m'a 
fait oubHer le nom des co-locataires du Bureau B. et 
R., et c'est elle également qui a orienté mon intérêt 
vers la solution du problème consistant à retrouver 
le nom oublié. Mais étant donnée la lâche connexion 
interne qui existait entre les deux cas (l'homme qui 
était guéri contre mon attente était également em- 
ployé dans une grande administration qui m'adressait 
de temps à autre des malades), c'est l'identité de noms 
qui assurait leur Hen associatif. Le médecin qui m'avait 
appelé en consultation pour examiner le paralytique 
en question s'appelait Fischer, c'est-à-dire du nom 
(oubhé) de la pension installée dans la maison du 
bureau B. et R. 

d) Ne pas arriver à « mettre la main sur un objet », 
c'est tout simplement avoir oubHé où on l'a mis, et 
comme la plupart de ceux qui ont à faire à des livres 
et à des manuscrits, je sais très bien m'orienter sur 
mon bureau et retrouver sans difficulté, du premier 
coup, le livre ou le papier que je cherche. Ce qui peut 
paraître un désordre aux yeux d'un autre, a pris pour 
moi avec le temps la forme d'un ordre. Mais comment 
se fait-il que je n'aie pas pu retrouver récemment un 
catalogue que j'avais reçu ? J'avais cependant l'in- 



160 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

tention de commander un des livres qui y figurait. 
Ce livre avait pour titre : « Du langage », et son auteur 
est un de ceux dont j'aime le style spirituel et vivant, 
dont j'apprécie les idées sur la psychologie et les 
connaissances sur l'histoire de la civilisation. J'incline 
à penser que c'est précisément là une des causes pour 
lesquelles je ne peux pas retrouver le catalogue. 
J'avais en effet l'habitude de prêter à mes amis et 
connaissances les livres de cet auteur, et il y a quelques 
jours une personne me dit en me rendant un de ces 
livres que je lui avais prêté : « Le style ressemble 
tout à fait au vôtre, et la manière de penser aussi. » 
Celui qui me disait ceci ne se doutait pas à quelle 
corde il touchait. Il y a de nombreuses années de cela, 
alors que j'étais encore jeune et avais besoin d'appui, 
un de mes collègues âgés auquel je faisais les éloges 
d'un auteur-médecin bien connu, m'a répondu à peu 
près dans les mêmes termes : « Il a tout à fait votre 
style et votre manière. » Encouragé par cette remarque, 
j'ai écrit à l'auteur en question que je serais heureux 
de nouer avec lui des relations suivies, mais la réponse 
que j'ai reçue était plutôt froide. Il est possible que 
derrière ce souvenir s'en cachent d'autres, tout aussi 
décourageants ; quoiqu'il en soit, il m'a été impossible 
de retrouver le catalogue, et cette impossibilité a 
pris à mes yeux la valeur d'un présage, puisque j'ai 
pris le parti de ne pas commander le livre, alors que 
la disparition du catalogue n'était pas un obstacle 
insurmontable à ce que je fisse cette commande, 
d'autant moins insurmontable que j'avais dans ma 
mémoire et le titre du livre et le nom de Fauteur ^. 

e) Un autre cas de ce genre mérite tout notre intérêt, 
à cause des conditions dans lesquelles l'objet a été 
retrouvé. Un homme encore jeune me raconte : « Il 
y a quelques années, des malentendus se sont élevés 

1. Je proposerais la même explication pour un grand nombre de ces 
faits accidentels auxquels Th. Vischer a donné le nom de « malices des 
choses ». 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 161 

dans mon ménage. Je trouvais ma femme trop froide, 
et nous vivions côte à côte, sans tendresse, ce qui ne 
m'empêchait d'ailleurs pas de reconnaître ses excel- 
lentes qualités. Un jour, revenant d'une promenade, 
elle m'apporta un livre qu'elle avait acheté, parce 
qu'elle croyait qu'il m'intéresserait. Je la remerciai 
de son « attention » et lui promis de lire le livre que je 
mis de côté. Mais il arriva que j'oubliai aussitôt l'en- 
droit où je l'avais rangé. Des mois se passèrent 
pendant lesquels, me souvenant à plusieurs reprises 
du livre disparu, j essayai de découvrir sa place, 
sans jamais y parvenir. Six mois environ plus tard, 
ma mère que j'aimais beaucoup tomba malade, et ma 
femme quitta aussitôt la maison pour aller la soigner. 
L'état de la malade devient grave, ce qui fut pour 
ma femme l'occasion de révéler ses meilleures qualités. 
Un jour, je rentre à la maison, enchanté de ma femme 
et plein de reconnaissance envers elle pour tout ce 
qu'elle a fait. Je m'approche de mon bureau, j'ouvre 
sans aucune intention définie, mais avec une assurance 
toute somnambulique, un certain tiroir, et le premier 
objet qui me tombe sous les yeux est le livre égaré, 
resté si longtemps introuvable. » 

M. J. Stärcke (l. c.) rapporte un autre cas qui se 
rapproche de ce dernier par la remarquable assurance 
avec laquelle l'objet a été retrouvé, une fois que le 
motif de l'oubli a disparu. 

« Une jeune fille a gâché, en le coupant, un morceau 
d'étoffe dont elle voulait faire un col. Elle est obligée 
de faire venir une couturière, pour tâcher de réparer 
le mal. La couturière arrivée, la jeune fille ouvre le 
tiroir dans lequel elle avait mis l'étoffe, mais ne peut 
pas retrouver celle-ci. Elle met tout sens dessus des- 
sous, mais en vain. En colère contre elle-même, elle 
se demande comment son étoffe a pu disparaître si 
brusquement et si elle ne restait pas par hasard introu- 
vable, parce qu'elle ne coulait pas la retrouver ; en 
effet, le calme revenu, elle finit par se rendre compte 

Freud, 11 



162 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

qu'elle avait honte de montrer à la couturière qu'elle 
était incapable de faire une chose aussi simple qu'un 
col. Ayant trouvé cette explication, elle se lève, s'ap- 
proche d'une autre armoire et en retire sans aucune 
hésitation le fameux col mal coupé. » 

/) L'exemple suivant correspond à un type que 
connaissent aujourd'hui tous les psychanalystes. Je 
tiens à dire, avant d'exposer le cas, que la personne 
à laquelle il est arrivé en a trouvé elle-même re;xpli- 
cation : 

« Un patient, dont le traitement psychanalytique 
doit subir une interruption, et cela à. un moment où 
il se trouve dans une phase de résistance et de mauvais 
état général, dépose un soir, en se déshabillant, son 
trousseau de clefs à la place où, croyait-il, il avait 
l'habitude de le déposer. Il se rappelle aussitôt après 
qu'il doit partir le lendemain, après avoir subi la der- 
nière séance de traitement. Il veut donc préparer 
quelques papiers et l'argent destiné à régler les hono- 
raires du médecin. Mais papiers et argent étant enfer- 
més dans le tiroir de son bureau, il a besoin de ses clefs 
pour ouvrir celui-ci. Et voilà qu'il s'aperçoit que ses 
clefs ont... disparu. Il commence à chercher et, de 
plus en plus excité, il fait le tour de son petit apparte- 
ment, fouillant dans tous les coins, mais sans aucun 
résultat. Se rendant compte que l'impossibilité où 
il est de retrouver ses clefs est un acte symptomatique, 
donc intentionnel, il réveille son domestique, dans 
l'espoir qu'une personne impartiale et désintéressée 
dans l'affaire aurait plus de succès que lui. Après une 
nouvelle heure de recherches, il renonce à tout espoir 
et finit par croire que ses clefs sont perdues. Le len- 
demain matin, il commande de nouvelles clefs qui 
sont fabriquées d'urgence. Deux messieurs qui l'ont 
accompagné chez lui la veille en voiture, croient se 
souvenir qu'ils ont entendu le bruit d'une chose 
tombée à terre, au moment où il descendait de voi- 
ture. Aussi est-il convaincu que les clefs ont ghssé 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 163 

de sa poche. Le soir, le domestique, tout joyeux, lui 
présente ses clefs. Il les a trouvées entre un gros livre 
et une petite brochure (le travail d'un de mes élèves) 
que mon malade voulait emporter pour les Hre pendant 
ses vacances. Elles y étaient si bien placées que per- 
sonne n'aurait pu soupçonner qu'elles étaient là, et 
il lui a d'ailleurs été impossible de les replacer de la 
même manière, au point de les rendre tout à fait invi- 
sibles. L'habileté inconsciente avec laquelle des motifs 
inconscients, mais forts, nous font égarer un objet 
ressemble tout à fait à 1' « assurance somnambulique ». 
Dans le cas présent, il s'agissait d'une contrariété 
que le patient devait éprouver du fait de l'interruption 
forcée de son traitement, ainsi que de la nécessité où 
il se trouvait de payer des honoraires élevés, malgré 
son mauvais état de santé. » 

g) Pour faire plaisir à sa femme, raconte M. A. A. 
Brill, un homme consent à se rendre à une réunion 
mondaine qui lui était au fond tout à fait indifférente. 
Il commence donc par retirer du coffre son habit de 
cérémonie, mais se ravise et décide de se raser d'abord. 
Une fois rasé, il revient vers le coffre, le trouve fermé 
et commence à chercher la clef. Ses recherches étant 
restées sans résultat, et vu l'impossibilité d'avoir un 
serrurier, parce que c'était un dimanche, mari et 
femme sont obligés de rester chez eux et d'envoyer 
une lettre dans laquelle ils prient d'excuser leur 
absence. Lorsque le coffre fut ouvert le lendemain 
matin par un serrurier, on trouva la clef à l'intérieur. 
Le mari l'avait, par distraction, laissé tomber dans 
le coffre et avait refermé celui-ci qui était à fermeture 
automatique. 11 m'assurait bien qu'il l'avait fait sans 
s'en rendre compte et sans aucune intention, mais nous 
savons bien qu'il n'avait aucune envie d'aller à la 
réunion. Il y avait donc une bonne raison à ce qu'il 
égarât la clef. 

M. E. Jones a observé sur lui-même qu'après avoir 
beaucoup fumé, au point de se sentir mal à l'aise 



164 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

il n'arrivait pas à retrouver sa pipe. Celle-ci se trouvait 
alors dans tous les endroits où elle ne devait pas être 
et où Jones n'avait pas l'habitude de la déposer. 

h) Madame Dora Müller communique ce cas inof- 
fensif dont la motivation a d'ailleurs été reconnue 
par la personne intéressée {Internat. Zeitschr. /. Psy- 
choanal., III, 1915) : 

Mademoiselle Erna A. raconte deux jours avant 
Noël : 

« Hier soir, j'ouvre mon paquet de pains d'épices 
et je commence à en manger un ; tout en mangeant, 
je pense que M^^^ F. (la dame de compagnie de ma mère) 
viendra dans un instant me souhaiter bonne nuit et 
que je serais obligée de lui offrir un de mes pains 
d'épices ; la perspective ne me sourit pas beaucoup, 
mais je suis décidée à m'exécuter. Voyant entrer 
Mii6 F., j'étends mon bras vers la table sur laquelle 
je croyais avoir déposé mon paquet, et m'aperçois 
que celui-ci n'y est pas. Je commence à le chercher 
et finis par le trouver enfermé dans mon armoire où 
je l'avais mis sans m'en rendre compte. » L'analyse 
de ce cas était superflue, M^^^ Erna A. en ayant saisi 
elle-même la signification. Le désir réprimé de garder 
pour elle-même les gâteaux s'est manifesté par un 
acte quasi-automatique, mais a subi une nouvelle 
répression à la suite de l'acte conscient consécutif. 

i) M. H. Sachs nous raconte comment il s'est un 
jour soustrait à l'obligation de travailler, grâce à un 
acte de ce genre. 

« Dimanche dernier, au commencement de l'après- 
midi, je me suis demandé si j'allais me mettre au 
travail ou si j'irais me promener et faire ensuite une 
visite que je projetais. Après quelque hésitation, je 
me suis décidé pour le travail. Au bout d'une heure, 
je m'aperçois que ma réserve de papier est épuisée. 
Je savais bien que je devais avoir dans quelque tiroir 
un peu de papier acheté depuis longtemps, mais je l'ai 
cherché en vain dans mon bureau et dans tous les autres 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 165 

endroits où je pouvais soupçonner sa présence, dans 
les livres, brochures, parmi les lettres, etc. Je me suis 
donc vu obligé d'interrompre mon travail et, faute 
de mieux, de sortir. Rentré le soir à la maison, je me 
suis assis sur un canapé et me suis plongé dans des 
réflexions, les yeux sur la bibliothèque qui était en 
face. Tout d'un coup j'y aperçois une boîte et me sou- 
viens n'avoir pas vérifié son contenu depuis un certain 
temps. Je m'approche et je l'ouvre. Tout à fait au- 
dessus je trouve un portefeuille en cuir et, dans ce 
portefeuille, du papier blanc. Mais c'est seulement 
après avoir retiré ce papier, pour le ranger dans un 
tiroir de mon bureau, que je me suis rendu compte 
que c'était justement le papier que j'avais en vain 
cherché cet après-midi. Je dois ajouter que, sans être 
très économe, je ménage beaucoup mon papier et en 
utilise le moindre reste. Ce fut sans doute à cette habi- 
tude alimentée pa^ une impulsion que je dois d'avoir 
corrigé mon oubli dès que son motif actuel a disparu. » 

En examinant attentivement les cas où il s'agit de 
l'impossibilité de retrouver un objet rangé, on est 
obligé d'admettre que cette impossibilité ne peut 
avoir d'autre cause qu'une intention inconsciente. 

/) En été 1901 j'ai déclaré à un ami, avec lequel 
j'avais alors des discussions très vives portant sur des 
questions scientifiques : « ces problèmes concernant 
les névroses ne peuvent être résolus que si l'on admet 
sans réserves l'hypothèse de la bisexualité originelle 
de l'individu. » Et mon ami de répondre : « C'est ce 
que je t'ai déjà dit à Br., il y a plus de deux ans, au 
cours d'une promenade que nous faisions le soir. Mais 
alors tu n'en voulais pas en entendre parler. » Il est dou- 
loureux de se voir ainsi dépouiller de ce qu'on considère 
comme son originalité. Je ne pus me souvenir ni de 
cette conversation datant de plus de deux ans, ni de 
cette opinion de mon ami. L'un de nous deux devait 
se tromper ; d'après le principe cui prodest ?, ce devait 
être moi. Et, en effet, au cours de la semaine suivante, 



166 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

j'ai pu me rappeler que tout s'est passé exactement 
comme l'avait dit mon ami ; je sais même ma propre 
réponse d'alors : « Je n'en suis pas encore là et ne veux 
pas discuter cette question. » Je suis depuis cette époque 
devenu plus tolérant, lorsque je trouve exprimée 
dans la littérature médicale une des idées auxquelles 
on peut rattacher mon nom, sans que celui-ci soit 
mentionné par l'auteur. 

Reproches à l'adresse de sa femme ; amitié se trans- 
formant en son contraire ; erreur de diagnostic ; éli- 
mination par des concurrents ; appropriation d'idées 
d'autrui : ce n'est pas par hasard que dans tout un 
groupe d'exemples d'oubli, réunis sans choix, on est 
obligé de remonter, si l'on veut en trouver l'explica- 
tion, à des mobiles et sujets souvent si pénibles. Je 
pense plutôt que tous ceux qui voudront chercher les 
motifs de tel ou tel de leurs oublis seront obligés de 
s'arrêter en fin de compte à des explications du même 
genre, c'est-à-dire tout aussi désagréables. La tendance 
à oublier ce qui est pénible et désagréable me semble 
tout à fait générale, bien que la faculté de l'oubli 
soit plus ou moins bien développée selon les personnes. 
Plus d'une de ces négations auxquelles nous nous heur- 
tons dans notre pratique médicale ne constitue pro- 
bablement qu'un simple oubli ^. Notre conception des 
oublis de ce genre nous permet de réduire la différence 

1. Lorsqu'on demande à quelqu'un s'il n'a pas eu la syphilis dix ou 
quinze ans auparavant, on oublie facilement qu'au point de vue psy- 
chique ce quelqu'un envisage la syphilis tout autrement que, par exemple, 
une crise de rhumatisme aigu. — Dans les renseignements fournis par les 
mères concernant les antécédents de leurs filles atteintes de névrose, 
il est difficile de faire avec certitude la part de l'oubli et celle de l'insin- 
cérité, car les parents écartent ou refoulent systématiquement tout ce 
qui peut servir d'obstacle éventuel au futur mariage de la jeune fille. 
— Un homme qui vient de perdre, à la suite d'une affection pulmonaire, 
sa femme qu'il aimait beaucoup, me communique le cas suivant de faux 
Tenseignements fournis au médecin, sans qu'on puisse expliquer le men- 
songe commis envers ce dernier autrement que par l'oubli : « La pleurésie 
de ma femme n'ayant subi aucune amélioration depuis plusieurs semaines, 
le D"^ P. a été appelé en consultation. En interrogeant sur les antécédents, 
il posa les questions habituelles, entre autres celle de savoir s'il y avait eu 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 167 

entre les deux attitudes à des conditions purement 
psychologiques et de voir dans les deux modes de 
réaction l'expression d'un seul et même motif. De 
tous les nombreux exemples de négation de souvenirs 
désagréables, que j'ai eu l'occasion d'observer dans 
l'entourage de malades, il en est un dont je me sou- 
viens d'une façon toute particulière. Une mère me 
renseigne sur l'enfance de son fils adolescent, atteint 
d'une maladie nerveuse, et me raconte à ce propos 
que lui et ses frères et sœurs ont, jusqu'à un âge rela- 
tivement avancé, présenté de l'incontinence nocturne, 
ce qui n'est pas sans importance comme antécédent 
dans une maladie nerveuse. Quelques semaines plus 
tard, lorsqu'elle est venue me demander des rensei- 
gnements sur la marche du traitement, j'ai profité 
de l'occasion pour attirer son attention sur les signes 
d'une prédisposition constitutionnelle morbide qui 
existaient chez le jeune homme et j'ai invoqué à ce 
propos l'incontinence nocturne dont elle m'avait elle- 
même parlé précédemment. A mon grand étonnement, 

d'autres cas d'affections pulmonaires dans la famille de ma femme. 
Celle-ci répondit négativement et, quant à moi, je ne me souvenais de 
rien de pareil. Au moment où le D^ P. allait prendre congé, la conver- 
sation tomba comme par hasard sur les excursions, et à cette occasion 
ma femme dit : « Même pour aller à Langersdorf, où est enterré mon pauvre 
jrère, le voyage est trop long. » Ce frère est mort, il y a une quinzaine d'an- 
nées, à la suite de multiples lésions tuberculeuses. Ma fenune l'aimait 
beaucoup et m'a souvent parlé de lui. Je me sms naême rappelé qu'à 
l'époque où fut établi le diagnostic de pleurésie, ma femme était très 
préoccupée et disait tristement : « Mon frère est mort, lui aussi, d'une 
maladie des poumons. » Or, le souvenir de cette maladie du frère était 
tellement refoulé chez elle que même après avoir émis son avis sur une 
excursion à L., elle ne trouva pas l'occasion de corriger les renseignements 
qu'elle avait donnés précédemment sur les antécédents morbides de sa 
famille. J'ai moi-même de nouveau succombé à cet oubli, au moment où 
elle parlait de Langersdorf. — Dans son travail déjà mentionné à plusieurs 
reprises, M. E. Jones raconte un cas tout à fait analogue : Un médecin 
dont la femme était atteinte d'une affection abdominale, d'un diagnostic 
incertain, lui dit un jour à titre de consolation : « Quel bonheur du moins 
qu'il n'y ait pas eu de cas de tuberculose dans ta famille. » A quoi la femme 
répond, très surprise : « As-tu donc oublié que ma mère est morte de 
tuberculose, que ma sœur ne s'est rétablie de sa tuberculose que pou» 
être de nouveau abandonnée des médecins ? » 



168 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

elle contesta le fait, en ce qui concerne aussi bien mon 
malade que les autres enfants. Elle me demanda d'où 
je le savais, et je dus lui apprendre que c'est elle- 
même qui m'avait mis au courant de ce détail, chose 
qu'elle avait totalement oubliée ^. 

Même chez les personnes bien portantes, exemptes 
de toute névrose, on constate l'existence d'une résis- 
tance qui s'oppose au souvenir d'impressions pénibles, 
à la représentation d'idées pénibles ^. Mais ce fait 



1. Pendant que j'écrivais ces pages, il m'est arrivé d'observer sur moi- 
même un cas d'oubli presque incroyable : en consultant le 1®' janvier 
mon livre de crédits pour faire les relevés d'honoraires, je tombe sur le 
nom M....1 inscrit sur une page du mois de juin et ne puis me rappeler 
la personne à laquelle ce nom appartient. Mon étonnement grandit, 
lorsqu'en continuant de feuilleter mon livre je constate que j'ai traité 
ce malade dans un sanatorium où je le voyais tous les jours pendant des 
semaines. Or, un médecin n'oublie pas au bout de six mois à peine un 
malade qu'il a traité dans des conditions pareilles. Était-ce un homme, 
un paralytique, un cas sans intérêt ? Telles sont les questions que je me 
pose. Enfin, en lisant la note concernant les honoraires reçus, je retrouve 
tous les détails qui voulaient se soustraire à mon souvenir. M....1 était 
une fillette de 14 ans qui présentait le cas le plus remarquable de tous 
ceux que j'ai vus au cours de ces dernières années ; ce cas m'a laissé 
une impression que je n'oublierai jamais, et son issue m'a causé des 
instants excessivement pénibles. L'enfant tomba malade d'une hystérie 
non douteuse et éprouva, sous l'influence de mon traitement, une amé- 
lioration rapide et considérable. Après cette amélioration, les parents 
me retirèrent leur enfant ; elle se plaignait toujours de douleurs abdomi- 
nales qui ont joué d'ailleurs le rôle principal dans le tableau symptoma- 
tique de l'hystérie. Deux mois après, elle est morte d'un sarcome des 
ganglions abdominaux. L'hystérie à laquelle l'enfant était incontesta- 
blement prédisposée a été provoquée par la tumeur ganglionnaire et 
moi, impressionné surtout par les phénomènes bruyants, mais anodins, 
de l'hystérie, je n'ai prêté aucune intention à la maladie insidieuse, mais 
incurable, qui devait l'emporter. 

2. M. A. Pick a récemment cité (« Zur Psychologie des Vergessens bei 
Geistes-und Nervenkrankheiten», Archiv für Kriminal- Anthropologie und 
Kriminalistik, édité par Gros) toute une série d'auteurs qui admettent 
l'influence de facteurs affectifs sur la mémoire et reconnaissent plus ou 
moins ce que l'oubli doit à la tendance de se défendre contre ce qui est 
pénible. Mais personne n'a décrit ce phénomène et ses raisons psycholo- 
giques d'une manière aussi complète et aussi frappante que Nietzsche 
dans un de ses aphorismes (Au delà du bien et du mal, II) : « C'est moi 
qui ai fait cela », dit ma « mémoire ». « Il est impossible que je l'aie fait» 
dti mon orgueil et il reste impitoyable. Finalement — c'est la mémoire 
dui cèqe. 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 169 

n'apparaît dans toute sa signification que lorsqu'on 
examine la psychologie de personnes névrotiques. On 
est alors obligé de reconnaître dans cet élémentaire 
instinct de défense contre des représentations suscep- 
tibles d'éveiller des sensations désagréables, dans cet 
instinct qui ne peut être comparé qu'au réflexe qui 
provoque la fuite dans les excitations douloureuses, 
— une des colonnes capitales du mécanisme qui sup- 
porte les symptômes hystériques. Qu'on n'oppose pas 
à la supposition que nous faisons concernant l'existence 
de cet instinct de défense le fait que nous sommes assez 
souvent dans l'impossibilité de nous débarrasser de 
souvenirs pénibles qui nous obsèdent, de chasser des 
sentiments pénibles tels que le remords, le repentir, 
etc. C'est que nous ne prétendons pas que cet instinct 
de défense soit capable de s'affirmer dans tous les cas, 
qu'il ne puisse pas, dans le jeu des forces psychiques, 
se heurter à des facteurs qui, en rapport avec d'autres 
buts, cherchent à réaliser le contraire et le réalisent 
à rencontre de l'instinct en question. Le principe 
architectonique de V appareil psychique doit être reconnu 
comme consistant dans la superposition, la stratification 
de plusieurs instances différentes, et il est fort possible 
que l'instinct de défense fasse partie d'une instance 
inférieure et soit entravé dans son action par des 
instances supérieures. Ce qui prouve toutefois l'exis- 
tence et la puissance de l'instinct de défense, ce sont 
les processus qui, comme ceux décrits dans nos exem- 
ples, peuvent y être ramenés. Nous voyons que beau- 
coup de choses sont oubliées pour elles-mêmes ; mais 
dans les cas où cela n'est pas possible, l'instinct de 
défense déplace son but et plonge dans l'oubli autre 
chose, une chose moins importante, mais qui, pour 
une raison ou une autre, est reliée à la chose principale 
par une association quelconque. 

Cette manière de voir, d'après laquelle les souvenirs 
succombent avec une facilité particulière à l'oubli 
motivé, mériterait d'être étendue à beaucoup d'autres 



170 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

domaines dans lesquels on n'en tient pas encore suffî- 
samment compte, sans parler des cas où elle n'est pas 
du tout prise en considération. C'est ainsi qu'à mon 
avis on n'y attache pas encore l'importance qu'elle 
mérite dans l'utilisation des témoignages en justice ^ 
et qu'on attribue aux témoignages faits sous la foi 
du serment une action trop purificatrice sur le jeu 
des forces psychiques du témoin. Tout le monde admet 
qu'en ce qui concerne les traditions et l'histoire légen- 
daire d'un peuple on doit tenir compte, si l'on veut 
bien les comprendre, d'un motif de ce genre, c'est- 
à-dire du désir de faire disparaître du souvenir du 
peuple tout ce qui blesse et choque son sentiment 
national. Une étude plus approfondie permettra peut- 
être un jour d'établir une analogie complète entre la 
manière dont se forment les traditions populaires et 
celle dont se forment les souvenirs d'enfance de 
l'individu. Le grand Darwin, qui a très bien compris 
que l'oubli ne constitue le plus souvent qu'une réaction 
contre le sentiment pénible ou désagréable s'attachant 
à certains souvenirs, a tiré de cette conception ce qu'il 
a appelé la « règle d'or » de la probité scientifique ^. 

De même que l'oubli de noms, l'oubli d'impressions 
peut s'accompagner de faux souvenirs qui, dans les 
cas où le sujet les considère comme des expressions 
de la vérité, sont désignés sous le nom d'illusions 
mnémiques. Ces illusions de la mémoire, de nature 
pathologique, — et dans la paranoïa elles jouent 
précisément le rôle d'un élément constitutif de la 



1. Cfr. Hans Gros, Kriminalpsychologie, 1898. 

2. Darwin sur l'oubli. Dans l'autobiographie de Darwin, on trouve le 
passage suivant dans lequel se reflètent admirablement et sa probité 
scientifique et sa perspicacité psychologique : « J'ai, pendant de nom- 
breuses années, suivi une règle d'or : chaque fois notamment que je me 
trouvais en présence d'un fait publié, d'une observation ou d'une idée 
nouvelle, qui étaient en opposition avec les résultats généraux obtenus par 
moi-même, je prenais soin de le noter fidèlement et immédiatement, car je 
savais par expérience que les idées et les faits de ce genre disparaissent 
plus facilement de la mémoire que ceux qui nous sont favorables. » 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 171 

folie, — - ont provoqué une littérature dans laquelle 
je ne trouve aucune allusion à une motivation quel- 
conque. Comme cette question ressortit également à 
la psychologie des névroses, je n'ai pas à m'en occuper 
ici. Je citerai, en revanche, un exemple singulier et 
personnel d'illusion de la mémoire ; on y reconnaît 
très nettement et sa motivation par des matériaux 
inconscients refoulés et la manière dont elle se rattache 
à ces matériaux. 

Pendant que j'écrivais les derniers chapitres de 
mon livre sur Y Interprétation des rêç>es, je me trouvais 
dans une villégiature, sans avoir à ma disposition ni 
bibliothèques, ni livres de référence, de sorte que j'ai 
été obligé, sous la réserve de corrections ultérieures, 
d'écrire de mémoire beaucoup de citations et de réfé- 
rences. En écrivant le chapitre sur les « rêves éveillés », 
je me suis souvenu de l'excellente figure du pauvre 
comptable, de ce personnage du Nabab, auquel Alph. 
Daudet attribue des traits qui peuvent bien avoir 
un caractère autobiographique. Je croyais me souvenir 
très nettement de l'un des rêves que cet homme (qui, 
d'après ce que je me rappelais, devait s'appeler M. Jo- 
celyn) forgeait au cours de ses promenades à travers 
les rues de Paris et je commençai à le reproduire de 
mémoire. Or, comme M. Jocelyn se jette à la tête 
d'un cheval emballé pour l'arrêter, la portière de la 
voiture s'ouvre, un haut personnage descend du coupé, 
serre la main à M. Jocelyn et lui dit : « Vous êtes mon 
sauveur, je vous dois la vie. Que puis-je pour vous ? » 

Les quelques inexactitudes que j'ai pu commettre 
en reproduisant cette rêverie seront faciles à corriger, 
pensais-je, quand je serai rentré à la maison et que 
j'aurai le livre sous la main. Mais lorsque, rentré 
de vacances, je me suis mis à feuilleter le Nabab, pour 
confronter le texte avec mon manuscrit, je fus tout 
honteux et étonné de n'y rien trouver qui ressemblât 
à la rêverie que j'avais attribuée à M. Jocelyn et même 
de constater que le pauvre comptable s'appelait, non 



172 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

M. Jocelyn, mais M. Joyeuse. Cette deuxième erreur 
m'a fourni aussitôt la clef pour l'explication de la 
première, c'est-à-dire de l'illusion de la mémoire. 
Joyeux (dont le nom Joyeuse représente la forme 
féminine) : telle est la traduction française de mon 
propre nom (Freud). Mais d'où provenait la rêverie 
que j'avais faussement attribuée à Daudet ? Elle ne 
pouvait être que mon produit personnel, un rêve éveillé 
que j'ai fait moi-même et qui n'a pas pénétré dans 
ma conscience ou qui, si jamais j'en ai eu conscience, 
a été depuis complètement oublié. Il est possible que 
j'aie fait ce rêve à Paris même, au cours d'une de mes 
nombreuses promenades tristes et solitaires, alors 
que j'avais tant besoin d'aide et de protection, avant 
que maître Charcot m'eût introduit dans son cercle. 
J'ai eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer l'auteur 
du Nabab dans la maison de Charcot. Ce qui me con- 
trariait seulement dans cette affaire, c'est qu'il n'y 
a rien qui me répugne autant que la situation d'un 
protégé. Ce qu'on en voit dans notre pays est fait 
pour vous ôter toute envie de chercher des protections, 
et mon caractère ne s'accommoderait d'ailleurs pas 
de l'attitude que comportent les obligations d'un pro- 
tégé. J'ai toujours tendu tous mes efforts à être libre 
et indépendant, un homme ne devant rien à d'autres. 
Et c'est moi qui devais me rendre coupable d'une 
rêverie pareille, qui n'a d'ailleurs jamais reçu même 
un commencement de réalisation ! Ce cas fournit 
encore un excellent exemple de la manière dont nos 
rapports avec notre propre moi, rapports réprimés 
à l'état sain, mais se manifestant victorieusement 
dans la paranoïa, nous troublent et embrouillent notre 
considération objective des choses. 

Un autre cas d'illusion de la mémoire, qui se laisse, 
lui aussi, expliquer d'une façon satisfaisante, se rap- 
proche de la « fausse reconnaissance » dont nous nous 
occuperons plus tard. Le voici : Je raconte à l'un de 
mes malades, homme ambitieux et très doué, qu'un 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 173 

jeune étudiant vient de s'affirmer comme un de mes 
élèves par un intéressant travail intitulé : L'artiste. 
Essai d'une psychologie sexuelle. Lorsque ce travail 
eut paru en librairie quinze mois plus tard, mon malade 
m'affirma qu'il se souvenait sûrement avoir déjà lu 
quelque part, dans un catalogue de librairie peut-être, 
l'annonce de ce travail, avant même que je lui en aie 
parlé la première fois (peut-être un mois, peut-être 
six mois avant cette époque). Déjà alors il aurait 
pensé à cette notice et constaté, en outre, que l'auteur 
a modifié le titre de son travail qui s'appelle main- 
tenant Contributions à une psychologie sexuelle, au 
lieu de Essai d'une psychologie sexuelle. M'étant ren- 
seigné auprès de l'auteur et ayant comparé toutes les 
dates, j'ai bien été obligé de conclure que mon malade 
voulait se rappeler une chose impossible. Aucune 
notice annonçant ce travail n'avait paru avant son 
impression ; en tous cas, il n'en a été question nulle 
part quinze mois à l'avance. J'allais renoncer à l'inter- 
prétation de cette illusion de la mémoire, lorsque le 
malade vint me faire part d'une autre illusion du même 
genre. Il croyait avoir aperçu tout récemment, dans 
la vitrine d'une librairie, un ouvrage sur V Agoraphobie 
qu'il voudrait acheter, mais qu'il ne trouvait dans aucun 
catalogue. Je pus alors lui expliquer pourquoi ses 
recherches devaient rester vaines. L'ouvrage sur l'Ago- 
raphobie était né dans son imagination, à titre de projet 
inconscient, et c'est lui-même qui devait l'écrire. 
Son ambition de rivaliser avec le jeune homme dont 
j'ai parlé plus haut et d'écrire un travail scientifique 
susceptible de l'introduire dans le cercle de mes élèves,, 
l'a conduit aussi bien à la première qu'à la seconde 
de ces illusions de la mémoire. Il se rappela alors que 
la notice de librairie qui l'avait conduit à cette fausse 
reconnaissance se rapportait à un ouvrage intitulé : 
« Genèse, loi de la reproduction. » Quant à la modifi- 
cation du titre dont il a parlé, c'est moi qui lui en ai 
suggéré l'idée, puisque je me suis rappelé avoir commis 



174 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

une inexactitude en nommant le travail de mon 
élève : j'ai dit notamment Essai, au lieu de Contri- 
bution. 

B. Oubli de projets. 

Aucun autre groupe de phénomènes ne se prête 
mieux que l'oubli de projets à la démonstration de la 
thèse que la faiblesse de l'attention ne suffit pas, à 
elle seule, à expliquer un acte manqué. Un projet est 
une impulsion à l'action qui a déjà reçu le consente- 
ment du sujet, mais dont l'exécution est fixée à une 
époque déterminée. Or, dans l'intervalle qui sépare 
la conception d'un projet de son exécution, il peut 
survenir dans les motifs une modification telle que le 
projet ne soit pas exécuté, sans pour cela être oublié : 
il est tout simplement modifié ou supprimé. En ce 
qui concerne l'oubli de projets, qui se produit journel- 
lement et dans toutes les situations possibles, loin de 
l'expliquer par un changement dans l'équilibre des 
motifs, nous le laissons tout simplement inexpliqué 
ou bien nous nous contentons de dire qu'à l'époque 
de l'exécution l'attention qu'exige l'action a fait 
défaut, cette même attention qui était une condition 
indispensable de la conception du projet et qui, à ce 
moment-là, aurait suffi à assurer sa réalisation. L'ob- 
servation de notre attitude normale à l'égard de nos 
projets montre tout ce que cet essai d'explication a 
d'arbitraire. Si je conçois le matin un projet qui doit 
être réalisé le soir, il peut arriver que certaines cir- 
constances m'y fassent songer plusieurs fois au cours 
de la journée. Mais il n'est pas du tout nécessaire que 
ce projet reste dans ma conscience toute la journée. 
Lorsque le moment de la réalisation approche, il me 
revient subitement à la mémoire et m'incite à faire 
les préparatifs que nécessite l'action projetée. Lors- 
qu'en sortant de chez moi j'emporte une lettre que je 
me propose de mettre dans une boîte, je n'ai nulle- 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 175 

ment besoin, si je suis un individu normal et non 
nerveux, de tenir la lettre à la main tout le long du 
chemin et de chercher tout le temps à droite et à gauche 
une boîte aux lettres pour exécuter mon projet à la 
première occasion qui pourra se présenter : je mets 
ma lettre dans ma poche, je suis tranquillement mon 
chemin, je laisse mes idées se succéder librement, 
comptant bien que la première boîte que j'apercevrai 
éveillera mon attention et m'incitera à plonger la 
main dans une poche pour en retirer la lettre. L'attitude 
normale à l'égard d'un projet conçu se rapproche 
tout à fait de celle qu'on détermine chez des personnes 
auxquelles on a suggéré pendant l'hypnose une « idée 
post-hypnotique à longue échéance ^ ». On décrit 
généralement le phénomène de la manière suivante : 
le projet suggéré sommeille chez la personne en ques- 
tion jusqu'à l'approche du moment de l'exécution. 
Il s'éveille ensuite et pousse à l'action. 

Il y a deux situations dans la vie dans lesquelles 
le profane lui-même se rend compte que l'oubli de 
projets n'est nullement un phénomène élémentaire 
irréductible, mais autorise à conclure à l'existence 
de motifs inavoués. Je veux parler de l'amour et du 
service militaire. Un amoureux qui se présente à un 
rendez-vous avec un certain retard aura beau s'excuser 
auprès de sa dame en disant qu'il avait malheureuse- 
ment tout à fait oublié ce rendez-vous. Elle ne tardera 
pas à lui répondre : « Il y a un an, tu n'aurais pas oublié. 
C'est que tu ne m'aimes plus. » Et si, ayant recours 
à l'explication psychologique, mentionnée plus haut, 
il cherche à excuser son oubli par des affaires urgentes, 
la dame, devenue aussi perspicace en psychanalyse 
qu'un médecin-spécialiste, lui répondra : « Il est bizarre 
que tu n'aies jamais été troublé autrefois par tes 
affaires. )) Certes, la dame n'exclura pas toute possi- 



1. Cfr. Bcrnheim. — Neue Studien über Hypnolismus, Suggestion und 
Psychotherapie. (Trad. allemande, 1892.) 



176 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

bilité d'oubli ; elle pensera seulement, et non sans 
raison, que l'oubli non intentionnel est un indice 
presque aussi sûr d'un certain non-vouloir qu'un 
prétexte conscient. 

De même, dans la vie militaire on n'admet aucune 
différence de principe entre une négligence par oubli 
et une négligence intentionnelle. Le soldat doit ne 
rien oublier de ce qu'exige de lui le service militaire^ 
Si, cependant, il se rend coupable d'un oubli, alors 
qu'il sait très bien ce qui est exigé, c'est qu'il existe 
chez lui des motifs en opposition avec ceux qui doivent 
l'inciter à l'accomplissement des exigences militaires. 
Le soldat d'un an qui voudrait s'excuser au rapport, 
en disant qu'il a oublié d'astiquer ses boutons, serait sûr 
d'avoir une punition. Punition qu'on peut considérer 
comme insignifiante, si l'on songe à celle qu'il encour- 
rait s'il s'avouait à lui-même et s'il avouait à ses supé- 
rieurs que toutes ces chinoiseries du service lui ré- 
pugnent. C'est pour s'épargner cette punition plus 
forte, c'est pour des raisons pour ainsi dire économiques 
qu'il se sert de l'oubH comme d'une excuse, à moins 
que l'oubli ne soit réel et ne vienne s'offrir à titre de 
compromis. 

Les femmes, comme les autorités militaires, préten- 
dent que tout ce qui se rattache à elles doit être 
soustrait à l'oubH et professent ainsi l'opinion que 
l'oubli n'est permis que dans les choses sans impor- 
tance, tandis que dans les choses importantes il est 
une preuve qu'on veut traiter ces choses comme 
insignifiantes, c'est-à-dire leur refuser toute valeur i. 
Il est certain que le point de vue de l'appréciation 
psychique ne peut pas être totalement écarté dans 

1. Dans le drame de Shaw : César et CUopâtre, César, sur le point de 
quitter TÉgypte, est pendant un certain temps tourmenté par l'idée 
d'avoir eu l'intention de faire quelque chose, mais ne peut se rappeler 
de quoi il s'agit. Nous apprenons finalement qu'il voulait faire ses adieux 
à Cléopâtre ! Ce petit trait est destiné à montrer, en opposition d'ailleurs 
avec la vérité historique, le peu de cas que faisait César de la petite prin- 
cesse égj-ptienne. (D'après E. Jones, l. c, p. 488.) 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 177 

ces matières. Personne n'oublie d'accomplir des actions 
qui lui paraissent importantes, faute de quoi il s'expose 
à être soupçonné comme étant atteint d'un trouble 
psychique. Aussi nos recherches ne peuvent-elles porter 
que sur l'oubli de projets plus ou moins secondaires ; 
il n'existe pas, à notre avis, de projets tout à fait 
indifférents, car si de tels projets existaient, on ne 
voit pas pourquoi ils auraient été conçus. 

Comme pour les troubles fonctionnels décrits pré- 
cédemment, j'ai réuni et cherché à expliquer les cas 
de négligence par oubli que j'ai observés sur moi- 
même ; et j'ai invariablement trouvé que l'oubli 
était dû dans tous les cas à l'intervention de motifs 
inconnus et inavoués ou, si je puis m'exprimer ainsi, 
à l'intervention d'une contre- volonté. Dans une série 
de ces cas, je me trouvais dans une situation qui 
rappelle les conditions du service militaire, je subissais 
une contrainte contre laquelle je n'avais jamais cessé 
de me révolter, ma révolte se manifestant par des 
oublis. A cela je dois ajouter que j'oublie très facile- 
ment de complimenter les gens à l'occasion d'anniver- 
saires, de jubilés, de mariages et d'avancements. Plus 
je m'attache à le faire, et plus je constate que cela 
ne me réussit pas. Je finirai par me décider à y renoncer 
et à obéir consciemment et volontairement aux motifs 
qui s'y opposent. A un ami qui m'avait chargé, à 
l'occasion d'un certain événement, d'expédier à une 
date fixe un télégramme de félicitations, ce qui, pen- 
sait-il, me serait d'autant plus facile que j'avais, moi 
aussi, à télégraphier à l'occasion du même événement, 
— j'avais prédit que j'oublierai certainement d'expé- 
dier aussi bien mon télégramme que le sien. Et je 
n'ai nullement été étonné de voir ma prophétie se 
réaliser. A la suite de douloureuses expériences que la 
vie m'avait réservées, je suis devenu incapable de 
manifester mon intérêt dans les cas où cette mani- 
festation doit nécessairement revêtir une forme exa- 
gérée, hors de proportion avec le sentiment plutôt 

Fheud. 12 



178 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

tiède que j'éprouve dans ces occasions. Depuis que 
je Hie suis rendu compte que j'ai souvent pris chez 
les autres une sympathie feinte pour une vraie, je 
me suis révolté contre les manifestations convention- 
nelles d'une sympathie de commande, manifestations 
dont je ne vois d'ailleurs pas l'utilité sociale. Seuls 
les décès trouvent grâce devant ma sévérité ; et 
toutes les fois que je m'étais proposé d'exprimer mes 
condoléances à l'occasion d'un décès, je n'ai pas 
manqué de le faire. Toutes les fois que mes manifes- 
tations affectives n'ont pas le caractère d'une obligation 
sociale, elles s'expriment hbrement, sans être entravées 
ou étouffées par l'oubli. 

Le lieutenant T. rapporte un cas d'oubli de ce 
genre, survenu pendant sa captivité. Il s'agit égale- 
ment d'un projet qui, réprimé d'abord, n'en 'a pas 
moins réussi à se faire jour, créant ainsi une situation 
très pénible. 

Un cas d'omission. 

« Le supérieur d'un camp d'ofïïciers-prisonniers est 
offensé par un de ses camarades. Pour éviter des suites 
fâcheuses, il veut se servir du seul moyen radical 
dont il dispose, en éloignant ce dernier et en le faisant 
déplacer dans un autre camp. Cédant aux instances 
de plusieurs amis, il se décide cependant, bien à contre- 
cœur, à ne pas recourir à cette mesure et à se soumettre 
à une procédure d'honneur, malgré tous les inconvé- 
nients qui doivent en résulter. 

