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Full text of "La revue de l'art ancien et moderne"

UkiiWAiuiu^i^ 



) l(^ ^1. 



LA 



REVUE DE L'ART 



Ancien et Moderne 



Tomo XX\/I. Juillet-Décembre 1909. 



LA 



REVUE DE L'ART 



ANCIEN ET MODERNE 



Directeur : JULES COMTE 



^ 







M^^%ii 






PARIS 
28, rue du Mont-Thabor, 28 



LA NAISSANCE DE LA PEINTURE LAIOUE JAPONAISE 

ET SON ÉVOLUTION DU XP AU XIV SIÈCLE 




ANS un récent ouvrage, M. Migoon, le distingué 
conservateur du Louvre, se plaignait tout à la 



fois de la pauvreté de nos collections d Europe 
dans le domaine de la peinture japonaise et du 
manque d'études concernant celle-ci. Il faut avouer 
([ue la partie même la plus avertie du public fran- 
çais ne connaît encore qu'un très petit nombre des 
œuvres des anciens maîtres du Japon. Les expo- 
sitions et les ventes ont fait passer sous ses yeux les kakémonos des 
écoles impressionnistes et naturalistes modernes de Kyoto et les estampes 
de \'(J/,iyoi/e' de Yedo et d'Osaka. 11 a pu voir ([uelques paysages, dus à 
des peintres de la Renaissance japonaise des xv" et xvi'' siècles, née sous 
l'influence du courant chinois Sung-Yiien, et entendu prononcer le nom 
prestigieux du grand peintre de Butsuzo- que fut Kose Kanaoka. Mais 
l'école la plus vraiment japonaise, éclose dès l'époque des Fujiwara (889- 
1185) et dont le xiii*" siècle vit la pleine floraison, celle des maîtres Yania- 
toye % est encore bien ignorée. 

Cette lacune s'explique par le fait que les chefs-d'œuvre de cette 
époque, partiellement détruits par les incendies si nombreux dans les 
cités de bois du Japon, ne sont guère sortis des temples de ce pays. De 
nos jours, des amateurs japonais, possesseurs de grosses fortunes acquises 
dans l'industrie ou la banque, ont, en outre, formé de belles collerlions et 
enrayé l'exode des quelques onivres d'ait resti'cs <ians la cireuliilion. 

1. Littéralement : ■■ dessins de la vie courante ». Ce mot est devenu le nom d'une école l'ondée à 
la lin du XVII' siècle, et qui eut son plein épanouissement an .vviii" siècle et an début du xix'. 

2. Littéralement : « image de Bouddha ». 

;). Littéralement ; « dessins du Yamato », c'est-à-dire d'inspiralioii purement japonaise. 



6 LA REVUE DE L'ART 

De ces merveilles, nous possédons du moins ilCxcellentes reproduc- 
tions, gravées sur bois en eouleurs avec un inliiii respect des nuances, 
publiées dans les Seledcd Relies of Japancsc Ail de M. S. Tajima et 
l'admirable revue d'art du Nippon qu'est le Kokka. 

En outre, des critiques d'art japonais, tels que MM. Sei-ichi-Taki et 
Kosaku Ilamada s'elîorcent, avec la meilleure méthode, d'apporter quelque 
lumière dans les questions si délicates qui se posent à propos des premiers 
temps de la peinture yamatisante de leur pays. Il existe, il est vrai, un 
intéressant ensemble de documents capables de les aider dans leur tâche. 
Les Japonais ont conservé, avec une touchante piété, la mémoire de leurs 
grands artistes et noté les principaux événements de leur existence. Du 
xviii" siècle à nos jours, de nombreux ouvrages ont été consacrés à ces 
sujets. Qu'il nous suffise de citer, parmi les plus in)portants : le Mainpô 
Zeitslio (littéralement : « Recueil de dix mille bijoux »), datant de l'ère de 
Genroku M 088-1704); le Hoiichô Gnr/slii (« Histoire de la peinture du 
pays »), dû à Kano Eino; l'admirable Kogiva Biko (« Notes sur les anciens 
peintres " , écrit par Okisada Asaoka, au milieu du xix'' siècle; le Fusô 
MeigH-aden («\ies dos peintres célèbres du Japon d'autrefois ») (1854), de 
Sadatada Ibni et le (iwahii Jinimei Jishà ^ <■ Dictionnaire biographique 
des peintres du Japon ») (181).'}), par Kano Jusliin. Telles ont d'ailleurs été 
les principales sources utilisées dans la présenti' ('tude. 

Dans nos Noies sur l'ail ja/joi/nis 'Paris, HlOli), destinées à poser 
quelques jalons, nous nous sommes efTorcé de raconter la merveilleuse 
marche de l'art bouddhique à travers l'Asie, de montrer comment les tradi- 
tions in(!o-grec(iues du liandhàra, traversant le Turkestau ehiuois, la 
Chine et la Corée, sont parvenues jusqu'au Japon, vers la lin du vi'^^ siècle. 

Du lotus bouddhique est alors née la plus brillante des floraisons; 
l'art religieux a pu atteindre son apogée aux viii" et ix'' siècles. Telle l'ut 
la première; grande |ii''riode de gloire de la peinture et de la sculpture 
du Japon. La seconde (('■poipie des i'ujiwara, SS'. I- i I S.'i) , et surtout la 
troisième (ère de l\auiiikura , I IS5-l.'i'Vi), que nous nous proposons 
d'étudier spécialement ici, correspondent esseuliellement à la transfor- 
mation des idées et des institutions acquises durant la préeiVlente. Fondues 
dans le même creuset, qui est l'Ame du Nippon enq)reinte de l'amour de la 



LA NAISSANCE DE LA PEINÏUHE LAIC^'K JAPONAISE 7 

nature et portée au réalisme, les influences indo-grecque, chinoise, 
coréenne, voire même persane, se pénètrent et se mélangent. De cette 
fusion intime naît un art éminemment national. 

Vers la fin du ix"^ siècle, la dynastie chinoise des Tang, dont les 
peintres avaient servi d'éducateurs aux premiers maîtres du Nippon, était 
en pleine décadence. Le Japon jugea que conserver des relations oflicielles 
avec l'Empire du Milieu n'était plus d'aucune utilité pour lui. En <S'J4, un 
décret supprima l'ambassade résidant à Si-Ngan. iSeuls des religieux 
avides de doctrines nouvelles et quelques particuliers traversèrent dès 
lors la mer à de longs intervalles, sans que leurs voyages aient eu une 
influence appréciable sur l'art de leur pays. La société japonaise pouvait 
d'ailleurs être fière du degré de civilisation qu'elle avait atteint. Au 
x'' siècle, elle nous apparaît bien autrement organisée que les sociétés 
européennes de la même époque. Les empereurs, dont la résidence avait 
successivement été Nara (710-794), puis Heianjo (Kyoto), avaient réussi 
à fonder un gouvernement puissant. Mais, en raison de la configuration 
géographique du pays, compartimenté par les montagnes, les rivières et 
les détroits, et de la difliculté de rompre entièrement avec les traditions 
anciennes, le Japon n'était pas encore mûr pour la centralisation. Celle-ci 
n'allait s'établir que très lentement, au cours de sept siècles, grâce à « la 
confusion féodale qui seule réussit à faire disparaître les anciens États, 
les anciennes mœurs « et à « la fondation d'un nouveau gouvernement, 
issu d'un compromis entre le régime chinois et les institutions féodales, — 
le gouvernement militaire, le shôgunat, qui combattra la féodalité pendant 
quatre siècles et finira par la vaincre » '. 

Après quelques tentatives de résistance, les Mikados de la fin du ix'' siècle, 
ayant perdu tout esprit guerrier et par suite leur autorité, durent se placer 
sous la tutelle de la famille de maires du palais qu'était celle des Fiijiwara. 
Ceux des siècles suivants, sauf de rares et de courtes périodes de réaction, 
n'exercèrent plus qu'un pouvoir nominal. Ils vécurent désormais conliiirs 
dans leur palais de KyiUo, cntdiUM's du respect ([ui se rallachail à l'idée de 
leur origine divine, souvent contraints à se retiror encore plus coinplète- 
iiKMit du monde agissant en se faisant bonziis. On a pu faire reiiiar([uer (luc, 
de S2:i à Li.îS, sur 43 empereurs, 2;! abdiquèrent et 3 furent déposés... 

1. iManiiiis ik' la Mazeliére, le Japon, histoire et civilisation, 1907. 



8 LA REVUE DE L'AKT 

Le Oôsho, la luur iiiipérialc, où dominaient les ienunes, menait un(> 
existence toute de dilettantisme, se complaisant dans les tournois poé- 
tiques et les fêtes où se déployait un extraordinaire luxe de parure. Les 
mœurs y étaient très légères et l'étiquette sévère. 

Les Fujiwara, dont la suprématie datait de l'année 888, où ils avaient 
obtenu la charge héréditaire de Kambaku', ne tardèrent pas eux-mêmes à 
subir l'intluence déprimante du milieu et se lassèrent d'exercer le pouvoir, 
confiant l'administration à des sous-ordres. Par l'accroissement de leur 
inlluence, ceux-ci devaient en venir à inaugurer l'ère des révoltes. 

Il n'était pas jusqu'au Bouddhisme qui ne se lût modifié. Les doctrines 
élevées de l'ésotérisme n'étaient plus désormais comprises. La secte Jôdo, 
qui propose pour but le paradis inférieur de Soukhavati, devint peu à 
peu très influente. Son culte principal s'adressait à des divinités moins 
éloignées de la terre, au compatissant liouddha Amida, à ses accolytes 
Kwannon et Seislii, et au bon Jisô, sauveur de l'enfance. 

Recherche de l'élégance, affaiblissement de l'esprit religieux, goût 
très vif pour le plaisir, telles sont donc les caractéristiques de l'époque des 
Fujiwara. La peinture en est elle-même imprégnée Son histoire peut 
se résumer ainsi : continuation des traditions des écoles bouddhiques, 
d'une part, et, de l'autre, éclosion de genres nouveaux purement japonais. 
Parallèlement à l'évolution des doctrines religieuses, l'art boud- 
dhique tend lui-même à s'humaniser avec l'école tie Takuuia- et les 
derniers descendants célèbres de Kose fxanaoka. Analyser les œuvres 
produites par ceux-ci sortirait du cadre de cette étude, qui a pris pour 
sujet la naissance et l'évolution de la peinture laïque japonaise du xi'' au 
xiv" siècli". Il est ncaunioius intéressant de remarquer que l'all'aiblisse- 
nieiil de ridc'i' rrligicusc ami'ua l'intinduction dans l'art de l'esprit laïque, 
phénomène qu'il est d'ailleurs facile de constater dans notre propre nioyen- 
àge. Le fondateur de la liguée des Kasuga, Motomitsu, ne l'ut-il pas 
d'abord l'élève du maître de lUitsnzo, Kose Kimmochiv 

Un art, d'ailleurs, ne nait pas d'une façon spontanée. Quelques 
données nouvelles a|iparaissanl au uiiiii'u des ancieinies, ([uelques œuvres 
d'avant-garde le foui j)rév<iir et le pri'pareut. (J'est ainsi ([ue, dès l'époque 

1. Sorlc (le iiKiiic liii p.ilais iiiipéiiul. 
i. l-'oudee par T.uin'iiari 'vi-i-.s lU.'JT-IOJ'J) 



LA NAISSANCE DE LA PEINTURE LAÏQUE JAPONAISE 9 

de Shômu V (724-748), comme l'a si bien montré M. Gi.-L. Maître dans son 
An du Yamalo\ l'esprit yamatisant s'était parfois évadé de la tradition, 
tantôt en représentant la Devi de Buangu (conservée au Yakushiji) - avec 
l'habillement d'une princesse du sang de l'époque, tantôt même en traitant 
des sujets tout profanes. La peinture conservée au Rhyo-so-in du Todaiji 
est très caractéristique à cet égard. Elle décore un paravent de six feuilles, 
représentant des jeunes femmes sous les arbres. Si le paysage est traité 
dans un style très chinois, il n'en est pas de même des vêtements 
et des coiffures flottantes. Les visages bien remplis expriment une bonté 




Pi,]. 1. — Rasi:i^a Tak a voshi . — Scène nu h Gen.ii Munoo ai a,ii i » ( veiis 107 4-1 U7K). 

un peu naïve, et l'attitude générale est d'une simplicité en complète oppo- 
sition avec le hiératisme des œuvres bouddhiques de l'époque. 

Mais ce n'étaient là que d'heureuses exceptions, et il fau! arriver à 
l'époque des Fiijiwara pour voir naître un art puremi'iit laïque. 

Les circonstances sociales et politiques que nous avons analysées se 
prêtaient parfaitement aux délicates joies des innovations artisti([ues. Dès 
ce moment, nous allons constater deux tendances distinctes dans la 
peinture japonaise : celle des Kasuga et celle qu'inaugure Toba Sôjo. 
Au cours des âges suivants, ces deux écoles vont tantôt croître parallèle- 
ment, tantôt se livrer combat et triompher tour à tour. Il imixulc donc 
d'être fixé tout de suite sur les caractères t[iii les dinV'ri'iiricnt. 

1. Ileoiie. t. IX, p. 49 et 111. 

2. Tons les noms propres terminés par/i sont fies noms de temples. 

LA REVUE DE l'aHT. XXVI. - 



10 LA REVUE DE L'ART 

L'école de Kasiiga l'ut fondée par Motomitsu qui vivait vers le nengô 
KwanUo ( l()()'i-|(il 1 1 et appartenait à la hranclii' I\anin de la lamille 
Fujiwara '. 11 ("tait lils du chùnagon (2° vice-ministre), Kiyotaka. Durant 
sa vie, il reçut lui-même différents titres honorifiques, tels que celui de 
Takumi-no kami (chef du bureau des constructions) et d'Echizen-no mori 
(gouvernement d'Echizen). Élève de Kose Kimmochi, petit-fils du célèbre 
Kanaoka, il exécuta d'abord des peintures bouddhiques, puis créa une 
technique nouvelle, consistant à tenir le pinceau obliquement par rapport 
à la soie ou au papier. Il eût pu adopter les procédés de la peinture 
à l'huile, connue au Japon vers le vii*^ siècle sous le nom de niitsia/a, mais 
celle-ci n'était pas susceptible de rendre les sentiments et les eiïets que 
les Japonais aimaient à faire ressortir. Il conserva donc les procédés 
d'enluminure des écoles bouddhiques en allégeant quelque peu leur 
coloris. Son talent lui valut d'être nonmié Edokoro-no azukari (chef du 
bureau de peinture) •'. Il résida au Todaiji de Nara et prit pour nom de 
pinceau celui de Kasuga, dont hérita après lui sa lignée. Son fils 
Mitsuchika mourut jeune, et c'est à son petit-fils Takayoshi (vers 1074- 
1076), que revient l'honneur d'avoir porté à son jilus haut point la gloire 
de l'école. Il iciut les titres de Kuiando (secrétaire du jirotdcole de la 
famille impérialei et de chef du bureau de peinture. Ces fouetidus olli- 
cielles montrent bien l'importante place tenue à la cour par les Kasuga. 
L'œuvre la plus importante de Takayoshi est l'illustration du roman de 
Murasaki Shikibu, le (ienji Moiiogrilari ■'■. Elle permet de se rendre compte 
des tendances de l'école. La peinture est essentiellement décorative; 
le coloris en est éclatant, mais encore un peu épais. ( )n sent, en outi'C, une 
certaine gauelierie el de la raideur dans les attitudes. Le mode conventionnel 
de représentation des personnages a reyu, an Japon, le nom de Hikime 
Kdfrjhaii (litti''ralement : « les yeux linéaires et les nez comme des clefs »). 
L'artiste nous iepr(''sente ses héros sous la forme de courtisans d'allure 
fort distinguée, discutant gravement de choses futiles tout en s'efforçaut 
de dérangei- le niiiins possible les plis de leiirs amples vêtements (fig. 1). 

1. Ou tniuvcra à l.i lin 'h' la |inscii(r cliiclr les lalilc.iux ^'rMr-:iliPi:ii|ui'S de l'êcole de K.isni'a et 
(le celle de Tosa. 

2. Le bureau de peinture était U[ie scute de .Ministère des lieanx-,\rts, dê]ii'niiant de la cour. Les 
Kasuga, au.xqucis succédèrent les Tosa, lurent, eu i(ueli|ue sorte, les peiulres olliciels de l'époque. 

3. La rédaction de ce roman aurait été terminée en 1004. 



















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FiG. :;. — Dessins i>'u.\ »es ma k imumis h'animaux uv. Toha SOuo ( I O.'i^- 1 1 40). 



12 LA REVUE DE L'AHT 

Le luxe des ors et des brillanles couleurs rend admirablement la somp- 
tuosité des étolTos. L'école de Kasuga, en un mot, a le mérite d'être en 
complet accord .avec les mœurs et les goûts de l'époque. Sa manière est 
donc logique et ses œuvres ont une grande valeur documentaire. 

Le talent de Kakuyù (1053-1140) est d'une tout autre essence. 
Durant une partie de sa vie. ce peintre l'ut dai-sàjo, — c'est-à-dire arche- 
vêque, — de Toba, d'où son surnom de Toba Sôjo et celui de Toba-ye 
donné à ses dessins humoristiques, dont la A'ogue a toujours été grande 
au Japon. On doit voir eu lui le véritable fondateur du style Yaiiiatoye 
qui, par le rendu intense de la vie et l'énergie de l'exécution, s'oppose 
à celui des Ivasuga. Ses peintures sont de deux sortes. Dans trois maki- 
monos en noir, conservés au Kôsanji, dans la province de Yamashiro, 
il semiile avoir l'ait (euvi'c satirique, remplaçant les hommes par des 
aninmux, à la laçou des fabulistes. Nous reproduisons ici deux de ses 
croquis, pleins d'une vie débordante, contrastant singulièrement avec 
l'immobilité et la dignité des omvres qu'on pourrait attendre d'un grand 
pr(''trc bouddhiste (lig. 2). Par malheur, la ])lu])art des allusions contenues 
dans ces merveilleux dessins nous échappent et ne sont guère mieux 
comprises des Japonais actuels. La vanité, les faiblesses des bonzes et 
des nobles du xii" siècle, doivent y (Hre fouaillées de sanglante façon. 

Dans l'illustration de la légende du Shigisan-engi, Kakuyù inaugure 
vraiment le génie qui sera ])()rle à la perfection par l\'eion et ÎMitsuuaga. 
L'œuvre a été exécutée dans la forme tlite ijt'-/i/a/,iiiioiio, correspondant 
à un rouleau de peintures s'étendant dans le sens de la largeur. Les plus 
anciens ye-makimonos actuellement conservés appartiennent au W" siècle, 
mais si l'on en croit un chapitre du (Jeiiji Moiwgdtari intitulé : Ye-awasc, 
(« le concours des peintures »), le genre existait antérieurement. On 
l'inuploya jioar jjcindic les h'^tes et les cérémouicis de la cour, puis pour 
illustrer des romans ou des histoires légendaires. Dès l'époque de Nara 
(710-704), nous trouvons d'ailleurs des écrits bouddhiques ornés de 
peintures. Tel est, par exeniph; , le Ksv(il,o-Genzai-itig\va-ki)ô, dont le 
style (!st voisin de celui des Tang. \ rorigin(-', l'illustration était subor- 
(lonni'e au ti^xle |ioiii' rcni'oi'ciT ses enseignements, mais jx'U à peu, par 
une lenle traiisfoi'iiial ion, les pcirituies (ll■^iMre^l la jiarlie caj)itale des 
ye-Miakimonos, le texlt; m- servani plus désormais qu'à élucider le sens 



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14 LA HEVUE DE L'ART 

des figures. A l'époque de Kakuyù, le ye-makimono était près d'atteindre 
le dernier stade de cette évolution. 11 allait devenir, par la suite, un 
merveilleux instrument entre les mains des artistes de l'école de Tosa. 
Sa forme même rendait, en effet, facile le développement de longues 
scènes où pouvaient se grouper de nombreux personnages. Dans le 
Shigisan-engi, nous ne trouvons pas encore ces grouillements de foule 
que figura, plus tard, Mitsunaga. Les sujets traités sont généralement 
simples. Ils se rapportent à la vie d'un prêtre très vénérable, qui demeurait 
sur le Shigisan, et à la fondation légendaire du temple de ce nom. Le 
Kokka (n" 21.'!) a reproduit, en couleurs, une des scènes du makimono, 
où l'empereur Daigo, gravement malade, reçoit en songe la visite d'une 
divinité toute hérissée de glaives, qu'avait invoquée le saint ermite, et qui 
venait annoncer au souverain sa guérison prochaine. Le coloris de cette 
peinture est sobre et les teintes neutres y dominent. L'artiste considère, 
en eifet, la couleur comme beaucoup moins importante que ne l'avaient 
fait les Kasuga. Nous donnons ici (fig. .3) une autre scène du rouleau, où 
le prêtre du Shigisan reçoit la visite de sa sœur, religieuse de la province 
de Shinano. Elle met bien en lumière le talent clair et nerveux de l'artiste. 
Le paysage rappelle certaines œuvres des Tang. Il est disposé de façon 
à servir de cadre au sujet, très simple, choisi par l'artiste. Toute l'attention 
de celui-ci s'est concentrée sur l'expression des physionomies pleines d'un 
étonnement joyeux. 

Peu d'années après la mort de l'archevêque de Toba s'ouvre une 
période servant de transition entre l'époque ellV'miuée des Fujiwara et 
l'ère guei'rièie de Kamakura. 

ProfitanI di' la faiblesse du gouvernement, les nobles se sont rendus, 
un peu partout, indépendants. Durant la dernière moitié du xii" siècle 
règne une extraordinaire anarchie féodale. Deux familles, descendant de 
la famille impériale, dominent les clans militaires : ce sont les Minamoto 
(ou (len) et les 'i'aiia (ou lleike). Les premiers se sont établis dans les 
provinces de l'esl, dans hi Kanto, et les seconds ciierehent à acquérir 
la suprématie à Kyoto. Les deux clans ne tankml pas à entrer en lutte, et 
le gouvernement assiste impuissant à la guerre civile, jusqu'au moment 
où le vainqueur lui imposera sa loi. Les campagnes de Hôgen (1156-1158) 



LA NAISSANCE DE LA PEINTURE LAÏQUE JAPONAISE 



15 



et de Heiji (1159-1160) fondent la puissance du Taira Kiyomori. Celui-ci 
peut, à son gré, nommer ou déposer les empereurs. Mais il ne conserve 
aucune mesure dans son triomphe et cède aux terribles passions de son 
caractère cruel et voluptueux. Il s'abandonne à une vie de débauche. Le 




Fil 



Scène ceinte su h un des hhuleaux nu ii ei, nj uai h e n'I isuk u s il i m a (1iri4). 



luxe recommence à régner, à KycHo, comme à l'époque des Fuji\v;ira, avec 
quelque chose de plus violemment militaire dans son expression. 

Cette période (1160-1181), qui cesse avec la mort de Kiyomori. est 
connue au Japon sous le nom de Ileike-.Iidai. 

Les critiques japonais ont émis des avis assez ditl'érents au sujet de 
l'influence que les Taira ont exercée sur les arts de leur épo(jue. Ccilaiiis 



16 LA REVUE DE L'ART 

lui ont attribué quelque importance; d'autres, au coutraire, l'ont déclarée 
presque nulle. 

D'une manière générale, au point de vue artistique, la période de 
Heike nous semble continuer celle des Fujiwara. Les quelques diil'érences 
relevées entre les œuvres picturales des deux époques touchent plutôt à la 
l'orme qu'au fond. L'esprit reste le même : les artistes cherchent à expri- 
mer la vie fastueuse de la cour, à en peindre les fêtes et les tournois 
poétiques. Par contre, le style vigoureux, sobre et incisif de Toba Sùjo ne 
trouve pas de continuateurs. Il ne renaîtra que durant la première moitié 
du xni° siècle avec Keion Sumiyoshi et les premiers Tosa. 

Les principales œuvres de l'époque Heike-Jidai, actuellement conser- 
vées, consistent surtout en peintures décorant des textes sacrés, copiés 
par des calligraphes de talent. Nous avons eu l'occasion de faire remarquer 
que ce genre d'enluminure existait dès l'ère de Nara (710-794), mais alors 
les motifs d'ornementation étaient purement religieux. Avec les Fujiwara, 
des illustrations profanes s'étaient glissées dans les écritures bouddhiques. 
Elles commentaient le texte, faisant en quelque sorte de la morale en 
action. La chapelle de Kwannon, dans le temple de Kunodera (province de 
Suruga), possède dix-huit rouleaux de la première moitié du xii'^ siècle, 
où le texte du lloke-Kj'ô a été copié par divers calligraphes, dont 
Taikenmon-in, épouse de l'empereur Toba (11()S-1123), et le prêtre Shinsai. 
Par malheur, les illustrations ont été fort abîmées, et certaines ne sont 
plus reconnaissables. 

11 n'en est pas de même des rt)ulcaux de la châsse du temple 
d'Itsukushima, dans la province Aki. (;eux-ci furent offerts par Kiyomori 
en personne, la deuxième aum'-e du ui'ugi) (llidkwan (1164). Les textes 
sacrés auraient rlv écrits par trente-deux membres de la famille Taira, 
parmi lesquels Shigemori et Tsuneniori, tils de Kij'onidri. La monture de 
ces rouleaux est splendide, et exécutée dans le style dit Hashigananwiio, 
(lu diiniinent les mi'laux précieux. Le fond de chaque manuscrit est, en 
outre, (I(''C()t('' d'or cl d'aigent, en poussière et en feuilles, ce qui lui donne 
une sompludsili' by/aiiliue. Les peintures sont d'un Uni exquis et empreintes 
d'un gi'and caraelète de dislinclioii. Leurs couleurs sont brillantes, plus 
épaisses que celles des rouleaux du temple de Kunodera, cités ci-dessus, 
bien que les deux (wuvres soient li'ès proches parentes et montrent l'ana- 



LA NAISSANCE DE LA PEINTURE LAÏQUE JAPONAISE 17 

logie artistique des époques des Fujiwara et Ileike. Elles consistent en 
uta-ye (dessins ornant des poésies), rt.9//?V/e-î/e (peintures calligraphiques), 
en scènes d'intérieur charmantes. Nous reproduisons l'une de ces dernières, 
où deux jeunes femmes rendent hommage à une divinité bouddhique (fig. 4). 
On peut constater par cet exemple combien le style de ces peintures est 
encore voisin de celui des Kasuga. 

La collection de M. Riichi Uyeno d'Osaka renferme une autre copie 
du Hoke Kyô, non pas, cette fois, sous la forme de rouleaux, mais reliée 
de la manière dite Yamato-loji. mise à la mode vers le milieu de l'époque 
des Fujiwara. Elle serait due, ainsi que les illustrations qui l'ornent, au 
pinceau d'une fille de Kiyomori. Le texte n'est pas interrompu par les 
peintures, dispositif qui produit un singulier elfet sur l'œil d'un observa- 
teur non prévenu. Le décor consiste en dessins de nuances légères, nommés 
hiiialutiiiis, parce qu'on les emploj'ait pour décorer les portes en papier 
de ce nom, ou de personnages, surtout de femmes de la cour. Le style 
général se rapproche de celui des rouleaux d'itsukushima, avec quelque 
chose de moins fini, mais de plus large dans l'exécution. 

Il faut enfin citer, pour être complet, une troisième sorte de peintures, 
différant des précédentes, surtout par la forme d'éventail sous laquelle 
elles sont présentées. Comme exemple, nous reproduisons une des illus- 
trations ornant des écritures sacrées du temple Shitennoji d'Osaka, 
d'après une gravure sur bois du Kokka (pi. ci-contre). Elle représente une 
scène de marché. Le fond, dont la tonalité générale est bistre, est parsemé 
de parcelles d'or et d'argent. Les costumes des personnages, beaucoup plus 
nombreux que dans les œuvres précédemment citées, sont rouges, jaunes, 
verts et d'un bleu franc. Les figures sont dessinées suivant la manière conven- 
tionnelle dite Ilil>in)e Kcii^i/iaii, déjà signalée dans les œuvres de Takayoshi. 
Nous remarquerons, en outre, que cette scène populaire a une allure presque 
aussi compassée qu'une de ces fêtes de la cour alfectionnées des Kasuga. 

Les peintres de la période lleike s'étaient épris du luxe développé 
pendant l'époque précédente, d'où le manque d'une originalif/' bien niar(|U(''c 
dans leurs œuvres. Ils avaient en cela suivi l'exi'nqilc des incuilires de la 
famille Ileike, qui, accablés de faveure et subissant l'inlUietice dcprituaiite 
du milieu, en étaient venus à ne plus dilférer des Kiijiwara cl à penire 
leurs qualités militaires. 

LA REVUE DE L'AKT. XXVI. 3 



18 LA REVUE DE L'ART 

Dès l'année 1180, le Minamoto Yoritomo put se révolter dans le 
Kanto, et la mort du grand Kiyomori (1181) amena la défaite définitive du 
clan Ileike, après une guerre de cinq années. Poursuivis jusqu'à l'extrémité 
occidentale du Ilondo par Yoshitsune, les Taira furent finalement exter- 
minés à la bataille navale de Dan-no-ura en 1185. 

C'est alors que commença l'ère guerrière de Kamakura (1185-1334), 
ainsi appelée du nom de la ville de la province de Sagami, où Yoritomo, 
victorieux, avait établi sa capitale. Dès 119G, il recevait le titre de Sei-i-tai 
Shogun. Sa cour, où régnaient les mœurs guerrières et austères des 
husln\ s'opposa à celle de Kyoto, efféminée et dissolue, entourant un 
fantôme d'empereur. Tout ce que l'art de cette période produisit de beau 
et d'original, les admirables peintures du genre yamatoye de Keion 
Sumiyoshi, de Mitsunaga et de leurs adeptes, par exemple, fut inspiré par 
les tendances de Kamakura. 

Les héritiers de Yoritomo n'avaient pourtant reçu que nominalement 
le pouvoir des mains de celui-ci. Dès 1201, Tokimasa, de la famille Hojo, 
s'installa auprès de Yoriiye, et, jusqu'à la restauration de Godaigo, en 
1334, ses descendants conservèrent les fonctions de shikken, c'est-à-dire 
de premiers ministres des shoguns, qu'ils déplaçaient et remplaçaient 
à leur volonté, les choisissant d'abord parmi les Minamoto (jusqu'en 1218), 
puis chez les Fujiwara (1220-1251), et enfin dans la famille impériale elle- 
même. A Kyoto, les empereurs ne gardaient chacun que peu d'années le 
pouvoir. On ne vil jamais un nombre aussi considérable de souverains 
chjitrés que durant la seconde moitié du \iii'' siècle. La capitale fut, 
à plusieurs reprises, dévastée par l'émeute cl l'incendie. En ces temps 
troublés, les bonzes eux-mêmes en étaient venus à porter les deux sabres. 
Un vent d'iH'roïsiMe souillait jjartout : les victoires de llc)jo Tokimune, qui 
réussit à repousser les tentatives d'invasion des iiordes mongoles (1274- 
1281), viiii-('til encore augmenter sa puissance. 

COMTK OEOIKIES DE TRESSAN 

(A .sii(i>re.) 

1. Littéralement : guerriers ; il'oi'i le nom île hwihiih donne à In murnle ehevaleresque alors 
enseignée. 




LE l^ORTRAIT T)U CAPITAINE ROBERT IIAY OF SPOT 

PAR RAEBURN, AU MUSÉE DU LOUVRE 



S m Henry Raeburn, le vaillant maître écossais qui, dans la brillante 
série des portraitistes d'outre-Manche, eut g-éuéralerneut sa note 
à part, moins raffinée, sans doute, que celle d'un Gainsborough 
ou d'un Reynolds, mais aussi moins fade que ne fut souvent celle 
d'un lloppner ou d'un ftomney, faite avant tout de naturel et de sponla- 
néité franciie, de robuste simplicité, émanation même du pays natal où il 
passa sa vie, n'était jusqu'ici représenté au Louvre qu'assez imparfai- 
tement. 

Il paraît difficile de maintenir sous son nom i'adinirable j)orlrail 
d'Iiomme, réputé, sans preuve certaine, comme celui d'un hwalidc de la 
/iit/riiw, acquis jadis à la vente Laurenf-fîicliard (1880), dont la pâle crasse 
et généreuse, savarnmcul trifuiée, est très dilVérente de sa iiKiiiière : 
œuvre intriguante s'il cii fut et qui, iiK'Mue dans le mystère de l'anonymal 
plus modeste où il faudra, au moins provisoirenu'ul , la l'aire rentrer, 
continuera àcomptcr parmi les cliefs-d'ieuvre du musi'c. (,'est, en revauclie, 
moins par disparate absolu que par insuflisance qw pèclie le Porlrcnt de 
Mrs. Maconochie cl de son enfaiil , dont le Louvrt- eut le lorl de s'en- 
combrer, il y a quelques années (1904), et ([ui, même en admettant ([u'on 



20 LA REVUE DE L'ART 

n'y voie pas la main de quelque imitateur, n'est pas fait pour honorer 
grandement l'art du maître. La seule œuvre où l'on pût retrouver quelques- 
unes de SCS qualités typiques était le Portrait d'Anna More, — Cauthoress 
amie de Garrick et de Johnson (1745-1833), — acquis en 1901, qui, sans 
grand éclat, mais dans une tenue sobre et ferme, garde au moins son 
accent de sincérité et de bonhomie. Encore plus que les blancs délicats 
du costume ou la jolie valeur des gants de peau jaunâtre, on y peut 
goûter la fraîcheur avenante avec laquelle est saisie, sur le vif, en sa 
familiarité savoureuse, la bonne grâce un peu rustique de ce visage, dont 
la vie n'a pas altéré l'humeur. Raeburn s'est souvent complu aux elîigies 
de vieilles femmes et eut le don de les rendre excellement, avec toute la 
rondeur simple qui lui est propre. L'exemplaire du Luuvre, en son aspect 
peut-être un peu trop égal, ne saurait rivaliser, toutefois, avec certains 
chefs-d'œuvre de la série, enlevés plus hardiment, avec un extraordinaire 
brio, comme l'étonnante Mrs. James Caniphell, dont le châle rouge et la 
face réjouie, toute à l'emporte-pièce, viennent de recueillir, à l'Exposition 
des Cent portraits de femmes, un si légitime honmiage. 

Aussi n'a-t-il pas paru inutile d'accueillir l'occasion qui s'olfrait de 
iiHiuIrcr le laleul du peintre sous un jour nouveau, en même temps que 
dans des conditions plus importantes et plus lu'illantes. La récente 
acquisition du beau portrait d'ollicier que nous reproduisons mérite 
délr(! saluée avec d'autant plus de joie que le Louvre a agi, dans la 
circonstance, avec une décision et un à-propos singulièrement avanta- 
geux. Raeburn ne s'est pas l'ait faute d'exploiter ce thème décoratif et 
pittoresque, très aimé en (Irande-Bretagne, et que ses confrères anglais, 
( Wiinsborough et Reynolds, ont plus d'une fois traité, de leur côté, avec 
inliiiimeni de désinvolture et d'adresse. En dehors mènu^ du plaisir que 
pouvaient avoir les artistes à peindre de tels portraits d'apparat, des 
habitudes de ri'uuions corporatives, qui m» sont pas sans rapport avec 
celles de la I lnlhiiule, (ml cuniriliué également à en répandre l'usage et les 
coniniandes, souvent jiour le local uH'nie de la corporation. On ne saurait 
trop admirer de Riu-burn, en ce genre, des chefs-d'œuvre réputés, tels 
que le fameux />' NathatiieL Speiis, tirani à l'arc ^(lompagnie royale des 
archers, à iMlimbourgi, ou ({ue les niaguili(|nes j)orlraits du vieux Maciiab 
cl de Sir Joliii Sinclair^ se détacliaul crànenient, lous deux, dans leur 




jyy Rrtpb-uni pi 



LE CAPITAINE ROBERT HAY OF SPOT 
Muscc du Louvi-e 



Écvuc de l'An ancien et moderne 



I""j L".li''.Vi;*.':''Anr. 



LE PORTRAIT DU CAPITAINE ROBERT IIAY OF SPOT 21 

costume de highlanders, sur un horizon de montagnes. Sans atteindre de 
tous points à la maîtrise de pareilles œuvres, le portrait nouvellement 
acquis par le Louvre en rappelle au moins le souvenir, et émane direc- 
tement des mêmes tendances et du même esprit. On en rapprochera 
utilement aussi un brillant portrait similaire, conservé dans la collection 
Camille Groult. 

Le capitaine Robert Hay of Spot nous apparaît en pied, dans un vaste 
paysage formant comme une toile de fond , d'aspect panoramique, aux 
perspectives lointaines de montagnes perdues dans la vapeur et au ciel 
nuageux illuminé par les dernières lueurs du couchant. Très simplement 
figuré dans une attitude de repos, les bras appuyés sur son fusil, il charme 
particulièrement les yeux par la gaîté vive et fraîche de son costume aux 
tons harmonieusement contrastés, depuis les noirs intenses des bottes ou 
du bonnet à poil, la teinte fine des gants de peau chamois, le vermillon 
vibrant de l'habit à épaulettes et boutons d'or, jusqu'aux blancs lumineux 
de la culotte, de la cravate et du col, ou des bullleteries entrecroisées. Le 
visage n'est peut-être qu'incomplètement défini, enlevé au vol d'une touche 
rapide, dans un premier jet d'esquisse, mais il joue très agréablement 
sa note dans cet ensemble de valeurs claires; et Raeburn, qui alourdirai! 
plutôt sa peinture en la poussant, se montre ici tout à fait à son avan- 
tage, avec quelques-unes de ses plus brillantes qualités de coloriste alerte 
et de preste exécutant. C'est de beaucoup le meilleur et le plus typique 
exemplaire du maître que le Louvre possédera désormais. On sent 
d'avance quelle belle tenue décorative il prendra dans la galerie, lorsqu'il 
aura pu y être installé de façon définitive, en regard de la Fainillc Aiif;er- 
sleiii de Lawrence', l'œuvre maîtresse de la section anglaise, dont il 
formera le digne pendant par les dimensions comme par la couleur. 

Ce tableau, qui provient de la collection Artiiur Sanderson d'Iùlim- 
bourg et qui figura à une exposition de la (iralton (iallery [Svoilisli old 
inaslcrs) en t895, prêtera, de plus, au Louvre, à luu' comparaison assez 
piquante avec un des chefs-d'œuvre de l'école française du xix" siècle, de 
donnée singulièrement voisine, le Portrait du général Fouriiicr-Sarlovéze 
par Gros. L'artiste au souille épique, ((ui devait, avec Géricanll, ouvrir en 
France les voies au romantisme, n'est pas sans avoir subi plus d'une lois, 

1. Gravée ilans l.a Itei'ui'. t. 1. |i. 'JOl. 



22 



LA REVUE DE L'ART 



comme ses contemporains et amis, des iiilluences anglaises. Il sulTirait au 
besoin, pour le prouver, des délicieuses esquisses du musée de Montpel- 
lier, transportées à Paris pour l'Exposition centennale de 1900, dont 
plusieurs semblent directement inspirées des formules habituelles de 
composition et des arrangements décoratifs familiers aux peintres d'outre- 
Manche. Il est assez vraisemblable qu'il fut touché de façon toute spéciale 
par la beauté d'allure de ces portraits d'ofliciers, dont le thème était 
courant en Grande-Bretagne, et que Itaeburn traita, en particulier, avec 
tant de vigueur. On peut se demander, toutefois, si le peintre français 
n'a pas dépassé ses modèles par une sorte de flamme d'héroïsme, puisée au 
cœur même du sujet et qui, sous l'impression directe des guerres de 
l'Empire, évoque éloquemment la figure dans la pleine ardeur du combat. 
i\Iéme Reynolds, qui s'j' efforça parfois, n'y mit pas autant d'élan, ni de 
fougue. Il sera intéressant de rencontrer désormais au Louvre, à peu de 
distance l'une de l'autre, deux variantes, également séduisantes, d'un 
motif qui souligne entre les deux pays les dissemblances et les rapports. 

P.^UL LEPRIEUR 




fkâ^ 



le 



JACQUES GALLOT EN ITALIE 




L fut un temps, — et il n'est pas très éloigné, — 
où l'on ne pouvait imaginer que les hommes de 
génie eussent mené l'existence tout unie qui 
convient au vulgaire. On semait volontiers la 
l)iographie des grands artistes de vengeances 
atroces, d'ciiièvements , d'empoisonnements, 
d'assassinats. La jeunesse aventureuse de Callot 
était une bonne fortune pour des esprits en 
quête d'extraordinaire. Arsène Iloussaye décri- 
vait, en pages colorées, les compagnons singuliers avec lesquels le 
jeune Lorrain avait traversé les Alpes, et Aimé de Lertiud, dans une litho- 
graphie médiocre et retentissante, montrait l'enfant, le front déjà auréolé 
par l'inspiration, marchant d'un pas assuré vers la terre italienne. 

Nous sommes aujourd'hui beaucoup moins curieux d'anecdotes, mais, 
soucieux de dégager la genèse du génie et désireux de définir les iniluences 
esthétiques internationales, il nous plait d'étudier le séjour de Callot en 
Italie pour déterminer ce qu'il dut aux italiens et ce qu'il a pu leur- coin- 
mxuiiquer à son tour. 



On sait les faits et, depuis les beaux travaux de Méaume, il est à peine 
besoin d'y revenir'. Callot est né en 1592 ;\ Nancy, dans cette Lorraine 
qui, deux siècles avant de revenir à la France, était déjà de culture toute 



1. Ed. Méaume, lieclieichcs sur la me el les auvi-d^cs de J(W)jues Callot, 
Renouard, 1860. 



il. in-1*. Pari.s, 



24 LA REVUE DE L'ART 

française. Très jonno, il s'était lié avec le fils de Claude Henriet, peintre 
du o-rand-duc Charles 111. Claude Henriet mourut, son fils partit pour 
l'Italie compléter ses études artistiques, et Jacques Callot conçut une 
envie irrésistible de rejoindre son camarade et de visiter Rome. D'obtenir 
de ses parents l'autorisation de faire un voyage semblable, il n'y avait pas 
apparence, et l'enfant s'enfuit secrètement de la maison paternelle. Il 
était àg-é de douze ans. Parti avec l'impn'voyance de son âge et, au bout de 
quelques étapes, mourant de faim, il allait être obligé de rentrer à Nancy, 
l'oreille basse, quand il rencontra une bande de bohémiens qui le recueil- 
lirent et l'associèrent à leur fortune. Avec eux, il atteignit la terre pro- 
mise. Bien des années plus tard, lorsque, devenu célèbre, il ]uit avouer ses 
erreurs de jeunesse, il se complut, en quatre planches savoureuses, à 
immortaliser ses singuliers protecteurs [M. 667-670] '. Catholique fer- 
vent, il aimait à remercier le ciel qui, dans ces périls, avait protégé sa 
pureté. 

Callot s'était arrêté à Florence, où il travailla quelques semaines 
auprès de Canta (iallina. Mais l'attraction de Home était invincible. 11 
réalisait son rêve et se promenait, joyeux, dans les rues de la ville ponti- 
ficale, lorsqu'il rencontra, par malheur, des marchands de son pays. Ceux-ci 
le reconnurent et, malgré ses protestations et ses cris, le ramenèrent à 
Nancy. 

Aussitôt revenu, il combina une fugue nouvelle. Cette fois, il passa par 
I>y(>u et le mont Cenis ; mais, à peine en Italie, il se heurta dans une rue 
ilr l'nriii à l'un de ses frères envoyé k sa poursuite. Notre héros réintégra 
Xaiicy. Il se serait évidemment échappé une fois encore, si ses parents 
n'avaient eu le bon esprit de céder à cette passion obstinée. Charles III 
vciiail (le iiKiiirir; le comte 'rornielh' de ( ierbeviller allait, en amliassade, 
annoiicei' (lilicii'lli'mcnt au pape l'avi^nement du grand-duc Henri II, son 
successeur. Cailol olilitil de se joindre à la députation lorraine. Il partit 
en (ii'ccrnliii' liidS l'I, dans les ])tciiiières semaines de 1609, il arrivait de 
iiouvi'uii ;l llornc. 

l,a passion que Cailol avait (li'iiloyée, les obstacles qu'il avait sur- 
nionlés, les dangers qu'il avait liaversc's, le caractère romanesque de ses 
aMiiliiii's. dIIii'iiI iiii singulier iiili'fiH. (>)u'(in veuille bien le remarquer 

1. Lt'S imlirations entre rruclirls se réiêrciil ;ni tMlaln^ut' île ririivn* tU- Callnt dressé p.'jr Méauiiie. 



JACQUES CALLOT ION ITALIE 



25 



cependant ; si l'on écarte les épisodes dramatiques où notre imagination 
s'amuse, que reste-t-il d'essentiel ? Un jeune artiste qui va s'instruire en 
Italie. Or, cela, dans les premières années du xvii" siècle, n'était rien moins 
qu'extraordinaire. Aller en Italie, c'était un voyage banal, on dirait presque 
obligé. Depuis le temps de Raphaël et de Michel-Ange, les peintres de 
toute l'Europe occidentale s'étaient acheminés vers les Alpes. Les Fla- 
mands, les Allemands, reniant leurs traditions nationales, étaient allés 




F E 11 11 1 iN A .N U I ' 



t.iiA M.-iiuc DE Toscane, FAISANT cuns i isuiue l'aqueuic ijk Pise. 
GraviivL- ilf la ~iHie .lil.' .I.'s ISalailli-s (1rs Mfilicis (M. 5:!8). 



réclamer le Ijaptèmc nunaiii, et si les l''rau(;ais n'avaient pas participé à 
cet exode, c'est parce qu'ils avaient vu venir cliez eux, à Fonlainebleau, 
les Rosso et les Primatice. A i)résent, \W-\Av de l-'oiilainelileau dispersée, 
les Franrais accouraient à Rome à leur tdur. Callol avail vU' |ii("cédé et, 
aussitôt après lui, Simon Vouct, Sébastien l'.ourdon, plus lard l'oussin, 
Claude Lorrain, pour omettre les artistes de noli)riété moindre, François 
Perrier, Courtois, ISrébiette ou Vignon, vinrent, non pas seulement saluer 
la terre des arts, mais lui dduiier de longues années, quelques-uns limte 
leur vie. L'originalile lui désormais, mm jias de connaiii-e l'Italie, mais de 

LA BEVUE BE LAHÏ. — XXVl. ' 



26 LA REVUE DE L'ART 

s'être dérobé à sa séduction, et l'on cite Eustaclie Le Sueur qui ne s'éloigna 
pas de la France. Gallot, par des moyens originaux, n'avait donc rien fait, 
en somme, que de fort ordinaire. 

A Rome, il rencontra le maître le plus détestable qui se pût imaginer. 
C'était, d'ailleurs un Franrais et un Inave liomine ; il s'appelait l'hilippe 
Thomassin'. L'amour des arts ne l'avait pas entraîné en Italie. Il avait 
d'abord gagné sa vie à graver des boucles de souliers et de ceinturons ; 
puis, la mode s'en étant passée, il s'était avisé tout bonnement de graver 
des estampes. Il travaillait le cuivre selon les méthodes spécieuses et 
faciles que Cornélis Cort avait instaurées en Italie. Ses productions 
étaient médiocres ou détestables. Ati surplus, il se préoccupait assez peu 
d'esthétique. Il s'adressait à une clientèle soucieuse uniquement d'être 
édifiée. Ses estampes, publiées avec privilège du Saint-Père et visa des 
autorités ecclésiastiques, étaient empruntées, si possible, aux plus grands 
maîtres ; à leur défaut, à de prétendus grands peintres, Zuccari, Vasari, etc. 
L'essentiel était que le sujet lut religieux et l'estampe régulière et propre. 
Thomassin, à l'occasion, éditait aussi, sans plus haute visée, des pièces 
mythologiques et des allégories banales et morales, selon le goût du 
temps. La clientèle donnait; Thoniassin s'adjoignit des apprentis dont il 
dirigeait et signait le travail collectif et impersonnel. C'est parmi ces 
auxiliaires que fut admis Callot. Il n'apprit ni dessin, ni sentiment de l'art, 
— Thomassin eut été fort embarrassé pour les lui enseigner, — mais il reçut 
la pratique et la routine du liurin. A quelles pièces a-t-il collaboré'/ I^eut- 
ètre a-t-il mis la main à un Incendie du Bourg de IGIO, qui atteint presque 
le passable, et à quelques-unes des Œuvres de iniséiicorde^ mises en 
vente de 16U4 à 1()24, qui sont au-dessous de la critique. Sa part, à n'en 
pas dtmtor, était toute mécanique. Une suite des TalAeaux de Home, 
qu'il Iraia à cette époque, est d'une rare indigence [M. 167-J9G]. Et pour- 
l;int Calidl acquit, sous cette discipline! déplorable, une virtuosité technique 
ddiil il allait Iii('ul(')l, mais non à ildiin', doiiuiT les l,t''moignages. 

i'Iiomassiu l'tait niaiM('' ; C.aildt (■lait jeune ( )n prétend que le maître 
prit (unl)iagi' de son (''lève el Idu a, sur cctlc jalousie, brod('' lui roman 
aui|iicl on nous parduuuei'a de ne |ias nous allardci'. (>>ii(ii (|u'il eu soit, 
(Jaili)l, |)(iur sdU |)lus grand bien, se s(''para de riuiniassin. Il aurait pu 

I. lîniwacil, llur/ierr/iex sur l'/i. TlioiiKissiii, iii-S». Troyi'S. I.S7(i. 



JACQUES CALLOT EN ITALIE 



27 



demeurer à Rome; il se décida, vers la fin de 1611, à tenter la fortune à 
Florence. 

II 

Cette détermination était originale. Si tous les artistes couraient alors 
en Italie, Rome était leur objectif unique. On passait à Florence, mais on 




Le PoiNTE Vecguu), a Kloiience. 
Aj;i'aiRiisscmeiil d'une ;^ravtiro de la sél-in des f'fi/jrices (M. 780). 



ne s'y arrêtait pas. La Toscane, était dès lors, tombée dans le discrédit 
dont elle a soulfert jusqu'à l'heure où fut réhabilité le Quatlrocenlo. 
Pourquoi Gallot échappa-t-il à un préjuge général y II avait, sans doute, 
gardé bonne impression de la ville où, tout eid'anl, il avait séjourné; 
d'autre ])art, le duc Cosme II était fils d'une |)iiiicessc lorraine cl l'arlisle 
escomptait peut-être, de ce chef, une protection syni[)athi(|ue. L'essentiel 
est qu'il venait se plonger dans un milieu et- s'ollVir à des inilucnces 
dont nul de ses contemporains ne se souciait. 

Florence était sur son déclin; mais il s'en faut <[uc la vie arlisticpie y 



28 LA REVUE DE L'ART 

fût anéantie. Los Médicis, fidèles aux traditions l'amiliales, luttaient avec 
énergie contre la déchéance. Ferdinand I" fonda une surintendance des 
beaux-arts. Cosme II, qui lui succéda eu IGO'.), avait reçu léducation 
la plus intelligente, grandissant dans le commerce des hommes émi- 
nents qu'attirait le palais Pitti. L'année qui précéda la venue de Clallot, 
l'Europe retentit de la découverte des satellites de Jupiter que Galilée, 
par juste reconnaissance , baptisait les astres des Médicis. Deux ans 
plus tard, en janvier 1612, l'académie de la Criisca, constituée à la fin • 
du xvi" siècle, publiait le premier dictionnaire scientifique de la langue 
italienne. 

Florence continuait à s'enrichir de monuments. Sans doute, les archi- 
tectes de ce temps n'ont plus l'heur de nous plaire ; il serait pourtant 
équitable de leur reconnaitre queli[ue mérite. Huontalenti venait de 
mourir, qui avait achevé Santa Trinita et pariait les jardins fioboli. 
Giovanni Caccini avait bâti en 1601 le porche de l'Annunziata, et Matteo 
Nigri dirigeait depuis 160'i, à Saint-Laurent, la construction fastueuse 
df la <liapelle di-s l'riuces. (;iuli(> l'arigi allait bientôt édifier la loggia 
(li'l Grano (1619), et donner au palais l'itli agrandi son aspect défi- 
nitif. 

Jean lïologne s'était éteint en 1608 : rEulcveiucnt <lc Ui Sabine, Hercule 
el U- Centaure sous la loggia dei Lanzi, Saint Luc à Or San Michèle, la 
statue équestre de Cosme f"', place de la Seigneurie, celle de Ferdinand P' 
devant rAiiiiunziala, altestaienl la faveur dont il avait joui à Florence. Son 
élève l'avori Tacca, qui plara au Marché-Neuf une i)elle copie du sanglier 
anticpie , allait tiavaillci' aux statues dorées destinées à la chapelle des 
Princes. 

iJi's jiriulri's, nilin, vivaient en 'l't)scane, auxquels il ne l'allait demander 
ni conviclinri, ni correction, mais de la verve et de la fécondité. Les idées 
bolonaises n'avaient pas jiéïKMri' ici. Les artistes trayaient, d'après des 
rorniidcs iist'es, des llgiucs inconsistantes, mais élégantes. C'étaient 
Poccelti, à la lin de sa carrière, Poccctti que recommande une Cène pitto- 
resque ex|)osé(' au musée de Sienne, Matteo lîosselli, prolixe aut(nu' de 
compositions in(''diocres, Cristofano .Mlori, et liaroccio, inaitre suave el 
maniéré, dont le nom, du moins, n Cst pas oul)lié. 



JACQUES CALLOT EN ITALIE 



29 



III 



Ce n'est donc pas dans une ville de souvenirs, mais au milieu d'une 
activité intense, que Callot allait se développer. Dès son arrivée à Florence, 
il se voj'ait protécfé par le s'rand-duc Cosme II, recevait un loî^-ement. 




L A l' 1, A C E IJ li 11 11 M K , A !■' L U H E N C E . 

A^-randissemcnt d'inic ;,'ravuro Je ia série des Capiices (M. SliO). 



une pension, et il trouvait aussit('it, dans la personne de Cinlic Pariai, nu 
guide tel qu'il l'ut donné à peu d'artistes d'en renconlicM-. 

Giulio Parigi était un liomme à talents; mathématicien, ingénieur, 
architecte, ordonnateur de tètes, il dirigeait uik^ école nmoninnu" d'archi- 
tecture civile et militaire, où l'on enseignait matliémati(|ues et mécanique. 
Surtout, il avait une imagination inconiparalile pour n'uier un li:illei. une 
mascarade, pour monter une machine dOpéia. Ses inveulious ^'oghe, 
caprirciose, émerveillaient C.alilée, qui raccusail plaisanimenl de sor.-el- 
lerie. Callot devint l'aide de i'arigi ipii le pril eu all'eetiou : jues de lui, 



30 LA REVUE DE L'ART 

il apprit à organiser un décor, à grouper des figurants, à disposer des 
masses, à ordonner, selon les lois de la perspective, des ensembles com- 
plexes. Il acquit ainsi cette sûreté visuelle, cette précision impeccable, qui 
devaient tant le servir par la suite. Dans son œuvre, on conserve, sur une 
l'euille minuscule, un simple plan de ballet [M. 620]; c'est un témoignage 
capital de ses études. Plus d'une l'ois, en contemplant les Misères de la 
guerre ou des scènes de l'Evangile même, on retrouve aux personnages 
l'allure théâtrale; partout on jouit de cette science, si spontanée d'apparence, 
parce que l'artiste s'en était intimement pénétré. 

Parigi, d'autre part, attentif aux progrès de son favori, s'aperçut bien 
vite que celui-ci dessinait avec plaisir, mais sans jamais regarder la 
nature, et avec une tendance à charger les traits. De semblables disposi- 
tions n'avaient rien d'extraordinaire chez un ancien disciple de Thomassin. 
( liulio Parigi s'appliqua à les combattre. Il y parvint avec peine, tant elles 
étaient invétérées. L'art doit une inilnie reconnaissance à ce brave homme. 
Combien d'Italiens, en ce temps de travail académique et hàtif, auraient 
conçu de semblables scrupules V 

Enfin, Callot apprit, auprès de son maître, l'usage du procédé appro- 
prié à son génie. Pour garder le souvenir des fêtes qu'il avait agencées, 
Parigi en faisait tracer des croquis à l'eau-forte. Callot connut ainsi cette 
technique très simple que Parmesan avait instaurée en Italie et que les 
Italiens pratiquèrent pendant trois siècles sans presque la modifier. Ils 
ne demandaient an cuivre aucun des ell'ets dont Rembrandt a révélé 
l'inépuisable lichesse. Ils l'employaienl uniquement à multiplier les exem- 
plaires d'un dessin sans en détruire la spontanéité. Ainsi procédait, à ce 
moment même, le ( luide ; ainsi en usaient, à Florence, Caiita Gallina, 
Alfonso Parigi, et siu'tont (liulio Tempesta. 

Callot adopta cette conception csthéticpie, mais il apporta, dans ses 
moyens, une niodiliealioii ini]iortante. Le vernis usuel était légèrement 
mou; il demandait à être travailh' immédiatement, et le trait découvert par 
la pointe manquait de netteté à la niorsinc de l'acide. Callot désirait 
j)onvoir abaniimiiier sa jilanehe et y revenir à loisir; il n'attendait rien 
ries hasards de l.i niorsui'e et avait liesoin dune jirécision extrême pour 
accumuler, dans un esjjaee minuscule, dc^ indications microscopiques, 
il imagina d'einpi uniei- aux luthiers leur vi'rnis dur. 11 obtint ainsi des 



JACQUES CALLOT KN ITALIE 



31 



planches toujours prêtes à de nouveaux travaux, des traits déliés et parfai- 
tement dépouillés. 



IV 



Par une disposition d'esprit que manifesta aussi Claude Lorrain, 
Gallot demanda peu de conseils aux chefs-d'œuvre accumulés du passé. 
Un album conservé au musée de Berlin et qui a été publié, sous son nom, 




CapCerimonia. ^ St^' Lauinfa 



G 11 A vu HE (pE la SÊUIE MES le H AL 1.1" (M. (ii3). 



par M. Thausing', contient, il est vrai, des croquis d'après llolbein ou. 
Léonard ; mais il semble que la paternité' doive en vive revendiquée par 
Etienne de la Belle. Comme Claude, enivré par les jeux de la iimiiérc sur 
la terre latine, Callot se pénétra des spectacles les plus capables <lc noiuiir 
son génie. Splendeurs el misères, l^'lorerici^ lui olfrild'inéijuisahles sugges- 
tions pittoresques'. 

De sa richesse économique, Florence ne gardait plus guère que li' 
souvenir. Enveloppée dans la ruine gém-rah^ d(i la Mi'-ditcrranée, <'lle subis- 
sait aussi le conli'i'-coup des guerTes de icligion rn l''rance et eu .Mlc- 

1. A. Kcunioiit, Gesihichie 'l'uscuniix, passiiii. 



32 LA REVUE DE L'ART 

magne et de la clmlc r'((iiinnii([iic de l'Espagne, lue réglementation outrée, 
un système déploiahle de privilèges, paralysaient son industrie et son 
commerce. En même temps, les couvents se multipliaient ; il fallait ch('imer 
des l'êtes innombrables et, malgré les Médicis, l'Inquisition étendait sa 
main sur la Toscane. 

En vain, les Médicis s'ingéniaient-ils à lutter contre ces menaces de 
mort. (|iie soulignait une dépopulation raiddc Le mal l'tail ii'résistible et 
la misère se taisait clKuiue jour plus évidente. 

Mais cette misère même olîrait à Gallot des héros incomparables : 
paysans épuisés, gueux couverts de haillons, mendiants, infirmes, brigands 
et malandrins. D'ailleurs, ce peuple misérable avait le goût des plaisirs. 
Sur les places de villages, Callot a vu les paysans attroupés devant des 
lialadins et il a noté ces spectacles dans ses Balli. 

Dans la bourgeoisie et chez les nobles, il y avait, au même moment, 
un vif besoin de l'êtes et un progrès journalier ilu hixe. Callot a observé 
la société élégante avec le même soin qu'il accordait aux gueux. Il le 
témoigne par ses estampes et aussi par de nombreux croquis. 

Les Médicis donnaii'nt l'exemple du faste. Un mariage ducal, l'entrée 
d'une ambassade, la réception d'un jirince étranger, s'accompagnaient de 
grandes réjouissances. 'Vasari a décrit les fêtes du mariage de don François 
avec Jeanne d'.\utriche. En 15S!), on célébra en granck^ pompe l'union de 
Eerdiimnd et de Christine de Lorraine, puis ce furent les noces de Marie 
de Médicis et, en 1608, le mariage de Cosme II. Le programme compre- 
nait {[uelques parties essentielles : cortèges princiers, représentations 
d'opéra. L'op('ra, m- à Florence, (Hait encore à ci' moment un plaisir 
réservé aux cours '. En l'honneur de Marie de Médicis, on avait joué V liuii- 
(llvf de pi'ri sur un livret d'O. lîinuccini. (J'étaient encore des mascarades : 
en l.'i'.iS, crocodiles, dragons ingénieusement nuichinés ; en 1608, des 
chars liguranl le navire d'.\mérique Vespuce, le temple de la Paix, la 
grottc! de \ ulcain. nu livrail des eondiats simnh's et l'on avait vu une 
balaille iiaxalc engagi''c pal' iji's navii'es l'antastiiiurs dans la coui- du 

l'alais l'illi, iiiondtM' el I lansToriiii' n Vav.. ImUIu, des pluies de Heurs 

cl di's feux d'arliliees conqiii'laii'ul des [»rogramrnes aux(iuels on con- 
viendra (jue noire imagination na sn ajouter ([ue l'oi't peu de chose. 

1. !..'i première salli' [miIiIujuc ilopera lui oiiverle en Hi;n à \'''iiise. 




.àâS!: L?,"?.?:;?*: 



JACQUES CALLOT EN ITALIE 33 

Près de Giulio Parigi, Gallot fut non seulement le spectateur, mais 
l'ordonnateur de réjouissances semblables. Il vit la Guerre d'nntour, livrée 
en 1G15 en l'honneur du duc d'Urbin, et la tragédie de Soliman, avec 
intermèdes, représentée en 1620. On devine l'attrait qu'eurent sur lui ces 
spectacles et le profit esthétique qu'il en tira. 

Il y avait enfin la ville, la ville merveilleuse, ensemble incomparable 
de monuments et de panoramas. Les Florentins ne les regardaient plus ; 
mais Gallot les a contemplés, et nous savons qu'il les a aimés, puisqu'il les 
a retracés avec complaisance. La place delà Seigneurie, le Ponte Vecchio, 
Santa Maria Novella, le Dôme, la place de l'Annunziata, la place de 
Santa Croce avec ses maisons couronnées de loggias, maints autres 
aspects pittoresques ou sublimes ont été fixés par lui dans ses Caprices 
avec une intelligence profonde et, à cette époque, bien remarquable, de la 
physionomie et de l'âge des pierres ordonnées. Il sentait aussi le charme 
que les coutumes populaires et les usages locaux prenaient du cadre où 
ils se déployaient, et Baldinucci a noté le soin avec lequel il les avait 
étudiés. 



V 



Dans ce milieu si favorable, Gallot ne cessa pas de s'enrichir; il ne 
cessa pas non plus de travailler et de produire. Il dessinait beaucouj) ; il 
gravait constamment, et son ouivre devenait bientôt si considérable qu'il 
serait ici trop long de le rappeler tout entier. 

Il n'avait pas renoncé au burin, et il lui arriva encore de signer des 
pièces médiocres ou impersonnelles : deux Ecce Homo [M. 7 et S] en 1611 
et en 1613, une Sainte Famille d'après /\ndrea del Sarto en KM.'î [JI. (M^). 
Gependant, en 1612, Poccetti lui avait confié la traduction d'une grande 
pièce où il avait figuré le Purgatoire et l'Enfer, d'après la l)i\'ine Comédie, 
composition ambitieuse enflée par le désir de faire mieux (jne Michel- 
Ange. Gallot surmonta avec une rare assurance les difficultés accumulées 
dans cette page. La planche, tenue dans une tonalité claire, sufiirait à le 
qualifier comme maître-ouvrier [M. 153]. 

11 montra plus de fermeté encore pour interpréter une siM-ie de com- 
positions consacrées par Matteo Rosselli ou Tempesta à la gloire de 

LA HKVUE DE L'AHT. XXVI. 5 



34 LA REVUE DE L AKT 

Ferdinand 1" d coniiiies sous le nom impropre de Balailles des Médicis 
[M. 534-549]. lei, du moins, il s'agissait de tracer des personnages et des 
costumes contemporains. Des états remarquables, conservés au Cabinet 
des Estampes, permettent de suivre le travail de l'artiste. 

Jusqu'à la fin de son séjour à Florence, il tailla le cuivre et, si nous 
attaciions peu de prix à cette partie mécanique de son œuvre, il convient 
de reconnaître du moins qu'elle lui lut une gj'mnastique excellente. 

De l'eau-i'orte, Callot ne se servit pas, d'abord, spontanément. Il en 
usa, ainsi que faisait Canta Gallina, pour la gloire de Parigi. C'est ainsi 
qu'il publiait, en 1612, la Pompe funèbre de la reine d'Espagne [M. 440-^54], 
la suite de la Guerre d'amour [M. 633-63.5] en 1615; plus tard, en 1620, les 
décors el les intermèdes de la tragédie de Soliman [M. 434-439]. IMais ici, 
dés le premier pas, il fallait faire preuve de nouvelles qualités. Un talent 
de copiste ne suHisait pas. 11 était nécessaire de dessiner des perspectives 
compliquées, architectures, groupes, personnages isolés, de choisir un 
point de vue ; une main experte et savante pouvait seule alfronter de telles 
difiicultés. Callot, au reste, ne se contenta pas du spectacle officiel qui lui 
était proposé. La Guerre d'amour s'était déroidée au iiiiiii'U d'un amphi- 
tlK'àlre de bois échafau(i('' sur la place Santa Croce. Callot ne concentre 
pas son attention sur les quadrilles splendides et sur l'assistance d'élite. 
Il décrit la foule qui circule hors de l'enceinte aristocratique : les gens 
qui essayent de se l'auliler le long des palissades, les meniliants accourus 
de toutes parts, et aussi les charlatans et les baladins qui olfrent aux petites 
gens un spectacle moins raffiné et plus ])inienté ; puis il découvre les 
audacieux (jui se sont juchés sur h/s loits de la place et, par delà la place, 
le panorama de la vilU'. Dans ces pièces capitales, oVi apparaissent, pour 
la première fois, les bateleurs qu'il a immortalisés, Callot se révèle aux 
autres, et un peu aussi à lui-même. 

Une fête (iounc'-e par les tisserands et les teinturiers sur l'Arno, en 
1619, lui inspiie nue page élincelante de verve, l'Eventail \}\. 6171. l'uis, 
connue (piatre galères ducales avaient pris à l'abordage deux vaisseaux 
turcs, il célèbre cet exploit en quatre estanqies [M. 550-553], où l'on voit 
les galères chrétiennes minuscules, maîtresses des navires musulmans 
gigantes(|ues (1617). 

(Cependant, eu 1617, Callnl di'diait au graud-tlue, son protecteur', le 



JACQUES CAI.LOT EN ITALIE 



35 



recueil incomparable de ses Caprices. Une courte épître liminaire! présen- 
tait l'œuvre comme le premier fruit de l'imagination de l'artiste. Est-ce 
à dire qu'il sacrifiât, par modestie, ce qu'il avait publié jus([u'alors ? Non, 
certes, mais il avait, auparavant, travaillé d'après des modèles ou sur des 
programmes; à cette heure, il pro(Knsait les premières images où il ne dût 
rien qu'à lui-même. Les Caprices [M. 7()8-Sfi71 sont trop célèbres pour ([u'il 




La I'lack ijii LA Seigneuiiie, a Klouence. 
A;;i-aiidis&oiiieiiL ti'une ,i:ravuM' île la si'Ttr lirs /'nprices (M. SnS). 

soit utile de recommencer leur éloge; il nous appartient, du moins, de 
rappeler qu'ils étaient tout imprégnés de Florence; (]alloI rondaii à la 
ville le plus complet, le plus bel hommage iju'elle ait jamais re^u. 

\'inront ensuite les trois Pan/a/ >i/s : /'i/ii/a/oii. le Capilaii, '/.<ini o\\ 
Scapiii [M. (;27-G20], et enlin, en 1(. iO, la perle, la jiage dans hupielle 
Callot se.-nJjle avoir voulu concentrer toute sa science et ri'snnier toutes 
ses impressions toscanes, l'Impruneta iM. (i'J'ii, description de la grande 
foire annuelle, tenue aux portes de Florence. Milh' éi)isodes divers reliés 
avec la science la plus sûre, avec une richesse incroyable et une sensation 



36 LA REVUE DE L'ART 

visuelle d'une acuité merveilleuse, animent ce microcosme, où le travail 
patient s'oublie devant la spontanéité de l'ensemble. 

VI 

En 1621, Cosme II mourut. Dans un moment de désarroi, les pensions 
servies aux artistes et aux écrivains lurent supprimées. Callot se trouva 
atteint, ainsi que l'improvisateur (lasparo Mola et le musicien Frescobaldi. 
La Lorraine le sollicitait; il quitta brusquement la terre qu'il semblait 
avoir adoptée. En 1022, il était à Nancy; il ne devait plus retourner au 
delà des Alpes. 

Il rapportait en Lorraine une planche qu'il avait sans doute fait 
mordre vers 1616 [M. 1381, et dont le sujet repris, enrichi, vingt ans plus 
tard, devait donner la célèbre Tentation de saint Antoine [M. 139]. Henri 
Bouchot, dans le livre suggestif qu'il a consacré à Callot, a cru devoir 
attribuer le choix d'une semblable scène aux souvenirs d'enfance de 
l'artiste^ à la piété étroite et aux superstitions du paj's lorrain. Il n'est 
pas besoin d'invoquer des légendes de terroir, non plus que de rappeler 
les compositions de Jérôme Bosch ou de Breughel. Callot avait probable- 
ment vu deux estampes fantastiques célèbres, l'une de Marc Antoine, 
l'autre d'Agostino Veneziano, auxquelles il paraît bien faire dos emprunts 
directs. Les scènes d'exorcismes et de tentations n'étaient pas rares dans 
l'imagerie italienne. Tempesta en avait signé et, dans la seconde planche 
d'une illustration du Tasse, il représentait un conseilinfernal qui olfrait, 
avec la composition de Callot de curieuses analogies. Enfin, Callot 
a eu certainement l'intention de parodier les mascarades auxquelles il 
assistait, et a, peut-être, été tout uniment inspiré par un intermède de 
carnaval où Parigi, n\ 1616, avait groupé les divinités infernales, intermède 
qu'il connaissait bien, puisqu'il l'a gravé [M. 6311. Pendant trois ans, Callot 
vé(uit sur ses souvenirs et ses cahiers d'Italie. La malencontreuse suite des 
(k)bbi [M. 747-7671, la série célèbre des Balli [M. 641-664], appartiennent 
à rilalie, par leur inspiration, leurs sujets, comme par leur titre. 11 en est 
de même, dans une très large mesure, pour la suite des Gueux[}t\. 685-709]. 

Il vint un temps où Callot se trouva entraîné par d'autres ordres 
d'inspiralion. Le siège de I>réda, de l'ilc de I!é, de la lîochelle, l'occu- 



.tacqup:s callot h\ italie 



37 



pèrent tour à tour; les malheurs de la Lorraine lui dictèrent les Misères 
de la guerre; il était tout entier à l'exaltation religieuse, quand il fut 
prématurément surpris par la mort. Depuis 1626, il n'eut donc plus le 
loisir de rafraîchir ses soincuirs toscans. (,)ue dans cette périndc nouvelli', 
son génie se soit agrandi, ([u'il ait monhé une capacité d'émotion et une 
vigueur dramatique jusqu'alors insoupçonnées, cela est hors de discussion. 




Jf.COHDO fHTEVSfEOn We si VWP. ^RMAKSI l: INFfM PER far yENOETTA VI Cvce, contro tirreno 



L'KNFEH, F.NTliÉE UE BALLET (M. 631). 



Il est [nul au moins assuré (lu'il ne suiistiliia pas à sa leciiiiiciiir aiicii'nue 
une discipline nouvelle. 

11 a])pliqua à de nouveaux sujets sa connaissan(-e de la perspective, 
et déploya poui' chanter les armées et les Hottes la science acquise au])rès 
de Parigi. Il ne niodilia pas son dessin. Il continua à représenter d'un liai! 
sommaire, grêle et impeccable, des personnages (•lanct's, à la tadie mince, 
aux attaches fines, dont les propoi-lions (•triqui'es el la lournure (](>sinv(ilte 
lui avaient iHé suggérées |)ar les artistes lidrenlins. Surliml, il ne cessa 



38 



I.A HKVUE DE I/ART 



pas d'appli(jiior les ([ualités d'observation qui s'étaient éveillées en lui sur 
les bords de l'Arno. 

Jusqu'à la lin, il l'ut donc tributaire de ses années d'Italie. 

Florence, de son côté, n'eut pas à se repentir de l'hospitalité géné- 
reuse dont elle l'avait entouré. Non seulement Callot l'avait célébrée en 
parfaites images, mais il lui laissait un disciple remarquable, Stefano délia 
Bella, plus connu en France sous le nom d'Ktienne de La Belle; et Baldi- 
nucci, avec cette courtoisie délicate, où il entre plus de sincérité qu'on 
ne le suppose d'ordinaire, Baldinucci disait que ce don seul récompensait 
Florence. A côté de La Belle, clair de lune de Callot, et joli petit maître, 
d'autres artistes subirent le même ascendant. 

Callot, d'ailleurs, collaborait à ce besoin, général alors à travers 
l'Italie, de peindre les gueux et les bandits, pour échapper à des motifs 
plus nobles, mais usés par une trop longue tradition et écœurants de 
banalité. Il s'associait au courant naturaliste qui entraînait le Capucin 
et Caravage, courant contre lequel, quelques années plus tard, Salvator 
lîosa, dans sa satire sur la Peinture, allait protester avec verve. 

Ainsi Callot avait trouvé en Italie le terrain le plus favorable à son 
développement, et l'Italie, à son tour, s'associait à ses inclinations. 
Accord mystérieux et bien digne d'être souligné, paradoxe véritable, 
puisque jamais maître ne fut plus profondément franc-ais que ce Lorrain 
nourri à Florence ! 

Léon HOSENTHAL 





LES SALONS DE 1909 



LA SCULPTURE 



SANS remonter au passé moyenâgeux de Michel Colombe et de Pierre 
de Montereau, dont l'un des présents Salons rapproche les fan- 
tômes de pierre, une histoire de l'art français qui serait, avant 
tout, l'évolution du portrait, semblerait dccouronnéc sans la 
vive majesté des bustes ; et, dominant les modes de l'art ou de la société 
qui s'y reflète, la physionomie n'a point cessé d'animer la matière, 
depuis Houdon jusqu'à M. Rodin. Cette année, celui-ci n'expose que le 
buste marmoréen de J/""" lUissieff'; or, le tailleur de marbre vivra surtout 
de la vie de ses bustes. Delacroix, portraitiste, écrivait : « Je soufl"re 
pour le modèle. Je manque de sang-froid. Je n'observe pas assez avant 
d'exprimer. L'impatience des résultats m'emporte... ». Ici, le romantique 
de l'ébauchoir apparaît plus rassis que le romantique de la palette ; et, 
sans offrir la sensuelle fierté du portrait féminin (pii révolutionna le 
Salon de 1888 avant d'entrer au Luxembourg, ce buste, sage et grave, a 
déjà pris l'air classique. Le visage est doux sous le parti pris des cheveux 
à peine épannelés, au casque épais et spongieux qui j)ermet à l'avenir 
de confondre notre contemporaine avec une impératrice romaine ; et, 
puisque Figaro nous souflle que, « sans la liberté de blâmer, il n'est 

1. Troisième et ilernier artirlo. Vuir la Heciie, I. .\XV, p. .')47 et 43). 



40 LA REVUE DE LART 

point d'éloge flatteur », osons critiquer sans réticence ce mastic de marbre 
où s'enlisent les épaules .-.Houdon, ni Pajou ne recouraient à pareil 
subterfuge, en l'art souverain de couper le buste ; et Madame Adélaïde, non 
plus que ^I""' Dubarrv, ne se serait émerveillée du repentir trop prémédité 
que laisse le crayon d'un repérage ou le poinçon du praticien. 

La dangereuse influence de M. Rodin persiste à la Société Nationale, 
et surtout grâce aux étrangers (jui dominent (ne sont-ils pas 113, pour 
94 Français, sur 207 exposants ?) : visible encore dans un torse décapité 
par M. Yrurtia, dans le bloc d'un songe dantesque évoqué par M. Rechberg, 
portraitiste de S. M. la Reine de Hollande, ou dans un masque, au sourire 
sibyllin, de M. Desbois, elle s'atténue déjà dans un joli buste enfantin de 
M""" Vallgren et disparait chez plusieurs des nôtres ; ce n'est pas le même 
idéal de portrait ([ue poursuivent la précision de Vl. Dampt, la sagesse de 
M. Camille Lefèvre, le bronze nerveux de M. Pierre Roche, le marbre 
réfléchi de M. Eugène Bourgouin, portraitiste de J/""" la comtesse de Gold- 
stein, non plus que l'archaïsme original de M. Despiau, près du réalisme 
ardent de M. Ilalou; pour synthétiser les traits du poète grec René Ménard, 
M. Lucien Schnegg s'est inspiré du style que les Athéniens mettaient au 
portrait de Socrate. 

Inégal et puissant, l'effort, aujourd'hui posthume, d'Alexandre 
Charpentier s'était dégagé des vagues étreintes de la sirène romantique. 
Ce n'est pas elle que le brio de M. lnjall)ert, portraitiste ou fantaisiste, 
invoque pour traduire brillamment la mélancolie de la nymphe ou la 
malice avinée du faune ; ce n'est pas elle que la tendresse de M. Bartholomé 
consulte, afin d'exprimer le sourire de la matière heureuse de revêtir la 
forme nue d'un ])i()lil matinal encadré par ses beaux cheveux. Et, pour 
figurer l'héroïne de ce printemps, cette toujours mystérieuse Jeanne d'Arc, 
que ses contemporains décrivaient robuste et brune Lorraine sous la 
cuirasse virile, c'est à nos statues effritées des pierres tombales que 
M. r.durdi'llc a demandé largement sa fruste et jjcrsonnelle ins})iration. 
C'est du bas-relief mince et renaissant de Jean (loiijun que s'est souvenue 
la vaillante j)réciosilé de M. Lamourdedieu pour dresser l'Eveil a la vie 
sur une fonlaine anti(]ue ; et la Jeunesse, enlin. de M. Voulot, semble 
accourir dii'cctcunent de N'ersailles. 

Même accent traditionnel dans les silhouettes de MM. Clostre et 




I N I \ I. l:l l; r . 



1'' \ r N I 



LES SALONS DE 1909 /,! 

Dejean,près des instantanés modelés par M. Rembrandt Bugatti, l'animalier 
qui s'attaque à la vie humaine, ou des élégances aristocrati([ues du 
prince Paul Trouijetzkoï, portraitiste du baron Henri de Rotliscltild ou de 
la ntarijuise de Casa-Fuerte, à l'écharpe hautaine, à la traîne innncnse. 
Antdur d'un buste exposé par le dernier des ronianliciucs, la niodernili' 
cosmopolite de la Société Nationale est respectueuse de ce « gmit français » 
dont le Grand Roi se disait fier et qui, plus visiblement, s'impose à l'autre 
Salon. Tout change, ici-bas, mais insensiblement; et comme il serait nura- 
culeux que tout l'ùt nuidifié d'un printemps à l'autre, attendons-nous 
à retrouver, une l'ois de plus, entre nos deux Salons de sculpture, les 
mêmes contrastes annuels d'atmosphère et de nondne : aux 'il.l uuuhtos, 
catalogués ou non, de la Société Nationale, entourant le roiuaulisme 
isolé de M. Rodin, s'opposent les 1)87 morceaux des Artistes Iranyais, où 
s'accentue chaque année, de plus en plus volontairement humanitaire, 
l'iniluence posthume du Millet sculptural que fut Constantin IMeunier. 

Très expressif d'une société qui se transforme cl d'une époque 
universellement travaillée d'ambitions dém()crali(iues ou de rêves sociaux, 
ce véi'isme, exprimé par l'audacieuse introduction du eostume (dnleui- 
porain, n'est point spécial aux nouveautés du bronze ou du marbre ; on 
le retrouve aux feux pâlis de la rampe, avec le drame musical, au fond 
du bois sacré, modernisé par nos peintres, et sous la lampe studieuse des 
sociologues : c'est l'évangile récent de notre naluralisme ou le pragnia- 
lisnie américain de la morale émancipée, (|iii voudrait n'uover l'arl 
véridi([ue ou l'àme utilitaire en lui donnant pour idéal son utilité même; 
c'est, dans son humble vêtement quotidien, la ^ mystique > des tenqts 
nouveaux. VA le vei's du poète ou la glaise ilu st;duaire, qui devancent 
d'instinct les volontés de leur siècle, ont déjà traduit ce costume actuel 
lie la pensée humaine dans r.uubitieusc^ l'aruiiiaril('' des (envres. 

Ici nu'ine, aujourd liui. (|uel esl doue ICIVorf capital, par son ampleur 
décorative';* Il s'intitule le Drfriclieiiieiil ; et ce groupe de plaire est un 
long attelage de six grands Ixenl's qui prolongent, à travers les temps, 
l'eurythmique lentiuir des ( l('orgi(pies ('ternelh^s : le gars, cependant, qui 
les touche, on le haut laiionrein-, au protil romain, <|im dii-ige parmi les 
mottes pâles la dent i\r la eiianue nourrieièi-e. ii'ap|iartienl pas à la vie 
pastorale, eonlenqxiraine de laye d'or; ce n fsl |ilns le berger nu ilu 

LA KKVUK UE LAHT. .\XV1. t) 



42 LA REVUE DE L'ART 

poète, au pétasc harmonieux; Jean-François Millet, qui lisait Virgile, 
ne désavouerait pas les paysans vrais du sculpteur Henry Bouchard et 
l'humble majesté de leur pas machinal. Aucun rêve antique n'idéalise 
la rude écorce de leur vêture ou leur poitrine hàlée : ils sont majestueux, 
jiourtant. La glèbe, que ces travailleurs asservissent aux désirs de 
l'iiomme, n'est plus la Terre enrubannée dont le sourire a retenu 
M. Verlet dans une allée rectiligne de jardin français; et, comme l'an 
(h'iMier, devant les Cerfs de M. (jardet, les Goncourt, admirateurs du 
paysage réaliste autant que du génie de Barye, transcriraient leur cou- 
plet, daté de 1852, sur « la nature qui succède à l'homme ». Aujourd'hui, 
la nature admet la présence de l'homme : auprès des animaux, leur maître 
apparaît; et l'artiste, en interprétant la nature immuable, exprinn' plus 
consciemment les aspirations de son temps. 

Exprimer son temps, en refléter le costume et l'âme, n'était-ce pas 
l'idéal de ce Pierre de Moiiterean, le vieux « maître d'oeuvre », qui regarde 
la flèche monter vers les étoiles et qui nous revient, cette année, dans la 
pierre où M. Bouchard a répété son attitude de croyant y N'était-ce pas 
également le voui de ce Mie/tel Colotnhe, contemporain de Nicolas Fouquet 
et statuaire du mausolée breton de Nantes, que M. Jean Fkiucher nous 
montre pensif au travail et debout dans sa rêverie "i* Et comme une résur- 
rection ne va jamais seule, un nouvel ancêtre se présente avec l'imagier 
Jean de Chell.es, moins imposant, de ÎM. Rivet. Exprimer son temps, en 
figurer le costume au portail ou sur le tombeau, c'est un des aspects 
de celte tradition française qui nous apparaît, comme la France même, 
ondoyante et diverse; c'était la poétique naïve du moyen-àge, au seuil de 
cette Renaissance aussi mal comprise par ses détracteurs que par ses 
avocats, qui voulut faire refleurir, au soulflc païen de l'antiquité retrouvée, 
l'absolu toujours moderne de la forme. i;t comme si, parmi tant d'inutilités 
sans mérite ou de virtuosités sans conviction, le Salon de 1009 avait eu 
dessein d'opposer à la victoire i\\\ «dstume contemporain la revanche non 
moins iHlucllc dr hi foi me nue, l'immense décoration de ]\I. Bouchard 
a ])our antithèse naturelle le Narcisse fluet de M. Gréber : c'est le bijou du 
Salon. L'extpiis s'oppose à la force, afin de nous rappeler opportunément 
la vilalité des contrastes. 

Nous estimions déjà cet adolescent au visage de vierge, au front 



LES SALONS DR 1909 



penché dans l'ouibre de ses 
grands cheveux, qui s'im- 
mobilise gracieusement 
dans l'égoïste mélancolie de 
sa contemplation : son re- 
tour en marbre afïine encore 
la forme et le geste ; et quel 
baiser de lumière au pli de 
ce bras dolent ! Aulu-Geile 
a transcrit deux vers grecs 
qu'il attribue au divin Pla- 
ton; mais il faudrait l'art 
d'un Chénier pour les tra- 
duire en l'honneur de cette 
figure, chaste comme la 
statuaire et douce comme la 
mélodie de la fontaine qui 
s'égoutte à ses pieds de 
marbre; et cet enfant de la 
Renaissance n'est-il pas un 
nouveau témoignage de la 
tradition française, qui ne 
parait souple que parce 
qu'elle est riche y II est 
avéré, maintenant, qu'en 
dépit de nos pudeurs ou de 
nos frimas, le poème du nu 
n'est pas retourné pour tou- 
jours à l'Olympe. 

Cette poésie visible offre 
elle-même des contrastes : 
en regard du Bacclius an- 
tique, petit bronze précis de 
M. Cariés, replace/, par la 
pensée leSouvcnirdc voi/cii^c 




UeNVS l'UUCH. — .MuNUMfiM Ht l'IUlKhSSKl 11 Hll Ul Ml IIKI,. 



'i4 LA REVUE DE L'ART 

OÙ M. Herbert Ward a fixé vaillamnifiit, sans ruse, l'athlétique beauté du 
nègre à la mâchoire bestiale. Et, parmi tant de vêtements figés, la 
mélodie des formes féminines a gardé de nombreux adorateurs ; mais 
combien peu font passer dans l'œuvre ce lyrisme intérieur que le regard 
commande à la pensée en présence du limon vivant, façonné par un 
statuaire ineffable, 

Kan^e auguste, appelant le baiser et le cii'ur ! 

Jeune auteur d'une Jeiiiwsse masculine et pensive en bronze vert, 
M. Michelet se distingue entn- tous, en agenouillant sans mièvrerie sa 
F/ori' sons le poids d'une guirlande embaumée que retiennent ses bras 
levés ; et sur ses yeux clos de volupté souille une fraîcheur d'ivresse qui 
n'est pas celle du vin : Flore est la sœur cadette de Na/cisse. il y a du 
charme ou de l'accent dans /r Par/uni que M. Vigoureux exprime en granit 
rose, assez égyptien d'aspect, dans ÏJ/io plantureuse de M. Chauvet, dans 
la petite Source blanche de M. Convers, plus affectée qu'une anonyme 
.Icitiic fillf de M. Victor (iuérin. La Danseuse de Poinpéi, dans le bronze- 
savant de M. l'aul Roussel, a' plus d'austérité qu'un troj) joli Matin que 
M. I''(''lix Charpentier fait descendre de son lit de marbre : le mutisme de 
la forme a son expression. 

I^'antithése fondamentale entre le souci récenl du costume et le retour 
au nu se confirme dans l'envoi même des éducateurs d'une nombreuse 
jeunesse : en faisant alterner son gracieux Déiinrt du ^'ilhii^r avec une 
élégante statuette couchée de Diane endormie, M. Mercié prête aux deux 
tendances la longue autorité de son expérience et de son charme ; en 
opposant une Iléhé traditionnelle aux ouvriers d'une allégorie syndicaliste, 
M. Marqueste se délasse de tant de bustes expressifs et manifeste à son 
gr('! les mêmes préoccupations (jue M. Deiiys fuech, (juand il met la 
poétique miditi' des ///usions pen/ues près des ligures jiurement drapées 
d'un hommage à lîrouaidel : ici, la douceur se montre harmonieusement 
di'corative ; (die paraît |)bis nudle dans le marbre de M. Larche, qui semble 
avoir mis trop de morbidesse en son hommage à Corot dont la suavité 
fui plus alhi'nienne : l'Ile ile-i'iance n'esl-(dle pas une Attique au ciel 
argentin' Mais, grands dieux ! (pie de inoiiiiiaents encouragés par trop de 
coin mandes ou d'aciiats, ipie d'acl iialites ou de coiilingences, mal inspirées 




HEBE 



P.cvue de l'Art anr.ieu ••* moAt? 



Iinp L Fiir' ïdiis 



LES SALONS DE 1909 



'•5 



par des catastrophes ou des découvertes, que d'allégories sociales ou patrio- 
tiques, que de souvenirs de Tannée terrible ou d'élégies médiocrement 
funéraires, parmi tant de nus prétentieux ou de rustiques symlndes ! 
Une vingtaine, au moins, de stèles se dressent en l'iionneur de grands 
hommes détailles les plus diverses, depuis l'artiste de jadis jusqu'au jour- 
naliste d'hier. La 

statuomanie est le 
mal de ce siècle : elle 
transforme en nécro- 
p ol e un j a rd i Ji ; 
chaque bosquet de- 
vient un (('niitiqihi'. 
Et quelle vaste erreur 
que le Mo n ii ni e ii I 
d'Arnpcre , et que de 
rhétorique autour du 
Vengeur ! La Pein- 
ture, aussi pénible- 
ment incarnée par 
M. Octobre que hi 
Sculpture, par M. Fa- 
gel, à l'autre Salon, 
ne fait pas oublier 
r A rcli i I ec I u re de 
M. Laniiiiwski rajeu- 
nissant, en 1908, la 
vétusté du symbole : 
en art, les absents 
n'unlpas toujours tort. 

Mais que la contagion de l'e.KempIe, ([ui corrompt pronipteincrit Imite 
innovation, ne nous rende pas injustes pour la curiositt' courageuse (|iii 
voudrait admettre le costume et le sentiment conttMuporaius dans la cite de 
l'art ! Ce costume et ce sentiment, juscju'à nos jours, étaient traités en jiaiias 
([u'on déguise, en parvenus qu'on tolère, ruais ipi'il fallait sacrilici' sans 
renu)rds à l'aristocratie du Ik'aii : le uu didaissé, le statuaire était l'esclave 




F, . T5 1> II u c o I N . 
Buste de M"' la ch.mtesse he (i di.dstein. 



46 LA RRVUR OR I/ART 

do la draperie. Assiuéiiient, la l'arisieniie printanirre que M. Tisné grandit 
en marbre, avec sou ombrelle et ses fleurs, ne paraît point l'égale d'une cané- 
phore vue par Phidias; et le Rinceur leinlitrier courbé par M. Carvin ne 
prétend pas à surpasser le galbe de Narcisse... Il s'agit moins, aujourd'hui, 
d'étoulîer en nous Ir regret de l'antique beauté, qui devient sou plus bel 
éloge, que d'ex])riiuer, sous le costume actuel, des sentiments qui s'accom- 
moderaient peu di' la nudité divine nu des plis rythmés d'un péplos. 

N'est-ce pas l'émotion ressentie sous sa parure vraie que doivent con- 
voiter deux novateurs fraternels, i\lM. Hippolyte Lel'ebvre et Roger-Bloche ? 
L'un nous montre ici le Priniemps : laulre. /'Accit/e/it. Tout le printemps, 
qui tient dans une brauelie de lilas mi dans \\n regard de l'emme. est difli- 
cile à mat('ri;diser sans le l'eu de la prunelle ou \r parluiu de la ileur; et 
le statuaire ni;iiii{iie des valeurs du peintre, aliii d'accuser les plans par les 
tous : son jeu de lumière et d'cunlire est posé sur de blancs fantômes, oi'i 
l'atmosphère et la veidure ne vibrent plus. 11 protlle seulement trois 
roupies modernes snus une charmille de niaibre. trois couples dill'érenls 
qui (li\ crsilieiit i iinni (hi luur jiar ii'treinte ou l'ingénuité du geste; sa 
prose n liumauiseiait I idi^d (|u a la (unditidu cTinteipréter le rt'cl. Isolé 
sur le Parnasse contenqinrain. I raiieois Coppée n'eut pas moins aimé la 
i'(ute piose de F Arcidcnl : ipu'lqiies lé'serves que l'art puisse faire nu:)ins 
sur le ejinix dii sujet que sur sa mise eu (eu\ re, — et d'abort! sur sa desli- 
ualinii. (|iii n'apparaît |ioint. — jamais, jiourtaut, le sculpteur du Froid n'a 
manifest('' pins de Inyale syinp.illiie pinu' les humbles qu'en iiiiiiis- 
saut nu grnupe de jiassauts de la rue autoiu' du cadavre de Iduvriei- 
tombé d'un toit sur le pavé. Pninl de synthèse pi'éteutieuse ni d'anecdote 
facile : sf)us le stijel (pii préoccupera la foule, on sent l'émotion contenue 
de larliste. e.vprimt'-e diversenuud dans ses personnages, depuis l'atteulidu 
de la mé'uagère juscpi'à l'iusoucianee du gavroche; et cette émotion uic'me 
lU' s'e\|irime au.\ yeux que par la science (b'corative qui varie lesgmupes 
et les |)lans aliu de recr)nq)oser la vie : (in sent du style dans la iii|ie 
dioitc de l'duviiere du dans la jxdle aureidanl le Irnut du terrassiei'. 
('.'est d'un classiijue ; et, diqjuis le er(iii|M' jdus \nlumineux du l'aareait 
/V// //é.sv jus(praux scènes cvang('li(|iii's di' I.igier iliiliier, libre aux érudits 
de reliduver des aut(''ci''deuts a ci' d(q)lareiiii'ul de la tradition. 

« Les artistes, ciaieiiaul d'être imitateurs, cherchent des routes 



le;s salons de 1909 



47 



écartées », disait déjà Voltaire au temps de Pigalle; et, pour écliapper aux 
romantiques indécisions du rêve, nos sculpteurs fréquentent les paysans : 
avec une robuste vérité, le Berger debout de M. Nivet les domine; et voici 
ses proches parents, le vieux Bûcheron de M. Rémoudot, sous son invi- 
sible foret qu'il regarde ; la Terre lorraine et, la Prière aux champs, 
stylisées par M. Cliarles Jacquot; les Joueurs de biniou de M. Quiliivic, 
ou la Hollandaise endimanchée par M. Periiot , moins sentimentale que 
l'Épuisée à qui M. Schweitzer fait tendre éperdùmenl la main. Réhabilitée, 
l'année dernière, à l'autre Salon, par le Nid ramili.-d de M. Cornu, la soulplurc 




KuGEll-liLOCllE. 



L ' A C C i 1) F. .N 1 . 



sur bois peut s'enorgueillir du Mineur largcmient découpi' pai- M. (icoi'ges 
Iselin dans une matière admirable : un bon exemple à méditer! l'ninii huil 
de souffrance et de misère, le groupe aspire à retenir élo(]uemnii ni la 
tendresse : c'est l'Idylle au pays noir, de M. l'aul Theuiiissen, <iu la 
poésie d'un jour d'hiver où M. Bcrlrand-Iîoutée résume la détresse huiuaine 
avec une effusion que feu Carrière eut appréciée dans le luarhre avant de 
la transfigurer dans son demi-jour. 

Le recours au costume contemporain, c'est déjà le |)ortrait : et voilà 
pourquoi les artistes de France y son! excellents. La Nounou de 
]\I. Maillard est moins décorative, assurément, (pie la joli(> Coupe d'amour 
de M. Abbal, avec sa fontaine alexandrine où hoiveul les ecdombes; 



48 LA REVUE DE L'ART 

ot V llainioiiie virginale des trois jeunes amies, groupées par M. Alliot 
portraitiste, n'est pas sans all'ectation. Mais le portrait retrouve son naturel 
en devenant manifeste avee le chasseur de bécasses que M. Fernand David 
l'ait press(>utir aristocratique en son complet de bronze, avec ses guêtres 
et sou earuier : de tels sujets étaient jusqu'à présent relégués dans la 
M petite sculpture »; l'innovatinn l'ut de leur donner la taille rt les traits 
de la vie; et pour élendrc un célèbre magistrat sur son monument funéraire, 
M. <lustave Michel n'avait qu'à se remémorer la longue tradition de nos 
statues tombales que Girardon, déjà, renouvelait somptueusement du 
moyen âge français ; il ne manque au décor que la douloureuse emphase 
des ligures allégoriques. 

En statuaire du moins, la mort a moins d'intimité que la vie ; et que 
d'abandon tout à fait charmant dans ce groupe où M. N'allgren entoure 
de ses quatre enfants le poète finlandais 7'opelius ! Ici, l'art (Uranger se 
rapproche du nôtre ; et la statuette étoll'ée de M""' Haniillon l'aine, par 
M. Sicard, appelle aussitôt la comparaison tacite entre sa blancheur 
majestueuse et le pétillement moins précis du prince Troubctzkoï, tandis 
(|ue les bustes diversement parlants de ^IM.~ Alfred Boucher, Ségoflin, 
Boverie, Moncel, Vermare et Vital-Cornu s'accordent avec la douce Pclitc 
Ronia nickel, en marbre bleu turquin, de M. Fernand Dubois, pour nous 
rassurer sur la permanence du «goût français ». 

Raymond BUUYEK 



LA ilIîAVURE EN MEDAILLEES ET SUR PIERRES FINES 

Au risqiu; de me répéter chaque année, je me vois contraint, cette 
fois encore!, de cH)ustater le funeste abandon de la gravure des gemmes et 
de h; déplorer non sans amertume. Faut-il définitivement se taire et en 
prendre son parti V 

Sommes-nous donc jiarvenus, dans le développement et l'évolution 
de l'art eontenqtorairi, a une p(''riode (pii soit assez satisfaite d'elle-même 
et (le ses suiMcs, en des genres divers, jioui' trouver ([u'elle n'a nul besoin 
d'(''largir' son ( liainp de recherciies et (|u'ell(j peut r(''|)U(lier, de gaité de 
c(r'ur, une bianehe :irlisli(|ue qui lui lime des plus fécondes, des plus 
glorieuses, des plus universellement en honneiu- dans tous les âges de 



LES SALONS DE 1909 



'.9 



riiistoirey Jt'tPz un rajjicle coiip-ddil sur le passé: les geiunu's gravées 
se rencoutreut dans toutes les eivilisations, sous les formels les plus variées : 
scarabées égyptiens, cylindres et cônes babyloniens ou perses, gemmes 
ovoïdes des époques crétoise et mycénienne, cliatons de bagues, pendants 
de colliers, cachets et sceaux olliciels ou privés, breloques, appliques dans 
les multiples produits de l'orfèvrerie, camées et intailles, quelle indéfinie 
multiplicité de monuments, quelle variété de formes, de couleurs, de sujets 
gravés! Toute la mythologie, toute l'iconograpliic loutesles o'uvres célèbres 
de la sculpture se trouvent interprétées, 
copiées, traduites sur les gemnu's antiques. 
La lîenaissance et le xvin" siècle (inl produit, 
à l'exemple de ranti([uit('', d'inimitables chefs- 
d'œuvre de glyptique qui uni ligilimcnn'iil 
suscité l'engouement des contemporains. 
C'est par milliers que ces minuscules joyaux, 
qui sont comme l'entomologie de l'art , 
s'alignent sous les vitrines de nos musées, les 
uns voisins des origines des civilisations 
orientales, les autres nutdernes et presque 
encore nos contemporains, sans qu'il y ait 
solution de continuité dans cette longue 
chaîne des produits d'un art exquis, qui 
relient les siècles les uns aux autres. Allons- 
nous donc rompre brusquement cette glo- 
rieuse tradition, et reléguer, une l'ois pour 

toutes, la glypti<[Uf dans l'arsenal des aris définds, et ses o-uvres dans 
les passives galeries des musées rétrospectifs '^ Pourtant, aujourd'hui |)ius 
que jamais, nous recherchons et nous recueillons les genunes gravées, 
avec une passion véritable, dans les ruines anticpu's; elles n'ont pas cesse 
d'exciter notre curiosité et, souvent, de provi^picr notre adniualKm. 
C'est à ces gemmes et à cette icclicrtiir (piesnugc h' poctr. quand d dit : 




U .lilK II 1 M KK [(;.N AC . 
O I, O N N A I S E . 

rlanuclle. 



Ce tiii niiniii', l'IiiiiTlanl et iliii-. 

Reste lie ii.iliiins iiiiM'Ics. iliii-alitc pierTC 

Qiiiin trouve S(ius ses pieds, lors(|iie dans la poussière 

Ou elierelie les eilés sans en voir un seul inui'. 



LA HEVUE DR L ART. — XXVI. 



50 LA HEVUE DE L'ART 

Mais du temps d'Alfred de ^'ig■ny la glyptique était encore en honneur; 
on ne se born-ait pas à en contempler les produits anciens, on les imitait, 
on s'en inspirait. Les Pichler, les Jouffroy, les Simon, et bien d'autres, 
gravaient avec habileté des camées et des intailles que les amateurs 
appréciaient, que goiitait le grand public et que la parure féminine réus- 
sissait merveilleusement à s'adapter. Ce goiit est tombé, le camée n'est 
plus de mode, et l'intaille a cessé d'être utilisée comme cachet, chaton de 
bague ou breloque artistique. Quelques artistes courageux, que des tradi- 
tions d'atelier rattachent aux maîtres d'autrefois, se consument en efforts 
superllus et vains pour provoquer l'attention, essayer de remonter la pente 
et de reconquérir le succès. Nul écho à leur voix, personne ne répond à 
leur appel, et désespérés, nous les voyons, — je pourrais citer des noms, — 
déserter la pierre fine pour appli(iuer leur talent à la médaille, à la sculp- 
ture ou à quelque autre genre plus en vogue. 

Il faut donc louer particulièrement ceux (jui, plus tenaces, mais de 
moins en moins nombreux, persévèrent, s'obstinent et témoignent d'une 
foi inlassable dans l'avenir d'une branche de l'art qui a un si long et si 
glorieux passé. M. Oeorges Lemaire, à qui les encouragements officiels 
n'ont pas fait défaut, essaye depuis quelques années de diriger la glyptique 
dans un genre nouveau qui en fait un succédané de la statuaire chrysélé- 
phantine. Avec un assemblage de gemmes multicolores, il compose des 
statuettes en ronde-bosse, qu'il grave au tour, avec une patience admirable 
et une parfaite habileté technique. Le succès officiel est venu à cet artiste 
distingué et a répondu à ses persévérants efforts; le public éclairé se 
décidera-t il à suivre cette indication? Cette année, M. I^cmaire nous 
donne une grande statuette, Druidcsse, en labrador, agate, jaspe, quartz 
et or. Mais la richesse de la matière et la maestria de l'exécution ne sont 
pas tout l'art, et il me semble que, cette fois, la prêtresse gauloise, bien 
(jue correcte dans la pose v[ les lignes giMUMales, man(jue dans sa physio- 
nniiiie ihi siiullle iiispiri' iju'du s attendrait à tinuver dans un pareil sujet. 
Le Ddiitc. (lu rnr'iiie artiste, au Salon de l'aiaiée dernière, m'a paru bien 
supi''iieur. 

Dans le voisinage de la Diititivssc de .M. ('.. Lemaire, les visiteurs de 
l'exposition s'arrêtent, avec plus de complaisance, devant VKlépliaiit de 
l'Iiiih- fiK lidvtiil. de M. Charles \ altoii Ici, nous sommes en présence d'une 



LES SALONS DE 1909 



51 



sculpture en marbre et bronze, qui a toutes les qualités souhaitables dans 
un sujet de genre : délicatesse, grâce et liarmonie dans l'ensemble des 
lignes, extrême finesse dans les détails de l'exécution. L'œuvre est char- 
mante, plait aux amateurs, et bien qu'elle soit un peu en dehors de la 
gravure sur genunes, je la signale néanmoins conmie exemple aux graveurs 





, -^ 



En. Fraisse. — L' Assis I A XCK aux viEiLLAiins. 
MMainc. 



sur pierres fines, en quête de sujets qui ont la laveur du pui)lic, celui-ci se 
montrant de nos jours enclin plutôt vers les sujets de g(>nre et de fantaisie 
que vers les austères figures de la mythologie aiili(|ue. 

Avec la Druidesse de M. G. Lemaire, une Venus de M. Hoz/archi, 
une Bacchanale sur cristal de roche de M. Ilorvatle, constituent, je crois, 
tout le lot de la glyptique des gemmes au Salon de I!t0!>. f)n conviendra 
que c'est peu, et que le cri d'alarme (|iie je poussais en comnii'm.anf 



52 LA REVUE DE L'ART 

semble justifié. Décidément, il n'y a j)his d'ilhisions à se faire : l'art 
de la gravure sur gemmes est agonisant. Faudia-t-il, l'année prochaine, 
supprimer dans le catalogue une partie du titre traditionnel : » (Gravure 
en médailles et sur pierres fines "V 

Il y a d'ailleurs aujourd'hui, ainsi que je l'ai expliqué ici autrefois, 
divorce complet entre la médaille et la gemme gravée, les procédés 
d'exécution ayant cessé d'être les mêmes. Le graveur sur gemmes 
grave directement son o'uvre sur la pierre à l'aide de ses drilles et de son 
touret; le médailleur de nos jours ne grave ni ne modèle plus le coin ou 
le creux de sa médaille : il modèle un bas-relief, de proportions sculptu- 
rales, (juil fait réduire à la dimension d'une plaquette ou d'une médaille, 
par une mécanique, le tour a réduire. La machine, brutale et aveugle, 
présente de graves inconvénients, que des retouches habiles ne suflisent 
pas à dissimuler, et qui se manifestent surtout dans le relief. La plupart 
des médailles contemporaines manquent de vigueur et de poussée dans 
le relief : souvent ce ne sont plus que d'élégantes, mais timides esquisses 
sur métal. Quelle dilférence avec les puissants et hardis reliefs des 
médailles de la Renaissance! 

Nous ferions volontiers et malgré tout abstraction du procédé si les 
résultats étaient dignes d'éloges. Mais si des maîtres illustres, dont je n'ai 
pas besoin de rappeler les noms, ont su en tirer un merveilleux parti et 
nous ont fait assister à une véritable renaissance de la médaille, combien 
leurs élèves et leurs imitateurs sont loin de les égaler! 

A présent que ces maîtres i< arrivés » dédaignent le Salon et 
n'exposent plus, la galerie des médailles et plaquettes (ju'on nous présente 
ne contient plus guère d'œuvres dignes d'être remarquées, et cette année 
j'imagine (]ue le jury n'a pas été sans un certain einliarras pour l'attri- 
bution des récompenses obligées. 

C'est la correction sans originalité qu'on a distinguée dans les 
j)h((iu('lles et médailles de M. Abel Lalleur. l'eut-être y a-t-il plus de mérite 
d'invention et de composition dans la scène de musi(jue que j\L Desvigne 
a intitulée llornwnie, ou dans celles (pii portent les titres : Charité et 
l'Amour ri l'syclié, ou encore dans l'Assislunre au.i vieillards^ de 
M. Kdouard l'raisse. IM"'" Robert Merignac a su donner de la couleur locale 
à ses sobres figures de A'endéenne et tl'Olonnaise. M. Henry Nocq a deux 



LES SALONS DE 1909 53 

compositions d'une bonne tenue et très étudiées. M. Yencesse continue, 
dans un genre flou, effacé, mystérieux, dont le caractère suggcstil' plaif 
à quel([ues-uns, la série abondante de ses compositions où il y a souvent 
de l'originalité, même de la poésie, mais ce genre rentre-t-il bien dans 
l'art du médailleur y Des plaquettes de MM. Jampolsky, t^tritt, Rasumny, 
Pierre Lenoir, Henri Dubois, nous offrent aussi quelques bons portraits 
ou des compositions assez élégantes pour que l'industrie puisse les utiliser 
honorablement. Mais toutes ces œuvres manquent de hardiesse, de vigueur, 
de relief, de goût, dans l'agencement des figures et la composition : savoir 
ordonner et agencer un revers de médaille comme le faisaient les anciens 
ou les artistes de la Renaissance, à qui, aujourd'hui, pourrions-nous 
adresser ce compliment? La mièvrerie, le naturalisme photograpiiique 
envahissent et gâtent le champ de la médaille moderne ; il n'est que temps 
de réagir. 

E. BABELON 



LA GRAVURE 



Avant de gagner la section de gravure de la Société des Artistes fran- 
çais, il faut s'attarder au rez-de-chaussée du Grand Palais, dans ces salles 
écartées où le zèle pieux des organisateurs a réuni, pour la durée d'un 
Salon, l'œuvre à peu près complet de deux artistes récemment disparus, 
que l'on peut, à des titres divers, compter parmi les maîtres de la gravure 
contemporaine d'interprétation : le buriniste Achille Jacquet (!S'iG-1908) 
et l'aquafortiste Lionel Le Coûteux (1847-PJ()'J). 

L'un et l'autre furent les collaborateurs de notre maison ; mais un.' 
amitié ancienne liait plus intimement Achille Jacquet à la Hci'tw, et de 
même qu'il lui avait apporté son concours dès le premier numéro, de 
même il ne cessa point de lui témoigner son attachement, tant par ses 
conseils éclairés que par une importante contribution personnelle, d ail- 
leurs manifeste en cette exposition où, sur soixante-deux œavres gravées, 
en en compte sept, et non des moindres, (|ui parurent ici-méme pour la 
première fois ; ce sont : le Porlrail de Joinriwl des Ursiii.s, d'après 
J. Fouquet (1897); le Portrait <ic Josrph licrlraiid, d'après L. Hounal 



54 LA REVUE DE L'ART 

(1897) ; les Enfants de lord Boringdon (1899) et le Portrait de lady Crosbie, 
d'après sir J. Rej'nolds (1902); le Portrait de Jean Racine, d'après San- 
terre (1902) ; enfin, deux planches originales au burin, le Portrait de 
Camille Saint-Saëns (1898) et celui de Janssen (1905). 

Né le 28 juillet 1846, à Courbevoie ; élève d'Henriquel-Dupont, dont 
il devait occuper le siège à l'Académie des beaux-arts, en 1892; prix de 
Rome en 1870, Achille Jacquet rencontra le succès dès son retour d'Italie. 
Sa première date marquante est celle du Salon de 1877, où le Courage 
militaire, de Paul Dubois, lui vaut une seconde médaille. A partir de 1883, 
on le voit travailler d'après les allégories et les portraits de Cabanel, dont 
il donne quinze planches coup sur coup, clôturant magnifiquement cette 
« suite » par une admirable traduction du Portrait de la fondatrice de 
l'ordre des Petites S<viirs des pauvres, qui lui lait décerner la médaille 
d'honneur en 1889 : l'œuvre témoigne encore aujourd'hui que jamais 
récompense ne lut mieux justifiée ; elle est vraiment d'un grand style et 
se place parmi les plus sobres et les plus pénétrantes productions du burin 
classique. 

Si l'on écarte diverses petites planches, exécutées d'après des maîtres 
anciens ou modernes, on reconnaît que la seconde part de l'oeuvre d'Achille 
Jacquet est prise par six grands morceaux d'après Meissonier, qui sont, 
de 1888 à 1905 : le Peintre d'enseignes, les Henseignenients, le Guide, 
l'Ordonnance, l'Atelier d'artiste, le Petit déjeuner et les Amateurs de pein- 
ture. Cette énumération chronologique a son intérêt : elle montre conmient 
l'artiste passa des scènes de plein air, — contemporaines des Éclaireurs 
d'après E. Détaille, — aux scènes d'intérieurs, dont il avait donné un si 
brillant spécimen en 1887, avec le Portrait de Carie Vernel d'après 
Lépicié, et où sa virtuosité trouvait à se dépenser dans l'analyse des 
valeurs et le rendu de certaines lumières frisantes, distribuées à ravir. 

Mais déjà, tandis qu'il reproduisait les derniers de ces sujets de genre, 
Achille Jac(|uet s'était adonné à une tâche plus grave et plus ardue, mais 
jtbis (ligne ili' son talent : de JS'.l'i à l'JOO, il mil au jour, en trois grandes 
lilanclies (pie la Chalcographie lire aujourd'hui sur une même feuille, le 
célèbre triptyque de Mantegna, dont les panneaux se trouvent répartis 
entre le musée du Louvrcî et le musée de Tours; et de 1905 à 1908, il 
travailla à reproduire, également pour la Chalcographie, l'émouvante 



LES SALONS DE 1909 



55 



Pietà de Villeneuve-lès-Avignnii, si admirép lors de la dernière exposition 
des l'riniitil's français, et aujourdhui au musée du Louvre. 

Ce fut son testament d'artiste : il venait à peine d'achever cette vaste 
entreprise, quand il mourut le 25 octobre 19U8, aj^ant dédié au vieux iiiailrc 
de Villeneuve-lès-Avignon celle de ses œuvres, — on a déjà dit : son rlief- 




Oeouoe Aii>. — Chf.nunckau X . 
liau-lorlt- ori^iinalc- 



d'œuvre, — nù il a mis le plus de lui luème el (lui le rei)n''sente tel que nous 
l'avons connu et apprécié : artiste sincère et scru})uleux, ayant la plus 
haute idée du métier de graveur, goûtant h scruter et à traduire l'ouivre 
d'autrui autant de joie intinu- que d'aulies à faiie (eu\ re personnelle, et 
d'ailleurs toujours un peu timide, quand il ahordait la giavure (>iii;iuale 
(ses portraits d'après nature eu Um\ foii; plus seusiMe à la ligue qu'à la 
couleur, mais non moins préoccupé du seutimeni (pie de la ligue : lienevo- 



56 LA REVUE DE L'ART 

lement asservi à la tcclinique reçue de son inaitre et n'en désirant pas 
d autre, puisque, si sévère qu'elle fût, celle-là lui sutïisait à tout dire, et 
comme en se jouant ; artiste consciencieux et modeste enfin, poursuivant 
son œuvre sans bruit, sans hAte, sans autre souci que celui d'atteindre la 
perlection rêvée... 

Le graveur du Gaulois a cht-K'al, d'après F. Cormon, que publia la 
Revue en 1898, n'est, pas plus qu'Achille .Jacquet, un graveur original, ou, 
pour mieux dire, les planches originales de Lionel Le Coûteux ne figurent 
que pour une part infime dans son œuvre gravé, dont cette exposition 
incomplète a réuni trente-quatre pièces ; c'est dans des bijoux, d'ailleurs 
conçus avec infiniment de charme et de goût, et dans des sculptures fan- 
taisistes que cette originalité se manifesta généreusement. 

Pour ce qui est du graveur, il se contenta de traduire les maîtres les 
plus divers, de Rembrandt à Delacroix, de Frans Hais à Corot, de Watteau 
à Fromentin ; mais il le fit avec une fougue, une verve, une ampleur, que 
servait à merveille la technique de l'eau-forte la plus libre et la plus 
savoureuse et qui contrastent d'étrange façon avec la manière calme, 
patiente et réfléchie du maître buriniste dont on peut admirer l'œuvre dans 
la salle voisine. C'est un autre genre de plaisir qui attend ici le visiteur, et 
s'il a le goût de la couleur, ou peut lui promettre les plus certaines satis- 
factions : qu'il regarde en particulier cette Faniille de Rubens, avec laquelle 
Le Goûteux, né au Mans en 1847 et élève de (iaucherel, obtint la médaille 
d'honneur au Sahm de ISîl'.l ; (}u'il savoure les noirs profonds de Y Herbage 
d'après \'an Marcke ou du cheval (''cumant »hi lîénéral Prini d'après 
Regnault, les gris d'une belle tète fruste de Fileuse d'après Millet, les 
blancs de cette lande aride où VAgnr de Cazin se lamente ; et qu'il détaille 
encore ce groupe tumultueux et friMuissant, rempli de lumière et de vie, 
qu'est rAge de pierre d'après F. (lormoM, il se convaincra vite que Le Goû- 
teux, malgré des nc'gligences et des inégalités, n'en était pas moins un 
graveur dr grand nn-rile et (|ue son leuvre, relativement peu nombreux, 
abonde en morceaux de premier ordre. La médaille d'honneur, dans la 
section i\r gravure, sr Ir'ompe rarement d'adresse. 

En voici un nouvel exemple, celle année, où elle échoit à l'un de nos 






Herbert lespinasse — QUAI D'ANJOU 

Gravure originale, sur bois 



V 



^ 



.••i-ii 



>sJ 



Revue de l'Art ancien et moderne 



UOLWA'a lAUQ — H28AWiq8aJ T«aa«3H 



«iod'iufî alenij^ho aiûvBit) 



,. il à ir g 

r- <■■■ !ts ; . 

iiteHX, tié au 
«rhonnenr au Salon ci».' 18 
d'apPf'^s VaJi Maickf on Ik ■ ' 

Hegnault, les gris d - Millet, les 

blancs de celte lande .u;. i! détaille 

encore ce groupe tumn': ..t de vie, 

(]u'pvi\ l A ge.dc pierre t que Le Coû- 

teux, malgré des négligi'ih -•• •• l- •- t. iJÎf^-- , i'^ moins un 

graveur de grand mérite ^-f ip» '-n 'irr' i nombreux, 

abonde efi morceaux de , ■; r , .mieur, dans la 

rtectiuri de gravure, Se triMii|- ■•i- ' • 

Kti voi' i uh noiivpl e t , m de nos 



■jnTjborri la naronr; l'iA'l ob ai/vaH 



LES SALONS DE 1909 57 

meilleurs artistes du burin, qui a maintes fois l'ait ses preuves de maîtrise, 
— et ici-méme, à plusieurs reprises, — depuis son ])rix de Rome de 1892 : 
M. Dezarrois, élève d'IIenriquel-Dupout lui aussi, et auteur d'une impor- 
tante reproduction de la Vierge aux donateurs^ d'après Minulinc, — un 
morceau savant et consciencieux, très réussi, quoiqu'un peu froid. Memlinc 
a eu plus de chance avec M. Dezarrois que l'auteur du Retable de Ueaiine 
avec M. Jules Jacquet, que Gérard David avec M. Houtelié, et ([ue lîotticelli 
avec M. 8ulpis. 

Le rival le plus menaçant de M. Dezarrois, lors du vote de la médaille 
d'honneur, fut sans contredit M. Ch. Goppier. M. Goppier est un artiste 
extrêmement intéressant, qui semble se renouveler à chaque Salon : il 
s'est essayé dans l'eau-forte originale et _y a réussi du premier coup (on se 
rappellera la Dame au manteau., jadis puLliée dans la Revue \ 011 a vu de 
lui des estampes eu couleurs, par planches repérées, qui dénotent une 
connaissance approfondie des procf'dés ; enfin, il a produit des eaux-fortes 
en noir, d'après les maîtres les plus ditîérents, dans lesquelles il allirmail 
toujours le dessein de subordonner sa manière à la manière du maître 
qu'il traduisait : à ce titre, son Hendrihje Stoff'els, d'après Rendnandt, et 
son Elisabeth d'Autiiche, d'après (Jlouet, du présent Salon, sont tout à fait 
significatives; soit dit en passant, la première pourra servir de modèle à 
M. Ed. Léon, qui a lourdement empâté les Pèlerins d'Emmaiis. 

Aussi bien, on n'a ici que remi)arras du choix, parmi les excellents 
interprètes des maîtres anciens : M. A. Mayeur, avec les Pileuses de Vclaz- 
quez, une des œuvres les plus complètes que cet artiste ait exposées (le])uis 
longtemps, et le double portriiit de Vitloria C'olonua cl du mar(/u/s de 
Pescara, gravé pour la Revue, d'après Sel)astiano del l'iond)o; M. Serres, 
avec le Velazquez par lui-même, des Offices; M. Mathey, avi'c la Marr/uise 
Catlaneo, de Vau Dyck, dont il a fait une transcription si terne qu'on se 
demande, eu vérité, s'il a vu le tableau avant son départ [)our r,\niérique; 
M. Gh. Mazelin, avec une Pourvot/eusr de Chardin, quelconque; 
M. Laguillermie, avec une M""' Récamier, brillanle et enveloi)p(''e à souhait; 
M. Ghelîer, avec une gracieuse fAidi/ Elisabeth Watson Tai/lor, tl'après 
Reynolds. Parmi 1(!S modernes : un grand D(dacroix, l'Entrée des Croisés 
à Constantiiiople, par M. Lanu)tte; encore, toujours des Meissonier, 
notamment par M. Garle Dupont; un Paysage d'hiver de Fan[uharson, par 

LA KK.VUK l)K LAKI — X.XVI. S 



58 LA REVUE DE L'ART 

M. Focilloii, d'iiu loiiiiat Imrs do proportion avec l'intérêt de la peinture; 
un /i(Mn,/e Coup de canon, par M. lîrunet-Debaisnes; un Carrière, V Enfant 
au chien, par M. Pénat ; et, à la Société nationale, /e Pain bénit de 
M. Daonan-Iîouveret, qui a dû changer un peu M. Decisy de ses sempi- 
ternelles gravures en couleurs d'après Rochegrosse. 

MM. Delzers, Salles, C. Dupont, Payrau, d'autres encore, continuent 
leur série de portraits anglais, en couleurs, avec des chances inégales. Il 
y a aussi des traducteurs lithographes, au nombre desquels on distinguera 
MM. Pellenger, Lerendu, Goldammer-Dupont, Firniin Bouisset, et des 
traducteurs xylographes, à l'étoiuiante virtuosité, comme MM. Dcloche, 
Van de Put, Dauvergne (bon morceau, d'après un fragment des Buveurs 
de Velazquez) et Ilœnemann (trois vieilles femmes,, d'après Menzel, spiri- 
tuellement rendues). 

11 faut au moins citer les graveurs d'illustrations. Ils n'ont pas tous 
la chance de graver leurs propres compositions, comme le fait le dessina- 
teur-aquafortiste Ch. Jouas (la Cathédrale), et ils doivent s'estimer heureux 
quand ils rencontrent un dessinateur averti des nécessités de la gravure 
sur bois et servant l'interprète comme M. A. Leroux a servi M. Froment 
{la Reine Pédauque), et M. Minarlz, M. Paillard {Fleurs de Paris) : ce ne 
ddil pas être gai, quand on s'appelle L.-.J. Muiler, de n'avoir à travailler que 
d'après les élucubrations de M. Ray [les Pocnu-s antiques)! M. E. Dété a 
tiré en rouge et noir des bois d'après Cli. Jouas, qui s'accommodent moins 
bien de ces deux tons que les figures de \\'atteau, un peu durement tra- 
duites par M"" Jeanne Dété ; par contre, M. G. Beltrand a su conserver leur 
légèreté aux vignettes de Louis Moriu; M. P. Colin a gravé, pour les Tra- 
vaux et les jours, de singuliers petits bois d'une grâce fruste, qui laissent 
Idin derrière eux les essais de burins originaux du même auteur; enlin, 
>L Minartz, aquafortiste, traduit M. Minartz, dessinateur de Palaces et 
Sleepings, de cette manière libre et audacieuse dont on a pu juger ici- 
même en janvier dernier. 

Kt voilà (|u'il va falloir fxpi'dici' en deux pages l'estampe originale! 

Au Salon des Artistes français, elle occupe toujours les paliers et le 
balcon ; bien rares sont les cadres (ju'on admet dans les salles, auprès des 
sacro-saintes traductions. Il y aurait pourtant de quoi composer un 



LES SALONS DE 1909 59 

attrayant ensemble avec ce qu'on disperse et ce qu'on dissimule ici. Ima- 
ginez d'abord ce panneau de paysages à l'eau-forte : vues de Bruges, par 
M"'" Armington; de Montreuil-sur-Mer, par M. S. Homère; et de Venise, 
par M. Hornby ; châteaux de la Loire, d'une sobre élégance, par M. G. Aid; 
souvenirs de Rouen, par M. Hillekamp, et du vieux Paris, par MM. Pinet, 
Webster, hanté de Méryon, et L. Toussaint, dont les planches trop noires 
semblent porter le deuil de la ville qui s'en va ; cathédrales grandioses de 
MM. Allleck et lledley ]<'itton, etc. L'Hiver, << cuisiné « par M. Fabre, et les 
bords de rivières à la pointe-sèche de M. C. Fonce, opposeraient la manière 
violente du premier au charme plus réfléchi du second. Les portraits 
gravés par M"'" Jouvet- Magron et lithographies par MM. Belleroche , 
Neumont et Alleaume, feraient oublier celui du Présideiil Hoosewlt, aussi 
malchanceux avec M. H. Lefort que le Président fallières a\ec M. Barbolin. 
Les petits nus spirituels des aquafortistes Géry-Bichard et lîussière forme- 
raient le panneau des sujets de genre, avec les Laveuses de M. V. Jacque, 
le Bon Saniarilaiu de M. Pénat, la scène familiale de M. Quidor, les bois 
en cama'ieu de IM. P.-E. Vibert et la lithographie de M. Trigoulet [le 
Retour). M. Leleu, enfin, représenterait la couleur. Ce serait t haniiaiit... 
A la condition cependant qu'on n'entassât pas le tout (hnis un rabiui'l 
obscur, comme on l'a fait, cette année, pour la section de gravure de la 
Société nationale. Voilà des artistes qui jouent de mallieur : ils se plai- 
gnaient d'être dans une cave sombre, on les met dans un grcuicr plus 
sombre encore, — aimable innovation ! Et comme ce réduit s'est trouvé 
trop exigu pour les recevoir tous, quelques-uns ont dû si' conicnici- du 
pourtour de la rotonde sur l'avenue d'Antin : c'est t(mt dire. On trouve là 
M. Laboureur, graveur sur bois et aquafortiste, le boursier de voyage de 
l'année; M""' Malo -Pienault, illustrateur de QueUjues-uncs : MM. Achener 
et Frelaut, avec leurs impressions provinciales ; M. Jac(|ues N'illon, et ses 
excellents \)uv[\d\[^ [Miss Evelijii) ; M. Ch. Cottct.ddut je u'aiiue pciint les 
gravures en couleurs, d'un bariolage par troj) vulgaire, mais dmit les 
traductions en noir, exécutées en collaboration avec M. Ch. Gojjpier, sont 
autant de pages robustes et saisissantes [le liepcis d'adieu, les /'ei/.v de la 
Sainl-Jean, etc.). \ Oici, toujours sur \(^ pouilour, des cadres imposants 
de MM. Clialiiue, .\riuiuglon et Mac Laughlaii, ijui sufliraienl à garnir une 
salle ; et voici d'exipiises choses en cduleurs : les ])aysages de M""' Marie 



60 LA REVUE DE L'ART 

Gautier, les communiantes de M"' Alice Bally, les portraits de lillettes de 
M"" Mathilde de CordohaJ'Orgue de M. L. Mélian, d'après M. Maurice Denis. 

Maintenant, pénétrons dans le sanctuaire. Le nouveau sociétaire, 
M. J. Beurdeley, y triomphe avec ses eaux-fortes de Londres et de la 
province française, dont les lecteurs de la Revue pouvaient, tout récem- 
ment encore, apprécier les simples et fortes qualités. Il est flanqué des 
deux nouveaux associés : l'aquafortiste Bauer, hanté de l'architecture des 
Mille et une nuits, et le graveur sur bois II. Lespinasse, dont le Quai 
d'Anjou, lumineux et décoratif, est une réussite absolue'. J'ai déjà cité les 
bois de M. Laboureur [la Toilette), ceux de M. Paillard d'après T. Minartz, 
ceux de M. G. Beltrand et ceux de M. P. Colin ; il faut y joindre les por- 
traits et les paysages en camaïeu de M. J. Beltrand (la tète du Poussin 
est à retenir, et la Laveuse aussi, tirée dans des tons noirs bleus d'une 
rare délicatesse), et encore les nus en camaïeu de M. Fr. Florian, que 
l'on rapprochera curieusement de ceux de M. Bcrton, à l'eau-forte. 

Gomme toujours, c'est le paysage qui forme le gros appoint. M. Synge 
parle de Venise, et M. Zeising, de Hambourg; M. Leheutre est à Troyes7~ 
dont il esquisse la cathédrale Saint-Étienne à Heur de cuivre; M. Le Meil- 
leur, sur le Port de Rouen, se souvient de Brangwyn; M. Heyman, ouvrant 
une fenêtre au dernier étage d'une maison voisine de Saint-Julien-le- 
Pauvre, synthétise un quartier du vieux Paris; voilà pour les monuments. 
D'autres courent la campagne : ]\IM. Dauchez, Marc Beltrand, Beaufrère; 
et ]\I. Jeanniot lui-même néglige les derniers salons où l'on cause, comme 
un mondain qui villégiature. D'autres rêvent de Paysages païens, comme 
M. (iusman; moralisent à la façon de La Fontaine et d'Alphonse Legros, 
comme M. Buguicourt dont la Vieille au fagot paraphrase la Mort et le 
hùcheron; d'autres portraiturent, comme M. F. Simon, ou tirent d'une 
sinq)le note de voyage la matière d'une estanqjc, témoin M. \'alère 
Bernard et ses Gitanes. 

Tel est le Salon dv gravurr dv 1909 : on n'y trouve ni L. Flauieng, 
tii F.i;u(|u('ru()tid, ni Lepèi'e, ni Hesnard, ni Lhermitte, ni Gliauvel, ni 
Lunois, ni Kivière, ni Louis Legrand, ni Patricot, pour ne parler que des 
l''i-an(;ais, et le pis (>sl ((u'oii s'aperçoit de leur absence. 

ÉMii.i; DACIEH 
1. \ (lir l.i ijluiK'lie, p. 57. 



LES ARCHITECTES DES DUCS DE BOURGOGNE 




Les écrivains qui se sont occu- 
pés des arts à la cour des ducs de 
liourgogne ont généralement né- 
gligé l'architecture, comme si cet 
art ne devait jidint compter, en 
regard des merveilles produites par 
les sculpteurs et les peintres. « La 
fastueuse maison de Bourgogne , 
disait Renan, n'a pas laissé dans 
l'architecture d'aussi grands souve- 
nirs que daus la peinture et !'( irlV' vre- 
rie. La Chartreuse de Champmol, 
près de Dijon, qui était le principal 
monument religieux construit j)ar 
ordre des ducs de liourgognc , 
n'existe plus; les trois ou (juatre 
demeures que IMiilippe le Hardi possédait à Paris ne ])araissent pas avoir 
été construites jiar lui'. » De son côté, M. de Labordc adirme : <■ 11 ne 
se trouve pas, dans les registres des ducs de Bourgogne, la trace d'un 
seul édifice encore debout, dont le plan et l'exécution appartiennent en 
entier à ces princes. Des réfections, c'est-à-dire des reprises, des addi- 
tions, des surhaussements, voilà à quoi se réduit le chapitre <h' la 
bâtisse- ». Et l'on peut dire ([uc, depuis soixante ann('cs que ces lignes 
furent écrites, l'on ne s'est guère écarté de cette manière de voir'. 

1. Renan, ÈlaL des Ileau.i-Arts en France au XIV' siècle, p. 188. 

2. De Laborde, Les Ducs de Buur;/ogne. Éludes sur les lellres, les arts t. I, p. xxxv. 

3. H convient de signaler, toulelois, deux articles parus dans le llulleliii monumental : Marcel 



Le Château iie S a lm aise. 



62 LA REVUE DE L'ART 

Il est bien vrai qu'une sorte de fatalité paraît s'être acharnée jusqu'en 
ces derniers temps sur les monuments élevés par les ducs bourguignons 
de la maison de Valois : de ceux, très rares, qui n'ont point disparu, il ne 
reste que quelques bAtiments, des ruines, un nom. Mais cela ne veut pas 
(lire que les duos n'aient guère construit, ni qu'il soit impossible de se 
représenter leur œuvre. En vérité, l'architecture est restée, au duché de 
Bourgogne, ce qu'elle avait été dans les siècles passés, l'art par excel- 
lence, auquel les autres arts ne servaient que de complément. Les statues 
si vivantes et si expressives de Philippe le Hardi et de Marguerite de 
Flandre animaient le portail de l'église de la Chartreuse, de même que 
le Puits des Prophètes, avec ses personnages peints et dorés, corrigeait la 
sévérité du grand cloître, promenade et cimetière tout à la fois, et que 
les vives peintures de lîeaumez égayaient quelque peu les humbles cellules 
des moines '. 

Dans cette monarchie bourguignonne, où le fonctionnarisme s'est 
développé à outrance , l'architecture a ses chefs officiels , tout comme 
la justice, l'armée, les iiiiances, la sculpture et la peinture. Ce sont les 
« maîtres des œuvres de maçonnerie du duché de Bourgogne », que l'on 
rciucontre déjà sous les Capétiens, mais (jui, avec les Valois, prennent le 
caractère d'une véritable institution -. Leurs noms nous sontparvenus, avec 
quelques dates. Ils s'appellent Drouet de Dammartin, Jacques de Neuilly, 
Nicolas Bonnevainni'. Jean lîourgeois, IMiilippe Mideau, Nicolas Petit, 
Jean de Moustcrot. Leur traitement, inlV'rieur à celui des sculpteurs et 
des peintres, est de trois gros par jour (5 fr. 04), quand il travaillent en 
ville, di> ([uatre gros Kl fr. 72), s'ils se déplacent avec un cheval' : mais ils 

Canal, .\(,lifc sur les tiuiUres deK inivres tle.s tliic.t de lloiiri/ur/iie (1855) ; Nuel Canat de Cliizy, Élude 
sur le seroice des Iruvauv publics et spécialement sur la charrie de uiaîlre des œuvres eu Bourqoijtie 
sous les ducs de la race des \'alois (1898). (In n'y trouve <|iie des renseignements vagues sur la vie 
et l'œuvre des aroliitectcs bonrguignims, mais leur fonction est définie avec beaucoup d'exactitude. 

1. Voir dans la Revue, t. .\.\, p. IG4-IGj, KIcinclausz, les l'einlres des ducs de ISour;/or/iie. 

2. Nous ne nous occuperons ici i|ue des uiaitres d'œuvres du duché ; mais les Pays-Has curent 
aussi \e\it personnel d'arctiitectes. Les noms de ces maîtres d'œuvres , accompagués d'indica- 
tions relatives à leurs travaux et de i|ucl(|Mes dates, ont été donnés, en partie, par de Laborde 
(op. cit., t. I, p. !i2.'i-."ht!) ; t. Il, p. 21lj), cl Caiiat («/'/. cil.) Voir aussi : Prost, Une uourelle source de 
documents sur les artistes dijonnais du .Vf" siècle, dans la Guzfllc des Ueau.r-.lrts, 1890; Monget, La 
Chartreuse de Dijon, 2 vol., 1898-1901; et, aux Archives déparlcmeutales de la Gùte-d'Or, li. 15, les 
Nominations des maîtres de lu ma^'onnerie, tie Viunujerie des ducs de Hourijoijue : H. .'iSi, Itécepissés 
d'imui/iers, de maîtres maçons, etc. 

3. Les gages des peintres et des sciilplcurs claiciit de hml gros VJ, l'r. 44) pour eux el leur valet. 



LES AUCHITECTES DES DUCS DE BOURGOGNE 



6H 



reçoivent, outre leur salaire, des robes, des fourrures, des gants, d'impor- 
tantes gratifications, et quelquefois aussi des témoignages touchants de 
la sollicitude princière. Ils ont un « contrat de retenue » en bonne forme, 
à l'instar des sculpteurs et des peintres, et prêtent serment comme eux entre 
les mains des officiers de la Chambre des comptes, « après que décemment 






^.j.>- ycyys*' ^c^.| e«rrtvcf^C & t^-m^>vfr« 











^î «^'^WcCtf^e ■ 



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« CEUilFFICAr. ION " AVKC. SCEAU, DE J A r. o U E S II F. i\ E L' I L L Y , 

AUCIIITECTE IllI DUC DE li O U Kr. G N E . 

Ai"L'liivfS d(''p;it li-nicntalos lir la Cûf('-*i'(h-. 



et par gens notables ceux-ci ont été acertenés de la soullisancc et connais- 
sance qu'ils ont es ouvrages de maçonnerie ». Ils passent marché avec 
les fournisseurs, paient les ouvriers, « certilienl ■> en loule loyauté (|mc les 
travaux exécutés sous leur conduite ont été bien faits, authentiquent 
les pièces avec leur sceau. Ils font " les frai/, des (Mlillices », surveillent 
directement les maçons et tailleurs de i)ierre, et sont secondés dans leur 
lourde tâche par d'autres maîtres, dont les litres nous sont également 
connus : « maîtres des (imvrcs de charpcntcrie » Jielin d Wnchenoncourt, 



6'. LA REVUE DE L'ART 

Ilugue d'Aiiiiay, Pierre de Chassigny, Damoingeot Gauthier, Etienne le 
Tascheret, Gauthi.er Menestrier, Jean de Dombelles) ; « maîtres charpentiers 
des menues œuvres «, c'est-à-dire maîtres-menuisiers (Thomas de Som- 
bresse, Jean Baudet, Jean de Liège) : « maîtres-tuiliers » (Jean de Girone) ; 
« maîtres verriers » (Jean de Thioys, Robert de Cambrai, Jean Rossignol)'. 

Bien que manifestement la besogne des maîtres -charpentiers soit 
moins relevée que celle des maîtres-ma(;ons, ils ont les mêmes gages et 
sont associés à la plupart de leurs entreprises-. 

Mais il ne suffît pas de construire : il convient de veiller à la conser- 
vation des châteaux épars à la surface du pays, où les ducs, obligés par 
politique à la vie nomade, ont séjourné plus souvent qu'on ne saurait le 
croire^ Telle est l'origine d'un autre fonctionnaire, choisi dans le personnel 
des finances, le « visiteur ». Malgré le mauvais état des chemins et les dan- 
gers auxquels un oflîcier royal est fatalement exposé en ce temps de guerre 
et d'écorcherie, le visiteur parcourt sans cesse le duché, à cheval, 
escorté de quelque maître d'œuvres , charpentier ou maçon , pour se 
rendre compte des réparations à faire et évaluer les dépenses à engager 
sur le fonds spécial d'entretien « des châteaux, maisons, granges, fours, 
moulins, ponts, bateaux, appartenant aux ducs ». Trois de ces visiteurs 
nous sont connus : Oudart Douay, « maître des comptes commis sur le 
fait des œuvres des clu'iteaux, maisons et édifices du duché de Bourgogne », 
sous Philippe le Hardi; Nicolas Vaillant, chargé des mêmes fonctions de 
1407 à iVil, sous Jean sans Peur; Jean de Saulx, « conseiller et visiteur 

1. On a parlé aussi de « lieutenants des maîtres des œuvres », qui auraient été institués dans 
certaines localités, et d' " ouvriers des œuvres •, parmi lesquels les maitres des œuvres se seraient 
recrutés (Noi'l Canat, Élude sur le seioice ilex trcwaii.r publics eu llouii/o;/ne, p. 261, 344-345). Les 
textes sont trop rares et trop values pour justifier ces assertions. 

2. T.MtLEAU ClinONOLOlilOUE 

DES MAirilES 1>ES IIDIIVIIES liE MAÇONNEHIE ET 1>E i:il AlU'ENTEKIE IJES HtCS IlE BoURGO(i^E. 



Maîtres des (riwres de luaçunnerie. 

1367 à déc. 131(1. .Jacques de Neuilly. 

Dec 1376 à marsl3'JX. Nicolas Bimnevainne. 

Mars 1378 à avril 13!)S. Jacques de Neuilly. 

7 avril 13i)S à mai 1414. .Icaii Iioiirf,'eois. 

Juin 1414 à aoiit 143it. Philippe Miileau. 

18 août 1439 a 14;i3. . . . Nicolas VAM. 

1433 à 1473 Icaii ilc Mouslerol. 



Mnilres des iruries de c/iarpenterie. 

1372-1395 Ilelin rlAnchenoncourt. 

1393-1406 Ilugue d'Aunay. 

1406-1434 Perrenot de Chassigny. 

1434-1438 Damoingeot Gauthier. 

1438-1454 Etienne le Tascheret. 

11.;4-1456 Caulhier Menestrier. 

1456 Jean ilc Dombelles. 



3. Voir Ernest Petit, IHuéiaireu de r/iili/i/ii' le Hardi et de Jeau saus l'eur, dans la Collecliuu des 
documents inédits, 1888. 



LES ARCHITECTES DES DUCS DE BOURGOGNE 



65 



fies ouvrages faits et à faire es maisons et forteresses de Mgr. le duc de 
Bourgogne », sous Philippe le Bon. Ce dernier n'a pas la vocation du 
martyre. En 1439, il se fait remplacer par Guillaume Ghaumonnot de 
Ghâtillon, juré des ouvrages de maçonnerie, " pour ce qu'il ne peut aller 
les visiter lui-même, attendu les périls qui présentement sont sur le pays » '. 

Parmi ces maîtres-maçons, au demeurant véritables arcliitectes.ensraarés 



^f^.v 






JVW-^ -WV<t Kk^iA<i ("îiïW-ii.*.» 



4s^ 




" CeRTIFKICACION )> AVEC SCEAU, HE Jean 1! O II K O E I S , 

AKCHITECTE 11 U liUC 1>E 1! U K G O N E . 

