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Full text of "La Revue de Paris"

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LA REVUE DE PARIS 



LA 



KEVUE DE PARIS 



Dl X 11 1 IT [É M E A XNEE 



TOMK CIXOriKME 



Septembre-Octobre 1911 



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1^ 



7 



PARIS 

BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS 

85 b ' s , FAUBOURG SAINT-HONORE, S 5 b ' s 



1911 



20 

SQpT.-Ocf, 



LE 4 SEPTEMBRE' 



.le vais raconter simplement ce que j'ai observé, vu et 
entendu dans celle journée mémorable. J'habitais alors à 
Montmartre, assez haut sur la hutte. Vers cinq heures du 
matin, au petit jour, je regagnai mon logis. Des groupes sta- 
tionnaient dans les rues essayant de déchiffrer celle affiche de 
malheur 2 . Çàet là on la Lisait à la lueur d'une allumette. Les 
gens causaient tout bas, consternés, atterrés. - Ça va bien! » 
je ne pus recueillir sur mon chemin que cette réflexion qui 
n était pas le cri de joie d un révolutionnaire, mais l'ironie 
désespérée d'un patriote. 

\]>rès quelques heures de repos, je me sentis assez frais de 
tète et assez libre d'espril pour m arracher à mes préoccupa- 
tions personnelles et sortir de mon moi pour concentrer toute 
mon attention sur les réalités objectives. J'éprouvais un véri- 
table besoin de bien regarder et de bien retenir et j'étais par- 
venu, comme on dirait aujourd'hui, à m'extérioriser complè- 
tement. La grande douleur reviendrait ensuite; mais, pour le 
moment, persuadé que tout était perdu et qu'il n'y avait plus 
rien à faire, je prenais intérêt au spectacle de lécroulement et 
je voulais fixer dans ma mémoire la vue de cette ruine. 

i. Voir la Revue des iô juillet et i" août. 

i. L'affiche qui annonçait le désastre de Sedau. 

I er Septembre 191 1. 1 



LA REVUE DE PARIS 



Î5 



C'est ainsi qu'après avoir calmé les appréhensions 'le ma 
famille qui voyait déjà le Palais Bourbon saccagé et Pans en 
feu, je me dirigeai vers la place de la Concorde par la rue 
Planche, la gare Saint-Lazare et la rue Tronchet. 

C'était un dimanche et quelques Parisiens s'en allaient 
prendre l'air à la campagne, assez tranquilles, d'aspect el d al- 
lure, sur ce qui arriverait pendant leur absence. Si animé qu il 
soit en temps ordinaire, ce quartier de Paris n'a pas la physio- 
nomie révolutionnaire, et jusqu'à la Madeleine, il ne semblait 
guère participer à l'émotion générale. C'est à peine si quelques 
ouvriers descendus des Batignolles et de la Butte affectaient 
quelque turbulence de geste et de parole. 

Mais quand j'arrivai à la rue Royale, la scène changea. La 
foule y était encore plus compacte que la veille, et j'eus déjà 
quelque peine à m'y faire jour, à travers une cohue tic gardes 
nationaux dont beaucoup n'avaient pour uniforme qu'un képi. 
Tout le flot qui ani\ail par le boulevard dégorgeait là, tandis 
que la masse qui venait par la rue de Rivoli trouvai) un plus 
large débouché sur la place de I i • Concorde. Je crus un 
moment que je ne passerais jamais. Cependant je parvins à 
me glisser jusqu'à la rue du Faubourg-Samt-Honoré cl à en 
doubler l'angle de droite: après quoi je la remontai et gagnai 
la Seine par des rues presque- désertes qui m'amenèrent 
au pont d'Iéna. Encore me fallut-il exhiber plusieurs lois ma 
médaille de fonctionnaire pour franchir le cordon des sergents 
de ville et des gendarmes. \ l'extérieur, le Palais Bourbon 
semblait bien et fidèlement gardé. 

A l'intérieur on ne pouvait déjà presque plus bouger el je 
dus jouer fortement des coudes pour arriver jusqu'à mon banc. 

J'y trouvai installé un intrus de première marque, mon 
maître et ami J.-J. A \eiss. qui, un mois auparavant, était 
presque ministre des Beaux-Arts et qui, comme tel. avait une 
ou deux fois abordé la tribune. Cette fois, il nous demanda la 
permission de s'asseoir dessous, derrière les secrétaires rédac- 
teurs, et aucun huissier revêche ne songea à l'en empêcher. 
Nous nous retournions pour causer avec lui. el rien ne me 
parut plus piquant que ses réflexions philosophiques sur les 
divers incidents de la journée. Au moment même où ce que 
1 on appelle le courage civique abandonnait des gens qu'on en 



LE '| SEPTEMBRE ,'ï 

aurait crus mieux pourvus, il nous fit sur cette raie vertu la 
plus savoureuse des conférences. 

Il était midi, et la séance n'était pas encore ouverte, (rue l'on 
s'écrasait dans les galeries et dans les tribunes. Les dunes n'y 
manquaient pas en toilette- claires. Du bord de la loge 
réservée par la galanterie présidentielle aux élégantes habituées 
du lieu, madame Stcpben Liégeard, une des plus assidues, 
lorgnait les députés qui montaient leurs gradins eu se pres- 
saient dans l'hémicycle. \ I extrême cintre, tout près du cou- 
loir supérieur qui entoure la salle et sur lequel s'ouvrent des 
dégagements et des portes, propices à l'invasion comme à 
l'évasion, des figures inconnues se noyaient dans l'ombre. On 

h \ distinguait qu'un fourmillement de têtes. J'y m nus 

seulement Pipe-en-Bois, déjà célèbre. I n bruil confus partail 
de là qui ressemblait à celui de la marée montante. Ce mugis- 
sement sourd vous trappe, bien qu'atténué, dès qu'on entre 
dans un endroit où, assez calme, une assemblée nombreuse 
délibère: c'en est, pour ainsi dire, la respiration : ce jour-là, 
c'était le souffle d'une foule et l'haleine d'une fièvre. 

A.vec mes camarade- Boysse et Dhormoys nous profitâmes 
du répit que nous laissait l'absence du président pour nous 
échapper quelques minutes vers la salle des Pas-Perdus ou 
Salon de la Paix, et vers la petite cour extérieure qui s'ouvre 
sur le quai d'Orsay, presque sur le pont de la Concorde. Elle 
est fermée d'une simple grille où s'adossent un urinoir pris 
sur le socle creux de la statue de d' i.guesseau, et, en face, une 
logette de concierge. C'est par là qu'on pénètre aujourd'hui, 
c'est par là ipion pénétrait alors dans l'enceinte sacrée. Rue 
de Bourgogne une porte veTte, de chêne massif, y donnait 
également accès. C'était rentrée des artistes, c'est-à-dire des 
députés, gardée par un seul fonctionnaire. Quelques pas à 
faire et l'on était à la caisse; quelques marches à monter, on 
était à la salle du Mazeppa cl à la Bibliothèque; là avec. Horace 
Vernet; ici avec Eugène Delacroix. 

Enfin, sur la place de Bourgogne se présentait, colonnade et 
portique, l'entrée principale du Palais, précédée de la grande 
Cour d'honneur. Elle semblait condamnée, comme une porte 
de derrière. Personne n'y passait. 

Notre petite inspection, où la curiosité seule jouait son rôle, 



ft LA REVUE DE PARIS 



I 



car nous étions tous les trois assez jeunes pour désirer \<m- ce 
que nous n'avions pas encore vu, — une défenestration d'assem- 
blée, — nous révéla que ces deux dernières issues étaienl plus 
surveillées qu'assiégées. Rien à craindre ni sur la gauche ni à 
revers, au moins pour le moment. Mais il n'en était pas de 
même sur la façade. Le quai et le débouché du pont restaient 
sévèrement gardés par la police et la gendarmerie: mais, 
nonobstant le caracolement perpétuel des cavaliers, quelques 
gavroches se glissaient déjà entre les jambes de leurs chevaux, 
et surtout, ces hommes toujours dévoués et fidèles, niais mani- 
festement embarrassés, étaient à chaque instant forcés <l ouvrir 
leur vivante barrière devant quelque député ou soi-disant tel, 
les invités munis de cartes, les fonctionnaires qui déclaraient 
se rendre à leur travail, et n'importe quel gros bonnet à l'air 
imposant et au ton impérieux. 11 s'en présentait en quantité à 
qui on ne demandait même plus patte-hlanche. 

Dans ces heures de crise on a, toujours sous l'influence de la 
fièvre, une pensée qui vous bal le cerveau et qui \ prend 
quelquefois les formes les plus bizarres. Savez-\ous à quoi je 
songeais en ce moment? .le vous le donne en nulle : à la 
bataille de Wagram ! telle que je l'avais lue autrefois dans 
M. Thiers. Oui, à Wagram cl à L'inquiétude de l'empereur 
François-Joseph disant à son neveu. L'archiduc Charles, dont 
le plan consistait à n'écraser les Français qu'après le passage 
du Danube : « 11 me semble que vous en laisse/ passer 
beaucoup ». 

11 en passait beaucoup, en effet, -urtout des gardes natio- 
naux qu'on ne chicanait pas trop, à L'entrée, sur leur droit de 
pénétration, et qui, pour la plupart, semblaient gagnés au mou- 
vement. Fort peu avaient des armes. Deux ou trois pourtant 
arrivaient avec leurs fusils, et j'en suis encore à me demander 
comment la grille leur fut ouverte. 

Mais la grande inquiétude était la place de la Concorde. 
Telle que je l'avais aperçue une heure auparavant, lorsque 
j'avais dû prendre l'oblique du faubourg Saint-Ilonoré, elle 
était déjà tellement noire de monde qu'une épingle jetée d'une 
cravate ou d'un chapeau ne serait jamais tombée à terre. Et 
cependant, tous les nouveaux arrrivés nous annonçaient que 
cette foule en apparence incompressible grossissait encore île 



LE '| SEPTEMBRE 



minute en minute et que, par sa seule pesée, le cordon des 
troupes serait infailliblement rompu. 

11 tenait bon, cependant, et l'espace entre l'entrée du pont et 
les premières statues de la place restai) encore à peu près libre, 
quoique sillonné de petits groupes qui commençaient a - 
souder et à s'agglutiner en boule. < !'est du moins ce que nous 
apprîmes, car d'\ aller voir nous-mêmes, c'eût été d'une entre- 
prise impossible. En vain, nous tentions de nous rendre 
compte: le dos d'âne du ponl nous empêchait de voir, et la 
questure vigilante nous avait interdit l'estrade du palais, qui 
aurait pu servir d'observatoire. Non- n'apercevions par-ci par- 
là qu un cavalier en culotte blanche qui, pour occuper son 
cheval, tirait des bordées sur le pont. Cependant la salle si 
remplissait, et le président Schneider ouvrait la séance une 
heure plus tard qu'il n'était convenu. Manifestement, on avait 
négocié dans 1 intervalle, nu avait même négocié un peu par- 
tout, et particulièrement aux Tuileries avec l'impératrice; mais 
je ne di- iien de ces suprêmes conciliabules, n'ayant jamais pu 
là-dessus arracher à Duvernois mécontent aucun jugement 
positif, sinon que le gouvernement \ avait été absurde et la 
régente admirable : << C'est une femme! >> disait-il comme on 
dit d'un homme résolu : ci C'est un homme! ». L'heure appro- 
chait où celle femme, un moment pilotée contre l'émeute vic- 
torieuse par ses deux amis d'Italie et d'Autriche, le comte 
Nigra et le prince de Metternich, allait être abandonnée par 
eux, pl.ne Saint-Germain-l'Auxerrois, à la grâce de Dieu et 
d'un fiacre. 

On entrait à peine en séance que M. de Kératry, toujours en 
mouvement et pique chaque jour d'une nouvelle tarentule, fit 
une proposition si naïvement insidieuse que plusieurs députés 
parmi ses propre- amis murmuraient entre haut et bas : 
« Trop tôt! » 11 demandait qu'on éloignai de la Chambre les 
sergents de ville et les soldats; la dignité parlementaire l'exi- 
geait, disait-il: en donnant sur ce point des ordres contraires 
à ceux du général Trochu, l'alikao avait forfait à son devoir. 

Les grands mots ne coûtaient pas à M. de kératry. 11 se 
mettait volontiers en avant pour les dire, et il les disait avec un 
calme apparent dont il eût été difficile de décider si c'était du 
courage ou de l'étourderie. L'opposition l'envoyait souvent en 



6 LA REVUE DE PARIS 

éclaireur et il faisait bravement toutes les commissions qu'elle 
lui donnait. Sa parole le servait assez mal, mais il suppléait 
par sa gravité. Assis au premier banc de gaucbe. il a a va il 
qu'un pas à faire pour montera la tribune et il parlait même 
souvent sans y monter. Son pâle visage, d'un jaune mat, était 
indéchiffrable; on remarquait immédiatement deux particula- 
rités sur sa personne, sa rosette d'officier de la Légion d'hon- 
neur et une espèce de nombril qu'il avait au milieu du front, 
peut-être la trace d'une balle reçue au Mexique. 11 allai! être 
préfet de police; mais, sous l'Empire comme sous les diverses 
républiques qui lui succédèrent, il ne put ou ne voulu) 
jamais rester nulle part. Je crois bien que la nature l'avait 
condamné au mécontentement perpétuel. 

Cette façon d'inviter la Chambre à se rogner elle-même les 
dents et les griffes produisit l'objet d'une facétie un peu grosse. 
Palikao la releva vertement et expliqua que le général Trochu 
n'avait rien à voir en celte affaire. C'étail lui, Palikao, et lui 
seul qui avait le commandement, et, après tout, de quoi se 
plaignait-on? « Que la mariée fût trop belle >■. c'est-à-dire 
trop bien gardée. 

La vérité est qu'ils auraient voulu l'être assez mai pour que 
l'enlèvement fût plus facile; car, de tous les bancs «le la gauche 
partit le même vœu, le même cri : « La garde nationale! » 
L'amour des oppositions pour une troupe qui, d'un bout à 
l'autre de son histoire, a toujours fini par se mettre de leur 
côté, explique assez cette préférence; mais l'heure de la milice 
citoyenne n'avait pas encore sonné. Il fallait prendre des réso- 
lutions et les prendre vite. On se sentait à peu près d'accord 
pour déposséder plus ou moins poliment l'empire et lui substi- 
tuer la Chambre. Sur cette nécessité il n \ a\ail uuère qu'une 
voix, et l'opinion de M. Buffet, de M. Schneider lui-même, ne 
différait pas sensiblement de celle de Jules I' i\ re. L'histoire dira 
si, en perdant toute la nuit précédente. Palikao n'avait pas préci- 
pité ce dénoûment. Elle a déjà dit qu'un homme moins désem- 
paré se fût mieux rendu compte des circonstances et qu'à 
minuit, maître de l'heure, il pouvait encore commander au 
destin en plaçant la Chambre et la révolution elle-même 
devant un fait accompli, une dictature militaire ou parlemen- 
taire. J'ai vu de fort près l'état des esprits; c'est pourquoi je 



LE 4 SEPTEMBRE 7 

n'en crois rien. Le 'i septembre reste dans ma pensée une 
vilaine chose, inévitable. 

En tout cas. Palikao ne crut pouvoir mieux faire que de 
proposer au Corps législatif de se transformer en exécutif. Son 
moyen lui avait pain simple. Il consistait à créer un Conseil 
de gouvernement composé de cinq membres, choisis dans la 

Chambre des députés el nommés par elle. Ce < seil contn 

signerait la nomination des ministres qu'il semblail laisser à la 
régente: mai- cela n'était pas dit explicitement. En revanche 
L'article 3 et dernier était très net : Palikao restait o lieutenant 
général du Conseil ». 

La Chambre accueillit froidement la proposition; le lieute- 
nant général ne lui inspirail pins confiance. Il \ eut même 
quelques murmures dans les galeries, mais vile apaisés. Jules 
Favre prit la parole à son tour el rappela qu il avait présenté, 
dans la séance de nuit, nue motion de déchéance pure et 
-impie. Sans insister, il réclama pour sa proposition, comme 
Palikao l'avait fait pour la sienne, le bénéfice de la déclaration 
d'urgence. Personne ne songeait à la leur refuser, car lout 
devenait urgent et pressant pour une< Ihambre qui commençait 
à comprendre que l'ennemi intérieur approchait encore plus 
vite que l'ennemi étrang 

Jusque-là pourtant tout allait assez bien. On savait qu'entre 
la motion de Palikao et celle de .Iules Favre, M. Th 
proposait d'intercaler une transaction qui, sans qu'on la connût 
ixactement, jouissait déjà de toute la faveur du Corps légis- 
latif. Il monta en effet à la tribune et lut un papier, très court, 
<pii parut mettre tout le monde à I aise : 

« Vu les circonstances, 

La Chambre nomme une commission de gouvernement 
et de défense nationale. 

» Une Constituante sera convoquée dès que les circonstances 
le permettront. » 

Cette rédaction d'une extrême habileté me parut d'autant 
plus menaçante qu'elle était plus vague: mais elle laissait tant 
de choses en suspens qu'elle ne froissait aucune conviction et 
que Palikao lui-même se rallia a l'idée d'une grande consulta- 
tion nationale après la crise. 

L'urgence et le renvoi aux bureaux furent votés sans diffi- 



8 



LA REVUE DE PARIS 



culte en faveur des trois propositions. Le président invita les 
députés à se rendre immédiatement dans leurs locaux res- 
pectifs pour nommer la commission qui serait chargée d'exa- 
miner ces diverses motions. Un assentiment presque général 
lui répondit. La séance fut suspendue et la Chambre resta vide 
de députés, mais non point de spectateurs. I ne grande faute 
était commise; l'émeute en profita. Elle arrivai!. La grande 
horloge de face marquait deux heures moins vingt minutes. 

J'ignore si la présence des députés sur leurs sièges eût suffi 
pour arrêter les envahisseurs, mais il est hien certain que cett< 
grande enceinte évacuée se présentait comme une tentation. 
Pendant que les députés délibèrent, un mouvement se produit, 
et il me semhle hien qu'un mot d'ordre est donné. Certaines 
gens qui déjà étaient dans la salle en vont chercher d'autres 
dehors. Ceux-ci se pressent aux grilles, et, à chaque instant, il 
en passe parla petite porte entrouverte où. de l'intérieur, de- 
amis leur font signe d'approcher. 

C'est là que j'avais établi mon poste d'observation. J'y étais 
à peine installé, le ne/ entre les barreaux de la grille, que 
celle-ci s'ouvrit devant une poussée des gardes nationaux. Ils 
étaient bien une cinquantaine. Dhormoys m'en montra nu el 
me dit à l'oreille : « C'est le duc Dccazes ». L'avait-il réelle- 
ment reconnu!' Depuis, je le trouvai moins affirma tif; mais la 
légende qui fait cet honneur au duc n'a jamais été sérieuse- 
ment démentie et le duc. lui-même, n'a jamais mis d'empres- 
sement à la démentir. Devenu ministre des Ml'ain- élran- 
gères. il la prenait sur un ton de hadinage qui était beaucoup 
de valeur à son demi-désaveu, .le crois, tout pesé, qu'il ne fui 
pas parmi les envahisseurs, mais qu'il n'était pas autrement 
IVuhé qu'on se figurât l'y avoir vu. L'homme (pie m'indiquait 
Dhormoys n'avait d'ailleurs du costume des gardes nationaux 
que le képi. 

Comme nous nous étonnions qu'on eût livre' passage à ce 
groupe, nous apprîmes d'eux-mêmes qu'ils avaient négocié 
pour l'obtenir et que la consigne avait fléchi en leur faveur sur 
la condition, acceptée par eux, qu'ils laisseraient leurs fusils à 
la porte, ce qu'ils firent très loyalement. Peut-être avaient-ils 
compris dès ce moment que la révolution se ferait sans arme-. 
Elle était à moitié faite; tout cédait, tout pliait. Nous vîmes 



LE '| S I P T E M B R E a 

soudain d'autres sardes nationaux, en assez grand nombre. 
sur le pont. Ils semblaient l'occuper. La gendarmerie chargée 
d'en défendre l'accès les ayail d'abord tenus à distance; mais 
bientôl de nouvelles instructions obscures ou mal interpré- 
tées, comme il arrive lorsque les chefs commencent à perdre 
la tête, changeaient en un instant la face des choses. Les 
rangs de la gendarmerie s'ouvraient devanl ces gardes natio- 
naux qui se présentaient comme des défenseurs de l'ordre, 
bien que l'opposition comptât manifestement sur eux pour le 
troubler. Installés sur ce point, ils séparaienl les gendarmes, 
qui élaient sur un quai, des gardes de Paris, qui étaient sur 
l'autre et il- empêchaienl la communication entre les deux 
rives de la Seine. C'eût été pour eux une situation forl péril- 
leuse dan- le cas où le peu qui restai! du gouvernement eût été 
encore capable d'énergie, car ils eussent été pris infaillible- 
ment entre deux feux et balayés comme une poussière ou pré- 
cipités des parapets; mais ils savaient probablement à quoi 
s'en tenir, ou du moins ils sentaient que la force morale était 
de leur côté, car ils ne paraissaienl pas redouter la moindre 
attaque, ni devant ni derrière. Avec Boysse et Dhormoys, 
avec Hervé el Weiss, qui venaient de non- rejoindre, devant 

cette grille mal gardée et entr'ouverte, is \ pensions pour 

eux, et Weiss. toujours un peu militaire, parce qu'il avait été 
enfant de troupe, se demandait ce que deviendraient les sol- 
dats citoyens s'ils avaient affaire à de vrais soldats comme les 
gendarmes et les gardes républicains ou seulement à des 
hommes résolus comme les sergents de ville. Il s'étonnait que 
les chefs chargés de la défense du Palais n'eussent pas encore 
donné l'ordre d'en dégager les abords; une seule charge, 
disait-il, v suffirait. Que taisait donc Trochu, gouverneur de 
Paris? Que faisait le général Soumain, commandant de place: 1 
Que faisait le général chargé du commandement spécial des 
troupes massées dans le Palais ou autour du Palais! 1 Que fai- 
sait Palikao lui-même, toujours chef du gouvernement et 
ministre de la Guerre, qui n'avait qu'à lever le doigt pour en 
finir avec ce commencement de révolution.' 

Ainsi parlait Weiss, très haut, à côté de gens, députés et 
autres, qui le regardaient de travers. Son besoin d'observation 
psychologique, stimulé par les circonstances, lui suggérait des 



IO LA REVUE DE PARIS 

observations originales, et il revenait constamment sur cette 
différence entre le courage militaire et le courage civique. Jus- 
tement Palikao lui fournissait à ce sujet un argument péreinp- 
toire. Au moment où les députés quittaient leurs gradins pour 
se rendre dans les bureaux et y nommer la commission de 
déchéance, il s'était produit un peu de tumulte dans I hémi- 
cycle. Un certain nombre de députés, qui n'étaient pas tous 
delà gauche, s'étaient précipité- vers Palikao et 1 avaient vio- 
lemment apostrophé, même un peu houspillé, le traitant de 
fourbe, de menteur, et ne lui ménageant pas les bourrades. 
Impassible au milieu d'eux, il ne daignait même pas répondre 
à leurs injures, et aucun tressaillement de son visage n indi- 
quait que cette cohue lui fit peur. Sun calme les irritait et je 
crus un instant que, de l'insulte, ils allaient passer aux -é\ ices. 
Nous l'admirions, ainsi pressé et poussé de toutes parts, muet. 
dédaigneux, aussi indifférent aux gestes qu'aux paroles. Enfin, 
ils le lâchèrent et AN eiss. suivant son idée, me dit : C( Voilà le 
courage militaire! — Comment? m'écriai-je; il me parait bien 
que c'est du courage tout court, militaire, civique, personnel. 
tout ce que vous voudrez! — Non, le vrai courage, c est celui 
qui ne craint pas les responsabilités; et tenez, cet homme, que 
vous venez de voir ou de croire si vraiment brave devanl cette 

bande de hurleurs, n'osera pas prendre sur lui de d ter un 

ordre à un chef de bataillon pour nettoyer le Palais et liquider 
l'émeute. 11 en est encore temps! Dans une demi-heure, il 
sera trop tard ! » 

Il y avait bien en effet une demi-heure, trois quarts d'heure 
tout au plus, que\\ eiss avait ainsi philosophé avec nous, lorsque 
les premiers gardes nationaux pénétrèrent dans le vestibule de 
la salle des Pas-Perdus où est aujourd'hui le bureau de tabac. 
Nous sentîmes très bien alors en les voyant se faufiler par 
petits groupes de deux ou trois que l'envahissement allait se 
faire par infiltration. De l'autre côté du Palais, sur la place 
de Bourgogne, la foule commençait aussi à peser sur le cordon 
de troupes qui protégeaient le Corps législatif expirant, el à 
forcer toutes les consignes. Pour mieux dire, de consignes il 
n'y en avait plus, ou elles changeaient à chaque instant. Ça 
et là, des individus de mauvaise mine semblaient sortir des 
caves. Nous n'arrivions pas à nous expliquer l'inertie des chefs 



Il | SEPTEMBRE II 

militaires. Dans toutes les conversations, La conduite deTrochu 
paraissait inexplicable. Les impérialistes L'accusaient déjà de 
trahison. Ils ne voulaient pas se souvenir que, deux jours 
auparavant, Palikao, soulevanl contre lui une chicane d'attri- 
butions, l'avait durement renvoyé à la défense extérieure de 
l'enceinte et des forts. Ils ne comprenaient pas que le gouver- 
neur de Paris, ainsi réduit, sur leur propre in< itation, à la por- 
tion congrue, se désintéressât d'une émeute dans Paris. Enfin, 
ils ne savaient pas que l'impératrice elle-même avait témoigné 
au général une défiance qui, à la rigueur, permettait à l'homme 
(I honneur soupçonné île s'abstenir sans trahir. De son cabinet. 
Trochu pouvait voir s'écrouler l'empire sans contribuer à sa 
défense el suis participer à sa chute. Mais à mesure que la 

marée n tait, toul le monde se posait la même question : 

« Où donc esl passé Palikao? Il n'\ a donc personne qui com- 
mande ici? » 

Or, celui qui commandait était un vieux général, nommé 
de Caussade, qui avait de magnifiques états de service, mais 
qui n'était fait que pour obéir. Incapable de prendre une réso- 
lution dans une guerre civile, ce brave homme ne reçu! pas 
d'ordre et n'en donna pas. 11 s'était retiré ou plutôt retranche 
dans la salle des Conférences, dès entouré, très conseillé et ne 
sachant auquel entendre. Les députés de la gauche, tantôt le 
priaient, tantôt le sommaient d'éloigner les sergents de ville et 
de confier la défense du Palais à la garde nationale, (l'était 
introduire bénévolement les loups dans une bergerie assiégée 
par eux de toutes parts. <)n finit par arracher au malheureux 
Caussade une espèce de consentement. Après la retraite des 
députés dans leurs bureaux, ce fut la seconde faute capitale de 
la journée. La police partie, l'émeute entra. 

Nous étions sous le péristyle, devisant tous les cinq, Hervé, 
N\ eiss, Dhormoys, Boysse et moi. Tout à coup un mouvement 
se produit. I n bruit se répand : « La proposition de M. Thiers 
est adoptée », et, presque au même instant, une seconde 
rumeur: « Nous sommes envahis: nous sommes débordés! » 

La proposition de M. Thiers n'était pas encore adoptée; 
mais c'était une manière d annoncer que tous les commissaires 
nommés y étaient favorables. Quant à l'invasion, elle débor- 
dait en effet par en haut, par en bas, dans les galeries, dans 



12 LA. REVUE DE PARIS 

L'hémicycle. Elle s'avançait des vestibules, elle montait des 
escaliers, elle escaladait même les fenêtres et elle emplissait 
les couloirs avant même que les députés eussent repris leurs 
places dans la salle. Les gardes nationaux à qui on avait per- 
mis d'entrer n'avaient pas tous laissé leurs fusils au long de la 
grille. J'en vis briller deux ou trois, munis de leurs baïonnettes, 
au fond de la tribune où était restée madame Stephen Liégeard, 
maintenant écrasée dans cette retraite peu sûre et comme pré- 
cipitée dans le vide par le flul des envahisseurs. 

L'horloge marquait exactement deux heures trente-cinq. 

Pour rentrer dans la salle, les députés qui sortaient des 
bureaux étaient obligés de fendre par brassées comme des 
nageurs, une foule hurlante, qui se refermait sans cesse 
devant eux. Peu y parvinrent, ei il leur fut encore plus diffi- 
cile de regagner leurs plans déjà occupées par des garde- natio- 
naux, mais surtout par des individus de mine spéciale qui 
péroraient et gesticulaient. Ils ne firent que grossir encore 
cette meute qui aboyait assez distinctement ces deux mots : 
Déchéance! République! Cependant quelques-uns réussirent . : > 
passer. Nous avions eu nous-mêmes, mes deux compagnons et 
moi, toujours accompagnés de VVeiss, une peine extrême à 
regagner notre banc et, mie fois réinstallés, nous fûmes empri- 
sonnés de toutes parts. Il y eut là pour les dilettantes de révo- 
lution quelques minutes vraiment supérieures, apercevant les 
baïonnettes qui pointaient dans les tribunes : « \h! les fusils! 
dit W eiss : l'affaire se gâte I » 

Le président Schneider était resté sur son fauteuil comme 
une sentinelle dans sa guérite et même, pendant quelques 
minutes, sa présence avait paru en imposeraux plus turbulents, 
Mais déjà on ne l'écoute plus: on l'entoure, on le menace; les 
secrétaires et les huissiers sont obligés de lui faire un rempart 
de leurs corps. 

A ce moment. Grémieux, qui a réussi à se glisser dans la 
salle, se dresse, malgré sa petite taille, devant les plus animés, 
et leur dit quelque chose que nous sommes chargés de repro- 
duire, mais que nous entendons fort mal. On y devine une 
prière soutenue d'un encouragement, et qu'il les exhorte à la 
patience, à une patience qu'on ne ferait pas trop attendre. 
Dans le bruit, je distingue très nettement cette promesse : 



LE !\ SEPTEMBRE 1 ,'i 

« Tout à l'heure! » Et le geste est celui d'une connivence 
inquiète qui redoute les coups de tête. 

Quelques vieux de [848 disent respectueusement à leurs 
voisins : « C'est Crémieux ! » Mais ce nom ne les empêche 
pas de crier. A son tour Glais-Bizoin essaye d'intervenir; mais 
sa \oix de ventriloque parait sortir de dessous terre et 
t'ait rire ceux qui l'entourent. Il est clair que, lui aussi, il 
convie ces dévorants à modérer l'ardeur qui les emporte et 
que, comme récompense de leur sagesse, il leur garantit le 
succès prochain et total. En présence d'un mouvement devenu 
irrésistible, ces deux pauvres parlementaires ont l'air de men- 
diants qui sollicitent une aumône. 

Déjà, avant de l'entrer dans la salle des séances, nous 
avions été témoins, dans le salon qui la précède, d'une scène à 
peu près pareille. Là, c'était Emmanuel Vrago qui opérait; il 
chapitrait les envahisseurs <pii arrivaient par un escalier de 
service ouvert sur la cour de Bourgogne et qui semblaient 
monter d'un trou noir, dans nu fourmillement où l'on ne 
voyait que leurs têtes, ^.rago étendait '.ers eux ses deux bras 
et les exorcisait d'un Vade rétro sympathique dont ils ne 
tenaient d'ailleurs aucun compte. Seul, le tonnerre de < iambetta 
domina un instant le tumulte. La platitude n'ayant pas réussi à 
ses trois collègues, il essaya de I autorité : « Citoyens, s'écria- 
t— il, vous pouvez donner un grand spectacle, celui d'un peuple 
unissant l'ordre et la liberté ! a 

Là-dessus, du haut des tribunes, on lui répond : « Oui! 
Uni! » Et les députés assiégés mêlent leurs bravos à ceux des 
assiégeants déjà maîtres de la place. Gambella continue : « Eli 
bienl si vous le voulez, je vous demande, je vous adjure de 
former dans chaque tribune un groupe qui se chargera d'as- 
surer l'ordre et le silence. Il faut que la Chambre délibère 
librement. » 

• m applaudit de nouveau, on fait mine d'obéir: il y a deux 
ou trois minutes de rémission. Un certain nombre de députés 
rentrent dans la salle. Le président Schneider croit bien faire 
en utilisant ce court répit pour joindre ses adjurations à celles 
de Gambetta. Il s'autorise du patriotisme et de la popularité 
de l'orateur qui vient de dompter la foule pour donner aux 
émeutiers le même conseil. 



1^ LA REVUE DE PARIS 

— Ah ! me dit Weiss, toujours calme et classique, voilà le 
consul qui se met sous la protection du tribun. 

Les quelques applaudissements que recueille M. Schneider 
sont bientôt couverts par des huées. 

On l'apostrophe, on l'invective et non plus seulement des 
tribunes. Dans la salle même, pendant qu'il prêche le calme 
nécessaire aux délibérations — comme si l'on pouvait encore 
délibérer! — une demi-douzaine d'émeuticrs, que la Com- 
mune attend, épuisent contre lui tout le vocabulaire des raille- 
ries etdes injures : « Vieux sapajou! gredin! canaille! » Debout 
sur les premiers bancs de l'hémicycle où siégeaient, hier 
encore, les ministres, ils désignent du poing aux vengeances 
populaires « l'assassin du Creusot ». Celui-ci ne parait pas 
autrement s'en émouvoir. Son visage a un peu pâli; mais il 
oppose à des outrages qui peuvent à chaque instant dégénérer 
en sévices, un front serein et se contente d'agiter sa sonnette à 
tour de bras, comme s'il espérait encore que le prestige de cet 
instrument suffirait pour rétablir le silence. 

En vain Glais-Bizoin cssa\ e une seconde fois après Crémieux 
et Gambetta d'arrêter les envahisseurs. En vain il leur annonce 
que la déchéance va être prononcée, et la France à jamais 
débarrassée de l'Empire; sa \<>iv caverneuse fait rire ceux (pu 
l'entourent, lisse demandenl ce que vienl faire là ce petit 
homme à nez crochu, maigre et noir, qui se démène comme 
un diable dans un bénitier. Il n'est pas jusqu'au meunier 
Girault qui ne lâche de faire appel aux bons sentiments de ses 
bons amis de l'émeute. Tout csl Gni, ou à peu près; et 
désormais rien n'y fera, pas même nue suprême adjuration de 
Gambetta à ceux qui furent ses électeurs. Il reparaît une 
seconde fois à la tribune comme pour s assurer de ce qui lui 
reste de pouvoir et il en a vite la mesure. « U importe, dit-il, 
que tous les députés présents dans les couloirs et dans les 
bureaux où ils délibèrent sur notre proposition de déchéance, 
soient à leur poste pour que la Chambre puisse voter sur cette 
mesure de salut. 11 faut que vous les attendiez dans l'attitude 
de la modération et de la dignité; ils vont venir ! » 

On applaudit encore, mais plus mollement, le modérateur 
et, entre les deux courants, c'est encore celui de la violence 
qui l'emporte. Les bravos s'éteignent dans un vacarme 



infernal el Gambetla a beau promettre aux hurleurs que le 
résultat de la délibération sera celui qu'ils désirent, le bruit 
qu'ils font l'oblige à quitter la tribune. 

Il n'en était pas descendu que la porte du fond s'ouvre avec 
fracas et les premiers envahisseurs sonl eux-mêmes envahis. 
submergés. Quelques députés résistent, et je retrouve là cet 
intrépide marquis de Pire qui joue de la canne et jure de 
mourir à son poste. L'estrade même «lu présidenl est forcée. 
I n des secrétaires, je n'ai pu voir lequel, se penche vers 
lui et lui conseille de lever la séance. M. Schneider bous- 
culé jette un dernier regard sur le temple »lcs lois, déclare 
la séance levée, se couvre et quitte le fauteuil; mais c'est à 

peine s'il peul sortir de la salle. ( >n lui crie dans les oreille- : 
« Misérable! Canaille! » et toujours le même grief : « A bas 
l'assassin du Creusot! » Bientôt, parmi ces furieux qui l'as- 
saillenl el le frappent, nous le perdons de vue, et je n'aperçois 
plus que son chapeau horriblemenl cabossé'. Enfin, nous 
apprenons qu'il a pu rentrer à l'hôtel de la présidence; mais 
c'est miracle qu'il n'ait pas été écharpé. Il m est bien resté 
dans l'esprit que cela n'a tenu qu'à ui\ fil. 

Son dépari est le signal d'une échauflourée. Quelques émeu- 
tiers son! prêts à se battre pour s'emparer du fauteuil prési- 
dentiel. Il ne reste pas vingt députés dans la salle. Seul, le 
marquis de Pire tient toujours bon et lance à celte foule en 
délire les plus injurieuses provocations. A chaque instant 
nous croyons quelle va lui passer sur le corps, mais elle se 
sent assez, forte pour négliger ce Bayard parlementaire. On 
crie : \i\e la République! et, dans une des tribunes de droite, 
on agite un drapeau tricolore. La sonnette fait rage sous la 
main des individus haletants et suants qui se la disputent. Il 
est trois heures, nous sommes toujours là à notre banc, 
retenus par la curiosité, et d'ailleurs asse» empêchés de sortir. 
L'un d'entre nous. Paul Dhormoys, se prévalut ensuite de 
cette attitude qui n'avait pourtant rien d'héroïque et qu'une 
force majeure nous imposait. 

Gambetta entraîné rédige un décret de déchéance. On 
l'acclame, on le hue. Il se collette sur les degrés de la tribune 
avec un inconnu qu'on m'a dit plus tard s'appeler Peyrouton ; 
d'autres m'ont assuré que c'était Regère. A ce moment précis, 



l6 LA REVUE DE PARIS 

la salle des séances appartenait à ce qui devait être la Com- 
mune. 11 n'y avait pas trois députés sur les bancs de la gauche. 

Enfin on se montre Jules Favre, presque invisible jusque-là, 
et qui, je ne sais trop comment, a pu percer la foule et 
dominer le tumulte. « Suivez-moi, s'écrie-t-il, c'est à l'Hôtel 
de Ville qu'on fait les républiques ; j \ marche à votre tête ! » 
Instantanément un remous se dessine : « Oui ! Oui. à l'Hôtel tic 
Ville! » On prend du papier dans les pupitres, on pique aux 
baïonnettes des écriteaux avec celte inscription : 1 l'Hôtel de 
Ville ! et on les promène devant les tribunes qui se vident peu 
à peu pour suivre le mouvement indiqué par Jules Favre. I n 
citoyen nous demande de lui confectionner un de ces écri- 
teaux; mais nous nous contentons de lui offrir le papier et la 
plume dont il use en non- remerciant. I n autre moule à la 
sellette de notre chef Maure! Dupeyré, el lui demande à 
brûle-pourpoint : « Que gribouillez-vous là ? >< Mais Dupeyré, 
très calme à son ordinaire : « Vous le voyez! répond-il, 
vous faites l'histoire, moi je l'écris! o 

Le torrent s'écoulait el la circulation devenait moins diffi- 
cile. Je sortis, étouffé de poussière el de chaleur. Dans les cou- 
loirs, je vis Ernest Picard, la figure bouleversée el les joues 
tombantes. On l'entourait, on lui disait : a Conduisez-nous à 
l'Hôtel de Ville! «mais cet aimable épicurien, très bourgeois, 
semblait trouver la caresse du peuple un peu rude; il se déro- 
bait de son mieux el voulait absolument rentrer dan- la salle, 
« pour délibérer » ! 

Lorsque je me retirai à quatre heures, elle était encore 
occupée par des gens qui ne délibéraient pas. Quelques tri- 
bunes axaient été transformées en réfectoires el en buvettes. 
On y mangeait de la charcuterie et des tartes aux prunes. Les 
pipes et les cigarette- étaient allumées. On chantait çà et là, à 
tue-tête. Des gens avinés braillaient la Marseillaise. 

Cependant un certain nombre de députés avaient reparu, et 
les émeutiers causaient avec eux sans colère. Une espèce de 
détente avait succédé aux précédentes fureurs. Ilans la rue. 
c'était presque fête. 11 faisait un temps magnifique. Des pas- 
sants se congratulaiant et inauguraient par des poignées de 
mains 1ère de la délivrance. Personne ne songeait aux Prus- 
siens; on les aurait crus rentrés sous terre. 



LE '| SEPTEMBRE 17 

Le reste appartient à ce qu'on appelle la grande histoire. 
Li scène classique de l'Hôtel de Ville; les velléités de résis- 
tance dans la salle à manger du président Schneider el 
chez M. Johnston, député de Bordeaux; la noble attitude 
de- sénateurs attendant sur leurs chaises curules une émeute 
oui ne daigna pas venir; les défections, les abandons, les 
reniements, les usurpations, les intrigues, la foire aux places, 
la main basse sur les petits emplois comme mu- les grandes 
charges, eu un mot tous les épi-odes .le cette révolution du 
'1 septembre ont sollicite' d'autres plumes que la mienne; je 
n'y ('fais pas, je n'en parle pas. Les enquêtes, (railleurs con- 
fuses et parfois contradictoires qu'on en lii plus tard, ne sont 
d'accord que sur un point : la joyeuse humeur de Paris. Les 
l'ru-Mcn» approchaient : le Second Empire avait \écu. 



A . C L A V E A 1 



I er Septembre 19 1 1. 



LE FIANCE 

DE 

MADEMOISELLE ( 10LOMBE 



Aussi loin que je remonte dans le passé, je revois les 
antiques figures, depuis longtemps disparues, de ma cousine 
Stéphanie cl de sa demoiselle de compagnie, mademoiselle 
Colombe Le Hardy. 

Orpheline d'un chef d'escadrons tuéà Champaubert, n'ayanl 
d'autre dot que sa fraîcheur de blonde grassouillette el deux 
yeux souriants d'un bleu angélique, qu'elle garda tels jusqu'en 
son visage de vieille, ma cousine Stéphanie, pensionnaire en 
i83'2 de la maison royale de Saint-Denis, avail fait, à un liai 
donné par le grand chancelier, la conquête du général de 
division Ildefonse Dufayet, grand officier de la Légion 
d'honneur el comte de l'Empire. \ la veille de passerdans le 
cadre de réserve, ce vieux brave, l'un des plus solides 
grognards de .Napoléon, après avoir fait trembler l'Europe, 
connaissait à son tour la peur : celle de la goutte el de la soli- 
tude. Ma cousine Stéphanie, pupille de son camarade le 
maréchal duc de Dalmatie, se trouva sur son chemin à point 
nommé. 11 demanda sa main, et, moins d'un mois après 
lc bal du chancelier. ces glorieux délais des grandes 

guerres menaient militairement toutes choses, — il unissait 
audacieusement ses soixante-quatre ans sonnés aux dix-huil 
printemps de l'orpheline. Le général comte Dufayet. qui 



LE FIANCK DE MADEMOISELLE COLOMBE 



Ml 



apportait en ménage une renie de cinquante mille francs sur 
le Mont-de-Milan, parlait même d'avoir des enfants. Il n'en 
eut pas : n'est-ce pas là une présomption, tout à l'honneur «li- 
ma cousine Stéphanie (elle n'enterra le vieux héros que -i\ 
mois avant le coup d'Etat), que la comtesse Dufayet sul 
rester une épouse sans reproche? 

Veuve à trente-six ans, elle ne songea point à se remarier. 
Peut-être, d'avoir trop mélancoliquement fleuri près de ce 
mari qui avait l'âge d'un grand-père, sa jeunesse s'était-elle 
étiolée et comme séchée sur tige. Peut-être aussi, surtout, hisse 
d'avoir entendu, pendant vingt années, sacrer sans relâche 
et jurer autour d'elle, - car Ildefonse Dufayet, marié' el en 
retraite, resta, parait-il, l'homme intraitable qu'il avait été 
dans le célibat et dans le service, - peut-être n'éprouvait-elle 
plus qu'un grand désir de silence el de paix. 

Riehe de la moitié réversible de lit rente du Mont-de-Milan, 
elle se donna le double luxe d'une demoiselle de compagnie 
et d'une maison des champs, située en bon air, dans la ravis- 
sante vallée de Ghevreuse. Et depuis ce momeni jusqu'à son 
dernier jour, l'événement Je l'année, le -cul après l'hiver passé 
à Paris frileusement, presque sans sortir, fut d'aller, dés la lin 
de mai, s'installer à « la Minerve » : ainsi s'appelait l'habita- 
tion fleurie, du nom d une Minerve en plâtre qui en décorait 
le vestibule, dallé en losanges. 

Oh! le charme, dans ma mémoire d'enfant, de la vieille et 
blanche demeure, perdue sous les feuillages dans un creux de 
vallon!... la paix accueillante du grand jardin aux arbres sécu- 
laires, des allées sablées, bordées de menu buis, des char- 
milles trouées de soleil sous lesquelles llottaient, aux heures 
chaudes, les parfums lourds, presque immobiles dans l'air 
sans brise, des seringats ou des tilleuls!... 

Ma mère à peu près contemporaine de la générale Dufayel 
et, comme elle, restée veuve de bonne heure, était son intime 
amie. Chaque été, nous allions la rejoindre à la Minerve. 
( l'est là cjue nous passions le temps de mes vacances de lycéen, 
dans la calme société - un peu monotone même pour l'enfant 
délicat, méditatif et presque trop tranquille que jetais alors 
— de noire vieille cousine et de mademoiselle Colombe, sa 
demoiselle de compagnie. 



20 LA REVUE DE PARIS 

Rien d'ailleurs de plus disparate que ces deux bonnes créa- 
tures, qui, une trentaine d'années durant, associèrent leurs 
grises destinées. La comtesse Dufayet était courte et grasse, 
toute ronde. On la voyait uniformément vêtue, du 1 "'' janvier 
jusqu'à la Saint-Sylvestre, d'une robe de lainage noir, taillée 
droit comme une soutane, et d'un mantelet en forme de pèle- 
rine. De sorte que lorsqu'on l'apercevait devant sa maison, à 
la chute du jour, occupée à écheniller ses rosiers, — avec 
ses cheveux de neige, ses joues colorées, sa tournure un peu 
massive, elle semblait à distance un bon petit vieux chanoine 
retiré, se délassant avec innocence aux soins rustiques de son 
jardin. 

Mais quand, vers la même heure, mademoiselle Le Hardy, 
déjà parée pour le dîner, débouchait à pas comptés, longue, 
plate et lente, du sentier ombragé où elle aimait à promener 
l'apparence de sa rêverie, on eût cru voir venir le héron 
même de la fable, en quête de son problématique souper. 
Et, non moins que la démarche, ce qui suggérait la compa- 
raison, c était la proéminente disgrâce d'un malheureux nez 
en bec d'oiseau-pêcheur, attristant, par son excessive saillie, 
un visage menu, aux yeux doux el puérils, et qui, sans cette 
infortune, n'eût peut-être pas été dépourvu d'agrément. Et 
certes, l'on aurait été tenté de le plaindre, ce pauvre nez 
lisible, si la bouche, sa voisine, n'eût protesté, par un sourire 
avantageux, à demeure sur les lèvres minces, qui donnait à 
cette physionomie déshéritée un curieux air, el le plus inat- 
tendu, de morgue et de contentement de soi 

C'est qu'en elFct mademoiselle Colombe Le Hardy, malgré 
sa condition dépendante, considérait qu'elle n'était pas la pre- 
mière venue, loin de là. 

Elle était née en Normandie, dans un village proche 
Saint-Lô, d'un lieutenant des douanes retraité qui avait épousé 
sur le tard une demoiselle de La Corbière, — en trois mots, s'il 
vous plaît. — fille de l'huissier de la justice de paix. Comment 
celui-ci, descendant, s'il fallait en croire mademoiselle 
Colombe, des anciens seigneurs de Saint-Lô, avait-il glissé 
par le malheur des temps jusqu'à cet office cantonal? L'excel- 
lente demoiselle ne le disait point, mais elle aimait à faire 
sonner, à l'occasion, la particule maternelle. Et j'avais alors 



LE FIANCÉ DE MADEMOISELLE COLOMBE 21 

Le sentiment que, dans son for intérieur, elle nous tenait, ma 
mère, moi, et la comtesse Dufayet elle-même, - simple com- 
tesse de l'Empire, - pour d'assez petites gens. La mort de 
l'cx-lieutenant des douanes, qui n'avait d'autre fortune que 
sa [tension, laissa sans ressources sa fille déjà orpheline de 
mère: mademoiselle Colombe, seule dans la vie à vingt-cinq 
ans. point jolie (elle avait déjà son nez), peu instruite et 
médiocrement intelligente, dut accepter un emploi de sous- 
maî tresse à tout faire dans un pensionnat de Saint-Lô. C'est 
là qu'elle passa les jouis de si terne jeunesse, dans ces occu- 
pations ingrates : débarbouiller les petites et surveiller l'étude 
des moyennes, dont, plus encore que ses grands airs et ses 
naïvetés, ses prétentions physiques l'avaient vite rendue, sinon 
le souffre-douleur, du moins l'amusement. Car, en montant 
en graine, la pauvre fille avait gagné ce travers, qui est comme 
l'innocente revanche des vierges délaissées, de se croire irré- 
sistible. 

Vers sa trentième année, une aubaine lui tomba du ciel. 
Ayant lu dans un journal de Paris une annonce par laquelle 
une dame américaine, retournant aux États-Unis, demandait 
« une Française honorable el sérieuse » pour accompagner 
ses deux filles, elle eut l'idée de se présenter et, par chance, 
fut agréée. 

(1 est ainsi qu'elle inaugura sa carrière de demoiselle de 
compagnie. E\ elle s y montra tellement « honorable et 
sérieuse » en effel . qu'au moment où, après \ ingt ans de séjour 
à l'étranger, elle prit une sorti' de retraite dans la maison tran- 
quille de la cousine Stéphanie, elle n'avait fait, en tout et pour 
tout, que deux places: — aux Etats-Unis, chez la richissime mis- 
tress Ashton Field, de Baltimore, l'Américaine aux deux filles; 
et en Angleterre, chez lady Carmingham, pairesse du Royaume 
britannique. Mais l'une et l'autre de ces places brillantes avaient 
eu de quoi contenter l'amour-propre de leur titulaire : elle le 
témoignait volontiers par d'abondants récits. Elle avait alors 
de petites mines dédaigneuses, des moues presque désobli- 
geantes pour le présent, des sourires triomphants de personne 
ayant vu le beau monde, lesquels — plus encore que son nez 
en forme de bec et sa démarche de héron — eussent fait 
la joie d'un Daumier ou d'un Cavarni. Et c'est à ces vieux 



22 LA REVUE DE PARIS 

maîtres que je songe, de préférence à d'autres plus actuels, 
parce que leur crayon, toutensemble comique et « bon enfant», 
eût rendu, respecté, mieux que celui des impitoyables cari- 
caturistes d'aujourd'hui, ce qu'il y avait aussi d'honnêteté à 
toute épreuve, de fidélité vénérable, dans la physionomie déli- 
cieusement naïve et suffisante de mademoiselle Colombe Le 
Hardy. 



* 

* * 



On peut, par ce qui précède, juger combien le ton avan- 
tageux, les manières guindées de la demoiselle de compagnie, 
toujours en représentation, cboquaicnt , à tout moment, la 
simplicité native, devenue, avec l'âge, systématique, de la 
générale Dufavct. Bien qu'elles fussent solidement attachées 
et même, au fond, indispensables l'une à l'autre. — comme 
le deviennent de vieilles gens qui pendant de Longues années 
ont marié leurs solitudes, - elles étaient à l'ordinaire en état 
de guerre sourde, ou pour le moins de paix armée. La cousine 
Stéphanie censurait volontiers, directement ou par voie d'allu- 
sion, les toilettes compliquées, les prétentions au « genre» et 
surtout les coquetteries attardées de mademoiselle Colombe. 
Car, à einquante-liuil uis sonnés, celle-ci n'abdiquait pas. 
Souvent elle avaii des phrases qui, expressément, réservaient 
l'avenir : 

— Moi. i aimerais mieux entrer au cornent que d'épouser 
monsieur un tel... 

Ou bien : 

— Je dirais à mon mari... Si mon mari se permettait de 
décacheter mes lettres... Si mon fiancé faisait ceci... s'il faisait 
cela... 

L hiver, à Pans, jamais elle ne rentrait, ayant fait une course 
à pied, sans que des c< messieurs » dépourvus de moralité, mais 
toujours « très bien », l'eussent, impertinemment, obstinément 
suivie. Une fois, en omnibus, comme elle croyait avoir oublié- 
son porte-monnaie, son voisin, un bel homme décoré, à tour- 
nure militaire, avait galamment insisté pour payer sa place. 
Et, dans le récit qu'elle aimait à faire de l'aventure, cette offre 



LE FIANCÉ" DE MADEMOISELLE COLOMBE 23 

(il)ligeante de six sous prenait la valeur d'une audacieuse 
déclaration d'amour. 

II va sans duc qu'à < ihàtei 1,1 \ -le Noble même — l'humble 
commune donl relevail la Minerve - tous les hommes étaient 
plus ou moins épris d'elle. I n certain Camuset, surtout, phar- 
macien, qu'on voyait fréquemment, l'après-midi, fumer des 
cigarettes sur le seuil de sa boutique, la regardai! au passage 

avec des yeux plus que tendres; par lionlieur. disait-elle, un 

certain air dont elle savait toiser les gens, el qu elle tenait des 
La Corbière, avait jusqu'alors arrêté l'aveu, dédaigné d'avance, 
sur les lèvres de I oui reçu idanl commerçant. 

'l'ouïes ces niaiseries agaçaienl la comtesse Dufayel et son 
robuste bon sens. Aussi, le plus souvent, dès que mademoiselle 
Colombe entamait quelqu'une de ces histoires trop connues, 
la cousine Stéphanie affectai) de diriger vers le plafond des 
yeux résolument inal lenlil's. el même, si le discours se pro- 
longeait, n'hésitail pas à quitter la place, bientôt suivie par 
ma mère SOUS un prétexte poli. 

Je restais alors tête à tête avec mademoiselle Colombe. 
.Mais celle-ci ne semblait nullement s'émouvoir du départ de 
ces dames. Elle continuait pour moi, avec une imperturbable 
sérénité, le récit commencé. Et, comme mes yeux écarquillés, 
les questions dont je ^'interrompais à tout boul de champ, 
aux mêmes endroits, témoignaient de mon intérêl toujours 
renouvelé, j'avais fini par devenu- son interlocuteur préféré 
et. — je n en étais pas médiocrement fier, — en dépil de mes 
treize ans et demi, son intime confident... C est ainsi que tout 
son répertoire, je le possédai : depuis la généalogie parfois 
nébuleuse des La Corbière jusqu'aux élégances de I intérieur 
des Field, de Baltimore, jusqu'aux (liasses au renard des 
Carmingham, de Monmouth Castle, dans le pays de Galles. 
Je fus initié par le menu à l'existence tourbillonnante, aux 
mots, aux flirts même des deux jeunes misses Field, — de 
« cette chère Ellen » et de « cet amour de Doll\ ». comme 
elle les appelait. Bien plus, -- le ciel me préserve aujourd hui 
d'en sourire! — elle me favorisa un jour d'une narration 
entièrement nouvelle, et qui l'eût été même pour la comtesse 
Dufayet : celle de sa grande aventure à elle, d'une passion 
véritable, authentique, celle-là. qu'elle avait inspirée, par- 



•î!\ LA REVUE DE PARIS 

tagéc, et la seule, précisément, - tant nos sentiments pro- 
fonds gardent en nous de pudeur! — qu'elle eût 1 invraisem- 
blable modestie de ne pas proclamer. 

Et, si plus tard, il m'arriva de songer qu'une telle confidence 
n'était peut-être pas très en rapport avec l'âge du confident; 
si j'eus la pensée — presque sacrilège à force d'être injuste — 
d'adresser à la mémoire de mademoiselle Colombe une sorte 
de vague reproche d'inconséquence, cette inconséquence s ex- 
pliqua bien vite, se para presque, dans mon souvenir, d'une 
grâce naïve et touchante. Car je connus par là quel besoin 
douloureux d'être admirées, elles aussi, tourmente obscuré- 
ment de pauvres fdles d'Eve par trop déshéritées du don de 
séduire et peut les inciter à vouloir faire figure conquérante 
ou tout au moins romanesque, — même, faute d'autre publie. 
aux yeux facilement éblouis des tout petits... 



* 



L'existence — pour ceux-là même qu'abusent et charment 
de perpétuels mirages — demeure soumise à cette loi, d'ap- 
porter plus de peines que de joie-. 

Un des récits qui revenaient le plus souvent aux lèvres de 
mademoiselle Colombe était celui d'une catastrophe, ou plutôt 
d'un événement qui semblait avoir pris dans son imagination 
trop sensible l'importance démesurée d'une catastrophe. Cet 
événement était un incendie, mais qui par bonheur n'avait 
causé aucun accident de personne, — à peine quelques dégâts 
matériels. 

Pendant le séjour de mademoiselle Colombe en Angleterre, 
chez les Carmingham. une nuit, un violent feu de cheminée 
s'était déclaré dans la chambre qu'elle habitait au dernier étage 
de Monmouth Castle. Soit que les secours eussent été insuf- 
fisants ou tardifs, soit que les matériaux employés dans 
l'aménagement intérieur de cette partie du château fussent 
particulièrement combustibles, la flamme s'était propagée à 
l'étroit cabinet où étaient rangées les malles de mademoiselle 
Le Hardy. Les robes, les corsages, la lingerie de la demoiselle 
de compagnie, tout avait été brûlé: et, après tant d'années, 



Il FIANCE DE MADEMOISELLE COLOMBE 20 

tilt 1 n'en avail pas encore pris son parti. La moindre allusion 
à l'événement — et. bien entendu, les allusions émanaient 
toujours d'elle-même - faisait briller des larmes dans ses 
veux. 

Elle recommençait alors, avec une complaisance qui semblait 
vouloir renouveler sa peine, la longue énumération des jupes 
de soie, des guimpes, des rubans, des lias à jours et autres 
accessoires d'une garde-robe féminine, — ceux du moins 
qu une personne de la respectability de mademoiselle Colombe 
pouvait se permettre de nommer. Et l'on finissait par se 
demander si l'âpreté de ses regrets, aussi cuisants qu'au pre- 
mier jour, était bien en rapport avec l'étendue de ce dommage 
réparable et d'ailleurs réparé. Car lord Carmingham l'avait 
royalement indemnisée : elle aimait à le duc et à le redire, et 
d un ton fait pour donner à penser qu'elle n'était pas qu'à 
moitié glorieuse, -a mauvaise étoile ayant voulu qu'elle fût 
incendiée, de l'avoir été du inoins chez l'un des pair- les plus 
riches du Royaume-Uni. Les robes de soie, les bas à jours, le 
linge fin. tout cria avail été remplacé, et l'on savait de reste, 
que le trousseau pendu actuellement dans les armoires de la 
vieille demoiselle ou plié dan- ses coffres ne le cédait en rien 
à celui qu'avaient réduit en cendres les flammes de Monmouth 
Castle. .Ir ni' m'expliquais donc pas — si fort que nous tien- 
nent au cœur, par d'invisibles liens d'habitude ou de souvenir, 
les humbles choses longtemps mêlées à notre existence — que 
mademoiselle Colombe demeurât encore et à ce point incon- 
solée. 

I n jour, quand j'eus quatorze ans. — elle me jugea sans 
doute alors digne de sa confiance complète, — clic se décida à 
me livrer la clef du mystère. \vec des hésitations, des réti- 
cences qui trahissaient son scrupule, et aussi son trouble au 
moment d'épancher le doux et lourd secret scellé dans son 
cœur, elle m'apprit que l'incendie de Monmouth Castle ne lui 
avait pas seulement coûté cette précieuse garde-robe dont elle 
semblait exclusivement déplorer la perte, mais encore et sur- 
tout ce qu'elle possédait alors de plus cher au monde : les 
lettres d un homme, d'un jeune Anglais, à qui elle avait été 
fiancée. 



36 



LA REVUE DE PARIS 



Naturellement, l'histoire de ces fiançailles, elle me la conta 
par le menu, et si souvent qu'elle est restée dans ma mémoire, 
inséparable du souvenir de la bonne mademoiselle Le Hardy et 
de son honnête visage aux yeux puérils et au nez en bec de 
héron. 

La voici dans sa simplicité, (elle du moins qu'elle m'appa- 
rait, une fois dégagée du discours abondant, et même, à l'occa- 
sion, singulièrement diffus de La narratrice. 






Pendant la season de l'année iS(>... la sixième du séjour à 
Baltimore, mademoiselle Colombe — elle avait, je pense, 
déjà dépassé son septième lustre — accompagna plusieurs lois 
au bal, ainsi que les années précédentes, les deux misses 
Field. Ces jolies petites Yankees, riches et très fast, - « la 
chère Ellen » avail vingl ans el « cet amour de D<>1!\ » dix- 
huit, — allaient le plus souvent seules dans le monde, selon 
la mode américaine, escortées d'un escadron volant de llirls 
et sous la sauvegarde de bon ton de la Française << honorable 
et sérieuse » que mistress Field payait pourèlre leur chaperon. 

J'ai dit la dévotion de mademoiselle Le Hardj et peur les 
choses (1 Amérique et pour ses chères misses Field. Celles-ci, 
à l'entendre, avaient toutes les perfection-. Elles étaient bien 
faites, bien élevées, enjouées et spirituelles à ravir, quoique 
sans l'ombre de méchanceté. Surtout, elles aimaient tant leur 
o chère miss Colombe » et o -es histoires françaises ». Celle 
des seigneurs de La Corbière, par exemple, ou celle de ce 
jeune professeur île Saint-Lô qui, chaque jour, à deux heures, 
pendant un an. passa devant le pensionnat des demoiselles 
Coulon, soi-disant pour aller faire sa classe, — il quitta la 
ville sans avoir osé se déclarer. — mais en réalité pour l'amour 
de qui l'on savait, (les récils avantageux, bientôt célèbres dans 
la société des Field, et débités avec les mines que l'on peut 
imaginer, non seulement les deux misses prenaient un infa- 
tigable plaisir à les écouter dans le tète-à-tète, — et ce n'était 
pas sans doute ce dont la vieille fille, après tant d'années, 
demeurait le moins touchée, — mais encore elles se plaisaient 



LE FIANCE DE MADEMOISELLE COLOMBE 2 ~ 

à les lui faire fréquemment redire devant leurs flirts ou leurs 
amies. \ I inverse de la bourgeoise comtesse Dufavet. tout ce 
petit monde élégant et jovial. il y a dans tout vrai Yankee 
une jovialité à froid qui a de quoi faire frémir, pour peu qu'on 
ait lu Mark Twain, — toute cette jeunesse dorée de Baltimore 
semblait être en admiration devant la demoiselle de compagnie 
française. Et, partout où elle se montrait, c'étaient des : 

— Mademoiselle Colombe, vous qui vous habillez si bien... 
Ma chère Le Hardy, vous <pii êtes si jolie... vous que 

tous les messieurs suivent dans la rue... 

— Miss Colombe, my dear, quand vous vous marierez... 
Et lorsque je cherchais, déjà tourmenté par le démon de 

l'analyse, à découvrir les causes profondes de l'évidente par- 
tialité de mai Ici s, ■H,. | , ( . Hardy, je me persuadais que sa gra- 
titude pour tant de compliments reçus dans l'entourage des 
jeunes Field s'étail ingénument reportée sur elles et continuait 
à les orner de toutes les -races cl de Ions les attraits. 

Mais quand je connus, dan- tous ses détails, ce que j'ai 
appelé la grande aventure de mademoiselle < lolombe, je compris 
qu'elle les chérissait surtout, qu'elle les chérirait éternelle- 
ment d'avoir été mêlées plus encore qu'elle ne le supposai! 
elle-même -au roman mystérieux, si lointain, de sa vie. 

Leur souvenir, inséparable tl<' celui de ses plus beaux jours. 
dominait tout le passé, restait lumineux dans sa mémoire 
brumeuse : ainsi, à l'heure mélancolique du crépuscule, quand 
la plaine est déjà presque submergée par l'ombre, une cime 
voisine du ciel garde longtemps encore le reflet de pourpre de 
l'astre disparu. 

Ce soir-là donc, au second liai blanc de mistress \\ alts, femme 
du sénateur démocrate de Baltimore, miss Ellen Field, l'aînée 
des deux sœurs, - mademoiselle Colombe s'en souvenait 
comme si c'eût été la veille! — portait une provocante rose 
rouge piquée dans ses cheveux bruns. Après une contredanse, 
elle vint s'asseoir à côté de la demoiselle de compagnie, discrè- 
tement installée au rang des mères, mais satisfaite tout de 
même de son corsage bleu, tout neuf, pudiquement ouvert, 
et de sa haute coiffure à coques bouffantes. Et, de sa voix 
chantante, elle lui dit en français, avec ce bizarre et délicieux 



28 LA REVUE DE PARIS 

accent des jeunes misses qui s'exercent à la langue de \ oltaire 
sur les bords du Potomac ou du Meschacébé : 

— Pour l'amour de moi, Le Hardy, mon cher cœur, 
regardez ce gentleman blond qui est là-bas sur votre droite. 
appuyé à la porte de la galerie ! 

Mademoiselle Colombe, docilement, leva les yeux et \it 
en elTet, à quelques pas d'elle, un jeune homme gras, à lèvre 
rasée et à favoris soigneusement peignés, qui, sur le devant 
d'un groupe de personnages non dansants, se tenait à 1 une 
des portes de la salle de bal. Accoudé contre le chambranle, 
il regardait distraitement les couples aller et venir, un peu 
dans tous les sens, mais surtout dans la direction du buffet. 
Et, en ce moment même, de sa forte main gantée de blanc 
il étouffait un large bâillement. — ce qui donnait à supposer 
que, parmi les heureux in\ ilés île mistress \\ atts. un au munis 
oubliait de s'amuser. 

La « chère Ellen » se pencha un peu et. derrière sou 
éventail déployé, elie murmura : 

— C'est monsieur Aspimvall. un \nglais de passage à Bal- 
timore... et le propre neveu de Sa Seigneurie le vice-roi des 
Indes. Pour l'amour de Dieu. -- tout ce que demandait miss 
Ellen Field, elle le demandait pour l'amour de quelqu'un ou de 
quelque chose, — pour l'amour de Dieu, retenez renom. 

Et, ayant ainsi parlé, elle s'envola comme un oiseau : car 
déjà l'orchestre des musiciens en habit rouge attaquait les 
premières mesures du Beau Danube bleu. 

Mademoiselle Colombe, un peu interloquée, tourna derechef 
les yeux vers la porte en question. Mais M. Aspimvall avait 
disparu. Vainement elle le chercha dans une autre partie de 
la galerie : elle ne le trouva [tins. Elle en conclut, non sans 
quelque raison, qu il s'en était allé coucher. 

Bien que la physionomie de M. \spinwall lui eût paruinté- 
ressante et plutôt digne de sympathie, la disparition du jeune 
Anglais ne l'affecta pas autrement. Elle demeura cependant un 
peu songeuse, se demandant pourquoi Ellen l'avait invitée à 
« retenir ce nom ». 

Un frou-frou de soie, sur sa gauche, la tira de sa rêverie. 
« Cet amour de Dolly », à son tour, échappée des bras de son 
valseur, venait de se blottir près d'elle, ses yeux démeraude 



ASC i: DE MADEMOISELLE COLOMDE 



'!l 



claire, pareils à ceuv d'une jeune chatte, encore huit brillants 
du plaisir île la danse. Elle fit jouer bruyamment son éventail 
Louis M. et, abritant elle aussi la musique de son français 
yankee derrière les bergers et les bergères : 

— Vous avez vu monsieur aspinwall? - demanda-t-elle 
avec un sourire, et, à mi-voix. 

Celte fois, mademoiselle Colombe ouvrit les yeux tout 
grands, il nussi les oreilles. Elle eut, disait-elle plus tard, le 
pressentiment d'une communication qui allait changer sa des- 
tinée. 

Et elle ne se trompait pas : après un court préambule, 
Dolls se décidait à tout dire. 