Ce même matin, le commandant en question devait, 
sous le contrôle d'un surveillant, faire l'appel de tous 
les officiers-prisonniers. Connaissant tous ses camarades 
depuis longtemps, il ne s'était jamais trompé, en faisant 
l'appel. Mais cette fois il sauta le nom de son offenseur, 
de sorte que celui-ci dut rester à sa place après le 
départ de tous les autres, jusqu'à ce que le commandant 
se fût aperçu de l'erreur. Or, le nom omis était écrit 
très distinctement au milieu de la feuille. 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 179 

Cet incident a été interprété par celui qui en a été 
victime comme un affront voulu ; mais l'autre n'y 
a vu qu'un hasard pénible, autorisant la supposition 
erronée du premier. Après avoir cependant lu la 
« Psychopathologie » de Freud, le commandant a 
pu se faire une idée exacte de ce qui était arrivé. » 

C'est encore par un conflit entre un devoir conven- 
tionnel et une appréciation interne non avouée que 
s'expliquent les cas où l'on oublie d'accomplir des 
actions qu'on avait promis d'accomplir au profit d'un 
autre. Il arrive alors généralement que le bienfaiteur 
est le seul à voir dans l'oubli qu'il invoque une excuse 
suffisante, alors que le solliciteur pense sans doute, 
et non sans raison : « il n'avait aucun intérêt à faire 
ce qu'il m'avait promis, autrement il ne l'aurait pas 
oubHé. » Il y a des hommes qu'on considère généra- 
lement comme ayant l'oubh facile et qu'on excuse 
de la même manière dont on excuse les myopes, lors- 
qu'ils ne saluent pas dans la rue^. Ces personnes ou- 
blient toutes les petites promesses qu'elles ont faites, 
ne s'acquittent d'aucune des commissions dont on 
les a chargées, se montrent peu sûres dans les petites 
choses et prétendent qu'on ne doit pas leur en vouloir 
de ces petits manquements qui s'expliqueraient, non 
par leur caractère, mais par une certaine particularité 
organique ^. Je ne fais pas partie moi-même de cette 

1. Les femmes, qui ont une intuition plus profonde des processus 
psychiques inconscients, sont généralement portées à se considérer 
comme offensées, lorsqu'on ne les reconnaît pas dans la rue, c'est-à-dire 
lorsqu'on ne les salue pas. Elles ne pensent jamais en premier lieu que le 
coupable peut n'être que myope ou qu'il ne les a pas aperçues, parce 
qu'il était plongé dans ses réflexions. Elles se disent qu'on les aurait 
certainement aperçues, si on les estimait davantage. 

2. M. S. Ferenczi raconte qu'il a été autrefois très « distrait » et qu'il 
étonnait tous ceux qui le connaissaient par la fréquence et l'étrangeté 
de ses actions naanquées. Mais cette « distraction » a presque complète- 
ment disparu, depuis qu'il s'est adonné au traitement psychanalytique 
de malades, ce qui l'a obligé de prêter aussi son attention à l'analyse 
de son propre moi. Il pense qu'on renonce aux actes manques, lorsqu'on 
se sent chargé d'une responsabilité plus grande. Aussi considère-t^il 
avec raison la distraction comme un état entretenu par des complexes 



180 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

<îatégorie de gens et je n'ai pas eu l'occasion d'analyser 
les actes de personnes sujettes aux oublis de ce genre, 
de sorte que je ne puis rien affirmer avec certitude 
-quant aux motifs qui président à ces oublis. Mais je 
crois pouvoir dire par analogie qu'il s'agit d'un degré 
très prononcé de mépris à l'égard des autres, mépris 
inavoué et inconscient, certes, et qui utilise le facteur 
constitutionnel pour s'exprimer et se manifester ^. 

Dans d'autres cas, les motifs de l'oubli sont moins 
faciles à deviner et provoquent, lorsqu'ils sont décou- 
verts, une surprise plus grande. C'est ainsi que j'ai 
remarqué autrefois que sur un certain nombre de 
malades que j'avais à visiter, les seules visites que 
j'oubliais étaient celles que je devais faire à des- malades 
gratuits ou à des confrères malades. Pour me mettre 
à l'abri de ces oublis dont j'avais honte moi-même, 
j'avais pris l'habitude de noter dès le matin toutes les 
visites que j'avais à faire dans le courant de la journée. 
J'ignore si d'autres médecins ont eu recours au même 
moyen pour arriver au même résultat. Mais cet expé- 
dient nous fournit une indication quant aux mobiles 
qui poussent le neurasthénique à noter sur le fameux 
« bout de papier » tout ce qu'il se propose de dire au 
médecin. On dirait qu'il ne se fie pas à la force et à la 
fidélité de sa mémoire. C'est certainement exact, mais 
les choses se passent le plus souvent ainsi : Après 
avoir longuement exposé les troubles qu'il ressent et 
posé toutes les questions qui s'y rapportent, le malade 

inconscients et qui peut guérir par la psychanalyse. Un jour, cependant, 
il crut avoir à se reprocher une erreur technique qu'il aurait commise 
au cours de la psychanalyse d'un malade. Ce jour-là il s'était trouvé 
subitement en butte à toutes ses « distractions » d'autrefois. Il fit plu- 
sieurs faux pas dans la rue (représentation symbolique du faux pas commis 
dans le traitement), oublia chez lui son portefeuille, voulut payer dans le 
tramway un kreuzer de moins, quitta la maison ses habits mal bou- 
tonnés, etc. 

1. M. E. Jones dit à ce propos ; « La résistance a souvent un caractère 
général. C'est ainsi qu'un homme affairé oublie d'expédier les lettres 
qui lui sont confiées par sa femme, ce qui l'ennuie quelque peu, de même 
qu'il peut oublier d'exécuter ses ordres d'achat dans les magasins. » 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 18t 

fait une petite pause, après laquelle il tire de sa poche, 
son bout de papier et dit en s'excusant : « j'ai noté 
sur ce papier certaines choses, car autrement je ne 
me souviendrais de rien. » Dans la plupart des cas,, 
rien ne se trouve noté sur ce papier qu'il n'ait déjà 
dit. Il répète donc tous les détails et se répond à lui- 
même : « cela, je l'ai déjà demandé. » Son bout de papier 
ne sert sans doute qu'à mettre en lumière un de ses 
symptômes, à savoir la fréquence avec laquelle ses- 
projets sont troublés par des motifs étrangers. 

Je vais avouer maintenant un défaut dont souffrent 
aussi la plupart des personnes saines que je connais ; 
il m' arrive très facilement, peut-être moins facilement 
que lorsque j'étais plus jeune, d'oublier de rendre les 
livres empruntés ou de différer certains paiements 
en les oubliant. Il n'y a pas très longtemps, je suis 
sorti un matin du bureau de tabac où j'achète tous- 
les jours mes cigares, en oubliant de payer. Ce fut 
une négligence tout à fait inofîensive, étant donné- 
que le tenancier du bureau me connaît et qu'il était 
sûr d'être payé le lendemain. Mais le petit retard, la 
tentative de faire des dettes n'étaient certainement pas 
étrangers aux considérations budgétaires qui m'avaient 
préoccupé la veille. Même chez les hommes dits tout 
à fait honnêtes, on découvre facilement les traces 
d'une double attitude à l'égard de l'argent et de la 
possession. La convoitise primitive du nourrisson qui 
cherche à s'emparer de tous les objets (pour les porter 
à sa bouche) ne disparaît, d'une façon générale, 
qu'incomplètement sous l'influence de la culture et 
de l'éducation ^. 

1. Pour ne pas abandonner ce sujet, je m'écarte de la subdivision que 
j'ai adoptée et j'ajoute à ce que je viens de dire qu'en ce qui concerne les 
affaires d'argent, la mémoire des hommes manifeste une partialité parti- 
culière. Ainsi que j'ai pu m'en assurer sur moi-même, on croit souvent à 
tort avoir déjà payé ce qu'on devait, et les illusions de ce genre sont sou- 
vent très tenaces. Même dans les cas où, comme dans In jeu de cartes, 
il ne s'agit pas d'intérêts considérables, mais où l'amour du gain a l'occa- 
sion de se manifester librement, les hommes même les plus honnêtes. 




182 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

On trouvera peut-être qu'à force de citeT des exem- 
ples de ce genre, j'ai fini par tomber dans la banelité. 
Mais mon but était précisément d'attirer l'attention 
sur des choses que tout le monde connaît et comprend 
de la même manière, autrement dit de réunir des faits 
de, tous les jours et de les soumettre à une élaboration 
scientifique. Je ne vois pas pourquoi on refuserait 
à cette sorte de sagesse, qui est la cristallisation des 
expériences de la vie journalière, une place parmi les 
acquisitions de la science. Ce qui constitue le caractère 
essentiel du travail scientifique, ce n'est pas la nature 
des faits sur lesquels il porte, mais la rigueur de la 
méthode qui préside à la constatation de ces faits 
et la recherche d'une synthèse aussi vaste que pos- 
sible. 

En ce qui concerne les projets de quelque impor- 
tance, nous avons trouvé en général qu'ils sont oubliés, 
lorsqu'ils sont contrariés par des motifs obscurs. Dans 
les projets de moindre importance, l'oubli peut encore 
être amené par un autre mécanisme, le projet subissant 

commettent facilement des fautes de calcul, sont sujets à des défauts de 
mémoire et, sans s'en apercevoir, se rendent coupables de petites triche- 
ries. Ce n'est pas en cela que consiste l'action psychiquement réconfor- 
tante du jeu- L'aphorisme d'après lequel le véritable caractère de l'homme 
se manifesterait dans le jeu est exact, à la condition d'admettre qu'il 
s'agit du caractère réprimé. — S'il est vrai qu'il y a encore des garçons 
de café et de restaurant capables de commettre des erreurs de calcul 
involontaires, ces erreurs comportent évidemment la même explication. 
■ — Chez les commerçants on peut souvent observer une certaine hésitation 
à effectuer des paiements : il ne faut pas voir là une preuve de mauvaise 
volonté, l'expression du désir de s'enrichir indûment, mais seulement 
l'expression psychologique d'une résistance qu'on éprouve toujours au 
moment de se défaire de son argent. — Brill remarque à ce sujet avec 
une acuité épigrammatique : « nous égarons plus facilement des lettres 
contenant des factures que des lettres contenant des chèques. » Si les 
femmes se montrent particulièrement peu disposées à payer leur mé- 
decin, cela tient à des mobiles très intimes et encore très peu élucidés. 
Généralement, elles ont oublié leur porte-monnaie, ce qui les met dans 
l'impossibilité d'acquitter les honoraires séance tenante ; puis elles ou- 
blient, non moins généralement, d'envoyer les honoraires, une fois ren- 
trées chez elles, et il se trouve finalement qu'on les a reçues « pour leurs 
beaux yeux », gratis pro Deo. On dirait qu'elles vous paient avec leur 
sourire. 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 183^ 

le contre-coup de la résistance intérieure qui s'oppose 
à un autre ensemble psychique quelconque, et cela 
en vertu d'une simple association extérieure entre cet 
ensemble et le projet en question. En voici un exemple : 
j'aime le bon buvard et me propose de profiter d'une 
course que je dois faire cet après-midi dans le centre 
de la ville, pour en acheter. Mais pendant quatre 
jours consécutifs j'oublie mon projet et je finis par 
me demander quelle peut être la cause de cet oubli. 
Je trouve cette cause, en me rappelant que j'ai l'ha- 
bitude d'écrire Löschpapier ^, mais de dire Fliess- 
papier ^. Or, « Fliess » est le nom d'un de mes amis de 
Berlin, au nom duquel se sont trouvées associées dans 
mon esprit, ces jours derniers, des idées et préoccu- 
pations pénibles. Je ne puis me défaire de ces idées 
et préoccupations, mais l'instinct de défense se mani- 
feste (p. 169) en se déplaçant, à la faveur de la ressem- 
blance phonétique, sur le projet indifférent et, de ce 
fait, moins résistant. 

Une opposition directe et une motivation plus 
éloignée se sont manifestées simultanément dans le 
cas de retard suivant : J'ai écrit, pour la collection 
Grenzfragen des Nennen und Seelenlebens, une brève 
monographie, qui était un résumé de mon « Interpré- 
tation des rêves ». Bergmann, de Wiesbaden, m'envoie 
des épreuves, me priant de les corriger au plus tôt, 
car il veut faire paraître le fascicule avant Noël. Je 
corrige les épreuves le soir même et les dépose sur 
mon bureau, pour les expédier le lendemain inatin. 
Le lendemain, j'oublie totalement mon projet et ne 
m'en souviens que l'après-midi, en apercevant le 
paquet sur ma table. J'oublie encore d'emporter les 
épreuves et dans l'après-midi et le soir, et le matin 
suivant ; enfin, dans l'après-midi du deuxième jour 
je me lève brusquement, m'empare des épreuves et 



1. Les deux mots servent également à désigner le « papier buvard », 
N, d. T. 



184 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

sors précipitamment pour mettre mon paquet dans la 
première boîte aux lettres. Chemin faisant, je me 
demande avec étonnement quelle peut bien être la 
cause de mon retard. Il est évident que je ne tiens 
pas à expédier les épreuves, mais je ne trouve pas le 
pourquoi. Au cours de la même promenade, j'entre 
chez mon éditeur de Vienne qui a publié mon livre 
sur les rêves et lui dis comme poussé par une inspi- 
ration subite : « Savez-vous que j'ai écrit une nouvelle 
variante du Rêve ? — Ah, pardon ! — Calmez-vous : 
il ne s'agit que d'une brève monographie pour la col- 
lection Löwenfeld- Kurella. » Il n'était pas rassuré ; 
il craignait un préjudice au point de vue de la vente 
du livre. Je cherche à lui prouver -le contraire et lui 
demande finalement : « Si je vous avais demandé 
l'autorisation, avant d'écrire cette monographie, me 
l'auriez-vous refusée ? — Certainement non ! » Je 
crois, en ce qui me concerne, que j'étais tout à fait 
dans mon droit et n'ai fait que me conformer à l'usage ; 
il me semble cependant que ce fut la même appré- 
hension que celle manifestée par l'éditeur qui a été 
la cause de mon hésitation à renvoyer les épreuves. 
Cette appréhension se rattache à une circonstance 
antérieure, et notamment aux objections qui m'ont 
été faites par un autre éditeur, lorsque, chargé d'écrire 
pour le « Manuel » de Nothnagel le chapitre sur la 
paralysie cérébrale infantile, j'ai reproduit dans ce 
travail quelques pages d'un mémoire sur la même ques- 
tion, paru antérieurement chez l'éditeur de mon 
Interprétation des reines. Dans ce dernier cas, le reproche 
n'était pas plus justifié, car j'ai alors loyalement pré- 
venu l'éditeur du mémoire de mon intention d'y 
emprunter quelques pages pour mon travail destiné 
au « Manuel » de Nothnagel. Mais en remontant la suite 
de mes souvenirs, j'évoque une circonstance encore 
plus ancienne où, à l'occasion d'une traduction d'un 
livre français, j'ai vraiment lésé certains droits de 
propriété littéraire. J'avais ajouté au texte traduit des 



OUBLI D'IMPRESSIONS ET DE PROJETS 185 

notes, sans en avoir demandé l'autorisation à l'auteur, 
et j'ai eu quelques années plus tard roccasion de 
m'assurer que celui-ci n'était pas du tout content de 
mon sans-gêne. 

Il existe un proverbe témoignant que le bon sens 
populaire se rend bien compte qu'il n'y a rien d'acci- 
dentel dans l'oubli de projets : « Ce qu'on a oublié 
de faire une fois, on l'oubliera encore bien d'autres 
fois. )) 

Sans doute, on ne peut pas ne pas reconnaître que 
tout ce qu'on pourrait dire sur l'oubli et sur les actes 
manques est considéré par la plupart des hommes 
comme connu et comme allant de soi. Mais pourquoi 
est-il nécessaire de présenter chaque fois à leur cons- 
cience ce qu'ils connaissent si bien ? Que de fois ai-je 
entendu dire : « ne me charge pas de cette commission, 
je l'oublierai certainement.» Dans cette prédiction il 
n'y avait sûrement rien de mystique. Celui qui par- 
lait ainsi sentait en lui vaguement le projet de ne pas 
s'acquitter de la commission et hésitait seulement à 
l'avouer. 

L'oubli de projets reçoit d'ailleurs une bonne illus- 
tration de ce qu'on pourrait appeler « la conception 
de faux projets». J'avais promis à un jeune auteur de 
rendre compte d'un petit ouvrage qu'il avait écrit. 
Des résistances intérieures, dont je ne me rendais pas 
compte, m'ont fait différer ce projet, jusqu'à ce que, 
l'ayant rencontré un jour et cédant à ses instances,, 
j'aie fini par lui promettre de lui donner satisfaction 
le soir même. J'étais tout à fait décidé à tenir ma pro- 
messe, mais j'avais oublié que j'avais ce même soir 
à rédiger d'urgence un rapport d'expertise médicale. 
Ayant ainsi fini par me rendre compte que j'avais 
conçu un faux projet, j'ai renoncé à lutter contre mes 
résistances et j'ai fait savoir à l'auteur que je retirais 
ma promesse. 



CHAPITRE VIII 

MÉPRISES ET MALADRESSES 



Au travail, déjà mentionné, de Meringer et Mayer 
j'emprunte encore le passage suivant (p. 98) : 

« Les lapsus de la parole ne sont pas des phénomènes 
isolés. Ils correspondent aux erreurs auxquelles sont 
sujettes les autres activités des hommes et qui sont 
connues sous la dénomination absurde d^oublis. » 

Je ne suis donc pas le premier à avoir attribué un 
sens et une intention aux petits troubles fonctionnels 
de la vie quotidienne ^. 

Si les erreurs que nous commettons lorsque nous 
nous servons du langage, qui est une fonction motrice, 
admettent une pareille conception, rien ne s'oppose 
à ce que nous étendions celle-ci aux erreurs dont nous 
nous rendons coupables en exécutant les autres fonc- 
tions motrices. Je divise ces dernières erreurs en deux 
groupes : le premier comprend les cas où l'effet manqué 
semble constituer l'élément essentiel ; ce sont, pour 
ainsi dire, des cas de non-conformité à l'intention, 
donc des cas de méprises ; dans le second groupe, je 
range les cas où l'action tout entière apparaît absurde, 
semble ne répondre à aucun but : actions symptoma- 
tiques et accidentelles. La séparation entre ces deux 
groupes n'est d'ailleurs pas nettement tranchée, et 
nous aurons l'occasion de nous convaincre, au cours 
de notre exposé, que toutes les divisions que nous 



1. Une publication ultérieure de Meringer m'a montré que j'ai eu tort 
d'attribuer à l'auteur cette manière de voir. 



MÉPRISES ET MALADRESSES 187 

adoptons n'ont qu'une valeur descriptive et sont en 
contradiction avec l'unité interne des phénomènes qui 
nous intéressent. 

Nous ne gagnons rien au point de vue de la com- 
préhension psychologique de la « méprise », en la 
concevant comme une ataxie, et plus spécialement 
comme une « ataxie corticale ». Essayons plutôt de 
ramener chacun des cas dont jious aurons à nous 
occuper aux conditions dans lesquelles il s'est produit. 
J'aurai de nouveau l'occasion d'utiliser à cet effet 
des observations que j'ai faites sur moi-même et qui, 
je tiens à le dire tout de suite, ne sont pas très nom- 
breuses. 

a) Autrefois, alors que je faisais plus souvent qu'au- 
jourd'hui des visites à domicile, il m' arrivait fréquem- 
ment, une fois devant la porte à laqpielle je devais 
sonner ou frapper, de tirer de ma poche la clef qui 
me servait à ouvrir la porte de mon propre domicile, 
pour, aussitôt, la remettre presque honteusement. 
En m'observant bien, j'ai fini par constater que cet 
acte manqué, consistant à sortir ma clef devant la 
porte du domicile d'un autre, signifiait un hommage 
à la maison dans laquelle je me rendais. C'était comme 
si j'avais voulu dire : « ici je suis comme chez moi », 
car la méprise ne se produisait que devant des maisons 
où j'avais des malades pour lesquels j'étais toujours 
le bienvenu. (Il va sans dire que je ne commettais 
jamais la méprise inverse, consistant à sonner à la 
porte de mon propre domicile.) 

Mon acte manqué était donc la représentation sym- 
bolique d'une idée qui n'était pas faite pour être 
prise au sérieux par ma conscience, car en réalité le 
neurologiste sait fort bien que le malade ne lui reste 
attaché qu'aussi longtemps qu'il attend de lui un 
avantage et que la chaude sympathie que le médecin 
lui-même témoigne au malade constitue le plus souvent 
un moyen psychique faisant partie du traitement en 
général. 



188 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

De nombreuses observations faites par d'autres 
personnes sur elles-mêmes montrent que l'erreur dans 
laquelle les clefs jouent un rôle si important ne m'est 
pas particulière. 

Dans ses « Contributions à la psychopathologie de la 
vie quotidienne » {Arch. de Psychol, VI, 1906), M. A. Mae- 
der décrit des expériences presque identiques aux 
miennes : « Il est arrivé à chacun de sortir son trous- 
seau, en arrivant à la porte d'un ami particulièrement 
cher, de se surprendre, pour ainsi dire, en train d'ouvrir 
avec sa clef comme chez soi. C'est un retard, puisqu'il 
faut sonner malgré tout, mais c'est une preuve qu'on 
se sent — ou qu'on voudrait se sentir — comme chez 
soi, auprès de cet ami. » 

E. Jones (/. c, p. 509) : « L'usage de clefs est une 
source féconde d'accidents de ce genre dont je citerai 
deux exemples. Lorsque je suis obligé d'interrompre 
un travail absorbant, pour me rendre à l'hôpital en 
vue de quelque besogne machinale, je me surprends 
facilement en train de vouloir ouvrir la porte de mon 
laboratoire avec la clef du bureau que j'ai à la maison, 
bien que les deux clefs ne se ressemblent nullement. 
Par cette erreur je témoigne, malgré moi, que j'aime- 
rais mieux être chez moi qu'à l'hôpital. » ■ — « Il y a 
quelques années, j'occupais une situation subordonnée 
dans une institution dont la porte était toujours 
fermée à clef, de sorte qu'il fallait sonner pour se faire 
ouvrir. A plusieurs reprises, je m'étais surpris en train 
de vouloir ouvrir cette porte avec la clef de mon propre 
domicile. Chacun des membres titulaires de cette 
institution (et c'était la qualité à laquelle j'aspirais 
moi-même à cette époque-là) était muni d'une clef 
avec laquelle il pouvait ouvrir lui-même la porte, 
sans être obligé d'attendre. Ma méprise n'était ainsi 
que l'expression de mon désir d'arriver à la même 
situation et d'être ici comme chez moi. » 

Hanns Sachs (de Vienne) raconte de même : « Je 
porte toujours sur moi deux clefs, dont l'une ouvre la 



MÉPRISES ET MALADRESSES 189 

porte de mon bureau, l'autre celle de mon domicile 
particulier. Elles ne sont pas précisément faciles à 
confondre, étant donné que la clef du bureau est au 
moins trois fois plus grande que celle de mon domicile. 
En outre, je porte toujours la première dans la poche 
de mon pantalon, l'autre dans celle de mon veston. 
Malgré cela, il m'est souvent arrivé de constater, 
lorsque je me trouvais devant l'une des deux portes, 
que j'avais préparé, en montant les escaliers, la clef 
ouvrant l'autre. Je me suis décidé à faire une obser- 
vation statistique : comme je me trouvais tous les 
jours devant les deux portes dans une disposition 
psychique à peu près identique, j'en ai conclu que 
la confusion entre les deux clefs, si elle était déterminée 
par des mobiles psychiques, devrait être, elle aussi, 
soumise à une certaine régularité. Or, en poursuivant 
mes observations, j'ai constaté que je voulais régu- 
lièrement ouvrir la porte du bureau avec la clef de 
mon domicile, l'inverse ne s'étant produit qu'une seule 
fois : ce fut un jour où rentrant chez moi fatigué, 
je savais que j'étais attendu par un visiteur ; je fis 
alors la tentative d'ouvrir la porte de mon domicile 
avec la clef du bureau, trop grande pour la serrure. » 

b) Depuis six ans, j'ai l'habitude de sonner deux fois 
par jour, à des heures fixes, à la porte d'une maison. 
Pendant ces six années, il m'est arrivé deux fois (à 
un bref intervalle) de monter un étage plus haut. 
Une fois, j'étais absorbé par un rêve ambitieux, dans 
lequel je me voyais « monter indéfiniment ». Je n'ai 
pas entendu, lorsque je mettais les pieds sur les pre- 
mières marches du troisième étage, s'ouvrir la porte 
de l'appartement du deuxième, qui était précisément 
celui où j'étais attendu. L'autre fois il m'est également 
arrivé de dépasser mon but, parce que j'étais « plongé » 
dans mes idées. Lorsque, m' étant aperçu de mon erreur, 
j'ai rebroussé chemin et essayé de surprendre le rêve 
qui m'absorbait, j'ai constaté que j'étais en colère 
contre un critique (imaginaire) de mes ouvrages qui 



190 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

me reprochait soi-disant d'aller « trop loin », de vouloir 
« voler trop haut ^ ». 

c) Sur mon bureau se trouvent déposés, toujours à la 
même place depuis des années et l'un à côté de l'autre, 
un marteau à réflexes et un diapason. Un jour je devais 
prendre, aussitôt la consultation terminée, un train 
de banlieue ; très pressé de sortir, afin de ne pas 
manquer mon train, je glisse dans la poche de mon 
pardessus le diapason, à la place du marteau que je 
voulais emporter. Mis en éveil par le poids, je m'aper- 
çois immédiatement de mon erreur. Celui qui n'a pas 
l'habitude de réfléchir sur les petits incidents de ce 
genre, dira sans doute que la hâte avec laquelle je 
faisais mes préparatifs explique et excuse mon erreur. 
Quant à moi, j'ai vu dans cette confusion entre le 
diapason et le marteau un problème que je me suis 
appliqué à résoudre. Ma précipitation était une raison 
tout à fait suffisante pour m' épargner mon erreur 
et, avec elle, une perte de temps. 

Quel est donc celui qui s'est le dernier saisi du dia- 
pason ? Telle est la première question que je me pose. 
Ce fut, il y a quelques jours, un enfant idiot, dont 
j'examinais l'attention aux impressions sensorielles 
et qui fut tellement captivé par le diapason que je ne 
pus que difficilement le lui arracher des mains. S'en- 
suivrait-il que je sois, moi aussi, un idiot ? Il semblerait, 
car la première idée qui me vient à l'esprit à propos 
de « marteau » (Hammer) est : Chamer (« âne » en 
hébreu). 

Mais que signifie cette injure ? Examinons un peu 
la situation. Je suis pressé d'aller voir une malade 
habitant la banlieue ouest et qui, d'après ce qui m'a 
été communiqué par lettre, à fait, il y a quelques mois, 
une chute de son balcon et se trouve depuis lors dans 
l'impossibilité de marcher. Le médecin qui m'appelle 



1. Versteigen : monter trop haut, au sens propre et figuré (avoir trop 
de prétentions). N. d. T. 



MÉPRISES ET MALADRESSES 191 

en consultation m'écrit qu'il hésite, en ce qui concerne 
le diagnostic, entre une lésion médullaire et une 
névrose traumatique (hystérie). Je suis donc invité à 
trancher la question. C'est le momerit de se rappeler 
qu'il faut être très circonspect dans les cas de dia- 
gnostic difficile. De plus, les médecins ne manquent 
pas qui pensent qu'on pose trop à la légère le diagnostic 
d'hystérie là où il s'agit de choses bien plus sérieuses. 
Mais l'injure n'est toujours pas justifiée ! Or, il se 
trouve que la petite station de chemin de fer où je 
dois descendre est la même où je suis descendu il y 
a quelques années, pour aller voir un jeune homme qui, 
à la suite d'une émotion, avait présenté certains 
troubles de la marche. J'avais posé le diagnostic 
d'hystérie et soumis le malade au traitement psychique; 
mais je ne tardai pas à me rendre compte que si mon 
diagnostic n'était pas tout à fait inexact, il n'était 
pas non plus rigoureusement exact. Un grand nombre 
de symptômes de ce malade étaient de nature hysté- 
rique et n'ont pas tardé à disparaître sous l'influence 
du traitement. Mais derrière ces symptômes s'en sont 
révélés d'autres, réfractaires à mon traitement et qui 
ne pouvaient être rattachés qu'à une sclérose mul- 
tiple. Ceux qui ont vu le malade après moi n'eurent 
aucune difficulté à reconnaître l'affection organique ; 
j'aurais fait et jugé comme les médecins qui m'ont 
succédé ; il n'en est pas moins vrai qu'il y avait là 
de ma part toutes les apparences d'une grave erreur ; 
il va sans dire que la promesse de la guérison que j'ai 
cru devoir faire au malade n'a pu être tenue. La 
méprise qui m'a fait glisser dans ma poche le diapason 
à la place du marteswi pouvait donc recevoir la tra- 
duction suivante : « Imbécile, âne que tu es, fais bien 
attention cette fois et ne pose pas le diagnostic d'hys- 
térie là où il s'agit d'une maladie incurable, comme 
cela t'est arrivé il y a quelques années dans la même 
localité chez ce pauvre homme ! Et heureusement 
pour ma petite analyse, mais malheureusement pour 



192 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

mon humeur, ce miême homme, atteint de grave para- 
lysie contractile, était venu à ma consultation quelques 
jours avant que j'aie vu l'enfant idiot, et le lende- 
main. 

On le voit, cette fois c'est la voix de la critique à 
l'égard de soi-même qui s'exprime par la méprise. La 
méprise se prête d'ailleurs particulièrement bien à 
cet usage. La méprise actuelle en représente une autre, 
commise précédemment. 

d) Il va sans dire que la méprise peut être utilisée 
par une foule d'autres intentions obscures. En voilà 
un premier exemple : il m'arrive rarement de casser 
quelque chose. Ce n'est pas que je sois particulière- 
ment adroit, mais étant donnée l'intégrité de mon 
appareil neuro-musculaire, il n'existe évidemment pas 
de raisons pour que j'exécute des mouvements mala- 
droits ayant des effets non désirés. Je ne me rappelle 
donc pas avoir jamais cassé ou brisé un objet quel- 
conque dans ma maison. Vu l'exiguité de mon cabinet 
de travail, j'ai souvent été obligé d'adopter les attitudes 
les plus incommodes pour manier les objets en terre 
glaise et en pierre dont je possède une petite collection, 
et ceux qui me regardaient faire ont souvent exprimé 
leurs craintes de voir un objet ou l'autre glisser de 
mes mains et se briser. Mais jamais pareil accident 
ne m'est arrivé. Pourquoi donc m'est-il arrivé un jour 
de laisser tomber à terre et se briser le couvercle 
en marbre de mon modeste encrier ? 

Mon encrier se coinpose d'une plaque de marbre 
creusée d'une cavité destinée à recevoir un godet en 
verre ; il est surmonté d'un couvercle à bouton, 
également en marbre. Derrière cet encrier se trouve 
une guirlande de statuettes en bronze et de figures 
en terre cuite. Un jour je m'asseois devant ma table 
pour écrire, je fais, avec la main qui tient la plume, 
un mouvement extrêmement maladroit et large, et fais 
tomber à terre le couvercle qui était déposé à côté 
de l'encrier. L'expHcation n'est pas difficile à trouver. 



MÉPRISES ET MALADRESSES 193 

Quelques heures auparavant, ma sœur était entrée 
dans mon cabinet, pour voir quelques nouvelles acqui- 
sitions que j'avais faites. Elle les trouva très jolies 
et dit : « Maintenant ton bureau est très bien garni. 
Seul l'encrier ne va pas avec le reste. Il t'en faut un 
plus joli. » Je sors avec ma sœur pour l'accompagner 
et ne rentre qu'au bout de quelques heures. C'est 
alors, je crois, que j'ai exécuté l'encrier condamné. 
Aurais-je conclu des paroles de ma sœur qu'elle avait 
l'intention de m'ofïrir à la première occasion un nouvel 
encrier et, pour l'obliger à réaliser l'intention que je 
lui attribuais, me serais-je empressé de la mettre 
devant un fait accompli, en brisant l'ancien encrier 
qu'elle avait elle-même trouvé laid ? S'il en est ainsi, 
mon mouvement brusque n'était maladroit qu'en 
apparence ; en réalité, il était très adroit, très conforme 
au but, puisqu'il a su épargner tous les autres objets 
qui se trouvaient dans le voisinage. 

Je crois que ce jugement s'applique à toute une série 
de mouvements en apparence maladroits. Il est vrai 
que ces mouvements apparaissent violents, brutaux, 
à la fois spasmodiques et ataxiques, mais ils sont 
dominés, guidés par une intention et atteignent leur 
but avec une certitude que beaucoup de nos mouve- 
ments conscients et voulus pourraient leur envier. 
Ces deux caractères, la violence et la certitude, leur 
sont d'ailleurs communs avec les manifestations mo- 
trices de la névrose hystérique et avec celles du som- 
nambulisme, ce qui prouve qu'il s'agit dans tous les 
cas des mêmes modifications, encore inconnues, du 
processus d'innervation. 

L'observation suivante de M"^® Lou Andreas-Salomé 
montre fort bien qu'une « maladresse » tenace peut fort 
habilement servir des intentions inavouées : « A l'époque 
où le lait avait commencé à être une denrée rare et 
précieuse, il m'est arrivé, à mon grand effroi et à ma 
grande contrariété, de le laisser déborder, chaque 
fois que je le faisais bouiUir. J'avais essayé de lutter 

Freud. 13 



194 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

contre ce fâcheux accident, mais ce fut en vain, bien 
que je ne sois pas généralement distraite et inattentive 
dans les circonstances ordinaires de la vie. Si encore 
cet accident avait commencé à se produire après la 
mort de mon beau terrier blanc que j'adorais (et qui 
s'appelait « Ami » — « Droujok » en russe — , nom 
qu'il méritait mieux que tant d'hommes) ! Mais non, 
c'est précisément depuis sa mort que j'ai cessé de laisser 
le lait déborder. Ma première idée fut la suivante : 
« Le lait ne déborde plus ; tant mieux, car ce qui 
s'en répandrait par terre ou sur la cuisinière ne trou- 
verait plus maintenant aucun emploi. » Et en même 
temps je voyais mon « Ami », assis devant moi, tout 
yeux et oreilles, observant avec la plus grave attention 
toute la procédure, la tête penchée un peu obliquement 
et remuant le bout de sa queue, dans l'attente certaine 
du magnifique malheur qui allait se produire. Tout 
devint alors clair pour moi, et ceci entre autres : je 
l'avais aimé encore plus que je ne croyais. » 

Au cours de ces dernières années, depuis que je 
réunis ces observations, il m'est encore arrivé à plu- 
sieurs reprises de casser ou de briser des objets d'une 
certaine valeur, mais l'examen de ces cas m'a toujours 
montré qu'il ne s'agissait ni d'un hasard ni d'une mala- 
dresse non voulue. C'est ainsi que pendant que je 
traversais un matin une pièce, revêtu de mon costume 
de bain et les pieds chaussés de pantoufles en osier, 
j'ai, comme obéissant à une subite impulsion, lancé 
du pied une des pantoufles contre le mur. Le résultat 
en fut qu'une jolie petite Vénus de marbre fut séparée 
de sa console et projetée à terre. Pendant qu'elle 
se brisait en morceaux, je récitais, impassible, ces vers 
de Busch : 

Ach ! die Venus ist perdu — 
Klickeradoms 1 — von Medici ! 

Mon geste inconsidéré et mon impassibilité en pré- 
sence du dommage subi trouvent leur explication 



MÉPRISES ET MALADRESSES 195 

dans la situation d'alors. Une de nos proches parentes 
était gravement malade et je commençais à désespérer 
de son état. Ce matin-là j'avais appris que son état 
s'était sensiblement amélioré. Je me rappelle avoir 
pensé : « donc, elle vivra. » L'accès de rage de destruc- 
tion que je subis alors fut pour moi comme un moyen 
d'exprimer ma reconnaissance au sort et d'accomplir 
une sorte de « sacrifice », comme si j'avais fait un vœu 
dont l'exécution fût subordonnée à la bonne nouvelle 
que j'avais reçue. Quant au fait que j'ai choisi pour objet 
de sacrifice la Vénus de Médicis, il faut sans doute y 
voir une sorte d'hommage galant à la convalescente ; 
cette fois encore, j'ai été étonné par ma rapide décision, 
par l'habileté de l'exécution, puisqu'aucun des objets 
qui se trouvaient dans le voisinage de la statuette 
n'a été effleuré par ma pantoufle. 

Une autre fois, je me rendis coupable de la destruc- 
tion d'un objet pour le même motif, à cette différence 
près que le sacrifice m'était dicté, non par la recon- 
naissance envers le sort, mais par le désir de détourner 
un malheur. Je m'étais laissé aller un jour à adresser 
à un ami fidèle et dévoué un reproche fondé unique- 
ment sur l'interprétation de certaines manifestations 
de son inconscient. Il prit mal la chose et m'écrivit 
une lettre dans laquelle il me recommandait d'épar- 
gner à ses amis le traitement psychanalytique. Je 
dûs reconnaître qu'il avait raison et lui fis une réponse 
conciliante. Pendant que j'écrivais ma réponse, je fis 
à un moment donné un geste de ma main, au cours 
duquel le porte-plume me glissa d'entre les doigts 
et s'abattit sur une superbe figurine égyptienne 
émaillée, de toute récente acquisition, et l'endommagea 
très sérieusement. Aussitôt le malheur accompli, je 
me rendis compte que je l'ai provoqué, pour en 
éviter un autre, plus grand. Heureusement, l'amitié 
et la figurine ont pu être réparées, sans que les traces 
des fissures fussent trop visibles. 

Dans un troisième cas, la destruction de l'objet 



196 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

tenait à des raisons moins sérieuses. Il s'agissait, pour 
me servir d'une expression de Th. Vischer (Auch 
einer) , d'une « exécution » masquée d'un objet qui avait 
cessé de me plaire. J'avais eu pendant longtemps 
une canne à manche d'argent ; lorsque la mince 
plaque d'argent fut un jour endommagée, sans que 
j'eusse en quoi que ce soit contribué à cet incident, 
je la fis réparer, mais la réparation fut mal faite. 
Quelques jours après, jouant avec un de mes garçons, 
je me servis du manche de la canne pour accrocher 
sa jambe. Le manche se cassa naturellement en deux, 
et je fus débarrassé de ma canne. 

Le calme et l'impassibilité avec lesquels on accepte 
dans tous ces cas le dommage subi indiquent bien 
que c'est par une intention inconsciente qu'on a été 
guidé dans l'exécution des actes ayant abouti à la 
destruction des objets. 

Quelquefois, en recherchant les motifs d'un acte 
manqué aussi insignifiant que la destruction d'un objet, 
on se trouve en présence de raisons qui, tout en remon- 
tant à une époque éloignée de la vie d'un homme, se 
rattachent encore à sa situation présente. L'analyse 
suivante, publiée par M. L. Jekels [Internat. Zeitschr. 
f. Psychoanal., I, 1913) nous en fournit un exemple : 

« Un médecin se trouvait en possession d'un vase 
en grès à fleurs. Sans être précieux, ce vase n'en était 
pas moins très joli. Il l'avait reçu, il y a longtemps, 
en cadeau, avec beaucoup d'autres objets, dont quel- 
ques-uns de valeur, d'une de ses patientes (mariée). 
Lorsqu'il devint évident que celle-ci était atteinte de 
psychose, le médecin s'empressa de restituer à la 
famille de la malade tous les objets qu'il avait reçus, 
à l'exception d'un seul vase, de peu de valeur, dont il 
ne put se séparer, probablement à cause de sa beauté. 

« Notre médecin, homme très scrupuleux, ne s'était 
pas décidé à cette appropriation sans une certaine 
lutte intérieure, car il se rendait parfaitement compte 
de l'indélicatesse de son acte ; mais il cherchait à 



MÉPRISES ET MALADRESSES 197 

étouffer son remords, en invoquant le peu de valeur 
du vase, la difficulté de le faire emballer de façon à 
ce qu'il arrive intact à destination, etc. 

« Lorsqu'il fut obligé, quelques mois plus tard, de 
s'adresser à un avocat pour faire réclamer et recouvrer 
un reliquat d'honoraires que la famille se refusait à 
acquitter bénévolement, il fut pris de nouveau de 
remords ; il craignit à un moment donné que la famille 
ne découvrît le détournement dont il s'était rendu 
coupable et ne répondît à sa réclamation par des pour- 
suites pénales. 

« Son remords surtout avait pris à un moment 
donné une intensité telle qu'il se demandait s'il ne ferait 
pas bien de renoncer à sa réclamation, même si elle 
était cent fois plus élevée, à titre de dédommagement 
pour l'objet détourné ; mais il finit par renoncer à 
cette idée qu'il trouva vraiment par trop absurde. 

« Pendant qu'il était dans cette disposition d'esprit, 
il lui arriva, en renouvelant l'eau du vase, d'accomplir 
un mouvement particulièrement maladroit, sans aucun 
lien organique avec l'acte qu'il exécutait, mouvement 
à la suite duquel le vase se trouva projeté à terre 
et brisé en cinq ou six grands morceaux. Et dire que 
c'était un homme qui savait bien dominer son appareil 
musculaire et qui pouvait compter sur les doigts les 
objets qu'il avait cassés dans sa vie ! Le plus curieux est 
que cet accident est arrivé le lendemain d'un dîner 
qu'il avait offert à quelques amis et en vue duquel 
il s'était décidé, non sans beaucoup d'hésitation, à 
placer ce vase, rempli de fleurs, sur la table de la salle 
à manger ; s'étant aperçu, quelques minutes avant 
l'accident, que le vase avait été laissé dans cette der- 
nière pièce, il était allé le chercher lui-même pour le 
transporter au salon où il restait habituellement. 

« Le premier moment d'affolement passé, il se mit 
à ramasser les morceaux et, en les ajustant les uns aux 
autres, il constata qu'il serait possible de reconstituer 
le vase sans solution de continuité ; mais 1 n'eut pas 



198 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

plus tôt fait cette constatation que les deux ou trois 
plus gros morceaux lui glissèrent des mains, retombèrent 
à terre et se trouvèrent réduits en poussière, ce qui 
lui enleva tout espoir de faire reconstituer le vase. 

« Sans doute, cet acte manqué avait pour tendance 
actuelle de faciliter au médecin le recouvrement de 
son dû, puisqu'il supprimait ce qu'il s'était approprié 
et ce qui l'empêchait dans une certaine mesure de 
réclamer les honoraires contestés. 

« Mais, en plus de ce déterminisme direct, l'acte 
manqué dont nous nous occupons en présente encore 
un autre, beaucoup plus profond et important aux 
yeux du psychanalyste. Il présente notamment aussi 
un déterminisme symbolique, étant donné que le vase 
constitue un symbole incontestable de la femme. 

« Le héros de cette petite histoire avait été marié ; 
et sa femme, jeune, jolie et qu'il adorait, était morte 
dans des circonstances tragiques. A la suite de ce 
malheur, il tomba dans un état de profonde neuras- 
thénie, aggravée par ce fait qu'il se considérait comme 
Coupable de la mort de sa femme (j'ai brisé un joli 
vase). 

« A partir de ce moment, il se tint à l'écart des 
femmes, ne voulut entendre parler ni de remariage ni 
d'aventures amoureuses que son inconscient lui faisait 
apparaître comme des actes d'infidélité à l'égard de 
celle qu'il avait tant aimée, mais que son conscient 
refusait, en alléguant qu'il portait malheur aux femmes, 
qu'il ne voulait pas qu'une autre femme se suicidât 
à cause de lui, etc. (On voit qu'il ne devait pas con- 
server longtemps le vase !) 

« Etant donnée, cependant, l'intensité de sa libido, 
il n'y a rien d'étonnant s'il voyait dans les relations 
avec des femmes mariées le moyen le plus adéquat, 
parce que nécessairement passager, de satisfaire cette 
libido (d'où appropriation du vase appartenant à une 
autre personne). 

« Les deux faits suivants apportent une intéres- 



MÉPRISES ET MALADRESSES 199 

santé confirmation à cette interprétation symbo- 
lique ; 

« Voulant guérir de sa névrose, il s'était soumis au 
traitement psychanalytique. Au cours de la séance, 
pendant qu'il racontait comment il avait brisé le vase 
en grès (terrestre), il en vint à parler de nouveau de 
son attitude à l'égard des femmes et prétendit qu'il 
était exigeant jusqu'à l'absurdité : c'est ainsi, par 
exemple, qu'il exigeait des femmes une beauté «n'ayant 
rien de terrestre ». Il avouait par là qu'il restait toujours 
attaché à sa femme (morte, donc ayant perdu toute 
nature terrestre) et ne voulait rien savoir de la «beauté 
terrestre » ; d'où la destruction du vase en terre. 

« Et à l'époque où, entré dans la phase du « trans- 
fert », il avait conçu le projet imaginaire d'épouser 
la fille de son médecin, il fit cadeau à celui-ci... d'un 
vase, comme pour montrer comment il entendait 
prendre sa revanche du malheur qui lui était arrivé. 

