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REVUE 



DE PARIS. 



I. 



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UiraUnUB DB H. POUIHIEE ET G", 
BVI MIIIIU, 14 BU. 



REVUE 



DE PARIS 



£^&0€weUe tTerte. — t^^nne'e ^S3q. 



TOME PRBHIEE. 



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PARIS. 

AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS, 

QUAI MALAQOAIS, 17. 

1839. 






LETTRES 



SUR MUNICH. 



I. 

li» Cathédrale d'IUni. — Adam Krail. 

Ulm. 

Me voilà en route pour Munich. Cette nuit , j'ai traversé le Danube , 
et ce matin , en descendant les prolongeroens extrêmes des collines 
que couvre la forêt Noire, j'ai aperçu la ville d'Ulm. C'est la dernière 
place do royaume de Wurtemberg; le Danube baigne ses pieds, et 
dès qu'on a repassé le fleuve, on est en Bavière. 

Ulm a été autrefois une grande cité , elle a joué un rôle asseï 
important dans les guerres civiles de l'Allemagne; son nom rap- 
pelle un des plus fameux faits d'armes de l'empire et la gloire du plus 
infortuné des lieutenans de Napoléon. Cependant, lorsqu'on entre 
dans ses murs, on n'y voit rien qui parle de l'ancienne splendeur; 
de vieilles maisons de briques sont lourdement alignées dans des 
rues larges et désertes. Le pl&tre qui sert d'écorce à ces masses fra- 
giles s'en va tous les jours , et , après les avoir préservées , ne semble 
plus fait que pour les salir. 

Mais dans cette ville se trouve une des productions les plus re- 
marquables de Fart du moyen-&ge ; au milieu de ces toits plats et 
carrés, la cathédrale élève ses flancs énormes et sa tour gigantesque. 
Je m'empressai de l'aller visiter; quand je fus arrivé à ses pieds, j'é-» 



6 EBVDB DB PARId. 

prouvai un profond étonnement : elle était de briques comme les mai- 
sons qui rampaient autour d'elle. Mais la brique qui m'avait paru 
chétive ^ns les habitations ordinaires, me produisait un ettei tout 
contraire dans cet édifice immense; elle me faisait sentir plus 
vivement la puissance des hommes qui Pavaient achevé. Si Fart, ea 
façonnant d*énormes entassemeiis de roches , érige des monumens 
qui imitent ceux de la natur^. c*est déji une chose surprenante; 
mais qu'il soit assez puissant ^our transformer la boue que nous 
foulons aux pieds en un colosse d'élégance et de majesté, n'est-ce 
pas une merveilld wrn%tl|rQI|^ ? JQ>piiiiais à vous^ mes amis; vous 
avez posé votr# teuton auxcpied^ des moQtagnos. Voue vous êtes mis 
a l'abri sous leurs dAmes, comme ces Romains qui, pendant Tinvasion 
des barbares, se réfugiaient sous les portiques des temples, seules 
demeures que le fer des Germains ne put renverser; comme eux» 
épouvantés I vous vous êtes enfuis sur le sein de Dieu ; vous avez été 
chercher dans la nature ce bonheur obscur et ces grandes images 
qu'une société incertaine et troublée était désormais impuissante à 
vous donner. Mais tandis que , du beau rivage où vous êtes assis, vous 
admirez , de l'autre côté du lac , ces magnifiques sommets qui sem- 
blent défier la puîs8a^oe'hamaine^» songez qu'il fut un temps où les 
hommes, aujourd'hui condamnés à Toisiveté par le doute, pouvaient 
avec le sable que le flot rejette à la rive ériger des constructions ri- 
vales; de • vos^ cimefr éblouissantes. 

Gepeodaali le hôque ne se prÀte-pas faeilement aux omemeos 
dofifc. aucQue ercbitaeture ne sairail^ se passer, et quiocciipent suc-* 
tout une iiieee si inportante^ dans les. oooceptioiis de rarcbitectum* 
gothique. Vous avez visité* l!ttalie; v4>uS'le savez^ le Colisée, l'une^e» 
plHS puissaotea coostructÂons bumaines^ est eu braque»; daosun tel 
miMNiMNH, Uii'ét«ifc.pA^besoiQ;de prodiguer les détail»; la massefn 
sttf|$ait:à lanuye^i i^teisles artiste» du n^yeinâge ne procédaient 
pat-iComme oeia< de' l'antiquité ; si démesurées que fussent le» prOf 
portion» à» leur» œuvres, il» en brodaient le vaste champ avec uxk 
»OHl?niioa|ieia« C'était surtout sur le frooiispice de leur» cathédrale» 
qttUi»Accttaittlaienl ce».caprioe» de la forme et de la ligne qui étaient 
la aarque caraetériatique de leur génie : aussi , l'architecte de la. car 
tbédrale d'UIm a-t-il eu besoin de mettre unportailde pierre à. son< 
ègUi>e de briques» 

Pour dpnner à sa façade toute la richesse possible, saus faire un con?» 
trait^désagréable avec le reste 4u bAtimeot , l'artiatefa »illonnée de4ar 
tète auii pied» de file(»i d'une élégance parfaite, L'caîl apeine à le» 



REVUE DE PARIS. 7 

.suivre jusqu'à la cime, et la hardiesse de ces lignes iofinies semble 
ajouter encore à Télévation de TédiGce. Du reste,. une seule igar 
compose tout le portail; et bien qu'elle soit restée aux deux tiers 4e 
Texhaussement projeté, elle produit un efTet très. imposant. A, sa 
base est pratiquée une sorte de porche, sous lequel la graiyle 
porte s'ouvre, au milieu d'une foule de bas-reliefs gothiques , dala 
forme la plus naïve et la plus curieuse. A l'intérieur, on rencontre 
d'abord un vaste portique , qui supporte le jeu de. l'orgue, et , qui est 
comme un second voile jeté devant la majesté de ce lieu ; mais, Hés 
qu'on s'avance sous les colonnes de ce grand morceau , on aperçoit , 
dans le cadre heureux qu'elles forment, un des plus magnifiques vais- 
seaux que l'art catholique ait dessinés. 

Trois nefs partagent toute sa largeur; celle du milieu est soutenue 
sur des piliers gigantesques, au-dessus desquels sont encore per- 
cées de hautes ogives. La lumière se répand par là avec une 
telle profusion, dans les régions élevées de la voûte,. qu'elle en 
agrandit encore l'éloignement, et qu'il semble que ce sont les nuées 
elles-mêmes qui servent de toit à ce temple. Les deux nefs .latérales 
étaient trop vastes pour pouvoir se passer d'appuis ; elles sont sup- 
portées, dans le milieu, par des colonnes dont je n'ai jamais vujes 
pareilles. Celles-ci aussi hautes que les piliers de la nef principale, 
sont, auprès d'eux, d'une légèreté qui enchante le regard; dans leur 
robuste encolure , elles sont sveltes comme des palmiers. Tcute la 
magie de l'édifice est dans ce contraste qui se continue et se repro- 
duit à chaque pas. Autour de ces piliers si démesurément grands à'é- 
j>anouissent des orncmens exquis , dont la forme ne se répète jamais ; 
du long de leur fût sortent, çà et là, des tètes et des fleurs qui se 
penchent avec un indéfinissable mouvement de grâce; puis, perdu 
au milieu d'un espace sans limite, vous apercevez un baptistère dé- 
ficieux, dont les sculptures sont de ce. goût plein de sentiment i|ui 
marque, dans tous les. pays , la transition de l'art gothique à l'art de la 
renaissance. Ainsi ce monument, dont la masse est colossale, et dont 
l'enveloppe est même lourde à force d'être puissante, fourmille.de 
détails d'une légèreté inouie, qui semblent vouloir lui faire pardonner 
sa majesté. 