M. Aspinwall, — neveu de l'actuel vice-roi des Indes et en 
outre héritier par sa mère, une princesse hindoue, du richis- 
sime maharadjah île Seringapatam (mademoiselle Le Hardy 
dut piler la jeune fille de lui écrire ce nom sur son carnet), — 
monsieur Aspinwall. qui faisait un voyage d'agrémenl aux 
Etats-Unis, avait remarqué leur chère Colombe au précédent 
bal de mistress Watts, précisémenl celui où elle portait pour la 
première fois sa << neuve robe bleue ». (Même chez la comtesse 
Dufayet, la vieille demoiselle faisait encore volontiers, dans le 
langage courant, cette inversion qui avait dû être familière aux 
misses l'ield.) Aussitôt le jeune gentleman avait demandé 
qui était « cette délicieuse Française »; puis il s'était mis en 
quête de renseignements détaillés sur une personne qui réa- 
lisait entièrement, disait-il, et jusqu'au miracle, l'idéal de 
femme rêvé par lui... 

— C'est le coup de foudre. — avait-il déclaré dès le lende- 
main à un ami intime, son confident. 

Les renseignements recueillis par M. Aspinwall ne l'avaient 
évidemment pas refroidi, bien au contraire : car il était revenu 
à ce second bal des Watts exprès pour revoir « l'amie si dis- 
tinguée » des misses Field. Timide à l'excès, retenu sans 
doute par cette frayeur absurde et charmante qu'ont les amou- 
reux sincères de n'être pas payés de retour, — tel jadis le 
jeune professeur de Saint-Lo, il n'avait pas osé se faire 
présenter, bien qu'il en mourût d'envie : il avait passé toute la 
soirée dans son embrasure de porte, au premier rang des 
gardénias, ne la quittant pas des yeux... 



3o LA REVUE DE PARIS 

Malgré son penchant à prendre pour argent comptant tout 
ce qui avait couleur de romanesque, mademoiselle Colombe 
dans sa candeur était pleine île bonne loi envers elle-même. 
Elle se demanda s'il n'y avait pas, tout de même, quelque 
exagération dans ce qu'on lui racontait. Car à aucun moment 
ses yeux n'avaient rencontré ceux de M. Aspinwall : en 
revanche, elle revoyait très bien une grosse main gantée de 
blanc qui s'efforçait, d'ailleurs assez gauchement, d'arrêter un 
malencontreux bâillement... 

Mais cette importune pensée n'eut que la durée d'un (''clair. 
Elle se perdit dans une émotion extrême, dans un saisisse- 
ment presque. Dolly, pour le bouquet, lâchait enfin la grande 
nouvelle : M. Aspinwall. avant de se retirer, avait annoncé 
à son ami — et cet ami n'était autre que le propre danseur 
de miss Field junior — qu'il était absolument décide' à 
demander, et sans pins balancer, la main de mademoiselle 
Le Hardy. 

De ce moment el d'un seul coup, le jeune gentleman à 
favoris, en qui elle u'avail d'abord mi qu'un Anglais gras, 
rougeaud et en somme assez insignifiant, s'éleva au rang d'un 
Prince Charmant pan de toutes les plus rare- séductions. 

El le maigre et jaune visage de mademoiselle Colombe était 
encore illuminé d'une joie céleste lorsque, Longtemps après 
minuit, escortant les deux sœurs joliment emmitouflées dans 
leurs manteaux ouaté-, elle quitta le bal \\ atts qui, depuis des 
heures, vide de cet Vspinwall, lui parais-ail désert... 



La journée du lendemain fut remplie par les félicitations 
directes des deux jeunes folles ou par Leurs allusions cliu- 
chotées : car personne, l'imposante mistress Field elle-même, 
n'avait été jugé digne d'être mis dans la confidence. 

I ne nuit presque sans sommeil, que baillaient de petits 
Aspinwall gantés de blanc, ailés et joufflus comme des amours. 
avait achevé de troubler le pauvre cerveau de la demoiselle de 
compagnie. A chaque coup de timbre, elle tressautait, pâlissait. 
se demandant si ce n'était point le jeune Anglais, délicieuse- 
ment, follement expéditif, qui venait demander sa main. Et, 



LE FIANCÉ DE MADEMOISELLE COLOMBE 3] 

à cette pensée, elle se sentait défaillir de la félicité mêlée 
d'épouvante qui fait battre le cœur tics vierges pour qui va 
sonner l'heure attendue el redoutée... Mais la journée passa 
toute avant que \l . Aspinwall eûl paru. La semaine même 
s'écoula sans qu'il se fût présenté. Bien plus, il ne se 
montra ni au troisième et dernier bal de mistress Watts, 
ni à aucune des réunions quasi-quotidiennes qui marquèrent 
la lin de la saison, l'une (les plus brillantes qu'eût connues 
Baltimore. 

Ce peu d'empressement, succédant à une si grande bàle. 
indignait la sensible Ellen, qui se répandait en invectives 
piquantes contre la versatilité des hommes, -aujourd'hui 
elle eûl dit la « muflerie ». et avec quel inimitable el délicieux 
accent! Dolly elle-même, malgré son optimisme de jolie fille 
adulée, capricieuse. Dolly au victorieux sourire, aux yeux de 
changeante émeraude, commençai! à s'inquiéter et ne le dissi- 
mulait qu'à peine. Quant à la délaissée, vers la fin de la 
seconde semaine, avec sa mine déconfite, lugubre, ses yeux 
que rougissaient des larmes essuyées à la dérobée, ses pro- 
fonds et fréquents soupirs, elle semblait une Ariane déplo- 
rable ou la malheureuse nymphe Calypso. En vain, à certains 
moments, humiliée par la compassion trop peu dissimulée de 
ses confidentes, appelait-elle à la rescousse la fierté tradition- 
nelle des La Corbière el essayait-elle de faire à mauvaise 
fortune bon visage : elle souffrait cruellement dans son amour- 
propre cl aussi dans son cœur. 

Mais la vie marâtre ne vaudrait pas la peine d'être vécue 
si. par une rouerie qui se propose sans doute de réconforter 
en nous la fallacieuse el nécessaire espérance, elle ne se plai- 
sait à nous dispenser, de temps à autre, quelque brusque 
joie, précisément dans l'instant où il semble que tout soit fini 
pour nous. 

Le matin du quinzième jour, mademoiselle Le Hardy 
reçut une lettre, d'une grande écriture étrangère, et timbrée 
de Boston où elle ne connais-ail absolument personne. Elle 
l'ouvrit avec plus tic surprise que d'émoi. Elle s'était attendue 
à ce que le Prince Charmant se manifestât en personne, par 
la présence réelle : l'idée ne lui venait pas qu'il pût le faire 
par correspondance. La lettre était delui cependant. L'heureuse 



3â LA REVUE DE PARIS 

Colombe crut mourir de joie lorsqu'elle lui au bas de la troi- 
sième page cette signature qui lui parut resplendir comme si 
elle avait été tracée par une plume trempée dans du soleil : 
Cecil Aspinwall. 

Dès les premières lignes, elle goûta l'ivresse de constater 
qu'on ne l'avait pas trompée. Dans un style d'une correction 
toute britannique, mais où llambait la ferveur d'un sentiment 
presque désordonné, le jeune Anglais risquait enfin un expli- 
cite aveu. 11 confirmait, avec une étonnante exactitude, mot 
pour mot pour ainsi dire, ce qu avait raconté Dolly : le coup 
de foudre au bal des Watts, son ambition d'unir sa vie à celle 
« de la personne la plus accomplie »... Et, celte personne, il la 
suppliait d'agréer l'offre de son cœur et d'un nom qui, sans 
fausse modestie, pouvait s'honorer, on le savait, de remonter 
aux temps fabuleux du roi Arthur. 11 n'ignorai) d'ailleurs pas 
qu'elle était elle-même de race noble. Et sans doute, il se fût 
tenu pour trop honoré de l'épouser même si elle fût née dans 
la condition la plus humble; mais il ne lui cachait pas que 
ce projet d'une alliance avec une famille de vieille aristocratie 
française comme celle des La Corbière donnerait plus de satis- 
faction que tout autre à son oncle paternel, le vice-roi des 
Indes, et aussi au vieux maharadjah de Seringatapam, des 
millions duquel il devait hériter. Plein d'une anxieuse impa- 
tience, il attendait um réponse à Boston, où il s'était enfui 
dès le lendemain du second bal, — tant il appréhendait de ne 
pas plaire. 

La lecture de cette lettre transporta jusqu'au septième ciel 
l'heureuse destinataire. Elle éprouva aussitôt le besoin de faire 
partager sa joie à ses chéries. — et. peut-être aussi, de rétablir 
à leurs yeux le prestige un peu compromis de ses charmes : 
— elle descendit en hâte au « parloir » particulier des misses 
Field. 

Mais elle eut la petite déception de ne les y point trouver 
seules. Elles avaient une visite : un jeune gentleman glabre, 
à monocle, en qui mademoiselle Le Hardy reconnut un des 
danseurs les plus assidus de Dollv. 

Celle-ci le présenta : 

— Monsieur Graham. 

Elle ajouta : 



LE FIANCÉ DE MADEMOISELLE COLOMBE 33 

— I ii intime de monsieur Aspinwall... de monsieur Vspin- 
wall que vous connaissez, je crois? 

Et aucun mot ue saurait rendre la malice de ce : « je 
crois? ». non plus que la sympathie apitoyée du regard dont il 
fut accompagné. Mais mademoiselle Le Hardy, cette fois, 
entendit sans sourciller le nom prestigieux : et au saint profond 
de l'ami de M. aspinwall elle répondit par un sourire qui 
témoignait d'une parfaite sérénité d'âme. 

L'intérêt soudain qu'exprima le visage de M. Graham, la 
curiosité tenace de ses yeux au regard aigu lui donnèrent 
dès cet instant le pressentiment, confirmé le soir même par 
Dollv, que ce jeune homme glabre, à la mine de pince 
sans-rire, n'était autre que le confident dont il avait été 
question. 

M. Graham était sur la fin de sa visite. Vu\ quelques mois 
qu'il échangea encore avec les jeunes filles, mademoiselle 
Colombe, éperdumenl distraite el occupée à se redire avec 
délices les phrases de la lettre qu'elle avait en poche, comprit 
vaguement qu'il était venu faire ses adieux à ses belles dan- 
seuses. 11 quittait Baltimore le soir même, pour un assez long 
voyage, une sorte de tour du monde, au cours duquel il 
se proposait de visiter le Japon, les Indes el les vieux 
continents. 

Quand il prit congé, - et alors il dévisagea une dernière 
fois mademoiselle Colombe de son regard en vrille, plus 
curieusement que jamais, comme s'il eût voulu, disait-elle 
plus tard, « prendre sa mesure », — Dollv. avec laquelle il 
semblait en flirt déclaré, se leva pour lui faire la conduite. 

Toutefois, la séparation ne fut pas aussi mélancolique qu'on 
aurait pu s'y attendre : à peine furent-ils passés dans la pièce 
voisine que mademoiselle Le I lai il \ entendit comme une 
envolée de rires fous, quoique étouffés, et plus sonores d'avoir 
été trop longtemps retenus. 

- Cette Dollv est si enfant! - expliqua la chère Ellen, 
qui pensait apercevoir quelque effarement dans les yeux sin- 
cères de la demoiselle de compagnie. 

Dollv rentra, les joues plus roses sans doute d'avoir tant ri. 
Mais, avant de refermer la porte, elle adressa au voyageur, à la 
cantonade, cette recommandation dernière : 

— Surtout, écrivez exactement ! 

i cr Septembre 1911. :; 



34 LA REVUE DE PARIS 

Et, du vestibule où le valet de pied lui passait son pardes- 
sus, M. Graham, la voix encore un peu hilare, répondit avec- 
son intonation gutturale et modulante de pur Yankee : 

— AU right, Dolly'. 

Mais déjà celle-ci s'était rassise dans son petit fauteuil bas. 
au coin de la cheminée; elle se tourna vers la rayonnante 
Colombe et, tout en tisonnant le l'eu : 

— Maintenant, vite, quoi de nouveau, chérie! 1 

— Ceci, — dit L'autre, qui avait voulu attendre le retour 
de sa préférée. 

Et elle exhiba la missive de l'amoureux Aspinwall. 

Enfin ! - s'écria Dolly dont le visage, si délicieuse- 
ment mobile, fut cependant loin de refléter toute la surprise 
qu'aurait semblé devoir lui causer L'événement. 

Elle abandonna néanmoins les pincettes à poignées dorées 
avec quoi elle attisait la flamme, et. d'une main prompte, elle 
se saisit du précieux écrit. 

- Je vous le disais bien! - fit de son côté la chère Ellen, 
reniant en un instant, de la meilleure foi du monde, les pro- 
nostics sombres dont, la veille encore, elle navrait L'affligée. 

Déjà, tout haut, Doll\. de s;, \oi\ musicale, lisait la décla- 
ration île Cecil \<pin\\all. avec des inflexions appropriées, et 
cet air de gravité recueillie, pour ainsi dire professionnelle. 
que prend d'elle-même une femme lisant une lettre d'amour. 

Et quand elle eut fini. - car en toute citoyenne, même la 
plus folle, de la grande République, une puritaine à col plat 
sommeille. — la question se posa île savoir s'il était convenable 
qu'une « demoiselle distinguée ». comme miss Colombe, 
répondit en personne et de sa main à une lettre de ce genre. 

Foutes réserves faite- mu- le principe, les prudentes demoi- 
selles Field opinèrent pour 1 affirmative, en considération de la 
sincérité du soupirant et de ses fins honorables. 11 fut pourtant 
décidé que, pour son début, la chère Le Hardy éviterait de 
déclarer ses propres sentiments et se bornerait à envoyer une 
note détaillée sur les La Corbière. 

A la fin de la semaine, une sorte de notice, revue et aug- 
mentée par les zélées confidentes, fut mise à la poste à 
l'adresse de M. Aspinwall, bureau restant, à Boston. 

Je ne puis cpie faire des conjectures sur le texte de cette 



LE FIANCE DE MADEMOISELLE COLOMBE . i , ) 

notice dont les terme-, après tant d'années, s'étaient un 
peu embrouillés dans la mémoire de la bonne mademoiselle 
Le Hardy. Mais il esl probable qu'elle n'avait pas été rédigée 
de manière à donner une idée peu avantageuse des ascendants 
de la future fiancée : car, presque par retour du courrier, 
le diligent M. Aspinwall répondait par une demande en 
mariage en règle, — se faisant fort d'obtenir et de rapporter 
le consentement du vice-roi, si féru que ce grand seigneur 
pûl être d'aristocratie. Ht. en post-scnptum, d annonçait son 
dépari pour les Indes, demandant, suppliant (pion lui écrivit 
à San-Francisco où il allait s'embarquer. 

dette fois, la tête de la sensible Colombe craqua tout à 
fait. L n impérieux, un généreux besoin de récompenser tant 
d'amour, d'épancher sa gratitude s'empara d'elle. San- même 
s'en être ouverte à ses conseillères, - car une sorte d'intime 
pudeur la portail à vouloir que cette première faiblesse restât un 
secret à deux, lût seulement d'elle à lui, - elle rédigea d'ins- 
piration et envoya à San-Francisco la plus belle lettre, la seule 
belle lettre sans doute qui soit jamais sortie de sa plume inha- 
bile, - - et qui méritai! peut-être d'être admirée jusqu'à la 
fin des siècles à l'égal de celles tic la « Religieuse portugaise » 
ou de Julie de Lespinasse, s'il est vrai que la sincérité parfaite 
d'un sentiment conduise sans effort même les moins experts 
à la perfection dans l'expression. 

A partir de ce jour, ce fut une correspondance régulière 
entre la vierge mûre et ce fiancé à peine entrevu, à qui elle 
n'avait jamais parlé. M. Aspinwall. courant ou voguant sur le 
chemin des Indes, écrivait de chaque ville importante où il 
faisait séjour et indiquait avec précision celle où il prendrait 
la réponse. Pendant les trois mois que mit son adorateur à 
atteindre Calcutta, l'heureuse fiancée reçut une dizaine de 
lettres qui, sans cesser d'être respectueuses, étaient montées 
par degrés, s'il faut l'en croire, jusqu'au ton le plus vif. 
presque trop. Un jour. M. Aspinwall, — que la mer inspirait 
sans doute. - dans un dithyrambe daté du steamer Océa- 
nien et composé au large de la torride Java, osa écrire qu'entre 
le ciel et l'onde, il était à ce point liante de l'image de l'absente. 
que, par moments, il croyait la voir surgir, « pareille à Vénus 
Anadvomène », du sein azuré des Ilots. 



36 LA REVUE DE PARIS 

Mais sans doute, il sentit de lui-même l'excessive hardiesse 
de la figure, que les demoiselles Field elles-mêmes s'accor- 
dèrent à trouver choquante, car, dans l'épître suivante, il 
envoyait des vers dont le premier, le seul que la vieille demoi- 
selle eût su retenir, était une invocation aussi éthérée que 
tendre : 



Aiise. fair sun, and kill ihe en 



i'ious mutin . 



Je dois même faire connaître, à ce sujet, qu'avant réintégré 
mon lycée à la rentrée d'octobre, deux semaines à peine 
après la confidence de mademoiselle Le Hardy, dès la première 
classe d'anglais, par un hasard extraordinaire, j'eus à traduire, 
en guise de version, une tirade de « Romeo and Julie t » qui 
commençait parce même vers, identiquement : 

Anse, fair sun, and kill the envious maori... 

C'est pourquoi il me vint la pensée diabolique, dont je 
me gardai bien de faire part à ma respectable amie, que 
M. Aspinwall, imitant en cela certains amants qui veulent se 
parer aux yeux de l'objet chéri des lauriers, même usurpés, 
du Pinde, avait froidement, audacieusement copié quelque 
recueil de « Poésies choisies » de la bibliothèque du bord. 

Quoiqu'il en soit, le printemps de 186 qui fut le temps 

de ces fiançailles épistolaires, s écoula pour la promise dans une 
perpétuelle extase que les jeunes Field, comme bien on pense, 
ne se firent pas faute d'entretenir. Ces demoiselles commen- 
cèrent par décider que le mariage serait célébré en septembre 
à Saint-John, l'église catholique de Baltimore : car, par une 
heureuse coïncidence, M. Aspinwall, bien qu'anglais et fils 
d'une mère hindoue, était catholique comme sa fiancée. On 
régla la toilette de la mariée, la longueur de sa traîne, le dessin 
de son voile de point d'Alençon. 

! n petit bôtel était à louer dans la sixième avenue, l'avenue 
élégante. Un jour que les trois inséparables passaient par là, 
elles entrèrent, s enquirenl du prix, visitèrent la maison de la 
cave au grenier. 

— Ici sera votre bed-room, — dit en traversant une grande 

1. Lève-toi, éclatant soleil, et éteins la lune envieuse... 



Il FIANCE DE MADEMOISELLE COLOMBE ô"j 

pièce claire lu chère Ellen à la rougissante Colombe. — Et là. 
(elle montrait une petite porte de communication), la chambre 
de monsieur Aspinwall. 

Mais déjà, de l'étage supérieur. Dolly.riant aux larmes, criait : 
- J'ai trouvé la nursery'. 

Et. pas plus tard que le lendemain, la jeune folle faisait 
à la demoiselle de compagnie, scandalisée mais ravie, la sur- 
prise audacieusement prématurée d'une mignonne paire de 
chaussons <lc laine blanche, pour petons de nouveau-né. tri- 
cotés de sa blanche main. 



I n jour de la fin de juin, l'impatiente fiancée recul deux 
lettres, portant enfin, l'une et l'autre, le timbre de Calcutta. 
Dans celle qu'elle ouvrit d'abord, M. aspinwall 1 informait 
de son arrivée heureuse dans la capitale des Indes Anglaises. 
11 s'étail aussitôt rendu chez son oncle le vice-roi : et il avait 
la joie d'annoncer à l'élue que Sa Seigneurie, après avoir pris 
connaissance de la notice concernant les La Corbière, avait 
déclaré -- et, de la part d'un si haut personnage, ces paroles 
prenaient la valeur d'un consentement formel. — « que cette 
alliance, à première vue. lui paraissait parfaitement conve- 
nable »... « Les La Corbière, avait-il dit en propres termes, 
peuvent être considérés comme valant les Aspinwall. « 

C'est sur cette phrase d'un si favorable augure que le jeune 
Anglais, au comble de la félicité, avait dû fermer sa lettre 
pour se rendre en hâte au palais du gouvernement, où avait 
lieu un dîner d'apparat offert par le vice-roi en l'honneur de 
leur parent, le maharadjah de Seringapatam. 

La seconde lettre, postérieure de quelques jours, apportait 
à sa destinataire sinon un souci véritable du moins une assez 
contrariante nouvelle. M. Aspinwall annonçait qu'il avait pris 
froid au sortir du banquet donné au maharadjah et que, par 
ordre du médecin, il devrait garder la chambre quelques jours. 
L'indisposition était d'ailleurs sans aucune gravité et il avait 
l'assurance d'être debout dans une semaine au plus. 

Bien que ce court message ne contînt, à vrai dire, aucun 
sérieux motif d'alarme, la pauvre fiancée aussitôt fu f assaillie 



38 LA REVUE DE PARIS 

par les plus sombres pressentiments, que combattirent avec 
force mais vainement l'amitié charitable d'Ellen et l'opti- 
misme systématique de Dolly. On peut juger de l'anxiété avec 
laquelle, dans cetie disposition d'esprit, elle attendit le pro- 
chain courrier, par bonheur assez rapproché. 

Elle eut, au jour dit, la lettre qu'elle espérait et redoutait 
tout ensemble : mais, celte fois, elle reconnut à peiné sur l'en- 
veloppe, tant les caractères étaient tremblés, la grande écriture 
nette de M. Vspinwall. Elle l'ouvrit et lut cette ligne unique, 
tracée par une main qu'on devinait défaillante : Je vais mieux. 
A bientôt!... 

La malheureuse fondit en larmes, mal persuadée par 
l'héroïque mensonge, ayant au contraire l'intuition d'un 
dénouement fatal, et peut-être prochain... El. la semaine 
écoulée, — semaine dont chaque jour \il le martyre de ce 
cœur ingénu, torturé par îles alternatives de désolation et 
d'espoir, — un autre pli arriva, timbré aussi de Calcutta, 
mais celui-là d'une écriture inconnue et sinistre de l'être. 

Ce jour-là. justement, Ellen el Dolly étaient absente-: elles 
étaient d'un grand déjeuner qu'offrait à ses amies, pour enterrer 
sa vie de garçon, une jeune miss fraîchement fiancée. La 
pauvre Le Hardv se trouvait à la maison, seule dans le parloir 
du rez-de-chaussée. Elle garda tout d'abord dans -es mains 
tremblantes, sans oser la rompre, l'enveloppe redoutable 
qu'elle sentait lourde, quoique si légère, du poids de toute sa 
destinée. Enfin, elle se décida : mais elle ae voulul l'ouvrir 
que chez elle, dan- -a chambre, conseillée par une sorte d'ins- 
tinct obscur d'être seule, de se dérober à la -otlc et cruelle 
curiosité des domestiques, si elle se trouvait mal ou si elle 
venait à crier de douleur. 

En quelques enjambées de ses maigres tibias, — que la géné- 
rale Dufayet, plus tard, aux heures d'aigreur, devait comparer 
à ceux de dame Pluche, — elle monta ses trois étages, haletante, 
la tête perdue d'angoisse et déjà d'épouvante. 

Une fois chez elle, elle arracha de son enveloppe le papier 
fatal et de ses yeuv en feu, qui, à mesure, brûlaient leurs 
larmes, elle lut : 

Le vice-roi des Indes et le maharadjah de Seringapatam ont la 
douleur de faire pari à mademoiselle Colombe Le Hardy de la 



LE FIANCÉ DE MADEMOISELLE COLOMBE 3g 

mort de leur purent M. Ceci! Aspinwall, décédé à Calcutta, à la 
suite d'une courte maladie . 



Elle ne cria pas, comme elle en avail eu ta crainte; mais elle 
battit l'air de ses bras et tomba sans connaissance sur le tapis. 

La brusque abondance des larmes qui, lorsqu'elle repril ses 
sens, s échappèrenl en torrents de ses yeux la sauva de la foin:. 
La nature n'est indifférente à la douleur que des superbes: 
elle vient, dans les grandes crises, au secours des humbles 
• I esprit; el elle permel que le trop-plein de leur cœur s écoule 
salutairemenl en pleurs, par les yeux. 

Quand vers cinq heures, les demoiselles Field rentrèrent de 
leur petite fête, le coup était porté; elles trouvèrent la mal- 
heureuse encore très abattue, mais, en apparence du moins, 
déjà presque résignée. Elle leur communiqua la funèbre nou- 
velle en quelques phrases d'une simplicité, d'une concision 
stoïque, poignante. Ellle ne pleurait même plus, ayant \ raiment 
épuisé ses larmi - 

Les jeunes misses, telle qu'elles connaissaient leur Colombe, 
ne s'attendaient pas à un désespoir si discret, si fermé. Dans 
la prévision d'une catastrophe trop certaine, il est à croire 
qu'elles avaient préparé tout un assortiment de condoléances, 
de consolations variées. Je ne jurerai- pas qu'elles n aient 
éprouvé quelque déception de s'être ingéniées en pure perte, 
ni même, se méprenant sur ce câline inattendu, qu elles ne - en 
soient pas indignées comme d'une choquante insensibilité... 

En réalité, la majesté des grands désastres, invisible à leurs 
veux de petites Yankees frivoles, la poésie des irréparables dou- 
leurs, qui n'admettent même pas la possibilité d être consolées, 
étaient déjà sur ce front étroit, avaienl nus pour jamais quelque 
chose d'auguste, de presque grand, à l'insu du monde, dans 
ce cerveau débile et borné. V dater du jour funeste, la demoi- 
selle de compagnie — désormais définitivement vieille fille — 
se considéra comme veuve dans le mystère de son cœur. Elle 
y éleva un indestructible autel à la mémoire de celui qui l'avait 
aimée: et pendant des années, jusqu'à son dernier jour, elle y 
brûla l'encens illusoire et fidèle de ses tendresses falotes et de 
ses ferveurs sans emploi. 

Son éphémère bonheur, pareil à la rose du poète, n'avait 



/|0 LA REVUE DE PARIS 

guère duré que l'espace d'un matin. Trois mois l'avaient vu 
naître et mourir. Elle était, par surcroit, déplorablement indi- 
gente en souvenirs, puisqu'elle n'avait vu qu'une fois celui 
qu à l'heure de la mort, sans doute, elle nomma encore son 
fiancé : elle n'avait jamais entendu le son de sa voix: cette 
main qui s était généreusement tendue vers elle n'avait jamais 
touché sa main. Elle n'avait que des lettres. ■ — ses lettres, — et 
rien que cela. Elle rassembla les chères reliques et les enferma, 
nouées d'une faveur mauve, dans un coffret de marqueterie 
en triste bois d'ébène, — d'un goût détestable, j'en ai peur, — 
qu'elle acheta en cachette dans le magasin le plus cher de 
Baltimore. 

Mais malgré les tentatives réitérées, parfois cruellement 
indiscrètes, d'Ellen et de Dolly, qui. dans les premiers temps, 
essayaient de la faire parler, de jeter la sonde dans ce silence 
obstiné, elle ne prononça pour ainsi dire plus le nom de 
M. Aspinwall. Elle garda sans défaillance, à L'égal d'une grande 
âme, la pudeur de sa douleur. Et, peu à peu. définitivement 
déçues dans leur curiosité de vierges futiles, adulées, — qui 
s'étaient peut-être proposé d'étudier les ravages de l'amour sur 
cette lisible amoureuse, un peu à la façon d'un Nénin contem- 
plant ceux du poison sur quelque misérable esclave, — les 
deux jolies misses se fortifièrent dans l'opinion méprisante, 
un peu rancunière, que leur demoiselle de compagnie, la 
« vieille Française » au bec de héron, avait décidément plus 
de nez que de cœur. 

— This (leur Le Hardy is only u nose, indeed 1 ! — dit un 
jour cet " amour de Dolly ». en manière de conclusion sans 
appel. 

Et les deux jeunes sœurs — ■ car. pour des filles aussi fast, 
à une époque où les romans attendrissants de mistress Beecher 
Stowe changeaient en fontaines tous les beaux yeux du .Nouveau 
Monde, quoi de plus ingrat, de plus inélégant que la sécheresse 
de cœur!' — les deux sœurs, sincèrement détachées de la pau\ re 
Colombe, passèrent à d'autres distractions. 

La demoiselle de compagnie, qu'on avait jusqu'alors traînée 
sans pitié dans les garden-parties, dans les live o'clock, dans 

i. « Celte chère Le Hardy n'est vraiment qu'un nez!. » 



LE FIANCE DE MADEMOISELLE COLOMBE |l 

les soirées dansantes, bénéficia de ci'ttc disgrâce, dont l'immense 
chagriD qui emplissait son unie la préserva de souffrir, peut- 
être même île s'apercevoir. 

Délaissée par ses capricieuses maîtresses, tombée du rang de 
favorite à l'étal d'une pauvre Cendrillon étrangère, isolée dans 
le somptueux intérieur des Field : à peine plus considérée que 
la domesticité, avec laquelle elle dédaignait de frayer, elle 
vécut dans sa douleur comme dans une triste tour d'ivoire. Un 
moment, elle songea à porter le deuil de M. Aspinwall. Mais 
un délicat scrupule la retint : elle eut peur de paraître, aux 
yeux des gens de Baltimore, vouloir faire vanité de ses fian- 
çailles avec un gentleman d'une condition supérieure à la 
sienne, d'afficher, pour ainsi duc après sa mort le galant 
homme qui lavait élue. 

Elle rangea dans son armoire, on plutôt elle ensevelit de ses 
mains pieuses le coffret qui contenait les lettres du mort parmi 
son plus beau linge, sous ses dentelles de famille, près des 
petits chaussons de tricot blanc donnés, au temps des rapides 
beaux jours, par l'oublieuse Dolly. Et. le soir, après la journée 
monotone, après le repas pus le plus spuvent — en l'absence 
de ces daines dînant en ville — en tête à tête avec le silencieux 
M. Field, quand elle remontai! chez (die. le cœur serré d'une 
détresse qu'aggravait la nuit, elle lirait de leur cachette les 
chères reliques. Assise sous sa lampe, son long nez comique 
chaussé de besicles, — car maintenant la coquetterie lui (lait 
passée de ne se point avouer presbyte, — (die relisait avide- 
ment, pieusement, les belles niaiseries sentimentales où elle 
revivait, ligne par ligne le prestigieux roman de sa vie. Et 
l'aube souvent la surprenait ainsi, le \ isage extasié et doulou- 
reux, tenant loin de ses yeux, à I abri de ses larmes, le papier 
fragile sur quoi elle n'osait même pas poser ses lèvres, — tant 
elle avait peur d'effacer l'écriture, tant elle sentait ces neuf ou 
dix lettres indiciblement précieuses d'être ainsi tout ce qui 
restait, tout ce qui avait jamais été, en somme, de son bonheur 
anéanti. 

L'hiver revenu. Ellen et Dolly, ces deux folles, rassasiées 
de bals et de flirts, firent la fin qui est pour les jeunes 
citoyennes de la libre Amérique le commencement de leur 
sagesse : elles se marièrent, l'une et l'autre, à quelques jours 



42 LA REVUE DE PARIS 

de distance. Mademoiselle Le Hardy, déjà presque inutile dans 
la maison Field. n'y avait même plus son prétexte. Elle accepta 
la place qui. au même moment, lui était offerte en Angle- 
terre, chez lady Carmingham, et quitta Baltimore, heureuse 
et désespérée tout ensemble d'abandonner cette ville qu'elle ne 
devait jamais revoir, et où elle avait vécu les heures les plus 
enivrantes et aussi les plus atroces de son existence. Elle 
emportait avec elle l'indestructible souvenir, et les chères 
lettres qui. pendant des années et des années, même Lorsque 
l'âge eut épaissi les brumes de sa mémoire, et jusqu au 
désastre de l'incendie de Monmouth Castle . firent les 
délices, l'orgueil de sa vie dépendante, et représentèrent à 
ses veux l'éblouissante et secrète revanche de ses charmes 
méconnus... 

* 

Telle est dans sa vérité probable, restituée tanl bien que mal 
par la synthèse d'innombrables récits, diffus et pleins de 
redites, l'histoire touchante et bouffonne des fiançailles imagi- 
naires de mademoiselle Colombe Le Hardy, ■ — ou plutôt celle 
dune mystification cruelle, qui lui fut pourtant bienfaisante, 
puisqu'elle lui valut la joie, réelle en soi, de se croire fiancée. 

Plus (pie tous autres, sans doute, la « chère Ellen » et 
cet « amour de Dolly » — elles doivent être aujourd'hui, 
pour leur punition, de vieilles dames à leur tour — pourraient, 
sur nombre de points, rectifier les détads. combler les lacunes 
du mince épisode sentimental, exhumé de l'oubli el déjà pour 
ainsi dire fossile, (pie j'ai tenté de rétablir dans sa version la 
plus vraisemblable, par un travail plus minutieux qu'utile, - 
comparable à celui d'un paléontologiste frivole qui aurait 
entrepris de reconstituer, d'après d'imperceptibles empreintes, 
la forme abolie d'un simple papillon des champs. 

Le jovial M. Graham lui aussi, le pince-sans-rire à monocle, 
— ou ce qu'il en subsiste à l'heure actuelle. — pourrait 
donner, je le suppose, des renseignements intéressants, mais 
surtout en ce qui concerne le texte authentique des lettres 
adressées par le cousin du maharadjah de Seringapatam 
à sa chère Colombe. N'est-il pas remarquable en effet que 



LE FIANCÉ DE MADEMOISELLE COLOMBE '| . i 

pendant son voyage aux Indes, dont l'époque coïncida avec 
celle du voyage de l'infortuné M. Vspinwall, ledit Graham 
ait fait escale dans tous les ports, séjourné successivement 
dans toutes les villes d'où furent expédiées les épîtres de 
l'amoureux Anglais! 1 

Mais l'on peut affirmer que, par un jeu déconcertant de la 
destinée, celui des personnages de ce petit drame qui. avec 
mademoiselle Colombe, y tint le nMe principal lui précisément 
celui qui. sans nul doute, ) demeura le plus complètement 
étranger. Je veux parler du quidam à favoris blonds qu'au 
bal de mistress Watts, des conjurés sans scrupules affublèrent 
audacieusement du nom d'Aspinwall et qui. à son insu, prêta 
son banal visage, à peine entrevu, au fiancé exclusivement 
chéri et toujours regretté, quoique inexistant, de la naïve 
demoiselle de compagnie. 

Quant à celle-ci, jusqu'à -on dernier soupir, Dieu la pré- 
serva de douter, même un seul jour, de la réalité du -«mire qui 
l'avait à jamais enchantée. 1 )e s. nie que le seul événement digne 
de ce nom qui ait marqué dans son existence \aine et incolore 
de vieille fille fut un événement qui n'avait pas été. Par lui, 
une falotte créature, déshéritée, risible, que personne n'aima 
ni ne pouvait songer à aimer, quitta ce monde, ayant vécu, 
peut-être à l'égal d'une Juliette Capulet ou d'une Valentine 
de Milan, les plus pures joies, les plus nobles tristesses, les 
plus suaves mélancolies du terrestre amour... 

El c\s| pourquoi je me demande -'il ne faudrait pas. pour 
leur bonheur, souhaiter aux tristes humains — du moins à 
ceux qui prétendent au titre fallacieux de sages — d'avoir 
plus souvent le difficile courage de s'éloigner des autels de 
la redoutable Aphrodite, capricieuse dispensatrice de réalités 
délicieuses mais tôt ou tard décevantes, pour suivre unique- 
ment, à travers la forêt des songes, dans sa fuite chaste et 
jamais hostile, la déesse fantôme au corps impondérable, 
l'insaisissable Ma va aux pieds agiles, en qui les poètes de I Inde 
ont symbolisé la bienheureuse Illusion. 

GEORGES R1VOLLET 



AVEC M. DE SUFFREN 



Je naquis au château de Blonde fontaine, village de Franche- 
Comté, près de Jussey. le S mars i 7 G* > . et fus baptisé à Rain- 
court, diocèse de Besançon. J'eus pour parrain M. le chanoine 
de Champagne, frère de mon père, et pour marraine made- 
moiselle d' \rgillv de Pontarlier. cousine germaine de mon 
grand-père de Bancenel. Je me trouvais être le quatrième 
enfant vivant, et ma mère n'avait encore que vingt-deux ans. 
Peu de temps après ma naissance. M. de Rondonan, seigneur 
de Blondefontaine, père de ma mère, mourut. Mon père lui 
survécut bien peu, étant mort au mois de septembre 17(11. 
Enfin, pour nous rendre complètement orphelins, ma mère 
elle-même mourut six mois après, par suite d'une chuté qu'elle 
fit à l'occasion de la mort de mon frère cadet, son cinquième 
enfant. Ma grand'mère de Rodonan ne voulant pas rester en 
un lieu où elle venait de perdre si subitement toute sa famille, 
alla s'établir à Pérev-Saint-Ouen, près \ récourt, deux à trois 
lieues plus loin que La Marche en x arrois, et nous emmena 
tous quatre avec elle, mes trois sœurs et moi. 

Dans les années 1763 et 176^, je fus mis, pour apprendre à 
lire, chez des sœurs à Vrécourt, en pension avec des petites 
filles de mon âge. Après y avoir demeuré un an, j'en fus retiré 
pour être envoyé en pension chez l'abbé Michaud, curé de 



AVEC M. DE SUFFREN '■ 



II 



Noyers, village à une lieue de Montigni, sur la mute de Boni- 
ment à Langres el à environ cinq lieues de Pére\-Saint-< >uen. 
Cet abbé Michaud, ancien vicaire de Blondefontaine, avait 
succédé dans la cure de Noyers-, par la protection de ma grand- 
mère de Rodonan, à M. de Menebaux, notre grand-oncle. 
qui venait de mourir après avoir fait beaucoup de bien à 
sa famille. Je restai cinq ans chez ce cure - ', où je fus ('-levé 
toujours assez sévèrement et quelquefois même brutalement. 
Ces cinq années se passèrent sans qu'il m'arrivât rien de remar- 
quable. 

Au commencement de décembre 1770, un exprès vint 
m'annoncer la morl de ma grand'mère. Le chagrin d'avoir 
perdu sa sœur, qui demeurait dans la même maison qu'elle à 
Pérey-Saint-Ouen, la mil elle-même au tombeau huit jours 
après. ( )n nous nomma alors pour tuteur M. de Widrange de 
Sérécourt, cousin des Rodonan, el pour curateur notre oncle 
Bancenel de Champagne, alors chanoine de Sa int-Ana toile à 
Salins. M. de Vernerej de Montcourt, cousin germain de ma 
mère, tut chargé de la gestion de nu-; biens, laissés par la 
famille Rodonan à Blondefontaine, où il demeurait. Ces trois 
parents s'étant réunis à Pérey-Saint-Ouen pour l'inventaire et 
la vente chez la défunte notre grand'mère, ainsi que pour les 
arrangements de famille à prendre conjointement avec la jus- 
tice civile, il fui décidé que mes deux sœurs, aînée et cadette, 
resteraient en pension en Lorraine, et que ma sœur puînée et 
moi resterions (lie/ nos parents de branche-Comté. Je tus donc 
emmené en Franche-Comté avec mon oncle le chanoine, 
lorsqu'il s'en retourna au commencement de Tannée 1771. 

Nous arrivâmes le 5 janvier à Salins, où je demeurai chez 
mon oncle, à Saint-Anatoile, et ma sœur fut donnée à ma 
grand'mère paternelle, qui. veuve depuis trente-huit ans, 
demeurait dans notre château à Champagne, avec M. de Déser- 
villers, l'aîné restant des frères de mon père. Quant à moi, on 
m'envoya en classe chez l'abbé Granvqguet, familier de Saint- 
Anatoile, pour apprendre les premiers éléments du latin et le 
cliiflre. avant appris à lire et à écrire, mais sans principes et 
par conséquent fort mal. Au mois de septembre de cette même 
année, mon oncle me conduisit à Dole, aux Orphelins, où il 
m'avait obtenu une place comme étant noble, sans fortune et 



l\6 LA REVUE DE PARIS 

effectivement orphelin, qualités requises pour être admis dans 
cette maison, dont M. l'abbé Grenot était alors directeur. 

A la Toussaint de cette année 1771, temps de la rentrée des 
écoliers, je fus admis en quatrième au collège de Dole, sous 
M. Guillot régent et digne prêtre. Je fis assez médiocrement 
celte première classe, soit parce que mon esprit n'était pas 
encore assez ouvert pour les sciences, soit parce que j'avais très 
peu de mémoire, soit enfin parce que j'étais quelquefois 
malade. A la fin de l'année scholastique, au mois de sep- 
tembre 1772, je montai cependant en troisième. Je vins alors 
passer le temps des vacances à Salins, cbez mon oncle principa- 
lement, et quelques jours tant à Champagne qu'à Villers-Farlav 
chez M. de Bancenel de Mvon, autre frère de mon père. 

Je retournai à Dole pour la Toussaint, faire ma troisième 
sous le même M. Guillot. Je fus plus fort dans celte claste 
et surtout me distinguai par ma dévotion et mon avancement 
dans l'instruction chrétienne, si bien que je méritai et obtins 
la première place de tout le collège, qui était de trois ou 
quatre cents écoliers, pour la confrérie et les exercices de reli- 
gion. Je fis cet hiver en courant une chute sur la glace, qui 
me fit rester étendu sans connaissance. Je m'en ressentis plus 
de deux mois; mais comme j'avais été bien soigné, je guéris. 
J'eus le fruit de mes bonnes études à la tin de cette classe, 
ayant été d'un jeu, aux exercices du mois d'août, et obtenu le 
prix de diligence, ainsi que le premier prix de poésie latine 
où j'avais assez bien réussi. Enfin, je montai un des premiers 
en seconde ou humanités, et m'en revins bien content passer 
encore mes vacances à Salins, qui s'écoulèrent à peu près de 
même que celles de l'année précédente. A la rentrée de la Tous- 
saint, je retournai aux Orphelins pour mes humanités. Je fus 
cette année souvent malade, surtout de fièvres putrides, et 
même une ou deux fois en danger de mort. Les médecins, sans 
égard à la faiblesse de ma constitution, me firent beaucoup de 
saignées et de remèdes, qui ne me tuèrent pas à la vérité, mais 
qui ajoutèrent extrêmement à cette faiblesse de mon tempé- 
rament. 

Une tante que j'avais aux Ursulincs de Dole, la sœur Cham- 
pagne, qui avait beaucoup de bontés pour moi, ainsi que 
mademoiselle de Bancenel, cousine germaine de mon père. 



AVEC M. DE SU FFR EN '| ' 



axant été à même de voir et se convaincre que la demeure des 
Orphelins ne convenait pas à ma santé, soit à cause du local 
malsain de la maison, soit à cause de la mauvaise nourriture, 
se joignirent à moi qui en avais pris le séjour en horreur et 
déterminèrent mon curateur à m'en retirer. J'y achevai néan- 
moins, toujours sous M. Guillot, mon année déclasse, que je 
finis encore mieux que la précédente, puisque j'y remportai 
trois prix el moulai Le second en rhétorique. 

Je partis donc au mois de septembre 177^. disant aux 
Orphelins un éternel adieu de bon cœur, pour m'en revenir 
chez mon oncle le chanoine à Salins. Je fis chez lui ma rhéto- 
rique, sous le père Raginet, au collège des Oratoriensde cette 
ville. Vers Noël, en revenant de Champagne, je faillis 
m'assommer sur la glace ou me noyer, une chute m'ayant 
étourdi au bord de la rivière. M. deCourbaron, avec qui j'étais, 
se jeta entre la glace et moi pour me parer le coup, peut-être 
mortel. 

Comme ce collège étail moins fort que celui de Dole, je m'\ 
trouvai grand grec el y fus toute L'année le plus fort, concur- 
remment avec, M. Dunaud, camarade que j'aimais beaucoup 
et avec qui je me liai intimement. J'eus à Pâques le grand 
plaisir d'être le principal acteur d'une pièce que l'on joua au 
collège, et j'eus au mois d'août celui tic remporter conjointe- 
ment avec ce même Dunaud tous les prix etde monter le pre- 
mier en philosophie. J'eus cet été un événement miraculeux : 
m'amusant avec plusieurs écoliers, je tirai plus de quinze fois 
contre l'un d'eux avec un fusil que je ne croyais pas chargé et 
qui partit à la première que je tirai ensuite en l'air. Cette 
année, en juin, je fis un voyage en Lorraine avec mon oncle 
M. Bailli-Brie et ma sœur puînée ; nous allâmes faire rendre des 
comptes de tutelle et reconnaître notre émancipation. Mais ce 
n'était pas assez pour l'amour des sciences qui s'était emparé 
de moi et l'ambition de briller qui me dévorait que d'avoir été 
le premier sur un aussi petit théâtre que Salins. Je voulus 
avoir la gloire de l'être au collège de la capitale, à Besançon. 

Je demandai à y être mis en pension pour aller redoubler 
ma rhétorique. Mes parents y consentirent, et je fus mis au 
pensionnat tenu en la maison du collège même à Besançon. 
J'y allai pour la rentrée de la Toussaint de 1779. Mon ambition 



48 LA REVUE DE PARIS 

fut complètement satisfaite: je m'y trouvai pendant toute 
Tannée sous le professeur Barbellenet. très savant et digne 
prêtre; je me trouvai, dis-je, constamment et sans aucune con- 
currence le plus fort de toute la classe, quoique extrêmement 
nombreuse. 

Mais ce fut à la fin de Tannée surtout que mon triomphe 
fut complet et que ma gloire scholastique parut dans le plus 
grand éclat, lors de la distribution publique et solennelle des 
prix, accompagnée de toute la musique militaire et en présence 
des principaux magistrats de la ville. Tes ayant tous obtenus 
sans exception, je fus tellement chargé des livres pour chacun 
d'eux et des couronnes «piiles accompagnaient tous, que j'eus 
besoin, ce qui ne s'était jamais vu. de me faire aider par 
quelqu'un pour enlever ces trophées du champ de ma gloire. 

On peut juger, après cela, si je m'en revins bien content 
pour les vacances dans ma famille. Il me semblait que ma 
réputation devait me précéder partout, el j'avais l'orgueil de 
croire que partout on devait parler de moi el de nia grande 
science. Mais toute cette joie et ces plaisirs ne furent pas de 
longue durée. La petite vérole me survint dans le courant de 
septembre et fut d'autant pins fâcheuse que, s étant mépris 
sur ma maladie, les médecins m'avaient d'abord traité d'une 
manière tout à fait opposée à celle que demandait la petite 
vérole. J'avais une si grande fièvre que je restai plusieurs 
jours sans connaissance el fus même dans un tel danger que, 
sur le dire des gens de l'art, mon oncle le chanoine, chez qui 
j'étais, croyant ma mort certaine, avait assuré une voiture 
pour porter en terre le lendemain mon cadavre à Champagne, 
voulant, disait-il, qu'il fût placé à côté de celui de mes pères. 

Cependant la grande jeunesse me sauva, et, après avoir eu 
tout le corps comme une lèpre, surtout les veux qui furent 
fermés pendant plus de huit jours, je parvins à me rétablir. Mais 
mes yeux restaient extrêmement faibles et les médecins me 
défendirent expressément, sous peine de m'exposer à perdre la 
vue, de me livrer à aucune espèce de travail des veux, ni lec- 
ture, surtout à la lumière. Mais malheureusement la passion que 
j'avais pour l'étude et les livres me fit enfreindre ces ordres au 
point même de cacher des livres ou des cahiers d'écriture dans 
ma paillasse, pour les lire ensuite et les étudier, quand j'étais 



WI'C M. DE SUFFREN 1ç) 

seul et quelquefois même la nuit. Cette conduite imprudente 
et si opposée à celle qui m'était prescrite, empêcha le rétablis- 
sement de ma vue qui baissa considérablement et, en outre, 
resta toujours depuis dans un étal extrême d'affaiblissement. 

Cependant, la rentrée des classes approchait, et, voulant aller 
faire ma logique, où j'étais monté le premier, je pensai 
retournera Besançon, nonobstant le sage conseil que l'on me 
donnait de ne plus me li\ rer à l'étude à cause de la situation de 
mes yeux. Je ne voulus point rentrer à la pension du collège, 
parce que j'étais jaloux el empressé de jouir de la liberté à 
laquelle l'âge el ma position d'orphelin semblaient m'appeler. 
Je me mis donc en chambre garnie et en pension bourgeoise 
pour la nourriture. J'entrai, à la Saint-Martin de cette 
année 1770. en logique sous M. Jeudi, jeune prêtre ri profes- 
seur fort doux, que j'a\ u- déjà eu pour répétiteur aux ( >rphe- 
lins à Dole. 

Quelque lionne envie que j'eusse de travailler aussi bien en 
philosophie que je l'avais l'ail dans mes autres idasses. je 
m'aperçus bientôt que cela m'étail devenu impossible par la 
faiblesse de mes yeux, et je me vis fdreé de donner à la dissi- 
pation et aux divertissements les heures que j'aurais, dans le 
principe, bien mieux aimé donnera l'étude. Je m accoutumai 
ensuite assez facilement à ce genre de vie, et bientôt, entraîné 
par l'habitude et le charme des plaisirs, je m'y livrai sans 
réserve, laissant alors l'élude de côté autant que je l'axais 
aimée. Je m'étais principalement lié d'amitié et île parties avec 
quatre de mes camarades de classe, MM. < millemet, qui m'avait 
le plus approché dans ma (lasse de rhétorique, Pourcelot, 
Baratte et Petit-Colas. Nous étions toute la journée ensemble 
et souvent une partie t\v^ nuits, et même quelquefois toutes 
entières, livrés à toutes les parties et petites débauches d'écoliers 
de notre âge. 

Après avoir ainsi passé une partie de l'année à Besançon el 
fait un voyage à Sérécourt et Blondefontaine pour voir mes 
sœurs et toucher quelque argent de mes revenus, je vins 
achever l'été et passer le temps de vacances encore à Salins. 
faisant toujours mes petites tournées chez mes parents à 
Yillers-Farlay. Champagne, Pontarlier et By. Cependant, 
comme j'aimais beaucoup Besançon, je ne pouvais me déter- 

i' r Septembre 191 1. 4 



OO LA REVUE DE PARIS 

miner, à renoncer à un séjour si agréable pour moi. D'un autre 
côté, ayant quitté le collège, je n'avais plus de raison pour 
retourner en cette ville. J'imaginai donc un prétexte pour 
avoir occasion d'y aller : ce fut d'étudier en droit. Je partis au 
mois de novembre et allai prendre à Besançon ma première 
inscription pour être gradué. Je suivis les leçons de droit 
pendant quelques jours, et bientôt, obligé d'y renoncer à cause 
de mes yeux comme à celles de philosophie, je quittai pour 
tout de bon et tout à fait la plume, mais avec d'autant moins 
de regret, cette fois, que je ne me sentais aucune vocation pour 
cette étude. Je passai encore quelques mois en divertissements 
avec mes camarades Guillemet et compagnie, qui, comme 
moi, avaient quitté la philosophie et étaient devenus légistes, 
mais qui. mieux que moi, purent continuer l'étude du droit. 

Enfin, après avoir passé une partie cle l'hiver à Besançon, je 
le quittai tout à fait, quoique à regret, mais par raison, à 
cause de la trop forte dépense que j'y faisais sans but d'utilité, 
au-dessus de mes revenus que je ne voulais pas outre-passer. 
Je m'en revins à Salins, passai encore quelque temps à Saint- 
Anatoile, puis vins demeurer deux mois chez mes oncles, les 
commandeurs cy devanl de l'ordre Saint-Antoine et alors 
réunis à celui de Malte. 

Ils me produisirent dans la société de Salins et les connais- 
sances qu'ils me procurèrent, jointes à celles que je me lis de 
mon côté, me firent passer très agréablement à Salins cette 
année 1778. Entre autres sociétés, celle de la respectable 
Madeleine dé Montegot, où j'allais tous les jours, et deux fois 
plutôt qu'une, me fut la plus chère par le ton le plus honnête 
qui v régnait et l'entretien de ses aimables filles. Mesdames 
d'Udressier et de Villeneuve, chanoinesses d'Eneuville. Celle- 
ci surtout, par son esprit rare, sa littérature et son enjouement 
m'avait pour ainsi dire fait tourner la tête, au point que je ne 
voyais qu'elle, ne pensais qu'à elle et ne me trouvais bien 
qu'avec elle. Quelque bien que je fusse chez mes oncles, le 
goût de l'indépendance, que j'avais contracté à Besançon, me 
faisant regarder comme une gêne la vie réglée qu'il me fallait 
mener chez eux. me donna envie de recouvrer mon entière liberté 
et je me mis pour cela en chambre garnie, chez la Thiébaut, 
me faisant donner à manger comme et quand bon me semblait. 



AVEC M. DESUFFREN ,', t 

Cependant les plaisirs de la société ne m'étourdissaient pas 
assez pour m'empêcher de m'apercevoir que j 'étais sans état et 
d'en sentir le vide. Je ne me sentais point de vocation pour 
l'Eglise, où mon oncle chanoine aurait bien voulu me voir 
entrer: pas davantage pour la robe el le parlement, pour 
lesquels plusieurs parents cherchaient à m'inspirer du goût. 
Des trois états propres à un gentilhomme, il n'y avait doue 
que celui de l'épéequi me plaisait. Sans égard pour ma cons- 
titution morale el physique qui j était absolument contraire, je 
me laissai entièrement subjuguer par les illusions d'un état qui 
me semblait le plus agréable. Rien n'était si brillant à mes 
yeux qu'un uniforme, une épaulette, et surtout la considéra- 
tion que me paraissaient avoir les officiers dans le monde et La 
bonne compagnie. Le comble de ma joie et le plus beau joui 
de ma vie furent donc, en mars 177;). celui où M. le marquis 
de Germigny, mon parent, qui, à la sollicitation de mademoi- 
selle de Myou particulièrement, s'était employé à me faire 
entrer au service, m'écrivit de Paris pour m'annoncer que le 
Roi venait de me nommera une place de cadet gentilhomme 
au régiment d' bistrasie, dédoublement de Champagne. 
J'aurais été plus flatté d'entrer dans le corps savant de l'artil- 
lerie et j'avais été pour cela, l'année précédente, à Auxonne; 
mais l'étude des mathématiques, que j'avais commencée pour 
être admis, me fatiguant trop le- yeux, j'avais été obligé de 
renoncer à l'artillerie pour me borner à [infanterie. 

Comme je devais me rendre pour le mois de mai au régi- 
ment auquel j'étais attaché, je m'occupai tout de suite de faire 
les apprêts de ma garde-robe et de mon départ; pour quoi je lis 
un emprunt d'un millier de livres pour suppléer à l'insuffi- 
sance de mes revenus. J'avais, pour ma première sortie, une 
assez longue route à faire, vu que mon corps était en garnison 
à Fécamp et Saint-Valéry, dans le pays de Caux en Normandie. 
Mais ce qui m'en plaisait encore davantage, c'est que mon 
chemin serait de passer par Paris, et c'était pour moi un grand 
événement que de voir cette grande ville. Knfin, le temps île 
partir arriva et mes parents me confièrent, tant pour la route 
que pour mon entrée au régiment, à M. de Patornay, notre 
parent, officier au même corps. Nous partîmes ensemble de 
Salins le 1" de mai de cette année 1779 et arrivâmes à Paris 



52 LA REVUE DE PARIS 

quatre jours après. Nous y restâmes deux jours, et, comme 
nous nous y rencontrions précisément pour la fameuse revue 
de la maison du Roi à la plaine des Sablons, nous ne man- 
quâmes pas d'y aller tant pour le coup d'oeil de cette brillante 
représentation que par curiosité et empressement d'y voir le 
roi Louis XVI, qui y parut effectivement. Mon mentor me 
conduisit aussi au spectacle, au Palais Royal, sur les boule- 
vards, au Louvre, au Bois de Boulogne, au Café militaire, aux 
Tuileries et à quelques endroits des plus remarquables. Il 
n'oublia pas pour son compte les différents menus plaisirs de 
Paris, auxquels je ne voulus point participer, étant retenu par 
la crainte, que tout le inonde m'avait inspirée en province, de 
la contagion et de tous les dangers auxquels on est exposé dans 
cette ville. J'y fus aussi très sage sur la dépense et n'en fis 
aucune de fantaisie. 

\près ce petit séjour dans la capitale, nous en partîmes pour 
Rouen, d'où nous nous rendîmes à Fécamp, où se trouvaient 
1 état-major du régiment et le 1" bataillon que le corps des 
eadets gentilshommes suivait toujours. On me fit faire sur-le- 
champ un uniforme, et aussitôt que je fus babillé, on me pré- 
senta aux chefs de corps et ensuite chez tous les officiers. 
J'étais logé en ville, mangeais avec les autres cadets, suivais 
comme eux les différents exercices et études auxquels nous 
étions assujettis, et fréquentais aussi les sociétés de la ville. Le 
régiment ne resta pas longtemps en Normandie; dès le mois de 
juin, nous en partîmes pour nous rendre à Brest en Bretagne. 
Nous restâmes près d'un mois en route, passant par les villes 
du Havre, Ronfleur. Pont-1 Evèque. Lisieux, Dol. Dinanl, 
Saint-Brieuc et Morlaix. Ce voyage, quoique long, ne nous 
ennuya point, parce que dans toutes les villes nous trouvions 
d'autres régiments en garnison ou cantonnement, qui nous 
procuraient du plaisir et nous donnaient de grands galas ou 
repas de corps. Pendant notre séjour à Brest, nous eûmes le 
magnifique spectacle des deux escadres réunies, française et 
espagnole, ce qui rendait Brest on ne peut pas plus vivant et 
brillant et nous faisait boire le vin d'Espagne meilleur marché 
que celui de France . 

Après avoir passé en cette ville le reste de l'été et une partie 
de l'automne, nous la quittâmes pour aller ù Lorient où nous 



AVEC M . DE SUFl'KK \ 



devions être embarqués pour passer à l'Ile-de-France et au\ 
Indes Orientales ou (irandes Indes, pour nous réunir au nabal) 
ll\der-ali-Kan dans la guerre qu'il faisait aux Anglais, avec 
qui la Fiance était aussi en guerre depuis deux ans pour sou- 
tenir L'indépendance de l'Amérique. 

Cette nouvelle de l'embarquement me fit peine et me tint 
quelque temps dans l'incertitude du parti que je prendrais. 
D'un côté, ma santé et mes yeux me faisaient redouter les 
fatigues et le régime de la mer. ainsi que les grandes cbaleurs 
de l.i zone torride qu'on allait habiter. De l'autre, l'honneur 
qui eût été compromis par ma retraite, la gloire de faire la 
guerre et la curiosité de voir tant de pays m'excitaient au 
départ. La diversité d'opinion des mes parents, que je consultai 
là-dessus, ne pouvait contribuer à nia décision. Elle fut con- 
forme à mon goût, et l'honneur surtout L'emporta. Décidé à 
m embarquer, je fis venir de L'argent qu'on m'emprunta 
(in. ire et l'employai à faire mes provisions, ce qu'on appelle 
pacotille, de toutes espèces de choses pour le temps de la navi- 
gation et ensuite pour mon séjour aux colonies. 






Le mercredi ili février 1 780. nous appareillâmes de File 
de Groix, près de Lorient, où nous étions mouillés depuis le 
lundi au soir précédent. ÎNous partîmes sur les neuf heures du 
matin, en flotte de dix-neuf voiles, sous les ordres de 
M. Duchillot. Un joli vent frais nous éloigna bientôt des côtes 
de France, que nous perdîmes de vue au bout de quatre ou 
cinq heures. Les deux ou trois premiers jours de notre naviga- 
tion ne furent pas bien gais. L'on ne voyait de tous côtés que 
des mines tristes, des figures blêmes et des hommes malades et 
languissants. Chacun plus ou moins payait le tribut à la mer 
et principalement nos soldats, qui n étaient point encore faits 
à cet élément. Quant à moi, je fus sans contredit le plus 
malade de tout l'équipage. Je passai quatre jours entiers sans 
rien prendre, n'ayant pas même la force de parler ni de me 
soutenir. Je me sentais accablé par tout le corps d'une maladie 
bien cruelle et qui ne peut s'exprimer. Ensuite je souffris 



54 LA BEVUE DE PARIS 

moins. Peu à peu je m'accoutumai à la mer; mais je ne laissai 
pas que de toujours bien souffrir pendant tous les gros temps 
de la traversée. 

Le lundi 21, nous nous aperçûmes qu'il manquait un bâti- 
ment dans le convoi : c était la l ictoire, vaisseau marchand à 
trois mâts, de seize canons, qui portait cent trente hommes et 
sept officiers de notre régiment, avec quelques soldats du régi- 
ment de l'Ile-de-France. La crainte que nous en avions nous 
lit d'abord juger qu elle avait été prise, ce qui ne s'est que trop 
malheureusement vérifié dans la suite; dès cet instant, nous 
n'en eûmes plus de nouvelles qu à l'Ile-de-France. Le mardi 22, 
nous rencontrâmes deux vaisseaux hollandais faisant route 
pour Amsterdam. Le commandant de notre flotte les fit venir 
à lui. les visita et ouvrit leurs paquets. Ils nous donnèrent avis 
tl une Hotte considérable, qu'ils soupçonnaient être anglaise et 
qui devait nous croiser incessamment. M. Duchillot, voulant 
éviter une aussi mauvaise rencontre, nous lit aussitôt signal de 
changer de route, ce qui fut exéculé sur-le-champ. 11 croyait 
par là nous mettra à l'abri du danger; mais le malheur et le 
hasard voulurent que cette fausse roule ne servît qu'à nous 
conduire plus sûrement entre les mains de l'ennemi. 

Le lendemain, mercredi ■'."! février, nous (''lions à la hauteur 
des Açores, lorsque, sur les deux heures après-midi, la frégate 
la Charmante, de quarante canons, qui nous convoyait, s'étanl 
portée en avant à la découverte, nous lit signal de plusieurs 
vaisseaux inconnus, après quoi elle continua daller encore en 
avant pour mieux découvrir ce que c'était. Un instant après, 
elle revint à toutes voiles sur nous, nous faisant signal de 
forces ennemies supérieures, qui nous chassaient, toutes voiles 
dehors, et nous approchaient considérablement. Le comman- 
dant aussitôt fit signal à toute la flotte de se préparer au branle- 
bas pour le combat et de virer de bord, ce qui se fit sur-le- 
champ. 

Le Gange, gros vaisseau marchand de vingt-quatre canons, 
sur lequel j'étais embarqué avec deux cent cinquante hommes 
et douze officiers du régiment, étant assez mauvais marcheur 
et d'ailleurs trop chargé, se trouvait à la queue de tout le 
convoi et c'est ce qui nous sauva heureusement dans cette 
occasion; car, en virant de bord, nous nous trouvâmes à la tète 



AVEC M. DE SUFFREN 55 

de tous et conséquemment les plus éloignés de l'ennemi. Nous 
fûmes obligés, pour alléger un peu le bâtiment et débarrasser 
nos batteries, de défoncer quarante barriques d'eau. Ce ne fut 
que par la suite que nous sentîmes la conséquence de cette 
perte. Dans ce moment-ci. nous n'étions occupés <|ue de notre 
salut, et nous ne songions qu'au danger présent, qui devenait 
chaque minute de plus en plus pressant. .Nous étions bien ilis- 
posés à nous battre; niais cela eût été inutile; à la force, rien 
ne résiste. Du haut des mâts, nous découvrions dix-huit à dix- 
neuf gros vaisseaux ennemis, dont il n en eût fallu que quatre 
pour nous tous prendre. Ils nous gagnaient à vue d'œil. Ils se 
déployaient en éventail en nous poursuivant, se répandaient 
sur la droite et sur la gauche, et se disposaient en nous entou- 
rant ainsi à ne Laisser échapper aucun de nous. Notre position 
n'était pas belle ; risque de démâter, nous mimes toutes nos 
voiles. Il n'y avait plus guère qu'une heure de jour, ce qui 
nous laissait entrevoir une faible lueur d espoir. 

M. Duchillot ne pouvant garantir la Hotte d'être prise, vou- 
lait au moins chercher à sauver le Protée, qu'il commandait, 
vaisseau de soixante-quatre canons, qui portait beaucoup 
d'argent et de provisions pour le- troupes, avec la première 
compagnie de notre régiment, M. le vicomte de Sourches noire 
colonel e.i second et quelques officiers à la suite. Il était 
environ cinq heures un quart, lorsque le Commandant, s'étant 
décidé à abandonner le convoi, nous lit dire par sa corvette 
qu'il nous abandonnait à noire destinée, que sa route, au cas 
qu'il échappât, serait le sud-sud-ouest, qu'il nous engageait à 
manœuvrer le mieux possible pour tâcher de nous sauver et 
qu'il recommandait en cas de prise de jeter nos paquets à la 
mer. Dès lors, la consternation devint universelle à notre 
bord. Tous ayant perdu l'espérance d'échapper, nous ne 
songeâmes plus qu'à dérober à l'ennemi ce que nous avions de 
plus précieux en le mettant sur nous, et, résolus à subir notre 
sort, nous attendions dans cette triste position que le vainqueur 
vint en décider et piller le reste de notre butin. M. Michel, 
notre capitaine, homme très expérimenté dans son métier, 
plein de courage et rempli de connaissances, seul dans ce 
désastre, ne se déconcerta point. 11 se faisait nuit, et les 
Anglais n'étaient plus guère qu'à une lieue et demie de nous. 



50 LA REVUE DE PARIS 

M. Michel fit changer de route pour se séparer du gros de la 
flotte, que l'escadre anglaise devait s'attacher à poursuivre 
plutôt qu'un vaisseau seul, et fît éteindre tous les feux à notre 
bord, afin de ne pouvoir pas être observé par l'ennemi. Tout 
notre équipage était debout, nos canons chargés et nos soldats 
sur les gaillards et sur la dunette, prêts à faire feu. INous 
passâmes ainsi les premières heures de la nuit dans une cruelle 
inquiétude et dans une alternative de crainte et d'espoir. A ers 
les dix à onze heures du soir, nous aperçûmes du feu et enten- 
dîmes des coups de canon. Nous jugeâmes que c'étaient quel- 
ques-uns de nos vaisseaux qui, ayant été atteints, étaient aux 
prises avec l'ennemi, pour ne faire qu'une faible et inutile 
résistance. Nous attendions le même sort d'assez mauvaise 
grâce. 

Environ minuit et demi et une heure, nous nous trouvâmes 
environnés de cinq à six vaisseaux, dont un passa si près de 
nous que nous fûmes sur le point, le soupçonnant ennemi à sa 
manœuvre, de lui lâcher notre bordée. Il avait aussi peur que 
nous; cependant il se lit reconnaître pour français: mais nous 
doutions fort des autres, qui étaient un peu plus éloignés. 
Malgré cela, voyant que tout en était dit, que c'était perte ou 
salut, nous ne nous dérangeâmes point de notre route. Le 
point du jour, que nous n'osions pas désirer, que cependant 
nous attendions pour terminer notre incertitude, arriva enfin. 
Nous n'aperçûmes alors plus que deux vaisseaux au vent à 
nous et assez éloignés : ils ne nous laissèrent pas longtemps 
dans l'inquiétude, car, nous reconnaissant pour français, ils 
nous firent les signaux de reconnaissance, ce qui nous tranquil- 
lisa fort et nous fit esjîérer que contre tout espoir nous avions 
eu le bonheur d'échapper à la poursuite de l'ennemi. Nous 
fîmes route pendant deux jours à vue de ces deux bâtiments 
de notre convoi. Nous les perdîmes la nuit du 25 au 26. Le 
•?G février au matin, nous nous trouvâmes donc seuls; mais 
cela ne nous inquiétait pas beaucoup. Les plus grands dangers 
étaient passés pour quelque temps; nous ne pouvions plus 
guère être rencontrés que par des corsaires; mais, comme nous 
étions assez bien armés, que notre équipage était très nombreux 
et que notre bois était aussi fort que celui d'une frégate, nous 
ne les eussions pas craints. D'ailleurs nous payions de mine : 



AVEC M. DE SUFFREN .") " 

nous avions l'air d'un assez gros vaisseau de guerre, et à moins 
qu'ils n'eussent été plusieurs, ils n'auraient jamais osé venir 
nous attaquer. 