« La signification symbolique de cet acte manqué 
est susceptible encore de plusieurs variantes, en rap- 
port avec certains détails, comme, par exemple, avec 
l'hésitation qu'il éprouvait à remplir le vase, etc. 
Mais ce qui me paraît plus intéressant, c'est l'existence 
de plusieurs motifs, de deux tout au moins, qui, 
venant du préconscient et de l'inconscient et agissant, 
selon toute vraisemblance, séparément, se reflètent 
dans le dédoublement de l'acte manqué : renverse- 
ment du vase et sa chute à terre. » 

e) Les faits de laisser tomber, de renverser, de dé- 
truire les objets semblent souvent être utilisés pour 
l'expression de suites d'idées conscientes : c'est ce 
dont on peut quelquefois s'assurer à l'aide de l'analyse, 
mais plus souvent en tenant compte des interpréta- 
tions populaires, superstitieuses ou railleuses, qui 
s'y rattachent. On sait les interprétations qui se rat- 
tachent au renversement d'une salière, d'un verre 
rempli de vin, à la chute d'un couteau dont la pointe 
vient se ficher dans le parquet, etc. Je montrerai 



200 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

plus loin jusqu'à quel point ces interprétations supers- 
titieuses méritent d'être prises en considération. Ici 
je ferai seulement remarquer qu'un acte maladroit 
donné ne possède pas dans tous les cas la même signi- 
fication, mais sert, selon les circonstances, à exprimer 
telle ou telle intention. 

Il y eut récemment dans ma maison une période 
pendant laquelle les verres et la vaisselle de porcelaine 
subissaient un véritable massacre ; j'y ai moi-même 
contribué dans une mesure considérable. Mais cette 
petite endémie psychique était facile à expliquer : 
on était à quelques jours du mariage de ma fille aînée. 
Dans cette circonstance solennelle on a toujours l'habi- 
tude de briser un objet en verre ou en porcelaine, en 
formulant des vœux de bonheur. Cette coutume peut 
avoir la signification d'un sacrifice et plusieurs autres 
sens symboliques. 

Lorsque des domestiques détruisent des objets fra- 
giles, en les laissant tomber, on ne pense pas tout de 
suite à chercher une explication psychologique de ces 
actes ; il n'en est pas moins probable que ces derniers 
sont déterminés, en partie tout au moins, par des motifs 
obscurs. Rien n'est plus étranger à l'homme dépourvu 
de culture que l'amour de l'art et des œuvres d'art. 
Nos domestiques éprouvent une sourde hostilité à 
l'égard de ces dernières, surtout lorsque ces objets, 
dont ils ne comprennent pas la valeur, leur imposent 
un travail supplémentaire et minutieux. Au contraire, 
le personnel domestique des établissements scienti- 
fiques, qui possède cependant le même degré de culture 
et a les mêmes origines que nos domestiques de maisons 
bourgeoises, se distingue par l'habileté et l'assurance 
avec lesquelles il manie les objets délicats, habileté 
et assurance que ces serviteurs n'acquièrent qu'après 
s'être identifiés avec leur chef et avoir pris l'habitude 
de se considérer comme attachés d'une façon perma- 
nente à l'établissement dont ils font partie. 

J'intercale ici la communication d'un jeune techni- 



MÉPRISES ET MALADRESSES 201 

cien, communication qui nous révèle le mécanisme 
ayant présidé à la détérioration d'un objet : 

« Depuis quelque temps, j'étais occupé, avec plu- 
sieurs de mes collègues de l'École Supérieure, à une 
série d'expériences très compliquées sur l'élasticité, 
travail dont nous nous étions chargés bénévolement, 
mais qui commençait à nous prendre un temps exagéré. 
Un jour où je me rendais au laboratoire, avec mon 
collègue F..., celui-ci me dit qu'il était désolé de 
perdre tant de temps aujourd'hui, attendu qu'il avait 
beaucoup à faire chez lui. Je ne pus que l'approuver 
et j'ajoutai en plaisantant et en faisant allusion à 
un incident qui avait eu lieu la semaine précédente : 
« Espérons que la machine restera aujourd'hui en 
panne, comme l'autre fois, ce qui nous permettra 
de suspendre le travail et de partir de bonne heure ! » 
Lors de la distribution du travail, mon collègue F... 
se trouva chargé de régler la soupape de la presse, 
c'est-à-dire de laisser pénétrer lentement le liquide 
de pression de l'accumulateur dans le cylindre de la 
presse hydraulique, en ouvrant la soupape avec pré- 
caution ; celui qui dirige l'expérience se tient près du 
manomètre et doit, lorsque la pression voulue est 
atteinte, s'écrier à haute voix : « Halte ! » Ayant 
entendu cet appel, F... saisit la soupape et la tourne 
de toutes ses forces... à gauche (toutes les soupapes 
sans exception se ferment par rotation à droite !). 
Il en résulte que toute la pression de l'accumulateur 
s'exerce dans la presse, ce qui dépasse la résistance 
de la canalisation et a pour elïet la rupture d'une 
soudure de tuyaux : accident sans gravité, mais qui 
nous oblige d'interrompre le travail et de rentrer 
chez nous. Ce qui est curieux, c'est que mon collègue 
F..., auquel j'ai eu l'occasion, quelque temps après, 
de parler de cet incident, prétendait ne pas s'en sou- 
venir, alors que j'en ai gardé, en ce qui me concerne, 
un souvenir certain. » 

Tomber, faire un faux pas, glisser — autant d'acci- 



202 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

dents qui ne résultent pas toujours d'un fonctionnement 
momentanément et accidentellement défectueux de 
nos organes moteurs. Le double sens que le langage 
attribue à ces expressions montre d'ailleurs quelles 
sont les idées dissimulées que ces troubles de l'équi- 
libre du corps sont susceptibles de révéler. Je me 
rappelle un grand nombre d'affections nerveuses 
légères qui se sont déclarées, chez des femmes et des 
jeunes filles, à la suite d'une chute sans lésion aucune 
et qui ont été interprétées comme des manifestations 
d'hystérie traumatique provoquées par la peur. Je 
soupçonnais déjà alors qu'il n'en était pas tout à fait 
ainsi, que la succession des faits devait être différente, 
que la chute pouvait bien être elle-même une mani- 
festation de la névrose et une expression de ces idées 
inconscientes à contenu sexuel auxquelles on doit 
accorder, parmi les symptômes, le rôle de forces mo- 
trices. N'avons-nous pas de tout cela une confirmation 
dans le proverbe qui dit: « lorsqu'une jeune fille tombe, 
c'est toujours sur le dos » ? 

C'est encore une méprise que commet celui qui 
donne à un mendiant une pièce en or au lieu d'une 
pièce en bronze ou d'une petite pièce en argent. L'ex- 
plication des méprises de ce genre est facile : ce sont 
des sacrifices qu'on fait pour se concilier le sort, 
détourner un malheur, etc. Lorsqu'on a entendu, 
immédiatement avant la promenade, au cours de 
laquelle elle s'est montrée si involontairement géné- 
reuse, la mère ou la tante exprimer ses soucis au sujet 
de la santé d'un enfant, on est fixé avec certitude 
sur le sens de la fâcheuse méprise dont elle a été vic- 
time. C'est ainsi que nos actes manques nous four- 
nissent un moyen de rester attachés à toutes les cou- 
tumes pieuses et superstitieuses que la lumière de 
notre raison, devenue incrédule, a chassées dans 
l'inconscient. 

/) Plus que tout autre domaine, celui de l'activité 
sexuelle nous fournit des preuves certaines du caractère 



MÉPRISES ET MALADRESSES 203 

intentionnel de nos actes accidentels. C'est qu'en effet 
dans ce dernier domaine la limite qui, dans les autres, 
peut exister entre ce qui est intentionnel et ce qui est 
accidentel, s'efface complètement. Je puis citer un 
très joli exemple personnel de la manière raffinée 
dont un mouvement, en apparence maladroit, peut 
répondre à des intentions sexuelles. Il y a quelques 
années, j'ai rencontré dans une maison amie une 
jeune fille qui a réveillé en moi une sympathie que je 
croyais depuis longtemps éteinte. Je me suis montré 
avec elle gai, bavard, prévenant. Et, cependant, 
cette même jeune fille m'avait laissé froid une année 
auparavant. D'où m'est donc venue la sympathie 
dont je me suis senti pris à son égard ? C'est que 
l'année précédente, pendant que j'étais avec elle en 
tête à tête, son oncle, un très vieux monsieur, entra 
dans la pièce où nous nous tenions et, le voyant 
arriver, nous nous précipitâmes tous les deux vers 
un fauteuil qui se trouvait dans un coin, pour le 
lui offrir. La jeune fille fut plus adroite que moi, 
et d'ailleurs aussi plus proche du fauteuil ; aussi 
réussi-t-elle à s'en emparer la première et à le soulever 
par les bras, le dossier du fauteuil tourné en arrière. 
Voulant l'aider, je m'approchai d'elle et, sans me rendre 
compte comment les choses s'étaient passées, je me 
trouvai à un moment donné derrière son dos, mes bras 
autour de son buste. Il va sans dire que je n'ai pas 
laissé se prolonger cette situation. Mais personne ne 
s'est aperçu combien adroitement j'avais utilisé ce 
mouvement maladroit. 

Il arrive souvent dans la rue que deux passants se- 
dirigeant en sens inverse et voulant chacun éviter 
l'autre, céder la place à l'autre, s'attardent pendant 
quelques secondes à dévier de quelques pas tantôt 
à droite, tantôt à gauche, mais tous les deux dans le 
même sens, jusqu'à ce qu'ils se trouvent arrêtés l'un 
en face de l'autre. Il en résulte une situation désagréable 
et agaçante et dans laquelle on ne voit généralement 



204 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

que l'effet d'une maladresse accidentelle. Or, il est 
possible de prouver que dans beaucoup de cas cette 
maladresse cache des intentions sexuelles et reproduit 
une attitude indécente et provocante d'un âge plus 
jeune. Je sais, d'après les examens psychanalytiques 
que j'ai pratiqués sur des névrotiques, que la soi- 
disant naïveté des jeunes gens et des enfants ne cons- 
titue qu'un masque de ce genre qui leur sert à exprimer 
ou à accomplir, sans se sentir gênés, beaucoup de choses 
indécentes. 

M. W. Stekel a rapporté des observations tout à 
fait analogues qu'il a faites sur lui-même. « J'entre 
dans une maison et tends à la maîtresse de maison 
ma main droite. Sans m'en rendre compte, je défais 
en même temps le nœud de la ceinture de son pei- 
gnoir. Je suis certain de n'avoir eu aucune intention 
indécente ; et, cependant, j'ai exécuté ce mouvement 
maladroit avec l'adresse d'un véritable escamoteur. » 

J'ai déjà cité de nombreux exemples d'où il ressort 
que des poètes et des romanciers attribuent aux actes 
manques un sens et des motifs, comme nous le faisons 
nous-mêmes. Aussi ne serons-nous pas étonnés de 
voir une fois de plus un romancier comme Theodor 
Fontane attribuer à un mouvement maladroit un sens 
profond et en faire le présage d'événements ultérieurs. 
Voici notamment un passage emprunté à L'Adul- 
téra ^ : « ... et Melanie se leva brusquement et lança 
à son mari, en guise de salut, une des grosses balles. 
Mais elle n'avait pas visé juste : la balle dévia, et ce 
fut Rubehn qui l'attrapa. » Au retour de l'excursion, 
au cours de laquelle s'est passé ce petit incident, il 
y eut entre Melanie et Rubehn une conversation dans 
laquelle on saisit le premier indice d'une inclination 
croissante. Peu à peu, cette inclination se transforme 
en passion, au point que Melanie finit par quitter 
son mari, pour aller vivre définitivement avec l'homme 
qu'elle aime. (Communiqué par H. Sachs.) 

1. Gesamte Werke, II, p. 64. Verlag S. Fischer. 



MÉPRISES ET MALADRESSES 205 

g) Les effets consécutifs aux actes manques des 
individus normaux sont généralement anodins. D'au- 
tant plus intéressante est la question de savoir si des 
actes manques d'une importance plus ou moins grande 
et pouvant avoir des effets graves, comme par exemple 
ceux commis par des médecins ou des pharmaciens, 
peuvent, sous un rapport quelconque, être envisagés 
à notre point de vue. 

N'ayant que très rarement l'occasion de faire des 
interventions médicales, je ne puis citer qu'un seul 
exemple de méprise médicale de mon expérience 
personnelle. Je vois depuis des années deux fois par 
jour une vieille dame et, au cours de ma visite du matin, 
toute mon intervention se borne à deux actes : je lui 
instille dans les yeux quelques gouttes d'un collyre 
et je lui fais une injection de morphine. Les deux 
flacons, un bleu contenant le collyre et un blanc con- 
tenant la solution de morphine, sont régulièrement 
préparés en vue de ma visite. Pendant que j'accomplis 
ces deux actes, je pense presque toujours à tout autre 
chose ; j'ai en effet accompli ces actes tant de fois que 
je crois pouvoir donner momentanément congé à 
mon attention. Mais un matin je m'aperçois que mon 
automate a mal travaillé : j'ai en effet plongé le 
compte-gouttes dans le flacon blanc et instillé dans les 
yeux de la morphine. Après un moment de peur, je 
me suis calmé en me disant qu'après tout quelques 
gouttes d'une solution de morphine à 2 pour cent 
instillées dans le sac conjonctival ne peuvent pas faire 
grand mal. Mon sentiment de peur devait certaine- 
ment provenir d'une autre source. 

En essayant d'analyser ce petit acte manqué, je 
retrouve tout de suite la phrase : « profaner la vieille ^ », 
qui était de natjure à m'indiquer le chemin le plus 
court pour arriver à la solution. J'étais encore sous 



1. « Profaner » — sens figuré du verbe sich vergreifen (an), dont le 
sens propre et courant est : « se tromper », « se méprendre ». N. d. T. 



-206 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

l'impression d'un rêve que m'avait raconté la veille 
un jeune homme et que j'avais cru pouvoir interpréter 
comme se rapportant à des relations sexuelles de ce 
jeune homme avec sa propre mère ^. Le fait assez 
bizarre que la légende grecque ne tient aucun compte 
de l'âge de Jocaste me semblait s'accorder très bien 
avec ma propre conclusion que dans l'amour que la 
mère inspire à son fils, il s'agit non de la personne 
actuelle de celle-là, mais de l'image que le fils a con- 
servée d'elle et qui date de ses propres années d'en- 
fance. Des inconséquences de ce genre se manifestent 
toutes les fois qu'une imagination hésitant entre deux 
époques s'attache définitivement, une fois devenue 
-consciente, à l'une d'elles. Absorbé par ces idées, je 
suis arrivé chez ma patiente nonagénaire et j'étais 
sans doute sur le point de concevoir le caractère 
généralement humain de la légende d'Œdipe comme 
étant en corrélation avec la fatalité qui s'exprime dans 
les oracles, puisque j'ai aussitôt après commis une 
méprise dont « la vieille fut victime ». Cependant cette 
méprise fut encore inofîensive : des deux erreurs pos- 
sibles, l'une consistant à instiller de la morphine dans 
les yeux, l'autre à injecter sous la peau du collyre, 
j'ai choisi la moins dangereuse. 11 reste toujours à 
savoir si, dans les erreurs pouvant avoir des consé- 
quences graves, il est possible de découvrir par l'ana- 
lyse une intention inconsciente. 

Sur ce point les matériaux me font défaut, et j'en 
-suis réduit à des suppositions et à des rapprochements. 
On sait que dans les psychoneuroses graves on observe 
souvent, à titre de symptômes morbides, des mutila- 
tions que les malades s'infligent eux-mêmes, et l'on 
peut toujours s'attendre à ce que le conflit psychique 
aboutisse chez eux au suicide. Or, j'ai pu constater 

1. C'est ce que j'appelle le rêve d'Œdipe, car ce rêve nous permet de 
comprendre la légende relative au roi Œdipe. Dans le texte de Sophocle, 
nous entendons de la bouche de Jocaste une aUueion à un rêve de ce genre. 
(Cfr. « Traumdeutung », p. 182 ; 5« édit., p. 183.) 



MÉPRISES ET MALADRESSES 207 

et j'en fournirai un jour la preuve, en publiant des 
exemples bien élucidés, que beaucoup de lésions en 
apparence accidentelles qui affectent ces malades, 
ne sont que des mutilations volontaires ; c'est qu'il 
existe chez ces malades une tendance à s'infliger des 
souffrances, comme s'ils avaient des fautes à expier, 
et cette tendance, qui tantôt affecte la forme de re- 
proches adressés à soi-même, tantôt contribue à la 
formation de symptômes, sait utiliser habilement une 
situation extérieure accidentelle ou l'aider à produire 
l'effet mutilant voulu. Ces faits ne sont pas rares, 
même dans les cas de gravité moyenne et ils révèlent 
l'intervention d'une intention inconsciente par un 
certain nombre de traits particuliers, comme, par 
exemple, l'étonnant sang-froid que ces malades gardent 
en présence des prétendus accidents malheureux ^. 

Je ne citerai en détail qu'un seul exemple provenant 
de mon expérience personnelle : une jeune femme 
tombe de voiture et se casse l'os d'une jambe. La 
voilà alitée pendant plusieurs semaines, mais elle 
étonne tout le monde par l'absence de toute mani- 
festation douloureuse et par le calme imperturbable 
qu'elle garde. Cet accident a servi de prélude à une 
longue et grave névrose dont elle a été guérie par la 
psychanalyse. Au cours du traitement, je me suis informé 
aussi bien sur les circonstances ayant accompagné 
l'accident que sur certaines impressions qui l'ont pré- 
cédé. La jeune femme se trouvait avec son mari, très 
jaloux, dans la propriété d'une de ses sœurs, mariée 
elle-même, et en compagnie de plusieurs autres sœurs 
et frères, avec leurs maris et leurs femmes. Un soir, 
elle offrit à ce cercle intime une représentation, en se 



1. La mutilation volontaire, qui ne vise pas à la destruction complète, 
n'a, dans l'état actuel de notre civilisation, pas d'autre choix que de se 
digeimulev derrière un accident ou de s'affirmer, en simulant une maladie 
spontanée. Autrefois l'auto-mutilation était une expression universelle- 
ment adoptée de la douleur ; à d'autres époques elle pouvait servir d'ex* 
pression aux idées de piété et de renoncement au monde. 



208 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

produisant dans l'un des arts où elle excellait : elle 
dansa le « cancan » en véritable virtuose, à la grande 
satisfaction de sa famille, mais au grand méconten- 
tement de son mari qui lui chuchota, lorsqu'elle eut 
fini : « tu t'es de nouveau conduite comme une fille. » 
Le mot porta. Fut-ce à cause de cette séance de danse, 
ou pour d'autres raisons encore, peu importe, mais la 
jeune femme passa une nuit agitée, et se leva décidée 
à partir le matin même. Mais elle voulut choisir elle- 
même les chevaux, en refusa une paire, en accepta 
une autre. Sa plus jeune sœur voulait faire monter 
dans la voiture son bébé accompagnée de la nourrice ; 
ce à quoi elle s'opposa énergiquement. Pendant le 
trajet, elle se montra nerveuse, dit à plusieurs reprises 
au cocher que les chevaux lui semblaient avoir peur et 
lorsque les animaux, inquiets, refusèrent réellement 
à un moment donné de se laisser maîtriser, elle sauta 
effrayée de la voiture et se cassa une jambe, alors 
que ceux qui étaient restés dans la voiture n'eurent 
aucun mal. Si, en présence de détails pareils, on peut 
encore douter que cet accident fût vraiment arrangé 
d'avance, on n'en doit pas moins admirer l'à-propos 
avec lequel l'accident s'est produit, comme s'il s'était 
agi vraiment d'une punition pour une faute commise, 
car à partir de ce jour la malade était mise pour de 
longues semaines dans l'impossibilité de danser le 
« cancan ». 

Je ne me rappelle pas m' être infligé des mutilations 
dans les circonstances ordinaires de la vie, mais il 
n'en est pas de même dans des situations compliquées 
et agitées. Lorsqu'un membre de ma famille se plaint 
de s'être mordu la langue, écrasé un doigt, etc., je 
ne manque jamais de lui demander : « pourquoi l'as- 
tu fait ? » Mais je me suis moi-même écrasé un pouce, 
un jour où l'un de mes jeunes patients m'a fait part, 
au cours de la consultation, de son intention (qui 
n'était d'ailleurs pas à prendre au sérieux) d'épouser 
ma fille aînée, alors qu'elle se trouvait précisément 



MÉPRISES ET MALADRESSES 209 

à ce moment-là dans un sanatorium et que son état 
de santé m'inspirait les plus graves inquiétudes. 

Un de mes garçons, dont le tempérament vif était 
réfractaire aux soins médicaux, eut un accès de colère, 
parce qu'on lui avait annoncé qu'il passerait la matinée 
au lit ; il menaça même de se suicider, pour faire 
comme ceux dont il avait lu le suicide dans les jour- 
naux. Le soir, il me montra une bosse qui s'était formée 
sur sa poitrine à la suite d'une chute contre un bouton 
de porte. A ma question ironique pourquoi il a fait cela 
et où il voulait en venir, ce garçon de 11 ans me répondit 
comme subitement illuminé : « C'était ma tentative 
de suicide dont je vous avais menacés ce matin. » 
Je dois ajouter que je ne crois pas avoir jamais parlé 
devant mes enfants de mes idées sur la mutilation 
volontaire. 

Ceux qui croient à la réalité de mutilations volon- 
taires mi-intentionnelleSj s'il est permis d'employer 
cette expression quelque peu paradoxale, sont tout 
préparés à admettre qu'il existe, à côté du suicide 
conscient et intentionnel, un suicide mi-intentionnel, 
provoqué par une intention inconsciente, qui sait 
habilement utiliser une menace contre la vie et se 
présenter sous le masque d'un malheur accidentel. 
Ce cas ne doit d'ailleurs pas être extrêmement rare, 
car les hommes chez lesquels la tendance à se détruire 
existe, avec une intensité plus ou moins grande, à 
l'état latent sont beaucoup plus nombreux que ceux 
chez lesquels cette tendance se réalise. Les mutilations 
volontaires représentent, en général, un compromis 
entre cette tendance et les forces qui s'y opposent 
et, dans les cas qui se terminent par le suicide, le 
penchant à cet acte a dû exister depuis longtemps 
avec une intensité atténuée ou à l'état de tendance 
inconsciente et réprimée. 

Ceux qui ont l'intention consciente de se suicider 
choisissent, eux aussi, leur moment, leurs moyens et 
leur occasion ; de son côté, l'intention inconsciente 

Freud. 14 



210 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

attend un prétexte qui se substituera à une partie 
des causes réelles et véritables et qui, détournant les 
forces de défense de la personne, la débarrassera de 
la pression qu'exercent sur elle ces causes ^. Les consi- 
dérations que je développe ici sont loin d'être oiseuses. 
Je connais plus d'un soi-disant « accident » malheureux 
(chute de cheval ou de voiture) qui, analysé de près 
et étant donné les circonstances dans lesquelles il 
s'est produit, autorise l'hypothèse d'un suicide incons- 
ciemment consenti. C'est ainsi, par exemple, que pendant 
une course de chevaux, un officier tombe de sa monture 
et se blesse si gravement qu'il meurt quelques jours 
après. Son attitude, après qu'il fût revenu à lui, 
était tout à fait bizarre. Mais encore plus bizarre 
était son attitude avant la chute. Il était profondément 
déprimé à la suite de la mort de sa mère qu'il adorait, 
était pris brusquement de crises de larmes, même 
lorsqu'il se trouvait dans la société de ses camarades, 
voulait quitter le service pour s'en aller en Afrique 
prendre part à une guerre qui, au fond, ne l'intéressait 
pas du tout ^. Cavalier accompli, il évitait depuis 

1. En dernière analyse, ce cas ressemble tout à fait à celui de l'attentat 
sexuel contre une femme, attentat contre lequel la femme est incapable 
de se défendre par sa force musoula'ire, parce que cette force est neutralisée 
en partie par les instincts inconscients de la victime. Ne dit-on pas que, 
dans ces situations, les forces de la femme se trouvent paralysées ? Mais 
on devrait ajouter encore les raisons pour lesquelles elles sont paralysées. 
A ce point de vue, le jugement spirituel, prononcé par Sancho Pansa 
en sa qualité de gouverneur de son île, n'est pas psychologiquement exact 
(Don Quichotte^ II® partie, chap. xlv). Une femme traîne devant le juge 
un homme qui, prétend-elle, lui aurait ravi son honneur. Sancho la dédom- 
mage, en lui remettant une bourse pleine d'or qu'il enlève au prévenu 
et permet à celui-ci, après le départ de la femme, de courir après elle 
pour tenter de lui enlever cette bourse. L'homme et la femme reviennent 
en luttant, et celle-ci se vante que le forcené n'a pas été cap'ible de la 
dépouiller de la bourse. A quoi Sancho d'observer : « Si tu avais mis 
à défendre ton honneur la moitié de l'acharnement que tu mets à défendre 
ta bourse, tu serais encore une honnête femme. » 

2. On comprend fort bien que le champ de bataille offre à l'intention 
de suicide consciente, mais craignant la voie directe, les conditions se 
prêtant le mieux à sa réajisation. Rappelez-vous ce que le chef suédois 
dit dans Wallenstein au sujet de la mort de Max Piccolomini : « On dit 
qu'il voulait mourir. » 



MÉPRISES ET MALADRESSES 211 

quelque temps de monter à cheval. Enfin, la veille 
des courses, auxquelles il ne pouvait se soustraire, 
il avait un triste pressentiment ; et étant donné notre 
manière d'envisager ces cas, nous ne sommes pas 
étonnés que ce pressentiment se soit réalisé. On me 
dira qu'il était naturel qu'un homme atteint d'une 
aussi profonde dépression nerveuse se soit trouvé 
incapable de maîtriser son cheval, comme il le faisait 
à l'état normal. Sans doute ; je cherche seulement 
dans l'intention de suicide le mécanisme de cette 
inhibition motrice par la « nervosité ». 

M. S. Ferenczi m'autorise à publier l'analyse sui- 
vante d'un cas de blessure en apparence accidentelle 
par une balle de revolver, cas dans lequel il voit, et 
je suis parfaitement d'accord avec lui, une tentative 
de suicide inconsciente : 

« J. Ad., ouvrier menuisier, âgé de 22 ans, vint 
me consulter le 18 janvier 1908. Il voulait savoir s'il 
était possible ou nécessaire d'extraire la balle qui 
était logée dans sa tempe gauche depuis le 20 mars 1907. 
Abstraction faite de quelques rares maux de tête, 
peu violents, il n'éprouvait jamais aucun malaise et 
l'examen objectif ne révélait rien d'anormal, sauf, 
bien entendu, la présence, au niveau de la région tem- 
porale gauche, de la cicatrice noircie, caractéristique 
d'une balle de revolver. Je déconseillai donc l'opération. 
Interrogé sur les circonstances dans lesquelles s'était 
produit l'accident, le malade déclara qu'il s'agissait d'un 
simple accident. Il jouait avec le revolver de son frère 
et croyant quil n était pas chargé^ il l'avait appuyé 
avec la main gauche contre la tempe gauche (il n'est 
pas gaucher), avait mis le doigt sur la gâchette, et le coup 
était parti. Le revolver, qui était à six cartouches, en con- 
tenait trois. Je lui demandai comment il lui était venu 
à l'esprit de prendre le revolver. Il répondit que c'était 
à l'époque où il devait se présenter devant le conseil 
de revision ; la veille au soir, craignant une rixe, il 
avait emporté l'arme, en se rendant à l'auberge. Au 



212 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

conseil de revision il avait été déclaré inapte à cause 
de ses varices, ce dont il était très honteux. Il rentra 
chez lui, joua avec le revolver, sans avoir la moindre 
intention de se faire du mal ; le malheur est arrivé 
accidentellement. Je lui demandai s'il était en général 
content de son sort, à quoi il me répondit avec un soupir 
et me raconta son histoire amoureuse : il aimait une 
jeune fille qui l'aimait à son tour, ce qui ne l'avait pas 
empêchée de le quitter ; elle partit pour l'Amérique, 
uniquement pour gagner de l'argent. Il voulut la 
suivre, mais ses parents s'y opposèrent. Son amie 
était partie le 20 Janvier 1907, donc deux mois avant 
l'accident. Malgré tous ces détails, qui étaient cepen- 
dant de nature à le mettre en éveil, le malade persista 
à parler d' « accident ». Mais je suis, quant à moi, 
fermement convaincu que son oubli de s'assurer si 
l'arme était chargée, ainsi que la mutilation qu'il 
s'est infligée involontairement ont été déterminés par 
des causes psychiques. Il était encore sous l'influence 
déprimante de sa malheureuse aventure amoureuse 
et espérait sans doute « s'oublier », dans le régiment. 
Ayant été obligé de renoncer à ce dernier espoir, il 
en vint à jouer avec le revolver, autrement dit à la 
tentative de suicide inconsciente. Le fait qu'il tenait 
le revolver, non de la main droite, mais de la main 
gauche, prouve qu'il ne faisait réellement que « jouer », 
c'est-à-dire n'avait aucune intention consciente de se 
suicider. » 

Voici une autre analyse, mise également à ma 
disposition par l'observateur. Cette fois encore il 
s'agit d'une mutilation volontaire, accidentelle en 
apparence, et le cas faisant l'objet de cette analyse 
rappelle le proverbe : « celui qui creuse un fossé pour 
autrui, finit par y tomber lui-même. » 

« Madame X., faisant partie d'un bon milieu bour- 
geois, est mariée et a trois enfants. Bien que nerveuse, 
elle n'a jamais eu besoin de suivre un traitement 
quelconque, son adaptation à la vie étant suffisante. 



MÉPRISES ET MALADRESSES 213 

Un jour elle fut victime d'un accident qui eut pour 
conséquence une mutilation grave, mais heureusement 
momentanée, dé la face. Dans une rue en réfection, 
elle trébucha contre un tas de pierres et se trouva 
projetée la face contre un mur. Elle rentra chez elle, 
la face couverte de plaies, les paupières bleues et 
œdématiées. Inquiète pour ses yeux, elle fit venir le 
médecin. Après l'avoir rassurée, je lui demandai : 
« mais pourquoi êtes-vous donc tombée ainsi ? » Elle 
me répondit qu'il n'y a pas longtemps elle avait prévenu 
son mari qui, souffrant d'une affection articulaire, 
n'était pas solide sur ses jambes, de faire attention 
en passant dans cette rue, et elle a déjà eu l'occasion 
de constater plus d'une fois ce fait bizarre qu'elle est 
toujours elle-même victime des accidents contre les- 
quels elle met en garde les autres. 

« Cette explication de son accident ne m'ayant pas 
satisfait, je lui demande si elle n'a rien de plus à me 
raconter. Et voilà qu'elle se rappelle qu'immédiate- 
ment avant l'accident elle avait vu dans une boutique 
en face un joli tableau et s'étant dit que ce tableau gar- 
nirait bien la chambre de ses enfants, elle s'était décidée 
à l'acheter ; elle sortit donc de chez elle et se dirigea 
droit vers la boutique, sans faire attention à la rue, 
trébucha contre le tas de pierres et tomba la face contre 
le mur, sans faire la moindre tentative de parer le 
coup en étendant les bras. Son projet d'acheter le 
tableau fut aussitôt oubhé, e^ elle rentra hâtivement 
chez elle. 

— Mais pourquoi n'avez-vous pas fait davantage 
attention ? — lui ai -je demandé. 

— Il s'agissait peut-être d'un châtiment, fut sa 
réponse ; d'un châtiment pour ce que je vous ai déjà 
raconté confidentiellement. 

— Alors, cette histoire n'a jamais cessé de vous 
tourmenter ? 

— Après cette histoire, j'avais des remords, je 
me considérais comme une femme méchante, crimi- 



214 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

nelle et immorale ; mais avant j'étais d'une nervosité' 
qui touchait à la folie. 

« Il s'agissait d'un avortement. Devenue enceinte 
pour la quatrième fois, alors que la situation pécu- 
niaire du ménage était assez précaire, elle s'était' 
adressée, avec le consentement du mari, à une faiseuse 
d'anges qui avait fait le nécessaire. Il y eut des suites 
qui nécessitèrent les soins d'un spécialiste. 

— Je me fais, dit-elle, souvent le reproche d'avoir 
laissé tuer mon enfant, et j'étais angoissée par l'idée 
qu'un crime pareil ne pouvait pas rester impuni. Mais 
puisque vous m'assurez que je n'ai rien à craindre 
pour mes yeux, je suis tranquille : je suis déjà sans 
cela suffisamment punie. » 

« Cet accident n'était donc qu'un châtiment que la 
malade s'était pour ainsi dire infligée elle-même, en 
expiation du péché qu'elle avait commis, et, peut- 
être en même temps, un moyen d'échapper à un châ- 
timent inconnu et plus grave qu'elle redoutait anxieu- 
sement depuis des mois. 

« Au moment où elle se dirigeait précipitamment 
vers la boutique pour acheter le tableau, toute cette 
histoire, — avec toutes les appréhensions qui s'y 
rattachaient et qui devaient être très actives dans 
son inconscient, puisqu'elle ne manquait pas une 
seule occasion de recommander à son mari la plus 
grande prudence dans sa traversée de la rue en réfec- 
tion, — avait surgi dans ses souvenirs avec une inten- 
sité particulière, et son expression verbale pourrait 
être formulée à peu près ainsi : « Quel besoin as-tu 
d'un ornement pour la chambre de tes enfants, toi 
qui as laissé tuer un de tes enfants ? Tu es une meur- 
trière ! Et le grand châtiment est certainement pro- 
che ! » 

« Sans que cette idée fût devenue consciente, elle 
la prit comme prétexte pour, dans ce moment que 
j'appellerais psychologique, utiliser en vue de son 
propre châtiment, et sans que personne pût jamais 



MÉPRISES ET MALADRESSES 215 

deviner son intention, ce tas de pierres qui lui semblait 
se prêter on ne peut mieux au but qu'elle se proposait. 
C'est ce qui explique qu'elle n'ait pas songé à étendre 
ses bras pendant la chute et que l'accident lui-même 
ne l'ait pas impressionnée outre mesure. On peut 
voir une autre cause, peut-être moins importante, 
de son accident, dans la recherche d'un châtiment 
pour son désir inconscient de voir disparaître son mari 
qui n'était d'ailleurs que complice dans l'affaire de 
l'avortement. Ce désir s'est exprimé dans la recomman- 
dation qu'elle lui faisait de traverser la rue avec pru- 
dence, recommandation complètement inutile, étant 
donné que le mari, à cause précisément de la faiblesse 
de ses jambes, marchait avec les plus grandes précau- 
tions ^. » 

En examinant de près les circonstances dans les- 
quelles s'est produit le cas suivant, on sera fort porté 
à donner raison à M. J. Stärke (l. c.) qui voit un 
« sacrifice » dans la mutilation en apparence acciden- 
telle par la brûlure. 

« Une dame, dont le gendre devait partir pour 
l'Allemagne où il était appelé par son service militaire, 
se brûla le pied dans les circonstances suivantes : Sa 
fille était sur le point d'accoucher, et les préoccupations 
causées par les dangers de guerre n'étaient pas de 
nature à faire régner la gaieté dans la maison. La 
veille du départ de son gendre, elle invita celui-ci et 
sa fille à dîner. Elle se rendit à la cuisine pour préparer 
le repas, après avoir mis, chose qui ne lui arrivait 
jamais, à la place de ses brodequins à semelles dans 
lesquels elle se sentait très à l'aise et qu'elle avait 
l'habitude de porter à la maison, les grandes pantoufles, 

1. Un correspondant écrit sur cette question du « châtiment qu'on 
s'inflige soi-même à l'aide d'un acte manqué » : lorsqu'on observe la ma- 
nière dont les gens se comportent dans la rue, on constate la fréquence 
avec laquelle de petits accidents arrivent aux hommes qui, selon la cou- 
tume, se retournent pour regarder les femmes. Tel fait un faux pas en 
terrain plat, tel autre se cogne contre une lanterne, tel autre se blesse 
d'une autre manière quelconque. 



216 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

larges et ouvertes, de son mari. En retirant du feu 
une glande marmite pleine de soupe bouillante, elle 
la laissa tomber et se brûla sérieusement un pied, 
plus particulièrement le dos du pied qui n'était pas 
protégé par la pantoufle ouverte. Il va sans dire que 
tout le monde a vu dans cet accident un effet de sa 
« nervosité ». Pendant les premiers jours qui ont suivi 
ce « sacrifice » elle mania avec beaucoup de précautions 
les objets chauds, ce qui ne l'empêcha pas de se 
brûler de nouveau, cette fois une main, avec une sauce 
chaude. » 

Si une maladresse accidentelle et une insuffisance 
motrice peuvent ainsi servir à certaines personnes 
de paravents derrière lesquels se dissimule la rage 
contre leur propre intégrité et leur propre vie, nous 
n'avons qu'un petit pas à faire pour admettre la pos- 
sibilité de l'extension de cette même conception à 
des actes manques susceptibles de menacer gravement 
la vie et la santé de tierces personnes. Les exemples 
que je puis citer à l'appui de cette manière de voir 
sont empruntés à l'expérience que j'ai acquise auprès 
de malades névrotiques et ne répondent donc pas 
tout à fait à notre cadre, qui est celui de la vie quoti- 
dienne. Je rapporterai un cas où je fus conduit à la 
solution du conflit chez le malade, non d'après un acte 
manqué, mais d'après ce qu'on peut appeler plutôt une 
action symptomatique ou accidentelle. J'ai entrepris 
une fois de redresser la vie conjugale d'un homme 
très intelligent, dont les malentendus avec sa femme, 
qui l'aimait tendrement, pouvaient sans doute reposer 
sur des raisons réelles, mais qui, ainsi qu'il en conve- 
nait lui-même, ne suffisaient pas à les expliquer entiè- 
rement. Il était sans cesse préoccupé par l'idée du 
divorce, sans pouvoir s'y décider définitivement, à 
cause de ses deux enfants en bas âge qu'il adorait. 
Et, pourtant, il revenait constamment à ce projet, sans 
chercher un moyen de rendre la situation supportable. 
Cette impuissance à résoudre un confht est pour moi 



MÉPRISES ET MALADRESSES 217 

une preuve que des motifs inconscients et réprimés 
servaient chez lui à renforcer les motifs conscients en 
lutte entre eux, et dans les cas de ce genre je cherche 
à mettre fin au conflit par une analyse psychique. 
L'homme me fit part un jour d'un petit incident qui 
l'avait profondément effrayé. Il jouait avec l'aîné des 
enfants, celui qu'il aimait le plus, en le soulevant et 
en le baissant alternativement ; à un moment donné, 
il le souleva tellement, et juste au-dessous d'un lourd 
lustre à gaz, que la tête de l'enfant est venue presque 
se cogner contre ce dernier. Presque, mais pas tout à 
fait et même à peine. Il n'arriva rien à l'enfant, 
mais la peur lui donna le vertige. Le père resta immo- 
bilisé par la frayeur, tenant l'enfant dans les bras ; 
la mère eut une crise d'hystérie. L'adresse particulière 
de ce mouvement imprudent, la violence de la réaction 
que celui-ci a provoquée chez les parents m'ont incité 
à chercher dans cet accident une action symptomatique 
exprimant une mauvaise intention à l'égard de l'enfant 
aimé. En ce qui concerne l'opposition entre cette 
manière de voir et la tendresse actuelle du père pour 
son enfant, j'ai réussi à la supprimer, en faisant remonter 
l'impulsion malfaisante à une époque où l'enfant était 
encore unique et tellement petit qu'il ne pouvait 
encore inspirer au père aucune tendresse. Il me fut 
alors facile de supposer que cet homme, peu satisfait 
de sa femme, pouvait à cette époque-là avoir l'idée 
ou concevoir le projet que voici : si ce petit être, qui 
ne m'intéresse en aucune façon, venait à mourir, je 
deviendrais libre et pourrais me séparer de ma femme. 
Ce désir de voir mourir le jeune être, si aimé aujour- 
d'hui, a pu persister depuis cette époque dans l'in- 
conscient. A partir de ce point, il est facile de trouver 
la voie de la fixation inconsciente du désir. J'ai en 
effet réussi à retrouver dans les souvenirs d'enfance 
du patient celui de la mort d'un de ses petits frères, 
mort que la mère attribuait à la néghgence du père 
et qui avait donné heu à des exphcations orageuses 



218 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

«ntre les époux, avec menaces de séparation. L'évolu- 
tion ultérieure de la vie conjugale de mon malade 
n'a fait que confirmer mon schéma, puisque le traite- 
ment que j'avais entrepris a été couronné de succès. 

J. Stärcke (l. c.) a cité un exemple montrant que 
les poètes n'hésitent pas à remplacer une action inten- 
tionnelle par une méprise susceptible de devenir 
une source de très graves conséquences. 

« Dans une de ses esquisses, Heyermans raconte 
une méprise ou, plutôt, un acte manqué, sur lequel 
il construit tout un drame. Il s'agit d'une esquisse 
intitulée Tom et Teddie. Tom et Teddie, le mari et la 
femme, sont des plongeurs qui s'exhibent dans un 
théâtre d'attractions. Un de leurs numéros consiste 
à exécuter toutes sortes de tours de force sous l'eau, 
dans un bassin en fer, à parois de verre. La femme 
flirte avec un autre homme, le dompteur. Le mari- 
plongeur les a précisément surpris tous deux dans le 
vestiaire, avant la représentation. Scène muette, 
regards menaçants. Le plongeur dit : « à plus tard ! » 
La représentation commence. Le plongeur va exécuter 
son tour de force le plus difficile ; il va séjourner 
pendant deux minutes et demie sous l'eau, dans une 
caisse hermétiquement fermée. Ils ont déjà plus d'une 
fois accompli cette prouesse ! la caisse fermée, Teddie 
montrait aux spectateurs qui contrôlaient le temps 
^ur leurs montres, la clef qui servait à fermer et à 
rouvrir la caisse. Une fois ou deux, elle laissait inten- 
tionnellement tomber la clef dans le bassin, plongeant 
ensuite rapidement pour l'en retirer à temps, avant 
le moment où la caisse devait être ouverte. 

« Ce soir du 31 janvier Tom fut, comme d'habitude, 
enfermé dans la caisse par les mains lestes et agiles 
de la petite femme. Lui souriait derrière le judas ; 
elle jouait avec la clef, en attendant le signe convenu 
pour la réouverture de la caisse. Derrière les couhsses 
se tenait le dompteur en habit irréprochable, cravaté 
de blanc, la cravache à la main. Pour attirer sur lui 



MÉPRISES ET MALADRESSES 219 

rattention de Teddie, il sifïla très doucement. Elle le 
regarda, sourit et, du geste maladroit de quelqu'un 
dont l'attention est distraite, elle lança la clef telle- 
ment haut qu'elle retomba dans les plis du calicot 
qui recouvrait les tréteaux. Il y avait deux minutes 
vingt secondes bien comptées, que Tom était enfermé 
dans sa caisse. Personne ne vit cela. Personne ne 
pouvait le voir. De la salle, l'illusion optique était 
telle que chacun pouvait croire que la clef était tombée 
dans l'eau, et le personnel du théâtre pouvait avoir 
la mê,me illusion, l'étoffe ayant amorti le bruit de la 
clef tombant sur le plancher. 

« Riant, et sans perdre une seconde, Teddie enjamba 
le bord du bassin. Riant, parce que persuadée que Tom 
supporterait ce petit retard, elle descendit par l'échelle. 
C'est encore en riant qu'elle disparut sous les tréteaux 
pour y chercher ; et, n'ayant pas trouvé la clef tout 
de suite, elle se pencha vers le devant de l'étoffe avec 
une mimique inimitable, avec une expression sur son 
visage qui voulait dire : « Oh, Jésus, quel incident 
fâcheux ! » 

« Pendant ce temps, Tom faisait ses grimaces 
drôles derrière le judas, et il était visible qu'il com- 
mençait, lui aussi, à devenir inquiet. On voyait le blanc 
de son dentier ; on le voyait se mordre les lèvres sous 
sa moustache blonde ; on voyait les bulles qui se for- 
maient autour de lui dans l'eau déplacée par sa respi- 
ration. C'était d'un effet comique. On avait déjà vu les 
mêmes bulles se former, lorsqu'il avait mangé une 
pomme. On voyait s'agiter et se contracter ses pâles 
doigts osseux, et on riait, comme on avait déjà plus 
d'une fois ri au cours de cette soirée. 

Deux minutes, cinquante-huit secondes... 

Trois minutes, sept secondes... douze secondes... 

Rravo ! Bravo ! Bravo !... 

« Tout à coup, il y eut un mouvement de stupé- 
faction dans la salle et un bruit de pieds, car les domes- 
tiques et le dompteur se mirent, eux aussi, à chercher, 



220 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

et le rideau tomba, avant que le couvercle de la caisse 
fût enlevé. 

« Six danseuses anglaises firent leur apparition, 
puis vint l'homme avec les poneys, les chiens, les 
singes. Et ainsi de suite. 