Archive-^ dZ-parteiiH-nlaln-i île la (lùle-d'Or. 



par les ducs de Bourgogne, li' plus célèbre est Droiict de Dauunartin, 
élève de Raymond du Temple et son collaborateur dans les travaux du 
Louvre, employé plusieurs années au service du duc de Berry. Il fui retenu 
à Paris, le 20 février 1:58;!, par l'iiilippe le Hardi, comme « maître général 
de ses œuvres de maçonnerie pour tous ses pays», aux gages de si.\ gros 
par jour. Mais le duc n'avait fait appel qu'exceptionnellement à ses ser- 
vices, pour dresser les plans de la Ghartreuse de Ghampmol, d, dés le 
di'but de l'année i;58('>, Drouet de Dammartin avail (|uille Dijon'. Deux 

1. Allusion aux Écorcheurs qui, depuis le traité d'Arras de 14;!.'), couraient .e duelié. 

2. Sur Drouet de Dammartin, voir notamment: de Cliampeau.x, /iw Travaux d'art du duc de 
llernj, p. 7fl-93. 

I.A KBVUB BE l'aRT. — XXVI. 9 



66 LA BEVUE DE L'ART 

autres maîtres-maçons, dont on rencontre la main dans presque tous les 
grands ouvrages de l'époque, Jacques de Neuilly et Philippe Mideau, 
donnent, liien mieux que Dronet de Dammartin, une idée juste des archi- 
tectes de la cour de liourgogne. 

Maître Jacques, ou maître Jacques le Maçon, comme on le nommait 
encore, s'appelait en réalité Jacques Belin, et il était originaire de Neuilly- 
l'Évêque, dans le département actuel de la Ilautc-Marne. Il semble qu'il 
ait travaillé d'abord au diocèse de Langres, peut-être à la construction de 
la jolie église de Gelsoy. Nommé « maître des œuvres de maçonnerie du 
duc de Bourgogne » Philippe le Hardi « au bailliage du Dijonnais» en 13G7, 
il fut momentanément « osté » de son emploi en 1376 et remplacé par 
Nicolas P.onnevainne de Paris ; mais il recouvra la faveur de Philippe, deux 
ans après (17 mars 1378), devint son << maître des œuvres de maçonnerie 
en ses ducliié et comté de Bourgogne », et garda ces fonctions jusqu'à sa 
mort, survenue en 13'J8. On a cru reconnaître en Jacques de Neuilly un 
excellent homme, parce que, le 7 mars 1381», il fit don à sa belle-mère de 
26 francs d'or « pour ses bons et agréables services, curialités (civilités) et 
amours ». Cetle générosité prouve du moins qu'il avait une certaine aisance. 

Le contrat de retenue passé entre le duc et lia rappelle tout à fait les 
accords conclus par les ducs de Bourgogne avec leurs sculpteurs ou leurs 
peintres : 

« A maistre Jacques de Nulley-Levesque, lequel Mt)ns-'' a retenu 
maistre maçeon de ses ouvraiges de maçonnerie au baillaige du Dijonnais, 
pour veoir, visiter et soustenir en estât de son métier les maisons, chas- 
teaux et autres ediflices de Mous-' au dit liaillaige, et aussi au duché si 
nécessaire est, et il y juomet bonnement vacquer, aux gaiges et à la 
manière qui s'ensuiv(mt ; c'est assavoir que toutesfois qu'il chevauchera 
hors (le la ville de Dijon pour visiter lesdiz ouvraiges, il aura pour les 
despens de liiy et de son chevaul, quatre gros par jour, et quand il ouvrera 
de sa main de son dit nicstier es ouvraiges et besongnes, il aura trois gros 
])iir jour, et avi'c ci', \ine robe de deux garnements et une penne, une robe 
avec garnit iiri' de deux étoffes et mu; fourrure pour la doubler, chascun an, 
si comiiir il .iiiiicrl par ses lettres de retenue données le 17 de mars 1378 » '. 

1. .\nliivis liépailiMiu'nUilcs de la Cùte-d'Or, B. 442:i, ('" 'J2. CI', le ruiitrat île retenue de Jeau 
de Heaume/., daus la lieciie, t. X.\, p. 102. 



LES AH(:11ITK(:TI:S des ducs de HOUHGOGNE 67 

1a; tiaitenicnt ordinaire de Jacques de Neuilly n'est donc que de cinq 
francs par jour, mais les robes et fourrures constituent pour lui un bénéfice 
appréciable. En outre, il reçoit presque chaque année d'importantes 
STatifications, 70 francs en 1385, 100 francs en i;!88, 50 francs en i;589. 
Il a un hôtel, sans doute aux frais du duc, 1' «hôtel Jacquinot de Neuilly », 
une grange en la rue du cloître Saint-Bénigne (rue Saint-I'iiiiibcrl). « pour 
déposer et faire tailler ses pierres » ; quand il voyage, son sahiire jonrnalier 



Art r.JT-, t«.v ^«» iS-^i-^l- ,.*.«_ >J~i;Z..^ i/^rS «W «Mt^' .«riCLil ,JHC<\'<^ . JE 








Il CkHÏII tlCACION » AVEC SCEAU 11 U M A i T 11 H V E lUl I E 11 II L C A L , J K A N DE T 11 I Y S . 
Ari'Iiivcs lirparli'fiu'iitali's de lii liùlc-d'Or. 

s'élève, selon l'usage, à près de sept francs. Etant tombé malade en 1398, 
il reçoit du duc un secours, et, après sa mort, celui-ci donne encore de 
l'argenl « pour le mettre en sépulture». Son sceau, en cire rouge, de 
0"'021 de diamètre, conservé sur deux actes de «cerlidicacion », représente 
un écu chargé d'un marleau, avec cette légende : + g 3 nco u imifto'. 

Après Jacques di; Neuilly, Jean Bourgeois fut, pendant seize ans 
(7 avril l.T.)8-ni;ii l'I'r, tnailir des lenvres de inai;oiiniMie, aux mêmes 

1. Ari'liivi'S ili|)iirU-iiii'nl;ilc.s de la ('.ùtu d'Or, B. .■)S2 et 4i:!0 bis. — Le texte île ce.s deux actes 
a été trauscrit par Mimget, la C/iarlieuse de Uijuit, t. I, piéees justilicatives, n* ;i. 



68 LA REVUE DE L'ART 

conditions que son prédécesseur, et l'on possède aussi l'empreinte de son 
sceau, en cire rouge, de 0"'02;^ de diamètre, figurant un écu penché sur- 
monté d'un haumc et portant un compas, avec la légende : ^. Jrsi\an 
JBoiirgfois^ Mais Philippe Mideau est le véritable successeur de Jacques 
de Neuilly, l'arcliitecte du règne de Philippe le P>on, comme celui-ci fut 
l'architecte du règne de Philippe le Hardi. 

Nommé par Jean sans Peur maître des œuvres de maçonnerie pour 
les Deux Bourgognes au mois de juin 1414, maintenu dans son emploi 
par lettres du 2 avril 1419, investi même, pendant quelque temps, des 
fonctions de maître des œuvres de charpenterie au comté de Bourgogne, 
il donne, en collaboration avec Pierre de Chassigny, le plan de deux 
grandes salles construites à Dôle, «' une grant et notable, pour y loger 
le Parlement, et une très bonne et belle pour le Conseil ducal » ; à 
plusieurs reprises, il accompagne le visiteur Jean de Saulx dans ses 
tournées. Mais, soit qu'il ait été moins économe que Jacques de Neuilly, 
soit que les anciens gages des maîtres-maçons n'aient plus été suffisants 
pour l'époque, I^hilippe Mideau se trouve bientôt dans la gène, si bien 
qu'en 1431 et 1432, il adresse à la mairie de Dijon une requête à l'elfet 
d'obtenir une modération d'impôts. II s'y dépeint « povre homme (jui 
n'a ni maison ni buron (masure), ni revenus quelconques », et « ne mainne 
marchandise quelconque dont il puisse avoir sa povre vie, senon à 
son mestier, qui ly est de très petit prouilit », mais se trouve « tous les 
jours occupé par les besoignes et affaires de la ville, et encore fera de 
bon cuer toutesfois qu'il plaira et que besoing sera= ». 

La Chambre de ville émue lui accorde une réduction d'un franc sur 
trois (S avril 1432), et Philippe le I!(in porte, le Kl septembre 1461, les gages 
des maîtres des œuvres de maçonnerie et de charpenterie à quinze livres 
de pension annuelle ;47S francs) et six gros par jour (10 fr. 80), au lieu de 
quatre, « pour hnirs déplacements hors de la ville et banlieue de Dijon» '. 
Mais T'hili])pe Mideau est mort depuis le mois d'août 1439, et c'est Jean de 

1. .Anlilvcs ilc|iarlfiiieiital('s de l.i CiMe-d'Or, 1!. 'Mii. — Los iii:iilies cluirpentiers ont aussi leurs 
.srcînix. Celui île lielin d'Anclieinpiiciniit ligure un lion assis; relui de Ptrrenot de Chassigny, un lion 
tourné à droite, la pallc en l'air (voir ees sceaux ri'|iroduits dans Marcel Caoat, Su/ici' sur lex mnilres 
des rniivre.s des ducs de Hourr/or/ne, p. 28-,31). 

2. l'rost Une nouvelle série de ducuuienls Mir les miistes dijonnais du .\ V' siècle, (iaas la Gazelle 
des Ileuuj-Arls, 1890, p. .•)49 

.i. Arcliives départcniciitales de la Côtc-d'Or, li. Ui. I'. l.il r". 







^'i-^f:^ 



.1 !•; \ N SASs l'F.rii ii.vNs 1. \ 1(1 Li 11 m; i.'iiùiiu, n'Aarois. 
Miiii.iliiiT .1,1 IMS. 11'. IM',^ a., hi I;iI.Ih.IIh'.|iic ii^ilioii.il.', f" 119. 



LES ARCHITECTES DES DUCS DE BOURGOGNE 69 

Mousterot, le dernier en date des grands niaitres-maçons de la cour de 
Bourgogne, qui bénéficie de l'aubaine, avec son contemporain, le maître- 
charpentier Jean de Dombelles. 



Les maîtres d'œuvres travaillaient beaucoup; mais, comme les sculp- 
teurs et les peintres , c'était souvent à des ouvrages éphémères. Dans 
le décor perpétuellement changeant qui constituait le fond des réjouis- 
sances bourguignonnes, les constructions en bois, élevées et décorées par 
de vrais artistes, tenaient une grande place. Les exemples sont rares pour 
le duché, mais ils abondent pour les Flandres. .\ux noces d'Antoine 
Monsieur, qui eurent lieu à Arras, au mois d'avril 1402, on bâtit une 
grande salle de bois, dont le pavement fut confié à Jean le Voleur, le 
meilleur ouvrier de cette époque dans l'art de faire des carreaux peints 
et émaillés. Lors du mariage de Charles le Téméraire avec ^larguerite 
d'York, qui se fit à Bruges, au mois de mars 1467, non seulement les 
chambres de l'hôtel ducal, les offices, les cuisines, les caves, furent 
réparées, repeintes, agrandies, tapissées de « neuf», mais la place devant 
l'hôtel fut « déblayée de plusieurs terres et immondices qui y étaient, pour 
y asseoir une grande salle de bois, faite à Brouxelles et amenée par eau 
au dit Bruges », et cette salle, qui ne mesurait pas moins de 140 pieds de 
long sur 70 de large et 72 de haut, avait été exécutée par les charpentiers 
de l'Écluse, les plus réputés des Pays-Bas, sous la direction de deux 
maîtres flamands, comme leur nom l'indique, Micliel (lœtzghebem et 
Anthoin(! Oossin, assistés de nombreux peintres, tailleurs d'images et 
verriers '. 

Les constructions de cette espèce disparaissaient naturellement, avec 
l'objet même de leur création : elles prouvent, du moins, que les bâtiments 



1. \'()ir le ('ompte des oiii^nir/es et di/ssi des entremets et pauitures faites à lîri/f/es, attr nopces 
de Mgr le dur Clnnles, en l'année coiiimen(,unl en mars,anno LXVll (1467), dans de L.ilnirdc, tes Ducs 
de lloiirr/or/tre, t. M, p. 29.'Mt8J. — Lefpbvrc de Saint-Réiiiy racoiite, en ces terme;, ciMiiiiieulJeim .sans 
Peur, ayant décidé de se loger, pour chasser, « dedans la forêt d'Argilly, (|ui est (grande et lée », s'y 
lit improviser une deuieure : •■ Si lisl tendre et ordonner les tentes et pavillons au nnlieu de ladite 
lorftt... Et y avait, dedans les dites tentes, la saili-, la chapelle, elianibres à parer et à coucher, et 
tout l'état du duc, de la duchesse, autant que fussent logés en l'une de leurs bonnes villes. Et 
demeurèrent dedans icellc l'orèt, ainsi logés, plus de un mois eu éhatteuiens cl en déduis >. 
{Mémoires de l.e/ebore de Haint-lténnj, éd. Morand, t. 1, p. 202). 



70 LA REVUE DE LAHT 

ilr cliaipente ('taient duii Iréquent usage à la cour de r.ourgogue, et c'est 
pourquoi, sans doute, les maîtres des œuvres de charpenterie, presque 
inséparables dans les comptes des maîtres des œuvres de maçonnerie, sont 
traités de la même façon. Mais, si les ducs bâtissaient en bois, ils bâtissaient 
également en pierre. Ils tenaient de leurs prédécesseurs, ducs de Bourgogne, 
comtes de Flandre, de Bourgogne ou d'Artois, d'innombrables châteaux, 
dont l'entretien, joint à celui des chaussées, des fortifications et des ponts, 
suffisait pour absorber, en partie, l'activité de leurs architectes : tels, dans 
le duché, les châteaux de Villaines, Salmaise, Montbard, Lantenaj', Aignay, 
Chàtillon , Saulx , Talant , Villers-le-Duc , Duesme , Maisey , Salives, 
Argilly, Juilly, Montréal, Germolles. C'est ainsi que Jacques de Neuilly 
est occupé, pendant des semaines, « aux ouvrages de Monseigneur, hors 
de la ville de Dijon, tant à Semur, à Montbard, à Villaines, à Pontaillcr, 
à Rouvres, à Argilly, à Lantenay, coninic eu plusieurs autres lieux >•, on 
bien part, en compagnie de Belin d'Ancheuoncourt, visiter « les châteaux 
et forteresses de Mgr. », au comté de Bourgogne. Or, il ne faut pas se 
méprendre sur la nature des travaux ainsi accomplis. Sous couleur de 
restauration, ce sont souvent de véritables reconstructions, ainsi qu'en 
témoignent les fragments de murailles et les comptes échappés à l'action 
destructive des siècles. 

Assurément , « les trois ou quatre demeures que Philippe le Hardi 
possédait à Paris », les hcMels de ]''landre, d'Artois, de Bourgogne, « ne 
furent pas construites par lui », comme dit Renan; mais Sauvai rapporte, 
dans ses An/if/uilés de Paris, que l'iiilippe, étant devenu propriétaire de 
riKilel (l'Artois par son mariage avec Marguerite de Flandre, « le porta 
au delà des murs de la ville, jusqu'à la rue Pavée et à celle du Port-Lion, 
parce que ces murs ne servaient de rien, depuis qu'on en avait commencé 
d'autres »; puis il apprécie en ces termes les travaux exécutés par Jean 
sans Peur et Marguerite de liavière, qui avaient fait de l'hôtel d'Artois 
lin (le leurs s(''jours favoris : "Le duc et sa femme l'accrurent d'un grand 
(■or|)s d'Iiotel, ([ui subsiste encore en partie, et qui est couronné de grands 
frontons gothiques de pieire rehaussés de leurs armes; et, do plus, 
rac(u)mpagnèreiit d'un petit |iavillon (|ue Monstrelet et les r(^gistres de la 
Chambre des comptes nomment dongeon, avec une chambre toute de 
pierre de taille, que Jean sans Peur, l'assassin du duc d'Orléans, fit bâtir 



LES ARCHITECTES DES DUCS DE liOUHGOGNE 



71 



tout exprès pour sa sûreté, la plus forte ([u'il pût, et terniirir'e de niaclii- 
coulis, où toutes les nuits il routliait' ». 

Dans le duché, les châteaux d(^ X'illaim's, de Salmaise, de Montbard, 
d'Argilly et de Germolles, celui-ci pr<)[)rifli' de la duchesse Marguerite de 
Flandre, furent arrangés de la même manière. Le château de Salmaise 
avait plusieurs tours, en dehors du donjon. En 1415, on élève un étage 
« pour placer l'engin du château, attendu l'exhaussement des murs qui 
rendent ledit engin inutile » : on « taille les mâchicoulis et fait des 
corbeaux tout alentour de la lonr Bourse i]o lian-al d ; en \\'1\), Philippe 




ItUINES DU i; H A TE Ai: l> li \' 1 I. I, A 1 1\ E S . 



Mideau met au pignon des pierres à crochets ; eh l 'i.iD, il répare la grande 
salle, ainsi que la tour Dame-Lain-cnce et le donjon; vu 14,{7,les fenêtres 
reçoivent des verrières aux armes d(! Bourgogne-. Argilly et (iermolles 
sont Iraiislnrrnr's, avec le cDinoiirs du tirand sculplciii- ( ;laus .'^^lulcr cl du 



■iii- (;laus .'^^lulcr cl du 
niic image de la Vierge 



reçoivent de 

)nl Iraiislnrrnr's, avec le cDinoiirs du grand sculpiciii 
grand peintre Jean de licauniez. Sluter ex(''culi' une 
pour la porle d'entrée du château de (iermolles, li's slatues de Philip[)e 
le llartli et de Marguerite de l'Mandre pour la grande salle. Deux ('quipes 

1. Sauvai, llisloive cl veckerche tien anliiiuilcs th: la Ville de ^'ul^is, t. Il, p. 64-6o. — Sur les 
anciens liùtels des dues de Bourgogne à Paris, voir Sauvai, op. cil.: Lerou\ de l.jiicy, l'aris et ses ■ 
hislorieiis./iu.i- .\7I * <■/ W' siècles, p. HO, lll'j, l!)6; Cuurtépée, Desciiptioit du diiclic de Hoiiri/oyiie, 
l. 1, p. 209-210. 

2. Salmaise, dans l'romemtdes iieiichâteluises en rrdiice. 11107. 



72 



LA KEVUE DE L'AHT 



de peintres, de cinq ;idix hommes cliacime, dirigées par Beaumez.et en son 
absence, par son meilleur ouvrier, Arnoul Picornet, travaillent, de 1385 à 
1391, à couvrir de peintures les principales pièces de ce château, la « chambre 

du poelle » et l'oratoire 
de la duchesse à Argilly. 
Picornet «peint d'or 
et d'azur » et « orfroise » 
les douze apôtres de la 
ciiapelle d'Argilh', tandis 
que le célèbre fondeur 
Colart Joseph place au- 
tour de l'autel quatre 
anges ciselés; puis 180 
brebis sont mises aux 
limandes de la grande 
salle du château de (ier- 
moUes, 300 yp et Xli 
blanches encadrés de 
roses et de chardons sur 
les murs. L'exécution de 
cette peinture vive et gaie 
justifie le mandement 
par lequel Philippe le 
Hardi enjoint à lîeaumez 
« de continuellement en- 
tendre et vacquer èsdits 
ouvrages de peinture 
audit chastel, lesquels 
ouvrages mondit sei- 




\'lH It; DE L KSCAI, lEK I»K LA Tu lu 

DE l'hôtei. d' Au rois. 



gui'iir di'siic fort (''Ire iiarlais [mur le plaisir qu'il y a' ». 

Les (liàlcau.x de ( WmiuoIIcs et d'Argilly ont disparu, mais il 
subsiste i\f priTicux restes des châteaux de \ iilaines, de Salmaise, de 
M()nti)ar(l, et, a Paris, h' (h)njon de l'hi^tel d'Artois, communément désigné 
aujourd'hui sous le nom de tour de .lean sans l'eur. Et ces morceaux 

1. .\rcliivfs iJé|j.irteim'ril.ilts de la Cùtt--il'Or, H. 1 i(>."i, loi. Uo. 



LES AHCIIITECTKS DES DUCS DE BOUHOOONE 



73 



ténioii>iieiit déjà de la manière excellente dont les ducs de Bourgogne 
entendaient la construction. Tîno tour carrée, d'un bel appareil, et reconvorte 
encore de sa toi- 
ture , domine la 
vallée de l'Oze, du 
haut de la colline 
de Ralmaise'. La 
tour de Jean sans 
Peur , rectan- 
gulaire , à trois 
étages, surmontée 
d'une puissante 
terrasse avec cré- 
neaux etmàcliicou- 
lis, présente une 
organisation dé- 
fensive de prcmirr 
ordre , d on t la 
rudesse est lii'ureu- 
seuKUit corrigée 
par d'élégantes 
liMKHi'ês cruci- 
lnrnics, des lilcts 
cri saillie, des ac- 
colades, (le petits 
persoiniagi's t(>- 
iiaiil des écns aux 
armes de limii- 
g o g 1 1 (• . I > r 1 1 \ 
cliandjres t>nt con- 
servé leurs ganle- .,.„,, „, ,„,.,,„,, „AU,„IS, v l'AK.S, 
robes, et, en ar- mii: Touu de Jean sans I'kuh. 




1. Sur (Jcniiolles et Argilly, vnir (loiirlt'pée, t. Il, p. :iT.): t. IM, p. ;i87. On Ircuivcia une vue 
irArgilly, prise en IGII, à la liililiotliènne niilion.ili' (Kslampcs, U ij i)i,etinie vue de \illaiuesen !S.13 
dans l'otit, Ilixioire.'i des tliics de llourf)of/ne, I. VI, p. (13. 



LA IIBVUK riK I, ART. — XXVI. 



74 LA REVUE DE L'AHT 

riere, leurs latrines" . L'escalier à vis, emboîté dans une cage, rappelle par 
sa décoration- l'œuvre de Jean de Saint-Romain à la grande vis du Louvre. 
« Les nervures de la voûte ont été sculptées en tiges d'arbustes étendant 
leurs feuilles sur les quartiers de la voûte qui étaient peints en bleu de 
ciel ; les tiges sortent d'une caisse ronde, cerclée comme celles dans 
lesquelles on plante encore les arbustes d'orangerie ; la caisse repose sur 
un chapiteau ; le pilier avait un parapet, dont la claire-voie simulait aussi 
des branchages entrelacés-. » 

L'art des maîtres d'œuvres bourguignons a donc consisté surtout à res- 
taurer, agrandir, embellir les anciens châteaux des ducs de Bourgogne, ou 
bien à élever pour les grandes t'êtes de vastes maisons de bois, bâties à la 
hâte, enlevées de même ; mais il est des monuments, dont nous pouvons afhr- 
mer avec certitude qu'ils sont l'œuvre exclusive des ducs de la maison de 
"Valois, et d'après lesquels nous pouvons juger plus complètement aussi 
de l'intérêt qu'ils portaient à l'architecture. Sans sortir de la capitale du 
duché, la Chartreuse de Champniol, si bien connue aujourd'hui, ofl're un 
modèle accompli de l'architecture religieuse officielle en Bourgogne à 
la fin du xiv° siècle et dans les premières années du xV'. Le Palais 
ducal de Dijon oiïre , de son côté, un type aussi original, aussi com- 
plet, aussi caractéristique que possible de l'architecture civile, et les 
registres de la Chambre des comptes prouvent que le plan et l'exécution 
de ce grand édifice, qui subsiste encore en partie, appartiennent tout 
entiers aux ducs de Bourgogne. Certes, aucun, parmi ces derniers, ne peut 
être comparé au « vray architecteur » Charles V, ni à Jean de Berry, « le 
plus grand bâtisseur de la maison de Valois ", qui aurait construit dix-sept 
châteaux ou hôtels '*. Ils n'en orcupcnt pas moins une place honorable 
dans l'histoire de l'arcliitecture de leur tenqjs. 

A. KLEINCLAUSZ 

1. Enlart, Maniiel d'aicliéolot/ie, l. Il, p. HU. 

2. Enlart, o/). cit., t, II, p. 1U9. 

!i. V. .MoQf,'cl, La Chartieiisi' de Vijuii, pnur l'i'IniJe détaillée de ce luoniiiiient, que j'ai soiiimaiie- 
mcnl t\écr\l (iana t'iiiiis Sliiler el lu si-iilphijf buiiii/iiii/iioinif au Al- «/ée/e (Culleetion des uiaitres 
de l'art, p. :i0-36). 

•4. De Cli.-iriipeaux, Les TiiuHiu.i tl'arl du due île lien;/, p. i. 



NOTES ET r)r)r;UMENTS 



L'ORIGINE DES DU MONSTIER 




N n'a pas oublié les procieux articles de la liane 
où. pour la première fois, M. Jules Guilîrey est 
venu nous apporter ([uehpie lumière dans la 
généalogie si complexe des Du Monstier; des 
documents inédits de premier ordre ont servi de 
liase à une démonstration logii|ue et rigoureuse. 
Sachant cjue, lors du mariage de son fils Daniel, 
en 1602. Cosnie Du Monstier n'habitait plus Paris, 
mais Rouen ; ayant trouvé, d'autre part, un autre 
Cosme Du Monstier, maître de la monnaie de 
Rouen en 1545, mon éminent confrère a songé 
qu'il y avait peut-être là, surtout dans une homo- 
nymie complète, autre chose qu'un cas fortuit, et 
il a posé la question, sans la résoudre : les Du 
Monstier seraieul-ils dcun- (iriglualrrs de Normandie'? 

Le livre plus recentde M. K. Moreau-Nelalon'- appointe (piehpies clartés nouvelles 
sur les œuvres de ces artistes, et s|ié(lalemeid d l'itienne Du Monstier, peitdre de la 
reine Catlit rinr de Mcdicis ; mais il dt^meure muet sur l'oi'igine de la famille, (pie de 
Laborde a esi(uissée à peine, (pie Jal n a point soupc^onnée. 

Il y a aujourd'hui (pichpie certitude à ce sujet, flràce à une série de documents 
mis au jour, peu de Icriips avant sa iiKU-t, par M. CA\. de l'.eaurepaire, vice-président 
de la Commission des auli(pnl(s de la Seine-Inrerieurc''. (pii. d'ailleurs, n'a point eu 
connaissance des recherches de M. .Iules Ginlfrey, — ce ([iii l'a induit à forger des 
hypothèses invraisemblables, —on peut dégager des données nouvelles, précises et 
parfois définitives, et faire coimaitre plusieurs artistes in((uinus dans la dynastie des 
Du MdMsIli'r. 



Rappelons d aljord quels sont les priiicipaii.v uieiubres connus de la lamille 



t. Itevue, t. XVIII (190;i), p. 142. 

2. Les frères Ihi Monstier. Paris, Emile L(;vy, 11108. 

3. Ilitllelin de lu l'ommissinn des ii)ili(/iiilés de In Seine-lvférieiire, 11108, p. 227-233. 



76 LA REVUE DE LAHT 

fl';il)orcl GeollVoy, liraiid-père, et Cosnie. irtc de Daniel, Daniel lui-même, tous trois 
au service des- rois de France: — Geoll'roy est qualifié par Mariette de miniaturiste, 
en même temps on sait (|u'il l'ut peintre-décorateur au château de Fontainebleau: 
— puis deux frères, Etienne l'aine et Pierre, connus par des dessins où il sont repré- 
sentés ensemble, qui sont admis comme frères aînés de Cosme, donc tils tous deux 
de Geoffroy. Etienne, mort en 1603. fut enterré à Saint-Jean-en-Grève. à Paris ; il eut 
un fils, nommé Pierre, né en 1585, cjui se livra aussi à l'élude de la peinture. El, 
comme il arrive toujours dans les nombreuses fandlles d'artistes, où plusieurs 
membres portent le même prénom, des confusions surviennent, inévitables. On va 
voir que les prénoms de Cosme et d'Etienne élaient pnrtés ]iar d'autres Du Monstier, 
dès les premières années du xvi' siècle. 

Dès 1520, en effet, un orfèvre rouennais, Cosme Du Monstier. reçoit de la faiiriciue 
de la cathédrale 79 sous 9 deniers pour avoir, dans le cours d'une année, réparé les 
vases dardent; et, en 1530. il touche encore 50 livres pour un travail analogue, mais 
plus considérable. Entre temps, il est payé (1524) sept livres pour façon et dorure de 
l'épistolier de la cathédrale, et son nom ti^^ure (1525) parmi ceux des échevins de la 
confrérie Saint-Pierre et Saint-Paul, elahlie dans la même église. Par les comptes 
de l'année 1530-1531, on peut élablir qu'il perdit alors sa femme : le service funèbre 
de celle-ci et sa sépulture y sont mentionnés. Cosme survécut à sa femme plus <le 
vingt ans. car son propre service fut payé en 1552 par la confrérie à laquelle il n'avait 
cessé d'appartenir. D'autres pièces d'archives nous apprennent qu'il possédait des 
biens dans une commune assez voisine de Rouen, Saint-Étienne-du-Rouvray '. certai- 
nement à litre liéréditaire. Eu avril 152S habitent, en elfet, dans cette par<iissc 
Michault Du Mdustier. laliuureui-, cl .lean son frère: le 31 mai suivant, l'orfèvre 
Cosme échange avec Thomas Du Monstier- une partie d'un jardin sis au même lieu, 
sans que nous sachions la parenté exacte (pii lie ces dilïérentes personnes. Un peu plus 
tard (avril 1533), le même Cosme a vendu une rente de blé qu'avait achetée douze ans 
auparavant sa tante Jeaniu'. 

A la même époque vivaient en<'iii'r i\ H(jucn d'aulrcs Du Mimslier, également 
artistes. C'est Etienne, enlumineur, habitant en la paroisse Sainl-Nicolas, (jui vend 
à un prêtre demeurant à Saint-Etieuue-du-Houvray une maison et portion de jardin 
(15221: c'est Meston. orfèvre, qui vend à un labotireui' <lu même pays deux pièces de 
Ici rc lui appartcu.inl par iicrit.igc de son pcrc Jean, (pialilic il enliniiincur ( 15351 : c'est 
liiilicil. inciiliouiK'' dans un autre acte de 1535. où paraissent à la l'ois l'orfèvre Cosme 
cl I cnluiulncur GeoIVroy. a propos d'un contrat de vente passé, celte fois, entre des 
iiiciiiiircs dc' la ramilli'. pniir des picci's di' Icri'c. marais et salibui, situées à Saint- 
.Mar-liii-ilol.ssel et a Sainl-l'^ticiinc-du-Hoiivray. (le dernier document apporte quelque 
Inmicrc utile, car il établit iietlement la descendance de Geoll'roy, et, par suite, de 
tous les illustres Du Mdnslici- : ( icull'idy, comme Mcsbui, était le lils de l'enlumineur 
rouennais, , lean Du Monslicr. ilniil il Nicnldêlrc qucslidii. ]iro]irictaire et originaire 
de S.iiiit-l'Jlieniie-du-R(Uivia\ . mkmI vers l.'>3.'j. 

Si les auteurs de biographies iKinnaiides '- iiniil pdjut lait place dans leurs 

1. C.îmtun lie Grand-C.ciiu'iiniic (Seinc-InliTieurc). 

2. Lcbreton et Ourscl. 



I. Oliir.INE DES DU MONSTIEU 77 

ouvratres aux Du Mouslier. Irups successeurs auront des oublis à n'panu'. [ilusieurs 
artistes inconnus à réhabililiT. Dici là. d'ailleurs, les archives rouennaisi's aunitil 
peut-être livré encore (luelques-uns ilr leurs secrets, et ces noms épars d une iiièinc 
toniille auront ainsi trouvé le lien qui niaïupic poui- les classer dans la t:enial(i"ic 
définitive. 

Indépendaniiiientdes renscl<iiii'iiieuls(|ui viennent d'être donnés surles ancêtres 
de Cosnie et de Daniel Du Moiistiei-, ou peut indiquer encore quelques certitudes 
niMivelles sur ces derniers. De Vo'r, à I5<)8 au moins, Cosme habitait réj,'-u!iùremeut 
Uoueii, ])aroisse Saint-Nicolas : il y était de nouveau, nous l'avons dit |)lus haut, 
en 1602. I(u-s du mariag-e de son (ils Daniel, (|u'il avail eu (avant mariafre) do sa pre- 
nuerc leunnc. Cliarlotle Bernier : on l'y retrouve encore en 1605, mais habitani un 
autre (|uartier. Veuf de Charlotte, il était déjà, en lôii.'.. remarié avec Marie Cartiui. 
Pendant toute cette |)ériode, on trouve le nom de Cosme mêlé à des spéculations 
agricoles, qui indicpuTil riiez cet artiste une preorcupalion \>r\i ordinain'. Le 24 mars 
1595, il donne procuration pour réclamer trois vaclii^s et un |>oulain lui aiiparlenant 
et baillés en louaf^^e à un fermier de Sainte-Geneviève-en-Bray : le s février 1,VJ6. ce 
même fermier lui vend huit vaches et deux génis.ses ; en mai lô'JH. un aulre lahounnr 
du même lieu lui cède deux vaches do poil rouge-brun, âgées de deux ans environ: 
et un contrat analogue est passé au mois de novembre suivaid. Il nu)urut à Rouen, 
paroisse Saint-Vivien, le 5 octobre 1605. 

Donc, si une partie de la famille, comme l'a démontré M. Guilfrey. était domiciliée 
à Paris, paroisse Sainl-Jean-eii-Grève, et rue des Quatre-Fils, d'autres meud^res, et 
non des moindres, tout en travaillant pour la cour et fréquentant parfois les milieux 
parisiens, étaient demeurés f(uiciérenient normands. N'est-il pas permis dépenser 
que, dans les œuvres des Du Monslier, doivent figurer quelques pculiMils (leconq)a- 
triotes'M.a continuité de séjour, durant un siècle entier, à Houen. est un fait aussi 
intéressant à constater que la présence d'un grand nombre d'artistes dans la famille. 

II 1; Mil Stkin 




BIBLIOGRAPHIE 



Les Grandes institutions de la France. Le Musée du Louvre : les peintures, les 
dessins, la chalcographie, par Jean Guii fhey. — Paris, H. Laurens, gr. iii-8". lig. 

Des ciiK] volumes de la collection des Grandes institutions de la France qui seront 
consacrés au musée du Lcuivre. le premier paru n'est pas le mi)ins important dans 
l'histoire de notre galerie nationale, et M. .lean GuifTrey avait une tâche dillicile à 
remplir dans le programme imposé. Il lui fallait résumer en une première partie la 
formation des collections de peintures et de dessins, depuis le premier fonds constitué 
par Frani^ois 1" jusqu'à la plus récente acquisition faite par le Louvre et jusqu'au 
dernier legs reçu par lui; il lui fallait aussi, dans une seconde partie, donner au 
lecteur un aperçu de 1 état actuel des collections, en suivant, à travers les salles du 
musée, le développement chronologique de l'art, d'abord parmi les pays étrangers, 
puis en France. On reconnaîtra que. limité à moins de deux cents pages, comprenant, 
en outre, cent cinq excellentes illustrations, une étude sur la chalcographie et un 
essai de bibliographie dés notices et catalogues du musée du Louvre de 1793 à 1909, 
l'auteur n'avait point de place pour des digressions d'esthétique : il s'est surtout 
soucié d'écrire un ouvrage abondant en renseignements, en faits, en dates, en chilfres, 
et il faut, je pense, lui en savoir le plus grand gré. 

É. D. 

Les ApoUons archa^iques, étude sur le type masculin de la statuaire grecque, 
au vi" siècle avant notre ère, par M. Waldeiuar Deonna, préface de M. Henri Lechat. 

— Genève, Georg et G", 1909. gr. in-«°, xil-407 p.. 9 pi., 202 lig. 

Ce nom désigne, dans le jargon des anli([uaires, toute une classe de statues qui 
représentent un jeune liomme debout et nu, la tète et le corps de face, la jambe 
gauche avancée, les deux pieds posés à plat sur le sol, les bras baissés et rigides ou 
plies symétri(iuement à angle droit. Décrire les caractères généraux de ce type, en 
disculer la dénominalion et la destination, dégager les iniluences sous les(|uelles 
il s'est rornK'. en dcliiiiilii' la sphère d'expansion, en étudier la technique, en analyser 
toutes les |)arlies. coips. membres et tète; — dresser ensuite le catalogue de toutes 
les œuvres, calcaires, marbres, broii/es. terres cuites et ivoires, où on le rencontre ; 

— enfin les classer selon leur slylc cl tenter de les attribuer chacun à une école 
déterminée, telle est la lâche cpic s es! proposée M. Deonna. et il la réalisée en un 
livre excellent, où l'illustration, très riche cl l'aile toujours d'après de très bonnes 



BIBLIOGHAIMIIE 79 

épreuves, nous révèle beaucoup d'incilil el ildiitu' siiuvi'iil. sous un aspect iiDuveau. 
des œuvres déjà eoniiues. 

L'auteur a tort, je crois, de trop réduire la part de l'influenee éf^yptienne. qui est 
évidente, nialg^ré toutes les subtilités d'argumentation, mais il a bien raison d'écrire, 
à propos de l'influence de la sculpture du bois sur celle en pierre dure, que « toutes 
les explicatit)ns des formes par les exijfences de la teclinique sont erronées » (une 
regrettable impropriété d'expression le fait parler, en celte même page 36, des « quatre 
dimensions » du corps humain). Dans tout le catalogue, qui constitue la seconde 
partie, je ne vois guère qu'à louer; le texte est sobre et précis, la lùliliographie 
copieuse et sûre. La troisième partie, par sa nature même, est celle (|ui prêterait le 
plus, sinon à la critique, du moins à la discussion. Tout en pensant autrement ([ue 
l'auteur sur bien des points, —en particulier sur les œuvres samiennes et naxiennes, 
— je suis heureux de rendre houiniage à la sûreté de son érudition, à la finesse de 
certaines de ses analyses, aux belles qualités de méthode, de jugement et de cour- 
toisie dont il a fait preuve. Son livre comble une lacune et sera souvent cité; 
tous les amateurs d'art auront plaisir à le feuilleter et il constitue, pour les 
archéologues, un répertoire indispensable. 

Gustave Mendel 

Peter Breughel l'ancien, par Charles Behnamd. Vermeer de Delft, par Gustave 
V.^NZYPE. — Bruxelles, G. Van Oest, i vol. in- 10. pi. 

Deux volumes nouveaux de la Collection des grands arllsles i/es l'nys-Uiis, qui 
comprend déjà les (excellentes monographies illustrées de Quentin Metsys et de 
Thierry Bouts. 

D'abord celle du vieux Breughel, ([ui a permis à M. Ch. Bernard d'eci'ire un joli 
chapitre sur les Pays-Bas du .wr siècle, à l'époque où vécut le continuateur des 
grands peintres réalistes du siècle précédent, ipii exprima la vie de son temps, avec 
tant de fantaisie et de vérité à la fois, et s'appliqua à des sujets tirés de l'observation 
du menu peuple, « avec le souci d'être sincère, bien plus que satirique ». 

Puis celle du « ])lus grand des inconnus », ce Vermeer de Delft, dont 
M. G. Vanzype a décrit le milieu, exposé la biographie, énunn'ri' les œuvres rares, 
analysé le métier, la vision et l'expressidii. en insislani avec lidiiheiir sur la façon 
dont le peintre de lu f.naière et de /'/ Unellr a su fixer el l'aire \ ibrci- la lumière 
dans ses intéri(nirs et s(>s paysages. 

Il faut ajouter (|ue ces nidiiiigrapliies. (pji rappellenL par leur loi'inat et leur 
élégante présenlalicin. la colleclinn française des Mniires de l art, sont complétées 
par des l'enseigneinenls bibliographiques et muséographiques et ornées d'illus- 
trations abunilanles el lieureuseuienl choisies. ' 

A Short history of engraving and etching, by A. M. IIind. - London. \. Con- 
stable, in-«". lig. el pi. 

C'est encoïc un niauiii-l d histoire de la gravure, mais un manuel dans le geni'e 
de celui ipie M. !.. liosenllial a l'ail paraili'e dernièrement en l''i-ance, - un nuinuel 



80 



LA REVUE DE L'ART 



d'environ 500 pages de petit texte, illustrées de plus de cent reproductions, et dont 
il est impossible de donner, en si peu de place, une analyse suflisante. 

Je préfère insister sur une partie accessoire de l'ouvrag'e, mais que l'auteur parait 
avoir particulièrement à cœur : il s'agit des appendices, qui sont au nomlire de trois. 
et qui. tirés à part, constitueraient le plus précieux des répertoires bio-bibliogra- 
phiques de la gravure en taille-douce. Le premier contient la liste chronologique des 
graveurs, rangés par ordre de nationalités, avec l'indication de leurs procédés, de 
leur genre et des influences qui ont dirigé leurs talents; — le second, une biblio- 
graphie générale extrêmement abondante et présentée méthodiquement (bibliogra- 
phies d'ensemble, procédés, dictionnaires, graveurs par pays, sujets divers, collections 
publiques et privées, fac-similés et reproductions); — le troisième est un index 
alphabétique des graveurs, avec leurs dates divisé en cinq sections : ceux dont 
les noms sont connus, ceux que Ion ne connaît (|ue par des initiales ou mono- 
grammes, ceux (|ue Ion ne connait que par leurs marcjues, par leurs dates, enfin par 
le sujet ou l;i localité (le leurs principales œuvres. Ce dernier index, d'ailleurs incom- 
plet, ne conq)i-end pas moins tie 2.500 noms ; encore n'y figurent pas les lithographes 
ni les graveuis sur bois, qui ne rentrent pas dans le cadi'e de l'ouvrage ; il sert en 
même leiiips lie table au voluni(>. 



LIVRES NOUVEAUX 



Remets d'histoire. An ri /lisioire, par Paul 
G.\ULTlEli. — Taris, Ilaehette. iii-10. pi.. 
3 ir. 50. 

— Histoire de l'nri. publiée SOUS la direc- 
tion d'André Michkl. \"1'' volume (tome III. 
•1" partie) : les Débuts dr lu Jleiinissdiice. — 
l'aris. A. Colin, gr. in-8". pi. et lig.. 15 fr. 

— 17e des peintres iliiliriis^ d(! \ ASAlil. 
Tradiictidii par T. ni'; ^\'vzF.\v.\. II. /''/•" 
Aitgelicii el Heiiozzo Gozzoli. 111. Filippino 
Lijipi et l.orenzo di Credi. — l'ai'js, F. Gif- 
ler. 2 vol. iu-l(), 1 1 pi., a I l'r. I un. 

— /ù'rits d'amateurs et d'artistes. Diseours 
sur la peinture, ])ar' Hkvnoi.ds. suivis <Ies 
l'iii/a^es pitldrescjues. Traduetiou nouvelle 
avec iulroducliou et notes, par Inouïs 
Di.mieh. — l'aris, H. Laureus, iri-8°,pl., 12 fr. 



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fices de France. L'Abbaye de l'ézelay , par 
Charles I'ohée. — Paris, H. Laurens, in-16, 
lig.. 2fr. 

— Inventaire des sciil/iliires commandées 
an \\ III" sii'cle par la direction générale 
des bâtiments dn roi. 1720-1790, par Marc 
Fijiicv-Havnauu. — Paris. .L Schemit.in-S", 
G fr. 

— Les Villes d'art célèbres. Avignon et le 
Comiat-Venaissin. par André HallayS. — 
l'aris, 11. Laurens, gr. iu-S", lig., 4 fr. 

— Les Grands artistes. Les peintres de 
munascrits el ta miiuatiire en France, par 
Henry Mautin. Frans liais, par André 
Fontainas. — l'aris. H. Laurens. 2 vol.. 
in-8«|, fit!'. 



Le gérant : II. Uenxs. 



l'Ahli. — IMI'HIMKKIK OEOHUES PRTIT, 12. HUK (i 11 Oï- Il F. - M A U K O I 



RICHARD PARKES BONINGTON 



I. La Vie. 



Tous ceux ([ui s'occupent do 
questions d'art dos doux ci'itos du 
détroit, artistes et amateurs, con- 
naissent le nom de tionino-ton. Très 
])eu ont une juste idée île l'eusemljle 
de ses œuvres, rares au Louvre, plus 
nomiiiouses au musi'O \\ allaco et 
au musée de Soutli-Konsington, mais 
encore insunisantes dans les galé- 
riens p<ibIi(pi('spf)ur{)ormettr(; do bien 
ju nord II laloiil do! artiste et dos dons 
romai(|ualilos (|iii, i\r son vivant, lui 
oui ao(|uis tant do colobrito. 

On sait généralemoiil (|u'il est 

mort jeune et ({u'il promotlail hoau- 

coup. On a peu do rensoignomonts 

sur sa vie, el, comme ses tableaux 

ont été dispersés tant on h'rauce (lu'eii Angii'torro dans dos colloclioiis 

privées, un ne sait où se renseigner pdiirlo iiiieux ronuailre. 

Bien plus, la mauvaise chance a voulu une les contr'ifacteurs et les 
f)lagiairos se soionl acliarn(''s à l'imiter, l'orl grossièrement d'ailleurs, et 
si impudemment (pu- le public, on présence d'une telle (piantité de mau- 
vais tableaux signés de son nom, s'en est jieii a peu désintéressé, par 

oraillle d'i'llr Inlljiiurs t |nMi|]r. 

LA IIKVUK DR LAllf. — XXVI. Il 




HONINUTON KAIl I. U I - M 1. Jl fi . 
Sr|iia. - Cnllci'liori .li' M. <!>- I.ajii<lii'. 



82 LA REVUE DE L'AKT 

Il est bon (|u'uii artiste de cette valeur, dont la réputation a été fondée 
sur tant de charmantes productions, soit remis à la place qu'il doit légi- 
timement occuper dans l'histoire de l'art et qu'on jjuisse lui rendre justice 
en connaissance de cause. 

Si lOii s'en tenait aux seuls documents authentiques que nous possé- 
dons sur lui, la biographie de Bonington pourrait être contenue dans quel- 
ques pages. Elle ne comporte ni événements remarquables, ni sombres 
drames. Très simple, elle est exempte des agitations perturbatrices qui 
terrassent ou exaltent bien souvent des natures impressionnables comme 
celles des artistes. Ses œuvres le racontent tout entier et le font revivre 
mieux qu'aucun document contemporain; chacune renferme quelque chose 
de lui, et sa personnalité se fond dans le travail considérable poursuivi 
durant six ou sept années, bien courte période, mais qui fut cependant suf- 
fisante pour lui assurer une place glorieuse dans la phalange des grands 
artistes du xi.v siècle. 

Lorsqu'en 18G1 le critique Thoré demanda à Delacroix des rensei- 
gnements sur lîonington, qu'il avait connu, pour écrire une biographie 
qui devait paraître dans V Histoire des Pciiiires de Gh. lilanc, il y avait 
d(''jà trrute-trois ans (jne Bonington était iiinrt cl lessouvenirs de Delacroix 
ne pouvaient être bien précis. La réponse du grand coloriste à Thoré a 
constitué cependant le document le plus intéressant et le plus complet que 
l'on ait eu jusqu'ici pour écrire cette biographie. 

Depuis lors, (juelques renseignements nouveaux sont venus s'ajouter 
à la lettre de Delacroix et à la biographie de Thoré; ils nous ont permis de 
n>commencer avec plus de précision le récit de la courte existence de 
Bonington, nécessaire à connaître si l'on veut apprécier justement l'œuvre 
de l'artiste, inséparable du temps et du milieu où il a vécu. 

Itichard l'arkcs Boinngton est né le 25 octobre 18U1 dans le petit 
village d'ArnnId, près Nottingham, en Angleterre. Sa famille était origi- 
naii-e de (;ettr <|i'niiiTc ville, où son graiul-iière occupait le poste de gou- 
veiiirnr di' la |Misiiii du comté. Ses l'ouctioiis jiassèreid à son fils, le père de 
Itichard, ipii Icsgaida peu de temj)s et dut les abandonner bientôt après son 
mariage, pour caus(! d'inccniduite. Certaines notices biographiques disent 
qu'il se livrait à la boisson, d'autres q^'il avait accueilli avec trop d'ar- 



KICIIAIII) l'AHKES liONINGTON 



83 



deur les idées révolutionnaires, — on était au début do la Révolution fran- 
çaise, — et qu'il négligeait son poste pour courir les meetings et haranguer 
la foule. Elles s'accordent assez généralement pour le représenter comme 
un iidiunie dévoyé, pas- 
sionné et violent. H avait 
reçu quelque éducation, 
un peu d'instruction, et 
avait appris à dessiner 
et à peindre. Il avait 
même acquis un petit 
taleiil d'amali'ui'. Ou 
retrouve sou nom au 
catalogue de deux expo- 
sitions de la Royal Aca- 
demy,enl7'J7i'tenl808, 
où il envoya un paysage 
et un |inrti;iit '. 

A-t-ilcliercliéàtirer 
parti d(! ce demi talent 
pour apporter un peu 
d'aisance dans la famille, 
après son icnvoi de la 
prison (II' \ollingliani , 
c'est ce qiir laissent 
supposi'i- li's biogra- 
phes, |iarnii lesquels 
Allan ( ',unini;iiarii. S'il 
en eut I inli iilion, ses 
bonnes résolutions ne 
furent pas de longue (huY-e, puisipie le ménage, pour trouver di>s ressources, 
dut se rendre à Arnold, où la mère de lionington, de son nom de famille 
Miss Parkcs, tint une petite pension pour jeunes tilles. D'après ceux qui 
l'ont connvie, M'"" lionington ('lail uur fiiume de santé délicate, très fine,, 
sensible et douée des plus InuiruMs (pialités. Son mari lui rcndil la vie 

1. Uictionctry of S'itlional llioi/jd/i/i;/ aimée IStjii, .irllclc sur Uoiiint;luii [i:ii- l.i'slie Sli'iilu'ii. 




K I I hi- l'K .\ i: ; V EUS I .S20 ). 

liiillc'Olion ,\r M. ltolu'i'l>. 



84 LA REVUE DE L'ART 

fort dure, sans doute, mais au travers de son existence pénible, elle 
garda une heureuse inlluence sur son fils Richard, qui tint d'elle surtout 
ses remarquables aptitudes artistiques'. 

En s'établissant institutrice à Arnold, la mère de Boningtou avait 
compté sans son mari, dont la mauvaise tenue éloigna bientôt les parents 
de ses élèves. La pension se ferma et la famille dut quitter Arnold pour 
revenir à Nottingham. 

Il est bien dillicile de savoir rien de précis sur ces premières années 
du jeune Richard. Son biographe anglais, Allan Cuningham, nous dit que 
le père de Bonington, tout heureux de découvrir chez son iils, dès l'âge 
le plus tendre, de remarquables dispositions pour le dessin, se promit d'en 
faiic un peintre. Il lui donna les premiers principes de dessin et d'aqua- 
relle et lui aurait même fait acquérir une excellente éducation, puisqu'il 
était capable, remarque-t-il, d'écrire comme un gentleman. 

Laissant au biographe anglais la responsai)ilité des merveilles qu'il 
nous raconte sur l'enfance de Bonington, il nous faut arriver faute d'autres 
renseignements, à l'époque de sa vie où son père, las de traîner, à Not- 
tingham, avec sa famille, une existence précaire, se décida à passer le 
détroit et à venir à Calais pour y tenter fortune. 

Le père de Boningtou avait vu, depuis quelques années, naître et se 
développer, à Nottingiuim, une industrie très prospère, celle de la fabri- 
cation du tulle. L'idée lui vint de l'introduire en f'rance, en compagnie de 
deux associés, MM. Webster et Clarks, et tous trois débarquèrent à Calais, 
en ISK), pour y monter une fabrique de ce tissu, dont la production devait 
devenir, par la suite, considérable dans la région. 

Le jeune Richard avait alors une quinzaine d'années. Transplanté 
brus(iuenieut dans un pays dont il ne connaissait pas la langue, sans 
guide et sans but, ne recevant plus d'instruction, car son père ne s'occu- 
pait guère de lui, il aurait été, sans (hiute, appelé à devenir apprenti, puis 
ouvrier dans la Liliricpic de tulle, si le hasard ne lui avait fait faire la 
connaissance d'un iicinln- de tah-nl. Louis Krancia, dont le nom est bien 

1. (".'est en soiivriiir ili' s.'i iiiitc i|iif Uiiniii^;l(iii .sif;ii.-i tmijuiirs ses u'uvics du nom ilc Parkes, 
Jijouté il celui dv llicli.ird liuninjihjii, ('(iimiic riii(lii|nint souvent les truis jniti.iles H. I'. II., mises 
au bas de ses ai|u.irelles uu de .ses talileaux. et dmit les cunti'eracteurs out tant .ibusé depuis. Nulle 
part on ne trouve uu'ritioii de frêles ou i\f S(eurs de Hirli.ird Itoiiini^ton. Il est vraiseuibl.ilile c|u'il 
est resté Iils uui<pie. 



KIClIAKr» l'AHKES BONIN'iTON 



85 



oublié aujciurd'liui, et qui était venu, lui aussi, s'utablir à Calais', après 
avoir quitté l'Angleterre. 

Trouvant chez le jeune Bonington qui, le voyant peindre au dehors, 
avait marqué un vil' intérêt à suivre son travail, les plus heureuses 
dispositions, il l'attira chez lui et lui donna des leçons. Le jeune élève 
comprit et s'assimila son enseignement avec une facilité rare. Les 
principes de Francia étaient excellents, et Bonington les garda toute sa 
vie. Ceci ne peut faire de doute quand on voit les aquarelles du maître et 




Pi. ai;e hans i. h no iih hf. la Kiiam;e (Veiis 1823) 
['t'iiilurv a l'Iiuili'. C.illi'.'iMMi il.- M. l'.'ili'ison. 



de l'élève, si semhialilcs (]nr iiai-fuis on iiouirail iW liaiigrr les signatures 

i. Cctlc villr, resiti' peiicl.'int 211 .'ins aux mains des Anjilais. fiiniianl roiiiLiic un |iri>lun^'<'inriil 
du Iloyaunif-l.'ni sur le continent, a conservé, pendanl lon^'tenips, à leurs yeux, le prestige d'un 
territoire aunexÉ par droit de coniiuète. C'était, en outre, le port désifj;né pour Ions ceux qui avaient 
affaire dans l'ouest ou le sud de l'Kurope. Mans la seconde moitié du xviii" siècle, l'activité entre 
la côte anfjlftise i-t Calais avait été très j;raiide; les artistes anglais Taisaient de fré()uents voyages 
sur le continent et beaucoup s'arrétaii'iit dans la première villi' de France où ils débar(|uaient. Cette 
vogue, interrompue nécessairement durant la périoiie des guirres de la Hévolution et de l'Kmpirc, 
reprit, avec la paix, dès le retour des liourbons, et Calais redevint, durant plusieurs années, pour les 
peintres anglais, un centre arlisti()ue comparable, dans une certaine mesure, ;'i ce qu'a été Harbizon 
pour les Français de la période romaiilii|ue. On connaît le tableau d'Ilogarth. la l'oile île Calais. 
Après lui, un grand nombre il'autres peintres ont représenté des scènes maritimes prises à Calais 
ou aux environs. Turner. i|ui y a séjourné à différentes reprises, y a trouvé le suj<'t d'un île ses 
tableaux les plus célèbres. auii>iird'loii à la National (lallery. 



86 LA REVUE DE L'ART 

sans faire tml ni à l'un, ni à l'autre. Il parait l'vident que c'est bien à 
Francia ' ([ur liduinylon dnl en grande partie son talent d'aquarelliste et 
non à son père, comme le dit Allan Cuningham. Et même son père était 
si peu disposé à en faire nn artiste, qu'ayant appris de quelle façon 
Ritliard disposait de son temps, il se montra très irrité et lui signitia 
d'avoir à prendre le clirmin de la fabrique, car il lui fallait faire un 
métier lucratif, et non pas du dessin, pour s'amuser comme un paresseux. 
La brutale admonestation paternelle arrivait heureusement trop tard. Le 
jeune Boninglon avait goûté du fruit défendu; il ne rêvait déjà plus que 
crayons, pinceaux et couleurs. Il retourna chez Francia. Apprenant ce 
qui se passait, le père de Bonington accourut furieux chez le peintre et, 
dans une scène des plus violentes, lui interdit de s'occuper désormais 
de son lils. 

Francia, de nature très vive et passablement emporté lui-même, mit 
le père à la poite et garda l'enfant. Mais, pour le soustraire aux mauvais 
procédés et aux brutalités qu'il redoutait, il l'envoya à Dunkerque chez un 
de ses amis, M. Morel, riche armateur, maire de la ville, s'occupant de 
questions d'arl cl ipiil savait devoir s'intéresser à la situation de son 
jeune protégé'-. M. Morel ne crut pouvoir mieux faire que d'envoyer le 
jeune homme h Paris, où se formaient tous les artistes de son temps. Pour 
qu'il ne dr'ineuràt pas dans un isolement absolu dans la capitale, étranger 
ft connaissani l'ncore très imparfaitement la langue, il lui donna une lettre 
(i(! recommandai ion pour un peintre de ses amis, qui a laissé, lui aussi, un 
iioni passaliirmt'nl connu dans lliisloire de l'art, Eugène Delacroix. 

Dans sa lettre à Tlioré, Delacroix, parlant de son jeune ami, écrit : 
" (,tuand il m'est arrivé de le rencontrer pour la première fois, j'étais moi- 
même fort jeune et je faisais des études dans la galerie du Louvre. C'était 
vers 1816 ou 1817. .le voyais un adolescent en veste courte, qui faisait lui 

I. Louis Francia eut ilr smi tiMii|is nue i;rauile ré|iiitali(in. Xé à Calais en 1772, il avait (juitté de 
lionne heure sa ville natale |Miur aller eliereher forlune en Anfrleterre, oii il se lit un nom célèbre 
coninie aquarelliste. Il (il parlie de la première Wiilcr Colaiiv SociKl;/ tic Londres, dont 11 fut nommé 
secrétaire perpétuel. Il prolessa à Lomires le dessin et laquarelle, alors dans toute sa nouveauté, 
jus(|uen ISU;, date de son retour à Calais, dont il ne s éluif;n;i plus jusqu'à sa mort, en 1S3H. Il travailla 
loni-'kMnps pour le duc d'York dont il fut nommé peintre. Il a laissé quantité ile.xcellentes études et 
quelques tableaux à lliuile. (luire Uoninfjton, Il eut encore pour élève l'ai|uarelliste V\vld. 

:i. Ces détails sur le séjour de lioninf;lon et de .sa l'amille à Calais ni oui e|e donnes pir ,\l. Isaac, 
originaire de cette ville, et dont le père avait été lié ave<^ Krancia. 



HICllAlih l'AliKRS HONINGTON 87 

aussi et silencieusement des études à ra([ii;irelle ». Delacroix avail donc 
dix-huit ou dix-ncul' ans, Boninglon, quinze ou seize'. 

Bonington ne perdit pas de temps : dès son arrivée à Paris, le Louvre 
et ses trésors l'attii'èrent et le relinrenl. Notre grauil musée veuait de 




Vue 1)K .Mantes (vkus 1S2o;. 
Fcinturc à riiiiili- ColIiTlioii i\r M lU- I.ajudie 



restituer à l'Italie la plus grandi' paitie des magnillipies di']i(Uiilli's (jue 
lionaparle lui avaient enlevées après les gueires de la Itévolntion, mais 



i. Si ndacroix ne parle pas de la lettre de recommatulation de M. Morel, on peut supposer qu'il 
l'avait oiililiéo quand il érrivit à Ttioré, trente-cinq ans après cette rcnci.ntrc. I.c f,'r.ind artiste a siui- 
vent varié dans ses appréciations sur ses amis, coniuie sur les {,'ens et les cluiscs de son temps, 
r.cpeudant sa letln; à Tlioré datée de novembre 1861, c'est-à-dire deux ans à peine avant sa mort, 
.semble bien résumer ses véritable; impressions sur sun ami anf;lais et renfermer sou opinion 
définitive. 



88 LA KEVUE DE L'AKT 

il otïrait encore un inconiparabk' ensemble de chefs-d'œuvre. Les facilités 
d'étude y étaient plus grandes pour les artistes que nulle part ailleurs, 
sauf en Italie. Dans la plupart des autres nations, les collections de 
tableaux étaiiiit pri\ l'cs ; un jeune homme inconnu eût difficilement obtenu 
la j)(rMiissi()u de copier chez les amateurs les œuvres des maîtres, tandis 
que, de[)uis ii- décret d(> la Convention transformant le garde-meuble royal 
en musée public et le transportant au Louvre, les artistes, pour y travailler, 
n'avaient (ju'à adresser une simple demande à l'administration. 

De quelles ressources Bonington vécut-il à ce moment, c'est ce qu'on 
ignore. Presque aussitôt après son départ de Calais, le père, qui ne 
s'entendait déjà plus avec ses associés, avait formé, lui aussi, le projet 
de venir à Paris et de s'y établir. Il comptait y ouvrir un débouché pour 
les produits de la fabrique de tulle. Il y eut une assez prompte récon- 
ciliation entre le père et le fils, car nous les retrouvons habitant ensemble 
à Paris en 1817, rue des Tournelles, où le père tenait un magasin 
de tulle. Il nr fut plus question d'opposition à la volonté du jeune 
Richard d'étudier la peinture et, durant deux années consécutives, il put 
fréquenter le Louvre à son aise et s'absorber dans l'étude des maitres 
(lamands et hollandais, alors très peu en laveur dans la jeunesse des 
ateliers, presque tous encore soumis à l'inlluence de David. 

On possède un assez grand nombre de copies faites par lui, soit à 
lliuile, soit à l'aquarelle, des (puvres de Rubens, de Rembrandt, de "Van 
Dyck, de Metsu, de \'an Ostade, traitées avec une vigueur de touche, un 
entrain, une coloration brillante et chaude à peine concevables chez un 
adolescent de dix-sept ans. Ou y sent percer une personnalité anglaise 
élégante et délicati-, <\m ajoute un attrait particulier à ces jolies esquisses 
et les l'ail icconnaitre racilnucut. 

Une des causes de rintiuiit(' ipii s'établit entre Delacroix et Bonington 
fut leur commune ardeur à se servir de l'aquarelle, dont la pratique avait 
été abandonnée depuis la fin du xviii" siècle, et qui paraissait alors, 
en France, une nouveauté. Delacroix y avait été initié par son ami Soulier, 
<pii avait connu les l-'ieldiug et qui avait reçu leurs leçons. L'habileté 
de Bonington dans ce genre lit l'adniiialioii de Delacroix, et l'exemple du 
jeune Anglais l'entraîna à employer de préférence ce procédé rapide dans 
ses croquis et ses notes de coloration si légères et si brillantes. 



HICIIAKH l'AHKKS l'.dMN'CTOX 



89 



Après (li'iix ans d'iiii Iravail assidu dans les galeries du Louvre, 
en ISl;i. l!i)uinL;liiii entra à l'i-cdli' drs T!eaux-Arts, dans l'aleliei' de (jros. 
( >n a raciinti', sur son passage à l'éeole, des elioses liicn invraisemblables. 



fTST' 




II: l'Ai. AÏS iiK .1 1] s I r c. !•; hK I!(ii:k.\. 
.\,|ii.ii.-ll.-. Ilolli'iMiiMi <\e M. 1 liuiv.l. 



Cros l'aurait pris en ,L;ri|ppi' >■[ au'inr l'auiail rorci' à (piiltcr l'alelier. 
11 n'y auiail licn a|i]iiis. d(''gniil('' d'un enseignenicnl cdiilraire à sa naluic 
priniesautièrc el iniirpiMidaidc. se laliguanl de mpii'i- les modèles aux 
poses acadi'Uiiipies alïeeliimni'es ]iar lia\id e| ses (dèves el eoilles 
du eélèbi'e cas(pie. 

Il est, au (onlraire, 1res probaljle cpu' le jeune IJoiiingloii. qui 

LA «KVUE l)K. I.AIIT. — .XXVI. I- 



90 LA BEVUE DE L'ART 

possédait déjà, à son entrée dans l'atelier de Oros, un véritable talent 
d'aquarelliste et, par ses copies faites au Louvre, un acquis remarquable 
dans la peinture à l'inillr' rt le dessin, sut profiter de sou séjour chez Gros 
pour étudier plus à Inud la li^iire d'après le modèle vivant, et on peut 
être assuri' ,(]u'iiM artiste de sa valeur ne resta pas chez le peintre des 
Pestiférés de .Id/fa sans employer fort utilement son temps, quelles que 
fussent ses tendances et ses goûts. 

Une anecdote relative à son passage chez Gros semble plus près de la 
vérité que beaucoup d'autres et mérite d'être rapportée. Elle a été sou- 
vent contée à ses amis et à ses élèves par le peintre Français, qui la tenait 
directement de Jean (ligoux et de Delacroix, tous deux bien placés pour 
en afiirmer l'aiitlienticité. 

A celte épociue, dit Gijîoux dans les Causeries sur les artistes de mon temps, 
M. Gros, nyaiit terminé ses grands ouvrafces, se reposait en flânant souvent par les 
rues; or. lui jniir. en entrant dans l'atelier de ses élèves qui. du reste, raimaient tous 
l)eaucou[). il leur dit : « Vous ne vous occupez pas assez de la couleur, messieurs ; la 
couleur, pourtant, c'est la poésie, le cliarnie, la vie. et il n'y a pas d'œuvre d'art sans 
la vie. Dans mes promenades, je vois aux vitrines des marchands certaines aijiia- 
relles et des taldeaux ruisselants de lumière. Allez les voir et étudiez-moi cela, c'est 
superbe ! tl'est signe'' liodington. P.oiiitigton. je ne sais pas au juste. Dans tous les 
cas, messieurs, cet iiomme-là est un maître ! » 

Pendant ce discours, le brave lioningloii baissait la tète en rougissant au milieu 
de ses camarades, sans oser dire un mol I 

Il u est pas bien certain que Gros ait prononcé exactement les paroles 
que lui prête Gigoux, mais le fond de l'hi.stoire est très vraisemblable. 

Français ajoutait (pie, ])eti(laiit ([iie (iros j)arlait, tous les yeux de 
l'alelier- se dirigeaient vers l'.oningtdu, qui se dissimulai! derrière son 
chevalet. .\u moment où le uiaître se tut, des voix partirent de tous côtés : 
« Mais il (>st là, monsieur Cros ! — (,)ui donc '^ — Mais fionington »'. (iros 

1. Duris les souvenirs que M. lti-ne-I':uil lliiet lu'ii iiilressés au sujet des relations d'amitié de 
son père et di; Bonin{,'ton, je trouve une variante de celte anecdote qui, pour être moins arrangée et 
luiiins plaisante, pourrait être plu.s près de l.i vérité, parce qu'elle est plus simple : 

.. l'aul Muet racontait ce fait, autant à l'honneur du professeur que de l'élève : uu jour. Gros 
corrigeant ses élèves arrive à lîoniuglon. Aju'ès lui avoir dit assez durement que sa fii^ure n'était 
pas bonne, en y joij<naut de nomlireuses observations, il termina en lui demandant : 

— Comuioul vous appelez-vous ? 

— Bonington. 

— Kst-ce vous (|ui faites ces ravissantes petites choses ipie l'on vend i-hez les man-liands '.' 

— Oui, monsieur, réjjond en ri.int lii>uinf,'ton. 

— Oh : .alors, que venez-vous faire ici ■ Viuis n'avez lien à y appreiulri', cl \ous [lerdez voire temps. 



I ! I { : 1 1 A 1 



l'AliKKS IU)NI\i;'l'()N 



91 



io-norait à ce moiiioiil iiuc i'c lui un de ses élùvus'. Le jeune Anj^lais avait 
une facilité de travail qui lui permettait de travailler sans arrt't. Les heures 




La Côik N'oh.m an-uf. (Vehs 18 2.'i). 
l'ciiiliMT .1 n.iiilc'. rolliTdim .le M. l'.iul Huri-au, 

du juin- s'écoulaient soil à l'école, soit au nius("e du Louvre. Entre deux, il 
trouvait encore le temps de l'aire des études sur naliin' et. rentiV' clic/, lui, 

I. I„i iiinvlMiiilc (le tMlilcau.v chez laquelle on pouvait voir ces aquarelles de it.)niuf.'tun .sappc- 
lait M- lluliM, la belle M"" llulin. dlsail-on à l'époque, et elle passait pour être laiiiie ilu jeune 
aiifîlais. Elle avait son uiaf-asiu rue de la Paix, et c/était alors, avec celui de Srliroth. la maison .le 
l'aris l:i plus ciiinue |i.iiir l.i vente des tahleaux, .■staiiipes et objets dart. 



92 LA REVUE DE LA HT 

fie petites compositions dans le genre romantique. Le succès lui arriva 
tniil (le suite. Ses aquarelles se vendirent dès qu'elles furent exposées. Elles 
ne sepayaienl, il est vrai, que de petites sommes, et ce n'était pas encore 
la fortune, mais elles lui assui'èrent une existence plus aoréable, et la 
famille connut un peu plus d'aisance'. 

Les amis de Bonimilon. à cette époque, étaient ses camarades d'atelier : 
Delacroix, dnut il avait d('jà fait la connaissance à son arrivée à Paris, 
comme on l'a dit; les amis de Delacroix, au rioinlire desquels (lli. Rivet; 
dans un autre cercle, Alex. Colin, peintre d'histoire -; Carrier, autre élève 
de Cros, peintre de miniatures '; Poterlet, peintre d'histoire '; son compa- 
triote Roberts •; Paul Iluet, qu'il rencontra d'abord à l'atelier Suisse et qui 
devait prendre iiiie place si importante dans l'école du paysage romantique. 

.Mex. Colin fut celui avec lequel il jiarait avoir entretenu les relations 
les plus étroites. Il y eut souvent échange de lettres entre les deux cama- 
rades. Très peu malheureusement nous sont parvenues. Celles de lioning- 
tou respirent la plus franche cordialité, beaucoup de jeunesse et de gaieté 
(•t donnent quelques détails intéressants sur son genre de vie. On peut 
dire d'ailleurs, sans se tromper, que le jeune Anglais ne connut que des 
amis. « Nous l'aimions tous » , dit Delacroix dans sa lettre à 'l'horé. 
Comment en ell'et, tous ces jeunes artistes n'auraient-ils pas aimé ce 
bon garçon, naturel et modeste, désintéressé et généreux, llegmatique 
en apparence et |)leiu(l enthousiasme à ses heures", qui leur apportait 

i. Mans Jean Gif;oiix {op. cit.) : u Tenez ! Boninfiton, qui pourtant n'a pas été dépassé, ne vendait 
ses uieilleiire.s aquarelles ou ses plus beaux talileanx que de 100 à 150 francs. Je ne crois pas ipi'il ait 
rien vendu au delà de 300 francs, une nu deux fcds i>. 

2. Alex. Colin, iieintre d'histoire etdef;enre né à l'ans en nos, elcne de Girodet. Exposa en |.S:;2, 
Amhrosis et MatliHtle ; en \U\, Vue du lluore et de lu rùl,- ,1e lluu/!eu, : en 1827, lin ,/aliau uu lujnl 
de lu mer ; devenu professeur à l'Kc.de l'olyteclini(|uc. 

.'J. Carrier, ne à l'aris en IS... Élève de (iros et de Saint, a exposé en 1824 plusieurs portraits et 
en 1827, un cadre de niiuialures. Est resté sans noioriéli'. 

4. Ilippolyte l'oterlel, doiil on cunail une l,.ilc au l.nuvre [tes Veée,eusex eidieules ,1e .Molière), 
a laissé beaucoup de cb.-iruiantes copies d après les i,,.ii|rcs lliiiiaiols el li.dl.uolais, qui ollrent avec 
celles de I!oninf,'ton une grande parenté. 

l>. L'aquarelliste Itoberts (l7Uli-18(;4) a passe au.ssi dans lalrl.rr d,. (uns. Il eut une i;ran,le répu- 
tation .sous Louis-I'bilippe et donna des le.:ons dans la fauiill,^ royale. Il , ul une ine.laiilc dora l'un 
des Salons de l'époque. Ou a de lui des .envres importantes : vues de villes, intérieurs ,l'e<dises et 
paysages. C'était un artiste d'une gninde habileté et de beaucoup de goiit. Sa culeur est souvent trop 
conventionnelle. 

«. Son sang-rr.od iMiprrlurb.ibl.-. lornlinMiu dans l,-, |,.|lie de Delacndx. n'excluait pas un ..rand 
enU.ousiasn.e pour loul ce ,p,i était beau ••t tout ce ,p„ concernait son art. A une éporp.e où les diar- 
...ants peintres du xviir siècle étaient rei.ousses d.'s salons, des collections et uu'-uie des ateliers où 




Il le II Ah II l'A 11 k KS lîu\ I \.. I ..N . 

La Caïii ichii a i.e nr: II(pii:n vimî hks ocms. ava.ni 1822. 
l,illio.L.'ra|itiio origiiia ii-. 



lilCIIAHli l'AHKHS HOMNCTOX «j-j 

un élément clratioer nouvciau très séduisant, et les entraînait tous flans 
la voie si luillainment parcourue depui-s par les grands paysagistes de 
i8.30 y 

C'est à partir dr Tannée IS'iO, an sortir de l'ateliei- de (iros. que 
lioiiinyton eoniinença à voyager. Il tenait de race, il lui fallait voir dn 
pays et arpenter le monde. La Normandie l'attira d'ahord II alla de l'aris 
au Havre en passant par Mantes et Rouen'. 

(,)uc les bords de la Seine devaient être pittoresques alors 1 Kt eomnie 
on comprend l'ciil lidusiasmc d'un jeune jicinlrc Iroiivant devant lui ce 
champ d'explorations et d'études encore ignoré d(!s paysagistes; contrée 
vierge poui- l'iu liste, et qui avait conservé toute la saveur de nos vieilles 
provinces ! 

Heureux artistes, ceu.x (pii ont vécu a lette aurore de la decouvei'te 
du paysage de plein air! Ils n'avaient (|n'à n^garder aux (piatre coins de 
l'horizon ; la nature oll'rait partout à profusion îles taldeaux (|ui di|Ki>^iiieiit 
en beauté pittoresipie Idut ce que le peintre eût pu rêver. Tout l'tail a 
pinndri^ ; tout provocpiait l'admiration. Les villes n'étaient pas moins bien 
partagées (pie les campagnes. Remercions Ronington et les peintres de sa 
génération de nous avoir conservé un peu de la physiononnc de Tancitsnne 
I''rance, dans leurs iithogra]ilnes et leurs peintures si viaies, si sincères, 
et, (pi'on croir;iil cependant sorties de la fanlaisie d un Callni ou d nu 
Doré, tant elles oui d'imprévu et de pilloicsque. Comme s'ils avaient 
pressenti la dis{)arition rapide de tout ce charme et de toute celle IxmuIc. 
oeuvre des siècles, ils ont voulu nous les retracer lidèlenu'ut. 

C)ui n a pas vu Rouen dans ce temps-là ne peut se faire une idée de 

KiidiiNi' Marcillc, pour en avoir rëiini un certain nombre, paraissait aux yeux (le sa famille et de ses 
auiis un lioiiiine dénué de bon sens et (jii'il était i|ueslion d'interdire, on David, eneore tout puissant, 
les taisait pourcbasser par ses élèves, avec- reeoniniandalion de les couvrir d'une couche de peinture, 
pour les détruire à jamais, Itoninfjlun était un admirateur passionné de Watteau. Un jour il trouva 
chez son ami Carrier une petite toile de ce grand peintre, et il tomba eu e.\tase. Carrier lui raconta 
qu'il venait de la céder au miniaturiste Saint. Uonington, se retournant vivement vers lui. le 
regarda avec stupeur ; il le supplia de réllécliir encore avant de se séparer d'un cher-d'cvuvre. I-.t 
comme Carrier l'assurait (|u'il était trop tard et (pi'il.en avait déjà dispose : « Eli bien, lui dit lioiiingtou, 
défais le marché coûte (pie coûte et vends-moi ton Watteau. Je le donne en échaufio tout ce que 
rcnferuie mon atelier, mes toiles, mes aipiarelles et mes dessins, tout ce ipie je possède, mais, je t'en 
supplie, ne la donne pas à Saint, qui est incapable de la conipicndre ». Carrier ne voulut rien 
entendre, au faraud désespoir de lioniiigton. 

I. Ce fut son ami C.h. liivet ipii lui parla de M.mlcs, où s.i famille posseilait i ne fort jolie propriété. 
Les deux amis lin ni rmilc ciiscinble jnsipic-la. cl depuis Uoniiifilnn y revint souvent. 



9'. LA REVUE DE L'ART 

ce qu'étaient ces vieilles villes normandes ! Rouen, qui possédait encore, 
à l;i lin du wiir siècle, trente-six paroisses et cinquante églises conven- 
tuelles, spécimens précieux du i^othique à ses différentes époques, n'en 
comptait plus guère qu'une quinzaine en 1820. Presque toutes belles, 
sveltes et légères à souhait, elles étaient dominées par l'immense vaisseau 
de la cathédrale aux tours énormes , à la flèche audacieuse , sorte de 
géant pnilcrleur de la vieille cité dont les maisons l'enserraient de toutes 
parts. 

(Ju'on se figure la place de la Cathédrale, ou la rue du (iros-Horloge, 
ou la place du Vieux Marclié et la place de la Galende, telles qu'elles étaient 
alors ; les quais irréguliers, auprès desquels s'amarraient les bateaux à voiles 
et les barques pressées dans le port ; les vieilles maisons à pans de bois, 
avec leurs superpositions d'étages en encorbellement, leurs pignons élevés, 
la plupart couvertes d'ornements et de sculptures. Qu'on suive en pensée 
ces rues tortueuses, pleines de surprises, où l'œil était attiré à tout instant 
par quelque détail charmant, enseigne étrange ou délicate ferronnerie, 
rues où la lumière accrochait des angles, des pignons, des balcons, des 
ligues iuliiiiiuenl varii-es, d'un relief puissant, où l'imagination trouvait un 
clianip illimité de rêveries. L'o'il y passait par degrés insensibles des tons 
ciiauds et brunis des maisons rapprochées aux tons purs bleutés ou 
grisâtres dans les(piels s'estompait au fond de la rue une tour, une flèche 
légèri' ou (|uelque porche d'église perdu dans l'infini. 

(^)u(>u se représente en même temps la foule grouillante sous ses 
costumes normands, les attelages des grands chariots, les cabriolets et les 
diligences, les pêcheuses et les matelotes venant offrir leurs paniers de 
I)oissons et toute cette population respirant la force, la santé, la bonhomie 
et le bien-être. 

Au-cressus de tout cela, la seule cliose que les exigences du progrès et 
du confiirl niudcruc riaieiil pu changer : les i)eaux ciels tantôt dorés, tantôt 
argentés, où la hriinie légère laiss(> filtrer les rayons du soleil et baigne ces 
scènes de; vie et ces tableaux nuignifiques dans une atmosphère chaude, 
lumineuse d parfois féerique. 

Aiilour de la villi', le coup d'cril n'('lait pas moins séduisant. 11 l'est 
encore aujoiiiiriiiii. <>)ui' devait-il être alors '^ <c\'uedes hauteurs de (^anteleu 
ou de l'.on-Seidurs, la vieille cilt' offre l'un des plus splendides panoramas 



RICIIAUD PARKES BONINOTON 



U5 



que puissent fournir la France et l'Europe ; le lleuve large et puissant, 
reflétant le ciel, coupé d'îles allongées et vertloyantes, coulant entre de 




i...« ■' 




*i{î, 1 ■' S"'.ft ■,'*- - il-Tie^flRr'*^^*^ 






La Ca 1111:1111 a m: hk ISouen (I'oiitail hk i.a C.Ai.KniiF.). 
Ilc^siii ,1 hi iiiMic lie |iI..imIi. C.illccliiiii .If M, iliiirvi-l. 

hautes collines entourant la ville de tous côtés, sauf au midi ; nu snii|ile 
pont de lialeaux ridiail les deux rives, ([ui l'taicnl alois hnisi'i's '. » 

1. La /■'nuire /iil/i)iT.sijiii'. 



96 LA HKVUH IJ K l,AI!T 

Dès ses premiers pas en NorniaiHlic, l!(iiiiii,i;loii avait été séduit et 
fasciné par la richesse et la variété des monuments de l'architecture 
gothique, sur lesquels l'école romantique rappela l'attention des artistes 
et des poètes, lioucn, Caen, liaveux, (Usors, Lillebonue et, plus tard, 
Saint-Omer,-Beauvais, I!rou, ont eu dans lionington leur chantre le plus 
séduisant et le j)lus passionné. La lithograpiiie. (pii venait d'(Mre vulgarisée 
par Senefelder, hii lumnit un nioyi'n de rcprcKhiction approprié, dans 
l(H|U('l il devint maître, dès ses premiers essais. Rien ne peut donner une 
idée du charnu' des bonnes épreuves de ses principales pièces. Elle sont 
devenues rarissimes, et celles qui sont r(''pandues aujourd'hui dans le 
connnerce, tirages récents, faits sur d anciennes pierres déjà fatiguées, 
ne peuvent faire soupçonner les délicatesses et les douceurs, la poésie 
et la lumière ccuitenues dans ces petits chefs-dunivre du maître. 

A partir du jour où lionington entreprit son prcnuer voyage en 
Normandie, — « le sac au dos sur la longue blouse, coiffé de la cas([ue|le 
plate à grande visière, et le bâton à la main » (\'irgile Josz), — jus(pi'à sa 
mort, en 1S2S, c'est-à-dire durant un espace de huit ans environ, il lut 
loujours sur les chemins, au couis de la belle saison. Tous les étés, il les 
a passés à travaillei- sans arrêt, se grisant des magies de la lumière et de 
la couleur, après la longue prison des hivers parisiens. 

Ce travail continu, joint à son extrême facilité, permet seul d'expli- 
quer la (piaulité d'ieuvres de lui existant encore, que l'on peut considérer 
coiiinn' aulhenliqnes. Il n'y a pas, en ellet, d'artiste jeune, qui ait autant 
|iiodiii|, (bins un si coin! espace de tenqis. 

Dînant l'hiver, il revint presque toujours à Paris, où il occupa 
plusieuis alelieis : rue des Mauvaiscs-l'aroles, rue des Martyrs et, en 
dernier lieu, en !,S27, rue Saint-Lazare. 

De son voyage en Normandie, en IS21, deux souveniis ligurent au 
Salon de l'aniK'e suivante : une \'n(' jiri.sr a Lillehoiiiu' et une Vue /)rise au 
/Mc/v. Il aurail (■!.• lorl inliMessant de relrouvcr ces deux tableaux, (pii 
eurent du succès, jiour juger du chemin ])arcouru par le jeune nmitre, 

depuis cette date juscpi à sa ri. si prochaine; malhenreusenu'ut, les 

désignations d(> ses tableaux sont loujours lorl vagues et il est impossible, 
aujourd hui. de reconuaiire ceux-ci avec ceililude. 

Kn 1,S2.i. il exp|,,rr la l'Iandrc, dont il connaissait dcja Calais, Dou- 




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HICHAUD PARKES BONINGTON 97 

lo'nie et Dunkerque, s'arrête à Béthune, à Hazebrouck, à Saint-Omer, 
à Abbeville et revient à Paris, en automne, avec de nombreuses toiles, 
dont plusieurs seront envoyées au Salon de 1824, célèbre dans l'histoire 
de la peinture par la participation de ses compatriotes Lawrence, 
Gonstable et les Fieldino-. On sait quel succès remportèrent les An»-lais : 
lionington obtint une médaille d'or, de compagnie avec Gonstable et les 
Fieldino-. Lawrence ne reçut pas de médaille, mais fut fait chevalier de la 
Légion d'honneur. 

Il faut se rappeler qu'à cette époque Bonington avait à peine vingt-trois 
ans et qu'une médaille d'or était une distinction rare et d'une réiilh» valeur 
morale. Ses envois au Salon de 1824 étaient au nombre de cincj : une 
aquarelle. Vue d'Abbei'ille, achetée par la Société des Amis des arts; et 
(luatre peintures à l'huile, une Étude de Flandre, une Marine, aciirlée 
par la Société des Amis des arts; une Plage sablonneuse, acheté.' jiar M. (hi 
Sonimerard, et des Pêcheurs débarquant du poisson. 

Son nom est déjà connu des amateurs et de la jeune génération des 
artistes. Les marchands savent le chemin de son atelier. Son lial)ileté et 
sa facilité d'exécution lui permettent de produire ses meilleurs tableaux 
en se jouant. Il ne semble pas qu'il puisse s'élever plus haut. « Vous êtes 
roi dans votre domaine, lui disait Delacroix, et Raphaël n'eut pas fait ce 
que vous faites. » Il est devenu, grâce à ses dons naturels et à son éduca- 
tion artistique, le vivant trait d'union entre l'école française et l'école 
anglaise. Il est un des principaux novateurs qui emportcnl hi jeune 
o-énéralion vers de nouveaux horizons. 



A. nUBUISSÛN 



(A suivre.) 






LA KEVUE l>E l'aIIT. — X.WI. 



\:\ 



r\K STATUE DÉCOUVERTE A DELOf^ 



APOLLON VAINQUEUR DES GALATES 




A statue que reproduit la planche ci-contre fut 
découverte à Délos, au cours des dernières 
l'ouilles. Nous n'eûmes pas le plaisir de la 
voir apparaître, sous la pioche de nos ouvriers, 
telle que nous la montrons aujourd'liui, mais 
celui de la reconstituer pièce à pièce. Les 
débris en furent recueillis un à un, sur divers 
points du quartier compris entre le port et le 
théâtre'. Il semblait qu'on eût pris peine aies 
disperser. Le torse émergea le premier, en 1904, d'un amas de décombres. 
L'arlire, avec le bras gauche et la plintlie, ne vint le rejuindre que l'année 
suivante. La jambe gauche et la tète se firent attendre jusqu'en lOOO. La 
statue est à présent presque entière, et le peu qui lui manque nous peut 
être quelque jour rendu. Le marbre, d'un beau grain diaphane, a presque 
partout gardé la fraîcheur de son poli. Il a ces tons chauds et dorés que 
(louijr jiarfois au Paros le contact prolongé des terres-. 

Le jcuni' (lien, (prf)n reconnaît sans peine pour un Apollon, est figuré 
dans une aftituilc à lu fois nonchalante et fière. D'un geste un peu lassé, 
il a posé sa main droite sur sa tête. Du pied gauche, il foule trois boucliers 
jetésàterre devant lui. L'impression du visage est rêveuse, le regard lointain. 

1. Ilaiil., 1 m. 'il. L'annonce de l.i tninvaillc, .■u-coiiipa^;née d'une reproiluction, a été laite [lar 
M. Ilolleaux, dans les ('omples reiiiliis de l'Acailéniie des I/iscriplions, l'J07. 

2. Sur le tronc d'arbre, deux trous de s<-ellenients maninent la place d'un olijet rapporté, sans 
doute un carquois. Des traces de polvclu'oniie se voient encore sur l'arbre (jaune clair , et sur la 
bordure des boucliers jaune et vermillon). 




Al'ULLON VAINQUEUR h E S (.JaLATES. 
Slaliic on marbre dt-couvcrlo Dt^-los. 



ans 



APOLLON VAINQUKUli DHS (lALATKS 99 

Le type de l'Apollon au bras levé, créé dans l'école de l'iaxilide, est 
représenté dans nos musées par plus de soixante statues. Il n'en est pas, 
cependant, qui soit idiMitique à la nôtre; ii n'en est gnère non plus (ju'on 
lui puisse comparer ponr le mérite de l'exécution. L'original dont procèd 
cette lignée de répliques était une œuvre célèbre, qn'on admiiail 1 
Athènes, aux jardins dn Lycée. Ce n'est pas, à coup sur, dans le marbre 
délien qu'il faut en ciiercher l'image la pins fidèle, mais plutôt dans les 
deux Apollons lyciens du Louvre et dn Capitole, dont les formes plus 
robustes et la pose moins languissante font songer à l'Hermès d'Olvmpie. 
Notre statue n'emprunte au modèle praxitélien <jue le sujet et l'attitude. 
Le sculpteur dont elle est l'œuvre poursuil un aniic idéal. Il est épris 
des formes sveltes, élégantes, et demande aux typc^s masculins i|iirli|ih' 
chose de la beauté féminine. Son Apollon n'a rien d'un athlète : il lui a 
donné de moins larges épaules et plus d'abandon dans l'attitudr. H a 
mieux marqué le hanchement du torse, la souplesse un peu ninllc du 
corps aux lignes sinueuses. Dans le traitement du nu, il n'a pas mis sa 
science à détailler la nuisculatui(\ mais à (luniu r au l'aros, caressé par 
des jeux de lumière et d'ombre, l'apparence vivaide et moite dr la iliair. 
Autre indice, où se marque plus (dairemeni encore la rcclicn lie du trait 
féminin; cet Apollon est coiH'é comme uiu' Aphrodite, et ses cheveux 
ondulés sont noués en chignon sur la nuque. 

Tous ces caractères (h'noncent une ada|itati(iii des plus libres et assez 
tardive. Mais voici sui'Iout par où le sculjileur driien a l'euouvidc- l'intérêt 
et le sens dun thème devenu banal. Les boucliers qui gisent sous le 
pied du dieu m- ressemblent en rien à ceux dont s'armaient les guerriers 
hellènes. A leui' l'ornn^ ovale, à la nervm'e qui les trav(>rse, on reccMuiait 
aisément des armes galates. Il n(( s'agit d(uic point d'une image (pi(dconque 
d'A|)olloii, mais du dieu Dcdphique {)ar (pii les bandes de lîrennus furent 
dispersées. <»n peut lapprocher de la lu'itre une statue di''diée à !)elplies 
en mémoire des mêmes faits, uni([uemeid connue par des elligies moui'- 
taires, et qui représentait l'IOtolie assise sur des boucliers galates '. 

L'œuvre qui vient de nous être rendue ra|)pe!ait aux Dcdiens ce pi étendu 
désastre des barbares, d<iut les (Irecs tirent si graml bruit et dont les 
hisloiieus moder'ues se sont pris [jarl'ois à douter. Tite Live, impartial en 

1. IJf.'Hl, llis/urid flifntlnint/tN, [i. 284. 



100 



LA REVUE DE L'AHT 



l'affaire, laisse entendre que nos ancêtres ne se retirèrent point sans avoir 
mis le sanctuaire au pillage, si plusieurs oublièrent en route leurs bou- 
cliers, ce fut peut-être pour emporter plus de butin. D'ailleurs, Apollon 
avait pu défendre sou temple, il n'avait pas sauvé la Grèce. Pendant plus 
d'un siècle, la menace de l'invasion pesa sur les Hellènes, et lorsqu'on 
célébrait le miracle de Delphes, c'était dans l'espoir qu'il se renouvelât. 
Parviiiiis cil Asie mineure, les Galates harcelaient les riches cités du 
littoral, sœurs et rivales de Délos, pillaient les temples, rançonnaient les 
f:tats. Priène, Milet, Ephèse les voyaient apparaître et ne les éloignaient 
qu'à prix d'or. L'art de l'époque est tout plein de ces guerriers gaulois, 
aux cheveux hirsutes, comme on voit, dans celui du xv" siècle, rôder des 
figures à turbans. 

Délos, protégée par son dieu et surtout par Poséidon, ne reçut point 
alors leur visite. Ce fut seulement beaucoup plus tard, il y a quelques 
années à peine, qu'une expédition venue de Gaule, mais celle-là pacifique 
et pieuse, aborda et dressa ses tentes dans l'île d'Apollon. 

G.Aiiiiii.L LEROUX 




LES MAITRES DE PETITOT 



LES ÉMAILLISTES DE L'ÉCOLE DE DLOIS 




i'EiNK Jean Toutin et ses lils avaient-ils mis 
au jour leurs premiers travaux', qu'ils 
voyaient naître, tout auprès d'eux, de redou- 
tables rivaux. Aux portes même de Clià- 
teaudun, les orfèvres de Blois se mettaient 
à l'œuvre, et créaient en quelipies aimées 
des ateliers si florissants (pi'on j)eut expli- 
(|uer jusqu'à un certain point, par cette 
concurrence, le départ des Toutin pour 
l'aris. 

C'était un merveilleux terrain pour le 
nouvel art que cette ville privilégiée, où le caprice des hôtes rt)\aux ou 
princiers entretenait autour du château toute une pléiade d'orfèvres et 
de joailliers. Ces habiles artisans venaii'ut de se spécialiser dans la 
fabrication des montres. On comptait dans la ville jjIus de Innlc niailrcs 
horlogers, qui, joints à un nombre presque égal d'orfèvres, faisaient de 
r^lois une véritabh^ cit('' du bijon '■'. 

i. Voir la lieciie, t. XXIV, p. 4ritl. et t. XXV, p. :f'.). Hepuis la piiblii-ation de iis deux articles, 
nous avons retrouvé l'acte de niariufje d'Henri Toutin ; ■. I.e dimanche xxi" juillet mvf i|uaranlr un ont 
esté espouzez au temple de lad. église par led. sieur Du Moulin, pasteur. Henry Toutin. ur orfebvrc à 
Paris, filz de [honnorable l'eu] Jehan Toutin, aussy nr orl'ebvre et Iviisabelh Mirault, père et niere, 
et Kenée Molard, tille de M' Kleazare Molard, procureur en l'élection de Chasleaudun. el lionn.iraMr 
femme Marguerite Janson, ses père et raere » (Communiqué par M. Henri Lecesne). 

2. Le .1 novembre 1621, Marie de Médicis, recevant à Blois l'ambassadeur vénitien venu pour 
prendre congé d'elle, détacha de son côté deux petites montres d'or et les lui (li>nna. disant « i|u'clle 
lui faisait d(m de ces fruits merveilleux qui naissent à lilois dans les mains dis exccllent.s (lUThers 
du pays ■> (Musée rétrosp., cl. Htl. Expos. <1(! 1900). 



102 LA HEVUE I)K LAUT 

Quel succès dut rencontrer la pointure sur émail appliquée à la parure 
éléorante, où l'éclat des tons, la préciosité du travail et le fini de l'exécu- 
tion constituent des qualités de premier ordre ! 

Si l'on en croit I-Ydibien, rintroducliiui à lilois des nouveaux procédés 
aurait été volontaire .lean 'l'outin aurai! livré son secret à des élèves 
habiles qui seraient venus s'instruire à son atelier. Le fait en lui-même 
n'a rien d'impossil)le, et Toutin ne songea peut-être pas avoir des rivaux 
dans des orfèvres établis ailleurs qu'à Ch;\teaudun. Mais un si beau 
désintéressement nous laisse sceptique. Les artisans d'autrefois étaient, à 
juste titre, trdji jaloux de leurs découvertes pour divulguer, même à prix 
d'or, les recettes ([iii leur assuraient un avantage sur leurs concurrruts. 
Il fallait « croclietiir leur secret », comme le fit le forgeron breton Tourte- 
lier avec Houlard d'Avranches, qui savait si bien tremper les arcs d'arba- 
lète et s'enfernuiit quand il se livrait à (;e travail délicat'. Toutin. nous 
en sommes persuadé, n'enseigna qu'à ses tils le secret de ses nouvelles 
couleurs. Si h's orliAres blésois se mirent de si bonne heure à travailler 
sur émail, c'est (|u'ils surprirent le procédé, soit par des indiscrétions 
involontaires, soit j)lut(')t en débauchant des ouvriers, ce qui se faisait 
couranuneut, en dépit des règlements corporatifs. Isaac Gribelin, que 
Félibieu donne pour disciple à Toutin, avait, au moment de la décou- 
verte, dépassé la quarantaine. 11 était marié et établi depuis au nu)ins 
cinq ou six ans. Ce sont là, on l'avouera, de singulières conditions pour 
se mettre en ajjjiri'Mtfssage. 

\'n assez curieux procès, plaidé devant le bailliage de Blois le 7 mars 
lii.i'i, va nous éclairer sur la guerre que se faisaient alors orfè-vres, horlo- 
gers et graveurs, r| nous renseigner en même temps sur la façon dont ils 
arrivaient à " l'rochelei' " les secrets de hnu's rivaux'-. 

Lu graveur, .\liei l;('raull. l'tail a(cus(' d'avoir employé un ouvrier 
messin', nommé .lean (loudelin, à des travaux d'orfèvrerie. Une visite 
domiciliaire avait l'ail (ITcouvrii- die/, lui un plat servant à la dorure, et son 

1. .Noël du l''ail, (Hùivres. Kilitidii cl/.os iiiciuii-, t. I", p. .320. 

2. Arcli. (lépail. ili- l,uir-i-t-Clici-, papiers du bailliage. Nuus devons la comniiinicatiuQ de ce 
précieu.x ducuiueiil cl de plusieurs autres à M. Adrien 'riiibaull. aticieii (irésident lie la Suciete des 
scIcDces et des lettres de l.i)ir-et-Clier. 

:t. La réputuljoii i|es Lorrains cuiitiiie eiiiallleurs auï xu" el .\iir siècles est établie par de nom- 
breux textes, 



LES ÉMAILLISTES DE L'ÉCOLE DE HLOIS 



lo;{ 



ouvrier avait été surpris achetant des lingots d'argent ciiez un orfèvre 
de la ville. Mais les débats révélèrent le véritable motif des poursuites. 
Bérault avait débauché Goudelin de l'atelier de Christophe Morlière, un des 
premiers orfèvres initiés aux nouvelles couleurs, et l'avait caché chez lui, 
dans un grenier, pour le faire travailler loin des regards profanes à des 
besognes interdites par les règlements. 

Devant la justice, le compagnon protesta de son innocence. Non seu- 
lement il nia avoir « pris et emporté plusieurs papiers ecriptz à la main, 
contenant plusieurs secretz appartenans audit Morlière », mais, avec une 
belle audace, il prétendit n'avoir quitté son ancien maître que parce qu'on 





Fiii. I. — Jean II Touti.n. — lioiriKK ]i i: muniue. 
I iolicrlioii Paul (i.iriiior. 

l'avait volé lui-même, dans sa maison, « de quelques papiers conlcnaiis 
plusieurs secretz d'orfevrerye, pour l'aire lc(|uei vol on a rompu uiiL;ais du 
plancher du cabinet où il avait retiré les dits papiers «. Le juge ne se 
rendit pas à de si bonnes raisons et condamna le compagnon à (fuitter 
l'atelier de Bérault dans les trois jours, la ville de lilois dans la (piinzainc. 
Ne suffisait-il pas, convenons-en, d'un ou deux (loudclin, de ces com- 
pagnons orfèvres « allant par le pajs », pour divulguer le qui restait à 
trouver dans la peinture à couleurs vitrifiables 'f Ne cherchons donc pas, 
à proprement parler, de disciples aux Toutin, et essayons de jeter quehjue 
lumière sur les représentants les plus connus de l'écoh^ de Hlois, doni 
Félibien ne nous donne pour ainsi dire que les noms'. 

1. Nous ne pouvions sonyer à entreprendre un dépouillement des registres paruissiau.x de Blois, 



104 LA HEVUK DK L'ART 

Isaac Oribelin, maître orfèvre of oaide du métier dès 1634, était pro- 
testant comme les Toutin. Nous le supposons fils de Simon Gribelin, 
maître horloger, et frère d'Abraham C.ribelin, horloger et valet de chambre 
du roi'. 11 parait s'être marié trois fois: avec Sarah Fousteau, avant 
lfi25; avecliachrl lousli'au, avant 1629; et le 22 octobre 1634 avec Anne 
Cuper, lille de l'iiorlogcr Michel Cuper, décédé. Il était donc allié à Petitot 
par les femmes. Il semble n'avoir laissé que des filles dont deux épou- 
sèrent des horlogers. Suzanne, née le 25 juin 1632, s'unit à Nicolas Massy, 
le 29 mai 1661 ; Rébecca, née le 14 décembre 1640, à Henri Maréchal, le 
27 noveniitre 16(il. A cette date, Isaac (tribelin était mort. 

Nous ne connaissons aucune œuvre signée de son nom, mais nous 
n'avons nul motif de suspecter Félibien qui en fait un émailliste de talent, 
ni surtout Hernier, l'historien de Blois, qui lui reconnaît c un génie 
si particulier pour les portraits, qu'il a été un des premiers hommes de 
son temps en cet exercice, réussissant également en pastel et émail-». 
Comme ses confrères , sa principale production devait être les boîtiers 
de montre. Mais non content de décorer et peut-être de confectionner l'enve- 
loppe extérieure, il s'avisa de faire fabriquer dans son atelier, par des 
ouvriers à ses gages, la montre tout entière et s'attira un procès avec la 
communauté des horlogers. On saisit chez lui une vingtaine de montres, 
prêtes à être mises en vente, et le présidial lui lit défense de « trafiquer par 
lui ilirectemenl df montres, ni même d'employer aucun maître horloger ou 
compagnon pour lui faire des ouvrages de leur métier » (19 juin 1636). 
tiribelin épuisa toutes les juridictions d'appel, mais un arrêt du Parlement, 
le 28 août 1638, confirma la sentence de lilois '. 

Félibien cite le nom de Dubié parmi les premiers ouvriers à qui Tdutin 
communiqua son secret, et qui contribuèrent à le perfectionner. 11 serait 
venu exercer à Paris, où son mérite lui aurait valu un logement dans les 
galeries du Lduvir, Nous ne savons absoiunii-nt rien de cet artiste que 

mais un érudit bicsois, M. Troucssart, <|ui a excoiitc ce uiiniitieiix travail pour sua propre compte, a 
bien voulu, avec un désintcresseinent parlait 1 1 une rare ubli^-eance, nous couiiuuniqucr le relevé des 
actes intéressant nos émaillistcs. 

1. Abraham Ijiibelin eut pour fils Jacob (jribelm, ^^raveur, marie à Marie Norieux, le 18 janvier 
1660, et mort a Paris en 1076. De <e mariage naquit le graveur Simon Gribelin, le 4 mai 1661, mort 
a Londres le IS janvier 1733. 

2. Iterniir. Histoire de lilois, \liiH2. In--i", p. 73. 

3 Arch. liai., X<A, 2133. Signalé par M. l'abbe Dcvellc, loc. cit. 



LKS KMAILLISTKS DE LKCOLE DE BLOIS 



105 



A. Dujni'jdaus son Histoire de Blois^ l'ait liait re à Chouzy, village distant d'en- 
viron dcnx lieues de cette ville, sans pouvoir en donner la moindre preuve '. 




F I (i . 2 . A 1 r 11 1 11 U K A !• I K U 11 E Cil A 11 r I K 11 . P L a o U F. K M A 1 L I. É K . 

lli'i'silo, Vnûlo vcrti-. 

L'établissement de l'icrru Charlicr dans la capitale est plus certain. 



1. Il II n'y a jamais eu àlîlois d'orfèvre de ce nnm, nous écrit M. A. Thibault, ou dans la contrée 
li'hiihilants de ce nom ». l''clibieii a dii faire erreur. Il y avait à Paris un orfèvre renoiiiinr, Jean 
lluhé. habitant, dés lC:i5, rue Hourteboii'f;, et qui exerçait encore en l(i8J, mais nnus no l'avons pas 
trouvé parmi 1rs artistes lofjés au Louvre Arch. nat., Zl^ G-lï). 

la HEVUK IIK L'aHT. — XXVI. M 



106 LA REVUE DE L'ART 

Né le 5 janvier 1618, il était fils aîné d'un orfèvre de Blois, Antoine 
Chartier, et d'Anne Ilardouin, mais il perdit son père en 1631, avant d'avoir 
atteint l'Ao^e prescrit pour être reçu à la maîtrise. Sa mère garda la direc- 
ticin (Ir 1 ali'iiiT pendant ([uelques années, et dès 1638, nous voyons Pierre 
Chartier qualifié de maître orfèvre'. \ quel moment quitta-t-il Blois pour 
Paris? Les documents ne le disent pas, mais sur les registres de l'état 
civil de Blois, à la date de 16.51, il figure avec cette indication: «Pierre 
Chartier, marchand orfèvre, demeurant à Paris- ». Il habitait rue des 
Fossés-Saint-Germain, et vivait encore en 1683, sans avoir fait, semble-t-il, 
une brillante fortune, car son cousin, Pierre Chartier, avocat au Parle- 
ment, lui légua, par testament, 8.000 livres « en considération des bons 
services qu'il luy a toujours rendus et affection qu'il luy porta, et parce 
qu'il a peu de bien pour subsister ^ ». 

Cette injustice du sort n'empêcha pas Félibien, qui connaissait cer- 
tainement Chartier et le cite « pour les fleurs en émail » dans sa liste des 
peintres qui ne sont pas de l'Académie (1679), de priser fort sou talent : 
« Pierre Chartier, de Blois, dit-il dans ses Principes, se mit à faire des 
tleurs, à quoy il réussit parfaitement, et l'on vit aussitôt plusieurs per- 
sonnes dans Paris s'attacher à cette manière de peindre, dont l'on fit 
quantité de médailles et d'autres petits ouvrages ^ ». Chandon, dans son 
Dictionnaire, est plus précis encore : » Il excella, dit-il, à peindre en émail 
clair. Ou a beaucoup vanté son chef-d'u'uvre, qui est un dessus de boîte 
ronde, où serpente line guirlande de fleurs. La finesse, la légèreté, carac- 
térisent ce morceau précieux, la fraîcheur et le velouté font illusion à 
l'œil et semblent appeler l'odorat' ». 

La belle plaque du Kœniglic/ies Grimes <iei\'((/be, de Dresde (iig. 2), 
dont nous donnons la reproduction, ne dément pas une si bonne opinion. 
Pierre Chartier méritait son renom de peintre de fleurs, mais si la reliure 
du mus('e Condé, à Cli;tiililly (fig. 3), est également son œuvre", il faut 

1. Arch. Nat., XI 'a, 2I:j:(. 

2. Dcvelk', loc. ni., y. U). 

.'t. Bibl. nat., inss., pièces ont;., 692, fol. b7. 

4. Félibien, Principes d'archilectnre, 1676, p. 4. 

■■'). Cité par M. l'abbc Dcvellc, loc. cit., p. .'iS. Maigre toutes nos recherches, il nous a été impos- 
sible de retrouver le passage, faute de référence exacte. 

6. Celli: reliure recouvre un Cli/jii'iis pielalix. iiu|)riuié à Nuremberg en 1G4'J. iNous remercions 
vivement M. M.icun, conservateur ilu uiusee Coude, i|ui nous eu :i procure la rrproduelioii. La pl;u|ue 



LES ÉMAILLlSTES DE L'ECOLE DE BLOIS 



107 



convenir qu'il roussissait moins bien clans les figures et ({u'il est resté fort 
au-dessous des Toutin'. 

Quand nous aurons cite Jean Grillet, qualifié, sur un acte du 15 février 
1652, «d'ouvrier en émail, demeurant à Bloys-», nous aurons épuisé la 
série des artistes huguenots. Il nous reste à passer en revue, maintenant, 
leurs concurrents de l'église romaine. 




Fio. 3. 
Ecole i>k lir.ojs. — Uhliukk e.\ AiiiiENr et i'i.aul-es h'émail. 

i;iwuiliMv, iiiusiV Cnwli. 



Avec Christophe Morlière, nous arrivons au plus connu et au plus 

(hi Krrni.jliches Oi-iines Ge„;,-lhe m- p,.i-lc |,as uou plu.s do sv^,>:dmc. J.os tleurs du pourtour sont 
peintes directement sur l'or. Seules celles du milieu ont un support d'émail bl.inc. L'attriluiti.m n'est 
pas aussi cerlaine que le UicUonnaire d'K. Molinier nous l'avait fait d'abord supposer. 

1. La présence de l'avocat Pierre Cliartier au baptême d'une petite-fille de Jean Toutin en 1638 
atteste des relations anciennes entre les doux familles. N.,us ferions volontiers de Pierre Chartier 
un élève d'Henri Toutin {Mémuires de Jean Itou, t. Il, p. 377). 

2. Baptême de Marie, fille .le Jean Crillet et Jeanne Bomber. ,. .Marraine. Marie, fille de Tbeodore 
Girard, md. orlogeur à Blois .. {Itef,. réfonn. de llloi.i.) Nous pensons ,|ue cet «ouvrier en email,, 
n était peut-être pas orfèvre. Il y avait à cette époque un personnase du même nom, poète et bel 
esprit, qui se qualilie demailleiir de la reine, dans s.m livre de : La lleaii/é des plus belles dame, de 
la cour (1647). Ce Jean (Jrillct était en réalité un soullleur de verre, établi .i Kssonnc.s ; il poinrait être 
le père, ou tout au moins le parent, de notre ouvrier de lilois. 



108 l.A HEVUE DE L'ART 

lijihilc (le nos émaillistes blésois. Il était originaire d'Orléans, où il naquit 
If 12 mai 1G04 ', et vint s'établir à Hlois, où sa présence est constatée dès 
!.■ 10 sf[)tenibre 1628-. Il y épousa, le 11 février 1G30, Marie l'oète, d'une 
t'aniille d'iiorlogers renommés. L'acte de mariage le qualifie d'orl'èvre et 
graveur de' monseigneur le frère du roi. 

Ce tijre envie, (]ut' lui valut sans doute autant sa qualité de catholique 
que son habileté artistique, ne resta pas pour Morlière purement honori- 
ni[ue. Nous avons la preuve qu'il fournit plusieurs fois de bijoux l'Altesse 
royale. (;'est évidemment de ses ateliers que sortaient les jolis enjeux offerts 
à Mademoiselle de !\Iontpensier par Gaston d'Orléans en 1635 : « Monsieur, 
dit-elle dans ses Mémoires, avait cette complaisance de jouer avec moi des 
discrétions que je gagnais le plus souvent et dont j'étais pa3'ée en montres 
et en toutes sortes de bijoux qui se trouvaient dans la ville ». Deux ans plus 
tard, la future Orande Mademoiselle emporta deux montres de Blois pour 
les oll'rir au roi et à la reine et vint les leur porter à Saint-Germain : « Celle 
du roi, écrit-elle, était très petite et émaillée de bleu; celle de la reine 
l'iait aussi émaillée, et c'étaient des figures selon l'usage de ce temps ». 
Au mois de novembre 1637, Morlière se rendit à Tours et apporta à Gaston 
d'Orléans plus de douze cents livres de bijoux, sans doute destinés à cette 
belle Louisoii lioger, dont rafi'olait l'Altesse royale '. En 1643, c'est encore 
à lui que s'adressa le corps de ville de Blois pour offrir un cadeau au 
frère du roi, à l'occasion de la reconnaissance de son mariage avec Mar- 
guerite de Lorraine. On lui commanda « une montre à boite d'or émaillée, 
à figures et personnages », du prix de 1.200 livres*. 

Malheureusement, ce fut le dernier chef-d'œuvre de l'artiste, qu'une 
mort prématurée surprit (jnelques mois plus tard, à peine âgé de qua- 
rante ans ■■. Il laissait deux enfants en bas âge dont la tutelle fut confiée 
à Aimé Berger, orfèvre à Amboise. Son fils Victor fut plus tard orfèvre à 
Blois, mais on ignore s'il se livra a l;i peinture sur email. 

1. Paroisse Saiiil-M.ic-|(,ii. r.f. lllcrhusHii], Ailisicx or/éunuis. Orléans, 1.SG3, in-S°. p. lo.'j. 

2. Il est parrain diin lils ,k- l.cniis (Mciny, iii- liorlo^jour, cl de Magdalfiiie Vaiikiuier. Paroisse 
Sainl-llonoré. 

■i. Mrmoiies île Mailcinoiselle île Montpcnsier. 

4. Iie;,'islrr (les (lélihérations des 1"' juin et 7 sepleniijre, cite par M. I ablie Uevelle, p. 38. 
"i. Une pièce du li octobre 11144, on la servante de Morlière se déclare obligée de chercher un 
autre maître après sou décès, nous lixe snr la ilale approximative de sa mort. Cf. l'alibé Develle 

toc. vil., p. ;)(). 



LES EMAILLISTES DE L'ECOLE DE BLOIS 



lO'J 



A défaut de pièces signées de Christophe Morlière, nous sommes 
obligés de nous en rapporter pour apprécier son talent aux témoignages 
contemporains. Outre la laveur de (Gaston d'Orléans, dont il faut certaine- 
ment tenir grand compte, Félibicn et Bernier se montrent d'accord pour en 
faire un maître dans son art. L'auteur des Principes d'archilecture précise 
même la nature de ses travaux : il excellait à peindre les bagues et les 
boîtiers de montres. 

Ses confrères rendaient également hommage à son mérite, puisqu'ils 
le nommèrent garde du métier en 1638 ; 
mais il dut peut-être encore plus cet hon- 
neur à son zèle pour les intérêts corporatifs 
et à sa nature procédurière qu'à son habi- 
leté professionnelle. C'était un terrible 
plaideur que notre orfèvre ! Tantôt on le 
voit intervenir dans la cause d'Isaac Gri- 
belin contre la communauté des horlogers, 
tantôt il se porte partie plaignante contre 
le graveur Abcl Bérault et le compagnon 
Goudelin. In jnur, il dénonce à la juri- 
diction de la Cour des monnaies de Paris 
deux des premiers orfèvres de Blois, cou- 
pables de chercher à écouler des objets de 
fabrication défectueuse chez des revendeurs 
étrangers à la profession ' ; une autre fois, 

il plaide contre son associé Henry llivert, faute de s'entendre sur un 
règlement de compte embrouillé. 

Ce dernier procès a du moins l'avantage de nous renseigner sur le 
prix que Morlière mettait à ses œuvres en 1639. Notre émailliste réclamait 
« six pistolles pour la façon d'une boiste de monstre pinclc une pistolle 
pour le dedans d'une aulln- boiste en païzage, et deux escuz jjour un jon 
d'or ». Hivert consentit à lui tenir compte « de la fasson d'un païsagc, du 
dedans d'une boiste et de la pinture d'un petit jon... el pour icelles fassons 
sept livres, qui est plus (juil n'en appartient, et quant au païsagc pour 
lequel icelluy dellViideur demande six pisloles, dict le demandeur et sous- 

1. 1640, 5 mars. Arcli. uat. Z' li. 648. 




.\rruiBUÉ A CiiRisTOniE Mohlière. 

BoiTIEII DE .MÙNTKE. 
Vieillie, TK'Sor impi^rial. 



llll 



LA KEVUE DE L'AKT 



tient qu"il y est mal loiulr jxiur ce que ayant esté iaict sur une boiste de 
munstrc laquelle le sieur I^Iorlière a vendue pour luy à Paris et dont il a 
reçeu le prix (lu(|url ils (jnl ensemble compté à son retour, qui fut au mois 
de m a y Ki.'W » '. 

Il n'y avait évidemment pas, à ce tarif, de fortune à faire. Mais dans 
sa courte carrière , Christophe Morlière avait cependant su acquérir 
une certaine aisamc, car il possédait une collection de curiosités que 
Pierre Borel mentionne dans sou Roole des j)/ii/ci/iûu.v cabinets et autres 

i-aretcz de VEiirope -. 

On ne connaît, nous 
lavons dit, aucune pièce 
portant sa signature. Mais 
on conserve au Trésor 
impérial d'Autriche, à 
Vienne, une superbe 
montre (fig. 4) , décorée 
sur ses deux faces de 
Heurs en émail, dont le 
mouvement est au nom de 
son beau-frère Jacques 
Poète. On peut raisonna- 
blement supposer que 
l'habile horlyger blésois 
n'a pas été chercher au 
dehors un arlisie ([u'il avait dans sa famille et qu'il a confié la peinture 
du boilier à Christophe Morlière. Si notre conjecture est fondée, on 
pourrait jxul-élre lui alhiliuer également une belle coupe en or émaillé 
(fig. 5, 5'"»}, du même nmsée, dont l'intérieur représente le Triomphe de 
Barrhns, et le couvercle diîs Heurs très voisines de la montre Poète. 

.Morlière mort, Pohert \'auquer hérita de sa vogue et le surpassa, 
semble-t-il, en liabilel/'. 1 T'iiijien et P.ernier le donnent pour élève à l'orfèvre 
de Gaston dniléans. Nous jKPUvons les en croire sur parole, caries actes 




Kio. 



AriiiiEitE A (;ini isTu riiE M on lie lit. 

COIU'K E^ cm ÉMAILI.É. 

Vienne, l'ri'sor iiii)irrial. 



1. irao, 22 mars. Aich. dép. de Loir-ft-Clicr, hailliage île Hlois. Cité par M. l'abbé Develle, p. IS. 

2. Iliirel il'icrrc), Les Anliquilés... de lu ville cl cuiiilr de Caslren. C.istres, 1649, in-12. Cité par 
.\l. r.ibbe ncvelle. 



LES ÉMAILLISTES DE L'ECOLE DE BLOIS 



III 



(l'état civil nous prouvent quelles relations étroites unissaient Morliére à 
la famille Vauquer. 

Comme les Toutin, notre émaillcur avait sur ses rivaux l'avantage 
d'une sérieuse éducation artistique. Le cliof de famille, :\Iichcl \'auquor, 
était à la fois horloger et graveur. Des trois fils (ju'ii eut de Marguerite 
Tuquoy, l'aîné, Michel, se fit horloger, Jacques, né le 11 octobre 1G21, 
devint le graveur renommé que l'on connaît', et le troisième, Robert, né 
le 31 avril 1025, se livra à la peinture sur émail. Ils étaient cousins des 
Mosnier, peintres blésois de mérite. 








C 












^ ^'' -T:^^- 



FiG. 5 6ï5. — Attiubuk a Giihistoimie MoKLiKUE. — Coupe en ou émaii.i.é. 

Vii-iinc, Ti'(''S(u- im|n'Tial. 



1. liiléiit-iir. 



2. Lloviverclu. 



Tout ce que nous savons de Robert Vauquer se rédiiil à des dates. Il 
épousa Anne Lescuj^er, fille d'un officier de Gaston d'Orléans, (|iii lui ddiiua 
une fille, Anne, le 27 avril 1069, et un fils, Michel, le IT) juin KIT»». Il 
mourut quelques mois plus tard, le 20 octobre 107tl, dans la maison des 
champs qu'il possédait au village de (]haiubon, à deux lieues de Rlois. 11 
était à peine âgé de quarante-cinq ans'-. 

1. Le catalogue des œuvres de Jacques \au(|iicr ll;;inr dans les Manuels (CI'. Guilleiiiaiil, les 
Minires oniemnnistt's, p. S.'i). Ce qu'on sait moins bien, c'est qu'il épousa, le 29 janvier llilll, Klisa- 
hclli l^eniaire et qu'il mourut en 1686, ayant entre autres enlants Élisalieth (IS dccemlirc UilU). (|ui 
épousa liartliélemy Cottiueau, Margueriti: (tD avril UUfi), mariée à André l'Icjol, et deux liis, Michel 
'9 juin 161)3) et Jacques (21 décembre I6;)8) {lie</. de Ui ]>aruisse Aiiiil-llonoré, à Bluis). 

2. ic Le :!• jour d'iictobre l'ut e.iterré en l'église Saint-Ilonoré et mourut le jour précédent à 
(lliambon, Kobert Vauquer, peintre en émail » [lieg. Sahil-llonoré). 



112 



LA BEVUE DE L'AHT 



Mieux avis(> que son maître, il a laissé son nom sur quelques-unes 
de ses œuvres. Le Cabinet numismatique de la Bibliothèque vaticane, 
ti Rome, conserve une série de dix-huit plaques représentant la vie du 
Jésus-Christ, signées : Opvs Roberli Vavquerii Blesensis an. 1600, dispo- 
sées autour (i un lutrin trianiijnlaire '. 

.\ la vente liiiiiai. à Londres, en 1855, figurait une montre signée, dont 
mallieureusement nous n'avons pu retrouver la trace et que nous ne con- 
naissons que par hi description du catalogue : « L'ne montre ronde, émail- 

lée, sujets de chasse, dessus et des- 
sous, avec peinture d'un caractère 
sacré, nom do l'artiste sur le fond, 
au-dessous du Christ Enfant : Vau- 
rjiter pin.xit, médaillons émaillés et 
sujets sur le tour. Au centre du 
cadran, un sujet sacré et, dans la 
lioîte émaillée, la Sainte Famille. 
Mouvement de Bonneux à Paris. La 
montre passe pour avoir appartenu 
à Anne d'Autriche'- ». 

Enfin, la collection PaulGarnier 
possède une charmante montre 
(fig. 7) non signée, mais qu'on peut 
sans crainte attribuer à Robert 
Vauquer, car elle reproduit sur une 
de ses faces une Adoration des mage.-^ qui figure sur la planche n" 6 de 
l'œuvre de Jacques \'auquerifig. G), son frère. L'autre côté du boîtier repré- 
sente r Adoration des anges, l'intérieur du couvercle l'Annonciation. Le 
pourtour est décore de petits tableaux encadrés de fleurs. C'est un bijou, et 
nous ne pouvons i\w trouver l'abbé de Marolles un peu tiède lorsqu'il nous 

dit : 

Quant a HoIji.tI Vauquer, on aime sa besogne. 




Fi 



i;. (>. — jAoyUES Vauqueb. 
L',\ IHill ATICIX II F. S- >1ac;es. 
(ijMVUrc. 



Il faut sans doute ajouter au livre d'or de l'école de Blois le nom de 



1. C est le pmir l.eiiii Xll (l.SJ3-tK29) (|ui lit an Caliinet ce précieux cadeau. 

2. N« 3896 du catalogue. 



LES ÉMAILLISTES DE L'ÉCOLE DE BLOIS 113 

Madeleine Du doux, qui signa, le 14 janvier Klf)], le beau portrait d'ecclé- 









F 1 1 ; . 7 . — H c p 11 E 11 1 V A ij g u E 11 . — M o N 1 11 K . 

'iollcolion Paul Garnin-. 

1. Face. — i. loiid. — 3. Iiilrrictii'ilii couvercle. — 4. Cailran. - S, !.. l'oiirlour. 

siastique de la collection llavvkius, exposé en ISy-i au South Kensington 

La hbvur de l'ahi. — XXVI. l^i 



114 



LA REVUE DE L'AKT 



Muséum'. Nous aimerions u rattaciier cette artiste à la famille d'orfèvres 
blésois, dont un membre, Pierre Duclou, faisait baptiser un fds à l'église 
Sainl-llonorc en 1621. Faute de renseignements précis, nous préférons la 
laisser en marge de notre étude. 

l)'au(re.s; émailleurs nous ont certainement échappé. Nous avons 
ir|iciiilant sullisamnii'iil insisté sur les plus notables pour qu'on puisse 
]Huici- lin jugi'ment, en tout état de cause, sur le mouvement artistique 
el indiislriel l)lésois, et lui accorder la place à part qu'il mérite. 

Ce mouvenuMit fut-il durable? Il est presque certain que non. La mort 
de Gaston d'Orli'ans, survenue en KKiO, sans avoir eu peut-être autant 

d'inlhience que les historiens hxaux 
s'accordent à lui en donner, n'en 
priva pas moins horlogers et orfèvres 
d un prolecteur et d'un mécène. Le 
château, délaissé par cette petite 
cour d'olliciers,de gentilshommes, de 
dames et de demoiselles d'honneur, 
qui entouraient l'exil du frère de 
Louis XIII, priva le commerce blé- 
sois de sa meilleure clientèle. 

Pourtant , en vertu de la force 
acquise, les ateliers conservèrent 
quelque Imips le meilleur de hiir activité. En 1(164, on comptait encore 
à lîidis hciilr- linil maîtres horlogers. Mais la révocation de l'édit de 
Nantes, la misère géïK-rale des dernières années du règne de Louis XIV, 
portèrent à la bijouterie de luxe un coup irrémédiable. Au début du xviii" 
siècle, les chefs-d'œuvre d'autan ne sont plus qu'à l'état de souvenir. Le 
foyer d'arl bh'sois est éteint. 

La peinture sur ('•mail ne disparaît pas pour cela du domaine de la 
mode, .\ Paris, lleini 'Iniitin a l'ail des élèves. Louis llans abandonne la 
miniature pour s'adumier an iKnivel art. Louis du ( luernier signe, dès 




I-io. 



— Les F II è h e s 1 1 u a t h . 
Tasse k n émail. 
I.duili't's, niiis^'C' de Soutli Kfiisiii;'loii, 



\. Kxposiliiin 'lu Sniilli Ki'iisingidn Miisnini, I.STi, n° 1GS. .Nous iToyiins, sans en avoir la 
l)reuvp, que Madeleine l)U(loii elail née à Hlois. On trouve, sur les registres de Sainl-Uonoré, en 1604 
(l.'l juillclj : li.ipléine de Pierre, lils de l'ierre Duclnu et de Jaii|uctte Verdier, et en 1621 (1" mars) : 
baplèiiie de l'ierre, lils de l'nrre luiil..ii\ el île C.illi. liciinliault. 



I,KS KMAI Ll.ISTES DE L'ECOI.K DE HLOIS 



115 



1()43 , son porlrail de la Manjiiisr de /iiaïu/cbonrg ' . Pi(>rr(' Signac 
s'expatrie et va iiifllre ses pinceaux au service de Catherine de Suède 
(1646)% Bientôt, Genève accaparera à son profit l'émaillerie peinte, et à 
la suite des Pelitnt et des IluaiuP. toute une léo-jon d'orfèvres habiles 




FiG. !l. — I, ES Kkèkes lluAun. — Soiicimi'E kn km.* il. 

Lnnilrps, mii^i'-e «le Snulli Kcii>iiiiL'loii. < 

niultiplii'i'a à 1 itdiiii. iiciidaiil plus d'un siècle, les sujets ui\iholoi;ii|ues et 
les piirl lails à lioii ruarchi". 

1. Cdllfc'tion ili' S. M. la reine îles Pays-Bas. 

2. Sjœhcrg, limalj-ocli niininh/mmlare», Pierre Sir/niic. Stuekholiii. lilO". in-S". 

3. Nous avons rc(;u depuis In publication de notre article sur les lliiaud i/fcci/i', 1. XXII. p. 293) 
la pluilof.'r.ipliie d'une belle tasse, du Snutli Kensinfiton ^Ulseuul. sifjnce : /.cv /'rères lluaiil jiiii. Il 
nous a paru intéressant d'en donner la reproduction (lif!. S et it). 



116 LA REVUE DE L'ART 

Et voilà qu'à la suite de cette étude une question se pose qui en 
sera comme la conclusion. Faut-il ranger Jean Petitot parmi les peintres 
do l'École de Hlois y 

Certes, la conjecture est tentante. Mais si les probabilités sont toutes 
en sa faveur; la preuve décisive fait encore défaut, et nous ne pouvons 
qu'exposer les arguments de la question sans prétendre la résoudre. 

Il paraît certain qu'au moment où Petitot et son maître, Pierre Bordier, 
quittaient Genève pour parcourir la France, on ne pratiquait les couleurs 
vitriliables que dans les ateliers des Toutin. Or, quand les deux compa- 
gnons arrivèrent en Angleterre, vers 1634 ou 1635, ils présentèrent à 
Charles V des portraits de leur fa(,-on. Ne faut-il pas en conclure qu'ils 
avaient appris le nouvel art d'émail chez les seuls maîtres qu'il y eût 
encore en France, c'est-à-dire chez les orfèvres de Chàteaudun ? 

11 y a plus. Lorsque Jean Petitot rentre à Paris, après la mort de 
Charles 1*^^', et s'associe avec Jacques liordier, cousin de son premier maître, 
les deux orfèvres épousent, à quelques mois d'intervalle (1651), deux 
blésoises, filles de Sulpice Cuper, contrôleur des rentes à Bordeaux, appa- 
reiit.'es à toute une famille d'orfèvres, et cousines d'Isaac Gribelin, élève 
de Toutin. C'est même à Blois, le 2 janvier 1653', que vient au monde 
Jean Petitot le fils, présenté au baptême par son grand-père Cuper. 

Les relations qui amenèrent ce double mariage ne rappellent-elles 
pas un premier séjour de Petitot dans le Dunois et le Blésois, avant 1635 ? 
A cette date, un apprentissage chez les maîtres de l'école avait sa raison 
d'être. Après le retour d'Angleterre, entre 164'J et 1651, on se demande 
ce que Petitot serait venu y faire. Il n'avait plus alors rien à apprendre 
de personne. 

Henri CLOUZOT 

1. " Jean Petitot, lils d'honorable tiomme, Jehan Petitot, marchand, bourgeois de Paris, et de 
Marj^ncrite Cuper, ses père el mère, est né le 2" de janvier ItiSU, et a été présenté au baptême par 
noble houiuie Sulpice Cuper, idiitrolleur général de rentes en Guyenne, et dlle Marie Salat, femme 
de Jacques Bellay, conseiller et uiédecin du roi » (/le;/. île iéylise réfonnée de Blois). 



DESSINS ET MONOCHROMES ANTIQUES 




Les spécimons les plus caracté- 
ristiques et les plus vénérables de la 
peinture grecque se trouvent sur les 
vases, car nous ne devons pas consi- 
dérer ici les décorations découvertes 
à Mycènes, à Tiryutlie, en Crète et à 
Milo, qui appartiennent à une époque 
préhellénique. Les artistes potiers 
nous ont laissé un grand nombre de 
sujets, dont l'exécution se rapproche 
plus du dessin que de la peinture, inspi- 
rés souvent de compositions peintes 
de l'époque. Douris , Euphrouios et 
leurs émules surent exprimer , avec 
un simple trait, des formes délicates 
dont la vie et l'esprit égalent la grâce 
et le charme. Assez ignorés de leur 
temps, ces potiers ne sont pas men- 
tionnés par les textes, mais notre amour de la beauté classique nous l'ait 
goûter leurs œuvres à l'égal des statuettes de Tanagra et de Myrina, 
produits exquis d'artisans obscurs. 

L'histoire, cependant, inscrit souvent avec éloge des noms de peintres 
grecs; certains auteurs, Pausanias, F'iine, Lucien, et quelques autres, 
vantent les conceptions géniales de Polygnote, de Zcnxis, de Parrhasios, 
d'Apelle, de Protogène, etc.; ils décrivent parfois minutieusement leurs 
travaux, mais aucune de leurs œuvres n'est parvenue jusqu'à nous. Toute- 



I' r. 1 N T l H E SDH S m c 

provenant «le lu Villa Farii^-siiie. 

Komp, musée des Thermes. 



118 LA HEVUE DE L'ART 

fois, les nombreusos peintures antiques retrouvées à Rome, à Ponipéi 
et dans d'autres villes de la Campanie ensevelies sous les cendres du 
Vésuve, peintures dues aux artistes de l'époque romaine du premier siècle 
avant et des deux premiers siècles après Jésus-Christ, nous apportent 
lin ri'll(>t assez fidèle de ce que fut une partie de la peinture grecque. 
Il s'y rencontre, en effet, des sujets célèbres, reproduits à plusieurs exem- 
plaires, et conformes, dans leurs lii^nes principales, aux descriptions 
littéraires. Et tel sujet sculpté ou reproduit en mosaïque, fut exécuté en 
peinture, avec toutes les nuances de la plus riche palette, d'après des 
cahiers dr mkhIi'Ics (jni Inmiaient le fonds des ateliers des décorateurs 
gréco-romains. 

Ce n'est pas de Ces onivres d'atelier que nous nous occuperons ici ; 
nous nous proposons de passer en revue des œuvres d'un tout autre genre, 
les «monochromes», sortes de dessins dont le style rappelle la peinture 
des vases. Ils apportent en etfetà l'histoire de la peinture antique un appoint 
spécial : leur exécution sur plaques de marl)r(' blanc, — comme les effigies 
peintes des stèles funéraires grecques, — les rattache étroitement aux 
œuvres importées de la Grèce et de l'Orient hellénique, car la plupart des 
œuvres gr('c([ues originales n'ont pas été exécutées sur le mur, mais sur 
des paniii'aux de diverses matières. C'est même cette disposition pratique 
<|ui |)riiuit la conservation et le transport des chefs-d'œuvre grecs dans 
l'iome victorieuse, ainsi (jue le transfert à Constantinople du tableau 
de la BalailU' de Mû/alho/i, qui avait figuré, pendant neuf cents ans, au 
Pœcile d'Athènes. 

La plus curieuse série de ces peintures sur plaques de marbre blanc, 
se compose de six sujets provenant d'ilerculanum et de Pompéi. Exé- 
cutées au liait, en sanguine et en noir, ces compositions, rehaussées de 
couleur dans certaines parties, offrent aussi quelques indications de 
modelé; elles séduisent par la précision délicate du dessin et l'élégante 
souplesse de la ligne, par la grâce et la vérité des attitudes, mais intri- 
guent encore les archéologues. Elles furent, du reste, estimées comme des 
a'uvres de valeur |)ar les Itoniains (du premier siècle avant notre ère au 
premier siècle ajiies .l.-C.), autant pour leur beauté d'exécution que pour 
leur origine grecque. L'un des siiji'ls, traité en sanguine et noir, que le 
temps a pAli considiTal)li'mi>iil. a (■veillé l'imagination et la fantaisie des 



DESSINS ET MON'OCHHOMES ANTIQUES 



119 



savants et des copistes: plus do douze inlerprétations différentes en out 
été données, quelques-unes absolument invraisemblables. D'après les 
dernières recherches, cette peinture représenterait le Repos de Silène : 
un homme (Silène ?) à peine recouvert d'un vêtement, que l'on croit être 
une peau de panthère, et très las, s'est arrêté sous un arbre, à coté d'un 
simulacre d'autel rustique; il s'est assis sur une grosse pierre ou sur 



r-"--" 



J 




l''lli. I. — TlIKSKh, I.K CKNIALIIE ElIUÏlKl.N Kl II I I' I' ( Ml A M 1 !■. 

l't-iiilurc sur iiiurljru {}i'o\ci)unl d'Hcrculaiium. — Naplt-s, Musrc iiiilmiial. 



l'oulic i|ii il |inil;iit. Deux femmes passent, avec un Ane; elles s'urrêtcnl. 
L'une reste appuyée sur l'animal (qui ne semble pas être l'Ane de Silène); 
l'autre, l'himation relevé sur la tête, a offert un rython au voyageur, qui 
se désaltère, et, dans un mouvement charmant de compassion, lui témoigne 
sa sollicitude. 

Dans le second sujcl, mieux conservé et j)lus ((iniin. des jeunes lilli>s 
jdueni aux osselets, le jeu des /*r///(' liilid ou des ciiK] cailloux'. Les 

I. Jeu connu chez les Grecs dés l.i plus li.iulo ;intii|ultc, et i|uc I i>m iciniuvc aussi nippciô pur 
i|uel(|ucs stiilueUes de ïunagra. 



120 l.A KEVUE DE L'AHT 

inscriptions ^rocqucs placées au-dessus des personnages indiquent leurs 
noms. Les jeunes iilles accroupies sont Aglaé, une des Charités, et Ileaiera, 
fille de Leucippe. Debout se voient Latone, Niobé et Phœbé, qui semblent 
être. en discussion. De ce dessin, signé en grec : Alexandre d'Athènes a 
peint, nous donnons ci-contre la gravure. C'est tout un poème de la grâce 
féminine des bras et des mains, dont la traduction ollre un charme infini. 
11 est tracé en rouge, avec quelques détails en gris foncé. 

De la même école est le dessin très précis qui montre le Centaure 
Eurylion, Hi/)/)oda/nie et T/iésée, au moment où l'épouse de Pirithoiis, 
enlevée par le centaure, est délivrée par le héros grec, épisode principal 
du combat des Centaures et des Lapithes (fig. 1). Quoique ne portant 
aucune signature, ce dessin sur marbre offre des traits d'une pureté et d'une 
sûreté d'exécution (}ui évoquent pour nous le nom d'un Apelle ou d'un 
l'rotogène. On pourrait aussi le rapprocher, pour la facture et le modelé, 
des plus beaux dessins d'Ingres. On goûtera, en particulier, le style 
di- la ligne dans le bras tendu d'Hippodamie, la tète du Centaure, ses 
bras, son torse; le Thésée lui-même, bien qu'offrant une pose qui se 
retrouve dans d'autres œuvres sculptées ou peintes, montre, dans les jambes 
surtout, une science de la forme dont pourraient se réclamer plusieurs 
maîtres modernes. Ce dessin, exécuté en rouge, porte des traces de cou- 
leur jaune, avec laquelle les plis du vêtement de la femme sont entièrement 
exprimés. 

D Herculanum encore proviennent un Apoboté' sur un char à quatre 
chevaux, conduit par un aurige barbu (fig. 2), et un autre sujet, dans le 
style du iv" siècle, qui conserve des parties dessinées en jaune, gris et 
rouge. On y voit trois personnages drapés, affublés de masques tragiques, 
interprétant une scène (h; tln'Atre que l'on croit être un passage de l'Hip- 
poltjlc d'Euripide (fig. .'}). Les acteurs, avec leur mimique, leurs masques 
grimaçants et fortement caractérisés, sont des types curieux, rendus 
avec une réelle entente de l'expression scénique. 

Ile l'ompc'i, nous avons un groupe de femmes et d'enfants, où l'on 
reconnait uni- partie de la scène du Meurtre des Niobides, traduite avec 
autant de tendresse (jue de sentiment pathétiqTie (fig. \). Cette peinture 

I. I.'apobalé était nnc sorte (ratlilclc (|iii, dans les jeux public, s.iutait sur un cheval ou sur un 
ctiar pendant leur course. 






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JEUNES FILLES JOUANT AUX OSSELETS 

PciTi'.ui'c sur marbre provcnani â'Heroul«iiuni 

îltiplr.'î Muaet* nrtuoiifll 



T '••nif de lArT ancien et motlcrnc 



Inip I. Fort F.t) 



DESSINS ET MONOGIIHOMES ANTIQUES 



121 



votive fut retrouvée brisée au bas du mur dans lequel elle était encastrée ; 
elle décorait un grand a-cus d'une maison de Pompéi (située dans la via 
Sexta, près du temjjle d'Apollon). Devant un temple dorique ou un autel 
monumental orné d'un c/i/peus (bouclier) et de f>'nirlandes de laurier, 
Niobé , qui a laissé tomber son sceptre , serre son jeune lils sur son 




' ^., 



Kic. . "2. — Ai'iiiiATK Sun UN nu a un ni k . 

n- *lir iiiarliir )m uvi-iiaiit il II. iriil:iinini. — Naplr*, Mu-i'c liatiolutl. 



sein piiiir le proli'gcr des IIccIk's vengeresses de Lalone, et Iduiiic un 
regard douloureux vers le meurtrier de ses enfants; auprès d'elle une 
vieille iiouri'ice recueille dans ses bras un iiiilie enljuil agonisant, avec 
une tmieliante soliieiliide. si'iilinienl (|ne imiis icncontruns très rarement 
dans les œuvres anti(iues. Cette composition poile encore, comme les pré- 
cédentes, des traces de couleur. Le dessin îles cliairs est exj)riméen rouge, 
ainsi ([iuï les clieveux où se nièle un ])eii de noir: le vT'temiMit de Niobé 
est modelé en gris, et cidni di' la vieilli' femme eu i.ii lim jauiii'ili'C. 

I.A RBVUB riK LAHT. — X V \ I. 16 



,22 LA HEVUE DE L'ART 

L'architecture a dû (Mr.' tciiitt'e dune légère couleur jaune clair et 

gris. 

Nul doute (lue l'ouiitci cl llereulanuni ne conservent encore sous leurs 
cendres d'autres spécimens de ce genre: il est à souhaiter qu'on les 
découvre, car mieux .luavec les vases nous pouvons retrouver dans les 
dessins rehaussés ces qualités de style qui prédominèrent chez les peintres 
héritiers de Polygnote et de Zeuxis, et répandirent, après Alexandre, le 
goût hellénique dans toutes les contrées de l'Orient. 

L'histoire nous apprend que les artistes grecs des v« et iv<= siècles pra- 
tiquaient la nioiiochroniie conjointement avec la polychromie; il ne semble 
pas cependant (pic /cuxis, par exemple, ait spécialement pratiqué le dessin 
au trait. (pioi(iu'il soit probable que, dans la peinture de ce maître et 
de ceux de son époque, le dessin, linéairement compris, ait encore prévalu 
sur la couleur. 

La tecliniijue de la monochromie due à Zeuxis parait avoir été 
caractérisée par l'emploi d'une seule couleui' en quantité variable. Cette 
maniéi-c, appelée « camaïeu » ou « clair-obscur », fut utilisée dans l'anti- 
quité, et il en existe des spécimens à Pompéi. Nous pouvons citer parti- 
culièrement une des plus anciennes et luxueuses demeures de Pompéi, 
la maison du l'aune (ii'" siècle av. J.-C. . ([iii. riche en mosa'iques alexan- 
drines, ne possède pas de compositions murales polychromes, mais ([ui 
conserve encore deux monoeliromes en clair-obscur, représentant Diane 
et Apollon ritluirnlc] exécutés selon la méthode attribuée à Zeuxis. 

Du même genre sont deux médaillons où se voient les bustes de Mars 
et de Mercure (à la maison des Épigrammes). Dans la maison du Laby- 
rinthe, (pielques spécimens intacts exist(>nt aussi sur le mur d'un <rcus 
décoré selon le style propre au i'" siècle avant noire ère. 

Les monochromes en camaïeu de Pompéi sont de tonalité jaune ou 
rouge, mais ce procédé, sans être oublié, ne fut pas particulièrement 
en faveur à une époque (uï la gamme des couleurs offrait tant de brillantes 
ressources. Utilisé encore de fa(-on accessoire aux dernières périodes de 
l'art pompéien, le camaïeu ne présente aucune qualité spéciale; ce ne 
sont que d'hai)iles ])ocli;i(l((s, exécutées jiai- un décorateiu' sûr de son 
pinceiiii, d'apr(''s de bons uiodeles, mais sans souci de ce style (pii fait 
le chaiine des dessins sni- marbre du nius(''e de Naples. 