I ii hou vent nous porta en peu de juins à la hauteur des 
îles du Cap Vert. Ces îles, situées à l'occident de la Nigritie, 
se trouvent vis-ù-vis de l'embouchure du Sénégal. Elles sont 
petites el ne produisent pas grand élu. se. Elles appartiennent 
aux Portugais, qui, les ayant découvertes dans le x \" siècle. 
s'en sont emparés. Notre capitaine s'était proposé d' 3 relâcher, 
si le temps l'avait permis, pour \ l'aire de l'eau et s'approvi- 
sionner, pour pouvoir aller de là jusqu'à l'Ile-de-France, sans 
être obligé de s arrêter au cap de Bonne-Espérance, où je crois 
qu'il n'avait pas envie de relâcher, malgré que ce fût le point 
donné de ralliement de la Hotte et qu'il lui eût été ordonné de 
faire tous ses efforts pour s'y rendre. Mais un brouillard très 
épais nous empêcha de découvrir ces îles et nous força de mettre 
en panne quatre ou cinq nuits jusqu'à ce que nous eûmes été 
sûrs de les avoir dépassées. Nous trouvâmes dans ces parages 
les vents alises; ils sont ainsi nommés parce qu'ils dominent 
constamment de la même partie el soufflent toujours à peu 
près avec la même force. Il nous furent très favorables, en ce 
que, les ayant largués, nous pouvions avoir beaucoup de 
voilure, ce qui seul contribuait à nous faire marcher passa- 
blement et que la mer était belle et unie comme glace. 

Le 17 mars au matin, nous découvrîmes au loin un vaisseau 
à trois mâts. L'ayant reconnu pour faire même roule que 
nous, nous le jugeâmes être de notre Hotte: comme il était 
fort en avant de nous et marchait mieux, nous l'eûmes bientôt 
perdu du vue. Le 10, notre boucher mourut : une fièvre maligne 
l'avait emporté en quatre jours. Ce fut pour nous un spectacle 
aussi triste que nouveau de voir jeter un homme à la mer. Le 
21 au matin, nous aperçûmes dans nos eaux un navire à deux 
mâts : comme il nous gagnait considérablement et que ce pou- 
vait être un corsaire, notre capitaine nous fit faire branle-bas. 
Lorsqu'il fut un peu plus près de nous, l'ayant jugé être de 
notre convoi, nous lui fîmes les signaux de reconnaissance, 
auxquels il ne répondit point parce qu'il ne les avait pas vus. 
Lorsqu'il fut à portée de nous entendre, nous le hélâmes pour 
savoir qui il était. Il nous répondit qu'il était l'Isabelle, 



58 LA REVUE DE PARIS 

échappé comme nous à une flotte ennemie qu il n'avait pas 
cherché à reconnaître, trop heureux de n'être pas tomhé entre 
ses mains. Il nous demanda à faire route avec nous pour l'Ile- 
■de-France, ce que nous lui accordâmes volontiers d'autant 
mieux qu'il est plus agréable de naviguer en compagnie que 
«eul, attendu que cela diminue un peu le danger dans les 
accidents de mer. 

Nous approchions de la ligne, et le soleil, qui dans ce temps 
là y était, dardant ses rayons perpendiculairement sur nos 
tètes, nous faisait ressentir des chaleurs d'autant plus insup- 
portables que nous sortions de l'hiver d'un climat tempéré. 
Nous n'avions sur nous qu'un seul vêtement quelconque, le 
plus léger, et, quoique étant dans la plus grande inaction, 
nous sentions la sueur couler à grosses gouttes le long de 
notre corps. Nos soldats surtout et les matelots, qui n'avaient 
d'autre logement que l' entre-pont où l'air pénètre difficilement, 
y étouffaient de chaleur ou se faisaient griller par l'ardeur du 
soleil sur le pont, lorsqu'ils étaient obligés d'y monter pour 
prendre l'air ou faire quelques manœuvres. La ch opine d'eau 
qu ils avaient de ration par jour leur suffisait à peine pour 
s'humecter la bouche. C'est alors qu'ils surent apprécier l'eau 
qu'ils avaient vu perdre jusqu'à ce moment avec indifférence. 

La nuit du -;5 au 20, jour de Pâques, nous coupâmes la 
ligne. Notre capitaine avait interdit l'usage du baptême, qui 
se fait assez ordinairement à bord de presque tous les vais- 
seaux. Ce jour-là et les deux autres suivants, nous aperçûmes 
du haut des mâts plusieurs vaisseaux que nous jugeâmes 
être les débris réunis de notre flotte : comme nous en étions 
fort éloignés et qu'il n'y avait pas de vent pour gouverner, 
nous les perdîmes de vue sans avoir pu en approcher. 

Le 1" avril, nous vîmes vers les dix. heures du matin un vais- 
seau à trois mâts. Nous mîmes en panne pour l'attendre, après 
l'avoir reconnu pour être des nôtres par les signaux qu'il nous 
fit auxquels nous répondîmes : il nous joignit vers les deux 
heures de l'après-midi. C'était la Fille unique, de 18 canons, 
portant quelques troupes du régiment de l'Ile-de-France. Le 
capitaine nous dit avoir passé à portée de pistolet d'une frégate 
anglaise le jour de la chasse et avoir eu le bonheur d'échapper 
à la faveur de la nuit, en traversant toute la Hotte ennemie sans 



AVEC M. DE SUFFI1EN 5 (1 

avoir été reconnu. Nous fîmes route ensemble, fort aises l'un 
et l'autre de nous être rencontrés, parce que cela nous faisait 
une petit convoi de trois vaisseaux, qui pouvait en imposer de 
loin à un fort bâtiment ennemi. Nous passâmes les parages de 
la ligne par un joli frais, sans avoir essuyé aucun de ces 
orages qui y sont assez fréquents. Mais à quelques degrés, 
nous eûmes pendant sept à huit jours des calmes d'autant plus 
insupportables que le défaut d'air nous faisait ressentir davan- 
tage 1 ardeur excessive du soleil. Pendant ce temps, comme la 
mer était belle pour mettre les canots à la mer. nous nous 
faisions des visites, et nous nous donnions des dîners d'un 
vaisseau à l'autre. Nous nous amusions aussi à pêcher à la 
ligne ou au harpon le poisson qui se présentait fort abondant. 
Nous en prenions en assez grande quantité pour pouvoir en 
donner à tout l'équipage, et de plusieurs espèces différentes, 
entre autres du thon, qui est un poisson qui pèse de trente à 
cinquante livres, et dont la chair ressemble à celle du veau : il 
n'a pas grand goût, mais on en fait des soupes excellentes. 
Nous prenions aussi des bonites, qui ne sont pas à beaucoup 
près aussi grosses que les thons, mais qui ont plus de goût et 
sont plus tendres, et quelquefois des dorades, qui ont une 
longue queue marquée de plusieurs couleurs vives et appa- 
rentes. C'est le poisson de mer le plus beau et le plus délicat; 
mais il est un peu rare. Les requins se laissaient prendre à uos 
lignes fort aisément. 

Le G. nous eûmes le spectacle d'un combat de baleines et 
d espadons. Ce sont les poissons de mer les plus monstrueux. 
Les grosses baleines ont près décent pieds de long, sur cinquante 
ou soixante de circonférence. Rien n'approche plus d'un 
combat réel de vaisseaux que le leur, surtout la nuit par rapport 
aux feux qui paraissent sur leur champ de bataille. (Test dans 
leur queue que consiste leur plus mande force: c'est leur arme 
principale; elles s'en donnent en se battant des coups secs que 
l'on prend pour des coups de canon et qui font autant de bruit, 
puisqu'on les entend à deux et trois lieues. J'ai vu depuis à 
l'Ile-de-France battre la générale, faire sortir des vaisseaux et 
l'alarme se répandre pendant la nuit pour un semblable combat 
d'une troupe de baleines qui se livrait près de la côte. 

L'Isabelle, qui s'était portée en avant de nous, nous vint 



60 LA REV LE DE PARIS 

annoncer un vaisseau à deux mâts inconnu qui avait le cap 
droit sur nous; quoiqu'il ne nous parût pas dangereux, nous 
fîmes branle-bas et allâmes à sa rencontre. Lorsqu'il fut plus 
près de nous, M. Michel le jugeant ennemi fit mettre pavillon 
anglais, assuré d'un coup de canon, pour le tromper et le faire 
venir à nous avec plus de confiance : il ne l'eût sûrement pas 
fait si c'avait été un fort vaisseau, parce qu il se mettait dans le 
cas, s'il avait été pris, d'être pendu pour avoir trompé le pavil- 
lon, ce qui est contre les lois de la guerre. Lorsqu'il fut par 
notre travers, M. Michel le héla pour lui ordonner de mettre 
son canot à la mer et d'apporter ses commissions et ses paquets. 
Son second vint à notre bord en tremblant lorsqu'il nous eut 
reconnus pour Français, et déclara dans son langage, qu'on cul 
peine à entendre, qu'il était danois, qu'il venail de la côte 
d'Afrique faire une traite de noirs et qu'il s'en retournait 
droit à Copenhague. Notre capitaine là-dessus, sans se mettre 
en devoir d'aller visiter son vaisseau et sans prendre d'autres 
informations, le laissa partir fort mal à propos, car immédiate- 
ment après on reconnut qu'il s'était coupé dans ses rapports, 
qu'il parlait plus anglais c j 1 1 •• danois et un de nos matelots 
assura même l'avoir connu en Angleterre, (l'est ainsi que 
nous perdîmes nos parts d'une prise qui devait bien nous 
appartenir. 

Le 10 au matin, nous nous aperçûmes que la Fille unique el 
l'Isabelle étaient restées pendant la nuit beaucoup en arrière de 
nous. Nous mimes d'abord en panne pour les attendre; mais 
voyant qu'au lieu d'augmenter de voiles pour nous joindre, 
ils en avaienl au contraire diminué, nous crûmes qu'ils s'é- 
taient peut-être arrêtés pour mettre leurs canots à la mer et se 
secourir dans quelque besoin qui pouvait leur être survenu : 
M. Michel cependant, l'après-midi, ennuyé de ce long retard et 
ne sachant ce que cela voulait dire, leur lit signe d'avancer ; 
mais au lieu d'obéir, ils changèrent de route. Jugeant dès lors 
qu ils a\ aient envie de nous quitter pour faire route à part, 
nous continuâmes la notre. Nous les perdîmes insensiblement 
de vue : c'est ainsi que se fit notre séparation et nous nous 
trouvâmes seuls encore une fois. Notre capitaine, lui seul à ce 
que je crois, n'en était pas fâché, parce que n'ayant pas envie, 
sans vouloir le faire paraître, de s'arrêter au Cap, afin d'arriver 



AVEC M. DE SUFFREN (il 

plus tôt à l'Ile-de-France pour y mieux vendre ses marchan- 
dises, il était fort aise de n'avoir pas de témoins de la conduite 
qu'il tiendrait pour éviter cette relâche. 

La nuit suivante fut fort obscure; le lendemain, à la pointe 
du jour, nous l'unies on ne peut pas plus (''tonnés de trou- 
ver à côté de nous un gros vaisseau à trois mâts, mais si près 
que, s'il avail été ennemi, nous aurions pu tout de suite sauter 
à l'abordage. C'était un hollandais; nous lui souhaitâmes le 
bonjour et le laissâmes passer. "Nous eûmes pendant quatre ou 
cinq jours un vent favorable qui nous lit taire un peu de 
chemin. 



Le i5, au soleil couchant, les gabiers que M. Michel avait 

fait monter sur les hunes pour veiller la terre annoncèrent 
qu'on la découvrait au loin. < In ne pourrait exprimer avec quel 
plaisir et quels transports cette nouvelle fut reçue. Tout 
l'équipage sautant de joie faisait des acclamations et des cris 
réitérés de : La terre! In l<-rr<''. 1 ive le Uni .' Il faut avoir été 
quelques mois en mer el n'avoir vu autre chose que le ciel et 
l'eau pour éprouver la sensation qu'occasionne la vue de la 
terre. Nos soldats croyaient bonnement que c'était le cap de 
Bonne-Espérance, mais ils en étaient encore bien éloignés. 
C était la Trinité, une île île l'Amérique méridionale à 
deux cents lieues de ce continent, vis-à-vis les côtes du Brésil. 
.Nous mimes en panne la nuit, pour ne pas risquer d'aller 
donner sur les rochers qui l'environnent. Cette île alors 
n'était point habitée. Le lendemain iO, nous la rangeâmes de 
fort près en la laissant à tribord. Nous nous trouvions pour 
lors à sept ou huit cents lieues du Cap; notre capitaine qui, 
dans plusieurs voyages qu'il avait déjà faits en ces parages-là, 
avait été toujours favorisé des vents, se flattait d'y arriver sous 
vingt ou vingt-quatre jours, parce qu'il n'avait jamais mis plus 
de temps à faire le même trajet: mais il ne comptait pas sur 
les longs calmes que nous essuyâmes quelques jours après, 
et qui nous jetèrent dans la plus grande inquiétude pendant le 
temps infini qu'ils durèrent. Le scorbut commençait à se 
répandre sur le bâtiment. Nos volailles et nos moutons corn- 



02 LA REVUE DE PARIS 

mençaient à beaucoup diminuer; l'eau devenait tous les jours 
de plus en plus rare : pour comble de malheur, notre capitaine, 
ayant fait une recherche à la cale, avait découvert la perte de 
plusieurs barriques d'eau qui avaient coidé. La ration de 
L'équipage était déjà bien modique; encore parlait-on de la 
retrancher; enfin nous nous voyions menacés d'une disette el 
de grands maux, lorsqu'il nous survint un vent favorable qui 
nous fit faire beaucoup de chemin pendant dix ou douze jours. 
Nous espérions qu'il ne nous quitterait plus, et par là nous 
nous flattions de voir le passé. 

Mais les inaudits calmes sont revenus nous désoler et nous 
plonger dans de cruelles inquiétudes : c'est alors que nous 
avons éprouvé tous les maux dont nous n'avions encore eu que 
l'idée. On fut obligé de retrancher d'un tiers la ration de 
tout le monde. Notre table s'en ressentit; on nous mit au 
salé, afin de pouvoir ménager pour le^ malades le peu de 
vivres frais qui restait. Le scorbut nous avait fait jeter à la mer 
trois ou quatre hommes et nous en avail mis sur les caches 
plus de cent de notre équipage. La consternation et le décou- 
ragement étaient devenus généraux. Les esprits des soldats 
surtout, qui ne pensaient se faire aucune raison sur cet événe- 
ment, s'étaient aigris au point qu'ils étaient tous portés à la 
révolte. Ils avaient la hardiesse d'invectiver hautement les 
officiers du vaisseau, el même de leur faire des menaces : on 
n'entendait partout (pic plaintes el murmures. M. de la Chas- 
sagne, commandant des troupes qui étaient à bord, homme 
très sensé et de beaucoup d'esprit, faisait punir très rigoureu- 
sement tous ceux qui paraissaient le plus échauffés, el les fai- 
sait veiller de fort près par des officiers. Le premier qui aurait 
paru avoir de mauvaises intentions était menacé d'être pendu. 
et on l'eût exécuté sur-le-champ. C'est ainsi qu'en contenant 
les mutins par l'appréhension d'un châtiment aussi sévère, on 
vint à bout d'étoufi'er la sédition. 

Cependant le dieu Eole nous ayant rendu ses faveurs, le 
32 mai un bon vent survint fort à propos pour nous tirer de la 
misère. M. Michel, d'après ce retard qui lui avait consommé 
beaucoup de provisions et la quantité de malades qu'il voyait 
à son bord, pressé d'ailleurs par les représentations et les ins- 
tances que nous lui avons faites, se vit dans la nécessité d'aller 



AVEC M. DE SUFFHEN (),! 

relâcher au Cap. S'y étant donc décidé, il y fit route en droi- 
ture : notre vaisseau s'étant un peu allégé, nous voyions avec 
plaisir qu'il marchait mieux. ..ous filions jusqu'à dix nœuds, 
ce qui nous étonnait d'autant plus que nous n'en avions pas 
encore jusqu'alors filé plus de sept. Les frégates et les moutons 
du Cap, que nous voj s en grande quantité, nous annon- 
çaient l'approche de terre. La frégate est noire; elle est delà 
grosseur d'une oie cl a de très grandes ailes: elle passe quel- 
quefois plusieurs jours de suite en mer sans aller se reposer à 
terre. Quand elle est lasse de voler, elle se pose sur l'eau et 
étend l'une de ses ailes qui lui sert île voile pour la conduire; 
ses pattes lui tiennent lieu de gouvernail pour se diriger où 
elle veut aller. Le mouton du Cap est un des plus gros 
oiseaux que l'on connaisse ; il est plus communément blanc et 
deux fois plus gros qu'une dinde. Il porte douze à quinze 
pieds d'une extrémité à l'autre de ses ailes. Il est très fort du 
bec et en peut d'un seul coup fendre la jambe d'un homme 
Son duvel est on ne peut plus beau. Cet oiseau se laisse 
prendre <à la ligne aussi facilement que le poisson. Nous le fai- 
sions manger aux soldais, car. étant trop dur. il n'aurait pas 
trouvé d'amateurs à noire table. Dans ces parages, nous pre- 
nions aussi beaucoup de poissons, que la disette alors nous 
rendait très précieux. 

Le aô au soir, nous aperçûmes un gros vaisseau à trois 
mâts: il ne nous inquiéta pas beaucoup, parce que, le joui- 
devant bientôt disparaître, nous espérions l'éviter : notre capi- 
taine en conséquence fit éteindre les feux et diminuer de 
voiles pendant la nuit. Le lendemain matin, nous avons été' 
surpris de le retrouver, mais il ne nous paraissait pas trop bien 
marcher, et d'ailleurs il était fort éloigné sous le vent à nous. 
Ce pouvait ne pas être un ennemi: niais dans l'incertitude, il 
eût été imprudent de chercher à le reconnaître, d'autant plus 
qu'il avait l'air d'un fort vaisseau de guerre et que nous n'en 
soupçonnions pas de français, seul, dans ces parages. Aussi 
nous avons serré le vent le plus que nous avons pu toute la 
journée pour qu'il ne nous joignit pas, et la nuit est survenue 
qui nous en a débarrassés pour le moment. i\ous ne nous 
attendions plus à le revoir, lorsque le 28 au matin nous l'avons 
encore aperçu, mais beaucoup plus près, et gagnant un peu 



€'■ 



I LA REVUE DE PARIS 



sur nous malgré son assez lente marche. \ oyanl donc qu'il 
n'était plus possible de lui échapper, nous avons sur-le-champ 

pris notre parti gaiement : on a fait branle-bas partout et i- 

nous sommes préparés sérieusement au combat. Je n'ai jamais 
vu les soldats si contents (|uc ce jour-là; ils étaient enchantés 
de se battre: ils en voyaient approcher le moment avec on ne 
peut pas plus de plaisir. Quant à M. Michel, il n'était pas fort 
tranquille, mais il voulait payer de mine et faire bonne conte- 
nance. Le vaisseau n'était plus guère qu'à deux portées de 
canon de nous, lorsque nous lui avons assuré notre pavillon 
auquel il a répondu par des signaux que nous n'axons pas 
connus. Dès lors, sans avoir l'air de le fuir, nous avons con- 
tinué notre route; il en a fait autant de son côté : je ne sais pas 
ce qu il a craint, mais il n'a pas osé venir sur nous et, après 
avoir ainsi marché à hauteur l'un de l'autre le reste de la 
journée, nous nous sommes séparés sans avoir jamais su 
ce qu'il pouvait être. 



F.-X. DE BANC EN El. 



I suivre.) 



LETTRES 
DE DANEMARK ET D'ALLEMAGNE 



\ i 



Berlin, lundi soir 



Mon bien cher ami, 

.1 ai été fort heureux de recevoir de tes nouvelles en arri- 
vant ici, où j'ai trouvé tes deux lettres : mon séjour à 
Copenhague s'étanl prolongé pins que je ne croyais, je suis 
resté quelques jours sans nouvelles de ma famille et de 
toi, j'étais donc un peu inquiet, et c'est avec une grande joie 
que j'ai décacheté et lu nia correspondance, une heure après 
avoir débarqué à Berlin. Enfin, tout va bien, chez ceux que 
j'aime, et tu es parmi ceux-là, à la bonne place. Je puis donc 
continuer ma route sans préoccupation. 

Copenhague et mes amis danois m'ont retenu, ainsi que 
Paul, quelques jours encore. Nous avons été accablés de bons 
procédés et de témoignages de sympathie : aucun peuple 
n'entend et n'exerce mieux l'hospitalité. Aussi nous nous 
sentions là comme chez nous, et le Kongens Nytow et la 
Norgesgade m'étaient aussi familiers que la rue Oudinot. — 
t ne de nos dernières journées a été remplie par une excursion 
à Helsingœr. que Shakespeare a baptisé, en altérant le nom, 
Elseneur, et que la géographie appelle aujourd'hui comme 
Shakespeare. 

i. Voir la Revue du i5 août. 

i er Septembre 1911. 5 



66 



LA REVUE DE PARIS 



D'instinct, sans avoir vu le lieu, sans y être jamais allé, 
sur un renseignement vague pris dans une vieille légende, 
l'immense poète anglais, par un phénomène de double vue, a 
choisi admirablement le décor de son Hamlet. \ a-t-il jamais 
eu là un château et une plate-forme!' Hamlet lui-même a-t-il 
existé? Tout cela est douteux et, en tout cas. se perd dans la 
nuit du temps. Mais ce qui a toujours été à Elseneur, c'est 
le paysage que nous y avons vu, par un matin de tempête el 
de pluie. C'est cette mer furieuse, cette côte pleine d'échos 
qu'assourdit le fracas des lames, ces arbres tordus et travaillés 
par le vent du large, el cet horizon de ciel brumeux où court 
la chasse îles grands nuages noirs. 

11 paraît que, par le beau temps et dans le rapide été du 
Danemark . Elseneur est tout simplement une jolie ville au boni 
d'une mer bleue. Les rois danois y ont jadis l'ait construire 
le château de Kronborg, aujourd'hui transformé en caserne, 
mais qui a dû être une belle et royale résidence. Il faut même 
qu'Elseneur ne soit pas ordinairement si farouche, puisqu'il y 
a là un élégant bain de mer, avec casino et tout ce qui s'ensuit ; 
mais je n'en veux rien savoir. Je garde mon impression, et je 
le verrai toujours, effrayant et fantastique, tel qu il m'est 
apparu du haut de la tour de Kxonborg, où je l'ai contemplé 
longtemps, à mes pieds, le visage fouetté par une petite pluie 
fine et glaciale, et forcé de me raidir pour ne |ias être renversé 
par le vent. Je suis même persuadé' que, si j'étais revenu, 
par une nuit de brouillard, sur celle même tour, mon imagi- 
nation aurait é\ncpié, vaguement éclairé par une lune voilée, 
le fantôme bardé de fer, avec ses deux yeux rouges, brillant 
de la fièvre des âmes en peine, sous la visière du heaume cou- 
ronné d'or. 

Par exemple, j'ai eu tort de céder à une curiosité de 
touriste, en allant, après celle émotion que m'avait donnée la 
perspective d Elseneur, à Marien-List, où l'on montre aux 
voyageurs un prétendu tombeau d'Hamlet. Chose mons- 
trueuse, ce mausolée, — un ridicule tas de cailloux, accumulé 
là d'hier par un Alphand sans goût et sans dispositions pour la 
mise en scène. - - est dans le jardin d'un hôtel, et on paye 
un franc pour le voir. Le prince de Danemark dormirait dans 
sa tombe aux bruits des pollvas d'un casino et des assiettes 



LETTRES DE DANEMARK ET D ALLEMAGNE (iy 

d'une table d'hôte? Heureusement, il n'y a pas de cercueil sous 
ces pierres, uniquement posées là pour être vendues aux 
jobards anglais; cl personne ne sait la place où sont retournés 
à la terre les restes du pâle amant d < Iphélia. 

Mais, à la lin. il fallait quitter Copenhague. D'ailleurs la 
mauvaise saison arrivait déjà dans ce climat humide. JNous 
avions renoncé, à cause de cela, à notre pointe sur Stockholm, 
et, samedi matin, voulant pourtant toucher le sol suédois, nous 
étions n onze heures sur le quai, nous serrions une dernière 
fois la main du charmanl el excellent M. Meldal. qui était 
venu nous dire adieu, et nous montions sur l'Horatio, un des 
vapeurs qui font le service entre Copenhague et Malmœ, le 
port suédois le plus rapproché. 

La traversée ne dure qu'une heure et demie : aussi, malgré 
un léger roulis, n'ai-je pas été malade, et ai- je pu admirer, une 
fois encore, cet admirable Sund, couvert de navires, et 1 impo- 
sante entrée du port de ( Copenhague, avec des forts avancés 
dans la mer. dont les canons oui jadis lait reculer Nelson. 

Les voyages ont de ces bons hasards qui vous font ren- 
contrer des hommes nouveaux, et intéressants parfois. i\ous 
avons fait connaissance, pour une heure, à bord de l'Horatio, 
avec un Norvégien, habitant Copenhague, qui, en quinze ans 
qu'il a [tassés en ('.bine, à Hong-Kong, a fait une immense 
fortune. Il m'a vivement intéressé, moins encore par les 
détails très curieux qu'il nous a donnés sur l'Extrême Orient. 
que par sa propre personne. 

\ ètu avec le confortable opulent des Anglais, grand et fort. 
tout jeune sous des cheveux gris, de l'acier dans le regard, la 
voix calme et légèrement ironique, cet homme m'a offert le 
type de l'aventurier moderne. 11 est de cette race d'audacieux 
qui, au moyen âge, auraient pris la croix à la tête de quelque 
bande de condottieri et auraient fondé un empire en Palestine 
ou sur la route. Aujourd'hui, il s est contenté d'aller aux 
Indes et d'en revenir archi-millionnaire. Il parle sept langues, 
a fait le tour du monde, a observé et jugé les races et les civili- 
sations, et les compare, sans préjugés, sans enthousiasme, avec 
un bon sens sceptique qui n'appartient qu'à ces gens-là, ne 
mettant pas l'Européen au-dessus du Chinois, et disant pour- 
quoi, rabattant l'orgueil des soi-disant hommes civilisés qu'il 



68 



LA REVUE DE PARIS 



a vus aux prises avec le vieux monde asiatique: enfin, un 
homme très fort, plein cl idées, de souvenirs, et comme d est 
regrettable, de n'en voir guère que parmi les gens d'affaires. 
Hélas! tous les chemins autres que celui qui mène aux dollars. 
tous les autres, et surtout celui de la politique, seront-ils donc 
toujours encombrés par les médiocres et les blagueurs? Mais 
ces réflexions nous entraîneraient trop loin, et je reviens à 
mon voyage. 

jNous n'avons passé qu'une après-midi en Suède, mais nous 
l'avons assez bien remplie, puisque nous avons vu deux villes. 
Malmœ, sauf son hôtel de ville, — un très éléganl édifice de 
pierres et de briques (w n" siècle), - — étant une petite ville 
maritime assez insignifiante, nous sommes allés, par le chemin 
de fer, à quelques lieues de là. à Lund, ville d'université, 
propre, silencieuse et déserte, où l'on restaure, intelligemment, 
une fort belle cathédrale romane. Nous avons voulu acheter 
quelques menus objets, mais notre ignorance de la langue 
nous a fort embarrassés. Pourtant je ne m'en plains pas, car 
elle m'a permis de voir, dans le bref séjour que j'ai fait en 
Suède, que là. comme en D.anemark, la qualité de Français 
attire aussitôt la sympathie. Décidément, ces peuples du Nord 
sont des gens bien hospitaliers et bien aimables, el j'emporte 
d'eux le meilleur souvenir. 

Après avoir dîné à Malmœ, OÙ nous étions revenus vers 
cinq heures, je suis allé me coucher à bord de ['Oscar, qui 
devait appareiller à deux heures de la nuit pour l'Allemagne. 
J'espérais passer en dormant les huit heures de traversée, et 
me réveiller, dispos et gaillard, en vue de Slralsund. Chimère! 
je ne suis décidément pas né marin. Vers cinq heures du 
matin, les mouvements de la Baltique mont tiré de mon 
sommeil, et il a fallu exécuter quelques hoquets. Mais ce 
n'était rien, en comparaison de ce que j'ai souffert sur le Pré- 
sident, et j'ai eu l'amère consolation de me dire que je n'étais 
pas seul dans ce triste état et d'écouter, dans les ténèbres de 
l'entrepont, les gémissements des autres passagers. Au point 
du jour, j'ai pris le dessus et me suis promené sur la dunette, 
où sont venus me joindre et se rafraîchir à l'air du matin 
quelques visages plombés et fatigués, entre autres une jolie 
Suédoise, que ses souffrances de la nuit rendaient encore plus 



LETTRES DE DANEMARK ET DALLEMACNE 1)1) 

intéressante. Malheureusement, elleétail accompagnée de deux 
beaux enfants, de plusieurs caméristes, et d'un gigantesque 
époux, fumant un énorme cigare. 

L'Oscar, après «voir longé la côte de Prusse, une horrible 
ente pelée, nue, désolante à voir, est entré, vers dix heures, 
dans le porf de Stralsund, qui. vu de la mer, avec ses maisons 
de briques, ses clochers de cuivre vert et ses mais de navires, 
se présente d'une manière assez pittoresque. Nous avons aperçu 
sur le quai les guérites rayées de bandes blanches et noires 
avec leurs factionnaires casqués; des douaniers verts, avec la 
casquette à bande rouge, sont arrivés sur le pont : nous ren- 
trions en Allemagne. 

Tout le pays, de Stralsund à Berlin. — Pomérânie et Brande- 
bourg. - est horriblement laid. Des landes arides, des marais, 
tic malheureux bois de petits sapins, droits et raides comme 
des soldats prussiens à la parade, voilà tout. Hélas! on com- 
prend trop bien, en voyant ces déserts sans poésie et sans 
grandeur, l'appétit avec lequel la Prusse a mordu dans notre 
frontière. Plus on approche de Berlin, plus la vue est attristée : 
c'est sec, poudreux, et ce doit être, par conséquent, très 
pauvre. La \ille. devinée par ses faubourgs et ses tuyaux 
d'usine, ne s'aperçoit pas de loin, le pays étant très plat et 
Berlin ne possédant pas de très bauts monuments. Aussi, 
après mètre penché à la portière du wagon, sans rien voir que 
de sales ruelles et des murs gris, ai-je été très surpris quand 
nous sommes tout à coup entrés en gare. 

Mais mes impressions sur la capitale allemande sont trop 
nombreuses et trop diverses pour que je te les dise aujourd'hui : 
je veux un peu y penser auparavant, et j'écris, comme un 
vague Ponson du Terrail : La suite nu prochain numéro. 

Nous sommes arrivés ici samedi soir; mercredi matin, 
nous irons à Dresde: là, je compte me reposer, c'est-à-dire 
me remettre à mon poème : car j'ai été un peu trop distrait, 
ces derniers temps, pour y travailler. Je modifie mon adresse 
à Dresde, car nous descendrons d'abord cbez une autre parente 
de Haag ; il faudra donc écrire : Chez madame Philippine Gonne, 
Struve-Strasse, à Dresde (Saxe). Nous ne retournerons qu'un 
peu après à Wacliwitz, chez les Baudissin. 

Le bon souvenir qu'ont gardé de moi les Normands de Canisy, 



70 LA REVUE DE PARIS 

de Caen. de Marigny et autres lieux, me touche vivement. 
Certes je compte aller les revoir, l'an prochain, avec toi, mon 
cher ami, et nous rirons encore ensemble. Mais c'est assez 
bavardé pour aujourd'hui : je t'écrirai bientô» une longue lettre 
sur Berlin. 

Au revoir, je t'embrasse et fais mes amitiés à tous les tiens. 
Rappelle-moi au souvenir des poètes, de France eu particu- 
lier. Choses cordiales à Belliol, à Douez, à Hippolyte, etc. 

Ton ami. 

FRANÇOIS corrÉE 

Ton vers sur Mérat contient un hiatus. Dis-moi aussi ce que 
c'est que ce poète branché : 

Las des lilles de plâtre el des villes ,1e marbre, 
Pour se pendre, Mérat a i il trouvé son arbre? 

Je suis persuadé que non ' ! 



VI 



Drestlr. io septembre 187:!. 



Mon bien cher ami. 

Me voici à Dresde, où je \ais enfin pouvoir me reposer : 
j'en ai grand besoin, à dire Mai. el un rhume que j'ai gagné 
à Berlin est encore venu s'ajouter à la fatigue du voyage. 
Mais nous sommes installés, depuis mercredi soir, dans 1 excel- 
lente famille de Paul : le calme et le repos me remettront 
vite, et dissiperont le léger nuage de tristesse qui passe aujour- 
d'hui sur ma pensée. 

Je me proposais de te parler longuement de Berlin; mais, 
en recueillant mes souvenirs, je m'aperçois que c'est peut- 
être la ville qui m'a fait le moins d'impression. Un vague 
malaise m'y dominait. On a beau ne pas être plus chauvin 
qu'il ne faut et se dire que, parce qu'un homme parle allemand 
et fume son cigare sur les Linden, ce n'est pas une raison pour 

,. On .ai. comment, bien des années après, Albert Mérat, héla,! a pour- 
tant accompli son destin. 



Le haïr; que le peuple et l'individu sont deux; que les Fran- 
çais ont fait jadis en Prusse ce que les Prussiens ont fait en 
France, il y a deux ans, il n'en est pas moins terrible dépenser 
que cette foule d'hommes qui circule dans cette grande ville, 
allant à ses affairés ou à se- plaisirs, était naguère une innom- 
brable armée qui entrait en France, avec des canons et de la 
luiine. Cet effroyable sentiment, que viennent à chaque pas 
augmenter ici les souvenirs de nos défaites, éternisés par 
l'orgueil allemand en images de toutes sortes, vous rend par- 
tial et malveillant, malgré vous. On se sent disposé à trouver 
tout laid et tout mal, non seulement les individus, qui pourtant 
n'ont fait après tout que leur devoir en marchant sous leur 
drapeau, mais même les monuments, les rues, les choses les 
plus innocentes. 

J'ai repoussé de mon mieux cette tendance à l'injustice, et, 
si Berlin m'a déplu, je crois «pie c'est parce que cette ville 
n'est vraiment pas sympathique. Du reste, le caractère général 
de l'Allemagne, est le manque de bon goût et de charme. On 
sent un grand ordre, une entente de la vie pratique, un certain 
confortable, mais rien qui vous attire et vous fivc qui vous 
fasse dire enfin : « .le voudrais vivre là ». A oilà Berlin, par 
exemple. C'est assurément une grande capitale, avec son luxe, 
ses plaisirs, ses ressources. Certains quartiers, surtout ceux 
qui datent de Frédéric le < rrand, ont même un caractère monu- 
mental et sont peuplés de palais et de statues dans le style 
rococo, que j'aime beaucoup. Eh bien, tout cela n'est pas 
imposant ni grandiose, et l'ait songer à de l'imitation, à de la 
pacotille. Sauf la statue équestre de Frédéric II sur les Linden 
(elle est moderne et d'un sculpteur allemand nommé Rauch), 
et la grande porte du Palais du Roi, dans le style italien du 
xv m' siècle, avec des victoires sculptées qui volent autour de 
deux grosses colonnes en soufflant dans des trompettes dorées, 
tous les autres monuments sont insignifiants. Us sont tous en 
briques couvertes de plâtre, pour simuler la pierre, mais le 
temps et les intempéries des saisons les ont effrités : la brique 
reparait par larges plaques rouges et les murailles semblent 
avoir la lèpre. La célèbre promenade / nier den Linden, le bou- 
levard des Italiens de Berlin, est mal entretenue; de vieux 
tilleuls s'y meurent, poudreux et malades; le Thiergarten, une 



LA REVUE DE PARIS 



espèce de Bois de Boulogne, est aussi d'une verdure sèche et 



noire. 



A travers les larges rues, bordées parles façades des maisons 
allemandes, où les fenêtres se touchent presque, fourmille la 
foule affairée des grandes villes. — Les Bcrlit-ois n'ont nulle- 
ment le type que nous prêtons aux Allemands : ils sont bruns 
et assez vifs; les femmes, brunes aussi, pour la plupart, ont 
souvent d'assez gentils visages chiffonnés. - - Mais toute celle 
activité n'est pas gaie; ces visages n'ont rien d'aimable. Les 
todcltes sont communes; et puis, partout et toujours, les 
différents types de l'officier prussien, tous également désa- 
gréables, avec la casquette plate, au large galon jaune, blanc 
ou rouge, qui, sans le sabre, ferait prendre tous ces messieurs 
pour des domestiques d'hôtel. J'en ai vu de toutes les espèces : 
le grand et imberbe cadet de cavalerie, la casquette en arrière, 
le nez au vent, l'œil insolent et provocateur; le lourd major, 
barbu, ventru et plein de morgue, sans doute baron ou comte 
dans sa province; et surtout l'officier mathématique, long, 
voûté et étroitement boutonné dans son uniforme vert, avec 
un air de bureaucrate et des lunettes. Et comme on voit bien 
qu'ils sont les lions du moment, quand ils passent, raides et 
gourmés, devant ces vitrines où la gravure et la photographie 
reproduisent de cent façons leurs dernières victoires! Car, sans 
parler de la très laide colonne triomphale, surmontée d'une 
victoire en crinoline, qu'ils viennent d'inaugurer au delà de la 
porte de Brandebourg, les Prussiens affichent tant qu'ils 
peuvent leurs exploits et leurs héros. Que de gravures de 
batailles! Que de portraits militaires! Ici, c'est la vieille petite 
figure de Moltke, « plus ridé que la vaste mer », comme dit 
Banville; là s'arrondissent les moustaches et se relèvent les 
yeux à la tartarc du grand chancelier Bismarck; ailleurs, c'est 
la longue barbe du Prince Royal, et partout enfin, les domi- 
nant tous, portrait dans un cadre couronné d'or ou buste sur 
un socle de velours, la tète casquée du vieil empereur, avec ses 
yeux éteints et son gros sourire dans ses favoris! 

JNous nous sommes justement trouvés à Berlin au moment 
des grandes manœuvres d'automne, et nous avons vu revenir 
par les rues d'assez importants détachements, surtout d'artil- 
lerie et de cuirassiers blancs. Par la pluie et la boue qu il faisait 



LETTRES DE DANEMARK ET D ALLEMAGNE 7.1 

ce jour-là, je ne puis pas dire que ces troupes avaient l'aspect 
terrible que je m'attendais à leur trouver. Mais, d'après tous 
les renseignements que j'ai recueillis dans mes conversations, 
je crois 1 armée allemande plus formidable que jamais. In 
seul détail, qui prouve la prévoyance de ceux qui la com- 
mandent : dès à présent, dans L'éventualité d'une guerre avec 
la liussie, les officiels apprennent la langue russe. — qui est. 
dit-on. le plus difficile des dialectes de l'Europe. 

Nous avons passé la majeure partie d'une journée de 
dimanche au Jardin zoologique, où s'était rendue la foule ber- 
linoise. Ces établissements, du moins ceux que j'ai déjà vus 
à Hambourg et à Berlin, ne ressemblent pas à notre classique 
Jardin des Plantes. Ils sont le résultat d'entreprises privées. 
qui se rémunèrent par le prix d'entrée et y établissent des 
concerts et des « restaurations ». L'intérêt scientifique y est 
sacrifié à la curiosité des badauds, l'as d'autres collections que 
celles d'animaux vivants; mais elles sont d'ailleurs bien plus 
complètes et bien mieux installées, comme confortable et 
comme élégance, que dans notre vieux Muséum. Tout Berlin 
passe là son dimanche, quand il fait beau: il parait que la 
musique et la bière leur semblent bien meilleures devant un 
lion ou une girafe. 

Une autre journée a été consacrée au Musée, qui est célèbre, 
même en Allemagne, — où se trouvent pourtant celui de Munich 
et le fameux musée de Dresde, que je verrai ces jours-ci. — 
Il mérite sa réputation. Le Titien qui représente la fdle de ce 
grand peintre, Lavinia. élevant sur ses deux mains une corbeille 
de fruits, est un pur et admirable chef-d'œuvre. La jeune fille, 
blonde, grasse et un peu forte, passe dans sa robe de brocart 
d'or: le dos est vu de trois quarts, et la tête, qui se retourne 
avec une grâce exquise, apparaît, presque de face, entre les 
deux bras soulevés, soutenant sur des mains de déesse la cor- 
beille chargée de fruits magnifiques. Le fond est fait de ces 
vagues architectures grises et de cet azur sombre, traversé de 
nuages, tout spécial aux mailres italiens. Ce tableau vénérable, 
dont le temps a un peu éteint, en la rendant peut-être encore 
plus harmonieuse, la prestigieuse couleur, m'a causé une de 
mes profondes voluptés artistiques ; et tous les objets qui ont 
passé devant mes veux pendant mon voyage seront depuis 



~'\ LA REVUE DE PARIS 

longtemps effacés de ma pensée que je me rappellerai toujours 
le geste hardi et triomphal de Lavinia, son voluptueux sourire 
et ce rayon de soleil vivant que le grand Vénitien a fixé sur les 
ondes frisées et rehelles de ses cheveux d'or ! — Là galerie de 
Berlin possède d'ailleurs bien d'autres chefs-d'œuvre, et sur- 
tout deux très fameuses petites compositions de notre immortel 
Watteau : la Comédie française et la Comédie italienne, qui 
sont deux merveilles d'esprit, de grâce et de légère mélancolie. 
Une très considérable et très complète collection des primitifs 
allemands m'a aussi \i\ement frappé par le génie fort et naïf 
de ces conceptions: et le musée des antiquités égyptiennes, 
plus nombreux et bien plus décorativcmeut disposé que relui 
du Louvre, est également très recommandablc. Les alle- 
mands sont très fiers des gigantesques peintures murales de 
Kaulbach qui décorent l'escalier de leur Muséum, .le 1rs ai 
trouvées, pour mon compte, froides, pédantesques et quel- 
conques. C'esl à peine du Delarochc, plus confus et plus pré- 
tentieux. 

J'ai entendu les Noces de Figaro à l'Opéra. La salle est fort 
belle, et tout le fond en est occupé, depuis le parquet jusqu'au 
cintre, par la loge du Roi, ce qui est d'un effet liés magnifique. 
Par contre, l'interprétation de l'œuvre de Mozart était 
pitoyable : toutes les mauvaises habitudes italiennes, Figaro 
en moustacles, Almaviva avec toute sa barbe, les chan- 
teuses s'interrompant pour saluer et remercier dis applau- 
dissements, el des voix très médiocres, et une mise en 
scène des plus vulgaires. Ulons, la capitale de la il n'est pas 
encore ici ! 

Nous avons même voulu voir les Prussiens dans leurs amu- 
sements plus bas, et nous avons visité un certain Ball-Haus, 
qui correspond à peu près à Mabille ou à notre Casino. Sauf 
un maître des cérémonies en habit noir, chapeau mécanique 
sous le bras, ganté et cravaté de neige, et qui nous a beaucoup 
amusé par son air officiel et son sourire de sous-préfet un jour 
de comices, le Ball-Haus offre une débauche encore plus 
lugubre que celle des établissements de Paris, ce qui n'est pas 
peu dire. Ces demoiselles sont laides et mal mises; à peine 
quatre ou cinq couples de danseurs s'efforcent-ils de justifier 
l'enseigne de la maison; puis, détail singulier et qui jette un 



LETTRES DE DANEMARK ET D ALLEMAGNE ~ • > 

jour tout nouveau sur l'innocence îles mœurs germaniques, 
des cabinets particuliers existent dans le bal même, à une 
galerie supérieure, et, de temps à autre, un couple gravit cyni- 
quement l'escalier qui y mène, pour en descendre une demi- 
heure après, sans aucune rougeur. — L'impartialité me forée 
d'ajouter qu'il n'y axait pas grand monde à ce liai. 

Voilà, mon cher, au courant de la plume, mon impression 
sur Berlin. ,l\ ai été triste tout le temps : celte ville sent trop 
la victoire, et nous savons trop laquelle! 

Comme je te l'ai dit, je suis arrivé un peu souffrant à Dresde ; 
un gros rhume me retient encoreà la chambre, et je n'ai encore 
rien vu de la ville. Madame Gonne, L'excellente tante de Paul, a 
pour moi des soins maternels; pour rendre moins longues et 
ennuyeuses mes heures de captivité, elle me donne des leçons 
d'allemand et j'espère bientôt pouvoir échanger quelques mois 
avec -on mari, le Professeur Gonne, un des peintres de genre 
historique les plus distingués de l'Allemagne. Il ne sait pas un 
mot de français el nous ne nous sommes encore parlé que par 
pantomime. 

Maintenant, mon cher Lemerre, tu sciais bien aimable de 
m'envoyer 100 thalers t.'!;.") francs) : car je suis tout à fait à 
sec. Fais-les moi parvenir par le moyen d'un banquier, s'il est 
possible, pour éviter le- liai- de poste et de change. 

Mes souvenirs au Parnasse; mes meilleures amitiés à ta 
femme, et à tous les tien-. 

Je t'embrasse cordialement. 

E R A N Ç O I S C O P P É E 

Chez M. le Professeur Gonne, 2J\ Struve-Strasse, à Dresde 

I Saxe). 

Mil 

VVachwitz, i3 octobre 187.'!. 
Mon bien cher ami, 

Comme je vais décidément bien et que, dans ce moment, 
j'essaye par quelques promenades les forces dont je vais tant 
avoir besoin pour le voyage du retour, j'ai recommencé à 



~G LA REVUE DE PARIS 

glaner quelques impressions et lu vas reprendre ton rôle de 
confident. Suppose donc que nous sommes tous deux dans un 
péristyle de carton, drapés de rideaux de lit, devant un 
orchestre à moitié vide; que je suis un jeune prince voyageur, 
Thésée ou Télémaquc, que tu es un vague Théramène... 

El prête à mes discours une oreille attentive!... 

Et d'abord, la galerie de Dresde. Tout simplement merveil- 
leuse. Hélas! je l'ai vue en convalescent, en visiteur qui craint de 
se fatiguer, c'est-à-dire très vite et très mal. .le n'ai pu donner 
qu'un regard au Denier de César du Titien, au Saint Jérôme 
de Gérard Dow, à la Madeleine du Corrège, aux Trois Femmes 
de l'aima Vecchio, au Cimetière de Ruysdaël, aux Deux Fils de 
Rubens, aux Enfants de Charles I" de Van Dyck, à tant d'autres 
toiles merveilleuses. Je me suis même arraché trop vile à 
l'admirable 1 ierge d'Holbein, où tout ce que la maternité n 
de bon, de tendre, de doux et de saint est exprimé avec une 
naïveté profonde et sublime 1 . Mais du moins je suis resté 
longtemps, écrase par l'admiration, devant la Madone de 
Raphaël. Ah ! mon ami. voilà une impression dont il fautjouir, 
mais qu'on doit bien se garder d'analyser. Tout ce qu'on en 
dirait serait froid, incolore, nul et non avenu. Je n'avais vu 
que le Raphaël du Louvre, c'est-à-dire que je ne le connaissais 
pas : la Vierge de Dresde m'a révélé le vrai Raphaël, celui que 
je soupçonnais seulement d'après les reproductions de ses 
œuvres d'Italie. C'est tout bonnement le premier peintre du 
monde' 2 . Jamais on n'a rien fait de plus beau en peinture, ni 
en quelque art que ce soit. Je voudrais tenir là cette brute de 
Courbet, pour lui dire qu'il n'est qu'un goitreux. En un mot. 
ce que la divinité et la beauté peuvent faire naître de plus idéal 
dans la pensée humaine, je l'ai vu, de mes yeux vu, réalisé sur 
cette toile splendide, dans cette œuvre totale, absolue, éter- 
nelle ! 

Mais si jamais un trésor n'a pas eu de chance, et est tombé 
dans les mains de gens qui n'en apprécient pas la valeur, c'est 

i. On conteste aujourd'hui l'authenticité de cette œuvre, qui n'en est 
pas moins de premier ordre. 

■2. François Coppée ne connaissait pas encore les Rembrandt de Hollande, 
pour lesquels, plus tard, il ne devait point cacher ses préférences. 



LETTRES DE D A N E M A II Iv ET D ALLEMAGNE " 

bien cet infortuné tableau. Non pas clans le sens delà fable de 
La Fontaine, le Coq et la Perle; au contraire! On formerait 
une bibliothèque considérable avec les volumes que les Alle- 
mands ont écrits sur la Madone. Des critiques d'art, des esthé- 
ticiens, — le mot existe ici, -- toutes les variétés de pédants 
((ui pullulent en Allemagne, ont vécu cl vivent encore, ont 
acquis et acquièrent tous les jours une réputation et un titre 
de Doctor <«u de Professor, en bavardant et en écrivaillant seu- 
le chef-d'œuvre. Mais ils l'ont tellement examiné, analysé, 
disséqué; le public allemand, très épris des ennuyeux, est tel- 
lement aburi par leurs ouvrages, que personne, ni le public, 
ni la critique, ne comprend |>lus rien au tableau, et ne sait plus 
l'admirer simplement, naïvement, comme on doit admirer la 
vraie Beauté. 

Ceci m'amène à te parler du ver rongeur qui détruira l'Alle- 
magne et qui, aujourd'hui déjà, l'épuisé et l'affaiblit dans 
toutes ses manifestations intellectuelles, dans sa littérature, 
dans son ait. C'est -un respect idiot pour les titres universi- 
taires, sa manie exagérée d'examens et de concours, son ridi- 
cule besoin de hiérarchiser tout, même les gens de lettres et les 
artistes : en un mot, sou mandarinisme inflexible et pédant. En 
France, pour mériter le nom d'écrivain ou de peintre, il faut 
faire un livre et qu'il soit bon, un tableau et qu'il soit beau. 
Vous avez beau être sorti premier de l'Ecole Normale, avoir 
un titre de docteur es lettres, écrire dans la Revue des Deux 
Momies, — rien n'y fait : si vous n'avez pas, par-dessus le marché, 
quelque chose d'original dans l'esprit, vous restez toute votre 
vie dans une profonde obscurité, et le premier venu, venant on 
ne sait d'où, avec un bon roman, avec de beaux vers, prend du 
premier coup la place qu'il mérite. C'est bien, c'est juste, e est 
de la vraie liberté. L'Allemagne, au contraire, est une vaste 
Revue des Deux Mondes, une immense Ecole Normale, une 
pépinière de lauréats du prix de Rome et du grand concours. 
Tout est pour eux, titres, places, honneurs et argent. Lien ne 
réussirait en dehors de cela; rien ne se tente même. De là, le 
triomphe de la médiocrité sur toute la ligne. 

Une fois son diplôme et sa sinécure conquis à coups de 
dictionnaire, le Doelor ou le Professai-, qui. pour me servir 
du farouebe argot parisien, « n'a rien clans le ventre » se 



78 



LA REVUE DE PARIS 



jette naturellement dans la critique et dans l'érudition, refuge 
des impuissants. Aussi l'Allemagne est-elle inondée de ce 
genre de livres, et tu n'imaginerais pas le degré où va cette 
rage. J'ai vu le commencement d'un ouvrage sur « la musique 
avant Bach » : cinq énormes volumes ont déjà paru, et l'au- 
teur n'en est encore qu'au v" siècle; — or le contre-point, ori- 
gine de la science musicale, a été établi au xv c siècle seulement, 
par Monfe\crde. — Autre exemple : le romancier Freitag, piqué 
de la même mouche, publie un ouvrage dont l'action com- 
mence chez les Germains de làge de la pierre taillée, — « pas- 
sons au déluge !» — et qui doit se continuer jusqu'à nos jours. 
Bref, c'est du délire, et le plus drôle, c'est que le bon public 
fait semblant d'admirer ces lourdes et indigestes niaiseries, 
faute, du reste, d'un plus sérieux objet d'admiration. < !ar 
l'Allemagne, qui fourmille de faines et de Beulés, n'a pas 
même un vaudevilliste comme Labiche. 

Je ne me crois pas un obscurantiste, mais cel état de l'Alle- 
magne m'a donné à réfléchir sur un des rêves 1rs plus chè- 
rement caressés par la démocratie qui, elle aussi, est ivre 
d'instruction obligatoire et d'examens à jet continu. Le sys- 
tème est peut-être bon pour avoir des électeurs éclairés, des 
fonctionnaires et des officiers suffisants, — et pourtant je note, 
en passant, que leur homme de génie, MoltUe, est un aventu- 
rier, un soldat de fortune, — mais il me parait funeste pour 
la littérature et pour les arts. On peut voter l'instruction, non 
le talent obligatoire. Les écoles et les examens ne promeut 
rien. Un homme vaut beaucoup moins par les connaissances 
qu'il acquiert que par les pensées qu'il enfante. Instruisons- 
nous, j'y consens; mais méfions-nous de l'esprit universitaire, 
- qui ne se développe que trop en France, — et que Dieu 
nous préserve des pédants ! 

Ces cuistres d'Allemagne sont physiquement très drôles. 
On les reconnaît aisément, promenant parfont, avec un air 
d'importance, leurs vêtements noirs, leurs cravates blanches, 
leurs fronts bombés et luisants, leurs cheveux plats et leurs 
lunettes. La France se meurt de trop d'avocats; l'Allemagne 
périra par les critiques. On en a mis partout. Le directeur de 
théâtre lui-même est un Doctor : je préfère encore le système 
ordinaire français, où cette place est prise par un banquerou- 



I. ETTltES DE DANEMARK ET D ALLEMAGNE ~(| 

lier. La conclusion de toul ceci, c'est que la patrie de Holbein 
et d'Albert Durer n'a pas un peintre ; celle de ( îœthe et de 
Henri Heine, pas un poète: celle de Beethoven, de Mozart et 
de Gluck, le seul Wagner. — qui m'a l'air, lui aussi, d un 
grand talent tué par l'esprit de pédantisme et par le parti pris. 

Mon sujet m'a tellement entraîné que je suis forcé d'écour- 
ter quelques autres notes... D'abord, je voulais rendre celle 
justice à la nation allemande : elle contient un parti nombreux 
qui a désapprouvé la capture de I Alsace et de la Lorraine. 
Presque tout le monde est prussien, comprenant (pie sous le 
sceptre du vieux (iuilluume est assurée l'union de l'Allemagne, 
et, par conséquent, sa force. Mais l'asservissement de ces deux 
provinces esl une telle iniquité que beaucoup d'esprits géné- 
reux: la déplorent et nourrissent l'espérance chimérique qu'un 
jour, même, elle pourra être réparée, et cela sans effusion de 
sang. Mais, je me hâte de l'ajouter, leur illusion est insensée 
C'est le vieux parti allemand qui pense ainsi: niais la jeune 
Allemagne, enivrée de ses victoires, liait les Français et rêve- 
rait plutôt de nouvelles conquêtes. 

Celle haine de la France, que j'attribue surtout à l'envie. 
prend toutefois encore sa source dans un autre sentiment. 
On ignore cela en Fiance, où l'indifférence religieuse est, au 
fond, très grande: il n'en est pas de même chez certains peu- 
ples protestants : si étrange que cela paraisse, on nous hait 
ici surtout comme catholique-. On débite, sur l'influence des 
piètres en France, des contes à dormir debout. On prétend 
que nous allons déclarer la guerre à l'Italie, que les jésuites 
veulent empoisonner M. Thiers, etc. En France, les ministres 
protestants exercent librement leur culte; en Prusse, on per- 
sécute les curés. Moi, je réclame, avec Béranger, le droit 

D'aller partout, même à la messe. 

et mon scepticisme constate, avec une amère satisfaction, la 
même intolérance dans toutes les religions, comme dans tous 
les partis. 

On s'occupe beaucoup ici de la politique française, et on 
feint d'être fort sympathique à la République. \ enant d'enne- 
mis et de monarchistes, cette sympathie est peu sincère. C'est 
sans doute parce que la République — pardon, mon ami ! — 



8o 



LA REVUE DE PARIS 



nous a maintenus dans un état de désunion et de faiblesse 
que l'Allemagne désire que nous la conservions. Au fond, les 
Allemands ne craignent qu'une chose, une alliance de la 
France et de la Russie : — ils se préparent à cette guerre: les 
officiers apprennent déjà le Russe; — et, dame! j'imagine 
difficilement un traité entre Gambetta et le czar. 

Le procès Bazaine a ici un grand retentissement; on prétend 
même que le prince Frédéric-Charles veut déposer en sa 
faveur. Ce serait suffisant, je pense, pour décider le conseil 
de guerre à fusiller le maréchal. 

La place me manque. J'aurais eu pourtant encore bien des 
choses intéressantes à te dire : ma petite excursion à l'en liée 
de la Suisse saxonne, ma visite à Pilnitz, les souvenirs de 
Napoléon I er à Dresde, des détails sur le vieux roi Jean de 
Save, les vendanges, etc. Enfin, je te raconterai cela à Paris. 
où j'arriverai dimanche ou lundi. Je pars jeudi, probablement, 
et, d'ailleurs, je t'écrirai peut-être encore une fois, soit d'ici, 
soit de Cologne, après avoir vu les bords du Rhin. 

Mes grandes amitiés à madame Lenierre, à Ions les liens. 
Ne m'oublie pas auprès de Dewez, d'Hippolyte, de Royer, de 
Belliol, de France, de tous tc> fidèles. 

Je t'embrasse. 

FRANÇOIS COPPEE 

J'ai un peu travaillé. 



ANTONIO FOGAZZARO 



C'est avec un douloureux étonnement, l'hiver dernier, que 
les amis de Fogazzaro apprirent sa maladie; c'est anxieusement 
qu'ils attendirent ensuite le résultat d'une opération néces- 
saire; c'est avec une profonde tristesse, enfin, qu'ils reçurent la 
nouvelle de sa mort. 

Fogazzaro possédait dans les lettres contemporaines une 
place à part. Ses adversaires mêmes l'estimaient. Ils le savaient 
si probe, si sincère, si « supérieur » ! Rien chez lui qui sentit le 
professionnel, rien qui trahit ce qu'on appelle d'un mot 
d'argot, barbare mais expressif : le « gendelettres ». Avant 
d'être un écrivain, Fogazzaro était un homme, un honnête 
homme : bon époux, bon père, bon citoyen. En outre, et 
comme par-dessus le marché, il était poète, philosophe, 
romancier. Et quel délicat poète, quel noble philosophe! quel 
admirable romancier! 

En tranchant si brusquement le fil de ses jours, la destinée 
s'est montrée cruelle à son égard, mais il faut reconnaître 
qu'elle aurait pu lui être plus cruelle encore. Fogazzaro serait 
mort plus difficilement s'il était mort avant d'avoir publié Leila 
ou s'il avait assez duré pour voir condamner ce livre. Ses meil- 
leurs amis s'accordent à penser, d'ailleurs, qu'il n'eût point 
survécu à une telle catastrophe. Leila, c'est son testament spiri- 
tuel : le monde n'eût pas entièrement compris Fogazzaro si le 
temps lui avait manqué de mener ce livre à bonne fin. 

I er Septembre 191 1. 6 



8a LA REVUE DE PARIS 

Le Saint, paru en ioo5, avait fait, comme on se rappelle, 
grand bruit. En mettant ce livre à l'index, le Saint-Siège 
n'avait pas médiocrement contribué à son succès. On se 
demandait dès lors quelle attitude Fogazzaro allait prendre. Il 
s'était soumis quand fut publié le décret condamnant l'ou- 
vrage : persisterait-il dans la soumission ? expliquerait-il son 
obéissance? 

L'apparition de Leila, en novembre kjio, répondit à ces 
questions aussi clairement que possible : Fogazzaro, après 
quelques détours encore, rentrait ou, du moins, croyait ren- 
trer dans le giron de l'Eglise. Il prétendait, du reste, et même 
avec impétuosité, ne s'être départi jamais de l'orlliodoxie la 
plus stricte. Mais celte tbèsc appelle, à vrai dire, des réserves 
que nous formulerons tantôt. 

Le Saint valait surtout par les idées qui s'y manifestent; 
Leila, œuvre d'art, l'emporte, et de beaucoup, sur Leila, traité 
de tbéologie. Le dernier roman de Fogazzaro n'en a pas 
moins, comme document pbilosophique, une importance capi- 
tale. Alors que l'auteur de tant de beaux livres vient de ter- 
miner sa course, il convient d'exposer sa pensée dans sa 
complexité et dans son intégrité. Elle le mérite à tous les 
points de vue. 



I 



Antonio Fogazzaro était né à Vicence, le u."> mars 18^2. La 
Vénétie, en ce temps-là, nul ne l'ignore, appartenait encore à 
l'Autriche. 

Or la famille Fogazzaro comptait parmi les plus impa- 
tientes du joug étranger. Le futur romancier du Petit monde 
d'autrefois reçut une éducation ardemment nationale. C'est 
en vain que le gouvernement autrichien, s'essayantà la douceur 
après la violence, exerça tout son pouvoir de séduction sur 
Mariano Fogazzaro, le père du poète. Vienne en fut pour ses 
frais : les Fogazzaro demeurèrent irréductibles. Tellement irré- 
ductibles qu'au lendemain de la paix de Villafranca ils quit- 
taient la Vénétie pour le Piémont. Et c'est à Turin qu'Antonio 
Fogazzaro étudia le droit, d'ailleurs sans enlbousiasme. 



ANTONIO FOGAZZARO 83 

Mariano Fogazzaro adorait la musique. Jeune encore, 
Antonio lut instruit à l'aimer aussi. Il y paraît dans ses vers 
et dans sa prose. Son goût musical se marque jusqu'en ses 
préférences littéraires. Ses auteurs favoris furent toujours 
les écrivains harmonieux, habiles à faire chanter le verbe : 
Chateaubriand, Henri Heine. \ ictor Hugo. Dickens compte 
aussi parmi ses auteurs de chevet et jjarmi ceux dont il subit 
le plus tût l'influence. Témoin la meilleure, peut-être, de 
ses fictions : Petit monde d'autrefois. 

Il y a de l'humour chez le narrateur vicentin comme chez le 
conteur anglais. L'humour, c'est là, dit-on souvent, une 
forme d'esprit essentiellement septentrionale. Et cette remarque 
est assez juste. Exceptionnel chez les Italiens, 1 humour 
d'Antonio Fogazzaro n'en mérite que davantage d'être signalé. 
Aussi bien y a-t-il chez ce poète, si bon patriote, nombre de 
traits peu nationaux. Pour avoir honni l'Autriche pendant 
sa jeunesse, il n'en éprouvait pas moins pour tout ce qui est 
germanique une tendresse véritable. A Daniel Cortis, son 
héros, il aurait — d'après un de ses biographes 1 -- donné 
quelques traits de Bismarck jeune, dont ii était un grand 
admirateur. A parler franc, je ne vois pas trop par où l'idéa- 
liste Daniel Cortis s'apparente au maître de la Realpolitik. 
Mais passons... Il y a des personnages d'un germanisme moins 
problématique dans ce médiocre et incohérent récit intitulé 
Malombra, par où Fogazzaro débuta comme romancier en 
ï88i. Les Allemands de Malombra sont même les figures les 
plus vivantes — faut-il dire les seules vivantes: 1 — du livre. 

L'amitié allemande est visible encore dans le Mystère du 
poète, publié en 1888 au retour d'un voyage au pays du Rhin. 
Dans ce volume perce même une admiration très vive pour le 
romanesque germanique, pour les Lieder mélancoliques où 
l'âme de la Germanie s'exprime, pour les vierges blondes en 
quoi elle est si féconde, pour la petite fleur bleue qui poussait 
naguère parmi les ruines des vieux burgs. « Les sapins dis- 
persés parmi les hêtres imprégnaient de tristesse du JNord la 
poésie de la verdure et des fleurs » : ainsi parle, en ce roman, 
Fogazzaro. Cette tristesse du Nord, combien l'auteur de 

1, Pompeo Molmenti, Antonio Fogazzaro, la sua vita e le sue opère 
(MilaQ, 1900). 



84 LA REVUE DE PARIS 

Malombra la goûte! Libre aux classiques de s'exalter en face 
des paysages toscans, de célébrer la nature méridionale, l'oli- 
vier et l'oranger : son romantisme, à lui, se plait bien mieux, 
se plait uniquement parmi les sites septentrionaux. De l'Italie, 
si riche en aspects variés, il ne connaît, du moins il ne décrit 
que la seule Italie alpestre et lacustre. Mais il a tracé, par 
exemple, de cette Italie septentrionale, maints tableaux du 
charme le plus pénétrant. Une correspondance étroite se 
découvre entre cette nature qu'il glorifie et son génie propre. 
Par toutes ses fibres, Fogazzaro est un Italien du Nord. 

La patrie enfin libérée, les Fogazzaro rentrèrent à \ icence. 
S'étant trouvés à la peine, ils se trouvèrent à l'honneur. Le 
père du poète fut nommé député. Le poète lui-même, occupa, 
sur la fin de sa vie. un siès. r e de sénateur. 11 portait le plus 
actif intérêt au ménage municipal de \ icence. Charitable, labo- 
rieux, il était mis à réquisition par tout le monde. Comme je 
lui rendais visite, il y a quelques années, dans sa ville natale, 
il me quitta, une heure ou deux, dans l'après-midi, pour pré- 
sider une séance du « comité de la Bibliothèque ». Fogazzaro, 
jusqu'à son dernier jour, présida beaucoup de comités : nul 
ne remplissait avec plus de scrupule le devoir civique. 

Toute sa façon de vivre était en parfait accord avec les prin- 
cipes très élevés qu'il professait : Fogazzaro partageait son 
temps entre la cité, la famille et la littérature. Il a eu trois 
enfants. Hélas! il a perdu, en 1895, — et ce fut une heure tra- 
fique dans cette existence si calme, — un fils de vingt ans qui 
donnait de grandes espérances. J'ignore si le pathétique récit 
de la mort d'Ombrette, dans Petit momie d'autrefois (1896) 
fut conçu par l'auteur avant ou après la mort de son fils ; 
mais j'incline à croire qu'il fut écrit après : il m'en paraît 
plus jioignant. Cette imitation de la réalité eût d'ailleurs été 
assez conforme aux habitudes de Fogazzaro : il n'avait pas 
une imagination très ardente, mais il observait à merveille; 
ses livres abondent en excellents portraits. Tous les person- 
nages, ou peu s'en faut, de son meilleur roman — Franco 
Maironi, la mère de Luisa Rigey, l'oncle Piero — ont vécu 
. \ns son entourage : il les a copiés d'après nature. 

Fogi 



AKTOMO FOGAZZARO 



11 

M. Gabriele d'Annunzio, le brillant rival de Fogazzaro, a pris 
pour devise : Se renouveler ou mourir. En vertu de quoi ce 
dilettante génial et effréné l'ait succéder les drames aux 
romans, la poésie à la prose, descend de L'antiquité au moyen 
âge, remonte de nos temps à la Renaissance, toujours ondoyant, 
toujours divers. Une telle trépidation était étrangère à Fogaz- 
zaro. Il composait lentement et produisait peu. Ses livres, 
comme toute œuvre humaine, sont plus ou moins parfaits, 
mais tous ils proclament la conscience de l'auteur. Fogazzaro 
n'a rien publié que de mûri et d'achevé; il répugnait de toute 
son âme à L'improvisation. 

11 était, du reste, suivant L'époque, les lieux — et les sujets 

— plus ou moins bien inspiré. Si, par la qualité des idées, ses 
diverses fictions se ressemblent, leur exécution est dune 
valeur très inégale. Son premier roman, publié en 1881, est 
aussi, à mon sens, le plus imparfait. 