« C'est seulement le lendemain matin que le public 
apprit qu'un malheur était arrivé et que Teddie était 
devenue veuve... » 

« On voit, d'après cette citation, quelle compré- 
hension l'artiste devait avoir de la nature des actions 
accidentelles, pour remonter ainsi jusqu'à la cause 
profonde de la maladresse homicide. » 



CHAPITRE IX 

ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET 
ACCIDENTELLES 



Les actions que nous venons de décrire et dans 
lesquelles nous avons reconnu la réalisation d'une 
intention inconsciente, se présentaient comme des 
formes troublées d'autres actions intentionnelles et 
se dissimulaient sous le masque de la maladresse. Les 
actions accidentelles, dont il sera question dans ce 
chapitre, ne se distinguent des méprises que par le 
fait qu'elles ne recherchent pas l'appui d'une intention 
consciente et n'ont pas besoin d'un prétexte. Elles 
se produisent pour elles-mêmes et sont admises, parce 
qu'on ne leur soupçonne ni but, ni intention. On les 
accomplit, « sans penser à rien à leur propos », « d'une 
façon purement accidentelle », « comme si l'on voulait 
seulement occuper ses mains », et l'on considère que 
cette explication doit mettre fin à tout examen ulté- 
rieur portant sur la signification de l'acte. Pour 
pouvoir jouir de cette situation exceptionnelle, les 
actions en question, qui n'invoquent plus l'excuse 
de la maladresse, doivent remplir certaines conditions 
déterminées : elles ne doivent pas être étranges et 
leurs effets doivent être insignifiants. 

J'ai réuni un grand nombre de ces actions acciden- 
telles, accomplies par d'autres et par moi-même et, 
après avoir soumis chaque cas à un examen appro- 
fondi, j'ai cru pouvoir conclure que ces actions méritent 
plutôt le nom de symptomatiques. Elles expriment 
quelque chose que l'auteur de l'action lui-même ne 
soupçonne pas et qu'il a généralement l'intention 



222 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

de garder pour lui, au lieu d'en faire part aux autres^ 
La moisson la plus abondante de ces actions acci- 
dentelles ou symptomatiques nous est d'ailleurs fournie 
par les résultats du traitement psychanalytique des 
névroses. Je ne puis résister à la tentation de montrer, 
sur deux exemples provenant de cette source, jusqu'à 
quel degré et avec quelle finesse ces incidents peu 
apparents sont déterminés par des idées inconscientes. 
La limite qui sépare les actions symptomatiques des 
méprises est si peu tranchée que j'aurais pu tout 
aussi bien citer ces exemples dans le chapitre précé- 
dent. 

a) Au cours d'une séance de psychanalyse, une jeune 
femme fait part de cette idée qui lui vient à l'esprit : 
en se coupant la veille les ongles, « elle a entamé 
la chair, alors qu'elle était occupée à enlever la petite 
peau de la matrice de l'ongle ». Ce détail est si peu 
intéressant qu'on peut se demander pourquoi la malade 
s'en est souvenue et en a fait part ; on soupçonne en 
conséquence qu'il s'agit d'une action symptomatique. 
Ce fut l'annulaire auquel est arrivé ce petit malheur, 
l'annulaire sur lequel on porte l'alliance. Le jour où 
l'accident est arrivé était, en outre, le jour anniver- 
saire de son mariage, ce qui confère à la petite blessure 
un sens tout à fait net, facile à découvrir. Elle raconte, 
en outre, un rêve se rapportant à la maladresse de 
son mari et à sa propre anesthésie sexuelle. Mais pour- 
quoi s'est-elle blessée à l'annulaire gauche, alors que 
c'est sur l'annulaire droit qu'on porte l'alliance ? Son 
mari est avocat, « docteur en droit ^ » et étant jeune 
fille elle avait une secrète inclination pour un médecin 
(a docteur en gauche », disait-elle, en plaisantant). 
Un mariage de la main gauche avait aussi sa signifi- 
cation déterminée. 

b) Une jeune femme non mariée raconte : « Hier 



1. Jeu de mots, fondé sxir le double sens du mot Recht, qui est d'ailleurs 
le même que celui du mot français droit. N. d. T. 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 223 

j'ai tout à fait par hasard déchiré en deux un billet 
de banque de 100 florins et j'en ai donné une moitié 
à une dame qui était en visite chez moi. Aurais-je 
commis^ moi aussi, une action symptomatique ? » Une 
analyse un peu poussée révèle les détails suivants : 
Cette femme consacre une partie de son temps et de 
sa fortune à des œuvres de charité. En commun avec 
une autre dame, elle assure l'éducation d'un orphelin. 
Les 100 florins lui ont été envoyés précisément par 
cette autre dame. Ayant reçu le billet, elle l'a mis 
dans une enveloppe et déposé provisoirement sur son 
bureau. 

La dame qu'elle avait en visite était une personne 
notable, s'occupant d'une autre œuvre de charité. 
Elle était venue chercher une liste de personnes 
auxquelles elle pût demander une contribution à 
son œuvre. Ne trouvant pas de papier pour écrire 
les noms, ma patiente prit l'enveloppe qui était sur 
son bureau et la déchira en deux, sans penser à son 
contenu : elle voulait, en effet, garder pour elle un 
duplicata de la liste qu'elle allait donner à sa visiteuse. 
Qu'on remarque bien le caractère inofïensif de cette 
action inutile. On sait qu'un billet de cent florins ne 
perd rien de sa valeur, lorsqu'il est déchiré, dès l'ins- 
tant où il est possible de le reconstituer avec les frag- 
ments. Or, étant donnée l'importance de l'usage 
auquel allait servir le morceau de papier, il était 
certain que la dame le garderait, et il était non moins 
certain que dès qu'elle se serait aperçue de son pré- 
cieux contenu, elle s'empresserait de le renvoyer à sa 
propriétaire. 

Mais quelle pensée inconsciente pouvait bien expri- 
mer cette action accidentelle, facilitée par un oubli ? 
La dame en visite était un partisan résolu de notre 
méthode de traitement. C'est elle qui avait conseillé 
à ma malade de s'adresser à moi et, si je ne me trompe, 
cette malade lui était très reconnaissante pour ce conseil. 
Le demi-billet de cent florins représenterait-il les 



224 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

honoraires pour cette aimable Intervention ? Ce serait 
bien étonnant. 

Mais voici d'autres détails. La veille, une intermé- 
diaire d'un autre genre, que ma malade avait rencontrée 
chez une parente, lui avait demandé si elle ne serait pas 
disposée à faire la connaissance d'un certain monsieur ; 
et, quelques heures avant l'arrivée de la dame, ma 
malade avait reçu une lettre dans laquelle ce même 
monsieur .demandait sa main, ce qui l'avait beaucoup 
amusée. Lorsque la dame eut préludé à la conversa- 
tion, en demandant à ma malade des nouvelles de sa 
santé, celle-ci put bien avoir pensé : « Tu m'as bien 
indiqué le médecin qu'il me fallait ; mais je te serais 
encore plus reconnaissante, si tu pouvais m' aider à 
trouver le mari qu'il me faut » (et en pensant au mari, 
elle pensait certainement aussi à un enfant). Partant 
de cette idée refoulée, elle a fondu ensemble les deux 
intermédiaires et a tendu à la visiteuse les honoraires 
que dans son imagination elle était disposée à offrir 
à l'autre. Ce qui rend cette explication tout à fait 
vraisemblable, c'est que pas plus tard que la veille 
au soir je l'avais entretenue des actions accidentelles 
et symptomatiques. Elle profita de la première occa- 
sion pour produire quelque chose d'analogue. 

On peut subdiviser les actions symptomatiques et 
accidentelles très fréquentes, en les classant dans 
diverses catégories, selon qu'elles sont habituelles, 
se produisent généralement dans certaines conditions 
ou sont isolées. Les premières (habitude de jouer avec 
la chaîne de montre, de se tirailler la barbe, etc.), 
qui peuvent presque servir à caractériser les personnes 
qui les accomplissent, se confondent avec les innom- 
brables tics et doivent être traitées avec ces derniers. 
Je range dans le deuxième groupe les mouvements 
qu'on accomplit avec la canne qu'on a à la main, le 
griffonnage avec le crayon qu'on tient entre les doigts, 
le pétrissage de mie de pain et autres substances plas- 
tiques ; font partie du même groupe les gens qui ont 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 225 

l'habitude de faire sonner la monnaie qu'ils ont dans 
leur poche, de tirailler leurs propres habits, etc... 
A toutes ces occupations, qui se présentent comme des 
jeux, le traitement psychique découvre un sens et une 
signification auxquels est refusé un autre mode d'ex- 
pression. Généralement, la personne intéressée ne se 
doute ni de ce qu'elle fait, ni des modifications qu'elle 
fait subir à ses gestes habituels ; elle reste sourde et 
aveugle aux effets produits par ces gestes. Elle 
n'entend, par exemple, pas le bruit qu'elle produit en 
faisant remuer les pièces de monnaie qu'elle a dans 
sa poche et elle prend un air étonné et incrédule, 
lorsqu'on attire son attention sur ce détail. De même, 
toutes les manipulations que certaines personnes, 
sans s'en apercevoir, infligent à leurs habits, ont une 
signification et méritent de retenir l'attention du 
médecin. Tout changement dans la mise ordinaire, 
toute négligence, comme, par exemple, un bouton mal 
ajusté, toute velléité de laisser telle ou telle partie 
du corps découverte, — tout cela signifie quelque 
chose que le porteur des habits ne veut pas dire direc- 
tement et dont le plus souvent il ne se doute même pas. 
L'interprétation de ces petites actions accidentelles, 
ainsi que les preuves à l'appui de cette interprétation, 
se dégagent chaque fois, avec une certitude suffisante, 
au cours de la séance, des circonstances dans lesquelles 
l'action s'est produite, de la conversation qu'on vient 
d'avoir avec la personne, ainsi que des idées qui lui 
viennent à l'esprit, lorsqu'on attire son attention sur 
le caractère, en apparence seulement accidentel, de 
l'action. Étant donné cependant que dans ce que je 
viens de dire j'avais principalement en vue des per- 
sonnes anormales, je renonce à citer à l'appui de mes 
affirmations des exemples confirmés par l'analyse ; 
mais si je mentionne toutes ces choses, c'est parce 
que je suis convaincu que les actions qui nous occupent 
possèdent chez l'homme normal la même signification 
que chez les anormaux. 

Freud 15 



226 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

Je citerai cependant un seul exemple, fait pour 
montrer à quel point une action symbolique, devenue 
une habitude, peut se rattacher à ce qu'il y a de plus 
intime et de plus important dans la vie ^. 

« D'après ce que nous a enseigné le professeur 
Freud, le symbolisme joue dans la vie infantile de 
l'homme un rôle beaucoup plus important qu'on ne 
le croyait, d'après les expériences psychanalytiques 
les plus anciennes. Sous ce rapport, il n'est pas sans 
intérêt de rapporter l'analyse suivante, surtout à 
cause des perspectives médicales qu'elle laisse entre- 
voir. 

« En installant son mobilier dans un nouvel appar- 
tement, un médecin retrouve un stéthoscope « simple » 
en bois. Après avoir cherché pendant un instant la 
place où il va le déposer, il se sent comme poussé 
à le placer sur son bureau, entre son propre siège 
et celui sur leq[uel il a l'habitude de faire asseoir 
ses malades. Cette action était quelque peu bizarre 
pour deux raisons. En premier lieu, ce médecin (qui 
est névrologiste) se sert rarement du stéthoscope, et 
dans les rares cas où il a besoin de cet appareil, il se 
sert d'un stéthoscope double (pour les deux oreilles). 
En deuxième lieu, il gardait tous ses appareils et ins- 
truments médicaux dans des tiroirs ; celui-ci s'est 
donc \'Ti accorder un traitement de faveur. Quelques 
jours après, il ne pensait plus à la chose, lorsqu'une 
malade, venue en consultation et qui n'avait jamais vu 
un stéthoscope « simple )>, lui demanda ce que c'était. 
Ayant reçu l'explication, elle demanda encore pour- 
quoi l'instrument était posé là et pas ailleurs, à quoi 
il répondit assez vivement que cette place en valait 
bien une autre. Ces questions ne l'en frappèrent pa? 
moins, et il commença à se demander si son action 
ne lui avait pas été dictée par des motifs inconscients. 



1. « Beitrag zur Symbolik des Alltags », par Ernst Jones. Traduit de 
l'anglais par Otto Rank (Vienne). ZeniralbL /. Psychoanalyse, I, 3, 1911. 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 227 

Familiarisé avec la méthode psychanalytique, il résolut 
de metti-e la chose au clair. 

« Il se rappela tout d'abord qu'alors qu'il était étu- 
diant en médecine il avait un chef de service qui avait 
l'habitude, pendant ses visites dans les salles d'hôpital, 
de tenir à la main un stéthoscope simple dont il ne se 
servait jamais. Il admirait beaucoup ce médecin et 
lui était très dévoué. Plus tard, étant devenu lui- 
même médecin des hôpitaux, il avait pris la même 
habitude et se serait senti mal à l'aise, si, par mégarde 
il était sorti de chez lui sans balancer l'instrument à 
la main. Ce qui prouvait cependant l'inutilité de cette 
habitude, ce n'était pas seulement le fait que le seul 
stéthoscope dont il se servait réellement était un sté- 
thoscope double qu'il portait dans sa poche, mais aussi 
cette particularité qu'il avait conservé son habitude 
après avoir été nommé dans un service de chirurgie 
où le stéthoscope n'est d'aucune utilité. La signification 
de ces observations apparaît, si nous admettons la 
nature phallique de cette action symbolique. 

« Un autre fait dont il retrouva le souvenir était 
celui-ci : jeune garçon, il avait été frappé par l'habitude 
du médecin de la famille de garder son stéthoscope 
simple dans l'intérieur de son chapeau. Il trouvait 
intéressant le fait que le médecin avait toujours à sa 
portée son principal instrument, lorsqu'il allait voir 
des malades, et qu'il lui suffisait d'enlever son chapeau 
(c'est-à-dire une partie de ses vêtements), pour l'en 
retirer. Jeune enfant, il avait beaucoup de sympathie 
pour ce médecin ; et en s'analysant récemment, il se 
rappela qu'à l'âge de trois ans et demi il eut deux idées 
fantaisistes au sujet de la naissance de sa plus jeune 
sœur : premièrement, qu'elle était née de lui-même 
et de sa mère, deuxièmement, de lui-même et du doc- 
teur. Dans ces fantaisies, il jouait aussi bien le rôle 
féminin que le rôle masculin. II se rappela ensuite 
avoir été, à l'âge de six ans, examiné par le même 
médecin, et il se souvenait nettement de la sensation 



228 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

voluptueuse qu'il avait éprouvée à sentir la tête du 
docteur appuyée sur sa poitrine par l'intermédiaire 
du stéthoscope, ainsi que le va-et-vient rythmique 
de ses mouvements respiratoires. A l'âge de trois ans 
il a eu une maladie chronique des bronches qui a dû 
nécessiter des examens répétés dont il ne se souvient 
d'ailleurs pas. 

« A l'âge de huit ans, il fut fortement impressionné, 
en entendant un de ses camarades raconter que le 
médecin avait l'habitude de se mettre au lit avec ses 
patientes. Ce récit avait un fond de vérité, car le mé- 
decin en question jouissait de la sympathie de toutes 
les femmes du quartier, de celle de sa mère aussi. 
L'analysé lui-même avait éprouvé plus d'une fois le désir 
sexuel en présence de certaines de ses patientes ; il en 
avait successivement aimé deux et avait fini par épouser 
une cliente. Il est à peu près certain que c'est son 
identification inconsciente avec le médecin qui l'a 
poussé à choisir la carrière médicale. Il résulte d'ana- 
lyses faites sur d'autres médecins que telle est en effet 
la raison la plus fréquente (bien qu'il soit difficile de 
préciser cette fréquence) du choix de la carrière en 
question. Dans le cas actuel, il a pu y avoir deux 
moments décisifs : en premier lieu, la supériorité, 
qui s'est manifestée dans plusieurs occasions, du 
médecin sur le père, dont le fils était très jaloux, et 
en deuxième lieu le fait que le médecin savait des 
choses défendues et avait de nombreuses occasions 
de satisfaction sexuelle. 

« L'analysé retrouve ensuite le souvenir d'un rêve 
(qui a été publié ailleurs ^) de nature nettement 
homosexuelle et masochiste, dans lequel un homme, 
qui n'est qu'un avatar du médecin, menaça le rêveur 
d'un glaive. Celui-ci lui rappela une histoire qu'il avait 
lue dans la Volsung-Niebelungen-Sage et où il est 



1. « Freud 's Theory of Dreams », Americ. Journ. oj Psychoanal., Avril 
1910, N7, p. 301. 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 229 

question d'une épée que Sigurd aurait placée entre 
lui et Brunhilde endormie. La même histoire figure 
dans la légende d'Arthus que notre homme connaît 
également. 

« Le sens de l'action symptomatique devient ainsi 
compréhensible. Le médecin avait placé son stéthos- 
cope entre lui et ses patientes, tout comme Sigurd 
avait placé son épée entre lui et la femme à laquelle 
il ne devait pas toucher. C'était une action de com- 
promis qui devait servir à deux fins : éveiller, en pré- 
sence d'une patiente séduisante, son désir réprimé 
d'avoir avec elle des rapports sexuels et lui rappeler 
en même temps que ce désir ne pouvait pas être satis- 
fait. Il s'agissait, pour ainsi dire, d'un charme contre 
les assauts de la tentation. 

« J'ajouterai encore que le garçon a été fortement 
impressionné par ces vers du Richelieu de Lord Lytton : 

Beneath the rule of men entirely great 
The pen is mightier than the sword ^. 

qu'il est devenu un écrivain fécond et qu'il se sert 
d'un stylo extraordinairement grand. A ma question : 
« quel besoin avez-vous d'un porte-plume pareil ? », 
il répondit : « J'ai tant de choses à exprimer. » 

« Cette analyse montre une fois de plus quelles pro- 
fondeurs de la vie psychique nous révèlent les actions 
dites « inoffensives, dépourvues de sens » et à quelle 
période précoce de la vie commence à se développer 
la tendance à la symbolisation ». 

Je puis encore citer un cas de ma pratique psycho- 
thérapique où une main jouant avec une boule de 
mie de pain m'a fait des révélations intéressantes. 
Mon patient était un jeune garçon à peine âgé de 13 ans, 
atteint depuis deux ans d'une hystérie grave et qui, 
après un long séjour infructueux dans un établisse- 

1. « Sous le gouvernement d'hommes véritablement grands, la plume 
est plus puissante que l'épéc. » Cfr. Oldhams : « I wcar my pen as other 
do their sword » (Je porte ma plume comme d'autres portent leur épée). 



230 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

ment hydrothérapique, m'avait été confié en vue d'un 
traitement psychanalytique. Il avait dû, à mon avis, 
se livrer à certaines expériences sexuelles et être 
tourmenté, étant donné son âge, par des questions 
d'ordre sexuel. Je me suis cependant abstenu de lui 
venir en aide, en lui apportant des explications, car 
je voulais une fois de plus éprouver la solidité de mes 
hypothèses. Je devais donc chercher la voie que 
j'avais à suivre pour obtenir cette épreuve. Or, un 
jour, je fus frappé par le fait suivant : il roulait 
quelque chose entre les doigts de la main droite, 
plongeait la main dans la poche où ses doigts conti- 
nuaient à jouer, la retirait de nouveau, et ainsi de 
suite. Je lui demandai ce qu'il avait dans la main ; pour 
toute réponse, il desserra ses doigts. C'était une mie 
de pain, roulée en boule. A la séance suivante, il 
apporta un autre morceau de mie et, pendant que je 
conversais avec lui, il faisait de cette mie, avec une 
rapidité extraordinaire et les yeux fermés, toutes 
sortes de figures qui m'ont vivement intéressé. C'étaient 
de petits bonshommes, semblables aux idoles préhis- 
toriques les plus primitives, ayant une tête, deux bras, 
deux jambes et, entre les jambes, un appendice qui 
se terminait par une longue pointe. Cette figure n'était 
pas plus tôt achevée que mon malade roulait de nou- 
veau sa mie de pain en boule. Une autre fois, il laissait 
son œuvre intacte, mais multipliait les appendices, 
afin de dissimuler le sens de celui qu'il avait formé 
entre les jambes. Je voulais lui montrer que je l'avais 
compris, sans toutefois lui fournir le prétexte d'affirmer 
qu'il n'avait pensé à rien en modelant ses bonshommes. 
Dans cette intention, je lui demandai brusquement 
s'il se rappelait l'histoire de ce roi romain qui, dans 
son jardin, avait répondu par une pantomime à l'envoyé 
de son fils. Le garçon prétendit qu'il ne se la rappelait 
pas, bien qu'il l'eût apprise beaucoup plus récemment 
que moi. Il me demanda si je faisais allusion à l'histoire 
où la réponse a été écrite sur le crâne rasé d'un esclave. 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 231 

«Non, répondis-je, cette dernière anecdote se rattache 
à l'histoire grecque. »Et je lui racontai ce dont il s'agis- 
sait : le roi Tarquin le Superbe avait ordonné à son fils 
de s'introduire dans une ville latine ennemie ; le fils, 
qui avait réussi à se créer des intelligences dans la ville, 
envoya au roi un messager chargé de lui demander 
ce qu'il devait faire dans la suite ; le roi ne donna aucune 
réponse, mais s'étant rendu dans son jardin, se fit répéter 
la question et abattit sans mot dire les plus grandes 
et les plus belles têtes de pavots. Il ne resta au messager 
qu'à aller raconter à Sextus ce qu'il avait vu ; Sextus 
comprit et prit soin de supprimer par l'assassinat 
les citoyens les plus notables de la ville. 

Pendant que je parlais, le garçon avait cessé de 
pétrir sa mie, et lorsque je fus arrivé au passage où 
il est question de ce que le roi fit dans son jardin, et 
notamment aux mots : « abattit sans mot dire », mon 
malade abattit, à son tour, la tête de son bonhomme 
avec la rapidité d'un éclair. Il m'avait donc compris 
et remarqué que je le comprenais moi aussi. Je pus 
commencer à l'interroger directement, je lui donnai 
les renseignements qui l'intéressaient et au bout de 
peu (je temps il était guéri de sa névrose. 

Les actions symptomatiques, dont on trouve une 
variété inépuisable aussi bien chez l'homme sain que 
chez l'homme malade, méritent notre intérêt pour 
plus d'une raison. Elles fournissent au médecin des 
indications précieuses qui lui permettent de s'orienter 
au milieu de circonstances nouvelles ou encore peu 
connues ; elles révèlent à l'observateur profane tout 
ce qu'il désire savoir, et quelquefois même plus qu'il 
ne désire. Celui qui sait utiliser ces indications doit à 
l'occasion procéder comme le faisait le roi Salomon 
qui, d'après la légende orientale, comprenait le lan- 
gage des animaux. Un jour, je fus prié de venir exa- 
miner un jeune homme qui se trouvait chez sa mère. 
La première chose qui m.e frappa lorsqu'il vint au- 
devant de moi, ce fut une grande tache blanche sur 



232 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

son pantalon, tache qui, à en juger par ses bords 
rigides caractéristiqueè, devait provenir d'un blanc 
d'œuf. Après un bref moment d'embarras, le jeune 
homme s'excusa, en disant qu'étant un peu enroué 
il avait gobé un œuf cru dont un peu de blanc avait 
coulé sur son pantalon et, pour confirmer ses dires, 
il me montra une assiette sur laquelle il y avait encore 
de la coquille d'œuf. La provenance de la tache sus- 
pecte semblait donc expliquée de la manière la plus 
naturelle. Mais lorsque la mère nous eut laissés en 
tête-à-tête, je le remerciai de m'avoir ainsi facilité 
le diagnostic et pus sans difficulté obtenir de lui l'aveu 
qu'il se livrait à la masturbation. — Une autre fois, 
j'eus à examiner une dame aussi riche que vaniteuse 
et sotte et qui avait l'habitude de répondre aux ques- 
tions du médecin par une avalanche de plaintes inco- 
hérentes, qui rendaient le diagnostic particulièrement 
difficile. En entrant, je la trouvai assise devant un 
petit guéridon, en train de ranger en tas des florins 
d'argent, et en se levant elle fit tomber sur le parquet 
quelques pièces. Je l'aidai à les ramasser et ne tardai 
pas à interrompre la description de sa misère en lui 
demandant : « Votre distingué gendre vous a-t-il 
donc fait perdre tant d'argent que cela ? » Elle me 
répondit par un non ! irrité, pour me raconter l'instant 
d'après la lamentable histoire de l'état d'exaspération 
dans lequel la mettait la prodigalité de son gendre. 
Je dois ajouter que je ne l'ai plus jamais revue : c'est 
qu'on ne se fait toujours des amis parmi ceux à qui 
on révèle la signification de leurs actes symptomatiques. 
Le D^ J. E. G. van Emden (de La Haye) relate 
un autre cas d'aveu « par acte symptomatique » : 
« Lors de l'addition, le garçon d'un petit restaurant 
de Berlin prétendit que le prix d'un certain plat avait 
été augmenté de 10 pfennigs. A ma question pourquoi 
cette augmentation ne figurait pas sur la carte, il ré- 
pondit qu'il s'agissait évidemment d'une omission, 
mais qu'il était sûr de ce qu'il avançait. En mettant 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 233 

l'argent dans sa poche, il fit tomber sur la table, juste 
devant moi, une pièce de dix pfennigs. — « Je sais 
maintenant que vous m'avez trop compté. Voulez- 
vous que je me renseigne à la caisse ?» — « Pardon, 
permettez,... un instant... ; » et il disparut. 

Il va sans dire que je ne me suis pas opposé à sa 
retraite, et lorsqu'il revint deux minutes plus tard, 
en s'excusant d'avoir, par une erreur inconcevable, 
confondu le plat en question avec un autre, je lui ai 
remis les dix pfennigs en récompense de sa contri- 
bution à la psychopathologie de la vie quotidienne. » 

C'est quand on observe les gens pendant qu'ils 
sont à table qu'on a l'occasion de surprendre les actions 
symptomatiques les plus belles et les plus instruc- 
tives. 

Voici ce que raconte le D^ Hanns Sachs : 

« J'ai eu l'occasion d'assister au souper d'un couple 
un peu âgé auquel je suis apparenté. La femme a une 
maladie d'estomac et observe un régime rigoureux. 
Lorsqu'on apporta le rôti, le mari pria la femme, qui 
ne devait pas toucher à ce plat, de lui donner la mou- 
tarde. La femme ouvre le buffet, en retire un petit 
flacon contenant les gouttes dont elle fait usage et 
le dépose devant le mari. Entre le pot de moutarde 
en forme de tonneau et le petit flacon à gouttes, il n'y 
avait évidemment aucune ressemblance susceptible 
d'expliquer la confusion ; et cependant la femme ne 
s'est aperçue de son erreur que lorsque le mari eut en 
riant attiré son attention sur ce qu'elle avait fait. 

Inutile d'insister sur la signification de cet acte 
symptomatique. Elle saute aux yeux. » 

Je dois au docteur Bernh. Dattner (de Vienne) la 
communication d'un précieux cas de ce genre qui 
a été très habilement utilisé par l'observateur : 

« Je suis en train de déjeuner au restaurant avec 
mon collègue de philosophie, le D' H. Il me raconte 
ce qu'il y a de pénible dans la situation d'un stagiaire 
et ajoute à ce propos qu'avant la fin de ses études il 



234 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

était entré à titre de secrétaire chez le ministre pléni- 
potentiaire du Chili. « Puis le ministre a été remplacé, 
et je ne me suis pas présenté au nouveau. » Et pendant 
qu'il prononce cette dernière phrase, il porte à la bouche 
un morceau de gâteau, mais le laisse tomber du cou- 
teau, comme par maladresse. Je saisis aussitôt le sens 
caché de cette action symptomatique et je glisse, 
comme en passant, à mon collègue, peu familiarisé 
avec la psychanalyse : « Vous avez laissé tomber là 
un bon morceau. » Il ne s'aperçoit pas que mes paroles 
peuvent se rapporter tout aussi bien à son action symp- 
tomatique, et il répète avec une vivacité surprenante, 
comme si je les lui avais dérobés sur ses lèvres, les 
mots que je viens de prononcer : « Oui, c'était en 
effet un bon morceau, celui que j'ai laissé tomber. » 
Et il se soulage en me racontant, sans omettre un 
détail, sa maladresse qui l'a privé d'une place bien 
payée. 

« La signification de son action symptomatique 
apparaît, lorsqu'on songe que mon collègue devait 
éprouver une certaine gêne à me parler, à moi qu'il 
connaissait très peu, de sa précaire situation maté- 
rielle : mais l'idée qu'il voulait refouler a déterminé 
une action symptomatique qui a exprimé symboli- 
quement ce qui devait rester caché et a fourni ainsi 
à mon interlocuteur un moyen de soulagement ayant 
sa source dans l'inconscient. » 

Les exemples suivants montrent quelle signification 
peut avoir le fait d'emporter involontairement un 
objet appartenant à une autre personne. 

1) D^ B. Dattner: «Un de mes collègues fait une 
visite à une de ses amies d'enfance, la première visite 
après le mariage de celle-ci. Il me parle de ce petit 
événement, m'exprime à ce propos son étonnement 
d'avoir été obligé, contrairement à son intention, de 
prolonger un peu cette visite, et il me fait part en 
même temps d'un singulier acte manqué qu'il a 
commis dans cette maison. 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 235 

Le mari de l'amie, qui avait, lui aussi, pris part à 
la conversation, se mit, à un moment donné, à chercher 
une boîte d'allumettes qui, mon collègue s'en souvient 
fort bien, se trouvait sur la table, lorsqu'il était entré 
dans la pièce. On cherche partout, mon collègue 
fouille dans ses poches, se disant qu'après touj:, il a 
bien pu par mégarde se V approprier, mais ce fut en 
vain. Ce n'est que longtemps après qu'il l'a réellement 
retrouvée dans une poche, et à cette occasion il a 
été frappé par le fait que la boîte ne renfermait qu'une 
seule allumette. 

Deux jours plus tard, le collègue fait un rêve dans 
lequel la boîte figure à titre de symbole et son amie 
d'enfance à titre de personnage principal, ce qui ne 
fit que confirmer l'explication que je lui avaiis donnée, 
à savoir qu'il a voulu par son acte manqué (appro- 
priation involontaire de la boîte) affirmer son droit de 
priorité et de possession exclusive (il n'y avait qu'une 
seule allumette dans la boîte). » 

2) D^ Hanns Sachs : « Notre bonne a un faible pour 
un certain gâteau. C'est là un fait incontestable, car 
c'est le seul plat qu'elle ne rate jamais. Un dimanche, 
elle apporte ce gâteau, le dépose sur la crédence, 
enlève les assiettes du plat précédent et les range sur 
le plateau sur lequel elle a apporté le gâteau ; 
mais, au lieu de nous servir celui-ci, elle le place sur 
le tas d'assiettes et emporte le tout à la cuisine. Nous 
avions cru tout d'abord qu'elle avait quelque chose à 
arranger au gâteau, mais, ne la voyant pas revenir, 
ma femme se décide à la rappeler et lui demande : 
« Betty, qu'avez-vous donc fait du gâteau ?» Il a fallu 
lui rappeler qu'elle l'avait emporté ; elle l'avait donc 
chargé sur le plateau, emporté à la cuisine, déposé 
quelque part sur une table ou ailleurs, « sans s'aper- 
cevoir de ce qu'elle faisait ». 

« Le lendemain, lorsque nous nous sommes disposés 
à manger ce qui restait du gâteau, ma femme a cons- 
taté que la bonne n'avait pas touché au morceau 



236 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

qui lui avait été réservé. Questionnée sur les raisons 
de son abstention, elle a répondu, légèrement embar- 
rassée, qu'elle n'avait pas envie d'en manger. 

« L'attitude infantile de la jeune fille est visible 
dans toute cette affaire : d'abord, l'avidité enfantine 
qui ne veut partager avec personne l'objet de ses 
désirs ; ensuite, la réaction non moins enfantine par le 
dépit : puisque je ne puis avoir le gâteau pour moi toute 
seule, je préfère n'en rien avoir ; gardez-le pour vous. » 

Les actions accidentelles ou symptomatiques se 
rattachant à la vie conjugale ont souvent la plus 
sérieuse signification et peuvent inspirer la croyance 
aux signes prémonitoires à ceux qui ne sont pas fami- 
liarisés avec la psychologie de l'inconscient. Ce n'est 
pas un bon début, lorsqu'une jeune femme perd son 
alliance au cours du voyage de noces ; il est vrai que 
le plus souvent l'alliance, qui a été mise par distraction 
dans un endroit où on n'a pas l'habitude de la mettre, 
finit par être retrouvée. — Je connais actuellement 
une femme divorcée qui, longtemps avant le divorce, 
se trompait souvent, en signant de son nom de jeune 
fille les documents se rapportant à l'administration 
de ses biens. — Un jour, me trouvant en visite chez 
un couple récemment marié, j'ai entendu la jeune femme 
me raconter en riant qu'étant allée, à son retour du 
voyage de noces, voir sa sœur, celle-ci lui proposa de 
l'accompagner dans les magasins pour faire des achats, 
pendant que le mari irait à ses affaires. Une fois dans 
la rue, elle aperçoit, sur le trottoir opposé, un mon- 
sieur, dont la présence dans cette rue sembla l'étonner, 
et elle dit à sa sœur : « Regarde, on dirait que c'est 
M. L. » Elle avait oublié que ce M. L. était depuis 
plusieurs semaines son époux. Je me suis senti mal à 
l'aise, en écoutant ce récit, mais m'abstins d'en tirer 
une conclusion quelconque. Je ne me suis souvenu 
de cette petite histoire qu'au bout de plusieurs années, 
lorsque ce mariage eut pris une tournure des plus 
malheureuses. 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 237 

Aux travaux très intéressants de A. Maeder, publiés 
en français ^, j'emprunte l'observation suivante qui 
pourrait d'ailleurs tout aussi bien figurer dans le 
chapitre sur les Oublis : 

« Une dame nous racontait récemment qu'elle avait 
oublié d'essayer sa robe de noce et s'en souvint la 
veille du mariage, à huit heures du soir, alors que la 
couturière désespérait déjà de voir sa cliente. Ce 
détail suffît à montrer que la fiancée ne se sentait pas 
très heureuse de porter une robe d'épousée, qu'elle 
cherchait à oublier cette représentation pénible. Elle 
est aujourd'hui... divorcée. » 

Un de mes amis, qui sait observer et interpréter 
les signes, m'a raconté que la grande tragédienne 
Eleonora Duse accomplit dans un de ses rôles une 
action symptomatique qui montre bien toute la pro- 
fondeur de son jeu. Il s'agit d'un drame d'adultère : 
elle vient d'avoir une explication avec son mari et 
se trouve plongée dans ses pensées, pendant que le 
séducteur s'approche d'elle. Pendant ce bref intervalle 
elle joue avec l'alliance qu'elle porte au doigt : elle 
l'enlève, la remet et l'enlève de nouveau. La voilà 
mûre à tomber dans les bras de l'autre. 

A cela se rattache ce que Th. Reik [Internat. Zeitschr, 
f. Psychoanalyse, III, 1915) raconte au sujet d'autres 
actions symptomatiques portant sur l'alliance : 

« Nous connaissons les actions symptomatiques 
accomplies par des époux et qui consistent à enlever 
et à remettre machinalement leur alliance. Mon col- 
lègue K. a accompli toute une série d'actions sympto- 
matiques de ce genre. Une jeune fille qu'il aimait lui 
fit cadeau d'une bague, en lui recommandant bien de 
ne pas la perdre, car s'il la perdait, ce serait un signe 
qu'il ne l'aime plus. Dans la suite il a été constamment 
obsédé par la crainte de perdre la bague. Lorsqu'il 



1. Alph. Maeder, — Contributions à la Psychopathologie de la vie quo- 
tidienne, Archii>es de Psychologie, t, VI, 1906, 



238 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

lui arrivait de l'enlever, pour se laver les mains, par 
exemple, il oubliait régulièrement la place où il l'avait 
mise et ne la retrouvait souvent qu'après de longues 
recherches. Lorsqu'il laissait tomber une lettre dans 
une boîte, il appréhendait toujours qu'un mouvement 
maladroit de la main contre le rebord de celle-ci ne 
fît ghsser la bague pour l'envoyer rejoindre la lettre au 
fond de la boîte. Une fois il manœuvra si bien que 
l'accident tant redouté arriva réellement. C'était un 
jour où il expédiait une lettre de rupture à une de 
ses anciennes maîtresses devant laquelle il se sentait 
coupable. Au moment de laisser tomber la lettre dans 
la boîte, il fut pris du désir de revoir cette femme, 
désir qui entra en confht avec son affection pour sa 
maîtresse actuelle. » 

A propos de ces actions symptomatiques ayant 
pour objet la bague, l'anneau ou l'alliance, on constate 
une fois de plus que la psychanalyse ne découvre 
rien que les poètes n'aient pressenti depuis longtemps 
déjà. Dans le roman de Fontane « Avant l'orage », 
le conseiller de justice Turgany dit pendant un jeu 
de gages : « Croyez-moi, mesdames, la remise d'un 
gage révèle parfois les mystères les plus profonds 
de la nature. » Parmi les exemples qu'il cite à l'appui 
de son affirmation, il en est un qui mérite un intérêt 
particulier. « Je me souviens, dit-il, d'une femme de 
professeur, à l'âge de l'embonpoint, qui, chaque fois, 
remettait en gage son alliance qu'elle tirait du doigt. 
Permettez-moi de ne pas vous décrire le bonheur con- 
jugal de cette maison ». « Il se trouvait dans la même 
société, continua-t-il, un monsieur qui ne se lassait 
pas de déposer sur les genoux de cette dame son couteau 
de poche, muni de dix lames, d'un tire-bouchon et d'un 
briquet, jusqu'à ce que ce couteau-monstre, après 
avoir déchiré plusieurs jupes de soie, ait disparu à 
travers les déchirures, à la grande indignation du 
public. » 

Nous ne trouverons pas étonnant qu'un objet comme 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 239 

une bague ait une si riche signification, alors même 
qu'aucun sens erotique ne s'y trouve attaché, c'est-à- 
dire alors même qu'il ne s'agit ni d'une bague de 
fiançailles, ni d'une alliance. Le D'" Kardos a mis à ma 
disposition l'exemple suivant d'une action manquée 
de ce genre : 

Action manquée équwalant à un aveu. 

Il y a quelques années, un homme beaucoup plus 
jeune que moi et partageant mes idées, a bien voulu 
s'associer à mes travaux et adopter à mon égard une 
attitude que je quaHfierai de celle de disciple. Dans 
une certaine occasion, je lui ai offert une bague qui 
a déjà provoqué de sa part un grand nombre d'actions 
symptomatiques ou manquées, et cela toutes les fois 
que nos relations se trouvaient troublées par un 
malentendu. Tout récemment, il me fit part du fait 
suivant, particulièrement intéressant et transparent : 
sous un prétexte quelconque, il manque l'un de nos 
rendez-vous hebdomadaires, au cours desquels nous 
avions l'habitude d'échanger à loisir nos idées ; en 
réalité, il avait préféré se rencontrer avec une jeune 
dame, avec laquelle il avait rendez-vous à la même 
heure. Le lendemain matin il s'aperçoit, mais longtemps 
après avoir quitté sa maison, qu'il a oublié de 
mettre sa bague. Il ne s'en inquiète pas outre mesure, 
se disant qu'il l'a sans doute laissée sur sa table 
de nuit où il avait l'habitude de la déposer tous les 
soirs et qu'il la retrouvera à son retour. Aussitôt 
rentré, il se met à chercher la bague, mais en vain : 
elle n'était pas plus sur la table de nuit qu'ailleurs. 
Il finit par se rappeler qu'il avait, selon une habitude 
remontant à plus d'une année, déposé sa bague sur 
la table de nuit à côté d'un petit canif qu'il gardait 
dans la journée dans la poche de son gilet ; aussi 
pensa-t-il avoir mis, par distraction, la bague dans 
cette poche, en même temps que le canif. Il plonge 



240 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

donc les doigts dans la poche du gilet et y retrouve 
effectivement la bague. 

« L'alliance dans la poche du gilet », telle est la 
recommandation qu'un proverbe populaire adresse 
au mari qui se propose de tromper sa femme. La cons- 
cience de sa faute l'a donc poussé d'abord à s'infliger 
un châtiment « Tu ne mérites plus de porter cette 
bague », et ensuite à avouer son infidélité, sous la 
forme d'une action manquée qui, il est vrai, n'avait 
pas de témoins. Il n'est arrivé à avouer sa petite 
« infidélité » que par le détour (ce qui était d'ailleurs à 
prévoir) du récit qu'il en fit. » 

Je connais aussi un monsieur âgé ayant épousé 
une très jeune fille et, qui au lieu de partir tout de 
suite en voyage, préféra passer avec sa jeune femme 
la première nuit dans un hôtel de la capitale. A peine 
arrivé à l'hôtel, il constata avec angoisse que son porte- 
feuille contenant la somme destinée au voyage de noces 
avait disparu. Il eut encore le temps de téléphoner à son 
domestique qui avait retrouvé le portefeuille dans une 
poche de l'habit que notre nouveau marié avait déposé 
chez lui en revenant de la cérémonie du mariage. 
Rentré en possession de son portefeuille, il put le 
lendemain partir en voyage avec sa jeune femme ; 
mais, ainsi qu'il l'avait redouté, il n'avait pas été capable 
de remplir pendant la nuit ses devoirs conjugaux. 

Il est consolant de penser que, dans l'immense 
majorité des cas, les hommes, lorsqu'ils perdent quelque 
chose, accomplissent une action symptomatique et 
qu'ainsi la perte d'un objet répond à une intention 
secrète de celui qui est victime de cet accident. Très 
souvent, la perte de l'objet témoigne seulement du 
peu de prix qu'on attache à celui-ci ou du peu d'estime 
qu'on a pour la personne de qui on le tient, ou encore 
la tendance à perdre un objet déterminé vient d'une 
association d'idées symbolique entre cet objet et 
d'autres, beaucoup plus importants, la tendance se 
trouvant transférée de ceux-ci à celui-là. La perte 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 24i 

d'objets précieux sert à exprimer les sentiments les 
plus variés : elle peut constituer la représentation 
symbolique d'une idée refoulée, donc un avertissement 
auquel on ne prête pas volontiers l'oreille, ou bien 
(et ceci avant tout) elle doit être considérée comme 
un sacrifice offert aux obscures puissances qui président 
à notre sort et dont le culte se maintient toujours 
parmi nous ^. 



1. Voici encore une petite collection de différentes actions symptoma- 
tiques chez des personnes saines et chez des névrotiques. — Un collègue 
un peu âgé, qui n'aime pas perdre aux cartes, s'acquitte un soir d'une 
dette de jeu assez importante, et cela sans protestation aucune, mais 
en faisant sur lui-même un effort visible. Après son départ, on découvrit 
qu'il avait laissé, à la place où il était assis, à peu près tout ce qu'il avait 
l'habitude de porter sur lui : lunettes, étui à cigares, mouchoir de poche. 
Cet oubli peut être ainsi traduit : « Vous êtes des brigands ; vous m'avez 
joliment dépouillé. » — Un homme, qui souffre de temps en temps d'im- 
puissance sexuelle qui remonte à la profonde affection qu'étant enfant il a 
éprouvée pour sa mère, raconte qu'il a l'habitude d'orner manuscrits 
et dessins de la lettre S, qui est l'initiale du nom de sa mère. Il ne supporte 
pas que les lettres qu'il reçoit de chez lui voisinent sur son bureau avec 
d'autres lettres, d'un caractère profane ; aussi conserve-t-il les premières 
à part. — Une jeune dame ouvre brusquement la porte de la salle de 
traitement dans laquelle se trouve déjà une autre malade. Elle invoque 
pour excuse son « étourderie » ; l'analyse révèle qu'elle a été poussée à 
son acte par la même curiosité que celle qui lui faisait faire autrefois 
irruption dans la chambre de ses parents. — Des jeunes filles, fières de 
leur belle chevelure, savent tellement bien l'arranger à l'aide de peignes 
et d'épingles que leurs cheveux se défont au beau milieu de la conver- 
sation. — Certains hommes répandent à terre, pendant le traitement 
(dans la position couchée) de la petite monnaie qui tombe de la poche 
de leur pantalon et récompensent ainsi, selon leurs moyens, le travail 
q\i 'exige une heure de traitement. — Celui qui oublie chez le médecin 
son pince-nez, ses gants, sa pochette, montre par là-même qu'il ne s'en 
va qu'à regret et qu'il reviendra bientôt. E. Jones dit : « un médecin peut 
presque mesurer le succès avec lequel il pratique la psychanalyse par 
l'importance de la collection de parapluies, ombrelles, mouchoirs, bourses, 
etc. qu'il réunit en l'espace d'un mois. » — Les actes les plus habituels, 
les plus insignifiants et accomplis avec le minimum d'attention, comme, 
par exemple, le remontage d'une montre le soir, avant le coucher, l'ex- 
tinction de la lumière au moment où l'on quitte une pièce, etc., sont, 
dans certaines occasions, sujets à des troubles qui prouvent d'une façon 
incontestable l'influence des complexes inconscients sur les « habitudes » 
les plus fortes. M. Maeder raconte, dans la revue Cœnobium, l'histoire 
d'un médecin d'hôpital qui avait décidé un soir de se rendre en ville 
pour une affaire importante, bien qu'il fût de service et n'eût pas le droit de 

Freud. 16 



242 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

Voici quelques exemples à l'appui de ces proposi- 
tions concernant la perte d'objets : 



quitter l'hôpital. En revenant, il fut tout étonné d'apercevoir de la lumière 
dans sa chambre. Il avait oublié, chose qui ne lui était jamais arrivé 
auparavant, d'éteindre la lumière en sortant. Mais il ne tarda pas à décou- 
vrir la raison de cet oubli : le directeur de l'hôpital voyant de la lumière 
dans la chambre de son interne ne pouvait pas se douter que celui-ci 
fût absent. — Un homme accablé de soucis et sujet à des accès de profonde 
dépression m'assurait qu'il trouvait régulièrement sa montre arrêtée 
le matin, lorsqu'il lui arrivait de se coucher la veille avec un sentiment 
de lassitude qui lui faisait apparaître la vie sous les couleurs les plus 
sombres. Par son oubli de remonter sa montre il exprime donc symboli- 
quement qu'il lui est indifférent de se réveiller ou non le lendemain. — 
Un autre homme, que je ne connais pas personnellement, m'écrit : « A 
la suite d'un grand malheur, la vie m'avait pani tellement dure et hostile 
que j'en étais arrivé à me dire tous les jours que je n'aurais pas assez de 
force pour vivre un jour de plus ; aussi avais-je fini par oublier de remonter 
ma montre, chose qui ne m'était jamais arrivé auparavant, car c'était 
là un acte que j'accomplissais presque machinalement tous les soirs, 
avant de me mettre au lit. Je ne me souvenais plus de cette habitude 
que très rarement, lorsque j'avais le lendemain une affaire importante 
ou qui m'intéressait particulièrement. Serait-ce également une action 
symptomatique ? Je ne pouvais pas m'expliquer cet oubli. » — Celui 
qui, comme Jung {Ueber die Psycliologie der Dementia praecox, p. 62, 
1907} ou comme Maeder (Une voie nouvelle en psychologie : Freud et 
son école, Cœnobium, Lugano, 1909} veut bien se donner la peine de 
prêter attention aux airs que, sans le vouloii» et souvent sans s'en 
apercevoir, telle ou telle personne fredonne, trouvera presque toujours 
qu'il existe un rapport entre le texte de la chanson et un sujet qui préoc- 
cupe la personne en question. 

