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LA REVUE DE PARIS
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KEVUE DE PARIS
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TOMK CIXOriKME
Septembre-Octobre 1911
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PARIS
BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS
85 b ' s , FAUBOURG SAINT-HONORE, S 5 b ' s
1911
20
SQpT.-Ocf,
LE 4 SEPTEMBRE'
.le vais raconter simplement ce que j'ai observé, vu et
entendu dans celle journée mémorable. J'habitais alors à
Montmartre, assez haut sur la hutte. Vers cinq heures du
matin, au petit jour, je regagnai mon logis. Des groupes sta-
tionnaient dans les rues essayant de déchiffrer celle affiche de
malheur 2 . Çàet là on la Lisait à la lueur d'une allumette. Les
gens causaient tout bas, consternés, atterrés. - Ça va bien! »
je ne pus recueillir sur mon chemin que cette réflexion qui
n était pas le cri de joie d un révolutionnaire, mais l'ironie
désespérée d'un patriote.
\]>rès quelques heures de repos, je me sentis assez frais de
tète et assez libre d'espril pour m arracher à mes préoccupa-
tions personnelles et sortir de mon moi pour concentrer toute
mon attention sur les réalités objectives. J'éprouvais un véri-
table besoin de bien regarder et de bien retenir et j'étais par-
venu, comme on dirait aujourd'hui, à m'extérioriser complè-
tement. La grande douleur reviendrait ensuite; mais, pour le
moment, persuadé que tout était perdu et qu'il n'y avait plus
rien à faire, je prenais intérêt au spectacle de lécroulement et
je voulais fixer dans ma mémoire la vue de cette ruine.
i. Voir la Revue des iô juillet et i" août.
i. L'affiche qui annonçait le désastre de Sedau.
I er Septembre 191 1. 1
LA REVUE DE PARIS
Î5
C'est ainsi qu'après avoir calmé les appréhensions 'le ma
famille qui voyait déjà le Palais Bourbon saccagé et Pans en
feu, je me dirigeai vers la place de la Concorde par la rue
Planche, la gare Saint-Lazare et la rue Tronchet.
C'était un dimanche et quelques Parisiens s'en allaient
prendre l'air à la campagne, assez tranquilles, d'aspect el d al-
lure, sur ce qui arriverait pendant leur absence. Si animé qu il
soit en temps ordinaire, ce quartier de Paris n'a pas la physio-
nomie révolutionnaire, et jusqu'à la Madeleine, il ne semblait
guère participer à l'émotion générale. C'est à peine si quelques
ouvriers descendus des Batignolles et de la Butte affectaient
quelque turbulence de geste et de parole.
Mais quand j'arrivai à la rue Royale, la scène changea. La
foule y était encore plus compacte que la veille, et j'eus déjà
quelque peine à m'y faire jour, à travers une cohue tic gardes
nationaux dont beaucoup n'avaient pour uniforme qu'un képi.
Tout le flot qui ani\ail par le boulevard dégorgeait là, tandis
que la masse qui venait par la rue de Rivoli trouvai) un plus
large débouché sur la place de I i • Concorde. Je crus un
moment que je ne passerais jamais. Cependant je parvins à
me glisser jusqu'à la rue du Faubourg-Samt-Honoré cl à en
doubler l'angle de droite: après quoi je la remontai et gagnai
la Seine par des rues presque- désertes qui m'amenèrent
au pont d'Iéna. Encore me fallut-il exhiber plusieurs lois ma
médaille de fonctionnaire pour franchir le cordon des sergents
de ville et des gendarmes. \ l'extérieur, le Palais Bourbon
semblait bien et fidèlement gardé.
A l'intérieur on ne pouvait déjà presque plus bouger el je
dus jouer fortement des coudes pour arriver jusqu'à mon banc.
J'y trouvai installé un intrus de première marque, mon
maître et ami J.-J. A \eiss. qui, un mois auparavant, était
presque ministre des Beaux-Arts et qui, comme tel. avait une
ou deux fois abordé la tribune. Cette fois, il nous demanda la
permission de s'asseoir dessous, derrière les secrétaires rédac-
teurs, et aucun huissier revêche ne songea à l'en empêcher.
Nous nous retournions pour causer avec lui. el rien ne me
parut plus piquant que ses réflexions philosophiques sur les
divers incidents de la journée. Au moment même où ce que
1 on appelle le courage civique abandonnait des gens qu'on en
LE '| SEPTEMBRE ,'ï
aurait crus mieux pourvus, il nous fit sur cette raie vertu la
plus savoureuse des conférences.
Il était midi, et la séance n'était pas encore ouverte, (rue l'on
s'écrasait dans les galeries et dans les tribunes. Les dunes n'y
manquaient pas en toilette- claires. Du bord de la loge
réservée par la galanterie présidentielle aux élégantes habituées
du lieu, madame Stcpben Liégeard, une des plus assidues,
lorgnait les députés qui montaient leurs gradins eu se pres-
saient dans l'hémicycle. \ I extrême cintre, tout près du cou-
loir supérieur qui entoure la salle et sur lequel s'ouvrent des
dégagements et des portes, propices à l'invasion comme à
l'évasion, des figures inconnues se noyaient dans l'ombre. On
h \ distinguait qu'un fourmillement de têtes. J'y m nus
seulement Pipe-en-Bois, déjà célèbre. I n bruil confus partail
de là qui ressemblait à celui de la marée montante. Ce mugis-
sement sourd vous trappe, bien qu'atténué, dès qu'on entre
dans un endroit où, assez calme, une assemblée nombreuse
délibère: c'en est, pour ainsi dire, la respiration : ce jour-là,
c'était le souffle d'une foule et l'haleine d'une fièvre.
A.vec mes camarade- Boysse et Dhormoys nous profitâmes
du répit que nous laissait l'absence du président pour nous
échapper quelques minutes vers la salle des Pas-Perdus ou
Salon de la Paix, et vers la petite cour extérieure qui s'ouvre
sur le quai d'Orsay, presque sur le pont de la Concorde. Elle
est fermée d'une simple grille où s'adossent un urinoir pris
sur le socle creux de la statue de d' i.guesseau, et, en face, une
logette de concierge. C'est par là qu'on pénètre aujourd'hui,
c'est par là ipion pénétrait alors dans l'enceinte sacrée. Rue
de Bourgogne une porte veTte, de chêne massif, y donnait
également accès. C'était rentrée des artistes, c'est-à-dire des
députés, gardée par un seul fonctionnaire. Quelques pas à
faire et l'on était à la caisse; quelques marches à monter, on
était à la salle du Mazeppa cl à la Bibliothèque; là avec. Horace
Vernet; ici avec Eugène Delacroix.
Enfin, sur la place de Bourgogne se présentait, colonnade et
portique, l'entrée principale du Palais, précédée de la grande
Cour d'honneur. Elle semblait condamnée, comme une porte
de derrière. Personne n'y passait.
Notre petite inspection, où la curiosité seule jouait son rôle,
ft LA REVUE DE PARIS
I
car nous étions tous les trois assez jeunes pour désirer \<m- ce
que nous n'avions pas encore vu, — une défenestration d'assem-
blée, — nous révéla que ces deux dernières issues étaienl plus
surveillées qu'assiégées. Rien à craindre ni sur la gauche ni à
revers, au moins pour le moment. Mais il n'en était pas de
même sur la façade. Le quai et le débouché du pont restaient
sévèrement gardés par la police et la gendarmerie: mais,
nonobstant le caracolement perpétuel des cavaliers, quelques
gavroches se glissaient déjà entre les jambes de leurs chevaux,
et surtout, ces hommes toujours dévoués et fidèles, niais mani-
festement embarrassés, étaient à chaque instant forcés <l ouvrir
leur vivante barrière devant quelque député ou soi-disant tel,
les invités munis de cartes, les fonctionnaires qui déclaraient
se rendre à leur travail, et n'importe quel gros bonnet à l'air
imposant et au ton impérieux. 11 s'en présentait en quantité à
qui on ne demandait même plus patte-hlanche.
Dans ces heures de crise on a, toujours sous l'influence de la
fièvre, une pensée qui vous bal le cerveau et qui \ prend
quelquefois les formes les plus bizarres. Savez-\ous à quoi je
songeais en ce moment? .le vous le donne en nulle : à la
bataille de Wagram ! telle que je l'avais lue autrefois dans
M. Thiers. Oui, à Wagram cl à L'inquiétude de l'empereur
François-Joseph disant à son neveu. L'archiduc Charles, dont
le plan consistait à n'écraser les Français qu'après le passage
du Danube : « 11 me semble que vous en laisse/ passer
beaucoup ».
11 en passait beaucoup, en effet, -urtout des gardes natio-
naux qu'on ne chicanait pas trop, à L'entrée, sur leur droit de
pénétration, et qui, pour la plupart, semblaient gagnés au mou-
vement. Fort peu avaient des armes. Deux ou trois pourtant
arrivaient avec leurs fusils, et j'en suis encore à me demander
comment la grille leur fut ouverte.
Mais la grande inquiétude était la place de la Concorde.
Telle que je l'avais aperçue une heure auparavant, lorsque
j'avais dû prendre l'oblique du faubourg Saint-Ilonoré, elle
était déjà tellement noire de monde qu'une épingle jetée d'une
cravate ou d'un chapeau ne serait jamais tombée à terre. Et
cependant, tous les nouveaux arrrivés nous annonçaient que
cette foule en apparence incompressible grossissait encore île
LE '| SEPTEMBRE
minute en minute et que, par sa seule pesée, le cordon des
troupes serait infailliblement rompu.
11 tenait bon, cependant, et l'espace entre l'entrée du pont et
les premières statues de la place restai) encore à peu près libre,
quoique sillonné de petits groupes qui commençaient a -
souder et à s'agglutiner en boule. < !'est du moins ce que nous
apprîmes, car d'\ aller voir nous-mêmes, c'eût été d'une entre-
prise impossible. En vain, nous tentions de nous rendre
compte: le dos d'âne du ponl nous empêchait de voir, et la
questure vigilante nous avait interdit l'estrade du palais, qui
aurait pu servir d'observatoire. Non- n'apercevions par-ci par-
là qu un cavalier en culotte blanche qui, pour occuper son
cheval, tirait des bordées sur le pont. Cependant la salle si
remplissait, et le président Schneider ouvrait la séance une
heure plus tard qu'il n'était convenu. Manifestement, on avait
négocié dans 1 intervalle, nu avait même négocié un peu par-
tout, et particulièrement aux Tuileries avec l'impératrice; mais
je ne di- iien de ces suprêmes conciliabules, n'ayant jamais pu
là-dessus arracher à Duvernois mécontent aucun jugement
positif, sinon que le gouvernement \ avait été absurde et la
régente admirable : << C'est une femme! >> disait-il comme on
dit d'un homme résolu : ci C'est un homme! ». L'heure appro-
chait où celle femme, un moment pilotée contre l'émeute vic-
torieuse par ses deux amis d'Italie et d'Autriche, le comte
Nigra et le prince de Metternich, allait être abandonnée par
eux, pl.ne Saint-Germain-l'Auxerrois, à la grâce de Dieu et
d'un fiacre.
On entrait à peine en séance que M. de Kératry, toujours en
mouvement et pique chaque jour d'une nouvelle tarentule, fit
une proposition si naïvement insidieuse que plusieurs députés
parmi ses propre- amis murmuraient entre haut et bas :
« Trop tôt! » 11 demandait qu'on éloignai de la Chambre les
sergents de ville et les soldats; la dignité parlementaire l'exi-
geait, disait-il: en donnant sur ce point des ordres contraires
à ceux du général Trochu, l'alikao avait forfait à son devoir.
Les grands mots ne coûtaient pas à M. de kératry. 11 se
mettait volontiers en avant pour les dire, et il les disait avec un
calme apparent dont il eût été difficile de décider si c'était du
courage ou de l'étourderie. L'opposition l'envoyait souvent en
6 LA REVUE DE PARIS
éclaireur et il faisait bravement toutes les commissions qu'elle
lui donnait. Sa parole le servait assez mal, mais il suppléait
par sa gravité. Assis au premier banc de gaucbe. il a a va il
qu'un pas à faire pour montera la tribune et il parlait même
souvent sans y monter. Son pâle visage, d'un jaune mat, était
indéchiffrable; on remarquait immédiatement deux particula-
rités sur sa personne, sa rosette d'officier de la Légion d'hon-
neur et une espèce de nombril qu'il avait au milieu du front,
peut-être la trace d'une balle reçue au Mexique. 11 allai! être
préfet de police; mais, sous l'Empire comme sous les diverses
républiques qui lui succédèrent, il ne put ou ne voulu)
jamais rester nulle part. Je crois bien que la nature l'avait
condamné au mécontentement perpétuel.
Cette façon d'inviter la Chambre à se rogner elle-même les
dents et les griffes produisit l'objet d'une facétie un peu grosse.
Palikao la releva vertement et expliqua que le général Trochu
n'avait rien à voir en celte affaire. C'étail lui, Palikao, et lui
seul qui avait le commandement, et, après tout, de quoi se
plaignait-on? « Que la mariée fût trop belle >■. c'est-à-dire
trop bien gardée.
La vérité est qu'ils auraient voulu l'être assez mai pour que
l'enlèvement fût plus facile; car, de tous les bancs «le la gauche
partit le même vœu, le même cri : « La garde nationale! »
L'amour des oppositions pour une troupe qui, d'un bout à
l'autre de son histoire, a toujours fini par se mettre de leur
côté, explique assez cette préférence; mais l'heure de la milice
citoyenne n'avait pas encore sonné. Il fallait prendre des réso-
lutions et les prendre vite. On se sentait à peu près d'accord
pour déposséder plus ou moins poliment l'empire et lui substi-
tuer la Chambre. Sur cette nécessité il n \ a\ail uuère qu'une
voix, et l'opinion de M. Buffet, de M. Schneider lui-même, ne
différait pas sensiblement de celle de Jules I' i\ re. L'histoire dira
si, en perdant toute la nuit précédente. Palikao n'avait pas préci-
pité ce dénoûment. Elle a déjà dit qu'un homme moins désem-
paré se fût mieux rendu compte des circonstances et qu'à
minuit, maître de l'heure, il pouvait encore commander au
destin en plaçant la Chambre et la révolution elle-même
devant un fait accompli, une dictature militaire ou parlemen-
taire. J'ai vu de fort près l'état des esprits; c'est pourquoi je
LE 4 SEPTEMBRE 7
n'en crois rien. Le 'i septembre reste dans ma pensée une
vilaine chose, inévitable.
En tout cas. Palikao ne crut pouvoir mieux faire que de
proposer au Corps législatif de se transformer en exécutif. Son
moyen lui avait pain simple. Il consistait à créer un Conseil
de gouvernement composé de cinq membres, choisis dans la
Chambre des députés el nommés par elle. Ce < seil contn
signerait la nomination des ministres qu'il semblail laisser à la
régente: mai- cela n'était pas dit explicitement. En revanche
L'article 3 et dernier était très net : Palikao restait o lieutenant
général du Conseil ».
La Chambre accueillit froidement la proposition; le lieute-
nant général ne lui inspirail pins confiance. Il \ eut même
quelques murmures dans les galeries, mais vile apaisés. Jules
Favre prit la parole à son tour el rappela qu il avait présenté,
dans la séance de nuit, nue motion de déchéance pure et
-impie. Sans insister, il réclama pour sa proposition, comme
Palikao l'avait fait pour la sienne, le bénéfice de la déclaration
d'urgence. Personne ne songeait à la leur refuser, car lout
devenait urgent et pressant pour une< Ihambre qui commençait
à comprendre que l'ennemi intérieur approchait encore plus
vite que l'ennemi étrang
Jusque-là pourtant tout allait assez bien. On savait qu'entre
la motion de Palikao et celle de .Iules Favre, M. Th
proposait d'intercaler une transaction qui, sans qu'on la connût
ixactement, jouissait déjà de toute la faveur du Corps légis-
latif. Il monta en effet à la tribune et lut un papier, très court,
<pii parut mettre tout le monde à I aise :
« Vu les circonstances,
La Chambre nomme une commission de gouvernement
et de défense nationale.
» Une Constituante sera convoquée dès que les circonstances
le permettront. »
Cette rédaction d'une extrême habileté me parut d'autant
plus menaçante qu'elle était plus vague: mais elle laissait tant
de choses en suspens qu'elle ne froissait aucune conviction et
que Palikao lui-même se rallia a l'idée d'une grande consulta-
tion nationale après la crise.
L'urgence et le renvoi aux bureaux furent votés sans diffi-
8
LA REVUE DE PARIS
culte en faveur des trois propositions. Le président invita les
députés à se rendre immédiatement dans leurs locaux res-
pectifs pour nommer la commission qui serait chargée d'exa-
miner ces diverses motions. Un assentiment presque général
lui répondit. La séance fut suspendue et la Chambre resta vide
de députés, mais non point de spectateurs. I ne grande faute
était commise; l'émeute en profita. Elle arrivai!. La grande
horloge de face marquait deux heures moins vingt minutes.
J'ignore si la présence des députés sur leurs sièges eût suffi
pour arrêter les envahisseurs, mais il est hien certain que cett<
grande enceinte évacuée se présentait comme une tentation.
Pendant que les députés délibèrent, un mouvement se produit,
et il me semhle hien qu'un mot d'ordre est donné. Certaines
gens qui déjà étaient dans la salle en vont chercher d'autres
dehors. Ceux-ci se pressent aux grilles, et, à chaque instant, il
en passe parla petite porte entrouverte où. de l'intérieur, de-
amis leur font signe d'approcher.
C'est là que j'avais établi mon poste d'observation. J'y étais
à peine installé, le ne/ entre les barreaux de la grille, que
celle-ci s'ouvrit devant une poussée des gardes nationaux. Ils
étaient bien une cinquantaine. Dhormoys m'en montra nu el
me dit à l'oreille : « C'est le duc Dccazes ». L'avait-il réelle-
ment reconnu!' Depuis, je le trouvai moins affirma tif; mais la
légende qui fait cet honneur au duc n'a jamais été sérieuse-
ment démentie et le duc. lui-même, n'a jamais mis d'empres-
sement à la démentir. Devenu ministre des Ml'ain- élran-
gères. il la prenait sur un ton de hadinage qui était beaucoup
de valeur à son demi-désaveu, .le crois, tout pesé, qu'il ne fui
pas parmi les envahisseurs, mais qu'il n'était pas autrement
IVuhé qu'on se figurât l'y avoir vu. L'homme (pie m'indiquait
Dhormoys n'avait d'ailleurs du costume des gardes nationaux
que le képi.
Comme nous nous étonnions qu'on eût livre' passage à ce
groupe, nous apprîmes d'eux-mêmes qu'ils avaient négocié
pour l'obtenir et que la consigne avait fléchi en leur faveur sur
la condition, acceptée par eux, qu'ils laisseraient leurs fusils à
la porte, ce qu'ils firent très loyalement. Peut-être avaient-ils
compris dès ce moment que la révolution se ferait sans arme-.
Elle était à moitié faite; tout cédait, tout pliait. Nous vîmes
LE '| S I P T E M B R E a
soudain d'autres sardes nationaux, en assez grand nombre.
sur le pont. Ils semblaient l'occuper. La gendarmerie chargée
d'en défendre l'accès les ayail d'abord tenus à distance; mais
bientôl de nouvelles instructions obscures ou mal interpré-
tées, comme il arrive lorsque les chefs commencent à perdre
la tête, changeaient en un instant la face des choses. Les
rangs de la gendarmerie s'ouvraient devanl ces gardes natio-
naux qui se présentaient comme des défenseurs de l'ordre,
bien que l'opposition comptât manifestement sur eux pour le
troubler. Installés sur ce point, ils séparaienl les gendarmes,
qui élaient sur un quai, des gardes de Paris, qui étaient sur
l'autre et il- empêchaienl la communication entre les deux
rives de la Seine. C'eût été pour eux une situation forl péril-
leuse dan- le cas où le peu qui restai! du gouvernement eût été
encore capable d'énergie, car ils eussent été pris infaillible-
ment entre deux feux et balayés comme une poussière ou pré-
cipités des parapets; mais ils savaient probablement à quoi
s'en tenir, ou du moins ils sentaient que la force morale était
de leur côté, car ils ne paraissaienl pas redouter la moindre
attaque, ni devant ni derrière. Avec Boysse et Dhormoys,
avec Hervé el Weiss, qui venaient de non- rejoindre, devant
cette grille mal gardée et entr'ouverte, is \ pensions pour
eux, et Weiss. toujours un peu militaire, parce qu'il avait été
enfant de troupe, se demandait ce que deviendraient les sol-
dats citoyens s'ils avaient affaire à de vrais soldats comme les
gendarmes et les gardes républicains ou seulement à des
hommes résolus comme les sergents de ville. Il s'étonnait que
les chefs chargés de la défense du Palais n'eussent pas encore
donné l'ordre d'en dégager les abords; une seule charge,
disait-il, v suffirait. Que taisait donc Trochu, gouverneur de
Paris? Que faisait le général Soumain, commandant de place: 1
Que faisait le général chargé du commandement spécial des
troupes massées dans le Palais ou autour du Palais! 1 Que fai-
sait Palikao lui-même, toujours chef du gouvernement et
ministre de la Guerre, qui n'avait qu'à lever le doigt pour en
finir avec ce commencement de révolution.'
Ainsi parlait Weiss, très haut, à côté de gens, députés et
autres, qui le regardaient de travers. Son besoin d'observation
psychologique, stimulé par les circonstances, lui suggérait des
IO LA REVUE DE PARIS
observations originales, et il revenait constamment sur cette
différence entre le courage militaire et le courage civique. Jus-
tement Palikao lui fournissait à ce sujet un argument péreinp-
toire. Au moment où les députés quittaient leurs gradins pour
se rendre dans les bureaux et y nommer la commission de
déchéance, il s'était produit un peu de tumulte dans I hémi-
cycle. Un certain nombre de députés, qui n'étaient pas tous
delà gauche, s'étaient précipité- vers Palikao et 1 avaient vio-
lemment apostrophé, même un peu houspillé, le traitant de
fourbe, de menteur, et ne lui ménageant pas les bourrades.
Impassible au milieu d'eux, il ne daignait même pas répondre
à leurs injures, et aucun tressaillement de son visage n indi-
quait que cette cohue lui fit peur. Sun calme les irritait et je
crus un instant que, de l'insulte, ils allaient passer aux -é\ ices.
Nous l'admirions, ainsi pressé et poussé de toutes parts, muet.
dédaigneux, aussi indifférent aux gestes qu'aux paroles. Enfin,
ils le lâchèrent et AN eiss. suivant son idée, me dit : C( Voilà le
courage militaire! — Comment? m'écriai-je; il me parait bien
que c'est du courage tout court, militaire, civique, personnel.
tout ce que vous voudrez! — Non, le vrai courage, c est celui
qui ne craint pas les responsabilités; et tenez, cet homme, que
vous venez de voir ou de croire si vraiment brave devanl cette
bande de hurleurs, n'osera pas prendre sur lui de d ter un
ordre à un chef de bataillon pour nettoyer le Palais et liquider
l'émeute. 11 en est encore temps! Dans une demi-heure, il
sera trop tard ! »
Il y avait bien en effet une demi-heure, trois quarts d'heure
tout au plus, que\\ eiss avait ainsi philosophé avec nous, lorsque
les premiers gardes nationaux pénétrèrent dans le vestibule de
la salle des Pas-Perdus où est aujourd'hui le bureau de tabac.
Nous sentîmes très bien alors en les voyant se faufiler par
petits groupes de deux ou trois que l'envahissement allait se
faire par infiltration. De l'autre côté du Palais, sur la place
de Bourgogne, la foule commençait aussi à peser sur le cordon
de troupes qui protégeaient le Corps législatif expirant, el à
forcer toutes les consignes. Pour mieux dire, de consignes il
n'y en avait plus, ou elles changeaient à chaque instant. Ça
et là, des individus de mauvaise mine semblaient sortir des
caves. Nous n'arrivions pas à nous expliquer l'inertie des chefs
Il | SEPTEMBRE II
militaires. Dans toutes les conversations, La conduite deTrochu
paraissait inexplicable. Les impérialistes L'accusaient déjà de
trahison. Ils ne voulaient pas se souvenir que, deux jours
auparavant, Palikao, soulevanl contre lui une chicane d'attri-
butions, l'avait durement renvoyé à la défense extérieure de
l'enceinte et des forts. Ils ne comprenaient pas que le gouver-
neur de Paris, ainsi réduit, sur leur propre in< itation, à la por-
tion congrue, se désintéressât d'une émeute dans Paris. Enfin,
ils ne savaient pas que l'impératrice elle-même avait témoigné
au général une défiance qui, à la rigueur, permettait à l'homme
(I honneur soupçonné île s'abstenir sans trahir. De son cabinet.
Trochu pouvait voir s'écrouler l'empire sans contribuer à sa
défense el suis participer à sa chute. Mais à mesure que la
marée n tait, toul le monde se posait la même question :
« Où donc esl passé Palikao? Il n'\ a donc personne qui com-
mande ici? »
Or, celui qui commandait était un vieux général, nommé
de Caussade, qui avait de magnifiques états de service, mais
qui n'était fait que pour obéir. Incapable de prendre une réso-
lution dans une guerre civile, ce brave homme ne reçu! pas
d'ordre et n'en donna pas. 11 s'était retiré ou plutôt retranche
dans la salle des Conférences, dès entouré, très conseillé et ne
sachant auquel entendre. Les députés de la gauche, tantôt le
priaient, tantôt le sommaient d'éloigner les sergents de ville et
de confier la défense du Palais à la garde nationale, (l'était
introduire bénévolement les loups dans une bergerie assiégée
par eux de toutes parts. <)n finit par arracher au malheureux
Caussade une espèce de consentement. Après la retraite des
députés dans leurs bureaux, ce fut la seconde faute capitale de
la journée. La police partie, l'émeute entra.
Nous étions sous le péristyle, devisant tous les cinq, Hervé,
N\ eiss, Dhormoys, Boysse et moi. Tout à coup un mouvement
se produit. I n bruit se répand : « La proposition de M. Thiers
est adoptée », et, presque au même instant, une seconde
rumeur: « Nous sommes envahis: nous sommes débordés! »
La proposition de M. Thiers n'était pas encore adoptée;
mais c'était une manière d annoncer que tous les commissaires
nommés y étaient favorables. Quant à l'invasion, elle débor-
dait en effet par en haut, par en bas, dans les galeries, dans
12 LA. REVUE DE PARIS
L'hémicycle. Elle s'avançait des vestibules, elle montait des
escaliers, elle escaladait même les fenêtres et elle emplissait
les couloirs avant même que les députés eussent repris leurs
places dans la salle. Les gardes nationaux à qui on avait per-
mis d'entrer n'avaient pas tous laissé leurs fusils au long de la
grille. J'en vis briller deux ou trois, munis de leurs baïonnettes,
au fond de la tribune où était restée madame Stephen Liégeard,
maintenant écrasée dans cette retraite peu sûre et comme pré-
cipitée dans le vide par le flul des envahisseurs.
L'horloge marquait exactement deux heures trente-cinq.
Pour rentrer dans la salle, les députés qui sortaient des
bureaux étaient obligés de fendre par brassées comme des
nageurs, une foule hurlante, qui se refermait sans cesse
devant eux. Peu y parvinrent, ei il leur fut encore plus diffi-
cile de regagner leurs plans déjà occupées par des garde- natio-
naux, mais surtout par des individus de mine spéciale qui
péroraient et gesticulaient. Ils ne firent que grossir encore
cette meute qui aboyait assez distinctement ces deux mots :
Déchéance! République! Cependant quelques-uns réussirent . : >
passer. Nous avions eu nous-mêmes, mes deux compagnons et
moi, toujours accompagnés de VVeiss, une peine extrême à
regagner notre banc et, mie fois réinstallés, nous fûmes empri-
sonnés de toutes parts. Il y eut là pour les dilettantes de révo-
lution quelques minutes vraiment supérieures, apercevant les
baïonnettes qui pointaient dans les tribunes : « \h! les fusils!
dit W eiss : l'affaire se gâte I »
Le président Schneider était resté sur son fauteuil comme
une sentinelle dans sa guérite et même, pendant quelques
minutes, sa présence avait paru en imposeraux plus turbulents,
Mais déjà on ne l'écoute plus: on l'entoure, on le menace; les
secrétaires et les huissiers sont obligés de lui faire un rempart
de leurs corps.
A ce moment. Grémieux, qui a réussi à se glisser dans la
salle, se dresse, malgré sa petite taille, devant les plus animés,
et leur dit quelque chose que nous sommes chargés de repro-
duire, mais que nous entendons fort mal. On y devine une
prière soutenue d'un encouragement, et qu'il les exhorte à la
patience, à une patience qu'on ne ferait pas trop attendre.
Dans le bruit, je distingue très nettement cette promesse :
LE !\ SEPTEMBRE 1 ,'i
« Tout à l'heure! » Et le geste est celui d'une connivence
inquiète qui redoute les coups de tête.
Quelques vieux de [848 disent respectueusement à leurs
voisins : « C'est Crémieux ! » Mais ce nom ne les empêche
pas de crier. A son tour Glais-Bizoin essaye d'intervenir; mais
sa \oix de ventriloque parait sortir de dessous terre et
t'ait rire ceux qui l'entourent. Il est clair que, lui aussi, il
convie ces dévorants à modérer l'ardeur qui les emporte et
que, comme récompense de leur sagesse, il leur garantit le
succès prochain et total. En présence d'un mouvement devenu
irrésistible, ces deux pauvres parlementaires ont l'air de men-
diants qui sollicitent une aumône.
Déjà, avant de l'entrer dans la salle des séances, nous
avions été témoins, dans le salon qui la précède, d'une scène à
peu près pareille. Là, c'était Emmanuel Vrago qui opérait; il
chapitrait les envahisseurs <pii arrivaient par un escalier de
service ouvert sur la cour de Bourgogne et qui semblaient
monter d'un trou noir, dans nu fourmillement où l'on ne
voyait que leurs têtes, ^.rago étendait '.ers eux ses deux bras
et les exorcisait d'un Vade rétro sympathique dont ils ne
tenaient d'ailleurs aucun compte. Seul, le tonnerre de < iambetta
domina un instant le tumulte. La platitude n'ayant pas réussi à
ses trois collègues, il essaya de I autorité : « Citoyens, s'écria-
t— il, vous pouvez donner un grand spectacle, celui d'un peuple
unissant l'ordre et la liberté ! a
Là-dessus, du haut des tribunes, on lui répond : « Oui!
Uni! » Et les députés assiégés mêlent leurs bravos à ceux des
assiégeants déjà maîtres de la place. Gambella continue : « Eli
bienl si vous le voulez, je vous demande, je vous adjure de
former dans chaque tribune un groupe qui se chargera d'as-
surer l'ordre et le silence. Il faut que la Chambre délibère
librement. »
• m applaudit de nouveau, on fait mine d'obéir: il y a deux
ou trois minutes de rémission. Un certain nombre de députés
rentrent dans la salle. Le président Schneider croit bien faire
en utilisant ce court répit pour joindre ses adjurations à celles
de Gambetta. Il s'autorise du patriotisme et de la popularité
de l'orateur qui vient de dompter la foule pour donner aux
émeutiers le même conseil.
1^ LA REVUE DE PARIS
— Ah ! me dit Weiss, toujours calme et classique, voilà le
consul qui se met sous la protection du tribun.
Les quelques applaudissements que recueille M. Schneider
sont bientôt couverts par des huées.
On l'apostrophe, on l'invective et non plus seulement des
tribunes. Dans la salle même, pendant qu'il prêche le calme
nécessaire aux délibérations — comme si l'on pouvait encore
délibérer! — une demi-douzaine d'émeuticrs, que la Com-
mune attend, épuisent contre lui tout le vocabulaire des raille-
ries etdes injures : « Vieux sapajou! gredin! canaille! » Debout
sur les premiers bancs de l'hémicycle où siégeaient, hier
encore, les ministres, ils désignent du poing aux vengeances
populaires « l'assassin du Creusot ». Celui-ci ne parait pas
autrement s'en émouvoir. Son visage a un peu pâli; mais il
oppose à des outrages qui peuvent à chaque instant dégénérer
en sévices, un front serein et se contente d'agiter sa sonnette à
tour de bras, comme s'il espérait encore que le prestige de cet
instrument suffirait pour rétablir le silence.
En vain Glais-Bizoin cssa\ e une seconde fois après Crémieux
et Gambetta d'arrêter les envahisseurs. En vain il leur annonce
que la déchéance va être prononcée, et la France à jamais
débarrassée de l'Empire; sa \<>iv caverneuse fait rire ceux (pu
l'entourent, lisse demandenl ce que vienl faire là ce petit
homme à nez crochu, maigre et noir, qui se démène comme
un diable dans un bénitier. Il n'est pas jusqu'au meunier
Girault qui ne lâche de faire appel aux bons sentiments de ses
bons amis de l'émeute. Tout csl Gni, ou à peu près; et
désormais rien n'y fera, pas même nue suprême adjuration de
Gambetta à ceux qui furent ses électeurs. Il reparaît une
seconde fois à la tribune comme pour s assurer de ce qui lui
reste de pouvoir et il en a vite la mesure. « U importe, dit-il,
que tous les députés présents dans les couloirs et dans les
bureaux où ils délibèrent sur notre proposition de déchéance,
soient à leur poste pour que la Chambre puisse voter sur cette
mesure de salut. 11 faut que vous les attendiez dans l'attitude
de la modération et de la dignité; ils vont venir ! »
On applaudit encore, mais plus mollement, le modérateur
et, entre les deux courants, c'est encore celui de la violence
qui l'emporte. Les bravos s'éteignent dans un vacarme
infernal el Gambetla a beau promettre aux hurleurs que le
résultat de la délibération sera celui qu'ils désirent, le bruit
qu'ils font l'oblige à quitter la tribune.
Il n'en était pas descendu que la porte du fond s'ouvre avec
fracas et les premiers envahisseurs sonl eux-mêmes envahis.
submergés. Quelques députés résistent, et je retrouve là cet
intrépide marquis de Pire qui joue de la canne et jure de
mourir à son poste. L'estrade même «lu présidenl est forcée.
I n des secrétaires, je n'ai pu voir lequel, se penche vers
lui et lui conseille de lever la séance. M. Schneider bous-
culé jette un dernier regard sur le temple »lcs lois, déclare
la séance levée, se couvre et quitte le fauteuil; mais c'est à
peine s'il peul sortir de la salle. ( >n lui crie dans les oreille- :
« Misérable! Canaille! » et toujours le même grief : « A bas
l'assassin du Creusot! » Bientôt, parmi ces furieux qui l'as-
saillenl el le frappent, nous le perdons de vue, et je n'aperçois
plus que son chapeau horriblemenl cabossé'. Enfin, nous
apprenons qu'il a pu rentrer à l'hôtel de la présidence; mais
c'est miracle qu'il n'ait pas été écharpé. Il m est bien resté
dans l'esprit que cela n'a tenu qu'à ui\ fil.
Son dépari est le signal d'une échauflourée. Quelques émeu-
tiers son! prêts à se battre pour s'emparer du fauteuil prési-
dentiel. Il ne reste pas vingt députés dans la salle. Seul, le
marquis de Pire tient toujours bon et lance à celte foule en
délire les plus injurieuses provocations. A chaque instant
nous croyons quelle va lui passer sur le corps, mais elle se
sent assez, forte pour négliger ce Bayard parlementaire. On
crie : \i\e la République! et, dans une des tribunes de droite,
on agite un drapeau tricolore. La sonnette fait rage sous la
main des individus haletants et suants qui se la disputent. Il
est trois heures, nous sommes toujours là à notre banc,
retenus par la curiosité, et d'ailleurs asse» empêchés de sortir.
L'un d'entre nous. Paul Dhormoys, se prévalut ensuite de
cette attitude qui n'avait pourtant rien d'héroïque et qu'une
force majeure nous imposait.
Gambetta entraîné rédige un décret de déchéance. On
l'acclame, on le hue. Il se collette sur les degrés de la tribune
avec un inconnu qu'on m'a dit plus tard s'appeler Peyrouton ;
d'autres m'ont assuré que c'était Regère. A ce moment précis,
l6 LA REVUE DE PARIS
la salle des séances appartenait à ce qui devait être la Com-
mune. 11 n'y avait pas trois députés sur les bancs de la gauche.
Enfin on se montre Jules Favre, presque invisible jusque-là,
et qui, je ne sais trop comment, a pu percer la foule et
dominer le tumulte. « Suivez-moi, s'écrie-t-il, c'est à l'Hôtel
de Ville qu'on fait les républiques ; j \ marche à votre tête ! »
Instantanément un remous se dessine : « Oui ! Oui. à l'Hôtel tic
Ville! » On prend du papier dans les pupitres, on pique aux
baïonnettes des écriteaux avec celte inscription : 1 l'Hôtel de
Ville ! et on les promène devant les tribunes qui se vident peu
à peu pour suivre le mouvement indiqué par Jules Favre. I n
citoyen nous demande de lui confectionner un de ces écri-
teaux; mais nous nous contentons de lui offrir le papier et la
plume dont il use en non- remerciant. I n autre moule à la
sellette de notre chef Maure! Dupeyré, el lui demande à
brûle-pourpoint : « Que gribouillez-vous là ? >< Mais Dupeyré,
très calme à son ordinaire : « Vous le voyez! répond-il,
vous faites l'histoire, moi je l'écris! o
Le torrent s'écoulait el la circulation devenait moins diffi-
cile. Je sortis, étouffé de poussière el de chaleur. Dans les cou-
loirs, je vis Ernest Picard, la figure bouleversée el les joues
tombantes. On l'entourait, on lui disait : a Conduisez-nous à
l'Hôtel de Ville! «mais cet aimable épicurien, très bourgeois,
semblait trouver la caresse du peuple un peu rude; il se déro-
bait de son mieux el voulait absolument rentrer dan- la salle,
« pour délibérer » !
Lorsque je me retirai à quatre heures, elle était encore
occupée par des gens qui ne délibéraient pas. Quelques tri-
bunes axaient été transformées en réfectoires el en buvettes.
On y mangeait de la charcuterie et des tartes aux prunes. Les
pipes et les cigarette- étaient allumées. On chantait çà et là, à
tue-tête. Des gens avinés braillaient la Marseillaise.
Cependant un certain nombre de députés avaient reparu, et
les émeutiers causaient avec eux sans colère. Une espèce de
détente avait succédé aux précédentes fureurs. Ilans la rue.
c'était presque fête. 11 faisait un temps magnifique. Des pas-
sants se congratulaiant et inauguraient par des poignées de
mains 1ère de la délivrance. Personne ne songeait aux Prus-
siens; on les aurait crus rentrés sous terre.
LE '| SEPTEMBRE 17
Le reste appartient à ce qu'on appelle la grande histoire.
Li scène classique de l'Hôtel de Ville; les velléités de résis-
tance dans la salle à manger du président Schneider el
chez M. Johnston, député de Bordeaux; la noble attitude
de- sénateurs attendant sur leurs chaises curules une émeute
oui ne daigna pas venir; les défections, les abandons, les
reniements, les usurpations, les intrigues, la foire aux places,
la main basse sur les petits emplois comme mu- les grandes
charges, eu un mot tous les épi-odes .le cette révolution du
'1 septembre ont sollicite' d'autres plumes que la mienne; je
n'y ('fais pas, je n'en parle pas. Les enquêtes, (railleurs con-
fuses et parfois contradictoires qu'on en lii plus tard, ne sont
d'accord que sur un point : la joyeuse humeur de Paris. Les
l'ru-Mcn» approchaient : le Second Empire avait \écu.
A . C L A V E A 1
I er Septembre 19 1 1.
LE FIANCE
DE
MADEMOISELLE ( 10LOMBE
Aussi loin que je remonte dans le passé, je revois les
antiques figures, depuis longtemps disparues, de ma cousine
Stéphanie cl de sa demoiselle de compagnie, mademoiselle
Colombe Le Hardy.
Orpheline d'un chef d'escadrons tuéà Champaubert, n'ayanl
d'autre dot que sa fraîcheur de blonde grassouillette el deux
yeux souriants d'un bleu angélique, qu'elle garda tels jusqu'en
son visage de vieille, ma cousine Stéphanie, pensionnaire en
i83'2 de la maison royale de Saint-Denis, avail fait, à un liai
donné par le grand chancelier, la conquête du général de
division Ildefonse Dufayet, grand officier de la Légion
d'honneur el comte de l'Empire. \ la veille de passerdans le
cadre de réserve, ce vieux brave, l'un des plus solides
grognards de .Napoléon, après avoir fait trembler l'Europe,
connaissait à son tour la peur : celle de la goutte el de la soli-
tude. Ma cousine Stéphanie, pupille de son camarade le
maréchal duc de Dalmatie, se trouva sur son chemin à point
nommé. 11 demanda sa main, et, moins d'un mois après
lc bal du chancelier. ces glorieux délais des grandes
guerres menaient militairement toutes choses, — il unissait
audacieusement ses soixante-quatre ans sonnés aux dix-huil
printemps de l'orpheline. Le général comte Dufayet. qui
LE FIANCK DE MADEMOISELLE COLOMBE
Ml
apportait en ménage une renie de cinquante mille francs sur
le Mont-de-Milan, parlait même d'avoir des enfants. Il n'en
eut pas : n'est-ce pas là une présomption, tout à l'honneur «li-
ma cousine Stéphanie (elle n'enterra le vieux héros que -i\
mois avant le coup d'Etat), que la comtesse Dufayet sul
rester une épouse sans reproche?
Veuve à trente-six ans, elle ne songea point à se remarier.
Peut-être, d'avoir trop mélancoliquement fleuri près de ce
mari qui avait l'âge d'un grand-père, sa jeunesse s'était-elle
étiolée et comme séchée sur tige. Peut-être aussi, surtout, hisse
d'avoir entendu, pendant vingt années, sacrer sans relâche
et jurer autour d'elle, - car Ildefonse Dufayet, marié' el en
retraite, resta, parait-il, l'homme intraitable qu'il avait été
dans le célibat et dans le service, - peut-être n'éprouvait-elle
plus qu'un grand désir de silence el de paix.
Riehe de la moitié réversible de lit rente du Mont-de-Milan,
elle se donna le double luxe d'une demoiselle de compagnie
et d'une maison des champs, située en bon air, dans la ravis-
sante vallée de Ghevreuse. Et depuis ce momeni jusqu'à son
dernier jour, l'événement Je l'année, le -cul après l'hiver passé
à Paris frileusement, presque sans sortir, fut d'aller, dés la lin
de mai, s'installer à « la Minerve » : ainsi s'appelait l'habita-
tion fleurie, du nom d une Minerve en plâtre qui en décorait
le vestibule, dallé en losanges.
Oh! le charme, dans ma mémoire d'enfant, de la vieille et
blanche demeure, perdue sous les feuillages dans un creux de
vallon!... la paix accueillante du grand jardin aux arbres sécu-
laires, des allées sablées, bordées de menu buis, des char-
milles trouées de soleil sous lesquelles llottaient, aux heures
chaudes, les parfums lourds, presque immobiles dans l'air
sans brise, des seringats ou des tilleuls!...
Ma mère à peu près contemporaine de la générale Dufayel
et, comme elle, restée veuve de bonne heure, était son intime
amie. Chaque été, nous allions la rejoindre à la Minerve.
( l'est là cjue nous passions le temps de mes vacances de lycéen,
dans la calme société - un peu monotone même pour l'enfant
délicat, méditatif et presque trop tranquille que jetais alors
— de noire vieille cousine et de mademoiselle Colombe, sa
demoiselle de compagnie.
20 LA REVUE DE PARIS
Rien d'ailleurs de plus disparate que ces deux bonnes créa-
tures, qui, une trentaine d'années durant, associèrent leurs
grises destinées. La comtesse Dufayet était courte et grasse,
toute ronde. On la voyait uniformément vêtue, du 1 "'' janvier
jusqu'à la Saint-Sylvestre, d'une robe de lainage noir, taillée
droit comme une soutane, et d'un mantelet en forme de pèle-
rine. De sorte que lorsqu'on l'apercevait devant sa maison, à
la chute du jour, occupée à écheniller ses rosiers, — avec
ses cheveux de neige, ses joues colorées, sa tournure un peu
massive, elle semblait à distance un bon petit vieux chanoine
retiré, se délassant avec innocence aux soins rustiques de son
jardin.
Mais quand, vers la même heure, mademoiselle Le Hardy,
déjà parée pour le dîner, débouchait à pas comptés, longue,
plate et lente, du sentier ombragé où elle aimait à promener
l'apparence de sa rêverie, on eût cru voir venir le héron
même de la fable, en quête de son problématique souper.
Et, non moins que la démarche, ce qui suggérait la compa-
raison, c était la proéminente disgrâce d'un malheureux nez
en bec d'oiseau-pêcheur, attristant, par son excessive saillie,
un visage menu, aux yeux doux el puérils, et qui, sans cette
infortune, n'eût peut-être pas été dépourvu d'agrément. Et
certes, l'on aurait été tenté de le plaindre, ce pauvre nez
lisible, si la bouche, sa voisine, n'eût protesté, par un sourire
avantageux, à demeure sur les lèvres minces, qui donnait à
cette physionomie déshéritée un curieux air, el le plus inat-
tendu, de morgue et de contentement de soi
C'est qu'en elFct mademoiselle Colombe Le Hardy, malgré
sa condition dépendante, considérait qu'elle n'était pas la pre-
mière venue, loin de là.
Elle était née en Normandie, dans un village proche
Saint-Lô, d'un lieutenant des douanes retraité qui avait épousé
sur le tard une demoiselle de La Corbière, — en trois mots, s'il
vous plaît. — fille de l'huissier de la justice de paix. Comment
celui-ci, descendant, s'il fallait en croire mademoiselle
Colombe, des anciens seigneurs de Saint-Lô, avait-il glissé
par le malheur des temps jusqu'à cet office cantonal? L'excel-
lente demoiselle ne le disait point, mais elle aimait à faire
sonner, à l'occasion, la particule maternelle. Et j'avais alors
LE FIANCÉ DE MADEMOISELLE COLOMBE 21
Le sentiment que, dans son for intérieur, elle nous tenait, ma
mère, moi, et la comtesse Dufayet elle-même, - simple com-
tesse de l'Empire, - pour d'assez petites gens. La mort de
l'cx-lieutenant des douanes, qui n'avait d'autre fortune que
sa [tension, laissa sans ressources sa fille déjà orpheline de
mère: mademoiselle Colombe, seule dans la vie à vingt-cinq
ans. point jolie (elle avait déjà son nez), peu instruite et
médiocrement intelligente, dut accepter un emploi de sous-
maî tresse à tout faire dans un pensionnat de Saint-Lô. C'est
là qu'elle passa les jouis de si terne jeunesse, dans ces occu-
pations ingrates : débarbouiller les petites et surveiller l'étude
des moyennes, dont, plus encore que ses grands airs et ses
naïvetés, ses prétentions physiques l'avaient vite rendue, sinon
le souffre-douleur, du moins l'amusement. Car, en montant
en graine, la pauvre fille avait gagné ce travers, qui est comme
l'innocente revanche des vierges délaissées, de se croire irré-
sistible.
Vers sa trentième année, une aubaine lui tomba du ciel.
Ayant lu dans un journal de Paris une annonce par laquelle
une dame américaine, retournant aux États-Unis, demandait
« une Française honorable el sérieuse » pour accompagner
ses deux filles, elle eut l'idée de se présenter et, par chance,
fut agréée.
(1 est ainsi qu'elle inaugura sa carrière de demoiselle de
compagnie. E\ elle s y montra tellement « honorable et
sérieuse » en effel . qu'au moment où, après \ ingt ans de séjour
à l'étranger, elle prit une sorti' de retraite dans la maison tran-
quille de la cousine Stéphanie, elle n'avait fait, en tout et pour
tout, que deux places: — aux Etats-Unis, chez la richissime mis-
tress Ashton Field, de Baltimore, l'Américaine aux deux filles;
et en Angleterre, chez lady Carmingham, pairesse du Royaume
britannique. Mais l'une et l'autre de ces places brillantes avaient
eu de quoi contenter l'amour-propre de leur titulaire : elle le
témoignait volontiers par d'abondants récits. Elle avait alors
de petites mines dédaigneuses, des moues presque désobli-
geantes pour le présent, des sourires triomphants de personne
ayant vu le beau monde, lesquels — plus encore que son nez
en forme de bec et sa démarche de héron — eussent fait
la joie d'un Daumier ou d'un Cavarni. Et c'est à ces vieux
22 LA REVUE DE PARIS
maîtres que je songe, de préférence à d'autres plus actuels,
parce que leur crayon, toutensemble comique et « bon enfant»,
eût rendu, respecté, mieux que celui des impitoyables cari-
caturistes d'aujourd'hui, ce qu'il y avait aussi d'honnêteté à
toute épreuve, de fidélité vénérable, dans la physionomie déli-
cieusement naïve et suffisante de mademoiselle Colombe Le
Hardy.
*
* *
On peut, par ce qui précède, juger combien le ton avan-
tageux, les manières guindées de la demoiselle de compagnie,
toujours en représentation, cboquaicnt , à tout moment, la
simplicité native, devenue, avec l'âge, systématique, de la
générale Dufavct. Bien qu'elles fussent solidement attachées
et même, au fond, indispensables l'une à l'autre. — comme
le deviennent de vieilles gens qui pendant de Longues années
ont marié leurs solitudes, - elles étaient à l'ordinaire en état
de guerre sourde, ou pour le moins de paix armée. La cousine
Stéphanie censurait volontiers, directement ou par voie d'allu-
sion, les toilettes compliquées, les prétentions au « genre» et
surtout les coquetteries attardées de mademoiselle Colombe.
Car, à einquante-liuil uis sonnés, celle-ci n'abdiquait pas.
Souvent elle avaii des phrases qui, expressément, réservaient
l'avenir :
— Moi. i aimerais mieux entrer au cornent que d'épouser
monsieur un tel...
Ou bien :
— Je dirais à mon mari... Si mon mari se permettait de
décacheter mes lettres... Si mon fiancé faisait ceci... s'il faisait
cela...
L hiver, à Pans, jamais elle ne rentrait, ayant fait une course
à pied, sans que des c< messieurs » dépourvus de moralité, mais
toujours « très bien », l'eussent, impertinemment, obstinément
suivie. Une fois, en omnibus, comme elle croyait avoir oublié-
son porte-monnaie, son voisin, un bel homme décoré, à tour-
nure militaire, avait galamment insisté pour payer sa place.
Et, dans le récit qu'elle aimait à faire de l'aventure, cette offre
LE FIANCÉ" DE MADEMOISELLE COLOMBE 23
(il)ligeante de six sous prenait la valeur d'une audacieuse
déclaration d'amour.
II va sans duc qu'à < ihàtei 1,1 \ -le Noble même — l'humble
commune donl relevail la Minerve - tous les hommes étaient
plus ou moins épris d'elle. I n certain Camuset, surtout, phar-
macien, qu'on voyait fréquemment, l'après-midi, fumer des
cigarettes sur le seuil de sa boutique, la regardai! au passage
avec des yeux plus que tendres; par lionlieur. disait-elle, un
certain air dont elle savait toiser les gens, el qu elle tenait des
La Corbière, avait jusqu'alors arrêté l'aveu, dédaigné d'avance,
sur les lèvres de I oui reçu idanl commerçant.
'l'ouïes ces niaiseries agaçaienl la comtesse Dufayel et son
robuste bon sens. Aussi, le plus souvent, dès que mademoiselle
Colombe entamait quelqu'une de ces histoires trop connues,
la cousine Stéphanie affectai) de diriger vers le plafond des
yeux résolument inal lenlil's. el même, si le discours se pro-
longeait, n'hésitail pas à quitter la place, bientôt suivie par
ma mère SOUS un prétexte poli.
Je restais alors tête à tête avec mademoiselle Colombe.
.Mais celle-ci ne semblait nullement s'émouvoir du départ de
ces dames. Elle continuait pour moi, avec une imperturbable
sérénité, le récit commencé. Et, comme mes yeux écarquillés,
les questions dont je ^'interrompais à tout boul de champ,
aux mêmes endroits, témoignaient de mon intérêl toujours
renouvelé, j'avais fini par devenu- son interlocuteur préféré
et. — je n en étais pas médiocrement fier, — en dépil de mes
treize ans et demi, son intime confident... C est ainsi que tout
son répertoire, je le possédai : depuis la généalogie parfois
nébuleuse des La Corbière jusqu'aux élégances de I intérieur
des Field, de Baltimore, jusqu'aux (liasses au renard des
Carmingham, de Monmouth Castle, dans le pays de Galles.
Je fus initié par le menu à l'existence tourbillonnante, aux
mots, aux flirts même des deux jeunes misses Field, — de
« cette chère Ellen » et de « cet amour de Doll\ ». comme
elle les appelait. Bien plus, -- le ciel me préserve aujourd hui
d'en sourire! — elle me favorisa un jour d'une narration
entièrement nouvelle, et qui l'eût été même pour la comtesse
Dufayet : celle de sa grande aventure à elle, d'une passion
véritable, authentique, celle-là. qu'elle avait inspirée, par-
•î!\ LA REVUE DE PARIS
tagéc, et la seule, précisément, - tant nos sentiments pro-
fonds gardent en nous de pudeur! — qu'elle eût 1 invraisem-
blable modestie de ne pas proclamer.
Et, si plus tard, il m'arriva de songer qu'une telle confidence
n'était peut-être pas très en rapport avec l'âge du confident;
si j'eus la pensée — presque sacrilège à force d'être injuste —
d'adresser à la mémoire de mademoiselle Colombe une sorte
de vague reproche d'inconséquence, cette inconséquence s ex-
pliqua bien vite, se para presque, dans mon souvenir, d'une
grâce naïve et touchante. Car je connus par là quel besoin
douloureux d'être admirées, elles aussi, tourmente obscuré-
ment de pauvres fdles d'Eve par trop déshéritées du don de
séduire et peut les inciter à vouloir faire figure conquérante
ou tout au moins romanesque, — même, faute d'autre publie.
aux yeux facilement éblouis des tout petits...
*
L'existence — pour ceux-là même qu'abusent et charment
de perpétuels mirages — demeure soumise à cette loi, d'ap-
porter plus de peines que de joie-.
Un des récits qui revenaient le plus souvent aux lèvres de
mademoiselle Colombe était celui d'une catastrophe, ou plutôt
d'un événement qui semblait avoir pris dans son imagination
trop sensible l'importance démesurée d'une catastrophe. Cet
événement était un incendie, mais qui par bonheur n'avait
causé aucun accident de personne, — à peine quelques dégâts
matériels.
Pendant le séjour de mademoiselle Colombe en Angleterre,
chez les Carmingham. une nuit, un violent feu de cheminée
s'était déclaré dans la chambre qu'elle habitait au dernier étage
de Monmouth Castle. Soit que les secours eussent été insuf-
fisants ou tardifs, soit que les matériaux employés dans
l'aménagement intérieur de cette partie du château fussent
particulièrement combustibles, la flamme s'était propagée à
l'étroit cabinet où étaient rangées les malles de mademoiselle
Le Hardy. Les robes, les corsages, la lingerie de la demoiselle
de compagnie, tout avait été brûlé: et, après tant d'années,
Il FIANCE DE MADEMOISELLE COLOMBE 20
tilt 1 n'en avail pas encore pris son parti. La moindre allusion
à l'événement — et. bien entendu, les allusions émanaient
toujours d'elle-même - faisait briller des larmes dans ses
veux.
Elle recommençait alors, avec une complaisance qui semblait
vouloir renouveler sa peine, la longue énumération des jupes
de soie, des guimpes, des rubans, des lias à jours et autres
accessoires d'une garde-robe féminine, — ceux du moins
qu une personne de la respectability de mademoiselle Colombe
pouvait se permettre de nommer. Et l'on finissait par se
demander si l'âpreté de ses regrets, aussi cuisants qu'au pre-
mier jour, était bien en rapport avec l'étendue de ce dommage
réparable et d'ailleurs réparé. Car lord Carmingham l'avait
royalement indemnisée : elle aimait à le duc et à le redire, et
d un ton fait pour donner à penser qu'elle n'était pas qu'à
moitié glorieuse, -a mauvaise étoile ayant voulu qu'elle fût
incendiée, de l'avoir été du inoins chez l'un des pair- les plus
riches du Royaume-Uni. Les robes de soie, les bas à jours, le
linge fin. tout cria avail été remplacé, et l'on savait de reste,
que le trousseau pendu actuellement dans les armoires de la
vieille demoiselle ou plié dan- ses coffres ne le cédait en rien
à celui qu'avaient réduit en cendres les flammes de Monmouth
Castle. .Ir ni' m'expliquais donc pas — si fort que nous tien-
nent au cœur, par d'invisibles liens d'habitude ou de souvenir,
les humbles choses longtemps mêlées à notre existence — que
mademoiselle Colombe demeurât encore et à ce point incon-
solée.
I n jour, quand j'eus quatorze ans. — elle me jugea sans
doute alors digne de sa confiance complète, — clic se décida à
me livrer la clef du mystère. \vec des hésitations, des réti-
cences qui trahissaient son scrupule, et aussi son trouble au
moment d'épancher le doux et lourd secret scellé dans son
cœur, elle m'apprit que l'incendie de Monmouth Castle ne lui
avait pas seulement coûté cette précieuse garde-robe dont elle
semblait exclusivement déplorer la perte, mais encore et sur-
tout ce qu'elle possédait alors de plus cher au monde : les
lettres d un homme, d'un jeune Anglais, à qui elle avait été
fiancée.
36
LA REVUE DE PARIS
Naturellement, l'histoire de ces fiançailles, elle me la conta
par le menu, et si souvent qu'elle est restée dans ma mémoire,
inséparable du souvenir de la bonne mademoiselle Le Hardy et
de son honnête visage aux yeux puérils et au nez en bec de
héron.
La voici dans sa simplicité, (elle du moins qu'elle m'appa-
rait, une fois dégagée du discours abondant, et même, à l'occa-
sion, singulièrement diffus de La narratrice.
Pendant la season de l'année iS(>... la sixième du séjour à
Baltimore, mademoiselle Colombe — elle avait, je pense,
déjà dépassé son septième lustre — accompagna plusieurs lois
au bal, ainsi que les années précédentes, les deux misses
Field. Ces jolies petites Yankees, riches et très fast, - « la
chère Ellen » avail vingl ans el « cet amour de D<>1!\ » dix-
huit, — allaient le plus souvent seules dans le monde, selon
la mode américaine, escortées d'un escadron volant de llirls
et sous la sauvegarde de bon ton de la Française << honorable
et sérieuse » que mistress Field payait pourèlre leur chaperon.
J'ai dit la dévotion de mademoiselle Le Hardj et peur les
choses (1 Amérique et pour ses chères misses Field. Celles-ci,
à l'entendre, avaient toutes les perfection-. Elles étaient bien
faites, bien élevées, enjouées et spirituelles à ravir, quoique
sans l'ombre de méchanceté. Surtout, elles aimaient tant leur
o chère miss Colombe » et o -es histoires françaises ». Celle
des seigneurs de La Corbière, par exemple, ou celle de ce
jeune professeur île Saint-Lô qui, chaque jour, à deux heures,
pendant un an. passa devant le pensionnat des demoiselles
Coulon, soi-disant pour aller faire sa classe, — il quitta la
ville sans avoir osé se déclarer. — mais en réalité pour l'amour
de qui l'on savait, (les récils avantageux, bientôt célèbres dans
la société des Field, et débités avec les mines que l'on peut
imaginer, non seulement les deux misses prenaient un infa-
tigable plaisir à les écouter dans le tète-à-tète, — et ce n'était
pas sans doute ce dont la vieille fille, après tant d'années,
demeurait le moins touchée, — mais encore elles se plaisaient
LE FIANCE DE MADEMOISELLE COLOMBE 2 ~
à les lui faire fréquemment redire devant leurs flirts ou leurs
amies. \ I inverse de la bourgeoise comtesse Dufavet. tout ce
petit monde élégant et jovial. il y a dans tout vrai Yankee
une jovialité à froid qui a de quoi faire frémir, pour peu qu'on
ait lu Mark Twain, — toute cette jeunesse dorée de Baltimore
semblait être en admiration devant la demoiselle de compagnie
française. Et, partout où elle se montrait, c'étaient des :
— Mademoiselle Colombe, vous qui vous habillez si bien...
Ma chère Le Hardy, vous <pii êtes si jolie... vous que
tous les messieurs suivent dans la rue...
— Miss Colombe, my dear, quand vous vous marierez...
Et lorsque je cherchais, déjà tourmenté par le démon de
l'analyse, à découvrir les causes profondes de l'évidente par-
tialité de mai Ici s, ■H,. | , ( . Hardy, je me persuadais que sa gra-
titude pour tant de compliments reçus dans l'entourage des
jeunes Field s'étail ingénument reportée sur elles et continuait
à les orner de toutes les -races cl de Ions les attraits.
Mais quand je connus, dan- tous ses détails, ce que j'ai
appelé la grande aventure de mademoiselle < lolombe, je compris
qu'elle les chérissait surtout, qu'elle les chérirait éternelle-
ment d'avoir été mêlées plus encore qu'elle ne le supposai!
elle-même -au roman mystérieux, si lointain, de sa vie.
Leur souvenir, inséparable tl<' celui de ses plus beaux jours.
dominait tout le passé, restait lumineux dans sa mémoire
brumeuse : ainsi, à l'heure mélancolique du crépuscule, quand
la plaine est déjà presque submergée par l'ombre, une cime
voisine du ciel garde longtemps encore le reflet de pourpre de
l'astre disparu.
Ce soir-là donc, au second liai blanc de mistress \\ alts, femme
du sénateur démocrate de Baltimore, miss Ellen Field, l'aînée
des deux sœurs, - mademoiselle Colombe s'en souvenait
comme si c'eût été la veille! — portait une provocante rose
rouge piquée dans ses cheveux bruns. Après une contredanse,
elle vint s'asseoir à côté de la demoiselle de compagnie, discrè-
tement installée au rang des mères, mais satisfaite tout de
même de son corsage bleu, tout neuf, pudiquement ouvert,
et de sa haute coiffure à coques bouffantes. Et, de sa voix
chantante, elle lui dit en français, avec ce bizarre et délicieux
28 LA REVUE DE PARIS
accent des jeunes misses qui s'exercent à la langue de \ oltaire
sur les bords du Potomac ou du Meschacébé :
— Pour l'amour de moi, Le Hardy, mon cher cœur,
regardez ce gentleman blond qui est là-bas sur votre droite.
appuyé à la porte de la galerie !
Mademoiselle Colombe, docilement, leva les yeux et \it
en elTet, à quelques pas d'elle, un jeune homme gras, à lèvre
rasée et à favoris soigneusement peignés, qui, sur le devant
d'un groupe de personnages non dansants, se tenait à 1 une
des portes de la salle de bal. Accoudé contre le chambranle,
il regardait distraitement les couples aller et venir, un peu
dans tous les sens, mais surtout dans la direction du buffet.
Et, en ce moment même, de sa forte main gantée de blanc
il étouffait un large bâillement. — ce qui donnait à supposer
que, parmi les heureux in\ ilés île mistress \\ atts. un au munis
oubliait de s'amuser.
La « chère Ellen » se pencha un peu et. derrière sou
éventail déployé, elie murmura :
— C'est monsieur Aspimvall. un \nglais de passage à Bal-
timore... et le propre neveu de Sa Seigneurie le vice-roi des
Indes. Pour l'amour de Dieu. -- tout ce que demandait miss
Ellen Field, elle le demandait pour l'amour de quelqu'un ou de
quelque chose, — pour l'amour de Dieu, retenez renom.
Et, ayant ainsi parlé, elle s'envola comme un oiseau : car
déjà l'orchestre des musiciens en habit rouge attaquait les
premières mesures du Beau Danube bleu.
Mademoiselle Colombe, un peu interloquée, tourna derechef
les yeux vers la porte en question. Mais M. Aspimvall avait
disparu. Vainement elle le chercha dans une autre partie de
la galerie : elle ne le trouva [tins. Elle en conclut, non sans
quelque raison, qu il s'en était allé coucher.
Bien que la physionomie de M. \spinwall lui eût paruinté-
ressante et plutôt digne de sympathie, la disparition du jeune
Anglais ne l'affecta pas autrement. Elle demeura cependant un
peu songeuse, se demandant pourquoi Ellen l'avait invitée à
« retenir ce nom ».
Un frou-frou de soie, sur sa gauche, la tira de sa rêverie.
« Cet amour de Dolly », à son tour, échappée des bras de son
valseur, venait de se blottir près d'elle, ses yeux démeraude
ASC i: DE MADEMOISELLE COLOMDE
'!l
claire, pareils à ceuv d'une jeune chatte, encore huit brillants
du plaisir île la danse. Elle fit jouer bruyamment son éventail
Louis M. et, abritant elle aussi la musique de son français
yankee derrière les bergers et les bergères :
— Vous avez vu monsieur aspinwall? - demanda-t-elle
avec un sourire, et, à mi-voix.
Celte fois, mademoiselle Colombe ouvrit les yeux tout
grands, il nussi les oreilles. Elle eut, disait-elle plus tard, le
pressentiment d'une communication qui allait changer sa des-
tinée.
Et elle ne se trompait pas : après un court préambule,
Dolls se décidait à tout dire.