DESSINS ET MONOCHROMES ANTIQUES 123 

Co style délicat, nous allons lo retrouver dans une catégorie d'œuvres 
<|ui |iriivent se réclamer aussi bien de la peinture de vases que de la pein- 
ture polychrome. Elles forment, dans l'histoire de la peinture antique, 
comme une manière à part, de technique" plutôt primitive. Même, ces 
figures, exprimées, sur le stuc blanc, en traits rouges rehaussés de teintes 
plates et légères approchant de la couleur de l'objet représenté, font 




Fl(i. ;j . — AcriKUKS THACilCJCES. 

l'oiiUiiro sur m^iHiri- pTOveimnl cl'Hoiculailum, — Napios, Musi-c iialioiial. 

penser aux statues chrysélépliantines, dont le visage et les chairs, exempts 
de couleur, conservaient toute la pureté laiteuse de l'ivoire. 

Mieux encore que les dessins, ces peintures aux tons frais (rose, bleu, 
jaune, mauve, vert jK.inmc, lilas), peuvent se réclamer du goût d'archaïsme 
qui sévissait sous Auguste; elles sdiil ilinspiration grecque et furent 
probablement exécutées à Kumr pur un .ulisli' li.dlène établi en Italie, et 
qui s'exerçait à l'imitation de c(!s œuvres (h; slyle ancien, dont Cic.Mou 
louait « le dessin et la pureté des formes ». 



12'i 



,A HEVUK DK L'AKT 



Deiiys (l'Ilalicarnasse, en ((mlirmaiit (;i<('T(>n, jin'cise davantage : 
« Les anciennes p(Mntures. flil-il. avaient un coloris d'une extrême sim- 
plicité, et n'olîraient dans les tons aucune variété; mais la ligne y était 
d'une parfaite correction, ce (|ui leur prêtait une grâce exquise. Plus tard, 
la pureté dii dessin s'alïaihlit : on y suppléa par une exécution plus 

savante , par un 
mélange plus pi- 
quant de l'ombre 
et de la lumière, 
■ ^- par toutes les res- 

sources d'ini riche 
coloris auquel les 

, nouveaux tableaux 

I 

(lurentleur vigueur 



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et leur éclat. » 

Ces apprécia- 
tions de Cicéron 
ctdcDrnys d'Ilali- 
carnasse sont des 
témoignages pré- 
cieux, et n o u s 
aident à compren- 
dre le prix que 
certains amateurs 
attribnaient aux 
œ u V r e s archaï- 
ques. Elles nous 
expliquent q u e 
cintiircs sur l'dud lilanc, (|ni l'ont l'oiiginalité des panneaux prove- 
nant (le la \'illa l'arncsiiic ' , sur les bords du Tibre, occupent une place 
privih'giée sur les murs, malgrc' leurs nuances atténuées qui contrastent 
avec les décorations et les tableaux avoisinants, distingués par " le mélange 
plus pi(|uant(le l'ouduc et de la lumière ». 

l'ar leur style, leu!' coloration et leur tecliniipu!, ces sujets se rap- 

1. .Arliicllciiiiiil innsiMvés ,-iii .Musée national des TlicrnH^s, à Home. 



Klli. 4. — F» A(^.ME.\I 11' IN I' M. \ .s s Al. Il K 11 ES Ni ni! Il) ES » . 
l'i'inlurr- >iir maihrp |>rovciiiiiil ilc i'uiti|i(''i Naplr^. Miisri' luttioiial. 



les peii 




A riiiMi II I 1 1; , Peitiio et Énos. 

l'iiiiluie viii- sliic [uo^ciMiil ili' la Villa F,irni''siiic. — lînmo, iMUSi'e lies Tlicnii« 
lla|ir;'> 1 ai|iian-lli' ili- M. l'iirrc Guviiiaii. 



DESSINS ET MONOCHROMES ANTIQUES 125 

prochent aussi de ceux qui ornent les lécjthes et les coupes à fond blanc 
de TAttique, par exemple la coupe signée d'Euphronios, qui vivait dans 
la première moitié du v* siècle, et leur composition semble inspirée des 
ex-volo de la mémo époque. 

La plus grande peinture de cette catégorie est presque intacte (pi. ci- 
contre). Elle représente Aplirodite, Peitho et Éros : Aphrodite, assise sur un 
trône peint en jaune (simulant l'or), à coussin bleu, est coifl'éc du diadème en 
polos, orné alternativement de grenades et de boutons de fleurs. Son voile 
est rose; son vêtement, de même couleur, constellé de pois d'or, porte 
une bordure bleue et jaune, dans le bas. La déesse tient de la main droite 
une fleur blanche à cœur jaune. Derrière le trône, Peitho (déesse de la 
Persuasion), debout, coifl'ée du cécryphale, est vêtue d'une tunique rose et 
d'un himation vert. Elle soulève délicatement le voile d'Aphrodite, proba- 
blement pour persuader Eros d'oiîrir à sa mère le sceptre de sa troublante 
royauté. Éros, nu et appuyé sur la hampe du sceptre rouge et bleu, sur- 
monté d'un trèfle d'or, est paré d'une longue chaînette d'or nouée sur la 
poitrine avec un bijou vert émeraude. Ainsi présenté, avec ses ailes levées, 
le fils d'Aphrodite semble échappé de quelque peinture de vase antique. 

Dans un autre sujet, moins complet, on remarque une jeune femme 
(probablement Artémis), assise et accoudée sur le dossier d'un siège. 
Devant elle, une jeune fille, dressée sur la pointe des pieds et rappelant 
une pose favorite de l'orcliestique des hiérodules, lève les bras dans un 
geste de suppliante. Au premier plan, une biche. 

Une jolie scène, malheureusement détériorée, représente Dionysos 
assis, un thyrse dans la main gauche, et tenant un caulhare de l'autre 
main. Devant le dieu, étendu plutôt qu'assis, une jeune fille, vue de dos, 
appuyée contre une stèle surmontée d'une statuette , tient un rameau 
et s'apprête à accomplir un acte religieux. 

Puis c'est encore une jeune fille assise , versant un nard ou un 
philtre dans un alabastium, une femme qui lève son voile, une autre debout 
qui porte un coffret, des scènes d'initiation, deux figures masculines 
debout : Jupiter et Neptune. Tous ces sujets semblent vVvv de la m(''nu' 
main. Ils sont dessinés au trait, en rouge, noir ou bistre, et coloriés, ilans 
les parties autres que les chairs, avec des teintes pâles juxtaposées. 

Les panneaux décoratifs de la Villa Farnésinc montrent encore deux 



126 LA KEVUK DK L'ART 

tableautins du même <)^eure , se faisant pendant , mais exécutés proba- 
bloment par un autre artiste. Dans chacun, une femme assise tient un 
instrument à cordes; devant illr. une jeune fille, debout, lui présente, dans 
l'un des talilcaux. iinc hramlif de verdure, dans l'autre un écureuil. 

I»'nii d(s>in niiiins ])ur, ces deux images accusent le style archaïsant 
qui l'ut en faveur sous Auguste. Dans la figure de la femme à l'écureuil, les 
détails du costume sont d'une riche ornementation, composée do grecques 
et de méandres su|)('rposi''s et placés en bordure de la tunique blanche 
et de riiimation .jaune, (jui. luiinème, est semé de motifs quadrangu- 
lairrs à runii lilru l'nc antre figure porte des manches, vertes seulement 
du coudi' an poignet, tandis que le reste du vètmient, jaune, est semé de 
motifs roses et bleus. Telle autre encore a revêtu sous son péplos une 
courte chemisette Ijleue frangée et appliquée sur la tunique : autantde détails 
du costunu! anti(iucdontoii ne connaît pas encore tous les secrets. Du reste, 
ces variétés d'étolfes historiées rappellent aussi bien les costumes fémi- 
nins déconverts dacs ! Ilgypte romaine on reproduits dans les mosaïques 
hy/.anlini's, que ceux portés par les statues archaïques coloriées d'ancien 
style attitiue. Placés en évidence sur les murs, ces tableautins, isolés du 
reste de la décoration par un cadre aux tons vifs, rompu de petits orne- 
ments, dénotent encore la nouvelle faveur dont jouissait ce genre de 
peinture (lig. .'> . Même cette disposition décorative voulue met en valeur le 
siyii' de |)eiiiiure des classiques où le noinlire des couleurs employées 
était limité, en opposition avec la peinture multicolore exécutée sous les 
Itomains, (pii, généralement, goûtaient davantage la liberté de composition, 
la iacture variée, la diversité i)olychrome de sujets plus familiers ou moins 
classiquement traités. 

Cette manière sulilile et ar(iiaï(pie de dessiner, avec une grande pureté 
de lignes, a l'Ii' encore signal('r par l'iine, qui rapporte cette anecdote, liien 
connue, mais (jn'il l'st intéressant de rappeler ici dans ses termes exacts : 
«C'était à Rhodes, où ri'sidait l'rotogène, dont le talent incjuiétait Apelle. 
Celui-ci, à peine debar(pu', se rendit à l'atelier de Protogène. Le peintre 
était absent: mais, sons les yeux d'une vieille ([ui gardait le logis, où un 
grand talilr.in clail drcssi' siii- un chevalet, Apelle saisit un i)iiiceau et 

dessina sur le p;iuiic.i i hail avec un pinceau très fin. Protogène, de 

retour, ayant conicmjd.' \r travail, rec(uinut aussitiH la main d'Apelle. 



DESSINS ET MONOCHROMES ANTIQUES 



127 



11 traça alors, djin^ la ligne tracée par sou rival, avec une autre couleur, 
une ligne encore plus fine, disant à la vieille de la l'aire voir à l'étranger, 
s'il revenait. En circt,Apelle se rendit de nouveau à l'atelier de Protogène 
absent, et comprit. Honteux d'avoir été surpassé, il refendit les deux 
lignes existantes avec une troisième, d'une couleur diU'érenle, plus déliée 
encore. Alors Protogène s'avoua vaincu. » 




FiG. 5. DÉ COUATION MUUAI.E i' lUI V F. .N .\N T 11 E I. A V 1 1. I. A F A H N É S I N F. . 

Uamr, Mu^i'i" iK's Tlii'nncs. 



Le tableau qui témoignait de la livaiili' des i\ru\ artislcs lut long- 
temps conservé à Rome; il disparut dans l'inccuidie qui divora le palais de 
César au Palatin. Pline, qui l'examina, nous dit (|ue, (l'iiiioKJ, dans ce vaste 
panneau, les lignes échappaient à la vue, mais que, placé au milieu de 
plusieurs excellents ouvrages, il attirait le regard par le vide (|u'il leur 
opposait, et ([ue sa renommée le faisait estimer plus (jue tout autre 
morceau de peinture. 

V.u entrant au Mus(''e national des Thermes, à Pioine. cliaciin, devant 



128 LA IJEVUK DE L'ART 

les pannoaux dr la \illa l'ariiésiiic éprouve la niènie impression que Pline 
ressentit au Palatin, cl tout porte à croire que l'idée singulière de mettre 
en place d'honneur des dessins sur fond blanc, au milieu de tableaux 
polychromes, peut se réclamer de la disjKisitinM j)alatine. On peut juger 
de l'elTet priidiiit par la ligure 5 de cet article, qui fait voir la place occupée 
par le panneau décoratif représentant Aphrodite et Peitho. Malgré tout, 
il est indiscutable <[ue ces œuvres archaïsantes de l'époque romaine font 
honneur au goût de l'ancien propriétaire de la villa tibérine, qui, dilet- 
tante et connaisseur éclectique, aima posséder des spécimens peints selon 
des styles différents. 

A Rome, les amateurs éclairés estimaient, en elfet, les peintures 
célèbres qui étaient conservées dans les temples et dans les palais impi'- 
riaux ; mais ils étaient seuls à les goûter ; les anciennes formules d'art 
n'étaient plus guère comprises. Aussi Pline disait-il que, depuis que la 
pourpre couvrait les murailles, la peinture ne connaissait plus de chefs- 
d'œuvre. « Tout était meilleur, ajoutait-il, (piaiid les ressources étaient 
moindres, et que l'on attachait plus de valeur au génie qu'à la matière...» 

Pi'trone, esprit délicat, n'était pas attiré non plus par le goût débor- 
dant de ses contemporains. Il prenait en pitié ces « détracteurs de l'anti- 
quité » quand ils déploraient la décadence de la peinture. « Ne vous plaignez 
pas, leur disait-il, puisque les hommes et les dieux trouvent plus de 
charme dans la vue d un lingot d'or que dans les chefs-d'œuvre d'.\pelle, de 
Phidias et de tous ces rodoleurs de Grecs, ainsi que vous les appelez ! » 

De nos jours, Pi'trone retrouverait la même humanité. Etre comme 
les ( irccs, sinqjle et sobre, est tout un art ; c'est même le grand art, et les 
humbles esquisses des murailles de Pompéi, dues à des mains ignorantes, 
mais vues par un nil sincère et sensible, sont peut-être plus près du véri- 
table idéal artistique que l)ien des œuvres plus savantes dont les auteurs 
sont prév(>nus par des ediisidiTations où s'oblitèrent le jugiMuent du vrai 

et la vision du i)eau '. 

l'i 1:11111; G US M AN 

). Voir, d.ins la série lirs lliiUisrlie W iiir/;eliii(iiiiir:/iiu(/i(ii)iiiie, les éludes de C,:ir\ Hubert sur les 
dessins sur uiarlire ; }'utivf/eni;i'l(ti' einea Apolmten, Siobe, Kenl(atrt'u/i(tmji/' iititi Tnitjivdienscene^ Oie 
Knircheispifti-niiiienn des Ale.iuuilrox , (1er Miide S't7e;i .• ainsi (|ue l.essint; et Mau, Watid-unil 
Dcciten.'ic/imiic/i (•iiie<! nrniisi-lieii Ihiiises. et les Moiiin/ieiili iiu-itili. XI Xll. et les .[iinuli, 1882, I81S4, ISS.j. 



LA NAISSANCE DE LA PEINTURE LAÏQUE JAPONAISE 

ET SON ÉVOLUTION DU XI'^' AU XIV SIÈCLE ' 




ES temps aussi troublés que l'ère de Kamakura, s'ils 
sout désastreux pour la prospérité publique, déve- 
loppeut du moins les qualités guerrières et trempent 
les caractères, inspirent les poètes épiques et les 
peintres de batailles. Dès les dernières années du 
XI i" siècle, on put constater leur influence sur les 
i;rands maîtres de Yamato-ye que furent Mitsunaga 
et Keion. 
Au sujet du premier de ces artistes, un n'a que fort peu de renseigne- 
ments; suivant les uns, il aurait été fils de Takachika et père de Tsunetaka, 
fondateur de la lignée des Tosa; d'autres le considèrent comme le 
cinquième enfant de ce dernier, l^a question est assez difficile à trancher. 
Personnellement, nous penchons pour la première hypothèse. L'IIistoiie 
de Bail Daiiiagon , qui est sûrement de Mitsunaga, a, en effet, été 
composée durant les dernières années du xii" siècle; or, on sait que 
Tsunetaka florissait diu-ant le ncngo K(Muh("k (1249-1255). 

Pour que Mitsunaga ait été le fils de celui-ci, on devrait donc admettre 
qu'il vivait durant la seconde moitié du xiii'' siècle (vers 128S-1301, d'après 
certains critiques japonais). Le style des œuvres du peintre s'oppose for- 
mellement à cette hypothèse. D'autres documents montrent que, dès I17.'i, 
sur l'ordre de Takakura, Mitsunaga peignit sur les shôji -' du Shishindeu'' 
une scène de la visite impériale à lliyoshi et le voyage à Jliraiio. 

1. Second et dernier article. Voir la IteoKe. t. XXVI. \\. Ij. 

2. Châssis, garnis de papier, glissant d.ins une r.iiiuire et servant à fermer les onvcrtnres des 
appartements. 

.3. Salle dn jialais impérial. i|m serv.iit aux eeremunies sulennellcs. 

LA HBVUE DE l'aHT. — XXVI. 17 



130 LA REVUE DE L'ART 

(.Miiii (in'il eu soit, ce iifiutrc est cnusidéré, au Japon, comme le plus 
célèbic iii:iiti(' do Yamato-ye, et ce sout justement les illustrations de 
r Histoire de Ban Daiiuigoii qui lui ont valu cet honneur. 

Il fut vraiment Ir premier à savoir utiliser complètement la largeur 
(lu makimono, pour y jilacer des scènes où sont groupés de nombreux 
personnages. Ce genre de peinture correspondait d'ailleurs parfaitement 
aux lendances japonaises, (jui prél'èreut généralement la sj'nthèse d'une 
Iduli' agissante à l'analyse d'un portrait. Dans de tels sujets, l'artiste 
s'atlacliait à rendre l'idée dominante de telle ou telle scène du texte, 
plutôt qu'à entrer dans les détails infimes de l'exécution. L'exemple ici 
choisi (fig. 6) fera tout de suite comprendre les merveilleux effets qu'on 
peut tirer d'une composition ainsi entendue. Il nous montre un rassem- 
i)leiiuMit populaire, assistant impuissant à l'incendie qui consume l'escalier 
du palais impérial. Nous sentons, tout à la fois, l'arrêt de l'élan de la foule 
vers la demeure de l'empereur, et la panique qui commence à la gagner. 
De rcMscmblt' se dégage une impression de vie intense. Le coloris est très 
sobri' : di's teiuli'S neutres, sur lesquelles ressortent des vêtements, bleu, 
rouge orangé ou jaune. Des flammèches d'un rouge vif viennent tomber 
au luilieu de la foule , tandis que de gros nuages d'une fumée noire 
roulent vers elle. Le dessin, très nerveux, témoigne d'une admirable 
maîtrise de pinceau. Le trait est fin, léger et souple, en même temps que 
fort libre. Certaines scènes du ye-makimono se déroulent dans le décor 
de paysages fort agréables. A la ilu de la période de Meian, ce genre de 
sujets avait, eu ellel, pi'is beaueouj) de vogue, sous l'influence de la secte 
bouddhique Shiugou, qui avait l'habitude de faire usage de paravents 
ornés de paysages, dans les C(''n''nionies d'initiation de ses adeptes, puis de 
la secte .lodo. l.,es sujets houddhicjues furent eux-nn!'mes agrémentés 
de vues de sites célèbres. La perspective employée dans les œuvres de 
Mit-^unaga, coiuuie diins toutes les ouvres jajxiuaises, jusqu'aux premières 
années du .\ix* siècle, l'sl la persjxHtive isoiuiHrique chinoise, mais les 
artistes oui su remédier à ce qu'elle avait d'incomplet par leur admirable 
façon de rendre la fluidité aérienne. Le fond des pa\'sagcs de Mitsunaga 
est souvent constitué par des uumtagues aux contours indécis, se confon- 
dant avec les nuages. Nous i-euiar(|ueroiis ((ue ces derniers (iîg. 7) sont 
traités de façon peul-i'tii' moins eonvenlioiinelle (ju'ils ne le furent, par 




<»>- X 



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m LA HKVUE DE L'AHT 

l;i suilc. il.uis racole de Tosa. Les arl)res sont particulièrement soignés et 
contribuent beaucoup à l'eiïet décoratif. 

Mitsnnag'a est encore le peintre des maux di' l'humanité et de diable- 
ries, qui l'ont de lui le lîosch ou le Téniers du Japon, du connaît trois œuvres 
de ce genre. Du Yamai Zoshi (« Recueil de maux curieux »), le Kolha 
a donné d'intéressantes rcpnxhictions. Le texte serait du pnHre Jakuren 
(1 1 1 'i-l Jil'i . Il n'existe malheureusement jilus de ce makimono que des 
fragments possédés par MM. Tomitaro Ilara, Murayama et Kashiwagi. La 
verve du peintre s'est donné libre cours dans les amusantes caricatures 
de ce recueil, où il se montre l'ancêtre lointain de l'école impressionniste 
de Kyoto. 

Le Jigoliii Zositi (« Histoire du monde infernal ») lui est également 
attril)ué. 

Quant au Gali Zoshi, certains critiques ont pu en donner la paternité 
à Toba Pojo. Tel n'est pas notre avis. I^ar rins|iiration et l'exécution, 
il est bien de la même main que le Yaïuai Zoslii et le JigoliJi Zoshi. 

Nous donnons (fig. S) la reproduction d'une scène de cette « Histoire de 
diables atfamés » : un hoi-ribie (h'mon, atteint d'une soif dévorante, est 
heureux de boire les (pudques gouttes d'eau restant d'une libation elfectuée 
sur une tombe. Les expressions des visages, qu'elles soient moqueuses, 
apitoyées ou terrillées, sont rendues de la façon la plus spirituelle. 

Le portrait de la poétesse 8aigù-Myôgo, faisant partie de la série des 
tr'iile-six grands poètes, appartenant autrefois à hi fanullc du prince 
Kaii-iio-miya. ipu' I on a jiail'ois allribui' à ^Hlsunaga, nous semble très 
dilférent (h' ses o'uvres habituelles et beaucoup plus proche de celle 
des Kasuga. Les ouvrages japonais anciens citent eniin du même peintre 
l'ilbistralion du JXciichii-iioi;i/ogi (<■ les Cérémonies de l'année »). 

L Cninh' (h' Mitsiinaga fut l\eiou. Celui-ci aurait été fils de Takachika 
et, pai' coris(''(|iirMl . Ircic cadcl i\i- Milsunaga. il prit le nom de Suniivosbi, 
parce (|u il habilail celle loeabli', dans la province de Setsu. On est assez 
mai renseigni' sur les dates de sa vie, sachant seulement qu'il vivait 
encoi'e (luiani le iii'iig('i K'einin (12Ul-l'i().'i). * )n a parfois (•onq)ai-(' sa 
manière à celle tie l'iijiwara Milsunaga. Certains critiques japonais ont 
même déclar('' (jue « son esj)i'il ('tait plus \\\' (pie celui de ce dernier ». 11 
esl Tailleur des iliusl lal ions de Vllisloirr de hi C(//ii/tf/giic de llviji dont 





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i:« LA REVUE DE L'ART 

Taira Kiyoïiiori .sortit victorieux des Minamotos. La reprodution que 
nous donnons (fig. 'J) d'une des scènes de cette œuvre capitale montre bien 
les caractéristiques du talent de Keion. On ne sait ce qu'on y doit admirer 
le plus (lu mouvement intense donné à ce combat, ou de la merveilleuse 
lavon d(Mit sont rendus les personnages et les chevaux. Ces petites bêtes 
jap(Uiaises, nerveuses et souvent vicieuses, à la forme ramassée et à l'en- 
colure courte, ont conservé jusqu'à ce jour la silhouette que leur prête 
Keion. Qu'on songe à la façon conventionnelle dont nos peintres ont 
si longtemps représenté les allures des chevaux, et on devra s'incliner 
devant la supériorité de cette œuvre japonaise, datant du commencement 
du xiii*^ siècle. Keion sait utiliser une savante opposition des nuances, les 
vêtements de ses personnages tranciiant sur les robes de leurs montures, 
mais son coloris reste toujours distingué. 11 ne tombe jamais dans les 
empâtements de l'époque des Fujiwara. 

Au sujet des illustrations d'un autre niakiniono, le Taeina-iiiandala- 
eiigi, les opinions sont très partagées au Japon. Les uns l'attribuent 
à Keion, d'autres à Mitsunobu (14:34-1525). Mais cette dernière opinion 
parait peu vraisemblable , la technique ayant tous les caractères de 
celle du début de l'ère de Kamakura. L'onivre se compose de deux 
rouleaux relatant la légende du célèbre Manda/a ' du temple de Taenia 
et est conservé au Komyôji, dans la province de Sagami. Elle est un peu 
moins vivante que le llciii-nioiiogalori. mais renferme de i'ort jolis mor- 
ceaux. Tel est, par exemple, le petit paysage ornant la partie gauche 
de la scène où les habitants du pays sont représentés apportant à la prin- 
cesse Chùjo-hime les tiges de lotus dont elle devait prendre les filaments 
|Miur l'xécuter le Mciiidara '. Comme on le constatera par le tableau généa- 
logique de la lin <li' telle étude, Keion n'eut (jue trois successeurs et ce 
fut seulennut au \\W siècle, avec Hiromiclii (1599 à U>7<)), que renaquit 
l'école îSuniiyoshi. 

En résumé, Milsunaga, Keion et les premiers Tosa que nous allons 
sommairement étudier, portèrent à son apogée le genre Yamato-ye, dont 
la vigueur de conception l't d'exécution correspondait si bien à l'époque 
liist(irii|ue (le Kauiiikuia. 

\. Eiiseiiilili- lie iii\iiilli-s ligdraiil le |i:ir.iili-i I.ioihIiIIih|iic'. 
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136 LA REVUE DE L AHT 

Tsunetaka, le fondateur de la lignée des Tosa, porta d'abord le nom 
d'Arifusa. 11 habita Nara, puis Kyoto. Promu à dilTérentes charges hono- 
rifiques, il re^ut entre autres celles de premier secrétaire du ministre de 
lintérieur et- de gouverneur de Tosa. C'est à cette dernière circonstance 
que l'école fondée par lui dut son nom. Très doué pour la peinture, il l'étudia 
avec son père Mitsunaga. Durant le nengô Kenchô (1249-1255), il peignit 
les images des sages célèbres sur les shôji du Shishinden du palais 
impérial. Il a aussi exécuté les illustrations de l'histoire de la fondation 
du temple de Kuramadera et celles de la vie du prêtre Saigyô Hùshi. 
La scène choisie dans ce dernier makimono, reproduite ici (fig. 10), est 
surtout intéressante au point de vue du paysage d'hiver qui y est très 
curieusement traité. Le talent de Tsunetaka lui valut le titre d'Edokoro-no 
azukari ichef du bureau de peinture), resté pendant quelque temps à peu 
près héréditaire chez les Kasuga. 

Quelques années avant l'époque où se fondait ainsi l'école de Tosa, 
Takanobu, de la famille Fujiwara, avait commencé une autre lignée. 
II était vite devenu célèbre et l'empereur Takakura (1169-1180) lui avait 
confié la décoration du Sai-sho-ko-in, mais c'est surtout son fils Nobusane 
(1177-1265), dont on a conservé le souvenir au Japon. On lui a attribué un 
grand nombre d'cjeuvres, mais peu sont indiscutables. Parmi ces dernières, 
on cite le Keiiipa-cftiideii-gi/o/inr/i-i/o-zu, peintures de la collection 
impériale durant le nengô Kempù (121.i-12I8), autrefois conservées dans 
la famille Kujù. Beaucoup de critiques japonais sont également portés 
à admettre que les illustrations du Teujin-Eiigi \ ou du moins la plus 
grande partie de celles-ci sont de sa main, ([uelques-unes ayant pu être 
peintes par son fils Tametsugu. Ce makimono se compose de huit 
rouleaux conservés dans le trésor de K'itano à Kyoto. Le texte serait soit 
du régent ('.o-l\yôgoku, soil du prince KdniyiMiuji. Le style de ces pein- 
tures semble avoir snlii Inul à la f<iis linlluenee des Kasuga et celle des 
'l'osa. Des premièi'es, il se rapproche par une certaine minutie l't une 
extrême perfection dans les moindres détails. Les visages des femmes 
figurant dans les scènes représentées sont parfois traités suivant le 

1. Tenjiii est le nom iiosthiiiiic de Suf,'aw;iia Micliisaiie (S47-!>0;) , personnage de la conr, célcbrc 
par son devoiicinenl â reiiipeieiir, i|ui lut e.vile par les Kiijlwara, jaloux de son inlUience, mourut 
en e.xil, et lut par lasiiilc dêilié. 




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138 LA KEVUE DE L'ART 

procédé Ilikime Kagihano de Takayoshi, mais les attitudes sont généra- 
lement moins raides et des personnages en mouvement viennent rompre 
la monotonie des sujets. Le coloris est plus vif que celui de Mitsunaga ou 
Keion, et souvent rehaussé d'or. 

l);iiis ([ucl(iu<'s-iiiis des portraits de poètes de la série Agcdalami 
Kaseii, dont la jiaternité est également donnée à Nobusane, en particulier, 
dans celui d llitomaro, on observe une tendance au réalisme, mieux 
marquée ijuc dans les ye-makimonos du peintre'. 

Dans l'école des Tosa, Yosliimitsu, troisième fils de Tsunel;d<a, qui 
vécut un peu après le grand Fujiwara (vers l^CO-L'iUli, lut un maître de 
talent. H avait reçu le titre de secrétaire de picmière classe au ministère 
de la Justice, et lut chargé d(> décorer les shoji du Shishinden, par 
Gofushimi, empereur régnant alors. Parmi ses (cuvres authentiques, on 
peut citer, en outre, la vie du prêtre H(Uien et peut-être celle du prêtre 
Ippeu. La première est actuellement conservée au temple Zôjo-jide Tokyo. 
On peut y noter une très visible évolution dans la façon de comprendre et 
de rendre le sujet. Tandis que les premiers maîtres de Yamato-ye s'effor- 
çaient de faire teuvre synthétique, l'artiste reciicrche surtout désormais 
l'analyse. 11 attache une excessive importance au cadre des scènes rendues. 
Alors que, dans les œuvres de Keion et de Mitsunaga, le paysage était très 
sommairement traité ou n'existait pas, il devient, dès lors, indispensable, 
il est même parfois exécuté pour lui-même, sans adjonction de person- 
nages (fig. 11). Les lois de la }ierspective aérienne sont très bien observées 
et l'étude de la lumière est parfois poussée très loin. Nous signalons la 
manière conventionnelle dont sont rendus les nuages : on les a parfois 
c()nq)arés à (h's doigts de gant. Iteinarcpions néanmoins que, dans les pays 
où les brouillaids sont IVéciuents, on voit souvent de longues bandes 
iirumeiises j)araissant suspendues en l'air et d Où ('Uiergent les arbres, 
comme dans re\enq)k' ici repiddniL Le tort des nuiitres japoiuiis tle cette 
(■•po(}ue a été d'ériger le j)rocédé on système. 

Parmi les artistes de Tosa, les plus célèbres de la tin du \ui'= siècle et 
du commencement du xiv'' siècle, iu)us devons encore citer Nagataka 
(vers ilill'i-riS?) et Takakane ivers liSO-LilU), tous deux lils de Kunitaka 

1. (In lie ]ji'iil iiHiniK !■ i|uc li'S illiislratiniis ilu lultini Moiini/alaiî, Sduvcnl allnbuées à Nubiisaue, 
siiiil liiciL (If sa iiiaiii. Il (Il c-^l (le iiiriiic (lu )cxlii )i(i fdxlii cl ilu Siiiiji/ )iil:l,{i scii. 



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140 LA REVUE DE L'A HT 

fils aîné de Tsunetaka, et Mitsuliide, fils de Yoshimitsu (vers 1300-i;î23). 

Le premier de ces peintres fut gouverneur de la province d'Echizen 
et sliôgcn de la garde impériale de gauche. Puis il se lit bonze et re^ut le 
titre bouddhi([ue de hôgen, prenant alors le surnom de Jokan. Il peignit 
les illustrations de l'Histoire de /'iin'asioii mongole et celles d'un 
Sumiyoshi Monogalari. Le second j)orta aussi le nom de Takahashi et 
illustra l'Histoire légendaire du reliquaire de Kasiiga {Kasuga Gongen 
Ken /ci). 

Mitsuliide, enlin, a peint la Légende de Sagoroino, roman d'amiuir du 
temps des Fujiwara, dont le héros, nommé Sagoromo, était chef de la 
garde impériale. Nous en reproduisons une scène (iig. 12), où Sagoromo 
déploie uni' leile virtuosité en jouant de la flûte, qu'un messager céleste 
vient l'inviter à se rendre auprès des dieux. On pourra juger de la distance 
qui sépare le peintre des premiers maîtres de Yamato-ye. Les attitudes 
des per.sonnages redeviennent raides et compassées. Les visages semblent, 
à dessein, d'une impénétrable gravité. *'n sent l'application de règles 
académiques, qui conduironi i)ient(it l'école à la décadence. 

La fin de l'ère de Kamakura est également marquée par un fait très 
caractéristique : la pénétration réciproque des écoles de peinture. 
L'influence de celle des Tosa sur les peintres des autres lignées est parti- 
culièrement marquée. Cette école, pour ainsi dire, absorbe en elle toutes 
les autres écoles à tendances yamatisantes de l'époque. C'est ainsi que le 
bonze En-i, d'abord élève de Takuma, se montre très influencé par les 
Tosa dans les illustrations célèbres de sa vie du prêtre Ippen' (voir le 
Ko/,/,a, n" 2()f!). La façon dont il groupe ses personnages et le mouvement 
qu'il sait mettre dans les scènes représentées le rapprochent même parfois 
des premiers maîtres de yamato-ye. Son coloris clair et brillant, l'impor- 
tance (ju il altaclic aux paysages, le font disciple des Tosa. 

Nous devons enlin nulcr, dniant l'c'poque de Kamakura, la naissance 
d'un génie nnnvcan, que les iMirojjécns ont longtemps refusé au Japon. 
Nous vouiiihs parler du pDiliait. Durant l'époque des Fujiwara, on avait 
commencé à représenter les hoiizes célèbres, créateurs de sectes boud- 

1. I.c (liTiiicr viihiiiic fut achevé en 1299. Le texte des (loiizc ronle.iiix de peltidiie est du piètre 
Stiokaj-liuslii et le titre de eti.icun de ceiix-ei a. été éerit p.tr le prince Tsunelad.i. Onze sont au 
temple Kankikùji cle K.vôto. l,c sixiénie est en partie dans la collectiDn de M. Takaslii Masuda et le 
septième appartient a M, Tnniilaro llara, de Vukuliania. 



LA NAISSANCE DE LA PEINTURE LAÏQUE .lAFONAISE l'»l 

dhiques, mais ces premières œuvres, — comme aussi beaucoup de peintures 
figurant des divinités, — se souvenaient trop de la sculpture dont elles 
avaient été manifestement imitées. Alors que les premiers maîtres de 
Yamato-ye de la fin du xw-' siècle avaient préféré la synthèse des tableaux 
d'ensemble, quelques maîtres du xiiT' siècle exécutèrent de très intéres- 
sants porlraits, où les progrès réalisés dans la voie de l'analyse furent 
considérabl(>s. Parmi ces productions, on remarque un portrait de l'empe- 




flg. h. altribué a tosa yoshimitsu. 

Paysage tiké du ye-. m a kimono de la «Vie du préiiie Ippen» 
(fin du xiii" siècle). 

I.olloclioli (lu totltplc .^llùiùkûji. 

reur Go-Shirakawa (1128-1192), œuvre admirable, peut-être postérieure 
d'une cinquantaine d'années h la mort du souverain (fig. 13). Suivant 
certaines autres traditions, il serait de la main de ce dernier en personne. 
La physionomie est très expressive et n'est nullement traitée dans un style 
conventionnel. On sent le souci de l'artiste de faire œuvre physionomique et 
réaliste. Les tons neutres dominent, particulièrement le vert jaune, le brun 
et le bistre. Le fond est formé par un écran, décoré de fleurs et d'oiseaux, 
où l'influence chinoise Sung-Yùan est manifeste. Ceci donne à supposer 
que l'artiste fut peut-être un des derniers maîtres de l'école de 'l'akuma'. 

i. l'eiiilnrcs (In toiiipic Mv(')lifi-in de Ky('ito. 



142 I.A REVUE DE L'AHT 

(»ii r.iiinail, cil outre, rcxcellriit portrait du |>r('trc (iichin, primitive- 
ment dans la coiletliou dillot et actuellement an Louvre. Le prêtre est 
assis dans un fauteuil an haut dossier; devant lui, une table est recouverte 
d'une spleudide étoile, décorée de tleurs de lotus. Ses traits sont fortement 
accusés et attestent le désir de l'artiste de faire ressemblant. Ses yeux, 
plinus d'acuité et de finesse, marquent liiitelligence et la bonté. L'ensemble 
est d'iMie harmonie, aux tons neutres, havane et gris, relevés par la 
gouache des chairs et des fleurs. Ce portrait témoigne d'un art très 
avancé, en possession de tous ses moyens. 

Citons enfin un portrait, reproduit dans le Kohlca (n° 218), celui d'un 
vaillant chef de l'armée Hojô, Sadamasa Kanazawa, mort en combattant 
sous les ordres de Takatoki, lorsque celui-ci fut vaincu par l'armée 
impériale, commandée par Yoshisada Nitta. Cette peinture date des 
premières années duxiv" siècle; elle est conservée au temple Shyômyôji. La 
facture en est très soignée, mais sans que la perfection extrême des 
détails retire quoi que ce soit de l'expression, très vivante, de la physio- 
nomie. Par l'élégance des vêtements, par la distinction de l'attitude, le 
portrait possède bien les caractéristiques de cette fin de l'époque 
de Kamaknra. 

Sons le llojo Sadatoki 1 1284-1:502), fils du vainqueur des Mongols, les 
mœurs de la capitale shogunale étaient, en effet, devenues plus policées 
et moins austères : avec les premières années du xiv'' siècle commença la 
décadence <le Kaniakura. A Kyoto se produisit un phénomène inverse. 
Les buslii ' venus dans cette ville, soit pour comploter, soit pour garder 
l'empereur durant les ères de troubles, y avaient introduit leurs manières 
et avaient réagi sur l'apathie générale. Les divertissements guerriers 
étaient redcvcnns de mode. D'autre part, les successeurs de Sadatoki ne 
furent (pii' lies iiieapaliles. L'un d'eu.x, Takatiiki, à lieiiii imbécile, tomba 
sous la di''penilaiiee diiii sous-régent- d(''l)aueli('' et fastueux. La nation 
i sapèrent eiilin de rabaissement honteux de son empereur et comprit 
que le jong dn valet était souvent plus dur que celui du maître. ( lodaigo 
put opérer la restauration de 13:!'i. Ln cette année, il entra à Kyoto, d'où 
il avait été chassé, |iim ;inpai avant , par les ll<\jo. Kaniakura fut détruite. 
Le relAeliiiiiriil i\v^ ni<eurs des buslii et la d(''eadence de la capitale 

I . liiicrriirs. 








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144 LA HEVUE DE L'AKT 

shogunale s'étaient nettement fait sentir dans les œuvres des maîtres 
Tosa (le l'époque. Takanari, second fils de Mitsumasa, produisit encore 
désœuvrés intéressantes, comme le Fukutomi-Jâshi consevwé au Stiumpo-in 
de Kyùlo (voir le Kohha, n° 170); mais durant la seconde moitié du 
xiv" siècle, l'école perdit une grande partie de ses qualités. La perfection 
<lr la l'orme tua la vigueur de la conception. Les peintres se firent miniatu- 
ristes, par le lini donné aux moindres détails. En même temps, le coloris 
devint plus éclatant, l'or l'ut plus employé. L'art des Tosa otîrit lu minutie, 
le souci d'une extrême élégance que l'on remarque dans les peintures 
persanes. 

L'époque était d'ailleurs peu favorable à l'éclosion de nouvelles idées 
artistiques. L'empereur Godaigo n'avait pas longtemps joui de son 
triomphe. Il n'avait pu empêcher l'habile Ashikaga Taka-uji, qu'il avait 
pourtant comblé de ses bienfaits, de prendre le titre de Sei-i-tai Shogun 
(13.'?5), et dut même s'enfuir par deux fois sur le mont Hieisan. A la suite 
d'une victf)ire éclatante remportée sur les bords du Minatogawa, Taka-uji 
entra dans Kyoto et proclama empereur un tils de Fushimi II, ([ui prit le 
nom de KOmyo Tennù (l,'Î.Jii-l.'i48i. Yosliino en Yamato devint la capitale du 
Sud (Nanto), où régnait nominalement la dynastie légitime, Murakami II 
ayant succédé à son père (iodaigo (1339-1.']73). 

Pour fonder leur pouvoir shogunal, les Ashikaga durent lutter long- 
temps contre la ligue impérialiste et les populations du Kuanto insurgées. 
La guerre civile exténua le pays. Les champs demeurèrent en friche et 
les classes laborieuses chômèrent. Les provini'es intérieures furent 
infestées de bandes de brigands et les habitants du littoral s'adonnèrent 
en masse à la piraterie. On comprend que les beaux- arts se soient 
fortemi'ut ressentis d'un pareil état de clutses. 

Seul l(> rétablissement de l'ordre |)ar Yoshimitsu (13G8-i;i93), qui 
présida à la r(''c{iMcilialii»u cl a la fusion des deux cours du nord et du sud 
en l.'i;t2, (levait donner à l'ait jaj)ouais un nouvel essor et préparer 
l'admirable renaissance inspirée par les maîtres ehinois Sung et Yuan. 

Kn lerminant cette (''tudt', nous ferons reuiarcjuer cpie l'histoire 
arlisti(jue du Japon, m\ Moyen-Age, passa par di'iix périt>d(^s plus bril- 
lantes (pie les auti'cs. La première coricspondit à l'a|iogée des écoles 
bou(l(llii(pies \iii'-ix'' siècle . la seconde à l'entiei' épanouissement du 




Fui. l;j. _ |',,|,||,,, 



Il l'K I.EMPEUEUll Go-SlIIllAKANVA. 



liollri-liiiji (lu Sljoliû-iii ,1,, kjùlo. 



LA NAISSANCE DE LA PEINTURE LAÏQUE JAPONAISE 145 
genre lau,ae Yamato-ye (fin du xr,^' et xi„e siècle). De cette dernière 
nous avons essayé de raconter la naissance (xi" et xn» .siècles), l'âge 
mur x„r siècle) et la décrépitude (xiv» siècle). Plus tard, durant l'époque 
des Ashikaya, Mitsunobu (14;J4-1525) devait tenter de lui donner une 
nouvelle impulsion. Les historiens japonais ont cru pouvoir lui décerner 
le titre de « restaurateur du vieux Tosa >,, mais, comme l'ont fait 
remarquer d'autres critiques, son style difTéra notablement de celui 
des grands maîtres de la fin du xi.' et du x„x" siècle, en raison de 
1 infiuence peut-être inconsciente mais très réelle, exercée sur son œuvre 
par les peintres chinois des écoles Sung et Yiian. Cette dernière ten- 
dance s accentua d'ailleurs chez ses successeurs et Iliromichi (1599-1670) 
le restaurateur de l'école Sumiyoshi, ne put y échapper lui-même' 
L agome de Tosa fut donc longue, mais au bout de celle-ci était une 
mort inévitable. 

CO.MTK Georges de TRESSAN 







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LE PORTRAIT DE CHRISTINE DE DANEMARK 

PAR PIOLBEIN 



LE portrait de Christine de Danemark par Hnll)eiti est probablement 
le tableau « le plus cher du monde «. C'est, on en conviendra, un 
mérite remarquable, bien américain et bien moderne. Il vient 
d'être payé C 72.000 (1.800.000 francs). On n'a pas oublié dans 
quelles circonstances : vendu à un marchand de Londres par son posses- 
seur, le duc de Norfolk, qui l'avait depuis longtemps déposé à la National 
Callery, il allait, comme tant d'autres, passer l'Atlantique, quand, en pré- 
sence de l'émotion générale, la >• National Art-Collections Kund « inter- 
vint; grâce au concours de l'État et d'un généreux anonyme, qui contribua 
à la dépense pour un million, la peinture put être rachetée. 

Il est agréable de penser qu'elle est désormais lixée dans un musée voisin 
où nous pourrons continuer de l'admirer, car elle a des qualités plus propres 
à nous toucher que son prix extraordinaire : elle est assurément un des 
chefs-d'œuvre d'IIolbcin, et elle nous conserve les traits d'une des prin- 
cesses les plus accomplies du xvi*' siècle. (^)uant aux Anglais, ils doivent 
se tenir heureux qu'elle demeure dans leur pays, à l'histoire duquel elle 
est directement liée ' . 

Christine était la fille de Cliristian II, roi de Danemark, détrôné en 
ir)22 par son oncle Frédéric, et d'Isabelle d'Autriche, sœur de Charles- 
Quint. Mariée en 15.54, à François-iNIarie Sforza, duc de Milan, elle avait 
perdu son épouxTaunée suivante, et était allée, petite veuve de quatorze ans, 

1. Le portrait se trouvait encore eu 1547 dans l.i coUectiou d'Henri VUl qui l'avait i-^niniaiulê. 
H passa, sans qu'on sache comment, dans celle du comte de Penibroke, où Van Mander dit que 
Zucctiero l'admira, et de là cliez le comte d'Arundel, ancêtre du duc de Norfolk : Sandrarl l'y vit 
en 1627. Voir Woltmann, Holltein tnid seine Zeil, l. Il, |i. S2\ . 



148 LA REVUE DE L'ART 

vivre i\ Bruxelles auprès de sa taule Marie, reiue do Hongrie, régente des 
Pays-Bas. C'est là , que I lolbein, envoyé par Henri Vil I , vint l'aire son portrait. 
La reine Jane Seyniour étant morte le 2'i octobre 1537, Henri ne 
tarda pas à (;hercher femme. Il n'était point facile k satisfaire : la fiancée 
devait être de son goût, — car il tenait à son plaisir, — et, en même temps, 
servir sa politique. Or, le roi de France et l'empereur étaient sur le point 
de faire la pai.v, après une longue guerre; Henri, séparé de Rome et en 
passe de s'approprier les biens de l'Église, avait tout à craindre d'une 
réconciliation que le pape avait préparée. Décidé à rompre l'accord entre 
Charles et François, il balançait encore s'il s'allierait à l'un ou à l'autre, 
et, prudemment, il négociait des deux cotés. Mais, n'ayant pu s'entendre 
avec la France, il dut se rabattre sui' l'iVutriche. Dès la fin de 15.'i7 , 
Ilutton, son ambassadeur en Flandre, avait reçu l'ordre de s'informer des 
partis possibles dans l'entourage de la régente. Le 4 décembre, il indiquait 
à Cromwell, le tout puissant ministre, « la duchesse de Milan [Christine], 
qui a, dit-on, beaucoup d'esprit, et (jui est fort belle ». « Le duc de Clèves 
a une Mlle, ajoutail-il, mais on ne fait grand éloge ni de son esprit, ni de 
sa beauté ' ». 

Le 'J, il écrivait : 

La (liK-liesso de Mil.ui rsl afiivcc hier. Elle a 10 ans, elle est très grande, plus 
«,fran(l(' (|iie la réf^-enle, rcmaiviiialilenient belle, dipiice dans son iiarler et liTacieuse 
dans ses manières. Elle ixirlc le deuil à la fagon dllalie. Elle parli' ordinairement 
IVancais. mais sait aussi IKalicri el le liaul-alleniand... l'Mli' n csl pas si Manche ipii' 
la feue reine, mais elle a sinjiuliei'ement bon air, et, ([uand elle vient a sourire, il 
appai'aîl deux l'ossetles dans ses joues etuiu' au menton qui lui vont extrêmement l)ien. 

(,)ni n'aurait ('■!('• s('dnil ' Mais le roi ne se liait pas à des propos 
d'and)assadeurs ; il voulait juger par lui-même. Faute de pouvoir se faire 
nu)utrer les priucess(>s « comme des pouliches » , il tenait à voir leurs 
portraits. Il d(''puta, (•ette fois, son meilleur peintre, llolboin, qui se trou- 
vait à son service depuis deux ans. Le 11 mars 1,5.38, Ilutton auuoneait 
à Cromwell que la chose était faite : 

Le 1(1, est afiMV('' TNilippi! Hobby avi-e un sci'vileur du roi nommé M' Haunce 
[Ilans llolb(Mn| :... le Irndrniain, à une liciuc apj-cs midi, \r seiji-iieur Henediet est 

1. \'nir jiiiiir l'liisl(jii'c (le ce riiai'i.'ific il'llriin \ Ml, les l.ellersand iia/ii-rs uf tlif rcû/ii i>/ Henri/ \ lll, 
jinliliés p:ir Ir ^,'ciiivrrneiiiciil .Liifil.iis, t. .\ll li Mil, 




Hans Kolbcui [Jiu.'. 



C H R I ST 1 N K n K DAN E M AR K 

l.ondîcr. , Galène NaîionaU 



Revue de l'Arl ancien, et modern<; 



Imp.ChWiltiiiinii 



LE POHTRAIT DE CHRISTINE DE DANEMARK 149 

venu cherclier M'' Ilaunce. qui, n'ayant que trois heures de temps, s'est montré tout 
à fait maître dans son art, car son poi'trait est très parfait. 

Trois heures, ee n'est guère ! En si peu de temps, llolbein n'a pu faire 
qu'une esquisse ou un de ces dessins rehaussés de couleur, comme en 
conserve le cabinet de Windsor. C'est de retour en Angleterre ([u'il a dû 
exécuter la peinture que nous possédons, admirable à la fois de sobriété, 
de noblesse et de grâce. 

La duchesse est debout, sur un fond bleu sombre, en pied, pour faire 
valoir sa taille. Elle est viHue de satin noir et de zibeline, à la mode 
d'Italie'. Nous ne dirions plus aujourd'hui quelle est belle : les idées 
là-dessus sont fort sujettes à changer. Ses traits ne sont pas réguliers ; le 
bonnet noir qui lui cache les cheveux n'est point sej'ant; et, cependant, 
llutton avait raison : elle est charmante. Les yeux bruns sont pleins 
d'intelligence et de juvénile malice, la bouche s'anime d'un demi-sourire; 
les belles mains, spirituelles et vivantes, oii brille un seul rubis et qui 
jouent gracieusement avec les gants fauves, sont expressives autant que 
son visage. On croit l'entendre répondre à la proposition d'Henri, comme 
le veut la légende : « Je regrette de n'avoir pas deux têtes : j'en mettrais 
volontiers une à la disposition de Sa Majesté d'Angleterre ». 

Elle n'eut pas à faire violence au sentiment qu'on lui prête : le tableau 
n'était pas fini qu'il était déjà sans objet. Au mois de juin 1538, François I""" 
et Charles-Quint signèrent à Nice la trêve de Dix ans; Cromwell, jilus 
favorable que son maître à la Réforme, et qui préconisait l'allinnce avec 
les princes protestants d'Allemagne, en profita pour faire aboutir le mariage 
d'Henri VIII avec la belle-sœur de l'électeur de Saxe, cette Anne de Clèves 
« dont on ne louait ni l'esprit, ni la beauté», et dont le génie mêmed'Hol- 
bein, dans la peinture qu'il a faite d'elle, n'a pu animer le morne visage. 

Anne de Clèves avait été promise auparavant à Franrois , duc de 
Lorraine; par un échange avantageux pour lui, c'est ce prince qui épousa 
l'aimable Christine ; les noces furent célébrées à Hruxelles, en li")41. 

Il n'y a plus rien à ajouter à l'histoire du portrait d'Holbein, mais on 
ne sera sans doute pas fâché de savoir ce que devint son modèle. 

\. Le portrait est peint sur trois panneaux de bois. Il mesure l"78 sur 0"81. En haut, à droite, 
une inscription postérieure, en anf,'lais, porte : Chrifsline, daiii/liler lo Chrislienie K. of Uenmark 
and Utilc/iexs of Lvlram/e aiul /icif... [Iieretufoi-e'.'] lliilc/iexs nf Milmi. 



150 LA HKVUE DE L'AKT 

Veuve, une seconde fois, au bout de quatre ans, cette femme supé- 
rieure gouverna pour son fils Charles, devenu son unique souci; gouver- 
nement fort sage, mais favorable à l'Autriche. En 1552, Henri II ajant 
déclaré la guerre à l'empereur, voulut s'assurer de la Lorraine : il alla jusqu'à 
Nancy, nomma un régent de son choix et envoya le jeune duc, malgré les 
prières de sa mère, faire son éducation à Paris. Christine se retira, désolée, 
à Bruxelles. Elle ne revint que pour négocier la paix de Cateau-Cambrésis, 
à laquelle elle contribua grandement. Lorsque son lils eut épousé Claude 
de France, elle parut à la cour des Valois. C'est alors que la connut Bran- 
tôme, auquel je ne puis mieux faire que d'emprunter quelques traits : 

Cette princesse, à un in nie. a esté une des plus belles princesses et autant accom- 
plies que j'aye point veu. Elle estoit en visa<,'e très-belle et très-at,Téable, la taille 
très-belle et très-haute, et le discours très-beau, surtout s'iiabillant très-bien, si bien 
que de son temps, ellen donna à nos dames de France, et aux siennes, le patron et 
modelle de s'habiller... Elle avoit surtout l'une des plus belles mains (|ue ion eusl 
sceu voir ; aussi l'ai-je veu fort louer à la reyne mère et parangonner à la sienne. Elle 
se lenoit fort bien à cheval et de fort bonne grâce, et elle alloit toujours à l'estrieu 
sur l'aridU. 

Son automne, dit-il encore, passoil bien leste d aucunes. Il faut estimer grande- 
ment ceste princesse d'avoir esté si belle et révéré si inviolablement et impollument 
la foy aux mânes de son mari '. 

Il ne lui trouve qu'un défaut, — il est vrai que c'est un péché capital, 
— l'orgueil, qu'elle avait extrême. Mais l'orgueil même lui passa. Le duc 
Charles régnant heureusement sur la Lorraine qui lui donna le nom de 
Grand, elle se retira dans son domaine de Tortone en Piémont, où elle 
mourut en 1,5'JO, après avoir vécu plusieurs années dans la prière et la 
pratique de la charité. 

Ainsi finit presque saintement une vie riche et pleine. On aime qu'un 
chef-d'ceuvre d'Holbein lui serve de frontispice et qu'un tel peintre nous 
ait gardé, avec le rellet d'une noble âme sur un jeune visage, la forme de 
ces belles mains dont (Catherine de Médicis elle-même, qui tirait vanité 
des siennes, ('tait ((inlraiate d'admirer la perfection. 

P. A. 

1. Viiir IH'hnu-ex de llriiutùni o. éil. I..'il.iiiiii', t. IX, |i tiJl-63:j; cl aussi, pcnw la vie de l'.liristiiie, 
(Ion C.iliiict, Hisliilrc île l.oriiinie. t. \', règnes îles iliiis Anluiiie. Ki':ini;(iis 11 et C.li.uli's 111. 



CORRESPONDANCE DE BUCAREST 



THËODOR AMAN 



(1830-18911 




Roumanie, l'art demeure anonyme jusqu'à la fin du 
xviii» siècle. La décoration des églises et couvents est 
l'aflaire des zoiiffrax-es, moines ou manœuvres, prati- 
ciens fidèles des recettes byzantines dont lAlhos «jarde 
la tradition. Dans les iuti'rirurs, chez les boyards et 
^ ^^ ., . j_ . chez le jirince même, on ne s'embarrasse yuère de 

MT Vi/iTS^ ^É tableaux; le mobilier doit se composer d'objets faciles 
'à déménager, au besoin à cliarger en hâte sur le dos 
(l'un cheval pour passer la frontière, tantôt du côté 
du Danube, tantôt par-delà les Carpathes, selon cpie 
l'orage souille du Nord ou du Midi, que l'envahisseur 
s'appelle le Russe ou le Turc. Quant au portrait, on en a une crainte superstitieuse : 
poser pour laisser prendre son image serait encourir le risque de se laisser «enlever 
son ombre »... 

Au début du xix° siècle, parmi les premiers qui s'en vont frè(iuenter les écoles 
d'art de l'Occident, M. Jorga et M. le Docteur Istrati ont cité, l'un dans ses publi- 
cations historiques, l'antre dans la brochure qti'il a consacrée à Aman, Gheorghc 
Asaki. le restaurateur des écoles nationales, ingénieur, agent diplomatique, poète et 
fondateur de la presse roumaine, dont on a des liasses de gravures et des copies 
d'ai)rès Rapliai'l. faites à Rome vers 1809; puis Baltazar l'annileanu. (pii a ])ublié le 
premier des lithographies estimables et dont l'exposition tle la Société roumaine 
pour l'avancement et la dill'usioTi des sciences (Bucarest, l'.i03) oll'rait un portrait 
peint à Munich en 1843; au|)rès d'eux, on a retenu les noms de Negulici (portrait de 
C. Rosctti, I8:!l), de Levaditi, à Jassy (portrait de C. Negruzzi, 1833), de C. Lecca, à 
Craiova (jiortraits de boyards, et celui, en particulier, de la princesse Marié Bibesco 
en toilette de noce, 18'i3). Celui-ci fut le priMuier maître de Théodor Aman. Tous 
cependant n'ont ([u'une valeur artistiipie tout juste e(piivalenle à la valeur littér-iire 
de leurs contemporains (|ui inaugurent la langue roumaine. Ils foid. les uns et les 



152 



I.A UEVUE DE L'ART 



autres, bonne besogne de patriotes, et leur mérite est grand déjà, à cette époque, 
d'alfirnier le droit à l'existence et la vitalité de la nation roumaine. 

Aman cl (irigoresco, jjresipie en même temps, vont étudier à Paris et rapportent 
à leur pays qui s'airranchit la révélation de lart comme apanage de lesiirit liumain. 
Aman apprend, dans les ateliers de Drolling et de Picot, le métier d un artiste 
consciencieux; Grigorcsco, à l'école de Barbizon, apprend à voir la nature et, rentré 
dans sa patrie, s'émerveille du pittoresque neuf qu'il lui est donné d'exploiter. Le 
premier organise les écoles des Beaux-Arts en Roumanie, au second revient l'honneur 
d'avoir fondé l'école nationale de peinture. 




T 11 . .\ M A N . — C II A H S K .N II I V E li . 



L'iitat roumain, après des années de négligence, a enfin réalisé le vœu d'Aman : 
(|uc sdii pays conservât sa maison avec Uml ce qu'elle contenait, comme une école de 
|iliis |i(iur |icr|icliii'i' sdii cnscigiii'mcni. A vrai iliiT. il n y a pas fallu de gros ell'orts; 
il a sulli de recueillir lliéritage ; sa veuve avait su conserver pendant ])Ius de douze ans, 
au prix des plus grandes dillicultés, avec un soin jaloux et une piété vraiment tou- 
clianle. sim inli'iiiur et ses collections, tels (pi'il les avait laissés. Cependant, malgré 
l'inlén'l que le roi Cliailes y portait, douze ans a|irrs la mort d'Aman, en iy03, 
M. C.-.l. Isirali. ce pionnier des nobles initiatives en Kmiiiiaiiie, devait encore faire 
appel a 1 iipiniiiii |iiihlique et au gouvernement, et c'est en l'.iOi seulement que le 
minisire de lliistrucliiin et des(;ultes,IM. Spiru Uarel. olilenail les crédits nécessaires 
à l'acipiisition de la maison Aman et à son entretien. Le musée a été récemment 
inaii"iii-é. ^L 'l'zigara-Samui'cas. cliai'gé de rédiger le catalogue i-aisonné des œuvres 



THEODOH AMAN 



153 



qu'elle abrite, l'a fait précéder d'une notiee liii)i^ra|ilii(|ue et critl(iue. où la valeur de 
Théodor Auian. comme artiste et comme liomine. est appri'ciée avec un sentiment 
assez exact de la place qu'il occupe désormais dans lliisloirr lii- la lîenaissance 
roumaine 

Aman naqnil vers I8;!0 (l'année est incertaine), dune vieille famille d'ollenli'. S,i 
mère , GreC(|ue d'ori- 
g'ine , s'occupa de sa 
première éducation, el 
lui apprit à lire dans des 
ouvra^'es ornés d'illus- 
trations d'après les 
chefs-d'œuvre antiques. 
L'enfant dérobait les 
bouts de c i e r fî e s à 
l'église voisine pour en 
modeler des liifures 
d'animau.\. H fit ses 
études à l'école de 
Craiova. puis au lycée 
Saint-Sava de Bucarest: 
il continua d étudier li' 
dessin. Il eut fort a 
lutter contre les préjuges 
de classe de sa famille 
avant d'obtenir la pei'- 
mission de s'adonner à 
la peinture; mais, unr 
fois à Paris, il leçut les 
encu uragem e n I s du 
prince Barbu Stirbev. 
qui lui conféra le ran;^- 
de Pitar et lui assii^na 
une li'ratilicatiou lie deux 
cents ducals. 

La première men- 
tion publique de son nom nous api)rend un gros succès à Paris; on lit dans 
/(■ Ciins/iiiiiionne/ et dans In l'alric des 20 et 21 avril 1H54 : « PendanI ([uebiues 
Jours, le boulevard Moidmarlr'c a rli' litlcralcmenl <ibslrui' ]iar unr foule avide de 
jouii', à l'étalage de la maison (loiipil. de la represenlalion graluilede I un des succès 
les |)lus emouvanls de la guerre ilOrient. M. AniaTi, de Valacliie. a reproduit avec un 
liinceau lialiilc hi llaiiullr i/ ( l/lrnilzii . (le lahic.iu. ipii lail inuinrur .m l.ilriil cl au 
pati'iolismi' de son auleur, est (lestin(> à S. M. Ir sull.in >'. C riail la ronsri-ration dr 
Paris. Sur le conseil du gran<l philo-rcuimain Billi'cocq. le pcinirc .icconqiagnc son 
œuvre a (lonslantinople ; il est reçu pal' le sullan (|ui lui l'ail l'cnicllrc ■.'(», nou francs 

LA KEVUE DE L'aRT. — XXM. 20 




T 11 . A M A N I' A 11 LUI- M K M E , 



V I .N G T ANS. 



154 LA RKVUE DE L'ART 

pour frais de voyage et la décoration du Medjidié à titre de récompense. C'était la 
fortune. C'en devait être une bien autre pour l'artiste de s'embarquer pour la Crimée 
et d'assister, les 17-19 octobre 185'.. aux assauts de Sébastopol. Au Salon de 1855. 
figura sa Bataille de lAlmn ', à côté de celles d'Horace 'Vernet. de Bellangé, de Pils, 
de Doré. 

Pendant son séjour à Paris, il s'inspire déjà des légendes et des poésies histo- 
ri(|ues (|ui alinieiitcnl l'enlliousiasme de ses compatriotes : la Dernière nuit de Michel 
le Bra^e est une illustration directe de la ballade populaire du poète Déni. Bolinti- 
neanu: la Bataille de l'Ile Saint-Georges, épisode de la grande victoire du même 
Mihai sur les Turcs de Sinan-Pacha. à Calugarcni (1593), semble une adaptation de la 
balaille de Truie, de Salvator Hosa, ([u'il a copiée au Louvre. Mais dans ces travaux, 
la composition est factice, parfois banale, la couleur sombre et bitumineuse. Au 
ciintraire, certains intérieurs du même temps présentent le vif intérêt d'une observa- 
liiiii très réaliste, et le Portrait du peintre à vingt ans, grandeur nature, à mi-corps, 
figure intelligente et sympathiciue, demeurera, par ses qualités de facture, l'har- 
monie des couleurs, la vérité de l'expression, son œuvre la plus réussie et (juil ne 
refera plus. 

De retour à Bucarest, en 1858. il est effrayé des idées arriérées qu'il y retrouve et 
sent que, pour créer un courant favorable à l'art, la fondation d'une école est indis- 
pensable. L'éphorie des écoles apprécie ses « louables propositions », mais les 
promesses qu'on lui fait en 1859 ne se réalisent qu'en 1864. Aussitôt nommé profes- 
seur et directeur de l'école des Beaux-Arts, Aman se met en correspondance avec 
Paris, pour se procurer les reproductions en plâtre des chefs-d'œuvre classiques : 
la collection qu'il en réunit n'a pas été augmentée depuis sa mort. Au bout de deux 
ans à peine, par un calcul d'économie mal comprise, l'école est supprimée. Aman 
pripuvc alors son véritable zèle et la foi en sa mission, en la soutenant de ses propres 
deniers jusqu'en 1867, où • elle se rouvre, grâce à 1 intervention du nouveau prince, 
Charles de Hohenzollern, C'est en 1882 que le ministre des cultes écrit à Aman, pour 
l'encourager et l'assurer que le pays reconnaîtra ses services et ne laissera plus 
retomber une institution aussi utile. 

Km 1Kt;2, le ministre des cultes, le poète Déni, lîolintinéanu, lui fait acheter par 
l'Ktat sa Balaille de l'Ionin (1859) et installe, sur son initiative, une galerie de 
tableaux dans le salon de l'Aïadémie de Bucarest. C'est l'époque aussi où la prin- 
cesse Elena Couza lui fait commander les ])iirlrails des fondateurs des hôpitaux, que 
le peintre se cliarge d'executei- au prix de ccmI <liuals pièce. 

Mais bientôt les (■vèni'mcMts iiolitiques (|ui se sont précipités le ramènent à son 
chevalet et à sa v('ritable conception de la peinture : « Elle met l'histoire en action, 
elle conserve à la patrie les portraits de ses grands hommes : elle donne aux écrits 
un corps et une couhnir, elle les embellit des inspirations du peintre, cpii, étant 
artiste, est toujours poète et créateur », Il fixera en de grandes toiles les principaux 
moments de cet ;1ge nn-moralile : /'/ Fête de l'Union des /irincipautés, avec la /lora 
dansée à la lumière des torches, devant le iiàtimeiit du vieux gymnase, à Cra'i'ova : 
la l'roclaniiiiiiin de l'Union (24 janvier 1859) par les membres de l'Assemblée qui vient 

t, Klli' ('.lit .iiijiinrilliiii |i:iitir de l:t l'ollcction ilc M. Vladimir (ihirii, à Ciocanesti, 



THEODOR AMAN 



155 



d'élire Alex.-I. Couza premier prince du pays roumain, et qui tous lèvent une main 
pour prêter serment; puis, à la Chambre des Députés, c'est, le 10 mai 1866, le prince 
Charles qui jure sur la Constitution de régner selon les lois du pays. Dans ces 
tableaux, qui sont une collection de i)ortraits historiques, les «ïroupements conservent 
du naturel et les fiffures ont de l'expression et du caractère; le travailleur assidu 
et habile qu'était Aman semble se trouver là plus à l'aise que dans des sujets simples, 
intimes, où le défaut d'émotion \i' trahit. Les scènes historiques et léfjcndaires se suc- 
cèdent d'ailleurs jusque dans les dernières années de sa vie : voici les ^'ioldats de Michel 
le Brave (159fi). enlevant les femmes du ha'-em de Rusciuk (1862), Michel contemplant la 




Tii. Aman. — Bovabus suKPiirs i'ak les envoyés dk Vlau l'Empa leuk . 



tète du ffénéral Batlioii. assassiné, où l'on remarque un sensible éclaicissement de la 
palette du peintre (1865), la Bataille au.i: torches de Had l'Empaleur (1866), la Poursuite 
des Turcs après la victoire de Calugareni (1872), une des scènes militaires les plus 
vives de couletir et de mouvement, Etienne le Grand tombant de cheval à la bataille de 
Skheia (1875), les Boyards surpris par les envoyés de Vlad^ composition larffement 
jetée, aux couleurs brillantes et d'une verve peu habituelle, qui tient sans doute au 
tait ([ue la pliqjart des personnages sont demeurés inachevés. 

Mais ce sont encore les portraits qu'il faut préférer : celui d'un h'^oumi-ne au 
visage jeune, encadré d'une barbe abondante, et coiffé du i)o(cape; le groupe si 
naturel des Trois fri-res Aman, Theodor, lorgu et Alecti, autour d'une table, dans 
l'atelier du peintre; la tète énergi(iue, au front large et aux épais sourcils du ]ioète 
lancu Vacarescu : les deux portraits de M'"' A. Aman, et surtout celui de M">f Vorni- 



156 LA HEVUE DE L'ART 

nukhr. IIP liilli'i le iidiir. iiiii' pliiMic lil.iiiclir ;i s.i l(](|Mi' iioirf. ppiil-ètrp le nieilleur des 
])urtrails de l'cniiiics. 

(>i) souliailei'itil. ilaiis 1 nuvie de celte e|i(i(|iie. tiiiiiver au.jiiuril Imi un iniruir 
pins fidèle de la sdeiélé icjuriiaiiie. alors en voie de si profondes transformations. 
Mais la personnalité de l'artisle n'est pas assez puissante pour cliercher autre chose 
que les succès do mode et si luius le trouvons plus tard occujié de scènes orien- 
tales, c'est moins pai' priieliant spontané que pour répondre au mouvement qui vient 
de Paris, pour Irnitei' des sujets mis en voffue par Decamps et par Delacroix; de 
même qur. Inut à llieure. Aman s'apercevra de l'intérêt pictural que présente la 
vie campagnarde (pii l'a Iciujours enloure, ]ors(|ue les succès de Grigoresco commen- 
ceront à faire l'cliee à sa priiiiauli' jus(pu:-l<i incontestée. C'est une séi'ie de Femmes 
liirijiiis iiii /min. i\ ( lilnlisijiirs. de Rei'cnrleuses au harem, iine l'réscrilalion dCsclaves, 
d ufi dessin souvent lourd dans les lignes du corps féminin et d'un coloris demeuré 
eonventionnel. mais piM'lexte à >< dépouiller la ci'éature humaine de ses parures 
emiuiinli'es ». ainsi (|ue s'exprimait le chroni(|iieur d une feuille française à Bucarest. 
Kidiii. quand les tendaïues impiessionnisles l'eniporlenl el ipie la convention du 
tableau eoinposi'' cède au nouveau dogme ilu motif emprunte à la vie de tous les jours 
et copie lil qiii'l, Aman se mel aussi à peindre des scènes dans /es pnrrs, liefi fêles a^ec 
Itiotitari des musiciens tsiganes), où il ari-ivc a un certain sentiment du ]ilein-air. 

lùilin. il s'est essaye comme graveur, et il laisse environ (piatre-vingts [ilanches 
iiriginajis: la plupail drntre elles irprcnncnl les sujets de ses tableaux. (pTelles ont 
beaucoup eonti'ibue a |io|)ulariser' : types iio|iulaires. scènes paysannes et portraits, 
— ici enccti'e les (cuvres les mieux venues. — parmi lesquelles il faut nieidionner 

il- /'rinir C/iar/es llS7'ii. /. //eiini/r llitiiiiirsi-ii . i Arlisie vers la cinipianlailie el /'/ Mire 
lie /'arlisie. 

liécoi'ateur. .\niaii a orne les niiirs cic s.i maison de IVes(pies. les unes achevées, 
les autres restées à l'état deliauelies, ipiil peignait à la cire; il a aussi sculpté un 
certain nombre de nu-iddes el de médaillons dans des l)oiseries. qui témoignent de 
ses elfuris à être univeisel icjuime les gi'ands maiti'es de la Renaissance. Ses réelles 
cpialités ne sullisnil pas a lui mériter une ii'piilation eumin'enne, mais son labeur 
convaineu pourra loujours sei-vir il'exeujplr. 

Apies une longue et pi'Mllde uialailic. il uiourid dans s(ui alelier. où il travaillait 
encore, dans les cli'rnirrs jours de juillet, le l'.i aoùl 18',H. 

Le musr'e Aman possède eu loul \:','i pfiiiluri's a l'huile. ()>'< gr.ivirres. 20 dessins 
au crayon et 8 à la plume, a ipiol 1 ou a ajoub' I,") tableaux i'ap]iortes de la l'inaco- 
lhè(pie de r.ucarest et 2 du ministère des eulles. Kn oulre. il existe 7 toiles de lui à 
la l'Iuaeolhèqiu' île .lassy, un assez grand noudu-e d'autres, doni de biuis portraits. 
.Ml niusi'i' .\lex. Aman, a Craiova. el les porIraHs de I ephiuie des lii'ipilaiix que l'iui 
a pu voir a 1 Lxposiliiui jubilaire de l'.Miii. flulin. de uiunbreux ouvrages se trouvent 
euciu'c chez des paitieidiers, en liouiLianie. eu l'iauee el jusqu'en Amérique. 

Mai'.i i;i. MONTANDON 



BIBLIOGRAPHIE 



Inventaire général des dessins du musée du Louvre et du musée de Versailles. 
École française, par.lcan GuiFFiiiiv ot Pierre Marcel. T. III. — Paris, Ch Eggiman. 
iii-4". 

Voici déjà le ti'oi.siènie volume île celle riche cdllcctiun de dessins français des 
musr'cs du Louvre et de Versailles, et il suflil de dire qu'il contient les artistes 
compri.s alplial>étiquenient entre Cnllot et Corneille pour (pion juge aussitôt de son 
intérêt. 

En ell'el. parmi les sept cent cinf] illustralions. qui acconqiagnent cet inventaire, 
il en est un grand nombre de premier ordre : ce .sont d'abord les Callol, — soldats, 
paysans, femmes dupeuple, — dessins au crayon lavé.s d'encre, qui occupenlprès de cent 
cinquanle numéros: puis, ce sont les Carpeaux, — portraits ou caricatures, esquisses 
de sculptures, dessins dajirès les maîtres. — aussi très abondants; c'est Chardin, 
il'autant plus précieux dessinateur qu il est fibis rare: Charlet et ses grognards du 
premier Enqiire; Cochin et ses f(''les de la Cour de Louis ,\V; enfin, c'est la dynastie 
des Corneille, dynastie prodigieusement féconde puisque le seul Corneille le jeune 
ne figure pas ici poui- luoins de trois cent quatre-vingt quatre pièces! 

Une savante introduction sur l'enseignement <\u dessin à la fin du xviii= siècle. 

des tables des filigranes, des noms propres, etc.. coiiiplèleiit ce volume, plus varie 

et plus curieux encore, semble-t-il, (|ue les deux précédents. 

E. D. 

La Grèce, par Gustave Fougéues, un vol. in- 16 (collection des Guides .loanne). 
— Hachette, Paris, I90V». 

Voilà longtemps qu'on attendait ce «guide ». dont on connaissait déjà la partie 
consacrée à Athènes et à ses environs; désormais, le voyageur aura à sa disposition, 
dans un format peu encombrant, non seulement tous les conseils i)rati(pies néces- 
saires au touriste, mais un manuel sommaire d'archéologie classique où ont été con- 
densés, avec une admirable méthode, tous les renseignements relatifs à chaque champ 
de fouilles, à chaipic l'poqiie, a chaque monument; c'est l'histoire de l'art grec résu- 
mée, — au prix d'un immense travail qui ne se laisse même pas soupçonner, — par 
un savant, qui est en même temps un critiipie plein de goût et un écrivain iqiris de 
clarté, l'.i cartes, 46 plans et de nombreuses illusli'atinns complètent le volume et 
achèvent de faire de ce « guide» un véritable livre de Ijibliotliecpie. 

K. D. 



158 LA KEVUE DE L'ART 

FransHals, sa vie et son œuvre, par K. W. Moes. — Bruxelles, G. Van Oest, in-folio. 

Les lecteurs de ee beau livre ne reprocheront certainement pas à l'auteur d'avoir 
encombré son texte de références : il ne contient guère de notes, aucune bibliogra- 
phie, aucune table (si ce n'est une fable des œuvres du maitre, enumérées pêle-mêle, 
table par conséquent des plus incommodes). Mais cette première publication 
en langue fran(;aise. consacrée au peintre de la Bohémienne et des Réunions d'ar- 
quebusiers, aura au moins le mérite de dégager la personnalité du peintre de llaarlem 
des légendes dont elle est restée entourée, jusqu'en ces derniers temps : grâce aux 
renseignements louiiiis par des peinlures, grâce à des documents d'archives, dont 
certains étaient, parait-il. inédits, le conservateur du Cabinet des estampes d'Am- 
sterdam est i)arvenu a suivre étroitement la vie et l'activité de Frans Hais. Bien plus, 
il a voulu montrer dans la dernière partie de son livre quelle avait été l'influence 
du maître et il a résumé à cet elfet ce qu'on sait de la vie et de l'œuvre des frères, 
fils et gendre de Hais, en donnant des exemples de la manière de Dirk, Frans ■I^ 
Herman, Jan, Reynier et Nicolas Hais, d'après des œuvres photographiées pour la 
première fois dans des galeries publi(iues et dans des collections privées d'Angle- 
terre. d'Allemagne et d'.\méri(pie. 

Inventaire des sculptures commandées au XYIIIi^ siècle par la Direction 
générale des bâtiments du roi (1720-17;iO), par Marc Furcv-Raynaud. — Paris, 
J. Scheniif. in-»". 

Diverses coniniunications faites à la Société d'histoire de l'art fran<,'ais avaient 
attiré l'attention des chercheurs sur le travail entrepris par M. Marc Furcy-Raynaud et 
en avaient fait souhaiter le rapide achèvement. On sait combien il est important, quand 
on se trouve en présence d'une œuvre d'art tant soit peu ancienne, de pouvoir l'iden- 
tifier à coup sûr, grâce à des documents d'archives ; or, quels documents peuvent 
être plus certains et plus probiints que les commandes et les paiements, dont «m 
trouve trace dans les archives des Bâtiments du roi '! 

Déjà, M. F. Engerand avait écrit, à laide de ces comptes, l'histoire des peinlures 
commandées ou acipiises par le roi ; et voici que M. Furcy-Raynaud, sur un plan 
analogue, nous donne aujourd'iuii l'état civil des nombreuses commandes de sculp- 
tures faites entre 1720 et 1790. Il ajoute à chacune des pièces qu'il publie et qui sont 
rangées, jiour cliaque artiste, suivant l'ordre chronologique de sa production, un 
rapide historiciue des œuvres d'art, acconqjagné de notes concernant leur destination, 
leurs pérégrinations et leur situation actuelle. 

On juge de (pielle utilité peut être ce recueil ()our l'étude de la sculpture française 
au xviir siècle : et l'on en doit savoir d autant plus gré à fauteur iju il faut avoir 
entrepris soi-même des làciies aiiah>gues pour évaluer la somme de recherches minu- 
tieuses et ingrales que i iprcsenteni ces quelc|ue cent vingt pages. 

E. D. 

Jean-François Raffaëlli, peintre, graveur et sculpteur, par Arsène Alex.andre, — 
Paris, H. Floury. in-'i">. 

M. .'\rséne .Vh'xandre <-ornp!rte la ri'cente exposition de M. Halfaélli aux Galeries 



BIBLIOGRAPHIE 159 

Georges Petit, et caractérise, en deux cents pages illustrées d'autant de reproduc- 
tions, la physionomie de celui ([u'il appelle, comme Baudelaire faisait de Cons- 
tantin Guys, « un moraliste pittoresque ». On connaît l'inspiration de ce Parisien de 
Paris, qui n'a guère considéré de la capitale que la morne banlieue, avec ses terrains 
pelés, ses arbres chauves, ses cheminées funèbres et les tristes figurants de ce décor ; 
tel est le domaine de M. Ratraëlli,et M. Raffaëlli lui-même a pris soin de nous rappeler, 
dans ses Promenades d'un artiste au musée du Loui're, cette maxime de Delacroix qu'on 
pouvait faire des chefs-d'œuvre même en s'inspirant des paysages de la banlieue 
parisienne. 

Le livre donne à merveille l'impression de cette activité, de cette multiplicité 
d'aptitudes, qui est la marque propre de M. Rall'aélli : il a été peintre, illustrateur, 
lithographe et aquafortiste: l'eau-forte en couleurs l'a tenté au même titre que la 
pointe sèche: il a été sculpteur et compositeur de musique: il a fait des conférences 
et aussi de la « littérature », hélas! Enfin, il a prouvé maintes fois, et notamment 
en organisant, en 1884, la première exposition particulière dans une boutique inoc- 
cupée, qu'il savait à l'occasion être commerçant. C'est là une existence assurément 
bien remplie : M. Arsène Alexandre écrit même que c'est « le véritable roman d'un 
esprit et d'une sensibilité créatrice », et que si M. Rall'aëlli « n'est pas, au gré de 
certains, un véritaltle héros de roman, on accordera qu'il est. au moins, un héros 

tout court ». Croyons-en M. Arsène Alexandre. 

E. D. 

La 'Vie des peintres italiens, par Giorgio Vasaiu. Traduction nouvelle par T. de 
Wyzewa. Fa.scicules II et III. — Paris, F. Giltler, 2 vol. in-16. 

On a déjà signalé ici la publication, par petites tranches illustrées et annotées, 
d'une nouvelle traduction des Vite de Vasari. Le second et le troisième fascicules 
viennent de paraître : l'un est consacré à Fra Angelico et à Benozzo Gozzoli, l'autre 
à Filippino Lippi et à Lorenzo di Credi. Le texte, traduit par M. T. de Wyzewa, a été 
en même temps revu et critiqué par lui : des commentaires historiques redressent les 
erreurs de Messer Giorgio et nous renseignent sur le sort des œuvres d'art (pi'il cite 
au cours de ses biographies. Enfin, à la suite de chacune des Vies, quelques images 
reproduisent les peintures caractéristiques du maître dont il vient d'être question. 
Tout cela, agréablement présenté et d'un jirix vraiment minime : d'excellente vul- 
garisation. 

Storia dell'arte contemporanea italiana, da Luigi Callari. — Ronia. E. Loescher, 
in-8°. 

L'intention de l'auteur, en réunissant dans son oiivi'age les premiers éléments du 
caractère et du développement de l'art italien contcnqioiain. dont il recherche la 
véritable origine dans certaines œuvres de Canova. a été surtout de revendi(pier 
pour les artistes de son pays la place qu'ils ont occupée dans l'histoire du ]iri)grès 
artistique. Nombreuses et grossières sont les erreurs qui accoirqjagntnt d drdinaii'e, 
à l'étranger, tout jugement sur l'art italien du xix^' siècle et les premières années du 
xx«; on l'accuse de retarder, de pasticher, de nian(|uer d'inspiration, et. il faut 
bien le reconnaître, dit M. Callari dans sa préface, combien, même en Italie, ont une 



160 LA HEVUE DP: L'AKT 

iih-e nelti- des orifrines l'I du dcveloppenicnt de l'art . et des nobles batailles qui 
afrilèreid Iciul le sici-li' passe et préparèrent la renaissance actuelle? 

Le pi'ésenl livre doit édaiier les jo-norants et convertir les incrédules. Il leiidra. 
à coup sùi-, (le très ^'rands services, moins peut-être en ileniinitrant lintérèt qui 
s'attache à tant d'altistes de second ordre et à tant d'oeuvres dont on n'a point ji'a'i'clé 
niéinoii'e. (pi'en tixani 1 histoire, si mal connue à réti-an<;er. de tout un siècle d art 
italien, heanniup plus vivant et beaucoup moins isolé qu'on serait tenté de le 
croire. Il y a tels chapitres, comme ceux sur Canova et le néo-classicisme, la 
renaissance de la sculpture, l'architecture du .\i.\"= siècle, l'académisme et le roman- 
tisme italiens, l'école napolitaine etMorelli. l'impressionnisme et le préraphaélisme 
en Italie, qu'on ne manquera pas de lire avec curiosité, pour y apprendre l'évolution 
qui s'est manifestée, dans la patrie de l'art classiipie. au contact des idées modernes. 

Cronicques et conquestes de CharlemaiDe. reproduction des 10 J miniatures de Jean 
Le Tavernier (I'i60). par .L Van den Ghevx. — Bruxelles, N'romant. in-8o. 

C'est une tendance qui se généralise de plus en plus, depuis quelques années, 
de reproduire in-e.nenso les plus précieux manuscrits à miniatures des bibliothèques 
publiques, et celui que l'érudit conservateur des manuscrits de la Bibliothèque royale 
de Belgique vient d'ajouter à la collection y avait sa place toute marquée. Non 
pas peut-être que les cent cinq miniatures en grisaille des Croniques de Chai-lemaine 
doivent être considérées comme autant de chefs-d'œuvre, mais ces productions de 
l'école llamande de la lin du xv siècle, très iiabiles et très variées, appartiennent à 
un manuscrit ilont. par une rare bonne fortune, on connaît à la fois le rédacteur. 
David Auberl. (jui la signé; l'illustrateur, Jean Le Tavernier. d'Audenarde, qui en a 
été payé par un mandement de Philippe le Bon. en date du 29 mars 1460: l'enlumineur. 
Pol Fruit, qui en a exécuté les lettres ornées; et cnliii le lelieur Liévin Stuvaert, qui 
en avait signe la reliure ancienne, aujounlliui disparue. 

La reproductiiin intégrale de ces « liistoires ». publiées à la grandeur même des 

originaux et accomiiagnees d une notice préliminaire du P. Van den Oheyn. met 

donc aux mains des artistes, des critiques, des liistoi-iens de l'art et des simples 

lurieux des monuments du ])assé, un ensemble de documents nombreux et sûrs. 

dont ils ne manqueront pas d'apprécier l'agrément et de tirer profit. 

K. D. 



IJVIiES NOUVEAUX 



— Lu For<'t ilr /■'iiiiliiiiichlcitii (Idiis lu 
nature, tlnits l /iislntrr, du/is la liltéraluri- . 
ilaiis lari, par lùnile Ml(,iii;i,. - l'ai-is. 
1 1 l.aurciis. inS". pi., '.i Ci-. 

— Le Cliiheuii .Saiiil .lii^c I rai'au.c île 
défense.^ cip/jarleiiienla des papes, sièges. 



jiriiioiiniers. e.téciilioiis. le trésor, par E. lio- 
DocANACHi. — Paris. Hachette, in-8". pi., 
•20 fr. 

— /'si/e/io/ugie d art. Les iiuiitres île la 
lin du A'AVe siiu-le, par Etienne Biucon. — 
Paris. Pion. Nourrit et C''-. in-S°, i fr. iO. 

Le ijeraut : H. t)EM >. 



PAHl». — IMCKIMBHIB OBOHOgS P8T1T, 12, H U B U O U Oï - 1> B - M A U II n 1 



LA SCULPTURE A WURZBOURG AU DEBUT DU XVI" SIECLE 



TILMANN RIEMENSGHNEIDER 

(1468-1531) 



Le particularisme artistique, qui se 
perpétue daus l'Allemagne contemporaine, 
ne s'est jamais plus vigoureusement 
allirmé qu'au xv" siècle : à cette époque, 
l'impuissance du pouvoir central, la pros- 
périté économique des villes libres, l'ab- 
sence de communications rapides et 
fréquentes entre les ditl'érentes provinces 
du Saint-Empire romain germanique sus- 
citent une multitude d'écoles autonomes, 
dont les influences enchevêtrées font de 
l'art allemand une mosaïque confuse et 
bariolée. On peut néanmoins distinguer 
aisément deux groupes principaux : les 
écoles de l'Allemagne du nord (iiieder- 
deutsc/ie Schuleii) et celles de l'Allemagne 
du sud [obcrdeutsche Schuleii). Le groupe 
de l'Allemagne du sud est de beaucoup 
le plus important. 

En ell'et, dans le nord , où l'aclivib' 
artistique se concentre surtout dans les ports hanséatiques et dans la 
petite ville aujourd'hui déchue de Calcar, près de Cologne, la sculpture 
sur bois est sous la dépendance absolue de l'art hollandais et flamand. 

La kkvue dk l'art. — xxvi. 21 




Phol. Sloedlner. 

FiG. 1. — Anne et Joaciiim. 

Bois. — I.onilrc-s, inusi'c de Soulh Koiisiii^ton. 



162 LA REVUE DE L'AKT 

En oui 10 la prùtlomiiiaiice de la peinture, (jue radinirable polyptyque de 
(iand, clief-d'œuvre des van Eyck, avait mise en évidence, s'aflirme simul- 
tanément à Hambourg, à Soest et à Cologne. Au contraire, dans l'Alle- 
magne du sud, lu sculpture est manifestement en avance sur la peinture et 
joue le rôle d'initiatrice. 

Cette vaste région a donné naissance à trois écoles principales : l'école 
rhénane du sud, l'école souabe, à laquelle se rattachent les écoles bavaroise 
et tyrolienne, et enfin l'école franconienne. Si l'on considère tout à la fois 
le nombre et la valeur de ses artistes, la continuité de son évolution, le 
rayonnement de son influence, la primauté de l'école de sculpture fran- 
conienne apparaît indiscutable '. Plus éloignée qu'Augsbourg de l'Italie, 
elle conserve plus longtemps son originalité locale, son caractère drama- 
tique et viril. 

Le centre le plus important de cette école est Nuremberg, qui devient, 
à partir du xiv' siècle, la ville la plus riche et la plus active de l'Allemagne 
du sud ; c'est là que travaillent "Veit Stoss, le sculpteur sur bois (1440- 
1.533), Adam KraiVt , le tailleur de pierre (1450-15()'J), Peter Vischer , le 
fondeur de bronze (14li()-ir)2;t), trois des plus grands artistes allemands du 
xv° et du .\vi" siècle. Mais, en marge et indépendamment de l'école de 
Nuremberg, une école origiiuile de sculpture se développe en Basse Fran- 
conie, dans la vallée du ?*iain (/ii(/iii/r;rii/>i.\r/ic Sr/iii/e) : son principal 
centre est la résidence épiscopale de Wurzbourg qui, après avoir joué 
pendant tout le moyen âge un rôle assez efl'acé, s'arroge au milieu du 
xv" siècle le glorieux héritage de Bamberg. Nous ne savons rien des 
origines de cette école, ni de ses premiers représentants ; elle se résume 
dans l'état actuel de nos connaissances en une seule personnalité d'artiste 
auquel on a longtemps attribué en bloc toutes les sculptures de la Basse 
l'raiicniiie : Tilmann ou Dill liiemenschneider. Il n'est peut-être pas sans 
iiib'riH de préciser l'évolution et le caractère de son œuvre. 



1. Ce n'rst pas quo les deu.x avitrcs ëcoles se soient montrées sterili's en chels-d'œuvre. La 
sciil|itnre allemande du xv° siècle n'a rit'n produit qui soit supérieur aux stalles de réf,'lise d'Ulni, 
sr iilptées par le liinliier Jorg Syrlin, au retahie de Saint- Wollfçan};, par Mieliael Pacher, à certaines 
statuettes di' Konr.id iMeyt, (|ue Durer estimait le plus insigne sculpteur de son temps, ou encore à 
ce majestueux Siaiit Aiituiiie qui trône au musée de Colniar, au centre du retable d'Isenheim, et qui 
est aussi t;rand dans le domaine de la sculpture ([ue les volets de Matliias Oriinewald dans le domaine 
de la peinture . Mais ce sont la des cliels-d'd'uvre isolés. 



TILMANN KIEMENSCHNEIDER 



16S 



Maître Dill ' n'était pas originaire 
de la Franconie ; il est né à Osterode, 
dans le Harz, en 1408. Mais il est pro- 
bable que sa famille avait des attaches 
anciennes à Wurzbourg, où le nom 
de Riemenschneider est mentionné 
dans des documents du milieu du 
xv" siècle ; car les archives de la ville 
nous apprennent qu'à la date du 7 dé- 
cembre 1483, le jeune homme est déjà 
inscrit dans la gilde de Saint-Luc, et 
que, le 28 février 1485, il acquiert le 
droit de bourgeoisie. Il joua, comme 
Lucas Cranach à Wittenberg, un rôle 
important dans la conduite desatfaires 
de sa ville adoptive : de 1504 à 1525, 
il siège sans interruption dans le Con- 
seil; en 1520, il est élu bourgmestre. 
C'est la preuve que la condition so- 
ciale des artistes, qui étaient généra- 
lement de pauvres hères, des Schnui- 
rotzer, comme dit Durer dans une de 
ses lettres de Venise, commençait à 
s'élever. Mais la guerre des Paysans, 
qui éclata en 1525 et qui sévit parti- 
culièrement dans la région de Wurz- 
bourg, lui fut fatale. Il prit parti pour 
les paysans révoltés contre l'évèquc 
sous la conduite de Klorian Geyer; 
impliqué dans la répression de celle 
jacquerie, il fut jeté en prison et ne 
recouvra sa liberté qu'en faisant aban- 




1. Son prénom (Je Tilmaiin ii|iii.irait ilans les 
documents sous ditlérentes formes aljré;,'ëes : Thylo, 
Till ou UiU. 



Fin. 2. — KvE (14y;j). 
Slaliie proveimiil ilr I.i Cliaiicllr di' la Vierf^o. 
l'icrtT, — Wiir/liniir'i^, rollrr-l m»ih ili' la Snrirti' (rilistoirc. 



16'. LA REVUE DE L'ART 

tlnii (i une partie de sa fortune qui lui lut couiisquée. A partir de cette 
catastrophe, le vieux maître disparaît de la scène; le silence se fait autour 
de son nom, et, parmi les œuvres de lui ijue nous avons conservées, aucune 
ne semble postérieure à 152r>. Il meurt obscurément en 1531, à l'âge de 
soixante-trois ans. 

Le mystère de sa formation artistique est loin d'être éclairci. D'après 
M. Piickler-Limpurg' , Riemenschneider serait issu de la vieille école 
locale de Wurzbourg. M. Tonnies, qui a consacré à ce maître une étude 
approfondie'-, incline à croire au contraire qu'il fit son apprentissage à 
Nuremberg, dans l'atelier de Micliael Wolgemut; et, en effet, le style de 
Riemenschneider, particulièrement dans les draperies, rappelle à certains 
égards l'école de Nuremberg. Mais je suis beaucoup plus frappé, pour ma 
part, de sa parenté avec l'école souabe, et je serais tenté de supposer 
qu'il a connu à Ulm, qui était alors le centre d'art le plus important de 
l'Allemagne du sud, les œuvres de Ilans Multscher et du huchier JOrg 
Syrlin. Un des critiques les plus pénétrants de la sculpture du moyen 
âge, M. Voge, a récemment attiré l'attention sur les analogies multiples 
qui existent entre la manière de Riemenschneider et le fameux retable 
souabe de l'abbaye bénédictine de Blaubeuren(1493) ^ La Madone de l'autel 
de Greglingen est sœur de la Madone de Blaubeuren ; certaines figures 
d'hommes, comme par exemple le Saint Jean de l'autel de Miinnerstadt, et 
le Saint Benoît du retable de Blaubeuren, se ressemblent par l'enchâsse- 
ment des yeux, la retombée de l'ourlet des lèvres. De part et d'autre, même 
charme féminin, même absence de force dramatique. D'ailleurs, il n'est 
pas strictement nécessaire d'admettre un séjour de Riemenschneider à 
Ulm pour cxpliciuer ces analogies : les échanges artistiques entre la Souabe 
et la Basse Franconie étaient déjà anciens. L'église Saint-Jacques de 
Rothenburg, pour laquelle Meister Dill sculpta un de ses plus beaux 
retables, n'avaitelle pas commandé eu l'i(>(; son maître-autel au peintre 
souabe Friedrich llerlin de Nordlingen*? Il n'est donc pas surprenant que 

\. Die Niiriiher<iev liildnerliiimst iim die W'endr des XlVi'i' imd Xl'i-ii Jii/ii/iii)ii!erls. Strasbourg, 
li)04. 

2. Tilmann Hienieiisc/iiieidei-. Slrasboiir;^, l'JOU. 

3. W. Viiye, Der Meis/er des lihiiiheurer lloflidltiiis iinil seine Madunne», dans les Monatsiie/'le 
fur Kunslieissensc/ui/'l , janvier l'JU'.l. 

4. b\ llaack, Friedrich llerlin. Strasbourg, lU'it/., l'JOU. 



TILMANN RIEMENSCHNEIDER 



l'art de Riemenschneider participe 
autant de l'école souabe que de l'école 
de Franconie. 

Bien que la clironologie des 
œuvres de Riemensclmeider soit mal 
assurée, on peut discerner dans son 
évolution artistique trois périodes 
assez nettes : une période de forma- 
tion, qui s'étend de 1484 à 1495 envi- 
ron; une période de pleine maturité, 
entre 1495 et 1515, pendant laquelle 
il produit ses chefs - d'œuvre : les 
retables de la Tauber et le tombeau 
monumental de Bamberg-; enfin, une 
période de déclin, de 1515 à 1525. Sa 
production, très abondante, s'étend 
donc sur quarante années. 

A la différence d'Adam KralVt, 
qui est un spécialiste de la pierre, 
Riemenschneider a été à la fois tail- 
leur do pierre et sculpteur sur bois. 
La pratique de la sculpture en pierre, 
qui est conseillère de simplicité, a été 
un utile contrepoids à ses tendances 
décoratives. 

L'œuvre la plus ancienne qu'on 
lui attribue est le tombeau d'Eberhard 
vonOrumliach dans l'église de Rimpar 
(1487) : le chevalier, armé de pied en 
cap, est représenté en haut-relief sur 
une dalle de pierre, dans une attitude 
raide et compassée. 

Le maître-autel en bois sculpté 
de l'église de Miinnorstadt (1490) est 
une œuvre beaucoup plus importante, 




f'hot. Stoedlner. 

Vio. .i. 

TilMHKALI 11 K l'kVIÎuUF. 

Ruiioi.F VON Souk K KMiEhc; (14'J(i), 
PiovVP-, — WiU'zlHHirg, l'.allirtiralc. 



166 I.A liRVUE DE L'ART 

et dont 1 aiitliciiticitf' nous est en outre certifiée par des documents. Sa 
décoration plastique est aujonrd'iini dispersée. Ce retable était consacré à 
sainte Marie-Madeleine, dont l'iconographie procède d'un amalgame entre 
trois personnages dilTérents de l'Ecriture : Marie, sœur de Lazare; Marie 
deMagdala, la pécheresse amoureuse, (juivint trouver Jésus dans la maison 
de Simon, lui parfuma les pieds avec des onguents précieux et les essuya 
avec la soie de ses cheveux ; et sainte Marie l'Egyptienne, la prostituée 
folle de son corps, qui alla expier ses égarements charnels au désert. Les 
trois légendes sont ici mêlées. La Saiiile Madeleine, dont la statue occu- 
pait le centre du retable, est représentée toute nue en Maria œgi/ptica^ ; 
elle est debout, les yeux levés, comme en extase; ses pieds touchent à 
peine le sol ; ses cheveux retombent en longues tresses sur ses épaules, 
sur tout son corps, et la recouvrent d'un manteau soyeux. Les proportions 
de cette figure sont bun d'être satisfaisantes. 

Les statues en pierre A' Adam et A'Èi'e {?\g. 2), que Riemenschneider 
sculpta trois ans plus tard, en 1493, au portail sud de la chapelle de la 
Vierge (Marienhapelle) à Wurzbourg, sont les ]U'cmières grandes statues 
nues bien proportionnées du xV siècle, et à ce titre elles font époque dans 
l'histoire de la sculpture allemande. Elles sont d'un n'alisme encore timide ; 
mais, malgré la gaucherie des attitudes, elles attestent un sentiment délicat 
de la beauté. Malheureusement, les originaux sont si endommagés qu'on 
a dû les transférer dans les collections de la Société d'histoire de ^\'urz- 
bourg et les remplacer par des copies. 

Le Conseil l'ut si satisfait de ces deux statues qu'il eliargea plus tard 
Riemenschneider de compléter la décoration di^ la chapelle municipale en 
sculptant pour les contreforts quatorze statues de pierre, représentant 
Jésus, saint Jean-Raptiste et les douze apôtres. Cette importante commande 
occupa l'artiste de loUU à 15UG. Mais il est probable qu'il se contenta de 
fournir des dessins et laissa l'exécution à ses apprentis ; car si la concep- 
linii de ces figures est d'un grand ciiarme, la facture en est sèche et 
ini'diocre. Les originaux, très restaurés, ont été transportés en partie à la 
cath(''drale de ^\'ll^zbour•^•. 



1. I.f c.ler/jé de l'église île Miinnerstailt, ihoi|iié île eette nuilitê, lit enlever e.r cet lis cniixi.': la 
sainte de son retable et la remplara pnr un lalHean nioilerne, aii.ssi mêdioirc que pniliiiue. L'oriyinal 
est conservé au château de Mainberg. 



TILMANN RIBMENSCIINBIDER 167 

La Madone pittorcsquemcnt drapée de la Neiimaiisteridrchc de 




l'hut. Stociilric 



Fll^. 4. — L'ÉVÈQUE UUUUI. 1- \I1N Sc.lU-, l; KM;Klil 
iJclail du loiiiboau de i'ijvcque. — Wm^bourj;, CalliOdiak' 



Wurzbourg, est de la même année que l'î'i'e nue de la Chapelle de la 



168 LA REVUE DE LART 

Vierge, de sorte qu'il est facile de comparer à cette date la virtuosité 
de l'artiste dans le traitement des chairs et des draperies. Elle est debout 
sur un croissant de lune, dans l'attitude gracieuse et légèrement hanchée 
des Madones gothiques; l'Enfant nu, qu'elle tient sur son bras gauche, 
joue puérilement avec ses doigts de pied. C'est une Maternité naïve et 
tendre. En Allemagne, comme en France, le groupe de la Vierge et de 
l'Enfant, qui avait, au xiii" siècle, une majesté hiératique, prend, à cette 
époque, un caractère intime et familier'. 

Le chef-d'œuvre de la période de jeunesse de Meister Dill est le 
tombeau en marbre et en pierre grise de l'évéque Rudolf von Scherenberg 
(fig. 3), dans la cathédrale de "Wurzbourg(14!)5). Sous un riche baldaquin de 
style gothique flamboyant, le prélat est debout, la mitre en tète, avec 
les insignes de sa double puissance séculière et ecclésiastique : l'épée 
et la crosse. Le masque de ce vieil évèque presque centenaire, à la peau 
parcheminée et labourée de rides profondes, aux yeux clignotants, aux 
lèvres minces, est un des plus parfaits chefs-d'œuvre de l'art du portrait 
(fig. 4); il se dégage de cette tète aristocratique, dont le regard intelligent 
est avivé par quelques touches de couleur, une telle expression de vie 
qu'on peut la comparer hardiment aux bustes florentins de Rossellino et 
de Benedetto da Majano, ou encore à cet inoubliable chanoine van der 
Paele que Jan van Kyck a buriné dans son grand tableau du musée de 
Bruges. L'analyse implacable de ce visage si fortement individualisé 
ne dégénère pas comme dans les portraits de Denner, peintre des rides et 
des pores de la peau, en minutie et en sécheresse; la précision menue du 
détail n'exclut pas un modelé par larges plans, avec de vigoureux 
contrastes d'ombre et de lumière : c'est une œuvre du plus beau style 
qui annonce et égale les chefs-d'œuvre de la période de maturité. 

Tous les critiques s'accordent maintenant à revendiquer comme des 
œuvres capitales de Riemenschneider les trois magnifiques retables en 
bois sculpté ([ui se trouvent groupés aux ahuitours de la pittoresque ville 
de Rolhenburg, dans la vallée d'un petit aflluent du Main, la Tauber 
[Taubergrund). Leur valeur artistique est telle que M. Tônnies n'a pas 
craint d'écrire avec une admiration très légitime : « Le Retable de la 

\. Cf. Mille, l'Ali lelir/ieux de lu fin du moyen tige. Lu Tendiesse liuinaine, p. 141. 




Phot. Stoedlner. 



T I L M A N N I i 1 E M E ^■ S C H N E I K H . — L ' A 8 S O M l' T I n \ [j e I. A \' I V. l( H E . 

Parlii^ C'Utrali' du Hctahîr <ir In Vim/i- 1 1 V.15-1 iyji. 

lîois. — K^'Iise de Crc'-liti-rn WUi U'iuIjitl:,. 



TILMANN RIEMENSCHNEIDEH 169 

Vierge dans l'église de Creglingen, le Retable du Précieux Sang dans 
l'église Saint-Jacques de Rothenburg et le Retable de la Sainte Croix 
à Detwang sont non seulement les œuvres les plus parfaites de Riemen- 
schneider,mais ce que la plastique allemande tout entière, sans en excepter 
Veit Stoss, a produit de plus grandiose dans le domaine de la sculpture 
sur bois ' ». 

Aucun de ces retables ne porte trace de polj'chromie : c'est ce qui 
explique la perfection d'une technique qui ne devait rien attendre que 
d'elle-même et ne pouvait pas compter, pour masquer ses insuiïisances, sur 
les prestiges de la peinture. L'exécution de ces sculptures est si supérieure 
à la production moyenne de Riemenschneider que M. Bode, dans son 
Histoire de la Plastique allemande (1887), se crut autorisé à lui en dénier 
l'honneur et à postuler l'existence d'un autre sculpteur franconien, qu'il 
baptisa, d'après le plus important de ces retables, « Maître de Creglingen » 
(Meister des Creglinger Allars). Son principal argument était qu'une 
inscription du retable de Creglingen indique la date de 1487, époque à 
laquelle Riemenschneider était manifestement trop jeune pour créer un 
pareil ciief-d'œuvre. M. Tonnies a soumis les (euvres et les documents 
d'archives qui s'j' rapportent à un contrôle plus approfondi ; il a montré 
que la date sur laquelle s'appuie M. Bode était fictive : dès lors, toute 
son argumentation s'écroule. Le prétendu <i Maître de Creglingen « n'est 
autre que Tilmann Riemenschneider lui-même. 

Gomment expliquer qu'un retable aussi précieux soit venu échouer 
dans l'église obscure d'un petit village wiirtembergeois? M. Tonnies 
suppose avec vraisemblance que l'œuvre était destinée, comme le Retable 
du Précieux Sang, à l'église Saint-Jacques de Rothenburg et qu'elle 
fut transportée à Creglingen pour être mise il l'abri des iconoclastes. 
Elle aurait été exécutée de l'iOS à 1490 environ. Elle est tout entière 
de la main du maître : contrairement à l'usage, il ne semble pas que 
l'exécution des volets ait été confiée ù des apprentis. 

Le retai)le de Creglingen est un des plus grands retables allemands : 
il mesure 7 mètres de hauteur sur 3 m. 50 de large. C'est un triplyqnc 
à volets mobiles avec prédelle et couronnement architectoni((ue. L'oiiic- 
mentation luxuriante est empruntée à la stylisation de la vigne. 

1. Tonnies, Tilmnitii Hievienscitneider. p. 105. 

LA KEVUE DE LAKT. — XXVI. 22 



170 i.A nF.vuK nn: i,'y\i?T 

Le tlicinr (If toulc la tli'coration plastique est la (ilorification de la 
Vierge. Les l)as-reliol"s des volets représentent Ui Snliilalion angélique, 
la Visilation, la Nativité vi la Présentation au Temple. La scène de 
l'Annonciation a un très grand cliarme : la Vierge est à genoux sur son 
prie-Dieu dans son oratoire, les mains croisées sur la poitrine; elle se 
retourne timidement pour écouter le message de l'ange, jeune diacre ailé, 
aux cheveux i)Ouclés, dont le vent agite la chape aux plis lourds. Au- 
dessus, Marie et Elisabeth se tendent la main dans un paysage monta- 
gneux, devant une porte de ville surmontée d'une échauguette. Puis c'est 
la Vierge qui s'agenouille dcn^ant rKnl'ant nu, couché sur un pan de sa 
robe, tandis que Joseph, encapuchonm'' dans un long manteau, tient 
une chandelle allumée dans la nuit'. La Présentation au Temple est 
malheureusement déparée par des fautes de perspective que n'eût certes 
pas commises le Tyrolien Micliael Pacher, le peintre-sculpteur mante- 
gnesque du retable de Saint-^^'olt■gang; le grand-prêtre tient dans ses bras 
IKutant emmailloté; Joseph suivi de Marie, coilîée d'un béguin à men- 
tonnière, apporte les deux colombes du sacrifice. 

La prédelle représente l'Adoralion des Mages et Jésus au milieu des 
docteurs, i)anni lesquels figurent les portraits présumés de l'artiste et du 
donateur; au milieu, deux anges tiennent un linge sur lequel s'imprimait 
peut-être la Sainte Face. 

(,)uant au panneau jiriniijial, tout ajouré de fenêtres gothiques, il est 
consacré à l Assomption de la \'ierge {\)\.]). Ki'J). Au milieu, Marie en prière, 
environnéi' d'un essaim de petits anges, s'élève sur un nuage. A ses pieds, 
les douze apôtres sont représentés par groupes de six, debout ou à genoux : 
au premier plan, saint Jean et saint Pierre lèvent les yeux vers l'appa- 
rition ; les autres apùtres sont pittoresquement groupés derrière eux. Les 
têtes ont une expression très individuelle. Ce motif convenait à merveille 
au lalciil |ilus lyriqui' que dramatique de Riemenschneider : il a su rendre 
ailiiiir.iliicini'nt la tristesse muette de ceux ([ui restent, à la mort d'un 
être cher -. 

Lutin, dans le pignon (leurouué du retable, il évo([ue la \'ierge glo- 

\. Il l'tMil (lo li'.'iililliin, MX UnMti't', il(' ri'presentri- Juscpli une cli.niKlflle a h\ main, au uiuuient 
(le la .Nativll(;. (If. .Mile, l'ArL reti!/ieu.r rie la fin du moyen due en France, y. ti2. 

2. Il faut r.ippruclier (l(^s apùtres de ('.ref,'liut,'eii les (juiilre évumiélisle.s du uiuséc de lieilin, (jui 
sont eerlalucuieDt de la iu("uie (-pcKjiu'. 



TILMANN lUEMENSCHNEIDEU 



171 



rieuse qui s'age- 
nouille entre Dieu 
le Père et Jésus , 
tandis que deux 
auges planant po- 
sent sur sa tête la 
couronne d'or. 

Le Retable du 
Précieux Sang (Hei- 
liger Blntallar^ 
lig. 5), à l'église 
Saint - Jacques de 
Iîothenljurg« ob der 
Tauber » , est sans 
doute un peu posté- 
rieur : il aurait été 
exécuté entre 1499 
et 1505. Son archi- 
tecture et son orne- 
mentation, de style 
gothique fleuri, sont 
d'une extrême élé- 
gance. L'encadre- 
ment des volets et 
la décoration des 
baldaquins, qui se 
composent de ré- 
seaux de branches 
entrelacées, ne sont 
pas indignes de la 
décoration sculp- 
turale; ils doivent 
être attribués, 
d'après les comptes 




'■""j- -'■ — ItETAllLE ht l'UKCIEUX SAN(i ( 1 4 !MI - I 
IJois. — UipIIm-iiIji;i;;, .■;;li-.c Saiiil-Jac-.|lles. 



d'archives, au menuisier Erhard. Pour les ligmcs, Riemeusclincide 



Sloodlner- 

.l ) . 

■ n'^'ul 



172 



LA REVUE DE L'ART 



qu'à suivre les instructions des théologiens, qui avaient réglé minutieuse- 
ment à l'avance l'ordonnance de la composition. Dans le pignon gotliique, 
deux anges portent, lu croix reliquaire qui contient, dans une ampoule de 
cristal, quelques gouttes du Sang de notre Sauveur, la plus précieuse des 
insignes reliques de Saint-Jacques de Rothenburg '. Deux volets, qui 
représentent en has-relief /'Entrée de Jésus à Jérusalem et sa Prière sur 




Phol. btoed ner 



F I u . . — La Cène. 
['artiL' centrale <iu Jti-lnhle <fu l'n'cifiix Saitr/. 

le iiioiil (les Oliviers, encadrent le sujet prinri])ai, (|ui est consacré à la 
('eue. Le sens de ce iclable n'est donc pas douteux .■ il signifie aux iidèles 
que la l'iission du Christ trahi et crucitié est la comlition et le gage de 
leur ri''dcnq)ti(>n. 

Le Ciirist et les apôtres sont réunis pour la Cène dans une chapelle 



1. L.i ilévutiun a» Précieux Sang était particulifieiinnil ilcvcloppéc à Bruges, u\i une lonfrérie du 
Saint-Sang sétait furinêe au xiv siècle. Cf. dans louvrage de Wcchslcr, hie Saye von Giaal (Halle, 
IS!)9), la liste des églises i|ui possédaient des gouttes du Sainl-Sang. 




LE CHRIST EN CROIX 
Partie centrale du -Reta-ble delà Croix" I Eglise de Detwanq ' 



Revue de VArt ancien et moderne 



Tmp Ch-'WîtOnajm 



TILMANN UIKMENSCIINEIDER 173 

qu'éclairent de hautes fenêtres gothiques (iiçr, 6). Par un artifice archaïque, 
les tètes des personnages assis derrière la table sont à un niveau plus élevé 
que la tête de Judas, qui se tient debout au premier plan. Il est à remarquer 
que la composition ne reproduit plus le schéma de la Passion de Jean 
Michel, (jui devait être traditionnel dans les mystères et auquel Dirk lîouts 
et Adam Krafft s'étaient scrupuleusement conformés. Le Christ lève la 
main droite comme pour parler, tandis que Judas fait le geste de relever 
le pan de son manteau pour partir. Sauf Pierre et Jean, aucun des apôtres 
ne semble comprendre la gravité de l'heure : l'un d'eux porte avec insou- 
ciance son verre à sa bouche. 

La composition manque donc d'unité ; elle est loin de valoir le beau 
groupe des Apôtres du retable de Greglingen, et à plus forte raison l'incom- 
parable Cenocolo de Léonard, dont il serait cruel d'évoquer ici le souvenir. 
Mais l'expression sérieuse de ces visages allongés, aux pommettes sail- 
lantes et aux longs cheveux frisés, les gestes de ces mains maigres aux 
veines gonflées, ne manquent pas d'éloquence ; les formes apparaissent 
suffisamment sous le couvert des draperies aux plis cassants et la virtuo- 
sité technique est remarquable dans le modelé des chairs'. 

Le troisième des retables de la Tauber, qui a dû être sculpté vers 
1500, se trouve dans l'église de Detwang, près de flothenburg. Le Christ 
en croix, qui occupe le centre de l'autel (pi. ci-contre), est, d'après un 
b(in juge, M. Bode, « l'une des plus nobles représentations du Crucifié dans 
l'art allemand ». Au groupe des Saintes Femmes et de la \'ierge défaillante 
que Jean soutient dans ses bras, répond symétriquement de l'autre ('(Mé 
de la croix le groupe pittoresque des légionnaires casqués et des Juifs 
coilfés de fantastiques turbans. 

C'est à cette époque qu'il faut placer sans doute l'exécution de deux 
œuvres charmantes qui sont venues s'égarer au musée de South-lven- 
sington, à I^ondres : leur parenté avec les retables de la Tauber n'est pas 
douteuse. Le premier de ces bois sculptés est probablement le fragmeni 
d'un retable de la famille de la Vierge {Sippenaltar), sujet de prédilection 
de l'art chrétien au commencement du xvi" siècle" : il représente deux 

1. Le retable du Précieux Sang est encore très bien conservé : il ne uiani|nc (|iu' lo milieu de \.t 
prédelle, qui devait représenter la Lamentation sur le corps tin Clirisl. 

■2. Il sutlit de rappeler le retable éponynie du maître de la faïuille de la Vierye [Meisler der 



174 LA REVUE DE L'ART 

vieux époux dans une stalle d'église (fig. 1). La vieille Anne, vêtue à la mode 
de 1500, tient sur ses genoux un livre ouvert ; Joachim, vieillard imberbe aux 
cheveux bouclés, est debout derrière elle et appuie d'un air triste et 
résigné ses deux bras sur le dossier du prie-Dieu. Les proportions de ce 
groupe sont excellentes et la perfection du détail exquise. 

Les deux petits bustes d'Adam et d'Eve, précieusement ciselés en 
bois de poirier, sont d'un art encore plus séduisant. L'expression songeuse 
d'Adam auréolé d'une magnifique chevelure bouclée, le ravissant visage 
d'Kve dont la bouclie mignonne est légèrement ouverte, rappellent, en les 
dépassant par la sûreté du modelé et la perfection du rendu, les bustes 
les plus admirables de Conrad Meyt et les célèbres modèles en buis des 
médailleurs de Nuremberg et d'Augsbourg '. L'art de Riemenschneider 
atteint ici son point de perfection. 

A ces chefs-d'œuvre en bois sculpté, la sculpture en pierre ne peut 
opposer que le lomljcau de l'empereur Henri II, à la cathédrale de 
liamberg, qui constitue dans l'œuvre de Riemenschneider le majestueux 
pendant du retable de Creglingen ; commencé en l'iO'.t, il était achevé 
en 1513. 

Ce tombeau monumental, qui remplace une ancienne sépulture plus 
modeste, se dresse complètement isolé au milieu du chonu'. Il est sculpté 
en calcaire de yoleidiofeu : pierre de grain très fin qui se prête au travail 
le plus délicat du ciseau et dont les petits maîtres allemands ont su tirer 
le parti le plus ingénieux dans leurs menues plaquettes on leurs portraits- 
médaillons. Hui le sarcophage reposent côte à cote, sous des baldaquins, 
les elligies de l'empereur Henri et de l'impératrice Cunégonde, fondateurs 
de l'église cathédrale de Bamberg (fig 7). Les deux gisants portent les 
insignes impériaux, le sceptre et la couronne, et leurs pieds s'appuient 
sur des lions héraldiques aux armes de lîavière et de Luxembourg. Leurs 
tètes sont peu individuelles : ce sont des portraits de seconde main, que 
Riemenschneider n'a pu exécuter que d'apiès des documents anciens. Le 



lieiti(/en Sippe} daus l'Éculi' culoTiaisf. le liiplyi|Me de la FdiiiiUe de lu Vierge ilr (Jueutin Metsys, au 
musée de Ui-uxclles, et celui de Lucas {'.raiiadi au uiusée Stu'del de Francfort, qui sont tous les deux 
de la ui^uie année 1509. 

\. Un groupe de trois lif^urcs luies du musée de Vienne, ({ni syuiliolisent la Jeunesse, la Hetitilé, 
la Laideur, a été iudnmeut rapproché des liois sculptes du uiusêe de Londres : leur style Uenaissance 
ne permet pas de les attribuer à Hienuiischneider. 



TILMANN lUEMENSCHNElDEli 



175 



pittoresque de leurs cos- 
tumes, jadis relevés de 
dorures , est tempéré et 
comme emiobli par les 
plis majestueux d'amples 
manteaux d'apparat. Il 
est singulièrement in- 
structif de comparer ces 
deux statues tombales du 
commencement du xvi 
siècle aux deux nobles 
statues de l'empereur et 
de l'impératrice qu'un 
maître anonyme du xiii' 
siècle avait déjà dressées 
dans l'ébrasement d'un 
des portails de Bamberg. 
Les côtés du sarco- 
phage sont décorés de 
cinq bas- reliefs où se 
déroule la légende du 
couple impérial. Riemen- 
schneider s'est plu ici à 
narrer, conformément aux 
prescriptions minu- 
tieuses du chapitre, com- 
ment l'impératrice se lava 
du reproche d'infidélité, 
en se soumettant volon- 
tairement au Jugement 
de Dieu et en marchant 
pieds nus sur des socs de 
charrue ardents et com- 
ment elle calma la révolte 
des ouvriers de la cathédrale qui exigeaient un salaire excessif. Les 




Phot, Sloedtnor. 

Fiii. 1. — Statues funéraihes iie l'empekeuh H en m ii 
E[ UE l'impékatkice Cl'néoonde (1 409- 1 tilS). 

['iciTC. — liatnher^, (!al,InMlralf. 



176 LA KEVUE DE LART 

autres bas-reliefs sont consacrés à la guérison miraculeuse, à la mort 
édifiante et au salut de l'âme de l'empereur : saint Benoît le guérit de la 
pierre en lui ouvrant le ventre pendant son sommeil, et à son réveil il 
trouve dans sa main le calcul qui le faisait soulVrir; sur son lit de mort 
il désigne l'impératrice à ses courtisans assemblés et leur déclare solen- 
nellement qu'il la laisse vierge comme il l'a reçue ' ; enfin l'archange saint 
Michel, le peseur d'âmes, déjoue la ruse du diabh» qui essaye frauduleu- 
sement de faire pencher la balance de son côté. Ces narrations sont d'une 
valeur inégale : mais le tombeau, dans son ensemble, est digne d'une 
cathédrale que la statuaire monumentale du xui'" siècle avait peuplée de 
chefs-d'œuvre. 

La dernière période de l'artiste, qui s'étend environ de 1515 à 1525, 
est une période de déclin, i^es occupations de membre du Conseil et les 
troubles politiques l'arrachent au soin exclusif de son art ; il se copie lui- 
même sans scrupules ; les motifs qu'il reprend deviennent de plus en plus 
conventionnels et schématiques : il se contente de produire des ouvrages 
d'atelier dont il laisse l'exécution à des apprentis de plus en plus 
nombreux; un document de 1501 en énumère déjà une douzaine. 

L'edigie mortuaire de l'abbé Johann Trithemius, à l'église du Neii- 
inunster de \\arzbourg (1510) a déjà quelque chose de raide et de guindé. 
L'abbé mitre du couvent des Écossais, vieil humaniste imberbe aux yeux 
rusés, est représenté en très faible relief, vêtu des ornements épiscopaux. 
Les plis des draperies, moins anguleux et moins surchargés que dans les 
œuvres antérieures, dénotent une préoccupation nouvelle de simplicité 
et de rythme, dépendant l'ornementation de feuilles de trèfle est encore 
gothiijue. 

Trois ans après, en 1510, nous voyons poindre, pour la première fois 
chez lîicnu'iisclincidiM', dans le tombeau en marbre rouge de l'évêque 
Lori'uz von i'.ilira, à la cathédrale de Wurzbourg, un avant-goùt de la 
Renaissance italienne. L'encadrement est ccHistitué par deux colonnes en 
forme d(> baliislres couronnés de chapiteaux à feuilles d'acanthe et par une 
arcature en plein cintre décorée de guirlandes <■! de putti. L'etfet de cette 
archilcrluic u'i'st pas très heureux : elle manque d^'ipiilibre et de logique. 

1. i,!i clin.iiniiic li-s .-iiiiiclail. ■■ vir^'iiici i-(injiif;ps ». 



TILMANN RIEMENSCHNEIDER 



177 



En outre, l'efTigie de l'évèque ne gag^ne pas à être comparée à celle de 
son prédécesseur , l'évèque Rudolf 
von Scherenberg, que Rienienschnei- 
der avait sculptée pour la même 
église plus de vingt ans auparavant. 

La dernière œuvre connue du 
maître est le haut-relief en pierre de 
la Plein, à l'église de Maidbrunn, 
près de Rimpar (vers 1525). A l'ar- 
rière-plan se dressent les trois croix 
sinistres du Golgotha, tendant leurs 
bras vides dans le ciel. Autour du 
cadavre du Christ, qui vient d'être 
descendu de la croix, s'assemblent 
les personnages de la Lamentation; 
Joseph d'Arimathie soutient tendre- 
ment la tête inerte qui retombe ; 
la Vierge à genoux, assistée par saint 
Jean, saisit la main de son fils '. Mais 
cette émouvante composition manque 
d'unité, et la routine apparaît dans 
la répétition des mêmes motifs, par 
exemple dans le geste uniforme des 
femmes en pleurs. Ces pléonasmes 
trahissent, chez l'artiste, l'appauvris- 
sement de la faculté d'invention. 

Après avoir étudié dans leur 
ordre chronologique les retables et 
les tombeaux de Riemenschneider, 
il resterait à dire un mot des nom- 
breuses statues isolées qui appar- 
tiennent à toutes les époques de sa 




V 



Pi. 



Phot. StoedLnor. 

La Viehge et l'Enfant. 

— l'iaiicliiil. Jliisclp Sla'.lol. 



1. Nicodème, honni^te l)Oiirf;pois aux rheveiix 
luDfjs et au visaj,'e glabre, ouille d'un chapeau de 
feutre sans bords, serait, d'après la tradition, le portrait do Tilniann liicnifiisrluuMder par liii-iiiriiie. 

I.A RKVUE DB 1 AKT. ^ XSVl. 23 



178 LA REVUE DE L'AHT 

vie et ne portent généralement aucune indication de date. La plupart 
de ses statues en pierre ou en bois sont des Madones. Wurzbourg était 
la ville de Notre-Dame par excellence : c'est à elle que les bourgeois 
avaient dédié leur chapelle municipale ( Marie nkapelle) et que le prince 
évèque avait consacré son chàteau-fort de Marienberg sur la rive gauche 
du j\lain; de nombreuses façades de maisons étaient décorées d'images 
de la Vierge. Le talent féminin de Riemenschneider s'accordait à merveille 
avec ce thème populaire qu'il a varié avec amour. Tantôt ses Madones 
portent l'Enfant sur le bras gauche, comme la délicieuse Madone de 1493, 
à l'église du Neumiinster; tantôt elles le tiennent appuyé sur leur épaule 
droite, comme la Madone en pierre grise du musée Sta'del de Francfort, 
pur chef-d'œuvre (fig. 8), remarquable par la noblesse des proportions et 
le grand caractère des draperies'. M. Rode n'hésite pas à proclamer que 
c'est « la figure isolée la plus parfaite de la main du maître ». Il faut en 
rapprocher certaines figures de saintes : la Sainte Dorothée (fig. 9) et la 
Sainte Marguerite de la chapelle de la Vierge à Wurzbourg, la Sainte 
Madeleine et la Sainte Walburge du musée national bavarois de Munich, 
qui comptent parmi les œuvres les plus exquises de l'artiste. 

C'est dans ces œuvres féminines et tendres qu'il donne toute sa 
mesure. Les scènes dramatiques et mouvementées ne conviennent pas à 
son talent. Il est tout le contraire d'un Veit Stoss. Son lyrisme sentimental 
s'oppose au style viril, quelquefois dur et sec, de Nuremberg. Les senti- 
ments qu'il exprime le plus volontiers sont la douleur muette, la tristesse 
songeuse, la joie calme. Il donne à toutes ses Madones et à toutes ses 
Saintes la même expression de grâce languissante et rêveuse, le même 
caractère de suavité inignarde. Telle est la gamme de sentiments dont il 
dispose pour exécuter ses variations : elle est peu étendue. Son talent 
délicat, mais de peu d'envergure, est de ceux dont on a vite fait de toucher 
les limites. 

A cette tendresse contemplative, Riemenschneider joint heureusement 
un réalisme pitlorcsiiue et précis qui le sauve de la fadeur et de l'unifor- 
mité. On est séduit par I expression grave et songeuse de ses figures 

1. l,liiclcnR-s-uins lie CCS Madones sont des Madontt, doubles {Ooppelmadonnen) adossées lune à 
l'autre et faites pour être vues sur les deux faces. 



TILMANN RIEMENSCHNEIDEH 



179 



viriles au visage maigre et osseux, aux longs cheveux bouclés, qui sont 
de vrais bourgeois de Wurz- 
bourg pris sur le vif, des bour- 
geois allemands de l'époque de 
la Réforme. Les pittoresques 
costumes de ce temps, qui 
indignaient les prédicateurs 
par leur luxe effréné et leur 
dévergondage impudique, sont 
rendus avec la plus grande 
exactitude : les hommes, fiers 
de leurs boucles ondulées, sont 
coilTés de larges barrettes ou 
de fantastiques chaperons ; les 
femmes, qui ont généralement 
les cheveux plaqués en nattes 
épaisses sur les oreilles, 
portent une sorte de turban 
triangulaire ou un béguin à 
mentonnière ; leurs corsages, 
largement échancrés, laissent 
apercevoir à la naissance de 
la gorge une fine chemisette 
plissée; leurs robes de brocart 
s'enrichissent de fleurs styli- 
sées et de riches broderies. 
La Vierge, le Christ, les 
Apôtres, sont les seuls per- 
sonnages qui ne soient pas 
vêtus à la mode de Wurzbourg 
et se drapent majestueuse- 
ment dans ces longues tu- 
niques simples et nobles qui 
leur confèrent un caractère 
d'éternité. L'histoire des mœurs et du «■ostunie aurait donc beaucoup à 




Fi 



Phot. Stoedtner. 

9. SaINTK DdlUITHÉK, 

- Wiu'/boui'^, fliapclU' lU' la Vii'rge. 



180 



LA HEVUE DE L'ART 



glaner dans l'^'uvre de Riemenschneider, image fidèle de la vie alle- 
mandi' au innunencement du wi*^ siècle. 

Mais il mérite surtout d'être admiré à cause de son sens délicat de la 
beauté et de sa virtuosité technique. Sa connaissance du nu est très 
supérieure à celle de ses grands contemporains de Nuremberg, Veit Stoss 
et Adam Krailt; sous les plis compliqués de ses draperies, les formes du 
corps restent toujours visibles. Les visages encadrés de longs cheveux 
bouclés, les mains, avec leurs lacis de veines à fleur de peau, sont 
détaillées avec une exactitude magistrale. 

Rien qu'il ait vécu jusqu'en 15.31, à une époque où la Renaissance 
italienne avait déjà depuis longtemps franchi les Alpes, Riemenschneider 
reste jusqu'à la fin fidèle aux formes gothiques. L'invasion italienne fut 
sans doute plus tardive à \\'urzbourg qu'à Nuremberg et la technique du 
bois, que le maître semble avoir préférée, était par essence réfractaire 
à l'italianisme. En tout cas, il est indéniable que, sauf dans le tombeau 
de l'évêque Lorcnz von Ribra, l'influence de la Renaissance italienne 
demeure complètement absente de cette œuvre profondément tradition- 
naliste et nationale. 

Louis RÉAU 




UNE 



EXPOSITION DE PORTRAITS ANGLAIS ANCIENS 

AU BURLINGTON FINE ARTS CLUB 



Les historiens de l'art anglais, 
suivant en cela l'exemple qui vient 
du continent, s'efforcent de remonter 
aux origines de la peinture dans 
leur pays. L'exposition du Burlington 
Fine Arts Club a été destinée à secon- 
der cet effort. On peut regretter 
qu'elle ait rencontré des obstacles 
qui diminuent les leçons qu'elle 
donne. Telle qu'elle est et quand 
même, en raison de ce dessein, elle 
a cependant beaucoup d'importance. 
Le moyen âge anglais y peut 
être exploré au moyen de deux relevés 
de peintures disparues, faits, — à ce 
qu'il semble, — avec beaucoup d'exactitude : l'un, de la chambre de Saint- 
Edouard au palais de Westminster, qui fut décorée sous Henri III ; l'autre, 
de la chapelle Saint-Étienne, au même palais, qui remonte au règne 
d'Edouard III. Le premier relevé, fait par Stothard, a toute la monotone 
raideur, toute l'enfantine difformité de nos peintures du xiii" siècle, dont 
il est contemporain ; le second, œuvre de Smirke en 1800, fait au contraire 
supposer des parties fort agréables dans l'original. 




FiG. 1. 

Hans Holhein. — Anne oe Clèves. 
Collection (le M. G. Salling. 



182 LA REVUE DE L'ART 

On reconnaît, dans V Adoration de la Vierge, le style italianisant des 
Flandres du xi\^ siècle, tel qu'il paraît au retable de Chanipmol (par Broe- 
derlani) et chez les miniaturistes du duc de Berrj' : formes élancées, plis 
ondulants et souples, visages penchés, traits réguliers, coloris clair et cru, 
exécution fondue. Des fragments de comptes attribuent le dessin et la 
direction de ces peintures k Hugues de Saint-Alban et à Jean De Gotton, 
le second Flamand apparemment. Elles remontent à l'année 1350. 

Près de ces relevés, qui prennent, à défaut des ouvrages détruits, 
l'importance d'originaux, on aurait aimé voir, autrement que dans une 
mauvaise chromolithographie, le diptyque de Wilton Ilouse représentant 
Richard II, et, autrement qu'en photographie, le portrait du même roi 
qui est à Westminster : tous les deux du même style que les peintures 
de la cliapelle Saint-Étienne, et de la fin du xiv<= siècle. 

Entre cette époque et le xvi", l'exposition ne montrait rien qui fût 
capable d'instruire le visiteur sur la peinture anglaise de ce temps-là. 
Quels ouvrages, dans le style des Van Eyck, succédant aux stjies italiens, 
furent vus en Angleterre, c'est ce qu'on ne peut hasarder de dire. M. Lionel 
Cust a fait dans le catalogue une légère erreur, en présentant comme 
ouvrage du xv" siècle un portrait prétendu de Jean Forlescu, que le 
costume oblige de mettre aux environs de 1510. En revanche, il a parfai- 
tement répondu aux prétentions de plusieurs copies tardives, précieuses 
seulement pour l'iconographie : portraits d'Henri IV, de Richard III 
et d'Henri 17. Il y a sous le portrait d'Henri J\' une inscription fausse, 
quoique ancienne, qui le donne pour exécuté quand fut bâti Ilampton 
Court du Hertfordshire, dont le prince posa la première pierre. Tous ces 
portraits sont des répliques des mêmes sources d'où proviennent ceux de 
la (ialerie Nationale des l'ortraits, du cabinet Clouet de Windsor, des 
châteaux d'IIampton Court, de Knole, etc. 

Celui du célèbre Dur de Clarence, signalé par Walpole au château de 
Penshurst comme copie tardive de Lucas Cornelisz, est du nombre de ces 
pièces de galeries historiques (comme celles de Beauregard ou de Bussy- 
Rabutin) qu'on ne sent le besoin d'attribuer â personne. Ainsi en va-t-il 
de la Manjuise de Dorset, grand'mère de Jeanne Crey, quoique tirée d'un 
dessin d'Holbein. 

Jl serait urgent, au sujet de ce peintre, de distinguer celles des copies 



UNE EXPOSITION ])K POHTHATTS ANOI.AIS ANCIENS 
de ses œuvres qui, plus 
ou moins parfaites, 
doivent néanmoins 
passer pour morceaux 
de cabinet, de ce genre 
d'adaptations banales, 
inexactes et grossières, 
dont se contentent les 
suites de personnages 
célèbres. 

De ce dernier 
genre sont le Thomas 
Wyat, reconnu par 
M. Cust pour une re- 
production de la gra- 
vure, et le Thomas 
More prêté par Lord 
Sackville. 

Au contraire, 
V Amiral Southanip- 
toii, Lestrange, le Duc 
de Norfolk, dont les 
crayons sont à Wind- 
sor, appartiennent à la 
première espèce. Je ne 
puis tenir pour œuvre 
originale du maître la 
réplique (moins la 
figure de la Mort) prêtée 
par M"" Guest, du 
Bryaii 7'MÂedeMunioli 
En général, le cala- 
loguc prodigue les 
attestations d'oriyi nul, ,, ''■"■ -■ — "*'■'■ Holhkin. 

" "'■■^■'" vil ET Henhi VIII, Kois lAnoleiehiik. 

mais on voit bien (llie '•i"''»" f»"'' la iiaitii- Kaiu-ln- du la il^foialion .le Wlnli-hall. 

Collcclion du duc .lo Di-voiiahiro, a CliaUworlIi. 



183 




18'i LA REVUE DE LAHT 

cola a tenu aux susceptibilités des possesseurs, non à aucune illusion de 
l'auteur. 

Holbein n'a pu manquer de former comme le centre d'une pareille 
exposition.- Il y trône en pensionne des rois, avec le fameux carton de 
Whitehall (fig. 2), carton de la moitié d'une peinture détruite, que conserve 
la copie de Leemput, à Hampton Court. C'est la partie de gauche, où 
paraissent en pied les rois Henri VII et Henri VIII, pendant que les 
reines, leurs femmes, se voyaient dans l'autre. 

La comparaison de ce carton avec d'autres pièces exposées permet 
une remarque importante. C'est que, sur cinq portraits d'Henri VII que 
l'exposition présente, cin([ sont tirés de cet ouvrage d'Holbein, soit copiés 
avec exactitude, soit en contrepartie, soit diversement modifiés par négli- 
gence ou pour quelque autre cause. Un portrait rétrospectif, comme était 
l'œuvre d'Holbein, avait donc pris la première place dans l'iconographie 
du prince. Cette remarque fera d'autant plus apprécier le petit portrait 
à la rose, visible à la Galerie des Portraits, lequel, outre le mérite pas- 
saide, oll're ce trait d'iMre indépendant du carton de Whitehall. xVinsi, je 
crois que c'est à tort ijue IM. Ckist a reculé dans l'ordre historique du 
catalogue quelques-uns de ces portraits d'Henri VII; tous doivent être 
postérieurs à 1537, date de la peinture originale d'Holbein. 

Près du beau carton d'Ilampton Court, ferme de dessin, noble de carac- 
tère, et dont l'exécution se laisse imaginer sur le modèle du tableau des 
Anibassddi'iirs, il fait lion voir le petit buste d'Althorp, dont la peinture 
fine et sèche n'est relevée que par la correction des lignes. Comme les 
peintures présumées chez nous de Jean Clouet, ceci n'est guère plus 
(]u'uii dessin rehaussé. 

Pour contempler Holbein dans toute sa force, il faut passer au Thomas 
More de M . Ilutli ' ; pi. ci-contre), pièce aussi excellente que célèbre, original 
de tous les portraits du personnage introduits au cours du xvi" siècle 
dans les collections de portraits historiques. I_.e dessin de la famille More, 
de la main d'Holbein, qui est à liàle, contient le modèle de ce portrait, 
dont le crajon en grande dimension est à Windsor. La perfection du 
modelé, la dignité du caractère, sont hors de pair dans ce portrait. 

I. Nous (levons ,i l'obligeance du CoiiiitC ilii IkirlmgUni Fuie .\ils Club la pliutonrapliie de ce 
|iiii'liait et celle du |Jorti'alt d'Éléonore d'AutiIctie. 




II ANS IIOLBEIN. — T 11 (1 M A S M 11 E . 
CoUi'Clioil .io M. Kiloliaid lliilli. 



UNE EXPOSITION DE PORTRAITS ANGLAIS ANCIENS 185 

Enfin, deux miniatures du maître achèvent de montrer à cette exposi- 
tion le talent d'HoIbein sous toutes ses faces : ce sont les portraits de 
M'"" Peniberlon et de la reine Anne de Clèves. Ce dernier (fig. 1) est conl'orme 
au grand portrait du Louvre. Il est encore contenu dans sa boîte d'origine, 
en ivoire, dont le couvercle figure une rose. M. Salting en est propriétaire. 
La Pemherton (fig. 3) appartient à M. Pierpont Morgan. L'une et l'autre 
comptent au nombre des chefs-d'œuvre du maître. 

Deux dessins d'Holbein, du genre de ceux de Windsor, sont aussi 
exposés : Lord Abergcn'enny et une femme inconnue, donnée sans appa- 
rence pour Marguerite Roper, fille de Thomas More. Du portrait d'homme 
émane une miniature de seconde main, au duc de Buccleuch. De seconde 
main également, quoique données à Ilolbein, sont celles de la prétendue 
Catherine Harvard (une réplique à \\'indsor) et de Jeanne Sei/mour (con- 
l'orme au portrait de Vienne), provenant de Walpole. 

L'excellent petit portrait à l'huile dans un cadre rond, prêté par 
M. Salting comme portrait d'Holbein par lui-même, ne parait pas du 
maître et ne le représente sans doute pas. Les trois portraits de femme 
prêtés par M. Charles Palmer, par M. Davies Gooke et par le marquis de 
Zetland, ne sont certainement pas d'Holbein, malgré l'imitation visible de 
sa manière. 

On va répétant qu'Holbein n'avait pas fait école en Angleterre. Aucun 
peintre de cette nation ne figure comme ayant été son élève. Cependant 
on ne peut douter qu'il n'ait rencontré des imitateurs. Ses copistes furent 
nombreux, et quelques-uns n'étaient pas méprisables. Ce qui fait pourtant 
qu'on ne le voit suivre d'aucun cortège pareil à celui dont les Dobson, 
les Walker, les Lely, accompagnent Van Dyck, c'est que le métier de 
peintre, en Angleterre, ne recrutait alors que fort peu de nationaux. Le 
plus grand nombre était étranger. Ces étrangers, issus d'Allemagne ou de 
Flandre, apportaient un style déjà formé, et formé à d'autres écoles. 

Cela va si loin que le Nicolas Carew, au duc de Ducdeuch, pièce 
évidemment de seconde main, émanée du crayon de Windsor, étale, malgré 
cette origine, moins les qualités d'Holbein que celles des Allemands, élèves 
de Venise, tels que Georges Pencz, par exemple. 

Ilolbein mourut en 1,54.{. C'est le temps où semblent avoir lleuri 
rAllemand Fliccius, le Flamand Guillaume Stieetcs et l'Anglais Bettes. 

LA KEVUE UE 1,'aKÏ. — XXVI. 24 



186 LA REVUE DE L'ART 

l>ii |ir(>mier, manquent à l'exposition les deux tableaux de lord Lotliian, 
conservés à Newbattlc Abbey. Tous deux authentiquement signés, ils 
eussent permis, rapproçliés du ('raviner de la (lalerie Nationale des Por- 
traits (également signé), les comparaisons les plus intéressantes. 

Dans l'excellente préface du catalogue, M. Lionel Cust donne plusieurs 
textes d'anciens inventaires concernant ce peintre, (^n y voit qu'il vécut 
sous la reine Marie, dont il avait peint le visage. Son portrait par lui-même, 
vendu chez Christie en 1881, portait les deux distiques suivants : 

Talis erat facie Gerlatlms Flitt'ius ipsa 

Londonia, quando pictor in urbe fuil. 
liane ille ' ex speculo pro caris pinxit aniiris, 

Post iiliiliini possint (pia nieniinisse siii. 

Le nom de Jean Bettes est inscrit au revers d'un panneau de la 
Calerie Nationale, dont le stj'le rappelle les écoles de Souabe et de Fran- 
conie plutôt qu'llolbein; morceau de mérite du reste, et qui donne de 
ce peintre national une idée très honorable. 

Streetes, dont M. Cust traduit le nom par Van der Straaten, et qu'il 
propose de regarder comme parent de Georges Van der Straaten, peintre 
de la reine de France, et peut-être du Stradan, n'est connu par aucune 
pièce certaine. Une seule lui a été attribuée par Walpole, sur identification 
incertaine d'une mention ancienne : c'est le portrait du Comte de Surrey, 
quelque temps possédé par le père de ^\'alpole, puis donné en présent au 
duc de Norfolk, dans la famille duquel il est encore (fig. 4). 

L'exposition contient cette pièce fameuse, dont l'examen, il faut 
l'avouer, est peu favorable à la supposition de \\'alpole. Les Mémoriaux 
de Strype mentionnent que le roi Edouard VI avait payé à Streetes, 
en 1551, le prix de « trois grands tableaux, dont deux de Son Altesse, 
envoyés aux chevaliers Thomas Ilob}^ et Jean Mason (ambassadeurs à 
l'étranger), le troisième un portrait du feu comte de Surrey, que par 
commandemeni du conseil on est alli' chercher à la maison dudit 
('■uillaumi; Streetes ». Une telle mention désigne un portrait ordinaire, et 
celui (pie nous avons sous les yeux est accompagné d'ornements dans le 
style de Fontainebleau, qui en font une pièce de galerie et une partie de 
décoration. 