La chaire est unique en son genre. Celles qu'on voit ordinairement 
sont couvertes d*an chapeau de bois dans lequel l'art n'a rieaà faire; 
les plus belles, qui sont celles de la .Flandre, sont «culptées avec 
beaucoup d'imagination, mais avec un goût i qui voqu'^. Elles repré- 
aeotent pour la, plupart un coin de l'Édeu ^ où , au miliea des formes 



8 REVUE DE PARIS. 

naissantes de la natore visible et du monde invisible, la parole de 
Dieu descend sur la tète du premier homme à travers les premiers 
feuillages. Mais ces ingénieux travaux ne sont jamais en rapport avec 
les antiques édifices qu'ils ornent ; on y voit toujours passer, parmi 
les branches, ces grands pans de draperie qui les écrasent sous un 
luxe fâcheux , et qui trahissent aussitôt la fausse richesse du xvii*' siè- 
cle. La chaire d*Ulm est au contraire du même &ge et du mèine style 
que le reste de l'édifice; elle est surmontée d'un bonnet gothique, 
dont la pointe mesure toute l'élévation de l'église , et va se perdre 
dans le plafond, comme une flamme qui remonte au ciel. Cette im- 
mense aiguille est du travail le plus précieux ; le principal motif de sa 
décoration est un petit escalier qui tourne dans un berceau de trèfles, 
et qui va en se rétrécissant à mesure qu'il s'élève. S'il était possible 
d'arriver par un endroit quelconque à cet escalier isolé, un enfant ne 
pourrait tenir sur sa marche la plus basse , qui est pourtant la moins 
étroite. A quoi sert donc cet escalier? L'architecte n'a-t-îl eu aucune 
intention en le suspendant au-dessus de la tète du prédicateur? 
N'a-t-il pas voulu frayer ce chemin , tout couvert de fleurs , aux mes- 
sagers de la pensée de Dieu? N'est-ce pas la place qu'il avait réservée, 
dans son église, aux petits pieds des anges qui descendaient, à la pa- 
role du prêtre, et qui planaient de là sur la foule? 

Avant de passer la grille du chœur, à l'angle gauche, on trouve le 
même motif reproduit d'une manière plus riche et plus complète en- 
core; ce morceau mérite une grande attention : il représente un ta- 
bernacle. Deux petites rampes conduisant à une niche destinée à 
recevoir l'hostie, voilà le sujet de ce monument. Mais comment vous 
dire de quelle manière il a été traité? comment exprimer l'effet des 
omemens qui l'accompagnent, et qui s'élancent comme une étin- 
celante fusée, depuis la base jusqu'au sommet de ce gigantesque 
édifice? Ce bijou architectural n'est pas l'œuvre de l'artiste qui a 
bftti l'église; il est attribué à Adam Kraft. Qu'est-ce que cet Adam 
Kraft? m'allez-vous demander. Adam Kraft est un nom qu'on ne 
trouve dans aucune biographie française , mais qu'on lit en Alle- 
magne sur des bas-reliefs admirables. Celui qui portait ce nom, 
inconnu chez nous, glorieux de l'autre côté du Rhin, était un 
modeste artiste qui prenait le titre de maçon et tailleur de pierre, qui 
naquit on ne sait en quelle année, qui orna Nuremberg de chefs- 
d'œuvre à la fin du xv* siècle, et que les patriciens de sa ville laissè- 
rent mourir dans la misère, à l'hôpital de Schwabach , au commen- 
cement du XYi*. C'était un grand sculpteur, le plus grand sculpteur 



REVUE DE PARIS. 9 

de rAllemagne, aussi grand sculpteur qu*Albrecht Duerer était grand 
peintre , ayant moulé sur la pierre , comme celui-ci a tracé sur la 
toile, ridéal le plus élevé du génie vigoureux de la vieille Allemagne. 

L'œuvre principale de ce maçon , c*est le fameux tabernacle de 
Saint-Laurent; je vous en conterai les merveilles si je vais jamais à 
Nuremberg. Aujourd'hui je ne vous parlerai que du tabernacle d'Ulm 
qui suffit pour donner la plus haute idée d'Adam Kraft. L'architec- 
ture en est d'une coquetterie sans égale , toute à jour, d'un dessin si 
flexible et d'une broderie si abondante , que l'on comprend en effet 
qu'elle soit plutôt l'œuvre d'un sculpteur que celle d'un architecte. 
Il fallait avoir le goût le plus pur pour proportionner cette haute 
spirale de marbre, que mille dentelures enveloppent, avec la base 
étroite sur laquelle elle repose. Mais ce qu'il y a de plus extraordi- 
naire , ce sont les petites statuettes auxquelles les trèfles et les ai- 
guilles ont fait place ça et là , et qui sont comme les frêles habitans de 
cette demeure légère. La suite n'en est point interrompue depuis la 
plus haute pointe des aiguilles jusqu'à la dernière marche des deux 
rampes qui les supportent. Leurs délicates proportions empêchent 
le regard de suivre jusqu'en haut cette population pieuse. Du reste, 
dans les figures qui étaient sous mes yeux , je trouvais assez de sujets 
d'admiration et d'étude. 

Ce qui frappe tout d'abord dans ces statuettes, c'est leur expression. 
Elles sont si profondément empreintes de christianisme, qu'elles vous 
communiquent inévitablement la foi qu'elles respirent ; elles vous 
font songer à Dieu , avant de vous laisser penser à l'art. Voilà , ce me 
semble , le comble de l'art lui-même ! Si vous analysez ensuite la 
forme, vous y découvrez la trace du travail le plus sérieux, le plus 
élégant, le plus patient. Les petites têtes de ces petits corps sont d'un 
modelé scrupuleux. Holbein, qui est l'héritier et le continuateur 
de toute la génération à laquelle appartient Adam Kraft, n'a pas une 
touche plus fine et plus rigoureusement réelle. Pour les draperies, 
elles conservent encore quelque peu de la maigreur de l'école go- 
thique; vous avouerai-je que j'aime leur sobriété naïve qui convient 
si parfaitement à la religieuse austérité des figures? 

Que dirai-je donc de la distribution de ces statues? Celles qui sont 
rangées entre les colonnes des deux rampes latérales du tabernacle 
sont disposées avec un art surprenant. Tout le long de la rampe , des 
moines lisent avec recueillement les livres oà sont renfermées les 
traditions de l'église ; aux angles de la rampe , conune en une place 
p(us importante , les évêques sont debout dans une attitude méditative; 



10 REVUE DE PARIS. 

ils ont déjà la science des moines et délibèrent plus avant dans leur 
ame. Puis la main de la rampe qui court au-dessus de toutes ces têtes 
est formée de saints couchés, et de pauvres fidèles qui , au bout de 
la journée, se sont endormis sur la foi de la divine parole. Le som- 
meil de la justice, qui a clos leurs paupières, donne à leurs corps 
une tranquillité bienheureuse; quelques- ins tiennent encore dans la 
main le bâton avec lequel ils ont fait le long pèlerinage de la vie et 
qui repose auprès d*eux , à la porte du sacré tabernacle. Ainsi , dans 
an court espace, sans effort et sous les formes les plus simples , cet 
artbte a représenté la hiérarchie chrétienne , et la terre et le ciel tout 
ensemble. Ce n*est guère que dans le xv* siècle que Tart a su éveiller 
les plus grandes sensations sans le secours d*ùne pompe exagérée. Au 
xvi% le paganisme était déjà descendu dans les âmes les plus reli- 
gieuses; il y avait du Jupiter-Tonnant dans les imaginations les plus 
calmes. Ce que la pensée avait gagné en éclat, elle Tavait perdu en 
sentiment; la ligne avait pris plus de mouvement, mais elle avait 
moins de caractère; il y avait plus de beauté véritable, mais moins 
de cette vie qui rayonne des profondeurs de l'ame humaine. Ceci est 
im|*ortant à remarquer et fécond en conséquences. J'aurai, je pense, 
l'occasion d*y revenir souvent. J'entre dans un pays où le xv* siècle 
est le plus grand des siècles ; c'est celui-là qui a inspiré ce qui se fait 
aujourd'hui de plus curieux en Allemagne. 

