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La revue blanche 



La 
revue blanche 



Tome XXVI 



SEPTEMBRE, OCTOBUE, NOVEMBRE, DÉCEMBRE IQOI 




PARIS 
EDITIONS DE LA REVUE BLANCHE 

23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 
1 90 1 




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m 



Le Parnasse 

et l'Esthétique parnassienne 



11 semble que le moment est venu où l'on peut, avec oppor- 
tunité, essayer d'émettre un jugement d'ensemble sur l'œuvre des 
Parnassiens ; non point que l'impartialité nécessaire ait été jamais plus 
difficile envers eux qu'envers tout autre groupe d'artistes : elle n"a point 
manqué, en général au jugement de ceux qui furent quelque vingt ans 
après eux, la jeunesse littéraire, et qui ne partagèrent pas leur 
avis, sur une foule de détails et bien des points du fond. L'impétuosité 
même des attaques des Parnassiens contre leurs émules, contre leurs 
successeurs, et l'obstination (chez presque tous) du dénigrement et du 
refus à essayer de comprendre n'oblitérèrent pas la vision de ceux qui 
avaient à les étudier, car il faut admettre chez les aines ces robustes atta- 
chements à d'anciens principes, aimés durant toute une vie. et c'était le 
droit des Parnassiens de se serrer, lianes strictes autour de l'arbre Hugo. 
Hugo n'y pouvait trouver à reprendre ; aucun grand vieillard ne saurait 
se refuser à la déification ; puis Hugo n'a pas eu les éléments néces- 
saires pour prévoir la rénovation poétique qui prétendit à modifier son 
œuvre et à retoucher sa technique du vers. On sait d'Hugo qu'il qua- 
lifia Ai'thur Rimbaud de Shakespeare enfant, qu'il eut un mot aimable 
pour Stéphane Mallarmé, à l'apparition de V Après-midi d'un Faune, 
l'appelant le poète impressionniste. Mais ce qu'il connaissait de Rimbaud 
et de Mallarmé ne modifiait pas l'instrument lyrique, n'interrompait 
point le règne du Romantisme poétique, qui durait, non tel qu'il Pavait 
fait, mais augmenté et embelli, en dehors de lui, par Gautier, Vigny, 
Baudelaire, Leconte de Lisle et Banville. 

Il vaut mieux d'ailleurs qu'il en ait été ainsi, et que le grand survivant 
de l'admirable période de i83o soit mort sans avoir rien su de l'évolu- 
tion qui se formulait, encore que Léon Cladel eût, dit-on, profité d'ins- 
tants où les Epigones favoris surveillaient de moins près la conversation 
pour lui apprendre l'ascension, dans les esprits nouveaux, de Charles 
Baudelaire. Mais, encore une fois, ce grandissement de Baudelaire 
n'était point absolument un échec pour la technique romantique, ni pour 
sa conception de la mise en œuvre des territoires lyriques. 

Stéphane Mallarmé a dit excellemment : 

« lîugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose, philosophie, 
éloquence, histoire, au vers, et comme il était levers personnellement, il con- 



(i LA REVUE BLANCHE 

fisqua chez qui pense, discourt ou narre presque le droit à s'énoncer... Le 
Vers, je crois, avec respect attendit que le géant qui l'identifiait à sa main 
tenace et plus ferme toujours de forgeron vînt à manquer, pour, lui, se 
rompre. Toute la langue, ajustée à la métrique y recouvrant ses coupes 
vitales, s'évade selon une libre disjonction aux mille éléments simples ; et, je 
l'indiquerai, pas sans similitude avec la multiplicité des cris d'une orches- 
tration qui reste verbale. » {Dii-agalions. p. 230.) 

La réforme poétique était préparée, ébauchée plusieurs années avant 
la mort d'IIugO; et il ne faudrait pas s'exagérer la coïncidence de sa 
disparition et de la dilïusion du mouvement vers-libriste : pour qu'on 
ajoutât en proportions notables à sa vision, à sa disposition des 
ressources de la langue (en matière poétique) et qu'on , franchît 
un degré de l'évolution il avait fallu que passât un certain nombre 
de générations, et celle qui entrepi-it résolument de substituer 
une esthétique neuve à l'esthétique romantique ne fut tout à fait prête 
qu'à sa mort. Mais la phrase de Stéphane Mallarmé demeui^e très 
juste pour les Parnassiens et caractérise leur nuance de vénération. 

Ici une remarque est nécessaire. 

On peut admirer Hugo, sans l'admirer exactement de la même façon, 
au même degré, ni identiquement au même titre que le font les poètes 
parnassiens. Ce n'est que pour eux qu'il est exactement le Père. De 
plus, le fait d'admirer Hugo ne comporte point, pour un poète nouveau, 
en rigoureux corollaire, un sentiment tbut pareil pour ses admirateurs, 
disciples ou imitateurs, pour les défenseurs de ses principes et de sa 
technique. Au contraire, cette admiration aveugle et étendue mécon- 
naîtrait gravement l'essence rénovatrice du génie d'Hugo. Si Hugo, 
à ses débuts, avait été d'un autre avis que celui que nous exprimons ici, 
il ne se fût pas cru le droit d'attaquer Luce dé Lancival, à cause du 
culte de ce poète pour Racine, ni Viennet , qui se plaçait sous l'égide 
<le La Fontaine et des grands tragiques. Sans établir aucune parité 
entre I^ancival, Yicnnet et les poètes parnassiens, il faut se rendre 
compte que Lancival et Viennet étaient des élèves de Racine, de même 
que les Parnassiens le furent d'Hugo, à cela près qu'ils n'aimèrent 
point personnellement Racine, nuance morale importante, mais nuance 
-sans valeur, esthétiquement. Dans leur lutte contre les Classiques, les 
Romantiques admirent qu'il valait mieux renverser en bloc, et condamner 
Racine en même lemps que Lancival plutôt que de tenir compte à ce 
dernier de ses affinités électives avec le maître dW/halie. 

Nous n'avons point été si injustes : tout en prenant bonne note de tout 
ce que les Parnassiens doivent à Hugo (ce qui est nécessaire pour les 
«'■tudier;, nous isolons Hugo comme il doit l'être, sauf rapports avec ceux 
de son temps d'origine et de développement et ne le reconnaissons 
resprmsable que de son fpuvre. On doit aux Parnassiens de li's juger 
en eux-mêmes. Le fait qu'ils exercciit une technique tradilioimelle 
n'augmente en rien leur valeur ; un groupe n'est riche que de ses 



LE PARNASSE ET L ESTHÉTIQUE PARNASSIENNE 7 

inventions et de ses trouvailles, et si leur formule est la même (on 
doit l'aire néanmoins vis-à-vis de cette assertion infiniment de réserves) 
que celle de Rutebeuf, de Villon, de Ronsard, de Corneille, de Molière, 
de Chénier, de Musset, de Gautier, ainsi que le faisait remarquer M. 
Mendès en une occasion que je n'oublie pas, cela ne prouve pas qu'ils 
eurent raison de ne rien ajouter à la technique de leurs devanciers, de 
ne point chercher suffisamment à dilï'érencier leur art, ni que cet amas 
de gloire traditionnelle leur soit, même d'un millimètre, un grandisse- 
ment, car, s'il est bien de maintenir, il est mieux d'augmenter, de 
trouver des domaines nouveaux, et si l'ancienneté d'une forme est 
une garantie de ses mérites, la jeunesse pour une nouvelle formule et 
aussi la logique sont bien des arguments et des vertus. Le raisonnement 
parl'accumulation des générations glorieuses n'est pas assez scientifique 
pour être admis en matière de critique littéraire. En transposant sur 
le terrain d'un autre art le même raisonnement, on aurait Auber ou 
Gounod opp^osant à Wagner ou Berlioz toute la liste glorieuse des 
grands musiciens, et Câbanel, qui n'avait même pas le droit de se 
réclamer d'Ingres, écrasant les Impressionnistes sous toute la tradition 
de la peinture, au moins de la façon qu'on a de concevoir les lignes 
historiques d'un développement d'art dans les milieux académiques, 
c'est-à-dire inexactement, chimériquement et partialement. Je ne com- 
pare pas les Parnassiens à tels peintres ou musiciens, mais leur raison- 
nement est le même. 



II 



Le Parnasse est la dernière période du Romantisme. Le Symbolisme 
est la résultante du Romantisme en son évolution. Le Romantisme a 
donné avec le Parnasse sa floraison dernière, en sa forme maintenue, et 
il s'est mué en Symbolisme en léguant au Symbolisme son appétit de 
nouveauté, sa recherche d'un coloris neuf, sa tendance à l'évolution 
rythmique, c'est-à-dire son essence même. Le Parnasse a jeté comme 
branche un groupe néo-classique, qui ne tient du Romantisme que des 
éléments de couleur pittoresque, empruntés aux résultats acquis par le 
Romantisme et fortifiés par le Parnasse. Ces éléments contrastent 
d'ailleurs avec Pesthétique du groupe. C'est un des faits qui bornent 
la vie du Parnasse que cette évolution (à base d'archaïsme) vers le 
classicisme de Chénier (très retouché, il est vrai, d'après les nuances de 
Leconte de Lisle), qui est la route de M. de Heredia, et de ceux qui 
suivent ou son exemple ou son enseignement. 

Pour être clair en définissant la formation du Parnasse, retraçons 
que le romantisme d'Hugo, après avoir vécu parallèle à celui de Lamar- 
tine, mitigé de classicisme et qu'influence Chateaubriand, à celui de 
Vigny, différemment mais au même degré mêlé de classicisme, a jeté un 



8 LA REVUE BLANCHE 

surgeon vivace dans le romantisme de Gautier, plus romantique qu'Hugo 
dans la reclierclie de la couleur, dans le choix des sujets, mais plus 
classique dans Texpression; quant à l'application du vers à l'idée, au 
choix du sujet, Gautier se retranche des terroirs d'éloquence, de 
politique, etc. Après Gautier, Leconte de Lisle, d'essence romantique 
puisqu'il marque une évolution, se débarrassant d'un préjugé issu de 
la dernière lutte, où l'on avait abandonné les sujets antiques, que les 
classiques de la Restauration avaient ridiculisés, ajoute au Roman^ 
tisme l'Hellénisme retrouvé à ses sources vraies par dessus l'interpré- 
tation du xviie siècle. 

Ce fut également un des labeurs de Théodore de Banville, qui, puis- 
que c'était son don admirable, y mit de la fantaisie, et évoqua des dieux 
grecs à lui personnels 'voir les Exilés). 

D'un autre côté, le romantisme d'Hugo n'avait point étouffé la veine, 
presque purement classique dans le bon sens du mot, de Sainte-Beuve. 
Son esprit aigu, son souple sens critique et ses quelques études scienti- 
fiques dictaient à Sainte-Beuve un art mesuré, prudent, non de lyrisme, 
mais d'observation, d'auto-analyse, que le peu d'étendue de ses facultés 
poétiques ne lui permit pas de réaliser fortement. Baudelaire apporta 
quelque attention à cette œuvre, moins sans doute qu'à celle de Gautier, 
et il y trouva les premiers linéaments de son romantisme psychique et 
moderniste, gâté, à quelques poèmes, de ce satanisme et de ce mauvais 
dandysme religieux qui justement, par une bizarrerie du sort, donnent 
prise contre lui à quelques récents pédants de sacristie. 

Quand le Parnasse se constitua, les autorités aimées et respectées par 
les jeunes poètes qui en firent partie étaient de deux sortes et formaient, 
pour ainsi dire, deux bans. 

Il y avait leurs préférés parmi les fondateurs du Romantisme et leurs 
émules immédiats. Les Parnassiens étaient étrangers à Lamartine et 
suivaient (officiellement du moins) à propos de Musset l'indication de 
Baudelaire, à savoir que c'était un mauvais écrivain. Il y eut, pourtant 
des filtrations nomlM-euses d'influence de Musset sur les œuvres. 
C'était d'ailleurs plutôt contre les lamartiniens et les mauvais rejetons 
de Musset qu'ils étaient en lutte. Ils admirent (Hugo mis à part et 
au-dessus de tout, le Père qui « est là-bas dans l'Ile », comme leur 
disait Banville, le Mancenilier, comme il fut dit plus tard), ils respec- 
tèrent Vigny, célébrèrent fort Gautier ; leur sympathie alla, divisement 
chaude, à Auguste Barbier et aux frères Deschamps. 

Plus ppdches d'eux par ]"i\ge. c'étaient Leconte de Lisle, Banville et 
liaudelaire. Jjaudelaire leur apprit beaucoup de choses, mais on ne 
saurait à aucini degré le traiter de parnassien. 

Il esta noter (pif. rpioique les Parnassiens se soient toujours réclamés 
de Baudelaire, aucun n'afdrlic jamais pour lui une admiration aussi 
lyrique, aussi expansive que celles dont furent honorés Leconte de Lisle 
et Banville. La cause en esf qn«> les rapports entre Baudelaire et les 



LE PARNASSE ET L ESTHÉTIQUE PARNASSIENNE 9 

jeunes poètes du Parnasse étaient fortuits. Baudelaire, épris de musique 
autant que de plasticité, cherchant un vers d'une sonorité encore plus 
suggestive que pleine, devait leur plaire parce qu'il les avait devancés 
dans la lutte contre les lamartiniens et les mussettistes aux expansions 
fluentes ; ils le goûtèrent aussi en tant que critique, mais ne le com- 
prirent pas entièrement ou ne l'adoptèrent pas à fond ; l'indifTérence de 
Baudelaire pour les dieux hindous, les runes, les armures y fut pour 
quelque chose. Ils ressentirent toujours envers lui un peu de ce sentiment 
de gène qui dictait à Sainte-Beuve et à Théophile Gautier, lorsqu'ils 
parlaient de Baudelaire, des paroles restrictives, disant que Baudelaire 
s'était fait, sur les confins du romantisme, une yourte ou telle autre 
construction barbare : ceci provenant, chez Sainte-Beuve, d'une défiance 
contre le satanisme, dont il craignait linfluence peu littéraire, et à bon 
droit, et, chez Gautier, d'étonnement devant un homme qui éliminait du 
romantisme toute couleur plaquée et infirmait ainsi, pour son compte, 
une partie des acquisitions d'Hugo, la plus visible, celle qu'adopte le 
plus Leconte de Lisle. Néanmoins l'influence de Baudelaire exista, pour 
le fond et les sonorités, chez M. Léon Dierx, s'affirma chez Villiers 
de risle-Adam, qu'on ne peut tenir pour un parnassien, et on la 
retrouve sur des points de détail que nous verrons tout à l'heure. 

Leconte de Lisle et Banville, eux, furent bien les initiateurs du 
Parnasse, à tel point qu'on les compta parmi et en tête des Parnas- 
siens. 

Il est une indication pourtant qu'il faut tenir pour exacte, puisqu'elle 
est à la fois d'un contemporain informé et d'un intéressé : M. Catulle 
Mendès, dont nous pouvons admettre comme source historique la 
Légende du Parnasse contemporain^ les considère comme des aînés, 
comme des romantiques (d'un troisième ban du romantisme), et fait 
dater l'existence du Parnasse de la rencontre des admirateurs de ces 
derniers poètes, admirateurs qui sont et Glatigny, et M. Mendès lui- 
même, et M. Coppée, M. Dierx, Armand Silvestre, Verlaine, Mallarmé, 
ces deux derniers revendiqués à tort, puisqu'ils s'évadèrent, indiqués 
avec raison puisqu'ils débutèrent là, Villiers de l'Isle-Adam, M. Sully 
Prudhomme, M. Xavier de Ricard, M. Léon Valade, M. A. Mérat, 
M. Ernest d'Hervillv. 

^I. Catulle Mendès indique comme recrues, comme adhérents du 
lendemain, M. Anatole France, M. Jean Aicard, M. André Theuriet. 

Ainsi donc, le premier parnassien, c'est Glatigny, le réel Brisacier 
incarnant les légendes du Chariot de Thespis, apprenant à lire par 
amour, rencontrant par hasard les Stalactites de Théodore de Banville 
et s'en énamourant, poète agile, aimable, ému, souriant et dont on 
cherche, non sans raison, à créer dramatiquement la légende. M. 
Catulle Mendès y trouvera vraisemblament le Cvrano du Parnasse. 

Puis ce fut M. Catulle Mendès, et des poètes qui se trouvèrent 
aux bureaux de sa Reçue fantaisiste; ce furent des débutants qu'on 
adopta, comme M. Coppée, des poètes qui fréquentaient chez Leconte 



lo LA REVUE BLANCHE 

de Lisle. comme M. Dierx et M. de Heredia, ou amenés par Charles 
Baudelaire, comme Léon Cladel. Bref, le Parnasse se constitua 
d'admirateurs et d'amis de Leconte de Lisle. de Banville et de Baude- 
laire. M. Emmanuel des Essarts, dans un article énumératoire. dit que 
ce fut sous ces trois grands arbres un semis de fleurettes bizarres qui 
sabritèrent à leur ombre. 

Postérieurement à la Légende du Parnasse contemporain, tout 
récemment, dans les Braises du cendrier, AI, Catulle Mendès fait, 
non sans fierté, le dénombrement de ses frères d'armes : il énumère 
Glatigny, M. Coppée, Stéphane Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam, 
Armand Silvestre, M. Albort Mérat, M. Sully Prudhomme, Paul 
Verlaine, M. Anatole France, M. de Heredia, M. Léon Dierx. 

11 faut bien dire tout de suite que Villiers de Ilsle-Adam a plus 
longé le Parnasse qu'il n'en fit partie ; que l'y ranger, c'est, de la part 
des Parnassiens, transporter sur le terrain littéraire une amicale contem- 
poranéité. Villiers est un prosateur, il a fait peu de vers, et ses pre- 
mières poésies, qu'on ne peut considérer comme importantes dans son 
œuvre, portent surtout l'empreinte d'Alfred de Musset. AI. Anatole 
France n'est point, à proprement parler, un parnassien, étant devenu lui- 
même un point de départ et dans une orientation si différente. Il voisine 
par les Noces corinthiennes et ses poèmes, puis il bifurque. Il faut sur- 
tout dire et redire que c'est indûment que le Parnasse revendiquerait 
Alallarmé et Verlaine. Ils ont débuté avec les Parnassiens, d'accord; 
mais leur gloire douloureuse et magnifique, ils l'acquirent pour s'en être 
séparés, en vue d'une vie d'art parliculit'u-e qui fit d'eux les précurseurs 
du Symbolisme. Stéphane Mallarmé rêva la courbe d'art qui le mena, 
d'une volonté de faire aboutir logiquement l'idéal du vers selon Gautier 
et Baudelaire, au vers libre (i). 

Paul Verlaine se prit à clianter à sa guise et à tordre métaphorique- 
ment le cou à la rime, ce bijou d'un sou selon lui, ce kohinnor d'après 
les Parnassiens. Il faut, d'ailleurs, admettre que le Parnasse est, sur ce 
f)oint, peu cohérent dans ses dires, car, dans la Légende du Parnasse 
contemporain, Verlaine et Mallarmé ne sont admis que très sur la 
lisière. M. Catulle Mendès, en reconnaissant la beauté des Fleurs de 
Mallarmé ou des sonnets de Verlaine, déclare, en i88'i, qu'il conçoit 
setdement la techni(pje de Mallarmé, sans l'admettre, et dit, à propos 
de Verlaine, que les Fêtes Galantes font preuve d une meilleure 
santé intellectuelle que les Poèmes Saturniens. C'est le droit absolu de 
M. Catulle Mendès d'indiquer une démarcation, et cela fait l'éloge de 
sa crilique d avoir tout de suite senti une antinomie, mais alors pour- 
quoi, depuis, cette revendication obstinée ? 

Cette coupe nécessaire faite, on trouverait comme principaux Par- 



ti) Maigre '|Uo ilu très jeunes critiques l'ignorent, la dernicre publication poétique de 
Stc'iih.Tnf Malliirint- e^t en vers libres. C'est : Un coup île di'a janiai!< n'abolira le hasard, 
poème paru dans Conmopolis, et qui devait être le premier d'une série de dix poèmes en 
vers libres. La mort iiitcrnjiiii)it. 



LE PARNASSE ET L ESTHETIQUE PARNASSIENNE II 

nassiens : Glatigny, M. Mendès, Armand Silvestre, M. Mérat, Léon 
Valade, M. Coppée, M. Sully Prudliomme, M. de lleredia, M. Léon 
Dierx. 

Théophile Gautier, dans son Rapport sur les Progrès de la Poésie 
française, en 1867, après les avoir "cités (en leur joignant MAL Winter, 
Luzarche et des Essarts), prononce : « Il est bien dii'ficile de caracté- 
riser, à moins de nombreuses citations, la manière et le type de ces 
jeunes écrivains dont l'originalité n'est pas encore bien dégagée des 
premières incertitudes. Quelques-uns imitent la sérénité impassible de 
Leconte de Lisle, d'autres l'ampleur harmonique de Banville, ceux-ci 
Tàpre concentration de Baudelaire, ceux-là la grandeur farouche de la 
dernière manière d'Hugo ; chacun, bien entendu, a son accent propre 
qui se mêle à la note empruntée » ; et Gautier louera M. Sully Prudliomme 
de la bonne composition de ses poèmes, dira de M. de Herediaque son 
nom espagnol ne l'empêche pas de trouver de beaux sonnets en notre 
langue, de Stéphane Mallarmé que « son extravagance un peu voulue est 
traversée de brillants éclairs », de M. François Coppée que son i?e//(7/^<7//'e 
est un charmant volume qui promet et qui tient. 

M. Coppée est celui qui reçoit le plus beau compliment ; il avait déjà 
ses deux gammes très diverses, dont l'une vient de Gautier et l'autre 
un peu de Musset et davantage de Murger. La première lui dictait à ce 
'moment, dans le Jongleur, ce poème qui donna à M. Catulle Mendès 
l'impression que M. Coppée dominait désormais son inspiration, des 
vers comme ceux-ci, très Emaux et Camées. 

Si la gitane de Cordoue 
Qui sait se nietti'e sans miroir 
Des accroche-cœurs sur la joue 
Et du gros fard sous son œil noir, 

Trompant un hercule de foire 
Stupide et fort comme un cheval, 
M'accorde un soir d'été la gloire 
D'avoir un géant pour rival... 

et, la seconde, des strophes comme celle-ci, contenant en germe 
le Parnasse non héroïque, ni farce, mitoyen, dirons-nous : 

Et c'est la fin; mon cœur, quitte des anciens vœux, 
Ne saura plus le charme infini des aveux 

Et le bonheur qui vous inonde 
Parce qu'un soir de mai dans le bois de Meudon 
Sur votre épaule, avec un geste d'abandon, 

Elle a posé sa tête blonde. 

Si froidement que parle Gautier des Parnassiens, c'était les défendre 
chaudement, étant donné l'état de l'opinion courante à leur égard. Ce 
tollé de la presse est au surplus tout à leur honneui', et, s'ils en ont un 
peu oublié la leçon lors des débuts du Symbolisme, nous devons le leur 
compter comme preuve que leur art contenait une portion de nouveauté, 



11 LA REVUE BLANCHE 

qui maintenant nous échappe un peu, qui était toute de forme, mais assez 
vive en sa substance pour faire comprendre les colères qui les accueil- 
laient. Gautier énumère dans son Rapport les poètes qui en même temps 
qu'eux, sous d'autres couleurs, abordaient la poésie et qui furent leurs 
adversaires ; les louang-es sont peut-èti'e plus abondamment départies aux 
non-Parnassiens et notamment à Ratisbonne, Lacaussade, Maxime 
Du Camp, André Lefèvre (qui tient une grande place), x\ug-uste Des- 
places, Levavasseur, M. Prarond, Valéry Yernier, Eugène Grenier, 
Eugène Manuel, Stéphane du Ilalga, Thaïes Bernard, Max Buclion, 
Grandet, Bataille, Du Boys et Rolland. 11 semble, dans la juxtaposition 
des deux séries, avoir eu tort, comme dans une exaltation un peu exces- 
sive d'Autran parmi les artistes plus anciens; l'essentiel est la configu- 
ration qu'il fournit du gi'oupe, et le fond de son opinion. 

Il y a encore une antre façon documentaire de dénombrer les Parnas- 
siens, c'est celle que fournit le Parnasse conlcinpoj-ain. recueil paru 
chez Lemerre et qui, sauf népotismes et intercalations amicales, donne 
toute la figure de l'école, y compris, ce dont il serait injuste de la priver 
en une étude sérieuse, son rayonnement, ses adeptes. 

Dans le premier Parnasse, les aînés admis sont Gautier, Banville, 
Leconte dr Lisle, Vacquerie, Baudelaire, Arsène Iloussaye. Philoxène 
Boyer, les IVères Deschamps, Auguste Barbier. 

Outre ces noms, outre ceux que réclame la Légende du Parnasse 
contemporain, on trouve Louis Ménard, qui n'apparut qu'une fois, 
étranger au mouvement de par les faibles qualités de son vers, mais 
dont on lut, de ce côté, avec profit, les œuvres philosophiques en prose 
et les évocations du polythéisme liellénique, André Lemoyne, poète 
aimable et bien différent, puis MM. Xavier de Ricard, Léon Valade, 
Cazalis, Emmanuel des Essarts, Henry Winter, Armand Renaud, Eugène 
Lefébure, Edmond Lepclletier, Auguste de Chatillon. Jules Forni, 
Charles Coran, Eugène Villemin, Robert Luzarche, Alexandre Piédagnel, 
F. Fcrtiault. Francis Tesson, Alexis Martin. Une série terminale de 
sonnets semble constituer une sélection voulue. 

La seconde série du Parnasse accueille Mme de Callias, Mme Blanche- 
cotte (une doyenne). MM. Ernest d'Hervillv. Henri Rev, Mme Louise 
Colet, M. Anatole France, Léon Cladel, Alfred desF^ssarts, Antony Yala- 
brègue. MM. Armand Renaud, André Theuriet'. Jean Aicard, Georges 
Lafenestre. Frédéric Plessis, Robinot-Bertrand, Léon Grandet, Gustave 
Pradclle, Mme Penquer, Louis Salles, Eugène Maimel. Laprade et 
Sdulary y furent vraisemblal)lemcnt invités, ainsi que Charles Gros, 
poète trop autonome pour être là autrement qu'en visiteur. 

A la troisième série du Parnasse, l'effectif s'accroît ; d'autres défé- 
rentes invitations amènent Mme Ackermann. Autran. Jules Breton, 
peintre critique.' et poète où excella-t-il !), l'Mouard Grenier, poète 
universitaire des plus médiocres, dont quelques études sur Heine sont 
curieuses à cause d'un ton d'égalité comique, Paul de Musset, Ratis- 



LE PARNASSE ET l'eSTIIÉTIQUE PARNASSIENNE 1 3 

bonne ; à côté d'eux, des jeunes chez qui Tintluence parnassienne se 
manifeste vraiment. MM. Armand d'Artois, t^.mile Bergerat (chez qui 
le chroniqueur éclipse le poète], Emile Blémont, Robert de Bon- 
nières, qui donna quelques sonnets du genre de ceux de M. de Heredia, 
puis entreprit vainement la réhabilitation du conte en vers, Raoul 
Gineste, Charles Grandmougin, Guy de Binos, Isabelle Guyon, Auguste 
Lacaussade, déjà connu par des poèmes naturistes, créole comme 
Leconte de Lisle ou Dierx, abordant les mêmes paysages, Paul Marrot, 
poète plutôt réaliste et fantaisiste, Achille Millien, Monnier, Amédée 
Pigeon, Claudius Popelin, Gustave Ringal, Gabriel Vicaire, comme 
aussi Rollinat et Paul Bourget. 

Mais ces trois derniers ne sont pas des Parnassiens : Rollinat, comme 
Vicaire, tiendrait plutôt au groupe de Richepin et de Maurice Bouchor 
qui protesta vivement non pas tant contre la rythmique que contre le 
fonds d'idées, l'impassibilité, le non-réalisme des Parnassiens et aussi 
contre leur vocabulaire, et réclamèrent avec quelque éclat un retour à 
la simplicité et à la découverte de la vie. L'intrusion du Symbolisme a 
resserré ces deux groupes jadis ennemis, au moins sur un point, et 
ceux qu'on accusa àprement de vouloir disloquer le vers ont été 
amnistiés de piano. Ce fut néanmoins la première fois qu'on barrait 
la route au Parnasse depuis ses débuts, la chose se passant vers 1878. 
Richepin écrivait la Chanson des Gueii:r, M. Paul Bourget Edel, 
M. Boucher les Chansons joyeuses^, et ce fut d'avoir eu trop confiance 
en leur rhétorique qui les empêcha d'imposer une esthétique qui 
s'appuyait d'ailleurs sur le naturalisme, dont on pensa quelque temps 
qu'ils allaient devenir les poètes. Ils ne manquèrent point de talent 
ni de truculence, mais bien d'indépendance et d'audace. 

Il faut supprimer de la liste que iburnit le Pai-nasse contemporain 
le nom des poètes qui tournèrent court, après un ou deux volumes de 
vers, entrèrent dans la politique ou l'administration, et se turent; cer- 
tains furent des créations de M. Lemerre. Postérieurement au Parnasse 
contemporain on trouverait aussi de nouvelles recrues pour le Parnasse, 
mais il faudrait distinguer, parmi ces fervents de l'art traditionnel, 
ceux qui procèdent du romantisme pur et les lamartiniens, de ceux que 
directement tel ou tel des Parnassiens influença. Si on peut porter à 
J'acquis du Parnasse des poètes tels que M. de Guerne, M. Jacques 
Madeleine, et très à la rigueur M. Henry Barbusse, on ne saurait lui 
attribuer ceux qui, quoique résolus au vers régulier, ont d'autres atta- 
clies, comme M. Quillard, comme Albert Samain. Ce n'est point sans 
arrière-pensée que le Parnasse réclame Verlaine : c'est non seulement à 
cause de sa gloire, c'est à cause des verlainiens, car l'empreinte de Ver- 
laine se trouve, et forte, chez des suivants du rythme traditionnel. 

L'art de M. Laurent Tailhade ne s'apparente intellectuellement qu'à des 
tentatives de rénovation, si strictement traditionnelle soit sa métrique, 
et ()n sent bien en lisant M. Sébastien-Charles Leconte qu'il s'est passé 
quelque chose depuis le Parnasse, grâce à quoi, malgré la vive admira- 



l4 LA REVUE BLANCHE 

tion du poète pour Leconte de Lisle et M. Dierx, on ne peut le considérer 
comme un parnassien : ce serait un néo-classique, avec des recherches 
particulières de synthèse et de musique. 

Quant à M. Rostand, quoique évidemment ses sympathies d'art affi- 
chées soient avec le Parnasse, il a trop le goût de l'anachronisme, l'in- 
différence de la valeur du terme et de la solidité du vers pour qu'on 
puisse le. compter parmi eux. Sonlavisest l'antithèse de leur eau-forte, 
au moins théoriquement. Dans la pratique, il y a avec certains des Par- 
nassiens plus de ressemblances réelles. 

Pour èlre complet, il faut noter l'expansion belge du Parnasse. Geor- 
ges Rodenbach, dont toutes les volitions d'intimisme et de musique dis- 
crète sont opposées à l'art parnassien, aboutissait au vers libre, et sa 
mort prématurée ne l'a point interrompu avant qu'il n'en ait laissé pour 
témoignage ce beau livre, le Miroir du Ciel natal. \\ demeure donc au 
Parnasse, de ce coté : M. Iwan Gilkin et M. Albert Giraud, qui sont 
très exactement de ses fidèles, encore que M. Giraud doive infiniment 
à Paul Verlaine. 



111 

Un livre technique apparaît à la maturité du Parnasse : c'est le Petit 
Traité de poésie française de Théodore de Banville. Ce livre a 
paru vers i8^fi (i) ; il n'a pu servir à l'instruction poétique d'aucun des 
premiers Parnassiens, mais il résume un enseignement oral qu'ils 
écoutèrent. 

D'ailleurs, en ajoutant à la prosodie de Tennint, et en la refondant, et 
en la noyant autant que faire se pouvait dans de la fantaisie élégante et 
joyeuse, Théodore de Banville est très prudent : il ne" présente son livre 
que comme un petit manuel destiné aux gens du monde. \\ préconise, 
pour les poètes, uniquement la lecture des maîtres comme moyen d'ins- 
truction, et prétend s'adresser à un candidat au Parnasse qui voudrait 
faire des vers malgré Minerve. 11 y a peut-être là coquetterie d'un grand 
lyriqiie, ennuyé de professer et de donner des recettes. D'autres réser- 
ves, que le poète fait pour sa conscience, sont plus importantes : il s'agit 
pour lui do ne pas fermer son livre sans lui laisser une issue sur l'ave- 
nir. Plus près que les Parnassiens de la révolution romantique, plu> 
créateur qu'eux et de beaucoup, il n'a pas. étant nu inspirateur, la foi 
aveugle des adeptes: c'est pourquoi il regrette que la révolution d'Hugo 
soit restée incomplet*', que les romantiques n'aient rien ajouté à cette 
révolution, que leur rôle y ait été j)lutôl restrictif.Les c»mcessions faites 
à l'avenir, il pose son principe de la Rime puissance absolue, le seul met. 
dira-t-il, qu'on entende dans le vers; il la considère comme une néces- 



(1) La première t'-dition, clic/ Cinf|unlbre, éditeur fugitif ((ui donna aussi une réédition 
d'ArTcru et UmpdraUlcsU Tombtau des Lutteurt. 



LE PARNASSE ET LE STIIÉ TIQUE PARNASSIENNE l5 

site de technique, aussi comme un tremplin ; sa nature heureuse lui en 
avait fait une baguette magique, et il en vante aux autres les puissances 
cachées, la force inventive. 

Très louablement opposé aux licences poétiques qui déforment la 
phrase, par exemple àl'inversion, il accuse la lâcheté humaine de s'oppo- 
ser à l'emploi de l'hiatus. * 

Il ressort de ces lignes qu'étant donné une technique dont il ne 
discute pas la base scientifique ni la légitimité, ceux qui l'abordent 
doivent s'en tirer sans trucs et sans facilités convenues, obtenues aux 
dépens du tour logique de la phrase ; cela donne la main aux théories 
des vers-libristes qui ne subordonnent jamais cette allure nécessaire de 
la phrase au redoublement des sonorités, à la redondance de la 
strophe, ni à la rotondité du rythme, comme dirait M. Mendès. 

jNlais Banville ne persévère pas sur cette indication qu'il a fait luire, 
et, avec une belle franchise, facile à son énorme et souriante habileté 
dont l'acrobatisme n'est qu'une province, il conseille nettement de che- 
viller. Il prend pour exemple un fragment du Régiment du Baron Ma- 
driice, en dispose les images principales, les mots essentiels placés à la 
rime, et indique que la besogne, une fois le premier travail fait, est de 
rejoindre avec élégance et sans qu'aucune bavure dénonce le travail 
de mosaïque, les images principales, les rimes principales. Evidemment 
il eût été moins fécond et moins lyrique s'il se fût toujours soumis à 
cette méthode. Enfin, chevillage habile ou mosaïque ingénieuse, et rime 
rare à consonne d'appui, voilà la base même de son enseignement. 

D'ailleurs, les influences de Banville et de Leconte de Lisle, les plus 
importantes techniquement (celle de Baudelaire fut plutôt mentale), sauf 
sur ce point que toutes deux indiquent une nécessité de serrer le vers 
relâché par les lamartiniens et les mauvais élèves d'Hugo et de Musset, 
sont diverses et même contradictoires. Le Petit Traité de poésie 
de Banville contient, avec luxe de détails relativement à ses dimen- 
sions, l'étude des formes fixes. Toutes y trouvent leur place, et 
Banville les tenta toutes ; le grand poète des Exilés perdit beaucoup de 
temps à tourner des babioles. Les Parnassiens le suivirent dans cette 
voie, et, à son instar, firent nombre de ballades, de rondels, de triolets. 
C'était l'aboutissement du mouvement de curiosité qui avait entraîné 
les Romantiques vers l'étude assez détaillée du XVP siècle, comme 
firent Sainte-Beuve et Nerval. Après avoir joui des petits rythmes en 
curieux très désireux de trouver un terrain où Hugo n'eût pas mis le 
|)ied, les Parnassiens se précipitèrent sur celui-là. 

Leconte de Lisle avait des ambitions trop solennelles, je ne dis pas 
hautes parce que celles de Banville étaient aussi hautes, pour s'amusera 
ces gentillesses du vieil esprit français, qui sont à la poésie lyrique ce 
que les vieux fabliaux sont au roman de mœurs ou d'évocation ; il y eut 
là beaucoup de talent perdu. La fidélité à ces deux influences, — la 
maSrche au grandiose, selon Hugo et Leconte de Lisle, la danse vers 
le plaisant et le spirituel, d'après Banville, — communique aux premiers 



ï6 LA REVUE BLANCHE 

volumes des Parnassiens un aspect un peu hybride. M, Catulle 
Mendès, au début de sa carrière longue et remplie, fait voisiner 
Kamadéva, — 

L'ombre diminuée 

Voit nolter la nuée 

De tes parfums ravis 

Aux Madhâvis -r- > 

les soutras, les aras, les roses radambas, les grands dieux de Tlnde, les 
personnages de la Saga avec Tin-Si-0-Sai-Tsin, et aussi avec Philis 
et les petits amours débauchés (jui veulent fonder des évêchés dans la 
Cythère libertine; il a des chansons espagnoles oîi luit du clair de lune 
germanique, et il resserre, en de brefs contes épiques, des crises d'àme 
héroïque. M. Dierx racontera Ilenrik le Veuf, en même temps qu'il parlera 
de la beauté des Yeux ; et chez tous, c'est la même juxtaposition (sauf 
que M. Dierx n'a manié que le lyrisme soit en effusion de poésie per- 
sonnelle S(nt en courtes pièces avec une nuance épique], c'est le même 
mélange de poésie biblique, légendaire, funambulesque, libertine, 
descriptive et, plus tard, didactique, grâce à M. Sully Prudhomme, qui, 
lui non plus, ne marivauda jamais. 

Cette simultanéité d'excursions dans des genres différents, ils la tinrent 
pour variété, et, comme il la fallait expliquer, qu'ils avaient rencontré la 
conception de Banville, d'après laquelle le poêle, artisan averti impecca- 
blement d'un métier, doit pouvoir fournir tout poème pour toute circons- 
tance, et tient en somme sur le Parnasse, ou pour le journal ou pour les 
particuliers, une échoppe d'écrivain public idéal (conception qui a ses 
droits), ils se déclarèrent non pas des inspirés, mais des praticiens scru- 
puleux, savants et indii'férents. C'est de ce temps à programme que 
cUitcnl les hères déclarations d'impassibilité procédant de Lecunle de 
Lisle : 

La grande Muse porte un pépies bien sculpté 
Et le trouble est banni des âmes qu'elle hante 

ou le 

Nous qui faisons des vers émus très froidement. 

Notons-le en passant, cet émotif de Verlaine est, à celte dale, bien le 
plus résolu à mater énergiquement l'inspiration et l'émotion, et son 
iinpassibiblédu moment prèle au sourire. Mais ces vers, ces aphorismes, 
ces programmes sont de contenance. Ils travaillent sous les influences 
précitées (pii tirent les uns salaniques, les autres épiques, les autres 
funainbidesques, ou plutôt les décidèrent presque tous à toucher à ces 
cordes (Hverses, et à alterner l'épopée et le triolet. Souplesse profonde, 
oui, mais non jtoint (h)n lyritpic 

Les vers des Parnassiens ont entre eux des points communs, grâce à 
leur lidélitc- aux mêmes principes; les individualités y font pourtant des 
différences. 

Le vers de M. Mendès, — souple, éclalanl, oratoire, théâtral, parfois 



LE PARNASSE ET l'eSTIIÉTIQUE PARNASSIENNE i>j 

cursif (eu égard à sa règle), offrant souvent, dans les pièces légères, 
grâce à un métier bien tenu et quelque nonchalance touchant la rareté 
des rimes, un aspect d'improvisation heureuse, solide et fort dans les 
contes épiques, dominé par la rime quand le poète % esclaffe, — diffère 
beaucoup du vers serré, avec des résonnances d'intimité et des traînes 
de musique que fait M. Dierx. Ces deux formules doivent être très 
différenciées du système de lignes de prose exactement césurées et 
ponctuées par une rime avec consonne d'appui qu'emploie le plus fré- 
quemment M. François Coppée. Un vers prosaïque sera toujours de la 
prose, malgré toutes les prosodies qui garantiront le contraire, et ce 
membre de phrase. 

Que le bon directeur | avait versé lui-même, 

ne saurait être considéré comme un vers. C'est l'erreur, toute l'erreur 
du Parnasse d'avoir considéré la versification comme indépendante de la 
pensée. Cette formule de M. Coppée est dissemblable de la forme sou- 
vent gauche, imprécise et sans éclat, si elle n'est pas toujours dépourvue 
dun joli flou lamartiniep, qui distingue M. Sully Prudhomme, et de la 
technique serrée, trop serrée, encore qu'elle se permette la cheville 
(Banville l'a permise) de M. de Heredia, prodigue de rimes trop riches, 
trop monotones, coulant toute vision dans ce moule unique et forcé- 
ment monotone du sonnet. 

Les différences déjà visibles au début entre les poètes parnassiens se 
sont accentuées : les uns ont des dons d'image ou de musique ; d'autres 
en sont dépourvus. Le choix entre Leconte de Lisle et Banville se mani- 
feste encore ; il était d'ailleurs inspiré au début par des raisons profondes 
de tempérament. Ces variations sont assez grandes pour qu'on ait été 
parfois tenté de voir dans le Parnasse, plutôt qu'un groupement logique, 
une coalition. On aurait tort : ce qui donne au Parnasse cet aspect dispa- 
rate, c'est qu'il constitue la fin du Romantisme, et qu'il s'y rencontre, 
mêlés aux dons personnels, des reflets de toutes les directions romantiques, 
poétiquement s'entend, car c'est une des infériorités de l'école, comme 
du Naturalisme d'ailleurs, de n'avoir pas également abordé la prose 
et le vers, l'œuvre lyrique et l'œuvre d'analyse et de synthèse" ; c'est ce 
qui la rejette au, second plan. Sans M. Catulle Mendès, nous ne saurions 
pas comment un parnassien entend la prose, en dehors du poème en 
prose, et encore exception faite pour U Livre de Jade, en négligeant les 
œuvres peu caractéristiques de M. de Lyvron et ne pouvant attribuer au 
Parnasse les poèmes en prose de Mallarmé, encore que certains des 
plus beaux aient paru à la République des Lettres, où M. Mendès élar- 
gissait le Parnasse autant qu'il le pouvait, ni les jolies fantaisies qui 
terminent le Coffret de cS'rtvîfa/de Charles Cros; c'est encore M. Mendès 
que nous trouvons occupé à représenter le Parnasse dans le manie- 
ment de cette forme créée par Bertrand, mais recréée par Baudelaire 
(qui y dépose le germe révolutionnaire) et que le Symbolisme a absorbé, 
en ses cadences et en son respect de la phrase, dans le vers libre. 

2 



i8 LA REVUE BLANCHE 

Encore une lois, muni de cotte forme féconde le Parnasse en avait tiré 
de coquettes babioles et de jolis divertissements. 11 faudrait, d'ailleurs, 
si l'on ('tiidiait le |)oème en prose chez, les Parnassiens, laire très atten- 
tion aux dates et considérer (|ue les Symbolistes ont fortement inlluencé 
la façon qu'avaient les Parnassiens de le concevoir dès les débuts du 
groupe, antérieurement même à 1886. 

Le livre de Théodore de Banville qui ouvre lère parnassienne, c'est 
le lit de Procuste dissimulé sous des amas de roses. M. Sidly Prud- 
homme donne au Parnasse finissant son livre théorique, qu'il appelle 
son Teslainent poétique. (^' n'est point que M. Sully Prudhomme soit 
pour cela absolument qualiMé. et nous ne pouvons admettre cette exten- 
sion de son livre, que par suite de l'affirmation, souvent répétée par les 
Parnassiens, de leur admiration mutuelle et de leur accord sur des 
pi'Incipes g'énéraux, car M. Sully Prudhomme n'est pas, il s'en faut, le 
plus i'e|)résentatif des Parnassiens. 

Le livre de M. Sully Prudhomme n'a pas non plus l'importance que 
l'auteur a voulu lui déléj^uer par le titre choisi. Ce Testament 
poétique contient infiniment de petits morceaux extraits de préfaces, 
de toasts à des inaugurations, à des repas de corps. Fidèle au 
système de la mosaïque, M. Sidly Prudhomme a rejoint, avec plus ou 
moins de soin, des aphorismes émis à diverses périodes de sa vie au 
bénéfice de lecteurs de tel volume de M. Dorchain ou de Mme ÎNIarii-ue- 
rite Comert, pour les membres de la Société des gens de lettres, si épris 
de poésie pure, pour les admirateurs décidés de Corneille groupés en 
Société, etc.. Mais il n'y en a pas moins, dans la première partie du 
volume, un résumé succinct et net du misonéisme de M. Sully Prud- 
homme et de ses opinions sur la technique poétique. La haine qut^ 
porte M. Sully Prudhomme aux vers-libristes est célèbre : elle se mani- 
festa un jour par des remerciements publics et commémoralifs qu'il 
adressa à AU'rcd de Vigny, le louant de n'avoir point été un dt'cadent. 
Elle l'a m(iné, dans un de ces discours quioiTientle Testament poétique, 
à indirjuer comme fondateur du vers-librisme Chateaubriand, « qui. lui. 
du moins, garde l'aspect de la prose, et ne va pas empiunter à la typo- 
graphie des ressources poétiques ». Je cite cela en passant, et je trouve 
cette haine, nctn pitinl comi(]!M', mais touchante: et celte valeur d'émo- 
tion, elle remprunte à la très l'éelle infériorité de M. Sully Prudhomme. 
en tant ipiartiste verbal et (piouvrier du vers, à côté des autres Paiiias- 
siens: il y a du martyre dans le cas de cet homme distingué. 

fc^n dehors de ce désir de nuire aux vers-libristes dans l'esprit des 
personnes auxquelles il s'adresse, M. Sully Prudhomme a encore quel- 
que chose à e>:pli(pier avec iïisistance : c'est que la poésie |)ersonnelle 
peut avoir (piehpie imporlanecî, mais qu'il ne faut point oulilier (jue le 
summum de l'art, c'est la poésie didactique et philost)pliique, dont il faut 
sous-entendre (jue Justice est un des ornements parfaits. D'autres aver- 
lissenieuls sont adressé's aux confrères parnassiens. M. Sully Prud- 



LE PARNASSE ET L ESTHETIQUE PARNASSIENNE i<> 

homme, après avoir regretté que le chemin du rire ait été déserté par 
les Romantiques, fa it observenj'ie, seul, Banville a ragaillardi la veine 
française, et demande : « Oii seul ses élèves? » ce qui n'est pas aimable 
pour Fauteur de la Grwe des Vignes. Un autre coin de mandement 
pourrait concerner M. de Heredia; je me reprocherais d'interpréter ce 
morceau d'éloquence académique, au lieu de le citer. 

(( Une forme a persisté, qui ne pouvait pas périr, car elle est adniira])li- 
ment assortie à la secrète horreur des compositions étendues, c'est le soniid. 

Le sonnet présente le rare avantage de s'adapter à toute espèce de sujcl 
simple. Il n'est donné qu'aux maîtres d'en sentir les intimes conditions, qui 
sont les plus laborieuses à remplir, mais il demeure difficile pour tons, ne 
fût-ce que par le choix des rimes redoublées. Il n'etfraie pourtant pas les 
indolents, au contraire. A cet égard la psychologie de sa confeclion est très 
curieuse. Ce travail exige, outre l'habileté, beaucoup de persévérance ; maiy 
€omme il n'engage pas l'activité mentale à long terme comme un grand 
poème, la persévérance peut prendre son temps et faciliter l'elToi't en le divi- 
sant par des relais ; elle peut, en un mot, le concilier avec la nonchalance. La 
lenteur des points ne compromet pas l'achèvement de cette exquise tapis- 
serie, et n'eût-on pas la patience de lachever, on n'aurait pas à sacrifier un 
commencement trop considérable ; mais on la termine, tout le canevas tient 
dans la main, et rien ne favorise mieux la constance. De là, vient qu'on n*a 
jamais fabriqué tant de sonnets qu'aujourd'hui. Mais combien en faut-il pour 
valoir un long poème? — Un seul, répondent nos jeunes confrères! Oh! 
celui-là est rare, nous savons tous où il se trouve, mais ce n'est pas chez 
eux. Qu'ils l'accomplissent donc, et je pardonnerai de bon cœur à cet ouvrage 
d'une valeur sans mesure l'étroite mesure de son cafire qui le rend complice 
de leur faible essor. » 

Ce fdet n'est pas sans justesse, et, encore que le sonnetsoitlaplus raison- 
nable des formes tîxes, sa culture exclusive n'est pas faite pour ne com- 
muni(juer aucun étonnement, mais ce n'est point pour les mêmes raisons 
que M. S lUy Prudliomme que nous serions d'un avis semblable au sien; 
peut-être même avons-nous plus de sympathie que lui et l'admiration 
pour le sonnet, quand il est manié, en passant, parmi le labeur de l'œu- 
vre, par des sonnettistes tels que Baudelaire, Mallarmé ou Verlaine. 
Nous serions aussi d'accord avec INI. Sully Prudhomme en désirant que 
les questions de rythmique soient lu'en posées, scientifiquement posées. 
Or, ce n'est point ce qu'il fait. En appeler à la pbonétique, oui n'est pas 
une science bien scientifique, du moins d'une rigueur mathémali(|ue, est 
bien, mais M. Sully Prudhomme ne tire pas de son intention un parti 
suffisant, et ce n'est pas encore lui qui aura donné au vers parnassien un 
subslrat scientifique. Il s'efforce surtout à différencier l'aspiration 
poétique et la traduction verbale, ou versification. Il ne se rend pas compte 
que notre effort a été surtout de réduire cette versification artificielle au 
minimum, et deffacer de la versification ce qu'elle avait de mnémotech- 
nique. Nous n'admettons même pas qu'il y ait versilication, mais seule- 
ment revêtement rythmé de l'émotion. Au contraii'e,M. Sully Prudhomme, 
partant sur son idée spéciale de rhétorique poétique qui permetd'exprimer 



20 LA REVUE BLANCHE 

n'importe (juoi. même une géométrie, sous l'orme de phrases de prose 
césni'ées exaclement et ponctuées d'une rime, regrette le vers maxime, le 
vers-aphorisme, le vers oratoire à la façon de la tragédie classique, et, le 
premier depuis longtemps, il accuse Hugo d'excès de révolte technique, 
proleste contre lenjambement, et donne d'excellents arguments à ceux 
qui veulent établir rartilieialité excessive du vers traditionnel (i). 



IV 

I/Giluvre du Parnasse n'est pas close, et demain apportera des oeu- 
vres ; il est plus que probable que ces œuvres n'infirmeront point les 
caractères généraux déjà adirmés, et ce sera dans la même voie que 
les Parnassiens nous donneront des œuvres plus typiques. On peut 
résumer leur ac.ti(m. 

Restitution laite aux autres groupes des personnalités qui leur 
appartiennent mieux qu'au Parnasse, déduction établie des non-valeurs 
i des acceptations par camaraderie, et en ne comptant que les chefs de 
file, le Parnasse demeure composé de Glaligny. d'Armand Silvestre, de 
M. Coppée, de M. Sully Prudhomme, de M. Albert Mérat, de M. de 
llercdia, de M. Léon Dierx. de INI. Catulle Mendès. On voit par cette 
simple énumération qu'il a fourni deux courants principaux. L'un, 
familier, bourgeoisant. prosaïste, est celui de M.M. Coppée et Sully 
Prudhomme. Quelques notables didcrences qu'il y ait entre le poète des 
llinnhles. le dramaturge de Pour la Couronne, et le poète des Soli- 
tudes et de Justice, ils sont à part des autres Parnassiens par leur 
dévotion moins grande ou leur talent moins fortifié pour la beauté de 
la forme. Fervents des principes parnassiens, ils n'arrivent pas à les 
s(tutenir d'exemple. En outre, on ne retrouve pas chez les autres 
Parnassiens la curiosité des fonds populaires, le goût du poème qui 
peut être récité par une jeune fille, presque du monologue, ni les curio- 
sités d'épopée famiJière qui distinguent M. Coppée. La curiosité pliilo- 
sopliique des Parnassiens n'a jamais pris non plus le chemin didactique 
oii M. Sully Pi'udhoinme a tenté ses plus gros efforts : leur philosophie. 
[)eu fi'écjuente. a des apparitions courtes, et si M. Sully Prudhomme 
ne recule pas devant les sécheresses, au moins évite-t-il la galvanisation 
des dieux hindous, (^est presque par camaraderie que INIM. Coppée et 
Sully Prudhomme sont des Parnassiens; ils le veulent énergiquement, 
ils l'ont j)roclan)('. i-t'affirmi- : pei'sonne n'a rien à y dire. Bornons- 
nous à conslater (|ue l'élève mental de Lamartine, de Brizeux, de 
Gautier. d'Hugo, de Musset ^t de Murger (ju'esl AL Coppée. et M. Sully 
Prudlionmie, lamartinien scientifique, ont entre eux ce point d'unité- de 



(1) 11 cjbl à noter qiu- M. Sully Prudhominc, .ijfms .iviiu iaii gratni cliilay- ilc la |pliunc!- 
tiijuc, déclare, à d'autres pages, qu'il ne faut pas toucher au vers tniditioiinel, finit de tant 
lie t.'itf)nncnici\t8 : en piirlant de tâtonnement», il admet donc l'empirisme des inéthodeB 
qui le créèrent. 



LE PARNASSE ET L ESTHÉTIQUE PARNASSIENNE ai 

trancher fortement sur les autres par quelque chose qui leur est 
commun, et qui est le relus, en g-énéral, du g-rand geste romanti([ue, et 
une certaine tranquillité bourg-eoise, qui fut longtemps la marque de la 
poésie académique depuis iS'io (i) et qui fut académisée en eux, avant, 
bien avant celle de Leconte de Lisle. 

M. de Heredia se détache du demeurant du groupe, par sa fidélité au 
sonnet et par son goût classique : c'est là une branche nouvelle du Par- 
nasse qui commence ; elle s'appuie sur Chénier, sur Leconte de Lisle. 
Elle sourit à certaines volontés du Symbolisme, pas les essentielles ; 
«'est là une école en formation ; on ne peut que regretter ce manie- 
ment exclusif d'une forme et on ne la pourra juger qu'après peut-être 
•de nouveaux travaux de ^L de Heredia, de M. Léonce Depont. de 
M. Leg'ouis. 

Il est probable que celte pléiade de sonnettistes n'apportera à la 
poésie qu'un curieux et très intéressant intermède; mais il faut attendre 
pour juger loyalement la portée du mouvement. Quant à l'œuvre origi- 
naire, les Tfophées, il est simple d'y reconnaître ce qu'elle contient : des 
beautés, de la monotonie, un jeu exagéré des richesses verbales et déco- 
ratives, une négligence absolue de ce qui pourrait être d'intérêt fonda- 
mental; c'est une œuvre de luxe et d'évocations résonnantes, courtes 
forcément et pas assez imprévues. 

MM. Dierx, Catulle Mendès, Silvestre, forment un groupe homogène ; 
les dilïerences sont d'individualité de tempérament. 

Un poète tel que M. Léon Dierx, qui a poussé les plus beaux cris 
pessimistes et qui a trouvé le Soir d'octobre, honorerait toute école, 
et si son œuvre manque de volume et aussi de variété, le nombre des 
beaux fragments y est assez considérable pour compenser tout regret. 

M. Catulle Mendès. c'est l'activité même, et c'est le parnassien-type. 
S'il y eut Parnasse, ce fut un peu par réaction de son esprit sur des 
esprits différents qu'il sut retenir un instant à l'écouter et surtout par 
sa fréquente affirmation qu'il y avait Parnasse. La formule du Parnasse, 
cette formule de recherche sur tous les terrains, d'excursions fantaisistes, 
héroïques, bouffonnes, variées surtout, c'est la formule de son esprit 
apparenté à celui de Banville. Il est kaléidoscopique. Il parcourt, tou- 
jours affairé, ardent, et vraiment à la chasse de l'idée, im parc aux 
mille sentiers ; c'est parce qu'il est si emballé vers ses réalisations 
qu'il ne s'aperçoit pas qu'il les retrouve sur les mêmes chemins où il 
a déjà passé. Critique, il est plein de parti-pris, d'injustice, d'erreurs (je 
ne parle pas de sa remarquable critique dramatique, mais de Ja 
critique littéraire qu'il y insère théâtre- faisant) ; mais, quand il se 
trompe, c'est toujours sincèrement ou par fidélité à un idéal auquel il 
s'est attaché éperdument. Il est, en tout cas, la plus large ou la plus 
variée personnalité parnassienne, car s'il a des défauts de rhétorique et 

(1) Sauf pour Hugo, Vigny, Musset, Leconte de Lisle qui tranchaient ; voir, dans les 
Souvenins de Théodore de Banville, l'étude sur Alfred de Vigny, oii sa vie académique est 
caractérisée. 



LA REVUE BLANCHE 

d'afféterie, il possède quelques-unes des belles qualités du romantisme, 
et parmi ses romans romantiques, héritiers de la dernière manière 
d'Hugo, additionnée de Chamfort et de Crebillon fils, assaisonnée de 
lyrisme légendaire, « l'eau du Gange en gouttelettes dans son vin de 
("Jianipagne «, quelques-uns compteront. Cest lui aussi qui à conté le 
plus de beaux contes épiques, chanté le plus de jolies chansons, et a 
publié le plus de rimes inutiles, et il a trop fréquemment plié le vers à 
la chronique. 

Armand Silvestre, improvisateur expéditif et averti, très maître d'un 
uH-tior souple sans recherche, très indulgent à sa facilité, laisse, parmi 
lant de j)oèmes doués dun excessif air de famille, les beaux vers de la 
{'iloircdu 5o/.'W/î//" et des Sonnets païens^ comme pour montrer qu'il 
('■lail supérieur à sa production ordinaire. 11 a eu de francs accès de 
verve, ipii lui iii;in|iieiil une belle place. parmi les conteurs gaulois: il 
a la verve, les procèdes, l'abondance et le facile accueil aux bons mois 
de terroir et de corporation des meilleurs écrivains de ce genre. 

A côté de ces poètes, le Parnasse a ses minores, dont plusieurs lais- 
sent ou laisseront au moins quelques pièces d'anthologie. Le type en est 
Glatigny, dont on lira longtemps la Noj-inanile, Maritorne. la Lettre 
à Mallarmé, poèmes rimes d'une certaine habileté. Il a servi de type à 
celte leçon du Parnasse sur lagililé du versificateur et sur le don spécial 
du poète, qui consiste à allribuer à Cilatigny. artiste médiocre, un don 
rt'el, considérable, constituant le poète et que n'aurait point eu un Flau- 
bert, écarté des vers par les chinoiseries du métier poéli(pie. Il est juste 
de citer M. Albert Mérat, paysagiste de ville, que les jardinets des fenê- 
tres de Paris, les Asnières, les Meudon, les passages de canotiers sur 
une Seine ensoleillée ont int(''ressé et qui en a tiré d'agréables poèmes. 

Près de M. Mérat il faut citer, par similitude de genre, ^I. Autony 
\ alabrègue, (|ui fut un critique d'art instruit îles petits Parnassiens 
furent parfois de bons criti(jues d'art, comme M. Lefébure (|iii donna un 
jiiilieieux volume sur la Dentelle, on peut aussi parler de M. Georges 
Lafenestre, auteur de vers légers et faciles). M. Valabrègue nota non 
sans liiuîsse bien des décors de berge, de fêtes, de soirs de banlieue. 
Léon \'alade, ([ui collabora avec M. Mérat pour une traduction de 
V Intermezzo de Heine, est mort jeune: il laisse une œuvre trop brève, où 
des pièces tendres sont tout à fait jolies, et, dans uiu^ gamme restreinte, 
il domie une sincérité d'émotion rare dans s(ui groupe et (pie ne dépare 
point la rhétoricpuî. Al. Ernest dllervilly a brilN' dans la gamnu» funam- 
bulesque. Il amusa beaucoup, aux (h'huts du Parnasse, par sou llarcni . oii 
les diverses beautés du inoude.de l'anglaise à la négresse, sont caracté- 
risées avec quehpie ironie, lîien ne vieillit si vile ipi une pièce gaie, mais 
des poèuu's descri|)tifs de sensation e.xol i(|ue. sur la Louisiane entre 
aiitriîs, ceilifiiMit la valeur poé-tiipu^ de M. dllervilly. (pii semble 
avoir abandonné- la poésie poin* eiiti-.sser une habel d histoires l(''gèi'es 
et courtes dont cerlailu's sont fines et «Inii vi-rilable liuiuoiir. M. Vaw- 
nuimu'l «les Lssarls. poète d'ambition et de bonne volonté, a tenté. 



LE PARNASSE ET L ESTHÉTIQUE PARNASSIENNE S«3 

dans ses Poèmes de la Révolution^ un gros effort qui l'a laissé 
au-dessbus de son sujet. M. Xavier de Uicard, dont le livre 6Ve/, 
Rue et Foyer contient des pag-es intéressantes, Tinventeur ou au 
moins le fervent assidu, au commencement du Parnasse, du sonnet 
t'strambole qui eut les honneurs de la parodie du Parnassiciilet, s'est 
dirig'é depuis longtemps vers les études politiques et sociales, et sa 
plume fut une des plus généreuses parmi celle des écrivains des Droits 
de i homme. ÎNI. Cazalis a tiré des poèmes hindous et des poèmes 
persans la matière d'adaptations assez bien faites, et la beauté des 
modèles n'a point perdu tous ses rayons en passant par ses vers souples. 
Quehpies poèmes en prose agréablement cadencés complètent son 
omvre cou rie que rehausse une bonne histoire élémentaire de la litté- 
rature hindoue, très séduisante et attachante. Jean Marras, qui 
vient de mourir, était un ami très cliaud et très dévoué des Parnassiens, 
profondément pénétré de la vérité de leur esthétique, mais non un 
parnassien, non plus que Cladel, dont les quelques vers (le sonnet à son 
àne et quelques courts poèmes) ne sont qu'une part insignifiante de 
l'œuvre. INI. F'rédéric Plessis, d'un vers ferme et distingué, augmente 
le nomltre des poèmes antiques. C'est,, parmi le premier ban des Par- 
nassiens et leurs immédiates recrues, ceux qu'on peut citer, à moins 
qu'on n'ajoute des élèves particuliers de jNIM. F. Coppée ou Sully 
Prudhomuie, comme M. Dorchain, poèt« de facture pâle, mais non sans 
distinction, ou des écrivains tels que M. André Theuriet, qui n'a fait 
dans la poésie qu'un court passage et a dilué son sentiment de la nature 
et son érudition tlorale et sylvestre dans des romans genre Revue dea 
Deux-Monde., o\\ bien M. Jean Aicard, mais il n'est pas certain alors 
que les Parnassiens ne m'accuseraient pas d'abuser de quelques 
déclarations parnassiennes de M. Jean Aicard pour leur iidliger un 
élève dont ils se soucient peu ; tout de même, une fois au moins, 
M. Catulle Mendès l'a revendiqué. 



Il semble que le reproche qu'on sera en droit d'adresser au Parnasse, 
ce sera de n'avoir rien innové et que les quelques hommes de talent 
qu'il conq)ta ne se soientpréoccupés que de tenir honorablement un rang à 
la suite du Piomantisme. Ils n'ont eu ni le souci ni l'intelligence de l'évo- 
lution littéraire. Par leur maniement particulier du vers faussement 
marmoréen (il n'y a qu'à lire M. Coppée, M. Sully Prudhomme pour 
voii- que ce vers est beaucoup plus garni à la façon d'une poupée 
moderne que marmoréen comme une statue antique), par la dispersion 
du l'yllime sur loutes sortes de sujets peu poétiques, ils avaient rendu 
le public lettré français indifférent à la poésie, et il a fallu l'évolution 
symboliste et la mise en question de la prosodie traditionnelle pour 
provoquer un sursaut et un retour d'attention, dont ils ont, d'ailleurs 
bénéficié. 



24 LA REVUE BLANCHE 

Le mouvement symboliste a déplacé la question pour le Parnasse qui 
devenait aux yeux de tous, dûment ce quil était, un parti, pour ainsi 
dire conservateur; et contre les novateurs qui ont rél'ormé la technique 
et réinfusé de la vie à la poésie, il s'est fait une alliance, à peu près, de tous 
les poètes fidèles au rythme traditionnel ; cela a rapproché du Parnasse, 
une foule de fidèles du Classicisme ou du Romantisme, des lamarti- 
niens ou des mussettistes exactement pareils à ceux qu'on maudissait à 
l'hôtel du Drag-on Bleu et qui auparavant niaient les Parnassiens, quoi 
que ceux-ci fussent alors les plus intéressants des poètes de tradition 
ancienne. Il faut pourtant se rendre compte que ces adeptes nouveaux, 
pas plus que les jeunes écrivains amis du Parnasse qui pratiquent le 
vers libéré, ne sont des Parnassiens, et il ne faut pas croire à un 
grandissement subit et tardif de l'école. C'est un beau coucher de 
soleil et non une aurore. C'est la fin, dans le respect et l'attention 
admirative et émue, d'un groupe qui fit son devoir, qui sut maintejiir la 
gloire du vers, et qui, s'il n'augmenta rien, ne laissa pas déchoir. Les 
Anthologies tiendront grand compte de leur production. 11 leur a manqué 
(jue l'un d'eux, soit M. Mondes, soit M. Dierx, écrivît vm livre de vers 
qui s'imposât tout entier comme la Légende des Siècles, les Destinées, 
les Fleurs du mal ou les Exilés. Il est honorable pour eux qu'on 
puisse penser que, s'ils ne l'ont pas fait, c'est par esprit de discipline et 
par respect envers les maîtres. 

M. Catulle Mendès le dit dans sa Légende du Parnasse contemporain 
après qu'il a comparé le groiq^e des Parnassiens aux Trois Mousque- 
taires, M. Dierx étant Atlios, Clatigny d'Artagnan Glatigny a dit : 

Père de la savante escrime 
Qui préside au duel de la rime, 

comparaison fâcheuse et qui résume assez clairement la technique 
factice de l'école) et M. Coppée Aramis, ce qui nest point sans 
dénoter des dons psychologiques et môme prophétiques : le but des 
Parnassiens était de développer leur originalité sur les terrains, les 
mondes, si vous préférez, conquis par Hugo. Ils s'y sont bornés. 

En 1902, demain, lors du Centenaire d'Hugo, M. Catulle Mendès et ses 
amis d'art seront là ; ils croiront, de bonne foi absolue, qu'ils sont les 
liéritiers directs d'Hugo et qu'ils le représentent. Ils auront tort. Il 
n'a tenu qu'à eux qu'ils eussent raison ; ils auraient pu continuer 
l'évolution romantique : ilsl'ont figée. Ils célébreront leur grand homme, 
leur Père, mais parmi les pompes d'une Religion qui s'en va justement 
parce qu'on l'a déclarée fermée et qu'on n'y veut plus rien changer, 

1/l^vuhition passe et laisse les plus pures croyances devenir des 
documents pour servir à l'histoire des religions el. dans le cas présent, 
des Ecoles poétiques. 

Gustave Kaiin 



Adèle la Continente 



Adèle détit une agrafe de son corsage noir et par la fente cueillit trois 
scapulaires de couleurs différentes : carmélite, bleu et rouge. Elle 
n'avait recours à ces truchements mystiques qu'aux heures où l'inter- 
cession directe du ciel lui semblait indispensable. 