M. Aspinwall, — neveu de l'actuel vice-roi des Indes et en
outre héritier par sa mère, une princesse hindoue, du richis-
sime maharadjah île Seringapatam (mademoiselle Le Hardy
dut piler la jeune fille de lui écrire ce nom sur son carnet), —
monsieur Aspinwall. qui faisait un voyage d'agrémenl aux
Etats-Unis, avait remarqué leur chère Colombe au précédent
bal de mistress Watts, précisémenl celui où elle portait pour la
première fois sa << neuve robe bleue ». (Même chez la comtesse
Dufayet, la vieille demoiselle faisait encore volontiers, dans le
langage courant, cette inversion qui avait dû être familière aux
misses l'ield.) Aussitôt le jeune gentleman avait demandé
qui était « cette délicieuse Française »; puis il s'était mis en
quête de renseignements détaillés sur une personne qui réa-
lisait entièrement, disait-il, et jusqu'au miracle, l'idéal de
femme rêvé par lui...
— C'est le coup de foudre. — avait-il déclaré dès le lende-
main à un ami intime, son confident.
Les renseignements recueillis par M. Aspinwall ne l'avaient
évidemment pas refroidi, bien au contraire : car il était revenu
à ce second bal des Watts exprès pour revoir « l'amie si dis-
tinguée » des misses Field. Timide à l'excès, retenu sans
doute par cette frayeur absurde et charmante qu'ont les amou-
reux sincères de n'être pas payés de retour, — tel jadis le
jeune professeur de Saint-Lo, il n'avait pas osé se faire
présenter, bien qu'il en mourût d'envie : il avait passé toute la
soirée dans son embrasure de porte, au premier rang des
gardénias, ne la quittant pas des yeux...
3o LA REVUE DE PARIS
Malgré son penchant à prendre pour argent comptant tout
ce qui avait couleur de romanesque, mademoiselle Colombe
dans sa candeur était pleine île bonne loi envers elle-même.
Elle se demanda s'il n'y avait pas, tout de même, quelque
exagération dans ce qu'on lui racontait. Car à aucun moment
ses yeux n'avaient rencontré ceux de M. Aspinwall : en
revanche, elle revoyait très bien une grosse main gantée de
blanc qui s'efforçait, d'ailleurs assez gauchement, d'arrêter un
malencontreux bâillement...
Mais cette importune pensée n'eut que la durée d'un (''clair.
Elle se perdit dans une émotion extrême, dans un saisisse-
ment presque. Dolly, pour le bouquet, lâchait enfin la grande
nouvelle : M. Aspinwall. avant de se retirer, avait annoncé
à son ami — et cet ami n'était autre que le propre danseur
de miss Field junior — qu'il était absolument décide' à
demander, et sans pins balancer, la main de mademoiselle
Le Hardy.
De ce moment el d'un seul coup, le jeune gentleman à
favoris, en qui elle u'avail d'abord mi qu'un Anglais gras,
rougeaud et en somme assez insignifiant, s'éleva au rang d'un
Prince Charmant pan de toutes les plus rare- séductions.
El le maigre et jaune visage de mademoiselle Colombe était
encore illuminé d'une joie céleste lorsque, Longtemps après
minuit, escortant les deux sœurs joliment emmitouflées dans
leurs manteaux ouaté-, elle quitta le bal \\ atts qui, depuis des
heures, vide de cet Vspinwall, lui parais-ail désert...
La journée du lendemain fut remplie par les félicitations
directes des deux jeunes folles ou par Leurs allusions cliu-
chotées : car personne, l'imposante mistress Field elle-même,
n'avait été jugé digne d'être mis dans la confidence.
I ne nuit presque sans sommeil, que baillaient de petits
Aspinwall gantés de blanc, ailés et joufflus comme des amours.
avait achevé de troubler le pauvre cerveau de la demoiselle de
compagnie. A chaque coup de timbre, elle tressautait, pâlissait.
se demandant si ce n'était point le jeune Anglais, délicieuse-
ment, follement expéditif, qui venait demander sa main. Et,
LE FIANCÉ DE MADEMOISELLE COLOMBE 3]
à cette pensée, elle se sentait défaillir de la félicité mêlée
d'épouvante qui fait battre le cœur tics vierges pour qui va
sonner l'heure attendue el redoutée... Mais la journée passa
toute avant que \l . Aspinwall eûl paru. La semaine même
s'écoula sans qu'il se fût présenté. Bien plus, il ne se
montra ni au troisième et dernier bal de mistress Watts,
ni à aucune des réunions quasi-quotidiennes qui marquèrent
la lin de la saison, l'une (les plus brillantes qu'eût connues
Baltimore.
Ce peu d'empressement, succédant à une si grande bàle.
indignait la sensible Ellen, qui se répandait en invectives
piquantes contre la versatilité des hommes, -aujourd'hui
elle eûl dit la « muflerie ». et avec quel inimitable el délicieux
accent! Dolly elle-même, malgré son optimisme de jolie fille
adulée, capricieuse. Dolly au victorieux sourire, aux yeux de
changeante émeraude, commençai! à s'inquiéter et ne le dissi-
mulait qu'à peine. Quant à la délaissée, vers la fin de la
seconde semaine, avec sa mine déconfite, lugubre, ses yeux
que rougissaient des larmes essuyées à la dérobée, ses pro-
fonds et fréquents soupirs, elle semblait une Ariane déplo-
rable ou la malheureuse nymphe Calypso. En vain, à certains
moments, humiliée par la compassion trop peu dissimulée de
ses confidentes, appelait-elle à la rescousse la fierté tradition-
nelle des La Corbière el essayait-elle de faire à mauvaise
fortune bon visage : elle souffrait cruellement dans son amour-
propre cl aussi dans son cœur.
Mais la vie marâtre ne vaudrait pas la peine d'être vécue
si. par une rouerie qui se propose sans doute de réconforter
en nous la fallacieuse el nécessaire espérance, elle ne se plai-
sait à nous dispenser, de temps à autre, quelque brusque
joie, précisément dans l'instant où il semble que tout soit fini
pour nous.
Le matin du quinzième jour, mademoiselle Le Hardy
reçut une lettre, d'une grande écriture étrangère, et timbrée
de Boston où elle ne connais-ail absolument personne. Elle
l'ouvrit avec plus tic surprise que d'émoi. Elle s'était attendue
à ce que le Prince Charmant se manifestât en personne, par
la présence réelle : l'idée ne lui venait pas qu'il pût le faire
par correspondance. La lettre était delui cependant. L'heureuse
3â LA REVUE DE PARIS
Colombe crut mourir de joie lorsqu'elle lui au bas de la troi-
sième page cette signature qui lui parut resplendir comme si
elle avait été tracée par une plume trempée dans du soleil :
Cecil Aspinwall.
Dès les premières lignes, elle goûta l'ivresse de constater
qu'on ne l'avait pas trompée. Dans un style d'une correction
toute britannique, mais où llambait la ferveur d'un sentiment
presque désordonné, le jeune Anglais risquait enfin un expli-
cite aveu. 11 confirmait, avec une étonnante exactitude, mot
pour mot pour ainsi dire, ce qu avait raconté Dolly : le coup
de foudre au bal des Watts, son ambition d'unir sa vie à celle
« de la personne la plus accomplie »... Et, celte personne, il la
suppliait d'agréer l'offre de son cœur et d'un nom qui, sans
fausse modestie, pouvait s'honorer, on le savait, de remonter
aux temps fabuleux du roi Arthur. 11 n'ignorai) d'ailleurs pas
qu'elle était elle-même de race noble. Et sans doute, il se fût
tenu pour trop honoré de l'épouser même si elle fût née dans
la condition la plus humble; mais il ne lui cachait pas que
ce projet d'une alliance avec une famille de vieille aristocratie
française comme celle des La Corbière donnerait plus de satis-
faction que tout autre à son oncle paternel, le vice-roi des
Indes, et aussi au vieux maharadjah de Seringatapam, des
millions duquel il devait hériter. Plein d'une anxieuse impa-
tience, il attendait um réponse à Boston, où il s'était enfui
dès le lendemain du second bal, — tant il appréhendait de ne
pas plaire.
La lecture de cette lettre transporta jusqu'au septième ciel
l'heureuse destinataire. Elle éprouva aussitôt le besoin de faire
partager sa joie à ses chéries. — et. peut-être aussi, de rétablir
à leurs yeux le prestige un peu compromis de ses charmes :
— elle descendit en hâte au « parloir » particulier des misses
Field.
Mais elle eut la petite déception de ne les y point trouver
seules. Elles avaient une visite : un jeune gentleman glabre,
à monocle, en qui mademoiselle Le Hardy reconnut un des
danseurs les plus assidus de Dollv.
Celle-ci le présenta :
— Monsieur Graham.
Elle ajouta :
LE FIANCÉ DE MADEMOISELLE COLOMBE 33
— I ii intime de monsieur Aspinwall... de monsieur Vspin-
wall que vous connaissez, je crois?
Et aucun mot ue saurait rendre la malice de ce : « je
crois? ». non plus que la sympathie apitoyée du regard dont il
fut accompagné. Mais mademoiselle Le Hardy, cette fois,
entendit sans sourciller le nom prestigieux : et au saint profond
de l'ami de M. aspinwall elle répondit par un sourire qui
témoignait d'une parfaite sérénité d'âme.
L'intérêt soudain qu'exprima le visage de M. Graham, la
curiosité tenace de ses yeux au regard aigu lui donnèrent
dès cet instant le pressentiment, confirmé le soir même par
Dollv, que ce jeune homme glabre, à la mine de pince
sans-rire, n'était autre que le confident dont il avait été
question.
M. Graham était sur la fin de sa visite. Vu\ quelques mois
qu'il échangea encore avec les jeunes filles, mademoiselle
Colombe, éperdumenl distraite el occupée à se redire avec
délices les phrases de la lettre qu'elle avait en poche, comprit
vaguement qu'il était venu faire ses adieux à ses belles dan-
seuses. 11 quittait Baltimore le soir même, pour un assez long
voyage, une sorte de tour du monde, au cours duquel il
se proposait de visiter le Japon, les Indes el les vieux
continents.
Quand il prit congé, - et alors il dévisagea une dernière
fois mademoiselle Colombe de son regard en vrille, plus
curieusement que jamais, comme s'il eût voulu, disait-elle
plus tard, « prendre sa mesure », — Dollv. avec laquelle il
semblait en flirt déclaré, se leva pour lui faire la conduite.
Toutefois, la séparation ne fut pas aussi mélancolique qu'on
aurait pu s'y attendre : à peine furent-ils passés dans la pièce
voisine que mademoiselle Le I lai il \ entendit comme une
envolée de rires fous, quoique étouffés, et plus sonores d'avoir
été trop longtemps retenus.
- Cette Dollv est si enfant! - expliqua la chère Ellen,
qui pensait apercevoir quelque effarement dans les yeux sin-
cères de la demoiselle de compagnie.
Dollv rentra, les joues plus roses sans doute d'avoir tant ri.
Mais, avant de refermer la porte, elle adressa au voyageur, à la
cantonade, cette recommandation dernière :
— Surtout, écrivez exactement !
i cr Septembre 1911. :;
34 LA REVUE DE PARIS
Et, du vestibule où le valet de pied lui passait son pardes-
sus, M. Graham, la voix encore un peu hilare, répondit avec-
son intonation gutturale et modulante de pur Yankee :
— AU right, Dolly'.
Mais déjà celle-ci s'était rassise dans son petit fauteuil bas.
au coin de la cheminée; elle se tourna vers la rayonnante
Colombe et, tout en tisonnant le l'eu :
— Maintenant, vite, quoi de nouveau, chérie! 1
— Ceci, — dit L'autre, qui avait voulu attendre le retour
de sa préférée.
Et elle exhiba la missive de l'amoureux Aspinwall.
Enfin ! - s'écria Dolly dont le visage, si délicieuse-
ment mobile, fut cependant loin de refléter toute la surprise
qu'aurait semblé devoir lui causer L'événement.
Elle abandonna néanmoins les pincettes à poignées dorées
avec quoi elle attisait la flamme, et. d'une main prompte, elle
se saisit du précieux écrit.
- Je vous le disais bien! - fit de son côté la chère Ellen,
reniant en un instant, de la meilleure foi du monde, les pro-
nostics sombres dont, la veille encore, elle navrait L'affligée.
Déjà, tout haut, Doll\. de s;, \oi\ musicale, lisait la décla-
ration île Cecil \<pin\\all. avec des inflexions appropriées, et
cet air de gravité recueillie, pour ainsi dire professionnelle.
que prend d'elle-même une femme lisant une lettre d'amour.
Et quand elle eut fini. - car en toute citoyenne, même la
plus folle, de la grande République, une puritaine à col plat
sommeille. — la question se posa île savoir s'il était convenable
qu'une « demoiselle distinguée ». comme miss Colombe,
répondit en personne et de sa main à une lettre de ce genre.
Foutes réserves faite- mu- le principe, les prudentes demoi-
selles Field opinèrent pour 1 affirmative, en considération de la
sincérité du soupirant et de ses fins honorables. 11 fut pourtant
décidé que, pour son début, la chère Le Hardy éviterait de
déclarer ses propres sentiments et se bornerait à envoyer une
note détaillée sur les La Corbière.
A la fin de la semaine, une sorte de notice, revue et aug-
mentée par les zélées confidentes, fut mise à la poste à
l'adresse de M. Aspinwall, bureau restant, à Boston.
Je ne puis cpie faire des conjectures sur le texte de cette
LE FIANCE DE MADEMOISELLE COLOMBE . i , )
notice dont les terme-, après tant d'années, s'étaient un
peu embrouillés dans la mémoire de la bonne mademoiselle
Le Hardy. Mais il esl probable qu'elle n'avait pas été rédigée
de manière à donner une idée peu avantageuse des ascendants
de la future fiancée : car, presque par retour du courrier,
le diligent M. Aspinwall répondait par une demande en
mariage en règle, — se faisant fort d'obtenir et de rapporter
le consentement du vice-roi, si féru que ce grand seigneur
pûl être d'aristocratie. Ht. en post-scnptum, d annonçait son
dépari pour les Indes, demandant, suppliant (pion lui écrivit
à San-Francisco où il allait s'embarquer.
dette fois, la tête de la sensible Colombe craqua tout à
fait. L n impérieux, un généreux besoin de récompenser tant
d'amour, d'épancher sa gratitude s'empara d'elle. San- même
s'en être ouverte à ses conseillères, - car une sorte d'intime
pudeur la portail à vouloir que cette première faiblesse restât un
secret à deux, lût seulement d'elle à lui, - elle rédigea d'ins-
piration et envoya à San-Francisco la plus belle lettre, la seule
belle lettre sans doute qui soit jamais sortie de sa plume inha-
bile, - - et qui méritai! peut-être d'être admirée jusqu'à la
fin des siècles à l'égal de celles tic la « Religieuse portugaise »
ou de Julie de Lespinasse, s'il est vrai que la sincérité parfaite
d'un sentiment conduise sans effort même les moins experts
à la perfection dans l'expression.
A partir de ce jour, ce fut une correspondance régulière
entre la vierge mûre et ce fiancé à peine entrevu, à qui elle
n'avait jamais parlé. M. Aspinwall. courant ou voguant sur le
chemin des Indes, écrivait de chaque ville importante où il
faisait séjour et indiquait avec précision celle où il prendrait
la réponse. Pendant les trois mois que mit son adorateur à
atteindre Calcutta, l'heureuse fiancée reçut une dizaine de
lettres qui, sans cesser d'être respectueuses, étaient montées
par degrés, s'il faut l'en croire, jusqu'au ton le plus vif.
presque trop. Un jour. M. Aspinwall, — que la mer inspirait
sans doute. - dans un dithyrambe daté du steamer Océa-
nien et composé au large de la torride Java, osa écrire qu'entre
le ciel et l'onde, il était à ce point liante de l'image de l'absente.
que, par moments, il croyait la voir surgir, « pareille à Vénus
Anadvomène », du sein azuré des Ilots.
36 LA REVUE DE PARIS
Mais sans doute, il sentit de lui-même l'excessive hardiesse
de la figure, que les demoiselles Field elles-mêmes s'accor-
dèrent à trouver choquante, car, dans l'épître suivante, il
envoyait des vers dont le premier, le seul que la vieille demoi-
selle eût su retenir, était une invocation aussi éthérée que
tendre :
Aiise. fair sun, and kill ihe en
i'ious mutin .
Je dois même faire connaître, à ce sujet, qu'avant réintégré
mon lycée à la rentrée d'octobre, deux semaines à peine
après la confidence de mademoiselle Le Hardy, dès la première
classe d'anglais, par un hasard extraordinaire, j'eus à traduire,
en guise de version, une tirade de « Romeo and Julie t » qui
commençait parce même vers, identiquement :
Anse, fair sun, and kill the envious maori...
C'est pourquoi il me vint la pensée diabolique, dont je
me gardai bien de faire part à ma respectable amie, que
M. Aspinwall, imitant en cela certains amants qui veulent se
parer aux yeux de l'objet chéri des lauriers, même usurpés,
du Pinde, avait froidement, audacieusement copié quelque
recueil de « Poésies choisies » de la bibliothèque du bord.
Quoiqu'il en soit, le printemps de 186 qui fut le temps
de ces fiançailles épistolaires, s écoula pour la promise dans une
perpétuelle extase que les jeunes Field, comme bien on pense,
ne se firent pas faute d'entretenir. Ces demoiselles commen-
cèrent par décider que le mariage serait célébré en septembre
à Saint-John, l'église catholique de Baltimore : car, par une
heureuse coïncidence, M. Aspinwall, bien qu'anglais et fils
d'une mère hindoue, était catholique comme sa fiancée. On
régla la toilette de la mariée, la longueur de sa traîne, le dessin
de son voile de point d'Alençon.
! n petit bôtel était à louer dans la sixième avenue, l'avenue
élégante. Un jour que les trois inséparables passaient par là,
elles entrèrent, s enquirenl du prix, visitèrent la maison de la
cave au grenier.
— Ici sera votre bed-room, — dit en traversant une grande
1. Lève-toi, éclatant soleil, et éteins la lune envieuse...
Il FIANCE DE MADEMOISELLE COLOMBE ô"j
pièce claire lu chère Ellen à la rougissante Colombe. — Et là.
(elle montrait une petite porte de communication), la chambre
de monsieur Aspinwall.
Mais déjà, de l'étage supérieur. Dolly.riant aux larmes, criait :
- J'ai trouvé la nursery'.
Et. pas plus tard que le lendemain, la jeune folle faisait
à la demoiselle de compagnie, scandalisée mais ravie, la sur-
prise audacieusement prématurée d'une mignonne paire de
chaussons <lc laine blanche, pour petons de nouveau-né. tri-
cotés de sa blanche main.
I n jour de la fin de juin, l'impatiente fiancée recul deux
lettres, portant enfin, l'une et l'autre, le timbre de Calcutta.
Dans celle qu'elle ouvrit d'abord, M. aspinwall 1 informait
de son arrivée heureuse dans la capitale des Indes Anglaises.
11 s'étail aussitôt rendu chez son oncle le vice-roi : et il avait
la joie d'annoncer à l'élue que Sa Seigneurie, après avoir pris
connaissance de la notice concernant les La Corbière, avait
déclaré -- et, de la part d'un si haut personnage, ces paroles
prenaient la valeur d'un consentement formel. — « que cette
alliance, à première vue. lui paraissait parfaitement conve-
nable »... « Les La Corbière, avait-il dit en propres termes,
peuvent être considérés comme valant les Aspinwall. «
C'est sur cette phrase d'un si favorable augure que le jeune
Anglais, au comble de la félicité, avait dû fermer sa lettre
pour se rendre en hâte au palais du gouvernement, où avait
lieu un dîner d'apparat offert par le vice-roi en l'honneur de
leur parent, le maharadjah de Seringapatam.
La seconde lettre, postérieure de quelques jours, apportait
à sa destinataire sinon un souci véritable du moins une assez
contrariante nouvelle. M. Aspinwall annonçait qu'il avait pris
froid au sortir du banquet donné au maharadjah et que, par
ordre du médecin, il devrait garder la chambre quelques jours.
L'indisposition était d'ailleurs sans aucune gravité et il avait
l'assurance d'être debout dans une semaine au plus.
Bien que ce court message ne contînt, à vrai dire, aucun
sérieux motif d'alarme, la pauvre fiancée aussitôt fu f assaillie
38 LA REVUE DE PARIS
par les plus sombres pressentiments, que combattirent avec
force mais vainement l'amitié charitable d'Ellen et l'opti-
misme systématique de Dolly. On peut juger de l'anxiété avec
laquelle, dans cetie disposition d'esprit, elle attendit le pro-
chain courrier, par bonheur assez rapproché.
Elle eut, au jour dit, la lettre qu'elle espérait et redoutait
tout ensemble : mais, celte fois, elle reconnut à peiné sur l'en-
veloppe, tant les caractères étaient tremblés, la grande écriture
nette de M. Vspinwall. Elle l'ouvrit et lut cette ligne unique,
tracée par une main qu'on devinait défaillante : Je vais mieux.
A bientôt!...
La malheureuse fondit en larmes, mal persuadée par
l'héroïque mensonge, ayant au contraire l'intuition d'un
dénouement fatal, et peut-être prochain... El. la semaine
écoulée, — semaine dont chaque jour \il le martyre de ce
cœur ingénu, torturé par îles alternatives de désolation et
d'espoir, — un autre pli arriva, timbré aussi de Calcutta,
mais celui-là d'une écriture inconnue et sinistre de l'être.
Ce jour-là. justement, Ellen el Dolly étaient absente-: elles
étaient d'un grand déjeuner qu'offrait à ses amies, pour enterrer
sa vie de garçon, une jeune miss fraîchement fiancée. La
pauvre Le Hardv se trouvait à la maison, seule dans le parloir
du rez-de-chaussée. Elle garda tout d'abord dans -es mains
tremblantes, sans oser la rompre, l'enveloppe redoutable
qu'elle sentait lourde, quoique si légère, du poids de toute sa
destinée. Enfin, elle se décida : mais elle ae voulul l'ouvrir
que chez elle, dan- -a chambre, conseillée par une sorte d'ins-
tinct obscur d'être seule, de se dérober à la -otlc et cruelle
curiosité des domestiques, si elle se trouvait mal ou si elle
venait à crier de douleur.
En quelques enjambées de ses maigres tibias, — que la géné-
rale Dufayet, plus tard, aux heures d'aigreur, devait comparer
à ceux de dame Pluche, — elle monta ses trois étages, haletante,
la tête perdue d'angoisse et déjà d'épouvante.
Une fois chez elle, elle arracha de son enveloppe le papier
fatal et de ses yeuv en feu, qui, à mesure, brûlaient leurs
larmes, elle lut :
Le vice-roi des Indes et le maharadjah de Seringapatam ont la
douleur de faire pari à mademoiselle Colombe Le Hardy de la
LE FIANCÉ DE MADEMOISELLE COLOMBE 3g
mort de leur purent M. Ceci! Aspinwall, décédé à Calcutta, à la
suite d'une courte maladie .
Elle ne cria pas, comme elle en avail eu ta crainte; mais elle
battit l'air de ses bras et tomba sans connaissance sur le tapis.
La brusque abondance des larmes qui, lorsqu'elle repril ses
sens, s échappèrenl en torrents de ses yeux la sauva de la foin:.
La nature n'est indifférente à la douleur que des superbes:
elle vient, dans les grandes crises, au secours des humbles
• I esprit; el elle permel que le trop-plein de leur cœur s écoule
salutairemenl en pleurs, par les yeux.
Quand vers cinq heures, les demoiselles Field rentrèrent de
leur petite fête, le coup était porté; elles trouvèrent la mal-
heureuse encore très abattue, mais, en apparence du moins,
déjà presque résignée. Elle leur communiqua la funèbre nou-
velle en quelques phrases d'une simplicité, d'une concision
stoïque, poignante. Ellle ne pleurait même plus, ayant \ raiment
épuisé ses larmi -
Les jeunes misses, telle qu'elles connaissaient leur Colombe,
ne s'attendaient pas à un désespoir si discret, si fermé. Dans
la prévision d'une catastrophe trop certaine, il est à croire
qu'elles avaient préparé tout un assortiment de condoléances,
de consolations variées. Je ne jurerai- pas qu'elles n aient
éprouvé quelque déception de s'être ingéniées en pure perte,
ni même, se méprenant sur ce câline inattendu, qu elles ne - en
soient pas indignées comme d'une choquante insensibilité...
En réalité, la majesté des grands désastres, invisible à leurs
veux de petites Yankees frivoles, la poésie des irréparables dou-
leurs, qui n'admettent même pas la possibilité d être consolées,
étaient déjà sur ce front étroit, avaienl nus pour jamais quelque
chose d'auguste, de presque grand, à l'insu du monde, dans
ce cerveau débile et borné. V dater du jour funeste, la demoi-
selle de compagnie — désormais définitivement vieille fille —
se considéra comme veuve dans le mystère de son cœur. Elle
y éleva un indestructible autel à la mémoire de celui qui l'avait
aimée: et pendant des années, jusqu'à son dernier jour, elle y
brûla l'encens illusoire et fidèle de ses tendresses falotes et de
ses ferveurs sans emploi.
Son éphémère bonheur, pareil à la rose du poète, n'avait
/|0 LA REVUE DE PARIS
guère duré que l'espace d'un matin. Trois mois l'avaient vu
naître et mourir. Elle était, par surcroit, déplorablement indi-
gente en souvenirs, puisqu'elle n'avait vu qu'une fois celui
qu à l'heure de la mort, sans doute, elle nomma encore son
fiancé : elle n'avait jamais entendu le son de sa voix: cette
main qui s était généreusement tendue vers elle n'avait jamais
touché sa main. Elle n'avait que des lettres. ■ — ses lettres, — et
rien que cela. Elle rassembla les chères reliques et les enferma,
nouées d'une faveur mauve, dans un coffret de marqueterie
en triste bois d'ébène, — d'un goût détestable, j'en ai peur, —
qu'elle acheta en cachette dans le magasin le plus cher de
Baltimore.
Mais malgré les tentatives réitérées, parfois cruellement
indiscrètes, d'Ellen et de Dolly, qui. dans les premiers temps,
essayaient de la faire parler, de jeter la sonde dans ce silence
obstiné, elle ne prononça pour ainsi dire plus le nom de
M. Aspinwall. Elle garda sans défaillance, à L'égal d'une grande
âme, la pudeur de sa douleur. Et, peu à peu. définitivement
déçues dans leur curiosité de vierges futiles, adulées, — qui
s'étaient peut-être proposé d'étudier les ravages de l'amour sur
cette lisible amoureuse, un peu à la façon d'un Nénin contem-
plant ceux du poison sur quelque misérable esclave, — les
deux jolies misses se fortifièrent dans l'opinion méprisante,
un peu rancunière, que leur demoiselle de compagnie, la
« vieille Française » au bec de héron, avait décidément plus
de nez que de cœur.
— This (leur Le Hardy is only u nose, indeed 1 ! — dit un
jour cet " amour de Dolly ». en manière de conclusion sans
appel.
Et les deux jeunes sœurs — ■ car. pour des filles aussi fast,
à une époque où les romans attendrissants de mistress Beecher
Stowe changeaient en fontaines tous les beaux yeux du .Nouveau
Monde, quoi de plus ingrat, de plus inélégant que la sécheresse
de cœur!' — les deux sœurs, sincèrement détachées de la pau\ re
Colombe, passèrent à d'autres distractions.
La demoiselle de compagnie, qu'on avait jusqu'alors traînée
sans pitié dans les garden-parties, dans les live o'clock, dans
i. « Celte chère Le Hardy n'est vraiment qu'un nez!. »
LE FIANCE DE MADEMOISELLE COLOMBE |l
les soirées dansantes, bénéficia de ci'ttc disgrâce, dont l'immense
chagriD qui emplissait son unie la préserva de souffrir, peut-
être même île s'apercevoir.
Délaissée par ses capricieuses maîtresses, tombée du rang de
favorite à l'étal d'une pauvre Cendrillon étrangère, isolée dans
le somptueux intérieur des Field : à peine plus considérée que
la domesticité, avec laquelle elle dédaignait de frayer, elle
vécut dans sa douleur comme dans une triste tour d'ivoire. Un
moment, elle songea à porter le deuil de M. Aspinwall. Mais
un délicat scrupule la retint : elle eut peur de paraître, aux
yeux des gens de Baltimore, vouloir faire vanité de ses fian-
çailles avec un gentleman d'une condition supérieure à la
sienne, d'afficher, pour ainsi duc après sa mort le galant
homme qui lavait élue.
Elle rangea dans son armoire, on plutôt elle ensevelit de ses
mains pieuses le coffret qui contenait les lettres du mort parmi
son plus beau linge, sous ses dentelles de famille, près des
petits chaussons de tricot blanc donnés, au temps des rapides
beaux jours, par l'oublieuse Dolly. Et. le soir, après la journée
monotone, après le repas pus le plus spuvent — en l'absence
de ces daines dînant en ville — en tête à tête avec le silencieux
M. Field, quand elle remontai! chez (die. le cœur serré d'une
détresse qu'aggravait la nuit, elle lirait de leur cachette les
chères reliques. Assise sous sa lampe, son long nez comique
chaussé de besicles, — car maintenant la coquetterie lui (lait
passée de ne se point avouer presbyte, — (die relisait avide-
ment, pieusement, les belles niaiseries sentimentales où elle
revivait, ligne par ligne le prestigieux roman de sa vie. Et
l'aube souvent la surprenait ainsi, le \ isage extasié et doulou-
reux, tenant loin de ses yeux, à I abri de ses larmes, le papier
fragile sur quoi elle n'osait même pas poser ses lèvres, — tant
elle avait peur d'effacer l'écriture, tant elle sentait ces neuf ou
dix lettres indiciblement précieuses d'être ainsi tout ce qui
restait, tout ce qui avait jamais été, en somme, de son bonheur
anéanti.
L'hiver revenu. Ellen et Dolly, ces deux folles, rassasiées
de bals et de flirts, firent la fin qui est pour les jeunes
citoyennes de la libre Amérique le commencement de leur
sagesse : elles se marièrent, l'une et l'autre, à quelques jours
42 LA REVUE DE PARIS
de distance. Mademoiselle Le Hardy, déjà presque inutile dans
la maison Field. n'y avait même plus son prétexte. Elle accepta
la place qui. au même moment, lui était offerte en Angle-
terre, chez lady Carmingham, et quitta Baltimore, heureuse
et désespérée tout ensemble d'abandonner cette ville qu'elle ne
devait jamais revoir, et où elle avait vécu les heures les plus
enivrantes et aussi les plus atroces de son existence. Elle
emportait avec elle l'indestructible souvenir, et les chères
lettres qui. pendant des années et des années, même Lorsque
l'âge eut épaissi les brumes de sa mémoire, et jusqu au
désastre de l'incendie de Monmouth Castle . firent les
délices, l'orgueil de sa vie dépendante, et représentèrent à
ses veux l'éblouissante et secrète revanche de ses charmes
méconnus...
*
Telle est dans sa vérité probable, restituée tanl bien que mal
par la synthèse d'innombrables récits, diffus et pleins de
redites, l'histoire touchante et bouffonne des fiançailles imagi-
naires de mademoiselle Colombe Le Hardy, ■ — ou plutôt celle
dune mystification cruelle, qui lui fut pourtant bienfaisante,
puisqu'elle lui valut la joie, réelle en soi, de se croire fiancée.
Plus (pie tous autres, sans doute, la « chère Ellen » et
cet « amour de Dolly » — elles doivent être aujourd'hui,
pour leur punition, de vieilles dames à leur tour — pourraient,
sur nombre de points, rectifier les détads. combler les lacunes
du mince épisode sentimental, exhumé de l'oubli el déjà pour
ainsi dire fossile, (pie j'ai tenté de rétablir dans sa version la
plus vraisemblable, par un travail plus minutieux qu'utile, -
comparable à celui d'un paléontologiste frivole qui aurait
entrepris de reconstituer, d'après d'imperceptibles empreintes,
la forme abolie d'un simple papillon des champs.
Le jovial M. Graham lui aussi, le pince-sans-rire à monocle,
— ou ce qu'il en subsiste à l'heure actuelle. — pourrait
donner, je le suppose, des renseignements intéressants, mais
surtout en ce qui concerne le texte authentique des lettres
adressées par le cousin du maharadjah de Seringapatam
à sa chère Colombe. N'est-il pas remarquable en effet que
LE FIANCÉ DE MADEMOISELLE COLOMBE '| . i
pendant son voyage aux Indes, dont l'époque coïncida avec
celle du voyage de l'infortuné M. Vspinwall, ledit Graham
ait fait escale dans tous les ports, séjourné successivement
dans toutes les villes d'où furent expédiées les épîtres de
l'amoureux Anglais! 1
Mais l'on peut affirmer que, par un jeu déconcertant de la
destinée, celui des personnages de ce petit drame qui. avec
mademoiselle Colombe, y tint le nMe principal lui précisément
celui qui. sans nul doute, ) demeura le plus complètement
étranger. Je veux parler du quidam à favoris blonds qu'au
bal de mistress Watts, des conjurés sans scrupules affublèrent
audacieusement du nom d'Aspinwall et qui. à son insu, prêta
son banal visage, à peine entrevu, au fiancé exclusivement
chéri et toujours regretté, quoique inexistant, de la naïve
demoiselle de compagnie.
Quant à celle-ci, jusqu'à -on dernier soupir, Dieu la pré-
serva de douter, même un seul jour, de la réalité du -«mire qui
l'avait à jamais enchantée. 1 )e s. nie que le seul événement digne
de ce nom qui ait marqué dans son existence \aine et incolore
de vieille fille fut un événement qui n'avait pas été. Par lui,
une falotte créature, déshéritée, risible, que personne n'aima
ni ne pouvait songer à aimer, quitta ce monde, ayant vécu,
peut-être à l'égal d'une Juliette Capulet ou d'une Valentine
de Milan, les plus pures joies, les plus nobles tristesses, les
plus suaves mélancolies du terrestre amour...
El c\s| pourquoi je me demande -'il ne faudrait pas. pour
leur bonheur, souhaiter aux tristes humains — du moins à
ceux qui prétendent au titre fallacieux de sages — d'avoir
plus souvent le difficile courage de s'éloigner des autels de
la redoutable Aphrodite, capricieuse dispensatrice de réalités
délicieuses mais tôt ou tard décevantes, pour suivre unique-
ment, à travers la forêt des songes, dans sa fuite chaste et
jamais hostile, la déesse fantôme au corps impondérable,
l'insaisissable Ma va aux pieds agiles, en qui les poètes de I Inde
ont symbolisé la bienheureuse Illusion.
GEORGES R1VOLLET
AVEC M. DE SUFFREN
Je naquis au château de Blonde fontaine, village de Franche-
Comté, près de Jussey. le S mars i 7 G* > . et fus baptisé à Rain-
court, diocèse de Besançon. J'eus pour parrain M. le chanoine
de Champagne, frère de mon père, et pour marraine made-
moiselle d' \rgillv de Pontarlier. cousine germaine de mon
grand-père de Bancenel. Je me trouvais être le quatrième
enfant vivant, et ma mère n'avait encore que vingt-deux ans.
Peu de temps après ma naissance. M. de Rondonan, seigneur
de Blondefontaine, père de ma mère, mourut. Mon père lui
survécut bien peu, étant mort au mois de septembre 17(11.
Enfin, pour nous rendre complètement orphelins, ma mère
elle-même mourut six mois après, par suite d'une chuté qu'elle
fit à l'occasion de la mort de mon frère cadet, son cinquième
enfant. Ma grand'mère de Rodonan ne voulant pas rester en
un lieu où elle venait de perdre si subitement toute sa famille,
alla s'établir à Pérev-Saint-Ouen, près \ récourt, deux à trois
lieues plus loin que La Marche en x arrois, et nous emmena
tous quatre avec elle, mes trois sœurs et moi.
Dans les années 1763 et 176^, je fus mis, pour apprendre à
lire, chez des sœurs à Vrécourt, en pension avec des petites
filles de mon âge. Après y avoir demeuré un an, j'en fus retiré
pour être envoyé en pension chez l'abbé Michaud, curé de
AVEC M. DE SUFFREN '■
II
Noyers, village à une lieue de Montigni, sur la mute de Boni-
ment à Langres el à environ cinq lieues de Pére\-Saint-< >uen.
Cet abbé Michaud, ancien vicaire de Blondefontaine, avait
succédé dans la cure de Noyers-, par la protection de ma grand-
mère de Rodonan, à M. de Menebaux, notre grand-oncle.
qui venait de mourir après avoir fait beaucoup de bien à
sa famille. Je restai cinq ans chez ce cure - ', où je fus ('-levé
toujours assez sévèrement et quelquefois même brutalement.
Ces cinq années se passèrent sans qu'il m'arrivât rien de remar-
quable.
Au commencement de décembre 1770, un exprès vint
m'annoncer la morl de ma grand'mère. Le chagrin d'avoir
perdu sa sœur, qui demeurait dans la même maison qu'elle à
Pérey-Saint-Ouen, la mil elle-même au tombeau huit jours
après. ( )n nous nomma alors pour tuteur M. de Widrange de
Sérécourt, cousin des Rodonan, el pour curateur notre oncle
Bancenel de Champagne, alors chanoine de Sa int-Ana toile à
Salins. M. de Vernerej de Montcourt, cousin germain de ma
mère, tut chargé de la gestion de nu-; biens, laissés par la
famille Rodonan à Blondefontaine, où il demeurait. Ces trois
parents s'étant réunis à Pérey-Saint-Ouen pour l'inventaire et
la vente chez la défunte notre grand'mère, ainsi que pour les
arrangements de famille à prendre conjointement avec la jus-
tice civile, il fui décidé que mes deux sœurs, aînée et cadette,
resteraient en pension en Lorraine, et que ma sœur puînée et
moi resterions (lie/ nos parents de branche-Comté. Je tus donc
emmené en Franche-Comté avec mon oncle le chanoine,
lorsqu'il s'en retourna au commencement de Tannée 1771.
Nous arrivâmes le 5 janvier à Salins, où je demeurai chez
mon oncle, à Saint-Anatoile, et ma sœur fut donnée à ma
grand'mère paternelle, qui. veuve depuis trente-huit ans,
demeurait dans notre château à Champagne, avec M. de Déser-
villers, l'aîné restant des frères de mon père. Quant à moi, on
m'envoya en classe chez l'abbé Granvqguet, familier de Saint-
Anatoile, pour apprendre les premiers éléments du latin et le
cliiflre. avant appris à lire et à écrire, mais sans principes et
par conséquent fort mal. Au mois de septembre de cette même
année, mon oncle me conduisit à Dole, aux Orphelins, où il
m'avait obtenu une place comme étant noble, sans fortune et
l\6 LA REVUE DE PARIS
effectivement orphelin, qualités requises pour être admis dans
cette maison, dont M. l'abbé Grenot était alors directeur.
A la Toussaint de cette année 1771, temps de la rentrée des
écoliers, je fus admis en quatrième au collège de Dole, sous
M. Guillot régent et digne prêtre. Je fis assez médiocrement
celte première classe, soit parce que mon esprit n'était pas
encore assez ouvert pour les sciences, soit parce que j'avais très
peu de mémoire, soit enfin parce que j'étais quelquefois
malade. A la fin de l'année scholastique, au mois de sep-
tembre 1772, je montai cependant en troisième. Je vins alors
passer le temps des vacances à Salins, cbez mon oncle principa-
lement, et quelques jours tant à Champagne qu'à Villers-Farlav
chez M. de Bancenel de Mvon, autre frère de mon père.
Je retournai à Dole pour la Toussaint, faire ma troisième
sous le même M. Guillot. Je fus plus fort dans celte claste
et surtout me distinguai par ma dévotion et mon avancement
dans l'instruction chrétienne, si bien que je méritai et obtins
la première place de tout le collège, qui était de trois ou
quatre cents écoliers, pour la confrérie et les exercices de reli-
gion. Je fis cet hiver en courant une chute sur la glace, qui
me fit rester étendu sans connaissance. Je m'en ressentis plus
de deux mois; mais comme j'avais été bien soigné, je guéris.
J'eus le fruit de mes bonnes études à la tin de cette classe,
ayant été d'un jeu, aux exercices du mois d'août, et obtenu le
prix de diligence, ainsi que le premier prix de poésie latine
où j'avais assez bien réussi. Enfin, je montai un des premiers
en seconde ou humanités, et m'en revins bien content passer
encore mes vacances à Salins, qui s'écoulèrent à peu près de
même que celles de l'année précédente. A la rentrée de la Tous-
saint, je retournai aux Orphelins pour mes humanités. Je fus
cette année souvent malade, surtout de fièvres putrides, et
même une ou deux fois en danger de mort. Les médecins, sans
égard à la faiblesse de ma constitution, me firent beaucoup de
saignées et de remèdes, qui ne me tuèrent pas à la vérité, mais
qui ajoutèrent extrêmement à cette faiblesse de mon tempé-
rament.
Une tante que j'avais aux Ursulincs de Dole, la sœur Cham-
pagne, qui avait beaucoup de bontés pour moi, ainsi que
mademoiselle de Bancenel, cousine germaine de mon père.
AVEC M. DE SU FFR EN '| '
axant été à même de voir et se convaincre que la demeure des
Orphelins ne convenait pas à ma santé, soit à cause du local
malsain de la maison, soit à cause de la mauvaise nourriture,
se joignirent à moi qui en avais pris le séjour en horreur et
déterminèrent mon curateur à m'en retirer. J'y achevai néan-
moins, toujours sous M. Guillot, mon année déclasse, que je
finis encore mieux que la précédente, puisque j'y remportai
trois prix el moulai Le second en rhétorique.
Je partis donc au mois de septembre 177^. disant aux
Orphelins un éternel adieu de bon cœur, pour m'en revenir
chez mon oncle le chanoine à Salins. Je fis chez lui ma rhéto-
rique, sous le père Raginet, au collège des Oratoriensde cette
ville. Vers Noël, en revenant de Champagne, je faillis
m'assommer sur la glace ou me noyer, une chute m'ayant
étourdi au bord de la rivière. M. deCourbaron, avec qui j'étais,
se jeta entre la glace et moi pour me parer le coup, peut-être
mortel.
Comme ce collège étail moins fort que celui de Dole, je m'\
trouvai grand grec el y fus toute L'année le plus fort, concur-
remment avec, M. Dunaud, camarade que j'aimais beaucoup
et avec qui je me liai intimement. J'eus à Pâques le grand
plaisir d'être le principal acteur d'une pièce que l'on joua au
collège, et j'eus au mois d'août celui tic remporter conjointe-
ment avec ce même Dunaud tous les prix etde monter le pre-
mier en philosophie. J'eus cet été un événement miraculeux :
m'amusant avec plusieurs écoliers, je tirai plus de quinze fois
contre l'un d'eux avec un fusil que je ne croyais pas chargé et
qui partit à la première que je tirai ensuite en l'air. Cette
année, en juin, je fis un voyage en Lorraine avec mon oncle
M. Bailli-Brie et ma sœur puînée ; nous allâmes faire rendre des
comptes de tutelle et reconnaître notre émancipation. Mais ce
n'était pas assez pour l'amour des sciences qui s'était emparé
de moi et l'ambition de briller qui me dévorait que d'avoir été
le premier sur un aussi petit théâtre que Salins. Je voulus
avoir la gloire de l'être au collège de la capitale, à Besançon.
Je demandai à y être mis en pension pour aller redoubler
ma rhétorique. Mes parents y consentirent, et je fus mis au
pensionnat tenu en la maison du collège même à Besançon.
J'y allai pour la rentrée de la Toussaint de 1779. Mon ambition
48 LA REVUE DE PARIS
fut complètement satisfaite: je m'y trouvai pendant toute
Tannée sous le professeur Barbellenet. très savant et digne
prêtre; je me trouvai, dis-je, constamment et sans aucune con-
currence le plus fort de toute la classe, quoique extrêmement
nombreuse.
Mais ce fut à la fin de Tannée surtout que mon triomphe
fut complet et que ma gloire scholastique parut dans le plus
grand éclat, lors de la distribution publique et solennelle des
prix, accompagnée de toute la musique militaire et en présence
des principaux magistrats de la ville. Tes ayant tous obtenus
sans exception, je fus tellement chargé des livres pour chacun
d'eux et des couronnes «piiles accompagnaient tous, que j'eus
besoin, ce qui ne s'était jamais vu. de me faire aider par
quelqu'un pour enlever ces trophées du champ de ma gloire.
On peut juger, après cela, si je m'en revins bien content
pour les vacances dans ma famille. Il me semblait que ma
réputation devait me précéder partout, el j'avais l'orgueil de
croire que partout on devait parler de moi el de nia grande
science. Mais toute cette joie et ces plaisirs ne furent pas de
longue durée. La petite vérole me survint dans le courant de
septembre et fut d'autant pins fâcheuse que, s étant mépris
sur ma maladie, les médecins m'avaient d'abord traité d'une
manière tout à fait opposée à celle que demandait la petite
vérole. J'avais une si grande fièvre que je restai plusieurs
jours sans connaissance el fus même dans un tel danger que,
sur le dire des gens de l'art, mon oncle le chanoine, chez qui
j'étais, croyant ma mort certaine, avait assuré une voiture
pour porter en terre le lendemain mon cadavre à Champagne,
voulant, disait-il, qu'il fût placé à côté de celui de mes pères.
Cependant la grande jeunesse me sauva, et, après avoir eu
tout le corps comme une lèpre, surtout les veux qui furent
fermés pendant plus de huit jours, je parvins à me rétablir. Mais
mes yeux restaient extrêmement faibles et les médecins me
défendirent expressément, sous peine de m'exposer à perdre la
vue, de me livrer à aucune espèce de travail des veux, ni lec-
ture, surtout à la lumière. Mais malheureusement la passion que
j'avais pour l'étude et les livres me fit enfreindre ces ordres au
point même de cacher des livres ou des cahiers d'écriture dans
ma paillasse, pour les lire ensuite et les étudier, quand j'étais
WI'C M. DE SUFFREN 1ç)
seul et quelquefois même la nuit. Cette conduite imprudente
et si opposée à celle qui m'était prescrite, empêcha le rétablis-
sement de ma vue qui baissa considérablement et, en outre,
resta toujours depuis dans un étal extrême d'affaiblissement.
Cependant, la rentrée des classes approchait, et, voulant aller
faire ma logique, où j'étais monté le premier, je pensai
retournera Besançon, nonobstant le sage conseil que l'on me
donnait de ne plus me li\ rer à l'étude à cause de la situation de
mes yeux. Je ne voulus point rentrer à la pension du collège,
parce que j'étais jaloux el empressé de jouir de la liberté à
laquelle l'âge el ma position d'orphelin semblaient m'appeler.
Je me mis donc en chambre garnie et en pension bourgeoise
pour la nourriture. J'entrai, à la Saint-Martin de cette
année 1770. en logique sous M. Jeudi, jeune prêtre ri profes-
seur fort doux, que j'a\ u- déjà eu pour répétiteur aux ( >rphe-
lins à Dole.
Quelque lionne envie que j'eusse de travailler aussi bien en
philosophie que je l'avais l'ail dans mes autres idasses. je
m'aperçus bientôt que cela m'étail devenu impossible par la
faiblesse de mes yeux, et je me vis fdreé de donner à la dissi-
pation et aux divertissements les heures que j'aurais, dans le
principe, bien mieux aimé donnera l'étude. Je m accoutumai
ensuite assez facilement à ce genre de vie, et bientôt, entraîné
par l'habitude et le charme des plaisirs, je m'y livrai sans
réserve, laissant alors l'élude de côté autant que je l'axais
aimée. Je m'étais principalement lié d'amitié et île parties avec
quatre de mes camarades de classe, MM. < millemet, qui m'avait
le plus approché dans ma (lasse de rhétorique, Pourcelot,
Baratte et Petit-Colas. Nous étions toute la journée ensemble
et souvent une partie t\v^ nuits, et même quelquefois toutes
entières, livrés à toutes les parties et petites débauches d'écoliers
de notre âge.
Après avoir ainsi passé une partie de l'année à Besançon el
fait un voyage à Sérécourt et Blondefontaine pour voir mes
sœurs et toucher quelque argent de mes revenus, je vins
achever l'été et passer le temps de vacances encore à Salins.
faisant toujours mes petites tournées chez mes parents à
Yillers-Farlay. Champagne, Pontarlier et By. Cependant,
comme j'aimais beaucoup Besançon, je ne pouvais me déter-
i' r Septembre 191 1. 4
OO LA REVUE DE PARIS
miner, à renoncer à un séjour si agréable pour moi. D'un autre
côté, ayant quitté le collège, je n'avais plus de raison pour
retourner en cette ville. J'imaginai donc un prétexte pour
avoir occasion d'y aller : ce fut d'étudier en droit. Je partis au
mois de novembre et allai prendre à Besançon ma première
inscription pour être gradué. Je suivis les leçons de droit
pendant quelques jours, et bientôt, obligé d'y renoncer à cause
de mes yeux comme à celles de philosophie, je quittai pour
tout de bon et tout à fait la plume, mais avec d'autant moins
de regret, cette fois, que je ne me sentais aucune vocation pour
cette étude. Je passai encore quelques mois en divertissements
avec mes camarades Guillemet et compagnie, qui, comme
moi, avaient quitté la philosophie et étaient devenus légistes,
mais qui. mieux que moi, purent continuer l'étude du droit.
Enfin, après avoir passé une partie cle l'hiver à Besançon, je
le quittai tout à fait, quoique à regret, mais par raison, à
cause de la trop forte dépense que j'y faisais sans but d'utilité,
au-dessus de mes revenus que je ne voulais pas outre-passer.
Je m'en revins à Salins, passai encore quelque temps à Saint-
Anatoile, puis vins demeurer deux mois chez mes oncles, les
commandeurs cy devanl de l'ordre Saint-Antoine et alors
réunis à celui de Malte.
Ils me produisirent dans la société de Salins et les connais-
sances qu'ils me procurèrent, jointes à celles que je me lis de
mon côté, me firent passer très agréablement à Salins cette
année 1778. Entre autres sociétés, celle de la respectable
Madeleine dé Montegot, où j'allais tous les jours, et deux fois
plutôt qu'une, me fut la plus chère par le ton le plus honnête
qui v régnait et l'entretien de ses aimables filles. Mesdames
d'Udressier et de Villeneuve, chanoinesses d'Eneuville. Celle-
ci surtout, par son esprit rare, sa littérature et son enjouement
m'avait pour ainsi dire fait tourner la tête, au point que je ne
voyais qu'elle, ne pensais qu'à elle et ne me trouvais bien
qu'avec elle. Quelque bien que je fusse chez mes oncles, le
goût de l'indépendance, que j'avais contracté à Besançon, me
faisant regarder comme une gêne la vie réglée qu'il me fallait
mener chez eux. me donna envie de recouvrer mon entière liberté
et je me mis pour cela en chambre garnie, chez la Thiébaut,
me faisant donner à manger comme et quand bon me semblait.
AVEC M. DESUFFREN ,', t
Cependant les plaisirs de la société ne m'étourdissaient pas
assez pour m'empêcher de m'apercevoir que j 'étais sans état et
d'en sentir le vide. Je ne me sentais point de vocation pour
l'Eglise, où mon oncle chanoine aurait bien voulu me voir
entrer: pas davantage pour la robe el le parlement, pour
lesquels plusieurs parents cherchaient à m'inspirer du goût.
Des trois états propres à un gentilhomme, il n'y avait doue
que celui de l'épéequi me plaisait. Sans égard pour ma cons-
titution morale el physique qui j était absolument contraire, je
me laissai entièrement subjuguer par les illusions d'un état qui
me semblait le plus agréable. Rien n'était si brillant à mes
yeux qu'un uniforme, une épaulette, et surtout la considéra-
tion que me paraissaient avoir les officiers dans le monde et La
bonne compagnie. Le comble de ma joie et le plus beau joui
de ma vie furent donc, en mars 177;). celui où M. le marquis
de Germigny, mon parent, qui, à la sollicitation de mademoi-
selle de Myou particulièrement, s'était employé à me faire
entrer au service, m'écrivit de Paris pour m'annoncer que le
Roi venait de me nommera une place de cadet gentilhomme
au régiment d' bistrasie, dédoublement de Champagne.
J'aurais été plus flatté d'entrer dans le corps savant de l'artil-
lerie et j'avais été pour cela, l'année précédente, à Auxonne;
mais l'étude des mathématiques, que j'avais commencée pour
être admis, me fatiguant trop le- yeux, j'avais été obligé de
renoncer à l'artillerie pour me borner à [infanterie.
Comme je devais me rendre pour le mois de mai au régi-
ment auquel j'étais attaché, je m'occupai tout de suite de faire
les apprêts de ma garde-robe et de mon départ; pour quoi je lis
un emprunt d'un millier de livres pour suppléer à l'insuffi-
sance de mes revenus. J'avais, pour ma première sortie, une
assez longue route à faire, vu que mon corps était en garnison
à Fécamp et Saint-Valéry, dans le pays de Caux en Normandie.
Mais ce qui m'en plaisait encore davantage, c'est que mon
chemin serait de passer par Paris, et c'était pour moi un grand
événement que de voir cette grande ville. Knfin, le temps île
partir arriva et mes parents me confièrent, tant pour la route
que pour mon entrée au régiment, à M. de Patornay, notre
parent, officier au même corps. Nous partîmes ensemble de
Salins le 1" de mai de cette année 1779 et arrivâmes à Paris
52 LA REVUE DE PARIS
quatre jours après. Nous y restâmes deux jours, et, comme
nous nous y rencontrions précisément pour la fameuse revue
de la maison du Roi à la plaine des Sablons, nous ne man-
quâmes pas d'y aller tant pour le coup d'oeil de cette brillante
représentation que par curiosité et empressement d'y voir le
roi Louis XVI, qui y parut effectivement. Mon mentor me
conduisit aussi au spectacle, au Palais Royal, sur les boule-
vards, au Louvre, au Bois de Boulogne, au Café militaire, aux
Tuileries et à quelques endroits des plus remarquables. Il
n'oublia pas pour son compte les différents menus plaisirs de
Paris, auxquels je ne voulus point participer, étant retenu par
la crainte, que tout le inonde m'avait inspirée en province, de
la contagion et de tous les dangers auxquels on est exposé dans
cette ville. J'y fus aussi très sage sur la dépense et n'en fis
aucune de fantaisie.
\près ce petit séjour dans la capitale, nous en partîmes pour
Rouen, d'où nous nous rendîmes à Fécamp, où se trouvaient
1 état-major du régiment et le 1" bataillon que le corps des
eadets gentilshommes suivait toujours. On me fit faire sur-le-
champ un uniforme, et aussitôt que je fus babillé, on me pré-
senta aux chefs de corps et ensuite chez tous les officiers.
J'étais logé en ville, mangeais avec les autres cadets, suivais
comme eux les différents exercices et études auxquels nous
étions assujettis, et fréquentais aussi les sociétés de la ville. Le
régiment ne resta pas longtemps en Normandie; dès le mois de
juin, nous en partîmes pour nous rendre à Brest en Bretagne.
Nous restâmes près d'un mois en route, passant par les villes
du Havre, Ronfleur. Pont-1 Evèque. Lisieux, Dol. Dinanl,
Saint-Brieuc et Morlaix. Ce voyage, quoique long, ne nous
ennuya point, parce que dans toutes les villes nous trouvions
d'autres régiments en garnison ou cantonnement, qui nous
procuraient du plaisir et nous donnaient de grands galas ou
repas de corps. Pendant notre séjour à Brest, nous eûmes le
magnifique spectacle des deux escadres réunies, française et
espagnole, ce qui rendait Brest on ne peut pas plus vivant et
brillant et nous faisait boire le vin d'Espagne meilleur marché
que celui de France .
Après avoir passé en cette ville le reste de l'été et une partie
de l'automne, nous la quittâmes pour aller ù Lorient où nous
AVEC M . DE SUFl'KK \
devions être embarqués pour passer à l'Ile-de-France et au\
Indes Orientales ou (irandes Indes, pour nous réunir au nabal)
ll\der-ali-Kan dans la guerre qu'il faisait aux Anglais, avec
qui la Fiance était aussi en guerre depuis deux ans pour sou-
tenir L'indépendance de l'Amérique.
Cette nouvelle de l'embarquement me fit peine et me tint
quelque temps dans l'incertitude du parti que je prendrais.
D'un côté, ma santé et mes yeux me faisaient redouter les
fatigues et le régime de la mer. ainsi que les grandes cbaleurs
de l.i zone torride qu'on allait habiter. De l'autre, l'honneur
qui eût été compromis par ma retraite, la gloire de faire la
guerre et la curiosité de voir tant de pays m'excitaient au
départ. La diversité d'opinion des mes parents, que je consultai
là-dessus, ne pouvait contribuer à nia décision. Elle fut con-
forme à mon goût, et l'honneur surtout L'emporta. Décidé à
m embarquer, je fis venir de L'argent qu'on m'emprunta
(in. ire et l'employai à faire mes provisions, ce qu'on appelle
pacotille, de toutes espèces de choses pour le temps de la navi-
gation et ensuite pour mon séjour aux colonies.
Le mercredi ili février 1 780. nous appareillâmes de File
de Groix, près de Lorient, où nous étions mouillés depuis le
lundi au soir précédent. ÎNous partîmes sur les neuf heures du
matin, en flotte de dix-neuf voiles, sous les ordres de
M. Duchillot. Un joli vent frais nous éloigna bientôt des côtes
de France, que nous perdîmes de vue au bout de quatre ou
cinq heures. Les deux ou trois premiers jours de notre naviga-
tion ne furent pas bien gais. L'on ne voyait de tous côtés que
des mines tristes, des figures blêmes et des hommes malades et
languissants. Chacun plus ou moins payait le tribut à la mer
et principalement nos soldats, qui n étaient point encore faits
à cet élément. Quant à moi, je fus sans contredit le plus
malade de tout l'équipage. Je passai quatre jours entiers sans
rien prendre, n'ayant pas même la force de parler ni de me
soutenir. Je me sentais accablé par tout le corps d'une maladie
bien cruelle et qui ne peut s'exprimer. Ensuite je souffris
54 LA BEVUE DE PARIS
moins. Peu à peu je m'accoutumai à la mer; mais je ne laissai
pas que de toujours bien souffrir pendant tous les gros temps
de la traversée.
Le lundi 21, nous nous aperçûmes qu'il manquait un bâti-
ment dans le convoi : c était la l ictoire, vaisseau marchand à
trois mâts, de seize canons, qui portait cent trente hommes et
sept officiers de notre régiment, avec quelques soldats du régi-
ment de l'Ile-de-France. La crainte que nous en avions nous
lit d'abord juger qu elle avait été prise, ce qui ne s'est que trop
malheureusement vérifié dans la suite; dès cet instant, nous
n'en eûmes plus de nouvelles qu à l'Ile-de-France. Le mardi 22,
nous rencontrâmes deux vaisseaux hollandais faisant route
pour Amsterdam. Le commandant de notre flotte les fit venir
à lui. les visita et ouvrit leurs paquets. Ils nous donnèrent avis
tl une Hotte considérable, qu'ils soupçonnaient être anglaise et
qui devait nous croiser incessamment. M. Duchillot, voulant
éviter une aussi mauvaise rencontre, nous lit aussitôt signal de
changer de route, ce qui fut exéculé sur-le-champ. 11 croyait
par là nous mettra à l'abri du danger; mais le malheur et le
hasard voulurent que cette fausse roule ne servît qu'à nous
conduire plus sûrement entre les mains de l'ennemi.
Le lendemain, mercredi ■'."! février, nous (''lions à la hauteur
des Açores, lorsque, sur les deux heures après-midi, la frégate
la Charmante, de quarante canons, qui nous convoyait, s'étanl
portée en avant à la découverte, nous lit signal de plusieurs
vaisseaux inconnus, après quoi elle continua daller encore en
avant pour mieux découvrir ce que c'était. Un instant après,
elle revint à toutes voiles sur nous, nous faisant signal de
forces ennemies supérieures, qui nous chassaient, toutes voiles
dehors, et nous approchaient considérablement. Le comman-
dant aussitôt fit signal à toute la flotte de se préparer au branle-
bas pour le combat et de virer de bord, ce qui se fit sur-le-
champ.
Le Gange, gros vaisseau marchand de vingt-quatre canons,
sur lequel j'étais embarqué avec deux cent cinquante hommes
et douze officiers du régiment, étant assez mauvais marcheur
et d'ailleurs trop chargé, se trouvait à la queue de tout le
convoi et c'est ce qui nous sauva heureusement dans cette
occasion; car, en virant de bord, nous nous trouvâmes à la tète
AVEC M. DE SUFFREN 55
de tous et conséquemment les plus éloignés de l'ennemi. Nous
fûmes obligés, pour alléger un peu le bâtiment et débarrasser
nos batteries, de défoncer quarante barriques d'eau. Ce ne fut
que par la suite que nous sentîmes la conséquence de cette
perte. Dans ce moment-ci. nous n'étions occupés <|ue de notre
salut, et nous ne songions qu'au danger présent, qui devenait
chaque minute de plus en plus pressant. .Nous étions bien ilis-
posés à nous battre; niais cela eût été inutile; à la force, rien
ne résiste. Du haut des mâts, nous découvrions dix-huit à dix-
neuf gros vaisseaux ennemis, dont il n en eût fallu que quatre
pour nous tous prendre. Ils nous gagnaient à vue d'œil. Ils se
déployaient en éventail en nous poursuivant, se répandaient
sur la droite et sur la gauche, et se disposaient en nous entou-
rant ainsi à ne Laisser échapper aucun de nous. Notre position
n'était pas belle ; risque de démâter, nous mimes toutes nos
voiles. Il n'y avait plus guère qu'une heure de jour, ce qui
nous laissait entrevoir une faible lueur d espoir.
M. Duchillot ne pouvant garantir la Hotte d'être prise, vou-
lait au moins chercher à sauver le Protée, qu'il commandait,
vaisseau de soixante-quatre canons, qui portait beaucoup
d'argent et de provisions pour le- troupes, avec la première
compagnie de notre régiment, M. le vicomte de Sourches noire
colonel e.i second et quelques officiers à la suite. Il était
environ cinq heures un quart, lorsque le Commandant, s'étant
décidé à abandonner le convoi, nous lit dire par sa corvette
qu'il nous abandonnait à noire destinée, que sa route, au cas
qu'il échappât, serait le sud-sud-ouest, qu'il nous engageait à
manœuvrer le mieux possible pour tâcher de nous sauver et
qu'il recommandait en cas de prise de jeter nos paquets à la
mer. Dès lors, la consternation devint universelle à notre
bord. Tous ayant perdu l'espérance d'échapper, nous ne
songeâmes plus qu'à dérober à l'ennemi ce que nous avions de
plus précieux en le mettant sur nous, et, résolus à subir notre
sort, nous attendions dans cette triste position que le vainqueur
vint en décider et piller le reste de notre butin. M. Michel,
notre capitaine, homme très expérimenté dans son métier,
plein de courage et rempli de connaissances, seul dans ce
désastre, ne se déconcerta point. 11 se faisait nuit, et les
Anglais n'étaient plus guère qu'à une lieue et demie de nous.
50 LA REVUE DE PARIS
M. Michel fit changer de route pour se séparer du gros de la
flotte, que l'escadre anglaise devait s'attacher à poursuivre
plutôt qu'un vaisseau seul, et fît éteindre tous les feux à notre
bord, afin de ne pouvoir pas être observé par l'ennemi. Tout
notre équipage était debout, nos canons chargés et nos soldats
sur les gaillards et sur la dunette, prêts à faire feu. INous
passâmes ainsi les premières heures de la nuit dans une cruelle
inquiétude et dans une alternative de crainte et d'espoir. A ers
les dix à onze heures du soir, nous aperçûmes du feu et enten-
dîmes des coups de canon. Nous jugeâmes que c'étaient quel-
ques-uns de nos vaisseaux qui, ayant été atteints, étaient aux
prises avec l'ennemi, pour ne faire qu'une faible et inutile
résistance. Nous attendions le même sort d'assez mauvaise
grâce.
Environ minuit et demi et une heure, nous nous trouvâmes
environnés de cinq à six vaisseaux, dont un passa si près de
nous que nous fûmes sur le point, le soupçonnant ennemi à sa
manœuvre, de lui lâcher notre bordée. Il avait aussi peur que
nous; cependant il se lit reconnaître pour français: mais nous
doutions fort des autres, qui étaient un peu plus éloignés.
Malgré cela, voyant que tout en était dit, que c'était perte ou
salut, nous ne nous dérangeâmes point de notre route. Le
point du jour, que nous n'osions pas désirer, que cependant
nous attendions pour terminer notre incertitude, arriva enfin.
Nous n'aperçûmes alors plus que deux vaisseaux au vent à
nous et assez éloignés : ils ne nous laissèrent pas longtemps
dans l'inquiétude, car, nous reconnaissant pour français, ils
nous firent les signaux de reconnaissance, ce qui nous tranquil-
lisa fort et nous fit esjîérer que contre tout espoir nous avions
eu le bonheur d'échapper à la poursuite de l'ennemi. Nous
fîmes route pendant deux jours à vue de ces deux bâtiments
de notre convoi. Nous les perdîmes la nuit du 25 au 26. Le
•?G février au matin, nous nous trouvâmes donc seuls; mais
cela ne nous inquiétait pas beaucoup. Les plus grands dangers
étaient passés pour quelque temps; nous ne pouvions plus
guère être rencontrés que par des corsaires; mais, comme nous
étions assez bien armés, que notre équipage était très nombreux
et que notre bois était aussi fort que celui d'une frégate, nous
ne les eussions pas craints. D'ailleurs nous payions de mine :
AVEC M. DE SUFFREN .") "
nous avions l'air d'un assez gros vaisseau de guerre, et à moins
qu'ils n'eussent été plusieurs, ils n'auraient jamais osé venir
nous attaquer.