1. M. Cust iliinni' is, i\\\\ ilnil rire nnfi fausse lecture, à cause ili' la iiicsiiie. 



UNE EXPOSITION DE PORTRAITS ANGLAIS ANCIENS 



187 



Ce style de Fontainebleau doit (Hre remarqué. Avec un dessin des 
cartons du Louvre, où se voit l'emblème de la rose de Lancastre , et 
quelques décorations subsistantes (en particulier à Ilardwick Hall), il est 
une preuve de l'influence exercée de l'autre côté de la Manche par l'art 
qui se pratiquait chez nous. 

Un autre portrait du 
Comte de Stirrej/, à Knole, 
pourrait aussi passer pour 
l'œuvre de Guillaume Stree- 
tes ; mais il faut renoncer h 
se servir du texte , pour 
attribuer au maître le jeune 
homme en rouge d'IIampton 
Court, dénommé sans preuve 
Comte de Surrey. 

Les pancartes de Wind- 
sor ont attribué à Streetes un 
célèbre portrait de la Heine 
Elisabeth jeune. La compa- 
raison avec ce portrait incline 
M. Cust cà reconnaître cette 
princesse dans une prétendue 
Catherine Pair, appartenant 
à M'"'' Booth. Il faut ajouter 
que tout le costume, les 
bijoux, le corsage, les mains, 
etc., sont répétés d'un por- 
trait de Marie, sœur d'Klisabeth, visible à la Galerie des Portraits. Seul 
le visage est changé de l'un en l'autre. Peut-être faudra-t-il regarder les 
trois portraits comme l'onivrc d'un même peintre. Mais un des résultats 
de cette exposition aura été d'empêcher qu'on prenne plus longtemps ce 
peintre pour Joliannes Corvus. 

De Ji)hannes Corvus, peintre flamand, cpuî M. (Insl proposi; de recon- 
naître dans Jean lîaf, rencontré dans les comptes de Kran(;ois I", on n'a 
connu juscpi'ici i\uv le poitrait do Hicliard Foxe, évê<jue de Winchester, 




Fio. ;j. 

IIaNS lIcil.UEIN. — M"' t'EMUEIlTOX. 

Collcrliiin cil- M. rii'i|pi>nl Mor;;.iii. 

Clichc curmiminiinr p.n' M. Villiam^oii.) 



188 LA revup: de i/aht 

visible au Corpus Christi d'Oxford. Gomme jx)ur celui-là, l'ancien cadre 
d'une Marie Tudor, d'abord femme de Louis XII, exposée au Burlington 
Fine Arts Club, a porté cette inscription : « Johaiines Corvus FLandrus 
facichat ». Or, plus de doute : auteur authentique de ce morceau, Corvus 
doit retourner au rang de tant de médiocres barbouilleurs à qui seule la 
fonction de peintres de portraits a fait usurper, dans les recherches 
modernes, une place de (juelque conséquence. Quoique les morceaux 
susdits ne soient pas fort bons, ils offrent un intc'rèt qui manque à cette 
peinture plate et grossière. 

Une autre main inconnue mérite d'être remarquée dans un portrait 
de la même Princesse Marie (envoyé du musée Ashmoléen d'Oxford), à 
cause de son identité avec celle dont émane le portrait d'Henri VIII, dit 
Henri VIII au rouleau, d'IIampton Court. Une réplique de ce dernier, 
prêtée par la Compagnie des JSlarcliauds Tailleurs, permet de faire la 
comparaison. Or, il y a de la même main, au château d'Hampton Court, un 
portrait d'Eléonore d'Autriche, femme de François I". A cause de cela, on a 
voulu voir dans ces deux portraits une main française. L'existence d'un 
portrait de la Princesse Marie, jointe à ces deux portraits à' Henri VIII, fait 
au moins croire que l'artiste travaillait en Angleterre. F^ien n'empêche 
qu'en Angleterre aussi il ait exécuté celui d'Iîléonore, — conforme à ceux 
de Chantilly et de (iaignières, — d'après une réplique envoyée de France. 

Un autre portrait de la Heine Kléonore mérite d'être signalé, d'autant 
plus que M. Cust n'a pas osé le reconnaître (fig. 5). Cependant, on ne peut 
conserver que peu de doute, quand on le compare au portrait susdit. 
Il représente seulement la reine plus jeune, et un peu plus de face. L'atti- 
tude et les traits sont tout près d'être les mêmes, et le prognathisme, 
signe de la race, est visible dans l'un comme dans l'autre. Ce portrait 
appartient à M. Salting et passe pour représenter Marie Tudor, femme de 
Louis XII, ce qui est tout à fait impossible. Aussi ne convient-il pas d'attri- 
buer ce portrait à Jean Perréal, mais plutt'it, je crois, à je ne sais quel 
copiste ou imitateur de Mabuse, dont le portrait de Chantilly procède. 

l'.iniii les portraits exposés dont il est impossible (dans l'état présent 
de la science] de soupçonniM- seulement l'auteur, plusieurs appellent plus 
que l'altentiou de l'iiistorieu, et méritent l'éloge des amateurs. 

C'est premièrement le portrait prêté par M. Langtou Douglas, daté 




Fui. 4. — AiTHiBUÉ A Guillaume Sebeeies. 

Colleclion du iluc ilo Noilolk. 



— Le CdMlE DE SUIIKEY. 



UNK EXPOSITION DE POHTKAITS ANGLAIS ANCIENS 191 

de 1538 ; celui du premier Lord Southamptoji (au major-général Sotheby), 
daté de 1545; celui de Thomas Sei/niour, frère du Protecteur, à mettre 
sous le règne d'Edouard VI : trois pièces diversement précieuses, à tiavers 
lesquelles se démêle et se poursuit la marque flamande, sullisaniment 
expliquée par la présence de tant de peintres de cette nation à Londres. 
En eiïet, à ceux que j'ai nommés, il faut ajouter Josse Van Clève et 
Horenbout. Au contraire, le style italien s'accuse dans le portrait du 
Protecteur Somerset (à sir Edmond Vernet), daté de 1548, et dans un 
inconnu supposé Pierre Carew, prêté par lord Yarborough. 

Cet italianisme peut s'expliquer par la présence d'artistes comme 
Jérôme de Trévise, Lucas Penni, ou — n'oublions jamais ce point — par 
l'envoi de portraits peints en Italie même, d'après des portraits commu- 
niqués de Londres. 

Il faut reconnaître une manière plus originale que toutes celles-là, 
dans le portrait supposé de Guillaume lonlDeUns-are, envoyé par le colonel 
Ilolford. La pièce est vigoureuse de ton et de manière, l'exécution est 
forte, un peu lourde, le visage a beaucoup d'individualité. Ce sont lu les 
morceaux devant lesquels la critique anglaise aime à prononcer le nom de 
Streetes, comme symbole provisoire et commode d'un style qu'on ne peut 
confondre ni avec celui de Fliccius, ni avec aucun de ceux qui florissaient 
en Flandre, sur le Rhin, ou dans la haute Allemagne : style accusé 
cependant, riche objet d'analyse et dont on peut espérer reconnaître 
avec assez de sûreté d'autres échantillons. 

Je ne croirais pas le nom de Streetes trop mal choisi ici. Au contraire, 
c'est sans motif qu'on le place sous le portrait îY Edouard VI, prêté par 
lord Aldenham. Ce portrait n'est qu'une réplique commune, intéressante 
seulement à cause de la popularité de l'original, reproduit en mille 
endroits, et, de tous les portraits du roi, le plus connu. 

Un point de l'exposition qu'il ne faut pas omettre, c'est la présence 
de deux pièces issues des Pays-Bas et qui n"(.iit i.lace ici (pi'à cause des 
personnages représentés. L'une est le portrait de Grimston, ambassadeur 
d Henri VI, pourvu au dos de cette mention : « Petrus xri (Christus) me 
f'ecit a. liikll « ; l'autre est le triptyque de Memling, propriété du duc de 
Devonshire, déjà admiré à l'exposition de Bruges en l'J02, où parai.ssent 
en donateurs le Chevalier Donne et sa femme. 



192 LA REVUE DE LART 

Ces ouvrages sont une preuve des rapports que l'aristocratie anglaise 
entretenait au xv" siècle avec les centres de production de l'école 
flamande. On sait que Mabuse avait longtemps passé, d'après les Anec- 
dotes de peinture de Walpole, pour avoir exercé son art en Angleterre. 
Cependant, cette croyance n'a de fondement d'aucune sorte. Il n'y a pas 
plus de raison de croire que Jean Clouet ou quelqu'un de ses émules ait 
peint la miniature à'Henri VIII imberbe, prêtée par le duc de Buccleuch, 
réplique d'une pièce assez connue de Windsor. 

En général, ou ne voit pas que les peintres qui florissaient en France 
aient travaillé pour l'Angleterre. Le Montmorency, père du connétable, 
dont la réplique est au musée de Ljon', et dont la lettre (« Guillaume, 
baron de Montmorency »), assure l'identité de celle-ci, n'est en Angleterre 
que par hasard. Il faut en dire autant de ce portrait de femme sur fond 
bleu, au duc de Buccleuch, que le catalogue annote ainsi : « Stjde de 
Janet », et qui est certainement de Corneille de Lyon. Le fond porte 
l'inscription suivante : « Catherine Howard, Henry VJII », mais de beau- 
coup postérieure et évidemment fausse. 

Le plan de l'exposition ne s'étend qu'aux règnes d'Henri VIII, de 
Marie et d'Kdouard VI. Mais le hasard a fait que sur quelques points ces 
limites ont été dépassées. 

Un échantillon de l'âge suivant nous est présenté dans le portrait 
prétendu de la Baronne Hungerford. Cette personne mourut avant 1534 ; 
elle était née en 1466. Le costume contredit absolument ces dates. Il est 
du temps d'Antoine Moro, postérieur à 1550, et le portrait est peint tout 
à fait dans son style. Le tableau était placé trop haut pour que j'ose 
assurer qu'il n'e.st pas une copie ou l'œuvre de quelque imitateur. Cet 
admirable maître, dont la gloire dément si bien la décadence prétendue 
de l'école flamande au xvi* siècle, fut avec Ilolbein le plus grand dont 
l'Angleterre d'alors ait connu les talents. Dans l'exposition annoncée dès 
maintenant pour l'année prochaine et qui présentera la suite du siècle, 
nul doute qu'il ne paraisse .ivec éclat. 

Nous y verrous aussi Ililliard et Isaac Olivier, Liévine Terlinck, fille 
de l'enlumineur Simon Bonning, mentionnée par (luichardin comme 
travaillant en Angleterre. En attendant l'exposition eu règle de ces 

I. .1 ;ii iiiciilioMiiê cette répliiiue dans le l'oitrail du X\ 1° siècle <iu.t l'riinilifs /ramais, p. 10. 




Fu;. 



LA HEVUE IIB L AKT. 



i. — Kl.ÉONlHlE D'AuniK.HE, !■ E M M E IIK FkaNi;i)IS I". 
Collec(it>ii (le M. G, Sallin;,'. 

XXVI 



25 



194 



LA REVUE DE L'ART 



fameux miniaturistes, quelques ouvrages de leur main nous viennent en 
avant-coureurs. 

Celui d'IIilliaril mérite une mention, k cause de son authenticité indis- 
cutable. Il représente la Heine Elisabeth, et, comme un très grand nombre 
des miniatures exposées, appartient au duc de Buccleucli. lia lait partie de la 
collection de Charles I"' et porte au catalogue de cette collection la mention 
que voici : « Fait par le vieux Hilliard ; acheté par le roi au jeune Milliard ». 

Une prétendue Reine Elisabeth, de traits semblables au fameux por- 





FlU. t). — LlÉVINE TeRLINCK. — POKTIIAITS I>E l'KIITE FILLE. 
Colleclioii de M. Pierpon Morgan. — l-liché cotiiniuiliqui' par M. Willjariison. 

trait en robe indienne d'IIampton Court, et, comme celui-ci, proposée 
maintenant comme portrait d'Arabelle Staart, est attribuée à Isaac Olivier. 
L'ouvrage est certainement contemporain de ce peintre et d'un mérite 
bien supérieur à tout C(! (ju'llilliard a jamais produit. 

j'our Liévine Terlinck, ce qui garantit son nom, c'est un morceau de 
parchemin, signalé autrefois par M. Williamson, maintenant perdu, qui 
portait ceci : Painted hy Lavinia Terlinc in ICi'JO at Greenwich. L'ouvrage 
consiste en deux portraits peu dilférents, de la même ravissante petite 
fille (iig. ti). Le dessin, l'expression, l'exécution, sont admirables. 



Telle est cette exposition, dont le résultat le plus clair aura été d'éveiller 



UNE EXPOSITION DE PORTRAITS ANGLAIS ANCIENS 195 

l'attention sur une production peu étudiée jusqu'ici, et d'en otîrir un premier 
raccourci. L'exposition des Rois et des Reines, d'il y a sept ans, rej^ardait 
davantage l'iconographie pure : celle-ci est franchement tournée du côté 
de l'art. 

Elle fait entrevoir plus que quelques glanes d'écoles étrangères jetées 
par hasard dans le pays. Non qu'il convienne de parler d'une école 
anglaise pour cette époque ; mais il est évident qu'un certain exercice 
des pratiques étrangères, flamandes principalement, une première accli- 
matation d'art, du genre de celle qui se vit au siècle suivant, après 
Van Dyck, existe déjà au lendemain d'Holbein. 

Le portrait anglais du xvi'' siècle ne devra plus nous apparaître sous 
les traits grossiers et informes des premières efTigics de la ( lalerie Natio- 
nale des Portraits, ou de quelques galeries historiques aperçues dans les 
châteaux de province. On devra, pour s'en faire une idée, penser aux 
meilleurs spécimens des galeries de Windsor et d'Hampton Court. 

Je n'ai qu'un mot à ajouter au sujet du carnet d'artiste du xiv" siècle, 
prêté par M. Pierpont Morgan. Il ne rentre pas dans le cadre de cette 
exposition. Ce n'est pas le lieu de l'étudier ici, et de plus savants que moi 
dans la matière pourront en faire quelque jour un commentaire utile. Son 
importance est de premier ordre. Les dessins qui le composent sont dans 
le genre de Beauneveu, de Jean de Bruges et de Jacquemart de Hesdin. 
Quelques figures ont été reconnues, un peu témérairement je crois, pour 
des figurations d'un carnaval de sauvages'. Un point certain, c'est que le 
carnet était connu des amateurs, il y a plus d'un demi-siècle. Dans son 
Histoire de la Peinture italienne, Rosini donne une gravure au trait du 
premier feuillet et de son revers"-. Camuccini en était le possesseur. On le 
donnait alors à Giotto. Les figures en sont gracieuses, agréablement 
dessinées et très finies. 

L. DIMIER 

1. Voir Roger Fry, A Fourleenth century SIeetc/ibook, dans le Burlington Magazine, octolirc 190fi. 

2. Édition de 1848, t. Il, p. 123. Je dois au comte Durrieu cette rélerence. 




ROITE DE LA l^TTE-AUX-AIRES (FONTAINEBLEAU) 

EAV -FORTE ORIGINALE DE M. TH. CHAUVEL 



D\NS le cinquième volume de cette Revue, M. Loys Delteil a eu la 
l)onne fortune d'illustrer un article sur Théophile Chauvel de 
deux eaux-fortes, l'une originale et l'autre d'après Corot, bien 
faites pour donner l'impression de cette maîtrise en partie 
double, qui fait du vétéran des aquafortistes le paysagiste par excellence, 
soit qu'il traduise ces maîtres de Fontainebleau dont il restera l'inter- 
prète incomparable, soit qu'il travaille directement d'après nature. 

11 y a onze ans do cela, et s'il me fallait seulement énumérer ici les 
productions dont Théophile Chauvel a augmenté son œuvre depuis lors, 
la place qu'on m'accorde n'y suflirait point. C'est que le vétéran ne 
désarme pas : toujours robuste et toujours sur de lui, avec cette belle 
sincérité et cette franclùse de moyens qui n'appartiennent (ju'aux maîtres, 
il nous revient encore aujourd'hui, et qui le dirait septuagénaire, à le 
voir si gaillardement attaquer le cuivre et si joyeusement faire vibrer sur 
les rochers moussus le rayon de soleil tamisé par les branches ? L'éter- 
nelle beauté de la forêt, qui ne se démode pas, a sauvé sa manière des 
engouements passagers; il n'a eu qu'à retourner tout le long de sa route 
à cette source inépuisable ; et quant à sa teclinique, il l'avait si bien 
approfondie jadis, au temps où il ressuscitait l'eau-forte, en compagnie 
de Hracquemond et de Legros, qu'il en a gardé les simples et saines 
l'ininides, cniiemies des truquages et des à peu près. 

De comi)ien de «jeunes maîtres» iraujonnihui en pourra-t-on dire 
autant, dans un ilrmi-siècle V 

E. D. 



RICHARD PARKES BONINGTON 



Dans la saison d'automne de 1824, 
nous trouvons Bonington installé en 
pension chez M'""* Périer, à Dunkerque, 
ville dont il avait gardé un excellent 
souvenir, depuis son court passage dans 
la l'amille Morel. Ce nouveau séjour lui 
laissa une impression des plus agréables. 
( )ljligé de rentrer à Paris, « cette ville 
de boue et de malpropreté », il écrit 
à W" Périer deux lettres qui nous 
donnent des détails intéressants sur sa 
vie, sa tournure d'esprit, et nous le font 
voir comme un jeune garçon, resté très 
modeste malgré ses succès, affectueux, 
simple, d'une naïveté presque enl'antine 
et passionné pour son art-. 

A Paris, Bonington retrouva, un peu 
plus tard, le gendre et la fille de M'"" Périer, M. et M'"" Cartier, qu'il 

1. Second article. Voir l.i lieriie, t. XXVI, p. SI. — Une reclierclie laite ilepiiis la publication de 
notre premier arlicle par M. Wallis, directeur du musée de Nottinghaui, ijue je tiens à remercier ici. 
nous permet de rectilier la date que nous avons donnée de la naissance de Boninf,'ton. Il est né le 
2ï octobre /.l'Oi. Ou lit, en ellel, dans le registre des baplèmes de Higli l'avement Chapel, à Not- 
tmgham, à la date du 28 novembre 1S02, le Itév. James ïaylor étant mmistre ; ■• liiclmrd t'iir/cex 
Hoiiiiii/lon, son uf Iticlidid llnnini/fon iinil lileanoi-, daii'jliler of lliiliiud l'iii/,es, boiii iSl/i. Urtoher 
Ifldi 11. 

2. Ces lettres sont .ici-ompagnées d une série de croipiis sur les modes du temps, envoyés par 
lui à M"" l'erier. (pu lui avait vraisemblablement demandé de lui décrire les costuuies des 
Parisiennes. 




IIeNIU MONNIEll. 
Aquarolle. — Coiloction de M. Kobcrts. 



198 LA HEVUE DE L'ART 

venait voir souvent. Le soir, quand la famille était réunie, il s'amusait 
à faire des bouts de eroquis et de petites aquarelles, sur des feuilles 
do papier détachées. Au moment de partir, il les prenait en tas, et disait 
en riant, les lançant tous en l'air : « Attrapez ! attrapez ! plus tard vous y 
trouverez une fortune' ». 

C'est dans cette année 1824, que Boninajton exécuta des lithographies 
pour le grand ouvrage du bairui Taylor, Voyages pittoresques dans 
l'aiicieiine Fiance. Le second volume, consacré à la Normandie, contient 
plusieurs belles lithographies de notre artiste, notamment la Rue du 
Gros-Horloge, considérée comme un des chefs-d'œuvre du genre. 

Au printemps de l'année 1825, il se rendit en Angleterre avec 
Delacroix, pour y étudier la collection d'armures deMayrick. Il est probable 
qu'il était hanté à ce moment par le désir de faire de la peinture historique 
ou soi-disant telle , à l'exemple de Delacroix, de Devéria et des jeunes 
artistes de son âge qui appartenaient à l'école romantique. Dégoûtée des 
Grecs et des Romains, la jeune génération ne rêvait plus que scènes du 
moyen âge, chevaliers, pages, châtelaines et troubadours. 11 fallait bien 
coiinaitre les costumes d'une époque tombée dans l'oubli depuis déjà 
longtemps. C'est ce que faisaient nos amis, en prenant des croquis dans 
cette collection célèbre. 

Pendant ce séjour dans son pays d'origine, Bonington fit plusieurs 
vues de Londres, de Creenwich, de Salisbury, des aquarelles le plus 
souvent, qui comptent parmi ses meilleures. Peut-être visita-t-il, durant 
ce même voyage, le comté de Cornouailles : une de ses peintures, conservée 
aujourd'hui au musée de South-Kensington, paraît en effet représenter le 
Mont-Saint-Michel, à l'extrême-pointe de ce comté. 

Les deux amis revinrent à Paris après un séjour de plusieurs mois en 
Angh'lcrre et continuèrent à travailler ensemble, dans l'atelier de Delacroix, 
durant l'automne. 

« Je travaille un peu plus que quand tu me connaissais, écrit Dela- 
croix à son ami Soulier, en janvier de l'année suivante. J'ai eu quelque 



1. Tinis les diHail.s tomliaiit les rapports de lionington avec la famille de M"* Périer nous ont 
été donnés par M. Carlicr, son petll-lils. C'est à son oblif^eance que nous devons également la com- 
nuinication des deux lettres adressées à sa grand'iuére. et de plusieurs aquarelles et dessins du 
maître, très intéressants. 



RICHARD PARKES BONINGTON 199 

temps Bonington dans mon atelier. J'ai bien regretté que tu n'y sois pas. 

II y a terriblement à gagner dans la société de ce luron-là, et je te jure 

que je m'en suis 

bien trouvé. » 

On est alors 

en pleine période 

romantique, en 

pleine fièvre, pour- 
rait-on dire, si ce 

terme pouvait 

s'appliquer à des 

tempéraments 

comme celui de 

Ponington , très 
pondéré et fort 
peu sujet aux tour- 
ments et aux in- 
quiétudes de son 
ami. Les poètes 
entraînaient les 
artistes vers les 
séductions mysté- 
rieuses de leurs 
créations fantas- 
tiques et indécises. 
Ossian, ^\^^lter 
Scott ou liyron 
devaient avoir une 
grande inlluence 
sur leur compa- 
triote, très acces- 
sible aux idées de son temps. Déjà préparé aux idées nouvelles par ses 
voyages en Normandie et ses longues éludes devant les nituiuments de 
cette province, il acceptait d'autant plus volontiers de prendre les sujets 
de ses tableaux dans le moyen âge ou la Renaissance, qu'il y voyait 




La Klk m: Guos llniii,u(iE a 1(oue.\ (1824). 
Ar|u.iroile. — Colk'clioii cl.- M— de Salv-iiidy. 



200 LA REVUE DE L'ART 

seulement des prétextes l'avornliles à décors somptueux et à riches costumes 
où se jouerait la lumière au milieu des ors, des soies, des aciers, des 
velours et des pierreries. Les poètes seront pour lui les évocateurs de 
thèmes favoris qui lui permettront, grâce au vague et à l'imprécis de 
leurs conceptions, de broder ses fantaisies aux riciies colorations. 

La maladie qui devait l'emporter en quelques années , et dont il 
avait ressenti les premières atteintes vers 1S23, le terrassait parfois ' ; 
mais son énergie naturelle et son ardeur au travail ne l'abandonnaient 
pas et il reprenait vite sa place dans le petit bataillon des paysagistes, 
— il était petit alors, — au milieu des camarades et des amis-. 

Sur ces entrefaites une occasion se présente pour lui de faire un 
voyage en Italie. On est au printemps de 1826, et Ch. Rivet Mui offre de 
partir avec lui, pour un séjour de quelques mois. 

Un voyage en Italie était encore, à cette époque, considéré comme 
le complément nécessaire de toute véritable éducation artistique. C'était 

1. liei'iie hiilaniii'/iie, nnut IS:i3 {Miscellanées. Iloninr/ton et ses rmiiles) : " Vue porte cniclle fivait 
flaillciirs ountrilnié à le plonger ilans cet étal de lanf;iieur ilont il ne sortit i|ue pour descendre dans 
la tombe : Miss Poster, la fille d'un ministre anglican qui demeurait ;i Pans, lui avait inspire une 
passion vive; elle mourut. Il lut très allecté de cette mort fpii, dit-il, présageait la sienne jiropre. 
Pour se distraire, il alla passer quelque temps dans le comté de Nollingham. Cette visite au lieu de 
sa naissance lut secrète... Il parcourut seul les campagnes qu'il avait si souvent visitées dans son 
enfance. Plaisir mélancolique, qui donne une juste idée du caractère de Honington. " 

Je n'ai trouvé nulle part d'autre indice de l'existence de Miss Fostcr et du rôle qu'elle aurait joué 
dans la vie de Honington; aucune allusion non plus à son voyage secret ;i Nottingtiara. Il n'y a pas 
d'impossibilité à ce que l'une ou l'autre anecdote soient vraies; toutefois, en ce qui concerne Miss 
Koster, sa mort a pu causer un grand chagrin à son ami, mais n'a pas été l'origine de son état 
maladif, aujourd'tiui mieux connu. 

M°" Poster était femme d'un graveur et fille du sculpteur Banks. Elle donna à Boninuton, quand 
il alla à Lonires, en 1820, une lettre d'introduction auprès de sir Tli. Lawrence dont le jeune artiste 
ne voulut pas user par miidcstie. 

i. Les aventures de jeunesse de Bonington siml celles d'un jeune homme libre de ses mouvements 
et de toute attache sérieuse dans une ville de plaisirs faciles comme Paris. 11 a été lié de bonne 
heure avei' une demoiselle Rose, qui posait dans les ateliers et dont il a laissé une académie très 
intéressante, dont on trouve ici la reproduction {p. 203). Celte jeiiuc femme était remarquablement 
bien faite plutôt que jolie, et peu farouche. Son ami a laissé d'elle nue étude également reproduite 
(^i (p. 202) et peut-être un portrait à l'huile, celui de la jeune femme en blanc de la collection Jahan- 
iMarcille. 

Alex. Colin avait conservé nue grande quantité de lettres de Boningtim. Ces lettres furent exami- 
nées et triées avec soin par Paul lloliu, son fils, qui, en présence des détails très intimes (|u'ellrs 
contenaient, dul, à son grand regret, en brûler la plus grande partie. 

.'t De iiième âge que lui, Ch. Itivet, un liilèle ami de Delacroix, resta toute sa vie un passionné 
il .art. 11 faisait de la peinture eu amateur et .acceptait viili>nticr> les conseils du jeune maître pour 
li(|uel il .ivait l.i plus vive admiration. 



RICHARD PARKBS BONINGTON 201 

le seul point sur lequel, pour des motifs difîérents d'ailleurs, s'accordaient 
classiques et romantiques. Depuis trois siècles « la terre nourricière des 
arts », suivant le langage du temps, avait attiré sans relâche de nouvelles 
générations d'artistes. Les uns y avaient vu mûrir leur talent qui se cher- 
chait; d'autres y avaient, par contre, perdu leur originalité dans le décou- 
ragement de s'élever jamais à la hauteur de leurs modèles ; tous rêvaient 
d'y séjourner, autant pour consulter les grands maîtres que pour voir 
un pays vanté et célébré dans toutes les académies comme la terre 
classique des beaux paysages et de tout ce qui est noble et grand. 

Dans son projet cependant, Bonington avait presque uniquement pour 
but de gagner Venise et d'y rester le plus longtemps possible. 11 est assez 
remarquable qu'il ait conçu, à cette époque, l'idée d'un séjour prolongé 
dans la cité des Doges, entrée depuis le traité de (lampo-Formio et la 
destruction de son gouvernenKnit dans une pliasc d'abandon, de tristesse 
et de délabrement qui n'appelait plus guère l'attention sur elle. 

Ce fut, à la naissance du romantisme, l'impulsion de la nouvelle école 
vers les coloristes dédaignés par l'école de David, les visions et les récits 
des scènes mystérieuses qui s'étaient déroulées sous l'autorité du Conseil 
des Dix, peut-être aussi le séjour de lord Byron, ses poésies, Mariiio 
Faliero, les Foscari ou Don Juan, qui la rappelèrent au souvenir des 
lettrés et des artistes et engagèrent Bonington et son ami à y courir 
préférablement à toute autre ville de la péninsule '. 

Partis de Paris le 4 avril, les deux artistes allèrent coucher à Semur. 
De là, traversant la Franche-Comté, ils s'arrêtèrent un instant à Dole, où 
ils sont le G. On y fit des croquis et Bonington en a rapporté une aquarelle : 
celle du portail des Jésuites. Dès le lendemain, ils partent pour Genève. 

Après avoir suivi quelque temps le lac, ils prennent à Saint-Gingolph 
une voiture qui doit les conduire à Milan par Sion et Brigue. 

Le 11, ils sont à Milan et y restent jusqu'au 14. On aurait pu s'attendre à 
ce qu'un peintre épris de clarté et amoureux des colorations vives, comme 
l'était Bonington, chez (jui le sentiment du pittorcs(jue éfail si puissant, 
fût, dès ses premiers pas en Italie, dans un enchantciiiciil ronlinu. 

1. Les renseigneineuts sur le vojMge de Itunin^'li'ii en llalic c\ les extraits ih' lettres île son 

compagnon (Ui. Itivet sont ilus à l'oMif^eance de M de S.ilvandv, lllle du barun liivet, (|iii a lileii 

voulu reclierclier dans ses papiers de laiiiillc les lettres de son père qui se rapportait ;'ice voyage, 

LA HBVUB DR LAHT. — XXVI. 26 



202 



LA REVUE DE LART 



Mais, soit parce qu'ils étaient poursuivis par le mauvais temps et la 
pluie, destructeurs de tout charme et de tout agrément de la vue dans les 
pays du midi, soit par suite de l'état de sa santé déjà altérée et l'envahis- 
sement lent," mais trop certain, de la maladie qui devait l'emporter, 

Bonington ne semble 
guère éprouver les vives 
émotions qu'on aurait 
pu lui supposer. Ch. 
Rivet écrit de Milan à 
sa famille : 

Boningfton ne pense 
qu'à Venise : il prend des 
croquis, travaille un peu 
partout, mais sans satis- 
faction, sans s'intéresser au 
pays. 11 ne veut pas essayer 
de comprendre l'italien , 
tient surtout à son llié, et 
pour toutes clioses le se- 
cours d'un intermédiaire 
lui est nécessaire. 



Il reste de ce court 
séjour à Milan quelques 
études fortintéressantes 
d'intérieurs d'églises, 
parmi lesquelles Snnt'- 
Ambrogio , une petite 




M"- Rose (1821). 
Dessin aux di'ux navoii-^. — (lollcclioii ilo M. ilc Laitulio, 



aquarelle, merveille 

d'ohscrvatidii et de délicatesse (collection Wallace). 

Ils passfuit à lîrescia, au lac de (larde ; le 18, ils sont à Vérone; enfin 
ils touchent à l'Adriatique et font en gondole les deux lieues qui séparent 
'Venise de la terre ferme. Ils mettent le pied sur le sol de la ville mysté- 
rieuse et descendent à l'Albergo Danieli. 

Ilélas ! la pluie n'a pas cessé. Un ciel bas et plombé attriste tout ; c'est 
une décc])tii)ii jMiiir Ions deux. La bonne liiinioiir (>t Irutrain, (juil aurait 



KICHARn PARKES BONINGTON 



203 



été si naturel de trouver chez un artiste de la valeur de Bonington en pleine 
jeunesse dans cette incomparable ville, l'ont abandonné : « Il est triste par 




K ru ij E iiE iNU (1821). 
hrssin au crayon. — Coticclion de M. de Laju-iic. 

nature, écrit Ch. Rivet, il Faudrait ([u'il eût toujours (|iii'l(|u'iiu pour 
s'occuper de lui et le l'aire rire ». 

Cependant, en dépit des obstacles d'une abouiinable saison, il montre 
une grande énergie au travail ; c'est là qu'il trouve ses meilleurs moments. 



204 LA HEVUE DE L AHT 

L'architpcture, (jui lui a fourni en Noruiautiie et à Paris tant de motifs 
de tableaux intéressants, l'accapare ici entièrement. On a de lui une foule 
de croquis pris sur le Tirand Canal, sur les places, au Lido. Quand le 
temps devient par trop maussade, les deux amis visitent les riches collec- 
tions remplies des chefs-d'œuvre du Tintoret, de Titien, de Vérouèse et 
d'une foule de maîtres que l'on ne peut voir qu'à Venise et qu'ils ne 
connaissaient encore que de nom. « Nous allons aussi à l'Académie, écrit 
Cil. Rivet, on nous donne toutes facilités, on peut approcher les tableaux, 
les toucher même. » 

(IrAce à une lettre de recommandation apportée par Ch. Rivet, ils ont 
accès dans une collection des plus intéressantes d'anciens costumes, dont 
ils font 43 crocjuis. 

Le tenqjs fuit, et les études restent inachevées, car le ciel bleu d'Italie 
n'a pas encore paru le 29 avril. 

Cependant une accalmie survient et des nouvelles de Paris apportent 
un encouragement au peintre : 

Mon iinii e.st devenu un peu jjlus Iraitable depui.s quelques jours, écrit Itivet. Il a 
regu de .son père une lettre qui lui apprend que non sculenieni tous les tableaux qu'il 
avait vendus sont payés, mais même que tous ceux sans exception qu'il a faits sont 
vendus et payés, voire même la vue de Mantes, en sorte qu'il se trouve à la tète d'un 
capital de ■? à s. 000 francs, gagnés depuis le mois de janvier. 

Il faut croire que les deux compagnons n'ont pas mené à Venise une 
vie d'aventures et de folles dissipations. 

La vie est loujouis la même, éeril lUvel. Après les promenades et le travail de la 
journée, on rentre à cim] heures et demie, où le diner est servi dans la chambre et 
dont le menu ne varie pas. On va prendre le café sur la place Saint-Marc. Quelquefois, 
à neuf heures, on va pour dix-sept sols au théâtre où se joue indéfiniment la 
Scniiramide, puis on prend des glaces qui coûtent six sols d'Auli'iche, ce qui fait un 
j)eii plus de cinq sols français. 

On le voit, rien que de simple et de paisible dans les distractions des 
deux amis. Leur temps était tout employé en études sérieuses, ne laissant 
pas de plac(! à d'autres préoccupations. 

On est (hi reste étonné de la quantité d'études faites par Bonington 
dans un séjour (pii n'a pas été de plus d'un mois : du 20 avril au 19 mai. On 
connaît de lui une (juinzaine d'études à l'huile, datant de Venise, autant 
d'aquarelles et quantité de dessins. Encore y en a-t-il de perdues, cerlai- 



RICHARD PARKES RONINGTON 



205 



nement. <■ Il travaille beaucoup et prend tellement l'habitude et la manière 
qui convient, dit Ch. Rivet, qu'il réussit beaucoup mieux et surtout plus 
facilement. » 

Aussi, emporté par son ardeur au travail, lîonington parlait- il de 
prolonger leur séjour à Venise jusqu'au dernier terme fixé pour le retour 
à Paris, c'est-à-dire jusque dans le milieu de juillet. Mais Ch. Ilivet dési- 




La Place Saini-Mahc a \enise (1826). 

l'cintiirr à riiuiie. — Musrr <l(' Notlin^liarn. 



rait voir lîologne et Florence. On se fit des concessions réciproques, et, le 
10 mai, il fut convenu qu'ils resteraient encore quinze jours à Venise, 
comme le demandait lîonington. 

On peut croire que cette quinzaine, où les beaux jours étaient moins 
rares, fut bien employée par le peintre, avec d'autant plus de fruit qu'il se 
sentait mieux armé et plus sûr de lui. 

Que de charmantes toiles, et que de lumineuses aquandles sont dues à 
cette quinzaine laborieuse ! C'est à ce moment (ju'il termina ces p(^lit.s chefs- 
d'œuvre qui s'appellent : La Place Saint-Marc, la Vue du Grand Canal, le 



206 



LA REVUE DE L'ART 



Quai des Eschivoiis, Venise vue du Lido, etc., dans lesquels se retrouvent 
les qualités de clarté, de légèreté, de finesse, de sincérité et de charme 
pittoresque, qui caractérisent ses meilleures œuvres. Sous la préoccupation 
et l'ellort de- rendre des aspects nouveaux pour lui, il est remarquable de 

voir Boniugton arrivé dans 
plusieurs de ses toiles à une 
exécution, à un sentiment des 
valeurs et à une justesse de 
tons qui rappellent fréquem- 
ment les premières études de 
(lornl en Italie. 

A ce moment , Corot était 
lui-même à Rome, (pi'il habi- 
lait depuis quelques mois 
seulement, et très visiblement 
les recherches des deux 
peintres ont été les mêmes, 
inspirées toutes deux par un 
l'gal (li'sir d'arriver à rendre 
les beautés de leur modèle à 
force de sincérité. 

(^ettc parfaite sincérité 
(lu jeune Anglais, si visible 
dans toutes ses études de 
Venise, l'a amené à des résul- 
tats inattendus pour l'époque. 
Alix tons bitumineux et roux, 
tons chauds exclusivement 
réservés jusqu'alors aux pre- 
miers plans, — on sait quel abus de terre de Sienne naturelle ou brûlée, 
de terre d'ombre, de; momie, faisaient les peintres de cette génération 
dans leurs terrains (h; premier plan, — il ne craignit pas de substituer les 
tons bleutés ou violacés amenés par les reliefs de l'azur du ciel dans les 
ombres du terrain. 

La Vue de Ici place Saiut-Mai c (de la Tate Gallery de Londres) offre 




VKHo.Mi. Le l'A lais Maffei (Ibili). 
Ailuaix'Ilc. — Mus(!-c de SouLh-Kensington. 



RICHARD PARKES BONINGTON ,07 

un remarquable exemple d'une semblable audace qui dut faire dresser les 
cheveux des paysagistes classiques, ses contemporains 

^ Sans doute, la vue des grands peintres vénitiens exerça sur lui et 
n.eme à son insu, une grande influence. Leurs saisissantes et audacieuses 
colorations le poussèrent à oser davantage. Chose curieuse ! l'admiration 




ui 



Vue du golfe i,e la Spezzia ;182(;). 
IV.nlure i llm.!,-. _ Ll'apn.s „„e ..-avuro sur acier, .lo l',-.,,o,|uc. 

du paysagiste n'alla ni au Canaletto, ni ù Guardi, mais à Véronèse qu, 
I avait tellement frappé que, dans la suite, plusieurs de ses compositions 
originales cependant, semblent avoir été prises à quelqu'une des peintures 
du l'alais Ducal. 

Sur le lit où Honingtou devait, à deux ans d. là, rrudre Ir drrnirr 
soupir, à peine quelques heures avant sa liu, il (ruait encore un cravun à 
a main, et c'était une scène vénitienne, à h. manière d.s rhar.naul.s 
fantaisies de f'a,,lo Cagliari, qu'il voulait achever. 



208 LA REVUE DE L'ART 

lùiliii, il laut s'arracher à la ville charmeresse. Le 19 mai, les amis 
traversent une dernière fois les lagunes en gondole et prennent, aussitôt 
débarqués, la route de Padoue, où ils copient les fresques de Titien. Court 
arrêt, et les" voilà bientôt à FiM-rarc, puis à Bologne, dont l'Académie 
possède de nombreuses et célèbres toiles de Raphaël, du Dominiquin, 
du Guerchin et du (luide. 

Ces chefs-d'œuvre de l'école romaine ou bolonaise laissent nos amis 
sans enthousiasme et ne peuvent entrer en comparaison dans leur esprit 
avec les harmonies splendides et les colorations éblouissantes et chaudes 
des Vénitiens. « Raphaël, je n'ose l'avouer, écrit Rivet, m'a paru couleur 
brique; j'avais été gâté par l'école vénitienne. » 

Ils rapportent de Bologne quelques études. C'est de l'une d'elles que 
Bonington devait, plus tard, tirer la seule eau-forte que l'on ait de lui 

« Bonington ne dit plus rien depuis les lagunes », écrit Gh. Rivet. 
Il regrettait cette Venise, qui lui avait été cependant si peu clémente sous 
la pluie et les orages continuels, et s'en éloignait avec le pressentiment 
qu'il ne devait plus la revoir. 

Le but extrême de leur voyage était Florence. Le 24, ils y arrivent, 
après cinq jours de route depuis Venise, trajet rapide pour le temps, et 
durant lequel ils eurent peu d'occasions de travailler. 

Le séjour à Florence fut d'une semaine, traversée par une excursion 
à Pise. 

De leur halte dans la ville des Médicis, si remplie de chefs-d'œuvre, 
et de leurs excursions dans ses environs enchanteurs, nous n'avons aucun 
détail, aucune indication intéressante. Le journal de Ch. Rivet reste muet; 
on ne trouve trace d'aucun travail exécuté là par Bonington. Les études 
à Florence furent-elles perdues y ou était-il encore fatigué de l'efl'ort consi- 
dérable qu'il avait fait à Venise ? 

On connaît cependant de lui des aquarelles faites à Pise (l'une d'elles 
se trouve au PrinI Hooni du British Muséum). 

Us (]uittent Florence et s'arrêtent à Sarzana, où Bonington prend un 
croquis du costume charmant (|ue portent les femmes, puis à Lerici, petit 
village à l'extrémité du golfe de la Spezzia, illustré par une station qu'y lit 
Shelley. C'est de là que Bonington a fait cette étude, plusieurs fois repro- 
duite par la gravure, qui porte le nom de Vue du golfe de la Spezzia. 



RICHARD PARKES BONINGTON 



209 



Trois petites études et une quantité de croquis sont aussi datés de Lerici. 
Le 7 juin, ils sont à la Spezzia, où le peintre prend encore quelques 
pochades et des croquis; le il, à Turin, apn'^s deux journées passées 
à Gènes et une nuit 
à Alexandrie ; le 20 
juin, ils étaient de 
retour à Paris, où 
Bonington avait son 
atelier, rue des Mar- 
tyrs. Le voyage des 
deux amis, si fécond 
en résultats dans 
l'œuvre de Boning- 
ton, n'avait pas duré 
deux mois. 

Cette même 
année, il exposait 
à la Royal Academy 
un tableau, the 
Freiivli Coast. Ce 
tableau fut remar- 
qué, mais le nom 
de l'auteur était si 
peu connu que la 
Litlerary Gazette 
déclara qu'il n'y 
avait pas d'artiste 
du nom de Boning- 
ton et que cette pein- 
ture étaitde Collins' . 

L'aimée suivante, en IS27, Bonington envoya au Salon quatre tableaux 
et une aquarelle : Frai/rois /'' et la reine de Navarre, Henri IV et /es 
ambassadeurs', le l'aiais durai, l'Entrée du Crand Caui.l a Venise, cl 




La Leçon de luth (vehs 1826). 
Pcintuie à riiuilo, — Collnclioii do M. de l.ajudie. 



1. Diclionaij/ o/Nalioinil llini/r<ij)lii/, ntmée 188G, arliclc liipninf;l"n, U\ l.i'slic S(i|ilion. 
i. Ces deux tableaux Imit aujourd liiii parlio de I,i collection Wallme. 



LA IIEVUE DE L ABT. — XXVI. 



27 



210 LA REVUE DE L'ART 

/(' Tombeau de saiiil O/iier' . 11 exposait, en iiii'ine temps, en Angleterre, trois 
tableaux : lleiiii III, le l'iinal de la Sainte et une Scène au bord de 
la /lier. 

L'accueil l'avorabli; qu'il reçut alors du publie et de la critique, dans 
son pays, le décida à retourner en Angleterre et, cette l'ois, à rendre 
visite à Lawrence, qui était dans toute la plénitude de son talent et de sa 
réputation-. 

Le grand portraitiste racoueillit avec bienveillance, le considérant 
comme un jeune artiste d'avenir qu'il fallait encourager. N'étant pas 
paysagiste et ayant vraisemblablement fort peu étudié la nature en plein 
air, Lawrence ne sut pas apprécier à sa juste valeur le côté le plus 
original et le plus séduisant de son jeune compatriote. Il est vrai que 
llduington était resté très modeste. Quand il allait voir Lawrence, il le 
considérait comme un peintre d'un mérite inliniment supérieur au sien 
et sur les traces de qui il voulait marcher quelque jour. 

A la fin de 1827, il est installé, dans un nouvel atelier, rue Saint- 
Lazare, « où il se propose d'achever beaucoup de toiles commandées et 
un grand uoniiiie d'illustrations promises pour les grandes publications 
de Taylor et de Lefebvre-Duruflé » (Virgile Josz). 11 avait alors une exis- 
tence confortable et vivait dans l'intimité de plusieurs riches amateurs : 
son nom était fort connu et les commandes lui venaient de tous côtés '■. 

Hélas! c'est au moment où le succès, on pourrait dire la gloire, lui 
arrive, quand il va recueillir le fruit de ce k)iig effort et de ces années de 
travail intelligent et tenace, qui' le mal qui le mine sourdement l'ait les 
plus effrayants progrès. Son dépérissement rapide frappe et désole ses 
amis et sa famille. La fièvre l'épuisé peu à peu, lui laissant de courts 
intervalles pour saisir encore le crayon ou les pinceaux. 

Il espère cependant guérir, conservant jusqu'au bout cet espoir 
lioinpeur, heureuse illusion des malades arrivés au dernier terme des 
lièvres consomptives. 

1. L'.Li|[i.Lrc-llc ilii liiiiibcau ilr saint Oiiicr lui ilclriiitc ilans le pillage du Palais-Koyal, en 1848. 
Il en l'esle une lilliugiaphic. 

2. Oiianil il était venu l'année précédente, il s'était abstenu d'aller voir Lawrence, et, comme 
]M"'° Foster lui en demandait la raison : « C'est i|ue je ne me crois pas encore diyne d'être présenté 
à sir Thomas, réjiondit il, mais i|uand j aurai tr.ivaille sérieusement une année de plus, peut-être 
mériterai-je cet lionneur u (Thoré). 

.'i. l)iclio/iai\'/ of Salîoiiul Hio!/ru/>h*/. .iilicle Houini^ton. 



RICHARD PARKES BONINGTON 



211 



En mai 1828, il exécute encore une de ses plus jolies compositions, 
doux fio'iires de femmes, au milieu d'un délicieux paysage'. 

Le printemps 
est revenu et avec 
lui le désir violent, 
irrésistible, de re- 
voir encore la na- 
ture dans sa robe 
de fête et dans son 
éternelle jeunesse. 
Maigri, rongé, res- 
pirant avec peine, 
mais toujours dési- 
reux de produire, 
il veut refaire une 
excursion dans 
cette Normandie 
qu'il revoit tou- 
jours avec le même 
bonheur et la même 
ferveur d'artiste. 
Il part en compa- 
gnie de son ami 
Iluet, dont la na- 
ture tendre et déli- 
cate lui adoucira 
les heures de souf- 
france et de décou- 
r a g e m e n t ; mais 
ses forces le tra- 
hissent déjà à 
Mantes et il doit 

regagner Paris pour s'y alilei' une partie de hi journée. Depuis, il ne 
quitte plus guère la chambre (|iie pour faire, à pas lents et soutenu jiar 

1. Elles ont paru Jans VAimioersar;/ de 1S29. 




I'' R A N i; (I 1 s I " 



Kl' Mahouehite lie Navaiuie (1827) 
iilurc à rtiuile. — Colloction Wallaoc. 
(^s !a ^raviiri' ilc M. l,('o|>oM l'ianicu^;. 



212 LA REVUE DE L'ART 

quelque ami dévoué, une promenade d'une heure, sur le Cours la Heine 
ou vers le bois de Boulogne. 

Les médecins et ses amis avaient renoncé à tout espoir de guérison ; 
le pauvre Honington dépérissait à vue d'œil. Son père, qui depuis les 
succès de sou lils, voyait avec désespoir la fui de ses espérances de fortune, 
s'informait de tous côtés, désireux de rencontrer l'homme de l'art capable 
de guérir ce jeune homme atteint en pleine vitalité et qui promettait tant 
encore. On lui parla d'un i'mpiii(iue. Saint John Long, qui avait à Londres 
un certain succès dans le traitement des maladies consomptives. Il décida 
son malheureux fils à courir les risques du voyage et de la fatigue qui 
devait en résulter pour aller le consulter. 

L'effort, trop grand, fut inutile; le terme fatal était venu et l^onington 
expira quelques jours après son arrivée à Londres, le 25 septembre 1828'. 

<i 11 fut enterré dans cette ville, h l'église Saint-James. Sir Tii. I^aw- 
rcnce, MM. Ilavard, Robson ont suivi son convoi et prononcé son éloge 
funèbre, chacun déplorant cette lin rapide d'un artiste (pu promettait un 
grand peintre '-. » 

Lawrence écrivit à M'"" Poster : 

Vus tristes provisions se sont tnip latalemeiit emilirniées : nous venons de rendre 
les derniers devoirs au regretté Boning'ton. P^xceplé M. llarlow, je ne sache pas qu'à 
notre époque la mort précoce ait enlevé un artiste dont le talent promît davantage 
a])rès un dévelo])iiein('nt si reniarcjuable elsi rapide. Si j'en puis juger d'après la direc- 
tion récente de ses études et par le souvenir d une de nos eonvei'salions, scui intedli- 
genee semblait s'i'panouii- en tous sens et arriver à la pleine maturité de goût avec 
celle généreuse aud)ition ((ui [xmsse vers les régions supérieures de l'art-'. 

En citant cette lettre de Lawrence, Thoré ajoute : « Malgré les éloges 
on sent que Lawrence considéi'ait seidement Ronington comme un jeune 
linmmc ([ui promet ». Cependant, l'appréciation du grand portraitiste, si elle 
nCst pas absolument complète, est sincère et ('quitable. Il a dit ce qu'il 
pensait avec les ([ualités tie mesure et de sang-froid ]ii'(i])res à ses compa- 
trioti's. 

La répiilalioii de Ronington a (''té longue à s'établir en .\ngleterre, 

1. Il Tnoiinit ilaiis In iii.iisoii ilr MM. DiiKin ri l!;iricrU, jll TolcnlKiiii Slreel. 

2. Tljiirtj, llisltine des jjeiiitreu, biu;,'ra|)liie i[e lioiilii^lnn. 
y. I.i:tlre i-ili'C, par Thoré diins sa lilugi-apliie de lioniiigton. 



HICHARD FAKKES BONINGTON 213 

bien que de riches amateurs aient déjà fait entrer de son vivant ses toiles 
dans leurs collections Rien d'étonnant à ce qu'un artiste, qui avait vécu 
en France et y avait produit presque toutes ses œuvres dans un espace si 
court, restât ignoré des Anglais durant quelques années. Peu à peu cepen- 
dant, beaucoup de ses études et do ses paysages sont passés en Angleterre, 
voire même en Ecosse, où 
on les apprécie à leur juste 
valeur. Et, par un pliéno- 
mène contraire, en France, 
sous l'envahissement des 
toiles qui lui sont fausse- 
ment attribuées, l'œuvre 
du jeune maître, mal con- 
nue de notre génération, 
garde encore, à vrai dire, 
un succès d'estime auprè.s 
de la masse des connais- 
seurs qui s'en rapportent à 
quelques initiés, mais sans 
absolue conviction, faute 
de preuves sullisantes. 

La dispersion de la 
totalité des études et des 
compositions de Bonington 
après sa mort rend en clfet 
ditlicile aujourd'hui une 
juste appréciation de son 
«■"ivre, mais ceux qui doivent, faute de temps et de loisirs, accepter les 
jugements des gens compétents, peuvent sans hésitation s'en tenir à 
l'appréciation du plus lin et du plus éclairé d.'s ciiliqucs du x,x- siècle en 
matière d'œuvres de peinture, Tlicré, qui avait pu voir numics l.eanc.up 
d'ceuvresde P,onington, et qui parle de lui avec une chaleur et une admiration 
communicatives. Il a prononcé sur le jeune maître un mol où il a résumé 
sous une forme poétique, qui lui convient, la nature de son talent : « liouing- 
ton est nu sylphe l.\ger, dit-il, qui montre la nature eu rellleurant », 




H ON IN (-.TON l'Ail I.UI-llKME { V F. U .S 181S). 
Pfiiiluii- .1 lliiiilc. -^ MnsiV cil- NoLliiiL'Iiam, 



214 



LA REVUE DE L'ART 



Nous n'avons do Ronington que deux portraits «auxquels on puisse 
attacher un caractère de sincérité : celui qu'il a fait de lui-même à la sépia, 
que nous avons donné en tête de notre premier article, et celui qui est 
reproduit ici- (p. 21.'i). Ce dernier portrait, à l'huile, conservé au musée de 
sa ville natale, semble être celui duu enlanl de quatorze ou quinze ans 
au plus. Mais il i-st dillicih^ de croire que lîouian'ton eût avant d'arriver à 
Calais une telle pratique de la peinture à l'huile; il est probable que 
«l'adolescent en veste courte », qui travaillait au Louvre avec Delacroix, 
paraissait à peine son âge, et que le tableau date de 1S17 ou de 1818. 
Il existe un autre portrait de l'artiste à la National Portrait Gallery, 
mais très médiocre et qui, de l'avis de Delacroix, ne lui ressenilde jias'. 



A. DUBUISSON 



(A siiix're. I 



1. L"aiiteur de ret essai de liio^rapliie ne se dissimule pas les lacunes et les obscurités qui ren- 
dent ce travail fort incomplet. Nous n'avons, pour ainsi dire, aucun document sérieux sur l'eulance 
de Uoninpton jusqu'à son arrivée à Calais, pas davantage sur son e.xistence dans sa lamille à Paris 
durant les années où il travaillait au Louvre, en 1S19 et ISiO. Il aurait été Tort intéressant aussi 
de connaître les dates de ses depl.icenients en Normandie ou dans la Flandre et les itinéraires de ses 
voyages. Est-il allé à liruges, connue seujble l'indiquer une aquarelle du South Kensington Muséum'? 
Ce serait alors pendant qu'il était à Dunlierque, en pension chez M"° Périer. Ou connaît de lui une 
certaine <|uantité de vues de la Franche-Comté, des lithographies principalement. A-t-il vu cette 
province en dehors de la rapide traversée laite avec son ami liivet, quand il est allé en Italie'? Il est 
bien dil'licile de rien assurer iiositiveinent. Il est possible que les lithographies, dont plusieurs sont 
lort belles, aient été exécutées d'après des dessins (|ui lui ont été fournis pour l'ouvrage du baron 
Tavlor. 





RUBENS ET DELACROIX 

A PROPOS DE DEUX TABLEAUX DE LA COLLECTION 

DE S. M. LE ROI DES BELGES 




L n'est pas un amateur de peinture llaniande 
et lidllandaise qui n'ait, en traversant la 
Belgique, désiré voir la précieuse collec- 
tion de S. M. Léopold II, roi des Belges; 
mais pour visiter le château de Laeken, 
près de Bruxelles, il fallait être un haut et 
|iuissant seigneur ou tout au moins un 
familier des ambassades. Les principaux 
tableaux de la collection ayant été récem- 
ment cédés par le roi à M. Kleinberger, il 
est possible, au moins pour quelque temps, 
de les admirer à Paris, sans mettre en mouvement la machine diploma- 
tique. Ce sont presque tous des œuvres de premier ordre et admirablement 
conservées. L'Italie n'est représentée que par une image; mais c'est une 
Madone délicate de Fra Angelico, céleste apparition de lignes pures et 
de couleurs tendres. Les meilleurs paysagistes hollandais, van Goyen, 
llobbema, Backhuj'sen, ligurent avec leurs sites habituels ; et voici des 
enfants de Frans Hais, petites tètes rieuses, peintes par touches martelées, 
plus illuminées, plus luisantes que des poteries émaillées ; un très beau 



•216 LA REVUE DE L'ART 

Jean Steen, plus coloré que de coutume, plus amusant que jamais ; des 
cavaliers de \\ OuwcrMian dans un paysage un peu fade de Berchem ; un 
jeune homme grave, une vieille tête ridée de Rembrandt ; de petits 
Téiiiers délicats : le peintre à son chevalet, un saint Antoine hirsute et 
ahuri, îles magots humant le piot, tout cela net, incisif, spirituel. 

Enfin, le maître Rubens est là, représenté par de petits tableaux 
exécutés avec ce brio prodigieux, ces teintes de pure lumière qui caracté- 
risent les œuvres de sa main. Et je m'attarderais bien volontiers devant 
tant de jolies choses, si je n'étais pressé d'arriver aux Miracles de saiiil 
Benoit, une des toiles les plus précieuses du grand Flamand. Elle est 
placée auprès de la copie qu'en fit Delacroix'. 

Les Miracles de saint Benoit se trouvaient dans l'atelier de Rubens 
au moment de la mort de l'artiste et devinrent la propriété de Gaspard 
de Grayer, à Bruxelles. G'est sans doute Crayer qui vendit, par la suite, 
le tableau à Tabbaye d'Alilighem. A défaut même des probabilités 
tirées de la facture, il reste donc probable que cette peinture date des 
dernières années de Rubens. M. Max Rooses à qui j'emprunte ces détails, 
en conclut que lîubens n'eut pas le temps de l'achever. Il est tout aussi 
vraisemblable de supposer qu'il a voulu laisser à cette œuvre son carac- 
tère d'esquisse improvisée, qui lui donne tant de légèreté. La plupart des 
tableaux, grands ou petits, exécutés vers 1G.35 font voir cette même désin- 
volture brillante ; le pinceau est rapide, emporté par la verve. Cependant, 
cette vaste composition est bien loin de n'être qu'une esquisse. Toute la 
partie centrale en est fort poussée, et si les personnages de droite sont 
peu chargés de matière, l'effet d'ensemble est au point. Au centre, un 
repentir reste visible : le personnage qui recule devant saint fîenoit 
occupa tout d'ab<ird une position un peu différente et, sous la couleur 
superposée, l'altitude primitive transparait encore. 

r*our comprendre le sujet traité par Rubens, le meilleur est de 
consulter l'ouvrage dont il s'est lui-même servi. Rubens, qui était grand 
liseur, ayant à glorifier saint Benoît, s'est naturellement reporté à la 
source classi(|uc : les Dialoi^ties de Grégoire le Grand. Le second de ces 

\. Niius donnou.s ici, avec la rcprodiiotiim du tableau de Huberis et du pathétique Saint Sébastien 
lie iJelacnii.x, celle d'un portrait de Ueuibrandt et d'une Noce liulldiidaise de Steen, deus des peintures 
les plus intéressantes de la eidlcclidn. Nous n'avons pas reproduit la copie de Delacroix, qui. en 
photographie et très réduite, se distinguerait trop peu de 1 original. 



RUBENS ET DELACROIX 217 

dialogues raconte la vie miraculeuse de saint Benoît. Parmi des miracles 
courants, ■ — guérison, résurrection, découverte de pain en temps de 
fauiine, de fontaines en temps de sécheresse, — qui sont la monnaie 
ordinaire de l'hagiographie, Rubens a retenu un épisode pour les ressources 
pittoresques qu'il présentait. 

Au temps des Goths, Totila, leur roi, aj^ant entendu dire que Benoît 
avait le don de prophétie, voulut éprouver le saint homme du mont Cassin. 
Il se mit en marche vers le monastère, fit annoncer son arrivée et quand 
il lui fut répondu qu'on l'attendait, voici ce qu'imagina ce cauteleux 
barbare. A son premier écuyer, un certain Riggo, il donna ses chaussures, 
ses vêtements royaux et lui prescrivit de se présenter à Benoît en se 
faisant passer pour le roi. Il lui adjoignit trois hommes de sa suite, Vult, 
Ruderic et Blindin, et tout un cortège. Voilà donc notre Riggo, paré 
comme un monarque, accompagné d'une suite nombreuse, qui entre dans 
le monastère. Le saint le regardait venir de loin. Dès qu'il put l'atteindre 
de la voix, il lui cria : « Laisse-là, mon fils, tous ces vêtements; laisse, ils 
ne sont pas à toi ». Riggo en chut par terre, tant était grande son épou- 
vante d'avoir voulu tromper un tel homme, et tous les gens de sa suite se 
prosternèrent. Ils ne se relevèrent que pour détaler à toute vitesse vers 
leur roi. Totila vint alors consulter saint lieuoît qui lui dit des choses 
aussi désagréables que véridiques, tant sur l'avenir que sur le passé. 

Telle est l'action choisie par Rubens. Il n'est pas diflicile d'en voir la 
raison : un cortège pompeux, des costumes brillants, des personnages 
magnifiques comme des rois mages ; il y avait là de quoi amuser ses yeux 
et sa main. Mais le sujet est ici beaucoup plus complexe. Le geste du 
saint ne renverse pas seulement quelques ( «otlis stupéfaits ; il ressuscite 
un mort, guérit des malades, exorcise une possédée. Clhacun de ces 
miracles pourrait être rapproché d'un des épisodes de la vie de saint 
Benoît, racontée dans les Dialogues de Grégoire le Grand, et l'on verrait 
alors que si Rubens les connaissait, il ne s'est pas astreint à les transcrire 
très fidèlement. Ce n'était pas la première fois qu'il montrait en peinture 
des miracles de ce genre : saint lîavou à Gand et à Londres, saint Roch à 
Alost, saint Iguace, saint Fran(,'ois Xavier à Vienne, saint François de 
Paule à Dresde, avec des gestes semblables, réussisscMit des cures ana- 
logues. On trouverait plus d'une fois dans l'œuvre de Rubens le nidlif du 

LA HBVUE l)F. LAKT. — XXVI. ■ 28 



218 LA REVUE DE L'ART 

fou furieux, du cadavre en raccourci ; comme tous ceux qui parlent avec 
aisance, Rubens ne dédaigne pas de se répéter un peu. Et d'ailleurs, 
puisque les grands saints recommencent les mêmes miracles, comment 
leurs peintres ne reprendraient-ils pas les mêmes motifs ? 

Pourtant un détail est encore à retenir, peu important par la valeur 
pittoresque, mais qui nous montre combien la lecture de Grégoire le Grand 
avait amusé Rubens. Entre saint Benoît et Riggo, le peintre a placé un 
oiseau et un chien. La présence du chien n'a rien qui doive surprendre. Il 
y a beaucoup de chiens dans les tableaux de Rubens; il en mettait dans 
ses esquisses et Snyders en ajoutait encore dans les grands tableaux ; ils 
assistent gravement aux plus solennels événements de l'histoire. Au reste, 
ce chien peut être un luxe royal, et Riggo a pu, avec ses chaussures et son 
manteau, emprunter son molosse à Totila. Ce chien s'étonne d'ailleurs fort 
congrunient de l'attitude de Riggo. Il est à remarquer, au contraire, que 
l'oiseau participe de la sérénité de saint Benoît. Que fait là cet oiseau ? Les 
Dialogues de Grégoire le Grand vont nous renseigner encore une fois. 

Un méchant prêtre qui jalousait saint lîenoit lui donna du pain 
empoisonné en guise d'aumône. L'homme de Dieu l'accepta avec mille 
remerciements, bien qu'il n'ignorât pas qu'il contenait du poison. Or, un 
corbeau venait généralement de la forêt voisine, aux heures des repas, 
pour recevoir un peu de pain. Quand il parut à son habitude, Benoît lui 
jeta le pain empoisonné, lui disant : «Au nom de N.-S. Jésus-Christ, 
prends ce pain et va le porter en un lieu où personne ne pourra le 
retrouver ». Le corl)eau, bec ouvert, ailes déployées, courait autour du 
morceau de pain, croassant, comme pour dire qu'il voulait bien obéir, 
mais n'osait pas. Et l'homme de Dieu répétait : « Prends, prends et va le 
jeter où personne ne puisse le trouver ». Le corbeau linit par obéir, pre- 
nant le pain avec une extrême circonspection, et ne revint que trois heures 
plus tard pour recevoir sa prébende habituelle. 

Bien qu'elle n'intéresse plus le tableau de Rubens, suivons jusqu'au 
bout cette bataille du clergé séculier contre le clergé régulier. Le méchant 
prêtre ne s'en tint pas là. Ne pouvant empoisonner les corps des Béné- 
dictins, il rêva de corrompre leurs âmes et poussa la malice jusqu'à 
envoyer, dans la cour du couvent, sept jeiuies filles peu vêtues pour rendre 
les moines coupables de distra<tioiis visuelles. Cette fois, le danger était 



RUBENS ET DELACROIX 



219 



tel que saint Benoît dut l'aire bien vite déménager tout son monde. Au 
monastère de Monte-Oliveto, près de Florence, i~iodoma a peint avec com- 
plaisance ce trait de méchanceté ecclésiastique. Rubens l'a négligé, malgré 
l'envie qu'il dut éprouver de le traiter, à cette date où il multipliait l'image 
d'Hélène Fourment dans l'Enlèvenient des Sabiiies et les Jardins d'amour. 
Mais sept jeunes filles 
n'entrent pas aussi facile- 
ment dans un tableau que 
dans un monastère ; il eut 
fallu toute une composi- 
tionnouvelle. Au contraire, 
il s'est amusé à camper le 
corbeau de saint Benoît 
en quelques coups de pin- 
ceau ; il l'a montré aussi 
peu ému que son maître, 
détournant la tète vers ces 
intrus tumultueux, et même 
un amateur d'analyse 
psychologique trouverait 
sans doute une nuance de 
dédain dans la courbe de 
ce bec fameux pour avoir 
tenu un fromage. Pourquoi 
s'étonnerait-il ? Celui qui 
discerne le poison dans le 
pain, peut bien reconnaître 
sous le vêtement royal un 
simple écuyer. Il sait (jue 

l'habit ne fait pas le roi. Maître Corbeau sur sa barre perché est vengé 
des fabulistes par les hagiographes. 

Une fois le sujet fixé dans ses parties principales, les nécessités déco- 
ratives ont apporté les accessoires brillants cliers à Rubens ; l'orillaïuine 
rouge qui fait luire ses reflets satinés sur un ciel sombre, comme dans la 
Montée au Cahaire de Hruxellcs ; une lumière d'orage, comme celle qui 




PlIllTlIAIT PHÉSUMB DE U E M 11 H A N I) 1 1' A K LUI-MÊME 
(VERS 163.')). 

CoIIccIJoii de S. M. le Roi tics belges. 



220 



LA REVUE DE L'ART 



illumine le Martyre de saint Liévin, où les bourreaux, arrêtés par le coup 
de foudre des archanges, ne sont pas plus frappés d'épouvante que les 
Goths par le geste paisible de saint Benoit. Les barbares sont parés 
comme pour une mascarade ; nous reconnaissons leurs robes somptueuses, 




l'.-l'. KUDENS. 

Mm A Cl. ES DE SAINT KrANÇOIS 11 e Paule (entke 1030 ET 1G35;. 

Oresdc, (jaleric Koviilc. 



leurs tètes truculentes, l'emphase de leur pose ; l'un d'eux gonfle son 
abdomen |)iiui' ruii'ux montrer sa belle robe jaune, comme le Mage nègre 
([ui, à Anvers, j(!tlt! un si étrange regard oblique sur la Vierge. Ces man- 
teaux, ces sabres recourbés, ces bonnets à poil ont servi pour les Scythes 
de Thomyris. Quant au faux roi et son page, ils portent le costume du 
xvi"^ siècle, et l'abbaye du mont Cassin parait devoir beaucoup à l'archi- 




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RUBENS ET DELACHOIX 221 

lecture jésuite des Flandres. Depuis Corrège, la coutume est toujours 
de peupler le ciel de figures divines dans les scènes de martyres et de 
miracles ; pour les martyrs, le ciel s'entrouvre et laisse tomber des 
arciianges vengeurs. Ici, l'apparition est plus sereine ; un Christ-Jupiter 
entouré de la Vierge, de saint Pierre et saint Paul, vient mettre sa puis- 
sance au service de saint licuoit. 

Rubens a conçu sa composition comme pour un triptyque aux volets 
non séparés. Plus d'une esquisse l'ait voir cette disposition : au centre, la 
scène principale qui se suffît à elle-même pour la signilicalion dramatique 
comme pour la composition pittoresque; de chaque coté, des (Igurants, 
des curieux, moins mêlés au drame, mais qui cependant s'y intéressent. 
Il est aisé de tracer à droite et à gauche la coupure des volets. Chacun 
des trois tableaux a sou centre lumineux : au milieu, le cadavre (|ui 
ressuscite; à gauche, la croupe du cheval blanc; à droite, la robe jaune 
du barbare qui fait si bien bomber sa belle ceinture. Une croupe de cheval, 
un abdomen de Goth, c'est peu pour retenir l'attention, occuper l'esprit; 
mais il ne s'agit ici et là que d'amuser les yeux, et jamais on ne leui- oll'rit 
régal plus savoiu'eux. 

La peinture de Rubens présente un intérêt d'autant plus vil' qu'elle 
est placée aiqjrès de lu copie qu'en fit Delacroix, et les ellorts du copiste 
pour retrouver les secrets du modèle nous aident parfois à mieux 
comprendre le maître flamand. 

(>»uaiid les maisons religieuses de Belgique fureiil, au wiii" siècle, 
supprimi'es par Josepli H, empereur et philosophe, le tableau de lUibens, 
changeant d'asile, vint tians le caliinel tic JM. Seliamp, d'.Aveschoot. Plus 
tard, en 1810, il fut vendu 25.7U0 francs à M. Tencé, de l.,ille, qui en fut 
possesseur jusqu'en 1881. A cette date, S. M. Léopold II, roi des Belges, 
l'acheta au fils de M. Tencé et le réunit à la copie de Delacroix ([u'il 
possédait déjà. Delacroix, à ce qui' rapporte M. Tencé, avait exécuté cette 
copie en 1840, chez M. Ceorge, expert, rue de la Fontaine-Molière. 

Delacroix aimait à copier les maîtres; il a fait sou éducation dans les 
musées beaucoup plus que devant la nature. Il ne j)eiguai'. pas volontiers 
d'après le modèle vivant ; la inésenee de l'objet glaçait sa verve. Il est 
tout l'opposé de (Courbet et de ses continuateuis, (jui cherchaient dans la 



222 LA REVUE DE LART 

réalité leurs ressources pittoresques. Il s'efforçait, en revanche, de retrouver 
les procédés techniques qu'enferment secrètement les grands chefs-d'œuvre ; 
il répète dans son journal : « Cet exercice des copies, entièrement négligé 
parles écoles modernes, était la source d'un immense savoir ». Parmi les 
maîtres dont il aurait voulu apprendre la manière, Rubens est certainement 
celui qu'il admirait le plus. Il l'admirait et le copiait au Louvre ; il alla le 
voir en Belgique, tandis ([u'il ne fit jamais le voyage d'Italie : « Gloire à 
cet Homère de la peinture, à ce père de la chaleur et de l'enthousiasme 
dans cet art où il efface tout, non pas si l'on veut, par la perfection qu'il 
a portée dans telle ou telle partie, mais par cette force secrète et cette vie 
de l'àme qu'il a mises partout ! » Ailleurs encore, il parle de ces « grandes 
images qui ont tant frappé sa jeunesse à Paris, au musée Napoléon », dans 
ce Louvre antérieur à 1815, qui abritait tous les chefs-d'œuvre du grand 
Flamand. Il tàcliait parfois de reconstituer de souvenir une peinture de 
Rubens en s'aidant d'une gravure. 

.\ucune des copies de Rubens par Delacroix n'a l'importance ou la 
valeur de la grande toile de la collection du roi des Belges. On y voit dès 
l'abord que Delacroix n'a pas voulu donner une copie littérale, mais dans 
sa traduction rendre l'esprit du modèle. Il a cherché à saisir, à retenir, 
pour se l'assimiler et la l'aire passer en lui « cette force secrète et cette 
vie de l'àme » que Rubens mettait partout. Malgré toute son intelligence 
pittoresque, on voit pourtant les deux tempéraments rester inconciliables 
par les manières différentes de mouvoir la brosse et de traiter la couleur. 

Chez Rubens le mouvement du pinceau est large, continu, et il suit 
admirablement le modelé dans ses ondulations; la brosse de Delacroix 
jette des hachures courtes et à tout instant lâche la forme. Dans la crinière 
du ciieval blanc, le glissement du pinceau de Rubens en rend le flottement 
de chevelure; elle est chez Delacroix molle, froissée, comme un tissu très 
léger, inconsistant, indécis. A tout instant, malgré l'assurance calme de son 
modèle, le copiste est repris de ses nervosités impatientes, négligeant des 
indications notées rapidement par Rubens ; et, dès que le modèle n'impose 
pas formellement le dessin, dans quelques draperies confuses ou des corps 
modcli's sans précision, Delacroix reprend sa petite touche tapotée, ses 
hachures répétées et ses gros plis tordus comme des cordes. Dans les 
jambes des chevaux on retrouve les boursouflures inopportunes qui lui 



RUBENS ET DELACROIX 



223 



sont chères et les sabots plongeants qui lui sont habituels. Et même ne 
semble-t-il pas que, dans sa traduction, il ait commis quelques contre- 
sens? Il n'a pas su camper le saint Paul et le tloth ventru du cortège; il 
a plié légèrement des jambes qui, chez Rubens, sont raides pour 
arcbouter fortement un corps robuste ; il n'a pas réussi la perspective 
légèrement plafonnante de la figure du Christ. 







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EuG. Delacroix. — Saint Sïiiastien soigné par les sainte. s femmes. 
Collection de S. M. le roi des Belges. 



Les deux peintres n'usaient pas uou plus de la même palette et il n'a 
pas sufTi que Delacroix se montrât docile et attentif pour qu'il pût changer 
le timbre de son instrument. Rubens aimait les tons francs, simples, (''da- 
tants sur des grisailles légères et lumineuses; Delacroix préférait les 
teintes rompues, compliquées, qu'il juxtaposait sans en sacrifier aucune. 
Il u'a r'éussi qu'à dcMiii à reiub'*! la vivat'ité des tous robustes et la douceur 
satinée des morceaux de transition et de repos. 

Il est deux couleuis chères à lîubciis ; elles font reconnaître ses 



224 LA REVUE DE LART 

tableaux d'aussi loin qu'on les aperçoit : le rouge du manteau de laine qu'il 
met autour des jambes de Jupiter, sur les épaules de saint Jean, et le jaune 
du morceau de soie dans lequel il drape ses Madeleines et ses plus 
opulentes blondes. Sur deux des Gotlis du cortège flambent ce rouge et ce 
jaune; mais Delacroix a tout à fait échoué à en rendre la chaleur éclatante; 
il r\\ a éteini la llamme. Est-ce pour avoir mal assorti ses couleurs ? C'est 
plutiit pour ne les avoir pas traitées à la manière flamande. Rubens, à son 
habitude, peint ses replis ombrés avec des couleurs liquides, transparentes, 
et qui sont légères comme l'atmosphère ; il ne fait apparaître le ton franc 
que sur les clairs; auprès de ces ombres légères, le jaune, le rouge 
éclatent de toute leur vigueur. Chez Delacroix au contraire, ombres et 
lumières sont peintes de la même couleur pâteuse ; ces tons terreux, sans 
légèreté, viennent, dans ses meilleures compositions, troubler, salir la 
pureté des tons les plus brillants. 

(Charles Hlanc raconte quelque part que Delacroix, un jour, déses- 
pérant de doiuier à une rol)e jaune l'i-ciat ipi'il rêvait, résolut d'aller au 
Louvre consulter Rubens. A cette époque les cabriolets étaient jaunes et 
au moment d'en prendre un, Delacroix s'aperyut que le cabriolet jaune du 
côté du soleil, semblait violet sur la face opposée. Il remonta dans son 
atelier etjettades hachures violettes dans les replis de ses robes jaunes. 
Est-il besoin d'ajouter que Rubens n'ignorait pas cet effet ? Ses robes 
d'or ne sont réellement jaunes que sur les luisants des plis saillants. Mais 
ses ombres ne sont pas seulement de la couleur violacée, une tache de 
violet sur un tissu jaune ; il y a une difl'i'rence de nature entre la teinte de 
l'ombre qui est subtile, légère, suggérée plutôt qu'exprimée, et la couleur 
matérielle, le ton local (ju'il empâte franchement dans les clairs. Delacroix 
ne distinguait pas assez entre la couleur qui est de l'atmosphère et celle 
qui est de la matière. Les impressionnistes ne distinguent pas non plus; 
mais au lieu de matérialiser la transparence, ils dissolvent la solidité en 
des nébuleuses diaprées. 

l']t de même pour le groupe des chérubins célestes. Ils sont, comme 
toujours chez Rubens, ailmirables de l(''gèi'eté ; les corps sont modelés 
avec précision et pourtant sans lourdeur; les formes se tiennent et pour- 
tant soûl lluides, inconsistantes comme de la pure lumière. Delacroix na 
pas birn rcMissi cet etfet, non qu'il ail mal choisi s(>s tons, mais jiari'e (ju'il 




LA HEVUE DE I. AHT. — XXVl. 



2» 



RUBENS ET DELACROIX 227 

n'en a pas traité convenablement la matière. Le pinceau de Rubens tourne 
on se jouant les petites chairs i)londes et potelées ; le vermillon des 
contours, les demi-teintes bleutées, sont bien de la chair transparente ; la 
brosse a promené mollement sa caresse huileuse. Delacroix maçonne plus 
lourdement; son pinceau s'englue et perd la l'orme trop délicate dans 
cette matière indocile. L'effet général n'est pas inexact et pourtant l'esprit 
n'y est pas. Et de même encore pour le groupe de droite, si légèrement 
peint dans le modèle, Delacroix est terreux, décoloré, sale, là où Rubens 
est glissant, liquide, lleuri de couleurs tendres. Les maîtres flamands furent 
admirables dans l'art de traiter l'huile ; ils donnent à la couleur juste la 
consistance qui lui convient. Si la peinture de Rubens montre à la fois 
tant de suavité et d'énergie, tant de douceur dans les transitions et tant de 
franchise dans les tons purs, tant de mollesse tendre dans ce clair-obscur 
où les ligures s'effacent, d'où elles se dégagent si aisément, c'est que les 
formes les plus violentes, même celles qui saillent bi'utalement sur la 
toile, sont comme baignées dans une couleur fluide, légère, qui met 
partout la continuité d'une même atmosphère. Si Delacroix montre une 
vivacité plus nerveuse, moins de certitude et plus de brutalité, si sa 
composition colorée est plus heurtée, plus dispersée, c'est sans doute à 
cause de sa nature tourmentée et trépidante, mais c'est aussi parce qu'il 
ne savait pas user de l'huile à la flamande. 

Quel enseigneineut Delacroix a-l-il retiré de ce long travail de traduc- 
tion? D'abord un encouragement nouveau à peindre d'inspiration, à 
concevoir la peinture non pas comme une copie exacte et correcte de la 
nature ou d'un idéal fixe, mais comme le langage lyrique d'une imagination 
fougueuse ou tendre. Dans les peintures qui suivirent ce travail, on 
pourrait trouver peut-être des souvenirs du tableau de Rubens. L'Entrve 
des croisés à ConsUiniinople est de 1840. Quand il peignit cette grande 
composition, Delacroix ne se rappelait-il pas le tableau flamand r N'en 
saisit-on pas l'influence dans l'architecture, dans les suppliants qui gisent 
à terre et surtout dans ce cavalier qui les regarde d'un air indolent et 
méditatif? Il songeait encore au tableau de saint Renoft bien longtemps 
après. Le 29 janvier 1847, se posant une fois de plus la question des 
UKTites respectifs de la jieintun' d'après nature el de la |)eiiiture d inspi- 
raliou, il écrit : « On pourrait diie (pie, p;ii' le pro<-e(l(' contraire, — la 



228 LA REVUE DE 1/AHT 

peinture sans modèle, — on arrive à des ell'els plus tendres et plus péné- 
trants, s'ils n'ont pas cet air frappant et magistral qui emporte tout de 
suite l'admiration. Le cheval blanc du saint l^enoît de Piubens semble une 
chose tout à fait idéale et fait un effet bien puissant ». Quelques jours 
plus tard, nouveau souvenir de sa copie ; « Tracé au blanc le Foscari et 
couvert la toile avec grisaille, noir de pèche et blanc ; ce serait une assez 
bonne préparation pour éviter les tons roses et roux. La grande copie de 
saint Benoît, que j'ai faite ainsi, a une fraîcheur difficile à obtenir par un 
autre moyen... ». 

Quand on considère simultanément le chef-d'œuvre de Rubens et sa 
copie par Delacroix, on ne peut qu'être frappé à tout instant par les 
défaillances du moderne en face de la sûreté aisée du maître flamand. 
Mais il ne s'agissait ici que de recherches techniques. Le romantique 
serait moins écrasé par la puissance de son précurseur si nous comparions 
deux œuvres originales. Delacroix se montrait bon juge de sa force et de 
sa faiblesse quand il disait devant un tableau de Jordaens : « J'ai d'abord 
été renversé par la f^rcc et la science de cette peinture, et j'ai vn qu'il 
m'était également impossible de peindre aussi vigoureusement et d'ima- 
giner aussi pauvrement.... ». Sans doute la formule n'est pas applirai)le 
à Rubens, qui est loin d'imaginer pauvrement. Cependant, c'est en grande 
partie à la qualité de son imagination et de sa sensibilité que sont dues 
les défaillances teciuiiques de Delacroix. Sa langue pittoresque s'est 
constituée pour servir un tempérament inquiet, nerveux, d'une nii'dancolie 
ardente. Il n'est point surprenant qu'il n'ait pas toujours réussi à traduire 
Ruljens dans une de ses onivres où le Flamand a le mieux exhalé la saine 
sensualité et la robuste allégresse de son génie. 

I,ouis IIOURTICQ 



W^j 




FANTIN-LATOUR 

SA VIE ET SES AMITIÉS' 




Cerlnines œuvres darl, commf oerlaines 
physionomies, mil le privilège de faire sontfei' 
à l'esprit qui,les anime : on éprouve d'autant 
I)lus de regret d'igfnorer l'auteur, (juVin res- 
sent itlus de res])ect pour son silence; et si 
les virtuoses crient leur existence à tous les 
échos, les délicats, qui mérileraienl seuls 
d'être connus , se laissent deviner seule- 
ment... Ainsi pensait plus d'un visiteur de 
la Centcnnale de 1900 ou de l'exposition post- 
hume de 1906 ((ui consacrèrent la jiloire 
tardive de Fantin-Latour. 

Oui, la personnalité véritable est dans 
l'âme, avant de se prolonjjer dans l'art; et 
c'est le caractère qui fait l'œuvre. 11 faut 
donc remercier l'auteur d'un livre ([ui fournit 
la clé de ce rapport mystérieux. Ce volume 
iiisiruit par l'amitié. M. Adolphe JuUien pouvait seul l'écrire et le documenter : car 
l'indépendance du critique musical avait depuis longtemps conquis l'alfection du 
peintre-mélomane, et l'illustration d'un Hector licrlioz et d'un Hiclim-d Wagner attes- 
tait déjà do longuos sympathies. 

Ce caractère impi-évu de confidence n'est pas l'uniijue originalité de ce beau livre : 
ajoutons qu'il ne pouvait paraître du vivant d'un maître (pii n'aurait jamais porté 
lui-même à l'imprimeur sa correspondance avec ses parents ou ses amis d'Angleterre. 
Non pas que la loyauté de son rêve fût hostile à la vérité du document: s'il avait 
horreur de I iiidlsci-èle et niaise iiiien-ieiv. Fanlin-Latour ex('crai( non moins vigou- 
reusenicnl I inrNacl il mlc : ;i vcc (|iicl plaisir il lir.iil diMic un cliapiln' su l' les |)ortraits 
d'artistes et d't'crivains gniMpi'K (huis 1rs (|ualre pages doi'i'navaul « hisloriques » 

1. Adolphe .liillii'n, Fanliii-Uitour, sa oie et ses ainiliés: lettres iiiéditex et siiimeiiirs jiersoniiels, 
avec .').'! reprcMliulliiiis d'œuvres du iiiaiire tirées à part, (i adtographes et 22 illiistratiims dans le 
texte. Paris, Lucien Laveur, l'.tO'.l. , 



F .\ .«i r I N - L A r 1 1 u ii 

DANS SON ATELIER DE BuRÉ 



230 



LA REVUE DE L'ART 



que le Louvre attend : l'Hommage à Delacroix (18ij4). ini Atelier au.r Batignollcs (1870), 
un Coin de table (18;2), et, plus tard, en 1885. Autour du /liami. celte réunion d'nmis 
dont si peu survivent, sans mililicr le Toast détruit ;iii r<'liiur du Salon de 1865 cl dunl 
M. Léonce Bénédllc. ici nièiiie, a spirituellement conté la genèse, d'après les albums 
donnés au Luxembourg par une veuve dévouée'. Ces documents sont précédés par 
le tableau sans apprêt des années courageuses qui- réalisèrent ces « essais de 
jpuni^sse » où l'avenir vciim les chefs-d'oHivre d'un maître paitagé d'abord entre le 




A U T ( ] U R DU P I A .N O (18 8 3). 

An piano, CiiAititiKU : ilc ;;aiiflic à droito : Adolphe Jui.t.ifn, Bmisseali. (latiiille Bemiîi, Edmoinl Maîihk, 
l.Ascoux, Vinci-nt d'iNitT, Ani/'d<'T' ^ll.K^^. 

Collection de M. Adolplii' Jiilli.u. 



rcaiisiiic cl iallr^dric : ikhis suivnns la carrièri' ii|iiiii,-'iln' et la vie l'amilialc d'un lu 'au 
|)fjiili'c. jusipia si's pi'iMiiicrs succès c(mli'm|ii ii'airis di' son mariage. iIcjuI les maîtres 
du Lnuvi'c avaicnl cic les inspii-alcurs ; et le lecleur jimit respirer l'atniosplière assez 
« purilaJMi- >. <iîi les salonnicrs de 1878 aperçurent la simplicité sérieuse de la 

Famille n. 

I'(jrl railislc d';iliiird. l'anliii le l'ut par pudeur de siiii n've. comme un poète se 
l'crail iTilii|iii- par nimlrslii' : mais le rèveeul sdii lii'iirc. > Si je Irouvais des l'emmes, 
je l'erais une rcpililinn d un clidair ili' dames -. ccrivail il a siui cIiit i^dwanls. drs le 

1. lïixluiie (l'un lii/ileiiit. Wnv l;i lieriie, jaiivier-l'Ovrier 1!)0-'l. 



FANTIN-LATOUR 



231 



mois d'octobre 1872; « ua musicien au piano, tournant le dos au iiul)lie (par consé- 
i|uent, ce serait l'accessoire, le prétexte), et. tout autour du piano et derrière, une 




La Tiiii.F.TiK 11 F, Vknus. 
hc^siii au lu^aiii, tin' iriiii alliuni tic <Toi)uîs 



série de jeune lillcs l'I (rmincs <-liardaiil , (>)uel joli lioii(|iii'l! « Ce bou(|iicl , le pcin(i-e 
de (leurs le découvril dans ses émotions uuisieales. A eiMé des porhails (|ue la 



232 LA REVUE DE L'ART 

tendresse a voulus avant tout ressemblants, de iidinhreux fraorments de lettres 
datent les preinici'es et trop rares joies du « peintre mélomane » aux concerts popu- 
laires de PasdcJMiip. en Angleterre, où le décorum est une servitude, au i)remier 
/'Vs(.s/;(('/ de Rayreutii. enfin : c'est Scliumann. c'est Brahms, c'est la féerie de Wagner, 
après l'anniversaire de Berlioz, qui jettent le rêveur « dans un tourliillon merveilleux »; 
et c'est le réveil du rêve au contact des r()manll(iues mélodies. 

On pénètre enfin dans l'intimité d'une belle vieillesse, tcnijours fièrement modeste 
et studieuse au fond de l'atelier silencieux que le peintre haljita pendant Irente-six 
ans, de 1868 à l'.iO'i : on assiste à ses dîners d'amis, on le revoit tel que nous lavons 
connu sur le lard, avec son accueil réservé, sa parole critique, et la muette interro- 
gation de ses grands yeux clairs, quand il entrebâillait sa porte avec l'abat-jour du 
bon Chardin sur son front malicieusement plissé. 

« Tout mon bonheur est là ! » disait Corot, motitrant son clievalet; la correspon- 
dance entière de Kantin développe, avec moins d'enjouement sentimental, un pareil 
thème. 

A tous ceux (pii ne l'ont pas connu, la mclancoli([ue et vaillante franchise de ses 
lettres familières dira sa timidité narquoise et sa méditation combative, son courage 
à vaincre sa fatigue et la longue dillicullé des jours, sa pudeur surtout, qui mettait 
un peu de silcnri' ou d'ironie dans 1 expression du sentiment vrai : •< S'aimer sans le 
dur. piiiu- ti„ir par une bêtise... et vouloir l'aire des chefs-d'œuvre, il n'y a rien 
d autre ». Telle fut liuite sa vie consacrée à I art. « la seule chose pure dans l'homme... 
et (pii veut l'homme tout entier ». Son dieu fut le travail : « Sans l'art, il n'y aurait 
plus que le repos éternel comme espoir ». Ce parfum de tristesse est d'accord avec 
le nuide mineur de ses roses. Au ton de ses lettres intelligemment clioisies, on 
reconnaît le casanier qui ne rechercliait ni le paysage ni le monde, qui reprochait à 
Whistler « de trop croire à llialut... et pas assez au bien qui est le seul moyen de 
parvenir »: on entend celui |iour(jui le monde iniciU-nr existait sous ses deux formes, 
— rêve mélodieux et réalité familiale. — et diuit l'art ne fut qu'un perpétuel « hommage» 
à tout ce (|u'il .ilmail. L!n Idlrc (|ui ne l'a jamais vu. ne l'admire pas uniquement pour 
« ce bon savoir .sans lequel le sentiment n'est i|u un trouble inutile ». mais pour sa 
haute conscience qui fait de lui « le mailre de l'Auiilie » '. Le livre d'un ami corrobore 
cette (l(''tinition : car si loMivre, comme l'action, juge la pensée, l'homme explique 
larlisle (pil n eut d'autre ambition que la survie dans le musée qui lui révéla le 
bonheur eu lui donnant sa compagne et ses maîtres. 

R.\VM0ND Bouvicu. 

i. .M. .Viiiitoic I-'rance (clan.s la livraison des Muili-cs- Arlhtes consacrée à Faiilin-Laluiir- 
28 lévi-itT ll)u;)i. 



CORRESPONDANCE DE NANCY 



LES CONGRES D'ART 




Union provinciale des Arts décoratifs, fédération d'artistes 
et d'artisans, fondée à Besançon en 1907, vient de tenir 
à Nancy son troisième Congrès. Ce jeune groupement, 
Ibrt intéressant, créé dans le but principal de favoriser, 
dans les différentes régions françaises, la rénovation et 
le déveloi)p('nient des métiers et des industries d'art, 
réiinit aujourd hui seize sociétés, comprenant plus de 
liois mille membres. 

Le Congrès précédent avait eu lieu à l'étranger, à 
litre exceptionnel, et pour répondre à l'invitation des 
artistes décorateurs de Munich. 11 avait été particulière- 
ment fécond en enseignements divers. La capitale de la Bavière avait montré, avec 
un certain orgueil, ce qu'est capable de réaliser, dans le domaine de l'art appliqué, 
l'esprit de méthode, d'organisation et de discipline. Les congressistes avaient vu. 
sous l'inlluence d'un grand pédagogue, M. Kerschenstein. les écoles primaires ])répa- 
rant. par un enseignement rationnel du dessin et par la culture du sens esthéti([ue, 
les jeunes gens à devenir des appreidis dignes de ce nom: des écoles de métiers 
recevant les élèves à leur sortie de l'école primaire et leur donnant, de 14 à 18 ans, 
une éducation technique, tout en développant en eux les connaissances théoriques et 
en leur dispensant une large culture générale ; les différentes industries d'art s'épa- 
nouissant superbement, grAce à cet heureux afflux d'artisans bien préparés à leur 
lAche: le Wcrkbund all(>mand enfin, fondé en 1897, réunissant toutes les personna- 
lités intéressées à la renaissance de l'art appliqué en Allemagne, et réservant son 
appui, sans limites, à toute tentative d'art se réclamant de son esthétique. 

Il n'était pas possible qu'on ne fût pas frappé du contraste qu'olfiait l,i France 
avec cette admirable et forte organisation. Ici. un ('tat-major brillant d'artistes, 
créateurs ingénieux, mais isolés les uns des aidres, épuisant leur talent en vains 
efforts individuels. Derrière celte élite, suffisant encore à assurer une place très 
eslimable à notre pays dans les expositions d'art inl(M'nationales, mais incapable 
d'olfrir à notre production les débouchés nécessaires à toute industrie, une main- 
d'œuvre défectueuse, des ateliers sans véritables artisans, indispensables pour (rai lu ire 
avec intelligence les ccuu'eplions de l'elile. les Miiilli|ilii'i' cl iiiainiciiii' intactes les 



LA REVUE DE L ART. — XXVI. 



30 



234 LA REVUE DE L'ART 

meillcui-es traditions de notre technique et de notre goût. Devant cet état de choses, 
comment ne pas être inquiet de l'avenir? 

Ce n'est pas le moment de rechercher ici les causes de celte crise très grave 
traversée par notre art industriel. Elles ont été signalées maintes fois déjà, en de 
nombreux articles de journaux et de revues. On a trop souvent voulu dénoncer le 
machinisme comme uni(iu('ment responsable de tout le mal. On l'a accusé d'avoir 
supprimé, par une spécialisation à outrance, l'ouvrier d'art et de l'avoir transformé 
en manœuvre attelé à une besogne qu'il exécute sans joie. Cela est vrai. Mais il 
importe de dire qu'il ne saurait être question de renoncer aujourd'hui à la collabora- 
tion indispensable de la machine, ainsi que le réclament encore certains utopistes, à 
la suite de Kuskin. Il est permis de protester simplement contre la production avilie 
que la machine n'implique pas nécessairement. Elle est capable de seconder aussi 
bien le travail de l'artisan dans le sens du bon goût; elle ne détruit pas fatalement 
le souci de la belle matière. 

Ce qui importe donc avant tout, et de l'aveu presque unanime, c'est d'assurer un 
bon recrutement des ateliers, de poursuivre avec méthode l'éducation de l'ouvrier, 
livrée au hasard. Tout est à faire en ce sens, et le Congrès de Nancy a eu grande- 
ment raison d'inscrire à son programme l'élude de ces deux importantes questions : 
lenseignemet du dessin et l'organisation de l'apprentissage. 

Sur le premier point, le Congrès avait par avance reçu satisfaction. Le Conseil 
supérieur de l'Instruction publique avait, en elfel, dans sa dernière session de juillet, 
approuvé les nouveaux programmes d'enseignement du dessin dans renseignement 
primaire, et le ministre avait aussitôt décrété leur mise en vigueur. Ceux-ci substituent, 
on le sait, à la méthode Guillaume, essentiellement gé(imétrii|ue et impersonnelle, 
appliquée jusqu'ici une méthode intuitive, qui clierclie moins encore à développer 
la sùrel(* de la main, que le sentiment et l'émotion. Elle a remplacé, comme l'écrivait 
M. Pottier, « la claustration forcée dans un rêve d'abstractions et de blanches 
visions », par une élude des formes vivantes. Elle cherche à faire comprendre et à 
faire aimer la nature. 

L'Union provinciale ne pouvait que se déclarer satisfaite de l'orientation qui va 
être donnée à l'enseignement du dessin. Mais, préoccupée surtout du recrutement 
des ouvriers d'art, elle a cependant émis le vœu que, dès l'école, le dessin puisse être 
dirigé dans le sens que réclame « le développement de l'art et des métiers, selon les 
milieux et les régions ». C'est, je crois luen, demander à l'école primaire plus qu'elle 
ne peut donner. Ce n'est pas à elle qu'il appartient de former l'arlisan. La tâche 
revient à l'atelier ou aux écoles de métiers. 

\.r priildeme de l'apprentissage, étroitement lié au premier, est un des plus 
dilliciles et des plus complexes de l'heure présente. Ia's discussions très vives du 
Congrès le tirent bien voir. Du choc des opinions les plus diverses, il apparut que 
l'on se lrouv(! actuellement en présence de deux tendances principales. L'une, auto- 
ritaire cl étaliste, réclame simplement le retour aux corporations d'autrefois et 
demande aux pouvoirs publics d'intervenir pour imposer aux patrons, à l'exemple 
de ce (pri se p.issr dans le canlon du Valais, des obligations strictes vis-à-vis de leurs 
appi-i-n(is. I.aidre ciimpicud. avec raison, (pie le temps est passé où l'apprentissage 



LES CONGRES D'ART DE NANCY 235 

pouvait se l'aire uniquement, à l'atelier et souhalle, jiar- surcroit, un enseignement 
théorique donné à l'école. Elle voudrait que les programmes de cette école, aussi 
souples et aussi divers que possible, soient soustraits à l'influence de l'État, adaptés 
aux besoins de cliatiue région, et que le personnel enseignant soit composé de techni- 
ciens éprouvés. On adopta, selon l'usage des congrès, une solution mixte qui prétendit 
donner satisfaction à chacun. On formula le vœu (jue l'enseignement pratique fût 
donné simidtanément à l'école et à l'atelier, que l'État intervint par une loi « pour la 
réorganisation de l'apprentissage et pour en sanctionner l'application », mais (pie 
« l'établissement des règlements, la surveillance, le contrôle et en général tout ce 
qui peut aider à la réorganisation de l'apprentissage, fût confié à des commissions, 
composées en majorité de professionnels, patrons et ouvriers, suivant les besoins 
et les nécessités des centres industriels ». Puis, un peu hâtivement, on ébaucha un 
vaste programme d'enseignement théorique et professionnel, en adoptant les prin- 
cipes généraux dune étude faite sur ce sujet par M. Rupert Carabin. 

Il est évident que de tout ceci, il ne se dégage pas encore de conclusion précise 
et pratique. Mais il est bon que les préoccupations de tous aient été dirigées vers ces 
problèmes. Souhaitons que le prochain Congrès, qui se réunira à Toulouse, leur 
consacre tout son temps et les élucide. 

Dès maintenant le Congrès de Nancy n'aura pas été vain. En dehors de l'intérêt 
que présentaient les discussions, il aura montré à tous le bel effort réalisé déjà par 
l'École de Nancy, en vue de l'éducation de l'artisan. Il est réconfortant pour nous, 
que cet exemple ait suivi l'enseignement reyu l'an dernier à Munich. 

Dans l'admirable pavillon que l'Ecole a élevé en plein centre de l'Expt)sition, 
ce qui a frappé chacun, c'est moins encore tant de chefs-d'œuvre réunis ici, signés 
des noms de Prouvé, 'Vallin, Daum, Majorelle, Gruber, de tous ces artistes d'excep- 
tion, contemporains de Galle et continuateurs de sa tradition, que la noble tâche 
entreprise avec succès par l'École de Nancy, sans appui de l'État, sans budget 
spécial, et conlredes hostilités dissimulées mais tenaces, de formerune série d'artisans 
rompus aux difllcultés de leur métier, secondant à merveille par leur collalioration. 
du reste admise à la signature, les efforts des novateurs. Grâce à la puissance de 
l'apostolat (pi'exercent des maîtres tels que Prouvé et "Vallin, l'École de Nancy à 
réussi à constituer un groupe très solide d'ouvriers d'art qui exposaient dans une 
vitrine spéciale leurs recherches personnelles. Parmi ces artisans du métal, du bois, 
du cuir, parmi ces verriers, ces ferronniers, ces bijoutiers, ces brodeurs, il est des 
noms qui pourront être demain ceux de véritables créateurs: parmi ces œuvres 
probes et consciencieuses, il y a déjà des œuvres de maîtrise. 

Bien plus, secouant les forces de routine qu'encouragent trop les grandes indus- 
tries, désireuses avant tout d'écouler leurs anciens modèles, peu soucieuses des 
risques que comportent toujours les tentatives nouvelles, Pi'ouv(' a su intéresser 
directement certaines d'entre elles à la rénovalicin de I art ap|)li((ué. D iuipin-tantes 
maisons se sont déjà adressées à l'Ecole de Nancy pour qu'elle leur fournisse des 
motifs illedits de broderie, des mobiliers, des cadres, des bonbonnières, des grès, 
des jardinières, voire même des projets de décoration pour de simples boîtes de 
papier à lettres. Des concours ont été oi'ganisés entre les aitlsans formés pai- l'École 



236 



LA REVUE DE L'ART 



et dotés de prix par les indiislriels (pii avaient fait appel à eux. Ces concours jiifïés 
en séance publique ont constitué un puissant moyen d'éducation artistique. En même 
temps (pi'ils ont développé parmi les artisans le goût de l'invention et de l'initiative, 
ils ont abouti à la création d'objets simples et pourtant parés d'art, qui allliieroiit 
certainement le cfoùt du public parmi le(iuel ils se répandront. 

Telle est l'œuvre entreprise par l'École de Nancy et qu'il est bon de faire 
connaître. Ce qu'elle a tenté peut et doit être tenté ailleurs, et je suis certain (pie 
l'exemple qu'elle a donné stimulera dans certaines de nos provinces des énei-gies qui 
ne demandent qu'à s'euqiloyer. 

Le troisième Congrès de l'Art à l'École succéda à celui des arts décoratifs. Une 
question était commune à l'un et à l'autre : celle de l'enseignement du dessin. L'Art 
à l'École a fait siens, depuis l'origine, les principes qui ont présidé à l'élaboration des 
nouveaux programmes. La Société ne pouvait que se déclarer heureuse de les voir 
enfin mis en pratique. Quels résultats donneront ces nouvelles méthodes'^ On ne 
saurait en juger encore avec précision. Sans doute, les envois de l'École alsacienne, 
du lycée de Nancy, de l'école de Fournes (Nord) et des écoles publiques de Spring- 
field (Etats-Unis), confirmaient l'espoir que l'on a mis en elles. Il n'en est pas moins 
certain, dès maintenant, qu'il y aura des retouches à faire, d'inévitables excès à 
réprimer et que l'expérience suggérera avec le temps. Pour le surplus, le Congrès 
de r.\rt à l'Ecole ne fit que confirmer à Nancy sa ligne générale de conduite et son 
programme d'action qui mérite de grouper toutes les bonnes volontés. Souhaiter 
l'école gaie, saine, aérée et parée d'un peu de beauté s'il est possible, qui ne souscri- 
rait à un si séduisant idéal '! 

Le seul fait nouveau a été le souci, qu a marque le Congrès |iar un vo'u, de voir 
! aitiiin de la Société s'étendre à l'enseignement secondaire, trop négligé par elle 
juscju'à présent. Plus que nos écoles, nos lycées sont trop souvent de « vraies 
geaules de jeunesse captive i>. Quand y ferons-nous « pourtraire » enfin, suivant le 
désir <lc Montaigne et à l'exemple du pliilos(j|iiie allienieu S|)eusi|ipe. " la Joye. 
r.Maigresse, et Flora et les Grâces » ■:" 

Gaston 'Va henné 




BIBLIOGRAPHIE 



Catalogue des figurines grecques de terre cuite du Musée impérial ottoman de 
Constantinople, par G. Mendel. — Constanlinople, Aliined llisuii, 1908. 

Le musée de Tchinily-Kiosk est l'œuvre, — et elle est admirable, — de Ilanidi Bey. 
Après lavoir constitué, en ajoutant au vieux fonds du musée de Sainte-Irène les 
merveilleuses découvertes faites par lui-même dans la nécropole de Saïda, et l'apport 
constant des trouvailles accidentelles <|ui surviennent dans tout l'Empire, el le pro- 
duit des fouilles entreprises par le service des antiquités ou par des instiluls ctraii- 
jïers; après l'avoir installé avec autant de goût que de méthode; il a voulu, pour 
l'égaler aux collections publiques les plus célèbres, le doter de cataloffues scienti- 
fiques. Il a fait appel, pour deux des séries archéologiques les plus importanles, les 
sculptures en pierre et les figurines en terre cuite, au savoir et au zèle de M. Mendel, 
ancien membre de l'école française d'Athènes. 

l.e présent volume, — qui fait si bien augurer du second, heureusement très 
prochain, — est consacré aux 3.55'i pièces de terre cuite qui étaient inventoriées au 
moment de la lédaction el qui se sont déjà notablement accrues. 

Elles y sont classées d'après leur provenance, et l'ordre géograplii(pie a été fort 
judicieusement préféré à tout autre, des indications d'origine très exactes permet- 
lant de distinguer les divers ateliers locaux, d'en suivre le développement et d'en 
déterminer les rapports. 

Des planches, au nombre de 16, contenant 147 ligures, illuslreiit les prin(i(iaux 
types. Les descriptions, concises, précises, claires, toujours topiques, s'altaclient et 
se bornent aux caractères essentiels; elles peuvent èlre données en modèles. \.vsini/r.i . 
très variés et très copieux, analytique, geographiipie, archénlogiipie. épigraphi(pie, 
rendent toute recherche prompte et facile, de quel(|uc' ordre qu'elles puissent èlre. 

Grâce à M. Mendel. il n'est pas de collection de figurines ([ui puisse être mieux 
étudiée sur place et mieux ulilisée en tous lieux par les savants (pie celle de Tcliiriil.\ - 
Kiosk. Le catalogue ne fait pas moins d'honneui- à l'école d'où il sort, (pian niiis('e 
pour le(|uel il a été composé. 

T. lloMOI.LE 

Denys Puech et son œuvre, par Henry .Iauoon. — Mode/, l'I. (larr(''re, in Idl. 

C'est une jolie histoire (|ue celle de M. Denys l'iiccli. el plus lard on la ((nitera 
sans doute aux écoliers, comine un exemple de vocation spontanée, d'applicalion 
tenace et de réussite merveilleuse. Qiw dis-je ':" On nous la cotile déjà, tout au hmg. 
et M. Henry Jaudon s'est chargé de nous dire conirnenl le berger devin! seidpleur. 



238 LA REVUE DE L'ART 

tout de même que M. Hayiinmd Bouyer, dernier biooraplie de Claude Lorrain, nous 
apprit « comment le mitron devint peintre ". 

Certes, tout le monde connaît bien le Denys Puech actuel : on a trop souvent 
l'occasion de rencontrer ses bustes élégants et ses gracieuses compositions allégo- 
riques ou décoratives pour n'être pas familiarise avec son talent. Mais ce qu'on sait 
mal, si on ne l'ignore pas tout à fait, c'est de quelle fagon ce talent-là s'est formé, et 
voilà précisément la partie vraiment neuve pour nous de l'ouvrage de M. Jaudon. Il 
nous fait assister, chez le petit pâtre de Longuis, qui sculptait déjà dans le noyer de 
robustes statuettes, à l'éveil de la vocation d'artiste, et montre comment sa person- 
nalité s'est dégagée peu à peu, d'abord à Rodez, chez Mahoux. qui fut pour lui ce 
que Desvoge, à Dijon, fut pour Rude; ensuite à Paris, dans l'atelier de JoutTroy; et 
entin à Rome, après le grand prix de 1884. Aux chapitres suivants, c'est le succès, 
la consécration des commandes officielles. l'Académie, toutes choses dont M. Puech 
doit être fier, sans doute, mais moins fier, j'en suis sur, que des premiers chapitres de 
sa biographie. 

E. D. 

La Peinture en Belgique, par FiEiiEiWS-GEV.^ERT. Les Primitifs flamands. Tome II. 

— Bruxelles, G. van Oest, in-fol. 

M. Fierens-Gevaert poursuit son travail sur l'art flamand, uniquement illustré, 
on s'en souvient, d'après les ceuvres conservées dans les collections particulières, les 
musées et les églises de Belgique. Un premier volume avait étudié les créateurs de 
l'école : Jean van Eyck, Roger van der Weyden, le Maître de Flémalle, Thierry Bouts, 
ces maîtres, dont les vertus dégénérèrent chez les Petrus Christus, les Albert Bouts 
et autres disciples plus médiocres. Éclipse passagère : avec Hugo van der Goes. 
l'école flamande devait recouvrer les éléments mêmes de sa grandeur : « le sens 
merveilleux de la réalité et l'amour profond des belles techniques ». 

C'est précisément à Hugo van der Goes et à la seconde génération d'artistes 
dominée par celte grande figure, qu'est consacré le présent ouvrage de M. Fierens- 
Gevaert. Dii'e que le savant historien avait à caractériser l'art de Juste de Gand, du 
Maître de la Légende de sainte Ursule, de Simon Marmion, de Hans Memlînc, du 
Maître de la Légende de sainte Lucie, de Gérard David enfin, c'est dire le captivant 
attrait de ce volume, (jui conduit la peinture flamande au seuil du xvi» siècle, au 
moment où l'école brugeoise traditiunnaliste jette son dernier éclat avant de céder le 
pas à l'école anversoise. oi'gane des tendances nouvelles. 

E. D. 

Histoire de l'art, pul)liée sous la direction de M. Aiidi'e Michel. Tome III, 2" partie. 

— Paris, A. Colin, gr. in-8°. 

C(^ll(; seconde partie du tome III, (juî forme le sixième volume de V Histoire de 
l'irr, traite du réalisme et des (Irlmfs de la Renaissance. La matière était riche, et 
les savants auxi|uels M. Andr,. Midicl a lait appel ont été bien secondés (lar lédi- 
teur (pii a su orner ce beau volume de près de trois cents illustrations. 

Celle ricluî documentaticui iconographique complète à merveille le texte des 
éminents collaborateurs de l'ouvrage : M. Marcel Heymond.quiy étudie l'archilecture 



BIBLIOGRAPHIE 239 

italienne du xv» siècle; M. André Michel, qui s'occupe de la sculpture italienne, de Ghi- 
bcrti aux dernières années de Donatello; M. André Pératé, qui traite de la peinture 
italienne pendant le cours du xv" siècle, tandis (pie M. Emile Bertaux expose le 
développement de la peinture et de la sculpture espagiu)les jusqu'à l'époque des Rois 
catholiques; enfin, MM. G. Migeon, 0. von Fall<e, B. Babelon et G. Millet. qui consacrent 
chacun un ciiapitre à la céramique italienne, à l'orfèvrerie et à l'émaillerie, aux 
médailles, à l'art byzantin, à la fin du moyen âge et au début de la Renaissance. 

A. M. 

Reflets d'histoire, par Paul G.\ui,TiEri — Paris, Hachette, in- 16. 

« Les arbres n'ont rien à m'apprendre », avouait le Socrate platonicien du l'hrdre: 
et l'art du paysage, « qui ne parle pas à l'àme, est un genre qu'on ne devrait point 
traiter », concluait l'entourage classique de David. Mais les rallinements conteuqjo- 
rains de la critique ont suggéré (ju'uu paysage est moins un portrait de la nature 
qu'une page d'histoire, où se peignent surtout l'auteur et son temps : c'est ainsi que 
le projet, toujours inédit, d'une expositiiui liistorique du paysage, nous apparut, voici 
bientôt vingt ans déjà, comme un musée de la sensibilité humaine. Et telles sont les 
idées générales que l'aimable savoir de M. Paul Gaultier reprend dans le plus long- 
chapitre de son nouveau livre : le Sentiment de la nature dans les beatu-aris. élégant 
résumé, trop bref sur la part de l'art musical et sur le problème des origines ; 
n'oublions pas que, depuis les travaux de "VVœrmann, la question du paysage dans 
l'antiquité s'est enrichie des fouilles de Crète : aussi bien, dirait Montaigne, les 
Cretois naturalisaient l'art autant que les Doriens ont artialisé la nature... 

Autres miroirs de l'évolution, te Loui're et Versailles. l'Art de la mise en scène et 
l'Orfèi'rerie dans ses rapports avec la richesse, « reflètent» respectivement l'histoire qui 
les explique. 

R A Y M G N D B G II VER. 

Les villes d'art célèbres : Oxford et Cambridge, par .loseph Ayn.^rd. Bordeaux, 
par Charles Saunier. Caen et Bayeux, par Henri Prentout. — Paris, H. Laurens, 
3 vol. gr. in-8°. 

Les hasards de la publication contrastent agréablement ces trois ouvrages des 
Villes dart. Tandis que M. J. Aynard pénètre avec recueillement dans ces « demeures 
de la traditiim » que sont les collèges d'Oxford et de Cambridge et (pi'il interroge les 
souvenirs émouvants de ces deux villes « dont l'art est souvent inférieur à la poésie », 
M. Ch. Saunier accomplit pour Boi-deaux ce que M. Réau faisait naguère pour 
Cologne : il nous en dévoile toute une jjart de beauté cachée. 

Cologne, disait M. Réau, n'est pas seulement la ville du Dôme : elle possède de 
charmantes églises romanes, à la renommée desquelles la gigantesque cathédrale a 
porté préjudice. De même. Bordeaux n'a pas que le mérite de ses églises, que les 
richesses de ses musées, (pie le spectacle grandiose de la Ginuule avec ses quais 
et ses bassins, poui' relenii' le visiteur : cette ville, qui atteignit au xviii" siècle 
l'apogf'e de son luxe, est |)(uiplee d admirables moiuiments de oette é|)oque, — 
les uns ci'lèbres, connue la Bourse, le Grand ThéAli'e, l'Iirilcl îles l"erm(«i, et d'autres 
presque ignorés, demeures ex(|uises dues, pour la plupart, au lalentde N'icior Louis. 



2'tO 



LA REVUE DE L'ART 



A Caen. — « la ville aux églises ». comme disaient les marins du moyen âge, — 
M. H. Prentout avail aussi son chapitre essentiel, capital : le chapitre de l'art roman, 
avec l'Abbaye aux Dames et l'Abbaye aux Hommes. Mais quelle belle histoire de 
l'architecture française l'auteur a pu retracer ensuite, avec Saint-Pierre et Saint-Jean 
pour l'époque {,'othique, complétés splendidement par la cathédrale de Bayeux, l'abside 
de Saint-Pierre et l'hôtel d'Ecoville pour la Renaissance! Et quelle belle leçon d'art au 
musée de Caen. avec ses peintures italiennes, flamandes et françaises, et au musée 
de Bayeux, avec sa « tapisserie ». si curieuse et si justement célèbre ! 

Ainsi l'histoire, l'architecture et le pittoresque, diversement associés, composent 
ces trois études de villes, que de nombreuses illustrations achèvent d'afrrémenter. 

E. n. 

Un mois à Rome, par André M.iUiiEi,. — Paris. Hachette, in-lfi. 

« L'homme Ijeureux » des Petites filles d'Italie, qui nous a si joliment promenés 
de Toscane en Emilie, continue : le voici à Rome. Et comme il se défend d'être 
critique et archéologue, il ne prétend ni à dévoiler l'âme de Rome, comme 
M. Schneider, ni à célébrer ses trésors, comme M. Emile Bertaux : il voudrai! 
modestement consigner " l'impression fraîche, naïve si l'on veut, du touriste de 
culture moyenne, peut-être, mais d'aspiration infinie dans sa conqjlaisance. du 
touriste de bonne volonté, ému sans préméditation », — ce qtii nous changera 
de Stendlud et de Taine. 

Il y a là trente promenades d'artiste, trente rêveries clioisies parmi cent autres, 
oi'i les églises, les palais, les jardins et les ruines ont leur part, trente impressions, 
nées ici d'un détail et là d'un ensemble, où l'on trouve de l'histoire, de la poésie, des 
paysages, cl aussi de la critique avec de l'archéologie. H y a par dessus tout, à 
chaque page, une joie intense, enthousiaste, de mêler la ville morte et la cité 
moderne, de faire jouer l'imagination en même temps que les connaissances, 
puis(pie « la beauté de Rome réside dans ce qui n'est plus, tout autant que dans ce 
qui est », et que M. André Maurel a su plus d'une fois rendre ce sentiment profond 
de la perpé'tuiti'-. 

E. D. 



LIVRES NOUVEAUX 



— Les Sforza et les arts en Milanais, par 
Gustave Clausse. — Paris. Ernest Le- 
i-oux, in-'i», pi. 

— /m Herhstcn des Lebens, gesaitiittelte 
/■Jrinneriin^shl.-i'tlcr, von Ilans Thom.\. — 
Munich. Siidilciitsche Miinatshefte. in-8". 
5 miv. 



— Saint François d'Assise dans la légende 
et l'art primitifs italiens, par Arnold Uof- 
FiN. — Bruxelles, G. van i test et C'", 
in-8o, pi. 

— Ingres, d'a/tri's une correspondance 
inrditr: inhi idurtion et notes par Bover 
ij .\tiEN. — Pai'is. 11 r)ai-agon.in-8'».pl..-25fr. 



Le gérant : l\. Denis. 



l'AKIS. — IMI'HIMKIIIB OEOllOES PETIT, 12. BUE O I) D OT- Il E - M A U H f) I, 




mBk 





ç%d^Sr^j^ 




•j^:^' 



UNE RÉCENTE ACQUI^^ITION DU MUSÉE DU LOUVRE 



PORTRAIT DE VIEILLE FEM.^1E, PAR MEMLING 




K iL"marqual)l(' portrait de vieille femme, par Hans 
Memliiii^', dont le Louvre a eu la bonne fortune de 
s'enriehir l'an dernier, a pris rang aussitôt parmi 
les plus précieux trésors du musée. Déjà connu 
et célèbre avant qu'il pût être assuré aux collec- 
tions nationales, il n'a fait que continuer depuis 
à gagner des amis et des admirateurs, et on s'est 
empressé, de divers côtés, de lui faire fête. La 
gravure minutieuse et précise, par laquelle M. Clii- 
quet s'est efforcé d'en rendre les valeurs délicates et le charme presque 
immatériel, est un nouvel et très légitime hommage rendu à ce chef- 
d'œuvre. Il n'est pas inutile de l'accompagner, si brièvement que ce soit, 
d'un commentaire approprié. 

On sait que ce portrait est le volet droit d'un diptyque, dont le musi'i" 
de Berlin possède l'autn^ moitié. C'est un Portrait de vieillard (fig. 1), en 
houppelande noire fourrée et bonnet noir, de dimensions identiques, disposé 
absolument de même, en pendant, la main droite seidc visible, et toui né 
en sens inverse pour fain^ facr à sa compagne. Les figures se ({(•lacln'iit 
toutes deux devant un mm- bas, au delà (kniuel se prolonge et se continue 
le même fond de ])aysage, oVi touiiii' une roub' entre les verdures. Deux 

LA IlEVUE l>B I.'aHT. XXVI. •'' 



2'i2 LA HEVUE DE L'ART 

colonnes de porphyre brun rouyeàlre à base grise, rigoureusement pareilles, 
qui reposent sur le mur à l'extrême limite de chacun des panneaux, se 
dressent symétriquement à droite et à gauche, pour encadrer l'horizon et 
achever d'unir étroitement les deux images en un ensemble harmonieuse- 
nii'ul balancé. C'est à peu de chose près, notamment comme arrangement 
(rar<liitecture et de paysage, la disposition des fameux jiortraits de (luil- 
lauine Morel et de sa femme, au musée de Bruxelles, qui, par une variante 
légère, sont représentés, toutefois, en donateurs joignant humblement les 
mains, pour accompagner dans un triptyque quelque pieuse image centrale 
(Vierge avec l'Enfant sans doute) , aujourd'hui disparue. Memling eut, 
d'ailli'uis, riiabilude prcs([ue constante d'enlever, comme ici, ses portraits 
toujours coupés eu buste, soit de l'intérieur d'une chambre, soit directe- 
ment du plein air, sur un fond de paysage et de ciel. 

Comment et à la suite de quelles vicissitudes s'est trouvé dissocié le 
vieux couple '? Nous l'ignorons totalement. Les deux époux pensaient 
évidemment s'unir pour l'élernité dans ce diptyque, témoignage d'affection 
ildèle, renouvelant, en (pielque sorte, à l'extrême iin de leur existence, un 
usage alors si fréquent comme cadeau de lîanvailles et premier gage 
d'amour. Le sort, contraire à leurs désirs, ne l'a pas permis. Avant même 
de trouver séparément un asile délînitif dans deux grands musées, ils 
semblent avoir vécu, depuis quelque temps déjà, isolés l'un de l'autre, 
leur vie indépendante. C'est d'une collection privée du nord de l'Alle- 
magne (pie jnovcnait le portrait d'homme, lorsqu'il fut acquis, en 1896, 
]>ar le musée de Lerliii. La femme, de son coté, ligurait seule à la vente 
(lu chevalier Meazza, à Milan (avril bSS'i, n" 20.! du catalogue), sans 
(|udu puisse rien deviner de son histoire antérieure. Elle a passé succes- 
sivement ensuite dans deux collections parisiennes, celles de MM. War- 
necU et L. Nardiis. (in se souvient encore de l'émotion vive qu'excita 
rai)pai'ition soudaine de celte niaginOcpie efligie de vieille femme, 
jusqu'alors à peu près ignorée et connue seulement de quelques spécia- 
listes, lors(pu', prêtée par son dernier possesseur, M. L. Nardus, elle tint 
si noblement sa place, jiarmi les chefs-d'œuvre de Memling réunis de tous 
les coins du monde, dans l'inoubliable manifestation en l'honneur de l'art 
llamand. (pie fut l'Exposition de llruges en l',i(l2 ^n"71 du catalogue). Du 
jour an lendemain, elle (le\ inl eelelnc, (•onsaei('e ]»ar 1 adiniial ion unanime 



POHTHAIT ni', VWiWAAi FEMMH. PAU MEMLING 



2'i3 



du publie et louée à l'cuvi par les savants les plus autorisés, dans toutes 
les lanjîuos et dans tous les pays. Ch et lu, d'ailleurs, s'unit à l'eut liou- 




F I r. . 1. — M li M 1,1 Mi. — l'OIITIlAIT II fi VI El I.LA U II. 

lioiliii, Miisri' lie rlîmporouT- i-'ii'ili'TÎr, 

siasme une part de convoitisi' |)lus ou uioius dissimuli'e, et le j)réeieux 
morceau c't)mniença à être aiuhiliouué tle divers côtés, coHuiir iimi 



24'. LA REVUE DE L'ART 

conquête désirable. Le musée de Berlin, ayant réussi, par un rare privilège, 
à obtenir du collectionneur le prêt temporaire du portrait, remit de 
nouveau en présence les deux époux, et pendant deux ans, de 1906 à 
1908, le diptyque se trouva momentanément restitué, dans une certaine 
mesure, ainsi que M. L. Kaemmerer, dès 1899, l'avait déjà tenté sur le 
papier, dans son excellent livre sur Memling (p. 20 et 21), en plaçant les 
deux images l'ace à face. Ce fut une occasion unique d'apprécier l'union 
intime et les mérites réciproques de ces figin^es, toutes deux parlantes de 
vérité', mais (lù la femme n'est pas sans dépasser encore l'homme par 
l'attaciiant caractère, la profondeur pénétrante et le charme subtil de la 
physionomie. An retour de ce voyage en Allemagne, qui paraît avoir 
pris l)rus(iuement lin, le Louvre s'empressa de profiter d'une circonstance 
heureuse, pour annexer presque aussitôt à ses collections cette pièce de 
choix. 

Ce ([ni donnait à l'ieuvre, en dehors de ses qualités hors ligne, un 
prix tout particulier pour notre grand musée, c'est qu'elle \' devait repré- 
senter, dans la si'rie des primitifs llamands, une note jusqu'alors à peu 
près absente. Cette série, quoique moins développée peut-être à Paris 
qu'à Londres et surtout qu'à Berlin, y compte sans doute, sur quelques 
points, des richesses infiniment précieuses et dont nous pouvons nous 
enorgueillir à bon droit. Memling, par une faveur spéciale, y figurait 
même d(''jà de iaçon exceptionnellement brillante, glorifié par une suite 
reiiiar(|ualile autant ([ue variée de peintures religieuses, dont peu de 
musées, en dehors de Bruges, offrent l'équivalent. Le délicieux petit 
diptyque du Maririi^c lui/slique de sainte Callterine, le triptyque de la 
liesiirreciiiiii , les deux charmants volets détachés représentant Saint 
Jean-lidiilislc et Sainte Marie-Madeleine, et surtout le majestueux chef- 
d'œuvi'C du à la gt'uérosité du baron et de la baronne Duchàtel, Ict Vierge 
et l'Enfanl adorés par la faniille F/o/rins, sont loin d'occuper une place 
indillërente dans son œuvre. Spécimens typiques et parfaits de sa manière, 
ils caractérisent excellemment ce que ce doux idéaliste apporta dans les 
sujets sacrés de fine ingénuité, de délicatesse tendre et de grâce élégante, 
non sans une nuance de mélancolie toute personnelle, marquant en quelque 
sorte j)onr ]»lus d'un siècle l'art brugeois de son estampille. Le portrai- 
tiste pénétrant, vigoureux et profond, qu'on a la surprise de trouver 




PORTRAIT I)K VIEILLE FKMME_ 
Musée du. Louvre 



Revue de l'Art ajicien et mo dcmc 



Imp Gi WÎTTmAnn. 



PORTRAIT DE VIEILLE FEMME, PAR MEMLING 245 

également cri lui, capable s'il en fut de laisser derrière les visages deviner 
les âmes, apparaissait sans doute dans quelques-unes de ces images 
pieuses, où figurent des donateurs en prières. Le tableau de la collection 
Duchfttel, notamment, est, à cet égard, une admirable réunion de portraits, 
rappelant le retable de la famille Morel à l'Académie de Bruges, où une 
progéniture presque aussi nombreuse suit, de même, en rangs serrés, 
comme un troupeau d'oisillons, le père et la mère, qui semblent les conduire 
et les recommander à la protection divine. Mais tout portrait isolé, détaché 
de la scène religieuse, conçu et exécuté pour lui-même, presque à la façon 
des modernes, man(iuait jusqu'ici totalement au Louvre dans la série 
flamande du xv'^ siècle, non seulement pour Memling, mais nuHue pour 
ses prédécesseurs et ses émules. C'est seulement à partir du xvr siècle 
qu'on en pouvait trouver quelques types. Car ni Jean van Kyck dans 
l'étonnante image du chancelier Rolin agenouillé devant la Vierge, ni 
Gérard David dans le donateur des Noces de Cana, quelque maîtrise qu'ils 
y montrent en ce genre, ne s'étaient écartés des données précédentes. Il 
était d'autant plus important de combler cette lacune, en recueillant une 
œuvre, qui permet d'honorer mieux Memling et qui, en même temps, pose 
au Louvre un jalon, désormais essentiel, dans l'histoire du portrait flamand. 
Il est singulièrement intéressant, à propos de cette image, d(> com- 
parer Memling à lui-même et de voir avec quelle souplesse de talent il sait 
généralement comprendre, interpréter et rendre, quand il est en l'ace de 
la réalité et qu'il veut faire omvre de portraitiste, les types les plus variés, 
les natures les plus contradictoires, les plus fines et subtiles nuances de 
visages, de physionomies et d'expressions. La liste des portraits con- 
servés de sa main est presque aussi longue, à elle seule, que pourrait nous 
rofl"rir, en leur réunion, le groupe entier de ses précurseurs et de ses 
contemporains flamands. Il paraît avoir eu sur ce point grande vogue, et 
plus d'une trentaine d'œuvres nous montrent sous formes diverses, soit 
figurés isolément, soit assistant en humbles adorateurs à ([iielque scène 
pieuse, — parfois même, comme nous l'avons vu pour certaines familles, 
en cortège et assemblée très nombreuse, — la suite de ses amis, de ses 
clients et de ses protecteurs. Autant dans ses peintures religieuses (bien 
qu'il y ait également glissé plus d'une fois çà et là des portraits), il se 
montre souvent fidèle à un idéal toujours, le même, répétant et exploitant 



246 LA HE VUE DE L'yVHT 

non sans quelque moiiotoiiio, en leur douceur de senliment, des clichés 
et des iormules une fois trouvés, .lutant cet inventeur charmant, mais de 
peu d'imagination et qui, même ici, ne varie guère dans ses arrangements, 
se transforme pourtant et se renouvelle, pour fixer de la fa^on la plus 
saisissante l'aspect changeant de personnalités multiples et pénétrer en 
psychologue consommé, avec une vigueur et une délicatesse singulière, 
le secret des cœurs. 

Les portraits d'hommes tiennent, d'ailleurs, dans son œuvre la place 
maîtresse. Ils y sont incontestablement plus nombreux et, souvent aussi, 
plus essentiellement déiinis dans leur caractère propre. L'erreur même, 
(|ui a fait attriliucr jadis certains d'entre eux à un artiste tel ([u'.Antcuiello 
de Messine, n'est pas un médiocre hommage rendu à la supériorité et à 
l'impeccable fermeté du maître sur ce point. Comment juxtaposer, sans 
admirer profondément le peintre qui les a rendus si vivants pour nous : 
soit la fine et nerveuse silhouette d'Italien au nez busqué, qu'on croit repré 
senter le nu'dailleur Niccolù Spinelli, au musée d'Anvers, et la grosse face 
triviale d'inconnu à l'allure de boucher, du musée de La Haye; soit le 
visage éminemment intelligent, décidé et ouvert de Guillaume Morel, qui 
fut bourgmestre de Bruges et qui semble fait pour command(M- avec une 
autorité tout avenante (musées de Lîruxelles et de Bruges), et la mine, 
au contraire, bourrue, renfrognée et austère de Jacques Floreius, marchand 
cossu qu (III devine serré en affaires, autant qu'exigeant pour lui-même 
et pour les autres (musée du Louvre) y Qu'il s'agisse des religieux, jeunes 
ou vieux, de l'hôpital Saint-Jean, Jean Floreius, Adrien Fieins, Antoine 
Zeghers ou Jacques de Cueninc, tels qu'ils nous apparaissent dans les 
célèbres retables encore conservés à l'hospice même, il est également 
impossible de les conroiidi'e : tant, à travers l'enveloppe extérieure, 
chacun nous révèle un peu de son tempérament, de son humeur habi- 
tuelle et de ses pensées intimes ! Le vieillard, chargé d'années et peut- 
être aussi d'honneurs, personnage d'importance évidemment, à l'aspect 
gravement diplomatique, qui voulut éterniser sa mémoire et celle de sa 
femme dans la double image, aujourd'hui partagée entre le musée de 
Px'ilin et le Louvre, diifère singulièrennuit, à son tour, soit de l'homme 
Agé à la pliysioiioinie ih)uceiiieiit aimable et finement souriante, de 
l'inslitut 8taed(d, à Francfort, soit du vieux donateur, humble et pensif. 



l'ORTHAIT DE VIEILLE FEMME, PAR MEMLING 247 

agenouillé ik'vnnt la Vierge, dans le Marir/i;e de saiii/c Calheriiu', du 

Louvre. Parmi les 

jeunes gens, que de dis- 
tance, enfin, entre les 
frêles, candides et déli- 
cats jouvenceaux de 
l'Académie de Venise ou 
de la collection Félix, à 
Leipzig, et l'extraordi 
naire effigie de Martin 
van Nieuwenhove, si ro- 
buste, si fier et si l'ernie, 
si plein de dignité calme 
et d'imperturbable assu- 
rance, en la vigueur de 
son réalisme, qui est 
un des grands chefs- 
d'œuvre de Memling, en 
même temps qu'un des 
plus précieux trésors 
de l'hôpital Saint-Jean! 
Pour tout âge, toute con- 
dition et toute classe 
sociale, le maître a su 
de chacun extraire l'es- 
sence même de la per- 
sonnalité, et, par delà 
l'apparence physique , 
dégager jusqu'au plus 
intime de la vie morale. 
Les femmes, «[ui, 
par comparaison, sont 
la minorité dans son v ^^ 
œuvre de portraitiste, 
n'y sont peut -('tic pas toiijoiii-s rendues avec 




1 . — Memling. - 
Volel (le Iriplyiiin- 



La P 11 é s e .n I s r ion au I' e m i- l e . 

- I>ru;;p>, liopilal S,iiiil-Ji'.iii. 



iii'iiu; 



ai'Uitc 



l'ne 



2'.K LA REVUE DE L'ART 

sorte (le (louecur égale, surtout quand elles sont jeunets, les uniformise 
parfois, comme si le |)eintre, ([ui eut justement le eulte de la can- 
deur juvénile, de la grâce adolescente, de la délicatesse et de l'élégance 
féminine , et qui en a créé des tj'pes d'une originalité toute person- 
nelle , se laissait entraîner presque involontairement à rapprocher plus 
ou moins les portraits de son idéal. Dans des groupements comme ceux 
de la famille Morel ou de la famille Floreins, par exemple, qui sont 
particulièrement symptomatiqucs à cet égard, du côté des femmes, beau- 
coup plus que du côté des hommes, les figures arrivent ainsi à se répéter. 
Toutefois, même sur ce terrain d'idéalisme plus iiabituel, Memling ne 
recule pas à l'occasion devant le rendu scrupuleusement exact de formes 
qui ont une individualité et un caractère souvent assez éloignés de la 
beauté. La /''ciii/iie de Giiillaiiiiic Morel, au musée de Bruxelles, ou la 
Sibylle Samhetha, probablement une de ses fdles ou de ses parentes, à 
l'hôpital Saint-Jean de lîruges, avec leurs gros traits irréguliers, leur face 
semi-rustique, leur physionomie lourde et un peu fermée de bonnes 
ménagères, mais qui a pour chacune d'elles sa nuance très finement 
indiquée, ne sont pas sans tenir une place très honorable près de la 
magnifique série des portraits d'hommes. Il faut avouer cependant que, 
dans la série féminine, les vieilles femmes, si peu nombreuses qu'elles 
soient, l'emportent de beaucoup sur les jeunes, par la force expressive 
et l'intensité du sentiment. On y chercherait vainement, d'ailleurs, un 
antre portrait isolé, comme celui qu'a acquis le Louvre et qui est abso- 
lument unique en son genre. C'est seulement parmi les comparses de 
certaines scènes religieuses ou dans un groupe réduit de donatrices que 
se rencontrent quelques types similaires, où la vieillesse, tantôt indulgente 
et gaie, tantôt morose, est également interprétée et rendue avec un art 
supérieur. La comparaison s'impose, notamment, à ce point de vue, entre 
l'amusantt^ vieille au visage épanoui, à la rude et franche boiiliDinie, à 
l'd'il madré, sjiirituel et vif, qui assiste, sous les traits de sainte Anne, à la 
Présentation au Temple (lig. 2), dans le triptyque de Jean l'ioreins, à 
l'hi'ipital Saint-Jean, et la grave et solennelle figure de donatrice, toute 
conlilc m dévotion, d'aspect presque lugubre en son austérité émaeiée, 
(|iii a|)parail à la l'ois dans un des volets de l'ancienne collection Rodolphe 
Kami (lig. .'!) et dans la iiirme scène de la vie du (Mnist, au musée du l'rado. 



POin'HAIT DI-: VIEILLE FEMME. PAR MEMLINr; 



2 '.9 



On ne saurait trop admirer ces mer- 
veilles de réalisation légère , où est 
él()([uemment soulignée, de la façon la 
plus ingénue et la plus candide en sa 
simplicité, le contraste de deux natures 
diamétralement opposées. 

L'œuvre nouvellement acquise par 
le Louvre domine tout ce groupe de 
son imporL^nce. C'est incontestable- 
ment, parmi les portraits féminins du 
maître, celui qui nu-rite entre tous d'être 
placé au premier rang. On y trouve 
des qualités d'exécution, des ralfiue- 
ments de lumière et de couleur, des 
souplesses et des adresses de rendu 
dans le détail matériel, qui l'égalent 
aux plus beaux de la série. Les mo- 
dernes pourraient envier la fraîcheur 
lumineuse, si délicatement exprimée 
dans une harmonie claire, avec laquelle 
se détachent les chairs rosées du visage 
ou du cou, sous les blancs neigeux de 
la chemisette de mousseline transpa- 
rente et du haut hennin, dont les pans 
retombent mollement, en plis légers, 
sur les épaules. Les noirs intenses de la 
robe, le rouge vif do la ceinture, les 
gris délicieusement veloutés du large 
parement de fourrure, soulignent encore 
ces blancheurs par un hardi contraste. 
Mais ce qui met surtout le portrait 
hors pair, c'est l'étonnante vie inté- 
rieure qui en émane. Attachante entre 
toutes est cette image de vieille, dou- 
cement méditative et qui semble porter 

I.A KEVUK DK l'aKT. — XXVI 




Im(i. 3. 

Me Mr. IN 11. — Vui. Kl' dp. tu ip iïijue. 

i;alliM'lioii (II' M. l'irrpnnl-Mor^jiUi. 

32 



250 



LA HEVUE DE L'ART 



(Ml elle un inouilo de pensées sérieuses, fruit d'une longue expérience. Sous 
l'usure et les rides de l'âge, qui, sans lui ôter de son charme, ont flétri ses 
paupières et décoloré ses lèvres minces, on la sent à la fois mélancolique- 
ment résignée, revenue sans doute de bien des illusions et de bien des 
rêves, mais gardant pourtant toujours vivace un fond solidement résistant 
d'énergie et de vigueur morale. IMemling montre excellement ici tout ce 
qu'il apporta, dans le milieu plus exclusivement et plus rudement réaliste 
des Flandres, de délicates.se sentimentale et de subtilité de tendresse, 
tenant pour beaucoup à ses origines germaniques. Ce fut en lui comme un 
accent de terroir, qui ne devait jamais se perdre. Mais dans cette manière 
attendrie, qui lui est propre, et qui lui lit, sur certains points, dépasser 
ses maîtres, se mêle également, ainsi qu'un vigoureux point d'appui, ce 
qu'il dut d'essentiellement solide aux leçons, aux conseils et aux 
exemples des robustes Flamands. Ce n'est pas un mince honneur pour lui 
que d'avoir suivi, en quelque sorte, dans le portrait, le sillage même de 
Jean van Ej'ck , et d'évoquer parfois son souvenir. Même à côté d'un 
chef-d'œuvre d'extraordinaire maîtrise et d'intimité pénétrante, comme le 
portrait de la femme de \'an Fvck, à l'Académie de Bruges, qui semble 
lui avoir ouvert les voies, le portrait de vieille femme de Memling, que 
possède désormais le Louvre, garderait encore, sans déchoir, sa valeur et 
son prix. 

P.4UL LEPl^IEUt{ 




LES 

NOUVELLES SALLES DU MUSÉE DE CONSTA.MIlXOPLE 



Ir. y a, clans l'histoire du niiist'c de Coiisl.inliiKipIr, une d;ilc >■ (rili(}ue>). 
C'est l'année 1881, où llaindy bey eu lui nommé directeur. Je ne 
veux pas parler de l'iionime, qui esl hop connu, mais avant de 
parler de l'œuvre et la montrer dans son parfait achèvement, l'on 
lient aujourd'hui et l'on doit rappeler, pour l'apprécier dans toute sa 
valeur, qu'elle l'ut accomplie pendant les vinj4t-cin(| .innccs où la rur(piie 
coniHit la plus dure et la plus soupçonneuse des tyrannies, dans un teru|(s 
où toute initiative était susjjccte et où les i'orces de l'empire ne semblaient 
emi)loyées (pi'à dé'sor<;aniser cl à (b'truire tous les j^crnu's féconds (pi'il 
rcnrerme en lui. 

Les antiques, iju'on avait coniniencé à n unir dans léylise de Sainte- 



or^O 



LA KEVUI': DE L'A UT 



liciic vcis IS.")!), jivaii'iil (■•t(' Iniiisportés en 1875 flans le pavillon connu 
sous le Mdui (le l'cliiuili l\irurlik. En 18S7, quaiiil lui di'couvorte l'incom- 
[laialilc série des sarcopliutçes royaux de Sidon, le kiosque se trouva trop 
petit : un nouveau musée de 64 mètres de loncf fut construit en l'ace de 
l'ancien, il était achevé dans son gros œuvre en 188'J, la décoration iuté- 
rieuic Iciininée en 1891, et, cette même année, les fouilles de Lagina et 
de MaeiK'sii' livraient plus de |(i() mètres de frises sculptées pour lesquelles 
il n'avait déjà plus de place. Un iradé impérial ordonna la consti'iiction 




i..i- 



rt"' 



F II 



1. — Plan i>u Musée imi'euhl he Con stan iinoim.e. 
.1, Tcliiliiii Kiciiclik. — /y. Nniivrlles coiislrudioiis 



(l'un u(uiv(d ('dilice: les travaux, (pii devaient commencer en I8'J'i, furent 
un pru retardi's, et ce troisième musée, qui prolongeait le précédent de 
'.'>2 mètres vers le nord avec une aile de 63 mètres au retour vers l'ouest, 
ne lut ouvert au puMic (pi'en l'JO.'i. Par quel prodige de diplomatie Hamdy 
Im'v jiarvint-il, avant nn"'nie que les plàti-cs ne fussent secs, à olMenir les 
cr('(lits Uf'cessaires pnur nue autr'c t'oustruction qui dépassait en impor- 
tance fdutes celles (|ui l'avaient |)t('c(''dée '? Je ne sais, mais ce miracle se 
produisit . Aujouidlini, sui' la terrasse où, il y a vingt ans, 'l'cliiiiili K'ieuelik 
s'élevait seul, discrètement ahrité derrière un rideau d'arbres, le Musée 
inqjcM'ial, prniougc'' de Si nu''tres vers le sud et de 49 mètres à l'ouest, se 
présente avec une l'arade de l,'i7 mètres, un développement total tie 



i,ES NOUVELLES SALLES DU MUSÉE DE COXSTANTINOI'LE -253 

294 mùli'cs et une surface d'exposilioii (|ui, en comptant les denx étages, 
atteint S. 000 mètres carrés (flg. i et en-tele de l'article). Le jeune musée 
semble lenir l'ancien endjrassé entre ses denx ailes et le protéger comme 
un aïeul vénérable et charmant; mais il ne lui a envié ni son élégance 
persane, ni sa parure éclatante de l'aïences cobiriées, ni la richesse de ses 
lambris de marbre; son architecture est simple, ses frontons austères, 




Kl G. -2. 
S A 11 (^(ji'ii ai;e HE S m A, M A m A : iace pu incuba le ue i. a cuve. 