Le déterminisme plus profond qui préside à l'expression de nos pensées 
par la parole ou par l'écriture naériterait également une sérieuse étude. 
On se croit en général libre de choisir les mots et les images pour exprimer 
sçs idées. Mais une observation plus attentive montre que ce sont souvent 
des considérations étrangères aux idées qui décident de ce choix et que 
la forme dans laquelle nous coulons nos idées révèle souvent un sens plus 
profond, dont nous ne nous rendons pas compte nous-mêmes. Les images 
et tes njanières de parler dont une personne se sert de préférence sont 
loin d'être indifférentes, lorsqu'il s'agit de se former un jugement sur 
cette personne ; certaines de ces images et manières de parler sont souvent 
des allusions à des sujets qui, tout en restant à l'arrière-plan, exercent 
une influence puissante sur celui qui parle. Je connais quelqu'un qui, 
à une certaine époque, se servait à chaque instant, même dans des con- 
versations abstraites, de l'expression suivante : « lorsque quelque chos« 
traverse tout à coup la tête de quelqu'un. » Or, je savais que celui qui 
parlait ainsi avait reçu, peu de temps auparavant, la nouvelle qu'un 
projectile russe avait traversé d'avant en arrière le bonnet de campagne 
que son fils, soldat combattant, avait sur la tête. 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 243 

D^ B. Dattner : « Un collègue me raconte qu'il a 
perdu par hasard son stylographe qu'il avait depuis 
deux ans et auquel il tenait beaucoup, parce qu'il le 
trouvait très commode. L'analyse révéla la situation 
suivante. La veille, le collègue avait reçu de son beau- 
frère une lettre profondément désagréable qui se ter- 
minait ainsi : « Je n'ai d'ailleurs ni le temps ni l'envie 
d'encourager ta légèreté et ta paresse. )) L'émotion 
provoquée par cette lettre fut tellement intense que 
le lendemain le collègue perdit son stylographe 
qu'il avait précisément reçu en cadeau de ce beau- 
frère : ce fut comme un sacrifice qu'il offrit, afin de 
ne rien devoir à celui-ci. « 

Une dame de mes connaissances ayant perdu sa 
vieille mère s'abstient naturellement de fréquenter 
les théâtres. L'anniversaire de la mort devant expirer 
dans quelques jours, elle se laisse entraîner par des 
amis à prendre un billet pour une représentation 
particulièrement intéressante. Arrivée devant le théâ- 
tre, elle constate qu'elle a perdu son billet. Elle croit 
l'avoir, par mégarde, jeté avec le billet de tramway, 
en descendant de voiture. Cette dame se vante préci- 
sément de n'avoir jamais rien perdu par inattention. 

On peut admettre qu'une autre perte qu'elle fit 
a eu également ses raisons. 

Arrivée dans une station thermale, elle se décide 
à faire une visite dans une pension de famille où elle 
était logée lors d'un séjour antérieur. Elle y est reçue 
comme une vieille connaissance, invitée à dîner, et 
lorsqu'elle veut payer, on ne veut rien accepter d'elle, 
ce qui lui déplaît quelque peu. On lui accorde seule- 
ment la permission de laisser quelque chose à la ser- 
vante, et elle ouvre sa bourse pour retirer un billet 
de 1 mark. Le soir, le domestique de la pension lui 
apporte un billet de 5 marks qu'il a trouvé sous 
la table et qui, d'après la maîtresse de la pension, 
ne peut appartenir qu'à elle. Elle l'a donc laissé 
tomber, pendant qu'elle cherchait dans son porte- 



244 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

monnaie le billet qu'elle voulait laisser en pourboire 
à la bonne. Il est probable qu'elle tenait quand même 
à payer son repas. 

Dans une communication assez longue, publiée, 
sous le titre : « La signification symptomatique de la 
perte d'objets », dans Zentralblatt für Psychoanalyse 
(I, 10/11), M. Otto Rank a eu recours à l'analyse de 
rêves pour faire ressortir le caractère de « sacrifice » 
inhérent à cet acte et dégager ses raisons profondes. 
(D'autres communications sur le même sujet ont paru 
dans Zeitschr. /. Psychoanalyse, II et Internat. Zeitschr. 
(.Psychoanalyse, I, 1913). Le plus intéressant, c'est 
que l'auteur montre que ce n'est pas seulement la 
perte d'objets qui est déterminée par des raisons 
cachées, mais qu'on peut souvent en dire autant de la 
trouvaille d'objets. L'observation suivante montre 
dans quel sens il faut entendre cette proposition. 
Il est évident que, lorsqu'il s'agit de perte, l'objet 
est déjà donné, tandis que dans le cas de trouvaille 
il doit encore être cherché. {Internat. Zeitschr. f. Psy- 
choanal., III, 1915.) 

« Une jeune fille, encore à la charge de ses parents, 
veut s'acheter un bijou bon marché. Elle demande 
le prix de l'objet qui la tente, mais apprend, à son 
regret, que ce prix dépasse ses économies. Il ne lui 
manque que deux couronnes pour pouvoir s'offrir 
cette petite joie. Très triste, elle se dirige chez elle à 
travers les rues, très animées à cette heure-là. Sur une 
des places les plus fréquentées, et bien que, d'après 
ses dires, elle fût profondément plongée dans ses pen- 
sées, elle aperçoit à terre un bout de papier qu'elle 
allait dépasser, sans y prêter attention. Mais elle se 
ravise, se baisse pour le ramasser et constate, à son 
grand étonnement, que c'est un billet de deux cou- 
ronnes plié. Elle pense : « C'est un heureux hasard 
qui me l'envoie, pour que je puisse m'acheter le bijou », 
et elle se propose de rebrousser chemin pour réaliser 
son intention. Mais, au même moment, elle se dit qu'elle 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 245 

ne doit pas le faire, car l'argent trouvé porte bonheur 
et qu'il faut le garder. 

La petite analyse, capable de nous faire comprendre 
cette action accidentelle^ se dégage toute seule de la 
situation donnée, sans que nous ayons besoin d'interroger 
la personne intéressée. Parmi les idées qui préoccu- 
paient la jeune fille pendant qu'elle se rendait chez 
elle, figurait certainement, et en premier lieu, celle 
de sa pauvreté et de sa gêne matérielle, et nous pou- 
vons bien supposer que cette idée était associée au 
désir de voir cette situation cesser au plus tôt. Il est 
plus que probable qu'en pensant à la satisfaction de 
son modeste désir de posséder le bijou qui la tentait^ 
elle se demandait quel serait le moyen le plus facile 
de compléter la somme nécessaire, et il est tout naturel 
qu'elle se soit dit que la difficulté serait résolue le 
plus simplement du monde, si elle trouvait la somme 
de deux couronnes qui lui manquait. C'est ainsi que 
son inconscient (ou son préconscient) fut orienté 
vers la « trouvaille », à supposer même que, son atten- 
tion étant absorbée par autre chose (elle était « pro- 
fondément plongée » dans ses pensées), l'idée d'un& 
pareille possibilité n'ait pas atteint sa conscience.. 
Et, même, nous rappelant d'autres cas analogues qui 
ont été analysés, nous pouvons affirmer que la « ten- 
dance à chercher » inconsciente peut plus facilement 
aboutir à un résultat positif que l'attention consciem- 
ment orientée. Autrement il serait difficile d'exphquer 
pourquoi ce fut justement cette personne, parmi les 
centaines d'autres ayant suivi le même trajet, qui a 
fait cette trouvaille, étonnante pour elle-même, et 
cela malgré l'obscurité du crépuscule et malgré la 
bousculade de la foule pressée. Pour montrer toute la 
force de cette tendance inconsciente ou préconsciente, 
il suffit de citer ce fait singuHer qu'après sa première 
trouvaille notre jeune fille en a fait une autre : elle a 
notamment ramassé un mouchoir dans un endroit 
obscur et soHtaire d'une rue de faubourg. Or, le fait 



246 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

d'avoir trouvé le billet de deux couronnes lui ayant 
procuré la satisfaction qu'elle cherchait, il est certain 
que le désir de trouver autre chose était devenu com- 
plètement étranger à sa conscience et ne pouvait plus, 
en tout cas, diriger et guider son attention. » 

Il faut dire que ce sont justement les actions symp- 
tomatiques de ce genre qui nous ouvrent le meilleur 
accès à la connaissance de la vie psychologique intime 
de l'homme. 

Sur le grand nombre d'actions symptomatiques iso- 
lées que je connais, j'en citerai une dont le sens pro- 
fond se révèle sans qu'on ait besoin de recourir à l'ana- 
lyse. Elle révèle on ne peut mieux les conditions dans 
lesquelles ces actions se produisent, sans que la per- 
sonne intéressée s'en aperçoive et elle autorise, en 
outre, une remarque ayant une grande importance 
pratique. Au cours d'un voyage de vacances, il m'est 
arrivé d'être obligé de rester plusieurs jours dans le 
même endroit, pour attendre l'arrivée de mon com- 
pagnon. J'ai fait entre temps la connaissance d'un 
jeune homme qui semblait également se sentir seul 
et se joignit volontiers à moi. Comme nous habitions 
le même hôtel, il arriva tout naturellement que nous 
prenions nos repas et faisions des promenades ensemble. 
L'après-midi du troisième jour, il m'annonça subite- 
ment qu'il attendait le soir même sa fenmae qui dçvait 
arriver par l'express. Mon intérêt psychologique se 
trouva éveillé, car j'avais déjà été frappé dans la matinée 
par le fait qu'il avait repoussé mon proj et d'une excursion 
plus importante et qu'au cours de notre petite pro- 
menade il avait refusé de prendre un certain chemin, 
parce qu'il le trouvait trop raide et dangereux Pen- 
dant notre promenade de l'après-midi il me dit brus- 
quement de ne pas retarder mon dîner à cause de lui, 
de manger sans lui, si j'avais faim, car, en ce qui le con- 
cerne, il ne dînerait pas avant l'arrivée de sa femme. 
Je compris l'allusion et me mis à table, tandis que 
lui se rendait à la gare. Le lendemain matin nous nous 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 247 

rencontrons dans le hall de l'hôtel. Il me présente sa 
femme et ajoute : « vous allez bien déjeuner avec 
nous ? » J'avais quelque chose à acheter dans la rue 
la plus proche et promis de revenir aussitôt. En 
entrant dans la salle à manger, je trouvai le coüpi<e 
installé, tous deux sur le même rang, devant une 
petite table à côté d'une fenêtre. En face d'eux ne 
se trouvait qu'un fauteuil, dont le dossier et le siège 
étaient encombrés paf le grand et lourd imperméable 
du mari. J'ai très bien compris le sens de cette dispo- 
sition, qui n'était certainement pas intentionnelle, 
mais d'autant plus significative. Cela voulait dire : 
« ici il n'y a pas place pour toi, tu es maintenant de 
trop. » Le mari ne s'est pas aperçu que je suis resté 
debout devant la table, sans m'asseoir, mais la femme 
le poussa du coude et lui chuchota : « tu as encombré 
le fauteuil de ce monsieur. » 

A propos de ce fait et d'autres analogues, je me suis 
dit plus d'une fois que les actes non-intentionnels de 
ce genre doivent nécessairement devenir une source 
de malentendus dans les relations humaines. Celui qui 
accomplit une action pareille, sans y attacher aucune 
intention, ne se l'attribue pas et ne s'en estime pas 
responsable. Quant à celui qui est, pour ainsi dire, 
victime d'une pareille action, qui en supporte les con- 
séquences, il attribue à son partenaire des intentions 
et des pensées dont celui-ci se défend, et il prétend 
connaître de ses processus psychiques plus que celui-ci 
ne croit en avoir révélé. L'auteur d'une action sympto- 
matique est on ne peut plus contrarié, lofsqu'ou le 
met en présence des conclusions que d'autres en ont 
tirées ; il déclare ces conclusions fausses et sans fon- 
dement : c'est qu'il n'a pas conscience d'une intention 
ayant présidé à son acte. Aussi finit-il par se plaindre 
d'être incompris ou mal compris par les autres. Au 
fondj les malentendus de ce genre tiennent à ce qu'on 
comprend trop et trop finement. Plus deux hommes 
sont « nerveux «, et plus il y aura d'occasions de brouille 



248 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

entre eux, occasions dont chacun déclinera la respon- 
sabilité avec la même énergie avec laquelle il l'attri- 
buera à l'autre. C'est là le châtiment pour notre manque 
de sincérité intérieure : sous le masque de l'oubli et 
de la méprise, en invoquant pour leur justification 
l'absence de mauvaise intention, les hommes expriment 
des sentiments et des passions dont ils feraient bien 
mieux d'avouer la réalité, en ce qui concerne aussi 
bien eux-mêmes que les autres, dès l'instant où ils 
ne sont pas à même de les dominer. On peut, en effet, 
affirmer d'une façon générale que chacun se livre 
constamment à l'analyse psychique de ses prochains 
qu'il finit ainsi par connaître mieux qu'il ne se con- 
naît lui-même. Pour se conformer au précepte •>,'vcö9>. 
o-sauTov, il faut commencer par l'étude de ses propres 
actions et omissions, accidentelles en apparence. 

De tous les poètes qui ont eu à se prononcer sur les 
petites actions symptomatiques ou actions manquées, 
ou ont eu à s'en servir, il en est peu qui aient aussi 
bien entrevu leur nature cachée et projeté une lueur 
aussi lugubre sur les situations qu'elles créent que le 
fit Strindberg, dont le génie a été d'ailleurs aidé dans 
ce travail par son propre état psychique, profondément 
anormal. 

Le D'' Karl Weiss (de Vienne) a attiré l'attention 
sur le passage suivant d'un de ses ouvrages. {Internat. 
Zeitschr. /. Psychoanal., I, 1913, p. 268.) 

« Au bout d'un instant, le comte arriva en effet 
et s'approcha tranquillement d' Esther, comme s'il 
lui avait donné rendez-vous. 

— Attends-tu depuis longtemps ? demanda-t-il 
d'une voix sourde. 

— Depuis six mois, tu le sais, répondit Esther. 
Mais m'as-tu vue aujourd'hui ? 

■ — Oui, tout à l'heure, dans le tramway; et je te 
regardais dans les yeux, au point que je croyais te 
parler. 



ACTIONS SYMPTOMATIQUES ET ACCIDENTELLES 249 

— Beaucoup de choses se sont passées depuis la 
dernière fois. 

— Oui, et je croyais que tout était fini entre nous. 

— Comment cela ? 

— Tous les petits objets que j'ai reçus de toi se 
sont brisés et cassés, et cela d'une façon mystérieuse. 
Mais c'est connu depuis longtemps. 

— Que dis-tu ? Je me rappelle maintenant une 
foule de cas que je considérais comme de simples effets 
du hasard. Un jour j'ai reçu de ma grand'mère un pince- 
nez ; c'était à l'époque où nous étions encore bonnes 
amies. Les verres étaient en cristal de roche taillé 
et m'étaient très utiles lorsque je pratiquais des 
autopsies ; ce pince-nez était une véritable merveille 
que je gardais soigneusement. Un jour je rompis 
avec la vieille et elle devint en colère contre moi. Or, 
à la première autopsie qui suivit cette brouille, les 
verres tombèrent de leur monture, sans cause aucune. 
Je croyais qu'il s'agissait d'un accident des plus 
simples. Je fis donc réparer le pince-nez. Mais il con- 
tinua de me refuser son service. Je l'ai fourré dans un 
tiroir et ne sais plus ce qu'il est devenu. 

— Bizarre ! Ce sont les objets se rapportant aux 
yeux qui sont les plus sensibles. J'avais reçu d'un ami 
une lorgnette de théâtre ; elle était tellement bien 
adaptée à mes yeux que m'en servir était pour moi 
un véritable plaisir. Un jour, l'ami et moi sommes 
devenus ennemis. Tu sais, cela arrive, sans cause 
apparente ; l'un trouve tout à coup qu'on a tort de 
rester unis. Voulant me servir, la première fois après 
cet événement, de ma lorgnette, je n'arrivai pas à 
voir clair. Je trouvais les deux verres trop rapprochés 
et je voyais deux images. Inutile de te dire qu'il n'en 
était rien : les verres n'étaient pas plus rapprochés 
et l'écartement de mes yeux n'avait pas augmenté. 
C'était un de ces miracles qui s'accomplissent tous les 
jours et qu'un mauvais observateur n'aperçoit pas. 
L'explication ? La force psychique de la haine est plus 



250 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

grande que nous ne le croyons. A propos : la bague que 
tu m'as donnée a perdu sa pierre. Impossible de la 
réparer, impossible. Veux-tu maintenant te séparer 
de moi ?... (« Die gotischen Zimmer, pp. 258 et suiv.) -». 

C'est ainsi que, dans le domaine des actions sympto- 
matiques, l'observation psychanalytique doit égale- 
ment accorder la priorité aux poètes. Elle ne peut que 
répéter ce que ceux-ci ont dit depuis longtemps. 
M. Wilh. Stross attire mon attention sur le passage 
du célèbre roman humoristique de Lawrence Sterne : 
« Tristram Shandy » (VI^ partie, ch. v) : 

« Et je ne suis nullement étonné que Grégoire de 
Nazianze, en observant les gestes brusques et agités 
de Julien, ait prédit qu'il deviendrait un jour renégat ; 
ou que S* Ambroise ait chassé son Amanuen, à cause 
des mouvements inconvenants qu'il faisait avec sa 
tête qu'il remuait comme un fléau à droite et à gauche ; 
ou que Démocrite, voyant Protagoras faire un fagot 
de broutilles et mettre les branches les plus minces 
à l'intérieur du fagot, ait conclu que Protagoras était 
un savant. Il existe mille orifices invisibles, continue 
mon père, à travers lesquels un œil pénétrant peut 
voir d'un seul coup ce qui se passe dans une âme ; 
et j'affirme, ajouta-t-il, qu'un homme sensé ne mettra 
pas son chapeau sur la tête en entrant dans une pièce 
et ne se découvrira pas en en sortant, ou, s'il fait l'un 
ou l'autre, il laisse échapper quelque chose qui le 
trahit. » 



CHAPITRE X 

LES ERREURS 



Les erreurs de mémoire ne se distinguent des oublis 
avec faux souvenir que par ce détail que les premières, 
loin d'être reconnues comme telles, trouvent créance. 
L'emploi du mot « erreur » semble se rattacher encore 
à une autre condition. Nous parlons d'erreur, au lieu 
de parler de faux souç>enir, lorsque dans les matériaux 
psychiques qu'on veut reproduire on tient à mettre 
l'accent sur leur réalité objective, c'est-à-dire lorsqu'on 
veut se souvenir d'autre chose que d'un fait de la vie 
psychique de la personne qui cherche à se souvenir, 
d'une chose pouvant être confirmée ou réfutée par le 
souvenir d'autres personnes. D'après cette définition, 
c'est l'ignorance qui serait le contraire d'une erreur 
de mémoire. 

Dans mon livre Die Traumdeutung (1900 ; 3® édit., 
1919), je me suis rendu coupable d'une foule d'er- 
reurs portant sur des faits historiques et autres, 
erreurs qui m'ont frappé et étonné, lorsque j'ai relu 
le livre après sa publication. Un examen un peu appro- 
fondi n'a pas tardé à me montrer que ces erreurs ne 
tenaient nullement à mon ignorance, que c'étaient des 
erreurs de mémoire facilement explicables par l'ana- 
lyse. 

a) Page 266, je donne la ville de Marburg, dont le 
nom se retrouve en Styrie, comme étant la ville natale 
de Schiller. Je retrouve la cause de cette erreur dans 
l'analyse d'un rêve que j'ai fait au cours d'un voyage 
de nuit et dont j'ai été brusquement tiré par le con- 
ducteur annonçant la station Marburg. Dans ce rêve, 



252 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

il était question d'un livre de Schiller. Or, Schiller est 
né, non dans la ville universitaire de Marburg, mais 
dans la ville souabe Marbach. Cela, je l'affirnie, je 
l'ai toujours su. 

b) Page 135, je donne au père d'Hannibal le nom 
d^Hasdrubal. Cette erreur, qui m'a été particulière- 
ment désagréable, ne m'a d'ailleurs que confirmé dans 
la conception que je me suis faite des erreurs de ce 
genre. Peu de lecteurs de mon livre étaient mieux au 
courant de l'histoire des Barkides que moi qui ai 
commis cette erreur et l'ai laissée passer dans trois 
épreuves. Le père d'Hannibal s'appelait Hamilkar 
Barkas ; quant à Hasdrubal, c'était le nom du frère 
d'Hannibal, ainsi d'ailleurs que celui de son beau- 
frère et prédécesseur dans le commandement. 

c) Pages 177 et 370, j 'affirme que Zeus a émasculé 
et renversé du trône son père Kronos. J'ai, par erreur, 
fait avancer cette horreur d'une génération : la mytho- 
logie grecque l'attribue à Kronos à l'égard de son père 
Uranos ^. 

Comment se fait-il que ma mémoire se soit trouvée 
en défaut sur ces points, alors que, et j'espère que mes 
lecteurs ne me démentiront pas, j'y retrouve habituel- 
lement sans difficulté les matériaux les plus éloignés 
et les moins usités ? Et comment se fait-il encore que, 
malgré trois corrections d'épreuves, ces erreurs m'aient 
échappé, comme si j'avais été frappé de cécité ? 

Gœthe a dit de Lichtenberg : « dans chacun de ses 
traits d'esprit il y a un problème caché. » On peut en 
dire autant des passages cités de mon livre : derrière 
chaque erreur, il y a quelque chose de refoulé ou, 
plus exactement, une insincérité, une déformation 
reposant sur des choses refoulées. En analysant les 
rêves rapportés dans ces passages, j'ai été obligé, par 
la nature même des sujets auxquels se rapportaient 

1. L'erreur est cependant douteuse : d'après la version orphique du 
mythe, l'émasculation de Kronos fut l'œuvre de son fils Zeus. (Rocher, 
Lexicon der Mythologie.) 



LES ERREURS 253 

les idées de rêves, d'interrompre à un moment donné 
l'analyse avant qu'elle fût achevée et aussi d'atténuer 
par une légère déformation le relief de tel ou tel autre 
détail indiscret. Je ne pouvais pas faire autrement et 
n'avais pas d'autre choix, si je voulais en général 
citer des exemples et des preuves ; je me trouvais dans 
une situation difficile, découlant de la nature même des 
rêves, qui consiste à exprimer ce qui est refoulé, c'est- 
à-dire inaccessible à la conscience. J'ai dû cependant 
laisser pas mal de choses propres à choquer les âmes 
sensibles. Or, la déformation ou la suppression de 
certaines idées qui m'étaient connues et qui étaient 
en plein développement ne s'est pas effectuée sans 
qu'il restât des traces de ces idées. Ce que j'ai voulu 
supprimer s'est souvent glissé à mon insu dans ce que 
j'ai maintenu et s'y est manifesté sous la forme d'une 
erreur. Dans les trois exemples cités plus haut il s'agit 
d'ailleurs du même sujet : les erreurs sont des produits 
d'idées refoulées se rapportant à mon père décédé. 
Reprenons ces erreurs : 

a) Si vous relisez le rêve analysé page 266 de mon 
ouvrage Die Traumdeutung, vous constaterez soit 
directement, soit à travers certaines allusions, que j'ai 
interrompu mon exposé, parce que j'allais aborder 
des idées qui auraient pu renfermer une critique ina- 
micale à l'égard de mon père. En poursuivant cette 
série d'idées et de souvenirs, je retrouve une histoire 
désagréable dans laquelle des livres jouent un certain 
rôle, et j'y retrouve un ami et associé de mon père 
qui s'appelait Marburg, c'est-à-dire du nom même de 
la station dont l'annonce par le conducteur du train 
avait interrompu mon sommeil. Au cours de mon 
analyse, j'ai voulu dissimuler ce M. Marburg à 
moi-même et à mes lecteurs ; mais il s'est vengé, en 
se faufilant là où n'était pas sa place et il a transformé 
de Marbach en Marburg le nom de la ville natale de 
Schiller. 

b) L'erreur qui m'a fait dire Hasdruhal au lieu de 



254 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

Hamilkar, c'est-à-dire qui m'a fait mettre le nom du 
frère à la place de celui du père, se rattache à un en- 
semble d'idées où il s'agit de l'enthousiasme pour 
Hannibal que j'avais éprouvé étant encore jeune 
lycéen et du mécontentement que m'inspirait l'attitude 
de mon père à l'égard des « ennemis de notre peuple ». 
J'aurais pu laisser se dérouler les idées et raconter 
comment mon attitude à l'égard de mon père s'est 
modifiée à la suite d'un voyage en Angleterre, où j'ai 
fait la connaissance de mon demi-frère, du fils que mon 
père avait eu d'un premier mariage. Mon demi-frère 
a un fils qui me ressemble ; je pouvais donc, sans 
aucune invraisemblance, envisager les conséquences 
de l'éventualité où j'aurais été le fils, non de mon père, 
mais de mon frère. C'est à l'endroit même où j'ai 
interrompu mon analyse que ces fantaisies ont faussé 
mon texte, en me faisant mettre le nom du frère à la 
place de celui du père. 

c) C'est encore sous l'influence de ce souvenir de mon 
frère que je pense avoir commis l'erreur consistant à 
faire avancer d'une génération l'horreur mythologique 
de l'Olympe grec. Des conseils que m'avait donnés 
mon frère, il en est un qui est resté très longtemps 
dans ma mémoire : « En ce qui concerne ta conduite 
dans la vie, me disait-il, il est une chose que tu ne 
dois pas oublier : tu appartiens, non à la deuxième, 
mais à la troisième génération, à partir de celle de 
notre père. » Notre père s'est d'ailleurs remarié plus 
tard pour la troisième fois, alors que ses enfants du 
deuxième mariage étaient déjà assez avancés en âge. 
Je commets l'erreur c) à l'endroit précis de mon livre 
où je parle du respect que les enfants doivent à leurs 
parents. , 

Il est aussi arrivé plus d'une fois que des amis et 
des patients dont je publiais les rêves ou auxquels je 
faisais allusion dans mes analyses de rêves attiraient 
mon attention sur les inexactitudes qui s'étaient glis- 
sées dans mon récit portant sur tel ou tel fait que nous 



LÉS ERREURS 255 

avions discuté ensemble. Dans ces cas encore, il s'agissait 
d'erreurs historiques. Ayant, après rectification, exa- 
miné à nouveau tous les cas qui m'ont été signalés à 
ce point de vue, j'ai pu m'assurer que mes souvenirs 
portant sur des faits concrets ne se sont trouvés en 
défaut que là où j'ai cru devoir déformer ou dissimuler 
quelque chose au cours de l'analyse. Donc, ici encore, 
il s'agissait d'une erreur passée inaperçue et constituant 
comme une revanche pour un refoulement ou une sup- 
pression intentionnels. 

De ces erreurs provenant du refoulement, il faut dis- 
tinguer nettement celles qui reposent sur une ignorance 
réelle. Ce fut, par exemple, par ignorance que me trou- 
vant un jour en excursion en Wachau, dans le village 
d'Emmersdorf, je croyais fouiller le sol du pays natal 
du révolutionnaire Fischhof. Il n'y a entre les deux 
villages qu'une identité de nom ; Emmersdorf, village 
natal de Fischhof, se trouve en Gorinthie. Mais je 
l'ignorais. 

Voici encore une erreur instructive et qui me fait 
honte, un exemple, pour ainsi dire, d'ignorance tem- 
poraire. Un patient me prie un jour de lui prêter les 
deux livres sur Venise que je lui avais promis et qu'il 
voulait consulter avant de partir en voyage pour les 
vacances de Pâques. « Je les ai préparés », lui répondis- 
je et me rendis dans la pièce voisine où se trouvait ma 
bibliothèque. Mais, en réalité, j'avais totalement oublié 
de préparer ces livres, car je n'approuvais pas tout à 
fait le voyage de mon malade dans lequel je voyais 
une interruption inutile du traitement et un préjudice 
matériel pour moi. Je jette un rapide coup d'oeil 
sur ma bibliothèque, à la recherche des deux livres 
que j'avais promis à mon malade. L'un s'appelle 
Venise centre artistique. Le voici. Mais je dois avoir 
encore un ouvrage historique sur Venise, faisant 
partie de la même collection. En effet, le voici à son 
tour : Les Médicis. J'apporte les deux livres à mon 
malade, mais m'aperçois aussitôt, à ma honte, de 



256 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

mon erreur. Je n'ignorais pas que les Médicis n'avaient 
rien à voir avec Venise ; mais au moment où j'enlevais 
ce dernier livre du rayon de la bibliothèque, je ne 
pensais pas du tout qu'un ouvrage sur les Médicis 
n'avait rien à apprendre à quelqu'un qui s'intéressait 
à Venise. Or, il fallait être franc ; ayant si souvent 
reproché à mon malade ses propres actions sympto- 
matiques, je ne pouvais sauver mon autorité qu'en 
usant de sincérité et en lui avouant sans ambages 
les motifs cachés de mes préventions contre son 
voyage. 

On est étonné de constater que le penchant à la 
vérité est beaucoup plus fort qu'on n'est porté à le 
croire. Il faut peut-être voir une conséquence de mes 
occupations psychanalytiques dans le fait que je suis 
devenu presque incapable de mentir. Toutes les fois 
que j'essaie de déformer un fait, je commets une erreur 
ou une autre action manquée qui, comme dans ce 
dernier exemple et dans les exemples précédents, 
révèle mon manque de sincérité. 

Le mécanisme de l'erreur est beaucoup plus lâche 
que celui de toutes les autres actions manquées ; je 
veux dire par là que, d'une façon générale, une erreur 
se produit, lorsque l'activité psychique correspondante 
a à lutter contre une influence perturbatrice, sans que 
toutefois le genre de l'erreur soit déterminé par la 
qualité de l'idée perturbatrice dissimulée dans les 
profondeurs du domaine psychique. J'ajouterai cepen- 
dant ici qu'on observe le même état de choses dans 
beaucoup de cas de lapsus linguae et de lapsus calami. 
Toutes les fois que nous commettons l'un ou l'autre 
de ces lapsus, nous devons conclure à un trouble 
produit par des processus psychiques qui sont hors 
de la portée de nos intentions, mais nous devons aussi 
admettre que le lapsus de la parole ou de l'écriture 
obéit souvent aux lois de la ressemblance ou correspond 
au désir de la commodité ou de la rapidité, sans que 
l'auteur du lapsus réussisse à trahir dans l'erreur com- 



LES ERREURS 257 

mise tel ou tel trait de son caractère. C'est la plasticité 
du langage qui rend possible la détermination de l'er- 
reur et impose des limites à celle-ci. 

Pour ne pas parler uniquement de mes erreurs 
personnelles, je vais citer encore quelques exemples 
qui auraient pu tout aussi bien figurer sous la rubrique 
des lapsus de la parole ou des méprises, ce qui n'a 
d'ailleurs aucune importance, étant donné l'équiva- 
lence qui existe entre toutes ces variétés d'actions 
manquées. 

a) J'avais interdit à un de mes malades, qui était 
lui-même décidé à rompre avec sa maîtresse, de com- 
muniquer téléphoniquement avec celle-ci, chaque con- 
versation ne pouvant que .rendre difficile la lutte 
contre l'habitude qu'il avait contractée à son égard. 
Je lui conseille de lui faire connaître sa dernière déci- 
sion par lettre, malgré la difficulté de lui faire parvenir 
celle-ci. A une heure de l'après-midi, il vient me voir 
pour m'annoncer qu'il a trouvé un moyen de tourner 
cette difficulté, et il me demande en passant s'il peut 
invoquer mon autorité médicale. Vers deux heures, 
occupé à rédiger la lettre de rupture, il s'interrompt 
brusquement et dit à sa mère qui se trouvait à côté 
de lui : « Et dire que j'ai oublié de demander au pro- 
fesseur si je dois le nommer. » Il court aussitôt au télé- 
phone, demande la communication et téléphone : 
« Puis-je, s'il vous plaît, voir M. le professeur après le 
dîner ?» — « Es-tu fou, Adolphe ? » lui répond, sur 
un ton d'étonnement, la voix même que, sur mon 
conseil, il ne devait plus entendre. Il s'était tout sim- 
plement « trompé )) et avait demandé le numéro de 
téléphone de sa maîtresse, au lieu du mien. 

b) Une jeune femme se propose de faire une visite 
à une de ses amies récemment mariée, habitant la 
Habsburgerstrasse. Elle parle de cette visite pendant 
le repas, mais dit par erreur qu'elle doit aller Baben- 
berger Strasse. D'autres personnes se trouvant à table 
attirent en riant son attention sur l'erreur (ou, si l'on 

Freud. 17 



258 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

préfère, sur le lapsus) qu'elle a commise, sans s'en 
apercevoir. Deux jours auparavant, en effet, la Répu- 
blique avait été proclamée à Vienne, le drapeau noir- 
jaune avait disparu, pour céder la place aux couleurs 
de la vieille Marche de l'Est : rouge-blanc-rouge ; les 
Habsbourg étaient renversés. La dame en question n'a 
fait, à son tour, qu'éliminer les Habsbourg de la rue 
qui portait encore leur nom. Il existe d'ailleurs à Vienne 
une BabenbergersTRASSE, très connue ; mais c'est 
une « avenue », et non une « rue ». 

c) Au cours d'un voyage de vacances, un instituteur, 
jeune homme très pauvre, mais présentant bien, fait 
la cour à la fille d'un propriétaire de villa habitant 
pendant l'hiver la capitale et finit par lui inspirer un 
amour tel qu'elle réussit à arracher à ses parents le 
consentement au mariage, malgré les différences de 
situation sociale et de race. Un jour, l'instituteur écrit 
à son frère une lettre dans laquelle il dit : « La jeune 
fille n'est pas joUe, mais très gentille, et sous ce rapport 
il n'y aurait rien à dire. Mais me déciderai- je à épouser 
une Juive ? - — c'est ce que je ne puis te dire encore. » 
Cette lettre tombe entre les mains de la fiancée et 
met fin à l'idylle, tandis que le frère reçoit en même 
temps une lettre dont le contenu ne manque pas de 
l'étonner, car c'était une véritable déclaration d'amour. 
Celui qui m'a raconté cette histoire m'assurait qu'il 
s'agissait bien d'une erreur, et non d'une ruse inten- 
tionnelle. — Je connais encore un autre cas où une 
dame qui, mécontente de son médecin et n'osant pas 
le lui dire directement, a cependant atteint son but, 
grâce à une interversion de lettres ; ici, du moins, je 
puis garantir que c'est par erreur, et non par ruse 
consciente, que la dame a eu recours à ce procédé 
classique de vaudeville. 

d) M. Brill raconte le cas d'une dame qui, voulant 
lui demander des nouvelles d'une amie commune, 
a, par erreur, désigné celle-ci par son nom de jeune 
fille. Son attention ayant été attirée sur cette erreur, 



LES ERREURS 259 

elle dut convenir qu'elle ne supportait pas le mari de 
son amie dont elle n'avait jamais approuvé le mariage. 

e) Voici un cas d'erreur qui représente en même 
temps un lapsus de la parole. Un jeune père se rend 
à l'état-civil pour déclarer la naissance de sa seconde 
fille. Prié de dire le nom de l'enfant, il répond : « Hanna», 
mais l'employé lui fait observer qu'il a déjà un enfant 
portant ce nom. Nous pouvons conclure de cette erreur 
que la seconde fille n'était pas autant désirée que le 
fut la première au moment de sa naissance. 

/) J'ajoute encore quelques observations relatives 
à des confusions de noms ; il va sans dire que ces obser- 
vations pourraient également figurer dans d'autres 
sections de ce livre. 

Une dame a trois filles, dont deux sont déjà mariées, 
tandis que la troisième attend encore son sort. Une 
amie avait offert à chacune des filles mariées le même 
cadeau de noces : un superbe service à thé en argent. 
Toutes les fois qu'il est question de ce service, la 
mère en attribue par erreur la possession à sa troisième 
fille. Il est évident qu'elle exprime par cette erreur 
le désir de voir sa troisième fille se marier à son tour ; 
et elle suppose en même temps qu'elle recevra le 
même cadeau. 

Tout aussi facilement se laissent interpréter les cas 
où une mère confond les noms de ses filles, fils ou 
gendres. 

Voici un joli exemple de confusion de noms, d'une 
explication facile. Il concerne M. J. G., qui l'a d'ail- 
leurs communiqué lui-même. La chose s'est passée 
dans un sanatorium. 

« A la table d'hôte (du sanatorium), au cours d'une 
conversation qui m'intéresse peu et conduite sur un 
ton tout à fait conventionnel, j'adresse à ma voisine 
de table une phrase particulièrement aimable. La 
demoiselle, qui n'est pas de la première jeunesse, ne 
peut s'empêcher de me faire observer qu'il n'est pas 
dans mes habitudes d'être aimable et galant envers 



260 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

elle, — observation qui exprimait, d'une part, un 
certain regret et, d'autre part, une allusion transpa- 
rente à une jeune fille que nous connaissions tous deux 
et à laquelle j'avais l'habitude de prêter une plus grande 
attention. — Je comprends sans peine. Au cours de 
notre conversation ultérieure, je me suis fait reprendre, 
ce qui ne laissa pas de m'être pénible, à plusieurs 
reprises par ma voisine que je m'obstinais à appeler 
du nom de la jeune fille qu'elle considérait, non sans 
raison, comme son heureuse rivale. » 

g) Je range encore parmi les « erreurs » le fait suivant, 
d'un caractère plus sérieux, qui m'a été raconté par 
un témoin oculaire. Une dame passe la soirée à la 
campagne, avec son mari et en compagnie de deux 
étrangers. Un de ces étrangers est son ami intime, ce 
que tout le monde ignore et doit ignorer. Les deux 
amis accompagnent le couple presque devant la maison. 
En attendant que la porte s'ouvre, le mari et la feïnme 
prennent congé des amis. La dame se penche vers l'un 
des étrangers, lui tend la main et lui dit quelques mots 
aimables. Puis, elle prend le bras de l'autre (qui était 
son amant) et se tourne vers son mari, comme voulant 
prendre congé de lui. Le mari accepte la plaisanterie, 
enlève son chapeau et dit avec une politesse exagérée : 
« Je vous baise la main, chère Madame. » La femme, 
effrayée, lâche le bras de son amant et a encore le 
temps de s'écrier, avant que le mari soit revenu : 
« Mon Dieu, quelle aventure ! » Le mari était de ceux 
cj[ui considèrent l'infidélité de leur femme comme une 
chose absolument impossible. Il avait juré à plusieurs 
reprises que si jamais sa femme le trompait, plus 
d'une vie serait en danger. Il avait donc les plus fortes 
raisons de ne pas comprendre la provocation qu'im- 
pliquait l'erreur de sa femme. 

h) Voici une erreur d'un de mes patients, erreur qui, 
en se reproduisant, s'est transformée en une erreur 
opposée. Elle est particulièrement instructive. Un 
jeune homme exagérément indécis finit, après de longues 



LES ERREURS 261 

luttes intérieures, par se décider à promettre le mariage 
à la jeune fille qu'il aime et qui l'aime depuis longtemps. 
Après avoir accompagné sa fiancée, il monte, tout 
rayonnant de bonheur, dans un tramway et demande 
à la receveuse... deux billets. Six mois plus tard, nous 
le retrouvons marié, mais son bonheur conjugal laisse 
encore à désirer. Il se demande s'il a bien fait de se 
marier, regrette les relations amicales de jadis, a toutes 
sortes de reproches à adresser à ses beaux-parents. 
Un soir, après avoir été chercher sa femme chez les 
beaux-parents, il monte avec elle dans un tramway 
et se contente de demander à la receveuse... un billet. 

i) M. Maeder nous montre, sur un joli exemple 
(« Nouvelles contributions, etc. », Arch. de PsychoL, 
VI, 1908), comment un désir réprimé à contre-cœur 
peut être satisfait à l'aide d'une « erreur ». Un collègue 
voulait jouir tranquillement d'un jour de congé ; il 
lui fallait cependant faire une visite à Lucerne qui ne 
l'enchantait pas outre mesure ; il hésite longtemps 
et se décide enfin à partir. Pour se distraire, il lit les 
journaux pendant le trajet Zurich- Arth-Goldau, change 
de train à cette dernière station et continue sa lecture. 
En cours de route, le contrôleur lui apprend qu'il 
n'a pas pris le train qu'il fallait, qu'il est notam- 
ment monté dans celui qui revenait de Goldau à 
Zurich, alors que son billet était pour Lucerne. 

/) Le D^ V. Tausk pubUe, sous le titre « Fausse direc- 
tion » {Intern. Zeitschr. f. Psychoanal., IV, 1916-1917) 
le cas d'une tentative analogue, bien que moins 
réussie, de satisfaire un désir réprimé par le même 
mécanisme de l'erreur. 