I ii hou vent nous porta en peu de juins à la hauteur des
îles du Cap Vert. Ces îles, situées à l'occident de la Nigritie,
se trouvent vis-ù-vis de l'embouchure du Sénégal. Elles sont
petites el ne produisent pas grand élu. se. Elles appartiennent
aux Portugais, qui, les ayant découvertes dans le x \" siècle.
s'en sont emparés. Notre capitaine s'était proposé d' 3 relâcher,
si le temps l'avait permis, pour \ l'aire de l'eau et s'approvi-
sionner, pour pouvoir aller de là jusqu'à l'Ile-de-France, sans
être obligé de s arrêter au cap de Bonne-Espérance, où je crois
qu'il n'avait pas envie de relâcher, malgré que ce fût le point
donné de ralliement de la Hotte et qu'il lui eût été ordonné de
faire tous ses efforts pour s'y rendre. Mais un brouillard très
épais nous empêcha de découvrir ces îles et nous força de mettre
en panne quatre ou cinq nuits jusqu'à ce que nous eûmes été
sûrs de les avoir dépassées. Nous trouvâmes dans ces parages
les vents alises; ils sont ainsi nommés parce qu'ils dominent
constamment de la même partie el soufflent toujours à peu
près avec la même force. Il nous furent très favorables, en ce
que, les ayant largués, nous pouvions avoir beaucoup de
voilure, ce qui seul contribuait à nous faire marcher passa-
blement et que la mer était belle et unie comme glace.
Le 17 mars au matin, nous découvrîmes au loin un vaisseau
à trois mâts. L'ayant reconnu pour faire même roule que
nous, nous le jugeâmes être de notre Hotte: comme il était
fort en avant de nous et marchait mieux, nous l'eûmes bientôt
perdu du vue. Le 10, notre boucher mourut : une fièvre maligne
l'avait emporté en quatre jours. Ce fut pour nous un spectacle
aussi triste que nouveau de voir jeter un homme à la mer. Le
21 au matin, nous aperçûmes dans nos eaux un navire à deux
mâts : comme il nous gagnait considérablement et que ce pou-
vait être un corsaire, notre capitaine nous fit faire branle-bas.
Lorsqu'il fut un peu plus près de nous, l'ayant jugé être de
notre convoi, nous lui fîmes les signaux de reconnaissance,
auxquels il ne répondit point parce qu'il ne les avait pas vus.
Lorsqu'il fut à portée de nous entendre, nous le hélâmes pour
savoir qui il était. Il nous répondit qu'il était l'Isabelle,
58 LA REVUE DE PARIS
échappé comme nous à une flotte ennemie qu il n'avait pas
cherché à reconnaître, trop heureux de n'être pas tomhé entre
ses mains. Il nous demanda à faire route avec nous pour l'Ile-
■de-France, ce que nous lui accordâmes volontiers d'autant
mieux qu'il est plus agréable de naviguer en compagnie que
«eul, attendu que cela diminue un peu le danger dans les
accidents de mer.
Nous approchions de la ligne, et le soleil, qui dans ce temps
là y était, dardant ses rayons perpendiculairement sur nos
tètes, nous faisait ressentir des chaleurs d'autant plus insup-
portables que nous sortions de l'hiver d'un climat tempéré.
Nous n'avions sur nous qu'un seul vêtement quelconque, le
plus léger, et, quoique étant dans la plus grande inaction,
nous sentions la sueur couler à grosses gouttes le long de
notre corps. Nos soldats surtout et les matelots, qui n'avaient
d'autre logement que l' entre-pont où l'air pénètre difficilement,
y étouffaient de chaleur ou se faisaient griller par l'ardeur du
soleil sur le pont, lorsqu'ils étaient obligés d'y monter pour
prendre l'air ou faire quelques manœuvres. La ch opine d'eau
qu ils avaient de ration par jour leur suffisait à peine pour
s'humecter la bouche. C'est alors qu'ils surent apprécier l'eau
qu'ils avaient vu perdre jusqu'à ce moment avec indifférence.
La nuit du -;5 au 20, jour de Pâques, nous coupâmes la
ligne. Notre capitaine avait interdit l'usage du baptême, qui
se fait assez ordinairement à bord de presque tous les vais-
seaux. Ce jour-là et les deux autres suivants, nous aperçûmes
du haut des mâts plusieurs vaisseaux que nous jugeâmes
être les débris réunis de notre flotte : comme nous en étions
fort éloignés et qu'il n'y avait pas de vent pour gouverner,
nous les perdîmes de vue sans avoir pu en approcher.
Le 1" avril, nous vîmes vers les dix. heures du matin un vais-
seau à trois mâts. Nous mîmes en panne pour l'attendre, après
l'avoir reconnu pour être des nôtres par les signaux qu'il nous
fit auxquels nous répondîmes : il nous joignit vers les deux
heures de l'après-midi. C'était la Fille unique, de 18 canons,
portant quelques troupes du régiment de l'Ile-de-France. Le
capitaine nous dit avoir passé à portée de pistolet d'une frégate
anglaise le jour de la chasse et avoir eu le bonheur d'échapper
à la faveur de la nuit, en traversant toute la Hotte ennemie sans
AVEC M. DE SUFFI1EN 5 (1
avoir été reconnu. Nous fîmes route ensemble, fort aises l'un
et l'autre de nous être rencontrés, parce que cela nous faisait
une petit convoi de trois vaisseaux, qui pouvait en imposer de
loin à un fort bâtiment ennemi. Nous passâmes les parages de
la ligne par un joli frais, sans avoir essuyé aucun de ces
orages qui y sont assez fréquents. Mais à quelques degrés,
nous eûmes pendant sept à huit jours des calmes d'autant plus
insupportables que le défaut d'air nous faisait ressentir davan-
tage 1 ardeur excessive du soleil. Pendant ce temps, comme la
mer était belle pour mettre les canots à la mer. nous nous
faisions des visites, et nous nous donnions des dîners d'un
vaisseau à l'autre. Nous nous amusions aussi à pêcher à la
ligne ou au harpon le poisson qui se présentait fort abondant.
Nous en prenions en assez grande quantité pour pouvoir en
donner à tout l'équipage, et de plusieurs espèces différentes,
entre autres du thon, qui est un poisson qui pèse de trente à
cinquante livres, et dont la chair ressemble à celle du veau : il
n'a pas grand goût, mais on en fait des soupes excellentes.
Nous prenions aussi des bonites, qui ne sont pas à beaucoup
près aussi grosses que les thons, mais qui ont plus de goût et
sont plus tendres, et quelquefois des dorades, qui ont une
longue queue marquée de plusieurs couleurs vives et appa-
rentes. C'est le poisson de mer le plus beau et le plus délicat;
mais il est un peu rare. Les requins se laissaient prendre à uos
lignes fort aisément.
Le G. nous eûmes le spectacle d'un combat de baleines et
d espadons. Ce sont les poissons de mer les plus monstrueux.
Les grosses baleines ont près décent pieds de long, sur cinquante
ou soixante de circonférence. Rien n'approche plus d'un
combat réel de vaisseaux que le leur, surtout la nuit par rapport
aux feux qui paraissent sur leur champ de bataille. (Test dans
leur queue que consiste leur plus mande force: c'est leur arme
principale; elles s'en donnent en se battant des coups secs que
l'on prend pour des coups de canon et qui font autant de bruit,
puisqu'on les entend à deux et trois lieues. J'ai vu depuis à
l'Ile-de-France battre la générale, faire sortir des vaisseaux et
l'alarme se répandre pendant la nuit pour un semblable combat
d'une troupe de baleines qui se livrait près de la côte.
L'Isabelle, qui s'était portée en avant de nous, nous vint
60 LA REV LE DE PARIS
annoncer un vaisseau à deux mâts inconnu qui avait le cap
droit sur nous; quoiqu'il ne nous parût pas dangereux, nous
fîmes branle-bas et allâmes à sa rencontre. Lorsqu'il fut plus
près de nous, M. Michel le jugeant ennemi fit mettre pavillon
anglais, assuré d'un coup de canon, pour le tromper et le faire
venir à nous avec plus de confiance : il ne l'eût sûrement pas
fait si c'avait été un fort vaisseau, parce qu il se mettait dans le
cas, s'il avait été pris, d'être pendu pour avoir trompé le pavil-
lon, ce qui est contre les lois de la guerre. Lorsqu'il fut par
notre travers, M. Michel le héla pour lui ordonner de mettre
son canot à la mer et d'apporter ses commissions et ses paquets.
Son second vint à notre bord en tremblant lorsqu'il nous eut
reconnus pour Français, et déclara dans son langage, qu'on cul
peine à entendre, qu'il était danois, qu'il venail de la côte
d'Afrique faire une traite de noirs et qu'il s'en retournait
droit à Copenhague. Notre capitaine là-dessus, sans se mettre
en devoir d'aller visiter son vaisseau et sans prendre d'autres
informations, le laissa partir fort mal à propos, car immédiate-
ment après on reconnut qu'il s'était coupé dans ses rapports,
qu'il parlait plus anglais c j 1 1 •• danois et un de nos matelots
assura même l'avoir connu en Angleterre, (l'est ainsi que
nous perdîmes nos parts d'une prise qui devait bien nous
appartenir.
Le 10 au matin, nous nous aperçûmes que la Fille unique el
l'Isabelle étaient restées pendant la nuit beaucoup en arrière de
nous. Nous mimes d'abord en panne pour les attendre; mais
voyant qu'au lieu d'augmenter de voiles pour nous joindre,
ils en avaienl au contraire diminué, nous crûmes qu'ils s'é-
taient peut-être arrêtés pour mettre leurs canots à la mer et se
secourir dans quelque besoin qui pouvait leur être survenu :
M. Michel cependant, l'après-midi, ennuyé de ce long retard et
ne sachant ce que cela voulait dire, leur lit signe d'avancer ;
mais au lieu d'obéir, ils changèrent de route. Jugeant dès lors
qu ils a\ aient envie de nous quitter pour faire route à part,
nous continuâmes la notre. Nous les perdîmes insensiblement
de vue : c'est ainsi que se fit notre séparation et nous nous
trouvâmes seuls encore une fois. Notre capitaine, lui seul à ce
que je crois, n'en était pas fâché, parce que n'ayant pas envie,
sans vouloir le faire paraître, de s'arrêter au Cap, afin d'arriver
AVEC M. DE SUFFREN (il
plus tôt à l'Ile-de-France pour y mieux vendre ses marchan-
dises, il était fort aise de n'avoir pas de témoins de la conduite
qu'il tiendrait pour éviter cette relâche.
La nuit suivante fut fort obscure; le lendemain, à la pointe
du jour, nous l'unies on ne peut pas plus (''tonnés de trou-
ver à côté de nous un gros vaisseau à trois mâts, mais si près
que, s'il avail été ennemi, nous aurions pu tout de suite sauter
à l'abordage. C'était un hollandais; nous lui souhaitâmes le
bonjour et le laissâmes passer. "Nous eûmes pendant quatre ou
cinq jours un vent favorable qui nous lit taire un peu de
chemin.
Le i5, au soleil couchant, les gabiers que M. Michel avait
fait monter sur les hunes pour veiller la terre annoncèrent
qu'on la découvrait au loin. < In ne pourrait exprimer avec quel
plaisir et quels transports cette nouvelle fut reçue. Tout
l'équipage sautant de joie faisait des acclamations et des cris
réitérés de : La terre! In l<-rr<''. 1 ive le Uni .' Il faut avoir été
quelques mois en mer el n'avoir vu autre chose que le ciel et
l'eau pour éprouver la sensation qu'occasionne la vue de la
terre. Nos soldats croyaient bonnement que c'était le cap de
Bonne-Espérance, mais ils en étaient encore bien éloignés.
C était la Trinité, une île île l'Amérique méridionale à
deux cents lieues de ce continent, vis-à-vis les côtes du Brésil.
.Nous mimes en panne la nuit, pour ne pas risquer d'aller
donner sur les rochers qui l'environnent. Cette île alors
n'était point habitée. Le lendemain iO, nous la rangeâmes de
fort près en la laissant à tribord. Nous nous trouvions pour
lors à sept ou huit cents lieues du Cap; notre capitaine qui,
dans plusieurs voyages qu'il avait déjà faits en ces parages-là,
avait été toujours favorisé des vents, se flattait d'y arriver sous
vingt ou vingt-quatre jours, parce qu'il n'avait jamais mis plus
de temps à faire le même trajet: mais il ne comptait pas sur
les longs calmes que nous essuyâmes quelques jours après,
et qui nous jetèrent dans la plus grande inquiétude pendant le
temps infini qu'ils durèrent. Le scorbut commençait à se
répandre sur le bâtiment. Nos volailles et nos moutons corn-
02 LA REVUE DE PARIS
mençaient à beaucoup diminuer; l'eau devenait tous les jours
de plus en plus rare : pour comble de malheur, notre capitaine,
ayant fait une recherche à la cale, avait découvert la perte de
plusieurs barriques d'eau qui avaient coidé. La ration de
L'équipage était déjà bien modique; encore parlait-on de la
retrancher; enfin nous nous voyions menacés d'une disette el
de grands maux, lorsqu'il nous survint un vent favorable qui
nous fit faire beaucoup de chemin pendant dix ou douze jours.
Nous espérions qu'il ne nous quitterait plus, et par là nous
nous flattions de voir le passé.
Mais les inaudits calmes sont revenus nous désoler et nous
plonger dans de cruelles inquiétudes : c'est alors que nous
avons éprouvé tous les maux dont nous n'avions encore eu que
l'idée. On fut obligé de retrancher d'un tiers la ration de
tout le monde. Notre table s'en ressentit; on nous mit au
salé, afin de pouvoir ménager pour le^ malades le peu de
vivres frais qui restait. Le scorbut nous avait fait jeter à la mer
trois ou quatre hommes et nous en avail mis sur les caches
plus de cent de notre équipage. La consternation et le décou-
ragement étaient devenus généraux. Les esprits des soldats
surtout, qui ne pensaient se faire aucune raison sur cet événe-
ment, s'étaient aigris au point qu'ils étaient tous portés à la
révolte. Ils avaient la hardiesse d'invectiver hautement les
officiers du vaisseau, el même de leur faire des menaces : on
n'entendait partout (pic plaintes el murmures. M. de la Chas-
sagne, commandant des troupes qui étaient à bord, homme
très sensé et de beaucoup d'esprit, faisait punir très rigoureu-
sement tous ceux qui paraissaient le plus échauffés, el les fai-
sait veiller de fort près par des officiers. Le premier qui aurait
paru avoir de mauvaises intentions était menacé d'être pendu.
et on l'eût exécuté sur-le-champ. C'est ainsi qu'en contenant
les mutins par l'appréhension d'un châtiment aussi sévère, on
vint à bout d'étoufi'er la sédition.
Cependant le dieu Eole nous ayant rendu ses faveurs, le
32 mai un bon vent survint fort à propos pour nous tirer de la
misère. M. Michel, d'après ce retard qui lui avait consommé
beaucoup de provisions et la quantité de malades qu'il voyait
à son bord, pressé d'ailleurs par les représentations et les ins-
tances que nous lui avons faites, se vit dans la nécessité d'aller
AVEC M. DE SUFFHEN (),!
relâcher au Cap. S'y étant donc décidé, il y fit route en droi-
ture : notre vaisseau s'étant un peu allégé, nous voyions avec
plaisir qu'il marchait mieux. ..ous filions jusqu'à dix nœuds,
ce qui nous étonnait d'autant plus que nous n'en avions pas
encore jusqu'alors filé plus de sept. Les frégates et les moutons
du Cap, que nous voj s en grande quantité, nous annon-
çaient l'approche de terre. La frégate est noire; elle est delà
grosseur d'une oie cl a de très grandes ailes: elle passe quel-
quefois plusieurs jours de suite en mer sans aller se reposer à
terre. Quand elle est lasse de voler, elle se pose sur l'eau et
étend l'une de ses ailes qui lui sert île voile pour la conduire;
ses pattes lui tiennent lieu de gouvernail pour se diriger où
elle veut aller. Le mouton du Cap est un des plus gros
oiseaux que l'on connaisse ; il est plus communément blanc et
deux fois plus gros qu'une dinde. Il porte douze à quinze
pieds d'une extrémité à l'autre de ses ailes. Il est très fort du
bec et en peut d'un seul coup fendre la jambe d'un homme
Son duvel est on ne peut plus beau. Cet oiseau se laisse
prendre <à la ligne aussi facilement que le poisson. Nous le fai-
sions manger aux soldais, car. étant trop dur. il n'aurait pas
trouvé d'amateurs à noire table. Dans ces parages, nous pre-
nions aussi beaucoup de poissons, que la disette alors nous
rendait très précieux.
Le aô au soir, nous aperçûmes un gros vaisseau à trois
mâts: il ne nous inquiéta pas beaucoup, parce que, le joui-
devant bientôt disparaître, nous espérions l'éviter : notre capi-
taine en conséquence fit éteindre les feux et diminuer de
voiles pendant la nuit. Le lendemain matin, nous avons été'
surpris de le retrouver, mais il ne nous paraissait pas trop bien
marcher, et d'ailleurs il était fort éloigné sous le vent à nous.
Ce pouvait ne pas être un ennemi: niais dans l'incertitude, il
eût été imprudent de chercher à le reconnaître, d'autant plus
qu'il avait l'air d'un fort vaisseau de guerre et que nous n'en
soupçonnions pas de français, seul, dans ces parages. Aussi
nous avons serré le vent le plus que nous avons pu toute la
journée pour qu'il ne nous joignit pas, et la nuit est survenue
qui nous en a débarrassés pour le moment. i\ous ne nous
attendions plus à le revoir, lorsque le 28 au matin nous l'avons
encore aperçu, mais beaucoup plus près, et gagnant un peu
€'■
I LA REVUE DE PARIS
sur nous malgré son assez lente marche. \ oyanl donc qu'il
n'était plus possible de lui échapper, nous avons sur-le-champ
pris notre parti gaiement : on a fait branle-bas partout et i-
nous sommes préparés sérieusement au combat. Je n'ai jamais
vu les soldats si contents (|uc ce jour-là; ils étaient enchantés
de se battre: ils en voyaient approcher le moment avec on ne
peut pas plus de plaisir. Quant à M. Michel, il n'était pas fort
tranquille, mais il voulait payer de mine et faire bonne conte-
nance. Le vaisseau n'était plus guère qu'à deux portées de
canon de nous, lorsque nous lui avons assuré notre pavillon
auquel il a répondu par des signaux que nous n'axons pas
connus. Dès lors, sans avoir l'air de le fuir, nous avons con-
tinué notre route; il en a fait autant de son côté : je ne sais pas
ce qu il a craint, mais il n'a pas osé venir sur nous et, après
avoir ainsi marché à hauteur l'un de l'autre le reste de la
journée, nous nous sommes séparés sans avoir jamais su
ce qu'il pouvait être.
F.-X. DE BANC EN El.
I suivre.)
LETTRES
DE DANEMARK ET D'ALLEMAGNE
\ i
Berlin, lundi soir
Mon bien cher ami,
.1 ai été fort heureux de recevoir de tes nouvelles en arri-
vant ici, où j'ai trouvé tes deux lettres : mon séjour à
Copenhague s'étanl prolongé pins que je ne croyais, je suis
resté quelques jours sans nouvelles de ma famille et de
toi, j'étais donc un peu inquiet, et c'est avec une grande joie
que j'ai décacheté et lu nia correspondance, une heure après
avoir débarqué à Berlin. Enfin, tout va bien, chez ceux que
j'aime, et tu es parmi ceux-là, à la bonne place. Je puis donc
continuer ma route sans préoccupation.
Copenhague et mes amis danois m'ont retenu, ainsi que
Paul, quelques jours encore. Nous avons été accablés de bons
procédés et de témoignages de sympathie : aucun peuple
n'entend et n'exerce mieux l'hospitalité. Aussi nous nous
sentions là comme chez nous, et le Kongens Nytow et la
Norgesgade m'étaient aussi familiers que la rue Oudinot. —
t ne de nos dernières journées a été remplie par une excursion
à Helsingœr. que Shakespeare a baptisé, en altérant le nom,
Elseneur, et que la géographie appelle aujourd'hui comme
Shakespeare.
i. Voir la Revue du i5 août.
i er Septembre 1911. 5
66
LA REVUE DE PARIS
D'instinct, sans avoir vu le lieu, sans y être jamais allé,
sur un renseignement vague pris dans une vieille légende,
l'immense poète anglais, par un phénomène de double vue, a
choisi admirablement le décor de son Hamlet. \ a-t-il jamais
eu là un château et une plate-forme!' Hamlet lui-même a-t-il
existé? Tout cela est douteux et, en tout cas. se perd dans la
nuit du temps. Mais ce qui a toujours été à Elseneur, c'est
le paysage que nous y avons vu, par un matin de tempête el
de pluie. C'est cette mer furieuse, cette côte pleine d'échos
qu'assourdit le fracas des lames, ces arbres tordus et travaillés
par le vent du large, el cet horizon de ciel brumeux où court
la chasse îles grands nuages noirs.
11 paraît que, par le beau temps et dans le rapide été du
Danemark . Elseneur est tout simplement une jolie ville au boni
d'une mer bleue. Les rois danois y ont jadis l'ait construire
le château de Kronborg, aujourd'hui transformé en caserne,
mais qui a dû être une belle et royale résidence. Il faut même
qu'Elseneur ne soit pas ordinairement si farouche, puisqu'il y
a là un élégant bain de mer, avec casino et tout ce qui s'ensuit ;
mais je n'en veux rien savoir. Je garde mon impression, et je
le verrai toujours, effrayant et fantastique, tel qu il m'est
apparu du haut de la tour de Kxonborg, où je l'ai contemplé
longtemps, à mes pieds, le visage fouetté par une petite pluie
fine et glaciale, et forcé de me raidir pour ne |ias être renversé
par le vent. Je suis même persuadé' que, si j'étais revenu,
par une nuit de brouillard, sur celle même tour, mon imagi-
nation aurait é\ncpié, vaguement éclairé par une lune voilée,
le fantôme bardé de fer, avec ses deux yeux rouges, brillant
de la fièvre des âmes en peine, sous la visière du heaume cou-
ronné d'or.
Par exemple, j'ai eu tort de céder à une curiosité de
touriste, en allant, après celle émotion que m'avait donnée la
perspective d Elseneur, à Marien-List, où l'on montre aux
voyageurs un prétendu tombeau d'Hamlet. Chose mons-
trueuse, ce mausolée, — un ridicule tas de cailloux, accumulé
là d'hier par un Alphand sans goût et sans dispositions pour la
mise en scène. - - est dans le jardin d'un hôtel, et on paye
un franc pour le voir. Le prince de Danemark dormirait dans
sa tombe aux bruits des pollvas d'un casino et des assiettes
LETTRES DE DANEMARK ET D ALLEMAGNE (iy
d'une table d'hôte? Heureusement, il n'y a pas de cercueil sous
ces pierres, uniquement posées là pour être vendues aux
jobards anglais; cl personne ne sait la place où sont retournés
à la terre les restes du pâle amant d < Iphélia.
Mais, à la lin. il fallait quitter Copenhague. D'ailleurs la
mauvaise saison arrivait déjà dans ce climat humide. JNous
avions renoncé, à cause de cela, à notre pointe sur Stockholm,
et, samedi matin, voulant pourtant toucher le sol suédois, nous
étions n onze heures sur le quai, nous serrions une dernière
fois la main du charmanl el excellent M. Meldal. qui était
venu nous dire adieu, et nous montions sur l'Horatio, un des
vapeurs qui font le service entre Copenhague et Malmœ, le
port suédois le plus rapproché.
La traversée ne dure qu'une heure et demie : aussi, malgré
un léger roulis, n'ai-je pas été malade, et ai- je pu admirer, une
fois encore, cet admirable Sund, couvert de navires, et 1 impo-
sante entrée du port de ( Copenhague, avec des forts avancés
dans la mer. dont les canons oui jadis lait reculer Nelson.
Les voyages ont de ces bons hasards qui vous font ren-
contrer des hommes nouveaux, et intéressants parfois. i\ous
avons fait connaissance, pour une heure, à bord de l'Horatio,
avec un Norvégien, habitant Copenhague, qui, en quinze ans
qu'il a [tassés en ('.bine, à Hong-Kong, a fait une immense
fortune. Il m'a vivement intéressé, moins encore par les
détails très curieux qu'il nous a donnés sur l'Extrême Orient.
que par sa propre personne.
\ ètu avec le confortable opulent des Anglais, grand et fort.
tout jeune sous des cheveux gris, de l'acier dans le regard, la
voix calme et légèrement ironique, cet homme m'a offert le
type de l'aventurier moderne. 11 est de cette race d'audacieux
qui, au moyen âge, auraient pris la croix à la tête de quelque
bande de condottieri et auraient fondé un empire en Palestine
ou sur la route. Aujourd'hui, il s est contenté d'aller aux
Indes et d'en revenir archi-millionnaire. Il parle sept langues,
a fait le tour du monde, a observé et jugé les races et les civili-
sations, et les compare, sans préjugés, sans enthousiasme, avec
un bon sens sceptique qui n'appartient qu'à ces gens-là, ne
mettant pas l'Européen au-dessus du Chinois, et disant pour-
quoi, rabattant l'orgueil des soi-disant hommes civilisés qu'il
68
LA REVUE DE PARIS
a vus aux prises avec le vieux monde asiatique: enfin, un
homme très fort, plein cl idées, de souvenirs, et comme d est
regrettable, de n'en voir guère que parmi les gens d'affaires.
Hélas! tous les chemins autres que celui qui mène aux dollars.
tous les autres, et surtout celui de la politique, seront-ils donc
toujours encombrés par les médiocres et les blagueurs? Mais
ces réflexions nous entraîneraient trop loin, et je reviens à
mon voyage.
jNous n'avons passé qu'une après-midi en Suède, mais nous
l'avons assez bien remplie, puisque nous avons vu deux villes.
Malmœ, sauf son hôtel de ville, — un très éléganl édifice de
pierres et de briques (w n" siècle), - — étant une petite ville
maritime assez insignifiante, nous sommes allés, par le chemin
de fer, à quelques lieues de là. à Lund, ville d'université,
propre, silencieuse et déserte, où l'on restaure, intelligemment,
une fort belle cathédrale romane. Nous avons voulu acheter
quelques menus objets, mais notre ignorance de la langue
nous a fort embarrassés. Pourtant je ne m'en plains pas, car
elle m'a permis de voir, dans le bref séjour que j'ai fait en
Suède, que là. comme en D.anemark, la qualité de Français
attire aussitôt la sympathie. Décidément, ces peuples du Nord
sont des gens bien hospitaliers et bien aimables, el j'emporte
d'eux le meilleur souvenir.
Après avoir dîné à Malmœ, OÙ nous étions revenus vers
cinq heures, je suis allé me coucher à bord de ['Oscar, qui
devait appareiller à deux heures de la nuit pour l'Allemagne.
J'espérais passer en dormant les huit heures de traversée, et
me réveiller, dispos et gaillard, en vue de Slralsund. Chimère!
je ne suis décidément pas né marin. Vers cinq heures du
matin, les mouvements de la Baltique mont tiré de mon
sommeil, et il a fallu exécuter quelques hoquets. Mais ce
n'était rien, en comparaison de ce que j'ai souffert sur le Pré-
sident, et j'ai eu l'amère consolation de me dire que je n'étais
pas seul dans ce triste état et d'écouter, dans les ténèbres de
l'entrepont, les gémissements des autres passagers. Au point
du jour, j'ai pris le dessus et me suis promené sur la dunette,
où sont venus me joindre et se rafraîchir à l'air du matin
quelques visages plombés et fatigués, entre autres une jolie
Suédoise, que ses souffrances de la nuit rendaient encore plus
LETTRES DE DANEMARK ET DALLEMACNE 1)1)
intéressante. Malheureusement, elleétail accompagnée de deux
beaux enfants, de plusieurs caméristes, et d'un gigantesque
époux, fumant un énorme cigare.
L'Oscar, après «voir longé la côte de Prusse, une horrible
ente pelée, nue, désolante à voir, est entré, vers dix heures,
dans le porf de Stralsund, qui. vu de la mer, avec ses maisons
de briques, ses clochers de cuivre vert et ses mais de navires,
se présente d'une manière assez pittoresque. Nous avons aperçu
sur le quai les guérites rayées de bandes blanches et noires
avec leurs factionnaires casqués; des douaniers verts, avec la
casquette à bande rouge, sont arrivés sur le pont : nous ren-
trions en Allemagne.
Tout le pays, de Stralsund à Berlin. — Pomérânie et Brande-
bourg. - est horriblement laid. Des landes arides, des marais,
tic malheureux bois de petits sapins, droits et raides comme
des soldats prussiens à la parade, voilà tout. Hélas! on com-
prend trop bien, en voyant ces déserts sans poésie et sans
grandeur, l'appétit avec lequel la Prusse a mordu dans notre
frontière. Plus on approche de Berlin, plus la vue est attristée :
c'est sec, poudreux, et ce doit être, par conséquent, très
pauvre. La \ille. devinée par ses faubourgs et ses tuyaux
d'usine, ne s'aperçoit pas de loin, le pays étant très plat et
Berlin ne possédant pas de très bauts monuments. Aussi,
après mètre penché à la portière du wagon, sans rien voir que
de sales ruelles et des murs gris, ai-je été très surpris quand
nous sommes tout à coup entrés en gare.
Mais mes impressions sur la capitale allemande sont trop
nombreuses et trop diverses pour que je te les dise aujourd'hui :
je veux un peu y penser auparavant, et j'écris, comme un
vague Ponson du Terrail : La suite nu prochain numéro.
Nous sommes arrivés ici samedi soir; mercredi matin,
nous irons à Dresde: là, je compte me reposer, c'est-à-dire
me remettre à mon poème : car j'ai été un peu trop distrait,
ces derniers temps, pour y travailler. Je modifie mon adresse
à Dresde, car nous descendrons d'abord cbez une autre parente
de Haag ; il faudra donc écrire : Chez madame Philippine Gonne,
Struve-Strasse, à Dresde (Saxe). Nous ne retournerons qu'un
peu après à Wacliwitz, chez les Baudissin.
Le bon souvenir qu'ont gardé de moi les Normands de Canisy,
70 LA REVUE DE PARIS
de Caen. de Marigny et autres lieux, me touche vivement.
Certes je compte aller les revoir, l'an prochain, avec toi, mon
cher ami, et nous rirons encore ensemble. Mais c'est assez
bavardé pour aujourd'hui : je t'écrirai bientô» une longue lettre
sur Berlin.
Au revoir, je t'embrasse et fais mes amitiés à tous les tiens.
Rappelle-moi au souvenir des poètes, de France eu particu-
lier. Choses cordiales à Belliol, à Douez, à Hippolyte, etc.
Ton ami.
FRANÇOIS corrÉE
Ton vers sur Mérat contient un hiatus. Dis-moi aussi ce que
c'est que ce poète branché :
Las des lilles de plâtre el des villes ,1e marbre,
Pour se pendre, Mérat a i il trouvé son arbre?
Je suis persuadé que non ' !
VI
Drestlr. io septembre 187:!.
Mon bien cher ami.
Me voici à Dresde, où je \ais enfin pouvoir me reposer :
j'en ai grand besoin, à dire Mai. el un rhume que j'ai gagné
à Berlin est encore venu s'ajouter à la fatigue du voyage.
Mais nous sommes installés, depuis mercredi soir, dans 1 excel-
lente famille de Paul : le calme et le repos me remettront
vite, et dissiperont le léger nuage de tristesse qui passe aujour-
d'hui sur ma pensée.
Je me proposais de te parler longuement de Berlin; mais,
en recueillant mes souvenirs, je m'aperçois que c'est peut-
être la ville qui m'a fait le moins d'impression. Un vague
malaise m'y dominait. On a beau ne pas être plus chauvin
qu'il ne faut et se dire que, parce qu'un homme parle allemand
et fume son cigare sur les Linden, ce n'est pas une raison pour
,. On .ai. comment, bien des années après, Albert Mérat, héla,! a pour-
tant accompli son destin.
Le haïr; que le peuple et l'individu sont deux; que les Fran-
çais ont fait jadis en Prusse ce que les Prussiens ont fait en
France, il y a deux ans, il n'en est pas moins terrible dépenser
que cette foule d'hommes qui circule dans cette grande ville,
allant à ses affairés ou à se- plaisirs, était naguère une innom-
brable armée qui entrait en France, avec des canons et de la
luiine. Cet effroyable sentiment, que viennent à chaque pas
augmenter ici les souvenirs de nos défaites, éternisés par
l'orgueil allemand en images de toutes sortes, vous rend par-
tial et malveillant, malgré vous. On se sent disposé à trouver
tout laid et tout mal, non seulement les individus, qui pourtant
n'ont fait après tout que leur devoir en marchant sous leur
drapeau, mais même les monuments, les rues, les choses les
plus innocentes.
J'ai repoussé de mon mieux cette tendance à l'injustice, et,
si Berlin m'a déplu, je crois «pie c'est parce que cette ville
n'est vraiment pas sympathique. Du reste, le caractère général
de l'Allemagne, est le manque de bon goût et de charme. On
sent un grand ordre, une entente de la vie pratique, un certain
confortable, mais rien qui vous attire et vous fivc qui vous
fasse dire enfin : « .le voudrais vivre là ». A oilà Berlin, par
exemple. C'est assurément une grande capitale, avec son luxe,
ses plaisirs, ses ressources. Certains quartiers, surtout ceux
qui datent de Frédéric le < rrand, ont même un caractère monu-
mental et sont peuplés de palais et de statues dans le style
rococo, que j'aime beaucoup. Eh bien, tout cela n'est pas
imposant ni grandiose, et l'ait songer à de l'imitation, à de la
pacotille. Sauf la statue équestre de Frédéric II sur les Linden
(elle est moderne et d'un sculpteur allemand nommé Rauch),
et la grande porte du Palais du Roi, dans le style italien du
xv m' siècle, avec des victoires sculptées qui volent autour de
deux grosses colonnes en soufflant dans des trompettes dorées,
tous les autres monuments sont insignifiants. Us sont tous en
briques couvertes de plâtre, pour simuler la pierre, mais le
temps et les intempéries des saisons les ont effrités : la brique
reparait par larges plaques rouges et les murailles semblent
avoir la lèpre. La célèbre promenade / nier den Linden, le bou-
levard des Italiens de Berlin, est mal entretenue; de vieux
tilleuls s'y meurent, poudreux et malades; le Thiergarten, une
LA REVUE DE PARIS
espèce de Bois de Boulogne, est aussi d'une verdure sèche et
noire.
A travers les larges rues, bordées parles façades des maisons
allemandes, où les fenêtres se touchent presque, fourmille la
foule affairée des grandes villes. — Les Bcrlit-ois n'ont nulle-
ment le type que nous prêtons aux Allemands : ils sont bruns
et assez vifs; les femmes, brunes aussi, pour la plupart, ont
souvent d'assez gentils visages chiffonnés. - - Mais toute celle
activité n'est pas gaie; ces visages n'ont rien d'aimable. Les
todcltes sont communes; et puis, partout et toujours, les
différents types de l'officier prussien, tous également désa-
gréables, avec la casquette plate, au large galon jaune, blanc
ou rouge, qui, sans le sabre, ferait prendre tous ces messieurs
pour des domestiques d'hôtel. J'en ai vu de toutes les espèces :
le grand et imberbe cadet de cavalerie, la casquette en arrière,
le nez au vent, l'œil insolent et provocateur; le lourd major,
barbu, ventru et plein de morgue, sans doute baron ou comte
dans sa province; et surtout l'officier mathématique, long,
voûté et étroitement boutonné dans son uniforme vert, avec
un air de bureaucrate et des lunettes. Et comme on voit bien
qu'ils sont les lions du moment, quand ils passent, raides et
gourmés, devant ces vitrines où la gravure et la photographie
reproduisent de cent façons leurs dernières victoires! Car, sans
parler de la très laide colonne triomphale, surmontée d'une
victoire en crinoline, qu'ils viennent d'inaugurer au delà de la
porte de Brandebourg, les Prussiens affichent tant qu'ils
peuvent leurs exploits et leurs héros. Que de gravures de
batailles! Que de portraits militaires! Ici, c'est la vieille petite
figure de Moltke, « plus ridé que la vaste mer », comme dit
Banville; là s'arrondissent les moustaches et se relèvent les
yeux à la tartarc du grand chancelier Bismarck; ailleurs, c'est
la longue barbe du Prince Royal, et partout enfin, les domi-
nant tous, portrait dans un cadre couronné d'or ou buste sur
un socle de velours, la tète casquée du vieil empereur, avec ses
yeux éteints et son gros sourire dans ses favoris!
JNous nous sommes justement trouvés à Berlin au moment
des grandes manœuvres d'automne, et nous avons vu revenir
par les rues d'assez importants détachements, surtout d'artil-
lerie et de cuirassiers blancs. Par la pluie et la boue qu il faisait
LETTRES DE DANEMARK ET D ALLEMAGNE 7.1
ce jour-là, je ne puis pas dire que ces troupes avaient l'aspect
terrible que je m'attendais à leur trouver. Mais, d'après tous
les renseignements que j'ai recueillis dans mes conversations,
je crois 1 armée allemande plus formidable que jamais. In
seul détail, qui prouve la prévoyance de ceux qui la com-
mandent : dès à présent, dans L'éventualité d'une guerre avec
la liussie, les officiels apprennent la langue russe. — qui est.
dit-on. le plus difficile des dialectes de l'Europe.
Nous avons passé la majeure partie d'une journée de
dimanche au Jardin zoologique, où s'était rendue la foule ber-
linoise. Ces établissements, du moins ceux que j'ai déjà vus
à Hambourg et à Berlin, ne ressemblent pas à notre classique
Jardin des Plantes. Ils sont le résultat d'entreprises privées.
qui se rémunèrent par le prix d'entrée et y établissent des
concerts et des « restaurations ». L'intérêt scientifique y est
sacrifié à la curiosité des badauds, l'as d'autres collections que
celles d'animaux vivants; mais elles sont d'ailleurs bien plus
complètes et bien mieux installées, comme confortable et
comme élégance, que dans notre vieux Muséum. Tout Berlin
passe là son dimanche, quand il fait beau: il parait que la
musique et la bière leur semblent bien meilleures devant un
lion ou une girafe.
Une autre journée a été consacrée au Musée, qui est célèbre,
même en Allemagne, — où se trouvent pourtant celui de Munich
et le fameux musée de Dresde, que je verrai ces jours-ci. —
Il mérite sa réputation. Le Titien qui représente la fdle de ce
grand peintre, Lavinia. élevant sur ses deux mains une corbeille
de fruits, est un pur et admirable chef-d'œuvre. La jeune fille,
blonde, grasse et un peu forte, passe dans sa robe de brocart
d'or: le dos est vu de trois quarts, et la tête, qui se retourne
avec une grâce exquise, apparaît, presque de face, entre les
deux bras soulevés, soutenant sur des mains de déesse la cor-
beille chargée de fruits magnifiques. Le fond est fait de ces
vagues architectures grises et de cet azur sombre, traversé de
nuages, tout spécial aux mailres italiens. Ce tableau vénérable,
dont le temps a un peu éteint, en la rendant peut-être encore
plus harmonieuse, la prestigieuse couleur, m'a causé une de
mes profondes voluptés artistiques ; et tous les objets qui ont
passé devant mes veux pendant mon voyage seront depuis
~'\ LA REVUE DE PARIS
longtemps effacés de ma pensée que je me rappellerai toujours
le geste hardi et triomphal de Lavinia, son voluptueux sourire
et ce rayon de soleil vivant que le grand Vénitien a fixé sur les
ondes frisées et rehelles de ses cheveux d'or ! — Là galerie de
Berlin possède d'ailleurs bien d'autres chefs-d'œuvre, et sur-
tout deux très fameuses petites compositions de notre immortel
Watteau : la Comédie française et la Comédie italienne, qui
sont deux merveilles d'esprit, de grâce et de légère mélancolie.
Une très considérable et très complète collection des primitifs
allemands m'a aussi \i\ement frappé par le génie fort et naïf
de ces conceptions: et le musée des antiquités égyptiennes,
plus nombreux et bien plus décorativcmeut disposé que relui
du Louvre, est également très recommandablc. Les alle-
mands sont très fiers des gigantesques peintures murales de
Kaulbach qui décorent l'escalier de leur Muséum, .le 1rs ai
trouvées, pour mon compte, froides, pédantesques et quel-
conques. C'esl à peine du Delarochc, plus confus et plus pré-
tentieux.
J'ai entendu les Noces de Figaro à l'Opéra. La salle est fort
belle, et tout le fond en est occupé, depuis le parquet jusqu'au
cintre, par la loge du Roi, ce qui est d'un effet liés magnifique.
Par contre, l'interprétation de l'œuvre de Mozart était
pitoyable : toutes les mauvaises habitudes italiennes, Figaro
en moustacles, Almaviva avec toute sa barbe, les chan-
teuses s'interrompant pour saluer et remercier dis applau-
dissements, el des voix très médiocres, et une mise en
scène des plus vulgaires. Ulons, la capitale de la il n'est pas
encore ici !
Nous avons même voulu voir les Prussiens dans leurs amu-
sements plus bas, et nous avons visité un certain Ball-Haus,
qui correspond à peu près à Mabille ou à notre Casino. Sauf
un maître des cérémonies en habit noir, chapeau mécanique
sous le bras, ganté et cravaté de neige, et qui nous a beaucoup
amusé par son air officiel et son sourire de sous-préfet un jour
de comices, le Ball-Haus offre une débauche encore plus
lugubre que celle des établissements de Paris, ce qui n'est pas
peu dire. Ces demoiselles sont laides et mal mises; à peine
quatre ou cinq couples de danseurs s'efforcent-ils de justifier
l'enseigne de la maison; puis, détail singulier et qui jette un
LETTRES DE DANEMARK ET D ALLEMAGNE ~ • >
jour tout nouveau sur l'innocence îles mœurs germaniques,
des cabinets particuliers existent dans le bal même, à une
galerie supérieure, et, de temps à autre, un couple gravit cyni-
quement l'escalier qui y mène, pour en descendre une demi-
heure après, sans aucune rougeur. — L'impartialité me forée
d'ajouter qu'il n'y axait pas grand monde à ce liai.
Voilà, mon cher, au courant de la plume, mon impression
sur Berlin. ,l\ ai été triste tout le temps : celte ville sent trop
la victoire, et nous savons trop laquelle!
Comme je te l'ai dit, je suis arrivé un peu souffrant à Dresde ;
un gros rhume me retient encoreà la chambre, et je n'ai encore
rien vu de la ville. Madame Gonne, L'excellente tante de Paul, a
pour moi des soins maternels; pour rendre moins longues et
ennuyeuses mes heures de captivité, elle me donne des leçons
d'allemand et j'espère bientôt pouvoir échanger quelques mois
avec -on mari, le Professeur Gonne, un des peintres de genre
historique les plus distingués de l'Allemagne. Il ne sait pas un
mot de français el nous ne nous sommes encore parlé que par
pantomime.
Maintenant, mon cher Lemerre, tu sciais bien aimable de
m'envoyer 100 thalers t.'!;.") francs) : car je suis tout à fait à
sec. Fais-les moi parvenir par le moyen d'un banquier, s'il est
possible, pour éviter le- liai- de poste et de change.
Mes souvenirs au Parnasse; mes meilleures amitiés à ta
femme, et à tous les tien-.
Je t'embrasse cordialement.
E R A N Ç O I S C O P P É E
Chez M. le Professeur Gonne, 2J\ Struve-Strasse, à Dresde
I Saxe).
Mil
VVachwitz, i3 octobre 187.'!.
Mon bien cher ami,
Comme je vais décidément bien et que, dans ce moment,
j'essaye par quelques promenades les forces dont je vais tant
avoir besoin pour le voyage du retour, j'ai recommencé à
~G LA REVUE DE PARIS
glaner quelques impressions et lu vas reprendre ton rôle de
confident. Suppose donc que nous sommes tous deux dans un
péristyle de carton, drapés de rideaux de lit, devant un
orchestre à moitié vide; que je suis un jeune prince voyageur,
Thésée ou Télémaquc, que tu es un vague Théramène...
El prête à mes discours une oreille attentive!...
Et d'abord, la galerie de Dresde. Tout simplement merveil-
leuse. Hélas! je l'ai vue en convalescent, en visiteur qui craint de
se fatiguer, c'est-à-dire très vite et très mal. .le n'ai pu donner
qu'un regard au Denier de César du Titien, au Saint Jérôme
de Gérard Dow, à la Madeleine du Corrège, aux Trois Femmes
de l'aima Vecchio, au Cimetière de Ruysdaël, aux Deux Fils de
Rubens, aux Enfants de Charles I" de Van Dyck, à tant d'autres
toiles merveilleuses. Je me suis même arraché trop vile à
l'admirable 1 ierge d'Holbein, où tout ce que la maternité n
de bon, de tendre, de doux et de saint est exprimé avec une
naïveté profonde et sublime 1 . Mais du moins je suis resté
longtemps, écrase par l'admiration, devant la Madone de
Raphaël. Ah ! mon ami. voilà une impression dont il fautjouir,
mais qu'on doit bien se garder d'analyser. Tout ce qu'on en
dirait serait froid, incolore, nul et non avenu. Je n'avais vu
que le Raphaël du Louvre, c'est-à-dire que je ne le connaissais
pas : la Vierge de Dresde m'a révélé le vrai Raphaël, celui que
je soupçonnais seulement d'après les reproductions de ses
œuvres d'Italie. C'est tout bonnement le premier peintre du
monde' 2 . Jamais on n'a rien fait de plus beau en peinture, ni
en quelque art que ce soit. Je voudrais tenir là cette brute de
Courbet, pour lui dire qu'il n'est qu'un goitreux. En un mot.
ce que la divinité et la beauté peuvent faire naître de plus idéal
dans la pensée humaine, je l'ai vu, de mes yeux vu, réalisé sur
cette toile splendide, dans cette œuvre totale, absolue, éter-
nelle !
Mais si jamais un trésor n'a pas eu de chance, et est tombé
dans les mains de gens qui n'en apprécient pas la valeur, c'est
i. On conteste aujourd'hui l'authenticité de cette œuvre, qui n'en est
pas moins de premier ordre.
■2. François Coppée ne connaissait pas encore les Rembrandt de Hollande,
pour lesquels, plus tard, il ne devait point cacher ses préférences.
LETTRES DE D A N E M A II Iv ET D ALLEMAGNE "
bien cet infortuné tableau. Non pas clans le sens delà fable de
La Fontaine, le Coq et la Perle; au contraire! On formerait
une bibliothèque considérable avec les volumes que les Alle-
mands ont écrits sur la Madone. Des critiques d'art, des esthé-
ticiens, — le mot existe ici, -- toutes les variétés de pédants
((ui pullulent en Allemagne, ont vécu cl vivent encore, ont
acquis et acquièrent tous les jours une réputation et un titre
de Doctor <«u de Professor, en bavardant et en écrivaillant seu-
le chef-d'œuvre. Mais ils l'ont tellement examiné, analysé,
disséqué; le public allemand, très épris des ennuyeux, est tel-
lement aburi par leurs ouvrages, que personne, ni le public,
ni la critique, ne comprend |>lus rien au tableau, et ne sait plus
l'admirer simplement, naïvement, comme on doit admirer la
vraie Beauté.
Ceci m'amène à te parler du ver rongeur qui détruira l'Alle-
magne et qui, aujourd'hui déjà, l'épuisé et l'affaiblit dans
toutes ses manifestations intellectuelles, dans sa littérature,
dans son ait. C'est -un respect idiot pour les titres universi-
taires, sa manie exagérée d'examens et de concours, son ridi-
cule besoin de hiérarchiser tout, même les gens de lettres et les
artistes : en un mot, sou mandarinisme inflexible et pédant. En
France, pour mériter le nom d'écrivain ou de peintre, il faut
faire un livre et qu'il soit bon, un tableau et qu'il soit beau.
Vous avez beau être sorti premier de l'Ecole Normale, avoir
un titre de docteur es lettres, écrire dans la Revue des Deux
Momies, — rien n'y fait : si vous n'avez pas, par-dessus le marché,
quelque chose d'original dans l'esprit, vous restez toute votre
vie dans une profonde obscurité, et le premier venu, venant on
ne sait d'où, avec un bon roman, avec de beaux vers, prend du
premier coup la place qu'il mérite. C'est bien, c'est juste, e est
de la vraie liberté. L'Allemagne, au contraire, est une vaste
Revue des Deux Mondes, une immense Ecole Normale, une
pépinière de lauréats du prix de Rome et du grand concours.
Tout est pour eux, titres, places, honneurs et argent. Lien ne
réussirait en dehors de cela; rien ne se tente même. De là, le
triomphe de la médiocrité sur toute la ligne.
Une fois son diplôme et sa sinécure conquis à coups de
dictionnaire, le Doelor ou le Professai-, qui. pour me servir
du farouebe argot parisien, « n'a rien clans le ventre » se
78
LA REVUE DE PARIS
jette naturellement dans la critique et dans l'érudition, refuge
des impuissants. Aussi l'Allemagne est-elle inondée de ce
genre de livres, et tu n'imaginerais pas le degré où va cette
rage. J'ai vu le commencement d'un ouvrage sur « la musique
avant Bach » : cinq énormes volumes ont déjà paru, et l'au-
teur n'en est encore qu'au v" siècle; — or le contre-point, ori-
gine de la science musicale, a été établi au xv c siècle seulement,
par Monfe\crde. — Autre exemple : le romancier Freitag, piqué
de la même mouche, publie un ouvrage dont l'action com-
mence chez les Germains de làge de la pierre taillée, — « pas-
sons au déluge !» — et qui doit se continuer jusqu'à nos jours.
Bref, c'est du délire, et le plus drôle, c'est que le bon public
fait semblant d'admirer ces lourdes et indigestes niaiseries,
faute, du reste, d'un plus sérieux objet d'admiration. < !ar
l'Allemagne, qui fourmille de faines et de Beulés, n'a pas
même un vaudevilliste comme Labiche.
Je ne me crois pas un obscurantiste, mais cel état de l'Alle-
magne m'a donné à réfléchir sur un des rêves 1rs plus chè-
rement caressés par la démocratie qui, elle aussi, est ivre
d'instruction obligatoire et d'examens à jet continu. Le sys-
tème est peut-être bon pour avoir des électeurs éclairés, des
fonctionnaires et des officiers suffisants, — et pourtant je note,
en passant, que leur homme de génie, MoltUe, est un aventu-
rier, un soldat de fortune, — mais il me parait funeste pour
la littérature et pour les arts. On peut voter l'instruction, non
le talent obligatoire. Les écoles et les examens ne promeut
rien. Un homme vaut beaucoup moins par les connaissances
qu'il acquiert que par les pensées qu'il enfante. Instruisons-
nous, j'y consens; mais méfions-nous de l'esprit universitaire,
- qui ne se développe que trop en France, — et que Dieu
nous préserve des pédants !
Ces cuistres d'Allemagne sont physiquement très drôles.
On les reconnaît aisément, promenant parfont, avec un air
d'importance, leurs vêtements noirs, leurs cravates blanches,
leurs fronts bombés et luisants, leurs cheveux plats et leurs
lunettes. La France se meurt de trop d'avocats; l'Allemagne
périra par les critiques. On en a mis partout. Le directeur de
théâtre lui-même est un Doctor : je préfère encore le système
ordinaire français, où cette place est prise par un banquerou-
I. ETTltES DE DANEMARK ET D ALLEMAGNE ~(|
lier. La conclusion de toul ceci, c'est que la patrie de Holbein
et d'Albert Durer n'a pas un peintre ; celle de ( îœthe et de
Henri Heine, pas un poète: celle de Beethoven, de Mozart et
de Gluck, le seul Wagner. — qui m'a l'air, lui aussi, d un
grand talent tué par l'esprit de pédantisme et par le parti pris.
Mon sujet m'a tellement entraîné que je suis forcé d'écour-
ter quelques autres notes... D'abord, je voulais rendre celle
justice à la nation allemande : elle contient un parti nombreux
qui a désapprouvé la capture de I Alsace et de la Lorraine.
Presque tout le monde est prussien, comprenant (pie sous le
sceptre du vieux (iuilluume est assurée l'union de l'Allemagne,
et, par conséquent, sa force. Mais l'asservissement de ces deux
provinces esl une telle iniquité que beaucoup d'esprits géné-
reux: la déplorent et nourrissent l'espérance chimérique qu'un
jour, même, elle pourra être réparée, et cela sans effusion de
sang. Mais, je me hâte de l'ajouter, leur illusion est insensée
C'est le vieux parti allemand qui pense ainsi: niais la jeune
Allemagne, enivrée de ses victoires, liait les Français et rêve-
rait plutôt de nouvelles conquêtes.
Celle haine de la France, que j'attribue surtout à l'envie.
prend toutefois encore sa source dans un autre sentiment.
On ignore cela en Fiance, où l'indifférence religieuse est, au
fond, très grande: il n'en est pas de même chez certains peu-
ples protestants : si étrange que cela paraisse, on nous hait
ici surtout comme catholique-. On débite, sur l'influence des
piètres en France, des contes à dormir debout. On prétend
que nous allons déclarer la guerre à l'Italie, que les jésuites
veulent empoisonner M. Thiers, etc. En France, les ministres
protestants exercent librement leur culte; en Prusse, on per-
sécute les curés. Moi, je réclame, avec Béranger, le droit
D'aller partout, même à la messe.
et mon scepticisme constate, avec une amère satisfaction, la
même intolérance dans toutes les religions, comme dans tous
les partis.
On s'occupe beaucoup ici de la politique française, et on
feint d'être fort sympathique à la République. \ enant d'enne-
mis et de monarchistes, cette sympathie est peu sincère. C'est
sans doute parce que la République — pardon, mon ami ! —
8o
LA REVUE DE PARIS
nous a maintenus dans un état de désunion et de faiblesse
que l'Allemagne désire que nous la conservions. Au fond, les
Allemands ne craignent qu'une chose, une alliance de la
France et de la Russie : — ils se préparent à cette guerre: les
officiers apprennent déjà le Russe; — et, dame! j'imagine
difficilement un traité entre Gambetta et le czar.
Le procès Bazaine a ici un grand retentissement; on prétend
même que le prince Frédéric-Charles veut déposer en sa
faveur. Ce serait suffisant, je pense, pour décider le conseil
de guerre à fusiller le maréchal.
La place me manque. J'aurais eu pourtant encore bien des
choses intéressantes à te dire : ma petite excursion à l'en liée
de la Suisse saxonne, ma visite à Pilnitz, les souvenirs de
Napoléon I er à Dresde, des détails sur le vieux roi Jean de
Save, les vendanges, etc. Enfin, je te raconterai cela à Paris.
où j'arriverai dimanche ou lundi. Je pars jeudi, probablement,
et, d'ailleurs, je t'écrirai peut-être encore une fois, soit d'ici,
soit de Cologne, après avoir vu les bords du Rhin.
Mes grandes amitiés à madame Lenierre, à Ions les liens.
Ne m'oublie pas auprès de Dewez, d'Hippolyte, de Royer, de
Belliol, de France, de tous tc> fidèles.
Je t'embrasse.
FRANÇOIS COPPEE
J'ai un peu travaillé.
ANTONIO FOGAZZARO
C'est avec un douloureux étonnement, l'hiver dernier, que
les amis de Fogazzaro apprirent sa maladie; c'est anxieusement
qu'ils attendirent ensuite le résultat d'une opération néces-
saire; c'est avec une profonde tristesse, enfin, qu'ils reçurent la
nouvelle de sa mort.
Fogazzaro possédait dans les lettres contemporaines une
place à part. Ses adversaires mêmes l'estimaient. Ils le savaient
si probe, si sincère, si « supérieur » ! Rien chez lui qui sentit le
professionnel, rien qui trahit ce qu'on appelle d'un mot
d'argot, barbare mais expressif : le « gendelettres ». Avant
d'être un écrivain, Fogazzaro était un homme, un honnête
homme : bon époux, bon père, bon citoyen. En outre, et
comme par-dessus le marché, il était poète, philosophe,
romancier. Et quel délicat poète, quel noble philosophe! quel
admirable romancier!
En tranchant si brusquement le fil de ses jours, la destinée
s'est montrée cruelle à son égard, mais il faut reconnaître
qu'elle aurait pu lui être plus cruelle encore. Fogazzaro serait
mort plus difficilement s'il était mort avant d'avoir publié Leila
ou s'il avait assez duré pour voir condamner ce livre. Ses meil-
leurs amis s'accordent à penser, d'ailleurs, qu'il n'eût point
survécu à une telle catastrophe. Leila, c'est son testament spiri-
tuel : le monde n'eût pas entièrement compris Fogazzaro si le
temps lui avait manqué de mener ce livre à bonne fin.
I er Septembre 191 1. 6
8a LA REVUE DE PARIS
Le Saint, paru en ioo5, avait fait, comme on se rappelle,
grand bruit. En mettant ce livre à l'index, le Saint-Siège
n'avait pas médiocrement contribué à son succès. On se
demandait dès lors quelle attitude Fogazzaro allait prendre. Il
s'était soumis quand fut publié le décret condamnant l'ou-
vrage : persisterait-il dans la soumission ? expliquerait-il son
obéissance?
L'apparition de Leila, en novembre kjio, répondit à ces
questions aussi clairement que possible : Fogazzaro, après
quelques détours encore, rentrait ou, du moins, croyait ren-
trer dans le giron de l'Eglise. Il prétendait, du reste, et même
avec impétuosité, ne s'être départi jamais de l'orlliodoxie la
plus stricte. Mais celte tbèsc appelle, à vrai dire, des réserves
que nous formulerons tantôt.
Le Saint valait surtout par les idées qui s'y manifestent;
Leila, œuvre d'art, l'emporte, et de beaucoup, sur Leila, traité
de tbéologie. Le dernier roman de Fogazzaro n'en a pas
moins, comme document pbilosophique, une importance capi-
tale. Alors que l'auteur de tant de beaux livres vient de ter-
miner sa course, il convient d'exposer sa pensée dans sa
complexité et dans son intégrité. Elle le mérite à tous les
points de vue.
I
Antonio Fogazzaro était né à Vicence, le u."> mars 18^2. La
Vénétie, en ce temps-là, nul ne l'ignore, appartenait encore à
l'Autriche.
Or la famille Fogazzaro comptait parmi les plus impa-
tientes du joug étranger. Le futur romancier du Petit monde
d'autrefois reçut une éducation ardemment nationale. C'est
en vain que le gouvernement autrichien, s'essayantà la douceur
après la violence, exerça tout son pouvoir de séduction sur
Mariano Fogazzaro, le père du poète. Vienne en fut pour ses
frais : les Fogazzaro demeurèrent irréductibles. Tellement irré-
ductibles qu'au lendemain de la paix de Villafranca ils quit-
taient la Vénétie pour le Piémont. Et c'est à Turin qu'Antonio
Fogazzaro étudia le droit, d'ailleurs sans enlbousiasme.
ANTONIO FOGAZZARO 83
Mariano Fogazzaro adorait la musique. Jeune encore,
Antonio lut instruit à l'aimer aussi. Il y paraît dans ses vers
et dans sa prose. Son goût musical se marque jusqu'en ses
préférences littéraires. Ses auteurs favoris furent toujours
les écrivains harmonieux, habiles à faire chanter le verbe :
Chateaubriand, Henri Heine. \ ictor Hugo. Dickens compte
aussi parmi ses auteurs de chevet et jjarmi ceux dont il subit
le plus tût l'influence. Témoin la meilleure, peut-être, de
ses fictions : Petit monde d'autrefois.
Il y a de l'humour chez le narrateur vicentin comme chez le
conteur anglais. L'humour, c'est là, dit-on souvent, une
forme d'esprit essentiellement septentrionale. Et cette remarque
est assez juste. Exceptionnel chez les Italiens, 1 humour
d'Antonio Fogazzaro n'en mérite que davantage d'être signalé.
Aussi bien y a-t-il chez ce poète, si bon patriote, nombre de
traits peu nationaux. Pour avoir honni l'Autriche pendant
sa jeunesse, il n'en éprouvait pas moins pour tout ce qui est
germanique une tendresse véritable. A Daniel Cortis, son
héros, il aurait — d'après un de ses biographes 1 -- donné
quelques traits de Bismarck jeune, dont ii était un grand
admirateur. A parler franc, je ne vois pas trop par où l'idéa-
liste Daniel Cortis s'apparente au maître de la Realpolitik.
Mais passons... Il y a des personnages d'un germanisme moins
problématique dans ce médiocre et incohérent récit intitulé
Malombra, par où Fogazzaro débuta comme romancier en
ï88i. Les Allemands de Malombra sont même les figures les
plus vivantes — faut-il dire les seules vivantes: 1 — du livre.
L'amitié allemande est visible encore dans le Mystère du
poète, publié en 1888 au retour d'un voyage au pays du Rhin.
Dans ce volume perce même une admiration très vive pour le
romanesque germanique, pour les Lieder mélancoliques où
l'âme de la Germanie s'exprime, pour les vierges blondes en
quoi elle est si féconde, pour la petite fleur bleue qui poussait
naguère parmi les ruines des vieux burgs. « Les sapins dis-
persés parmi les hêtres imprégnaient de tristesse du JNord la
poésie de la verdure et des fleurs » : ainsi parle, en ce roman,
Fogazzaro. Cette tristesse du Nord, combien l'auteur de
1, Pompeo Molmenti, Antonio Fogazzaro, la sua vita e le sue opère
(MilaQ, 1900).
84 LA REVUE DE PARIS
Malombra la goûte! Libre aux classiques de s'exalter en face
des paysages toscans, de célébrer la nature méridionale, l'oli-
vier et l'oranger : son romantisme, à lui, se plait bien mieux,
se plait uniquement parmi les sites septentrionaux. De l'Italie,
si riche en aspects variés, il ne connaît, du moins il ne décrit
que la seule Italie alpestre et lacustre. Mais il a tracé, par
exemple, de cette Italie septentrionale, maints tableaux du
charme le plus pénétrant. Une correspondance étroite se
découvre entre cette nature qu'il glorifie et son génie propre.
Par toutes ses fibres, Fogazzaro est un Italien du Nord.
La patrie enfin libérée, les Fogazzaro rentrèrent à \ icence.
S'étant trouvés à la peine, ils se trouvèrent à l'honneur. Le
père du poète fut nommé député. Le poète lui-même, occupa,
sur la fin de sa vie. un siès. r e de sénateur. 11 portait le plus
actif intérêt au ménage municipal de \ icence. Charitable, labo-
rieux, il était mis à réquisition par tout le monde. Comme je
lui rendais visite, il y a quelques années, dans sa ville natale,
il me quitta, une heure ou deux, dans l'après-midi, pour pré-
sider une séance du « comité de la Bibliothèque ». Fogazzaro,
jusqu'à son dernier jour, présida beaucoup de comités : nul
ne remplissait avec plus de scrupule le devoir civique.
Toute sa façon de vivre était en parfait accord avec les prin-
cipes très élevés qu'il professait : Fogazzaro partageait son
temps entre la cité, la famille et la littérature. Il a eu trois
enfants. Hélas! il a perdu, en 1895, — et ce fut une heure tra-
fique dans cette existence si calme, — un fils de vingt ans qui
donnait de grandes espérances. J'ignore si le pathétique récit
de la mort d'Ombrette, dans Petit momie d'autrefois (1896)
fut conçu par l'auteur avant ou après la mort de son fils ;
mais j'incline à croire qu'il fut écrit après : il m'en paraît
plus jioignant. Cette imitation de la réalité eût d'ailleurs été
assez conforme aux habitudes de Fogazzaro : il n'avait pas
une imagination très ardente, mais il observait à merveille;
ses livres abondent en excellents portraits. Tous les person-
nages, ou peu s'en faut, de son meilleur roman — Franco
Maironi, la mère de Luisa Rigey, l'oncle Piero — ont vécu
. \ns son entourage : il les a copiés d'après nature.
Fogi
AKTOMO FOGAZZARO
11
M. Gabriele d'Annunzio, le brillant rival de Fogazzaro, a pris
pour devise : Se renouveler ou mourir. En vertu de quoi ce
dilettante génial et effréné l'ait succéder les drames aux
romans, la poésie à la prose, descend de L'antiquité au moyen
âge, remonte de nos temps à la Renaissance, toujours ondoyant,
toujours divers. Une telle trépidation était étrangère à Fogaz-
zaro. Il composait lentement et produisait peu. Ses livres,
comme toute œuvre humaine, sont plus ou moins parfaits,
mais tous ils proclament la conscience de l'auteur. Fogazzaro
n'a rien publié que de mûri et d'achevé; il répugnait de toute
son âme à L'improvisation.
11 était, du reste, suivant L'époque, les lieux — et les sujets
— plus ou moins bien inspiré. Si, par la qualité des idées, ses
diverses fictions se ressemblent, leur exécution est dune
valeur très inégale. Son premier roman, publié en 1881, est
aussi, à mon sens, le plus imparfait.
11 est follement romanesque : les épis. nies les plus irréels
s'y enchevêtrent; l'intrigue se développe de la façon la plus
bi/arre; les héros commettent les actes les plus extravagants.