11 est follement romanesque : les épis. nies les plus irréels 
s'y enchevêtrent; l'intrigue se développe de la façon la plus 
bi/arre; les héros commettent les actes les plus extravagants. 
Malombra est le roman-feuilleton d'un feuilletoniste qui 
aurait <lu style. Toutes ces inventions ne sont d'ailleurs pas 
d'un goût très sûr. Marina, l'héroïne, manque autant d'équi- 
libre que de vraisemblance. Cette femme fatale se fait confec- 
tionner pour un gala,  et « par une couturière de Paris »), 

— la toilette que voici : robe de moire bleue ; sur le côté droit, 
une comète en broderie d'argent; sur la poitrine un écusson 
de velours noir; un lis découpé dans ce pectoral de velours 
laisse voir la blanche peau de la femme qui s'avisa de cette 
création sensationnelle. Cette robe étonnante caractérise assez 
bien le récit où Marina joue un rôle si ambigu et, tout compte- 
fait, si peu aimable, Déjà le somnambulisme et le spiritisme 
tiennent dans ce roman une large place. Déjà les « hors- 
d'œuvre de métaphysique azurée », comme dira le poète, 
empiètent fortement sur l'œuvre même. Il règne dans Ma/ombra 
une confusion, un artifice, un paroxysme, à quoi l'on recon- 
naît un débutant et un écrivain fort jeune encore. 



86 



LA REVUE DE PARIS 



Daniel Cortis. qui parut quatre ans plus tard ( 1 885 , 
témoigne d'un progrès immense. Pour beaucoup de bons 
juges, c'est le chef-d'œuvre de Fogazzaro. Je préfère Pelil 
monde d'autrefois, mais cela ne m'empêche point de priser 
fort Daniel Corlis. La mesure, la sobriété de forme et de fond, 
qui manquaient si fâcheusement à Malombra, triomphent 
dans Daniel Cortis et l'ouvrage est d'un rare mérite. La ver- 
tueuse Hélène a épousé un coquin, le sénateur baron de 
Santa Giulia qui, par ses frasques, la fait cruellement souffrir. 
Hélène, pour sa consolation, est aimée de son cousin, le che- 
valeresque Daniel Cortis, et comme elle lui rend son amour! 
Mais Hélène et Daniel sont des chrétiens authentiques : ils 
résistent à la passion qui les porte l'un vers l'autre. Lutte 
épique ! Le seul reproche qu'on puisse adresser aux héros de 
ce roman, c'est d'être trop héroïques. Cortis est d'une abnéga- 
tion qui ferait, par instants, douter de son amour, tant celle 
abnégation est au-dessus des forces humaines. Il en devient 
un peu froid dans sa vertu, un peu marmoréen dans sa subli- 
mité. On pourrait dire de lui ce qu'on a dit des « promit ira 
rôles » de Corneille, — qu'ils marchent sur des échasses. — 
Dans Malombra, Fogazzaro tâtonnait encore; dans Daniel 
Corlis. il a trouvé sa voie. Rarement d'un livre à l'autre, 
écrivain réalisa de tels progrès et, d'apprenti un peu gauche 
encore, se transforma de la sorte en maître. 

Le Mystère du poète (1888) rappelle plutôt Malombra que 
Daniel Cor-lis. C'est une histoire, de nouveau, très roma- 
nesque, touflue, complexe, dépourvue de l'unité si belle qui 
prévaut dans Daniel Cortis. L'héroïne est ici comme celle de 
Malombra, for! peu séduisante. Ce n'est au fond qu'une 
insupportable coquette et son amant parait un peu sot, dans 
sa constance. Si Malombra fut un quart de succès, le Mystère 
du poète fut un demi-succès : n'cst-il pas étrange qu'entre ces 
deux livres Daniel Corlis ait été une pleine réussite: 1 

Les quatre romans publiés ensuite forment une sorte de 
cycle. On retrouve dans les uns et les autres les mêmes figu- 
rants ou leurs descendants directs. Le lieu de l'action est 
identique (sauf pour le Saint, qui se déroule à Rome et 
aux environs). La beauté du cadre — l'Italie du Nord — ne 
contribue pas peu à la beauté de ces ouvrages. Par-dessus tous, 



ANTONIO FOC A ZZ A RO 87 

j'aime le premier de la série : Petit monde d'autrefois i i8o(i . 
J'exposerai plus loin le conilit moral qui s'élève entre les deux 
personnages du premier plan et forme le thème du récit. Les 
personnages secondaires ne sont pas moins attachants : sous 
leurs accoutrements surannés, avec leurs rabâchages, leurs plai- 
santeries désuètes, ils sont délicieux. Comme toile de fond, le 
lac de Lugano. les montagnes et les glaciers qui le dominent 
et les torrents qui s'y jettent. Et quelle atmosphère alpestre, 
tonicpie el vivifiante on respire entre les pages du livre! L'idée 
de la guerre sainte contre l'Autriche y règne souverainement. 
Et Fogazzaro a noté lui-même « l'étrange contraste » entre le 
calme de cette nature grandiose et la dure nécessité de la lutte 
prochaine : « Les montagnes hautes et tristes semblaient 
penser à ce formidable avenir ». Il a rendu plus frappant ce 
contraste par la note humoristique qui alterne si heureuse- 
ment avec la note patriotique et grave. Dans Petit monde 
d'autrefois Fogazzaro souvenl égale Dickens. Que de grâce 
dans sa façon de railler doucement ces bonshommes dont le 
souvenir l'attendrit et qu'il adore! 

Petit monde d'autrefois, c'était l'idéal; Petit monde d'aujour- 
d'hui ( i;|di ), c'est la réalité. Le premier de ces romans, c'est 
la poésie: le second, c'est la prose. On connaît l'image de 
Forain : « Elle était si belle sous l'Empire! » Fogazzaro aurait 
pu donner cette légende pour épigraphe à son Petit monde d'au- 
jourd'hui, sans qu'on put cependant l'accuser d'avoir mis le 
moindre parti pris de pessimisme à peindre l'Italie nouvelle. 
Petit monde d'autrefois est un roman déjà historique; Petit 
monde d'aujourd'hui, un roman politique; le Saint, qui survint 
quatre ans plus tard (ioo5), un roman religieux. 

Entre tous les écrits de Fogazzaro, celui-ci a fait du bruit. 
Nous reviendrons plus loin sur la doctrine qui s'en dégage. 
Au point de vue purement littéraire, le Saint est le moins 
bien venu des quatre romans du cycle inauguré par Petit 
monde d'autrefois et terminé par Leila. Fogazzaro a publié 
entre 1891 et 1898 toute une série d'essais philosophiques. Il 
est trop uniquement philosophe dans le Saint, trop unique- 
ment <( penseur ». 

Le saint homme dont il s'agit dans cette fiction, Benedetto, 
n'est pas copié d'après nature, comme les inoubliables acteurs 



88 



LA REVUE DE I'.VHIS 



de Petïl monde d'aut refois : c'est un être idéal, le fils spirituel, 
le disciple aimé de Fogazzaro lui-même. Il tient d'admirables 
discours; mais, alors que le vertueux Cortis, pour idéalisé qu'il 
fût, donnait lillusion d'un individu en chair et en os, 
Benedetto semble un être surnaturel. On prend intérêt à son 
enseignement parce qu'on y croit \oir (jusqu'à quel point 
est-ce exact!') le reflet des pensées personnelles de Fogazzaro: 
mais c'est uniquement comme traité polémique, en vérité. 
que le Suint réussit. Par lui-même. Benedetto est trop un |>ur 
esprit et un esprit trop pur pour aue ses tribulations trans- 
portent le lecteur. 

On disait, quand parut cet ouvrage : « Le génie de l'au- 
teur a péri dans les débats théologiques. La pratique des 
romans à thèse a éteint clic/ lui tonte imagination et toute force 
d'invention. » Leilm novembre [910 a victorieusement répondu 
à ces méchants propos. Sans doute, il reste là beaucoup de 
casuistique pieuse, niais l'analyse du cœur humain recom- 
mence à tenir la première place. Le seul personnage de Donna 
Fedele fait de ce livre un très admirable roman. Jamais 
Fogazzaro ne fut mieux inspiré qu'en façonnant cette figure 
de bonté et d'indulgence, d'innocence sans niaiserie, de piété 
sans ascétisme. I n conflit d'amour très dramatique, des pay- 
sages tantôt majestueux, tantôt d'un charme intime, des pages 
d'observation aiguë et de haute poésie, on trouve tout cela dans 
Lriln. mêlé harmonieusement. Autre mérite : l'humour, si 
essentiel naguère au talent de Fogazzaro et dont nous regret- 
tions L'absence dans le Saint, l'humour célèbre dans Leila 
une rentrée triomphale. Si bien que cette dernière œuvre, il 
faut le répéter bien haut, est \ii\c fort belle œuvre. 

Dans Leilu. comme dans tous les romans de Fogazzaro, on 
rencontre, à chaque instant, des dialogues en parler vénitien. 
On a discuté à perte de vue sur la valeur de cette littérature 
dialectale. Pour en juger sainement, il faut faire abstraction 
de nos idées françaises et garder en mémoire l'importance 
des divers dialectes italiens. Tous, ils ont de brillants états 
de service. En ménageant dans ses livres une large part au 
dialecte de sa province. Fogazzaro nous semble avoir obéi à 
une louable tradition. Le caractère intime et patriarcal de ses 
narrations en acquiert plus de relief. « S il vous vient une 



ANTONIO FOGAZZARO 8(J 

idée, -- a dit le critique Luigi Settembrini ', -- et que vous 
ne sachiez comment l'exprimer, exprimez-la comme ferait 
votre mère, comme feraient les habitants de votre petit pays, 
exprimez-la comme fit Manzoni, — avec les mots et les modes 
de votre dialecte. — Quiconque n'aime pas sa mère, ni sa 
famille, ni son petit pays, je n'en veux pas pour ami, car il n'est 
pas galant homme. Quiconque méprise le dialecte de sa mère. 
de sa famille, de sa patrie ne sera jamais un écrivain galant 
homme. » Luigi Settembrini édictait ette règle à propos de 
Manzoni et de se- Fiancés: elle vaul pour Fogazzaro comme 
elle ;i \alu pour Manzoni. 



Ml 

Cet Uessandro Manzoni. à qui l'on doit une des plus belles 
histoires d'amour de la littérature italienne, en était venu, sur 
la fin de sa vie, à condamner absolument le rôle que l'amour 
joue dans la poésie. Considérant les catastrophes qui résultent 
de cette passion, il crut devoir énoncer le précepte qu' « il 
n en faut point écrire «le manière à \ l'aire consentir l'àme du 
lecteur». Fogazzaro, dont nous savons la nature scrupuleuse, 
a été amené, comme Manzoni, à réfléchir sur ces descriptions 
amoureuses sans lesquelles le roman ne serait pas le roman. 
Par bonheur, Fogazzaro n'a point conclu dans le même sens 
que son célèbre devancier. Il a même pris contre lui avec 
énergie, avec une énergie convaincante, la défense de l'amour 
et des œuvres d'imagination qui en dissertent. 

Et pourquoi pas!' L'amour n'est pas de toute nécessité un 
dissolvant. Il est une force, mais une force qui peut être 
employée pour le bien comme pour le mal : l'écrivain honnête 
homme fera servir cette force au bien. De tous les sentiments 
que nourrit l'âme humaine, l'amour est sans doute le plus 
puissant : il convient de l'utiliser à cette « ascension de l'hu- 
manité » à laquelle Fogazzaro croyait de tout son idéalisme. 

Il est, du reste, bien évident que l'amour ne joue pas, dans 
le roman, surtout moderne, ce rôle édifiant que lui assignait 

i. Rapporté par M, Molmeuli (ouvrage cité p. io5). 



OO LA REVUE DE PARIS 

le moraliste de Daniel Corlis . Mais parce que d'autres en 
usèrent mal, il ne s'ensuit pas que tous doivent commettre la 
même faute. De fait, on chercherait en vain chez Fogazzaro la 
moindre peinture voluptueuse, le moindre mot capable de 
blesser la pudeur la plus vite alarmée. L'amour, chez lui, ne 
va pas sans délicatesse et décence. C'est la beauté morale 
de ses jeunes filles et de ses jeunes femmes, non moins que 
leur beauté physique, qui excite, dans ses romans, les grandes 
passions. De l'amour charnel, ses personnages s'élèvent à 
d'autres sentiments plus éthérés. Ils se fortifient clans la 
passion comme d'autres héros, chez d'autres romanciers, s'y 
amollissent. L'amour est pour eux une sorte d'épreuve du 
feu, où les médiocres deviennent bons et les bons meilleurs. 
Invoquant cette étrange Violet qui l'entraîna — pour mourir 
enfin tragiquement — parmi des aventures si bizarres, l'infor- 
tuné « poète » dont Fogazzaro nous raconte « le mystère » 
s'écrie : « Je dois dire quelle part de toi Dieu me concède 
encore après dix ans écoulés, combien tu es vivante pour 
moi et quel est le fruit de notre union depuis que tu t'es faite 
invisible. » 

Fogazzaro appelle « idéalisation amoureuse de la femme » 
sa théorie sur le rôle de l'amour dans la littérature. Platon 
n'avait-il pas attribué à la passion une fonction analogue 1 

N est-ce pas l'amour platonique, l'amour le plus authenti- 
quement platonique, ce sentiment qui dirige l'un vers l'autre, 
avant de les élever jusqu'à Dieu. Hélène et Daniel, dans Daniel 
Corlis. Piero \faironi et Jeanne Dessalle, dans Pelil momie 
d'aujourd'hui et dans le Saint? Avec une crudité de langage 
bien rare chez Fogazzaro, Jeanne Dessalle déclare péremp- 
toirement : « La seule idée des suprêmes satisfactions sen- 
suelles m'inspire une répugnance énorme. Je réussirais peut- 
être, en faisant un effort, à me sacrifier pour contenter la 
personne aimée, mais je suis sûre qu'ensuite je l'aimerais 
beaucoup moins. » Piero Maironi. si enflammé qu'il soit, 
admet ce régime un peu maigre : « Quel amour unique, 
songe-t-il. que celui-là, où le plus noble idéalisme s'allie aux 
désirs les plus délicats et les plus raffinés des sens! » Une 
seule fois, dans une auberge de montagne, pendant une nuit 
qu'il passe porte à porte avec l'aimée, il éprouve une défail- 



ANTONIO POGAZZARO () I 

lance, une velléité de défaillance. Mais un incident se produit 
qui écarte la tentation; de sorte qu'il aura côtoyé le péché 
sans y tomber. Oserai-je dire, au surplus, que de cette fai- 
blesse passagère le lecteur ne lui sait point mauvais gré? Piero 
Maironi, par sa demi-chute, se rapproche des humbles mor- 
tels à qui les sommets où cheminent les amants selon le gré 
de Fogazzaro semblent tout de même un peu inaccessibles. 
Daniel Cortis, constamment héroïque, Daniel Gortis, fermé 
à toute convoitise est moins vivant, j'en ai déjà fait la 
remarque, parce que trop parfait. 

Les obstacles, on l'a déjà observé, qui, chez Fogazzaro, 
séparent les amants, ne sont presque jamais le fait du monde 
ou de la vie : obstacles intérieurs, obstacles d'âme. C'est par 
respect pour la sainteté du lien conjugal que Daniel Cortis 
et Hélène de Santa Giulia l'ont taire leur cœur et leurs sens. 
L'adultère est trop bas pour ces àmes trop hautes : « Tout 
sentiment, même l'amour, disparaissait toujours en Cortis 
devant la vision lucide et certaine d'un devoir. >> 

Cortis est aidé dans sa résistance au mal par une foi 
vigoureuse : « 11 étail aveuglément convaincu que Dieu lui 
disait: Tuas l'âme d'Hélène; elle, tu l'auras dans l'autre vie... » 
Ce puissant secours qui vient de la religion, il est refusé à 
Hélène : sa vertu n'en est-elle pas plus méritoire: 1 

Fogazzaro est si profondément imprégné de christianisme 
qu'à tous les conflits d'amour il mêle toujours un conflit reli- 
gieux. Ce conflit se présente même sous un aspect quelque 
peu monotone, qu'on n'a pas manqué de lui reprocher : il es! 
croyant, elle est sceptique; parfois son scepticisme, à elle, se 
brise contre sa foi, à lui; parfois l'issue du conflit est indiquée 
moins nettement. 

Le scepticisme d'Hélène, dans Daniel Cortis, est le fruit 
amer de sa précoce expérience. C'est un scepticisme fait de 
dégoût et de tristesse, de la tristesse qu'éprouve une femme 
d'élite au contact impur d'un baron de Santa Giulia. Hélène, 
d'ailleurs, n'est pas athée : « Elle avait seulement une foi triste 
et sévère en Dieu. » Au contact de Daniel, le vague déisme 
d'Hélène fait place à un sentiment plus précis et, l'amour 
aidant, elle apparaît, à la fin du livre, presque croyante. Je 
dis : « presque ». Et, en effet, si. au moment de quitter son 



92 LA REVUE DE PARIS 

noble ami pour accompagner au delà des mers, par devoir 
conjugal, l'odieux Santa (iiulia, elle promet de « prier », 
c'est moins, semble-t-il, pour se rapprocher de Dieu que 
pour se rapprocher, sous le patronage divin, de l'homme 
qu'elle aime. Aussi bien a-t-on critiqué la moralité de cette 
conclusion : il s'est trouvé des censeurs implacables pour 
accuser Fogazzaro d'avoir préconisé par là une sorte d' « adul- 
tère spirituel ». Ce grief est vraiment mal fondé. Daniel et 
Hélène, celui-là par foi chrétienne, celle-ci par « farouche 
loyauté », tous deux par fidélité au devoir, ont dompté l'ins- 
tinct qui les attirait l'un vers l'autre et se sont gardés purs : 
voilà le fait. Combien ne faut-il pas avoir le goût du paradoxe 
pour trouver de l'immoralité à cette admirable victoire 
morale ! 

Le conflit religieux entre elle et lui tient dans Petit inonde 
il autrefois une place encore plus grande. Le malentendu 
pieux est l'âme même de ce livre, de cet admirable livre. Mais 
l'intention apologétique y est moins apparente que dans 
Daniel Cortis et les récits qui su i x ront. 11 semble que Fogazzaro 
dans ce roman ait fait de l'art pour l'art, de la psychologie 
pour la psychologie. A telle enseigne que des critiques mal- 
veillants — les mêmes qui incriminaient la morale de Daniel 
Cortis — ont pu s'amuser à soutenir que Louise l'emportait 
infiniment en beauté d'âme sur son mari. La mollesse séra- 
phique de Franco Maironi est un peu agaçante, j'en conviens, 
dans la première partie de l'ouvrage. Fogazzaro rapporte inci- 
demment qu'à l'époque où il a situé son récif, en i854, les 
hommes de son pays n'avaient pas cette bâte fiévreuse dont ils 
sont aujourd'hui dévorés : « Ils consacraient plusieurs heures 
par jour aux joies de la contemplation. » Toutefois on est 
en droit d'estimer que, pour un patriote impatient de voir 
éclater la guerre sainte. Franco sacrifie un peu trop à ces joies 
saines mais stériles de la contemplation. Louise n'a pas tout 
à fait tort quand elle lui dit : « Tu es la bonté même, mais 
ta foi et tes pratiques rendent presque inutiles tous ces tré- 
sors... Sans la foi et sans la prière, tu aurais voué le feu que 
tu as dans l'âme à ce qui est sûrement vrai, à ce qui est sûre- 
ment juste, ici-bas, sur la terre; tu aurais éprouvé ce besoin 
d'action que j'éprouve, moi. » La religion de Louise est toute 



ANTONIO FOGAZZARO Q.0 

di£Férente de celle de son mari. C'est un mélange assez louable 
encore de positivisme et d'altruisme : « Dès l'âge de quatorze 
ans. elle s'était accoutumée à ne pas regarder au delà de la vie 
présente et en même temps à ne pas penser à soi, à vivre 
pour les autres, pour leur bonheur terrestre, dans un senti- 
ment énergique et fier de la justice. » Comme Hélène de 
Santa Giulia, Louise croit en Dieu, par un déisme élémentaire : 
« Dieu existe. Ce qu'il demande de nous, nous le comprenons 
par le cœur qu'il nous a l'ait. Il veut que nous nous occupions 
seulement de la terre, des choses que l'on peut comprendre, 
des choses que l'on peut sentir. » 

Il est loisible d'ergoter sur le mérite respectif des thèses 
développées par le mari et par la femme : je vois sans surprise 
les esprits totalement dépourvus de toute sympathie pour le 
mysticisme préférer l'idéal de Louise à celui de Franco, — et 
la possibilité de cette opinion prouve en tout cas la profon- 
deur autant que l'impartialité, la loyauté psychologique du 
romancier italien. — Mais poser en fait la supériorité de Louise, 
telle que celle-ci nous est montrée dans la dernière partie du 
livre, me parait singulièrement téméraire. Franco et Louise 
s'enorgueillissaient d'une petite fille, d'une délicieuse enfant, 
Marie, surnommée Ombrette, qui périt dans le lac de Lugano. 
par un jour d'orage : le père et la mère éprouvent de cette 
catastrophe le même choc horrible; mais Franco, parce (jue 
chrétien, n'en est pas brisé, anéanti comme sa femme. 

« Je n'ai jamais pu, — déclare Louise, expliquant sa 
croyance, — je n'ai jamais pu ressentir vraiment, malgré tous 
mes efforts, cet amour d'un Etre invisible et incompréhen- 
sible. » Et encore : « La seule possibilité pour moi d'aimer 
Dieu, je la trouve en cette enfant, puisqu'en elle Dieu me 
devient visible, intelligible. » On conçoit, dès lors, combien 
Louise est frappée par la mort de sa fille : elle en renie Dieu 
avec une rage froide. D'autre part, comment se résigner à 
croire son enfant à jamais engloutie dans le néant!' Pour 
rentrer en rapports avec Ombrette, Louise devient spirite. Et 
cette inconséquence, à mon avis, est d'une psychologie très 
fine et très sûre. 

C'est Franco, le contemplatif, le faible Franco qui sera, dans 
cette crise, l'être vraiment fort. Comme sa femme songe au 



9^ LA REVUE DE PARIS 

suicide, comme elle fixe un regard désespéré sur l'eau attirante 
du lac, il s'écrie : « C'est donc là ta manière de combattre? J'ai 
cru jadis que c'était toi la plus forte. Maintenant, je comprends 
que c'est moi. » Trempé par l'adversité, Franco reprend le 
fardeau de la vie avec un nouveau courage. Il revêt, dans les 
dernières scènes du livre, une grandeur singulière. La dignité 
calme avec laquelle il décroche son fusil et va s'enrôler contre 
l'Autriche est profondément émouvante. M. Fogazzaro ne fait 
voir qu'en ce moment décisif la supériorité de son héros. Il 
a presque attendu la fin du livre pour livrer sa conviction 
intime, à savoir qu'une foi chrétienne éclairée est une source 
inépuisable de force morale. Mais comme il rattrape, dans ces 
dernières pages de Petit monde d'autrefois, le temps perdu! 
Et combien, après tout, son opinion favorable sur le chris- 
tianisme semble raisonnable!... 

Et c'est encore une femme incroyante que le romancier 
oppose à un homme croyant dans Petit monde d'aujourd'hui. 
Parmi toutes les figures de femmes amoureuses et sceptiques 
dessinées par Fogazzaro, Jeanne Dessalle est séduisante. 
Tout en ayant horreur de la chute, il s'en faut de peu qu'elle ne 
succombe. Inconséquence humaine, par trop humaine! 

Au point de vue moral, Piero Maironi est d'abord inférieur 
à Jeanne, ensuite supérieur. Au point de vue littéraire, il lui 
est constamment inférieur. Jeanne est beaucoup plus intéres- 
sante, dans Petit monde d'aujourd'hui, que son ami. Et Jeanne 
demeure telle alors même que, sous le nom de Benedetto, Piero 
Maironi, dans le Suint, accomplit des miracles. Par amour 
pour lui, Jeanne Dessalle — bien que ne croyant pas — se 
résigne aux sacrifices qui doivent coûter le plus. Maironi a 
raison de louer pour sa beauté « cette âme malade de scepti- 
cisme qui, si elle plaçait en Dieu l'amour qu'elle a placé dans 
une créature, deviendrait sublime ». Telle quelle, si elle n'est 
pas sublime, elle ne mérite pas moins que Daniel Cortis et 
Hélène d'être saluée comme héroïque. 

Au dénoùment du Saint, Benedetto mourant la mande à 
son chevet. D'un effort surhumain il tend vers elle un crucifix 
et Jeanne pose sur l'objet sacré une lèvre fervente. Fogazzaro 
a voulu que Benedetto, à son lit de mort, opérât un suprême 
miracle. 



ANTONIO FOGAZZARO (JO 

Nous avons dit ce que le romancier entend par « 1 idéalisa- 
tion amoureuse de la femme » et l'influence ennoblissante 
qu'il prête à ce procédé poétique. Il y a lieu d'observer qu'il 
fait servir au même but édifiant l'idéalisation amoureuse de 
l'homme : Daniel Cortis et Piero Maironi gagnent à Dieu par 
leur exemple les femmes auxquelles ils commencèrent par 
vouer un culte de chaste tendresse. 



I\ 

M. Molmenti, dans son ouvrage biographique, rapporte que 
Fogazzaro subit pendant son adolescence une crise religieuse 
grave, d'où sa foi, d'ailleurs, sortit intacte et même plus solide. 
On ne perçoit, dans l'œuvre du romancier vénitien, aucune 
trace de cette crise. Dès ses premiers récits, — Malombra, Daniel 
Cortis, le Mystère <!u poète, il n'est pas seulement, comme il 
le proclame lui-même, « spiritualiste transcendantal », mais 
catholique, foncièrement catholique. Peut-être y a-t-il dans le 
sentiment religieux, tel qu'il s'exprime au cours de Malombra, 
quelque chose de tumultueusement romantique et, par consé- 
quent, d'un peu maladif. Peut-être des accents panthéistes 
résonnent-ils dans le Mystère du poète qui feraient murmurer 
des chrétiens très rigoureux, ci 11 faut être, y est-il déclaré, 
un visionnaire inutile pour sa\oir quelle joie on éprouve à 
se sentir en état de grâce parmi les pierres, les eaux et les 
plantes... » Fogazzaro, certes, n'aurait plus écrit cela dans ses 
derniers romans. Mais la ferveur de sa foi, sinon la qualité 
parfaite de cette foi, dès ses débuts était éclatante. 

Son catholicisme se marque davantage et se précise dans 
Petit monde d'autrefois. Vers [888, c'est-à-dire à l'époque où 
fut publié le Mystère du poète. Fogazzaro, qui aima de tout 
temps les lectures sérieuses, même fortes, avait rencontré un 
ouvrage de J. Le Conte, professeur de l'université de Californie, 
intitulé Evolution and ils relation to religions thoughl 1 . A cette 
lecture, un éblouissement s'était emparé du romancier italien. 
11 avait toujours cru; mais il allait croire, désormais, plus fer- 

i. L'évolution et son rapport avec la pern.ee religieuse. 



1)6 



LA REVUE DE PARIS 



mement et surtout plus raisonnablement : « Les idées contenues 
dans ce livre, a-t-il raconté, se déroulaient, se réalisaient avec 
rapidité dans mon esprit. Et voilà que, sur le déclin de la vie, 
une beauté perceptible de la vérité supérieure aux sens, de la 
vérité purement intellectuelle, montait et se déployait pour la 
première fois en mon âme. La voix intérieure, fidèle et 
constante, n'avait pas menti. Non seulement il n'y avait pas 
antagonisme entre évolution et création, mais l'image du 
créateur se rapprochait de moi, s'agrandissait prodigieusement 
dans ma pensée. J'en éprouvais un respect nouveau et, en 
même temps, une frayeur semblable à celle qui vous envahit 
quand vous approchez votre <iil de la lentille d'un télescope et 
quand vous découvrez soudain dans le miroir, énorme et tout 
voisin, l'astre que l'instant d'avant vous considériez au ciel à 
l'oeil nu. » 

On sait que la théorie de l'évolution, saluée d'abord comme 
devant éclaircir tous les mystères, est aujourd'hui battue en 
brèche par de très grands savants. Quel que soit le sort réservé 
à cette doctrine, elle aura possédé en Fogazzaro son poète. 11 
faut lire les essais si forts de substance et délicats de forme que 
cet imaginatif d'intelligence robuste a consacrés au système 
de l'évolution, — où il aperçoit le plan selon lequel Dieu a 
créé le monde. — On a dénoncé l'immoralité du transfor- 
misme; Fogazzaro en démontre, au contraire, la baute mora- 
lité. Un personnage du Saint, théologien savant, ne s avise-t-il 
pas de soutenir cette idée que la conscience humaine s'élabore 
progressivement chez les animaux supérieurs avant de s'épa- 
nouir chez « le roi de la création »? Pour les purs tout est pur, 
et les yeux d'un homme vraiment moral voient dans tout 
l'uni vers des spectacles de moralité. Aussi Fogazzaro ne sépare- 
t- il point l'éthique de la religion. La perfection morale est 
pour lui le but de l'humanité: la religion est l'agent le plus 
sûr de cette perfection. Pour lui comme pour son Corrado 
Silla, «. la valeur des transformations religieuses et politiques, 
même des progrès scientifiques et matériels, se résolvait dans 
la somme, non de vérité ou de prospérité, mais de bien et de 
mal moral qui en dérive ». 

Romancier de l'âme, Fogazzaro a naturellement mis en 
scène une quantité d'individus religieux. 11 a reproduit la 



ANTONIO FOGAZZARO Q7 

« vie intérieure » de maints croyants et demi-croyants, 
déistes, agnostiques, bigots et cléricaux. Il a scruté avec un 
soin spécial l'âme ecclésiastique, de sorte qu'on ne sait s'il 
faut plus admirer ses bons ou ses mécbants prêtres, tellement 
ils ont tous un air de vérité. Sous ce rapport — comme 
sous plusieurs autres — Fogazzaro rappelle Alessandro 
Manzoni. Les Don Abondio et les Padre Cristoforo ne sont pas 
plus typiques que les Don Innocenzo, les Don Giuseppe Flores, 
les Don Aurelio ou les Don Emanuele et les Don Tita. 

Il advient qu'on ait quelque peine à se reconnaître dans 
toute cette littérature religieuse : on peut être tenté, sans y 
mettre aucune malice, d'attribuer à Fogazzaro des sentiments 
qui sont seulement ceux de ses personnages. Il a souffert de 
ces interprétations abusives et les a énergiquement réfutées. 
C'est ainsi qu'on l'a taxé — - bien à tort, affirme-t-il — de 
modernisme : « On veut à toute force — a-t-il gémi dans une 
lettre à M. Molajoni ' — que je sois un moderniste et pis qu'un 
moderniste. Ce que l'on gagne à me calomnier ainsi en 
péchant contre la vérité et la charité, vraiment, je ne le sais 
pas. » Nous l'ignorons de même. Nous inclinons, d'ailleurs, 
à supposer que ceux-là ne péchèrent pas sciemment qui, du 
vivant de Fogazzaro, commirent l'erreur dont il s'affligeait. 
Cette erreur, au surplus, si erreur il y a. ne fut-elle point par- 
tagée en très haut lieu?... Admettons pourtant qu'il y ait eu 
erreur. Et cherchons par un examen attentif des textes à saisir 
la véritable pensée du nouveau Manzoni. 

11 s'insurgeait contre l'épithète de « moderniste », mais il ne 
lui déplaisait pas, croyons-nous, d'être appelé « catholique 
progressiste ». C'est une désignation qu'il employait souvent 
lui-même et il ne cachait pas sa sympathie pour ceux qui 
méritent ce titre. N'est-ce point parler en « catholique progres- 
siste » que de définir ainsi Dieu!' « Celui qui est mieux connu 
des générations humaines à mesure qu'elles progressent dans 
la civilisation et la science, Celui qui consent à se laisser 
honorer par chacune de ces générations selon le pouvoir de 
celle-ci et peu à peu transforme et élève l'idéal des peuples en 
se servant, au moment propice, pour gouverner la terre, des 

i. V. Pio Molajoni, Antonio Fogazzaro. — Il pensatore, Varlista. l'uomo, 
— une brochure dt trente et une pages. Rome (sans date). 

I er Septembre 1911. 7 



0,8 LA REVUE DE PARIS 

idéals inférieurs et passagers. » La tendresse de Fogazzaro pour 
le catholicisme progressiste s'atteste encore à la manière dont 
il parle de Giovanni Selva. C'est, comme on se rappelle, 
un des personnages les plus marquants du Saint. Or si Piero 
Maironi, dit Benedetto, dit « le Saint » ne peut être réclamé 
par le groupe moderniste, il me paraît bien que Selva en fait 
ouvertement partie : Fogazzaro ne lui retire pas son estime 
pour cela. 11 va jusqu'à dire de Giovanni Selva qu'« il serait 
populaire en Italie si les Italiens s'intéressaient davantage aux 
études religieuses », car Giovanni Selva est « le plus légitime 
représentant italien du catholicisme progressiste ». Ces mots 
— n'est-il pas vrai? — n'impliquent aucune hostilité à l'égard 
du catholicisme progressiste. Que dis-je? n'impliquent-ils pas 
tout le contraire? 

Ce n'est, du reste, ni plus ni moins qu'une réforme radicale 
de l'Eglise romaine que se propose le catholicisme progressiste 
de Fogazzaro et de ses amis. Cette réforme, Giovanni Selva 
voudrait qu'elle s'accomplit « sans rébellion, par l'autorité de 
l'Eglise ». Et Fogazzaro approuve ce désir. Ses sympathies 
réformatrices se marquent non seulement à la faveur dont il 
entoure dans ses romans les novateurs religieux, mais encore 
aux couleurs fort sombres sous lesquelles il peint les ennemis 
du catholicisme progressiste. L'abbé Marinier, en qui 1 auteur 
du Saint voulut incarner cette hostilité même, est un individu 
fort déplaisant. 

Qu'est-ce donc que Fogazzaro entendait par cette réforme 
catholique, qu'il appelait de ses vœux? Je dis : « qu'il appelait 
de ses vœux », car je me refuse à imaginer qu il eût écrit un 
roman pour la démontrer nécessaire, s'il l'eût désapprouvée. 
On est parfaitement autorisé à voir dans le réformateur du 
Saint, Piero Maironi, l'interprète de sa pensée. 

Piero Maironi n'est pas franchement moderniste, c'est 
entendu. Parlant à Rome en public, il prend soin de le spé- 
cifier : « Dans le camp du catholicisme militant, déclare- 
t-il, on s'est enivré de l'idée du moderne. Le moderne est 
bon, mais ïélernel est meilleur. » Prenons acte de cette 
condamnation. L'orthodoxie de Piero Maironi en est-elle plus 
authentique? Je ne le crois pas. Un vague déiste, un de ces 
hommes d'aujourd'hui qui possèdent ce qu'on a si finement 



ANTONIO FOGAZZARO OU 

appelé « la piété sans la foi », pourrait admirer, à cause de sa 
beauté morale, la doctrine de Benedetto : a A ses yeux, 
explique Kogazzaro, le christianisme est surtout action et vie 
selon l'esprit du Christ ressuscité qui vit toujours au milieu 
de nous... Sa religion n'a pas pour objet le credo de telle 
Eglise chrétienne, plutôt que de telle autre, etc. » Mais si ce 
point de vue est celui d'un protestant libéral, voire d'un catho- 
lique progressiste, qui donc oserait soutenir qu'il est d'un 
catholique orthodoxe? 

Laïque très obscur, j'aurais scrupule à discuter ainsi la reli- 
gion de Fogazzaro, si Kogazzaro n'avait été lui-même un 
théologien improvisé. Il n'est que les profanes pour avoir de 
telles audaces! Quelle ne fut pas la témérité du romancier 
morigénant le Saint-Siège par la bouche de son Benedetto! 
Piero Maironi, devenu un saint prophète, dénonce au pape les 
méfaits de quatre esprits malins : l'esprit de mensonge, l'esprit 
de domination, l'esprit d'avarice, l'esprit d'immobilité. Ce 
dernier est peut-être le plus malfaisant : « C'est l'esprit 
d'immobilité, prononce Benedetto, qui, voulant conserver les 
choses impossibles à conserver, attire sur nous les dérisions 
des incrédules. » Et Benedetto. avant de prendre congé du 
Saint-Père, présentant la défense de son ami, ajoute : c< La con- 
damnation de Selva porterait un coup aux énergies les plus 
actives et les plus vitales du catholicisme. L'Église tolère des 
milliers de livres ascétiques stupides qui rapetissent indi- 
gnement l'idée de Dieu dans l'esprit humain. Ne condamnez 
pas ceux qui la grandissent... » Le conseil, à mon humble avis, 
n'était pas mauvais ; mais cette apologie de Selva dans la bouche 
de Benedetto ne fournit-elle pas un argument d'une certaine 
force aux critiques qui dénoncèrent en Benedetto un moder- 
niste? « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es!... » Le 
proverbe peut mentir; mais l'erreur de ceux qui l'appliquè- 
rent à Piero Maironi et à Fogazzaro est bien compréhensible. 
L'Encyclique Pascendi dénonce, dans le modernisme, non pas 
une hérésie spéciale, mais le rendez-vous de toutes les héré- 
sies : à ce taux-là, il n'y aurait rien de surprenant à ce que le 
Souverain Pontife de Fogazzaro eût découvert en Benedetto 
un hérétique, un catholique américanisant, tout au moins. Et 
cette opinion serait d'autant plus plausible que Fogazzaro lui- 



IOO LA REVUE DE PARIS 

même a professé quelque temps une grande admiration pour 
l'audacieux catholicisme d'outre-mer. Cette admiration, il est 
vrai, n'était pas encore suspecte. Elle ne devint telle que le 
22 janvier 1899, — soit le jour où Léon XIII condamna 
1' « américanisme » dans une Encyclique spéciale. 

Donc, Fogazzaro se tenait pour catholique, d'un catholi- 
cisme rigoureusement orthodoxe : «J'accepte tous les dogmes, 
a-t-il déclaré, dans leur sens vrai et propre, depuis l'inspira- 
tion des livres sacrés jusqu'à l'infaillibilité pontificale. » On 
devine, après cela, quel chagrin s'empara de lui devant la 
mise à l'index du Saint. On imagine le désespoir qu'il eût 
éprouvé en voyant condamner Leilu. Le Saint avait été publié 
le 5 novembre 1906; à la fin de décembre, l'auteur écrivait à 
un ami : « 11 me semble que tout danger de condamnation est 
maintenant écarté et qu'on ne verra pas détruits dans une 
quantité d'Ames timorées les bons effets du livre. » Fogazzaro, 
hélas! se félicitait trop tôt. Le décret de la mise à l'index parut 
le 6 avril 1906. Quelle que fût sa douleur, le romancier de 
Vicence observa aussitôt l'attitude la plus déférente. A qui 
s enquérait de ses intentions il répondait par le mot que le 
héros du volume condamné, dans une scène superbe, montre 
à Jeanne Dessalle, gravé sur le mur du cloître : Silentium! 

Fogazzaro entendait même s'humilier au delà du silence. Je 
ne voudrais pas dire qu'il pensait, dans Leila, « se rétracter », 
bien qu'on ait écrit ce mot; mais le roman de Leila visait 
certainement, dans 1 esprit de l'auteur, à dissiper l'impression 
qu'avaient produite les thèses audacieuses, les thèses « catholi- 
ques progressistes » du Saint. Dans Leila. Fogazzaro faisait 
résolument machine arrière. Puisqu'il affirmait n'être jamais 
sorti du catholicisme, je ne dirai pas qu'il y rentrait, mais je 
dirai qu'il s'y rapatriait, ou, si l'on préfère, qu'il s'y réenra- 
cinait. 

Deux personnages de Leila, si je ne me trompe, énoncent 
les opinions personnelles, les opinions suprêmes de Fogazzaro 
sur la question religieuse : Massimo Alberti et Don Aurelio. 
Massimo Alberti se manifeste sous deux avatars : l'amoureux 
transi et le théologien flottant. Soupirant discret, il est digne 
de toute notre compassion; théologien, il est plus malaisé à 
comprendre et à aimer. Non, vraiment, nous ne saurions 



ANTONIO FOGAZZARO IOI 

jurer (juc Fogazzaro ait résolu victorieusement la difficulté de 
montrer Massimo Alberti sous ce double aspect. Massimo 
Alberti est le plus brillant disciple du « Saint ». Il est croyant, 
mais professe sur plusieurs points des opinions particulières 
fort libres. Son audace déconcerte pareillement les deux groupes 
ennemis : les libres penseurs le blâment parce qu il témoigne 
une fidélité toute militaire à l'Eglise: les chrétiens qui ne rai- 
sonnent pas leur christianisme le blâment aussi parce qu il 
pense et parle « en homme de son temps ». Lorsqu'il plaça 
Massimo Alberti dans cette situation équivoque, Fogazzaro 
cherchait peut-être à rendre sa propre attitude, — attitude qui 
lui valut, comme il s'en plaignait, d'être renié à la fois parles 
« rouges » et par les « noirs » : 

Ogni plèbe ni 1 insulta, e rossa e itéra... 

La sincérité de Massimo Alberti est d'ailleurs évidente. Mais 
que prêche-t-il, en somme. <'t qu'est-ce qu'il veut:'... Chat 
échaudé, dit-on. craint l'eau froide : la peur de l'index (peur, 
hélas! trop justifiée) n'aurait-elle pas nui à la bonne confor- 
mation psychologique de Massimo Alberti: 1 II est hésitant et 
contradictoire. Il débite, à quelques pages de distance, des dis- 
cours qui se concilient mal. Par exemple, il annonce, à tel 
moment, que le christianisme. « dégagé de toute sa dépouille 
morte, de tout ce qu'il implique de suranné et de dépassé », 
donnera tantôt naissance à une foi nouvelle et supérieure : 
« Comme le catholicisme a parachevé Moïse, une forme reli- 
gieuse supérieure parachèvera peut-être le catholicisme... » 
Le catholicisme, songe le lecteur, a donc besoin d être 
réformé ou complété:' Oui certes, telle est bien l'opinion de 
Massimo Alberti. une de ses opinions. Tel était aussi l'avis de 
Fogazzaro en ses premiers romans : l'Eglise était comparée 
dans l'un d'eux à un édifice « vermoulu », tout simplement. 
Massimo, cependant, déclarera plus loin dans Leila qu'il n'y a 
rien de vermoulu dans l'Eglise : « Si je croyais, déclare-t-il, que 
l'Église où je me trouve est caduque, je n'attendrais pas le trem- 
blement de terre, j'en sortirais dès maintenant: mais je vous 
assure que pas même un tremblement de terre ne m'en ferait 
sortir, si grande est ma confiance en ses fondations et dans la 
cohésion de se^ pierres. » 



102 LA REVUE DE PARIS 

Cette imprécision de pensée empêche qu'on éprouve pour 
Massimo Alberti la haute estime qui va d'emblée à un Daniel 
Cortis ou à un Piero Maironi. 

Dans la dernière partie de Leila, le caractère disparate de 
Massimo s'accuse encore plus. On ne sait trop pourquoi 
(peut-être parce qu'il voit son amour méconnu) Massimo 
se prend à douter de Dieu. Du modernisme ou du demi- 
modernisme il glisse au scepticisme. A la page A21, on con- 
state avec stupeur qu'd est devenu agnostique. Mais c'est ici, de 
la part de Fogazzaro, une ruse de guerre sainte. Massimo 
recule, si j'ose dire, pour mieux sauter, pour fournir au 
romancier qui rapporte ses tribulations l'occasion d'un cha- 
pitre final plus émouvant, plus décisif. La dernière scène du 
dernier chapitre peint les funérailles de Benedetto, duquel on 
a ramené le corps sur les rives du lac de Lugano. Elles sont 
imposantes, ces funérailles. Don Aurelio a reçu mission de 
prononcer l'oraison funèbre du « Saint ». Et, tout en le com- 
blant de louanges, il trouve moyen de le désavouer : « Le vrai 
caractère de son action, dit Don Aurelio. ne fut pas de débattre 
des questions théologiques, en a uni il put mettre le pied à 
faux : ce fut le rappel des croyants de tout ordre et de tout 
état à l'esprit de 1 Évangile. » Admirons l'habileté de Fogazzaro 
confiant à Don Aurelio le soin de dire que Benedetto a pu 
« mettre le pied à faux » ! . . . Se tromper est humain ; persé- 
vérer est diabolique. 

Fogazzaro est mort dans la conviction qu'il n'avait point 
persévéré. Son Massimo fait, à son exemple, un meà culpâ îles 
plus édifiants, sinon des plus logiques. De même qu'il était 
devenu sceptique on ne sait trop pourquoi, Massimo redevient 
croyant au lendemain des obsèques du « Saint » et à la veille de 
son propre mariage avec Leila, on ne sait trop, derechef, pour 
quelle raison majeure : « Je suis revenu au Christ et à l'Eglise, 
dit-il tout tremblant; maintenant, j'y suis revenu. » Cette 
conversion in articulo nuptiarum, comme on l'a plaisamment 
appelée, est trop inopinée pour être vraiment édifiante. Dans 
ce roman de Leila, si fertile par ailleurs en grandes beautés, la 
médiocrité et l'incohérence psychologique du protagoniste 
forment une tache redoutable. Fogazzaro eût été mieux inspiré 
peut-être en s'expliquant sur son attitude religieuse dans une 



ANTONIO FOGAZZARO Io3 

brochure ou dans un écrit purement philosophique. En con- 
fiant ce soin délicat à un héros de roman, il n'a qu'imparfai- 
tement atteint son but apologétique, — puisque l'ouvrage n'en 
a pas moins été mis à l'Index, — et il a mal à propos alourdi 
un livre du plus réel mérite. 



Pour des raisons connues, archi-connues, la question reli- 
gieuse et la question politique sont étroitement dépendantes 
l'une de l'autre en Italie. Fogazzarô, théologien militant, a été 
fatalement conduit à s'expliquer aussi sur le gouvernement de 
la chose publique : Daniel Cortis et Petit monde d'autrefois font 
à la politique une large place. Pour ces ouvrages, le romancier 
vicentin a été traité de « clérical »: mais si l'on rend à ce 
mot son sens véritable, si l'un entend par cléricalisme l'erreur 
qui consiste à confondre le temporel et le spirituel, nul ne 
lut jamais moins clérical que Fogazzarô. 11 demandait que 
les deux domaines restassent parfaitement distincts. Daniel 
Cortis, interrogé là-dessus dans une réunion électorale, exclut 
« au nom de la liberté » une Kirlise catholique officiellement 
privilégiée. Paraphrasant Cavour, ce Cavour que Fogazzarô, 
dans une lettre qu'il m'écrivait en [898, nommait « le plus 
grand homme d'Etat du xi\ siècle ». Daniel Cortis aspire, 
lui aussi, à F « Eglise libre dans l'État libre ». mais il ne 
veut point signifier par là que l'Église et l'État doivent s'in- 
terdire tout rapport. Il serait bon, pense-t-il, que les autorités 
séculières « montrassent en toute occasion la très haute valeur 
quelles attribuent au sentiment religieux ». La formule est 
ambiguë, j'en conviens: elle n'est pas d'un libéral tout à fait 
pur : un gouvernement pourrait s'autoriser de ce principe pour 
établir des mesures cléricales. (Test d'ailleurs pour des for- 
mules de ce genre que les ennemis de Daniel Cortis — ne 
sont-ils point aussi ceux de Fogazzarô ? — ont taxé d' « obscu- 
rantisme » le romancier et le personnage qu'il a fait vivre. 

Mais ils ont tort, au fond, et toute la liberté d'esprit de 
Fogazzarô se révèle dans son opinion sur la perte du pouvoir 
temporel. Avec nombre de catholiques libéraux de tous pays, 



104 LA REVUE DE PARIS 

— nommons, pour la France. M. Anatole Leroy-Beaulieu, — 
Fogazzaro est persuadé que « la perte du pouvoir temporel a 
été pour l'Eglise un bienfait immense ». Dans une lettre qu'il 
m'adressait, à ce propos, le 3o juin 1898. il s'exprimait ainsi : 
« INul homme impartial ne peut nier que la papauté ait pris 
depuis 1870 dans le monde une place bien plus haute, ait 
revêtu une splendeur bien plus grande qu'auparavant. Le Saint 
Père n'a jamais gouverné si librement l'Eglise que depuis qu'il 
est censément prisonnier. » Fogazzaro, que je sache, n'a pas 
changé d'avis depuis 1898. Et c'est une des raisons péremp- 
toires pourquoi je refuse de voir en lui un « clérical ». 

Je l'appellerais plus volontiers un « chrétien social », un 
aristo-démocrate à tendances humanitaires, — comme les 
Ketteler et les Albert de Mun. — Avec les représentants typi- 
ques de cette école, Fogazzaro tenait 1 individualisme libéral 
en fort petite estime. Daniel Corlis ironise d'ailleurs malen- 
contreusement et montre une sévérité sans doute excessive en 
s'élevant « contre la superstition d'un certain individualisme 
libéral qui se croit à la tète du genre humain et ne s'aperçoit 
pas qu'il passe à la queue ». Il faut toute l'ingénuité d'un 
Daniel Cortis pour saluer dans le socialisme une doctrine 
plus en harmonie avec « le progrès ». Mais passons. Et cher- 
chons ce que Fogazzaro entendait par ce socialisme chrétien 
qui lui paraissait le fin du fin de la politique sagesse. Ses héros 
s'enthousiasment pour « la justice ». Daniel Cortis réclame, 
dans son programme électoral, « une politique qui sans 
subordonner en rien l'Etat à l'Église nous donne une force 
suffisante pour étonner le monde par nos réformes sociales ». 
La révolution ne l'effraie pas. Bien mieux : il revendique pour 
l'Italie « l'honneur de diriger une révolution sociale ordonnée ». 
Mais pourquoi le réformateur social qui parle ainsi du haut 
de Daniel Cortis, ne s'est-il pas expliqué sur le moyen d'opérer 
une « révolution ordonnée »?... Le bon sens ne murmure-t-il 
pas de lire accouplés ces deux mots? 

11 faut voir peut-être un prélude à cette « révolution 
ordonnée » dans les mesures édictées par Piero Maironi alors 
qu'il renonce au monde et à ses pompes. Piero Maironi, touché 
de la grâce, est devenu du même coup presque socialiste. Le 
fils de Louise, de la sceptique Louise de Petit inonde d'autrefois, 



ANTOMO FOGAZZABO 1 OÔ 

en est arrivé à découvrir son devoir « dans un apostolat pour 
la justice sociale, sans haine contre le catholicisme, mais avec 
une absolue indépendance à l'égard de l'Église : — la tâche que 
sa mère avait dû rêver pour lui quand elle ne croyait qu'à l'idée 
de justice ». — Piero Maironi va jusqu'à proclamer « que la 
confiscation de la terre au profit de quelques-uns est réellement 
une iniquité ». En vertu de quoi, il lègue sa fortune à Don 
Giuseppe pour qu'il en crée « une société coopérative de pro- 
duction agricole ». Le socialisme était encore, il y a dix ans, 
{Petit inonde d'aujourd'hui paru! en 1901 ) une doctrine fort en 
vogue parmi les « intellectuels ». Peu d'années auparavant, 
le comte Tolstoï avait brisé une lière lance, lui aussi, dans 
Anna Karénine, pour le collectivisme agraire. Quand Fogazzaro 
fait dire à Daniel Corfis : « On pourra me trouver dans les 
rangs d un parti conservateur, mais je suis une force motrice », 
il ne faut donc point attribuer au mot « conservateur >< son 
sens ordinaire. Et par a force motrice » on doit comprendre 
force révolutionnaire. Il suffit de s'entendre. 

J'observe, au demeurant, que toute utopie socialiste était 
absente du dernier roman de Fogazzaro. Pas plus que le 
modernisme, le collectivisme n'est en faveur aujourd'hui au 
\atican. Leila, dans la pensée de son auteur, ne devait donner 
ombrage au Saint-Siège ni par sa doctrine sociale ni par sa 
doctrine religieuse. 

Il va sans dire que la critique libre penseuse avait reproché 
aigrement à Fogazzaro toute cette obéissance. Bien à tort, 
selon moi. Tant d'humilité, tant de déférence ont leur beauté, 
même leur grandeur. En ce temps où les plus médiocres, dans 
la presse, dans les assemblées politiques, tranchent souverai- 
nement de toutes choses, en ce temps où l'incompétence est 
reine, c'est un élégant spectacle que donne un vrai penseur 
en admettant quelque chose et quelqu'un au-dessus de lui, en 
reconnaissant une sagesse supérieure à sa propre sagesse. Par 
le respect qu'il témoignait au chef suprême de son Église et à 
ses décrets, Fogazzaro faisait montre d'un esprit resté profon- 
dément catholique. Il eût courbé le front devant la sentence 
dont est frappée cette Leila où il avait mis toute son âme. Mais 
quelle n'eût pas été sa détresse devant ce désaveu! 

Déjà sa soumission, quand fut condamné le Saint, avait été 



io6 



LA REVUE DE PARIS 



un acte mûrement réfléchi, une victoire de 1 esprit d'obéis- 
sance sur le sens propre, et non point, comme on l'a vilaine- 
ment insinué, le fait d'une intelligence chancelante, d'une 
volonté ébranlée. Il faut que les ennemis du romancier en 
prennent leur parti : Fogazzaro a composé ses deux derniers 
livres en pleine possession de tous ses moyens poétiques. On a 
le droit, sûrement, de préférer chez lui le littérateur au penseur. 
11 suscitera, croyons-nous, chez la postérité, plus d admirations 
comme écrivain qu'il n'encouragera de vocations comme phi- 
losophe ; mais sa sincérité religieuse, de même que sa probité 
littéraire, fut incontestable. On n'a pas plus le droit de sus- 
pecter l'une que l'autre. 



MAURICE MURET 



L'ENNEMI DE LA MOKT 



w 



Par une chaude après-midi d'août, le docteur Charbonnière 
arrivait au château de Saint-Michel : M. de Fersac, ayant eu un 
étourdissement passager, désirait le voir. Assis dans une vieille 
bergère en velours d'Utrecht, le comte lisait les Pensées philo- 
sophiques de Diderot lorsque le docteur entra dans sa chambre. 
Ensuite des politesses d'usage, Daniel prit le siège qui lui était 
offert, et la conversation s'engagea sur un thème d'hygiène 
générale. Puis M. de Fersac expliqua son cas personnel. Après 
l'avoir écouté attentivement et lui avoir posé quelques petites 
questions, le docteur lui dit en souriant : 

— La chose n'est pas très. grave en elle-même mais c'est 
un avertissement. Il vous faut éviter les fatigues excessives, 
de quelque nature qu'elles soient, et observer un régime 
rafraîchissant.. . 

— Soit! nous mettrons de l'eau dans notre vin, au propre 
et au figuré ! 

A quoi Daniel répliqua par quelques prescriptions complé- 
mentaires. Puis ils parlèrent d'autre chose, et, incidemment, 
M. de Fersac raconta que Mirka. étant allée à la dernière foire 
de Mussidan avec Madalit, y avait retrouvé sa tribu et l'avait 
suivie, le soir, à son décampement. 

i. Voir la Revue des i5 juillet, I er et iô août. 



io8 



LA REVUE DE PARIS 



— Ces filles de Bohème ne peuvent s'accoutumer à la vie 
sédentaire. C'est comme des oiseaux de passage qui, aussitôt 
libres, s'envolent avec les autres! 

Après une demi-heure d'entretien, le comte résuma la con- 
sultation médicale : 

— A^in coupé, point de grande fatigue. Vous serez obéi, 
docteur... C'est que, voyez-vous, j'ai le tort d'oublier par- 
fois que je n'ai plus vingt ans ! 

— Faites un nœud à votre mouchoir ! 

Sur ce mot de risée, ils se levèrent et descendirent. S'étant 
rafraîchi, Daniel prit congé de M. de Fersac et s'en retourna 
au Désert. 

En passant près de l'étang des Ouïmes, il rencontra dans 
une clairière le vieux chasseur de vipères, Claret, en quête 
de son gibier. Le bonhomme avait les jambes enveloppées 
de grossières guêtres en peaux non tannées qui retombaient 
sur ses sabots. Une sorte de sayon en rude toile de charpail 
lui tombait jusqu'aux genoux, serré à la taille par une lanière; 
sa tête aux longs cheveux gris et roides était coiffée d'un 
bonnet en peau de taisson par lui-même confectionné. 

— Hé bien, père Claret, comment va celte main!' 

— Elle est tout à fait guérie, monsieur Daniel ! — fit le vieux 
en étendant sa paume droite, où se voyait la cicatrice d'un 
phlegmon. — Tenez, justement, il y a là une vipère : vous 
allez voir comme je m'en sers, de cette main! 

Et, marchant vers une touffe d'herbe, Claret y farfouilla 
légèrement avec une houssine. La bête, réveillée, se dressa 
furieuse et se lança vers l'homme, la gueule amplement 
ouverte. A ce moment, le chasseur lui présenta le poing 
gauche, muni d'un gant épais en peau de mouton. Pendant 
que la vipère embarrassait ses crochets dans la laine, Claret, 
laissant tomber son bâton, la saisit prestement à la nuque, 
entre le pouce et l'index de la main droite, puis la montra au 
docteur : 

— C'est un beau mâle, — dit-il. 

Daniel examina la bête qui se tortillait désespérément; 
puis Claret fourra sa capture dans une boite en fer-blanc, de 
forme cylindrique, garnie de mousse, qu'il portait en bandou- 
lière . 



L ENNEMI DE LA MORT 



IO9 



— Va retrouver l'autre! — dit-il avec un large sourire qui 
s'épanouissait dans sa barbe hérissée, rognée aux ciseaux. 

— Vous en prenez beaucoup, père Claret? 

— Assez. Je fournis, autour de la Double, tous les apothi- 
caires de Ribérac, Neuvic, Mussidan, Montpaon et Larochc- 
Chalais. 

— Et vous en tirez un bon prix? 

— Oui... Cinq sous, six sous la pièce. Le métier n'est pas 
ingrat. Bien que l'hiver soit morte-saison, tant que les gens 
seront assez nescis pour croire que le fiel de cette bète vous 
aide à suer, que la poudre faite de son corps pilé dans un 
mortier guérit la picote, les mauvaises fièvres, et purge les 
venins, je ne crèverai pas de faim. 

Daniel se mit à rire : 

— Alors vous ne croyez pas à ces remèdes, Claret? 

— En vous demandant pardon... je n'y crois guère. 

— Oh! il n'est pas besoin de vous excuser, vous n'êtes 
pas le seul ! 

— A propos de serpents, — reprit Claret, — je voulais aller 
au Désert pour vous parler de quelque chose; mais, puisque 
vous êtes là, je vais vous le dire... Voici deux fois que je vois 
ce méchant Pirot, le maître valet de Légé, parler en cachette à 
votre berger, dans les landes de Bellesise; la dernière fois, 
c'était jeudi. Connaissant la malvoulance que vous portent 
ceux du château, j'ai pensé que ça n'était pour rien de bon. 
C'est pourquoi j'ai voulu vous le dire : un homme averti en 
vaut deux... 

En s'en allant après avoir remercié le vieux chasseur de 
vipères, le docteur se demandait ce que signifiaient ces col- 
loques secrets de Pirot avec Trigant. Afin de s'en éclaircir, il se 
détourna de son chemin et alla passer à l'endroit où il savait 
que le berger touchait les brebis. 

Le troupeau paissait sur une lande rase, vers le Signal. Il 
était composé de belles bêtes qui avaient remplacé les chétifs 
moutons du pays, trouvés par Daniel à son retour au Désert. 
Le bélier, de l'espèce des mérinos d'Espagne, provenait du 
haras créé par le citoyen Jumilhac en l'an XI : c'était un magni- 
fique animal. Il broutait, un peu à l'écart, sur une petite butte, 
et leva la tête en oyant approcher quelqu'un. Planté solide- 



IIO LA REVUE DE PARIS 

ment sur ses quatre pieds, prêt à choquer pour défendre ses 
brebis, avec son chanfrein busqué, ses cornes enroulées super- 
bement, il se détachait sur les rougeurs de l'horizon comme 
un haut-relief antique, dans l'attitude noble et fière des mâles 
que l'homme n'a pas déshonorés par la mutilation. 

Trigant s'étant avancé, après l'échange de quelques propos, 
le maître lui demanda s'il n'avait pas vu Pirot, ces jours-ci. 

« I\on, il ne l'avait pas vu. » 

— Rappelle-toi bien! 

— Je ne l'ai brin vu depuis plus d'un mois... 

— Tu l'as vu et tu lui as parlé, jeudi dernier, dans les bruyères 
de Bellesise : que te voulait-il? 

Le berger résista longtemps; mais enfin, convaincu de men- 
songe et fortement chapitré, il finit par avouer une partie de la 
vérité : Pirot lui avait dit que Gondet connaissait des herbes 
qui rendaient le « mouton de semence » plus vigoureux et 
faisaient produire aux brebis deux agneaux à la fois si on avait 
soin de leur en faire manger pareillement. 11 n'avait point 
demandé de ces herbes à (iondet, mais celui-ci, passant par là 
une heure auparavant, lui en avait donné de la part de Pirot... 
Et, sommé de les montrer, il tira de son havre-sac une poignée 
d'herbes fraîchement coupées, que Daniel reconnut vite pour 
être des feuilles de belladone et de jusquiame, ces dangereuses 
plantes des sorcières d'autrefois. 

— Ces herbes sont des poisons mortels, entends-tu! — dit 
sévèrement le docteur au berger, qui baissa la tète et protesta 
n'avoir jamais eu l'intention d'en faire usage. 

Ce que Trigant ne confessa pas, c'est que Pirot lui avait 
donné une pièce de dix sols pour lui prouver l'efficacité de la 
recette de Gondet, dont il avait douté d'abord. 

Daniel soupçonnait bien que Trigant lui cachait quelque 
chose et peut-être était moins innocent qu'il ne l'assurait. 
Mais, ignorant le degré de culpabilité du berger, le docteur 
s'en tint d'abord à la résolution de le surveiller étroitement. 

Chemin faisant, Daniel réfléchissait à ces choses. Il semblait 
que Pirot et Gondet eussent voulu empoisonner son troupeau 
et tenté de faire de Trigant leur complice. Mais cela lui parais- 
sait si monstrueux qu'il hésitait à le croire. Et puis, qui aurait 



L ENNEMI DE LA MORT III 

pu les pousser à cette mauvaise action? Le cousin Légé n'était 
pas homme à cela, ce n'était pas son genre : il n'opérait 
qu'avec les apparences de la légalité et n'estimait cpie les 
affaires fructueuses. Quant à M. de Bretout, quelle que fût 
sa haine, Daniel ne voulait pas le supposer coupable d'une 
action basse et criminelle pour la satisfaire. 

Peut-être cette tentative n'était-ellc due qu'au zèle d'un 
subalterne zélé, jaloux de se faire valoir auprès de son maître. 

Il se pouvait aussi que Pirot eût obéi à d'autres incitations, 
et que son acte fût un épisode de la guerre sourde faite au 
docteur avec un ensemble et une continuité qui dénotaient 
un plan précis, une impulsion directrice. M. de Bretout haïs- 
sait ouvertement Daniel et agissait de même, mais beaucoup 
d autres, moins francs et moins courageux, manœuvraient par 
des voies occultes ou obliques. En toute occasion, les gros 
bonnets du pays s'efforçaient de ridiculiser ses projets, de 
faire suspecter ses intentions, d'inspirer de la méfiance pour 
sa science médicale et du mépris pour sa personne. Sauf celui 
de Saint-Michel, les curés de la contrée tâchaient conscien- 
cieusement de noircir et de déconsidérer le promoteur de la 
régénération de la Double, qui avait le grand tort d'être un 
mécréant, et de race huguenote. La plupart, dans leurs prônes, 
faisaient, au besoin, des allusions assez claires à la situation 
irrégulière de Daniel, et insinuaient qu'une vie honteuse était 
la condition naturelle d'un hérétique, d'un parpaillot. 

La gent officielle, le juge de paix, le greffier, les divers 
employés du fisc et presque tous les maires partageaient ces 
préjugés : ils se montraient malveillants, chacun dans la 
mesure de son pouvoir et la limite de ses fonctions. Cette 
attitude avec laquelle s'accordaient çà et là certains actes, les 
manœuvres visibles et souterraines des autorités religieuses, 
les diatribes des notables influents, tout cela peu à peu avait 
créé contre Daniel, chez les paysans, un état général d'hos- 
tilité latente, hostilité contenue encore par la prudence tradi- 
tionnelle des faibles. 

Il était possible, à la rigueur, que la vilenie de Pirot et de 
Gondet fût le résultat spontané des haines aveugles semées 
contre le docteur dans des âmes obscures ; mais plus j:>roba- 
blement elle était née de la conjonction d'une pensée ennemie 



112 LA REVUE DE PARIS 

avec la pauvreté qui, selon un mot cruel, met le crime au 
rabais. 

A ce sujet, Daniel était perplexe. Toutefois, dans son opti- 
misme indulgent, il s'efforçait de croire à un excès de zèle 
et à la malfaisance de deux coquins isolés. 

Peu après cette affaire, Fréjou vint demander au docteur 
une augmentation de l'indemnité que celui-ci lui payait pour 
le dessèchement de son étang : « Le poisson avait beaucoup 
augmenté de prix et le fourrage ne valait guère... A trente 
francs, il y perdait... véritablement. » 

— Ça tombe bien! — répondit Daniel; — je voulais juste- 
ment vous prévenir que dorénavant je ne vous donnerai plus 
rien. Ce que j'en ai fait, c'a été de ma volonté; mais, puisque 
vous êtes fatigué de ne plus avoir la fièvre, vous et les vôtres, 
eh bien ! remplissez votre étang, mon ami ! 

L'homme s'en alla penaud, mais le docteur fut bien étonné, 
un mois plus tard, de recevoir un billet du greffier de la justice 
de paix le convoquant à la requête de Fréjou, qui prétendait 
l'obliger à lui continuer l'indemnité annuelle de trente francs. 

Devant le juge, l'ancien recors Badil, qui avait attrapé 
quelques termes de procédure en accompagnant les huissiers 
et les sergents de jadis, exposa l'affaire de Fréjou à sa 
manière, et. après une sorte d'objurgation lardée de termes 
juridiques souvent basardeux, il conclut à ce que « le sieur 
Charbonnière » fût contraint de tenir son engagement. 

— Que mon adversaire montre cet engagement! — repartit 
le docteur. 

Fréjou avouant n'avoir pas d'engagement écrit, le juge lui 
demanda : 

— Avez-vous des témoins? 

— Mon ami Fréjou, — dit Badil, — n'a pas de témoins : 
il s'est fié à la promesse de son contractant. 

Et il enfila une série de lieux communs sur la bonne foi 
dans les conventions, disant que l'honnête homme n'a qu'une 
parole; qu'une promesse verbale vaut écrit pour les braves 
gens; que la vérité doit passer avant l'intérêt... 

— 11 est aussi édifiant qu inattendu de voir le sieur Badil 
faire ici un cours d'honnêteté, — riposta le docteur. — Mais 



L ENNEMI DE L A MORT 11.) 

laissons ces fadaises! 11 m'a plu de donner bénévolement, 
durant trois ans, une indemnité à Fréjou, parce qu'il avail 
desséché son étang; il me plaît maintenant de cesser de lui 
paver celle indemnité : je cesse. El. comme preuve que je ne 
me suis jamais engage envers lui, m pour toujours, ni pour 
un temps, voici la lettre d'un homme dont la parole vaut peut- 
être bien autant que celle des sieurs Badil et Fréjou réunis. 
Cette lettre est de monsieur le curé de Vauxains, ci-devanl 
curé de La Jemaye, qui seul fut témoin de l'arrangement : 
veuillez en prendre connaissance, monsieur le juge. 

M. des Garrigues, ayant lu la lettre, eut un mouvement 
d'humeur, puis dit à Fréjou, comme à regret : 

Si nous n'avez ni écrit ni preuves, que pouvez-vous 
demander! 1 ... Il ne vous reste qu à déférer le serment au défen- 
deur.. . 

Monsieur le juge, — dit Badil, — nous ne déférerons 
pas le serment parce que noire adversaire est de ces hugue- 
nots qui ne croient pas en Dieu! 

— \ la bonne heure! que ce ne soit pas, au moins, pour 
avoir été convaincu de faux témoignage! — lit tranquillement 
Daniel en riant. 

L'ancien recors, n ayant à cet égard ni la conscience ni le 
casier judiciaire bien nets, resta prudemment coi tandis que 
le docteur s'en allait.. . 