« Je suis arrivé à Vienne en permission, venant du 
front. Un ancien malade ayant appris ma présence 
me fit prier de venir le voir, car il était alité. Je fis 
droit à son désir et passai deux heures auprès de lui. 
Au moment de mon départ, le malade me demanda 
ce qu'il me devait. « Je suis en permission et n'exerce 
pas. Considérez ma visite comme un service d'ami. » 



262 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

Le malade fut étonné, car il se rendait compte qu'il 
n'avait pas le droit d'accepter un conseil professionnel 
comme un service gratuit d'ami. Il ne s'en inclina pas 
moins devant ma réponse, pensant (et cette opinion 
respectueuse lui était dictée par le plaisir qu'il éprou- 
vait à économiser le prix de la visite) qu'en tant que 
psychanalyste je savais ce que je faisais. — Je ne tardai 
pas moi-même à concevoir des doutes sur la sincérité 
de mon acte généreux et, en proie à un malaise dont 
le sens était évident, je montai dans le tramway élec- 
trique de la ligne X. Après un court trajet, je devais 
prendre la ligne Y. Pendant que j'attendais la cor- 
respondance, j'avais complètement oublié la question 
des honoraires et ne pensais qu'aux symptômes mor- 
bides de mon malade. Enfin la voiture que j'attendais 
arrive et je monte dedans. Mais au premier arrêt je 
suis obligé de descendre, car, au lieu de monter dans 
une voiture de la ligne Y, j'avais pris une voiture de 
la ligne X, c'est-à-dire une voiture allant dans la 
direction même d'où je venais, comme si j'avais voulu 
retourner chez le malade dont j'avais refusé les hono- 
raires. C'est que mon inconscient tenait à toucher les 
honoraires. » 

k) Il m'est arrivé à moi-même une aventure analogue 
à celle que je viens de raconter, d'après le D^ Maeder. 
J'avais promis à mon frère aîné, homme très suscep- 
tible, de venir lui faire une visite que je lui devais 
depuis longtemps. Il avait été convenu que je viendrais le 
rejoindre sur une plage anglaise et, comme le temps 
dont je disposais était limité, je devais prendre le 
chemin le plus court et ne m' arrêter nulle part. Je 
voulais seulement me réserver une journée pour la 
Hollande, mais je me disais que je le ferais au retour. 
Je suis donc parti de Munich, par Cologne, pour Rot- 
terdam-Hook en Hollande, d'où le bateau devait nous 
amener à minuit à Harwich. A Cologne, j'eus à changer 
de train, pour prendre le rapide de Rotterdam. Impos- 
sible de trouver ce rapide. Je m'adresse à plusieurs 



LES ERREURS 263 

employés, qui me renvoient d'un quai à l'autre ; 
je commence à désespérer, d'autant plus qu'en con- 
sultant l'horaire je constate que toutes ces recherches 
m'ont fait manquer la correspondance. Devant cette 
constatation, je me demande tout d'abord si je ne 
ferais pas bien de passer la nuit à Cologne ; cette 
résolution me fut inspirée par un sentiment de piété, 
car, d'après une vieille tradition de famille, mes 
ancêtres avaient jadis fui cette ville, pour échapper aux 
persécutions qui s'y étaient déchaînées contre les Juifs. 
Mais au bout de quelque temps je changeai d'avis 
et me décidai à partir par un autre train pour Rot- 
terdam, où je suis arrivé en pleine nuit, ce qui m'a 
obligé de passer une journée en Hollande. Je pus ainsi 
réaliser un projet depuis longtemps caressé : celui de 
voir les magnifiques tableaux de Rembrandt à La 
Haye et au musée d'Amsterdam. C'est seulement l'après- 
midi du jour suivant, pendant que je me trouvais dans 
le train anglais, que repassant mes impressions, je 
me suis souvenu d'une façon précise et certaine avoir 
vu à la gare de Cologne, à quelque pas du train que je 
venais de quitter et sur le même quai, une grande 
pancarte avec l'inscription : « Rotterdam-Hook de 
Hollande. » Là attendait le train que j'aurais dû prendre 
pour continuer mon voyage. C'est par un « aveugle- 
ment » vraiment inconcevable que je me suis éloigné 
de cette bonne indication pour aller chercher le train 
ailleurs ; à moins qu'on veuille admettre que je tenais, 
malgré les recommandations de mon frère, à voir les 
tableaux de Rembrandt à mon voyage d'aller. Tout 
le reste : mon agitation bien jouée, la pieuse intention, 
surgie inopinément, de passer la nuit à Cologne, — • 
tout cela n'était qu'un artifice destiné à me dissimuler 
à moi-même mon projet, jusqu'au liioment où il a réussi 
à m'imposer sa réalisation. 

l) M. J. Stärke (l. c.) raconte un cas personnel où 
il s'agissait d'un artifice du même genre : un « oubli » 



264 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

venant à propos pour favoriser la satisfaction d'un 
désir auquel on croyait avoir renoncé. 

« Je devais un jour faire dans un village une confé- 
rence avec projections. La date de* cette conférence 
se trouva subitement reculée d'une huitaine. Après 
avoir répondu à la lettre m'annonçant ce changement 
de date, j'inscrivis la nouvelle date sur mon agenda. 
Je me serais très volontiers rendu dans ce village 
dès l'après-midi, afin d'avoir le temps de faire une 
visite à un écrivain de mes connaissances qui y habi- 
tait. Malheureusement, je ne pouvais pas disposer 
de mon après-midi et je renonçai à ce dernier projet. 

Lorsqu'arriva le soir de la conférence, je m'em- 
pressai de me rendre à la gare, ayant à la main un sac 
plein d'images à projections. Je fus obligé de prendre 
un taxi pour arriver à temps (il m'arrive souvent, 
lorsque je dois prendre un train, de sortir de chez moi 
au dernier moment et d'être obligé de prendre un taxi). 
Arrivé à destination, je fus tout étonné de ne trouver 
à la gare personne pour me recevoir (ainsi que cela 
se fait habituellement dans les petites localités qui 
invitent des conférenciers). Tout d'un coup, je me 
rappelai que ma conférence avait été reculée d'une 
semaine et que j'avais fait un voyage pour rien, parce 
que je pensais toujours à la date primitivement fixée. 
Après avoir maudit, dans mon for intérieur, mon oubli, 
je me demandai si je ne ferais pas bien de reprendre 
le premier train pour rentrer chez moi. Mais aussitôt 
après je me suis dit que j'avais là une excellente occa- 
sion de voir l'écrivain dont j'avais parlé plus haut. 
C'est ce que je fis. C'est seulement en cours de route 
que j'ai constaté que mon désir de faire cette visite, 
visite qui autrement aurait été impossible, avait très 
bien arrangé ce complot. Le fait que je m'étais chargé 
d'un lourd sac plein d'images à projections et que je 
m'étais hâté pour arriver à l'heure à la gare, ont pu 
très bien servir à me dissimuler d'autant mieux à 
moi-même mon intention inconsciente. » 



LES ERREURS 265 

On dira peut-être que les erreurs dont je me suis 
occupé dans ce chapitre ne sont ni très nombreuses, 
ni très significatives. Mais je me permets de demander 
si nos points de vue ne s'appliquent pas également à 
l'explication des erreurs de jugement, beaucoup plus 
importantes, que les hommes commettent dans la vie 
et dans l'activité scientifique. Seuls les esprits d'élite 
et idéalement équilibrés semblent capables de pré- 
server l'image de la réalité extérieure perçue contre 
la déformation qu'elle subit dans la majorité des cas, 
en passant par l'individualité psychique du sujet qui 
perçoit. 



CHAPITRE XI 



ASSOCIATION DE PLUSIEURS ACTES 
MANQUES 



Deux des exemples cités dans le chapitre précédent, 
à savoir ma propre erreur, consistant à situer les 
Médicis à Venise, et celle du jeune homme qui a su, 
malgré la défense qui lui en était faite, entrer en com- 
munication téléphonique avec sa maîtresse, n'ont pas 
été décrits d'une façon précise et apparaissent, à un 
examen plus attentif, comme résultant d'une combi- 
naison d'un oubli et d'une erreur. Avec plus de net- 
teté encore cette même combinaison se présente dans 
quelques autres exemples que je vais citer. 

a) Un ami me fait part du fait suivant : « II y a 
quelques années, je me suis fait élire membre du 
comité d'une association littéraire, dans l'espoir que 
cette société m'aiderait à faire jouer une de mes pièces. 
Je prenais part, sans grand enthousiasme d'ailleurs, 
aux réunions du Comité qui avaient lieu tous les 
vendredis. Il y a quelques mois, je reçus l'assurance 
que ma pièce serait jouée au théâtre de F., et depuis 
ce moment j'oublie régulièrement de me rendre aux 
séances. Ayant lu vos travaux, j'ai eu honte de mon 
oubli, en me disant que c'était indélicat de ma part 
de manquer aux réunions, parce que je n'avais plus 
besoin des gens. Aussi étais-je fermement décidé à 
ne pas oublier d'assister à la réunion du vendredi 
suivant. Je pensais tout le temps à cette décision et, 
lorsque je l'ai enfin exécutée, je me suis trouvé, à 
mon grand étonnement, devant une porte close : 
je m'étais en effet trompé de jour ; j'étais venu le 



ASSOCIATION DE PLUSIEURS ACTES MANQUES 267 

samedi, alors que les séances, ainsi que je l'ai dit, 
avaient lieu le vendredi. » 

b) L'exemple suivant représente une association d'un 
acte manqué et de l'impossibilité de retrouver un 
objet. Cet exemple m'est parvenu par un plus long 
détour, mais il vient d'une source sûre. 

Une dame fait un voyage à Rome avec son beau- 
frère, peintre célèbre. Le visiteur est très fêté par les 
Allemands habitant Rome et reçoit, entre autres 
cadeaux, une médaille antique en or. La dame constate 
avec peine que son beau-frère ne sait pas apprécier 
cette pièce à sa valeur. Sa sœur étant venue la rem- 
placer à Rome, elle rentre chez elle et s'aperçoit, en 
défaisant la malle, qu'elle a emporté la médaille, 
sans savoir comment. Elle en informe aussitôt son beau- 
frère et lui annonce qu'elle renverra la médaille à 
Rome le lendemain même. Mais le lendemain la mé- 
daille était si bien rangée qu'elle était devenue introu- 
vable ; donc, impossible de l'expédier. Et c'est alors 
que la dame a eu l'intuition de ce que signifiait sa 
« distraction » : le désir de garder la belle pièce pour 
elle. 

c) Voici quelques cas d'actes manques se reprodui- 
sant avec obstination, mais en changeant chaque fois 
de moyens : 

Jones {l. c, p. 483) raconte que, pour des raisons 
qu'il ignore, il avait une fois laissé sur son bureau 
pendant quelques jours une lettre qu'il avait écrite. 
Un jour il se décide à l'expédier, mais elle lui est 
renvoyée par le « dead letter office » (service des lettres 
tombées au rebut), parce qu'il avait oublié d'écrire 
l'adresse. Ayant réparé cet oubli, il remet la lettre à 
la poste, mais cette fois sans avoir mis un timbre. 
Et c'est alors qu'il est obligé de s'avouer qu'au fond 
il ne tenait pas du tout à expédier la lettre en ques- 
tion. 

Voici une petite observation du docteur Karl Weiss 
(de Vienne) sur un cas d'oubli [Zentralhl. /. Psychoanal., 



268 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

II, 9), qui décrit d'une façon impressionnante les vains 
efforts tentés pour réaliser une action en dépit d'une 
résistance intérieure : « Le cas suivant montre avec 
quelle fermeté l'inconscient est capable de s'afBrmer, 
lorsqu'il a une raison de s'opposer à la réalisation d'un 
dessein et combien il est difficile de se défendre contre 
cette tendance. Un ami choisit dans ma bibliothèque 
un livre qui l'intéresse et me prie de le lui apporter 
le lendemain. Je promets, mais éprouve aussitôt un 
sentiment de malaise que je ne réussis pas tout d'abord 
à m'expHquer. L'explication me vient plus tard : 
cet ami me doit depuis des années une certaine somme 
d'argent, au remboursement de laquelle il ne semble 
pas penser. Quelques instants après, je ne pense plus 
moi-même à la chose, mais le lendemain matin j'éprouve 
le même sentiment de malaise que la veille et me dis 
aussitôt : « Ton inconscient fera tout ce qu'il pourra 
pour te faire oublier ta promesse de prêter le livre. 
Mais tu ne veux pas être désobligeant et tu feras, de 
ton côté, tout ce que tu pourras pour ne pas l'oublier. » 
Je rentre chez moi, enveloppe le livre dans un papier, 
dépose le paquet sur mon bureau et me mets à écrire des 
lettres. — Quelque temps après, je sors. A peine ai- 
je fait quelques pas, que je me rappelle avoir laissé 
sur le bureau les lettres que j'avais l'intention de mettre 
à la poste (soit dit en passant, parmi ces lettres, 
il y en avait une qui contenait des choses désagréables 
pour une personne qui, dans une certaine occasion, 
aurait dû me rendre un service). Je retourne donc à la 
maison, prends les lettres et ressors de nouveau. Une 
fois dans le tramway, je me rappelle avoir promis à 
ma femme de lui faire un certain achat, et je pense 
avec satisfaction que ce sera un tout petit paquet. 
Le mot paquet éveille en moi par association l'idée 
du livre, et alors seulement je m'aperçois que je n'ai 
pas emporté celui-ci. Je ne l'ai donc pas seulement 
oublié la première fois, en même temps que les lettres, 
mais il m'a encore échappé la seconde fois, lorsque je 



ASSOCIATION DE PLUSIEURS ACTES MANQUES 269 

suis rentré pour prendre les lettres à côté desquelles il 
était déposé. 

Il s'agit d'une situation analogue dans cette obser- 
vation de M. Otto Rank {Zentralbl. f. Psychoanal., 
II, 5) qui a fait l'objet d'une analyse détaillée : 

« Un homme méticuleusement ordonné et d'une 
exactitude pédantesque raconte, comme tout à fait 
extraordinaire, le fait suivant. Se trouvant un jour 
dans la rue et voulant savoir l'heure, il s'aperçoit qu'il 
a oublié sa montre à la maison, chose qui, autant 
qu'il se le rappelle, ne lui est jamais encore arrivée. 
Comme il était attendu le soir à un rendez-vous ferme 
et n'avait pas le temps de rentrer chez lui pour prendre 
sa montre, il profita de sa visite chez une dame amie 
pour se faire prêter la montre de celle-ci ; ayant d'ail- 
leurs à revoir cette dame le lendemain, il lui promit 
de lui rapporter la montre par la même occasion. Le 
lendemain, une fois arrivé chez la dame, il s'aperçoit 
qu'il a oublié de rapporter la montre qu'elle lui avait 
prêtée. En revanche, il n'avait pas oublié d'emporter 
la sienne. Étonné et contrarié, il se promet de rapporter 
l'objet le jour même et tient sa promesse. Mais, nou- 
veau sujet d'étonnement et de contrariété : voulant 
regarder l'heure, avant de prendre congé de la dame, 
il constate que cette fois c'est sa propre montre qu'il 
a oubliée à la maison. Cette répétition de l'acte manqué 
a paru à notre homme, généralement si ponctuel et 
exact, tellement pathologique qu'il tenait à tout prix 
à en connaître les motifs psychologiques. Ceux-ci 
n'ont pas tardé à se révéler dès la première question 
psychanalytique qui lui a été posée, à savoir s'il ne 
lui était rien arrivé de désagréable le jour du premier 
oubli et, dans l'affirmative, dans quelles conditions 
cet événement désagréable s'était produit. Il raconta 
alors qu'après le déjeuner, peu de temps avant qu'il 
sortît de chez lui, en oubliant la montre, sa mère lui 
avait appris qu'un de leurs parents, un homme dont 
la conduite laissait beaucoup à désirer et qui lui ava t 



270 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

déjà causé pas mal d'ennuis et coûté beaucoup d'argent, 
venait d'engager sa montre et demandait l'argent 
nécessaire pour la dégager et la rapporter à la maison. 
Cette manière malhonnête de se faire prêter de l'argent 
avait péniblement impressionné notre homme et lui avait 
rappelé tous les méfaits antérieurs du même parent, 
méfaits dont il eut tant à souffrir depuis des années. 
Son action symptomatique apparaît dès lors comme 
ayant été déterminée par plusieurs motifs : d'un côté, 
elle exprime à peu près son intention de ne pas se 
laisser extorquer de l'argent de cette manière et semble 
vouloir dire : « puisqu'on a besoin d'une montre à la 
maison, je laisse la mienne » ; seulement, comme il a 
lui-même besoin de sa montre pour le rendez-vous 
du soir, son intention ne peut se réaliser que par la 
voie inconsciente, sous la forme d'un acte symptoma- 
tique. D'autre part, son oubli signifie encore ceci : 
les éternels sacrifices d'argent que je fais pour ce vau- 
rien finiront par me ruiner et je serai obligé de me 
dépouiller de tout ce que je possède. Bien que l'impres- 
sion produite par le récit de sa mère n'ait été, d'après 
lui, que momentanée, la répétition du même acte 
symptomatique montre que son inconscient continuait 
à subir l'influence de ce récit, qu'il en subissait l'ob- 
session, tout comme on subit l'obsession d'idées 
conscientes ^. Étant donné cette manière de se com- 
porter qui caractérise l'inconscient, nous ne trouverons 
pas étonnant que la montre empruntée ait une fois 
subi le même sort que celui qui a frappé la montre 
de notre sujet. Mais il y a peut-être des raisons spé- 
ciales qui ont favorisé ce transfert de l'oubli à 1' « inno- 
cente » montre de dame. Il se peut que notre homme ait 
eu la velléité inconsciente de garder cette montre 
pour remplacer la sienne, qu'il considérait comme 

1. Cette persistance d'une impression dans l'inconscient peut se mani- 
fester tantôt sous la forme d'un rêve qui suit l'acte manqué, tantôt par 
la répétition de cet acte ou par l'omission d'une correction, l'erreur com- 
mise échappant obstinément à la vue. 



ASSOCIATION DE PLUSIEURS ACTES MANQUES 271 

sacrifiée ; il se peut aussi qu'il ait voulu la garder 
en souvenir de la dame qui la lui avait prêtée. En 
outre, le fait d'avoir oublié l'objet emprunté lui fournit 
l'occasion de revoir la dame une fois de plus. Il est 
vrai qu'il devait aller la trouver le matin pour une 
autre affaire -, mais en oubliant de rapporter ce matin- 
là la montre, il semblait vouloir dire qu'il tenait trop 
à cette visite, convenue depuis longtemps, pour en 
profiter en vue de la restitution de la montre. En 
outre, le fait que notre homme a oublié sa propre 
montre, lorsqu'il s'est décidé à rapporter celle de la 
dame, indique que, sans s'en rendre compte, il évitait 
d'avoir sur lui les deux montres à la fois. Il se peut 
qu'il ait voulu s'interdire ainsi toute apparence de 
superflu, tout ce qui aurait pu être en opposition trop 
flagrante avec Tétat de gêne dans lequel se trouvait 
son parent ; d'autre part, il aura voulu accentuer, 
exagérer ses obligations envers sa famille (envers sa 
mère en particulier), pour étouffer les velléités de 
mariage qu'il semblait nourrir à l'égard de la dame. 
Voici, enfin, une dernière raison qui aura pu lui faire 
oublier de rapporter la montre qui lui avait été prêtée : 
«Se trouvant la veille au soir dans une société de jeunes 
gens (c'était le rendez-vous dont il a été question 
plus haut), il était gêné de regarder l'heure sur une 
montre de dame ; il le faisait furtivement, mais il se 
peut que, pour éviter la reproduction de cette situation 
désagréable, il ait décidé de ne plus remettre cette 
montre dans sa poche. Comme il devait cependant la 
restituer, il est résulté de la lutte de ces deux tendances 
une action symptomatique inconsciente, qui se pré- 
sente comme une sorte de compromis et comme une 
victoire chèrement payée de l'instance inconsciente. » 

Voici quelques observations de M. J. Stärcke 
(L c), 

1® Impossibilité de retrouçer un objet, destruction, 
oubli : triple expression d'un seul et même contre-vouloir 
refoulé. 



272 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

« J'ai promis à mon frère de lui prêter une partie de 
ma collection d'illustrations que j'avais réunie en vue 
d'un travail scientifique. Il voulait les utiliser à titre 
de projections au cours d'une conférence. A vrai dire, 
je ne tenais pas beaucoup à ce que ces reproductions, 
que j'avais réunies avec beaucoup de difficultés, 
fussent présentées ou publiées avant que j'aie pu les 
utiliser moi-même. Mais cette idée n'a fait que traverser 
mon esprit, et j'ai promis à mon frère de rechercher 
les négatives des images dont il avait besoin et de 
préparer d'après elles les images à projections. Mais 
impossible de retrouver ces négatives. J'ai cherché 
dans toutes les boîtes renfermant les négatives se 
rapportant à mon sujet, j'ai eu à la main plus de deux 
cents négatives que j'ai examinées une à une, sans 
pouvoir mettre la main sur celles dont mon frère avait 
besoin. Je soupçonnais bien qu'au fond je ne tenais 
pas à lui rendre le service en question. Aussi bien, 
une fois devenu conscient de cette idée désagréable 
et l'avoir repoussée, je me suis aperçu que j'avais 
mis de côté, sans l'examiner, une des boîtes à négatives, 
celle-là précisément qui renfermait ce que je cher- 
chais. Sur le couvercle de cette boîte figurait une brève 
indication de son contenu, et il est probable que 
j'avais jeté un rapide coup d'œil sur cette indication, 
avant de mettre la boîte de côté. 

« L'idée désagréable ne semblait cependant pas tout 
à fait vaincue, parce que divers incidents ont encore 
retardé l'envoi des images. En nettoyant une des 
plaques de la lanterne, je l'ai laissée tomber à terre 
et se briser en mille morceaux (chose qui ne m'arrive 
jamais). Ayant préparé un autre exemplaire de cette 
même plaque, je l'ai encore laissé tomber, mais j'ai 
pu empêcher sa destruction, en l'arrêtant à temps 
dans sa course vers le parquet. Pendant que je montais 
les plaques de la lanterne, tout le tas tomba de nouveau 
à terre, sans qu'il y eût cette fois la moindre casse. 
Et, enfin, plusieurs jours se passèrent, avant que je 



ASSOCIATION DE PLUSIEURS ACTES MANQUES 273 

me fusse décidé à les emballer et à les expédier, chose 
que je me promettais toujours de faire le lendemain 
€t que j'oubliais régulièrement. » 

2° Oubli répété. Méprise lors de Vexécution finale 
de Vacte plusieurs fois oublié. 

« Je devais envoyer à un ami une carte postale, 
mais remettais cet envoi d'un jour à l'autre, et je 
soupçonne fort que la cause en était celle-ci : mon 
ami m'avait annoncé la visite imminente d'une per- 
sonne que je n'étais pas du tout enchanté de voir. 
Lorsque la semaine au cours de laquelle je devais 
recevoir la visite annoncée se fut écoulée et que je 
pouvais espérer que la personne si peu désirée ne vien- 
drait plus, je me suis enfin décidé à écrire la carte pos- 
tale dans laquelle je disais quand on pouvait me voir. 
En écrivant cette carte, je voulais d'abord ajouter 
que j'avais été empêché de l'envoyer plus tôt par druk 
werk (en hollandais ; traduction française : surcroît 
■de travail, travail pressé), mais je ne le fis pas, m'étant 
dit qu'aucune personne raisonnable ne croit plus à 
cette excuse banale. J'ignore si ce petit mensonge 
cherchait à s'exprimer quand même : toujours est-il 
qu'en expédiant ma lettre, je l'ai mise par mégarde 
dans la boîte aux Drukwerk (également en hollandais ; 
traduction française : imprimés.). » 

3° Oubli et erreur. 

« Une jeune fille se rend un matin, par un temps 
superbe, au « Ryksmuseum », pour y copier des bustes 
en plâtre. Bien qu'elle eût préféré profiter du beau 
temps pour se promener, elle décide d'être raisonnable 
et de travailler sérieusement. Elle doit d'abord acheter 
du papier à dessin. Elle se rend au magasin (à dix 
minutes environ du musée), achète des crayons et 
autres accessoires, sauf le papier, entre au musée et 
une fois installée sur son petit pliant et prête à com- 
mencer, elle s'aperçoit qu'elle n'a pa's de papier, ce 
qui l'oblige de retourner au magasin. Munie enfin de 
papier, elle commence à dessiner, poursuit son travail 

Freud. 18 



274 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

sérieusement et entend au bout de quelque temps 
rhorloge de la tour du musée sonner un certain nombre 
de coups. Elle se dit : « il doit être midi », continue 
son travail et entend l'horloge sonner le quart « il 
est midi un quart », pense-t-elle. Elle ramasse toutes 
ses affaires et se décide à se rendre chez sa sœur, à 
travers le « Vondelpark », pour le café (deuxième 
repas en Hollande). Arrivée devant le Suasso-Museum, 
elle constate^ toute étonnée, qu'il n'est que midi, 
alors qu'elle croyait qu'il était déjà midi et demi. 
Le beau temps a été plus fort que son zèle ; aussi 
n'a-t-elle pas pensé, lorsque l'horloge sonnait onze 
heures et demie, qu'une horloge de tour annonce 
l'heure entière dès la demi-heure qui la précède, » 

Ainsi que le montrent quelques-unes des observa- 
tions qui précèdent, une tendance perturbatrice incons- 
ciente peut atteindre son but par la répétition obstinée 
du même acte manqué. J'emprunte un amusant 
exemple d'une répétition de ce genre à un petit livre 
intitulé Frank Wedekind et le théâtre, qui a paru 
dans la maison d'édition « Drei-Masken Verlag », de 
Munich, Je laisse toutefois à l'auteur du livre la res- 
ponsabilité de l'histoire qu'il raconte à la manière de 
Marc Twain. 

« Dans la partie la plus intéressante de la pièce 
de Wedekind La Censure, figure la phrase suivante : 
« La crainte de la mort est une erreur de la pensée 
(Denkfehler) ». L'auteur, qui tenait beaucoup à ce 
passage, pria l'acteur, lors de la répétition, de faire 
une petite pause, avant Àe prononcer le mot Denk- 
fehler. Le soir, l'acteur, tout à fart familiarisé avec son 
rôle, observe la pause indiquée, mais dit à son insu 
et sur le ton le plus solennel : « La crainte de la mort 
•est... une faute d'impression (Druckfehler) ». La repré- 
sentation terminée, l'auteur assure l'acteur qu'il n'a 
rien à lui reprocher, mais lui rappelle que « la crainte 
de la mort est une erreur de la pensée (Denkfehler) », 
et non une « faute d'impression (Druckfehler) ». 



ASSOCIATION DE PLUSIEURS ACTES MANQUES 275 

Le lendemain soir, La Censure est de nouveau 
jouée. Arrivé au fameux passage, l'acteur dit, toujours 
du ton le plus solennel : « La crainte de la mort est 
une... fiche aide-mémoire (Denkzettel) ». Wedekind 
combla, cette fois encore, l'acteur d'éloges, mais lui 
rappela une fois de plus que « la crainte de la mort 
est une erreur de la pensée (Denkfehler) ». 

Lors de la troisième représentation de La Censure^ 
l'acteur qui, entre temps, s'était lié d'amitié avec 
l'auteur, avec lequel il avait eu de longues discussions 
sur l'art, prononce encore la fameuse phrase, avec l'ex- 
pression la plus solennelle du monde : « La crainte 
de la mort est... une étiquette imprimée (Druck- 
zettel) », 

L'artiste reçut de nouveau les plus chaleureuses 
félicitations de l'auteur, la pièce fut encore jouée 
nombre de fois ; mais quant à la question de 1' « erreur 
de la pensée » (Drenkfehler) , Wedekind n'en parla 
plus, la considérant comme hquidée une fois pour 
toutes. 

M. Rank s'est occupé des rapports très intéressants, 
existant entre « l'acte manqué et le rêve » {Zentralhl. 
für Psychoanal., ibid. ; Internat. Zeitschr. f. Psychoanal., 
III, 1915), rapports qu'il n'est cependant pas possible 
de dégager, sans une analyse approfondie du rêve 
qui s'attache à l'acte manqué. J'ai rêvé une fois, 
entre beaucoup d'autres choses, que j'avais perdu mon 
porte-monnaie. Le lendemain matin, en m'habillant, 
je n'arrivais pas, en effet, à le retrouver. J'avais 
oublié, en me déshabillant la veille, de le retirer de 
la poche de mon pantalon, pour le déposer à sa place 
habituelle. Cet oubli ne m'était donc pas inconnu ; 
il a probablement servi d'expression à une idée incons- 
ciente qui était toute prête à apparaître dans le con- 
tenu du rêve. 

Je ne prétends pas que ces cas d'association d'actes 
manques soient de nature à nous apprendre quelque 
chose de nouveau qui ne nous ait pas été révélé par 



276 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

les actes manques simples. Mais les changemients de 
forme qu'affecte l'acte manqué pour aboutir au même 
résultat sont l'expression plastique d'une volonté qui 
tend vers un but déterminé et fournissent un argument 
de plus et beaucoup plus énergique contre la concep- 
tion qui ne voit dans l'acte manqué qu'un fait acci- 
dentel, n'ayant pas besoin d'explication. Ce qui frappe 
encore dans ces cas, c'est l'impuissance dans laquelle 
on se trouve de neutraliser le résultat d'un acte manqué, 
en lui opposant un dessein conscient. Malgré tous ses 
efforts, mon ami ne réussit pas à assister à une séance 
de son comité, et malgré toute sa bonne volonté, la 
belle-sœur du peintre est incapable de se séparer de 
la médaille. L'inconscient qui s'oppose à ces projets et 
desseins conscients finit par se trouver une issue, 
alors qu'on croit lui avoir barré tous les chemins. 
Pour se rendre maître du motif inconscient, il faut, en 
effet, quelque chose de plus qu'un contre-projet cons- 
cient : il faut un travail psychique qui fasse entrer 
cet inconscient dans la sphère de la conscience. 



CHAPITRE XII 

DÉTERMINISME. — CROYANCE AU HASARD 
ET SUPERSTITION. — POINTS DE VUE 



La conclusion générale qui se dégage des considé- 
rations particulières développées dans les chapitres 
précédents peut être formulée ainsi : certaines insuffi- 
sances de notre fonctionnement psychique (insuffisances 
dont le caractère général sera, avec plus de précision, 
défini tout à l'heure) et certains actes en apparence 
non-intentionnels se révèlent, lorsqu'on leur applique 
Vexamen psychanalytique, comme parfaitement moti{>ês 
et déterminés par des raisons qui échappent à la cons- 
cience. 

Pour pouvoir être rangé dans la catégorie des phé- 
nomènes susceptibles d'une pareille explication, un 
acte manqué doit satisfaire aux conditions suivantes : 

a) Il ne doit pas dépasser une certaine limite fixée 
par notre jugement ; autrement dit, il ne doit pas 
dépasser ce que nous appelons « les limites de l'état 
normal ». 

h) Il doit présenter lé caractère d'un trouble miomen- 
tané, provisoire. Nous devons avoir accompli précé- 
demment le même acte d'une manière correcte ou 
être sûrs de pouvoir l'accomplir à tout instant d'une 
manière correcte. Lorsque quelqu'un nous reprend 
au moment où nous accomplissons un acte de ce genre, 
nous devons être à même de reconnaître aussitôt la 
justesse de l'observation et l'incorrection de notre 
processus psychique. 

c) Alors même que nous nous rendons compte que 
nous accomplissons ou avons accompli un acte manqué, 



278 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

celui-ci ne sera bien caractérisé que si les motifs qui 
nous Font dicté nous échappent et si nous cherchons 
à l'expliquer par le « hasard » ou 1' « inattention ». 

Font donc partie de cette catégorie les cas d'oubli 
et les erreurs (qui ne sont pas l'effet de l'ignorance), 
les lapsus linguae et calami, les erreurs de lecture, 
les méprises et les actions dites accidentelles. 

En allemand, tous les mots désignant les actes man- 
ques cités plus haut commencent par la syllabe <^er (Ver- 
sprechen, Ver-lesen, Ver- schreiben, Ver-greifen), ce 
qui a pour but de faire ressortir leur identité intime. 
A l'explication de ces processus psychiques si définis 
se rattache une série de remarques, d'un grand intérêt 
pour la plupart. 

I. En laissant de côté une partie de nos fonctions 
psychiques, parce que non justiciables d'une explication 
par la représentation du but en vue duquel elles 
s'accompliraient, nous méconnaissons l'étendue du 
déterminisme auquel est soumise la vie psychique. 
Ici et dans d'autres domaines, ce déterminisme s'étend 
beaucoup plus loin que nous ne le soupçonnons. Dans 
un article publié en 1900 dans la revue Zeit, l'his- 
torien de la littérature R. M. Mayer a montré d'une 
manière détaillée et d'après de nombreux exemples, 
qu'il est impossible de commettre un non-sens inten- 
tionnellement et arbitrairement. Je sais depuis long- 
temps qu'il est impossible de penser à un nombre 
ou à un nom dont le choix soit tout à fait arbitraire. 
Si l'on examine un nombre à plusieurs chiffres, com- 
posé d'une manière en apparence arbitraire, à titre 
de plaisanterie ou par vanité, on constate invariable- 
ment qu'il est rigoureusement déterminé, qu'il s'ex- 
plique par des raisons qu'en réalité on n'aurait jamais 
considéré comme possibles. Je vais d'abord analyser 
brièvement un exemple de prénom arbitrairement 
choisi et soumettre ensuite à une analyse plus détaillée 
un exemple de nombre lancé au hasard, « sans penser 
à rien ». 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 279 

a) En reconstituant, en vue de sa publication, l'ob- 
servation d'une de mes malades, je me demande quel 
prénom je vais lui donner. Le choix paraît très grand ; 
sans doute, certains noms sont exclus d'avance : en 
premier lieu le vrai nom de la malade, ensuite les 
noms des membres de ma propre famille dont l'emploi 
me choquerait, enfin quelques autres nomé de femmes, 
trop bizarres et prétentieux. D'ailleurs, je n'ai pas à 
me tourmenter outre mesure ; je n'ai qu'à attendre, 
et les noms féminins viendront s'offrir en foule. Mais> 
au heu d'une foule, un seul nom vient s'offrir, et aucun 
autre avec lui : le nom Dora. Je cherche son détermi- 
nisme. Qui s'appelle donc Dora ? La première idée 
qui me vient à l'esprit et que je pourrais être tenté 
de repousser comme invraisemblable est que c'est le 
nom de la bonne d'enfants de ma sœur. Mais je suis 
trop exercé dans l'analyse pour céder à ce premier 
mouvement : je maintiens donc cette idée et je con- 
tinue. Je me rappelle alors un petit événement survenu 
la veille au soir et qui m'apporte le déterminisme 
cherché. J'ai vu sur la table de la salle à manger de 
ma sœur une lettre portant l'adresse : « A M^^^ Rosa 
W... )) Étonné, je demande qui s'appelle ainsi et 
j'apprends que celle que tout le monde appelait Dora 
s'appelait en réalité Rosa, nom auquel elle avait renoncé 
en entrant au service de ma sœur, parce que celle-ci 
s'appelait également Rosa. Je dis, attristé : « Ces 
pauvres gens, il ne leur est même pas permis de con- 
server leurs noms ! » Je me rappelle que je suis resté 
alors pendant quelques instants silencieux, pensant 
à toutes sortes de choses sérieuses qui se sont perdues 
dans le lointain, mais que je pourrais maintenant 
évoquer facilement et rendre conscientes. Cherchant 
le lendemain le nom que je pourrais donner à une 
personne que je ne pouvais pas désigner par son nom 
réel, je ne trouvai que celui de Dora. Cette exclusivité 
repose d'ailleurs sur une solide association interne, 
car dans l'histoire de ma malade il s'agissait d'une 



280 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

influence, décisive au point de vue de la marche du 
traitement, émanant d'une personne, — une gouver- 
nante, — en service dans une maison étrangère. 

Ce petit événement eut, plusieurs années après, 
une suite inattendue. Faisant un jour une conférence 
dans laquelle j'avais à parler du cas Dora, depuis 
longtemps publié, je me suis rappelé qu'une de mes 
deux auditrices portait ce nom qui revenait si souvent 
dans mon exposé ; je m'adresse donc à elle, m' excu- 
sant de n'avoir pas pensé à ce détail et me déclarant 
prêt à remplacer ce nom par un autre. Il me fallait 
donc choisir rapidement, en prenant garde de ne pas 
tomber sur le nom de l'autre auditrice, ce qui eût 
été d'un mauvais exemple pour les deux auditrices 
déjà assez versées dans la psychanalyse. Aussi fus-je 
très content, lorsque ce fut le nom Erna qui vint se 
substituer à Dora. Je me servis donc de ce nouveau 
nom dans la suite de ma conférence. Celle-ci terminée, 
je me suis demandé d'où avait bien pu me venir le nom 
Erna et n'ai pu m'empêcher de rire en constatant 
que l'éventualité redoutée avait tout de même réussi à 
se réaliser, en partie tout au moins. Mon autre audi- 
trice s'appelait, en effet, de son nom de famille, Lu- 
cerna, dont j'avais ainsi pris les deux dernières syllabes. 

b) J'écris à un ami que j'ai terminé la correction 
des épreuves de mon livre Die Traumdeutung et que 
je suis décidé à ne plus rien changer à cet ouvrage, 
« dût-il renfermer 2467 fautes ». Je cherche aussitôt 
à éclaircir la provenance de ce chiffre et ajoute mon 
analyse à la lettre destinée à mon ami. Je la cite telle 
que je l'ai notée alors, sous le coup du flagrant délit. 

« Voici encore, à la hâte, une contribution à la 
psychopathologie de la vie quotidienne. Tu trouves 
dans ma lettre le nombre 2467, exprimant l'estimation 
arbitrairement exagérée des fautes que j'ai pu laisser 
dans mon livre sur les rêves. Or, dans la vie psychique 
il n'y a rien d'arbitraire, d'indéterminé. Aussi es-tu 
en droit de supposer que l'inconscient a pris soin de 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 28Ï 

déterminer le nombre lancé par le conscient. Or, je 
viens de lire récemment dans le journal que le générai 
E. M. a pris sa retraite avec le grade de maréchaL 
Je dois te dire que cet homme m'intéresse. Pendant 
que je faisais mon service, en qualité de médecin 
auxiliaire, il vint un jour (il était alors colonel) à 
l'infirmerie et dit au médecin : « Vous devez me re- 
mettre sur pieds dans 8 jours, car j'ai à faire un travail 
que l'Empereur attend. » En suivant mentalement les 
phases de la carrière parcourue par cet homme, je 
constate donc qu'aujourd'hui (en 1899) cette carrière 
est terminée, que le colonel d'alors est maréchal et 
à la retraite. Je me suis rappelé que c'est en 1882 que 
je l'ai vu à l'infirmerie. Il a donc mis dix-sept ans à 
parcourir ce chemin. J'en parle à ma femme qui me 
dit : « alors tu devrais, toi aussi, déjà être à la retraite? » 
Mais je proteste : « que Dieu m'en garde. » Après cette 
conversation, je me mets devant la table pour t'écrire. 
Mais mes idées suivent leur cours, et avec raison. J'ai 
mal calculé ; et je le sais d'après un point de repère 
fixe que je garde parmi mes souvenirs. J'ai fêté ma 
majorité, c'est-à-dire mon 24^ anniversaire, pendant 
que je faisais mon service militaire (je me suis absenté 
ce jour-là sans permission). C'était donc en 1880; 
il y a, par conséquent, 19 ans de cela. Tu retrouves 
ainsi dans le nombre 2467 celui de 24. Prends mon 
âge et ajoutes-y 24 : 43 + 24 = 67 ! Cela veut dire 
qu'à la question de ma femme si je ne voulais pas, 
moi aussi, prendre la retraite, j'ai répondu en m'accor- 
dant encore 24 années. Il est évident que je suis con- 
trarié, au fond, de n'avoir pas fourni, dans l'intervalle 
des 17 années qu'il a fallu au colonel M. pour devenir 
maréchal et prendre sa retraite, la même carrière que 
lui. Mais cette contrariété est plus que neutralisée 
par la joie que j'éprouve en pensant que j'ai encore 
du temps devant moi, alors que sa carrière est bel 
et bien finie. J'ai donc le droit de dire que même 
ce nombre 2467, lancé sans intention aucune, a été 



282 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

déterminé par des raisons venant de l'inconscient. » 
Depuis ce premier exemple de motivation d'un 
nombre, choisi avec toutes les apparences de l'arbi- 
traire, j'ai reproduit l'expérience à plusieurs reprises, 
avec des nombres différents et toujours avec le même 
succès ; mais la plupart des cas sont d'un caractère 
trop intime pour que je puisse les publier. 

C'est pourquoi d'ailleurs je m'empresse d'ajouter 
ici une analyse très intéressante d'un cas de « nombre 
choisi au hasard )), cas que le D^ Alfred ^Adler (Vienne) 
tient d'une personne « parfaitement saine ^ ». A., 
dit le docteur Adler, m'écrit : « J'ai consacré la soirée 
d'hier à lire la Psychopathologie de la vie quotidienne, 
et j'aurais certainement lu le livre jusqu'au bout, 
s'il ne m'était arrivé un incident assez singulier. 
Ayant lu notamment que chaque nombre que nous 
évoquons dans la conscience d'une manière apparem- 
ment arbitraire a un sens défini, je résolus de faire une 
expérience. Il me vient à l'esprit 1« nombre 1734. 
Les idées suivantes arrivent aussitôt : 1734 : 17 = 102; 
102 : 17 = 6. Je coupe alors le nombre 1734 en deux 
parties : 17 et 34. J'ai 34 ans. Ainsi que je crois vous 
l'avoir dit, je considère l'année 34 comme la dernière 
année de la jeunesse ; aussi n'ai-je pas été démesuré- 
ment gai le jour de mon dernier anniversaire. Vers la 
fin de ma 17^ année avait commencé pour moi une très 
belle et intéressante période de mon développement. 
Je divise ma vie en tranches de 17 années chacune. 
Que signifient donc ces divisions ? A propos du nombre 
102, je me rappelle que c'est le numéro du fascicule 
de la Reclams Uniçersalhihliothek contenant la pièce 
de Kotzebue : Misanthropie et repentir. 

« Mon état psychique actuel peut être caractérisé 
par ces deux mots : « misanthropie et repentir. » Le 
numéro 6 de la Bibliothèque Reclam (je connais par 



1. Alf. Adler. — Drei Psychoanalysen von Zahlenetn fallen und obse- 
dierenden Zahlen. Psych.-Neur. Wochenschr., N 28, 1905. 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 283 

cœur beaucoup de numéros de cette collection) cor- 
respond à la Faute de Müllner. Je suis constamment 
tourmenté par l'idée que c'est par ma faute que je ne 
suis pas devenu ce que mes aptitudes pouvaient me 
faire espérer. Je me souviens ensuite que le N^ 34 
de la Bibliothèque Reclam correspond à une nouvelle 
du même Müllner, intitulée Kaliber (Le calibre). 
Je coupe en deux parties ce titre et j'obtiens « Ka- 
liber » ; je constate que ce mot contient les mots 
« Ali » et « Kali » (potasse). Ceci me rappelle que je 
faisais un jour des bouts rimes avec mon fils Ali (âgé 
de 6 ans). Je le priai de trouver une rime à Ali. Il 
n'en trouva aucune et me demanda de le faire à sa 
place. Je dis : « Ali reinigt sich den Mund mit hyper- 
mangansaurem Kau » (« Ali se rince la bouche avec 
du permanganate de potasse »). Nous avons beaucoup 
ri et Ali fit très gentil. Ces jours derniers, je fus con- 
trarié de trouver que Ali « Ka (Kein) -Lieber Ali sei » 
(<( qu'Ali n'était pas gentil » ; Ka — abréviation de 
Kein). 

« Je me demande ensuite : « quel ouvrage de la 
Bibliothèque Reclam porte le N^ 17 ? » Je suis certain 
de l'avoir su ; je suppose donc que j'ai voulu l'oublier. 
Toutes les recherches que je fais pour retrouver ce 
souvenir restent sans résultat. J'ai voulu me remettre 
à la lecture, mais ne réussis qu'à lire machinalement, 
sans comprendre un seul mot, sans cesse tourmenté 
par ce numéro 17. J'éteins la lumière et continue de 
chercher. Je me rappelle finalement que le N<^ 17 doit 
correspondre à une pièce de Shakespeare. Mais à 
laquelle ? Je trouve : Héro et Lêandre. C'est là 
évidemment une absurde tentative de ma volonté 
de détourner mon attention. Je me lève et consulte 
le catalogue de la Bibliothèque Reclam : le N<^ 17 cor- 
respond à Macbeth, de Shakespeare. A ma grande 
stupéfaction, je suis obligé de reconnaître que je ne 
sais à peu près rien de cette pièce, bien qu'elle ne 
m'intéresse pas moins que les autres drames de Sha- 



284 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

kespeare. Je me souviens seulement : meurtrier, lady 
Macbeth, sorcières, « la beauté est laide » et que j'ai 
autrefois trouvé très belle l'adaptation de Macbeth 
par Schiller. Il n'y a pas de doute : je voulais oublier 
cette pièce. Je pense encore que les nombres 17 et 34, 
divisés par 17, donnent 1 et 2. Or, les N^s 1 et 2 de 
la Bibliothèque Reclam correspondent au Faust de 
Gœthe. Je me trouvais autrefois beaucoup de ressem- 
blance avec Faust, w 

Nous ne pouvons que regretter que la discrétion de 
l'auteur ne nous permette pas de saisir la signification 
de toute cette série d'idées et souvenirs. M. Adler 
nous dit que son correspondant n'a pas réussi à opérer 
la synthèse de tous ces détails. Nous serions même 
portés à les trouver dépourvus d'intérêt si la suite ne 
contenait pas quelque chose qui nous donne la clef 
du mystère et nous rend intelligibles et le nombre 1734 
et la suite d'idées qui s'y rattache. 