Voici d'autres chefs-d*Œuvre du même temps. Le chœur qui, 
comme dans les basiliques, n'a que la largeur de la nef principale, 
est éclaité par quelques rares et grandes ogives ouvertes au fond de 
l'àBside. Le dessin dés vitraux qui les ornent est dans un parfhit ac- 
cord avec le reste du lieu ; les figures en sont encadrées dans des or- 
nemens architecturaux d'une richesse inouie. La lumière s'empreint, 
en traversant ces verres , des plus chaudes couleurs ; cette espèce de 
jour sombre et ardent à la fois, tombe sur des stalles dont il fait 
admirablement valoir les belles moires brunes et les sculptures mer- 
vcâtleuses. 

Ce bols cède au ciseau plus aisément que la pierre ; et cette faci- 
lité extrême de l'exécution est peut-être cause du dédain que les 
gftads artistes ont toujours témoigné pour une matière qui ne ré* 
sbte point assez pour échauffer leur génie , ni pour perpétuer son 
empreinte. Cependant je vais vous nommer un artiste plus inconnu 
encore qu'Adam Kraft, mais non moins inspiré que lui , qui a confié 
i œ bois si fragile les formes les plus pures et les plus suaves. Celui- 
cr^hppeDe George Sarlen ; tout ce que Je peux vous en dire-, c*ê8t 



tfn^fl était fié è {flm , qa^fl a commencé à scufpter les dtiEllai'flé taica- 
fhédralle, en i%GO, quil a terminé en Hiiff! 9cm travtill signé iffe son 
^om cft flnté ^e sa main; tprtl s^ est représenté Inh-tneme;^)!!'!! 
j a dcmné anssi le portrait île sa femme , <ft qi^Hs devaient fbnner 
«nsémble un des pins betmx confies de la éhrétierfté. Sa tStfe^ 
^eine de ndblesse et de pensée, avait cette forme «qailrne qui 
4^ le signe général des pins belles races orientales, et qui, en 
^Europe, marque ordinairement les hommes appelés à comman- 
iSler aux airtres par leur tiflent ou par leur caractère. Sa femme 
inonkratt aussi cette flerté d'organisation qui la rapprodhait de lui ; 
mais elle avait en outre, dans le dessin délicat et un peu allongé de 
^ physionomie et tlans Télégance de toutes ses proportions , une 
grâce particiiltère dorrt il m'a semblé retrouver la trace dans les osu- 
vres de son mari. Avec sa jeune et belle femme dorift 11 reproduisait 
-sans cesse les traits, avec le ^entimenlt de l'art qui l'animait, cet tm- 
vrier Tut-il heureux? Je le pense , puisqu'il est resté inconnu. La mé- 
moire des hommes n'a d'écho que pour la douleur; c'est ainsi qu'elle 
compose rhistoire avec le souvenir de tous les forfaits et de toutes 
4es misères qui ont désolé la terre. Mais , pendant qne les fureurs 
qn^elle enregistre éclataient dans les sociétés , combien y avait-il 
€*ames qui, comme les vôtres, mes amis, cherchaient l'infini dans 
une voie plus calme et plus sûre. Pourquoi oublie 4-on toujours 
celles-ci et parle-t-on seulement de celles qui ne sont grandes qu'à 
'Condition de troubler et d'ensanglanter le monde? 

9'avais vu à Anvers, des sculptures sur bois du plus haut intérêt; 
'la plupart des églises de Belgique renferment, indépendamment de 
leurs belles chaires, des confessionnaux qui sont ornés de statues 
et de médaillons où la figure humaine est traitée d'une manière 
tout-à-fait grande et sévère. Mais je n'avais aucune idée de la per- 
fection dont George Surlen m'a donné l'exemple. Du reste, le sujet 
de sa décoration sculpturale est pour le moins aussi original que 
Fexécution en est remarquable. Il a composé , pour orner les sièges 
•du chapitre de la cathédrale , une biographie des hommes et des 
femmes illustres de l'antiquité; il y a mêlé les gloires païennes à 
celles du christianisme avec une naïveté que je serais tenté de 
prendre au sérieux , et qui n'était pas seulement l'indice des appro- 
'chesde la renaissance, mais encore l'expression de cette suprémaSe 
que le catholicisme rêva d'étendre sur les époques antérieures comme 
sur les générations à venir. 

'Cdmmetechcraraecfivisenatnréllemeiift^udettxparties, f artistea 



12 REVUE DE PARIS. 

fait deux parts de son œavre. Toat le long des bancs qui coayrent 
la muraille droite, il a sculpté, sur un triple rang, des ûgures char- 
mantes qui durent donner plus d'une distraction aux chanoines placés 
sous le feu de leurs regards. Devant les stalles , ce sont les bustes 
des sibylles avec des costumes différens; l'une porte le haut bonnet 
brabançon , l'antre , les tresses allemandes , une autre , le voile des 
juives, une autre encore, la coifTure italienne. Au dossier, ce sont 
des médaillons qui représentent les femmes de la Bible ; puis sur le 
dais qui couvre les stalles , à travers les arabesques et les découpures 
du bois, s'avancent à mi-corps, les saintes et les martyres, portant 
leurs palmes et leurs couronnes, ravissantes beautés qui eussent 
sans doute désarmé la cruauté des bourreaux , si la nature avait été 
pour elles aussi complaisante que l'art. Chacune de ces ûgures a une 
expression particulière : la grâce est le partage de toutes; mais il y 
en a quelques-unes dont le sourire a une pureté toute chrétienne , et 
dont les yeux laissent tomber une céleste rosée.] 

De l'autre câté du chœur, trois rangs de figures d'hommes sont 
distribués d'une manière analogue. Pour faire le pendant des sibylles, 
George Surlen y a sculpté d'abord, sur le premier plan, les philo- 
sophes païens. Il a commencé par Pythagore jouant de la guittare , 
pour faire allusion sans doute à ces mystiques concerts des nombres 
et des sphères sur lesquels ce sage avait fondé toute sa doctrine. Puis 
vient Socrate dont la physionomie n'est point ressemblante, son 
buste n'ayant pas encore été trouvé ; puis Cicéron coiffé d'une toque 
et tenant la main dans sa longue barbe ; puis Térence qui ressemble 
au Christ couronné du Guide; puis Quintilien , Sénèque, et les autres. 
C'est après tous les philosophes, près de la porte, que George Surlen 
s'est représenté lui-même ; il a mis de même sa femme à l'extrémité 
du rang des sibylles. Dans son œuvre, le paganisme est conune la pre- 
mière marche de l'humanité ; le judaïsme est la seconde , le chris- 
tianisme est la plus élevée. Aussi a-t-il représenté les prophètes au 
dossier des stalles , et les apôtres planant sur le dais. Le câté des 
femmes est, sans contredit, préférable à celui des honunes par où l'ar- 
tiste a commencé, et où il s'est, en quelque sorte, essayé. Néanmoins, 
je dois le dire, je n'ai jamais vu dans l'ordre delà sculpture moderne 
aucune pierre et aucun marbre qui soient plus doués d'immortalité 
que ces morceaux de bois ; et j'oserai en comparer le charme, surtout 
pour ce qui est des femmes , à ce que l'antiquité nous a laissé, je ne 
dis pas de plus grand , mais de plus gracieux. 