Malgré sa répugnance à reconnaître le mal, cette affaire de 
Fréjou, venant après toutes les autres manifestations hostiles, 
ébranlait l'optimisme bénin de Daniel. Mais ce fut bien autre- 
chose lorsqu'il reçut la visite de l'adjoint de la commune 
chargé de notifier à Sylvia un ordre du procureur du roi : il 
lui était enjoint de se rendre au domicile de sa mère en vertu 
des articles 3~ i et suivants du Code civil, sous peine d'y être 
conduite par les gendarmes. Alors Daniel acquit la conviction 
que les calomnies répandues contre lui, que les querelles et les 
difficultés à lui suscitées partout, que les actes hostiles dont il 
était l'objet procédaient d'un dessein suivi, étaient comme les 
mailles d'un filet dans lequel un ennemi caché s'appliquait à 
l'envelopper. Tout ce qui le touchait seul l'avait laissé calme et 
froid; mais lui enlever Sylvia, c'était le frapper au cœur. C'est 
i cr Septembre 1911. 8 



I 1 4 LA REVUE DE PARIS 

que maintenant il l'aimait profondément : sa beauté, son intel- 
ligence, ses sentiments généreux, l'amour passionné qu'elle 
lui portait, le superbe enfant qu'elle lui avait donné, tout cela 
finalement avait formé entre eux un lien désormais impossible 
à rompre. 

Et puis, ayant vite senti qu'il serait pénible au « père », 
— comme elle l'appelait toujours depuis sa maternité. — 
d'avoir pour compagne une femme ignare, incapable de le 
comprendre en beaucoup de choses, elle s'était faite son éco- 
lière, et. les soirs, étudiait près de lui. L'ardent désir qu'elle 
avait île complaire à son ami la stimulait et lui faisait faire 
de rapides progrès. Depuis sa venue au Désert, elle avait appris 
à lire, écrire et chiffrer d'une façon satisfaisante. Mais Daniel 
ne s'était pas contenté de ces rudiments de savoir; il y avait 
ajouté des notions d'histoire, de géographie et même d'histoire 
naturelle : — une plante rapportée de ses courses, un insecte, 
un caillou, devenaient l'occasion de leçons élémentaires que 
l'élève docile s'assimilait avidement. 

Et cette lille à qui il avait redonné la vie. qu'il avait faite 
sienne par L'amour, dont il avait cultivé l'intelligence et les 
facultés, qu'il avait pour ainsi duc recréée dans son corps et 
son esprit, c'est elle qu'il aurait fallu rendre à une mère imbé- 
cile et vivant avec deux individus méprisables! \h non! 
à cette idée-là, Daniel sentait tout son être se révolter. 

\usMtô| il devina que celui qui menait cette intrigue 
s'était servi de la Cadette pour mettre la justice en mouvement: 
dès le lendemain, il s en fut à Ribéiae dans le dessein 
d'éclairer le procureur sur la moralité de cette mère, et, par 
suite, sur les conséquences de son ordre. 

Introduit près de ce magistrat, — un petit homme à lunettes, 
froid comme le carreau ciré de son cabinet, — le docteur, 
après diverses questions sur lui-même, dut écouter une fasti- 
dieuse harangue, farcie de maximes du bien-vivre officiel et 
bourgeois, qui se termina par une sévère condamnation de la 
situation illégale et immorale où il vivait avec une concubine 
mineure, — circonstance aggravante. 

A cette mercuriale Daniel répondit fermement : « Telle 
quelle, la situation de cette fille auprès de lui était plus 
morale qu'auprès d'une mère concubinant avec deux vils 



L ENNEMI DE LA MORT I I J 



coquins; il vivait honnêtement selon lu nature avec celle 
qu'il regardait comme sa femme: les obligations légales impo- 
sées à l'homme marié, il les remplissait de lui-même sans y 
être contraint: et donc, quoique dans une situation irrégulière, 
il n était pas indigne de quelque intérêt... » 

— Et le scandale, monsieur! — fit le procureur, qui partit 
de là pour adresser à Daniel un second discours où des con- 
sidérations d'ordre purement social se mêlaient à des préoccu- 
pations religieuses. 

De tout cela le docteur inféra bientôt qu'il n'obtiendrait 
pas le retrait de l'ordre donné. 

— Monsieur. - dit-il, -- je suis résolu à épouser la per- 
sonne dont il s'agit. Je vous prie seulement de suspendre 
l'exécution de la mesure par vous décidée jusqu'à ce que des 
arrangements soient pris avec la mère. 

— Quoi! vous feriez votre épouse de cette fille! 
■ — Elle en est digne, monsieur. 

Le magistrat réfléchit, un moment, puis finit par prononcer, 
avec une espèce d'ironie déçue : 

— C'est une action fort courageuse et louable, assurément, 
que de retirer une pécheresse du désordre : je ne veux pas 
vous refuser ce que nous me demandez!... Allez, monsieur, 
je vous félicite! 

Daniel serra les dents et les poings, mais la vision des gen- 
darmes emmenant Sylvia le calma tout à coup : il se contint, 
remercia et prit congé. 



XXI 



L'hiver était venu, âpre et dur, et sévissait sur la Double, 
tantôt noyée sous les pluies, tantôt gelée sous les glaces ou 
ensevelie sous la neige. Dans la maison du Désert, les gens à 
l'abri se chauffaient, assis aux coins de la vaste cheminée... 
Parfois, lorsque le temps était moins mauvais, Mériol et Tri- 
gant allaient couper du bois, curer les rigoles des prés ou 
balayer la feuille des châtaigneraies pour faire la « paillade » 
aux bestiaux. La Sicarie filait sa quenouille de chanvre et 
Sylvia tricotait sa chausse, pendant que le petit Samuel, à 



I 1 6 LA REVUE DE PARIS 

cheval sur un bâton, galopait autour de la grande table avec 
des cris joyeux. Pour Daniel, il travaillait dans sa chambre, 
ou lisait en se promenant. Quelquefois, le front contre une 
vitre de la fenêtre, il observait un rouge-gorge furetant sous 
le hangar, à la recherche d'une araignée tapie dans un trou 
du mur. ou une famille de troglodytes-mignons qui avaient 
établi leur domicile dans un nid d'hirondelles, sous le toit, et 
visitaient minutieusement la maison, de la cave au grenier, 
picorant les insectes et les barbotes engourdis par le froid. 
Puis il appelait Sylvia. dont la \ ue le réjouissait toujours, et 
lui donnait sa leçon journalière, lui révélant la raison d'une 
règle, lui exposant le pourquoi des choses, qu'elle était avide 
de savoir. Elle était heureuse, l'intelligente élève, lorsque, 
pour avoir bien saisi une explication ovi montré quelque intui- 
tion particulière, elle était récompensée d'un sourire ou d'un 
baiser. 

— O père! — disait-elle une fois. — tu m'as sauvé !;i vie, 
tu m'as faite femme, tu m'instruis : je te dois tout! 

Au cours de ces journées paisibles, il arrivait qu'un pauvre 
diable grelottant sous sa limousine trouée vint quérir le doc- 
teur pour quelqu'un des siens. Lui alors chaussai! ses grosses 
bottes et s'en allait à pied avec L'homme, malgré les récrimi- 
nations de la Sicarie, qui lui disait souvent : 

— Tu as bien trop de bonté de te mettre en chemin par un 
temps pareil, et de te donner tant de peine pour des gens qui 
ne t en auront aucune reconnaissance ! 

— Que veux-tu, ma Grande, je ne peux pas les laisser mourir 
s;ins soins!... Admettons qu'ils ne fassent pas leur devoir 
ensuite : il faut d'abord que je fasse le mien. 

Lorsqu'elle entendait ces réponses faites d'une voix douce 
et tranquille, Sylvia sentait son cœur battre plus fort, et, en 
aidant Daniel à endosser sa peau de bique, parfois elle lui bai- 
sait furtivement la main. 

En apprenant la résolution que le docteur avait déclarée 
au procureur, la généreuse fille s'était fort récriée : « Elle 
n'était pas une femme pour un homme tel que lui! Tant qu'il 
la voudrait garder, elle resterait sa servante dévouée: mais 
elle ne voulait pas lui porter tort en l'épousant!... » 

Et Daniel souriait bénignement : 



L E N N E M I D E L A M O R T I I 7 

— \ ois-tu, ma petite. - - répliquait-il, — tu as toutes les 
qualités requises pour faire le bonheur d'un honnête homme : 
ainsi n'aie point de ces craintes. Il te faut bien, d'ailleurs, te 
décider à cela... Voudrais-tu que les gendarmes te vinssent 
prendre pour te mener chez ta mère, comme le dit le papier 
du procureur; 1 

- J'aimerais mieuv mourir que de ne plus être près de toi ! 

Et elle cachait son visage dans la poitrine de son ami, qui la 
baisai I tendrement dans les cheveux... 

Cependant la Cadette, sondée par M. Cherrier qui s'était 
chargé de la négociation, ne se bâtait pas de consentir au 
mariage. C'était, de quinzaine en quinzaine, des remises suc- 
cessives. Elle avait besoin d'y penser, disait-elle avec son 
parler lent et mou. Le notaire avait beau lui remontrer les 
avantages de ce mariage, non pour sa fille, — elle ne s'en sou- 
ciait pas. — mais pour elle-même, I « associée » de Moural. 
comme on I appelait, bien enseignée par Badil, restait froide 
et indécise. 

— Pourtant, — lui disait M. Cherrier. — avec un gendre 
comme le médecin du Désert, vous êtes sûre de ne point mourir 
de faim sur vos vieux jours! 

— On ne sait jamais.. . 

Pressée de questions, la Cadette finit par découvrir ce qui 
lui avait été suggéré par les deux coquins avec lesquels elle 
vivait : « \oilà... un homme tant riche qu'il fût, pouvait se 
ruiner et tout son bien s'en aller mangé... Alors elle voulait 
être sûre, avant... Qu'on lui donnât le moulin de Chantors... 
et elle verrait.. . » 

— Enfin vous accouchez! — s'écria le notaire. — Eh bien, 
ma pauvre Cadette, c'est vrai qu'il y a d'étranges pays où les 
hommes achètent les filles à leurs parents : mais, par chez nous, 
ça n'est pas encore trop la mode : il faudra donc attendre... 

Pendant les atermoiements de la Cadette, monsieur et 
madame de Bretout, après avoir passé l'hiver à Pau. étaient 
revenus à Légé avec les premières hirondelles. Minna n'était 
plus positivement malade, mais sa belle santé de jeune fille 
n était plus qu'un souvenir. Sa fraîcheur avait disparu, ses 
chairs étaient devenues fiasques, et. sur son visage fané, une 



n8 



LA REVUE DE PARIS 



expression de fatigue ennuyée avait succédé à la grâce juvé- 
nile et mutine qui jadis lui seyait si bien. 

Le vicomte de Bretout, lui, avait au contraire beaucoup 
gagné. Il était moins efflanqué, moins osseux ; il s'était rem- 
plumé, physiquement comme financièrement. Toute sa per- 
sonne avait cet aspect satisfaisant de l'homme sain qui fait 
trois bons repas par jour et boit de vieux vin. Cependant on 
n'admirait pas sur sa figure haute en couleur cet air heureux 
de l'homme qui a réalisé un rêve matrimonial doré. C'est que 
son union avec mademoiselle de Légé comportait quelques 
épines secrètes. Depuis son laborieux accouchement. Minna 
s était bien promis de ne plus s'exposer à des souffrances et à 
un péril dont l'idée seule la faisait encore frissonner. Comme 
elle n'aimait pas son mari et qu'elle était naturellement froide, 
elle s était facilement tenu parole. Le vicomte était donc 
veuf dans le mariage, et cette condition bizarre et désagréable 
le gênait fort. Outre qu'il était d'un naturel assez exigeant, il 
se rendait très liien compte de tout ce que sa position d'époux 
d'une femme mariée sous le régime dotal et sans enfant avait 
de précaire et d'incertain. 11 entrevoyail dans le lointain une 
éventualité possible que la santé de sa femme pouvait même 
rendre, un jour ou l'autre, probable. Que madame de Bretout 
vînt à mourir sans postérité, il retombait comme devant gen- 
tilhomme pauvre cl besoigneux. Vprès toutes les peines que 
son oncle et lui s'étaient données pour conquérir cette héritière, 
c'était une triste perspective, qui, fréquemment définie par son 
imagination, lui donnait un air soucieux. 

Minna remarquait les inquiétudes de son mari : elle en 
devinait la cause et en riait sous cape. Quelquefois, lorsque 
M. de Bretout s'cllbrçait de l'émouvoir par des protestations 
de tendresse chaleureuse, elle prenait plaisir, en feignant de 
le plaindre, à se moquer de lui par des propos à double sens : 

— Pauvre ami! que deviendriez-vous si je mourais! 

Lui sentait bien l'ironie méchante de cette équivoque et s'en 
irritait, — sans le témoigner toutefois, tant il comprenait la 
nécessité de ménager sa femme. 

Dans l'état d'esprit inquiet et fâché où il se trouvait, le 
vicomte était enclin à rechercher à quelle suggestion obéissait 
sa chère épouse. 11 la jugeait incapable d'avoir conçu toute 



L ENNEMI DE L A MORT 



"9 



seule, elle si dévote, le projet de se soustraire au devoir con- 
jugal, et il en déduisait qu'un tiers lui avait signalé le danger 
qu'une nouvelle maternité lui ferait courir. Mais qui pouvait 
l'avoir effrayée au point de lui faire prendre un aussi extrême 
parti!' Les soupçons de ce mari encoléré ne s'arrêtèrent pas 
sur le docteur Gauriac, qui, après les couches «le Minna, 
était pourtant venu souvent au château, mais allèrent droit à 
Daniel, qui, eu égard aux circonstances, ne pouvait cependant 
guère être suspecté. Celte inculpation toute gratuite flattait la 
passion du vicomte : il se satisfaisait de renforcer sa haine 
par des motifs nouveaux, reconnaissant, à part lui, tout ce que 
ses prétendus griefs avaient de futile et de ridicule. Il ne 
s'apercevait même pas. dans son aveugle animosilé. qu'il s'en 
forgeait d'aussi absurdes que les premiers. \ toul cela, d'ail- 
leurs, à l'instinctive antipathie que M. de Bretout avait d'abord 
éprouvée pour Daniel se joignait une sorte de méfiance rétro- 
spective : il se prenait à révoquer en doute l'innocence des rela- 
tions de Minna avec son cousin: il avait des accès de rage 
froide, à songer que peut-être c'était l'ancien amant de sa 
femme qui l'avait fait mettre en interdit et se gaussait de lui 
maintenant. Aussi bien gardait-il une espèce de mécontente- 
ment jaloux que sa femme eût été assistée dans ses couches 
par celui-là même qu'il exécrait. 

Un autre dépit agitait encore le gentilhomme. 11 n'avait pu 
voir Sylvia, lors de son incartade au Désert, sans être frappé 
de sa beauté. La manière digne dont elle avait relevé son impo- 
litesse l'avait moins froissé qu'étonné. 11 enviait au docteur 
cette belle fille dévouée, fière, et la comparait secrètement à 
sa femme toujours maussade, agressive et flétrie en pleine jeu- 
nesse : il faisait à Daniel un nouveau grief de son bonheur. II 
n'était pas jusqu'au petit Samuel qui n'excitât en lui une sourde 
colère : le malheureux se disait qu'un bel enfant comme celui-là 
eût flatté son orgueil paternel et surtout assuré son avenir. 

Tous ces divers sentiments fermentaient en M. de Bretout 
et fomentaient sa haine contre Daniel, haine que Minna, dans 
sa légèreté imprudente, exaspérait par des réflexions caus- 
tiques et des sarcasmes blessants. 11 était à présumer que cette 
haine, à la première occasion, se traduirait par des actes. 

Klle éclata, en effet, à une foire de Ribérac où le docteur se 



I20 LA REVUE DE PARIS 

trouvait en compagnie de M. Cherrier. Pendant que le notaire 
débattait le prix d'une paire de vaches avec le ci-devant curé 
de La Jemaye, Daniel parlait au métayer, qu'il avait soigné- 
peu auparavant et guéri d'un « méchant rhume tombé sur la 
poitrine », — ainsi que disait l'homme. — Pendant cet entre- 
tien, le docteur avisa tout à coup M. de Bretout, qui. l'ayant 
aperçu, laissait là des amis avec lesquels il venait de déjeuner 
et se dirigeait vers lui, la face enluminée. 

Entre les prétendus griefs qu'avait le mari de Minna contre 
le docteur, un seul était avouable, encore qu'absurde: ce fut, 
naturellement, celui que le colérique gentilhomme prit comme 
entrée en matière: 

- Eh bien, monsieur le médecin. — dit-il arrogamment à 
Daniel, sans le saluer, — ètes-vous enfin disposé à recevoir le 
salaire qui vous est dû? 

— Comme j'estime qu'il ne m'est rien dû, je n'ai rien à 
recevoir, — répondit tranquillement Daniel. 

Moi, je «lis qu'il vous est dû, et j'entends vous payer sur 
l'heure! — répliqua M. de Bretout. 

— Je vous répète qu'il ne m'est rien dû et que. par consé- 
quent, je ne recevrai rien. 

— Ne faites donc pas le fier : vous n'en avez pas les moyens! 

— Ce n'est pas à vous de me reprocher ma pauvreté : il y a 
deux ou trois ans, vous étiez encore plus gueux que moi! — 
repartit Daniel. 

- Aujourd'hui, toujours, j'ai de quoi vous payer, mauvais 
médicastre! — s'écria le vicomte, en prenant trois ou quatre 
louis dans son gousset. — Attrapez ca, - - ajouta-t-il en les 
présentant au docteur. — ou bien... 

— Allons, allons, monsieur de Bretout! — faisait le curé, 
conciliateur. 

— Ou bien quoi? — demanda froidement Daniel. 

— Je vous les flanque à la figure ! 

Et, joignant l'action aux paroles, le vicomte jeta les louis 
au visage de Daniel. 

Celui-ci riposta par un maître coup de poing, qui envoya 
son adversaire aveuglé à quatre pas en arrière, dans les bras de 
ses amis accourus qui l'emmenèrent saignant et hurlant de rage. 

— Ma foi, monsieur le docteur, — dit le bon curé, — vous 



L EN N EM1 DE LA MOU T 121 

avez eu de la patience; pourtant elle \ous a échappé, à la fin, 
et vous avez cogné un peu fort!... Mais cela est arrivé à de 
grands saints, — ajouta-t-il avec indulgence, — témoin saint 
Pierre, qui coupa l'oreille du nommé Malchus! 

— Avec tout ça, - - dit M. Cherrier à Daniel, comme ils 
s'en retournaient, mon pauvre garçon, te voici une 
affaire sur les bras! Car tu penses bien que le Bretout voudra 
te tirer du sang pour venger celui de son nez! 

— Sans doute! Mais comment éviter cela lorsqu'ona maille 
à partir avec des forcenés de ce genre? 

— Et t'es-tu battu déjà? 

— Oui, j'ai l'ait «elle bêtise à Montpellier. 

— Et comment t'en es-lu lin'! 1 

l'as trop mal pour un débutant : j'ai cassé une patte à 
mon homme. 

— Alors, je ne suis pas inquiet pour loi! 

— L essentiel, voyez-vous, monsieur Cherrier, c'est d'avoir 
du sang-froid... Ce qui est beaucoup plus ennuveux. que le 
combat lui-même, c'est les préliminaires, les négociations. 
les diseussions des témoins, 1rs références à leurs mandants, 
les pointillements sur un détail, et puis tous les dérangements 
que 1 on est obligé de causer à ses amis, sans compter les siens 
propres... 

— Moi. je suis à la disposition, tu sais! — dit vivement 
M. Cherrier. 

— Je vous remercie : j'accepte volontiers, et j'espère que 
M. de Fersac voudra bien aussi m'assister... Mais cela sera, 
en raison (\r l'éloignement respectif des témoins, cinq ou six 
jours peut-être d'allées et de venues, de pourparlers, de com- 
munications et de perte de temps avant d'en finir : on ne 
sait sur quel pied danser, en attendant! 

— Tu prends les choses du bon côté. 

— Du moins mauvais... Je vous assure pourtant que je sens 
bien tout ce qu'il y a d'absurde à risquer de se faire tuer par 
un fou pareil!... S'il ne s'agissait que de moi seul, je l'enver- 
rais paître tout son saoul. Mais, avec les préjugés actuels, 
un homme qui refuse de se battre est déshonoré, ou tout 
au moins déconsidéré. Or, comme j'ai besoin de conserver 
ma réputation, mon crédit moral et le peu d'influence que 



122 LA REVUE DE PARIS 



je puis avoir, pour consacrer le tout à la régénération de la 
Double, je n'hésite pas à me mesurer avec le sire Tancrède- 
Roland-Guyon de Bretout, mon noble cousin par alliance ! 

— C'est beau, la jeunesse! — fit M. Cberrier. 

Au gué de la Risone, chacun prit son chemin pour rentrer 
chez soi. 

Ainsi que l'avait prévu le docteur, il fallut une semaine 
aux témoins pour se joindre, discuter les conditions de la 
rencontre, et remplir toutes les formalités protocolaires. Pour- 
tant Daniel avait dit à M. de Fersac et au notaire : « Les 
armes, le jour, le lieu, j'accepte tout ». Mais un des témoins 
du vicomte était un de ces gens épineux qui multiplient les 
difficultés à propos de toutes choses, et qui, lorsqu'on leur a 
concédé ce qu'ils demandent, n'en veulent plus, crainte de- 
quelque piège caché. 

Enfin, par une belle matinée de la lin de mai. les deux 
adversaires se rencontrèrent sur la lande du Drac. C'était un 
plateau environné de taillis de chênes, d'où s'enlevaient des 
brouées légères, vite fondues au soleil levant. I ne faible rosée 
nocturne s'évaporait sur les bruyères et les brandes, d'où 
s'envolaient, portés par une petite brise de l'est, tics fils de la 
Vierge argentés. Des geais criards se poursuivaient dans les 
arbres, et', au loin, faiblement, s'oyait la corne d'un chasseur 
huchant ses chiens. Contre l'ordinaire dans la Double, le ciel 
était sans nuages, et dans l'air frais Bottaient de délicieux par- 
fums svlvestres. C'était un de ces jours où l'on se sent plus 
allègre, où la joie de vivre fait briller les yeux et gonfle le cœur. 

Pendant que les témoins mesuraient la distance cl prenaient 
les dernières dispositions, les deux adversaires attendaient. 
Daniel avait cassé une ramille de brande et examinait curieuse- 
ment une mignonne petite araignée verte qui montait et descen- 
dait, tout effarouchée. Le vicomte, lui, semblait soucieux. Non 
pas qu'il eût peur, car il était brave, de cette bravoure gasconne 
un peu avisée et avantageuse, mais une désagréable pensée le 
travaillait. 11 lui semblait avoir lu dans les yeux de Minna 
une certaine indifférence égoïste sur le résultat de la rencontre ; 
et il se disait : « Elle aurait vite porté mon deuil!... » 

Les témoins achevaient de charger les pistolets, lorsque tout 



l'ennemi DE LA MORT 12^ 

à coup Sylvia sortit d'un taillis proche et s'avança vers le 
petit groupe. 

— C'est ridicule! — s'écria M. de lirctout; — cette fille 
vient nous empêcher de nous hattre ! 

— Tu te trompes, monsieur! — riposta Sylvia, les yeux 
brillants ; — je viens pour aider à t 'emporter ! 

Le vicomte, qui avait cru à une scène concertée, se tut, 
déterré suintement. 

— A a-t'en ma fille, retourne à la maison! — dit Daniel à 
Sylvia, cpii, faisant mine d'obéir, rentra dans le bois. 

\ vingt pas de distance, M. de Kersac avait planté son 
makila par la pique et la canne d'un témoin de l'adver- 
saire. Les deux combattants mi- en place, le pistolet haut, 
firent feu ensemble au commandement. Le chapeau du docteur 
vola derrière Lui à ili\ pas et M. de Bretoul tomba sur son 
séant, une halle dans La cuisse. 

■ — ■ Je regret le de vous avoir atteint, --fit Daniel en s'ap- 
prochant du vicomte. 

— Et moi, je regrette de ne vous avoir pas tué! — repartit 
M. de Bretout, furieux. 

— Ce ne sera rien, -- dit le docteur Gauriac, après avoir 
examiné la plaie à nu. 

On alla quérir une bourrique aux environs, et le blessé fut 
ramené au château, assis en meunier sur la bastine. Voyant 
son gendre arriver en ce piteux équipage, M. de I^éyé leva 
les épaules et rentra dans son cabinet. 

Quant à Minna, elle accueillit son mari avec d'aigres récri- 
minations : 

— Vous voilà bien arrangé!... Mais il faut convenir que 
tous ne l'avez pas volé!... Nous aviez trop bien déjeuné, 
l'autre jour, à Ribérac : cela vous apprendra! 

Vu Désert, Sylvia pleurait de joie dans les bras de Daniel 
en disant : 

— père ! père ! 

W1I 

«... Par ces motifs, le tribunal déclare ledit Jean-Jacques 
Daniel Charbonnière coupable du délit de blessures volon- 



12^ LA REVUE DE PARIS 

tuires sur la personne de Tancrède- Roland-Guy un, vicomte 
de Bretout, pour réparation de quoi le condamne en six mois 
de prison, deux cents francs d'amende et aux dépens liquidés 
à cent vingt-neuf francs soixante-onze centimes ; 

» Fixe au maximum la durée de la contrainte par corps. » 

— Ces messieurs de la justice du roi ont la main vraiment 
lourde! — dit au comte de Fersac M. Cherrier, qui, sorti pour 
prendre l'air, était rentré pendant le prononcé du jugement. 

— C'est que, voyez-vous, ces justiciards sont incapables 
de distinguer le brave homme qui blesse loyalement son 
adversaire, en exposant sa vie, du lâche gredin qui troue la 
peau d'un ennemi sans risques ni péril! — répondit le comte 
en haussant les épaules. 

- C'est tellement vrai ce que vous dites, monsieur, qu'ils 
appliquent dans l'espèce des articles du Code pénal qui ne 
s'\ ajustent nullement, sinon par une interprétation odieuse- 
ment abusive!... Car enfin il n'y a pas de loi qui punisse Le 
duel!... 

En s'en retournant, le notaire, après avoir copieusement 
récriminé, détesté la justice et maudit les juges, interrogea 
le docteur : 

— Que vas-tu faire? 

- Om voulez-vous que je fasse! Plutôt que d'être enfermé 
six mois, je préférerais servir encore de cible au grand sire de 
Bretout! Mais je a'ai pas le choix. Quant à en appeler à 
Péiïgueux, c'est bien inutile. L'abbé de Bretout, qui m a si 
bien fait saler par son ami le président du tribunal, et ses con- 
frères les pacanaristes ont le bras long et des al'lidés partout 
dans la magistrature. Soyez sûr que les gens de là-bas ne 
voudraient pas dédire leurs collègues d'ici. Ce n'est pas la 
peine de faire de nouveaux frais : il y en a déjà bien assez! 

— Si ce n'est que ça qui t'empêche, tu sais que je suis là! 

— Merci, mon excellent ami! — fit Daniel en pressant la 
main du notaire. — Ce qui m'empêche, c'est la conviction de 
l'inutilité de l'appel... 

Pendant la semaine qui suivit, le docteur mit tout en ordre 
chez lui, arrangea ses affaires et donna une procuration géné- 
rale à M. Cherrier alin qu'il pût le remplacer pendant son 
absence. La veille du jour où expirait le délai d'appel, tous 



L ENNEMI DE LA MORT I a 5 

ceux du Déserf, moins le berger, suspect, étaient assemblés 
clans la chambre de Daniel, avec le notaire, pour lui faire leurs 
■adieux. Comme il avait le pressentiment que ses ennemis 
chercheraient à l'atteindre en lui enlevant Sylvia, le docteur lit 
ses recommandations particulières à cet égard, et les termina 
en montrant une cachette ménagée dans l'épaisseur des murs, 
qui s'ouvrail par un secret au fond d'un placard à serrer le 
linge : 

— C'est là que se réfugiaient les pasteurs ambulants traqués 
par les soldats du roi. \ mis en userez si vous vous trouve/, dans 
le cas de le faire. 

Depuis sa condamnation. Daniel avait tant prêché son 
monde que tons étaient calmes, en dépil de leur tristesse. 
même la Grande, qui d'abord avait parlé de prendre une 
fourche de fer à l'intention des gendarmes, - même la pauvre 
Sylvia. qui. pâle et défaite, se maîtrisait à grand'peine. 

Mais lorsque Daniel, après les avoir tous embrassés, la tint 
sur son cœur étroitement serrée, il sentit aux sanglots muets qui 
soulevaient la poitrine de la généreuse fille, aux frémissements 
convulsifs de tout son être, combien lui était cruelle et dou- 
loureuse cette longue séparation, avec la pensée des souffrances 
qui attendaient son ami prisonnier. Il la garda, un moment, 
ainsi pendue à son col, la consolant par de gentilles paroles et 
d'affectueuses caresses. Puis, la voyant un peu réconfortée, 
il lui donna un dernier baiser au front et sortit. 

Dans la cour. Mériol avait chargé sur la bourrique un porte- 
manteau renfermant du linge et des bardes. Tous deux s'en 
allèrent, accompagnés, un bout de chemin, par M. Cherrier. 
Mon ami, — disait le notaire, — tu es plus crâne que 
nous autres tous. C'est toi qui prends le plus doucement ce 
gros ennui ! 

— Dans toutes les choses qui ne dépendent pas de notre 
volonté, c'est ce qu'il y a de mieux à faire, voyez-vous, 
monsieur Cherrier. 

Ils atteignaient alors le grand chemin de Ribérac. Après une 
cordiale étreinte, les deux hommes se séparèrent, et M. Cher- 
rier revint sur ses pas. la tète basse, fort mélancolique. 

Daniel et Mériol cheminèrent silencieux jusqu'à l'arrivée. 
Le docteur s'entretenait avec ses pensées, et le vieux domestique 



126 LA REVUE DE PARIS 

n'était pas plus bavard que d'habitude. Pourtant, lorsqu'ils 
furent devant la prison, devant cet ancien couvent aux murs 
noirs, aux rares baies grillées, Mériol laissa échapper cette 
piteuse exclamation : 

— Oh! 

Daniel, lui ayant serré la main, s'empara du porte-man- 
teau et heurta résolument à la porte. 

Le judas s'ouvrit, et, après un petit colloque, une voix rude 
lui apprit que pour le recevoir il fallait un ordre du parquet. 

Au parquet, après une longue attente, le procureur du roi 
délivra cet ordre de mauvaise grâce. ( l'est que le docteur, en se 
constituant volontairement prisonnier, réduisait à néant la 
réquisition adressée aux gendarmes aux lins de l'arrêter, le 
lendemain, et de le conduire en prison, le cabriolet aux poings, 
à titre » le salutaire exemple. 

Muni du papier, Daniel vit s'ouvrir la lourde porte ferrée, 
lui erroné promptement et ensuite mené dans une vaste 
chambre où se trouvaient déjà cinq hommes. 

L'un était un pauvre vieux en cheveux blancs, au nez rou- 
pieux. aux paupières enflammées par une blépharite chro- 
nique, emprisonné pour mendicité. A côté de lui était assis un 
paysan à la figure terreuse et dure, condamné à quatre mois 
pour \(d. et entré de la veille. Le troisième, un vieux récidi- 
viste hirsute et souriant, était incarcéré pour grivèlerie. 
Le quatrième était un mauvais sujet de garçon charpentier, 
puni de trois mois pour avoir traîtreusement blessé d'un coup 
de compas un sien compagnon, au hasard d'une rixe. Enfin le 
dernier, nommé Perducat, était un de ces dangereux vaga- 
bonds, écumeurs de grands chemins, qui pénètrent de gré 
ou de force dans les habitations, volent une poule ou un sac 
d'écus, selon l'occasion, assomment d'un coup de trique et, au 
besoin, jouent adroitement du couteau. 

Ce gredin, destiné au bagne ou à l'échafaud, était, à l'an- 
cienneté, le « prévôt de chambrée », et il exerçait despoti- 
quement son autorité grâce à son audace et à sa supériorité 
dans le crime. , 

— Camarade, — dit-il à Daniel après quelques propos pré- 
liminaires. — il est d'usage, lorsqu'on arrive au clou, de payer 
sa bienvenue aux pégriots. Comme tu m'as l'air d'un bour- 



L ENNEMI DE LA MORT 12" 

geois argenteux, je te taxe à deux poulets rôtis et piqués et à 
trois bouteilles de vin... A six, il n'y a pas de quoi se rincer le 
bec, mais « le comte du Guichet» n'en veut pas donner plus 
d'une chopine par figure. 

— Mon ami. — répondit posément Daniel, - - je n'ai pas 
coutume cl être commandé ni taxé. Vous connaîtrez cela aisé- 
ment, rien qu'à me regarder bien dans les yeux. 

Et, lui-même attachant sur l'autre ce regard fixe et térébrant, 
qui dompte les bêtes féroces, au bout de quelques secondes, 
il lui (il détourner la tête. 

— Je suis médecin, — ajouta-t-il ensuite, --je vais vous 
tàter le pouls. 

Et, saisissant le poignet du « prévôt », il exerça une pres- 
sion progressive et régulière comme l'action d'un étau, ce qui. 
au bout d'un instant, lit geindre le bandit : 

— Aï, ! 

— Vous voilà convaincu, n'est-ce pas, (pion ne me lait pas 
marcher? — reprit Daniel. 

— Nous êtes fort! il n'y a pas à duc - fit L'homme avec 
un sourire ambigu; - vous pouvez faire tout ce que vous 
voudrez ! 

— Je ne fais pas tout ce que je peux, mais seulement ce que 
je dois! — répliqua le docteur. — Et maintenant, retournez 
à vos cartes. 

Débarrassé de Perducat, il s'assit sur un banc et regarda 
autour de lui. La chambre contenait une dizaine de lits de 
sangle ou à tréteaux de bois, garnis d'une paillasse et d'une 
couverture. Dans le milieu, une table graisseuse où était 
posée une cruche ébréchée. Les murs nus, jadis blanchis à la 
chaux, décrépis par endroits, étaient couverts d'inscriptions, 
de noms, de dates et de dessins grossièrement obscènes. Le 
plafond était fait de solives mal équarries et le plancher de 
carreaux en terre cuite rouges et poussiéreux. A une extré- 
mité, une fenêtre à barreaux de fer entre-croisés, près de 
laquelle jouaient les prisonniers, éclairait mal la pièce. Dans 
un angle s'ouvrait un petit réduit où était placé le baquet aux 
nécessités, qui répandait une abominable odeur. 

Autour des deux joueurs, qui se tenaient à cheval sur un 
lit, face à face, les autres prisonniers suivaient la partie. Seul, 



128 LA REVUE DE PARIS 

accroupi dans un coin, le paysan demeurait sombre et ne 
souillait mot, l'œil inquiet ainsi qu'une bète sauvage récem- 
ment capturée. 

Une heure avant le coucher du soleil , quand le grillage 
serré ne laissa passer qu'un jour insuffisant, le jeu cessa et 
chacun s'allongea sur son lit en attendant la soupe. 

Pour tuer le temps, le vieux récidiviste raconta comment 
il courait toute la France, vivant le mieux du inonde, aux 
dépens des hôteliers, --jeté à la porte, le plus souvent, au 
moment de payer l'écot, — avec un coup de pied au derrière. 
par-ci par-là, mais rarement livré aux gendarmes comme ça 
venait de lui arriver. — 11 calculait que. sept fois sur dix, il 
s'en tirait les braies nettes, et, à ce propos, faisait des 
remarques sur le caractère des aubergistes. Les gros et gras 
étaient plus faciles; les maigres et jaunes, plus hargneux. 
Les premiers riaient parfois du tour, les seconds eu rageaient 
immanquablement. Ceux-ci avaient le coup de pied plus fré- 
quent et seuls requéraient les hirondelles de potence. 

\ l'égard des victuailles, il avait étudié la cuisine des diverses 
provinces. Il se rappelait avec délices lc> foies de canard 
d'Auch en Gascogne, les lièvres à la royale du Périgord. 
les andouillettes de Troyes en Champagne, le veau de 
rivière de la vallée d'Auge, le gras-double à la Lyonnaise, 
la choucroute de Strasbourg, la volaille de Bourg-en-Bresse, 
la morue en brandade de Marseille, les canetons de Rouen el 
les gigots de pré-salé de < ruerart.de. 

De même avait-il fait pour les boissons. Comparant les 
divers liquides entre eux. sans dédaigner la bonne bière du 
Nord, ni faire fi de l'excellent cidre du Calvados, il concluait 
en faveur du vin rouge et blanc, — de Bourgogne ou de Bor- 
deaux : il n'était pas exclusif. 

Tout bien considéré, il avait adopté ce genre de vie joviale 
et facile et en démontrait l'excellence par des arguments en 
forme. « La fin de tout homme était de se repaître et le vol 
avait pour but de se cotonner le moule du gilet, mais c'était 
un moyen dangereux qui menait loin quelquefois. Au. con- 
traire, avec son système, on vivait bien et on ne risquait jamais 
que huit jours de geôle, quinze au plus... » 

— Oui, — interrompait le prévôt. — mais ça manque de 



L ENNEMI DE LA MORT I2Q 

largues!... Moi, quand j'ai estourbi un pan te. j'ai de la braise 
et je fais la noce complète... 

Et, en guise d'exemple, il conta comment, après avoir déva- 
lisé près de Lormont un marchand de porcs, non sans l'avoir 
quelque peu assommé, il avail fait carousse, quinze jours 
durant, à Bordeaux, dans le quartier Mériadeck. .. 

A ce point de son discours, il y eut un grand bruit de ferraille 
à la porte, et le geôlier entra, suivi de sa femme, qui portait la 
soupe dans une ample terrine vernissée. 

« Et dire qu'il faut vivre six mois avec de pareils misé- 
rables! » pensait le docteur. 

Tous les prisonniers s'assemblèrent autour de la table, sauf 
Daniel, qui resta sur son lit. 

— \ ous ne voulez pas manger: 1 — lui demanda la femme. 

— Ce soir, je n'ai pas faim. 

— Il a encore les poulets dans le ventre! — dit à demi- 
\oixle vieux à barbe grise. 

Ayant ouï la réponse du docteur, le geôlier le tira à part 
dans le corridor : 

— Je vois bien que vous n'avez point accoutumé de vivre 
avec de telles canailles. — murmura-t-il. — Si vous voulez, 
je puis vous mettre à la pistole, dans une petite chambre 
propre où vous serez seul... Ça ne vous coûterait pas bien 
cher : trente livres par mois... et puis nous nous arrangerions 
pour votre nourriture. 

— Je vous remercie de la proposition. Mais j'ai le ferme 
dessein de faire ma peine dans le lieu où je dois être en con- 
formité du jugement, sans chercher à en sortir, soit par argent, 
soit d'autre manière. 

— Comme vous l'entendrez! — fit le geôlier, quelque peu 
surpris. 

Et il rentra dans la pièce avec le prisonnier. 

Cette nuit-là. Daniel ne dormit guère. Sa pensée s'envolait 
vers le Désert et se représentait la désolation de la famille 
privée de son chef. La violente opposition du milieu paisible 
et honnête de sa maison avec celui de la prison, ignoble et 
infect, le frappait vivement. Le contraste de cette société de 
coquins vicieux ou criminels avec celle de son cher petit 
Samuel, de sa bien-aimée Sylvia, de la bonne géante qui 

I er Septembre 1911. 9 



l3o LA REVUE DE PARIS 

l'avait éle\r, du taciturne Mériol. si dévoué, Lui rendait La 
situation présente plus pénible. A l'idée que cette cohabita- 
tion devait durer six mois, il soupirait. Toutefois il s'efforçait 
de prendre courage et de se résigner à L'inévitable. 

« Pourquoi s'affliger? — se disait-il, — ne sais-jc pas que 
la plupart des hommes sont égoïstes, méchants et injustes; 1 
Cela étant, ne devais-je pas être préparé à tout ce qui m ar- 
rive? L'homme sage doit tout souffrir avec constance, recevoir 
également les plaisirs et les peines, les honneurs cl I igno- 
minie. Je suis enfermé ici. mais ma pensée est libre et ma 
conscience en p;ii\. Je ne changerais pas de condition avec 
ceux qui m'ont mis dans cette geôle. S'il leur reste néan- 
moins quelque sentiment de la justice, ils doivent avoir îles 
remords : s'il ne leur en reste pas l'omhre. ils sont encore plus 
à plaindre! 9 

Tant qu'il était seul en cause, malgré La privation de sa 
liberté, la révolte de ses délicatesses, les souffrances de son 
cœur, Daniel réussissait à se soumettre : il acceptait son état 
présent comme un de ces faits contingents auxquels L'homme 
est sujet depuis la naissance jusqu'à la mort. Mais ce stoï- 
cisme lui (Mait plus difficile pour les siens : l'idée que sa douce 
Sylvia soutirait en lui le peinait fort. Kl puis il avail laissé un 
pauvre diable gravement malade : qui le soignerait et lui don- 
nerait les remèdes nécessaires? Personne, l'tut-è Ire ce malheu- 
reux mourrait-il faute de soins! Celte idée tourmentait le 
docteur et le faisait s'agiter sur sa méchante paillasse. 

>t \insi s'enchaînent les choses humaines, — songeail-il. — ■ 
Parce que ma cousine Minna est une folle tête; parce que son 
mari a de moi une aversion aussi violente qu'absurde; parce 
qu'il avait trop bien déjeuné, l'autre jour; parce que je I ai 
blessé eu tirant an hasard: parce que son oncle l'abbé a beau- 
coup de crédit à Ribérac; parce que les-juges de l'endroit ont 
la conscience large, il faudra peut-être que ce pauvre Praleau 
meure de la pleurésie qui le lient couché sur un grabat dans 
sa cabane de charbonnier... » 

Et Daniel soupira encore. 

\ ce moment, il ouït comme un souffle auprès de son lit : 
étendant vivement les mains, il saisit un des poignets et la 
tignasse crépue du prévôt de chambrée. 



L ENNEMI DE LA MORT l.il 

— Ah! c'est toi, bandit! 

Et, pour un instant, oubliant sa philosophie, le bon docteur 
administra dans les ténèbres et sans bruit quelques solides talo- 
ches au gredin, après lui avoir arraché une cheville de fer 
dont il était armé. 

— Va te coucher! et n'\ reviens pas : je t'étranglerais! 

Mai- le chenapan n'eut pas le temps de renouveler sa tenta- 
tive. Le lendemain malin, tandis que Daniel donnait une con- 
sultation au vieux mendiant qui lui demandait un remède 
pour se- yeux, le geôlier entra dans la chambre, et, s'adressant 
au prévôt, lui dit : 

— Perducat, faites votre baluchon. Vous partez dans une 
heure. 

■ — Et pour aller où ? 

— 11 paraît que là-bas. à Bordeaux, ils ont quelques petites 
choses à vous demander. 

Malgré sa grossière jactance, l'homme demeura interloqué. 
Mais, à peine le geôlier sorti, il dit aux camarades : 

— Vous autres, ne parlez pas de ce que je vous racontai 
hier soir! 

Le docteur ne fut pas fâché d'être débarrassé de ce dange- 
reux personnage. Non pas qu'il en eût peur, mais l'obliga- 
tion de se tenir sur ses gardes, jour et nuit, l'ennuyait. Dès 
lors toutes se- préoccupations se reportèrent sur Sylvia. Il 
craignait que la Cadette, incitée par d'autres, ne renouvelât 
son entreprise, maintenant qu'il n'était plus là pour défendre 
sa lille contre elle. ( !eux qui avaient obtenu l'ordre de remettre 
Sylvia entre les mains de cette mauvaise mère allaient cer- 
tainement revenir à la charge, tandis qu'il était bouclé dans 
cette prison : malgré la vaillance de son amie, Daniel n'était 
pas tranquille. 

Ses inquiétudes n'étaient que trop raisonnables. Quelques 
jours après son incarcération, la Cadette vint au Désert, et, 
n'osant pas entrer à cause de la Grande, fit appeler sa fille 
dans l'allée de marronniers par le berger. Sylvia étant venue, 
l'associée de Moural la pressa vivement d'abandonner « le 
monsieur », qui était à moitié ruiné et avait contre lui tous 
les gros bonnets du pays. 

— Avec lui, c'est la misère qui t'attend! 



l32 LA REVUE DE PARIS 

Cette mère pleine de sollicitude avait trouvé pour sa fille 
une bonne place, « une de ces places comme il n'y en a pas 
treize à la douzaine ». Et, sur la demande de Sylvia, elle lui 
apprit que cette place extraordinaire était au château de Légé, 
— « chez les rois de la Double ! » — Après cela, elle en énu- 
méra longuement tous les avantages, avec des détails fasti- 
dieux, comme si elle eût voulu faire consentir sa tille par 
lassitude. 

— Tout ce que tu me peux dire et rien, c'est tout pareil! — 
répondit Sylvia lorsqu'elle eut terminé. — Fût-il le plus misé- 
rable de la contrée, eùt-U contre lui tous les gens des alen- 
tours, riches et pauvres, je ne quitterai jamais un homme 
qui vaut plus que tous les autres ensemble! 

— Regarde moi ça! — fit la Cadette, en exhibant un louis 
d'or. — C'est pour toi, comme étrenne d'entrée 1... 

— Faut-il que tu vailles peu! — s'écria Sylvia. Tiens I 
j'ai honte d'être ta fille! 

Et elle s'en alla... 

Peu de jours après cet assaut, en revenant de porter le 
«, merenda », ou collation, à Mériol, qui travaillait dans une 
pièce de terre à quelque distance de la maison. Sylvia ren- 
contra M. de Bretout chassant, bien guéri de sa blessure. 

— Ta mère t'a parlé, Sylvia, — dit-il en l'arrêtant sur une 
sente; — pourquoi ne lui veux-tu pas être docile?... Mens à 
Légé, chambrière : tu y seras heureuse comme une reine!... 
Ma femme n'est pas ma femme... comprends-tu? Mens : tu 
seras la véritable dame de Légé! 

— Ecoute, monsieur! Entre toi bien riche et le père de 
mon drôle bien pauvre, je ne balancerai pas une minute! 
J'aime trop mieux rester sa servante au Désert que d'être ta 
femme non pas en cachette, mais ta vraie femme épousée 
devant le curé, si ça se pouvait! 

— Ça se pourrait, si tu voulais, un de ces jours!... 

— Heureusement, il n'y a personne pour t entendre ! — fit 
Sylvia, tournant les talons. — i\e pense plus à ça, monsieur! 

■ — Sylvia!... 

Mais elle, secouant la tète, s'en fut. 



L ENNEMI DE LA MORT l33 



XXIII 

Les natures impulsives et brutales sont difficilement acces- 
sibles au raisonnement; au lieu de réfléchir devant l'obstacle, 
elles foncent dessus. Loin de suivre le sage conseil de Sylvia, 
M. de Bretout s'entêtait à la vouloir faire venir au château, en 
remplacement de Séverine qui s'allait marier : il espérait qu'une 
fois là elle s'apprivoiserait « à venir manger dans la main », 
comme tant d'autres qu'il avait vues! Sa passion, exaspérée 
depuis qu'elle lui était apparue superbe sur la lande du Drac, 
lui montrait la chose comme sûre. Non seulement il ne lui 
en voulait pas de sa résistance et de ses refus méprisants, 
mais il ne l'en trouvait que plus désirable. A cette convoitise 
exallée se mêlait un ardent désir de se venger du docteur : 
ah! s'il pouvait lui enlever cette belle maîtresse!... 

Une première perquisition des gendarmes resta sans résul- 
tat : Sylvia, prévenue à temps par la Sicarie, s'enferma dans la 
cachette et fut introuvable, au grand ébahissement de sa mère 
et des ileux hommes, à qui Trigant venait d'affirmer sa pré- 
sence au Désert. 

Mais, peu de temps après, tous trois prirent leur revanche. 
Appelée traîtreusement au dehors parle berger, Sylvia trouva 
sa mère qui l'embrassa, l'amitonna fort, et renouvela ses 
sollicitations, protestant que c'était pour son bonheur qu'elle 
la voulait « loger » en ce château. Tout en discourant 
ainsi, la Cadette mena sa fille jusqu'au bout de l'allée. A ce 
moment, les gendarmes, embusqués dans un bois voisin, arri- 
vèrent au galop, et, par une savante manœuvre, coupèrent la 
retraite à Sylvia, qui ne témoigna aucun étonnement. Inter- 
rogée si elle voulait suivre sa mère comme le portait l'ordre 
du procureur, elle prit une résolution soudaine et répondit 
que oui : « Puisque sa mère la voulait placer chez la dame de 
Légé, elle était prête à y aller sur le coup et à y rester si la 
dame l'engageait ». 

Sur cette réponse, la Cadette, ravie de sa docilité, s'ache- 
mina vers le château avec elle, toutes deux suivies à dix pas 
parles gendarmes, qui les quittèrent après les avoir vues entrer 
dans la cour. 



l34 LA REVUE DE PARIS 

Avertie par Séverine. Minna reçut les deux femmes, et, 
après quelques brèves questions à Sylvia sur son âge. son 
savoir-faire, lui demanda : 

— Où ètes-vous, présentement? 

— Au Désert. 

— Alors, c'est vous la servante-maîtresse du médecin Char- 
bonnière? 

— Oui, madame. 11 est le père de mon enfant. 

Sylvia espérait que cet aveu la ferait refuser catégorique- 
ment par madame de Bretout. Mais il vint à celle-ci une idée 
diabolique : « Ah ! le bon tour à jouer au cousin en lui enlevant 
sa maîtresse ! . . . » 

— A tout péché miséricorde! fit-elle avec indulgence. Et 
combien voulez-vous gagner? 

— Cent écus l'an et une robe détiennes. 

— Cent écus!... Séverine n'en gagne que trente! 

— Oui. Mais, si j'entre ici, il me faudra, en plus de mon 
service, faire la volonté du monsieur! 

— Que dites-vous là! — s écria l'autre. 

— La pure vérité, madame. C'est une affaire arrangée 
d'avance avec mon honnête femme de mère ! 

Très vexée d'être ainsi dupée par son mari, madame de 
Bretout dit sèchement à Sylvia : 

— Vous pouvez vous en aller!... vous ne me convenez 
pas. 

En sortant, comme la Cadette récriminait fort contre sa 
fille, celle-ci lui répondit : 

— Ça n'est pas la peine de te troubler ni de faire encore 
déranger les gendarmes par le monsieur du château. Tu sais 
que dans deux mois, à la Notre-Dame de septembre, j'aurai 
mes vingt et un ans et que je serai maîtresse de mes faits et 
gestes : ainsi laisse-moi en paix !... 

Le soir, en rentrant de la chasse. M. de Bretout fut très 
fraîchement reçu par madame. 

— Vous savez, notre cher! si vous voulez cette fille, je m'en 
moque comme de ma première poupée : mais que ce ne soit 
pas chez moi!... Vous n'ignorez pas, d'ailleurs, que ce serait 
un cas de séparation de corps... et de biens ! 

Elle appuya sur ces derniers mots, et, satisfaite de son petit 



l'ennemi de LA MORT [35 

effet, se retira dignement, après un coup d'œil victorieux à 
M. de Bretout fort déconcerté. 

Il avait bien eu l'envie de regimber contre cette humiliante 
vespérie; mais, plus sage qu'à L'ordinaire, il s'était dominé. 
C'est, que derrière sa femme il voyait son beau-père : M. de Légé, 
qui ne l'aimait pas, eût fort mal pris cette velléité libertine. 
\\<r -on air sévère et ce diable de hochement de tête, le 
personnage lui imposait : il se révoltait en lui-même contre 
cet ascendant, mais il le subissait toujours. 

L'abbé de Bretout, familier au château en sa double qualité 
d'onde et de curé, s efforçait bien de parer aux dispositions 
peu bienveillantes du père et de la fille envers le gendre et 
mari, et de mettre dans les rapports de l'un et de l'autre avec 
celui-ci un peu de lionne volonté, à défaut de cordialité. Mais, 
malgré son adresse insinuante el -es paroles onctueusement 
persuasives, il n'y parvenait pas. Le neveu, instamment averti 
d'adoucir les angles de son caractère, - dont la rudesse con- 
finait à la brutalité. — promettait bien, mais ne tenait pas 
toujours, surtout après les repas. L'oncle n'avait guère de 
succès, non plus, auprès de sa nièce par alliance, qu'il exhor- 
tait paternellement à prendre une attitude conjugale moins 
sévère. Bien qu'elle fût pour le reste une ouaille soumise, elle 
se retranchait, à ce propos, derrière le danger à courir, et, 
sentant la solidité de cette défense, elle ne s'en départait pas. 
\\ec le châtelain, le curé se bornait le plus souvent à des 
généralités: il exprimait des vieux pour le bonheur de tous, 
ouvrait doucereusement des a\is et parfois plaidait oblique- 
ment la cause de son neveu. 11 rejetait bénignement sur son 
oisiveté ses écarts de manières, et, partant de là, essayait 
d'amener tout bellement M. de Légé à quitter, en faveur de 
son gendre, ses fonctions de maire et même à partager avec 
lui, pour la lui transmettre plus tard, la gestion de ses biens et 
de ses affaires privées : cela le retirerait du désœuvrement et 
lui donnerait l'habitude du travail. Mais, un jour que cet ortcle 
vigilant s'était expliqué un peu trop intelligiblement là-dessus, 
le beau-père accueillit plus que froidement ces ouvertures : 
- Monsieur l'abbé, il n'est pas d'un homme sage de se 
dévêtir avant l'heure de se coucher! 

11 n'avait garde, M. de Légé. de mettre son gendre au cou- 



l36 LA REVUE DE PARIS 

rant de ses fructueuses affaires; il suffisait, lui seul, à tout. 
Etabli au cœur de la Double comme l'araignée au centre de 
sa toile, il ne voyait pas que la moindre occasion profitable 
lui put échapper. Les notaires des environs signalaient à ce 
client d'excellent rapport les bonnes opérations à faire : place- 
ments avantageux, achats de créances au rabais et acquisi- 
tions de propriétés à vil prix. Malgré l'attention apportée à la 
solvabilité des emprunteurs il arrivait parfois que certains, 
maltraités par des circonstances imprévues, ne remboursaient 
pas aux échéances et qu il fallait les faire exproprier. Mais, 
précisément, là encore. M. de Légé moissonnait à pleines 
mains. Afin de se couvrir, il acquérait à la barre du tribunal les 
biens expropriés, pour un morceau de pain, car nul dans le 
pays n'aurait eu la hardiesse d'enchérir contre un pareil 
amateur. 

Toutes ces manigances n'allaient pas sans lui faire des 
ennemis. Mais c'était de pauvres liens jugulés par des condi- 
tions léonines, ruinés par l'hypothèque et les emprunts usu- 
raires. qui n'avaient plus ni terre, ni argent, m crédit. Que 
pouvaient ces gens-là contre un homme riche et puissant par 
lui-même, fortifié par des relations utiles et des amis influents? 
Aussi, dans ces âmes abruptes de paysans dépossédés et 
réduits à la misère, s'amassaient des germes de haine qui par- 
fois se trahissaient en paroles menaçantes ou se manifestaient 
par des actes d'hostilité sournois et anonymes. Le principal 
moyen de vengeance qui tente les faibles, l'incendie des bois, 
avait été employé contre M. de Légé; mais, après deux ter- 
ribles exemples d'incendiaires envoyés au bagne de Rochefort, 
ces alertes avaient provisoirement cessé. Pourtant il y avait 
toujours dans la Double des malheureux que le châtelain de 
Légé avait expulsés de leur chétive demeure, mis au bissac, 
qui l'abhorraient et lui voulaient mal de mort, chose dange- 
reuse dans un pays sauvage, où chacun, si misérable qu'il fût, 
avait son fusil dans le coin de l'âtre... 

Par une soirée pluvieuse de septembre, le vicomte de 
lîretout et madame attendaient pour souper M. de Légé, qui 
était allé à Mussidan traiter quelque affaire. Huit heures son- 
nèrent à la pendule de la salle à manger qu'il n'était pas encore 
revenu; ce que voyant, M. de Bretout, après s'être promené 



L ENNEMI DE LA MORT l3"- 

de long en large pour tromper l'impatience de son estomac, 
parla de faire servir. Mais sa femme s'y s'opposa nettement : 

— Il faut attendre ! 

Puis elle jeta une mante sur ses épaules, chaussa dans la cui- 
sine des sabots par-dessus ses pantoufles et sortit dans la cour, 
suivie de mauvaise grâce par son mari. La nuit était plus que 
sombre, sans lune, sans étoiles, épaissie encore par la pluie 
qui tombait fine et serrée. \u bord de la terrasse, ils écou- 
tèrent : nul bruit ne montait jusqu'à eux que le léger bruisse- 
ment de l'eau sur les feuilles des taillis voisins. Pas un pas de 
cheval sur les chemins boueux, pas un meuglement de vache 
attardée au pacage, pas un aboi de chien épeuré, rien. Les bois 
solitaires se confondaient avec le ciel dans un noir de poix qui 
enveloppait la Double inondée. Au bout de quelques minutes, 
l'obscurité, le silence, l'air humide tirent frissonner Minna 
inquiète et de tristes appréhensions lui vinrent à l'esprit. 
Tandis qu'elle écoutai) anxieusement, espérant ouïr enfin les 
fers du cheval qui sonneraient sur les pavés de l'allée, un coup 
de fusil au loin se fil entendre sourdement, comme amorti pai 
l'atmosphère pesante, puis tout rentra dans un silence lugubre. 

— 11 est arrivé malheur à mon père I - s'écria-t-elle. 

— Bah! - répondit M. de Brelout, -c'est quelque bra- 
connier à l'affût! Votre père couchera, sans doute, à Mussidan : 
allons souper ! 

— Vous ne pensez qu'à manger!... Croyez-vous que j'aie 
faim, dans l'inquiétude où je suis!... 

M. de Bretout se dit bien que, pour lui, il n'en perdrait pas 
un coup de dent, mais il ne répliqua pas. 

Ils attendirent un quart d'heure encore, puis Minna perçut 
un galop qui se rapprochait, et, trois minutes après, le grand 
cheval normand de M. de Légé entra dans la cour, couvert 
de boue, les rênes de la bride rompues, ronflant d'épouvante. 

A la lueur qui venait par la porte de la cuisine, on examina 
la bête : rien n'indiquait la nature de l'accident. Circonstances 
rassurantes, les pistolets étaient dans les fontes et un porte- 
manteau de cuir où l'on trouva deux sacs déçus était encore 
attaché au troussequin de la selle. 

— Le monsieur sera tombé avec le cheval, dans ces mauvais 
chemins! — dit Pirot. 



I.'ÎS LA REVUE DE PARIS 

Madame de Bretout, adoptant alors cette opinion d'une 
simple chute, se rassura un peu et fit partir aussitôt tous les 
gens de la maison pourvus de falots, sous ia direction de son 
mari. Celui-ci maugréait bien, secrètement, du souper retardé 
encore, mais il se résigna par nécessité. 

A une petite demi-lieue sur le chemin de Mussidan, au tond 
d'une combe, entre des taillis épais, Mornac, le garde-bois du 
château, qui marchait en avant, avisa une forme noire étendue 
dans la boue. Tous s'approchèrent, pressés par son exclama- 
tion, et, à la lumière des falots, reconnurent M. de Légé, son 
manteau sous lui, son chapeau à quatre pas. M. de Bretout, 
se penchant sur le corps, vit à la tempe deux petits trous d'où 
coulait un lilet de sang. 

— On l'a assassiné! — dit-il froidement. 

- Toujours, ça n'est pas pour le voler ! — lit observer Pirot, 
en désignant les breloques de la chaîne de montre, qui pen- 
daient du gousvfl de la culotte. 

— En effet, voici sa bourse! — reprit M. de Bretout, après 
avoir fouillé les poches du mort. 

Au moyen d'un « bavard » --ou civière, — el avec l'aide 
de quelques hommes pris au plus prochain village, le défunt 
fut rapporté au château. Ouand Minna, qui épiait sur la ter- 
rasse avec les femmes, vit les falots avancer lentement, elle 
devina la vérité : 

— Mon père est mort! — s'écria-l-clle, en larmes. 

Kl quand, au pas lourd des porteurs, le funèbre fardeau 
entra dans la cour, et qu'elle-même, soulevant le manteau 
mouillé, découvrit la figure de M. de Légé toute pâle, souillée 
de sang et de boue, elle s'évanouit. 

Sur une table, dans le vestibule, on déposa le cadavre; puis 
un homme à cheval, expédié à Ribérac, fut prévenir les gens 
de la justice, qui vinrent le lendemain... 

Comme il n'y avait pas vol. le crime fut attribué à la ven- 
geance, et, par conséquent, les soupçons, se dirigèrent sur des 
débiteurs malheureux de M. de Légé, qu'on supposait avoir 
de la rancune. Un pauvre diable, récemment exproprié à sa 
poursuite et qui dans la colère avait proféré des menaces, fut 
recherché vivement et promptement appréhendé au corps. 
Par chance, il avait un sur alibi, étant le soir même de l'assas- 



6 



L ENNEMI DE LA MORT 



,.;,, 



sinat aux polies de Bergerac, où il conduisait un charroi de 
merrain pour un marchand de hois. Après quelques jours de 
geôle étroite, il fut relâché, bien à regret, par le juge d'ins- 
truction qui semblait dire : « Celui-ci faisait tout juste mon 
affaire ! » 

Si Daniel n'eût été sous clef en ce moment, nul doute qu'il 
n eût été inculpé, la haine de ceux de Légé pour lui faisant 
imaginer quelque réciprocité de sa pari. A sou défaut. Mériol 
fut interrogé; mais, à l'heure du crime, il était à Saint-Vin- 
cent où il avait mené des cochons vendus, et binait le vinage 
dans le cabaret de la Nettou. 

D'autres encore, de ceux qualifiés mauvais sujets, ennemis 
de la religion, jacobins ou partisans de « '.'Autre », fuient 
soupçonnés par la justice, surveillés, enquêtes, mandés à 
Ribérac et sérieusement travaillés en de tortionnaires interro- 
gatoires: mais tout fut inutile : six mois après le superbe 
enterrement de M. de Légé en l'église de La Jemaye, l'affaire 
lut classée. 

Le vicomte de Bretout supporta philosophiquement la perle 
du défunt. Quant à Minna, quoiqu'elle aimât autant qu'il 
était en elle ce père qui l'idolâtrait, sa nature légère et mobile 
ne tarda point à reprendre le dessus. \près la première explo- 
sion de douleur et quelques jours de tristesse, les visites, les 
lettres de condoléances et le soin de ses affaires atténuèrent 
peu à peu son chagrin. Bientôt le plus apparent signe de deuil 
au château de Légé fut le crêpe noir dont les ruches du verger 
étaient ceintes selon le vieil usage. 

Au surplus, cette mort ne mqdifia pas la situation de M. de 
Bretout comme il l'avait espéré : Minna, bien renseignée par 
le notaire de la maison, se réserva jalousement la direction 
ostensible de ses affaires. Tout passait par les mains de 
M. Durier pour être définitivement décidé par elle. Un beau 
matin, que le vicomte voulait faire prévaloir son avis au sujet 
d'un remploi de fonds, elle lui répondit délibérémenl : 

— ^Notre cher, vous êtes ici comme un coq en pâte, libre, et 
en état de faire bonne figure au dehors ainsi que de vous 
passer vos petites fantaisies; mais l'administration de mes 
biens paraphernaux m'appartient, à moi seule. 

— Paraphernaux!... Peste, ma chère, vous parlez comme 



I^O LA REVLE DE PARIS 

un vieux procureur! — fit M. de Bretout en s'en allant, vexé, 
tandis que Minna jubilait d'avoir placé ce mot de droit, appris 
du notaire. 

Sentant bien qu'il ne pouvait rien gagnera heurter les réso- 
lutions de sa femme, le vicomte se cantonna dans le rôle 
effacé de mari de la reine. Son amour-propre masculin souf- 
frait bien de cet arrangement; mais, comme il était bridé par 
la loi et consigné à la porte de la chambre conjugale, il n'avait 
aucun moyen de faire dominer son vouloir. Il eut d ailleurs 
dans la succession de M. de Légé à la mairie de La Jemaye 
et au conseil d'arrondissement une petite compensation. 

Libre de ses actes et n'étant plus retenu par la présence de 
son beau-père, M. de Bretout se dédommagea de sa dépen- 
dance conjugale en menant joyeuse vie. Depuis son « veu- 
vage ». comme il disait après boire, il avait repris clandes- 
tinement, avec quelques amis du voisinage, cette existence de 
gentilhomme viveur et dissipé qu'il avait menée avant son 
mariage. \près la mort de M. de Légé, il ne se gêna plus. 
C'était des parties de chasse, de jeu, de filles, chez I un de ces 
messieurs, célibataire entêté. Le vicomte lui-même, sous le 
prétexte d'un rendez-vous (léchasse, tit accommoder une vieille 
maison inhabitée, appelée la « Maison du Boy », parce qu'une 
légende \ faisait souper le Béarnais après Coutras. Là, au 
milieu des bois, le mari de Minna et ses compagnons s'égayaient 
de petites orgies avec des gotons de village, des coureuses de 
foires ou des guenuches amenées de Bibérac par le complai- 
sant Pirot. 

Mais ces débauchées rustiques et grossières ne lui faisaient 
pas oublier la belle Sylvia. 11 la revoyait toujours, sur la lande 
du Drac. lière et outra geuse, lui déclarant : « Je suis venue 
pour aider à Remporter! » A la passion véhémente qu'il éprou- 
vait pour elle se joignaient la volonté frénétique de vaincre 
enfin cette résistance obstinée, le furieux désir de triompher 
d'une ennemie et, en même temps, de se venger de Daniel. 

Lorsqu'il la rencontrait par des hasards cherchés, M. de 
Bretout renouvelait ses tentatives, toujours repoussées avec 
mépris par Sylvia. Ces refus d'une créature, qu'il jugeait de 
condition vile et dont il estimait à néant la vertu, exaspéraient 
le vicomte. 



L ENNEMI DE LA M R T 1 '| I 

— Tu t'en repentiras. Sylvia! — faisait-il, rageur. 

— Mais bien toi plutôt, si tu n'es sage! — lui répondait-elle 
hardiment. 

Cette assurance de la vaillante fille venait de ce qu'elle était 
armée et bien résolue à se détendre : dans une poche de sa 
robe, sous le tablier, elle portait toujours un couteau-poignard, 
appartenant à Daniel et dont la lame aigué avait bien six pouces 
de long. 

Le vicomte, lui, fier de sa noblesse, de sa personne, de sa 
position sociale, de ses fonctions officielles, de la déférence 
craintive qu'il inspirait, en était venu à se croire tout permis 
avec les petites gens. Aussi avait-il conçu le projet de prendre 
Syh ia de force jnu s« | n elle ne voulait pas céder de bon gré. 

I n jour de foire à Montpaon, où elle était allée vendre des 
dindons, un acheteur, prétendu coquetier, la retarda fort en 
lanternant pour la conclusion du marché, puis sous le prétexte 
qu il n avait pas de monnaie pour la payer. De ce retard, il 
résulta que, revenant sur sa bourrique, à moitié chemin du 
Désert, elle se trouvait asseulée au milieu des bois au moment 
où la nuit tombait. Le temps était clair, les étoiles se mon- 
traient, et Sylvia pressait sa bête qui s'en allait d'un bon pas 
en suivant le boni du chemin, lorsque tout à coup, entre des 
gaulis épais, elle fut assaillie par quatre hommes masqués de 
peaux de lièvres. En un instant, elle fut bâillonnée avec un 
mouchoir, enveloppée d'une limousine qu'on avait jetée sur 
sa tète, et entraînée hors du chemin. Ln des ravisseurs pous- 
sait la bourrique par derrière, à coups de bâton, tandis qu'un 
autre la tirait par le licol et que les deux derniers maintenaient 
la pauvre femme à califourchon sur la bas tin e, chacun par 
un bras. 