SCS nuirs de j)ieire d'.VrIes, percés de grandes baies luniineuse.>;, n'oni 
d'autre ornement (|ue (pielques statues antiques; sa beauté est celle d'un 
cadre exact (pii n'atliii' jias l'ieil et ne le di'Iouine pas ilu tableau. Niidus, 
reclus, vcinislus . 

Nous passons, sans nous y arrêter, à travers les salles des sarcophages 
et nous dirigeons vers l'aile nord : la [ircinière salle iW) renfiM-me une 
collectidn d'antiiinité's liiMi'Tiini's, (|ni rst la jilns liclic du iidiidc ; la /irriic 
en a di'jà pulilii' l;i |iii'ci' la jiliis iinpurlaiilr, nnc gi-aiide statue i\c niiidc 
bosse d'nn dirn dilinnl Mir driix lions (pir cundnit nn petit di'UKMi. < >n 



254 LA Hi:VUE DE l/ART 

trouvera au même rmlioit ' quelques brèves indications sur l'histoire et l'art 
de ce peuple. L'histoire est obscure et l'art grossier. Quand les sculpteurs 
hétéens ont voulu s'élever au-dessus de la barbarie indigène, ils ont forte- 
ment subi l'inlluence assyrienne ; tel relicl' de lion, s'avançant d'un pas 
calme, les griffes puissamment plantées sur le sol, est comparable, quoique 
inférieur, aux œuvres des grands animaliers de Nimroud et de Korsabad. 
L'imitation des modèles mésopotamiens n'est pas moins sensible dans le 
relief colossal d'ibriz, dont un moulage patiné est exposé sur le mur : un 
roi local y rend hommage au dieu de la fécondité terrestre, qui tient dans 
ses mains une poignée d'épis et une grappe de raisins énormes. 

Dans la salle suivante ^V , nous rentrons dans le domaine de l'art grec 
et romain. C'est ici que sont placés les fragments d'architecture de Priène 
et que le seront bientôt les statues de Muses provenant des thermes romains 
de Milet-. Le milieu est occupé par un grand sarcophage, trouvé en 
1898 au petit village d'Ambar-arassy, l'ancienne Pidamaria, à 130 kilo- 
mètres environ esl-nord-est de Konia. Les (juatre entés en sont sculptés; 
sur la face principale ifig. 2), dans une architecture compliquée de colonnes 
torses, de niches à coquille, de frontons angulaires ou cintrés, le mort est 
assis, tenant à la main un volunieii à demi déroulé ; près de lui, sa femme 
et une jeune lllle dans le costume court d'Artémis ; aux extrémités, les 
Dioscures avec leurs chevaux, motif sans signitication particulière, qui 
reparaît fréquemment sui' les monuments funéraires de cette époque ; au 
revers et sur le |ielil vùU' droit, des cavaliers chassent le lion, l'onrs et le 
cerf; à gauche, un liomme drajié et une jeune femme, d'une silhouette line 
et mélancolique, déposent, devant la porte du tond)eau, les offrandes 
rituelles ; une petite frise, qui court à la partie inférieure de la cuve, sauf 
sur la face principale, représente des chars courant dans l'hippodrome, 
des athlètes s'exereant dans la palestre et des /h//// ou Lros chassant; 
quelques-uns de ces motifs sont répétés autour du couvercle, qui a la 
forme d'un lit où le couple défunt repose enlacé. 

Imposant par sa masse ', llatteur par sa belle conservation, ce sarco- 

1. V.pir la HeriK-, t. .\XV (190'J), p. 201-itrj. 

2. Voir lii Hei-iie, 1. XXI (1907), p. :iO, :U. 

.'i M iiiesiii'i' .'f m. 'J8 île luiif,' sur 1 m. S.'J de lai;.'!', et la liauleiir du l'iMisciiililc, i-ouverole roiiipris 
atU'iiil 3 m. 13. 



LES NOUVELLES SALLES DU MUSEE DE CONSTANTINOPLE 255 

phage est le plus grand et l'un des plus beaux d'une série assez nom- 
breuse (on ou connaît aujourd'hui trente et iu\\ dont tous les exemplaires 




F I n . :i . — li K 1. 1 E !■' 1) li T 11 A I, L E s . 



reproduisent sensiblement les mêmes tyjx's staluaircs, U' même parti 
areiiitectural, la même ornemenlation et la même lechnifpie. Ce sont des 
(euvres déjà tardives, — elles dab'ul (b' bi |iieiuière moitié du iii'^ siècle 



•256 I,A REVUK DE 1. ART 

après J.-C, — surchargées, conluses, d'une exécution laborieuse et 
qu'un usao-o immodéré du trépan rond peu agréable à l'œil. Les person- 
nages y gardrnt fidèlement les attitudes et les costumes du répertoire 
gréco-ron>ain ; la décoration végétale, qui tient une grande place, y est 
encdrc Iraiti'c d'une manière toute conventionnelle, et l'on aurait tort, je 
crois, (l'en faire état, pour parler, dès cette époque, d'un éveil du senti- 
ment réaliste ; mais, par le développement qu'elle a pris et par le caractère 
inorganique de ce développement, par la tendance qu'elle manifeste à 
recouvrir toutes les parties de l'entablement comme un voile historié ou 
comme une tapisserie, elle est en pleine rupture avec la tradition antique. 
Là réside précisément l'intérêt historique de cette classe de sarcophages ; 
ce sont, au sens propre du mot, des a>uvres de transition : combinaisons 
d'éléments divers, juxtaposés plutôt que fondus ensemble, hybrides et 
légèrement baroques, elles laissent transparaître, derrière les motifs clas- 
si([ues, abâtardis et dégénérés, un esprit et un goût nouveaux qui font déjà 
pressentir les formes byzantines. 

Los salles VI et VII sont plus spécialement consacrées à l'architecture 
et à la sculpture architecturale ; dans la travée centrale sont réunis tous 
les rraginorits découverts par MM. Ilaussoulier et Pontremoli au temple 
(fApnlInn Didyméon, en particulier ces singuliers cliapiteaux ioniques, 
dont la v(dute est toute entière renqilio et recouverte par le buste colossal 
d'un dieu'. < >n a (pichpu^ peine à se représenter, aujourd'hui (ju'on les 
voit à havitenr d'oil. l'cH'ct ([ue produisaient ces brutales sculptures quand 
elles étaient en place. In fait semble certain : c'est que, malgré les 
dimensions exceptionnelles de la colonne, — le fût mesurait 17 m. 55, — 
elles chargeaient son sommet d'une masse beaucoup trop importante pour 
sa hauteur ; cotte erreur de composition, qui aggravait encore la bizarrerie 
d'un motif si contraire à l'esprit de l'ordre ioniijue, explique sans doute 
pourquoi il obtint peu de succès et ne fut jamais reproduit, tout au moins 
sous la forme que lui avaient donnée les architectes du Didymeion. 

Sur les iiinis se développent deux séries considérables de sculptures, 
que je me l)orne à mentionner : à gauche, la frise du temple d'Hécate à 
Lagina de Carie, véritable énigme mytiiologique qui attend encore son 

1. Voir l:i lleviic. t. Il (1!)07), [i. :i!19, 401. 



LES NOUVELLES SALLES DU MUSÉK DE CONSTANTINOPLE 259 

Œdipe ; de cette trentaine de plaques, cinq seulement, qui représentent 
des scènes de la Gigantoniachie, se laissent aisément interpréter ; deux ou 
trois autres semblent raconter la naissance de Zeus ; sur tout le reste, une 
foule confuse de p(M-sonnages se pressent les uns contre les autres, sans 
qu'on puisse leur donniT un nniii, ni nu'nie entrevoir s'ils prennent part 
à quelque action déterminée. En face, la frise de l'Artémision de Magnésie 
du Méandre, avec ses combats monotones d'Amazones et de Grecs : il est 
peu d'œuvres antiques d'un médiocrité plus soutenue et d'une exécution 
plus négligée. Texier, (pii fouilla le premier sur l'emplacement du temple, 
fut fav(iris('' jiar le hasard : il découvrit et put emporter à l'aris la presque 
totalité de la frise ouest, qui est d(> beaucoup supérienii' aux trois autres; 
les fouilles allemandes n'en ont plus recueilli que quehpies fragments, ([ui 
sont en partie à Berlin. 

La dernière salle de cette aile renferme les reliefs du vieux teuqjle 
d'Assos, une collection unique de ces chapiteaux archaïques, dits éoliens, 
à cause de leur provenance — Mitylène, Nt'andria, Larissa — ou ])r(>tii- 
ioniques, parce qu'ils sont la picmière ébauche de cet ordre dans l'airhi- 
tecture grecque, et quelcjnes marbres de moindre importance, .le n'y 
insiste pas. Au premier étage de cette aile sont exposées les figurines de 
terre cuite que le lecteur connaît déjà ' ; je lui épargne la visite austère des 
antiquités assyriennes et chaldéennes dispersées dans les salles du pavillon 
central, et nous arrivons à l'aide sud. 

Nous allons y retrouver tout d'abord, dans la salle XXI, toute une 
série d'œuvres dont il a déjà été parlé ici-même'- : ce sont les marbres 
trouvés dans les fouilles d'Aphrodisias. Deux courtes campagnes avaient 
sulli pour les faire sortir de Unir, et sans doute il en reste encore beaucoup 
d autres dans le petit village de «Uiéré, ipii attendent, — et attendront 
longtemps encore, — le coup de pioche libérateur. Ce (|ui a été tiansporté 
à Constantinople nous |)ermet cependant de prendre luie idée assez pré- 
cise de l'école qui lleurit dans cette ville à r(qioqne inqiériale. Ce luicrit 
d'excellents décorateurs; sans originalitt' pinl'oiide, ils ont des liouvailies 
ingénieuses et parfois cliarmanles : ([u'on regarde, à la base de ( es grands 
pilastres à reliefs, cette petite nymphe (jui. cachée sous la retombi'e ilune 

1. Vuir l:i liri'up, t. \.\l (l'Iini, |i. ^'M. ril . 

2. M. Ciillifiiniri, l!ri',ir. I. .\l.\ (IHUG), p. .'l-'t ; c-r. Hfi'iic. l X.\l (1H07), p. 34, 315. 



260 LA REVUE DE L'ART 

feuille d'acanthe, joue avec un Pan chèvre-pieds, et ces deux enfants, 
accroupis à terre, qui se disputent une gerbe de fruits ; ici, c'est une 
salamandre qui rampe sur le fond ; là, une cigale qui s'est posée sur un 
rinceau ; ailleurs, un serpent qui menace un nid que l'oiseau défend en 
battant des ailes'. Ils ont un amour tout asiaticjue delà richesse et de 
l'ornement. « Aimez-vous la sculpture V Ils en ont mis partout ». Ils voient 
grand, — je ne leur reproche pas, — mais comment n'ont-ils pas senti 
que ces colossales figures de frise placées contre les figures minuscules 
du chapiteau-, n'étaient plus à l'échelle et blessaient l'œil? Comme sculp- 
teurs, ils jii'cnni'nl liur birii où ils le trouvent. Un hasard sigiiiliralif a 
l'ail trouver au même endroit, et côte à côte, trois statues de femmes : 
l'une reproduit, non sans vigueur, un modèle du v"" siècle apparenté à 
la liera d'Kphèse, avec une tête sans caractère et sans expression, coiffée 
à la mode llavienne (la statue étant, s(don toute proliabilité, de l'époque 
d'Hadrien; ce petit détail, pour ]o dire en jiassant, montre qu'alors comme 
aujoiiiil'liui, les modes avaient la vie plus hnigue dans les provinces que 
dans la capitale); une autre', avec une t(''te toute pareille, dérive d'un 
original du i\'' siccle. créé sans doute pour l)émi'ter; une troisième est 
une réplique du ty])e hellénistique de la Piulicilé et porte le manteau 
frangé qui n'apparaît en sculpture qu'ajirès Alexandre. Toutes trois sont 
de bons marbres, il un ciseau adroit et bamil. l'o'uvrc^ d'honnêtes ouvriers 
(jui ne se fatiguent jias à chercher l'inspiration en dehors des cahiers 
d'école... Cent cinijuante ans plus tard, le sentiment de la forme antique 
semble avoir complètement disparn de ces ateliers, mais il y régnait un 
léalisnie dont deux portraits d'homme sont le tiMuoignage amusant : à ces 
deux conseillers municipaux qui s'étaient fait tailler dans le marbre au 
{dus juste prix, — le bloc, fruste encore au revers, n'a aucune épaisseur, — 
le sculpteur s'est niontn'' impitoyable : il a reproduit leur laideur avec une 
litlelit('' désespi'raiite. Ces statues et une autre, importante au point de vue 
iconographique, de l'empereur Arcadius ou \'alentinien, nous conduisent 
à la fin de la sculpture gréco-romaine. Elle pouvait disparaître : elle 
n'avait plus rien à perdre. 

I. Voir l!i Hfvue, t. XIX (1906',, p. 47. 48, 49. 
i. \o\v la Itci'iie, iliiil., p. 43, 48. 

II. Voir lu liffiic, I. .\XI ;1907\ p. 34. 




I) A N S K V S K 1» K I* K lu; A M K . 

l.'.oiis:an(iiiM|iIc, Mii'-*^r iii!|n''rial ollomaii. 



LES NOUVECLES SALLES DU MUSEE DE CONSTANTINOPLE 261 

C'est dans la salle suivante (XXII) ({ue sont exposées quelques-unes 
des plus belles œuvres de ronde bosse que possède le musée. On }' peut 
admirer une statue de femme de Magnésie du Méandre, qui, si elle n'était 
mutilée, serait certainement l'un des plus beaux marbres que l'antiquité 
nous ait transmis. Elle n'a plus de tête, mais les formes mêmes du corps, 
ses jambes puissantes, ses larges hanches, ont un caractère individuel 
qu'on retrouve rarement dans une statue grecque ; c'est une fenmie déjà 
âgée, mais portant allègrement le poids de ses maternités; par un contraste 
hardi, ce corps vigoureux est drapé de tissus légers et souples, sur lesquels 
le sculpteur s'est complu, avec une virtuosité sans égale, à faire frissonner 
de petits plis crêpelés et à faire jouer les transparences de l'étolfe. 

Malgré ce chef-d'd'uvre, les sculptures de Magnésie, presque toutes 
médiocres et banales, font pauvre figure auprès de celles de Tralles. Cette 
ville a possédé une école de sculpteurs illustres, et ce qu'on en voit ici 
est bien propre à justifier cette réputation. Au milieu de la salle, l'Ephèbe, 
trouvé par Kdhem bey (fig. 4), se repose des exercices du gymnase, appuyé 
contre un pilier et drapé dans un épais manteau feutré : d'un mouvement 
naturel et gracieux, sa tête s'incline vers l'épaule gauche et le visage, 
déjà volontaire, avec son petit front têtu, s'éclaire d'un joli sourire. 
A quelle époque attribuer cette œuvre, d'un charme si délicat et si insi- 
nuant? On l'a placée au w" siècle ou cent ans plus tôt, à la fin du v*^ : 
je préférerais cette dernière date, mais je ne puis me retenir de croire 
que l'œ'uvre pourrait bien être éclectique; je le croirais plus volontiers 
encore de la Caryatide qui fut trouvée en même temps, quoique de bons 
juges la considèrent comme la copie d'une O'uvre des environs de 460. 
MM. S. Reinach et Collignon en ont tout de suite rapproché la Caryatide 
de Cherchell, qui en est une réplique exacte, et je puis signaler trois 
autres répliques de la tête : l'um», provenant aussi de Tralles, au musée 
de l'École évangélique, à Smyrne ; les autres, dont j'ignore l'origine, dans 
une « apothèque » du Musée central d'Athènes. Malgré l'opinion courante, 
je crois que ce grand nombre de répliques ne prouve rien contre la date 
que je propose, et je puis dire, — à défaut d'autres arguments qu'il serait 
trop long de développer ici, — que cette hypothèse a eu pour elle l'appro- 
bation de Kurtwaengler. 

Le petit relief (fig. 3), devenu célèbre dès sa découverte sous Je nom 



262 LA REVUE DE L'AHT 

de ri'liif (11' 'l'ralles, ne soulève pas les mêmes questions de date ; il est 
vraiseiiihialilemcnt du m" siècle. Au pied d'un vieux platane, au tronc 
nou<'ux et creuse, un esclave agenouilli' attache, à l'anneau planté dans le 
sol, la victime destinée au sacritice ; celle-ci et l'autel étaient sculptés 
sur une j)la(jui' c(ndiour, car le relief Taisait partie d'un ensembli> qui se 
prolongeait à droilc et à gauche; dans ses dimensions restreintes, il donne 
à la fois l'impression d'arupleur d'une grande o'uvre décorative, et cette 
sensation voluptueuse d'un joyau ciseh' qu'on peut prendre dans sa main 
et regarder sous toutes ses faces. 

A côl('' de cette œuvre, d'un art si vivant et si coloré, un autre relief 
(fig. f)), plus jeune sans doute de deux cents ans, est un intéressant témoin 
de la réaction classi(}ue. (jui succéda, à paitir des années 150, à cette 
sculpture pittores([ue dnul le relief de Tralies marque le premier éveil. 
Il fut jadis présenté par M. S. Reinacli à l'Académie des inscriptions, 
puis rentra dans une ond)re modeste, des bruits fâcheux ayant couru sur 
son compte. Il est temps de réhabiliter une onivre calomniée, dont l'authen- 
ticit('' l'sl au-di'ssus de tout soupçon. Le poète Euripide, assis sur un 
fauteuil, reeoit des nuiins de la Scène, debout devant lui, dans une attitude 
déféri'ule, un masque tragiipie d'Héraclès; l'action se passe devant une 
statue de Dionysos, et le dieu semble suivre avec bienveillance l'hommage 
rendu à son poète favori. Le sujet est traité avec les moyens les plus 
simples : le fiuid, largement découvert, est ce mènu' plan idéal sur lequel 
se nieuveut les ligures du l'arlhé'UdU et tiuis les reliefs du grand style; les 
attitudes sont graves et immobiles, les draperies sévères, et l'amour des 
vieux nH)dèles se manifeste claireuu'ut dans les foruies archaïsantes 
donni'-es à Dionysos. Qu'on rapprociu' celte "Apothéose d'Euripide» du 
relief d'.\rchélaos de Priène, connu sous le nom d' « Apothéose d Homère », 
ipie l'un ciiiiqtare la manière dont les deux artistes ont traité un sujet 
identique en siii, et l'on sentira très neltenuMit, je crois, l'oppositidU des 
deux (■(•(lies. i:t coiume, — jilus ou moins, mais toujours, — on reste de son 
tenqjs, on pouri'a retrouver tout de ménu" dans cette iignre de fennne, qui 
symbolise la Scène, un héritage de l'épocpie alexandrine et de son goût 
pour l'alh'gorie. 

.l'aurais voulu |)arler encore du beau Marsyas de Tarse, d un modelé 
si vigoureux et si réaliste, et de cette petite Atln^na de Leptis, œuvre 



LES NOUVELLES SALLES DU MUSEE DE CONSTANTINOPLB 263 

rapide cl un artiste du v° siècle, sur laquelle flotte uu reflet de la beauté 
des grandes œuvres, mais i! faut bien se limiter. Ne quittons cependant pas 
cette salle sans nous arrêter un moment devant cette extraordinaire mor- 
ceau de sculpture qu'on appelle la Danseuse de Pergome (pi. p. 261). C'est 
sans doute une ÎMénade, et ce relief, placé sur un fond légèrement concave, 
décorait vraisemblablement un autel de Dionysos. Si le mot de « sculpture 
blonde « a un sens, c'est assurément quand on l'applique à ce modelé tout 




Fio. 



« A 1' O T H É s E 11 ' E U H I 1' I t) E » . 



en demi-teintes soyeuses et caressantes, où seuls les contours de la jambe 
sont accusés par une ombre plus forte, mais vibrante encore <■! toute 
pénétrée d'une lumière douce et tamisée. 



Les dernières salles doivent nous relcnir moins longtemps : la 
salle XXI II ne renferme que des o'uvres romaines, avec (puibjues marbres 
hellénistiques; painii ceux-ci, le meilleur est, peut-être, l'HennaphrodUe 
de Pcigaïue; mollcnicnl accoudé mit un pilier, les jambes drapées, il laisse 
voir son buste nu, au.\ rondeurs féminines, mais, par une grâce singulière, 



26'f LA REVUE DE L'ART 

il n'évcillL' aucuuL' idcu Jusiive, aiu'uiie curiosité honteuse, ses yeux pen- 
sifs, et comme perdus dans le vague, semblent rêver mélancoliquement 
au iiiysti II' (liiulduif'ux de sa double nature. A côté de cette création d'un 
artiste très inllin nn> par les modèles praxitéliens, mais encore original 
et d'une délicate personnalité, le Poséidon, trouvé, il y a quelques 
années, à licyrouth, nous montre à quelles étranges combinaisons en arri- 
vaient les sculpteurs gréco-romains, quand, las de copier les modèles 
classiques, ils voulaient « créer » pour leur compte. La tète dérive d'un 
(iiiginal de la lin du iv' sièt-le, sans doute de Ljsippe ; le buste, d'un 
modelé plat cl dur, reproduit un type argien, antérieur à Polyclète, 
tandis que l'altitude des jambes semble un compromis entre les Tythmes 
polydétéen et lysipéen. Au total, l'œuvre no serait pas désagréable, si l'œil 
pouvait oublier le contraste hurlant de cette tête aux traits fortement 
dessinés, encadrée des ond)res profondes d'une chevelure tumultueuse et 
d'une barbe abdndaule. avec ce buste lisse sur lequel la lumière passe et 
se reflète comme sur un miroir. 

La salle byzantine, placée à l'extrémité de l'aile sud, est toute tapis- 
sée de fragments décoratifs, destinés sans doute à bientôt s'accroître si 
l'on exécute h Constantinople les grands travaux de voirie dont il est 
question. \^r lépocpic de Justinien à celle des Paléologues, il n'est guère 
de siècle (jui u'ail laissé là quelques spécimens de son art décoratif. Deux 
statuettes i.\n lion Pasteur, une statuette d'Orphée y constituent le dépar- 
tement de la sculpture en ronde bosse et de la sculpture chrétienne, — 
avec une abondance relative, si l'on songe à la rareté de ces onivres dès 
le IV" siècle. Les reliefs sont plus nombreux : jeunes Hébreux dans la 
fournaise. Jouas sortant du monstre, résurrection de Lazare, animaux 
fanlaslicpu's, les |)rincij)aux thènu's du rc'qjertoire y sont représentés. La 
place d'honneur appaitient, de pari e| d'autre, à une très belle mosa'ique 
récemment trouvée à Jérusalem et à deux ambons de Salonique : l'un, du 
iv" siècle, sans décoration flguri'C, est remarquable surtout parla beauté du 
IjIoc de vert aniiipie dans lequel il a été taillé; le second, publié jadis par 
M. lîayel et M-' Duchesne et ornc' sur un côlé des ligures des mages à la 
reclKMclie du (:liri>l, sur l'autre de ees inènu's mages présenlanl leurs 
olfiaiides à riùd'anl assis sur les genoux de la Panaghia, est trop connu 
]jour que je le i-eproduisc ici. 



LES NOUVELLES SALLES DU MUSEE DE CONSTANTINOPLE 



265 



On sera peut-être surpris de voir, à la lig. 6, un chapiteau qui semble 
sortir d'une église romane du xii^' siècle. Le musée en possède quatre de 
ce type, trouvés dans une église de Naplouse, l'ancienne Flavia Neapolis- 
Sichem. Ils représentent, à ce qu'il semble, l'histoire de saint Jean-Baptiste: 
sur l'un, on voit Hérodc festoyant en compagnie; sur un autre, Salomé 
danse, entourée de musiciens; sur un troisième, le bourreau, poussé par un 




FiG. 0. 



C H A r n E A i) i; ( 1 M A \ d k N a I' i. o u s e . 



petit déuiua aux jambes velues et crochues, coupe la tèLe du saint (junn 
ange, sur l'autre face, emporte au paradis. Des chapiteaux de même style 
existent à Jérusalem, dans le petit musée des .\ssompti(Hniislcs. Tous sout 
l'œuvre des Croisés. Si la décoration figurée y est d'un slyle purement 
français, la décoration végétale qui en recouvre la partie postérieure est 
traitée d'une manière qui la rapproche beaucoup de ranti(iiio (^t en parti- 
culier de l'acanthe grasse, telle qu'on la voit sur tle nombreux chapiteaux 
byzantins du vi" siècle. Peut-être avait-on abandonné cette partie du décor 

La hevle be l'art. — xxvi. 34 



26G 



I.A lUOVUK UK L'ART 



a lies artistes Imaiix. jniil-ilrc nos sciiljilt'nis avaient-ils déjà subi partiel- 
li'iiiriil j'iiilliiciicc des modèles qu'ils reiuonliaiciil aiilunr d'eux. 

La salle Ij^'zantine reurornic plusieurs reliefs qui sont presque certai- 
nement des œuvres seldjoukides. L'uu d'eux, que nous reproduisons en 
cul-de-lampe, est iut(''ressaut, malgré sou exirème barbarie, comme docu- 
meul pour l'étude du costume militaire et comme témoignage des libertés 
(jue les Sultans de lînuui prirent à l'égard de la doctrine prétendue cora- 
nicjue, qui interdit la reproducliou de la ligure vivante et surtout de la 
ligure iiumaine. On se lappellera peut-(''lre, à ce propos, une jolie stèle du 
musée de Kouia, publiée dans la lh'viic\... mais nous serons plus à l'aise 
au Tchinili Kieuelik poiu' parbu' d'art islaiui(|ue. 



Gustave MENDEL 



(A siiifrc.) 
I. \'(iir Ni lien,,'. I. XMII |;)0S . r,, l|. 




KlO. 1 . — HlU.lhl SEL ll.l(H: k 1 liK 



HANS VON MAREES 



11837-1887) 



i> Y a i|iH'ii|iii's :iiiii(('s , le nom du 
pciiitrc lliiiis von Marées était pres- 
(lue iiieuiuui, iiièiiie eu Allemague. Sa 
mort, qui surviut eu IS87, était passée 
inaperçue. Ni les S,iin'ciii/'s, que son 
élève Karl von l'iiioll avait pieusement 
recueillis en JSDO, ni l'article péné- 
trant ipi'cn 1S'.I2 llciurich \\ii|lllin , 
l'éminent piolesseur d'histoire de l'art 
à l'Université de lîiMlin, lui consacra 
dans la Zci/sr/ui// f'iu- /)i///cii(le Kirnst, 
u avaient réussi à i'nion\(iir rindilV('- 
rence du urand |iuhiic. C'est m vain, aussi, que l'esllii'l nirn ( loniad Fiedler 
avait essayé' de nnllri' iii lumière les théories de lians V(m Marées dans 
SCS lù-rils Mil- l'dii , <|ui parurent après sa mort, en 18!») ; ces dissertations 
abstruses ne s'a(hi'ssaicnl (|u'à l'intelligence d'une éiil,e. 

Croyant hirn servir la mémoire de son ami, Conrad Iwedlrr légua 
généreusement à l'illat bavarois la précieuse colhM'lion des n'iivres de 
Marées (jn il avail rassemblées avec un soin jaloux. Mais la valeur d(î ce 
don ne l'ut pas comprise. Au lien d'être exposés à la uouv(dle i'inacotliè([ue 




I. Les plinld^iapliirs ilt- loiites les onivres de Ilaus von .Vlyrées se Irouveiil a la Minri:t-IU-j)io- 
dtictiijiifn-l'erlu;/ , à llalle-sui-SaaIe, i|iii possède le diuiit e.\clusil' de repnidueliuii. Nous devcms 
Cumiijunication de celles qui illusticiil cet article à l'amabilité de M. Georg vuii Maieus. 



268 LA KEVUE DE L'ART 

de Miiiiicli, (111 ils aiiiaiciil forcé rattciitiun, ces tableaux l'iirent dédai- 
gneusement relégués dans les salles obscures d'un musée de banlieue, 
au château de 8chleissheim. Au surplus, il aurait lallii, pour juger Marées 
en connaissance de cause, voir son ceuvre capitale : le cycle de fresques 
qui décorent la Inidiotlièque de la station zuolôgique de Naples. Or, qui 
se serait avisé d'aller chercher à l'Aquarium niipolitaiii un des chefs- 
d'd'uvii' dr la pcinlniv allrniande moderne ' Toutes ces raisons expli(piciit 
le silence qui s'iMail lail autour du nom de Marées. Les historiens de l'art 
daignaient à peiiu' h' mentionner. Les .\llemands les plus cultivés ne 
voyaient en lui qu un artiste singulier et dévoyé, plus welche que germa- 
nique, sans se douter de la part considérable qui lui revenait dans la 
rénovation de l'art modriiir. 

Aujourd liiii, le n'viri'nient de l'opinion est complet. C'est l'Exposition 
centennali' dr llciliii, organisée en l'.KiG, qui a eu le mérite d'arracher, 
pour quelques mois, les œuvres de Marées à leur geùle de Schleissheim 
et de provoquer par là une revision au grand jour d'un jugement trop 
sommaire, (iràce à l'inlassable initiative de M. J. Meier Ora-fe, qui prépare 
di'|)iiis de loiiniics années une l)i(>gra]jliie di'linilivc du maître et qui a été 
le plus adir ailisaii dr sa rchaliilitalion, une exposition rétrospective de 
ses œuvres a été organisée avec un plein succès à la Sécession de Munich 
d'abord, j)uis à la Sécession de lierliii. In comité, constitué à Paris, sous 
la présidence d'honneur de M. Rodin, vient de renouveler cette manifesta- 
lion au Salon d'automne et de poser « l'alVaire Marées » devant l'opinion 
fian(;ais('. V.w face de l'idolâtrie liocklinicnnc , la critique allemande 
d'avanl-gardc s'elfoicr d iiislitucr le ciillc laisoniii' de ro'iivrc de Marées, 
où elle se |)lait à voir non la lin d'une cpcxjue, mais l'aurore d'un art 
nouveau. M. Meier iliale va jiis(iu'à dire que Marées est le plus grand 
peinli-e de I art allemand moderne et que ses fresques de Naples laissent 
bien loin derrière (dies tout ce (pie l'uvis de C.havaunes a peint sur les 
murs de la Soriionne cl du l'anllieon. i'aiil-il voir dans ces ilithyranibes 
rengouemenl passager de (piehpies iK'opiiyles s'elVon;anl d'entraincr à leur 
suite la horde docile des .siio/js, ou cette vigoureuse campagne est-elle, au 
contraire, la tardive rc'paration d'une grande injustice':' C'est ce que nous 
voudrions brièvemoni e.\annner. 



HANS VON MAREES 269 



1 



Les recherches do ^1. Mcier (Ira-re ont renouvelé ou rectilh' heureu- 
sement, sur nombre de points, la biographie de Hans von Marées '. Malgré 
la consonance toute française de sou nom, il n'était pas, comme on l'a 
dit, le descendant de huguenots émigrés : il appartenait à une vieille 
famille d'origine flamande, dont une branche allemande apparaît fixée 
sur les bords du Rhin dès le xvi^ siècle. 11 naquit à Elberfeld en 1837, 
et la majeure partie de son enfance se passa à Goblenz, dans la Province 
rhénane. Son père, qui était magistrat, avait épousé la fille d'un banquier 
d'Halberstadt, une de ces juives affinées qui ont si puissamment contribué 
à former l'intellectualité di^s grands Allemands du xix" siècle. A la dillé- 
rence de B()cklin, ([ui resta toute sa vie un robuste paysan bàlois, d'instincts 
rudes et de culture médiocre, sa nature délicate et nciveuse s'affina dans 
un milieu de bourgeoisie lettrée. 

Sa famille le destinait à la carrière militaire ; mais son goi'it pour la 
peinture s'aflirma de bonne heure. En 1853, son père consentit à l'envoyer 
à Berlin, résidence morose et maussade de Frédéric-( Uiillaume 1\', pour 
travailler dans l'atelier de Steifeck. Le jeune homme, dont le temiicnniimt 
indiscipliné se révoltait contre toute contrainte, ai)prit peu de liiose à 
l'école de ce peintre douceâtre, qui était alors le maître à la niddc 

Les années ijuil passa ensuite à Munich, de 1S5G à 1804, fincnt plus 

1. Les eUidos consacrées ,i l'œuvie (le Murées sont si peu nombreuses, qu'il est aisé d'en dres- 
ser la list<' : K. von Pidoll, Ans cler Wv,- h s lu II eiiies Kiinstlers. liriiiiiciiiiu/eii an ilen Mater llans 
von Marées (Luxeuibour^', IS'JOi : - II. W.-.llUin, Hans oon Marées (Xeilschrift far hildemle KansI, 
janvier 1892); — Conrad Kiedler, Scliri/len aher Kunst. Éd. par llans Marli.icli (Leipzi;;. IS:ii;); — 
'Mc,cr-Gr:i'(e. lialiricMuni/syesr/iir/de der modernen kunsl (StuUgart, 11)04); llans von Marées, sein 
Lelien,seiii Wn/;, S vol. (Munich, l'iper. IIHI!») : cet ouvni{;c nronuuiental. conçu sur un plan très vasle, 
parail'ra m l'.ll)'.) et llMll. I.i' preuiier volume comprendra une bio'.'rapliit^ détaillée et un(' élude 
criti(|uo ; U' sccod, le catalogue dlnstre des œuvres, cl le troisième, la concspun.tance de Marées, 

l/expusiliun rétrospective des œuvres de Murées, aux Sécessions de Miuu.li ri de lierlin. a suscité 
dans les principales revues dart allemandes de nombreux articles de \uleur uiéf;ale. Signalons 
en particulier les arlicU'S de J. Meier-Gradc, dans Nord and Sad. die iMinsl fur aile; de lUntelen. 
dans iaXeUscliri/lfUrbildende lùmst {tti:ù lilOil) ; de G. Ke.ysni'r, dans Ws Monals/iefle filr Knnslivis- 
.lenscliaft; do Iv. SclielUer, dans haast aad haas/lrr. cW. 

Les meilleures reproductions pliolonraphlipu's des œuvres de Marées sont celles de la mais(m 
Bruckmann, exécutées par les soins du ;i;-(/ée,v/fe;)m/»*(/u«e«- l>c/u,v, llallc-sur-Saale, 

Les tresiiues de Naples ont été reproduites a part dans un ouvra^r(• <le faraud luxe, édite par 
M, Paul llurlwiis, H- vun Murées Fresken in Xeapel Berlin, Cassirer). 



'^70 LA REVUE DE L'ART 

lëcoiicles. 11 n'est pas vrai qu'il y ait suivi renseignement de Piloty, dont on 
ne retronve d'ailleurs aucune trace dans ses premiers essais. Comme il 
était sans ressources et qu'il lui fallait, pour vivre, vendre sa peinture, il 
s'avisa de peindre de petits tableaux militaires, à la manière du Berlinois 
Kriiger. Début banal, ipii ne taisait guère présager le maître hautain des 
Hespérides ! Cependant, ces premiers tableautins : les Hussards en lunrclie 
(1861), les Soldais au fourrage. (1862\ la Halle des cuirassie/s à l'orée d'un 
bois, l'Abreuvoir de la galerie Schack , se distinguent déjà par une tona- 
lité chaude, l'aisance et la verve de la composition, la délicatesse des fonds 
de paysage. 

Les deux n-uvres capitales de ce séjour à Munich sont : le Double 
portrait de Marées et de Lenbacli et le liain de Diane (18G3). Marées eût été, 
s'il l'eût voulu, un des meilleurs portraitistes de l'Kcole allemande. Le por- 
trait où il s'est représenté en buste, à côté de son ami Lenbach, est un docu- 
ment psychologique de premier ordre ilig. 1 . Lenbach se carre au premier 
plan, rustique et massif ; un gigantesque chapeau aux larges bords abrite 
ses yeux clignotants derrière des lunettes et lejelte son vidage dans l'ondire. 
Derrière lui, Mari'cs surgit en pleine lunnère avec ses yeux rieurs qui 
illuminent son lin visage pâle. Il y a dans cet ellet de contraste beaucoup 
dObservalioii pi'niMrante et de fantaisie spirituelle. Malheureusement, la 
facture est terne, le ton des chairs est crayeux et la palette de l'artiste 
presque indigente. Au contraire, dans le Bain de Diane (pi. p. 269), qui 
est piiurlanl de l;i unMue anui'e, ouest frappé par la gaîté et la délicatesse 
du coloris. Le paysage qui sert de fond à cette scène mylludogique est 
emprunté au parc du château de Pchleissheim. Le beau corps nu de la 
chasseresse, qui caresse négligenunent de sveltes lévriers, s'enlève en clair 
sur l'ondjre des feuillages. C'est un tableau tout français par sa conception 
et son exi'cution. Si le eiddiis ('tail |)lus riche et la matière plus grasse, 
on seiait tenté d'y eherelier la signature de Diaz. Cette parenté s'explique 
sans doute par rinilueuee d ini disciple de l'école de Harbizon, le paysagiste 
bavai'ois Lier. 

Mais tons ces tableaux ne se vendaient guère, et la détresse de l'artiste 
allait eidissant : il avait du. faute de ressources, installer son atelier dans 
une cuisine liuuiide el ruidsaiue. C'est alors (jue sdu auii Ijcuitach le 
recduiuiaiida au Itaion Scliaek , niét-ène jdus g(''n(''reu\ <pie clairvdx ant, 



IfANS VON M VREES 



271 



qui était la providence des artistes de Munich'. Schack lui arlieta son 
tableau de l'Abreuvoir et lui proposa d'aller copier quelques toiles de 
maîtres dans les musées italiens. Rien que Marées tut peu séduit par cette 
besogne de copiste, il accepta avec joie cette otfre inespérée, qui lui per- 
mettait à la fois de fuir ses créanciers et de faire le voyage d'Italie. A l'au- 





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Copyright by Caorg von Marées, Halle-s.-Saale- 

Viti. I. — IIans von Makées et Lenjiacii (1862). 



tomue de tS(i'i , il partit dmic pnur lîdine eu conq)agnie de Leubacli. 
Rome allait Ir ganii'i- loiilc sa \ir. l'ii'S(pie tous les artistes allemands 
ont en la nostalgie de I llalie. .. Ciunuie j'aurai l'rnid après tant de sdieil ! 
s'écrie piteusemeni l)nicr ijans une île ses lettres vénitiennes: a \'eiiise, 
je suis un geiililliouinie ; à Nni'emberg, un i)anvr(! Iièr(> ». l'einlanl Imile 
la preMiière rnoitii' du \i\'' sièele, Kome a i''té la viTilaitle eapilale de l'ait 

I, Cl. (J. VViiiklrr, (hiif Scliiicii uni/ sciiif KiinslWr. 11109, 



272 LA REVUE DE L'ART 

allemand : ^^■i^(■kelmaml et Gœthe proclament que Rome est le seul 
endroit au monde où un peintre puisse acquérir le « grand style ». Genelli 
déclare que l'artiste est à Rome dans son véritable élément, « comme le 
poisson dans l'eau »'. Feuerbach salue avec émotion « cette île bénie de la 
pensée et du travail silencieux, qui est devenue pour lui une seconde 
l»;itric- ». Biicklin voulut mourir à Fiesole. Marées devait épi'ouver pour 
rilalieune égale tendresse. 

Cependant, il se sentit d'abord dépaysé dans la Ville Éternelle, qui 
veut, pour être aimée, une initiation : il «'prouvait un sentiment de malaise 
el (l'inquiétude devant cette grandeur inconnue et souiïrait de ne plus pou- 
voir traduire, avec la langue qu'il s'('tait forgée, ses impressions romaines. 
il chcrcliait une nouvelle forme et ne la trouvait pas. En copiant, pour le 
baron Scliack, des tableaux de Palma et de Salvator Rosa, il s'efîorce de 
pénétrer le secret des maîtres d'autrefois : il pressent déjà l'importance 
(le la notion d'espace en peinture. Dans les deux Paysages roiiiains (ISGS), 
qu'il se décida, après de longues liésitations, à envoyer à Schack, on 
aperçoit, maigri' la maladi'esse de l'exécution, les premicis liu('auients 
d'un nouveau style. Dans le Uaiii dv hiaiw. les figures étaient alignées sur 
le nH">me plan : il s'efforce maintenant d'échelonner ses personnages sur 
dill'érents plans, pour donner l'impression de la profondeur. 

Mais le baron Schack était incapable de deviner sur de simples indi- 
cations la valeur de Marées; caria myopie du célèbre collectionneur était 
telle ([u'il avait besoin de llaircr un tableau pour le voir; il se lassa bient(")t 
de pensioniici- un copiste Irop jieu diligent à son gr(''. La ruplure définitive 
avec Schack détermina chez Marées une crise de désespoir. Il trouva 
heureusement un autre mécène, plus désintéressé et plus délicat, en la 
jx-rsonne de son ami Conrad Fiedler, qui, non content de lui épargner 
tout souci matériel, l'emmena avec lui en 1869 en Espagne et en France. 

Ce voyage, qui devait être écourté par la guerre de 1870, fut pour lui 
une détente salutaire. Il entra pour la première fois en contact direct avec 
l'art fran(,ais moderne, qui, d'ailleurs, n'éveilla chez lui ni sympathie, ni 
admiration. Son |)rogramme artistique était déjà trop nettement formulé 

1. lier Fisc/i fjefiu'ii iii's Wiiaser : der Kiinstler nat'/i lioin. 

i. u Rom, dipspr gulllieynadc-ten liisel des slillt'ii Ueukens und Schaffens, luibc ich so viel zu 
danken. Es jst uiir in Walirheit einc zweite Heimat geworden » [Vermscfitnis). 



HANS VON MAREES 



273 



dans son esprit pour qu il pût accepter une autre orientation et apprécier 
à sa juste valeur ICIIort deManet, 11 aurait dit volontiers, comme [îiccklin : 
« Je ne peins pas pour les Français. » Le goût exquis et la virtuosité de 
pinceau des impressionnistes français étaient à ses yeux des qualités 
secondaires : il avait placé plus haut son idéal. 



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Copyright by Geory von Marées, Halie-s -Saale. 

Fio. 2. — Uameuks (IST.T. 
Ksquistc pour U ili'corad If la Station 70oloj.'i(|uc rlu .N^i|i'o5. 



Cepcndanl, il csl (■(•l'Iaiii ipic If coloris cclalaiil df DrhnroiN lit sur 
lui niic iiroroiidc impression Loisqn'on voil les i'S(|iiisscs i'oiinncusrs (|ii'il 
Ijrosse à celle ("potpie, l'Iiiiijipv cl l'i iileiidd iil , Si/ii// Mailiii <l,c,ui ixnil 
son nifiiilfdii (ISd'J), la concenlralion diamalitpn' de la srm,', \-A- 
lure des elievaux qui se cabrent, la couleur clialoyanle , loul l'appelle 
I lelaer'oix. 



I.A HKVUK l>K I. Alir. — XXVI. 



274 LA REVUE DE L'ART 



II 



C'csl dans les fresques de Naples(1873i qu'Hans von Marées devait 
donner, à trente-six ans, toute sa mesure. Un de ses amis, le naturaliste 
Anton Doiirn. s'adressa à lui pour décorer la bibliothèque de la station 
zoologi<|in' quil venait de fonder à Naples. Marées accepta avec enthou- 
siasme. Il se mit au travail avec une ardeur joyeuse, et en quelques mois 
il avait achevé, avec la collaboralidu du sculpteur Adolf Ilildcbrand, la 
décoration de cette grande salle, où la critique allemande salue avec une 
grandiloquence toute méridionale « la merveille de Naples », « le cycle 
de fresques le plus important de tout l'art moderne ». 

Cette décoration comprend cinq grands panneaux, assez mal éclairés. 
Les esquisses originales à l'huile ont été récemment acquises par le 
ministère des beaux-arts de Prusse, et seront exposées à la Galerie natio- 
nale de lîerlin : elles correspondent à peu près aux fresques tant au point 
de vue du format que du coliuis. Les sujets de ces vastes compositions, 
d'une simplicité voulue, ont été choisis en parfaite convenance avec la 
salle de repos et de lecture d'une staticui zoologique : ce sont des idylles 
marines où Marées évoque et ginrilie. [vur h tour, le dur labeur des 
pécheurs aux membres bronzés ((ui traînent sur le sable les lourds filets 
humilies. l'iMVnrt cadenci' des rameurs qui poussent la barque en pleine 
mer, li's jeux des enlaiits sur la jilage et les graves loisirs des jeunes 
savaiils. qui se retrouveut le soir à la même table (fig. 2 et 3). 

Les iVesipies de Xaples ne présentent donc aucun iuti'rèt historiiiue 
ou anecdiiliipie. Cl' (pii pri'oceupe avant tout Marées, c'est le problème de 
l'espace, qui, |i(iui' la première fois, est posé ici dans toute son ampleur. 
Ce i|u'il veul rejjré'senter, ce n'est j)as telle ou telle scène particulière, 
c'est I iuliiii de la mer et du ciel, la prol'iuideur de l'espace rendue sensible 
par des arciiileetur'es et des rochers l'nriiiaiil coulisses, et surtout par l'éche- 
Idtineiueiil (les ligures hnniaitu's sur plusieurs plans. 

Ces i'rescpies sont déjà des c(iusliiiel imis « spatiales», mais elles n'ont 
pas encore le caraclèic gi'()uii''trii|ue r\ aiislrait des (euvres ([ui suivront. 
Marées exprima plus tard le l'cgii't (|irelles aient été exi'cutées trop vite et 
sans pr(''[)arali()U >urtisaute, ({ue ce " premier essai » ail devance l'heure de 



IIANS VON MAHBES 



:75 



son complet (irvcln|i|iciiii'iil iirlisli(juc : ci'lait leiULT Ii's qualités de verve, 
(le jeviiiesse et de vie ([iii l'ont le charme de cette décoration. 

Les critiqnes allemands ne peuvent s'empêcher d'instituer une compa- 
raison entre les fresques de Puvis de Chavannes au Panthéon et celles 
d'ilans von Marées à l'Aquarium de Napics. M. Meier (Ira^fe sit^nale dans 
le cycle de Sainte- 
Geneviève l'imita- 
tion de ( i i o 1 1 o , 
tandis qu'il découvre 
chez Marées un ta- 
lent absolument 
original et novateur 
qui ne relève que de 
lui-même. Il faut se 
défier de ces paral- 
lèles, qui ne con- 
duisent la plupart 
du teiiqjs ([u'à des 
symétries ou des 
antinomies factices. 
Il serait juste de 
faire observer tout 
d'abord que l'œuvre 
mui'ale de Puvis à 
Amiens, à Lyon, à 
Paris, à Boston, est 
infiniment plus con- 
sidérable que celle de Mar(''es, qui se réduit exclusivement aux IVesciues 
de Naples. Kn second lieu, il est exapféré de consitb'rer Puvis comme un 
épigone, à cause de ses altaclies avec la li'adilioii eiotles(pie ; en ii-alité, 
il a renouveli' l'arl de la (ir'enraliou, (|ui u'i'tail jilus ^'uère, à son l'poque, 
que l'art de icpoiler sur une jiaroi des tableaux de chevalet démesuri'nienl 
agrandis, par le sens du ib-i-or mural, par riiarnionie sobre des Ions et 
surtout par ces grands partis pris simplilicateurs ([ui donneiil à ses narra- 
tions ou à ses allégories nue alluie d'épopée. Même si lAipiarium de Naples 




Copyru 



hy Geoi'çj von Marées, Halles. -Suais 



KiG. 3. d 11 A N I- , Il I 1. IpK nu A Nil Kl M A 11 É E S (1872). 

1!IimIc |iiHir la JccoimIIoii <ir la Slalion /oulo;,'iin»' ilc X'apli'S. 



27G LA HEVUK DE LA UT 

(li'sriiail un lieu ilc prlcriiiani' arlistiqui' , Sainte (jeiwvicvc veillaiil sur 
les iiiiirs de l'aiis n'en conserverait pas moins ses fidèles. 

Quoi qu'il en soit, les fresques de Xajjles l'ont époque dans la vie de 
Marées. C'est à partir de ce moment ([u'il prend nettement conscience des 
lois de la grande peinture ih-corative, dont le i'oudemcnt est la représenta- 
tion claire de l'espace et dont la mission doit être d'évoquer, par la sini- 
piirilc liariiKinieuse des ordonnances et des mouvements, une impression 
de soli'uiiili' et de repos. Mallicnrcu-.cnii'nt, cette liante ambition n'était 
pas destinée à se réaliser. Les Fresques de Naples devaient être son premier 
et son deinier essai de peintnr(» murale. 

III 

Les dernières œuvres do Marées ne sont «pie des illustrations de ses 
tliéoi'ies sur l'art. Il convient doiu', avant de li's apjin'cier, d'examiner sa 
conception de la peinlurc m(Mnun('nt;de. 

N'oublions pas (pi'i'ii di'linissant la peinture, il songe surtout à la 
l'n'S(pii'. ([ni est pour lui la peinture par e.xcellence ; il considère le tableau 
di' clii'\alct comme un succédané médiocre de la fresque. 

D'après lui, la peint urc est esseuliidlemrnt l'art de représeiUer l'espace 
sous ses trois dimensions Rdunil.un.st . c Tout ce que nous pouvons 
embrasser du monde visiiile d'un sml coup ilui-il est toujours, en dernière 
analyse, une surface horizontale, sui' la([uclle se détachent quelques objets 
isoh's (pii pointent viTliralruu'ul dans le ciel. Iiin d'aulrcs termes, tout 
ensemble natui'el, siliu' dans le champ de notre Nision, nous ;q)parait sous 
la l'ornu' d un ri''si'au di' lieues dominantes cl accessoires, liorizoïdales et 
verticales, et tous les détails se di'linissent par la place qu'ils occupent 
dans ce système '. » 

C'est de celte di^linilion (pie ,Mar('es (b'duit, avec une logi(]ue rigou- 
reuse, toute sa (locliiue. Le pidbleiiie essentiel est de combiner les formes 
du corns lininaiii a\cc les lignes lioiiz(Uitales du 'lavsae'c, avec les lia'ues 
verlieales des arbi'cs et des ai( hitectures, aliii d i''vo(pier une représen- 
latiiiii de l'es|)aee. Le •• sujet » n'a donc aucune im|)ortance. Ce n'est pas 
par I intérêt anecdotiipie tic ses (A'uvres (pie .Marées s'iilforcera de capter 

1. Cl. l'i.luil, o/;, cil.. \\. l'J 




Hans von Ma-rt-t-a pinx 



LE CAVALIER ET LA NYMPHE 



Revue de lArl incien cl modenic 



îmj) Ch-Wit 



IIANS VON MAHBES 277 

l'atteiitidU. Il n'est pas de ceux qui ci'oicnl, eouiiue l'.urkliii, i|u' « un taliliau 
doit avoir ([uelque chose à raconter ». 11 écarte résolument de ses tableaux 
tout élément dramatique ou narratif. Rien que des lormes et des mouve- 
ments : tout ce qui n'est pas forme pure est sans intérêt pour lui. 

Des hommes nus dans des paysages idéalis(''s : tel est le thème uni(iue 
qu'il se propose. Leurs attitudes et leurs mouvements sont aussi simples 
que possible, car l'agitation ne convient pas au calme hi(M-atique de la 
fresque. Qu'ils soient assis, couchés nonchalamment ou qu'ils cueillent 
des pommes d'or dans des bosquets d'orangers, leui' attitude est tou- 
jours empreinte de sérénité. Ils ne sont d'aui'un temps et d aucun pays; 
ils n'ont même pas de nom ' ; ils accomplissent des gestes éternels. 
Leur nudité n'a rien de voluptueux : il semble que Marées préfère à la 
mollesse des nus fi'minins l'araijesquc plus ferme des corps virils. Il ne 
s'intéresse en somme qu'aux proportions harmonieuses des membres, au 
rythme des belles altitudes. Ces beaux corps mis ne sont jamais peints 
pour eux-mêmes ; ils sont construits pour remplir une fonction ilans l'espace. 

Malgré ses tendances à l'abstraction, Mar('es est peut-être le ]icinli'e 
moderne (jui a le jilus ]ir(if(in(l(''mcnt senti la noblesse et l'euiytlimie des 
corps nus au repos. Le sens du nu s'était perdu depuis les (irecs. L'art 
chrétien le tolère rarement, et la lîenaissance païenne du xvi'' siècle n'intro-^ 
duiL la repiésentation du nu que sous le couvert des légendes mytholo- 
giques. De nos jours, (Wuiguin n'a-t-il pas été chercher jusqu'à Taliïli de 
b(dles formes humaines natiiicllement nues MIai ('es n'a pas eu besoin 
daller si loin. Lis adolescents (pie son imagination (''NcKpie dans l'atmo- 
sphère tiède des soirs d'été, à lombrc des bois d'oiaiigers, ne sont pa^des 
modèles désliabillés, étonnés et transis : ils savent ('tre nus sans endiarras 
et sans honte, comme des éphèbes grecs. 

Telle est la docti'ine de Marées sur les thèmes réservés à la peinture 
moiiumcnlalc. X'oyons maintenaid (<■ (piil jiense de la lechni(jue. Klle ne 
pi'Ut jjas a\<)ir une grande inquirlance dans miu système, pnisrpie la pein- 
ture lui apparaît non comme une combinaison de formes et de couleurs, 
nniis coinim' un iiroblème de con^lruclion. Les rapjiorls de l'esjiace et des 
objets, la mallH'Uiatiiiue des volumes, la mise en iilaïc des ligures, voilà ce 

1. Le.s titres de ses tablean.x sont très significatif.s : Trois liommc.- clans un /lai/xaye. Truis ji'iines 
yens (fig. i), le Cavalier et la Sijmphe ;[j1. ci-ronire), clc. 



278 LA REVUE DE LART 

(|ui l'iut('>rcsse avant tout. Il estinic (lu'iin talili'au est acliovr du moment 
(]u il est construit. Il dirait volontiers comme Poussin : « La pensée de 
l'œuvre est arrêtée, ce qui est le principal ». 

Il s'ensuit que Marées n'attribue qu'une importance très secondaire à 
la couleur. Il ne partage pas le goût des «pleinairistes » et des impression- 
nistes français pour les notations d'éclairages changeants et de nuances 
fugitives. « Ce n'est pas la couleur en soi qui fait le peintre, dit-il quelque 
part. La couleur n'est qu'un moyen pour modeler des formes et pour repré- 
senter l'espace. » Ce dédain n'est pas l'aveu d'une impuissance, car Marées 
a prouvé, dans certaines œuvres de jeunesse, qu'il était un coloriste bien 
doué. Mais il renonce volontairement et de parti pris aux prestiges de la 
couleur en faveur d'une beauté qu'il estime plus liante. Ses tableaux sont 
d'une tonalité grave et sourde, comme des tapisseries un peu fanées. Les 
colorations sont estompées et comme crépusculaires, quand elles ne sont 
pas opaques et bitumineuses. C'est à peine si la « sauce brune », qui est la 
dominante de ses tableaux, est relevée çà et là par quelques touches 
discrètes de rouge, de bleu d't)utre-nier, de vert ('uieraude. 

En afiichant ainsi son dédain de la facture et du imUier, Marées 
continue les errements des idéalistes allemands de la première moitié du 
xix*^ siècle. Comme Overbeck et Cornélius, il dédaigne « de surmonter par 
des artifices de pinceau la résistance que la matière rebelle oppose à la 
main de l'artiste » ; il condamne- sévèrement « le métier pour le métier » 
(die Machc nm dei- Maclir willeii). Ses dernières œuvres allaient prou- 
ver avec une cruelle évidence qu'on ne méprise pas impuui'iuent la tech- 
iii(iue. 

\\ 

Tous les tableaux (jue Marées exécute de 1S73 à 1887 sont conçus 
coiiinii' des fresques. Il considère le mur solide comme seul coiirorine à la 
dignité (le la peinture, et c'est faute de mieux qu'il se contenic dr pauueaux 
de bois ou de toiles tendues sur châssis. Mais les intentions les plus nobles 
du penseur sont compromises par l'imprudence ou l'insouciance du prati- 
cii'ii. il ap]di(iui' a des tableaux de chevalet les procédés de la peinture à 
la diMicuiiii' : aju-ès quoi, il surcliarge gi'inTaleniciil crile première rédac- 



MANS VON MAHEES 279 

tioii de repeints à l'Iiiiile et de eouelies successives de vei'iiis, (jiii ont eu 




Copyright by Georg von Marées, Halle-s.-Saale. 

F II;. 1. — T 11 (Il S Jkunks liKNs (IS7.S). 



l'cll'cl 11' plus di'sash'cux poiii' la consrivalidii de ses lal)lcaii\ : la plupart 
de ses œiixrcs ne soûl plus aujourd'hui ijuc di-^ iiiines. 



280 LA REVUE DE L'ART 

Les Ages de la c/'e, qui datent de IS7S, illustrent déjà, avec une parlaite 
évidence, ses théories. La composition est d'une simplicité extrême. 
A droite un linnuiic di' liante taille lève les mains pour cueillir les fruits 
d'un oranger; à gauchr. un jeune homme et une jeune femme se blot- 
tissent l'un contre l'autre, tandis qu'au premier plan un vieillard est 
accroupi sur un tronc d'arbre. Riicklin, qui, dans un tableau du musée de 
lîAle, a peint la même allégorie, n'a su que juxtaposer des tableaux de 
genre. La composition de Marées est d'une unité beaucoup plus sévère. 
Les attitudes et les mouvements s'équilibrent avec une harmonieuse 
rigueur. Tout l'effort du peintre consiste à accorder de plus en plus déli- 
catement ces figures entre elles et avec le paysage qui leur sert de fond. 

Dans les Trois jeunes gens (1878) (fig. 4), cet idéal est bien près d'être 
atteint. Trois éphèbes nus sont groupés dans les attitudes les plus simples : 
celui qui est debout cueille des oranges ; le second est assis sur un siège 
élevé et le troisième couché sur le gazon. L'accord est parfait entre ces 
corps vigoureux et pleins de sève et les arbres au fût élancé qui se dressent 
symétriquement derrière eux ; le paysage fait véritablement partie inté- 
grante du tableau. 

Néanmoins, cette œuvre si admirablement équilibrée donne une 
impression de sécheresse. La construction est trop apparente. Les corps, 
modelés sommairement, avec de larges balafrures crayeuses, sont recou- 
verts d'une sorte de vernis, qui ne leur donne le relief plastique des statues 
(jn'en leur enlevant l'apparence de la vie. Marées ne sait pas peindre les 
corps vivants dans la lumière colorée « avec leurs porosités, leur fleur 
d 'épidémie ». 

Le même souci architectonicjue s'aflirme dans l'Age d'or (18801 : les 
deux ligures ]u-incipales, un lionune et uni' femme, se dressent comme 
deux colonnes de chaque côté du tableau, tantlis qu'un honune barbu, 
assis par terre, leur l'ait équilibre. 

C'est peut-êtr(! dans le Caralirr cl Ut nt/nijihc (1883' l^pl. p. 277) que 
Mari'cs s'esl le |ilus approche de |,i |)erleili(iii classique. Un jeune homme 
nu. qui lienl un clieval pai' la bride, se icldiinie ver's une n\niphe aux che- 
veux (li'Udués, assise sur une ninlle di' gazon. La simplicité de la compo- 
sition, la pondération harmonieuse des lignes, la beauté sculpturale des 
(;orps nus, rappellent les plus admirables métopes des temples grecs. 




La kevue ijk l Aiir. — xxvi. 



36 



282 l.A I!i;\'UI': DE LAliT 

I);iiis Irs (Icriiii'rcs ;imi(''i's do sa \\i' trii|) lurvc, M:ir(''('s avait ('(uirii 
i|nalic nr.iiiils liijityciiics, qui (irincmcicnl jxuii- la j)lu|)ai-t iiiariievés : 
les /fc.sji('wi(/rs, /rs Cavnlicrs, Ir lldjit <rilrl('iic et les Fiançailles. dcUi' Ini'iiie 
luiiiiiHuciilaic (lu li'i[ity(|n(' lui sciulilail di'jà jirnclic de la rios(]U(', dout il 
gai'dail la uostalnir. 

Dans les llcspéiidcs i I88."> (lig. 5), son (puvi'c la plus cL'lLdjrc, il s"iiis- 
pii'i» à la l'ois drs tript\([ue'sdc la Renaissance italienne et des fresques i»oni- 
pi'ieiiues'. Le centre de la eonqiiisilinn est l'ornié par un gi'onpe de trois 
l'emines, debout sons les oranj^'eis. dmit la nuditi' claire se détache snr la 
rongeur sombre du conclianl. Les deux pauui'aux latéi'anx sont dans une 
tonalité plus sourde; un vieillard seniljle surveiller niélancoli([ueuieut les 
ébats d'enfants lieurs ; à ganclie. ileu\ jeunes honinies ciudllent les pommes 
d'or dn jardin des Ilespéi'ides : l'un d'eux diMaehe uu Fruit qui luit dans le 
feuillage ?onil)re, tandis (jue l'autre se penche en avant pour ramasser nue 
orange tonibi'c snr le gazou. Celle tiétoration se i nuqilele par nue pn''- 
delle qui re|in'>enle niu' frise de /;///// ponqjéiens sui' uu fond roug(\ 

Les llesjjérides sont l'aHinuatiou la plus solennelle di's idi'es artis- 
tii|ncs de Maïu'es et pour ainsi diic sou cialo : cesl \\\i hymne a la beauté 
du corps nu au repos. 

l'ar uiallii'ur. cet ell'ort d'ali'^l racl iou, qui donne aux formes un lythme 
si hariuoui'eux el à l'ensemble nue si parfaite cidiérence architectonique, 
a quelque eliose de glacé. La \\r mauqiu- à ces corps de femmes démesu- 
l'é'inenl allongt''s. Il est tro|i visible (pie ces coi'ps ne remplissent qu'une 
hniclion (l(''coralive dans nu espace ciuistruit pai' le p(.'iulre : ce ne sont pas 
des créatures humaines (|u"il anime, mais des i(li''es]ilasliques(pril s\inb( dis(\ 

Les nn"'mes (h'I'auls se i-etrouvent, ent'ore act'eutiu''s,dans le tripty(|ne 
des i'idiK^aillcs ^1880), (pii repr('senle deux jeiuu's llanc('S devant les 
colonnes dun temj)le grec, leur ];)remier serreuu'ul de uuiins, et Narcisse 
mirant eomplaisamment sa beauté juv('nile dans l'ean moirée d un ('tai)g. 
Le col(u-is esl encore plus sombre, la conslrucli(Mi plus schiMuatique ; 
les vcrliiales, unilormemeul parallrles, des ligmes et des architectures, 

(Mil (piehpie chose de S('chemeu| !4C( imi'l riq lie. 

I)aus sa (li'lliiere leiivre, I' l-'.iilè\'i-iiieul (le (in n >/illi''ile ; 1 887 lig. 01, il 

1. Les llr-i|irriiics mil li.iiili' riiii.i;.'ici,iliiiii ilr Mnri'rs |ii'iiil,uil |>lii> ilc si\ .iiis : l.i ]irciTiière 
(•linutliif .'iiiii;!!.!!! ilruis un ili-^Mii a l.i .>iMiif;iuric dr ISVJ. 



IIANS VON MARÉES 



283 



semble ([ue Marées fasse un elîort pour réagir contre ce schématisme 
desséchant. Il y a je ne sais quelle violence triomphale dans l'essor de 
l'aigle ravisseur, (|ui monte, les ailes éployées, dans l'azur, emportant 
dans ses serres l'adolescent nu, dont le corps gracile frissonne. 

V 

Pounpioi cette 
œuvre donne-t-elle 
l'impression d'un 
grand etl'orl avorté '' 
Pourquoi, lorsqu'on 
se recueille dans les 
salles Marées de la 
galerie de Schleiss- 
heim, ne peut-on se 
défendre d'un senti- 
ment de mélancolie 
devant le tragique 
de celte destinée V 
C'est que , comme 
Gustave Morea u, 
avec qui il s'appa- 
icnle étroitemeiil , 
ce no hic artiste 
n'a laisse'' m sorninr 
(|ur (li's fragments. 
On seul que l'exé- 
ciilion n'est pas ù 
l;i liant. ■m- (||. son iV'vc, (iiirnlri' sa volnnli' tnnjdnrs Icnduc vers un liani 
idéal et ses forces lr<q. insnilisanics, une lulli' lragi(|iH' s'est engagée dont 
il n'est pas sorti victorieux. 

11 s'(Mi rendail comple lui-niènie, douloureusement. Il ('tait de ces 
nalurcs iinpressiounahles, s(rui)uleuses, (jne leur elfort ne satisfait jamais, 
il était impitoyable pour lui-même. Combien de fois n a-t-il pas détruit, 




Kk;. r,. 



Copyright by Georg von Marées, Halle-s.-Saalo 

L'Em.kvkmiîm ni; (;a.nvmki>e (1887). 



28'i LA REVUE DE L'ART 

ilaiis un accès de découragenienl, le résultat tic plusieuis mois de travail ! 
« J'ai toujours flotté, écrivail-il, entre la confiance en moi et le désespoir. » 
Il l'tait (1 nue. nervosité si maladive, qu'il ne pouvait lien produire sans 
éprouver un véritable malaise pliysi([ue. « Chacun de mes enfantements, 
avouait-il à son ami l'iedler, s'accompagne chez moi, comme chez une 
temme grosse, d'une sensation de malaise insupportable et même de douleur.» 

11 aurait fallu que la vie fût tendre pour ce malade. Or, il vécut à l'étran- 
ger, isolé, dédaigneux et méfiant, en guerre ouverte contre ses compalrioles, 
qui ne comprenaient pas son elfort. " Dans ma patrie, disait-il, je sens 
seulement (jne je suis sans patrie. » Il aspirait à couvrir des murs de 
grandes décorations à fresque, et il ne trouvait personne pour satisfaire 
son appétit de peinture murale. 11 s'obstinait à vivre en marge de son temps, 
plein de mépris pour le naturalisme et pour l'impressionnisme, qui n'étaient, 
à ses yeux, qu'une insipide contrefaçon de la réalité. Ce grand orgueilleux 
soutirait de ne pas trouver de résonance à ses elîorts. Peut-être eùt-il évité 
le naufrage s'il avait pu vivre dans un milieu d'artistes animés des mêmes 
ambitions, des mêmes enthousiasmes. 

S'il a échoué dans sa ttâche, ce n'est pas parce qu'il possédait insulli- 
samment son métier de peintre : ses premiers tableaux attestent une 
véritable virtuosité et des ddus très distingués de coloriste. Mais il a eu 
le (ort de ne pas estimer le métier à sa valeur. Il professe (piun tableau 
est achevé dès ([u'il est consiruit et (pie l'exécution n'y ajoute rien 
d'essentiel. Théorie dangereuse et (jui, depuis ^\'incl^elmanu , a eu 
l'induence la plus désastreuse sur l'art allemand. 

.V vrai dire. Marées a été surtout victime, comme les idéalistes alle- 
mands du ciimmencemeut du xi.v^^ siècle, d'un excès d'intellectualisme. 
Il eonsiderail l'activité arlistiipie comme une forme de la connaissance et 
la tenait ]](iur un travail intellectuel'. C'est l'abus de la spéculation qui 
lui a l'ail pei'dre le contact avec la vie et a paralysé sa;^ force créatrice. N'y 
a-l-il j)as l'accent d'un aveu dans ce passage d'une lettre à Fiedler : 
« L'ennemi j)rincipal de l'art, c'est encore et toujours la spéculation»':' 
(^est ainsi (|ue ee bciiu tenqx'ranienl d'ai'tiste s'est dessé'ché et stérilisé, et 
(|n'il a nninqui' linalenuMil le but sniiri'iue ipi'il se jiroposait : donner i)ar 
la reconstrin-linn iili'alisle dn ri'el l'illusinn de la vie. 
I. cr. l'iiiuii, iiii. fil., [1. SI. 



HANS VON MAREES 285 

Si Marées n'a pas su. par la faute des cireonstances adverses et des 
lacunes de son génie, réaliser tout son idéal, il a du moins frayé la voie 
aux artistes allemands qui s'efforcent aujourd'hui de créer un art monu- 
mental. Presque tous les artistes de l'Allemagne contemporaine, à com- 
mencer par Max Klinger, le plus grand de tous, ont subi son influence. 
Tout l'efîort de Klinger en peinture a consisté en effet à concilier dans 
une .synthèse supérieure l'idéalisme de Marées et l'impressionnisme de 
Manet; c'est à Marées qu'il emprunte l'ordonnance de ses compositions, 
la statique de ses figures et jusqu'à la division tripartite de ses grands 
tableaux : le Jugement de Paris et le Chrisl dans l'Olympe. 

Les sculpteurs, plus encore que les peintres, se sont laissé influencer 
par les théories et les œuvres du grand plasticien que fut Marées. On 
peut considérer comme ses disciples quelques-uns des meilleurs sculpteurs 
allemands de notre temps : Arthur \'olkmann, llildebrand et Klinger. 

Son influence a donc été plus grande encore que son œuvre; il a donné 
la formule d'un nouvel art idéaliste qui, mieux que la peinture théâtrale 
de Bôcklin, est capable de féconder l'art moderne. 11 est fâcheux qu'il 
tienne encore au vieil idéalisme allemand de Cornélius par ses deux vices 
essentiels : le dédain du nuUier et l'abus de l'intellectualisme. Mais à 
d'autres points de vue, notamment par les grands partis pris simplificateurs 
de ses compositions, par la rigueur de ses constructions, par la réhabili- 
tation du nu, par la haine de l'anecdote qui avilissait l'art allemand, son 
œuvre aura été d'un grand et salutaire exemple. A l'impnvssionnismc ana- 
lylique et sensualiste de Manet et Monet s'oppose aniduidlini un art 
synthétique et monumental, ([ui s'est notamment allirmc en France dans 
l'œuvre de Puvis de Chavaums. Marées a été en Allemagne le représen- 
tant le plus audacieux et le plus logique de cette tendance. Sans doute, 
il n'a été qu'un pn-curseur ; mais lart moderne d'outre lUiin n'a pas eu de 
plus vigoureux pionnier. 

Louis lui AU 



VERROCCHIO ET LANATOMIE DU CHEVAL 



C'est presque un lieu commun 
([ue d'attribuer à Verrocchio une con- 
naissance approi'onclie de l'anatoniie 
(lu cheval. L'installation récente, au 
Musée de sculplure comparée du Ti-o- 
(■a(l(''r(i, d'un licau moulage de l'il- 
lustre statue équestre du CoUcone, 
vient nous offrir l'occasion de vérilier 
dr prés ce que cette assertion peut 
avoir de fondé. 

D'ensemble, comment le groupe 
se présente-t-ilyCasque en tète, rev(''tu 
d'une arniure ciselée, einIioît('' dans 
nue selle somptueuse, le l'ude condot- 
tiere, debout sur les étriers, cambre 
son torse dans une atliludi' de ddi 
{[u'accontue l'expression raroiiclic di- 
son visage , lig. 3). 
L'énorme desti-icr qui le porte friMuif d'impatii'nce et, pour l(^ moii\'c- 
mcnl en asaiil, sa iiiuscnlaluri' ])uissanlc se ct)ntra(lc loiilc L lioninir île 
proie et sa moulure sonl bim assoi'lis, bien li('s ; Icui' apparilion l'ormi- 
dable est l'iruvic à la l'ois il'iin sculpli'iii' de génie et d'un penseur 
elle; résume une i'po(|iie. Mais jilus est grand le prestige d'une œuvre, 
I)lus on trouve d iuleri'l ;'i la dt'tailler |iour la mieux comprendre, à étudier 
sa genèse, sa mise en auivre, à examiui'i- les connaissances et les procédés 
de l'arlisle. 




l-'i... 1. 



Tl- TK UU I lltVAI. m (iliLI.EU.NK. 

l'AU \'khii(](:c.iiici. 



VEUHOCCIIIO ET L'ANATOMIE DU ClIEVAI- 



287 



Quels sont, en r(''sunK', les jugements les plus iidlables sur Ver- 
rocchio ? Vasari s'exprime sans indulgence : « Ce maître eut, dans l'art 
de la peinture et, de la sculpture, une manière un peu sèche [alquando 
cnideita), comme acquise par une longue étude plus que parla faci- 
lité et les dons naturels; il s'appliquait à mouler sur le vif des genoux, 
des bras, des jambes, des torses, afin de les copier à l'aise ». 

Taine, sévère 
comme Vasari, 
range Verrocchio, 
en compagnie du 
Pérugin, parmi les 
chercheurs restés 
encore secs et 
raides dans leur 
manière. 

Eugène Miintz, 
dans son bel ou- 
vrage sur la Re- 
naissance ita- 
lienne , le classe , 
avec des réserves, 
parmi les grands 
génies du xv" 
siècle. Il constate 
(lu'il a essayé de 
copier l'antique , 
mais que « nul 

artiste n'a moins réussi à iiniler le galbe de la sculpture gréco-romaine, 
/('/i.r culpn ! » 

Il ajoute ([u'au\ études sur l'aiiahuiiie de riioiiiiiie, si l'iirl en \(igue au 
XV" siècle, l'onl peudani les l'erluTclies cousi'ielieieiises de I»(inalell() et (1(> 
X'errocchio sur la structure du cheval : que si les rres(|ues et les bas-reliefs 
(lu moyen âge abondent en tiails partiels pris sur le vif, du moins les lois 
(le I anatomie et de la myologie du cheval ont été retrouvées, au .w siècle 
seulenieiil, par hnnalello et N'errocchio. 




Phot. Alinari. 



2. — Tf, TK IlE CHKVAl. A N T I n II E . 
lîrotizo, — Klor-i'iii-f, Mii^i'-e di-s Ollici-s. 



288 LA UEVUE DE L'ART 

l'dur M. Marcel Kcyiiioiid, dans sou livre sur \'orr()ccliio, qui résume 
cl cdinpictc les travaux autérieurs, le ("o/lcone est, avec le Maïc Aii/rle, le 
chel'-(i'(cuvie de la statuaire é([uestre : "Ou trouve, dans le cheval du 
Coilcone, celte précision de dessin, ce luxe de détails aualomiques, que 
recherchaient alors les maîtres florentins et pour lesquels ils étaient sans 
rivaux ». 

Ainsi, pour les uns,\errocchio, privé de dons naturels, est pauvre et sec 
dans ses œuvres : pour les autres, pour la plupart des critiques d'aujourd'hui, 
c'est un grand génie; mais pour tous, c'est un artiste éminemment conscien- 
cieux. <[ui s'entoure de documents, familier avec le scalpel et les moulages, 
et qui, j y insiste, a découvert et fixé les lois de l'anatomie du cheval. 

Passons sur les critiques de Vasari et de Taine; aussi bien, l'œuvre 
qui débute par la délicate et souple elligie de David, si pleine d'énergie 
latente, Heur de jeunesse et de vie, pour se terminer à la redoutable 
chevauchée du condottiere de Venise, se défend assez elle-niciue du 
reproche bizarre de sécheresse et de raideur. 

Retenons seulement ces deux caractéristiques : l'impuissance de 
Verrocchio à imiter l'antique, sa connaissance approfondie de l'anatomie 
du cheval, et intei'rogeons la monture du Coilcone. 

Tout d'abord, cela saute aux j^eux, c'est un dérivé du Marc Aurèle, 
une de ces nombreuses imitations qu'une admiration continue depuis le 
xv'^ siècle a fait surgir partout, jusque sur le terre-plein du l'ont-Neuf. 
lue copie? Non pas! Une interprétation très libre, au contraire, où il semble 
bien, cependant, (ju'on retrouve riulluence de Donatello: le clieval du t'o/- 
Icoiievt celui de (iai/ti/iirli/ta se trouvent, in elfct, à la même position du 
pas, à l'appui latéral, alors que celui du Marc Aurèle en est à l'appui diagonal. 
Notons encore que la tète du cheval du Marc Aurèle, louvàii et commune, 
est bien celle du ciieval romain, de ce pays où la race encore aujourd'hui 
dégénère si vite, alors que la tète du cheval du Coilcone, allongée, expres- 
sive, est celle d'un cheval de l'Orient : sa peau très fine laisse deviner le 
réseau des veines. Regardez bien cette altitude, ce style, ce bourrelet carac- 
téristi(iue au bord des ganaches, les plis qui les avoisinent, ce hennisse- 
ment, ces naseaux ouverts tfig. 1), vous les connaissez, vous les avez vus 
jjalpiler dans les marbres d'Olympie , aux frises du Parthénon ; c'est 



N'KHHOCCIIKi ET L'A NATO M 110 DU (:ill':V.\I> 289 

la tète (lu cheval de la Nui/, ou liicii l.-i l('te en bronze du musée de 




VcjiiM-, place SH. Gio\aiiiii i' l'aiilu. 

ireuee, avec sou loiiprl vu ai.i^ivlle (fig. 2j, ou celle d un des chevaux 

l.A HKVUK DR l.Alir. — XXVI J-J 



290 LA BEVUE DE L'ART 

do 8aint-Marc; c'est on tous cas une œiivic grecque à peine modifiée pour 
l'adaptatidu in'cessaire. 

(l'est donc ici \'en'occlii(> qui a copié le (^rec, et c'est le sculpteur 
romain du Mme Aurèle qui avait regardé la nature! 

En coulrastc absolu avec cette tète de race, le corps, lui, n'est 
sûrement pas sorti des écuries de Phidias. Chargé de viande, recouvert 
d'une peau épaisse, c'est un lourd destrier du \vi^' siècle, c'est le produit 
d'une sélection séculaire qui, au moyeu Age, créa celte race pesante et 
sans vitesse, nécessaire pour porter îles armures de plus en plus lourdes, 
qui désormais encombrera de sa masse les croquis de Léonard, les tableaux 
de Raphaël, tous les cadres et tous les socles, jusqu'au jour où se pro- 
duira dans les formes du cheval la révolution dcmt l'honneur revient aux 
Anglais. Quelle dill'é'rence entre ce gros clicval, mènuj transfiguré par le 
luouvenii'nl qui l'anime, et le joli cheval orientai qui s'enlève, élastique 
et nerveux, sur les bas-reliels de Xinive on d'Athènes! 

Ti'te et corps, si dillérents lun de l'autre dans leur espèce et leur 
e])o([ue, sont tellement bien mariés, qu'on ne s'aperçoit pas d'abord de 
l'artifice, mais le moindre examen le l'ait apparaître, malgré le fondu 
d'une prestigieuse exécution. 

Examinons niaintenanl lanatomie de l'extérieur. Un détail, d'aixud, 
à noter dans la tète : la nn'iclioire inférieure porte six incisives, c'est le 
chilTre normal; nnus l'inférieure en a sept, c'est troj); l'erreur n'est pas 
bien grave. 

Passons au dos, à la ligne de dessus, si iuq)orlante ([u'elle tient 
hi jiremière place dans l'examen du che\al dt' selle. Hans un modèle 
correct, cette ligne doit avoisiner l'IioiizonLile : si elle est concave, il 
y a (h''faiit, le (dieval est ensellt'', il j)orle mal le poiils. < )r, ici. ce défaut est 
très accuse''; le rein est si plongeant. <pie la ln'^li' devrai! Iirn-liir sous le 
jx'sant Colleone. au lien de le jiorler si allègrenieni '. Le icste ilu tronc 
est mieux consliuil, maigri' certaines saillies jieu n.ilnielles sur la cuisse 
gauche. 

N'oyons nniinlenanl li's nn'nilnes, ipn' l'exainen liippologiipu' lions 
oblige t(Mil de snile a emisiderer avec alteiitioii. et d'abord les jarrets. La 

I. i;e dûlaiit itiiil l>iiri aniTc (l.iii.s \:\ vision ilu \ fi roiihiu, r.ir il r\islc (lc|,i dans un f|-ii(|iiis île 
i'licv.'iii\ puni' I rluji' lU' la .statue. 



VERHOCCHIO ET 1/ AN ATf) M I E DTi fllIRVAI, 



2'.i I 



pointe du jarret ou calcancuni se relie, comme ou sait, aux muscles exten- 
seurs de la jambe par des tendons qui forment la coide du jarret. Cette 
corde, bien saillante avant de s'enlbncer dans la masse musculaire, forme 
une ligne droite ou presque dioite; il en est ainsi cliez tous les chevaux. 
Ici, la corde, fortement déviée, forme une courbe concave, d'où un étran- 
glement niar(|ué au-dessus du 
jarret. C'est disgracieux et 
anormal , surtout au jarret 
gauche, dont le modelé est très 
mou. Si l'on ajoute à cela que 
le jarret droit présente deux 
cordes distinctes (fig. 4), — 
une de trop, — on conviendra 
que, dans la nature, le cheval 
serait passablement gêné. 

De la pointe du jarret au 
boulet, le tendon doit former 
une ligne droite. Parfois il se 
produit en arrière du jarret 
une sécrétion osseuse acci- 
dentelle, qui soulève le tendon 
et le dévie, mais alors, c'est une 
tare, la «jarde», qui fait boiter 
le cheval et le dépri'cic beau- 
cou|). Ici, des jardcs \nhimi- 
neuses soulèvent fortement les 
tendons; la boiteric est fatale. 

Mentionnons encore une ini'\aclilu(h', plus ciiriiMisc (|ui' grave. Le 
cheval, qui est aujdurd liui s(dipc(le, conserve sui- ciiaiiui' mendire, (mi 
souvenir de s<iu anciMi-i' \' Uijtiuii'u'u . la Irarc des phalanges abolies ; celte 
trace se présente snus la l'urMie de pililes excroissances cornées de la gros- 
seur d'une cliàlaigne dont elles |)iiileii| du ic-ie le udin. Les eliàlaignes 
f)Ml leur [lia ce bien détermiui'c' ; elles se lnin\ en! , aii\ un ■ ml in s ])(isl('' rieurs, 
dans le bas du jai'ret sur sa l'are inteine : aux membres antérieurs, au-dessus 
du genou, à la face iulerue de l'avanl-bras. Ici les châtaignes ont changé 




V\u. 4. 
.1 \ Il n i: 1 II I'. o n l'r i mkvai. mu (1 ih. i. k o n k . 



292 



LA BEVUE DE L'AIJT 



do place; celles des jarrets les uni qiiitti's pour descendre jusqu'au milieu du 
leiidnn; cidles des membres auti'rienrs fuit l'rauidii le genou ])(>ur s'arrêter 
au-dessous, vers le milieu du tendon (fig. 5 et 6). Minutie, détails infimes, 
dira-t-on, mais c'est que nous recherchons ici l'observalion minutieuse 
et précise de Verrocchio. 

Arrivons aux pieds, ]iarlie l'acile à observer et à reproduire, en raison 





A B 

Fifi. îi. — A. Memiihe postéiueur du cheval ut' Coi.i.eone. 

B. Me M Fi 11 E r'IJSTÉHIEUK n'UN CHEVAL VIVANT. 

L(*^ croix iJiiii-- ia inai-;4i' soiil plact'os à la bailleur des cliùlaiyues. 

de leurs formes géométriques. Ceux-ci sont trop hauts de talon, défaut 
qui gène le cheval; cependant, comme c'était une mode assez répandue 
dans la maréchalerie du temps, ce n'est pas au sculpteur qu'il faut ici 
chercher (pierelle. Mais ce qui est du sculpteur, c'est que les deux pieds 
anti'rieiirs ne sont pas pareils : le droit est évasé avec une concavité en 
avant, coiil'oiiiialion dei'echieuM'. Puisipie le pied gauclu' est levé, regar- 
dons tui dessous: ici, l'eri-eiii' esl plus grave. Les clu'vaux, chacun h' sait, 
ont sous le pied une semelle cornée concave, la «solew, et, dans la sole, 



VEKROCCIIIO ET I/ANATOMIE DU CHEVAL 



293 



encastrée et bien en saillie, un coussinet élastique en \', la « fourchette ». 
(]et organe joue dans la inarelie un rôle indispensalilr, pour niaintenii- 
la forme et l'élasticité du sabot. Le maréchal qui pare trop la fourchette 
ferre mal; s'il l'enlève, le cheval est sur la litière. Or, ici, la fourchette est 
absente ffig. 7). '""^i l'on ajoute que la sole, au lieu d'être concave, est 





.\ I! 

Fie. fi, — A. Membhe ANTÉii lEini nu i;iievai. du C.dj.i.kone . 
I!. Membhe antéeiieuh h 'un ciievai. vivaxi. 
I.i-s ci-dix (i.-in* la iiKH-u'f *i)iil placi'-os ii la tiaiili-iii- îles olià(aii,'iiL'S. 

conve.xe, défaul 1res grave, (jiii a nom « Ir pied comble d, il deviendra 
évident que ce jiied est impropre à la marcdic'. 

I. Signalons encore, sur le cheval du Colleone. une iini-ticiilarilé archéologique peu connue. Les 
pieds de ce cheval sont cerclés sur leur paroi de rainures parallèles, horizontales et très nettement 
accusées. Ces rainures ne sont pas naturelles ; les sabots des vieux chevaux fourbus présentent, il est 
vrai, des ondulations horizontales, mais beaucoup moins régulières et, d'ailleurs, le sculpteur n'eût 
pas choisi pour son Calleone un cheval fourbu. Ces cercles-ci sont bien artificiels et tracés avec une 
rainette. La pratique, du reste, est mauv.iise. Le sabot sain est lisse; une sorte de vernis recouvre et 
protège sa paroi, composée de libres parallèles; couper en Iravers ces fibres, c'est exposer le sabot 
à des déformations, ù des » seimcs ». 

Nous nous sommes demandé si ces pieds cerclés étaient ilc iLovciitiuii de \'erriHcliio uu bien si, 
comme on l'a dit. il avait reproduit une pratique véléri|uiire de son teuqis; [nais nous avons du 
reconnaître qu'il avait tout simplement copié cette disposition sur le cheval du Marc Aiirèle, puis, 



294 



LA HEVUE DE L'AHT 



Sans pousser plus loin ces investigations, n'en voilà-t-il pas assez 
pour déduire que ce cheval, si céléhre pour la perfection de son anatomie, 
serait, dans la réalité, en raison de ses défauts de conformatir)n et de 
ses tares, impropre à tout service et bon pour la réforme y 

Est-ce à dire que ces irrégularités de détail puissent prévaloir contre 
la lii'auté de l'ensemble, contre l'éloquence et la Fougue de l'exécution, 
qui' le chef-d'œuvre en soit diniiiuii- y Nullement. C'est la légende 

seule ({ui est atteinte. 11 apparaît 
simplement que Vcrrocchio n"a pas 
retrouvé, ni minutieusement observé 
les lois de l'anatomie du cheval ; 
qu'il les a négligées, au contraire, et 
violées en plusieurs endroits, et qu'en 
déiiuitive il fut, sous ce rapport, 
inférieur non seulement au.\ sculp- 
teurs d'Assourbanabal et aux Grecs, 
mais encore au sculpteur inconnu, 
i'iaïK.ais peut-("qre, qui, en plein 
xiii" siècle, canqia, dans la cathé- 
drale de liamberg, l'empereur Con- 
rad 11 sur son beau destrier arabe, 
dont l'anatomie est si vraie. 

C'est ainsi que le respect pour 
les ])lus belles (envres, pnur les pins savauls imvrages de critique, peut 
laisser jjlace à des vérilical ions nouvelles. Le cordonnier d'.\|)i'lle avait 
raison lanl (pi'il n'allait pas tro|i Idin. 

CuMMANiiANT I.EI^'RBVHE DES NOI'iTTES 

i|U'' !■ i-tait là lin ornenienl d'apparat, usité depuis une époque très ancienne pour les chevaux de 
iii\e. roiniue celui de sa statue ci|uestre, les chevaux du char triomphal de Marc Aurèle, sur le bas- 
reliet du nnisée des Conservateurs, à Home, ont les pieds cerclés; ceux du char de Proserpine, sur 
un sarcophafje du musée du (lapitole, ceux du char d'Endyniion, sur un sarcophage de la galerie 
iJenon. .lu Louvre, le i'IicihiI iissailli /"ir un lion, du musée ilii \'alii-an, le cheval de l'amazone 
de ,\.-iples, un 1res f,'ranil luuiilire de clicv,iu\ .iiiliiiiie ont également les pieds cerclés. On rencontre 
cet ornement liizarre pour l.i prcMiière l'ois en Kf;ypte, sous l.i xi.v" ilynastie : sur ileu\ h.is-reliefs 
de Thébes. les chevaux du ch.ir de Itli.imsrs III en sont pourvus. Ou le retrouve, au vi" siècle de notre 
ère. sur le clir\al byz.'intin Ai' Vlroirc Hiirheniti^wï Louvre; ou le voit persister encore, .■ui xvir siècle, 
notaiiiinent .iun sahols des cliev.-iiix de Cousion, a l'entrée des Cliani|is-Élysées. 





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IIKVAI. IIL I, 



COROT PEINTRE DE FIGURES 




\ (l(''linissaiit IIciukm" « le Corot de la ligure 
liiuiiaiiie », un critique oubliait, dans 
ragrénieul de sa comparaison, que le 
poète du paysage a pciut des ligui'es. Il eu 
a peint toute sa vie, pour son plaisir et 
pour le n(Mre, anioureuseinent. Sou rèvc 
hariiiouieux ne s'est point trouva'" satisfait 
de pi'upler de figurines, de jdiis en jdiis 
indécises, chacun de ses trop li('([iients 
» souvenirs d'Italie » ou de \ille d'Avray; 
lie rajeunir inscMisihleinent, |iai- un pro- 
giès constant du LIS le iny si ère des ronldurs , 
lantique I'cu'hiuIi' du jiaysage à ligures, depuis la jeune liseuse, encore 
très scolastique, (pi'undirage Iti l-'orèl de Fiuildiiirhlrau de IS.iO. jns(pi'aii 
jKMirir pluh'it \illageois ipie lleni'il Irnp n ni l'i irnH''niiMil hi cnille de la fer- 
ndère ou le IhtcI muge du passeui'. 

A côte du paysagiste, nu j'iv^urlslc a travaillé cinquante ans; et les 
nombreuses figures ik; Gorcd, dnni le Sainn d'automne ne peut montrer 
aujourd'hin les plus |)récieux sjnTinK iis, ne l'iinMil pas seulement, connue 
on l'a Irnpdil. la dcleclalinn de son aiiiiahle vieill(>sse. Notes de voyage 
ou ]ic|i|s p(U'lrails, l'anlaisio d'ahdicr, discrclenieni (■iistnmi''cs (iii clias- 
tenu'iil iini's, Icui- pi-(''sence est Inule natnr(dle dans r(eu\re copieux du 
plus classi(pie des uon aliiirs, cl ne |iarail pas moins cxpi cssi ve cpic la série 
de ses paysages jiour ncnis rediie en alu'égt'' ses origines traditionnelles 
ou sa lente évolution. O goilt poiu' la ligiii-e est d'accord avec l'éduca- 
tion d'un jiaysagiste ipii ciilli\a longtemps, et même toujours, <• le [taysage 



2% LA REVUE DE L'ART 

liistorique » ; leur dessin souvent gauche et leur enveloppe habituellement 
savoureuse correspondent ;'i la personnalité d'un instinct pins impérieux 
que l'éducation. 

« Ne pouvant plus y tenir », après iuiit ans passées dans le commerce, 
on sait comment un l'arisien de 1822 «s'est l'ait peintre de pa3'sages ». 
Mais le voici lel <pi'il s'est peint lui-niènn', trois ans plus tard, avec sa 
grosse cravate rouge, son veston blême et sa palette au pouce de la main 
droite, car il s'est vu dans une glace; et sa première figure importante est 
son portrait ' : souvenir qu'il doit laisser à ses parents avant son départ 
pour l'Italie. L'ouvrage est, comme le visage, na'if, solide, appliqué. Ce 
grand jeune homme de vingt-neul' ans n'a rien d'un idmantique : il montre 
un Iront paisible et des cheveux ras. C'est un bon élève de \'ictor llertin, 
le trop savant compositeur de paysages, mais qui n'a pas oublié les conseils 
plus vivifiants du regretté Michallon : paysage ou ligure, il regarde et 
reproduit la nature naïvement, « avec le plus grand scrupule ». Corot n'est 
pas et ne sera jamais un révoh/' dans l'école française. 

Aussi bien, n'a-t-on ]i(iinl ti(qj pailé d'une contradietinn première 
entre l'éducation classique d'un peintre et sa vocation de poète y En tous 
cas, l'antinomie était tout instinctive, et l'all'ectueux Corot n'a jamais renié 
ses deux maîtres ; constamment, il a legardé la nature et composé des 
pa^'sages; il a réalisé son rêve en réconciliant ses deux adorations, la 
lumière (d le style: on dirai! d'un (llaude plus atlcndri. parmi de l'roids 
héritiers du Poussin. Plus fastueux arcliitecte de palais relletcs jiar 1 onde, 
Claude, pourtant, dessinait moins bien la ligure, et laissait à son auii 
Sandrart le soin de nous transmettre ses traits barbus de paysan lorrain. 

Corot paysagiste a glissé de la formule sèche à la lueur vague, au lil 
de sa rêverie; mais, à C(')té de ses composi/ioiis , trop j)r(''cises d'aliord, 
ti'oji eslomp(''es sur le l;u<l. u'admii'(Uis-nnus pas surtout la permanente 
vi''i'ile de ses rliulfS d' ojirrs luiliirc, dans li'ur i''\'oiution vcivageuse, de|inis 
la « ligne d'Italie » dans l'a/.ur linqiide, jus(pi'a l'atmosphère argentine de 
nos ciels monilli''s y Kt, depuis le i'onini roiiuiiii, dat('' de mars 1820, jiis- 
(piau l'u-jjroi de Douai, dati' de mai I S7 1 . - |)etites merveilles (jui ne 
dateraient, ni I une ni l'autre, à nos Salons de l'automne ou du prinlemj)s, 

1. Visililc ,iii |i.ivill(iii (Ir- Mars.Lii, liaiis la collecUoii .Muroaii, coiniiin les iKirIrails de .U"'' Ale.rina 
l.edoiir, d'A/ii'l ('/iiiiiihiiiiil, (II- Ut M<iiii'i\ 



COROT PEINTHK DE FIGURES 



29' 



— n'est-ce pas surtout roljscrvafcur ([ui uous ciu'lianle, aujiniidliui, tlans 
le poète ? Étonnamment ferme et coloré dès ses premières excursions, 
flélicieusement tendre et perlé dans ses dernières, il senddc que ce poète 
ne soit jamais plus 
charmeur qu'à ses 
heures vraies : tant 
son émotion native 
se réveille aussitôt 
sous le baiser de la 
lumière! Allons- 
nous retrouver ce 
scrupuleux et poé- 
tique accent de vé- 
rité dans ses figures 
voisines, qui sont, 
pour la plupart, des 
études d'après na- 
ture ? A Corot flg'u- 
riste de nous ré- 
pondre ingénument 
par l'aflirmativc , 
avec plus de caprice 
et moins d'autorité, 
malgrédeux ou trois 
chefs - d'œuvre et 
quinze ou vingt 
perles du jjIus bel 
orient. 

Classer cliro- 
nologiquement toutes les figures peintes par un IVcoiid paysagiste serait 
aussi malaisé que de les réunir; et INI. Robaut lui-même a dû se c(uitenter 
plus d'une l'ois d'approximations'. Cependant, leur (''tude accpiiei t un 
intérêt subit à suivre, d'aussi près que possible, l'ordre des années : cai-, 
depuis le premier portrait de ]«S2r) jusqu'à la si'millante Dame en bleu de 




r. 11 1)1 l'Ail liu-mh'.mk (182.5). 
Don Mori'iiu au inusi'-o <fii l-oiivrc. 



1. V. L'iMiwi-e de Corot, par Kticuiie .Morcaii-Nclaluii et .Virrcd Itubaul (l!)0"i). 

LA HEVLE DE I.'aHT. — XXVI. 



38 



2?8 



LA REVUE DE L'AHT 



lS7'i. ces ligui'rs iiini'nin's rclIMi'iil, à leur tour, l:i Ir.iiisilidii il'iiii peintre 
(le sa ]]('ri(iili' sévèi'c à sa [jériode suave. 

Coiileniporains des trois voyages d'Italie, fertiles en magistrales nota- 
tions de ennipagnes augustes ou de blondes cités, ce sont, d'abord, de 

pêlitsportraits dcparentsou 
d amis, minutieux, exacts, 
discrets, un peu ternes au- 
près de la rose aurore qui 
caresse le Poiil Sainl-Aiige; 
c'est Fanchetic , la vieille 
servante de 1828 ; ce sont de 
sages dessins h la mine de 
|)lnnil) '. di' (jui le voisinage 
n iii([uii''le pas les craycuis 
d Ingres; c est un seeonil 
portrait de l'auteur (celui 
des Ollices), avec sa cas- 
i|uitle sur les oreilles ; c'est 
M"'' Alc.rina Lediui.i-, la jolie 
modiste de 18;!(1, avec ses 
manches pagode et sa petite 
fanchon sur ses cheveux 
l)rillauts, et plus tard, Abel 
C/uniihaiid, son neveu, dans 
sa tunique de colh''gien. 
Le temps passe, en res- 
pectant le petit portrait de 
la modiste ; et ({nelie des- 
cription vaudrai! ce meianriili(iue souvenir d'un vieux peintre d idylles : 

l'ciiilaiit (jno jo peiji'iiais ma promièro ('luilc sni' la lioryc de ta Seine, en remaniant 
la ciic. les j<Mnies lillcs ({iii I ravaillaieni <lie/ ma iiiere claient curieuses de veir 
M. Camille dans ses neuvelles Idiii liens id s ■■(■lia|i|ia ir n I du iriai;'asin |i(iiir vi'uir le 
j.|.M:,|-dei- ; une d elles, (|ne ni. lis a|i|ii I lereiis M"'' l'uise. aeeeiir-ait plus siuivi-iil ipii' .ses 

1. I.ii Jeune /illc au lirrel. ilii iiiiisfc de l.illi' |HirhMil ili' M"" Sciiiiciiuii, nircr ilc Ciirot, 18311; 
<. Miiii Aijiif ». lie l.-i collei-liuii .\Ioreaii ivers 1830 ; o( l:iiil lie [i:\(irs d'alliiiiiis. 




L \ \l A i; IKK I VHii s 184 r> ). 
llûii .MuKMii iiii riin-;/-p du I,(nnro. 



COlioT l'ICINTlIR I)K FKIUHKS oyç; 

coiiipHS-nes. Elle vil nicnre. est rcsleo fille cf. me rend visile ,1e temps en temps; elle 




I.A l''l,.M,,li; A |,A riMJLE iVlillS I M :J U - l S o .i ) . 
ColliTlioil lie 11. lliiUu.l. 



était iei jii.slemnil l.'i sriii;iiii,. .Ici'niei-e. O mes umis, quel ehaii-emeiil. cl ipielk 



:iOl) LA HKVUE DK L'AKT 

i-clli'\iiiii il l'iiii iialli-r ! M.i |ii'iiilui'c n'a pas 1hiiii^-c, elle est luujours jeune, elle donne 
l'heure el le leinps ilu jdur ou je l'ai faite: mais M"'' Rose et moi, que sommes- 
nous ' '. 

Ainsi rêvera lo iiiaitri! on 1858, à l'âge de soixante-deux ans, en pleine 
nianicrt^ suave. 11 y a moins de charme et plus d'application dans la 
Ionique période intermédiaire qui s'étend de FAgar dans le désert au Saint 
Schasiicii. c'esl-à-dire du Salon de 18;i."i à celui de 1853. Alors, c'est la 
revanche du « paysage historique » et le regain de la ligne; c'est la tra- 
dition classique qui relève le défi de l'innovation romantique : et Corot, 
déjà mûr pourtant, mais encore docile, subit presque respectueusement 
l'inlluence de ses anciens amis de la campagne romaine, Aligny, François- 
Edouard Berlin, Rodinier, Desgoffes, qui voudraient « transporter dans le 
paysage, inventidii ninderne. l'amour de la plastique, cher à l'antiquité'- ». 
De cette? période ultra-sévère, datent les hautains paysages à rochers durs, 
à i'euillages découpés, à figures agrandies, noblement pa'iennes ou reli- 
gieuses'; les crépuscules sans fraîcheur, où se profile sèchement la bure 
du moine ; et, surtout, les vastes essais de peinture décorative : on sait 
radiniration d'Kugèue Delacroix pour <■ le grand liaptènie du Christ, plein 
de beautés na'ives, avec des aiiires superlies », qu'il avait pu voir, le 
14 mars IS'iT. dans l'atelier du ([uai \'(illaire*, et ([ui décore une chapelle 
à Saint-Nicolas du Chardonuet ; le futur peintre de Saint-Sulpice a deviné 
Corot, « véritable artiste » encore méconnu, qui se souvenait d'avoir copié 
des fresques florentines et ne craignait pas de hausser le ton. Pourtant, 
son doux génie français n'est point là. f.e voici bientôt, avec l'âge, qui se 
\ciige des rides en se liàlaiit de sourire. 

Il se révèle déjà dans une étude. A côté des paj'sages de style et d'un 
tableau d'église, Delacroix a-t-il vu la Moissonneuse à la faucille ou la 
Ma/ii'f, la bonne de son ami Cibot, qui n'a point refusé de poser dans sa 
rolii' Manche '^ " Klle est fameuse; c'est une des meilleures du magasin », 
disait (iorol de celle nirnrc ligure (pi il a peinte avec joie, dans l'oubli de 
son enloiiiagr hdp i igide el de sa I iiiiidih' lidp longue. Kl la lloi'aisoii 

1. Corol, .souvenirs inlin.cs, par Ilriiii l)iiiiies[iil l'IS'îri), p. 14. 
■2. .Mlred iJo .Mus.set. Salon de lti:!(i. à pnipus île Kraiicdi.s-Krluii.ird licrtin. 

.'i. (;iiinii]C lléiiioci-ile et les Abdéiitains, ■■ ]i:iysagc » du SaNjii de 1841 . ri'prodiul dans la /(ce»?, 
l XXVI, ]). :i(il (10 iioveiiilirr 1908;. 

4. Journal (/'l'^uf/ène helacroijj t. I", p. 2S0. 




Coiior. — I. A TofLF.rrT;. 
Salon lie 1850 — l ollcclion .1.- M"" lli-fossi's 



COROT PEINTRE DE FIGURES 301 

des chefs-d'œuvre approche : plus jeune que jamais sous les cheveux 
blancs, le figuriste inaugure enfin son avril. 

« C'est beau comme un Italien ! » s'écriait un de nos maîtres graveurs 
devant l'admirable Femme à la toque, visible, il y a dix ans, à la vente de la 
collection Desfossés; dans le feu de la découveite, j'entendis nommer la 
Joconde alentour. L'hyperbole est raisonnable, à la condition de s'adresser 
à l'instinct de l'arliste plutôt qu'à la perfection de son art ; oui, cette largeur 
de lumière, celte splendeur de chair, encadrée dans l'arabesque d'un cor- 
sage grisâtre et d'un feutre noir sous l'aziir, est l'héritière directe des plus 
imposants manieurs de pdte; avec plus de savoir dans son instinct, Corot, 
dans une telle page, est aux Italiens ce que Manet, à ses instants heu- 
reux, fnt aux Espagnols ; en plein Salon carré, la Femme a la loque aurait 
l'air d'une magistrale ébauche, absolument supérieure à la claire dilfor- 
milé âiX)lympia. Son style d'ailleurs plus serré, sa construction plus sûre, 
dépassent le charme un peu dolent de toutes les mandolinistes qui vont 
bientôt naître; et c'est l'aînée de la série. Seul, le portrait non moins 
idéalisé de la Femme à la perle retrouvera plus vaporeusement, quinze 
ans plus tard, ce naturel grandiose et ces dimensions inusitées. 

Déplorer l'absence de l'églogue intitnlée la 7oilel/c', c'est fêter par 
un regret le cinquantenaire du plus grand et du plus beau Paysage avec 
figures imaginé par un intrépide amoureux de la nature printanière et de 
la jeunesse nue. Malgré ce titre modeste, qui dérouta plus d'un fureteur 
de livrets, la figure agrandie devient la reine d'un poème exposé d'abord 
au Salon de 1859. Et quel parfum de réalité dans cette poésie ! Où trouver 
plus de vraisemblance dans le rêve, plus d'idéale vérité ? Si féminin paraît 
le geste de cette jeune baigneuse assise, qu'une servante italienne ou pro- 
vençale aide à se recoilfer près de la source, alors qu'une amie lit, plus 
loin, dans l'ombre argentée d'un bouleau ! L'atmosphère est heureuse d'en- 
velopper cette nullité calme et chaste, comme la pensée de son peintre : 
llenr d'anthologie virgilienne, et si réelle avec son frdiit bombé, son demi- 
sourire, sa gorge blanche et douce ! Et quel démenti donne sans amertume 
aux salouniers plus lettr(';s qu'artistes, écrivant sans iciuortis ([ue le paysa- 
giste de tant de vagues nynq)hécs est incapable de construire une tète ou 

1. Salon de iS'iU; K.xp. L'uiv. de INKT; Kx]). postliutne de 187:1; Exp, du Cciilcniiiic, :ui Musco 
(i.illicr.i, IS',1.); Ceiitoiinak' de 1889, n' 178; vente Desfôs.sés, 26 uvril 1899. 



302 



LA REVUE DE L'ART 



ili' modeler un torse ' ' Il liiudrait comparer la peinture avec le petit dessin 
de la collectidu Moreau, pour mieux saisir, chez Corot, cette vertu de 
transfigurer tout sans mensonge et sans emphase. 

Il y a deux façons d'imiter le nu : copier la réalité dévoilée dans 
toutes les contingences de sa laideur; ou retrouver la beauté permanente 
sous la vie fugitive et faire pressentir la nymphe dans la femme. La pre- 
mière méthode est celle d'un impitoyable observateur; la seconde est 




liACCliANTK COL'CIIÉK AV linni) h F, LA M E II ( 1 S 6 ."> ) . 
.Ncv\-Vork. collcclion (le M II il. Havenicvrr. 

celli' d'un piiète par anidur : à la modei'uité de M. Degas s'opposeront 
toujours les ligules lie (idi'dl i|ui s'appellent Eli rijdicf blessée, la Bac- 
cluinlc (I 1(1 jxiiitlirrc, lu IIiiccIkiiiIc un lu nihoiirl ii , la Baccliaiilc cnitchce 
:iu li(iril d'une mer païenne et lileue. .l'eu passe, et de jdus m\'tlHil(igi([U(^s, 
d une |)(i(''sie ui''(i-greci|ne ciimme la jeunesse de (louiind nu illùiiile 
Augier; mais. dej)uis l<s;i7 - jusipiau huig sdii- dnii lieaii jnur. le paysagiste 
adora la lumièi'e (|ui prend la Inriiie iiaeri'e iliiiie IumiukIin ade. Il aima 

I. Kiliiiiiiiil ALiDUt, .V.y.s uili.slex an Sntott île lii.il, p. l.'I. 

1. UaU' ilo Ui Feriiiiie nue diiiis un puysoye, de la collecUcui lialliinaiil .Cciilfiiii.ile de 1900, u" \'M). 



COIiOT PEINTRE DE FIGURES 



303" 



sans iiifidélilé le feuillage (jiii bouge et « le modèle qui remue » : car il 
n'était jias de ces dessinateurs nés copistes, qui mettent froidement tout 
leur cœur à calligraphier le morceau, i-^on plus cher désir se décla- 



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E U 11 Y [) 1 C E IM. E S S É E ( V E 11 S 1 S li S - I S 7 ) 
Saiiil-I'aul (Élals-lliiis), .•ollpclimi il.- M .1. .1. Ilill. 



rait iieureiix " d'cxpriiinT la vie » , c'est-à-dire son lève de la vie. 
Kn elfcl, dans son ateliiT de la rue l'aradis-Poissoiiuiére, ce vieillard 
anacréontique n'a guère vu son temps; et la plupart de ses créations, 
même liabillées à la mode (!(■ la lin du Second Knq)ire ou capricieusement 
costumées par l'art, sont des niodèlcs. Lies fenuues de Corot ue sont point 



304 LA REVUli DE L'AliT 

dos sœurs continuant leur lecture ou leur broderie sous l'œil aimant du 
jeune Fantin, de grandes dames entrevues par Carpeaux au bal des Tui- 
leries ou visitées par Stevens dans leur petit salon japonais; n"y chercliez 
jamais les tristes apprenties du fo^^er de la danse, aimées déjà des impres- 
sionnistes, ou les g-entes ménagères autrefois immortalisées par la candecr 
de Chardin ; n'y cherchez plus les paysannes naguère étudiées par Corot 
dans ses nombreux tours de France, Limousines ou Bretonnes filant ; et, 
dans cet atelier de célibataire, quelle aubaine tardive sera la venue de 
la Dame en bleu ' ! Le portrait, dans la vieillesse du poète, est accidentel : 
c'est, d'aventure, une esquisse enlevée d'après Léonide Leblanc-; et c'est, 
d'ordinaire, la ressemblance l'ùtée d'une fillette curieuse ou bavarde : les 
amateurs connaissent tous la Petite pie. 

Disons mieux. Le portrait n'est plus que la libre interprétation de la 
femme qui pose : c'est la Petite Jeannette ou la Petite Séraphine ; c'est 
la Songerie de Mariette^ ou l'ilalienue Agostina. Cécile a posé pour 
la Couronne de fleurs; la Femme blonde ci la blouse claire'' s'appelait 
Clémence, et la Jeune (Jrecque est le portrait d'Emma Dobigny. Toujours 
des modèles, reconnaissables autant que transfigurés, et dont M. Robaut 
nous a transmis les noms : car « la semaine du modèle » est une fête où 
le vieux magicien convoque ses jeunes amis. Sous le pinceau du maître, 
chacune de ces professionnelles de la séance devient déesse ou princesse, 
odalisque ou gitana, magicienne elle-même ; Velléda'% debout devant son 
livre, est proche parente de tant de Madeleines. Parfois, un ami complai- 
sant revêt la lourde bure du moine ou l'armure complète du hallebardier. 
Mais la femme est l'inspiratrice, avec une fleur, un nœud pourpre à ses 
cheveux sombres ; le visage est rarement joli, le caraco souvent pauvre : 
il n'importe ! Accessoire d'atelier, la mandoline est là pour compléter 
l'œuvre ; et l'auteur sourit à cette innombrable famille de musiciennes ou 
de liseuses, de mélancolies ou de méditations : figures isolées d'un Déca- 
méron sans intrigues, dont le regard perdu semble avoir oublié les fêtes 
galantes de Watteau... 

1. Collecliou lli'Mii llniiiirl et Ciiileunale de tïlÛU, ii- 128. 

1. l'i'tit cadre de l.i Cdllfctioii .Marcliesi, non catalogué par M. Rotiaut. 

:i. Collection l!oy et Ceiiteiiiiale de 1900, n° 121, sous la désif;iiatioii de Portrait de femme. 

4. Collection Henri Itouart et Centennale de 1889, u° n.i, sous la désignation de Femme assi.^e. 

3. L)e la féconde période de 1868-1870; collection Moreau. 




L'ATELIER 

Musée de Lyon 



Revue de l'Art ajicien et inoderne 



Imp Ch Witimann 



COROT PEINTRE DE FIGURES 305 

Ce don merveilleux de faire quelque chose de rien, cette fantaisie, qui 
s'ajoute à la réalité, sépare les études du figuristc des études plus vraies 
du paysagiste et ne permet plus entre elles une assimilation totale : 
entre les meilleures vues de France ou d'Italie et les modèles les plus 
idéalement travestis dans l'atelier, une dill'érence d'accent se devine sous 
la permanente loyauté du charme ; au surplus, dans les figures des der- 
nières années' d'un labeur inmiense, la forme se relâche et le motif se 
répète ; et n'est-ce pas luic n('(('ssil('' dans un travail plus subtil, où l'ima- 
gination se mêle à l'observation ? Le sentinu'ut seul est resté le même, en 
dépit de tous les pièges du succès : à l'atelier, maintenant, comme jadis 
au soleil rose du Forum, on voit que l'artiste, absorbé dans la nature, 
n'obéit qu'à sa joie de peindre. 

Au déclin de sa vie et dans la seconde partie de sf)n œuvre, une 
toile, cependant, soutiendrait la comparaison décisive avec la paie 
vérité de ses anciennes étudcis en plein air : une toile, ou plut(')t plusieurs, 
car on en connaît au moins six variantes ; c'est un « intérieur » dont 
l'humble émotion nous touche ; et c'est l' Atelier du peintre, où le modèle, 
qui ne pose pas encore ou (jui n'a pas l'air de poser, nHe sur une chaise, 
un livre à la uiaiii, les jambes c"oisées ; sa longue jupe de velours est 
noire, dans une atniosi)hère ambrée (|ue lavive uu petit bouquet; ses 
cheveux châtain s'estompent sous une mantille, ou plutôt sous le « capu- 
let » pyrénéen ([ui sied aux belles lilles du liéarn : cet art d'individualiser 
très naïvement le modèle, avec un détail de coill'ure, appartient à la poésie 
du peintre. Tel est /'yl/cZ/V/', daté par l'auti^ur, qui ligure au musée de Lyon 
(le|)uis ISUS, et ipie nous reproduisons en héliogravure. 

.\illeurs-, c'est une jeune llalieune (pii regarde; un paysage inachevé 
sur le chevalet : si distraite, que sa main laisse pendre la mandoline qui 
servira tout à l'heure à la transporter au pays du rèvc ; assise, elle se 
penche avec un naturel supérieur à toutes les altitudes. Un silence plane 
sur sa tète brime ; aulour d'elle, c'est toujours le iléeor lamiiiei- du poêle 
au tuyau coude, la nudité du nmr gris (]u'illuminent vagueuieni de ])etits 
moulages [)oudrcu\ sur une l'tagère et des toiles sans cadre : ou y recon- 

1. Cuiiiiiir lii Jmlil/t de 187J et (l'aulres liulieiiiiemies on jeuiios (Grecques. 

2. Dans l'Atelier qui a passé de la lollecliiin Desfos.'^is duiis celle de M, le loiiite Isaac de 
Camondo; tinas l'Atelier de la collection de M'"- Esiiaiill-I'eltciie (Ccntenimlc de 1900. ii° IIS), la 
jeune femme qui tient une mandoline ucst pas uiic Italienne et sa robe est rose. 

LA KRVUK l>B LAKT. — XXVI. 39 



306 LA REVUE DE L'ART 

liait l'étudi' favorite, appelée la belle Gasconne, et qui remonte à vingt ans 
déjà; car ou approche de l'année qui sera terrible... Aucun luxe : la boîte 
à couleurs est posée sur le parquet. 

Cette atmosphère, un peu triste, est aussi respirable que le ciel de 
Rome; et ce clair-obscur d'un atelier parisien, qui se prête mieux aux 
.colorations que le grand jour de la campagne, explique aux yeux pourquoi 
les figures de Corot sont toujours plus montées de ton que ses paysages 
contemporains, et pourquni telle mandoliniste, au corsage rouge, tran- 
cherait vivement près du Pont de Mantes : car « tout est blond dans la 
nature ». Ici, dans une harmonie mineure, le bel accord parfait des gris, 
des noirs et des jaunes rappelle aux connaisseurs qui voyagent Jan Ver- 
meer de Delft ; et non moins frappés par la tonalité des Ateliers que par 
le geste de V Eiu-i/dice blessée, certains se demandent si Corot, voyageur 
aussi vers la soixantaine', n'aurait pas subi ([uelques souvenirs du maître 
néerlandais. 

Quoi qu'il en soit de ces iniluences de musée, Corot liguriste est 
toujours moins monochrome que le paysagiste aux mêmes heures ; mais, 
avec une palette plus opulente et plus audacieuse, il reste le poète 
argentin des valeurs, l'harmoniste original (|ui peint comme on aime, en 
embellissant l'objet : c'est lui qui nous a suggéré que l'idéal est le réel 
vu par l'amour ; et,^mieux encore que le rêve de la Toilette, la réalité de 
l'Atelier dément le critique trop spirituel', qui prétendait que l'originalité 
de Corot n n'imite rien, pas même la nature ». Avec sa fine bonhomie, le 
vieil enchanteur iN'pnndait aux (ilijfctions des esthéticiens : « Mes amis, 
pour faire de l'ai'l, croyez-moi, c'est beaucoup ])Ius simple que ça ! » 
(J'est fort simple, en cll'el... si l'on est Corot. 

Uav.mo.nd BOUYEK 

1. C'est iiu début do srpfciiihif' ISI'pi r|ii(' (".oiul travor.s.i les musées de Ilollaudc, avec son anii 
Cunstant Uutillcux. 

2. Ivliiiipiid AliDiit, \ iiiiai/e ii IniL'ers l ICi/iusilioii ilrs llfdii.r-Arts (Ib^j.'ij, p. 217. 




COIîRESPONDANCE DE FLORENCE 



LA (:ilAI'ELI.I< DE LEON X ET LE « TESOHETTO » DU I»ALALS-VIEUX 



M. Sano-ioi'fji. le syndic norpiitin et l'élu dos partis populaires, a prouvé que les 
idées dites avancées peuvent servir le culte de la lieauté. Une fois de plus, à Florence, 
l'art ^'agne aux rivalités |i<ilili(|iii's. l)ans celle ville où. à chaque pas. se nu mirent des 
merveilles et oii il semble quil n'y en ait |)lns à découvrir. M. Sanoidroi, au courant 
de tcnites les recherches érudiles. les met à protit avec bonheur, lîeceinnienl, il faisait 
ouvrir au [)ublic les appartements du duc Côme I"'', au Palais-'Vieux ; nous en avons 
parle ici-même'. "Voici ([ue, sous son inspiration, on a remis dans leur état primilif 
trois petites salles du nu>me palais, ionorées du fjrand public et bien souvent niéiue 
des critiques et des spécialistes, trois bijoux où l'art décoratif du Ciin|uecenlo se 
monire sous sa forme la plus parfaite et la plus ralïinée. 



La chapelle de Léon X, qui donne dans le salon du même nom, est une fort petile 
salle carrée surmontée d'une couiiole. solu'emenl orn(''e : mais elle contenait/^ Madonna 
(IcW liiipiuiiuilii et deux p<u'trails du l'dhliiriiin : Cùiin' /c l'ieii.i- et Càiiic /'•■. l'ancêti'c. 
banquiei' puissant, politicien sul>tll, cl le pn-nili-i' iluc — pour r[ui fut C(Uislruile cette 
cliapelle, — politicien non moins habile, mais dont le j^rand titre cachait mal la faible 
puissance. 

(jiiand le l'alais-Vieux ne sei'vit j)Ius d'iiabilalion aux ducs. !a Mndonnn ddV 
/in/iiiiiiuiui émi^^ra au Palais l'itti: les deux poilrails fui'cnl transporti's aux Oinces. 

Une copie remplace mainicnani l'orii^lual de / /iii/iiinnriin. On ne pouvait son<fer 
à repreiulre un Haphaid à la (Saleriez Titti ; heureusenu'iil. on posscdail celte copie 
ancienne, si bien exi'culée ([u'on a peine à la dislin;^ucr ilu modèle, et (piOn pourrait 
presque recommciicei' à son sujd la discussion qur souléscnl les deux |i(u-ti'aits de 
.Iules II. Kn fait, c'est bien une copie (pii orne aujourd liiii la chapelle de Léini .\ ; 
mais le temps lui a donné une belle paline dorée ; dans la pénombre où elle .se trouve, 

1. Voir l;i Itrriie, I. .\\\, |i. -ii!! ijiiiii lOODl. 



308 LA BEVUE DE l/ART 

il seinhli- i|iii' les grAces un peu apprêtées du peintre dUrbin aient repris leur place 
primitive. La Vierffe recjarde des mêmes yeux calmes sa vieille mère à qui elle remet 
Jésus: sainte Marie-Madeleine se penche du même air attendri ; le petit saint Jean 
montre toujours de son doio^t tendu le {troupe divin : tableau religieux et tableau 
d'apparat, dévotion harmonieuse et froide. 

Four les deux Fontormo, ils ont quitté les Olfices et retrouvé leur destination 
première : la galerie est si riche qu'elle n'en est guère appauvrie, et la chapelle a 
repris tout son caractère. 

La décoration, ainsi comprise, qu cui proposa à Come !«% ne man(pi;ut point 
d'allure : un Raphaël pour le plaisir des yeux ; le portrait de l'ancêtre Côme l'Ancien, 
dra[)é dans sa rolie rouge, pour rappeler l'exemple illustre du passé : le poi'lrait du 
duc. allirmant l'orgueil de sa propre puissance. 

LaMadoniui (Icti Iiii/iaiinatn datait de 1514: mais il est probable que les portraits 
de Pontormo furent exécutés au moment même où la chapelle fut construite, vers le 
milieu du wi» siècle : ils sont parmi les meilleurs que peignit ce maître inquiet et 
doux. Côme l'Ancien, pour qui il se servit d'un profil du xv» siècle, a un caractère de 
rudesse, de force tranquille, de prudence cauteleuse où se décèlent le marcJiand et 
l'homme d'État; le duc est un grand seigneur : des yeux qui pénètrent et qui glacent, 
une face qui cache toutes les pensées et ne laisse deviner que des passions aiguisées 
par une cruauté calme (fig. 1). Jamais le Pontormo ne sut mieux allier la douceur 
de sa manière à la force de l'expression. 

Les deux salles du '/'rsorciio sont coniques d'une fac^on toute diil'érente. Le souci 
de l'ornementation iiredomine. Sans qu'(Ui ait visé au grand art, on l'a presque 
atteint, car il n'esl jamais rxilu romplètemenl dune œuvre italienne des grands 
siècles. 

Il fallait, dans le Palais de la Seigneurie, devenu ri'siilence ducale, une place où 
mettre l'or, i m cimisit deux ]ietites chambres donnant sur la salle des Cini[-Cents : 
la première sei'vit de vestibule. — VAiuicunirra. — la seconde fut appelée le Tesorcito, 
le petit Trésor. 

Vasari ftd chargé de les décorer. Il employa très pr(diablement Jean d'Udine 
pour l'exécution des travaux de VAniicamcra : le Tcsorctio est tout entier de sa main. 

\,' Aiiiicaincrd est wno. salle rectangulaire, voûtée en berceau (lig. 2). Elle contenait 
autrefois (pu^hpies armoires [leintes dont les battants sont épars dans les galeries 
llorenlincs et iju'iu) l'ccherche maintenant. Les i)arois, creusées de quelques niches 
qui <lcv.iiciil ciiiilciiir des busies. sont surniiuili'es d une mince corniche; les restau- 
l'.ilriirs mil (lcii<lr de 1rs (UTier de taiiisseries, en atlendant que les armoires soient 
i-epl,ici'es. La voùlr rsl pciuli' a fi'csipie: vWv est divisi'c en compai'tinients quadran- 
gulaires, (ju .ican d l'cljnr a peint des déesses et des amours, et qui sont encadrés 
par dos stucs ilcu'i's en rclieL Les inventions dc'coralives, les couleurs sont cliar- 
mantes, sans avoir i-im dr si)écialement original. Mais les artistes italiens naurairnt 
[)as été satisfaits s'ils n'avaient trouvé ipuMqur chose (pii relevât cet ensemble. Haus 
les lunelles, aux deux extri'UMles de la salie, on demanda à Pronzino de peindre 
en di'ux conipailiinenls les poi'Irails de C.osme P' el di' la duchesse Eleiuiore de 





K... I. _ P„.M„„M,.. - U,,,,x Saints Phot. Ai.„„n. 

sous [.KS n.AiTs m: Cùmk I-, „hani,-,.uc i>k Toscank, trr uv. CAsu- i. Antikn. 
Klor.Mic.'. <-lia|)r.||p de Uon X, au l'alnis Vieux. 



310 



LA REVUE DE LART 



Tolède (pi. p. :117). Ces portraits si nets, si francliement campés, au dessin si clair et 
si liardi. ddiiiuiii à celte salle délicieuse une valeur plus forte, presque le cachet 
du fri'^iiid art. Le souvenir du passé florentin y liante : il en |iassionne la beauté. 

<)n songe que l'Espa- 
gnole, au front large et 
aux grandsyeux voilés, 
paya sans doute dune 
mort prématurée 
1 honneur d'être du- 
chesse. Aux portes du 
Trésor qui assurait la 
puissance ducale, 
Côme et Eléonore, l'as- 
sassin et sa victime, 
se l'ont l'ace avec aux 
lèvres un sourire éter- 
nellement menteur. 
Ces idées pourraient 
éniouv(iir des mo- 
dernes. A la lignée des 
Médicis, elles ne ser- 
vaient que d'instinctifs 
enseignements, et, 
sans en être troublé, 
le duc François, après 
(pie sa résidence eût 
été transportée du Pa- 
lais de la Seigneurie 
au Palais Pitti, établit 
son siiulio dans la peti te 
salle longue et voûtée, 
où les portraits de son 
père et de sa mère lui 
suggéraient, sinon des 
sentiments de ten- 
dresse filiale, du moins 
des moyens persuasifs 
de gouvernement. 
La fenêtre qui 
éclaire la pièce n Ctait point alors, comme aujourd'hui, obscurcie par les murailles 
([u'on éleva dexaut elle. Les reslauraleurs. (pii ne pouvaient songer à l'edonner une 
lumière nalurellc. (inl lait In's liahilcuiiMil placer au-dessus de la corniche des 
ranqies élcctrl(pu's dissimulées ; jamais, sans doulr, oii ne vil niieu.v (pie mainte- 
nant les élégantes peintures de .lean d'Udine. 




Phot. Alinari. 



F II 



'.. — L' .\ N rICIlA MllUK \IV « TeS()I1ETT( 
.\ V P.\ LA I t^- Vl F. L'.\ 1>F. KloRENCK. 



LA CHAPELLE DE LÉON X ET LE « TESORETTO » DU FALAIS-VIEUX 311 

Point lie grande œuvre, point de beaux [lortraits dans le Tesoretto même. Les 
mérites de cette salle sont (rordrc purement d(''C()ralif: toutefois, jamais on ne réussit 




Phot. Alinari. 



Vlo. 3. 

G. VaSAIII. — IM.AKONll [lU « TlîSDll ETTO » AU P A I. A 1 S - V I K II X HE F L 11 K K N C E . 



un joyau plus iiarlail. Llne rhauilirr exii^iie. carrée et léf;érenirnt viiùli'e, l'cluiri'i' par 
uur finètrc minuscule où s'enchâssent de petites vitres rondes de verre épais. Les pai'ois 
siiul surmontées de corniciies avec, au milieu, des frontons circulaires reposant sur 
des pilastres descendant jusqu'au sol. Entre ces pilastres se trouvent des armoires de 



312 



LA KEVUE DE L'ART 



bois iiaUirel où l'on plagait les rouleaux d'or. Corniches, frontons et pilastres, sont 
en pierre grise de Fiesole. La voûte est divisée en plusieurs compartiments peints, 
séparés par des corniches de stuc en relief blanc et or (fig. 3). Dans ces comparti- 
ments, Vasari a représenté des sujets allégoriques : les Sciences et les Arts, Diogéne 
devant son tonneau, des vols d'anges. L'eflet est d'un charme intime et prenant. Les 
idées décoratives sont les mêmes qu'on retrouve dans toutes les œuvres de l'époque, 
mais elles sont traitées avec un soin qu'on ne rencontre pas ailleurs. Des mascarons, 
des rosaces, des feuillages, des guirlandes, des figures engainées, des rais de cœur 
et des modillons, tout cet arsenal vieilli de l'ornementation Renaissance, quand il 
est utilisé avec goût, peut former des merveilles. Ici, l'invention est e.\quise. Elle n'a 
point la finesse fram^aise. On ne peut pas comparer le Tesoreito au cabinet de Marie- 
Antoinette, à Versailles. C'est autre chose de moins délicat, assurément de plus beau. 
Les motifs ornementaux n'y sont pas exécutés avec la perfection qui porte si haut le 
mérite des boiseries de Versailles. Mais l'ensemble a plus d'allure, plus de ligne, une 
envolée italienne. Quoi de plus banal que cette division de la voûte en compartiments '>. 
Mais ces mascarons rieurs lui ihniiieiit du ton et ces guirlandes abondantes lui font. 
avec grâce, comme une caresse ardente. Et, à côté de tels détails charmants, les 
pierres de Fiesole, qui accentuent par leur couleur grise les lignes simples, presque 
graves, des pilastres, des corniches et des frontons, donnent cette note sérieuse 
nécessaire à la vraie Beauté. Des artistes français, chargés d'un travail analogue, 
auraient couru grand risque de verser dans le « joli » ou dans la sécheresse ; les 
artistes florentins arrivent tout naturellement et sans effort à mêler, dans une précise 
et juste mesure, la sévérité et la grâce, la noblesse et la volupté. 

D'autres critiques, plus érudits, fixeront avec précision la date de ces créations 
cliarmantes de l'art toscan, les noms des artistes qui y travaillèrent, les transforma- 
tions qu'elles subirent. Il y a là de longues recherches à faire, qui ont leur prix. Mais 
on peut goûter la Beauté et la servir indépendamment des trouvailles d'archives. 

Il siillit ici de signaler aux amateurs ces petits chefs-d'œuvre. Florence en cache 
d'autres encore. C'est le mérite de ses érudits de les découvrir, de les restaurer, et 
notre plaisir de les en louer. 

Ernest F o ni c h g n 





Phot. Alinori. 



lîni)N/iN(». — Ki,K(t N II u I-; iiF T(ii,i-i.i:. r. ii \ mu- - ou on k S S K DR Toscane. 
Florence, Anliciiainl'ii.- ilu TesonUi, du i'altiis-Vipux. 



CORRESPONDANCE DE GREGE 



LES UKGIIERCHES ARGHÉOLOrTlOUES EN 1900 



Viiici que la saison des l'ouilli'S Idiulic presque à sa fin et fin'il est temps de 
dresser le liilan des Irnuvailles. l,os niinvelli's (|iii. de divers ciMés. nous 
arrivent, aiinoneenl itoiir I'.ki'.i une réeolte arclicolofîiqne assez fructueuse. 
La Grèce cdulirirnlale. les Gyclades et la Crète ont payé leur tribut 
annuel aux clierciieurs. En attendant les rajiports olliciels, parfois lents 
à venir, où il sera rendu compte de cette canipajino. les Iccleurs de la Ha-ue en 
(■(iniiailriinl |)ar ces quelques noies les iirincipaux et tout récents résultats. Aux 
renseijinements (jui m'étaient transmis, M. J. Karo, le savant secrétaire de l'Institut 
allemand d'.Mliènes. a bien voulu joindre ceux qu'il avait recueillis pour sa part. 
Il me permilha de l'en remercier. 

Des fouilles actuellement pratiquées en pays grec, c'est à celles de Sparte ([u'on 
doit les découvertes les plus importantes et les plus imprévues. L'École anglaise, 
sous la direction de NL Dawkins, a poursuivi, celle aniK'e encore, le délilaieuient du 
vieux sanctuaire d'Artémis Ortliia. Les dernieis Irav.iux onl pci'mis de dislinj^'uer, 
avec toule la iiellel(' désirable, les conciles dr débris superposées dont chacune 
correspond aune peridde historique. On prui suivre aujciurdliui. d'à^'c en àfi'e. l'his- 
toire do ce lieu sacré, et. du menu; coup, celle de l.irl hironien. 

Le plus ancien sanctuaire ne consistait qu'en un pclit enclos, doid. le nnii- a laissé 
quelques vestiges. 11 appartieul à \\''[)oqiic {;éomcirit/iir v[ la cérami(pie nixccnienne 
n'y est poird représenlée. Des tessons de vases, des libiiles. des ivoires déjà délica- 
tement travailh's. c;iraclérisent ce pi'emier dépi'd. De bonne heure, et avant la lin de 
la période ^■i''omcl riipie. l'enclus sacri' fut agrandi ; on y ciuislrnisil des .-iidels. cl 
l'on recouvril la terre d un dallage. L'n peu j)lus tard fut éditié le premier tem|ile, 
assez pauvre bàlisse dont on a reti-<uiV(' les restes sous les remblais amoncelés. 
a ipielipies cent inii'l res au-dessus du s(d vierge. S(!s murs, (pii i-eposaicnt Sur un 
massif en cailloux de l'IOurolas. étaient faits de dalles drt'ssées dans les parties 
basses, dans le haut de bricpies grossières et crues. A lintc'rieur. la statue de culte 
était placée dans une surir d l'diciile. Une rang('e de C(d(iniU'S en bois, dont l.i place 
est rnarfpu'e i)ar des so<des de |)ierre. soutenait les poulres du toit. Ledilice n'est 
pas post('rieur au i\- siè(deavaid notre ère: c'est donc, et de beauctuip, le plus ancien 
de tous les tem|)les juscpi'ici itI i-ouvcs eu terre helliriicpie. 

LA HKVim r)P. i.Airr. — xxvr. 40 



;il'. LA HEVUE DE L'AHT 

Lo sanclunirc ilemoura dans le même étal jusqu'à la fin du vus siècle. Le sol 
de l'enclos s'exliaussait peu à peu: les débris d'ex-voto et de vases continuaient de 
s'y accumuler. F^iis vint une crue de l'Eurotas. qui submergea les constructions 
et recouvrit leurs ruines d'une épaisse couche de salile. Après le retrait du lleuve, 
on jeta les fondements d'un nouveau temple, au Nord et non loin de la place où 
s'était élevé le premier. Suivant leur position par rapport au dépôt de sable, les . 
Iidu vailles se répartissent en deux séries très distinctes. Tous les objets situés 
au-dessous sont antérieurs à l'époque de l'inondation, qu'on peut rapporter à la fin 
du vil" siècle ou au début du vi". Tous ceux qu'on a trouvés dans les couches plus 
hautes sont ]>ost('rieurs à cette date. 

Du temple du \ c siècle, il ne subsiste que les fondations: l'édifice fut restauré 
à l'époque helléniipie, puis détruit de fond en comble. Nous nauiions de son dernier 
état {ju'une idée fort imprécise, sans la découverte d'une stèle sculptée, dédiée 
par un vainqueur aux concours gymniques, dont la forme imite celle de la façade. 
C'était un temple sans péristyle, avec deux colonnes in (luiis. 

Les curieux iu,is(pies de terre cuite, recueillis en si grand nombre dans les 
fouilles des années précédentes, sont très rares sous le dépôt sablonneux, mais 
abondent dans les terres qui viennent immédiatement au-dessus de lui. Il faut donc 
placer au vi« siècle ri'|io(iue moyenne de leur fabrication. Les figurines d'ivoire, 
images de la déesse, animaux et scènes de chasse, se rencontrent surtout dans les 
dépôts antérieurs à l'inombUion. Les figurines de plomb apparaissent à toutes les 
époques. La seule loiiille de 1908 en a livré 35.000. Les tessons de vases, dont le 
nombre n'est giière moindre, nous montrent l'é'vidutiini de la céramique laconienne. 
depuis l'art gé(uur'tri(|ue jus(praux proiluits de style romain. Il n'est iilus druiteux 
auj(uirdhui <pie les vases, autrefois appelés cyrénéens. n'aient eu à Sparte leur lieu 
princijKd de fabrication. L'origine locale de cette ct'ranii(|ue est attestée par des 
fragments p(ii-tant des diMliraces à Artémis (Jrlliia. Il appai'ail aussi qu'à lencoidre 
de l'opinion généralement admise, les Laconiens ne se montrèrent point toujours 
indiirerents aux choses de l'art. Leur ville bit. au \\' siècle, le centre d'une indiislrie 
iaHiui-i'. ipii recevait de l'Orient ses modèles. C'est seulement au v= siècle que la 
discipline militaire où se [ilia la cité en amena la décadence. 

En même temps (juaii temple d'Artémis, des fouilles ont été pratiquées au Méné- 
laidu, dt'jà reccuiiiu par Hoss. Dans l'éditlce même, et surtout dans une grotte voisine, 
on a re<-ui>illi en .iboiidance des figurines de terre cuite, de bronze et de plomb, des 
tessons de diverses séries, dont les plus anciennes remontent aux temps mycéniens. 
Dans la (ii-ece du Nord. l'Ecole anglaise s'est d(Uin<' pour tâche l'exploration des 
gisements néolithiques. A /érelia. en l'iithiotide, MM. Wace et Droop avaient déjà 
relr(Mivé les restes dune citc' pri'historicpii'. huit fois brùb^e, <•! huit fois reconstruite 
sur le même emplacement. Près de Laniia, une autre station iiéolithi(pie, reconnue en 
juin l'.iO'.i.a livn'' de pareilles trouvailles. l'eu à peu se précise, grâce à ces découvertes, 
l'aspect de la civilisation primitive dans la (Irèce c(mtineiitale. Eu quelques années, 
une série de fouilles heureuses aura permis d'ajouter à l'histoire de l'ancienne 
Ilellade un chapitre nouve.ui. 

Comme dernière fouilli- .inglaise sur le enulineiil, il laul eiihn eiler celle que 



LES RECHERCHES ARCHEOLOGIQUES EN 1909 :il5 

dirigcril en Héolic. à Rhitsona. depuis plusieurs campagnes, Î\1M. liui-rows et Ure. 
C'est la |iiriiiii''i'i' l'ois iiu'mii' nécropole béotienne l'ait l'objet de recherches nidlio- 
di(|ues et (jue les néfastes chercheurs de lanaf^ras sont devancés par les savants. 
Les tombes retrouvées vont du vi"^ siècle à l'époque hellénistique. Leur niol)iiier 
funéraire, composé comme à l'ordinaire de statuettes et de vases, dont quelques-uns 
sont fort beaux, aurait été le bienvenu au musée d'Athènes. Il est regrettable que 
l'éphorie l'ait arrêté en route, au musée de Thèbes, où l'on n'aura pas toujours 
le loisir d'aller l'examiner. 

A Délos, où l'École française d'Athènes concentre pour le moment toute son 
activité, la campagne de fouilles va se prolonger jusqu'à l'automne. Nous n'en 
pouvons annoncer ici ([ue les premiers résultats. C'est au couir du sanctuaire, 
comme à Olympie. sur un emplacement qu'on pouvait croire exploré, que l'on 
a fait la jilus curieuse rencontre. Sous le bâtiment très archa'ique, auquel s'adossait 
l'Apollon colossal des Naxiens, ont été dégagés les restes d'une construction bien 
plus iinciennc encore, la plus vénérable, à coup sur, des ruines jusqu'ici di'cou- 
vertes dans l'enceinte sacrée. C'est un édifice analogue, par le plan, à celui (jui le 
remplaça, mais d'une ai'chilectui-e toute primitive. A l'intérieur, dans le sens du 
grand axe. s'alignaient par j)aires des colonnes de bois, non pas posées sur des 
slyloliairs. mais engagées dans le sol ainsi que des pieux. La forme amincie par le bas 
d(^ la colonne iny(;énienne laissait déjà supposer «ju'à l'origine on avait pu procéder de 
la sorte. Le fait s'élait déjà trouvé confirmé, lorsqu'en Thessalie, dans les maisons 
néolithiques de Diniini ri de Sesklô, on avait relevé les traces de sup[iorls intérieurs 
plantés en terre. Voici tpi un second et plus clair exenq)le île cette technique nous est 
fourni par les ruines de Délos. La date exacte du bàtinieul en ipiestion reste encore 
douteuse, mais c'est un poini ipii ne peut manquer d'être liient('it éclairci. 

L'InsliluI allemand d'Alhèiujs a i'e[)ris l'exp^u-ation mélliodiipie de l'acropole de 
Tirviillii'. Cillr rouill(M'oinplénientaire siimblo promettre encore bien des surprises. 
Les Iravaux ont porté, coinnie l'année dernière, sur la parlie méridionale de la 
citadelle. La se relrouveuL sons les consiruelions (h'gagees par Schliemann. les 
murailles du pn niiei- |ial;iis. dont il n'avait pas soupçonné l'existence. Le front 
Sud du bàlinienl se |)laçail vers le milieu de l'église byzantine, en reirail sur 
celui du palais le |)lus ré-cenl. ,\ l'eiiocpu' où l'on construisit ce derniei-. on 
prolongea l'acropole vei-s le ,Sud. au moyen d une lei'rasse arlllieielle. soutenue 
par do hautes murailles. Sous le rendilai de cetle terrasse, ont ét(': dégagées des 
l'uines encore antéi-ieures à celh» des deux palais, et (|iu remontent à la première 
0CCU|ialion du plateau. Dès main leiianl , l'on peni lli^linguel• i|ual re i-ouelies de débris. 
Le pr(;mier de|)(Jt, à parlii' du s(d viei-ge, i>arai( ressoi-lii' au debid de la période du 
bronze : les vases (pi'on y a rcieueillis rappellent ceux des gisements cycladiipies. 
Les outils de pierre y son! enein-e nombreux. \ ce niveau du reudilai, se |i!aei>n( les 
restes d'une assez vaste construction, tic plan elliplicpie. I)ans la conclu,' immédia- 
tement supc'ritMire, il n'a pas été trouvé de b.àlimenls. mais seulemr<nl des tombeaux 
étroits, où les squelettes sont placés en r/u'cn <lf fusil enli-e des dalles de pierre. 
Puis viennetd les ruitu's du ]ireiniei'. el eidin celles du secoiul (lalais. Autant 
(pr(Ui en pi ul juger pai' 1 appareil des murailles, il ne s'écoula pas un très long 



aifi LA REVUE DE L'ART 

Iriiips entix' la cuiistruction des deux édifices. Le plus récent fut, semble-t-il 
établi sur les fondations du plus ancien. La partie centrale de ce dernier n'a 
pas encore été atteinte et ne pourra l'être sans de grandes dillicultés, étant 
recouverte par le nouveau mégaron, qu'on ne se résoudra point à démolir. 