Malombra est le roman-feuilleton d'un feuilletoniste qui
aurait <lu style. Toutes ces inventions ne sont d'ailleurs pas
d'un goût très sûr. Marina, l'héroïne, manque autant d'équi-
libre que de vraisemblance. Cette femme fatale se fait confec-
tionner pour un gala, et « par une couturière de Paris »),
— la toilette que voici : robe de moire bleue ; sur le côté droit,
une comète en broderie d'argent; sur la poitrine un écusson
de velours noir; un lis découpé dans ce pectoral de velours
laisse voir la blanche peau de la femme qui s'avisa de cette
création sensationnelle. Cette robe étonnante caractérise assez
bien le récit où Marina joue un rôle si ambigu et, tout compte-
fait, si peu aimable, Déjà le somnambulisme et le spiritisme
tiennent dans ce roman une large place. Déjà les « hors-
d'œuvre de métaphysique azurée », comme dira le poète,
empiètent fortement sur l'œuvre même. Il règne dans Ma/ombra
une confusion, un artifice, un paroxysme, à quoi l'on recon-
naît un débutant et un écrivain fort jeune encore.
86
LA REVUE DE PARIS
Daniel Cortis. qui parut quatre ans plus tard ( 1 885 ,
témoigne d'un progrès immense. Pour beaucoup de bons
juges, c'est le chef-d'œuvre de Fogazzaro. Je préfère Pelil
monde d'autrefois, mais cela ne m'empêche point de priser
fort Daniel Corlis. La mesure, la sobriété de forme et de fond,
qui manquaient si fâcheusement à Malombra, triomphent
dans Daniel Cortis et l'ouvrage est d'un rare mérite. La ver-
tueuse Hélène a épousé un coquin, le sénateur baron de
Santa Giulia qui, par ses frasques, la fait cruellement souffrir.
Hélène, pour sa consolation, est aimée de son cousin, le che-
valeresque Daniel Cortis, et comme elle lui rend son amour!
Mais Hélène et Daniel sont des chrétiens authentiques : ils
résistent à la passion qui les porte l'un vers l'autre. Lutte
épique ! Le seul reproche qu'on puisse adresser aux héros de
ce roman, c'est d'être trop héroïques. Cortis est d'une abnéga-
tion qui ferait, par instants, douter de son amour, tant celle
abnégation est au-dessus des forces humaines. Il en devient
un peu froid dans sa vertu, un peu marmoréen dans sa subli-
mité. On pourrait dire de lui ce qu'on a dit des « promit ira
rôles » de Corneille, — qu'ils marchent sur des échasses. —
Dans Malombra, Fogazzaro tâtonnait encore; dans Daniel
Corlis. il a trouvé sa voie. Rarement d'un livre à l'autre,
écrivain réalisa de tels progrès et, d'apprenti un peu gauche
encore, se transforma de la sorte en maître.
Le Mystère du poète (1888) rappelle plutôt Malombra que
Daniel Cor-lis. C'est une histoire, de nouveau, très roma-
nesque, touflue, complexe, dépourvue de l'unité si belle qui
prévaut dans Daniel Cortis. L'héroïne est ici comme celle de
Malombra, for! peu séduisante. Ce n'est au fond qu'une
insupportable coquette et son amant parait un peu sot, dans
sa constance. Si Malombra fut un quart de succès, le Mystère
du poète fut un demi-succès : n'cst-il pas étrange qu'entre ces
deux livres Daniel Corlis ait été une pleine réussite: 1
Les quatre romans publiés ensuite forment une sorte de
cycle. On retrouve dans les uns et les autres les mêmes figu-
rants ou leurs descendants directs. Le lieu de l'action est
identique (sauf pour le Saint, qui se déroule à Rome et
aux environs). La beauté du cadre — l'Italie du Nord — ne
contribue pas peu à la beauté de ces ouvrages. Par-dessus tous,
ANTONIO FOC A ZZ A RO 87
j'aime le premier de la série : Petit monde d'autrefois i i8o(i .
J'exposerai plus loin le conilit moral qui s'élève entre les deux
personnages du premier plan et forme le thème du récit. Les
personnages secondaires ne sont pas moins attachants : sous
leurs accoutrements surannés, avec leurs rabâchages, leurs plai-
santeries désuètes, ils sont délicieux. Comme toile de fond, le
lac de Lugano. les montagnes et les glaciers qui le dominent
et les torrents qui s'y jettent. Et quelle atmosphère alpestre,
tonicpie el vivifiante on respire entre les pages du livre! L'idée
de la guerre sainte contre l'Autriche y règne souverainement.
Et Fogazzaro a noté lui-même « l'étrange contraste » entre le
calme de cette nature grandiose et la dure nécessité de la lutte
prochaine : « Les montagnes hautes et tristes semblaient
penser à ce formidable avenir ». Il a rendu plus frappant ce
contraste par la note humoristique qui alterne si heureuse-
ment avec la note patriotique et grave. Dans Petit monde
d'autrefois Fogazzaro souvenl égale Dickens. Que de grâce
dans sa façon de railler doucement ces bonshommes dont le
souvenir l'attendrit et qu'il adore!
Petit monde d'autrefois, c'était l'idéal; Petit monde d'aujour-
d'hui ( i;|di ), c'est la réalité. Le premier de ces romans, c'est
la poésie: le second, c'est la prose. On connaît l'image de
Forain : « Elle était si belle sous l'Empire! » Fogazzaro aurait
pu donner cette légende pour épigraphe à son Petit monde d'au-
jourd'hui, sans qu'on put cependant l'accuser d'avoir mis le
moindre parti pris de pessimisme à peindre l'Italie nouvelle.
Petit monde d'autrefois est un roman déjà historique; Petit
monde d'aujourd'hui, un roman politique; le Saint, qui survint
quatre ans plus tard (ioo5), un roman religieux.
Entre tous les écrits de Fogazzaro, celui-ci a fait du bruit.
Nous reviendrons plus loin sur la doctrine qui s'en dégage.
Au point de vue purement littéraire, le Saint est le moins
bien venu des quatre romans du cycle inauguré par Petit
monde d'autrefois et terminé par Leila. Fogazzaro a publié
entre 1891 et 1898 toute une série d'essais philosophiques. Il
est trop uniquement philosophe dans le Saint, trop unique-
ment <( penseur ».
Le saint homme dont il s'agit dans cette fiction, Benedetto,
n'est pas copié d'après nature, comme les inoubliables acteurs
88
LA REVUE DE I'.VHIS
de Petïl monde d'aut refois : c'est un être idéal, le fils spirituel,
le disciple aimé de Fogazzaro lui-même. Il tient d'admirables
discours; mais, alors que le vertueux Cortis, pour idéalisé qu'il
fût, donnait lillusion d'un individu en chair et en os,
Benedetto semble un être surnaturel. On prend intérêt à son
enseignement parce qu'on y croit \oir (jusqu'à quel point
est-ce exact!') le reflet des pensées personnelles de Fogazzaro:
mais c'est uniquement comme traité polémique, en vérité.
que le Suint réussit. Par lui-même. Benedetto est trop un |>ur
esprit et un esprit trop pur pour aue ses tribulations trans-
portent le lecteur.
On disait, quand parut cet ouvrage : « Le génie de l'au-
teur a péri dans les débats théologiques. La pratique des
romans à thèse a éteint clic/ lui tonte imagination et toute force
d'invention. » Leilm novembre [910 a victorieusement répondu
à ces méchants propos. Sans doute, il reste là beaucoup de
casuistique pieuse, niais l'analyse du cœur humain recom-
mence à tenir la première place. Le seul personnage de Donna
Fedele fait de ce livre un très admirable roman. Jamais
Fogazzaro ne fut mieux inspiré qu'en façonnant cette figure
de bonté et d'indulgence, d'innocence sans niaiserie, de piété
sans ascétisme. I n conflit d'amour très dramatique, des pay-
sages tantôt majestueux, tantôt d'un charme intime, des pages
d'observation aiguë et de haute poésie, on trouve tout cela dans
Lriln. mêlé harmonieusement. Autre mérite : l'humour, si
essentiel naguère au talent de Fogazzaro et dont nous regret-
tions L'absence dans le Saint, l'humour célèbre dans Leila
une rentrée triomphale. Si bien que cette dernière œuvre, il
faut le répéter bien haut, est \ii\c fort belle œuvre.
Dans Leilu. comme dans tous les romans de Fogazzaro, on
rencontre, à chaque instant, des dialogues en parler vénitien.
On a discuté à perte de vue sur la valeur de cette littérature
dialectale. Pour en juger sainement, il faut faire abstraction
de nos idées françaises et garder en mémoire l'importance
des divers dialectes italiens. Tous, ils ont de brillants états
de service. En ménageant dans ses livres une large part au
dialecte de sa province. Fogazzaro nous semble avoir obéi à
une louable tradition. Le caractère intime et patriarcal de ses
narrations en acquiert plus de relief. « S il vous vient une
ANTONIO FOGAZZARO 8(J
idée, -- a dit le critique Luigi Settembrini ', -- et que vous
ne sachiez comment l'exprimer, exprimez-la comme ferait
votre mère, comme feraient les habitants de votre petit pays,
exprimez-la comme fit Manzoni, — avec les mots et les modes
de votre dialecte. — Quiconque n'aime pas sa mère, ni sa
famille, ni son petit pays, je n'en veux pas pour ami, car il n'est
pas galant homme. Quiconque méprise le dialecte de sa mère.
de sa famille, de sa patrie ne sera jamais un écrivain galant
homme. » Luigi Settembrini édictait ette règle à propos de
Manzoni et de se- Fiancés: elle vaul pour Fogazzaro comme
elle ;i \alu pour Manzoni.
Ml
Cet Uessandro Manzoni. à qui l'on doit une des plus belles
histoires d'amour de la littérature italienne, en était venu, sur
la fin de sa vie, à condamner absolument le rôle que l'amour
joue dans la poésie. Considérant les catastrophes qui résultent
de cette passion, il crut devoir énoncer le précepte qu' « il
n en faut point écrire «le manière à \ l'aire consentir l'àme du
lecteur». Fogazzaro, dont nous savons la nature scrupuleuse,
a été amené, comme Manzoni, à réfléchir sur ces descriptions
amoureuses sans lesquelles le roman ne serait pas le roman.
Par bonheur, Fogazzaro n'a point conclu dans le même sens
que son célèbre devancier. Il a même pris contre lui avec
énergie, avec une énergie convaincante, la défense de l'amour
et des œuvres d'imagination qui en dissertent.
Et pourquoi pas!' L'amour n'est pas de toute nécessité un
dissolvant. Il est une force, mais une force qui peut être
employée pour le bien comme pour le mal : l'écrivain honnête
homme fera servir cette force au bien. De tous les sentiments
que nourrit l'âme humaine, l'amour est sans doute le plus
puissant : il convient de l'utiliser à cette « ascension de l'hu-
manité » à laquelle Fogazzaro croyait de tout son idéalisme.
Il est, du reste, bien évident que l'amour ne joue pas, dans
le roman, surtout moderne, ce rôle édifiant que lui assignait
i. Rapporté par M, Molmeuli (ouvrage cité p. io5).
OO LA REVUE DE PARIS
le moraliste de Daniel Corlis . Mais parce que d'autres en
usèrent mal, il ne s'ensuit pas que tous doivent commettre la
même faute. De fait, on chercherait en vain chez Fogazzaro la
moindre peinture voluptueuse, le moindre mot capable de
blesser la pudeur la plus vite alarmée. L'amour, chez lui, ne
va pas sans délicatesse et décence. C'est la beauté morale
de ses jeunes filles et de ses jeunes femmes, non moins que
leur beauté physique, qui excite, dans ses romans, les grandes
passions. De l'amour charnel, ses personnages s'élèvent à
d'autres sentiments plus éthérés. Ils se fortifient clans la
passion comme d'autres héros, chez d'autres romanciers, s'y
amollissent. L'amour est pour eux une sorte d'épreuve du
feu, où les médiocres deviennent bons et les bons meilleurs.
Invoquant cette étrange Violet qui l'entraîna — pour mourir
enfin tragiquement — parmi des aventures si bizarres, l'infor-
tuné « poète » dont Fogazzaro nous raconte « le mystère »
s'écrie : « Je dois dire quelle part de toi Dieu me concède
encore après dix ans écoulés, combien tu es vivante pour
moi et quel est le fruit de notre union depuis que tu t'es faite
invisible. »
Fogazzaro appelle « idéalisation amoureuse de la femme »
sa théorie sur le rôle de l'amour dans la littérature. Platon
n'avait-il pas attribué à la passion une fonction analogue 1
N est-ce pas l'amour platonique, l'amour le plus authenti-
quement platonique, ce sentiment qui dirige l'un vers l'autre,
avant de les élever jusqu'à Dieu. Hélène et Daniel, dans Daniel
Corlis. Piero \faironi et Jeanne Dessalle, dans Pelil momie
d'aujourd'hui et dans le Saint? Avec une crudité de langage
bien rare chez Fogazzaro, Jeanne Dessalle déclare péremp-
toirement : « La seule idée des suprêmes satisfactions sen-
suelles m'inspire une répugnance énorme. Je réussirais peut-
être, en faisant un effort, à me sacrifier pour contenter la
personne aimée, mais je suis sûre qu'ensuite je l'aimerais
beaucoup moins. » Piero Maironi. si enflammé qu'il soit,
admet ce régime un peu maigre : « Quel amour unique,
songe-t-il. que celui-là, où le plus noble idéalisme s'allie aux
désirs les plus délicats et les plus raffinés des sens! » Une
seule fois, dans une auberge de montagne, pendant une nuit
qu'il passe porte à porte avec l'aimée, il éprouve une défail-
ANTONIO POGAZZARO () I
lance, une velléité de défaillance. Mais un incident se produit
qui écarte la tentation; de sorte qu'il aura côtoyé le péché
sans y tomber. Oserai-je dire, au surplus, que de cette fai-
blesse passagère le lecteur ne lui sait point mauvais gré? Piero
Maironi, par sa demi-chute, se rapproche des humbles mor-
tels à qui les sommets où cheminent les amants selon le gré
de Fogazzaro semblent tout de même un peu inaccessibles.
Daniel Cortis, constamment héroïque, Daniel Gortis, fermé
à toute convoitise est moins vivant, j'en ai déjà fait la
remarque, parce que trop parfait.
Les obstacles, on l'a déjà observé, qui, chez Fogazzaro,
séparent les amants, ne sont presque jamais le fait du monde
ou de la vie : obstacles intérieurs, obstacles d'âme. C'est par
respect pour la sainteté du lien conjugal que Daniel Cortis
et Hélène de Santa Giulia l'ont taire leur cœur et leurs sens.
L'adultère est trop bas pour ces àmes trop hautes : « Tout
sentiment, même l'amour, disparaissait toujours en Cortis
devant la vision lucide et certaine d'un devoir. >>
Cortis est aidé dans sa résistance au mal par une foi
vigoureuse : « 11 étail aveuglément convaincu que Dieu lui
disait: Tuas l'âme d'Hélène; elle, tu l'auras dans l'autre vie... »
Ce puissant secours qui vient de la religion, il est refusé à
Hélène : sa vertu n'en est-elle pas plus méritoire: 1
Fogazzaro est si profondément imprégné de christianisme
qu'à tous les conflits d'amour il mêle toujours un conflit reli-
gieux. Ce conflit se présente même sous un aspect quelque
peu monotone, qu'on n'a pas manqué de lui reprocher : il es!
croyant, elle est sceptique; parfois son scepticisme, à elle, se
brise contre sa foi, à lui; parfois l'issue du conflit est indiquée
moins nettement.
Le scepticisme d'Hélène, dans Daniel Cortis, est le fruit
amer de sa précoce expérience. C'est un scepticisme fait de
dégoût et de tristesse, de la tristesse qu'éprouve une femme
d'élite au contact impur d'un baron de Santa Giulia. Hélène,
d'ailleurs, n'est pas athée : « Elle avait seulement une foi triste
et sévère en Dieu. » Au contact de Daniel, le vague déisme
d'Hélène fait place à un sentiment plus précis et, l'amour
aidant, elle apparaît, à la fin du livre, presque croyante. Je
dis : « presque ». Et, en effet, si. au moment de quitter son
92 LA REVUE DE PARIS
noble ami pour accompagner au delà des mers, par devoir
conjugal, l'odieux Santa (iiulia, elle promet de « prier »,
c'est moins, semble-t-il, pour se rapprocher de Dieu que
pour se rapprocher, sous le patronage divin, de l'homme
qu'elle aime. Aussi bien a-t-on critiqué la moralité de cette
conclusion : il s'est trouvé des censeurs implacables pour
accuser Fogazzaro d'avoir préconisé par là une sorte d' « adul-
tère spirituel ». Ce grief est vraiment mal fondé. Daniel et
Hélène, celui-là par foi chrétienne, celle-ci par « farouche
loyauté », tous deux par fidélité au devoir, ont dompté l'ins-
tinct qui les attirait l'un vers l'autre et se sont gardés purs :
voilà le fait. Combien ne faut-il pas avoir le goût du paradoxe
pour trouver de l'immoralité à cette admirable victoire
morale !
Le conflit religieux entre elle et lui tient dans Petit inonde
il autrefois une place encore plus grande. Le malentendu
pieux est l'âme même de ce livre, de cet admirable livre. Mais
l'intention apologétique y est moins apparente que dans
Daniel Cortis et les récits qui su i x ront. 11 semble que Fogazzaro
dans ce roman ait fait de l'art pour l'art, de la psychologie
pour la psychologie. A telle enseigne que des critiques mal-
veillants — les mêmes qui incriminaient la morale de Daniel
Cortis — ont pu s'amuser à soutenir que Louise l'emportait
infiniment en beauté d'âme sur son mari. La mollesse séra-
phique de Franco Maironi est un peu agaçante, j'en conviens,
dans la première partie de l'ouvrage. Fogazzaro rapporte inci-
demment qu'à l'époque où il a situé son récif, en i854, les
hommes de son pays n'avaient pas cette bâte fiévreuse dont ils
sont aujourd'hui dévorés : « Ils consacraient plusieurs heures
par jour aux joies de la contemplation. » Toutefois on est
en droit d'estimer que, pour un patriote impatient de voir
éclater la guerre sainte. Franco sacrifie un peu trop à ces joies
saines mais stériles de la contemplation. Louise n'a pas tout
à fait tort quand elle lui dit : « Tu es la bonté même, mais
ta foi et tes pratiques rendent presque inutiles tous ces tré-
sors... Sans la foi et sans la prière, tu aurais voué le feu que
tu as dans l'âme à ce qui est sûrement vrai, à ce qui est sûre-
ment juste, ici-bas, sur la terre; tu aurais éprouvé ce besoin
d'action que j'éprouve, moi. » La religion de Louise est toute
ANTONIO FOGAZZARO Q.0
di£Férente de celle de son mari. C'est un mélange assez louable
encore de positivisme et d'altruisme : « Dès l'âge de quatorze
ans. elle s'était accoutumée à ne pas regarder au delà de la vie
présente et en même temps à ne pas penser à soi, à vivre
pour les autres, pour leur bonheur terrestre, dans un senti-
ment énergique et fier de la justice. » Comme Hélène de
Santa Giulia, Louise croit en Dieu, par un déisme élémentaire :
« Dieu existe. Ce qu'il demande de nous, nous le comprenons
par le cœur qu'il nous a l'ait. Il veut que nous nous occupions
seulement de la terre, des choses que l'on peut comprendre,
des choses que l'on peut sentir. »
Il est loisible d'ergoter sur le mérite respectif des thèses
développées par le mari et par la femme : je vois sans surprise
les esprits totalement dépourvus de toute sympathie pour le
mysticisme préférer l'idéal de Louise à celui de Franco, — et
la possibilité de cette opinion prouve en tout cas la profon-
deur autant que l'impartialité, la loyauté psychologique du
romancier italien. — Mais poser en fait la supériorité de Louise,
telle que celle-ci nous est montrée dans la dernière partie du
livre, me parait singulièrement téméraire. Franco et Louise
s'enorgueillissaient d'une petite fille, d'une délicieuse enfant,
Marie, surnommée Ombrette, qui périt dans le lac de Lugano.
par un jour d'orage : le père et la mère éprouvent de cette
catastrophe le même choc horrible; mais Franco, parce (jue
chrétien, n'en est pas brisé, anéanti comme sa femme.
« Je n'ai jamais pu, — déclare Louise, expliquant sa
croyance, — je n'ai jamais pu ressentir vraiment, malgré tous
mes efforts, cet amour d'un Etre invisible et incompréhen-
sible. » Et encore : « La seule possibilité pour moi d'aimer
Dieu, je la trouve en cette enfant, puisqu'en elle Dieu me
devient visible, intelligible. » On conçoit, dès lors, combien
Louise est frappée par la mort de sa fille : elle en renie Dieu
avec une rage froide. D'autre part, comment se résigner à
croire son enfant à jamais engloutie dans le néant!' Pour
rentrer en rapports avec Ombrette, Louise devient spirite. Et
cette inconséquence, à mon avis, est d'une psychologie très
fine et très sûre.
C'est Franco, le contemplatif, le faible Franco qui sera, dans
cette crise, l'être vraiment fort. Comme sa femme songe au
9^ LA REVUE DE PARIS
suicide, comme elle fixe un regard désespéré sur l'eau attirante
du lac, il s'écrie : « C'est donc là ta manière de combattre? J'ai
cru jadis que c'était toi la plus forte. Maintenant, je comprends
que c'est moi. » Trempé par l'adversité, Franco reprend le
fardeau de la vie avec un nouveau courage. Il revêt, dans les
dernières scènes du livre, une grandeur singulière. La dignité
calme avec laquelle il décroche son fusil et va s'enrôler contre
l'Autriche est profondément émouvante. M. Fogazzaro ne fait
voir qu'en ce moment décisif la supériorité de son héros. Il
a presque attendu la fin du livre pour livrer sa conviction
intime, à savoir qu'une foi chrétienne éclairée est une source
inépuisable de force morale. Mais comme il rattrape, dans ces
dernières pages de Petit monde d'autrefois, le temps perdu!
Et combien, après tout, son opinion favorable sur le chris-
tianisme semble raisonnable!...
Et c'est encore une femme incroyante que le romancier
oppose à un homme croyant dans Petit monde d'aujourd'hui.
Parmi toutes les figures de femmes amoureuses et sceptiques
dessinées par Fogazzaro, Jeanne Dessalle est séduisante.
Tout en ayant horreur de la chute, il s'en faut de peu qu'elle ne
succombe. Inconséquence humaine, par trop humaine!
Au point de vue moral, Piero Maironi est d'abord inférieur
à Jeanne, ensuite supérieur. Au point de vue littéraire, il lui
est constamment inférieur. Jeanne est beaucoup plus intéres-
sante, dans Petit monde d'aujourd'hui, que son ami. Et Jeanne
demeure telle alors même que, sous le nom de Benedetto, Piero
Maironi, dans le Suint, accomplit des miracles. Par amour
pour lui, Jeanne Dessalle — bien que ne croyant pas — se
résigne aux sacrifices qui doivent coûter le plus. Maironi a
raison de louer pour sa beauté « cette âme malade de scepti-
cisme qui, si elle plaçait en Dieu l'amour qu'elle a placé dans
une créature, deviendrait sublime ». Telle quelle, si elle n'est
pas sublime, elle ne mérite pas moins que Daniel Cortis et
Hélène d'être saluée comme héroïque.
Au dénoùment du Saint, Benedetto mourant la mande à
son chevet. D'un effort surhumain il tend vers elle un crucifix
et Jeanne pose sur l'objet sacré une lèvre fervente. Fogazzaro
a voulu que Benedetto, à son lit de mort, opérât un suprême
miracle.
ANTONIO FOGAZZARO (JO
Nous avons dit ce que le romancier entend par « 1 idéalisa-
tion amoureuse de la femme » et l'influence ennoblissante
qu'il prête à ce procédé poétique. Il y a lieu d'observer qu'il
fait servir au même but édifiant l'idéalisation amoureuse de
l'homme : Daniel Cortis et Piero Maironi gagnent à Dieu par
leur exemple les femmes auxquelles ils commencèrent par
vouer un culte de chaste tendresse.
I\
M. Molmenti, dans son ouvrage biographique, rapporte que
Fogazzaro subit pendant son adolescence une crise religieuse
grave, d'où sa foi, d'ailleurs, sortit intacte et même plus solide.
On ne perçoit, dans l'œuvre du romancier vénitien, aucune
trace de cette crise. Dès ses premiers récits, — Malombra, Daniel
Cortis, le Mystère <!u poète, il n'est pas seulement, comme il
le proclame lui-même, « spiritualiste transcendantal », mais
catholique, foncièrement catholique. Peut-être y a-t-il dans le
sentiment religieux, tel qu'il s'exprime au cours de Malombra,
quelque chose de tumultueusement romantique et, par consé-
quent, d'un peu maladif. Peut-être des accents panthéistes
résonnent-ils dans le Mystère du poète qui feraient murmurer
des chrétiens très rigoureux, ci 11 faut être, y est-il déclaré,
un visionnaire inutile pour sa\oir quelle joie on éprouve à
se sentir en état de grâce parmi les pierres, les eaux et les
plantes... » Fogazzaro, certes, n'aurait plus écrit cela dans ses
derniers romans. Mais la ferveur de sa foi, sinon la qualité
parfaite de cette foi, dès ses débuts était éclatante.
Son catholicisme se marque davantage et se précise dans
Petit monde d'autrefois. Vers [888, c'est-à-dire à l'époque où
fut publié le Mystère du poète. Fogazzaro, qui aima de tout
temps les lectures sérieuses, même fortes, avait rencontré un
ouvrage de J. Le Conte, professeur de l'université de Californie,
intitulé Evolution and ils relation to religions thoughl 1 . A cette
lecture, un éblouissement s'était emparé du romancier italien.
11 avait toujours cru; mais il allait croire, désormais, plus fer-
i. L'évolution et son rapport avec la pern.ee religieuse.
1)6
LA REVUE DE PARIS
mement et surtout plus raisonnablement : « Les idées contenues
dans ce livre, a-t-il raconté, se déroulaient, se réalisaient avec
rapidité dans mon esprit. Et voilà que, sur le déclin de la vie,
une beauté perceptible de la vérité supérieure aux sens, de la
vérité purement intellectuelle, montait et se déployait pour la
première fois en mon âme. La voix intérieure, fidèle et
constante, n'avait pas menti. Non seulement il n'y avait pas
antagonisme entre évolution et création, mais l'image du
créateur se rapprochait de moi, s'agrandissait prodigieusement
dans ma pensée. J'en éprouvais un respect nouveau et, en
même temps, une frayeur semblable à celle qui vous envahit
quand vous approchez votre <iil de la lentille d'un télescope et
quand vous découvrez soudain dans le miroir, énorme et tout
voisin, l'astre que l'instant d'avant vous considériez au ciel à
l'oeil nu. »
On sait que la théorie de l'évolution, saluée d'abord comme
devant éclaircir tous les mystères, est aujourd'hui battue en
brèche par de très grands savants. Quel que soit le sort réservé
à cette doctrine, elle aura possédé en Fogazzaro son poète. 11
faut lire les essais si forts de substance et délicats de forme que
cet imaginatif d'intelligence robuste a consacrés au système
de l'évolution, — où il aperçoit le plan selon lequel Dieu a
créé le monde. — On a dénoncé l'immoralité du transfor-
misme; Fogazzaro en démontre, au contraire, la baute mora-
lité. Un personnage du Saint, théologien savant, ne s avise-t-il
pas de soutenir cette idée que la conscience humaine s'élabore
progressivement chez les animaux supérieurs avant de s'épa-
nouir chez « le roi de la création »? Pour les purs tout est pur,
et les yeux d'un homme vraiment moral voient dans tout
l'uni vers des spectacles de moralité. Aussi Fogazzaro ne sépare-
t- il point l'éthique de la religion. La perfection morale est
pour lui le but de l'humanité: la religion est l'agent le plus
sûr de cette perfection. Pour lui comme pour son Corrado
Silla, «. la valeur des transformations religieuses et politiques,
même des progrès scientifiques et matériels, se résolvait dans
la somme, non de vérité ou de prospérité, mais de bien et de
mal moral qui en dérive ».
Romancier de l'âme, Fogazzaro a naturellement mis en
scène une quantité d'individus religieux. 11 a reproduit la
ANTONIO FOGAZZARO Q7
« vie intérieure » de maints croyants et demi-croyants,
déistes, agnostiques, bigots et cléricaux. Il a scruté avec un
soin spécial l'âme ecclésiastique, de sorte qu'on ne sait s'il
faut plus admirer ses bons ou ses mécbants prêtres, tellement
ils ont tous un air de vérité. Sous ce rapport — comme
sous plusieurs autres — Fogazzaro rappelle Alessandro
Manzoni. Les Don Abondio et les Padre Cristoforo ne sont pas
plus typiques que les Don Innocenzo, les Don Giuseppe Flores,
les Don Aurelio ou les Don Emanuele et les Don Tita.
Il advient qu'on ait quelque peine à se reconnaître dans
toute cette littérature religieuse : on peut être tenté, sans y
mettre aucune malice, d'attribuer à Fogazzaro des sentiments
qui sont seulement ceux de ses personnages. Il a souffert de
ces interprétations abusives et les a énergiquement réfutées.
C'est ainsi qu'on l'a taxé — - bien à tort, affirme-t-il — de
modernisme : « On veut à toute force — a-t-il gémi dans une
lettre à M. Molajoni ' — que je sois un moderniste et pis qu'un
moderniste. Ce que l'on gagne à me calomnier ainsi en
péchant contre la vérité et la charité, vraiment, je ne le sais
pas. » Nous l'ignorons de même. Nous inclinons, d'ailleurs,
à supposer que ceux-là ne péchèrent pas sciemment qui, du
vivant de Fogazzaro, commirent l'erreur dont il s'affligeait.
Cette erreur, au surplus, si erreur il y a. ne fut-elle point par-
tagée en très haut lieu?... Admettons pourtant qu'il y ait eu
erreur. Et cherchons par un examen attentif des textes à saisir
la véritable pensée du nouveau Manzoni.
11 s'insurgeait contre l'épithète de « moderniste », mais il ne
lui déplaisait pas, croyons-nous, d'être appelé « catholique
progressiste ». C'est une désignation qu'il employait souvent
lui-même et il ne cachait pas sa sympathie pour ceux qui
méritent ce titre. N'est-ce point parler en « catholique progres-
siste » que de définir ainsi Dieu!' « Celui qui est mieux connu
des générations humaines à mesure qu'elles progressent dans
la civilisation et la science, Celui qui consent à se laisser
honorer par chacune de ces générations selon le pouvoir de
celle-ci et peu à peu transforme et élève l'idéal des peuples en
se servant, au moment propice, pour gouverner la terre, des
i. V. Pio Molajoni, Antonio Fogazzaro. — Il pensatore, Varlista. l'uomo,
— une brochure dt trente et une pages. Rome (sans date).
I er Septembre 1911. 7
0,8 LA REVUE DE PARIS
idéals inférieurs et passagers. » La tendresse de Fogazzaro pour
le catholicisme progressiste s'atteste encore à la manière dont
il parle de Giovanni Selva. C'est, comme on se rappelle,
un des personnages les plus marquants du Saint. Or si Piero
Maironi, dit Benedetto, dit « le Saint » ne peut être réclamé
par le groupe moderniste, il me paraît bien que Selva en fait
ouvertement partie : Fogazzaro ne lui retire pas son estime
pour cela. 11 va jusqu'à dire de Giovanni Selva qu'« il serait
populaire en Italie si les Italiens s'intéressaient davantage aux
études religieuses », car Giovanni Selva est « le plus légitime
représentant italien du catholicisme progressiste ». Ces mots
— n'est-il pas vrai? — n'impliquent aucune hostilité à l'égard
du catholicisme progressiste. Que dis-je? n'impliquent-ils pas
tout le contraire?
Ce n'est, du reste, ni plus ni moins qu'une réforme radicale
de l'Eglise romaine que se propose le catholicisme progressiste
de Fogazzaro et de ses amis. Cette réforme, Giovanni Selva
voudrait qu'elle s'accomplit « sans rébellion, par l'autorité de
l'Eglise ». Et Fogazzaro approuve ce désir. Ses sympathies
réformatrices se marquent non seulement à la faveur dont il
entoure dans ses romans les novateurs religieux, mais encore
aux couleurs fort sombres sous lesquelles il peint les ennemis
du catholicisme progressiste. L'abbé Marinier, en qui 1 auteur
du Saint voulut incarner cette hostilité même, est un individu
fort déplaisant.
Qu'est-ce donc que Fogazzaro entendait par cette réforme
catholique, qu'il appelait de ses vœux? Je dis : « qu'il appelait
de ses vœux », car je me refuse à imaginer qu il eût écrit un
roman pour la démontrer nécessaire, s'il l'eût désapprouvée.
On est parfaitement autorisé à voir dans le réformateur du
Saint, Piero Maironi, l'interprète de sa pensée.
Piero Maironi n'est pas franchement moderniste, c'est
entendu. Parlant à Rome en public, il prend soin de le spé-
cifier : « Dans le camp du catholicisme militant, déclare-
t-il, on s'est enivré de l'idée du moderne. Le moderne est
bon, mais ïélernel est meilleur. » Prenons acte de cette
condamnation. L'orthodoxie de Piero Maironi en est-elle plus
authentique? Je ne le crois pas. Un vague déiste, un de ces
hommes d'aujourd'hui qui possèdent ce qu'on a si finement
ANTONIO FOGAZZARO OU
appelé « la piété sans la foi », pourrait admirer, à cause de sa
beauté morale, la doctrine de Benedetto : a A ses yeux,
explique Kogazzaro, le christianisme est surtout action et vie
selon l'esprit du Christ ressuscité qui vit toujours au milieu
de nous... Sa religion n'a pas pour objet le credo de telle
Eglise chrétienne, plutôt que de telle autre, etc. » Mais si ce
point de vue est celui d'un protestant libéral, voire d'un catho-
lique progressiste, qui donc oserait soutenir qu'il est d'un
catholique orthodoxe?
Laïque très obscur, j'aurais scrupule à discuter ainsi la reli-
gion de Fogazzaro, si Kogazzaro n'avait été lui-même un
théologien improvisé. Il n'est que les profanes pour avoir de
telles audaces! Quelle ne fut pas la témérité du romancier
morigénant le Saint-Siège par la bouche de son Benedetto!
Piero Maironi, devenu un saint prophète, dénonce au pape les
méfaits de quatre esprits malins : l'esprit de mensonge, l'esprit
de domination, l'esprit d'avarice, l'esprit d'immobilité. Ce
dernier est peut-être le plus malfaisant : « C'est l'esprit
d'immobilité, prononce Benedetto, qui, voulant conserver les
choses impossibles à conserver, attire sur nous les dérisions
des incrédules. » Et Benedetto. avant de prendre congé du
Saint-Père, présentant la défense de son ami, ajoute : c< La con-
damnation de Selva porterait un coup aux énergies les plus
actives et les plus vitales du catholicisme. L'Église tolère des
milliers de livres ascétiques stupides qui rapetissent indi-
gnement l'idée de Dieu dans l'esprit humain. Ne condamnez
pas ceux qui la grandissent... » Le conseil, à mon humble avis,
n'était pas mauvais ; mais cette apologie de Selva dans la bouche
de Benedetto ne fournit-elle pas un argument d'une certaine
force aux critiques qui dénoncèrent en Benedetto un moder-
niste? « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es!... » Le
proverbe peut mentir; mais l'erreur de ceux qui l'appliquè-
rent à Piero Maironi et à Fogazzaro est bien compréhensible.
L'Encyclique Pascendi dénonce, dans le modernisme, non pas
une hérésie spéciale, mais le rendez-vous de toutes les héré-
sies : à ce taux-là, il n'y aurait rien de surprenant à ce que le
Souverain Pontife de Fogazzaro eût découvert en Benedetto
un hérétique, un catholique américanisant, tout au moins. Et
cette opinion serait d'autant plus plausible que Fogazzaro lui-
IOO LA REVUE DE PARIS
même a professé quelque temps une grande admiration pour
l'audacieux catholicisme d'outre-mer. Cette admiration, il est
vrai, n'était pas encore suspecte. Elle ne devint telle que le
22 janvier 1899, — soit le jour où Léon XIII condamna
1' « américanisme » dans une Encyclique spéciale.
Donc, Fogazzaro se tenait pour catholique, d'un catholi-
cisme rigoureusement orthodoxe : «J'accepte tous les dogmes,
a-t-il déclaré, dans leur sens vrai et propre, depuis l'inspira-
tion des livres sacrés jusqu'à l'infaillibilité pontificale. » On
devine, après cela, quel chagrin s'empara de lui devant la
mise à l'index du Saint. On imagine le désespoir qu'il eût
éprouvé en voyant condamner Leilu. Le Saint avait été publié
le 5 novembre 1906; à la fin de décembre, l'auteur écrivait à
un ami : « 11 me semble que tout danger de condamnation est
maintenant écarté et qu'on ne verra pas détruits dans une
quantité d'Ames timorées les bons effets du livre. » Fogazzaro,
hélas! se félicitait trop tôt. Le décret de la mise à l'index parut
le 6 avril 1906. Quelle que fût sa douleur, le romancier de
Vicence observa aussitôt l'attitude la plus déférente. A qui
s enquérait de ses intentions il répondait par le mot que le
héros du volume condamné, dans une scène superbe, montre
à Jeanne Dessalle, gravé sur le mur du cloître : Silentium!
Fogazzaro entendait même s'humilier au delà du silence. Je
ne voudrais pas dire qu'il pensait, dans Leila, « se rétracter »,
bien qu'on ait écrit ce mot; mais le roman de Leila visait
certainement, dans 1 esprit de l'auteur, à dissiper l'impression
qu'avaient produite les thèses audacieuses, les thèses « catholi-
ques progressistes » du Saint. Dans Leila. Fogazzaro faisait
résolument machine arrière. Puisqu'il affirmait n'être jamais
sorti du catholicisme, je ne dirai pas qu'il y rentrait, mais je
dirai qu'il s'y rapatriait, ou, si l'on préfère, qu'il s'y réenra-
cinait.
Deux personnages de Leila, si je ne me trompe, énoncent
les opinions personnelles, les opinions suprêmes de Fogazzaro
sur la question religieuse : Massimo Alberti et Don Aurelio.
Massimo Alberti se manifeste sous deux avatars : l'amoureux
transi et le théologien flottant. Soupirant discret, il est digne
de toute notre compassion; théologien, il est plus malaisé à
comprendre et à aimer. Non, vraiment, nous ne saurions
ANTONIO FOGAZZARO IOI
jurer (juc Fogazzaro ait résolu victorieusement la difficulté de
montrer Massimo Alberti sous ce double aspect. Massimo
Alberti est le plus brillant disciple du « Saint ». Il est croyant,
mais professe sur plusieurs points des opinions particulières
fort libres. Son audace déconcerte pareillement les deux groupes
ennemis : les libres penseurs le blâment parce qu il témoigne
une fidélité toute militaire à l'Eglise: les chrétiens qui ne rai-
sonnent pas leur christianisme le blâment aussi parce qu il
pense et parle « en homme de son temps ». Lorsqu'il plaça
Massimo Alberti dans cette situation équivoque, Fogazzaro
cherchait peut-être à rendre sa propre attitude, — attitude qui
lui valut, comme il s'en plaignait, d'être renié à la fois parles
« rouges » et par les « noirs » :
Ogni plèbe ni 1 insulta, e rossa e itéra...
La sincérité de Massimo Alberti est d'ailleurs évidente. Mais
que prêche-t-il, en somme. <'t qu'est-ce qu'il veut:'... Chat
échaudé, dit-on. craint l'eau froide : la peur de l'index (peur,
hélas! trop justifiée) n'aurait-elle pas nui à la bonne confor-
mation psychologique de Massimo Alberti: 1 II est hésitant et
contradictoire. Il débite, à quelques pages de distance, des dis-
cours qui se concilient mal. Par exemple, il annonce, à tel
moment, que le christianisme. « dégagé de toute sa dépouille
morte, de tout ce qu'il implique de suranné et de dépassé »,
donnera tantôt naissance à une foi nouvelle et supérieure :
« Comme le catholicisme a parachevé Moïse, une forme reli-
gieuse supérieure parachèvera peut-être le catholicisme... »
Le catholicisme, songe le lecteur, a donc besoin d être
réformé ou complété:' Oui certes, telle est bien l'opinion de
Massimo Alberti. une de ses opinions. Tel était aussi l'avis de
Fogazzaro en ses premiers romans : l'Eglise était comparée
dans l'un d'eux à un édifice « vermoulu », tout simplement.
Massimo, cependant, déclarera plus loin dans Leila qu'il n'y a
rien de vermoulu dans l'Eglise : « Si je croyais, déclare-t-il, que
l'Église où je me trouve est caduque, je n'attendrais pas le trem-
blement de terre, j'en sortirais dès maintenant: mais je vous
assure que pas même un tremblement de terre ne m'en ferait
sortir, si grande est ma confiance en ses fondations et dans la
cohésion de se^ pierres. »
102 LA REVUE DE PARIS
Cette imprécision de pensée empêche qu'on éprouve pour
Massimo Alberti la haute estime qui va d'emblée à un Daniel
Cortis ou à un Piero Maironi.
Dans la dernière partie de Leila, le caractère disparate de
Massimo s'accuse encore plus. On ne sait trop pourquoi
(peut-être parce qu'il voit son amour méconnu) Massimo
se prend à douter de Dieu. Du modernisme ou du demi-
modernisme il glisse au scepticisme. A la page A21, on con-
state avec stupeur qu'd est devenu agnostique. Mais c'est ici, de
la part de Fogazzaro, une ruse de guerre sainte. Massimo
recule, si j'ose dire, pour mieux sauter, pour fournir au
romancier qui rapporte ses tribulations l'occasion d'un cha-
pitre final plus émouvant, plus décisif. La dernière scène du
dernier chapitre peint les funérailles de Benedetto, duquel on
a ramené le corps sur les rives du lac de Lugano. Elles sont
imposantes, ces funérailles. Don Aurelio a reçu mission de
prononcer l'oraison funèbre du « Saint ». Et, tout en le com-
blant de louanges, il trouve moyen de le désavouer : « Le vrai
caractère de son action, dit Don Aurelio. ne fut pas de débattre
des questions théologiques, en a uni il put mettre le pied à
faux : ce fut le rappel des croyants de tout ordre et de tout
état à l'esprit de 1 Évangile. » Admirons l'habileté de Fogazzaro
confiant à Don Aurelio le soin de dire que Benedetto a pu
« mettre le pied à faux » ! . . . Se tromper est humain ; persé-
vérer est diabolique.
Fogazzaro est mort dans la conviction qu'il n'avait point
persévéré. Son Massimo fait, à son exemple, un meà culpâ îles
plus édifiants, sinon des plus logiques. De même qu'il était
devenu sceptique on ne sait trop pourquoi, Massimo redevient
croyant au lendemain des obsèques du « Saint » et à la veille de
son propre mariage avec Leila, on ne sait trop, derechef, pour
quelle raison majeure : « Je suis revenu au Christ et à l'Eglise,
dit-il tout tremblant; maintenant, j'y suis revenu. » Cette
conversion in articulo nuptiarum, comme on l'a plaisamment
appelée, est trop inopinée pour être vraiment édifiante. Dans
ce roman de Leila, si fertile par ailleurs en grandes beautés, la
médiocrité et l'incohérence psychologique du protagoniste
forment une tache redoutable. Fogazzaro eût été mieux inspiré
peut-être en s'expliquant sur son attitude religieuse dans une
ANTONIO FOGAZZARO Io3
brochure ou dans un écrit purement philosophique. En con-
fiant ce soin délicat à un héros de roman, il n'a qu'imparfai-
tement atteint son but apologétique, — puisque l'ouvrage n'en
a pas moins été mis à l'Index, — et il a mal à propos alourdi
un livre du plus réel mérite.
Pour des raisons connues, archi-connues, la question reli-
gieuse et la question politique sont étroitement dépendantes
l'une de l'autre en Italie. Fogazzarô, théologien militant, a été
fatalement conduit à s'expliquer aussi sur le gouvernement de
la chose publique : Daniel Cortis et Petit monde d'autrefois font
à la politique une large place. Pour ces ouvrages, le romancier
vicentin a été traité de « clérical »: mais si l'on rend à ce
mot son sens véritable, si l'un entend par cléricalisme l'erreur
qui consiste à confondre le temporel et le spirituel, nul ne
lut jamais moins clérical que Fogazzarô. 11 demandait que
les deux domaines restassent parfaitement distincts. Daniel
Cortis, interrogé là-dessus dans une réunion électorale, exclut
« au nom de la liberté » une Kirlise catholique officiellement
privilégiée. Paraphrasant Cavour, ce Cavour que Fogazzarô,
dans une lettre qu'il m'écrivait en [898, nommait « le plus
grand homme d'Etat du xi\ siècle ». Daniel Cortis aspire,
lui aussi, à F « Eglise libre dans l'État libre ». mais il ne
veut point signifier par là que l'Église et l'État doivent s'in-
terdire tout rapport. Il serait bon, pense-t-il, que les autorités
séculières « montrassent en toute occasion la très haute valeur
quelles attribuent au sentiment religieux ». La formule est
ambiguë, j'en conviens: elle n'est pas d'un libéral tout à fait
pur : un gouvernement pourrait s'autoriser de ce principe pour
établir des mesures cléricales. (Test d'ailleurs pour des for-
mules de ce genre que les ennemis de Daniel Cortis — ne
sont-ils point aussi ceux de Fogazzarô ? — ont taxé d' « obscu-
rantisme » le romancier et le personnage qu'il a fait vivre.
Mais ils ont tort, au fond, et toute la liberté d'esprit de
Fogazzarô se révèle dans son opinion sur la perte du pouvoir
temporel. Avec nombre de catholiques libéraux de tous pays,
104 LA REVUE DE PARIS
— nommons, pour la France. M. Anatole Leroy-Beaulieu, —
Fogazzaro est persuadé que « la perte du pouvoir temporel a
été pour l'Eglise un bienfait immense ». Dans une lettre qu'il
m'adressait, à ce propos, le 3o juin 1898. il s'exprimait ainsi :
« INul homme impartial ne peut nier que la papauté ait pris
depuis 1870 dans le monde une place bien plus haute, ait
revêtu une splendeur bien plus grande qu'auparavant. Le Saint
Père n'a jamais gouverné si librement l'Eglise que depuis qu'il
est censément prisonnier. » Fogazzaro, que je sache, n'a pas
changé d'avis depuis 1898. Et c'est une des raisons péremp-
toires pourquoi je refuse de voir en lui un « clérical ».
Je l'appellerais plus volontiers un « chrétien social », un
aristo-démocrate à tendances humanitaires, — comme les
Ketteler et les Albert de Mun. — Avec les représentants typi-
ques de cette école, Fogazzaro tenait 1 individualisme libéral
en fort petite estime. Daniel Corlis ironise d'ailleurs malen-
contreusement et montre une sévérité sans doute excessive en
s'élevant « contre la superstition d'un certain individualisme
libéral qui se croit à la tète du genre humain et ne s'aperçoit
pas qu'il passe à la queue ». Il faut toute l'ingénuité d'un
Daniel Cortis pour saluer dans le socialisme une doctrine
plus en harmonie avec « le progrès ». Mais passons. Et cher-
chons ce que Fogazzaro entendait par ce socialisme chrétien
qui lui paraissait le fin du fin de la politique sagesse. Ses héros
s'enthousiasment pour « la justice ». Daniel Cortis réclame,
dans son programme électoral, « une politique qui sans
subordonner en rien l'Etat à l'Église nous donne une force
suffisante pour étonner le monde par nos réformes sociales ».
La révolution ne l'effraie pas. Bien mieux : il revendique pour
l'Italie « l'honneur de diriger une révolution sociale ordonnée ».
Mais pourquoi le réformateur social qui parle ainsi du haut
de Daniel Cortis, ne s'est-il pas expliqué sur le moyen d'opérer
une « révolution ordonnée »?... Le bon sens ne murmure-t-il
pas de lire accouplés ces deux mots?
11 faut voir peut-être un prélude à cette « révolution
ordonnée » dans les mesures édictées par Piero Maironi alors
qu'il renonce au monde et à ses pompes. Piero Maironi, touché
de la grâce, est devenu du même coup presque socialiste. Le
fils de Louise, de la sceptique Louise de Petit inonde d'autrefois,
ANTOMO FOGAZZABO 1 OÔ
en est arrivé à découvrir son devoir « dans un apostolat pour
la justice sociale, sans haine contre le catholicisme, mais avec
une absolue indépendance à l'égard de l'Église : — la tâche que
sa mère avait dû rêver pour lui quand elle ne croyait qu'à l'idée
de justice ». — Piero Maironi va jusqu'à proclamer « que la
confiscation de la terre au profit de quelques-uns est réellement
une iniquité ». En vertu de quoi, il lègue sa fortune à Don
Giuseppe pour qu'il en crée « une société coopérative de pro-
duction agricole ». Le socialisme était encore, il y a dix ans,
{Petit inonde d'aujourd'hui paru! en 1901 ) une doctrine fort en
vogue parmi les « intellectuels ». Peu d'années auparavant,
le comte Tolstoï avait brisé une lière lance, lui aussi, dans
Anna Karénine, pour le collectivisme agraire. Quand Fogazzaro
fait dire à Daniel Corfis : « On pourra me trouver dans les
rangs d un parti conservateur, mais je suis une force motrice »,
il ne faut donc point attribuer au mot « conservateur >< son
sens ordinaire. Et par a force motrice » on doit comprendre
force révolutionnaire. Il suffit de s'entendre.
J'observe, au demeurant, que toute utopie socialiste était
absente du dernier roman de Fogazzaro. Pas plus que le
modernisme, le collectivisme n'est en faveur aujourd'hui au
\atican. Leila, dans la pensée de son auteur, ne devait donner
ombrage au Saint-Siège ni par sa doctrine sociale ni par sa
doctrine religieuse.
Il va sans dire que la critique libre penseuse avait reproché
aigrement à Fogazzaro toute cette obéissance. Bien à tort,
selon moi. Tant d'humilité, tant de déférence ont leur beauté,
même leur grandeur. En ce temps où les plus médiocres, dans
la presse, dans les assemblées politiques, tranchent souverai-
nement de toutes choses, en ce temps où l'incompétence est
reine, c'est un élégant spectacle que donne un vrai penseur
en admettant quelque chose et quelqu'un au-dessus de lui, en
reconnaissant une sagesse supérieure à sa propre sagesse. Par
le respect qu'il témoignait au chef suprême de son Église et à
ses décrets, Fogazzaro faisait montre d'un esprit resté profon-
dément catholique. Il eût courbé le front devant la sentence
dont est frappée cette Leila où il avait mis toute son âme. Mais
quelle n'eût pas été sa détresse devant ce désaveu!
Déjà sa soumission, quand fut condamné le Saint, avait été
io6
LA REVUE DE PARIS
un acte mûrement réfléchi, une victoire de 1 esprit d'obéis-
sance sur le sens propre, et non point, comme on l'a vilaine-
ment insinué, le fait d'une intelligence chancelante, d'une
volonté ébranlée. Il faut que les ennemis du romancier en
prennent leur parti : Fogazzaro a composé ses deux derniers
livres en pleine possession de tous ses moyens poétiques. On a
le droit, sûrement, de préférer chez lui le littérateur au penseur.
11 suscitera, croyons-nous, chez la postérité, plus d admirations
comme écrivain qu'il n'encouragera de vocations comme phi-
losophe ; mais sa sincérité religieuse, de même que sa probité
littéraire, fut incontestable. On n'a pas plus le droit de sus-
pecter l'une que l'autre.
MAURICE MURET
L'ENNEMI DE LA MOKT
w
Par une chaude après-midi d'août, le docteur Charbonnière
arrivait au château de Saint-Michel : M. de Fersac, ayant eu un
étourdissement passager, désirait le voir. Assis dans une vieille
bergère en velours d'Utrecht, le comte lisait les Pensées philo-
sophiques de Diderot lorsque le docteur entra dans sa chambre.
Ensuite des politesses d'usage, Daniel prit le siège qui lui était
offert, et la conversation s'engagea sur un thème d'hygiène
générale. Puis M. de Fersac expliqua son cas personnel. Après
l'avoir écouté attentivement et lui avoir posé quelques petites
questions, le docteur lui dit en souriant :
— La chose n'est pas très. grave en elle-même mais c'est
un avertissement. Il vous faut éviter les fatigues excessives,
de quelque nature qu'elles soient, et observer un régime
rafraîchissant.. .
— Soit! nous mettrons de l'eau dans notre vin, au propre
et au figuré !
A quoi Daniel répliqua par quelques prescriptions complé-
mentaires. Puis ils parlèrent d'autre chose, et, incidemment,
M. de Fersac raconta que Mirka. étant allée à la dernière foire
de Mussidan avec Madalit, y avait retrouvé sa tribu et l'avait
suivie, le soir, à son décampement.
i. Voir la Revue des i5 juillet, I er et iô août.
io8
LA REVUE DE PARIS
— Ces filles de Bohème ne peuvent s'accoutumer à la vie
sédentaire. C'est comme des oiseaux de passage qui, aussitôt
libres, s'envolent avec les autres!
Après une demi-heure d'entretien, le comte résuma la con-
sultation médicale :
— A^in coupé, point de grande fatigue. Vous serez obéi,
docteur... C'est que, voyez-vous, j'ai le tort d'oublier par-
fois que je n'ai plus vingt ans !
— Faites un nœud à votre mouchoir !
Sur ce mot de risée, ils se levèrent et descendirent. S'étant
rafraîchi, Daniel prit congé de M. de Fersac et s'en retourna
au Désert.
En passant près de l'étang des Ouïmes, il rencontra dans
une clairière le vieux chasseur de vipères, Claret, en quête
de son gibier. Le bonhomme avait les jambes enveloppées
de grossières guêtres en peaux non tannées qui retombaient
sur ses sabots. Une sorte de sayon en rude toile de charpail
lui tombait jusqu'aux genoux, serré à la taille par une lanière;
sa tête aux longs cheveux gris et roides était coiffée d'un
bonnet en peau de taisson par lui-même confectionné.
— Hé bien, père Claret, comment va celte main!'
— Elle est tout à fait guérie, monsieur Daniel ! — fit le vieux
en étendant sa paume droite, où se voyait la cicatrice d'un
phlegmon. — Tenez, justement, il y a là une vipère : vous
allez voir comme je m'en sers, de cette main!
Et, marchant vers une touffe d'herbe, Claret y farfouilla
légèrement avec une houssine. La bête, réveillée, se dressa
furieuse et se lança vers l'homme, la gueule amplement
ouverte. A ce moment, le chasseur lui présenta le poing
gauche, muni d'un gant épais en peau de mouton. Pendant
que la vipère embarrassait ses crochets dans la laine, Claret,
laissant tomber son bâton, la saisit prestement à la nuque,
entre le pouce et l'index de la main droite, puis la montra au
docteur :
— C'est un beau mâle, — dit-il.
Daniel examina la bête qui se tortillait désespérément;
puis Claret fourra sa capture dans une boite en fer-blanc, de
forme cylindrique, garnie de mousse, qu'il portait en bandou-
lière .
L ENNEMI DE LA MORT
IO9
— Va retrouver l'autre! — dit-il avec un large sourire qui
s'épanouissait dans sa barbe hérissée, rognée aux ciseaux.
— Vous en prenez beaucoup, père Claret?
— Assez. Je fournis, autour de la Double, tous les apothi-
caires de Ribérac, Neuvic, Mussidan, Montpaon et Larochc-
Chalais.
— Et vous en tirez un bon prix?
— Oui... Cinq sous, six sous la pièce. Le métier n'est pas
ingrat. Bien que l'hiver soit morte-saison, tant que les gens
seront assez nescis pour croire que le fiel de cette bète vous
aide à suer, que la poudre faite de son corps pilé dans un
mortier guérit la picote, les mauvaises fièvres, et purge les
venins, je ne crèverai pas de faim.
Daniel se mit à rire :
— Alors vous ne croyez pas à ces remèdes, Claret?
— En vous demandant pardon... je n'y crois guère.
— Oh! il n'est pas besoin de vous excuser, vous n'êtes
pas le seul !
— A propos de serpents, — reprit Claret, — je voulais aller
au Désert pour vous parler de quelque chose; mais, puisque
vous êtes là, je vais vous le dire... Voici deux fois que je vois
ce méchant Pirot, le maître valet de Légé, parler en cachette à
votre berger, dans les landes de Bellesise; la dernière fois,
c'était jeudi. Connaissant la malvoulance que vous portent
ceux du château, j'ai pensé que ça n'était pour rien de bon.
C'est pourquoi j'ai voulu vous le dire : un homme averti en
vaut deux...
En s'en allant après avoir remercié le vieux chasseur de
vipères, le docteur se demandait ce que signifiaient ces col-
loques secrets de Pirot avec Trigant. Afin de s'en éclaircir, il se
détourna de son chemin et alla passer à l'endroit où il savait
que le berger touchait les brebis.
Le troupeau paissait sur une lande rase, vers le Signal. Il
était composé de belles bêtes qui avaient remplacé les chétifs
moutons du pays, trouvés par Daniel à son retour au Désert.
Le bélier, de l'espèce des mérinos d'Espagne, provenait du
haras créé par le citoyen Jumilhac en l'an XI : c'était un magni-
fique animal. Il broutait, un peu à l'écart, sur une petite butte,
et leva la tête en oyant approcher quelqu'un. Planté solide-
IIO LA REVUE DE PARIS
ment sur ses quatre pieds, prêt à choquer pour défendre ses
brebis, avec son chanfrein busqué, ses cornes enroulées super-
bement, il se détachait sur les rougeurs de l'horizon comme
un haut-relief antique, dans l'attitude noble et fière des mâles
que l'homme n'a pas déshonorés par la mutilation.
Trigant s'étant avancé, après l'échange de quelques propos,
le maître lui demanda s'il n'avait pas vu Pirot, ces jours-ci.
« I\on, il ne l'avait pas vu. »
— Rappelle-toi bien!
— Je ne l'ai brin vu depuis plus d'un mois...
— Tu l'as vu et tu lui as parlé, jeudi dernier, dans les bruyères
de Bellesise : que te voulait-il?
Le berger résista longtemps; mais enfin, convaincu de men-
songe et fortement chapitré, il finit par avouer une partie de la
vérité : Pirot lui avait dit que Gondet connaissait des herbes
qui rendaient le « mouton de semence » plus vigoureux et
faisaient produire aux brebis deux agneaux à la fois si on avait
soin de leur en faire manger pareillement. 11 n'avait point
demandé de ces herbes à (iondet, mais celui-ci, passant par là
une heure auparavant, lui en avait donné de la part de Pirot...
Et, sommé de les montrer, il tira de son havre-sac une poignée
d'herbes fraîchement coupées, que Daniel reconnut vite pour
être des feuilles de belladone et de jusquiame, ces dangereuses
plantes des sorcières d'autrefois.
— Ces herbes sont des poisons mortels, entends-tu! — dit
sévèrement le docteur au berger, qui baissa la tète et protesta
n'avoir jamais eu l'intention d'en faire usage.
Ce que Trigant ne confessa pas, c'est que Pirot lui avait
donné une pièce de dix sols pour lui prouver l'efficacité de la
recette de Gondet, dont il avait douté d'abord.
Daniel soupçonnait bien que Trigant lui cachait quelque
chose et peut-être était moins innocent qu'il ne l'assurait.
Mais, ignorant le degré de culpabilité du berger, le docteur
s'en tint d'abord à la résolution de le surveiller étroitement.
Chemin faisant, Daniel réfléchissait à ces choses. Il semblait
que Pirot et Gondet eussent voulu empoisonner son troupeau
et tenté de faire de Trigant leur complice. Mais cela lui parais-
sait si monstrueux qu'il hésitait à le croire. Et puis, qui aurait
L ENNEMI DE LA MORT III
pu les pousser à cette mauvaise action? Le cousin Légé n'était
pas homme à cela, ce n'était pas son genre : il n'opérait
qu'avec les apparences de la légalité et n'estimait cpie les
affaires fructueuses. Quant à M. de Bretout, quelle que fût
sa haine, Daniel ne voulait pas le supposer coupable d'une
action basse et criminelle pour la satisfaire.
Peut-être cette tentative n'était-ellc due qu'au zèle d'un
subalterne zélé, jaloux de se faire valoir auprès de son maître.
Il se pouvait aussi que Pirot eût obéi à d'autres incitations,
et que son acte fût un épisode de la guerre sourde faite au
docteur avec un ensemble et une continuité qui dénotaient
un plan précis, une impulsion directrice. M. de Bretout haïs-
sait ouvertement Daniel et agissait de même, mais beaucoup
d autres, moins francs et moins courageux, manœuvraient par
des voies occultes ou obliques. En toute occasion, les gros
bonnets du pays s'efforçaient de ridiculiser ses projets, de
faire suspecter ses intentions, d'inspirer de la méfiance pour
sa science médicale et du mépris pour sa personne. Sauf celui
de Saint-Michel, les curés de la contrée tâchaient conscien-
cieusement de noircir et de déconsidérer le promoteur de la
régénération de la Double, qui avait le grand tort d'être un
mécréant, et de race huguenote. La plupart, dans leurs prônes,
faisaient, au besoin, des allusions assez claires à la situation
irrégulière de Daniel, et insinuaient qu'une vie honteuse était
la condition naturelle d'un hérétique, d'un parpaillot.
La gent officielle, le juge de paix, le greffier, les divers
employés du fisc et presque tous les maires partageaient ces
préjugés : ils se montraient malveillants, chacun dans la
mesure de son pouvoir et la limite de ses fonctions. Cette
attitude avec laquelle s'accordaient çà et là certains actes, les
manœuvres visibles et souterraines des autorités religieuses,
les diatribes des notables influents, tout cela peu à peu avait
créé contre Daniel, chez les paysans, un état général d'hos-
tilité latente, hostilité contenue encore par la prudence tradi-
tionnelle des faibles.
Il était possible, à la rigueur, que la vilenie de Pirot et de
Gondet fût le résultat spontané des haines aveugles semées
contre le docteur dans des âmes obscures ; mais plus j:>roba-
blement elle était née de la conjonction d'une pensée ennemie
112 LA REVUE DE PARIS
avec la pauvreté qui, selon un mot cruel, met le crime au
rabais.
A ce sujet, Daniel était perplexe. Toutefois, dans son opti-
misme indulgent, il s'efforçait de croire à un excès de zèle
et à la malfaisance de deux coquins isolés.
Peu après cette affaire, Fréjou vint demander au docteur
une augmentation de l'indemnité que celui-ci lui payait pour
le dessèchement de son étang : « Le poisson avait beaucoup
augmenté de prix et le fourrage ne valait guère... A trente
francs, il y perdait... véritablement. »
— Ça tombe bien! — répondit Daniel; — je voulais juste-
ment vous prévenir que dorénavant je ne vous donnerai plus
rien. Ce que j'en ai fait, c'a été de ma volonté; mais, puisque
vous êtes fatigué de ne plus avoir la fièvre, vous et les vôtres,
eh bien ! remplissez votre étang, mon ami !
L'homme s'en alla penaud, mais le docteur fut bien étonné,
un mois plus tard, de recevoir un billet du greffier de la justice
de paix le convoquant à la requête de Fréjou, qui prétendait
l'obliger à lui continuer l'indemnité annuelle de trente francs.
Devant le juge, l'ancien recors Badil, qui avait attrapé
quelques termes de procédure en accompagnant les huissiers
et les sergents de jadis, exposa l'affaire de Fréjou à sa
manière, et. après une sorte d'objurgation lardée de termes
juridiques souvent basardeux, il conclut à ce que « le sieur
Charbonnière » fût contraint de tenir son engagement.
— Que mon adversaire montre cet engagement! — repartit
le docteur.
Fréjou avouant n'avoir pas d'engagement écrit, le juge lui
demanda :
— Avez-vous des témoins?
— Mon ami Fréjou, — dit Badil, — n'a pas de témoins :
il s'est fié à la promesse de son contractant.
Et il enfila une série de lieux communs sur la bonne foi
dans les conventions, disant que l'honnête homme n'a qu'une
parole; qu'une promesse verbale vaut écrit pour les braves
gens; que la vérité doit passer avant l'intérêt...
— 11 est aussi édifiant qu inattendu de voir le sieur Badil
faire ici un cours d'honnêteté, — riposta le docteur. — Mais
L ENNEMI DE L A MORT 11.)
laissons ces fadaises! 11 m'a plu de donner bénévolement,
durant trois ans, une indemnité à Fréjou, parce qu'il avail
desséché son étang; il me plaît maintenant de cesser de lui
paver celle indemnité : je cesse. El. comme preuve que je ne
me suis jamais engage envers lui, m pour toujours, ni pour
un temps, voici la lettre d'un homme dont la parole vaut peut-
être bien autant que celle des sieurs Badil et Fréjou réunis.
Cette lettre est de monsieur le curé de Vauxains, ci-devanl
curé de La Jemaye, qui seul fut témoin de l'arrangement :
veuillez en prendre connaissance, monsieur le juge.
M. des Garrigues, ayant lu la lettre, eut un mouvement
d'humeur, puis dit à Fréjou, comme à regret :
Si nous n'avez ni écrit ni preuves, que pouvez-vous
demander! 1 ... Il ne vous reste qu à déférer le serment au défen-
deur.. .
Monsieur le juge, — dit Badil, — nous ne déférerons
pas le serment parce que noire adversaire est de ces hugue-
nots qui ne croient pas en Dieu!
— \ la bonne heure! que ce ne soit pas, au moins, pour
avoir été convaincu de faux témoignage! — lit tranquillement
Daniel en riant.