Après m'ètre donné à plaisir l'aspect de ce grand temple, j'avais 



REVUE BE PARIS. 13 

hAte de monter sur sa haute tour. C'est en se glissant dans les ma- 
çonneries intérieures des édifices qu'on en comprend bien le plan et 
qu'on en surprend les secrets. D'ailleurs la vue qu'on a du haut des 
cathédrales du moyen-Age n'est pas une des moins belles parties de 
leur décoration. Du milieu des habitations bornées et des vulgaires 
perspectives des villes , elles semblent élever leur dos puissant pour 
procurer aux hommes la liberté de planer sur de plus vastes espaces, 
et pour les faire jouir de la plénitude de la terre et du ciel ; c'était 
encore une image des ouvertures infinies que la religion donnait A 
l'ame humaine. 

D'ordinaire, quand on voit un tableau, on regarde bien vite de 
quel nom il est signé. Mais on n'a pas l'habitude de faire le même 
honneur aux artistes qui érigent des monumens. La foule s'imagine, 
on le dirait, que les temples, qui couvrent le sol de leurs, puis- 
santes assises , n'ont coûté aucune peine et sont sortis tout seuls 
htrs de terre. Ce n'est, en effet, qu'après une étude sérieuse des 
arts, que l'on peut commencer à apercevoir une individualité derrière 
ces masses imposantes. Pour moi, j'avais été heureux de trouver 
dans la sacristie , au-dessous du plan complet de la cathédrale 
inachevée, le nom de l'architecte qui s'appelait Ensiger, et qui vivait 
au milieu du xiv* siècle. Puis, en montant les marches de là tour, 
je suivais avec religion sa pensée que je venais de voir tracée tout 
entière sur le papier. Il me semblait le voir, les pieds pris dans ses 
immenses entassemens de briques, se dégager peu A peu de leur poids, 
donner un cours plus libre A son imagination , et se dédommager de 
l'inévitable lourdeur de la base par l'efilorescence du sommet crois- 
sante A chaque pas. A mesure que je m'élevais, je m'apercevais que le 
dessin architectonique était plus fin , plus capricieux et plus riche. 
L'aiguille par où l'artiste avait projeté d'achever sa tour, était un mi- 
racle de légèreté et de broderie. Quand je fus arrivé tout au haut et 
que j'eus découvert cette plaine infinie qui s'étendait de tous côtés , 
je compris comment , jeté dans un pays sans montagnes et sans car- 
rières, il avait été obligé de se passer de la nature, et de créer lui- 
même, non-seulement les lignes , mais encore la matière de son mo- 
nument. Je pus apprécier alors l'influence que les matériaux ont sur 
les constructions de l'homme en dépit de son génie. 

Dans la monotonie du vaste panorama que j'avais sous les yeux , 
du haut de la tour, se détachaient quelques points intéressans. Vers 
le nord, on m'a montré, au penchant d'une colline, l'abbaye d'El- 
cbingen , au pied de laquelle Michel Ney gagna une bataille et son 



14 .UTn #B^#*BiS. 

dnché. teigardien^e^la* tour lûta présenté <ub boiilefcfiraiiçBifi4|iî^n 
ji(i»iHervàt(Ià4iant, (depuis le sié^e deda ville, tcoiimie^i easlbono- 
nitides ^lorésens (de notre colère. Ait Bûdi, on »ni!a désigné MeohilB- 
fcttgfipalaisid'uiie-sévàretappafence, qui apparlieiit au r«î de Wfm- 
tenbevg. A rorienU à f l'aide d'une 4nnetle, |j*ai distingué» (dans lia 
diieetioa(da lac de «Constanoe» le cène du Hohenstaubn d'OÙ^ast 
descendue toute une race d'empereurs. Autrefois, mes amis, ^inaad 
eje|Mircoorais dans votre banpie ile lac des Quatre-Cantons, il me 
aouvioit que vous me fîtes voir, sur 'les «rives du golfe de Kussnadit , 
le donjon qui avait vu naître les Habsbourg. Ne vous semble4Hi pas 
étcange que ces deux grandes familles , les plus puissantes qui raient 
gouverné TAltemagne et le monde, soient parties^dubord de vosdacs 
ot dutpied de vos montagnes? Leur ambition s'alluma où j'en ai 'Vu 
sTéteindie de si vives. Animés par l'énergie quHls avaient puisée dans 
le #eln virginal de oetle sauvage nature^ 'ces êtres forts allèfent dé- 
|ilG]Wà la face de Bien, des desseins qui confondirent d'étoraiemetit 
et d'épouvante les lionmies «ourris dans Tair épais et paresseux des 
laiies. 

J'ai ^hi, sur la plafteif oime de cette tourdnacbevée, une inscripliau 
Janailaquelle il est dit que. Tan 14ft2,trempereurMaximilien a visité 
ta^cathMrale du haut jusques en bas, alors qu'elle était à peine iv- 
jtvéeau point d*éiévalion oublie est restée depuis. Maûnilien, que 
CkBthe a si grandement peint dans son GaU de Berlichingen j ouvrit, 
^n Allemagne, une ère nouvelle; c'est lui qui conunença à donner 
quelque unité à l'empire dont la féodalité avait peu à peu relàûbé 
tous les ressorts ; c'est lui qui transmit à Cfaarles-Quint les vastes 
plans de domination uaiverselle, dont on -a attribué toute la gloire à 
oelui^. Gomme son petites, il passa sa vie dans de continuelles 
af Hâtions et dans des voyages sans fin d*une extrémité à l'autre de 
ses vastes états , voyant tout de son œil, surveillant partout la justioe, 
les arts et l'administration iaamense de ses peuples. Mais il acriva 
ipi'apiès s'être tant renuié pour agrandir son autorité , 41 mouiut 
aans avoir pu jouir du titre pour lequd il avait tourmenté sa longue 
existence. Élu roi des Romains en 1471, il ne put jamais se frayer«n 
diemin^ pour aller chercher, en Italie, aux pieds du pape, le nom 
d'empereur que les représeotans de la féodalité «Uemande lui contes- 
tèrent jusqu'à son dernier soupir. Admirez la faiblesse des plus 
grandes destinées et la vanité des plus héroïques efforts ! Je veux 
TOusen donner une aalre pvavve dans cette belle cathédrale que je 
vieitt éa fisîter. 