La lumière jaune du couchant entrait par la fenêtre en un large 
rayon. Adèle, à genoux sur son prie-Dieu, en était baignéeet ressem- 
blait ainsi aux saintes des gravures pieuses. Sur la fenêtre, nourrie de 
l'humus extrait du champ oîi saint Antoine de Padoue s'était autrefois 
reposé, une giroflée s'épanouissait. 

C'était l'heure tranquille où les, rues des villages s'emplissent de par- 
fums d'arbres et d'odeurs de cuisine à la sauge. Les feuillages anciens 
du pensionnat des Sœurs Sacramentines soulignaient d'une immobile 
barre sombre les vibrantes collines violettes de l'horizon. 

Comme exaspéré par la paix environnante, l'ouragan secret qui cha- 
que samedi, au retour du confessionnal, tourmentait l'àme d'Adèle se 
déchaînait cette fois, plus indomptable. Travaillée par une tentation 
abominable, elle appelait l'extase qui délivre, enchaîne la langue, 
immobilise le cerveau et fait tomber entre l'esprit et les imaginations 
damnables le divin rideau des visions. Par instants, comme une gerbe 
de flammes jaillit d'une maison incendiée, des paroles s'échappaient de 
sa bouche. 

— Quel sacrilège, ô mon Dieu ! communier en état de péché mortel ! 
Et cependant, que faire ? Vous le savez, mon Dieu, je ne puis confesser 
ce péché sans en commettre un plus fort, mille fois plus fort, puisqu'il 
touche à l'un de vos ministres et qu'il est compliqué de scandale ! 

Adèle prit entre ses doigts le scapulaire brun et le baisa. Elle l'avait 
reçu directement des mains d'un religieux carme et connaissait les 
vertus certaines de cet adorable objet. En i25i, la Vierge avait elle- 
même remis ce scapulaire à Simon Stock, général des Carmes en 
Occident. Ainsi que l'indiquait son origine, il était la plus sûre sauve- 
garde de la chasteté. Tenant ce scapulaire sur sa bouche, à la chaleur 
même de ses paroles, elle pria longtemps. 

Le ciel bleu brilla, tout palpitant d'ailés, traversé par des chants de 
harpe, puis, tout à coup, la clarté fulgurante de l'enfer, la nuit de 
l'abîme, et, par dessus tout, éclatante, dominant lés oraisons préci- 
pitées, devançant le galop effaré des meo culpa. la voix et l'image de 
son péché. 

Alors Adèle eut recours à son scapulaire rouge, au scapulaire rouge 
de la Passion. Les associés à ce scapulaire ne peuvent profiter des indul- 



iCi LA REVUE BLANCHE 

gences y attachées que le vendredi, mus elle était parvenue à faire 
transférer cette faveur du vendredi au dimanche. 

Dans le silence, un bruit familier de convarsalions séveilla. C étaient 
les voisines qui. le repas du soir po^î près du fourneau, causaieiit 
devant leur seuil en attendant l'heure du dîner. Adèle se souvint des 
jours où, l'àme eu repos, elle partageait son temps entre les ragots et 
la prière. Le banc du confessionnal, la chaise sur le pas de la porte 
étaient les deux places où se déployait son activité. Car elle ne se plai- 
sait pas à ces ouvrages compliqués par lesquels les femmes indus- 
trieuses savent couvrir, préserver et embellir le marbre des cheminées. 
Son esprit spéculatif recherchait d'autres jouissances. Parmi le cenl' des 
commères, elle inspectait, instruisait, jugeait, condamnait sans appel ; 
à léglise, elle découvrait son àme et recevait l'absolution. Délicieuse 
duplicité qui la faisait tour à tour juge inflexibleet accusée triomphante. 
De cette double incursion dans le temporel et dans le surnaturel, son 
esprit revenait satisfait. Son esprit, elle tout entière en somme, car elle 
avait su réduire son corps à n'être plus qu'un moyen de souffrir et 
d'exercer sa vertu. Au retour de ces causeries vespérales, sa pureté, sa 
virginité brillaient d'un éclat plus vif au regard de toutes les turpitudes- 
que révélaient les voisines demeurées mondaines. Et ce sentiment d'or- 
gueil qui fait parfois succomber le juste la tenait souvent éveillée dans 
son lit froid, à l'heure que l'abbé Rouleau lui avait assigni'e pour faire 
son examen de conscience. 

Le rayon jaune pâlit, puis disparut. Les collines lointaines se vêtirent 
de bleu obscur et leur ombre submergea les arbres du pensionnat. Adèle 
ferma sa fenêtre et alluma sa lampe malgré qu'il fît jour encore, mais le 
"crépuscule leflrayait comme un intrus libidineux. Klle connaissait les 
tentations qu'il a|)porte avec lui. La douceur qu'il répand sur la teri-e^ 
elle savait combien son cœur en était amolli, lété précédent, lorsqu'à 
cette même fenêtre elle demeurait, le samedi soir, jusqu à la nuit noire. 
Vàme ravie, à écouter les cloches. C est à la faveur de celte ombre 
charnumte que le poison s'était inliltri'-. 

Kngluée dans les ruses du Mauvais, file avait cru d'aboi'd que ce 
bonheur inconscient lui venait sim[)lement de sa pureté récente et que 
de 1 absolution toute fraîche décoidait celte j(»ie indélinie qui la faisait 
se complaire au parfum de sa giroflée, au vol des oiseaux et des nuages 
et à la lecture de livres d'amour tels que Télènzaqueoxx Paul et Vii'iiinie. 
Pour accroîti'e encore cette alir-gresse sainte, elle s'était pi"éï>entée deux 
fois par semaine, jmis trois fois au tribunal de la pénitence, jus(ju au 
, jour où l'abbé Houleau, fatigué des niaises révélations de cette Agnès 
montée en graine, lui avait sigiuib" la superiluité de ces visites fré- 
quentes et dil (pi'il était malséant de tirer une jouissance de l'usage 
immodi'-ré des sacrements. Aloi'S, la douleui- (pie lui causa cette froide 
(observation, sa Ir-islesse et Sun impatience du dimanche au samedi lui 
révi'lèrent vaguement le m il dont elle soulfrait. Puis ce fut un songe 
(huit (.'Ile se réveilla brisée, une nuit affreuse où labbe Rouleau lui 



ADÈLE LA CONTINENTE 27 

apparut... Au souvenir de cette nuil, Adèle laissa tomber son scapu- 
laire, comprenant qu'elle était indigne de le toucher ; ses joues se creu- 
sèrent et ses yeux, dardés vers le ciel, implorèrent le miracle. Dès son 
réveil, elle avait compris la portée de ce sarcasme satanique ; son 
ennemi^ de ce jour, se dévoilait sans crainte, déjà trop certain d'avoir à 
jamais triomphé d'elle. 

— Mais, ma chère, on dirait que vous en êtes amoureuse ! s'étail 
écriée une voisine impie, un soir qu'elle louait l'abbé à cœur perdu. 

« Amoureuse » ! ce mot s'écrasait dans sa bouche, délicieusement 
acide, comme ces prunelles des haies qu'à seize ans elle mangeait 
jusqu'à s'en donner la fièvre... 

La nuit tombait, l'ombre malsaine, malgré la lampe, rampait jusquà 
ses pieds. Dans la rue plus silencieuse, les voix s'élevaient plus 
distinctes. Elle voulut sortir et se mêler au chœur des commères. Quelle 
honte ! Ses veux étaient routes, enflammés, sa bouche aride. Comment 
expliquer ce changement et sa vie solitaire de tout un mois, comment 
même parler et répondre aux questions courantes, elle, dont une seule 
pensée martelait le cœur ? 

Elle se jeta sur son lit. L'oreiller pompant ses larmes, elle pleura 
jusquà l'anéantissement, et, dans le calme énervé qui suivit celte crise, 
elle tira de sa poitrine le scapulaire bleu de l'Immaculée Conception, 
pendu au même cordon que sa médaille de jeune fdle, sa médaille des 
Enfants de Marie. 



Il 



Le lendemain, dès l'aube, les cloches, éparpillant leurs carillons 
jusque par delà les collines roses, l'éveillèrent. C'était 1^ l'i septembre, 
dimanclie et fête de l'Exaltation de la Croix. On sonnait la première 
messe, celle que suivaient Adèle et quelques dévotes amies qui n'ai- 
maient guère la pompe des offices de midi et l'orgueil des toilettes qu'y 
déployaient les dames des fonctionnaires. De plus, il lui semblait qu'à 
cette heure matinale, dans l'église presque vide et encore obscure. 
Dieu, descendant pour la première fois, la voyait mieux, se tenait plus 
])rès d'elle. « Je reviendrai comme un voleur, ut fur », avait-il dit. Elle 
et ses compagnes lui faisaient une visite intime, d'amies qui viennent 
saluer devant que la maison soit parée. Et puis l'abbé n'avait pas encore 
revêtu ses babils et ses manières de cérémonie: il avait un sourire pour 
chacune d'elles en leur donnant lliostie. 

La première pensée d'Adèle fut pour sa communion prochaine. Tout 
le liel de la veille lui remonta à la gorge. Machinalement, elle se mit à 
sa toilette, tout en récitant les oraisons familières. 

Elle avait accoutumé de procéder, de deux dimanches l'un, à ses ablu- 
tions secrètes. Elle suivait en cela les errements de ses voisines, les 



28 LA REVUE BLANCHE 

sœurs qui, de par leurs fonctions, vivant avec le siècle, ne pouvaient se 
dispenser de ces pratiques mondaines. La supérieure des Sacramen- 
tines lui avait dévoilé que, tous les quinze jours, sans manquer, tout le 
couvent se réunissait en cercle sur de petites cuvettes et qu'au signal 
donné chaque nonne, lui tournant le dos, faisait une toilette rapide, 
tandis qu'elle même, assise au centre, récitait à voix haute le chapelet. 

Pour la première fois depuis de longues années, Adèle, ce matin-là, 
se lava seulement les mains et le visage. 

Elle sortit, et, dès le seuil de sa porte, elle oublia un instant sa peine, 
tant la brise était douce et le ciel joliment bleu. Elle suivit pour se 
rendre à l'église les ruelles désertes où le soleil n'était pas encore des- 
cendu. Ses pas sonnaient sur la terre sèche. A la faveur de la solitude, 
les pensées terribles s'emparèrent encore d'elle. En vain elle s'elVorçait 
de ne song-er à rien et de noyer toute imagination sous le flot précipité 
des prières récitées à mi-voix. A mesure qu'elle approchait de l'église, 
le cri de la réprobation grandissait en elle. 

Arrivée devant la porte ancienne où les saints de pierre ouvrent des 
yeux si naïfs et les saintes tendent des mains si pures, elle s'arrêta, 
pleine d'une angoisse indicible en face de l'ombre terrible de la nef. Il 
lui sembla qu'une main mystérieuse la tirait en arrière, et, comme en 
songe, elle descendit à reculons les degrés du porche. En bas, elle eut 
la certitude qu'une intervention surnaturelle l'avait éloignée de l'église 
et préservée du sacrilège. Fallait-il remonter les degrés et braver ainsi 
la colère de Dieu après en avoir méconnu la leçon"? Pâle et sans rien 
voir, elle contourna l'église et dans l'angle d'un contrefort de l'abside 
elle s'assit. Sa tête était creuse, légère, ses membres lui semblaient 
vides de sang, tandis que son cœur sonnait comme une cloche. Elle regar- 
dait à ses pieds l'herbe drue poussée sur d'anciennes sépultures, puis les 
pierres noircies de la muraille autour d'elle, puis ses pauvres mains 
tenant son livre sur sa robe. 

La vue d'un lézard qui, furtif comme les premiers rayons chauffant le 
mur-, courait, s'arrêtait brusquement, courait encore, la tira de cette 
sorte d'anesthésie mentale. De nouveau le monde extérieur entra en 
elle; de même un lleuve, qu'un barrage a quelque temps contenu, 
déborde et reprend son cours par dessus l'obstacle. 

Par un vitrail entr'ouverl elle perçut le bruit des chaises remuées 
dans l'intérieur de l'église avant l'élévation, la sonnette du bedeau tinta 
dans son cerveau, aussi nette que les premières paroles qu'on entend au 
réveil d'un long évanouissement. Et presque aussitôt le remords, comme 
un fauve (jue rien n<' détourne de sa proie, bondit sur elle et lui planta 
ses ongles. 

— Mon Dieu ! faites que j'en guérisse! demanda-t-elle, doucement. 

Tout souriait au soleil. Des hirondelles passaient stridentes. Sur ses 
joues bhmches (|u'un frisson nerveux tirait par instants, de grosses 
larmes roulèrent. Tout atl<'ndi'ie, elle s'agenouilla sur cette terre où 
tant d'autres dormaient. Elle était là, hors de l'église, priant de loin 



ADELE LA CONTIXENTK '^0 

comme une lépreuse ou une excommuniée, priant, non avec des prières 
écrites que les lèvres prononcent à linsu du cœur, mais avec la voix 
même de sa douleur incurable et de sa peur sans limites... 

Une ombre envahit soudain le banc contre lequel elle s'était écroulée. 
Elle tourna son visage lamentable, fripé, barbouillé de larmes qui lui- 
saient encore au creux des rides. 

— Comment, vous ici, mademoiselle? Que vous est-il arrivé? 
C'était l'abbé Rouleau qui, sa messe dite, se promenait autour de 

l'église. Il la prit parles mains et la fit asseoir près de lui sur le banc. 

— Voyons, mademoiselle, parlez, qu'y a-t-il? 

Elle retira ses mains que l'abbé tapotait doucement et demeura 
tremblante, interdite, les lèvres serrées, les yeux obstinément fixés 
vers le sol. De courtes mèches de cheveux s'échappaient de son chapeau 
en capote, ses yeux brillaient, entourés d'un cercle rouge, et sous son 
nez où tremblait une goutte brillante les poils de sa moustache, agglu- 
tinés par les larmes, dessinaient des virgules noires. 

— Je ne vous ai point vue à la messe. Vous étiez déjà sans doute à 
cette place, dit labbé; et. tout en parlant, par une bienveillance machi- 
nale, il chercha encore les mains d'Adèle. Mais celle-ci, reculant 
jusqu'à l'angle extrême du banc : 

— Laissez-moi, monsieur le curé. 

Elle jeta un regard bref sur Tabbé et fixa de nouveau ses yeux vers la 
terre. Et comme Rouleau insistait, la pressait de questions, pressen- 
tant un mystère que la confession n'avait pu lui dévoiler encore, tout à 
coup Adèle bondit comme une chèvre et s'enfuit en courant vers sa 
maison. 



III 

Chez elle, la porte fermée à clef, Adèle se trouva en face de toute une 
journée de tentations certaines, de toute une journée à passer en bataille 
avec son péché renaissant et multiforme. 

Ses mains gardaient encore l'impression des mains de l'abbé, molles 
et tièdes ; un instant, ses jambes avaient frôlé la robe noire ; elle revoyait 
le visage plein d'ombre penché sur le sien, elle entendait cette voix qui 
descendait en elle comme une onde de délices empoisonnées. Et le rêve 
se rebâtit en elle d'une union discrète et profonde, obtenue, qu'importe! 
au prix du salut éternel de deux âmes pour elle également précieuses, 
à Jamais scellées l'une à l'autre au feu de l'enfer, mais pour quel 
paradis immédiat ! 

S'aventurant plus loin, sa pensée, devenue en quelque sorte plus 
brave vis-à-vis du mal par tout le mal déjà conçu, elle descendit jusqu'à 
ces images charnelles, à ces visions précises et presque tangibles qui 
la soulevaient toute et la ravissaient en extase. Ahî cette extase, qu'elle 
ne pouvait plus obtenir par la prière, comme elle l'atteignait rapide- 



3o t-A REVL'K ULANGIIE 

ment, à l'autre pôle de sa nature ! Comme le démon la lui procurait, 
copieuse, intense, au point qu'elle y trouvait la consolation et même une 
trêve à sa souffrance ! Mais, sitôt le mirage dissipé, comme la réalité 
reparaissait, plus formidable encore 1 Comme elle tonnait, la voix de Dieu ! 

Nul rel'uge ne pouvait la soustraire à la tentation. Inhabile aux 
travaux domestiques, elle ne savait que lire, prier et méditer. Sa 
maison était à ses yeux plus déserte et plus monotone que la plus 
alfreuse Tbébaïde. C'était la cellule dune recluse, moins la distraction 
des oflices et des ouvrages du couvent, 

La peur de la mort et du diable qui s'agrippa si fort au ventre et à 
la nuque des moines du moyen âge était du moins combattue par la 
pratique passionnée de deux aulres niaiseries également absorbantes : 
l'écriture et renljminure. Mais Adèle ne connaissait aucun art d'agré- 
ment, pas même cette broderie au crochet, apanage des simjdes, mais 
aussi refuge des inquiets dont elle embrouille et relient la pensée par 
le compul des points et l'enchevêtrement des laines. Des renies sur 
l'État lui avaient assuré la vie oisive. Rouleau, à qui naguère elle avait 
confié son ennui, avait obtenu pour elle de Monseigneur la commande 
d'un certain nombre de petits rectangles de drap et de flanelle destinés 
à ccinlenir des cendres sacrées. Mais après la première livraison. 
Monseigneur, de nouveau sollicité, n avait plus répondu. Les sachets. 
d'Adèle, mal cousus, laissaient fuir les cendres, d'où de nombreux 
sacrilèges involontaires. 

Cependant, elle demeurait assise, les mains inertes, l'esprit vide, 
prompt à s'emplir d'imaginations coupables. Elle chercha un sujet de 
méditation. Des circonslances de la vie des Saintes comparables à sa 
situaticjn présente lui revinrent aisément à la mémoire. Klle pensa 
-surtout à Marie l'Egyptienne. Ayant pris le livre, elle l'ouvrit au signet 
et lut : 

'( Celte sainte, ayant quitté sa famille à l'âge de douze ans, avait 
« passé dix-sept ans plongée dans la débauche, sans que laccroisse- 
« ment de l'âge fît autre chose en elle que fortifier la malice et augmenter 
« cet embrasement funeste dans lequel elle s'étudiait à faire périr avec 
« elle toute la jeunesse d'Alexandrie. Ce n'était ni l'inléi-èt, ni l'amour 
« du gain (pii la portait à cette fnieur démesurée. Car elle faisait gloire 
« de refuser tout ce (pion voulait lui donnei-, espérant [)ar ce moyen 
« attirer à elle encore plus de monde, lorsqu'on verrait qu'elle ne 
« recherchait point d'autre récompense du péché que le péché même. » 

(Quarante-sept ans après le mira<'le <|ui l'avîiil convertie. /o/ifiie 
l'avait rencontrée sur les bords du .Jourdain, « toute nue et le corps extrê- 
mement noir par suite de lardiMir du soleil », les cheveux aussi blancs 
(jue (le la laine, mais si courts ([uils ne lui allaient que jus(pi au cou. 

Habile à découvrir des concordances, Adèle s'aperçut que sa propre 
vie n'était (pie le rebours de la vie <le Marie dEgyple. La période de 
pénitence et de prière avait chez elle précédé le temps de la faute, loyer 



ADÈLE LA CONTINENTE >i 

anticipé de ses erreurs présentes. Elle avaiL somme toute, droit à 
l'escompte, tandis que Marie avait dû payer les intérêts. Au jugement 
de Dieu pour qui le temps, To'Ç'rt/ii et ra/?/'è5 n'existent pas, sa vie ne 
serait-elle pas aussi dig'ne d'indulgence, de pardon, voire de récom- 
pense que la vie de l'Égyptienne? Dans la balance suprême, ses 
bonnes actions pèseraient-elles mrjins parce quelles avaient précédé 
les mauvaises? Bien au contraire, lui semblait-il. Le bien, au lieu d'être 
issu du repentir, engendré lui-même parle remords et la crainte, avait 
été accompli par elle de bonne volonté, par amour irréfléchi, élan 
spontané. 

Ainsi Adèle était arrivée à l'élat d'esprit — mille l'ois plus dange- 
reux que rignorance — du pécheur orgueilleux et subtil qui raisonne, 
accorde à son jugement une valeur absolue et finit par s'absoudre. 

Poussant plus avant la comparaison, elle considéra qu'elle n'avait 
jusqu'alors péché que par intention. De tout son cœur, il est vrai. S'il 
n'eût tenu qu'à elle, la faute eût déjà été consommée. Mais enfin, la 
sainte, elle, avait péché en action, et combien de fois! 

— J'ai convoité l'amour d'un prêtre, se disait Adèle, mais l'Egyptienne 
ne compta plus les sacrilèges de cette sorte quand elle eut voyagé sur 
le navire qui transportait les pèlerins en Palestine pour y célébrer la 
grande fête de l'Exaltation de la Croix. «Elle se conduisit à bord », racon- 
tait le livre, « avec une impudence contre laquelle personne ne put tenir. 
« Elle remplit le vaisseau d'abominations, inventant de jour à autre de 
«nouveaux crimes ou de nouvelles espècesd'iniquités, 'qui avaient été 
« inouïes jusque-là, mais toutes plus détestables l'une que l'autre. » Ce 
vice éhonté, compliqué de scandale et de séduction était-il en rien 
comparable à son désir muet des baisers de l'abbé, à pleine bouche, 
avec les piqûres de sa moustache rasée ? 

Enfin, INIarie, pourse sauver, avait eu la faveur d'un miracle. Lorsque, 
repoussée de l'église par une force inconnue (comme elle-même l'avait 
été naguère), Marie avait ouvert les yeux sur l'état de son àme, une 
image de la Sainte Vierge lui était apparue et elle avait entendu une 
voix lui crier :« Au delà du Jourdain tu trouveras ton repos. » Mais 
elle, quelle intercession divine l'avait secourue? Dieu, s'il avait cru son 
âme en péril, ne l'aurait-il pas sauvée au prix d'un miracle? Ce silence 
d'en haut ne montrait-il pas combien elle était loin encore de perdre le 
bénéfice de ses bonnes actions et de ses jours d'indulgence accumulés? 

A ce moment de sa méditation, Adèle fut saisie par un froid intense, 
un tremblement glacé la secoua tout entière. Elle avait commis l'impru- 
dence de s'asseoir, tout échauflée par sa course, le dos tourné à la 
fenêtre ouverte. De minute en minute son malaise grandit. Sa tête, ses 
mains étaient brûlantes, la fièvre montait par ondes le long de son 
corps comme une flamme rapide. Elle ferma la fenêtre et tomba sur 
son lit. Sa bonne, rentrant pour préparer le repas de midi, la trouva 
délirante sur Tédredon bouleversé, ayant encore sur sa tête son chapeau 
en capote garni de dentelles noires. 



â– jv. LA REVUE BLANCHE 

IV 

Labhé Rouleau, ayant appris la maladie d'Adèle, s'empressa de lui 
faire visite. Elle délirait encore. Il revint le lendemain. Adèle était plus 
calme, sa fièvre avait diminué. 

L'abbé lui dit: — Vous avez dû prendre mal le soir. La ruedesBelles- 
Écuellesest la plus froide de toute la ville. 11 j souflle un courant dair 
pernicieux. 

Il lui parlait doucement, niaisement, par petites phrases, dun ton 
amical qui l'enchanta. Elle remarqua que l'abbé, par une discrétion 
louchante, semblait ne plus se souvenir de la scène du dimanche. Peut- 
être quelques mots échappés à son délire avaient-ils révélé à l'abbé son 
secret ? 

Elle n'osait se l'avouer, tout en ressentant une joie confuse à penser 
(jue peut-être il savait tout... Elle se sentait maintenant capable de le 
repousser, s'il avait songé à profiter de l'avantage que lui donnait cet 
aveu. La maladie avait éteint toutes les flammes de sa chair et ne lui 
avait laissé que le vague et permanent désir d'une amitié tendre. Elle 
convoitait une affection analogue à celle d'Abélard pour lléloïse, une 
liaison toute spirituelle, plus immatérielle encore que celle des amants 
illustres, et sublimée par la certitude qu'elle avait de sa mort prochaine. 

Comme par un tacite accord avec sa volonté secrète, Rouleau ne 
m;inquait pas de venir tous les jours. Il s'était rendu familier, la gron- 
dait amicalement, lui ramenait la couverture jusqu'au menton et. tout 
en parlant, rangeait les fioles ou remuait les tisanes. 

Une fièvre fantasque brûlait et glaçait tour à tour la malade. Elle ne 
dormait pas, toussait beaucoup^'et crachait rose. 

— Vous ne pourrez jamais vous remettre, lui dit un jour l'abbé brus- 
fpiement. Vous êtes mal soignée. Votre domestique vous plante là des 
demi-journées, sans vous donner votre potion. 

.Vdèle aimait sa bonne. Décidée à mourir dans le bien-être que lui 
procurait le mensonge sentimental qui la berçait depuis le début de son 
mal. elle donnait elle-même le plus souvent congé à sa domestique. 

Les soins, les médecines ne lui étaient agréables qu'en tant que son 
état |)résent en était quelque peu prolongé. Mais un retour complet à la 
santé l'effrayait. La négligence de sa bonne était comme une aide 
inconsciente à sa lente et si douce mort volontaire. 

Elle répondit, machinalement: 

— Que faire alors, monsieur le curé ? La remercier ? 

— N'en soyez pas en peine. Je la placerai ailleurs, car cette fillf a des 
qualités. Mais jai suus la main, j)our vous soigner, une excellente 
femme, à la fois cuisinière et' garde-malade. Vous la connaissez peut- 
être : c'est Mlle Narval. 

.\ ce nom, Adèh' sursauta. 

— .Il' I;i connais, lit-elle. — et certaines histoires quelle n'avait jamais 



ADÈLE LA r.ONTlNENTE ^"^ 

crues jusqu'à ce jour- touchant les relations de l'abbé el de Mlle Narval, 

lui revinrent à l'esprit. 

Dans la chambre tiède qu'irisait un rayon de soleil, l'abbé se tenait 
debout,incliné vers elle. C'est ainsi qu'elle laimait le mieux, ses yeux 
luisants dans l'ombre de sa figure pâle, ses longs cheveux tombant un pou 
sur ses joues. Elle n'osa le contredire, de peur de l'éloigner sans retour. 

Mais dès l'entrée de Mlle Narval dans sa maison, la tranquillité satis- 
faite de son âme fut troublée. A la faveur de son immobilité oisive, tous 
les détails relatifs à la liaison du curé et de la servante surgiront, se 
précisèrent, se soudèrent l'un à l'autre indissolubU-ment. Elle en lit 
une sorte darmure de défiance à l'abri de laquelle veillait sa jalousie 
inlassable. 

En intruse impudente, elle défendit le cœur où elle avait trouvé un 
refuge illusoire. 

La ii-arde-malade redoublait de dévouement. Chaque accès de toux la 
mettait sur pied, une tasse de lait chaud sur une assiette. Elle s'ingéniait 
à réveiller l'appétit de la malade par mille inventions culinaires. Chaussée 
■de feutre, mystérieuse et toujours présente, elle allait de la chambre à 
la cuisine, muette et rapide comme un fantôme ami. 

Parfois, elle s'asseyait près du lit et, tout en souftîanl sur quehjue 
infusion brûlante : 

— M. le curé n'est pas encore venu. Ça m'étonne. Si vous saviez 
comme il aime Mademoiselle ! Il aura sans doute été voir ses pauvres. 
Impossible de le raisonner là-dessus. L'argent lui brûle les doigts. Il ne 
l'aime que quand il le donne. Quand j'étais chez lui, il me fallait cacher 
de quoi acheter le dîner. Quand il s'en apercevait, c'étaient des scènes ! 
'.(Ah ! Clarisse, qu'il me disait, vous m'avez fait mentir à mes pauvre---. » 
Tenez, même que... 

— C'est bien, donnez, interrompait Adèle en saisissant le bol brûlant. 
Le souvenir de la vie commune de l'abbé .et de cette femme doublait sa 
fièvre. Mlle Narval avait dû quitter un jour le presbytère, sur l'ordie 
de l'évêque. disaient les bonnes langues. 

Rouleau avait apporté un paquet de cartes. Il enseigna des jeux 
faciles et d'interminables parties à trois se perpétrèrent sur un guéridon 
que l'on avait approché du lit. Mlle Narval quittait de temps en temps 
le jeu et préparait les potions. Mais au bout de huit jours le jeu cessa. 
Adèle prétendit que les cartes lui donnaient la migraine. Le vrai est 
qu'elle était sûre que l'abbé et la bonne se « faisaient du pied » sous la 
table. 

D'ailleurs, mille indices étaient venus fortifier ses premières présomp- 
tions. La porte de la rue souvent se fermait longtemps après que l'abbé 
avait quitté la chambre. Elle les avait épiés de son regard fin comme 
une aiguille sous l'immobilité de ses cils clos. Le moindre geste, le 
moindre coup d'œil avait été par elle analysé et classé. Maintenant le 
doute n'était plus possible. Il ne manquait plus qu'un fait précis, uite 
constatation irréfutable. 



:i4 LA REVUE BLANCHE 

Ce fait précis, dernier coup de pioche sur son château damonr, elle 
se leva pour aller le rechercher, un matin que la bonne était allée aux 
provisions. Enveloppée d'une couverture, elle se traîna jusquà la cui- 
sine où elle (l('îcouvril une terrine de foie gras profondément entamée, 
une bouteille de Frontignan. de l'eau-de-vie et deux verres encore 
humides. Devant la table, deux chaises rapprochées, sur la table, une 
seule assiette, salie. 

Rentrée dans son lit, la vieille fille s'efforça de rassembler ses idées. 
Sa récente découverte lavait rendue stupide, comme étonnée. Elle 
demeurait navrée par l'évidence, au point que ses esprits gisaient épars. 
J)e tout le mirage qui l'avait ravie, ces seuls détails ignobles subsis- 
taient : deux chaises voisines et la même assiette. 

Cette table de cuisine lui emplissait la vue ; elle en apercevait les 
moindres accidents et reconstituait par chacun d'eux la scène de goin- 
frerie lascive oii, sans doute, son amoureuse crédulitc' avait excité leurs 
rires à bouche pleine. 

Evidemment, les deux compères travaillaient ensemble à capter son 
héritage. Par là s'expliquaient le dévouement de la domestique et la 
tendresse de l'ami. 

(Certes, elle les chasserait tous deux ! Soulevée par la force des impré- 
cations qui bouillonnaient en elle, elle se dressa à demi sur son lit 
déliiil. Maigre, les yeux l'tiru'elants. les mèches gris vei-dàtre de ses 
cheveux tordues autour de son front, éclairée en rouge par la flambée 
des bûches, elle seml)laif une l">innye. 

Mlle rsVirval rentrait. 

— Faites venir le notaire ! commanda-l-elle. 
Et. comme la dômes! iqn(> hésitait, elle ajouta : 

— I']t aussi lahbé Iloulcau ! 

Et ([uaud tout le monde fut réuni : 

— Monsieur le notaire, écrivez : .le lègue tout nu)n bien à l'hospice, 
l'illc l()Mil);i siii- son lit. sans souflle, comme morte. Quand elle se 

réveilla, seule dans sa chambre, elle vit son oreiller, ses draps roidis 
par le sang. I^a colère, la douleur avaient, pendant sa faiblesse, rouvert 
les sources rouges de sa poitrine. 

A la joie calme qui la submergeait, elle sentit à n'en pas douter (|ue 
loiii iillail pri'ndifî tin. et, presque souriante, elle ferma les yeux pour 
iiKHirir. 



N 

Adèle venait d'entrer en agonie. Sous la garde d ime voisine ennuyée, 
elle gisait, pareille à ces formes maigres des primitives xylographies. 

lin ciel bouleversé de novembre versait j)ar instants uiu' lumière 
dill'use et (''bloiiissante. 

Autour de son lit. invisibles aux assislanls. les démons allaieul el 
venaient. I/nn, coillé d'ailes {\o chauve-souris, le nez couvert de fins- 



ADÈLE LA CONTINENTE ' > 

Lules, la lèvre pendant plus basque le menton, les vertèbres de l'écliine 
saillantes et rondes comme une dégringolade de pommes et finissant en 
une queue robuste et pointue: l'autre vêtu d'un poil abondant, la tète 
en hure de porc avec des oreilles d'épagneul, le nombril enrichi d'un 
œil goguenard ; celui-ci. les dents saillantes livrant passage à une 
copieuse et visqueuse langue, le front cornu et les mamelles ballantes 
et gercées ; cet autre sous l'apparence d'un oiseau à gros bec, paré 
d'oreilles de veau et les yeux comme des girandoles. 

Ils se démenaient autour du lit et leurs pieds griffus éraflant les 
planclies faisaient un petit bruit strident que percevait seule la mou- 
rante. 

A son chevet se tenaient Dieu le Père, le Christ et la Vierge priant 
sous ses voiles. De leur bouche s'échappaient des banderoles portant 
ces mots : Sis firma in fide. « Sois ferme en ta foi », mais leurs visa- 
ges étaient empreints de tristesse. Triste aussi était l'ange gardien, 
debout à la droite du lit. 

Et lame d'Adèle cria de détresse : Miserere mei, Domine ! Les trois 
augustes figures se penchèrent, faisant reculer la cohorte des démons. 
Mais sans doute une pensée mauvaise rampa de nouveau dans l'esprit 
vacillant de la mourante, car les Maudits ricanèrent, leurs griffes égra- 
tiffnèrent encore les ais du lit, et l'un d'eux tendait à la vieille fille une 
couronne immonde, tandis que sur une banderole jaillissant de ses 
lèvres se lisait en lettres de feu : Peri>ersa es ! Fornicavisti ! 

« Tu t'es pervertie ! » Adèle était inclinée sur son âme ainsi qu'au- 
dessus d'un puits ténébreux. Ces mots : Perçersa es .' tombèrent comme 
un rayon de soleil sur l'eau noire. 

Elle vit son âme nue et transparente. Elle comprit que son ange et 
l'Autre avaient soulevé les plus secrets replis de sa conscience et décou- 
vert, répugnant insecte de nuit, l'amour que depuis longtemps elle 
couvait de toute sa chaleur. 

Et les souvenirs l'assiégèrent, malgré son épouvante et ses efforts pour 
prier, pour prier seulement. Elle mâchonnait les Psaumes de la péni- 
tence et goûtait à nouveau, étrangement intenses, les blandices char- 
nelles du confessionnal, l'angoisse délicieuse et sacrilège qui faisait cha- 
virer son cœur quand l'haleine du prêtre frôlait ses joues, cependant 
qu'elle lui avouait ses plus intimes tares, avec l'a sensation abominable, 
éperdument audacieuse de lever devant lui ses jupes, toutes ses 

« Putriœritfit et corruplx siint cicatrices meœ : a facie insipientuv 
nieie. » 

« La pourriture et la corruption sont dans mes cicatrices, à cause de 
ma folie. » 

Dans ce combat au bord des éternelles ténèbres, elle vit défiler les 
ligures de ses songes, des groupes monstrueux de cauchemar, d'autant 
plus compliqués et obscènes que son ignorance amoureuse était plus 
urande... 



Uj la revue blanche 

« Quoniam lumbi inei iinpleti sunt illusionibiis ; et non est sanitas 
in carne mea. » 

'( Mes reins sont remplis de mensonges; il n'est plus rien de sain dans 
ma chair. » 

Dans le conl'essionnal, cent fois elle avait été sur le point de crier en 
termes crus sa passion au prêtre, de la lui lancer comme un vitriol à 
travers la petite plaque de zinc perforée. Cette plaque, brunie par les 
doig-ls et les haleines! Toute sa pureté, toute sa force, tout son orgueil, 
avaient fui par là, comme une tisane à travers une passoire. 

« Domine, ante te omne desiderium meiini. et geniitus meus a te non 
est absconditus. » 

« Seigneur, vous connaissez tout mon désir, et mon gémissement 
ne vous est point caché. » 

Par une épouvantable équivoque, c'est son désir coupable que les 
paroles sacrées ressuscitaient en elles. Désir uniquement charnel, sans 
aucun besoin de tendresse ou d'abandon qui l'excusât, bète de luxure 
vivace, impérieuse, dont son être tout entier n'était plus que la litière. 

« Et qui jnxta me erant de longe steterunt et vim faciehant qui quiv- 
rcbant an imam mea m. » 

« Ceux qui étaient auprès de moi s'en sont éloignés : et ceux qui cher- 
chaient mon àme me faisaient violence. » 

Une cloche sonna l' Angélus. Los nuages poussés par le vent passaient 
comme des fumées sinistres dans l'incendie du soleil couchant. La vieille 
femme assise auprès de la moribonde s'était endormie sur son chapelet. 
Et dans le crépuscule, la sarabande des démons tourbillonnait, plus 
ardente à mesure qu'approchait l'heure suprême. La nuit sabaissait 
comme la pierre dune tombe. Adèle sursauta dans ses draps froissés et 
baignés des sueurs ultimes. Elle vit la face sévère du Christ à son 
chevet et lut sur son visage ce reproche : « Tu as donné ton bien aux 
laïcs. ») 

Ce dernier poignard dans son cœur fit enfin jaillir le sang du repentir 
qu elle versait pour le ciel, rachat de tel sang plus précieux. L'Enfer 
lléchit à ce coup. De sa gorge que le râle étranglait, elle voulut crier 
pour abolir l'impiété de ses volontés dernières. Son àme s'enfuit dans 
cet effort. 

Richard Cantinelli 



Beethoven ^'^ 



Examinons maintenant d"où Beethoven a tiré sa force ou plutôt, puis- 
que le secret du don naturel doit demeurer voilé pour nous et qu il nous 
faut admettre, sans examen, l'existence de cette force d'après ses effets, 
cherchons à nous expliquer par quelle particularité de son caractère 
personnel et sous quelles impulsions morales, le grand musicien a pu 
arriver à concentrer ses forces sur cette œuvre unique, formidable, qui 
constitue son fait artistique. Nous avons vu qu'il fallait écarter la 
supposition d'une connaissance raisonnée qui aurait guidé le dévelop- 
pement de ses instincts artistiques. Par contre, nous aurons à nous atta- 
cher à la force virile de son caractère, dont nous avons déjà vu, en 
passant, Tiniluence sur l'épanouissement de son génie intérieur. 

Tout de suite, nous avons mis en comparaison Beethoven avec Haydn 
et Mozart. Si maintenant nous considérons les tendances de leurs exis- 
tences extérieures, une transition s'établit de Haydn à Beethoven, en 
passant par ]Mozart. Haydn fut et resta un serviteur princier qui, en sa 
qualité de musicien, eut le soin d'amuser son maître fastueux. Des 
interruptions temporaires, comme ses voyages à Londres, modifièrent 
très peu le caractère de son art, car, là encore, il ne fut que le musicien 
recommandé à des seigneurs considérables et payé par eux. Soumis et 
dévot, il conserva, jusque dans un âge avancé, la paix d'une àme bien- 
veillante et sereine ; seuls, ses yeux qui nous regardent du fond de son 
portrait sont emplis d'une douce mélancolie. La vie de Mozart, au con- 
traire, fut un combat incessant pour s'assurer l'existence paisible ; or, 
elle devait lui rester particulièrement difficile. Enfant, choyé par la 
moitié de l'Europe, jeune homme, il ti'ouve empêchée, jusqu'à la plus 
odieuse oppression, toute satisfaction de ses inclinations, puis, ayant à 
peine atteint l'âge d'homme, il se consume prématurément. Tout d'abord, 
le service de musicien chez un prince lui fut insupportable : il cherche 
alors à vivre de l'approbation du public; il donne des concerts, et ses gains 
fugitifs sont consacrés aux plaisirs. Si le prince de Haydn demandait 
constamment un nouveau divertissement, Mozart devait au jour le jour 
trouver quelque chose de nouveau pour amuser le public : rapidité dans 
la conception et l'exécution, suivant la routine appropriée, voilà le trait 
caractéristique de ses œuvres. C'est seulement vieillard que Haydn 
écrivit ses véritables œuvres maîtresses, lorsqu'il jouissait d'une tran- 
quillité assurée par sa gloire extérieure. Mais jamais Mozart n'y par- 
vint: ses plus belles œuvres ont été conçues entre l'exaltation d'un 
moment et l'angoisse du moment suivant. Aussi finit-il par convoiter 
un riche emploi auprès d'un prince, espérant par là avoir une existence 



(1) Voir La revue blanche du 15 août 1901. 



38 LA REVUE BLANCHE 

plus favorable à sa production artistique. Ce que son empereur lai 
refuse, un roi de Prusse le lui offre : il reste fidèle à son empereur et 
meurt dans la misère 

Si Boellioven avait eu recours à la froide raison pour le choix de son 
genre d'existence; elle n'aurait pu, par rapport à ses deux grands précur- 
seurs, le conduire plus sûrement que ne le fit la naïve expression de son 
caractère inné. Il est étonnant de voir combien en lui tout fut déterminé 
par le puissant instinct de nature. Cet instinct parle ici très nettement 
dans l'horreur qu'il manifestait pour un genre d'existence comme celui 
de Haydn. Un regard sur le jeune Beethoven sufhsait pour ôter à quelque 
prince que ce fût la pensée de faire de lui son maître de chapelle. Les 
traits de son caractère, qui le préservèrent d'un destin sembhible à celui 
de Mozart, allirment plus remarquablement encore son individualité. 
Comme lui. absolument sans fortune, jeté dans un monde où l'on ne 
paye que l'utilité, où le beau n'est payé que s'il llatle la jouissance, 
mais où le sublime doit demeurer absolument sans écho, Beethoven vit 
aussitôt qu il lui était interdit d'acquérir, par la beauté, la faveur du 
monde. Que la beauté et la noblesse dussent se valoir à ses yeux, 
e'est ce qu'exprimait aussitôt sa physionomie avec une admirable force. 
Le monde de la forme avait jusqu'à lui bien peu d'accès. Son regard 
d'une acuité presque étrange ne voyait rien dans le monde extérieur 
qu'importunités dérangeant son monde intérieur, et son unique rapport 
avec ce monde fut d'écarter ces importunités. Aussi la contraction 
devient la caractéristique de ce visage. Le rictus du délî contracte ce 
nez. tord cette bouche qui ne se détend point pour le sourire, mais seu- 
lement pour le rire énorme. Si ce fut un axiome physiologique qu'un 
grand cerveau doit être enfermé dans une enveloppe osseuse, mince et 
délicate, comme pour faciliter une reconnaissance immédiate des choses 
hors de nous, on observe ici le contraire, car l'examen qui a été fait. 
il y a quelques années, de la dépouille mortelle de Beethoven montra 
que le crâne était d'une épaisseur et d'une solidité tout à fait imisitées. 
en liarmorn'e avec une charpente osseuse d'une dui-eté extraordinaire. 
Ainsi la nature abrita en lui un cerveau d'une délicatesse excessive, aliii 
((u'il ne pût voir qu'à lintérieur et qu'il pût exercer sa contemplation 
interne en toute quiétude. 

Ce que cette force terrible enfermait et conservait était un monde 
d'une si lumineuse délicatesse que, livrée sans dt'fense au rude contact 
du monde exiérieui-. elle se fût dissoute et évaporée — cimime le délicat 
génie de lumière et d'anu)ur de Mozart. 

Maintenant, se dira-t-on, comment im tel être, d'ime aussi pesante 
envelojijie. pouvait-il regarder dans le nioruley — Certainement, chez 
un tel homme, les émotions intérieures de la volonté ne déterminèrent 
januiis. (r.\ seulement d'une manière indistincte, sa concept ion du monde 
extérieur: elles étaient trop violentes et en même temps trop délicates 
pour pouvoir s'attacher aux apparences que son regard eflleui-ait avec 
une hâte inquiète, et, enlin, avec cette défiance de réternel insatisfait. 



BEETHOVEN -if) 

L'illusion l'iigitive qui pouvait faire sortir jNlozai't de son moilde inté- 
rieur et lentraîner à la recherche des jouissances extérieures, n'avait 
pas de prise sur lui. Les satisfactions puériles (|ue l'on peut avoir aux 
distractions d une g-rande ville de plaisir n'existaient pas pour lui, car 
ses instincts de volonté étaient trop forts pour pouvoir trouver le 
moindre aliment dans cette existence artificielle. Son goût pour la soli- 
tude ne faisait que sen accroître et se rencontrait aussi avec son senti- 
ment d'indépendance. Un instinct admirablement sur le guidait en cela 
et fut le ressort principal des manifestations de son caractère. Spinoza 
conserva son indépendance en polissant des verres. Schopeidiauei- 
s'efforça de maintenir intact son petit patrimoine ; ce souci gouverne 
toute sa vie extérieure et éclaire les côtés obscurs de son caractère, car 
il considérait que la vérité de toute recherche philosophique est mise 
sérieusement en péril quand elle dépend de la nécessité d'acquérir de 
l'argent au moyen de travaux scientifiques. La même préoccupation 
détermina en Beethoven sa fierté invincible en face du monde, son pen- 
chant pour la solitude, enfin, ses tendances presque austères qui s'ex- 
primèrent dans le choix de son mode d'existence. 

En réalité, Beethoven eut aussi à gagner sa vie au moyen de ses 
travaux musicaux. Mais, la vie confortable n'ayant pour lui aucun 
attrait, il subissait moins la nécessité de fournir des travaux rapides et 
superficiels et de faire des concessions au goût du jour auprès duquel 
on ne peut réussir qu'avec des œuvres aimables. Ainsi, plus il perdait 
contact avec le monde du dehors, plus il tournait ses regards clair- 
voyants vers son monde intérieur. Plus il s'habitue à la gestion de ses 
biens intérieurs et plus sciemment il impose au dehors ses exigences. 
Il demande à ses protecteurs de ne plus lui payer ses travaux, mais de 
prendre soin qu'il puisse travailler po'ur lui-même, sans la moindre 
inquiétude. Pour la première fois dans la vie d'un musicien, il arriva 
effectivement que quelques haut-placés s'engagèrent à lui conserver 
son indépendance à la façon dont il l'entendait. Arrivé au même tour- 
nant de l'existence. Mozart, prématurément épuisé, disparaissait. 

Ce grand bienfait, dont il ne jouit pas toujours d'une façon bien régu- 
lière, fonda cependant l'harmonie particulière qui s'annonça dès lors, dans 
la vie du m.aitre. encore que cette existence fût étrangement organisée. 
Il se sentait vainqueur et savait qu'il n'était au monde que comme 
homme libre. Ce monde devait l'accepter comme il était. Il traitait en 
despote ses nobles protecteurs, et l'on ne pouvait rien obtenir de lui 
que ce qui Itu plaisait et à l'heure qui lui convenait. 

Mais jamais il ne se plut à autre chose qu'à ce qui le captiva unique- 
quement et toujours : le jeu du magicien avec les formes de son monde 
intérieur. Car bientôt le monde extérieur s'elîaça pour lui complètement, 
non que la cécité lui en ravît l'aspect, mais parce que la surdité 
l'éloigna rapidement de son oreille. L'ouïe était le seid organe par 
lequel le monde pût introduire son trouble en lui, car il était depuis 
longtemps mort pour ses yeux. Que vouait le rêveur extasié quand il 



4«» LA REVUE BLANCHE 

iijarchait par les rues fourmillantes de Vienne et regardait fixement 
devant lui, les yeux grand ouverts, vivant uniquement dans la contem- 
plation de son nutude intérieur dliarmonies. Quand vint la surdité, ses 
maux d'oreilles le tourmentèrent terriblement et le plongèrent dans 
une |)rofonde mélancolie ; nous lentendons peu se plaindre, quand la 
surdité devient complète et qu'il ne peut plus entendre une exécution 
musicale. Seul le commerce de tous les jours lui était rendu difficile, 
qui n'avait jamais eu pour lui aucun attrait ; aussi désormais s'en 
détourna-tril détinifivemenl. 

Jjn musicien (|ui n'entend pas! — Peut-on imaginer un peintre 



;iv«Mlglc ? 



Mais le voyant aveugle, nous le connaissons, c'est Teirésias ù qui le 
inonde des apparences est fermé et (pii, pour cela, observe, avec l'œil 
int.é<-ienr, le principe tde toute apparence. C'est à lui (jue ressemble 
mainicnantle musicien sourd, qui. n'étant plus troubli" par le bruit delà 
vie, écoute maintenant uniquement les harmonies de son âme, et con- 
tinue, du fond de lui-même, à parler à ce monde qui, pour lui, n'a plus 
rien à dire. Ainsi le génie délivré de tout le hors-soi, est en soi et pour 
soi. A celui qui eût vu alors Beethoven avec le regard de Teirésias, 
quel miracle se serait dévoilé ! un monde marchant dans un homme ! 
— l'En-soi du monde devenu homme qui marche ? 

\\i maintenant l'ceil du musicien s'éclairait du dedans. Maintenant il 
projetait son regard sur les hjrrnes qui, éclairées par sa lumière inté- 
rieure, se communiquaient de nouveau à son être intérieur. Maintenant 
c'est seulement l'essence des choses qui lui parle et qui les lui montre à 
la lumière calme de la Beauté. Maintenant il comprend la forêt, le ruis- 
seau, la prairie, l'éther l)leu, les masses joyeuses, le couple amoureux, 
le chant des oiseaux, la fuite des nuages, le grondement de la tempête, 
la volupté d'un repos idéalement agité, .\lors cette sérénité merveilleuse 
devenue pour lui l'essence même de la musique, pénètre tout ce qu il 
voit, tout ce qu'il imagine. Même la plainte, élément naturel de tout son, 
s'apaise en un sourire : le monde retrouve son innocence d'enfant. 
V Avec moi vous êtes aujourdhui en Paradis ! « Qui n'entendit cette 
parole du Sauveur, à l'audition de la Pastorale "r* 

» Voici maintenant (pie croît cette force génératrice de l'inconcevable, 
du jamais vu. du jamais éprouvé, qui, par elle, est immédiatement conçu, 
vu, éprouvé. La joie d'exercer cette force devient humour. Toute dou- 
leur de l'existence vient se briser à l'énorme tranquillit('' de son jeu avec 
l'existence ; Brahma, le créateur du monde, rit sur bii-même. car il 
(connaît l'illusion sur soi-même, l'innocence retrouvée joue espièglement 
av(;c l'aiguillon du péché expié, la conscience délivrée nargue son tour- 
ment aboli. 

.lamais art au monde n'a créé d'o'uvres aussi sereines que les sym- 
phonies en /ti et i'i\ /il cl toutes les autres reuvres de parent»'' si étroite 
av(îc elles, qu'il ctmiposa à l'éporpu* divine de sa complète surdité. Leur 
action iinnK'-diate sur l'auditeur est la libération de tout pé-ch»'-. et 



1 



BEETHOVEN /, i 

l'impression qui suit est le sentiment du Paradis perdu, par lequel nous 
rentrons de nouveau dans le monde des apparences. Ainsi ces œuvres 
merveilleuses prêchent le repentir et l'expiation au sens le plus profond 
de la révélation divine. 

Il y a uniquement à appliquer la conception esthétique du Sublime : 
car ici l'action de la sérénité va immédiatement bien au-dessus de toute 
satisfaction par le Beau. Toul org-ueil de la raison, si fière de connaître, 
devient aussitôt sans force contre le charme qui subjugue tout notre être ; 
la connaissance s'enfuit confessant son erreur. En l'énorme joie de cet 
aveu nous nous épanouissons au plus profond de l'àme, encore que la 
physionomie complètement captivée de l'auditeur trahisse, par sa gra- 
vité, son étonnement de sentir sa vue et sa pensée incapables en face de 
ce monde le plus vrai de tous. 

De l'essence de ce génie n'appartenant plus au monde, que pouvait-il 
rester pour l'observation du monde? Que pouvait voir en lui l'œil de 
l'homme qui le rencontrait ? A coup sûr, de l'incompréhensible, car ce 
n'était que par malentendu qu'il était en relation avec ce monde. Sur ce 
monde il était, par la grande naïveté de son cœur, en constante contra- 
diction avec lui-même et ne retrouvait son harmonieux équilibre que 
sur le sol sublime de l'art. Car, si loin que sa raison cherchât à conce- 
voir le monde, son àme se sentait immédiatement calmée par les vues de 
l'optimisme du siècle, tendances enthousiastes d'humanité qui aboutis- 
saient à un civisme religieux. Chaque fois que, des expériences de la vie, 
s'élevait en son àme un doute sur la rectitude de cette théorie, il le com- 
battait avec un déploiement ostensible de maximes religieuses. Son 
être intime lui disait : l'amour est Dieu ; il décrétait aussitôt : Dieu est 
l'amour. Tout ce qui, chez nos poètes flattait ces dogmes avec emphase 
obtenait son approbation; si le Faust l'enchaînait puissamment, 
Klopstock et de plus insipides chanteurs d'humanité étaient tenus par 
lui en une vénération particulière. Sa morale était du plus étroit exclu- 
sivisme bourgeois, toute disposition frivole le mettait hors de lui. A vrai 
dire, il n'offrait lui-même au commerce le plus attentif pas le moindre 
esprit, et il est bien possible que Gœthe, en dépit des fantaisies pleines 
d'àme de Bettina sur Beethoven, se soit trouvé en détresse dans ses 
entretiens avec lui. N'ayant aucun besoin de luxe, parcimonieux sou- 
vent jusqu'à l'avarice, il surveillait soueieusement son revenu; dans ce 
trait, comme dans sa moralité strictement religieuse, s'affirme l'instinct 
très sûr qui lui donna la force de garder ce qu'il y avait de plus noble en 
lui, la liberté de son génie, contre l'influence asservissante du monde 
qui l'entourait. Il vécut à Vienne et ne connut que Vienne : cela dit assez. 

L'xVutrichien qui, après l'extirpation de toute trace de protestantisme 
allemand, avait été élevé à l'école des jésuites romains, avait même 
perdu l'accent de sa langue, qu'il entendait prononcer, comme les noms 
classiques du monde antique, à la manière welche. Esprit allemand, 
art allemand, morale allemande lui étaient expliqués dans des manuels 
d'origine italienne ou espagnole ; à l'aide d'une liisloire l'alsifiée. d'une 



Vj> la revue blanche 

science et d'une religion faussées, une population de nature aimable et 
gaie l'ut élevée à un scepticisme qni minait toute croyance à la vérité, 
à la liberté, à la nature et aboutissait à la pure l'rivolité. 

C'était ce même esprit qui avait donné au seul art cultivé en Autriche, 
la musique, les tendances avilissantes sur lesquelles notre jugement a 
porté. Nous avons vu comment Beethoven s'en garda par les disposi- 
tions puissantes de sa nature et nous reconnaissons maintenant en lui 
une l'orce égale pour se défendre des- ten(Uiuccs frivoles de la vie et de 
Icisprit. 

Baptisé et élevé en catholique, avec de tels sentiments, ce fut entièi-e- 
ment l'esprit du protestantisme allemand (jui vécut en lui. Rt ce pi'o- 
lestantisme le mit encore sur la voie où il devait trouver son seul com- 
pagnon d'art, devant lequel il pouvait s'incliner avec respect, qu'il 
pouvait reconnaître comme lui ayant révélé le secret le plus profond 
de sa propre nature. Si Haydn fut le maître du jeune homme, le grand 
Sébastien Bach fut, dans le développement puissant de sa vie artistique, 
le guide de lliomme. 

L'œuvre merveilleuse de Bach devint la Bible de sa foi ; en lui, il lui, 
•et il on oublia le monde des sons qu'il ne percevait plus. Là était écrite 
l'énigme de son rêve intérieur qu'un j'uir le pauvre chantre de Leipzig 
avait notée comme syndjole éternel du nouveau monde, de laulre 
monde. Celait dans ces mêmes lignes énigmatiquement entrelacées, 
dans ces signes étonnamment embrouillés, qu'était apparu au grand 
Albert Diirer le secret du monde qu'éclaire la lumière, et de ses formes; 
le livre de sorcellerie du Nécromant C}ui fait luire la lumière du 
.Maci'ocosme sur le Microcosme. Ce que seul l'œil d un espril allemand 
pouvait conteuq)ler, ce que seule son oreille pouvait percevoir, ce qui, 
par une aperception venue du plus profond de son être, le poussait à 
protester irrésistiblement contre la pression du dehors, Beethoven lut 
maintenant lout cela clair et net dans son livre très saint — et devint 
lui-m«''me un saint. 

Mais connnent ce saint, car il fut vraimeni illuminé, pouvait-il, eu 
égard à sa propre sainteté, se comporter dans la vie, exprimer la vérité 
la plus pi-ol'onde, mais en une langue que sa raison ne comprenait pas ? 
Son commerce ne devait-il pas exprimer seulement l'état d un homme 
qui s'évcùlle d'un sommeil profond et qui péniblement s elforce de se 
souvenir du rêve (Miivrantde son rêve inléi'ieury 11 nous faut admettre 
un état analogue cliez le saint de religion, (juand ]>oussé par h-s néces- 
sités de la vil', il s'approche, si |K'u ijiie ce soil, de la vie vulgaire : saut 
<|ur ce (Icniirr, dans les misères de la vie, reconnaît avec cerlilude le 
cliîitiment expiatoire d'une vie de péché, el. dans leur emlurance 
patiente, saisit avec ferveur un moyen de rédimiption ; au contraire, 
noire \'oyant conçoit l'idée de r('X|)ialion sim|)lement comme un lour- 
uicnlft ne supporte (pi'en soulfraut le p(''clié de l'existence. L'erreur de 
l'oplimiste se venge mainteiumt de lui en accroissant ses siuilfrances et 
sa sensibilité. Tous les actes d'insensibililé. de dun.'té ou d'éuoïsme 



BEETHOVEN 1 *> 

qu'il apprend à chaque instant le révoltent comme une corruption 
inconcevable delà bonté originelle deTliomme, bonté qu'il tient comme 
article de Toi. Ainsi retombe-t-il toujours du Paradis de son harmonie 
intérieure dans l'enfer de l'existence terriblement désliarmonique. mais 
qu'il sait enfin — .seulement comme artiste, hélas ! — résoudre de nou- 
veau liarmoniquement. 

Si nous voulons nous imaginer un jour d'existence de notre saint, une 
des merveillleuses pièces du maître pourrait nous en offrir immédiate- 
ment l'exemple. Nous nous tiendrons ici, de peur de nous tromper, au 
procédé que nous avons employé pour déterminer 1 origine de la 
musique comme art, au phénomène du rêve pris analogiquement mais 
sans identification possible. Ainsi, pour expliquer, au moyen des 
événements de sa vie intérieure une pure journée de la vie de 
Beethoven, je choisis le grand quatuor en ut die^c mineur. Ce qui nous 
réussirait difficilement à l'audition de ce quatuor, parce que nous nous 
seul irions forcés d'abandomier toute comparaison déterminée et de ne 
percevoir que la manifestation immédiate d'un autre monde, nous 
devient pourtant possible jusqu'à un certain degré, quand nous nous 
bornons à nous représenter, de mémoire, ce poème sonore. Même ici je 
laisse à la fantaisie du lecteur le soin d'animer l'image en ses traits 
particuliers, ne me servant que d'un schéma très général. 

Le très lent adagio d'introduction est certainement la chose la plus 
mélancolique que jamais la musique ait exprimée ; je voudrais le 
caractériser le réveil au matin de ce beau jour « qui, dans sa longue 
course, ne doit remplir aucun vœu, aucun ! » Pourtant en même 
lemps, il y a une prière de contrition, une consultation tenue avec 
Dieu, sur la foi au Bien éternel. — L'œil tourné vers l'intérieur aperçoit 
ainsi l'apparition consolatrice reconnaissable à lui seul (allegro G/8) en 
laquelle le désir devient un jeu mélancoliquement doux avec soi-même : 
le rêve intérieur s'éveille en un souvenir d'une absolue suavité. Et 
c'est maintenant comme si (avec le court allegro de transition) le 
maître, conscient de son art, se remettait à son travail magique. 11 
emploie maintenant la force ravivée de ce charme qui lui est propre 
(andante 2/4) à fasciner une figure toute gracieuse pour s'enivrer 
sans tin en elle. Cette idéale figure, preuve par elle-même de l'inno- 
cence la plus intérieure, est soumise à des transformations perpétuelles, 
incroyables, par la réfraction des rayons de la lumière éternelle que le 
musicien projette sur elle. Nous croyons alors voir l'homme profondé- 
ment heureu.x en lui-même, jeter sur le monde extérieur un regard 
d'une indicible joie (presto 2/2) : le voilà de nouveau devant lui comme 
dans la Pastorale ; tout s'éclaire, pour lui, de son bonheur intérieur ; 
<'est comme s'il prêtait l'oreille aux harmonies propres des apparitions 
qui, aériennes, puis, de nouveau, matérielles, se meuvent devant lui en 
une douce rythnii([ue. Il considère la vie et paraît se demander (court 
adagio 3/1) s'il doit se mettre à jouer cette vie en air de danse : une 
<r;ourte mais obscure méditation, comme s'il s'enfonçait dans le rêve pro- 



4/, LA REVUE BLANCHE 

fond de son âme. Un éclair lui a montré de nouveau l'intérieur du 
monde : il s'éveille et joue maintenant sur le violon un air de danse 
comme jamais le monde n'en a encore entendu (allegro finale). C est la 
danse du monde lui-même : plaisir sauvage, plainte douloureuse, extase 
d"amour, suprême joie, gémissement, furie, volupté et souffrance; des 
éclairs sillonnent Tair, le tonnerre gronde : et, au-dessus de tout, le 
formidable ménétrier qui force et dompte tout, fier et sur à travers les 
tourbillons, nous conduit à l'abîme : il sourit sur lui-même, car pour 
ui cet enchantement n'était pourtant qu'un jeu. 

Nous avons vu que ses instincts de liberté dans la vie coïncidaient 
avec son aspiration à l'indépendance en art ; de même qu'il ne pouvait 
être un serviteur de luxe, de même sa musique devait être affranchie de 
tous les signes d'asservissement à un goût frivole. Sa foi optimiste 
s'unissait plus étroitement encore aux tendances instinctives qui le por- 
taient à étendre la sphère de son art ; nous en avons un témoignage d'une 
naïveté sublime dans sa Neuvième symphonie avec chœurs dont il nous 
faut considérer de plus près la genèse, pour comprendre l'harmonie 
merveilleuse des tendances fondamentales de notre Saint. 

Le même instinct qui conduisit la raison de Beethoven à imaginer 
l'homme bon l'amena à rétablir la mélodie de cet homme bon. Il voulut 
rendre à la mélodie cette innocence si pure qu'elle avait perdue dans 
une musique artificielle. Qu'on se rappelle la mélodie italienne du siècle 
dernier, c'était un fantôme du son, étonnamment vide, au service exclusif 
de la mode. Par elle et l'emploi qu'on en faisait, la musique était tombée 
si bas, que le goût voluptueux exigeait d'elle sans cesse du nouveau, la 
mélodie de la veille ne pouvant plus être entendue le lendemain. Mais de 
cette mélodie vivait aussi notre musique instrumentale, laquelle servait, 
comme nous l'avons vu, aux plaisirs d'une vie mondaine qui n'avait rien 
de noble. 

Chez nous Haydn recourut au genre rude et caractéristique des danses 
populaires ; il les emprunta maintes fois visiblement aux paysans hon- 
grois qu'il avait sous les yeux, et resta ainsi dans une sphère inférieure, 
bien détei-minée et d'un caractère local très étroit. Où fallait-il prendre 
maintenant la mélodie naturelle pour qu'elle eût un caractère plus noble, 
un caractère éternel":' Car ces danses paysannes de Haydn captivaient 
plutôt par leur tour particulier, mais nullement comme types d'un art 
pui-ement humain, lail pour tous les temps. Pourtant il était impossible 
de l'emprunter aux liantes sphères de notre société, car là précisément 
r(''gnait la mélodie des chanteurs d'opéras et danseurs de ballets, mélodie 
à mignardises et à fioritures, chargée de tous les péchés. Aussi Beethoven 
l)ril-il la même voie que Haydn ; seulement il ne fit plus servir les 
danses populaires au divertissement des tables princières ; mais il joua, 
dans un sens idéal, pour le peuple lui-même. C'est tantôt un motif popu- 
laire écossais: tantôt un motif russe ou vieux-français en lequel il recon- 
naissait la noblesse rêvée de 1 innocence; à ses pieds il déposait tout son 
art in Imniniaiif. Mais c'est pour toute la nature fj^u'il jouait telle danse 



BEETHOVEN .',5 

populaire hongroise (à la conclusion de la symphonie en la majeur) de 
sorte que celui qui, d'après cette musique pouvait imaginer une danse 
réelle devait croire voir surgir devant ses yeux, dans un tourbillon 
énorme, une nouvelle planète. 

Or il s'agissait pour lui de trouver le type original de l'innocence 
« l'homme bon », l'homme idéal de sa foi, et de 1 unir avec son credo: «Dieu 
est l'amour ». On pourrait déjà presque reconnaître le maître sur cette 
voie dans sa Symphonie héroïque. Le thème extraordinairement simple 
de la dernière phrase, qu'il remania et utilisa encore ailleurs semblait 
devoir lui servir en ceci d'ossature principale, mais ce qu'il y avait mis 
de mélodie entraînante appartient trop encore au cantabile sentimental 
deMozart — par lui d'ailleurs élargi et développé d'une manière si person- 
nelle — pour pouvoir être accepté comme une conquête au sens où nous 
l'entendons. — La trace en apparaît déjà plus nettement dans la conclusion 
triomphale de la Symphonie en ut mineur, où le mode de marche simple, 
se maintenant presque uniquement sur la tonique et la dominante, sui- 
vant la gamme naturelle des cors et des trompettes, nous parle si profon- 
dément à l'àme par sa grande naïveté. Nous voyons alors que la Sym- 
phonie précédente n'était pour nous qu'une œuvre d'attente, annonçant 
celle-ci ; ainsi les nuages remués tantôt par l'orage, tantôt par le souftle 
du vent, d'où le soleil, avec ses flammes puissantes, surgit. 