L'ancien recors, n ayant à cet égard ni la conscience ni le
casier judiciaire bien nets, resta prudemment coi tandis que
le docteur s'en allait.. .
Malgré sa répugnance à reconnaître le mal, cette affaire de
Fréjou, venant après toutes les autres manifestations hostiles,
ébranlait l'optimisme bénin de Daniel. Mais ce fut bien autre-
chose lorsqu'il reçut la visite de l'adjoint de la commune
chargé de notifier à Sylvia un ordre du procureur du roi : il
lui était enjoint de se rendre au domicile de sa mère en vertu
des articles 3~ i et suivants du Code civil, sous peine d'y être
conduite par les gendarmes. Alors Daniel acquit la conviction
que les calomnies répandues contre lui, que les querelles et les
difficultés à lui suscitées partout, que les actes hostiles dont il
était l'objet procédaient d'un dessein suivi, étaient comme les
mailles d'un filet dans lequel un ennemi caché s'appliquait à
l'envelopper. Tout ce qui le touchait seul l'avait laissé calme et
froid; mais lui enlever Sylvia, c'était le frapper au cœur. C'est
i cr Septembre 1911. 8
I 1 4 LA REVUE DE PARIS
que maintenant il l'aimait profondément : sa beauté, son intel-
ligence, ses sentiments généreux, l'amour passionné qu'elle
lui portait, le superbe enfant qu'elle lui avait donné, tout cela
finalement avait formé entre eux un lien désormais impossible
à rompre.
Et puis, ayant vite senti qu'il serait pénible au « père »,
— comme elle l'appelait toujours depuis sa maternité. —
d'avoir pour compagne une femme ignare, incapable de le
comprendre en beaucoup de choses, elle s'était faite son éco-
lière, et. les soirs, étudiait près de lui. L'ardent désir qu'elle
avait île complaire à son ami la stimulait et lui faisait faire
de rapides progrès. Depuis sa venue au Désert, elle avait appris
à lire, écrire et chiffrer d'une façon satisfaisante. Mais Daniel
ne s'était pas contenté de ces rudiments de savoir; il y avait
ajouté des notions d'histoire, de géographie et même d'histoire
naturelle : — une plante rapportée de ses courses, un insecte,
un caillou, devenaient l'occasion de leçons élémentaires que
l'élève docile s'assimilait avidement.
Et cette lille à qui il avait redonné la vie. qu'il avait faite
sienne par L'amour, dont il avait cultivé l'intelligence et les
facultés, qu'il avait pour ainsi duc recréée dans son corps et
son esprit, c'est elle qu'il aurait fallu rendre à une mère imbé-
cile et vivant avec deux individus méprisables! \h non!
à cette idée-là, Daniel sentait tout son être se révolter.
\usMtô| il devina que celui qui menait cette intrigue
s'était servi de la Cadette pour mettre la justice en mouvement:
dès le lendemain, il s en fut à Ribéiae dans le dessein
d'éclairer le procureur sur la moralité de cette mère, et, par
suite, sur les conséquences de son ordre.
Introduit près de ce magistrat, — un petit homme à lunettes,
froid comme le carreau ciré de son cabinet, — le docteur,
après diverses questions sur lui-même, dut écouter une fasti-
dieuse harangue, farcie de maximes du bien-vivre officiel et
bourgeois, qui se termina par une sévère condamnation de la
situation illégale et immorale où il vivait avec une concubine
mineure, — circonstance aggravante.
A cette mercuriale Daniel répondit fermement : « Telle
quelle, la situation de cette fille auprès de lui était plus
morale qu'auprès d'une mère concubinant avec deux vils
L ENNEMI DE LA MORT I I J
coquins; il vivait honnêtement selon lu nature avec celle
qu'il regardait comme sa femme: les obligations légales impo-
sées à l'homme marié, il les remplissait de lui-même sans y
être contraint: et donc, quoique dans une situation irrégulière,
il n était pas indigne de quelque intérêt... »
— Et le scandale, monsieur! — fit le procureur, qui partit
de là pour adresser à Daniel un second discours où des con-
sidérations d'ordre purement social se mêlaient à des préoccu-
pations religieuses.
De tout cela le docteur inféra bientôt qu'il n'obtiendrait
pas le retrait de l'ordre donné.
— Monsieur. - dit-il, -- je suis résolu à épouser la per-
sonne dont il s'agit. Je vous prie seulement de suspendre
l'exécution de la mesure par vous décidée jusqu'à ce que des
arrangements soient pris avec la mère.
— Quoi! vous feriez votre épouse de cette fille!
■ — Elle en est digne, monsieur.
Le magistrat réfléchit, un moment, puis finit par prononcer,
avec une espèce d'ironie déçue :
— C'est une action fort courageuse et louable, assurément,
que de retirer une pécheresse du désordre : je ne veux pas
vous refuser ce que nous me demandez!... Allez, monsieur,
je vous félicite!
Daniel serra les dents et les poings, mais la vision des gen-
darmes emmenant Sylvia le calma tout à coup : il se contint,
remercia et prit congé.
XXI
L'hiver était venu, âpre et dur, et sévissait sur la Double,
tantôt noyée sous les pluies, tantôt gelée sous les glaces ou
ensevelie sous la neige. Dans la maison du Désert, les gens à
l'abri se chauffaient, assis aux coins de la vaste cheminée...
Parfois, lorsque le temps était moins mauvais, Mériol et Tri-
gant allaient couper du bois, curer les rigoles des prés ou
balayer la feuille des châtaigneraies pour faire la « paillade »
aux bestiaux. La Sicarie filait sa quenouille de chanvre et
Sylvia tricotait sa chausse, pendant que le petit Samuel, à
I 1 6 LA REVUE DE PARIS
cheval sur un bâton, galopait autour de la grande table avec
des cris joyeux. Pour Daniel, il travaillait dans sa chambre,
ou lisait en se promenant. Quelquefois, le front contre une
vitre de la fenêtre, il observait un rouge-gorge furetant sous
le hangar, à la recherche d'une araignée tapie dans un trou
du mur. ou une famille de troglodytes-mignons qui avaient
établi leur domicile dans un nid d'hirondelles, sous le toit, et
visitaient minutieusement la maison, de la cave au grenier,
picorant les insectes et les barbotes engourdis par le froid.
Puis il appelait Sylvia. dont la \ ue le réjouissait toujours, et
lui donnait sa leçon journalière, lui révélant la raison d'une
règle, lui exposant le pourquoi des choses, qu'elle était avide
de savoir. Elle était heureuse, l'intelligente élève, lorsque,
pour avoir bien saisi une explication ovi montré quelque intui-
tion particulière, elle était récompensée d'un sourire ou d'un
baiser.
— O père! — disait-elle une fois. — tu m'as sauvé !;i vie,
tu m'as faite femme, tu m'instruis : je te dois tout!
Au cours de ces journées paisibles, il arrivait qu'un pauvre
diable grelottant sous sa limousine trouée vint quérir le doc-
teur pour quelqu'un des siens. Lui alors chaussai! ses grosses
bottes et s'en allait à pied avec L'homme, malgré les récrimi-
nations de la Sicarie, qui lui disait souvent :
— Tu as bien trop de bonté de te mettre en chemin par un
temps pareil, et de te donner tant de peine pour des gens qui
ne t en auront aucune reconnaissance !
— Que veux-tu, ma Grande, je ne peux pas les laisser mourir
s;ins soins!... Admettons qu'ils ne fassent pas leur devoir
ensuite : il faut d'abord que je fasse le mien.
Lorsqu'elle entendait ces réponses faites d'une voix douce
et tranquille, Sylvia sentait son cœur battre plus fort, et, en
aidant Daniel à endosser sa peau de bique, parfois elle lui bai-
sait furtivement la main.
En apprenant la résolution que le docteur avait déclarée
au procureur, la généreuse fille s'était fort récriée : « Elle
n'était pas une femme pour un homme tel que lui! Tant qu'il
la voudrait garder, elle resterait sa servante dévouée: mais
elle ne voulait pas lui porter tort en l'épousant!... »
Et Daniel souriait bénignement :
L E N N E M I D E L A M O R T I I 7
— \ ois-tu, ma petite. - - répliquait-il, — tu as toutes les
qualités requises pour faire le bonheur d'un honnête homme :
ainsi n'aie point de ces craintes. Il te faut bien, d'ailleurs, te
décider à cela... Voudrais-tu que les gendarmes te vinssent
prendre pour te mener chez ta mère, comme le dit le papier
du procureur; 1
- J'aimerais mieuv mourir que de ne plus être près de toi !
Et elle cachait son visage dans la poitrine de son ami, qui la
baisai I tendrement dans les cheveux...
Cependant la Cadette, sondée par M. Cherrier qui s'était
chargé de la négociation, ne se bâtait pas de consentir au
mariage. C'était, de quinzaine en quinzaine, des remises suc-
cessives. Elle avait besoin d'y penser, disait-elle avec son
parler lent et mou. Le notaire avait beau lui remontrer les
avantages de ce mariage, non pour sa fille, — elle ne s'en sou-
ciait pas. — mais pour elle-même, I « associée » de Moural.
comme on I appelait, bien enseignée par Badil, restait froide
et indécise.
— Pourtant, — lui disait M. Cherrier. — avec un gendre
comme le médecin du Désert, vous êtes sûre de ne point mourir
de faim sur vos vieux jours!
— On ne sait jamais.. .
Pressée de questions, la Cadette finit par découvrir ce qui
lui avait été suggéré par les deux coquins avec lesquels elle
vivait : « \oilà... un homme tant riche qu'il fût, pouvait se
ruiner et tout son bien s'en aller mangé... Alors elle voulait
être sûre, avant... Qu'on lui donnât le moulin de Chantors...
et elle verrait.. . »
— Enfin vous accouchez! — s'écria le notaire. — Eh bien,
ma pauvre Cadette, c'est vrai qu'il y a d'étranges pays où les
hommes achètent les filles à leurs parents : mais, par chez nous,
ça n'est pas encore trop la mode : il faudra donc attendre...
Pendant les atermoiements de la Cadette, monsieur et
madame de Bretout, après avoir passé l'hiver à Pau. étaient
revenus à Légé avec les premières hirondelles. Minna n'était
plus positivement malade, mais sa belle santé de jeune fille
n était plus qu'un souvenir. Sa fraîcheur avait disparu, ses
chairs étaient devenues fiasques, et. sur son visage fané, une
n8
LA REVUE DE PARIS
expression de fatigue ennuyée avait succédé à la grâce juvé-
nile et mutine qui jadis lui seyait si bien.
Le vicomte de Bretout, lui, avait au contraire beaucoup
gagné. Il était moins efflanqué, moins osseux ; il s'était rem-
plumé, physiquement comme financièrement. Toute sa per-
sonne avait cet aspect satisfaisant de l'homme sain qui fait
trois bons repas par jour et boit de vieux vin. Cependant on
n'admirait pas sur sa figure haute en couleur cet air heureux
de l'homme qui a réalisé un rêve matrimonial doré. C'est que
son union avec mademoiselle de Légé comportait quelques
épines secrètes. Depuis son laborieux accouchement. Minna
s était bien promis de ne plus s'exposer à des souffrances et à
un péril dont l'idée seule la faisait encore frissonner. Comme
elle n'aimait pas son mari et qu'elle était naturellement froide,
elle s était facilement tenu parole. Le vicomte était donc
veuf dans le mariage, et cette condition bizarre et désagréable
le gênait fort. Outre qu'il était d'un naturel assez exigeant, il
se rendait très liien compte de tout ce que sa position d'époux
d'une femme mariée sous le régime dotal et sans enfant avait
de précaire et d'incertain. 11 entrevoyail dans le lointain une
éventualité possible que la santé de sa femme pouvait même
rendre, un jour ou l'autre, probable. Que madame de Bretout
vînt à mourir sans postérité, il retombait comme devant gen-
tilhomme pauvre cl besoigneux. Vprès toutes les peines que
son oncle et lui s'étaient données pour conquérir cette héritière,
c'était une triste perspective, qui, fréquemment définie par son
imagination, lui donnait un air soucieux.
Minna remarquait les inquiétudes de son mari : elle en
devinait la cause et en riait sous cape. Quelquefois, lorsque
M. de Bretout s'cllbrçait de l'émouvoir par des protestations
de tendresse chaleureuse, elle prenait plaisir, en feignant de
le plaindre, à se moquer de lui par des propos à double sens :
— Pauvre ami! que deviendriez-vous si je mourais!
Lui sentait bien l'ironie méchante de cette équivoque et s'en
irritait, — sans le témoigner toutefois, tant il comprenait la
nécessité de ménager sa femme.
Dans l'état d'esprit inquiet et fâché où il se trouvait, le
vicomte était enclin à rechercher à quelle suggestion obéissait
sa chère épouse. 11 la jugeait incapable d'avoir conçu toute
L ENNEMI DE L A MORT
"9
seule, elle si dévote, le projet de se soustraire au devoir con-
jugal, et il en déduisait qu'un tiers lui avait signalé le danger
qu'une nouvelle maternité lui ferait courir. Mais qui pouvait
l'avoir effrayée au point de lui faire prendre un aussi extrême
parti!' Les soupçons de ce mari encoléré ne s'arrêtèrent pas
sur le docteur Gauriac, qui, après les couches «le Minna,
était pourtant venu souvent au château, mais allèrent droit à
Daniel, qui, eu égard aux circonstances, ne pouvait cependant
guère être suspecté. Celte inculpation toute gratuite flattait la
passion du vicomte : il se satisfaisait de renforcer sa haine
par des motifs nouveaux, reconnaissant, à part lui, tout ce que
ses prétendus griefs avaient de futile et de ridicule. Il ne
s'apercevait même pas. dans son aveugle animosilé. qu'il s'en
forgeait d'aussi absurdes que les premiers. \ toul cela, d'ail-
leurs, à l'instinctive antipathie que M. de Bretout avait d'abord
éprouvée pour Daniel se joignait une sorte de méfiance rétro-
spective : il se prenait à révoquer en doute l'innocence des rela-
tions de Minna avec son cousin: il avait des accès de rage
froide, à songer que peut-être c'était l'ancien amant de sa
femme qui l'avait fait mettre en interdit et se gaussait de lui
maintenant. Aussi bien gardait-il une espèce de mécontente-
ment jaloux que sa femme eût été assistée dans ses couches
par celui-là même qu'il exécrait.
Un autre dépit agitait encore le gentilhomme. 11 n'avait pu
voir Sylvia, lors de son incartade au Désert, sans être frappé
de sa beauté. La manière digne dont elle avait relevé son impo-
litesse l'avait moins froissé qu'étonné. 11 enviait au docteur
cette belle fille dévouée, fière, et la comparait secrètement à
sa femme toujours maussade, agressive et flétrie en pleine jeu-
nesse : il faisait à Daniel un nouveau grief de son bonheur. II
n'était pas jusqu'au petit Samuel qui n'excitât en lui une sourde
colère : le malheureux se disait qu'un bel enfant comme celui-là
eût flatté son orgueil paternel et surtout assuré son avenir.
Tous ces divers sentiments fermentaient en M. de Bretout
et fomentaient sa haine contre Daniel, haine que Minna, dans
sa légèreté imprudente, exaspérait par des réflexions caus-
tiques et des sarcasmes blessants. 11 était à présumer que cette
haine, à la première occasion, se traduirait par des actes.
Klle éclata, en effet, à une foire de Ribérac où le docteur se
I20 LA REVUE DE PARIS
trouvait en compagnie de M. Cherrier. Pendant que le notaire
débattait le prix d'une paire de vaches avec le ci-devant curé
de La Jemaye, Daniel parlait au métayer, qu'il avait soigné-
peu auparavant et guéri d'un « méchant rhume tombé sur la
poitrine », — ainsi que disait l'homme. — Pendant cet entre-
tien, le docteur avisa tout à coup M. de Bretout, qui. l'ayant
aperçu, laissait là des amis avec lesquels il venait de déjeuner
et se dirigeait vers lui, la face enluminée.
Entre les prétendus griefs qu'avait le mari de Minna contre
le docteur, un seul était avouable, encore qu'absurde: ce fut,
naturellement, celui que le colérique gentilhomme prit comme
entrée en matière:
- Eh bien, monsieur le médecin. — dit-il arrogamment à
Daniel, sans le saluer, — ètes-vous enfin disposé à recevoir le
salaire qui vous est dû?
— Comme j'estime qu'il ne m'est rien dû, je n'ai rien à
recevoir, — répondit tranquillement Daniel.
Moi, je «lis qu'il vous est dû, et j'entends vous payer sur
l'heure! — répliqua M. de Bretout.
— Je vous répète qu'il ne m'est rien dû et que. par consé-
quent, je ne recevrai rien.
— Ne faites donc pas le fier : vous n'en avez pas les moyens!
— Ce n'est pas à vous de me reprocher ma pauvreté : il y a
deux ou trois ans, vous étiez encore plus gueux que moi! —
repartit Daniel.
- Aujourd'hui, toujours, j'ai de quoi vous payer, mauvais
médicastre! — s'écria le vicomte, en prenant trois ou quatre
louis dans son gousset. — Attrapez ca, - - ajouta-t-il en les
présentant au docteur. — ou bien...
— Allons, allons, monsieur de Bretout! — faisait le curé,
conciliateur.
— Ou bien quoi? — demanda froidement Daniel.
— Je vous les flanque à la figure !
Et, joignant l'action aux paroles, le vicomte jeta les louis
au visage de Daniel.
Celui-ci riposta par un maître coup de poing, qui envoya
son adversaire aveuglé à quatre pas en arrière, dans les bras de
ses amis accourus qui l'emmenèrent saignant et hurlant de rage.
— Ma foi, monsieur le docteur, — dit le bon curé, — vous
L EN N EM1 DE LA MOU T 121
avez eu de la patience; pourtant elle \ous a échappé, à la fin,
et vous avez cogné un peu fort!... Mais cela est arrivé à de
grands saints, — ajouta-t-il avec indulgence, — témoin saint
Pierre, qui coupa l'oreille du nommé Malchus!
— Avec tout ça, - - dit M. Cherrier à Daniel, comme ils
s'en retournaient, mon pauvre garçon, te voici une
affaire sur les bras! Car tu penses bien que le Bretout voudra
te tirer du sang pour venger celui de son nez!
— Sans doute! Mais comment éviter cela lorsqu'ona maille
à partir avec des forcenés de ce genre?
— Et t'es-tu battu déjà?
— Oui, j'ai l'ait «elle bêtise à Montpellier.
— Et comment t'en es-lu lin'! 1
l'as trop mal pour un débutant : j'ai cassé une patte à
mon homme.
— Alors, je ne suis pas inquiet pour loi!
— L essentiel, voyez-vous, monsieur Cherrier, c'est d'avoir
du sang-froid... Ce qui est beaucoup plus ennuveux. que le
combat lui-même, c'est les préliminaires, les négociations.
les diseussions des témoins, 1rs références à leurs mandants,
les pointillements sur un détail, et puis tous les dérangements
que 1 on est obligé de causer à ses amis, sans compter les siens
propres...
— Moi. je suis à la disposition, tu sais! — dit vivement
M. Cherrier.
— Je vous remercie : j'accepte volontiers, et j'espère que
M. de Fersac voudra bien aussi m'assister... Mais cela sera,
en raison (\r l'éloignement respectif des témoins, cinq ou six
jours peut-être d'allées et de venues, de pourparlers, de com-
munications et de perte de temps avant d'en finir : on ne
sait sur quel pied danser, en attendant!
— Tu prends les choses du bon côté.
— Du moins mauvais... Je vous assure pourtant que je sens
bien tout ce qu'il y a d'absurde à risquer de se faire tuer par
un fou pareil!... S'il ne s'agissait que de moi seul, je l'enver-
rais paître tout son saoul. Mais, avec les préjugés actuels,
un homme qui refuse de se battre est déshonoré, ou tout
au moins déconsidéré. Or, comme j'ai besoin de conserver
ma réputation, mon crédit moral et le peu d'influence que
122 LA REVUE DE PARIS
je puis avoir, pour consacrer le tout à la régénération de la
Double, je n'hésite pas à me mesurer avec le sire Tancrède-
Roland-Guyon de Bretout, mon noble cousin par alliance !
— C'est beau, la jeunesse! — fit M. Cberrier.
Au gué de la Risone, chacun prit son chemin pour rentrer
chez soi.
Ainsi que l'avait prévu le docteur, il fallut une semaine
aux témoins pour se joindre, discuter les conditions de la
rencontre, et remplir toutes les formalités protocolaires. Pour-
tant Daniel avait dit à M. de Fersac et au notaire : « Les
armes, le jour, le lieu, j'accepte tout ». Mais un des témoins
du vicomte était un de ces gens épineux qui multiplient les
difficultés à propos de toutes choses, et qui, lorsqu'on leur a
concédé ce qu'ils demandent, n'en veulent plus, crainte de-
quelque piège caché.
Enfin, par une belle matinée de la lin de mai. les deux
adversaires se rencontrèrent sur la lande du Drac. C'était un
plateau environné de taillis de chênes, d'où s'enlevaient des
brouées légères, vite fondues au soleil levant. I ne faible rosée
nocturne s'évaporait sur les bruyères et les brandes, d'où
s'envolaient, portés par une petite brise de l'est, tics fils de la
Vierge argentés. Des geais criards se poursuivaient dans les
arbres, et', au loin, faiblement, s'oyait la corne d'un chasseur
huchant ses chiens. Contre l'ordinaire dans la Double, le ciel
était sans nuages, et dans l'air frais Bottaient de délicieux par-
fums svlvestres. C'était un de ces jours où l'on se sent plus
allègre, où la joie de vivre fait briller les yeux et gonfle le cœur.
Pendant que les témoins mesuraient la distance cl prenaient
les dernières dispositions, les deux adversaires attendaient.
Daniel avait cassé une ramille de brande et examinait curieuse-
ment une mignonne petite araignée verte qui montait et descen-
dait, tout effarouchée. Le vicomte, lui, semblait soucieux. Non
pas qu'il eût peur, car il était brave, de cette bravoure gasconne
un peu avisée et avantageuse, mais une désagréable pensée le
travaillait. 11 lui semblait avoir lu dans les yeux de Minna
une certaine indifférence égoïste sur le résultat de la rencontre ;
et il se disait : « Elle aurait vite porté mon deuil!... »
Les témoins achevaient de charger les pistolets, lorsque tout
l'ennemi DE LA MORT 12^
à coup Sylvia sortit d'un taillis proche et s'avança vers le
petit groupe.
— C'est ridicule! — s'écria M. de lirctout; — cette fille
vient nous empêcher de nous hattre !
— Tu te trompes, monsieur! — riposta Sylvia, les yeux
brillants ; — je viens pour aider à t 'emporter !
Le vicomte, qui avait cru à une scène concertée, se tut,
déterré suintement.
— A a-t'en ma fille, retourne à la maison! — dit Daniel à
Sylvia, cpii, faisant mine d'obéir, rentra dans le bois.
\ vingt pas de distance, M. de Kersac avait planté son
makila par la pique et la canne d'un témoin de l'adver-
saire. Les deux combattants mi- en place, le pistolet haut,
firent feu ensemble au commandement. Le chapeau du docteur
vola derrière Lui à ili\ pas et M. de Bretoul tomba sur son
séant, une halle dans La cuisse.
■ — ■ Je regret le de vous avoir atteint, --fit Daniel en s'ap-
prochant du vicomte.
— Et moi, je regrette de ne vous avoir pas tué! — repartit
M. de Bretout, furieux.
— Ce ne sera rien, -- dit le docteur Gauriac, après avoir
examiné la plaie à nu.
On alla quérir une bourrique aux environs, et le blessé fut
ramené au château, assis en meunier sur la bastine. Voyant
son gendre arriver en ce piteux équipage, M. de I^éyé leva
les épaules et rentra dans son cabinet.
Quant à Minna, elle accueillit son mari avec d'aigres récri-
minations :
— Vous voilà bien arrangé!... Mais il faut convenir que
tous ne l'avez pas volé!... Nous aviez trop bien déjeuné,
l'autre jour, à Ribérac : cela vous apprendra!
Vu Désert, Sylvia pleurait de joie dans les bras de Daniel
en disant :
— père ! père !
W1I
«... Par ces motifs, le tribunal déclare ledit Jean-Jacques
Daniel Charbonnière coupable du délit de blessures volon-
12^ LA REVUE DE PARIS
tuires sur la personne de Tancrède- Roland-Guy un, vicomte
de Bretout, pour réparation de quoi le condamne en six mois
de prison, deux cents francs d'amende et aux dépens liquidés
à cent vingt-neuf francs soixante-onze centimes ;
» Fixe au maximum la durée de la contrainte par corps. »
— Ces messieurs de la justice du roi ont la main vraiment
lourde! — dit au comte de Fersac M. Cherrier, qui, sorti pour
prendre l'air, était rentré pendant le prononcé du jugement.
— C'est que, voyez-vous, ces justiciards sont incapables
de distinguer le brave homme qui blesse loyalement son
adversaire, en exposant sa vie, du lâche gredin qui troue la
peau d'un ennemi sans risques ni péril! — répondit le comte
en haussant les épaules.
- C'est tellement vrai ce que vous dites, monsieur, qu'ils
appliquent dans l'espèce des articles du Code pénal qui ne
s'\ ajustent nullement, sinon par une interprétation odieuse-
ment abusive!... Car enfin il n'y a pas de loi qui punisse Le
duel!...
En s'en retournant, le notaire, après avoir copieusement
récriminé, détesté la justice et maudit les juges, interrogea
le docteur :
— Que vas-tu faire?
- Om voulez-vous que je fasse! Plutôt que d'être enfermé
six mois, je préférerais servir encore de cible au grand sire de
Bretout! Mais je a'ai pas le choix. Quant à en appeler à
Péiïgueux, c'est bien inutile. L'abbé de Bretout, qui m a si
bien fait saler par son ami le président du tribunal, et ses con-
frères les pacanaristes ont le bras long et des al'lidés partout
dans la magistrature. Soyez sûr que les gens de là-bas ne
voudraient pas dédire leurs collègues d'ici. Ce n'est pas la
peine de faire de nouveaux frais : il y en a déjà bien assez!
— Si ce n'est que ça qui t'empêche, tu sais que je suis là!
— Merci, mon excellent ami! — fit Daniel en pressant la
main du notaire. — Ce qui m'empêche, c'est la conviction de
l'inutilité de l'appel...
Pendant la semaine qui suivit, le docteur mit tout en ordre
chez lui, arrangea ses affaires et donna une procuration géné-
rale à M. Cherrier alin qu'il pût le remplacer pendant son
absence. La veille du jour où expirait le délai d'appel, tous
L ENNEMI DE LA MORT I a 5
ceux du Déserf, moins le berger, suspect, étaient assemblés
clans la chambre de Daniel, avec le notaire, pour lui faire leurs
■adieux. Comme il avait le pressentiment que ses ennemis
chercheraient à l'atteindre en lui enlevant Sylvia, le docteur lit
ses recommandations particulières à cet égard, et les termina
en montrant une cachette ménagée dans l'épaisseur des murs,
qui s'ouvrail par un secret au fond d'un placard à serrer le
linge :
— C'est là que se réfugiaient les pasteurs ambulants traqués
par les soldats du roi. \ mis en userez si vous vous trouve/, dans
le cas de le faire.
Depuis sa condamnation. Daniel avait tant prêché son
monde que tons étaient calmes, en dépil de leur tristesse.
même la Grande, qui d'abord avait parlé de prendre une
fourche de fer à l'intention des gendarmes, - même la pauvre
Sylvia. qui. pâle et défaite, se maîtrisait à grand'peine.
Mais lorsque Daniel, après les avoir tous embrassés, la tint
sur son cœur étroitement serrée, il sentit aux sanglots muets qui
soulevaient la poitrine de la généreuse fille, aux frémissements
convulsifs de tout son être, combien lui était cruelle et dou-
loureuse cette longue séparation, avec la pensée des souffrances
qui attendaient son ami prisonnier. Il la garda, un moment,
ainsi pendue à son col, la consolant par de gentilles paroles et
d'affectueuses caresses. Puis, la voyant un peu réconfortée,
il lui donna un dernier baiser au front et sortit.
Dans la cour. Mériol avait chargé sur la bourrique un porte-
manteau renfermant du linge et des bardes. Tous deux s'en
allèrent, accompagnés, un bout de chemin, par M. Cherrier.
Mon ami, — disait le notaire, — tu es plus crâne que
nous autres tous. C'est toi qui prends le plus doucement ce
gros ennui !
— Dans toutes les choses qui ne dépendent pas de notre
volonté, c'est ce qu'il y a de mieux à faire, voyez-vous,
monsieur Cherrier.
Ils atteignaient alors le grand chemin de Ribérac. Après une
cordiale étreinte, les deux hommes se séparèrent, et M. Cher-
rier revint sur ses pas. la tète basse, fort mélancolique.
Daniel et Mériol cheminèrent silencieux jusqu'à l'arrivée.
Le docteur s'entretenait avec ses pensées, et le vieux domestique
126 LA REVUE DE PARIS
n'était pas plus bavard que d'habitude. Pourtant, lorsqu'ils
furent devant la prison, devant cet ancien couvent aux murs
noirs, aux rares baies grillées, Mériol laissa échapper cette
piteuse exclamation :
— Oh!
Daniel, lui ayant serré la main, s'empara du porte-man-
teau et heurta résolument à la porte.
Le judas s'ouvrit, et, après un petit colloque, une voix rude
lui apprit que pour le recevoir il fallait un ordre du parquet.
Au parquet, après une longue attente, le procureur du roi
délivra cet ordre de mauvaise grâce. ( l'est que le docteur, en se
constituant volontairement prisonnier, réduisait à néant la
réquisition adressée aux gendarmes aux lins de l'arrêter, le
lendemain, et de le conduire en prison, le cabriolet aux poings,
à titre » le salutaire exemple.
Muni du papier, Daniel vit s'ouvrir la lourde porte ferrée,
lui erroné promptement et ensuite mené dans une vaste
chambre où se trouvaient déjà cinq hommes.
L'un était un pauvre vieux en cheveux blancs, au nez rou-
pieux. aux paupières enflammées par une blépharite chro-
nique, emprisonné pour mendicité. A côté de lui était assis un
paysan à la figure terreuse et dure, condamné à quatre mois
pour \(d. et entré de la veille. Le troisième, un vieux récidi-
viste hirsute et souriant, était incarcéré pour grivèlerie.
Le quatrième était un mauvais sujet de garçon charpentier,
puni de trois mois pour avoir traîtreusement blessé d'un coup
de compas un sien compagnon, au hasard d'une rixe. Enfin le
dernier, nommé Perducat, était un de ces dangereux vaga-
bonds, écumeurs de grands chemins, qui pénètrent de gré
ou de force dans les habitations, volent une poule ou un sac
d'écus, selon l'occasion, assomment d'un coup de trique et, au
besoin, jouent adroitement du couteau.
Ce gredin, destiné au bagne ou à l'échafaud, était, à l'an-
cienneté, le « prévôt de chambrée », et il exerçait despoti-
quement son autorité grâce à son audace et à sa supériorité
dans le crime. ,
— Camarade, — dit-il à Daniel après quelques propos pré-
liminaires. — il est d'usage, lorsqu'on arrive au clou, de payer
sa bienvenue aux pégriots. Comme tu m'as l'air d'un bour-
L ENNEMI DE LA MORT 12"
geois argenteux, je te taxe à deux poulets rôtis et piqués et à
trois bouteilles de vin... A six, il n'y a pas de quoi se rincer le
bec, mais « le comte du Guichet» n'en veut pas donner plus
d'une chopine par figure.
— Mon ami. — répondit posément Daniel, - - je n'ai pas
coutume cl être commandé ni taxé. Vous connaîtrez cela aisé-
ment, rien qu'à me regarder bien dans les yeux.
Et, lui-même attachant sur l'autre ce regard fixe et térébrant,
qui dompte les bêtes féroces, au bout de quelques secondes,
il lui (il détourner la tête.
— Je suis médecin, — ajouta-t-il ensuite, --je vais vous
tàter le pouls.
Et, saisissant le poignet du « prévôt », il exerça une pres-
sion progressive et régulière comme l'action d'un étau, ce qui.
au bout d'un instant, lit geindre le bandit :
— Aï, !
— Vous voilà convaincu, n'est-ce pas, (pion ne me lait pas
marcher? — reprit Daniel.
— Nous êtes fort! il n'y a pas à duc - fit L'homme avec
un sourire ambigu; - vous pouvez faire tout ce que vous
voudrez !
— Je ne fais pas tout ce que je peux, mais seulement ce que
je dois! — répliqua le docteur. — Et maintenant, retournez
à vos cartes.
Débarrassé de Perducat, il s'assit sur un banc et regarda
autour de lui. La chambre contenait une dizaine de lits de
sangle ou à tréteaux de bois, garnis d'une paillasse et d'une
couverture. Dans le milieu, une table graisseuse où était
posée une cruche ébréchée. Les murs nus, jadis blanchis à la
chaux, décrépis par endroits, étaient couverts d'inscriptions,
de noms, de dates et de dessins grossièrement obscènes. Le
plafond était fait de solives mal équarries et le plancher de
carreaux en terre cuite rouges et poussiéreux. A une extré-
mité, une fenêtre à barreaux de fer entre-croisés, près de
laquelle jouaient les prisonniers, éclairait mal la pièce. Dans
un angle s'ouvrait un petit réduit où était placé le baquet aux
nécessités, qui répandait une abominable odeur.
Autour des deux joueurs, qui se tenaient à cheval sur un
lit, face à face, les autres prisonniers suivaient la partie. Seul,
128 LA REVUE DE PARIS
accroupi dans un coin, le paysan demeurait sombre et ne
souillait mot, l'œil inquiet ainsi qu'une bète sauvage récem-
ment capturée.
Une heure avant le coucher du soleil , quand le grillage
serré ne laissa passer qu'un jour insuffisant, le jeu cessa et
chacun s'allongea sur son lit en attendant la soupe.
Pour tuer le temps, le vieux récidiviste raconta comment
il courait toute la France, vivant le mieux du inonde, aux
dépens des hôteliers, --jeté à la porte, le plus souvent, au
moment de payer l'écot, — avec un coup de pied au derrière.
par-ci par-là, mais rarement livré aux gendarmes comme ça
venait de lui arriver. — 11 calculait que. sept fois sur dix, il
s'en tirait les braies nettes, et, à ce propos, faisait des
remarques sur le caractère des aubergistes. Les gros et gras
étaient plus faciles; les maigres et jaunes, plus hargneux.
Les premiers riaient parfois du tour, les seconds eu rageaient
immanquablement. Ceux-ci avaient le coup de pied plus fré-
quent et seuls requéraient les hirondelles de potence.
\ l'égard des victuailles, il avait étudié la cuisine des diverses
provinces. Il se rappelait avec délices lc> foies de canard
d'Auch en Gascogne, les lièvres à la royale du Périgord.
les andouillettes de Troyes en Champagne, le veau de
rivière de la vallée d'Auge, le gras-double à la Lyonnaise,
la choucroute de Strasbourg, la volaille de Bourg-en-Bresse,
la morue en brandade de Marseille, les canetons de Rouen el
les gigots de pré-salé de < ruerart.de.
De même avait-il fait pour les boissons. Comparant les
divers liquides entre eux. sans dédaigner la bonne bière du
Nord, ni faire fi de l'excellent cidre du Calvados, il concluait
en faveur du vin rouge et blanc, — de Bourgogne ou de Bor-
deaux : il n'était pas exclusif.
Tout bien considéré, il avait adopté ce genre de vie joviale
et facile et en démontrait l'excellence par des arguments en
forme. « La fin de tout homme était de se repaître et le vol
avait pour but de se cotonner le moule du gilet, mais c'était
un moyen dangereux qui menait loin quelquefois. Au. con-
traire, avec son système, on vivait bien et on ne risquait jamais
que huit jours de geôle, quinze au plus... »
— Oui, — interrompait le prévôt. — mais ça manque de
L ENNEMI DE LA MORT I2Q
largues!... Moi, quand j'ai estourbi un pan te. j'ai de la braise
et je fais la noce complète...
Et, en guise d'exemple, il conta comment, après avoir déva-
lisé près de Lormont un marchand de porcs, non sans l'avoir
quelque peu assommé, il avail fait carousse, quinze jours
durant, à Bordeaux, dans le quartier Mériadeck. ..
A ce point de son discours, il y eut un grand bruit de ferraille
à la porte, et le geôlier entra, suivi de sa femme, qui portait la
soupe dans une ample terrine vernissée.
« Et dire qu'il faut vivre six mois avec de pareils misé-
rables! » pensait le docteur.
Tous les prisonniers s'assemblèrent autour de la table, sauf
Daniel, qui resta sur son lit.
— \ ous ne voulez pas manger: 1 — lui demanda la femme.
— Ce soir, je n'ai pas faim.
— Il a encore les poulets dans le ventre! — dit à demi-
\oixle vieux à barbe grise.
Ayant ouï la réponse du docteur, le geôlier le tira à part
dans le corridor :
— Je vois bien que vous n'avez point accoutumé de vivre
avec de telles canailles. — murmura-t-il. — Si vous voulez,
je puis vous mettre à la pistole, dans une petite chambre
propre où vous serez seul... Ça ne vous coûterait pas bien
cher : trente livres par mois... et puis nous nous arrangerions
pour votre nourriture.
— Je vous remercie de la proposition. Mais j'ai le ferme
dessein de faire ma peine dans le lieu où je dois être en con-
formité du jugement, sans chercher à en sortir, soit par argent,
soit d'autre manière.
— Comme vous l'entendrez! — fit le geôlier, quelque peu
surpris.
Et il rentra dans la pièce avec le prisonnier.
Cette nuit-là. Daniel ne dormit guère. Sa pensée s'envolait
vers le Désert et se représentait la désolation de la famille
privée de son chef. La violente opposition du milieu paisible
et honnête de sa maison avec celui de la prison, ignoble et
infect, le frappait vivement. Le contraste de cette société de
coquins vicieux ou criminels avec celle de son cher petit
Samuel, de sa bien-aimée Sylvia, de la bonne géante qui
I er Septembre 1911. 9
l3o LA REVUE DE PARIS
l'avait éle\r, du taciturne Mériol. si dévoué, Lui rendait La
situation présente plus pénible. A l'idée que cette cohabita-
tion devait durer six mois, il soupirait. Toutefois il s'efforçait
de prendre courage et de se résigner à L'inévitable.
« Pourquoi s'affliger? — se disait-il, — ne sais-jc pas que
la plupart des hommes sont égoïstes, méchants et injustes; 1
Cela étant, ne devais-je pas être préparé à tout ce qui m ar-
rive? L'homme sage doit tout souffrir avec constance, recevoir
également les plaisirs et les peines, les honneurs cl I igno-
minie. Je suis enfermé ici. mais ma pensée est libre et ma
conscience en p;ii\. Je ne changerais pas de condition avec
ceux qui m'ont mis dans cette geôle. S'il leur reste néan-
moins quelque sentiment de la justice, ils doivent avoir îles
remords : s'il ne leur en reste pas l'omhre. ils sont encore plus
à plaindre! 9
Tant qu'il était seul en cause, malgré La privation de sa
liberté, la révolte de ses délicatesses, les souffrances de son
cœur, Daniel réussissait à se soumettre : il acceptait son état
présent comme un de ces faits contingents auxquels L'homme
est sujet depuis la naissance jusqu'à la mort. Mais ce stoï-
cisme lui (Mait plus difficile pour les siens : l'idée que sa douce
Sylvia soutirait en lui le peinait fort. Kl puis il avail laissé un
pauvre diable gravement malade : qui le soignerait et lui don-
nerait les remèdes nécessaires? Personne, l'tut-è Ire ce malheu-
reux mourrait-il faute de soins! Celte idée tourmentait le
docteur et le faisait s'agiter sur sa méchante paillasse.
>t \insi s'enchaînent les choses humaines, — songeail-il. — ■
Parce que ma cousine Minna est une folle tête; parce que son
mari a de moi une aversion aussi violente qu'absurde; parce
qu'il avait trop bien déjeuné, l'autre jour; parce que je I ai
blessé eu tirant an hasard: parce que son oncle l'abbé a beau-
coup de crédit à Ribérac; parce que les-juges de l'endroit ont
la conscience large, il faudra peut-être que ce pauvre Praleau
meure de la pleurésie qui le lient couché sur un grabat dans
sa cabane de charbonnier... »
Et Daniel soupira encore.
\ ce moment, il ouït comme un souffle auprès de son lit :
étendant vivement les mains, il saisit un des poignets et la
tignasse crépue du prévôt de chambrée.
L ENNEMI DE LA MORT l.il
— Ah! c'est toi, bandit!
Et, pour un instant, oubliant sa philosophie, le bon docteur
administra dans les ténèbres et sans bruit quelques solides talo-
ches au gredin, après lui avoir arraché une cheville de fer
dont il était armé.
— Va te coucher! et n'\ reviens pas : je t'étranglerais!
Mai- le chenapan n'eut pas le temps de renouveler sa tenta-
tive. Le lendemain malin, tandis que Daniel donnait une con-
sultation au vieux mendiant qui lui demandait un remède
pour se- yeux, le geôlier entra dans la chambre, et, s'adressant
au prévôt, lui dit :
— Perducat, faites votre baluchon. Vous partez dans une
heure.
■ — Et pour aller où ?
— 11 paraît que là-bas. à Bordeaux, ils ont quelques petites
choses à vous demander.
Malgré sa grossière jactance, l'homme demeura interloqué.
Mais, à peine le geôlier sorti, il dit aux camarades :
— Vous autres, ne parlez pas de ce que je vous racontai
hier soir!
Le docteur ne fut pas fâché d'être débarrassé de ce dange-
reux personnage. Non pas qu'il en eût peur, mais l'obliga-
tion de se tenir sur ses gardes, jour et nuit, l'ennuyait. Dès
lors toutes se- préoccupations se reportèrent sur Sylvia. Il
craignait que la Cadette, incitée par d'autres, ne renouvelât
son entreprise, maintenant qu'il n'était plus là pour défendre
sa lille contre elle. ( !eux qui avaient obtenu l'ordre de remettre
Sylvia entre les mains de cette mauvaise mère allaient cer-
tainement revenir à la charge, tandis qu'il était bouclé dans
cette prison : malgré la vaillance de son amie, Daniel n'était
pas tranquille.
Ses inquiétudes n'étaient que trop raisonnables. Quelques
jours après son incarcération, la Cadette vint au Désert, et,
n'osant pas entrer à cause de la Grande, fit appeler sa fille
dans l'allée de marronniers par le berger. Sylvia étant venue,
l'associée de Moural la pressa vivement d'abandonner « le
monsieur », qui était à moitié ruiné et avait contre lui tous
les gros bonnets du pays.
— Avec lui, c'est la misère qui t'attend!
l32 LA REVUE DE PARIS
Cette mère pleine de sollicitude avait trouvé pour sa fille
une bonne place, « une de ces places comme il n'y en a pas
treize à la douzaine ». Et, sur la demande de Sylvia, elle lui
apprit que cette place extraordinaire était au château de Légé,
— « chez les rois de la Double ! » — Après cela, elle en énu-
méra longuement tous les avantages, avec des détails fasti-
dieux, comme si elle eût voulu faire consentir sa tille par
lassitude.
— Tout ce que tu me peux dire et rien, c'est tout pareil! —
répondit Sylvia lorsqu'elle eut terminé. — Fût-il le plus misé-
rable de la contrée, eùt-U contre lui tous les gens des alen-
tours, riches et pauvres, je ne quitterai jamais un homme
qui vaut plus que tous les autres ensemble!
— Regarde moi ça! — fit la Cadette, en exhibant un louis
d'or. — C'est pour toi, comme étrenne d'entrée 1...
— Faut-il que tu vailles peu! — s'écria Sylvia. Tiens I
j'ai honte d'être ta fille!
Et elle s'en alla...
Peu de jours après cet assaut, en revenant de porter le
«, merenda », ou collation, à Mériol, qui travaillait dans une
pièce de terre à quelque distance de la maison. Sylvia ren-
contra M. de Bretout chassant, bien guéri de sa blessure.
— Ta mère t'a parlé, Sylvia, — dit-il en l'arrêtant sur une
sente; — pourquoi ne lui veux-tu pas être docile?... Mens à
Légé, chambrière : tu y seras heureuse comme une reine!...
Ma femme n'est pas ma femme... comprends-tu? Mens : tu
seras la véritable dame de Légé!
— Ecoute, monsieur! Entre toi bien riche et le père de
mon drôle bien pauvre, je ne balancerai pas une minute!
J'aime trop mieux rester sa servante au Désert que d'être ta
femme non pas en cachette, mais ta vraie femme épousée
devant le curé, si ça se pouvait!
— Ça se pourrait, si tu voulais, un de ces jours!...
— Heureusement, il n'y a personne pour t entendre ! — fit
Sylvia, tournant les talons. — i\e pense plus à ça, monsieur!
■ — Sylvia!...
Mais elle, secouant la tète, s'en fut.
L ENNEMI DE LA MORT l33
XXIII
Les natures impulsives et brutales sont difficilement acces-
sibles au raisonnement; au lieu de réfléchir devant l'obstacle,
elles foncent dessus. Loin de suivre le sage conseil de Sylvia,
M. de Bretout s'entêtait à la vouloir faire venir au château, en
remplacement de Séverine qui s'allait marier : il espérait qu'une
fois là elle s'apprivoiserait « à venir manger dans la main »,
comme tant d'autres qu'il avait vues! Sa passion, exaspérée
depuis qu'elle lui était apparue superbe sur la lande du Drac,
lui montrait la chose comme sûre. Non seulement il ne lui
en voulait pas de sa résistance et de ses refus méprisants,
mais il ne l'en trouvait que plus désirable. A cette convoitise
exallée se mêlait un ardent désir de se venger du docteur :
ah! s'il pouvait lui enlever cette belle maîtresse!...
Une première perquisition des gendarmes resta sans résul-
tat : Sylvia, prévenue à temps par la Sicarie, s'enferma dans la
cachette et fut introuvable, au grand ébahissement de sa mère
et des ileux hommes, à qui Trigant venait d'affirmer sa pré-
sence au Désert.
Mais, peu de temps après, tous trois prirent leur revanche.
Appelée traîtreusement au dehors parle berger, Sylvia trouva
sa mère qui l'embrassa, l'amitonna fort, et renouvela ses
sollicitations, protestant que c'était pour son bonheur qu'elle
la voulait « loger » en ce château. Tout en discourant
ainsi, la Cadette mena sa fille jusqu'au bout de l'allée. A ce
moment, les gendarmes, embusqués dans un bois voisin, arri-
vèrent au galop, et, par une savante manœuvre, coupèrent la
retraite à Sylvia, qui ne témoigna aucun étonnement. Inter-
rogée si elle voulait suivre sa mère comme le portait l'ordre
du procureur, elle prit une résolution soudaine et répondit
que oui : « Puisque sa mère la voulait placer chez la dame de
Légé, elle était prête à y aller sur le coup et à y rester si la
dame l'engageait ».
Sur cette réponse, la Cadette, ravie de sa docilité, s'ache-
mina vers le château avec elle, toutes deux suivies à dix pas
parles gendarmes, qui les quittèrent après les avoir vues entrer
dans la cour.
l34 LA REVUE DE PARIS
Avertie par Séverine. Minna reçut les deux femmes, et,
après quelques brèves questions à Sylvia sur son âge. son
savoir-faire, lui demanda :
— Où ètes-vous, présentement?
— Au Désert.
— Alors, c'est vous la servante-maîtresse du médecin Char-
bonnière?
— Oui, madame. 11 est le père de mon enfant.
Sylvia espérait que cet aveu la ferait refuser catégorique-
ment par madame de Bretout. Mais il vint à celle-ci une idée
diabolique : « Ah ! le bon tour à jouer au cousin en lui enlevant
sa maîtresse ! . . . »
— A tout péché miséricorde! fit-elle avec indulgence. Et
combien voulez-vous gagner?
— Cent écus l'an et une robe détiennes.
— Cent écus!... Séverine n'en gagne que trente!
— Oui. Mais, si j'entre ici, il me faudra, en plus de mon
service, faire la volonté du monsieur!
— Que dites-vous là! — s écria l'autre.
— La pure vérité, madame. C'est une affaire arrangée
d'avance avec mon honnête femme de mère !
Très vexée d'être ainsi dupée par son mari, madame de
Bretout dit sèchement à Sylvia :
— Vous pouvez vous en aller!... vous ne me convenez
pas.
En sortant, comme la Cadette récriminait fort contre sa
fille, celle-ci lui répondit :
— Ça n'est pas la peine de te troubler ni de faire encore
déranger les gendarmes par le monsieur du château. Tu sais
que dans deux mois, à la Notre-Dame de septembre, j'aurai
mes vingt et un ans et que je serai maîtresse de mes faits et
gestes : ainsi laisse-moi en paix !...
Le soir, en rentrant de la chasse. M. de Bretout fut très
fraîchement reçu par madame.
— Vous savez, notre cher! si vous voulez cette fille, je m'en
moque comme de ma première poupée : mais que ce ne soit
pas chez moi!... Vous n'ignorez pas, d'ailleurs, que ce serait
un cas de séparation de corps... et de biens !
Elle appuya sur ces derniers mots, et, satisfaite de son petit
l'ennemi de LA MORT [35
effet, se retira dignement, après un coup d'œil victorieux à
M. de Bretout fort déconcerté.
Il avait bien eu l'envie de regimber contre cette humiliante
vespérie; mais, plus sage qu'à L'ordinaire, il s'était dominé.
C'est, que derrière sa femme il voyait son beau-père : M. de Légé,
qui ne l'aimait pas, eût fort mal pris cette velléité libertine.
\\<r -on air sévère et ce diable de hochement de tête, le
personnage lui imposait : il se révoltait en lui-même contre
cet ascendant, mais il le subissait toujours.
L'abbé de Bretout, familier au château en sa double qualité
d'onde et de curé, s efforçait bien de parer aux dispositions
peu bienveillantes du père et de la fille envers le gendre et
mari, et de mettre dans les rapports de l'un et de l'autre avec
celui-ci un peu de lionne volonté, à défaut de cordialité. Mais,
malgré son adresse insinuante el -es paroles onctueusement
persuasives, il n'y parvenait pas. Le neveu, instamment averti
d'adoucir les angles de son caractère, - dont la rudesse con-
finait à la brutalité. — promettait bien, mais ne tenait pas
toujours, surtout après les repas. L'oncle n'avait guère de
succès, non plus, auprès de sa nièce par alliance, qu'il exhor-
tait paternellement à prendre une attitude conjugale moins
sévère. Bien qu'elle fût pour le reste une ouaille soumise, elle
se retranchait, à ce propos, derrière le danger à courir, et,
sentant la solidité de cette défense, elle ne s'en départait pas.
\\ec le châtelain, le curé se bornait le plus souvent à des
généralités: il exprimait des vieux pour le bonheur de tous,
ouvrait doucereusement des a\is et parfois plaidait oblique-
ment la cause de son neveu. 11 rejetait bénignement sur son
oisiveté ses écarts de manières, et, partant de là, essayait
d'amener tout bellement M. de Légé à quitter, en faveur de
son gendre, ses fonctions de maire et même à partager avec
lui, pour la lui transmettre plus tard, la gestion de ses biens et
de ses affaires privées : cela le retirerait du désœuvrement et
lui donnerait l'habitude du travail. Mais, un jour que cet ortcle
vigilant s'était expliqué un peu trop intelligiblement là-dessus,
le beau-père accueillit plus que froidement ces ouvertures :
- Monsieur l'abbé, il n'est pas d'un homme sage de se
dévêtir avant l'heure de se coucher!
11 n'avait garde, M. de Légé. de mettre son gendre au cou-
l36 LA REVUE DE PARIS
rant de ses fructueuses affaires; il suffisait, lui seul, à tout.
Etabli au cœur de la Double comme l'araignée au centre de
sa toile, il ne voyait pas que la moindre occasion profitable
lui put échapper. Les notaires des environs signalaient à ce
client d'excellent rapport les bonnes opérations à faire : place-
ments avantageux, achats de créances au rabais et acquisi-
tions de propriétés à vil prix. Malgré l'attention apportée à la
solvabilité des emprunteurs il arrivait parfois que certains,
maltraités par des circonstances imprévues, ne remboursaient
pas aux échéances et qu il fallait les faire exproprier. Mais,
précisément, là encore. M. de Légé moissonnait à pleines
mains. Afin de se couvrir, il acquérait à la barre du tribunal les
biens expropriés, pour un morceau de pain, car nul dans le
pays n'aurait eu la hardiesse d'enchérir contre un pareil
amateur.
Toutes ces manigances n'allaient pas sans lui faire des
ennemis. Mais c'était de pauvres liens jugulés par des condi-
tions léonines, ruinés par l'hypothèque et les emprunts usu-
raires. qui n'avaient plus ni terre, ni argent, m crédit. Que
pouvaient ces gens-là contre un homme riche et puissant par
lui-même, fortifié par des relations utiles et des amis influents?
Aussi, dans ces âmes abruptes de paysans dépossédés et
réduits à la misère, s'amassaient des germes de haine qui par-
fois se trahissaient en paroles menaçantes ou se manifestaient
par des actes d'hostilité sournois et anonymes. Le principal
moyen de vengeance qui tente les faibles, l'incendie des bois,
avait été employé contre M. de Légé; mais, après deux ter-
ribles exemples d'incendiaires envoyés au bagne de Rochefort,
ces alertes avaient provisoirement cessé. Pourtant il y avait
toujours dans la Double des malheureux que le châtelain de
Légé avait expulsés de leur chétive demeure, mis au bissac,
qui l'abhorraient et lui voulaient mal de mort, chose dange-
reuse dans un pays sauvage, où chacun, si misérable qu'il fût,
avait son fusil dans le coin de l'âtre...
Par une soirée pluvieuse de septembre, le vicomte de
lîretout et madame attendaient pour souper M. de Légé, qui
était allé à Mussidan traiter quelque affaire. Huit heures son-
nèrent à la pendule de la salle à manger qu'il n'était pas encore
revenu; ce que voyant, M. de Bretout, après s'être promené
L ENNEMI DE LA MORT l3"-
de long en large pour tromper l'impatience de son estomac,
parla de faire servir. Mais sa femme s'y s'opposa nettement :
— Il faut attendre !
Puis elle jeta une mante sur ses épaules, chaussa dans la cui-
sine des sabots par-dessus ses pantoufles et sortit dans la cour,
suivie de mauvaise grâce par son mari. La nuit était plus que
sombre, sans lune, sans étoiles, épaissie encore par la pluie
qui tombait fine et serrée. \u bord de la terrasse, ils écou-
tèrent : nul bruit ne montait jusqu'à eux que le léger bruisse-
ment de l'eau sur les feuilles des taillis voisins. Pas un pas de
cheval sur les chemins boueux, pas un meuglement de vache
attardée au pacage, pas un aboi de chien épeuré, rien. Les bois
solitaires se confondaient avec le ciel dans un noir de poix qui
enveloppait la Double inondée. Au bout de quelques minutes,
l'obscurité, le silence, l'air humide tirent frissonner Minna
inquiète et de tristes appréhensions lui vinrent à l'esprit.
Tandis qu'elle écoutai) anxieusement, espérant ouïr enfin les
fers du cheval qui sonneraient sur les pavés de l'allée, un coup
de fusil au loin se fil entendre sourdement, comme amorti pai
l'atmosphère pesante, puis tout rentra dans un silence lugubre.
— 11 est arrivé malheur à mon père I - s'écria-t-elle.
— Bah! - répondit M. de Brelout, -c'est quelque bra-
connier à l'affût! Votre père couchera, sans doute, à Mussidan :
allons souper !
— Vous ne pensez qu'à manger!... Croyez-vous que j'aie
faim, dans l'inquiétude où je suis!...
M. de Bretout se dit bien que, pour lui, il n'en perdrait pas
un coup de dent, mais il ne répliqua pas.
Ils attendirent un quart d'heure encore, puis Minna perçut
un galop qui se rapprochait, et, trois minutes après, le grand
cheval normand de M. de Légé entra dans la cour, couvert
de boue, les rênes de la bride rompues, ronflant d'épouvante.
A la lueur qui venait par la porte de la cuisine, on examina
la bête : rien n'indiquait la nature de l'accident. Circonstances
rassurantes, les pistolets étaient dans les fontes et un porte-
manteau de cuir où l'on trouva deux sacs déçus était encore
attaché au troussequin de la selle.
— Le monsieur sera tombé avec le cheval, dans ces mauvais
chemins! — dit Pirot.
I.'ÎS LA REVUE DE PARIS
Madame de Bretout, adoptant alors cette opinion d'une
simple chute, se rassura un peu et fit partir aussitôt tous les
gens de la maison pourvus de falots, sous ia direction de son
mari. Celui-ci maugréait bien, secrètement, du souper retardé
encore, mais il se résigna par nécessité.
A une petite demi-lieue sur le chemin de Mussidan, au tond
d'une combe, entre des taillis épais, Mornac, le garde-bois du
château, qui marchait en avant, avisa une forme noire étendue
dans la boue. Tous s'approchèrent, pressés par son exclama-
tion, et, à la lumière des falots, reconnurent M. de Légé, son
manteau sous lui, son chapeau à quatre pas. M. de Bretout,
se penchant sur le corps, vit à la tempe deux petits trous d'où
coulait un lilet de sang.
— On l'a assassiné! — dit-il froidement.
- Toujours, ça n'est pas pour le voler ! — lit observer Pirot,
en désignant les breloques de la chaîne de montre, qui pen-
daient du gousvfl de la culotte.
— En effet, voici sa bourse! — reprit M. de Bretout, après
avoir fouillé les poches du mort.
Au moyen d'un « bavard » --ou civière, — el avec l'aide
de quelques hommes pris au plus prochain village, le défunt
fut rapporté au château. Ouand Minna, qui épiait sur la ter-
rasse avec les femmes, vit les falots avancer lentement, elle
devina la vérité :
— Mon père est mort! — s'écria-l-clle, en larmes.
Kl quand, au pas lourd des porteurs, le funèbre fardeau
entra dans la cour, et qu'elle-même, soulevant le manteau
mouillé, découvrit la figure de M. de Légé toute pâle, souillée
de sang et de boue, elle s'évanouit.
Sur une table, dans le vestibule, on déposa le cadavre; puis
un homme à cheval, expédié à Ribérac, fut prévenir les gens
de la justice, qui vinrent le lendemain...
Comme il n'y avait pas vol. le crime fut attribué à la ven-
geance, et, par conséquent, les soupçons, se dirigèrent sur des
débiteurs malheureux de M. de Légé, qu'on supposait avoir
de la rancune. Un pauvre diable, récemment exproprié à sa
poursuite et qui dans la colère avait proféré des menaces, fut
recherché vivement et promptement appréhendé au corps.
Par chance, il avait un sur alibi, étant le soir même de l'assas-
6
L ENNEMI DE LA MORT
,.;,,
sinat aux polies de Bergerac, où il conduisait un charroi de
merrain pour un marchand de hois. Après quelques jours de
geôle étroite, il fut relâché, bien à regret, par le juge d'ins-
truction qui semblait dire : « Celui-ci faisait tout juste mon
affaire ! »
Si Daniel n'eût été sous clef en ce moment, nul doute qu'il
n eût été inculpé, la haine de ceux de Légé pour lui faisant
imaginer quelque réciprocité de sa pari. A sou défaut. Mériol
fut interrogé; mais, à l'heure du crime, il était à Saint-Vin-
cent où il avait mené des cochons vendus, et binait le vinage
dans le cabaret de la Nettou.
D'autres encore, de ceux qualifiés mauvais sujets, ennemis
de la religion, jacobins ou partisans de « '.'Autre », fuient
soupçonnés par la justice, surveillés, enquêtes, mandés à
Ribérac et sérieusement travaillés en de tortionnaires interro-
gatoires: mais tout fut inutile : six mois après le superbe
enterrement de M. de Légé en l'église de La Jemaye, l'affaire
lut classée.
Le vicomte de Bretout supporta philosophiquement la perle
du défunt. Quant à Minna, quoiqu'elle aimât autant qu'il
était en elle ce père qui l'idolâtrait, sa nature légère et mobile
ne tarda point à reprendre le dessus. \près la première explo-
sion de douleur et quelques jours de tristesse, les visites, les
lettres de condoléances et le soin de ses affaires atténuèrent
peu à peu son chagrin. Bientôt le plus apparent signe de deuil
au château de Légé fut le crêpe noir dont les ruches du verger
étaient ceintes selon le vieil usage.
Au surplus, cette mort ne mqdifia pas la situation de M. de
Bretout comme il l'avait espéré : Minna, bien renseignée par
le notaire de la maison, se réserva jalousement la direction
ostensible de ses affaires. Tout passait par les mains de
M. Durier pour être définitivement décidé par elle. Un beau
matin, que le vicomte voulait faire prévaloir son avis au sujet
d'un remploi de fonds, elle lui répondit délibérémenl :
— ^Notre cher, vous êtes ici comme un coq en pâte, libre, et
en état de faire bonne figure au dehors ainsi que de vous
passer vos petites fantaisies; mais l'administration de mes
biens paraphernaux m'appartient, à moi seule.
— Paraphernaux!... Peste, ma chère, vous parlez comme
I^O LA REVLE DE PARIS
un vieux procureur! — fit M. de Bretout en s'en allant, vexé,
tandis que Minna jubilait d'avoir placé ce mot de droit, appris
du notaire.
Sentant bien qu'il ne pouvait rien gagnera heurter les réso-
lutions de sa femme, le vicomte se cantonna dans le rôle
effacé de mari de la reine. Son amour-propre masculin souf-
frait bien de cet arrangement; mais, comme il était bridé par
la loi et consigné à la porte de la chambre conjugale, il n'avait
aucun moyen de faire dominer son vouloir. Il eut d ailleurs
dans la succession de M. de Légé à la mairie de La Jemaye
et au conseil d'arrondissement une petite compensation.
Libre de ses actes et n'étant plus retenu par la présence de
son beau-père, M. de Bretout se dédommagea de sa dépen-
dance conjugale en menant joyeuse vie. Depuis son « veu-
vage ». comme il disait après boire, il avait repris clandes-
tinement, avec quelques amis du voisinage, cette existence de
gentilhomme viveur et dissipé qu'il avait menée avant son
mariage. \près la mort de M. de Légé, il ne se gêna plus.
C'était des parties de chasse, de jeu, de filles, chez I un de ces
messieurs, célibataire entêté. Le vicomte lui-même, sous le
prétexte d'un rendez-vous (léchasse, tit accommoder une vieille
maison inhabitée, appelée la « Maison du Boy », parce qu'une
légende \ faisait souper le Béarnais après Coutras. Là, au
milieu des bois, le mari de Minna et ses compagnons s'égayaient
de petites orgies avec des gotons de village, des coureuses de
foires ou des guenuches amenées de Bibérac par le complai-
sant Pirot.
Mais ces débauchées rustiques et grossières ne lui faisaient
pas oublier la belle Sylvia. 11 la revoyait toujours, sur la lande
du Drac. lière et outra geuse, lui déclarant : « Je suis venue
pour aider à Remporter! » A la passion véhémente qu'il éprou-
vait pour elle se joignaient la volonté frénétique de vaincre
enfin cette résistance obstinée, le furieux désir de triompher
d'une ennemie et, en même temps, de se venger de Daniel.
Lorsqu'il la rencontrait par des hasards cherchés, M. de
Bretout renouvelait ses tentatives, toujours repoussées avec
mépris par Sylvia. Ces refus d'une créature, qu'il jugeait de
condition vile et dont il estimait à néant la vertu, exaspéraient
le vicomte.
L ENNEMI DE LA M R T 1 '| I
— Tu t'en repentiras. Sylvia! — faisait-il, rageur.
— Mais bien toi plutôt, si tu n'es sage! — lui répondait-elle
hardiment.
Cette assurance de la vaillante fille venait de ce qu'elle était
armée et bien résolue à se détendre : dans une poche de sa
robe, sous le tablier, elle portait toujours un couteau-poignard,
appartenant à Daniel et dont la lame aigué avait bien six pouces
de long.
Le vicomte, lui, fier de sa noblesse, de sa personne, de sa
position sociale, de ses fonctions officielles, de la déférence
craintive qu'il inspirait, en était venu à se croire tout permis
avec les petites gens. Aussi avait-il conçu le projet de prendre
Syh ia de force jnu s« | n elle ne voulait pas céder de bon gré.
I n jour de foire à Montpaon, où elle était allée vendre des
dindons, un acheteur, prétendu coquetier, la retarda fort en
lanternant pour la conclusion du marché, puis sous le prétexte
qu il n avait pas de monnaie pour la payer. De ce retard, il
résulta que, revenant sur sa bourrique, à moitié chemin du
Désert, elle se trouvait asseulée au milieu des bois au moment
où la nuit tombait. Le temps était clair, les étoiles se mon-
traient, et Sylvia pressait sa bête qui s'en allait d'un bon pas
en suivant le boni du chemin, lorsque tout à coup, entre des
gaulis épais, elle fut assaillie par quatre hommes masqués de
peaux de lièvres. En un instant, elle fut bâillonnée avec un
mouchoir, enveloppée d'une limousine qu'on avait jetée sur
sa tète, et entraînée hors du chemin. Ln des ravisseurs pous-
sait la bourrique par derrière, à coups de bâton, tandis qu'un
autre la tirait par le licol et que les deux derniers maintenaient
la pauvre femme à califourchon sur la bas tin e, chacun par
un bras.