Au pied de la citadelle ont été retrouvés quelques restes de la ville préhellénique 
cl di! ses nécropoles. On a pu déblayer plusieurs habitations mycéniennes, et, sur 
un autre point, des tombeaux d'époque géométrique. 

A Olympie, s'est continuée la fouille des maisons néolithiques à plan curviligne. 
Un a pu s'assurer que le bâtiment elliptique, situé au sud du Metroon, et longtemps 
pris pour l'autel de Zeus, se composait en réalité de deux de ces maisons, en forme 
d'absides et opposées front à front. 

De Pagasaé, en Thessalie, où l'on trouva, il y a deux ans, toute une collection de 
stèles funéraires à sujets peints, voici qu'on annonce une nouvelle et semblable 
récolte. L'éphore Arvanitopoulos déblaie en ce moment une autre tour de l'enceinte, 
où sont encore maçonnées des stèles, pèle-mcle avec divers matériaux. Le musée de 
N'iilii. (]u'(iii inaugurail (ont récenimeul et qui déjà regorgeait de ces marbres, devra 
s'agrandir pour faire place aux nouveaux arrivants. 

En Crète, les découveiles se succèdent presque sans interrujjtion, et cette terre 
liénie des aichéologues ne semble pas à la veille d'être épuisée. On peut dire, sans 
troji d'optimisme, que l'exploration en commence à peine. 

A l'Ouest et non loin de Knossos. à Tylissos. une rencciulre fortuile permet 
d'espérer les plus riches trouvailles. Quelques coups de pioche ont fait apparaître 
les ruines d'un vaste magasin, où était déposé, parmi de grands piilwi, un chaudron 
de bronze intact et de dimensions colossales. 11 s'agit, sans nul doute, d'une 
construction importante, peul-ètre d'un véritable palais. La saison trop avancée n'a 
pas permis qu'on entreprit celle année une fouille métliodique. L'éphore Hatzidakis, 
pour prévenir les recherches clandestines, a fait remldayer la tranchée. La police 
Cretoise surveillera les lieux jusqu'au prinlemiis prochain et qui sait ce qu'alors 
nous annoncerons à cette place';' 

Autre trouvaille, riche de promesses : à Isopala. près de la tombe ro>/ale, un adnii- 
lable vase de pierre, exhumé par hasard, a révélé l'existence d'un grand tombeau à 
coui)ole. Tout porte maintenant à croire que là était située la nécropole de Knossos. 

Sur la route de Candie à Gortyne, à deux heures au Nord de cette ville, 
M. llal/idakis, a encore reciuinu le sile ilun bourg niinnen. (huit il n'a del)layé 
(pi Une maison. 

Tout [irès de Gortyne, onliii, le nii''iiic sav.iiil a relroiive. au liane de la iiKiiilagne. 
uiK^ (le ces fosses où l'on entassait les vieux ex-voto relires des temples. Les objets 
dccdiiverls vont du v° au second siècle avant notre ère. Les lampes surtout abondent. 
Les terres-cuites présentent plusieurs types inédits. I^es vases, d'épuqiie helléni([ue. 
et tous (le fabricatiiin locale, conservent |iarf(iis les formes des vieilles poteries de 
Kamai'ès. Le sanctuaire d'où proviennent ces iitlrandes, et (|ui doit être très voisin. 
Il a pas cnciirc riv dècdiivert. l-a cainiiagne du |iiiiitciiips pi-dcliain ikmis le fera 
certaincincnl iiniiiaiti-e. 

('. A II un; I. IjKUou.x. 



BIBLIOGRAPHIE 



Les Maîtres de l'Art. Benozzo Gozzoli, i)ar Uiliaiii Mi;nc.in, docteur es lellies. 
Paris, Pion, iii-8°. 

Nous n'avions t'ncorc lion en Krauce sur Ulmiozzo Gozzoli ; la licllc follcclioti des 
Mtiiin-s lit: l'art comble aujouitlliul cette lacune, et nous apporte un clcj^aiit volume 
orné de2'i reproductions des principales peintures du maître, intelli^jeniuieut t'Iioisies 
et nierveilleuseuiout exécutées. 

li'djuvre méritait cette moiio^iraphie : Benozzo Gozzoli, en elîet, qui n'est pour 
ainsi dire pas représenté dans les divers musées d'Europe, l'ut un des plus i;i-ands 
rrescjuisles de l'Italie! du quattrocento: (juicon(pie a seulement traversé Florence 
conserve le souvenir de cet éblouissant Cortège des rois mages qui jette comme un 
éclat de jiloire sur la vieille chapelle du (lalais des Médicis ; et pour ceux qui ont eu 
le loisir d'accomplir de plus lointains pélerinajj;es, ils ont cmiservé des vastes com- 
posilions du Caiiipo Manto de Pise et des admirables dé'corations de MoideCalco. de 
Vitei'beetde San Girnif,Miano, tin inoubliable souveuii'. 

A lienozzo Gozzoli, M. lJrl)ain Meni^'in a consaci'é une étude clairi>, sobre et 
(•(im|iléti% écrite, (Ui peut le dire, cou aiiiore. 

U. S. 

Les villes d'art célèbres. Avignon et le Comtat, par André II,\llavs. — l'ai'is, 
11. Laui-ens, j^r. in-8°. 

l'armi ceux (jui suiviuit avec niw synq)alliie attentive les bons cond)als <iue livie 
M. André llallays contre le vandalisnuciudenqMnain. il n'est pcrsonnequi n'aitfjardé 
souvenir de sa campajiiie de l'.iol pour les remparts d'Avijfnon. Celte alTaire ne nmis 
a pas valu, de la jjarl du >■ llàiieui- » des Débats, qu(! des articles de poh'uiiipie. (huil 
certains politiciens ne se relevèrent jamais ; elle lui peiinil de l'aire pUis ample 
connaissance avec la vieille cité pontilicale, d'en |)éru;lrer mieux le charme inliuie et 
délicat, d'en dégager « celte douce saveur italienne, ce parfum de Home cpic le 
gouvernement des papes a laissé derrière soi ». et de se préparer, sans le savoir, à 
écrire ce livre, qui est un de c(mix où l'élégance du ()aysage et la beauté des monu- 
ments se mêlent le plus priiidMdenu'nt aux souvenirs (h; l'histoire. 

(1 C'est le charme d<! toutes les promenades en l'iauce (pie ce pèle-mèle 
d'impressions variées, ce divertissement alterne des yeux et de l'imagination ». 
remarque M. André Hallays lui-même, dans le premier recueil de ses flâneries. Et 



318 LA REVUE DE L'AFiT 

l'un n'a qu'il le |irenili-e pour fluide à travers les rues ombreuses et raboteuses 
(lAvijinon « ([iw {fardent, sous de jolis dais de pierre, les madones souriantes du 
.\v= siècle et les madones somptueuses du xviii= «, on n'a qu'à le suivre dans les 
éfïlises et les musées, on n'a qu'à l'écouter décrire, dans une langfue si expressive et 
si |iure. les sites et les monuments des villettes coniladines. pour admirer à quel 
point il excelle à éveiller ces impressions variées et à les retenir. 

E. D. 

Adriaen Brouwer et son évolution artistique, par F. Sçhmidt-Degener. — 
liruxelles, G. van r)cst et C'«. in-S". 

lîembrandt possédai! Iiuil lalileaux de Brouwer: liubens n'en avait pas moins de 

dix-sept. Cela seul sullirait à rendre allentil' aux (jualilés de o'rand iieinire qui 

ilistin<îuent lirouwcr de lous les « petits maitres « auxquels on l'associe d (U'ilinaire. 

Coloriste raifiné, observateur spirituel, paysaffiste étonnamment «moderne», la 

vulgarité des sujets qu'il traite et. plus encorda ditricuUé.pour la plupart des curieux. 

de bien embrasser son (euvre. presque toute partagée entre la Pinacothèque de 

Municli et les collecliims parisiennes tle MM. Scliloss et Maurice Kann. sont sans doute 

cause qu'il n'occupe pas dans l'oiiinion commune la [ilace qu'il mérite. L'étude ([ue 

M. Schmidt-Degener, conservateur du musée de Hottei'dam. vient de lui consacrer, 

l'era plus que toute autre pour sa gloire. Fort agr(''ablement écrite, fort liien illustrée. 

elle marifue avec lieaucou|) de soliriété, de finesse et île goût les caractères de l'ar-t 

de l{i'(ui\\ei' au coui-s de sa lirève carrière. Il est regrettal)le que ni catalogue, ni 

liiblidgrapliie, ni index, ni références, ne l'acconi|)agnenl : ce joli livre en eiil été 

plus utile. 

I>. A. 

The Colour of Paris, liy Messieurs les Académiciens Goncourt. iilnstrated liy 
"Soshio M.\iiKiNo. witli an iiiti'oduction ];)y M. L. Bénédite and an ess.iy liy the arlist. 
— London. Cliallo and Windus. in-80. 

Imi pai'lant ici, il y a deux ans, des aijuareiles (pie M. Yosliio Markino a\ ail peintes 
pour illnstrer « l.i coiileiii- de Loniires », nous sonliaitions ([u'il nous donnât « la cou- 
leur de l'aris II. La voici, accompagnée d'un texte îles membres de l'Académie Gon- 
eourl . el d'une excellente préface de M. Léonce Bénédite. Il est extrêmement 
inl(||-essanl de voir (pu'ls aspects de Paris peuvent retenir un artiste japonais, 
qui a vi'eu à Londres, et ipii vient en France pour la première fois : de tout ce ipie 
l'iiistolre et les souvenirs ajoutent pour nous aux vieilles pierres il ne sentira 
lien, et les parties neuves de la ville auront pour lui une pliysionomie imprévue, oii 
il deiouvi'ira penl-èli'e une beauté qui nous échappe. De fait. M. Markino a su réaliser 
des tableaux cliaini.inis île mise en page et de couleur (auxquels la reproduction 
n'est point sans faii'e Iml parfois), non seulement avec des paysages que nous admi- 
rons lous. mais avec la gare d'Orléans, la gare Montparnasse ou le monument de 
Gambetta... (lest la lumière de nos soirs qu il parait avoir préférée: il l'a f(U'l juste- 
ment sentie et rendue, ou, pour mieux dii'e. interjjrétée, car ses aiiuarelles, faites 
de mémoire sur de simples croquis, n'ont rien de réaliste. 11 a un œil d'une sensibilité 



BIBLIOGRAPHIE 319 

délicate, et il manir !<■ |iinceau avec une léofèreté restée japonaise sous les intluences 
eufniiéennes. 

M. Yosliio Mai-KiiKi esl à la l'ois un oiisei'vateur très (in et un [loele, et il l'est bien 
à la manière (le son pays. Il n'en l'auili'ait pour [U'euve que 1'" essai», placé en tète 
du livre, on il nous rapporte ses impressions parisiennes. Ces (juel([ues pafjes 
ont une {jràce sin(>'nlière : par la fai,-nn dont les choses y sont notées et dont l'ima- 
gination y transforme li' vrai, elles font peus(>r aux plus séduisantes peintures de 
l'Kxtrème-l irient. 

P. A. 

Saint François d'Assise dans la légende et l'art primitifs italiens, par Arnolil 
GOFFIN. — liruxelles, (.;. \'an Oest et C"-. in-8° 

M. . Arnold < iol'lin a traduit les Fiorelli et la Légende des trois co/iipugnons. Il a appris, 
dans une lonjiue freipientalion, à connaître et à aimer saint François; et il a conçu 
le désir bien natuiel de tracei-, à son tour, le portrait de ce grand saint, à la 
séduction (hnpn^l on n'écluipp(î guère. C'est ce portrait qui. sous le titre de Saint 
François dans la légende priiniiivc. forme la première partie du livre ipii vient de 
paraiti'(V I.a seconde, la plus étendue, .Saint Frnni;ois et sa légende dans l'an pri- 
miiif italien . examine successivement les principales œuvres franciscaines depuis 
les plus anciennes peintures de la basilique d'Assùse. jusqu'aux fresques de 
Ghirlandaio et aux scnlptui'es d(^ Ueuedetto da Maiano. Cette dernière élude n'a point 
l'anqjlenr dn majestncuN ouvrage de M. Thode; elle n'y prétend d'ailleurs pas, se 
proposant senlemenl d'aider le lecteur « à contrôler ses souvenirs ou à les parfaire )>; 
la première ne fera point oublier l'image que M. .lœrgensen nous a donnée du poeeretto 
dans son beau livre, livre de catlioli(pie, d'historien et de poète, récemment trailnit 
du danois par M. de Wyzewa avec cet art ex(piis(pii fait d'une Iraduction une (cnvre 
originale. Mais lune et l'antre témoignent d'une parfaite counaissauce des derniers 
ti'avaux d Cruililion : elles soid i''ci'ites avec ipiclqur chose de cet «amour» dont il 
semble (jn'on trouve nécessairement des accents dés (pion pai'le de revangeli(pu' 
ép(uix de la Pauvreté. D'excellent(^s illustrations les accompagnent. 

P. A. 

L'Art et les mœurs en France. - Paris. II. Lu:iik\s. gr. in-8». 

Cette nouvelle piiblicalioTi de l'E('(de d'art furnie le pendant de V llistnirr du pan- 
sage en France, publiée I année dernière; comme ce derniei- ouvrage, c'est un livre di'i 
à la collaboration d'une (piin/aine d'écrivains, dont on a rasscmbh' les coid'erences 
faites à l'Ecole des liaides et mies sociales, (le façon à constituei' une suite chi'c un dogi(pie 
de chapitres destines à montrer' comment les mieurs. les coutumes, les événemeids 
contemporains, ont inllne sui- l'evolnlion des artistes et ce (pie les artisti^s oui retiré 
t\\\ speclacle de l(>iir temps, l.e programme était si'diiisant. et l'on ne voit guère que 
lail liMHiiiis i|iii [)errnette de le réaliser complètement; en ell'et. s.iiir au \vi" siècle 
peut-être, on I idéalisme a (h'tourné nos maîtres de leur inspiration Iradilionnelle, on 
peut suivre sans solution de continuité dans l'art de iln/ nous le redet des mœurs, 



3-20 l'A liKVUE DE L'ART 

(ipl)uis les siiilpliuis et les peintres du moyen à<ïe jusqu'à l'époque toute voisine des 
Manet et des Fantin-Latour. à travers Callot. Abraham Bosse, les Le Nain, ces réalistes, 
et Le Brun, ce traducteur des pompes du gr^iiid siècle, et Walteau, suivi de toute la 
pléïade des petits-maîtres, ces interprètes exquis des grrâcesdu xviii" siècle; et Gran- 
ville. Monnier. Daumicr. Gavarni, ces satiristes des monirs bourfreoises du \\\'. 

Ciiacune des périodes qu'on vient dénumérer a fait rol>jet d'un chapitre, traité 
par un auteur particidièrement ipialitié et accompagné d'excellentes illustrations. 

A. M. 

En Sicile, impressions d'art et de nature, par Edmond Radet. -^ Paris. Pion, 
Nourrit et ('.'", in-lfi. 

I/accueil aimable (pic le public réserva au précédent livre de M. Edmond Radet, 
devait encourager ce voyajieur érudit et artiste à donner une suite à ses f'Isions 
hrrvi's. noirs d'iiri cl de t'oi/fifif i-ii Italie. La Suite toutc naturelle, c'était de parler de 
la Sicile, et l'auteur n'y a pas manqué. Il a d'ailleurs été bien servi par ce merveil- 
leux sujet, et qu'il décrive ou ([u'il raconte, (pi'il soulii;nc un trait de mœurs ou qu'il 
évo(|ui' un détail d'histoire, qu'il parle du décor naturel ou des créations de l'art, il 
ne cesse pas d être un ffuide parfaitement informé, voyant juste et bien disant; un 
guide, au demeurant, avec le((uel on aimerait voyager, — ce (jui sera facile à chacun, 

(l'i'àci' an petit livre élégamment pulilic par la maison Phui. 

A. M. 

La Normandie et ses peintres, par Jules-Philippe Heuzey. — Paris. Nouvelle 
librair'ic iialionalc, in-16. 

Il ne faut pas chercher, dans cet agréalilc iiclil livre, une histoire des peintres 
normands, nous dit l'auteur dans son avant-pit)pos. Et pourtant, on trouvera celle 
histoire, — (pii est celle de Poussin, de Jean Jouvenet, de Géricault, de Millet, de 
Théodule Ribot et d'Eugène Boudin, jiour ne citer (|ue les plus grands, — mais on la 
trouvera, pourrait-im dire, en fonction de la province normande. 

M. J.-Ph. lleuzey, ayant délini très justement les caractères de sa petite patrie, 
pays et race, insiste sur la double inllurMce produite à des degrés divers sur les 
ai'listes qu'il étudie, par la race et lalniospliere natale. Il montre à quel |)oiid un 
Poussin ou un Millet, par exemple, considérés sous ce jour, furent l'cprésentatifs de 
leur pays, cl a lniTr de Vouloir le nionlrcr. il arrive parfois à leur faii'e dii-e, à l'un et 
a I autre, un |ieu |)lus de choses normandes qu'il n'est permis d'en voir en l'éalite dans 
leurs (liefs-d'oMivre. N'inqiorte, sou livre de bon régionaliste es! neuf et vivant. Mais 
eiuuuie l'auleur a eu laiscui (le lui (humer cette épigraphe de I .a lidcliehjueauld : 
u 1, aecelil du |ia\ s nu I lUi esl ne demeure dans l'esprit et dans le e(eui-, ciuiime dans le 
langage ■■ ! 

E. b. 

Le (jérani : tl. Denis. 



CAKIS. — IMI'HIMEKIE GEOKOKS PETIT, 12, KUE G O D OT-il E - M A U K (1 1 



LE BUSTK \)K Ar"= IIÉGAMIEU 

l'Ai; CIIIXAIID 



Les (lii iiicii's années de M""' Récfi- 
iiiier ont été voilées de l.i plus siunliic 
tristesse', rtetirée an \u>\\[ de l'aiis, 
dans un a|)jiarlcinent de lAhliaye-au- 
iîois.à (|uarante-deux ans, IMdolev vieillit 
Il rnir ans. Les survi\ants t nu jours lidèles 
de son « Sénat d'amoureux " étaient des 
vieillards. Le seul (|u'elle eut sérieuse- 
ment pensé à épouser, — si I on oublie 
M lîi'camier, — le iieau prince Auguste 
de l'russe, rneuri en ISi!, très loin d'tdie, 
cl encore lii' |iar les seiTUeuls iliuliies 
(|u'ils axaieul échangés à (!o|i|ii't. un soii' 

de leur jeunesse. Ln IS'i7. M iN'ca- 

micr l'ail une place an Ixm llailanche, le 
plus mystique de ses adorateius, dans le 
caveau du ( imelièrc i\loul|)ainasse où reposaieul depui- IdU^lemps ses 
pai'ents et son mari, et (ui (die devait liieulnl les rejniuilrc. 

Entre les journées de février 1848 et celles de juin, le salon « assez 
grand et d'aspect vieux ■>. d'où l'on n'entendait ipu' les ri'créations des 
couveuliues, était plein du ruine.-, " de belles ruines », connue (,,)uinel 

1. On ne saurait écrire le moindre mot à propos de M™* Récaniier.sans avoir dev.int les ycu.v les 
ik'ii.v volumes de M. l'.dou.ir<l llerriot (ilatlame Uécnmiar et .ses amis, l'IoUj, où tant de l'.iils e.vacls et 
de pièces inédites ont été ]nis eu (luivrc avec le talent le plus séduisant, .le pourrais citer ce livre a 
cliai|ue ligne; j'y renverrai pour i|uel(|ues detads. 




.\1 M t I ! K .\ M I E 11 . 

M nir.il liru aiionvmc. 

CoMccIlc.ii ili' Ml" r.-hl-tlii>~an^ 



LA UlAUli lit L Ain. — .\.VVI. 



41 



322 I.A REVUE DE L'ART 

l'écrivait «lejà, ili\ ans plus lut. Clialeaubriaml veimit (Micore, qnaml il le 
j)oii\ ail , rciulrc visilc à nWr (|ui. viiigt-c-iii(j aii> an])ai a\aiit, s'était donnée 
à lui, et jiliis loinplétinicnt j)cut-étre ijui' \\r lUnl dit les sceptiques; 
inaintenaul, il retrouvait en idic une amie toiijouis indulgente et douce à 
s(ui (diiurii et à son ennui. (.Hiand sa voiture s'était arrêtée dans la tran- 
quille rue de Sèvres. deu.\ valets le portaient dans l'escalier et le dépo- 
saient dans un fautiuil, ou il nr pDiivait niouvidr ni ses jambes impotentes, 
ni son bias droit, à ]>ein(' capabli' d'ajouter à un bidrt (pu:'l(|ues mots illi- 
sibles. Il lui fallait un cU'oit jiour assen)bler des idées; souvent il restait 
muet. Le salon Ini-menic dait noir, fenêtres et volets fermés : l'obscurité 
était nécessaire aux yen.x dr M"" Ilécamier, qui avait subi par deux fois, 
sans succès, l'opéralion de la cataracte. En contemplant cette fin. on se 
souvient des lignes afiendries de M. .Iules Leinaitre : c 11 ne ])ouvait plus 
parler, et (die ne pouvait plus voir. Ils restaient l'un en l'ace de l'autre, 
elle (|ui avait eji' la plus gi'ande beauté, lui qui avait été le plus beau 
génie, tous deux se souvenaid et se sentant à moitié morts'... » Elle 
mourut, quelques mois après son ami, le 11 mai 184y, âgée de 71 ans. 
Q)nelques portraits de Juliette apparaissaient vaguement dans l'appar- 
tement lugubre, comme les fanti'tmes de la beauté qui avait été l'un des 
prodiges d'une époque prt)digicuse en tout. Le tableau de (iérard (avant 
1807), ce portrait ollieiid de la souveraine dans tout l'éclat de sa puissance, 
qui avait louglenips remplacé ^l'"" Récamier dans le palais du prince 
.Auguste de Prusse, avait été' renvoyé de lierlin à Paris après la moi't du 
prince. Il avait relrouvi' à l'AbJjaye-au-lîois la Coriniif dii cap Misèiic, 
autre polirait oUieiid, celui-ei de .M'"^ (\r Slaid, qui a\ait (Mi' commandé à 
iW'TTird par le ])riu(e Auguste et donné par lui à M""' liécander au temps 
de leius amours sans lendemain. L'obscurité de l'appartement devait laisser 
luire la blanelieur de deux bustes de marbre, (pd représentaient tous deux 
M'"" lîécamier. L un était de Canova : il avait eti' exécuté de uu'moire en 
JSI.'Î. Le seuljileur avait fait de .lulielle une ili^alrice de Laule, voil(''e et 
couronnée d'oliviei', (pn fui envoyée, a|)ies la mort de I artiste, à M'"" lîéca- 
nni'r L autre buste porlail la signature du sculpteur lyonnais .losejdi 
(llnuard. Celui-ci avait liMvailli' d'après nature avet' un soin iidèlc, mais 
son uMivre n était plus, tout au moins dans les dernièics années de 

1. \ uir la ciiulerencc (|iii a du |}iiblife dans la liccue /icbiluinadairc du G mars l'JU'J. 



LE BUSTE l>H M -"^ RÉCAMIEH 



323 



M""" Kécnmicr. tcllf (|u rllr ((.lit sortie des m:iiris i\i- l'aili^li' Cliinaid iivail 
caelié lé mnins possible de-, cliarnies de son inodcle 11 avail nionlic' ses 
beaux l»i"is croisés pniir relenir iiiie l'rliai |ie b'oèi-p (|ui se inoul 



sur l'iiii 
Sur un ini'ibiindii si^'ui' l'Iiiixiid, ([ui 



des seins et qui baissait l'aulie un 
repro(kiit la ])ose du buste, 
vu de prolii, l'^'ciiarpe est 
remplacée par uue clieuii- 
setti' i|ni loudii' encoii' pbis 
iudiscrèteuieut'. 

A ([uel moment de sa 
vie bi lennme qui l'ut belle 
jusqu'à la lin craio-nit-elle 
(le laisser admirer ce que 
les modes de sa jeunesse 
avaient li\ ft' an\ regards? 
Tout ce <[ne nous savons par 
M""' Lenorniant, sa nièce et 
sa tille a(!(i|)tive, — (|ui la 
raconti', sans l'c'crire dans 
ses Soinwnirs, — c'est (ju'nn 
jour M'"" lîécamier se décida 
il faire couper le buste à la 
naissance des f'paules : b' 
marbre qui avait été son 
corps cliarniaiit Int i rlaiili' 
pour fiiriner un snclc carr(''. 
(^ette opération baibare, 
dont la blessure dut letiMi- 

tir au cœiu' nniin' dr la l'emnii', est Inn des prnlilenics ani'i(l(>li(ines qui 
restent obscurs dans rhistoir(> de M'"" lîécamier — et de ses amis. 

Le buste mutilé lit partie de l'InMitage de M""' Lemnniant. il lut mis 
en vente à i'Hotel Drouot le 29 novembre 1893, avec d'autres souvenirs de 
la l'aniille Récamier, et acquis par M. le marquis de Oonla\il-P>iron. 11 est 

1. Le imjule de ce iiiédiiillcin se trouve, avec une épreuve ancienne en plaire, dans limportante 
et précieuse lolleilion dinivros de Chinard que M. le comte de Penha Lon<;a a réunie à Paris. 




.1 . I ! Il I N A 11 I) . — 
lîil>tc tiiiililiS .111 jn 



M»H lu i: \ M lEll . 
i-iriiiii en .Aiiii'i U|tic. 



3-24 l'A MEVUE DE L'Al^T 

iiiijoiiid liiii (|iicli|iii' part aii\ Ktat^^rnis. lue plKitnt \ pio assez toriie, 
qu'il laiil aller t-licrcliiT ilaus le cat.alo.n'ue de la v(Mite, cl qui' Idii Irmivera 
rcpniiiiiili' iii, ne perinel pas de juger du travail du iuai-l>re. Le cou elles 
épaules paraissent épais; la tète a, dans la rcpiculuclioii, une rondeur 
enl'antine. Le visage incliiir> et les veux baissés, sans le gesie pudique 
qu'ils devaient accouipagucr, ue se comprennent plus. 

Avant que le liusle sans bras ne traversât l'Atlantique, l'Europe eu 
possédait d'inuoiuliraMes re|irodu(iii)ns, avec les bras croisés sur le sein 
peu viiili'. Ces i eprodurl inns n'<iul pas cessé de se multiplier en marbre, 
terre cuite et plaire. Ce sont, pour la plupart, des réductions aux deux 
tiers environ. Les plus soignées et les moins récentes appartiennent à des 
amateurs: les plus grossières, à des bourgeois qui peuvent les acheter 
dans les magasins d' « id)jets d'art ", et, au besoin, à l'é'ventaire des petits 
nionlenrs italiens. lieaiudup de ceux ([ui ont infidibiil cliez eux ce buste 
de jolie l'emme ne connaissent ])as son nom; tous ont ignoré le nom du 
sculpteur, jusqu'au jour où la tète du buste passa par l'Ib'itel, cataloguée 
sous le nom du Lyonnais oublié, .\vant cette date, les plus experts 
faisaient lioiuieur du buste à lioudrm, simplement. Lu mars 189.'^, M. Fré- 
déric Masscm nommait encore le grand sculpteur ilans une description 
spirilnelle du buste, où il reconnaissait M"" lîécamier '. Kt, de fait, <• le nez 
mutin, la bouche appétissante, les yeux baissés », l'artitice même de cette 
fausse pudeur, « à la Criirhi: ctis-sét' » , i'a|)pelaient, sous la coiffure à 
l'anlique, la grâce voluptueuse du wiii'' siècle. C'est uiu' (euvre (pie l'on 
eût voulu g(M'iter autrement ipu' dans des ri''|)li(pies |)lus cui moins c(uu- 
merciales, et cen.v ipu rouuaissaient le sort du maibre |,ouvaient at'cuser 
M"" lliMaïuier d'avoir alleiul un |ieu de l'art l'ramjais par la violence 
(pi elle avait laite à sa |U(ipl-e beauté. 

( )r. il y a (piehpu's mois, un buste de M""' n(''camier, en Carrare et 
de granileiir naturelle, connue celui de r.\bliaye-au-l lois, mais intact et 
coni])lel. et portant sui' sou socle la signatiu'c : Cliuiard de /.t/i>ii. fut 
pnqiost' au musée de la ville de Lyon. Il faut se souvenir ([ue la beaut('' 
eur(i|)ei'nne. la l'arisienne accomplie, était Lyonnaise de naissance et 
ireilucation, comme son st'idpteur. Le buste apjiarleuait à nue famille 

1. M"i<-' tlùriiii:iei f't \tipulfnn l'^tiiaro illit^tré). 




.1 . 1 ; It I N A H II . — M " y \{ i (. A \| I K H . 



Cliché du mus 



].E BUSTK DE M^<> HECAMIEH 327 

Irrs li(iii()i'.il)li> , dans la(|uclli' il l'Iai! lesh' iiKoiimi en |il('iii l'at'is. 




Cliché E. Berluux 



.1. (1 MISA h h. — M'If I! I C A M I b:il . 
l;ti-.lo iii.iiliir, prolil — MiiM'-i- «11- l;i nllc (il- I.yofl. 



Voici son liisloii-L', (|iii est tUahlic sur des actes iioLariés. Il avait cxislc 
deux exemplaires du buste eu niurbre, destinés, l'un ù M'" Kécaniier 



:î28 i^a revue de laht 

rlli-iii'iiic, l'aiitri- à son père, le notaire Jenn lîernaril. Le second busle, 
(|iii (■■lail placé dans le caliiiiet de M' Hrinaiil. lut h'i^'ué par crlui-ci, en 
182<S, à M. .Iose|)li-Krançois-Maiie siniiiuaid'. lils d nii ami qni avait suivi 
M'- r.ci-nard à Paris-. « Simonard HIh » était l'ami driilance de ^\""' Tti'ca- 
niicr, ce qni le |tréserva pent-ètre de dcvcnii- sa victime. Il conserva 
pienscmeni le Inislc jnsqn'à sa mort, en IS(i7, et le léo-na alors à sa fille, 
M""- Marie-Zoé Pelil-Dossaris '. 

Dans rinli'rieni' hcini-n'enis où il se retrouvait an milien de sonvenirs 
delamille', le liusle de M""' Réeaniier reent la visite de M. Edouard 
.Aynard. Le grand cnlleetionnenr, (pii a réuni à Lyon des chefs-d'œuvre, 
dont qnelques-nns ont été icproduits iei-nieme , avait en connaissance de 
ce hnste pics(|ne en niénu' temps (pie le ennservatenr t\\[ musé'e de Lyon, 
cl par une autie Vdie. Il trouva le marhre admiiahle, et, imjiosant silence 
à ses li'ei limes dé'sirs d'amateur, il se lia la (r(''erii e an maire de Lymi. ]M>ur 
lui signaler une auvie dont il ^(lyait la |ilace au niiisic de la ville. Le 
maire ampiel il s'adri^ssait ii'i''lait autre (pie l'Iiishuien de M"" li(''C{imier. 
lue eil(pi(''te, dans laipiidie M. (diarles de L(>lli(''llie " et le iiiaiipiis de 
( i(intaul-l!iroii xoulureiit liieii apporter leur témoignage, ecnieliil a l'aeipii- 
sitioii, ipii l'ut aussitôt l'aile par la \ille. grâce à la jxdite roiliiiie dont le 
musée |ienl disposer, en vertu de I admiraMe tcslameiit du i entier ly(Minais 

1 E\li;iit ilii tfst.iiiiciil ulciijriiplir (le .M. Ji ;iii l;.Tiiaiil. Jcicc-ilé à l'.iiis. le 10 mars 18:^8; tesla- 
iiiciit eu d.de ilu 13 st |ili'iiiliir 1S27 : iiiiiiiili' arl m Ik'iiipiit (Jeiicisce l'iifz M' Dflurme, II. rue .\uber : 
« ie (IdiHic ft lëpdo ,1 M. Sjiuuiianl lils \r luislr fil lu.irbre lilani- i|iii i»sl sur l.i cheminée (le mon 
caliiiict, (■.•iliiiie i-ciit fraiirs ». I,a liiibli-ssi;. ii.lhnlp de re.sliinatidii etall ilesliiiee à éviter aux léga- 
l.iiri's le |iaieiiieiit fies droils de siieeession ; la liilili(dhéi|ue de .\1. Jicniard, léguée à M"" Siiuoiiard, 
Il est l'valiiée, avee li- o.rps de liiMi(dliii|iie. i|m a I Jll Irancs. 

J. Ilcrrinl. I. I. p. (i. 

'.i Esirait du Leslauiciil de M Jiisepli |-'raiieiiis-.\larie Siiuonard, en ilate du 22 srplcuibrp IS61: 
luniuli- actuelleiiient dépiisee chez M' DuranI des Aulnois, 15, rue Timieliet : " Je lèj;iie à ma lille, 
Marle-Znp l'ellt-nossaris, le buste en ni irlirc^ de M'"" Réeaniier. qui riail mciii auiir iiiliiiir. ipii ma 
ele lègue par M' liernard, sim père; l'f bii.^te. siiilple par l'.hmard, i-^l un ihel-d ii'uv ri' ■■- 

•i. Entre autres, uni' IimiiIphiiiiii-ic, diUit la lniilc {-1 Ir rniiviri le elau'iil nrries de deux iiiinia- 
tiires, rejiresiiilaiit. lune M"" lîciaijiiir sur la Innlame vmr la leltiine. l'anhe s.i mère, .Marie 
Bernard, la lilnmle e("|uelte, ipii avait lair presque .aussi jiniic- que sa fille, en dépit du voile de 
lualrune piisi; sur smi Irnut ; un iinrliait de .M"" de Siiiiu-sy, nièce de Simnnard père et élève de 
f.llinard, qui lil jusqu a s.ui i\lrriii.' Mcdlcsse de la siiilpliire ! lierre. 1, I, I, p 2'J.S-2:)fi). M"' Pctit- 
Uossaris ennserve deux de ses iiiai|uet(es. de pclilcs terres i mies, diuil I mie niniilie M"" de Sermësy 
elle-iuênie jouant aux échecs avec M. Siinuiiard. 

;;. Voir la lieviie. t. XIX (l'JOli . p. St. 

li. C Cst M. Charles d(' 1-umeuie qui .a reeiieiUi, des iii.aiiis de ,\1 I.eiioi ni.uit, les papiers de 

M j{è('ami('r : il a très libéralement ouvert ses jueeieuses arrhi\cs à .M. Ilerrii'j \oir M"" liccanutr 

vl ifs amis, introducliuu. p. i.xwiii . 




Rwue lie 1 Art ancien et moderne 



M"' RE C A M 1ER 

buste marbre 
Mupcp de la ViUe de Lyon 



Imp L Kori 



1.I-: r.rsTi-; ni-: m-" i:i:cami 1:1; -.mt 

Cliazières. Le coiic'crt tics jimrti.uix de tous pailis, à (l( Taut d'iiii poète, 
salua l'ciitK'c ilii liiiste au niusi'o, et lOu |)ut cmire (juc ^1""" Itécaïuior 
avait ouvert ses bras mis, eroist's sur sou ccliaipc, pour rentrer dans sa 
ville natale, ses deux mains tendues, — la dioite à M. lùlouard AynanI, 
— la gauche à M. Kdouaicl llerriot. 

Mainlctiaiil (pie le i)iisle a pris jilace dans le lenijiie nu peu eneomlii'é 
où il faudra lui laiii; sa eliap(dle, tout n'esl pas dit à son sujet et quelques 
questions viennent d'elles-nuMnes à l'esprit. La première est celle des 
rapports de ce luarlire avec les autres exenqdaires du buste de M'"" Réca 
niier par- Cliiiiard. La comparaison la plus uioente serait évidemment celle 
du liusle de Lyon avec le buste amiMleain : mais il laudrait mettre la main 
sur rt^minn''. La pli()t(iL>ra|diie |ieiiuel de miler une ditlV'ience léo-ère dans 
la l'oitl'urc des deux bustes. .'<ur le buste mntilc la natte (pii cercle léditiic 
de la (du!V(dui'e à sa base est entièrement appaiente d'une oreille à l'autre ; 
sur le buste de Lyon, elle est à Acwù cac lii'C })ar le l'oulard do soie qui 
l'ait deux l'ois le tour de la tète. Il laul reconnaitre que le second arran- 
gement donne ;'i la cditl'ure jdiis de souplesse et d'impri'vu. Le buste tie 
Lyon parai! plus didicat, moins empril('' (pic l'antre; mais ce n'est pas l'avis 
du marquis de (iontant-liiron, le t('Muoiu (pii a contenqilc le |dus lonniu'- 
ment et de plus près le visao(> du buste mntili'-. 

.'-^i les iiliotographies laissent à deviner bvpnd des deux bustes tdail 
« le meilleur », |tourrat-on (h'Ierniiner, au moins, leqmd a ('■t('' lo premier 
en date, ou s'ils sont sensiblemcul ci mtcmporains '.■' La r(''pouse serait 
tonte faite, si r(m suivait inie indication donnée jiai- .M . Louis ( Ion se : «(,'(! 
fut seuleuH'Ut après (|U(d(pics années cl à la demande de M"" Ib'camier 
(fue l'artiste eu tll une ii'diiction en marbre, où il supprima bras et dra- 
peries' .). Ainsi le buste mnlib'' serait une siuqile r(''()li(pie cl le bust(> (l(> 
Lyon l'original inciiulcsti'. .Mais le bnsie (pii a |iass('' en \nH''ri(pn' n'(''tait 
pas niu' r(''ducliou lie plus. d'apr(''s le calaloLjuc de la vente de ISM.'i, 
(Ihinard. an lieu de l'cfairc un imste sui\aiil le e-di'ij plus anst('re de 
M"" lîécamier, aurait Ini-nn'-me p(Utè le nnirlcau UH'urtricr sur sou (cuvre'-. 
Cette autre asserti(Hi paraît, elle aussi, peu vraisemblable, bien (pielle ait 

1. I.ii ^riiliiliiif fiiinriiise, Isy.i, p. 2r'i:j-2(i-l. 
2 lliTciiit, t. I. |). Il [Iconographie, ii" :2 . 

LA HtVUE DE lAlir. — XXVI. 42 



:t:tO LA UKVUI': DI-: L'ART 

('Ir acceplre par M. llniiol. Le socle du Imsio inutile portait, il est vrai, 
la signature : Chinard de LyoïiK Mais elle a pn être reportée et gravée 
pai' Lin marbrier sur le socle après la mutilation. Ce socle informe n'est pas 
(l'un sculpteur. On doit se souvenir que Chinard est mort en 1813. Alors 
M""" Récamier avait trente-cinq ans; elle voj-ageait en Italie ; à son retour, 
elle est plus entourée que jamais ; un seul mot de sa bouche va faire sortir 
lîenjamin Constant de son salon, amoureux fou. Est-ce en plein épanouis- 
sement, en pleine royauté, qu'elle aura condamné son effigie au martyre 
de sainte Agathe y Je ne puis le croire, et voici que le buste aujourd'hui 
remis en lumière apporte un fait nouveau dans ce petit débat. A quoi bon, 
en ellet, mutiler le buste qui était chez elle, alors que ses amis pouvaient, 
jusqu'en 1823, contempler en visite dans le cabinet de M. Bernard sa 
jeunesse demi-nue ? 

Il faut renoncer à donner la priorité à l'un ou à l'autre des deux 
bustes de marbre. D'ailleurs, il en existe un autre, qui leur est antérieur 
à tous deux. Ce buste, que les historiens île M""' Récamier ont laissé 
confondu dans la foide des répliques, est un plâtre patiné en couleur de 
terre cuite, qui avait été donné par M'"" Récamier à son cousin Brillât- 
Savarin, le gastronome. Celui-ci en a parlé, en gourmet de la beauté, 
clans sa Médiiaiioii .\7I'^ - ; le buste est resté à Belley, chez M"" Brillât- 
Savarin. La pose est identique à celle du buste de Lyon ; mais la hauteur 
n'est pas la même : U"'7i au lieu de 0"'82. Les épaules semblent encore 
plus rondes et plus jeunes. Les diiïérences auxquelles on ne peut se 
tromper sont dans la coill'ure et dans le socle. Le buste Brillât-Savarin 
porte une natte mince, qui forme au-dessus de la tempe gauche un nœud 
de cheveux, assez nmigre et disgracieux, qui ne reparait sur aucun des 
bustes de marbre ; la masse des boucles, au lieu de retomber en avant, 
est rejetée en arrière sur le chignon. Le socle du buste, complètement 

1. Sur le l'ôlé. Celti- .si),'ri:iture siillil à e\[jlli|iier l^i foriiKilioii Je rupiiiioii iloiit le catalogue donne 
l'éeho et qui remonte, sans doute, à M"" Lenormant. 

2. Hrillat-Savariii avait Invité à diner deux amis, (|ui,euMiiije lui, n et.iieiit plus jeunes : un capi- 
taine et un doi-teur, encore vert pour ses 78 ans. « Je ienr montrai, dit-il, l'arfiile oriyinnle du bu.-ite 
de nia jolie cousine. M"" llé(-aniicr, par Ctiinurd, et son portrait en miniature, par -\ugustiu : ils en 
lurent si ravis que le docteur, avec ses grosses lèvres, Ijaisa le portrait, et que le capitaine se permit 
sur le luiste une licence pour laquelle je le l)attis, car si tous les admirateurs de I original venaient 
en faire aul.iut, ce sein si voluptueusement contourné ser.iit hientol dans le même état que l'orteil de 
saint Pierre de Home, (jue les pèlerins ont raccourci, à force de le boiser » [l'Iiysioloyie Un ijoiH, iSii]. 



I,E BUSTE DE M"* HIOCAMI 



.•j:il 



déj^agé, sfMiibIc i oiifiiuior le corps cl lui l'iiiic iiiic laillc do guêpe. L'écharpc 
colle aux bras et au sein eouiiiie un tissu mouille. Sur le lHist(^ de Lyon, 
elle se drape plus 
largement : ses 
deux extrémités 
échappent des 
doigts qui retien- 
nent l'étoire, et en 
passant sous les 
bras croisés, re- 
tombent en plis 
droits et cannelés 
jus(|u'au pied du 
socle '. 

Urillat- Sava- 
rin, en parlant du 
buste de sa jolie 
(•(uisiiie, le donne 
pour " l'argile ori- 
gi II .1 le ». Il floit 
dire vrai : le plâtre 
de Hellev a tous 
les e;ii iu lères d'un 
n 1(1(1 de très poussé, 
en grandeui iialu- 
relle, et qui, dans 
le marbre, n'a été 
agrémenté que de 
quebpies détails 
d'ajusleincnl. La- '' ' r."iNAhn. - M- li,,AMn:„. 

Iliish- iil.ilii. |..ilinr. - Coll.'c-liuii lie M"' liiilUil -S.iv.uiM. 

(| uel le, de l'es- 
quisse j(res(|ue diMiliilive ou de ]'(eiivre achevée. |ienl |iasser poui' la 




1. Cet airaii;,'(,Miient (l'éili.irpc et rie scmIc a de rê|)('li- pliisinirs luis |i.ir Cliliianl. en |i.irliiij||ir 
(lari.s (lcii\ terres cuites clianii.iiites : le Ixiste de :\l'"" lliillanil (eulleeliuii A.\iiard; voir l'article de 
11. Caiitiiielli sur llixpKsiticpii riUnispeilive de Lymi. en l!)(U, dans la l'.iizitli- des Ilediix-Ails. ann(!e 



332 l.A HEVUE DR LA HT 

réussite la jjIiis heureuse? Le marbre de Lyon, earcssé par le ciseau d uu 
artiste i|ui avait passé sept ans en Italie parmi les praticiens impeccables, 
est peut-être trop parlait pour le goût d'aujourd'hui '. Il restera toujours 
l'œuvre de Chiuard, telle que le sculpteur l'a fixée dans une matière impé- 
rissable, et le seul buste de M'"" Récamier sur lequel il ait lui-même gravé 
sa signature. 

Le buste lirillat-Savariu a été moulé sans doute dans l'atelier de 
Chinard : on en connaît des exemplaires en plâtre, dont l'un se trouve 
depuis longtemps eu magasin, au musée de Lyon, et une réduction 
ancienne en bronze, avec une variante dans la coill'ure-, Mais c'est d'après 
le buste qui vient d'être acquis que la réduction, dont les moulages sont 
partout, a été exécutée. Par qui'i'M. (lonse ri'pond encore à cette question : 
K l'ar Ciiilllel .1, dit-il. Kii altcndant une preuve, on peut rappeler que 

M""' (je SeruK'sy, l'élève de (Ihinani. ([ui avait reçu M lo'caniier dans son 

salon lyonnais, en 1SI2, l'Iail la cousine germaine de M. ^imonard, et 
qu'elle a pu avoir toute l'acililé pour voir et copier le buste qu'il possédait \ 

La (lueslion de date, que nous n'avons pu résoudre à propos de la 
mutilalion, se présente de nouveau à propos de la iédu<iioii, qui mettait 
l'oMurc dans le domaine public. Mais celle question se fiose de manière 
beaucoiqi plus pii'ssante à propos île Iteuvre originale. 

Nous n'avons sur ce point aucune donnée certaine. M. llerriot a pensé 
que le buste avait v\v exécutt' en iSI2, lors du séjour que M'"" Récamier iit 
à Lyon. Iji l'Il'el, si l'on admet (pi il soit antérieur à cette date, il faut 
sup[)Oser (|ne (lliiuard a lait le voyage de Paris pour rejoindre son char- 
mant ui(i(l(''!e, ipd s'y Irouvail diquiis sa sortie du couvent lyonnais de la 

UU).'), t. I. [1. I iO i-l suivniilcs) ri If pm li;iil ilc jc((n(' Iiièimh' en rolic ilriullclri' i|iii .i |i.iiii en HMIS ù 
lE.xpdsitiHii de Ha;;atelle Kc'iiiiiios ili - Inns i;c|Mililc|iirsi, S(iii> le il" .')li ; M. le cniTile île l'irilia Loiii^a 
en possède mi plaire anoieii. 

1. l'oiirlu leelmi(|Ue, le liiisie il<' Lyon [lenl. rire ciniipare an liiisie •\r .M"° Jaiicuurt par ('lilnanl 
(1799; eoller-lioii île Penha Longa) : même tiiarliie, uièiiie ton mat de eheveu.x, travaillés à la râpe et 
an tr(!pan, inrNM' poli des (étoiles, ipii ont un liii.saut de soie. Le buste de Lyon ne le cède, pour la 
souplesse vivante de rexéenlion, (|n'an niaj;nilii|ne linsle de Fiiiiperaleiee Joséphine par Cliinard 
(iiiènic rolleclioni. 

2. ('.ollerlnm île l'enlia Lon:;a l.i' liihn reloinlir en .irnere sur les lioiieles et les voile ii[rsi(ur 
eoinplétenieiil 

■i. Le nuirhre de Lyon porte les Iraees d nii inoiilag.'. qui restent assez apparentes sur le dos nu. 
M"" de Sernnisy avait lait « une colleetion des bustes de tous les homuius distingués que Lyon rru- 
leniiail .alors .1. M»" Lenorniant, ipii a vu les biisles elie/. Artaud, conservateur du luusëe de Lyon, 
ne inenlioiiue pas, parmi ces o homnies ", M"' Kéeauiiér [Sonoe>iirs et Coi-respundance. p. lOi . 



Li: BUSTE IJI-: Mmt KKCAMIEK 333 

Déserte. On ne tionvc aticiinc liace de ce voyage dans la Itiographie du 

sculpicnr, snr laquelle peu de détails ont été jusqnici recueillis '. l'ourlant, 

ce voyage est nn lait av(''ié. Chinanl Ini-niènie mentionne le buste dans 

une note rédigée de 

sa main, vers 1808, 

ce qui place l'onivre, 

au plus lard, dans les 

premières années de 

l'Empire. L(> seulp- 

teurvient lie parler de 

sou groupe de Pcrscc 

cl Àii<ln)niv(lr, et il 

eiiiili ' : « i,e plâtre, 

e.\pos(' au Salon de 
l'an \lll (,;i 1\, se 
voit actuellemeni 
(■lie/ M. Récainiei', 

liaïKpiiiia Paris, avec 
dilVeienls bustes (I 
slatues-poitiaits, no- 
tamment celui de 1,1 
Ijidie M"'" lîécaniier, 
qui a été aussi.exposé 
au Salon ' ■>. S'agit-il 
du ///r///rS;don île l'aa 
\ III ou l\ ' Chiiiaril 
avi(il l:i meiiKiire 
courte : son nuni 
mau(|ile siirli'slivre!:! 

''•^ '"" ^"' '■' '''■ '■"' 1\" • l'Misqu.- l'artiste nous lai.sse en suspens, il „.■ 
nous resie (pi'à inlerroger son lenvre. 

.,n.!.;,.''"^T^'T'^"° ''"'""'"'* ''-^ '■'""«'■'» '-^ '■•"'« ""-'^•■K' ••" Mu^ee d,..s .4rts décoratir.s. 0„ ,|,„t 

■-■ \^- CauUmuWx. Gazelle des lii'an.r-Arts, un. iiiU- p 143 
1 a.. .\, Ml. .\ni. Le livrel rie I nn M ,„aa.|ue a la collection des livrets .!,• 1:, l!ihliul(„r,Me nall„„;,le. 




Kl r.. M. in Mdiu.N. — MMf Hki. \MiKii. 

r4'iltlinT. - iMiiM'c lie Vi'l-;utlr^ 



33', LA REVUE DE L'ART 

I.o costume et la coiffiire peuvrnt llxcr une date. Le sculpteur 
Ivdiiiiais n'a pas t'ait de la reniiiii' ihi l)aiH|uier une déesse. On dirait 
([Il il a costumé M'"^ r.écamicr en M™^' Tallien, s'il n'avait remplacé la 
robe blanche,' sous l'écliarpe, par le voile invisible de la pudeur. Déjà 
celle demi-nudité reporte l'imagination vers les années du Directoire et 
du Consulat. L'écharpe à glands, unique vêlement d'une femme qui semble 
sorlii (lujiain ou du lit, paraît antéiicurc à 1 au XIII, n\\ l'on voit triompher 
le sc/uilL Le foulard de soie, qui fait deux fois le tour de la tète, cache 
en partie un bandeau de métal, une sorte de diadème à l'antique, posé de 
travers, à la française. Les figurines repoussées qui décorent ce liandeau 
sont des amours pompéiens. Sur le médaillon signé, ces amours menacent 
de leurs arcs une Psyché implorante. Sur le buste de Lyon, le peigne 
enfoncé dans les épaisses torsades de la chevelure est un faisceau des 
flèches de l'Amour. Ces flèches sont innombrables dans les coiffures du 
Directoire et du Consulat. Le « collier d'or en bandeau » se combine avec 
les nattes, dans le Journal des Dames et Modes de l'an XII, comme le 
bandeau d'or aux amours sur le marbre de Chinard. Le foulard à deux tours 
est disposé sur les deux bustes de Belley et de Lyon, à peu près comme 
sur le portrait de M'"" Récamier vêtue à l'antique, œuvre sincère et 
médiocre d'Eulalie Morin, ([ui est au musée de Versailles' ; cette toile 
porte la date de 17'.t9. Lutin, la coiffure du buste de Belley, foulard, 
nattes, meud de cheveux, ijoucles rejetées eu arrière, semble inspirée 
par un ■< turlian de codfeur », gravé dans le Jou/iuil des Daines et des 
Modes du l.T germinal an XI (.1 avril ISO.î). Le marbre lui-même est 
certaiiieiiiciil ilii temps du Consulat. Nous avons devant nous, au musée 
de Lyon, M li('camier telle qu'elle était tin(| ou six ans après sa ving- 
tième année. 

Ce (|U(' les adiuirateiu-s de sou buste chercheront en lui, ce sera moins 
I art e\(|uis (lu s(ul|)teur (|ui la posé et drapé que le secret de cette lieaulé 
sans seconde. 

Or, il sullil de l(unrier autour du marbre pour apercevoir dans le por- 
tiait de vérilal)les coutradictions, images de celles (pii ont exercé la critique 
des analystes de M""' liécamier, partagés entre sa coquetterie et sa boute, 

I. Ac'iiuis à 1.1 sciilr de IK!i:i. 



I.I-: lîUSTE DK M"' I{I':c:AMIKR :i:i5 

également célèbres, et (jui lui asservir riit, pour un Icnips ou |iniir la \ ic 
des lioinines aussi ditïéienls 
que neiijamiii Constant et Bal- 
lanclie. Déjà l'on avouera que le 
geste pudique semble contre- 
dit par les charmes (pi il (Uiict 
de voiler. Mais il faut regarder 
le visage : suivant l'angle sous 
lequel il apparaîtra, il pren- 
dra deux aspects dill'érents 
et presque opposés. Ces deux 
aspects, deux photographies 
ont sulli pour les révéler à 
M. Henry Ronjon, qui les a 
notés avec sa finesse coulu- 
mière '. 

« Vue de l'ace, l'eHlgie de 
J uliette ne dégage q u i u nocence 
et pudeur. » Les yeux baissés, 
les jouespleincs comme un fruit 
à poiul, la iiouche d'enfant, 
tout donne au buste cet « air 
jeune fille», dont a si idliiucul 
parlé M. Jules Lemaitrc, cl (pii 
émerveilla, comme l'apparition 
la plus inattendue, sous le l>i- 
recloire. L'asj'métrie des deux 
moitiés du visage laisse à l'ex- 
pression une mobilité singu- 
lière; le sourire très doux (pii 
voltigesnr le marbre se nuance 
d(> mélancolie. M'"^' lîécamier 
était peinée de faire souffrir; 
mais elle continuait. l'ouripioi y ."^ou prolii nous en dira (pudque chose. 

1. 1. Kn Miirgi' », Ju /V////)j, it juin VM'K 



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Cliché E. Berlaux 

C\NnvA. — Mmk IIkca.mikh en Hkathic k. 

lîiish' marlirp. — Mus/t de la villr «le l.voii. 



.■{36 LA REVUE DE LA HT 

Ce profil est tout eu londcurs cl il('licaloinoiit siniioiix dans la cniiilio 
o'rassc tlu menton et le retrous.sis des Irvrcs ; quant au pclit nez, rien de 
moins angélique. « Il est adoiable. le nez de .lulielle, si mutin, si frémis- 
sant, si nouruuind des Fruits détendus! » M"" Leuorniant l'a décrit avec 
une spirituelle exactitude, ce nez «droit et réoulii r, mais hien français ». 

Il l'iit ])U iuipiii'tei' iciix qui oïdiliairnt tout jMUir la st'duisante tille 
lie la jolif et frivole M'"" lieruanl. Mais |dus d un, l'bloiii, l'aura mal vu. 
Pour Lamartine, qui regardait vite et. de liaut. M'"" liécamier(en IS22) aun 
" nez grec », avec « des yeux trempés de la rosée bleuâtre de l'àme ». Ce 
même nez. c'est celui qu'a sculpté Canova. Préciséau'ut le musée de Lyon 
a acquis eu iSfiO le tli'teslable huste ipu' le ui:iitre italien lit en ISI.'i. lîieu 
n'est plus piquant ((ur de v<iir aujoarillnii, si près du Imstc de (liiinard. ces 
yeux levés au ciel et ir lu'Z droit fouimr utt niui-. M""' Récaniier demeure, 
dans la galerie des bustes consacrés aux ■• Lyonnais dignes de mémoire », 
telle (pi'rlle avait été dans i'imigiuatiou dantesque du L\onnais liallanche, 
([ui dédiait sa Palin^éiiésie « à celle qui avait été vue comme une vive 
apparition de lîéatiice ». 

<i Le nez de Clf'opâtre, s'il eût (''ti' plus couit. la face de la terre aurait 
changé. » Pascal en était il sûr';* Et Antoine et (Jésar ont-ils vu ce nez 
historique tel iju'il était et avec les mêmes yeux '' Pour le liez de W" lîéca- 
mier, pers(uiue, maintenant, ne s'\' trompera. Nous pouvons nous lier à 
Chinard : il se trouvi' d'accord avec David, l'incorruptible, avec lefiénevois 
Massot. froid et exact', (pii, en peignant M"" Itécanuei' île face, laissaient 
deviner ([uel(|ue <hose du prolil ipie nous nioulre le buste. Le marbre 
nous dit avec son sourire (pu' la beauté ipii fut triomphante, depuis le 
Dii'cctoii'e juscpi'à la Restauration, était du sièele de ( iieuzi' et de Boucher. 
Otte petite d(''(ouvei1e ne sei'a pas le moiiulre plaisii i\v ceu.x qui vien- 
dront voir a Lyon la plus célèbre des Lyonnaises, ressuscitée par le 
meilleur lle-^ seulpli'uis lyonnais. 

]■:. BEin^AU.x 

I. Si'ii- II' laliIcMii :i|r|i:ii li'ii.iiit a M. Uclpluii, ilf Lvuii, l't rf|jii"lull i-ii lùle de l'uiiviage de 
M. ll.riiut. 




Kl oii.es t: 



X K A I K ^ C E J, U s ï 11 É E ( P E 11 S E , XIII' 



LES 



NOLVELLES SALLES DU MUSÉE DE CO\STAML\OPLE 



DKvvNT TrhiMili-KiiMiilik, - h- /.ios^j ur mrr /aïmccs. - ^ nu MiiMa-iiie 
l'Ius lin Mahonirl II c |i.érant, grand saLiviir. eliarnrant l la 
t'Hc de ses troiip(;s, twitraut à cheval dans l'éolise de la Divine 
Sagesse ; il semble que seul un prince pliilosoplie et, dileKanle, 
épris darf el ,],. rêverie, aii..Min.„x de silence et de beaux paysages, ail pi, 
conslniin', loin de son palais ^ sur celle eulline IimiJoius rafraîchie par la 
brise de nier, celte didicielise M Inlie » 



1. Second o( ilcriiipr nrlirlc. V,,ir 1,, ller„c, t. XWI. p. 2.)1. 

iceiiiimt f|i 

nmre par co nom,- I,. p.lais dans r,.„,.ei„.,. duip.ol Jl .'jlist^i ,e „„^éc,- est en réalité le l'at,ns 



larLÎÎ"r''"f ," '.'"''''"'^ "" ■'"'■■'"' ^'""■- «"rleniplaceniont ;,u'om,pe a„jourd-|,ui U- nilnislère de 

^' r • ' ! '^',':':^'^^''T' ■'::'""\'';^^- «-'•■• "■ '•""'■' ''<""- ^^ .- -o.. désignons d-::,;: 



A>„/; -an. sera,, ,„e le. Turcs appellent ..1...;..,.,,,;,. ■■;;:;:;: :;;;;,:;;; ^ ",z"';; ^: 



I.A IIEVI'P. IIK I.AIIT. — XXVI. 



43 



338 LA REVUE DE L'A HT 

C'est le plus ancien drs nionnincnts (juc 1rs Turcs aient élevé à 
( Idusta ri liri(ij)le après la prise de la ville, et c'est le seul qui puisse aujour- 
(I hui irons donner une idée de leur architecture civile à celte (''pnfpi(\ 
A (T double titre, il mér'ite de nous arrêter riir nuinient. 

Le plan en est simple : c'est, à l'extérieur-, un édifice carré, que pro- 
longe, en arrière, une petite abside à cinq pans; sur tnute la largeur de la 
l'açade règne un balcon couvert (jue protégeait autrefois un grand auvent 
de bois; il repose sur quatorze colonnetlcs octogonales, qui, montant 
jusqu'à la partie haute du monuruent, y reçoivent la retombée d'ogives 
persanes, au-dessus desquelles courent une corniche alvéolée et une petite 
attique, ajourée d'étoiles, qui se continuent sur les trois autres côtés; à 
riuti'riiur, c'est une croix grec([ue, supportairt, à la croisée de ses bras, 
un tarrrbour rectangidaire sur lequel une calotte sphéri([ue repose par 
l'intermédiaire de trompes alvéolées; les quatre quartirrs de la croix sont 
occupés chacun par une chambr-e. 

Co plan ressemble singulièrement, comme on l'a di'^jà noté, à celui de 
la Mosquée Verle de lirousse et témoigne inconteslableiuent de certaines 
influences byzantines. La roupole sur trompes révèle au contraire des 
mr'diodes de construction persanes, et la décoration parait aussi l'ceuvre 
d'artistes de l'ir-an. Elle n'est conservée que sur la l'açade et dans quelques 
parties de rintérieiu' ; mais, si ré'duite qu'elle soit, on en peut encore juger 
la bi\auti'' de composition et de color-is. Elle est toute en l'a'ieiices, — de là 
Ir nom du kios(pie, — ou, |dus l'xaricnicut, en liri(pies et en carreaux 
vernissés. Ia'S airtes, arr droit des deinières colonnes, sont recouvertes de 
dessins géométriques, blancs. lui(|uoisi' et iilcu de coljalf, parmi Ies(iuels 
appar-iil Ir nom d'.Mi, neveu du Prophète; soirs la voussure de l'entrée, 
dessins cl coloris sont les mi''mes, mais le principal motif y est ftuu'iii 
par une iiiscriplion arabe rpiatre l'ois ri''pétée : \Vclci,vcl,'l,rliii nia l,!uiHI,i .le 
uiv remets a /un/ (■/■('(/Ici//']. I^'arclrivolte de celle voussui'e, les tympans 
lies fenr'tr'cs, |ilacees à ilinite et à gautdie, sorrt revi'tus, non jilus de 
briques, mais de mosaïques de fareriee oi'r oiidirlent des l'incearrx blancs, 
a rarrreaux turquoise, à ellloresc'ences jaurres ou violet de manganèse, 
di''cou|)(''s avec urre sùi-ete de mairr ti'lle, ([u'à (prelques mètres de distance 
les joints n'en a|qiaiaisseril jilus. Sur- l'ai-cliis olle. de jielits médaillons 
(ii-i ulaiies. i-enqilis (le (-arae|er-es coulii|ues, r-i-pè|eiil l;i |j|ii-ase : Allah e/> 



LES NOUVELLES SALLES DU MUSEE DE CONSTANTINOPLE 



3:U) 



ber [Dieu esl grand); sur les écoinçons des tympans latéraux, d'autres 
médaillons portent quatre l'ois, dans la même écriture, les noms de 
Mohammed et d'Ali. Cette répétition du nom du grand calife des Chiites 
équivaut presque à un certilicat d'orit;in(> ' et piouve, avec une quasi 
certitude, que toute cette décoration est l'anivre de Persans, l'architecte 
lui-même eût-il été un Turc ■'. Audessus de la porte, une grande inscriptimi 
persane développe ses caractères blancs et jaunes, sertis en mosaï(pie sur 




F k; . 1 . — ■l'ini IN 11. I Kl l'.vr. ii k . 



un l'iind lili'ii, |iarsi'Mi('' de lleiiretles et de linceaux. L'intérêt liisloiique 
n'en esl |ias iiiiiiiidre i|ue l'elVet décoratif : elle nous ap|)rend ipie le nionu- 
nii'Ul lui aili('\ (' à lu lin du nuiis l!aln-nl-akliar S77 se|)lrMilirr-(n'lnlii'e I 'i72\ 
A l'inli'rieur, la cliainliie la niirux cnnseivi'e, celle de l'angle sud- 
ouest, à gauchi' de I aliside, est revr'tue, jusiiM'à uii-liaiileur, de caiM-caux 
hexagonaux Ideu tiin|uoise, antnur desquels des |)lai|iies triangulaires, 

1. On s.iit i|iK" les l'erMuis C/iiiles suivent la triidilldii il Ali. liiiidis quu les Siiiniilcs. .\|-al)cs cl 
Turcs, rrcdiinaissciit couinic liéiiUiTs et successeurs du pruplu'li', Alimi Hekr el Uuiar. 

2. La tradiliiiii (|ui allriliiic IcTcliiuili-Kicuilik à 1 arrhilccli' liirc Keiii il eddiiir iic rc|iMsc, aidant 
que j'en [mis juucr, sur aucun.docuiiieut sérieux. 



:m LA REVUE DE L'ART 

hlfii (1(> cobalt, dessinent comme de grandes étoiles ; chaque panneau est 
encadré (\'\\ii rang de briques d'un beau violet de manganèse; ailleurs 
l'hexagone, en bleu de cobalt, est cerné d'un lilet blanc ou turquoise, ou 
cantonné de petits carreaux de cette dernière couleur ; sur ces teintes 
plates avaient été posés, — sur l'enduit et après cuisson, — des ramages 
d'or, fixés au l'eu de ninullc: ils ont disparu presque entièrement; mais, 
aux ('iidroits où ils sont consci'vés, ils (lonncnt à cette décoration, surtout 
(piand ils se détachent sur le blrn iji'ofond du cobalt, une richesse et un 
éclat incomparables. 

Le kiosque a été restauré au xvi" siècle sous le sultan ^lourad. Nous 
le savons par une inscription en vers, du poète persan Assari', sculptée, 
dans la chambre que nous avons décrite, sur les côtés d'une niche où l'ut 
alors installée une jolie fontaine de marbre, ornée de fraîches peintures 
représentant un paon tout rayonnant d'or entre des rameaux de pêchers 
en fleurs. Depuis lors, il est probable que le kiosque fut abandonné à lui- 
même. Kii 1 875, quand on y déposa les antiques de iSainte-lrène, on supprima 
l'escaliiT ipii était placé sous le balcon et on le remplaça par celui qu'on 
voit sur la ligure (iig. 1) : addition sans doute nécessaire, mais fâcheuse, 
car elle rompt l'uniti' de la farade et reste sans liaison avec l'ensemble. Il y 
a deux ans, après que ces mêmes marbres eurent été transportés dans l'aile 
nouvelle du musée, Tchinili-Kieuchk, discrètement restauré, devint un 
nmsée d'antiquiti's musulmanes, lîarement il y eut harmonie plus intime 
entre un édifice et sa destination. Les objets d'art musulmans étaient, 
jusque-là, accumulés au prcniii-r étage du musée des sarcophages, dans 
une salle (|ui avait un peu, — on ])eut iiicn Ir dire aujourd'hui, — l'aspect 
chaotique d'un magasin d'anti(juaire. (,)uand on les vit dans le kiosque, 
chacun en bonne place et groupés par familles, ce fut comme une révéla- 
tion de tiésors ignorés, tant la beauté du cadre et la douceur de la lumière 
les nii'ItaiiMit en valeur, llallil bey s'était dévoué à cette tâche lono-ue et 
di'licalc ; il y avait apporté, avec un goût très sur, sa coniuiissance appro- 
[■(uidic des hisloiri's oricnlalcs et des arts islauii(|ues. (les notes lui doivent 
beaucoup, i-l jr l'eu rcuiiTcirrais s'il n'avait à l'axance refusé tout remer- 
cieiiHMit. 

1. Li- |i!ivilloii y csl appelé Si/ii<-ha Serai, expression i'i|iijvalciile a Tciniilli-Kicuclik, si/r/chit, 
rdiniiic Icltiiii. signiliaiil r.-iïciice ; (■(iniparez la S?/ii,-/iiili/ M<'-</n-ssf à Kouia. Tciiiiii vjrnt île frliina. 
la Chine. 



B Kr»g«r bc 




Kcvuo do l'Art «itcion e^ ModTi 



LAMPE DK MOSQUEE 

Faience; fabrique de Cou (raya ou de Nicée f XVI ? Siècle) 

( Muwé» d»! Conetantinople ) 



Ifnr. J J Teneur 



LES NOUVELLES S,\I>I>ES DU MUSEE DE CONS FAN TlNi )1'LE 3'i 1 

L;i sculpture eu pierre dure est toujours restée, chez les umsiilmaus, 
d'uuc pratique assez liniil(''(', et sauf (juelques exceptions, elle est j)iireiiicnl 
décorative. La matière présentait de grandes diiTicultés de travail ; elle 
n'avait pas, comme les l'aïences, cette beauté de couleurs à laquelle les 
Orientaux sont très sensibles ; elle se prêtait, moins que le bois, à recevoir 
un revêtement pohclirome ou incrusté. A part le relief de Konia, dont 
nous avons parlé précédemment, lafignre humaine est absente des pierres 
islamiques (In musée. M. Migeon a déjà i-eproduit dans son Manuel^ un 
linteau de niche qui provient de Diarbékir. C'est une dalle rectangulaire 
dans laquelle sont évidés deux petits arcs aux Ijords découpés (le mut if 
fait penser à l'archivolte de certains cil)orinms chrétiens); dans l'écoinçon, 
entre les arcs, deux faucons ou deux aigles adossés tournent icui' tète 
l'un vers l'antre, et, sur les tynqians, des dragons ailés volent à travers 
les eni'dulenients d'ara]ies(iiies ; la sculpture, plate et découpée à arêtes 
vives, est d'une grande pi('cision et d'une grande vigueur décorative ; à la 
partie supérieure, une frise tl'insci'iption en couliqne Henri a ri'sislé 
jusqu'à ce jour à tontes les tentatives de déchiirrement -. 

Dans une armoire de la même salle, sont exposés de très intéressants 
fragnu'nts d'une petite frise en stuc moulé ; on _v voit, en plus île ([uehiues 
motifs géonuHriqnes, des animaux : h'vrici's, lions, oiseaux, paons, se 
mouvoir parmi les tiges d'un rinceau végi'tal ; Ihonimey est nn'me repr(''- 
senté plusieurs fois et figure à cheval, debout ou assis, avec ties rondeurs 
de formes qui semblent dénoter une origine persane. 

Je serais tenté de croire que le linteau, comme les stucs iipii smil de 
même pi'ovenancei, ddiveut (''Ire atliibués à cette dynasti(^ tnrcuniane des 
Ortokides, (pii paraît dans la M(''sopotamie vers la lin du \'' si(''(le de 
l'égire. Ces princes, ({ni furent, au début, vassaux des Seldjoukides, 
paraissent avoir été d'une orthodoxie plus accommodante encore que 
celle de leurs suzerains. .\ cet égard, la si'rie de leurs monnaies est très 
curieuse; non seulcnicnl l'aigle à deux bMes y parait à ])lusieui'S reprises, 
mais ils ont fi'app('' des coins (■opi(''s sur des pi(''ccs romaines, byzantines 
ou sassanidcs, et n'(nil même ]ias hésit('' à repruduirc le (llirisl, soit en 

I. I'. 7tJ, lin- (ili. 

J. M. Migeon l'a puliliée coiniiie un n fronton de porte»: ses iliiiunisioiis ri'iliiitcs et l'ahscnce 
(le tiJLit .SL-elleirifnt ne semblent guère convenir ù cet emploi. 



342 LA REVUt: DE LA HT 

Imstc. avec \r niiiihe crucigère, soit assis sur un trône, à l'imitation des 
ninnnaies de Manuid Coninène. 

Les arts du bois sont représentés ici par un certain nombre de pièces 
d'un très beau style. Un grand mimber (chaire à prêcher) d'Ourfa, l'ancienne 
Édesse, avec ses parois recouvertes de motifs géométriques, dessinés par 
de fines baguettes profilées, et sa rampe ajourée (flg. 5) rappelle de très 
près les o'uvres de l'école du Caire, en particulier le mimber de la mosquée 
de Kaït bey, au KCnsington Muséum. (|ui est du xv" siècle. Les Heurs 
priiilcs. d'une exécution très négligée, (pii eu remplissent tous les petits 
panneaux, n'appartiennent peut-être pas à la décoration primitive. D'un 
grand mimber siddjcmkide, di'couvert à .\ngora et daté par son inscription 
de l'auncc (il»!! II. !l29!>/i;}00 ap. J.-C i, il ne reste que d'importants IVag- 
iiirnts où se ((iiiiliiui'iil iugi'uieusi'nnjnt les rinciMux persans et le dé'cor 
liu(''ain' clirr aux i'IumiIsIcs arabes, l'n grand cou/si Iriluine), malheui'cu- 
semenl incomplet, de même provenance, l'st divisi' en panneaux, treillages 
comme les ouvertures d'un moucharabieh et encadrés par une /('me toutl'ue 
d'entrelacs d'une stylisai ion très vigoureuse et très décorative. 

Nous reproduisons, à la figure 2, un i-n/z/r reuuirquable qui est une 
liièce historique. Tous les voyageurs connaissent ces lutrins, formés de 
di'ux plam lirs articulées en X et (jui servent de pupitre à lire le Coi'an. 
Le musée en possède plusieurs, de fabrication turque, incrustés d'ivoire, de 
nacre et d'écaillé. Celui-ci est une univre de pure ébi-nisterie. Il a appartenu 
à Kai Kaous, — très probablement Ka'i Kaous II, — fils de Kaï Khosrau, 
sultan de Kouia (.\ii'' siècle. La partie supérieure est tout entière recou- 
vert»^ d'une inscription religieuse où figure le nom tlu sultan; le panneau 
inl'i'rieur est tiisch' d'arabesques du plus Ijeau style persan. 

I lie des gloires du musée, c'est sa collectitm de portes sculptées. 
Deux ont été déjà jiubliées par M. Migeon, aux figures 102 et 103 de son 
Manuel. Celle que nous reproduisons ici (fig. 3) est de provenance inconnue. 
(.)uand, il y a qui'l(|ues auin'es, le palais l'envoya au musi'C, elle était 
recouverte d une |ieiiilure blanche si t''j)aisse ([ne la surface en semblait 
pres(|ue lisse; ce badigeon barbaie fut gratti' minutieusement; la décora- 
tion sculj)ti''e l'ejiarnl. cl, chose cuiieuse. ou vit peu à peu ressortir les 
couleurs primitives ipii. sans relrou\er leur preiuière intensité, gagnèrent 



LES NOUVELLES SALLES DU MUSEE DE CONSTANTINO['LE 



S'i3 



une prortiiideur L't uniMlialiur de tous ([iii en au^ineate lieaiicunp la lieauti'. 
L'ornement est tout nvonK'lriqiie ; les petits compailiiiienls du |iaiiiieati 
central sont creusés de lines 
arabesques; en bas, ils 
étaient remplis par une mar- 
queterie d'ivoire ; en liaul , 
décorés de mcine , ils en- 
cadrent une inscriplion : La 
vie n'es/ (ji/'iiiw heure, fais- 
en une tfuvre niériloirc , 
dont les lettres se détacheid 
parmi les sinuosités compli- 
quées de rinceaux persans. 
Les tons ;ippliqués sur les 
panneaux sont le muge et 
le jaune; le bord, peint en 
vert , était animé de quel- 
ques fleurs, tracées avec un 
vert plus sombre ou un rouge 
lirun ; sa surface unie met 
en valeur les parties travail- 
lées; une feuillure linement 
ouvragée, de belles ferrures 
ajourées complètent un en- 
semble qui, sans avoir la 
somptuosité ni la fantaisie 
de certaines menuiseries 
arabes ou scidjoukides, est 
d'un grand elfcl et d'un style 
1res noble. 

I>ans les deinierii; 
siècles, l'arl hirc sendile 

avoir pris, de i)lus en plus, h; goût des bois iin'rush's : on pouira voir ici 
des ])()rtes, des volets, des boiles à Coi-au r\ des cassettes, exi'cuh's dans 
celle teclmique avec Ijcaucouj) d'habileté cl un sens très lin du [jitloresque. 




Kl r. . 2 . — M A II 1,K l!N H (II s 

( A li r s K I. Il .1 1 1 u K 1 u i; , X 1 1 " si v. r; l E ) . 



;i'.', l.A REVUE DE L'AHT 

(,)iiaiil au rocoro, ihuil on peut déplorer l'influence en Orient, mais qui n'y 
produisit jias toujours des ci'uvres méprisables, on en pourra juger par une 
yrnude console dorée, à f)i('(ls torses, et par deux haonldous (étagères à 
fez), d'un dessin fort élégant, avec leurs enroulements Louis X\' et leurs 
gracieuses guirlandes de roses. 

La céramique est l'art oriental ])ar excellence. C'est là qu'il a produit 
quelques-uns de ses chefs-d'œuvre les plus séduisants ; c'est là (et sur les 
tapis) qu'il a jju, le plus librement, se laisser aller à sa passion des couleurs 
lirillantes et à l'ingéniosité de son imagination. 

La collection de céramique persane est encore pauvre. Elle comprend 
ccjjcndant une belle frise d'inscription, et quelques fragments de briques 
à reflets métalliques et décor m relief, (jui semblent dater du xiv" siècle ; 
au Mil' appartiennent sans doute ces étoiles octogonales (voir la ligure en 
tiic de l'articlei, auxquelles manquent, malheureusement, les croix entre 
les bras desquelles leurs pointes s'inséraient ; des oiseaux, des panthères, 
des lièvres et des personnages humains y sont dessinés parmi le décor 
lliuaj (|ui serpente sur un fond vermicnlé à reflets d'or. Les traits de 
di'lail l'tant indiqués par le même ton, l'enseinhle est un peu confus; le 
bleu de la boi-dure, posé rapitlement, manque un peu de force et d'accent, 
mais le rellet est si chaud et si vibrant que tous ces défauts disparaissent 
dans un chatoiement de couleurs. 

Les amateurs seront heureux de rencontrer ici une fort belle collection 
de faïences syriennes, de la fabrique de Rakka. Si elle ne possède pas 
(iuei(|ues-unes de ces pièces intactes et parfaites qui ont déjà pris place 
dans plusieurs colli'elions eui-oj)éennes, elle a du moins le grand avantage 
du nombre et de la |>rovenance certaine, jiuisqu'elle est sortie tout entière 
de fouilles dirigées, au nom du musée, par Th. Macridy bey. 

On admet, en géïKMal, ([ue la faiirique remonte au calife liaronn er- 
Ili'cliid, (pii s'(Mablil peiidaiil un cerlain temps à RakUa (probablement 
r ancienne Nikr'plinrioli Li'dnlopolis . (piand des dilliculti's |)olitiques r(d)li- 
gèrent a quiller llagdad. La ville lut (lelinile en I2.")'.l, et il est vraisemblable 
(jiie la pbi[)art des pi'oduits (|ue nous poss('doiis sont de cette dernière 
(■•jioque. Ils jiroviennentcei'tainenieiit (Vww lal)ri((ue locale et en représentent 
piobablemenl les rebuts, car dans les milliers ih; vases ou de tessons que 



J^^mSa^ ^^^^^'i^^^ 







LES NOUVELLES SALLES DU MUSÉE DE CONSÏANTLVOPLE 3',5 

Macridy hcy a trouvés entasses au uii^uic cudi-dit, la proportion des 
« ratés» était très considérahlc La tcciini(iuc en est très simjilc ; la 
couleur et le décor posés 
sur une terre rosée , 
assez grossière, le po- 
tier trempe son vase 
dans un enduit siliceux, 
en le tenant par le pied, 
qui, en général, n'a ni 
couleur ni couverte et 
montre la terre toute 
nue. Amphores sans 
anses, grandes coupes 
évasées à pied, liou- 
teilles à une anse et bec 
lobé, vases pansus très 
convexes , coupés net 
sur l'épaule, gobelets, 
écuelles , bols , petites 
lampes, telles sont les 
Formes les plus fré- 
(juentes. Les coloris sont 
d'une grande variété : 
le bleu y domine, avec 
l'ornement en noir ; le 
vert n'y est pas rare ; 
on y rencontre aussi 
un gris olivâtre, et le 
brun, sur un fond blanc 
légèrement teinté, par- 
fois avec surcliargt's en 

bleu ou en vert. Le répertoire des motifs est pauvre, très stylisé et st)u- 
vent d'une exécution très grossière. Signalons un iiiricux i'ragnient, où 
l'on voit un centaure tirant de l'arc, un aiilrc avec un |)ersonnage assis, à 
face poupine, de style [)ersan ; le diTor plastiipie n'a|»parait (|n'à titre 

LA KKVUK l)B LAR T. — XXVI. 11 





' ^rr'vac^^r/^ 



h-yvi^^' 










-^-' -- - ,1 ai. - 

F 10. .■). 

Pou TE EN BOIS, AVEC I N C 11 II S T A T I O N S 11 ' I V u } Il E . 



3'i6 I.A REVUE DE L'AKT 

d'exception d Idujoiirs sous des l'orrues mollos et confuses. La beauté 
de ces vases est toute daus celle de la couverte : intacte, rlli' a une trans- 
parence et un éclat adiniiahles ; o.wdée par le séjour dans le sol, elle 
se mue en lamelles d'argent sur lesquelles la huiiiére se réfracte et se 
décompose comme à travers les faces d'un prisme. 

Transporté carreau par carreau et laborieusement reconstitué dans le 
transept nord du kiosque, le mihrab de Caraman (fig. 4) est un témoin 
s|ilcn(li(le de l'art de vc^ Caraman-ogldou, qui iii'ritcrent d'une partie de 
la puissance des Seldjoucs. Il jiroNient de la mosquée Imaret djaini et 
dalc du xiv'^ siècle. Dans un grand panneau rectangulaire s'ouvre une niche 
aigut' dont les alvéoles bleu sombre étaient jadis lleuries de ramages dorés. 
A l'extérieur, la décoration se tient ilans une harmonie générale bleue 
(turquoise et cobalti, relevée de blanc, de vert, de violet (manganèse), d'un 
peu de rouge Ijrun et d'or; sur le cadie, une grande inscription de siiliix 
blanc et de couti(pic doré se détache paiini îles arabesques turquoise, et 
toute la surface est comme une prairie merveilleuse où, sur un fond bleu 
saphii'. poussent, autour des rinceaux d'un feuillage d'or, des elllores- 
cences de luiquoise, de rubis et de diamant. 

I'abri(pié en Asie mineure ou imjjorlé, h^ mihrab de Caraman appar- 
tient en ri'nlili'' à lart jicrsan. La formule originale de la cérami([ue ana- 
tolicniie ne se n'véle guère cpi'au xvi" siècle : ce sont ces cari'caux à fond 
blanc, décori's de larges compositions llorales où, parmi le bleu et le 
vert, apparaît, comme couleur caractéristique, un rouge tomate, de compo- 
sition minérale, toujours posé avec un léger relief qui en accroît encore 
la puissance. Appliqué à la décoration des vases, ce procédé a produit 
quelques chefs-d'onivre dont aucun n'est plus achevé que la paire de 
grandes lampes', ]ihi(('es sous une vilrine, au centre um'^uic du kiosque. 
La beauté des bleus disparait malheureusement dans la reproduction : 
on pourra admiriM' du moins la piu-eté de la forme, l'élégance et la liberté 
du dessin ri l'origiiiah! beauté de ces cabociions turquoise posés à même 
sur la panse voir l'eau-l'orle, p. '.Vi\). 

(.'a's beaux vases ont du ("'tie la!iri(pi(''s à Nicée ou à Coulaya. De cette 

1. J'emploie lo mot oons.uTÉ poui- ceUe furiiu' île vases, mais l'aspeel seul i-ii ilit qu'ils n'ont 
jamais pu si-ivir a cet usafie. Ce sunt en réaljle ilrs va.scs de siispensimi ipi .m plaçait dans les 
mos(|uécs pipiii- leur seule lieaule. 




Fni. i. — .\liiiii\i; m; Cauaman ^xiv" sikcl e), 

immiiuiil (11- la Mn)-(iiici> liii.ui-( ilj.uiir. 



LES NOUVELLES SALLES DU MUSÉE DE CONSTANTINOI'LE 349 



ilcrnière ville pruviciiiieiit deux autres « lampes » duiir l'aïence très fine, 
décorées sur la pause d'arabesques, sur le eol de « nuages » eliinois, le 
tout d'un niènie Ideu irris. lui peu plus l'once sur les bords; des médail- 
lons à tond vermiculé portent, réservées en blanc, des inscriptions dont 
l'une reproduit les noms de Mahomet et d'Ali. Depuis que, sur l'un des 
plus anciens vases de cette série, a été lu le nom d'un certain Abraham 



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Fi(i. ;;. 



MlMIlKll Jl'OullIA ^\\I' SliCI-I.K). 



de Coutaya, AruKMiieu mort en LMO, on s'accorde à les allribucr aux 
ateliers de c(!tt(! ville. L'inlliirucr iranienne y est indéniable, mais les 
motii's semblent em|iruuir's aux ta|)is j)lul(M ((u'à la <i''rami((Ui' persane. 

Le plus beau (apis que possède; le kiosque esl repioduil dans la 
récente publication du D' Marlin. C'est uiu' pièce persane de grandes 
dimensions, admirable par la hardiesse du dessin, la liiii v\r de la couq)0- 
sition et la ricliesse des couleurs; c'est aussi, seud)le-l-il. un des plus 
anciens l,aj)is ipii nous aient été conservés : il peut dater du xiV^^ siècle; 



350 LA HEVUr;: DE L'ART 

l'aspoct Cil a ciu'ori' iiii jn'u la riidosse nioycnàoeuse ; rien n'y anuoiu-e 
oiK'ort' les liariiiniiiriises symétries, l'élégaiiec (l(\jà loriiiulée des arabesques, 
les iiidlils d'iiii|inrlaliiiii chiiKiisc (jui caractérisent les plus beaux tapis 
(lu XVI'' siècle. In lambeau provenant d'un grand tapis découvert à Sivas, 
(|iii se trouve dans un état trop misérable pour être reproduit ici, présente 
nu grand intérêt par les faucons à double tète qui y remplissent les 
uu'iiaillons de la bordure ; l'oiseau y est traité d'une manière toute st3-lisée, 
sans aucune trace de ce seulimeut naturaliste (jui se manifeste mi'nie 
dans le décor lii'Mal(lii|ui' des soies plus anciennes; ce motif semble indi- 
ipii'i- ([u'il a ('ir- fabii(|ué pour un prince seldjoukide, certainement dans 
un atelier [lersan. Les ateliers d'Asie mineure ligurent ici par deux tapis 
(le Ladik et un (lliieurdès: c'est une des sections (pi'il serait le plus dési- 
ralile et le j)lus facile d'enricliir, car c'est là, au |ireuiier chef, une industrie 
nalionale et dont les origines, dans le pays m(''me, remontent à rauti(|uile 
la |)lus leeulée. Les tisseurs anatoliens, à l'époque tur([ue, n'ont jilus créé 
de types originaux : ils combinent les nuUil's géométriques des tapis du 
Caucase avec le décor floral persan qu'ils reproduisent dans des formes 
plus rigides et plus stylisées; mais ils ont un 1res vif sentiment du coloris, 
le goût des compositions claires et bien Ijalancées, et, si leur n(vud n'a 
jias la t('nnit(' t]u meud persan, ils ont cependant lissé, à (Uiieurdès et à 
Koula, des jiièces d'iuie incomparable sou])lesse. 

La r-eliuic de la liguLC (i est évidennuent composée à 1 iuiilalion 
des lajiis |ieisaus, C.'esl, vraisemblablement, une O'uvre persane, (|u ou 
peut allriliuer a ! (•|iir(|ue de Chah Abbas ■'■ 1(127'. La reliure oiieulale 
(djild) coni|M-eu(l, oulre les plats et le dos, une soi'te de garde : /i/ti/./c'h), 
adJK'r-eule a l'un des jilals el se raballaul sur l'autre pour proli'ger la 
tranche du livre. Les plus anciennes du musée sont d'origine arabe et 
orn(''es de uiolils iin|)riuies, eiu|»runti's au (h'cor du bois. Dans les reliures 
j)ersanes, Idiiiemeiil e>l repoussi% sur une feuille de cuir parfois extn''- 
nienienl niiiiee, dans des iiialrices en peau de chauieau. très dures, où 
h'> luolir-- oui eli' creus('s au couleau. .'-^nr la l'ace inlerieure des plais, 
appaiaissi'iit des nK'daillons remplis d'aialieM] lies decoii|)ees a jour avei' 
une si piddioieuse liinsse el uue sùl-eli' de main si stuj)eliaiile, (pie c'est 
à jieiiie une iiielapliore (pie de les comparer a une toile d araignée, ils sont 



LES NOUVELLES SALLES DU MUSÉE DE CONSTANT[N()PI>E :55l 

alors placés sur un Inud coloré, rouge ou bleu, sur lequel ils se détaclieiit 
comme une dentelle impondérable. 

Dans le transept sud sont groupés les objets de métal : une seule 
pièce historique, une lanijie ajourée (trouvée à nirglii, près Oedeiuieli, 




l'"lO. G. — UkI. lUIlK PEU SA NE l>i: XVII° SIKCI. i;. 
l'Ial c-l ^■aidc(rai-L. iiilf-Tii'urc) 

vilaycl (II' Siiiyr-nc). pdit.iiil le imni du sulL-ni luandnuk Mdli.iiniiied, lils de 
Kal;iouii, (|ui régna, avec deux interrègnes, dr \2'.y.\ à Li'il. puis une belle 
si'ric de rhaudidiers dr (iiivrr, « art dr Mossoul o, dotil le plus riclio, 
tout iiurusté d'argenl, porte, a la partie supérieure, une inseripliou où 
la haste des lettres s'achève par une tète minuscule : curieux (^xenq)le, 
mais non pas nulipu''. de la scdnclion cxerci'e par la liL;iirc humaine sur 
les artistes musulmans cl t('moignag(' inshaiclit i\r la valcui' prcs(pic exclu- 

1. Cdiiii'Miiv, le .. Ii;i|illsl,-rf lie s.ilnl I is ». .m l.niivre. cl Mi^coii, Mniiiif/, n. l',).4-l:iB. 



352 LA REVUE DE L'AHT 

siverncnt (l(''(orativc ([u'ils attachent à l'épigraphie ; il leur est arrivi' 
d'ailleurs de graver ou de peindre, sur la panse de leurs vases, des carac- 
tères dénués de sens, et ces frises d'écriture ont paru si belles aux archi- 
tectes byzantins qu'ils les ont parfois imitées pour égaj'er la nudité d'un 
mur ou encadrer l'archivolte d'une fenêtre. 

Je ne puis que mentionner une intéressante série d'instruments astro- 
n()nii(iucs, une très importante collection de plats, burettes, écuelles, 
étriers, pièces de iiarnais, en cuivre doré, repoussé ou incisé, précieux 
restes d'une industrie turque, le tombac, qui n'est plus pratiquée aujour- 
d'hui. Et voici des vases à parfums, des brûleurs d'encens, des aiguières, 
dont l'une appartint à la sultane Keuchem, qui construisit léni djami ; 
des armes, des cuirasses damasquinées d'or, des casques persans et 
mamloucks, incrustés d'argent; des instruments de musique et des spéci- 
meus d'écriture : coulique, sulus, nechki, diwani, talik, djéri ; çà et là sont 
dispersés sur les murs de petits chefs-d'(euvre de patience calligraphique 
où, sur un fonrl d'or rehaussé d'arabesques et parfois enluminé, une main 
pieuse et haliile n tracé, en beaux caractères, d'édifiantes pensées ou ingé- 
nieusement combiné le tougiira d'un sultan... 

Je voudrais terminer en exprimant un V(eu : c'est que ce joli musée ne 
servit pas seulement aux études des savants et au plaisir des amateurs, 
mais qu'il fournit à l'artisan turc des modèles et des leçons, qu'il le rendît 
à ses tradilidus aiuieunes, qu'il l'alïranchît des influences occidentales qui, 
depuis si hingtemiis, s imposent à lui, et sous les formes les plus grossières 
et les jilus viles. V.n sCIVorrant de faire comprendre à leurs compatriotes 
la beauté et le charme ilu vieil art national, flamdy bey et ses collabora- 
teurs contribueront de la manière la plus efficace à la richesse et au déve- 

lopjiement économique de leur pays. 

Gustave MENDEL. 






LK CATALOC.IIE M LA VEXTE SOPHIE AHNOllI) 



ILLUSTRÉ l'AU (1 A il K I E L DE S A I N T- \ U 11 1 N 



IES Concourt ont laissé un livre sur Sopliif Arnould, un livre cliar- 
manf , mais à refaire en entier, le sujet n'y étant qu'cllleuré à peine 
i et les quelques pages où se trouve esquissée la biographie de 
la spiiitucllc cantatrice n'ayant d'autre ol)jet que de servir de 
pK'amliule à (1rs lettres inédites, écrites par Sophie Arnould pendant les 
toutes dernières années de sa vie. Sur le resl(^, vir jirivée ou carrière 
théâtrale, rien que des indications suj)i'rlicii'li('s, et \a docuinentation 
d'un journaliste pressé. 

On peut regretter que des curieux, à (|ui le xviii'" siècle était si familier 
et ([ui se sont montrés par ailleurs si friands chi (hiail vivant, (hi petit fait 
caractéristique, n'aient pas cherché à éedaircr d'un jour phis pr(''cis une 
des figures les plus singulières de son temps, dans le mondr du liiéàtn! et 
de la galanterie, Keiiseignés cf)mme ils r('liiienl sur les choses et les gens 
de la brocante, au xviii" siècde, (jnel joli chaiiilre ils auraient pu l'-crire, 
par exemple, sur Sophie Arnould « amateur d'arl », an lieu de s'en lenir 
à cette seule cilalidii de \;i ('i)/7cs/K)ii(/(/iicc (/c (irin/in, ilnlri' i\i' mars 1777: 
(I L(! I)uste de M"'' ( liairon ayant ('-lé expos('', ces jours pass('s, à lu venle 
du cabinet de feu M. Raiulon de l'xiissel. M"" Aruoidd en doubla la première; 
enelièi'e; il n'y (îut personne (|ni se |iermil d'em li(''i-ii' sur elle, e| je buste 

l,A UHVIIK I)K I.'aKT. — XXVI. i.', 



:{5', LA liliVUE DE L'ART 

lui l'ut adjiii;-!'. Idiitc l'assemblée applaudit à (lillereules reprises. Uu 
anonyme lui envoya sur le eliamp le quatrain suivant : 

' ].(irs([Liuii L'applaudissant, déesse de la seene. 
Ttiut l'ai-is t'a cédé le buste de Clairon, • 
11 a coiuiii les droits d'une sœur d'.Vpollon 
Sur uu portrait de Meli)umène. » 

Il eût été faeile de compléter cette information, puisque, sur un cata- 
logue annoté de la vente Randon de Boisset, que possède la Bibliothèque 
nationale, on voit figurer, en regard du <■ liuste de M"" Clairon, de pro- 
portion naturelle, par un artiste savant», vendu sous le n° 274, le nom 
de l'acquéreur et le prix d'achat : ;W"'' Arnoult, 12 livres. 

Et ce n'est pas là un fait isolé : il arriverait plus d'une fois à celui qui 
prendrait la peine de dépouiller les catalogues annotés des grandes ventes 
faites entre 1767 et 1777, de rencontrer le nom de la cantatrice, alors dans 
Idul l'i'clat de ses triomphes, inscrit en marge à côté des mmis des plus 
célèl)res auialcurs de son temps. En veut-on des exemples? A la vente 
Gaignat 17(iSi, on la voit acquérir pour I.KH) livres une boite de laque à 
fond noir, décorée de magots d'or en relief, portant le n° 169; et, plus 
tard, lors de la dispersion de la collection Bloudel de Gagny (1776), elle 
se fait adjuger poui- i.'iiO livres une tapisserie de Beauvais à sujets de la 
faille, di' la couqiosilion de .1.-1'.. Oudry n" 106'2^ et plusieurs autres oeuvres 

d'art, iioti icul nue X([i;/-cssc jiciiite su/- loi/c, jiar L. l'.oullogne (n" 214), 

(pi'elle l)aye l.">.'l livres. 

Elle suivait si assidûment les grandes ventes qu'elle devait bien 
Unir par y renc(uitrer un des plus fidèles habitués de ces spectacles de la 
vie parisienne : c'est Gabriel de Saint-. \vddn que je veux dire, et qui la 
dessina, natnrellenienl , eoinme il dessinait tout ce qu'il renctuitrait, choses 
et gens, (^e dessin du pelil maître faisait partie du Ixccueil des Saint-At(biii 
de l'ancienne (•olje(li(ni I lesiailleur, ([iiand il a (''li' décrit j)ar Edmond de 
( loiicourt, (pii ne jiarail pas, d'ailleurs, l'avoir très bien compris. Au surplus, 
voici sa descrij)ti(ni : » Dans un inti^rieni-, plein de statues et d'antiquités 
vagues, une femme est accoudée sur la lablelle d'une elieminée chargée 
(je vases. Son manelion posi'' sur une eliaise à C(')ti' d'elle, elle tend à la 
llainme la semelle <riin soulier à lalon liant, pendani qn'iuie autre feninie 
lui parle à l'oreille a\er un gesie qui seni!d(^ i-et'oniniander la ili--ei(''l ion ". 



I.l'; CATALOriUE DK LA VKNTK SOI'IIII'; AliNOTLI) :!55 

En liuuldu fr()(iiiis, sigiir C'. d. S. A., on lil , di' l'i'ciilurc de l'artiste : 








\ 






11! 






G. DK SaINT-A UlllN. — Scil'lllK AuMJri.ï. AIX i; r. VMiS-A llil'STINS. 
I)e«iii liu Iteeuinl d,'S Sainl-Aiilmt. — Colii'i;!! le M I.i comli-sH' K, cl.' H,'iirn. 



Sdiivciiir (le M"'' Ariioii r/ii.r Aiif^iisliiix. /c I:' mars I / r.'. V.w lias, irniic aiilre 



;j56 l'A lil-^VUE DE L'AliT 

écriluro, que (loiicoiirl a rcooiiiiuc piuir ôtrc cello de Charles-Germain de 
Saint-Aubin, cette note : En i'oyanl dessiner Sainl-Aubin, M"" Amoiill me 
(lil : '< Votre frère n'a point de dents, il fait plus de cronttes qu'il n'en mangenK 
Ce « décor plein de statues et d'antiquités vagues », la note manuscrite 
qui accompagne le dessin sufTil à l'idenlilier, quand on se rappelle que les 
ventes du xviii'^ siècle se faisaient soit au domicile des collectionneurs, soit 
à riintel d'Aligre, dans la salle ouverte par le marchand de tableaux Paillet, 
sdil nitin dans les couvents, et en particulier dans le couvent des Crands- 
An^iislins. dont un louait les salles pour la circonstance. Précisément les 
Annonces, ci/liclies et avis divers du 12 mars 1772 appellent l'attention du 
public sur une vente d'objets d'art et d'ameublement de toute espèce, qui 
doit commencer le jour m(''nu' aux i lrands-.\ugustins et au cours de laquelle 
l'ut crayonné le Souvenir de M"'' Arnou. 

II 

11 lias! dans ses relations avet' les salles de ventes, la demoiselle 
ir<i|ii'ra ni' (li'\ait pas connailre qui' le plaisir dr doublei- nue enrhère aux 
applauilissmients des badauds. 11 vint une heure où i-lli- dut à son tour 
alianilouniT ,iu\ liuissiers-priseurs, ([ui les dispersèrent, une partii^ des 
iiiivirs il ait dont file avait orné son appartement de la rue des Petits- 
(;liaui|is. Klli' lil une vente, — oh! une vente sans tapage, une modeste 
vinle anonyme, — et ce petit détail de sa Ijiographie serait sans doute 
resté ignoré, si ( iabriid de Saint-.\ubin n'i'tait. cncfue lau' l'ois, passé par là. 

Parmi les catalogui's de ventes, illusti'és de croquis marginaux par ce 
singulier artiste, que possède le Cabinet des estampes, se trouve celui de 
la collection Natoire. L'ancien directeur de l'Académie de France à Rome 
était mort à Caslel-CandolTt), le 28 août 1777, et les œuvres d'art qu'il avait 
réunies, envoyées à Paris dans le courant de l'année 1778, turent vendues à 
l'hôtel d'Aligre, le 14 di-cenibre et jours suivants : c'étaient des dessins, 
extrêmement luuubreux, de Panini l't de Natoire lui-même: des peintures 
médiocrement iutcressantes, des terres cuites, des pierres gravées, des 
« i)i\tes de composition », etc., le tout ih-crit dans un catalogue de 'iG pages, 

1. L'Ait ilii .W'III siècle, ni. in Us t. 11, [i. JUU. — i'.e ilcssiii lail Umjoiirs |i;iilie du lleciieil des 
S'iiiil-Aiibin dr l'.iiiricnnccoUectiou Uestailleur (vente lS9;i, n° 1 11), .ipparleuaiU auj.Jiinriini .'i M"' la 
(jipiiitcsse l{. de itéarn. ipii a liirii vuiiln nniis anturiseï- a le re|irudiiiie. 




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La Naissam.i: i>e .M\i.\\ii. IIuvair (10 i>i. 1: r; m 1111 k ITÎS), hkssin. 

l'.Miill,. ,!.• ;;.,r.lc .lu ■■i.kilij-ur .le 1.1 v.-iiU- N.il.iir,', C.ilnil.'l .li's ..-laiiiMi-^ .!.■ I,i llilili.illi,'.,iii.. n.ilioiial... 



LK CATALOC.UE K LA VKNTE SOI'llll': A H N O U L D 357 

conipronant 377 numéros, dont (•?iviinii 150 ont iMé ilcssinés par Saint- 
Aubin clans les marges de son exemplaire. 

A la fruité du rataloouc de la vente Natoire, on a relié un Siip/<'- 
nient (sic) de 21 pages, ayant une pagination particulière et un titre de 
départ, titre que l'on trouvera reproduit ci-contre. Ce supplément con- 
cernait une vente anonyme, qui devait, dans le principe, avoir lieu à la 
suite de celle de la collection Natoire, commencée le l 'i décembre 1778, 
mais (pii lit ensuite roiijet d'une remise, ainsi qu'en témoigne cette note 
insérée aux. -IwHowrc.v, af/ir/zcs et c/c/.v divers du 27 d(''ceinlire : c Tableaux 
originaux, laques anciens et belles porcelaines anciennes du Japon et de 
la Chine, qui cowposcnl le cabinet de M"' ***. Ces objets, compris dans le 
supplément du catalogue de M. Natoire, n'ayant pu être vendus à la suite 
des siens, le seront le 30 et le .U décembre de relevée, rue Saint-llonoré, à 
l'hôtel d'Aligre, etc. » 

Saint-Aubin n'a ])as niau(jné de consigner cette remise sur son cata- 
logue, en même tenqîs que le nom de la mystérieuse M"'' **"* dont on disper- 
sait le cabinet : on lit, en efîet, sur le titre de l'exemplaire conservé au 
Cabinet des estampes, au-dessous dn moi S uplé m eiit,ceiiQ note au crayon : 
de il/"'' Ariioti.v, /eniixc an 30 et SI décemiji-e. 

Ce nom, à pareille date et à pareil |)ropos, c'est toute une révélation. 
Sophie Arnould. (pii l'tail née <à Paris le 14 février 17'i4, avait débuté à 
l'Académie royale de mnsiipie en 1757 : sa grâce, son intelligence de la 
scène, la beauté de sa voix et la puissance de son émotion lui valurent promp- 
tement les grands premiers rôles, et elle aciieva d'enthousiasmer le pui)lic 
en interprétant à la perrection les univres de Ciliick. Mais son organe se 
fatigua très vite, et tiès 1776, elle eut maille à partir avec les spectateurs ; 
des cabales s'ensuivirent, dont l'esprit endiablé de la chanteuse ne put 
avoir raison; elle dut songer à la retraite et cessa ollicicUement d'appar- 
tenir à l'Opéra, le l" janvier 1770 : elle n'avait que trente-quatre ans '. 

Voilà ce qu'on savait jusqu'à présent. Aujourd'hui, grâce à C. de 
Saint-Aubin, ou apprend qu'en décembre 1778. c'est-à-dirt^ à la veille de 
se retirer, Sophie Arnonld, sans doute à court d'argent, dut se défaire 

I. Celte date est cerlillée par un biivcl du I" août 17811, (|iii |iijite la peiisioii de la chaiilcusi' de 
2.000 à 1.000 livres, en rappelant <|u'elle a été retenue en quiilite do nuisiclenne ordinaire de la clianiljre 
du roi, le l"ianvier 1779 (Voir C;irnpir(lon, l'Ariuli-mic roi/rile (te niusiiiiie. t. I, p. iâ). 



358 I.A REVUI'; l)K L'AHT 

(rmii' ])iirlii' (le SCS liilidols. Or. il ne [i;ir;iit pus (|iii'. |inriiii lis 1 1(> iiiiiihtos 
|M>iii's .111 calalno-iii'. iKiiiiiti-inix aient été cimix (|ui avaient une réelle 
iin|iiirlaiHi' : eu Idiis cas, les chitîres des eiiclières sont assez pauvres, et 
I..C-I11C iiilÏTicurs. |i()iir certains olijets, anx jii-jx d ;u i:at anirel'ois payés par 
la demoiselle. 

La A^égressc i\r I.. Iloullogne, par exemple, reste à Ci livres, au lieu 
(les 1.").'! qu(> Sophie Arnould se l'était fait ad.jug-er à la vente Hlondel de 
(Ingny ; et Saint-Anhin , (pu dessine cette Ncg/'esse sur son catalooue, 
niile, ciilri' les liii'ues, ([u'elle i-essenihic ii Nusa/ic ilc r()pé/a. .Mil le hem 
liillel, cl connue il connaissait bien son l'aris, ce dialde illioninu', à l'aiTùt 
de Ions les potins cl de Ions les l'ails-divcrs ! Celle Rosalie Levasseur, 
dite Rosalie tout cic.ut de son nom de llu'àtre, maîtresse du comte de 
Mercv-Argentean, andiassadeiu- d Autriche, n'i'tait-ce pas précisément celle 
i|ni avait sujtjdanh' Sojdne Arnonid dans les lionnes gi'àces du pidilic ■:* 
Ne lui avail-idie pas enlc\(' le n'ile iVA/ccs/e en J77(), nnin|nanl ainsi la 
]u-endère tlisgràce de la reine du thcàtic à ijiii Ton avait passé jusqu'alors 
Ions ses capi'ices et (pi'on allait liicnt(it c(nitraindre à la retraite':' A tout 
prendre, elle t''tait Lien un ]jeu la cause première de la vente de 1778, 
celle Rosalie, et Sainl-.Vuliin en savait quelque chose, qui notait maligne- 
ment sa ressemblance avec la iXégressc de L. Roullogne. 

Autour de cette peinture, des (envies de S. Ricci, Salvator Rosa, 
.1 Ra<-an I'al(d. 'I'Ikm d( m, réalisent de médiocres sommes; un paysage 
piltoris(pie de Ronchcr, représentant trois femmes se baignant dans une 
rivière, atteint .l'il livics : c'est la plus belle enchère des tableanx, qui ne 
re|n'ésenlaienl, il csl vrai, qn'nne faible jiarlie de la collection dispersée, — 
le gros de la \iMile conqui'iiant snriont des p(n'c(daines de Chine, du .la|)on 
cl (le Saxe. (lc>. Ia(|ncs et des vernis de la Chine, doid Saint-Aubin a 
dessiné un grand nombre dans les nnirges de son catalogue. Le n" loi de 
celle derni(''rc >cric lions est dt'ja connu : c'esl ■■ une Ihu'Ic (piarré long, 
(Hivrant en trois parlics. d'ancien hupic sur l'ond noir, cic. ", jiidvenant 
de la collcclion ('.aigiial, ,à la vcnic de la(iiiellc ."Sophie .Vnioidd l'avait 
payi'c I Ino livres; cel objel ne rivalisa pas, laiit s'en faut, son prix 
(lâchai, car il ne Ironva preneur ipi'à .'Kid li\res, cl |ionrlanl il reste, avec 
un ba'^ (lai moire en acajou, adjngi'' 'i(l| li\rcs. l;i |iliis grosse cikIk'm'c 
de la vacation. 



LE CATALOIHIK 
[Il 



1>K LA \KNTK SOIMIIL AliNOLLD 



:iâ',i 



Le catalogue 
de la vente Natoiro 
nous ménage une 
autre surprise 
encore. Sur la se- 
condi' feuille de 
garde, à la fui du 
supplément qui 
nous a révélé un 
détail inédit de la 
vie de Sophie Ar- 
noulil, on peut voir 
un iui])(irlant des- 
sin de (ialirirl de 
Saint-Aubin, inédit 
lui aussi et jus- 
(jnicinonidentifié. 

Ce dessin an 
crayon noir, ombré 
à coups de pouce, 
occupe à peu près 
toute la grandeur 
de la page in -8° 
et rej)r(''senti' un(^ 
soiuplui'usc eliani- 
bre à (U)uclier. A 
ganclic , derrière 
une i)aluslr;idi' cin- 
trée», se trouve un 
grand lil :\ 1,1 du- 
chesse, \(l (le llnis 
quarts, dans le(|Mii 
on distinn'ue nue le 




:;;;;^ ^•■ 



SU P LÉ M EN T.l. 






De plufuurs Tableaux originaux , belles 
Porcelaines anciennes , de la Chine, du. 
Japon , de Saxe , 6'c. garnies de bronzes 
dorés d'or moulu , beaux Meubles , ^ , ^-v 

■ Cofres de latjue , Bibliothèques en bois '"^ O 
d'Acajou , ts autres objets curieux, qui - ôv V 
feront vendus à la fuite des Tableaux, r- ' 
DeJJins, il c. contenus au préfent Cataloguée. \'^>\ . ■ 

^^ I. i^'ENFANT Jésus , Scàfespicds le petît-^^^^ 

Saint Jean ; ce Tableau original eft regardé pour 
être du 'Jlntoret :. il eft peint fur une toile de ai 
pouces de haut , fur îo de large. 

2. Un Payfage orné de figures & animaux , par 
Sebartien Ricci|; ce morceau , rendu a\^c vérité , 

V ell peint fur une toile de i8 pouces de larce \ 
fur 12 de haut. \ - .- 

3.. Un Payfage & des Rochers; ce bon Tableau ; 
■par Salvator-Rofa , eft orné de plufieurs figures 

• de Challèurs. Largeur 18 pouces, haut 24, fur 
toile. 

4. La Vierge & l'Enfant Jefus ; ce Tableau très finî ,■ 

• d un bon ton de couleur , paroit être d"un grand 

• Maître qui a ftiivi la inanitre de Raphaël. Haut" 
•22. pouces, large 16; pdnt fur toile. 

5.- L'adoration des Mages, Cora;oftrin de trou 

'a 



C?' 



Pli K M I Kli F, P AG K y h I. h i; M h 1 

L'U f.A I A LUI. 1 K l)K I, \ VKNIK SlII'IllK .A|1M>1)I,|I 

illii^h.- |.ji' U. d.' S^iiil-Auliiii CalMiK I [!■> i-^laiiipi". .1.- I.i l:ililii<lli(.| niliiiiiuk.) 

mine ('leudue. Auelievel. uu iHilunie, à l'Iinliil iKiiié 



360 LA REVUE Dfî L'A HT 

par le gnuid coriloii d'iiii ordre, debout et légèrement incliné vers le lit, 
fait signe d'approcher à une femme qui s'avance, à droite, en portant un 
petit enfant dans ses bras. Plus à droite, [tar une jiorte ornée de tentures 
el (Mivraul sur une galerie, pénètre dans la cliaiid)re un groupe de person- 
nages, dont les premiers se tiennent en derà de la balustrade, Au premier 
plan, à gauclie, une feuinie vue de dos se dirige vers le lit; à droite, un 
berceau. Un lusliv descend du plafond, et des bougies brûlent dans les 
candélabres à deux branches, que porte à bout de bras un homme adossé 
à la muraille, à droite du lit. 

Qu'est-ce à dire y l^a vente Natoire, on s'en souvient, avait commencé 
le 14 décendire 177<S; elle devait durer plusieurs jours et être immédia- 
tement suivie de la vente anonyme faite par Sophie Arnould. On a vu que 
celle-ci avait été remise aux 30 el ;!1 décembre, et peut-être s'est-on 
demandé quelle était la raison de ce renvoi. 11 la faut trouver, à mon sens, 
dans un (■■v('nenient d'importance, qui était survenu, à peine la vente 
îs'atoire terminée, et (pu avait suspendu momentanément le cours habituel 
de la vie parisienne : le 19 décembre 1778, la reine Marie-Antoinette avait 
donné le jour a Marie-Thérèse-Charlotte de France (Madame Royale), et 
c'est de cet événement que Gabriel de Saint-Aubin nous a conservé le 
souvenir sur une des gardes du livre qu'il avait alors dans sa poche. On 
est même fondé à croire, par ce qu'on sait des ali('es et venues incessantes 
de liiK on igibie ba(hiu(l, iiu'il a jiu faire à cette occasion le voyage de 
\eisailles el pem-lrer avec la foule dans la chandjre de Marie-Antoinette, 
le jour de la naissance de l'enfant royal, — ce jour où la presse était si 
grande (pie la iciue. manquant d'air, s'évanouit, tandis que Louis XVI se 
pnripitail |iour ouvrir, à la force des jioignels, les fenêtres calfeutrées. 

l)essim''(! de souvenii', sans di.mte, cette N(/issin/<-c de Maddiiie Royale 
n'en est pas jtour cela moins pr(''cieuse. .\u dire des hisloriens de \'er- 
sailles, loules les estanq)es représentant la cluunbre à coucher de Marie- 
.\ntoinelle el les naissances royales sous Louis XVT sont fantaisistes; 
or, (iabriel de Sainl-.\ubin a donné- par ailleurs lr(i|) de |)reuves de sa 
siireti' d'informalions |miui- qudu ne puisse, à didaul d'un document plus 
])i'(''cis, faire conliamc à son cliai inaiil dessin. 

Kmii.i-; DACIEli 




^f^ù 









i^'^. 



LA COLLECTION MAURICE KANN 



Après la galerie de M. Rodolphe Kann', celle de son frère Maurice va 
être dispersée. Déjà, MM. Duveen frères ont acquis les œuvres capitales. 
Cette collection n'était ni aussi vaste, ni aussi rielie que sa voisine. La 
Hollande classique, la France de lioucher, en faisaient tous les frais. Sans 
la petite avant-garde anglaise, (pii empiétait un peu sur le xix'^ siècle, 
c'était à peu de chose près un .. cabinet » de l'Ancien Régime, celui 
d'un Julienne ou d'un La Live, dont nous avons le catalogue rédigé par 
Gersaint. 

L'avantage de ces collections restreintes, à l'ancienne mode, c'est 
d'être très propres à l'étude. Une collection bien faite est un essai de classe- 
ment. Elle recueille des documents, les groupe par séries, rectilie des 
jugements, pose des questions. Nous allons, à pi'opos de cette galerie, en 
toucher quelques-unes, en suivant l'ordre très simple, en deux parties 
(xvii«, xviii'^ siècles) que nous dicte sa composition. Ce sera la meilleure 
manière de présenter ce rare ensemble et d'en faire passer sous les veux 
du lecteur, avant leur dispersion, les pièces les plus précieuses, dont on 
voudrait que l'une au moins pût être conservée ù la France. 



I. Fl.WDUK KT Hor.L.VNDK. 

En dehors des grands Ibiilandais, auxcjuels nous viendrons Imil à 
l'heiu-o, une des perles de la galerie ('lait la s(''ri(> don lirduwer. Il y en 

1. \ipir l'iirtic'le ih M. M.mi-ccI Nirolli', d.ins l,i /(,■/■«(>, I, \\\\\ (IIMIS), p. 1,S7. 

I.A IIEVUK DE l'aBT. — XKVi. (o 



■M-1 LA HEVUE DE l/AKT 

îivail six. Aurnii |iaili(iiliri' n'en avait ri'uiii aulaiil. Joigiiez-y (jiiciqiics 
TiMiiors (doiil li' curieux Couroinienieiil (/'(■/)iiies (|iie nous reproduisons), 
el (li'ux ('.(lu/alès Cocjues, voilà — jiour ui'gliger un Apôtre de Rubens, 
i|ni |i(innait ètic ilc .lordaens, et deux esquisses de Van Dyck, — toute la 
paiiii' llaiiiaiiili' df la colleetion. C'est-à-dire que la Flandre n'y ligure 
(|u'cn ce qu'elle a de |)lus hollandais. Fyt même, ([ue j'oubliais, et qui 
compte ici plusieuis pages excellentes, n'est pas non plus, quand «m le 
compare à Rnyders, uu Mamand de la grande espèce. 

(>)ue lirnuwer s<iil un peintre très fort, c'est ne rien apprendre à per- 
sonne. De S(ui vivant, liubens et Rembrandt collectionnaient ses ouvrages. 
Si Téniers la plus laid supplanté dans l'opinion, il prend aujourd'lini sa 
revanche, et c'est à lui ipie va toute notre faveur. Nous nous plaisons à 
croire à sa « sincériti' ». H est iiiliniment probable que c'est une illusion. 
La poésie badiique et l'inspiration roturière sont des lieux communs bieu 
connus du xvii'' si('cle. Tontes les écoles, tous les Pâmasses, ont aloi's 
leurs <i burlesques ». Ilrouwer était de l'Académie littéraire « la Violette ». 
Rien ne iKnis prouve qu'il fut l'homnie de sa peinture et qu'il fréquentait 
pour son compte les tripols et les bouges. Tout, au contraire, indique 
r<i artiste », — et même nn des premiers artistes de son pays, — c'est-à- 
dire llionime (pii traite les choses en vue du style et n'attache d'impor- 
tance qu'à la manière de peindre. Rien de plus limité que le cercle de ses 
sujets ; rien non plus (pii, dans ces Fiimcins, ces Buveurs, ces Chirurgiens 
barbiers ou ces Clierclieurs de pou.v. ti'inoigne d'une observation attentive 
du r(''el, ni d'une ('tude patiente et scrupuleuse de la vie. Ses personnages, 
pas plus (pie ceux mr-ines de Téiiiers, ne sont organisés minutieueement, 
à la Terbuig. (le s(Uit des inanne(piins ([ui servent pour tons les r(')les et 
(pi'on leliduve iiiilillÏTemmeiil d'une scène à l'autre. C'est pounpioi il n'y 
aurait rien à dire, à propus de ces six Rrouwer, (pii ne le l'ùt ih'jà à 
propos de ceux (pi'du mniiait. si l'on n'y observait les (.hangements de sa 
X manière ». (.)iiand oii smine (pie l'artiste est mort à trente-deux ans, et 
(pie, de sa iiiaiiiere lleiiiie à sa manière fauve, il ne s'est éciuili'' (pi'une 
ili/.aine d'aiin(''es, on reste surpris d Hue mailrise si magnili(pie et si \)vv- 
cdce. {/(•volulidii (lu slylc lait Idule la vie de ses tableaux. C'est elle (pu 
expli(pie Idiil son art, son iii(lill'('renee au <■ sujel ". au e(Uileuu intellectuel 
ou moral de ses (ji'uvres ; smi i^'(u'it des tlmses lii\iales, (pii ne doivent 



LA COLLECTICtN MAURICE KANN 



363 



qu'au lalcut du piiatre I intéicl vju ou y preud ; la siiuplilicaLitiu proj^res- 
sive de sa palette, son sj'stème personnel et abrégé de coloration, ses 
éclairages particuliers et ses expressions grimaçantes, qui sont autant de 
ra(;()ns, déduites d'un iii(''ui(^ princiiic. de traduire une vision courte et 
luntale de la vie. 

lîrouwer reste en deiiors du cercle de Hubens — ce qui n'est pas 




J. VA.N It U V SDAKL. — I. IC (J 11 A Ml' Il K II L K . 



une preuve nn-diiicre de [uiissance, — et c'est pcul T'Irc en cela (pic <'(Hu- 
j)aré à T(''nicis, on le prend jjarl'ois [)Our un lldllandais. Il est vrai (]u'il a 
reçu les leçons de l"'rans liais, mais il diil'èrc autan! des autres élèves du 
maître, les Codde et les Duyster, les Duck, les l'alamèdes, que de Téniers 
lui-UM'iue. Son cas imduvc seulerueiil qu il uy a jamais en. entre la h'Iandre 
cl la lliillaiide, di' S('|iaral ii m l'Iaiiche et de limite aiisdlue. i,a l'i'ise de Idd'.l 
n'a nullement ameui' uu divui-ce di'liniiir. Les deux rToles, inneletnps 
(■(inFondues en une seidi', cdnliiiuèreiit à e(imnnniiqiiei' par mie ('(luIe 



.■Î6'i LA HKVUE DE L'ART 

d'écliiuigcs. Il y aurait une lurifuse Liude à l'aire sur ce sujet. ( )a verrait, 
par exemple, cet Aiiveisois de Gonzalès Coques — le « petit N'nn Dyck », 
roiunie en dil..()u le " \an l)yek iii-12 » — passer toute sa vie d'un ^'enre et 
d'un pays à I aulic eliang(^i' à volonté de style et de vocaitidaire, faire 
pour les bourgeois hollandais ces petits portraits de famille qui l'ont rendu 
célèbre, et pour la Flandre des contrerarons d'« intérieurs » à la façon de 
Molenaer. La galerie Kann olfrait un échantillon de chacune des « spécia- 
lités » de cet avisé commerçant. Ces œuvres mitoyennes entre les deux 
écoles seraient à c-onsnlter le j<inr oi'i l'on procéderait à une revision de 
fiiiuliéres. 

Si Hronwer et (ionzalès Coques éclairaient les abords ou les contours 
extérieurs de l'école hollandaise, d'autres maîtres, parmi les Hollandais 
proprement dits, en l'clairent, par l'intérieur, la délinition. Je ne parle pas 
de quelques pages charmantes, mais « déjà vues », de Salomon Ruysdaël 
et de NN'ouwerman (un de ceux-ci, la Saillie, était un vrai tableau de 
rcrmier général). Je ne dis rien d'un l'aul l'otter, le Clicval, une étiule 
mille fois précieuse, datée de IG'i9, quatre ans avant le tableau du Louvre, 
et ([ui montrerait de quelle façon ce jeune homme admirable s'avançait à 
la conquête de la nature et de son art. Je passe sur de jolis Van der Neer, 
sur un \"an der ilcyden (jui vaut la plus hue gravure, sur un agréable 
Met/.ii, un peu Iriiid et bicuàtri;, de la dernière époque, et j'arrive aux 
euseuibles vraiiiicut essentiels : les Steen, les Cuyp et les Ruysdaël. 

M. l'aul .Mlassa, parlant iei-méme de 1'» âme leydoise », a eu l'occasion 
d'écrire, sur Jean Steen, quelques pages qui sont un modèle de sentiment 
et de critique'. Il a uiontri' que, ])Our ce conqilcxe talent, toutes les for- 
luiili's où Ton eulrinie la pensée iiollandaise se trouvent en défaut. A vrai 
dire, les sept talileaux di' la collection sont loin de le représenter tout 
entier, et ce (piils repi rseulenl ne l'est pas, nuMne pour Steen, d'une 
façon siqii'rieuic. Il jeu (pii lappelh' les mystiques Pèlerins (rEiuiiiaiis du 
inusf'e (1 .Vnislerdani, ou le i-aplundesque Sniiit Micliel du D' liredius, à 
La llaye.(^)n n'a all'aire ici qu'au moraliste, à l'Iinmorisle et au poète du foyer. 

C'est au nioialiste (pi'on doit un grand tableau fort cru, de dimen- 
sions lares chez lauteur, une âpre idylle jiaysanue, où un rustre aux reins 
maigres cnllMile une laitière au jiied d'un arbi'e, sur un talus. Ce llagiaut 

I. Vnii- l;i lii'nif, I. X\ vl'.KIi;), p. 1!M. 



LA COLLECTION MAURICE KANN 365 

délit, que l'école, à sou onlinairi', traite t^ur le tnii du laliliau, l'artiste 
veut eu douuer riioiieur. Mais ce uujrceau édiliaut, qui lirave la pudeur 
comme uu sermou de cordelier, est beaucoup plus curieux que beau'. Un 
autre tableau montre uu Intérieur galant dans l'esprit de celui du Louvre, 
sur les inconvénients de la Mauvaise compagnie. Après l'amour, c'est au 
jeu que s'en prend le prédicateur. Dans la Dispute aux cartes, des manants, 
sous une tonnelle, se prennent à la gorge. Un crépuscule ciiarmaut se joue 
à travers la l'euillée-. 

En regard du nuiuvais exemple, voici le bon : le Déjeuner est une 
homélie domestique, presque dans le caractère de Greuze, sur le bonheur 
qu'un père goûte à table au milieu des siens, près d'une jeune épouse 
vertueuse et féconde, — à moins (car où s'arrête la manie didactique ?), 
que ce ne soit une leçon de choses sur la bonne manière de manger 1rs 
omis à la coque, la vignette d'un cliapitre de la Civilité puérile et honnête ■. 

La Lecture de la Gazette est un effet de chandelle qui vient de 
Gérard Dou, et la Visite galante est un tableau très appliqué, un peu aigre 
de ton, de dessin grêle et sec, l'œuvre d'un tout jeune homme, plein d'inex- 
périence, pour qui peindre une femme, ne fût-ce (junne poupée, est un 
délice troublant (pii frise le péché. Cette page d'écolier, pleine de gaucherie 
et de timidité, de pudeur inquiète, de curiosité ignorante et déjà aiguë, 
est bien intéressante pour la biographie de l'artiste. Mais le Peintre en 
famille n'est pas un document moins précieux pour le psychologue. Bien 
des fois les maîtres hollandais nous ont fait les lionneurs de leur chez eux, 
et se sont peints eux-mêmes dans leur cadre familier et dans leurs habi- 
tudes de vie ou de ti'avail; mais auiun, — pas ni(''nu' IlembrandI, dont la 
passion de confidences se mêle si étrangen\ent de réticence et de secret — 
ne s'est livré comme Steen dans ce portrait intime. Il est dans sou jardin, 
le soir, après souper. La servante dessert la table, et les petits, dans 
un coin, font des bulles de savon. Il est assis, le dos rerivcM-sé sur sa 
chaise, le ventre épanoui dans une robi> de eliand)re eu salin bouton 
d'or, avec sa grosse face llenrie et joviale, dilaté dans le bien-être de la 
digestion, et fume une petite pipe de terre. VA, soit dit eu passant, ce 



1. II. ili! Cniut, Veizeichniss. n- 79fi (d.ité île I6.-19). 

2. Verzeicliniss,n°Tii [i\:\\r Af uni). 
;i. VerzcictinisN, w GT'i. 



:!66 LA REVUE DK L'AHT 

lalilc.iii lie large aisance ne s'accorde iiuère avec ce qu ou nous dit du 
mauvais état de ses afTaires, — à moins qu'il ue serve à l'expliquer. 
(>>uaut à la femme de Stceu... Je parlais tout à l'heure de Greuze : vous 
rappelez-vous- sa Philosopliie endormie, et le commentaire de Diderot sur 
ce voluptueux sommeil ? Kli bien ! c'est la même attitude, et, avec moins 
d'espi'it ou, pour mieux dii'c, uKiins d'i'quivoque, c'est la même indiscré- 
lion. Kllc s'est assoupie un moment sur sa chaise et, sur ses bras croisés, 
repose sa riche gorge, beaucoup plus que trahie par le lichu béant. Le 
morceau est charmant, mais peint avec une complaisance un peu trop 
évidente. Si, comme on a lieu de le croire, c'est bien son propre ménage 
que Steen a mis en scène, quel aveu! Quel intérieur, pour un apôlrc ! 
Comme on comprend, à vnir cet homme de chair douillette et sensuelle, 
la pente naturelle par où il glissait à l'amour; comme on comprend son 
instinct exquis de la lieaut(', et le tour, tantôt violent et tantôt séducteur, 
(|u'il donne à ses peintures du vice ; comme on comprend aussi, devant ce 
débraillé intime, le laisser-aller de sa vie, le négligé de tant d'ouvrages, 
les à peu piès de murale et de style, les contradictions tle cet aul)ergiste 
philosophe, de ce mysli(pii' clairvoyant et de ce fécond paresseux ! 

(luyp est encore pour nous à peu près inédit. De tous les inconnus 
célèbres, sur lesquels il nous reste à faire la lumière, il n'y en a guère de 
plus grand et dont l'ouivre ménage plus de découvertes. On se rappelle le 
cri de surprise qu'arrache à Fromentin le Clair de lune de la collection Six. 
Les galeries d'Angleterre gardent encore plus d'un secri'l. C'est d'Angle- 
terre, je crois, ([ue vieiuient tous les Cuyp de la collection Kann : neuf en 
tout, — six de plus qu'au Louvre, autant (ju'à Amsterdam. L'occasion est 
Ixinne de revenir un peu sur ce maître admirable. 

Ce (pii frappe d'abord, dans l'ensemble, c'est une impression ([ue rend 
M'ul le mot «vaste». L'ampleur, la variété des thèmes, le goût des 
(limeiisions s|)acieuses, les i'oinirs nobles et familières, les élégances 
majestueuses d'uni; langue ([ui sait loiit dire, (pi'aucune vulgarité n'embar- 
rasse, à (|ni nulle ('■loquenei' ne manque, pour laquelle rien n'est trop bas 
ni tro]( haut, toujours égale à son sujet, qui dédinit savamment les animaux, 
h; paysage, les figures, et enveloppe le \o\ii de la lilonde palpitation du 
ciel, voilà (pii (huiiie, a première vue, la nu'sure de ce grand esprit. 
Cuyp a son univers, (pi'il endirasse d'un regard en loules ses perspec- 



LA COLLKCTION MAUIUCK KANN 



3r,7 



tivos, el représente avec aisance dans tous ses phénomènes. Et ce monde 
n'est pas seulement vari(', il est harmonieux. Il est une atmosphère, un 
Inxe de lumière, une espèce de brume d'ui', que Clnyp répand autour des 
clioses. Cette lumière errante selon le cours des heures, mais qui pré- 
fère les instants solennels de la fin du jour, arrive toujours de l'horizon, en 
sorte que le tableau s'éclaire par le l'ond, presque toujours d'assez bas, 



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Le 1' E I .\ '] Jl K E .\ F A MILLE. 



et que les choses se détaclicnl en silhouette douce sur une gloire. C'est 
l'heure où le soleil invisible se cache en supprimant les ombres, et où 
la voùle du ciel, frappée en dessous et renq)li(>, comme une cnupe renversée, 
d'une clarti' fluide, réfléchit sur la face du monde un jour universel. 
C'est ratniosphèrc [)ropre à uii peiiilrc (pii l'onnait mieux l'air des cam- 
pagnes que le jour l'acliee de I atelier; et c'est celle (|ui ile\ail eonveuir 
à ce génie radieux et sans ombres. 

On s'étonne (pi'un tel iiiaiire atlemie encore l'hoiuniae'e ,'uii(nel il 



308 1-A HI-.VUl-: UE L'ART 

aurait droit. On le respecte, on le connaît peu. C'est peut-tMre que Cuyp 
est, dans l'école, un solitaire, sans liens visibles avec le reste. C'est aussi 
(pi'il n'est pas un personnage émouvant. Il est à part. On sent que la 
peinture est pour lui un plaisir, un besoin, plutôt qu'un art et qu'un métier. 
Pour un peu, n'était le labeur dont témoigne l'étendue de son œuvre, 
on serait tenté de le prendre pour le plus grand des amateurs. C'est à 
coup sûr un excentrique et un indépendant, nullement curieux de ce qui 
se passe ailleurs, sans tourments, robuste, un peu lourd et cependant 
subtil, candide et ingénu, avec des façons de f'aiie qui sentent le pro- 
vincial. La province a cet avantage qu'on y conserve mieux son originalité. 
On y vit posément, lentement, sur son fonds, sans trop se préoccuper 
de ce que font les autres, avec moins de concurrence et de rivalités, 
l'n Cuyp n'y est pas troublé dans sa puissance tranquille et dans son 
adnurable spontanéité. Kn revanche, il conserve certaines naïvetés, — 
on n'ose dire, en parlant de lui, certaines niaiseries, — qui lui seraient 
vite passées au contact de la ville, devant les critiques ou les sourires. 
Son goût, presque toujours excellent, est quelquefois bizarre. On connaît 
ré'trange défroque, la brillante friperie polonaise ou hongroise, qui est 
l'aniforme ban)([ue de ses cavaliers et de ses chasseurs. Il est légèrement 
tlii''àlr;ii, ((iniinc nu liduime liabitué à parler seul, par conséquent à 
s'écnulcr pailcr. Il encadre parfois dans, ses nobles pastorales de petits 
épisodes un peu insigniliants, un pécheur à la ligue, des voyageurs qui, 
au carrefour de deux routes, demandent leur chemin à une gardeuse de 
moutons, qui leur répond du geste en gardant sous le bras sa quenouille. 
Il séine ses paysages de ruines sentimentales, de ponts mélancoliques, 
de petits clochers touchants, qui s'estompent dans le lointain: il aime les 
collines arrangées en décor, comme celles des bords de la Meuse. Il y a, 
dans son oMivre, un soupçon de romantisme, qui déjà de son temps devait 
paraître « vieux jeu », et qui e.vplique sa vogue en Angleterre aux environs 
de 1801». Cuyp a certainement dans l'àme un petit coin de a keepsake ». 
Siui grand paysage de rancicnne coilection Castellane (payé ;{8. 000 livres 
sterling en IK!)'i), avec des parties merveilleuses, donnait l'impression d'un 
Vi'rnet. Kidlu. dans sa verve ingf'uieuse et son imperturbable facilité de 
production, s'il lui ariivc de l'cncoulri'i' un caiJiice amusant, il s'en passe 
la fantaisie il o y va » de conliance. (/est un esjirit |)lcin d'inqjrévu, que le 




l\cnibrdLi.di pi 



LE PELKRIN EN PRIERE 

Collection Maurice Kann, 



Revue de \Art ancien et moderne . 



Imp L Fort 



I>A COLLECTION MAUHICK KANN 369 

goiU (lu pi(|uaiit coiuluit parfois au saugrenu. ()a vuyail chez M. Kauu une 
admirable étude de clieval, une de ces hètes massives, à croupe ronde, à 
l'orte encolure, à lète un peu busquée, telles que les aime Cuyp. Ce cheval, 
de prolil l't remplissant la toile, était tenu en main par un délicieux page, 
tandis que le cavalier, assis à terre de l'autre coté, était décapité par le 
ventre de sa monture. On voyait vin mannequin sans tète en train de 
chausser ses bottes. Le trait peint l'iiomme. Kt c'est le même qui, sans 
effort, a peint, en face, l'immense plaine hollandaise, — un paysage qui, 
en surface, est égal aux plus grands de Troyon et de Daubigny, avec ses 
groupes de bœufs détachés en niasses sculpturales au-dessus tle l'horizon 
bas; c'est lui qui, de cette page épique, passe au format intime du Coup de 
l'étriei\ un chef-d'œuvre de formes précises et de brumes vaporeuses, que 
lui envieraient Isaac Ostade et Wouwerman ; et c'est lui (pii, après les 
romanesques élégances de sa Proiiiciiadc des princes d'Orange, après les 
agrestes bucidiques où les beaux bestiaux pâturent au bord des lleuvcs, 
dessine de son dessin un peu gros, mais si fort et si tendre, ce Clieiiil, 
d'une exquise tonalité grisâtre, où une chienne maternelle allaite les 
petits, informes et voraces, qui grouillent sous son ventre tacheté. 

On quitte à regret ce maître aimable et abondant, d'imagination 
généreuse, cet homme de manières et de langage accomplis, qui n'apporte 
avec soi (pi'un air viviliant, uiie façon large de vous mettre à l'aise, et n(^ 
laisse dans le souvenir que des images de force, de rectitude et de santé. 
Le contraste est plus vif encore, quand on le quitte pour Ruysdaël, le triste, le 
souffrant et l'inquiet Ruysdaël. On passe brusquement des allures épanouies 
et riantes du Midi à la vie contractée et rétréeie du Nord. Tout change. Les 
formats se réduisent, la gamme devient plus grave, le timbre s'assourdit. 
Les ors, au lieu de jouer librement à la sui'face, se retirent dans les 
dessous. L'almosjdièri; se couvre et s'emplit de liruiues iiulétùses. Les 
terrains s'obscurcissent, les arbres s'y accusent en masses fortes et de 
nuanc(! douteuse. L'âme se replie sur elle-mènnï, dans une attitude 
éternelle d'angoisse et de souci. 

Des treize Ruysdaid de la collection, le plus beau, l(us(|n'elle me l'ut 
ouverte, était di'jà vendu. C'était le Champ de Idé, un sujet rare eiiez le 
maître, analogue; au labli'aii du uiusi'c de llollerdaïu. mais de couiposi- 
tioti diib'reiile ; il v avait, en plus, la fonM et la mer : iiu bois qui 

l./\ ItKVUK \*V l'aHI. — X.VVI, i' 



370 LA REVUE DE L'AKT 

couronnait les champs, le contraste des deux plaines et du double sillon, 
celui des vagues, celui des blés, et par là-dessus un coup de vent qui 
agitait le ciel et remuait d'un coup d'aile les plantes et les flots. Pour qui 
connaît Kuysdaël, il est l'acile de se figurer ce que peut être entre ses 
mains une pareille donnée. Le ta!)leau doit élre sublime. 

La galerie comprenait, en outre, deux grands paysages composés, 
solitudes sylvestres, avec des lacs, des fjords, des arbres foudroyés, où 
le peintre s'elforce de créer une nature héroïque et de réduire le monde 
farouche de la Scandinavie à une expression classique et générale. Il 
cherche à lutter d'éloquence avec le paysage romain. Chose curieuse!-- 
que liuysdaid ail l'ait le voyage ou non, — • la découverte de la Norvège a 
précédé celle île la Suisse. Les pages de ce genre ont été autrefois les 
plus estimées, et on s'en aperçoit aux repeints dont elles ont souffert. 
C'est en pensant à elles que Oœtlie appelle Kuysdaël u dcr Dichter ». 
Nous préférons aujourd'hui le Ruysdael hollandais, celui qui sait trouver 
une pénétraiil(^ beauté dans les plus humbles motifs et les plus terre à 
terre : le vrai |)oète, c'est celui pour (jui rien n'est petit, pour qui tout a une 
âme digne d'amour et capable de réfléchir la nôtre. Ce Ruysdaël-là était 
bien représenté dans la collection. On y retrouvait, en exemplaires de 
valeur in(''gale, des variantes de tablciuix célèbres, dont l'exemplaire 
celèlire et parfait est ailleurs : lu Vite de Haarlciii, les Dunes. la Mare, le 
Unisson, toiles toujours intéressantes, en ce qu'elles montrent combien 
de fois l'auteur retourne une sensation, comment il l'i'labore. avant d'en 
dé'gager l'idi'e délinitive. l'ne Teni/n'/e, où se tord une force tragi([ue, a 
nuilheureusement noirci et tourm'' aux tons d'encre. Deux Moulins, dont 
une Vanne assez endommagée, qui n a jamais été très belle; et l'autre, qui 
(!st uni' simple étude, très directe et presque brutale, dans un ton d'étain 
qui l'ait [»ensei- à certaines l'tudes de Jongkind. Mais la pièce de toute 
rareté, c'était une Vue du jiort d' Aiuslerdani , prise, si je ne me trompe, 
sui' ce bras du caïud, aujourd'hui comblé', où s'idève actuellement la 
iSoui'se. l'ar le sujet, c'est une exce|itioii dans l'univre de iinysdaël; pour 
l'art et le !-eulinieid, c'est un de ses (■iiefs-d'o:'Uvre. Ce n'est pas que le 
({('•tail (les l'a(;ades en pei-sjiectiNe ii'eiït eti' plus lineiiiciil écrit et plus 
spiriluellenienl n'Uilii parmi \'aii der lleyden ou un iJei-ckheyde. iinysdaël 
n'a jamais l'-li' un peiiilre bien adioil. Mais (pii, parmi les plus habiles, 



LA COr^LECTlON MAUIIICK KAN\ 



:)71 



iM'it trouvé le gris niiit rpii plonihc l'eau niorto du caual et les roses jau- 
nâtres, les ocres passés, les rose thé des voiles étendues ou replii'-es sur 
leurs mâts? (^ui eut, comme Ruysdaël, construit et jieint le ciel'' nu ne 
parlera jamais mieux que n'a l'ait Fromentin des ciels de Ruysdard. Celui- 
ci, au-dessus de ce tableau sourd, encaissé, un peu terne, tout en dures 
silhouettes de toits et de mâtures, mettait un élément floconneux, aérien, 
volatil, un second paysage phis captivant que l'autre. Sur ce port endormi 




Aliii. iiT Cuvi'. — Pays An K avkc c a va meus. 

et ces voiles au repos, il faisait défder le voyage étermd et capricieux des 
nuées, et flotter, dans la liberté des souilles de l'espace, toute la poésie 
d'Amsterdam, le brumeux mirage des lointains, la mélancolie des départs. 

II. IJAI.S KT lÎKM IIIIAN HT. 



.l'arrivé à ce qui faisait la gloire de la collcclinu : ses liais et ses 
Reinijrandt. 