RBTUV Dr PAms; IW 

C u mnien c éte vers Ib nriliëir du xit* sièd^, ènfe-resferhiatheirée àDr 
86* <Hi 1CV*; et albiv, du haut dè^ ses rampes scultitées^, Mitxinriifen 
ykit'JMeIr mrregai^'sooveraibsiivfes pnnrm et de Fltin- 

conriet oà iParaft, ayec tent desoili, rétabli la dbminationr snprékiie* 
de rëmpire. Eh yoyant ces pMlies immenses et tramiinlfes^ se d(SN 
nmfer jf ses pieds;» il songea sans dbute avec orgueil an rêve de ses* 
joffirs, et sef^ra que, dans mr prochain avenir, tonte T Allemagne, 
soumise à une seule loi' et asservie i uneseule pensée, courberait ir^ 
révocaUementra tCte devant fa majesté impériale. Cependant , avant 
qued^ mourir, f! entendit parler de Luther, dont la plume éloquente 
déUkîra d'tm trait la cHihiëre rajeunie dtt saint empire romainr; et, 
mal^'la tôute-pui^saneedlr son successeur, cette cathédralb^ d^Vttn, 
que le catholicisme avait élevée à si grands (rais, fûtenvahié et con- 
quise par rhérésie. Luther, qui a divisé Tempire, règne aujourd'hui où 
Maximilien rêva de le voir réuni. A peine les portes du temple étaient- 
elles ouvertes que la réformation en prit la clé ; elle les tient fermées. 
Le Dieu s*én est allé'; pourquoi vfendrait-on te chercher encore dans 
cette eiiceinte.d'où il est sorti? Les pèlerins, qui vont comme moi à 
la découverte des débris de l'art, demandent seuls à la visiter; mais 
ce n'est pas pour adorer Dieu, c'est pour admirer te génie humain 
qtfils se font ouvrir les portes de la vieille cathédrate. Un jour de te 
semaine, te foule vient, il estvrai, prier encore dans sa nef; mais elte 
ne s'agenouille plus devant le tabernacle désert; elte ne voit plus l'en- 
cens ftimer sons les ogives de la voûte. Et qu'invoque-t-elte dans ses 
prières froides comme tes dalles qui glacent ses pieds? Une idée sans 
forme, et une forme sans idée. 

Dlins votre heureuse retraite, vous avez trouvé cette modération 
de rbme et dé Tesprit qui sait perpétuer la religion au milleu^de te 
ruine des cultes. Je peux vous (kire part de mes tristes réflexions sans 
craindre d*âltérer votre foi et votre repos. Tous vous êtes rendus 
maîtres de votre vie, et vous en avez , par avance, confondu les flots 
avec ces sources-profondes et inconnues de la nature, qui produit et 
reprend tout ce qui existe ici-bas. Moi je n^en ai pas encore fini avec 
les conditions ordinaires ; j'ai quitté votre toit pour recommencer 
mes voyages. Tous avez voulu que je vous fisse part de mes décou- 
vertes , et vous m'ëvez demandé dé vous écrire ce que je penserais de 
cette ville de Htinich, ou travaille toute une nouvelle génération 
d^rti'stes, dont nous avons entendu dire tant de choses contradfc- 
UAes. Né pouvant partager votre retraite , je suis heureux que ma 
piefisêe du moitis y bt>uve un constant écho. Mais si je vous avais bit 



iÇ RBYUB DE PAAIS. 

entrer tout à coup à Munich, j'aurais craint de ne pouvoir vous en 
donner une idée exacte. Eu France, l'art n'a pas de racines vives dans 
le passé, et on peut sans préparation juger les œuvres de nos artistes. 
Mais il n'en est pas ainsi au-delà du Rhin. L'Allemagne a un passé 
imposant qui la domine , et sans lequel on ne saurait l'expliquer. 
Chez nous, si on veut flatter nos passions, on parle de la France 
nouvelle, de la France régénérée. Outre-mer et outre-Rhin , quand 
on veut faire vibrer la fibre populaire , on parle au contraire de la 
vieille Allemagne et de la vieille Angleterre. Je me sms aperçu de 
cette énorme différence dès que j'ai eu mis le pied sur le sol germa- 
nique, et j'ai voulu vous rendre un compte fidèle de mes impressions. 
Voilà pourquoi , pour vous mener à Munich , je vous ai fait passer 
p^r le porche gothique de la cathédrale d'Ulm. 

U. 
lie niMée ii'Augsboiirs. — AlbrccM Duerer. 

Augsbourg. 

Je vous prie de vous arrêter encore un jour ici avec moi. Ce n'est 
pas de la ville d'Augsbourg, curieuse sous tant de rapports, que je 
veux vous parler; j'aurai plus tard, je pense , l'occasion de vous la 
décrire. Aujourd'hui je veux vous faire connaître un autre artiste de 
la vieille Allemagne , dont le nom est à la vérité plus répandu en 
Europe que tous ceux que je vous ai cités, mais dont les œuvres ne 
sont guère moins ignorées. 

n y a un musée à Augsbourg ; il n'est point aussi riche ni aussi 
varié qu'on pourrait l'attendre d'une ville qui a joué un si grand rôle 
dans l'histoire allemande , et qui conserve encore une physionomie 
très originale. Mais , si petite que soit l'aile qu'il occupe dans l'ancien 
couvent de Sainte-Catherine, elle renferme un chef-d'œuvre qui vaut 
à lui seul bien des trésors, et en présence duquel j'ai pu, pour la 
première fois, concevoir une idée complète du génie d*Albrccht 
Duerer. 

Nous n'avons à Paris qu'un ouvrage de ce maître ; encore n'est-il 
point dans les galeries du musée. Vous souvient-il que nous l'allàmes 
voir ensemble dans l'église de Saint-Gervais et Saint-Protais? C'est 
sous la nef qui retentit, au xvi' siècle, des furieuses prédications des 
moines ligueurs contre la réforme , que nous avons vu cette page 
peinte par l'ami et peut-être le complice des réformateurs allemands. 



R£VCE DE PARIS. 17 

C'était , vous le savez , une des innombrables Passions qu'Albrecht 
Duerer a représentées; mais elle n*avait rien d'extraordinaire, ni 
dans les idées, ni dans le caractère des têtes , ni dans la couleur, qui 
sont les qualités éminentes du peintre de Nuremberg. J'ai vu de mé- 
diocres ouvrages des plus grands artistes. Il n'y a peut-être que Ra- 
phaël qui ait échappé à la nécessité commune, et qui ait mis le signe 
du génie dans les œuvres les plus légères et les plus hfttives. 

Habitué à entendre prononcer le nom d'Albrecht Duerer comme 
celui d'un rival du divin' élève de Pérugin, et n'ayant rien trouvé 
dans le tableau de l'église de Saint-Gcrvais qui justiQât cette compa- 
raison, je me souviens d'avoir été au cabinet des estampes de Paris, 
et d'y avoir demandé l'œuvre du maître allemand. Mais, dans les 
cinq ou six cahiers dont elle est composée , il me fut impossible de 
le juger. Voici ce que j'y rencontrai : 

Je remarquai d'abord deux ou trois collections de gravures repré- 
sentant les différentes scènes de la Passion de Jésus-Christ. Ces col- 
lections n'étaient pas une simple répétition les unes des autres ; si 
elles avaient des points de ressemblance , elles différaient aussi beau- 
coup pour la manière de reproduire le même sujet. Le caractère en 
était quelquefois superbe, mais l'effet plus bizarre que vraiment 
grand. Il y avait, par exemple, une Descente aitx Limbes y qui put 
servir de modèle à Rembrandt pour toutes ces fantasmagories éton- 
nantes où la nuit joue un rôle si important. Ce qu'il y avait de plus 
surprenant dans ces images , c'est la puissance avec laquelle l'artiste 
y a rendu la douleur. Dans la tragédie, je ne connais pas de poète, 
hormis Shakspeare, qui ait fait entendre aux oreilles humaines des 
sanglots et des cris de désespoir , semblables à ceux qu'on croit ouïr 
en regardant pendant quelque temps ces gravures d'Albrecht Duerer. 
Je vous citerai , comme modèle du plus haut pathétique , une Flagel- 
lation où la misère du divin supplicié est rendue avec toute l'énergie 
d'une réalité sublime, et surtout une Descente de croix y où Made- 
leine , fougueuse dans son deuil comme elle l'a été dans ses dés^ 
ordres, tord ses bras au-dessus de sa tête , dans une angoisse que la 
parole ne saurait rendre. II est vrai que, si on se souvient de la per- 
fection des ItaUens , cette vigueur parait un peu trop sauvage et éloi- 
gnée du véritable sentiment des mystères chrétiens. 