Après avoir marché rapidement une demi-heure à travers 
pays, la troupe s'arrêta devant une porte cintrée et Sylvia fut 
transportée dans la maison et déposée sur un lit, dans une 
chambre où elle resta seule avec un de ceux qui l'avaient 
enlevée. Pendant que le quidam battait le briquet pour allumer 
une cliandelle, la courageuse captive se défubla lestement, se 
glissa dans la ruelle, ouvrit son couteau et, l'ayant bien assuré 
dans sa main, attendit. 

— Ah! c est toi, monsieur de Bretout! — ■ s'écria-t-elle en 



I 'j!2 LA REVUE DE PARIS 

voyant le vicomte s'avancer vers le lit après avoir pose la chan- 
delle allumée sur la table. 

— Je t'a\ais bien dit que je t'aurais, la belle! — fit-il en la 
saisissant par un poignet. 

- Tu ne m'as pas encore! — répliqua-t-elle en lui plan- 
tant soudain son couteau dans le haut de la poitrine. 

La douleur fit geindre l'homme qui s'affaissa sur le plan- 
cher : aussitôt Sylvia franchit son corps, s'échappa de la 
chambre, traversa une pièce vide et entra dans la cuisine, où 
les trois complices du vicomte trinquaient à sa santé autour 
d'une talile. 

— Place, bandits! — fit-elle en brandissant son couteau 
rouge de sang. 

Et. passant devant les misérables épouvantés par son attitude 
énergique, elle alla vers la porte et s'enfuit dans les ténèbres. 
\ peu de distance, elle s'enfonça dans un taillis de chênes 
et poussa, au hasard, jusqu'à la rencontre d'une sente qui la 
mena dans une grande clairière où elle s'arrêta pour s'orienter. 
Le docteur lui avait appris à distinguer les principales constel- 
lations et lui avait l'ail observer que le Désert était situé juste 
au midi de l'étoile polaire. Vprès avoir reconnu cette étoile au 
bout de la queue de la Petite Ourse, droit devant elle, Sylvia 
marcha dans cette direction sans s'effrayer des bruits noc- 
turnes. En avant, sur une cafourchc déserte, un loup hurlait 
sinistremenl à la lune levante: dans les halliers voisins, le 
glapissement aigu d'un renard, sur la voie d'un lièvre, accom- 
pagnait le cri mélancolique d'un oiseau de nuit appelant sa 
femelle. Plus loin, alors qu'elle cheminait sur la chaussée à 
demi ruinée d'un large étang, vers l'extrémité de la nappe 
sombre comme un miroir d'acier poli, une voix formidable 
et pareille au mugissement d'un taureau -monta subitement et 
la surprit d'abord : 

« C'est le bœuf d'eau! » se dit-elle, donnant son nom 
vulgaire au butor étoile, et elle reprit sa marche. 

Ensuite, rentrée sous bois et dans l'impossibilité de se 
guider par les astres, elle hésitait, lorsqu'un énorme animal 
vint se précipiter sur elle avec de petits gémissements de joie. 
Sa main armée du couteau retomba bien vite : 

— C'est toi, mon César! — dit-elle en le caressant. 



L ENNEMI DE LA MORT |'|.'t 

En redressant la tète, elle \it briller à travers les arbres une 
lueur qui dansait comme un feu follet, et bientôt Mériol. 
dirige' par les abois du chien, arriva, son fusil sur l'épaule, 
accompagné du nouveau berger, qui portait un falot. 

— Bien tard ! — fit-il. 

— Oui, assez. 

— La bourrique? — reprit-il, une minute après. 
- Je te conterai ça, mon ami. à la maison. 

Une demi-heure après, ils atteignaient le Désert où Sicarie 
guettait, fort anxieuse. A peine vit-elle Sylvia, la bonne géante 
la prit au col et l'embrassa bruyamment, plusieurs fois, puis 
lui demanda : 

— Que t'est-il donc advenu! 1 pauvre! 

— Oh! pas grand'chose ! — répondit-elle, les yeux brillants. 
Cependant elle mettait son couteau dans sa poche, après 

avoir essuyé la lame à son tablier. 



Juste le jour de Noël, au malin, le docteur Charbonnière, 
axant fait sis six mois de prison, revint au Désert. Le temps 
était froid el sec Sous les rayons du soleil renaissant, le givre 
étincelail aux branchettes des arbres, et, sur la terre, la neige 
gelée faisait cligner des yeux le voyageur qui marchait allègre- 
ment, son porte-manteau en bandoulière et un bâton à la main, 
taillé dans une cépée. Le prisonnier libéré était encore à une 
demi-lieue de son logis quand, à travers une friche hérissée 
d'ajoncs poudrés à blanc, il vit une femme courant pour le 
joindre au passage. 

— Sylvia! — fit-il, en se plantant sur le chemin. 

Et. un instant après, la belle fille arrivait à lui et se jetait 
à son col, le sein soulevé, en murmurant : 

— O père! enfin te voici! 

— Oui, ma grande amie! 

Et. létreignant sur son cœur, Daniel baisait tendrement le 
visage et les yeux mouillés de Sylvia. 
Elle haussa la tète pour le regarder. 

— Pauvre! comme tu es pâle! — dit-elle. 



l/14 LA REVUE DE PARIS 

— C'est que, vois-tu, j'ai un peu pàti. à l'ombre, dans la 
prison. Mais avant peu il n'y paraîtra plus ! 

Ils se remirent en marche. Elle, attachée au bras du docteur, 
se serrait contre lui avec amour et lui racontait les choses 
survenues en son absence. 

-■ O quelle vaillante fdle tu es, ma Sylvia ! — dit-il en appre- 
nant cl q U i s'était passé à la Maison du Roy. — Et tu n'as pas 
été inqu^tée? 

— Pas c,! tout. Ils n'ont point osé... A Légé, les gens disent 
que le monS*> ur poursuivant un sanglier, son couteau de 
chasse à la main,, st tombé malheureusement et s'est blessé. 

Au bout de l'ait-, tous étaient là qui attendaient, même 
César. Quand le petit Samuel aperçut son père, il lâcha la 
main de Sicarie et se mi ? t cour i r vers lui de toute la vitesse 
de ses jambettes de quatre ng 

— Oh! mon petit hom, e! CRie u e j i e de te revoir! 
— disait Daniel, tenant son fb dang seg brag __ Comme tu as 

grandi! 

C'était fête au Désert, ce jou ]a Un (< plot w ou dindon, 
achevait de rôtir devant un gros t.. de ^ de brasse. Lorsque 
Daniel eut fait sa toilette et chan^ de lingc et de v ê t em'ents, 
_ laissant là ceux « qui sentaient prison )} comme disait 
Sylvia, — Sicarie trempa la soupe d l= , unepro f on d e soupière 
d'étain et tous se mirent à table, y cor , r [ s J us t ra c, le nouveau 
berger, qui avait remplacé Trigaut, re *. oyé par m Cherrier à 
cause de ses connivences suspectes ave^ geng du dehors 

Le docteur était heureux. Le cont^ de gQn intérieur> 
honnête et propre, et de ceux qui maient tan t et qu'il 
affectionnait de même, avec le séjour ifect dg ^ prigon et 
l'ignoble compagnie des malfaiteurs c. gty succédaientj ce 
contraste soudain lui faisait sentir pl% rtement l a joie du 

retour. 

Un moment, il resta pensif, se disai. g c - estune mer veil- 
leuse chose que le plaisir soit ainsi h k souffrance et que , 
plus grande est celle-ci, plus grand < celui _ lu n m < est échu 
bien des fois de dîner ainsi avec les nn maig j am£ds comme 
aujourd'hui je n'ai ressenti le bonh. dg ^^ commumon 
intime à la table de famille... » 

Or voici que le petit Samuel quitt^ génoux de sa mère 



L ENNEMI DE LA MORT I [\ o 

pour ceux de Daniel et interrompit ces réflexions par de naïves 
saresses enfantines. 

— Tu es plus sage que moi, mon mignon! — pensa le père; 
- ce n'est pas l'heure de philosopher, mais de se réjouir... 

Et lors, empoignant son gobelet que Mériol venait de remplir. 

omiiie tous les autres, de vin nouveau qui faisait une mousse 

rose, il le leva et trinqua de bon cœur avec ses commensaux : 

— A vos santés, mes amis! 

— A votre bon retour, notre monsieur ! — répondit Mériol, 
pii se rassit tout étonné d'en avoir dit si long. 

Mais on frappait à la porte, et ce fut Claret, le vieux chas- 
seur de vipères, qui entra, au commandement du maître. 

— Ah! monsieur Daniel! ils vous ont lâché pourtant! — 
l'écria-t-il en venanl toucher de main avec le docteur. 

— Oui, mon ami Claret, ils m'ont mis dehors, et je suis 
:ontent de vous voir!... Seyez-vous auprès de Mériol; vous 
liiez dîner avec nous. 

— Je vous ai rapporté le licol de votre bourrique, — dit 
Hlaret après avoir mangé sa soupe. — Pour elle, les loups l'ont 
lévorée : il n'en reste plus que les os blancbis. 

- — Ah ! la canaille qui est cause de ça! — exclama la Grande. 

— Heureusement, sa jeune pouline peut commencer à 
>orter, — remarqua Daniel. 

Là-dessus, le chasseur de vipères apprit à son hôte que 
ïondet, le médecin des fièvres, était mort seul dans sa cabane, 
ans nul secours d'autrui. 

— Pauvre homme! — ■ fit le docteur, — si j'avais été là, je 
erais allé le voir... 

— Tu as, pardi, bien raison de t'apitoyer sur lui! — grogna 
udement la Grande. — Une telle canaille, qui s'est assis cent 
ois à cette table, depuis le temps de ton défunt père, et qui t'a 
i odieusement trahi!... Un scélérat que toi-même a pris sur 
î fait, venant de donner des poisons à Trigant pour nos 
loutons, et qui depuis en a empoisonné cinq!... Et tu le 
lains ! 

— S'il a mal agi, ne l'imitons pas! — répliqua fermement 
; docteur. — ^ous n'en voudrions pas à un aveugle de nous 
eurter dans le chemin : pourquoi en vouloir à un homme 
ont la conscience est aveugle et sourde, parce qu'il nous a 

i er Septembre 1911. 10 



l46 LA REVUE DE PARIS 

nui?... Vois-tu, ma Grande, nous devons plaindre Gondet pour 
deux raisons : parce qu'il a été malheureux et parce qu'il a 
été méchant. 

Sur ces mots écoutés religieusement par tous, et pendant 
que Sylvia émue embrassait passionnément son petit, le repas 
étant achevé, tout le monde se leva de lahle, cependant que 
le vieux Claret bredouillait à l'oreille de son voisin : 

■ — ■ 11 est trop hon, le monsieur! 

Plus tard dans l'après-midi, le docteur s'en fut au-devant 
de M. Cherrier, qui lui avait mandé sa venue pour le soir. 

Et, chemin faisant, il pensait à cette mauvaise nature 
d'homme qu'était Gondet : fourbe, traître, ingrat, larron, 
méchant, dépourvu de tout bon sentiment. 11 était mal né. 
sans doute, mais combien l'ignorance, la misère, l'absence de 
toute éducation morale avaient développé ses défauts et ses 
vices! Et Daniel se disait : « Que de pensées fâcheuses, que 
de tentations déplorables assiègent le pauvre à qui tout manque, 
la nourriture du corps et celle de l'esprit!... » 

Tout près de la Tuilière, Daniel rencontra le notaire et 
aussitôt rebroussa chemin avec lui vers le Désert, en causant 
de façon amicale. Après avoir mis le docteur au courant de 
ses affaires, M. Cherrier lui conta les siennes propres. 

Depuis six semaines il avait perdu sa femme, — et n'avait 
point acheté de chapeau neuf, comme font chez nous les 
veufs qui se veulent remarier et le signifient par là aux 
femmes de bonne volonté. Il ne portait pas, non plus, de crêpe 
à son vieux chapeau, n'ayant pas l'hypocrisie d'affecter un 
deuil qui n'était pas dans son cœur : 

— Comment pourrais-je regretter une femme qui m'a rendu 
malheureux tant qu'elle a vécu!... 

M. Cherrier soupa et coucha au Désert et, le matin, s'en 
retourna chez lui. 

Pour Daniel, dès ce même jour, il reprit ses anciennes habi- 
tudes. Monté sur la Jasse, qu'un long repos avait engraissée, 
il se remit comme auparavant à parcourir la Double. Il s'ar- 
rêtait dans les villages, s'informait des malades, parlait aux 
gens rencontrés à travers pays, bûcherons dans les ventes, 
pas tours sur les landes, charbonniers à leurs fourneaux. 
Quoique la plupart de ceux auxquels il s'adressait fissent de 



L ENNEMI DE LA MORT I '4 - 

jrudents t'fTorts pour cacher leurs sentiments, Daniel voyait 
)ien qu'ils avaient pour lui une espèce d'antipathie. L'avisant 
le loin qui venait, parfois une femme qudlée devant sa porte, 
a quenouille au flanc, rentrait dans sa hicoque et repoussait 
'huis. Ce n'était pas nouvellement que le docteur observait ces 
lispositions peu bienveillantes des paysans, mais il lui semblait 
pue depuis son emprisonnement elles s'étaient aggravées en 
juelque sorte et généralisées. Il attribuait ce rengagement 
l'hostilité aux menées souterraines de ses ennemis, tout en 
l'avouant d'ailleurs que, dans l'esprit borné de ces gens gros- 
iers, c'était un terrible préjugé contre lui que de l'avoir su 
îaguère en prison. Le fait qui avait motivé la condamnation, 
es circonstances où il s'était produit, rien de tout cela n'exis- 
ait pour une multitude ignorante, courbée depuis des siècles 
ous un respect superstitieux de la justice : « 11 a été en 
>rison! » Cela disait tout pour des gens inintelligents qui par- 
laient et se transmettaient de père en fils le souvenir d'une peine 
nfamante infligée autrefois à un individu, peine dont ils 
aisaient rejaillir le déshonneur sur sa famille jusqu'à la troi- 
ième ou quatrième génération. 

La répulsion instinctive et l'aversion inspirée allaient chez 
[uelques-uns jusqu'à dissimuler la présence d'un malade, de 
[uelque fiévreux, dans la maison devant laquelle s'arrêtait le 
locteur... Parpaillot! repris de justice! c'en était trop pour ces 
mes obscures, perpétuellement excitées à la haine par le 
soncert des notables. 

Examinant toutes ces choses d'un œil philosophique, le 
locteur ne se décourageait point, et, à cette froideur adverse 
pposait avec une sereine confiance toute son inépuisable 
ionté. 

« Ils finiront, se disait-il. par reconnaître que je vaux 
nieux qu'on ne le raconte, et ne cherche que leur bien?... » 

Un jour, à sa grande surprise, Daniel fut appelé au « châ- 
îau » de Mortefont, -- comme on disait un peu ambitieuse- 
ment dans le pays. — Cette construction de médiocre impor- 
ince était située dans la partie la plus malsaine de la Double, 
u centre d'un plateau couvert de brandes. d'ajoncs et de 
aques d'eau croupissante. Il avait plu à torrents, la nuit, 



1^8 LA REVUE DE PARIS 

en sorte que la Jasse glissait parfois sur la sente glaiseuse 
qui serpentait en contournant les massifs d'ajoncs et aboutis- 
sait à Mortefont. Tout en approchant, le docteur considéra 
curieusement l'étrange petit manoir posé sur une berge de 
l'étang du même nom et bâti, comme un vieux logis urbain 
d'autrefois, en poutres et poutrelles assemblées et entre-croi- 
sées, dont les intervalles étaient maçonnés de pisé, de briques 
et même de pierres de grison à l'endroit des foyers. Tout 
autour, des tessons de bouteilles et de flacons : une tradition 
locale voulait que cette maison eût appartenu jadis à un gentil- 
homme verrier. 

« Ce n'était peut-être qu'un gentilhomme ivrogne! » se 
disait Daniel. 

Depuis qu'il n'était venu ici, le temps, les hivers, une 
longue inhabitation avaient fort dégradé les murs dont les 
crépis étaient tombés par endroits, laissant voir, entre les bois 
à moitié pourris et pleins de champignons parasites, des taches 
de couleur incertaine et des briques rougeâtres qui se présen- 
taient aux yeux et à l'esprit du docteur comme des dartres et 
des plaques squammeuses. Au-dessous de la vieille gentil- 
hommière, un suintement d'eau épaisse, ocreuse, semblait 
sortir d'une pîaie malsaine et se répandait sur la nappe noire 
de l'étang avec des reflets huileux et métalliques. 

« Le château de la défunte demoiselle de Garidel est malade ! » 
pensa Daniel, avec un demi-sourire. 

L'aspect minable des bâtiments était complété par un toit 
d'ardoises moussues, noircies, à la cime duquel pendait piteu- 
sement une girouette immobile. Autour de ce corps de logis 
irrégulier, que flanquait un modeste pavillon carré, point 
d'arbres marmenteaux, point de jardin, de verger, de courtil : 
rien. 

A la porte d'entrée, le docteur fut reçu par le propriétaire, 
un Espagnol connu sous le nom de don Esteban, qui s'y était 
installé, il y avait tantôt deux ans, venu on ne savait d'où. 

Après avoir attaché sa jument dans l'écurie, qui occupait 
une partie du rez-de-chaussée, Daniel suivit l'homme, qui, en 
montant un escalier de planches délabré, lui expliqua, dans un 
baragouin mi-français et espagnol, que doua Maria, sa chère 
épouse, était malade. 



L ENNEMI DE LA MORT I^A 

En haut, sur le palier, après avoir frappé à une porte, don 
Esteban introduisit le docteur dans une pièce tendue d'une 
vieille indienne à ramages décolorés, que l'air venu de la porte 
agita faiblement. Au fond de la chambre, mal éclairée par une 
petite fenêtre aux vitres verdàtres, près d'une haute cheminée 
où brûlait un maigre feu de fagots, une très jeune femme était 
assise dans un antique fauteuil de tapisserie, vêtue d'une robe 
de laine blanche et les genoux recouverts d'une couverture de 
Catalogne. La tête de la malade, chargée d'une lourde cheve- 
lure brune, s'accotait au dossier, et sa figure pâle aux traits 
délicats n'avait de vivant que de grands yeux noirs qui se 
fixèrent sur son mari avec une expression d'horreur. 

Doua Maria ne savait pas le français. Heureusement, au 
cours de ses classes, à Bordeaux, Daniel avait appris assez 
d'espagnol pour se faire entendre d'elle. Le cas, du reste, était 
bien simple : la « chère épouse » de don Esteban se mourait 
d'une fièvre pernicieuse, contractée depuis son arrivée dans 
cette contrée homicide. Après s'être un peu entretenu avec la 
malade, le docteur prit congé d'elle en prononçant quelques 
paroles rassurantes, qu'elle accueillit par un geste d'incré- 
dulité navrant. 

Au bas de l'escalier, Daniel dit brusquement au mari : 

— Le climat de la Double tue votre femme ; l'air natal la 
guérira : emmenezda, il n'est que temps! 

Don Esteban répondit que, pour des raisons politiques, il 
ne pouvait rentrer en Espagne. 

— Alors, conduisez-la bien vite à Pau ! 

L Espagnol répliqua aussitôt qu'étant obligé de se cacher, il 
ne pouvait habiter cette ville. 

— Au moins, — repartit Daniel — ne la laissez pas dans 
ce pays de fièvres mortelles ! Vous pouvez aussi bien vous 
cacher à trois ou quatre lieues d'ici, sur les coteaux salubres 
du Périgord... 

— No se puede '. 

Le docteur le regarda. 

Le visage rasé de l'Espagnol ne traduisait aucune émotion. 
ses paupières abaissées ne permettaient d'apercevoir qu'un 

i. « Cela ne se peut ». 



IOO LA REVUE DE PARIS 

petit coin de la sclérotique teintée de jaune, et ses lèvres minces 
se pinçaient comme pour mieux retenir un secret. 

Daniel eut alors le sentiment qu'il était en présence d'un 
drame obscur, d'un de ces crimes domestiques que la loi 
n'atteint pas. Il tira son portefeuille, écrivit une ordonnance 
et la remit à don Esteban avec les explications nécessaires. 

En s'en retournant, il songeait à cette jeune femme, presque 
une enfant, victime, selon toute apparence, d'une haine mari- 
tale. Elle était encore très belle, malgré les ravages de la 
maladie. Peut-être cette beauté avait-elle provoqué la jalousie 
de son époux?... Le docteur déplorait son inaptitude à la 
secourir efficacement; mais que pouvait-il? «La femme doit 
suivre son mari », et, puisqu'il avait plu à don Esteban de 
venir demeurer dans un pays malsain, dans un lieu meurtrier, 
dofia Maria devait le suivre : légalement, il n'y avait rien à 
objecter I... 

\ défaut d'assistance plus effective, Daniel revint presque 
chaque jour voir la malade, qui s'affaiblissait rapidement. La 
quinine, elle refusait de la prendre. 

— A quoi bon? — disait-elle mélancoliquement. 

Trois semaines après sa première visite, un dimanche malin, 
le docteur, introduit par une vieille servante espagnole qui 
tremblait la fièvre, trouva doîia Maria dans un grand lit à 
l'ange, bien faible. Quant à don Esteban, qui édifiait la paroisse 
par des démonstrations de piété fervente, familières aux dévots 
de son pays, il était à la messe. 

— C'est pour aujourd'hui! — dit la jeune femme à Daniel. 
Lui, prit sa main, — une délicieuse main de fillette, éina- 

ciée, où transparaissait un léger réseau de veines bleuâtres, ' — 
et. pendant qu'il comptait les pulsations presque impercep- 
tibles, la servante étant sortie, doua Maria, poussée par le 
besoin de se confier à un être qu'elle sentait un être sympa- 
thique, tout à coup, sans préambule, conta brièvement sa vie. 
Mariée à quinze ans à don Esteban qui en avait quarante, 
elle avait obéi à son père, la mort dans l'âme, et s'était efforcée 
d'étouffer un amour antérieur pour rester fidèle à son mari. 
Le hasard lui ayant fait rencontrer le cavalier qu'elle aimait, 
elle avait eu la faiblesse de céder à son amour. Après avoir 
intercepté une lettre, don Esteban avait résolu de la tuer et, 



LENNEMI DE LA MORT 10 1 

pour le faire impunément, l'avait amenée en France, dans 
cette maison mortelle. Tous les jours, il se tenait là, près de son 
fauteuil, épiant les progrès de la maladie qui la consumait, 
froid et impassible. Lorsqu'elle se plaignait, il tirait la lettre 
de sa poche et la lui montrait. Quelquefois, elle le suppliait de 
la tuer d'un coup de navaja : ce serait plus humain... Mais il 
lui répondait avec un sourire haineux : 

— Vous n'avez pas suffisamment souffert! 

Enfin elle s'était réduite à lui demander, pour toute grâce, 
de lui amener un prêtre, requête à laquelle il avait riposté 
avec un rire cruel : 

— Ce n'est point assez pour ma vengeance que vous 
mouriez lentement : il faut encore que vous mouriez en état de 
péché mortel et qu'ainsi vous soyez, damnée pendant toute 
l'éternité! 

ha pauvre enfant avait fait le sacrifice de sa vie; mais la 
damnation éternelle l'épouvantait, comme elle le dit naïvement 
à Daniel. Cette pensée des supplices sans fin qui l'attendaient 
la jetait dans un affreux désespoir que le docteur ému de pitié 
s'efforça de calmer. 

— Pauvre créature, — dit-il, lorsqu'elle s'arrêta, épuisée, ■ — 
on vous a enseigné à croire en un Dieu très bon, très juste et 
très miséricordieux. Mais ce Dieu ne serait ni bon. ni juste, 
ni miséricordieux, s'il vous torturait éternellement pour avoir 
obéi à une loi de nature que lui-même a mise dans votre cœur 
plutôt qu'à la loi barbare des hommes!... Quant, aux presque 
impossibles conditions du salut que vous imaginez vous être 
imposées, si elles étaient les siennes, combien depuis des cen- 
taines de mille années, combien d'innombrables milliards 
d'êtres humains seraient voués à d'atroces et indéfinis sup- 
plices par ce Dieu très bon, très juste et très miséricordieux, 
pour des actions naturelles, licites ou indifférentes, que lui- 
même avait prévues en les créant!... Cela ne peut pas être! 
Ce Dieu n'est pas si féroce... Rassurez-vous donc, pauvre 
enfant! Tout cela n'existe que dans votre esprit. Même si vous 
êtes incapable de chasser pareilles chimères, dites-vous bien 
que vous expiez cruellement une infraction à la loi humaine 
par des souffrances qui vous mériteraient le pardon, fussiez- 
vous cent fois plus coupable encore. Ayez confiance! end or- 



l52 LA REVUE DE PARIS 

mez-vous en paix : votre conscience est purifiée par Le repentir, 
la douleur et la mort ! 

A mesure (pie Daniel parlait lentement, en mauvais espa- 
gnol, penché sur le lit de la mourante, l'apaisement se faisait 
en elle, visible sur sa figure. Ses yeux tournés vers le docteur 
semblaient boire les paroles consolantes qui tombaient de ses 
lèvres. Lorsqu'il se tut, elle abaissa ses paupières, les releva, 
murmura un remerciement : « Gracias! » et, avec ce dernier 
mot, exhala son dernier souffle, paisible et rassérénée. 

Vprès avoir fermé les yeux de la défunte, Daniel resta long- 
temps songeur et méditatif devant ce doux visage qu'illuminait 
déjà la beauté de la mort libératrice. Dans un cabinet voisin, 
la vieille servante grelottait La fièvre; à travers la mince cloison 
de planches le docteur entendait claquer ses dents. 11 attendit 
encore, puis la porte de la chambre s'ouvrit et don Esteban 
parut : 

— \oilà votre œuvre, seflor! — lui dit le docteur, la main 
tendue vers le lit funèbre. 

Et il sortit sans voir le haineux regard <|ue lut darda 
1 Espagnol. 

\\\ 

Pendant son séjour à la geôle de Hibérac, le docteur Char- 
bonnière avait beaucoup réfléchi et médité sur l'arrangement 
et la marche des choses humaines, et il en était venu à cette 
opinion que la perversité des individus provenait moins de 
leur nature propre que du milieu dans lequel ils avaient vécu. 
Parmi tous ceux qu'il avait vu passer à la prison et qu'il 
avait observés, il n'y en avait guère ou point d'absolument 
dépourvus d'un bon sentiment, ou au moins de quelques 
germes de bons sentiments qu'une saine éducation eût fait 
éclore. A peu près tous rejetaient sur la négligence de leurs 
parents, la misère, le malheur ou les mauvais exemples, 
l'abjection où ils étaient déchus. Ainsi le défaut de justice et 
d'équité dans les relations humaines et dans la répartition des 
avantages sociaux apparaissait à Daniel comme la cause géné- 
ratrice du vice et du crime, bien plus que les dispositions per- 
verses, innées, des individus. 



L ENNEMI DE LA MOUT [53 

Et pareillement il se persuadait que, dans les malheurs indi- 
viduels qui atteignent des innocents, les lois de la société ont 
une plus grande part que celles de la nature. 

Dans le même temps que mourait doua Maria, Sylvia était 
accouchée d'une petite fdle qui fut nommée Noémi, en 
mémoire de sa grand'tante. Ce fut une fête pour tous au 
Désert, et cependant Daniel, encore attristé par la mort de la 
jeune Espagnole, ratiocinait sur le voisinage des deux événe- 
ments. 

Cette infortunée, elle aussi, sans doute, avait été accueillie 
avec joie dans la maison de son père. Le jour de sa naissance 
avait été fêté comme un jour heureux, et voilà que, dix-huit 
ans après, elle mourait victime de la férocité de celui que ses 
parents lui avaient, contre son gré, donné comme époux! 

« Au lieu de se réjouir, à la venue d'un enfant, que de 
larmes souvent devraient couler si l'on pouvait pénétrer 
l'avenir ! » 

En songeant à cette barbare stupidité des parents qui impo- 
sent à leurs enfants des mariages absurdes et des époux 
abhorrés, pour des considérations de fortune, de vanité, 
d'ambition ou même de pur caprice, le docteur se louait de 
n'avoir obéi en prenant une compagne qu'à un amour par- 
tagé, de n'être liés tous deux que par leur seule volonté. 

« La nature, se disait-il, ne se préoccupe point de fonder 
des familles puissantes et de créer des enfants riches; elle vent 
seulement des amants bien assortis et des enfants robustes : 
l'amour seul peut satisfaire à ce vœu. Les lois conjugales 
attachent les époux plutôt qu'elles ne les unissent: le devoir 
procrée trop souvent des enfants mal doués ou débiles. 
D'ailleurs u est-il pas plus hautement vertueux de remplir 
volontairement les devoirs réciproques, dictés au couple 
humain par la loi de la nature: 1 L'union libre de l'homme et 
delà femme, sans contrat, sans acte civil, sans sacrement, en 
dehors de toute question d'argent, d'intérêts mondains, de 
convenances sociales, c'est peut-être là. dans une humanité 
meilleure, le mariage de l'avenir... » 

Et, en conséquence de tout cela, Daniel continua comme ci- 
devant à vivre honnêtement avec Sylvia, « dans le désordre », 
comme disait le procureur du roi. 



l5i LA REVUE DE PARIS 

Maintenant, depuis qu'elle était majeure, ce sévère magis- 
trat ne parlait plus de la faire rendre à sa mère, et le docteur 
se félicitait, d'être débarrassé de cet ennuyeux personnage lors- 
que celui-ci se rappela désagréablement à soiv souvenir. 

Peu de temps après la mort de doua Maria, un bruit s'était 
répandu dans le pays : on disait vaguement qu'elle avait été 
empoisonnée. Par qui? comment? C'était des chuchotements 
douteux, sans origine connue, qui flottaient dans l'air, légers 
comme le bruit d'une eau qui coule. Puis, insensiblement, 
ces murmures devinrent plus nets, on s'enhardit aux commen- 
taires et aux suppositions. Qui avait approché la malade? Son 
mari? Mais don Esteban, qui fréquentait au château de Légé; 
don Esteban, que l'abbé de Brctout citait en exemple à la 
paroisse pour sa ferveur, ne pouvait pas être sérieusement 
soupçonné. A l'égard du doctear, c'était une autre affaire! 
Un homme d'opinions subversives, un concubin scandaleux. 
un repris de justice et, par surcroît, un méchant parpaillot 
devait être fort capable de la chose... Cela se disait à l'oreille, 
entre bourgeois et personnes pieuses, et, à force de se répéter, 
avait fini par déborder parmi les paysans. Qui le premier avait 
formulé cette grave accusation? 11 semblait que ce fût une 
collectivité, tant elle avail été simultanément distribuée dans 
toute la Double. Peu à peu, comme il arrive, à force de passer 
de bouche en bouche, tous ces bruit- se précisèrenl et s'aggra- 
vèrent : ce qui n'avait été hasardé d'abord qu'en l'orme d'hy- 
pothèse s'affirma comme une vérité indubitable. 

Cependant, au bout de quelques mois, ces rumeurs calom- 
nieuses, ces propos dénonciateurs avaient pris assez de consis- 
tance pour constituer ce qu'en style de réquisitoire on appelle 
« l'opinion publique ». En cet état, l'affaire fut signalée au 
parquet par un anonyme zélé, qui d'ailleurs envoyait comme 
une preuve décisive un petit paquet de poudre blanche pré- 
sumée être le poison. 

Appelé incontinent devant le procureur du roi, le docteur 
reconnut aisément avoir donné à la jeune femme de don 
Esteban des paquets semblables d'aspect, contenant de la 
quinine... 

— Qu'est-ce que cette drogue! 1 — interrompit le procureur. 

— Tout simplement le principe fébrifuge du quinquina, 



L ENNEMI DE LA MORT IOO 

récemment extrait de cette écorce par les savants Pelletier et 
Caventou. 

— Alors, vous reconnaissez avoir administré à l'épouse de 
don Esteban le même médicament que celui contenu dans ce 
paquet? 

— Pardon! il me faut d'abord voir ce médicament. 

Le procureur ayant ouvert le paquet, Daniel examina la 
poudre, en mit un peu sur sa langue, puis dit tranquil- 
lement : 

— C'est de l'arsenic, et non de la quinine. 

Au bout de deux longues heures, après avoir répondu à 
force questions insidieuses qui tendaient à l'incriminer, le 
docteur conclut : 

— Avant de m'accuser d'empoisonnement sur une délation 
anonyme, il serait peut-être bon de savoir si réellement doua 
Maria a été empoisonnée. 

— C'est ce que l'expertise dira sous peu. Mais, dans l'affir- 
mative, qui aurait commis le crime?... Accuseriez-vous le 
mari de l; irte? 

— Nullement. 11 n'avait pas besoin de se compromettre 
par un aussi dangereux moyen. 

— \oulez-vous dire qu'il en a employé d'autres? 

— Monsieur le procureur, tout ce que le médecin apprend 
au chevet du malade est un secret inviolable. 

— C est bien ! — fit le procureur sèchement. — En atten- 
dant le résultat de la nécropsie, vous vous tiendrez à la dispo- 
sition de la justice. 

— J'y serai toujours. 

Peu après, les gens du roi, accompagnés d'un médecin 
réquisitionné, regardaient dans le cimetière de La Jemaye 
la fosse de doua Maria qu'un homme déblayait péniblement. 
Il pleuvait. La terre grasse collait aux outils, et, de temps en 
temps, le fossoyeur essuyait de sa manche son front moite. 
Enfin la pelle racla le cercueil, lequel, au moyen de cordes, 
fut hissé hors du trou et porté dans l'écurie du presbytère, où d 
fut déposé sur une table improvisée, faite de planches et de 
troncs d'arbres. Puis, avec un ciseau à froid, l'homme fit 
sauterie couvercle et la morte apparut. 

Une horrible odeur cadavérique monta comme une bouffée 



l5(i LA REVUE DE PARIS 

au nez des assistants et les fit reculer. La figure suave de la 
belle Espagnole était méconnaissable : les yeux enfoncés 
n'étaient plus que deux trous hideux ; les lèvres rongées 
laissaient voir deux rangées de petites dents blanches qui ras- 
sortaient au milieu des chairs noirâtres, décomposées. 

Le médecin coupa les vêtements et le corps se découvrit 
dans son horrible nudité, marbré comme de moisissure, en 
pleine putréfaction. En deux coups de bistouri le médecin. 
les manches relevées, un tablier au col, ouvrit ce corps, puis 
en retira successivement l'estomac, le cœur, le foie, les intes- 
tins à demi liquéfiés, et mit le tout dans de grands bocaux qui 
furent soigneusement scellés. 

La mule de l'abbé de Bretout, tournant la tête, contemplait 
avec étonnement ces messieurs bien a êtus et semblait demander 
ce qu'ils faisaient là. Puis la mauvaise odeur la fil s'ébrouer 
et elle finit par braire à sa façon, comme d'ennui d'être ainsi 
troublée. Don Esteban n'était pas là. Depuis l'enterrement de 
sa femme, il avait disparu, — désespéré, affirmaient les bonnes 
âmes, — et l'on ne l'axait pas revu. I ne Légende naissante 
assurait qu'il s'était enfermé dans un couvent. 

Daniel était présent, lui. et se prenait de pitié pour celte 
pauvre victime que la cruelle absurdité des hommes harcelait 
jusque dans sa tombe. 

— Mon ami. — lui avait dit M. Cherrier, — il te faut être 
là et voir les choses de près. Avec des gens ingénieux comme 
ceux qui ont mis de la « mort aux rats » dans ton papier, il 
esl bon de se méfier toujours... 

Quelques mois s'écoulèrent, pendant lesquels il attendit paisi- 
blement le résultat de l'examen des experts jurés. Puis, le procu- 
reur restant muet, il s'in forma et sut par un de ses amis, médecin 
à Bordeaux, que ce résultat avait été parfaitement négatif. La 
ridicule accusation n'avait pas trouvé de bases; mais, de cette 
affaire, il resta contre Daniel une suspicion soigneusement 
entretenue par ses ennemis, « Ce n'est pas sans raison qu'il 
avait été appelé devant le procureur du roi, n'est-ce pas: 1 ... » 

Le vicomte de Bretout était à son ordinaire plus catégorique, 
surtout après déjeuner : 

— Méfions-nous des drogues de ce médicastre Charbon- 
nière ! . . . 



L ENNEMI DE LA MOUT l5~ 

Maintenant il s'en tenait à ces boutades méchantes. La 
piteuse fin de ses deux affaires avec Daniel et avec Sylvia 
l'avait un peu refroidi à l'endroit des violences. Il enrageait 
encore de n'avoir pas pris la belle fille; mais il passait son 
dépit avec d'autres. Et puis sa femme lui avait fait sa leçon : 
— Vous n'êtes pas heureux avec ceux du Désert. — lui 
avait-elle dit ironiquement, — laissez faire d'autres plus 
adroits !.. . 

La mauvaise humeur que la magistrature avait témoignée 
contre Daniel existait aussi à l'état latent dans l'administra- 
tion politique : elle eut l'occasion de se manifester lorsqu'il 
réclama son mémoire sur la Double, dont il n'avait pas eu de 
nouvelles depuis l'envoi. Après plusieurs lettres demeurées 
sans réponse, il fut pendant quelques mois trimbalé de Caïphe 
à l'ilate et de Pilate à Caïphe, Enfin, ayant atermoyé le plus 
longuement possible, épuisé les moyens dilatoires, l'adminis- 
tration finit par répondre de mauvaise grâce que le mémoire, 
confié à feu M. de Légé pour un rapport, n'avait pas été 
retrouvé dans ses papiers. 

Voyant qu'il n'avait rien à espérer tles fonctionnaires, tous 
indifférents au sort des paysans el hostiles à celui qui s'était 
fait leur avocat bénévole, Daniel abandonna la gent officielle 
et continua sans se décourager sa propagande personnelle 
Dans son mémoire, il avait signalé la misère comme une des 
causes du triste état sanitaire de la Double, sans en rechercher 
l'origine. Mais, depuis, il avait poussé plus avant. Durant ses 
longues heures de prison, il avait médité sur la genèse de cette 
misère , et considéré en esprit cette malheureuse contrée 
répartie entre un petit nombre de riches propriétaires qui pos- 
sédaient la terre, et un grand nombre de paysans qui n'en 
avaient point ou très peu : il avait conclu finalement que l'in- 
digence calamiteuse du pays était causée par l'extrême inéga- 
lité des fortunes territoriales, les uns regorgeant de superflu, 
les autres n'ayant pas même le nécessaire. 

Et alors il lui venait des idées que le procureur du roi eût 
déclaré tout de go subversives de l'ordre social. Le pire était 
que le docteur, à l'occasion, ne craignait pas de faire connaître 
ses opinions publiquement. Aussi, dans les foires, les mar- 
chés, les frairics de village, il lui arrivait parfois d'avoir des 



l58 LA REVUE DE PARIS 

discussions avec tel ou tel gros bourgeois propriétaire, qui 
goûtait peu ses théories. 

Un jour, à la « vote », ou fête patronale, d'Echourgnac, 
Daniel, en se promenant parmi les groupes, remarcpia, un 
peu à l'écart, deux amoureux qui se fiançaient à la mode 
angoumoisine... S'étant approché, à l'abri d'un arbre, il les 
épia curieusement. Le garçon disait à la fille : 

— Crache-moi dans la goule et dis-moi que tu m'aimes! 
Et il badait du bec largement. 

Après avoir consciencieusement craché dans la bouche de 
son promis, la drôle disait : 

— Je t'aime ! 

Et, avant répété ensuite la même adjuration que son galant, 
elle ouvrait sa bouche où il crachait à son tour : 

— Je t'aime ! 

« Les anciens usages et emplois superstitieux de la salive 
sont nombreux, notamment en matière de serments! » — son- 
geait le docteur. 

Pendant qu'il étail là, réfléchissant à l'origine et à la sym- 
bolique de cet échange qui, dans l'esprit des accordés, créait 
entre eux un lien indissoluble, Daniel fut accosté par M. Carol 
(de la Berterie), qui avait assisté à la scène et, sans autre pré- 
caution oratoire, L'interpella de la sorte : 

— Eh bien ! ils sont propres vos paysans ! 

— C'est qu'ils n'ont pas reçu, les pauvres, une bonne édu- 
cation comme vous! - - répondit le docteur en souriant. 

M. Carol, qui chez lui vivait dans le plus grand dérèglement, 
avec deux ou trois chambrières, et se colletait fréquemment 
avec ses domestiques à leur sujet, ne soupçonna pas l'ironie; 
néanmoins il repartit, agressif par tempérament : 

— Mais vous les éduquerez, vous! 

— Je le ferais si je le pouvais. Malheureusement, les gens 
qui ahannent toute la vie pour un morceau de pain n'ont 
pas un instant de ce loisir qui permet de relever la tête et de se 
cultiver moralement. 

M. Carol éclata de rire : 

— Vous me la baillez belle, avec votre culture morale ! 

— Cependant, voyez-en l'effet : mon grand-père et le vôtre 
aussi étaient des paysans... 






L ESNEMI DE LA MORT 



i5g 



— Où voulez-vous en venir? — interrompit M. Carol, rouge 
de dépit et de colère. 

■ — A rien autre que ceci, c'est que ces paysans que vous 
méprisez si fort sont pourtant susceptibles de se civiliser... 

— Que ne le font-ils! 

— C'est qu'ils n'ont pas le temps de s'instruire et de 
penser. .. 

— Qu'ils le prennent! 

— 11 faudrait pour cela que la propriété territoriale fût équi- 
tablement répartie, de manière que les uns n'aient pas tout, et 
les autres rien. Alors les riches bourgeois ne seraient pas tou- 
jours oisifs, et les pauvres paysans toujours écrasés de travail : 
les uns et les autres auraientdes heures de relâche. 

— Vous êtes un disciple de Babeuf!... et de ce coquin de 
Brissot qui a dit : « La Propriété, c'est le vol!... » 

Là-dessus, la discussion se haussa encore d'un ton, faisant 
s'assembler autour des deux interlocuteurs les badauds qui 
trullaient sur le terrain vague où se tenait la fête. Puis, comme 
il arrive en ces conjonctures, bientôt une foule se serra autour 
du docteur qui parlait, fréquemment coupé par les interjec- 
tions de M. Carol. 

— Que vous le vouliez ou non, — disait-il, — ce sont des 
lois humaines, ou plutôt inhumaines, qui ont permis l'acca- 
parement du sol entre les mains d'un petit nombre. Ces lois 
consacrent le droit du plus fort. C'est le droit de Clovis 
sur les Gaules, de Pépin sur l'Aquitaine, d'Adalbert sur le 
Périgord... 

— Arrivez au déluge ! 

— Nul, voyez-vous, ne devrait posséder plus de terre qu'il 
n'en peut mettre en rapport directement, et tout homme a 
droit à la portion qui lui est nécessaire pour vivre, lui et les 
siens. C'est là des lois naturelles, imprescriptibles, en dépit 
des codes qui légalisent le droit du lion... 

— Ha! ha! — ricana M. Carol. 

— L'homme, individuellement, n'a qu'un droit de jouis- 
sance sur la terre. La propriété du globe terrestre appartient 
à l'humanité; le territoire français, à la nation. L'accapare- 
ment du sol est donc un crime contre les faibles. La terre 
n'est pas une marchandise, ni un objet de pur agrément, de 



l6o LA REVUE DE PARIS 

gloriole, ni un moyen d'influence pour les riches; c'est une 
demeure, un chantier de travail, un moyen de subsistance 
pour tous... H y a un apôtre qui a dit assez de bêtises; mais 
je les lui pardonne parce qu'il a dit une belle vérité : « Celui 
qui ne travaille pas ne doit pas manger! » 

— C'était un sans-culotte. 

— Possible, monsieur Carol!... Eh bien, parmi tous ces 
messieurs si dévots, qui se soucie de cette parole de l'apôtre? 
Personne. Les pauvres sont contraints par la faim de travailler 
pour les riches qui possèdent la terre. Et ceux qui devraient les 
défendre s'efforcent de les maintenir dans la sujétion, en leur 
promettant une bonne place dans le royaume des cieux qui est 
on ne sait où ! 

— Parpaillot, va ! 

— Parpaillot, soit, mais homme juste, qui voudrait voir 
commencer dès cette vie le règne de la justice sociale!... Je dis 
donc que nul ne de^ rait pouvoir se soustraire à la grande loi du 
travail. Ainsi, vous, monsieur Carol, si les choses étaient équi- 
tablement arrangées, vous devriez travailler votre réserve, et 
vos six métayers devraient garder toul le revenu provenant de 
leur travail : cela ferait sept familles dans l'aisance, au lieu que 
présentement il y en a une dans l'aisance et six dans la misère! 

Ici M. Carol saisit Daniel au collet en criant : 

— Méchant communiste! je t'apprendrai à te mêler de 
mes affaires ! 

Daniel repoussa l'irascible personnage : il y eut entre eux 
un saboulement assez violent et quelques bourrades, tandis 
que de cette foule paysanne, qui ne comprenait même pas le 
français, montait une rumeur menaçante, Badil, l'avocat de 
village. Pirot et autres compères s'acharnant à répéter : 

— C'est une canaille, cet homme, ce higounaou ' ! Il veut 
détruire les étangs, ruiner le peuple et empoisonner les gens, 
comme il a fait de la dame de Mortefont! 

A ce moment, il y eut une poussée, un coup de bâton 
asséné par Moural, l'associé de la Cadette, atteignit Daniel au 
crâne et fut aussitôt suivi de plusieurs autres, chacun tenant 
à donner son coup, en sorte que le docteur tomba plus qu'à 
demi assommé. Une fois qu'il fut par terre, les coups de pied 

i. Huguenot. 



l'ennemi de la mort i6i 

accompagnèrent les coups de bâton. Trigand, l'ancien berger 
du Désert, tapait comme un sourd en hurlant : 

— Etripons-lel étripons-lel 

Voyant la tournure que prenait l'affaire, M. Carol s'était 
reculé : avec trois ou quatre amis alliées par le vacarme, il 
regardait faire tranquillement. 

Daniel courait le risque d'être « étripé ». oui, vraiment, par 
les lourds sabots qui le piétinaient et les bâtons qui le frap- 
paient, lorsque tout à coup un homme survint, qui fonça sur 
ce ramassis de brutes, à coups de cravache, en criant : 

— Arrière, canaille! 

Surpris, cinglés rudement, tous ces misérables en train de 
commettre un crime s'écartèrent devant M. de Fersac, qui, 

une flamme dans les yeux, joignait à chacun de ses ( ps 

une apostrophe sanglante : 

— Bandits!... Assassins!... 

Alors arriva, traînant sa bedaine, M. Jamet de Garipuy, 
maire de la commune, chez lequel M. de Fersac avail dîné, au 
château de Biscaye. 

Daniel, qu'on releva saignant, meurtri, évanoui, fui porté 
chez l'adjoint sourcier par quelques hommes que le maire 
commanda et qui s'empressèrent d'obéir afin d'écarter le 
soupçon de leur participation à celle mauvaise échauffourée. 

En partant. M. de Fersac se tourna vers le petit groupe où 
se trouvait M. Carol. 

— Quant à vous autres, — leur dit-il, — j'ai à vous signifier 
que vous êtes des lâches, tous tant que vous êtes!... Et si 
quelqu'un de vous s'en veut ressentir, il n'a qu'à parler! 

A cette injure méritée, nul ne répondit, pas même le colé- 
rique antagoniste du docteur. C'est que M. de Fersac passait 
pour avoir la main malheureuse. 

EUGÈNE LE ROY 

(A suivre.) 



'■" Septembre 1911. 



JOURNAL 

D'UN 

GRENADIER DE LA GARDE 



II 



A Grodno, je fus fait maréchal des logis aux grenadiers à 
cheval de la garde; nous restâmes dans cette position quatre à 
cinq jours, à attendre que toute l'armée eût effectué son pas- 
sage, et puis nous marchâmes surVilna: le deuxième jour de 
marche, nous fûmes surpris par un orage, comme de ma vie je 
n'en n'avais vu: il \ périt quinze mille chevaux de trait; tous 
les transports et l'artillerie de l'armée furent arrêtés: les che- 
vaux avaient de l'eau jusqu'au ventre, sur une route sablon- 
neuse et mouvante : ils ne pouvaient se tenir en tirant et s'abat- 
taient et se noyaient, et tous les bagages restaient au milieu 
de la route, ainsi que l'artillerie. Cela ne nous empêcha pas, 
cavalerie et infanterie, de continuer notre marche: nous 
arrivâmes le cinquième jour devant Vilna; l'Empereur croyait, 
ainsi que toute l'armée, que les Russes nous en disputeraient 
l'entrée . Les Russes mirent le feu à tous leurs magasins et 
abandonnèrent la ville. 

i. Cf. la Revue du i"> août. Notre homme sert eu Espagne et en Autriche 
durant les années 1S08-18111, à Paris de 1810 à 1812; en mai i8i:<, il est à 
la Grande-Armée eu route pour la Russie. 



JOURNAL DUN GRENADIER DE LA GARDE 1 63 

Nous restâmes à Vilna une quinzaine de jours; la pluie 
omba continuellement; puis nous prîmes la route de Vitebsk, 
ille située sur une hauteur à soixante lieues du dit Vilna; 
îous ne rencontrâmes que de mauvaises baraques de paysans, 
listantes de plus de dix à douze lieues les unes des autres, et 
les forêts immenses de sapins; nous ne trouvions aucun habi- 
ant sur notre passage; il faut faire des cinquante lieues dans 
>e pays pour trouver un bourg de huit cents habitants, et des 
;entaines de lieues pour trouver une ville grande comme Cor- 
îeil; nous fîmes beaucoup de marches et contre-marches, 
pour savoir quelle était la route de l'ennemi qui fuyait devant 
ious. 

Nous arrivâmes devant Vitebsk dans les premiers jours de 
juin 1812; les Husses nous attendaient, en bataille, en avant 
de la ville; l'Empereur disposa toute l'armée dans la nuit. A 
la pointe du jour, l'Empereur commanda que l'on attaquât les 
Russes, qui se défendirent jusqu'à dix ou onze heures du 
matin ; ils avaient fait filer tous leurs bagages et une grande 
partie de leur infanterie dans la nuit, et ne nous opposaient que 
leur cavalerie et leur artillerie : ils finirent par nous abandonner 
la position et la ville : ils y mirent le feu pour nous arrêter 
et continuer à battre en retraite. L'Empereur y établit son 
quartier général et fit abattre un grand nombre de maisons 
pour faire une place où faire défiler la parade devant son loge- 
ment. Pour nous, nous allâmes prendre des cantonnements 
dans plusieurs hameaux à trois lieues de là, attendu qu'il n'y 
avait pas de fourrage en ville, et nous y restâmes une huitaine 
de jours; après cela, nous continuâmes notre marche sur 
Viazma, ville située à plus de quatre-vingts lieues de \itebsk; 
nous marchions toujours dans des forêts et ne trouvions rien 
pour notre nourriture; nous vivions grâce aux transports de 
bestiaux que nous avions enlevés de la Prusse qui nous sui- 
vaient, car sans cela nous n'aurions pas mangé de viande de 
la campagne. 

Enfin nous arrivâmes devant Viazma, où nous nous arrê- 
tâmes pour attendre que toute l'armée soit réunie; nous 
bivouaquâmes, le long d'une petite rivière à deux portées de 
canon delà ville, pendant deux jours; le troisième, on attaqua 
les Husses qui firent mine de tenir ; puis ils battirent en retraite 



lG4 LA REVUE DE PARIS 

et mirent le feu aux quatre coins de la ville ; il ne resta que des 
cendres et quelques maisons; d'une ville qui contenait au 
moins dix mille habitants, nous ne vîmes personne en passant; 
les habitants, s'étaient tous sauvés, d'après un ordre de leur 
gouvernement. Nous avions fait déjà plus de trois cents lieues 
dans la Lithuanie et la Russie sans trouver ni voir aucun habi- 
tant, ni ville; nous n'avions jusque-là, conquis que des cendres 
et des forets. Nous poursuivîmes l'ennemi sur la route de 
Smolensk, grande et forte ville où se trouvait un arsenal de 
l'empire russe. 

A mesure que nous avancions, l'armée russe brûlait villes 
et \ illages et emmenait tous les habitants, et enlevait tous les 
bestiaux dans des forêts, qui peuvent, dans notre pays, passer 
pour des déserts; nous ne trouvions rien sur notre passage et 
fûmes obligés, toute la cavalerie, de couper les blés et avoines 
qui se trouvaient sur notre route pour la nourriture de nos 
chevaux ; nous étions obligés de déterrer les pommes de terre 
encore toutes petites : à notre départ de Paris, on nous avait 
donné à chaque cavalier une faucille, et une faux pour dix 
hommes, ce qui nous fut très utile dans cette malheureuse 
campagne. 

Nous arrivâmes devant Smolensk dans les premiers jours du 
mois d'août 1812, où nous prîmes position, toute la garde 
impériale sur des hauteurs boisées, à gauche de la ville que 
l'on voyait, les mûrs bâtis en briques de huit à dix pieds 
d'épaisseur où les Russes étaient retranchés au nombre de 
trente mille hommes. L'Empereur établit sa tente à notre 
bivouac, et tout son quartier général se mit à bivouaquer 
auprès de nous; nous restâmes dans cette position jusqu'à ce 
que tous les corps d'armée en arrière fussent arrivés ; le maré- 
chal Davout et son corps d'armée étant arrivés le 7 ou le 8 août 
au soleil couché, l'Empereur ordonna l'assaut pour le len- 
demain, qui fut exécuté à trois heures du matin. C'était un 
beau coup d'oeil de voir cent mille hommes monter le mamelon 
où se trouve la ville ; les Russes tinrent ferme et nous tuèrent 
beaucoup de inonde dans la première charge à la baïonnette 
que notre infanterie leur présenta : notre premier régiment en 
tète fut presque détruit par un feu roulant, que les Russes 
firent étant retranchés et à couvert, avant les murs de la ville 



JOURNAL D UN GRENADIER DE LA GARDE 1 65 

îi dos: on ne leur voyait que la moitié de la tète, cependant de 
l'autre côté de la ville haute, les Français avaient forcé l'armée 
russe à se retirer en la ville basse, et s'étaient emparés du jxmt; 
les autres furent forcés d'abandonner leurs retranchements et 
s'enfuirent parties créneaux pratiqués dans les fortes murailles 
p'ils avaient à dos. Les Russes, en nous cédant la ville, ne 
nous laissèrent qu'un monceau de cendres, ayant mis le feu à 
a ville basse, presque toute bâtie en bois. 

Nous restâmes à Smolensk, où il faisait une chaleur insup- 
portable; on nous délivra de la farine, pour faire du pain pour 
matre jours et du riz que l'on avait trouvé dans les magasins 
le la ville haute. Nous partîmes de Smolensk sur la fin d'août, 
mus marchâmes pendant sept à huit jouis, sans que l'ennemi 
sherchât à nous disputer notre marche. Un beau matin, le 
l septembre 1812, nous ne lunes que Irois lieues, et on vint 
îous dire que toute l'armée russe était dans une position 
«tranchée et nous attendait de pied ferme dans un passage 
rès difficile. 

Nous prîmes position, toute la garde, et attendîmes que toute 
armée soit arrivée; la journée du 5 septembre se passa par 
[es fusillades entre les deux armées, et le (i du dit mois, on 
ttaqua plusieurs redoutes qui furent enlevées, après bien des 
harges à la baïonnette, où nous perdîmes bien du monde. Le 
1 au matin, à cinq heures, nous montâmes à cheval, et on 
ious lut un ordre et une proclamation de l'Empereur qui 
ious rappelaient toutes nos célèbres batailles depuis Marengo, 
our nous prévenir que nous en avions une devant nous à 
agner pour l'honneur et le bonheur de la patrie, et qu'on 
liait décider du sort de nos quartiers d'hiver. 

L'attaque commença à la pointe du jour; les Russes étaient 
stranchés dans des redoutes au nombre de deux cent cinquante 
îille hommes, et l'armée française, après une aussi longue 
îute était réduite à quatre-vingt mille combattants. Le combat 
il des plus acharnés de part et d'autre ; l'artillerie faisait un 
image épouvantable; l'ennemi avait de grosses pièces qui 
loissonnaient notre cavalerie le sabre dans le fourreau, notre 
ifanterie, et notre artillerie. Le maréchal Ney demanda pill- 
eurs fois la garde impériale, pour soutenir l'armée affaiblie, 
aux trois quarts détruite, mais il ne put l'obtenir de l'Em- 



i66 



LA REVUE DE PARIS 



pereur, qui accorda seulement la jeune garde au maréchal; le 
combat ne finit qu'à la nuit, et le champ de bataille était jonché 
de morts et de blessés, de casques et de chevaux; c était 
effrayant de voir un carnage pareil ; je peux dire avec assurance, 
qu'ayant assisté pour mon compte à plus de vingt à vingt-cinq 
batailles depuisl'an IV jusqu'au dit jour 7 septembre 1812, je 
n'en ai jamais vu une plus meurtrière pour les deux armées; 
notre armée fit des prodiges de valeur et eut bien de la peine 
d'enlever les redoutes; les Russes étaient tout ivres d'eau-de- 
vie; on trouva dans leurs redoutes des barriques encore pleines 
avec du biscuit trempé dedans. Notre armée était tout le con- 
traire; nous n'avions même pas d'eau à boire, il n'y avait 
qu'une seule mare pour faire boire les chevaux, où nous allions 
prendre l'eau pour la soupe, et, quand elle était cuite, il y avait 
six pouces de vase au fond de la marmite. 

Nous arrivâmes le 7 septembre 181 2 dans la nuit à 
Moshaïsk, où nous trouvâmes toutes les maisons et couvents 
grecs pleins de blessés russes; nous bivouaquâmes auprès d'un 
lac où il y avait beaucoup de choux, et nous nommâmes la 
ville de Moshaïsk, la ville aux choux; nous restâmes tout le 
lendemain dans cet endroit, où je fus pris par des douleurs de 
rein, qu'il me fallait l'assistance de deux grenadiers pour 
monter à cheval; une fois à cheval, la douleur disparaissait. 
Nous nous remîmes en marche à la suite des Russes, qui se 
retiraient sur Moscou, qui n'était éloignée que d'une vingtaine 
de lieues; nous marchâmes jusqu'au i3 septembre 181 2, où 
nous arrivâmes sur une hauteur boisée, et découvrîmes 
l'ancienne capitale moscovite d'une grandeur immense, à une 
distance de nous de deux lieues. Par ce beau temps, nous 
découvrîmes toutes les maisons et châteaux, couverts en tôle 
peinte, et une grande quantité d'églises avec leurs clochers 
surmontés de boules dorées. 

Le i4 septembre, à deux ou trois heures du matin, nous 
aperçûmes que le feu était dans la ville. Comme nous étions 
bivouaques dans un bois de chênes, nous eûmes ordre de 
monter à cheval; on commanda de suite des hommes par 
compagnie pour y aller, et nous restâmes à cheval toute la nuit 
en attendant de nouveaux ordres, qui n'arrivèrent qu'au jour, 
de rentrer dans nos bivouacs; la journée du i5 septembre, 



JOUHNAL D'UN GRENADIER DE LA GARDE I Gy 

le feu continua, et sur le soir, à la nuit fermée, il redoubla 
de plus belle. Le ciel était aussi rouge qu'une fournaise de 
forge; les flammèches des maisons qui s'écroulaient, montaient 
jusqu'aux nues et formaient des bouquets d'artifices; chaque 
maison qui s'écroulait faisait un bruit épouvantable, occa- 
sionné par la toiture en forte tôle. Toute la cavalerie de la 
garde resta dans cette position pendant huit jours. Malgré les 
deux lieues qui nous séparaient de la ville de Moscou, on aurait 
ramassé une épingle à la lueur des flammes, et nous-mêmes 
sentions par instant des bouffées de chaleur de cet incendie 

Nous entrâmes dans un des faubourgs de la ville le 
ai septembre, où on nous logea dans des maisons par escouade, 
où l'incendie de la ville ne pouvait communiquer, et l'Empe- 
reur alla loger au Kremlin. 

Nous trouvâmes dans les magasins russes, beaucoup de 
poissons salés, qui étaient de quinze à vingt pieds de longueur, 
dont on nous fil des distributions, pour faire de la soupe; 
mais à la première soupe, il nous fut impossible de la manger. 
Je vécus tout le temps de mon séjour à Moscou, de choux et 
de suif de chandelle, en place de graisse; nous étions un jour 
de service, et l'autre jour en fourrageurs; nous allions, sur les 
derniers temps, jusqu'à six et sept lieues de la ville, de 
manière que nous n'avions pas un jour tranquille; il y avait 
beaucoup de Cosaques en partisans aux environs de la ville, 
nous étions obligés de nous réunir cinq à six cents hommes 
pour aller en fourrageurs, et nous étions toutes les fois 
attaqués par les partisans, où nous perdions quelques hommes 
et chevaux. Nous continuâmes ce commerce tous les jours, 
ce qui ruina plus nos chevaux que la longue route que nous 
avions faite depuis Paris à Moscou. 

Le 10 octobre 181a, on nous fit la distribution de farine 
pour faire du pain pour huit jours à chaque homme; on nous 
distribua aussi du cuir, à chaque grenadier, tout coupé, 
pour un remontage, et un ressemelage de bottes : on nous 
donna aussi à chaque homme deux bouteilles de vin et de l'eau- 
de-vie plus que nous ne pouvions en boire, en nous invitant à 
la conserver pour plus tard, attendu que nous allions bientôt 
nous mettre en route. Nous restâmes jusqu'au 1 6 octobre 1812, 
et le 17, nous traversâmes la ville, et nous allâmes dans un 



1 68 LA REVUE DE PARIS 

village à trois lieues du côté opposé de celui où nous étions 
rentrés; nous passâmes de l'autre côté de la Moskova au gué, 
et nous y restâmes jusqu'au 18 octobre, que nous en repar- 
tîmes, et primes une route nouvelle. Tout ce que l'on disait 
c'est que nous marchions sur Kalouga; nous repassâmes près 
de Moscou et primes à gauche de la route par où nous étions 
venus. 



* * 



Nous marchâmes pendant huit jours, toujours la pluie 
sur le dos. sans rencontrer l'ennemi; nous arrivâmes dans une 
petite ville dont je ne sais pas le nom. à qui nous donnâmes le 
nom de la Ville aux oignons, attendu que toutes les maisons 
en était remplies. ÏNous commençâmes, à nous ressentir tous 
du froid dans celte ville; nos vivres commençaient à bien 
diminuer, car nous ne trouvions rien sur notre route pour 
nous et pour nos chevaux; ils ne vivaient que de blé ou 
d'avoine en gerbes, que nous étions obligés d'aller chercher, 
après avoir fait notre journée de marche, de manière que nos 
pauvres chevaux n'avaient pas un moment de repos; nous 
bivouaquions toujours dans les forêts, nous n'avions même 
pas le temps de faire de la soupe, quand nous avions de la 
viande. 

iNous arrivâmes avec beaucoup de peine à Smolensk, au 
mois de novembre, où nous restâmes huit jours; l'Empereur 
organisa toute l'armée; nous reçûmes un peu de riz, et quel- 
ques rations d'eau-de-vie, et nous en repartîmes sur la fin du 
dit mois de novembre 1812 ; il faisait un froid, qui était insup- 
portable et qui allait jusqu'à vingt degrés; il fallait cependant 
coucher au bivouac sur la neige gelée ; nous continuâmes notre 
retraite sur la route de la Lithuanie et revînmes à Vitebsk, où 
nous ne fîmes que passer. Mais les Russes nous avaient 
devancés de plus de huit jours et nous harcelaient, tout le 
long de notre marche, et faisaient des captures sur nos 
derrières et en tète de la colonne, qui n'étaient j^lus armées 
pour la plupart; les doigts des soldats gelaient sur le canon 



JOURNAL DUN GRENADIER DE LA GARDE l(i() 

de leur fusil; aussi la plus grande partie les jetèrent, et il 
n'avaient plus que leur sac sur le dos pour leur tenir chaud. 

L'armée perdait tous les jours au moins mille hommes de 
froid ou de faim ; les chevaux, ne pouvant marcher sur la neige 
qui était gelée, tombaient et s'assommaient, et périssaient 
ainsi, et le mien, même, je fus obligé de l'abandonner à 
Orscha, première ville sur la frontière de la province de 
Lithuanie; or je l'abandonnai sur la roule, a mon grand 
regret, après l'avoir traîné pendant huit jours par la tète, et 
fus sur le point d'être pris par les Cosaques, en persistant à ne 
vouloir point l'abandonner; je ne peux dépeindre les souf- 
frances que j'ai éprouvées dans cette campagne. Nous arri- 
vâmes à Orscha où on nous donna du pain pour deux jouis, 
et nous nous remimes en mule sur la route de Vilna, avec 
beaucoup de peine étant obligés de marcher toute la journée 
sur de la glace, et de toujours coucher sur la neige, sans 
n'avoir rien à manger que du blé grillé dans un mauvais 
tesson de terre, et de temps en temps du cheval grillé au bout 
d'un morceau de bois. 

A deux journées de la ville d'Orscha, on nous annonça que 
les Russes nous attendaient au passage de la rivière de la 
Bérézina, rivière qui ne gèle jamais, se trouvant dans des 
marais cl des sources; les prairies qui l'avoisinent n'ont 
qu'une croûte superficielle et le dessous n'est que vase où on 
entre jusqu'aux genoux. 

Nous arrivâmes sur les bords de celle rivière, si funeste à 
l'armée française, et on força le passage, après avoir fait un 
pont en mauvaises planches de sapin et de vieilles solives des 
maisons- du dit village de Borisow; on ne pouvait passer que 
huit hommes de front, on fit passer tous les hommes qui 
étaient capables de se battre, ainsi que l'artillerie et la cava- 
lerie, pour débusquer les Russes, et tout le reste de l'armée 
au nombre de plus de quarante mille hommes ne purent passer 
le premier jour; comme j'étais démonté, je fus de ce nombre, 
et nous dûmes rester sur l'autre rive. Le lendemain, nous 
nous mîmes en marche pour arriver à la tète du pont, mais il 
était rompu ; nous restâmes une partie de la journée sur le 
bord, sans jîouvoir nous en approcher, attendu que le chemin 
qui y aboutissait était encombré de voitures, de soldats et de 



I ~0 LA REVUE DE PARIS 

cantinières; il était impossible de passer à droite ou à gauche 
de la route parce qu'on enfonçait dans la vase, jusqu'aux 
genoux ; plus de dix mille hommes et chevaux étaient dans ces 
marais qui luttaient contre la mort, et nous ne pouvions leur 
porter du secours, sans y périr aussi nous-mêmes. 

A quatre heures du soir je n'avais pas pu encore passer, et 
les boulets des Russes nous chagrinaient en tombant au milieu 
de nous. Je pris une résolution : voyant les Russes qui repous- 
saient notre arrière-garde, je me lançai au milieu des malheu- 
reux qui étaient dans la vase jusqu'au ventre, le sabre à la 
main, en les menaçant de les tuer, s'ils me prenaient les 
jambes; ils me servirent de pont, ou, à bien dire, de chemin 
pour arriver au pont, où je ne pus approcher qu'en me jetant 
à l'eau jusqu'à la ceinture; un officier des pontonniers de la 
garde, me reçut et m'enleva de l'eau, avec une autre per- 
sonne, qui lui aida à me tirer sur les planches du dit pont; 
cinq minutes après être sorti de la rivière, tous mes vêtements 
étaient raides de glace, et mon corps était cristallisé et transi 
de froid; mais je me trouvais hors de danger. Je trouvai un 
escadron du régiment qui était en bataille, à l'embranchement 
de plusieurs chemins, commande par le général Lepic, reste 
du régiment monté, qui m'enseigna la route que j'avais à 
prendre. Je continuai ma route jusque dans la nuit hien 
avancée et arrivai enfin dans un village, où tous les hommes à 
pied du régiment qui avaient pu passer la rivière se réunis- 
saient. Plusieurs des grenadiers la passèrent à la nage, mais 
arrivés à l'autre rive, ils succombaient ne pouvant en sortir, 
rapport aux berges hautes qui s'y trouvaient et la vase du 
fond dont ils ne pouvaient sortir; ils finissaient par y périr. 