« Il m'est arrivé ce matin un événement qui plaide 
fortement en faveur de la conception freudienne. Ma 
femme que j'avais réveillée la nuit en me levant, m'a 
demandé ce que j'avais cherché dans le catalogue de 
la Bibliothèque Reclam. Je lui ai raconté l'histoire. 
Elle trouva que tout cela, sauf le cas de Macbeth 
(et ce détail est très intéressant), qui m'a donné tant 
de tourment, était de la pure chicane. Elle m'assura 
qu'elle ne pensait absolument à rien, lorsqu'elle énon- 
çait un nombre. Je répondis : « faisons un essai. » 
Elle donna le nombre 117. A quoi je répondis aussitôt : 
« 17 se rapporte à ce que je viens de te raconter ; en 
outre, je t'ai dit hier : lorsqu'une femme est âgée de 
82 ans, alors que le mari n'en a que 35, la situation 
est mauvaise. Je taquine depuis quelques jours ma 
femme en lui disant qu'elle est une vieille bonne mère 
de 82 ans. 82 + 35 = 117. » 

Cet homme, qui n'a pu trouver les raisons déter- 
minantes du nombre énoncé par lui-même, découvrit 
aussitôt les motifs du nombre que sa femme avait choisi 



CROYANCE xVU HASARD ET SUPERSTITION 285 

d'une manière en apparence arbitraire. En réalité, 
la femme a très bien saisi le complexe dont faisait 
partie le nombre énoncé par son mari, et elle a choisi 
son propre nombre dans le même complexe qui était 
certainement commun aux deux personnes, puisqu'il 
s'agissait de leurs âges respectifs. Il nous est donc facile 
de saisir la signification du nombre qui était venu à 
l'esprit du mari. Ainsi que le dit M. Adler lui-même, 
ce nombre exprime un désir refoulé du moi, désir qui 
peut être traduit ainsi : « A un homme de 34 ans, 
comme moi, il faut une femme de 17 ans. » 

Pour qu'on ne juge pas trop légèrement ces « jeux », 
j'ajouterai un détail dont le D^ Adler m'a fait part 
récemment : une année après la publication de cette 
analyse, le couple était divorcé ^. 

M. Adler explique d'une façon analogue la production 
de nombres obsédants. Le choix de iiombres dits 
« favoris » n'est pas sans rapport avec la vie de la per- 
sonne intéressée et n'est pas dépourvu d'un intérêt 
psychologique. Un monsieur, qui a une préférence 
particulière pour les nombres 17 et 19, se rappelle, 
après quelques instants de réflexion qu'à 17 ans il 
a conquis la liberté académique, en devenant étu- 
diant, et qu'à 19 ans il a fait son premier grand voyage 
et, bientôt après, sa première découverte scientifique. 
Mais la fixation de cette préférence ne s'est effectuée 
que deux lustres plus tard, lorsque les mêmes nombres 
eurent acquis une certaine importance pour sa vie 
amoureuse. L'analyse découvre un sens inattendu 
même aux nombres qu'on a l'habitude d'employer, 
dans certaines occasions, d'une manière qui paraît 
tout à fait arbitraire. C'est ainsi qu'un de mes malades 



1, A propos de Macbeth, figurant sous le N° 17 dans la Bibliothèque 
Universelle de Reclam, M. Adlcr me communique que son sujet avait 
adhéré, à l'âge de 17 ans, à une association anarchiste ayant pour but 
le régicide. C'est pourquoi il avait oublié le contenu de « Macbeth ». Vers 
la même époque, il inventa un alphabet chiffré, dans lequel les lettres 
étaient remplacées par des nombres. 



286 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

s'est aperçu, un jour, que lorsqu'il était mécontent, 
il avait l'habitude de dire volontiers : « je te l'ai déjà 
dit 17, sinon 36 fois. » Aussi s'est-il demandé s'il n'y 
avait pas de motifs à cela. Il s'est rappelé aussitôt 
qu'il était né le 27 d'un mois, tandis que son frère plus 
jeune était né un 26, et qu'il avait des raisons d'accuser 
le sort d'avoir été beaucoup plus favorable à son frère 
qu'à lui. Il représentait cette injustice du sort, en 
amputant la date de sa naissance de dix jours qu'il 
ajoutait à la date de la naissance du frère.: «Bien 
qu'étant l'aîné, j'ai été raccourci par le sort. « 

Je veux insister sur les analyses de « cas de nombres », 
car je ne connais pas d'autres observations qui fassent 
apparaître avec autant d'évidence l'existence de pro- 
cessus intellectuels très compliqués, complètement 
extérieurs à la conscience ; et, d'autre part, ces cas 
fournissent les meilleurs exemples d'analyses dans 
lesquelles la collaboration si souvent incriminée du 
médecin (suggestion) peut être exclue avec une cer- 
titude à peu près absolue. Je communiquerai donc 
l'analyse d'un «cas de nombre» se rapportant à l'un de 
mes malades, dont je dirai seulement qu'il est le plus 
jeune d'une famille assez nombreuse et qu'il a perdu 
de très bonne heure son père qu'il adorait. Amusé 
par l'expérience, il énonce le nombre 426718 et se 
demande : « Qu'est-ce qui me vient à l'esprit à ce 
propos ? D'abord une plaisanterie : lorsqu'on fait 
soigner un rhume de cerveau par le médecin, il dure 
42 jours ; mais lorsqu'on l'abandonne à lui-même, il 
dure 6 semaines. Ceci correspond aux premiers chiffres 
du nombre 42 = 6 X 7. » Pendant la pause qui suit 
cette première réponse, j'attire son attention sur le 
fait que le nombre choisi par lui renferme tous les 
premiers chiffres, sauf 3 et 5. A la suite de cette obser- 
vation, il reprend son explication. « Nous sommes 
7 frères et sœurs, je suis le plus jeune des enfants ; 
le 3 correspond au numéro d'ordre de ma sœur A., le 
5 à celui de mon frère L. ; l'une et l'autre étaient mes 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 287 

ennemis. Enfant, je priais Dieu tous les soirs de me 
débarrasser de ces deux tortionnaires. On dirait que je 
m'accorde moi-même la satisfaction désirée, en omet- 
tant dans mon nombre les chiffres 3 et 5, c'est-à-dire 
en ne mentionnant pas le méchant frère et la sœur 
détestée. — Puisque ce nombre désigne vos frères 
et sœurs, que signifie le 18 qui se trouve à la fin ? 
Vous n'étiez bien que 7. — Je me suis souvent dit 
que si mon père avait vécu plus longtemps, je ne serais 
pas resté le dernier. S'il avait eu 1 enfant de plus, 
nous serions devenus 8, et j'aurais eu après moi un 
enfant plus jeune à l'égard duquel j'aurais joué le 
rôle d'un aîné. » 

La signification de ce nombre se trouvait ainsi 
élucidée, mais il nous restait encore à établir un lien 
entre la première partie de l'interprétation et les sui- 
vantes. Or, ce lien découlait de la condition même for- 
mulée à propos des derniers chiffres : « si le père avait 
vécu plus longtemps, 42 = 6 X 7 » exprime le 
mépris pour les médecins qui ont été incapables de 
sauver le père et, en même temps, le regret que le 
père n'ait pas vécu plus longtemps. Le nombre, dans 
son ensemble, correspondait à la réalisation de ses désirs 
infantiles en rapport avec sa famille : le souhait de 
mort à l'égard de la méchante sœur et du méchant 
frère et le regret de n'avoir pas un frère ou une sœur 
plus jeune que lui. Ces deux désirs peuvent être briè- 
vement exprimés ainsi : « Si les deux autres étaient 
morts à la place du père aimé ! ^ » 

Voici un petit exemple fourni par un de mes nom- 
breux correspondants. Un directeur des télégraphes 
m'écrit de L. que son fils, âgé de 18 ans et demi et 
se destinant à la médecine, s'occupe dès à présent de 
la psychopathologie de la vie quotidienne et cherche 
à persuader ses parents de l'exactitude de mes propo- 

1. Pour plus de simplicité, j'ai laissé de calé quelques autres idéea^ 
moins intésnessantes, du malade. 



im LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

sitions et théories. Je transcris ici une des expériences 
faites par ce jeune homme, sans me mêler à la dis- 
cussion qui s'y rattache. 

« Mon fils s'entretient avec sa mère au sujet du 
soi-disant hasard et lui explique qu'aucune des chan- 
sons, aucun des nombres qui lui viennent à l'esprit 
ne sont réellement « accidentels ». Et la conversation 
suivante s'engage : 

Le fils : Dis-moi un nombre quelconque. 

La mère : 79. 

Le fils : A quoi penses-tu à propos de ce nombre ? 

La mère : Je pense au beau chapeau que j'ai vu 
hier. 

Le fils : Quel était son prix ? 

La mère : 158 marks. 

Le fils : Nous y sommes : 158 : 2 = 79. Tu auras 
trouvé le chapeau trop cher et auras certainement 
pensé : « s'il coûtait moitié moins cher, je l'achète- 
rais. )) 

« A cette déduction de mon fils, j'avais d'abord 
objecté que les dames ne calculent généralement pas 
très bien et que la mère ne se rendait certainement pas 
bien compte que 79 est la moitié de 158. La théorie 
freudienne suppose donc ce fait invraisemblable que 
le subconscient calcule mieux que la conscience nor- 
male. « Nullement, me répondit mon fils ; à supposer 
que mère n'ait pas fait le calcul 158 : 2 = 79, il se 
peut fort bien qu'elle ait eu l'occasion de voir quelque 
part cette équation ; il se peut encore qu'ayant fait 
un rêve se rapportant à ce chapeau, elle ait calculé 
ce qu'il coûterait, s'il était moitié moins cher. )) 

J'emprunte à M. Jones {l. c, p. 478) une autre ana- 
lyse portant sur un nombre. Un monsieur de ses con- 
naissances énonce le nombre 983 et le prie de rattacher 
ee nombre à une de ses idées quelconque. « La première 
association du sujet était un souvenir se rapportant 
à une plaisanterie depuis longtemps oubliée. Il y a six 
ans, un journal avait annoncé qu'un jour, qui fut le 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 289 

plus chaud de l'été, la température était montée à 
986° Fahrenheit, exagération manifestement grotesque 
de la température réelle, qui était de 98^6. Pendant 
cette conversation, nous étions assis devant la cheminée 
où brûlait un bon feu ; mon interlocuteur ayant trop 
chaud, s'est reculé et a dit, probablement avec raison, 
que c'est la forte chaleur de la cheminée qui lui a 
rappelé ce souvenir. Mais cette explication ne me satisfit 
pas et je voulus savoir pourquoi ce souvenir s'était si 
longtemps conservé dans sa mémoire. Il me raconta 
que cette plaisanterie l'a fait rire follement et qu'elle 
l'amuse beaucoup toutes les fois qu'il y pense. Comme 
cependant je ne trouvais rien d'extraordinaire à -<;ette 
plaisanterie, je voulais d'autant plus savoir si elle ne 
dissimulait pas un sens dont mon sujet n'avait pas 
conscience. Son idée suivante fut que la représentation 
de la chaleur éveillait en lui une foule d'autres repré- 
sentations, très importantes : la chaleur est la chose 
la plus importante du monde, la source de toute vie, 
etc. Un romantisme pareil chez un jeune homme très 
positif ne manqua pas de m'étonner quelque peu. 
Je le priai donc de poursuivre ses associations. Il 
pensa à la cheminée d'usine qu'il voyait de sa chambre. 
Il regardait souvent le soir la fumée et la flamme qui 
s'en dégageaient et pensait à ce propos au gaspillage 
d'énergie regrettable. Chaleur, flamme, gaspillage 
d'énergie à travers un long tuyau creux : il n'était pas 
difficile de conclure de ces associations que les repré- 
sentations de chaleur et de flamme se rattachaient chez 
lui à celle de l'amour, ainsi que cela arrive souvent 
dans la pensée symbolique, et que c'était un fort 
complexe-masturbation qui avait motivé le nombre 
qu'il avait énoncé. Il ne lui resta alors qu'à confirmer 
les déductions. » 

Ceux qui veulent avoir une idée de la manière dont 
les matériaux fournis par les nombres sont élaborés 
dans la pensée inconsciente, liront avec profit l'article 
de C. C. Jung : « Ein Beitrag zur Kenntniss des Zahlen- 

FaauD. 19 



290 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

traumes » (Zentralhl. f. Psychoanal., I, 1912) et celui 
de E. Jones : « Unconscious manipulations of num- 
bers » {Ibid., II, 5, 1912). 

Dans mes propres analyses de ce genre, j'ai été 
frappé par les deux faits suivants : en premier lieu, 
par la certitude quasi-somnambulique avec laquelle 
je marche vers le but inconnu et me plonge dans des 
calculs qui aboutissent subitement au nombre cherché, 
et aussi par la rapidité avec laquelle s'accomplit tout 
le travail ultérieur ; en deuxième lieu, j'ai été frappé 
par la facilité avec laquelle les nombres se présentent 
à ma pensée inconsciente, alors que je suis générale- 
m.ent un mauvais calculateur et éprouve les plus grandes 
difficultés à retenir, dans ma mémoire consciente, les 
dates, les numéros de maisons, etc. Je trouve d'ailleurs, 
dans ces opérations inconscientes sur les nombres, une 
tendance à la superstition dont l'origine m'est restée 
longtemps inconnue ^. 



1. M. Rudolph Schneider, de Munich, a soulevé une objection intéres- 
sante contre ces déductions tirées de l'analyse des nombres. (R. Schneider. 
— « Zu Freud's analytischer Untersuchung des Zahleneinfalls », Internat. 
Zeitsch. f. Psychanal., I, Î920.) Il prenait un nombre donné quelconque, 
par exemple le premier nombre qui lui tombait sous les yeux dans un 
ouvrage d'histoire ouvert au hasard, ou il proposait à une autre personne 
un nombre choisi par lui et cherchait à se rendre compte si des idées 
déterminantes se présentaient, même à propos de ce nombre impose- 
Le résultat obtenu fut positif. Dans un des exen»ples qu'il pubhe et qui 
le concerne lui-même, les idées qui se sont présentées ont fourni une 
détermination aussi complète et significative que dans nos analyses de 
nombres spontanément surgis, alors que dans le cas de Schneider le 
nombre, de provenance extérieure, n'avait pas besoin de raisons déter- 
minantes. Dans une autre expérience qui, elle, portait sur une personne 
étrangère, il a singulièrement facilité sa tâche, en lui proposant le nombre 
2 dont le déterminisme peut être facilement établi par chacun, à l'aide 
de matériaux quelconques. 

R. Schneider tire de ses expériences deux conclusions : 1° Pour les 
nombres nous possédons les mêmes possibilités psychiques d'association 
que pour les notions ; 2° Le fait que des idées déterminantes se présentent 
à propos de nombres conçus spontanément ne prouve nullement que 
ees nombres aient été provoqués par les idées découvertes par l'analysje. 
La première de ces deux conclusions est parfaitement exacte. On peut 
pour un nombre donné trouver une association aussi facilement que pour 
un mot énoncé, et peut-être même plus facilement, car les signes, peu 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 291 

Nous ne serons pas étonnés de constater que l'exa- 
men analytique révèle comme étant parfaitement déter- 
minés, non seulement les nombres, mais n'importe 
quel mot énoncé dans les mêmes conditions. 

Jung a publié un intéressant exemple concernant 
l'origine d'un mot obsédant {Diagnostische Assozia- 
tionsstudien, V, p. 215). « Une dame me raconte 
qu'elle est obsédée depuis quelques jours par le mot 
« Taganrog », sans qu'elle sache d'où ce mot lui vient. 
J'interroge la dame sur les événements affectifs et 
les désirs réprimés de son passé le plus proche. Après 
une certaine hésitation, elle m'avoue qu'elle aurait 
grande envie d'avoir une robe de chambre (Morgen- 
rock), mais que son mari ne manifeste pas un grand 



nombreux, dont se composent les nombres possèdent une force d'asso- 
ciation particulièrement grande. On se trouve alors tout simplement 
dans le cas de ce qu'on appelle l'expérience « d'association » qui a été 
étudiée sous tous ses aspects par l'école Bleuler-Jung. Dans les cas de 
ce genre, l'idée (la réaction) est déterminée par le mot (excitation). Cette 
réaction pourrait cependant se manifester sous des aspects très variés, 
et les expériences de Jung ont montré que, quelle que soit la réaction, 
elle n'est jamais due au « hasard », mais que des « complexes » inconscients 
prennent part à la détermination, lorsqu'ils sont touchés par le mot 
jouant le rôle de facteur d'excitation. 

Mais la deuxième conclusion de Schneider va trop loin. Du fait que 
des nombres (ou des mots) donnés font surgir des idées appropriées, 
on ne peut tirer, concernant les nombres (ou les mots) surgissant sponta- 
nément, aucune conclusion dont on ne fût pas obligé de tenir compte 
avant même la connaissance de ce fait. Les nombres (ou les mots) pour- 
raient être indéterminés ou déterminés par des idées révélées par l'analyse 
ou par d'autres idées que l'analyse n'a pas révélées, auquel cas l'analyse 
nous aurait induits en erreurs. On doit seulement se débarrasser du pré- 
jugé, d'après lequel le problème se poserait autrement pour les nombres 
que pour les mots. Nous ne nous proposons pas de donner dans ce livre 
un examen critique du problème et une justification de la technique 
psychanalytique concernant l'évocation d'idées en rapport avec les 
nombres. Dans la pratique psychanalytique on admet que la deuxième 
possibilité est sufTisante et peut être utilisée dans la plupart des cas. 
Les recherches de Poppelreuter, exécutées dans le domaine et à l'aide 
des méthodes do la psychologie expérimentale, ont d'ailleurs montré 
que cette deuxième possibilité est de beaucoup la plus probable. (Voir 
d'ailleurs à ce sujet les intéressantes considérations de Bleuler dans son 
ouvrage : Das auiislisch undisziplinierte Denken, etc., 1919. Section 9 : 
« Von den Wahrschenlichkeiten der psychologischen Erkenntniss. ») 



292 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

enthousiasme pour ce désir. Morgenrock (littéralement : 
« robe de matinée »), Tag-an-rock (peut être traduit, 
à la rigueur, par : « robe de jour » ; déformation de 
Taganrog, nom d'une ville russe) : on voit qu'il existe, 
entre ces deux mots, une affinité partielle, portant 
aussi bien sur le sens que sur les caractères phoné- 
tiques. L'adoption de la forme russe (Taganrog) 
s'explique par le fait que la dame vient de faire la 
connaissance d'une personne originaire de cette ville. 

Je dois au D^ E. Hitschmann la solution d'un autre 
cas où un vers a été évoqué à plusieurs reprises dans 
le même endroit, alors que la personne intéressée 
ignorait la provenance de ce vers et ne voyait pas les 
rapports qui pouvaient exister entre lui et l'endroit 
en question. 

« Le D^ E. raconte : Il y a six ans, je faisais le voyage 
de Biarritz à San Sebastian. Le chemin de fer passe 
au-dessus de la Bidassoa qui sépare ici la France de 
l'Espagne. Du pont, on a une vue superbe : d'un côté, 
une vaste vallée et les Pyrénées ; de l'autre côté, une 
vaste étendue de nrier. C'était par une belle et claire 
journée d'été, tout était inondé de soleil et de lumière, 
j'étais en vacances, enchanté de me rendre en Espagne, 
et tout d'un coup ces vers ont surgi dans ma mémoire : 
« Aber frei ist schon die Seele, schwebet in dem Meer 
von Licht ^. » 

Je me rappelle avoir alors cherché, mais en vain^ 
la poésie dont ces vers faisaient partie. Étant donné 
le rythme, il s'agissait certainement de vers, mais 
impossible de me rappeler où je les avais lus. Comme 
ils me sont depuis revenus, à plusieurs reprises, à la 
mémoire, je me rappelle avoir interrogé sur ce sujet 
plusieurs personnes qui n'ont pas pu me renseigner. 

L'année dernière, revenant d'Espagne, je suivais 
le même trajet. Il faisait nuit noire et il pleuvait. Le 
visage collé contre la vitre de la portière, je cherchais à 

1. « Mais l'âme, déjà libre, nage dans l'océan de lumière. » 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 293 

me rendre compte de l'endroit exact où nous étions 
par rapport à la station-frontière et je constatai 
que nous traversions le pont de la Bidassoa. Et voilà 
que les mêmes vers me revinrent à la mémoire, sans 
que je pusse encore me rappeler à quelle poésie je les 
avais empruntés. 

Quelques mois plus tard, je tombe par hasard sur les 
poésies d'Uhland. J'ouvre le volume, et les premiers 
vers qui se présentent à ma vue sont ceux-ci : « Aber 
frei ist schon die Seele, schwebet in dem Meer von 
Licht », par lesquels se termine une poésie intitulée : 
Der Waller. Je relis la poésie et me souviens vague- 
ment l'avoir autrefois apprise par cœur. L'action se 
passe en Espagne : c'est là, me semble-t-il, le seul 
rapport qui existe entre les vers cités et l'endroit où 
ils me sont revenus à la mémoire. Peu satisfait de ma 
découverte, je continue de feuilleter machinalement 
le livre. Les vers en question occupaient le bas d'une 
page. En retournant cette page, je tombe sur une 
poésie intitulée : Le pont de la Bidassoa. 

J'ajouterai que cette dernière poésie m'était encore 
moins connue que la première et qu'elle commençait 
par ces vers : « Auf der Bidassoabrücke steht ein 
Heiliger altersgrau, segnet rechts die span'schen Berge, 
segnet links die frank'schen Gau ^. » 

IL Cette manière de voir concernant le déterminisme 
de noms et de nombres, choisis avec toutes les appa- 
rences de l'arbitraire, est peut-être de nature à contri- 
buer à l'élucidation d'un autre problème. On sait que 
beaucoup de personnes invoquent, à l'encontre d'un 
déterminisme psychique absolu, leur conviction intime 
de l'existence d'un libre arbitre. Cette conviction 
refuse de s'incliner devant la croyance au déterminisme. 
Comme tous les sentiments normaux, elle doit être 
justifiée par certaines raisons. Je crois cependant 

1. « Sur le pont de la Bidassoa se tient un saint, vieux comme le monde : 
de la main droite il bénit les montagnes d'Espagne, de la gauche le pays 
des Francs. » 



294 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

avoir remarqué qu'elle ne se manifeste pas dans les 
grandes et importantes décisions ; dans ces occasions, 
on éprouve plutôt le sentiment d'une contrainte psy- 
chique, et on en convient : « j'en suis là ; je ne puis 
faire autrement ». Lorsqu'il s'agit, au contraire, de 
résolutions insignifiantes, indifférentes, on affirme 
volontiers qu'on aurait pu tout aussi bien se décider 
autrement, qu'on a agi librement, qu'on a accompli 
un acte de volonté non motivé. Nos analyses ont montré 
qu'il n'est pas nécessaire de contester la légitimité 
de la conviction concernant l'existence du libre arbitre. 
La distinction entre la motivation consciente et la 
motivation inconsciente une fois établie, notre con- 
viction nous apprend seulement que la motivation 
consciente ne s'étend pas à toutes nos décisions mo- 
trices. Minima non curat praetor. Mais ce qui reste 
ainsi non motivé d'un côté, reçoit ses motifs d'une 
autre source, de l'inconscient, et il en résulte que le 
déterminisme psychique se présente sans solution de 
continuité ^. 

II L Bien que la connaissance de la motivation des 
actes manques dont nous nous sommes occupés 
échappe ainsi à la pensée consciente, il serait désirable 
de découvrir une preuve psychologique de l'existence 
de cette motivation. Et, même, une connaissance plus 
approfondie de l'inconscient nous autorise à admettre 



1. Ces idées sur la rigoureuse détermination d'actes psychiques arbi- 
traires en apparence ont déjà donné de très beaux résultats en psycho- 
logie et, peut-être, aussi en droit. Bleuler et Jung se sont placés à ce point 
de vue pour rendre compréhensibles les réactions qui se produisent au 
cours de l'expérience dite d'association, expérience pendant laquelle la 
personne examinée répond à un mot prononcé devant elle par un autre 
mot qui lui vient à l'esprit à cette occasion (excitation et réaction verbales), 
le temps s'écoulant entre l'excitation et la réaction étant mesuré. Jung 
a montré dans ses Diagnostische Assoziationsstudien (1906) quel réactif 
sensible pour les états psychiques présente l'expérience d'association 
ainsi interprétée. Deux élèves du criminaliste H. Gross (de Prague), 
Wertheimer et Klein, ont fondé sur ces expériences une technique du 
« diagnostic de la question de fait » dans les cas d'actes criminels, technique 
dont l'examen préoccupe actuellement psychologues et juristes. 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 295 

la possibilité de découvrir cette preuve- Nous con- 
ûaissons deux domaines présentant des phénomènes 
qui semblent correspondre à une connaissance incons- 
ciente et, par conséquent, refoulée, de cette motiva- 
tion. 

a) Les paranoïaques présentent dans leur attitude ce 
trait frappant et généralement connu, qu'ils attachent 
la plus grande importance aux détails les plus insi- 
gnifiants, échappant généralement aux hommes sains, 
qu'ils observent dans la conduite des autres ; ils inter- 
prètent ces détails et en tirent des conclusions d'une 
vaste portée. Le dernier paranoïaque, par exemple, 
que j'ai vu, a conclu à l'existence d'un complot 
dans son entourage, parce que lors de son départ 
de la gare des gens ont fait de la main un certain 
mouvement. Un autre a noté la manière dont les gens 
marchent dans la rue, font le moulinet avec leur canne, 
etc. 1. 

Alors que l'homme normal admet une catégorie 
d'actes accidentels, n'ayant pas besoin de motivation, 
catégorie dans laquelle il range une partie de ses propres 
manifestations psychiques et actes manques, le para- 
noïaque refuse aux manifestations psychiques des 
autres tout élément accidentel. Tout ce qu'il observe 
sur les autres est significatif, donc susceptible d'inter- 
prétation. D'où lui vient cette manière de voir ? Ici, 
comme dans beaucoup d'autres cas analogues, il pro- 
jette probablement dans la vie psychique d' autrui 
ce qui existe dans sa propre vie à l'état inconscient. 
Tant de choses se pressent dans la conscience du 
paranoïaque qui, chez l'homme normal et chez le 
névrotique, n'existent que dans l'inconscient où leur 
présence est révélée par la psychanalyse^ ! Sur ce point, 

1. Se plaçant à d'autres points de vue, on a donne le nom de « manie 
des rapports » à cette interprétation de manifestations insignifiantes et 
accidentelles. 

2. Les inventions (que l'analyse rend conscientes) des hystériques 
concernant des méfaits sexuels et horribles coïncident, par exemple, 



296 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

le paranoïaque a donc, dans une certaine mesure, 
raison : ii voit quelque chose qui échappe à l'homme 
normal, sa vision est plus pénétrante que celle de la 
pensée normale ; mais ce qui enlève à sa connaissance 
toute valeur, c'est l'extension à d'autres de l'état de 
choses qui n'est réel qu'en ce qui le concerne lui- 
même. J'espère qu'on n'attend pas de moi une justi- 
fication de telle ou telle interprétation paranoïaque. 
Mais en admettant, dans certaines limites, la légitimité 
d'une pareille conception des actes manques, nous 
rendons plus facilement compréhensible la conviction 
qui, chez le paranoïaque, se rattache à toutes ces inter- 
prétations. Il y a du vrai dans tout cela, et ce n'est pas 
autrement que nos erreurs de jugement, même lors- 
qu'elles ne sont pas morbides, acquièrent à nos yeux 
une certitude qui entraîne notre conviction. Cette 
conviction, justifiée en ce qui concerne une certaine 
partie de notre raisonnement erroné ou la source d'où 
il provient, est étendue par nous à tout l'ensemble 
dont ce raisonnement fait partie. 

h) Nous voyons une autre preuve de l'existence 
d'une connaissance inconsciente et refoulée de la 
motivation des actes manques et accidentels dans cet 
ensemble de phénomènes que forment les supersti- 
tions. Je vais illustrer mon opinion par la discussion 
d'un petit événement qui servira de point de départ 
à nos déductions. 

Rentré de vacances, je commence à penser aux 
malades dont j'aurai à m'occuper au cours de l'année 
qui commence. Je pense en premier lieu à une très 
vieille dame que je vois depuis des années (voir plus 
haut) deux fois par jour, pour lui faire subir les mêmes 
manipulations médicales. Cette uniformité m'a souvent 
fourni une condition favorable à l'expression de 

dans leurs moindres détails, avec les plaintes des paranoïaques. Ce fait 
est remarquable, mais facile à comprendre, lorsque le contenu identique 
se manifeste également dans la réalité, quant aux moyens employés 
par les pervers pour la satisfaction de leurs tendances. 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 297 

certaines idées inconscientes, soit pendant le trajet, 
soit pendant les manipulations. Elle est âgée de 90 ans, 
et il est naturel que je me demande au commencement 
de chaque année combien de temps il lui reste encore 
à vivre. Le jour, auquel se rapporte mon récit, je suis 
pressé et prends une voiture pour me faire conduire 
chez elle. Tous les cochers de la station de voitures qui 
se trouve devant ma maison connaissent l'adresse 
de la vieille dame, car il n'en est pas un qui ne m'ait 
déjà conduit chez elle plusieurs fois. Or, ce jour-là il 
est arrivé que le cocher s'arrête, non devant sa maison, 
mais devant une maison portant le même numéro, 
et située dans une rue parallèle et ressemblant en 
effet beaucoup à celle où demeurait ma malade. Je 
constate l'erreur et la reproche au cocher qui s'excuse. 
Le fait d'avoir été conduit devant une maison qui 
n'était pas celle de ma malade signifie-t-il quelque 
chose ? Pour moi non, c'est certain. Mais si j'étais 
superstitieux, j'aurais aperçu dans ce fait un avertis- 
sement, une indication du sort, un signe m'annonçant 
que la vieille dame ne dépasserait pas cette année. 
Plus d'un des avertissements et signes enregistrés 
par l'histoire est fondé sur un symbolisme de cette 
qualité. Je me dis qu'il s'agit d'un incident n'ayant 
aucune signification. 

Il en aurait été tout autrement si, faisant le trajet 
à pied et absorbé par mes « réflexions « et « distrait », 
je m^ étais arrêté devant la maison de la rue parallèle, 
au lieu d'arriver devant la maison de ma malade. Je 
n'aurais pas alors parlé d'accident et de hasard, mais 
j'aurais vu dans mon erreur un acte dicté par une 
intention inconsciente et ayant besoin d'une expli- 
cation. Si je m'étais ainsi « trompé de chemin », j'aurais 
probablement dû interpréter mon erreur en me disant 
que je ne m'attends bientôt à ne plus trouver ma 
malade en vie. 

Ce qui me distingue d'un homme superstitieux, 



298 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

c'est donc ceci: Je ne crois pas qu'un événement, à la 
production duquel ma vie psychique n'a pas pris 
part, soit capable de m' apprendre des choses cachées 
concernant l'état futur de la réalité ; mais je crois 
qu'une manifestation non-intentionnelle de ma propre 
activité psychique me révèle quelque chose de caché 
qui, à son tour, n'appartient qu'à ma vie psychique ; 
je crois au hasard extérieur (réel), mais je ne crois 
pas au hasard intérieur (psychique). C'est le contraire 
chez le superstitieux : il ne sait rien de la motivation 
de ses actes accidentels et actes manques, il croit par 
conséquent au hasard psychique ; en revanche, il est 
porté à attribuer au hasard extérieur une importance 
qui se manifestera dans le devenir réel et à voir dans 
le hasard un moyen par lequel s'expriment certaines 
choses extérieures qui lui sont cachées. Il y a donc 
deux différences entre moi et l'homme superstitieux : 
en premier lieu, il projette au dehors une motivation 
que je cherche en dedans ; en deuxième lieu, il inter- 
prète par un événement le hasard que je ramène à 
une idée. Ce qu'il considère comme caché correspond 
chez moi à ce qui est inconscient, et nous avons en 
commun la tendance à ne pas laisser subsister le hasard 
comme tel, mais à l'interpréter. 

J'admets donc que ce sont cette ignorance consciente 
et cette connaissance inconsciente de la motivation 
des hasards psychiques qui forment une des racines 
psychiques de la superstition. C'est parce que le supei's- 
titieux ne sait rien de la motivation de ses propres 
actions accidentelles et parce que cette motivation 
cherche à s'imposer à sa reconnaissance, qu'il est 
obligé de la déplacer en la situant dans le monde 
extérieur. Si ce rapport existe, il est peu probable 
qu'il soit limité à ce seul cas. Je pense en effet que, 
pour une bonne part, la conception mythologique du 
monde, qui anime jusqu'aux religions les plus modernes, 
ri est autre chose quune psychologie projetée dans le 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 29? 

monde extérieur. L'obscure connaissance ^ des facteurs 
et faits psychiques de l'inconscient (autrement dit : 
la perception endopsychique de ces facteurs et faits) 
se reflète (il est difficile de le dire autrement, l'analogie 
avec la paranoïa devant ici être appelée au secours) 
dans la construction d'une réalité suprasensible, que 
la science retransforme en une psychologie de V incons- 
cient. On pourrait se donner pour tâche de décomposer, 
en se plaçant à ce point de vue, les mythes relatifs au 
paradis et au péché originel, à Dieu, au mal et au 
bien, à l'immortalité etc.. et de traduire la métaphy- 
sique en métapsychologie. La distance qui sépare le 
déplacement opéré par le paranoïaque de celui opéré 
par le superstitieux est moins grande qu'elle n'appa- 
raît au premier abord. Lorsque les hommes ont com- 
mencé à penser, ils furent obligés de résoudre anthro- 
pomorphiquement le monde en une multitude de per- 
sonnalités faites à leur image ; les accidents et les 
hasards qu'ils interprétaient superstitieusement étaient 
donc à leurs yeux des actions, des manifestations de 
personnes ; autrement dit, ils se comportaient exacte- 
ment comme les paranoïaques, qui tirent des conclusions 
du moindre signe fourni par d'autres, et comme se 
comportent tous les hommes sains qui, avec raison, 
formulent des jugements sur le caractère de leurs sem- 
blables en se basant sur leurs actions accidentelles et 
non-intentionnelles. Dans notre conception du monde 
moderne, conception scientifique, et qui est encore 
loin d'être achevée dans toutes ses parties, la supersti- 
tion apparaît donc quelque peu déplacée ; mais elle 
était justifiée dans la conception des époques préscien- 
tifiques, puisqu'elle en était un complément logique. 
Le Romain, qui renonçait à un important projet, 
parce qu'il venait de constater un vol d'oiseaux défa- 
vorable, avait donc relativement raison ; il agissait 
conformément à ses prémisses. Mais lorsqu'il renonçait 

1. Qu'il ne faut pas confondre avec la connaissance vraie. 



500 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

à son projet, parce qu'il avait fait un faux-pas sur le seuil 
de sa porte (un Romain retournerait), il se montrait 
supérieur à nous autres incrédules, il se révélait meilleur 
psychologue que nous ne le sommes. C'est que ce faux-pas 
était pour lui une preuve de l'existence d'un doute, 
d'une opposition intérieure à ce projet, doute et oppo- 
sition dont la force pouvait annihiler celle de son 
intention au moment de l'exécution du projet. On 
n'est en effet sûr du succès complet que lorsque toutes 
les forces de l'âme sont tendues vers le but désiré. 
Quelle réponse le Guillaume Tell de Schiller, qui a si 
longtemps hésité à abattre la pomme placée sur la 
tête de son fils, donne-t-il à Gessler lui demandant 
pourquoi il avait préparé une autre flèche ? « Cette 
flèche, dit-il, m'aurait servi à vous transpercer vous- 
même, si j'avais tué mon enfant. Et soyez certain 
qu'en ce qui vous concerne, je ne vous aurais pas man- 
qué. » 

IV. Celui qui a eu l'occasion d'étudier à l'aide de 
•la psychanalyse les tendances cachées de l'homme, 
se trouve également à même de savoir pas mal de 
choses sur la qualité des motifs inconscients qui se 
manifestent dans la superstition. C'est chez les ner- 
veux, souvent très intelligents, souffrant d'idées obsé- 
dantes et d'états obsessionnels, qu'on constate avec 
le plus de netteté que la superstition a sa racine dans 
des tendances réprimées, d'un caractère hostile et 
cruel. La superstition signifie avant tout attente 
d'un malheur, et celui qui a souvent souhaité du mal 
à d'autres, mais qui, dressé par l'éducation, a réussi 
à refouler ces souhaits dans l'inconscient, sera parti- 
culièrement disposé à vivre dans la crainte perpétuelle 
d'un malheur devant venir le frapper à titre de châ- 
timent pour sa méchanceté inconsciente. 

Nous reconnaissons volontiers que nous sommes 
loin d'avoir épuisé par ces remarques la psychologie 
de la superstition. Avant toutefois de quitter ce sujet, 
nous devons nous arrêter un instant à la question 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 301 

suivante : faut-il refuser à la superstition toute base 
réelle ? est-il bien certain que les phénomènes connus 
sous les noms d'avertissement, de rêve prophétique, 
d'expérience télépathique, de manifestations de forces 
suprasensibles, etc., ne soient que de simples produits 
de l'imagination, sans aucun rapport avec la réalité ? 
Loin de moi l'idée de formuler un jugement aussi 
rigoureux et absolu sur des phénomènes dont l'exis- 
tence a été attestée même par des hommes très émi- 
nents au point de vue intellectuel. Tout ce que nous 
pouvons en dire, c'est que leur étude n'est pas achevée 
et qu'ils ont besoin d'être soumis à de nouvelles recher- 
ches, plus approfondies. Etil est même permis d'espérer 
que les données que nous commençons à posséder 
sur les processus psychiques inconscients contribue- 
ront dans une grande mesure à élucider ces phéno- 
mènes, sans que nous soyons obligés d'imposer à nos 
conceptions actuelles des modifications trop radicales. 
Et lorsqu'on aura réussi à prouver la réalité d'autres 
phénomènes encore, de ceux, par exemple, qui sont 
à la base du spiritisme, nous ferons subir à nos « lois » 
les modifications imposées par ces nouvelles expé- 
riences, sans bouleverser de fond en comble l'ordre 
des choses et les liens qui les rattachent les unes aux 
autres. 

En restant dans les limites de ces considérations., 
je ne puis donner aux questions formulées plus haut 
qu'une réponse subjective, c'est-à-dire fondée sur 
mon expérience personnelle. Je suis obligé d'avouer 
que je fais partie de cette catégorie d'hommes indignes 
devant lesquels les esprits suspendent leur activité et 
auxquels le suprasensible échappe, de sorte que je ne 
me suis jamais trouvé dans le cas d'éprouver quoi 
que ce soit qui pût faire naître en moi la croyance 
aux miracles. Comme tous les hommes, j'ai eu des 
pressentiments et éprouvé des malheurs, mais il n'y 
a jamais eu coïncidence entre les uns et les autres, 
c'est-à-dire que les pressentiments n'ont jamais été 



302 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

suivis de malheurs et que les malheurs n'ont jamais 
été précédés de pressentiments. Lorsque, jeune homme, 
j'habitais une grande ville étrangère, seul et loin des 
miens, il m'a souvent semblé entendre subitement 
prononcer mon nom par une voix connue et chère et 
je notais le moment précis où s'était produite l'hallu- 
cination pour me renseigner auprès des miens sur ce 
qui s'était passé chez eux à ce moment-là. On me répon- 
dait chaque fois qu'il ne s'était rien passé. En re- 
vanche, il m'est arrivé plus tard de causer tranquil- 
lement et sans le moindre pressentiment avec un 
malade, pendant que mon enfant était sur le point 
de mourir d'une hémorragie. Aucun des pressenti- 
ments, d'ailleurs, dont m'ont fait part mes malades 
n'a jamais pu acquérir à mes yeux la valeur d'un 
phénomène réel. 

La croyance aux rêves prophétiques compte beau- 
coup de partisans, parce qu'elle peut s'appuyer sur le 
fait que beaucoup de choses revêtent plus tard dans 
la réalité l'aspect que le désir leur avait donné pendant 
le rêve. A cela il n'y a rien d'étonnant, et d'ailleurs la 
crédulité des rêveurs néglige très volontiers les écarts 
souvent considérables qui existent entre la chose rêvée 
et la chose réahsée. Une malade intelligente et ayant 
horreur du mensonge a livré un jour à mon analyse 
un bel exemple d'un rêve qu'on peut avec raison 
quahfier de prophétique. Elle a rêvé avoir rencontré, 
devant tel magasin, situé dans telle rue, son ancien 
ami et médecin ; or, ayant le lendemain matin une 
course à faire dans le centre de la ville, elle rencontre 
effectivement ce monsieur à l'endroit précis où elle 
l'avait vu dans le rêve. Je lui fais remarquer que cette 
singulière coïncidence est restée sans aucun rapport 
avec les événements de sa vie ultérieure, qu'il était 
donc impossible de lui trouver une justification dans 
les faits qui l'ont suivie. 

D'après ce qu'un examen attentif a permis d'éta- 
blir, rien ne prouvait que la dame se soit souvenue 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 303 

de son rêve dès le matin, c'est-à-dire avant la ren- 
contre. Elle consentit volontiers à considérer avec 
moi la situation comme dépourvue de tout caractère 
miraculeux et à n'y voir qu'un problème psychologique 
intéressant. Elle traverse un matin une certaine rue, 
rencontre devant un certain magasin son ancien méde- 
cin et, en le voyant, elle se croit convaincue avoir rêvé 
la nuit précédente qu'elle a rencontré ce médecin au 
même endroit. L'analyse a pu alors montrer avec 
beaucoup de vraisemblance comment s'était formée chez 
elle cette conviction à laquelle on ne peut pas, d'une 
façon générale, refuser un certain degré de sincérité. 
Une rencontre dans un endroit déterminé, après 
attente préalable, n'est autre chose qu'un rendez- 
vous. La vue du vieux médecin a évoqué chez elle 
le souvenir du temps jadis où les rendez-vous avec 
une troisième personne, dont ce médecin était égale- 
ment l'ami, ont joué dans sa vie un rôle très important. 
Elle a conservé des relations avec cette troisième per- 
sonne et l'avait attendue en vain le jour même qui a 
précédé le rêve. Si je pouvais donner ici tous les détails 
de cette situation, il me serait facile de montrer que 
l'illusion du rêve prophétique, qui s'est formée à la 
vue de l'ancien ami, équivaut à peu près au discours 
suivant : « Ah, cher docteur, vous me rappelez main- 
tenant le bon vieux temps, alors que je n'attendais 
jamais N. en vain et qu'il était fidèle aux rendez- 
vous. » 

Voici un exemple personnel de cette « coïncidence 
singulière », qui consiste à rencontrer une personne à 
laquelle on vient justement de penser. Par sa simplicité 
et facilité d'interprétation, cet exemple peut être 
considéré comme un cas-modèle. Quelques jours après 
avoir reçu le titre de professeur qui, dans les États 
monarchiques, confère une grande autorité, je me laisse, 
au cours d'une promenade en ville, absorber par une 
rêverie enfantine dans laquelle je roulais des projets de 
vengeance contre les parents d'une de mes anciennes 



304 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

malades. Ces parents m'avaient appelé, quelques mois 
auparavant, auprès de leur petite fille chez laquelle 
s'était produit, à la suite d'un rêve, un phénomène 
obsessionnel intéressant. Ce cas, dont je cherchais à 
établir la genèse, m'intéressait beaucoup ; mais le 
traitement que j'avais proposé ne fut pas accepté 
par les parents qui me firent comprendre qu'ils 
avaient l'intention de s'adresser à une célébrité étran- 
gère, traitant par l'hypnotisme. Je rêvais donc qu'après 
l'échec complet de cette tentative, les parents me priaient 
d'instituer mon traitement à moi, disant qu'ils avaient- 
maintenant pleine confiance, etc. Mais moi, j e répondais : 
« Ah, oui, maintenant que je suis professeur, vous 
avez confiance. Le titre n'a rien ajouté à mes connais- 
sances. Puisque vous ne vouliez pas de moi, lorsque 
j'étais « docent », vous vous passerez de moi aujourd'hui 
que je suis professeur. » Tout à coup ma rêverie est 
interrompue par un salut lancé à haute voix : « Bon- 
jour, Monsieur le Professeur ! » ; je lève la tête et qui 
vois-je ? Les parents mêmes de mon ancienne malade 
dont je venais de me venger en repoussant les offres. 
Il m'a suffi d'un instant de réflexion pour constater 
qu'il n'y avait dans cette coïncidence rien de mira- 
culeux. J'étais dans une rue droite, large, peu fré- 
quentée, le couple venait dans ma direction ; en jetant 
devant moi un rapide regard, alors qu'ils étaient à une 
vingtaine de pas, j'ai certainement aperçu et reconnu 
leurs figures, mais, comme il arrive dans une halluci- 
nation négative, j'ai écarté cette perception, pour les 
motifs affectifs qui se sont manifestés dans la rêverie, 
laquelle a surgi avec toutes les apparences de la spon- 
tanéité. 