On trouve aussi , dans ce que nous possédons de l'œuvre d'Al- 
brecht Duerer, une vie de la Vierge. On dirait qu'en peignant cette 
nouvelle série de scènes , l'artiste s'est proposé de représenter l'idéal 
de la vie des femmes; et, tout pénétré du sentiment des mœurs al- 

TOME I. JANVIEB. 2 



Ig REVUE DE PARIS. 

lemandës, il a encadré ses sujets dans une suite d'intérieurs char- 
mans où l'on respire toute ia modestie et toute la sainteté des habi- 
tudes domestiques. Vient ensuite une quantité assez considérable de 
madones formant des sujets détachés. Les unes sont peintes au mi- 
lieu des nuages et des étoiles, ayant les pieds posés sur le croissant 
céleste , et tenant dans les bras Tenfant divin couronné ; celles-là sont 
d'une délicatesse, d'une finesse et d'une douceur qui n'ont rien à 
envier aux belles vierges italiennes. Il y en a d'autres qui sont re- 
présentées sur la terre , ^u milieu des occupations vulgaires; celles-ci 
ne sont pas belles : leur tète , couverte de ce voile lourd dont le vieux 
Cimabue enveloppait ses figures , n'offre aucun signe de beauté , et 
a, au contraire, une expression de mélancolie commune; l'enfant 
qu'elles tiennent n'a point de couronne; et, assez ordinairement, 
saint Joseph est non loin de là, courbé sur sa pioche ou sur son rabot. 
Dans la même année, en \5ik, Albrecht Duerer a peint à la fois de 
ces belles vierges rayonnantes et de ces madones dont la maternité 
n'a rien que de triste. Je ne pense pas qu'il ait foit ces dernières 
laides sans raison. Il lés a chargées de tout le poids des douleurs 
humaines. 

C'est le même sentiment de douleur qui éclate dans la colfection 
des gravures dont l'Apocalypse est le sujet. Malheureusement ces ou- 
vrages, qui sont les essais de la gravure sur bois , ne sont pas assez 
purs de contours pour qu'on puisse retrouver, à travers leur voile un 
peu nuageux , toute la splendeur de la pensée du maître. Jusque 
dans l'amour, Albrecht Duerer a porté la même expression de tristesse. 
D y a, dans sou œuvre, deux charmantes rencontres; mais il a mis 
plus de larmes que de sourire dans les yeux de ses amans , et, der- 
rière eux, il a peint la Mort, qui compte les courtes heures de leur 
bonheur. Dans l'imagination d'Horace, cette antithèse prendrait un 
tour voluptueux ; elle est sombre dans le dessin d'Albrecht Duerer. 

Hais est-il rien de plus triste que ces fantaisies, sans exemple dans 
rhistoire de la peinture, qu' Albrecht Duerer a créées tout exprâi 
pour rendre les sentimens les plus profbnds de son ame? Vous con- 
naissez la figure robuste de ia Mélancolie y qui, couronnée de Reurs 
et ployant dans l'ombre les ailes qui lui ont été données pour s'en- 
voler vers la lumière, semble s'engraisser à plaisir d'amertume air 
milieu des instrumens dispersés de la science humaine, et lit, d'un 
cA\ torve, an milieu des rares étoiles du ciel, le nom du mal dont 
elle se platt sans cesse i irriter l'aigreur. Tous n'avez pu regarder, 
sans frémir cette allégorie de la Jalousie y dont le bras est armé 



WWB ^B MUfS. 49 

tfnne vigveor surnatarelle. Vous avez admiré ce-Cat)ait>r^0 la Motf, 
sqa\ , inonté «ir son 4iitrépkle cheval , marche, avec Tinipassible sang- 
froid de (a rage , aa milieu des monstres qui menacent sa vie. Ms 
tlong-terops j*avais cru trouver dans ces gravures rhistoire 4e la vie 
d'Aibrecht Duerer, et le secret de son génie. 'Ën^cflTet , il nous a laiffsé 
ioi-mëme le portrait de sa femme, qui a été reproduit ensuite sur le 
îvevars des médailles frappées en «on honneur. C-était vne femme 
Jouissante f tont-à*fait semblable au génie de la MélancoKe , et dmt 
^elui de la Jalousie rappelle également les traits. On pourrait d<mc, 
sans une grande témérité, supposer que ces deux allégories sont une 
^ansformation des orages dont, au dire des biographes, son ménage 
lot «ou vent troublé. Quant au Cavalier de la MoriyCfn a prétendu 
fU'il représentait le fameux Franz 4e Seckingen , ce rival du vieux 
Cîadtz, qui mit au service du luthéranisme les dernières traditions 4e 
la chevalerie errante; mais il m*a toujours paru qu'on pouvait re- 
trouver dans son profil terrible Texagération de celui qu'Albredht 
Suerer 8*est quelquefois donné à lui-même, et surtout la trace de 
«es assaots intérieurs de la douleur et de ces luttes ardentes d*mie 
ame déGée par le sort, qui durent abréger la vie du grand «ittate 
allemand. 

Joignez à cela un portrait de Frédéric le Sage, dont la protection 
assura la liberté des réformateurs, un portrait de Philippe llé- 
lanchton, le diacre de Luther, un portrait de Wilibald Pirkeymer, 
autre prédicateur de Tintimité du peintre , et dont on a souvent pris 
la figure ébouriffée pour celle de Luther hii-«mème; enfin, «n por- 
trait d*Ërasme qui prépara la réformation et qui la servît sans oser 
la proclamer; vous aurez une idée à peu près complète des planches 
4*Albrecht Duerer, qui sont conservées au cabinet des estampes. Je 
^le vous parle pas des gravures qui représentent Tare de triomphe 
4e l'empereur Maximilien , le diar de triomphe du même prince, 
et cehii de Charles-Quint. Ces pièces ont la r^utation d*ètre le chef- 
d'œuvre de la gravure sur bois ; mais il «st à peu près pronvé qu'elles 
ne sont pas de la main d'Aibrecht, et il est au menus douteux qtfil 
«o ait donné le dessin dans son entier. 

Certes, voilà un grand nombre d'oeuvres remarquflfties. Mais les 
traductions que la gravure nous en a 4onnées n'ont pas cette perfec- 
tion qui est nécessaire pour produire l'effet du véritable génie. Gra- 
vées au temps d'Aibrecht Duerer, quelques unes par lui-même , eltes 
jMirlent un grand cachet de vigueur et d'originalité , mais elles n'ont 
paaces mille vwnétés 4e teintes et 4e coMtor^ que le borhi «ait 

2. 



^ 20 EEVUB DE PAEIS. 

imiter aajourd*hui , et qui font le mérite de la peinture. Je dirai 
même qu'elles peuvent donner une idée entièrement fausse de la 
. couleur d'Aibrecht Duerer, qui serait plus chargée et plus noire que 
celle de Rembrandt si on s*en rapportait à leur apparence , et qui est 
au contraire lumineuse , claire et fine à ravir. 

N'ayant jamais connu Albrecht Duerer que comme un peintre 
sombre et violent , jugez quelle a dû être ma surprise lorsque, en en- 
trant dans la seconde salle du musée d'Augsbourg , je me suis trouvé 
tout à coup devant un tableau où son génie m'apparaissait sous les 
formes les plus brillantes, les plus simples et les plus majestueuses à 
la fois. Je trouvais dans cette œuvre , avec toutes les qualités que je 
lui connaissais déjà , des qualités plus hautes , et outre l'artiste impré- 
gné de la mélancolie allemande que j'avais admiré au cabinet des 
estampes, un autre aiiiste supérieur au premier, participant de tous 
les temps et s'élevant par la puissance du cahne à un idéal qui m'é- 
tait encore inconnu. 