Mais en même temps ^ous introduisons une apparente digression, 
m*ais d'importance capitale pour l'objet de notre recherche) cette Sym- 
phonie en ut mineur nous captive comme une des plus rares conceptions 
du maître où la passion, douloureusement ébranlée, mode fondamental 
au commencement, s'élève graduellement à la consolation, à la rédemp- 
tion, jusqu'à ce qu'éclate la joie consciente de la victoire. Ici l'éloquence 
lyrique foule presque le sol d'un art dramatique idéal pris dans un sens 
plus déterminé; on pouvait craindre que, sur cette voie, la conception 
musicale fût troublée dans sa pureté, qu'elle se laissât égarer par 
l'attrait de représentations qui paraissent en soi absolument étrangères 
à l'esprit de la musique : il est indéniable cependant que le maître n'a 
été guidé en aucune manière par une conception esthétique trompeuse 
et qu'il a obéi exclusivement à un instinct idéal, germé exclusivement 
sur le terrain propre de la musique. Cet instinct coïncidait, comme nous 
l'avons vu précédemment, avec l'effort tenté pour sauver ou peut-être 
pour reconquérir la foi en la bonté originelle de la nature humaine, mal- 
gré toutes les protestations que l'expérience de la vie peut suggérer et 
qui ne vont qu'aux apparences. Les conceptions du maître presque 
entièrement issues de l'esprit de sérénité — de la sérénité la plus 
sublime — appartiennent principalement à la période de ce bienheureux 
iso'lement qui, après que la surdité totale fut venue, parut l'avoir enlève- 
entièrement au monde de la souffrance. Maintenant, de ce qu'un senti- 
ment plus douloureux apparaît encore dans quelques-unes des concep- 
tions capitales de Beethoven, nous n'avons pas à conclure à la disparition 
de cette sérénité intérieure, et, très certainement, nous ferions erreur si 



4fi I-A REVUE BLANCHE 

nous allions croire que l'artiste piit concevoir autrement que dans une 
profonde sérénité d'âme. Le sentiment qui s'exprime dans sa coiiceplion 
doit, par suite, appartenir à l'idée du monde même que l'artiste conçoit et 
qu'il éclaire dans son œuvre. Comme nous avons maintenant la certitude 
que dans la musique même l'idée du monde se manileste, le musicien 
concevant est donc, avanttout, contenu dans cette idée, et ce qu'il exprime 
n'est pas sa vue du monde,- mais le monde même en qiii alternent dou- 
leur et joie, plaisir et peine. Ainsi le doute conscient de Vhomme en 
lîecthoven était contenu dans ce monde. Ce floute parle immcVliatement 
en lui et nullement comme objet de la réllexion, quand il nous apporte, 
pour ainsi dire, le monde en expression, par exemple dans sa Neu- 
vième symphonie, doni la première phrase nous montre l'idée du monde 
sous son jour le plus sombre. Toujours indéniablement prédomine dans 
cette œuvre la volonté réfléchie et ordonnante de son créateur. Nous en 
rencontrons immédiatement l'expression, lorsque, en face de la folie du 
désespoir (]ui, sans cesse, revient après tout apaisement, il crie, comme 
en l'angoisse d'un homme qui s'éveille d'un terrible rêve, des paroles 
véritablement exprimées dont le sens idéal n'est autre que celui-ci : 
'( L'homme est pourtant bon ! » 

Les critiques aussi bien que les gens desprit impartial ont été cho- 
r|ués de voir soudain le maître tomber, en une certaine mesure, hors du 
domaine de la musique, sortir du cercle magique tracé par lui-même, 
pour en appeler à une faculté de représentation absolument distincte de 
la conception musicale. Ru vérité ce procédé artistique inouï ressemble 
au brusque réveil du rêve ; mais nous en ressentons en même temps 
laction bieufaisante sur Thomme que tenaille l'angoisse du rêve ; car 
jamais auparavant un musicien n'avait pu nous l'aire vivre si terrible- 
ment et si inliiiiment le tourment du monde. Ce fut donc véritable- 
ment par un bond de désespoir que le maître divinement na'ïf et 
unicjuement pénétré de son cliarme magique, entra dans Je nouveau 
monde de lumière, sur le sol duquel il vit s'épanouir la fleur si long- 
temps cherchée, si divinement douce et candide, la mélodie humaine. 

Aussi, avec la volonté ordonnante qui vient d'être caractérisée et qui 
l'a conduit à la mélodie, voyons-nous le maître enfermé absolument 
dans la musique, comme idée du monde : car, en vérité, ce n'est pas 
le sens des paioles qui s'empare de nous à l'audition de la voix humaine 
même. Ce ne sont pas les pensées exprimées dans les vers mêmes de 
Schiller qui dès lors nous occupent, mais la mélodie intime du chœur 
aufpiel nous nous sentons nous-mêmes portés à mêler nos voix, pour 
participer comme Eglise au service diviu idéal, ainsi que cela arrivait 
dans les Passions de Sébastien Bach, lorsque venait le choral. 11 est 
absolument évident ([ue les paroles de Schiller ont été adaptées et même 
avec assez peu d'iiabileté à la mélodie, car, prise absolument en soi, et 
exécutée seulement par les instruments, celte mélodie prend immédia- 
tement toute son ampleur et nous remplit d'un sentimiMil indicible de 
jdie (lovant le Paradis reconquis. 



BEETHOVEN W 

• 

Jamais l'art le plus élevé na créé quelque chose de plus simple ar- 
tistiquement que cette mélodie innocente comme une voix d'enfant. Dès 
que, nous percevons le thème dans un murmure uniforme joué à l'unis- 
son parles basses à cordes, un frisson sacré nous pénètre. Ce thème 
dexienlle Cantiis firmus, le choral de la nouvelle Eglise autour duquel, 
comme autour du choral de Bach, les voixharmonieusement groupées se 
conlrepointent. Rien n'égale la douce intimité à laquelle s'élève cette 
mélodie primitive si pure, à mesure qu'une voix nouvelle vients'yjoindre. 
jusqu'à ce que tout ornement, tout éclat du sentiment accru s'unisse à 
elle et en elle : ainsi le monde, qui respire asseiTiblé autour du dogme 
enfin révélé de l'amour le plus pur. 

Sinousconsidérons le progrès liislorique que la musique a fait par 
Beethoven nous pouvons dire brièvement qu'il consiste en l'acquisition 
d'une faculté que Ton croyait auparavant devoir lui refuser. Allant 
bien au delà du Beau esthétique, elle est entrée, au moyen de cette 
faculté, dans la sphère du Sublime, où elle est délivrée des formes tra- 
ditionnelles ou conventionnelles qui l'enserrent par l'Esprit même de 
la Musique qui pénètre ces formes et leur donne la vie. Et ce progrès 
s'affirme aussitôt pour toute âme humaine, grâce au caractère donné 
par Beethoven à la forme fondamentale de toute musique, la mélodie. 
Ce progrès, c'est le retour à la simplicité suprême de la nature. Voilà la 
source où la mélodie en tout temps se retrempe et se revivifie pour en- 
suite prendre un nouveau développement et atteindre à la diversité la 
plus haute et la plus riche. Nous pouvons énoncer cela sous une, forme 
accessible à tous : la mélodie a été, par Beethoven, émancipée de l'in- 
tluence de la mode et du goût changeant, et élevée à un type éternel et 
purement humain. En tout temps la musique deBethoven sera comprise, 
tandis que, le plus souvent, la musique de ses prédécesseurs ne nous est 
accessible qu'à l'aide de considérations tirées de l'histoire de l'art. 

Mais un autre progrès apparaît encore" dans la voie où Beetl.oven 
s'était engagé pour atteindre à l'ennoblissement de la mélodie, je veux 
parler de la signification nouvelle que prend maintenant la musique 
vocale dans ses rapports avec la musique instrumentale pure. 

Celte signification était étrangère au mélange de musique vocale et 
instrumentale jusque là existant. Si nous pi'enons tout d'abord les com- 
positions d'Église, nous pouvons les considérer comme une sorte de 
musique vocale dégénérée, en ce sens que l'orchestre n'a pas ici d'au- 
tre rôle que de renforcer et d'accompagner les voix. Les compositions 
religieuses du grand Sébastien Bach ne peuvent être comprises que par 
le chœur, sauf que ce chœur est déjà traité lui-même avec la liberté et 
1a mobilité d'un orchestre instrumental, ce qui naturellement, suggérait 
d'avoir .recours à l'orchestre pour renforcer et appuyer le chant. A côté 
de ce mélange, et alors que la musique d'Eglise subissait une décadence 
(jvii allait s'accentuant, nous rencontrons l'opéra italien, mixture de 
chant et d'accompagnement d'orchestre adaptée à la mode de l'époque. 
11 fut réservé au génie do Beethoven d'appliquer d'ensemble artistique 



1» • LA REVUE BLANCHE 

résultant de ces mélanges uniquement à la façon dun orchestre dont on 
a accru la puissance. Dans la grande Messe solennelle nous avons de- 
vant nous une œuvre essentiellement symphonique du plus pur génie 
de Beethoven. Les voix sont ici traitées commodes instruments humains, 
absolument dans le sens que Schopenhauer, très justement, leur voulait 
voir attribuer. 

Le texte mis dessous, précisément dans ces grandes compositions 
dEg'lise, n'est pas conçu par nous d'après sa signification en idées, mais 
il sert, dans le sens de l'œuvre musicale, uniquement comme matière 
pour le chant des voix. C'est simplement pour cela qu'il ne détruit pas 
notre impression musicale proprement dite, car il n'éveille nullement en 
nous des représentations didées, mais, comme l'impose son caractère 
religieux, nous émeut simplement avec l'impression de formules de 
foi, de symboles bien connus. 

De l'expérience qu'une musique ne perd rien de son caractère quand 
des textes même très différents y sont adaptés, il résulte avec évidence 
que le rapport de la musique à la poétique est quelque chose d'absolu- 
ment illusoire ; on constate, en effet, que, si une musique est chantée, ce 
n'est pas la pensée poétique que Ton perçoit, car elle n'est pas même 
articulée d'une manière intelligible par les chœurs, mais c'est tout au 
plus ce qu'elle enveloppe, c'est ce qu'elle éveille, en tant que musique, 
dans le musicien, c'est la musique dont elle est la cause. L^ne union de 
la musique et de la poétique doit, par suite, aboutir constamment, pour 
cette dernière, à un état d'infériorité absolue. Aussi y a-t-il lieu de 
s'étonner quand on voit comment nos grands poètes mêmes ont envisagé 
le problème de l'union des deux arts çt tenté de le résoudre. Ils ont été 
visiblement conduits à cette recherche par le rôle de la musique dans 
Vopèra : et certes là le champ parut s'offrir à une solution possible du 
problème. Maintenant nos poètes ont pu envisager tantôt une appro- 
priation de la musique à la structure extérieure de la poésie, tantôt 
l'émotion sentimentale éveillée par la musique ; il demeure évident 
qu'ils n'avaient comme objectif que de se servir de l'auxiliaire puissant 
en apparence qui s'offrait à eux et de donner à l'intention poétique une 
expression plus précise en même temps que plus pénétrante. Ils pou- 
vaient s'imaginer que la musique leur rendrait volontiers ce service, si 
à la place de textes et de sujets triviaux d'opéras, ils lui offraient dos 
conceptions poétiques d'un plus haut essor. Ce qui les retint de faire 
de sérieuses tentatives dans cette direction, ce fut peut-être qu'ils dou- 
taient obscurément, mais assez justement, si la poésie dans son action 
commune avec la musique serait encore remarquée en elle-même. En 
regardant de plus près, il ne pouvait leur échajipor que, dans ro|)éra, 
en dehors de la musique, c'est seulement l'action sci-niquo, et non la 
pensée poétique (|ui l'explique, qui revendique l'attention et que l'opéra 
n attire à soi alternativement que Vouïe et la çiie. Ni pour lune ni pour 
l'autre faculté de réception une absolue satisfaction esthétique n'était 
possible dans la musique d'opéra. Cela résulte manifestement de ce 



BEETHOVEN 'iO 

que, comme je Tai plus haut caractérisC', la musique d'opéra ne con- 
corde pas avec ce recueillement, répondant à la seule- musique, où la vue 
perd ses facultés au point que l'œil ne perçoit plus les objets avec l'ha- 
bituelle intensité ; par contre, n'étant émus que superficiellement par la 
musique, plus excités que pénétrés par elle, nous désirons encore voir 
quelque chose, — mais nullement penser; car ici la distraction, qui, 
tout au plus ne combat que l'ennui, contrarie le désir de sintéresser, et 
nous ravit entièrement la faculté de penser. 

Nous sommes assez familiarisés avec la nature de Beethoven pour 
comprendre qu'il refusât d'écrire jamais un opéra sur un texte frivole. 
Faire de la musique avec des ballets, des cortèges, des feux d'artifice, 
de voluptueuses intrigues d'amour, etc., c'e&t ce qu'il repoussait avec 
horreur. Sa musique devait pouvoir pénétrer entièrement une action 
empreinte d'une noble passion. Quel poète en cela pouvait lui tendre la 
main? Un essai, une fois tenté, le mit en contact avec une situation dra- 
matique qui, du moins en soi, n'avait rien de la frivolité qu'il détestait, 
et en outre, par la glorification de la fidélité féminine, correspondait 
bien à son dogme fondamental d'humanité. Et cependant ce sujet d'opéra 
contenait tant de choses étrangères à la musique et qui lui étaient inas- 
similables que seule l'ouverture de Lèonore nous montre réellement 
comment Beethoven voulait avoir compris le drame. Qui entendra 
ce morceau entraînant, sans être rempli de la conviction que la musi(|ue 
renferme aussi en soi le drame le phis parfait? L'action dramatique du 
texte est-elle autre chose qu'une atténuation presque irritante du drame 
vécu dans l'ouverture, en quelque sorte comme un commentaire 
ennuyeux de Gervinus à une scène de Shakespeare ? 

Mais cette observation qui s'impose ici à notre sentiment peut devenir 
connaissance complètement claire quand nous revenons à l'explication 
philosophique de la musique même. 

La musique, qui ne représente pas les idées contenues dans les 
apparences du monde, mais au contraire est elle-même une idée du 
monde, embrassant tout, enferme en soi le drame, alors que le drame 
lui-même exprime à son tour la seule idée du monde adéquate à la mu- 
sique. Le drame s'élève au-dessus des limites de la poésie tout à fait 
comme la musique domine celles des autres arts, notamment des arts 
pkistiques, parce que son action réside uniquement dans le sublime. De 
même que le drame ne décrit pas les caractères humains, mais les 
laisse se présenter immédiatement eux-mêmes, ainsi une musique, dans 
ses motifs, nous donne le caractère de toutes les manifestations du 
monde suivant leur En-soi le plus profond. Les mouvements, forma- 
tions, transformations de ces motifs ne sont pas simplement apparentés, 
par analogie, au drame, mais le drame qui représente les idées peut 
uniquement par ces motifs musicaux, qui se meuvent, se forment, se 
transforment, être compris avec une clarté absolue. Ainsi, nous ne nous 
ti'ompions pas quand nous voulions reconnaître dans la musique la dis- 
position a priori de l'homme pour la forme du drame. De même que 

â– 1 



)<) LA REVUE BLANCHE 

nous construisons le monde des apparences par l'application des lois de 
l'espace et du temps qui, dans noire cerveau, se formulent a priori, de 
même cette représentation consciente des idées du monde dans le drame 
serait formée par les lois intérieures de la musique. Elles s'imposent au 
dramaturge aussi inconsciemment <[ue les lois de causalité dans la per- 
ception du monde des apparences. 

C'est précisément le pressentiment de ces choses qui s'empara dt' 
nos g-rands poètes ; et peut-être exprim>rent-ils dans ce pressentiment 
la raison mystérieuse pour laquelle Sliakespeare demeure inexplicable 
après toutes les suppositions. Ce formidable dramaturge est sans analo- 
gie aucune avec n'importe quel poète, c'est pourquoi il n'y a pas encore 
sur lui de jugement esthétique qui soit fondé. Ses drames apparaissent 
comme une si immédiate copie du monde que la médiation de l'art dans 
la représentation des idées échappe à l'observation et ne peut être 
prouvée par la critique : c'est pourquoi, contemplés comme produits d'un 
génie surhumain, et presque comme des merveilles de la nature, ils 
devinrent objet d'étude et l'on chercha à découvrir la loi de leur for- 
mation. 

Sans parler de l'extraordinair»^ vérité de ses créations, la supériorité 
de Shakespeare sur le poète s'exfjriaie maintes fois dans ses œuvres 
d'une manière quelque peu rude, par exemple dans la scène du conflit 
entre Brutus et Cassius [Jules Cê.sar)^ où le poète est traité, sans plus 
dr façons, d'être stupide : car le prétendu « poète », qu'était Shakes- 
peare, ne se trouve nulle part ailleurs que dans le caractère intime des 
ligures mêmes qui se meuvent devant nous dans ses drames. Par suite, 
Shakespeare demeura absolument incomparable jusqu'à ce que le génie 
allemarid eût créé en Beethoven un être qui ne peut s'expliquer analo- 
giquement que par comparaison avec lui. Embrassons donc la com- 
plexité du monde des formes sliakespeariennes avec l'extraordinaire 
signilication des caractères qu'il contient, cherchons à concevoir l'im- 
pression d'ensemble qui demeui-e au plus profond de nous; en 
face, plaçons l'univers des motifs beethovéniens avec sa pénétration 
et sa détermination irrésistibles, il nous faudra (;ons(aler que l'un 
de ces mondes recouvre entièrement l'autre, de telle sorte que chacun 
est contenu dans l'autre, bien qu'ils paraissent se mouvoir en des 
sphères ai)so]ument différentes. 

Pour nous' faciliter celte conception, considérons l'ouverture de 
Coriolnii. Ici Beethoven et Shakespeare se rencontrent sur le mênje 
sujet. Recueillons-nous, par le souvenir, dans l'impression que le per- 
sonnage d(! Coriolan fait sur nous dans le drame de Shakespeare et ne 
gardons, poiii- le moment, du détail de l'action compliquée, que ce qui 
a pu dcuK.'urci' inqirimé en nous unifpienumt à cause de s(Ui rapport 
avec le caraclèi-e principal. Nous vei-rons surgir, de la mêlée des événe- 
ments, la jjliysionomie unique de laitier Coriolan, en conflit avec la 
voix de son ;\me (jui, par la bouche même de sa mère, parle à son 
orgueil d'une façon claire et incisive; le développemejit diamalique 



BEETHOVEN 5i 

se ramènera exclusivement à la victoire de cette voix sur l'orgueil 
et à la réduction d'une nature hautaine et extraordinairement forte. 
Beethoven se borne, pour son drame, à ces deux rnotifs qui nous font 
ressentir, plus sûrement que toute exposition faite à l'aide de concepts, 
l'essence la plus intime de ces deux caractères. Suivons maintenant 
pieusement le mouvement qui se développe devant nous par la seule 
opposition de ces deux motifs, et qui s'attache uniquement à leur 
caractère musical, puis laissons de nouveau agir sur nous le pur 
détail musical, nuances, rapprocliement, éloignement, renforcement 
de ces deux motifs; de cette manière nous suivons en même temps 
un drame qui, dans son expression propre, contient tout ce qui, dans 
l'œuvre du poète dramatique, attirait notre intérêt par l'action com- 
pliquée et les frottements des personnages moindres. Ce qui nous 
saisissait là comme action presque immédiatement vécue par nous, 
nous le concevons ici comme le noyau le plus intime de cette action ; 
car cette action, dans le drame de Shakespeare, a été déterminée par 
les caractères agissant comme puissances naturelles ; elle l'est ici par 
les motifs musicaux, agissant dans ces caractères, motifs identiques 
à l'essence intérieure de ces caractères ; sauf que dans chacune de 
ces deux sphères, ce sont leurs lois respectives d'extension et de mouve 
ment qui régnent. 

Quand nous nommions la musique la manifestation du rêve le plus 
intérieur de l'essence du monde, Shakespeare pouvait nous apparaître 
comme un Beethoven continuant, éveillé, son rêve. Ce qui tient séparées 
leurs deux sphères, ce sont les conditions formelles de leurs lois res- 
pectives d'aperception. La forme d'art la plus accomplie devrait, par 
suite, naître au point-frontière où ces lois pourraient prendre contact. 
Ce qui rend maintenant Shakespeare aussi inconcevable qu'incompa- 
rable, c'est que les formes du drame ont été par lui tellement pénétrées 
de vie quelles nous paraissent en quelque sorte avoir été entièrement 
imposées par la nature, tandis que, dans les pièces du grand Calderon, 
elles nous apparaissent, avec leur sécheresse conventionnelle, comme 
des œuvres d'artistes. Dans Shakespeare, nous avons devant nous des 
liommes réels; par contre, nous les voyons si merveilleusement loin, qu'il 
nous semble aussi impossible d'entrer en contact avec eux qu'avec de 
purs esprits. De son côté, Beethoven, dans son rapport avec les lois 
formelles de son art et dans l'activité libératrice qu'il exerce sur ces 
lois, étant tout à fait l'égal de Shakespeare, cherchons à caractériser 
le point-frontière ou point de transition de leurs sphères d'action, en 
prenant encore une fois notre philosophe pour guide immédiat, et 
cela en revenant au but de sa théorie du rève^l'explication des appari- 
tions d'esprits. 

Cela dépendra, par suite, non de l'explication métaphysique, mais de 
l'explication physiologique de ce qu'on nomme « la seconde vue ». 
Physiologiquement, l'organe du rêve est considéré comme fonctionnant 
dans la partie du cerveau qui subit les impressions de l'organisme 



52 LA REVUE BLANCHE 

occupé, au plus profond du sommeil,, par ses événements intérieurs, 
de la même lagon que la partie du cerveau, tournée vers l'extérieur 
et liée immédiatement avec les org-anes des sens, maintenant en complet 
repos, subit, quand elle est éveillée, les impressions du monde exté- 
rieur. Nous avons vu que la communication du rêve conçu au moyen 
de cet organe intérieur ne pouvait être transmise que par un second 
rêve précédant immédiatement le réveil , qui manifeste le contenu 
véritable du premier seulement sous une forme allégoricpie : en effet, 
à mesure que le réveil du cerveau se prépare et finalement s'opère 
de soi-même, les formes de connaissance du monde des appa- 
rences, temps et espace, doivent entrer en activité; par conséquent. 
il se construit dans ce deuxième rêve une image en affinité absolue 
avec les expériences communes de la vie. — Nous avons comparé 
l'œuvre du musicien à la vue de la somnambule devenue voyante : 
elle est comme l'image immédiate du rêve le plus intérieur que con- 
temple la voyante, image manifestée à l'extérieur, au point suprême 
de la clairvoyance somnambulique, et nous avons trouvé le canal de 
cette communication dans la naissance et la formation du monde des 
sens. — Au phénomène physiologique, pris ici analogiquement, de la 
clairvoyance somnambulique se rattache celui de la vision des esprits, 
et nous appliqiions l'application hypothétique de Schopenhauer : suivant 
lui, ce phénomène est une clairvoyance se manifestant dans le cerveau 
éveillé ; elle se produirait de soi-même, notamment à la suite de l'abo- 
lition de la faculté visuelle, chez l'homme éveillé ; l'effort intérieur utilise 
cette vue momentanément voilée pour montrer nettement, à la cons- 
cience sur le point de s'éveiller, la ligure apparue au plus profond du 
rêve véritable. Cette image, projetée de l'intérieur vers l'œil, n'appar- 
tient en aucune façon au monde réel des formes : pourtant elle vit aux 
yeux du voyant avec tous les indices d'une existence véritable. Ainsi, 
l'image contemplée par la volonté intérieure est projetée devant les 
yeux de l'homme éveillé. A cette projection, qui ne réussit que dans 
des cas extraordinairement rares, correspond pour nous l'œuivre de 
Shakespeare et nous nous l'expliquons, lui-même, comme un voyant, 
comme un charmeur d'esprits qui sait représenter, à lui-même et à 
nous, devant nos yeux éveillés, les figures des hommes de tous les 
temps qu'il tire de sa contemplation intérieure, avec une telle intensité 
qu'ils paraissent vraiment vivre devant nous. 

Nous étant rendus maîtres de cette analogie dans toutes ses consé- 
quences, nous pouvons caractériser Beethoven, que nous avons compare 
à la somnambule clairvoyante, comme le sous-sol agissant de ce Shakes- 
peare qui voit les Esnrits. Ce qui produit les mélodies de Beethoven 
projette aussi les formes-Esprits de Shakespeare. Et tous deux péné- 
treront ensemble dans un seul et même être, si nous faisons entrer le 
musicien dans le monde de la lumière en même temps qu'il s'avance 
dans le monde des sons. Ceci arriverait d'une manière analogue au 
processus physiologique qui, d'une part, devient le terrain où les esprits 



BEETHOVEN 53 

se font visibles, d'autre part, crée la clairvoyance somnambulique et 
dans lequel il faut admettre qu'une excitation intérieure, en sens 
contraire que ce que fait à l'état de veille l'impression extérieure, 
pénètre le cerveau du dedans au dehors, où elle rencontre finalement 
les organes des sens et détermine ceux-ci à manifester à l'extérieur 
ce qui, comme objet, a pénétré de l'intérieur. Maintenant, nous avons 
constaté un fait indéniable, c'est qu'à l'audition intime d'une musique, 
la vue perd de son activité de telle façon qu'elle ne perçoit plus les 
objets d'ane façon intensive : donc, ce serait là l'état provoqué par 
le monde intérieur des rêves qui, enlevant à la vue sa puissance de 
perception extérieure, rendrait possible l'apparition des formes fan- 
tùmales. 

Cette explication hypothétique d'un processus physiologique qui ne 
peut s'expliquer autrement, nous pouvons l'appliquer à l'examen du 
problème artistique qui nous occupe, afin d'arriver à un môme résultat. 
Les formes fantômales de Shakespeare deviendraient des sons par le 
fait du complet réveil de l'organe musical intérieur, ou bien les' motifs 
de Beethoven enivreraient la vue privée de sa faculté extérieure jusqu'à 
la perception nette de ces formes en lesquelles ces motifs, ayant pris 
corps, s'agiteraient maintenant devant notre œil clairvoyant. Ainsi dans 
l'un comme dans l'autre cas, en soi essentiellemeat identiques, il y a 
une force énorme qui va à l'encontre de l'ordre existant des lois natu- 
relles et se meut de l'intérieur vers l'extérieur, dans le sens admis pour 
la formation des apparitions. Cette force doit naître d'une nécessité 
suprême, identique à celle qui, dans le processus vulgaire de la vie, 
provoque le cri d'angoisse de l'homme lorsqu'il s'éveille soudain d'un 
profond sommeil après un rêve oppressant; sauf qu'ici, dans le cas 
extraordinaire, formidable où se manifeste la vie du génie de l'humanité, 
la nécessité conduit au réveil en un nouveau monde qui ne peut s'ouvrir 
à nous que par ce réveil, où rayonne la connaissance avec un éclat 
incomparable. 

Mais ce réveil par nécessité suprême, nous y parvenons au moyen 
du saut extraordinaire de la musique instrumentale dans la musique 
vocale si choquant pour la critique esthétique ordinaire. Nous sommes 
partis de là, dans la discussion de la Neuvième symphonie pour aboutir 
aux présentes recherches. Ce que nous avons ressenti, c'est une cer- 
taine surabondance, une nécessité violente de décharger l'àme à 
l'extérieur, absolument comparable au besoin de s'éveiller d'un rêve 
qui nous angoisse profondément; or l'important, pour le génie artistique 
"de l-humanité, c'est que cette tendance a provoqué un fait artistique 
grâce auquel a été conféré à ce génie une nouvelle puissance, laptitude 
à créer l'œuvre d'art suprême. 

Nous devons conclure que cette œuvre d'art doit être le drame le plus 
parfali. par suite, inen supérieur à l'œuvre d'art poétique proprement 
dit. Nous devons cui-clure ainsi après avoir reconnu l'identité du drame 
de Shakespeare et Ac Beethoven. Il nous faut reconnaître encore que ce 



'jfk 



LA REVUE BLANCHE 



drame est à « l'opéra » comme une pièce de Shakespeare à un drame 
de lilléralure, el une symphonie de Beethoven à une musique d'opéra. 

Que Beethoven au cours de sa Neuvième symphonie revienne simple- 
ment au chœur-cantate avec orchestre suivant la formule, cela ne doit 
pas nous égarer quand nous jugeons ce saut remarquable de la musique 
instrumentale dans la musique vocale ; nous avons mesuré précédem- 
ment l'importance de cette partie chorale et reconnu qu'elle appartenait 
au domaine propre de la musique. Dans ce choral, en deliors de lenno- 
blissement de la mélodie, il ne s'offre rien d'extraordinaire dans la 
forme; c'est une cantate avec des paroles que rien ne lie particulière- 
ment à la musique. Nous savons que ce ne sont pas les vers du poète, 
auteur du texte, fussent-ils de Gœthe ou de Schiller, qui peuvent déter- 
miner la musique; c'est le drame seul qui le peut, et, à la vérité, non le 
poème dramatique, mais le drame qui se meut réellement devant nos 
yeux comme pendant visible de la musique, où la parole et le discours 
appartiennent uniquement à l'action, et n'appartiennent plus à la 
pensée poétique. 

Ainsi ce n'est pas Vœuçj-e de Beethoven, mais Vacte artistique du 
musicien, l'acte inouï contenu en lui ({ué Jious avons à retenir ici comme 
le point suprême du développement de son génie, quand nous expli- 
quons que l'œuvre d'art vécue et formée entièrement par cet acte devrait 
oni'ir la forme d'art la plus achevée où s'abolirait, pour le drame 
comme pour la musique, tout conventionalisme. Telle serait l'unique 
forme nouvelle d'art correspondant absolument à l'esprit allemand si 
puissamment personnifié dans notre grand Beethoven. Celle forme d'art, 
purement humaine et pourtant appartenant originellement au maître, 
manque encore au monde moderne si on le compare à l'antique. 



Richard Wagner 



Traduit par Henri Lasvicnes. 




~^^^ 



Le Palais de Proserpine^'^ 

XIII 
L'Immaculée Conception 



Commo la pluie ne cessait de tomber, le prince Claude s'at- 
trista davantase. 

Depuis un mois, il voyageait; c'est-à-dire que successivement 
il s'était établi, seul, au Vieux-Cbateau d'abord, puis en ses 
autres palais, n'y séjournant que fort peu et se dégoûtant de 
cliacun. Maintenant il résidait au Palais de Proserpine, qui lui 
plaisait particulièrement. Car il avait été bâti au siècle précé- 
dent par une Altesse mélancolique, liantée par l'idée delà mort, 
et qui s'y retirait pour se livrer à des méditations funèbres. Il 
affectait la forme d'un mausolée, était bas, et de dimensions 
restreintes, percé de fenêtres étroites, et les parements, en pierre 
polie et sombre, miroitaient. Des ifs de belle venue précédaient 
l'entrée. Du côté opposé, un étang ovale assez profond réflé- 
chissait dans une eau limpide mais noire son architecture tra- 
pue; dans des roseaux, une nacelle achevait de pourrir ; sur la 
berge, des saules inclinés traînaient leur pesant branchage. 

L'tiumidité aggravait la chaleur estivale. Monseigneur, étendu 
dans une bergère, absorbait lentement des breuvages glacés. Il 
était vêtu d'une sorte de froc blanc sous lequel il portait une 
haire, point très rude; un trumeau lui renvoyait son image, et 
il s'attendrissait de ce que, dans l'entour sévère de la pièce lam- 
brissée d'ébène, il s'apparût en blancheur avec un visage émacié 
et des mains décharnées où s'enroulait un chapelet énorme De 
sa place, il voyait la surface de l'élang, criblée de trous par la 
pluie droite, plus loin, la nacelle, et, par-dessus les saules, des 
escarpements verts qui se perdaient dans Tentasseaient des 
nuages. La désolation du paysage l'incitait à des retours sur 
lui-même, à des comparaisons. 

Lui aussi était une nacelle échouée dans la vase, une cime 
envahie de brume, une eau solitaii'e sur qui pleurait le ciel. — 
Une cigogne claqueta. — Il l'aperçut, marchant le long de la 
berge à graves enjambées, sous l'averse. 



(1) Y oiv La rc-iii- hlunchc des l^'- et 15 juillet, 1« et 15aoiït l'.iOl. 



'"ifi LA REVUE BLANCHE 

On lui avait rogné les ailes, et de ce méchef qui la lenait cap- 
tive, elle était devenue hargneuse, agressive et tout à fait 
insociable. Le prince Claude la considéra avec intérêt. 

— C'est exactement cela, pensa-t-il, sans que le rapproche- 
ment le i'ît sourire. Je suis un oiseau de grand voK qui fut 
hicssé en plein essor et se traîne misérablement à terre... 

L'odeur tiède cl fade de l'étang l'accablait de langueur. Et, 
jouant avec les grains de son chapelet, il soupira : 

— Oui; mais toute épreuve est salutaire. Et maintenant, je 
voudrais devenir un grand saint. Ony arrive par bien desmoyens; 
les œuvres n'y sont point nécessaires, et l'ilme s'épure par la 
j)ensée. 

11 se regarda avec complaisance. 

— J'ai déjà le costume, se dit-il, et sa vertu inlkiera sur moi. 
Mais cette haire est irritante ; je ne compi-ends vraiment point 
comment Louise de Rivalla a pu supporter le conlact d'un 
cilice sur sa peau délicate. 

Ce souvenir évoqué l'occupa. Il revécut des années écoulées. 
Avec le temps présent, quelle différence ! Alors il élait le maître 
incontesté. La baronne se pliait en douceur à tousses caprices. 
Pounpioi était-elle morte hors de propos ? Et, songeant à José- 
pha, son visage se crispa. Celle-là le bravait, lui enlevait sa 
fdle, sa (Claudia ! bouleversait la règle de sa maison, agissait, 
sansqu'il eûtla force de s'y apposer, en authentique souveraine... 

— Du moins ici, se consola-t-il, j'ai tracé autour de moi le 
cercle magique d'un bienfaisant isolement. Mais les femmes, 
c est dans la vie un ferment perturbateur... 

Il ne sut plus vers où dériver sa songerie, s'ennuya, puis se 
levant : 

— Je vais, conclut-il, causer de loul cela avec Leone. De 
changer de place me distraira, el ma visite lui fei-a plaisir. 

Il était rare que Son Allesse eùl l;i l'anlaisie de se transjiorter 
en peivsonne chez le ('onq)ositeur; el ce n'élait alors qu'aj)rès 
s'être l'ail annoncer el non sans fpiehjue sinmlacre de cérémo- 
nies. Mais aujourd'hui, par espril d'humililé. il fit signe, d'un 
gesic onctueux, aux scM'vileurs attentifs dans h; vestibule, de 
s'effacer, et monlaid seul et d'un air recueilli à l'étage su])é- 
rieuf, poussa la |)()rle. 

Il fui p('iiiblemenl sur|)r"is de Irotivci' Leone Cappa sur son 
séaiil (l.ins son lil, galanuneiil ;ieeoulré dunechemise de femme 
en surali rose leiidre. d une cornelle. el qui. une plume de 
cygne à l:i main, ralui-îdl des pa|)iers. 



LE PALAIS DE PROSERPINE 57 

— Oh ! s"exclama-l-il, en jetant un doiip d'œil sur son propre 
costume, si correctement austère, voilà qui ne concorde pas avec 
notre état d'àme! i, 

L'Italien, nullement préparé à la haute faveur dont il était 
l'objet, et fort empêché de saluer, s'excusait de son ton de voix 
le plus câlinement mélodieux, et en usant des formules les plus 
humbles : 

— De la maladie. Monseigneur, un ]»eu de fièvre ; pour la 
combattre, j'enveloppe ce pauvre corps débile de nuances sou- 
riantes qui m'égaient ; et comme les femmes sont, par nature, 
plus résistantes que les hommes, cet ajustement, si frivole qu'il 
soit, m'aide, par un charme de transposition, à triompher de* la 
souffrance. 

La vérité était que Leone Cappa avait un penchant pour le 
travesti qui lui donnait des illusions... Mais le prince Claude 
accepta sa phraséologie. 

— J'approuve, fît-il, l'index érigé. Et il s'assit au chevet du 
musicien. Il l'interrogea : Que faisais-tu là ? Peut-être, inspiré, 
notais-tu quelque chant sublime? Voyons. 

Il prit un des papiers. — Qu'est-cela? fît-il, étonné. 
Leone Cappa confessa : 

— La note de ma couturière. Je t'étudiais avec soin; et j'y 
relevais des erreurs, des majorations de chiffres inadmis- 
sibles. 

xMonseigneur, piqué de curiosité, lut la facture, et souligna 
lui-même des prix qui lui semblaient exagérés. 

— Mais, observa-t-il, pourquoi te faut-il tant de velours et de 
satin, et de couleurs si diverses ? 

— Votre Altesse le sait, et je le lui ai dit. Il est des affinités 
entre la nature des étoffes, l'éclat des couleurs et la forme de 
l'inspiration. Telle idée préfère le satin et telle autre le velours, 
l'une s'habille en violet et l'autre en rouge, et toutes affectionnent 
une des nuances du prisme. J'en ai de nombreuses, et je m'adapte 
à leur variété; aussi ai-je dû me fournir d'un assortiment très 
complet de robes musicales ! 

— Oui, répondit le prince, après un intervalle de silence, tu as 
raison. — Je paierai. — Et crois-tu que ce froc et ce chapelet 
correspondent à mon désir de vie ascétique, et contribuent à 
m'y affermir ? Car, vois-tu, j'ai parcouru le cycle de mon ata- 
visme, et maintenant je suis las. Je pense que l'effort suprême 
d'une race converge vers la sainteté ; et aujourd'hui que le ciel 
lui-môme est en pleurs, je veux pleurer sur moi-même et sur mes 



58 LA REVUE BLANCHE 

fautes, afin que s'ouvre devant moi — telle cette trouée bleue 
dans la profondeur des nuages soulevés — la porte bénie du 
paradis? 

S'exprimant ainsi. Monseigneur larmoyait un peu, et Leone 
Cappa, assez perplexe, navait garde de l'interrompre. 

— Je t'ai obéi, poursuivit-il, et je ne m'en repens pas. — 
L'enfant est née parfaite de tous points ; je lui ai confié mon àme 
pour qu'à ce jeune contact, ce le-ci se vivifie et s'exalte dans le 
futur. Maintenant mon àme m'a quitté. Josépha me la reprise. 
Excessive est ma détresse, et je ne m'en défends que par des actes 
de contrition, par la contemplation obstinée des choses 
divines ! 

Sa face blême et osseuse refléta de la béatitude ; sa bouche 
entrouverte dessinait un sourire. Il reprit à voix basse, et pencha 
la tète : 

— Insidieuse, la vengeance guette lous nos comportements. 
Nous réalisons, le voulant, nos desseins, mais les moyens 
employés s'arment contre nous, et nous interdisent la jouissance. 
J'ai agi par la violence — vi, au lieu d'agir par la persuasion — 
verbo, et j'en suis puni. Josépha est mon ennemie, une forte 
ennemie, et qui martyrise, sans que je l'en puisse empêcher, mon 
cœur. 

II leva une main qui tremblait : 

— C'est elle qui ordonne de tout. Ma désap|)i()balion, parce 
qu'elle est muette, elle la tient pour un assentiment. Je me 
résigne et m'afllige, et peut-être devrais-je abdiquer ? Mais dans 
<{uel Yuste m'ensevelir? et ici, je suis aussi bien et plus libre 
que dans un couvent. Crois-tu que, sachant me déplaire, elle a 
engagé son père à passer ici la fin de l'été ? Cela est déploral)h': 
et coûleux. ]\Ioi, je ne m'occuperai point de lui. Qu'il s'établisse 
au Palais de Jupiter; je ne quitterai j)oint ma retraite où je 
goûte, par l'examen de moi-môme, de sévères félicités; 

Et à voix tout à fait basse, il ajoula : 

— Je devine. Tn conseillais bien. J'eus tort ilaccueillir ce 
Mnrbach. C'est Ini qui la guide. C'est .sv/ force (|ui est en elle et 
devani quoi je défaux. S'il est son amant? Je l'ignore. Cela est 
impi'oliable, car* il a le respect des j)rinros. Mais ils s'aimonf. 
et sont unis contre moi... 

Fatigué d'un aussi long discours, il se fui ; cl l'on entendait de 
sourds roulements de tonnerre, ininterrompus et lointains, cepen- 
danf (pie, la pluie ayant cessé, du soleil dardait dans la pièce 
des ravons inlermillents. 



LE PALAIS DE PROSERPINE ^9 

Leone Cappa déposa sa cornette, attira à lui une robe de 
chambre bigarrée, se leva, et s'étant habillé, redressa sa frêle 
stature et prononça : 

— J'avais prévu ce qui arriverait ! La maternité confère à la 
femme une suprématie dont elle s'enorgueillit, et tôt ou tard, 
chez la princesse, Finstinct de la domination devait se déve- 
lopper. Voici longtemps, j'ai médité sur ce qui serait propre, 
le jour venu, à la rappeler à l'humilité. Et j'ai trouvé. 

— Tu as trouvé ! fit le prince Claude, extatique et solennel. 

— L'œuvre est terminée. Elle m'a coûté bien des peines, bien 
des veilles, et tant d'avatars que j'ai dû subir pour incarner 
mes personnages! Ces soieries et ces velours, énumérésici mer- 
cantilement, correspondaient dans leur polychromie à la poly- 
phonie du drame que je créais! Obéissant à la suggestion du 
vêtement, les acteurs, effigies diaphanes, impondérables, puis 
conc]-ctes , se présentaient à ma citation, précédés du motif 
qui les signale, comme l'écu le chevalier! Parfois, rebelle à mon 
injonction, ils se dispersaient sur des routes ténébreuses; mais, 
invincible, moïi énergie les ralliait à moi; car il fallait que 
l'œuvre fût incontestable, efficace, immortelle et radieuse! — 
Hautbois et violoncelles, si mon prince le veut, vous traînerez 
vos plaintes par les déserts sans oasis, sur l'aridité des monts 
calcinés et des mers trop bleus! Harpes, vous égrènerez vos 
clairs espoirs parmi les chaumières fleuries ! Flûtes et violons, 
votre allégresse chantera dans les cœurs épanouis! Fanfares de 
cuivre, vous sonnerez pour faire tomber les murs de Jéricho 
hostile ; et vous, violes d'amour...! 

— Ton prince voudra ! Tu parles magnifiquement. Mais pour- 
quoi si longtemps t'es-tu caché de moi ? fit l'Altesse émer- 
veillée. 

— L'œuvre mûrit dans le silence et le secret. Et vous-même, 
absorbé par des joies plus intimes, n'y eussiez prêté qu'une 
attention distraite. J'attendais le moment où vous me recher- 
cheriez, stimulé par le déboire qui suit toute satisfaction. Vous 
êtes venu. Je suis prêt. 

— J'écoute! Ton génie, démoniaque ou divin, subjugue mon 
esprit qu'attire la beauté des abîmes infernaux ou célestes ! 

L'Italien se dirigea vers une table, et posa la main sur une 
liasse épaisse, nouée de faveurs larges, et l'écriture du titre 
j)Oudrée d'or et de vermillon. 

— Voilà, dit-il. — C'est la chrysalide ; et le papillon, prodi- 
gieux, ne demande qu'à éclore ! — J'ai combiné un impression- 



(io ' I-^. REVUE BLANCHE 

nant spectacle, où est symbolisé, subtilement et |)ar à peu près, 
l'illustralion de votre race, votre noble personne, Torigine 
modeste de la princesse, la naissance extraordinaire de ( Jaudia, 
et cela s'appelle : 

L Immaculée Conception 
mystère 

(Ui\a est religieux, grandiose et suave ; et les tableaux qui se 
<1 (Moulent, magiquement animés par la puissance d'un orchestre 
coloré, sont de nature à frapper une imagination féminine, allu- 
sifs sous des voiles, évocatcurs de souvenirs qui s'éteignent, et 
d'il il haut enseignement ! 

— J'admire ! fit le prince. 

Les grondements de tonnerre, répercutés par la montagne, 
s'accentuaient; sous des nuages plus épais, le soleil avait dis- 
paru. Le paysage d'eau et de verdure apparaissait, dans la croi- 
sée, crépusculaire. Et courbés l'un vers l'autre, les deux 
hommes, dans la pénombre survenue, apposaient de fantasti- 
(|ii('s silhouettes qui s'avivaient à la clarté brève d'un éclair. 
Mais Nolo, surgi d'un coin où sa paresse s'étalait, se glissa 
entre eux, les prunelles effarées, comme pour leur demander 
protection ; et rassuré par leurs discours imperturbables, il les 
considérait alternativement, avec bienveillance, et, plissant les 
j)au[)ières, roni'onnait. 

Leone Cappa rabattit le premier feuillet, et le grimoire de la 
|»artition fut évident. 

— La généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Al)ra- 
liani, protei-a-t-il, comme s'il prêchait. — Abraham fut père 
dlsaac, Isaac fut père de Jacob. — Je passe trois fois quatorze 
générations. — Mallian fut père de Jacob, et Jacob fut père de 
Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus. — C'est 
l'objet de ma première partie : la lignée des ancêtres. 

— Je conq)rends, a[q)rouva le prince. 

— Oi-, l;i naissance de Jésus-Christ arriva ainsi : l'ange 
Gabriel, étant entré dans le lieu où était Marie, lui dit : « Je te 
salue; lu es bénie entre les femmes. » Et ayant vu l'Ange, 
elle fut troublée. Mais l'Ange* lui dit : " Tu concevras et 
enfanteras. — Ton (ils sera grand, il le Seigneur Dieu lui don- 
nera le trône de David son père. » Et Marie dit : « Mon àme 
magnilie le Seigneur, parce (pi'il a regardé la bassesse de sa 
servante. « — Ceci est le noyau de ma seconde partie ; elle est 
einbléniati(pie et d'une juste ajtplicalion. — Et la trilogie, où. 
murnunée, chantée, modulée, contrei)ointée, lepasséc d'un 



LE PALAIS DE PROSERPINE 6i 

instrument à l'autre^, se réitère cette strophe prophétique : « Et 
toi, Bethh'-em, tu n'es pas la moindre entre les villes de Juda, 
car c'est de toi que sortira le conducteur qui paîtra Israël, 
mon peuple », la trilogie se termine par Tadoration des 
mages, or, encens et myrrhe, et Tétoile aux cinq pointes arrêtée 
dans le ciel ! — De ce texte essentiel, j'ai tiré des dialogues ; je 
l'ai enrichi de cantiques; une action sensible le dramatise, et il 
s'encadre dans la beauté des campagnes de Palestine. Des har- 
monies souples l'enveloppent de leurs chatoyantes sonorités. Et 
il faut que dans un décor indiscutable, avec l'aide d'artistes 
supérieurs, l'œuvre édifiée s'affirme, triomphe, convertisse! 

— Ilum! fit le prince. Tu m'effraies. Est-ce l'atmosphère satu- 
rée d'électricité, qui comprime mon cerveau, ou si je raisonne 
mal ! Mais, dis, cela n"est-il pas impie et blasphématoire, une 
pareille représentation? Est-il licite d'associer à la venue du 
Messie le souci de nos intérêts mondains? J'ai des scrupules, et 
cependant, Leone, ton plan provoque mon enthousiasme. Tran- 
quillise mon esprit timoré ! 

— Il n'y a d'impiété que dans le rire, répliqua sentencieuse- 
ment l'Italien, et mon œuvre est sérieuse. L'homme, fait à 
l'image de Dieu, est en droit d'objectiver, au bénéfice de ses 
besoins personnels, les manifestations de la Divinité. De V Imma- 
culée Conception^ j'ai détaché un rayon qui frappera en plein 
cœur. La splendeur du mystère subsiste ; mais de sa transcen- 
dance, une» leçon se dégage, par l'analogie. Indépendant de la 
filiation charnelle, l'esprit de la race s'incarne, et la femme élue 
le subit, quel que soit l'intermédiaire. Voilà ce que devra voir 
la princesse Josépha, et ce que, par d'adroites déformations, 
j'ai mis en relief. Quant à nous, nous élevant au-dessus du par- 
ticulier, nous saurons contempler, avec une sérénité pieuse, la 
face auguste du mystère ! 

Monseigneur était pensif, 

— Ton langage est obscur dans sa précision, avoua-t-il. Et 
c'est là ce qui me convainc. 

Une lueur vive emplit la chambre, la foudre crépita. Le prince 
se signa. 

— Le ciel, auxiliaire, nous approuve! balbutia Cappa. 
Mais, angoissés tous deux par les fulgurations et les coups 

secs qui se multipliaient, ils n'osèrent plus parler. Pour repren- 
dre leur dialogue, ils attendirent l'accalmie. 

— Vois, dit Monseigneur. Un arbre a été fracassé. Nous étions 
en péril. Et tu crois néanmoins que le ciel nous approuve? 



(yj^ LA REVUE BLANCHE 

— Sans doute, puisque ce n'est pas nous qu'il a frappés! 
L'argument, spécieux, plut au prince Claude. 

— Mon cœur se dilate! fil-il. — Plus Irais, l'air embaume, et 
des liantes cimes qui se découvrent, la brise salubre est des- 
cendue avec de vierges parfums! Vi&ns, et joue! Que sous les 
doiffts le clavier chante ! C'est moi-même qui tournerai les 
paires... Je veux suivre dans sa complexité ta partition, et tu 
men détailleras les scènes à mesure qu'elles défileront. Ras- 
semble un orchestre, choisis des acteurs, désigne les lieux où, 
sur tes indications, les décors seront plantés! Dispose de mes 
ressources ! Au souffle de ton lyrisme, je rajeunirai, comme 
ces feuillages, tout à l'heure humiliés par la pluie, et qui 
maintenant, sous le vent léger des monts, se redressent et 
reluisent... 

Il répéta : — V Immaculée Conception^ mystère. Cela est d'un 
bel effet. Un somptueux spectacle que j'organiserai pour fêter la 
présence ici de mon illustrissime beau-père... 

Ou!)liaiit ses récents désirs de sainteté, il sourit, sans bien- 
veillance, et Cappa sourit aussi. Nolo partagea leur satisfaction 
en aiguisant ses griffes au damas du rideau. 

Tandis que Monseigneur décidait avec Leone Cappa de mettre 
à la scène un « mystère », où il destinait, sous une figure allé- 
gorifpie, un rôle à Joséplia, celle-ci se préparait, mais avec des 
hésitations et des remords, à limiter les moyens d'action de son 
trop fantaisiste époux. 

Lui, clairvoyant par surexcitation de sensibilité, mais oisif. 
déj)rimé, confiant en la vertu de manifestations puériles, ne fai- 
sait point erreur en attribuant au baron de Murbach une part 
d'inlluenco dans l'attitude nouvelle qu'adoptait la princesse. 
A|>rès avoir enlevé (.laudia de la galerie des ancêtres, boule- 
versée par ce (pi'elle venait de voir, ne sachant comment sous- 
traire l'enfant à la contagieuse folie de son j>seudo-père, elle 
avait, dans son désarroi moral, cédé ù l'inq^érieuse nécessité de 
chercher un appui. Seul de son entourage, le baron était l'ami. 
;isse/ <lé\ f)ué pour l'écouter, assez indépeiidanl ))Our comprendi'e 
et aviser. Sjins ambages, il avait conclu : 

— Hennissez un conseil de famille. Faites venir votre père. Un 
médecin spécialiste doit être appelé. Surveillez la petite, séparez- 
l.i du |irince. .le me charge, si vous m'y autorisez, de prendre, 
di.scrètemenl, les mesures utiles. — En somme, la principauté de 
Piicklau. indépendante {\v fait, en droit est mouvante de l'ancien 



LE PALAIS DE PHOSERPINE tJ > 

empire germanique, et, au besoin, une autorité suprême inter- 
viendra. 

Elle réfléchit : 

— Cela est grave, cela peut mener loin. 

— Aussi agirons-nous en douceur. 

La perspective d'avoir pour hôte le comte illustrissime, la 
séduisait moins cfue par le passé. Elle se reprochait, en évitant 
d'en sonder les motifs, celte tiédeur. Ils étaient simples pour- 
tant. Le temps et les épreuves avaient accompli leur œuvre. Elle 
n'était plus « une enfant ». Habituée à vivre loin des siens, elle se 
passait maintenant d'eux, et leur indifférence à son égard, en tant 
que sœur ou fille, lui était démontrée. Ils l'honoraient comme 
souveraine, mais ne l'afTectionnaient point. Etaler sa misère 
devant eux lui répugnait; et plus près d'elle, une amitié, dont 
le secret lui était cher, s'affirmait... 

Mais le baron insista. La présence à Pûcklau du comte de 
Pûcklitz était indispensable. Lui seul pouvait, sans encourir de 
blâme, reconnaître l'état des choses, contresigner des rapports, 
réclamer la tutelle de sa petite-fille. 

Parlant ainsi, il ne se faisait point d'illusion sur la prodigieuse 
niaiserie du seigneur de Piicklitz; mais il comptait le diriger, et, 
sous son couvert, s'attacher la princesse Josépha sans la com- 
promettre. 

Peu à peu, l'entretien, qui avait lieu, le soir, dans un petit 
salon très éclairé dont les portes étaient ouvertes, dévia. 

Tout en exposant l'état mental de son époux, la jeune femme 
rougissait au souvenir ineffaçable du passé, et il lui semblait que 
le regard de cet homme perspicace lût sa honte. 

A des réticences, à la douleur de certains accents, il compre- 
nait que Josépha avait dû connaître l'amertume d'étranges souf- 
frances; il se défendait de les entrevoir dans leur odieuse réalité, 
les soupçonnait néanmoins, et ses yeux qui reflétaient sa préoc- 
cupation, celaient mal une profonde, une amoureuse tendresse. 
Ce rôle charmant et dangereux de confident d'une créature 
exquise et malheureuse le troublait voluptueusement. Il buvait 
cette intime et chaste douleur qiii se révélait, comme il eût pris 
un baiser sur les lèvres. Tant de souffrance exprimée avec tant 
de douceur par celte bouche jeune, l'excitait. Sa froide politesse 
accoutumée refrénait mal sa brutalité instinctive réveillée. 

— C'est singulier, se disait-il. Pour que notre cœur palpite, 
la plastique d'un corps, la beauté d'une âme ne suffisent point. 
Le sang qui jaillit, les nerfs qui se tordent, ou la voix qui vibre 



fj/, LA REVUE BLANCHE 

de cliagrin, cliatouillenl notre sensualité, déchirent le voile 
pudiqueMont nous couvrions notre désir. — Elle dissimule, et 
comme de tout ce qu'elle ne dit pas, elle me devient plus con- 
voilalilel Mes bras se tendent vers sa taille pour l'enlacer; ou 
sim})lemenl, d'une bouche légère, je voudrais effleurer les longs 
cils de ses yeux lim])idcs. Des scrupules que je prenais pour du 
calcul me l'ont fait jusqu'à présent respecter. .Maintenant, je ne 
sais ce qui me tient de saisir sa tête à deux mains, et de la baiser 
dé.sordonnément. 

— Comme je vous plains! prononça-t-il avec une certaine 
ardeur. 

Ses yeux s'emplirent de larmes : 

— Plaignez-moi, dit-elle, vous ne me plaindrez jamais assez. 
Il prit sa main, y jiosa les lèvres. 

— Je ne suis resté ici qu'à cause de vous, dit-il encore. 

— Je le sais, vous êtes un ami sûr. 

Il pressa plus tendrement cette main qui s'abandonnait, et ce 
fut le poignet qu'il baisa longuement. 

Un soupir gonfla sa gorge, et tel qu'il se méprit à sa complexe 
signification. 

Son genou fléchit, son bras s'avança vers elle, et déjà elle se 
penchait vers lui, quand soudain, elle se roidit, se recula, secoua 
la tète : 

— l'aut-il donc .que je ne vous voie plus, vous, mon aide et 
mon seul ami? dit-elle; et si douce était sa voix qu'elle semblait 
venir de très loin, de très haut, dune région céleste. 

— Pardon, murmura-t-il, je vous vénérais comme une sainte. 
11 se releva lentement. 

Intérieurement M se reprochait : 

— Ma posture était ridicule, on eût pu nous surprendre, et 
mes paroles sont dignes d'un collégien élégiaque. 

Mais leurs regards se croisèrent, et il ne se reprocha plus rien; 
i'ardanssa prunelle encore humide de pleurs, il lui le layonne- 
ment d'une grande joie, et il sut ainsi qu'elle lui apjtartenait... 

La conversation re|)rit son cours, paisildement, j)raliquement. 
IJ telle est la puissance de l'étiquette et la iialience des coeurs 
germains, (jue celte petite scène .sentimentale n'eut pas de len- 
demain. Mais désormais une entente étroite subsislaitenire eux; 
et |);u- l;i gràce et la facilité de leurs ra|»ports. ils étaient pareils 
à des fiancés... 

L.i présence à Pinklau du comte de Piieklitz ne gêna jmint 



LE PALAIS DE PROSERPÃŽNE 65 

leur l)onne intelligence; le dig-ne seigneur avait la vue li'op 
courte pour s'en apercevoir et le raisonnement trop faible pour 
y chercher malice. Sa survenue produisit par contre unecerlaine 
sensation à la résidence, oîi depuis longtemps aucun hôte de 
marque n'était descendu. Les imaginations furent en travail. Deux 
faits préoccupèrent : dune part, Monseigneur, qui ne s'était pas 
dérangé pour recevoir son beau-père, continuait de vivre sa vie 
solitaire au Palais de Proserpiue; de l'autre, il organisait une 
grande fête en son honneur, fort dispendieuse et tout à fait inso- 
lite. 

Cela était contradictoire, ce dédain du cérémonial et cette 
exagération dans le programme des réjouissances. On glosa. 
Son Altesse était malade; on n'en pouvait douter; cela expliquait 
qu'Elle s'épargnât la fatigue de parader en public. Pour com- 
penser son involontaire incivilité, Elle se mettait en frais de 
galas exceptionnels, qui la divertiraient Elle-même. — D'ailleurs, 
le spectacle promettait d'être beau. On s'en chuchotait les splen- 
deurs inédites; et le directeur de la chambre des finances gémis- 
sait sur les sommes excessives quil lui faudrait compter. 

— Le prince se ruine! disait-il. 11 serait de mon devoir 
d'avertir la princesse. Et à Cappa qui lui communiquait les 
ordres sérénissimes, il témoignait une sourde hostilité, le moles- 
tant par des chicanes sur chaque chiffre, et des objections à 
chacune de ses demandes. 

Mais la Cour écoutait, sans s'y associer, ses doléances. La 
curiosité était excitée ; l'arrivée d'un orchestre, d'acteurs, de 
décorateurs, les tréteaux que Ion posait à l'esplanade du Vieux- 
Chàteau, toute cette agitation que dirigeait, dans le secret, le 
souverain, fournissait matière à d'amples, à de sagaces réflexions, 
rompait la monotonie habituelle de l'existence. Déjà, par des 
indiscrétions, on avait sur l'œuvre qui se montait des rensei- 
gnements. Tous se félicitaient : Piicklau devenait, grâce à la 
généreuse initiative du prince, un centre artistique, une sorte 
d'Oberammergau-Bayreuth, où pérégrinerait une foule pécu- 
niaire, dont le passage enrichirait. 

D'aussi agréables perspectives détournèrent du comte de 
Pucklitz l'attention du monde. Au demeurant, il était insigni- 
fiant avec solennité. Sa face camuse, encadrée de favoris grison- 
nants, s'ornait d'un perpétuel sourire bienveillant et protecteur. 
Ses questions, minutieuses, portaient sur la llore du pays, qu'il 
jugeait variée et incontestablement profuse. Il répétait à satiété, 
pour recueillir des applaudissements, un trait relatif à son entrée 



t,(, LA REVUE BLANCHE 

;'i P;iri.s, ;i()rè.s le sicge. « Une foule defjiienlards en blouse bleue (il 
le (lisiul en français) élait massée vers l'Are de Triompbe. J'étais 
seul en avant, « pour voir un i)eu »... Je dirige mon elieval droit 
sur eux. Ils s'écartent, et un des badauds de erier : « lié ! regarde 
celui-là, avec son paratonnerre sur la tête ! » Je réponds d'une voix 
tonnante : « Prenez garde que la foudre ne lombe sur vous ! » La 
chose lui j)araissait si plaisante, qu'il en riait bruyamment, les 
narines dilatées, l'abdomen épanoui, les yeux quémandeurs de 
sulfrages. Sur le luxe et le bon goût des installations princières, il 
s'exiasiail abondannnent. Il estimait que sa lille était fort heureuse 
et lui devait de la reconnaissance de ce qu'il Feùt si somptueuse- 
ment mariée. A (Jaudia il adressait des discours attendris, 
acconqiagnés de caresses pathétiques, que celle-ci ne lui ren- 
dait d'aucune façon. Journellement, il présentait ses devoirs à 
Monseigneur, en beau-père de rang inférieur, mais pénétré 
d'an'ection. La sécheresse de l'accueil ne le rebutait point; 
volontiers il faisait l'éloge de ce gendre magnihquc et redou- 
bd)le. Aussi fùt-il fort surpris des ouvertures de Josépha sur les 
craintes (|ue lui inspirait l'état mental de son époux. D'abord, il 
ne voulut rien entendre et traita de balivernes les appréhen- 
sions de la jeune femme. Mais son ton ferme lui imposa. Le 
baron de Murhach la soutint ; des faits lui furent rapportés qui 
réliranlèrenl. Le scandale d'une folie qui éclateiait, l'épouvanta. 
lA de devem'r l'arbitre dans une aflaire aussi considéi-able, 
séduisit sa vanité. Il y vit des avantages : la fréquence de ses 
séjours auprès de sa tille bien-aimée dans ce pays délicieux, son 
inq)orlance accrue, ses ressources augmentées ; et j)assant d'un 
cxlième à l'anli-e, fut jus([u'à se j)laindre d'avoir été tenu de 
<ourt si longtemps. Le danger des manies du j)rince Claude lui 
fnl déiuonlié. Il lui parut qu'il dilapidait ses finances, à quoi il 
fallail obvier dans l'inlérèl de Claudia ; et sa suscei)tibilité 
séhiiil éveillée, il pril garde (pie Son Altesse le traitait avec une 
liaiib'ur el une, froideur désobligeantes. A l'en croire, des 
mesure.-, énergicjnes ébiienl urgentes. Là encore, le bai'on de 
Murbairb iiilei-\inl. Il lui prouva (ju'il y avait des difiicultés 
sérieuses, (|iie le [>rince était souverain chez lui, et(pi'avant loule 
choseil eoiivieiKJrjiit de le soumettre, sans (|u"il s'en doutai, à 
l'exanjen d'un aliénisle renommé. 

— Voila bien des end)arras, marmoima le eonde illustrissime. 
Mais il >.e lésigna. el de sa propre main Iranscrivit le billet 
qu'avait rédigéle baron, |)ar (pu)i il retpn-rait le docteur Alcazara 
<le sr- rendre, loule alTaii'c cessaide, à l'iiekiau. 



LE l'ALAIS DE PROSERPINE 6; 

Le docteur Alcazara esl un spùcialislc pour personnages 
illustres. Il n'est point de cas de vésanie princière sur lequel il 
ne soit consulté. Il a un visat2:e futé de belette, et ses avis soni 
cauteleux ; à Foccasion, pouitanl, il com|)rend son devoir, 
s'ex])rime avec force, et relègue les patients qui lui furent 
recommandés, en des maisons de santé hien closes. Disert, 
même bavard, nourri des lectures les plus diverses, il égaie ses 
malades du susurrement de ses anecdotes, et recueille leurs pro- 
pos, en littérateur plutôt qu'en praticien, car, sous un nom 
d'emprunt, il a publié des plaquettes qu'il distribue à ses amis, 
et dont, plus que de ses cures, il se prévaut. 

C'est donc cet homme indispensable qui fut appelé à statuer 
sur le prince Claude. 

Mais, dès l'abord, un obstacle surgit : sous quel prétexte 
rintroduire auprès du souverain confiné dans sa stricte solitude, 
et qui ne souffrait, aux heures réglementaires, que la visite de 
son beau-père et de sa femme, et encore, seulement, parce qu'à 
ce moment on lui amenait sa Claudia chérie? 

— Précisément, fit le docteur Alcazara, qui en un jour avait 
eu le temps de s'instruire de bien des choses, c'est pour la petite 
princesse, dont la frêle constitution réclame mes soins, que je 
suis venu ; je solliciterai de Son Altesse l'honneur de lui faire 
part de mes observations. 

(]e disant, il n'ajoutait point qu'effectivement l'enfant l'inquié- 
tait. Il y avait chez elle une disproportion évidente entre le 
corps, chétif, et le développement de la tète. Ses allures étaient 
celles d'une petite vieille, son regard iixe brûlait et sa démarche 
était hésitante. « Fin de race, fille de dégénéré », se disait-il. Et 
il se promettait de prévenir la mère, mais plus tard, après avoir 
vu le prince ; et il éluda ses questions, car elle s'alarmait, pres- 
sentant sous le subterfuge une vérité. 

Imbu de son rôle grand-paternel, le comte de Piicklitz lui tint 
des discours merveilleusement prolixes, hérissés de parenthèses, 
apitoyés, prud'hommesques et ins})iratifs. Le docteur Alcazara 
y répondit d3 façon sinueuse et déliée, approbativement, mais 
sans aucunement s'engager ; etiil se tourna vers le baron de 
Murbach, dont le mérite lui était connu, et qui lui paraissait 
tenir une place unique à la Cour, afin de prendre de lui le 
mot. 

— En résumé, se dit-il, il faudra persuader à Son Altesse de 
se remettre entre nos mains. Voilà qui n'est guère commode el 
relève de la diplomatie plus que de la médecine. Et tapotant soii 



<38 LA REVUE BLANCHE 

IVoiil (11111 ^cste qui lui était l'aiiiiiier : — Nous essaierons» 
conclut-il, nous roussirons. 

Le prince (Claude connaissait de réputation le docteur Alca- 
zara. Le uiotif de sa visite lui parut équivoque. Il s'attrista, rêva 
lonu:uenicnl ; puis un sourire furtif \léplissa ses lèvres, et il 
manda auprès de lui Leone Ca})pa. 

— Leone, dit- il, voici qu'une grande é])reuve m'est infligée. 
Sais-tu pourquoi mon beau-))ère se pavane dans mes palais, et 
(picl est le résultat des conciliabules de Josépha et du bai'on? 
On veut me faire passer pour fou ; et sous un fallacieux prétexte, 
uu célèbre médecin me demande audience, aux seules fins de 
in observer. C'est une belle intrigue qui se prépare, et je pourrais 
la déjouer, en interdisant, d'un ordre sec, le séjour dans ma 
principauté, à ces gens audacieux. Mais il me convient d'agir 
dilTéremment. Je recevrai donc ce docteur Alcazara, et lui prou- 
verai, pour n'être point sa dupe, que je suis plus sage que lui. El 
voi<i comment ... 

... Ce fut à la mi-nuit (jue le docteur Alcazai-a eut ordre de se 
présenter au Palais de Proserpine. Un valet de pied le mena dans 
un salon assez petit, vide de meubles, vivement illuminé aux 
bougies, oi^i il le laissa, seul. 

Par la fenêtre ouverte, il eut le temps d'admirer la glace 
polie de l'étang, où se reflétait, pencbée sur les roseaux, la ron- 
deur ironique de la lune. Sur une porte dont les liattants avaient 
été enlevés et qui formait baie, une gaze tendue l'intrigua. 11 
s'en approcha, en scruta la transparence et constata l'obscurité 
parfaite delà pièce dont elle le séparai!. A ce moment, de l'autre 
c Hé, un |)ersonnage invisible l'intei-pella : 

— Eb bien, docteur, je vous écoute? 

— Ob ! lit-il, très surpris, mais... 

— Oli, nuus, c'est moi, le prince ; et parlez d'où vous êtes, insi- 
nua, dune voix peu bienveillante, l'invisible Altesse. 

— \'oilà,sedit le docteur, qui est pis qu'extravagant, inconvenant! 
El Irrs blessé dans son auiour-jiropre, il dut néanmoins 
saccominotlei' ;\ la situation ; ci il s'explicpia de fort mauvaise 
griU-e, sans aucun bonheur d'ex[)ressioii, en gesticulant à f;mx, 
gêné cpi'il était |»ar lanl de lumière autour de lui, et cette ombre 
di'v ;ud, lui, où qucl<|u "un r(';coulait, cpiil ne pouvait voir, el dont 
il était vu. 

— N'i'sl-cr (juccela? lit le prince ijuand il cul terminé. Vous 
avez fail. hors de toute nécessité, un bien grand voyage. Mais 



LE PALAIS DE PROSERPINE 69 

je ne veux pas que vous vous soyez dérangé pour rien. Le 
maestro Leone Cappa, ici présent, va exécuter pour voti'c 
plaisir d'importants fragments de cette « Immaculée Conception >> 
dont vous êtes curieux, je suppose ? 

Debout, et toujours seul dans son salon, le docteur Alcazara, 
qui n'aimait pas la musique, entendit, des heures durant, celle 
de l'Italien ; et à l'aube, on le reconduisit à la Résidence, 
exténué, furieux de l'aventure, et se jurant d'en tirer ven- 
geance. 

Cependant, le prince Claude, épris des levers de soleil, dési- 
gnait à Cappa les pics livides dont la fine pointe se rosait, et 
sans plus se soucier du docteur, déclamait : 

— Mon âme est un paysage nocturne et chaotique. Mais ta 
musique l'inonde de clarté et m'en révèle les âpres splen- 
deurs ; mes pensées flamboient, comme ces sommets, sous le 
ciel magnifique que tu ouvres au-dessus d'elles ! Bientôt, à la 
confusion de nos ennemis, ton œuvre rayonnera, et le Vieux- 
Chàteau sera témoin d'une grande solennité ! 