Des cinq portraits de liais (je néglige un (janiiii au vruclioii. pochade 
sans importance), deux portraits d'hommes, datés de iû[i'i et de l(i:jj, sont 



o 



372 LA REVUE DE L'AHT 

(le qualitr médiocre et de ton désagréable. Les trois autres, au contraire, 
S(int de sa meilleure m.iiii. Le plus grand, et aussi le plus beau, est un 
|)orlrait de /loiir^^/ncstrc, qui vaut de timl pniul le célèbre A7co/(7.ç Van der 
M CCI- de llaarlem ; l'attitude, le format, le style, et à peu d'années près, 
la date, sdut les mêmes. C'est l'époque excellente des Banquets des 
environs de Ki^ii). Hais a quarante-cinq ans; il est en possession de 
tontes ses ressources, dans la plénitude de ses moj-ens et de sa force. Sa 
gamme est au complet, avec toutes ses notes et dans sa pureté parfaite, 
avant la riMluction (|u'il fera, un peu plus tard, subir à son clavier. 
Le dessin est celui de liais,' quand il est beau, et c'est tout dire, en fait de 
grandeur, d'aisance et de simplicité, sans trace de cet excès de virtuosité, 
de ces abréviations et de ce schématisme dont le peintre abusera bientôt 
comme d'un procétié et d'un système. En un mot, c'est le plus beau 
moment d'un des ])Ius beaux peintres (pii soient; et ce portrait passerait 
partnut ]Miurun des exemplaires superbes de sa manière. Le personnage, 
nu-télc, important, corpulent, debout dans son cadre qu'il bonde, avec sa 
face rougeaude, suante, à fanons gras, sa main énorme pesant sur un 
dossier de cliaise, est saisi d'un seul coup dans toutes ses habitudes 
phvsiijues, déterniim'' dans son contour et nirsurc dans ses épaisseurs, 
sondé dans la nature sanguine de sa masse, défini dans son port, son 
volume et son poids. Toute une physiologie est écrite dans son portrait. 
On u'oiiiilie pas ce bipède colossal et apoplectique, craquant dans du 
satin moin', ce magnitupu' habit noir surmonté d'un monceau de chair 
rouge, ipu est la l(''te, au crâne chauve, avec son petit œil paterne et une 
estaliladc au-dessus du sourcil. On sent son souille coni't qui lui donne 
l'air absorbe, etrasliiiue qui sillle dans ses bronciies. Comme signalement 
d individu, comme monographie d'un certain animal humain, d'âge, de 
race, de classe et d'épocpie déteiminées, il n'y a rien de plus complet et de 
plus décisif. L'art ici disparait et achèverait de s'elfacer dans la perfection 
du rendu, si ce rendu lui-même, en sa limpidité et son absence de 
formules, n'était le iicc plus uUra de l'art. Il faut y prendre garde, tant 
Hais sendile jien transfoiiuer la realiti'', pour s'apercevoir ([uil y a, dans 
ce portrait, outre la viMite textuelle, un éclat de vie et une autorité qui 
n'étaient eiiiainement pas dans les choses, et ([ui viennent de l'imagina- 
tion du peintre et tic sa nmin. 




l'UANS Haï, S. — INut i i; ,v i r nuN n «mj it li m kstm r . 
i^ullcclioii ,\l,iuii(;c Kami. 



LA COLLECTION MAURICE KANN 373 

Les deux portraits suivants, ceux d'un iioninie et de sa femme, datés 
de l(;'i4, sont deux bustes, de dimension et d'importance moindres. Ils 
suivent, à trois ans près, les premiers Régents de Ilaarlem, qui marquent 
une étape si curieuse dans la carrière du maître et inaug-urent sa manière 
grise. La gamme, quoique beaucoup moins rousse que dans le portrait du 
Bourgmestre, reste pourtant plus colorée que dans le tableau de Haarlem. 
La (lame surtout conserve dans le teint, entre sa fraise tuj'autée et son 
béguin de linge, cette pâleur nacrée des personnes confinées à l'ombre, 
dans une vie sédentaire, et qui évoque, par sa blancheur et sa placidité, 
l'impression délicate et fade de la chair de volaille. Mais, il faut l'avouer, 
à part le mérite exquis de la peinture, de pareilles œuvres n'ont rien de 
fort instructif. Ces toiles par trop bourgeoises, qui nous renseignent sur 
des vies médiocres et inutiles, n'ont d'intérêt qu'en masse ; elles consti- 
tueraient alors les archives d'une i»rovince. Elles rentrent dans la catégorie 
des souvenirs de famille'. La main du peintre sexagénaire trahit, devant 
ces insipides modèles, des signes d'impatience ; elle dessine par lignes 
droites, par plans à intersections brusques, et adopte ce procédé angu- 
leux, à arêtes vives, cette sténographie arbitraire par laquelle le vieillard, 
de j)lus en plus indifférent à la vie extérieure, exprimera les sensations, 
abstraites et incohérentes, ilun cil à demi ('■teint, où sul)sistent les lueurs 
suprêmes d'une rétine inconq^arabie. 

C'est quand d'un portrait de Fraiis liais, on passe à un portrait de 
Rembrandt, qu'on mesure l'iulervalle qui sépare leurs deux génies. Ce 
sont les nuMues mo(l('des, et pourtant quille dilf(''rence ! (Test le même 
siècle et le ni(''me pays, et ([uel changciiicnl d'apparence et de signilicatidu ! 
Il y a là un bouleverscmeul des lialiiludes nuuales, une révolution dans la 
nuuiière de peindre, une fa(,i>n de Iransfornu'r la vie, de la plonger par les 
bords dans l'imaginaire cl dans le rêve, pour l'en faire ressortir plus 
indécise et plus brillante ; il y a. en un mol, un nu-lange continuel du fait 
et de l'idée, du réel et de l'art, dunl il n'y avait peut-être pas encore eu 
d'exemple dans aucune école, el qui e\|tli(iiie l'aclinn suIjiIc et prodigieuse, 
l'espèce de fascination exercée jiar ilemlMandl sui- celle de sou paAs. 

1. Je utile ilonr, à cet égard, que lï'cii d» iiiaii porte : d'or ;i trois lûtes et cols de biculs coup(;s, 
:iu naturel, qui sont les ariiies des Saiulerus, de Delfl, mi avee une variante fies tètes di' sable), celles 
des (^.oymans, de llaaiieni. I';iles se retrouveut daus un ineivrillruv [iurlrail de \i-n\\v Iruiuie, ti'uaul 
une rose phot. Brauu, ii" Hi.iilSj. 



3-', LA HEVUE DE L'ART 

Si, comme lu écrit un romancier moderne, l'artiste est un lionime à 
qui « les accidents du monde apparaisstiil //rii/s/xtsrs voiiiiiie pour l'ctiiploi 
({'une illusion ci décrire, si bien que toutes les choses, y compris sa 
propre existence, ne lui paraissent pas avoir d'autre utilité », personne n'a 
été plus << artiste » que Rembrandt. Seulement, la matière qui lui était 
olVerto résistait davantage à la métamorphose. Lui-même était un 
Hollandais, avec un a^il plus exigeant, des sensations plus concrètes et 
]ilus ((inqiiexes, des liabitiides plus positives qu'elles ne sont ailleurs. De 
là on ne sait cpielle dnalilé' de principe, quelque cluise de contradictoire 
dans les ambitions du peintre, qui est le vrai drame de sa vie et la source, 
sinon de ses erreurs, au moins des éciuivoques et des malentendus qui 
régnent encore sur l'o'uvre du maître de la Ronde de nml . 

Ce n'est pas ici le lieu de se prononcer sur ce pr(d)leme et de tenter, 
une t'dis de plus, d'élucider le cas d'un maître qui est le vrai " liircocerl' » 
de la (iili(|ue d'art. Tout se borne pour nous à présenter ([uelques tableaux. 
Tous appailieiininl aux dernières années de l'artiste, .\ucun n'est anté- 
rieur à Kl'iCi'. Le plus ancien est certainement un petit buste de Jeune 
homme à j)crriN|iii' liionde et manteau muge, exécuté dans la lumière 
dorée et les nialicres opulentes des esquisses de cette épO([ue, telles que 
le petit Jan Six île la < (dlection Bonnat. Tnus les antres se rappnrtent aux 
environs de KKiO. c'est-à-dire à l'époque trionqihale des Stjndics. Quand je 
parle de triomphe, il va sans dire qu'il ne s'agit que du style de l'artiste ; 
c'est le moment de ses chefs-d'œuvre. C'est aussi celui de ses revers, de sa 
ruine et de son aiiandon. Ses ouvrages ont partagé la même destinée. Sa 
gloire suiL en queliiue sorte, les étapes de son génie. Le xviii'' siècle, qui 
a ralVdli' de Kcinbijindl, a surtout admiré ses œuvres de jeunesse. Le siècle 
deiiiirr a remis en luunieur celles de sa maturité, les Pèlerins d'Emmaïis 
et /'' lion S((miiriiaiii, les pages évangéliques contemporaines de la Petite 
tombe et de la Pièce aux cent florins. Il aura fallu trois cents ans pour 
arriver aux pages suprêmes : le Sai'tl de La Haye, la Famille de Brunswick. 

Louis OILLET 
(A suivre.} 

I. C'est \.i J.ite iiiar(|uée sur iinr lif;iirc lie niutnisii', un ilc ces vannes Juifs en costumes d'acteurs, 
que 11- iiiaiire se plaisait à peindre. .Mais I iinivrc est médiocre, et I attriliution semble plus que 
douteuse. 



RICHARD PARKES BONINGTON' 



II. L'AbT I)K RdNIMiTON ET SON INFLUENCE. 




• ^Miaiid Ilouiiigton débar- 
<|ua ;'i (Jalais en ISIG, l'école 
IVaiiraise de peinture, qui avait 
si lirillannnent dirigé le niou- 
vciueiit artistique en Europe 
pendant un siècle, venait de 
subir une transformation aussi 
prol'onde (pie la société elle- 
niiMue. A la grâce artistique, 
au rallinenient délicat, au liber- 
tinage ainusani des ])eintres 
(hi wiii'' siècle, avait succiMb'- 
la tcriible ilictature de David. 
Pendant vingt-cinq ans, l)avid 
avait iinjiosé le culte de la ligne sévère, le relour à la statuaire grecque 
mal conqirise, l'absolu dé'daiii de loule l'antaisie el de Idul cliai'ine dans la 
couleur. 

La Restauration venue, le despote, e\il(' à lînixelles, perdait peu à 
peu son autorité en dépit des ellnrls de ses lieutenants, resti's à la ti'le di's 
atelier-s. La jeunesse; avait l'iudenl dt'sir d'(''cliappei- à une 'utedle devenue 
odieuse. ' Ui elail las des sujets im|insi''s et des ligures aux attitudes 
acadi'iuiques el soi-disani liiTiiiques, placi'es dans un milieu i|iii \(iulail 

1. ■rruisiiMiir .-t (IrriMi'iarlIcIc. N.iii- la lli-riic. I. X.WI. |i SI cl l'.17. 



O 1 1 A L I s (.1 1: i; . 
Aiiuarfllc. — C.illcrlioii ,h M, L.'oii Miclicl-I.i'vy. 



376 LA REVUE DE L'ART 

être sévère et qui n'était que pauvre et froid. L'exécution des tableaux de 
cette époque davidicnne leur enlevait comme à dessein tout ce qui 
peut faire ])laisir aux vfux ; la couleur devait être plate, sans éclat, sans 
accent, lisse, (l('nui'c de toute vibration. Elle correspondait à latmosphère 
où figuraient les héros : l'atmosphère des ateliers éclairés au Nord, froide 
et insipidr. loujoiirs la même, quel que fût le lieu de la scène représentée. 

L'excès de la tyrannie devait nécessairement engendrer un besoin 
immodéré de liberté, traduit bientôt par les chefs-d'œuvre et les excès en 
sens inverse du romantisme. O fut (iéricault, on le sait, qui donna le 
signal de riiisuricclinn ; il fut suivi d'une partie de la jeunesse des ateliers. 

I^e paysage dassiciue, d'autre pail, aussi ennuyeux, mais plus débile, 
ne voyait de salut que dans une prétendue filiation de Poussin et de Claude 
et s'acharnait à transformer la nature en quelque chose de majestueux et 
d'irréel, où les qualités de peintre étaient plus souvent nuisibles qu'utiles. 
Suivant la plaisante ])Outade de Gonstable, parlant de cette peinture 
arrivée au dernier degré de l'anémie, « ils ne connaissent pas plus la nature 
que les chevaux de hacre ne connaissent les pâturages «. L'ingénuité et 
la sincérité étaient condamnées comme des faiblesses et réprouvi''es de 
ceux ([ui se dévouaient au grand art. 

Le paysage n'avait d'ailleurs pas alors un grand nombre d'adeptes. On 
le considérait comme un genre secondaire, un peu comme le domaine 
réservé aux fruits secs de la grande peinture d'histoire. L'art des paysa- 
gistes était contenu tout entier dans certaines formules et dans des 
j)rocédés de feuille particuliers à chaque espèce d'arbre. Ils avaient 
des colorations toujours répétées et conventionnelles, pour amener la 
perspective par dégradations successives : tons chauds au premier plan et 
froids à l'horizon. 

(!'esl une chose singulière (|u'il ne soit pas venu à l'idée de quelques- 
uns d'eiiire eux de couqiarei' leurs jieinfures ligi'cs et blafardes avec celles 
des paysagistes hollandais, doiil ils aviiieiil de remarquables spécimens au 
L(nivre. (le fui lioninglon i|ui, le iircmier, osa montrer en l^'rancc des 
jtaysages où l'on pouvait rccounaili'c lu u.iliire telle ([U(^ nous l'avons sous 
les yi'U\. l 'rc'qiiuM'' par sa première ediicalion anglaise et ses (''ludes faites 
à ra(|uarel|e sous la direction de l'rancia, il avait été un des stnds à 
admirer et à copier les vieux niaiires hollandais, si sint'èrcs, si lidèles 



RTCHAHD PAHKES BONINGTON 



377 



dans leur habileté, et chez lesquels il retrouvait la lumière, les accidents 
et tout le pittoresque absents des compositions classiques de son temps. 




I. A M É 1) I 1 A 1 I O N (1824). 
Aiiuarrllr. .— < !ollcd joii Wiilliice. — D'ain't'-s la ;,'ravui'0 tic S. ncynoltls. 



D'cspril indépendant, — grâce surtout à sa qualité delrangcr, — il 
avait pu se dégager de la tutelle des maîtres de l'école. Déjà, lorsqu'il 
était élève de Gros, il avail, lommi' on l'a vu, exposé rue de la l'aix des 
paysages frais, luniiiieiix, d'une ididcui- cliainii', qui riirciit Icml de suite 

LA KEVUE DE l'aUT. — X.WI. 48 



;i:8 LA KEVUR DE L'ART 

n'iiiar(iués. La iiouveauté du prociîdé qu'il employait contribuait à attirer 
l'alteiitioii sur lui. (^e procédé n'était cependant une nouveauté que pour 
sa génération, car il avait l'-té déjà employé, et avec un grand succès, par les 
peintres de la fin du wiii' sicijc ]'i iigonard, Louis ^loreau, Lavroince, 
liaudouin. etc., nous ont laissé des aquarelles et des gouaches, traitées 
avec leur habileté et leur esprit coutuniiers. Mais tout ce qui affectait un 
caractère léger ou gracieux avait disparu avec la liévolution, et l'on avait 
abandonné la peinture à l'eau aux ingénieurs et aux architectes. 

Par- uii pluMiDiiicnc qui n'est ]ias rare dans l'iiisldire des deux nations, 
au luiinicnt UM'uie où les artistes français abandonnaieul l'aquarelle, vers 
la lin du wiiT siècle, leurs confrères anglais commençaient à pratiquer ce 
genre de peinture, dans lequel ils devaient, en quelques années, atteindre 
à une maîtrise et à un succès qui n'ont pas été égalés ailleurs. 

Honington avait déjà pu voir dans son pays, avant son arrivée à Calais, 
des aquarelles (jui n'iHaient plus des dessins coloriés, mais de véritables 
peintuies. Il y avait, en iSKi, douze ans que la première UV/Zf/' Co/oitr 
Socicli/ l'Iait l'oiKl(''e. 

Les leçons de l'rancia à (Valais et ses dispositions natiu'clles lui 
donnèrent, en peu de tenqis, lnule l'habileté nécessaire pour rivaliser avec 
1rs ])lus célèbres de ses t'oiupalriotes. En ari'ivant à Paris, il était déjà un 
vrai mailre dans l'art de ra(juarelle. 

Ce sont ses a(iu;uelles, très simplement exécutées, qui ont fait con- 
naître, et en (juelquc sorte popularisé dès leur apparition, les l)rillantes 
qualités de l'éc(dc anglaise, restée jusque-là inconnue sur le continent. On 
peut dire justement, avec M. Arsène Alexandre', que Bonington a été le véri- 
table trail iliiuinu enlrc les deux écoles. Il j(Uie donc un r(')le inqjortant 
dans l'histoire de la peiuture, eu l'rance surtout, non seulement par la 
nouveauté des sujets ipi il a liaitès et ses recherches d'atmosphère et de 
lumière, mais par l'introdueliou de l'aiiuarelle exécutée d'après nature. 

Ce proc(''d(', en elfel, |)ernietlant une exécution très rapide, a facilité 
la liaduclion en j)einture des inqjressions de l'artiste et contribué, dans 
uneeerlaiue mesure, grâce à la linqiidilf' et à la clarli' (|ui sont ses <pialit(''S 
essentielles, au dévelopiiemeul de l'école moderne de paysage, chqiuis les 
maîtres de IS.'iO jusqii au iimcuI inqiressiounisme. 

1. Ilish>iie /iiffitt/aut' ih- la jn'iiittnr nniiliifsf. 



HICIIAIU) l'AKKES HONINGTON 



379 



Les aquarelles de Bonington, surtout les plus anciennes, sf)nl ordi- 
nairement exemptes de tout mélange de gouaelie. '^)uand il a utilisé la 
gouache, c'est avec la plus grande discrétion et par touches très légères, 
comme dansVIiitcrietn- de chapelle a Milan, du musée Wallace, petit chef- 
d'œuvre d'observation, où la lumière mystérieuse et douce des vieilles 
basiliques est rendue avec une rare perfection. 




Le \' rr l' b I e r (vers 1826). 
A"|uai'i?lle. — Colleclioii i!i> M. Hatersoii. 



Les vingt -quatre aquarelles de Bonington conservées au musée 
Wallace donnent très bien l'idée de son habileté et de la variété de son 
talent, aussi grandes dans ses études d'après nature (|ue dans ses compo- 
sitions romanti<|ues. lieaucoup sont de petits tnblcaux complets, d'une 
légèreté de facture inconqiarable : la Méclitalioii. datée de 1S"24, où la robe 
de soie blanche de la jeune femme s'enlève de fa(;on si brillante et si 
lumineuse sur la variété des rouges qui l'eutourent; rAiiliijuaifc ; une 



380 LA REVUE DE L'ART 

é 

Scène i-riii/icinic : la Piazzclla a Venise: In Tour /leiu/iée de Bologne, si 
vigoureuse et ensoleillée; un Coucher de soleil en pays de Caii.v, etlet char- 
iiianl (II' la lin du jour au bord de la uu^r, qui a les qualités d'un Turner ; 
Sur un halron de Venise, délicieuse composition romantique, une de ses 
dernières œuvres, datée de 1828; une Odalisque, Médora, un Turc au 
repos, daté de 1826, si riche de couleur; presque toutes seraient à citer 
et à décrire, si la description d'une peinture n'était presque toujours 
ii'uvic pn'liiilieuse et vaine. 

Delaci'oix notait, dans sa lettre à Tlioré, combien Bonington avait 
l'entente de l'ell'et. De fait, il est remarquable de voir comme il sait 
tt)ujours faire les sacrifices nécessaires, et au besoin éteindre les accents 
vibrants qu'il trouve si aisément sur sa palette, pour rester dans la vérité 
de la lumière (juii a une fois adoptée. Très souvent, il tient les têtes de 
ses personnages dans la demi-teinte pour laisser jouer toute la lumière 
sur leurs riches vêtements ou sur les tentures environnantes. 11 est beau- 
coup moins préoccupé de l'expression ou du geste de ses figures que de 
la distribution harmonieuse des lumières et des tons; il reste toujours plus 
jifintre (|ue littérateur. Les accessoires ne sont pas négligés et contribuent 
au charnic du tableau ; ils sont traités largement et, en même temps, 
avec une nu'rveilleuse délicatesse. Les détails de l'aquarelle intitulée 
Turc au repos, sont typiques, et rappellent, par leur exécution, les 
iiiaitres Indlandais et llamands. 

Dans ses dernières années, lionington se servit plus fréquemment de 
touches de gouache. Très accentuées parfois, elles donnent à ses pein- 
tures un brio particulier, notamment aux études faites en Italie, à Venise, 
à NtMoiu' et à liologiie. firmes, décisives, elles restent d'ailleurs sobres et 
justes, et l'ont toujours t'orps avec le reste de l'œuvre. 

L'habitude (pie lîonington avait de l'aquarelle a exercé une grande 
iullnence sur sa manière de peindre à l'huile : même recherche de tons 
clairs, de Iransjiarencc dans les ondiics. de légèreté dans les ciels, de 
iinqiidili'' dans l(>s eaux. 

fjupàtani forlenieni ses lumières dans ses j)remières toiles, il était 
arrivé, en dcMiiier lieu, à autant de solidité, sans excès de pAte et en 
conservani une grande souplesse d'(>xéculion. Peignant ses aipiarelles 



HICIIAUD l^ARKES BONINGTON 381 

avec un pinceau chargé d'eau, il a conservé, en peignant à l'huile, le goût 
d'un véhicule permettant une grande fluidité : il mêle beaucoup d'huile à 
ses tons, même dans de simples frottis. Si, par là, les couleurs claires ont 
été exposées à jaunir quelque peu, en revanche les couleurs sombres, les 
rouges et les bruns, en ont pris plus de chaleur et de brillant. L'ensemble 
de ses toiles présente, en général, un aspect très coloré et dont le travail 
paraît récent, parce qu'il a été exécuté rapidement, de premier jet, sans 
retouches, dans une pAte fluide. 




Les L.\(-iliNKS UE Vemse (IS:iti). 
Peinture à l'iiuilo. — Colleclion de M. Wurneck. 

Ses qualités sont donc surtout celles de l'école anglaise, à laquelle il 
doit être rattaché de toute justice, non seulement par droit de naissance, 
mais parce que, dans la pratique de son art, il ne s'est jamais éloigné de 
la technique et des procédés de l'école anglaise. 

Ce qu'il tenait de son éducation française, c'était un certain goût dans 
le choix de ses motifs, une façon particulière de conqucndie l'anangcnicnt 
de ses tableaux, composés avec clarté et logique, avec un souci remar- 
quable de l'unité et une grande franchise dans retfcl giMii'ial. 



382 LA REVUE DE L'ART 

Ou a hcaiicoup discuté sur l'induciice auglaise clans la peinture en 
France, depuis le Salon de 1824. On la niée et adirruée avec une égale 
bonne foi et à l'aide de preuves (jue l'on voudrail iriélutables. Il est cer- 
tain, en tous cas, que lémotion provoquée par l'exposition des peintres 
anglais a été considérable parmi les jeunes artistes, si elle ne l'a pas été 
parmi les critiques ou dans le publie, et qu'elle décida du mouvement qui 
devait entraîner toute la nouvelle école de paysage. Nous avions eu, cela 
n'est pas douteux, des précurseurs; la révolution était dans l'air; mais elle 
eût été longtemps retardée et elle lût peut-être restée incertaine. Aucun 
des paysagistes indépendants de la fin du xvii'' siècle à la tin du xviii" 
siècle n'avait l'ait école. Bruandet, Lantara, Moreau, ^lichel, ont été des 
isolés, restés incompris et sans action. 

Il est vrai que, dès 1820, Paul Huet dans l'île Séguin et à Saint-Cloud, 
Roqueplan (dont on a un Soleil coitchaiil daté de 1822), Isabey, Fiers, 
avaient abordé la nature dans un esprit nouveau. Ils eurent le grand 
honneur d'indi([uer la voie à leur génération. Mais Bonington les avait 
tous précédés et son iniluence paraît incontestable sur ces premiers 
novateurs. Il semble bien téméraire d'assigner une place distincte et des 
rangs dans la marche de cette avant-garde, on chacun de ces jeunes gens 
était également épris de liberté. Comment doser, aujourd hui, d'une i'aron 
absolument impartiale, la part de chacun dans la transformation qui 
►suivit, en peu d'années, le Salon de 1824'/ « On perçoit dans le génie qui 
crée l'œuvre d'art, la ti'ace et l'effort de toutes les générations qui ont 
précédé l'artiste », a dit justement Ruskin. Et encore, « ce n'est pas grâce 
à l'art d'une heure, ni d'une vie, ni d'un siècle, mais grâce au secours 
d'âmes sans nombre, qu'une belle œuvre d'art peut voir le jour » \les Lois 
de Fies oie). 

Sans doute, pour les peintres français de la Restauration, l'école 
anglaise était novatrice : il n'y avait rien de commun entre les peintures 
de Constable et celles de Berlin, de Bidault ou d'Aligny. Mais il y a de 
grands rapports entre des études de Constabh; et d'autres de Ruysdaël 
et d'IIobbema. Certaines toiles de Corot se rapprochent étonnamment 
de plusieurs études d'Italie de Jos('|»li N'ernet, telles (jne les deux lumineux 
effets du matin du Louvre : U- Chùleau Suint-Ange et le Ponte Rotto. 
Th. Rousseau procédait des Hollandais et Troyon des Flamands. On est 




< -i 



niCIlAUn l'ARKES BONINGTON 383 

toujours le fils de quehiu'un, et c'est chose vaine que de vouloir tracer des 
déinarcalions absolues entre les écoles qui se sont si souvent emprunté 
mutuellement leurs qualités, en les Iranslorniant suivant le goût national. 

Quoi qu'il en soit, la connaissance de l'école anglaise de paysage a 
marqué, en France, le moment où le paysage classique, tombé en déca- 
dence, a laissé la place au paysage moderne, d'abord romantique, puis 
réaliste, enfin impressionniste, jusqu'au début du xx" siècle. 

Bonington, dans ses huit années de vie artistique, a pris une part active 
à ce mouvement : par ses études d'après nature très directement ratta- 
chées à l'école anglaise ; par ses compositions romantiques dont l'exécu- 
tion, encore anglaise par certains côtés, est cependant bien française par 
l'harmonie générale et l'etret ; enfin par ses lithographies, où il est arrivé à 
la perfection du genre '. 

De ces trois branches de l'art, c'est dans la première, le paysage, qu'il 
a laissé ses œuvres les plus importantes et les plus nombreuses. Ses 
paysages se signalent par un très grand accent de vérité : il est remar- 
quable de voir combien ce peintre si fantaisiste à ses heures et dont la 
facilité étonnait Delacroix, bon juge en pareille matière, est respectueux 
devant la nature, la suit de près, amoureusement, aussi désireux d'en 
rendre le dessin dans ses grandes lignes ou ses accidents variés que la 
couleur avec ses délicatesses et ses nuances infinies. 

On pourrait croire qu'avec sa merveilleuse facilité, il se laisse parfois 
tenter et qu'il fait appel à sa féconde imagination pour modifier ce qu'il a 
sous les yeux. Il n'en est rien. Il reste naïf et vrai : il sufiit de voir ses 
études, dessins ou peintures, représentant des aspects de Paris ou de 
Londres que le temps n'a pas encore sensiblement modifiées, pour se 
rendre compte de son scrupule et de sa fidélité. Il est cependant loin 
d'être terre à terre dans sa sincérité ; il élimine en grand artiste tout ce 
qui ne concourt pas à l'elfet général. 

Pour avoir une juste idée de la distance qui sépare Donington des 
paysagistes classiques de son époque, il faut voir la Vue de Mniiles-, un 

1. Il a paru inutile, au cours de cel article, de parler en détail des lilhograf hies de Hoiiington. 
beaucoup mieux connues du public que ses peintures et ses dessins. Elles ont été décrites et catalo- 
guées dans l'ouvrage ('onsciencicu.\ et très complet d'Aglaiis Iloiivenne, t'dlùivrc yravéel lillionriipliié 
lie B. }'. lioiuitf/loii. Paris, IST.'t, iii-S". 

2. A M. (le l..ijii(llf. lir|iioiliiil (l.iîis noire prr larlicle, I. XX\'I, p. 87. 



384 LA REVUE DE L'ART 

petit cliel'd'œuvre de luniiéi-e diiïiise sous le grand soleil ; la Vue i/es quais 
et de Nolre-Dome\ d'une finesse de ton exquise; une Plage à marée 
basse ■; les, Lagunes de Venise-^; la Colonne de Saiiil-Ma/'c ' ; le l'aie de 
Versailles du Louvre, et tant d'autres. 

Dans toutes ces études, l'exécution est large et décidée, la touche 
souple, délicate et nerveuse, les valeurs bien accusées, le ton vrai et lin, 
la couleur lluidc, tantôt en épaisseur et tantôt en nappe très mince mélan- 
gée à riiuile. Les ciels, qui occupent toujours une grande place, sont sou- 
vent ceux du matin ou du soir, quand le soleil n'est pas encore très élevé 
au-dessus de l'horizon et donne encore des ombres longues et douces sur 
les premiers plans ; des nuages légers, des vapeurs lointaines en varient 
les colorations claires et dorées. Parfois, les ciels sont tout blancs : des 
nuées laiteuses se forment sans cesse, et seront bientôt dissipées par le 
soleil, car çà et là quelques percées de bleu font comprendre que ce ne 
sont que vapeurs fugitives ■. D'autres sont pleins de mouvement ; d'énormes 
volutes, dans leur course folle sous un vent de tempête, secouent les liar- 
ques et les voiles, jetant l'embrun des vagues de toutes parts'', ou font 
claquer les bâches des charrettes et les manteaux d'un voiturier descen- 
dant une côte de Normandie". 

En gi'néral, cependant, lîonington aime mieux la nature dans son 
calme et dans la sjilendeur des matinées ensoleillées, ([ue bouleversée par 
les orages et frémissante sous les rafales de vent, comme la préférait son 
compatriote Constable. 

Le Marche de Boulogne ^ et la Plage normande ■' sont deux des plus 
remarquables parmi les toiles paisibles du maître. Dans la première, le soleil 
d une belle matinée d'éti' inonde le tableau de sa clarté blonde, envelop- 
|i;iiit les gens et les choses de son nimbe d'or. La mer, par une variati(m 
di' Idii exlrènn-ment délicate, et les ombres du sable d'une coloration plus 



I. A M. lli,i((|M('iiiuiiil. 

i. A M"" (le S.-ilvand.y. 

3. A M. Wanieck. Rcpiocluit ici, p. .')8I. 

i. A lii Niitional Gallery of British Art ancienne Tate GalleryU 

a. A Sea l'eace, du musée Wallace. 

ti. Marine, à M. VVauteis. 

7. Aquarelle, à M. Paterson, rc-|Moiluite p. 37i). 

8. Appartient à sir E.Tennant Iteproduit pi. p. 383. 

y. Appartient a M"" de Catheu. liepruduil ci-cuntre, p. ;j8,^. 



HICIIAKD l'AliKES BONINGTON 



a85 



bleutt'e, l'ont valoir toute la chaleur du ciel. Une voile de beaupré dans 
un bateau au premier plan et quelques vêtements sur les personnages 
sont les seides valeurs fortes ([ui forment contraste avec le ciel lumineux. 
La scène a ét('' prise sur le vif; tons les détails en sont charmants et 
vrais; pécheurs, malelottes, enfants ont des poses naturelles et justes. Un 
lot de poissons déchargé sur le sable, au premier plan, est peint avec la 
▼ irtuosité d'un maiire (laniand et digne d'un Snvilers ou d'un Jean Fyt. 




Pi. A(iE NOMMAS II F, ( V E 11 S IS23l. 
rciiiluif il I liuile. — Coilii-lioii rii- M»« .11- Calhi 



Frais, humides, roses et transparents, il semble ([non les voie remuer et 
glisser, avec cette mobilité particulière aux corps visqueux iet(''s les uns 
sur les autres. 

Le tableau de la Plage iior/i/a/Hlc' procède d(>s mêmes ([ualifés i^t a dû 
être exécuté vers la nuMUi; r'poi|ne. 

1. Voici, à propos de ce tableau, ce ipie M. liené-Panl Iliiet nous écrit: « Aussitôt après la mort 
de Boninfiton, avec lequel il était intiiiieiiient lié, Cil. Itivet eut la pensée il'ollrir au conservateur 
des musées ou Directeur des beaux-arts, M. de l''orl)iii, une toile de Honiiiiilon. nue lUuf/e Dormaixle. 
ellet de soleil éblouissant; des buées cliaiides, dorées, iiioudanl latiiiospliére transparente, enveloppant 
les fonds ipi elles loiil luir dani une luiiiiuense prrspeci ive ai-rieiiiie .Au pri-niier plan. îles ligures de 

LA iiEVUE iiE l'aiit. — \\\i 49 



386 LA KKVUI': DE L'AHT 

On y voit, dans le groupe du premier plan, un clieval blanc qui n'a pas 
été terminé par l'artiste. Bonington avait indiqué les jambes de devant 
dont ou devine encore le dessin, mais comme il n'en était pas satisfait, il 
les a elTacées en les recouvrant d'un ton clair s'accordant avec le terrain. 
Puis il n'y est plus revenu et le tableau est resté ainsi inachevé. 

Si Bonington préfère le plus souvent, dans ses paysages, le calme 
des belles journées de l'été, où tout dans la nature semble participer de la 
gaieté et de la douceur de l'atmosphère ; il s'en faut qu'il se soit spécialisé 
dans un ellV't constant, dont la répétition amènerait bien vile chez l'arlisle 
l'absence de toute émotion. Il a suivi la nature dans ses aspects les plus 
variés : temps orageux, temps gris, temps de brume ; bords de plage, 
falaises abruptes où la mer vient s'écraser en (lots d'écume, plaines sans 
iin où se découvrent des villages ou quelque tour d'église émergeant au 
loin, coins frais le long des rivières, rues ou places animées et pittoresques ; 
il a trouvé la nature belle partout et l'a étudiée partout avec la même 
ardeur enthousiaste. 

Son goût est très sur. Il y a peu de toiles de lui qui soient insigni- 
liantes ; de simples études inachevées offrent encore l'intérêt des œuvres 
faili's en plein air, et nous apportent les premiers accents de vérité, on 
pdunait dire de réalisme, dans la peinture française du xix*" siècle. 

Ses paysages les nu)iiis iieureux sont ceux où il traite les arbres et les 
niasses de feuillage. La liberté nécessaire à liMir interprétation est longue 
à acquérir. Il est mort trop jeune pour avoir pu les connaître au point 
d'en faire la synthèse comme un Corot ou un Daubigny. Il cherche encore 
à expliquer le feuille ; ses arbres sont d'une assez maigre exécution. 

Dans ses figures et compositions romantiques, Bonington n'est pas 

pêcheurs, un cheval avec des paniers. La tuile, de plus d'un mètre de large, est certainement un des 
plus beaux morcp.iux du mailre mort si jeune. 

" I, accueil du conservateur fut plus que froid. Sur un ton de persiflage : « Votre ami avait beau- 
coup de talent, mais un talent de vogue et de mode ; ses succès auprès du public amateur ne sont pas 
uu titre sullisantà l'entrée dans les galeries du Louvre. Dans ce succès, nous devons faire la part de 
rengouemciit. (|ui peut être très passager et attendre avant de donner un jugement sérieu.x et définitif. 

— Alors, nujnsieur, vous refusez cette toile '.' — Je ne refuse pas, mais... le musée du Louvre... ! Pour 
le moment, je ne puis accepter votre don. Le temps seul, je le répète, peut donner le recul indispen- 
sable pour juger impartialement. Le temps donnera-t-il la consécration voulue? — Puisqu'il en est 
ainsi, monsieur, je jircndrai mes dispositions pour que ce table.tu ne puisse jaui.iis revenir au Louvre. 

— VA le baron Hivet ajoutait: ",1e le laisse dans ma famille, a celte condition absolue qu'il ne soit 
jam.iis lionne ni vendu ;iu\ musées! " 



HICIIARI) FAKKES BONINGTON :i«7 

moins intéressant, mais se présente sous un aspect tout à l'ait dillerent. 
Autant il est fidèle et sincère devant la nature, autant il se donne de 
liberté quand il doit tirer de son cerveau des scènes du moyen âge ou de 
la Renaissance. Là, les (pialités du coloriste l'emportent i'rancliement sur 
toutes les autres. 11 se laisse entraîner {)ar sa l'autaisie. Son goùl naturel 




IIe.NIU III Kl L' A M liAS.S.V MEU 11 I) A Mj L E Tl- H H E ( V It 11 S 1 8 2 Cl ) . 

Peiiiluie à riniilc. — Collection Wallaci'. 

lui fait trouver des attitudes, des groupements pleins de grâce, d'élégance, 
de charme aristocrati([ue, mais il voit surfoul dans ces scènes, où la 
critique historique aurait beau jeu si elle voulait les analyser, une occasion 
de faire valoir les magies de la lumière el de la cdulrur. Lumière blonde 
et dorée (|ui lillre à travers (|ucl(|ui' l'enriri' m ogive rt ipii \ii'iil illiiiuiiicr 
une salle de château ou un liouiloir, laissaiil de giandes rt'serves d'oiiilire, 
repos des yeux el conlrasle m-cessaire à liMlal des l'IoU'es, des robes 



:(88 LA KEVUE DE L'AHT 

de soie, des pourpoints de veloiiis, des aciers brillants et des visages rosés. 

Qu'y a-t-il de plus séduisant, au point de vue de la distribution de la 
lumière et de la richesse des couleurs, que le l-'ranrois J"'' el Margueiile ilc 
Navarie, de la cDlledion Wallaee ? Rien de plus aisé et de plus facilement 
veini ([ue cette ligure de Marguerite, si amoureusement caressée par 
l'artiste. Les poses des deux personnages sont d'un naturel charmant, 
jeunes tous deux, élégants et nobles comme il convenait. L'ensemble, 
saisi immédiatement, offre un vrai régal aux yeux et à l'imagination. C'est 
à coup sur une des œuvres maîtresses du peintre, (ju'il a traitée avec un 
bonheur cl un sniii parliculiers. 

Auriine ne peut donner une plus juste idée de ses brillantes qualités. 
D'autres nous révéleront ses défauts ; car le jeinie maître n'en est pas plus 
exempt qu'aucun de ceux qui ont eu du talent ou même du génie depuis 
l'origine du monde. 

On a l'ait à ses personnages, comme à ceux d'autres peintres de 
l'école anglaise, le reproche île man(|uer de corps et de soliditi'', d'être des 
sortes de mannequins habillés, dont les mains et les visages seuls sont 
vivants, et la critique est parfois justifiée, il faut le reconnaître. 

Dans le taljleau de François 1" cl Marguerite, on ne songe guère à ces 
défauts; ouest si bien sous le charnu^ de la composition et de la couleui', 
qu'on n'analyse pas. 11 n'en est pas de mT^me dans le Henri III. spirituel, 
plein de (h'tails chaimanls. dont la couleur chaude et vibrante sujqtorte, 
sans faiblir, le voisinage du redoutable Marina Faliero de Delacroix, mais 
où les corps sont inconsistants et manquent de caractère dans le dessin. 

Dans Henri IV el l'anihassaileur d' Espagne, composition moins plai- 
sante, lesdifauls s'accusent da\anlage. Ici, l'elfet est discutable; la j)arlie 
cenliale lro|i noyée diuis l'onibre; I altitude des ]iersonnages moins aisée. 

Mais eoHiinie dans le musée ^\'allace même, on oublie vite ces défail- 
lances devani la Méditalii'ii, f Antiquaire, A Balcon Scenery, Anne Page 
et Slender, une Udalistiue , aipiarelles ou peintures à l'huile qui nous 
séduisent tantôt par la grâce de l'invention, tant(U par la liberté d'une 
exéculion loujouis sni'e el iirilhnile, lanh'it jiai' lliarnionie et la richesse 
de la nature. 

La couleur de lioiiington est très intéressante à étudier. Ernest 
Chesneaii dil foit jiisU'inenl. eu parlant de lui, <■ (|u il ne rednntail pas 



HICHARD PAHKKS LtONINGTON 



389 



plus les tons purs que ne les reildulail na<>uère la jeune éeole anglaise, 
mais ils sont amenés et motivés avec un ait profond ». Art profond 
en effet, car à l'analyse on voit coniliii'ii le jirinlre eonnaissail la loi 
des oppositions et des contrastes dans la gamine des tons. Est-ce chez 




.\ N .V K I'A(.E i; T Sl.KNIlEI; 
JiiLliS J(I\KUSES C.OM MK IIKS IIK W I N 11 S (I 11 » . V E 11 S IS2o). 

l'ciiiliMv a Ihuilc. - Cnllpclioli WalUii-c. 



lui instiiul nalnrel nu le i('sull il de la ri'nrxion :* .\-l-il licaucdup appris 
dans l'intimité de Driacroix ^ Cr ipii ol cerlain, c'rsl ipiil ur parail |)as 
ignorer la théorie des compliMncnlaires et ipi'il sait faiif adiuiraideiuent 
valoir ses coidi'ui-s pai' la |diHi' ipTrlIes occupeid à coii'' les unes de.? 
autres. 



390 



LA REVUE DE L'ART 



Il n'y a pas de rouges auprès desquels ne se trouve l'occasion 
de quelques tons verts, pas de bleus qui ne voisinent avec des jaunes. 
Il n'est pas sûr qu'on ne puisse pas découvrir des accords de violet et 
d'orangé, tons cependant plus rares chez lui, et que l'on ne trouve guère 
de son teuqjs, sinon chez Delacroix. 

En dehors de ses paysages et de ses compositions romantiques, 
Bonington a encore laissé un grand nombre de croquis au crayon, dispersés 
un peu partout chez des amateurs. La plupart sont pris sur des feuillets 




F E L' 1 I. L K IJ E Cl; O O U I S . 
Dl-S'^îiiï il ia mine tir [ilumlj. — Colit'cltou de Qd. Meseltiiie. 

d'album cl n Ont pas tic prclenlions à passer à la postérité. Ils ont cté laits 
par l'artiste pour lui seul et à titre de renseignements. Beaucoup 
sont (lignes d'être conservés. Ce sont des indications très justes, très 
vivantes et très spirituelles; ce sont encore des documents précieux 
de costumes et de mœurs (hi temps de la Restauration, bons à consulter 
de toutes laçons. 



I/(euvrc (le l!oningt(in, quoi([ue jirodiiitc en moins tic dix ans, est, on 
le voit, 1res riclie et très variée. Pour s'en faire, dans les musées et les 
collections, une juste idée, il ne faut jamais oublier que ses contrefacteurs 
et ses imilalcurs ont ('■t('' fort nond)reiix, trop nombreux, hélas I Ils ont tini 



lUClIAKL) PAI{K1':.S BONINGTON 



391 



par noyer son œuvre sons une avalanche de fanx cl, de plagiais, d'où il 
devient difïicile (mais non impossible, heureusement) de la retirer, et 
i[ui risquent d'en fausser la physionomie pour l'observateur superficiel'. 
Dégagée de ces parasites, elle apparaît comme très importante, tant par 
sa valeur propre que par sa place dans l'histoire de l'art. 

L'influence exercée par Ronington à l'aurore de l'école romantique, 
dans ce temps où, comme le dit Tli. Gautier, la peinture semblait heureuse 
d'avoir retrouvé sa palette perdue dans l'atelier de David, fut considé- 




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I/lNSTITin- ET \.V. l'CINI- l>ES A II T S ( V Kll S 18 21). 
Dessin il 1.1 ruine >\e plomli - Colleclion '\f M"" do .•^iilvail'ly. 



rable. Il a contribué à ramener la peinture dans sa voie naturelle, qui est 
de se servir du charme et des ressources de la couleur, pour créer l'œuvre 

1. En outre. be.Tiicoup d'artistes dont la production s'est faite entre 1825 et ISiO, offrent avec 
lui, dans le sujet et l'aspect gém-ial de leurs tableaux, une similitude inquiétante. 11 y a des toiles 
d'Isabey qu'on pourrait lui attribuer ; il y en a nii'^nie de l)elacroi.\. Il y a des paysajfcs de 
Roqueplan, de Le Poittevin, des ligures île Deveria, des Johannot, de Celcstin Nanteuil, di'vant 
les(|uelles on hésite et qui laissent un doute. Parmi les jiclntres anglais. I''ielding, Wyld, Hovs, 
présentent parfois avec lui de grandes analogies, llarding, qui a litliograpliié beaucoup des tableaux 
de Bonington et qui connaissait .idniirablement son œuvre, a fait des peintures à l'huile (|ui offrent 
d'étonnantes ressemblances avec' les siennes. On peut s'y tromper à première vue. Après un peu 
d'examen, on s'aperçoit qu'il manque, comme chez tous les autres, l.a légèreté, l'imprévu dans 
l'exéculion, ■■ les ailes du p.qiillon -, qui font siirloiit I ciriigin.ililc de lioniuglou. 



392 



LA KKVUE UE L'AF^T 



d'art, repos ou excitation des yeux et de l'esprit. Il a sa place parmi les 
coloristes de toutes les écoles, et son nom restera attaché à l'une des 
transformations les plus fécondes de l'école française. 

Mais son induence a été douhle, car il a été aussi et surtout un grand 
paj'sagiste. Le premier en l'rance, il a reproduit, dans leur changeante 
beauté, les ciels, les eaux et les plages marines, les profondeurs et les 
délicatesses infinies de l'atmosphère, qui nous charment dans la nature. 
11 a su le premier nous inté-resser à ce (|ui sendjle intraduisible en peinture, 
et avec des vapeurs sans iniiues. aux nuances insaisissaiiies, il a l'ait des 
clier^-d'ceuvi'e de lumière et de cnuleur. 

Bien que son o'uvre soit resiée incomplète, il est sans conteste un des 
créateurs du pa3'sage moderne. Son rôle a donc l'-té aussi utile que 
gloi'ieux. Par un phénomène bien raie, les deux races anglo-saxonne et 
gallo-romaine se sont trouvées un jour personnilié'es et fondues, avec 
leui's (|ualités, dans Honington. L'iHdle française lui doit, non pas seule- 
ment uvi souvenii' attendri, mais un juste tiibut de i-econnaissance, et sans 
vouloir lui élever un monument, connue on la l'ait jpour un l)elacroix ou 
un (^orot, on p(un'rait lui consacrer un buste ou un médaillon qui serait 
placé sans fistentatitui, mais avec conviction, parmi les images des grands 
artistes, qui ont bien mérité des générations futures. 

A. DUUUISSON 




1,1. Uii»Nri (Ianai, a Vknisk 
fiia\iirr '\r \lilltr ir.-i|ii-> liiuiiiiirlon. 




.1 . - A . M E I s s (1 N X I E 11 . 
PllOJF.T HE SALON I' U K I. A PRINCESSE C.Z A R T O 11 I S M . 

liiiivuro (le llui|uifi-, tiicc du /Afre t/fs onniiieiifs de J.-A. Moisioiiiiicr. 



UN DECORATEUR DU XVIIF SIÈCLE 



JUSÏE-AURKLE xMEISSONNlER 



OKKEVHE DU H(ir 



JusTE-AuRKi.E Meissonnier, peintre, sculpteur, architecte, décorateur, 
orfèvre, dessinateur de la chambre et du cahinct du roi, eut, de 
1725 à 1751, une vogue incomparable et une inllucuce puissante sur 
le goût de ses contemporains. Malgré sa renommée, il nous est 
presque inconnu et ses œuvres ne lui ont guère surviu'u que j)ar la gra- 
vure. Pourtant, deux pièces très intéressantes de cet artiste vont pro- 
chainement passer en vente publique. Ce sont les deux terrines ou soupières 
d'argent exécutées en 17-'i5 pour » h^ Millord duc de Kinston », et qui tai- 
saient partie du projet de surtout qu'avait sculpté Meissonnier. Nous avons 
pu avoir ces deux pièces entre les mains el il iimis a paru inti-ressant, 

1. Niuis .iviiiis trouvé la |iliip;iil des (loriiineiits iililiscs ilaiis l'ctte élude à l,i ljililiollirc|iie. si 
riche déjà et si liien classée, di^ M. .I:ici|iies Itoiiret. 



LA KKVUK hE LAIll. XXVI. 



SO 



;i9'i LA REVUE DE LAHT 

à celtu occasion, d'essayer de découvrir davantage la pursouualiLe de 
l'artiste et de caractériser sa manière. 

()n ne sait presque rien de sa vie. Il naquit à Turin en Ui95. Klait-il 
(le faniilli' l'iançaise, comme le ferait croire ce l'ait que son oncle, Alexandre 
Meissoniùer, l'iit ol'iicier du roi ? A quel moment et comment vint-il en 
I-"rance ? Ces points restent encore obscurs. S'il avait suivi la voie ordinaire 
pour parvenir à la maîtrise, on saurait encore, ^au moins à peu près, l'àf^c 
auquel il aurait commencé son apprenlissaoç, puisqu'il l'ut iei;u uuiilre 
(irl'èvre à 2'.t ans, <( le 28 septembre 1724, le roi étant à Fontainebleau», 
comme en l'ait Toi le brevet d'orl'èvrcdu un " travaillant aux Onbidins pour 
le sieur Meissonnier », brevet signé de la main même de Sa Majesté'. ( ir, 
on sait que le roi pouvait accorder ce titre sans se soucier des règles ordi- 
naires de la corporation. Meissonnier habitaità ce moment rue Fromenteau-. 
Il lui UdUinii'', le fi décembre 172(1, à la cliarge de dessinaleurde la chambre 
el du cabiiu't du roi, et il en rerut les gages et droits, de la part de M. Sébas- 
Ijen lirière, tri'soiier général des ^lenus-l'laisirs, à compter du 'i juillet 
172(1'. Il avait épousé une dame Françoise Petit; il fini avec elle sur 
les l'outs baptismaux un fils de Fi;ni(;ois Boucher, le 4 mai 1736 ' ; ils 
n'étaient pas mariés sous le régime de la communauté de biens, mais, 
n'ayant pas d'enlant, ils s'('laienl l'ait, le I7juin 17MM.une donation mutuelle '. 
Ils liabitaieni, vers 174."), .. rue du ( Iros-C Ihenet,, près du Rempart». Meis- 
siumier mourut à .").") ans, le 'A\ juillet 1750, chez le sieur André- Levret, 
chirurgien, qui rc'clama à sa succession « 248 livres pour les soins donnés 
au d('t'unt j)endanl les 44 jours de maladie passés chez lui, Levret, pour la 
garde (pii l'a soigné, pour ses Irais l'unéraires et pour l'autopsie du défunt 
par lui faite, eu pri'sence du nn'decin et des autres chirurgiens du Chàtelet '''». 

Il l'ut enlerri' le Icuileinain I" ruifit en l'église Saint-Eustache, « en 
présence d Wudic Levret, chirurgien-accoucheur, et de Barthélémy Baro- 
det, chirurgien ■■, dit l'acte de décès extrait des registi'cs de la paroisse 
Sainl-liuslache, acte d'après lequel Meissonnier demeurait alors rue des 

1. .Vrcliivcs iiatuiniiles, 0'* 6S, l- 251 (Si'crét.-iriMl du roi). 

2. CJcruiiiiii Bapst. les Germain, p. 7-1. 

;i. Arcli. liai . O' 1;j, 1° oOo (Secrétariat du rm), 

■1. Uiiilionnaiic de hloiji-aplùp et il'hisinire de .Inl. article Boucher. 

■j. Ari;li. liai., V, 14G7U. 

(j. Ar-li. iitit ..V. 11670. 







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3% LA KKVUE UE L'Airi' 

Vi(.'ux-Aiigii>liiis, n"3. Il avait son atelier « rue Rochouard (Rochechouart), 
territoire de Montmartre », où furent apposés les scellés. Sa veuve Fran- 
çoise Pelit dut, en eiîet, recourir à cette mesure pour sauvegarder les 
intérêts de sa donation, ceux de l'héritier de Meissonnier, son oncle 
Alexandre Meissonnier, ancien officier du roi, et ceux du prince Gzartoriski, 
dont l'artiste laissait inaclievée une commande pour laquelle il avait touché 
11.500 livres. 

L'inventaire qui mentionne cette opération nous renseigne sur les 
œuTres qu'on trouva alors chez Meissonnier. Des tableaux nombreux, l'un 
allégorique pour la naissance de Monseigneur le Dauphin, « un plafond 
en grand, peint sur toile, dessiné pour la cour de Varsovie, et plusieurs 
autres sculptures, peintures et menuiseries en dépendant' >>. On retrouva 
également, en présence de l'abbé Allaire, mandataire du prince Gzartoriski, 
le plafond et les décorations commandés par lui, ainsi que le démontre le 
sieur Gabriel lluquier, qui grava toute l'œuvre de Meissonnier. C'est à ce 
recueil d'Huquier que nous devons de connaître les œuvres que Meisson- 
nier exécuta , et les noms de quelques-uns de ceux qui les comman- 
dèrent. 

On y trouve, outre la gravure d'un grand surtout de table et des 
di'ux terrines reproduites ici, exécutés pnur le duc de Kingston, en 1735: 
divers traîneaux de jardin pour la première reine douairière d'P^spagne 
(1735) ; — trois, vues d'un salon pour la princesse Gzartoriski de Pologne ; 
— quatre vues du cabinet du comte Rielinski, grand maréchal de la cou- 
ronne, exécuté en 1734; — un canapé exécuté en 1735 pour le même 
seigneur ; — le projet d'un trumeau de glace pour un grand cabinet, fait 
pour le Portugal ; — des modèles d'intérieurs, des gardes d'épées (1725), 
une nef, des terrines, un surtout de table, une pendule, pour le roi ; — des 
seaux à rafraîchir pour M. le Duc (1723) ; — • des girandoles, un miroir de 
toilette, des tables, des tabatières, des ostensoirs, croix, calices, chande- 
liers, encensoirs, etc. Il dessina, pour un tableau d'Oudry, un cadre que 
Slodtz exécuta pour Gompiègne, et il toucha pour ce dessin 50 livres'-. 

« Le 2 mai 1731, permission est donnée au S' Meissonnier, orfèvre 
i'i Paris, de f.iliri(|U('i' poui' le comte de Maurepas, une écritoire dupoids de 

1. Airli, liai , Y 14ti9(). 

;;. Urpenscs il'iiii voyaf^'C du rui i Cornpii-f.'iif en \TM) (Aroh. nul , 0':i85',). Méiii. de 17^0). 



JUSTE-AUHELK MEISSONNIEH 



397 



2G à 30 marcs, en lui fournissant la matière, sans que, pour raison de ce, 
il puisse lui être imputé d'avoir 
contrevenu aux ordonnances 
de Sa Majesté' ». 

On voit de quelle prodi- 
gieuse variété témoignent ces 
œuvres , quelle souplesse de 
travail et quelle invention dé- 
corative devait avoir Meisson- 
nier. On ne peut pas dire qu'il 
n'ait jamais dépassé les limites 
du goût. Mais peut-être, sous 
l'influence du milieu français 
où il travaillait, sut-il réprimer 
ce que son imagination aurait 
eu facilement de désordonné. 
Elle était extrêmement bril- 
lante, généreuse et diverse. Et, 
en même temps, l'exécution, 
tant de ses dessins que de ses 
sculptures, devait être d'une 
merveilleuse exactitude. 

Les deux soupières que 
nous reproduisons nous per- 
mettent de nous rendre compte 
assez exactement de ces deux 
qualités. Leur forme est extrê- 
mement originale, presque dé- 
concertante ; c'est une coquille 
stylisée, décorée de panneaux 
et de côtes, et reposant sur des 
céleris, des oignons et une 
large feuille de chou. Les cou- 
vercles sont formés par le dessus de l'ctte coquille (>l ils sont [)resque 

1. Arc.h. nat., Oi 7?;, f" 2\:\. 




J . - A . M F. 1 s s (I N M E 11 . — li N C E N S O I 11 . 

tiiviviiii' li'' llui|iiuT. tirt-i" ihi /.irri' tics orneineitts 

fif J.-A. Mcissounier. 



398 LA REVUE DE L'A HT 

entièrement recouveils par deux graines (ou couronnements) très touffues. 
L'une est composée d'une sarcelle, d'un artichaut, d'un grondin, d'une 
huître, d'une branche de céleri, d'une feuille d'algue, d'un crabe et d'une 
branche de laurier : l'antre, d'une perdrix, d'un navet, d'une carotte, 
d'une écrevisse et d'un champignon. Os soupières, enfin, reposent sur 
des socles asymétriques, formés de rinceaux et de rocailles, dans les 
sinuosités desquelles s'incrustent deux navets. 

Cette forme contournée, cet amas d'éléments ornementaux, qui sur- 
preinii'ut au premier abord, sont d'une richesse décorative incontestable et 
leur originalité n'est pas du tout le lait du caprice ou de la bizarrerie. 
Elles sont bien conqjosées pour la destination qu'elles doivent avoir. Re- 
placées sur la table, à chaque extrémité, reliées enire elles par la pièce 
centrale, leur inclinaison respective les indique bien comme étant les deux 
angles d'un triangle qui auiait la table poui' base et le haut du surtout 
pour sommet. Toutes les parties de la graine sont placées dans l'ordre 
voulu p(uu' s'inscrire dans ce triangle, et cette imagination, dans sa 
fantaisie, n'a pus dépassé les règles d'une composition raisoiniable. Quant 
à l'exécution, elle est merveilleuse. Tous les animaux ou les légumes 
sont représeuti's dans leurs piopurtions respectives, avec leurs carac- 
tères propres, l^a sarcelle et la perdrix sont étendues, le ctu'ps mou, 
les pattes un peu repliées, les yeux grands ouverts et sans prunelle, 
([uelques plumes légèrement soulevées par le contact de la main qui les a 
jjdsées. Tout cela sans sécheresse, sans inutile précision. La eiseluie, 
eu outre, a su traduire admirablement le travail du sculpteur, .\ucuu décor 
d (lutils. ni uiat, ni chéré. Seules se détachent les rugosités des cara- 
paces (lu crabe et de l'i'crevisse, les Inins de plumes, les nervures des 
feuilles et des légumes. Il n'y a là aucune nnîsquinerie d'artisan. Il est 
impossible de mieux exprimer la nature dans ce merveilleux métal, si 
souple, (pi'est l'argent. 

La ])ai'tie pureiyent lecliiii([ue tle l'exécution n'est pas moins Ijrillaute. 
Sans doute, ce n'est guère là i|u'un travail de fonte et de montage. Mais la 
fonte est belle, saine, sans ces terribles |ii(|ùies i[ue donni.' une fusion mal 
faite ou un moule mal pi-iq)are; les divers morceaux des graines sont liii'u 
ajusti's, monti's avec soin, et les soudures, très dilliciles pour une telle 
unisse de uu'lal el pour les moyens de chautl'e dont on disposait alors. 







O 3 W S 



ce <v 



^,00 LA REVUE DE L'ART 

ne sont pas trop empâtées. On comprend, à voir de telles œuvres, tout le 
succès que put avoir celui qui les composa, les sculpta et les fît exécuter; 
toute l'influence que subirent de sa part les autres orfèvres de son temps, 
puisque Germain et le vieux de Launay , pour ne citer que ceux-là, 
sacrifièrent eux-mêmes à cette mode. On comprend les attaques violentes 
et les louanges enthousiastes dont il fut également l'objet et qui, en s'ex- 
primant à travers le wiii"" siècle, contribuèrent à porter jusqu'à nous sa 
renommée. La plus dure attaque est celle ([ue le graveur Cochin paraît 
avnir dirigée contre lui, en 1757; ce jugement est trop connu pour que 
nous le reproduisions, mais il est injustifié et contradictoire de la part 
d'un artiste qui dut tant lui-même à la fantaisie qu'il blâmait. 

L)'autres contemporains l'avaient mieux compris. On lit, dans un 
mémoire concernant les Académies royales de peinture, sculpture, archi- 
tecture, écrit vers 1740 : 

» 11 y a présentement à Paris deux excellents hommes qui mériteraient 
d'estre de ces Académies, savoir M. Germain, orfèvre du roy comme 
sculpteur, et M. Mcyssonnier, aussi orfèvre du roy comme architecte' ». 

Dans une liste des meilleurs peintres, sculpteurs et graveurs de l'Aca- 
démie royale, dressée en 174.5, l'orfèvre du roi figure parmi les <■ bons 
connaisseurs», premier embryon des Amis du Louvre, avec le vœu, déjà 
mentionn(', que (lerinain et Meissonnier soient nommés de l'Académie. 

Mariette aussi le compare à Germain, sans trancher leur mérite. 
Raynal, dans une étude sur l'état des arts en France, écrit, à propos 
des dessinateurs et décorateurs : « L'habileté dans ce genre est plus 
dans le crayon que dans le pinceau. I^e sieur Meissonnier est un des plus 
grands liommes [xmv ce talent. Tout est de son ressort : feux d'artifices, 
décorations de spectacles magnifiques, salons, plafonds superbes, orfè- 
vrerie, etc. » Après la mort de Meissonnier, Lacombe, en 1750, dans son 
Diclioiinnire ries licdii.r-Arts, dit que « les morceaux d'orfèvrerie qu'il a 
terminés sont de la plus grande perfection et que ses autres ouvrages 
ont (-ette noi)le simplicité de l'antique, le vrai caractère du sublime ». 

Mais, plus tard, le goût a changé et, en 1795, Lempereur écrit- : «Cet 
arlisie a cxcrci' à Tarisses différents talents. On ne cite cependant aucun 

1. .Arc-h. nal., O' llliri A-'. 

2. Diclitiiiiunre des altistes (lu.mu.siTit iln Ciliiiiol ile.s Kstainpes). 



JUSTE-AURHLK M DIS SO NN IMK ',01 

ouvrage do lui, si ce u'est le tombeau de Jeaii-\ietor de lîesenval, qu'il 
avait exécuté daus l'église Saint-Sulpice. Il paraît qu'il fut plus occupé à 
des décorations telles que le feu d'artifice de N'ersailles pour la naissance 
du Dauphin, ou bien à ties dessins des modèles de meubles et d'orfèvrerie, 
qu'à des monuments plus durables. Il avait beaucoup d'invention, dessi- 
nait et modelait avec la plus grande facilité, mais je suis fort surpris de 
le voir représenté comme un sectateur de la pureté antique. Il a pu faire 
(|uelques ouvrages d'un meilleur style, ce qui n'empêche pas qu'on no 
I)uisse le ranger dans la classe do ceux ([ui, après avoir donné le ton, 
ont été oubliés avec les modes qu'ils avaient introduites ». 

Le jugement est d'une sévérité injuste et s'explique évidemment par la 
différence du goût entre les deux époques. Mais on ne discute pas avec un 
tel acharnement, cinquante ans après sa mort, un homme dont le souvenir 
et l'influence auraient tout à fait disparu. 

An XIX" siècle, les critiques trop rares qui se sont occup('s d'orfèvix'rio 
ont ratifié pour la plupart le jugement de Mariette et remis Meissonnier à 
côté de (lormain, à sa vraie place, et les orfèvres enfin, eu reproduisant un 
grand nombre de ses modèles, lui ont rendu le plus beau dos hommages. 

H. CARS IX 




J.-A. M l!l SSIIN N I K 11 . — s LUT DUT 11 K T A 11 I. F, . 

(iiiiviiir (II- lliniiiiiT, liii'i' ilii l.irvf (les urni'iiu'nts. 



LA HEVUK 1)K L AKT, — XXVI. 



31 



NOTES ET DOCUMENTS 



LE PORTRAIT DE PIERRE GRASSIN 

(iiiAVK l'Ail II. i.i; 1' 1 1' I i: , d'ai'rks n. uf. la ni;i li.i i; re 



DANS le journal d'IIuoiics-Adrien Joly. qui fut pondant quarante-deux ans 
( 1750-1792) (jarde du Cabinet des Estampes, on lit, à la date du 23 mai 1755 : 
« Donné à M. de la Cour une estampe de Rembrandt, appelée le Sama- 
liiiiiii. épreuve à la (pieue blanche, tirée de l'œuvre de ce maître, provenant 
du labinet île Marolles. (pii s'est trouvée double, avec une épreuve de 
la Frnnchr-Coiiiir. firavce par SiiiioMiieaii. liice du Heoueil du lioi. lesquelles ont été 
éelianj^ées contre deux épreuves du portrait rare de M. Grassin, Direct, oéuéral des 
Monnoyes, i^'ravé par Lépicié. » 

Les deux estampes, dont Joly semble enrejzislier 1 Cnlrée avec une petite nuance 
de satisfaction, font aujourd'iiiii partie de noire collection alpliaJM'liipie des portraits : 
lune est une coiiire-(''pr('in't' de la planche non terminée, avant Uiule lettre el avant les 
aiinoiries de M. (li'assin : l'autre, une épreuve de la planche linie. 

L œuvje constitue au nom du "raveur Lépicic contient, en outre, deux épreuves 
qui permellenl de compléler 1 hisloiic de ce poi'trail rarissime. L'une porte l'eslani- 
pille delacolleclitui île Hichi'lien ; elle est accompao'iiée i\r la note manuscrite suivante : 

" Le poitrail cy-contre de M. (jrassin a l'ti' .innoncc dans le Mercure de France du 

niois de 17.'î4 et a ('le acheté à l'aris. chez un imaL;iste. pour le prix de -lu s. 

M. Gra.ssin prétend ne lavoir point fait graver, que c Csl le frère d'un de ses commis 
qui le ffrava en 1718. et qii il n'en lut pas [iliitôt informe ([u'il relira la planche et tmis 
les portraits (pii avaient paru, et i|u il se délit de son commis 

Cette note. di\ja reproduite p.ir MM. l'ortalis el lîeraldi. dans les Grm'eiirs ilii 
.W'Ilh fiii-i-lr. à larlicle Lepicie. fait allusion à l'artiile suivant du Mercure de France: 

•I I.e sauiedy 20 juin I7:i'i. le sieur Lépieie. haliile "raveur. fut aoréé unanimement 
<lans une assembli'-e <jénérale de l' Acaiiriuie royale de peinture et sculpture: il avait 
pri'sent('' à rAcadéiiiie plusieurs de ses estampes, scavoir ; le .leii d eiij'ans. iiii lu l'oi- 
leiie, d après M. (!(iy|iel : l' Atiunir iirecijiieur. ilii même : le l'viiiiempa. d'api'es la sigiiora 
liosalba : le l'on rail de M. Crassiii. d'après M. Delareilliére (sic) : l'Aiiiour iiioissiiiitieiir et 
/.•l///o»/(i/.sc/.'»;'. d après M. Boucher : le l'orirainlii clievnlierde ht Hoi/iie. d'après W'atleaii. 

» Il .a a tjraver. pour sa l'i'cepliiui. le pnilrait de M Uiiiaiel et celui de M. Hertin. " 

Il ne s aLîil pilini, (iii le viiil. i| uiie aiiiionci' cummiMii.ile Km faisant aeceliler ce 



w, 



LA REVUE DE L'ART 



]iorlr;nl par les ncadcmiciens. Lépicié, qui avait allciulu roccasion pendant seize 
ans. ripostait courtoiseniPiil à la mauvaise luimeur de i\L Grassin. Celui-ci s'était 
montré bien sévère pour un g'ravi'iir de vingt ans et pour un commis plein de bonnes 
irdonlions : cela" n'empèrlia ni l'un ni I aulre de l'aire son chemin ; le commis devint 

d i r e c t e u I" de 1 a M o n n a i e 
d'Amiens , assez tôt pour 
aider les débuts de son frère, 
et celui-ci n'avait pas qua- 
rante ans lorsqu'il succéda 
à Dubois de Saint -Gelais 
comme secrétaire de l'Aca- 
démie de peinture et do 
sculplure en 17o7. 

La dernière épreuve du 
portrait de M. Grassin a été 
donnée en 1885. au Cabinet 
des Estampes, par M™' M. 
Schneider, fille de Fournier. 
ébéiiisledes rois LouisW'IIl 
et Charles X, i)elite-lille du 
iCraveur Monsaldy. Elle ap- 
|)oite une conclusion impré- 
vue à l'histoire d'un portrail 
rare. 

On peut Vdir. en eU'el. 
par la leproductionci-contre, 
(|iie le cuivre crpavé a été 
transformé en couvercle de 
casserole par un lirave cliau- 
di(Minier, qui, i)eut-èlre. a 
reçu des félicitations pour 
avoir si bien tiré parti de ce 
morceau de métal. Ce dernier 
avatar n'est point pourdinii- 
niicr la rareté du portrail, 
ni la mauvaise humeur île 
M. ( Irassiu. sjl la connu. 
Cette petite histoire [lourra {i'i'ossir le chapili'e, déjà bien j,i-ros, des sui-prises (|ue 
réserve révaIuatl(Mi des (eiivres d'art. Les prix ont varié. l'I si rai'e (pu' soit le portrait 
di' M. Grassin. (m nr lr(in\ri-ail ;.;'iicit h I l'chani^er anjniir'd liiii mulrr un premier 
é-lal du lliin Siiinariiain de liendjrandl. (pielies cpie soieid d ailleurs les emilivlalicuis 
dont cette eslanqie célèbr(! a été lubjet. 

I'ii.\m;ois CofliHolN 




lil'IlKUVE hi; IMIK illAlT IjK PlEHllE (i IH >• S 1 N , 

TIUÉK S l' Il l.K CUIVIIK IIK I. K 1' I r: I K 

AI'IIKS SA I II A SSI-Oll H A 1 MIN K\ i; () l; V K 11 C 1. E II K G A S S E U e I, i: 



BIBLIOGRAPHIE 



La Forêt de Fontainebleau, par Emile Michel. — Paris, H. Laurens, in-8°. 

11 y a (jiielque chose cl'aH'reusement triste à tenir entre ses mains le livre tlont 
on sait que lavant-propos contient les dernières lignes tracées jiar un écrivain qui 
n'est plus, et pour peu qu'on aitconnu l'écrivain, qu'on se rappelle en quelles circon- 
stances est née l'œuvre de ses derniers jours, ce qu'elle représentait pour lui de 
travail et de joie, ce qu'il y a mis de son cœur et de sa vie, la tristesse devient plus 
poignante encore. 

Le dernier livre d'Emile Michel, on ne peut point dire exactement quand il est 
né : toute sa vie, son auteur a rêvé de l'écrire, car. comme le dit très justement 
M. Max. Collignon dans sa préface, c'est en étudiant la forêt de Fontainebleau dans 
tous ses aspects, en y travaillant longtemps d'après nature, «en recherchant comment 
les littérateurs et les artistes en ont conij)ris et exprimé les séductions, ciu'Emile 
Michel a, pour ainsi dire, recueilli au jour le jour les matériaux de son ouvrage». 
Il n'y a pas mis qu'une histoire de la forêt dans la nature, dans l'histoire, dans la 
littérature et dans l'art, suivant les quatre divisions du livre ; il s'est plu à élargir 
le programme, au iioinl de retracer une étude abrégée du sentiment de la nature 
dans cette région très particulière de notre France. 

Nul n'était mieux qualifié, à tous égards, pour renqilir cette belle tâche. Aussi 
ne peut-on assez louer les éditeurs de la pieuse pensée qu'ils ont eue de donner, parmi 
les illustrations de cette monograpiiie empruntées, pour la plupartàd'illustres maîtres, 
une place à quelques-uns des dessins dans lescjuels l'artiste-écrivain a exprimé avec 
tant d'émotion le cliarme de cette furet (in'il possédait, — il n'y a i)as d'aulre lunl. — 
par cœ-ur. 

!•:. I). 

Les Sforza et les arts en Milanais il450-1530), par Gustave Cl.^ussi;. — Paris. 
E. Leroux, gr. in-8°. 

l,e Milanais, en dépit des révolutions et des guerres, avait vu la richesse de ses 
habitants augmenter au cours des xir' et xiii" siècles : le sentinirril ai-listique com- 
mença de se faire jour dès cette épo((iic. cncDuragi' par les Xisciuili, qui ne perdaient 
pas une occasion d'appeler auprès d'eux des artistes étrangers. Mais la plus hrili.iule 
[)ériode ne s'ouvi'it ([ue vei's le milieu du xv" siècle, ipiand h's .Sfnr/a eurent succède 
aux 'V'isconli sur le Iri'jne ilueal de Milan : alors, pemlaiil plus (riin ileuii-siècle, le 
[)ays se couvril de uinnuuieiits. s'eiirieliil de slalues el de lres(pies : Mil.iii devint la 



40fi I>A REVUE DE l/AKT 

rivale de l'IoieiicL' et di' Hume, aux(juelle.s elle eiiijiiuiita ses artistes ; et si les ducs 
n'ont pas directement provoqué ce magnifique essor, du moins y prirent-ils une part 
iiiiisjderahle parleurs encouragements. 

M. G. iMausse, l'historien des San Gallo, s'est altailié à faire revivre cette belle 
période, si riche en o'uvres de tous genres : il a montré avec une force singulière ce 
cvcle complet de (àtcmnenienls. d'apogée et de décadence «jui se déroule pendant la 
doiiiinalioii des Sforza : les enseignements de Pisanello et de Mantegna. adeptes 
convaincus de l'ait antique ; l'apparition du florentin Léonard de Vinci et de 
Bramante d Urhin. apportant aux peintre* plus d'idéalisme, aux sculpteurs plus de 
fermeté et de coirettion. affinant l'art du-pays dont ils adoptent en retour l'un les 
modèles et l'autre les procédés de construction, et laissant une durable trace de leur 
passage chez des artistes comme Andréa Solario et Bernai'dino Luini. 

A. M. 

Discours sur la peinture, 'Voyages pittoresques, etc., par Reynolds. Publies par 
!.. DiMiKR. — Paris. H. Laurens, in-8°. 

Dans cette même collection des hcriis d'amateurs et d'artistes que M. P. Bonnefon 
inaugura avec les Mémoires de Charles Perrault, M. Louis Dimier donne la première 
édition française des écrits de Reynolds qui ail été iiubliée depuis 1806. Dire qu'il a 
mis tous ses soins dans la revision des textes sur les manuscrits, dans la réfection 
d'une traduction satisfaisante, dans l'annotation, le choix des planches, l'index et 
linlroduclion historique et bibliographique, c'est dire que l'érudil auteur des Criti- 
i/iKs et coniroi'erscs, récemment parues chez J. Schemil, a ilonné aux discours et aux 
notes de voyages du maître portraitiste une présentation digne de leur importance 
et d(^ leur intérêt. 

Les discours aux éludianls de l'Académie de jieinture de Londres, qui vont de 
1769 à I7<i0. apparaisseni cumme un traite complet et approfondi de 1 art de peindre, 
(|ui luuntre au commençant ses premiers devoirs, le guide dans son travail devant 
les maîtres et devant la nature, lui précise l'ambition à laquelle il doit tendre, lui 
pose les règles universelles du goût, tout en appuyant ces préceptes d'exemples 
appropriés, — exemples recueillis par le maître au cours de ses voyages en Italie, en 
Flandre et dans les Pays-Bas. et consignésdans ses carnels de notes, où, jiour emprun- 
ter un mol à M. I)îniier,r('tendue de l'inforniation est egaleàla |irol'ondeur d analyse. 

Comme on le comprend mieux, quand on étudie son (cuvre d'écrivain parallè- 
lement à son (cuvre de peintre! Comme on conçoit surtout ((ue l'autorité d'un ensei- 
gnement si IV'cond ait revivifié l'école anglaise de peinture en plein xviiP siècle, à 
1 heure ou loiilis les autres écoles européennes marcliaîent à la décadence ! 

E. D. 

Collection des grands crtistes des Pays-Bas Les Néerlandais en Bourgogne. 

par .Mphoiisi: (..I.HMAIN. — Bi iixelles. *'•. van i icsi. in-K". 

La pénétration de lart bourguignon par lait néerlandais, aux xiv et x\" siècles, 
était un beau sujet d rtudr |ioiir un liistorieii, et l'ouvrage de M. Germain avait sa 
|)lace loule in;iri|ui-c (laii> la ("lliH-tion des grands arlistes des Pays-Sas. L'auteur a 



BIULIOpRAPHlE 107 

d'ailleurs traité ce sujet avec une clarté et une méthode dont on ne saurait trop le 
louer, préoccupé qu'il se montre de définir d'abord, d'une part l'état de la peinture 
et de la sculpture en Bourgogne avant Philippe le Hardi et, de l'autre, l'art dans les 
Pays-Bas depuis les origines jusqu'à la rénovation du xiv= siècle. Ayant ainsi caracté- 
risé le champ d'action des artistes néerlandais en Bourgogne et les moyens de ces 
artistes, il pouvait aborder l'étude des influences et noter les etlets de la pénétration. 

C'est au milieu du xiv" siècle (pie les artistes des Pays-Bas commencent à se 
répandre en Bourgogne par la l'ranclie- Comté; sous Philippe le Hardi, la création 
de la Chartreuse de Champmol permet au génie qui va imprimer sa marque à toute 
l'école de se révéler : après Claus Sluter, c'est une nombreuse et féconde plé'i'ade 
d'artistes dont M. A. Germain examine les œuvres, en même temps qu'il esquisse 
leur biographie. 11 termine en suivant les traces de l'action néerlandaise en Bour- 
gogne — action moins vigoureuse sur la peinture que sur la sculpture. — pendant jes 
siècles suivants, et jusqu'à notre époque même. 

Les excellentes reproductions qui illustrent ce chapitre de l'histoire de l'art sont 
un agrément de plus pour le lecteur, qui peut suivre, sur des documents cerlains. les 
démonstrations de l'historien. 

A. M. 

Manuel de lithographie artistique pour l'artiste et l'imprimeur, par Iv IJucha- 
TEL. — Paris, l'auteur, in-fol. 

Il a déjà été question de cet ouvrage dans la Replie... il y a douze ans (t. II. 
p. 'i65) : M. L. Bénédite présentait alors au public la première édition du Manuel dû à 
l'excellent essayeur des imprimeries Lemercier, et aujourd'hui c'est encore M. Béné- 
dite qui a voulu préfacer la seconde édition du livre remanié. 11 constate (|ue, sur de 
pareilles questions de technique, il n'est pas de meilleure étude que celle d'un prati- 
cien ; il loue l'auteur d'avoir mis son habileté proverbiale et son expérience consommée 
au service des artistes; il ajoute enfin, en mesurant le chemin parcouru tiepuis les 
campagnes de jadis en laveur de la lithographie. " manifestatiipn pure et simple lie 
l'art du dessin » et non « brancht; spéciale de la gravure », ([u'il n'est plus besoin 
aujourd'hui de chercher à convaincre, et q\w le Manuel de M. lnichàtel peut se borner 
à instruire et à conseiller. 

Comme pour la première édilitiu. épuisée. pres([ue tous les lithographes actuel- 
lement en renom cuit tenu à fournir à l'auteur des exemples de planches obtenues 
chai-une pai' un procède dillerent, ce qui est bien 1 illustration rêvée pour un traité 
de ce genre. 

E. D. 

Royal Academy pictures and sculpture, 1909. — l-ondim. Cassell. in-fol. 

l'our la viiigt-deuxii'ine fois, la maison Cassell publie stwi album annuel du Salon 
anglais de la Hoyal Academy e'esl un volume illusti'é de plus de deux cents repro- 
ductions excellentes, sans autre texte que le litre et les dimensions dt! chaque u'uvre, 
avec le ntuu de son auteur et un index alpliididiquc A (pioi bon un texte pour qui 
suit le mouvement artistique ciuilemporain .' VA le seul plaisir de feuilleter ces 



408 



LA KEVUE L)E L'AKT 



images. — portraits, paysages, scènes de genre et de mœurs, htislcs cl sliitues, — ne 
siitlil-il pas à (|ui veut avoir sans peine une impression sur les tendances actuelles de 
lart moderne en Angleterre? C'est du bon document, et point ennuyeux à consulter. 

A. M. 



LIVRES NOUVEAUX 



— Lea Maîtres de l'un. Benozzo Gozzoli. 
par Urbain MeniSIN. J'rirr I'isc/ie7- et la 
sciil/Jtiii-e franconienne <lii V/C" an AT/" 
siècle, pal' Louis Ki;Ai . — Paris. Flou 
Nourrit cl C<-. 'J vol. in-8°. |)l.. à 3 l'r. 5li 
1 un. 

— Petites monographies des grands édifi- 
ces de la France. Le C/iâteau de Ramiiouillet. 
par Henri Longn'ON. Saint-Pol-Je-Léon. lu 
catliédrale. le Kreisker, par L.-Th. Lecu- 
REUX. — Paris. H. Laurens, 2 vol. in-S". 
fig.. à 2 fr. luu. 

— Les y'itles d art célèhres. Bologne, pal 
Pierre de Roichaiu. — Paris, H. Laurens. 
gr. in-8". lig., 't l'v. 

— Manuels illiistoire de l'art. Les Arts 
du tissu, par Gaston Migeon. — Paris. 
11. Laurens. gr. iu-K". lig.. 10 l'r. 

— Le genre satiri(jue. fantastique et licen- 
rieu.r dans la sculpture flaiiiande etivallonne. 
|)ar !.. M ai:ti;iii,ini;k. — Paris. .1. Schemit. 
gr. in-S". lig.. 12 l'r. 

— A tru\'crs les clidfcuu.r de France, essai 
sur l'art frunruis. par Oi'lave Justice. — 
Paris, G. lUidiii. in- 12. :! fr. 50. 

— Le.rKpir des uulK/uiIrs gri'njues. par 

Piei'i'c Paiiis. avec la coUaboralion de 
f>. MoyijES. — Paris. A. l''ouleinoiug. in-S»! 
lig. et pi., 10 l'r. 

— Fiici/clo/iàdie du meuble, publiée Sous 
la direilion de Bajot. — Paris, Ch. Massiii. 
') V(]|. iii'c. pi.. 'lOO l'r. 

— /mpressions artistiques et archéologi- 
ques il Florence, par Victor- H. Bourgeois. 



- l'aris, G. Crès, in- 16, flg. 3 l'r. 50. 

— Les Sentiments esthétiques, par Charles 
I^ALo. — Paris, F. Alcan. in-8°. 5 l'r. 

— Le Miroir de la l'/c. essai sur l'éi'olu- 
:ion esthétique, par Robert de La Size- 
han'ne. 2' série. — Paris, Hacliette, in-16, 
lig.. 3 l'r. 50. 

— Dictionnaire des antiquités grecques et 
romaines, par E. Saglio et Edmond POT- 
TIER. Fascicule 'i.'J : Sculptura-Sibi/lUe. — 
Paris, Hachette, in-i", fig., 5 fr. 

— Table des procès-K-erbau.r de V.icadé- 
uiie roi/ale de peinture et de sculpture. lIl'iS- 
r.'.i::. rédigée pour la Société de l'histoire 
de l'art franijais, par Paul Cornu. — Paris. 
•L Scliemil. in-S". 

— Collection des grands artistes des Pai/s- 
Bas. Les Néerlandais en Bourgogne, par 
Alpluuise Germain. — Bruxelles, G. Van 
Oest. in-8°. pL. 3 fr. 50. 

— Hubert et .lean l'an Fyck. par E. Du- 

rand-Gréville. — Bruxelles, G. Van Oest, 
in-'f», fig et pL, 20 fr. 

— Collection </es artistes belges contem- 
porains. Henri Boucquet, par Sander Pier- 
liox. — Bruxelles, G. Van Oest. in-'t". Iig. 
et pi. 

— Spnnische Bcisc. von Meieh-GraEUE. 
— Berlin. S. Fischer. in-8°. 

— Klassiker der Kunst im Gesamtaus- 
gaben. //ans 'Vlionia. — Stuttgart und 
Leipzig. l)cutsche-\'erlags-.\iislall. in-S", 
874 lig. 

l.e ijéiant : 11. Denis 



IMI'KIMEKIK (iKORGES PRTIT, 12, HUK O l> OT - l) B - M A U R O 1 



LES SUMÉRIENS DE LA GHALDÉE 



1) APRES LES M N U JI E N T S D U LOUVRE 



Le promeneur qui entrait au Louvre vers 
ISSd pour y visiter le département des anti- 
ilés orientales y trouvait la grande salle 
■syrienne telle qu'elle existe encore aujour- 
liui, avec le beau décor des quatre taureaux 
3S et des grands bas-reliefs de Khorsabad 
ipportés par Rotta en 1847. Dans le fond 
s'ouvrait la salle du sarcophage d'Esh- 
mounazar, donné par le duc de Luynes 
en 18.')(), puis, à droite du grand esca- 
lier, la galerie des sarcophages phéni- 
ciens de la mission Renan, la salle 
judaïque, avec les «tombeaux des Rois» 
et autres monuments de Palestine 
retrouvés par M. de Sauby, cnlin la 
célèbre stèle de Mésa, découverte par 
M. Clcrmont-Oanneau, et la nond)reuse collection des stèles néo-puniques. 
Lorsque, revenant sur ses pas, il entrait à gauche de l'escalier dans la 
salle phénicienne cl chypriote, il y voyait le colossal vase d'Amathonte et 
la liche série des statues de (Jhypre dues aux recherches de MM. de Vogiié, 
Duthoit, riuillaume Rey, unies aux anti(iuiti's pliéniciennes de la niissicui 
Renan. Quand il avait fait le tour deces(puilre salles, il conuaissail loule 
la collection asiatique du Louvre, 

irente ans se sont écoulés. Quel gain le temps a-l-il appoilc a notre 




LA HKVUE I)F. LAKT. — XXVI. 



52 



410 LA REVUE DE L'ART 

colloctioii:' Ll' coiiscrvalcur en chef, M. Ilcuzi'\ . qui v a passé la partie la 
I)lus ialxiricuse et la plus lëconde de sa carrière, peut, au moment où il 
vient de quitter le Louvre, jeter un coup d'œil en arrière et regarder avec 
salislaclion Tceuvre accomplie; sous son administration, le département 
des anti(iuités orientales a traversé une période remarquablement heureuse. 
S'il avait (Hé seulement servi par les circonstances, on n'aurait qu'à le féli- 
citer d'avoir vu entrer au Louvre tant de richesses scientifiques. Mais ceux 
qui connaissent son œuvre ne peuvent taire la part active qu'il a prise lui- 
même à tous ces apports. Sans lui et sans son intervention auprès d'un 
ministre éclairé, la collection de Sarzec tout entière risquait de passer à 
IN'lranger. Sans lui et sans ses efforts incessants auprès des autorités 
compétentes, en France et à l'étranger, la mission de Tello aurait dû 
renoncer depuis l()ngtem[is à poursuivre ses recherches dans un pays si 
lointain et si dangereux. Sans ses voyages à Constantinople ,où sa diplo- 
matie avait su nouer de fortes amitiés, nos vitrines ne posséderaient pas 
la moitié des objets qui y sont rassemblés. 

Pour évaluer d'ensemble l'importance matérielle de ces accroissements, 
il snjlira de dire ([ne quatre nouvelles salles ont ét(' ouvertes, trois au 
premier étage, derrière la colonnade, et une auprès du guichet sud du 
Carrousel, doublant ainsi le total de la sujieilieie ancienne. Mais le gain 
scientifique est plus considérable encore (pie le gain numérique. Des 
peuples inconnus, des villes, de longues dynasties de rois rentrent en 
pleine lumière. Les Ijornes de l'histoire sont reculées de plus de vingt 
siècles en arrière. Les fouilhss de M. de Sarzec et du commandant Gros 
en Mésopotamie, de M. et de M""' Dieulafoy, puis de M. ,1. de Morgan en 
Perse, ont fait du Louvre le premier musée du monde pour la haute anti- 
quité asiatique. 11 y a trente ans, pour compléter nos séries, nous devions 
emprunter au Hritish Muséum quelques moulages de sa magnifique collec- 
tion (l(> bas-reliefs assyriens; les rôles sont retournés aujourd'hui et l'on 

voit actuelle ni au niiis('(> de Londres desreproiiuctions en plâtre de nos 

plus iin|iortanls nioiiuineiils clialdi'ens. Kn ell'et, ])our (pii veut connaître 

I liistoir ientalc, les monuments assyriens ne suilisent plus; même la 

période (les premières dynasties babyloniennes est dépassée. Par delà le 
second millénaire (pii préc'ède notre ère, nous remontons jusqu'à ces loin- 
tain» el mystérieux immigrants, les Sumériens qui, les premiers, avant 



LES SUMERIENS DE LA CHALDEE 



m 



iiR'ine l'apparition des Sémites, s'instaHérent à rembouchiire du Tigre et 
de l'Euphrate, près des rivages du golfe l'ersique, et y créèrent de toutes 
pièces une société, un art, une civilisation, d'où le reste devait découler 
peu à peu, et dont les modernes eux-mi'mes, sans le savoir, sont encore 
en grande partie tribntair(>s. 

C'est là l'objet de notre étude. Laissant de côté le détail des fouilles 
et la description des monuments ([iii ont déjà été présentés au pulilic, 
soit dans (les ouvrages spéciaux, 
soit dans des revues d'art', nous 
nous attacherons à faire con- 
naître ce que repr(''sente main- 
tenant à nos yeux le plus ancien 
monde chaldéen , antérieur à 
l'arrivée de ces grands conqui'- 
rants sémitiques dont la lîible 
évoque si souvent l'image terri- 
fiante. 

D'où venaientces Sumériens ? 
On a pensé qu'ils pouvaient être 
partis de l'Arabie, vaste réservoir 
de peuples d'où seraient sortis 
les Égyptiens eux-mêmes, et on 
s'expliquerait ainsi certaines ana- 
logies curieuses qu'offrent les 
types, les costumes et les rites 
religieux des deux peuples ' . Mais 

nous sommes encore très insuflsamment renseignés sur ces questions 
d'origines, parce (jue, de part et d'autre, nous avons affaire à des civilisations 

1. Voici l'indioaliiin des ouvniges pssenliels à cimsiiUer : E. île Sarzer et. L. llciizi-y. Décoiiverles en 
CliaUlée{en cours de public.ilion depuis 1884; cinq livraisons parnes à la librairie I.eniuxj; — Heuzey, 
lin l'alai.icliaUlée» [LerouK, 1888 ; une Villa royale c/ia/rfc>n«ei Leroux, 19001; Culoloui/e tles Antiqiii/é.i 
cliuUléeiines itii musée du Louvre (Motteroz. 1902); — Fr. Thnrean-Uanyiu, lex luxcri/iliuiix de Siimer 
ef d'Alikad (Leroux, 190:1); — E. Pottier, les l^'oni lies de Suse par la mission deMorr/nn (Giiz. îles Heoiix 
Arls, 1902, t. XXVIll, p. 17); — les Soureltes découvertes de la mission de Mnrijun (ibid., 19013, 
t. XXXV, p. 3); — E. Babelon, Soiivelles déroiivertes en Susia7ie {liev. de l'nrl ancien et moderne, 
1902, t. XI, p. 297; 1900, t. XIX, p. 177 et p. 26;i); — J. de Morgan, les Dernières fouilles de Siisiaue 
(ibid., t. XXIV, p. 401, 1908, et t. XXV, p. 2;i, 1909. 

2. Heiizey, une Villa royale, p. 65 et suiv. 




F 10. 1. — .\1.\SSE ii',*ioiEs nu H 01 Mksh. iNr. 



412 LA HEVUE DE L'ART 

lion pas naissantes, mais en pleine évolution. L'historien qui remonte le 
cours des siècles ressemble au voyageur qui escalade une cime avec l'espoir 
de dominer tout le paysage environnant et qui, derrière cette cime, en 
découvre une "autre. Si haut et si loin qu'on explore le temps, on trouve 
soit en Kgypte, soit en Chaldée, soit dans l'Élam, des sociétés toutes 
formées, des religions déjà compliquées, et l'homme primitif de ces régions 
se di'Tdlji' encore à nous dans des ombres épaisses. Le préhistorique 
d'Egypte est rempli d'objets de pierre délicatement taillés et de poteries 
aux décors symboliques ; dès les premières dynasties, les coutumes 
égyptiennes apparaissent constituées de toutes pièces, comme au temps des 
Ramsès. Au plus profond du monticule de Suse, M. de Morgan a découvert 
une céramique si fine et si artistiquement ornée qu'on pourrait la croire 
sortie des tombes de Crète ou de Mycènes. De même, les coups de sonde 
jetés dans les plus anciennes couches de la basse Chaldée ont ramené à la 
lumière des objets qui sont déjà apparentés à l'art et à la religion des 
Assyriens. 

Prenons, par exenijjh', dans uiic vitrine ilu Louvre, la masse d'armes 
du roi Mésilim, qu'on pourrait appeler le plus ancien sceptre du monde, et 
dont la date atteint presque trois mille ans avant notre ère'. Elle est faite 
à peu près comme la masse royale ([ue liennent les monarques de l'aliy- 
loiie ou de Ninive à l'époque classique du i.\" et du viii" siècle avant 

1. On i'eiii;ir((uera une {i;rariilp différence entre les dates que nous adoptons ici et celles qui sont 
inscrites sur les cartouches du Louvre. En effet, les chronologies égyptienne et chahléenne ont fait 
récemment l'objet d'iui|)ortauls travaux, ipii ont eu pour résultat d'abaisser très sensiblement les 
chiffres anciens (voir le livre d'Ed. Mcyer, Gesrhiclile des AUerlums, 2' éd.. 1909, t. I, part. 2, p. 17. 
2S et suiv., p. 329 et suiv.). Sans entrer dans des détails (]U\ ue peuvent trouver place ici, qu'il 
suffise de dire que l'ancienne chronologie reposait surtout sur une inscription du roi Nabonid ivers 
350 av. J.-C), déclarant que son ancêtre Narainsin avait régné trois mille deux cents ans avant lui 
(= 3750 av. J.-C.) et que llamnnjurabi est antérieur de sept cents ans au roi liournabourias (= 2080 av. 
J.-C). Mais actuellement on dis]iose d'assez nombreuses listes de rois qui rendent impossible l'inter- 
valle de jilus de quinze cents ans à remplir entre Naramsin et Hammourabi. D'autre part, des calculs 
plus attentifs ilc la chronologie égyptienne, fondée sur les observations astronomiques notées dans 
plusieurs textes hiéroglyphiques, ont fait supposer iin'on avait également vieilli de quatorze cents ans 
(période sothique)li's premières dynasties des IMi.iraons. Ur, il va des synchronisraes entre la chronolo- 
gie égyptienne et lachroncdogie chaldéenne ; le changement de dates pour l'une entraine le changement 
de dates pour l'autre. Cet ensemble de remarques a donc conduit M. Ed. Meyer, dont l'avis est partagé 
par beaucoup d'archéologues, à placer : 1° en Egypte, les premières dynasties Thinites vers 3313, 
l'Ancien Empire vers 2S9.'i. le Moyen Empire en 2160, l'invasion des llyksos de 16cS0 à l.'iSO, le Nouvel 
Empire de ir,SO à 1100; 2" en Chaldée. le roi de Kisli, Mésilim, vers 2850. Our-Nina vers 2750, Eannadou 
vers 2700. Entémcna vers 20-'iO. Ourou-kaghina vers 2fi00, Snrgon et Naramsin vers 2500 et 2470, 

Gondéa vers 2310, ll.niu rabi vers 1950. D.uis I Vt.il artuel de l.i science, on peut considérer ces dates 

connue des uiiit'unti. 



LA REVUE DE L'ART 



notre rre. et elle est l'ancêtre des emblèmes que portent eni'oro aujour- 
d'hni los monarques dans leur costume d'apparat ou les massiers dans 
les (•('■n'Hioiiies ollicielles. Ce sceptre a di'jà la signitication précise 
d'un monuineiil ln'iaidique ifig. I)'. l'ai- une série de représentations 
alléi)-()ri(|ues, il exprime le triomphe du roi sur ses ennemis : un aigle à 
tète de lionne couvre de ses ailes di'ployées la calotte supérieure, tandis 
(pii', sui' le pourlour, six lions se poursuivent et se mordent dans une sorte 
di' ronde sans lin. lue inscription, orav(''e en caractères cnuf^l'ormes sur 

le corps de l'un des lions, nous 
apprend que ^ilésilim , roi de 
Kish, constructeur du temple de 
Nin-niiirsoii, a dédié cet objet 
à son di(ni, ahrs (pie Lougnlsa- 
gengour était patési deLagasIi. 
Autrement dit : Kisli. ville de 
(Ihaldée-, était alors la capitale 
d'un roj'aume soumis à Mésilim; 
ce roi avait des gouverneurs de 
]irovinces, des palésis, qui 
adminisliaieiit pour lui d'autres 
c i I <■' s . Il y a V a i t , d a n s c e 
royaume , des temples élevés 
par les ordres du roi, sans doute 
chef religieux autant que clieC 
» civil et militaire, comme le sont 

encore aujourdlnii les sultans, et ces tiMiq)les devaient être riches, puisqu'on 

I. Décuiiveilef: en Clialilée. pi. l/f/-, n° î. 

i. Niiiis conservons, pour i)liis de comniodiU-, les noms usuels de Chaldee, Babylonie, Mésopotamie : 
mais il laiil bien remarquer que ces terme.? sont inexacts quand il s'agit de ces hautes époques. Le 
mot Clntldée n'a pas de sens avant le viir siècle; il désigne une bande de terrain placée au sud de 
l'Kuplirate, près du Goll'e Persique, pays d'or'gine de la dynastie babylonienne à laquelle appartient 
.Nabucliodouosor. Quand les Grecs furent mis alors en rapport avec ces monarques orientaux, il les 
appelèrent KïAôaîoi (Cliuhléenu). Uans la haute antiquité, l.i région est divisée en pays d'Akkad au 
nord et de Sumerau sud. Le mot ISubi/lonie n'a pas de sens avant la fijndation de la dynastie baby- 
lonienne, aux environs de l'an 2000 av. .I.-C. Dans les textes cunéiformes, c'est le royaume de Sinénr 
ou Sanar. I,a Mésupuliimie est aussi un terme grec purement géographique, qui désigne la vaste 
contrée presque iléserle située à l'ouest de lîabyloiie «entre les deux lleuves .. ; dans les textes, c'est 
le pays i\i' Suiiharluii. IJe même, un ne doit employer le mot Ppi-xe que jiour désiu'ner le rovauuu' 
fondé vers la Un du vir siècle; antérieurement c'est le pays û'Èluiii. 




Kn 



<i<INI) IlE PORTE. 



LES SUIMERIENS DE LA| C H ALlJ|E E 



415 



y consacrait de beaux ex-voto sculptés. L'ail ('[ail assez avancé p^ur con- 
cevoir, sous une l'orme réelle ou fantastique, les animaux sauvages; il avait 
créé l'allégorie et la science du blason, telle qu'elle s'est conservée jusqu'à 
nos joui's à travers tout le moyen Age. La technique du sculpteur est 




— Taiilette ciÉné a I. ou ly le dd boi Ouu-N'ina. 



déjà savante et ralïinéc; la composition des lions s'cnci:.iinanl les uns aux 
autres constitue les éliMucnls (\f la Irise classitpie. lueurs yeux, aiijourd'liui 
vides, devaient être incrusli's diini' pair de cou leur ; nous savons d ailleurs, 
pard'autres preuves noinlircnses, (pic l;i pcdycliroinie p.ii' incruslalidiis était 
fort en usage. Eiilin, lécriture n'est dcja plus liierogiypliiipie, mais linéaire, 
ayant dépassé le stage où l'homme traduit sa pensée par des images dessi- 
nées; le système abstrait et conventionnel des cunéiformes est en pleine 



416 LA REVUE DE L'AKT 

vigueur. N'oilà ce (jue nous révèle de prime abord une des plus anciennes 
pièces de la collection du Louvre, dont la date remonte, au bas mot, aux 
environs de trois mille ans avant notre ère. N'est-ce pas assez pour nous 
remplir d'étonnement, pour nous avertir que nous plongeons du premier 
coup dans la vie d'une race tout à l'ait civilisée, que nous avons affaire, non 
pas à des sauvages ni à des primitifs, mais à un peuple de forte culture 
et d'organisation complexe, assez senililable à ceux de l'antic^uité clas- 
sique y 

Le Catalogue des Antiquités chaldéennes de iL Heuzey et son grand 
ouvrage sur les Découvei'tes en Chaldée permettent de suivre pas à pas, 
avec des lacunes intermittentes, l'histoire delapetite ville de Lagash (appelée 
aussi Sirpourla d'après d'autres lectures). Ce site, aujourd'hui complète- 
ment désert et envahi par les sables, est nommé Tello par les Arabes, 
sans dout(> à cause du principal Idl ou monticule qui en signale l'empla- 
cement. De là il faut une heure à cheval pour gagner le Chatt-el-llaï, qui 
s'étend comme un grand canal intermédiaire entre le Tigre et l'Euphrate, 
à travers la région dangereuse et désolée des Arabes Montéfîks. Trois 
journées de pénible navigation sur des Lélent ou mauvaises barques à 
voiles du pays sont ensuite nécessaires pour atteindre le confluent du 
Tigre et la ligne des bateaux à vapeur qui descendent à Bassorah. Dans 
ces conditions, la tâche qui s'impose aux explorateurs, perdus et isolés 
au milieu de tribus pillardes, obligés à se ravitailler en eau douce, en 
approvisionnements et en argent à travers ce désert, à exécuter des char- 
rois d'objets lourds dans un pays sans routes, cette tâche est formidable et 
proj)re à décourager les plus braves. C'est pourtant là ([ue ]\L de Sarzec 
a fait onze campagnes de fouilles, de 1877 à J'JOU; il est mort à la peine 
en l',M)J, mine'' par une maladie de foie et par les fièvres paludéennes, en 
véritable martyr de la science. Son héroïque femme, M'"" de Sarzec, qui 
l'avait accompagné dans tous ses voyages, est morte un mois après lui. 
Son successeur, le connnaiidant Cros, a lait quatre explorations, de 1903 
à 1907; la iialuir énergique de cet oflicier, son habitude du pays, lui ont 
fait supporter sans graves atteintes des fatigues exceptionnelles. Comme 
on peut le voir dans une vitrine spéciale du Louvre , ses découvertes 
complètent très heureusement celles de M. de Sarzec; enfin sa science 
topographique lui a j)ermis de faire, sur le terrain, des relevés d'une 





■Jtj^i^y^-j^j 




1^ 'A i: M 1 K n'E ANN A jioi; . 

A s- Il 1.1. I i;i liF CAI.CAIMK TllIU'VK A 'l'i'.l.LI 
Mus,',, .lu l.ouv,.,.. 



LES SUMERIENS DE LA CHALDÉE 417 

grande précision, qui jusqu'alors avaient manqué à la publication scien- 
tifique '. 

Des inscriptions lii'-s uomlirruscs cduvri'ul la plupart des monuments 
de Tello. Elles ont été décliill'rées d'abord par Amiaud, mort prématuré- 
ment en 1889, puis par .1. Opport, H enfin par notre jeune collèoue 
M. François Thureau-Dangin, dont les travaux, avec ceux du P. Sclicii 
pour l'épigraphie de la Susiane, font autorité, et qui ont reçu d'un des 
premiers historiens de l'AlliMuagne la |)lus flatteuse des consécrations '-. 
C'est à lui surtout que l'on doit une connaissance plus apprufondie du 
peuple sumérien et de sa personnalité distincte de celle des Sémites. 

(irâce à cet ensemble de recherches et d'études, où l'on voit que la 
science française joue un rùlc dont nous pouvons être tiers, on arrive à 
se figurer assez nettement la physionomie d'une petite ville sumérienne 
entre l'an ;i(l()() et l'an 2()()() avant notre ère. Le /cl/ |.riiiriiial contenant le 
palais et toutes les dépendances l'orme un groupe central ayant un kilomètre 
de diamètre: d autres' /r'//.v s'étendent au milieu des marécages à plusieurs 
kilomètres. La ville était entourée de fortillcations eu briques crues, avec 
des murs d'une très forte épaisseur; le palais des gouverueurs formait 
une terrasse surélevée de douze à quinze mètres (|ui dominait la ville 
et les alentours. ()iien counait i)ien le plan (tig. 2) ': toutefois, comme 
la ville a été réoccupée et probablement remaniée vers le second siècle 
avant notre ère, par un dynaste de Cliaracène nommé .Vdadnadinakhès, 
on ne peut pas être .sûr que l(>s dispositions int('rieures n'ont pas (''té 
changées. Mais on est, sans aucun doute, en présence de monuments très 
anciens, quand on étudie le puits de briques, les bassins et les curieuses 
constructions qui servaient de greniers d'abondance et d'annexés au 
palais''. Les noms pittoresques que leur donnent les textes, la « maison 
des fruits », la « maison des dattes », précisent le caractère agricole de 
ces domaines royaux. Ou s'imagine ces petits potentats, vivant comme 

1. Les caliiei's de rnuillcs du (•Diiiiiiniid.'intC.rii.s doivent (''Ire pi'ocli.uiiciiinit [iiibliés, par les suiiis de 
M. Ileuzey, à la libraiiie Leroux. 

2. Ed. Meyer, Ge.schn-k/e dc'< Allerliiiii^, 2" édit., t. 1, 2, p. ;H2, 407, 423,441. « G rundlef,'end fur ilie 
ielteste Gescliichte ist die géniale und tiefdrinjjende Bearbeitung aller adteren historiselien Inscliriften 
in Transkription und Uebersetzung durcli V. Thureau-lJaugin, les Inscriplions de Siimer el il'A/,l,(i(l, 
190.5. » 

3. Décoiiveiies en Chnldrc. plan A. 

4. Heuzey, une Villa ruyiile, p. 4, 4.'i, P9, 82. 

LA REVUE UE L'AHT. — X.WI. 53 



4IS 



I.A REVUE DE L'ART 



de gro?; tVniiiiTs siw leurs terres, amassant autdur d'eux lespruvisioiis et le 
bétail, eiiiplovaiil un yraud nombre de serviteurs et d'esclaves. Tous les 
détails (II' la ((lustrutlioii portent l'empreinte d'une anti(iuitt'' très prinu- 
live; les briques y jouent b' ri')le j)riueipal, généralement gravées au nom du 
patési, avec une formule de consécration au dieu local. Les gonds des 
portes sont formés de gros galets arrondis, sur lesquels pivotait une pièce 

de métal qui a creusé dans la pierre 
une ornière circulaire ; on lit tout 
autoui' des inscriptions relatant les 
constructions pieuses du prince et le 
recommandant à la bienveillance du 
dieu ifig. ;i) ' . 

Jusqu'à présent, le sanetuaire 
nu'Mue de \in-( Uiirsitu et les eliapelles 
('levées en giaiid nnudire aux autres (liviuiti's pro- 
tectrices ont écbappi' aux recherches. Mais la 
quantité d'objets du culte retrouvés dans les teils, 
en particulier près des deux magasins à provi- 
sions, est considérable, (iràcc aux inscriptions 
t[ue portent la plupart d'entre eux, ou a pu é-taLilir 
la suite chronologique des princes ou gouver- 
neurs qui se sont succédé à Lagash et suivre en 
même temps le d(''veloppement artistique île la 
civilisation sunu'rienne. 

Du roi ()ur-Nina, un des phis anciens noms 
tie Tello. nous aM)ns eouservé tout un eii>emlili' 
■ ]iii'Mieux : des bri(pu;'s piiniitives liomiiées et 
marquées au pouce, des tablettes de fcuidation. 
plaques de (^dcalie orui'es de symboles l'cligieux ou héraldiques, laigh' 
à li'le de liou. les liiuves alfroutés, le taureau eouelu''. etc., ou montrant 
dans de virilaliles tableaux généalogi(pies le roi accompagm'' de toute sa 
l'aniiile ;lig. V: ■ : des liguriues de cuivre, deslini'es à l'^tre jnqui'es en terre 
et à soutenir siu' leur \r\i\ ;iu iuo\-eu dune soi'le d'anneau, une (ablette à 




Kl li . j. 
l"ii. [• K 1 M-: KN i: r i v ii k 

AVEC SON 
su l'IMJ 11 r lit I A II I. El I E 



\. Oécouii-i les, pi. ii'-r, n- 4. 

:i. IbiJ.. pi. 2 ''lï. 11" I ; voy. aussi pi. ilo-, u' 1 ri_-prudiiil fii ti'tt- de iiutre article'. 



LES SUMERIENS DE LA CHALDEE 



419 



inscription qui relate les fondations royales (fig. 5'; des morceaux de 
coquilles gravés et découpés, retraçant les traits du roi Ini-mr'nie, ou iiien 
façonnés en vase, etc. 




Fig. li . — Le Dieu N in-G ii r nsou . 



De son pclit-lils Eannadou. nous possédons le monument le plus célèbre 
de la collection, la stèle des Vautours, grand trophée de victoire en forme 
de horne arrondie par le haut, sur laquelle sont sculptés, dans une série de 
registres qui ne nous ont pas tous été conservés : 1" un vol de vautours 

1. Ihid., pi. 2 '■•'■, n- .'5. 



420 



LA REVUE DE LART 



planant dans Tespace et emportant dans leurs serres et dans leurs becs des 
têtes et des membres humains ; 2" l'armée conduite par le roi lui-même 
et marchant triomphalement sur une litière de cadavres (pi. p. 417)'; 3° le 
combat du roi "debout sur son char, suivi de ses troupes, et brandissant 
une lance qui va percer la tête de son adversaire; 4" l'ensevelissement des 
morts et le sacrifice pour rendre grâce aux dieux ; 5° enfin, sur l'autre 
face de la stèle, une grande figure du dieu Nin-Ghirsou, tenant la masse 
d'armes et élevant le symbole héraldique de la ville, l'aigle léontocéphale 
dressé sur deux fauves, au-dessus d'une nasse de pêcheur contenant des 
captifs ennemis empilés comme des poissons dans un filet (fig. 6)-. 
L'inscription, qui se loge dans tous les intervalles disponibles, rapporte les 
longues péripéties d'une lutte avec un peuple voisin, les gens de Gishou. 
Les mêmes faits de guerre sont racontés avec plus de détails sur deux 
pierres sacrées en l'orme de gros galets, qui devaient être déposées dans 
un temple et constituaient avec d'autres les annales politiques du royaume. 
Ce sont des pages d'histoire gravées sur pierre qui ont près de cinq mille 

ans d'existence. 

E. FOTTIER 

(A suivre. I 

1. Ihid., pi. 3«'s. 

2. Ibid., pi. 4*is. 





LA COLLECTION MAURICE KANN^ 



LE plus grand des portraits de Rembrandt de la collection Kauu 
est celui d'un inconnu, appelé le Commissaire- priseur (fig. 1). 
Il est de 1658, l'année du Jeune homme du Louvre, et va de 
pair avec cette merveille. 8on titre lui vient peut-être d'une vague 
ressemblance avec le jeune Haaring, dont le portrait gravé à l'eau-forte 
est de quelques mois antérieur, et ([ui exerçait la profession d'expert. Cette 
conjecture a paru confirmée par l'attitude du personnage, qui semble lire 
un cahier à haute voix, et par la présence d'un buste en marbre, visible 
auprès de lui dans l'ombre. Mais la recherche dn vêtement, le manteau 
rouge et or, les bouillons de guipures flottantes aux poignets, et surtout la 
mine fiévreuse, l'ardent et maigre visage semblent contredire cette impres- 
sion. Au contraire de Hais, dont le répertoire d'attitudes se limite à trois ou 
quatre, toujours les mêmes et à prix lixe, Rembrandt s'ingénie à trouver, pour 
chaque figure, le geste, le motif, l'aspect inattendus, frappants, indivi- 
duels, qui fassent saillir le fonds intime du personnage, mettent loul son 
caractère en jeu et en action. Il conçoit le portrait comme un fragment 
découpé dans une vie, et spirituellement choisi dans une série d'images, 
de façon à permettre de l'évoquer tout entière. On dirait, en termes de 
théâtre, qu'il voit les gens « en scène «. Les accessoires, le décor, le maté- 
1. Secundet dernier article. Voir la Revue, t. XXVI, p. 361. 



422 LA REVUE DE L'ART 

riel do 1 existence, jouent encore autour d'eux un rôle considérable. Ils 
précisent le signalement et la physionomie, la réi'ractent, la complètent 
et la caractérisent, multiplient les ressources d'expression entre les mains 
du peintre. Depuis le portrait équestre jusqu'à la simple tète d'étude, 
du portrait collectif à la demi-figure, et du mode héroïque au mode l'ami- 
lirr. je ne sa( ln> pas un jiortraitiste qui ait, cimime Rembrandt, embrassé 
tous les genres; et cette variété, cette richesse de la représentation, qui 
passent celles mêmes de Van Dyck, répondent aux préoccupations d'un 
maître dont c'était la devise de vouloir partout « plus d'action et de vie». 

(^)nant à son molil', le portrait de la collection Kann est comparable, 
soit au Si.i de l'estampe et du petit tableau de 1647, soit aux jeunes 
Dessinateurs, ipii sont, l'un dans la colh'cliou J. I'. Morgan, à Londres, 
l'autre dans la collection l'iick, à New-York. 11 s'agit probablement, 
C(mime l'a vu M. itode, d'un poète déclamant ses vers. Le buste, fréquent 
dans les estampes et les tableaux du maître, est l'enseigne de l'humaniste, 
comme dans les portraits de lettrés de lîiiliens, le Juste Lipse du l'itti ou 
le Gevaeris d'Anvers. Le titre de Co/ii/uissai/c-pn'seiifÇHt un rest(Mie l'iialji- 
tiiilc (jua eue rAiicicii lîégime de regarder lîembrandi ( ummc un liomme 
du i' Tiers .1, nue espèce de Rousseau puissant et roturier, à (|ui ne 
manquait même pas sa 'l'hérèse. Dn se rappelle ces sobriquets populaires, 
le Cuisinier de Rembrandt, la Crasseuse, qui est, r)ieu me pardonne ! 
l'incomparalile Hendrickje du Louvre, (les surnoms dérivent en droite 
ligne des laides humiliantes c(Uit(''es par I loiiiiraken ; ils ont perpétué à 
ii'iir tour une foule de conl'usioiis. La personne et le génie du maître en 
son! ciu'oi-c loul oiiscurcis, et la critiipic a fort à faire pour eu venir à bout. 

Mais comment, avec ce souci de détermination, expliquer des méprises 
aux(iuelles jamais j)ersonne ne s'est trouvé exposé au sujet des modèles 
de liais et de \aii Dyck, de Titien ou de \'elaz(|uez V D'où vient, autour 
des fiersonnages de loiidiraiidt, ce je lu:- sais ([uoi de douteux, d'aj)ocry|)he, 
(le sus])('('t, c(!tte ])arl d iiiih'lini, ([ui favorise toutes les légendes et prête à 
loiilesles ei'reurs'i' (l'est l'elfel (h' cette vision prodigieusement particnlière, 
(|ui l'ail coin'e\oir au maiire loutes choses sous le jour et en fonction de 
sou (' clair obscur ». (oace a ces illuminations, à sa manière d'éblouir ou 
de laisser dans l'oudu'e. de dissimider. (Teiividopper, de mettre en évidence, 
il aiiive à donner a hi vie un aspect inccjuun, un sens enigmatique, étrange, 



LA COLLECTION MAURICE KANN 



423 



insoupçonné. Un portrait, pour Reuiluaudt. est toujours un « efl'et ». Dans 
une figure, il voit le lableau. C'est le procédé, à demi ineonscieut et à 




l'i... 1. 

HK.Ml;HAMir. — l'iJllTHAI r I.'MUMME, IHI "I.K Cn m m l s s \ l h K- !• li l SF l i\ 



demi viudu, i|iii lui l'ait iuimédiatemcnt, dans toute ré-alité. percevoir 
l'ieuvre d'art. Il s'opère iustaiitaïu'Mneul, dans la conscience de l'aitisle. 



LA REVUE DE L'ART 



une combinaison, au amalgame de ileux vies, — celle du modèle et la 
sienni' propre, — qui deviennent inséparables et s'unissent sur la toile' 
comme dans la sensation, en proportions indiscernables. Alors, de tous 
les éléments réels qui devaient servir de titre au portrait et d'étiquette au 

personnage , il ne 
reste, dans le cré- 
puscule où l'artiste 
les plonge, ([u'une 
palpitation confuse, 
l't un fourmillement 
de clioses dans la 
nuit. A l'évidence 
de la forme et à sa 
ib'signation claire, 
se substitue on ne 
sait quoi de moins 
catégorique, de 
moins net et de plus 
('■mouvant. Le cos- 
tmne. nii^iins rigou- 
reux, cesse de parler 
à l'esprit, de catalo- 
guer l'Iiomme social, 
pour s'adresser au 
goût et à la sensi- 
bilité. Le visage , 
masqué d'ombre, est 
celui d'une per- 
sonne qui s'avance vers vous, comme du fond d'une allée obscure, avec 
un geste familier. Tout est soudain et singulier, avec un air d'apparition. 
Rien de plus capricieux et de plus imprévu que la façon dont une ligure 
s'é( laire on s'enveloppe, se voile ou se dévoile, se dessine ou se laisse à 
demi deviner dans le jour éclatant on dans l'incertitude, .\insi comprise, la 
lumière change de fonction et de nature : au lieu d'un instrument de relief, 
destiné à prêter à la peinture du monde physique plus de saillie et plus de 




F 1 1 



K E M B h A V u r . 



L'Homme a i. a loupe 



426 LA HEVUE DE L'ART 

corps, elle ilcvii'iil lauxiliaire de tmis les sortilèges et le langage même 
de la fiction et de la poésie. Le modèle n'est plus absokinient lui-même, 
une personne définie, de condition, de rang, d'éducation déterminés, avec 
son tempérament propre et son état civil. Sous le regard du peintre, il 
devient en partie autre, et plus que lui-même. Un jeune homme, le crayon 
aux doigts, l'album sur les genoux, est le Dessiiialem-. Celui de la collection 
Kann. debout, pâle et lisant, ser;iit le Hhéloricien ou le Déclanuileur. Deux 
autres bustes de la même galerie, exécutés vers 1665, à l'époque du Saïd 
et de la Fiancée juive, présentent une transposition plus audacieuse encore. 

L'homme (lig. 2), sans doute un amateur d'art, en manches houlïantes 
de drap pourj)re, à crevés, accoudé à une balustrade et jouant distraite- 
ment avec une loupe, devient un somptueux seigneur de la Renaissance, 
nu l;,ilthazar Casliglione encore plus décoratif; mais la femnu:^ ifig. 3), aux 
joues rondes et aux épaules parfaites, toute épanouie et blonde sous un 
Ilot d'ambre caressant, ruisselante d'or et de perles, sous une coiffe de 
tulle d'or, avec un diadème d'or, un rang de perles autour du front, une 
perle longue à l'oreille et des cordons, des nœuds, des agrafes de perles 
au col et au corsage, semble une fée sortie d'on ne sait quel écrin, une 
princesse d'illusion aperçue par Sindbad. Sa main exquise élève une 
hiullc d'o'illets. La peinture est du même « orient» que ses perles. Ce rêve 
(le joaillier, de peintre, de poète, a-t-ii quelque rapport avec la réalité? 
(Ju iuq)orte '. Et qu'avons-nous affaire d'un portrait littéral qui nous touche- 
rait peu, lorsqu'une âme de génie nous apporte le bienfait par excellence, 
celui qui consiste, en vivant et aimant la vie, à en faire de la beauté? 

La beauté 1 C'est toujours là qu'on en revient avec Rembrandt. On ru 
aurait une preuve nouvelle, s'il en était besoin, dans les deux dernières 
peintures (ju il uous resb^ à analyser. Toutes deux de 1661, elles se rap- 
portent à Inu des ('pisodes les plus mal expliqués de la vieillesse du 
maitre. L'une est une tête de Christ d'une forme accomplie, et qu'on 
rapproche naturellement du Titien de Dresde, le Denier de César. La 
seconde, ])lus rare encore, esl un Pèlerin en prières. Chacune d'elles se 
i-atlaclie à une séi-ie (r(euvres conleiniioraines. 11 y a encore un Christ 
(•('•lehre a la galerie d'Aschalfeubourg; il y en avait deux dans la collection 
Lodiiliilu' Kauii. De même le Pèlerin peut se comparer à plusieurs études 
de .Moines (Hode, Catalogue, 282-'i8'ij, à la Nonne d'Épinal, et surtout au 



LA COLLECTION MAUlilCK KANN 427 

Christ en pèlerin de la galerie Raczinski. Cet ensemble ddHivres, (l'un 
accent latin prononcé, soulève diverses questions, où nous ne pouvons 
entrer ici. N'y a-t-il là qu'un thème pittoresque et fortuit, un divertisse- 
ment d'artiste amusé au spectacle d'un embarquement de capucins pour 
l'Amérique? C'est ainsi que Rembrandt, toujours à lallïiL avait peint, 




Fn 



A N 1 1 1 1 NK W A 1 r K A U . 



Em -ANIS .lOUAN 



T I.A niJMKIIM-. 



quelques années plus tôt, le charmant Cavalier du régiment de Lyscwsla 
et dessiné cent fois les chameaux et les éléphants des ménageries de 
passage. Faut-il voir, au contraire, dans ces œuvres cxceptionnelleinent 
romaines, la preuve d'un voyage ou miMue d'un essai d'accliiiialalion en 
Flandre (cf. II. de (Irool, l'rl.undrii iiher Rembrandt, n" .iO'i) 'r* l'aut-il y 
distinguer l'indice d'une des crises qui paraissent avoii' agité' sa conscience, 
et, si son o'uvre tout entière est en un sens une eonlession, est-ce là mie 
confidence sur un certain état de sa « religion d ''. Y a-l-il eu un joui' nu ce 



4-28 LA REVUE DE L'AKT 

prolostaiit suspect et demi-excommunié aura penché vers Rome? Ne 
(k'vail-il ])as i-n siil)ir l'attrait sentimental et resthétique profonde de son 
« idolàlrii' » ' Le vrai, pour l'artiste, c'est ce qui est beau. Un peintre 
comme Rembrandt devait soupirer, devant la chaux impitoyable de ses 
temples, après les suaves églises du Midi, pleines d'or et de tableaux 
d'autel, où la religion est une poésie et une volupté. Ce fut là, probable- 
ment, une de ses nostalgies. Dans quelle mesure d'ailleurs ce désir fut-il 
autre chose ((u'une velléité et prit-il la consistance d'une conversion ou 
(I nnr fdi r" (Je serait une question nouvelle et infinie, et je laisse à de plus 
subtils à débrouiller le i)roblème de la « sincérité » de Rembrandt. 

Ce Pèlcriit\ — sans doute un Saint Jacques, — forme peut-être, avec 
je Saint Mattliicii du Louvre, qui est de la même année et du même format, 
je (Icliiii d'une « série « d'apôtres ou d'évangélistes d'après la formule 
(•durante au xvii'' siècle dans tous les ateliers, de Naples à Anvers et de 
Paris à Séville. A première vue, le caractère italien de la page est frappant. 
De loin, par la nature et la couleur de l'effet, on la prendrait, — n'était le 
je ne sais quoi d'ardent et de fiévreux qui vous avertit aussitôt, — pour 
une de ces ascétiques figures de la famille espagnole, à la manière de 
lîiltera et de C.iordano. Mais ce lieu commun d'école devient sur-le-champ 
pour liembrandl ([uehiuc chose de tout perst)nnel et d'une valeur tout 
iiiliiiic. (.)u'est-ce que ce voyageur hâve et émacié, abattu sur ses coudes, 
son iiàliiu appuyé à la paroi d'une roche';* Quelle prière s'exhale de sa 
bouche, au contour impossible à saisir et à exprimer par un trait"? De quoi 
s'accuse ce maigre et fin Tannhuuser ? « Italie! Italie! » Depuis que les 
ti-istes races du Nord connaissent le regret de tes fruits et de ton soleil, 
s'enivrent t\v tes d('lices et s'en repentent comme d'un p(''ché, depuis que 
l'apijàl (lu beau et de la joie de vivre appelle les barbares sur le chemin 
du Venusbeig, esl-il un seul d'entre eux, fût-ce le grand Diirer et le souve- 
rain Cii'llie, (jui t'ait, sans t'approcher januiis, mieux aimée, du fond de sa 
froide el nébuleuse patrie, que ce « Rembrandt du Riiin », à l'âme immense 
et trouille, sensuelle et morose, et qui couve tons les rêves de la nature 
liiiiii;iine dans les plis de son cœur à la fois niysti(iue et païen? 

(,)uaMl à l'exéeulioii de cette page extraordinaire, elle est également 
uiii(|ue el (li'ioulanle. L'aspect est monoclirome, et cependant d'un ton à 

1. Ili'|iri>iliiil (11 lH'lii>f,Maviii'c dans l(! précOdonl articli', jil. p. :i'i9. 




Kc'/ue de lArt ancicii et raodemc 



LA iJ Y '1 Aï Lu K 
I CoUf'ctioTi Maurice Kanii. I 



Imp. Ch .^ttmann 



LA COLLECTION MAURICE KANN 429 

faire pâlir à son contact le tableau le plus coloré. Quand on s'approche, on 
découvre que cette teinte sourde est obtenue avec ce qu'il y a de plus 
ardent sur la palette, que les rouges y jouent à vif, que l'or transpire de 
partout et qu'il s'est passé sur la toile, des substructions à l'épiderme, une 
série d'opérations dont nous n'aurons jamais le secret. On est tenté, 
comme Reynolds, d'arracher cette écorce pour savoir ce qu'il y a dessous. 
Mais comment surprendre jamais cette part de « sorcellerie »,— on ne voit 
pas d'autre nom, — par laquelle le magicien, à force de broyer et de 
macérer la couleur, a fini par changer tout(> la langue des peintres et par 
en extraire des ressources qui n'étaient bonnes que pour lui et n'ont jamais 
servi qu'à lui y Ses pratiques les plus extérieures n'ont d'autre raison d'être 
et d'autre explication que la constitution de son génie iulime. Et ce serait 
une question de savoir si ce caractère d'intimité qu'on attribue en masse 
au génie hollandais n'est pas, dans tous les sens du mot, une création du 
maître. Qu'eût été l'école hollandaise, telle qu'elle s'était constituée autour 
de Frans Hais, et que lui manqu(M'ait-il, ikhi seulement en chefs-d'œuvre, 
mais dans l'essence même de sa déhnition, si elle n'avait pas eu Rembrandt;' 

III. L K X V 1 1 1 " SIÈCLE. 

Un délicieux Watteau, une toute petite scène de la comédie italienne, 
dans un parc, où ce sont des enfants qui jouent et tiennent les rôles des 
grandes personnes (fig. 4) ; un Pater, deux beaux Dcjcuners de Chardin, 
et une œuvre plus curieuse encore et plus précieuse, une Fillelic au 
ineau, du même, et tout à fait (Uins la manière (h- Greuze; ciilin, 



wo 



deux agréables Tocqué, représentent la l''rance du xviii'' siècle. On nous 
permettra de nommer ici deux grands Canaletto et de charmants Guardi. 
A l'âge du rococo, l'art frant^-ais n'est nullement dépaysé à Venise. On 
sait l'accueil que reçut chez nous la Vénitienne Rosalba, et ce qu'il y a 
de rapports entre nos décorateurs, — les Lemoine et les de Troy, — et 
les derniers des grands .. piiifonneurs » vénitiens. Deux des (liiardi (■laient 
des tableaux d'intérieur, où les minuscules personnages se mouvaieni avec 
tout le piquant et le soyeux chilTonnage de la j)alette de Watteau (fig. f)). 
J'aimerais insister sur les deux autres, deux, vues (h- la lagune au delà de 
Saint- Georges-le-Majeur, et dont l'une, pris(> sur le vif, était l'esquisse de la 



430 LA REVUE DE L'ART 

seconde. L'esquisse, il va sans dire, était iiitininient supérieure au tableau. En 
comparant ce tableau lui-niémeà ceux de Canaletto, et ceux-ci àleur tour aux 
paysages vénitiens de Garpaccio, on aurait une vue de l'histoire d'un genre, 
et une nouvelle expérience pour nous apprendre à distinguer du document 
ce qui est art, et du « fait» ce qui est impression, sentiment ou beauté. 

Il y a vingt-cinq ans, M. Maurice Kann découvrit à Londres, dans une 
boutique de bric-à-brac, huit panneaux d'une décoration qui se trouva être 
de Boucher. Vérification laite, il apprit que ces panneaux provenaient de 
la démolition du château de Crécy. Ce château fut, on le sait, la dernière 
« folie » de M"'° de Pompadour. Elle s'y était fait arranger un petit boudoir 
octogone. Les peintures heureusement retrouvées par l'amateur étaient 
celles qui avaient décoré ce boudoir. ^L Kann fit refaire pour elles, dans 
son hôtel de l'avenue d'Iéna, un local aussi semblable qu'il se put à leur 
première installation. Il ne les vit jamais en place. 11 expira huit jours 
avant que l'architecte ne fût prêt. Les peintures de M""' de Pompadour, à peine 
rétablies à peu près dans leur cadre, vont en être arrachées pour courir 
vuie nouvelle fortune. 

Entre temps, l'amateur, excité par sa première trouvaille, s'était mis 
en devoir d'en faire de nouvelles. Sa collection de Boucher devint iaconi- 
paral)li' : il eut les Vendaiii^es de /'n/iioii/- du Salon de 1737; les Jeunes 
villageois, un tableau historique ou qui a uni' liistoire ; c'était, à ce qu'il 
j)araît, une des crébillonnades exécutées par le « premier peintre » pour 
le service secret d'un roi qui s'ennuyait : on l'a rajustée et rendue sulli- 
samment décente : c'est une bien jolie peinture. 11 y a encore un Pai/sage, 
trop bleu. lro|i piriii (le choses : un colomlùcr. un |)oiil en ruines, uni' 
vanne, un lavoir, un pécheur à la ligne ; et c'est ce fouillis dont ral)bè Le 
Plane vantait " la naïveté et la simplicité si précieuses » ! Et il y a enfin 
une Diane endormie sous un arbre, sur un drap pourpre, avec un horizon 
de crépuscule pourpre et qui est un des plus beaux corps de h'nime qu'ait 
jamais caressés le pin<'eau du maître. 

Mais d'autres collections pouvaient nioulrer, en tous ces genres, des 
pièces d'égale valeur. Le boudoir de Crécy était inie chose uni(|ue. 
De tous les ensembles créés par l'admirable décorateur, combien en 
reste-t-il d'intacts y 1 n petit salon à 'l'rianou. une ciiambre à Eontainebleau, 
une salle aux .Vrchives, quatre pendentils eu camaïeu dans un apparte- 



/■,32 LA REVUE D K I/AKT 

iiMiil (le N'ersailles. I.iiliii, mi vii'ul de ri'Cdiisliluei' le Cabinet des 
médailles. Aiieuiie de ces œuvres cliarmantes n'égale, j'ose le diie, le 
lidiiddir de M'"" de Foniiiadour. Aucune ne montre mieux le génie d'inveni- 
liou iiui est propre à Bouclier, sa manière d'entendre son art, et la petite 
revolulion qu'il exécuta dans la peintnre décorative. 

On connaît le mot de Vauvenargiies : « 11 se passe aiijonrd liui dans la 
luoiale ce qui se voit dans l'arcliiteclure : on y prél'ère la eommoditi' aux 
ordonnances régulières ». L'architecture privée date, en effet, chez nous, du 
xviii" siècle. Au palais du siècle précédent succède cette variante toute fran- 
çaise, l'hôtel. A la vie de cour, toute en représentation publique et en galas, 
succède la vie de société. Le salon moderne n'a que faire des plafonds d'autre- 
fois, ni des vastes tentures, verdures ou scènes d'histoire, qui habillaient 
jadis la nudité des murs. D'autre part, le « tableau » à la manière hollan- 
daise, le tableau couru comme un meuble et un ornement d'intérieur, fait 
tache et fait trou dans les boiseries blanches et les menuiseries délicates, 
qui revêtent l'appartement neuf. Ce tableau, l'amateur le relègue dans sa 
galerie, il ne le souifre pas dans les pièces i|u'il habite. La peinture, si 
elle veut avoir |iait à la décoration, n'a plus (|uun emplacement possible : 
des dessus de portes cl de fenêtres, des cartiundies et des trumeaux. 

Parva, st'd apla. Cette devise du comte d'Artois, au fronton de Baga- 
telle, c'est celle de tout le siècle, et le génie de Boucher fut d'adapter 
et de réduire au cadre nouveau tous les thèmes de lart de son temps, 
l'aule de s'y être accommodés, de fort grands peintres, Lenioine, de Troy, 
Doyen, (Icnieurent, pour ainsi dire, en ddiois de l'histoire, avec leurs 
(«uvres encombrantes que n'a pas acceptées la vie. Ijoucher, au contraire, 
adiin'rablenienl servi par son instinct, n'eut (pie les ambitions (pu' lui per- 
mettait S(Ui si(''ile. Il n'a jamais (lierché à lui dicter ses conditions, (^iii'il 
ait eu (les pr('(uiseurs, c'est trop clair, et parmi eux Watteau lui-même. 
Mais le iiieiite d'avoir perfectionné un genre et de l'avoir prati(|U(' mieux 
(pie |)(!rs(Uiiie, uCst (pi'à lui. 

Di''corer dans les dimeiisioiis du tal)leau de chevalet, telle est la hu 
de cet art spécial. Ces diiiieusious s(]iit si bien de l'exigence du genre, 
ipie (lis|)osaiil, a Ciccy, de huit panneaux, l'.ouclier subdivise chacun 
d'eux et le partage eu deux Scènes. Ou a donc ici seize tableaux, aux- 
quels s'ajouleiit encore huit jiaysages en camaïeu, qui séparent chaque 





l''iiA\i;iiIs liiii rriEii. 

D.i:x ..ANNEAUX PKOVENANT „. „„.„ , M.. „, l.„M,..nuU„, AU CA.KA,: „K C.KCV. 

CuIicclioiJ Mauiice K.imi. 



LA COLLECTION MAURICE KANN 433 

double scène. Ainsi chaque panneau cdnipdrte trois cninposilions disliiu'les. 
Comment elles s'unissent et se relient, eoinmenl elles s'encliaincnl par des 
encadrements de rubans, des trophées, des liens de roseaux et des guir- 
landes de fleurs ; comment elles s'accordent entre elles par les colorations ; 
comment les lignes de chaque motil' s'Iiarmonisent avec les contoui's 
chantournés de la boiserie; et comment ces courbes elles-mêmes devaient 
se répéter dans toute l'architecture et jusque dans le moindre détail du 
mobilier de ce boudoir, c'est une analyse inutile à pousser plus loin : on 
devine qu'un tel ensemble devait être, dans sa convention ultra-artificielle, 
ce qui se peut rêver de plus ccmiplet et de plus exquis. 

Les seize panneaux sont seize variations d'un seul thème : c'est le 
vieux thème bien connu des Sciences et des Arts, mais singulièrement 
corrigé, comme par le précepteur fantaisiste de Jeanuot cl Colin. Le 
peintre dominicain de la Chapelle des Espagnols rougirait de reconnaître, 
sous ces nouveaux amendements, son programme universitaire. Une des 
modifications essentielles apportées par Bouchera l'aMcienne l'igueur, c'est 
de faire tenir tous les rôles par des enfants (pi. ci-contre). L'idée n'était pas 
neuve non plus, et depuis les chaires fameuses de IMstoie et de Prato, en 
passant par Rubens, ce serait une histoire à faire que; (selle des enfants dans 
l'art. Mais personne w leur donne autant de place que Rouclier. Son œuvre 
est une fricassée d'amours. Diderot se montre plein de mauvaise humeur 
contre ces « petits bâtards de I^acchus et de Silène ». « Qu'ils ne cessent 
pas, dit-il, de folâtrer sur les nuages : dans toute cette innombrable 
famille, vous n'en trouverez pas un que vous puissiez employer à quelque 
action réelle de la vie, comme à étudier sa leçon, à lire, à écrire, à teiller 
du chanvre. Ce sont des natures romanesques et id(''aies. » Eh ! oni, i(Hna- 
nesques et idéales, et c'est là justement leur charme. C'est la grâce de cet 
art que d"y voir l'Astronome gravement ligure par un gamin de cinq :nis, 
tandis qu'un autre imite l'enthousiasme du Po(Ve/î//7V///(', (>t({n une baïubine 
fait des grâces comme la Caniargo ; c'est sa grâce, en un temps ([ni a soini 
de tout, de représenter la vie comme un enfantillage; et c'est la gloire de 
Boucliei', ([ne cette in('j)uisable invention |iar la(|iielle il ])ro(!igiie, sur des 
sujets ns(''S, la vie toujours nouvelle de sa verve et de sa fantaisie. {,)ui donc 
a dit (pu; l'allégorie est « l'espril de cen.x (pii nVn ont |)as » 'r* C'est, je 
pense, ce grincheux de lîernai'din de Sainl-rierre. ()n ne l'en croira plus, 

LA KEVUE DE L'ART. — XXVI. lii 



434 



LA REVUE DE L'ART 



quand oa aura vu l'étomiante Médée, à la tunique orange, au eliar attelé 
de dragons, par laquell(> liouclier représente une Titigcdie enfantine : 
l'Anthologie n'a pas d'épigramme plus parfaite. 

IV 

Tne telle œuvre suffit à l'intérêt d'une collection et à justifier cette 
trop longue étude. La douzaine de portraits anglais qui venaient la conclure 
n'a rien, sauf un Reynolds [Lady TayIoi\ que M. l'avier a gravée pour la 
Revue avec un sentiment si délicat de la forme et de la couleur), à nous 
apprendre d'essentiel. C'est toujours chez eux qu'il faut étudier les 
Anglais. Les elforls des collectionneurs n'ont jamais réussi à enlever à 
l'attachement du pays et aux héritages de famille les pièces capitales. 
Peut-être un nouvel ordre de choses, qui paraît imminent, dépouillera-t-il 
en partie l'Angleterre des trésors dont elle s'est montrée si jalouse. Il est 
à craindre qu'alors les peintures les plus fameuses aillent enorgueillir la 
ji'une lierti' di' l'Amérique. 

On voudrait du moins épargner uii pareil exil à ce c{ue nous pouvons 
conserver d'o'uvres françaises. Ou ne peut attendre de tous les amateurs 
le don de leurs collections au public. D'ailleurs, les trop grands dépôts 
d'œuvres d'art ne sont pas à encourager. Il est plus sûr de les multiplier, 
afin de garder en détail ce (pii, dans les musées, est menacé de périr d'un 
seul coup. Fureter, lecherehei' et reconnaître ce ijui est beau, trier, dans 
l'héritage des siècles, ce qui doit T'tre conservé, le signaler, le recueillir, 
voilà le rnle et l'utilité du eollectioiuieur. ^lais il y a longtemps que nous 
ne savons plus nous servir de ce qu'on appelait autrefois le <> curieux ». 

Louis GILLET 




J.-C. GHAPLAIN 

ET L'ART DE LA MÉDAILLE AU XIX" SIÈCLE 




i;lix noms, à jamais illiislres, sont associés dans 
l'admiration puijlique quand on parle de l'art 
(le la médaille contemporaine, ceux de .Iules- 
Clément (;haplain et de M. Oscar lîoly, de 
UK'me qu'au d(''but du iv'^ siècle avant notre ère, 
les Grecs célébraient dans leur enthousiasme 
les noms jumeaux de Cimon et d'Evainète. Et, 
sendjlables aux immortels graveurs des médailles 
syracusaines, — les plus belles que le génie de 
riiomme ait produites, — nos deux contemporains, dont la renommée ne fera 
(pie grandir avec le recul du lemps, ne laisseront guère que leurs œuvres 
pour raconter leur vie. C'est la lui : les artistes, on général, n'ont pas d'Ius- 
toire; pour eux, pf)int de cii/:sns hoiioru/ii, de carrière mouvementée, de 
prise d'assaut des hautes positions sociales, de participation bruyante et 
]>rolongée aux événements politiques. Ce n'est pas tiansles luttes du jonini 
(pi'oii les rencontre d'ordinaire, et il convient de les en l'éliciter : c'est dans 
leur attdier, souvent modeste, au milieu de leurs élèves et des admirateurs 
de leur talent. S'ils ont lutté, c'est dans l'étude et le labeur passioiiiK', 
pour atteindre l'idéal entrevu dans un rêve: c'est parfois même, car ils 
sont, en général, d'origine plébéienne, jiar h' travail obstiné pour s'assurer 
le paiti (juotidien. «.Uir d'à: listes, pai'uii ceux aux<pii'ls riiuiiiaiiitc' est rede- 
vable de chers-d'd'uxi'i' eu Ions genre, ne sniil ciniiiiis (|iii' de nom ! (>)uels 



'>36 



LA REVUE DE L'ART 




elVdiis (1 iTuililidU nv sommes-nous pas obligés de tenter aujourd'hui, 
pour reconstituer la carrière de tel ou tel peintre, sculpteur ou médailleur, 
distant de nous d Un ou deux siècles seulement, pour le placer dans son 
milieu, entouré du cortège des figures dans lesquelles il a, pour ainsi 
dire, iiisullli' toute son àme '? Qui réussira jamais à soulever un coin du 
voile i|ui enveloppe Idllicine, probablement bien humble, des graveurs 
(les nir'(laill(>s de Syracuse, de Tarente. d'Klis ou de Clazomène, revêtues 

(le leur signature timide, 
abrégée, et à ce point dis- 
simulée qu'on ne la dé- 
couvre souvent qu'à l'aide 

(le l,-| loupe '^ 

C'est eu vain qu'on 
clierelierait un renseigne- 
ment ({uelconque sur la car- 
rière de peintres comme 
Polygnote et Parrhasios, 
de décorateurs de vases, 
tels qu'Euphronios, Bry- 
gos, Douris, lliérou. 11 y 
a plus : comment s'appe- 
laient les modeleurs de 
ces statuettes d'argile qui, 
dej)uis quehiue trente ans, 
ont eon(piis la célébrité 
au nom de la pelile ville b('otienne de Tanagre 'r' Les grands sculpteurs 
eux-mêmes, comme Myidii ei Polyclète, Phidias, Lysippe. Praxitèle ou 
Scopas, n (inl laisse (pie des traces bien fugitives dans la littérature de 
rantiquit(''. F^t sans i-eiuonter jusqu'aux temps anciens, dites-moi seulement 
les noms des ai-el:itecies et des sculpteiu's de nos cal lie(li-ales gotlii(pies •:* 
La i;r(''ce ni le moyen âge n'ont eu leur \asari, el m(''nie, niaigr('' \'asari, 
quelles lacunes ne eousialons-uous pas, clia([ue joui-, dans nos iid'onna- 
tioiis sur les aris cl les artistes de la lîenaissaïu'e italienne ! 