Après avoir marché rapidement une demi-heure à travers
pays, la troupe s'arrêta devant une porte cintrée et Sylvia fut
transportée dans la maison et déposée sur un lit, dans une
chambre où elle resta seule avec un de ceux qui l'avaient
enlevée. Pendant que le quidam battait le briquet pour allumer
une cliandelle, la courageuse captive se défubla lestement, se
glissa dans la ruelle, ouvrit son couteau et, l'ayant bien assuré
dans sa main, attendit.
— Ah! c est toi, monsieur de Bretout! — ■ s'écria-t-elle en
I 'j!2 LA REVUE DE PARIS
voyant le vicomte s'avancer vers le lit après avoir pose la chan-
delle allumée sur la table.
— Je t'a\ais bien dit que je t'aurais, la belle! — fit-il en la
saisissant par un poignet.
- Tu ne m'as pas encore! — répliqua-t-elle en lui plan-
tant soudain son couteau dans le haut de la poitrine.
La douleur fit geindre l'homme qui s'affaissa sur le plan-
cher : aussitôt Sylvia franchit son corps, s'échappa de la
chambre, traversa une pièce vide et entra dans la cuisine, où
les trois complices du vicomte trinquaient à sa santé autour
d'une talile.
— Place, bandits! — fit-elle en brandissant son couteau
rouge de sang.
Et. passant devant les misérables épouvantés par son attitude
énergique, elle alla vers la porte et s'enfuit dans les ténèbres.
\ peu de distance, elle s'enfonça dans un taillis de chênes
et poussa, au hasard, jusqu'à la rencontre d'une sente qui la
mena dans une grande clairière où elle s'arrêta pour s'orienter.
Le docteur lui avait appris à distinguer les principales constel-
lations et lui avait l'ail observer que le Désert était situé juste
au midi de l'étoile polaire. Vprès avoir reconnu cette étoile au
bout de la queue de la Petite Ourse, droit devant elle, Sylvia
marcha dans cette direction sans s'effrayer des bruits noc-
turnes. En avant, sur une cafourchc déserte, un loup hurlait
sinistremenl à la lune levante: dans les halliers voisins, le
glapissement aigu d'un renard, sur la voie d'un lièvre, accom-
pagnait le cri mélancolique d'un oiseau de nuit appelant sa
femelle. Plus loin, alors qu'elle cheminait sur la chaussée à
demi ruinée d'un large étang, vers l'extrémité de la nappe
sombre comme un miroir d'acier poli, une voix formidable
et pareille au mugissement d'un taureau -monta subitement et
la surprit d'abord :
« C'est le bœuf d'eau! » se dit-elle, donnant son nom
vulgaire au butor étoile, et elle reprit sa marche.
Ensuite, rentrée sous bois et dans l'impossibilité de se
guider par les astres, elle hésitait, lorsqu'un énorme animal
vint se précipiter sur elle avec de petits gémissements de joie.
Sa main armée du couteau retomba bien vite :
— C'est toi, mon César! — dit-elle en le caressant.
L ENNEMI DE LA MORT |'|.'t
En redressant la tète, elle \it briller à travers les arbres une
lueur qui dansait comme un feu follet, et bientôt Mériol.
dirige' par les abois du chien, arriva, son fusil sur l'épaule,
accompagné du nouveau berger, qui portait un falot.
— Bien tard ! — fit-il.
— Oui, assez.
— La bourrique? — reprit-il, une minute après.
- Je te conterai ça, mon ami. à la maison.
Une demi-heure après, ils atteignaient le Désert où Sicarie
guettait, fort anxieuse. A peine vit-elle Sylvia, la bonne géante
la prit au col et l'embrassa bruyamment, plusieurs fois, puis
lui demanda :
— Que t'est-il donc advenu! 1 pauvre!
— Oh! pas grand'chose ! — répondit-elle, les yeux brillants.
Cependant elle mettait son couteau dans sa poche, après
avoir essuyé la lame à son tablier.
Juste le jour de Noël, au malin, le docteur Charbonnière,
axant fait sis six mois de prison, revint au Désert. Le temps
était froid el sec Sous les rayons du soleil renaissant, le givre
étincelail aux branchettes des arbres, et, sur la terre, la neige
gelée faisait cligner des yeux le voyageur qui marchait allègre-
ment, son porte-manteau en bandoulière et un bâton à la main,
taillé dans une cépée. Le prisonnier libéré était encore à une
demi-lieue de son logis quand, à travers une friche hérissée
d'ajoncs poudrés à blanc, il vit une femme courant pour le
joindre au passage.
— Sylvia! — fit-il, en se plantant sur le chemin.
Et. un instant après, la belle fille arrivait à lui et se jetait
à son col, le sein soulevé, en murmurant :
— O père! enfin te voici!
— Oui, ma grande amie!
Et. létreignant sur son cœur, Daniel baisait tendrement le
visage et les yeux mouillés de Sylvia.
Elle haussa la tète pour le regarder.
— Pauvre! comme tu es pâle! — dit-elle.
l/14 LA REVUE DE PARIS
— C'est que, vois-tu, j'ai un peu pàti. à l'ombre, dans la
prison. Mais avant peu il n'y paraîtra plus !
Ils se remirent en marche. Elle, attachée au bras du docteur,
se serrait contre lui avec amour et lui racontait les choses
survenues en son absence.
-■ O quelle vaillante fdle tu es, ma Sylvia ! — dit-il en appre-
nant cl q U i s'était passé à la Maison du Roy. — Et tu n'as pas
été inqu^tée?
— Pas c,! tout. Ils n'ont point osé... A Légé, les gens disent
que le monS*> ur poursuivant un sanglier, son couteau de
chasse à la main,, st tombé malheureusement et s'est blessé.
Au bout de l'ait-, tous étaient là qui attendaient, même
César. Quand le petit Samuel aperçut son père, il lâcha la
main de Sicarie et se mi ? t cour i r vers lui de toute la vitesse
de ses jambettes de quatre ng
— Oh! mon petit hom, e! CRie u e j i e de te revoir!
— disait Daniel, tenant son fb dang seg brag __ Comme tu as
grandi!
C'était fête au Désert, ce jou ]a Un (< plot w ou dindon,
achevait de rôtir devant un gros t.. de ^ de brasse. Lorsque
Daniel eut fait sa toilette et chan^ de lingc et de v ê t em'ents,
_ laissant là ceux « qui sentaient prison )} comme disait
Sylvia, — Sicarie trempa la soupe d l= , unepro f on d e soupière
d'étain et tous se mirent à table, y cor , r [ s J us t ra c, le nouveau
berger, qui avait remplacé Trigaut, re *. oyé par m Cherrier à
cause de ses connivences suspectes ave^ geng du dehors
Le docteur était heureux. Le cont^ de gQn intérieur>
honnête et propre, et de ceux qui maient tan t et qu'il
affectionnait de même, avec le séjour ifect dg ^ prigon et
l'ignoble compagnie des malfaiteurs c. gty succédaientj ce
contraste soudain lui faisait sentir pl% rtement l a joie du
retour.
Un moment, il resta pensif, se disai. g c - estune mer veil-
leuse chose que le plaisir soit ainsi h k souffrance et que ,
plus grande est celle-ci, plus grand < celui _ lu n m < est échu
bien des fois de dîner ainsi avec les nn maig j am£ds comme
aujourd'hui je n'ai ressenti le bonh. dg ^^ commumon
intime à la table de famille... »
Or voici que le petit Samuel quitt^ génoux de sa mère
L ENNEMI DE LA MORT I [\ o
pour ceux de Daniel et interrompit ces réflexions par de naïves
saresses enfantines.
— Tu es plus sage que moi, mon mignon! — pensa le père;
- ce n'est pas l'heure de philosopher, mais de se réjouir...
Et lors, empoignant son gobelet que Mériol venait de remplir.
omiiie tous les autres, de vin nouveau qui faisait une mousse
rose, il le leva et trinqua de bon cœur avec ses commensaux :
— A vos santés, mes amis!
— A votre bon retour, notre monsieur ! — répondit Mériol,
pii se rassit tout étonné d'en avoir dit si long.
Mais on frappait à la porte, et ce fut Claret, le vieux chas-
seur de vipères, qui entra, au commandement du maître.
— Ah! monsieur Daniel! ils vous ont lâché pourtant! —
l'écria-t-il en venanl toucher de main avec le docteur.
— Oui, mon ami Claret, ils m'ont mis dehors, et je suis
:ontent de vous voir!... Seyez-vous auprès de Mériol; vous
liiez dîner avec nous.
— Je vous ai rapporté le licol de votre bourrique, — dit
Hlaret après avoir mangé sa soupe. — Pour elle, les loups l'ont
lévorée : il n'en reste plus que les os blancbis.
- — Ah ! la canaille qui est cause de ça! — exclama la Grande.
— Heureusement, sa jeune pouline peut commencer à
>orter, — remarqua Daniel.
Là-dessus, le chasseur de vipères apprit à son hôte que
ïondet, le médecin des fièvres, était mort seul dans sa cabane,
ans nul secours d'autrui.
— Pauvre homme! — ■ fit le docteur, — si j'avais été là, je
erais allé le voir...
— Tu as, pardi, bien raison de t'apitoyer sur lui! — grogna
udement la Grande. — Une telle canaille, qui s'est assis cent
ois à cette table, depuis le temps de ton défunt père, et qui t'a
i odieusement trahi!... Un scélérat que toi-même a pris sur
î fait, venant de donner des poisons à Trigant pour nos
loutons, et qui depuis en a empoisonné cinq!... Et tu le
lains !
— S'il a mal agi, ne l'imitons pas! — répliqua fermement
; docteur. — ^ous n'en voudrions pas à un aveugle de nous
eurter dans le chemin : pourquoi en vouloir à un homme
ont la conscience est aveugle et sourde, parce qu'il nous a
i er Septembre 1911. 10
l46 LA REVUE DE PARIS
nui?... Vois-tu, ma Grande, nous devons plaindre Gondet pour
deux raisons : parce qu'il a été malheureux et parce qu'il a
été méchant.
Sur ces mots écoutés religieusement par tous, et pendant
que Sylvia émue embrassait passionnément son petit, le repas
étant achevé, tout le monde se leva de lahle, cependant que
le vieux Claret bredouillait à l'oreille de son voisin :
■ — ■ 11 est trop hon, le monsieur!
Plus tard dans l'après-midi, le docteur s'en fut au-devant
de M. Cherrier, qui lui avait mandé sa venue pour le soir.
Et, chemin faisant, il pensait à cette mauvaise nature
d'homme qu'était Gondet : fourbe, traître, ingrat, larron,
méchant, dépourvu de tout bon sentiment. 11 était mal né.
sans doute, mais combien l'ignorance, la misère, l'absence de
toute éducation morale avaient développé ses défauts et ses
vices! Et Daniel se disait : « Que de pensées fâcheuses, que
de tentations déplorables assiègent le pauvre à qui tout manque,
la nourriture du corps et celle de l'esprit!... »
Tout près de la Tuilière, Daniel rencontra le notaire et
aussitôt rebroussa chemin avec lui vers le Désert, en causant
de façon amicale. Après avoir mis le docteur au courant de
ses affaires, M. Cherrier lui conta les siennes propres.
Depuis six semaines il avait perdu sa femme, — et n'avait
point acheté de chapeau neuf, comme font chez nous les
veufs qui se veulent remarier et le signifient par là aux
femmes de bonne volonté. Il ne portait pas, non plus, de crêpe
à son vieux chapeau, n'ayant pas l'hypocrisie d'affecter un
deuil qui n'était pas dans son cœur :
— Comment pourrais-je regretter une femme qui m'a rendu
malheureux tant qu'elle a vécu!...
M. Cherrier soupa et coucha au Désert et, le matin, s'en
retourna chez lui.
Pour Daniel, dès ce même jour, il reprit ses anciennes habi-
tudes. Monté sur la Jasse, qu'un long repos avait engraissée,
il se remit comme auparavant à parcourir la Double. Il s'ar-
rêtait dans les villages, s'informait des malades, parlait aux
gens rencontrés à travers pays, bûcherons dans les ventes,
pas tours sur les landes, charbonniers à leurs fourneaux.
Quoique la plupart de ceux auxquels il s'adressait fissent de
L ENNEMI DE LA MORT I '4 -
jrudents t'fTorts pour cacher leurs sentiments, Daniel voyait
)ien qu'ils avaient pour lui une espèce d'antipathie. L'avisant
le loin qui venait, parfois une femme qudlée devant sa porte,
a quenouille au flanc, rentrait dans sa hicoque et repoussait
'huis. Ce n'était pas nouvellement que le docteur observait ces
lispositions peu bienveillantes des paysans, mais il lui semblait
pue depuis son emprisonnement elles s'étaient aggravées en
juelque sorte et généralisées. Il attribuait ce rengagement
l'hostilité aux menées souterraines de ses ennemis, tout en
l'avouant d'ailleurs que, dans l'esprit borné de ces gens gros-
iers, c'était un terrible préjugé contre lui que de l'avoir su
îaguère en prison. Le fait qui avait motivé la condamnation,
es circonstances où il s'était produit, rien de tout cela n'exis-
ait pour une multitude ignorante, courbée depuis des siècles
ous un respect superstitieux de la justice : « 11 a été en
>rison! » Cela disait tout pour des gens inintelligents qui par-
laient et se transmettaient de père en fils le souvenir d'une peine
nfamante infligée autrefois à un individu, peine dont ils
aisaient rejaillir le déshonneur sur sa famille jusqu'à la troi-
ième ou quatrième génération.
La répulsion instinctive et l'aversion inspirée allaient chez
[uelques-uns jusqu'à dissimuler la présence d'un malade, de
[uelque fiévreux, dans la maison devant laquelle s'arrêtait le
locteur... Parpaillot! repris de justice! c'en était trop pour ces
mes obscures, perpétuellement excitées à la haine par le
soncert des notables.
Examinant toutes ces choses d'un œil philosophique, le
locteur ne se décourageait point, et, à cette froideur adverse
pposait avec une sereine confiance toute son inépuisable
ionté.
« Ils finiront, se disait-il. par reconnaître que je vaux
nieux qu'on ne le raconte, et ne cherche que leur bien?... »
Un jour, à sa grande surprise, Daniel fut appelé au « châ-
îau » de Mortefont, -- comme on disait un peu ambitieuse-
ment dans le pays. — Cette construction de médiocre impor-
ince était située dans la partie la plus malsaine de la Double,
u centre d'un plateau couvert de brandes. d'ajoncs et de
aques d'eau croupissante. Il avait plu à torrents, la nuit,
1^8 LA REVUE DE PARIS
en sorte que la Jasse glissait parfois sur la sente glaiseuse
qui serpentait en contournant les massifs d'ajoncs et aboutis-
sait à Mortefont. Tout en approchant, le docteur considéra
curieusement l'étrange petit manoir posé sur une berge de
l'étang du même nom et bâti, comme un vieux logis urbain
d'autrefois, en poutres et poutrelles assemblées et entre-croi-
sées, dont les intervalles étaient maçonnés de pisé, de briques
et même de pierres de grison à l'endroit des foyers. Tout
autour, des tessons de bouteilles et de flacons : une tradition
locale voulait que cette maison eût appartenu jadis à un gentil-
homme verrier.
« Ce n'était peut-être qu'un gentilhomme ivrogne! » se
disait Daniel.
Depuis qu'il n'était venu ici, le temps, les hivers, une
longue inhabitation avaient fort dégradé les murs dont les
crépis étaient tombés par endroits, laissant voir, entre les bois
à moitié pourris et pleins de champignons parasites, des taches
de couleur incertaine et des briques rougeâtres qui se présen-
taient aux yeux et à l'esprit du docteur comme des dartres et
des plaques squammeuses. Au-dessous de la vieille gentil-
hommière, un suintement d'eau épaisse, ocreuse, semblait
sortir d'une pîaie malsaine et se répandait sur la nappe noire
de l'étang avec des reflets huileux et métalliques.
« Le château de la défunte demoiselle de Garidel est malade ! »
pensa Daniel, avec un demi-sourire.
L'aspect minable des bâtiments était complété par un toit
d'ardoises moussues, noircies, à la cime duquel pendait piteu-
sement une girouette immobile. Autour de ce corps de logis
irrégulier, que flanquait un modeste pavillon carré, point
d'arbres marmenteaux, point de jardin, de verger, de courtil :
rien.
A la porte d'entrée, le docteur fut reçu par le propriétaire,
un Espagnol connu sous le nom de don Esteban, qui s'y était
installé, il y avait tantôt deux ans, venu on ne savait d'où.
Après avoir attaché sa jument dans l'écurie, qui occupait
une partie du rez-de-chaussée, Daniel suivit l'homme, qui, en
montant un escalier de planches délabré, lui expliqua, dans un
baragouin mi-français et espagnol, que doua Maria, sa chère
épouse, était malade.
L ENNEMI DE LA MORT I^A
En haut, sur le palier, après avoir frappé à une porte, don
Esteban introduisit le docteur dans une pièce tendue d'une
vieille indienne à ramages décolorés, que l'air venu de la porte
agita faiblement. Au fond de la chambre, mal éclairée par une
petite fenêtre aux vitres verdàtres, près d'une haute cheminée
où brûlait un maigre feu de fagots, une très jeune femme était
assise dans un antique fauteuil de tapisserie, vêtue d'une robe
de laine blanche et les genoux recouverts d'une couverture de
Catalogne. La tête de la malade, chargée d'une lourde cheve-
lure brune, s'accotait au dossier, et sa figure pâle aux traits
délicats n'avait de vivant que de grands yeux noirs qui se
fixèrent sur son mari avec une expression d'horreur.
Doua Maria ne savait pas le français. Heureusement, au
cours de ses classes, à Bordeaux, Daniel avait appris assez
d'espagnol pour se faire entendre d'elle. Le cas, du reste, était
bien simple : la « chère épouse » de don Esteban se mourait
d'une fièvre pernicieuse, contractée depuis son arrivée dans
cette contrée homicide. Après s'être un peu entretenu avec la
malade, le docteur prit congé d'elle en prononçant quelques
paroles rassurantes, qu'elle accueillit par un geste d'incré-
dulité navrant.
Au bas de l'escalier, Daniel dit brusquement au mari :
— Le climat de la Double tue votre femme ; l'air natal la
guérira : emmenezda, il n'est que temps!
Don Esteban répondit que, pour des raisons politiques, il
ne pouvait rentrer en Espagne.
— Alors, conduisez-la bien vite à Pau !
L Espagnol répliqua aussitôt qu'étant obligé de se cacher, il
ne pouvait habiter cette ville.
— Au moins, — repartit Daniel — ne la laissez pas dans
ce pays de fièvres mortelles ! Vous pouvez aussi bien vous
cacher à trois ou quatre lieues d'ici, sur les coteaux salubres
du Périgord...
— No se puede '.
Le docteur le regarda.
Le visage rasé de l'Espagnol ne traduisait aucune émotion.
ses paupières abaissées ne permettaient d'apercevoir qu'un
i. « Cela ne se peut ».
IOO LA REVUE DE PARIS
petit coin de la sclérotique teintée de jaune, et ses lèvres minces
se pinçaient comme pour mieux retenir un secret.
Daniel eut alors le sentiment qu'il était en présence d'un
drame obscur, d'un de ces crimes domestiques que la loi
n'atteint pas. Il tira son portefeuille, écrivit une ordonnance
et la remit à don Esteban avec les explications nécessaires.
En s'en retournant, il songeait à cette jeune femme, presque
une enfant, victime, selon toute apparence, d'une haine mari-
tale. Elle était encore très belle, malgré les ravages de la
maladie. Peut-être cette beauté avait-elle provoqué la jalousie
de son époux?... Le docteur déplorait son inaptitude à la
secourir efficacement; mais que pouvait-il? «La femme doit
suivre son mari », et, puisqu'il avait plu à don Esteban de
venir demeurer dans un pays malsain, dans un lieu meurtrier,
dofia Maria devait le suivre : légalement, il n'y avait rien à
objecter I...
\ défaut d'assistance plus effective, Daniel revint presque
chaque jour voir la malade, qui s'affaiblissait rapidement. La
quinine, elle refusait de la prendre.
— A quoi bon? — disait-elle mélancoliquement.
Trois semaines après sa première visite, un dimanche malin,
le docteur, introduit par une vieille servante espagnole qui
tremblait la fièvre, trouva doîia Maria dans un grand lit à
l'ange, bien faible. Quant à don Esteban, qui édifiait la paroisse
par des démonstrations de piété fervente, familières aux dévots
de son pays, il était à la messe.
— C'est pour aujourd'hui! — dit la jeune femme à Daniel.
Lui, prit sa main, — une délicieuse main de fillette, éina-
ciée, où transparaissait un léger réseau de veines bleuâtres, ' —
et. pendant qu'il comptait les pulsations presque impercep-
tibles, la servante étant sortie, doua Maria, poussée par le
besoin de se confier à un être qu'elle sentait un être sympa-
thique, tout à coup, sans préambule, conta brièvement sa vie.
Mariée à quinze ans à don Esteban qui en avait quarante,
elle avait obéi à son père, la mort dans l'âme, et s'était efforcée
d'étouffer un amour antérieur pour rester fidèle à son mari.
Le hasard lui ayant fait rencontrer le cavalier qu'elle aimait,
elle avait eu la faiblesse de céder à son amour. Après avoir
intercepté une lettre, don Esteban avait résolu de la tuer et,
LENNEMI DE LA MORT 10 1
pour le faire impunément, l'avait amenée en France, dans
cette maison mortelle. Tous les jours, il se tenait là, près de son
fauteuil, épiant les progrès de la maladie qui la consumait,
froid et impassible. Lorsqu'elle se plaignait, il tirait la lettre
de sa poche et la lui montrait. Quelquefois, elle le suppliait de
la tuer d'un coup de navaja : ce serait plus humain... Mais il
lui répondait avec un sourire haineux :
— Vous n'avez pas suffisamment souffert!
Enfin elle s'était réduite à lui demander, pour toute grâce,
de lui amener un prêtre, requête à laquelle il avait riposté
avec un rire cruel :
— Ce n'est point assez pour ma vengeance que vous
mouriez lentement : il faut encore que vous mouriez en état de
péché mortel et qu'ainsi vous soyez, damnée pendant toute
l'éternité!
ha pauvre enfant avait fait le sacrifice de sa vie; mais la
damnation éternelle l'épouvantait, comme elle le dit naïvement
à Daniel. Cette pensée des supplices sans fin qui l'attendaient
la jetait dans un affreux désespoir que le docteur ému de pitié
s'efforça de calmer.
— Pauvre créature, — dit-il, lorsqu'elle s'arrêta, épuisée, ■ —
on vous a enseigné à croire en un Dieu très bon, très juste et
très miséricordieux. Mais ce Dieu ne serait ni bon. ni juste,
ni miséricordieux, s'il vous torturait éternellement pour avoir
obéi à une loi de nature que lui-même a mise dans votre cœur
plutôt qu'à la loi barbare des hommes!... Quant, aux presque
impossibles conditions du salut que vous imaginez vous être
imposées, si elles étaient les siennes, combien depuis des cen-
taines de mille années, combien d'innombrables milliards
d'êtres humains seraient voués à d'atroces et indéfinis sup-
plices par ce Dieu très bon, très juste et très miséricordieux,
pour des actions naturelles, licites ou indifférentes, que lui-
même avait prévues en les créant!... Cela ne peut pas être!
Ce Dieu n'est pas si féroce... Rassurez-vous donc, pauvre
enfant! Tout cela n'existe que dans votre esprit. Même si vous
êtes incapable de chasser pareilles chimères, dites-vous bien
que vous expiez cruellement une infraction à la loi humaine
par des souffrances qui vous mériteraient le pardon, fussiez-
vous cent fois plus coupable encore. Ayez confiance! end or-
l52 LA REVUE DE PARIS
mez-vous en paix : votre conscience est purifiée par Le repentir,
la douleur et la mort !
A mesure (pie Daniel parlait lentement, en mauvais espa-
gnol, penché sur le lit de la mourante, l'apaisement se faisait
en elle, visible sur sa figure. Ses yeux tournés vers le docteur
semblaient boire les paroles consolantes qui tombaient de ses
lèvres. Lorsqu'il se tut, elle abaissa ses paupières, les releva,
murmura un remerciement : « Gracias! » et, avec ce dernier
mot, exhala son dernier souffle, paisible et rassérénée.
Vprès avoir fermé les yeux de la défunte, Daniel resta long-
temps songeur et méditatif devant ce doux visage qu'illuminait
déjà la beauté de la mort libératrice. Dans un cabinet voisin,
la vieille servante grelottait La fièvre; à travers la mince cloison
de planches le docteur entendait claquer ses dents. 11 attendit
encore, puis la porte de la chambre s'ouvrit et don Esteban
parut :
— \oilà votre œuvre, seflor! — lui dit le docteur, la main
tendue vers le lit funèbre.
Et il sortit sans voir le haineux regard <|ue lut darda
1 Espagnol.
\\\
Pendant son séjour à la geôle de Hibérac, le docteur Char-
bonnière avait beaucoup réfléchi et médité sur l'arrangement
et la marche des choses humaines, et il en était venu à cette
opinion que la perversité des individus provenait moins de
leur nature propre que du milieu dans lequel ils avaient vécu.
Parmi tous ceux qu'il avait vu passer à la prison et qu'il
avait observés, il n'y en avait guère ou point d'absolument
dépourvus d'un bon sentiment, ou au moins de quelques
germes de bons sentiments qu'une saine éducation eût fait
éclore. A peu près tous rejetaient sur la négligence de leurs
parents, la misère, le malheur ou les mauvais exemples,
l'abjection où ils étaient déchus. Ainsi le défaut de justice et
d'équité dans les relations humaines et dans la répartition des
avantages sociaux apparaissait à Daniel comme la cause géné-
ratrice du vice et du crime, bien plus que les dispositions per-
verses, innées, des individus.
L ENNEMI DE LA MOUT [53
Et pareillement il se persuadait que, dans les malheurs indi-
viduels qui atteignent des innocents, les lois de la société ont
une plus grande part que celles de la nature.
Dans le même temps que mourait doua Maria, Sylvia était
accouchée d'une petite fdle qui fut nommée Noémi, en
mémoire de sa grand'tante. Ce fut une fête pour tous au
Désert, et cependant Daniel, encore attristé par la mort de la
jeune Espagnole, ratiocinait sur le voisinage des deux événe-
ments.
Cette infortunée, elle aussi, sans doute, avait été accueillie
avec joie dans la maison de son père. Le jour de sa naissance
avait été fêté comme un jour heureux, et voilà que, dix-huit
ans après, elle mourait victime de la férocité de celui que ses
parents lui avaient, contre son gré, donné comme époux!
« Au lieu de se réjouir, à la venue d'un enfant, que de
larmes souvent devraient couler si l'on pouvait pénétrer
l'avenir ! »
En songeant à cette barbare stupidité des parents qui impo-
sent à leurs enfants des mariages absurdes et des époux
abhorrés, pour des considérations de fortune, de vanité,
d'ambition ou même de pur caprice, le docteur se louait de
n'avoir obéi en prenant une compagne qu'à un amour par-
tagé, de n'être liés tous deux que par leur seule volonté.
« La nature, se disait-il, ne se préoccupe point de fonder
des familles puissantes et de créer des enfants riches; elle vent
seulement des amants bien assortis et des enfants robustes :
l'amour seul peut satisfaire à ce vœu. Les lois conjugales
attachent les époux plutôt qu'elles ne les unissent: le devoir
procrée trop souvent des enfants mal doués ou débiles.
D'ailleurs u est-il pas plus hautement vertueux de remplir
volontairement les devoirs réciproques, dictés au couple
humain par la loi de la nature: 1 L'union libre de l'homme et
delà femme, sans contrat, sans acte civil, sans sacrement, en
dehors de toute question d'argent, d'intérêts mondains, de
convenances sociales, c'est peut-être là. dans une humanité
meilleure, le mariage de l'avenir... »
Et, en conséquence de tout cela, Daniel continua comme ci-
devant à vivre honnêtement avec Sylvia, « dans le désordre »,
comme disait le procureur du roi.
l5i LA REVUE DE PARIS
Maintenant, depuis qu'elle était majeure, ce sévère magis-
trat ne parlait plus de la faire rendre à sa mère, et le docteur
se félicitait, d'être débarrassé de cet ennuyeux personnage lors-
que celui-ci se rappela désagréablement à soiv souvenir.
Peu de temps après la mort de doua Maria, un bruit s'était
répandu dans le pays : on disait vaguement qu'elle avait été
empoisonnée. Par qui? comment? C'était des chuchotements
douteux, sans origine connue, qui flottaient dans l'air, légers
comme le bruit d'une eau qui coule. Puis, insensiblement,
ces murmures devinrent plus nets, on s'enhardit aux commen-
taires et aux suppositions. Qui avait approché la malade? Son
mari? Mais don Esteban, qui fréquentait au château de Légé;
don Esteban, que l'abbé de Brctout citait en exemple à la
paroisse pour sa ferveur, ne pouvait pas être sérieusement
soupçonné. A l'égard du doctear, c'était une autre affaire!
Un homme d'opinions subversives, un concubin scandaleux.
un repris de justice et, par surcroît, un méchant parpaillot
devait être fort capable de la chose... Cela se disait à l'oreille,
entre bourgeois et personnes pieuses, et, à force de se répéter,
avait fini par déborder parmi les paysans. Qui le premier avait
formulé cette grave accusation? 11 semblait que ce fût une
collectivité, tant elle avail été simultanément distribuée dans
toute la Double. Peu à peu, comme il arrive, à force de passer
de bouche en bouche, tous ces bruit- se précisèrenl et s'aggra-
vèrent : ce qui n'avait été hasardé d'abord qu'en l'orme d'hy-
pothèse s'affirma comme une vérité indubitable.
Cependant, au bout de quelques mois, ces rumeurs calom-
nieuses, ces propos dénonciateurs avaient pris assez de consis-
tance pour constituer ce qu'en style de réquisitoire on appelle
« l'opinion publique ». En cet état, l'affaire fut signalée au
parquet par un anonyme zélé, qui d'ailleurs envoyait comme
une preuve décisive un petit paquet de poudre blanche pré-
sumée être le poison.
Appelé incontinent devant le procureur du roi, le docteur
reconnut aisément avoir donné à la jeune femme de don
Esteban des paquets semblables d'aspect, contenant de la
quinine...
— Qu'est-ce que cette drogue! 1 — interrompit le procureur.
— Tout simplement le principe fébrifuge du quinquina,
L ENNEMI DE LA MORT IOO
récemment extrait de cette écorce par les savants Pelletier et
Caventou.
— Alors, vous reconnaissez avoir administré à l'épouse de
don Esteban le même médicament que celui contenu dans ce
paquet?
— Pardon! il me faut d'abord voir ce médicament.
Le procureur ayant ouvert le paquet, Daniel examina la
poudre, en mit un peu sur sa langue, puis dit tranquil-
lement :
— C'est de l'arsenic, et non de la quinine.
Au bout de deux longues heures, après avoir répondu à
force questions insidieuses qui tendaient à l'incriminer, le
docteur conclut :
— Avant de m'accuser d'empoisonnement sur une délation
anonyme, il serait peut-être bon de savoir si réellement doua
Maria a été empoisonnée.
— C'est ce que l'expertise dira sous peu. Mais, dans l'affir-
mative, qui aurait commis le crime?... Accuseriez-vous le
mari de l; irte?
— Nullement. 11 n'avait pas besoin de se compromettre
par un aussi dangereux moyen.
— \oulez-vous dire qu'il en a employé d'autres?
— Monsieur le procureur, tout ce que le médecin apprend
au chevet du malade est un secret inviolable.
— C est bien ! — fit le procureur sèchement. — En atten-
dant le résultat de la nécropsie, vous vous tiendrez à la dispo-
sition de la justice.
— J'y serai toujours.
Peu après, les gens du roi, accompagnés d'un médecin
réquisitionné, regardaient dans le cimetière de La Jemaye
la fosse de doua Maria qu'un homme déblayait péniblement.
Il pleuvait. La terre grasse collait aux outils, et, de temps en
temps, le fossoyeur essuyait de sa manche son front moite.
Enfin la pelle racla le cercueil, lequel, au moyen de cordes,
fut hissé hors du trou et porté dans l'écurie du presbytère, où d
fut déposé sur une table improvisée, faite de planches et de
troncs d'arbres. Puis, avec un ciseau à froid, l'homme fit
sauterie couvercle et la morte apparut.
Une horrible odeur cadavérique monta comme une bouffée
l5(i LA REVUE DE PARIS
au nez des assistants et les fit reculer. La figure suave de la
belle Espagnole était méconnaissable : les yeux enfoncés
n'étaient plus que deux trous hideux ; les lèvres rongées
laissaient voir deux rangées de petites dents blanches qui ras-
sortaient au milieu des chairs noirâtres, décomposées.
Le médecin coupa les vêtements et le corps se découvrit
dans son horrible nudité, marbré comme de moisissure, en
pleine putréfaction. En deux coups de bistouri le médecin.
les manches relevées, un tablier au col, ouvrit ce corps, puis
en retira successivement l'estomac, le cœur, le foie, les intes-
tins à demi liquéfiés, et mit le tout dans de grands bocaux qui
furent soigneusement scellés.
La mule de l'abbé de Bretout, tournant la tête, contemplait
avec étonnement ces messieurs bien a êtus et semblait demander
ce qu'ils faisaient là. Puis la mauvaise odeur la fil s'ébrouer
et elle finit par braire à sa façon, comme d'ennui d'être ainsi
troublée. Don Esteban n'était pas là. Depuis l'enterrement de
sa femme, il avait disparu, — désespéré, affirmaient les bonnes
âmes, — et l'on ne l'axait pas revu. I ne Légende naissante
assurait qu'il s'était enfermé dans un couvent.
Daniel était présent, lui. et se prenait de pitié pour celte
pauvre victime que la cruelle absurdité des hommes harcelait
jusque dans sa tombe.
— Mon ami. — lui avait dit M. Cherrier, — il te faut être
là et voir les choses de près. Avec des gens ingénieux comme
ceux qui ont mis de la « mort aux rats » dans ton papier, il
esl bon de se méfier toujours...
Quelques mois s'écoulèrent, pendant lesquels il attendit paisi-
blement le résultat de l'examen des experts jurés. Puis, le procu-
reur restant muet, il s'in forma et sut par un de ses amis, médecin
à Bordeaux, que ce résultat avait été parfaitement négatif. La
ridicule accusation n'avait pas trouvé de bases; mais, de cette
affaire, il resta contre Daniel une suspicion soigneusement
entretenue par ses ennemis, « Ce n'est pas sans raison qu'il
avait été appelé devant le procureur du roi, n'est-ce pas: 1 ... »
Le vicomte de Bretout était à son ordinaire plus catégorique,
surtout après déjeuner :
— Méfions-nous des drogues de ce médicastre Charbon-
nière ! . . .
L ENNEMI DE LA MOUT l5~
Maintenant il s'en tenait à ces boutades méchantes. La
piteuse fin de ses deux affaires avec Daniel et avec Sylvia
l'avait un peu refroidi à l'endroit des violences. Il enrageait
encore de n'avoir pas pris la belle fille; mais il passait son
dépit avec d'autres. Et puis sa femme lui avait fait sa leçon :
— Vous n'êtes pas heureux avec ceux du Désert. — lui
avait-elle dit ironiquement, — laissez faire d'autres plus
adroits !.. .
La mauvaise humeur que la magistrature avait témoignée
contre Daniel existait aussi à l'état latent dans l'administra-
tion politique : elle eut l'occasion de se manifester lorsqu'il
réclama son mémoire sur la Double, dont il n'avait pas eu de
nouvelles depuis l'envoi. Après plusieurs lettres demeurées
sans réponse, il fut pendant quelques mois trimbalé de Caïphe
à l'ilate et de Pilate à Caïphe, Enfin, ayant atermoyé le plus
longuement possible, épuisé les moyens dilatoires, l'adminis-
tration finit par répondre de mauvaise grâce que le mémoire,
confié à feu M. de Légé pour un rapport, n'avait pas été
retrouvé dans ses papiers.
Voyant qu'il n'avait rien à espérer tles fonctionnaires, tous
indifférents au sort des paysans el hostiles à celui qui s'était
fait leur avocat bénévole, Daniel abandonna la gent officielle
et continua sans se décourager sa propagande personnelle
Dans son mémoire, il avait signalé la misère comme une des
causes du triste état sanitaire de la Double, sans en rechercher
l'origine. Mais, depuis, il avait poussé plus avant. Durant ses
longues heures de prison, il avait médité sur la genèse de cette
misère , et considéré en esprit cette malheureuse contrée
répartie entre un petit nombre de riches propriétaires qui pos-
sédaient la terre, et un grand nombre de paysans qui n'en
avaient point ou très peu : il avait conclu finalement que l'in-
digence calamiteuse du pays était causée par l'extrême inéga-
lité des fortunes territoriales, les uns regorgeant de superflu,
les autres n'ayant pas même le nécessaire.
Et alors il lui venait des idées que le procureur du roi eût
déclaré tout de go subversives de l'ordre social. Le pire était
que le docteur, à l'occasion, ne craignait pas de faire connaître
ses opinions publiquement. Aussi, dans les foires, les mar-
chés, les frairics de village, il lui arrivait parfois d'avoir des
l58 LA REVUE DE PARIS
discussions avec tel ou tel gros bourgeois propriétaire, qui
goûtait peu ses théories.
Un jour, à la « vote », ou fête patronale, d'Echourgnac,
Daniel, en se promenant parmi les groupes, remarcpia, un
peu à l'écart, deux amoureux qui se fiançaient à la mode
angoumoisine... S'étant approché, à l'abri d'un arbre, il les
épia curieusement. Le garçon disait à la fille :
— Crache-moi dans la goule et dis-moi que tu m'aimes!
Et il badait du bec largement.
Après avoir consciencieusement craché dans la bouche de
son promis, la drôle disait :
— Je t'aime !
Et, avant répété ensuite la même adjuration que son galant,
elle ouvrait sa bouche où il crachait à son tour :
— Je t'aime !
« Les anciens usages et emplois superstitieux de la salive
sont nombreux, notamment en matière de serments! » — son-
geait le docteur.
Pendant qu'il étail là, réfléchissant à l'origine et à la sym-
bolique de cet échange qui, dans l'esprit des accordés, créait
entre eux un lien indissoluble, Daniel fut accosté par M. Carol
(de la Berterie), qui avait assisté à la scène et, sans autre pré-
caution oratoire, L'interpella de la sorte :
— Eh bien ! ils sont propres vos paysans !
— C'est qu'ils n'ont pas reçu, les pauvres, une bonne édu-
cation comme vous! - - répondit le docteur en souriant.
M. Carol, qui chez lui vivait dans le plus grand dérèglement,
avec deux ou trois chambrières, et se colletait fréquemment
avec ses domestiques à leur sujet, ne soupçonna pas l'ironie;
néanmoins il repartit, agressif par tempérament :
— Mais vous les éduquerez, vous!
— Je le ferais si je le pouvais. Malheureusement, les gens
qui ahannent toute la vie pour un morceau de pain n'ont
pas un instant de ce loisir qui permet de relever la tête et de se
cultiver moralement.
M. Carol éclata de rire :
— Vous me la baillez belle, avec votre culture morale !
— Cependant, voyez-en l'effet : mon grand-père et le vôtre
aussi étaient des paysans...
L ESNEMI DE LA MORT
i5g
— Où voulez-vous en venir? — interrompit M. Carol, rouge
de dépit et de colère.
■ — A rien autre que ceci, c'est que ces paysans que vous
méprisez si fort sont pourtant susceptibles de se civiliser...
— Que ne le font-ils!
— C'est qu'ils n'ont pas le temps de s'instruire et de
penser. ..
— Qu'ils le prennent!
— 11 faudrait pour cela que la propriété territoriale fût équi-
tablement répartie, de manière que les uns n'aient pas tout, et
les autres rien. Alors les riches bourgeois ne seraient pas tou-
jours oisifs, et les pauvres paysans toujours écrasés de travail :
les uns et les autres auraientdes heures de relâche.
— Vous êtes un disciple de Babeuf!... et de ce coquin de
Brissot qui a dit : « La Propriété, c'est le vol!... »
Là-dessus, la discussion se haussa encore d'un ton, faisant
s'assembler autour des deux interlocuteurs les badauds qui
trullaient sur le terrain vague où se tenait la fête. Puis, comme
il arrive en ces conjonctures, bientôt une foule se serra autour
du docteur qui parlait, fréquemment coupé par les interjec-
tions de M. Carol.
— Que vous le vouliez ou non, — disait-il, — ce sont des
lois humaines, ou plutôt inhumaines, qui ont permis l'acca-
parement du sol entre les mains d'un petit nombre. Ces lois
consacrent le droit du plus fort. C'est le droit de Clovis
sur les Gaules, de Pépin sur l'Aquitaine, d'Adalbert sur le
Périgord...
— Arrivez au déluge !
— Nul, voyez-vous, ne devrait posséder plus de terre qu'il
n'en peut mettre en rapport directement, et tout homme a
droit à la portion qui lui est nécessaire pour vivre, lui et les
siens. C'est là des lois naturelles, imprescriptibles, en dépit
des codes qui légalisent le droit du lion...
— Ha! ha! — ricana M. Carol.
— L'homme, individuellement, n'a qu'un droit de jouis-
sance sur la terre. La propriété du globe terrestre appartient
à l'humanité; le territoire français, à la nation. L'accapare-
ment du sol est donc un crime contre les faibles. La terre
n'est pas une marchandise, ni un objet de pur agrément, de
l6o LA REVUE DE PARIS
gloriole, ni un moyen d'influence pour les riches; c'est une
demeure, un chantier de travail, un moyen de subsistance
pour tous... H y a un apôtre qui a dit assez de bêtises; mais
je les lui pardonne parce qu'il a dit une belle vérité : « Celui
qui ne travaille pas ne doit pas manger! »
— C'était un sans-culotte.
— Possible, monsieur Carol!... Eh bien, parmi tous ces
messieurs si dévots, qui se soucie de cette parole de l'apôtre?
Personne. Les pauvres sont contraints par la faim de travailler
pour les riches qui possèdent la terre. Et ceux qui devraient les
défendre s'efforcent de les maintenir dans la sujétion, en leur
promettant une bonne place dans le royaume des cieux qui est
on ne sait où !
— Parpaillot, va !
— Parpaillot, soit, mais homme juste, qui voudrait voir
commencer dès cette vie le règne de la justice sociale!... Je dis
donc que nul ne de^ rait pouvoir se soustraire à la grande loi du
travail. Ainsi, vous, monsieur Carol, si les choses étaient équi-
tablement arrangées, vous devriez travailler votre réserve, et
vos six métayers devraient garder toul le revenu provenant de
leur travail : cela ferait sept familles dans l'aisance, au lieu que
présentement il y en a une dans l'aisance et six dans la misère!
Ici M. Carol saisit Daniel au collet en criant :
— Méchant communiste! je t'apprendrai à te mêler de
mes affaires !
Daniel repoussa l'irascible personnage : il y eut entre eux
un saboulement assez violent et quelques bourrades, tandis
que de cette foule paysanne, qui ne comprenait même pas le
français, montait une rumeur menaçante, Badil, l'avocat de
village. Pirot et autres compères s'acharnant à répéter :
— C'est une canaille, cet homme, ce higounaou ' ! Il veut
détruire les étangs, ruiner le peuple et empoisonner les gens,
comme il a fait de la dame de Mortefont!
A ce moment, il y eut une poussée, un coup de bâton
asséné par Moural, l'associé de la Cadette, atteignit Daniel au
crâne et fut aussitôt suivi de plusieurs autres, chacun tenant
à donner son coup, en sorte que le docteur tomba plus qu'à
demi assommé. Une fois qu'il fut par terre, les coups de pied
i. Huguenot.
l'ennemi de la mort i6i
accompagnèrent les coups de bâton. Trigand, l'ancien berger
du Désert, tapait comme un sourd en hurlant :
— Etripons-lel étripons-lel
Voyant la tournure que prenait l'affaire, M. Carol s'était
reculé : avec trois ou quatre amis alliées par le vacarme, il
regardait faire tranquillement.
Daniel courait le risque d'être « étripé ». oui, vraiment, par
les lourds sabots qui le piétinaient et les bâtons qui le frap-
paient, lorsque tout à coup un homme survint, qui fonça sur
ce ramassis de brutes, à coups de cravache, en criant :
— Arrière, canaille!
Surpris, cinglés rudement, tous ces misérables en train de
commettre un crime s'écartèrent devant M. de Fersac, qui,
une flamme dans les yeux, joignait à chacun de ses ( ps
une apostrophe sanglante :
— Bandits!... Assassins!...
Alors arriva, traînant sa bedaine, M. Jamet de Garipuy,
maire de la commune, chez lequel M. de Fersac avail dîné, au
château de Biscaye.
Daniel, qu'on releva saignant, meurtri, évanoui, fui porté
chez l'adjoint sourcier par quelques hommes que le maire
commanda et qui s'empressèrent d'obéir afin d'écarter le
soupçon de leur participation à celle mauvaise échauffourée.
En partant. M. de Fersac se tourna vers le petit groupe où
se trouvait M. Carol.
— Quant à vous autres, — leur dit-il, — j'ai à vous signifier
que vous êtes des lâches, tous tant que vous êtes!... Et si
quelqu'un de vous s'en veut ressentir, il n'a qu'à parler!
A cette injure méritée, nul ne répondit, pas même le colé-
rique antagoniste du docteur. C'est que M. de Fersac passait
pour avoir la main malheureuse.
EUGÈNE LE ROY
(A suivre.)
'■" Septembre 1911.
JOURNAL
D'UN
GRENADIER DE LA GARDE
II
A Grodno, je fus fait maréchal des logis aux grenadiers à
cheval de la garde; nous restâmes dans cette position quatre à
cinq jours, à attendre que toute l'armée eût effectué son pas-
sage, et puis nous marchâmes surVilna: le deuxième jour de
marche, nous fûmes surpris par un orage, comme de ma vie je
n'en n'avais vu: il \ périt quinze mille chevaux de trait; tous
les transports et l'artillerie de l'armée furent arrêtés: les che-
vaux avaient de l'eau jusqu'au ventre, sur une route sablon-
neuse et mouvante : ils ne pouvaient se tenir en tirant et s'abat-
taient et se noyaient, et tous les bagages restaient au milieu
de la route, ainsi que l'artillerie. Cela ne nous empêcha pas,
cavalerie et infanterie, de continuer notre marche: nous
arrivâmes le cinquième jour devant Vilna; l'Empereur croyait,
ainsi que toute l'armée, que les Russes nous en disputeraient
l'entrée . Les Russes mirent le feu à tous leurs magasins et
abandonnèrent la ville.
i. Cf. la Revue du i"> août. Notre homme sert eu Espagne et en Autriche
durant les années 1S08-18111, à Paris de 1810 à 1812; en mai i8i:<, il est à
la Grande-Armée eu route pour la Russie.
JOURNAL DUN GRENADIER DE LA GARDE 1 63
Nous restâmes à Vilna une quinzaine de jours; la pluie
omba continuellement; puis nous prîmes la route de Vitebsk,
ille située sur une hauteur à soixante lieues du dit Vilna;
îous ne rencontrâmes que de mauvaises baraques de paysans,
listantes de plus de dix à douze lieues les unes des autres, et
les forêts immenses de sapins; nous ne trouvions aucun habi-
ant sur notre passage; il faut faire des cinquante lieues dans
>e pays pour trouver un bourg de huit cents habitants, et des
;entaines de lieues pour trouver une ville grande comme Cor-
îeil; nous fîmes beaucoup de marches et contre-marches,
pour savoir quelle était la route de l'ennemi qui fuyait devant
ious.
Nous arrivâmes devant Vitebsk dans les premiers jours de
juin 1812; les Husses nous attendaient, en bataille, en avant
de la ville; l'Empereur disposa toute l'armée dans la nuit. A
la pointe du jour, l'Empereur commanda que l'on attaquât les
Russes, qui se défendirent jusqu'à dix ou onze heures du
matin ; ils avaient fait filer tous leurs bagages et une grande
partie de leur infanterie dans la nuit, et ne nous opposaient que
leur cavalerie et leur artillerie : ils finirent par nous abandonner
la position et la ville : ils y mirent le feu pour nous arrêter
et continuer à battre en retraite. L'Empereur y établit son
quartier général et fit abattre un grand nombre de maisons
pour faire une place où faire défiler la parade devant son loge-
ment. Pour nous, nous allâmes prendre des cantonnements
dans plusieurs hameaux à trois lieues de là, attendu qu'il n'y
avait pas de fourrage en ville, et nous y restâmes une huitaine
de jours; après cela, nous continuâmes notre marche sur
Viazma, ville située à plus de quatre-vingts lieues de \itebsk;
nous marchions toujours dans des forêts et ne trouvions rien
pour notre nourriture; nous vivions grâce aux transports de
bestiaux que nous avions enlevés de la Prusse qui nous sui-
vaient, car sans cela nous n'aurions pas mangé de viande de
la campagne.
Enfin nous arrivâmes devant Viazma, où nous nous arrê-
tâmes pour attendre que toute l'armée soit réunie; nous
bivouaquâmes, le long d'une petite rivière à deux portées de
canon delà ville, pendant deux jours; le troisième, on attaqua
les Husses qui firent mine de tenir ; puis ils battirent en retraite
lG4 LA REVUE DE PARIS
et mirent le feu aux quatre coins de la ville ; il ne resta que des
cendres et quelques maisons; d'une ville qui contenait au
moins dix mille habitants, nous ne vîmes personne en passant;
les habitants, s'étaient tous sauvés, d'après un ordre de leur
gouvernement. Nous avions fait déjà plus de trois cents lieues
dans la Lithuanie et la Russie sans trouver ni voir aucun habi-
tant, ni ville; nous n'avions jusque-là, conquis que des cendres
et des forets. Nous poursuivîmes l'ennemi sur la route de
Smolensk, grande et forte ville où se trouvait un arsenal de
l'empire russe.
A mesure que nous avancions, l'armée russe brûlait villes
et \ illages et emmenait tous les habitants, et enlevait tous les
bestiaux dans des forêts, qui peuvent, dans notre pays, passer
pour des déserts; nous ne trouvions rien sur notre passage et
fûmes obligés, toute la cavalerie, de couper les blés et avoines
qui se trouvaient sur notre route pour la nourriture de nos
chevaux ; nous étions obligés de déterrer les pommes de terre
encore toutes petites : à notre départ de Paris, on nous avait
donné à chaque cavalier une faucille, et une faux pour dix
hommes, ce qui nous fut très utile dans cette malheureuse
campagne.
Nous arrivâmes devant Smolensk dans les premiers jours du
mois d'août 1812, où nous prîmes position, toute la garde
impériale sur des hauteurs boisées, à gauche de la ville que
l'on voyait, les mûrs bâtis en briques de huit à dix pieds
d'épaisseur où les Russes étaient retranchés au nombre de
trente mille hommes. L'Empereur établit sa tente à notre
bivouac, et tout son quartier général se mit à bivouaquer
auprès de nous; nous restâmes dans cette position jusqu'à ce
que tous les corps d'armée en arrière fussent arrivés ; le maré-
chal Davout et son corps d'armée étant arrivés le 7 ou le 8 août
au soleil couché, l'Empereur ordonna l'assaut pour le len-
demain, qui fut exécuté à trois heures du matin. C'était un
beau coup d'oeil de voir cent mille hommes monter le mamelon
où se trouve la ville ; les Russes tinrent ferme et nous tuèrent
beaucoup de inonde dans la première charge à la baïonnette
que notre infanterie leur présenta : notre premier régiment en
tète fut presque détruit par un feu roulant, que les Russes
firent étant retranchés et à couvert, avant les murs de la ville
JOURNAL D UN GRENADIER DE LA GARDE 1 65
îi dos: on ne leur voyait que la moitié de la tète, cependant de
l'autre côté de la ville haute, les Français avaient forcé l'armée
russe à se retirer en la ville basse, et s'étaient emparés du jxmt;
les autres furent forcés d'abandonner leurs retranchements et
s'enfuirent parties créneaux pratiqués dans les fortes murailles
p'ils avaient à dos. Les Russes, en nous cédant la ville, ne
nous laissèrent qu'un monceau de cendres, ayant mis le feu à
a ville basse, presque toute bâtie en bois.
Nous restâmes à Smolensk, où il faisait une chaleur insup-
portable; on nous délivra de la farine, pour faire du pain pour
matre jours et du riz que l'on avait trouvé dans les magasins
le la ville haute. Nous partîmes de Smolensk sur la fin d'août,
mus marchâmes pendant sept à huit jouis, sans que l'ennemi
sherchât à nous disputer notre marche. Un beau matin, le
l septembre 1812, nous ne lunes que Irois lieues, et on vint
îous dire que toute l'armée russe était dans une position
«tranchée et nous attendait de pied ferme dans un passage
rès difficile.
Nous prîmes position, toute la garde, et attendîmes que toute
armée soit arrivée; la journée du 5 septembre se passa par
[es fusillades entre les deux armées, et le (i du dit mois, on
ttaqua plusieurs redoutes qui furent enlevées, après bien des
harges à la baïonnette, où nous perdîmes bien du monde. Le
1 au matin, à cinq heures, nous montâmes à cheval, et on
ious lut un ordre et une proclamation de l'Empereur qui
ious rappelaient toutes nos célèbres batailles depuis Marengo,
our nous prévenir que nous en avions une devant nous à
agner pour l'honneur et le bonheur de la patrie, et qu'on
liait décider du sort de nos quartiers d'hiver.
L'attaque commença à la pointe du jour; les Russes étaient
stranchés dans des redoutes au nombre de deux cent cinquante
îille hommes, et l'armée française, après une aussi longue
îute était réduite à quatre-vingt mille combattants. Le combat
il des plus acharnés de part et d'autre ; l'artillerie faisait un
image épouvantable; l'ennemi avait de grosses pièces qui
loissonnaient notre cavalerie le sabre dans le fourreau, notre
ifanterie, et notre artillerie. Le maréchal Ney demanda pill-
eurs fois la garde impériale, pour soutenir l'armée affaiblie,
aux trois quarts détruite, mais il ne put l'obtenir de l'Em-
i66
LA REVUE DE PARIS
pereur, qui accorda seulement la jeune garde au maréchal; le
combat ne finit qu'à la nuit, et le champ de bataille était jonché
de morts et de blessés, de casques et de chevaux; c était
effrayant de voir un carnage pareil ; je peux dire avec assurance,
qu'ayant assisté pour mon compte à plus de vingt à vingt-cinq
batailles depuisl'an IV jusqu'au dit jour 7 septembre 1812, je
n'en ai jamais vu une plus meurtrière pour les deux armées;
notre armée fit des prodiges de valeur et eut bien de la peine
d'enlever les redoutes; les Russes étaient tout ivres d'eau-de-
vie; on trouva dans leurs redoutes des barriques encore pleines
avec du biscuit trempé dedans. Notre armée était tout le con-
traire; nous n'avions même pas d'eau à boire, il n'y avait
qu'une seule mare pour faire boire les chevaux, où nous allions
prendre l'eau pour la soupe, et, quand elle était cuite, il y avait
six pouces de vase au fond de la marmite.
Nous arrivâmes le 7 septembre 181 2 dans la nuit à
Moshaïsk, où nous trouvâmes toutes les maisons et couvents
grecs pleins de blessés russes; nous bivouaquâmes auprès d'un
lac où il y avait beaucoup de choux, et nous nommâmes la
ville de Moshaïsk, la ville aux choux; nous restâmes tout le
lendemain dans cet endroit, où je fus pris par des douleurs de
rein, qu'il me fallait l'assistance de deux grenadiers pour
monter à cheval; une fois à cheval, la douleur disparaissait.
Nous nous remîmes en marche à la suite des Russes, qui se
retiraient sur Moscou, qui n'était éloignée que d'une vingtaine
de lieues; nous marchâmes jusqu'au i3 septembre 181 2, où
nous arrivâmes sur une hauteur boisée, et découvrîmes
l'ancienne capitale moscovite d'une grandeur immense, à une
distance de nous de deux lieues. Par ce beau temps, nous
découvrîmes toutes les maisons et châteaux, couverts en tôle
peinte, et une grande quantité d'églises avec leurs clochers
surmontés de boules dorées.
Le i4 septembre, à deux ou trois heures du matin, nous
aperçûmes que le feu était dans la ville. Comme nous étions
bivouaques dans un bois de chênes, nous eûmes ordre de
monter à cheval; on commanda de suite des hommes par
compagnie pour y aller, et nous restâmes à cheval toute la nuit
en attendant de nouveaux ordres, qui n'arrivèrent qu'au jour,
de rentrer dans nos bivouacs; la journée du i5 septembre,
JOUHNAL D'UN GRENADIER DE LA GARDE I Gy
le feu continua, et sur le soir, à la nuit fermée, il redoubla
de plus belle. Le ciel était aussi rouge qu'une fournaise de
forge; les flammèches des maisons qui s'écroulaient, montaient
jusqu'aux nues et formaient des bouquets d'artifices; chaque
maison qui s'écroulait faisait un bruit épouvantable, occa-
sionné par la toiture en forte tôle. Toute la cavalerie de la
garde resta dans cette position pendant huit jours. Malgré les
deux lieues qui nous séparaient de la ville de Moscou, on aurait
ramassé une épingle à la lueur des flammes, et nous-mêmes
sentions par instant des bouffées de chaleur de cet incendie
Nous entrâmes dans un des faubourgs de la ville le
ai septembre, où on nous logea dans des maisons par escouade,
où l'incendie de la ville ne pouvait communiquer, et l'Empe-
reur alla loger au Kremlin.
Nous trouvâmes dans les magasins russes, beaucoup de
poissons salés, qui étaient de quinze à vingt pieds de longueur,
dont on nous fil des distributions, pour faire de la soupe;
mais à la première soupe, il nous fut impossible de la manger.
Je vécus tout le temps de mon séjour à Moscou, de choux et
de suif de chandelle, en place de graisse; nous étions un jour
de service, et l'autre jour en fourrageurs; nous allions, sur les
derniers temps, jusqu'à six et sept lieues de la ville, de
manière que nous n'avions pas un jour tranquille; il y avait
beaucoup de Cosaques en partisans aux environs de la ville,
nous étions obligés de nous réunir cinq à six cents hommes
pour aller en fourrageurs, et nous étions toutes les fois
attaqués par les partisans, où nous perdions quelques hommes
et chevaux. Nous continuâmes ce commerce tous les jours,
ce qui ruina plus nos chevaux que la longue route que nous
avions faite depuis Paris à Moscou.
Le 10 octobre 181a, on nous fit la distribution de farine
pour faire du pain pour huit jours à chaque homme; on nous
distribua aussi du cuir, à chaque grenadier, tout coupé,
pour un remontage, et un ressemelage de bottes : on nous
donna aussi à chaque homme deux bouteilles de vin et de l'eau-
de-vie plus que nous ne pouvions en boire, en nous invitant à
la conserver pour plus tard, attendu que nous allions bientôt
nous mettre en route. Nous restâmes jusqu'au 1 6 octobre 1812,
et le 17, nous traversâmes la ville, et nous allâmes dans un
1 68 LA REVUE DE PARIS
village à trois lieues du côté opposé de celui où nous étions
rentrés; nous passâmes de l'autre côté de la Moskova au gué,
et nous y restâmes jusqu'au 18 octobre, que nous en repar-
tîmes, et primes une route nouvelle. Tout ce que l'on disait
c'est que nous marchions sur Kalouga; nous repassâmes près
de Moscou et primes à gauche de la route par où nous étions
venus.
* *
Nous marchâmes pendant huit jours, toujours la pluie
sur le dos. sans rencontrer l'ennemi; nous arrivâmes dans une
petite ville dont je ne sais pas le nom. à qui nous donnâmes le
nom de la Ville aux oignons, attendu que toutes les maisons
en était remplies. ÏNous commençâmes, à nous ressentir tous
du froid dans celte ville; nos vivres commençaient à bien
diminuer, car nous ne trouvions rien sur notre route pour
nous et pour nos chevaux; ils ne vivaient que de blé ou
d'avoine en gerbes, que nous étions obligés d'aller chercher,
après avoir fait notre journée de marche, de manière que nos
pauvres chevaux n'avaient pas un moment de repos; nous
bivouaquions toujours dans les forêts, nous n'avions même
pas le temps de faire de la soupe, quand nous avions de la
viande.
iNous arrivâmes avec beaucoup de peine à Smolensk, au
mois de novembre, où nous restâmes huit jours; l'Empereur
organisa toute l'armée; nous reçûmes un peu de riz, et quel-
ques rations d'eau-de-vie, et nous en repartîmes sur la fin du
dit mois de novembre 1812 ; il faisait un froid, qui était insup-
portable et qui allait jusqu'à vingt degrés; il fallait cependant
coucher au bivouac sur la neige gelée ; nous continuâmes notre
retraite sur la route de la Lithuanie et revînmes à Vitebsk, où
nous ne fîmes que passer. Mais les Russes nous avaient
devancés de plus de huit jours et nous harcelaient, tout le
long de notre marche, et faisaient des captures sur nos
derrières et en tète de la colonne, qui n'étaient j^lus armées
pour la plupart; les doigts des soldats gelaient sur le canon
JOURNAL DUN GRENADIER DE LA GARDE l(i()
de leur fusil; aussi la plus grande partie les jetèrent, et il
n'avaient plus que leur sac sur le dos pour leur tenir chaud.
L'armée perdait tous les jours au moins mille hommes de
froid ou de faim ; les chevaux, ne pouvant marcher sur la neige
qui était gelée, tombaient et s'assommaient, et périssaient
ainsi, et le mien, même, je fus obligé de l'abandonner à
Orscha, première ville sur la frontière de la province de
Lithuanie; or je l'abandonnai sur la roule, a mon grand
regret, après l'avoir traîné pendant huit jours par la tète, et
fus sur le point d'être pris par les Cosaques, en persistant à ne
vouloir point l'abandonner; je ne peux dépeindre les souf-
frances que j'ai éprouvées dans cette campagne. Nous arri-
vâmes à Orscha où on nous donna du pain pour deux jouis,
et nous nous remimes en mule sur la route de Vilna, avec
beaucoup de peine étant obligés de marcher toute la journée
sur de la glace, et de toujours coucher sur la neige, sans
n'avoir rien à manger que du blé grillé dans un mauvais
tesson de terre, et de temps en temps du cheval grillé au bout
d'un morceau de bois.
A deux journées de la ville d'Orscha, on nous annonça que
les Russes nous attendaient au passage de la rivière de la
Bérézina, rivière qui ne gèle jamais, se trouvant dans des
marais cl des sources; les prairies qui l'avoisinent n'ont
qu'une croûte superficielle et le dessous n'est que vase où on
entre jusqu'aux genoux.
Nous arrivâmes sur les bords de celle rivière, si funeste à
l'armée française, et on força le passage, après avoir fait un
pont en mauvaises planches de sapin et de vieilles solives des
maisons- du dit village de Borisow; on ne pouvait passer que
huit hommes de front, on fit passer tous les hommes qui
étaient capables de se battre, ainsi que l'artillerie et la cava-
lerie, pour débusquer les Russes, et tout le reste de l'armée
au nombre de plus de quarante mille hommes ne purent passer
le premier jour; comme j'étais démonté, je fus de ce nombre,
et nous dûmes rester sur l'autre rive. Le lendemain, nous
nous mîmes en marche pour arriver à la tète du pont, mais il
était rompu ; nous restâmes une partie de la journée sur le
bord, sans jîouvoir nous en approcher, attendu que le chemin
qui y aboutissait était encombré de voitures, de soldats et de
I ~0 LA REVUE DE PARIS
cantinières; il était impossible de passer à droite ou à gauche
de la route parce qu'on enfonçait dans la vase, jusqu'aux
genoux ; plus de dix mille hommes et chevaux étaient dans ces
marais qui luttaient contre la mort, et nous ne pouvions leur
porter du secours, sans y périr aussi nous-mêmes.
A quatre heures du soir je n'avais pas pu encore passer, et
les boulets des Russes nous chagrinaient en tombant au milieu
de nous. Je pris une résolution : voyant les Russes qui repous-
saient notre arrière-garde, je me lançai au milieu des malheu-
reux qui étaient dans la vase jusqu'au ventre, le sabre à la
main, en les menaçant de les tuer, s'ils me prenaient les
jambes; ils me servirent de pont, ou, à bien dire, de chemin
pour arriver au pont, où je ne pus approcher qu'en me jetant
à l'eau jusqu'à la ceinture; un officier des pontonniers de la
garde, me reçut et m'enleva de l'eau, avec une autre per-
sonne, qui lui aida à me tirer sur les planches du dit pont;
cinq minutes après être sorti de la rivière, tous mes vêtements
étaient raides de glace, et mon corps était cristallisé et transi
de froid; mais je me trouvais hors de danger. Je trouvai un
escadron du régiment qui était en bataille, à l'embranchement
de plusieurs chemins, commande par le général Lepic, reste
du régiment monté, qui m'enseigna la route que j'avais à
prendre. Je continuai ma route jusque dans la nuit hien
avancée et arrivai enfin dans un village, où tous les hommes à
pied du régiment qui avaient pu passer la rivière se réunis-
saient. Plusieurs des grenadiers la passèrent à la nage, mais
arrivés à l'autre rive, ils succombaient ne pouvant en sortir,
rapport aux berges hautes qui s'y trouvaient et la vase du
fond dont ils ne pouvaient sortir; ils finissaient par y périr.