Il discourut ainsi un assez long temps encore, et le gazouillis 
des oiseaux tissait autour de ses paroles un réseau d'harmonies 
railleuses. Puis la fatigue l'envahit. 

— Dormons, fit-il. Cet après-midi, je monterai là-haut, afin de 
hâter les préparatifs. Nous triompherons ! 

Mais le Destin qui passait, l'entendit et s'irrita. Une rafale, 
subitement descendue des gorges voisines, plia les saules, agita 
feau de l'étang, et l'image invertie du château y vacilla, s'y dis- 
joignit, avec celle des deux hommes qui, accoudés à la croisée, 
et blêmes de leur nuit insomnieuse, éperdument, regardaient 
l'aurore sur les monts. 



(A siiiçre.) 




Robert Sgheffer 



Notes politiques et sociales 



MAJORITÉ DANGKimUSE 

Les Conseils généraux, en grand nombre, assurent de leur respect et 
de leur confiance M. Loubet, d'ordinaire à Tunanimité, et M. Waldcck- 
Rousseau, d'ordinaire avec opposition mais à une très forte majorité. Et 
cela est bien ainsi. Dans notre régime le Cabinet doit avoir une action 
|j1us définie, et, afin d'être forte, plus resserrée que la Présidence, donc 
plaire à moins de gens. Ce serait un fâcheux brevet de non-existence 
[jour un gouvernement que de n'avoir pas d'adversaires. Le tout est 
pour lui d'avoir l'appui décidé d'une majorité, et que cette majorité, s'il 
se peut, aille croissant. 

Slais se peul-il? Et même est-il souhaitable? En France, — et ailleurs. 
— il arrive comme de soi, avec le temps, que la masse des 
gouvci'nés soit « gouvernementale ». Mais cela témoigne moins d'une 
approbation que dune accoutumance. Cela veut dire que le gouverne- 
ment a duré, non qu'il a conquis. Et, contrairement à la première appa- 
rence, c'est peut-être symptôme de lin prochaine plutôt qu'indice de 
plus longue vie. 

La force et je «lirai aussi le mérite du Cabinet Waldeck-Rousseau. 
comme auparavant du Cabinet Méline, ont été d'avoir une majorité 
étroite. 

Comme l'autre les débordait à droite, celle-ci, on peut l'avouer, 
déborde à gauche la passivité béate et le contentement facile des gou- 
vernementaux moyens perpétuels. L'aile extrême, dont le concours est 
né(!essaire, perdant à entrer dans une majorité son habituelle et avanta- 
geuse situation d'opposante, exige une politique positive et nette. Les 
balancements stériles de la méthode de « concentration », concentration 
contre les deux extrêmes, sont hors d'usage possible. Et le ministère est 
bien obligé d'avoir une politique caractérisée. 

C'est parce que le Cabinet \>'aldeck-Rousseau a eu un programme (pii 
était une satisfaction luininia à hi démocratie montante, — programme 
du reste non encore l'éalisé en entier, — qu'il a été combattu par ceux- 
là et qu'il a été soutenu par ceux-ci. Consciemment ou non, avec des 
incertitudes et di's imperfections que connaissent trop bien ses amis de 
«j^auche, il était cependant, — à en juger par le nombre, l'obstination et la 
discipline de ses adversaires, — la vivante possibilili'- d'une i'(''|tubli(pu' 
plus rt''|)ublicaiiu!.C('tachcmineineMtvcrsréniaiicipati()ii morah'cti éman- 
cipation écononii([uc de tous qu'est le mouvcmcnl déiuocrati(|ue, ynni- 
vail-il. en l'état des esprits et des forces parmi nous, gagner davantage 
sur h's iiilérôts acquis et les inerties bien utilisées (pii lui sont le difficile 
ri (liii-;il)|(' obstacle V 11 ne semble guèri'. 

.Si \r. i^^ouverneinent aeluel accroît à cette heure sa mnjorit*''. c'est donc 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 71 

vraisemblablement qii'// /« /?&/■(/ du même coup. Il ne peut se concilier 
les volontés jusque-là rebelles qu'en renonçant, plus ou moins implicite- 
ment, à être ce qu'il représentait ou du moins ce que la gauche voulait 
qu'il représentât. Sans doute la cuisine politique, que les hommes et les 
partis appelés « de gouvernement » tiennent pour le grand œuvre, pose 
autrement la question. Ici et là, dans tel ou tel département qui pourrait 
être cité, il se prépare en vue des élections prochaines une concentration 
entre républicains « sages, mais fermes», c'est-à-dire entre radicaux 
incertains et modérés inquiets, à la ibis contre <( le parti de la réaction » 
et contre celui du « bouleversement social ». Mais, outre que, là, l'hosti- 
lité à gauche est née contre les personnes plutôt que contre les ten- 
dances, la concentration paraît se l'aire sur un programme minimum qui 
est bien près d'être de « défense républicaine ». 

Et voilà, d'autre part, qu'en Saône-et-Loire, sur ce terrain oîi les ran- 
cunes radicales contre des intransigeances socialistes étaient, semble- 
t-il, si faciles à soulever, la discipline d'alliance démocratique a été 
observée au profit du candidat socialiste contre toutes les forces et 
toutes les adresses des partis de sage conservation. 

II dépend du ministère que la limite subsiste et qu'elle subsiste nette 
entre les deux camps qui depuis deux ans sont opposés l'un à l'autre. Il 
ne s'agit pas d'exclure personne de parti pris ; mais il est nécessaire 
que les nouveaux amis viennent en deçà du fossé, et non que d'une 
commune faiblesse nous nous appliquions à le couvrir. C'est à cette 
condition que les élections prochaines, faites, en gros, pour ou contre 
la politique dite « de défense républicaine », auront un sens clair et une 
portée féconde. 

Fr. Daveillans 




Spéculations 



PSYCHOLOGIE liXPKniMENTALE UU GEXDAP.ME 

De récents événements privés nous ont permis dobserver de près 
|uel(jues beaux spécimens de cet organe prébensile de la société, le 
rendarme. Les conditions de nos rapports avec eux furent excellentes, 
quoique propres à nous les faire envisager sous un jour trop favorable : 
car nous n'étions point détenu entre leurs mains, mais l'autorité supé- 
rieure les avait confiés aux nôtres, sous quelque prétexte, dans un but 
dexpériences. 

Nous glisserons rapidement sur la morpbologie externe de ces mili- 
taires, de tout point conforme, en plus grand, aux effigies bien connues 
présentées sur des guignols afin de former l'esprit des enfants. Remar- 
quons qu'une administration avaricieuse leur refuse, quand ils sont de 
service, le port si majestueux et si classique du tricorne, au détriment 
de leur prestige traditionnel. Ne citons le dicton d'un goût peu sûr : 
M On les sent d'abord, on les voit ensuite, » que pour en extraire l'en- 
seignement philosopliique : en réalité, vu le petit nombre de spécimens 
disponibles — il arrive qu'il n'y en ait que cinq pour huit communes — 
on ne les voit jamais; et par on nous entendons les malfaiteurs, pour- 
tant leurs partenaires naturels. 

Quant à leur langage, nous n'y avons relevé aucune prolixité extraor- 
dinaire d'adverbes. 

Nous ne prétendons ici qu'à instaurer une brève psychologie du gen- 
darme, ainsi que nous sommes déjà attaché partiellement à celle du 
militaire et du magistrat. 11 était à prévoir que l'habitude, contractée 
au fur de longues générations, d'être à l'affût de tous crimes et délits, 
ou, mieux, d'un nombre restreint et catalogué de crimes et délits, 
leur ait forgé un état d'esprit spécial, bien délini à cette heure et devenu 
propre à leur espèce. Le moment est donc bien choisi de sonder ces 
obscurs cerveaux. Il s'y passe, d'après nos expériences, ceci, qui éton- 
nera peut-être l'honnête homme, que le gendarme interprète autrement 
qur cet h(jnnêt(' homme une action légalement rnauvniae. « Mauvaise » 
lui indi(jue seulement qu'il ait à y exercer, contre rémunération, son 
oftice; en termes plus clairs, que toute mauvaise action est pour lui 
honnc, parce qu'elle le fait vivre. 

Nous voici amené à flétrir les infâmes desiderata du gendarme : son 
pays de Cocagne serait celui où aucun citoyen ne chasserait, sinon en 
temps prohibé et, bien entendu, sans permis; ne pécherait sinon par 
des intiyens défendus ; où le viol serait un très grand nombre de fois 
quotidien et l'assassinat la forme la plus courante des relations sociales. 
Toutefois, malgré nos exhortations tendant à obtenir des confidences 
précises, il nous paraît que le gendarme naspire encore que confuse- 



SPÉCULATIONS T"? 

ment à cet avenir béni ; et nous n'en voyons dautre explication que son 
rare désintéressement. Ainsi, il n'ose encore approuver le meurtre que 
quand il ne lui rapporte rien, c'est-à-dire quand il est autorisé par la 
loi. Exemple : le cas de légitime défense ; le gendarme se réjouit que 
le bourgeois clos dans son parc massacre le malandrin qui vient de 
franchir son mur: mais, par un scrupule bizarre, ce même gendarme 
déteste que l'on mette à mort des personnes passant du côté extérieur 
du mur. Nous préconisons une méthode nouvelle et conciliatrice, 
laquelle consiste bien simplement à rapporter dans sa propriété les 
victimes qu'on a pris la peine de se procurer au dehors. 

Les gendarmes à cheval vont généralement à pied pour deux raisons : 
la première, quils nous ont exposée et qui nous paraît frivole, est qu'ils 
seraient obligés de faire tenir par quelqu'un leurs montures, cependant 
qu'on veut bien leur offrir à boire; la seconde, qu'ils emmènent le plus 
souvent avec eux, s'en allant par deux. Y oncle de l'un ou de l'autre, 
encore qu'il puisse n'avoir point d'oncle. Mais ils dénomment ainsi 
quelque ami qui les suit afin de profiter des occasions de se désaltérer. 
Ils le choisissent avec soin d'aspect minable, qu'il soit aisé de faire 
passer pour patibulaire, et sujet à la manie de se promener les mains 
derrière le dos. Ils le mettent comme par mégarde entre eux deux, et 
o-ràce à cet innocent stratasrème méritent, dans la traversée des villages, 
sans mécontenter personne, les acclamations populaires. Nous avons 
exposé plus haut que la capture d'un malfaiteur authentique est hors 
question : l'uniforme se voit de trop loin et il faudrait que le gendarme 
fût en civil : mais il cesserait d'être un gendarme et n'aurait plus de 
psychologie. 

Alfred Jarry 




Gazette d'Art 



EXPOSITION DES PRIX DE ROME 

Le Palais de l'Flcole des Beaux-Arts ouvre sa grand'porte toute 
o-rande, afin que puissent les populations apprécier à loisir, sous la belle 
lumière du soleil, le résultat des mâles travaux par quoi les nourrissons 
mf-rilèrent et les suffrages des anciens Prix de Rome leurs vieux maî- 
tres, et de prendre la suite des affaires. Cette noble assurance nous fit 
plaisir et nous n'entrâmes point. On connaît d'avance ce qui s'affiche 
là : et le dernier Salon (aussi, l'avant-dernier : pénultième vit encore, vit 
toujours — , de même le prochain) ne renseignent-ils pas autant que le 
peut souhaiter un honnête homme; c'est toujours la même chose, à cela 
près qu'à intervalles réglés on intervertit les titres et invente de nou- 
velles signatures afin d'exercer la subtilité du publie et instruire h- 
peuple. Enfilons j)lutôt cette édifiante rue Bonaparte sur quoi bée la 
pépinière, flanquée des bustes de Puget et de Poussin, l'air tout confus 
de se trouver là; rue Bonaparte si symboliquement (|ui s'amorce entre 
l'EcoLE et l'Institut, pour dégorger entre le Musée du Luxembourg et 
le Séminaire Saint-Sulpice. Mais cette rue se fait remarquable surtout 
par le particulier concours des plus notables débitants, qui de photo- 
graphies de classiques et autres, qui de cartes postales égrillardes, qui 
de bondieuseries lascives, qui de toutes ces choses à la fois : et ce suni 
les plus logiques. La genèse complète, la raison d'être, les matériaux et 
les résidus de lart oITiciel, et son symbole : photographie, pornogra- 
phie — photographie surtout! tout vient de là, et y revient ayant, selon 
l'apostrophe illustre de Lamartine, accompli le tour du monde sous les 
plis du drapeau national. Nos prunelles émoussées éprouvent placide- 
ment cet absolutisme de la plaque sensible, absolument idoine, n'est-ce 
pas, à stupéfier toute vision candide! 11 y a d'abord les photographies 
des vrais chel'sdœuvre : le fonds du Louvre, des Offices, Prado, etc.. 
très complètement et, il faut dire, très artistiquement reproduit et nml- 
tiplié ; ces vulgarisations ne constituent-elles point, du reste, le plus 
artisti(pie dn bai^^Tge de l'art moderne^ Mais il y a les autres reproduc- 
tions; car, ipiel naïf croira que l'objet majeur de cette sévère ima- 
gerie consiste à entretenir l'âme de l'artiste officiel dans une perma- 
nente fièvre de beauté et d'émulation, fournir au dilettante pauvre 
quelf|ue reflet des splendeurs dont la présence réelle lui demeure inter- 
dite! Leur rôle plus modeste mais plus utile est d'une manière d'ency- 
clopt'die Larousse et de Dictionnaire des Bimes, d'une fat^-ou de « Pai-fail 
Secrétaire, choix de lettres appropriées à toutes les circonstances de la 
vie. » Les néo-classiques Lebrun, David, promoteurs de 1 art officiel et 
inventeurs do I'I^colk, s'ils s'incorporèrent avec ardeur tout ce qu'ils 
purent connaître de l'arl antique renaissant, surent le refondre à même 



GAZETTE D ART "/^ 

leur tempérament et marteler une beauté hybride mais originale. Le 
vorace Ino^res du détroussage des morts fit une probité artistique : 
camées, toiles, statues, tout fut bon à cette disette d'imagination. 

Les disciples et les disciples des disciples persévérèrent avec la 
paresse en plus et le génie en moins. Inconsciemment, du reste: lion- 
ncles gens ! On leur dit : « Courage militaire », leur instantané cérébral 
se déclanche, clic, clac! etc., le tombeau des Médicis leur tombe dans 
l'œil, etc.. Ici même fut narrée Thistoire du statuaire Verlet, élève de 
Barrias, grand prix de l'E. U., lequel chargé de dessiner la fontaine de' 
Bordeaux, reproduit à peu près textuellement un panneau décoratif du 
xYiii^: du Watteau. peut-être! IL est fort possible qu'il ne l'ait pas fait 
exprès... Il y a bien dautres photos sur nature ! Il y a les scènes villa- 
geoises, églogues en sabots où l'opérateur fît poser les comparses selon 
Millet, ou selon Lhermitte : les paysages choisis, genre Dupré, genre 
Troyon, avec ou sans vaches; tout le Jardin des Plantes et tout le Jardin 
d'Acclimatation, ad itsum des orientalistes en chambre : pour les négo- 
ciants en pittoresque familier, les « coins de Paris » ; pour d'autres spé- 
cialistes, les fleurs, les arbustes et les fruits, avec le nom latin dessous 
Citrus aurantium (innocents qui notaient Rodin de moulage sur nature 
auparavant que de pleurer sur sa folie furieuse). Les gens pratiques trou- 
vent même à bon compte des châssis tout photographiés qu'il reste seu- 
lement à recouvrir de couleur. Et le bon travailleur « nidla dies sine 
linea » ne sort jamais sans le petit 6-12 portatif, et il faut ouïr le ton 
pénétré dont il vous confie : « Je descends prendre des documents... » 
Surs uni kodakl 

Et pourtant, à la cueillette des médailles, jamais les fabricants d'ob- 
jectifs, ou les professionnels d'iceux ne furent convoqués! Yoilà- 
t-il pas une injustice énorme, une spoliation horrible? Pourquoi ne 
réclament-ils point, ces dévoués artisans, vrais artistes souvent, bien 
plus en tout cas. est-il besoin de le dire, que les manœuvres salonniers, 
lesquels ne représentent en somme que leurs négligeables collabora- 
teurs? Pourquoi, plus simplement, n'organisent-ils pas la grève des 
bras-croisés, nous voidons dire : des objectifs bouchés, qui du jour 
au lendemain tuerait net le Salon? C'est quils flairent sourdre leur 
revanche : dès que la photographie en couleurs, et, son corollaire plus 
lointain mais également inéluctable, la photographia en relief, se feront 
propices à toutes les bourses j peinture ni statuaire oflîciellesne pourront 
plus lutter contre la concurrence, àme du commerce ainsi que chacun 
sait. retour de l'âge d'or : l'agriculture et l'industrie récupéreront 
tant de bras que l'ébauchoir et la brosse leur soutirèrent, nos yeux 
retrouveront leur joie et notre beau pays sa prospérité. « Et ce sera jus- 
tice. » 

Félicien Fagus 



Les Livres 



LES ROMANS- 

Claude Anet : Petite Ville (Editions de La revue blanche.) 

Je ne veux pas m'enquérir où gît cette petite ville de Yalleyres oix 
M. Marthe, professeur de piano, mourut d'être trompé par sa femme 
Zora ; où Mme Bourrât employa son génie à ménager à sa fille dliorri- 
jjles couches clandestines pour préserver le vieux nom des Bourrât et 
des Maigret ; où Mme Duret sut faire respecter son adultère, et 
le marquis (\o Vouzins cacher les souvenirs dun long inceste, tandis 
que hi sage Mme Lanterle n'y fut jamais excusée d'être devenue 
mère avant le sacrement. Cette ville dont il raconte si simplement, 
si sobrement, si fortement, les scandales bruyants et les drames 
cachés, M. Claude Anet se porte garant qu'elle existe; je nai garde d'y 
contredire ; les petites villes sont nombreuses ; chacune vit à la fois de 
plusieurs existences; — d'autant d'existences quil se trouve d'esprits 
pour la voir ou l'imaginer. Et toutes ces existences sont également 
réelles ; et si lune d'elles, le temps d'une lecture, apparaît seule véri- 
table, le mérite n'en revient pas à la nature qui la fit, mais au talent qui 
la sut recréer. C'est, pour une œuvre réaliste, un signe de médiocrité, 
que de provoquer sans cesse, comme une description scientifique, une 
oomparnison avec les faits réels. Je reconnais au contraire l'excellence 
de Fclile Ville à ce que le livre porte en soi sa raison d'être, sa vérité, 
son harmonie. J'y vois d'abord une œuvre d'art ; et si j'y vois ensuite 
une œuvre j-éa liste, ce n'est pas qu'elle soit construite par un procédé 
d'exacte copie ; mais c'est qu'elle tend à suggérer de préférence l'émo- 
tion [)articulière que nous appelons sentiment du réel. 

Chaque espèce d'émotion s'exprime en littérature par un système de 
moyens appropriés, dont l'écrivain doit posséder la science ou du moins 
l'intuition. Edgar Poe a découvert les lois certaines qui gouvernent la 
production du poétique, du fantastique et du bizarre ; non moins fixes 
sont les conditions qui règlent l'illusion du réel. La notation immédiate, 
la transcription des faits n'y suffit pas, car le réalisme didere de 
l'impressionnisme; et nous désignons sous ce mot: le Réel., non pas 
«me poussière de phénomènes, mais un ensemble d'êtres stables et 
d'événements bien liés. Pour en imposer le sentiment, à défaut d une 
continuité parfaite dans l'espace et dans la durée, il faut une perspective 
(|ui la n'mj)lace; il faut un 'enchaînement des effets et des cauises, une 
proportion des motifs et des actes, une correspondance ininterrompue 
du [)hysi(pie et du moral : caractères (|u'une observation attentive pré- 
paru sans les engendrer, et qui ne se réalisent point sans une ferme 
volonté d'art. 



LES LIVRES 77 

Aucune forme estliétique n'exige, autant que le réalisme ainsi com- 
pris, un constant équilibre de toutes les facultés. Aussi, devant un livre 
comme Petite Ville, l'embarras du critique égale le contentement du 
lecteur, parce que Fœuvre est sans erreurs, sans supertluités, sans 
lacunes, parce que tous les éléments y convergent vers un effet objectif, 
parce quelle se referme complètement sur elle-même. Je renonce à 
chercher quelle qualité maitresse distingue M. Claude Anet. Acuité 
visuelle, pénétration psychologique, sentiment de la langue et de la 
phrase, il a tous les dons que son sujet comporte ; il ne s'en permet 
point d'autres ; ceux-là mêmes, il les limite, il les dose, il les subordonne 
au sujet. Par un sacrifice peut-être excessif, sa personne s'est absorbée 
dans son œuvre au point qu'on ne l'en peut dégager. Du moins cette 
composition étudiée, cette discipline sévère indiquent une droiture de 
raison très française, classique et presque cartésienne. Petite Ville est 
de ces livres qui laissent voir, à travers une nature d'écrivain, toute la 
tradition littéraire et la culture d'un pays. 

Fraxçois de Niox : Les Maîtresses d'une Heure (Éditions de La 
revue blanche) . 

Vivement conçus, vivement écrits, pour être rapidement lus, ces 
brefs récits de brèves aventures ont gardé ce tour alerte qui plaît chez 
les vieux conteurs. Ils ne se guindent pas et n'ont pas l'air — comme 
tant d'autres nouvelles — de méchants poèmes en prose ou de romans 
mal ébauchés. INI. de Nion sait que la Nouvelle atteint son but, dès 
qu'elle laisse dans l'esprit une seule image, une seule impression de 
tristesse ou de gaîté; qu'elle ne soutïre ni préparations, ni complica- 
tions, ni explications ; que tout, événements, milieux, caractères, et 
jusqu'au mystère même, y doit sembler clair à première vue. Il choisit 
un fait, le conte, et passe sans insister. Pourtant, comme la narration la 
plus nue implique encore une conception de la vie, il s'est façonné pour 
la circonstance une philosophie de vieux garçon clubman, chasseur et 
jouisseur, qui lasserait dans un roman, mais est tout à fait à sa place 

parmi les Maîtresses d'une Heure. 

Michel Arnauld 

Octave Mirbeau : Les "Vingt et un jours d'un neurasthénique 

(Bibliothèque-Charpentier) . 

De l'horreur, du courage, de la violence, de la tendresse, de la justice^ 
fondus en beauté dans trois cents pages, voilà un volume de Mirbeau et 
voici surtout le présent livre. La ville d'eaux où séjourne le neurasthé- 
nique prend des proportions énormes pour contenir ses formidables et 
burlesques hôtes, et c'est bien, en eiïet, la société tout entière qui se 
cristallise dans cette vingtaine de fripouilles, admirables à force d'igno- 
minie — et de vérité — groupées autour de la buvette. Si un enfer 
doit être composé avant tout d'abîme sur abîme de laideur, je crois 
que Dante n'hésiterait pas, dans ce cercled'infamie contemporaine, à 



^S LA REVUE BLANCHE 

y" 

reconnaître le sien, terriblement perfectionné pour faire face à quelques 

siècles Je vice de plus. Ses démons ne sont pas plus redoutables ni 

o-rotesques, avec leurs queues et leurs cornes, que linellable colonel 

baron de Présalé, que Clara Fistule, le doi-teur Triceps et quelques 

honnêtes ^ens, si malhonnêtement, pour notre joie vengeresse, dénoncés 

par leur nom propre. Octave Mirbeau nous évoque très fort l'image de 

ce solide et spirituel Pantagruel, qui mit en pièces, comme on sait, le 

général des géants Loup-Garou en lui fourrant jusqu'à écrabouille- 

ment le nez dans sa propre armée, faute d'autre ordure. Point essoufllé 

au s(jrlir de ces vigueurs, avec quelle fraîcheur Fauteur nous décrit le 

combat, sous un tas de feuilles, de ces monstres plus petits et moins 

cruels, le hérisson et la vipère ; et avec quelle verve douloureuse et 

fantastique il nous entraîne hors du monde, chez les femmes de l'île de 

Sein ! Quant aux lecteurs qui se sont passionnés dans cette revue au 

Journal d'une Femme de chambre, ils en trouveront comme la suite 

plus tragique dans une attachante histoire de valet assassin, laquelle 

pourrait s'appeler la Livrée de Xessus. 

Alfred .Tarry 

LES POÈMES 
An'dkî: Dumas : Paysages (Lemerrej. 

Le livre de M. André Dumas fait la preuve d'un joli talent descriptif; 
comme d'autres jeunes poètes voisins de lui parles habitudes intellec- 
tuelles et techniques, M. Dumas a emprunté au symbolisme sa préoccu- 
pation des linesses de la nature, de ses minutes brèves, de ses heures 
changeantes, de son mystère, et a essayé (réussi souvent) à les traduire 
en cette forme qu il préfère, soit un alexandrin un peu ilou, qui n'a plus 
les robustesses oratoires du vers parnassien, et qui reconquiert peut-être 
il 1 excès certaines négligences admises chez les lamartiniens. Il ne 
peut que nous être indiffiirent qu'on néglige certaines règles, ou plutôt 
certaines receltes de fantaisie édictées il y a une quarantaine d'années, 
mais nous voudrions à la forme de ces jeunes poètes tantôt plus de 
carrure et de couleur, tantôt plus de. liberté et de bercement, selon les 
sujets auxquels ils touchent ot qu'ils recouvrent tous d'une onde un peu 
<louce et monotone. 

Le nouveau sentiment, ou mieux la nouvelle nuance a traduire le 
sentiment de la nature, chez ces jeunes poètes, ne laisse pas d'aboutir 
tout de suite à une convention, aussi conventionnelle (pie celle du 
wiii': siècle, sur le même sujet. Au lieu des bergeries, des bergères 
poudrées près des agnelets, nous avons chez M. Dumas une sorte de 
tendresse éparse vers une nature qui est toute musique, où des violons 
chantent dans les bois, des villages silencieux. 

(^iie de cœurs ont battu dans cet humI)lo village, 
(^iie de bonheurs cachés ([ue je ne connais pas! 
Que (le cou|)les muets sont rentrés pas à pas 
Piip ce môme chemin, sous ce même feuillage. 



LES LIVRES 79 

Et dans la douce paix que chaque nuit ramène 
Le village, noyé par l'ombre, disparaît; 
Et je vais partir seul plein du vague regret 
De rester étranger à tant de vie humaine, 

C'est bien loin de /a Te fre d'Emile Zola, c'en est trop loin, et ça a 
tort, parce que ça s'en éloig'ne en romance. Pas plus que le Pain n'est 
un bloc d'or, comme l'ont dit de récents poètes, la Terre n'est idyllique, 
et le sens de la vie n'est pas révélé aux hommes quand ils ont vu, en 
passant, une famille de campagnards prendre leur repas. Je ne voudrais 
pas contrister M. André Dumas, et je crois à l'absolue sincérité de son 
inspiration qui se garantit logi([ue, car elle le mène de celte romance à 
la relio'iosité et le l'ait retrouver sa voie en entendant les cloches de 
Noél, mais nous sommes ici en dehors du rêve et en dehors de la réalité, 
en dehors de la fantaisie et dans ces jolies avenues de bois qu'il 
décrit si bien, en les animant d'une aimée : 

Les arbres presque nus frissonnent sous les cieux, 

La rose qui restait au jardin s'est fanée 

Et l'automne décroît lentement dans tes yeux. 

Je gage que bientôt, non pas lui, mais un autre, moins intelligent, 
fera bientôt passer, sur les feuilles jaunissantes et jonchantes, un Jeune 
malade qui viendra à pas lents. Ce ne sera pas plus intéressant que du 
temps de Millevoye, mais l'évolution sera logique. Ce serait tant pis, 
pour les jolis dons de M. André Dumas, de s'énerver ainsi. Il y a 
d'ailleurs dans son livre quelques indications de sensualité jeune et 
franche qui font un ])eu l'équilibre. 

Kmile Bans: Ballades Rouges (Edition de Pauteur). 

Après un sublime effort, l'Anarchie est tombée, moins noyée dans le 
sang de Caserio, Emile Ileary et Ravachol, qu'étouflee sous laplatisse- 
ment des prudents qui survécurent. Les bourgeois rouges, les révolu- 
tionnaires roses, les gredins multicolores lui surent aussi administrer le 
<'oup de pouce à propos, et pour parler Ubu, la tuer un peu. La surprise 
est joyeuse de revoir l'assassinée, mal tuée comptons-y, redonner du 
gosier dans ces rudes ballades que la fureur rythme et doue de beauté, 
guerrière sauvagement. Et qui veulent avec cela ne point s'encanailler, 
mais se garder écrites et littéraires ; la discussion poétique s'en trouve 
au reste trop bellement et définitivement accomplie pour qu'il ne se 
fasse présomptueux d"y revenir, dans la préface par quoi Laurent 
ïailliade les consacre avec la double fraternité du poète et du révolté. 
Pourtant il s'est tu sur un point qui, personnellement, soulève notre 
unique regret : que l'auteur, persistant dans la généreuse erreur des 
Vaillant et des Henry, circonscrive ses pitiés sur les gens de la glèbe 
i^t de l'atelier qui se montrèrent si au-dessous des abnégations héroïques 
dont ils n'eurent même pas, à défaut de virilité, le sens pratique de 
tiri-r parti. Félicien Fagus 



8.. LA REVUE BLANCHE 

LA CHRONIQUE 

Jules Muret : Loges et Coulisses (Éditions de La revue blanche). 

Ni les auteurs ni les comédiens ne seront satisfaits de ce livre, oîi, 
trouveront-ils sans doute, trop peu de place leur fut réservée. Les 
imbéciles ne le seront pas davantage : rien de ces anecdotes, de ces 
menus scandales, alors qu'ils en doivent être si friands : que Ton song-e 
à l'intérêt que le comédien obtient d'eux. Mais nous, à ]\L Jules Huret, 
nous ne saurons que du gré. Même si nous désirions que la part fût 
entière aux écrivains, que ce livre fût un pendant à la fameuse Enquête 
sur l'Évolution littéraire, il nous gênerait de n'être pas renseignés sur 
les interprèles ; il nous est bon de savoir qu'il est des artistes dévoués, 
modestes peut-être, de ceux, comme dit si bien Mjiie Calvé, « qui ont 
oublié qu'ils ont une jolie voix pour ne penser qu'à l'expression de ce 
qu'ils doivent interpréter. » Les anecdotes font défaut le plus heureu- 
sement du monde : elles gâteraient ce bel aspect des acteurs; ce 
seraient, d'ailleurs, de pauvres anecdotes. 

M. Jides Iliireta su retenir sa publication assez longtemps pour lui 
assurer aujourd'hui son effet. Le recul est tout juste : assez loin pour 
juger librement, assez près pour se passionner, jouir de plus que d'un 
document historique. C'est ici, sur les pièces à thèse, qu'on savait bien,, 
avec Becque, être de « mauvaises pièces et de mauvaises thèses », qu'on 
trouve le dernier mot — et c'est, délicieusement, un désaveu général. 
C'est ici que s'ouvrent, pour nos petits-enfants, l'étonnante galerie des 
vaudevillistes, et celle, non moins belle, des faiseurs de musiquette. 
C'est ici que chacun se peint d'un trait, dévoile un peu de son intérieur, 
ce qui est assez maladroit, mais tout bénéfice au spectateur, à la litté- 
rature. 

» 

M. Jules Fluret a un talent d'exposition des plus rares, dans un temps 
où cette besogne est faite, avec le macaronique que l'on sait, par les 
universitaires. Sa biographie de Mme Réjane, outre qu'elle est une 
œuvre considérable, décèle les premières qualités du conteur, tant elle a 
dentiiousiasme contenu. Personne ne peindrait avec plus de clarté, 
plus de sobriété, les figures des contemporains ; personne n'a su atteindre 
sa simplicité. Mais c'est surtout son attitude qui est supérieure : il 
sait distinguer parmi les questions du jour quelles sont les intéressantes, 
et sans en omettre une seule; il sait poser à chacun les questions les 
mieux appropriées elles plus édifiantes; il apparaît comme un médecin 
qui, sans pédantismc ni désinvolture, tàte le pouls d'un patient, — et dont 
le silence signifie plus que des conclusions. 

Fernand Caussy 



Le ijèrant : P. Deschamps. 
Paria — Imprimerie 0. LAMY, 124, bd de La Chapelle. 137'J0 



Quelques Nuits 

d'entre les Mille et Une 



LA SOIRÉE D'HIVER D'ISHAK DE MOSSOUL 

LORSQUE FUT 
LA Cma CENT QUARANTE-NEUVIÈME NUIT 

Schahrazade dit : 

Le musicien Isliak de Mossoiil, chanteur favori dWl-Rachid, 
nous rapporte l'anecdote suivante. Il dit : 

Une nuit, j'étais assis dans ma maison, en hiver, et, pendant 
qu^au dehors les vents hurlaient comme des lions et que les 
nuaores se déchargeaient avec tumulte comme les bouches lar^c 
ouvertes des outres pleines d'eau, je me chautîais les mains au- 
dessus de mon brasier en cuivrç, et j'étais triste de lie pouvoir, 
à cause de la boue des chemins, de la pluie et de l'obscurité, ni 
sortir ni espérer la visite de quelcjuc ami qui me tînt compagnie. 
Et comme ma ))oitrine se rétrécissait de plus en plus, je dis à 
mon esclave : « Donnez-moi quelque chose à manger, pour occu- 
per Ir temps! » Et comme l'esclave s'apprêtait à me servir, je ne 
pouvais m'empêcher de songer aux charmes d'une jeune fille que 
j'avais connue naguère au palais; et je ne savais pourquoi m'ob- 
sédait à ce point son souvenir, ni pour quel motif ma pensée 
s'arrêtait plutôt sur son visage que sur celui de toute autre de 
celles si nombreuses qui avaien^ charmé mes nuits -jiassées. Et 
tellement je m'ap^DCsantissais en son délectable désir, que je finis 
par ne plus m'apercevoir de la présence de l'esclave^debout, les 
bras croisés, qui, ayant fini de tendre la nappe devant moi sur 
le tapis, n'attendait plus que le sigue de mes yeux pour apporter 
les plateaux. Et moi, plein de ma songerie, je m'écriaij tout 
haut : « Ah 1 si la jeune Saïeda était ici, elle dont la voix est si 
douce, je ne serais point si mélancolique 1 » 

Ces paroles, je les prononçai à voix haute, en vérité, je me le 
rappelle maintenant, bien que d'habitude mes pensées fusserit 
silencieuses. Et ma surprise fut extrême d'entendre ainsi le son 
de ma voix, devant mon esclave dont les yeux s'ouvraient gran- 
dement. 



82 LA REVUE BLANCHE 

Or, mon souhait à peine était-il exprimé qu'un heurt se fil à hi 
porte, comme si c'était quoiqu'un qui ne pouvait souiïrir Tatlente, 
et une jeune voix soupira : « Le hien-aimé peut-il franchir la 
porte de son ami ? » 

Alors, moi, je pensai en mon Ame : « Sans doute, c'est quel- 
qu'im qui, dans l'obscurité, se trompe de maison ! ou bien aurait- 
il déjti porté ses fruits, l'arbre stérile de mon désir? » Je me 
hiUai pourtant de sauter sur mes pieds et courus ouvrir moi- 
même la porte; et sur le seuil je vis la tant désirée Saïeda, mais 
avec quelle lourjiure singulière et sous quel étrange aspect l Elle 
était vêtue d'une robe courte en soie verte, et sur sa tête était 
tendue une étoffe d'or qui n'avait pu la garantir de la pluie et de 
l'eau déversées par les gouttières des terrasses. Du reste, elle 
avait dû plonger dans la boue tout le long du chemin, comme 
ses jambes l'atlestaicnl clairement. El moi, la voyant dans un 
tel étal, je m'exclamai : " () ma maîtresse, pourquoi t'exposer 
ainsi deliois, et ])ar une pareille nuit! " Elle me dit, de sa voix 
gentille : « lié ! pouvais-je ne point mincliner devant le souhait 
que tout à l'heure chez moi m'a transmis ton messager? Il m'a 
dil la vivacité de ton désir à mon égard, et, malgré cet affreux 
tera[»s, me voici ! » 

Or, moi, Inen que ne me souvenant point d'avoir donné un 
ordre pareil, et l'eussé-je donné que mon unique esclave n'eût 
pu l'exécuter dans le mémo temps qu'il était demeuré près de 
moi, je ne voulus point montrer à mon amie combien bouleversé 
étail mon esprit de tout cela; et je lui dis ; « Louange à Allah 
qui pemiel noire réunion, ô ma maîtresse, et qui change en miel 
l'amertume du désir! Oue ta venue parfume la maison et l'cpose 
le cœur du maître de la maison ! En vérité, si tu n'étiiis venue, 
je serais allé moi-même à ta recherche, tant ce soir mon esprit 
travaillait à ton sujet... 

— A ce moraenf de sa narration, Schahrazade vit apparaître le malin et, 
discrète, se tut. 

MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CEJÎT CINQUANTIÈME NUIT 
i:llo dil : 

'» . . . je serais allé moi-même à la recherche, tant ce soir mon 
esprittravaillaità Ion sujet! » Puisje me tournai vers mon esclave 
et lui dis ; « Xix vile chercher de l'eau chaude et des essences! » 
El l'esclave, ayant exécuté mon ordre, je me mis à laver moi- 
même les pieds de mon amie, et lui versai dessus un llacpn des- 



QUI^LQUES NUITS d'ENTRE LES MILLE ET UNE 83 

sence de roses. Après quoi, je l'habillai d'une belle robe en mous- 
seline de soie verte, et la fis s'asseoir à côté de moi, près du pla- 
teuu des fruits et des boissons. Et lorsqu'elle eut bu avec moi 
plusieurs fois dans la coupe, je voulus, pour lui plaire, moi qui 
d'ordinaire ne consens à chanter qu'après force prières et sup- 
plications, lui chanter un nouvel air que j'avais composé. Mais 
elle me dit que son âme n'avait pas envie de m'entendre. Et je 
lui dis : « Alors, ô ma maîtresse, daigne toi-même nous chanter 
quelque chose ! » Elle répondit : « Pas davantage ! Car mon àme 
ne le souhaite pas ! » Je dis : « Pourtant, o mon œil, la joie ne 
saurait être complète sans le chant et la musique ! Qu'en penses- 
tu? )) Elle me dit : « Tu as raison ! Mais ce soir, je ne sais pour- 
quoi, je n'ai guère envie d'entendre chanter qu'un homme du 
peuple, ou quelque mendiant de la rue. Veux-tu donc aller voir si 
à ta porte ne passe point quelqu'un qui puisse me satisfaire ? » 
Etmoi, pour ne point la désobliger, et bien que je fusse persuadé 
que par une nuit pareille il n'y avait point de passants dans la 
rue, j'allai ouATir ma porte d'entrée et je passai ma tête dans 
l'entrebâillement. Et, à ma grande surprise, je vis, appuyé sur 
son bâton contre la muraille d'en face, un vieux mendiant qui 
disait, se parlant à lui-même : « Quel vacarme fait cette tempête! 
Le vent disperse ma voix et empêche les gens de m'entendre ! 
Malheur au pauvre aveugle ! S'il chante, on ne l'écoute pas ! Et 
s'il ne chante point, il meurt de faim ! » Et, ayant dit ces paroles, 
le vieil aveugle se mit à tâtonner de son bâton sur le sol et 
contre le mur, cherchant à continuer son chemin. 

Alors moi, étonné et charmé à la fois de cette rencontre for- 
tuite, je lui dis : c O mon oncle, sais-tu donc chanter? » Il répon- 
dit : « Je passe pour savoir chanter. » Et moi je lui dis : « En ce 
cas, ô cheikh, veux-tu finir ta nuit avec nous, et nous réjouir de 
ta compagnie ? » Il me répondit : « Si tu le désires, prends-moi 
la main, car je suis aveugle des deux yeux? » Et je lui pris la 
main, et, l'ayant introduit dans la maison, dont je fermai soi- 
gneusement la porte, je dis à mon amie : « ma maîtresse, je 
t'amène un chanteur qui, en plus, est aveugle! Il pourra nous 
donner du plaisir sans voir ce que nous faisons. Et tu n'auras 
pas à te gêner, ou à te voiler le visage ! » Elle me dit : « Hâte- 
toi de le faire entrer ! » Et je le fis entrer. 

Je commençai d'abord par le faire s'asseoir devant nous, et 
l'invitai à manger quelque chose. Et il mangea avec beaucoup 
de délicatesse, du bout des doigts. Et lorsqu'il eut fini et se fut 
lavé les mains, je lui présentai les boissons; et il but trois 



8; LA REVUE BLANCHE 

cuujjr» pleines, et alors me demanda : « Peux-tu me dire chez 
quel hôte je me trouve ? » Je répondis : « Chez Ishak fils 
d'Ibrahim de 3Iossoul ! » Or, mon nom ne l'étonna pas outre 
mesure; et il se contenta de me répondre: « Ah 1 oui, j'ai 
entendu parler de toi. Et je suis aise de me trouver chez toi. >; 
Je lui dis : « mon maître, je suis vraiment réjoui de te recevoir 
dans ma maison ! » Il me dit : « Alors, ô Ishak, si tu le veux, 
lais-moi entendre ta voix qu'on dit fort belle ! Car l'hôte doit 
commencer le premier à faire plaisir à ses invités 1 » Et moi je 
répondis : « J'écoute et j'obéis ! » Et, comme cela commençait 
à in'amuser beaucoup, je pris mon luth et j^en jouai, en chan- 
tant, avec tout le talent qui me fut possible. Et lorsque j'eus 
terminé la finale en la soignant à l'extrême, et que les derniers 
sons se furent dispersés, le vieux mendiant eut un sourire ironi- 
que et me dit : « En vérité, ya Ishak, il ne te manque que peu 
de chose pour devenir un parfait musicien et un chanteur 
accompli I » Or moi, en entendant cette louange qui était plutôt 
un blâme, je me sentis devenir tout petit à mes yeux, et, de 
dépit et de découragement, je jetai mon luth de côté. ^Mais, 
(oiiuni- je ne voulais point manquer d'égards à mon hôte, je 
ne jugeai pas à propos de lui répondre, et ne dis plus rien. 
Alors il me dit : « Personne ne chante et ne joue? N'y a-t-il 
donc pas quelqu'un d'autre ici ? >> Je dis : « Il y a encore une 
jf'une esclave! » Il dit : « Ordonne-lui de chanter, que je 
lentende ! » Je dis : << Pourquoi chanterait-elle, puisque tu en 
as déjà assez de ce que tu as entendu ? » II dit : « Qu'elle chante 
tout de même ! » Alors l'adolescente, mon amie, prit le luth, 
mais bien à contre-cœur, et, après avoir préludé savamment, 
chanta de son mieux. Mais le Vieux mendiant l'ijiterrompit sou- 
dain et dit : <( Tu as encore beaucoup h apprendre ! - Et mon 
amie, furieuse, jeta le luth loin d'elle, et voulut se lever. Et je 
ne réussis à la retenir qu'à grand'peine, et en me jetant à ses 
genoux. Puis je me tournai vers le mendiant aveugle, et lui 
dis : « Par Allah, ô mon hôte, notre Ame ne peut donner plus 
que sa capacité ! Pourtant, nous avons fait de notre mieux pour 
te satisfaire. A ton tour maintenant de nous exhiber ce que tu 
possèdes, par manière de politesse ! ■ 11 sourit d une oreille 
à l'autre, et me dit... 

— .\ ce moniciii ']■■ ^i n:iii;iiimi Sihiihrazade vit apparaître le malin e(, 
discrète, se tut. 



QUELQUES NUITS d'eNTRE LES MILLE ET UNE 85 



MAIS^LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTE-UNIÈME NUÎT 

Elle dit : 

...Il sourit dune oreille à l'autre, et me dit: «Alors, commence 
par m'apporter un luth qu'aucune main n'ait encore touché ! » 
Et moi j^allai ouvrir une caisse, et lui apportai un luth tout neuf 
que je lui mis entre les mains. Et il saisit entre ses doigts la 
plume d'oie taillée, et en toucha légèrement les cordes harmo- 
nieuses. Et, dès les premiers sons, je reconnus que ce mendiant 
aveugle était de beaucoup le meilleur musicien de notre temps. 
Mais quel ne fut point mon émoi et mon admiration quand je 
l'entendis exécuter un morceau selon un mode qui m'était tout à 
fait inconnu, bien que l'on ne me considérât point comme un 
ignorant dans lart! Puis, d'une voix à nulle autre pareille, 
il chanta ces couplets : 

« A travers V ombre épaisse, le bien aimé sortit de sa maison, et 
vint me trouver au milieu de la nuit. 

Et avant de me souhaiter la paix^ Je Fentendis frapper et me 
dire : « Le bien-aimé peut-il franchir la porte de son ami ? » 

Lorsque nous entendîmes ce chant du vieil aveugle, moi et 
mon amie nous nous regardâmes, à la limite de la stupéfaction. 
Puis elle devint rouge de colère et me dit, de façon à ce que je 
fusse seul à l'entendre : « perfide ! n'as-tu pas honte, pendant 
les quelques instants où tu es allé ouvrir la porte, de m'avoir 
trahie en racontant ma visite à ce vieux mendiant ! » En vérité, 
ô Ishak, je ne croyais pas ta poitrine d'assez faible capacité 
pour ne pas contenir un secret une heure durant ! Opprobre aux 
hommes qui te ressemblent ! » Mais moi je lui jurai mille fois 
que je n'étais pour rien dans l'indiscrétion, et lui dis : « Je te 
jure sur la tombe de mon père Ibrahim, que je n'ai rien dit de 
cela à ce vieil aveugle ! » Et mon amie voulut bien me croire, et 
finit par se laisser^caresser et embrasser par [moi, sans crainte 
d'être aperçue par l'aveugle. Et moi, tantôt je la baisais sur les 
joues et sur les lèvres, tantôt je=la chatouillais, tantôt je lui pin- 
çais les seins, et tantôt je la mordillais aux endroits délicats; 
et elle riait extrêmement. Puis je me tournai vers le vieil oncle et 
lui dis : « Veux-tu nous chanter encore quelque chose, ô mon 
maître ? » Il dit : « Pourquoi pas ? » Et il reprit le luth et dit, 
en s'accompagnant : 



gg LA REVUE BLANCHE 

« Ah ! souvent Je parcours avec ivresse les charmes de ma bien-' 
aimée, et Je caresse de ma main sa belle peau nue ! 

Tantôt Je presse les grenades de sa gorge déjeune ivoire, et 
tantôt Je mords à même les pommes de ses Joues. Et je recom- 
mence ! » 

Alors moi, en entendant ce chant, je ne doutai plus de la 
superchei-ie du faux aveugle, et je priai mon amie de se couvrir 
le visage de son voile. Et le mendiant soudain me dit : « J'ai 
bien cnvie_[d'aller pisser ! Où se trouve le cabinet de repos ? « 
Alors moi je me levai et sortis un moment pom^ aller chercher 
une chandelle afin de Téclairer, et je revins pour l'emmener. 
Mais lorsque je fus entré, je ne trouvai plus personne : Taveugle 
avait disparu avec l'adolescente I Et moi, quand je revins de 
ma stupéfaction, je les cherchai par toute la maison, mais ne les 
trouvai point. Et pourtant les portes et les serrures des portes 
restaient fermées en dedans, et je ne sus de la sorte s'ils étaient 
partis en sortant par le plafond ou en entrant dans le sol 
entrouvert et refermé ! Mais ce dont depuis je fus persuadé, 
c'est que c'était Éblis lui-même qui m'avait d'abord servi d'entre- 
metteur, et qui m'avait ensuite enlevé cette adolescente «jui 
n'était qu'une fausse apparence et une illusion. 

— Puis Schalirazade, ayant raconté cette anecdote, se lut. El le roi 
Schahriar, extrêmement impressionné, s'écria : a Qu'Allah confonde le 
Malin! » Et Schahrazade, voyant qu'il fronçait les sourcils, voulut le calmer, 
et raconta l'histoire suivante : 

LE FELLAH D'EGYPTE ET SES ENFANTS BLANCS 

Voici ce que l'émir Mohammad, gouverneur du Caire, rapporte 
dans les livres des chroniques. Il dit : 

(^oiiiiuc j'étais en touniée dans la Ilautc-Kuyi>t(', je loueai une 
nuit (Inns la mnison d'un fellah qui était le cheikh-al-halad de 
Tendroit. Et c'était un homme d'âge, brun d'une couleur extrê- 
mement brune, avec une barbe grisonnante. Mais je remarquai 
qu'il avait des enfants en bas âge qui étaient blancs d'une cou- 
leur très blanche relevée de rose sur les joues, avec des cheveux 
blonds, fl des yeux bleus. Puis comme il était venu, après nous 
avoir \':\'\\ bel accueil et grande chère, converser en notre compa- 
gnie, je lui dis, par manière de d<îmande : « Hé, un Tel, d'où 
vient donc «pic foi. ayant le teint si brun, les fils l'aient si clair 
avec une peau si blanche «'l rose, et des yeux et des cheveux si 



QUELQUES NUITS d'eNTRE LES MILLE ET UNE 87 

clairs? « Et le fellah, attirant à lui ses enfants dont il se mit à 
caresser les fins cheveux, me dit : « O mon maître, la mère de 
mes enfants est une fille des Francs, et je Tai achetée comme 
prisonnière de guerre au temps de Saladin le \'ictorieux, après 
la bataille de Hattîn qui nous délivra pour toujours des chrétiens 
étrangers, usurpateurs du royaume de Jérusalem. Mais il y a bien 
longtemps de cela, car c'était aux jours de ma jeunesse! « Et moi 
je lui dis : « Alors, ô cheikh, nous te prions de nous favoriser de 
cette histoire! » Et le fellah dit : « De tout cœur amical et comme 
hommage dû aux hôtes ! Car mon aventure avec mon épouse, la 
fille des Francs, est bien étrange ! » Et il nous conta : 

« Vous devez savoir que, de mon métier, je suis cultivateur de 
lin; mon père et mon grand-père semaient le lin avant moi, et, 
de par ma souche et origine, je suis un fellah d'entre les fellahs 
de ce pays-ci. Or, une année, il se trouva, par la bénédiction, que 
mon lin semé, poussé, nettoyé et venu à point de perfection, se 
montait à la valeur de cinq cents dinars d'or. Et, comme je l'offrais 
sur le marché et ne trouvais point mon profit, les marchands me 
dirent : « Va porter ton lin au château d'Acre, en Syrie, oii tu le 
vendras avec de très gros bénéfices ! » Et moi, les ayant 
écoutés, je pris mon lin et m'en allai dans la ville d'Acre, qui, en 
ce temps-là, était entre les mains des Francs. Et, effectivement, je 
commençai par une bonne vente, en cédant la moitié de mon lin 
à des courtiers, avec crédit de six mois; et je gardai le reste et 
séjournai dans la ville pour le vendre au détail, avec des 
bénéfices immenses. 

Or, un jour que j'étais à vendre mon lin, une jeune fille fran- 
que, le visage découvert et la tête sans voile, selon la coutume 
des Frdnques, vint acheter chez moi. Et elle se tenait là, devant 
moi, belle, blanche et jolie; et je pouvais à mon aise admirer ses 
charmes et sa fraîcheur. Et plus je regardais soii visage, plus 
l'amour envahissait ma raison ! Et je tardais beaucoup à lui 
vendre le lin... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, 
discrète, se tut. 

MAIS LORSQUE FUT 
LA CENT CINQUANTE-DEUXIÈME NUIT 

Elle dit : 

... Et je tardais beaucoup à lui vendre le lin. Enfin, je fis le 
paquet, et le lui cédai à très bon compte. Et elle s'en alla, suivie 
de mes regards. 



88 LA REVUE BLANCHE 

Or, queliiues jours après, elle revint m'acheter du lin, et je le 
lui vendis à jneilleur compte encore que la première fois, sans la 
laisser me le marchander. Et elle comprit que j'étais amoureux 
délie, et elle, s'en alla; mais ce fut pour revenir, peu de temps 
après, accompagnée d'une vieille femme qui resta là, pendant 
la vente, et qui revint ensuite avec elle chaque fois quelle avait 
besoin de faire un achat. 

Moi alors, comme l'amour s'était tout à fait emparé de mon 
cœur, je pris la vieille à part et lui dis : « Or çà, pourrais-tu, 
moyennaul un cadeau pour toi, me procurer une jouissance avec 
elle? ') La vieille me répondit : « Je pourrai te procurer une 
rencontre pour que tu en jouisses, mais c'est à condition que la 
chose reste secrète entre nous trois, moi, toi et elle ; et, en 
outre, tu consentiras à mettre en œuvre quelque argent ! » Je 
répondis : « secourable tante, si jnon àme et ma vie devaient 
être le prix de ses faveurs, je lui donnerais mon àme et ma vie. 
Mais pour ce qui est de l'argent, ce n'est pas une grosse alTaire! » 
El je tombai d'accord avec elle pour lui donner, en courtage, la 
somme de cinquante dinars ; et je les lui comptai sur l'heure. Et, 
l'allaire ayant été conclue de la sorte, la vieille me quitta pour 
aller parl(>r à la jeune fille, et revint bientôt avec une réponse 
favorable. Puis elle me dit : « mon maître, cette adolescente 
n'a point de lieu pour de pareilles rencontres, car elle est encore 
vierge de sa personne, et ne connaît rien à ces sortes de choses. 
fl faut donc que tu la reçoives dans ta maison, oii elle viendra te 
trouver et demeurera jusqu'au matin ! » Et moi j'acceptai avec 
IVrveur, et m'en allai à la maison apprêter tout ce qu'il fallait, 
en fait de mets, de l)oissons et de pâtisseries. Et je restai à 
attendre. 

P>t je vis bientôt arriver la jeune fdle franque, et je lui ouvris, 
ri I;i lis (Mitrcr dans ma maison. Et comme c'était la saison d'été, 
j'avais lotil apprêté sur la terrasse. Et je la fis s'asseoir à mes 
cOtés, cl je mangeai et je bus avec elle. Et la maison où je 
logeais touchait la mer; et la terrasse était belle au clair de lune, 
<4 la nuit était pleine d'étoiles qui se rélb'Mdiissaient dans l'eau. Et 
moi, regardant tout cela, je fis un retour sur moi-même, et je 
pensai en iiKHràme : « N"as-tu pas honte'devant Allah le Très- 
Haut, sous le ciel et en face de lasuier, ici même en pays étranger, 
(le le rebeller contre l'Exalté, enlbrni(piant avec celle chrétienne 
(pii n"e>l ni de In race ni de fa loi! -i l']l, bien (pie je fusse déjà 
étendu à coté de j.i jeune lille qui se blottissait amoureusement 
conln; moi, je dis en mon esprit : « Seigneur, Dieu d'Exaltation 



QUELQUES NUITS d'eNTRE LES MILLE ET UNE . 89 

et de Vérité, sois témoin que je m'abstiens en toute chasteté de 
cette chrétienne fille des Francs! » Et, pensant ainsi, je tournai 
le dos à la jeune fdle, sans de ma main la toucher; et je m'en- 
dormis, sous la clarté bienveillante du ciel. 

Le matin venu, la jeune Franque se leva, sans me dire un mot, 
et s'en alla fort marrie. Et moi je me rendis à ma boutique où je 
me remis à vendre mon lin comme d'habitude. Mais, vers midi, la 
jeune fille, accompagnée de la vieille, vint à passer devant ma 
boutique, avec une mine fôchéc ; et moi derechef, de tout mon 
être, à en mourir, je la désirai. Car, par Allah! elle était comme 
la lune; et moi je ne pus résister à la tentation; et je pensai, me 
gourmandant : « Qui donc es-tu, ô fellah, pour ainsi refréner ton 
désir d'une telle jouvencelle? Or çà, toi, es-tu un ascète, ou un 
soufi, ou un eunuque, ou un châtré ou bien un des morfondus de 
Baghdad ou de Perse? N'es-tu point de la race des puissants 
fellahs de la Haute-Egypte, ou bien ta mère a-t-elle oublié de 
t'allaiter? » Et, sans plus, je courus derrière la vieille et, la tirant 
à part, je lui dis : « Je voudrais bien une seconde rencontre !» 
Elle me dit : « Par le Messie, la chose n'est maintenant faisable 
que moyennant cent dinars ! » Et moi, sur l'heure, je comptai 
les cent dinars d'or et les lui remis. Et la jeune Franque vint chez 
moi pour la seconde fois. Mais moi, devant la beauté du ciel nu, 
j'eus les mêmes scrupules, et je ne tirai pas plus parti de cette 
nouvelle entrevue que de la première, et m'abstins de la jouven- 
celle en toute chasteté. Et elle, dans un violent dépit, se leva d'à 
€ôté de moi, sortit et s'en alla. 

Or moi, le lendemain, derechef, comme elle passait devant ma 
boutique, je sentis en moi les mêmes mouvements, et mon 
cœur palpita, et j'allai trouver la vieille et lui parlai delà chose. 
Mais elle me regarda avec colère et me dit : « Par le Messie, ô 
musulman! est-ce ainsi qu'on traite les vierges dans ta religion? 
Jamais plus tu ne pourras te réjouir d'elle, à moins toutefois 
que tu ne veuilles cette fois me donner cinq cents dinars ! » Puis 
elle s'en alla. 

Moi donc, tout tremblant d'émotion, et la flamme d'amour 
brûlant en moi, je résolus de réunir le prix de tout mon lin, et 
de sacrifier pour ma vie les cinq cents dinars d'or. Et, les ayant 
serrés dans une toile, je m'apprêtais à les porter à la vieille, 
quand soudain... 

— Ace moment de sa narration, Scliahrazade vit apparaître le matin et, 
discrète, se tut. 



9f 



LA REVUE BLANCHE 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CEITT CINQUANTE-TROISIEME NUn 



Elle (lit : 

... je m'apprêtais à les porter à la vieille, quand soudain j'en- 
tendis le crieur public qui criait : « Ho ! compagnie des musul- 
mans, vous qui demeurez pour vos affaires dans notre ville, 
sachez que la paix et la trêve que nous avons conclues avec 
vous est terminée. El il vous est donné une semaine pour 
mettre ordre à vos affaires et quitter notre ville et rentrer dans 
votre pays ! » 

Alors moi, entendant cet avis, je me hâtai de vendre ce qui 
me restait de lin, je rassemblai l'argent qui me revenait sur ce 
que j'avais donné à crédit, j'achetai des marchandises bonnes à 
vendre dans nos pays et royaumes, et, quittant la ville d'Acre, 
je partis, avec, dans le cœur, mille peines et regrets de cette 
lille chrétienne qui s'était emparée de mon esprit et de ma 
pensée. 

Or, j'allai à Damas, en Syrie, où je vendis ma marchandise 
d Acre avec de grands bénéfices et profits, du fait des commu- 
nications interrompues par la reprise d'armes. Et je fis de très 
belles alï'aires commerciales et, avec l'aide d'Allah (qu'il soit 
exalté !) tout prospéra entre mes mains. Et je pus de la sorte faire, 
avec grand profit, le commerce en grand des filles chrétiennes 
captives, prises à la guerre. Et trois années s'étaient passées 
ainsi, dej)uis mon aventure d'Acre, et peu à peu l'amertume de 
ma brusque séparation d'avec la jeune franque commençait à 
s'adoucir dans mou cœur. 

Quant à nous, nous continuâmes à remporter de grandes vic- 
toires sur les Francs, tant dans le pays de Jérusalem que dans 
les pays de Syrie. Et, avec l'aide d'Allah, le sultan Saladin Unit, 
après bien des batailles glorieuses, par vaincre com|)lètcment 
les Erancs et tous les infidèles; et il emmena en ca})tivitéà Damas 
leurs rois et leurs chefs, qu'il avait faits prisonniers, après avoir 
j)ris toutes les villes en leur possession sur les côtes, et pacifié 
tout le pays, (iloire à Allah ! 

Sur ces entrefaites, j'allai un joui', avec une fort belle esclave 
à veniire, sous les lentes où campait encore le sultan Saladin. 
Et je lui montrai l'esclave, qu'il désira acheter. Et moi je la lui 
cédai ji(»ur cenl dinars seulement. Mais le sultan Saladin 
(quAlhili lait en sa miséricorde !) n'avait sur lui qur qualre- 
vingl-dix dinars, car il employait tout l'argent du trésor à 



QUELQUES NUITS d'EXTRE LES MILLE ET UNE Qi 

mener à bien la guerre contre les mécréants. Alors le sultan 
Saladin, se tournant vers un de ses gardes, lui dit : " Va, con- 
duis ce marchand sous la tente où se trouvent réunies les filles 
prisonnières du dernier engagement, et qu'il choisisse parmi 
elles celle qui lui plaît le mieux, pour remplacer les dix dinars 
que je lui dois ! » Ainsi agissait, dans sa justice, le sultan 
Saladin. 

Le garde m'emmenandonc sous la tente des captives franques, 
et moi, passant au milieu de ces filles, je reconnus justement 
dans la première que rencontra mon regard, la jeune Franque 
dont j'avais été si amoureux en Acre. Et elle était, depuis, 
devenue la femme d'un chef-cavalier des Francs. Moi donc, 
Fa vaut reconnue,, je Tentourai de mes bras, pour en prendre 
possession, et je dis: « C'est celle-ci que je veux! » Et je la 
pris, et je m'en allai. 

Alors, l'ayant emmenée sous ma tente, je lui dis : « jouven- 
celle, ne me reconnais-tu pas I » Elle me répondit : « Non, je ne 
te reconnais pas I » Je lui dis: Je suis ton ami, celui-là môme 
chez qui, en Acre, tu es deux fois venue, grâce à la vieille, 
moyennant une première mise de cinquante dinars, et une 
seconde mise de cent dinars, et qui s'est abstenu de toi en toute 
chasteté, en te laissant partir, bien marrie, de sa maison 1 Et 
celui-là même voulait, une troisième nuit, t'avoir pour cinq 
cents dinars, alors que maintenant le sultan ie cède à lui pour 
dix dinars ! » Elle baissa la tête et soudain, la relevant, elle dit: 
« Ce qui s'est passé est désormais un mystère de la foi isla- 
mique, car je lève le doigt et je témoigne qu'il n'y a de Dieu 
quAllah et que Mohammâd est l'Envoyé d'Allah ! » Et elle pro- 
nonça ainsi officiellement l'acte de notre foi, et sur l'heure elle 
s'ennoblit de l'Islam 1 

Alors moi, de mon côté, je pensai : « Par Allah 1 je ne péné- 
trerai en elle, cette fois, que lorsque je l'aurai libérée et me serai 
légalement marié avec elle! » Et j'allai sur l'heure trouver le 
kàdi Ibn-Scheddad que je mis au courant de toute l'affaire, et 
qui vint sous ma tente, avec les témoins, écrire mon acte de 



mariage. 



Alors je pénétrai en elle. Et elle devint enceinte de moi. Et 
nous nous établîmes à Damas. 

Quelques mois s'étaient passés de la sorte, quand arriva à 
Damas un ambassadeur du roi des Francs, envoyé auprès du 
sultan Saladin pour demander, suivant les clauses conclues 
entre les rois, l'échange des prisonniers de guerre. Et tous les 



^^ LA REVUE BLANCHE 

prisonniers, hommes et femmes, furent scrupuleusement rendus 
aux Francs, en échange des prisonniers musuhiians. Mais quand 
Tamhassadeur franc eut consulté sa liste, il constata qu'il man- 
quait encore, sur le nombre, la femme du cavalier Un Tel, celui- 
là môme qui était le premier mari de mon épouse. Et le sultan 
envova ses gardes la chercher partout, et on Unit par leur dire 
qu'elle était dans ma maison. Et les gardes vinrent me la récla- 
mer. Et moi je devins tout changé de couleur, et j'allai en pleu- 
rant trouver mon épouse que je mis au courant de la chose. 
.Mais elle se leva et me dit: « Mène-moi tout de même devant le 
suHan ! Je sais ce que j'ai à dire entre ses mains ! » Moi donc, 
prenant ma femme, je la conduisis voilée en présence du sultan 
Saladin ; et je vis l'ambassadeur des Francs assis à côté de lui, 
à sa droite... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, 
discrète, se tut, 

MAIS LORSaUE FUT 
LA Cma CENT CINQUANTE-QUATRIÈME NUIT 

l-:ile dit : 

... et je vis l'ambassadeur des Francs assis à côté de lui, à sa 
droite. 

Alors, moi, j'embrassai la terre entre les mains du sultan 
Saladin, et je lui dis: « Voici la femme en question! » Et il se 
tourna vers mon épouse et lui dit: a Toi, qu'as-tu à dire? Veux- 
tu aller dans ton pays avec l'ambassadeur, ou préfères-tu rester 
avec ton mari? » Elle répondit: « Moi, je reste avec mon mari, 
car je suis musulmane et enceinte de lui, et la paix de mon Ame 
n'est pas restée chez les Francs! » Alors le sultan se tourna vers 
l'ambassadeur cl lui dit : « Tu as entendu ? Mais, si lu veux, 
parle-lui loi-méme! » Et l'ambassadeur des Francs fit à mon 
épouse des remontrances et des admonestations, et finit par lui 
dire : « Préfères-tu rester avec ton mari le musulman, ou retour- 
ner auprès du chef-cavalier Un Tel, le Franc? » Elle répondit : 
« Moi je ne me séparerai pas de mon mari l'Egyptien, car la 
paix de mon Ame est chez les musulmans ! » Et l'ambassadeur, 
bien contrarié, fraj)pa du]pied et me dit: « Emmène alors cette 
femme! » Et moi je ])ris ma femme par la main et sortis avec 
elle de l'audience. Et soudain, l'ambassadeur nous rappela et 
me dil : « La mère de ton épouse, une vieille Franque qui habitait 
Acre, m'a remis |K)ur sa fille ce paquet que voici ! » Et il me 



QUELQUES NUITS d'eNTRE LES MILLE ET UNE 



9^ 



remit le paquet et ajouta : « Et cette dame m'a charge de dire à 
sa fille qu'elle espérait la revoir en bonne santé! » Moi donc je 
pris le paquet, et revins avec ma femme à la maison. Et lorsque 
nous eûmes ouvert le paquet, nous y trouvâmes les vêtements 
que mon épouse portait en Acre, plus les premiers cinquante 
dinars que je lui avais donnés et les cent autres dinars de la 
deuxième rencontre, noués, dans le mouchoir même, du nœud 
que j'y avais fait moi-même! Alors moi je reconnus par là la 
bénédiction que m'avait apportée ma chasteté, et j'en rendis 
grâce à Allah ! 

Dans la suite, j'emmenai ma femme, la-Franque devenue mu- 
sulmane, en Egypte, ici même. Et c'est elle, ô mes hôtes, qui 
m'a rendu père de ces enfants blancs, qui bénissent leur Créa- 
teur. Et jusqu'à ce jour nous avons vécu dans notre union, man- 
geant notre pain comme nous l'avons cuit d'abord ! Et telle est 
mon histoire. Mais Allah est plus savant! 

— Et Schahrazade, ayant raconté cette anecdote, se tut. Et le roi Schah- 
riar dit: « Que ce fellah est heui^eux, Schahrazade ! » Et Schahrazade dit: 
« Oui, ô Roi, mais certainement il n'est pas plus lieureux que ne l'a été 
Khalife le Pécheur avec les singes marins et le khalifat ! » Et le roi Schah- 
riar demanda : « Et quelle est donc cette Histoire de Khalife et du khali- 
fat? » Schahrazade répondit: « Je vais tout de suite te la raconter ! - 

Traduit de l'arabe par le D^ J,-C. Mardrus. 