L'armée y perdit au moins dix mille hommes noyés, et au 
moins dix mille par le feu et le froid, ce qui fait vingt mille 
en tout, non compris les prisonniers que l'ennemi fit en 
grande quantité, et tous les bagages que l'on abandonna. 

Le village où nous nous arrêtâmes, nous y mimes le feu 
pour nous chauffer et faire sécher nos vêtements ; les maisons 
étaient en bois de sapin et couvertes de chaume, elles furent 
bientôt consumées. Le lendemain, nous continuâmes notre 
marche par des marais, où les chemins étaient faits avec des 
arbres, que l'on mettait en travers; ce sont des sources qui ne 



JOURNAL D UN GRENADIER DE LA GARDE 1 ~ I 

gèlent jamais, malgré le grand froid qu'il fait dans ce clima! 
glacial. JNous couchions toujours sur la neige les uns contre 
les autres pour nous réchauffer, attendu qu'il y faisait vingt- 
deux degrés de froid: plus loin nous avons eu jusqu'à trente- 
deux degrés. Plus nous nous retirions sur Vilna, plus le froid 
devenait rigoureux : j'ai vu dans une seule journée tomber 
plus de deux mille hommes, raides, sur le chemin, et mourir 
sans proférer un mot; ils tombaient comme foudroyés d'une 
attaque d'apoplexie. 

ÎNous arrivâmes enfin à\ilna, au mois de décembre 1812, 
non sans bien des peines. A la porte de la ville, on nous en 
refusa l'entrée; il y avait un bataillon de gardes à chaque 
porte, des troupes qui n'avaient pas fait la campagne. Les 
troupes qui arrivaient à chaque instant grossissaient, et, se 
voyant forcées de rester à la rigueur du froid, n'ayant rien à 
se mettre sous la dent, se mutinèrent et en vinrent aux mains 
avec la garde, et forcèrent l'entrée; ils se répandirent dans la 
ville et se logèrent dans le premier endroit venu : pour nous, 
on nous assigna des maisons où nous nous mimes. Nous 
avions, dans la compagnie seulement, trente hommes qui 
avaient les oreilles et les doigts des mains gelés; je fus chargé 
de veiller à leurs besoins; ils étaient tous dans une maison, et 
dans une seule pièce pour avoir plus chaud. 

On donna le pain pour un jour; comme je fus de semaine, 
étant le plus vigoureux des sous-officiers de la compagnie, je 
fus au magasin, et, chemin faisant, je trouvai un Juif qui me 
vendit un pain de douze livres, et une bouteille d'eau-de-vic, 
pour la somme de quarante francs ; nous mangeâmes ce pain 
à quatre sous-officiers, car depuis plus de deux mois nous 
n'en avions pas goûté: dans la même nuit, je manquai 
d'étouffer, et fus bien malade; dans la seconde nuit que nous 
étions en ville, à minuit environ, on sonna à cheval, et les 
tambours battirent la générale; on nous donna ordre de sortir 
de la ville sur la route de Grodno, de suite, attendu que les 
Russes étaient aux portes de la ville. Je fus avertir les hommes 
malades et leur dire qu'il fallait décamper de suite, ou bien 
qu'ils allaient tous être prisonniers de guerre. Ils me répon- 
dirent qu'ils préféraient mourir à la chaleur que mourir dans 
la neige: et, après bien des exhortations, je les abandonnai et 



LA REVUE DE PARIS 



ils furent tous égorgés par les Juifs et par les habitants; tous 
les malades ont eu le même sort et ne sont jamais reparus au 
régiment; ils furent au nombre de plus de quinze mille, qui 
y furent égorgés. Je me rendis à la porte de Grodno, où je 
rejoignis le détachement du régiment, qui était parti de la 
ville, à une heure du matin; tous, tant que nous étions, nous 
étions à pied et bien mal chaussés, ne pouvant trouver des 
chaussures assez grandes : nous nous mîmes en marche par un 
froid extraordinaire, trente-deux degrés au-dessous de glace; à 
tout moment les soldats tombaient, raides de froid sur la 
route. 

A la pointe du jour, nous arrivâmes à la montagne de A ilna ; 
nous avions mis près de huit heures pour faire deux bonnes 
lieues. Le chemin était, ainsi que les champs, comme une 
glace; à la moindre montée, on tombait, en marchant au très 
petit pas, et celui qui avait le malheur d'allonger le pas s'affa- 
lait et ne pouvait plus se relever, se trouvant abandonné par 
tous les autres, qui ne pensaient qu'à sauver leurs jours. 
Il n v avait plus d'humanité pour personne, de quel grade 
fût-il; on ne regardait personne, et chacun marchait pour son 
compte, par troupeaux de deux à trois cents: il n'y avait plus 
de chefs à leur tête attendu qu'ils se sauvaient, comme ils 
pouvaient, n'ayant plus de soldats à commander. 

Cette montagne de ^ ilna n'est autre qu'un coteau rapide 
et sablonneux où la neige par le passage des voitures et des 
hommes ne ressemblait qu'à un coteau de glace, où l'homme 
ne pou\ ait monter, et encore moins les chevaux, qui pouvaient 
à peine se tenir sur leurs pieds, n'ayant rien à dos, ni à tirer; 
toutes les voitures qui avaient échappé au passage de la 
Bérézina, y trouvèrent leur tombeau, et tous les équipages de 
l'armée y furent brûlés, jusqu'aux voitures de l'Empereur 
pillées par les soldats. Pour moi, je me jetai à droite de la 
route, où je trouvai un petit taillis, après quoi je me rattrapai, 
et, me saisissant des petites branches, je parvins au sommet 
de la côte, où on réunissait tous les hommes à pied, qui 
avaient le bonheur d'avoir pu grimper. Comme j'avais un pain 
de munition, et une bouteille de vin de Bordeaux dans mon 
porte-manteau que je portais au bout de mon sabre, je bus 
un coup en me cachant des autres, parce qu'ils m'en auraient 



JOURNAL D'UN GRENADIER DE LA GARDE I ~ 'A 

demandé et que, moi, je voulais la conserver pour me sou- 
tenir. Je n'avais éprouvé de ma vie autant de besoin d'une 
goutte de vin, pour reprendre mes forces qui commençaient à 
s'épuiser. Malgré la rigueur du froid, j'étais en nage. Nous 
nous mimes en route pour (irodno, sur un chemin de glace, 
et nous fîmes quatorze lieues, ce même jour, par le plu* friand 
froid; nous avions trois jours de marche pour arriver à la 
rivière du Memel, nous marchâmes très avant dans la nuit, et 
nous nous arrêtâmes dans un village où toutes les maisons 
étaient lnùlécs; nous fîmes halte sur la neige, une couple 
d'heures, auprès d'un bivouac; nous repartîmes à la pointe du 
jour, et arrivâmes à la nuit tombante à Grodno, fort heureu- 
sement avant que les ponts-levis soient levés. Je me logeai, 
dans la première maison que je trouvai, où je respirai un peu 
auprès d'un bon feu, et me trouvai mieux que dans le plus 
beau palais; il y avait des magasins en grande quantité d'eau- 
de-vie cl de pain. 

J'avais pris à l'artillerie prussienne un joli cheval ferré à 
neuf, à trois lieues de (irodno, qui me servit à porter mon 
bagage, qui n'était [«as fort lourd et celui du grenadier qui 
avait soin de mon cheval quand j'en avais un. 

Je restai un jour seulement dans la ville de Grodno, et 
repartis le lendemain à sept heures du matin; je passai la 
rivière du Memel sur la glace, où j'ai manqué de rester, par 
la difficulté de pouvoir grimper sur des glaçons amoncelés. 
En arrivant sur l'autre rive, il y avait une petite côte, fort 
difficile à monter, où je trouvai quantité de voitures et des 
caissons abandonnés, et de l'argent en quantité, répandu sur 
la route et sur la neige, ce à quoi je ne fis pas attention, 
attendu que messieurs les Russes, nous tiraient des coups de 
canon à mitraille de l'autre bord, et très heureux celui qui 
pouvait s'en échapper. Je continuai ma route d'après les indi- 
cations qu'on nous avait données en ville, de marcher sur la 
route de Kœnigsberg. Au bout de deux jours de marche, nous 
arrivâmes enfin en Prusse, où nous commençâmes à trouver 
de l'eau-de-vie et du pain. Je me rendis à Gumbinnen. seule 
ville de Pologne sur notre route et arrivâmes à Ko^iigsberg, 
le 39 décembre t 812, avec mon camarade, le grenadier, qui 
ne m'avait pas quitté de la campagne, et y restâmes jusqu'au 



I~4 LA. REVUE DE PARIS 

5 janvier i8i3, tous les deux. Je me logeai à mon compte, 
moyennant six francs par tète, couché et nourri, que l'on 
nous prit, et bien heureux de trouver à se loger, attendu que 
la ville était remplie de troupes qui arrivaient de France, et 
de celles qui arrivaient de la retraite de Russie. JNos vêtements 
ne tenaient plus, étant en partie brûlés; je n'avais, pour mon 
compte, pas de souliers aux pieds, et un bonnet à poil tout 
rôti. JYayant pas fait ma barbe depuis plus de trois mois, 
nous ressemblions plus à des pauvres qu'à des soldats de la 
garde impériale, qui, six ans avant, avaient conquis la Prusse 
et fait trembler la Russie. 

Le 5 janvier i8i3, notre bourgeois vint nous avertir qu'il 
était temps que nous partions, parce que les Cosaques n'étaient 
plus qu'à une lieue ; il n'eut pas besoin de nous le dire deux 
fois. ÎSous primes notre bagage, et arrangeâmes notre traîneau 
où nous mimes notre cheval, et sortîmes de la ville de 
Kœnigsberg; comme il faisait très froid, je m'embarquai sur 
le golfe Raltique, qui était gelé à plus de six lieues en avant 
de ses bords, et fîmes la même journée plus de vingt lieues, en 
longeant les côtes. ÎNous arrivâmes à Elbing, le g janvier i8i3, 
où je trouvai les hommes à pied du régiment que l'on réunis- 
sait, car il n'y avait qu'un cheval par compagnie à notre rentrée 
en Prusse. 

Nous restâmes dix jours à Elbing, pour attendre tous les 
hommes qui se trouvaient en arrière, nous nous mîmes en 
marche pour la ville de Rromberg, en passant par Marien- 
bourg, où l'on me chargea de conduire tous les hommes du 
régiment, qui se trouvaient malades ou qui étaient incapables 
de monter à cheval, ayant les doigts ou les oreilles gelés. Me 
voyant pris pour ce service, je rassemblai toutes les voitures 
et fis placer les hommes dedans, et moi je marchai à pied avec 
trois autres sous-officiers commandés à cet effet; à mi-chemin, 
on fit halte, et, pour mon compte, ne voulant pas me faire 
bloquer dans la ville de Dantzig avec tous les hommes malades, 
je fus rejoindre le détachement du régiment à Marienbourg, 
petite ville située sur le bord de la Vistule. Nous continuâmes 
notre marche jusqu'à Bromberg ; nous y restâmes une huitaine 
de jours, on nous donna quelque argent et des vivres, ce qui 
nous fit un bien infini; on y trouvait de tout; tous les habi- 



JOURNAL D'UN GRENADIER DE LA GARDE I 7 5 

tants, de quelque classe que ce soit, nous soulageaient, suivant 
leurs moyens, en vrais Polonais. Dans cette ville, nous reçûmes 
environ cent chevaux, qui venaient de Hanovre, et, quelques 
jours après, nous passâmes la revue du maréchal Bessières, 
qui fit choix de soixante hommes des plus disponibles pour 
former un escadron, pour aller rejoindre le prince Eugène de 
Beauharnais, qui avait pris le commandement du reste de 
l'armée de Russie, et était chargé de soutenir la retraite. Je 
devais faire partie du dit escadron, mais ayant un talon attaqué 
de la gelée je fus remplacé par un nommé Bouchette. .Nous 
partîmes de Bromberg en Pologne, pour venir à Fiïrth en 
Franconie. 






J'y passai agréablement le carnaval de îXi.'S. JNous avions 
oublié totalement nos souffrances et nos privations de la 
Russie, lorsqu'un soir, étant à un bal que nous donnions aux 
bons habitants qui nous logeaient, on vint me dire qu'il fallait 
partir sans désemparer pour Paris en poste, pour chercher des 
chevaux de remonte pour le régiment; cette nouvelle me fit 
plaisir malgré qu'il fût deux heures du matin. Je fis mon 
porte-manteau et me rendis à la ^ille auprès du baron Pernet, 
chef d'escadron et commandant par intérim les hommes 
du régiment". 11 nous donna ordre à quatre sous-officiers de 
partir île suite pour Paris, en nous faisant compter à chacun 
la somme de cent soixante-quinze francs de frais de poste. 
Nous partîmes le I e '' mars 1810, et devions êtes rendus pour 
le 5 du dit mois à Paris. Nous n'avions pas un moment à 
perdre. Je me jetai ainsi que mes camarades dans une voiture 
de poste, et nous arrivâmes le même soir à Francfort sur la 
rivière du Mein où nous nous reposâmes une couple d'heures. 
Nous ne pûmes obtenir de voiture de suite, ni de chevaux: 
cette route était encombrée de voyageurs qui venaient de 
l'armée et se rendaient en France, cependant nous louâmes un 
carrosse et deux chevaux, pour nous conduire à Mayencc, ori 
nous comptions prendre la diligence pour nous rendre à Paris. 



I76 LA REVUE DE PARIS 

Mais foutes les places étaient prises huit jours d'avance: nous 
fûmes obligés de louer une carriole pour aller jusqu'à Metz, 
où nous arrivâmes le 3 mars. Nous marchions jour et nuit, 
n'ayant que cinq jours, pour faire cent quatre-vingts lieues. A 
Metz, même difficulté, nous louâmes des chevaux et une voi- 
ture jusqu'à Châlons-sur-Marne ce qui ne nous convenait pas 
beaucoup, attendu qu'il fallait payer le double que dans une 
diligence, malgré notre autorisation du ministre de la Guerre 
pour prendre des chevaux dans les postes sur notre passage. 
Nour arrivâmes à Châlons, le 5 mars au matin, où nous ne 
trouvâmes pas plus de voitures qu'à Metz; nous fûmes forcés 
de prendre la route de Reims, au lieu de passer par Epernay, 
où nous arrivâmes le même jour, et continuâmes noire voyage 
pour Soissons, \illers-Cotterets et Paris, où j'arrivai à neuf 
heures du soir. 

Le lendemain, 7 mars 18 1 3, je me rendis à l'Ecole militaire, 
où était notre dépôt et les chevaux de remonte. En arrivant on 
me mit au manège pour les chevaux neufs et à l'instruction 
des hommes à pied pour le maniement des armes. Je restai 
comme cela consigné au quartier de l'Ecole militaire pendant 
un mois, sans pouvoir sortir un seul jour; nous ne pouvions 
nous échapper que la nuit après que l'appel était rendu, encore 
il ne fallait pas que l'officier de service s'en aperçût. Cepen- 
dant, le 7 avril iSi.'i. on équipa des chevaux pour envoyer 
aux hommes démontés qui se trouvaient à Franc fort-sur-le- 
Mein; le chef d'escadron baron Rémy, me dit le matin : 
« Monsieur, vous choisirez un cheval pour vous, parce que 
vous allez partir sous peu de jours pour l'armée ». Je lui 
demandai une permission pour aller voir ma mère, qui 
demeurait faubourg Saint-Germain , place Saint-André-des- 
Arts, attendu que son âge et son infirmité me privaient de 
pouvoir la voir, étant toujours consigné à la caserne depuis 
mon arrivée, ce qu'il m'accorda. 

Le 11 avril i8i3, on nous donna l'ordre le soir de nous 
tenir prêts à partir le 12 avril, à quatre sous-officiers et cent 
hommes, et deux cents chevaux qui devaient former un déta- 
chement commandé par un lieutenant. Nous sortîmes de 
Paris, le 12 avril 181,'ï, à midi. A Francfort-sur-le-Mein, nous 
trouvâmes tous les hommes démontés ou à pied; on organisa 



JOUHNAI, D IN OP.I'N A I1IK1I DU LA GARD! 



*77 



un détachement pour rejoindre l'armée qui s'était portée en 
avant avec l'Empereur, dont je fis partie. Nous rejoignîmes 
l'armée de l'autre coté de Dresde, puis nous revînmes sur nos 
pas prendre des cantonnements aux environs de Dresde, où 
l'Empereur prit son quartier général ; nous y restâmes jusqu'au 
10 août i(Si,'>, où nous passâmes la revue de l'Empereur, et où 
toute la garde fit sa fête, attendu que le congrès qui se tenait 
à Prague était fini, et que tous nos alliés nous avaient tourné 
le dos et se préparaient à nous faire la guerre. Après le repas 
et la revue, au moment où je m'en retournais dans le canton- 
nement, je rencontrai mon frère qui était arrivé tout nouvel- 
lement à la garde et faisait partie du ■> régiment des grena- 
diers à pied, venant du ,"> i régiment d'infanterie; nous ne 
pouvions mieux tomber et fîmes la saint Napoléon en plein, 
et nous nous séparâmes bien i. r ais. 

Nous arrivâmes à Gorlitz, où nous trouvâmes l'Empereur le 
\- août iSi.'i. et le 20, toute l'armée, qui était sur ce point, se 
mit à marcher en axant pour attaquer l'ennemi, qui se mit 
aussitôt à battre en retraite à notre approche et passa la 
rivière de l'Elbe; nous revînmes à marche forcée sur Dresde, 
attendu que les ennemis voulaient s'en emparer à toute force; 
nous y arrivâmes à la nuit tombante, nous trouvâmes l'ennemi 
dans les faubourgs; le lendemain, se donna la fameuse bataille 
de Dresde, où le traître Moreau fut tué par une batterie des 
canonniers de la garde; toute cette journée, il tomba une pluie 
abondante et si forte que mes bottes étaient pleines d'eau : 
nous restâmes à cbeval depuis cinq heures du matin jusqu'à 
dix. heures du soir, et nous bivouaquâmes sur les bords de 
l'Elbe à une demi-lieue de la ville de Dresde. Nous repar- 
tîmes une seconde fois pour la Silésie où nous ne fûmes pas 
plutôt arrivés que nous fûmes obligés de revenir sur Dresde; 
nous ne faisions que des marches et contre-marches, nos che- 
vaux étaient bien fatigués; nous fûmes obligés de nous retirer 
sur la ville de Leip/ig, où l'ennemi voulait nous couper. 

Le i5 octobre, la bataille de Leipzig commença avec un 
acharnement extraordinaire. 

Toute la journée, les deux armées conservèrent leurs posi- 
tions : il y eut beaucoup de morts et de blessés, de part et 
d'autre; nous restâmes dans notre position toute la journée du 

I er Septembre 191 1. 12 



I -yS LA REVUE DE PARIS 

16 octobre, et le 17 octobre, on recommença à se battre de plus 
belle sur les deux beures de l'après-midi; comme nous tenions 
avec les Saxons, qui étaient à notre gauebe, l'extrême gauche 
de l'armée, et que nos canonniers, manquant de munitions, 
ramenaient leurs pièces à la prolonge, nous vîmes une masse 
d'infanterie charger l'ennemi : c'était tous les Saxons qui 
passaient dans les rangs de nos ennemis, et mirent de suite- 
leurs pièces en batterie contre nous et nous tuèrent beaucoup 
de monde du régiment, qui se trouvait en bataille devant eux. 
Ils passèrent au moins dix mille hommes ensemble, leur 
général à leur tète. 

JNous voilà restés seuls ayant toute l'Allemagne sur les bras. 
Dans la nuit du 17 au 18 octobre, on fit sauter une partie de 
nos caissons chargés de poudre, ce qui nous donna mauvaise 
opinion, et, effectivement, à minuit, nous reçûmes l'ordre de 
nous retirer de l'autre côté de la ville de Leipzig, 

Comme faisant partie du 3' régiment des gardes d'honneur, 
\1. le duc de Saluées me commanda d'aller voir dans notre 
ancien bivouac, pour dire à tous les gardes d'honneur de partir 
de suite, et de suivre le mouvement et de se rendre de l'autre 
côté de la ville. i\ous parcourûmes plusieurs villages, où nous 
avions passé la nuit pendant la dite bataille de Leipzig: ils ne 
voulurent pas nous écouter, ni moi, ni le capitaine major 
du ,'!' des gardes d'honneur; à force de marcher, nos chevaux 
se trouvaient fatigués, n'ayant pas mangé de la journée. 
Nous nous arrêtâmes tous deux dans une ferme qui servait 
d'ambulance que nous trouvâmes remplie de morts et de 
blessés qui criaient miséricorde; les granges, les écuries, la 
maison et la cour en étaient remplies. 

A la pointe du jour, nous entendîmes plusieurs coups de 
canon et une forte fusillade; nous bridâmes nos chevaux et 
n'eûmes que le temps de nous retirer; nos vedettes, qui se 
trouvaient à une bonne portée de canon de nous, battaient 
en retraite et étaient repoussées vivement par les tirailleurs de 
l'ennemi; les balles et les boulets nous passaient par-dessus la 
tète. 

iNous continuâmes notre route jusque sous les murs de 
Leipzig, où nous trouvâmes plusieurs bataillons de Polonais 
qui en gardaient la porte et qui ne voulurent pas nous laisser 



JOURNAL D'UN GRENADIER DE LA GARDE 179 

entrer; il nous fallut avoir recours au général qui commandait 
pour pouvoir passer et nous ne l'obtînmes pas sans peine Nous 
continuâmes notre marche jusque de l'autre côté de la rivière 
de lEIster, où nous trouvâmes le régiment bivouaqué; nous 
nous mîmes en marche deux heures après, et continuâmes 
notre retraite, sur le Rhin, en passant par Erfurth, Gotha et 
tulde, et de là sur la ville de Hanau, où l'armée de la Confé- 
dération du Rhin nous attendait et nous coupait le chemin de 
France, au nombre de soixante-dix mille hommes 

Nous fîmes halte, toute la garde à deux lieues de la dite ville 
de Hanau. où 1 Empereur prit toutes ses dispositions. Il n'avait 
pas un moment à perdre, attendu que l'ennemi nous suivait à 
a piste par derrière et les autres nous barraient le chemin- 
1 armée irançaise se serait trouvée prise entre deux feux Nous 
couchâmes dans ce v , liage, et, le lendemain, à la pointe du jour 
nous entendîmes le canon ronfler en axant de nous; nous 
monlàm.s à cheval; au bout d'une heure, nous arrivâmes à 
1 entrée d une forêt, où l'Empereur était à pied. Il nous dit en 
passant : « Roulez les manteaux, et retroussez les chaperons 
car il y a de l'ouvrage là bas ». Nous débouchâmes, toute la 
cavalerie de la garde au trot ; on nous fit charger par escadron , 
les uns après les autres, en arrivant sur trois lignes de cavalerie 
dune profondeur d'une bonne demi-lieue; nous enfonçâmes 
es deux premières, mais la troisième étant soutenue par de 
1 artillerie et l'infanterie, elle nous ramenait à notre point de 
départ de notre charge; nous revînmes nous mettre en bataille 
après quatre charges infructueuses à l'entrée du bois. 

Lorsque notre artillerie de la garde arriva, elle se mit en 
batterie, dans les intervalles de nos escadrons. Nous primes la 
charge pour la cinquième fois; en même temps, trente de nos 
pièces faisaient feu à mitraille sur l'ennemi. Nous les enfon- 
çâmes, et ils furent forcés de nous céder le passage: nous 1rs 
poursuivîmes jusqu'à l'entrée de la nuit, et les refoulâmes dans 
la ville de Hanau. Notre infanterie fit un horrible carnage des 
Ravarois qu'elle poussait devant elle à la baïonnette, et ils se 
noyèrent, en grande partie, dans la rivière du Mein, qui passe 
au pied de la ville. 

Je fus de grande garde, cette-nuit là, au milieu des morts el 
des blessés, qui nous demandaient du secours; il nous était 



l8<) LA REVUE DE PARIS 

impossible de pouvoir leur en donner, n'ayant rien nous-mêmes 
à manger ni à boire. 

Nous continuâmes notre retraite sur Francfort et passâmes 
outre, pour aller loger dans des villages, où nous passâmes 
la nuit assez tranquilles; nous partîmes pour Mayence, puis 
jusqu'à kreuznach , où nous restâmes près de deux mois. 
Nous reçûmes l'ordre, dans le courant de novembre de i8l3, 
de nous rendre à Trêves où nous restâmes une huitaine de 
jours, et de là nous nous rendîmes à Givet en passant par 
Dinant, et continuâmes notre marche jusqu'à Reims en Cham- 
pagne et de là sur Langres, où nous arrivâmes le io ou le 
i i janvier i8i4- Nous ne restâmes que la nuit même où nous 
arrivâmes dans les villages, attendu que l'ennemi avait passé 
le Rhin à Bàle en Suisse et avait déjà envahi toute la province 
de la Comté: nous rétrogradâmes jusqu'à Chaumont. 

L'ennemi ayant fait un mouvement en avant, nous mon- 
tâmes à cheval et primes la route de Bar-sur-Aube, où nous 
reprimes de nouvelles positions; nous étions commandés par 
le maréchal Mortier, duc de Trévise. Vms restâmes quelques 
jours tranquilles; l'ennemi nous suivait à la piste et nous 
attaqua le 12G jamicr 1 S 1 '1 à six heures du matin; nous nous 
battîmes depuis le matin jusqu'à la nuit fermée, où le maréchal 
Mortier ordonna la retraite sur la ville de Vendeuvre; nous 
marchâmes toute la nuit par un froid et une neige qui nous 
coupaient la figure et battîmes en retraite jusqu'à Troyes en 
Champagne, où Ton nous mit en échelons, toute la cavalerie 
le long de la Seine, où nous restâmes une huitaine de jours à 
attendre l'Empereur, qui arrivait de Paris. Au lieu de passer à 
Troyes, il passa par Arcis-sur-Aùbe, à six lieues de nous et se 
dirigea sur Brienne où se donna la bataille. 

Nous restâmes en position à Troyes, tout le temps de la 
bataille, et à cheval, n'ayant point d'ordre pour porter secours 
à nos frères d'armes qui étaient aux prises avec l'ennemi. Nous 
étions au nombre de trente mille hommes, et tous vieux sol- 
dais, attendu que toute la vieille garde, nous nous trouvions à 
Troyes réunis; nous entendions le canon et la fusillade. Ce qui 
nous faisait le plus de sensation, c'était de voir arriver nos frères 
d'armes blessés, et tous mutilés ; de ce moment-là nous jugeâmes 
que l'Empereur était trompé par quelqu'un de ses généraux. 



JOURNAL D UN GRENADIER DE LA GARDE iSi 

Nous restâmes dans cette position encore quelques jours, et 
nous reçûmes ordre de nous retirer sur Pont-sur-Seine, en 
passant par Arcis, où nous trouvâmes l'Empereur et toute 
1 armée qui battait en retraite: nous suivîmes l'Empereur et 
vînmes à Montmirail-en-Brie, où nous trouvâmes les Prussiens 
qui avaient passé la Marne à Château-Thierry et étaient venus 
nous couper la route de Paris. Nous couchâmes le même soir 
dans les avenues du château de La Rochefoucauld hors de la 
ville, sans feu, au mois de février, attendu que l'ennemi était 
à portée de canon de nous. Le lendemain, nous les attaquâmes 
à cinq heures du matin, et nous les battîmes toute la journée 
et les poussâmes jusque sur les bords de la Marne, qu'ils 
furent forcés de repasser à Château-Thierry. Nous leur primes 
soixante caissons et plusieurs pièces de canon; nous restâmes 
dans la prairie et près du pont de la dite ville de Château- 
Thierry, et, à minuit, nous reçûmes ordre de retourner à 
Montmirail, où nous retrouvâmes l'ennemi qui avait repris 
la ville. Nouveau combat à li\rer; nous les attaquâmes à dix 
heures du matin, et nous les refoulâmes sur la route de Sézanne 
et fîmes quatre à cinq mille prisonniers. Le régiment dont je 
faisais partie, lit plusieurs charges, où nous perdîmes environ 
deux cents hommes; nous continuâmes à les poursuivre sur la 
route de la Champagne: sur le soir, comme nous étions à leur 
poursuite, n'ayant ni infanterie ni artillerie, nous fûmes arrêtés 
par dix à douze carrés d'infanterie prussienne commandée par 
le général Blùcher. 

Nous nous trouvions, les deux. régiments de cavalerie de la 
garde, grenadiers et dragons, commandés par le général 
La Ferrière, à une bonne lieue engagés en avant de l'armée; 
nous nous mimes à charger leur cavalerie, et, en les pour- 
suivant, nous nous trouvâmes à portée de fusil de ces dits 
carrés. 11 n y avait pas à balancer; nous les chargeâmes sans 
résultat; nous n'étions que mille à douze cents hommes et 
1 ennemi était pour le moins de quinze mille hommes en carrés ; 
nous ne pûmes les entamer, étant sur six rangs de profondeur. 
Ils nous firent un feu roulant, à bout jjortant, et leur artillerie 
nous chagrinait beaucoup ; nous fûmes forcés de nous retirer 
hors de portée et d'attendre du renfort. Nous perdîmes à cette 
affaire près de trois cents hommes et chevaux par la mitraille. 



[82 LA REVUE DE PARIS 

La nuit nous prit, et l'ennemi s'étant retiré clans un buis, 
nous revînmes dans la nuit à Montmirail, où nous ne restâmes 
que deux heures. Nous primes des routes de traverse et vînmes 
coucher à Jouarre et le lendemain nous passâmes la Marne à 
la Ferté-sous-Jouarrc et arrivâmes à Château-Thierry, où nous 
trouvâmes un régiment de hussards prussiens que nous char- 
geâmes. Se trouvant surpris, ils lurent taillés en pièce. N'ayant 
eu que le temps de monter à che\al en bridant, nous y 
passâmes la nuit, et le lendemain, nous montâmes la côte, et 
primes la route de Reims, en passant par Fismes; nous fîmes 
halle dans ce bourg avec l'Empereur, et le soir on vint nous 
prévenir de nous tenir prêts à partir. En effet, à dix heures 
du soir, nous montâmes à cheval trois régiments, qui étaient 
les grenadiers, les dragons et les lanciers polonais de la garde, 
et nous nous mimes en marche avec le plus grand ^ilence qui 
nous fût possible : défense à nous de parler entre nous. \ huis 
lieues de Reims, le baron La Ferrière, notre général, nous 
lit faire halte et rouler les manteaux, et retrousser les cha- 
perons de nos pistolets en recommandant de charger les dites 
armes. Nous apercevions les bivouacs des avant-postes de 
l'ennemi à une bonne lieue de nous. 

Nous arrivâmes sur les vedettes de l'ennemi qui n'eut le 
temps <puc de tirer sur nous quelques coups de carabine: nous 
prîmes le grand galop et nous poursuivîmes en avant jusque 
sur les postes à moitié endormis, et fîmes main basse sur tout ce 
que nous pûmes attraper à la faveur de leur bivouac, attendu 
qu il n'y avait pas de lune et que le temps était couvert. Nous 
les poursuivîmes jusque dans la ville de Keims, où nous fîmes 
douze cents prisonniers à trois heures du matin. Les régiments 
nous suivaient par derrière, en cas que nous fussions repoussés ; 
mais comme nous avions bien réussi, ils entrèrent dans la ville 
une demi-heure après nous, et on établit tout de suite des 
postes à toutes les portes. La ville fut illuminée en un instant, 
et les habitants bien surpris de nous voir de si bon matin, et 
l'ennemi de même qui nous croyait à quinze lieues de Reims. 

^us restâmes quelques jours dans la ville, et de là nous 
primes la route d'Epemay et marchâmes sur la ville de \ ertus 
en Champagne, et continuâmes notre marche sur la petite ville 
de La Fère-Champenoise : nous continuâmes dans la Cham- 



JOURNAL d'uN GRENADIER DE LA GARDE l83 

pagne notre marche en passant par Mérv. petite ville sur le 
bord de l'Aube où nous arrivâmes avec l'Empereur. Le soir, 
on nous donna ordre d'aller dans un village passer la nuit, où 
nous restâmes jusqu'au lendemain matin, où notre escadron 
de grand'garde fut attaqué par au moins six cents Cosaqms à 
la pointe du joui", nous montâmes de suite à cheval el fûmes 
bien étonnés de voir une nuée de cavalerie devant nous '.> 
portée de canon, qui poussait vivement notre escadron. Nous 
aperçûmes mii- notre gauche, une autre colonne de cavalerie, 
qui était au grand trot, et qui nous dépassait pour nous couper 
la roule de Mérv ; nous fûmes contraints de battre en retraite de 
suite par échelons et au grand et au petit galop. Heureusement 
pour nous qu'il se trouvait un grand fossé, tout le long delà 
route, qu'ils ne purent sauter, et qui nous sauva. Comme ils 
nous suivaient, et que leurs tirailleurs nous dépassaient, notre 
artillerie fit feu sur eux et sur nous, ce qui les arrêta tout 
court de nous poursuivre. Nous n'étions que six escadrons et 
l'ennemi soixante escadrons. Nous restâmes jusqu'à dix lieures 
du soir dans cette position; l'ennemi s él.mt retiré à la nuit, 
nous passâmes la rivière, et allâmes bivouaquer de l'autre côté, 
où nous passâmes la nuit sans feu et sans fourrage pour nos 
chevaux. 

On ordonna la retraite et nous primes des routes de traverse, 
pour nous rendre, sur les bords de la Marne, cpie nous remon- 
tâmes jusqu'en face de Saint-Dizicr. où l'ennemi nous atten- 
dait. Je me trouvais ce jour-là, comme sous-officier d ordon- 
nance près du général Lefebvre-Desnouettes, commandant 
toute la cavalerie de la garde, qui suivait l'Empereur. En 
arrivant sur les bords de la Marne, l'Empereur ordonna que 
l'on passe la rivière au gué, cavalerie, infanterie et artillerie, 
sous le feu de l'ennemi, ce qui fut exécuté dans un instant. 

L'Empereur passa lui-même au gué et sous la mitraille de 
l'ennemi, qui nous attendait dans une plaine entre la ville de 
Saint-Dizier et la rivière de la Marne; on l'attaqua vivement, 
et dans moins de trois heures, ils furent forcés de battre en 
retraite moitié sur Saint-Mihiel, et l'autre partie surToul. Pour 
moi. étant avec le général Lefebvre-Desnouettes, nous prîmes 
la route de Vitry-le-François, avec plusieurs régiments de 
cavalerie, et arrivâmes à la nuit à une lieue de la dite ville, où 



l84 LA REVUE DE PARIS 

l'Empereur vint nous rejoindre. Le lendemain, nous revînmes 
à Saint-Dizier. où nous restâmes deux jours et ensuite primes 
la roule de Bar-sur-Aube. Nous fûmes arrêtés entre Saint- 
Dizier et Bar-sur-Aube où l'Empereur nous passa en revue. 

.Nous nous dirigeâmes sur Troyes en ( Ibampagne par la ville 
de Vendeuvre, et arrivâmes à Troyes. le matin, après quinze 
lieues de marche forcée. Là on tira cinq cents chevaux par 
régiment, pour continuer la route à marche forcée sur Paris, 
en passant Pont-sur-Yonne et de là sur la ville de Morel, où 
nous fîmes halte, à onze heures du soir. On nous mit toute la 
cavalerie au bivouac, dans les fossés de la dite ville, en nous 
recommandant de ne point faire de feu: on nous distribua 
du vin el du pain, et des vivres pour les chevaux qui n'en pou- 
vaient plus, et nous y restâmes jusqu'à trois heures du matin ; 
on sonna, et nous moulâmes à cheval après avoir rafraîchi, 
nous et nos chevaux, et prîmes la route de Fontainebleau. 

A moitié chemin, il nous arriva un courrier qui nous 
annonça la capitulation de Paris, nouvelle qui nous causa 
bien de la peine : nous avions conquis toutes les capitales de 
l'Europe, et voir que la nôtre venait d'être livrée à l'ennemi! 
Nous continuâmes notre marche jusqu'à Fontainebleau, où 
nous restâmes avec l'Empereur jusqu'au jour de son abdica- 
tion. 

\près cela, je me trouvai d'ordonnance auprès du général 
de division de toute la cavalerie de la garde, qui était le général 
Lefehvre-Desnouettes, qui résidait à la ville de Nemours. 
Nous restâmes dans cette ville jusqu'au passage de Napoléon, 
qui se rendait à l'île d'Elbe, où les empereurs et les rois de 
l'Europe l'envoyaient en exil. Nous reçûmes l'ordre de nous 
rendre à Blois, pour y tenir garnison. 



* « 



Dans celte ville de Blois, j eus le jour le plus funeste de ma 
vie; étant de service pour la promenade des chevaux, le cheval 
que je montais, s'abattit sous moi, et me déhancha la hanche 
droite, et m'obligea de rester cinq mois dans un lit de 



JOURNAL D UN GRENADIER DE LA GARDE r85 

l'hôpital de la dite ville de Blois. Comme le régiment de gre- 
nadiers était passé corps royal de cuirassiers et avait reçu ordre 
de se rendre à Saint-Omer en Artois, je fus laissé' dans cet 
hôpital, depuis le 2 novembre 181 '1 jusqu'au 3i mars 1 8 1 o . 
Aussitôt que je lus eu état de marcher avec des béquilles, je 
demandai mon billet de sortie, pour me rendre à Paris où le 
régiment étail de retour d'Arras en Artois; le croyant, je me 
mis en route pour la capitale, dans une charrette, sur de la 
paille, accompagné d'un grenadier, qui sortait du dit hospice 
avec moi. Nous limes la première étape de Blois à Vendôme; 
bien malheureusement pour mon compte, au bout de quatre 
lieues et demie une roue cassa et forée me fut de faire le reste 
du chemin à pied, avec mes béquilles; il me restait deux lieues 
et demie à faire, que je fis en quatre heures et demie, tout 
seul, attendu que le grenadier était allé faire préparer le 
logement et la soupe, dont j'avais le pins grand besoin. 

En arrivant à Vendôme à la nuit, je ne demandais qu'âme 
remplir l'estomac et à me reposer étant bien fatigué. Nous 
I fîmes logés chez un boulanger où il nous fallut monter dans 
une soupente, où était notre lit; on m'y monta et je me 
mis au lit et me reposai bien. Le lendemain, à cinq heures, 
une autre charrette vint pour me prendre: nous nous levâmes, 
et il fallut descendre de cette soupente, une de mes béquilles 
glissa, et me \oilà à dégringoler les marches, sur le dos; 
mon chapeau sauta dans le pétrin du boulanger, et mes deux 
héquilles allèrent tomber à plus de six pas de moi. Je me crus 
pour l'instant plus de mal qu'il m'en arrivait; mais la fièvre 
me prit et ne me quitta que trois jours après; en arrivant à 
Chartres je n'y pensais plus. 

De Chartres, je me mis en route, par la même charrette, 
pour liambouillet et Versailles, où le commissaire des guerres 
me dirigea sur Saint-Denis, en me disant qu'il lui était 
défendu de me diriger sur la capitale. Le régiment dont je 
faisais partie devait incessamment arriver à Paris, comme 
faisant partie de l'ancienne vieille garde de l'Empereur. Je 
dis au voiturier de prendre à Sèvres la route de Paris, chose 
qui lui était indifférente; il me conduisit rue de Verneuil, chez 
l'intendant militaire et me planta là. Je m'adressai au secré- 
taire du dit intendant, et lui demandai si le corps des grena- 



■ Hi LA REVUE DE PARIS 

diers à cheval de la garde était arrivé à Paris; il me répondit 
que non; alors je lui demandai qu'il eût la bonté, de me 
mettre en subsistance dans les dragons de l'Impératrice pour 
que je puisse exister, n'ayant que très peu d'argent, et pour que 
je me trouve en règle à l'arrivée du régiment auquel j'appar- 
tenais comme sous-officier. Il me dit que ça ne le regardait 
pas, qu'il fallait que je me présentasse à 1 Etat-major de la 
place Vendôme, ^e pouvant marcher qu'à laide de mes 
béquilles, je pris un fiacre et me fis conduire à l'Etat-major. 
Là, ils me dirent encore que çà ne les regardait pas, que je 
m'adresse, rue Lepelletier, à l'Etat-major de la garde nationale 
de Paris. Me voilà encore en route dans mon fiacre. Arrivé à 
l'Etat-major de la garde nationale, ils me dirent de même 
(pie çà ne les regardait pas et me firent trimbaler dans tout 
Paris. Je me fis conduire chez ma mère, rue Percée-Saittt- 
André-des- \rls, faubourg Sainl-( îermain. OÙ je restai jusqu à 
l'arrivée du régiment de grenadiers à cheval, qui arriva cinq 
jours après venant de Saint-Omer. Je pris un cabriolet, me 
fis conduire à l'Ecole militaire, où il était caserne. 

La bataille de Waterloo étant perdue f>ar le restant des 
braves, ainsi que par leurs chefs, toujours trahis, depuis la 
défaite de la campagne de Puissie, tout le reste de cette armée 
revint pour couvrir la capitale. Me trouvant à l'Ecole militaire, 
chargé de délivrer les armes aux grenadiers, je me trouvai 
fort embarrassé au départ de l'armée de Paris pour se rendre 
sur les bords de la Loire, et restant seul dans la dite Ecole 
militaire. Comme tous les hommes blessés ainsi que tout le 
matériel évacuèrent, j'obtins la permission de rester à Paris, 
ne pouvant monter à cheval, ni aller en voiture. L'ennemi 
s'approchait de jour en jour, du côté de Meudon, et par Vau- 
girard. Me voyant abandonné, je. me mis sur mes gardes; le 
4 juillet 18 1 5, à trois heures du matin, on vint m'avertir que 
l'ennemi était à lssy et à Vanves. Je pliai bagage et me pré- 
parai à décamper dans Paris; à trois heures de la dite journée, 
on amena trois cents prisonniers de hussards prussiens, qui 
avaient été pris par le général Exelmans dans x ersailles ou 
dans les environs. Je les mis dans le manège couvert en atten- 
dant, et on leur distribua des vivres; mais le ."> au matin. 
l'ennemi était sous les murs de Paris. Heureusement pour 



JOUKNAL D L_\ GRENADIER DE LA GARDE lS~ 

moi, j'avais retenu un cabriolet de limage, à la grille de 
l'avenue. Quand l'ennemi entra à l'École militaire par la grille 
du midi, je montai en cabriolet par la grille opposée, et, aban- 
donnant tout à l'ennemi, linge, matelas, armes et poudre, je 
me rendis chez ma mère rue Percée-Saint- A ndré-dcs-Arts où 
je restai jusqu'au moment du licenciement de l'armée de la 
Loire, où j'attendis ma retraite. 



Au i5 octobre [8i5, je reçus ce qui m'était redù de solde 
du régiment et ma cessation de paiement, ainsi que ma lettre 
de pension, montanl à la somme de trois cents francs, après 
dix-neuf ans, trois mois et trois jours de service et vinet 
campagnes de guerre, à l'âge de trente-quatre ans et demi, 
avec une cuisse raccourcie de quatre pouces, ne pouvant mettre 
ni ôter ma chaussure et mon pantalon ; pour mieux dire un 
membre de moins, et ne pouvant encore marcher qu'à l'aide 
d'une béquille et d'un béquillon, sans moyens d'existence, ni 
fortune à venir, incapable d'entreprendre un état. Je ne savais 
à quel saint me recommander, ayant perdu toutes les personnes 
qui étaient à même de me procurer une petite place, ou un 
emploi. 11 me fallut attendre jusqu'au G janvier 1816 pour 
toucher mon premier trimestre de pension. 

Au commencement de ma vie civile, commeje sortais de la 
vieille garde impériale, c'était à cette époque une bien vilaine 
recommandation auprès de certains personnages à qui je 
m'adressai pour obtenir une place dans les bureaux de la pus le. 
Le chef à qui on me présenta regarda tous mes états de 
service, ainsi que mes certificats de mœurs et de bonne con- 
duite, après quoi il me dit : « Vous sortez de la garde de 
Bonaparte, et vous me demandez une place après vingt cam- 
pagnes de brigandage, il n'y en a pas pour vous. Et vous, 
monsieur (en s'adressant à la personne qui m'avait présenti'), 
ne nie présentez jamais de personnes sortant de ces régiments - 
là; cela pourrait bien vous faire perdre la vôtre. » 

Je sortis le cœur plein de rage, concentrant tout mon 
ressentiment en moi-même. Je retournai à mon logis et. me 



[88 



LA REVUE DE PARIS 



mis à réfléchir sur ma position et mon avenir. Toutes les 
fatigues et les privations (pie j'avais éprouvées depuis vingt 
ans et mes souffrances, n'étaient rien auprès d'une mortifica- 
tion semblable; il me fut impossible de retenir quelques 
larmes qui m'échappèrent: Je [iris la ferme résolution de ne 
jamais demander de place à quelque gouvernement que ce 
soit, chose que j'ai faite jusqu'à ce jour. 

En 1 8 1 6, me voyant seul et ayant besoin de quelqu'un pour 
m'habiller et me déshabiller, n'ayant que quatre cent vingt- 
cinq francs à dépenser par an, compris ma retraite et ma légion 
d'honneur, attendu que l'on nous retenait cent vingt-cinq 
francs, sur la légion d'honneur, pour les frais de la guerre, je 
me déterminai à prendre une épouse, et fus marié le 16 octobre 
delà dite année 1 8 1 G. Me voilà donc engagé dans une autre 
carrière. Je fus un des heureux mortels, sous le rapport du 
mariage, en tombant sur une épouse, bonne, douce et pleine 
de bonté pour moi et remplie de bonnes qualités, bonne 
épouse et bonne mère. Elle ne m'apporta pour toute dot que 
cinq pièces <lc vingt lianes, avec un trousseau se composant 
de quatre chemises, deux chapeaux, trois paires de bas. deux 
paires de bottes et un habillement complet seulement. 

Me voilà donc en ménage, n'ayant que ma pension et ma 
légion pour toute fortune, cherchant tous les jours quelque 
occupation. A cetle époque, il \ avait à Paris, comme aujour- 
d'hui, des bureaux de placement. 1 a monsieur de nia connais- 
sance me proposa une place dans ce bureau, qui était tenu 
par l'épouse d'un employé du ministère de l'Intérieur, nommé 
M. Legendre, moyennant une somme de deux mille cinq cents 
francs, et que je serais associé de moitié dans les bénéfices, 
et que j'aurais la moitié à moi du dit bureau; que si cela ne 
me convenait pas, au bout de quelque temps je serais à même 
de revendre à qui je voudrais, avec le consentement du dit 
Legendre, que c'était une bonne affaire pour moi, attendu 
que ledit bureau rapportait dix francs par jour, par conséquent 
il m'en reviendrait cinq pour mon compte. Je tombai malheu- 
reusement pour moi dans le panneau; mon beau-frère m ayant 
prêté deux mille francs et n'ayant pas pris d'assez amples 
informations, sur la moralité dudit sieur Legendre, je fus 
trompé; au bout de huit jours, je m'aperçus que son épouse 



JOURNAL D UN GRENADIER DE LA GARDE I Si) 

a'était qu'une intrigante, et lui un vrai fripon, car je fus 
obligé d'abandonner mon association un an après, n'ayant 
aucun moyen de vendre et le dit Legendre n'ayant aucun 
moyen de me rembourser. Mes deux mille cinq cents francs 
furent perdus, et je fus obligé de les rembourser petit à petit, 
non compris le coût de L'acte d'association, qui était à mes 
frais. Avec cela mon épouse était tout près d'accoucher. 

Je ne me trouvais pas à mon aise, ni dans une position 
encourageante, au bout d'un an de mariage, près d'être père, 
et couvert dune dette de deux mille cinq cents francs; je ne 
puis assurer que je regrettais le sort de mes camarades, qui 
avaient eu le bonheur d'être tués suit à la bataille de Milan, soit 
à la bataille de Gastiglione, ou à Lonato, ou à Bellune, ou au 
passage des lisières, du Mincio, de l'Adda, du Tagliamento, 
ou du Pô, à Plaisance en Italie, et enfin à toutes les batailles 
où j'ai assisté' jusqu'en [8i5 : j'éprouvais du chagrin d'exister 
encore, la vie me devenait à charge: mais mon épouse me 
revenait à la mémoire, ainsi que l'être qu'elle portait, et cela 
m'empêcha de me porter au désespoir que j'étais capable 
d'accomplir, en pensant que j'allais devenir père. 

Enfin, au bout de quelque temps, je retrouvai une petite 
place, rue de Valois près le Palais-Royal, de cinquante francs 
par mois, où je restai à peu près un an; au bout de quelque 
temps, le maître fit faillite et me mit dedans, pour deux cent 
cinquante francs qu'il me redevait sur mes appointements. 
Dans cette année, mon épouse me rendit père d'un garçon, 
voilà encore une charge de plus; comme mon épouse était 
incapable de nourrir, il fallut envoyer le nouveau-né en nour- 
rice à quinze francs par mois. Je fus fort heureusement nommé 
gardien de la maison où j'étais employé à deux francs par 
jour, tout le temps que durèrent les arrangements à prendre 
avant la vente, ce qui me valut quelque chose, et me tira 
d'embarras pour le moment. 

Dans ce temps-là, il se présenta une autre place où je me 
présentai chez M. Harel, rue de V Arbre-Sec, n° 5o, pour régir 
une fabrique qu'il formait à Vaugirard; je lui convins et huit 
jours après, je me rendis au dit Vaugirard, où il m'installa 
comme régisseur, à raison de douze cents francs par an et le 
logement, pour moi et mon épouse. J'y restai depuis le 



KJO LA REVUE DE PARIS 

21 octobre 1821 jusqu'au i" r mai 1828. A cette époque, 
j'avais eu trois enfants, qui étaient morts, et le quatrième se 
trouvait en nourrice, que nous retirâmes à l'âge de vingt et un 
mois, qui est le seul que je possède à présent. 

Nous commencions à nous remettre de nos malheurs lorsqu'il 
fallut que je décampe. M. Harel ayant marié sa fdle au commis 
de sa maison de Paris. Il lui donna à régir sa fabrique de 
poterie et de fourneaux économiques, de moitié dans les béné- 
fices, et moi, on m'accorda de rester un an, avec le gendre, 
pour le mettre au fait de la manutention. Vu bout de six 
mois, comme je gênais le gendre dans ce qu'il voulait faire à 
son profit, il demanda à son beau-père mon renvoi, en préten- 
dant qu'il était bien au courant et que ça serait six cents francs 
de frais de moins. M. Harel y consentit, après bien des pour- 
parlers, car il y avait quatre mille francs de déficit à mon 
départ. 11 me donna trois mois de gratification et je décampai. 

Me voilà encore une fois sans place, je me décidai d'aller 
à la campagne dans le pays de mon épouse à seize lieues de 
Paris, qui est en Brie, petite ville de Coulominiers, située sur le 
Grand-Morin. petite rivière sur qui tout le long, de distance en 
distance, sont bâtis de forts beaux moulins et des fabriques de 
papier et autres. 

.I\ restai 182^, i8a5, 1826 et 1827 où je travaillais comme 
expéditionnaire chez un notaire, tout le dit temps quej'y restai, 
ayant postulé pour avoir un bureau de tabac, ou bien un débit, 
je fus admis, prêt à l'obtenir, lorsque M. Harel vint me 
chercher pour régir pour la seconde fois sa fabrique. (Tétait 
dans le courant de juin 1828. 

Je ne me souciais pas de revenir à Paris : après vingt cam- 
pagnes de guerre, et dix-neuf années, et quatre mois de service 
actif, j'aurais bien désiré rester tranquille à la campagne et 
y mourir paisiblement, mais le besoin de donner de l'éducation 
à mon fils, m'engagea à y revenir, pour travailler autant que 
ma position me le permettait. Je fis mes conventions avec 
M. Harel et le 5 juillet 1828. j'arrivai à Paris, et le 7 du dit 
mois, je fus de nouveau installé pour la seconde fois, dans sa 
fabrique à Vaugirard, oùj'yreslai jusqu'au 21 novembre i83l\, 
où M. Harel, changea d'idée, et fit de sa fabrique une blan- 
chisserie à vapeur. 11 voulait bien me garder, mais son associé 



JOURNAL D UN GRENADIER DE LA G AUDE IQJ 

lui fit envisager que cela les entraînerait à des frais inutiles, 
qu'il pouvait se passer de moi, et qu'il se chargeait de régir 
seul, qu'il y trouverait douze cents Crânes d'économie, et je 
fus encore une fois obligé de me retirer. 

Me voilà donc encore une fois sans place, ne sachant où 
j'irais, soit à Paris, soit à la campagne; moi et mon épouse. 
nous nous décidâmes à retourner à Coulommiers ; avant 
quelques économies devant moi. nous primes la diligence, et 
nous nous y rendîmes, ayant l'ait louer un logement par nos 
parents, qui habitent la dite ville, nous voilà installés et en 
ménage, je mis mon fils en pension, comme externe, et moi 
je restai liés longtemps san- occupation. Cependant je fus 
employé à la sous-préfecture quelques mois à trois cents francs, 
comme copiste. Comme il y a beaucoup de jeunes gens sans 
emploi, il s'en présenta un sortant de la pension, et ne deman- 
dant point d'appointements; il lit bien l'affaire de monsieur 
le sous-préfet, qui était un avare fini, et qui est mort, que Dieu 
ait pitié de son àme! 

Depuis plus d'un an j'avais niai à un pied d'après la bles- 
sure que j'avais reçue depuis vingt ans, cl de jour en jour cela 
empirait, et fus obligé de garder le lit, l'espace de plus de 
quatre mois; au bout de ce temps, comme je commençais à 
marcher, il se présenta une petite place à la mairie de Coulom- 
miers: le premier secrétaire me l'offrit, et je m'empressai de la 
remplir comme second employé : j'y restai cinq mois à trois 
cents francs par an. 

Comme le premier employé aimait à trinquer tous les jours, 
il ne se rendait jamais qu'à midi au bureau, le cerveau échauffé 
du nectar de Bourgogne ou de Champagne ou même de celui de 
Brie, et il me cherchait noise de ce que je ne voulais pas faire 
comme lui, ou bien, il voulait que je fasse sa besogne, ce qui 
ne me convenait pas, attendu qu'il avait douze cent francs : 
pour la faire, nous eûmes une petite dispute, et je me retirai 
de moi-même, ayant toujours mal au pied. 

Je m'ennuyais dans ce maudit pays, voyant que rien ne 
pouvait me réussir, et je me déterminai à revenir dans la capi- 
tale, où il y a plus de ressources et plus de misère. Je m'em- 
barquai une seconde fois dans la diligence, et vins débarquer 
rue Geoffroy-l'Angevin, au Marais, dans une maison ou je 



I0 2 LA REVUE DE PARIS 

restai pendant près d'une année. Dans cet espace de temps, 
j'obtins une place de contrôleur dans les théâtres de Paris, 
pour recevoir ce (|ui revenait aux hôpitaux de Paris, jusqu'au 
j y février iS.'iG, jour fatal pour moi, où je fus renversé par 
terre, par une darne, d'un coup de derrière. Me trouvant trop 
près de l'escalier du théâtre du Palais-Royal, je tombai au bas 
du dit escalier, sur les reins, et fus mis au lit, jusqu'au (i juillet, 
où je fus admis à l'hôtel royal des Invalides. 

On fut obligé de me transporter en voiture, ne pouvant 
marcher. En arrivant, je fus conduit à l'infirmerie, où je restai 
jusqu'au 3i octobre i8,'i6. ainsi je fus près de neuf mois au 
lit sans bouger. 



* * 



Me voilà donc encore une fois avec l'habit de troupier sur 
le dos, sans savoir quand je le quitterai. La vie de ce monde 
esl bien bizarre : après avoir tant roulé ma carcasse, dans tous 
les royaumes du continent, et avoir assisté à plus de vingt- 
cinq grandes batailles, venir apporter mes os au Montparnasse! 
c'est bien le cas de dire : « Va on peux, el meurs où lu dois. » 

Quel avenir après avoir servi pendant vingt ans sa patrie, et 
versé son sang sur plusieurs champs de bataille, sacrifié sa 
jeunesse, infirme, et âgé de cinquante-sept ans, être obligé 
pour soulager mon épouse et ma famille de remplir une place 
de gardien à la hutte Montparnasse à trois cent soixante francs 
par an, portant depuis trente ans passés lessignesde l'honneur 
militaire, avec le grade d'adjudant sous-officier! encore m'a-t-il 
fallu la protection d'un ancien brave capitaine, employé dans 
la dite administration des hospices de Paris, pour l'obtenir! 

ADJUDANT LECOQ 



HOMMAGE 

A 

THÉOPHILE GAUTIER 

(1811-1911) 



LE MAITRE 

11 est pareil au dieu puissant qui tient la lyre. 
Ou plus encor peut-être au Bacchus indien 
Qui mêle sur ses pas. dans l'air arcadien, 
Le parfum du laurier à l'odeur de la myrrhe. 

Il marche vers le Trône où nous devons l'élire! 
Celui qui le nomma « parfait magicien » 
Est à son côté droit, et, de l'autre, se tient 
Nerval, déjà frappé d'un rie/m et mur délire. 

Tous trois d'un même amour honorent la Beauté : 
L'un répand à ses pieds de sombres fleurs malades, 
L'autre de frais roseaux dérobés aux dryades; 

Mais Gautier, dédaignant « le marbre et la cité ». 

Dans un vaste empyrée interdit au nuage, 

Trace de la déesse une immortelle image ! 

1 er Septembre 1911. l ' 



■H 



'i LA REVUE DE PARIS 



LE SOMMEIL DU CRITIQUE 



« Le théâtre est un art si abject, si grossier!... » 
Tu. G. (Cité par les Goncourt dam la préface 
de Théophile Gaitier par Emile Bercerai). 

Quoiqu'il n'ait point son nom clans le martyrologe 
Le Saint du feuilleton, Gautier, non sans gémir, 
Depuis plus de trente ans, toujours près d'en vomir. 
Vient subir un tourment que nul décret n'abroge. 

Mais l'ombre du balcon, enveloppant la loge, 
Y forme un clair-obscur qui convie à dormir : 
Laissant le roi régner et le traître trahir, 
Le critique, l'œil clos, se résigne à l'éloge. 

Galliope au front pur près d'Erato qui rit. 
Protégeant un sommeil dont le songe est sans prix. 
Cariatides d'or, veillent sur le poète ; 

Et, tandis que le pitre expose tout au long 

Les vulgaires détours dont une intrigue est faite, 

Les Muses à Gautier décrivent Apollon. 



11 

TROIS PORTRAITS DE MADEMOISELLE DE MAUPIN 

I 
THÉODORE 

... Car en cfîet je n'étais plus Madelaine de 
Maupin, mais bien Théodore de Sérannes... 

Tu. G. (Mademoiselle ,1e Maupin.) 



Quand il a passé sous la porte 
Une rose blanche y pendait, 
Et maintenant son feutre emporte, 
Parmi les plumes qu'il supporte, 
Des pétales couleur de lait. 



HOMMAGE A THEOPHILE GAUTIER [g5 

Dans le jardin qu'éclaire et dore 
Le soleil bas de la saison, 
Chaque arbre de Heurs se décore 
Pour fêter le beau Théodore, 
Qui s'approche de la maison. 

C est alors que parait Rosette, 
En deuil d'un très vague mari : 
Le cheval l'ait une courbette, 
Et, avant même qu'il s'arrête, 
Le cavalier est favori. 

A peine un instant il hésite 

A baiser la main que lui tend 

Rosette, qui se félicite 

D avoir une main si petite 

Que l'on ne sent point qu'on la prend. 

Et que, sournoise autant qu'agile, 
Par les doigts frêles et pointus, 
Comme un venin elle faufile 
Jusques au fond d'un cœur tranquille 
Le goût des plaisirs défendus. 



ROSALINDE 

... Théodore, qui avait pris le rôle de James 

Mélancolique, s'est oirert pour la remplacer... 

Tu. G. (Mademoiselle de Maupin). 

Elle entre, et l'on ne sait s'il ne faut dire : « 11 entre... » 

Théodore, est-ce lui ? 
Vlais non : c'est Rosalinde, et Madelaine aussi! 
:< C'est comme il vous plaira ! » dit-elle, ou dit-il, enlre 
Rosette et son bel ami. 

5a robe toute d'or devient d'azur dans l'ombre, 

Ses bas sont cramoisis. 
Lous les rayons du jour, par ses yeux réfléchis, 
tiennent frapper d'Albert dont la prudence sombre 

Devant cet autre Adonis... 



Kjli LA REVUE DE PARIS 

Wlonis ou Vénus? D'Albert hésite et tremble : 

Car, cruel mais exquis. 
Le doute lui plaît mieux qu'un sentiment précis ; 
Et cependant son cœur peut-il goûter ensemble 
Ces deux amours ennemis? 

Allant vers elle, il prend la main qu'elle lui donne, 

Mais, lorsqu'elle sourit. 
11 bésite à sourire, ayant revu l'babit 
Qu'hier portait encor cette étrange personne. 
Et brusquement il rougit, 

Observant que Rosette, autant que lui troublée. 

Voit son amour détruit 
Par ces grands cheveux noirs, parce sein blanc qui luit, 
Et qu'elle rêve aussi, près de ce beau Protée, 
\ quelque stérile nuit. 



1 1 1 

M \ Il I I V 1 \ 1 

... Tliéodore-Rosalindr. mademoiselle <1 Aubignjj 
ou Madelaine de Maupin, pour l'appeler de son véru 
table nom... 

Th. G. (Mademoiselle de Maupin.) 

Quoiqu il ne sache point comment elle se nomme, 

Il la nomme pourtant lorsqu'il murmure : « Amour » ; 

L'ombre laisse tomber ses rideaux sur le jour; 

« Pour vous j'ai cette nuit quitté mes habits d'homme... » 

Il la nomme pourtant lorsqu'il murmure : « Amour », 
Et frémit en touchant la double et blanche pomme. 
« Pour vous j'ai cette nuit quitté mes habits d'homme.. . » 
La lune d'un trait doux dessine un pur contour. 

Il frémit en touchant la double et blanche pomme. 
Elle offre à ses baisers un chaleureux séjour; 
La lune d'un trait doux dessine un pur contour; 
Et l'asile du lit ne connaît pas leur somme. 



I0MMAGE A THÉOPHILE GAUTIER 



M)7 



Offrant à ses baisers un chaleureux séjour, 
La belle oublie enfin qu'elle fut gentilhomme. 
— Si l'asile du lit ne connut point leur somme, 
Il connut leur plaisir et son fréquent retour. 

III 

LA MORTE AMOUREUSE 

... Un masque noir brisé, un éventail, des dégui- 
sements de toute espèce traînaient sur des fauteuils 
el laissaient voir que la mort était arrivée dans cette 
somptueuse demeure à l'improviste et sans se taire 
annoncer. 

Th. G. I La Morte Amoureuse). 

Le ht esl large et mol où Clarimonde morte 
Repose dans les plis de son linceul léger; 
L'ombre a de lourds parfums et l'on entend neiger 
La rose unique au pied de l'urne qui la porte. 

Sur le seuil Romuald parait, avec l'escorte 

Dont l'ange souterrain joue à l'accompagner; 

Il veut fuir, redoutant les attraits du danger, 

Mais le vent, d'un seul coup, frappe et ferme la porte. 

Sur le tapis d'azur, où des oiseaux lissés 

Semblent d'un libre oiseau, chacun, l'ombre captive, 

Il marche, lame émue et déjà moins rétive; 

^uand soudain, s 'arrêtant, il voit sur lui fixés, 
D rès d'un domino blanc et d'un tambour de basque, 
Deux regards infernaux qui brillent sous un masque. 

IV 

MISIDORA. SA CHATTE ET SON BAIN 

— Dites à Jack de ni apporter ma chatte anglaise, 
et laites-moi préparer un bain... 

Th. G. (Fortunio). 

lusidora, qui rêve à côté de sa chatte, 
lent dans sa main de lis son pied de corail blanc; 
lie ne bouge pas, tandis que, sous le banc, 
a bête pour jouer pousse un fruit de la patte. 



I98 LA REVUE DE PARIS 

Musidora voit l'eau tomber dans le bassin : 
Une fine buée emprisonne les glaces : 
La chatte pour dormir hésite entre deux places; 
Du soupir de son cœur la belle enfle son sein. 

.Musidora regarde un spectacle invisible 
Qui l'oblige à froncer le front et le sourcil. 
L'eau du bain monte avec un murmure gentil. 
Auquel répond la cbatte, engourdie et paisible. 

Musidora voudrait pleurer, rien qu'un moment; 
Elle ferme le poing et mord, au bord, sa èvre; 
Puis lance ses bijoux sur un plateau de Sèvre : 
La chatte au bruit s'éveille, et crache en se sauvant. 

Musidora s'applique à verser une larme. 
Et. pour voir si ce pleur enfantin a coulé. 
Elle vient au miroir, sous la vapeur voilé. 
^ trace un petit rond dont la chatte s'alarme : 

Musidora se penche au bord de ce halo. 
Mais la joue a déjà fondu l'amère goutte, 
Quand la chatte, soudain, levant h' nez, écoute 
Le bruit que fait ton noir cheval, Fortunio! 



\ l." CAFE FLORIAX 

... La Piazza est toute bordée de cafés, com 
le Palais-Royal de Paris, avec lequel elle ol 
plus d'une ressemblance... 

Tu. G. {Voyage en Italie). 

Maître, je songe à vous : sur le mur, peint à fresque, 
Un gros Turc me sourit et vous ressemble presque; 
11 touche un chapelet de santal, grain par grain : 
Il est heureux. Jadis, — j'en suis, ce soir, certain, — 
Devant ce guéridon et sur cette banquette, 
Vous vous êtes assis. Vous laissiez la gazette, 
Et, posant près de vous le livre et le papier, 
x ous approchiez, d'une main lente, l'encrier. 



HOMMAGE A THEOPHILE GAUT1EH 

Entre le frais parfum du sorbet et le tiède 

Encens de votre cigarette, heureux aède, 

Vous receviez, faisant de ce petit salon 

Un temple, les Neuf Sœurs et leur maître, Apollon, 

Qui chantait devant vous ses odes les plus fières. 

Parfois, quelques instants, vous fermiez les paupières. 

Immobile, pour mieux voir naître et se former 

Le poème nouveau que vous alliez rimer, 

La couleur de l'image et le dessin des stances. 

\ite vous surmontiez de vaines résistances. 

Et, comme un papillon que blesse un dard d'acier. 

Votre plume atteignait l'adjectif prisonnier. 

Quelque voisin parfois, en dégustant sa glace, 

Fredonnait le refrain de l'air que, sur la place. 

La fanfare jouait bruyamment, mais fort mal : 

Et cet air-là. c'était votre cher Carnaval! 

Le passé vous offrait par lui ses chers mensonges, 

Et vous preniez alors la gondole des songes 

Pour parcourir l'Espace et remonter le Temps. 

Pareils à des bouquets qui s'ouvrent au printemps, 

La musique faisait fleurir sous les arcades, 

Ihruissants et légers, blancs comme des cascades, 

Les dominos au fond desquels tremble et sourit 

Un noir regard, perçant le loup couleur de nuit. 

Pour étonner les solitaires astronomes, 

Une molle fusée éclatait sur les dômes 

Entre les boules d'or dont Saint-Marc s'enrichit. 

Puis, sur les Esclavons, lorsque le vent fraîchit, 

a l'heure où l'horizon paiement se colore, 

^ous regardiez venir, de l'Orient, le More, 

^t rêviez au sommeil pur de Desdemona. 

_ie soprano lointain d'une prima donna 

V l'air fragile et \ ain égrené sur le môle 

ilêlait confusément la Romaine du Saule : 

ît, malgré vous, tout seul dans le petit café, 

)uvrant un cœur pour tous soigneusement scellé, 

^ous regardiez — regret! « un ramier qu'on étouffe » - 

jarlotta qui dansait sur la scène des Bouffes. 



9!) 



200 LA REVUE DE PARIS 



VI 



A UNE DAME BLONDE EN LUI ENVOYANT UN EXEMPLAIRE 
DE LA TOISON D'OR 

... C'est tout uuiment une simple ouvrière de. 
la rue Kipdorp, près du rempart, à Anvers. 
Tu. G. (La Toison d'Or). 