L'armée y perdit au moins dix mille hommes noyés, et au
moins dix mille par le feu et le froid, ce qui fait vingt mille
en tout, non compris les prisonniers que l'ennemi fit en
grande quantité, et tous les bagages que l'on abandonna.
Le village où nous nous arrêtâmes, nous y mimes le feu
pour nous chauffer et faire sécher nos vêtements ; les maisons
étaient en bois de sapin et couvertes de chaume, elles furent
bientôt consumées. Le lendemain, nous continuâmes notre
marche par des marais, où les chemins étaient faits avec des
arbres, que l'on mettait en travers; ce sont des sources qui ne
JOURNAL D UN GRENADIER DE LA GARDE 1 ~ I
gèlent jamais, malgré le grand froid qu'il fait dans ce clima!
glacial. JNous couchions toujours sur la neige les uns contre
les autres pour nous réchauffer, attendu qu'il y faisait vingt-
deux degrés de froid: plus loin nous avons eu jusqu'à trente-
deux degrés. Plus nous nous retirions sur Vilna, plus le froid
devenait rigoureux : j'ai vu dans une seule journée tomber
plus de deux mille hommes, raides, sur le chemin, et mourir
sans proférer un mot; ils tombaient comme foudroyés d'une
attaque d'apoplexie.
ÎNous arrivâmes enfin à\ilna, au mois de décembre 1812,
non sans bien des peines. A la porte de la ville, on nous en
refusa l'entrée; il y avait un bataillon de gardes à chaque
porte, des troupes qui n'avaient pas fait la campagne. Les
troupes qui arrivaient à chaque instant grossissaient, et, se
voyant forcées de rester à la rigueur du froid, n'ayant rien à
se mettre sous la dent, se mutinèrent et en vinrent aux mains
avec la garde, et forcèrent l'entrée; ils se répandirent dans la
ville et se logèrent dans le premier endroit venu : pour nous,
on nous assigna des maisons où nous nous mimes. Nous
avions, dans la compagnie seulement, trente hommes qui
avaient les oreilles et les doigts des mains gelés; je fus chargé
de veiller à leurs besoins; ils étaient tous dans une maison, et
dans une seule pièce pour avoir plus chaud.
On donna le pain pour un jour; comme je fus de semaine,
étant le plus vigoureux des sous-officiers de la compagnie, je
fus au magasin, et, chemin faisant, je trouvai un Juif qui me
vendit un pain de douze livres, et une bouteille d'eau-de-vic,
pour la somme de quarante francs ; nous mangeâmes ce pain
à quatre sous-officiers, car depuis plus de deux mois nous
n'en avions pas goûté: dans la même nuit, je manquai
d'étouffer, et fus bien malade; dans la seconde nuit que nous
étions en ville, à minuit environ, on sonna à cheval, et les
tambours battirent la générale; on nous donna ordre de sortir
de la ville sur la route de Grodno, de suite, attendu que les
Russes étaient aux portes de la ville. Je fus avertir les hommes
malades et leur dire qu'il fallait décamper de suite, ou bien
qu'ils allaient tous être prisonniers de guerre. Ils me répon-
dirent qu'ils préféraient mourir à la chaleur que mourir dans
la neige: et, après bien des exhortations, je les abandonnai et
LA REVUE DE PARIS
ils furent tous égorgés par les Juifs et par les habitants; tous
les malades ont eu le même sort et ne sont jamais reparus au
régiment; ils furent au nombre de plus de quinze mille, qui
y furent égorgés. Je me rendis à la porte de Grodno, où je
rejoignis le détachement du régiment, qui était parti de la
ville, à une heure du matin; tous, tant que nous étions, nous
étions à pied et bien mal chaussés, ne pouvant trouver des
chaussures assez grandes : nous nous mîmes en marche par un
froid extraordinaire, trente-deux degrés au-dessous de glace; à
tout moment les soldats tombaient, raides de froid sur la
route.
A la pointe du jour, nous arrivâmes à la montagne de A ilna ;
nous avions mis près de huit heures pour faire deux bonnes
lieues. Le chemin était, ainsi que les champs, comme une
glace; à la moindre montée, on tombait, en marchant au très
petit pas, et celui qui avait le malheur d'allonger le pas s'affa-
lait et ne pouvait plus se relever, se trouvant abandonné par
tous les autres, qui ne pensaient qu'à sauver leurs jours.
Il n v avait plus d'humanité pour personne, de quel grade
fût-il; on ne regardait personne, et chacun marchait pour son
compte, par troupeaux de deux à trois cents: il n'y avait plus
de chefs à leur tête attendu qu'ils se sauvaient, comme ils
pouvaient, n'ayant plus de soldats à commander.
Cette montagne de ^ ilna n'est autre qu'un coteau rapide
et sablonneux où la neige par le passage des voitures et des
hommes ne ressemblait qu'à un coteau de glace, où l'homme
ne pou\ ait monter, et encore moins les chevaux, qui pouvaient
à peine se tenir sur leurs pieds, n'ayant rien à dos, ni à tirer;
toutes les voitures qui avaient échappé au passage de la
Bérézina, y trouvèrent leur tombeau, et tous les équipages de
l'armée y furent brûlés, jusqu'aux voitures de l'Empereur
pillées par les soldats. Pour moi, je me jetai à droite de la
route, où je trouvai un petit taillis, après quoi je me rattrapai,
et, me saisissant des petites branches, je parvins au sommet
de la côte, où on réunissait tous les hommes à pied, qui
avaient le bonheur d'avoir pu grimper. Comme j'avais un pain
de munition, et une bouteille de vin de Bordeaux dans mon
porte-manteau que je portais au bout de mon sabre, je bus
un coup en me cachant des autres, parce qu'ils m'en auraient
JOURNAL D'UN GRENADIER DE LA GARDE I ~ 'A
demandé et que, moi, je voulais la conserver pour me sou-
tenir. Je n'avais éprouvé de ma vie autant de besoin d'une
goutte de vin, pour reprendre mes forces qui commençaient à
s'épuiser. Malgré la rigueur du froid, j'étais en nage. Nous
nous mimes en route pour (irodno, sur un chemin de glace,
et nous fîmes quatorze lieues, ce même jour, par le plu* friand
froid; nous avions trois jours de marche pour arriver à la
rivière du Memel, nous marchâmes très avant dans la nuit, et
nous nous arrêtâmes dans un village où toutes les maisons
étaient lnùlécs; nous fîmes halte sur la neige, une couple
d'heures, auprès d'un bivouac; nous repartîmes à la pointe du
jour, et arrivâmes à la nuit tombante à Grodno, fort heureu-
sement avant que les ponts-levis soient levés. Je me logeai,
dans la première maison que je trouvai, où je respirai un peu
auprès d'un bon feu, et me trouvai mieux que dans le plus
beau palais; il y avait des magasins en grande quantité d'eau-
de-vie cl de pain.
J'avais pris à l'artillerie prussienne un joli cheval ferré à
neuf, à trois lieues de (irodno, qui me servit à porter mon
bagage, qui n'était [«as fort lourd et celui du grenadier qui
avait soin de mon cheval quand j'en avais un.
Je restai un jour seulement dans la ville de Grodno, et
repartis le lendemain à sept heures du matin; je passai la
rivière du Memel sur la glace, où j'ai manqué de rester, par
la difficulté de pouvoir grimper sur des glaçons amoncelés.
En arrivant sur l'autre rive, il y avait une petite côte, fort
difficile à monter, où je trouvai quantité de voitures et des
caissons abandonnés, et de l'argent en quantité, répandu sur
la route et sur la neige, ce à quoi je ne fis pas attention,
attendu que messieurs les Russes, nous tiraient des coups de
canon à mitraille de l'autre bord, et très heureux celui qui
pouvait s'en échapper. Je continuai ma route d'après les indi-
cations qu'on nous avait données en ville, de marcher sur la
route de Kœnigsberg. Au bout de deux jours de marche, nous
arrivâmes enfin en Prusse, où nous commençâmes à trouver
de l'eau-de-vie et du pain. Je me rendis à Gumbinnen. seule
ville de Pologne sur notre route et arrivâmes à Ko^iigsberg,
le 39 décembre t 812, avec mon camarade, le grenadier, qui
ne m'avait pas quitté de la campagne, et y restâmes jusqu'au
I~4 LA. REVUE DE PARIS
5 janvier i8i3, tous les deux. Je me logeai à mon compte,
moyennant six francs par tète, couché et nourri, que l'on
nous prit, et bien heureux de trouver à se loger, attendu que
la ville était remplie de troupes qui arrivaient de France, et
de celles qui arrivaient de la retraite de Russie. JNos vêtements
ne tenaient plus, étant en partie brûlés; je n'avais, pour mon
compte, pas de souliers aux pieds, et un bonnet à poil tout
rôti. JYayant pas fait ma barbe depuis plus de trois mois,
nous ressemblions plus à des pauvres qu'à des soldats de la
garde impériale, qui, six ans avant, avaient conquis la Prusse
et fait trembler la Russie.
Le 5 janvier i8i3, notre bourgeois vint nous avertir qu'il
était temps que nous partions, parce que les Cosaques n'étaient
plus qu'à une lieue ; il n'eut pas besoin de nous le dire deux
fois. ÎSous primes notre bagage, et arrangeâmes notre traîneau
où nous mimes notre cheval, et sortîmes de la ville de
Kœnigsberg; comme il faisait très froid, je m'embarquai sur
le golfe Raltique, qui était gelé à plus de six lieues en avant
de ses bords, et fîmes la même journée plus de vingt lieues, en
longeant les côtes. ÎNous arrivâmes à Elbing, le g janvier i8i3,
où je trouvai les hommes à pied du régiment que l'on réunis-
sait, car il n'y avait qu'un cheval par compagnie à notre rentrée
en Prusse.
Nous restâmes dix jours à Elbing, pour attendre tous les
hommes qui se trouvaient en arrière, nous nous mîmes en
marche pour la ville de Rromberg, en passant par Marien-
bourg, où l'on me chargea de conduire tous les hommes du
régiment, qui se trouvaient malades ou qui étaient incapables
de monter à cheval, ayant les doigts ou les oreilles gelés. Me
voyant pris pour ce service, je rassemblai toutes les voitures
et fis placer les hommes dedans, et moi je marchai à pied avec
trois autres sous-officiers commandés à cet effet; à mi-chemin,
on fit halte, et, pour mon compte, ne voulant pas me faire
bloquer dans la ville de Dantzig avec tous les hommes malades,
je fus rejoindre le détachement du régiment à Marienbourg,
petite ville située sur le bord de la Vistule. Nous continuâmes
notre marche jusqu'à Bromberg ; nous y restâmes une huitaine
de jours, on nous donna quelque argent et des vivres, ce qui
nous fit un bien infini; on y trouvait de tout; tous les habi-
JOURNAL D'UN GRENADIER DE LA GARDE I 7 5
tants, de quelque classe que ce soit, nous soulageaient, suivant
leurs moyens, en vrais Polonais. Dans cette ville, nous reçûmes
environ cent chevaux, qui venaient de Hanovre, et, quelques
jours après, nous passâmes la revue du maréchal Bessières,
qui fit choix de soixante hommes des plus disponibles pour
former un escadron, pour aller rejoindre le prince Eugène de
Beauharnais, qui avait pris le commandement du reste de
l'armée de Russie, et était chargé de soutenir la retraite. Je
devais faire partie du dit escadron, mais ayant un talon attaqué
de la gelée je fus remplacé par un nommé Bouchette. .Nous
partîmes de Bromberg en Pologne, pour venir à Fiïrth en
Franconie.
J'y passai agréablement le carnaval de îXi.'S. JNous avions
oublié totalement nos souffrances et nos privations de la
Russie, lorsqu'un soir, étant à un bal que nous donnions aux
bons habitants qui nous logeaient, on vint me dire qu'il fallait
partir sans désemparer pour Paris en poste, pour chercher des
chevaux de remonte pour le régiment; cette nouvelle me fit
plaisir malgré qu'il fût deux heures du matin. Je fis mon
porte-manteau et me rendis à la ^ille auprès du baron Pernet,
chef d'escadron et commandant par intérim les hommes
du régiment". 11 nous donna ordre à quatre sous-officiers de
partir île suite pour Paris, en nous faisant compter à chacun
la somme de cent soixante-quinze francs de frais de poste.
Nous partîmes le I e '' mars 1810, et devions êtes rendus pour
le 5 du dit mois à Paris. Nous n'avions pas un moment à
perdre. Je me jetai ainsi que mes camarades dans une voiture
de poste, et nous arrivâmes le même soir à Francfort sur la
rivière du Mein où nous nous reposâmes une couple d'heures.
Nous ne pûmes obtenir de voiture de suite, ni de chevaux:
cette route était encombrée de voyageurs qui venaient de
l'armée et se rendaient en France, cependant nous louâmes un
carrosse et deux chevaux, pour nous conduire à Mayencc, ori
nous comptions prendre la diligence pour nous rendre à Paris.
I76 LA REVUE DE PARIS
Mais foutes les places étaient prises huit jours d'avance: nous
fûmes obligés de louer une carriole pour aller jusqu'à Metz,
où nous arrivâmes le 3 mars. Nous marchions jour et nuit,
n'ayant que cinq jours, pour faire cent quatre-vingts lieues. A
Metz, même difficulté, nous louâmes des chevaux et une voi-
ture jusqu'à Châlons-sur-Marne ce qui ne nous convenait pas
beaucoup, attendu qu'il fallait payer le double que dans une
diligence, malgré notre autorisation du ministre de la Guerre
pour prendre des chevaux dans les postes sur notre passage.
Nour arrivâmes à Châlons, le 5 mars au matin, où nous ne
trouvâmes pas plus de voitures qu'à Metz; nous fûmes forcés
de prendre la route de Reims, au lieu de passer par Epernay,
où nous arrivâmes le même jour, et continuâmes noire voyage
pour Soissons, \illers-Cotterets et Paris, où j'arrivai à neuf
heures du soir.
Le lendemain, 7 mars 18 1 3, je me rendis à l'Ecole militaire,
où était notre dépôt et les chevaux de remonte. En arrivant on
me mit au manège pour les chevaux neufs et à l'instruction
des hommes à pied pour le maniement des armes. Je restai
comme cela consigné au quartier de l'Ecole militaire pendant
un mois, sans pouvoir sortir un seul jour; nous ne pouvions
nous échapper que la nuit après que l'appel était rendu, encore
il ne fallait pas que l'officier de service s'en aperçût. Cepen-
dant, le 7 avril iSi.'i. on équipa des chevaux pour envoyer
aux hommes démontés qui se trouvaient à Franc fort-sur-le-
Mein; le chef d'escadron baron Rémy, me dit le matin :
« Monsieur, vous choisirez un cheval pour vous, parce que
vous allez partir sous peu de jours pour l'armée ». Je lui
demandai une permission pour aller voir ma mère, qui
demeurait faubourg Saint-Germain , place Saint-André-des-
Arts, attendu que son âge et son infirmité me privaient de
pouvoir la voir, étant toujours consigné à la caserne depuis
mon arrivée, ce qu'il m'accorda.
Le 11 avril i8i3, on nous donna l'ordre le soir de nous
tenir prêts à partir le 12 avril, à quatre sous-officiers et cent
hommes, et deux cents chevaux qui devaient former un déta-
chement commandé par un lieutenant. Nous sortîmes de
Paris, le 12 avril 181,'ï, à midi. A Francfort-sur-le-Mein, nous
trouvâmes tous les hommes démontés ou à pied; on organisa
JOUHNAI, D IN OP.I'N A I1IK1I DU LA GARD!
*77
un détachement pour rejoindre l'armée qui s'était portée en
avant avec l'Empereur, dont je fis partie. Nous rejoignîmes
l'armée de l'autre coté de Dresde, puis nous revînmes sur nos
pas prendre des cantonnements aux environs de Dresde, où
l'Empereur prit son quartier général ; nous y restâmes jusqu'au
10 août i(Si,'>, où nous passâmes la revue de l'Empereur, et où
toute la garde fit sa fête, attendu que le congrès qui se tenait
à Prague était fini, et que tous nos alliés nous avaient tourné
le dos et se préparaient à nous faire la guerre. Après le repas
et la revue, au moment où je m'en retournais dans le canton-
nement, je rencontrai mon frère qui était arrivé tout nouvel-
lement à la garde et faisait partie du ■> régiment des grena-
diers à pied, venant du ,"> i régiment d'infanterie; nous ne
pouvions mieux tomber et fîmes la saint Napoléon en plein,
et nous nous séparâmes bien i. r ais.
Nous arrivâmes à Gorlitz, où nous trouvâmes l'Empereur le
\- août iSi.'i. et le 20, toute l'armée, qui était sur ce point, se
mit à marcher en axant pour attaquer l'ennemi, qui se mit
aussitôt à battre en retraite à notre approche et passa la
rivière de l'Elbe; nous revînmes à marche forcée sur Dresde,
attendu que les ennemis voulaient s'en emparer à toute force;
nous y arrivâmes à la nuit tombante, nous trouvâmes l'ennemi
dans les faubourgs; le lendemain, se donna la fameuse bataille
de Dresde, où le traître Moreau fut tué par une batterie des
canonniers de la garde; toute cette journée, il tomba une pluie
abondante et si forte que mes bottes étaient pleines d'eau :
nous restâmes à cbeval depuis cinq heures du matin jusqu'à
dix. heures du soir, et nous bivouaquâmes sur les bords de
l'Elbe à une demi-lieue de la ville de Dresde. Nous repar-
tîmes une seconde fois pour la Silésie où nous ne fûmes pas
plutôt arrivés que nous fûmes obligés de revenir sur Dresde;
nous ne faisions que des marches et contre-marches, nos che-
vaux étaient bien fatigués; nous fûmes obligés de nous retirer
sur la ville de Leip/ig, où l'ennemi voulait nous couper.
Le i5 octobre, la bataille de Leipzig commença avec un
acharnement extraordinaire.
Toute la journée, les deux armées conservèrent leurs posi-
tions : il y eut beaucoup de morts et de blessés, de part et
d'autre; nous restâmes dans notre position toute la journée du
I er Septembre 191 1. 12
I -yS LA REVUE DE PARIS
16 octobre, et le 17 octobre, on recommença à se battre de plus
belle sur les deux beures de l'après-midi; comme nous tenions
avec les Saxons, qui étaient à notre gauebe, l'extrême gauche
de l'armée, et que nos canonniers, manquant de munitions,
ramenaient leurs pièces à la prolonge, nous vîmes une masse
d'infanterie charger l'ennemi : c'était tous les Saxons qui
passaient dans les rangs de nos ennemis, et mirent de suite-
leurs pièces en batterie contre nous et nous tuèrent beaucoup
de monde du régiment, qui se trouvait en bataille devant eux.
Ils passèrent au moins dix mille hommes ensemble, leur
général à leur tète.
JNous voilà restés seuls ayant toute l'Allemagne sur les bras.
Dans la nuit du 17 au 18 octobre, on fit sauter une partie de
nos caissons chargés de poudre, ce qui nous donna mauvaise
opinion, et, effectivement, à minuit, nous reçûmes l'ordre de
nous retirer de l'autre côté de la ville de Leipzig,
Comme faisant partie du 3' régiment des gardes d'honneur,
\1. le duc de Saluées me commanda d'aller voir dans notre
ancien bivouac, pour dire à tous les gardes d'honneur de partir
de suite, et de suivre le mouvement et de se rendre de l'autre
côté de la ville. i\ous parcourûmes plusieurs villages, où nous
avions passé la nuit pendant la dite bataille de Leipzig: ils ne
voulurent pas nous écouter, ni moi, ni le capitaine major
du ,'!' des gardes d'honneur; à force de marcher, nos chevaux
se trouvaient fatigués, n'ayant pas mangé de la journée.
Nous nous arrêtâmes tous deux dans une ferme qui servait
d'ambulance que nous trouvâmes remplie de morts et de
blessés qui criaient miséricorde; les granges, les écuries, la
maison et la cour en étaient remplies.
A la pointe du jour, nous entendîmes plusieurs coups de
canon et une forte fusillade; nous bridâmes nos chevaux et
n'eûmes que le temps de nous retirer; nos vedettes, qui se
trouvaient à une bonne portée de canon de nous, battaient
en retraite et étaient repoussées vivement par les tirailleurs de
l'ennemi; les balles et les boulets nous passaient par-dessus la
tète.
iNous continuâmes notre route jusque sous les murs de
Leipzig, où nous trouvâmes plusieurs bataillons de Polonais
qui en gardaient la porte et qui ne voulurent pas nous laisser
JOURNAL D'UN GRENADIER DE LA GARDE 179
entrer; il nous fallut avoir recours au général qui commandait
pour pouvoir passer et nous ne l'obtînmes pas sans peine Nous
continuâmes notre marche jusque de l'autre côté de la rivière
de lEIster, où nous trouvâmes le régiment bivouaqué; nous
nous mîmes en marche deux heures après, et continuâmes
notre retraite, sur le Rhin, en passant par Erfurth, Gotha et
tulde, et de là sur la ville de Hanau, où l'armée de la Confé-
dération du Rhin nous attendait et nous coupait le chemin de
France, au nombre de soixante-dix mille hommes
Nous fîmes halte, toute la garde à deux lieues de la dite ville
de Hanau. où 1 Empereur prit toutes ses dispositions. Il n'avait
pas un moment à perdre, attendu que l'ennemi nous suivait à
a piste par derrière et les autres nous barraient le chemin-
1 armée irançaise se serait trouvée prise entre deux feux Nous
couchâmes dans ce v , liage, et, le lendemain, à la pointe du jour
nous entendîmes le canon ronfler en axant de nous; nous
monlàm.s à cheval; au bout d'une heure, nous arrivâmes à
1 entrée d une forêt, où l'Empereur était à pied. Il nous dit en
passant : « Roulez les manteaux, et retroussez les chaperons
car il y a de l'ouvrage là bas ». Nous débouchâmes, toute la
cavalerie de la garde au trot ; on nous fit charger par escadron ,
les uns après les autres, en arrivant sur trois lignes de cavalerie
dune profondeur d'une bonne demi-lieue; nous enfonçâmes
es deux premières, mais la troisième étant soutenue par de
1 artillerie et l'infanterie, elle nous ramenait à notre point de
départ de notre charge; nous revînmes nous mettre en bataille
après quatre charges infructueuses à l'entrée du bois.
Lorsque notre artillerie de la garde arriva, elle se mit en
batterie, dans les intervalles de nos escadrons. Nous primes la
charge pour la cinquième fois; en même temps, trente de nos
pièces faisaient feu à mitraille sur l'ennemi. Nous les enfon-
çâmes, et ils furent forcés de nous céder le passage: nous 1rs
poursuivîmes jusqu'à l'entrée de la nuit, et les refoulâmes dans
la ville de Hanau. Notre infanterie fit un horrible carnage des
Ravarois qu'elle poussait devant elle à la baïonnette, et ils se
noyèrent, en grande partie, dans la rivière du Mein, qui passe
au pied de la ville.
Je fus de grande garde, cette-nuit là, au milieu des morts el
des blessés, qui nous demandaient du secours; il nous était
l8<) LA REVUE DE PARIS
impossible de pouvoir leur en donner, n'ayant rien nous-mêmes
à manger ni à boire.
Nous continuâmes notre retraite sur Francfort et passâmes
outre, pour aller loger dans des villages, où nous passâmes
la nuit assez tranquilles; nous partîmes pour Mayence, puis
jusqu'à kreuznach , où nous restâmes près de deux mois.
Nous reçûmes l'ordre, dans le courant de novembre de i8l3,
de nous rendre à Trêves où nous restâmes une huitaine de
jours, et de là nous nous rendîmes à Givet en passant par
Dinant, et continuâmes notre marche jusqu'à Reims en Cham-
pagne et de là sur Langres, où nous arrivâmes le io ou le
i i janvier i8i4- Nous ne restâmes que la nuit même où nous
arrivâmes dans les villages, attendu que l'ennemi avait passé
le Rhin à Bàle en Suisse et avait déjà envahi toute la province
de la Comté: nous rétrogradâmes jusqu'à Chaumont.
L'ennemi ayant fait un mouvement en avant, nous mon-
tâmes à cheval et primes la route de Bar-sur-Aube, où nous
reprimes de nouvelles positions; nous étions commandés par
le maréchal Mortier, duc de Trévise. Vms restâmes quelques
jours tranquilles; l'ennemi nous suivait à la piste et nous
attaqua le 12G jamicr 1 S 1 '1 à six heures du matin; nous nous
battîmes depuis le matin jusqu'à la nuit fermée, où le maréchal
Mortier ordonna la retraite sur la ville de Vendeuvre; nous
marchâmes toute la nuit par un froid et une neige qui nous
coupaient la figure et battîmes en retraite jusqu'à Troyes en
Champagne, où Ton nous mit en échelons, toute la cavalerie
le long de la Seine, où nous restâmes une huitaine de jours à
attendre l'Empereur, qui arrivait de Paris. Au lieu de passer à
Troyes, il passa par Arcis-sur-Aùbe, à six lieues de nous et se
dirigea sur Brienne où se donna la bataille.
Nous restâmes en position à Troyes, tout le temps de la
bataille, et à cheval, n'ayant point d'ordre pour porter secours
à nos frères d'armes qui étaient aux prises avec l'ennemi. Nous
étions au nombre de trente mille hommes, et tous vieux sol-
dais, attendu que toute la vieille garde, nous nous trouvions à
Troyes réunis; nous entendions le canon et la fusillade. Ce qui
nous faisait le plus de sensation, c'était de voir arriver nos frères
d'armes blessés, et tous mutilés ; de ce moment-là nous jugeâmes
que l'Empereur était trompé par quelqu'un de ses généraux.
JOURNAL D UN GRENADIER DE LA GARDE iSi
Nous restâmes dans cette position encore quelques jours, et
nous reçûmes ordre de nous retirer sur Pont-sur-Seine, en
passant par Arcis, où nous trouvâmes l'Empereur et toute
1 armée qui battait en retraite: nous suivîmes l'Empereur et
vînmes à Montmirail-en-Brie, où nous trouvâmes les Prussiens
qui avaient passé la Marne à Château-Thierry et étaient venus
nous couper la route de Paris. Nous couchâmes le même soir
dans les avenues du château de La Rochefoucauld hors de la
ville, sans feu, au mois de février, attendu que l'ennemi était
à portée de canon de nous. Le lendemain, nous les attaquâmes
à cinq heures du matin, et nous les battîmes toute la journée
et les poussâmes jusque sur les bords de la Marne, qu'ils
furent forcés de repasser à Château-Thierry. Nous leur primes
soixante caissons et plusieurs pièces de canon; nous restâmes
dans la prairie et près du pont de la dite ville de Château-
Thierry, et, à minuit, nous reçûmes ordre de retourner à
Montmirail, où nous retrouvâmes l'ennemi qui avait repris
la ville. Nouveau combat à li\rer; nous les attaquâmes à dix
heures du matin, et nous les refoulâmes sur la route de Sézanne
et fîmes quatre à cinq mille prisonniers. Le régiment dont je
faisais partie, lit plusieurs charges, où nous perdîmes environ
deux cents hommes; nous continuâmes à les poursuivre sur la
route de la Champagne: sur le soir, comme nous étions à leur
poursuite, n'ayant ni infanterie ni artillerie, nous fûmes arrêtés
par dix à douze carrés d'infanterie prussienne commandée par
le général Blùcher.
Nous nous trouvions, les deux. régiments de cavalerie de la
garde, grenadiers et dragons, commandés par le général
La Ferrière, à une bonne lieue engagés en avant de l'armée;
nous nous mimes à charger leur cavalerie, et, en les pour-
suivant, nous nous trouvâmes à portée de fusil de ces dits
carrés. 11 n y avait pas à balancer; nous les chargeâmes sans
résultat; nous n'étions que mille à douze cents hommes et
1 ennemi était pour le moins de quinze mille hommes en carrés ;
nous ne pûmes les entamer, étant sur six rangs de profondeur.
Ils nous firent un feu roulant, à bout jjortant, et leur artillerie
nous chagrinait beaucoup ; nous fûmes forcés de nous retirer
hors de portée et d'attendre du renfort. Nous perdîmes à cette
affaire près de trois cents hommes et chevaux par la mitraille.
[82 LA REVUE DE PARIS
La nuit nous prit, et l'ennemi s'étant retiré clans un buis,
nous revînmes dans la nuit à Montmirail, où nous ne restâmes
que deux heures. Nous primes des routes de traverse et vînmes
coucher à Jouarre et le lendemain nous passâmes la Marne à
la Ferté-sous-Jouarrc et arrivâmes à Château-Thierry, où nous
trouvâmes un régiment de hussards prussiens que nous char-
geâmes. Se trouvant surpris, ils lurent taillés en pièce. N'ayant
eu que le temps de monter à che\al en bridant, nous y
passâmes la nuit, et le lendemain, nous montâmes la côte, et
primes la route de Reims, en passant par Fismes; nous fîmes
halle dans ce bourg avec l'Empereur, et le soir on vint nous
prévenir de nous tenir prêts à partir. En effet, à dix heures
du soir, nous montâmes à cheval trois régiments, qui étaient
les grenadiers, les dragons et les lanciers polonais de la garde,
et nous nous mimes en marche avec le plus grand ^ilence qui
nous fût possible : défense à nous de parler entre nous. \ huis
lieues de Reims, le baron La Ferrière, notre général, nous
lit faire halte et rouler les manteaux, et retrousser les cha-
perons de nos pistolets en recommandant de charger les dites
armes. Nous apercevions les bivouacs des avant-postes de
l'ennemi à une bonne lieue de nous.
Nous arrivâmes sur les vedettes de l'ennemi qui n'eut le
temps <puc de tirer sur nous quelques coups de carabine: nous
prîmes le grand galop et nous poursuivîmes en avant jusque
sur les postes à moitié endormis, et fîmes main basse sur tout ce
que nous pûmes attraper à la faveur de leur bivouac, attendu
qu il n'y avait pas de lune et que le temps était couvert. Nous
les poursuivîmes jusque dans la ville de Keims, où nous fîmes
douze cents prisonniers à trois heures du matin. Les régiments
nous suivaient par derrière, en cas que nous fussions repoussés ;
mais comme nous avions bien réussi, ils entrèrent dans la ville
une demi-heure après nous, et on établit tout de suite des
postes à toutes les portes. La ville fut illuminée en un instant,
et les habitants bien surpris de nous voir de si bon matin, et
l'ennemi de même qui nous croyait à quinze lieues de Reims.
^us restâmes quelques jours dans la ville, et de là nous
primes la route d'Epemay et marchâmes sur la ville de \ ertus
en Champagne, et continuâmes notre marche sur la petite ville
de La Fère-Champenoise : nous continuâmes dans la Cham-
JOURNAL d'uN GRENADIER DE LA GARDE l83
pagne notre marche en passant par Mérv. petite ville sur le
bord de l'Aube où nous arrivâmes avec l'Empereur. Le soir,
on nous donna ordre d'aller dans un village passer la nuit, où
nous restâmes jusqu'au lendemain matin, où notre escadron
de grand'garde fut attaqué par au moins six cents Cosaqms à
la pointe du joui", nous montâmes de suite à cheval el fûmes
bien étonnés de voir une nuée de cavalerie devant nous '.>
portée de canon, qui poussait vivement notre escadron. Nous
aperçûmes mii- notre gauche, une autre colonne de cavalerie,
qui était au grand trot, et qui nous dépassait pour nous couper
la roule de Mérv ; nous fûmes contraints de battre en retraite de
suite par échelons et au grand et au petit galop. Heureusement
pour nous qu'il se trouvait un grand fossé, tout le long delà
route, qu'ils ne purent sauter, et qui nous sauva. Comme ils
nous suivaient, et que leurs tirailleurs nous dépassaient, notre
artillerie fit feu sur eux et sur nous, ce qui les arrêta tout
court de nous poursuivre. Nous n'étions que six escadrons et
l'ennemi soixante escadrons. Nous restâmes jusqu'à dix lieures
du soir dans cette position; l'ennemi s él.mt retiré à la nuit,
nous passâmes la rivière, et allâmes bivouaquer de l'autre côté,
où nous passâmes la nuit sans feu et sans fourrage pour nos
chevaux.
On ordonna la retraite et nous primes des routes de traverse,
pour nous rendre, sur les bords de la Marne, cpie nous remon-
tâmes jusqu'en face de Saint-Dizicr. où l'ennemi nous atten-
dait. Je me trouvais ce jour-là, comme sous-officier d ordon-
nance près du général Lefebvre-Desnouettes, commandant
toute la cavalerie de la garde, qui suivait l'Empereur. En
arrivant sur les bords de la Marne, l'Empereur ordonna que
l'on passe la rivière au gué, cavalerie, infanterie et artillerie,
sous le feu de l'ennemi, ce qui fut exécuté dans un instant.
L'Empereur passa lui-même au gué et sous la mitraille de
l'ennemi, qui nous attendait dans une plaine entre la ville de
Saint-Dizier et la rivière de la Marne; on l'attaqua vivement,
et dans moins de trois heures, ils furent forcés de battre en
retraite moitié sur Saint-Mihiel, et l'autre partie surToul. Pour
moi. étant avec le général Lefebvre-Desnouettes, nous prîmes
la route de Vitry-le-François, avec plusieurs régiments de
cavalerie, et arrivâmes à la nuit à une lieue de la dite ville, où
l84 LA REVUE DE PARIS
l'Empereur vint nous rejoindre. Le lendemain, nous revînmes
à Saint-Dizier. où nous restâmes deux jours et ensuite primes
la roule de Bar-sur-Aube. Nous fûmes arrêtés entre Saint-
Dizier et Bar-sur-Aube où l'Empereur nous passa en revue.
.Nous nous dirigeâmes sur Troyes en ( Ibampagne par la ville
de Vendeuvre, et arrivâmes à Troyes. le matin, après quinze
lieues de marche forcée. Là on tira cinq cents chevaux par
régiment, pour continuer la route à marche forcée sur Paris,
en passant Pont-sur-Yonne et de là sur la ville de Morel, où
nous fîmes halte, à onze heures du soir. On nous mit toute la
cavalerie au bivouac, dans les fossés de la dite ville, en nous
recommandant de ne point faire de feu: on nous distribua
du vin el du pain, et des vivres pour les chevaux qui n'en pou-
vaient plus, et nous y restâmes jusqu'à trois heures du matin ;
on sonna, et nous moulâmes à cheval après avoir rafraîchi,
nous et nos chevaux, et prîmes la route de Fontainebleau.
A moitié chemin, il nous arriva un courrier qui nous
annonça la capitulation de Paris, nouvelle qui nous causa
bien de la peine : nous avions conquis toutes les capitales de
l'Europe, et voir que la nôtre venait d'être livrée à l'ennemi!
Nous continuâmes notre marche jusqu'à Fontainebleau, où
nous restâmes avec l'Empereur jusqu'au jour de son abdica-
tion.
\près cela, je me trouvai d'ordonnance auprès du général
de division de toute la cavalerie de la garde, qui était le général
Lefehvre-Desnouettes, qui résidait à la ville de Nemours.
Nous restâmes dans cette ville jusqu'au passage de Napoléon,
qui se rendait à l'île d'Elbe, où les empereurs et les rois de
l'Europe l'envoyaient en exil. Nous reçûmes l'ordre de nous
rendre à Blois, pour y tenir garnison.
* «
Dans celte ville de Blois, j eus le jour le plus funeste de ma
vie; étant de service pour la promenade des chevaux, le cheval
que je montais, s'abattit sous moi, et me déhancha la hanche
droite, et m'obligea de rester cinq mois dans un lit de
JOURNAL D UN GRENADIER DE LA GARDE r85
l'hôpital de la dite ville de Blois. Comme le régiment de gre-
nadiers était passé corps royal de cuirassiers et avait reçu ordre
de se rendre à Saint-Omer en Artois, je fus laissé' dans cet
hôpital, depuis le 2 novembre 181 '1 jusqu'au 3i mars 1 8 1 o .
Aussitôt que je lus eu état de marcher avec des béquilles, je
demandai mon billet de sortie, pour me rendre à Paris où le
régiment étail de retour d'Arras en Artois; le croyant, je me
mis en route pour la capitale, dans une charrette, sur de la
paille, accompagné d'un grenadier, qui sortait du dit hospice
avec moi. Nous limes la première étape de Blois à Vendôme;
bien malheureusement pour mon compte, au bout de quatre
lieues et demie une roue cassa et forée me fut de faire le reste
du chemin à pied, avec mes béquilles; il me restait deux lieues
et demie à faire, que je fis en quatre heures et demie, tout
seul, attendu que le grenadier était allé faire préparer le
logement et la soupe, dont j'avais le pins grand besoin.
En arrivant à Vendôme à la nuit, je ne demandais qu'âme
remplir l'estomac et à me reposer étant bien fatigué. Nous
I fîmes logés chez un boulanger où il nous fallut monter dans
une soupente, où était notre lit; on m'y monta et je me
mis au lit et me reposai bien. Le lendemain, à cinq heures,
une autre charrette vint pour me prendre: nous nous levâmes,
et il fallut descendre de cette soupente, une de mes béquilles
glissa, et me \oilà à dégringoler les marches, sur le dos;
mon chapeau sauta dans le pétrin du boulanger, et mes deux
héquilles allèrent tomber à plus de six pas de moi. Je me crus
pour l'instant plus de mal qu'il m'en arrivait; mais la fièvre
me prit et ne me quitta que trois jours après; en arrivant à
Chartres je n'y pensais plus.
De Chartres, je me mis en route, par la même charrette,
pour liambouillet et Versailles, où le commissaire des guerres
me dirigea sur Saint-Denis, en me disant qu'il lui était
défendu de me diriger sur la capitale. Le régiment dont je
faisais partie devait incessamment arriver à Paris, comme
faisant partie de l'ancienne vieille garde de l'Empereur. Je
dis au voiturier de prendre à Sèvres la route de Paris, chose
qui lui était indifférente; il me conduisit rue de Verneuil, chez
l'intendant militaire et me planta là. Je m'adressai au secré-
taire du dit intendant, et lui demandai si le corps des grena-
■ Hi LA REVUE DE PARIS
diers à cheval de la garde était arrivé à Paris; il me répondit
que non; alors je lui demandai qu'il eût la bonté, de me
mettre en subsistance dans les dragons de l'Impératrice pour
que je puisse exister, n'ayant que très peu d'argent, et pour que
je me trouve en règle à l'arrivée du régiment auquel j'appar-
tenais comme sous-officier. Il me dit que ça ne le regardait
pas, qu'il fallait que je me présentasse à 1 Etat-major de la
place Vendôme, ^e pouvant marcher qu'à laide de mes
béquilles, je pris un fiacre et me fis conduire à l'Etat-major.
Là, ils me dirent encore que çà ne les regardait pas, que je
m'adresse, rue Lepelletier, à l'Etat-major de la garde nationale
de Paris. Me voilà encore en route dans mon fiacre. Arrivé à
l'Etat-major de la garde nationale, ils me dirent de même
(pie çà ne les regardait pas et me firent trimbaler dans tout
Paris. Je me fis conduire chez ma mère, rue Percée-Saittt-
André-des- \rls, faubourg Sainl-( îermain. OÙ je restai jusqu à
l'arrivée du régiment de grenadiers à cheval, qui arriva cinq
jours après venant de Saint-Omer. Je pris un cabriolet, me
fis conduire à l'Ecole militaire, où il était caserne.
La bataille de Waterloo étant perdue f>ar le restant des
braves, ainsi que par leurs chefs, toujours trahis, depuis la
défaite de la campagne de Puissie, tout le reste de cette armée
revint pour couvrir la capitale. Me trouvant à l'Ecole militaire,
chargé de délivrer les armes aux grenadiers, je me trouvai
fort embarrassé au départ de l'armée de Paris pour se rendre
sur les bords de la Loire, et restant seul dans la dite Ecole
militaire. Comme tous les hommes blessés ainsi que tout le
matériel évacuèrent, j'obtins la permission de rester à Paris,
ne pouvant monter à cheval, ni aller en voiture. L'ennemi
s'approchait de jour en jour, du côté de Meudon, et par Vau-
girard. Me voyant abandonné, je. me mis sur mes gardes; le
4 juillet 18 1 5, à trois heures du matin, on vint m'avertir que
l'ennemi était à lssy et à Vanves. Je pliai bagage et me pré-
parai à décamper dans Paris; à trois heures de la dite journée,
on amena trois cents prisonniers de hussards prussiens, qui
avaient été pris par le général Exelmans dans x ersailles ou
dans les environs. Je les mis dans le manège couvert en atten-
dant, et on leur distribua des vivres; mais le ."> au matin.
l'ennemi était sous les murs de Paris. Heureusement pour
JOUKNAL D L_\ GRENADIER DE LA GARDE lS~
moi, j'avais retenu un cabriolet de limage, à la grille de
l'avenue. Quand l'ennemi entra à l'École militaire par la grille
du midi, je montai en cabriolet par la grille opposée, et, aban-
donnant tout à l'ennemi, linge, matelas, armes et poudre, je
me rendis chez ma mère rue Percée-Saint- A ndré-dcs-Arts où
je restai jusqu'au moment du licenciement de l'armée de la
Loire, où j'attendis ma retraite.
Au i5 octobre [8i5, je reçus ce qui m'était redù de solde
du régiment et ma cessation de paiement, ainsi que ma lettre
de pension, montanl à la somme de trois cents francs, après
dix-neuf ans, trois mois et trois jours de service et vinet
campagnes de guerre, à l'âge de trente-quatre ans et demi,
avec une cuisse raccourcie de quatre pouces, ne pouvant mettre
ni ôter ma chaussure et mon pantalon ; pour mieux dire un
membre de moins, et ne pouvant encore marcher qu'à l'aide
d'une béquille et d'un béquillon, sans moyens d'existence, ni
fortune à venir, incapable d'entreprendre un état. Je ne savais
à quel saint me recommander, ayant perdu toutes les personnes
qui étaient à même de me procurer une petite place, ou un
emploi. 11 me fallut attendre jusqu'au G janvier 1816 pour
toucher mon premier trimestre de pension.
Au commencement de ma vie civile, commeje sortais de la
vieille garde impériale, c'était à cette époque une bien vilaine
recommandation auprès de certains personnages à qui je
m'adressai pour obtenir une place dans les bureaux de la pus le.
Le chef à qui on me présenta regarda tous mes états de
service, ainsi que mes certificats de mœurs et de bonne con-
duite, après quoi il me dit : « Vous sortez de la garde de
Bonaparte, et vous me demandez une place après vingt cam-
pagnes de brigandage, il n'y en a pas pour vous. Et vous,
monsieur (en s'adressant à la personne qui m'avait présenti'),
ne nie présentez jamais de personnes sortant de ces régiments -
là; cela pourrait bien vous faire perdre la vôtre. »
Je sortis le cœur plein de rage, concentrant tout mon
ressentiment en moi-même. Je retournai à mon logis et. me
[88
LA REVUE DE PARIS
mis à réfléchir sur ma position et mon avenir. Toutes les
fatigues et les privations (pie j'avais éprouvées depuis vingt
ans et mes souffrances, n'étaient rien auprès d'une mortifica-
tion semblable; il me fut impossible de retenir quelques
larmes qui m'échappèrent: Je [iris la ferme résolution de ne
jamais demander de place à quelque gouvernement que ce
soit, chose que j'ai faite jusqu'à ce jour.
En 1 8 1 6, me voyant seul et ayant besoin de quelqu'un pour
m'habiller et me déshabiller, n'ayant que quatre cent vingt-
cinq francs à dépenser par an, compris ma retraite et ma légion
d'honneur, attendu que l'on nous retenait cent vingt-cinq
francs, sur la légion d'honneur, pour les frais de la guerre, je
me déterminai à prendre une épouse, et fus marié le 16 octobre
delà dite année 1 8 1 G. Me voilà donc engagé dans une autre
carrière. Je fus un des heureux mortels, sous le rapport du
mariage, en tombant sur une épouse, bonne, douce et pleine
de bonté pour moi et remplie de bonnes qualités, bonne
épouse et bonne mère. Elle ne m'apporta pour toute dot que
cinq pièces <lc vingt lianes, avec un trousseau se composant
de quatre chemises, deux chapeaux, trois paires de bas. deux
paires de bottes et un habillement complet seulement.
Me voilà donc en ménage, n'ayant que ma pension et ma
légion pour toute fortune, cherchant tous les jours quelque
occupation. A cetle époque, il \ avait à Paris, comme aujour-
d'hui, des bureaux de placement. 1 a monsieur de nia connais-
sance me proposa une place dans ce bureau, qui était tenu
par l'épouse d'un employé du ministère de l'Intérieur, nommé
M. Legendre, moyennant une somme de deux mille cinq cents
francs, et que je serais associé de moitié dans les bénéfices,
et que j'aurais la moitié à moi du dit bureau; que si cela ne
me convenait pas, au bout de quelque temps je serais à même
de revendre à qui je voudrais, avec le consentement du dit
Legendre, que c'était une bonne affaire pour moi, attendu
que ledit bureau rapportait dix francs par jour, par conséquent
il m'en reviendrait cinq pour mon compte. Je tombai malheu-
reusement pour moi dans le panneau; mon beau-frère m ayant
prêté deux mille francs et n'ayant pas pris d'assez amples
informations, sur la moralité dudit sieur Legendre, je fus
trompé; au bout de huit jours, je m'aperçus que son épouse
JOURNAL D UN GRENADIER DE LA GARDE I Si)
a'était qu'une intrigante, et lui un vrai fripon, car je fus
obligé d'abandonner mon association un an après, n'ayant
aucun moyen de vendre et le dit Legendre n'ayant aucun
moyen de me rembourser. Mes deux mille cinq cents francs
furent perdus, et je fus obligé de les rembourser petit à petit,
non compris le coût de L'acte d'association, qui était à mes
frais. Avec cela mon épouse était tout près d'accoucher.
Je ne me trouvais pas à mon aise, ni dans une position
encourageante, au bout d'un an de mariage, près d'être père,
et couvert dune dette de deux mille cinq cents francs; je ne
puis assurer que je regrettais le sort de mes camarades, qui
avaient eu le bonheur d'être tués suit à la bataille de Milan, soit
à la bataille de Gastiglione, ou à Lonato, ou à Bellune, ou au
passage des lisières, du Mincio, de l'Adda, du Tagliamento,
ou du Pô, à Plaisance en Italie, et enfin à toutes les batailles
où j'ai assisté' jusqu'en [8i5 : j'éprouvais du chagrin d'exister
encore, la vie me devenait à charge: mais mon épouse me
revenait à la mémoire, ainsi que l'être qu'elle portait, et cela
m'empêcha de me porter au désespoir que j'étais capable
d'accomplir, en pensant que j'allais devenir père.
Enfin, au bout de quelque temps, je retrouvai une petite
place, rue de Valois près le Palais-Royal, de cinquante francs
par mois, où je restai à peu près un an; au bout de quelque
temps, le maître fit faillite et me mit dedans, pour deux cent
cinquante francs qu'il me redevait sur mes appointements.
Dans cette année, mon épouse me rendit père d'un garçon,
voilà encore une charge de plus; comme mon épouse était
incapable de nourrir, il fallut envoyer le nouveau-né en nour-
rice à quinze francs par mois. Je fus fort heureusement nommé
gardien de la maison où j'étais employé à deux francs par
jour, tout le temps que durèrent les arrangements à prendre
avant la vente, ce qui me valut quelque chose, et me tira
d'embarras pour le moment.
Dans ce temps-là, il se présenta une autre place où je me
présentai chez M. Harel, rue de V Arbre-Sec, n° 5o, pour régir
une fabrique qu'il formait à Vaugirard; je lui convins et huit
jours après, je me rendis au dit Vaugirard, où il m'installa
comme régisseur, à raison de douze cents francs par an et le
logement, pour moi et mon épouse. J'y restai depuis le
KJO LA REVUE DE PARIS
21 octobre 1821 jusqu'au i" r mai 1828. A cette époque,
j'avais eu trois enfants, qui étaient morts, et le quatrième se
trouvait en nourrice, que nous retirâmes à l'âge de vingt et un
mois, qui est le seul que je possède à présent.
Nous commencions à nous remettre de nos malheurs lorsqu'il
fallut que je décampe. M. Harel ayant marié sa fdle au commis
de sa maison de Paris. Il lui donna à régir sa fabrique de
poterie et de fourneaux économiques, de moitié dans les béné-
fices, et moi, on m'accorda de rester un an, avec le gendre,
pour le mettre au fait de la manutention. Vu bout de six
mois, comme je gênais le gendre dans ce qu'il voulait faire à
son profit, il demanda à son beau-père mon renvoi, en préten-
dant qu'il était bien au courant et que ça serait six cents francs
de frais de moins. M. Harel y consentit, après bien des pour-
parlers, car il y avait quatre mille francs de déficit à mon
départ. 11 me donna trois mois de gratification et je décampai.
Me voilà encore une fois sans place, je me décidai d'aller
à la campagne dans le pays de mon épouse à seize lieues de
Paris, qui est en Brie, petite ville de Coulominiers, située sur le
Grand-Morin. petite rivière sur qui tout le long, de distance en
distance, sont bâtis de forts beaux moulins et des fabriques de
papier et autres.
.I\ restai 182^, i8a5, 1826 et 1827 où je travaillais comme
expéditionnaire chez un notaire, tout le dit temps quej'y restai,
ayant postulé pour avoir un bureau de tabac, ou bien un débit,
je fus admis, prêt à l'obtenir, lorsque M. Harel vint me
chercher pour régir pour la seconde fois sa fabrique. (Tétait
dans le courant de juin 1828.
Je ne me souciais pas de revenir à Paris : après vingt cam-
pagnes de guerre, et dix-neuf années, et quatre mois de service
actif, j'aurais bien désiré rester tranquille à la campagne et
y mourir paisiblement, mais le besoin de donner de l'éducation
à mon fils, m'engagea à y revenir, pour travailler autant que
ma position me le permettait. Je fis mes conventions avec
M. Harel et le 5 juillet 1828. j'arrivai à Paris, et le 7 du dit
mois, je fus de nouveau installé pour la seconde fois, dans sa
fabrique à Vaugirard, oùj'yreslai jusqu'au 21 novembre i83l\,
où M. Harel, changea d'idée, et fit de sa fabrique une blan-
chisserie à vapeur. 11 voulait bien me garder, mais son associé
JOURNAL D UN GRENADIER DE LA G AUDE IQJ
lui fit envisager que cela les entraînerait à des frais inutiles,
qu'il pouvait se passer de moi, et qu'il se chargeait de régir
seul, qu'il y trouverait douze cents Crânes d'économie, et je
fus encore une fois obligé de me retirer.
Me voilà donc encore une fois sans place, ne sachant où
j'irais, soit à Paris, soit à la campagne; moi et mon épouse.
nous nous décidâmes à retourner à Coulommiers ; avant
quelques économies devant moi. nous primes la diligence, et
nous nous y rendîmes, ayant l'ait louer un logement par nos
parents, qui habitent la dite ville, nous voilà installés et en
ménage, je mis mon fils en pension, comme externe, et moi
je restai liés longtemps san- occupation. Cependant je fus
employé à la sous-préfecture quelques mois à trois cents francs,
comme copiste. Comme il y a beaucoup de jeunes gens sans
emploi, il s'en présenta un sortant de la pension, et ne deman-
dant point d'appointements; il lit bien l'affaire de monsieur
le sous-préfet, qui était un avare fini, et qui est mort, que Dieu
ait pitié de son àme!
Depuis plus d'un an j'avais niai à un pied d'après la bles-
sure que j'avais reçue depuis vingt ans, cl de jour en jour cela
empirait, et fus obligé de garder le lit, l'espace de plus de
quatre mois; au bout de ce temps, comme je commençais à
marcher, il se présenta une petite place à la mairie de Coulom-
miers: le premier secrétaire me l'offrit, et je m'empressai de la
remplir comme second employé : j'y restai cinq mois à trois
cents francs par an.
Comme le premier employé aimait à trinquer tous les jours,
il ne se rendait jamais qu'à midi au bureau, le cerveau échauffé
du nectar de Bourgogne ou de Champagne ou même de celui de
Brie, et il me cherchait noise de ce que je ne voulais pas faire
comme lui, ou bien, il voulait que je fasse sa besogne, ce qui
ne me convenait pas, attendu qu'il avait douze cent francs :
pour la faire, nous eûmes une petite dispute, et je me retirai
de moi-même, ayant toujours mal au pied.
Je m'ennuyais dans ce maudit pays, voyant que rien ne
pouvait me réussir, et je me déterminai à revenir dans la capi-
tale, où il y a plus de ressources et plus de misère. Je m'em-
barquai une seconde fois dans la diligence, et vins débarquer
rue Geoffroy-l'Angevin, au Marais, dans une maison ou je
I0 2 LA REVUE DE PARIS
restai pendant près d'une année. Dans cet espace de temps,
j'obtins une place de contrôleur dans les théâtres de Paris,
pour recevoir ce (|ui revenait aux hôpitaux de Paris, jusqu'au
j y février iS.'iG, jour fatal pour moi, où je fus renversé par
terre, par une darne, d'un coup de derrière. Me trouvant trop
près de l'escalier du théâtre du Palais-Royal, je tombai au bas
du dit escalier, sur les reins, et fus mis au lit, jusqu'au (i juillet,
où je fus admis à l'hôtel royal des Invalides.
On fut obligé de me transporter en voiture, ne pouvant
marcher. En arrivant, je fus conduit à l'infirmerie, où je restai
jusqu'au 3i octobre i8,'i6. ainsi je fus près de neuf mois au
lit sans bouger.
* *
Me voilà donc encore une fois avec l'habit de troupier sur
le dos, sans savoir quand je le quitterai. La vie de ce monde
esl bien bizarre : après avoir tant roulé ma carcasse, dans tous
les royaumes du continent, et avoir assisté à plus de vingt-
cinq grandes batailles, venir apporter mes os au Montparnasse!
c'est bien le cas de dire : « Va on peux, el meurs où lu dois. »
Quel avenir après avoir servi pendant vingt ans sa patrie, et
versé son sang sur plusieurs champs de bataille, sacrifié sa
jeunesse, infirme, et âgé de cinquante-sept ans, être obligé
pour soulager mon épouse et ma famille de remplir une place
de gardien à la hutte Montparnasse à trois cent soixante francs
par an, portant depuis trente ans passés lessignesde l'honneur
militaire, avec le grade d'adjudant sous-officier! encore m'a-t-il
fallu la protection d'un ancien brave capitaine, employé dans
la dite administration des hospices de Paris, pour l'obtenir!
ADJUDANT LECOQ
HOMMAGE
A
THÉOPHILE GAUTIER
(1811-1911)
LE MAITRE
11 est pareil au dieu puissant qui tient la lyre.
Ou plus encor peut-être au Bacchus indien
Qui mêle sur ses pas. dans l'air arcadien,
Le parfum du laurier à l'odeur de la myrrhe.
Il marche vers le Trône où nous devons l'élire!
Celui qui le nomma « parfait magicien »
Est à son côté droit, et, de l'autre, se tient
Nerval, déjà frappé d'un rie/m et mur délire.
Tous trois d'un même amour honorent la Beauté :
L'un répand à ses pieds de sombres fleurs malades,
L'autre de frais roseaux dérobés aux dryades;
Mais Gautier, dédaignant « le marbre et la cité ».
Dans un vaste empyrée interdit au nuage,
Trace de la déesse une immortelle image !
1 er Septembre 1911. l '
■H
'i LA REVUE DE PARIS
LE SOMMEIL DU CRITIQUE
« Le théâtre est un art si abject, si grossier!... »
Tu. G. (Cité par les Goncourt dam la préface
de Théophile Gaitier par Emile Bercerai).
Quoiqu'il n'ait point son nom clans le martyrologe
Le Saint du feuilleton, Gautier, non sans gémir,
Depuis plus de trente ans, toujours près d'en vomir.
Vient subir un tourment que nul décret n'abroge.
Mais l'ombre du balcon, enveloppant la loge,
Y forme un clair-obscur qui convie à dormir :
Laissant le roi régner et le traître trahir,
Le critique, l'œil clos, se résigne à l'éloge.
Galliope au front pur près d'Erato qui rit.
Protégeant un sommeil dont le songe est sans prix.
Cariatides d'or, veillent sur le poète ;
Et, tandis que le pitre expose tout au long
Les vulgaires détours dont une intrigue est faite,
Les Muses à Gautier décrivent Apollon.
11
TROIS PORTRAITS DE MADEMOISELLE DE MAUPIN
I
THÉODORE
... Car en cfîet je n'étais plus Madelaine de
Maupin, mais bien Théodore de Sérannes...
Tu. G. (Mademoiselle ,1e Maupin.)
Quand il a passé sous la porte
Une rose blanche y pendait,
Et maintenant son feutre emporte,
Parmi les plumes qu'il supporte,
Des pétales couleur de lait.
HOMMAGE A THEOPHILE GAUTIER [g5
Dans le jardin qu'éclaire et dore
Le soleil bas de la saison,
Chaque arbre de Heurs se décore
Pour fêter le beau Théodore,
Qui s'approche de la maison.
C est alors que parait Rosette,
En deuil d'un très vague mari :
Le cheval l'ait une courbette,
Et, avant même qu'il s'arrête,
Le cavalier est favori.
A peine un instant il hésite
A baiser la main que lui tend
Rosette, qui se félicite
D avoir une main si petite
Que l'on ne sent point qu'on la prend.
Et que, sournoise autant qu'agile,
Par les doigts frêles et pointus,
Comme un venin elle faufile
Jusques au fond d'un cœur tranquille
Le goût des plaisirs défendus.
ROSALINDE
... Théodore, qui avait pris le rôle de James
Mélancolique, s'est oirert pour la remplacer...
Tu. G. (Mademoiselle de Maupin).
Elle entre, et l'on ne sait s'il ne faut dire : « 11 entre... »
Théodore, est-ce lui ?
Vlais non : c'est Rosalinde, et Madelaine aussi!
:< C'est comme il vous plaira ! » dit-elle, ou dit-il, enlre
Rosette et son bel ami.
5a robe toute d'or devient d'azur dans l'ombre,
Ses bas sont cramoisis.
Lous les rayons du jour, par ses yeux réfléchis,
tiennent frapper d'Albert dont la prudence sombre
Devant cet autre Adonis...
Kjli LA REVUE DE PARIS
Wlonis ou Vénus? D'Albert hésite et tremble :
Car, cruel mais exquis.
Le doute lui plaît mieux qu'un sentiment précis ;
Et cependant son cœur peut-il goûter ensemble
Ces deux amours ennemis?
Allant vers elle, il prend la main qu'elle lui donne,
Mais, lorsqu'elle sourit.
11 bésite à sourire, ayant revu l'babit
Qu'hier portait encor cette étrange personne.
Et brusquement il rougit,
Observant que Rosette, autant que lui troublée.
Voit son amour détruit
Par ces grands cheveux noirs, parce sein blanc qui luit,
Et qu'elle rêve aussi, près de ce beau Protée,
\ quelque stérile nuit.
1 1 1
M \ Il I I V 1 \ 1
... Tliéodore-Rosalindr. mademoiselle <1 Aubignjj
ou Madelaine de Maupin, pour l'appeler de son véru
table nom...
Th. G. (Mademoiselle de Maupin.)
Quoiqu il ne sache point comment elle se nomme,
Il la nomme pourtant lorsqu'il murmure : « Amour » ;
L'ombre laisse tomber ses rideaux sur le jour;
« Pour vous j'ai cette nuit quitté mes habits d'homme... »
Il la nomme pourtant lorsqu'il murmure : « Amour »,
Et frémit en touchant la double et blanche pomme.
« Pour vous j'ai cette nuit quitté mes habits d'homme.. . »
La lune d'un trait doux dessine un pur contour.
Il frémit en touchant la double et blanche pomme.
Elle offre à ses baisers un chaleureux séjour;
La lune d'un trait doux dessine un pur contour;
Et l'asile du lit ne connaît pas leur somme.
I0MMAGE A THÉOPHILE GAUTIER
M)7
Offrant à ses baisers un chaleureux séjour,
La belle oublie enfin qu'elle fut gentilhomme.
— Si l'asile du lit ne connut point leur somme,
Il connut leur plaisir et son fréquent retour.
III
LA MORTE AMOUREUSE
... Un masque noir brisé, un éventail, des dégui-
sements de toute espèce traînaient sur des fauteuils
el laissaient voir que la mort était arrivée dans cette
somptueuse demeure à l'improviste et sans se taire
annoncer.
Th. G. I La Morte Amoureuse).
Le ht esl large et mol où Clarimonde morte
Repose dans les plis de son linceul léger;
L'ombre a de lourds parfums et l'on entend neiger
La rose unique au pied de l'urne qui la porte.
Sur le seuil Romuald parait, avec l'escorte
Dont l'ange souterrain joue à l'accompagner;
Il veut fuir, redoutant les attraits du danger,
Mais le vent, d'un seul coup, frappe et ferme la porte.
Sur le tapis d'azur, où des oiseaux lissés
Semblent d'un libre oiseau, chacun, l'ombre captive,
Il marche, lame émue et déjà moins rétive;
^uand soudain, s 'arrêtant, il voit sur lui fixés,
D rès d'un domino blanc et d'un tambour de basque,
Deux regards infernaux qui brillent sous un masque.
IV
MISIDORA. SA CHATTE ET SON BAIN
— Dites à Jack de ni apporter ma chatte anglaise,
et laites-moi préparer un bain...
Th. G. (Fortunio).
lusidora, qui rêve à côté de sa chatte,
lent dans sa main de lis son pied de corail blanc;
lie ne bouge pas, tandis que, sous le banc,
a bête pour jouer pousse un fruit de la patte.
I98 LA REVUE DE PARIS
Musidora voit l'eau tomber dans le bassin :
Une fine buée emprisonne les glaces :
La chatte pour dormir hésite entre deux places;
Du soupir de son cœur la belle enfle son sein.
.Musidora regarde un spectacle invisible
Qui l'oblige à froncer le front et le sourcil.
L'eau du bain monte avec un murmure gentil.
Auquel répond la cbatte, engourdie et paisible.
Musidora voudrait pleurer, rien qu'un moment;
Elle ferme le poing et mord, au bord, sa èvre;
Puis lance ses bijoux sur un plateau de Sèvre :
La chatte au bruit s'éveille, et crache en se sauvant.
Musidora s'applique à verser une larme.
Et. pour voir si ce pleur enfantin a coulé.
Elle vient au miroir, sous la vapeur voilé.
^ trace un petit rond dont la chatte s'alarme :
Musidora se penche au bord de ce halo.
Mais la joue a déjà fondu l'amère goutte,
Quand la chatte, soudain, levant h' nez, écoute
Le bruit que fait ton noir cheval, Fortunio!
\ l." CAFE FLORIAX
... La Piazza est toute bordée de cafés, com
le Palais-Royal de Paris, avec lequel elle ol
plus d'une ressemblance...
Tu. G. {Voyage en Italie).
Maître, je songe à vous : sur le mur, peint à fresque,
Un gros Turc me sourit et vous ressemble presque;
11 touche un chapelet de santal, grain par grain :
Il est heureux. Jadis, — j'en suis, ce soir, certain, —
Devant ce guéridon et sur cette banquette,
Vous vous êtes assis. Vous laissiez la gazette,
Et, posant près de vous le livre et le papier,
x ous approchiez, d'une main lente, l'encrier.
HOMMAGE A THEOPHILE GAUT1EH
Entre le frais parfum du sorbet et le tiède
Encens de votre cigarette, heureux aède,
Vous receviez, faisant de ce petit salon
Un temple, les Neuf Sœurs et leur maître, Apollon,
Qui chantait devant vous ses odes les plus fières.
Parfois, quelques instants, vous fermiez les paupières.
Immobile, pour mieux voir naître et se former
Le poème nouveau que vous alliez rimer,
La couleur de l'image et le dessin des stances.
\ite vous surmontiez de vaines résistances.
Et, comme un papillon que blesse un dard d'acier.
Votre plume atteignait l'adjectif prisonnier.
Quelque voisin parfois, en dégustant sa glace,
Fredonnait le refrain de l'air que, sur la place.
La fanfare jouait bruyamment, mais fort mal :
Et cet air-là. c'était votre cher Carnaval!
Le passé vous offrait par lui ses chers mensonges,
Et vous preniez alors la gondole des songes
Pour parcourir l'Espace et remonter le Temps.
Pareils à des bouquets qui s'ouvrent au printemps,
La musique faisait fleurir sous les arcades,
Ihruissants et légers, blancs comme des cascades,
Les dominos au fond desquels tremble et sourit
Un noir regard, perçant le loup couleur de nuit.
Pour étonner les solitaires astronomes,
Une molle fusée éclatait sur les dômes
Entre les boules d'or dont Saint-Marc s'enrichit.
Puis, sur les Esclavons, lorsque le vent fraîchit,
a l'heure où l'horizon paiement se colore,
^ous regardiez venir, de l'Orient, le More,
^t rêviez au sommeil pur de Desdemona.
_ie soprano lointain d'une prima donna
V l'air fragile et \ ain égrené sur le môle
ilêlait confusément la Romaine du Saule :
ît, malgré vous, tout seul dans le petit café,
)uvrant un cœur pour tous soigneusement scellé,
^ous regardiez — regret! « un ramier qu'on étouffe » -
jarlotta qui dansait sur la scène des Bouffes.
9!)
200 LA REVUE DE PARIS
VI
A UNE DAME BLONDE EN LUI ENVOYANT UN EXEMPLAIRE
DE LA TOISON D'OR
... C'est tout uuiment une simple ouvrière de.
la rue Kipdorp, près du rempart, à Anvers.
Tu. G. (La Toison d'Or).