De rintellectualité chinoise 



LAE ANTINOMIE ETHNOPSYCHOLOGIQUE 



Pour it. Gaston Donnet. 

T. a Cliine est le pays des continuités : voilà pourquoi son observation 
est si (lillicile pour l'Européen habitué à ne s'apercevoir que des brus- 
queries de l'histoire, des soubresauts des civilisations, des entraves de 
révolution spontanée ; il voit le contraste .entre pauvreté et richesse là 
où il n'y a que des conceptions populaires différentes des nôtres sur la 
valeur des biens terrestres ; il pense qu'un système gouvernemental est 
à la fois précieux et désastreux, parce qu'il diffère, dans ses bases comme 
dans sesl)uts, des conceptions préconçues de l'Occident ; il croit y voir 
un mécanisme social très simple et cependant très compliqué, parce 
qu'il n'a jamais pu, faute d'étudier à fond et impartialement sa genèse, 
saisir les ressorts psychiques qui l'ont construit et qui le meuvent. 

Vous avez devant vous un peuple unitaire par ses dispositions 
psychiques et qui, pour cette raison, peut impunément étaler dans sa 
vie extérieure une infinité de mœurs qui ne se tiennent que par le lien 
subconscient de leur origine. C'est un peuple dont l'organisation sociale 
est si merveilleusement logique que seule la folie classificatrice de 
l'Européen oserait lui reprocher d'être à la fois monarchique et démo- 
crate... voire « inclassifiable ». C'est un peuple... quoi, serait-il 
patriote ? ne le serait-il pas? c'est un peuple qui n'est jamais tombé 
assez bas pour se faire à la mentalité restreinte de ceux qui voient 
au-dessus des civilisations planer le spectre ridicule du hasard des 
naissances et des pugilats collectifs que ces hasards engendrent. 

VrainKîut une étude sur la Chine est pour l'Européen la chose du 
monde la plus difficile, puisqu'à chaque pas il doit détruire un préjugé 
pour seulL-mcnt observer ; que, muni d une logique différente de celle 
qu'il va étudier, il doit à chaque instant craindre de se tromper. Décrier 
ou louanger la Chine d'après des prédispositions personnelles, ce sera 
toujours facile. Mais pour la juger, il faut une objectivité qui fasse 
abstraction de la civilisation occidentale. Cette objeclivité acquise, on 
n'a plus besoin de chercher un juste milieu entre les enthousiastes et 
les dénigreurs superficiels de la Chine qui pullulent en Europe. Rien 
n'est facile comme d'être impartial envers la Chine. Car les Chinois ont 
envers nous le « pathos de la distance ». Ils ne s'accrochent pas à la 
jupe (trop courte, hélas!) de la civilisation européenne ; nous leur 
sommes indifférents. Et cette hauteur, ce calme en présence des 
furieuses ruades do la bête occidentale est un trait de caractère domi- 
nant, qui doit nous les rendre sympathiques. 



DE l'iNTELLEGTUALITÉ CHINOISE ■ 9^ 

LesafTreux nègres, fainéants, menteurs, ivrognes, inspirent à FEuro- 
péen (qui tient aux manifestations psychiques nobles et fortes) un profond 
dégoût, parce qu'ils peuvent rire pour rien comme des crétins, parce 
qu'ils peuvent pleurer comme des nouveau-nés, parce qu'ils ont 
lignoble faiblesse caractéristique des chiens, de lécher la main qui les 
tient en esclavage tout en les soignant, et parce qu'ils montrent la 
suprême humilité de l'àne qui reconnaît sans révolte que le muletier lui 
est supérieur... Tandis que les Chinois, eux, nont jamais eu la bassesse 
de penser qu'ils pourraient avoir besoin de nous. Ils nous humilient 
profondément par la sérénité de leur conception sociale : voire que pour 
être heureux, ils n'ont besoin que d'être laissés tranquilles ; tandis que 
nous autres Occidentaux, nous n'avons manifestement pas la possibilité 
d'être heureux par le travail pacifique, et nous trouvons acculés à 
d'horribles nécessités de violence et de meurtre. 

Quand nous vantons aux Chinois les fleurs de noire civilisation, le 
capitalisme, le militarisme, le nationalisme, l'hypocrisie religieuse, et 
les moyens techniques modernes qui, au fond, servent surtout ces quatre 
cancers sociaux, quand nous leur vantons ces horreurs comme étant 
l'état de supériorité auquel ils doivent aspirer, ils nous regardent de 
leurs petits yeux en virgule [virgule vient de ç'ei-ge), ils plissent leur 
figure ronde, ils semblent nous dire : « Parle, mon ami, parle. Tu perds 
ton temps. Malgré tes téléphones et tes chemins de fer, tu n'es qu'une 
bête féroce et un imbécile. » 

Et l'on a beau s'être muni, avant d'arriver là-bas, de tous les préjugés 
occidentaux, cette affirmation, depuis si longtemps répétée, intrigue e 
vous invite à étudier au lieu de vous vanter — à moins que vos tiroirs 
cérébraux ne se prêtent plus à un dérangement, salutaire mais toujours 
désau'réable. 

Voilà pourquoi nous arrivons à aimer les Chinois. Il y a là, avant 
tout, une question de probité intellectuelle. 

Notre histoire qui ne raconte que changements sur changements, 
catastrophes, contorsions, folies éphémères et furieuses, incohérences, 
regarde avec une stupéfaction honteuse leur histoire, où il ne se passe 
rien d'insignifiant et d'extérieur, où, depuis tant de siècles, le déve- 
loppement ininterrompu de la vie pacifique des foules résume l'histoire 
nationale, où les épopées prétendues grandioses qui abêtissent les 
peuples ont été évitées, où la devise du progrès européen « parle feu 
et le fer » se trouve remplacée par cet autre : « par le travail »... 

Ce qui constitue l'originalité de la Chine, c'est, non pas, comme on le 
croit en Europe, la subordination complète de l'homme-individualité à 
la famille, mais ce fait que l'individu est fixé dans la société par « les trois 
coordonnées de l'espace social », par les « trois relations », qui sont 
celles entre père et fils, entre homme et femme, entre dirigeant et 
dirigé. C'est ce système de relations (qui se trouve déjà entre trois indi- 
vidus constituant une famille) qui, sans cesse élargi, englobe enfin l'infi- 
nité de la race et devient principe d'Etat. 



fjCy LA REVUE BLANCHE 

Vous trouverez des peuples où la première de ces « relations » est tout, 
mais l'Etat à peine soupçonné, comme chez les tribus nomades des 
Maures et des Touaregs. 

Vous trouverez des peuples où Tensemljle des deux premières rela- 
tions possède des droits portés au plus haut degré de puissance, où le 
père peut condamner à mort la mère ou Tenfant, mais où, en dehors de 
ce système patriarcal, et même en opposition complète avec lui, la 
troisième « relation ». celle entre dirigeant et dirig-é, agit sous le 
masque de Tiiitat, gardant une autonomie d'autant plus complète quelle 
jette le désarroi dans lo système patriarcal, entrave son fonctionnement, 
restreint rt, au besoin, annule la prérogative paternelle, enfin détruit 
l'unité de lorganisation sociale et crée des complications psychiques 
qui empêchent le développement naturel des individus. 

N'ous trouverez des peuples où cet antagonisme entre iHînsemble des 
deux pi-emières relations et la troisième devient aigu : Ti^ltat et la maison 
i'amiliale. luttant pour la possession de la progéniture ; c'est alors 
l'incohérence du système social, la contradiction constante entre la 
morale de l'Etat (troisième relation, arrivisme, égo'isme, suppression 
du sentiment, dirigeant ou dirigé) et la morale naturelle (ensemble des 
deux relations purement familiales, atlaciiemcnt iilial ou amoureux, 
passion, supra-utilitarisme, mouvements inslinctilsj ; ces peuples qui 
usent leurs forces dans cette lutte intérieure inconsciente sont les plus 
malades, les phis inquiets, les plus près de l'agonie (l'Occident). 

Vous trouverez enfin, non plus des peuples, mais des agglomérations 
d'individus où les deux premières relations n'ont plus d'efficacité, où la 
troisième, le principe de liiérarchio étatique, seule dirige, où la liase 
de la vie en commun est une base politique : monarchique, oligarchi- 
rpie, commimale, républicaine... 

\ ous ne trouverez pas un autre peuple comme le peuple chinois : les 
trois relations se confondant à titre égal pour former non pas ureEtat 
(jui sérail, une amplification delà famille, mais une vaste sociale coopé- 
i(Un>c et niuliu'lle de oUnlisalion qui n'a pas besoin d'être « dirigée » 
dans son ensemble, qui n'a pas besoin dl'^tat, qui institue la relativité 
nmtuelle même de la catégorie « dirigeant et dirigé », et (jui pour cela 
constitue uiu' unité au point de vue civilisation, mais ire connaît même 
pas le p(Mnt de vue Etat ou politique. 

(E'espi'it européen est, à ce qu'il semble, encore trop gio^.-Mcr jinur 
savoir faire la distinction, nécessaire et assez j>alpable déjà aux Chinois, 
entre « peuple », « nation », « État » et « patrie ». Tout cela est, pour le 
pauvre Occidental, plus ou moins la même chose ; mais ce n'est peut-être 
pas une raison pour en faire pâlir les Orientaux. H est absolu- 
ment nécessaire d'ériger une infranclùssablc barrière logique au 
nujins entre les groupes « peuple, nation >. et « état, patrie ». (]ar si les 
deux premiers sont considérés comme unités sociales basées sur la 
coopération des « trois relations », voire des groupements qui se dis- 
tinguent par des atavismes, croyances, mœurs, habiJLudes, civilisations 



DE L INTELLECTUALITÉ CHINOISE 97 

caractéristiques, les deux derniers sont des unités créées exclusivement 
sur la base de la troisième relation « dirigeant et dirigé » ; ils n'ont, 
comme tels, aucune signification pour la vie, la force, la valeur, l'avenir 
d'un peuple ou d'une nation. Aussi longtemps que la pseudo-science 
occidentale pataugera dans la confusion (due aux sophismes étatiques 
des Romains] entre nation et état, entre civilisation et politique, entre 
vie populaire et artifice de désœuvrés, il sera impossible de sortir des 
immondices sous lesquelles des écrivains prétentieux et ridicules ont 
enseveli les données limpides de la simple observation ethnologique). 

La Chine donc, comme unité nationale, est bien réellement un type 
unique. Et cela constitue en même temps sa grande force et sa petite 
faiblesse. 

Sa faiblesse : parce que la rigidité du système des trois coordonnées 
sociales maintient une discipline morale et sociale, en la faisant reposer 
exclusivement sur deux éléments qui la peuvent bien rendre indestruc- 
tible, mais qui peuvent aussi bien s'écrouler par suite de simples diver- 
gences de sentiments individuels : l'amour et le respect. (Et nous voyons 
ainsi que, ces deux dispositions sentimentales éteintes dans un individu, 
ce dernier se trouve aussitôt hors du système social, être anti-social, 
criminel). 

Sa force : parce que cette discipline, fortifiée par l'hérédité, la sélec- 
tion, l'adaptation, devient l'immense canevas qui sert en même temps 
de champ de manœuvre et de guide de la vie. Il y a dans cette discipline 
psychique, dans la création d'une unité psychique (laquelle seule peut 
être le signe distinctif d'une nation), la colonne vertébrale et le crâne, 
et la moelle épinière et le cerveau d'un peuple. Ses mouvements 
réflexes, subconscients, en dépendent comme ses actions conscientes 
d'apparence ; il y a l'appui qui assure son unité ; il y a aussi le réser- 
voir de son intelligence, le schéma de sa logique, les conduits de sa 
volonté. L'unité de la conception et du sens de la vie devient ainsi 
parfaite : la « troisième relation », confondue dans cette unité, n'est 
pas ressentie comme une opposition aux deux autres. La coordonnée 
■a dirigeant et dirigé », c'est-à-dire, dans la forme européenne, lidée de 
gouvernement, politique. État, régime, disparaît en tant que source de 
dissentiments. La vie du peuple, psychiquement un et indivisible, 
résume tout. L'État, superflu, inexistant comme organisation différente 
de celle de la vie populaire, ne saurait être l'objet de raisonnements ou 
d'actions populaires. Voilà pourquoi, en Chine, des révolutions, des 
révoltes, des critiques politiques sont de suite des révoltes contre 
lunité civilisatrice du peuple : des crimes. Seul l'Occident barbare a pu 
prétendre qu'une nation qui ne se révolte pas ne progresse pas. Au 
contraire, ce qui se révolte n'est pas une nation, mais une aggloméra- 
tion d'individus qui n'a pas su s'organiser de façon à ce que la catégorie 
a dirigeant et dirigé » soit coordonnée aux deux autres. La nation 
commence oîi l'État cesse. Une nation progresse à mesure que son 
Tinité psychique s'accentue. Un État qui progresse est l'État qui détruit 

7 



9^ LA REVUE BLANCHE 

cette caractéristique de la nation. Un Etat qui progresse, qui accentue 
la relation « dirigeant et dirigé », va à l'encontre de la tâche qui 
incombe à la nation, empêche la nation de remplir son premier devoir, 
qui est d'aider au développement intégral de l'individu en lui donnant le 
moven de se fixer librement, sincèrement, et en conformité avec ses 
facultés, donc d'après son droit naturel, la place qui lui convient dans le 
système des trois coordonnées de l'espace social. Seule une nation qui 
résume son activité collective à créer une organisation de la vie aussi 
apte que possible à réaliser ses données, existe. La Chine, seule, existe 
comme nation. 

Ces principes de la psychologie nationale des Chinois une fois 
constatés, rien ne saurait se faire aussi logiquement et avec autant de 
clarté que l'étude des qualités psychiques du Chinois comme individu. 
A rencontre de l'âme hybride que montrent la moyenne des Européens 
modernes, et qui. forcément, devient plus énigmatique dans ses mani- 
festations à mesure qu'on l'étudié, il est facile danalyser ainsi, d'après 
leurs manifestations extérieures, les énormes supériorités du Chinois, 
les vigoureuses facultés issues de l'adaptation quasi-parfaite aux 
circonstances qui lui assurent une vitalité bien faite pour effrayer 
l'inconstant Européen. 

C'est, avant toutes choses, l'extraordinaire, le sublime raffinement du 
système nerveux. La mystérieuse supériorité d'avoir une sensibilité 
merveilleuse pour toutes les voluptés, et une insensibilité stupéfiante 
pour toutes les douleurs, une patience inlassable dans les entreprises 
dont la réussite dépend de circonstances en dehors de l'individu, et un 
élan irrésistible dans les actions issues de mouvements purement indi- 
viduels, l'indestructible force inconsciente qui fait que les nerfs 
réagissent toujours au plus grand profit de l'organisme, la suprême 
perfection dans ces réactions mêmes, enfin la formidable agressivité de 
l'énergie nerveuse qui à tout instant dompte l'extérieur et qu'on a 
appelée stupidement de l'apathie : c'est l'organisation de vie subcons- 
ciente la plus admirable que Ion constate sur la terre chez un ensemble 
d'individus. 

Il se couche et il s'endort n'importe où, sur une marche d'escalier, 
sur un tas de pierres, et il reste là, sans bouger, comme un tronc d'arbre. 
Coupez-lui un membre, c'est à peine s'il criera. Mais aussi, observez 
sa volupté extrême à goûter d'imperceptibles nuances, dans le manger, 
dans le boire, dans l'amour, dans les couleurs et les lignes ; 
admirez l'extase où le jettent de savantes et lointaines allusions, des 
associations d'idées primesautières ; comprenez ses calembours 
raffinés, ses satires formidables basées sur d'infinitésimales ridiculités, 
ses ironies déroutantes, son acuité tranchante qui est du Nietzsche cent 
fois nietzschisé... 

II est admirablement organisé pour vivre, pour jouir et soufTrir, 
pour... mourir. Persévérant, robuste, travailleur acharné, économe, 



DE L INTELLEGTUALITÉ CHINOISE 99 

industrieux : le côté extérieur de la vie ne l'opprime pas. Et la vie lui est 
indifférente. A la moindre contrariété, il est capable de s'ouvrir le 
ventre et de mourir, stoïquement : parce que lui-même il en décide 
ainsi. De maladies, il meurt sans regret, calme, stoïque parce qu'il se 
voit dans l'enchaînement fatal et continu de la marche du monde. Dans 
la guerre, il fuit la mort : caria guerre, immorale, interrompt le cours 
de la nature ; se laisser tuer à la guerre, c'est le crime, c'est prêter 
assistance aux bêtes féroCes qui, en tuant, s'insurgent contre l'éternelle 
continuité de la vie de l'univers. 

Ah, la clarté, la sublime clarté des principes de ces « lâches ! » 

Même clarté, encore, dans ce que les Européens, prétentieux et 
bornés, s'obstinent à vouloir appeler la religion des Chinois. 

Le Chinois est-il monothéiste, polythéiste, athée? Il n'est rien de tout 
cela, et, résultat splendide, il est religieux. Les idées chamaniques 
millénaires, qui n'étaient que l'anthropomorphisation simpliste des 
phénomènes naturels, furent subtilisées par la philosophie sociale de 
Kong-tsze et Lao-tsze au point de ne plus constituer que des symboles 
à l'usage des foules. Et si, plus tard, les foules populaires ont montré ce 
trait caractéristique de toutes les foules, qui consiste à reconstruire, 
derrière les symboles, des réalités, c'est un fait qui relève du folklore et 
non de la religion, de même que cela se présente chez tous les peuples. 
Les superstitions populaires chez les Chinois ne sont au fond que la 
concrétisation de symboles qui étaient à la philosophie sociale ce que 
l'art grec était à la morale chrétienne. Mais ce qui est admirable, c'est 
que ces superstitions se soient, sous les coups de la philosophie, mises 
en dehors du flux de la vie sociale, enkystées dans la rigidité du rite, et 
que le système des trois « coordonnées », a relations « ou » dimensions » 
sociales soit devenu, en même temps, croyance religieuse, théorie pliilo- 
sophique et pratique sociale. 

Dans ces conditions, il n'est que naturel qu'une nouvelle croyance, 
plutôt un nouveau système de superstitions, le bouddhisme déchu du 
Yogatchara et le bouddhisme transformé du Thibet, n'ait point changé 
les conceptions raisonnées qui dominaient déjà en Chine. Le peuple 
chinois en a pris certains symboles pittoresques et mystiques, tout en 
les modelant à son image. Ce sont des emprunts, c'est une superpo- 
sition d'extériorités qui n'a jamais rien eu à faire ni avec le fond du 
bouddhisme, ni avec ie fond de la <l socialité » chinoise : et cela d'au- 
tant moins que les principes de là morale bouddhique , en tant qu'ils sont 
réalisables dans la vie, sont identiques aux principes de là philosophie 
chinoise. 

Ainsi, à un moment où les autres peuples se construisaient de mons- 
trueux échafaudages de cj'Oî/ances pour appuyer les règles de conduite 
indispensables dans la vie en commun, les Chinois basaient déjà ces 
mêmes règles sur le savoir. D'emblée, il n'y eut chez eux ni mythologie 



lOO LA REVUE BLANCHE 

toute-puissante, ni anthropomorphisation des prémisses primordiales, 
mais une métaphysique éblouissante, une recherche sagace, enthou- 
siaste et victorieuse des principes premiers. Le Chinois est positiviste. 
Il ne se contente pas des platitudes ataviques et vagues qui régnent sur 
l'esprit occidental encore de nos jours. Quand Lao-tsze, le plus grand 
penseur de Ihumanité, le merveilleux métaphysicien dont Kong-tsze 
prit le principe pour en déduire sa sociologie, il y a vingt-cinq siècles, 
formula dans toute sa splendeur l'axiome de l'évolution (contestée en 
Europe encore maintenant), la laborieuse, fantastique et romantique- 
ment inutile histoire philosophique de l'Occident se trouvait devancée 
avant même son commencement. Les propositions de la nature de Dieu, 
spectres de l'enfantillage anthropomorphisateur indo-européen, qui 
hantaient jusqu'à Voltaire et Comte, et que Nietzsche lui-même était 
encore forcé de conjurer; le théorème de l'immortalité de l'àme, mani- 
festation d'un esprit rudimentaire qui ne sait encore différencier l'homme 
et le milieu ; tout cela avait déjà été banni du cercle de la logique : 
c'était déjà illogique, et l'esprit se trouvait délivré d'innombrables 
préoccupations inutiles, sinon nuisibles, qui pèsent encore sur l'inteliec- 
tualité moyenne de l'Occident. 

Jamais ils n'ont eu besoin d'une critique de la raison « pure » ou 
«pratique «. Ah, les rires qu'on entend, quand à des savants chinois on 
lit, en chinois, les platitudes éhontées et astucieuses, par lesquelles Kant 
arrive de son impératif catégorique illusoire à la reconstruction de tout 
un déisme insipide et populacier ! 

Le Chinois, depuis vingt-cinq siècles n'a plus varié... quant au fond 
de son intellectualité : car la critique était faite, donc inutile. Morale, 
conscience, caractère, les trois phénomènes psychiques les plus inté- 
ressants au point de vue social, tout est intact, parce qu'inébranlable, 
parce que fondé sur une logique débarrassée de tout ce qui n'est pas 
conforme à la stricte réalité. 

Les vieux sages nationaux, ceux qui sont la fin de la « lutte pour la 
logique » antérieure, mais non plus connue de nous, le Chinois les écoute 
encore : car ils lui donnent la base stable, sur laquelle il érigera sa vie. 

Point n'est besoin de citer les sublimes constatations de Lao-tsze, les 
conclusions délayées, popularisées, et d'autant plus efficaces de Kong- 
tsze, les théorèmes sociologiques de Meng-tsze et les innombrables 
traités de philosophie appliquée que nous montre la bibliographie 
chinoise. 

Piété filiale, harmonie familiale, aspiration sociale : tenu en équilibre 
parles liens également forts de ces trois coordonnées, on se trouve dans 
r « immuable milieu ». Voilà l'idéal. 

Mais, j)iélé filiale, harmonie familiale, aspiration sociale : ce sont des 
dispositions individuelles, des dispositions même passionnelles. Et ces 
dispositions devraient, dans la théorie, s'équilibrer. 

Non la famille, non le respect, non l'égo'isme : aucune de ces trois 
choses n'est apothéoséc dans la sociologie chinoise. 



DE l'tNTELLECTUALITÉ CHINOISE lOl 

Le Chinois est soumis à son père, à tous ses ancêtres, à tous ses 
morts, mais il est aussi bien soumis (et avec la même nécessité) à tous ses 
amours, à toutes ses préférences, à toutes ses sympathies, et de même à 
toutes ses ambitions, à toutes ses prévoyances, à tous ses buts. Il vit 
comme ses morts, dans la logique ; il vit comme ses aimés, dans le sen- 
timent ; il vit comme seul lui-même, dans sa volonté. 

Et plus il va, et plus il perfectionne sa faculté d'équilibrer ces trois 
forces psychiques vitales. 

Et plus il va, et plus le mépris de tout notre appareil scientifique qui 
ne lui semble avoir pour conséquence que de remplacer l'humain par le 
matériel, le travail par l'immobilité désindividualisatrice, s'affirme sur 
sa face dure et placide. 

Mais ne changera-t-il pas d'avis, un jour? Il est des gens en Europe 
qui se l'imaginent. Déjà ces prophètes bornés qui ne voient l'action d'un 
peuple que dans sa férocité guerrière, le voient créer une armée, 
couvrir son sol d'usines à matériel de meurtre ; ils le voient devenu par 
sa formidable masse la grande horde conquérante du nouveau Djinghiz 
qui engloutira l'Occident. 

Ces prédictions effrayent peu, basées qu'elles sont sur une ignorance 
absolue du caractère chinois. Mais la prédiction qui devrait effrayer 
n'est faite que rarement : pour la voir se réaliser, point n'est besoin que 
le Chinois change. 

La nation chinoise, si vieille, est toujours également jeune. Depuis le 
titan Pouan-kou, fils du Chaos, qui sculpta l'écorce du globe et, son 
œuvre achevé, se fondit dans la nature ne laissant sur terre que la 
vermine qui couvrait son corps, c'est-à-dire les premiers êtres..., 
depuis Fou-hsi, le premier roi, et le grand Yu, le fondateur de la dynastie 
qui régna avant la naissance d'Abraham..., depuis Hoang-ti qui refoula 
les Tartares et bâtit la Grande Muraille, les Jaunes ont vécu des milliers 
et des milliers d'années sans voir leur vitalité diminuer. Ils sont aussi 
frais que jamais. Les peuples ne s'usent pas comme les individus qui les 
composent : les États s'usent comme les hommes, car ils dépendent des 
hommes ; les peuples, et avant tous, les peuples dont l'unité n'est basée 
ni sur la politique, ni sur l'intérêt commun, mais sur* une disposition 
psychique caractéristique et créatrice d'une civilisation, ces peuples 
(mais où sont-ils en dehors de la Chine ?) non seulement ne meurent pas, 
mais se fortifient indéfiniment, car la sélection fera survivre toujours 
les dispositions caractéristiques les plus fortes, partant les éléments 
les plus utiles à cette unité nationale psychique. 

L'jigypte est morte, basée sur la politique ; la Perse est morte, de 
même ; l'Inde est morte, basée sur une logique disparate ; la Mongolie 
est morte, basée sur l'intérêt commun mais s'affaiblissant... et c'est 
pour cela que la Chine, à son tour, finirait ? — par quelle dérogation à 
la loi de l'évolution ? — La Chine, basée sur une unité psychique; la 
Chine, incarnation de la suprême force humaine, le travail, stabilisé 



102 



LA REVUE BLANCHE 



par cette unité ; la Chine, immense et merveilleux réceptacle de la plus 
forte, de la plus juste, de la plus psychologique, de la plus logique des 
organisations; la Chine, inébranlable société coopérative et mutuelle — 

Ces lignes qu'écrivait (à cette différence près que le sens de chaque 
plirase se trouve ici exactement renversé) M. Gaston Donnet en 1899, 
à la suite d'un premier voyage en Extrême-Orient, et auxquelles il ne 
trouve pas maintenant grand'chose à ajouter (Je /n/>s du 16 août 1901), 
enseignent dans leur forme nouvelle que voici, un fait capital que 
l'Europe devraitj'j^bien méditer. C'est que, même après le siège 
de Tien-tsin et de Pékin qui ne montre que la plus grande 
science destructive au service de la barbarie occidentale, même après 
les vaines menaces de Tong-fou-hsiang et du prince Tchouan, qui ne 
prouvent rien pour la mentalité chinoise, tous les deux étant non-chi- 
nois, mandchous, guerriers, méprisés de la nation chinoise ; il faut 
ouvrir les yeux et reconnaître que le résultat de l'invasion européenne 
en Chine est nul pour l'Occident, utile uniquement à la nation chinoise, 
qui travaille et qui travaillera. Il faut enfin renoncer à rire de tout ce 
qu'on ne comprend pas, renoncer à croire que dans la vie des civilisations 
les engins de la destruction donnent la supériorité : non, c'est l'énergie 
patiente, le travail tranquille et acharné, la force de pouvoir supporter 
la paix qui l'emporte. 

Europe guerroyante, voilà le péril jaune. 

Alexandre Ular 




.â– ";^i vS; 



Le Palais de Proserpine 



(1) 



XIV 



COUPS DE SOLEIL 



Ce même matin, Ralph se glissa hors de la cabane de chevrier 
oîi depuis plusieurs semaines il vivait en fugitif. La petite source 
voisine offrit, pour ses ablutions, son eau froide et pure. Son 
large torse étincela, plus blanc de Fûpre verdure sur laquelle il 
se détachait, et baisé par les premiers rayons, déjà chauds, du 
soleil ascendant. Il se courba, trempa sa tête dans la vasque que 
remplissait le fdet ténu, jouit de la sensation de saine fraîcheur, 
puis s'étant rhabillé, fut s'étendre dans l'herbe courte, mêlée de 
gentianes et de thyms, mouillée de rosée, et déjeuna frugalement 
de pain bis, de lard et de lait de la veille, savoureux et glacé. 

Il éprouva du bien-être, contempla, sans penser, sans admirer, 
mais avec une satisfaction quiète, l'immense paysage, tout à 
l'heure encore d'une netteté miraculeuse, et qui, à mesure que 
montait le soleil, s'embuait de vapeurs légères, délicatement 
nuancées. 

De cette hauteur, la multitude des pics inégaux apparaissait, 
figée dans un désordre apocalyptique, et dominée au loin par des 
cimes plus altières, d'une immémoriale, d'une immarcescible blan- 
cheur. Des lacs scintillaient, gigantesques saphirs enchâssés dans 
les griffes irrégulières de promontoires aux blancheurs de craie. 
Au pied des Alpes, la plaine de Lombardie se déployait, indistincte 
et chatoyante, avec des ''froncements et des frisures de robe 
riche nonchalamment portée. Les vallées, obscures, coupaient 
la montagne; et dans une profonde entaillure, évasée de l'ex- 
trémité, juste sous les yeux de Ralph, se dessinaient, avec une 
précision géométrique, la bourgade de Pùcklau, le parc princier, 
ses palais, les étangs, tout cela minuscule, lilliputien, exact et 
ridicule. 

Et ce que Ralph, dans sa torpeur béate, considérait, ce n'était 
déjà plus le féerique horizon, le cercle prodigieux du ciel, ni son 
azur vertical illimité, mais obstinément ce petit coin de terre, 
de détail si précis dans son exiguïté. C'est que l'une de ces 



(1) Voir La revue blanche des 1" et 15 juillet, 1" et 15 août et 1*' septembre 1901. 



lo', LA REVUE BLANCHE 

demeures, jouet pour enfant, abritait les deux êtres auxquels il 
songeait sans répit, entremêlant des sentiments tout à fait oppo- 
sés. Là, invisibles, intangibles, résidaient ce prince qui jadis lui 
avait parlé, cette princesse qu'il avait possédée... Car depuis 
(luil avait soulTert et frayé avec des compagnons d'intelligence 
plus déliée, victimes comme lui d'outrages immérités, il avait 
réfléclii et compris des choses... Jeter un quartier de roc sur 
ces constructions naines étalées presque sous ses pieds, les fra- 
casser d'un geste formidable? Il se délectait vaguement à la 
folie puérile de ce projet ; et pour mieux voir, s'allongea sur le 
ventre, la tête appuyée sur les deux bras. La colline où se dres- 
sait le \'ieux-Chàteau, bossuait l'arène plate de l'hémicycle^ 
érigée la tour, mais amoindrie, ratatinée, dépouillée de son 
importance. Ses souvenirs s'avivèrent. On l'avait conduit là un 
soir; et ses prunelles aiguës fouillaient dans l'amas des bâti- 
ments ruinés ou restaurés, afin de reconnaître l'endroit, sans 
y réussir. Gomplaisamment, il évoquail le sanctuaire dont il 
avait violé la sainte; et des images de luxure flottaient devant 
ses yeux. Tant de fois la solitude de ses nuits s'était exaspérée à 
la hantise de ce corps vierge, délicat et suave, au visage voilé, 
livré dans l'ombre et sans défense à son éphémère étreinte... 
Maintenant, il n'en était séparé qu'à peine : un peu d'espace que 
le vol d'un oiseau franchirait en quelques secondes, et des 
murailles dont l'abord lui était interdit... Gagné par l'ivresse des 
hautes cimes, il s'imaginait, dans une chute vertigineuse, fon- 
dant sur le parc seigneurial, prêt à enlever la proie convoitée, et 
planant avec elle. Immobile, il rêvait triomphalement. Comme 
deux nuées, d'ombre et de lumière, un double désir stagnait 
devant ses yeux fixes et s'exaltait à l'air vif, capiteux, à l'irradia- 
tion attirante des entours : se venger et jouir. 

Depuis des mois, il en était obsédé; quant aux moyens qu'il 
lui faudrait employer, il n'avait rien résolu. 

« De compréhension lente, un peu obtus », ainsi le jugeait 
Monseigneur, lorsqu'il s'en était ouvert à Leone Cappa. 

Et de fait, son raisonnement était court, son intelligence 
bornée, et l'instinct le guidait. — Satisfait de s'être évadé de la 
forteresse où l'injuste rancune du prince lavait séquestré, d'avoir, 
au prix de qu<dlr's souffrances et de «|ucls dangers, rejoint la terre 
natale, inaintr'nant (pi'il touchait au bul. il se reposait. Il s'aban- 
doiMiail au cIliiiiic de l;i liberté reconquise. L'alpe, où un com- 
pagnon d'onfancr hii avait oITerl un abri, était tulélairc et dis- 
«n'Ir; mil ur l'y \ iciHJijiil chercher. Il y redevenail h- pAlrc (|u'il 



LE PALAIS DE PROSERPINE loS 

avait été, contemplatif, insoucieux du temps qui s'écoulail. Il 
récupérait sa vigueur primitive, diminuée par la prison. L"arôme 
subtil et fort du sol pénétrait, bienfaisant, dans ses poumons. 
Une nourriture simple, mais abondante et saine, régénérait son 
sang. Et d'errer à sa guise par les crêtes où Ton est maître de soi 
et de 1- espace, lui avait rendu cette assurance du maintien et du 
regard, propre aux marins et aux montagnards, enfants du ciel 
ou de la mer; et conscients de leur superbe origine. Mais, de 
préférence, comme ce matin-là, il se couchait sur le bord d'une 
corniche, en surplomb de la vallée, et les yeux rivés aux rési- 
dences princières, ruminait des projets. 

L'aventure dont il avait été le héros commandé faisait travailler 
son cerveau paresseux. De la haine personnelle que lui vouait le 
souverain, il avait la preuve par les traitements subis. C'était 
miracle, après tant de vexations, et de pièges tendus, qu'il eût 
échappé à la peine capitale ; sans les conseils de camarades expé- 
rimentés et endurants, plus d'une fois un mouvement de révolte 
l'eût perdu sans ressource. — Pourtant, son véritable, son seul 
crime était d'avoir obéi; et fidèle à la consigne, il s'était tu. 
Alors, pourquoi, au lieu, comme il eût été naturel, de le protéger, 
le persécutait-on? — Débrouiller l'écheveau compliqué des sen- 
timents du prince était pour lui une tâche impassible, et aussi y 
renonçait-il. Simplement, il décidait que cet homme, dont il était 
le sujet, avait, sans motif, fait son malheur, et qu'il était juste 
qu'il usât de représailles. Quand, de quelle façon? cela se trou- 
verait. 

Une fois, la nuit, quittant son poste élevé, il s'était hasardé en 
bas, avait rôdé dans la bourgade silencieuse, autour de la rési- 
dence. Il avait, derrière les fenêtres éclairées, entrevu du monde 
qui s'agitait dans les appartements, silhouettes indistinctes, ano- 
nymes. Sans doute, le prince figurait parmi ces gens ? et son 
cœur avait battu d'une joie sauvage, à la pensée que d'un coup 
de fusil tiré dans ce centre lumineux, il pourrait l'abattre. Mais 
une femme dont les épaules étaient nues vint s'encadrer dans la 
croisée; de l'endroit où il se cachait, il discernait la nuque blan- 
che, la masse sombre des cheveux, scintillante de pierreries, 
l'éventail dont sa main remontée abritait son visage. Aussitôt il 
oubliait sa vena^eance, souhaitait ardemment de voir les traits de 
cette femme, et dans l'anxiété de l'attente, retenait son soufllc. 
« Si c'était elle, se disait-il... 11 la dévorait des yeux, espérant 
toujours qu'elle se retournerait; mais elle se retira sans que 
d'elle il pût connaître autre chose que cette nuque fascinante ; et 



lof) LA REVUE BLANCHE 

en vjiin était-il demeuré là, en observation, longtemps, jusqu'à 
ce que la façade s'éteignît... 

— Se venger, jouir, songeait-il en remémorant l'épisode, il y 
a de la difficulté. — Encore, frapper le prince, cela se peut. Mais 
elle, comment la saisir? comment l'obliger à me suivre? 

Sonmiairement, il combinait en esprit, avec l'aide de cama- 
rades dévoués, un rapt qui lui paraissait légitime, puisqu'après 
tout, et de l'assentiment du souverain, il avait eu la virginité de 
celle jirincesse de mystère... Elle lui appartenait, il l'avait con- 
quise le premier, elle était sa femme de droit... 

Les parfums que dégageait le sol exacerbaient sa voluptueuse 
et solitaire rêverie. — Impérissable, l'odeur tîne de ce corps qui 
avait été sien s'était attachée à lui; plus forte que ces eflluves, 
elle embaumait, chatouillait lascivement ses narines... Ses mains 
solides malaxaient la terre comme de la chair; et son regard 
scrutait plus avidement les palais-bijoux dispersés dans le parc, 
les fourmis humaines qui à présent surgissaient au ras des 
pelouses, sur les perrons, les terrasses, dans les avenues 
sablées... 

Incommodé par trop de soleil, il se laissa glisser plus bas, sur 
des rhododendrons défleuris, mais qui formaient un lit élastique. 
L'idée qu'on y serait mieux à deux ({ue seul, (it s'épanouir sur sa 
bouche un sourire qui dura. Pour y mieux songer, il alluma sa 
pipe, but de l'eau-dc-vie à même sa gourde, et se complut en son 
oisiveté. Un peu plus tard, il se laissa dévaler vers un massif de 
sapins dont l'ombrage rallirait. Et s'engageant dans un soulier 
escarpé, il continua de descendre, sans hâte, jusqu'à un étage 
inférieur de la montagne, d'où il revit Pucklau, beaucoup plus 
proche, avec des maisons grandies, son parc singulièrement plus 
vaste, et le Vieux-Chàteau dont la tour se haussait vers lui. L'agi- 
lation insolite sur l'esplanade qu'il dominait à pic, l'étonna ; car 
son ami, le chevrior, qui ne délaissait guère ses pâturages, n'avait 
pu le reneigner sur le « mystère » qu'on préparait... 

Sans mobile précis, il poursuivit son chemin, longeant un bois 
de chàlaigniers au-dessus d'un précipice; il avançait avec une 
adresse do félin, la pente étant roido, coupée d'obstacles, soUici- 
laiil un f;mx-pas (pii, parla profondeur do l'abîme à sa gauche, 
eût j»ii hii ooûtoi- la vie. — A mesure (pi'il descendait, l'atmos- 
phère so faisait plus h)urde ol plus chaude; fatigué, il se coucha 
sur de la mousse qui tapissait le fond de la gorge oii il venait 
d'aboutir, ot s'endormit. (Juolques heures plus tard, il se réveilla, 
tiraillé par la faim. 



LE PALAIS DE PROSE RPIXE i'>7 

— Voilà une belle équipée, se dit-il, en constatant que pour 
toute subsistance, il lui restait un croûton de pain dans sa pocbe. 

L'eau-dc-vie le réconforta, le rendit loquace avec lui-même. 

— Et qu'est-ce qui t'a poussé, Ralpli, se tança-t-il, à te pro- 
mener ici, où le plein jour est dangereux; et où es-tu au juste? 
Tu es malade, mon garçon... 

Le soleil s'était déplacé ; ses rayons obliques dardaient de 
rOccident, et une ombre dentelée affleurait la gorge : en face 
de lui, la tour, ayant repris son arrogance, dressait sa muraille 
béante, ses créneaux cariés. Elle vivait, menaçait. 

Il la considéra paisiblement, l'apostroplia : 

— Ah ! bien, je me retrouve. Toi, tu ne m'effraies pas, je vais 
te le prouver. 

Avançant un peu, il atteignit le débouché de la ravine ver- 
doyante, se pencha, et s'assura qu'avec des précautions, il y 
avait moyen, sans dommage pour sa personne, de riper jus- 
qu'au bas du rocher. 

— Ainsi m'introduirai-je dans le parc de Son Altesse, sans 
qu'on y trouve à redire, conclut-il. — Et ensuite... 

Ensuite, il ne savait pas. 

Tout de même, il éprouva quelque embarras, lorsque, dégrisé 
par la rapidité de sa dégringolade, il fut prisonnier dans ce 
territoire, strictement clos, où il était à la merci de n'importe 
quel passant autorisé, garde-chasse, valet ou courtisan... 

— Est-ce que je pourrai me remonter là-haut? se demanda-t-il. 
Il mesura l'escarpement, nota les creux et les saillies, se 

rassura : 

— Un jeu, cette ascension, quand la tête est solide et le jarret 
souple. 

Une nouvelle rasade d'eau-de-Aàe — le fond de la gourde — lui 
inspira une confiance illimitée en soi-même. C'était bien dans le 
parc princier, non clôturé de ce côté, qu'il avait pénétré, et il en 
voyait la partie la plus agreste et la plus sauvage. L'occasion lui 
parut belle d'explorer ce lieu défendu. Etourdi de soleil et 
d'alcool, il avançait. 

— Une prime à qui m'attrapera ! disait-il en défiant d'invi- 
sibles ennemis. Au couvert de taillis épais, il se dirigeait vers le 
Vieux-Château, curieux de s'y faufiler, et convaincu que sa 
bonne étoile empêcherait qu'on ne l'arrêtât. D'ailleurs, sa barbe 
et ses cheveux avaient repoussé ; il était méconnaissable. Au pis, 
on le prendrait pour un pâtre égaré, et à un interrogatoire trop 
pressant, ses jambes le soustrairaient? Il marchait furtivement, 



i()8 LA REVUE BLANCHE 

écartant d'un gcsto léger les branches qui le gênaient. Brusque- 
ment, une route large lui barra le passage. La traverser? il hési- 
tait ; et derrière le talus, assis, il délibéra. La route, en pente 
douce, décrivait une courbe autour de la colline; pour gravir au 
sommet, il ne pouvait éviter, ici ou plus haut, de la couper. De 
s'exposer ainsi, fût-ce un instant, aux regards, lui parut témé- 
raire. Son sang se calmait à la paix amollissante des environs; 
il se découragea. L'inutile audace de sa tentative lui fut démon- 
trée. Levant les yeux, il vit, par-dessus une couronne de pins, 
profdés sur le satin bleu du ciel, les créneaux de la tour qui 
le narguaient. Dépité, il baissa la tète, scruta, })ar habitude de 
bête traquée, cette route, blanche, ensoleillée, et dont le circuit 
se développait sur une longue étendue. Soudain il tressaillit. A 
distance, dans le bas, un équipage émergeait du tournant. Un 
plumet blanc, sur le siège d'arrière, le signalait. Les chevaux 
allaient au pas. Dans le fond de la voiture, il discerna deux per- 
sonnages. Et son attention se concentra tellement sur eux, qu'il 
n'entendit pas, derrière lui, sous bois, assez loin, un bruit de 
voix qui se })ropageait. 

— Le prince! murmura-t-il. A moi, le prince ! 

Il fouilla dans ses poches; pas d'armes. Son couteau, il avait 
dû le perdre dans sa chute, tout à l'heure. Cela le désespéra. Il 
se rappela ses projets insensés du matin, ce quartier de roc sous 
lequel il souhaitait d'écraser ces palais détestés, et un éclair 
alluma sa prunelle. Il chercha, ramassa; et, embusqué auprès 
d'un buisson, une grosse pierre à la main, attendit... 

Monseigneur s'entretenait avec Leone Cappa. La déconvenue 
du docteur Alcazara le mettait encore en gaieté; et s'il ne riait 
point, il était abondant en sarcasmes auxquels il se divertissait. 
Excepliomiellcment, il avait endossé l'unirorme de général, par 
quoi il espérait imjioser davantage et déguiser sa j)récocc cadu- 
cité. 11 caiid)rait la taille dans sa tunique boutonnée, et passait 
la main sur ses décorations, complaisamment. 

— Je iii';q)plaudis, disait-il, de n'avoir point été la dupe de 
ces gens. .le me suis moqué d'eux, avec raison. (Haudia — 
mais elle est frêle et résistante; si elle souffre, c'est d'être si 
fré(juenmient séparée de moi. Patience, cela changera. Je 
dissimule; mais au moment 0])porlun, je ressaisirai le pou- 
voir. Kt sais-tu ce (pir j'ai fait? J'ai convié les habitants du 
Palais de Jupiter à nous rejoindre au Vieux-CluUeau. Toi-même 
leui- exi>li(pi(M-as h- chanie. Mon beau-i)ère, imbu de son mérite, 
appion\ci;i, coiume s'il comj)renait; Josépha, peu soutenue en 



{ 



LE PALAIS DE PROSERPINE T0"9 

l'occurrence par le Murbach, rentrera, je le pense, en elle-même. 
Quand à ce docteur Alcazara, je lui ferai la leçon sur son imper- 
tinence. — Et tiens, il me semble que les voilà qui sortent de la 
forêt. Mon épouse, qui hérita du comte de Pucklitz des goûts 
champêtres, aura jugé à propos de se donner un peu d'exercice. 
Mais qu'elle ait emmené Claudia, je le tiens pour imprudent, et 
à sa place, pour peu sain d'esprit que l'on me croit, je ne l'aurais 
pas fait. — Hé, qu'est-ce que cela? 

Les chevaux venaient de se cabrer; sur le talus, un individu 
avait surgi, qui brandissait quelque chose. Le prince Claude eut, 
dans la seconde, le temps de l'envisager, se gara, d'un geste 
instinctif; puis un objet lourd le décoiffa, effleura son crâne, et 
les chevaux s'emportèrent... 

— Ralph! bégaya-t-il. 

Le cri perçant d'une enfant lui répondit, comme la calèche 
passait au travers du groupe qui stationnait sur la route. Promp- 
tement, le baron de Murbach s'était jeté à la tête de l'attelage; 
traîné pendant quelques instants, il réussit à le maîtriser. Il aida 
le prince à descendre de voiture. Celui-ci, blême, tremblant, 
s'appuya contre le tronc d'un arbre ; sur son front, un léger fdet 
de sang se dessinait. 

— Ce ne sera rien, déclara le docteur, accouru vers lui. 
Tous se rassemblaient autour du souverain, lui prodiguaient 

leurs soins. 

— Claudia, fit-il. 

L'enfant était livide, les yeux fermés, la bouche ouverte, cher- 
chant le souffle; elle tomba. On ne s'occupa plus que d'elle. 

Ce qui s'était passé au juste, personne ne le savait, ni, dans le 
premier désarroi, ne s'en souciait. 

Ralph n'avait pas bougé. Avec stupeur, il considérait la scène. 

— J'ai touchéle prince! se répétait-il. — Et qu'allait-il advenir 
maintenant ? Mais tous ces gens qui se trouvaient là, d'où 
venaient-ils, qui étaient-ils? 

Sur l'enfant une femme se penchait. 

— Elle, se dit-il. — Et il fit un pas en avant. 

La princesse Josépha se redressait. Tournée vers lui, il vit, 
enfin , ses traits , ses yeux , ardents de larmes , et il tendit les 
bras... 

— L'homme ! cria-t-elle, 

A ce cri, il y eut comme un réveil des consciences. Tous affai- 
rés ailleurs, pendant les deux ou trois minutes écoulées, avaient 
négligé ce qui précédait. Subitement ils comprirent que cette 



XIO LA REVUE BLANCHE 

chobc énorme avait eu lieu : un attentat sur la personne sacrée 
du prince. Et ils poussèrent une clameur féroce : 

— L'iiomme ! 

Ralph les entendit. Des faces, haineuses, s'opposèrent à la 
sienne. Quelqu'un, habillé d'une livrée, se détacha du groupe, 
courut; d'autres le suivirent. 

Alors, l'instinct de la conservation reprit le dessus. Dans un 
geste d'adieu magnifique, il envoya un immense baiser, à qui? à 
l'espace, aux arbres, à sa victime, à Josépha?... et s'enfuit, bon- 
dissant, agile, au travers des futaies, des ravins, des pelouses, 
jusqu'à la paroi al)rupte où il s'agrippa. Un coup de fusil 
retentit. 

— Manqué, se réjouit-il. Et il se hissa vivement. 
Atterrée, Josépha avait vu le geste, reçu le baiser. 

Le prince Claude, lui aussi, avait vu. Tous les deux ils se tai- 
saient. Le comte de Pûcklitz parlait pour eux, s'indignait élo- 
quemment, et s'attendrissait : 

— 11 faudra prendre des mesures! affîrmail-il en s'épongeant 
le cou. 

Josépha s'approcha de son mari. 

— Vous souffrez? demanda-t-elle. Mais son regard contenait 
une autre, poignante interrogation... Il se raidit, ne répondit 
point, fît signe à Leone Cappa qui se tenait à l'écart : 

— Némésis..., lui chuchota-t-il. 

— Elle n'a rien pu contre vous, murmura l'Italien. 
L'écho de la détonation parvint à eux. Josépha pâlit. 

— On l'a tué ! gémit-elle. 
Murbacii l'observait : 

— Vous vous trouvez mal? fit-il. 11 faudrait rentrer, ramener 
Son Altesse. 

Par un elTort de sa volonté., elle l'approuva : 

— C'est vrai. (Ju'attendons-nous ici? 

Les gens étaient loin, au pourchas de l'homme 
Dans le silence, une plainte aiguë s'éleva : 

— Papa! 

Dominée par l'émotion du moment , Josépha avait oublié 
Claudia que le docteur Alcazara s'elîorçait de ranimer. Cet appel 
la bouleversa. D'un mouvement passionné, plus de souffrance 
que de tendresse, elle se saisit de l'enfant, la berça en disant : 

— C'est moi, c'est moi, la mère... 

Mais la petite, très rouge, les yeux hagards, se débattait en 
répétant « papa, papa », et ne se calma un peu que dans les bras 



LE PALAIS DE PROSERPINE m 

du prince. « Ze ziire », articulait-elle par intervalle. Ses doigts 
frêles s'agitaient, palpaient la légère blessure, Fenflure qui 
s'était formée. « Ils t'ont fait mal », interrogeait-elle, puis débi- 
tait des phrases incohérentes, où s'enchâssaient des mots sonores, 
appris de Son Altesse, et qui surprenaient dans cette bouche 
enfantine. 

Le docteur discourait : 

— Très nerveuse — très impressionnable; tout à fait le tem- 
pérament de Monseigneur. Et puis, le soleil de cet après-midi. 
Au retour, la coucher, des compresses froides sur le corps... 

Entre temps, les gens étaient revenus. Ils se vantaient de leurs 
exploits. Pourtant l'homme s'était échappé ; mais on le rattra- 
perait. 

Josépha poussa un soupir de soulagement. 

— Il ne faut pas qu'on l'arrête..., intima-t-elle très vite et très 
bas au baron de Murbach, étonné d'un pareil ordre. 

Au moment de monter en voiture, le prince promena un regard 
circulaire, redevenu redoutable sous les sourcils haussés, et 
prononça, la voix aigre, impérieuse : 

— Silence sur Y accident. Le silence est la règle ! 

Puis, au galop des chevaux, le trio princier regagna la Rési- 
dence, emmena le docteur Alcazara qui eut le loisir d'observer 
son auguste et réfractaire client... 

Réinstallé au Palais\le Jupiter, Monseigneur médita sombre- 
ment. Le soir envahissait la pièce, tombait par nappes succes- 
sives des baies de la coupole, et les objets revêtaient dans la 
pénombre un aspect hostile. Il fît allumer; du divan où il repo- 
sait, trop éclairé, le lieu lui parut encore plus déplaisant ; les 
statuettes avaient des allures ironiques, les nymphes du plafond 
étaient indécentes d'indifférence à son égard. Il regretta le palais 
de Proserpine, résolutfxl'y rentrer dès le lendemain; et, ayant 
fait éteindre la plupart des candélabres, enjoignit d'enlever de 
son chevalet le portrait, qui le désobligeait, de Flaminia, puis, 
pour réparer ses forces, prit un léger repas. Un peu de fièvre le 
tourmentait. II recommanda^qu'on lui envoyât, sans tarder, Leone 
Cappa. 

— De la musique m'apaisera, se dit-il. 

II avait besoin d'apaisement. Les souvenirs de la journée 
étaient tumultueux. Il avait peine à les relier. 

— Certes, songeait-il, je me suis courageusement comporté. 
Ma dignité est sauve, et mon prestige s'augmente de mon sang- 



112 LA REVUE BLANCHE 

froid. Aussi ai-jc forcé radmiration même de ce docteur de 
maliicur, qui, je le reconnais, m'a pansé avec délicatesse; cela 
mérite quelque honnête gratification. Et Murbach, lui aussi, se 
montra bien dans la circonstance ; je le féliciterai. Pourtant, 
j'éprouve de l'angoisse. Ce Ralph a surgi dans mon soleil comme 
un nuage qui- foudroie. D'oi^i sort-il? Je le croyais mort. II y a 
des fantômes peut-être ; et je me sens à leur merci... 
Ses ])auj)ières se fermèrent. 

— Ralph — Josépha... Comme elle le regardait ! Son baiser l'a 
atteinte en plein cœur... Claudia, mon espoir, toi seule m'aimes; 
-et le doux attouchement de ta main m'a guéri, Claudia... 

Ses paupières se rouvrirent. 

— Ce soleil m'éblouit, murmura-t-il. Qui donc est entré ? 
Il s'assoupit, rêva. 

... La route était poussiéreuse, lumineuse, d'une longueur infinie. 
Il la souhaita moins longue, obscure et plus fraîche. Elle se chan- 
gea en une allée de marbre, où il avançait péniblement. Des 
silhouettes vagues la bordaient, qui se précisèrent, furent une 
fih; de tombeaux. Des linceuls s'en soulevaient, informes, 
s'amoncelaient sur les rebords de l'allée de marbre. Sous sa 
main qui les cherchait, ils s'alourdissaient, et il les vit s'enlacer 
l'un à l'autre. Il les entendit chanter avec des voix traînantes 
et câlines. Aux races qui n'étaient point nées encore, ils chan- 
taient l'hymne du soleil et de la terre et de toutes ses beautés, 
pour les convier à naître. Envieux des linceuls où se roulaient 
des morts, les linceuls des hommes futurs, épouva,ntés de leur 
])ropre vide, réclamaient, en chantant, leur proie... 

Il se réveilla, les tempes moites, le cœur palpitant. Dans la 
pièce voisine, l'orgue, en sourdine, s'éplorail. 

— L'étrange rêve, se dit-il. Certainement, Yappnrcnce même 
de toutes choses s'est révélée à moi. Et ces linceuls sont d'un 
fâcheux augure. Je consulterai Cappa. 

Il se redressa, afin de mieux réfléchir. Déjà, comme rongé de 
brouillard, son rêve s'elTaçait, s'évanouissait. Une impression de 
crainte persistait en lui, mais il tenta vainement de reconstituer 
l'image qui se dissolvait. 

— Comme on oublie ! pensa-t-il. Il y avait des linceuls?... 
Sur son front, une main fraîche se posa qui dégageait un 

parfum subtil et salubre... Le contact le ranima. Il tourna In tête, 
vif, derrière lui, Josépha qui le regardait avec des yeux compa- 
lissanls. 

— Vous allez mieux? demanda-t-elle très simplemenL 



'VIT* 

LE PALAIS DE PROSERPINE Il3 

Tout à riieure, elle était entrée, décidée à Tiiiterroger, à 
savoir, à l'accabler de sa douleur indignée. Mais il venait de 
s'endormir, et elle le considéra longtemps. Elle lut l'angoisse du 
cauchemar sur ce visage ravagé que le sommeil faisait apparaître 
en sa vérité; elle y lut aussi la misère des années écoulées, le 
secret d'un orgueil humilié, la déchéance prochaine, l'empreinte 
nette de la folie, et s'émut de pitié. 

Comme elle réitérait sa question, revenu de son étonnement, 
il se recueillit, flaira un piège. Il se leva, non sans difiiculté, se 
recula pour saluer, puis prononça, avec beaucoup d'ironie: 

— Mais je vais bien, je vais très bien, madame ! Vous pouvez 
le dire. 

II fit un pas en avant, se courba vers elle, lui toucha Tépaule 
du doigt, et les yeux hilares, ricana : 

— Je sais ce qui vous amène. La curiosité... Eve se rappelle 
le goût du fruit et se propose d'y goûter encore? Hé, avouez que 
le gaillard était bien choisi? De l'énergie, il a beaucoup d'énergie^ 
Ce fut — ce fut un rouage supérieur queje substituai à mon méca- 
nisme un peu usé. ÙMais mon but n'était pas de flatter votre 
chair, mais de vous rendre mère, puisque vous aviez juré ! Après, 
il fallait oublier. Vous êtes terriblement dépravée, madame ! et 
ce' n'est pas d'aujourd'hui que je sais de quels désirs honteux 
vous êtes torturée... 

Ses deux mains lui saisirent les bras, les serrèrent cruellement : 

— musique ! s'écria-t-il, éclate en fanfares vengeresses ! 
Voici Eve qui se glorifie de son impureté native ! Voici Marie, 
vierge, qui soupire après l'ange de volupté, et débauche la divi- 
nité elle-même! Voici la femme, berceau des races et sépulcre de 
l'homme! Langes et linceuls, tournoyez aux sons, qui se rejoi- 
gnent, d'harmonies opposées ! Enlacez-vous dans une même 
ronde, rétrécissez votre cercle autour de la femme, étouffez-la ! 

Prompte et robuste, Josépha s'empara des poignets du prince 
Claude, lui implanta son regard froid dans les yeux: 

— Il ne s'agit point de cela, dit-elle, impassible à force de ter- 
reur. Claudia — elle chercha le mot qui frapperait, la délivre- 
rait — Claudia... se meurt. 

L'effet fut immédiat, effrayant. 

— Claudia?... balbutia le prince. Ses jambes se dérobèrent; il 
s'affaissa, s'agenouilla, soutenu par sa femme qui maintenait 
toujours ses poignets, tout à l'heure homicides, à présent faibles 
comme ceux d'un enfant. Et dans cette posture, il avait l'air d'un 
coupable qui demande grâce... 

8 



ii4 



LA REVUE BLANCHE 



— Qu'ai-je dit? se répétait Josépha, en regagnant, tremblante 
encore, la nursery. Claudia. Claudia, elle est malade, mais ne se 
meurt point! Comment ai-je pu dire ce/a? Je suis criminelle. Ne 
pouvais-je me sauver autrement? Mon Dieu, pardonnez-moi... 
Qu'une parole imprudente ne retombe pas sur lenfant... 

Elle se hâta vers le petit lit, autour duquel les deux médecins 
étaient rassemblés, l'air soucieux. 
Anxieusement, elle les interrogea. 

— Fièvre cérébrale, dit l'un. 

— Insolation, dit l'autre. 
Son cœur se serra... 

Sur l'alpe la nuit était étoilée et pacifique. Ralph s'arrêta au 
seuil de la cabane ; il aima ce ciel scintillant d'innombrables sou- 
rires. Son regard s'abaissa vers la vallée; elle était obscure, et 
comme ensevelie sous des voiles de deuil. Un point brillant 
retint son attention. 

— La Résidence, se dit-il. On veille chez le prince. Je lai 
blessé, peut-être tué... 

I)e la joie emplissait son cœur. Et ses bras se tendirent vers 
l'abime, déses})érément. 

— £■//(?, je ne la reverrai plus jamais... Partir, fuir, fuir encore... 
Et il pleura parce qu'il l'avait vue, enlin... 



Robert Scheffer 



(A finir., 



\ y 




Beethoven 



(1) 



On ne manquera pas de dire à celui qui se laissera persuader à adop- 
ter les vues sur la musique de Beethoven, qu'il extravague et qu'il bat 
la campagne, et ce ne seront pas seulement nos musiciens d'aujourd'hui, 
cultivés ou non, qui lui feront ce reproche, eux qui ne connaissent du 
visage de rêve que ce qu'ils en ont vu sur le programme du Songe d'une 
Nuit d'été ; il y a aussi les littérateurs et les artistes en tant encore qu'ils 
s'inquiètent de questions qui paraissent entièrement en dehors de leur 
sphère. Nous supportons tranquillement ce reproche, même exprimé 
dédaigneusement et avec l'affectation blessante de vouloir passer outre. 
Car il nous apparaît évident que ces gens-là ne sont pas capables de 
distinguer ce que nous voyons ; au cas le plus favorable, ce qu'ils en 
pourraient distinguer leur ferait prendre conscience de leur stérilité ; 
on comprend qu'ils reculent devant une telle perspective. 

Si nous nous représentons le caractère du monde littéraire et artistique 
actuel, nous observons qu'une notable transformation s'y est opérée dans 
l'espace d'une génération. Dans ce monde, c'est une espérance, une 
presque certitude que la grande période de la Renaissance allemande 
avec ses Goethe et ses Schiller ne mérite qu'une estime médiocre. Il y a 
une génération, il en était autrement. Le caractère de notre épocpie se 
donnait pour essentiellement critique, on caractérisait l'esprit du temps 
comme un esprit « de papier » ; on attribuait aux arts plastiques, confi- 
nés dans l'assemblage et la mise en œuvre des types traditionnels, une 
action purement reproductrice et dépourvue de toute originalité. Sous 
ce rapport, cette époque voyait avec plus de vérité et s'exprimait plus 
honnêtement que l'époque d'aujourd'hui. Si cependant, en dépit de 
l'attitude présomptueuse de nos littérateurs, sculpteurs et constructeurs 
littéraires, et autres artistes en commerce avec l'esprit public, il y avait 
quelqu'un de l'opinion d'autrefois, nous pourrions plus facilement nous 
en faire comprendre, quand nous entreprenons de placer dans son vrai 
jour l'importance incomparable que la musique a acquise pour le déve- 
loppement de notre civilisation : dans ce but, après nous être abîmés 
dans la contemplation de ce monde intérieur, objet de notre recherche 
nrécédente, nous nous tournons exclusivement vers le monde extérieur 
dans lequel nous vivons et sous la pression duquel notre être intérieur 
s'est rendu maître dune force qui lui est maintenant propre et qui 
réagit au dehors. 



(1) Voir la La revue blanche des 15 août et 1^ septembre 1901. — Nous disions dans la 
note liminaire (n° du 15 aoiit, page âO]) notre intention de laisser de côté une partie de 
cet opuscule, trop étrangère à la musique et à Beethoven. C'est pourtant cette pai-tie que 
nous publions aujoiu'd'hid : — abstraction faite d'une crise de chauTinisme, elle contient 
encore des vues esthétiques intéressantes. Ainsi nos lecteurs auront eu sous les yeux le 
BeetJioven tout entier de "Wagner, avec le spectacle de "Wagner en « miles gloriosus ». 



Ii6 LA REVUE BLANCHE 

Pour ne pas nous perdre ici dans le vaste réseau de l'histoire de la 
civilisation, fixons immédiatement un trait caractéristique du temps 
présent. 

Tandis que les armes allemandes pénètrent jusqu'au cœur de la civi- 
lisation française, voilà qu'il nous vient soudain un sentiment de honte 
parce que nous vivons dans la dépendance de cette civilisation et ce 
sentiment se manifesta dans le public par la mise en demeure d'avoir à 
abandonner les modes parisiennes. Ainsi, ce que notre sens esthétique 
des convenances a supporté si longtemps, bien plus, ce qui a été le 
point de mire de notre esprit public, paraît enfin choquant au sentiment 
patriotique. Tandis que nos poètes continuaient tranquillement à dépo- 
ser leurs hommages « aux pieds de la femme allemande », l'artiste 
n'avait qu'à jeter un regard sur notre public mondain pour y trouver 
matière à caricature. — Dans un phénomène si particulièrement com- 
pliqué, il ne nous faut pas perdre un mot d'explication. — Mais peut- 
être n'y a-t-il là qu'un mal passager : on pouvait s'attendre à ce que le 
sang de nos fils, de nos pères, de nos époux, versé sur les champs de 
bataille les plus meurtriers de l'histoire pour la plus noble des causes, 
dût au moins faire rougir de honte nos filles, sœurs et femmes et éveil- 
ler soudain en elles l'orgueil de ne plus s'offrir à leur époux comme des 
caricatures d'un ridicule absolu. A l'honneur des femmes allemandes 
nous voulons bien croire qu'un tel sentiment de dignité les anime ; et 
cependant qui ne sourirait en présence de la nouvelle exigence qui leur 
impose de porter d'autres costumes? Qui n'a pas senti qu'il ne pouvait 
s'agir ici que d'une nouvelle et, tout porte à le croire, grotesque mas- 
carade? Car ce n'est pas un caprice du hasard, dans notre vie extérieure, 
que nous soyons sous l'empire de la mode, de même qu'il est très bien 
fondé dans l'histoire de la civilisation moderne que les caprices du goût 
parisien nous dictent les lois de la mode. Effectivement, le goût pari- 
sien, c'est-à-dire l'esprit de Paris et de Versailles depuis deux cents 
ans, a été le seul ferment créateur de l'éducation européenne ; car si le 
génie d'aucune nalion n'a pu créer de nouveaux types d'art, l'esprit 
français, du moins, a produit encore la forme extérieure de la société, 
et jusqu'aujourd'hui a conduit la mode du costume. 

Si avilies que ces choses puissent être aujourd'hui, elles correspondent 
cependant, à l'origine, à l'esprit français ; elles en sont l'expression 
prompte et sûre de même que les Italiens de la Renaissance, les 
Romains, les Grecs, les Egyptiens et les Assyriens se sont exprimés 
dans leurs divers types d'art ; et rien ne nous montre tantqueles Français 
sont le peuple souverain de la civilisation actuelle que le fait que notre 
fantaisie tombe aussitôt dans le ridicule quand nous nous imaginons que 
nous n'avons qu'à vouloir poui pouvoir nous émanciper de leur mode. 
Une « mode allemande » placée en opposition à la mode française serait 
quehjue chose de tout à fait absurde. Et il nous faut reconnaître, quand 
enlin notre sentiment se révolte, que nous subissons là un véritable 
maléfice dont seulement une renaissance infiniment profonde pourra 



BEETHOVEN I17 

nous délivrer. Il faudrait que tout notre être fondamental fût modifié de 
telle sorte que l'idée de mode même perdit toute signification dans le 
développement de notre vie extérieure. 

En quoi devrait consister cette renaissance ? Il nous faut d'abord 
rechercher les raisons de la chute profonde du goût public en matière 
d'art, nous tirerons ensuite uos conclusions avec une grande prudence. 
L'emploi d'analogies, dans l'objet principal de cette étude, nous ayant 
déjà conduit à des conclusions qu'il nous aurait été difficile d'obtenir 
autrement, nous allons entrer dans un ordre de considérations, en 
apparence éloigné, mais qui, en tout cas, complétera nos vues sur le 
caractère plastique de notre vie extérieure. 