I )n moins, (pie les arlisjes preiiiieut all(''gremeut leur parti de ce silence 
de la (■lii-oui([ue (locumenlaire. Peu leur iuqxute. puisqu'ils nous laissent 



JT 




■=f^'^ 



Kii. . 1 . — J .-t: . (ai A Cl, \ 1 N . 
Meiiaili. i: HE i. Ex m sithin m, 1S(;7 :iif. vkiis) 



J.C. CHAPLAIN KT L'ART DK LA MLDAILLE AU Xl.\= SIÈCLE '.:!7 

le meilleur (ICux-nirines dans des (euvros toutes viluantes de leur souHIe 
inspiré et qui demeureront le trésor et la parure de leur génération devant 
riiistoire. Leur nom seul, et cela suffit, est auréolé de la gloire la plus 
pure et franchit les frontières de toutes les patries. 

Nous sommes, sans doute, mieux informés sur les artistes tpii vivent 
au milieu de nous, que nous avons connus et fréquentés. Nous aimons à 
les observer dans ]'('volutiiin di' leur talent et dans l'i'tude des morceaux 
que, chaque année, leur 
fécondité, toujours trop 
lente à notre gré , livre à 
notre appréciation. Ainsi 
en est-il des deux grands 
médailleurs dont j'ai pro- 
noncé les 11(1 ni s. I^'un 
d'eux, J.C. Chaplaiu, vient, 
après la plus glorieuse car- 
rière artistique, d'entrer 
prc'inaturément dans l'his- 
toire. IM. Roty, heureuse- 
ment , continuera long- 
temps encore à jouir de 
la renommée universelle 
que ses m(''dailles et 
plaquettes lui nul si h'gi- 
tiinement compiise. L'un 

et l'autre ont (-té chefs décide, et leur tradition se perpétue, — nous 
en avons di'jà l'assurance, — dans les œuvres des disciples qu'ils ont 
j'iirniés. L'éh'(M((ii du plus distingué d'entre ceux-ci, M. Fr. X'ernon, à 
l'Académie des beaux-arts, est d'un bon augure, et atteste ipie le llamiteaii 
alluini' par le g(''nic français se transmet de main en main sans s'éteindre : 
e/ (ji/t/si cii/'soft's vildi hiiniKidd Iradinil . 

Ce qu'on prend plaisir à rechercher, en particulier, chez un artiste 
parvenu à une légitime céic'brité, ce sont les origines et la forMiaiinn de 
sa personnalité artistique. On veut savoir comment il a (h'buté, on tient 
à connaître ses maîtres, à ressaisir ses premières in^jiiratinns, à le suivre 




FlU. \ bis. — .1,-1;. Cil Al' LA IN. 

Médaille hk l'Exposition he 1867 (kace). 



438 I^A BEVUE DE L'ART 

(ians la montée tiraduflle de son génie créateur; on s'informe même de 
son pays d'origine, si bien qu'on croit retrouver dans l'analyse des travaux 
de l'Age mûr la trace d'influences subies dans l'enfance , de l'atavisme 
héréditaire, de réducation, du tempérament, du milieu social. De là, des 
groupes et des écoles. Un artiste est toujours, du moins dans ses débuts, 
tributaire de ceux qui l'ont lancé dans la carrière et initié à leur luanière 
propre et aux procédés d'atelier. C'est seulement plus tard, lorsqu'il se 
sent poussé par le génie inné en lui, ([u'il s'alVrancliit spontanément de la 
tutelle qui lui a été nécessaire. 

De son origine normande, Jules (Jhaplain, — il était né à Mortagne 
en 183'.l, — a peut-être, dira-t-on, gardé, sous l'apparence réservée de sa 
personne, la décisinu virile et réfléchie, la ferme sérénité dans l'exécution 
d'un plan sobre et clair, et l'iialnleté consciencieuse, laissant en partage 
à son émule, d'origine purement parisienne, la sensibilité, le pittoresque, 
l'ingéniosité spirituelle de la conception et de la composition. 

A rÉcol(> des beau.\-arts où il entra en 1857, Jules Ciiaplain fut l'Ievc 
du sculpteui- JdulTroy et du graveur en médailles Oudiné. \'ers le milieu 
du siècle dernier, l'rancdis Jonlfroy étail, à la suite de Pradier et de Duret, 
l'un des sculpteurs néo-grecs le plus en renom : il est bien oubli('' aujour- 
d'hui, et peu de Parisiens, je le soupçonne, savent que c'est à lui qu'on 
doit le beau groupe en pierre, la Paix, qui orne le guichet du Carrousel, 
en l'ace du pont des Saints-Pères. 11 a um; froide statue de saint Bernard 
au Panthéon et il a collaboré à la décoration sculpturale de l'église Saint- 
.\ngustin et du Pahiis de Justice. Son (''lève, J.-C. Ciiaplain, n'a guère eu 
d rcjai ((iiiinie sculpteur; parmi ses (cuvres les plus intéressantes, on cite 
pourtant la statue du peintre Henri Regnault. une statuette en bronze 
d'un archer à ri[(")lel de \'ille de Paris, une statue en pierre de Rollin, 
dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, les bustes de F. \cQ, de 
Tresca, d Aiiieil Dumont. Sa dernière œuvre, qui n'est pas la meilleure, 
est le monument d'Octave (Iréard ipi'du a inauguré-, il y a quelques mois, 
dans le siiuare (pii s(''pare la Suriionne du Musée de Cluny. 

J. Chaplain l'tail habile dessinateur et il avait une admirable sûreté de 
crayon; épris de lart classiciue, il dessina avec beaucoup de grâce, de 
discrète légèrel('' e| de sens de l'antique, les figurines de terre cuite qui 
iliuslrenl V Histoire ilc la ((■/a/iiique g/cc(/iic d'.Vibert Dumunt, son beau- 



J.-C. CHArLAIN ET L'ART DE LA MEDAILLE AU XIX« SIECLE 



439 



frère. Il laisse, dit-on, un nombre considérable de dessins d'après l'antique, 
de projets, d'esquisses en tous genres, qui, plus tard, seront la base d'une 
étude autrement approfondie que ces quelques pages hâtives provoquées 
par sa récente disparition. 

Au surplus, ce n'est ni comme sculpteur ni comme dessinateur que 





II 




FiG. 



J.-C. H A 1' I. A I X . — MÉDAILLE DU M K T K E (1874). 



nous voulons esquisser la physionomie artistique de ,1. Chaplain : c'est 
comme médailleur qu'il a tracé un sillon lumineux dans l'histoire de l'art 
de notre époque. 11 eut pour maître en ce genre un liomme qui occupe, 
lui aussi, une place d'Iumneur dans les fastes du xi.x" siècle, Eugène-.\ndré 
Oudiné. Dessinateur impeccable dans le genre académique et solennel. 
Oudiné l'ut surtout un très habile graveur sur métal et nul autre, peut- 
être, n'a poussé plus loin la connaissance technique de son art. Je ne 



440 I.A REVUE DE L'ART 

crois pas (|ii avant les dernières années de sa vie, — il est mort en 1887, 
— il ait exéculé une senle médaille coulée. Il apprit donc à son élève 
préféré la technique du métier, l'art délicat et difficile de graver au burin, 
sur le dur métal, les coins destinés à subir le choc du balancier; ainsi, 
J. Chaplain savait, lui aussi, admirablement le métier de graveur, et ce 
talent, qu'il mit, par nécessité, au service de l'industrie au début de sa 
carrière, distingue toutes ses oeuvres artistiques au milieu de celles des 
médailleurs d'à présent qui. en général, estiment superflu de s'exercer 
à la gravure directe du métal, bornant leur savoir tecimique au modelage 
en cire ou en terre glaise. 

Longtemps donc, comme son maître, J. Chaplain dessina, exécuta des 
maquettes et grava pour la frappe, avant de songer à modeler pour la 
fonte; il grava même les pierres fines, atin de satisfaire aux exigences 
d'alors, — fort sages, suivant moi, — du programme ordinaire pour la 
villa Médicis. En 1800, Chaplain olitint le deuxième second grand prix 
au concours de Rome pour la gravure en médailles et sur pierres fines; 
il avait traité en médaille : Un guerrier déposant sur Vautel de Minerve 
la palme de la ncloire. En 1863 , il remporta son premier grand prix 
pour une médaille dont le sujet était : Bacclius [(usant boire une pan- 
tlière, et pour une gemme gravée en intaille : Tète de Mercure antique. 
L'énoncé seul de pareilles compositions montre que notre artiste s'en- 
gageait fidèlement dans la voie tracée par son maître et ne songeait point 
encore à s'écarter de la tradition ou, si l'on veut, des vieux errements 
d'atelier. 

Le catalogue des œuvres de J. Chaplain, dressé par F. Mazerolle, fait 
commencer en 1807 la liste de ses médailles frappées. Ce sont : une tète de 
Cérès, copie d'un médaillon de Syracuse, exécutée à Rome; puis, viennent, 
dans l'ordre chronologique : le médaillon de Schnetz, directeur de l'Aca- 
démie de France à Rome (1866); ceux de R. Robert-Fleury et de M'"^ Ca- 
roIns-Dinan. Du temps oï'i il habitait Rome et parcourait les musées de 
l'Italie (l,S(/i-18(;s , on elle de lui. connue remarqnables, des dessins d'après 
les maîtres anciens, entre autres : un dessin dn poitiait d'Antlrea del Sarto; 
la Création de l'homme , d'après Michel -Ange; la J'hilosophie , d'après 
Rajjhaid. Il en es! bien d'antres, non moins intéressants, qui documen- 
teront, comme j(; le disais tout à l'heure, la genèse et les premières 



A 








LA HEVUE DE I. AP.T. — XXVI. 



56 



','i1 LA REVUE DE L'ART 

ciivdli'cs ilii hilriit ilu laliorii'ux, luélhudiquL' el consciencieux pensiuniiaire 
dr la N'illa M('(licis. 

liifii \iti' Imis (le j)air et distingué par l'Administration des lîeaux- 
Arts, Cliaplain eut l'honneur d'être chargé, en 1867, de rexik'utiou de la 
médaille de l'Exposition universelle. Nous la reproduisons (iîg. 1 ' pour mon- 
trer la première manière de notre artiste, celle qui est entièrement dans 
la tradition de l'atelier d'Oudiné. Mais déjà, sous la formule ofïicielle et 
compassée, on aperçoit sans peine le mérite de la composition, la pureté 
du rythme général, la sincérité, la souplesse et la force dans l'expression, 
qualités que Cliaplain ne fera, plus tard, que développer plus à l'aise dans 
ses médailles fondues. La dureté et la sécheresse inévitables du balancier 
paraissent de même atténuées et comme assouplies dans la médaille de 
l'inauguration de l'église .Saint-.\mbroise, en 1S69, et dans celle de l'inaugu- 
ralion du canal de Suez, exécutée en 187<), en collaboration avec Depaulis. 

<^)ui doiuia à (Ihaplain l'idée féconde de substituer à la frappe au 
balancier la foule de la médaille dans un moule en creux? Ce fut sans 
doute l'observation de la méthode empk\yée par les artistes de la Renais- 
sance et occasionnellement remise en vigueur par quelques sculpteurs- 
médailleurs, tels que David d'x\ngers, Pradier, Chapu, Carpeaux. 

Toujours cslil (pic r'i'tait là une tentative à laquelle on n'avait pas 
prusi' dans l'atcliiT d'Oudiné. J'ai n^'uii' mtendu raconter que les graveurs 
(h; métier eurent longtemps une tendance à répudier un procédé qui leur 
|)araissait iid'i'rieur cl indigne d'eux, puisqu'il leur enlevait la faculté de 
faire valoir et de nicltre eu évidence leur maîtrise dans la technique de 
la gravure; : les nu'dailleurs cessaient d'élrcdes graveurs sur nu'tal. 

i.a jircmicrc nH'daillc hmduc de (Cliaplain date senh-mcnt de ISS'i : 
c'est le busif d'.Mlirrt humonl. Le succès (pii accueillit cette belle a.'uvre 
encouragea l'arlistc à persévérer dans cette voie nouvelle, el nous cfimes, 
couf) sur coup, les nHMJailles, — d'un mérite inégal, — de Victor Hugo, de 
l'aul iiaudry, de <',crome, celle-ci un chef-d'u'uvre, dont l'apparition fut 
sensationnelle i lig. .'!;. 

In j)eu |)lus jeune (juc son ('■mule, M. lîoly n'a pas eu à consacrer les 
(leliuls de sa carri(''rc cxcInsivenH'nl à la gravure de coins destinés à la 
frappe. Il apjjril néanmoins, lui aussi, a graver et il pratiqua simultané- 
inenl. avec un pareil succès, la gravure dii-ecte des coins et le modelage 



J.-C. CHAPLAIN ET L'ART DE LA MEDAILLE AU XIX<= SIECLE 4'.3 

pour médailles et plaquettes fondues. C'est ainsi que ses premières 
médailles //'«/^/Jee^ sont : en 1879, celle de rim|iriinerie Cliaix, qui a pour 
type la statue de (Uitenberg, puis celle du canal de l'anama. Sa première 
pièce fondue est un envoi de Rome qu'il fît en cette même année 1879 : 
Vénus et l'Amour; peu après, M. Roty faisait couler la plaquette qui repré- 
sente une délicieuse allégorie de la Peinlure. 

A cette époque, il y avait dix ans déjà que .1. (Ihaijlain élail maître de 
la vogue : les encouragements ofliciels et ceux, plus appréciaiîles, du 
public ne lui avaient pas fait défaut, même lorsque, disciple fidèle etdisci- 





FlG . 



.I.-A. Dassif. u. — Médaille he Mon r esiju i eu (n.'l.'i)- 



pliiu', il conlinnail ù emprisonner sa maîtrise reconnue dans une l'ormule 
surannée ou trop rigoureuse, comme dans sa mi^dailli' conunéiuorative 
des travaux de la Commission internationale du mètre 0872), gravée en 
1874 (iig. 2); ou celle du Conservatoire de Musique, exécutée en 1874, qu'il 
a heureusement retouchée plus tard, en 1897. La rupture définitive avec 
les vieilles méthodes devait être le point de départ d'une ère nouvelle 
dans l'évolution de l'art de la médaille artistique. 



II 



C'est une constatation facile et (pii s'impose dès ((u'on parcourt le 
médaillier de la Bibliothèque nationale ou celui du musée Carnavalet : en 



LA REVUE DE L'yVKT 




désurgaiiisaul les aiicieiuics écoles , en décriant et mutilant les œuvres 
sorties, la veille encore, des mains des artistes contemporains, sous pré- 
texte qu'elles célébraient la monarchie, ses traditions et ses représentants, 
la Révolution porla un coup funeste à l'art de la glyptique. N'en déplaise 
à certains écrivains que tyrannise la passion politique, sous Louis XV et 
Louis XVI, il y eut toute une pléiade d'artistes qui gravaient la médaille 
et la pierre fine, — car les deux branches allaient de pair, — ■ avec un 
incomparable talent. Je ne sais si, à aucune époque de l'Iiistoire, un gra- 
veur de gemmes s'est ('levi'' à la hauteur de Jacques < Uiay, le protégé de 

M'"" de Pompaddur, ipii travaillait encore sous 
Louis XYl, l'auteur exquis de tant de minus- 
cules chei's-d'ieuvre, où se reflète ininntaijlement 
la grâce frivole de son temps. 

(^)uant aux médailles, seule, la suite olli- 
cii'lle des pièces historiques, frappées comme 
illustration des gestes du roi, doit être plutôt 
jugée sévèrement pour sa S(''cheresse et son 
uniformité. Mais, parmi les autres, fort nom- 
breuses, qu'elles soient coulées ou frappées, 
(111 rencontre des œuvres remarquables, surtmil 
des portraits, (|ui jicuvçnt soutenir la compa- 
raison avec ce i[u'on a fait , depuis lors et 
jusqu'à présent, de meilleur en ce genri\ Sans 
clii'iclier bien loin, ni multiplier les exemples, je trouve st>us ma main 
la médaille de Montesquieu, par Dassier, qui, pourtant, ne l'ut pas un 
des graveurs en médailles les plus reiKPiumi's du xviii'' siècle (lig 4i : on 
jugera, sans doute, le l'cvers assez peu habilement agciici'' , mais considérez 
c(! portrait fi'apix' au iialancier et vous n'hésiterez pas à le déclarer admi- 
rable. Modelé el lliiesse des traits, vivante expression de la physionomie, 
souplesse de la chevelure et de la draperie : n'est-ce pas là une œuvre 
digne, en tous points, d ('lie placée à côté des bustes de CalLiéri et de 
lloudon ? VA elle est ioiu d'être isolée jiarmi cidies qu'a enfantées l'art de 
la uK'daille, sous la inoii.iichie fiaiiçaise à son déclin. N. (latteaux ne s'est 
point malliabilemenl tin'' de lu composition allégorique dans laquelle il 
reçut la missiou de céli'iu-er l'asceiisioii des premières montgolfières (lîg. 5). 



Km. ;;. — N. Gatieal'X. 

Mkuai 1. LE 

h 1! s I' h E in F, H E s M O N 1 G L K I È 11 E S 

I H E V E K S ) . 




ArilUSTlN DlllMIK. 

A. — M i; Il A 1 Li.K m i. ' I Muir kn h .\ m ic i> k i.' A m k iu nr i: 

B. — MliDAll. I.K IIKS MiNKS hljli II ' A I, I. K M O N 1' . 

(!. — M i; Il A I II K iiK !■' Il A ^ k 1. 1 X. 



J -C. CIIAPLAIN ET L'ART DE LA MLDAILLL AU XLV SIÈCLE ii5 

Voyez encore les profils en médaille des Encyclopédistes, de Voltaire, 
de Rousseau, de l'abbé Barthélémy, de Necker et celui de lord Eliott, 
par J. Droz. 

Eh bien ! qu'a fait de cette tradition artistique la Révolution ? Écoutez 
le Trésor de Nuiuisniolique h la première page du volume consacré aux 
Médailles de la liévolutioii française : « Nous n'avons point à examiner 
ici l'influence que le mouvement de f 789 a pu avoir sur les arts en géné- 
ral; mais, nous bornant seulement à l'art de la gravure des médailles, nous 
ne méconnaîtrons pas que si, sous le régime impérial, il a fait en France 
de remarquables progrès, il n'en a pas été de même sous le régime qui 
l'a précédé. l\^rmi les médailles de cette époque, nous en convenons, 
il en est beaucoup d'informes et de grossières... » 

Cette réilexion, qu'on a faite aussi pour la sculpture, s'impose encore 
avec plus de force lors(iu'on examine les productions des représentants 
des anciennes écoles, aux premiers jours de la Révolution. 

Augustin Dupré, ne l'oublions pas, est un homme du xviii" siècle : il 
naquit le 6 octobre 1748, à Saint-Etienne, où son père était cordonnier; 
il apprit à dessiner chez les Frères, et, dès 1776, son exposition au Salon 
du Colisée le classait au premier rang des médailleurs. Il donne la mesure 
de son talent dès cette époque, par son jeton de la corporation des mar- 
chands qui est, comme le dit justement son biographe, « une œuvre 
sinqale et puissante ; Hercule tente vainement de rompre sur son genou 
un faisceau ». Voilà un sujet mythologique comme en affectionnera parti- 
culièrement, seize ans plus tard, la période révolutionnaire. Augustin Dupré 
reçut de nombreuses commandes nllicielles sous l'ancienne monarchie. 
En 1782, il fut chargé d'exécuter la belle médaille qui commémore la 
jonction souterraine de l'Escaut et de la Somme, et dont la maquette en 
cire est au musée Carnavalet. Citons encore sa médaille pour la découverte 
des mines d'or d'Allemont et toutes celles qu'il exécuta vers 178U pour 
célébrer l'indépendance d(^ l'Amérique : Franklin, (ireen, Morgan, l'anl 
Jones, et celle qui a pour ciiiblème la Fiberti' |)orlant dcjà un bonnet 
plirygien au bout d'une hampe (pi. ci-contre). 

La Révolution n'a donc ])as inventé Augustin Dupré, lorsqu'elle lui 
conlia, avec si juste raison d'ailleurs, la gravure de ses coins monétaires. 

Que dire d'autres artistes non moins émineiits, tels que Benjamin 



446 LA REVUE DE L'ART 

1)11 vivier, né en 1730, dont on peut louer sans réserve la médaille allégorique 
des canaux de la triple jonction des deux mers (fig. 6B); J.-P. Droz qui, 
en 1786, présentait au ministre, M. de Galonné, le modèle de la célèbre pièce 
dite écu de Calonne, cliel'-d'oHivre d'élégance, de composition et d'habileté 
technique, que nos monnaies actuelles, si vantées, n'ont pas détrônée 
(fig. 7). La Révolution força Droz à passer en Angleterre, où il mit son 
talent au service du gouvernement de ce pays. Il ne rentra que sous le 
Directoire : c'est lui qui grava les pièces d'or populaires sous le nom de 
napoléons, qui sont loin, il Tant le reconnaître, d'être aussi réussies que 
son écu de Calonne '. 

Répétons-le, documents vi\ mains : ces habiles artistes qui ont tra- 
vaillé pour la Révolution et surtout pi>ur l'Empire, sont des représentants 
de l'ancienne école, et la première partie de leur carrière appartient à 
l'ancien régime. De sorte qu'il n'y a nulle exagération à aflirnier, • — la 
preuve en est aisée, — que ce qu'il y a de bon dans l'art de la médaille 
pondant la période révolutionnaire, nous le devons entièrement aux sur- 
vivants de la tradition nationale. L'une des plus remarquables médailles 
de cette épo(}ue est celle qui consacre la nuit du 4 îuiùt 17S1': Louis X\'I, 
« restaurateur de la liberlt' l'rançaise », y est représenté en buste, par 
]!. Duvivier, et le revers, exécuté par (latteaux. Abandon de tous les 
privilèges, figure les députés s'avanyant le bras tendu vers l'autel de la 
Patrie, dans la salle de leurs séances. L'Assemblée nationale, sur la pro- 
position de La Rocheloucauld-Liancourt, avait voté la frappe de cette 
mr'daille. 

Mais bientôt, la Révolution, voulant rompre avec toutes les traditions, 
exigea en toutes choses des hommes nouveaux. Benjamin Duvivier, le 
graveur général des monnaies, fut sacrifié, à la suite de basses attaques 
dont l'instigateur jaloux fut, — il est pénible de le constater, — Augustin 
Dupré lui-même, encouragé par Louis David. 

Du moins, à la suite du concours de 1791, les conseils de Louis David 
eurent-ils assez d'autorité pour faire nommer AugTistin Dupré graveur des 
nouvelles monnaies. Quelque violentes et injustifiées qu'aient été les 

t. On saiti|iie les iihpIs ll('/iiihli(/iie frnnidise, arronipagnant ceux de ynpoléon empereur, deiiieu- 
rcreiit sur les nnimiiiies jusi|u au 2i or-|oljrc 181KS, date du décret qui introduisit la légende Empire 
français. 





B 





Fie. fi. — Benjamin Dcvivirr. 
A. — Mgi>.WM,K riK i.A Naissance du Daui'iun (1782). 

H. — Ml-DAILLE IlE I.A JONCTION DES DEUX M E 11 .S { I 7 8 ;) ) . 



/,',» LA REVUE DE L'ART 

attaquos de Diipré contre Duvivier, il faut lemlre lioiniuage à son incon- 
Icslalili' lalciil. (loni il avait, depuis quinze ans, donné maintes prenves. 
Dm us jnillcl 17ill au 12 mars ISO.'i, il grava les emblèmes nouveaux des 
monnaies françaises et sut leur donner une belle allure, résumant sa 
pensée dans une formule claire et d'un sobre dessin. Son type de l'Hercule 
entre la Liberté et la Justice est parfait de simplicité et de robnste équi- 
libre, Inen qu'il y ait de la sécheresse et de la froideur dans l'expression 
générale de ci'tte fantaisie mythologique. 

Sous l'inflnence des idées du jour, les Dnpré, les Duvivier, les Ram- 
bert-Dumarest se jettent à corps perdu dans l'imitation de l'antique et 
mettent, sans réserve, au service de la Révolution, le talent et l'expérience 
acquis par eux sous la monarchie. Mais à côté de ces transfuges de l'an- 
cienne école, que nous donnent les hommi'S nouveaux y Quelles sont les 
œuvres qu'enfante la Révolution pour répondre au vœu formulé par Louis 
David, à la Convention, le 21) oetoltre 17fl2 : « Je désire que des médailles 
soient frappées pour tous les événements glorieux ou heureux déjà arrivés 
et qui arriveront à la République, et cela à l'imitation des Grecs et des 
Romains ». 

Ce fut comme une explosion soudaine de frappes vulgaires, dans 
lesquelles le sinistre le dispute au grotesque. ()n veut ([ue la médaille soit 
un iiistrunirnl de propagande et de combat; l'imagination en désarroi ne 
trouve, ])Our célébrer les événements quotidiens, que les faisceaux consu- 
laires, le bonnet phrygien au bout d'une pique, des triangles, des mains 
jointes, un iril ouvert et rayonnant, symbole de vigilance, des citoyens 
(pii prr'tent serment, le livi'C de la loi, que sais-je encore I Les spéculations 
du palrinle l'alloy et de Liénard, distribuant des médailles « faiiri(|uées avec 
le nii''tai provenant des cliaines de notre servitude », sont bien connues et 
ne sont (|ne l'interprétation puéi'ile de cris de colère on de l'olie des éner- 
gunienes et des anarchistes triomphants. .An point tle vue de l'histoire de 
l'arl, on ne sanr'ait s'y airèter. 

Si nous elieiclions, dans un ordn' plus relcM'. parmi les ceuvres 
sigm'cs de noms qni ont di's |ii(''tention-; artislii|ues et i|ui inti'rprètent les 
événemeiils du joui', peut-on, ici encore, trouver un mérite réel aux pro- 
ductions hàtivi's di's fondeurs du mi'tal de cloidu', ^lercié, Mathieu et 
Moulerde V au.x médailles des trois frères Monlagny, à celles de Courtot, 



J.-C. CHAPI.VIN ET LAUT DH LA .MEDAII.LK ATI X[X" SIECLE 



'i4'.t 



Fourrier, Thévenon, Ghavanne, Antoine lireiiet, Maurisset 'f Poser la 
question en présence des médailliers, c'est la résoudre par la négative. 
On pourrait bien citer quelques bons portraits, comme ceux de Marat et de 
Lepelletier. Mais ces œuvres non signées ont vraisemblablement été exé- 
cutées par l'ancien graveur du duc d'Drléans, J. -Henri Simon, né en 1752, 
élève de Jacques Guay, à qui l'on doit de belles intailles sur cornaline 
représentant aussi ces personnages de la Révolution'. 

Nul, ainsi, ne saurait Je contester : les représentants des anciennes 
écoles du temps de la monarchie gardent seuls, à travers la tragédie révo- 
lutionnaire, la flamme du génie français. G'est grâce à eux que l'art survit, 
s'adapte au nouvel état social, et incarne les idées de retour à l'antiquité 





F Kl. -i. 



i.P. lIlM 



" L'Er. u iiE Galonné» (17 86). 



qui, plus que jamais, hantaient l'esprit public. La pensée même de Louis 
David de faire frapper odiciellement, comme les anciens, des médailles 
commémoratives des événements contemporains, n'était pas neuve : loin 
de là ! Dans un nKMnnire, que les érudits connaissent bien, un gentilhomme 
provençal. Il' sieur IJascas de lîagari'is. propusn :iii loi Henri \\ de fiiire 
frapper une suite de médailles pour iiiusirer, au lur et à mesure qu'ils se 
produiraient, les événements ménidrables de sou règne. Ce fut seulement 
à partir de Louis \1\' (|iie le jjrojet fui mis à e.xi'cution d'une manière 
suivie, et chacun s.iil ipie l'Acachunie des I useiiplions fut rnudé-e po\ir cet 
objet. La nH''daille (iHieielJe (|e\iiil dès hus, connue l'a l'cril >L .\. de l''oviIle, 
une véritable inslilulinu |M)lili(|ue : 

« Desfin('u' ,'i la glur'liealiou du souNcr'aiii, elli' s'\- enq)lo\ait avec 

1. Voyez riii-loiir lie ir ;;r;ivoiir ■l.in^ imlri' llisloirf île lu i/riiri/ri' sur /lierres /iin'sen Friiiii-c, 
p. 21.T ot siiiv. 

i.A IIKVUK IIK l'miI'. — XNM, 57 



450 LA HL:VUE DE L'AHT 

nii infatigable zèle. Elle ne se bornait pas à saluer au passage les baptêmes, 
les mariages et les funérailles qui mettaient la cour en fête ou en deuil. 
Elle ne laissait échapper aucune occasion de vouer à l'immortalité les traits 
du roi, jeune du vieux, ses qualités, ses vertus, ses hauts faits. Elle disait 
tour à tour les exploits de la guerre, victoires et conquêtes, ouïes bienfaits 
de la paix, lois et règlements, fondations et travaux publics, encourage- 
meiils (Il innés aux lettres, aux arts, aux sciences, à l'industrie et au com- 
merce » 

Telles furent les médailles oflicielles dans les derniers siècles de la 
monarchie, médailles qu'il faut, ainsi que je l'ai déjà fait observer, se garder 
de confondre avec la série de celles qui furent frappées ou coulées d'une 
manièreindépendante, et dont j'ai fait l'éloge en commençant. Pour la suite 
acadiMuique, iiueiijue noinlireuse qu'elle soit et quelque intérêt de curiosité 
iiistoiique que pr('sentent les images qu'elle (lé>roule sous nos yeux, son 
incontestable monotonie vient surtout de luiiiformité d'aspect, démodule 
et d'ordonnancemiMit général qui lui était imposée. Elle tient aussi au 
chdix lestreint des artistes de talent ciiargés de dessiner les types et de 
les gravei'. 

Sous Louis Xn'. par exemple, on voit l'abbé lîignon traiter avec un 
artiste, d'ailleurs habile. Manger, pour la gravure de 200 médailles, du 
module de 18 lignes, au prix de \7>i) livres chacune, qui furent exécutées 
(le lOOIl à 1701 : c'était une véritable entreprise industrielle. Il y avait des 
artistes dllieiels, Inujouis les mêmes, comme il y avait des poètes de cour, 
investis du ii'ile ingrat de composer un morceau de circonstance pour 
rinauguraliiin il'nn pont ou d'un iiotel de ville, un baptême de prince, une 
i'ète au château de Versailles ou la réception d'ambassadeurs étrangers. 

Louis David proposa donc à la (lonvention de reprendre, au profit du 
nouveau régime, l'idée qu'avait nuse à exé'cution l'ancienne monarchie 
[tendant plus d'un siècle; l'homme qui devait surtout en bénéficier fut 
r.ona|);nle. 

E. BABELON 

(■.■( .v(//c7'e.j 



LA STATUT DE mim FUIE M POHTO D'ANZIO 



RI) ME, MUSÉE DES TIIEKMES 




K gouYL'inciiK'iil itiilien a lùcriiiiiiciit aciiuis, pour 
le Musée national de Hoiik', la lielle statue 
grecque reproduite par notre planehe. La Belle/ 
/(/iiciiilla (t'Aiizio était connue ilepuis long- 
temps. Plusieurs savants ont pu la voir et l'étu- 
dier à Porto d'Anzio, dans la villa Sarsina, où la 
conservait alors son possesseur, le prince Don 
Ludovieo Ghigi. Elle a été publiée et commen- 
tée. Mais la voici désormais installée dans cet 
admirable musée des Thermes, où de nombreux visiteurs pourront l'exa- 
miner à loisir; elle est sortie de la pénombre où elle se cachait à demi. 
Il y a donc lieu de lui souhaiter la bienvenue au Musée national et d'en 
rappeler brièvement l'histoire. Cette courte note n'a pas d'antre objet. 

La statue a été découverte dans des conditions qui ne sont point 
banales. En décembre IS7S, par une nuit de tenipiMe, les vagues d'une 
mer démontée balayaient le rivage du promoiili)ire de l'Arcd Mulo, près 
de Porto d'Anzio. Elles ouvrirent une brèche dans un amas de décombres 
provenant des ruines d'un palais antique, et mirent à découvert niu! niche 
revêtue de stuc et surmontée d'un di-cor en forme; de (Miquillc La statue 
(|ii'elle abritait toml)a de smi pii'dcslal de briques; on jini la dégager avec 
quelques morceaux (pii s'en étaient detacin's, des riagments de la main 
droite, et les débris d'une couronne de lainier. iransiiorli'e dans la villa 
Sarsina, près de Porto d'Anzio, (die y l'esla ju^qu an ninnienl où elh» tut 
acquise pour le musée des l'iiermes '. 

1. Pour l'histuriqui- de la découverte, voir 1'. Itosu, Solizie deijli scavi, ItilO, p. lli, IIU. pi. l-i. 



452 1>A KEVUE DE L'AKT 

Ex(''cutt'(' (Ml marbre grec, la slaliie uiiiiilrr une jeuia' lille (IcIkhiI, la 
trie iricliiii'e. la jambe (ii'dile un peu traitiaiilc I »c la main gauche elle sou- 
lii'iit une sorte de plateau en l'orme de disi[ue. doul une partie seulement a 
été conservée, et sur lecjuel étaient posés divers objets que nous aurons à 
examiner plus loin. Le mouvement du l)ras droit indique qu'elle s'apprête 
à déposer sur le plateau un autre objet. La jeune fille est vêtue d'un chiton 
de fine étolTe, serré sous les seins par une ("Iroite ceinture; le vêtement a 
o-lissé de l'épaule droilc ([u il laisse à diM-ouvcrt. .V voir comment le bord 
inl'érieur du vêtement se relève à la partie antérieure, on est fondé à sup- 
poser qu'une seconde ceinture entourait la taille; mais elle est cachée par 
le manteau qui passe sur l'épaule gauche, pour s'enrouler en bourrelet 
au-dessus des hanches, par un agencement à la l'ois très libre et très 
pittores(pnj. La draperie est, en elîet, traitée avec une rare virtuosité. Elle 
se creuse de plis, laiitc'it menus, tantôt larges et profonds. (|ui ont comme 
un accent singulier de v(''rité et de réalisme. L'artiste a poussé le scrupule 
jusqu'à indi(pier la nature des étoiles, en faisant courir sur le souple et fin 
tissu du chiton des stries ondulées pour le distinguer de celui du manteau. 

La tête est charmante, avec son ovale un peu plein, sa bouche petite, 
cliai'iiue et bleu (leeoupée. Le regard est sérieux et attentif, connue si la 
jeune fille accomplissait, avec gravité, un rite religieux. La coiffure 
mérite une attention ])arliculière. Ce n'est plus l'agencement simple qu'on 
observe dans les têtes jiraxitéliennes , dans les copies de la Cnidieuiie 
ou dans la tête Leconfield'. Par une disposition très originale, la cheve- 
lure est ramenée en masse au sommet du front et y forme comme un large 
iiu'ud, tandis que des boucles folles se jouent sur les tempes-, 8i l'on ne 
trouve jias d'antre exemple rigoureusement analogue d'un tel arrange- 
ment, il n'eu lait pas moins songer à la coiffure compliquée et un |icu 
théâtrale de l'.Xjiollon l'ourtalès '. 

L'interprétation du sujet traité par l'artiste reste un problême toujours 
ouvert. (,)ue représente, au juste, cette jeune fdle, s'avançant dans une 
attitude recueillie, coiume pdur pri'sentcr nue olfraude à une divinité' Il 
faut natuielleiiii'Ul l'carlei- l'explication judposi'C, au moment de la (b'coii- 

1. Voir Saluinoii Heinacli, 'l'i'lea iiiili(/ues, [)\. 172, 17 i et n.'i. 

2. (;e (lél.'iil se retrouvo dans un ciTlaiii noiiilirc ilc ti'tos, a iiailn- ihi iv siùclo. CI', luilre article 
dans les Monuments Piot^ l. II, p 1j7. 

3. SaloniDii lieinacli, Télés antirjnes. pi. 257. 




STATU F, D K J E U N E FI Ll .K 

trouver à ï'orto d'Auzio, Rome , Musée des The 



Revue de l'Art, ancien et moderne 



îiïip Cil Witim-inu 



I.A STATUK DE .IKUNIO FILLR \)K l'OHTO DANZIO ■,:,:! 

verte, ]iai- l'.Kosa, (lui recoiiuais.sait ici une jeune piètiesse île la Forliiiia 
(icniina .lAnliiuii. ,( plavait la statue au temps des Antoniiisi. Pour la 
solution (lu probl(!uie, l'examen des objets posés sur le plateau peut seul 
fournir des arguments à la eriti(iue. C'est d'abord un rouleau, qui paraît 
l'tre un volumen en parchemin -, puis un rameau de laurier, enfin un petit 
fragment d'une patte de lion. A n'en pas douter, ces objets constituent une 
ollVande. et le rameau de laurier permet de songer au cidte d'Apollon. Le 
savant qui a le premiei- pid)li(' e| eoninient('- la statue, M. Altmann, 
s'est attaché à démontrer que le lion est l'emblème d'Apollon dans le 
culte qu'il recevait à Patara, en Lycie; dès lors, la Fanriulh, de Porto 
d'Anzio serait une prêtresse lycienne de l'Apollon de Patara ^ Mais une 
objection assez grave se présente contre cette hypothèse. La patte du li(.n 
ne saurait appartenir à une statuette, ainsi (lue le suppose M". Altmaim. 
Il faut beaucoup pluf.'d la cmsidérer comme un débris d'un snj.port se termi- 
miiiaut, suivant un usage courant en (irèce, par des pattes de lion. Et il 
est pernns de croire que cet objet était soit un tnqjied, soit un llnjniia- 
tcriuii (.u brùle-parrnnis, reproduit en réducti(.n. Telle est l'interprétation 
admise par .MM. Klein et Amelung'. D'autre part, les fragments de la 
couroiHie de laurier retrouv('s avec la statue apporleni un nouvel élé- 
ment pour la discussion. (Jette couronne, lii jeune lille la tenait certaine- 
ment de la main droite, comme si elle s'apjuV'tait à la déposer sur le 
plateau, pour compléter l'olfrande. Xoici donc les conjectures que propose 
successivement M. Amelung, et entre lesquelles il est permis de choisir. 
Ou l.ien la jeune lille est une prêtresse d'Ap(dlon, prenant part à une 
cér(''nionie rituelle et, dans ce cas, le rouleau de parchemin pourrait faire 

allusion à un oracle. On hien encore, c'est une poétesse cour lee dans 

quelque concours, faisan! hommage à Apollon du lauri( r sacré, du tnq.ied 
attribué aux vain([neurs, de sa couronne el du p,M''ine (pii lui a valu sa 
victoire. Ou bien enfin, c'est une Ddiihuéphorc^ (pii a conduil le cliienr 
d'Aiiollou lsin('nien, cl ipii ,,|lVe au dieu le parchemin où est écrit l'hyunie 
chanti' |.ar le clKeiu'. A moins ,|ne, suivani l^qiinion (Mnise jjar d'autres 

1. Crltc inti/rpn-t.iti.jii .-i O-tr rfltiiéo par Klt-iii, l'ni.r.ileli.schr Sliulteii. p. -M. 

2. M. liirt pense pliitùl à un nMilcau de papyrus: l)i,- Ihichrolle in (1er luinst, |i. 127. 

•■!. Altmann, Dus ,Vu;lr!,r„ i,ot, Anlium , Wiener ./a/ne^/ie/te. t. VI, i!!),'!. p'. 18(1 et suivaiilcs 
■i. Klein, Praxileliiehe Slmlien, p. .11. W. Aineliinf;, Notice des pi. ,'kS:)-;.S-S des l)en/.„uele'r 
gi-iech. iind rœm. Sculplitr, pul)liés par Arndt et Bruekiiiann. 



454 LA REVUE DE L'ART 

critiques, le prétciulii vo/iiii/cii de pareliemiii ne soit siniplrincni une large 
bandelette enroulée. 

8i le problème de l'identification du sujet n'est pas résolu, et si la Belle/ 
fauciuUa de Porto d'Anzio garde encore pour nous un caractère mysté- 
rieux, personne ne contestera que la statue soit un original. Un copiste 
n'aurait pu apporter, dans le traitement de la dra])erie, ce sens du pitto- 
resque, cette décision d'exécution qui trahissent la main d'un maître. Mais 
à quelle école se rattache l'auteur, et (|uelle date convient-il d'assigner 
à son œuvre? On ne saurait songer à un disciple de Praxitèh'. Il n'y a 
rien ici de praxitélien, ni pour le rythme de l'attitude, ni pour les formes 
de la draperie, ni pour l'agencement de la coiffure, et l'on chercherait vai- 
nement dans ce visage à l'expression attentive, aux contours pleins, aux 
paupières nettement dessinées, la murbidesse et le modelé nuancé qui 
caractérisent le style du maître de la Ciiidieiiiie. D'autre part, on ne voit 
aucune raison décisive pour accepter la conjecture de M. Tvlein, qui propose 
le nom de Léocharès, l'auteur présumé de l'Apollon du Belvédère et le 
collaborateur de Scopas au Mausolée d'IIalicarnasse. La statue d'Anzio 
parait d'ailleurs se placer à une date un peu plus récente que celle où se 
termine la période d'activité de Léocharès et n'est pas antérieure à la fin 
du iv" siècle ; elle a déjà les caractères du style qu'on est convenu d'appeler 
hellénistique. Suivant toute vraisemblance, elle relève de l'une de ces écoles 
d'Asie mineure, qui ont recueilli l'enseignement des maîtres attiques, de 
Scopas et de ses émules, et ({ui s'engagent à leur tour dans la recherche 
de la nouveaut(''. On s'expliquerait ainsi que la jeune prêtresse de Porto 
d'.\ii/.io garde (juelque chose de la grâce charmante des créations atti(jues, 
tandis que le réalisme hellénistique revendique d('jà ses droits dans cette 
draperie si vivante l't pour ainsi dire si colorée, (jiii l'ait pressentir la 
virtuosité d'exécuti(_in de la grande Irise de Pergame. 

M.i.x. COLLIGNON. 



LA GALERIE DES PORTRAITS DE PORT-ROYAL 



D Al'HKS UN OUVRAGE RÉCENT' 



En KKIO, «au Palais, dans la (iraïul 
Salo, au Signe de la Croix ••, Claude 
IJailiiii vendait une caite ironique pour 
g'uidcr les voyageurs au />r/y,v de Jan- 
séiiie ; c'est une des estampes les plus 
curieuses de l'iconographie de Port- 
Royal. Elle est tracée suivant les 
exemples des géographes du 'l'eiidre. 
Au pi'emier jdau, une mer impiHueuse 
chargée de monstres marins, montre 
le naufrage de l'orthodoxie; sur terre, 
ce ne sont ((ue bois, montagnes ou mt>- 
numents allégoriques. Des coches d'eau, 
chargés de livres, se croisent dans les 
ports; les chevaux de poste encombrent 
les routes qui mèneni au pays de Cal- 
vinie ou vers les campagnes joyeuses du Libertinage. Les liaijitants de 
la Jansénie prétendent leur ville b;\lie par un prince; d'ilippone... " De 
fait, ils montrent aux estrangers une grande cspéc qu'ils disent estre la 
mesme dont il se servoil dans ses batailles, comme on fait voir à Saint- 
Denys celle de la l'ucelle d'Orléans. » Cette cité avoisine la « forest (li>s 
demi-anacoretles » , où l'on reconnaît sans |)eine les bi~iliinenls (h' Poii- 




(li>Lzirs. - 
KniviMles, 



- Jansknius jeune. 

rollc('l,ioil d'Areiiborfr. 



I. Aufjiisliii (l.izil T, l'or/-lliiij(il (lu W'II' siècle, hniii/es cl poclciiils. ln(ro(liii'liiiii par Aiiilré 
Ilallavs. l'aris, llaclicnt-, I9D!). 



456 LA REVUE DE L'ART 

Royal, i. Le m ne srait rien de leur solitude, sinon r|ue quelques-uns Innt 
(les paniers, les autres des sabots ou des aluniettes (jui se vendent par 
après au marché. » 

La satire' manque parfois de finesse et tombe dans des facéties presque 
populaires. Cette gaieti' un peu épaisse et ce langage fait à l'usage du 
commun montrent l'opinion pulilique largement engagée au xvii'^ siècle 
dans la querelle janséniste'. Nos contemporains, eux aussi, ne se laissent 
pas rebuter par l'aspect assez peu aimable, à l'abord, de ces vieilles dis- 
putes théologiques. A l'exemple des chalands de maître Claude Barbin, les 
auditeurs de Sainte-Beuve à Lausanne, ou ceux de M. Jules Lemaître au 
faubourg 8aint-Germain, aiment à parcourir le pays de Jansénie. C'est, 
disait Taine, une des grandes provinces de la psychologie humaine. 

Et, chose curieuse, on va même jusqu'à rechercher les points où les 
frontières de cet austère royaume touchent aux régions plus riantes des 
Beaux-Arts : car le Jansénisme touche par quelque chose aux arts, ne 
fût-ce que par sa vaste et précieuse iconographie. M. André Hallays le 
montre à merveille, en servant aujourd'hui d'introducteur dans la ville 
« bâtie par le prince d'Hippone » ; nous y trouvons le meilleur et le plus 
avisé des guides, M. Augustin Gazier : souvrni il a di'crit avec une pieuse 
érudition l'histoire de la ville et les mœurs de ses habitants; maintenant, 
il nous invite à le suivre à travers la galerie de leurs poi-traits. 

«Tous les corps, le lirmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, 
ne valent pas le moindre des esprits», ('crit Pascal : aussi, pourquoi con- 
server le souvenir des misérables entraves qui ari(''teut trop longtemps 
l'àiiic dans son essor vers l'éternité V L'art ne peut fournir qu'un aliment 
à la vanil('' humaine el une occasion prochaini' de pécher. Et, cependant, 
l'orl-lldval a Irouvi', au gré de ses moralistes, des peintres dont le pinceau 
ne se laisse jias entraîner aux fragiles attraits du siècle. Philippe de Cham- 
paigni' l'ail parler à ni^s yeux les sermons de ."-^inglin ou les exhortations 

1. Il y aurait toute iino ('•luili' très intéressante ;i faire sur la earicalure des Jansénistes et les 
estampes sutirii|ues coulre Port-Itoyal. Ln Curie en serait un ëléuient. L'ouvraf;e de M. Gazier, qui la 
ri'pnuhiit suus le n° 118. eu lnuruit d'autres (pi. lUJ à 119). Il l'atidrail songer aussi à la procession 
faite en 111.11 par les Jésuites de Màeon, au tableau exposé dans l'é^dise de l-'lobei'i], prés de Cambrai, 
.linsi ipi'au.v autres faits rap[iorlés ilaus les ICnhi mi mires ilii l'amen r iibiiiinnrh îles /'/'. Jésiiiles par 
l.eniaitre de Sai-il, 16,'it. 







Rcv-j-ï 3e i Al L ancien et ïiioJernt; 



Imp Ch V.^'tm^nn 



LA GALERIE DES PORTRAITS DE PORT-ROYAL 'Al 

de la Mère Angélique. Dans la suite de planeln-s ([ue publie M. (lazier, il 
ne fautpas chercher des personnages dont les expressions diverses frappent 
au premier abord. Tous les visages des « demi-anacorettes », ou de leurs 
sœurs les religieuses, expriment la même noblesse grave et ferme, qui 
conftmd les traits en les épurant. Le mépris des attitudes préparées se mêle 
avec celui des soins ext('rieurs qui font la préoccupation du monde. " Nous 
ne deppenserons pas bi'aucoui) en liabits, écrivait le grand Arniiiild exilé, 
et nous aurons apparemment de reste jusqu'au bout de rann('e ' ». Ilainon, 
de l'aveu même du fidèle Du Fossé, était habillé d'une « nninière tout à 
fait pauvre et même hétéroclite « ; c'est encore l'ontchàteau - qui travaillait 
au jardin des Granges, «avec un panier à son bras et une serpette en sa 
main comme un jardinier », et recevait les pourboires des visiteurs. Les 
peintres de l'ort-lioval. ses mi'morialistes, ses Idsioriens, se complètent 
les uns les autres et se servent mutnellemcnl de commentaire. 

yi celte note d'iuimilité et de deliiciiement d(miine dans l'iconographie 
janséniste, voici cependant une autre impression qui se l'ail jour. Sous les 
arceaux du cloître de Port-Royal, la nature humaine send)le se dévoiler 
dans sa variéti' la pins riche, et le (riti(pu', mis en ('veil, peut i hercher à 
lire dans toutes les ligures ipi'on y renconti'c. Les âmes orageuses et auto- 
ritaires s'y rencontrent avec d'autres qui vivent dans ht séi(''niti' calme d'ime 
possession délinitive de la vérité. L'air extérieur des milii'ux lilti'raires se 
répand aussi, malgré les obstacles, dans cet ;isile d Cleeliou. L'odeur 
atténuée de la guirlande de Julie y laisse encore flotter un parfum loinlain. 
L iiiitel di' Kandiouillet conqjta parmi ses tidèles, et .\riiauld d Wudilly et 
lleiu'y .\rnauld, le futur évéqn(> d'Angers. L'abix'' .\rnauld, lils d Xndilly, 
porta le ruban gris di' lin ([ni décorait, dans la garnison de Me!/, ceux 
qui s'étaient rendus coupables d'un « larcin galant ". .\rnauld de l'omponue, 
avec M. et M""' du Plessis-(luéu(''gand, les nndlleurs anus d(> l'orl-iJoyal, 
imaginait des divertissements pr(''cieu\ sous les noms d' Ajcaiidrc, d'.Xmal- 
thée et de Célidamanl. f^iue nous sonnues loin, loul d iiu coup, seudiie-MI, 
des habits nujdestes du gr-aiid .\rnaid(l el (h' la serpelle de l'oulchàtean ! 
Nous y tondions, au ('(Uitraiic. Des personnages eu hoiiue |i!aee dans les 

1. Bibl. ii.itinu.ile, MIS. Ir.ui(;.iis n.Sliu, lui. i;',), li'llir nrlgianlo. 

2. Le duc Av Cciisliri. iicvcii ilr I'miiIiIi.iIi'.iu, l.iLs.iil pciMilrc p:ii' Cliampainnc l'Annonciation 
(musée de Tuuluusc). 

LA KEVL'E DK l'aKT. — .\XV1. 58 



458 



LA REVUE DE L'ART 



liisl()rii'll(>s (le 'l'allciiiaiit, dc-s princesses IVoiuIpusos. des pn'lals iiKiinlaiiis 
iiu (li])l(imal('s s'cngaiJ'ent ensemble dans les épines de la vnic élroite. 
Leurs i(Pin-^ divers s'aflinent et s'épnrent au creuset de l'anidiir divin; 
la (iràce les a louches et leur a imprimé sa marque profonde. 




M Al, iii;li:i.n i; Il ■> ii i ii i. \i 1. 1, s . — Ckukuh des Religieuses de Pu iri-(! u v a i.- de s-Cn a.m i 



l'Iiilipiie di' Cliampaiyne était l'ail pour exprimrr par le pinceau cette 
exiri'iiic varii'ti' se lundaiit et se r('duisant à une similitude spirituelle. 
Allaclii' a I '(ui-l;ii\ al par drs liens iiilinies. — sa lille Catherine \- prit 
I lialiil '. — ce l-'laniand a la l'di rolinsli' a >ii. mieux ipie tciul aulie. nous 

I. A iMiise de sa j;ii(Miscin hiiimc-uIciisc, ('.li:iii]|i.-iigi]r |i('if4nil lo iiiiMvcilleux cx-vulo, auji'iii ilhul 
.111 l.udvic ; il .ivait ili'j.i laiL ilr sa l'ille. àyêf de 10 ans. un ihai-iiiaril dessin Lundres, roll. Hoseiilieiin. 
.le lui- [jeiiiiels de si;;iialer que .M. I'. d'.Vclii.irdi .i r.lnaive rei-eiimiiMil. snus les coiiibies du palais 
llarlimiH. a H. une. un pi>rlr.nt du e.iniinal Anliuru' Harlieiini, ai'cdievè(|ue île iieini*. par Philippe de 
C.hainpai'^ne. 




(• I r. i:i. Il I I, l'ASC A I, ^ M l'i:!! i 1,11 . 

l'eiiiliiii' uii.iiiyinc ilii \mi- vii'clf. - llip|iiliil ilf CIcniiuiil- 1 i 



f,t\() LA i: i:\ui': dk i.akt 

ciiiiMTvci- la |)li\ siuuoiuic de ses pieux amis; M llall.iys la liiip liieii dit 
[)oiir qu'il s()it nécessaire d'y revenir, l'rès de Ini, mais l)i(Mi au-dessous, 
il laiil placer son neveu Jean-Baptiste et deux IVmmes : Magdeleine de 
l'.iiuldyiie, et surtout Mai^deleine Ilortiiemels, qui mérite de retenii' ratii'ii- 
ti(in. 

Daniel Ilortiiemels, maître libraire à Paris, dOriyine liollandaise, eut 
un lils et trois tilles qui usèrent tous quatre du burin'. Marie-Nicole épousa 
le graveur- lielle; Marie-Anne, le graveur Tardieu; Magdeleine, le graveur 
Cocliiii. Le jansénisme semble avoir eu une action profonde sur cette 
famille, tout entière spécialisée dans son art. M'"" Tardieu grava les por- 
traits du Père Quesnel, de l'oratorien Painte-Martlie, de Soancn, de la Mère 
Angélique. Magdeleine Ilortiiemels, — M"" (lociiin, — reste la plus chère 
aux amis de Port-Royal. Elle grava en 2'.> planches un ensemble de vues 
du monastère, à la veille même de sa destruction (^17n9). A sa suite, elle 
nous l'ait i iilrer dans le clnitre et le clueur des religieuses, où nous 
pouvons prcndrr pari à la vie intiM'ieure île l'abbaye. Son burin est 
fidèle, méti<'uleux et d'une exti'ème sécheresse ; les renseignements qu'elle 
apporte s(uit uniques, et, partant, très précieux, mais elle n a ]ias su péné- 
trer l'âme de ses modèles : Champaigne est vraiment le seul artiste qui 
ait pli'inemciil cnmpris l'ml-Udyid. 

La publication tir M. (Wi/.ier aidei-a à faii'e mieux connaiire b: maître, 
grâce à lies reproductions île tableaux et de dessins in('dits. Autour de 
ces ciier-i-irienvre ont été groupés, avec nu soin ('■riidit, les |)oi1rails des 
pr'in<'ipaii\ acieui's île la querelle jansénîsle au xvii' siècle Le choix en 
i''lail difli<ilc: il a l'ii'' conduit avec une si grande sagacité' ([ii'il ne reste 
plus i|ii'à cxjirimcr ccrlaines criti([ues de di''tail don! ji' me jx'i'iiHilrai de 
noter qiirlqurs-unes. l'oiinpioi. par exemple, donner, d'après des gravures 
insul'lisautes, les |)orlraits des pa|jes (|ui ont condiallu le jansénisme y II 
aurail i't('\ an conli'aire. fort agréaide di' reliouver, parmi les planches de 
l'album, la li''le d Innocent .\, traité'e avec un ri'alisme si ermd par \'(daz- 
(|uez, celle d'.Mexaudre \'1I par le lierniii el enllu le poitrail si frappant de 
(;l(''menl l.\, peini |iar (larlo Maralta galerie l!os|)igliosi, à IJome . .le 
noie encore ipie M. (la/ier a exclu, avec une s(''V(''ritr' peut-(''tre excessive, le 
iieau hoilrai! d'ilenrv Arnauld, conserve'' au Monl-ile-l 'it''li'' d'Anii'ers et 

I. \'..ir S. Ii.p.iji'l)l;ivi', /p.< Car/nii. 




C^ftA' 



Philippe de Cn a mp a u; nk . — C,\iiii;i; ink hk Cii v m !■ \ i i. \k v i.'vi;e d i; dix ans. 
Uessii) au crayaii. - Collcrlioii di' M. Mai Uosi'iilii'iiii 



4H2 



I.A RRVUK DR l/AHT 



qu'il ii'ii |)as songe- à la toile, — de troisième ordre, certes, — mais très 
expressive, cpii se trouve au musée Saint-Jean de la même ville '. 

Kntin, il y aurait eu, je crois, quelque intérêt à insister sur des mi'dailles 
se rapportant au jansénisme : celle où l'on voit à l'avers le buste de Jansé- 
nius et, au revers, la Vérité nue, frappant d'une épée llamboyante la tiare et 
les clefs soutenues en vain par deux rois couronnés, me semble importante "-. 

Mais ces recherches numismaliipies, fort malaisées, auraient risipié 
de retarder l'achèvement d'un ouvrage qui restera un durable souvenir 
du deuxième centmiaire de la destruction de Port-Royal i]7ll9-l'.i0y|. 
Louis Xl\' a renversé l'abbaye qui s'opposait à l'exercice harmonieux 
de sa toute-puissance. Mais, lors(iiie le jésuite Le .lay faisait graver, par 
Michel Corneille, un soleil léglant tous les cadrans, les montres, h's hor- 
loofes de la France, il oubliait l'ombre au tableau : l'ort-Roval prenait 
ailleurs la direction de sa conduite. Ses ennemis n'ont pu anéantir son 
influence morale et intellectuelle. Le combat a laissé aussi devant nos 
yeux des traces extérieures et sensibles. On a souvent établi un con- 
traste aussi entre la Cour et les .lausénistes. 1! lauilra maintenant nuMliler 
les visages austères et résolus reproduits par M. (lazier, en songeanl à la 
grande galerie de Versailles et à ses fastueuses apothéoses. 

Cl.Arui.; CriCIItN 

1. Noter aussi, parmi les oubliés, le portrait de Jansénius, du musée de Ctierbourg. 

2. Cette médaille est signalée par A. Vandenpeereboom (Coriietiiis Jaiiseiiins, Bruges, 1S82, 
p. 187-189). Elle est datée de 1699 el porte comme légende : Sert/il (/voi/iie posllu'mii \'eritas: au 
revers : Tnmen inviolntd leiielvr. 




CORRESPONDANCE DE MUNICH 



r.A PEINTURE HONGROISE CONTEMPORAINE 

A IMKIIMIS 1)K I.' E X IMIS ITKIN DU CiI.AS PALAST 




K millénaire flr la IlonM'cie. celelire avec |>iiiii|ie à lUidapesl. 

l'an 1896. nenipèelie pas (pie les Ilonfjniis n'aient, non plus 

rpie les autres jieuples de l'Orient européen, aucune tra- 

(lilioM arlisii([ue: mais comme ces peuples, leurs voisins. 

ils |)euvenl. jus([u'à un certain point, revendiquei- ledi'oil 

de s'en en(iii,nieillir. Si les nionunieids tieleur passe d'art 

oui pi li dans la tourmente des f^uer-res avec les Turcs, du 

moins les llonnrois formèrent-ils. avec les Houmains cl 

les Seri)es,ce reniparl de hH^n'élienté sur leipud s'arrèla 

et linalemenl se i-ompil le llol dcvasialcur de I iiivasi(ui 

musulmane. Tandis qu'ils luttaient ou paclisaienl. que leurs provinces étaient rava- 

^■ées ou raïK-oniii es, les cours d'Occident pouvaient à leur aise cultiver les arts. Il 

était juste que. plus lard, il leur en revini ipielipie chose. 

Encoi'e ce passé, dont les vestiges siuit rares, a-l-il dûment cxisle. cl l'art i)ra- 
tiqué en Hongrie avait-il ses particulai'ités bien à lui. Le style des basilicpies loi'tilieea 
de saint Etienne, qui se reconnaît ;i ses quatre tours d'angle, a un caractère original. 
Il l'ait place à une riche éclosion de l'art roman, importé par les ordres religieux (|ui 
arrivent d'Allemagne, de France, d'Italie. Le gothique, à son tour, introduit par les 
Saxons et les Thuringiens, que les rois de Hongrie appellent, après l'invasion des Ta- 
tares (1288). pour repeupler et reconstruire les villes, produit des (euvres où l'arcliitecle 
français Villard de Honnecourt relève des motifs et des ornements ipi'il n'a vus nulle 
part ailleurs. Une peinture murale bien localisée était encore très florissante en Tran- 
sylvanie au xv« siècle. Et l'art de la lienaissance pénètre directement d'Italie, dès la 
moitié du xv siècle, c'est-à-dire avant d'atteindre la France, l'Espagne, l'Allemagne, 
grâce à la munificence de Mathias Corvin, épris de science et d'art, comme un prince 
latin qu'il était ])ar ses origines roumaines. Ce roi. demeuré populaire, entretient des 
relations d'amitié avec Laurent de Médicis, et Ton sait, jiar les clirf)niques du temps, 



56'. LA REVUE DE L'ART 

(|iic lies artistes italiens, le peintre Fra Filippo, les sculpteurs Jacopo Travi. Jean 
Dalniala. lîenedctto (la Majano, passent des années à la cour de Bude. L'art de la 
reliure il d<> la miiiiatui'e est arrivé à un degré de perfection doiil les Corvina per- 
melleiil (le nous lalrc une idée. Les émailleurs et orfèvres transylvains et de la Maute- 
Hon<,n-ie aciiuierént une telle célébrité, que le tsai' de Moscou demande au i'<ii de 
lloufiriede lui envoyer des ouvriers. Laulcl en marine, sculpté par Andréa l'eri-ucci 
de l'iesiilc. dans la chapelle à coupole que le cartlinal Thomas Bakocz fait construire 
à (Iran rii \'.Ml. parle des ti'ésors dont on (U'uait les éii'lises. Mais après le rè<i-ne de 
Malliias. i|ui lut. ilil-(Ui. làge d'or tie la Hongrie, la vie artisli(|ue du pays s'arrête 
iirl. ICUe s'arrête pour plusieurs siècles. 

i^Miand ari'ive le jour de ralfi'anchisseiucnl polili(iue, c'est qiir I licun.' a sunaé 
aussi du ri'veil national. C est un peuple magyar désormais qui rentre en plein cou- 
l'atd \\r la civilisation, avec des forces toutes neuves, et avec un tel délire d'enthou- 
siasme (|u il veut se snllire à soi-même et t[u'il écarte délibérément tous les éléments 
mm nuig-yai'S du pays, s ils ne se laissent pas assimiler. L'avenir seul dira si l'art 
hcMigrois n'aurait pas eu avantage à s'enrichir encore de ces éléments féconds, 
roumains et slaves, au lieu de les stériliser ou de se les aliéner par de douteuses 
sures de repression, l'oiir l'heui-e, ci' peuple ressuscité a assez à faire de s'appro- 
prier les progrès réalises " en Euroi)e » pendanl sa longue sujétion, el il s'y attache 
avec l'assurance légitime de puiser dans un bien ccmimun. 

En (|iii-l(|ues ili/aiiics d'aniii'es, vint' vie artisticpie nouvelle est coirqilèlement 
organisée, avec tons ses rouages adininisti'alifs et olliciels '. 

l/ecole d'art hongroise ne date ainsi que de la seconde moitié du xix" siècle. Il ne 
nous déplaît i)as d'y reiiroiilrrr. dès l'origine, un nom français: il yen a beaucoup 
dans le pays. (|ui s'y soid conser-ves ou ont éli' U'aduils eu hongrois depuis les temps 
de la Réforme. (;'esl Auguste Treforl. plus (ard ministre de l'Instruction et des Cultes, 
(|ui l'iHidr. eu is'iii. la |u'i'miere Société hongroise des beaux-arts : autour de lui se 
gi'oupeul 1 hisldrieu Ladislas Szalay ; un grand seigneur l'crivain André Fay : le 
peiidre ipii di'vail di'venii- |ii'ofessrur a l'-Vcadi^mie de Munirh el y être anobli. 
.\li'\auilrr Wagner; Louis Kossulh et d'autres patriotes dont le nombre, des la lin 
de I auiii'i', alleint l:!',i:!. Le 1'' juin is^u s'ouvre le premier Salon hongrois, au 
palais de la Redoute, comprenant 278 tableaux et :il aquarelles île peintres contem- 
[lorains, nationaux et étrangers. La Société aclièle ipiehpu's œuvi-es el ses membres 
les lirent au siu-t rnire eux. 

\i\\ IK'ili, le pcinire .lactpies Maraslcmi ouvre la première Eecde des beaux-arts. 
avec enseignenu'Ul gratuit pour les élèves intligents ; l'inauguration prend les allures 
d'une fêle populaire, el il est ri'C(unpensé par la bcmrgeoisic d'honneur de la ville de 
l'est. La même anui'c, un Irgs de raichi'Vi'Mpic d ICger. l^adislas l'yrker. installe au 
^lusé(^ national, devient le premier noyau d une galerie d'arl. 

Mais le pas di'eisif ne devail se faire ipje du nuuueni ou h> innqiromis de l«(>7 eut 
(•laldi le d ualisme. llaiis lC\allali(Ui de son auhuioiuie ri'ccuivri'e. la Hongrie nuigyare 

1. Les dates tl rensei{,'iuMiic<Mls historiiims dr irl .ulule muiI iiiqiriuitê.s aux publicatious ilii 
iiiilK-naire de 18!)(), et a la plaf|uctte de M. AIc.h. Lipiiuli (Je kuiouyii, foniialion de l'espi'il atiistii/ue 
,-n llùt,i/rie (l'e.<t, 19U1). 



LA PEINTURE HONGROISE CONTEMPORAINE 465 

coniiiil iinu véritable Renaissance, dans les arts, eiiniiiio en littérature et en [>(iiili(iiie. 
Alors le poêle Joseph Eotvôs, ministre de l'Instructidn publitpie, est d'avis que « les 
beaux-arts constituent, dans la civilisation nationale, un l'acteur é^al aux sciences ». 
Malgré les dilliculfés de l'orijianisation p()liti(|ne intérieure et l'état défavorable des 
finances du pays, le gouvernement inscrit à son programme des encouragements 
aux artistes et, dans son budget, un chapitre spécial destiné à favoriser les progrès 
de la vie artistique. En 1871, sur le rapport détaillé de Gustave Keleti, qui a visité 
toutes les Académies d'Europe, on ouvre l'École normale de dessin : c'est plutôt, au 
début, une école de professeurs de dessin, mais elle s'augmente promplement de 
classes spéciales d'études artistiques. En 1871 encore, s'organise un Conseil supérieur 
des beaux-arts, et l'Etat, par une loi. se porte acquéreur, pour 2.600.000 couronnes, 
de la précieuse galerie du prince Nicolas Esterhazy : 656 tableaux, 3.565. dessins et 
plus de 50.000 gravures. En 1878, on fonde le Musée national des arts décoratifs ; en 
1880, l'Ecole nationale des arts décoratifs. La loi de 1881 crée une Commission 
nationale des monuments historiques, en vue d'en assurer la restauration et la con- 
servation. En 1882. le gouvernement jette les fondements d'une Académie des beaux - 
arts et construit, dans un parc cédé par la Ville, la première Ecole do pcinlui'c ; il en 
confie la direction à .Iules Benczui-, ([ue celte otlre décide à quitter Munich. En 188:i, 
Aug. Treloi't, devenu ministre, constitue une Galerie de ijorlrails historiques. Avec 
le produit d'une souscri[)tion nationale, on avait construit, en 1877, sur l'avenue 
Antirassy, un palais destiné aux expositions annuelles de peinture : mais en vingt ans 
il est devenu trop petit et. en 1894. les Cliambies autorisent le ministre à affecter une 
somme de 600. UOO couronnes à la construction d'un nouveau palais, édifié cette fois 
au bout de la même avenue, aux abor<ls du Bois de la ville. L'année du millénaire, le 
Parlement vote un crédit de six millions et demi de couronnes pour la ircation d'un 
Musée des beaux-arts. 

Ainsi le mouvement est lancé, les artistes pourvus. 1 intérêt de la société éveillé 
et fixé. A vrai dire, l'art obtenu avec les protections officielles ne s'élève pas encore 
très haut. A cette époque, la tendance des œuvres passait pour avoir déjà en elle- 
même une valeur esthétique, et pourvu que les peintures d'histoire, plus ou moins 
réussies, fussent d'une belle emphase nationaliste ou pleines d'allusions politiques, 
elles ne manquaient jamais leur effet. Les espérances d'aboutir à la création d'une 
école spéciale hongroise sont déçues : l'influence des écoles de 'Vienne et de Munich, 
de Karl Rahl et de Karl Piloty, est partout sensible ; mais c'est déjà un résultat 
flatteur pour le pays de compter des artistes qui ont accjuis tout le métier, alors si 
envié, de ces maîtres célèbres. Parmi ceux qui se sont partagé pendant une trentaine 
d'années les commandes gouvernemcnlales, il faut citer en premier lieu Maurice 
Than et Charles Lotz ; l'un a brossé les fresques allégoriques de la Redoute, des 
escaliers du Musée national et de l'Opéra, et une série de portraits et de toiles histo- 
riques ; le second a peint les décollations de l'église Saint-Fraiic^ois, du Palais de 
Justice et du Parlement à Budapest, l'immense plaf(Uid de 1 Opéra royal. Les élèves 
de Piloty parvenus à la grande notoi'iété sont Alex. Wagner, y\lex. Liezen-Mayer, 
condisciples des Makarl, Gab. Max, GrCitzner: Jules Benczur et Barth. Szekely ; ce 
dernier est l'auteur des peintures de la basilique de Pecs, restaurée par l'évêque 

LA RU VUE DK L'aHT. — IX VI. 59 



',66 I.A l'.EVUE DE L'ART 

Dulansky. cl des fi-fS(|ui's de IV'ji-lisc Mallii.is à I!iiilf. Michel de Zirliy n'a pr^lile des 
leçons du premier réaliste viemidis WaldiiiuUer (|ue pour arriver à une plus rapide 
individualité : il s'est fait un nom très poi)ulaire. bien iiue peintre de cour en Russie, 
par ses illustrations des poètes Madacli et Arany. Le plus connu des peintres hon- 
grois du siècle est sans contredit Michel de Munkacsy. élève d'abord du paysagiste 
Ant. [^ifïeti. puis de Knauset de ^'autier à Dusseldorf, avant son arrivée à Paris. Ses 
tableaux à sensation, ses o'randes compositions patriotiques et reliii:ieuses, ont reni- 
jjorté des succès trop l'elenlissants pour (pii! soit nécessaire de rappeler celte 
brillante cari'ière. Nous préférerons retenir i|ueli|ues noms de paysagistes : Charles 
Marku. ipii dut se réfugier en Ilalie, le premier ar'tiste de son pays dont le portrait 
ait ligure aux OlFicesde Florence; Ch. Brocky. qui mourut, en 1855. peintre favori de 
la reine Victoria et de l'aristocratie anglaise ; .los. Molnar. élève de Danliauser à 
Vienne, de Schnorr et de De Schwind à Munich : Geza Meszoly. dont les tranquilles 
aspects des bords de la Tisza et du lac Balalon ont un charme particulier de mélan- 
colie, une légèreté toute vaporeuse: Vikior Olgyay. amoureux des neiges et des 
rivières gelées, ipi il traite également à l'huile ou <i un Ijurin élégant : Jules Agghazy. 
peintre des labours: Bêla de Spanyi. sorti des écoles de ^'ienne. de Munich et de 
Paris. Nous allons retrouver quelques-uns de ces noms tout à Iheure. 

Mais auparavant, il convient de mentionner. |iarmi les travaux les plus remar- 
qual)les de la i)roduction artisti(|ue hongroise, les ensembles monumentaux dont 
Budapest s'est embellie ces dernières dizaines d'années et qui ont fi-ansforme comme 
par enchantement en une grande capitale la ville ravagée par letVroyabh' inondation 
de 1838. L'église du C<iuronnement. a Bude. restaurée ou plutc'it reconstruite par 
Fred. Schulek: la basilique du (juartier Leopold. l'Opéra royal hongrois sur le Ring de 
Pest. le bazar de Bude. par Nie. Ybl:le nouvel hôtel de ville 1 18'5 .le palais gothique 
du Parlement (commence en 1885). les immenses ponts sur le Danube, par Enieric 
Steindl. le restaurateur de la cathédrale de Cassovie (IS'i'}: les palais des Cours 
suprêmes, le Palais Royal, à Bude, des hôpitaux et une série d'hôtels particuliers, par 
Al. Ilauszmann. l'archilecte aussi de l'Université de Kolosvar. Ces bâtiments et les 
places publiques s ornent de statues diml les auteurs s'appellent Et. Ferenczy, los 
Engel, Et. Szechenyi ; plus récemmenl. .\d. Huszar, mort jeune. Al. Strobl et G. Zala; 
sans oublier Nie. Izso, également emporte a la fleur de l'âge, mais qui du moins laisse, 
avec son Berger mélancolique, une œuvre typique. " primordiale ". a-t-on pu écrire, 
du sentiment pm'ticpie populaire de la race. 

La seclion hongroise. ;i 1 Ivxposilion inlernationale du <das P^last. celle année, 
ne tranchai! sur ses voisines, la France, la Russie, la Belgique et la Suéde, ni par 
une originalili' marcpu'e. ni par une infi'riorité très sensible. Les œuvres d'art, au 
sens iircciiMix du mot. Il > abondaient pas : mais II n'y man(|uait ni le métier dans la 
[ilupart des toiles, ni cerlaines curiosiles nuidernes de facture et de i-ouleur. 

I..I peinture d'histoire n'y édait pas i-epri-sentee. Les portraits, à l'exception 
d un seul, leliii ilnn jeune arlisle. pdeti- (ui acirur. Ilii^u ilet Ciirril. par M. Cez. 
Kunwald, rap|)elaient qu une génération n est pas encore écoulée depuis «pie les pre- 
miers peintres hongrois avaient adopte les bons principes de lancienne école muni- 



LA PEINTURE HONGROISE CONTEMPORAINE 



467 



choise. Tout ce (|iic l'on peul dire du Comtr Gezn Ant/rassy. par M. <;. l'.rnc/iir. c esf 
que le peintre et le modèle ont conservé le jjoùt do leui- leMi[is ; e( il en laul rapprocher 
le portrait diin auti'C niag'nal, à liarhe blanche, par M. lOd. liailo. poui- les mêmes 
(|ualilés Jiisloriipies . 
M. Philippe Laszlo. le 
l.enbach honojrois, se 
conforme si bien au 
caractère de ses mo- 
dèles, qu'il est soljro 
et énergiffuc dans ses 
deux personnages an- 
frlais, /^(ii/;/ .S. Ilfi-Kiii 
el VIIkii. Alf. I illi-lhni. 
el (levienl raille el miui. 
dans la i^ravui'e de 
mode du Coniic Mciis- 
ilor/f- /'oiii/li/-/)ic/rir/i ■ 
sleiii en Miiirormc bleu. 
Avec hardiesse dans 
le procédé et violeiu'i' 
dans la coiilcur. mais 
aussi avec une si'irele 
de main pleinement 
l'assurante, c'est un 
contraste analorjue. ici 
voulu el justilic. ipir 
M. Kunwald mena^^e 
c'Ulrc la face rasi'c. 
d'une lorci' un piii 
bi'Utale . de son ./eiiiic 
iirtiutc. et 1 expression 
rêveuse, l'éleyanee cà- 
liiie du délicieux pia- 
niste et compositeur- 
slavisantqui se lumune 
/■j-i). (le Dolnuiniii. I.a 
tète de femme de M. ('>. 
Glatter, sur un l'oncl 

ciamoisi. est traitée un peu dans le noir, mais fermement dessinée. M. Jenii ,Tcn- 
di'assik s'attarde aux sn.jets aiU'Cdoti(pios. la Mist-rc. ta Veuve, et sous le nom de 
i'am/iirc il nous présente, attablée (levant un uroii' Itanibanl. dans un café de nuit, 
une rousse blafai'dc en ((uète d'aventure. Les Irois peintures de M. Sli-obenlz se res- 
sentent vivemeni du si'.ioui' de l'ai'tisle à Muni('h et al lestent les inilueuces ct)ndiinées 
de .\lb. von Relier el de l.i'o l'ntz. L'est une sceni' bien étudiée, ce baisemcnl du 




I' 



Cl /. \ Il K I' N \\ A 1, h . 

oiTii.vii i>t] cii.MPiisn Euii Eunksi m-; Du ii n.vn v i. 



468 



LA REVUE DE L'ART 



crucifix, lo Vcndrodi saint, (jne M. T. Zemplinj'i nous montre dans une église de 
banlieue: les personnages manquent peut-être de mouvement, mais les types sont 
hongrois et leurs altitudes recueillies s'ajoutent à l'humilité de leurs vêtements. 

La première médaille 
a été accordée à M. Izsak 
Ferlmutter . sans doute 
pour son modernisme 
avancé. Dans sa l'isiie du 
dimanche en Hollande, 
aussi bien d'ailleurs que 
dans la Vieille femme de 
Haute-Hongrie, il use de 
la liberté que Cézanne et 
Van Gogh ont apportée 
dans la technique et la 
vision de la peinture con- 
temporaine: les masques 
de ces créatures, défor- 
més par une touche très 
habile, mais volontaire- 
m e n t i n c o li é rente, 
semblent ceux d'alcoo- 
liques ou de dégénérés, 
et la couleur sans merci 
se joue , dans les verts 
j a u n e s , 1 e s bleus, les 
oranges, avec désinvol- 
ture sur leurs faces misé- 
reuses. 

On cherchait en vain, 
dans ces deux salles, une 
note plus spécifiquement 
nationale, comme chez les 
Russes ou même cliez les 
Suédois. Peu d'entre les 
[leintres de ce pays ma- 
gnifique cl si varié, s'ap- 
pliquent à en traduire les 
vastes horizons baignés de lumière. .M. D. Mihalii<, devant les champs de trèfle de 
Szcdnok. s'est à i)eu près seul préoccupe d un grand ciel lumineux et chaud, où 
bouille un lour-il ciunuhis(|Mi [•('■vi'i'lière encore de la clai-te; et les chamiis lleuris et 
ensoleillés de Hugo l'oll ne sonl(|ue de jolies notations de couleurs. Qiuiul au pltto- 
res(pie local ellniograplii(|uc. d'une i-icliesse si mal distendue et (juil s'agirait de 
sauvegarder, il scniblc cchaiipi/r a la phqiait de ces ai'tisles façonne'- pai- les (■coles 




N.WDIJH Raton.^. 

l'iU.N I K.Ml'S DANS LES TaTKA. 



LA PEIINTURE HON;CtROISE CONTEMPORAINE 



469 



de France et d'Allemagne. Aucun d'eux ne songe à donner de la vie populaire el des 
paysans l'image fidèle, renouvelée en toutes circonstances, toujours artistique, que 
savent si bien en fixer un I. Uprka, pour les campagnards moraves. un K. Sichulski 
ou un Kred. Pautsch, pour les Ruthènes, un \V1. larocki pour les Houtzoules. ces trois 
derniers à cette même exposition ! 

Ce ne sont que des pochades, mais d une grande justesse, que le yicu.v sen'iteur, 
type accusé de paysan hongrois, de profil, en plein soleil, de M. Osk Glatz, et sa Cour 





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lîÉI. A ri F. SpaNVI. — J O 1 11 DAUTIIMNE. 



de fcrinc. au delà de laquelle, sur le coteau, dans la verdure grise, se blotissent 
les cliaumines à toits de bardeaux gris d'un pauvre village roumain. Des deux 
tableautins de M. MoritzGoth, c est aussi la /'ni/minm- roiiniainc. dans sa chemise aux 
broderies noires, qui l'emporte pour l'intérêt de la lacliire et du coloris, sur la jeune 
liseuse élégante, renversée dans son fauteuil. Mais l'œuvre capilali' de la section, 
c'était le tableau des Flotteurs de bois, di; M. I)(imini(iMi' Skouictzky. (^et artiste, (pii a 
étudié à Vienne et à Venise, 'lui a Iravailii' à l'aiis, cl dont les peintures ligurent 
dans les galeries d'art de lîudapesl. d'Allemagne el juscpie (l'.Xiiglelerre, vit main- 
tenant dans sa ville natale d(^ iJester/celianya. lOlle possède de lui le Murehe lielxlo- 
madairc du lieu et un portrait de l lùiiijcrcur-lioi, et, dans l'église (un des rares 



470 LA REVUE DE L'ART 

iiiiimiMiiMils (le I art ^iilliiiiiie i\c Hongrie), un Moni (/es (jln'iers. sciilplc dans une 
niche de six tneires sur quatre. Et c'est là rju il étudie surtout désormais la vie des 
niiintai;nards slovaques. Ces flotteurs (jue voici sont une de ses compositions les 
plus lieu reuses; le f;'i'oii|)e des lr< ils ho ni ni es autour du liii est plein de nalui'el ; l'alti- 
tude de celui qui est debout, la lace éclairée par la llamnie, a une noblesse toute 
spoidanée. (|ue siuilifjne le beau costume traditionnel. Les trains de bois, bien 
auiarré's. sont discrelemeni inditpu's: au pied des uionl.'i;nes. d un violet veloule. le 
villaji-e est tapi, cl la pui'cte pâle du ciel oraui^e dit la splendide soirée d'ele. 
L harmonie vespérale est étoflee et prurinule; le poème de cette vie rude et simple 
a ([uelque chose de j,n'aud (pi. |). 'iii.')). 

IVL Nandor Katona nous transporte dans un des vallons les plus abrupts du 
massif desTatra. Entre deux parois rocheuses à pic, un torrent roule son eau trouble 
de la Tonte des iieiij'es ; au loin, les sommets déclii(juetés. La sauvagerie est. com- 
plète. Les coloiations lirun-orangé de la pierre, zébrée des dernières traînées de 
neige, montent \ei's les violets indigo des arrière-plans et trouvent comme un rappel 
dans les bruns rosés du ciel ; l'ensemble est aussi S(miptueux ([n'impressionnant. .'\vec 
M. Val. Ferenczy. on se retrouve au vif dans (elle rue de petite ville transylvaine, tant 
l'aspect de ces maisonnettes, le long de <-es liottoirs propres, est vrai ; et dans l'air 
léger, les dômes lents des Carpathes regardent comme par-dessus les toits, tout 
proches. M. Celeslin Pallya n'a saisi qu'un coin de la foire de Delu-ec/.en, mais un 
des plus intéressants, avec ses attelages de bœufs et de chevaux an repos, ses 
groupes de paysans et |iaysannes vendant devant leurs chars. 

M. Héla de Spanyi. qui di-buta par de petits paysages à \'ienne. en 1872, et dinit 
on se rap|iidle le siqierbe niolii'dn château di's Frangipans à Porto-Hé, n'a ici ipinn 
/'tii/safic d autonnir. mais dune distinction achevée dans ses tons ambrés et gris ; et 
la finesse dans le dessin des arbres défeuiUés n'est pas moins soignée que la géo- 
logie de ces sols arides, caillouteux, desséchés, spéciaux a certaines contrées de la 
Hongrie et ([ui annoncent déjà 1 Asie. Dans le lointain gris, sur un tertre, les tiois 
croix d'un calvaire: et cette pastourelle, en passant avei' ses moutons, ne trouble pas 
L'i pai\ ipil descend sur les choses... 

Imi résumé, les éléments artistiques, bien (|ue n'ayant pas encore acquis de carac- 
tei-es propres, ne font pas défaut en Hongrie. Et si quelipies œuvres, les meilleures et 
les plus typiques, sont .jus(prici plutôt slaves iiar le choix des motifs ou les origini s 
de leurs auteurs, il y aurait tout à espérer encore d'une ère nouvelle de p.iix et de pins 
larges franchises polili(pu's. cpii semble sui- le point de s'ouvrir. (,)n,iiul elle ne jugera 
plus nécessaire d'appli(iuer niènie les arts à des buts aussi illusoires (pie décla- 
matoires de [iropagande poliliipie, la Ibuigrie, enfin libérale pour tous, ne maïupiera 
jiasde trouvera son tour, eu un .ut liieii à elle, l'expression de la nationalité magyare. 
Kt l'Ecole hongroise de peinture existera le jour où ipichpie part, entre Danube et 
(^arpathcs, ou entre Drav(^ et Danube, naitra celui ipii dira par amour, avec le plus 
complet désintéressement, tant de beauté et de iioésle (pii frappent loiis les voyageurs, 
ainsi que le lit. pour l,i Koninanie \iiisine et par bien des points analogue, un Nie. 

J. (jrigoresco. 

M. \ lu; El. M UN T. \N DON 




i^Zi^ 



NOTES ET DOCUMENTS 



UN PORTRAIT FRANÇAIS 



PAR GERLACO FMCCIDS 



DANS un l'fcenl arlii'le sur i exposition df portraits aiR-ieiis ui'S'aiiisée. cet été. 
par le Burlington Fine Arts Club de Londres, j'ai parlé du peintre Gerlacli 
Fliccius '. 
Ce peintre, Aileniaud de naissance, et (pion \oil travailler pour la 
coui- d Angleterre depuis t5'i6 jusqu'après l'année 1553, i[ue vint au trône 
la reine Marie, peut être apprécie dans (pielfpies ctuvres subsistantes, entre autres 
dans deux poi'trails (pie lord Loliiian conserve dans sa lesidence de Newballle 
Abbey. Ces ouvrajies nian(piaienl à l'exposition. Ils n en sont pas moins li'es impoi'- 
tants. quoique de mei'ite inégal. L'un est un portrait diuunine a nii-corps, portant 
cette mention en capitales: An" Dni 15i'. Jùat. Is. et en bâtarde bousillée, ceci : 
Gerhiciis Flic. Cenii. me j'ecu. Laidre portrait esl nn buste sans les mains. La 
signature calligra|)liiee porle : G. Fliccus f't. C'est au sujet de ce dernier portrait (pie 
je voudrais ajouter nu mol. 

Jus(pi ici, (jn na [las connu le personnage (juil représente. On elait bien loin de 
croire qu'il fût Fran(,-ais. Les copies ([ue nous en possédons en France, on n était pas 
moins éloigné de supposer (pi'elles émanaient d'un original anglais Telle est la vérité 
pourtant. Ces copies l'ont |i.iilie de ces recueils de ci-ayons de seconde main que le 
\vi<-" siècle avait multiplies pour la récréation de la société du tenqis. on toutes les 
personnes de la coui' lignrent. copiées sur des originaux en vogue. 

On sait (pie, pour le inei ile de l'art, ces recueils soiil du dernier rang : mais ils 
otl'rent un grand secours .oix reclierclies des iconograplies. Eu voici une preuve 
nouvelle. 

1. Voir la Hevue. I. X.WI, p. IfSI. tjiic îles peiiitiucs ic| reiliiitcs dans cet .irtick- (p. 192), le 
prirtiait d une petite tille, par l.ii'vme Terliuck, a été meutiuiinee par eireiir iMiiuue prupriete (J(; 
.\t. Pierpunt .Vlorf.'an. Elle appartient à .\1. U. SaltiDg 



4 72 



LA HEVUE DE L'A HT 



Le portrait de Newbattle Abbey est reproduit en trois endroits de nos recueils : 

prcnnèremenl. (I.iiis i-(>lni qno conserve la bibliotlièqiie de<i Arts et Métiers, à Paris 



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I) Al' Il K s (iHKL ACH F[. ICI; II] S. 

J A c a i. K S 11 K Savoie, u u c u e N e m u h s . 
i:ra\oii anonyme — Kibliotli^que du Conservatoire des Arts cl Millier'. 

(t. l. n» 31). reciiril i^n tmis tomes, soiivcnt citi'. cl catalonui' pur .^L lioucliut dans ses 
l'orirniis au cnii/on ,/<■ la JSihlioi/ièijiif uniionale ; en second lieu, dans le recueil autre- 



UN POHTHAIT FRANÇAIS 473 

fois possédé par M. Courajod, maintenant à M. Anatole France (n» 20); enfin, dans un 
troisième recueil (n" 5), acquis récemment du libraire Leclerc par le Cabinet des 
Estampes de Paris (cote Na 26 f). 11 faut ajouter une quatrième copie isolée, débris 
d'un recueil perdu, dans le fonds Clairambault au Cabinet des Manuscrits (Clairniii- 
bault. 1114, fol. 268). 

Cette dernière copie ne porte pas do nom. Voici ceux qu'on lil sni' les trois autres : 
M. de Nemours. M. le duct d'Annamoiirs. Mons'- de Nemours. C'est Jacques de Savoie 
duc de Nemours, qui épousa la veuve du Balafré et fut un des chefs de la Ligue. 

Ainsi, ce prince fut peint par Gerlach Fliccius. En quelle année':" L'âge du per- 
sonnage marque vingt-deux ans environ, soit, comme il était né en 1531, l'année 1553. 
Le costume est d'accord avec cette indication. On est bien obligé de croire (pi'à cette 
époque, si- le peintre quitta l'Angleterre, ce ne fut que pour un temps, puis(|u'il y 
exerça son art sous le règne de Marie Tudor. 

L'avait-il quittée pour peindre le prince français? Cela est à croire. Le duc de 
Nemours n'alla jamais en Angleterre. De plus, il est peu croyable que le tableau ait 
été peint en Angleterre d'après un crayon communiqué. 'Voici pourquoi : le crayon, 
en ce cas-là, fût demeuré sans doute de l'autre côté du détroit; cries recueils où 
s'en trouve la copie sont invariablement exécutés. — dans tous les cas où cela peut 
se vérifier, — d'après les crayons tracés pour la peinture. Ceux que j'ai cités portent 
donc témoignage en faveur de la présence de ce crayon en France. D'où s'ensuit la 
conclusion probable que Clerlach Fliccius vint dans notre pays. 

Ce fut, un quart de siècle plus lard, comme on peut croire, le cas d'IIilliai'<l, pen- 
sionné du duc d'Alençon. et ([u'on ne peut guère éviter de reconnaître dans un 
peintre anglais employé à Paris par le duc et la duchesse de Nevers '. Ililliard est 
mentionné par Biaise de Vigenère. qui témoigne du renom qu'il avait sur le con- 
tinent^. Ce serait le second en date des portraitistes anglais qui aurait eu chez nous 
assez de notoriété pour attirer la clientèle de l'aristocratie française. 

L . D I M I K II 



1892,. 



I. linucliot, la Préparation d'un llore illustré an .Vr/" j7ec7e (Bibli(.liii:-(|iie ilc l'École des chaiies, 



■2 Walpulc, .inecdoles of puiiiiin'j. nS6, t. I, p. 2."i6. 




LA KEVUE DE L ART. — XXVI 



60 



BIBLIOGRAPHIE 



Peter Vischer et la sculpture franconienne du XIV'= au XVI" siècle, par Louis 
Kéau. — Paris. Pion, Nourrit et C'". iii-S", pi. 

Ce n'est pas sans intention que M. Louis Héau a inscrit au titre de ce nouveau 
manuel de la collection des Mailles île l'art le nom du maître fondeur de Nuremberg : 
il a voulu montrer par là que l'œuvre de Peter 'Vischer marque le point culminant 
d'une étude sur la sculpture franconienne, parce que . « à la fois très nationale et impré- 
gnée d'italianisme ». elle est la transition entre l'art gotliique et la Renaissance. 

Auparavant, ni Veit Stoss, qui fut la première personnalité d'artiste émancipée des 
entraves corporatives et (]ui porta la sculpture sur Ijois du xv" siècle à sa perfection: 
ni Adam Kraift, le maître de la sculpture sur pierre, dont Fart était aussi calme, 
intime et profond que celui de Veit Stoss était mouvementé ; ni Tilman Riemen- 
schneider, ce représentant de l'école de Wurzljourg [que M. L. Réau étudia naguère 
dans la lic^ue, ne s'étaient assimilé les formes de la Renaissance. Avec Peter Vischer, 
l'évolution s'accomplit, et la sculpture franconienne atteint son apogée. Après lui, 
elle commence à se « dénationaliser » et marche à la décadence. 

On ne possédait encore en France aucune étude d'ensemble sur ce chapitre capital 
de l'histoire de l'art. Aussi convient-il de se réjouirqu'il ait été traitépar un écrivain de 
talent, aussi sérieusement documenté, aussi clair et précis que M. Réau. spécialiste 
dr 1 art allemand. Les copieuses bibliographies, les catalogues et les tables, dont il 
a fait suivre son lumineux exposé, rehaussent encore le mérite de ce livre excellent, 
illustré d admirables reproductions. 

E. D. 

Le Songe d'une nuit d'été, par W. Sh.\kespeare. Illustrations par A. Hackham. 
— Paris. Ilacliette, gr. in-S". pi. 

C Cst par l intermédiaire de Hip t'an Winkle et de Pewr l'dti, et aussi de la maison 
Hachette, (pie les français ont appris à connaître le charmant dessinateur pour contes 
hli'us (pii s'aj)pclle Arthur Rackham, et, comme il fallait s'y attendre avec un artiste 
habitué à fréquenter h^ monde des lutins et des fées, à peine a-t-cin vu ses jolies plan- 
ches, ([u'on n a pu ri'sister à leur encliantenu'nt. 

On retrouvera, dans rilluslraliun du .Siiii:;c il'iiiic niiii d'etc. M. Hackham toujours 
l'gal il lui-même, — ce qui ne veut pas dire (pi'il soit déplaisant, il s'en faut, — mais 
(pii n'a peut-être pas fait assez de difl'i''reiice entre un conte de \V. Irving et la féerie 
shakespearienne. N'iuifiorti' : ICnti^eprise était séduisante pour un ai'liste de l'origi- 



BIBLIOGRAPHIE 475 

nalité de M. Hackham. de lu-oder sur celte trame extraordinaire, ou. eoninie a dit 
Taille, sur ce « tissu léger d'inventions téméraires, de passions ardentes, de raillerie 
mélancolique, de poésie éblouissante, tel qu'un des sylphes de Titania l'eût lait «. 

B. D. 

Les Arts du tissu, par Gaston Migeon. — Paris, H. Laurens, in-S», tig. 

Dans les quatre cents pages du troisième volume des Manuels d histoire de l'art, 
illustrées de cent soixante-quinze gravures, M. G. Migeon a dû faire tenir toute l'his- 
toire du tissu, dans ce qu'elle a d'essentiel, et il suffira, pour qu'on ait un aperçu de 
la tâche et de ses difficultés, d'énumérer les diverses parties de son programme. 

Le livre. est partagé en quatre chapitres, traitant des tissus de soie décorés, de la 
broderie, de la tapisserie et des dentelles. Non seulement M. Migeon a coordonné les 
travaux dont chacun de ces arts du tissu a fait l'objet, mais il a suivi soies, brode- 
ries, tapisseries et dentelles dans leur histoire à travers le monde, notant au passage 
les procédés de technique et de décoration, examinant les pièces les plus célèbres, 
relevant les influences, les inscriptions, les dates, etc. Ainsi, les tissus de soie sassa- 
nides, byzantins, coptes, musulmans, allemands, italiens, flamands, chinois, japonais 
et français, ont chacun leur paragraphe; pour la tapisserie, elle est successivement 
étudiée dans les Flandres, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre et en 
France, ce dernier morceau formant, conrme il est juste, une part importante de 
l'ouvrage: les broderies sont également rangées par nationalités; quant aux den- 
telles, la technique de l'aiguille et du fuseau offrait une division toute trouvée. 

Le manuel se complète de tables onomastiques et de bibliographies par cha- 
pitres. Et ceci est bien loin de donner une faible idée de tout (^e qu'il contient. 

E. D. 

Nouvelle collection des classiques de l'art. Raphaël. — Paris. Hachette, gr. in-S", jd. 

Dans cette même collection, qui compte déjà les œuvres d'Albert Diirer et de Micliel- 
Ange, reproduits en 473 gravures pour le premier et en 169 pour le second, voici un 
nouveau recueil, consacré à Raphaël. On connaît le plan sur lequel sont uniformé- 
ment conçus ces ouvrages : il s'agit de remédier à la coûteuse difliculté qu'il y a. pour 
les amateurs, à réunir en gravures ou photographies l'œuvre complet des grands 
artistes, en leur fournissant, avec une biographie succincte de chaque maître, des 
reproductions excellentes, accompagnées de toutes les indications nécessaires de 
titres, de dates, de dimensions, de provenances, etc., le tout sous une forme élégante 
et à des prix abordables. On peut avoir ainsi, à portée de la main, les 203 précieuses 

imaa'es oui constituent l'u'uvre du divin Raphaël p(mr dix francs 1 

A. M. 

La National Gallery : la donation Lewis, par M. W. Rnor.KWKLL. — Loiidon. 
Cl. Allen and Sons. iii-K". pi. 

Par son testament, Thomas Denisoii Lewis a lègue aux inisiers de la Xalional 
Gallery une somme de .!C 10.000, dont les revenus doivent èli'e consacrés à des ac(|uisi- 
tions de peintures : c'est la plus ancienne des donations en espèces faites aux musées 



476 l^A HEVUE DE L'ART 

anglais, et ce livre. (|iii n'est pas une publication officielle, se propose de montrer 
comment ces revenus ont été employés depuis lorioine de la fondation (1803). 

Quand on parcourt celte liste, où sont représentés les maîtres de toutes les écoles, 
on tombe d'accord avec le préfacier de l'ouvrage, sir Cli. Holroyd, pour reconnaître 
([u'oii a rivalisé de véritables merveilles, avec une rente annuelle d'environ i' 246. el 
qu'un collectionneur qui n'aurait dépensé que cette somme pendant une trentaine 
d'années devrait être vivement félicité, s'il pouvait ensuite montrer un pareil 
ensemble. Toutes ces peintures, M. M.-W. Brockwell les passe en revue et en retrace 
l'iiisloire. avec plus de détails qu'il n'aurait pu le faire dans un simple catalogue 
olliciel: il reproduit les plus importantes: il groupe en tableaux chronologiques les 
ac(]uisitions, avec leurs dates, leurs titres, le nom des artistes, la provenance et le 
prix: il donne une table de concordance des mesures, des index ; en un mot, tout ce 
(pii peut achever de faire de cet hommage rendu à un bienfaiteur des musées anglais. 
un excellent instrument de travail pour tous les travailleurs. 

R. G. 

Le Château Saint-Ange, par E. Rodoc.\nachi. — Paris, Hacliette. in-fol.. pi. 

Tous les monuments de Rome ont vu se dérouler beaucoup dliistoire entre leurs 
murailles, mais nul peut-être n'a été témoin de faits plus divers que cette formidable 
forteresse qui commandait la ville et qui, après avoir été « une épine dans l'œil de 
l'Eglise » quand elle appartenait aux adversaires de la papauté, devint ensuite pour 
les papes un admirable instrument de règne. 

Devenu place forte, puis prison d'Etat, l'ancien mausolée d'Hadrien abrita, si 1 on 
peut dire, des personnages de toutes sortes, de Benvenuto Cellini à Fra Diavolo : 
cardinaux, malfaiteurs, politiciens, courtisanes, hérétiques, prodigues, aventuriers, 
ont éli' les Ilotes de cette demeure d'où l'on s'échappait rarement, et combien y 
sont nioi-ts de privations, de misère, de désespoir ou de torture ! Entre temps, le 
cliàteau-prison devenait villa de plaisance : de là. les papes assistaient aux joutes sur 
le Tibre, aux courses, aux « entrées » solennelles ; on y joua la comédie, on y donna 
des festins, elles nomlu'cuses sculptures et peintures qui subsistentencore, témoignent 
de la siilendeur des appartements pontificaux. 

« (^(•rt(>s. il n'y a pas au monde, comme la dit l'historien Gregorovius. cité par 
M. lioiliicanaclii au dcliul i\f l.i sonqitueuse et vivante chronique qu'il vient de con- 
saci'ir au cli;'itcau Saint-Ange, il n y a pas au monde de monument [ilus tragique et 
dont le rôle ait l'té |)lus important, mais il n'y en a pas non plus dont l'histoire révèle 
autant d aiiccddlcs curicusi^s ou poignantes. » 

E. D. 

Les Grands artistes. Les peintres de manuscrits et la miniature en France, par 
Henri M\I'.i'in. Frans Hais. |iar .\ii(lr(' I'ontainas. — Paris. H. Laurens, 2 vid. in-S". 

Il ap|iartruail a M. Itcmi Martin, (pii a fait tant de lielles découvertes dans le 
domaine de la ininiature. de dtuiiier. en qurhpie sorte, un pendant aux l'ciiures de 
viiscs forces d(! M. Iv Potticr. et d'ouvrir à nos l'eintrcx tir innriuscrits la porte de cette 
manière de l'anthrMUi (ju'est la collection des Grands artistes. Grâce au savant conser- 



BIBLIOGRAPHIE 



477 



valeur de la bibliothèque de l'Arsenal, ces vieux maîtres, naguère encore si mécon- 
nus, ont pu hautement revendiquer leur place à côté des plus grands : leur histoire, 
leur technique, leurs progrès, leurs caractères, illustrés d'exemples saisissants, nous 
sont clairement et succinctement exposés, dans un livre qui, sans rien sacrifier de sa 
tenue, reste accessible aux plus profanes. 

En même temps que l'histoire abrégée de la miniature française, a paru, dans la 
même collection, un livre de M. A. Fontainas sur un des artistes les plus personnels 
de l'école hollandaise, dont la célébrité, chez nous, ne doit pas se mesurer à la place 
assez mesquine que lui ont faite jusqu'à présent les historiens d'art; en tout cas, voici 
Frans Hais désormais pourVu de la monographie qu'il méritait, soigneusement bio- 
graphie, étudié dans son art, dans son métier, dans son inspiration et dans ses 
influences, celles-ci particulièrement fécondes, puisque, à en croire M. Fontainas, 
elles ont été ressenties par tout l'art contemporain, depuis Courbet jusqu'à M. Roll. 

E. D. 



LIVRES NOUVEAUX 



— Trois étapes d'art cti Egypte : l'ciiipire 
p/iarnonùjiie, l'école d'Alexandrie, le klio- 
lifat arabe, par Albert G.WET. — Paris. 
Plon-Nonrril. in-16, 5 fr. 

— La Vie et rtf/ivre du Titien, pat' 
Georges Lafenestrh. — Paris. Hachette, 
in-16, 3 fr. 50. 

— Scènes galantes et libertines des artistes 
du XV/II' siècle, par Edmond Pilon. — 
Paris. H. Piazza, in-fol..pl., 200 fr. 

— Pourquoi et comment i'isiter les musées. 
par Charles MoiiiCE. — Paris, A. Colin. 
in-K". 1 fr. 50. 

— Histoire des Beaux-Arts {IHOQ-l'Jdll). 
par Léonce Bénédite. — Paris, E. Flam- 
marion, gr. in-S", fig., 15 fr. 

— Le Château de Versailles et ses dépen- 
dances, l'histoire et l'art, par E. C.\ZES. — 

Versailles, L. Bernard, in-S», pi., 15 fr. 

— Les Grandes institutions de France. 
L'Université de Paris, par Louis LlAHD. — 
P.-iris. H. I.aiircns, iii-8", fig., \) ir. 



— Anciens hôtels de Paris, par Charles 
Sellieh. — Paris, Champion, in-8", 10 fr. 

— Crayons français du XVI' siècle, con- 
servés dans la collection de .V/. G. Salting, 
(i Londres. Introduction et notes, par 
E. MoiiE.iu-NÉLATON. — Paris, E. Lévy, 
gr. in-K°. |il., 50 fr. 

— Orfèvreries de style lùapire, e.vécutées 
par Claude Odiot, orfèvre. Notice de M. H. 
lîouiLLET. — Paris. E. Li'vy. pclil in-l'ol., 
pi., 40 fr. 

— Porl-Hoi/al au .VJ'/A siècle, images et 
portraits, avec des notes historiques et icono- 
graphiques, par Augustin Gazier. Intro- 
duction par André IIai.lavs. — Paris. 
Hachette, in-4'>, pi.. 100 fr. 

— La Peinture italienne, des origines ii la 

/in du .vr« siècle, par Georges Lafenestre 
( Bililiothè(pit' (h' l'Enseigneiricnt des 
Beaux-Aris). Nouvelle cililion. avec \ine 
lllustr.ilidii l'ii siiiiiligravuri'. — Paris, 
.\h-i(le Picard, in- l(i, lig., 'i fr. 



TABLES 



LISTE ALPHABETIQUE DES ARTICLES 

Architectes (les) des ducs de Bourgogne, par M. A. Kleint.lausz, professeur à la 

Faculté des lettres de l'Université de Lyon (il 

Dibliograi>liie 78. 157, 237, 317, 405. 478, 474 

Buste (le) de M'"« Récaniier. par C/iinurd. par M. Emile Bertaux. professeur à la 

l-'aculté des lettres de l'iuiversité de Lyon 321 

Catalogue (le) de la vente Soi>liie Arnoii/d. illiisirr par Gnhriel de Sainl-Aiihiii. 

par M. Emile Dac.iki! 353 

Chaplaiii (J.-C.j et l'art de la inèdailli' au XIX^ siècle (I), par M. E. BaBELON, 

membre de llnslitul. conservateur du Cabinet des médailles à la Bibliotliè- 

que nationale 45'5 

Collection (la) Maurice Kann[\,\\), imr U.hows G\hhV.'l- 361. 421 

Coroi. peintre de figures, par M. Raymond Bouver ■ 295 

Correspondance de Bucarest, /"/(cor/or .l/»(?n, par ^L Marcel MoNTANDON . . . - 151 
Correspondance de Florence. La Cliapelle de Léon X et le « Tesoretto « du Palais- 

l'ieu.r. par M. Ernest Fobichon 307 

Correspondance de Grèce. Les Beclierc/ies arcliéologifjues eu l'.tit'.i. jiar M. riabricl 

Lehoix. membre de l'École frani,-aise d'Atliènes. .... . 313 

Correspondance de Munic/i. La Peinture hongroise conleiu/ioraiiie. ii propos de 

l'e.rposition du Glas Palast, par M. Marcel MoNTANDON 463 

Correspondance de .\anri/ : les Congrès d'art, par M. Gaston VaHENNE 233 

/)e.^sins et inonocliroiurs anlit/ues, par M. Pierre GuSjrA.N 117 

Fantin-Liitour, sa vie cl ses aiuitiés, par M. Raymond l'.diVF.ii 229 

Galerie (la) des portraits de Port-Hoyal, d'après un oui-rage récent, par M. Claude 

<:ih;min ; 455 

Jae/pies Callot en Italie, par M. Léon RosenthaL 23 

,\Iiiitres (les) de Petitot. Les IJuaillistes de l'école de Blois. par M. Henri Cl.ouzOT. 

conservateur de la l'.ililidllii'iiiif Fnrney 101 

.\aissanre (la I de la fieiuture lai(fu<- Japonaise et son éeoluliou ilii .V/e au XH " siècle 

il. IIi. par M. le ((iiiilc Georges de Tressan ."i. 129 

Souvelles (les) salles du musée de Constantinople (I. II). par M. Gustave Mexdei.. 

professeur à la Faculté des li'llrcs de riliiiversilé de Bordeaux 2.'iL 337 

CJrigine II') des Duuionsiier. par \l . Henri 8tki.\, sous-clief de section aux 

,\rcl]ivcs nationales 75 

Portrait île) de Christine de Duiieiuark, par Uolhein. par M. 1'. .\ 147 



TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS D'AUTEURS 47y 

Pagos. 
Portrait {le) de Pierre Grassin. gravr //iir B. Lépicié. </ après N. de Largilliiire, par 

M. François Couhuoin. conservalciir du Cabiiicl des estampes à la Bi-blio- 

Ihèque nationale ^jQIj 

Portrait fie) dit capitaine Holierl Haij of Spot, par Haehuru. an musée du Louvre. 

par M. Paul Lepuieuh, conservateur au Musée du Louvre lii 

Richard Parkes Bonitii^ton {l, II, III), par M. A. DuDUlSSON 81, 197, '.il5 

Route de la Butte-au.r-Aires { Foiitaiiiehieaii}. eau-forte originale de M. Th. Chaiivel, 

par M. E. D \ 19g 

Rubens et Delacroix, ii propos de deii.c tableaux de la collection de S. M. le roi des 

Belges, par M. Louis Houhtico. 215 

Salons (les) dk 190;) (fin) : 

La gravure, par M. Emile Daciei! 53 

/.a gravure en médailles et sur pierres fines, par M. E. Bahelon. membre 
de l'Institut, conservateur du Cabinet des médailles à la liibliotlièciMo 

nationale /,x 

La sculpture, par M. Raymond Bouver 39 

Sculpture (la) à Wurzbourg, au début du XVI^ siècle. Tilmann Kieinenschneider 
(U68-1531), par M. Louis Réau. professeur à la Faculté des lettres de l'Uni- 
versité de Nancy 1(51 

Statue (la) de jeune fille de Porto d.lnzio. par .M. Max. COLLIGXO.N, membre de 

l'Institut, professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Paris .... 4ji 
Sumériens Iles) en Chaldée (I), par M. E. PoTTlEli, membre de l'Inslifut, conser- 
vateur au Musée du Louvre 409 

Un décorateur du XVJll' siècle : ./iiste-.iurèle Meissonnier. orfèvre du Hoi. par 

M. R. Carsix 393 

Un portrait français de Gerlach Fliecius. par M. Louis Dlmier 471 

Une exposition de portraits anglais au Burlington Fine .Iris Club, jiar M. Louis 

Dlmieu. |j..| 

Une rérenie acquisitioit du .Musée du Louvre : Portrait île vieille femme, par .\Iem- 

ling, par M. PaulLEi'HiEUR, conservateui' au Musée du Louvre i!ii 

Une statue découverte à Délos : .ipollon vainqueur des Galates, par M. Gabriel 

Lehoux. membre de l'École française d'Athènes 98 

Verrocchio et lanalomie du cheval, par M. le Commandant Let kiivue des Noettes. -iSi; 



LISTE ALPHABÉTIQUE DES NOMS D'AUTEUKS 

Babelon (E.). ■!•-<:. Cliaplain et l'art de la iiK'daillc au .XLV" siècle (I). . V.i't 

— La Gravure en médailles et sui- pierres lines au Salon 

d(^ 1909 -if. 

Bertaux (Emile). Le Bust(.' de M^'Miécamici-, par Cliinard ;i-j| 

Bouyer (Raymond). Corot, peintre de fin:ures 295 

— Fantin-Lalour. sa vie el ses amilii's 229 

— La Sculpture aux Salons de 1909 . 39 



iSO 



LA REVUE DE L'ART 



Caksix (H.I. 

Clouzot illeuri). 

CocHis (Cliuide). 

CoLLiGNON (Max.V 
Coi.iuiOiN (François). 

Dacier (Emile). 
DlMIKR (L(uiis). 



DUBUltfSON (A). 

E. D. 

GiLLET (Louis). 
GusM.\N (Pierrej. 

l'oliK.HON I iM'IieSt). 

HouuTicij (Louis). 

Kl.EINCLAU.SZ (A.). 

Lefebvre des Noettes 

iCommandanl). 
Lephieuh (Paul). 



Leroux (Gabriel). 

Mendel (Gu.stave). 
MONTANDON (Marcel). 



P. A. 
POTTIER (Ed.). 

liÉAU (Louis). 
Rosenthal (Léon). 



Pagos. 

Un Décorateur du sviii" siècle : Juste-Aurèle Meisson- 

iiier, orfèvre du Roi 393 

Les Maîtres de Petitot. Les Émaillistes de l'école de 

Blois 101 

La Galerie des portraits de Port-Royal, d'après un 

ouvrage récent 455 

La Statue déjeune fille de Porto d'Anzio 451 

Le Portrait de Pierre Grassin, gravé par B. Lépicié, 

d'après N. de Larg-illière. 'i03 

Le Catalogue de la vente Sophie ArnuuliL illustré par 

Gabriel de Saint-Aubin 353 

La Gravure aux Salons de 1909 53 

Un Portrait français de Gerlacli Fliccius 463 

Une Exposition de portraits anglais anciens au Bur- 
lington Fine Arts Club l«l 

Ricliard Parlves Bonington (I, II, IIIi 81. 197. 375 

Roule de la Butte-aux-Aires (Fontainebleau), eau-forte 

originale de M. Th. Chauvel 196 

La Collection Maurice Kann (I. II) 361, 'i21 

Dessins et monochromes antiques 117 

Correspondance de Florence. La Chapelle de Léon X et 

le Tesoretio du Palais-'Vieux 307 

Rubens et Delacroix, à propos de deux tableaux de la 

collection de S. M. le roi des Belges 215 

Les Architectes des ducs de Bourgogne 61 

Verroccliio et l'anatomie du cheval 286 

Le Capitaine Robert Hay of Spot, par Raeburn, au 

musée du Louvre. 19 

Une récente acquisition du Musée du Louvre : Portrait 

de vieille femme, par Memling 241 

Correspondance de Grèce. Les Découvertes archéolo- 
giques en 1909 313 

Une Statue découverte à Délos : Apollon vaiii(|ueur des 

Galates 98 

Les Nouvelles salles du musée de Constantinople (I. 

Il) 251. 337 

Correspondance de Bucarest. Theodor Aman 151 

Correspondance de Munich. La Peinture hongroise con- 
temporaine, à propos de l'Exposition du Glas Palast. 463 
Le Portrait de Glu-istine de Danemarli, pai- UoDjein. . . 147 

Les Sumériens en Chaldée (I) 409 

La Sculpture à \Vur/l)ourg, au début du xvi"^ siècle. 

Tilmaun Riemenscliueider (1468-1561) 161 

.lanpics i;allot en Italie 23 



TABLE DES GRAVURES HORS TEXTE 481 

Pages. 

Stein (Henri). L'Orio^ine des Dumonslier 7.5 

Tressan (Comte Geor- La Naissance de la peinture laïque japonaise el son 

ges DE). évolution du XI" au xiv siècle (I, II) 5, 129 

Varenne (Gaston). Correspondance de Nancy. Les Confj'rès d'art 23.3 



GRAVURES HORS TEXTE 



N' 148 
Juillet 1909. 



Scène lie marché, extraite des manuscrits cons<-ri'rs au lrm/>lf S/iilrmo/i ii Osaka 

(vers 1170), photogravure 17 

Le Capitaine Robert Hay of Spot, peinture de sir Henry Raeburn (Musée du 

Louvre), héliogravure 21 

« L'IU'entail ». Fcte donnée sur VArno. le :'.î jiiiticl liil'.l. gravure de .lacques 

tlALLOT, photogravure 33 

Faune, sculpture de M. Injalbert. photogravure 41 

Hébé. sculpture de M. MaR(jueste, liéliogravure 45 

Quai d'Anjou, gravure originale sur liois de M. Herbert I^espinasse 57 

.lean sans l'ciir dans la tour de iliùiel d'Artois, nilnialure du ms. l'r. 23279 de la 

Bihliotliéque nationale 69 

N" 149 

Août 1909. 

La Cathédrale de Rouen i'ue des quais, ai'anl lf<:>:>. li tliiigraphie originale de 

R. P. BoNiNGTON, photogravui'e ". 93 

Le Parterre d'eau /t V'crsailles. iielnturo à l'huile de lî. P. Boxinc.ton (Musc'C 

du Louvre), héliogravure 97 

Apollon i'ainrjucur drs Calâtes, statue en marbre di''cuu\ ri-lc à liidcis. pJKibi- 

gravure 99 

Jeunes /illes /'oiiani au.i: osselets, gravui'c de M. l'ierre GuSMAN, d'après une pi'in- 

tui'e anticpie sur marbre prov(;nant d'Hercuhuiuiu (Naples, Musée nationali. 121 
Aphrodite, l'eitho et Tirô.s-, j)eiiiture antique sur stue provenant de la villa Far- 

nésine (Rome, Musée des Thermes), photogravure 125 

Portrait de l'empereur Co-.Shirakuiva, peinture ja|)onaise de la fin du xii= siècle 

iColleetion du My(')ko-ln i\e Ky("ito), |iliotogra\MMv 145 

Christine de Danemark. |ieinlure di' Hans Hoi,iu;iN (Londres. Natidiial •'■allcryi. 

héliogravure Ii9 

LA BEVUE DE LART. — XXVI. 61 



482 LA REVUE DE L'ART 

N° 150 

Septembre 1909. 

Pages . 

/.'.issompiion de la Vierge, partie centrale du « Retable de la Vierge ». par 
Tiliiiann Riemenschneider (église de Creglingen, Wurtemberg), photo- 
gravure 169 

Le Christ en Croix, partie centrale du » Retable de la Croix », par Tilmaiiii 

Riemenschneider (église de Detwang), héliogravure 173 

Thomas More, peinture de Hans Holbein (collection de M. Huth), photogravure. 185 

Houle de la Butle-aux-. lires (Fontainebleau) , eau-forte Originale de M. Th. 

Ch.vuvel 197 

Les Ouais de Paris (i'ers IS'J'i), peinture de R. 1^ BoNiNGTON (collection de 

^L lIoci<lifle). photogravure . 201 

.\oce /loltiindaise, peinture de Jean Steen (collection de S. M. le roi des Belges), 

photogravure 217 

Miracles de saint Benoit, peinture de P.-V. RunEXS (collection de S. M. le rni 

des Belges). h('liogravure 221 

N° 151 

Octobre 1909. 

Portrait de l'ieitle /'('/«me. gravure de M. E. Chiquet. d'après Ilans Memling 

(Musée du Louvre) 2i.') 

Danseuse de /'c/',^'rtme, pliotogravure (Constanlinople. Musée impérial ottonianl. 2ril 

Le liain de Diane, peinture de Hans VON M.\RÉES, photogravure 269 

Le Cavalier et la .\i/iiiphe. peinture de Hans von M.\rées, héliogravure 277 

/.a Toilette, peinture de Corot (Salon de 18ô9 : collection de M""= Desfossés). 

pliologravure 301 

L'.ltelier. pcinluri' de CniuiT |i«70: musée de Lyon), héliogravure 305 

/■'Ironore île J'olèile , grande-iliicliesse de Toscane, peinture de BuONZINO (Florence, 

Balais-Vieux;, pliologravure 313 

N° 152 

Novembre 1909. 

.!/'"'■ Rrcauiirr. busic en riKir lire, p.ir ■\. Chinard linusée de la ville de Lyon). 

iK'liogravurc 329 

Lampe de ;»o.sv////v. l'aïeuee. t'ahfiipu^ île Coutaya ou de Nicée, xvi"^ siècle (inusec 

de Conslariliniiplei. eau-iur'le de .\L B. KuiÉftER 341 

l.a Saissanee de .Madame Jl(ti/ale ( lU décembre 1778), dessin de G. DE SaiNT-AU- 

uiN (feuille de garde du catalogue de la vente \atoire, Cabinet des estampes 

de la Bibliothèque nationale), photogravure 357 

Le Couronnement il'épines, ])einlure de Teniers icollection .Maurice; Kanui, plm- 

togravure 365 

Pi'lerin en prii-re, peiului-e de RiCMiiiiANDT Ici illeitiiiM Maurice Kariii), helin- 

gravure 369 



TABLE DES. ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE 483 

lonraii dan bourgmestre, peinture de Frans Hals icolleclion Maurice Kanii) 

phokigravure ^^^ 

Le Marchô aux poissons de Boulogne (vers 1824), peinture de Ricliard Parlées 

BONINGTON (collection de sir Ed. Tennant Bart.), photogravure 383 

N° 153 

Décembre HiO'.i. 

LArmée d' Eannadou^ bas-relief de calcaire trouve à Tello (Musée tlu Louvre) 
pliotog-ravure 

Ladij Taylor, gravure de M. Roger Favier, d'après la peinture de Reynolds 

(collection Maurice Kann) ,,,, 

Deux panneaux provenant du boudoir de M>n. de Pompadour au cluiieau de Crée, 

^ peinture de François Boucher (collection Maurice Kann), photogravure . .' " 433 

Trois médailles, par Augustin Dupré, photogravure 445 

Statue de jeune fille trouvée à Porto d'Auzio, marbre (Rome. Musée des Thermes) 
héliogravure . ,. 

Biaise Pascal, peintu.'e de QuESNEL (collection de M. le marquis Doria) lieiio- 
gravure ' 

Flotteurs de bois s/oi'«7»c.s, peinture de M. Don.iniqueSKOUTETZKY, photogravure. ici, 



ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE 



luille 



Scène du « Genji Monogatari », pein- 
ture de Kasuga Takavoshi (vers 
1074-1076) 

Dessins d'un ma/a'mono d'animaux, par 
ToilA SoJO (1053-1140) 

Scène du « S/iigisan-Engi ><. peinture; 
de ToHA SÔ.TO (collection du (onipir 
Ckrigosonskji) 

Scène peinte sur un des rouleau. r du 
reli/fuaire d'itsukusiiiina (tlG'ij. . 

Ferdinand /'■'', grand-duc de Toscane, 
faisant construire l'aipu-duc île Pise, 
gravure de Jac(pies Cali.ot, de la 
si'rie dite des Batailles des Médicis. 

Le Ponte l'ecc/iio, ii Florence. gravuiT 



II 



13 



15 



148 

t i9o;i. 

lie Jac.|ues Callot, de la série des 
Caprices .-y 

La Place du Dôme, ii Florence, gravure 
de Jacques Callot, de la série des 
Caprices 09 

(h-avure île la série des « Balli „, par 
.lactpies (JALLOT ;j| 

An Place de la Seigneurie, ii Florence, 
gravure (h- .latuiues Callot, de la 
Si'rie des Caprices 53 

Mouument du professeur Brouardel. 
srul|iliire de M. Den.y.s PuECH. . . . 43 

Huste de .1/""' lu comtesse de Goldsicin, 
par M. F. Boiiri;ouin 45 

L'Accident, sculpture (k' M. H(ii;i:n- 



48'i 



LA HEVUE DE L'ART 



Pages. 

BlOCHE 47 

Olonnaisc. pliuiut'ttf (le ÎM'"" Robcrl 

MÉRIGNAC 4'J 

L'Assistance aii.c vieillards, médaille 

de M. FiiAissE 51 

Clienonceaux , eau-fortc originale de 

M. George Aid 5.') 

Le Cliàleaii de Salmaise 61 

(( Cerliflicacions » avec sccaii.r . de 

J(ic<ii(vs de .Xciiilli/ et de Jean Boiir- 



Pagcs. 
f;eois . architectes du duc de Bour- 
;,'o:;7ie (Archives départementales de 
la Côte-dOr) 63. 65 

" Certifjlcacion » avec sceau, de .lean 
de Tliioys, maitre-verrier ducal. . . 67 

liiiines du château de Villaines .... 71 

l'oûte de l'escalier de l'/iotel d'Artois, 
il Paris 72 

'fonr de l'hôtel d'Artois, ii Paris, dite 
tour de ./eau sans Peur 73 



N 149 

Aoùl U)09. 



Boiiui^toii ji'ir liii-iuêiiir.^é\ni\ icollec- 
lion de M. de Lajudie) SI 

tiiude de nu, peinture à l'huile de Bo- 
NiNGTON (collection de M. Roberts). 83 

Ptajje dans le nord de la France, pein- 
ture àrhuilede Bonington (collec- 
lion de M. Paterson) 85 

Vue de Mantes, peinture à riiiiile de 
Bonington (collection de M. de La- 
judie) 87 

Le Palais de justice de Bouen, a(pia- 
relle de Bonington (collection de 
M. CliarvetI 89 

La Côte normande, peinture à Ihuih' 
de Bonington (collection de M. l'aul 
Bureau) 91 

La Cathédrale de Bouen (portail de la 

Calende).ûi'iiii\n à la mine de plomli 

(collection de M. Charvet) 95 

BoUier de montre, par Jean II TOUTIN 

(colleclioii l'aiil Garnier) 103 

Plaque émuillée, attribuée à Pierre 

Cii.MiTiKii (Dresde. Voûte Verte). . 105 

Beliurc en iir<^ent et phiijues d rmuil, 
altrllHii'e à l'école de niois((:han- 
lilly. Musée (ÀJiidé-i lo: 

Boîtier de nuailre. atlribiii' à Cin-js- 
toplie Moiii,li;uE (Vienne, Trésor 
imi)ériali 109 

Confie en or rmaillé.i\[ir'\\n\(vi\ Chris- 
tophe Moiu.ikhi; (Vienne, Tri'sor 
iiii|M''rialj 1 hi. i i i 



L'Adoration des Mages, ffravure de 
■Tacques Vauouer 112 

Montre, par Robert Vaucjuer (collec- 
tion Paul Garnier) . 113 

7'asse et soucoupe en émail, par les 
frères Huaud (Londres, Musée de 
South-Kensington) 115 

'l'hésée. le centaure Euri/tion et llippo- 
(/«/H;e, peinture anticpie sur marlire 
(Naples, Musée national) 119 

Apohaté sur un ijutidrige, peinture 
antique sur marbre (Naples, Musée 
national) 121 

Acteurs iragi(/nes, peinture antique 
sur inaritre (Naples, Musée natio- 
nal) 123 

Fragment d'un « Massacre des AVo- 
/x'f/es". peinture antique sur marbre 
(Naples, Musée national) 124 

Décoration murale provenant de la 
villa Farnésine (Rome. Musée des 
Thermes ) 127 

Sci'nes de u lllistoire de Ban-Daina- 
gon » . par Fujiwaha Mitsunaga 
(collection du comte Tadamichi- 
Sakati 131. 

.S(<7/c /(/•,■(■ ,//( 1, Giiki-Zoshi » . attri- 
Inii'e a Fl'.ii\\aHA MitSUNAGA (col- 
h'clion do Sùgen-ji à Okayama). . . 

.Srrur de « l Histoire de la campagne 
de lleijin. par Keion Sumivosiii 
(roneclion du ('(unlc Xaokii'a Ma- 



133 



135 



TABLE DES ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE 



485 



Pages. 

tsudairal 137 

Fragment d une scène de la « Vie du 

prêtre Saigyô », parToSATsUMETAKA. 139 
Paysage tiré de la « Vie du prêtre 

//;/KV( «.attribué à Tosa Yoshimitsu 

(ct)llection du temple Shùjolvôji). . 141 
Seène du <i Sagororno Monogatari ». 



Pgacs. 

attribuée à Tosa Mitsuhide (collec- 
lioiiduviccmleFulvUolva, de Tokyo). l'iS 

Chars en hiver, peinture de Tll. AmaX 152 

Théodor Aman, par lui-niênic 153 

Boyards surpris pur /es envoyés de 

l'iad iempaleur, peinture de Tll. 

Aman- 1.55 



N» 150 

Septembre 1909. 



Anne et .runchiiii. sriilpliii'e de T. RiE- 
MENsciixEiDEii (Lcindres. Musée de 
Soutli-Kensington ) 161 

Eve. sculpture de T. Riemenschneideh 
(Wurzbourg, Société d'histoire). . 163 

Tombeau de l'évêque Rudolf de Sche- 
ren/)erg, par T. RlEMENSCHNEIDEIi 

(^^'urzbouro■, cathédrale). . . 165. 167 

Retable du Précieu.r ,Sang. par T. RlE- 
MENSCHNEIDEIi (l{utiienbur<i', éo'lise 
Saint-Jacques) 171 

La Cène, partie centrale du Retable 
du Précieux Sang 172 

Statu es funéraires de l'empereur Henri II 
et de l'impératrice Cunégonde, par 
T. RlEMENSCHNEIDEIi ( Wur/bourg. 
cathédrale) 175 

La Vierge et l'Enfant, sculpture par 
T. RiEMENSCHNEiDER (Francfort. 
Musée Stiedel) 177 

Sainte Dorothée, sculpture de T. RiE- 
MENSCHNEiDER (Wufzbourg, cha- 
pelle de la Vierg-e) 179 

Anne de Clèves, miniature de Hans 
HoLBEiN (collection de M. (1. Sal- 
ting) 181 

Henri VII et Henri VIU d'Angleterre. 
carton pour une partie dcï la déco- 
ration de Whileliall. par Hans 

HOLBElN (collection ilu (lue dr 

Devonshiro) 183 

Mme Pemberton. niinialiiri' de Hans 
Hoi.liElN (cDlIccliiin (!<■ M. l'icrponl 

Morgan) 187 

Le Comte de .Surrey. peinture attri- 



Iniée à<oiiilannie Steetes (collec- 
tion du duc de Norfolki 

Portraits de petite /ille, miniatures de 
Liévine Teui.ixck (collection de 
M. G. Salling) 

Eléonore d'Autriche, femme de Fran- 
çois /«'', peinture anonyme du xvi" 
siècle (collection de M. G. Salting). 

Henri Monnier. aquarelle de Boning- 
TON (collection de M. Roberts). . . 

La Rue du Gros Horloge ii Rouen. 
aquarelle de Boningtox (collection 
de M"'" de Salvandy) 

Mite Rose, dessin de Boxixgton col- 
lection de M. de Lajudie) 

Etude de nu. dessin de Boningtox 
(collection de M. de La.judie). . . . 

La Place Saint-Mare, ii Venise, pein- 
ture de BoNixGTON (musée de Not- 
tingliam) 

Vérone, le palais Ma/fei. aquai'elle de 
Boxixgton- (Londres. Musée de 
South-Kensington) 

Vue du golfe de la Spezzia. peinlure 
de BoNixGTOx, d'après une gravure; 
de répoque 

La I.eeondeluth . peinlure de BoxixG- 
Tox (collection de M. de Lajudie). . 

François Ii^'' et Marguerite de Navarre, 
peinture do Boningtox (Londres, 
collectidii Wallacc), d'après la gra- 
vure tle M. Léoi)old Flameng. . . . 

Ilonington par lui-même, peinture à 
l'indle (musée de Noltingliam). . . 

l'ortrait présumé de Rembrandt par 



189 
192 

193 

197 



199 
202 
203 

206 

205 

207 
209 

21! 
213 



486 



LA REVUE DE L'ART 



l^afros. 



lui-mdme (collection de S. M. le idi 
des Belges). . . . ; 

Miracles de saint François de Paiilr, 
peinture de P.-l'. Huhens (Dresde. 
Galerie royale ) 

Saint Sebastien soigné /lar tes saintes 
femmes, peinture d'Eug. Delacuoix 
(collection de S. M. le roi des 
Belges! 



21: 



•220 



f'agcs. 

lîntrée des Croisés <i Coiistantinople. 
peinture d'Eug. Delacroix (Musée 
du Louvre) 225 

Fanlin- Latoiir dans son atelier de Buré, 229 

Autour du piano, peinture de Faxtin- 
Latouu (collection de M. Adolphe 
.lullien) 230 

/,'( Toilette de Vénus, dessin de Fan- 
tix-Latolk 231 



N° 151 

Octobre 1909. 



Portrait de l'ieitlard, peinture do MeM- 
i.i.vti (Berlin, Musée Empereur Fré- 
déric) 243 

La l'résenlalion au 'J'emple, volet de 
lri[ilyiiue. i)ar .Memlini; (Bruges, 
hôpital Saint-Jean). 247 

l'oie/ de iripttjque, par MemI,1-N(1 (col- 

lectiiiii de .\1. l'ierpont Morgan) . . 249 

Le Musée impérial de Constantinople . 261 

Plan du Musée impérial de Conslanli- 

uople 252 

Sarcophage de Sidamaria (Conslanti- 
Mopie. Musée impérial} 253 

llrlirf de Tralles (Constantinople, 
Musée impérial) 255 

Eplièbe de Tralles (Constaiilimiple, 
Musée impérial) 257 

« Apotliéose d' Euripide n ( Constanti- 
nople, Musée impérial; 263 

Chapiteau roman de Maplouse (Con- 
stantinople, Musée impérial). . . . 265 

Relief seldjoukide ( Conslanlinople . 
Musée impérial) 267 

Ilans von Marées et Leniiach, jH/iuluri' 
de Mans von Mahées (1862). .... 271 

Humeurs, étude di^ llans vo.n ^L\IlEl;s. 
pour les fresques de la Slalion 
zoologique de Naples (1872) .... 273 

Grant, llildehrand i-t Marées, éi\u\r de 
Mans VON Maiu:i',s, [lourk^s t'res(pu's 
de la Station zoologique de Na|)les 
(1873) 275 



'l'rois jeunes gens, pointure de Dans 
von Marées (1873) 

L.es Hespérides, peinture de Hans von 
Marées (1885) 

L'Enlèvement de Gani/mède. peinture 
de Hans von Marées (i887j 

'Tcle du cheval du Colleone, par Vek- 
UOCCHIO 

Tête de cheval antique, bronze (Flo- 
rence, Oflices) 

Stiiiue équestre de Bartolomeo Col- 
leone, par Andréa Verrocchio (Ve- 
nise, place SS. Giovanni e Faolo). 

Jarret droit du cheval du Colleone. . . 

Membres postérieurs du cheval du Col- 
leone et d'un cheval vivant 

Membres antérieurs du cheval du Col- 
leone et d'un cheval vivant 

l'ied du cheval du Colh'one 

Corot par lui-même, Ls'j.'i [dun Moreau 
au Musée du Louvrei 

La Mariée, peinture de Corot (don 
Moreau au Musée du Louvre). . . . 

La Frninic cl la toque, peinture dc Co- 
uoT collection de M. Dufayel) . . . 

llacehante couchée au bord de la mer. 

pi'inlure de Coiior (collection tle 

M. liavemi'yer) 

liurijdice blessée. piMllIure de<-^OHor 

(collection de M. llill) 

Deux Saints sous les traits de Côme /"', 

i;rand due de Toscane, et Côme l'.in- 



279 
281 
283 
286 
287 



289 
291 

292 



293 
294 

297 

298 

299 

302 
303 



TABLE DES ILLUSTRATIONS DANS I 



ÎXTE 



cien. peinture du Pontormo (Flo- 
rence. l'alais-Vieux) 

L'Aiilicli(ini!irf du « Tesorcito >> an Pii- 



309 



N" 
Novem! 

M""' lîccnmicr. miniature anonyme 
(collection de M""' Petit-Dossaris). :i2l 

Mme Récamier, buste mutilé de J. Chi- 

NAHD 32;J 

Mme Ri'ciiinirr, buste en marbre de J. 
Chinauu (musée de la ville de 
Lyon) 325. 327 

y[me Hécriii/icr. buste en plâtre patiné, 
de J.Chixaud (collection de M"" lîiil- 
lal-Savarin) , 331 

M'»e JRéca/iiier. peintm-e d'Eulalie Mo- 
lUN (musée de Versailles) 333 

M""' Rccaniicr en Béatrice, buste en 
marbre de Canova (musée de la 
ville de Lyon) .335 

En tète : Etoiles en faïence lustrée, 
Perse, Xflh siècle (Constanlinople. 

Musée impérial) 337 

'l'chinili-Kiriiclik 339 

Hlialé en huis, art setiljoiihiile. XII'^ 

siècle 3'i3 

Porte enbois, avec incrustations d'ivoire. 345 
Mihrah de Caraniaii. XIV'^ siècle. . . . 3'i7 

Minilier <r()iirf<i. W'I" siècle .'iV.! 

Jieliiirc persane du Xl'J/<^ siècle .... 351 
Sophie Arnould aux Grands-Aiigiisliris. 
dessin de G. de Saint-Auhin (Re- 
cueil des Saint-Aubin, collection 
de M™" la comtesse H. de lii'arn). 355 
Premii'rr j)age {réduite} ilu catalogue 
tic la vente Sophie Arnould, illustré 
par G. i)K Saint-Auhin (Cabinet des 
estampes de la Ribliul liéipn' naliii- 

nale) 359 

l.e Cha/nfi ilr blé. peinlnrr de .1. van 

RUYSDAHi, (collection .Maui'ici i\ann) 303 
Le Peintre en famille, peintui'cde Jean 

Si'KiiN (collection Maurice Kann). . 367 
Paysage avec cavaliers, peinture d Al- 



lais-Vieii.r de Ft . 
Plafonil du « Te? 
SARI 

152 

:)re 1909. 



l'aies. 
310 



(u, par G. \'.\- 



bertCuvp(coll( 
Odalisque, aqua 

(collection de ] 
La Méditatioji, a 

TON (collectioi 
■Le Voitiirier, acji 

(collection de 

Les Lacunes de 



jfMaurieeKann). 371 

[ de BONINGTON 

bnMichel-Lévy) 375 
'elle de Boning- 

îllace) 377 

âe de BoNiNC.TON 

Kterson) 379 

nise , peinture à 
riiuile de Bonington (c<illirliiiii 

de M. Warneclc)^-^. . . '. 3S I 

Plage normande, peintaiMj à l'huile 
de lioMNGToN (collection">k'JtI™«(le 

Calheu) ^~,. • 3K5 

Henri Ifl et l'arnbassadeur d Angle^^ 
/e/ve, peinture il l'huile de IIoninc- 
TON (collection Wallace) ... 387 
.inné Page et Slendcr , peinture à 
l'huile de Bonington (collection 

^^'allace| 389 

Feuille de crof/nis il la mine de plomb 
par Bonington (collection de M. lle- 
scltine). . . 390 

L'inslilut et le pont des Arts, deSSin à 
la iiiine de plomb de. Bonington 
Icollection de M"'« de Salvandy) . . 391 

Le Grand Canal ii Venise, gravure de 
Millei-. il'après Bonington 392 

En tète ; Projet de salon ponr la //rin- 
eessc Czartoriski , de Pologne, par 
•l.-.\ Mkissonnikii, ffravure (le llr- 
oriicii. tirée du Livre des ornrmrnls 
de ■\.-A. Meissonnier 393 

Terrine d'argent, faisant partie d'un 
surtout de table e.récnté ponr le 
duc de Kingston (1735), par .I.-A. 
Meissonniku (collection l'olovtsoir). 395 

Fncensoir, p-.w .I.-A. Meissonnieh. 
fi'ravure (h; IIkoi'ieiî. tirée du /.ivre 
des ornements 397 



'.88 



Ti-rrine en argent, /^'^ } part 



LA REVUE DE L'ART 

Pages. 



il -lin 



surtout de table'' ' ■ ^utr pour k' 
duc de Kingston ^""'.'Oi^ pj^j. j _^ 

Mi; issoNNiEH {coUt:^*'J'*'i Polovlsoffi. 



:j99 



En cul-de-lampe : j , ' ^" de tu hic, 

'•ravure de 



r. ' 'r" 

par J.-A. Meissox^'^ /'"si 
<l'Eui 



IIUoriER. tirée du Livre des orne- 
ments 

l'ierre Grassin, gravure de Bernard 
LÉPiciÉ. d'après Nicolas de Laii- 
lai.LIÈRE 403. 



Pages. 

401 
404 



M. 



N" 153 
Décembre 1909. 



)n Oiir-IVi- 
, Musée du 



Tablette généalogique. 

na, fouilles de TJ 

Louvrei ' 

,. ,, , t'intui. ,,, 

Masse a armes au roi iim (Musée 

du Louvre) 

Plan du palais de Tello. 

Gond de porte (Muséd du Louvre). . . 

Tablette généalogique du roi Our-Ni- 
na (Musée du Louvre) 

Figurine en bronze (Musée du Louvre). 

le Dieu Nin-Gliirsou (Musée du Lou- 
vre 

Portrait d'homme, dit n le Commissaire- 
priseur», par liEMBn.iNDT (collec- 
tion Maurice Kann) 

L'Homme à la loupe, peinture de He.m- 
iiii\NUT (collection Maurice Kann) . 

/,« A'emwe «»./•»• /7/e/s, peinture de Rem- 
iin.vNDT (collection Maurice Kann) . 

Enfants jouant la comédie, peinture 
de Waïteau (collection Maurice 
Kann) 

Une salle du liidotto, il Venise, pein- 
lui-e (le GuAiiDi (collection Maurice 
Kann) ......... 

Médaille île l'Exposition universelle de 

IHlil, par J.-C. Chapi.aix .... 4:i(;, 
Médaille du Miure,]v,u' ■].-C. Chapi.ain. 
Médaille de Gérome, jiar J.-C. Cha- 

PLAIN 

Médaille de Mnuiesqiiien . |iai' .l.-A. 



409 

411 
413 
414 

415 

418 

419 



427 

4:il 

437 
439 

44 1 



Dassier 443 

Médadle des premières montgolfières 
(revers), par N. Gatteaux 444 

Médailles de la Naissance du Dauphin 
et de la .Jonction des deu.r mers, par 
B. DuviviER 447 

L'écu de Galonné, par Droz 449 

Le ChœurdesReligieiisesde Port-Roy ai- 
des-Champs, gravure de Magdeleine 
HORTHEllELS 458 

Gilberte Pascal (Mme Périer), peinture 
anonyme du xviie siècle (hôpital 
de Clermont-Ferrand) 459 

Catherine de Champaigne ii l'âge de 
dix ans, dessin de Philippe de 
Ch.uipaigne (collection de M. Max 
Rosenheim) 461 

Le Cloilre du Port-Roijal-des-Champs, 
gravure de Mag'deleine Horthe- 

.MELS 4()2 

/.'■ Compositeur Ernest de Dohnanyi. 

peinture de M. Cezar Kunwald. . . 467 
Printemps dans les Tatra, peinture de 

\L Nandor Katona 408 

./(;(//■ d'automne, peinture de M. Bêla 

de Spanyi 469 

Jacques de Savoie, duc de Nemours, 

dessin du xvi' siècle, d'après la 
peinture de Gerlach Fliccius (Bi- 
l)liothè(iue du Conservatoire des 
Arts et Métiers. 472 



Le i/éi-anl : II. Déni s 



PARIS. — IMPmMKHIK 0E0B0K8 PBTIT, 12, ROK G O U O r- U E - M A U K O I 



N La Revue de 1 'art ancien et 
*• moderne 

t. 26 



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