Madame, en doutez-vous, vous êtes cette blonde,
A l'œil bleu pâle, au teint si blanc,
Pour laquelle Tiburce publia tout an momie,
Epris de l'idéal flamand.
Dans une autre existence, où vous fûtes beureuse
Et posâtes devant \etscher,
\ <>us remplissiez de lait, patiente et soigneuse.
Des bols à dessins outremer.
La vieille Barbara balayait sur la porte.
Dans un grand carré de soleil :
Parfois vous acbetiez, au Cbinois qui l'apporte,
I n oiseau bavard et vermeil ;
Et tandis qu'il chantait dans une cage à houppe,
Au-dessus d'un beau pied d'oeillet,
Vous rêviez vaguement à quelque Guadeloupe,
Renversant un col grassouillet,
Dont l'éclat pur. coupé par l'or de votre tresse,
Fit que Tiburce, enfin heureux,
Vous reconnut pour la divine pécheresse,
Au cœur pénitent et pieux...
Et c'est alors, trop amoureuse Madeleine,
Que vous suivîtes cet amant,
Et vîntes avec lui jusqu'aux bords de la Seine.
Pour y mourir, finalement.
NOMMAGE A THEOPHILE GAUTIER 201
VI]
EN RUSSIE
...Après avoir déjeuné el changé en cendres un
cigare, sensation délicieuse à Saint-Pétersbourg,
où il est défendu de fumer dans les rues.
Th. G. Ki iyage en Russie).
Par Hambourg et Schleswig il a gagné la mer,
Puis Pétersbourg, où. sur la vaste Perspective
Il a rôdé, jaloux de la chaleur captive
Sous la pelisse épaisse impénétrable à L'air.
Il regrette d'abord les souffles de l'Auster
Et revoit le Midi par i'imaginative ;
Mais il s'en vêtit bientôt de son humeur rétive,
11 s efforce à goûter, à comprendre l'hiver.
Dans le ciel cristallin chaque dôme étincelle;
Tout est pur, métallique, exact, diamanté.
La neige est un velours sous le givre, dentelle.
« Ces attraits, pense-t-il, valent ceux de 1 été »,
Quand, le front au carreau qui du frimas le gare.
Il peut, étant rentré, savourer un cigare.
VIII
SUR LES PAS DE GAUTIER
Dans le Généralité, il est un laurier-rose.
Tu. G. ( Espana).
Pour l'Espagne un poète part,
Et, s'il entreprend ce voyage,
C'est que. dans sa mauresque cage,
11 veut dire de notre part
202 LA REVUE DE PARIS
Au laurier du Généralife
Que l'on parle encore de lui,
Laurier plus célèbre aujourd'hui
Que l'Emir ou que le Calife
Dont on peut déchiffrer le nom
Sur la faïence et sur le marbre.
Puis, pour honorer ce bel arbre
Qui doit à Gautier son renom,
Lorsque la nuit sera profonde.
La compagne du voyageur
\ tendra, sur la plus rose fleur.
Poser sa bouche fraîche et ronde.
Tandis qu'imitant des jets d'eaux
Les plus chantantes mélopées,
Vous lirez Emaux et Camées,
Cher voyageur, sous les rameaux.
IX
LE FEUILLETON
.Moi, je suis comme le sauvage attaché au poteau
chacun le pique pour lui arracher un cri, un gémis-
sement, ruais il reste immobile ; personne n'a la satis-
faction de l'entendre geindre.
Tu. G. (Lettre publiée par le vie, ml, ■ de Spoelberch
de Lovenjoul).
Jamais la fleur pour lui n'eut un parfum plus doux :
Sur le parquet doré, beaux comme des bijoux,
Les pétales d'un lis brillent et semblent vivre.
S'il faut laisser le rêve, ira-t-il prendre un livre?
Voici, tout près de lui, Joachim et Tristan.
Et, homonyme cher, buveur et capitan.
Ce Théophile qui, pour l'amour de la Muse,
Dans la coupe mêlait au vin l'eau d'Aréthuse.
Fuira-t-il sur leurs pas dans le sacré vallon P
Hélas! ce n'est point L'heure! et le dur feuilleton.
Devoir quotidien, ou presque, et tyrannique,
Comme une nesséenne et fatale tunique,
Couvre le sein charmant que montrait Erato...
HOMMAGE V THÉOPHILE GAUTIER 2o3
\ oici Gemma, ballet où danse Cerrito :
Lui-même en inventa la trame ingénieuse,
Qui lui plaît. Mais, malgré tout l'art de la danseuse.
Malgré l'adroit Mérante et malgré le décor,
Qui montre l'Italie au fond d'un boudoir d'or,
Le Maître déjà vieux, et triste, et sans courage,
Imagine, oubliant qu'elle aussi prend de l'âge.
Celle qui fut (iiselle et qui fut la Péri
Dans ce rôle nouveau qu'elle eût si bien rempli.
11 soupire el reprend la plume : « Au Vaudeville,
La 1 ie en llose... » Et il sourit, l'aspect tranquille,
Mais le cœur lourd de souvenirs et de regrets...
\h! nous respecterons comme toi tes secrets!
Puisque lu su- toujours dissimuler ta peine
Ce n'est pas nous qui toucherons aux clous d'ébène
Qui tiennent au cercueil le couvercle attaché !
Soufflons sans la saisir la lampe de Psyché :
Nous voulions voir l'Amour? ce sera la statue
Que tu sculptas dans le Paros, splendide et nue;
Nous la regarderons à l'heure où le soleil
En fait un Dieu joyeux, triomphant et vermeil!
Tu sus toujours mentir, puisque tu fus poëte :
Conservons donc ici ta légende complète :
Nous voulions te montrer à ton labeur soumis,
Et travaillant pour les pourceaux et les brebis
Comme Apollon jadis travailla chez Admète;
iNous voulions essayer la peinture indiscrète
D'une existence lourde, amère et sans repos,
Dire comment tu fus doublement un héros,
Par tes livres d'abord, ensuite par ta vie :
Mais ta réserve, ici, par nous sera servie,
Maître! et ce n'est point pris sous les feuilletons,
Comme un captif vaincu, que nous te décrirons,
Mais vêtu d'une blanche et large dalmatique,
Le front orné d'un noir feuillage allégorique.
Calme, heureux, souriant, et, sous les myrtes verts,
Passant toute ta vie à composer des vers !
2o/| LA REVUE DE PARIS
* *
A JUDITH GAUTIER
Madame, de la voix la plus respectueuse,
La plus tremblante aussi, je dois encor chanter :
dm- du ne peut du sien entre nom écarter,
Mnémosyne, déjà, Va gravé sur l'yeuse.
Dans votre poésie étrange et précieuse .
Nous écoutons l'écho d'un grand luth persister,
Et, comme sait la barque un navire escorter.
Judith, votre œuvre suit une œuvre glorieuse.
Je veux donc, sur le flanc du marbre sépulcral
Où je riens d'apporter mon hommage féal,
Poser ce médaillon ciselé dans le jade :
On y voit votre beau visage régulier
\u front duquel le vent qui courut sur l'Hellade
Fera l'ombre passer du paternel tonner.
JEAN-LOUIS VAUDOVER
SEDAN'
LES RESPONSABILITÉS
ii
Dans la soirée du 3o août, à l'issue de la bataille de Beau-
mont, toute l'armée française se trouve sur la rive droite de la
Meuse entre Mouzon, Carignan et Douzy, hormis une fraction
du ~f' corps qui, suivant la rive gauche, se dirige en liàte sur
Sedan. Les troupes du général de Failly sont « dans un désordre
indicible » et, si l'on est sans nouvelles de Douay, on admet
qu'il a été engagé et très éprouvé -. Le maréchal comprend
« qu'il est impossible, dans l'état où se trouve l'armée », de
poursuivre l'accomplissement de la mission imposée par le
ministre de la Guerre. Deux raisons s'y opposent encore : la
certitude d'avoir ses « communications coupées avec Paris et
l'intérieur de la France », s'il persiste dans son dessein; la
conviction que « Bazaine, s'il avait quitté Metz, était encore
à plusieurs journées de marche de Mouzon 3 ».
Jugeant clairement quelle est sa seule chance de salut,
Mac-Mahon prend donc le parti de se « reporter, le plus tôt
possible vers l'ouest », et, à huit heures du soir, il donne
i. Voir la Revue du iô août.
i. Papiers du général Broyc (Archives de la Guerre): Journal de mar-
che de l'état-raajor général Ibid.).
3. Maréchal de Mac-Mahon, Souvenirs inédits.
2o6
LA REVUE DE PARIS
« l'ordre à toute l'armée de se diriger pendant la nuit sur les
hauteurs de Sedan' ». Il n'avait pas l'intention d'y combattre,
comme on l'a dit parfois ; il se proposait seulement d'y « rallier
et de réorganiser les éléments de l'armée, de leur donner un
peu de répit et de les approvisionner J ». Ensuite, il espérait
gagner Mézières où il trouverait l'appui du i3 c corps; de là il
effectuerait sa retraite sur Paris. En principe, la décision du
maréchal était absolument justifiée. Malheureusement, son
erreur consistait à croire que les Allemands lui laisseraient le
délai de vingt-quatre beures sur lequel il comptai! pour faire
reposer et ravitailler ses troupes autour de Sedan. A la vérité,
le ministre avait affirmé, dans son télégramme du 28 août, que
le maréchal avait une avance d'au moins trente-six heures sur
le prince royal de Prusse; mais rien ne prouvait l'exactitude
de cette assertion, ri, eût-elle été vraie le 28, elle pouvait ne
plus l'être le 3o au soir, surtout après les faibles étapes par-
courues les jours précédents. De toutes façons, la situation
était assez grave pour que Mac-Mahon dût s'abstenir de faire
entrer cette prétendue avance dans ses calculs.
Le marécbal fut attiré à Sedan « par l'influence magnétique
que le mot forteresse exerce sur tous ceux qui ont besoin de
secours et de protection à la guerre : ' ». 11 est permis de penser
que les événements eussent pris une tournure toute différente
si Sedan avait été une \ ille ouverte. Mac-Mahon n'aurait eu
aucune raison d'accumuler toute l'armée autour d'elle et se
serait efforcé, au contraire, malgré la lassitude des troupes,
de pousser quelques unités au moins dans la direction de
Mézières. Sans doute, l'armée était incapable, ce jour-là. « de
faire une marche de guerre régulière ' » ; mais certaines frac-
tions, les moins fatiguées, auraient pu certainement gagner
quelques kilomètres de plus vers l'ouest. Au lieu de diriger
notamment tout le 7' corps sur Sedan, Mac-Mahon eût ache-
miné sur Donchery la division Liébert et la réserve d'artillerie
1. Maréchal do Mac-Mahon, Souvenirs inédits.
■1. Enquête sur les .tries du Gouvernement de la Défense nationale, Dépo-
sition du maréchal de Mac-Mahon, 1 , 3 7 . — Cf. le général Broyé au général
de \ aulgrenant, 6 novembre 1906 (Papiers du général Broyé, Archives de
la ( luerre .
'■':. Prince de Hohenlohe, op. laud., II, 333.
4. Mémoires du maréchal de Moltke, La guerre de 1870, 109.
SEDAN LES RESPONSABILITES 207
qui n'avaient pu franchir la Meuse à Kemilly dans la soirée
du 3o ' ; il eût porté la division Duniont jusqu'à Vrigne-aux-
Bois. Au lieu d'arrêter le ia° corps sur la Givonne, il eût
poussé les divisions Lacretelle et Vassoigne, qui avaient à
peine été engagées le o"o, jusqu'à Saint-Menges et Vrigne-aux-
liuis. de façon à tenir le défilé de Saint-Albert, où passe, entre
la Meuse et le bois de la Falizette, le chemin de Mézières par la
rue droite de la Meuse. Ces mesures eussent été heureusement
complétées par l'envoi à Nouvion de la division Blanchard du
i,'i corps. S'il était urgent d'accorder aux troupes un repos
rendu indispensable par la bataille du 3o et la marche de nuit
consécutive, tout commandait aussi au maréchal de tenir en
même temps les passages de la Meuse en aval de Sedan et de
disposer les points de stationnement afin d'atteindre Mézières
le plus tôt possible. Mais la pensée lui \int que « Sedan, avec
ses ouvrages fortifiés et 1rs inondations de la Meuse, couvri-
rait provisoirement l'armée et la préserverait d'un combat
immédiat avec l'ennemi »; il ne vit que le parti à tirer de cette
protection pour remettre ses troupes en ordre et les ravitailler :
la forteresse l'attira « absolument comme Bazainc avait été
fasciné pour son malheur par la place de Metz 2 ».
Toute l'armée vint donc s'agglomérer autour de Sedan à
l'intérieur d'une sorte de triangle jalonné par Illy, Floing,
Sedan. Bazeilles, Daigny, Givonne. C'était une masse sans
articulation, sans avant-gardes vers Mézières et Carignan, sans
avant-postes de combat, sans débouchés, sans retraite assurée
vers l'intérieur du pays, sans autre issue que la ville même
de Sedan. « Jamais armée n'avait été placée dans des con-
ditions aussi défavorables, a dit plus tard Aapoléon 111. Géné-
ralement on suit un plan d'opérations bien défini, assurant
une ligne de retraite sur laquelle sont les réserves, les ambu-
lances, etc. Ici, au contraire, nos troupes risquaient d'être
entourées de tous côtés, sans ligne de retraite, et si elles
avaient le malheur de vouloir se réfugier dans la ville, elles ne
pouvaient que se précipiter dans un défilé inextricable à travers
des portes étroites et des rues encombrées de chariots et de
i. Os I raclions auraient eu à franchir, en plus de leur parcours réel,
la distante de Torcy à Donchery, c'est-à dire cinq kilomètres seulement.
2. Prince de Hohenlohe, op. îaud., II. a56.
ao8
LA REVUE DE PARIS
bagages '. » Mais l'empereur, qui écrivait ces lignes après la
guerre, était moins clairvoyant le ,'ii août 1870. La division
Blanchard, du i3" corps, débarquée à Mézières, eût été en
mesure d'assurer une ligne de retraite en se portant au-devant
de l'armée, en empêchant l'ennemi de franchir La Meuse à
Donchery et à Dom-le-Mesnil, en tenant les débouchés vers
l'ouest du défilé de Saint-Albert, porte de sortie vers Mézières.
L'empereur télégraphia au contraire au général Vinoy, dans
la matinée du ,'>i août : « Les Prussiens s'avancent en forces :
concentre/ toutes vos troupes dans Mézières" ». On ne peut
s expliquer cette mesure d'excessive prudence que par une
nouvelle incurie ou un aveuglement peut-être sans précédent.
Par surcroit. L'indécision du maréchal de Mac-Mahon
reprend le dessus. Fermement résolu, le • ><> août an soir, à
renoncer à L'irréalisable projet de délivrer Bazaine et à battre
en retraite vers Mézières. il reçoit le lendemain matin des
télégrammes du ministre de la (iuerre et de l'impératrice qui
le plongent dans la plus grande perplexité : « I^es nouvelles
que je reçois de divers côtés, écrit la régente, me montrent
d'une manière absolue qu'un vigoureux effort vers Metz pour-
rail nous donner le succès ». Dès Lors, comme à Reims,
comme au Chesne, le maréchal va rester hésitant entre deux
alternatives : la sagesse qui lui commande de rétrograder vers
l'ouest: la solidarité, qui le pousse vers l'est au secours de son
collègue. Et ces tergiversations achèveront de produire le
désastre final.
Dans l'après-midi du 01. Mac-Mahon songe d'abord à
accorder aux troupes un second jour de repos le lendemain
et, au besoin, à livrer bataille sur place, puis il abandonne ce
dessein et revient à l'idée de reprendre son mouvement, sans
qu'il puisse se déterminer sur la direction à suivre : Mézières
ou Metz. V la nouvelle de la marche de colonnes ennemies
sur Donchery, il penche pour Metz. De son propre aveu
d'ailleurs, croyant n'avoir devant lui que l'armée de la Meuse,
il n'est « point inquiet », et demeure convaincu que sa supé-
riorité numérique lui permettra de passer « dans l'une qucl-
1. Des causes qui ont amené la capitulation de Sedan, n
2. Archives de la Guerre.
SEDAN — LES RESPONSABILITÉS 20g
conque des deux directions ' ». Au lieutenant-colonel Broyé,
qui se montre beaucoup moins rassuré, le maréchal déclare
que les troupes sont exténuées, qu'elles ont besoin de se
refaire et qu'il « verrait, le lendemain" ». Le soir venu. \Iac-
Mahon ne s'est arrêté définitivement à aucun parti, même pas
à 1 envoi au défilé de Saint-Albert d'une division qui, occu-
pant solidement le passage et les débouchés à L'ouest, servi-
rait soit d'avant-garde dans le cas de la retraite sur Mézières,
soit d'arrière-garde si l'armée reprenait sa marche vers Metz.
11 espérait peut-être que les événements décideraient à sa
place. Après la bataille de Beaumont et le combat de Bazeilles
de l'après-midi, sa quiétude, dans la soirée du 3i août, est un
sujet d'étonnement.
Les Allemands mettaient à profit notre déplorable inaction.
Dès le 3o, dans la nuit, Mollke avait lancé de Buzancy des
ordres pour la continuation, dès l'aube, de « l'offensive con-
centrique ». Partout où l'on trouverait les Français à l'ouest
de la Meuse, on devait attaquer vigoureusement de façon à
« les acculer dans un espace aussi restreint que possible entre
cette rivière et la frontière belge 3 ». Au prince de Saxe incom-
bait la mission de nous interdire les routes de l'est, tandis que
le prince royal de Prusse nous menacerait de front et débor-
derait notre flanc droit en franchissant la Meuse en aval de
Sedan. MoltUe s'abstient d'autres instructions, laissant aux
subordonnés le choix des moyens d'exécution et comptant
sur leur esprit d'initiative et de solidarité : son intervention
se bornera désormais à un court entretien avec Podbielski et
Blumenthal et à l'ordre donné à l'armée de la Meuse d'atta-
quer de bonne heure pour nous retenir sur nos positions et
nous empêcher de battre en retraite sur Mézières, — manoeuvre
i. Maréchal de Mac-Mahon, Souvenirs inédits.
et Le maréchal de Mac-Mahon... a raconté après la capitulation qu'il
avait souvent été induit en erreur, parce que les Allemands étaient comman-
dés par deux Kronprinz ; tantôt on lui signalait l'armée du Kronprinz adroite,
tantôt c'était à gauche, de sorte qu'il n'y comprenait plus rien. » (llohen-
lohe, op. laud.. II, '->o-i.)
i. Le général Broyé au général de Vaulgrenaot, 6 novembre igp3.
(Papiers du général Broyé, Archives de la Guerre.
3. Historique du gi and État-major prussien, VII. io56; Correspondance
militaire du maréchal Je Mollke, I, n 238.
I er Septembre 191 1. >i
2IO LA REVUE DE PARIS
dont le grand quartier général allemand nous prête inexacte-
ment l'intention '.
Dans les premières heures de la matinée du 1 " septembre,
sur un front de trente kilomètres environ, trois corps d'armée
allemands se portent sur les hauteurs de la rive gauche de la
Givonne pour attaquer les Français par l'est et les immobi-
liser; un corps fait face à Sedan au sud de la place; deux autres
franchissent la Meuse à Donchery pour atteindre la route de
Sedan à Mézières el assaillir le liane de nos colonnes que les
Allemands croient en marche vers l'ouest; enfin trois divisions
d'infanterie et une nombreuse cavalerie demeurent encore dis-
ponibles.
En présence île ce formidable déploiement de forces et
devant celle esquisse d'enveloppement, l'armée française
passive, inerte, rivée à ses positions par l'indécision et le
manque de clairvoyance de son chef, n'oppose nul obstacle
aux mouvements de l'adversaire. Les heures s ('•coulent dans
l'irrésolution, presque dans l'apathie du maréchal. A qui,
sinon à lui, incombe la responsabilité de notre inaction et de
l'entière liberté de manu-uwes laissée aux Mlemands?
*
* *
Le i" septembre, an point du jour, la bataille commence
par l'attaque des Bavarois sur lia/cilles. Malgré de nombreux
indices, le maréchal ne soupçonne, pas plus que la veille, la
double manœuvre enveloppante qu'exécutent les Allemands
en forces supérieures pour intercepter à la fois les routes vers
Montniédv et notre ligne de retraite sur Mézières 2 . 11 attend
.1 son quartier général des renseignements de sa cavalerie. Les
commandants de corps d'armée n'ont d'instructions ni pour
un mouvement ni pour un combat. Moltke. il est vrai, n'a
pas davantage donné d'ordres pour le i or septembre, mais ses
i. » Le grand élat-moior croyail que le maréchal tenterait la retraite sur
Mézières. Aussi l'armée de la Meuse reçut-elle l'ordre d'attaquer l'ennemi
dans ses positions aliu de l'y retenir... » Mémoires du maréchal de Moltke ,
op. laud. , 109
•2. Maréchal de Mac-Mahon, Souvenirs inédits.
SEDAN LES RESPONSABILITES 211
directives du 3o août ont tout au moins spécifié ses inten-
tions et assigné aux deux principaux subordonnés leur rôle
dans la manœuvre d'ensemble'.
L'armée française occupe donc, dans la matinée du i" sep-
tembre, les positions où elle a installé ses bivouacs la veille :
Lebrun à Bazeilles et au nord jusqu'à l'ouest de Daignv:
Ducrot, à sa gauebe. sur les hauteurs de la rive droite de la
Givonne ; I >ouay, sur le plateau au sud et au sud-est de Floing,
appuyant sa droite au bois de la Garenne; Wimpffen, en
réserve au Vieux-Gamp. Cette concentration intensive et ce
déploiement des Français, faisant face à huiles les directions.
ont permis à un écrivain militaire allemand de comparer jus-
tement cette situation à celle d'un « carré de bataillon qui,
assailli de toutes parts par de la cavalerie, fait feu sur toutes
ses faces, en désespoir de cause, comptant être secouru à
un moment donne'' par d'autres troupes, ou pouvoir sauver
au moins son honneur, en résistant jusqu'à la dernière extré-
mité 2 ».
Est-ce à dire, ainsi cpie l'a déclaré Moltke, que l'armée fran-
çaise « pouvait simplement se battre là où elle était postée 3 »?
L'appréciation est pessimiste. Sans la discuter, il est évident
qu'après une nuit de repos, une division de Douay eût pu se
porter, le 1 "' septembre au jour, île Floing à Saint-Menges, et
occuper le défilé de Saint-Albert, les hauteurs de Bellevue et
le mamelon du llatlov. La nouvelle de la présence de l'ennemi
à Donchery suffisait pour rendre cette précaution obligatoire.
Si l'on se rappelle la belle résistance de la division Liébert sur
le plateau de Floing 1 , il est permis de penser que cette seule
mesure eût retardé assez longtemps les colonnes de la II F armée
pour empêcher les Allemands de réaliser l'enveloppement dans la
journée. Suivant le prince de Hohenlohe, un général allemand
se trouvant, pendant la guerre de 1870, à la place de Douay.
à Floing, n'aurait pas hésité à occuper le défdé de Saint-Albert
au plus tard le 1" septembre de grand matin, et cela sans
attendre des ordres. Mais les généraux français, ajoute Hohen-
1. Prince de Hohi olohe, op laud., II. iSg.
2. /</. , il/ici ., 'S ; ,
:i. Mémoires tlu maréchal de Moltke, <>/>. laud., iog.
-î. Voir la Revue de Paris du i5 août [909.
212 LA REVUE DE PARIS
lohe, « n'avaient pas été élevés dans ces idées d'initiative;
ceux qui en faisaient preuve n'étaient pas encouragés ' ». De
même, faute d'instructions du commandant en chef, l'impor-
tante position du Calvaire d'illy demeura inoccupée, et il fallut,
au cours de la bataille, en improviser la défense, tant bien que
mal. Ducrot. pourtant, eut l'heureuse idée de ne pas rester
immobile sur les hauteurs à l'ouest de Givonne : dès le matin,
il envoya, de son propre mouvement, sur la rive gauche de la
Givonne, le général de Lartigue avec une brigade et l'artillerie
divisionnaire. C'était peut-être une arrière-garde qu'il établis-
sait en prévision de la retraite de l'armée surMézières. Malheu-
reusement, l'effectif était insuffisant et l'exécution fut fautive :
Lartigue se déploya derrière îles bois dont il ne tenait pas la
lisière opposée. Aussi fut-il assez promptement rejeté sur la
rive droite.
Hormis cette opération de faible envergure, l'armée fran-
çaise attendit passivement, comme toujours dans cette guerre,
l'attaque de l'adversaire. Elle avait l'avantage d'occuper une
position centrale en face des Allemands scindés en deux
fractions par leur manœuvre même. Mais, pour tirer parti de
cette situation, l'offensive s'imposait. Sinon, l'ennemi pouvait
achever paisiblement ses mouvements, relier ses deux, groupes
encore séparés, choisir son heure et son point d'attaque, fermer
enfin, autour de notre armée, les deux branches de la tenaille
qui, dès les premières heures de la matinée du i" r septembre,
commençaient de pincer nos ailes.
En admettant que le maréchal de Mac-Mahon eêit, à ce
moment, compris la nécessité de l'offensive, de quel côté
devait être porté son principal effort? Suivant l'opinion d'un
critique averti, l'armée française aurait pu, avec trois corps
d'armée, en s'avançant vers louest « sur un large front »,
courir la chance d'attaquer les V et XI' corps avant leur
entier déploiement; « telle aurait été, en tous cas, la meilleure
solution à adopter... car elle lui aurait permis de battre en
retraite, non seulement jusqu'à Mézières, mais, probablement
aussi, encore plus loin- ». Bien que la marche « sur un large
front » eût présenté les plus grandes difficultés en l'absence
i. Prince de Holienlohe. op. laud., II, 3o8.
i. Général de Woyde, op. laud., II, 0^7.
SEDAN LES RESPONSABILITES 2l3
de routes suffisantes, on ne saurait nier la possibilité d'un
succès partiel obtenu dans cet effort vers l'ouest, surtout s'il
avait été entrepris dès l'aube à l'ouest du défilé et avec le
concours des fractions du i.V corps venues de Mézières au-
devant de l'armée. Mais les trois ou quatre divisions laissées
en couverture sur la Givonne auraient eu difficilement le
temps de traverser le défilé de Saint-Albert avant l'irruption
sur leurs derrières de l'armée de la Meuse, et n'auraient eu
probablement d'autre issue que de se jeter dans les bois de
la Falizette en abandonnant tout leur matériel. On pouvait
encore concevoir une autre manœuvre vers l'ouest : elle eût
consisté à arrêter les Allemands au débouché du défilé et à les
y rejeter par d'énergiques contre-attaques 1 . Mais, dans cette
hypothèse, en supposant que l'armée fût demeurée intacte
jusqu'au soir el eûl évité 1 enveloppement, la seule ressource
eût consisté dans la tentative très difficile, il est vrai, de gagner
Mézières à travers bois, le long de la frontière belge, ou dans
la retraite sur le territoire neutre.
Un écrivain militaire allemand, von Scherff, a préconisé
au contraire un mouvement offensif de l'armée française
vers l'est, sous la protection du corps d'armée de Douay
formant barrage au débouché oriental du défilé de Saint-
Albert. Laissant en outre une division entre La Moncelle et
Balan pour tenir tète aux Bavarois, le maréchal de Mac-Mahon
se serait porté, au point du jour, avec neuf divisions d'infan-
terie, au delà de la Givonne vers Pouru-aux-Bois, Douzy. Une
bataille de rencontre se serait vraisemblablement produite au
nord de Douzy : aux 80 000 Français, les Allemands ne pou-
vaient guère opposer que cinq divisions ou 60000 hommes, et,
selon Scberff, le maréchal aurait eu pour lui de réelles chances
de succès au moins momentanés J . Eùt-ce été le saluti 1 11
serait assurément téméraire de l'affirmer. Une partie de la
III'' année 3 , après avoir écrasé le 7' corps, serait sans doute
intervenue le lendemain sur les derrières de l'armée française,
qui eût été retardée de front par deux corps de Frédéric-Cbarles
1. Cf. A. G., op. laud., ii5.
2. Von Scherff, op. laiul., Y, 276-280
'■'•. Y . VI e , Xi corps et un corps bavarois, sans compter les 2 e et 4 e divi-
sions de cavalerie au moins.
' I 'l LA REVUE DE PARIS
accourus de Metz. Comment, d'ailleurs, le maréchal se serait-il
ravitaillé en munitions après une journée de bataille? Aussi
est-il plausible d'admettre qu'après un premier succès, le
désastre final se serait produit le a ou le 3 septembre entre Cari-
gnan et Montmédy. Des deux solutions, offensive vers l'ouest
ou vers l'est, d est donc permis de préférer la première : à
condition de franchir le défilé de Saint-Alberl assez loi dans la
matinée 1 , le maréchal ne se heurtait qu'à deux corps d'année
et à la division wùrtembergeoise, assurait la jonction avec le
i3'' corps, se ménageait à bref délai l'appui de la place de
Mézières et la possession d'une voie ferrée pour les ravitaille-
ments de toute nature; il s'ouvrait enfin la retraite vers l'inté-
rieur du pays.
*
-
Lorsque, vers six heures du matin, le maréchal de Mac-
Mahon, atteint par un éclat d'obus . désigna pour lui succéder
le général Ducrol qu'il considérai! avec raison comme le plus
digne d'assumer la lourde charge de la direction des opéra-
tions, la situation n'était pas encore désespérée. Sans doute,
il ne fallait plus songer à vaincre, mais seulement à éviter
l'encerclement et la capitulation en rase campagne. On peul
dire, à la louange de Ducrot. que, seul peut-être parmi les
généraux de l'armée, il entrevit le péril qui naissait du mou-
vement d'enveloppement exécuté par les allemands. En rece-
vant, vers huit heures du matin, l'ordre de prendre le com-
mandement en chef, ce ne fut pas pourtant à 1 idée de la
retraite immédiate sur Mézières qu'il s'arrêta, mais à celle de
la concentration préalable de l'armée sur les hauteurs d'Illy-
Fleigncux. Cette opération terminée, il verrait, suivant sa
propre expression, ce qu'il y aurait à faire 3 . Il n'y a donc pas
i. En s ébranlant i\ quatre heures du matin, le corps Douay, bivouaqué à
Floing et au nord-est, pouvait avoir entièrement passé le défilé de Saint-
Albert à sept heures.
i. Le prince de Hohenlohe suppose que le maréchal « a dû chercher à
mourir sur le champ de bataille. » (Op. laud., II, :i:>5. i Dans ses Souvenirs
inédits, le maréchal a vivement protesté contre celte hypothèse.
3. Conseil d'enquête sur les capitulations, Déposition du général Ducrot
(Archives de la Guerre). — Cf. Revue de Paris du i' 1 ' septembre icjoS.
SEDAN LES RESPONSABILITES 2l5
lieu d'examiner, avec un certain nombre d'écrivains mili-
taires, si la retraite sur Mézières, qu'ils ont supposée ordonnée
à huit heures du matin, eût été exécutable ou non, puisque
Ducrot n'a point donné d'instructions à cet effet : « Voyez,
disait-il, au Conseil d'enquête sur les capitulations, quelle
eût été la différence de situation si toute notre armée eût été
massée sur cette magnifique position du Calvaire d'Illy à
Fleigneux. Le mouvement aurait été commencé à sept heures
trente '; il est bien certain qu'il eût été achevé à onze heures.
Nous nous serions par conséquent trouvés, avec nos deux cents
bouches à l'eu, toute notre infanterie, nos quatre divisions de
cavalerie, vers midi, tout préparés. Nous axions à ce moment
là des chances d'écraser la tête de colonne ennemie qui se
présentait. »
Sans nul doute, l'armée française eût été en situation
un peu meilleure : elle eût échappé momentanément à l'étreinte
de l'ennemi ; elle eût combattu autrement qu'elle ne le fit
le i" r septembre en paraissant défendre le périmètre d'une
place investie; son front de combat eût été orienté de l'est à
l'ouest; enfin, en cas de défaite, Sedan n'aurait pas été son
seul refuge. Mais les Vllemands n'auraient pas manqué, tout
en l'attaquant de front, de déborder ses deux ailes, d'une part
par la vallée de la Givonnc, d'autre part par les hauteurs du
Champ-de-la-Grange. Des fractions sans matériel auraient
réussi vraisemblablement à gagner Mézières au travers des
bois de Saint-Menges et de Donchery et en écornant au
besoin le territoire belge. Mais il semble indiscutable, en
raison de la supériorité numérique des Allemands, que, dans
la soirée, l'armée française eut été. en majeure partie, rejetée
en Belgique.
A vrai dire, cette issue humiliante eût été préférable à la
capitulation, et il faut regretter que Wimpffen, qui ignorait à
peu près tout de la situation et de l'ennemi, ait fait valoir ses
droits au commandement ' et se soit opposé aux projets de
i. lui réalité, à huit heures trente au plus lot.
i. Le prince île rlohenlohe fait observer avec raison que Mac-Mah*On
n'avait pas le droit 'le nommer son successeur, pas plus que le ministre de
la Guerre D avait celui de désigner Wimpiïeu comme commandant en chef
éventuel. C'était un empiétement sur l'autorité de l'empereur. [<>[>■ laud., II,
3a5-326.1
2l6
LA REVUE DE PARIS
Ducrot. On doit louer celui-ci d'avoir voulu substituer l'action
à cette passivité qui équivalait à notre mort et d'avoir conçu un
mouvement qui. à ce moment, était certes le plus rationnel,
toutes réserves faites sur les procédés d'exécution prévus. La
bravoure personnelle et l'énergie dont W impflen a fait preuve
ne sauraient excuser sa témérité à revendiquer le commande-
ment en chef d'une armée qu'il connaît depuis quarante-huit
heures à peine, dans une situation stratégique qu'il ignore,
enfin sans avoir combiné un plan préférable à celui donl il
suspend L'exécution, au prix de contre-ordres qui vont jeter le
désarroi et provoquer des mouvements en masse sous le feu.
Ainsi, jusqu'au bout, la bonne fortune favorisait les Alle-
mands : dans ces circonstances critiques, au moment où une
direction unique et ferme était plus que jamais nécessaire,
trois généraux en chef s étaient succédé en quelques heures à
la tète de l'armée française, tous trois ayant des projets diffé-
rents, et l'intervention du dernier consommait sa ruine.
En fait, après avoir songé d'abord à « jeter le> Bavarois
dans la Meuse », Wimpffen ne sut pas s'arrêter à l'idée d'une
eonlre-ull'eiisive exécutée \ers Bazeilles-La Moncelle et qui, de
l'aveu de Scherff, se fût présentée, vers dix heures du matin,
dans des conditions assez favorables 1 . Sa pensée oscdla entre
divers projets jusqu'au moment où. l'enveloppement se trou-
vant réalisé et nos troupes écrasées sous une pluie de projec-
tiles tombant en tous sens, l'armée reflua sur Sedan, à part
quelques unités qui demeurèrent dans la main de leurs chefs
et reculèrent pied à pied, telle la division Liébert. qui se montra
digne de figurer aux côtés des vaillants escadrons qui, sur le
plateau de Floing. forcèrent, dans des charges immortelles,
l'admiration de nos ennemis.
Le Conseil d'enquête sur les capitulations a justement
apprécié \\ impflen en ces termes : « En réclamant le comman-
dement en chef de l'armée, par suite de la lettre du ministre
de la Guerre, sans avoir de plan arrêté, ainsi qu'il le dit lui-
même, ou dans l'espoir, après avoir jeté les Bavarois dans la
Meuse, de venir battre l'aile droite des Allemands, ou enfin
de s'ouvrir un passage sur Carignan et Montmédy, le général
i. Von Scherff, oc. laud., Y. 216.
SEDAN LES RESPONSABILITÉS 2I7
de Wimpffen a l'ait preuve de conceptions trop peu plau-
sibles ou justifiées pour ne pas avoir une grande partie de la
responsabilité des funestes événements qui amenèrent la capi-
tulation ' ».
\ Sainte-Hélène, Napoléon s'est montré très sévère à l'égard
des généraux qui avaient capitulé en rase campagne : « 11
n'est qu'une manière honorable d'être fait prisonnier de
guerre, c'est d'être pris isolément les armes à la main, lors-
qu'on ne peut plus s'en servir. C'est ainsi que furent pris
François l 1 . le roi Jean et tant de braves de toutes les
nations 2 ... » «... Que doit donc faire un général cerné par des
forces supérieures: 1 ... Dans une situation extraordinaire, il
faut une résolution extraordinaire; plus la résistance sera opi-
niâtre, plus on aura de chances d'être secouru ou de percer.
Que de choses, qui paraissent impossibles, ont été faites par
des hommes résolus, n'ayant plus d'autres ressources que la
mort!... Cette question ne nous paraît pas susceptible d'une
autre solution, sans perdre l'esprit militaire d'une nation et
s'exposer aux plus grands malheurs. La législation doit-elle
autoriser un général cerné... par des forces très supérieures,
et lorsqu'il a soutenu un combat opiniâtre, à disloquer son
armée la nuit, en confiant a chaque individu son propre salut,
en indiquant le point de ralliement plus ou moins éloigné?
Celte question peut être douteuse; mais, toutefois, il n'est pas
douteux qu'un général qui prendrait un tel parti dans une
situation désespérée, sauverait les trois quarts de son monde,
et, ce qui serait plus précieux, il se sauverait du déshonneur
de remettre ses armes et ses drapeaux"... »
l n éminent historien a dit, avec raison que, par humanité.
Napoléon III s était refusé à tenter une trouée qui aurait
coûté d'immenses sacrifices : « On a prétendu, disait l'empe-
reur à Chislehurst, qu'en nous ensevelissant sous les ruines
de Sedan, nous aurions mieux servi mon nom et ma dynastie.
i. Extrait du procès-verbal de la séance du 4 janvier 18-2.
2. On a attribué à 'impératrice ce mot cornélien, prononcé au moment où
elle apprit que l'empereur était prisonnier : « Vous mentez, Monsieur; il
est mort ! »
3. Corresp. OEuvres de Sainte-Hélène. Guerres de Frédéric II), XXXII,
pp. 'Il I-2l3, J10-Jl_j.
2l8 LA REVUE DE PARIS
C'est possible. Mais tenir dans sa main la vie de milliers
d'hommes et ne pas faire un signe pour 1rs sauver, c'était
chose au-dessus de mes force-. Mon cœur se refuse à ces
sinistres grandeurs 1 . » 11 ne faut pas oublier, toutefois, que,
sollicité par le général de Wimpfifen de se joindre au dernier
effort entrepris vers Balan, pour essayer de se faire jour, Napo-
léon 111 refusa. En outre, en consentant la capitulation pour
épargner 20000 hommes peut-être, qui auraient été' tués ou
blessés dans une tentative suprême, analogue à celle que pré-
conise Napoléon I . le souverain semble n'avoir pas mis en
balance de ces perle- celles assurément plus considérables que
devaient causer la misère, les maladies et les souffrance^
engendrées par la captivité.
Napoléon l\ malgré la supériorité incontc-lahle de son génie
sur le talent de Mpltke, c'a jamais remporté de triomphes plus
éclatants que celui de Sedan. Est-ce à dire que les résultats de
cette journée doivenl être attribués sans réserves au stratège
allemand, comme la gloire entière des manœuvres de l'nvoh,
de Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland demeure
inséparable du nom de Napoléon? La correspondance de
l'Empereur nous révèle la rigueur et la profondeur de ses cal-
culs, la sûreté de ses \ ues, ses soins minutieux, sa prodigieuse
divination, en un mol toutes les éminentes qualités du grand
capitaine dans la préparation de ces opérations décisives; elle
nous montre Napoléon présent au milieu de ses troupes, par-
tageant leurs fatigues, coordonnant les mouvements de ses
maréchaux, modérant l'ardeur de l'un, stimulant le zèle de
l'autre, veillant à tout, poussant même parfois jusqu'à l'excès
son intervention dans l'exécution 2 . Le tableau est tout diffé-
1. Cite par Pierre Je la < lotee. Histoire </u Second Empire, \ II. 368. —
• J'aurais préféré la morl à être témoin d'une capitulation si désastreuse et
cependant, dans les circonstances présentes, c'était le seul moyen d'éviter
une boucherie de 60 000 personnes. » (L'empereur à l'impératrice, Sedan,
2 septembre.)
1. Voir notamment, pour les opérations qui ont précédé la capitulation de
Mark à Ulm, la Correspondance de Napoléon, n os \\'^~'-'<, 9876, 9380, 9384 et
la Correspondance du major général, l os 10- à i'iy (Archives de la Guerre)!
SEDAN LES RESPONSABILITES
2I 9
rcnt au grand quartier général allemand. Moltke, septuagé-
naire comme son souverain, et, comme lui, soucieux, de con-
fort, se tient assez loin en arrière du front: chef d'état-major
plutôt que commandant en chef, il a su. mieux peut-être que
l'Empereur, résoudre par une minutieuse organisation, par un
labeur incessant du temps de paix, par l'établissement d'une
doctrine commune et par la di\ision du travail, le problème
ardu de la guerre d armées; son action se traduit par des direc-
tives d'ordre général, laissant une grande initiative à ses
subordonnés immédiats, mais déduites, la plupart du temps,
moins de la situation réelle de l'ennemi que des mouvements
les plus logiques qu'on lui prèle : c'est la manœuvre moulée
dans le silence du cabinet sur une hypothèse vraisemblable et
non sur des faits constatés. Pour la bataille proprement dite,
dont Napoléon conserve d'une main ferme la direction et dont
il règle en maître les péripéties et l'aboutissement, Moltke se
contente d'amener les armées à pied d'oeuvre et abandonne
ensuite l'exécution aux subordonnés : il semble qu'il veuille
se confiner dans son rôle de stratège, se contenter d'indiquer
le signal et le mode de l'engagement, et qu'il abdique ensuite
entre les mains des sous-ordres. Tel on l'a vu à Saint-Privat,
la première bataille de la campagne à laquelle il ait assisté, tel
on le retrouve à Sedan '.
Moltke considère que la directive du 00 août au soir suffit
à orienter les commandants d'armée : il s'abstient dès lors de
donner d'autres instructions écrites et se contente, le 3i, d'un
court entretien avec Blumenthal. Persuadé que Mac-Mahon a
l'intention de se replier sur Mézières, il invite la IIP armée
à franchir la Meuse dans la nuit même, en aval de Sedan,
vers Donchery, pour nous couper la retraite vers 1 ouest 2 .
C'est Blumenthal qui prévient l'armée de la Meuse de ce mou-
vement et la convie à attaquer les Français sur la Givonne et
à leur couper les routes de l'est 3 . Au cours de l'action, l'inter-
vention de Moltke est à peu près inexistante; il restera toute
la journée, et presque en spectateur, aux côtés du roi, sur les
1. Colonel Foch, La Manœuvre pour la bataille. fSi .
■i. Correspondance militaire du maréchal de Moltke, I. n" 243.
3. Von Hahnke, Opérations Je la H h armée, 2i2-ai4; Tagebiicher...
Blumenthal, 92.
290 LA REVUE DE PARIS
hauteurs de la Marfée. On a beaucoup admiré cette absten-
tion '. En fait, l'entente s'est produite et a été complète entre
les commandants d'armée; mais, pour la réaliser, il fallait
être sûr de la rectitude de leur jugement, de leurs sentiments
du devoir, de leur parfaite solidarité. 11 serait imprudent de
compter toujours sur un pareil accord de mus : le ci imman-
dant en chef a pour premier devoir de faire connaître à ses
subordonnés ses intentions et le but à atteindre, et de fixer à
chacun son rôle dans la manœuvre d'ensemble; il lui appar-
tient également, au cours de la bataille, de veiller aux péri-
péties de faction, de doser les forces à employer dans tel ou
tel secteur el surtout de préciser le point el le moment où sera
porté l'effort suprême.
L'écrivain militaire allemand von Scberlf n'a pu s'expliquer
cel excessif détachement de Moltkeetle défaut d'instructions
du grand quartier général qu'en admettant que le stratège
allemand ne croyait pas à une bataille pour le i cr septembre -.
L'hypothèse est aventurée. Si l'un suppose les Mlemands bien
renseignés, comme ils devaient l'être le .'il et comme ils le
furentle i . à sept heures du matin, l'intervention du généra-
lissime par des ordres précis leur eût évité bien des pertes,
notamment celles des sanglants et inutiles combats de
Bazeilles 3 , et eût assuré à l'une de leurs masses séparées pat-
un grand intervalle la supériorité numérique certaine sur
l'armée française*. I n Napoléon nous eût peut-être purement
et simplement inxestis et nous eût fait subir, presque sans
combats, le sort de Mack à Uhn. Et s'adressant à ceux qui ont
i. Prince de Hoheulohe, op. laud., II, 289-290; général de Woyde, »/>.
huit/.. Il, 36g, 371, j [9. — Woyde qualifie celle réserve de « chef-d'œuvre
dans son genre ».
2. Von Scherff, <>/<. laud-, V, 291.
■ '■. T. es pertes des Bavarois à Bazeilles se sont élevées à 207 officiers et
oSifi hommes, c'est-à-dire à peu près de la moitié du chiffre total,
). Scherff préconise la répartition suivante : l'armée de la Meuse, ren-
forcée des deux corps bavarois, pour l'attaque « décisive » sur la Givonne;
le V e corps moins une division), le XI" corps, la division wiirtembergeoise
ainsi qu'une nombreuse cavalerie chargés de barrer le défilé de Saint-
Albert; une division sur la rive gauche de la Meuse pour relier les deux
masses np. Iiuul., 292 . Ou observera que, de cette façon, l'enveloppement
n'eût pas été réalisé; l'armée française eût été vraisemblablement débordée
par Illv, mais elle aurait pu, en majeure partie, se réfugier eu Belgique par
l'ieigneux et Saint-Menges.
SEDAN LES RESPONSABILITES 221
voulu malgré tout expliquer ou excuser cette sorte d'abdica-
tion du commandement suprême et L'ériger même en principe,
Scherff déclare justement : « Peut-on réellement soutenir que
le succès effectif de Sedan prouve surabondamment que, dans
d'autres circonstances aussi, la connaissance de la pensée fon-
damentale d'une opération de guerre suffise à remplacer le
plan et la direction de la bataille!' ■» Puis, revenant à son hypo-
thèse et cherchant lui aussi à justifier l'absence d'ordres :
« Peut-on réellement faire croire que. mieux au courant de la
situation vraie, Moltke eût négligé l'obligation d'établir un
plan personnel d'engagement, uniquement parce qu'il l'eût
jugé inutile après sa directive du 3o août au soir ? La bataille de
Sedan nous fournit certes d'autres enseignements' ». D'après
lui, l'idée directrice (der leilende Grundsatz ) de la stratégie alle-
mande aurait été : « Conduire les opérations dételle façon que le
commandement suprême conservât son influence entière sur
l'exécution lactique de l'action au moment delà rencontre avec
la masse principale ennemie. Le grand enseignement de Sedan
réside dans ce principe 2 . » Sans discuter cette prétendue idée
directrice, on observe seulement que Forbach, Borny, Rezon-
ville, Beaumont, Sedan prouvent qu'entre le principe et son
application il v a un abîme. Il est indéniable qu'à Sedan,
comme à Sainl-Privat. Moltke s'en est tenu au principe.
L'exemple, venu de haut, est suivi par les commandants
d'armée : le prince royal de Prusse s'immobilise sur les hau-
teurs de la Croix-Piot, beaucoup trop loin de ses troupes pour
pouvoir les diriger utilement; le prince royal de Saxe se tient
à Mairy, à près de douze kilomètres du centre des opérations
de l'armée de la Meuse. La nombreuse cavalerie dont ils dis-
posent demeure à peu près inactive, faute d'une impulsion
donnée par le commandement : il lui appartenait de flanquer
l'aile septentrionale des deux masses allemandes et d'intercepter
au plus tôt les chemins que pouvaient utiliser les Français pour
fuir en Belgique". L'encerclement que Moltke n'a pas prévu
et que ni le prince royal ni le prince de Saxe n'ont combiné,
i. Von Scherff, op. laud., V, ig3.
■i. Iliid., 3o5.
::. Cardinal Von Widdern, Veraendung undFûhrung derKavallerie, VIII.
222 LA REVUE DE PARIS
se réalise grâce à l'initiative de deux subordonnés, le comman-
dant du \ ' corps, à l'ouest, et le commandant de la Garde, à
l'est. Tout le mérite leur en revient.
Ce qui caractérise la bataille de Sedan, c'est l'intervention
« en grand cl d'une manière décisive « de l'artillerie allemande
en face de laquelle la nôtre est à peu près impuissante'. Si l'on
excepte la surprise tentée sur Bazeilles à la faveurdu brouillard
dis premières heures de la matinée, l'artillerie agit en masse
dès le début de l'action, et L'infanterie diffère ses attaques
jusqu'à ce que les feux convergents et parfois croisés des bat-
teries aient produit tout leur effet. C'est le canon presque seul
qui nous oblige à évacuer l'importante position du Calvaire
d'Ilh . que quelques compagnies allemandes suffisent à occuper
ensuite presque sans coup férir, (lest encore le canon qui
crible d'une grêle d'obus le bois de la Garenne, et prépare si
efficacement L'attaque des bataillons de la Garde qu'ils ne ren-
contrent plus guère de résistance à la lisière et évitent ainsi
les sanglantes hécatombes de Saint-Privat. C'est le canon enfin,
dont les projectiles sillonnent presque en tous sens l'étroit
ebamp de bataille où se presse notre armée, démoralisent les
troupes avant qu'elles aienl combattu, qu'elles aient même vu
l'ennemi, et déterminent enfin la ruée finale vers un dernier
abri illusoire : les fossé-. 1rs remparts et les rues de Sedan. La
journée pour nous, c'est moins une lutte qu'un écrasement.
Pourtant, il serait faux d'attribuer à la supériorité de
l'artillerie prussienne Le désastre de Sedan. Les causes de la
catastropbc sont d'un ordre beaucoup moins spécial; elles
sont bien autrement générales et lointaines, et, après l'exposé
qui en a été fait au cours de ce récit, il suffit de les rappeler
sommairement pour préciser les responsabilités des principaux
acteurs du drame.
Et d'abord, de l'aveu même de nos ennemis, le plan élaboré
par le ministre de la Guerre « manquait en principe des con-
ditions fondamentales du succès" », et l'on a pu dire avec
raison que « ce sont des causes plus politiques que militaires
qui. après la réorganisation encore incomplète de l'armée de
i. Historique du grand Etat-major prussien, VIII, iî35.
2. Historique du grand Etat-major prussien, VIII, IV28.
SEDAN LES RESPONSABILITES 2 2 3
Châlons, ont déterminé le gouvernement de la Régence à
prescrire l'expédition très dangereuse tentée par cette armée
pour secourir le maréchal Bazaine ». Mais le général de
Palikao n'a pas commis que cette erreur initiale; non moins
condamnable est la sorte d'injonction qu'il envoya à Mac-
Mahon et qu'il lui renouvela à coups de télégrammes dans la
nuit du 27 au 28 août pour déterminer le maréchal à renoncer
à son projet de retraite sur Mézières.
Le commandant en chef de l'armée française, de son côté,
n'est guère sorti grandi des cin stances malheureuses qui
étaient en partie son œuvre. Comment a-t-il pu faire bon
marché de la liberté d'action qui lui était dévolue pour la
conduite des opérations, eu exécutant une manœuvre qu'il
désapprouvait? Comment n'a-t-il pas résigné son commande-
ment plutôt que d'être l'instrumenl de la ruine des siens?
Comment ensuite s'est-il refusé obstinément à tout combat
durant les journées qui suivirent? Pourquoi maintint-il toutes
ses forces dans une immobilité déplorable la veille et le matin
de Sedan?
Enfin, à l'heure de la crise suprême, ^ impffen vint, par la
plus malencontreuse intervention, fermer lui-même à l'armée
dont il revendiquait le commandement la seule issue qui lui
restât, sinon pour ressaisir la victoire, du moins pour échapper
à la honte de la capitulation.
Jamais peut-être une armée n'a \u s'accumuler sur elle plus
de fatalités redoutables, mais jamais aussi elle ne fut victime
de fautes plus lourdes, d'erreurs plus déplorables.
L'on pourrait être tenté de dire que nos adversaires ont pu
devoir uniquement à cet ensemble funeste les succès immenses
remportés au cours de cette brève campagne de dix jours. Une
telle assertion serait contraire à la vérité, et ce n'est pas
d'ailleurs relever le prestige de nos armées que de méconnaître
les mérites d'ailleurs incontestables de celles qui leur furent
opposées.
Mais on peut sans aucune forfanterie prétendre que la
France n'aura plus à se débattre au milieu d'un tel concours
1. Conseil d'enquête sur les capitulations. — Le prince de Hohenlohe
dit justement que la politique avait imposé à la stratégie des obligations
que celle-ci était absolument incapable de remplir. Op. laud., II, 3Ô2.)
32^ LA REVUE DE PARIS
de circonstances invariablement défavorables et obstinément
liguées contre elle. On peut aussi être convaincu qu il ne se
rencontrera plus, cbez nous et nos adversaires, une telle dis-
proportion dans la valeur technique du haut commandement.
Tout, au contraire, permet d'espérer (pie sous ce rapport
nous n'aurons rien à envier à personne. 11 ne saurait d ailleurs
être question d'incriminer la personnalité de nos chefs de
1870, mais bien plutôt les idées militaires de l'époque, résultat
des campagnes de nature très spéciale auxquelles nos géné-
raux avaient pris part, des succès relativement faciles rem-
portés en Italie, d'une excessive centralisation et de la mécon-
naissance de la valeur morale et matérielle de L'offensive.
En dressant le bilan de nos revers, on se rend compte
(pi ils sont imputables en grande partie à des conceptions
fausses dont notre armée a fait définitivement justice. Un
haut commandement et des états-majors imbus d'une saine
doctrine de guerre, des chefs prêts à L'initiative et pénétrés
du devoir de solidarité, un corps d'officiers aussi braves et
aussi dévoués qu'il y a quarante ans, mais mieux instruits et
revenus au culte de cette offensive qui lit jadis nus armes si
glorieuses, des troupes bien entraînées cl douées de toutes les
qualités que nécessite le combat moderne, un excellent maté-
riel de guerre enfin, voilà, celles, de quoi permettre à la
France de regarder l'avenir avec confiance et d'envisager sans
crainte l'heure où elle aurait à défendre son sol et à assurer
ses destinées.
LIRLTEXAX'T-COLONEL ERNEST PICARD
L'administrateur-gérant : H. CASSABD.
SOUVENIRS
l n juur, ù Tillis, feuilletant un album de matante Rerberg,
la photograpbie d'un militaire attira mon attention et je
m'informai du nom de cet officier.
- C'est un jeune général de l'état-major, Serge Mikhaïlo-
vitch Doukbovskoy, attacbé à la personne du grand-duc Michel,
un des plus brillants partis du Caucase! répondit ma tante,
en ajoutant qu il fallait à tout prix que j'en fisse la conquête.
Cette exhortation m'avait plutôt prévenue contre le général;
à notre première rencontre, il me parut un peu sec, un peu
fermé : son inflexible correction ne se démentait pas un instant.
11 n'avait pas le sourire facile, ne faisait aucune attention à
moi et ne m'honorait d'aucun compliment sur ma personne,
ce à quoi je n'étais pas habituée. Néanmoins, une sympathie
d'instinct s'établit bientôt entre nous. R me plaisait entre tous
parce qu il ne ressemblait à personne, et, de jour en jour, mon
coeur se laissa prendre davantage.
Vers la mi-juin, le général Doukbovskoy nous invita un
soir à un petit souper servi ins griïne dans son jardin. Je
remarquai pour la première fois, ce soir-là, que je ne lui étais
pas entièrement indifférente: son flegme habituel avait disparu
et il oublia les strictes règles de l'étiquette.
Ayant hâte de nous soustraire à la chaleur torride qui
iô Septembre 191 1 . 1
22G LA REVUE DE PARIS
régnait à Tiflis, nous allâmes installer nos pénates à liorjom,
une petite ville d'eau située à trois heures de chemin de fer
de Tiflis, avec une vingtaine de lieues encore à franchir en
voiture. Ce délicieux endroit est entouré de forêl touffues,
au pied desquelles coulent de rapides rivières.
Nous occupions une coquette villa toute enfouie dans la
verdure. La saison battait son plein. Les communications avec
Tiflis étant faciles, le général Doukhovskoy s'évadait de temps
en temps pour nous rendre visite. Sa société me fut bientôt
très chère: à la fin des fins, il avait fait battre mon cœur, ayant
obtenu ce miracle sans fracas ni déclamation. Je ne sais quelle
force m'attirait vers lui; je sentais (pie quelque chose de nou-
veau allait pénétrer dans ma vie et j'étais à me demander s'il
n'était pas celui qui m'apporterait le bonheur.
Je fus bien chagrinée d'apprendre, un jour, que le général
devait aller pour quelque temps en Russie. La veille de son
départ, tentés par la nuit splendide, nous étions, lui et moi,
assis sur le balcon à deviser tranquillement, heureux de ce que
personne ne viendrait mettre le nez dans nos affaires. Remar-
quant mon air bouleversé, il m'en demanda la cause. L'instant
était décisif : il fallait en profiter, et je fis déborder le trop plein
de mon gros chagrin, causé par son départ, en un torrent de
larmes. Nous échangeâmes un regard... mais quel regard!
Nous n'avions pas besoin d'en dire plus long, nos cœurs se
comprenaient! Il me sembla voir passer dans ses yeux une
rapide émotion, après quoi, en m'enveloppant de paroles
chaudes qui me grisaient, il me laissa entendre qu'il m'aimait.
Le lendemain, il vint nous dire adieu avec sa figure 1 des
mauvais jours. Il eut avec moi l'attitude la plus réservée :
il avait repris son air compassé. Je ne comprenais rien à sa
singulière attitude et me creusais la tète pour deviner ce qui
avait bien pu arriver : nous fîmes nos adieux le plus placide-
ment du monde. Le général parti, je restai pendant quelques
jours en proie à un profond découragement; où aller mainte-
nanti' comment tuer mon temps?
N'y pouvant plus tenir, je lui écrivis le priant de me
donner de ses nouvelles. Et s'il allait ne pas me répondre?
cela serait la lie de la coupe! J'étais ainsi à me morfondre,
quand ma tante, en recevant son courrier du matin, me remit
SOUVENIRS 227
une lettre du général. Son contenu, hélas, me désenchanta
complètement. Le général m'écrivait qu'il était retenu en
Russie jusqu'au mois d'octobre, pour des raisons majeures, et
qu il espérait avoir la possibilité d'être présenté à mon père.
Voilà tout : quant à ses sentiments, sa lettre était muette.
J'étais de nouveau froissée, déroutée; ma foi en lui était
ébranlée : je me lançai, de plus belle, dans toutes sortes
d'aventures et essayai de tuer le temps le plus agréablement
possible. Ma tante me passait toutes mes fantaisies. Mes
galopades au clair de la lune et ma conduite inqualifiable
faisaient parler de moi.
Ne voulant pas rester plus longtemps en villégiature, nous
retournâmes vers la mi-septembre à Tiflis; quelque temps
après, maman vint nous rejoindre. J'appris bientôt que le
général Doukhovskoy était de retour à Tiflis. Je m'étais pro-
mis de me tenir avec lui comme si de rien n'était; mais
l'ayant rencontré un soir chez ma tante Hcrberg, j eus une
attitude empruntée, lui répondant à tort et à travers par mono-
syllabes en le regardant avec des yeux rageurs, mais tout de
même je l'aimais toujours dans le fond de mon cœur. Le
général, possédant un grand empire sur lui-même, fut à son
ordinaire d'une correction exemplaire. Rentrée à la maison,
je me sentis rongée de remords, et rassemblant tout mon
courage, car il fallait réparer le mal pendant qu'il en était
temps, j écrivis au général en m'excusant de mètre comportée
si mal et en disant que j'avais agi de cette façon exclusi-
vement par dépit. Sa réponse fut un rendez-vous pour le len-
demain, une promenade à cheval dans l'après-midi.
Je dormis mal cette nuit, et me réveillai dans un état
d'énervement indescriptible. J'étais horriblement troublée à la
pensée de le voir paraître; j'avais les mains froides comme
de la glace et les joues me brûlaient. A son arrivée, je me
précipitai dans ma chambre et m'enfermai à clef. J'aurais
voulu être aux antipodes. Ce ne fut qu'après de longues hési-
tations que je me décidai à entrer au salon. Nous nous mettons
en selle et. d'un léger coup de main, enlevons nos bêtes pour
un temps de galop. Nous changeons bientôt d'allure et avan-
çons au pas. Peu à peu notre gêne se dissipe, nos lèvres se
joignent et Serge MiUhaïlovitch me demande de devenir sa
228
LA REVUE DE P \ li 1 S
compagne. Mon émotion fut intense : il me sembla que tout
vacillait autour de moi. Rentrés à la maison, nous annonçâmes
à maman que nous étions fiancés. Le général écrivit à papa
pour lui demander officiellement ma main; la réponse,
comme de raison, fut favorable, et la date de notre mariage
fut fixée au 1 1 avril.
La cérémonie nuptiale eut lieu à dix heures du soir. Aînés
les félicitations d'usage, on se rendit au château, où mes
parents avaient oll'crt aux nombreux invités un souper on ne
peut plus somptueux. Au moment où l'orchestre exécutait
une fanfare et pendant qu'on nous portait un toast, j'aperçus
une araignée qui grimpait sur ma robe de mariée. Cela me
sembla d'un pronostic favorable. <> Araignée <h> *<>ir. granâ
espoirl » comme dit le vieil adage.
* *
Mon mari m'annonça, un bien vilain jour, qu'il était forcé
de retourner à Alexandropol dans le courant de novembre, à
cause de l'attitude agressive que prenaient les Turcs. Je lui
donnai à entendre, à mon tour, que rien au monde ne pour-
rait m'obliger «à demeurer seule a Tiflis et que, coûte que
coûte, je le suivrais même au fin fond du monde.
.Notre horizon s'obscurcissait de plus en plus. Les Turcs
commençaient à faire des démonstrations offensives et la
population était liés surexcitée. Il y eut quelques échauffou-
rées en ville entre chrétiens et musulmans.
Un dimanche, après diner, nous prenions, par petits
groupes, le café dans le salon, quand mon mari reçut un
télégramme l'informant que l'ambassadeur de Russie avait
l'ordre de quitter Constantinople. Une heure après, on apporta
une autre dépêche ainsi conçue : « Si la Turquie ne consent
pas à signer les conditions que la Russie exige, la guerre sera
déclarée dans deux jours ! . . . »
Le i i avril, premier anniversaire de notre mariage, nous
avions quelques amis à diner. Au moment de nous mettre
à table, mon mari fut mandé au plus vite par Loris-Mélilvoff.
Il le trouva occupe à lire un télégramme chiffré : la décla-
s o t ; v e x i it s
239
ration ollicielle do la guerre. Après avoir décidé, d'un commun
accord, de ne pas divulguer cette troublante nouvelle jusqu'au
soir, Serge revint à la maison faisant tout son possible pour
paraître calme. Je ne savais pas trop de quoi il s'agissait,
mais tout ce mystère m'inquiétait et je commençais à flairer
la vérité. Comme j'allais me coucher, j'entendis mon mari
donner l'ordre que son cheval fût sellé à n'importe quelle
heure de la nuit, et je compris tout de suite que l'heure de
notre séparation avait sonné.
L ordre avait été donné à noire cavalerie d'attaquer, à la nuit
tombante, les vingt postes turcs situés près de la frontière.
Deux postes se défendirent seulement; quant aux autres, on
les surprit plongés dans le sommeil et on les fit prisonniers.
A 1 aube, avant le départ des troupes, un service religieux
fut célébré sur la place devant la cathédrale. Nos soldats,
après avoir achevé leurs ferventes prières, mirent une poignée
de terre natale dans leurs havre-sacs. Bien des yeux se mouil-
lèrent à ce touchant spectacle.
... Les têtes des colonnes de l'armée turque louchaient
presque Alexandropol et il fallait s'attendre, d'ici à très peu
de jours, à de sérieux combats; aussi avait-on pris d'énergiques
mesures de défense. Des bruits fantaisistes circulaient que
le général en chef de l'armée turque, Moukhtar-pacha,
avait fait prévenir Loris-Mélikoff qu'il viendrait dîner un de
ces jours à Alexandropol. .Nos dames jetèrent les hauts cris et
l'une d'elles accourut tout essoufflée m'engager à quitter
Alexandropol au plus vite. Ma vieille Hélène, qui perdait faci-
lement la tète, se mit à me supplier de partir de suite pour
liflis. Le même soir, la réception que notre avant-garde avait
laite aux Turcs leur ayant semblé suffisamment chaude, ils se
retirèrent d'une allure assez vive, et nos dames se tranquilli-
sèrent quelque peu.
L idée me vint de me faire sœur de charité pour avoir la
possibilité de suivre nos troupes; le général Tolstoï, chef de la
section de la Croix-Rouge, me désillusionna, disant qu'il
fallait avant tout ie consentement de mon mari et qu'au lieu
de plaider ma cause, il ferait tout son possible pour la lui
déconseiller, vu que j'étais trop jeune et pas du tout préparée
pour cette besogne.
2. Ho
LA REVUE DE PARIS
L armée russe continuait résolument ses mouvements en
avant. Les dépêches signalèrent un engagement assez vifentua
la cavalerie cosaque et des piquets d'infanterie turque. Au
mois de mai eut lieu l'assaut d'Ardagane.