Madame, en doutez-vous, vous êtes cette blonde, 

A l'œil bleu pâle, au teint si blanc, 
Pour laquelle Tiburce publia tout an momie, 

Epris de l'idéal flamand. 

Dans une autre existence, où vous fûtes beureuse 

Et posâtes devant \etscher, 
\ <>us remplissiez de lait, patiente et soigneuse. 

Des bols à dessins outremer. 

La vieille Barbara balayait sur la porte. 

Dans un grand carré de soleil : 
Parfois vous acbetiez, au Cbinois qui l'apporte, 

I n oiseau bavard et vermeil ; 

Et tandis qu'il chantait dans une cage à houppe, 

Au-dessus d'un beau pied d'oeillet, 
Vous rêviez vaguement à quelque Guadeloupe, 

Renversant un col grassouillet, 

Dont l'éclat pur. coupé par l'or de votre tresse, 

Fit que Tiburce, enfin heureux, 
Vous reconnut pour la divine pécheresse, 

Au cœur pénitent et pieux... 

Et c'est alors, trop amoureuse Madeleine, 

Que vous suivîtes cet amant, 
Et vîntes avec lui jusqu'aux bords de la Seine. 

Pour y mourir, finalement. 



NOMMAGE A THEOPHILE GAUTIER 201 



VI] 



EN RUSSIE 

...Après avoir déjeuné el changé en cendres un 
cigare, sensation délicieuse à Saint-Pétersbourg, 
où il est défendu de fumer dans les rues. 



Th. G. Ki iyage en Russie). 



Par Hambourg et Schleswig il a gagné la mer, 
Puis Pétersbourg, où. sur la vaste Perspective 
Il a rôdé, jaloux de la chaleur captive 
Sous la pelisse épaisse impénétrable à L'air. 

Il regrette d'abord les souffles de l'Auster 
Et revoit le Midi par i'imaginative ; 
Mais il s'en vêtit bientôt de son humeur rétive, 
11 s efforce à goûter, à comprendre l'hiver. 

Dans le ciel cristallin chaque dôme étincelle; 

Tout est pur, métallique, exact, diamanté. 

La neige est un velours sous le givre, dentelle. 

« Ces attraits, pense-t-il, valent ceux de 1 été », 
Quand, le front au carreau qui du frimas le gare. 
Il peut, étant rentré, savourer un cigare. 



VIII 



SUR LES PAS DE GAUTIER 



Dans le Généralité, il est un laurier-rose. 
Tu. G. ( Espana). 



Pour l'Espagne un poète part, 
Et, s'il entreprend ce voyage, 
C'est que. dans sa mauresque cage, 
11 veut dire de notre part 



202 LA REVUE DE PARIS 

Au laurier du Généralife 
Que l'on parle encore de lui, 
Laurier plus célèbre aujourd'hui 
Que l'Emir ou que le Calife 
Dont on peut déchiffrer le nom 
Sur la faïence et sur le marbre. 
Puis, pour honorer ce bel arbre 
Qui doit à Gautier son renom, 
Lorsque la nuit sera profonde. 
La compagne du voyageur 
\ tendra, sur la plus rose fleur. 
Poser sa bouche fraîche et ronde. 
Tandis qu'imitant des jets d'eaux 
Les plus chantantes mélopées, 
Vous lirez Emaux et Camées, 
Cher voyageur, sous les rameaux. 



IX 

LE FEUILLETON 



.Moi, je suis comme le sauvage attaché au poteau 
chacun le pique pour lui arracher un cri, un gémis- 
sement, ruais il reste immobile ; personne n'a la satis- 
faction de l'entendre geindre. 

Tu. G. (Lettre publiée par le vie, ml, ■ de Spoelberch 
de Lovenjoul). 

Jamais la fleur pour lui n'eut un parfum plus doux : 
Sur le parquet doré, beaux comme des bijoux, 
Les pétales d'un lis brillent et semblent vivre. 
S'il faut laisser le rêve, ira-t-il prendre un livre? 
Voici, tout près de lui, Joachim et Tristan. 
Et, homonyme cher, buveur et capitan. 
Ce Théophile qui, pour l'amour de la Muse, 
Dans la coupe mêlait au vin l'eau d'Aréthuse. 
Fuira-t-il sur leurs pas dans le sacré vallon P 
Hélas! ce n'est point L'heure! et le dur feuilleton. 
Devoir quotidien, ou presque, et tyrannique, 
Comme une nesséenne et fatale tunique, 
Couvre le sein charmant que montrait Erato... 



HOMMAGE V THÉOPHILE GAUTIER 2o3 

\ oici Gemma, ballet où danse Cerrito : 

Lui-même en inventa la trame ingénieuse, 

Qui lui plaît. Mais, malgré tout l'art de la danseuse. 

Malgré l'adroit Mérante et malgré le décor, 

Qui montre l'Italie au fond d'un boudoir d'or, 

Le Maître déjà vieux, et triste, et sans courage, 

Imagine, oubliant qu'elle aussi prend de l'âge. 

Celle qui fut (iiselle et qui fut la Péri 

Dans ce rôle nouveau qu'elle eût si bien rempli. 

11 soupire el reprend la plume : « Au Vaudeville, 
La 1 ie en llose... » Et il sourit, l'aspect tranquille, 
Mais le cœur lourd de souvenirs et de regrets... 

\h! nous respecterons comme toi tes secrets! 
Puisque lu su- toujours dissimuler ta peine 
Ce n'est pas nous qui toucherons aux clous d'ébène 
Qui tiennent au cercueil le couvercle attaché ! 
Soufflons sans la saisir la lampe de Psyché : 
Nous voulions voir l'Amour? ce sera la statue 
Que tu sculptas dans le Paros, splendide et nue; 
Nous la regarderons à l'heure où le soleil 
En fait un Dieu joyeux, triomphant et vermeil! 
Tu sus toujours mentir, puisque tu fus poëte : 
Conservons donc ici ta légende complète : 
Nous voulions te montrer à ton labeur soumis, 
Et travaillant pour les pourceaux et les brebis 
Comme Apollon jadis travailla chez Admète; 
iNous voulions essayer la peinture indiscrète 
D'une existence lourde, amère et sans repos, 
Dire comment tu fus doublement un héros, 
Par tes livres d'abord, ensuite par ta vie : 
Mais ta réserve, ici, par nous sera servie, 
Maître! et ce n'est point pris sous les feuilletons, 
Comme un captif vaincu, que nous te décrirons, 
Mais vêtu d'une blanche et large dalmatique, 
Le front orné d'un noir feuillage allégorique. 
Calme, heureux, souriant, et, sous les myrtes verts, 
Passant toute ta vie à composer des vers ! 



2o/| LA REVUE DE PARIS 



* * 



A JUDITH GAUTIER 



Madame, de la voix la plus respectueuse, 
La plus tremblante aussi, je dois encor chanter : 
dm- du ne peut du sien entre nom écarter, 
Mnémosyne, déjà, Va gravé sur l'yeuse. 

Dans votre poésie étrange et précieuse . 
Nous écoutons l'écho d'un grand luth persister, 
Et, comme sait la barque un navire escorter. 
Judith, votre œuvre suit une œuvre glorieuse. 

Je veux donc, sur le flanc du marbre sépulcral 
Où je riens d'apporter mon hommage féal, 
Poser ce médaillon ciselé dans le jade : 

On y voit votre beau visage régulier 
\u front duquel le vent qui courut sur l'Hellade 
Fera l'ombre passer du paternel tonner. 

JEAN-LOUIS VAUDOVER 



SEDAN' 

LES RESPONSABILITÉS 



ii 



Dans la soirée du 3o août, à l'issue de la bataille de Beau- 
mont, toute l'armée française se trouve sur la rive droite de la 
Meuse entre Mouzon, Carignan et Douzy, hormis une fraction 
du ~f' corps qui, suivant la rive gauche, se dirige en liàte sur 
Sedan. Les troupes du général de Failly sont « dans un désordre 
indicible » et, si l'on est sans nouvelles de Douay, on admet 
qu'il a été engagé et très éprouvé -. Le maréchal comprend 
« qu'il est impossible, dans l'état où se trouve l'armée », de 
poursuivre l'accomplissement de la mission imposée par le 
ministre de la Guerre. Deux raisons s'y opposent encore : la 
certitude d'avoir ses « communications coupées avec Paris et 
l'intérieur de la France », s'il persiste dans son dessein; la 
conviction que « Bazaine, s'il avait quitté Metz, était encore 
à plusieurs journées de marche de Mouzon 3 ». 

Jugeant clairement quelle est sa seule chance de salut, 
Mac-Mahon prend donc le parti de se « reporter, le plus tôt 
possible vers l'ouest », et, à huit heures du soir, il donne 

i. Voir la Revue du iô août. 

i. Papiers du général Broyc (Archives de la Guerre): Journal de mar- 
che de l'état-raajor général Ibid.). 

3. Maréchal de Mac-Mahon, Souvenirs inédits. 



2o6 



LA REVUE DE PARIS 



« l'ordre à toute l'armée de se diriger pendant la nuit sur les 
hauteurs de Sedan' ». Il n'avait pas l'intention d'y combattre, 
comme on l'a dit parfois ; il se proposait seulement d'y « rallier 
et de réorganiser les éléments de l'armée, de leur donner un 
peu de répit et de les approvisionner J ». Ensuite, il espérait 
gagner Mézières où il trouverait l'appui du i3 c corps; de là il 
effectuerait sa retraite sur Paris. En principe, la décision du 
maréchal était absolument justifiée. Malheureusement, son 
erreur consistait à croire que les Allemands lui laisseraient le 
délai de vingt-quatre beures sur lequel il comptai! pour faire 
reposer et ravitailler ses troupes autour de Sedan. A la vérité, 
le ministre avait affirmé, dans son télégramme du 28 août, que 
le maréchal avait une avance d'au moins trente-six heures sur 
le prince royal de Prusse; mais rien ne prouvait l'exactitude 
de cette assertion, ri, eût-elle été vraie le 28, elle pouvait ne 
plus l'être le 3o au soir, surtout après les faibles étapes par- 
courues les jours précédents. De toutes façons, la situation 
était assez grave pour que Mac-Mahon dût s'abstenir de faire 
entrer cette prétendue avance dans ses calculs. 

Le marécbal fut attiré à Sedan « par l'influence magnétique 
que le mot forteresse exerce sur tous ceux qui ont besoin de 
secours et de protection à la guerre : ' ». 11 est permis de penser 
que les événements eussent pris une tournure toute différente 
si Sedan avait été une \ ille ouverte. Mac-Mahon n'aurait eu 
aucune raison d'accumuler toute l'armée autour d'elle et se 
serait efforcé, au contraire, malgré la lassitude des troupes, 
de pousser quelques unités au moins dans la direction de 
Mézières. Sans doute, l'armée était incapable, ce jour-là. « de 
faire une marche de guerre régulière ' » ; mais certaines frac- 
tions, les moins fatiguées, auraient pu certainement gagner 
quelques kilomètres de plus vers l'ouest. Au lieu de diriger 
notamment tout le 7' corps sur Sedan, Mac-Mahon eût ache- 
miné sur Donchery la division Liébert et la réserve d'artillerie 

1. Maréchal do Mac-Mahon, Souvenirs inédits. 

■1. Enquête sur les .tries du Gouvernement de la Défense nationale, Dépo- 
sition du maréchal de Mac-Mahon, 1 , 3 7 . — Cf. le général Broyé au général 
de \ aulgrenant, 6 novembre 1906 (Papiers du général Broyé, Archives de 
la ( luerre . 

'■':. Prince de Hohenlohe, op. laud., II, 333. 

4. Mémoires du maréchal de Moltke, La guerre de 1870, 109. 



SEDAN LES RESPONSABILITES 207 

qui n'avaient pu franchir la Meuse à Kemilly dans la soirée 
du 3o ' ; il eût porté la division Duniont jusqu'à Vrigne-aux- 
Bois. Au lieu d'arrêter le ia° corps sur la Givonne, il eût 
poussé les divisions Lacretelle et Vassoigne, qui avaient à 
peine été engagées le o"o, jusqu'à Saint-Menges et Vrigne-aux- 
liuis. de façon à tenir le défilé de Saint-Albert, où passe, entre 
la Meuse et le bois de la Falizette, le chemin de Mézières par la 
rue droite de la Meuse. Ces mesures eussent été heureusement 
complétées par l'envoi à Nouvion de la division Blanchard du 
i,'i corps. S'il était urgent d'accorder aux troupes un repos 
rendu indispensable par la bataille du 3o et la marche de nuit 
consécutive, tout commandait aussi au maréchal de tenir en 
même temps les passages de la Meuse en aval de Sedan et de 
disposer les points de stationnement afin d'atteindre Mézières 
le plus tôt possible. Mais la pensée lui \int que « Sedan, avec 
ses ouvrages fortifiés et 1rs inondations de la Meuse, couvri- 
rait provisoirement l'armée et la préserverait d'un combat 
immédiat avec l'ennemi »; il ne vit que le parti à tirer de cette 
protection pour remettre ses troupes en ordre et les ravitailler : 
la forteresse l'attira « absolument comme Bazainc avait été 
fasciné pour son malheur par la place de Metz 2 ». 

Toute l'armée vint donc s'agglomérer autour de Sedan à 
l'intérieur d'une sorte de triangle jalonné par Illy, Floing, 
Sedan. Bazeilles, Daigny, Givonne. C'était une masse sans 
articulation, sans avant-gardes vers Mézières et Carignan, sans 
avant-postes de combat, sans débouchés, sans retraite assurée 
vers l'intérieur du pays, sans autre issue que la ville même 
de Sedan. « Jamais armée n'avait été placée dans des con- 
ditions aussi défavorables, a dit plus tard Aapoléon 111. Géné- 
ralement on suit un plan d'opérations bien défini, assurant 
une ligne de retraite sur laquelle sont les réserves, les ambu- 
lances, etc. Ici, au contraire, nos troupes risquaient d'être 
entourées de tous côtés, sans ligne de retraite, et si elles 
avaient le malheur de vouloir se réfugier dans la ville, elles ne 
pouvaient que se précipiter dans un défilé inextricable à travers 
des portes étroites et des rues encombrées de chariots et de 

i. Os I raclions auraient eu à franchir, en plus de leur parcours réel, 
la distante de Torcy à Donchery, c'est-à dire cinq kilomètres seulement. 
2. Prince de Hohenlohe, op. îaud., II. a56. 



ao8 



LA REVUE DE PARIS 



bagages '. » Mais l'empereur, qui écrivait ces lignes après la 
guerre, était moins clairvoyant le ,'ii août 1870. La division 
Blanchard, du i3" corps, débarquée à Mézières, eût été en 
mesure d'assurer une ligne de retraite en se portant au-devant 
de l'armée, en empêchant l'ennemi de franchir La Meuse à 
Donchery et à Dom-le-Mesnil, en tenant les débouchés vers 
l'ouest du défilé de Saint-Albert, porte de sortie vers Mézières. 
L'empereur télégraphia au contraire au général Vinoy, dans 
la matinée du ,'>i août : « Les Prussiens s'avancent en forces : 
concentre/ toutes vos troupes dans Mézières" ». On ne peut 
s expliquer cette mesure d'excessive prudence que par une 
nouvelle incurie ou un aveuglement peut-être sans précédent. 

Par surcroit. L'indécision du maréchal de Mac-Mahon 
reprend le dessus. Fermement résolu, le • ><> août an soir, à 
renoncer à L'irréalisable projet de délivrer Bazaine et à battre 
en retraite vers Mézières. il reçoit le lendemain matin des 
télégrammes du ministre de la (iuerre et de l'impératrice qui 
le plongent dans la plus grande perplexité : « I^es nouvelles 
que je reçois de divers côtés, écrit la régente, me montrent 
d'une manière absolue qu'un vigoureux effort vers Metz pour- 
rail nous donner le succès ». Dès Lors, comme à Reims, 
comme au Chesne, le maréchal va rester hésitant entre deux 
alternatives : la sagesse qui lui commande de rétrograder vers 
l'ouest: la solidarité, qui le pousse vers l'est au secours de son 
collègue. Et ces tergiversations achèveront de produire le 
désastre final. 

Dans l'après-midi du 01. Mac-Mahon songe d'abord à 
accorder aux troupes un second jour de repos le lendemain 
et, au besoin, à livrer bataille sur place, puis il abandonne ce 
dessein et revient à l'idée de reprendre son mouvement, sans 
qu'il puisse se déterminer sur la direction à suivre : Mézières 
ou Metz. V la nouvelle de la marche de colonnes ennemies 
sur Donchery, il penche pour Metz. De son propre aveu 
d'ailleurs, croyant n'avoir devant lui que l'armée de la Meuse, 
il n'est « point inquiet », et demeure convaincu que sa supé- 
riorité numérique lui permettra de passer « dans l'une qucl- 

1. Des causes qui ont amené la capitulation de Sedan, n 

2. Archives de la Guerre. 



SEDAN — LES RESPONSABILITÉS 20g 

conque des deux directions ' ». Au lieutenant-colonel Broyé, 
qui se montre beaucoup moins rassuré, le maréchal déclare 
que les troupes sont exténuées, qu'elles ont besoin de se 
refaire et qu'il « verrait, le lendemain" ». Le soir venu. \Iac- 
Mahon ne s'est arrêté définitivement à aucun parti, même pas 
à 1 envoi au défilé de Saint-Albert d'une division qui, occu- 
pant solidement le passage et les débouchés à L'ouest, servi- 
rait soit d'avant-garde dans le cas de la retraite sur Mézières, 
soit d'arrière-garde si l'armée reprenait sa marche vers Metz. 
11 espérait peut-être que les événements décideraient à sa 
place. Après la bataille de Beaumont et le combat de Bazeilles 
de l'après-midi, sa quiétude, dans la soirée du 3i août, est un 
sujet d'étonnement. 

Les Allemands mettaient à profit notre déplorable inaction. 
Dès le 3o, dans la nuit, Mollke avait lancé de Buzancy des 
ordres pour la continuation, dès l'aube, de « l'offensive con- 
centrique ». Partout où l'on trouverait les Français à l'ouest 
de la Meuse, on devait attaquer vigoureusement de façon à 
« les acculer dans un espace aussi restreint que possible entre 
cette rivière et la frontière belge 3 ». Au prince de Saxe incom- 
bait la mission de nous interdire les routes de l'est, tandis que 
le prince royal de Prusse nous menacerait de front et débor- 
derait notre flanc droit en franchissant la Meuse en aval de 
Sedan. MoltUe s'abstient d'autres instructions, laissant aux 
subordonnés le choix des moyens d'exécution et comptant 
sur leur esprit d'initiative et de solidarité : son intervention 
se bornera désormais à un court entretien avec Podbielski et 
Blumenthal et à l'ordre donné à l'armée de la Meuse d'atta- 
quer de bonne heure pour nous retenir sur nos positions et 
nous empêcher de battre en retraite sur Mézières, — manoeuvre 

i. Maréchal de Mac-Mahon, Souvenirs inédits. 

et Le maréchal de Mac-Mahon... a raconté après la capitulation qu'il 
avait souvent été induit en erreur, parce que les Allemands étaient comman- 
dés par deux Kronprinz ; tantôt on lui signalait l'armée du Kronprinz adroite, 
tantôt c'était à gauche, de sorte qu'il n'y comprenait plus rien. » (llohen- 
lohe, op. laud.. II, '->o-i.) 

i. Le général Broyé au général de Vaulgrenaot, 6 novembre igp3. 
(Papiers du général Broyé, Archives de la Guerre. 

3. Historique du gi and État-major prussien, VII. io56; Correspondance 
militaire du maréchal Je Mollke, I, n 238. 

I er Septembre 191 1. >i 



2IO LA REVUE DE PARIS 

dont le grand quartier général allemand nous prête inexacte- 
ment l'intention '. 

Dans les premières heures de la matinée du 1 " septembre, 
sur un front de trente kilomètres environ, trois corps d'armée 
allemands se portent sur les hauteurs de la rive gauche de la 
Givonne pour attaquer les Français par l'est et les immobi- 
liser; un corps fait face à Sedan au sud de la place; deux autres 
franchissent la Meuse à Donchery pour atteindre la route de 
Sedan à Mézières el assaillir le liane de nos colonnes que les 
Allemands croient en marche vers l'ouest; enfin trois divisions 
d'infanterie et une nombreuse cavalerie demeurent encore dis- 
ponibles. 

En présence île ce formidable déploiement de forces et 
devant celle esquisse d'enveloppement, l'armée française 
passive, inerte, rivée à ses positions par l'indécision et le 
manque de clairvoyance de son chef, n'oppose nul obstacle 
aux mouvements de l'adversaire. Les heures s ('•coulent dans 
l'irrésolution, presque dans l'apathie du maréchal. A qui, 
sinon à lui, incombe la responsabilité de notre inaction et de 
l'entière liberté de manu-uwes laissée aux Mlemands? 



* 
* * 



Le i" septembre, an point du jour, la bataille commence 
par l'attaque des Bavarois sur lia/cilles. Malgré de nombreux 
indices, le maréchal ne soupçonne, pas plus que la veille, la 
double manœuvre enveloppante qu'exécutent les Allemands 
en forces supérieures pour intercepter à la fois les routes vers 
Montniédv et notre ligne de retraite sur Mézières 2 . 11 attend 
.1 son quartier général des renseignements de sa cavalerie. Les 
commandants de corps d'armée n'ont d'instructions ni pour 
un mouvement ni pour un combat. Moltke. il est vrai, n'a 
pas davantage donné d'ordres pour le i or septembre, mais ses 



i. » Le grand élat-moior croyail que le maréchal tenterait la retraite sur 
Mézières. Aussi l'armée de la Meuse reçut-elle l'ordre d'attaquer l'ennemi 
dans ses positions aliu de l'y retenir... » Mémoires du maréchal de Moltke , 
op. laud. , 109 

•2. Maréchal de Mac-Mahon, Souvenirs inédits. 



SEDAN LES RESPONSABILITES 211 

directives du 3o août ont tout au moins spécifié ses inten- 
tions et assigné aux deux principaux subordonnés leur rôle 
dans la manœuvre d'ensemble'. 

L'armée française occupe donc, dans la matinée du i" sep- 
tembre, les positions où elle a installé ses bivouacs la veille : 
Lebrun à Bazeilles et au nord jusqu'à l'ouest de Daignv: 
Ducrot, à sa gauebe. sur les hauteurs de la rive droite de la 
Givonne ; I >ouay, sur le plateau au sud et au sud-est de Floing, 
appuyant sa droite au bois de la Garenne; Wimpffen, en 
réserve au Vieux-Gamp. Cette concentration intensive et ce 
déploiement des Français, faisant face à huiles les directions. 
ont permis à un écrivain militaire allemand de comparer jus- 
tement cette situation à celle d'un « carré de bataillon qui, 
assailli de toutes parts par de la cavalerie, fait feu sur toutes 
ses faces, en désespoir de cause, comptant être secouru à 
un moment donne'' par d'autres troupes, ou pouvoir sauver 
au moins son honneur, en résistant jusqu'à la dernière extré- 
mité 2 ». 

Est-ce à dire, ainsi cpie l'a déclaré Moltke, que l'armée fran- 
çaise « pouvait simplement se battre là où elle était postée 3 »? 
L'appréciation est pessimiste. Sans la discuter, il est évident 
qu'après une nuit de repos, une division de Douay eût pu se 
porter, le 1 "' septembre au jour, île Floing à Saint-Menges, et 
occuper le défilé de Saint-Albert, les hauteurs de Bellevue et 
le mamelon du llatlov. La nouvelle de la présence de l'ennemi 
à Donchery suffisait pour rendre cette précaution obligatoire. 
Si l'on se rappelle la belle résistance de la division Liébert sur 
le plateau de Floing 1 , il est permis de penser que cette seule 
mesure eût retardé assez longtemps les colonnes de la II F armée 
pour empêcher les Allemands de réaliser l'enveloppement dans la 
journée. Suivant le prince de Hohenlohe, un général allemand 
se trouvant, pendant la guerre de 1870, à la place de Douay. 
à Floing, n'aurait pas hésité à occuper le défdé de Saint-Albert 
au plus tard le 1" septembre de grand matin, et cela sans 
attendre des ordres. Mais les généraux français, ajoute Hohen- 

1. Prince de Hohi olohe, op laud., II. iSg. 

2. /</. , il/ici ., 'S ; , 

:i. Mémoires tlu maréchal de Moltke, <>/>. laud., iog. 
-î. Voir la Revue de Paris du i5 août [909. 



212 LA REVUE DE PARIS 

lohe, « n'avaient pas été élevés dans ces idées d'initiative; 
ceux qui en faisaient preuve n'étaient pas encouragés ' ». De 
même, faute d'instructions du commandant en chef, l'impor- 
tante position du Calvaire d'illy demeura inoccupée, et il fallut, 
au cours de la bataille, en improviser la défense, tant bien que 
mal. Ducrot. pourtant, eut l'heureuse idée de ne pas rester 
immobile sur les hauteurs à l'ouest de Givonne : dès le matin, 
il envoya, de son propre mouvement, sur la rive gauche de la 
Givonne, le général de Lartigue avec une brigade et l'artillerie 
divisionnaire. C'était peut-être une arrière-garde qu'il établis- 
sait en prévision de la retraite de l'armée surMézières. Malheu- 
reusement, l'effectif était insuffisant et l'exécution fut fautive : 
Lartigue se déploya derrière îles bois dont il ne tenait pas la 
lisière opposée. Aussi fut-il assez promptement rejeté sur la 
rive droite. 

Hormis cette opération de faible envergure, l'armée fran- 
çaise attendit passivement, comme toujours dans cette guerre, 
l'attaque de l'adversaire. Elle avait l'avantage d'occuper une 
position centrale en face des Allemands scindés en deux 
fractions par leur manœuvre même. Mais, pour tirer parti de 
cette situation, l'offensive s'imposait. Sinon, l'ennemi pouvait 
achever paisiblement ses mouvements, relier ses deux, groupes 
encore séparés, choisir son heure et son point d'attaque, fermer 
enfin, autour de notre armée, les deux branches de la tenaille 
qui, dès les premières heures de la matinée du i" r septembre, 
commençaient de pincer nos ailes. 

En admettant que le maréchal de Mac-Mahon eêit, à ce 
moment, compris la nécessité de l'offensive, de quel côté 
devait être porté son principal effort? Suivant l'opinion d'un 
critique averti, l'armée française aurait pu, avec trois corps 
d'armée, en s'avançant vers louest « sur un large front », 
courir la chance d'attaquer les V et XI' corps avant leur 
entier déploiement; « telle aurait été, en tous cas, la meilleure 
solution à adopter... car elle lui aurait permis de battre en 
retraite, non seulement jusqu'à Mézières, mais, probablement 
aussi, encore plus loin- ». Bien que la marche « sur un large 
front » eût présenté les plus grandes difficultés en l'absence 

i. Prince de Holienlohe. op. laud., II, 3o8. 
i. Général de Woyde, op. laud., II, 0^7. 



SEDAN LES RESPONSABILITES 2l3 

de routes suffisantes, on ne saurait nier la possibilité d'un 
succès partiel obtenu dans cet effort vers l'ouest, surtout s'il 
avait été entrepris dès l'aube à l'ouest du défilé et avec le 
concours des fractions du i.V corps venues de Mézières au- 
devant de l'armée. Mais les trois ou quatre divisions laissées 
en couverture sur la Givonne auraient eu difficilement le 
temps de traverser le défilé de Saint-Albert avant l'irruption 
sur leurs derrières de l'armée de la Meuse, et n'auraient eu 
probablement d'autre issue que de se jeter dans les bois de 
la Falizette en abandonnant tout leur matériel. On pouvait 
encore concevoir une autre manœuvre vers l'ouest : elle eût 
consisté à arrêter les Allemands au débouché du défilé et à les 
y rejeter par d'énergiques contre-attaques 1 . Mais, dans cette 
hypothèse, en supposant que l'armée fût demeurée intacte 
jusqu'au soir el eûl évité 1 enveloppement, la seule ressource 
eût consisté dans la tentative très difficile, il est vrai, de gagner 
Mézières à travers bois, le long de la frontière belge, ou dans 
la retraite sur le territoire neutre. 

Un écrivain militaire allemand, von Scherff, a préconisé 
au contraire un mouvement offensif de l'armée française 
vers l'est, sous la protection du corps d'armée de Douay 
formant barrage au débouché oriental du défilé de Saint- 
Albert. Laissant en outre une division entre La Moncelle et 
Balan pour tenir tète aux Bavarois, le maréchal de Mac-Mahon 
se serait porté, au point du jour, avec neuf divisions d'infan- 
terie, au delà de la Givonne vers Pouru-aux-Bois, Douzy. Une 
bataille de rencontre se serait vraisemblablement produite au 
nord de Douzy : aux 80 000 Français, les Allemands ne pou- 
vaient guère opposer que cinq divisions ou 60000 hommes, et, 
selon Scberff, le maréchal aurait eu pour lui de réelles chances 
de succès au moins momentanés J . Eùt-ce été le saluti 1 11 
serait assurément téméraire de l'affirmer. Une partie de la 
III'' année 3 , après avoir écrasé le 7' corps, serait sans doute 
intervenue le lendemain sur les derrières de l'armée française, 
qui eût été retardée de front par deux corps de Frédéric-Cbarles 

1. Cf. A. G., op. laud., ii5. 

2. Von Scherff, op. laiul., Y, 276-280 

'■'•. Y . VI e , Xi corps et un corps bavarois, sans compter les 2 e et 4 e divi- 
sions de cavalerie au moins. 



' I 'l LA REVUE DE PARIS 

accourus de Metz. Comment, d'ailleurs, le maréchal se serait-il 
ravitaillé en munitions après une journée de bataille? Aussi 
est-il plausible d'admettre qu'après un premier succès, le 
désastre final se serait produit le a ou le 3 septembre entre Cari- 
gnan et Montmédy. Des deux solutions, offensive vers l'ouest 
ou vers l'est, d est donc permis de préférer la première : à 
condition de franchir le défilé de Saint-Alberl assez loi dans la 
matinée 1 , le maréchal ne se heurtait qu'à deux corps d'année 
et à la division wùrtembergeoise, assurait la jonction avec le 
i3'' corps, se ménageait à bref délai l'appui de la place de 
Mézières et la possession d'une voie ferrée pour les ravitaille- 
ments de toute nature; il s'ouvrait enfin la retraite vers l'inté- 
rieur du pays. 

* 

- 

Lorsque, vers six heures du matin, le maréchal de Mac- 
Mahon, atteint par un éclat d'obus . désigna pour lui succéder 
le général Ducrol qu'il considérai! avec raison comme le plus 
digne d'assumer la lourde charge de la direction des opéra- 
tions, la situation n'était pas encore désespérée. Sans doute, 
il ne fallait plus songer à vaincre, mais seulement à éviter 
l'encerclement et la capitulation en rase campagne. On peul 
dire, à la louange de Ducrot. que, seul peut-être parmi les 
généraux de l'armée, il entrevit le péril qui naissait du mou- 
vement d'enveloppement exécuté par les allemands. En rece- 
vant, vers huit heures du matin, l'ordre de prendre le com- 
mandement en chef, ce ne fut pas pourtant à 1 idée de la 
retraite immédiate sur Mézières qu'il s'arrêta, mais à celle de 
la concentration préalable de l'armée sur les hauteurs d'Illy- 
Fleigncux. Cette opération terminée, il verrait, suivant sa 
propre expression, ce qu'il y aurait à faire 3 . Il n'y a donc pas 

i. En s ébranlant i\ quatre heures du matin, le corps Douay, bivouaqué à 
Floing et au nord-est, pouvait avoir entièrement passé le défilé de Saint- 
Albert à sept heures. 

i. Le prince de Hohenlohe suppose que le maréchal « a dû chercher à 
mourir sur le champ de bataille. » (Op. laud., II, :i:>5. i Dans ses Souvenirs 
inédits, le maréchal a vivement protesté contre celte hypothèse. 

3. Conseil d'enquête sur les capitulations, Déposition du général Ducrot 
(Archives de la Guerre). — Cf. Revue de Paris du i' 1 ' septembre icjoS. 



SEDAN LES RESPONSABILITES 2l5 

lieu d'examiner, avec un certain nombre d'écrivains mili- 
taires, si la retraite sur Mézières, qu'ils ont supposée ordonnée 
à huit heures du matin, eût été exécutable ou non, puisque 
Ducrot n'a point donné d'instructions à cet effet : « Voyez, 
disait-il, au Conseil d'enquête sur les capitulations, quelle 
eût été la différence de situation si toute notre armée eût été 
massée sur cette magnifique position du Calvaire d'Illy à 
Fleigneux. Le mouvement aurait été commencé à sept heures 
trente '; il est bien certain qu'il eût été achevé à onze heures. 
Nous nous serions par conséquent trouvés, avec nos deux cents 
bouches à l'eu, toute notre infanterie, nos quatre divisions de 
cavalerie, vers midi, tout préparés. Nous axions à ce moment 
là des chances d'écraser la tête de colonne ennemie qui se 
présentait. » 

Sans nul doute, l'armée française eût été en situation 
un peu meilleure : elle eût échappé momentanément à l'étreinte 
de l'ennemi ; elle eût combattu autrement qu'elle ne le fit 
le i" r septembre en paraissant défendre le périmètre d'une 
place investie; son front de combat eût été orienté de l'est à 
l'ouest; enfin, en cas de défaite, Sedan n'aurait pas été son 
seul refuge. Mais les Vllemands n'auraient pas manqué, tout 
en l'attaquant de front, de déborder ses deux ailes, d'une part 
par la vallée de la Givonnc, d'autre part par les hauteurs du 
Champ-de-la-Grange. Des fractions sans matériel auraient 
réussi vraisemblablement à gagner Mézières au travers des 
bois de Saint-Menges et de Donchery et en écornant au 
besoin le territoire belge. Mais il semble indiscutable, en 
raison de la supériorité numérique des Allemands, que, dans 
la soirée, l'armée française eut été. en majeure partie, rejetée 
en Belgique. 

A vrai dire, cette issue humiliante eût été préférable à la 
capitulation, et il faut regretter que Wimpffen, qui ignorait à 
peu près tout de la situation et de l'ennemi, ait fait valoir ses 
droits au commandement ' et se soit opposé aux projets de 

i. lui réalité, à huit heures trente au plus lot. 

i. Le prince île rlohenlohe fait observer avec raison que Mac-Mah*On 
n'avait pas le droit 'le nommer son successeur, pas plus que le ministre de 
la Guerre D avait celui de désigner Wimpiïeu comme commandant en chef 
éventuel. C'était un empiétement sur l'autorité de l'empereur. [<>[>■ laud., II, 
3a5-326.1 



2l6 



LA REVUE DE PARIS 



Ducrot. On doit louer celui-ci d'avoir voulu substituer l'action 
à cette passivité qui équivalait à notre mort et d'avoir conçu un 
mouvement qui. à ce moment, était certes le plus rationnel, 
toutes réserves faites sur les procédés d'exécution prévus. La 
bravoure personnelle et l'énergie dont W impflen a fait preuve 
ne sauraient excuser sa témérité à revendiquer le commande- 
ment en chef d'une armée qu'il connaît depuis quarante-huit 
heures à peine, dans une situation stratégique qu'il ignore, 
enfin sans avoir combiné un plan préférable à celui donl il 
suspend L'exécution, au prix de contre-ordres qui vont jeter le 
désarroi et provoquer des mouvements en masse sous le feu. 

Ainsi, jusqu'au bout, la bonne fortune favorisait les Alle- 
mands : dans ces circonstances critiques, au moment où une 
direction unique et ferme était plus que jamais nécessaire, 
trois généraux en chef s étaient succédé en quelques heures à 
la tète de l'armée française, tous trois ayant des projets diffé- 
rents, et l'intervention du dernier consommait sa ruine. 

En fait, après avoir songé d'abord à « jeter le> Bavarois 
dans la Meuse », Wimpffen ne sut pas s'arrêter à l'idée d'une 
eonlre-ull'eiisive exécutée \ers Bazeilles-La Moncelle et qui, de 
l'aveu de Scherff, se fût présentée, vers dix heures du matin, 
dans des conditions assez favorables 1 . Sa pensée oscdla entre 
divers projets jusqu'au moment où. l'enveloppement se trou- 
vant réalisé et nos troupes écrasées sous une pluie de projec- 
tiles tombant en tous sens, l'armée reflua sur Sedan, à part 
quelques unités qui demeurèrent dans la main de leurs chefs 
et reculèrent pied à pied, telle la division Liébert. qui se montra 
digne de figurer aux côtés des vaillants escadrons qui, sur le 
plateau de Floing. forcèrent, dans des charges immortelles, 
l'admiration de nos ennemis. 

Le Conseil d'enquête sur les capitulations a justement 
apprécié \\ impflen en ces termes : « En réclamant le comman- 
dement en chef de l'armée, par suite de la lettre du ministre 
de la Guerre, sans avoir de plan arrêté, ainsi qu'il le dit lui- 
même, ou dans l'espoir, après avoir jeté les Bavarois dans la 
Meuse, de venir battre l'aile droite des Allemands, ou enfin 
de s'ouvrir un passage sur Carignan et Montmédy, le général 

i. Von Scherff, oc. laud., Y. 216. 



SEDAN LES RESPONSABILITÉS 2I7 

de Wimpffen a l'ait preuve de conceptions trop peu plau- 
sibles ou justifiées pour ne pas avoir une grande partie de la 
responsabilité des funestes événements qui amenèrent la capi- 
tulation ' ». 

\ Sainte-Hélène, Napoléon s'est montré très sévère à l'égard 
des généraux qui avaient capitulé en rase campagne : « 11 
n'est qu'une manière honorable d'être fait prisonnier de 
guerre, c'est d'être pris isolément les armes à la main, lors- 
qu'on ne peut plus s'en servir. C'est ainsi que furent pris 
François l 1 . le roi Jean et tant de braves de toutes les 
nations 2 ... » «... Que doit donc faire un général cerné par des 
forces supérieures: 1 ... Dans une situation extraordinaire, il 
faut une résolution extraordinaire; plus la résistance sera opi- 
niâtre, plus on aura de chances d'être secouru ou de percer. 
Que de choses, qui paraissent impossibles, ont été faites par 
des hommes résolus, n'ayant plus d'autres ressources que la 
mort!... Cette question ne nous paraît pas susceptible d'une 
autre solution, sans perdre l'esprit militaire d'une nation et 
s'exposer aux plus grands malheurs. La législation doit-elle 
autoriser un général cerné... par des forces très supérieures, 
et lorsqu'il a soutenu un combat opiniâtre, à disloquer son 
armée la nuit, en confiant a chaque individu son propre salut, 
en indiquant le point de ralliement plus ou moins éloigné? 
Celte question peut être douteuse; mais, toutefois, il n'est pas 
douteux qu'un général qui prendrait un tel parti dans une 
situation désespérée, sauverait les trois quarts de son monde, 
et, ce qui serait plus précieux, il se sauverait du déshonneur 
de remettre ses armes et ses drapeaux"... » 

l n éminent historien a dit, avec raison que, par humanité. 
Napoléon III s était refusé à tenter une trouée qui aurait 
coûté d'immenses sacrifices : « On a prétendu, disait l'empe- 
reur à Chislehurst, qu'en nous ensevelissant sous les ruines 
de Sedan, nous aurions mieux servi mon nom et ma dynastie. 

i. Extrait du procès-verbal de la séance du 4 janvier 18-2. 

2. On a attribué à 'impératrice ce mot cornélien, prononcé au moment où 
elle apprit que l'empereur était prisonnier : « Vous mentez, Monsieur; il 
est mort ! » 

3. Corresp. OEuvres de Sainte-Hélène. Guerres de Frédéric II), XXXII, 

pp. 'Il I-2l3, J10-Jl_j. 



2l8 LA REVUE DE PARIS 

C'est possible. Mais tenir dans sa main la vie de milliers 
d'hommes et ne pas faire un signe pour 1rs sauver, c'était 
chose au-dessus de mes force-. Mon cœur se refuse à ces 
sinistres grandeurs 1 . » 11 ne faut pas oublier, toutefois, que, 
sollicité par le général de Wimpfifen de se joindre au dernier 
effort entrepris vers Balan, pour essayer de se faire jour, Napo- 
léon 111 refusa. En outre, en consentant la capitulation pour 
épargner 20000 hommes peut-être, qui auraient été' tués ou 
blessés dans une tentative suprême, analogue à celle que pré- 
conise Napoléon I . le souverain semble n'avoir pas mis en 
balance de ces perle- celles assurément plus considérables que 
devaient causer la misère, les maladies et les souffrance^ 
engendrées par la captivité. 



Napoléon l\ malgré la supériorité incontc-lahle de son génie 
sur le talent de Mpltke, c'a jamais remporté de triomphes plus 
éclatants que celui de Sedan. Est-ce à dire que les résultats de 
cette journée doivenl être attribués sans réserves au stratège 
allemand, comme la gloire entière des manœuvres de l'nvoh, 
de Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland demeure 
inséparable du nom de Napoléon? La correspondance de 
l'Empereur nous révèle la rigueur et la profondeur de ses cal- 
culs, la sûreté de ses \ ues, ses soins minutieux, sa prodigieuse 
divination, en un mol toutes les éminentes qualités du grand 
capitaine dans la préparation de ces opérations décisives; elle 
nous montre Napoléon présent au milieu de ses troupes, par- 
tageant leurs fatigues, coordonnant les mouvements de ses 
maréchaux, modérant l'ardeur de l'un, stimulant le zèle de 
l'autre, veillant à tout, poussant même parfois jusqu'à l'excès 
son intervention dans l'exécution 2 . Le tableau est tout diffé- 

1. Cite par Pierre Je la < lotee. Histoire </u Second Empire, \ II. 368. — 
• J'aurais préféré la morl à être témoin d'une capitulation si désastreuse et 
cependant, dans les circonstances présentes, c'était le seul moyen d'éviter 
une boucherie de 60 000 personnes. » (L'empereur à l'impératrice, Sedan, 
2 septembre.) 

1. Voir notamment, pour les opérations qui ont précédé la capitulation de 
Mark à Ulm, la Correspondance de Napoléon, n os \\'^~'-'<, 9876, 9380, 9384 et 
la Correspondance du major général, l os 10- à i'iy (Archives de la Guerre)! 



SEDAN LES RESPONSABILITES 



2I 9 



rcnt au grand quartier général allemand. Moltke, septuagé- 
naire comme son souverain, et, comme lui, soucieux, de con- 
fort, se tient assez loin en arrière du front: chef d'état-major 
plutôt que commandant en chef, il a su. mieux peut-être que 
l'Empereur, résoudre par une minutieuse organisation, par un 
labeur incessant du temps de paix, par l'établissement d'une 
doctrine commune et par la di\ision du travail, le problème 
ardu de la guerre d armées; son action se traduit par des direc- 
tives d'ordre général, laissant une grande initiative à ses 
subordonnés immédiats, mais déduites, la plupart du temps, 
moins de la situation réelle de l'ennemi que des mouvements 
les plus logiques qu'on lui prèle : c'est la manœuvre moulée 
dans le silence du cabinet sur une hypothèse vraisemblable et 
non sur des faits constatés. Pour la bataille proprement dite, 
dont Napoléon conserve d'une main ferme la direction et dont 
il règle en maître les péripéties et l'aboutissement, Moltke se 
contente d'amener les armées à pied d'oeuvre et abandonne 
ensuite l'exécution aux subordonnés : il semble qu'il veuille 
se confiner dans son rôle de stratège, se contenter d'indiquer 
le signal et le mode de l'engagement, et qu'il abdique ensuite 
entre les mains des sous-ordres. Tel on l'a vu à Saint-Privat, 
la première bataille de la campagne à laquelle il ait assisté, tel 
on le retrouve à Sedan '. 

Moltke considère que la directive du 00 août au soir suffit 
à orienter les commandants d'armée : il s'abstient dès lors de 
donner d'autres instructions écrites et se contente, le 3i, d'un 
court entretien avec Blumenthal. Persuadé que Mac-Mahon a 
l'intention de se replier sur Mézières, il invite la IIP armée 
à franchir la Meuse dans la nuit même, en aval de Sedan, 
vers Donchery, pour nous couper la retraite vers 1 ouest 2 . 
C'est Blumenthal qui prévient l'armée de la Meuse de ce mou- 
vement et la convie à attaquer les Français sur la Givonne et 
à leur couper les routes de l'est 3 . Au cours de l'action, l'inter- 
vention de Moltke est à peu près inexistante; il restera toute 
la journée, et presque en spectateur, aux côtés du roi, sur les 

1. Colonel Foch, La Manœuvre pour la bataille. fSi . 

■i. Correspondance militaire du maréchal de Moltke, I. n" 243. 

3. Von Hahnke, Opérations Je la H h armée, 2i2-ai4; Tagebiicher... 

Blumenthal, 92. 



290 LA REVUE DE PARIS 

hauteurs de la Marfée. On a beaucoup admiré cette absten- 
tion '. En fait, l'entente s'est produite et a été complète entre 
les commandants d'armée; mais, pour la réaliser, il fallait 
être sûr de la rectitude de leur jugement, de leurs sentiments 
du devoir, de leur parfaite solidarité. 11 serait imprudent de 
compter toujours sur un pareil accord de mus : le ci imman- 
dant en chef a pour premier devoir de faire connaître à ses 
subordonnés ses intentions et le but à atteindre, et de fixer à 
chacun son rôle dans la manœuvre d'ensemble; il lui appar- 
tient également, au cours de la bataille, de veiller aux péri- 
péties de faction, de doser les forces à employer dans tel ou 
tel secteur el surtout de préciser le point el le moment où sera 
porté l'effort suprême. 

L'écrivain militaire allemand von Scberlf n'a pu s'expliquer 
cel excessif détachement de Moltkeetle défaut d'instructions 
du grand quartier général qu'en admettant que le stratège 
allemand ne croyait pas à une bataille pour le i cr septembre -. 
L'hypothèse est aventurée. Si l'un suppose les Mlemands bien 
renseignés, comme ils devaient l'être le .'il et comme ils le 
furentle i . à sept heures du matin, l'intervention du généra- 
lissime par des ordres précis leur eût évité bien des pertes, 
notamment celles des sanglants et inutiles combats de 
Bazeilles 3 , et eût assuré à l'une de leurs masses séparées pat- 
un grand intervalle la supériorité numérique certaine sur 
l'armée française*. I n Napoléon nous eût peut-être purement 
et simplement inxestis et nous eût fait subir, presque sans 
combats, le sort de Mack à Uhn. Et s'adressant à ceux qui ont 

i. Prince de Hoheulohe, op. laud., II, 289-290; général de Woyde, »/>. 
huit/.. Il, 36g, 371, j [9. — Woyde qualifie celle réserve de « chef-d'œuvre 
dans son genre ». 

2. Von Scherff, <>/<. laud-, V, 291. 

■ '■. T. es pertes des Bavarois à Bazeilles se sont élevées à 207 officiers et 
oSifi hommes, c'est-à-dire à peu près de la moitié du chiffre total, 

). Scherff préconise la répartition suivante : l'armée de la Meuse, ren- 
forcée des deux corps bavarois, pour l'attaque « décisive » sur la Givonne; 
le V e corps moins une division), le XI" corps, la division wiirtembergeoise 
ainsi qu'une nombreuse cavalerie chargés de barrer le défilé de Saint- 
Albert; une division sur la rive gauche de la Meuse pour relier les deux 
masses np. Iiuul., 292 . Ou observera que, de cette façon, l'enveloppement 
n'eût pas été réalisé; l'armée française eût été vraisemblablement débordée 
par Illv, mais elle aurait pu, en majeure partie, se réfugier eu Belgique par 
l'ieigneux et Saint-Menges. 



SEDAN LES RESPONSABILITES 221 

voulu malgré tout expliquer ou excuser cette sorte d'abdica- 
tion du commandement suprême et L'ériger même en principe, 
Scherff déclare justement : « Peut-on réellement soutenir que 
le succès effectif de Sedan prouve surabondamment que, dans 
d'autres circonstances aussi, la connaissance de la pensée fon- 
damentale d'une opération de guerre suffise à remplacer le 
plan et la direction de la bataille!' ■» Puis, revenant à son hypo- 
thèse et cherchant lui aussi à justifier l'absence d'ordres : 
« Peut-on réellement faire croire que. mieux au courant de la 
situation vraie, Moltke eût négligé l'obligation d'établir un 
plan personnel d'engagement, uniquement parce qu'il l'eût 
jugé inutile après sa directive du 3o août au soir ? La bataille de 
Sedan nous fournit certes d'autres enseignements' ». D'après 
lui, l'idée directrice (der leilende Grundsatz ) de la stratégie alle- 
mande aurait été : « Conduire les opérations dételle façon que le 
commandement suprême conservât son influence entière sur 
l'exécution lactique de l'action au moment delà rencontre avec 
la masse principale ennemie. Le grand enseignement de Sedan 
réside dans ce principe 2 . » Sans discuter cette prétendue idée 
directrice, on observe seulement que Forbach, Borny, Rezon- 
ville, Beaumont, Sedan prouvent qu'entre le principe et son 
application il v a un abîme. Il est indéniable qu'à Sedan, 
comme à Sainl-Privat. Moltke s'en est tenu au principe. 

L'exemple, venu de haut, est suivi par les commandants 
d'armée : le prince royal de Prusse s'immobilise sur les hau- 
teurs de la Croix-Piot, beaucoup trop loin de ses troupes pour 
pouvoir les diriger utilement; le prince royal de Saxe se tient 
à Mairy, à près de douze kilomètres du centre des opérations 
de l'armée de la Meuse. La nombreuse cavalerie dont ils dis- 
posent demeure à peu près inactive, faute d'une impulsion 
donnée par le commandement : il lui appartenait de flanquer 
l'aile septentrionale des deux masses allemandes et d'intercepter 
au plus tôt les chemins que pouvaient utiliser les Français pour 
fuir en Belgique". L'encerclement que Moltke n'a pas prévu 
et que ni le prince royal ni le prince de Saxe n'ont combiné, 

i. Von Scherff, op. laud., V, ig3. 

■i. Iliid., 3o5. 

::. Cardinal Von Widdern, Veraendung undFûhrung derKavallerie, VIII. 



222 LA REVUE DE PARIS 

se réalise grâce à l'initiative de deux subordonnés, le comman- 
dant du \ ' corps, à l'ouest, et le commandant de la Garde, à 
l'est. Tout le mérite leur en revient. 

Ce qui caractérise la bataille de Sedan, c'est l'intervention 
« en grand cl d'une manière décisive « de l'artillerie allemande 
en face de laquelle la nôtre est à peu près impuissante'. Si l'on 
excepte la surprise tentée sur Bazeilles à la faveurdu brouillard 
dis premières heures de la matinée, l'artillerie agit en masse 
dès le début de l'action, et L'infanterie diffère ses attaques 
jusqu'à ce que les feux convergents et parfois croisés des bat- 
teries aient produit tout leur effet. C'est le canon presque seul 
qui nous oblige à évacuer l'importante position du Calvaire 
d'Ilh . que quelques compagnies allemandes suffisent à occuper 
ensuite presque sans coup férir, (lest encore le canon qui 
crible d'une grêle d'obus le bois de la Garenne, et prépare si 
efficacement L'attaque des bataillons de la Garde qu'ils ne ren- 
contrent plus guère de résistance à la lisière et évitent ainsi 
les sanglantes hécatombes de Saint-Privat. C'est le canon enfin, 
dont les projectiles sillonnent presque en tous sens l'étroit 
ebamp de bataille où se presse notre armée, démoralisent les 
troupes avant qu'elles aienl combattu, qu'elles aient même vu 
l'ennemi, et déterminent enfin la ruée finale vers un dernier 
abri illusoire : les fossé-. 1rs remparts et les rues de Sedan. La 
journée pour nous, c'est moins une lutte qu'un écrasement. 

Pourtant, il serait faux d'attribuer à la supériorité de 
l'artillerie prussienne Le désastre de Sedan. Les causes de la 
catastropbc sont d'un ordre beaucoup moins spécial; elles 
sont bien autrement générales et lointaines, et, après l'exposé 
qui en a été fait au cours de ce récit, il suffit de les rappeler 
sommairement pour préciser les responsabilités des principaux 
acteurs du drame. 

Et d'abord, de l'aveu même de nos ennemis, le plan élaboré 
par le ministre de la Guerre « manquait en principe des con- 
ditions fondamentales du succès" », et l'on a pu dire avec 
raison que « ce sont des causes plus politiques que militaires 
qui. après la réorganisation encore incomplète de l'armée de 

i. Historique du grand Etat-major prussien, VIII, iî35. 
2. Historique du grand Etat-major prussien, VIII, IV28. 



SEDAN LES RESPONSABILITES 2 2 3 

Châlons, ont déterminé le gouvernement de la Régence à 
prescrire l'expédition très dangereuse tentée par cette armée 
pour secourir le maréchal Bazaine ». Mais le général de 
Palikao n'a pas commis que cette erreur initiale; non moins 
condamnable est la sorte d'injonction qu'il envoya à Mac- 
Mahon et qu'il lui renouvela à coups de télégrammes dans la 
nuit du 27 au 28 août pour déterminer le maréchal à renoncer 
à son projet de retraite sur Mézières. 

Le commandant en chef de l'armée française, de son côté, 

n'est guère sorti grandi des cin stances malheureuses qui 

étaient en partie son œuvre. Comment a-t-il pu faire bon 
marché de la liberté d'action qui lui était dévolue pour la 
conduite des opérations, eu exécutant une manœuvre qu'il 
désapprouvait? Comment n'a-t-il pas résigné son commande- 
ment plutôt que d'être l'instrumenl de la ruine des siens? 
Comment ensuite s'est-il refusé obstinément à tout combat 
durant les journées qui suivirent? Pourquoi maintint-il toutes 
ses forces dans une immobilité déplorable la veille et le matin 
de Sedan? 

Enfin, à l'heure de la crise suprême, ^ impffen vint, par la 
plus malencontreuse intervention, fermer lui-même à l'armée 
dont il revendiquait le commandement la seule issue qui lui 
restât, sinon pour ressaisir la victoire, du moins pour échapper 
à la honte de la capitulation. 

Jamais peut-être une armée n'a \u s'accumuler sur elle plus 
de fatalités redoutables, mais jamais aussi elle ne fut victime 
de fautes plus lourdes, d'erreurs plus déplorables. 

L'on pourrait être tenté de dire que nos adversaires ont pu 
devoir uniquement à cet ensemble funeste les succès immenses 
remportés au cours de cette brève campagne de dix jours. Une 
telle assertion serait contraire à la vérité, et ce n'est pas 
d'ailleurs relever le prestige de nos armées que de méconnaître 
les mérites d'ailleurs incontestables de celles qui leur furent 
opposées. 

Mais on peut sans aucune forfanterie prétendre que la 
France n'aura plus à se débattre au milieu d'un tel concours 

1. Conseil d'enquête sur les capitulations. — Le prince de Hohenlohe 
dit justement que la politique avait imposé à la stratégie des obligations 
que celle-ci était absolument incapable de remplir. Op. laud., II, 3Ô2.) 



32^ LA REVUE DE PARIS 

de circonstances invariablement défavorables et obstinément 
liguées contre elle. On peut aussi être convaincu qu il ne se 
rencontrera plus, cbez nous et nos adversaires, une telle dis- 
proportion dans la valeur technique du haut commandement. 
Tout, au contraire, permet d'espérer (pie sous ce rapport 
nous n'aurons rien à envier à personne. 11 ne saurait d ailleurs 
être question d'incriminer la personnalité de nos chefs de 
1870, mais bien plutôt les idées militaires de l'époque, résultat 
des campagnes de nature très spéciale auxquelles nos géné- 
raux avaient pris part, des succès relativement faciles rem- 
portés en Italie, d'une excessive centralisation et de la mécon- 
naissance de la valeur morale et matérielle de L'offensive. 

En dressant le bilan de nos revers, on se rend compte 
(pi ils sont imputables en grande partie à des conceptions 
fausses dont notre armée a fait définitivement justice. Un 
haut commandement et des états-majors imbus d'une saine 
doctrine de guerre, des chefs prêts à L'initiative et pénétrés 
du devoir de solidarité, un corps d'officiers aussi braves et 
aussi dévoués qu'il y a quarante ans, mais mieux instruits et 
revenus au culte de cette offensive qui lit jadis nus armes si 
glorieuses, des troupes bien entraînées cl douées de toutes les 
qualités que nécessite le combat moderne, un excellent maté- 
riel de guerre enfin, voilà, celles, de quoi permettre à la 
France de regarder l'avenir avec confiance et d'envisager sans 
crainte l'heure où elle aurait à défendre son sol et à assurer 
ses destinées. 



LIRLTEXAX'T-COLONEL ERNEST PICARD 



L'administrateur-gérant : H. CASSABD. 



SOUVENIRS 



l n juur, ù Tillis, feuilletant un album de matante Rerberg, 
la photograpbie d'un militaire attira mon attention et je 
m'informai du nom de cet officier. 

- C'est un jeune général de l'état-major, Serge Mikhaïlo- 
vitch Doukbovskoy, attacbé à la personne du grand-duc Michel, 
un des plus brillants partis du Caucase! répondit ma tante, 
en ajoutant qu il fallait à tout prix que j'en fisse la conquête. 

Cette exhortation m'avait plutôt prévenue contre le général; 
à notre première rencontre, il me parut un peu sec, un peu 
fermé : son inflexible correction ne se démentait pas un instant. 
11 n'avait pas le sourire facile, ne faisait aucune attention à 
moi et ne m'honorait d'aucun compliment sur ma personne, 
ce à quoi je n'étais pas habituée. Néanmoins, une sympathie 
d'instinct s'établit bientôt entre nous. R me plaisait entre tous 
parce qu il ne ressemblait à personne, et, de jour en jour, mon 
coeur se laissa prendre davantage. 

Vers la mi-juin, le général Doukbovskoy nous invita un 
soir à un petit souper servi ins griïne dans son jardin. Je 
remarquai pour la première fois, ce soir-là, que je ne lui étais 
pas entièrement indifférente: son flegme habituel avait disparu 
et il oublia les strictes règles de l'étiquette. 

Ayant hâte de nous soustraire à la chaleur torride qui 
iô Septembre 191 1 . 1 



22G LA REVUE DE PARIS 

régnait à Tiflis, nous allâmes installer nos pénates à liorjom, 
une petite ville d'eau située à trois heures de chemin de fer 
de Tiflis, avec une vingtaine de lieues encore à franchir en 
voiture. Ce délicieux endroit est entouré de forêl touffues, 
au pied desquelles coulent de rapides rivières. 

Nous occupions une coquette villa toute enfouie dans la 
verdure. La saison battait son plein. Les communications avec 
Tiflis étant faciles, le général Doukhovskoy s'évadait de temps 
en temps pour nous rendre visite. Sa société me fut bientôt 
très chère: à la fin des fins, il avait fait battre mon cœur, ayant 
obtenu ce miracle sans fracas ni déclamation. Je ne sais quelle 
force m'attirait vers lui; je sentais (pie quelque chose de nou- 
veau allait pénétrer dans ma vie et j'étais à me demander s'il 
n'était pas celui qui m'apporterait le bonheur. 

Je fus bien chagrinée d'apprendre, un jour, que le général 
devait aller pour quelque temps en Russie. La veille de son 
départ, tentés par la nuit splendide, nous étions, lui et moi, 
assis sur le balcon à deviser tranquillement, heureux de ce que 
personne ne viendrait mettre le nez dans nos affaires. Remar- 
quant mon air bouleversé, il m'en demanda la cause. L'instant 
était décisif : il fallait en profiter, et je fis déborder le trop plein 
de mon gros chagrin, causé par son départ, en un torrent de 
larmes. Nous échangeâmes un regard... mais quel regard! 
Nous n'avions pas besoin d'en dire plus long, nos cœurs se 
comprenaient! Il me sembla voir passer dans ses yeux une 
rapide émotion, après quoi, en m'enveloppant de paroles 
chaudes qui me grisaient, il me laissa entendre qu'il m'aimait. 

Le lendemain, il vint nous dire adieu avec sa figure 1 des 
mauvais jours. Il eut avec moi l'attitude la plus réservée : 
il avait repris son air compassé. Je ne comprenais rien à sa 
singulière attitude et me creusais la tète pour deviner ce qui 
avait bien pu arriver : nous fîmes nos adieux le plus placide- 
ment du monde. Le général parti, je restai pendant quelques 
jours en proie à un profond découragement; où aller mainte- 
nanti' comment tuer mon temps? 

N'y pouvant plus tenir, je lui écrivis le priant de me 
donner de ses nouvelles. Et s'il allait ne pas me répondre? 
cela serait la lie de la coupe! J'étais ainsi à me morfondre, 
quand ma tante, en recevant son courrier du matin, me remit 



SOUVENIRS 227 

une lettre du général. Son contenu, hélas, me désenchanta 
complètement. Le général m'écrivait qu'il était retenu en 
Russie jusqu'au mois d'octobre, pour des raisons majeures, et 
qu il espérait avoir la possibilité d'être présenté à mon père. 
Voilà tout : quant à ses sentiments, sa lettre était muette. 
J'étais de nouveau froissée, déroutée; ma foi en lui était 
ébranlée : je me lançai, de plus belle, dans toutes sortes 
d'aventures et essayai de tuer le temps le plus agréablement 
possible. Ma tante me passait toutes mes fantaisies. Mes 
galopades au clair de la lune et ma conduite inqualifiable 
faisaient parler de moi. 

Ne voulant pas rester plus longtemps en villégiature, nous 
retournâmes vers la mi-septembre à Tiflis; quelque temps 
après, maman vint nous rejoindre. J'appris bientôt que le 
général Doukhovskoy était de retour à Tiflis. Je m'étais pro- 
mis de me tenir avec lui comme si de rien n'était; mais 
l'ayant rencontré un soir chez ma tante Hcrberg, j eus une 
attitude empruntée, lui répondant à tort et à travers par mono- 
syllabes en le regardant avec des yeux rageurs, mais tout de 
même je l'aimais toujours dans le fond de mon cœur. Le 
général, possédant un grand empire sur lui-même, fut à son 
ordinaire d'une correction exemplaire. Rentrée à la maison, 
je me sentis rongée de remords, et rassemblant tout mon 
courage, car il fallait réparer le mal pendant qu'il en était 
temps, j écrivis au général en m'excusant de mètre comportée 
si mal et en disant que j'avais agi de cette façon exclusi- 
vement par dépit. Sa réponse fut un rendez-vous pour le len- 
demain, une promenade à cheval dans l'après-midi. 

Je dormis mal cette nuit, et me réveillai dans un état 
d'énervement indescriptible. J'étais horriblement troublée à la 
pensée de le voir paraître; j'avais les mains froides comme 
de la glace et les joues me brûlaient. A son arrivée, je me 
précipitai dans ma chambre et m'enfermai à clef. J'aurais 
voulu être aux antipodes. Ce ne fut qu'après de longues hési- 
tations que je me décidai à entrer au salon. Nous nous mettons 
en selle et. d'un léger coup de main, enlevons nos bêtes pour 
un temps de galop. Nous changeons bientôt d'allure et avan- 
çons au pas. Peu à peu notre gêne se dissipe, nos lèvres se 
joignent et Serge MiUhaïlovitch me demande de devenir sa 



228 



LA REVUE DE P \ li 1 S 



compagne. Mon émotion fut intense : il me sembla que tout 
vacillait autour de moi. Rentrés à la maison, nous annonçâmes 
à maman que nous étions fiancés. Le général écrivit à papa 
pour lui demander officiellement ma main; la réponse, 
comme de raison, fut favorable, et la date de notre mariage 
fut fixée au 1 1 avril. 

La cérémonie nuptiale eut lieu à dix heures du soir. Aînés 
les félicitations d'usage, on se rendit au château, où mes 
parents avaient oll'crt aux nombreux invités un souper on ne 
peut plus somptueux. Au moment où l'orchestre exécutait 
une fanfare et pendant qu'on nous portait un toast, j'aperçus 
une araignée qui grimpait sur ma robe de mariée. Cela me 
sembla d'un pronostic favorable. <> Araignée <h> *<>ir. granâ 
espoirl » comme dit le vieil adage. 



* * 



Mon mari m'annonça, un bien vilain jour, qu'il était forcé 
de retourner à Alexandropol dans le courant de novembre, à 
cause de l'attitude agressive que prenaient les Turcs. Je lui 
donnai à entendre, à mon tour, que rien au monde ne pour- 
rait m'obliger «à demeurer seule a Tiflis et que, coûte que 
coûte, je le suivrais même au fin fond du monde. 

.Notre horizon s'obscurcissait de plus en plus. Les Turcs 
commençaient à faire des démonstrations offensives et la 
population était liés surexcitée. Il y eut quelques échauffou- 
rées en ville entre chrétiens et musulmans. 

Un dimanche, après diner, nous prenions, par petits 
groupes, le café dans le salon, quand mon mari reçut un 
télégramme l'informant que l'ambassadeur de Russie avait 
l'ordre de quitter Constantinople. Une heure après, on apporta 
une autre dépêche ainsi conçue : « Si la Turquie ne consent 
pas à signer les conditions que la Russie exige, la guerre sera 
déclarée dans deux jours ! . . . » 

Le i i avril, premier anniversaire de notre mariage, nous 
avions quelques amis à diner. Au moment de nous mettre 
à table, mon mari fut mandé au plus vite par Loris-Mélilvoff. 
Il le trouva occupe à lire un télégramme chiffré : la décla- 



s o t ; v e x i it s 



239 

ration ollicielle do la guerre. Après avoir décidé, d'un commun 
accord, de ne pas divulguer cette troublante nouvelle jusqu'au 
soir, Serge revint à la maison faisant tout son possible pour 
paraître calme. Je ne savais pas trop de quoi il s'agissait, 
mais tout ce mystère m'inquiétait et je commençais à flairer 
la vérité. Comme j'allais me coucher, j'entendis mon mari 
donner l'ordre que son cheval fût sellé à n'importe quelle 
heure de la nuit, et je compris tout de suite que l'heure de 
notre séparation avait sonné. 

L ordre avait été donné à noire cavalerie d'attaquer, à la nuit 
tombante, les vingt postes turcs situés près de la frontière. 
Deux postes se défendirent seulement; quant aux autres, on 
les surprit plongés dans le sommeil et on les fit prisonniers. 

A 1 aube, avant le départ des troupes, un service religieux 
fut célébré sur la place devant la cathédrale. Nos soldats, 
après avoir achevé leurs ferventes prières, mirent une poignée 
de terre natale dans leurs havre-sacs. Bien des yeux se mouil- 
lèrent à ce touchant spectacle. 

... Les têtes des colonnes de l'armée turque louchaient 
presque Alexandropol et il fallait s'attendre, d'ici à très peu 
de jours, à de sérieux combats; aussi avait-on pris d'énergiques 
mesures de défense. Des bruits fantaisistes circulaient que 
le général en chef de l'armée turque, Moukhtar-pacha, 
avait fait prévenir Loris-Mélikoff qu'il viendrait dîner un de 
ces jours à Alexandropol. .Nos dames jetèrent les hauts cris et 
l'une d'elles accourut tout essoufflée m'engager à quitter 
Alexandropol au plus vite. Ma vieille Hélène, qui perdait faci- 
lement la tète, se mit à me supplier de partir de suite pour 
liflis. Le même soir, la réception que notre avant-garde avait 
laite aux Turcs leur ayant semblé suffisamment chaude, ils se 
retirèrent d'une allure assez vive, et nos dames se tranquilli- 
sèrent quelque peu. 

L idée me vint de me faire sœur de charité pour avoir la 
possibilité de suivre nos troupes; le général Tolstoï, chef de la 
section de la Croix-Rouge, me désillusionna, disant qu'il 
fallait avant tout ie consentement de mon mari et qu'au lieu 
de plaider ma cause, il ferait tout son possible pour la lui 
déconseiller, vu que j'étais trop jeune et pas du tout préparée 
pour cette besogne. 



2. Ho 



LA REVUE DE PARIS 



L armée russe continuait résolument ses mouvements en 
avant. Les dépêches signalèrent un engagement assez vifentua 
la cavalerie cosaque et des piquets d'infanterie turque. Au 
mois de mai eut lieu l'assaut d'Ardagane.