Si nous voulons nous représenter un véritable paradis pour la pro- 
ductivité de l'esprit humain, il faut nous reporter aux temps antérieurs, 
à l'invention de l'écriture et à sa figuration sur le parchemin ou le papier. 
Nous trouverons que c'est là que toute la vie civilisée a pris naissance 
et qu'elle ne fait plus maintenant que se poursuivre comme objet de 
réflexion ou d'application pratique. Alors la poésie n'était pas autre 
chose qu'une invention réelle de mythes, c'est-à-dire d'événements 
imaginaires dans lesquels la vie humaine, d'après son caractère diffé- 
rent, se reflétait avec une réalité objective, dans le sens d'apparitions 
immédiates d'esprits. Cette faculté nous la voyons appartenir en propre 
à tout peuple d'essence noble, jusqu'au moment où il prend l'usage de 
l'écriture. Dès lors la force poétique lui échappe, la langue qui jusque là 
s'était formée dans un incessant développement arrive à son point de 
cristallisation et se fige. L'art du poète devient l'art d'orner les vieux 
mythes, qui ne peuvent être inventés de nouveau, et aboutit à la rhéto- 
rique et à la dialectique. Imaginons-nous maintenant le saut de l'écri- 
ture à l'imprimerie. Dans le livre précieusement calligraphié, le chef de 
famille faisait la lecture aux siens et à ses hôtes ; à présent, chacun lit 
soi-même pour soi, et c'est pour les lecteurs qu'écrit désormais l'écri- 
vain. Il faut se rappeler les sectes religieuses du temps de la Réforme, 
leurs disputes et leurs petits traités, pour avoir une idée de la folie 
furieuse qui s'était emparée des têtes humaines, possédées par la lettre 
imprimée. On peut admettre que le splendide choral de Luther sauva, à 
lui seul, la pensée saine de la Réforme; parce qu'il agit sur l'âme et 
guérit ainsi la maladie de la lettre qui tenait les cerveaux. Mais le génie ' 
d'un peuple pouvait encore s'entendre avec l'imprimeur, si pénible que 
ce commerce lui parût. L'invention des gazettes, la pleine floraison du 
journalisme l'a refoulé. Car maintenant il n'y a plus que des opinions 
qui dominent, des opinions « publiques » que l'on peut avoir pour de 
l'argent comme des filles publiques. Celui qui reçoit un journal se 
procure non seulement un papier de rebut, mais encore des opinions, il 
n'a plus besoin de penser ni de réfléchir ; il est déjà pensé pour lui, noir 
sur blanc, ce qu'il faut penser de Dieu et du monde. C'est ainsi que le 
journal de modes de Paris dit à la ". femme allemande » comment il faut 
s'habiller, car. en de telles matières, le Français a plein droit de nous 



Il8 LA REVUE BLANCHE 

(lire quelle est la chose convenable, attendu qu'il sest élevé aux fonc- 
tions d'illustrateur par excellence de notre monde de papier-journal. 

Si de cette transformation du monde poétique en un monde littéraire 
journalistique, nous passons à celle que le monde a éprouvée dans la 
l'orme et dans la couleur nous rencontrons des faits identiques. 

Qui donc serait assez présomptueux pour croire quil peut 'se faire 
une idée réelle de la\ grandeur et de la divine sublimité du monde plas- 
tique de Tantiquité grecque ? Un regard sur le moindre fragment des 
débris de ce monde, nous fait ressentir avec un frisson que nous sommes 
là en présence d'une vie que nous ne pouvons juger faute d'élément de 
comparaison. Cette époque s'est acquis le privilège d'enseigner à tous 
les temps, par ses seules ruines, comment il serait possible de rendre 
quelque peu supportal)le au monde ce qui lui l'este à parcourir de sa 
carrière. Nous devons aux grands Italiens d'avoir donné une vie nouvelle 
à cet enseignement et de nous avoir noblement servi d'intermédiaires 
entre le monde antique et notre nouveau monde. 

Ce peuple doué d'uns si riche fantaisie, nous le voyons se consumer 
entièrement dans le soin passionnée de cet enseignement ; après un 
siècle admirable, il sort de l'histoire, qui, dès lors, s'empare, par erreur, 
d'un peuple, en apparence, parent, comme pour voir ce quelle pourra 
tirer de ce peuple pour la forme et la couleur du monde. Un prince de 
l'Eglise, habile homme d'Etat chercha à inoculer à l'esprit français l'art 
et la culture italiens, après que, chez ce peuple, l'esprit protestant eut 
été totalement extirpé : les plus nobles têtes du protestantisme étaient 
tombées et ce que les noces de sang parisiennes avaient épargné avait 
été soigneusement brûlé jusqu'à la racine. Avec le reste de la nation, on 
procéda alors " artistiquement »; mais comme toute fantaisie lui échap- 
pait ou l'avait déjà quittée, le sens créateur ne voulut se montrer nulle 
part, et elle resta notamment incapable de donner l'œuvre d'art ; on 
réussit mieux à faire du Français lui-même un homme arlificiel. La 
notion artistique, qui échappait à sa fantaisie, devint chez lui représen- 
tation artificielle de l'homme même. Cela pouvait passer pour antique, 
si l'on admettait que Ihomme en soi-même doit être premièrement 
artiste avant que de produire des œuvres d'art. Qu'un roi élégant et 
adoré donnât l'exemple d'une manière d'être infiniment délicate en toutes 
choses, il était facile, par une gradation descendante ayant le roi pour 
origine et pour second degré la noblesse, d'amener enfin le peuple tout 
entier à adopter des numières éh'-gantes. Dans le soin qu'il y apporta et 
qui devint rapidement chez lui une sei-onde nature, le Erant;aisput sem- 
bler sup(''rieur à l'Italien de la Renaissance, en ce sens que l'Italien n'é- 
tait ([ue créateur d'œuvres d'art, tandis que le Français était devenu 
lui-même une œuvre d'art. 

On peut dire que le Français est le produit d'un art particulier de s'ex- 
primer, de se mouvoir, de s'habiller. La loi en cela est « le goût ». Un 
mol qui provient d une des fonctions les plus inférieures des sens a été 
appliqué à une tendajice d'esprit. Avec ce goût, il se goûta lui-même tel 



BEETHOVEN I19 

qu'il sest préparé, comme on goûte une sauce de haut goût. Incontesta- 
blement il est parvenu, sur ce terrain, à la virtuosité. Il est foncièrement 
moderne et, quand il s'offre en exemple au monde civilisé, ce n'est passa 
faute si on l'imite maladroitement, c'est au contraire pour lui une flat- 
terie perpétuelle que lui seul soit original dans une chose où d'autres 
voudraient l'imiter. Cet homme est entièrement «journal » ; pour lui, l'art 
plastique de même que la musique est un objet de « feuilleton ». En 
qualité d'homme moderne, il s'est adapté le premier, comme il a fait 
pour son costume à l'égard duquel il procède uniquement d'après le 
caprice de la nouveauté, c'est-à-dire d'un changement perpétuel. Ici 
l'ameublement est l'objet principal, c'est pour lui que l'architecte cons- 
truit le bâtiment. Cette tendance se maintint originale jusqu'à la Rcvo- 
tion, en ce sens qu'elle s'adaptait au caractère de la classe dirigeante de 
la société, de la même manière que le vêtement s'harmonisait avec le 
corps et la frisure avec la tête. Mais ensuite, cette tendance tomba plus 
bas encore, car les classes supérieures se gardèrent timidement de 
donner le ton à la mode et en laissèrent l'initiative aux couches 
plus vastes parvenues au pouvoir. (C'est toujours Paris que nous 
avons en vue.) Ici donc, ce qu'on appelle le « demi-monde», avec sa suite 
de galants, devint le choryphée de la mode : la dame parisienne en imita 
les allures et le costume pour se rendre attrayante aux yeux de son époux. 
Dans ce demi-monde, tout au moins l'originalité est encore telle que la 
morale et le costume se conviennent et se complètent. Mais ailleurs on 
a renoncé à exercer la moindre influence sur les arts de la forme qui sont 
tombés dans le domaine des marchands d'objets à la mode, quincaillerie 
et tapisserie — c'est à peu près ainsi qu'ont débuté les arts chez les 
peuples nomades ! — En face de ce constant besoin de nouveautés, 
attendu qu'elle-même ne peut jamais rien produire de réellement nou- 
veau, la mode a, comme unique ressource, l'alternance des extrêmes : 
c'est à cette tendance que nos artistes, étrangement inspirés, se ratta- 
chent, pour nous représenter, eux aussi, de nobles formes d'art que, 
naturellement, ils n'ont pas inventées. Maintenant l'antique et le rococo, 
le gothique et la Renaissance permutent entre eux ; les fabriques livrent 
des groupes de Laocôon, des porcelaines de Chine, des copies de Raphaël 
et de Murillo, des vases étrusques et des tapis du moyen âge. ajoutez à 
cela des meubles Pompadour et de la stucature Louis XIV ; l'architecte 
enferme le tout dans une bâtisse de style florentin et pose dessus une 
Ariane. 

Aujourd'hui, l'art « moderne » devient lui aussi un nouveau principe 
pour l'esthéticien : son caractère original est son manque total d'origi- 
nalité et son avantage inappréciable consiste dans le trafic de tous les 
styles qui sont devenus maintenant accessibles à la plus grossière per- 
ception et peuvent s'approprier à volonté au goût de chacun. Mais il 
faut encore accorder à cet « art moderne » un nouveau principe d'huma- 
nité, la démocratisation du goût artistique. On dit qu'il faut en prendre 
espoir pour l'éducation future du peuple ; car maintenant l'art et ses 



I9.() 



LA REVUE BLANCHE 



créations n'existent plus uniquement pour la jouissance des classes pri- 
vilégiées ; le moindre bourgeois peut s'offrir sur sa cheminée les types 
les plus nobles de l'art, et le mendiant lui-même peut les contempler, à 
loisir, à la vitrine d'une boutique d'art. En tout cas, dit-on, il faut nous 
montrer satisfaits, car il est absolument impossible de dire comment, 
dans le péle-méle actuel, l'homme le mieux doué du monde pourrait 
arriver à inventer un nouveau style, dans les arts de la forme comme 
dans la littérature. 

Il nous faut souscrire entièrement à ce jugement, car il y a là un 
résultat dune importance égale au fait même de notre civilisation. On 
pourrait penser que ces conséquences s'atténueront dans la décadence 
de notre civilisation; ce serait à peu près admissible si toute l'histoire 
était abolie, et ce serait le cas si le communisme social, sous la forme 
d'une religion pratique, devait s'emparer du monde moderne. Quoiqu'il 
en soit, nous sommes, avec notre civilisation, à la fin de toute vraie pro- 
ductivité en ce qui concerne la forme ; plastique de cette civilisation; 
par conséquent, nous faisons bien de nous habituer, dans un domaine 
où le monde antique s'offre à nous comme un modèle inaccessible, à 
ne plus rien attendre de sem])lable â.ce modèle; au contraire, il faut 
nous accommoder de ce résultat étrano^e de la civilisation moderne, 
résultat qui paraîtra caractéristique à bien des gens. Dans le même 
esprit, nous devrons reconnaître comme une vaine tentative de réaction 
contre lesprit de notre civilisation, l'exposition d'une nouvelle mode 
allemande pour nos vêtements et surtout ceux de nos femmes; car aussi 
loin que notre regard porte, la mode domine. 

Mais à côté de ce monde de la mode, dans le même temps, un autre 
monde nous est apparu. De même que sous la civilisation universelle de 
Rome le christianisme a percé, de même, aujourd'hui, du chaos delà 
civilisation moderne la musique a surgi. Tous deux disent : « Mon 
royaume n'est pas de ce monde » c'est-à-dire : nous venons de l'inté- 
rieur, vous de l'extérieur, nous sommes issus de l'essence, vous de 
l'apparence des choses. 

Que chacun expérimente sur soi-même, comme tout ce monde exté- 
rieur qui, à son désespoir, l'enserre infrangiblement de tous côtés, 
s'anéantit soudain devant lui, dès que les premières mesures d'une de 
ces diverses sympfionies se font entendre. Comment, dans une salle de 
concert d'aujourd'hui (où, certes, turcos et zouaves se trouveraient tout 
à fait à leur aise!) serait-il possibh- d'écouter cette musique avec le 
moindre recueillement, si, comme nous le savons, l'entourage visible ne 
disparaissait pour notre perception sensible ? Telle est, conçue, dans son 
sens le plus grave, 1 action de la musique en face de toute notre civilisa- 
tion moderne ; la musique l'abolit, comme la lumière du jour l'éclat de 
la lampe. 

Il est difficile de se représenter nettement de quelle manière, à chaque 
époque, la musique a manifesté sa puissance particulière, en face du 
monde de l'apparence. Il doit nous sembler que la musique pénétrait 



BEETHOVEN 121 

elle-même intimement le monde de l'apparence et s'identifiait avec les 
lois de sa perceptibilité. Certainement les nombres de Pythagoi^e ne 
peuvent être compris d'une manière vivante que par la musique ; 
l'architecte construisait suivant les lois de l'eurythmie, le sculpteur 
concevait la forme humaine suivant les lois de l'harmonie ; les règles de 
la mélodique faisaient du poète un chanteur et c'est du chant du chœur 
que le drame se projetait sur la scène ; nous voyons partout la loi inté- 
rieure, qui ne peut être comprise que par l'esprit de la musique, déter- 
miner la loi extérieure qui régit le monde de l'apparence : le pur état 
dorien dont Platon cherche, au moyen de la philosophie, à déterminer 
la conception, l'ordre de bataille même, le combat, étaient réglés par les 
lois de la musique avec la même certitude que la danse. — Mais le 
Paradis fut bientôt perdu : la source mère du mouvement du monde se 
tarit. Ce monde se mouvait comme se meut la balle en vertu de la 
vitesse acquise, dans un tourbillon de vibrations rayonnantes; mais en 
lui il ne s'agitait plus d'âme donnant l'impulsion ; finalement le mouve- 
ment du monde devait cesser, jusqu'à ce que, de nouveau, l'âme du 
monde s'éveillât. 

C'est l'esprit du christianisme qui donna à l'âme de la musique une 
vie nouvelle. Il illuminait l'œil du peintre italien et exaltait sa 
puissance de vision qui pénétrait à travers les apparences des choses 
jusqu'à l'âme du monde, alors que, d'autre part, cet esprit était en 
train de disparaître de l'Église. Ces grands peintres étaient presque 
tous musiciens et c'est une impression musicale qui, lorsque nous 
nous enfonçons dans la contemplation de leurs saints et de leurs martyrs, 
nous fait oublier qu'ici nous voyons. Cependant vint la domination 
de la mode : de même que l'esprit de l'Église tomba à la discipline 
factice des jésuites, de même la musique devint, avec la sculpture, un 
art postiche dépourvu d'âme. 

Maintenant, nous avons suivi dans notre grand Beethoven l'évolution 
admirable de la mélodie, à mesure qu'elle s affranchissait de la domina- 
tion de la mode et nous avons établi qu'en faisant emploi — et avec 
quelle personnalité ! — de tous les matériaux que de'splendides précur- 
seurs avaient péniblement arrachés à l'influence de la mode, Beethoven 
avait rendu à la mélodie son type éternel, et à la musique elle-même 
son âme immortelle. Avec cette naïveté divine qui n'appartient qu'à lui, 
notre maître imprime à sa victoire le sceau de la pleine conscience avec 
laquelle il l'a remportée. Dans le poème de Schiller qu'il adapte à 
l'admirable conclusion de la Neuvième symphonie, il vit avant tout la 
joie de la nature délivrée de la tyrannie de la mode. Considérons la 
conception remarquable qu'il donne aux paroles du poète : 

Nous renouons ton charme, 

Que la mode durement avait divisé. 

Comme nous l'avons vu, Beethoven ne mit là les paroles de la mélodie 
que comme texte de chant et pour établir une harmonie générale entre 



122 LA REVUE BLAJS'CHE 

le caractère de la poésie et 1" esprit de cette mélodie. 11 ne tient presque 
aucun compte de ce que Ton entend habituellement par déclamation 
correcte, au sens dramatique. Dans les trois premières strophes il laisse 
passer ce vers « que la mode durement avait divisé », sans mettre le 
moins du monde les paroles en évidence. Mais alors, après une exalta- 
tion inouïe de l'enthousiasme dithyrambique, il conçoit les paroles de ce 
vers avec une émotion toute dramatique, et lorsqu'il le fait répéter dans 
im unisson qui g-ronde presque furieusement, le mot « durement « nest 
pas assez fort pour lexpression de sa fureur. Il est remarquable que 
cette épithète très mesurée, appliquée à l'action delà mode ne provient 
que dune atténuation ultérieure que fit le poète qui, dans la première 
édition de Ihymne à la Joie, avait laissé imprimer « ce que l'épée de la 
mode a divisé*. » 

D'autre part, cette « épée » ne parut pas à Beethoven le terme conve- 
nable, il le trouvait trop noble et trop héroïque pour lattribuer à la 
mode. 11 ajouta donc de sa propre autorité le mot « frech » = impudent, 
et nous chantons maintenant : 

(C Ce que la Mode impudente a divisé. » 

Peut-il y avoir quelque chose de plus parlant que ce fait artistique 
qui révèle la fureur qui l'animait ? Nous croyons avoir devant nous 
Luther dans sa colère contre le pape ! 

Ainsi notre civilisation, cela nous paraît évident, ne pouvait prendre 
une àme nouvelle que par l'esprit de notre musique, de la musique^ que 
Beethoven a délivrée des liens de la mode. Et la tâche d'introduire la 
nouvelle religion dans la civilisation qui, peut-être, prendra par là une 
forme neuve et une âme plus forte, ne peut évidemment revenir qu'à 
l'esprit allemand. Or, cet esprit, nous-mêmes n'apprenons à bien le 
comprendre que lorsque nous le dépouillons des tendances qui lui sont 
faussement attribuées. 

Nous apprenons aujourd'hui de nos voisins, jusqu'ici si puissants, 
combien est difficile, surtout pour une nation, l'exacte connaissance de 
soi-même. Nous pourrons en prendre occasion pour faire notre examen 
personnel et pour cela, heureusement, il nous suffira de nous attacher 
aux sérieuses tentatives de nos grands pciètes, dont l'efTort principal, 
conscient ou non, a toujours été cette recherche de notre personnalité. 

Il pouvait sembler douteux que la nature allemande, si gauche et si 
lourde d'allures, pût s'affirmer avec quelque avantage à côté de la forme 
si sûre et si légère de nos voisins d'origine romane. Comme d'autre 
part il fallait reconnaître à l'esprit allemand l'indéniable privilège de la 



* Les trois textes successifs sont : 

Was die Mode streng getheilt. 
Was der jrode Schwert getheilt. 
Was die Mode frech getheilt. 



BEETHOVEN 123 

profondeur et le caractère intérieur de sa conception du monde, on s'est 
toujours demandé comment cet avantage pourrait être employé à un déve- 
loppement heureux du caractère national, et de là à une influence favo- 
rable sur l'esprit et la nature des peuples voisins, alors que jusque-là 
visiblement, des influences de cette sorte ont eu sur nous une action plus 
très nuisible qu'utile. 

Si nous comprenons bien maintenant les deux conceptions poétiques 
fondamentales qui se croisent comme deux grandes artères dans la vie 
du plus grand de nos poètes, nous avons par là la voie la plus sûre pour 
déterminer le problème qui s'offrit à cet Allemand libre en tous, au 
début de son incomparable carrière artistique. Nous savons que les con- 
ceptions de «Faust» et de «WilbelmMeister » se manifestèrent à la même 
époque, lorsque le génie du poète était à son premier épanouissement. 
La passion profonde qui animait sa pensée le porta tout d'abord à écrire 
les premières pages de Faust, puis, comme effrayé de l'énormité de sa 
propre conception, il se détourna de sa puissante ébauche et chercha, 
dans Wilhelm Meister, à concevoir le problème sous une forme plus 
calme. En pleine maturité il acheva ce roman d'allure facile. Son héros, 
fils de bourgeois allemand, se cherche une manière d'être, sûre et 
agréable. Il essaie du théâtre, traverse la société noble, et aboutit à un 
cosmopolitisme avantageux. Le poète nous émeut quand il nous laisse 
entendre clairement que Mignon a été Tobj et d'un grand crime. Il ne 
laisse pas son héros s'arrêter à cette impression, il le transporte dans 
une sphère délivrée de toute violence et de toute excentricité tragique, 
et lui donne une belle éducation. Il le promène dans une galerie de 
tableaux. A la mort de Mignon on fait de la musique, et cette musique 
Schumann l'a réellement écrite plus tard. Il parait que Schiller était 
révolté du dernier livre de Wilhelm Meister ; cependant il ne sut pas 
tirer son grand ami de son étrange aveuglement; il pouvait admettre 
que Gœthe, qui avaitcomposé Mignon et avait, avec cette création appelé 
à la vie un nouveau monde merveilleux, était au plus profond de son rêve 
intérieur, tombé en proie à une distraction d'où il ne pouvait l'éveiller. 

Gœthe seul pouvait s'éveiller lui-même — et il s'éveilla. Car à làge 
le plus avancé il acheva son Faust. Ici l'objet qui le distrait de son rêve 
est un type original de toute beauté : Hélène. C'est elle-même l'idéal 
antique complet et absolu qu'il évoque du royaume des ombres et qu'il 
marie à son Faust. Mais l'ombre ne peut être fixée et elle s'évapore en un 
beau nuage qui fuit au loin, et que Faust suit dans une songerie mélan- 
colique et cependant dénuée de souffrance. Gretchen seule a pu le déli- 
vrer. Du monde des bienheureux, la tôt-sacrifiée, qui cependant vit tou- 
jours au plus profond de son être, lui tend la main. De même qu'au 
cours de notre investigation nous avons tiré des comparaisons analo- 
giques de la philosophie et de la physiologie, si nous voulons donner à 
l'œuvre poétique la plus profonde, une signification à notre usage, nous 
verrons dans la parole : « tout ce qui est périssable n'est que sym- 
bole », l'esprit de l'art plastique vers lequel Gœthe si longtemps et si 



i'^/, LA REVUE BLANCHE 

excellemment s'efforça ; mais dans « Téternel féminin nous élève », 
l'esprit de la musique qui du plus profond de la conscience du poète a 
pris son essor et plane maintenant au-dessus de lui et le guide dans 
la voie de la délivrance. 

C est dans cette voie, qui a pour origine son événement intérieur le 
plus profond, que Tesprit allemand doit diriger son peuple pour qu'il 
rende heureux les autres peuples, comme c'est sa mission. Nous raille 
qui veut quand nous conférons à la musique allemande une telle impor- 
tance. Ne nous laissons pas plus déconcerter par là que le peuple alle- 
mand ne l'a fait, alors que ses ennemis croyaient pouvoir le blesser en 
mettant en doute sa supériorité. Notre grand poète savait cela, lui aussi, 
lorsqu'il cherchait quelque chose qui le consolât de ce que les Alle- 
mands lui apparaissaient si niais et si nuls dans leurs manières nées 
d'une mauvaise imitation. Cette consolation, il la trouva :« l'Allemand est 
vaillant ». — Et c'est quelque chose. 

Que le peuple allemand soit maintenant vaillant dans la paix, qu'il cul- 
tive sa véritable valeur et se débarrasse des fausses apparences ; puisse- 
t-il ne vouloir jamais passer pour ce qu'il n'est pas et au contraire 
reconnaître en soi-même ce qui le rend unique. Le gracieux lui a été 
refusé; par contre, sa véritable manière d'être est intime et élevée. Rien 
de plus noble ne peut être mis à côté de ses victoires, en cette merveil- 
leuse année 1870, que la consécration de notre grand Beethoven qui, il y 
a cent ans aujourd hui. naquit au peuple allemand. 

Dans ce pays où pénètrent maintenant nos armes, à la source même 
de « la mode impudente », son génie avait déjà remporté la plus noble 
des conquêtes. Là où nos penseurs et nos poètes, adaptés péniblement et 
sans clarté, n'avaient fait qu'effleurer, la symphonie beethovénienne 
avait déjà pénétré au plus profond de l'être : la nouvelle religion, l'évan- 
gile libérateur de l'innocence la plus sublime était déjà compris là 
comme chez nous. 

Ainsi célébrons donc ce grand pionnier qui fraie sa voie à travers la 
brousse du Paradis dégénéré ; mais célébrons-le dignement, aussi 
dignement que les victoires de la vaillance allemande, car le bienfaiteur 
du monde a encore le pas sur le conquérant. 

Richard Wagner 

Traduit par IIeniu Lasvignes. 



Petites Pièces 



ROUET 



File à ton rouet; la meunière est coquette — 
Voici monsieur l'adjoint qui a fait sa conquête, 
et des moutons blancs suivent un petit berger — 
File à ton rouet ; la petite servante 
s'en va du cabaret au presbytère, et rentre 
avec, plein les mains, des œillets ; file à ton rouet. 

Sur la tour d'église voici trois corneilles, 

au parvis d'église voici trois paires d'oreilles ; 

une bonne femme passe avec une belle hotte ; 

le gendarme cause avec le maçon, 

le bon cordonnier termine une belle botte ; 

la bonne femme porte des bottes de séneçon ; 

on blanchit 4'école où des enfants jasent; 

Les trois paires d'oreilles écoutent s'il pleut : 

il pleut, s'il veut, qu'importe — on rit et on jase ; 

File à ton rouet — chauffe tes menottes. 

La plus pire tête du village, on la tance, 
la plus folle tête, empêchez qu'elle danse 
au moins le dimanche, lundi et la semaine ; 
une fille qu'on «liasse, un homme qu'on emmène, 
la fille pleurant, l'homme revêche et muet ; 
voici des brins d'amour, justice et espérance 
File à ton rouet — y a-t-il beau temps ? 
File à ton rouet ; demain c'est le printemps. 
Les sages du village ont le refrain d'usage : 
File à ton rouet, file, il fait beau temps. 



LIED 



Je vois couler des heures si lentes, 
si lourdes, limoneuses et sourdes 
par les berges grasses de l'attente 
que je m'assieds là, sur la route — 
j'ai bu l'aurore close en la gourde 



126 I^A REVUE BLANCHE 

Ah ! de la grise poussière que sourde 
un filet d'eau claire et douce, 
que le menteur mirage d'une source 
s'éveille dans l'or en poudre de la roule, 
sur la route de soleil, aveugle et sourde. 

Hélas ! est loin le talisman 
de mes bonheurs, de mes momenis. 
La route lourde somnole, et se voûte 
le piéton des nouvelles lointaines — 
Amour, j'ai soif de la fraîche fontaine. 



L'EAU CALME 

Les longs degrés sans fin de l'escalier de nues 
se perdent au gouffre vert du silence où s'annule 
l'ombre même du Temps et le murmure ténu 
des cris morts de Nemrod, d'Hiram ou de David. 

Sur le ruisseau où dort la ruine, la libellule 
passe de ciel ou d'ambre ; c'est un palier de porte 
qu'on aperçoit- ouvrant sur la nuil de la vase 
le chemin bref où va mourir le bruit avide. 

Les fanfares d'oubli et le vin des amphores 
la lagune triste et le caprice des Èves fanées, 
la longue ville aux rues pressées, parmi ses forts 
et le sein des nations où les êtres pullulent. 

Tout cela doji au fond de la flaque deau croupie 
et les couleurs de leau en content Tancienne vie. 



LIETJ 



Une couleuvre glisse en mon cohu- 

sur l'amas sec des feuilles rouillées. 

Où furent les roses mouillées 

de rosée 

que cueillait au malin ma chimère 

a germé la ciguë amère — 

Été, Été, où es-tu allé ? 



PETITES PIÈCES 1^7 

Pâquerettes aux pétales blancs 

d'innocence 

et au cœur d'or 

qu'une main avait là plantées, 

quand la mort 

vous a-t-elle prises en sa chevance ! 

La couleuvre glisse et s'épeure du silence — 
Automne, Automne, ne pars pas encore, 
courrier d'hiver, épargne les dernières branches 
un moment encore. 

SOIR 

Comme des doigts d'enfant dans une chevelure 
lourde, et des perles d'or y brillent en diadème, 
se jouent à retrouver aux noires annelures 
la clef qui disjoint les portes d'or qui mènent 
au grand pays de paradis d'or et d'azur. 

Mes désirs, mon àme toute, touchée de la brûlure 
vivace, qui ne peut et ne veut point guérir, 
se grisent au mol toucher, se flattent, se cai^essent 
et parmi l'ombre éparse ils se heurtent et s'empressent 
vers les pans d'ombre qui les effleurent, pour saisir 
l'àme même d'un parfimi parti en aventure. 

Les grands pans d'ombre claire oii chuchotent des voix 
qui balbutient « je t'aime » à l'oreille des forces 
qui passent et passeront et diront « ton essor 
m'intéresse », qui passeront et s'en iront vers les amorces 
d'une âme à retremper plus haut, plus dur, plus froid ! 
Il semble qu'on a froid près des portes du rêve 
et que l'œil humain souffre à voir la triste grève 
vierge de pas, ou d'ailes, ou d'algues ou d'écorces. 

PAYSAGE 

Le vent s'est lassé, le soleil s'est voilé, l'ombre est partie. 
Sur toute la campagne c'est un lourd rideau gris ; 
les champs ni le village ne daignent faire toilette 
d'éclats dorés, ni de menus mouvements dans les brancbettes ; 
la terre est calme de lassitude, la terre s'est tue. 



,28 LA REVUE BLANCHE 

Ce n'est point le jour des joyeuses rondes 
avec des rires d'enfants près des cris d'oiselets 
et des courses de feuilles vers un grain de soleil. 

La campagne en jupe ronde 
travaille, l'air chagrin, et les lourdes brouettes 
semblent peiner pour traverser les chemins pâles, 
les chemins immobiles sous la nuée d'opale. 



Les granges aux vanlaux fermés sont des muettes 
et des gros sabots traînent, traînent sur le pavé 

de la petite place qui s'ennuie et végète. 
Ah! le triste aujourd'hui, sans lumière, sans gaîté, 
Ah ! le lourd aujourd'hui sur les maisons proprettes, 
Ah! le lourd aujourd'hui, tout traînant de temps gris, 

l'aujourd'hui paresseux et lourd de cet ennui ! 



CHANSON 



Les hommes n'aiment point ma mélancolie. 

Qu'y puis-je ! l'amoureuse pleure 

dont dépend mon cœur ! 

et que m'importe qu'ils sourient 

ou s'esclaffent, par devoir, par contenance ? — 

Je suis pnlo, s'ils ont panse 

et possèdent trogne Heurie — 

Les hommes gais n'aiment pas ma mélancolie. 



Les hommes graves n'aiment pas non plus ma gaîté ! 

Je n'ai point les réserves rouges 

des vieux vins qui ont tant mûri 

parmi le caveau froid ou au fond du cellier 

parfois paré de chèvrefeuille ! 

Et si je ris, c'est que de trop longtemps je n'ai pas ri 

et ne veux point oublier le métier — 

Puisqu'il faut rire pour amuser, 

rions ! Mais ma main tremble comme la feuille 

quand j'ai levé deux fois leurs coupes de gaîté. 



j 



PETITES PIÈCES 129 

Et les gens pressés n'aiment pas ma tristesse ! 

Je marclie plus lentement quand son doigt m'a touche. 

Eux s'en vont au théâtre avec svelte prestesse 

et leurs parades m'ennuient, leurs parades favorites 

et leurs mêmes danses aux quatre coins des rites 

connus d'amour et de calembour, 

et de tendresse et de tambour, 

vers la ferveur des guerres saintes 

et l'horoscope sur les femmes enceintes 

de qui? Voilà le drame et voici le dilemme 

à résoudre bien vite, et je ne résous pas. 

Les gens pressés n'aiment donc pas ma tristesse 

et puis, pas ma gaîté, ni ma mélancolie. 

Et qu'y faire ? — si c'est ma faute, je m'en absous. 

Gustave Kahn 




L'Unique Moyen 



(0 



Toutes les choses que tous voulez que les hommes 
vous fassent, faites-les leur aussi de même ; car c'est 
là la loi et les pi-ophètes. 

Mathieu, vu, 12. 
I 

Il y a, dans le monde, plus d'un milliard d'ouvriers, mille millions. 
Tout le pain, tous les objets manufacturés, tout ce de quoi vivent les 
hommes, tout ce qui constitue leur richesse, tout est fait par la foule des 
travailleurs. Mais ceux-ci ne profitent pas de tout ce qu'ils produisent : 
c'est surtout le gouvernement et les riches qui en profitent. Le peuple 
ouvrier, lui, vit dans la misère perpétuelle, dans lignorance. dans la 
servitude, méprisé de ceux mêmes qu'il habille, ([uil nourrit, qu'il abrite 
et quïl sert. 

La terre lui est enlevée : on la considère comme la propriété de ceux 
qui ne la trayaillent pas, si bien que, pour prélever sur elle de quoi 
se nourrir, l'ouvrier doit faire tout ce qu'exigent les propriétaires de la 
terre. Kt si l'ouvrier quitte la terre et se met en service dans les usines, 
dans les fal)riques, alors, sa vie durant, il exécutera pour autrui, dix, 
douze, quatorze heures par jour et plus, un travail monotone, pénible et 
souvent dangereux. Parvient-il, en cultivant la terre ou en travaillant 
dans l'industrie, à éviter une misère trop profonde, de façon à se nourrir 
à peu près, on ne le laisse pas tranquille pour cela : on exige de lui des 
impôts et, en outre, on l'incorpore, pour trois, quatre, cinq ans, dans 
l'armée, ou on lui fait payer des taxes d'exemption. Et s'il s'empare de 
la terre, ou s'il fait grève et veut empêcher d'autres ouvriers de 
prendre sa place, ou qu'il refuse de payer les impôts, alors on envoie 
les troupes contre lui, et, par la force, on l'oblige à reprendre le 
travail. 

Ainsi vivent la plupart des hommes, non dans la seule Russie, mais 
en France, en Allemagne, en Angleterre, on Chine, aux Indes, en 
Afrique et partout. Qui est responsable ? Lt comment remédier à cet 
état de choses? Les uns disent que la responsabilité en incombe à ceux 
(|ui (h'iieiincnt la terre sans la travailler, et qu'il faut rendre la terre 
aux travuilluurs ; les aulres disent ([ue coupables sont les riches qui 
possèdent les instruments de travail, c'est-à-dire les fabriques et les 

(1) C'est l'aiiicie (juc Léon Tolstoï dicta au cours de sa récente maladie. Nous on don- 
non» ici les passages les plus importants. Le texte original paraîtra prochainement :\ Lon- 
dres par les soins de M. W. Tchertkoff . 



l'unique moyen i3i 

usines qui devraient être la propriété des ouvriers ; d'autres encore 
disent que l'organisation sociale actuelle seule est responsable et qu'il 
faut absolument la changer. Voyons ce qui en est. 



II 

Il y a cinq ans, lors du couronnement de Nicolas II à Moscou, on 
se proposa de régaler le peuple de vin, de bière et de zakousky, La 
foule se rendit à l'endroit où l'on distribuait les victuailles et une cohue 
se produisit ; ceux qui étaient derrière renversèrent ceux qui étaient 
devant, et ceux-ci à leur tour furent renversés par ceux qui les sui- 
vaient. 

Plusieurs milliers de personnes, jeunes et vieux, hommes et femmes, 
trouvèrent ainsi la mort. 

Qui était responsable de la catastrophe ? Les uns disaient la police, 
les autres les organisateurs, d'autres encore inculpaient le tsar qui 
avait donné cette fête stupide. On accusa tout le monde sauf soi- 
même. Et pourtant il est clair que seuls étaient coupables ces hommes 
qui, pour recevoir avant les autres quelques gâteaux et une chope de 
bière, s' avançaient sans faire attention aux autres qu'ils pressaient et 
bousculaient. 

N'en est-il pas de môme du peuple travailleur ? Les ouvriers sont 
tourmentés, écrasés, transformés en esclaves, uniquement parce que, 
pour un minime avantage, ils risquent leur propre vie et celle de 
leurs frères. Les ouvriers se plaignent des agrariens, du gouverne- 
ment, des fabricants, des soldats. Mais les agrariens ne détiennent la 
terre, le gouvernement ne lève les impôts, les fabricants ne disposent 
des ouvriers et les troupes ne répriment les grèves, que parce que les 
ouvriers eux-mêmes prêtent leur aide aux agrariens, au gouvernement, 
et aux armées et font eux-mêmes tout ce dont ils se plaignent. 

Si l'agrarien peut profiter de milliers de déciatines de terre sans les 
labourer, c'est uniquement parce que les ouvriers, pour leur propre avan- 
tage, viennent travailler chez lui et servir chez lui comme surveillants, 
garde-champêtres, employés. De même le gouvernement fait payer 
des impôts par les ouvriers, parce que ceux-ci, séduits par le salaire 
provenant d'eux-mêmes, entrent comme starostes,comme^chefs. comme 
percepteurs, comme policiers, comme douaniers, au service du gouver- 
nement, c'est-à-dire aident ce gouvernement à faire ce dont ils se plai- 
gnent. Les ouvriers se plaignent encore que les fabricants diminuent leurs 
salaires et augmentent le nombre des heures de travail, mais cela aussi 
se fait seulement parce que les ouvriers eux-mêmes réduisent les salaires 
les uns des autres et en outre se louent chez les fabricants comme sur- 
veillants, gardiens, ouvriers-chefs, contremaîtres, — qu'ils persécutent 
leurs camarades et leur infligent des amendes et par tous les moyens 
oppriment leurs frères travailleurs au profit de leurs maîtres. 



32 LA REVUE BLANCHE 



li2 



Enfin les ouvriers se plaignent de ce qu'on envoie les troupes contre 
eux s'ils veulent prendre la terre qu'ils croient leur, ou s'ils ne payent 
pas les impôts ou font grève. Mais les armées sont composées de 
soldats et les soldats sont eux-mêmes des ouvriers dont quelques-uns, 
par esprit de lucre, et d'autres par crainte, entrent au service militaire 
et donnent la promesse solennelle — contraire à leur conscience et à la 
loi du Dieu qu'ils reconnaissent — de tuer tous ceux que leurs chefs 
leur ordonneront de tuer. 

Aussi tous les maux des ouvriers viennent-ils d'eux-mêmes. 

Qu'ils cessent seulement d'aider les riches et le gouvernement, et 
tous leurs maux prendront fin. 

Pourquoi donc continuent-ils à faire ce qui les perd ? 

111 

Il y a deux mille ans qu'aux hommes fut révélée cette loi de Dieu : 
Agis envers les autres comme tu veux qu'ils agissent envers toi, ou, 
comme elle fut exprimée par le sage chinois Confucius : Ne fais pas 
aux autres ce que tu ne veux pas qu'ils te fassent. 

Et cependant deux mille ans presque se sont passés depuis, et non 
seulement les hommes n'obéissent pas à cette loi, mais la plupart ne 
la connaissent même pas, ou, sïls la connaissent, ils la croient facul- 
tative ou impraticable. 

Il en a été ainsi parce qu'avant de connaître cette loi : que pour le bien 
de tous chacun doit faire aux autres ce qu'il veut qu'on lui fasse — chaque 
homme tâchait, pour son propre avantage, d'accaparer le plus grand 
pouvoir possible sur les autres hommes. Et, accaparant tel pouvoir, 
chacun, pour en jouir sans obstacle, devait à son tour se soumettre à 
ceux qui étaient plus forts que lui et les aider. Et, à leur tour, ces forts 
devaient se soumettre à ceux encore plus forts qu'eux et les aider. 

Il est donc facile de comprendre qu'une fois cette loi révélée aux 
hommes, le petit nombre de ceux qui dominaient le reste, non seule- 
ment ne voulaient pas accepter cette loi pour eux-mêmes, mais ne 
pouvaient même pas vouloir que ceux qu'ils dominaient l'acceptassent. 

... Et ils cachent cette loi, non en la niant — ce qui est impossible, 
tant elle est simple et claire — mais en lui opposant des centaines et des 
milliers d'autres lois qu'ils déclarent plus importantes et plus obliga- 
toires que la loi de faire aux autres ce que nous voulons qu'ils nous fas- 
sent. 

) • 

Voilà d'oii est venue et d'où vient cette chose étonnante que les tra- 
vailleurs opprimés par les gouvernements et les riches continuent, de 



l'unique moyen i33 

génération en génération, à perdre leur vie et celle de leurs frères, et 
recourent, pour soulager leur situation, aux moyens les plus compli- 
qués, les plus retors, les plus difficiles, comme les prières, les sacrifices, 
Tobéissance docile aux exigences du gouvernement, les associations, les 
caisses, les assemblées, les grèves, les révolutions, mais ne recourent 
pas au seul moyen — l'accomplissement de la loi de Dieu — qui les 
débarrasserait sûrement de leurs maux. 



IV 

Dans la tradition biblique il est dit que Dieu a donné une loi aux 
hommes, antérieurement à celle de ne pas faire aux autres ce qu'on ne 
veut pas qu'ils nous fassent. 

Dans cette loi il y eut ce commandement : « Tu ne tueras point. » 
Pour son époque il était de même importance et non moins utile que le 
commandement postérieur : de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut 
pas qu'ils nous fassent. Mais il en fut du premier commandement 
comme du second. 

Lorsque, à côté de cette loi : « Tu ne tueras point », furent 

reconnus comme étant aussi importants les commandements sur l'ob- 
servance du Sabbat, sur la défense de jurer par le nom de Dieu, et tant 
d'autres, alors parurent encore de nouveaux commandements des 
prêtres, reconnus d'égale importance, et la seule, la grande loi de 
Dieu : Tu ne tueras point, — qui aurait pu changer toute la vie des 
hommes, était submergée par eux. et non seulement n'était plus tou- 
jours obligatoire, mais on spécifia des cas dans lesquels on pourrait 
agir tout à fait contrairement à son esprit, si bien que, jusqu'à nos 
jours, cette loi n"a pas encore été observée. 

Aussi le mal essentiel dont souffrent les hommes depuis long- 
temps déjà, ne provient-il pas de ce qu'ils ignorent la vraie loi de Dieu, 
mais de ce que les hommes, pour qui la connaissance et l'accomplisse- 
ment de la vraie loi seraient désavantageux, ne pouvant la détruire 
par la force ou la nier, inventent « décret sur décret, règle sur règle », 
comme dit Isaïe, qu'ils substituent aux vraies lois de Dieu. 

C'est pourquoi la seule chose nécessaire maintenant pour affranchir 
les hommes de leurs maux est de se débarrasser de toutes les subtilités 
ecclésiastiques, gouvernementales et scientifiques, pour leur substi- 
tuer la vraie et éternelle loi de Dieu, révélée depuis longtemps et qui 
donnera non seulement à quelques-uns, mais à tous les hommes, la plus 
grande somme de bonheur possible. 



i3', LA REVUE BLANCHE 



Mais pour les ouvriers chassés de la terre, écrasés d'impôts, con- 
traints aux travaux forcés des fabriques, transformés en esclaves- 
soldats qui persécutent eux-mêmes leurs frères, il serait temps de 
comprendre que seule la foi en la loi de Dieu et son accomplissement 
les délivreront de leurs souffrances. Il est grand temps que les ouvriers 
comprennent que leur salut n'est que dans cette loi, et qu'il leur faut 
seulement observer la loi de réciprocité pour que leur situation s'amé- 
liore immédiatement — et elle s'améliorera en proportion du nombre 
de ceux qui agiront envers les autres comme ils veulent qu'on agisse 
envers eux. 

Et ce ne sont pas des mots, des dissertations abstraites, comme les 
théories religieuses, gouvernementales, sociales et scientifiques, mais 
un remède réel qui aboutira à l'affranchissement. 

Les dissertations et les promesses ecclésiastiques, politiques et scien- 
tifiques promettent des biens aux travailleurs; aux uns, dans un autre 
monde, aux autres dans celui-ci, mais dans un avenir lointain, alors que 
pourriront les os de ceux qui maintenant crient et souffrent. L'accom- 
plissement de la loi : Fais aux autres ce que tu veux qu'ils te fassent, 
— améliorera immédiatement et infailliblement la situation des ouvriers. 



VI 

La loi de Dieu est la loi de Dieu, non parce que elle fut proclamée 
d'une façon miraculeuse par Dieu lui-même — comme l'affirment tou- 
jours les prêtres — mais parce qu'elle montre aux hommes, infaillible- 
ment, la voie qu'ils doivent suivre pour se débarrasser sûrement de leurs 
souffrances et connaître le plus grand bonheur intérieur-spirituel et 
extérieur-corporel. 

En efiet : pour tout homme qui ne j)artici])e pas à la lutte des 
hommes entre eux, mais qui, hors de cette lutte, observent la vie, il est 
évident que les hommes agissent tout à fait comme des joueurs qui 
risquent leur bien, sur la chance très douteuse de son accroissement. 

L'ouvrier qui a fait diminuer le prix du travail de ses camarades ou 
qui est oniré au service des riches, améliorera-t-il sa situation? C'est 
aussi douteux que le gain du joueur qui dépose sa mise. 

Des milliers de circonstances peuvent faire que sa situation reste la 
même ou devienne pire qu'elle n'était ; et il est probable que son consen- 
tement à travailler à meilleur marché, ou son désir de servir les capita- 
listes et le gouvernement, empirera, ne serait-ce qu'un peu, la situation 



I 



l'unique moyen i35 

de tous les ouvriers et la sienne, de même qu'il est probable que le 
joueur perdra la mise qu'il risque. 



VII 



Les ouvriers doivent se purifier eux-mêmes pour que les gouverne- 
ments et les riches cessent de détruire leurs existences. 

La gale ne peut se produire que sur un corps malpropre, et elle s'en 
nourrit. Pour délivrer les ouvriers de leurs maux, il n'y a qu'un moyen : 
la purification d'eux-mêmes. Pour l'obtenir il est nécessaire de se 
débarrasser des superstitions ecclésiastiques, gouvernementales et 
scientifiques et d'avoir foi en Dieu et en sa loi. 

C'est le seul moyen d'affranchissement. 

Voici deux ouvriers, l'un instruit, l'autre simple et illettré ; tous 
deux sont pleins d'indignation contre l'ordre existant. L'ouvrier ins- 
truit ne croit ni en Dieu, ni en sa loi, mais il connaît Marx, Lassalle; il 
suit l'activité des Bebel et des Jaurès, dans les parlements, et prononce 
d'admirables discours sur l'injustice de l'accaparement de la terre, des 
instruments de travail, de la transmission des biens par l'héritage, etc. 

L'ouvrier ignorant, bien qu'il ne sache pas les théories et croie en la 
Rédemption, etc., est également révolté contre les propriétaires fon- 
ciers, contre les capitalistes et trouve mauvais tout l'ordre existant. 
Mais donnez à ces ouvriers, savants ou ignorants, la possibilité d'amé- 
liorer leur situation, soit en produisant certains objets à meilleur mar- 
ché que les autres, bien que cela puisse ruiner des dizaines, des centaines, 
des milliers de camarades ; soit en lui donnant la possibilité d'en- 
trer comme employé chez un capitaliste avec un gros salaire ; soit 
en lui donnant la possibilité d'acheter des terres, de faire fonctionner 
un établissement avec du travail loué ; et 999 pour i.ooo, sans rélléchir, 
feront cela et défendront leurs droits de propriétaire ou leurs droits de 
patron encore plus âprement que des propriétaires et capitalistes nés. 

Et aucun d'eux ne songe que sa participation au meurtre, c'est-à-dire 
au service militaire, ou à la levée des impôts destinés à l'entretien 
des armées, est un acte non seulement mauvais moralement, mais 
le plus nuisible pour ses compagnons et pour lui-même, et que c'est 
l'acte qui, précisément, sert de base à l'esclavage; aucun d'eux n'y 
pense, et tous ou bien payent volontairement limpôt pour l'armée, ou 
bien y entrent eux-mêmes comme soldats, trouvant cela tout à faitnaturel. 

Est-il possible que de tels hommes organisent une société autre que 
celle qui existe actuellement? 

Les ouvriers accusent de leur situation l'avidité et la cruauté des pro- 
priétaires fonciers, des capitalistes, des spoliateurs, mais enfin, tous les 



l36 LA REVUE BLANCHE 

ouvriers, ou presque tous, sans foi en Dieu et on sa loi. sont eux-mêmes 
des propriétaires, des capitalistes, des spoliateurs à leur façon. 

Ainsi, pour que les ouvriers se débarrassent du joug et de l'esclavage, 
leur faut-il élever en eux le sentiment religieux qui défend tout ce qui 
empire la situation générale de leurs frères. Illeur faut s'abstenirreligieu- 
sement — comme certains hommes s'abstiennent maintenant de manger du 
porc, de faire gras en carême, de travailler le dimanche, etc. — 1° de tra- 
vailler chez les capitalistes s'ils peuvent vivre sans cela; 2° de proposer de 
travailler à un prix moindre que le taux établi; 'V' d'améliorer leur 
situation en passant du côté des capitalistes et en les servant ; et 4° de 
participer à la violence gouvernementale, en qualité de policier, de 
douanier ou. en général, de militaire. 



Vlll 

Il est dit dans l'évangile que Christ prit pitié des hommes parce qu'ils 
étaient accablés et dispersés comme des brebis sans pasteur. 

Qu'éprouverait-il maintenant, en voyant les hommes non seulement 
accablés et dispersés comme des brebis sans pasteur, mais des millions 
d'hommes du monde entier, génération sur génération, se perdre eux- 
mêmes par un travail animal, dans l'abrutissement, l'ignorance, les 
vices ; s'entre-tuer, se tourmenter, bien que le moyen de s'affranchir 
de tous ces maux leur ait été indiqué depuis déjà deux mille ans? 

La clef qui ouvre le cadenas de cette chaîne par laquelle est lié le 
peuple travailleur, est posée près de lui, il n'a qu'à prendre la clef, ouvrir 
le cadenas et être libre. Mais jusqu'ici les ouvriers ne font pas cela et, 
ou bien ils n'entreprennent rien et s'abandonnent au découragement, ou 
bien font effort, en se meurtrissant les épaules, dans l'espoir de rompre 
d'un coup la chaîne qui ne peut se briser, ou, ce qui est encore pire, 
agissant comme un animal enchaîné qui s'élance sur celui qui veut le 
mettre en liberté, ils se jettent sur ceux qui leur montrent la clef qui 
ouvre la serrure de leur chaîne. Cette clef,c'est la foi en Dieu et en sa loi. 

Seulement, quand les hommes rejetteront les superstitions dans les- 
quelles on les élève soigneusement ; quand ils croiront que la loi : fais 
aux autres ce que tu veux qu'ils te fassent — est, pour notre temps, la loi 
principale de Dieu; quand ils observeront cette loi comme ils se soumettent 
maintenant à l'observance du Sabbat, des jeûnes, des messes, des céré- 
monies religieuses, des communions, des prières répétées cinq fois, etc., 
et, croyant en cette loi, l'observeront avant toutes autres lois et décrets, 
alors seulement ils détruiront l'esclavage et la situation misérable des 
ouvriers. 

C'est pourquoi les ouvriers eux-mêmes doivent, avant tout, sans 
regretter les vieilles habitudes et la tradition, et sans avoir peur des 



l'unique 310YEN l37 

pressions extérieures de l'Eglise et de l'État, et de la lutte intérieure 
contre ceux de leur famille, se délivrer hardiment et résolument de la 
foi mensongère dans laquelle on les élève, s'expliquer et expliquer 
aux autres, surtout aux jeunes générations et aux enfants, l'essence 
de la foi en Dieu et de la loi de réciprocité qui] en découle, et, selon 
leurs forces, suivre cette loi, quand bien même il en résulterait pour 
eux un préjudice temporaire. 

x\insi doivent agir les ouvriers. 

Et les hommes de la minorité dominante qui, profitant du travail des 
ouvriers, ont acquis tous les avantages de l'instruction et ainsi peuvent 
clairement voir les erreurs dans lesquelles on maintient les ouvriers, s'ils 
veulent réellement servir ces ouvriers, ils doivent, avant tout et par leur 
propre exemple et propagande, tâcher de les affranchir des tromperies 
religieuses et gouvernementales dans lesquelles ils sont mainte- 
nant embrouillés, et non faire ce qu'ils font actuellement : [en [laissant, 
en soutenant, et même en augmentant, par leur exemple, ces tromperies 
— surtout la principale, la tromperie religieuse — , en proposant des 
remèdes inefficaces et même nuisibles, qui, non seulement n'affranchi- 
ront pas les ouvriers de leurs maux, mais empirent de plus en plus leur 
situation. 

Personne ne peut dire si cela se réalisera bientôt, et quand, et oîi. Une 
seule chose est indiscutable : que ce moyen seul peut délivrer l'énorme 
majorité des hommes — tous les ouvriers — de leur humiliation et de 
leurs souffrances. 

Il n'y a pas, et il ne peut y avoir d'autre moyen. 

Yasnaia-Poliana, 12 juillet 1901. 

Léon Tolstoï 



'Traduit du russe par J.-W. Bienstock. 




Notes politiques et sociales 



U ANGLETERRE ET LA CRLSE SUD-AFRICAINE 

Il serait très intéressant d'avoir des données statistiques sérieuses — 
c'est-à-dire contrôlées — sur les résultats que le Royaume-Uni a 
obtenus dans l'Afrique australe depuis un an. Chaque semaine le War 
Office pujjlie les chiffres des Boors tués, des Boers blessés, des Boers 
capturés, des Boers qui se sont rendus. Si ces totaux étaient exacts, si 
les listes n'avaient jamais été forcées, il n'y aurait plus cinq cents Répu- 
blicains sous les armes. Or, leffectif des troupes du Transvaal et de 
l'Orange n"a pas diminué — ou du moins ne s'est pas.atténué sensible- 
ment dans les derniers six mois. Certains journaux de Londres qui ne 
sont pas anti-impérialistes évaluent à treize mille cavaliers ce contin- 
gent; d'autres estiment que cette appréciation — qui ne s'étaie au 
surplus sur aucun document digne de foi — reste bien au-dessous de la 
vérité. Bolha à lui seul disposerait de 4.000 hommes, en dehors des 
commandos qui évoluent sur ses ailes. On se demande en tout cas sur 
quels témoignages lord Kitchenor a pu se fonder pour lancer sa 
fameuse pi'oclamation et pour affirmer que la guerre se réduirait d<'-si>r- 
mais à une simple opération de police. 

\in fait, la clôture des hostilités se trouve renvoyée à une date que nul 
ne saurait prévoir. Les échecs et les succès s'équilibrent de côté et 
d'autre, et s'il devait y avoir avantage pour l'un des partis, il convien- 
dr;iit plutôt de l'assigner aux Boers, qui, eux, no possèdent ni câbles ni 
journaux pour nous informer. Le dernier maniieste du généralissime 
brilaniii(jue, où l'on sent la main de M. Chamberlain et aussi lessugges- 
tons de lord Milner, l'auteur responsable de la crise, ne répond nulle- 
ment il la réalité des faits : il ressemble un peu, toutes dilférences 
réservées, ;i la déclaration que Brunswick faisait distribuer aux popula- 
tions r>'>" lises de l'Est, il y a quelque cent neuf ans. 11 est fort dou- 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES ï^Q 

teux que lord Kitchener trouve encore un Valmy au Transvaal, mais il 
a tout Fair des généraux de Napoléon III étreignant le Mexique. 

Sa proclamation souligne plutôt l'échec de l'armée de deux cent 
mille hommes qu'il dirige. L'on ne crie point si haut sa victoire lorsque 
nul ne la conteste, et surtout l'on qualifie moins volontiers ses adver- 
saires de brigands, quand ils consentent à perdre du terrain. Les grands 
capitaines, d'ordinaire pour augmenter leur gloire, exaltent leurs 
adversaires. Tout porte à croire que lord Kitchener a singulièrement 
exagéré les difficultés qu'il a jadis rencontrées sur le Haut Nil, et il a été 
bien inhabile d'inspirer aux gens l'idée d'un retour d'examen sur ses 
prouesses passées. 

Par contre, ce qui n'a pas été surfait, c'est sa dureté qui confine à la 
barbarie. Etrange conception du droit des gens que celle qui traite en 
bandits des citoyens soucieux de défendre leur territoire ! Le bannisse- 
ment, la confiscation des biens, dont les Boers réfractairessont menacés, 
au i5 septembre prochain, ne correspondent guère aux engagements pris 
par les grandes puissances, et par le cabinet de Londres en particulier, 
à la récente conférence de la Paix. L'acte de lord Kitchener, impolitique 
au premier chef, puisqu'il constitue un défi aux Républicains de l'Afrique 
australe et qu'il donne des arguments nouveaux au soulèvement afri- 
kander, n'honore point l'Angleterre dans le monde. 

Elle avait pourtant grand besoin de renforcer son autorité : nous 
parlons bien entendu de l'Angleterre officielle et de son gouvernement 
présent, car nous savons par les protestations des libéraux, des radi- 
caux, des non conformistes, et surtout de la Fédération social-démocra- 
tique et des Trade-Unions, que tous les Anglais n'ont pas adhéré au 
dogme stupide de l'impérialisme. 

Le prestige d'un rLtat est subordonné à la hauteur de ses conceptions 
morales. Le Royaume-Uni tenait à cet égard un rang élevé quand 
Gladstone dominait sa politique, réprouvait les atrocités d'Orient et 
faisait justice à l'Irlande. Mais M. Chamberlain l'a frustré de cette 
parure de noblesse et d'intégrité. Le prestige d'un État dépend aussi de 
sa vigueur matérielle (au moins à notre époque, comme dans toutes celles 
qui l'ont précédée), de la multiplicité de ses interventions, de la sou- 
plesse de ses jnouvements. Or la Grande-Bretagne, malgré ses 
ressources en hommes et en argent, n'a pas réussi à écraser deux petites 
Républiques, peuplées au total comme Liverpool et Manchester réunies. 
Elle a dû laisser, traînant à ses pieds le boulet sud-africain, les affaires 
d'Extrême-Orient se résoudre sans elle. Ses protestations contre l'an- 
nexion de la Mandchourie à la Russie n'ont provoqué en effet que des 
réponses hautaines et des défis auxquels elle n'a pas osé riposter. Et 
enfin de gros événements pourraient se produire demain, dans les deux 
hémisphères, sans que le Foreign Office risquât une immixtion, faute 
d'une suffisante liberté d'allures. Croit-on qu'en d'autres temps, il 
n'eût pas, dès la première heure, affirmé son droit d'ingérence dans la 
querelle colombo-vénézuélane ? L'Angleterre en est arrivée à perdre 



i4o I-'^ REVUE BLANCHE 

peu à peu — nous ne disons pas le respect — mais cette considération 
un peu efîrayée et déférente dont elle disposait dans le monde. Elle 
s'est dépouillée de l'ascendant spécial qu'elle gardait depuis sa lutte 
gigantesque avec Napoléon I''^ C'est une déchéance profonde, peut- 
être irrémédiable. 

La crise sud-africaine, outre ces conséquences diplomatiques, peut 
fort bien exercer ses effets sur la situation intérieure des trois 
Royaumes. Pour qui apprécie les raisons économiques des phénomènes 
politiques et sociaux contemporains, il serait plutôt étrange que cette 
incidence n'apparût pas bientôt. 

Ce n'est pas sans péril qu'un pays, si riche soit-il, dépense 4 milliards 
pour une guerre prolongée et sans résultat possible. On a dit que 
l'accroissement des crédits militaires, depuis deux ans, outre-Manche, 
avait servi l'industrie. Il est exact que certaines industries, celles des 
armes, des transports collectifs, des explosifs où M. Chamberlain et sa 
famille sont notoirement intéressés, ont tiré bénéfice des événements. 
Mais pour les autres branches d'activité, qui n'ont aucun rapport avec 
les engins de destruction usités à notre époque, elles ont plutôt souffert 
— et en vérité ce sont elles qui peuvent passer pour représenter fidèle- 
ment l'Angleterre laborieuse. Ce qui, au surplus, atteste bien cette 
répercussion, c'est le ralentissement des échanges britanniques dans les 
douze derniers mois, c'est le malaise croissant de la classe ouvrière 
dans les Trois Royaumes, c'est la réduction universelle des salaires. 

Il se pourrait que la guerre du Transvaal, en provoquant une crise 
interne, développât des suites toutes différentes de celles que M. Cham- 
berlain, lord Salisbury, M. Balfour et le parti conservateur attendaient. 
On a souvent vu une lutte triomphante armer les factions rétrogrades 
ou les dictateurs contre la 'démocratie. Mais, à l'ordinaire, les défaites 
profitent mal aux gouvernements et aux catégories sociales qui 
s'appuient — pour refuser toutes réformes — sur les entreprises du 
militarisme. Si le conflit sud-africain se prolonge, l'Angleterre aura 
bien des chances de subir, avant peu, la secousse que l'Italie éprouva, il 
y a quelques années, après la clôture piteuse de l'épopée d'Abyssinie- 

Paul Louis 

P. -S. — Je n'ai ni le loisir ni le désir de parler longuement de deux 
événements qui captivent l'opinion : le voyage du tsar en France et 
l'attentat de Buffalo. 

Je voudrais néanmoins signaler quelques traits caractéristiques. La 
visite de Nicolas H a Dunkerque, à Compiègne et à Reims, annoncée 
— à dessein — brusquement, et sans aucune préparation, est loin 
d'avoir provoqué dans le monde le même émoi que les manifestations 
antérieures de la Double Alliance. On a fini par oublier ce que le rap- 
prochement d'une démocratie et d'une autocratie pouvait avoir de con- 
traire à la nature et à la logique. Mais, en outre, la Duplice n'offre plus 
le même intérêt qu'autrefois, alors que la Triplice apparaissait cuirassée 



NOTES POLITIQUES ET SOCIALES 



i^i 



et dressée pour la lutte. Il est possible que la consolidation de la première 
ait contribué à la désagrégation de la seconde , — et aussi que l'affai- 
blissement méthodique de la seconde ait ravi à la première son succès 
d'actualité. De fait, la'Tieille Europe — celle des dix dernières années 
du xix^ siècle — craque sur ses bases, et les combinaisons diplomatiques 
présentes — alliance franco-russe et alliance italo-austro-allemande 
— semblent très surannées. Dix ans : c'est la caducité pour des pactes 
de cette sorte. 

Quant à l'attentat de Buffalo, il suscite surtout une considération 
intéressante : quel étrange affolement il a engendré dans la finance et la 
grande industrie d'outre-Atlantique ! On eût dit que leurs destinées 
fussent liées au sort de M. Mac Kinley. Après tout, n'en était-il pas 
ainsi? Et l'auteur du tarif prohibitionniste de 1890 n'avait-il pas été élu 
par la haute bourgeoisie pour protéger les grands milliardaires, sur- 
élever les prix de toutes choses, créer des débouchés par l'expansion 
du colonialisme? Rarement les passions d'une classe sociale se sont 
manifestées avec autant de sincérité, en présence d'un événement 
inattendu. 

P. L. 





Spéculations 



APPENDICE AU « GENDARME ». LES CARTES D ELECTRICES 



Appendice au « Gendarme ». — Des communications d'un inté- 
rêt exliùnie. y,Tossi par Téloigncment des pays d où elles nous parvin- 
rent, nous font un devoir dajouter un mot bref à la psychologie du 
Gendarme. 

11 est téméraire d'affirmer, nous écrit-on de Pologne, que les pandores 
enclavent leur oncle misérablement entre eux deux par une préméditation 
malintentionnée. Ils sont mus bien plutôt par des considérations d'ordre 
esthétique et un louable instinct de la symétrie. En effet, deux gen- 
darmes juxtaposés et un Ilonnète-llomme qui marche à côté, 
cela « ne ressemble à rien », c'est chose baroque et inconsidtîrée, 
propre à choquer les gens de goût. Un Honnête-Homme entre deux 
gendarmes — promu du coup à l'indignité de Malhonnête-Homme — 
— voilà pure sagesse et équilibre, et en quelque sorte l'image concrète 
des balances de la Justice. Que l'on ne récrimine donc plus contre les 
arrestations dites arbitraires. 

Quelques recherches, fondées sur l'analogie, au sujet de ce goût de la 
symétrie, nous mènent à des constatations dont nous avons le regret 
d'avouer nous-même l'irrévérence : lAchez en liberté sur le boulevard 
deux Lieutenants et un Capitaine : fatalement, irrésistiblement, avec 
une précision infaillible et admiralde, ils ne tarderont point, après 
quchjues oscillations, à s'orienter dans ce que nous appellerons le sens 
pi/raniidal : les trois galons au milieu, les deux lieutenants à la gauche 
et à la druite. Si on leur présente — à une distance favorable, la plus 
convenable est fort exactement de six pas — de simples hommes de 
troupe, le Capitaine seul saluera ou du moins le premier, et sa main 
sera comme le bouquet au sommet d'un édifice parachevé, ce qui ravira 
l'observateur. Si l'on ne dispose (|ue d'un Lieutenant, il se rangera 



SPÉCULATIONS i^3 

incontinent à gauche. Nos expériences n'ont point été assez pi*olongées 
poumons permettre de vérifier si le système ainsi constitué décline vers 
le nord-ouest ou tout autre point du compas. 

Il est aisé d'expliquer selon la mécanique ce phénomène d'orientation: 
il semble à première vue que les deux grades inférieurs se groupent 
symétriquement par rapport au supérieur dans une intention honori- 
fique ; mais s'il en était ainsi il faudrait admettre qu'il en est de même dans 
les autres cas de symétrie, que les gendarmes se disposent aux côtés de 
« leur oncle » dans le dessein, identique, de lui être agréable ; ce qui 
est une hypothèse absurde ; la seule conclusion possible est celle-ci, que 
des forces se groupent autour d'une force supérieure dans tous les cas, 
qui n'excèdent pas deux : que cette force supérieure soit de même sens 
ou de sens contraire ; dans le premier cas, elles lui obéissent, lui résis- 
tent dans le second ; moralement, la défendent ou l'attaquent. 

Ce processus est de tout point compatible avec la lâcheté de l'être 
humain et universalise la sagace pensée de M. Prudhomme sur son 
sabre: nous pouvons dire qu'il n'y apas de sabre propreà M. Prudhomme, 
ou, en d'autres termes : ce qu'il a dit de son sabre individuel est vrai de 
tous les sabres. 

Les cartes d'électrices. — Une très jeune personne, de ligure 
fraîche, de mine modeste et très vraisemblablement vierge, si nous en 
croyons quelques douzaines de messieurs âgés et respectables qui 
s'étaient plu à vérifier ce détail de veiHu, — comparut cette semaine 
devant la justice française pour propos irrespectueux adressés à un 
agent. Elle se glorifia devant le tribunal d'une condamnation pour vol, 
et remercia, avec des larmes de joie, le magistrat qui lui octroyait un 
mois de prison. Ses transports ne surprendront aucun citoyen tant soit 
peu versé dans notre belle loi : on n'ignore point, en effet, qu'exciper de 
deux condamnations est le plus court moyen pour nos filles de s'aplanir 
le chemin de la soumission aux bonnes mœurs jusqu'à la « carte » 
officielle. 

11 est permis aux pudibonds de supposer que la pure jeune fille ne 
désirait cette estampille légale que pour s'en prévaloir afin de retirer 
d'un bureau de poste quelque valeur, envoi affectueux de ses vieux 
parents ; on peut-être à ses yeux était-ce une distinction méritoire, du 
genre de celle qui tend à faire croire que les gens d'honneur sont 
légion. 

Il est remarquable — nous voulons dire : il est à remarquer, personne 
n'ayant pris ce soin avant nous — que les femmes féministes, avi cours 
de leurs l'evendications, négligent, on ne sait pourquoi, de reconnaître 
cette prérogative accordée à certaines d'entre elles par l'Etat.La femme, 
en France, dit-on, ne peut rien seule, selon la loi. On oublie qu'il y en a 
quelques milliers, dites pour antiphrase soumises, qui sont vraiment 
libres et dont les actes sont légaux. La civilisation s'organisant 
avec lenteur, le temps n'est pas encore proche où toute fille non en 



i44 



LA REVUE BLANCHE 



puissance de mari dépouillera les préjugés antisociaux et naîtra à 
l'existence civile par ce diplôme. 

Le législateur n'aura alors que fort peu à modifier à la teneur du petit 
rectangle de carton, devenu universellement répandu, pour qu'il soit aux 
femmes ce qu'est aux hommes la carte d'électeur. 

D'ici là, une réforme immédiate et des plus faciles est à la portée du 
gouvernement : que les cartes déjà délivrées aient valeur de cartes 
d'électrices. Le suffrage universel masculin se verra ainsi adjoindre, 
sans frais, le suffrage partiel d'une élite de votantes : une élite assuré- 
ment, car qui oserait prétendre quelles ne sont pas déjà fonctionnaires 
et, par leurs fonctions, les mieux préparées à la vie publique ? 

Alfred Jarry 



:..#*- fl^^ 




Gazette d'Art 



PARIS TONDU 



A M. Jean Lorrain. 
« Cette guerre au vieux Paris... » 
Jean Lorrain {Jottrnal du 3 septembre). 