Ce chef-d'œuvre représente un crucifiement. Le Christ élevé en croix 
occupe le milieu de la page ; le bon larron et le mauvais larron sont 
peints sur les volets. On a fait une maladresse extrême en encadrant 
ces volets séparément; les admirables groupes qui se dessinent dans 
la partie inférieure de la composition , s'enchaînent dans la pensée 
du peintre par des liens étroits, et veulent être réunis. Les figures 
sont à peu près au tiers de la grandeur réelle. 

Comme vous pensez bien , ce qui m'a frappé d'abord , c'est la cou- 
leur de cette peinture ; elle est d'une beauté et d'une fratcheur adnu- 
rables; rien n'égale son éclat si ce n'est*peut-être l'infinie et pourtant 
harmonieuse variété des tons. La partie supérieure est jetée dans 
l'ombre , comme si le ciel s'attristait de l'agonie de son dieu. La lu- 
mière brille au contraire sur les honMnes assemblés au pied de la 
croix, qui sont régénérés par le sang de la victime; ce parti pris a du 
reste fourni au peintre le moyen de placer, dans le haut de son œuvre , 
les puissances invisibles qui viennent assister à cette heure solen- 
nelle, et que le regard ne découvre qu'après coup, dans les ténèbres, 
pour ainsi dire, par l'effet d'une seconde vue. S'il me fallait essayer 
de caractériser d'une manière plus précise la couleur si belle et si 
extraordinaire d'Aibrecht Duerer, je la comparerais à ce coloris de 
Van-£yck et d'Hemling , dont l'harmonie dominante se compose des 
.nuances diverses de la pourpre. Mais elle a moins d'uniformité et 
d'apprêt, plus de ressources, plus de vie, plus de chaleur; elle rappelle 
les visites que le peintre a faites à Venise aux élèves de Jean Bdlio. 



RBYUB DE PARIS. 91 

La Tieille école de Bruges , animée par les écoles d'Italie, voilà » en 
deux mots, le caractère de la couleur qu*Albrecht Duerer a répandue 
dans cette page. 

La composition n'est pas moins merveilleuse ; l'intérêt y est dis- 
tribué avec un art singulier. Dans la partie centrale , où le Christ 
émeut suffisamment le regard, le peintre n'a placé, au-dessous de la 
croix, que les Juifs, les persécuteurs, les indifférens , le chef qui 
donne les ordres du haut de son cheval , trois soldats qui jouent aux 
dés la tunique du juste ; mais dans les deux volets, sous les larrons 
qui n'attirent point autant l'attention , il a groupé les disciples et les 
saintes femmes éplorées , pour que dans toutes les parties l'œil pût 
se reposer sur un sujet capable d'émouvoir. 

Que de choses à dire sur le caractère des tètes et sur le sentiment 
qui résulte de Teusemble de leurs expressions? Il y a, sous le bon 
larron, un saint Jean plein d'une jeunesse noble et mélancolique 
dans laquelle on sent , avec toute la douceur des peintres italiens , une 
fierté qui leur était inconnue. Â côté de lui , Madeleine lève les mains 
vers le Sauveur; elle ne tord plus ses bras comme dans la gravure 
dont je vous parlais tout à l'heure ; mais l'élan extatique de sa don- 
leur est sublime. On voit l'ame de tous les autres personnages à tra- 
vers l'immobile transparence de leur masque. A côté des disciples 
animés par la foi , ou accablés par la douleur, il y a , au pied de la 
croix , des hommes qui pensent ; on lit sur leurs visages les différons 
augures que leur raison tire de cette grande scène ; et depuis la com- 
passion philosophique jusqu'au scepticisme , on y voit une suite de 
sentimens qu'on ne trouve guère dans la peintiu'e italienne. C'est 
l'indépendance de l'esprit germanique qui a produit cet admirable 
résultat ; et l'ami de Mélanchton s'y montre son disciple. 

Le Christ est peint sous les formes que la tradition a consacrées; 
la maigreur de son corps est peut-être exagérée, ainsi que je l'ai re- 
marqué du reste dans toutes les œuvres d'Albrecht Duerer; les anges 
qui planent sur la croix ont des chapes d'une couleur ardente qui 
se fond , par un effet magique , avec l'ombre générale du ciel ; les 
lignes de leur groupe sont d'une élégance extrême. Les deux larrons 
sont deux études de la plus parfaite originalité. Cette connaissance 
du tempérament qu'on appelle physiologie , et dont on fait tant de 
cas aujourd'hui , y est exprimée d'une manière surprenante. Le bon 
larron est un gros homme sanguin , qui n'a rien de pervers au fond, 
mais qui , un jour, emporté par une humeur violente , a fait involon- 



^^8 WtiriTBDB^ PAMB. 

^renient tfnelqiie mauvais coup. 'ktisA t^mirprendHni qiie1%tq$ei|iii 
'M apparaît fait totite justice en i^enarft secourir ^on ame. 

Le mauvais larron est au contraire un homme lympfhatique, SéK- 
Mrant «on crime à la longue , et Palguismit dans les fureurs de ses 
îliiBwmiies ; celui-là s'c!rt dépravé 1ui-»même par Pusagede sa vo- 
lonté et il n'obtiendra pas de pardon. Mais toici une chose 'bien 
•eilraordtnaire , qui serait détectable dans un peintre médiocre et 
^i est admirable dans Albrecht Duerer ! Comment vous figurez- 
foos quil a représenté la damnation de cette ame méchante? Dans 
tes nuages , dont la tète du larron ^t entourée, 'volent ces insectes 
^ ces monstres , symboles du vioe et de ^a honte , qui reparaissent 
souvent dans les œuvres de ce maître. Puis , au milieu de leurs troupes 
tepercepHbles, en regardant avec une grande attention , on décou- 
fve, cramponnée dans les cheveux hérissés du larron, une chimère 
tefernale ; elle saisit i*ame qui sort de la bouche sous la forme d*un 
ffetit spectre humain et qui a encore le pied pris dans les lèvres. La 
4ne8se avec laquelle ces-détails sont peints , et Tombre dans laquelle 
Hk sont jetés , leur donnent cet air de fantaisie et de mysticisme qui 
feut seul sauver leur étrangelé. Je me suis assuré que cette idée , 
ipi est corrforme au tour ordinaire de Timagination d*Albredht 
Boerer, ne lui appartient pas. A Vérone, dans la basilique de Saifrt- 
ïénon , on conserve avec soin des portes ciselées , ouvrage grossier, 
tnais pourtant précieux de Part du v* siècle. Bans les panneaux, où 
amt représentés les faits de Thistoire sainte , se trouvent plusieurs 
exorcismes, et , entre autres , celui d*une jeune fille , qui rend ainsi 
fier la bouche un petit spectre humain dont le pied est engagé entre 
les deux lèvres. Albrecht Duerer a pashé par Vérone en allant à 
Venise; curieux des vieilles choses, il aura vu les portes de bronze 
île Sai nt-Zénon , et, à cette œuvre hiforme, il aura emprunté une 
Mée qui allait si admirablement à son esprit. 