Je rapporte, d'après M. Otto Rank, un autre cas 
d' «explication d'un prétendu pressentiment» [Zentralhl. 
f. Psychoanal., II, 5) : 

« Il y a quelque temps, j'ai fait moi-même l'expé- 
rience d'une bizarre variation de cette « miraculeuse 
coïncidence » qui consiste à rencontrer une personne 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 305 

à laquelle on vient justement de penser. Je me rends 
la veille de Noël à la Banque d'Autriche-Hongrie pour 
échanger, en vue des étrennes, un billet de dix couronnes 
en dix pièces de 1 couronne en argent. Plongé dans des 
rêves ambitieux qui se rattachaient au contraste 
existant entre la maigre somme que j'allais toucher et 
les énormes masses d'argent accumulées dans la banque, 
je débouche dans la -petite rue où est située cette der- 
nière. Je vois devant le portail une automobile ; 
beaucoup de gens entrent dans la banque et en sortent. 
Je me demande si les employés auront le temps de 
s'occuper de mes couronnes ; je ferai d'ailleurs vite ; 
je déposerai le billet et je dirai : « donnez-moi de l'or, 
s'il vous plaît. )) J'aperçois aussitôt mon erreur : c'est 
de V argent que je dois demander ; et je sors de ma 
rêverie. Je suis à quelques pas de l'entrée et je vois 
venir au-devant de moi un jeune homme que je crois 
connaître, mais que je ne puis encore reconnaître avec 
certitude, à cause de ma myopie. Lorsqu'il s'approche 
davantage, je reconnais en lui un camarade d'école 
de mon frère, nommé Gold (or), frère lui-même d'un 
écrivain connu, sur l'appui duquel j'avais beaucoup 
compté au début de ma carrière littéraire. Cet appui 
m'a manqué et, avec lui, le succès matériel espéré qui 
m'avait préoccupé dans ma rêverie, pendant que je 
me rendais à la banque. Plongé dans mes rêves, j'ai 
donc dû percevoir, sans m'en rendre compte, l'ap- 
proche de M. Gold, ce qui, dans ma conscience rêvant 
de succès matériels, s'est manifesté sous la forme de 
la décision que j'avais prise de demander au caissier 
de l'or (Gold), à la place de l'argent qui est de valeur 
moindre. D'autre part, le fait paradoxal que mon 
inconscient a été capable de percevoir un objet que 
l'œil n'a reconnu que plus tard s'explique par une 
« disposition de complexes » (Bleuler) particulière qui, 
orientée vers des choses matérielles, dirigeait mes pas, 
à l'exclusion de toute autre préoccupation, vers le 

Freud. 20 



306 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

bâtiment où s'effectuait l'échange entre or et billets 
de banque. » 

On rattache encore au domaine du miraculeux et 
du mystérieux la bizarre sensation qu'on éprouve à 
certains moments et dans certaines situations et qui 
fait qu'on croit déjà avoir vu ce qu'on voit, s'être 
déjà trouvé une fois dans la même situation, sans 
toutefois pouvoir se rappeler quand et dans quelles 
conditions. Je sais que je m'exprime très impropre- 
mient, en qualifiant de sensation ce qu'on éprouve 
dans ces moments-là. Il s'agit plutôt d'un jugement, 
et d'un jugement cognitif ; mais ces cas n'en présentent 
pas moins un caractère particulier, et l'on ne doit pas 
négliger le fait de l'impossibilité de se souvenir de ce 
que l'on cherche. J'ignore si l'on s'est sérieusement 
servi de ce phénomène du « déjà vu », pour en faire 
un argument prouvant une existence psychique anté- 
rieure de l'individu ; mais les psychologues se sont 
intéressés à ce phénomène et ont donné les explica- 
tions spéculatives les plus variées de l'énigme. Aucune 
des explications proposées ne me paraît correcte, car 
toutes ne tiennent compte que des détails qui accom- 
pagnent le phénomène et des conditions qui le favo- 
risent. La plupart des psychologues actuels négligent 
complètement les processus psychiques qui, à mon avis, 
sont seuls susceptibles de fournir l'explication du 
« déjà vu » : je veux parler des rêveries inconscientes. 
Je crois qu'on a tort de qualifier d'illusion la sen- 
sation du « déjà vu et éprouvé ». Il s'agit réellement, 
dans ces moments-là, de quelque chose qui a déjà 
été éprouvé ; seulement, ce quelque chose ne peut 
faire l'objet d'un souvenir conscient, parce que l'indi- 
vidu n'en a jamais eu conscience. Bref, la sensation 
du « déjà vu » correspond au souvenir d'une rêverie 
inconsciente. Il y a des rêveries (rêves éveillés) incons- 
cientes, comme il y a des rêveries conscientes, que 
chacun connaît par sa propre expérience. 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 307 

Je sais que le sujet mériterait une discussion appro- 
fondie ; mais je ne donnerai ici que l'analyse d'un seul 
cas de « déjà vu », et encore parce que la sensation 
a été remarquable par son intensité et sa durée. Une 
dame, aujourd'hui âgée de 37 ans, prétend se rappeler 
de la façon la plus nette qu'étant venue, à l'âge de 
12 ans et demi, en visite chez des amies habitant la 
campagne, elle eut la sensation, en entrant pour la 
première fois dans le jardin, d'y avoir déjà été. La 
même sensation se renouvela, lorsqu'elle entra dans 
les appartements, de sorte qu'elle savait d*avance 
quelle pièce serait la suivante, quel coup d'œil on aurait 
de cette pièce, etc. Il résulte de tous les renseignements 
recueillis que c'était bien pour la première fois qu'elle 
voyait et la maison et le jardin. La dame qui racontait 
ce fait, n'en cherchait pas l'explication psychologique, 
mais voyait dans la sensation qu'elle avait éprouvée alors 
un pressentiment prophétique du rôle que ces amies 
devaient jouer plus tard dans sa vie affective. Mais en 
réfléchissant aux circonstances dans lesquelles s'est 
produit ce phénomène, nous trouvons facilement les 
éléments de son explication. Lorsque cette visite a 
été décidée, elle savait que ces jeunes filles avaient 
un frère unique, gravement malade. Elle put le voir 
pendant son séjour là-bas, lui trouva très mauvaise 
mine et se dit qu'il ne tarderait pas à mourir. Or, son 
unique frère à elle avait eu, quelques mois auparavant, 
une diphtérie grave ; pendant sa maladie, elle fut 
éloignée de la maison et séjourna pendant plusieurs 
semaines chez une parente. Elle croit se rappeler que 
son frère l'a accompagnée dans cette visite à la cam- 
pagne ; elle pense même que ce fut sa première grande 
sortie après sa maladie. Ses souvenirs sur ces points 
sont d'ailleurs singulièrement vagues, alors qu'elle 
se rappelle parfaitement tous les autres détails, et 
notamment la robe qu'elle portait ce jour-là. Il suffît 
d'un peu d'expérience pour deviner que l'attente de la 
mort de son frère a alors joué un grand rôle dans la 



308 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

vie de cette jeune fille et que cette attente n'a jamais 
été consciente ou bien a subi une répression énergique 
à la suite de l'heureuse issue de la maladie. Dans le 
cas contraire (si son frère était mort), elle aurait été 
obligée de mettre une autre robe, et notamment une 
robe de deuil. Elle retrouve chez ses amies une situa- 
tion analogue : un frère unique, en danger de mort 
(il est d'ailleurs mort peu après). Elle aurait dû se 
souvenir consciemment qu'elle s'était trouvée elle- 
même dans cette situation quelques mois auparavant ; 
mais empêchée d'évoquer ce souvenir, parce qu'il 
était refoulé, elle a transféré sa sensation de souvenir 
à la maison et au jardin, ce qui lui fit éprouver un 
sentiment de « fausse reconnaissance », l'illusion d'avoir 
déjà vu tout cela. Nous pouvons conclure du fait du 
refoulement que l'attente où elle se trouvait à l'époque 
de voir son frère mourir avait presque le caractère 
d'un désir capricieux : elle serait alors restée l'unique 
enfant. Au cours de la névrose dont elle fut atteinte 
ultérieurement elle était obsédée de la façon la plus 
intense par la crainte de voir ses parents mourir, 
crainte derrière laquelle l'analyse a pu, comme tou- 
jours, découvrir un désir inconscient ayant le même 
contenu. 

En ce qui concerne les quelques rares et rapides 
sensations de « déjà vu » que j'ai éprouvées moi- 
même, j'ai toujours réussi à leur assigner pour origine 
les constellations affectives du moment. « Il s'agissait 
chaque fois du réveil de conceptions et projets ima- 
ginaires (inconnus et inconscients) qui correspondait 
chez moi au désir d'obtenir une amélioration de ma 
situation ^. » 

1. Cette explication du « déjà vu » n'a encore reçu l'adhésion que d'un 
seul observateur. Le D^ Ferenczi, auquel la troisième édition de ce livre 
doit tant de précieuses contributions, m'écrit : « J'ai pu me convaincre, 
aussi bien sur moi-même que sur d'autres, que le sentiment inexplicable 
de « déjà vu » peut être ramené à des rêveries inconscientes dont on garde 
le souvenir inconscient dans une situation donnée. Chez un de mes ma- 
lades, les choses semblaient se passer autrement, mais en réalité d'une 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 309 

V. Un de mes collègues, possédant une vaste culture 
philosophique, auquel j'ai eu récemment l'occasion 
d'exposer quelques exemples d'oubli de noms accom- 
pagnés de leur analyse, s'est empressé de me répondre : 
« C'est très beau ; mais chez moi l'oubli de noms se 
produit autrement. » La réponse est trop facile ; je 
ne crois pas que mon collègue ait jamais songé à faire 
l'analyse d'un oubli de nom ; il ne put d'ailleurs pas 
me dire comment se produisent chez lui ces oublis. 
Mais sa remarque touche à un problème que beaucoup 
de personnes sont tentées de considérer comme ayant 
une importance capitale. L'explication des actes man- 
ques et accidentels que nous proposons a-t-elle une 
portée générale ou ne vaut-elle que pour des cas isolés ? 
Et, dans ce dernier cas, dans quelles conditions peut- 
elle être étendue aux phénomènes ayant un mode 
de production différent ? Mon expérience et mes obser- 
vations personnelles ne me permettent pas de répondre 
à cette question. Je puis seulement affirmer que les 
rapports que j'ai établis dans cet ouvrage sont loin 
d'être rares, car toutes les fois que je les ai recherchés, 
soit dans des cas me concernant personnellement, soit 
dans des exemples se rapportant à mes malades, 
j'ai pu en constater la réalité ou, dans les cas les moins 
favorables, trouver de bonnes raisons d'admettre 
cette réalité. Il n'est pas étonnant que l'on ne trouve 
pas toujours et dans tous les cas le sens caché d'une 
action symptomatique, car il faut se rappeler le rôle 
décisif que jouent souvent les résistances intérieures 
qui, selon la force et l'intensité qu'elles possèdent, 
s'opposent plus ou, moins à la solution du problème 
poursuivie par l'analyse. Il n'est pas davantage 

façon tout à fait analogue. Ce sentiment se reproduisait chez lui fréquem- 
ment, mais il a été possible de trouver chaque fois qu'il provenait d'un 
rêve refoulé ou d'une fraction de rêve refoulé de la nuit passée. Il semble 
donc que le « déjà vu » peut avoir sa source non seulement dans les rêvea 
éveillés, mais aussi dans les rêves nocturnes ». (J'ai appris plus tard que 
Grasset a donné en 1904 une explication du phénomène se rapprochant 
sensiblement de la mienne). 



310 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

possible d'interpréter chaque rêve, sans exception, 
qu'on fait soi-même ou que fait un malade ; il suffit, 
pour que la portée générale de la théorie se trouve 
confirmée, de pouvoir pénétrer un peu loin, aussi 
loin que possible, dans l'ensemble caché. Tel rêve qui 
se montre réfractaire à l'analyse, lorsqu'on veut tenter 
celle-ci dès le lendemain, laisse souvent arracher son 
mystère une semaine ou un mois après, lorsqu*un 
changement réel, survenu dans l'intervalle, a diminué 
les forces relatives des facteurs psychiques en lutte 
entre eux. On peut en dire autant de l'expHcation 
des actions accidentelles et symptomatiques ; l'exemple 
de l'erreur citée plus haut (p. 121) : « en tonneau à 
travers l'Europe », m'a fourni l'occasion de montrer 
comment un symptôme d'abord inexpHcable devient 
accessible à l'analyse, lorsque Vintérêt réel pour les 
idées refoulées subit une diminution. Tant qu'il était 
possible que mon frère reçût avant moi le titre tant 
convoité, cette erreur de lecture a résisté à toutes les 
tentatives d'analyse ; mais le jour où j'eus la certitude 
que ce fait ne se produirait pas, j'ai trouvé le chemin 
qui devait me conduire à la solution de l'énigme. Il 
serait donc inexact d'afTirmer que tous les cas qui 
résistent à l'analyse se sont produits à la faveur de 
mécanismes autres que ceux que nous indiquons ; 
pour que cette affirmation soit vraie, elle devrait 
pouvoir s'appuyer sur d'autres arguments que les 
arguments purement négatifs. Il est probable que, 
même chez les hommes sains, la tendance à croire à 
la possibilité d'une autre exphcation des actions symp- 
tomatiques et accidentelles ne repose sur aucune base 
réelle ; cette tendance n'est, à son tour, qu'une mani- 
festation de ces mêmes forces psychiques qui ont 
produit le mystère et qui, pour cette raison, s'efforcent 
de le maintenir et s'opposent à son éclaircissement. 

Nous ne devons pas oubHer, d'autre part, que les 
idées et tendances refoulées ne trouvent pas dans les 
actions symptomatiques et accidentelles une expression 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 311 

complète. Les conditions techniques qui rendent pos- 
sible ce glissement, cette dérivation des innervations 
doivent exister indépendamment de ces actions ; 
mais ces conditions sont utilisées volontiers par l'in- 
tention de l'idée refoulée d'acquérir une expression 
consciente. Quelles sont les relations structurales et 
fonctionnelles qui se prêtent à cette intention des idées 
refoulées ? Philosophes et philologues se sont efforcés 
de les rechercher et de les établir pour les cas de lapsus 
de la parole. Si nous distinguons ici, parmi les condi- 
tions des actions symptomatiques et accidentelles, 
entre le motif inconscient et les relations physiologiques 
et psychologiques qui viennent lui prêter leur appui, 
il reste encore à résoudre la question de savoir si, 
dans les limites de la santé, il existe encore d'autres 
facteurs qui, à l'instar du motif inconscient et à sa 
place, sont capables d'utiliser les mêmes relations 
pour produire des actions symptomatiques et acciden- 
telles. La discussion de cette question dépasse le 
cadre que nous nous sommes assigné. 

Il n'entre d'ailleurs pas dans mes intentions d'aggra- 
ver les différences, déjà assez grandes, qui existent entre 
la conception psychanalytique et la conception courante 
des actes manques. Je préfère attirer l'attention sur 
des cas où ces différences se trouvent plutôt atténuées. 
Dans les cas les plus simples et les moins accentués 
de lapsus de la parole et de l'écriture, où il s'agit d'une 
simple fusion de mots ou d'une omission de mot ou 
de lettres, les interprétations compliquées ne sont pas 
de mise. Au point de vue de la psychanalyse, on doit 
bien affirmer qu'il s'agit dans ces cas d'un trouble 
quelconque de l'intention, mais on se trouve dans 
l'impossibihté de dire quelle est l'origine du trouble 
et quel est le but auquel il vise. Il n'a d'ailleurs réussi 
qu'à manifester son existence. Dans ces mêmes cas, on 
constate l'intervention de facteurs dont nous n'avons 
jamais nié l'existence et qui, tels que la ressemblance 
tonale et certaines associations psychologiques, ne 



312 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

peuvent que favoriser la production du lapsus. Mais, 
au point de vue scientifique, il est raisonnable d'exiger 
que ces cas rudimentaires de lapsus de la parole et de 
l'écriture soient jugés d'après des cas plus prononcés 
et mieux accentués, dont l'examen a fourni des indi- 
cations d'une justesse inconstestable concernant le 
déterminisme des actes manques. 

VI. Depuis nos considérations sur les lapsus de la 
parole, nous nous sommes contentés de montrer que 
les actes manques ont une motivation cachée, et nous 
nous sommes servis de la psychanalyse pour nous frayer 
une voie vers la connaissance de cette motivation. 
Quant à la nature générale et aux particularités des 
facteurs psychiques qui s'expriment dans les actes 
manques, nous ne nous en sommes guère occupés 
jusqu'à présent ou, du moins, nous n'avons pas essayé 
de les définir de plus près et de rechercher les lois à 
laquelle elles obéissent. Nous ne nous proposons pas 
d'épuiser ici le sujet, car les premiers pas que nous 
ferions dans cette voie nous montreraient qu'il doit 
être abordé par un autre côté. On peut, à ce propos, 
formuler plusieurs questions que je me bornerai à 
citer en en montrant la portée ; 

1° Quel est le contenu et quelle est l'origine des idées 
et tendances qui s'expriment dans les actions acciden- 
telles et symptomatiques ? 

2° Quelles sont les conditions nécessaires pour qu'une 
idée ou une tendance soit obligée de recourir, pour 
s'exprimer, à cet expédient ? 

3° Peut-on établir des rapports constants et uni- 
voques entre le genre de l'acte manqué et les qualités 
de l'idée ou tendance qui s'exprime dans cet acte ? 

Je commence par citer quelques matériaux suscep- 
tibles de fournir les éléments d'une réponse à la troi- 
sième de ces questions. En discutant les exemples de 
lapsus de la par®le, nous avons jugé nécessaire de dé- 
passer le contenu du discours intentionnel et de cher- 
cher la cause du trouble de la parole en dehors de 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 3U 

l'intention. Dans un certain nombre de cas la personne 
ayant commis le lapsus était parfaitement consciente 
de sa cause. Dans les cas en apparence les plus simples 
et les plus manifestes, c'était une autre conception, 
mais à peu près semblable au point de vue tonal, des 
mêmes idées, qui était venue troubler l'expression de 
celles-ci, sans qu'on pût savoir pourquoi la dernière 
conception avait réussi à supplanter la première (les 
« contaminations » de Meringer et Mayer). Dans un 
autre groupe de cas, l'élimination d'une conception 
était motivéeparune considération qui n'avait cependant 
pas été assez forte pour rendre l'élimination complète 
(voir le lapsus : zum Vorschwein gekommen) : ici 
encore la personne ayant commis le lapsus a conscience 
de la conception réprimée. C'est seulement à propos 
des cas faisant partie du troisième groupe qu'on peut 
dire sans restriction que l'idée perturbatrice ne se 
confond pas avec l'idée intentionnelle et qu'on peut 
établir, entre l'une et l'autre, une distinction essentielle. 
Ou l'idée perturbatrice se rattache à l'idée troublée 
en vertu d'une association (trouble par contradiction 
interne), ou bien il n'existe, entre les deux idées, 
aucune afïinité interne, le mot « troublé » étant rattaché 
à l'idée perturbatrice, somment inconsciente, en vertu 
d'une association extérieure, le plus souvent bizarre. 
Dans les exemples que j'ai cités et qui sont empruntés 
à ma pratique psychanalytique, tout le discours se 
trouvait sous l'influence d'une idée, devenue active 
au moment où le discours était prononcé, mais com- 
plètement inconsciente, et qui trahissait son existence 
soit parle trouble même qu'elle provoquait (Klapper- 
schlange (serpent à sonnettes) — Kleopatra), soit 
par une influence indirecte, en mettant les différentes 
parties du discours conscient et intentionnel dans la 
possibilité de se troubler réciproquement {durch die 
AsE NATMEN au Hcu dc durch die Nase atmen (res- 
pirer par le nez) ; lapsus né à propos du nom d'une 
rue HASENAUERsfras5e et en association avec le sou- 



314 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

venir relatif à une Française). Les idées réprimées ou 
inconscientes pouvant donner naissance à un lapsus ont 
les origines les plus diverses. Cette rapide revue ne 
nous permet de formuler aucune conclusion générale 
sur cette question. 

L'examen comparé des exemples d'^erreurs de lecture 
et de ceux de lapsus calami aboutit aux mêmes résul- 
tats. Dans certains cas l'erreur semble résulter, comme 
les lapsus de la parole, d'un travail de condensation 
dont les motifs échappent. Mais il serait très intéres- 
sant de savoir si certaines conditions ne doivent pas 
être remplies pour qu'une pareille condensation, qui 
est de règle dans le travail s'opérant dans le rêve, 
mais qui n'est jamais complète dans l'état de veille, 
se produise. Là-dessus les exemples que nous connais- 
sons ne nous fournissent aucune indication. Mais je 
m'inscris d'avance en faux contre la conclusion d'après 
laquelle il n'y aurait pas de conditions de ce genre, 
sauf un certain relâchement de l'attention consciente ; 
je sais en effet d'une autre source que ce sont précisé- 
ment les actes automatiques qui se distinguent par 
leur correction et leur sûreté. Je suis plutôt enchn à 
croire qu'ici, comme cela arrive souvent en biologie, 
les phénomènes normaux et se rapprochant de la nor- 
male représentent des objets d'étude moins favorables 
que les phénomènes anormaux. Ce qui reste obscur, 
lorsqu'on essaie d'expliquer ces troubles, qui sont les 
plus légers, doit, à mon avis, s'éclaircir à la suite de 
l'étude de troubles plus graves. 

Même en ce qui concerne les erreurs de lecture et 
d'écriture, les exemples ne manquent pas où une 
motivation éloignée et compHquée paraît probable. 
« En tonneau à travers l'Europe » est une erreur de 
lecture qui s'explique par l'influence d'une idée 
éloignée, n'ayant rien de commun avec la lecture 
comme telle, d'une idée ayant son origine dans un 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION , 315 

sentiment d'ambition et de jalousie et utilisant le 
double sens du mot Beförderung (moyen de transport, 
avancement) pour se rattacher aux choses indifférentes 
et anodines qui faisaient l'objet de la lecture. Dans 
le cas Burckhard, c'est le nom lui-même qui résulte 
d'une pareille substitution de sens. 

Il est incontestable que les troubles de parole se 
produisent plus facilement et exigent l'intervention 
de forces perturbatrices dans une mesure moindre 
que les troubles des autres fonctions psychiques. 

On se trouve placé sur un terrain différent, lorsqu'on 
analyse les oublis au sens propre du mot, c'est-à-dire 
les oublis portant sur des événements passés (on pour- 
rait, à la rigueur, ranger à part l'oubli de noms propres 
et de mots étrangers, sous la rubrique d' « insuffisances 
momentanées de la mémoire », et l'oubli de projets, 
sous la rubrique d' « omissions »). Les conditions fon- 
damentales du processus normal qui aboutit à l'oubli 
sont inconnues ^, Il est bon qu'on sache aussi que 

1. En ce qui concerne le mécanisme de l'oubli proprement dit, je puis 
donner les indications suivantes : les matériaux de nos souvenirs sont 
sujets, d'une façon générale, à deux influences : la condensation et la 
déformation. La déformation est l'œuvre des tendances qui régnent 
dans la vie psychique et elle frappe surtout les traces de souvenirs ayant 
conservé une force effective et qui, pour cette raison, résistent davantage 
à la condensation. Les traces devenues indifférentes succombent à là 
condensation, sans manifester aucune résistance ; mais dans certains 
cas la déformation frappe également les matériaux indifférents qui n'ont 
pas reçu satisfaction au moment où ils se sont manifestés. Comme ces 
processus de condensation et de déformation s'étendent sur une longue 
durée, pendant laquelle tous les nouveaux événements contribuent 
à la transformation du contenu de la mémoire, nous croyons générale- 
ment que c'est le temps qui rend les souvenirs incertains et vagues. Il est 
plus que probable que le temps comme tel ne joue aucun rôle dans l'oubli. 
En analysant les traces de souvenirs refoulées, on peut constater que la 
durée ne leur imprime aucun changement. L'inconscient se trouve, 
d'une façon générale, en dehors du temps. Le caractère le plus impottant 
et le plus étrange de la fixation psychique consiste en ce que les impres- 
sions subsistent non seulement telles qu'elles ont été reçues, quant à 
leur nature, mais aussi en maintenant toutes les formes qu'elles ont 
revêtues au cours de leur développement ultérieur : particularité qui 
ne se laisse expliquer par aucune comparaison avec ce qui se passe dans 
les autres sphères de la vie. C'est ainsi que, d'après la théorie, tout état 



316 LÀ PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

tout ce qu'on considère comme oublié ne l'est pas. 
Notre explication ne se rapporte qu'aux cas où l'oubli 
suscite notre étonnement, puisqu'il enfreint la règle 
d'après laquelle seul ce qui est dépourvu d'importance 
peut être oublié, tandis que ce qui est important 
subsiste dans la mémoire. L'analyse des cas d'oubli 
qui nous semblent requérir une explication spéciale 
révèle toujours et dans tous les cas que le motif de 
l'oubli consiste dans une répugnance à se souvenir 
de quelque chose qui est susceptible d'éveiller une 
sensation pénible. Nous en arrivons ainsi à soupçonner 
que ce motif cherche à s'affirmer d'une façon générale 
dans la vie psychique, mais qu'il est souvent empêché 
de s'exprimer, à cause des forces opposées auxquelles 
il se heurte. L'étendue et l'importance de ce manque 
d'empressement à se souvenir d'impressions pénibles 
méritent un examen psychologique approfondi ; et il 
est impossible d'envisager indépendamment de cet 
ensemble plus vaste la question de savoir quelles sont 
les conditions particulières qui, dans chaque cas donné, 
favorisent la réalisation de la tendance générale à 
l'oubli. 

Dans l'oubli de projets, c'est un autre facteur qui 
vient occuper le premier plan. Le conflit, que nous 
soupçonnons seulement, tant qu'il s'agit du refoule- 
ment de souvenirs pénibles, devient ici manifeste, 
et l'analyse révèle toujours l'existence d'une contre- 
volonté qui s'oppose au projet, sans le supprimer. 
Comme dans les actes manques dont il a été question 
plus haut, on reconnaît ici deux genres de processus 
psychiques : le contre-vouloir peut se dresser direc- 
tement contre le projet (lorsqu'il s'agit de desseins de 
quelque importance), ou bien (comme c'est le cas des 
projets indifférents) il ne présente aucune affinité 



antérieur du contenu de la mémoire peut être évoqué en qualité de sou- 
venir, alors même que tous les éléments qui conditionnaient ses relations 
primitives ont été remplacés par de nouveaux. 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 317 

avec le projet comme tel, auquel il ne se rattache 
qu'en vertu d'une association purement extérieure. 

Le même conflit caractérise le phénomène de la 
méprise. L'impulsion qui se manifeste par le trouble 
de l'action est souvent une contre-impulsion ; mais plus 
souvent encore il s'agit d'une impulsion tout à fait 
étrangère, qui profite seulement de l'occasion pour se 
manifester, lors de l'accompHssement de l'acte, en 
troublant celui-ci. Les cas où les troubles résultent 
d'une contradiction interne sont les plus importants 
et se rapportent également à des actes plus impor- 
tants. 

Enfin, dans les actions symptomatiques et acciden- 
telles le conflit intérieur joue un rôle de plus en plus 
effacé. Ces manifestations, auxquelles la conscience 
attache une importance insignifiante, lorsqu'elles ne 
lui échappent pas tout à fait, servent ainsi à exprimer 
les tendances inconscientes ou réprimées les plus 
variées ; elles constituent le plus souvent une repré- 
sentation symboHque de rêveries et de désirs. 

En réponse à la première question concernant l'ori- 
gine des idées et tendances qui s'expriment dans les 
actes manques, on peut dire que dans une certaine 
catégorie de cas les idées perturbatrices viennent des 
tendances réprimées. Égoïsme, jalousie, hostilité, tous 
les sentiments et toutes les impulsions, comprimés par 
l'éducation morale, utiHsent souvent chez l'homme le 
chemin qui aboutit à l'acte manqué, pour manifester 
d'une façon ou d'une autre leur puissance incontes- 
table, mais non reconnue par les instances psychiques 
supérieures. Cette liberté tacitement accordée aux 
actes manques et occasionnels correspond pour une 
bonne part à une tolérance commode à l'égard de 
ce qui est immoral. Parmi ces tendances réprimées, 
les courants sexuels jouent un rôle qui est loin d'être 
néghgeable. Si, dans les exemples que j'ai cités au 
cours de cet ouvrage, l'analyse n'a réussi à dégager 
le facteur sexuel que dans quelques cas très rares, 



318 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

cela tient uniquement au choix des matériaux. Comme 
ces exemples se rapportent pour la plupart à ma propre 
vie psychique, ce choix ne pouvait être que partial 
et viser à exclure tout ce qui pouvait être en rapport 
avec la sphère sexuelle. Dans d'autres cas, les idées 
perturbatrices semblent provenir d'objections et de 
considérations tout à fait anodines. 

Nous voilà en mesure de répondre à la deuxième des 
questions formulées plus haut : quelles sont les con- 
ditions psychologiques requises pour qu'une idée, au 
lieu de s'exprimer pleinement et franchement, revête 
une forme pour ainsi dire parasitaire, se présente 
comme une modification et un trouble d'une autre 
idée ? Les exemples les plus typiques d'actes manques 
indiquent que nous devons chercher ces conditions 
dans un rapport avec la conscience, dans le caractère 
plus ou moins accentué de l'élément ou des éléments 
refoulés. Mais, en suivant la série des exemples, nous 
voyons ce caractère se résoudre en nuances de plus en 
plus vagues. Le désir de se débarrasser de quelque chose 
qui nous prend un temps inutile, la considération qu'une 
idée donnée ne présente, à proprement parler, aucun 
rapport avec le but que nous poursuivons ; — ces 
motifs, et d'autres du même genre, semblent jouer dans 
le refoulement de l'idée (qui ne peut alors s'exprimer 
que sous la forme du trouble d'une autre idée) le même 
rôle que la condamnation morale d'une tendance anti- 
sociale ou qu'une idée provenant d'un ensemble 
inconscient. Ce n'est pas ainsi que nous pouvons saisir 
la nature générale du déterminisme des actes manques 
et accidentels. Un seul fait important se dégage de 
ces recherches : plus la motivation d'un acte manqué 
est anodine, moins l'idée qui s'exprime par cet acte 
est choquante et, par conséquent, moins elle est 
inaccessible à la conscience, plus il est facile de résoudre 
le phénomène lorsqu'on lui prête une attention suffi- 
sante ; les lapsus les plus légers sont aussitôt remar- 
qués et spontanément corrigés. Mais dans les cas où 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 319 

les actes manques sont motivés par des tendances 
réellement refoulées, une analyse approfondie devient 
nécessaire, analyse qui se heurte parfois à de grandes 
difficultés et peut dans certains cas échouer. 

La conclusion qui se dégage de ce que nous venons 
de dire est que si l'on veut obtenir des notions satis- 
faisantes sur les conditions psychologiques des actes 
manques et accidentels, il faut orienter les recherches 
dans une autre direction et suivre une autre voie. 
Le lecteur indulgent est donc prié de ne voir dans ces 
considérations que des fragments artificiellement déta- 
chés d'un eosemble plus vaste, d'une démonstration 
plus complète. 

VIL Quelques mots seulement encore, à titre d'indi- 
cation relative à la direction qu'il faut suivre pour 
arriver à cet ensemble plus vaste. Le mécanisme des 
actes manques et accidentels, tel qu'il s'est révélé 
à nous grâce à l'application de l'analyse, montre, 
dans ses points essentiels, une grande analogie avec 
le mécanisme qui préside à la formation de rêves, tel 
que je l'ai décrit dans le chapitre « Travail de rêve » 
de mon livre sur Y Interprétation des rêçes. Ici comme 
là on trouve des condensations et des formations 
de compromis (contaminations) ; la situation est la 
même, c'est-à-dire qu'elle est caractérisée par le fait 
que des idées inconscientes arrivent à s'exprimer à 
titre de modifications d'autres idées, en suivant des 
voies inaccoutumées, indépendamment des associa- 
tions extérieures. Les inconséquences, les absurdités 
et les erreurs inhérentes au contenu du rêve et à cause 
desquelles on hésite souvent à voir dans le rêve le 
produit d'une fonction psychique, se produisent de 
la même façon, bien qu'avec une utilisation plus libre 
des moyens existants, que les erreurs courantes de 
notre vie de tous les jours ; ici comme là V apparence 
de fonction incorrecte s^ explique par V interférence par- 
ticulière de deux ou plusieurs actes corrects. De cotte 
analogie se dégage une importante conclusion : le 



320 LA PSYCHOPATHOLOGIE DE LA VIE QUOTIDIENNE 

mode de travail particulier dont nous voyons la mani- 
festation la plus frappante dans le contenu du rêve, 
ne s'explique pas uniquement par l'état de sommeil 
de la vie psychique, puisque nous observons des mani- 
festations de ce même mode de travail jusque dans 
la vie éveillée. Cette considération nous interdit éga- 
lement d'assigner pour conditions à ces processus 
psychiques, anormaux et bizarres en apparence, une 
profonde dissociation de l'activité psychique ou des 
états morbides de la fonction^. 

Mais nous devenons capables de formuler un juge- 
ment correct sur le travail psychique particulier qui 
aboutit aussi bien aux actes manques qu'aux images 
dont se compose un rêve, si nous tenons compte de 
ee fait, scientifiquement établi, que les symptômes 
psychonévrotiques, et plus spécialement les formations 
psychiques de l'hystérie et de la névrose obsessionnelle, 
reproduisent dans leur mécanisme tous les traits 
essentiels de ce mode de travail. Mais nous avons encore 
un intérêt tout particulier à considérer les actes man- 
ques, accidentels et symptomatiques, à la lumière de 
cette dernière analogie. En les mettant sur les mêmes 
rangs que les manifestations des psychonévroses, que 
les symptômes névrotiques, nous donnons un sens 
et une base à deux affirmations qu'on entend souvent 
répéter, à savoir qu'entre l'état nerveux normal et le 
fonctionnement nerveux anormal il n'existe pas de 
limite nette et tranchée et que nous sommes tous plus 
ou moins nerveux. Il n'est pas besoin d'avoir une 
grande expérience médicale pour imaginer plusieurs 
types de cette nervosité plus ou moins ébauchée, 
plusieurs « formes frustes » des névroses : des cas aux 
symptômes peu nombreux ou se manifestant à des 
intervalles éloignés ou avec une intensité atténuée, 
donc des cas aux manifestations morbides atténuées 
quant au nombre, à l'intensité et à la durée ; il se 

1. Voir Traumdeutung, p. 362 (p. 449 de la 5^ édition). 



CROYANCE AU HASARD ET SUPERSTITION 321 

peut qu'on ne réussisse pas à découvrir justement 
le type qui forme la phase de transition la plus fré- 
quente de l'état de santé à l'état de maladie. Le type 
dont nous nous occupons et dont les manifestations 
morbides consistent en actes manques et sympto- 
matiques, se distingue précisément par le fait que les 
symptômes se rapportent aux fonctions psychiques les 
moins importantes, alors que tout ce qui peut pré- 
tendre à une valeur psychique supérieure s'accomplit 
sans le moindre trouble. La localisation contraire des 
symptômes, c'est-à-dire leur manifestation par les 
fonctions psychiques les plus importantes, au point 
de vue individuel et social, est propre aux cas de 
névrose graves et caractérise ces cas mieux que la 
variété et l'intensité des symptômes morbides. 

Mais le caractère commun aux cas aussi bien les 
plus légers que les plus graves, donc aussi aux actes 
manques et accidentels, consiste en ceci : tous les 
phénomènes en question,' sans exception aucune, se 
laissent ramener à des matériaux psychiques incom- 
plètement réprimés et qui, bien que refoulés par la 
conscience, n'ont pas perdu toute possibilité de se 
manifester et de s'exprimer. 



FIN 



Abbeville. — Imprimerie F. Paillart. 
Fbbud, 21 



CHOIX DE VOLUMES 

DE LA 

COLLECTION DE MÉMOIRES, ÉTUDES k DOCUMENTS 

POUR SERVIR A l'hISTOIRE DE LA GUERRE MONDIALE 



PAYOT & C'% io6. Boulevard Saint-Germain, PARIS 



ANDRÉ TARDIEU 



LA PAIX 

Préface de GEORGES CLEMENCEAU 
Un vol. in-8 1 2 fr. 

Comment la guerre a été conduite, gagnée, comment enfin la paix 
a été iaite, ce qu'elle signifio dans l'histoire de France, voilà, avec 
tous les documents à l'appui, ce qu*on trouvera dans ce livre d'un indis- 
cutable intérêt et qui s'adresse non seulement à tous les Français, mais 
à toutes les nations. 

(La Revue des Deux Mondet.) 

Le livre de M. André Tardieu : La Paix, est une synthèse de l'histoire 
eitérieujre de la France de 1871 à 1921. 

(Le Temps.) 



SOUVENIRS DE GUERRE 

DE 

M. ERZBERGER 

ANCIEN MINISTRE DES FINANCES D'ALLEMAGNE 
Un vol. in-8. 1 2 fr. 

C'est certainement ce livre, où Erzberger reconnaît les erreurs de 
ceux qui ont conduit l'Allemagne à sa perte, qui a provoqué les fureurs 
dont il vient d'être la victime. 

E. Wetterlé, Député du Haut-Rhin. {L'Éclair.) 

Ces Mémoires sont un violent réquisitoire contre les fautes du réffime 
impérial, qui exaspérèrent encore la haine des ennemis d'Erzberger. 

{L'Écho de Paris.) 



PAYOT & 0\ io6. Boulevard Saint-Germain, PARIS 
TREIZE ANNÉES A LA COUR DE RUSSIE 

(Péterhof, Septembre igoS — Ekaterinbourg, Mai 1918) 



LE TRAGIQUE DESTIN 
DE NICOLAS II ET DE SA FAMILLE 

PAR 

PIERRE GILLIARD 

ANCIEN PRÉCEPTEUR DU GBAND-DOC HÉHrriER ALEXIS NlCOLAÎÉVITCH 

Un vol. in-8 illustré de bg sensationnelles photographies, 
8 fac-similés, cartes et plans lO fr. 

Ce livre, dont les pages relatent toutes les tristesses que peut con- 
tenir une destinée humaine, est un des plus émouvants qui se puissent 
lire... Son auteur a eu cette singulière fortune, si l'on ose employer 
ce mot, d'assister à l'effondrement du plus grand empire qui fût au 
monde aux côtés de ceux qui en étaient les maîtres et qui, sous ses 
yeux, sont passés de l'extrême grandeur à l'extrême misère. Il a constaté 
que, si la grandeur les accablait parfois, la misère les avait trouvés 
résolus et d'une belle élévation morale. Aussi lorsque Pierre Gilliard 
déclare qu'il a fait un acte de piété et de fidélité, il se trompe, il a fait 
un acte de justice et d'équité. 

(Le Temps.) 

UNE ANGLAISE A BERLIN 



NOTES INTIMES 
DE LA PRINCESSE BLÜCHER 

SUR LES ÉVÉNEMENTS, LA POLITIQUE 

ET LA VIE QUOTIDIENNE EN ALLEMAGNE AU COURS DE LA GUERRE 

ET DE LA RÉVOLUTION SOCIALE EN IQlS 

Traduit de l'anglais par M"* HENRIETTE CAVAIGNAC 
Avant-propos de LOUIS GILLET 

Un vol. in-8 orné d'un portrait en frontispice. . . . 1 fr. 

Anglaise de naissance, la princesse Blûcher se trouva en 1916 obligée 
de suivre son mari à Berlin. Ses notes quotidiennes constituent le 
document le plus vivant que nous ayons sur la lente agonie de la 
puissance allemande. 

(La Revue des Deux Mondes.) 



PAYOT & C-% io6, Boulevard Saint-Germain, PARIS 



ERICH LUDENDORFF 

PREMIER QLARTIEH-MAÎTRE GÉNÉRAL DES ARMÉES ALLEMASDKS 



SOUVENIRS DE GUERRE 

Préface du GENERAL BUAT 

CHEF D'ÊTAT-MAJOR GÉNÉRAL DE l'ARMÉE 

Deux vol. in-8 ornés de A6 cartes, ensemble 40 fr. 

Par retendue de ses vues comme par l'autorité de son auteur, ce livre 

est de beaucoup l'œuvre la plus considérable qui ait paru jusqu'ici 

sur la guerre. 

(Le Times.) 

On ne trouve dans ce livre ni dissertations, ni discours, mais le défilé 
rapide des campagnes du front ou de l'intérieur ; la même main 
puissante, qui lançait naguère les bataillons à l'assaut, fait courir à 
travers ces pages tous les épisodes de la grande guerre... Il n'est pas 
probablement dans toute l'Allemagne un seul homme qui ait suivi les 
événements de la guerre, surtout pendant les deux dernières années, de 
si haut et de si près. 

{Les Etudes.) 



GÉNÉRAL BUAT 

CHEF d'état-major GÉNÉRAL DE l'aRMÉE 



LUDENDORFF 

(Ouvrage couronné par l'Académie française). 

Un vol. in-i6 orné d'un portrait en frontispice. ... 6 fr. 

Ce qui prête à ce livre sa réelle importance et son caractère tout 
particulier, c'est le commentaire si solide des manœuvres dont Ludendorff 
fut l'inspirateur et le plus souvent le directeur effectif ; ce sont la critique 
de ses opérations et l'examen de la valeur de sa doctrine guerrière. 
Ecrit par un de nos plus savants écrivains militaires, un de nos plus 
distingués officier?, on y trouvera résumée toute l'histoire de la guerre 
observée du point de vue a emanJ. 

{La Revue des Deux Mondes.) 



PAYOT & C'% 106, Boulevard Saint-Germain, PARIS 



Lieutenant-Colonel de CHA.MBRUN 
ET Capitaine de MA.RENCHES 



L'ARMÉE AMÉRICAINE 

DANS LE 

CONFLIT EUROPÉEN 

Un voî. in-8 1 fr. 

Ce livre, sans hyperboles, ni métaphores, mais avec une précision 
mathématique, rappelle l'œuvre accomplie par VArmée américaine dans 
le Conflit européen. Génébal Verraux. 

« C'est une immense joie pour moi de voir que deux officiers français 
très compétents ont tenu à écrire l'histoire de la création de l'Armée 
américaine et à immortaliser le souvenir de ses exploits dans cette 
cuerre. Ce livre aura une grande valeur historique. » 
^ ^ Newton D. Baker, 

Ministre de la Guerre des Etats-Unis. 

MM de Chambrun et de Marenches ont su montrer, avec une sincérité 
de documentation et une clarté égales à leur impartialité, comment les 
Etals-Unis sont parvenus à constituer de toutes pièces cette grande et 
vaillante armée qui, entre les mains fermes et expérimentées du Comman- 
dement suprême français, devait assurer la victoire définitive des Allies. 

Walter Berrï, 
Président de la Chambre de Commerce des Etals-Unis à Paris. 



SIR GEORGE ARTHUR 



KITCHENERET LA GUERRE 

(1914-1916) 

Préfaces de M. Raymond POINCARÉ, 
du Maréchal JOFFHE et du Maréchal HAIG 

Édition française avec une biographie de Lord Kilchener 
par Louis-Paul ALAUX 

Un vol. in-8 orné d'un frontispice, de 2 cartes, etc. . 1 ô fr. 

Quelle a été dès le début des hostilités la clairvoyance de Kitcliener; 
quelle fut l'importance de son rôle dans la conduite générale et l'orien- 
tation de la guerre, c'est ce que nous raconte dans le détail, avec une 
richesse exceptionnelle d'informations, le livre passionnant de Sir George 
Arthur, qui fut un intime du maréchal et son collaborateur de tous les 

instants au War Office. ,. j . 

* {La Revue des Deux Mondes.) 



PAYOT k G", io6, Boulevard Saint-Germain, PARIS 



COLONEL F. FEYLER 



LA GUERRE EUROPEENNE 

AVANT-PROPOS STRATÉGIQUES 

LA MANOEUVRE MORALE 

(Front d'Occident, Août 191U — Mai 19t5) 
Un vol. in-8 avec 6 caries hors-texte. . . . . . . 12 fr. 

L'auteur restera, pour les historiens de l'avenir, le témoin le plus 
véridique elle mieux averti des événements de la j^uerre. On rapprochera 
son nom de celui de Jomini, le digne et sévère commentateur dos 
campagnes de Napoléon. 

JacqCes Morland. {L'Opinion.) 

Philosophe et psychologue, aussi bien que tacticien, le colonel Feyler 
n'a pas négligé le facteur moral dans ses relations des opérations de guerre. 
Ses prévisions ont été ainsi généralement confirmées par les faits. 

Hesri Albert. 



DU MÊM^ AUTEUR : - 

PROBLÈMES DE STRATÉGIE 
TIRÉS DE LA GUERRE EUROPÉENNE 

LE PROBLÈME DE LA GUERRE 

Un voL in-8 avec s caries hors-texte ... . . . 12 fr. 

Le Problème de la Guerre, du colonel Feyler, pourra servir de préface 
magistrale à l'histoire future du grand conflit. Cette étude se poursuit à 
travers les phases diverses de cette longue lutte, sans entrer dans 
l'examen des opérations. Elle se borne à mettre en lumière l'évolution 
que suivit la politique des buts de guerre du gouvernement impérial, 
suivant les résultats atteints par la stratégie. Ainsi, si nous voyons au 
début de la guerre cette dernière étroitement liée à la politique et se 
révéler comme son premier effet, nous assistons à mesure que se prolonge 
la guerre, et surtout vers sa conclusion, à un renversement des valeurs : 
la politique, devenue, à son tour, étroitement dépendante de la stratégie. 

Jeak Norel. (Le Mercure de France.) 

Ce livre est une des meilleures vues d'ensemble qui aient été écrites 
sur la politique et la stratégie allemandes. 

(Là Revue de Paris.) 



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