I 

La même fatalité mène les peuples et les hommes ; ils voient le bien 
l'approuvent et retournent au mal. La centralisation que la Révolution 
de 89 n'inventa point, mais consacra, a désossé la France; provinces, 
corporations, armée, tous groupements harmoniques se virent dépecés, 
réduits en cette pâte uniforme : l'Administration. La machine, identi- 
fiant les choses comme l'Administration les êtres, annulant le temps, 
l'espace et le lieu, aplanirent, aplatirent le pays. Lui se roidit enfin et 
commence de soulever le tombeau de métal. Par une fatalité en retour 
— nécessité qtiathématique, aller et retour pendulaire, — la machine le 
sert ici. Ce que défit la locomotive, la bicyclette et l'automobile, 
expropriateurs prochains de la locomotive, le reconstituent, recréent 
la route, l'auberge, le site, l'activité régionale; le Touring- Club ensei- 
gne une géographie locale pratique. 

Et voilà qu'à ce moment, à Paris, qui de la centralisation souffrit 
plus que tout le pays : souffrit comme le cœur d'un hypertrophique, 
comme le cerveau d'un hydrocéphale, l'assemblée municipale famélique 
de popularité, s'aberre aux mesures les plus impopulaires ou les plus 
inouïes de malfaisance. Taxer les oranges, splendeur et félicité des 
lèvres et des yeux pauvres, taxer l'enlèvement des ordures qui intéresse 
si impérieusement la santé, entraver de règlements pointilleux et de 
droits abusifs les automobiles, dont, outre le rôle social, la construction 
régénère l'industrie française, représente un délire inconcevable. Taxer 
les propriétés non bâties, c'est-à-dire les jardins, les cultures urbaines, 
que les propriétaires ne pourront que s'empresser de remplacer par des 
casernes, dépasse tout. Pour s'en faire idée, montons en un lieu haut, 
la tour Eiffel, par exemple, quelque après-midi d'automne où le soleil 
est doux, et regardons. La géographie explique, ressuscite, prédit 
l'histoire. 

On voit ceci : — Tout le bassin parisien uniformément aplati, 
s'écrase au-dessous de Tobservateur, devient un gâteau de boue 
séchée qu'irrégulièrement sépare le fleuve bleu miroitant, au cou- 
rant figé par la distance, myriades de menues vagues immobilisées, 
suspendues, sur place scintillant. On cherche en vain l'impression d'en- 

10 



I4G LA REVUE BLANCHE 

semble. Rien... Toutes dépressions, toutes extumescences du sol, la 
marée de maisons et de cultures les nivelle; à peine, au nord, à l'est, 
fort loin, cela se soulève-t-il pour indiquer une cuvette aplatie, sans 
profondeur : la montagne Sainte-Geneviève, la butte Montmartre, Bel- 
leville et ses buttes Chaumont restent pesamment affaissées. Las- 
pect général demeure d'un extravasement, une inondation de bâtisses 
égalitairement grises sous la croûte gris bleu glacé de lardoise et du 
zinc des toitures. Vers l'ouest seulement sentrouvre, adorablement 
verte oasis mousseuse d'arbres, le bois de Boulogne, continué par 
Meudon, Saint-Cloud, Saint-Germain, mois défilés, entre de foisonnants 
coteaux vert sombre, par oii comme à regret s'échappe en s'attardant 
la Seine, jusqu'à l'horizon, muraille bleue d'un ciel d'or. Cette mer de 
constructions bises, tailladées par la multitude des rues enchevêtrées, 
figure bien une immense plaque de boue séchée que fissurerait le soleil. 
Et nul centre, nul lieu de gravité : point de cœur, point de rayonne- 
ment. 

L'éléphantiasque Sacré-Cœur montmartrois, luisant, ruisselant de 
cadavéreuse blancheur, et formidablement soulevé par son piédestal 
colosse : la Butte, commande, relie puissamment, despotiquement, 
rues, monuments, maisons, à ses pieds étages ; mais cette hégémonie 
personnelle, ne fait qu'accuser la signification d'individualité par soi de 
ce nord, le rejeter du centre. Au sud, sur l'autre rive, l'équilibre- 
rait bien la butte Sainte-Geneviève : on y perçoit un autre monde, en 
dehors aussi, avec pour centre manifeste, Saint-Sulpice, et gardé par 
les Invalides, l'Observatoire, Sainte-Geneviève. Les deux buttes sont 
restées deux faubourgs sentinelles de la ville. Mais l'envahissement des 
quartiers neufs qui en deçà, au delà, comblèrent les intervalles, ont 
fait basculer, disloquent l'équilibre. Ce qui relia les deux monticules : 
l'île de la Cité, avec le système important du Palais de Justice, et le 
jaillissement au ciel de Notre-Dame, demeure bien le sanctuaire ; mais 
la marée de plâtre l'a isolé, renfoncé ; Notre-Dame s'amoindrit à une 
chapelle en pénitence au bout de la trop vaste aire, cet inepte Parvis, 
qui laccule contre la pointe enverdurée de l'île. — Les palais du Louvre, 
le parc des Tuileries, la place de la Concorde, coordonnent une autre 
symétrie, inexprimablement noble, mais qui n'est plus dans le même 
plan, plus surtout dans le même esprit que le système de la Cité (avec 
l'île Saint-Louis, l'Hôtel de Ville, etc.), sans lien avec les deux buttes : 
les deux villes, et qui tend déjà à rompre leur équilibre, personnel et 
réciproque. — Le lien permane : la Seine et son arc d'eau vive, mais 
tellement aminci par l'cnormité du paysage de pierre, qu'il devient 
illusoire et négligeable. Et les trois, quatre cités insulaires qu'il équi- 
librerait, restent sans commune mesure, sans médiateur. L'Etoile 
d'avenues que l'Arc de Triomphe projette, d'abord trop excentrique — 
les Champs-Elysées, corde à l'arc de la Seine, qui les soudaient au 
Louvre, comme la Seine associait le Louvre à la Cité, ont disparu, 
absorbés par les hôtels et les palais neufs — puis de là-haut, de par 



GAZETTE D'ART 1^7 

cette excentricité, lÉtoile prend un sens emphatique, injustifié ; de plus, 
la mêlée des hôtels, Tentrecroisement désordonné de tant de voies 
transversales, a torturé, abruti, anéanti sa silhouette. C'est l'expansion 
vers l'ouest, c'est la ruée des Barbares. 

A la fin, tout, les Buttes, la Cité, le Louvre, l'Étoile, ces cités insu- 
laires, se démêlent, absolument circonvenues, assiégées, submergées 
par l'innombrable, l'invraisemblable, le dévergondé foisonnement des 
rues et des maisons nouveau-nées qui, de Saint-Ouen à Montrouge, d'Au- 
teuil à Charenton, en une nuit sortant de terre, grouillantes, voraces 
dévorantes, se bousculent, s'écrasent, noient tout, poussant leur écume 
jusqu'au delà de l'horizon. 

Une cité, c'est un peuple : chacune a son génie, soutiré de même au 
sol: elle en est la végétation, la fleur. P«77s, ^- là des îles, là des rives, là 
de la o-laise. là du sable — est une confédération de bourgades, nanties 
chacune de sa roche, son relief, sa flore, sa faune, sa nation. D'un 
centre, la Cité, il épanouissait ses colliers concentriques, reliés au centre 
et entre eux par des voies épousant avec sagesse les accidents du sol. 
De vastes jardins, des cultures, des bois, les unissaient en les isolant, 
assuraient leur alimentation et leur santé. La bàtisserie, Fusinerie 
combla tout de ses blocs littéralement hauts comme des collines, au 
hasard plantés ; il fallut passer : on ouvrit les voies géométriques, 
ignorant que, sauf en géométrie, la ligne droite ne représente jamai 
le plus court chemin; chaque bourgade éventrée devint la fourmilière 
après le coup de pioche : la foule tourne sur elle-même, tourbillonne 
ahurie, tout s'encombre. Cette tranchée, qui sous les noms : rues du 
4-Septembre, Réaumur, boulevard Voltaire, fauche de l'est à l'ouest, 
expose le plus récent et patent exemple. La ville neuve enclavée dans 
l'antique, privée de matériaux industriels, de subsistance et d'eau, les 
doit soutirer de loin, et se surcharger encore d'usines, entrepôts, etc., 
étouffés, étouffants. La ville moderne, c'est la ville américaine : aire 
plate, unie, plantée en un jour sur un damier. Le sol tumultueux de Paris 
refuse. La ville américaine, c'est à côté qu'il la fallait édifier : Saint- 
Denis, Pantin, Gennevilliers s'offraient; il y faudra venir, on y vient; 
trop tard : dans l'intervalle, la vieille ville est hachée, la neuve avortée. 
— Mais, si la délibération inouïe de sa municipalité passe, ce déjà lé- 
preux, hélas, et quand même sacré Paris, tondu, scalpé, pelé, martyrisé, 

expirera dans un bain de chaux vive. 

P. Fagus 





Les Livres 



LES DRAMES 



Paul Claudel : L'Arbre : Tête d'Or, l'Échange, le Repos du 
Septième Jour, la Ville, la Jeune Fille Violaine (Editions du 
Mercure de France). 

Le Ilarrar a tué Rimbaud. La Chine ne dévore pas Claudel; elle le 
laisse vivre et travailler, et même l'exil, entourant d'images neuves la 
solitude où se plaît cet esprit, l'aide à mieux remplir l'espérance que 
Têlc d'Or et la première version de la Ville depuis dix ans nous fai- 
saient concevoir. 

Les deux livres qu'il nous apporte cette année, d'inspiration très diffé- 
rente, — l'un tout de sensations, l'autre d'action et de pensée ; l'un strict 
et concis, l'autre ample et touffu, — du moins se ressemblent par leur 
puissante étrangeté. La Connaissance de l'Est rappelle bien à pre- 
mière vue les Illuminations de Rimbaud; puis, après une lecture plus 
attentive, les Divagations de INIallarmé. Au i'ond, ^Mallarmé, Rimbaud 
et Claudel tombent simplement d'accord sur quelques principes d'esthé- 
tique; avant tout, sur celui dont j'emprunte la formule aux très intéres- 
sants Inédits de Montesquieu que vient de publier l'Ermitage : « Pour 
bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires... «; mais ils sont loin 
de tendre aux mûmes effets : si liimbaud juxtapose des images dis- 
tantes, c'est pour que, de leur choc, jaillisse un brusque éclair; son 
lyrisme est fait d'une série d'intuitions instantanées. Mallarmé et 
Claudel, au contraire, nous forçant à reconstituer les intermédiaires 
qu'ils suppriment, suggèrent un enchaînement d'associations cotitinues. 



LES LIVRES 149 

Mallarmé nous entraîne à des jeux de concept, à des méditations com- 
pliquées et fragiles. Claudel nous impose la vision concrète d'êtres, de 
choses et de rêves; son livre, selon la promesse du titre, procure une 
sorte de connaissance poétique de l'Orient. Tout le distingue des 
banales « impressions de vo^^age ». Mais peut-être les cinq drames 
réunis dans VArhre s'opposent-ils plus nettement encore à tout le théâtre 
antérieur. Il faut une assez longue étude pour démêler'ce qu'ils ont de 
traditionnel et de classique, et les rapprocher des modèles que le poète 
s'est choisis : un peu Shakespeare , beaucoup Eschyle, surtout la 
Vulgate biblique... 

V Arbre — ce mot peut signifier plus d'un symbole ; et sans doute il 
s'agit de l'arbre de la Croix. Mais plutôt je songe au figuier des 
brahmes, au banyan dont il est dit dans la Connaissance de l'Est : « Le 
banyan tire ». C'est un arbre, c'est une forêt, c'est un temple; autour du 
tronc central qu'on aperçoit à peine, et sous l'épaisseur du feuillage 
lourd, des rameaux en longues colonnes descendent pousser dans la 
terre leurs racines enchevêtrées. Tel est le drame de Claudel : Le lec- 
teur est d'abord surpris par l'abondante frondaison des images, par 
leur balancement de lumières et d'ombres, par la justesse hardie des 
métaphores, enfin par ces courts tableaux, pareils aux comparaisons 
d'Homère, qui semblent ouvrir, par delà le drame, de soudaines per- 
cées vers l'horizon. — Puis il découvre les Idées droites et fermes qui 
soutiennent le mouvant décor. Claudel pense fortement ; et toujours en 
poète : laissant aux raisonneurs les formules abstraites, il engendre ses 
pensées par l'évocation de faits élémentaires; il les fait toucher du 
doigt, comme des objets solides. De cette sorte sont, dans la Ville, les 
définitions du Travail, de l'Échange, de la Science, de laPoésie. — Cepen- 
dant ces Idées, que l'on a cru voir naître, isolément, de l'expérience, 
s'enracinent ensemble aux profondeurs du dogme : On méconnaîtrait 
l'intention de Claudel, si l'on oubliait que son livre se fonde sur un 
catholicisme parfaitement orthodoxe, si réfléchi d'ailleurs qu'il en 
devient personnel. Sa vivante pensée ne connaît point le doute; et c'est 
ce qui la rend capable de supporter une œuvre d'art... 

Au centre de tout cela se trouve le Drame. Mais le Drame se dissi- 
mule : l'Arbre est caché, pour ainsi dire, parle temple et par la forêt. Il 
faut s'en étonner, car les pièces de Claudel, encore qu'elles ne soient 
écrites pour aucun théâtre existant, impliquent le rêve d'un théâtre idéal. 
Claudel a voulu faire des drames ; il sait ce que c'est qu'un drame ; il a 
fait preuve en maintes pages des plus beaux dons dramatiques. Quel- 
ques scènes de Tête d'Or atteignent à des effets d'intense tragédie, 
L'Echange réalise la fusion, qu'on pouvait croire impossible, du théâtre 
antique et du théâtre moderne : Louis Laine, Marthe Laine, Lechy 
Elbernon ont une vie intérieure égale à celle des personnages d'Ibsen, 
— et chantent, agissent, poussent leur âme au dehors aussi directement 
qu'une Phèdre ou qu'un Ajax. Si les trois dernières pièces étaient d'une 
allure aussi franche, elles annonceraient vraiment une renaissance du 



i5o LA REVUE BLANCHE 

Drame; et nous pourrions jouir de leur beauté totale, au lieu d'en déta- 
cher d'admirables fragments. Par malheur, le mouvement tragique y 
disparaît trop souvent sous la profusion du lyrisme et sous le poids de 
la pensée. La faute en est d'abord à la forme choisie : les coupures du 
dialogue ne sont pas des vers, même irréguliers; ce sont des versets 
bibliques; or le verset isole chaque image, solennise chaque sentence et 
fixe l'attention, bien loin de l'entraîner. — La langue, rpii rappelle 
moins les chœurs d'Eschyle que la traduction de ces chœurs par Claudel, 
ralentit par sa densité le progrès de l'action. — Les personnages ne 
sont pas de simples porteurs d'Idées; mais ils ne sont pas non pjlus les 
héros qu'exige le Drame; des Volontés irréductibles, chacune obsédée 
par ses propres fins, et qui se heurtent en un fatal conflit. Leur opposi- 
tion paraît illusion, parce qu'on devine en eux tous une même essence 
métaphysique sous diverses incarnations. — Enfin le Dogme usurpe un 
rôle illégitime: car si le Dogme peut soutenir l'œuvre d'art, c'est à con- 
dition de l'envelopper toute, et de n'y jamais apparaître à l'état de prin- 
cipe distinct. Tel il se montre dans le Repos du Septième Jour; aussi, 
ce poème théologique peut-il prendre place à côté des chants de Dante 
et de Milton. Dans la Ville, il en va tout autrement: les deux premiers 
actes ont mis en présence des conceptions purement humaines; si le 
troisième apporte une solution chrétienne, c'est par un décret arbitraire ; 
un dénouement anarchiste ne serait ni plus ni moins justifié. La Jeune 
fille Violaine est le fruit d'une inspiration mystique; mais quand l'émo- 
tion religieuse s'y précise en catholicisme, et quand s'ouvre la triple nef 
de la Cathédrale future, ce n'est point l'effet d'une nécessité drama- 
tique. L'auteur parle pour lui-même, et fait un acte de foi. 

Ainsi les poèmes de V Arbre ne feront point souche de drames; mais 
je crois que nos fils, en les relisant, y trouveront quelque chose qui res- 
semble fort à du génie... 

Michel Arnauld 

Georges Rodexbach : Le Mirage (Ollendorffj. 

On n'a point d'exemple de pièce de théâtre extraite d'un roman (ou 
vice versa] et qui vaille quelque chose. Nécessairement, les deux genres 
sortant de conceptions, de visions diamétralement opposées, fixées par 
des procédés inverses. Bruges-la-3forte, cette mélancolique tapisserie 
aux couleurs passées, eifacées presque, et comme tramées avec de la 
bnime et qui prend son charme là, est bien la dernière œuvre qu'on dût 
songer à dpesser sur les planches sonores, sous les lampes électriques. 
Aussi, tout trébuche, vacille, bascule ; la cité de Bruges, ses canaux 
stagnants, ses béguines et ses processions dans le brouillard, qui dans 
II' ruinan font le réel personnage, ne deviennent qu'un grelottant décor 
tout dépaysé de se voir éclaboussé de lumière crue, à la fois insistant 
<'t déplacé; les personnages, qui n'étaient rien que des fantômes émanés 
de son bmaillard, prennent l'aspect douloureux et falot de marionnettes 
aux trop visibles ficelles barbarement et gauchement accrochées Et il 



LES LIVRES 131 

reste l'aventure presque triviale dun veuf inconsolable séduit par une 
coquine qu'un mauvais jeu du guignon doue de ressembler violem-^ 
ment dans ses traits à la sainte qu'il perdit. Se figure-t-on un tableau 
de Carrière monté en tableau vivant ? Rodcnbacli lui-môme serait l'ou- 
vrier de ce remaniement : tant pis ; déplorable le jour oîi lui en vint 
l'imagination et damnable qui la lui insinua ; car il était d'àme trop 
artiste pour y spontanément songer ! Que sera-ce à la scène? Espérons, 
pour sa mémoire, que ce n'y viendra point. 

F. Fagus 

Louis Ernault : Au Palais de Circé, poème dramatique (Librairie 
de l'Art Indépendant). 

Une œuvre bizarre et par certains points attachante, des scènes très 
bien traitées, éloquentes, hautes, voisinent avec d'autres scènes très 
inférieures, où il eût fallu une fantaisie agile qui semble faire tout à fait 
défaut à M. Ernault. Au contraire, quand il peut se développer dans le 
tragique et dans l'oratoire, M. Ernault montre ses qualités. Souvent il 
s'arrondit trop, et sous prétexte de tragédies à l'antique, remonte sinon 
au Déluge, au moins par delà la chute d'Ilion, et les chœurs où il place 
ses digressions ne rachètent pas suffisamment, parleur beauté, leur lon- 
gueur : il s'en faut de beaucoup. Mais Circé est assez bien campée, 
et il y a là un curieux essai de reconstitution de drame satyrique 
antique, reconstitution évidemment dont il ne faudrait point exiger 
grande fidélité, même dans les lignes principales. 

LES POÈMES 

Henry Muchart : Les Balcons sur la Mer (Editions de la Plume). 

M. Henry Muchart est un Parnassien résolu; il le montre et il le dit; 
il le dit, non sans finesse, en déclarant que le vers tel qu'il le conçoit ne 
peut donner toutes les nuances, ni toutes les subtilités, ni ce qu'il 
appelle des brouillards, mais qu'il célébrera les réalités belles. 

Il est évident qu'une forme plus libre que la sienne pourra donner 
tout ce à quoi il renonce et ce à quoi il se voue ; mais enfin, cest le droit 
de M. Muchart de n'envisager qu'un côté de la question. Au moins a-t-il 
pour lui que, s'il aim^e la forme parnassienne, elle le lui rend; il y est 
très habile ouvrier, et l'abord de son livre captive; en regardant de près, 
on s'aperçoit très vite que des façons semblables de dire se répètent 
très fréquemment, que ces rimes rares cessent détre rares parce que 
redonnées, et on trouve passablement de rhétorique dans son affaire. 
Mais une série d'enluminures espagnoles qu'il est assez naturel de 
traiter en vers pleins et sonores sont très bien venues. Il y a un accent 
large et assez neuf dans une pièce qui s'appelle la Fête des Mulets, et 
qui marche bien dans son rythme sec, et enfin dans ce premier volume 
on voit un poète se présenter avec quelques habitudes particulières de 
dire et de peindre : ce qui est intéressant, encore que les choses dites ne 
soient pas d'une importance sans seconde. 



i52 LA REVUE BLANCHE 



Théodore Mauser : Les Femmes de Shakespeare (A la Maison 
des Poètes). 

On a publié autrefois des collections dïmages représentant les 
héroïnes de Shakespeare : pour l'une de ces publications ce tut Henri 
Heine qui fut chargé des textes; il n'eut recours qu'à la prose pour 
gloser d'Ophélia, de Perdita, de Béatrice, de Desdémone. M. Théo- 
dore ]\Iauser se passe de l'image et couvre chaque feuillet d'un sonnet 
où une femme et une fée shakespearienne sont chantées. M. Mauser a 
suivi là le conseil de M. Albert Mérat qui lui dit en vers liminaires : 

Dis-nous combien elles sont belles, 
Puisque ton vers en est plus beau, 
Touchant la poudre de leurs ailes 
Ou la cendre de leur tombeau. 

Le volume contient d'autres sonnets, un Cantique des Cantiques où 
l'on rencontre des vers heureux, des Sonnets Evangéliques, et des son- 
nets décoratifs, purement, groupés sous ce titre, Sur la Cimaise, qui sont 
des mieux venus parmi ce volume. Comme la plupart des Parnassiens, 
M. Mauser met en un coin en épigraphe la strophe de Gautier sur la forme 
au travail rebelle, et loue ses amis de leur solidité de facture avec force 
comparaisons tirées de la splendeur du marbre ; c'est tout de même de 
mots qu'il s'agit, matière supérieure au marbre à cause de sa ductilité. 

Albert Boissière : Aquarelles d'âme ^Maison d'Art). 

M. Albert Boissière s'est fait connaître récemment par de vigoureux 
romans réalistes. Parallèlement il aime extraire le symbole, et aussi se 
jouer en une grave fantaisie; les Aquarelles d'âme sont une série que le 
poète n'a nullement cherché à faire concordante d'impressions brèves. 
Encore que l'auteur prétende n'avoir point cherché à innover en tech- 
nique et n'avoir jamais lancé le moindre manifeste, on voit qu'il n'a pas 
cru devoir lacer le demi-cothurne qui convient aux expansions pondé- 
rées et méticuleuses, en même temps qu'échevelées, et il a laissé 
sa fantaisie lui dicter ses modulations. H y a de la verdeur et de l'au- 
dace dans l'expression qui se soucie beaucoup plus de revêtir l'idée avec 
netteté et de traduire son caractère que de collaborer à un tissu harmo- 
nieux, de nuances égales, et c'est à cette présentation stricte de la 
pensée non atténuée qu'est dû l'aspect d'admirable originalité de ce 
volume. On lira avec plaisir l'Aquarelle XIX. 

Les voiles de regrets blancs piquent l'horizon bleu ; 
L'embrun de l'île estompe au loin les terres 
De Mystère où pèse et resplendit un ciel plus bleu. 
Sur les eaux, l'effroi sourd frémit au vont du large 
Et la proue monstrueuse à gueule de chimère 
Fend la vie, éventre le passé et roule et vogue 
Droit à l'anse embellie des terres de Mystère... 

Gustave Kahn 



LES LIVRES I3i 

BEAUX- ARTS 

Olivier Merson : La Peinture française : XVir. XVIir siècles 

(Henry May). 

Le XVI* siècle étiole, asphyxie tous groupements particuliers : pro- 
vinciaux, corporatifs et autres. En art, la « Renaissance italienne » 
(moins Venise, et TEspagne n'envahira que les Lettres], pétrifie les 
nationalités, flamande, française, allemande, que reliait harmonieuse- 
ment l'Ecole bourguignonne. 

Avec le xvi'' agonisent sous la fatalité de la centralisation, les maîtrises 
et les écoles provinciales, qui finissent glorieusement par Callot, 
Poussin, les Lenain, Puget ; tâche en vain de les soutenir, sous Colbert 
et Lebrun, le pouvoir central. Bienfaisant d'abord ; Lebrun, ce généreux 
bâtard de Poussin, crée le style Louis XIV, le premier sorti dun 
homme, et plus (hélas) épanouissement commun de toute une race, les 
artisans se déforment en ouvriers : soit reproducteurs de modèles 
émanés du patron. Tant que le patron fut un maître une splendeur 
subsista ; sous l'universel Lebrun, activité fantastique ne laissant point 
ouvrer aux Gobelins (son œuvre comme l'Académie de peinture) une 
targette dont il n'eût au moins dressé le croquis, y travaillaient des 
sculpteurs, graveurs, peintres, orfèvres, ébénistes, jardiniers, de la taille 
de Girardon, Coysevox, Caffieri, Anguier, Audran, Leclerc; Coypel, 
Boulogne, Lepautre, Lemoyne ; Van der Meulen, Ballin, Verbeck, 
Boulle,M"acé,Lenôtre... (etc.,etc!). Bienmieux: sous Richelieu, le surin- 
tendant des bâtiments appelle le Poussin alors à Rome (i.ooo écus de 
pension, logement du Louvre, commandes) et Louis XIII insiste par une 
« lettre pressante, affectueuse ». L'accueil fut un triomphe, et Poussin : 
« Je fus conduit à l'endroit qui m'avait été destiné pour ma demeure. 
« C'est un petit palais... au milieu du jardin des Tuileries... neuf 
« pièces en trois étages sans les appartements du bas... un grand et 
« beau jardin rempli d'arbres fruitiers, un parterre de fleurs, trois 
« petites fontaines, un puits, une fort belle cour, une écurie..- un vrai 
«paradis... J'ai trouvé le premier étage rangé et meublé noblement 
« avec toutes les provisions nécessaires, jusqu'à du bois et un tonneau 
a de vin, vieux de deux ans... S. E. le cardinal de Richelieu m'embrassa 
« et me prenant les mains me témoigna un grand plaisir de me voir... 
« S. M. remplie de bonté et de politesse daigna me dire les choses les 
« plus aimables... De retour dans ma maison on m'apporta dans une 
« belle bourse de velours bleu 2.000 écus en or... » — : Toute indivi- 
dualité chérit les individualités. Aussi les xvii% xviii^ siècles cultivent rien 
qu'en peinture, au-dessus de talents décisifs (Philippe de Champagne, 
Simon Vouet, les Lenain, Lesueur, Mignard, Van der Meulen, les 
Parrocel, Santerre, Largillière, Rigaud, les De Troy, les Lemoyne, 
Doyen, Nattier, Coypel, Jean Jouvenet, Natoire, les Van Loo, Pater, 
Lancret, Oudry, Desportes, Boucher, les Saint-Aubin, Hubert-Robert, 
Joseph Vernet, Fragonard, Greuze, Vien, Isabey, Girodet, Boilly, etc.) 



ID/i LA REVUE BLANCHE 

ces énormes solitaires : Poussin, Claude Gellée, Watteau, Quentin- 
Latour, Chardin. Des peintres de campagne, les Lenain : brevetés pein- 
tres du Roi, et académiciens dès la fondation. 

Mais rares les individualités clairvoyantes : Lebrun, Colbert, 
Louis XIV mourront; tout s'étrécit et saffaiblit ; Bouclier exorcise 
Michel- Ange et Raphaël (voir Virgile Josz : Fragonard), et Fragonard 
s'épeure d'eux; c'est pis. Et David immine. 

Virgile Josz : Fragonard (Mercure de France). 

(Les Concourt à qui nous devons tant, s'achèvent, sous le survivant 
qui survécut trop, en vieille fille numismate. Virgile Josz les continue 
sans les suivre. Il s'introduit, en voisin, dans la vie bonnement familière 
de l'artiste et de tous ceux qu'il pouvait voir: et nous à sa suite. Sous- 
titre de sonVixre, Mœurs du wui" siéc/e : il sait ce qu'il fait, il nous montre 
comment ça se passait en ce temps-là.) En cetemps-lk encore, hauteur, 
servilité, ignorance, envie, sentiments si démocrates, existaient peu 
entre élèves et maîtres, gens en place et artistes, public et fonctionnaires. 
L'autorité prétendait développer l'individualité ; le grand Coypel, l'il- 
lustre Van Loo ouvrent dans un tel but aux jeunes une académie libre: et 
le roi paye. Le Leygues d'alors songe aux pensionnaires de Rome, et pour 
les exhorter « à ne regarder des grands maîtres que ce qui caractérise 
en eux une imitation vraie de la Nature.... k prendre confiance en leur 
talent... à choyer ces tons frais, hasardés par l'enthousiasme.» 

« Tout est fini, tout est fondu » est reproche sous sa plume ! Leur direc- 
teur répond « qu'il faut laisser à leur génie sa liberté » Favorites, grands 
seigneurs, financiers, dans des palais qui sont des merveilles d'art, se 
formenteux-mèmes, à grands frais, des collections de vrais vieux maîtres, 
de vrais jeunes dont ils découvrent la maîtrise'. Le roi loge au Louvre 0.6 mé- 
nages d'artistes et d'artisans... — 89-9H éclate, et l'avènement du 
peuple doue la centralisation d'une acception collecti\>iste et autori- 
taire ; l'individu n'est plus un homme mais un cliiffre ; le chef n'est plus 
un homme mais un principe, une abstraction de la société — Robes- 
pierre, Napoléon, David : Notion nouvelle de « l'Art et sa destination 
sociale », selon que spécifiera Proudhon : quand celui-ci fixera le bonheur 
du pays au jour où pousseront enfin les choux dans les Champs-Elysées, 
il ne fait que donner l'autorité d'un principe à l'acte par quoi Robes- 
pierre sème des « pai-mentièros » au jardin des Tuileries : le sains 
populi veut de ces options; il chasse du Louvre les artistes qu il 
remplace par les spéculateurs et par un édicule d'utilité publique aussi, 
et c'est à Saint-Lazare qu'il fait voisiner Roucher, Chénier, Hubert- 
F-lobert; il dépouille Fragonard, qui, fugitif, meurt de misère ou de la 
douleur de voir ses ])onnes toiles offertes pour 8 livres, et refusées: il 
met au creuset d'un coup 800 médailles antiques, c'est qu'on a besoin 
d'argent ; il brise les figures de Germain Pilon. Aujourd'hui il les 
restaure : la séance continue. 



LES LIVRES i55 

Léon Rosenthal : La Peinture Romantique, 1815-1830 (Henry 

May). 

David, qui est à Lebrun ce qu'à Louis XIV Robespierre, guillotine 
l'ancien régime en art; plus favorisé que Robespierre et Napoléon, sa 
dictature lui survit ; l'Académie, momification des maîtrises, s'ossifie : 
Y Ecole, impersonnelle : la Grande-Armée; Code : autocratie du pseudo 
art hellène qui n'est que gréco-romain (le vrai ne se révèle qu'en 1816) 
et des faux maîtres italiens ,Carraclie. le Guide; le canon esthétique: 
Winckelmann-Laocoon-Lessing-Quatremère de Quincy ; le beau idéal ; 
nature morte, paysage, vie intime, histoire contemporaine ou moderne, 
christianisme, pittoresque, couleurs : excommuniés, avec le « déver- 
gondage » de Rubens et Watteau ; aussi bien le Bois sacré..., le Satyre, 
le Paganisme enfin : rien que l'allégorie, une inouïe histoire 
ancienne, la mythologie; bouffis et rotuliens! grisaille calquant le 
bas-relief, et sous l'égalitaire clair-obscur, l'intérêt plastique murant 
l'intérêt dramatique et le pictural ; mais mainte visée philosophique, 
morale, civique : théâtral et rhéteur, art à destination sociale, qui pérore 
au peuple; d'ailleurs héroïque. Or la révolte sourdit; Napoléon, guerrier 
faste vestiaire, batailles par tout l'univers, impose l'actualité, la foule, 
le mouvement multicolore, le portrait, le cheval, l'ethnogéographie : 
Isabey, Gros, aïeul des coloristes, David même ; Chateaubriand, Goethe, 
Schlegel, Mme de Staël, Raynouard, Michaud, W. Scott insufflent 
christianisme, moyen-âge, exotisme (immiscé dès le xviii®), dont on 
pille d'abord le bric-à-brac. Le Louvre, devenu un moment musée de 
tous les musées, dévoile tous les vrais maîtres... Surgissent, de concert, 
fraternels eût-on cru, non : rien que parallèles : — Produit du tumul- 
tueux et magnifique insubordonné Gros, et dé l'insoumis Prudhon (ce 
Chénier qui refleurira en Carrière), un insurgé épique, furieux de réel, 
mais de réel condensé, et frère de Rude : Géricault, d'où sortiront 
aussi Barye, Daumier, Degas, Forain, tous les statuaires de la vie, 
d'une vie outrée jusqu'à l'angoisse ou jusqu'au rêve ; — Delacroix, . 
Bonington, Decamps : les vrais Romantiques ; — et, Ingres, impéné- 
trable encore. Bataille, mêlée. 1819, Géricault : le Radeau de la 
Méduse, Ingres : V Angélique; 1S22. Delacroix : Dante aux Enfers, et 
[1824) Les Massacres de Scio ; 1825, Vœu de Louis XIII, Mort du 
Vinci, Saint-Symphdrien : Ingres, par tous les camps exalté ; or (1828 
à 1828) David et Girodet, Prudhon, Géricault, Bonington meurent : 
devant l'Ecole décapitée, Ingres reste seul : Delacroix c'est l'Antéchrist. 
1827, Sardanapale, le Christ aux Oliviers, voient Delacroix plus bafoué 
que jamais, et V Apothéose d'Homère est celle d'Ingres. Toutes les 
grenouilles implorant un roi se ruent à lui : au faux grec David le faux 
Raphaël, au bourgeois héroïque le bourgeois étroitement probe et 
soigneux (i), au beau idéal un autre beau idéal, au patron le palron. 



(1) Se reporter à un essai ^uy Ingres {La revue blanche du 1.5 juin lUOl). 



l56 LA REVUE BLANCHE 

succèdent, comme Tancien au patron Lebrun, et lui succéderont Cabanel 
et Bouguereau. Delacroix ce n'était ni beau idéal, érudition, document, 
actualité, ni morale en soi, mais la peinture en elle, l'art pour lart (i), 
hors des temps, l'individualité d'un œil en extase ou d'un cœur en 
tumulte s'exprimant pour son soulagement propre : le grand Décor. 
Du célibataire isolé, mais qui harmonieusement remue toutes les gésines, 
sortiront, quand les paysagistes, Corot, Th. Rousseau (autre Delacroix) 
l'auront marié à la nature, vierge-mère retrouvée, tous les démolisseurs 
et tous les architectes contemporains, Courbet, Fantin, ]Monticelli, 
GustaveMoreau fils de lui et Th. Rousseau). Puvis (né de lui, de Corot 
et de lancêtre Poussin), tous les impressionmistes et néo; enfin, sommet 
vers qui obscurément tous avaient convergé, et qui les rejoint au moyen- 
âge et aux âges antiques, Rodin.. — La glose qu'il suscite situe un 
ouvrage : on sentira bien de tout premier ordre celui-ci. 

VARIA 

X... : La Pharmacie (Henry May). 

Cet excellent petit livre, de V Encyclopédie populaire illustrée^ 
enseigne froidement que « l'absinthe des cafés est faite surtout avec des 
espèces croissant dans les Alpes», que « le lait le plus employé pour 
l'alimentation est le lait de vache », que « le principal emploi du cacao 
consiste dans la pi-éparation du chocolat », etc.. De même, Les Indus- 
tries alimentaires, toujours parX.... donnent du biscuit de soldat, 
« sorte di' pain destiné à l'alimentation des armées », une description à 
la lecture de quoi les jeunes Français ne peuvent que se ruer aux 
bureaux de recrutement pour goûter d'un état qui a^panage ses profes- 
sionnels d'une si succulente denrée. Ce sont là naïvetés indispensables 
dans ce genre de compilations : elles n'ôtent rien, au contraire, à ces 
deux sages opuscules, de leur inc(mtestable utilité pratique pour les 
citoyens avides de savoir sans avoir appris. 

Pierre Valdagm: : Les Minutes parisiennes : 4 heures Ollen- 
dorlf). 

Cette pouliche de luxe, la « mondaine », selon que les Psychologues 
s'expriment, cette créature d'apparat, de devanture, elle a son heure 
sérieuse; plus : soucieuse et passionnée — tel le galop d'essai avant le 
bon départ; — celte merveilleuse poupée mécanique, toute de baleines, 
de fil d'archal et de chilfons jolis, son instant critique, décisif, vibrant. 
Celui où elle se déshabille, non pour l'amant ou le mari — là, c'est la 
négligeable corvée professionnelle assumée plus gracieusement peut- 



(1) Noble blaspliùme, contrepoids indispensable au blasphème servile : l'art à destination 
sociale. Les grandes époques sont telles de, et seules, concilier, l'antinomie; tel le moyen 
âge, l'antique : où l'art est ce qu'il doit être, l'un et l'autre. 



LES LIVRES i57 

être, mais de moins bon cœur que par la fille authentique, laquelle plus 
souvent qu'on ne pense y trouve le plaisir, ayant plus généralement 
qu'on ne croit la vocation ; — celui où elle se déshabille pour son auteur 
et maître : le couturier. Quatre heures, l'Essayage. Moment fatigant 
et tragique, d'où dépend le reste de la vie pour le resté de la journée. 
Et cela se renouvelle presque chaque jour. 

Que c'est un dur métier, que d'être belle femme ! Baudelaire a dit 
effroyablement juste, et M. Valdagne se montre terriblement pénétrant 
et profond. Ce menu livre pimpant, spirituel et preste, comme son sujet, 
est, sans vouloir le paraître, autrement sérieux que le monument de 
pontificale frivolité de tous les pions de la « psychologie mondaine ». 

Félicien Fagus 

Léopold Courouble : La Famille Kaekebrouck (Lacomblez). 

C'est un livre définitif que ces notations de mœurs bruxelloises. 
A-t-on jamais compris toute l'importance de Vaccent, qui est comme le 
timbre spécial et la couleur locale d'un coin de peuple ? On le saura en 
lisant M. Courouble. Sans qu'il s'inquiète de reproduire inutilement 
toutes les formes du parler belge, il n'y a pas une phrase de ses héros 
qui ne sente Bruxelles. Si Joseph Kaekebrouck, le jour de ses noces, 
aime sa femme, on voit tout de suite que c'est « pour une fois », pour 
commencer du moins. Bouffonnerie énorme sans caricature, c'est par 
une série d'émotions fines que l'on passe. 

Georges Duruy : Pour la justice et pour Tarmée lOllendorff). 

Livre animé des meilleures intentions et auquel seront reconnaissants 
le chou et la chèvre ménagés sur le titre. Il est bien évident que l'on 
peut penser mal de l'état-major sans attaquer toute l'armée ; et cette 
idée est si vraie qu'elle s'use. Devons-nous rappeler à un savant univer- 
sitaire le vieux sophisme du tas de blé : A combien de grains commence 
le tas? Avec combien de faussaires l'armée reste-t-elle intègre? Quant 
à Dreyfus, on sait bien qu'il est innocent, c'est même notre opinion 
personnelle : nous allons jusqu'à penser qu'il est le type du soldat et du 
bon officier subalterne, tout discipline et loyauté. La trahison implique 
un esprit délié, c'est travail de bureau et de grade supérieur. — Le livre 
a des pages fort lyriques et peut-être est-il en vers : Après « traître » 
nous avons bien lu à la rime : « Esterhazy, ce reître ». 

Alfred Jarry 
L HISTOIRE 

HippoLYTE BuFFENoiR : La Comtesse d'Houdetot (CalmannLévy). 

Vers 1810, un jour de printemps, une vieille dame effarée allait et 
venait sur la terrasse des Tuileries. Un jeune homme s'y prome- 
nait aussi. La vieille dame aborda le jeune homme. Elle lui dit : 
« Monsieur, je suis si âgée, je perds la mémoire ! Je ne reconnais plus 



i58 LA REVUE BLANCHE 

mon chemin et même, en ce moment, c'est à peine si je me souviens où 
je demeure. Vos questions m'aideraient... Je ne pense pas demeurer bien 
loin... » Le jeune homme se mit au service de la vieille dame, trouva 
son logis, la ramena chez elle. Au seuil de sa porte, elle lui fit une belle 
révérence et lui dit, avec un sourire ; « A prosent, Monsieur, peut-être 
serez-vous bien aise de savoir qui vous avez obligée : je suis la comtesse 
d'IIoudetot ». 

L'anecdote était racontée, je crois, par feu M. Joseph Bertrand. 
N'est-elle pas jolie ? Je la transmets, telle qu'on me l'a dite, à M. Hippo- 
lyte Buffenoir. 

Mme d'floTuletot mourut trèsvieille, à quatre-vingts ans bien sonnés. 
Elle avait doublé sans trop de peine la Révolution, en compagnie de 
M. d'Houdetot, son dévoué mari, et de Saint-Lambert, son cher et bru- 
tal amant. Mais en route elle avait perdu Jean-Jacques, son ami. Même, 
elle l'avait perdu bien avant, puisque 1738 fut Tannée de la rupture qui 
tant éprouva le pauvre Rousseau. 

Les souvenirs de l'amoureuse amitié vouée par ce grand homme à sa 
« Sophie » nous valent aujourd'hui le gracieux travail d'un poète : 
M. Hippolyte Buiïenoir. Pieux, très pieux ouvrage : trop pieux peut- 
être envers Jean-Jacques. Après l'avoir effeuillé, j'ai relu le livre des 
Confessions où Jean-Jacques immortalise les peines que lui fit sentir 
Mme d'IIoudetot. Vous n'ignorez pas que cette dame était justement 
en train d'accorder tout ce qu'il souhaitait à Jean-Jacques, sauf la baga- 
telle, qu'il demandait mal, ([uand Saint-Lambert absent, averti, revint 
et se fâcha. Obéissante, Mme d'IIoudetot se dégage de Jean-Jacques : elle 
réclame ses lettres. Jean-Jacques les rend, mais réclame les siennes. Je 
les ai brûlées, dit Mme d'Houdetot. — Ce n'était pas vrai! s'écrie Jean- 
Jaccjues : « J'en osai douter, et j'avoue que j'en doute encore. Non, Ton 
ne met point au feu de pareilles lettres. On a trouvé brûlantes celles de 
la Julie. Eh Dieu ! qu'aurait-on donc dit de celles-là ! Non, non, jamais 
celle qui peut inspirer une pareille passion n'aura le courage d'en brûler 
les preuves : cela n'est pas possible...» Et tout de suite il se félicite 
d'avoir /«/o?/e Mme d'Houdetot à l'occasion de cette correspondance, 
crainte d'un piège et du ridicule, si, complice peut-être de ses propres 
ennemis, elle avait pensé s'amuser avec eux du timide Jean-Jacques ! 
Ce tutoiement ne plaisait guère à la spirituelle Sophie. Mais Jean- 
Jacques continuait tout de même : « ses plaintes ne faisaient que 
révcîiller ma défiance ». — Est-il des amours plus étranges ? 

Certes, il serait piquant que, sur un point, les Confessions eussent rai- 
son, que Mme d'IIoudt;tot n'ait su se résoudre à détruire les autographes 
de Jean-Jacques. D'aucuns le soutiennent : rien ne le prouve. Mais 
Jean-Jucques en savait le prix, puisqu'il gardait,., les hrot/illons de 
ses lettres d'amour ! Avant sa mort, il les remit à son ami Paul Moultou, 
M. Hippolyte Buiïenoir réédite la plus excessive de ces lettres et la 
juge capable de démontrer 1' « incandescence » de Rousseau. Tout au 
plus, elle me paraît apte à intéresser un médecin. 



LES LIVRES iSg 

Que je préfère les documents assemblés par M. Hippolyte Buffenoir 
sur la vie sincère et naturelle de la comtesse Sophie d'Houdetot ! Par 
eux, on devine que pour elle son aventure avec Jean-Jacques fut un 
épisode assez flatteur, mais sans agrément, sur lequel elle fut contente 
de mettre à temps le mot : fin. Sa seule affection vraie fut pour Saint- 
Lambert. C'était l'avis de M. d'Houdetot. Lui-même entretint, marié, 
une liaison dans le monde qui le rendit heureux pendant un demi- 
siècle. Si bien qu'il disait à la long-ne, en homme d'esprit : « Nous avions, 
Mme d'Houdetot et moi, la vocation de la fidélité. Seulement, il y a eu 
un malentendu ! » Mme d'Houdetot, Saint-Lambert et ce mari pacifique 
formaient encore au début du xix* siècle un trio exquis, satisfait de 
vivre, que ne troublait point l'ombre de Jean-Jacques. La mort prit 
d'abord Saint-Lambert. Mme d'Houdetot avait l'àme tendre, la ten- 
dresse vivace : il semble bien que, tout au déclin de l'existence, cette 
vieille dame à bonnet que l'on voit sur les estampes et qui s'égarait 
dans les promenades ait remplacé Saint-Lambert par un assez jeune 
seigneur italien, M. de Sommariva. 

O contradictions ! Car enfin c'est la même femme qui, jeune et 
brillante, avait composé cette jolie chanson libertine : 

Chanson sur le départ de Saint-Lambert 

L'amant que j'adore, 
Prêt à me quitter, 
D'un instant encore 
Voulait profiter. 
Félicité vaine 
Qu'on ne -pewi saisir, 
Trop près de la peine 
Pour être un plaisir ! 

Si près de la mort, la comtesse d'Houdetot avait l'illusion d'être 
aimable, et ne se privait pas d'aimer. 

M. DE Chabreul : Gouverneur de princes ; 1737-1830 (Calmann 

Lévy). 

Ceci est une analyse des Mémoires de Mme de Genlis et de quelques 
papiers inédits, plutôt qu'un travail d'historien. Mais à qui n'a pas 
la bravoure d'affronter délibérément ces fatigants et désordonnés 
Mémoires, les extraits bien choisis qu'en donne l'auteur de Gouverneur 
db princes sont amusants et agréables. Pourquoi n'y a-t-il pas un 
index des noms cités, pas même Ihabituelle « table des matières ? » — , 
Ici encore (p. 74-78) intervient Jean-Jacques, pour décidément appa- 
raître, dans tout ce qu'on surprend de sa vie, comme le plus fâcheux 
personnage. 

Lecture d'été. 

Robert Dreyfus 



i6o 

MÉMEXTO BIBLIOGRAPHIQUE 



LA REVUE BLANCHE 



Etats, Sociétés, Gouverxemekts. — Edouard Berth : Dialogues socialistes • G. Jac- 
ques, 3 fr. 50. — Joseph Sarraute : Socialisme d'opposition, Socialisme de gouvernement et 
Lutte de classe; Gr. Jacques, 2 fr. — Lydie Martial : La Femme et la Liberté, chez l'auteur, 
1 fr. 50. — Adrien Artaud : Défendons-nous; Marseille. Aubertin et G. EoUe. — Henri 
Berr : Peut-on refaire l'Unité morale de la France?; Colin, 2 fr. — Théodore Beinach : 
Histoire des Israélites, depuis la ruine de leur indépendance nationale jusqvà nos jours 
(2^ édition, revue et corrigée); Hachette, 3fr. 50. — Jules Guesde : Etat politique et moral 
4e classe (avant-propos par Edouard Fortin) ; Giard et Brière, 3 fr. 50. — Paul Lapeyre : 
Le Catholicisme social (Tome !*■■, ^e^ Vérités mâles: Tome II, les Remèdes amers; Tome III, 
le Retour au Paradis terrestre'); Lethielleux, 10 fr. ÔO. — A. D. Bancel : Le Cuopératisme ; 
Schleicher, 1 fr. 50. — André Daniel : L'Année Politique (1900) ; Bibliothèque-Charpen- 
tier, 3 fr. 50. — Eugène Mouton : Le XIX^ siècle vécu par deux Français; Delagrave. — 
Paul Robin : Contre la Nature: Editions de l'Education libertaire, fr. 05. — G. Letain- 
turier-Pradin : Faut-il se battre? Le Duel moderne... Sauvons l'Honneur! : Flammarion, 
3 fr. 50. 

PÉDAGOGIE. — Joseph Duhamel : Comment élever nos fils ; Jasquelle, 3 fr. 50. 

Hl.STOIBE ET DocrMEXT.S. — Gustave Lejeal : Jésus l'Alexandrin, le Symbole de la Croix; 
Maisonueuve. — Albert Soubies : Histoire de la Musique, Belgique ; Flammarion, 2 fr. — 
Hugues Lapaire : Vielles et Cornemuses (illustrations de F. Mailbaud) ; Mouline, Crépin- 
Leblond, 3 fr. 50. — Jules Huret : Loges et Cotdisscs; Editions de La revue blanche, 3 fr. 50. 
— D' Cabanes: Les Morts mystérieuses de l'Histoire; Maloine, 6 fr. — Vicomte de Spoelberch 
de Lovenjoul : La Genèse d'un Roman de Balzac, lettres et fragments inédits ; OUendorff. — 
L. Melchine : Dans le Monde des Réprouvés, souvenirs du bagne sibérien ; Société Nouvelle 
de Librairie et d'Editions, 3 fr. 50. — H. Lecoy de la Marche .- Souvenirs de la Guerre du 
Transvaal, Journal d'un volontaire (^mars-septembre 1900) ; Colin, 3 fr. 50. — Lazare Sainéan : 
Une carrière philosophique en Roumanie, I, Les Péripéties d'une naturalisation, mémoire 
autobiographique ; Bucarest, Emile Storck, et Paris, Larousse, 2 fr. 

MiscELLAXÉES. — Entre Camarades, publié par la Société' des Anciens Elèves de la 
Faculté des lettres de l'Université de Paris; Alcan, 10 fr. 

Littératures étrangères. — Arturo Graf : Il Riscatto; Milano, Trêves, 3 fr. 50. 




Le fjérant : P. Deschamps. 



Paris — Imprimerie C. LAMY, 124, bd de La Chapelle. 13855 



A la dure 



PREFACE 

Ce livre est simplement un récit personnel et non une histoire pré^ 
tentieuse ou une dissertation philosophique. C'est la relation de plu^ 
sieurs années de vagabondages variés, et son but est plutôt d'aider le 
lecteur fatigué en voyage à perdre une heure, que de l'affliger par de 
la métaphysique ou de l'impatienter avec de la science. Pourtant, il 
y a des renseignements dans ce volume ; des renseignement^ au sujet 
d'un épisode intéressant de Vhistoirede V Extrême-Occident, sur lequel 
aucun livre ii'a été écrit par des personnes qui aient été présentes sur 
les lieu.v et qui aient vu de leurs propres yeux les événements de cette 
époque. Je fais allusion à V origine, au développement et à l apogée de 
la fièvre des mines d'argent dans le Nevada, épisode curieux à quelques 
égards; le seul de son espèce qui soit arrivé dans le pays et le seul, 
ma foi, qui probablement y arrivera jamais. 

Oui, à tout prendre, il y a vraiment pas mal de renseignements dans 
mon livre. Je le regrette vivement, ?nais, réellement, je n'' ai pas pu faire 
autrement; les renseignements suintent naturellement de moi, comme 
V outre-mer très précieux suinte de la loutre. Quelquefois j'aurais 
donné des mondes, à ce qu'il me semblait, pour retenir mes constata- 
tions; mais c^est impossible . Plus je calfate mes soui-ces et me rends 
imperméable, plus ma sagesse coule. Par conséquent, je ne peux 
réclamer entre les mains du lecteur qu'indulgence et non justice. 



CHAPITRE PREMIER 

Mon frère est nommé secrétaire du Nevada. — J'envie ses aventures 
en perspective. — Je suis nommé son secrétaire particulier . — 
Mon contentement est complet. — Prêt en une heure. — Rêves et 
visions. — Sur le Missouri. — Un gaillard de bateau. 

Mon frère venait d'être nommé secrétaire du territoire du 
Nevada, place dune telle importance, qu'elle impliquait à la 
fois les charges et dignités de Trésorier, Contrôleur, Secrétaire 
d'Etat, et Gouverneur délégué en l'absence du Gouverneur Un 
salaire de 1800 dollars par an et le titre de « M. le Secrétaire » 
donnaient à cette haute position un air de grandeur imposant et 
romanesque. 

11 



iGa LA UEVUE BLANCHE 

J'étais jeune et ignorant et j'enviais mon frère. Je convoitais 
sa splendeur financière et honorifique, mais particulièrement et 
sjH'cialement le long, l'étrange voyage qu'il allait faire, et le 
monde nouveau et curieux qu'il allait explorer. 11 allait voyager, 
je n'avais jamais quilté la maison et ce mot de voyage avait 
jiour moi un charme séducteur. Bientôt il allait se trouver à des 
centaines et des centaines de milles de distance, au milieu des 
grandes ])laines et des déserts, dans les montagnes de l'Extréme- 
Occident ; il verrait des bisons, des Indiens, des chiens de prai- 
ries et des antilopes ; il allait avoir toutes sortes d'aventures, 
peut-être se faire pendre ou scalper, se donner tant de bon temps, 
écrire à la maison pour nous raconter tout cela, et devenir un 
héros. Il allait voir les mines d'or et les mines d'argent, et peut- 
être, se promenant un soir au sortir de son bureau, ramasserait- 
il sur une côte deux ou trois seaux de lingots brillants et de 
pépites d'or et d'argent. Puis, il deviendrait très riche, il retour- 
nerait à la maison par mer et il pourrait parler aussi tranquille- 
ment de San-Francisco, de l'Océan et de « l'isthme » que s'il 
n'y avait rien de drôle à avoir vu ces merveilles face à face. Ce 
que je souffrais en contemplant son bonheur, la plume ne peut 
le décrire. Aussi, quand il m'olTrit, de sang-froid, la position 
sublime de secrétaire particulier auprès de lui, il me sembla 
voir le ciel et la terre passer et le firmament s'enrouler comme 
un cornet de papier. Je n'avais plus rien à désirer. Ma satisfac- 
tion était complète. Au bout d'une heure ou deux j'étais prêt à 
partir. Nous avions très peu de paquets ù faire, puisque nous 
devions prendre la poste depuis la frontière du Missouri jusqu'au 
Nevada et qu'on n'acceptait qu'une petite quantité de bagages 
par tète. 

Le chemin de i'er du Paciliquc n'existait pas dans ce bon 
temps d'il y a dix on douze ans ; il n'y «mi avait pas un seul 
rail. 

Je me proposais de ne rester au Nevada cpic (r<ti> mois. Je 
voulais y voir loul <e que je pounais de nouveau el de curieux, 
cl puis courir à la maison reprendre mon travail. Je ne j)ensais 
guère que je ne verrais finir ces trois mois d'excursion de 
vacances qu'au bout de six ou sept années (^xtraordinairement 
longues. 

Je rrvai loute la nuit d'Indiens, de déserts et de barres 
d'argcnl, cl. le lendemain, en temps voulu, nous prîmes passage 
à Sainl-Louis à bord d un bateau à \a|)('ur rcinoulaiil la ri\ièrc 
i\u Miss(Mni. 



A LA DURE 



i6i 



Xoiis mîmes six jours à aller de Saint-Louis à Saint-Joseph, 
Ce trajet fut si ennuyeux, si endormant, si insignifiant qu'il 
n'a pas laissé plus d'impressions dans ma mémoire que s'il avait 
diLiré six minutes au lieu d'autant de journées. Nulle trace ne 
subsiste aujourd'hui à ce sujet, dans mon esprit, si ce n'est un 
mélange confus, de troncs d'arbres à l'air sinistre, sur lesquels 
nous faisions passer délibérément une de nos roues ; de rochers 
contre lesquels nous buttions et nous buttions jusqu'à ce que nous 
nous retirions pour les escalader dans un endroit moins dur; de 
bancs de sable où nous nous perchions oe temps en temps et 
où nous nous reposions jusqu'à ce que nous sortions nos 
béquilles pour nous en déloger (à la perche). 

En fait, le bateau aurait presque pu aller à Saint-Joseph par 
terre, car, je ne sais comment, il allait à pied la plupart du 
temps, se hissant sur les rocs et grimpant sur les troncs d'arbre, 
patiemment et laborieusement tout le long de la journée. Le 
capitaine disait que son bateau était un « fameux gaillard » et 
qu'il ne lui manquait que plus de « mordant » et une roue plus 
grande. Moi je me disais que ce qui lui manquait, c'était une 
paire d'échasses, mais j'eus la sagacité profonde de ne pas 
le dire. 



CHAPITRE 11 



AîTiçce à Saint-Joseph. — O/i ne tolère que vingt-cinq lii^res de baga- 
ges. — Dernier adieu aux gants de chevreau et aux habits de 
soirée. — Armés jusqu'au. c dents. — L» Allen ». — Une arme folâ- 
tre. — On nous persuade d'acheter une mule. — Liste des objets de 
luxe. — Nous quittons les « Etats ». — >< Notre équipage ». — 
Dépèches pour les Indiens. — Entre un clin d'œil et un tremblement 
de terre. — Une sphinge moderne et l'accueil qu'elle not/s fit. — Une 
aimable génisse. 

La première chose que nous fîmes, l'heureux soir où nous 
débarquâmes à Saint-Joseph, fut de dénicher le bureau de la poste 
aux chevaux où nous prîmes nos billets à 150 dollars pièce 
jusqu'à Carson City (Nevada) par la route de terre. 

Le lendemain matin, aux premiers rayons de l'aurore, nous 
avalâmes un déjeuner rapide et nous nous hâtâmes vers le lieu 
du départ. Alors un inconvénient se présenta auquel nous 
n'avions pas bien réfléchi avant, à savoir qu'on ne peut pas faire 



iG', LA REVUE BLANCHE 

passer une lourde malle de voyage pour 25 livres de bagages, 
parce quelle pèse beaucoup plus. Cependant c'était tout ce que 
nous pouvions emporter, 25 livres chacun." Ainsi nous dûmes 
nous précipiter sur nos malles, les ouvrir, y opérer un triage en. 
un rien de temps. Nous réunîmes nos 25 livres par tête régle- 
mentaires dans la même valise et nous réexpédiâmes par eau 
nos malles à Saint-Louis. Ce fut une triste séparation, car main- 
tenant nous n'avions plus d'habits à queue ni de gants de 
chevreau blancs à mettre aux réceptions pawnies dans les 
montagnes Rocheuses, plus de chapeaux tuyaux de poêle, ni de 
bottines vernies, ni aucune des autres choses nécessaires à qui 
ambitionne une vie calme et paisible. Xous étions i-éduils au pied 
de guerre. Chacun de nous endossa un habillement de drap lourd 
et rude, y compris une chemise de soldat en llanelle, et des bottes 
de pionnier, et dans la valise nous empilâmes quelques chemises 
blanches, du linge et des objets de toilelte. Mon frère, le Secré- 
taire, emporta environ trois kilos de Dictionnaire complet, car 
nous ne savions pas, pauvres innocents, que ces choses-là 
s'achetaient à San-Francisco la veille et arrivaient le lendemain 
à Carson City. 

J'étais armé jusqu'aux dents avec un misérable ])etit Smith et 
Wesson à se|)( coups, du même calibre que les pilules homéo})a- 
thifpies; il fallait les sept coups complots j)our faire une dose [)oui' 
adulte. Moi, j<' trouvais ça grandiose. Il me semblait que c'était 
là une arme dangereuse. Elle n'avait qu'un défaut, on ne pouvait 
rien atteindre avec. Un de nos « conducteurs » s'en servit quel- 
que temps contre une vache : tant que la bête se tint immobile 
et resta sage, elle ne courut aucun danger; mais dès qu'elle 
commença à circuler et qu'elle cessa de servir de cible au tireur, 
il lui arriva malheur. Le Secrétaire portait en bandoulière un 
revolver Col! (h- jxlil volume en guise de protection contre les 
Indiens; ctainle d'accidents il ne l'avait pas chargé. M. Georges 
Bemis était sinistremeni formidable. Georges Demis était notre 
con)pagnon d<' voyage. Xous ne l'avions jamais vu au})aravanl. 
11 portait à la ceinture un vieil « Allen » authentique, ce que les 
gens irrévérencieux ap|»elaient un « moulin à poivre ». Le seul 
fait de presser sur la détente, armait et faisait partit- le })istolet. 
Pendant la course de la détente, h' chien se mettait à se lever ci 
le barillet à tourner et tout d'un coup le chien s'abattait et la 
balle filait. \'iser le long du barillet en mouvement et atteindre 
1 objet visé était un exploit ([ui n'avait jirobablement jamais été 
accompli sur la terre avec un « Allen ». Mais l'arme de Georges 



A LA DURE l65 

méritait tout de même confiance parce que, ainsi que le dit plus 
tard un des cochers de la malle-poste, « si elle ne réussissait pas 
■du côté qu'elle se lançait, elle amenait autre chose. » Et c'était 
vrai. Elle « se lança », un jour, sur un deux de pique cloué à un 
arbre, et « amena » une mule qui se ti'ouvait à 30 mètres sur la 
gauche. Beniis ne voulait pas de la mule ; mais le propriétaire 
s'avança avec un fusil de chasse à deux coups, et, je ne sais 
comment, lui persuada de Tacheter. C'était une arme folâtre que 
cet (( Allen ». Quelquefois les six canons partaient du même 
coup et il n'y avait plus de sécurité dans le pays qu'en arrière 
<ie l'arme. 

Nous prîmes deux ou trois couvertures contre les gelées dans 
la montagne. En fait d'objets de luxe, nous fûmes modestes, 
nous n'en emportâmes pas, excepté quelques pipes et cinq livres 
de tabac à fumer. Nous avions deux grands bidons pour le trans- 
port de l'eau, et nous prîmes aussi plein un petit sac à plombs 
de monnaie blanche, pour nos dépenses journalières en fait de 
■déjeuners et dîners. 

Vers huit heures tout était prêt et nous étions de l'autre côté 
de la rivière. 

Nous sautâmes dans la malle-poste, le cocher fit claquer son 
fouet, et nous roulâmes, laissant « les Etats » derrière nous. 
•C'était une superbe matinée d'été, et le paysage entier étincelait 
de soleil. Il y avait une fraîcheur et une animation dans la 
brise, ainsi qu'une exhilarante sensation d'affranchissement de 
toute espèce de soucis et de responsabilités, qui nous fit presque 
croire que les années que nous avions passées dans la ville close 
et chaude, au millieu des tracas et de l'assujétissement, avaient 
•été gaspillées et perdues. Nous filions à travers le Kansas, et 
au bout d'une heure et demie nous étions déjà au large dans les 
grandes Plaines. A cet endroit le terrain ondulait — succession 
grandiose d'élévations et de dépressions régulières aussi loin 
<]ue l'œil pouvait atteindre — pareil au soulèvement majestueux 
du sein de l'Océan après une tempête. Et partout il y avait des 
champs de blé, accentuant de carrés d'un vert plus foncé cette 
étendue illimitée de terre couverte d herbes. Mais tout à l'heure 
cette mer sur terre ferme allait perdre son << roulis » et s'allon- 
,,ger pendant sept cents milles (1.200 kil.) aussi plate qu'un 
plancher. 

Notre voiture se balançant d'avant en arrière et de droite à 
gauche était une grande malle-poste, de la plus somptueuse 
espèce, un imposant berceau à quatre roues. Elle était tiré par 



l6G LA REVUE BLANCHE 

six chevaux: à côté du cocher était assis le « conducteur », capi- 
taine légitime de Tesquif : car il avait pour fonction de prendre 
sous sa responsabilité et sa surveillance les dépèches, les 
hagaifcs, les messageries et les voyageurs. Nous étions à nous 
trois les seuls voyageurs pour cette fois. Nous nous tenions à 
lintérieur sur la banquette du tond. A peu près tout le reste 
de la voiture était rempli par des sacs de dépêches, car nous 
emportions avec nous le courrier en retard des trois jours précé- 
dents. Touchant presque' nos genoux, un mur perpendiculaire 
de matières postales s'élevait jusqu'au j)lafond de la voiture. Il 
y en avait un gros las ficelé sur l'impériale avec des courroies 
et les deux coffres d'avant et d'arrière étaient pleins. Nous en 
avions deux mille sept cents livres à bord ; le cocher dit : « Un 
peu pour Brigham, Carson et Frisco, mais le gros du tas pour 
les Indiens, qu'est si puissamment remuant sans qu'ils ont 
plein de sermons <à lire ». -Mais connue à ce moment précis il 
arbora sur sa j)hysiononiie une formidable convulsion, donnant 
l'idée d'un clin dœil englouti par un tremblement de terre, nous 
devinâmes que sa remarque avait l'intention d'être facétieuse et 
signitiait que nous pourrions bien décharger la plus grande 
partie de notre cargaison j)Ostale dans un coin des Plaines et 
l'abandonner aux Indiens ou au premier venu. 

Nous changions de chevaux tous les dix milles, pendant toute 
la journée, et nous volions, pour ainsi dire, sur la route dure et 
unie. Nous sautions à terre pour nous dégourdir les jambes 
chaque fois que la malle s'arrêtait, de sorte que la nuit nous 
trouva dispos et allègres. 

Après souper il monta une femme qui haltilail environ à une 
cincjuanlaine de milles plus loin, et chacun de nous dut 
à tour de rôle aller s'asseoir à l'impériale à côté du cocher et du 
conducteur. Ap)»arennnent ce n'était pas une femme communi- 
cative. Assise là, dans le crépuscule s'épaississant, elle rivait 
un rcgîud lixe sur un mousti(ju<' <pii lui perçait le bras, tout 
doucement elle élevait son autre main jusqu'à la portée de lin- 
secte, puis elle lui lanç.-iil iiur hipc ([ui aurait fait chanceler une 
vache: ciisuile elle jestail à contemjder le cadavre avec une 
satisfactifui lr;in<piille, car elle ne ratait jamais son mousti«jue ; 
soji liréliul mortel à petite portée. Jamais elle n Cidevait les 
carcasses, elle les laissait là connue appàl. Assis à côté de cette 
horrible sphinge, je la regardai tuer quarante ou cinquante 
mousticpies; je la regardais et j'attendais quelle dit quehpie 
chose.. Enlin, je lui dis : 



A LA DURE 167 

— Les moustiques sont assez méchants, par ici, madame. 

— Je vous crois ! 

— Plaîl-il, madame? 

— Je vous crois ! » 

Alors mise à son aise, elle se retourna et dit : 

— Le diable me soulève si je ne commençais [)as à vous pren- 
dre pour des sourds-muets. Oui, pardi ! Je restais là assise, 
crevant de moustiques et me demandant ce qui vous fsait mal. 
En premier, je croyais que vous étiez sourds-muets, après je 
croyais que vous étiez malades ou toqués, ou quequ'chose 
comme ça, après petit à petit je me dis que vous étiez un 
paquet de foutus imbéciles qui ne savaient pas ({uoi dire. 
D'oùsque vous venez ? 

La sphinge n'était plus une sphinge ! Les fontaines de son 
grand abîme étaient descellées, elle fit pleuvoir les neuf parties 
du discours quarante jours et quarante nuits, métaphoriquement 
parlant, et elle nous ensevelit sous un déluge navrant de bavar- 
dage trivial qui ne laissait aucune falaise, aucun sommet pro- 
pre à loger une répartie émerger au-dessus d'un chaos houleux 
de grammaire déchiquetée et de prononciation décomposée. 

Nous soutTrîmes, nous souffrîmes et nous souffrîmes, oh com- 
bien ! Elle continua heure après heure, tant que je regrettai 
d'avoir jamais ouvert la question moustique et de l'avoir mise 
en train. Elle ne s'arrêta plus avant d'être arrivée à destination 
vers la pointe du jour; et alors elle nous réveilla, en quittant la 
voilure (car nous dodelinions depuis longtemps) pour nous 
dire : 

— Eh ben 1 les gars, descendez à Cottonwood et mettez en 
panne une paire de jours, et je vous rejoindrai dans la soirée, 
et si je peux vous faire plaisir en vous glissant un mot de temps 
en temps, je m'en charge. On vous dira que jai toujours été 
une espèce de difficile et de sainte-n'y touche, poui- une fille 
qua poussé dans les bois, et vrai, je le suis, avec les gueux et la 
racaille, et une fille doit l'être, si elle veut être quelque chose, 
mais quand je trouve des gens qu'est mes égaux, je compte que 
je suis une génisse assez sociable tout de même. 

Nous résolûmes de ne pas « mettre en panne à Cottonwood ». 



[08 LA REVUE BLANCHE 



CHAPITRE III 

« La soupente qu'est cassée ». — Un courrier bien distribué. — Som- 
meil mouvementé. — Uti lapin-bourriquot en méditation et au travail^ 

— Un moderne Gulliver. — Le buisson de sauge. — Pardessus ali- 
mentaires. — Triste sort dun chameau. — Avertissement aux expé- 
rimentateurs. 

Environ une heure et demie avant le point du jour, nousfdions 
mocllousement le long de la route. Si moelleusement que notre 
berceau ne se balançait que d'un mouvement léger, assoupis- 
sant, qui nous enveloppait graduellement de sommeil et nous 
émoussait Tentendement, lorsque quelque chose céda sous 
notre poids, \^aguement nous y fûmes sensibles, et en même 
temps indifférents. La malle s'arrêta. Nous entendîmes le cocher 
et le conducteur se parler, au dehors, chercher partout une lan- 
terne et jurer parce qu^ils ne la trouvaient pas, mais quel que fût 
l'événement, il ne nous concernait pas et cela ne faisait qu'ac- 
croître notre bien-être, de penser à ceux qui travaillaient là dans 
la nuit noire, tandis que nous étions capitonnés dans notre nid, 
les rideaux tirés. Mais voici que, d'après le bruit, il parut y avoir 
lin examen de la voilure et la voix du cocher dit : 

— Nom de nom, la soupente qu'est cassée ! 

Cela me secoua et me réveilla tout à fait, comme le sentiment 
mal défini d'un malheur a toujours une tendance à le faire. Je me 
dis : <( Voyons, une soupente, cela fait sans doute partie d'un 
cheval ; et sans doute c'en est une partie vitale daprès l'inquié- 
tude ((ui est dans la voix du cocher. Une jambe peut-être, et 
pourtant comment a-t-il pu se casser la jambe en valsant sur une 
pareille route? Non, ça ne peut pas être la jaml>e. C'est impos- 
sible à moins qu'il ne l'ait lancée à la tête du cocher. Voyons, 
qu'est-ce que ça peut bien être que la soupente d'iui cheval, je 
me Ir dfmnnde? Enfin, en tous cas, ne montrons pas notre igno- 
rance au public. » 

A ce moment, la figure du conducteur parut à un coin de 
rideau soulevé etsa lanterne nous illumina, nous el notre muraille 
de snes postaux. Tl nous dit : 

— Messieurs, il l'nndra que vous descendiez, un petit peu.hou- 
j)enle cassée. 

Nous drv;d;Unes .sous une fine pluje pénétrante el nous nous 
sentîmes lonl dépaysés et tout navres. Quand j'eus découvert 



A LA DURE 169 

que ce qu'on appelait une « soupente », c'était la combi- 
naison massive de courroies et de ressorts qui maintenait 
suspendue la caisse de la voiture, je dis au cocher : 

— Je n'ai encore jamais vu de sou})ente aussi usée que ça 
autant que je me rappelle. Comment est-ce arrivé ? 

— Tiens, c'est arrivé qu'on a voulu faire tenir dans une seule 
voiture le courrier de trois journées voilà comment c'est arrivé, 
dit-il, et justement nous sommes rendus à la vraie adresse qu'est 
écrite sur tous les sacs de journaux qu'étaient pour jeter aux 
Indiens pour les faire tenir tranquilles. C'est une veine insensée, 
passe qu'il fait si constitutionnellement noir, que j'aurais passé 
devant sans m'en douter, si c'te soupente-là avait pas cassé. 

Je compris qu'il était en travail d'un de ses fameux clins d'œil, 
quoique je ne pusse voir sa figure, parce qu'il était penché sur 
sa besogne; lui souhaitant une heureuse délivrance, j'allai aider 
les autres à décharger les sacs de dépêches. Quand ils furent 
tous dehors, ils formèrent une grande pyramide au bord de la 
route. La soupente raccommodée, nous remplîmes de nouveau 
les deux coffres, mais nous ne mîmes rien sur l'impériale et 
seulement moitié moins qu'avant à l'intérieur. 

Le conducteur rabattit tous les dossiers et remplit la voiture 
de sacs à mi-hauteur de bout en bout. Sur quoi, nous protes- 
tâmes hautement, parce que nous n'avions plus de sièges Mais le 
conducteur fut plus sage que nous, et dit qu'un lit valait mieux 
que des sièges et qu'en outre cet arrangement protégeait sa 
soupente. Nous ne demandâmes plus de sièges. Le lit pour la 
flânerie était infiniment^préférable. Je passai dans la suite mainte 
journée amusante à m'y coucher et à lire les Statuts et le Dic- 
tionnaire, en me demandant ce qui allait arriver aux personnages. 

Le conducteur dit qu'il enverrait de la prochaine station, un 
garde pour veiller sur les sacs abandonnés, et nous reprîmes 
notre route. 

C'était maintenant le point du jour ; en étendant nos jambes 
pleines de crampes de toute leur longueur sur les sacs postaux 
et en regardant par les carreaux à travers les vastes déserts de 
verdure couverts d'une brume fraîche et pulvérulente jusqu'au point 
où le levant marquaitl'horizon comme d'un point d'interrogation, 
notre plaisir parfait prit la forme d'une extase tranquille et 
heureuse. 

La voiture courait à une allure vertigineuse; la brise faisait 
claquer les vêtements accrochés et les rideaux de la manière la 
plus exhilarante, notre berceau se balançait voluptueusement 



i^O LA REVUE BLANCHE 

en tous sens, le battement des sabots, le fouet du cocher et ses 
« hue 1 allons donc ! » étaient une musique; le terrain se dérou- 
lant, les arbres se précipitant semblaient nous jeter de muets 
hourrahs au passage, puis se retourner derrière nous, pleins 
dadmiration ou d'envie ou de quelque chose ; et tandis que nous 
étions couchés, que nous fumions le calumet de paix et que nous 
comparions toute cette joie aux années de l'ennuyeuse vie 
des villes qui l'avaient précédée, nous sentions qu'il n'était au 
monde qu'un seul bonheur parfait et sans mélange et que nous 
lavions trouvé. 

Après déjeuner, à une station quelconque dont j'ai oublié le 
nom, nous grimpâmes tous trois sur le siège, derrière le cocher 
et nous laissâmes le conducteur faire un somme sur notre lit. Et 
petit à petit quand le soleil m'eut assou})i, je m'étendis à plat 
ventre sur rinq)ériale, me retenant à la légère tringle de la gale- 
rie cl je dormis une heure ou })lus. Cchi j)euf donner une idée de 
ces roules sans pareilles. D'instinct, un (h)rmeur se cramponne 
toujours violemment aux barreaux quand la voilure caliote, mais 
quand elle ne fait (|ue l)ercer et se l>alancer. l'étreinte i^st inulile. 
Les cocjjers et les conducteurs de la ligne a\ ;tienl riialtiluib' 
tout en i'<*stanl à leur place, de dormir Irenle ou (piaranle 
minutes d'affilée, sur de bonnes routes, pendant qu'on marchait 
à une vitesse de 13 ou IG kilomètres à llieiu-e. Je les ai vus le 
faire souvent. En cela, il n'y avait pas de dangei'. un dormeur se 
raccrochera lonjouis à temps aux itarreaux (piand la voiture 
cahote, (les gens-là étaient surmenés et il ne" leur értait pas 
j)Ossible (le i-esler éveillés tout le temps. 

Ensuite nous |)assàmes à Marysville ; nous fi-ancliimes le Big- 
Blue et le IJtlle-Sandy; environ un mille pins loin, nous 
entrâmes dans le Nebraska. Encore un mille plus loin, nous 
arrivâmes au Big-Sandy, à ''2HH kilomètres (U^ Sainl-Josej)h 

(lonune le soleil se couchait, nous vîmes le j»remi(M- spécimen 
d'un animal. (|ne. snr ime étendue de 3 r)00 kilomètres de nn)n- 
tagnes cl de (h'serls. du Kansas juscpi'au Pacifique, on aji|)elle 
l'amilièremcnl le « lapin-bourri^juot ». II esl bi(Mi noniim'-. 11 est 
|)areil à irim|)or"te (pnd autre lapin, si ce n"es| qn'il c>l d un tiers 
ou de moilic'- plusgr(»s. (piil a les jandx's |dus longiu^s projxu- 
tioimellenient à sa taille, cl (piil a les oreilles les |)lus absurdes 
(pii aient jamais coilfé aucuin' ci(''alnre. exceph"' le boui'riquot. 
Ouainl il est ;ni i-epos. «piil jtense î\ ses jm'cIk's, ou ([u il j'è\ e 
sans crainle de djuiger, ses oreilles majestueuses se dressent au- 
dessus de lui. hii-n en vue. mais le ci-aquement d'une j)i-indille jni 



A LA DURE 171 

cause une frayeur pn-sque mortelle, et alors il peuche léi2,ère- 
uieut ses oreilles eu ari'ière el s'élance vers sou logis. Tout ce 
que vous pouvez voir, pendaul la minute suivante, c'est sa 
longue silhouette grise, sallongeanl toute droite et se « tirant » 
à travers les courts buissons de sauge, la tête levée, l'œil fixe 
et les oreilles un peu rejetées en arrière, mais jalonnant cons- 
tamment l'endroit où se trouve l'animal comme s'il portait un 
foc. De temps en tem})s, il fait un l)on(l merveilleux avec ses 
longues jambes, bien au-dessus des sauges ratatinées, et marque 
un saut qui rendrait un cheval envieux. Puis il descend une 
longue et gracieuse pente et disparaît bientôt mystérieusement : 
il s'est tapi derrière un bouquet de sauge et y restera assis, 
aux aguets et tremblant jusqu'à ce que vous arriviez à six pieds 
de lui. sur quoi il repartira. Mais il faut tirer une fois sur cette 
bète si on veut la voir mettre tout son cœur dans ses talons et 
faire de son mieux. Alors, complètement effrayée, elle couche 
ses longues oreilles sur son dos, s'allonge comme une aune de 
dra})ier à chaque bond qu'elle fait et éparpille derrière elle les 
kilomètres avec une facilité pleine d'indifférence qui enchante. 

Nous fîmes « se ramasser » notre spécimen, comme dit le 
conducteur. Le Secrétaire le mit en route avec une balle du 
Coït, je commençai à lui cracher dessus avec mon arme ; au 
même moment, la bordée tout entière du vieil « Allen », partit 
avec un fracas retentissant et on peut dire sans exagération que 
le lapin devint frénétique. Il baissa les oreilles, leva la queue et 
détala pour San-Francisco, à'ime vitesse qu'on ne peut décrire 
que comme un éclair suivi d'une éclipse. Il était hors de vue 
depuis longtemps que nous entendions encore le sifflement de 
sa fuite. 

Je ne me rappelle pas où nous rencontrâmes le premier buis- 
son de sauge, mais puisque^ j'en ai parlé, je peux aussi liien le 
décrire. C'est une chose facile à faire, car si le lecteur réussit à 
se figurer un chêne vénérable et noueux réduit à la taille d'un 
petit buisson de deux pieds de haut, avec son écorce rugueuse, 
son feuillage, ses rameaux entremêlés et toutes ses parties com- 
plètes, il a la peinture exacte du buisson de sauge. Souvent, 
pendant des après-midi de loisir dans les montagnes, je me suis 
couché par terre, la figure sous un Imisson de sauge et je me 
suis imaginé pour m'amuser que les moucherons, au milieu du 
feuillage, étaient des oiseaux lilliputiens; que les fourmis mar- 
chant et contre-marchant autour de la tige, étaient des troupeaux 
lilliputiens, et que j'étais moi-même un maraudeur gigantesque 



1-7. LA REVUE BLANCHE 

de Brobdignac, guettant un petit citoyen de l'endroit pour le 
manger. 

Cest la miniature exquise de l'imposant monarque de la forêt 
que ce buisson de sauge. Son feuillage est d'un vert grisâtre et 
donne cette teinte au désert et à la montagne. Il a l'odeur de 
notre sauge Vlomestique et la tisane de sauge fabriquée avec a 
le goût de celle que tous les enfants connaissent si bien. Le 
buisson de sauge est une plante singulièrement rustique et 
pousse en plein dans ré2)aisseur du sable et parmi les rocs 
dénudés oii rien, dans le règne végétal, n'essaierait de croître, 
excepté le « buncli grass ». Les buissons de sauge poussent à 
une distance de trois à six ou sept pieds l'un de l'autre, sur toute 
la surface des montagnes et des déserts de l'Extrème-Occident 
jusqu'à la frontière de la Californie. Il n'y a aucune espèce 
d'arbres dans le désert, pendant des centaines de kilomètres, il 
n'y a aucune végétation dans un véritable désert, excepté le 
buisson de sauge et son cousin le « bois à graisse » qui lui 
ressemble tellement, que la différence entre eux est nulle. Les 
feux de bivouac et les dîners chauds seraient impossibles dans 
le désert sans le buisson de sauge ami. Son tronc est aussi gros 
que le poignet d'un enfant (et va jusqu'à l'épaisseur du bras d'un 
homme) et ses branches anguleuses sont moitié aussi grosses 
que son tronc ; le tout forme un bois dur, sain, excellent, qui 
ressemlde beaucoup à celui du chêne. 

Quand une troupe bivouaque, la première chose à faire est de 
couper des buissons de sauge; et au bout de quelques minutes, 
on en a une pile opulente toute prête. On creuse un trou d'un 
pied de large, de deux })ieds de profondeur et de deux pieds de 
longueur, et on casse la sauge et on l'y brûle jusqu'à ce qu'il 
soit plein jusqu'au bord de charbons allumés. Puis on se met à 
faire la cuisine et il n'y a pas de fumée, et par conséquent pas 
de jurons. Un feu sembhilile dure toute la nuit et n'a que très 
])eu besoin d'être rechargé; il constitue un feu de bivouac très 
socialile et autour duquel les réminiscences les plus impos- 
sililes paraissent plausibles, instructives et profondément amu- 
santes. * 

Le buisson de sauge est un très bon combustible, mais en fait 
de légume, c'est un insuccès signalé. Aucun être ne peut en 
soulîrir h> goût, excepté le lapin-l)Ourriqu<)t et son fils illégi- 
tinu', h; luiiiet. Mais leur témoignage concernant ses facultés 
nutritives est sans valeur, parer (|u'iis nuingent des pommes de 
pin, de l'antliraciic, rhi fil de laiton, des tuyaux de plomb, des 



A LA DURE 17? 

vieilles bouteilles et tout ce qui leur tombe sous la dent, et s'en 
vont avec uu air aussi reconnaissant que s'ils avaient eu des 
huîtres à dîner. Les mulets, les bourriquets et les chameaux 
ont des appétits que n'importe quoi soulage temporairement, 
mais que rien n'assouvit. Une fois, en Syrie, près des sources du 
Jourdain, un chameau entreprit mon })ardessus pendant qu'on 
plantait les tentes et l'examina d'un œil critique, d'un bout à 
l'autre, avec autant d'attention que s'il avait eu l'idée de s'en 
commander un pareil; ensuite, après avoir médité dessus en le 
regardant comme article dhabillement, il se mit à le considérer 
comme article d'alimentation. Il posa le pied dessus, arracha 
une des manches avec ses dents, et la mâcha et remâcha en 
l'ingurgitant graduellement, ouvrant et fermant tout le temps 
les yeux en une sorte d'extase religieuse, comme s'il n'avait 
jamais rien goûté dans sa vie d'aussi bon qu'un pardessus. Puis 
il fit claquer ses lèvres une fois ou deux et alla chercher l'autre 
manche. Ensuite, il tàta du col de velours, et sourit d'un tel 
sourire de contentement qu'il était facile de voir qu'il regardait 
ce morceau comme le plus délicat d'un pardessus. Les pans 
vinrent après, de compagnie avec des capsules à percussion, du 
sucre candi et de la pâte de figues de Constantinople. Ensuite 
ma correspondance de journaliste tomba à terre, et il en essaya : 
c'étaient des lettres manuscrites pour les journaux de mon pays. 
Mais là il foulait un terrain dangereux. Il commença par ren- 
contrer dans ces documents des passages d'un sérieux solide 
qui lui pesa sur l'estomac ; et de temps à autre il mordait dans 
une plaisanterie qui le secouait à lui déconsolider la mâchoire ; 
sa position commençait à devenir critique, mais il tint bon avec 
grand courage et ferme espoir jusqu'à l'instant oi^i il finit par 
trébucher sur des affirmations qu'un chameau lui-même ne pou- 
vait pas avaler impunément. Il se mit à étrangler et à étouffer, 
les yeux lui sortirent de la tête, ses jambes de devant s'écar- 
tèrent, en un quart de minute environ il tomba aussi roide que 
l'établi d'un charpentier, et expira dans une agonie indescrip- 
tible. J'allai lui retirer le manuscrit de la bouche et je vis que 
cette bête délicate était morte étouffée par une des narrations 
les plus modérées et les plus anodines que j'aie jamais soumises 
à un public confiant. 

J'allais dire, quand j'ai été détourné démon sujet, que quelque- 
fois on trouve des buissons de sauge de cinq ou six pieds de haut, 
avec une envergure de branchage et de feuillage en proportion, 
mais que leur hauteur habituelle est de deux à deux pieds et demi. 



171 



LA REYUE BLANCHE 



CHAPITRE IV 

Nous faisons notre lit. — Les assauts du Dictionnaire complet. — A 
une station. — Notre cocher, grand et brillant dignitaire. — Etrange 
situation pour une cour. — Les aménagements. — Doubles portraits. 
— Un héritage de famille. — Ce digne hôtelier. — « Le bazar et 
l'installage », — Un exilé. — Le slumgullion . — Une table bien 
servie. — L'hôtelier s' étonne. — L'étiquette à table. — Mules me.ri- 
caines sauvages. — Malle-poste et chemin de fer. 

Pendant que le soleil tombait et que la fraîcheur du soir venait, 
nous fîmes nos préparatifs de couchage. >s'ous remuâmes les 
sacs à lettres en cuir et les sacs à imprimés en toile noueuse 
(noueuse et bossuée à cause des bouts et des coins de revues, 
de boîtes et de livres qui en ressortaient). Nous les remuâmes et 
nous les redisposàmes de manière à rendre notrc^ lit aussi 
uni que possible. Et nous y réussîmes, bien qu*aj)rès toute notre 
peine, il eût un air un peu tourmenté et houleux comnu' un 
petit morceau de mer orageuse. Ensuite nous poursuivîmes nos 
bottes dans les recoins entre les sacs de poste où elles s'étaient 
nichées et nous les mîmes. Nous décrochâmes alors nos habits, 
nos vestes, nos pantalons et nos grosses chemises de laine, des 
appuis-main où ils s'étaient balancés toute la journée et nous 
les rcvctimes, car il n'y avait de dames ni aux stations ni dans 
la voiture, et, le temps étant chaud, nous nous étions mis à notre 
aise en nous déshabillant jusqu'à nos « dessous » dès neut 
heures du matin. Tout étant prêt maintenant, nous rangeâmes 
le Diclionnaiie toujours incpiiel là où il pouvait reposer aussi 
tranquillement que possible et nous plaçâmes les bidons à eair 
et les pistolets là où nous jiouvions les retrouver dans l'obscu- 
rité. Puis nous finnàmes une pipe finale, et nous échangeâmes 
une dernière histoire; après quoi, nous mîmes les pipes, le tabac 
et le sac de monnaie dans les petites cavités et renfoncements 
des sacs postaux, nous tirâmes h's rideaux tout autour de la 
voiture et nous la rendîmes aussi» sombre que « l'intérieur d'une 
vache » comme dit le conducteur dans son langage j)ittoresque. 
Il y faisait certainement aussi sombre (pie |)Ossible, on ne 
pouvait rien y distinguer même vaguement. El, à la fin, nous 
nous enioiilAmes comme des vers à soie, chacun dans sa cou- 
verture, et nous nous laissâmes Iranipiillement aller an sommeil. 



A LA DURE 17^ 

Lorsqu'on s'arrêtait pour changer de chevaux, nous nous 
réveillions et nous essayions de nous rappeler où nous étions, 
nous y réussissions et au bout d'une minute ou deux la voiture 
repartait et nous aussi. Nous commencions à entrer dans un 
pays sillonné çà et là de petits ruisseaux. Ceux-ci avaient de 
chaque côté des rives élevées et à pic et chaque t'ois que nous 
dégringolions d'une rive et que nous regrimpions sur l'autre, 
cela embrouillait passablement notre groupe. D'abord nous 
tombions tous en tas à l'avant de la voiture, presque sur notre 
séant ; et une seconde après nous étions projetés à l'autre extré- 
mité, la tête en bas. Nous nous débattions et nous gigotions 
aussi et nous nous garions des bouts et des coins des sacs de 
lettres qui s'efTondraient autour de nous et par dessus nous ; 
quand la poussière s'était élevée au milieu du tumulte, nous 
éternuions tous en chœur, la plupart d'entre nous grognaient 
et poussaient des exclamations impatientes dans le genre de : 
« Retirez donc votre coude d'entre mes côt«es. — Est-ce que 
vous ne pourriez pas finir de pousser ? » 

Chaque fois que notre avalanche se précipitait d'un bout de 
la voiture à l'autre, le Dictionnaire complet l'accompagnait ; et 
chaque fois qu'il l'accompagnait, il endommageait quelqu'un. 
Dans un de ses trajets il « écorça » le coude du Secrétaire ; 
au suivant, il me donna dans le creux de l'estomac ; et au troi- 
sième, il retroussa le nez de Bemis au point de lui faire voir 
l'intérieur de ses narines, à ce qu'il prétendit. Les pistolets et 
l'argent coulèrent tout de suite au fond; mais les pipes, les 
tuyaux de pipes, le tabac et les bidons cavalcadaicnt et casca- 
daient à la suite du Dictionnaire à chaque assaut qu'il nous 
livrait, et lui fournissaient aide et protection en nous versant du 
tabac dans les yeux et de Feau dans le cou. 

Pourtant, tout considéré, ce fut une nuit très confortable. Elle 
passa graduellement, et lorsqu'enfin une lueur grise et froide se 
montra par la fente des rideaux, nous bâillâmes et nous nous 
étirâmes avec satisfaction, nous développâmes nos cocons et 
nous trouvâmes que nous avions eu tout ce qu'il nous fallait de 
sommeil. Petit à petit, comme le soleil montait et chauffait le 
monde, nous ôtàmes nos habits et nous nous préparâmes à 
déjeuner. Nous étions juste à l'heure, car, cinq minutes après, le 
cocher donna aux notes sauvages de sa trompe leur volée par 
dessus les solitudes herbeuses, puis nous découvrîmes une 
hutte basse ou deu^ dans le lointain. Le roulement de la voi- 
ture, le battement d^s sabots de nos six chevaux, les comman- 



i-C, LA REVUE BLANCHE 

déments l>refs du cocher, s'éveillèrent en une emphase plus 
accentuée et plus énergique, et nous vînmes nous ranger le long 
de la station à notre allure la plus hrillante. C'était un enchante- 
ment que ces anciens voyages en malle-poste. 

Nous sautâmes dehors dans notre petit déshahillé. Le cocher 
lança à terre sa poignée de rênes, bâilla et s'étira coinplaisam- 
ment, retira ses é])ais gants de daim avec beaucoup de délibé- 
ration et une dignité intolérable, sans accorder la plus légère 
attention à une douzaine de questions aimables sur sa santé, 
d'apostrophes hund)lement facétieuses et llatteuses, et d'offres 
de services obséquieuses de la part de cinq ou six employés ou 
palefreniers hirsutes et à demi-sauvages en train de dételer 
prestement nos bêtes et défaire sortir le nouveau relais hors de 
l'écurie; car aux yeux du cocher de malle-poste de cette époque 
les employés et j)alefreniers étaient une espèce de créatures 
ordinaires et vulgaires, utiles dans leur métier et aidant à 
constituer l'univers, mais pas la sorte de gens auxquels une 
personne de distinclion pût se permettre de s'intéresser; tandis 
cprau coidraire aux yeux de l'employé et du palefi-eiiiei- le cocher 
de malle-poste était un héros, un haut et bi-illani dignitaire, 
l'enfant favori du monde, l'envie du {)euple. le point de mire des 
nations. Quand ils lui parlaient, ils acceptaient son silence 
insolent avec douceur et comme étant la conduite naturelle et 
convenable d'un si grand homme ; quand il ouvrait les lèvres, 
ils se suspendaient à ses paroles avec admiration (il ne faisait 
jamais l'honneur d'une remarque à un individu en particulier, 
mais il l'adressait avec une large généralité aux chevaux, aux 
écuries, au pays d'alentour, et aussi aux subalternes humains) ; 
quand il lançait à un palefrenier une personnalilé goguenarde et 
blessante, ce palefrenifM- était heureux toule la journée ; quand il* 
lâchail son unique })laisanterie, vieille comme les monlagnes, 
grossière, juronnante, bête et infligée au même auditoire dans 
les mêmes termes chaque fois qu'il s'arrêtail là. hs manants 
s'esclaffaient, se tapaient sur la cuisse et juraient quils n'avaient 
jamais rien eidendu de si diôle dans leur vie. Et comme ils se 
précipitaient autour de lui quand il deuumdait une cuvette d'eau, 
une gourde d'idem, ou dw l'eu pour la pipe! Mais ils auraient 
insulté sui' le ehaïup un Noyageur s'il s'était oublié assez pour 
imj)lorer une faveur auprès d'eux. Ils avaient l'art de cette inso- 
lence aussi bien cpie le cocher à (pii ils rem|)r-uidaienl : car, 
qu'on ne l'oublie ])as, le cocher de grande ligne n'avait guère 
moins de mépris pour ses voyageurs que i)Our ses palefreniers. 



 LA DURE 177 

Les palefreniers et les employés traitaient le réellement puis- 
sant' conducteur de la malle simplement selon le meilleur de ce 
qu'ils croyaient être la politesse, mais le cocher était le seul 
être devant lequel ils s'inclinaient, le seul qu'ils adoraient. Avec 
quelle admiration ils le contemplaient en haut de son siège quand 
il se gantait avec une lenteur délibérée pendant que quelque 
heureux palefrenier lui tendait son faisceau de rênes et attendait 
patiemment qu'il le prît! Et comme ils le bombardaient d'excla- 
mations glorieuses quand il claquait son long fouet, et partait 
en caracolant. 

Les bâtiments de la station étaient des huttes longues et 
basses, faites de briques couleur de boue séchées au soleil, 
assemblées sans mortier (les Espagnols appellent ces briques 
c( adobés » nom que les Américains ont abrégé en « dobies »). 
Leurs toits dont la pente était si faible que ce n'est pas la peine 
d'en parler, étaient de chaume et gazonnés et recouverts d'une 
épaisse couche de terre d'où partait une végétation assez luxu- 
riante d'herbes et de plantes sauvages. 

C'était la première fois que nous voyions dans une maison la 
cour au-dessus du grenier. Les bâtiments consistaient en 
granges, en écuries pour 12 ou 15 chevaux, et en une hutte en 
guise de salle à manger pour les voyageurs. Cette dernière 
contenait des réduits pour le chef de station et un ou' deux 
palefreniers. On pouvait s'accouder sur les gouttières et il fallait 
se baisser avant de passer la porte. En place de fenêtre il y avait 
un trou carré à peu près assez large pour livrer passage au corps 
d'un homme, mais il n'y avait pas de vitres. Il n'y avait pas de 
parquet, mais le sol était en terre battue. Il n'y avait pas de 
fourneau, mais la cheminée servait à tous les usages. Il n'y avait 
pas d'étagères, pas de buffets, pas d'office. Dai\s un coin se 
dressait un sac de farine tout ouvert, et nichés au pied se trou- 
vaient une couple de cafetières enfer battu, noires et vénérables, 
une théière en fer battu, un petit sac de sel et un quartier de 

lard. 

A l'extérieur, à la porte de l'antre du chef de station, une 
cuvette de fer blanc était posée â terre. A côté il y avait un 
seau d'eau et un morceau de savon jaune en barre; à la gouttière, 
une vieille chemise de laine bleue pendait d'une manière signi- 
ficative, mais cette dernière était la serviette particulière du chef 
de station et il n'y avait que deux personnes dans la société qui 
auraient pu se riscfuer à s'en servir, le cocher et le conducteur. 
Le second ne voulait pas par bienséance ; le premier ne voulait 

12 



178 LA REVUE BLANCHE 

pas, parce qu'il 11e tenait pas à encourager les avances d'un 
chef de station. Nous avions des serviettes tlans notre valise : 
elles auraient pu aussi bien être au fond de la Mer Morte. Nous 
(et le conducteur) nous servions de nos mouchoirs et le 
cocher de son pantalon et de ses manches. A côté de la porte, à 
l'intérieur, était accroché .un vieux petit cadre de miroir conte- 
nant dans un coin inférieur deux petits fragments du miroir 
primitif. Cette combinaison vous offrait à la vue, quand vous 
vous regardiez, un portrait à deux coups, avec une moitié de 
votre tète surélevée de cinq centimètres au-dessus de l'autre 
moitié. 

A ce cadre de miroir était suspendu un demi-peigne au bout 
d'une licelle, mais s'il me fallait décrire ce patriarche ou mourir, 
je crois que je me commanderais des échantillons de cercueils. 
Il remontait à Esaû et à Samson et depuis avait toujours été 
en accumulant des cheveux, ainsi que certaines impuretés. Dans 
un coin de la pièce trois ou quatre carabines ou mousquets 
étaient rassemblés avec des cornes à poudre et des sachets de 
munitions. Les gens de la station portaient des pantalons d'étoffe 
grossière de fabrication rustique, dont le fond et les entre- 
jambes étaient doul)lés d'amples applications de basane faisant 
fonctions de jambières quand l'homme montait à cheval, de 
sorte que ce pantalon moitié bleu somi)rc et moitié jaune était 
inexprimablement pittoresque. Il était fourré dans de hautes 
bottes, aux talons armés de grands éperons espagnols dont les 
barrettes et les chaînettes de fer cliquetaient à chaque pas. 
L'homme portait une barbe et des moustaches immenses, un 
vieux chapeau mou, une chemise de laine bleue, pas de bre- 
telles, pas de gilet, pas d'habit, dans une gaîne de cuir à la 
ceinture, un grand et long revolver de marine (suspendu à 
droite, le chien en avant), et, ressortant de sa botte, un couteau 
bowie-knife }\ manche de corne. Le mobilier delà cabane n'était 
ni fastueux ni encombrant. Les chaises à bascule et les canapés 
étaient absents el l'avaient toujours été mais s'élaientfait repré- 
senter par deux taboXuets à trois pattes, un banc de sapin de 
quatre pieds de long et deux caisses à chandelles, vides. La table 
était formée d'une planche graisseuse sur tréteaux et ni la nappe 
ni les serviettes n'étaient venues, on ne les attendait pas non 
plus. (Iliaque homme avait devant lui un plal d'étain bossue, un 
couloau cl une foui'chetle, une chopine d'étain <>! le cocher 
avait une soucoupe de terre de fer <[ui avait vu <ie meilleurs 
jours. 



A LA DURE - i-g 

Naliirolleincnt cet archiduc sicgeail au liaul bout de la table. 
Il y avail dans le couvert une pièce isolée et solitaire qui avait 
un ail- touchant de noblesse en ruines. C'était l'huilier. Il était 
en niaillechort, mutilé et oxydé, mais il se trouvait là si absur- 
dement déplacé qu'il avail l'air d'un roi en haillons exilé chez 
des barbares, et la majesté de son origine commandait le respect 
malgré sa .dégradai ion. Il ne lui restait qu'un seul carafon, et 
encore sans bouchon, constellé de piqûres de mouches, le goulot 
cassé, avec deux doigts de vinaigre dans le fond et une douzaine 
de mouches confîtes. les pattes en Tair et la mine lonsue 
d'avoir été s'établir là. 

Le chef de station brandit un disque de pain de la semaine 
précédente, ayant la forme et la dimension d'un fromage ancien 
modèle, et en tailla des lames qui étaient aussi bonnes que des 
pavés Nicholson et plus tendres. 

Il découpa une tranche de lard pour chaque personne, mais 
seuls les vieux routiers aguerris se mirent en devoir delemanaer, 
car c'était du lard de réforme que les Etats-Unis ne voulaient pas 
donner aux soldats dans les forêts et que la Compagnie de 
transports avaient acheté mi rabais pour la nourriture des voya- 
geurs et des employés. Peut-être avons-nous rencontré ce lard 
de réforme plus avant dans les Plaines que la section oii je le 
place, mais nous l'avons rencontré, on ne peut pas dire le contraire. 
Puis il nous versa une boisson qu'il appelait du « slumgullion », 
et il est diftîcile de croire qu'il n'avait pas reçu une inspiration 
du ciel le jour oii il lavait baptisée. En réalité, cela avait la 
prétention d'être du thé, mais il y avait dedans trop de lavette 
à vaisselle, de sable et de vieille couenne de lard pour tromper 
un voyageur intelligent. Il n'y avait ni s^ucre ni lait, pas même 
une cuiller pour remuer le mélange. 

Nous ne pouvions pas manger le pain ni la viande, ni boire le 
(^ slumgullion ». Et en regardant le mélancolique carafon de 
vinaigre, je pensais à l'histoire (déjà très très vieille, à cette 
époque) du voyageur qui s'assit devant une table où il n'y avait 
rien qu'un maquereau et un pot de moutarde. 11 demanda à 
l'amphitryon si c'était tout. L'amphitryon dit : « Tout. Com- 
ment, éclairs et tonnerre! il me semble qu'il y a là assez de 
maquereau pour six. — Mais je n'aime pas le maquereau. — Oh 
bien 1 servez-vous de la moutarde. » 

En d'autres temps j'avais trouvé l'histoire bonne, très bonne, 
mais ici elle prenait une vraisemblance lugubre qui lui enlevait 
toute drôlerie. 



i8o LA REVUE BLANCHE 

Notre déjeuner était servi, mais nos mâchoires restaient au 
repos. 

Je goûtai et je flairai et je dis que je préférerais du café, à ce 
que je croyais. 

Le patron de la station s'arrêta foudroyé et me dévisagea sans 
parler. A la fin, quand il revint à lui, il se tourna légèrement de 
côté et dit, sur le ton de quelqu'un qui réfléchit à quelque 
chose de trop vaste pour son imagination : « Du café 1 celle-là 
me dégote par exemple, nom de Dieu 1 

Nous ne pouvions pas manger et il n'y avait aucune conver- 
sation entre les palefreniers et les piqueurs, nous étions tous à 
la même table. Du moins la conversation se bornait à une simple 
demande rapide échangée de temps en temps d'un employé à 
l'autre. Elle se faisait toujours sous la même forme, et était 
toujours brutalement amicale. Sa saveur et sa nouveauté occi- 
dentale me piquèrent au premier abord et m'intéressèrent ; mais 
ensuite elle devint monotone et perdit son charme. C'était : 

— Pass(v. le pain, fils de putois ! 

Non, joublie, le mot n'était pas putois, il me semble qu'il 
était j)lus fort que cela; et même j'en suis sûr, mais il m'est 
sorli de la mémoire apparemment. Toutefois, cela n'a pas d'im- 
portance, probablement qu'il était trop fort pour être imprimé. 
C'est dans mon souvenir le j)oint de repaire qui m'indique où 
pour la première fois j'ai rencontré le parler nouveau et vigou- 
reux des plaines et des montagnes de l'Ouest. 

Nous laissâmes le déjeuner en payant chacun notre dollar, 
nous regagnâmes notre lit de sacs de lettres dans la voiture, et 
trouvâmes une consolation dans nos pipes. C'est à cet endroit 
que nous avons subi le })remier amoindrissement de notre 
équipage princier. Nous quittâmes nos six beaux chevaux et 
prîmes six mulets à la place. Mais c'étaient des bêtes mexicaines 
et sauvages ; il fallait un homme à la tête de chacune d'elles 
pour les tenir solidement pendant que le cocher se gantait et 
se i)réparait. Et quana à la fin il empoigna les rênes et donna 
le signal, la voiture se lança hors de la station comme si elle 
sortait de la gueule d'un canon. Comme ces animaux frénétiques 
détalaient ! C'était un galop emporté et furieux et l'allure ne 
se modéra pas un moment avant que nous ayons brûlé 
16 ou 18 kilomètres et que nous nous soyons précipités au 
milieu du groupe de petites huttes et d'écuries de la station 
suivante. 

Nous vohlmes ainsi toute la journée. A deux heures de 



A LA DURE i8l 

l'après-midi la zone boisée ({ui borde la Platte du Nord et en 
marque les sinuosités à travers le vaste parquet uni des Plaines 
devint visible. A quatre heures nous passâmes un bras de la rivière ; 
à cinq heures nous passâmes la Platte elle-même et nous atterrîmes 
à Fort-Kearney à cinquante-six heures de St- Joseph^ et à 483 kilo- 
mètres. 

Voilà ce que c'était que courir la poste sur la grande ligne de 
terre, il y a dix ou douze ans, quand il n'y avait peut-être pas 
en Amérique dix personnes bien comptées qui s'attendissent à 
vivre assez pour voir un chemin de fer suivre cette route jus- 
qu'au Pacifique. Aujourd'hui le chemin de fer est là, pourtant, 
et mille comparaisons et contrastes cocasses se peignent à 
mon esprit quand je lis, dans le Times de New-York, le compte- 
rendu suivant d'une excursion récente au pays même que je 
viens de décrire. Je puis à peine comprendre le nouvel état des 
choses. 



« A TRAVERS LE CONTINENT 

« Dimanche, à 4 h. 20 du soir, nous roulâmes hors de la station d'Omaha 
et partîmes vers l'ouest pour notre longue course. Une couple d'heures 
après, on annonça le dîner, un événement pour ceux d'entre nous qui 
avaient encore à éprouver ce que c'est que de manger dans l'un des hôtels 
roulants de Pullman ; donc, passant dans la première voiture en avant de 
notre palais-dortoir, nous nous trouvâmes dans le wagon-salle à manger. Ce 
fut une révélation pour nous que ce premier dîner de dimanche. Et bien que, 
chaque jour, pendant quatre jours, nous ayons déjeuné, dîné et soupe, notre 
compagnie -tout entière ne cessa d'admirer la perfection des arrangements 
et les merveilleux résultats obtenus. Sur des tables couvertes d'un linge de 
neige et garnies de services en argent massif, des serviteurs d'Ethiopie en 
costumes d'une irréprochable blancheur placèrent comme par magie un 
repas dont Delmonico lui-même n'aurait pas eu sujet de rougir ; et même, à 
quelques égards, il serait difficile à ce chef distingué d'égaler notre menu ; 
car, outre tout ce qui constitue ordinairement un dîner de première caté- 
gorie, n'avions-nous pas notre côtelette d'antilope (le gourmet qui n'en a pas 
goûté, ah! que sait-il du festin des prémices de la terre?), notre délicieuse 
truite du ruisseau de la montagne, des fruits de choix, et (sauce piquante 
et inachetable) notre air des Prairies, embaumé, et obligatoirement apéritif. 
Vous pouvez en être sûrs, nous fîmes justice à ces bonnes choses, et tout 
en les arrosant de rasades de Krug mousseux pendant que nous filions 
cinquante kilomètres à l'heure, nous convînmes que nous n'avions jamais 
mené la vie à plus grandes guides. 

« (Nous battîmes ce record, deux jours après, en faisant 43 kil. 5 en 
27 minutes sans que nos verres pleins jusqu'au bord répandissent une 
goutte de Champagne.) 



l82 



I.A REVUE BLANCHE 



« Après dîner, nous nous rendîmes dans notre wagon-salon, et comme 
c'était le soir du sabbat, nous entonnâmes quelques vieilles hymnes. Les 
voix masculines et féminines se mariaient agréablement dans lair du soir 
pendant que notre train, avec son grand œil de Polyphème étincelant et 
éclairant de longues perspectives de Prairies, se ruait dans la nuit et dans 
le désert. Ensuite au lit, dans des couchettes luxueuses, où nous dormîmes 
du sommeil des justes et ne nous réveillâmes que le lendemain (lundi) matin 
à 8 heures pour nous trouver au passage de la Flatte du Nord à 483 kilo- 
mètres d'Omaha et à 15 h. 40 de notre point de départ. » 



/À suwre.} 



Mark Twain 



Traduit de l'anglo-américain par \Ws\\\ Motheré. 



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Laurent Tailhade 



C'était un peu après l'acte de Vaillant, après l'acte d'Kmile Henry ; 
une bombe placée sur une fenêtre du restaurant Foyot éclata, et frappa 
en pleine tempe le poète Laurent Tailhade, lui labourant la joue, lui 
lésant l'œil et comblant chaque pore de la peau du visage, soit d'un grain 
de poudre, soit d'un minuscule éclat de verre. On emporta le blessé 
chez un pharmacien, et on commençait à le panser, lorsque survinrent 
un, deux, trois magistrats qui, avec un tact exqifts, un flair salomo- 
nique, une gravité dont Brid'oison ne communique le secret qu'à ceux 
que du haut des cieux il contemple avec tendresse, interrompirent le 
pansement à seule fin d'interroger la victime et d'arracher à son délire, 
à son commencement d'agonie, des aveux. Minos et Pandore, travaillant 
a priori, s'étaient persuadés, pendant le trajet de leur permanence à 
la pharmacie, que la bombe était une auto-bombe, que seul Tailhade 
anarchiste avait pu placer si à propos une bombe qui devait faire sauter 
Tailhade dîneur paisible. Leur tentative d'interrogatoire dura environ 
nne demi-heure : c'était peu ; — c'était assez pour qu'un des plus nobles 
poètes de la langue française fût sur le point de mourir, d'abord de ses 
blessures et surtout de la stupidité humaine. 

Le lendemain, dans la presse, ce fut un haro, un charivari : le 
reporter aboyait, lerédacteur en chef découplait les limiers, les fioriture» 
des roquets couraient sur la basse continue des dogues et les maîtres- 
chanteurs y allaient à pleine voix. M. Edmond Magnier lui-même, 
délaissant un instant la prestidigitation d'affaires et les escamotages de 
créances qui lui valaient une reluisante célébrité, se dérangea pour 
articuler des aphorismesde Tolède. Personne dans la presse ne put 
prendre la parole pour le blessé et réfuter le haro d'Aliboron. La cause : 
c'est d'abord qu'après l'acte de Vaillant des gens de lettres réunis 
avaient été consultés sur l'opportunité de l'acte. Mallarmé avait dit, 
avec son don de précision simple, qu'il ne pouvait discuter les actes de 
ces saints (il voulait dire les anarchistes, il voulait dire à quel rang il 
les mettait). Laurent Tailhade avait répondu: « Qu'importent quelques 
vagues individualités qui disparaissent, si le geste est beau ! » Il eût 
eu bien tort de plaindre outre mesure quelques élus du suffrage universel , 
qui venaient d'en être quittes pour la peur, et, quoique c'eût été une 
belle frousse, ils sortaient, du moins, indemnes des mains de celui qu'ils 
firent guillotiner. Mais que l'homme qui avait trouvé le geste beau fût 
atteint à son tour par un geste, à coup sur, dès lors magnifique, c'était 
à s'en tenir les côtes, et les échotiers de ces dames en nageaient dans 
la joie. On pouvait dire que celui-là ne resterait pas anarchiste. 



l8/j LA REVUE BLANCHE 

Et pourtant il lest demeuré et cela lui constitue d'être toujours admi- 
rable, quand il dit dans les réunions populaires sa ballade à Ibsen, sa 
Ballade-Solness, comme l'appelle, par une abréviation qui constate le 
succès, le peuple socialiste : 

Vienne ton jour, déesse aux yeux si beaux, 
Dans un printemps vermeil de Salamine ! 
Guéris nos cœurs en allés en lambeaux, 
Anarchie ! ô porteuse de flambeaux, 
Dompte la nuit, écrase la vermine 
Et dresse au ciel même avec nos tombeaux 
La claire tour qui sur les flots domine ! 

Une autre raison qui suscitait contre lui les colères, c'est qu'il n'était 
pas un tendre. Au pays du Mufle n'a rien d'une romance : il y écorcbait 
un certain nombre de grotesques ; et l'acération de sa plume, l'excel- 
lence de son langage poétique qui lui permettait d'appliquer sur chaque 
tare le nom exact et de trouver pour le redire d'excellents et d'aggra- 
vants synonymes, en accentuant la valeur d'art de son livre, n'étaient 
pas pour en réduire la valeur combative. Il y avait eu des mécontents ; 
et, en effet, ce petit volume est bien paradoxal : on y avance que M. Jean 
Rameau, poète gagiste, qui débite ses copieux poèmes entre nos plus 
charmants ténors et nos plus captivantes diveltes, dans les salons et 
dans les ministères, partout où l'on aime la vraie poésie, n'était ni un 
poète ni un Adonis; c'était inconcevable. 

Laurent Tailhade guérit de sa bombe : il avait une vitalité formidable. 
Elle fut assez forte pour l'aider à surmonter sa convalescence. On ne 
l'avait sauvé qu'en l'enveloppant de morphine, au cours de la cure, 
après les opérations répétées faites pour extirper encore un éclat de 
verre inenlrevu aux premiers soins. On l'avait remis sur pieds, mais 
sans le guérir d'intolérables douleurs ; et on lui avait conseillé l'emploi, 
encore quelques mois, de la morphine. Tailhade, tandis que tant de 
faibles se laissent noyer aux mirages de paradis artificiels, sut se passer 
de son calmant; il retourna aux mains des chirurgiens qui, cette fois, 
.le guérirent tout à fait. Et le robuste lutteur était tout prêt à la lutte, 
guéri, sauf un œil perdu et les quelques souvenirs des blessures qu'on 
est toujours exposé à ramasser quand on a eu deux douzaines de duels, 
quand se présenta l'affaire Dreyfus. 

Il y trouva une superbe période d'art. C'était alors que la vile racaille 
de la Libre Parole, sans que personne, parmi les juges ni les ministres, 
osî\t songer à l'inculper d'excitation au meurtre, affichait à son balcon 
des transparents lumineux où on lisait : « Mort aux Juifs » ; c'était alors 
que des bandits exerçaient des escouades de gredins, à qui l'on conseil- 
lait, par l'i'loquence et par le journal, d'assassiner les Juifs pour les 
pouvoir mieux voler; des scribes sans lettres pratiquaient avec une 
égale maîtrise, comme hier encore, la faute d'orthographe et la déla- 
tion. 'r;iilli,i(b' cscarmouchait contre ce Mufle, multiplié, contre ce Mufle 



LAURENT TAILHADE i85 

maintenant écumant de bave sanglante, contre ce Mufle tout à coup 
hurlant, déchaîné, tisonné par lEglise, par le soudard, par le spirite, 
par le hobereau décavé dont les rancunes contre la société sont terri- 
bles. Tailhade escarmouchait aux Droits de l'Homme, radeau étroit où 
nous étions trop resserrés, avec le sage Dépasse, avec Le Pic, le plus 
vif, le plus net, le plus aigu des pamphlétaires, et Ajalbert, etTimmory, 
etDagan, d'autres encore. On y achetait, si Ton peut dire, la tête auguste 
d'Alphonse Humbert, on dépiotait Boubou, si digne par son toupet et 
ses performances de ce nom de clown; on notait les coutumes variées du 
scombroïde, comme disait Tailhade, qui éclata là en verve magni- 
fique. Il avait comme toujours le mot propre, et appelait un chat un chat, 
et Drumont un mouchard, — et ce Coppée, qu'il faut dire en entier : 

Le quatorze juillet et ses chevaux de bois, 

Ses g'uinches, où les bons zigues, saouls de pivois, 

Etreignent, pour l'en-avant-deux, leurs maritornes, 

Tandis que les cocus vont aérant leurs cornes, 

Me charment. J'ai revu, place du Panthéon, 

Le doux vieillard qui jouait de l'accordéon 

Dans la rue Oudinot, presque sous mes fenêtres, 

A l'heure où la splendeur de Félisque et ses guêtres 

Se dérobaient parmi les mégissiers obscurs, 

Car j'ai toujours aimé les humbles aux cœurs purs. 

Aux pieds douteux comme un vers de Pour la Couronne, 

Car je suis le passant bénin que n'environne 

Aucun rayon, aucun éclair, aucun soleil; 

Mes articles me font aux concierges pareil. 

Aussi dès que revient la date fatidique 

Où la junte des mannezingues se syndique 

Pour imbiber de furfurol le populo, 

Je hisse à mon balcon — ainsi qu'au bord de l'eau 

Quelque tremble où le soir ému se décolore — 

Un étendard fait de flanelle tricolore. 

Et, à côté de ces pamphlets poétiques, ce sont des contes, des filets, 
comme on dit en argot de journal, fortement burinés, avec un trait 
concis et comique qui fait songer au meilleur Banville, avec quelque 
chose de plus strict et de plus acide. C'est une dame qui se présente à 
un banquet nationaliste ; elle arrive en fiacre et sa voix chevrote : 

Arrête, arrête, cocher! 
J'ai mes trois cheveux pris par la portière, 

Arrête, arrête, cocher! 
J'ai mes quatre dents sous le marchepied... 

ou c'est la présentation en prose d'un des héros du jour : « Si j'avais 
l'honneur de fréquenter avec M. Vervoort, je m'affublerais sur le champ 
d'un scaphandre », et tant d'autres trouvailles, toujours frappées en une 



l86 LA REVUE BLANCHE 

lang-ue sans défaillance. Quand il manie la satire envers, utilisant, pour 
la farce grandiloquente quil manie à merveille, tous les rythmes par- 
nassiens, toutes les formes fixes, qui, alors, trouvent un excellent emploi, 
il en tire sans cesse des effets neufs, et il faut lire ses Chants royaux où 
le sarcasme tragique se joue des difficultés fantaisistes du rythme, et se 
déroule sonore, plein, sans tare. 

Laurent Tailhade ne fut pas toujours un pamphlétaire. 

Il y a longtemps, au moment oîi les inquiétudes littéraires d'une 
génération avide de nouveauté, et de beauté encore inentrevue, allaient 
engendrer le symbolisme, Laurent Tailhade écrivait les vers r[ui, 
réunis, forment le bel ensemble du Jardin des Rêves. Des cadences 
nobles y disent le déroulement des lames le long des grèves où naquit 
Aphrodite. Laurent Tailhade, jeune, était surtout sensible à la magni- 
ficence extérieure des choses, et ce qu'il voulait décrire, c'était la splen- 
deur des formes, la grâce souveraine des Eves, le port majestueux du 
lys, l'exotisme des bouquets d'Orient qui semblent apporter des parfums 
imprégnés de la salure marine. Percevant à travers le temps, sous- la 
bassesse Ihéologique, sous l'atroce déploiement de force intolérante du 
moyen âge, le travail magnifique des enfants dlliram, qui sculptèrent 
les effigies des vierges auprès des gargouilles ironiques, et sentant en 
artiste toute l'âme fondante et pure d'un Angelico extasié, Laurent 
Tailhade disait, — avec des pompes de cortège dans la marche des strophes 
et des vers qui sculptaient le balancement des ostensoirs et stylisaient 
les volutes de l'encens, — les splendeurs des matériaux ecclésiastiques, 
l'ordonnance pourpre et violette des cérémonies, leur appareil d'or et de 
dentelles, et l'étincellement des verrières. 

Les tailleurs d'images, les bâtisseurs de temples ont tellement entre- 
lacé la nature à l'élan des piliers gothiques que tout artiste qui dépouil- 
lera la cathédrale de son sens actuel, oppressif, agressif, admirera qne 
tant de rêves se soient fossilisés dans ces belles formes. Le talent du 
poète était alors tout épris des splendides architectures à lignes vastes 
et sobres, et il est plausible de voir en cet amour de la ligne classique, 
un rellel de la petite patrie d'origine de Laurent Tailhade : elle est 
dans les Pyrénées, au pied de la montagne, et de là on en perçoit toutes 
les forteresses -ennuagées et les frises vaporisées de neige. 

Avec la candeur de l'artiste si prêt à s'énamourer des formes et à 
prêter à l'essence des choses un peu du charme de leur plastique, 
Tailhade s'abusa (pielque temps sur sa façon de sentir les pompes reli- 
gieuses et crut s'intéresser à leurs mobiles. Cela dura peu. D'ailleurs, 
en ee temps, vers i88'i ou i885, aucun prol)lème ne se posait impérieu- 
sement. Dans une paix molle, les consciences, (pi'aucun heurt n'avait 
réveillées, pratiquaient une large tolérance. Toutes les religions s'elfa- 
çaient comme des fresques dans les ruines d'un cloître, où le soleil par 
tons les arceaux disjoints vient rejoindre en danses de clarté les mauves 
folles et les bardanes. On se choisissait un terrain de rêverie, on y 
demeurait, et Laurent Tailhade avait choisi son heure et son décor : il 



LAURENT TAILHADE 187 

notait le crépuscule de Dieu, et le cortège las qui disparaissait derrière 
les collines noires, dans un dernier reflet de pourpre et de l'eu. 

Avant que l'idée sociale ne lui fût apparue en toute sa clarté, — et pour 
ce cerveau droit, la voir nettement, cela entraînait la nécessité de la 
servir de tout cœur et de tout corps, — le poète interrompit un livre : 
Sur fond d'or, où se serait déroulé sans doute le rêve plastique du 
moyen âge, et il en tira son petit et exquis volume, Vitraux, où la ileur 
en est condensée : visions de préraphaélite, alternées avec les plus gra- 
cieuses chansons de moderne trouvère. Dans cette hagiographie parti- 
culière, Ophélie figure parmi les saintes, comme certes Shakespeare 
parmi les bienheureux à qui le génie assure Timmortalité de rame, et 
Ophélie s'en va parmi les fleurs en vers harmonieux et doux. 

Fleurs sur tleurs ! Des sanglots éteignent sa romance, 
Tandis que, les cheveux couronnés de jasmin, 
Elle s'incline vers les joncs du fleuve immense. 

Les nixes près du bord lui montrent le chemin 
Et calme, au fd de l'onde, en les glauques prairies 
Elle descend avec des bleuets dans la main. 

Les fleurs palustres sur ses paupières meurtries 

Poseront le dictame adoré du sommeil 

Dans des jardins de nacre au sol de pierreries. 

Sous les porches d'azur où jamais le soleil 

Ne dore des galets la couleur ivoirine 

Sous les nymphéas blancs teintés de sang vermeil 

Ophélie a fermé ses yeux d'aigue-marine. 

Mais ceci est passé. Tailhade qui toujours, et à bon droit, a cru que la 
lyre avait deux cordes, la tragique et la boulFonne, se trouve nécessai- 
rement polémiste, et, Ton peut dire, au bon moment. Des personnes lui 
ont reproché de poser d'une main légère des cautères ardents sur les 
bosses et les plaies de quelques contemporains. Banville, qui fut extra- 
ordinairement un doux, a pourtant remarqué que ce ne fut pas dans le 
sang des colombes que furent trempées les flèches stymphaliques dont 
souffrirent tant de monstres et aussi Philoctète. Et puis le ton de la 
polémique est singulièrement haussé. Une vérité qu'il faut dire, c'est 
que très souvent, en maintes occasions, quand la postérité revisera nos 
procès, elle sera choquée du ton violent et sauvage de certains des 
adversaires de Tailhade, et elle agréera, souvent aussi, pour les frapper 
en proverbes et les garder précieusement comme délinitions histori- 
ques, certains des sarcasmes de Tailhade. Et pourquoi cette différence? 
Pour ceci, que le ton garde une justesse différente selon qu'il part de 
haut ou de bas. 11 fallait évidemment être un imbécile ou un gredin pour 
aggraver d'injures le malheur du prisonnier de l'Ile du Diable, pour 



l88 T.A REVUE BLANCHE 

lancer l'outrage à Pressensé, à Duclaux, à Grimaux, à tous ceux qui 
abandonnaient les hautes recherches pour tâcher de continuer à respi- 
rer dans le monde une atmosphère potable, et non cette odeur de 
pourriture qui s'élève du grouillement pestilentiel des officines de 
chantage et d'excitation au vol. Mais il est très loisible de dire que les 
valets de la force, les cuistres de FÉglise, les bourreaux des camisards, 
sont des Imbéciles et Gredins, et cela ne dépasse nullement les droits 
du pamphlétaire de le mettre en tête de son livre, et la postérité saura 
très bien qu'il y a des époques où, s'il serait très paradoxal de dire que 
tous les pamphlétaires furent des honnêtes gens, il est juste d'énoncer 
que tous les honnêtes gens furent un peu pamphlétaires. 

Le style de Laurent Tailhade est infmiment artiste et curieux. 
Chacun a sa façon de traiter l'écriture. Les uns se contentent de la 
langue exacte de leur époque, prennent l'instrument tel que le leur 
tend la coutume, et s'ingénient à s'en servir admirablement ; ainsi en 
use M. Anatole France : d'autres, plus épris du mot, plus grammairiens 
peut-être, ou plus chercheurs de nuances pour traduire de fugitives 
impressions de nature ou de mentalité, recherchent dans le pas.sé de la 
langue, dans le trésor de la littérature, des mots dont l'on ne se soit 
pas servi, des ducats redevenus neufs de n'avoir été de longtemps 
maniés, et ils ramènent ces mots dans le vocabulaire immédiat des 
contemporains : ainsi agira Laurent Tailhade. Il a encore une autre 
réserve : c'est celle de l'aro-ot, dont il connaît les nuances diverses et 
sait manier le riche adjuvant. Entendons-nous : il y a deux sortes 
d'argot dont une seule peut servir à la littérature. L'argot complet, le 
loucliehem, l'argot qui déforme le mot par des intercalations et des 
dérangements de lettres n'a aucune valeur littéraire. Mais l'argot qui est 
une sorte de langue familière, sans cesse créant des expressions, fau- 
tant une perpétuelle revue de fin d'année des bizarreries de la langue, 
notant les analogies rapides, donnant corps à tant de plaisanteries 
légères sur tant de faits courants, peut offrir, en sa spontanéité, de belles 
ressources. C'est un précieux moyen d'investigation sur le sentiment 
populaire qu'offre cette langue aux naissances imprévues, et de même 
que dans la vieille chanson populaire il se dépensa beaucoup de talent 
anonyme, dans cet argot cursif il se prodigue de l'esprit et de la drôlerie 
de tout le monde. Poètes, employés, soldats, ouvriers, pierreuses et 
môme peut-être pierreux, etleschemineaux et les boursiers (ces derniers 
avec moins d'éclat) y collaborent. Encore celte création du français 
vulgaire, si elle offre des ressources à l'écrivain, demande à être maniée 
par lui avec infiniment de discernement, et seuls les bons artistes en 
peuvent magnifier les ressources. C'est tout à fait hors de la portée des 
chansonniers de mannezingue, d'autant plus ridicules qu'ils jouent le 
plus aux poètes dévastés ou aux Christs-plongeurs. Tailhade se 
sert d«' l'argot avec infiniment d'adresse, et des mots nouveaux et des 
calcnjbredainos folles il fait dos matériaux d'art par un ingénieux 
sertisscmcnt de ces paillettes picaresques parmi des mots rajeunis et 



LAURENT TAILHADE 189 

de belles épithètes dune correction académique. Le style de Tailhade 
est clair, riche, nuancé et partout il témoigne d'un don rare de parfaite 
originalité. 

Ce peuple que Tailhade aime tant, avec lequel il pense et sent, met- 
tant au service de l'incarnation des sentiments de la masse profonde 
son art et ses idées, il le va souvent trouver, dans les endroits où les 
groupes révolutionnaires écoutent leurs conférenciers. Lorsque Méraux 
et, après lui, Deherme créèrent les universités populaires, lorsque 
Lumet créa le Théâtre Civique, et qu'on commença à se réunir à la 
Maison du Peuple, quelque chose de très important commença : ce fut 
l'union des lettrés et des savants libéraux avec les forces du quatrième 
Etat. Il est difficile de calculer quelle sera exactement la portée de ces 
réunions quotidiennes : tout porte à croire qu'elle sera très considé- 
rable. M. France a prêté avec raison à un adversaire intelligent de la 
liberté ce projet: comme meilleur moyen d'enrayer la marche ascension- 
nelle de la vérité, créer de fausses universités populaires, pour l'en- 
seignement du mensonge. C'est sur ce terrain de l'exposition nette 
et large des idées que les libéraux battront les obscurantistes et 
les ignorantins. Dans ces réunions, Tailhade arrive, prêt, dévoué, - 
éloquent. Son auditoire lui fait, comme on dit, une entrée. Il com- 
mence posément, il parle, il expose son sujet, et puis il s'enflamme, 
monte, la voix sonne, et la satire politique commence à traits 
drus; c'est Barbapoux, c'est Barrés qui, s'il se retire delà politique, 
n'en gardera pas moins le tare d'avoir mis plusieurs années de 
littérature au service desassommeurs; c'est Maurras, « qui entend par 
le nez » : sur l'étonnant apologiste du faux patriotique, et le fondateur 
de cette critique littéraire qu'on pourrait dénommer la critique d'inté- 
rêts, Tailhade ne tarit pas, et il tire des étincelles d'art de cette humble 
matière ; c'est Déroulède et ses bras en panache, et les gens des CroiXy 
les cuistres de sacristie, les prétoriens, les juifs renégats, les dix-sept 
reliés par des liens d'infamie ; et les épithètes pleuvent vengeresses sur 
ce vilain monde, justes, fortes, cinglantes: on pense à Daumier et à son 
crayon terrible. Après, on fait de l'art, et on chante le chant nouveau : 
V Internationale. Il n'est pas fameux, il dit mal ce qu'il veut dire, mais 
le temps lui donnera sa patine, et il vaudra par tout ce qu'on y aura 
mis de généreuses espérances, et parles beaux soirs où il sonne et les 
beaux jours où il sonnera. 

Le peuple, qui aime l'art, acclame Tailhade; il discerne fort bien ses 
auteurs ; il sait parfaitement entendre le beau langage, et par dessus 
une bourgeoisie fatiguée qui se gave de vaudevilles et de mélodrames 
avec ou sans rimes, un auditoire se prépare pour les poètes, magnifique 
et nombreux. Tailhade aura été le premier de ceux que l'auditoire 
adopta. Le procès de tendance qui l'amène en ce moment-ci dans les 
couloirs du Palais ne fe ra que lui assurer des sympathies nouvelles et 
ardentes. 

Gustave Kahn 



Le Palais de Proserpine 



(1) 



XIV 



Le Tombeau de la race 



... Debout, sous limmense lustre allumé qui pendait de la 
voûte, le prince Claude, morne, taciturne, inspectait la crypte 
où il venait de descendre. Il était extraordinairement maigre, 
dans son pourpoint de drap noir passementé d'argent, ses 
chausses de tafïetas et ses bas- noirs, courbé, s'appuyait sur 
une canne d'ébène incrustée i d'ivoire, et ses yeux flamboyants, 
entre les paupières rougies, contrastaient avec le trou d'ombre 
de sa bouche ouverte. 

Autour do lui, cela était propre et bien range... Les cercueils 
s'alignaient en bon ordre sur leurs tasseaux, revêtus de velours 
ou de brocart, munis d'inscriptions, classés chronologiquement, 
les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, les enfants dans le 
fond. Le lieu n'était pas particulièrement funèbre, et, sauf un 
léger relent d'une fadeur spéciale qui inquiétait, évoquait à pre- 
mière vue l'idée plutôt d'un dé])ôt de cofl'res et de friperies que 
celle d'un aristocratique pourrissoir. 

Des hommes étaient en train de tirer de sa niche une bière, et 
peinaient, car elle était lourde. 

— Il y a longtemps, songeait monseigneur, que j'aurais dû 
venir ici. Mes aïeux attendaient cette visite. C'est là leur suprême 
salon de réception. Dans ces boîtes dont je vais soulever le cou- 
vercle, leur apparence subsiste, incontestable, et telle que l'il- 
lusion du costumwr, par quoi je prétendais les retenir, esl, en 
comparaison, tout à l'ait ineflicace. 

Le grincement du cercueil traîné sur les dalles du sol l'évrilln 
de sa rêverie. 

Aux bougies, le brocart de la housse étincela, puis le chêne 
apparut, mat, hexagonal. 

— Austère, et d'un beau travail ! prononça Son Altesse, en se 
rapprochant. 

Iiilimidés, les ouvriers lui firent place. Mais, d'un geste bicn- 
veiilanl, il les encouragea. 



(1) Voir La rentv blanche des l^f et lô juillet, 1" et 15 août, l*"" et 15 septembre lt)01. 



LE PALAIS DE PROSERPINE 191 

— Continuez, leur dit-il, Oiinnd il sera temps, vous m'appel- 
lerez. 

Et il se promena lentement au long de la crypte, maniant 
les crépines, tàtant le bois des cercueils, lisant avec soin les 
dates et les noms sur les lames de cuivre, 

— En vérité, poursuivait-il, je perçois comme un bruissement 
de faibles voix autour de moi. Et, en écoutant plus attentive- 
ment, je comprendrai le sens des paroles murmurées. Ici, de 
sages conseils m'auraient été dictés, plus sages que ceux de ce 
Leone Cappa qui m"a trompé... 

11 s'arrêta, joignit les deux mains sur sa canne. Sa mâchoire 
inférieure pendait, ses yeux, fixes, considéraient un point vague 
dans l'espace, 

— Car il m'a trompé, se répéta-t-il. Sans lui, Claudia ne serait 
pas née — et pas morte,,. Claudia ! 

Ses prunelles s'humectèrent; il s'immobilisa dans sa contem- 
plation désolée, 

— Claudia 1 songea-t-il si intensément qu'il crut s'entendre 
parler. Frêle débris d'un espoir démesuré... Dans quelle nuit 
es-tu tombée pour m'y entraîner avec toi? Le poème que tu 
avais gravé dans mon cœur s'en est effacé!... 

Des coups de maillet rythmaient sa lamentation intérieure. Au 
craquement du bois qui se sépare succéda un silence équivoque, 
interrompu par le grignotement de l'acier dans un métal gras, 
ou parla chute d'instruments, sonore sur les dalles. 

— Altesse, proféra-t-on, derrière lui. 

Il se retourna, vit à distance les deux bières emboîtées de 
chêne et de plomb, béantes. 

— Je vais donc, réfléchit-il, me trouver en face de mon aïeul 
Claude L'"", de qui j'adoptai le costume, et qu'est-ce qu'il me 
dira ? 

11 s'avança lentement, cérémonieusement, sans que l'incom- 
modassent, avivés à l'atmosphère tiède, les effluves d'aromates 
et de pourriture ancienne. Par respect, et leur curiosité déjà 
amplement satisfaite, les ouvriers s'écartèrent. 

Le prince fît une révérence profonde, de grand style, et, les 
mains crispées sur sa canne, regarda... 

Enveloppé de linges et de bandelettes, le corps en forme de 
fuseau s'allongeait, rigide et, semblait-il, intact. Mais la tête, 
noire comme de l'encre, le nez détaché, était méconnaissable. 

— Cela ne ressemble à rien.,., murmura le prince Claude, — 
D'une main légère, mais dont l'effort est continu, le temps a 



192 LA REVUE BLANCHE 

écr?isé r apparence: et en moi qui survis, s'est réfugiée l'àme 
envolée de ce cadavre camard, inutile et muet