Je sais que je dois trouver à Munich plusieurs tal)1eaux de cet ar- 
tiste. Vienne, Nuremberg et Francfort en renferment aussi une 
grande quantité; mais je doute qu-il y en ait de plus complets et de 
plus saisissans que celui que je viens de vous décrire. Maintenant je 
comprends les éloges de Vasari qui , bien qu1l soit Italien à outrance, 
eompare le génie d' Albrecht Duerer à tout ce que ritalie a produit 
de plus grand. Je n*en finirais pas si je vous développais les idées 
que ce tableau m*a inspirées , et les perspectives nouvelles qu*il m*a 
ouvertes dans Thistoire de Part. L*art italien et Part allemand ont 



REVUE DE PARIS. ^S 

tous deux une source commune dans Tart gothique ; tous deux tri- 
butaires de la pensée chrétienne, ils conservèrent des points nom- 
breux de ressemblance, tant que le catholicisme régna sans contes- 
tation dans le monde. Aussi est-on étonné de la fraternité qui existe 
entre les peintres allemands du xv*' siècle et les artistes italiens de là 
même époque. La renaissance offrit à Tart italien , avec les admi- 
rables modèles de la Grèce, des entraînemens qui le menèrent 
promptement à la perfection , mais qui le détournèrent de son ori^ 
gine. L*art allemand, éloigné de la terre classique où Tantiquité 
refleurissait, fut plus fidèle à son passé, et conserva plus de carac- 
tère et plus de rudesse. Mais Albrecht Duerer essaya de rappro- 
cher récole natale de celles qui dominaient au-delà des monts. 
Tandis que Luther séparait pour toujours la Germanie de Rome, l'ar- 
tiste tendait, au contraire, à resserrer le lien de leur antique alliance. 
Il voulait réconcilier les Guelfes et les Gibelins, les protestans et 
les papistes. C*était Tidée d*un génie élevé et d*un grand courage. 
Mais cet effort qui lui fit produire de très beaux ouvrages, et dans 
lequel il fut secondé, durant sa vie, par des artistes éminens, ne 
laissa pas de traces durables. Le moine de Wittemberg fut plus fort 
que le peintre de Nuremberg. Il est à remarquer que, lorsque l'Alle- 
magne et ritalie cessèrent de communiquer ensemble. Tune et l'autre 
virent leur art décroître rapidement. Dans ce divorce , l'Italie sembla 
perdre sa vigueur, et l'Allemagne sa grâce. Au xvii*' siècle, l'Italie 
est livrée aux affectations de l'Albane; et, en même temps, parait 
en Hollande une espèce d'art protestant, qui n'est que la caricature 
ou, ce qui est pis, la miniature fardée du vieil art allemand. 

A côté du cruciGement d'AIbrecht Duerer, sont placés deux grands 
tableaux d'Holbein qui pourraient fournir la matière d'une compa- 
raison curieuse. Quoique né à Bflle, hors des frontières de l'Allema- 
gne, Holbein est élève des mêmes maîtres et des mêmes traditions. 
Certes, il descend aussi en droite ligne des écoles de Cologne et de 
Bruges; c'est d'elles qu'il tient cette touche scrupuleuse et cette exacte 
imitation de la réalité que personne n'a possédées peut-être autant que 
lui. Il peint les tètes avec une finesse et une naïveté charmantes; il 
excelle à composer un costume élégant; mais il manque d'expression' 
et de caractère. Albrecht Duerer aussi donne à toutes ses peintures cet 
air de vérité qui est un des sig e< particuliers de l'école allemande ; sa 
nature est même quelquefois ofTensante , mais elle n'est jamais indé- 
cise et superficielle. L'artiste de Nuremberg peint l'ame de la vérité^ 
celui de BAle n'en représente que l'épiderme. Holbein est plus jeune 



9h REVUE DE PARIS. 

qu'Albrccht Duerer de toute une génération ; par ses arrangemens 
qui sont réguliers et par ses accessoires qui sont souvent classiques, 
il témoigne d'une époque plus avancée. Eflectivement, il appartient 
tout à fait au xvi* siècle. Albrecht Duerer, au contraire, né en 1471, 
fut formé par le xv*. Vous voyez où j'en veux venir; on a trop vanté 
le XVI* siècle aux dépens du xW Souvenez-vous que les artistes qui 
ont illustré le siècle de Léon X, Pérugin, Léonard, Michel-Ange et 
Raphaël lui-même, avaient reçu l'empreinte de leur génie et en avaient 
déjà donné les preuves, lorsque la première heure du xvi'' siècle a 
sonné. 

Je ne dois pas passer sous silence quelques tableaux d'un artiste de 
ce pays, Hans Burgkmayr. On a long-temps pensé qu'il avait été 
élève d' Albrecht Duerer; mais il paraît aujourd'hui prouvé qu'il ne 
fut que son contemporain et son ami. Il a gravé plusieurs planches 
qu* Albrecht avait dessinées, et notamment celles du char de triomphe 
de l'empereur Maximilien. Né à Ausgbourg en 1473, il y mourut, à 
ce qu'on croit , en 1559. Sa manière est tout allemande; il rencontre 
quelquefois des têtes douées d'énergie ou de méditation ; mais il ne 
sait pas se préserver de la dureté et de la sécheresse originelles. 

Pour achever de vous donner une idée de ce musée , dans lequel 
j'ai éprouvé de si vives sensations, il me suffira de vous dire qu'il 
renferme une assez nombreuse collection de tableaux attribués à 
des maîtres qui, sans doute, les renieraient, s'il est vrai qu'ils y 
aient jamais touché. Je veux excepter toutefois quelques têtes de 
Giorgione, de Titien et de Tintoret , qui , avec les mauvaises fresques 
dont toutes les maisons sont couvertes , témoignent encore des rela- 
tions qu'Augsbourg entretenait avec l'Italie, au temps de l'antique 
prospérité de son commerce. 

Il ne me reste plus rien à vous dire aujourd'hui , sinon que je vais 
me hftter d'arriver à Munich. Je vous ai fait faire connaissance avec 
le plus grand peintre et avec le plus grand sculpteur que l'Allemagne 
ait produits. Tous deux , ils étaient de Nuremberg, où l'art allemand 
avait établi son foyer au xv et au xvi* siècles. De nos jours, la Ba- 
vière a enveloppé la Franconie dans ses frontières; mais on dirait 
qu'en mettant la main sur Nuremberg , Munich a senti se réveiller 
l'étincelle étouffée sous les ruines de la vieille ville impériale, et 
qu'elle l'a reçue dans son sein. Allons donc voir ce que font les héri- 
tiers d' Albrecht Duerer et d'Adam Kraft. 



REVUE DE PARIS. 25 

m. 

Aspect s^nëral de la ville de Miuileh. 

Munich. 

Au milieu des interminables plaines de la Bavière, s'élève, sm* 
un petit mamelon , le village de Tachau. Du haut de cette éminence, 
par le temps le plus beau du monde, j'ai découvert, au midi, la 
chaîne des montagnes du Tyrol , noyées dans un lointain océan de 
lumière; j'ai salué ces Alpes glorieuses avec une ivresse de cœur dans 
laquelle votre souvenir était mêlé. Puis, tout à coup, en redescen- 
dant l'autre pente de la colline, j'ai aperçu , à l'extrémité d'une plaine 
non moins vaste que celles que je venais de parcourir, de grands 
plans de constructions et d'immenses parallélogrammes de bâtisses 
inachevées. C'était Munich , dont j'étais encore séparé par une dis- 
tance de quatre lieues. Dans ce rapide instant , il m'a semblé voir un 
de ces profils de ville grecque , que les voyageurs des siècles passés 
ont quelquefois retrouvés au milieu des déserts de TOrient. Avant 
que je fusse arrivé au bas de la rampe , le mirage avait disparu. Je 
me suis enfoncé sous une longue et tortueuse avenue, dont les grands 
arbres ont tout dérobé à mes regards ; et ce n'est qu'au bout de deux 
heures que j'ai revu Munich , en y entrant. 

Le premier aspect n'a point démenti l'idée que j'avais prise du 
haut de la colline de Tachau. Moi qui croyais arriver dans une ville 
allemande, je me trouve dans je ne sais quelle cité italienne, ressus- 
citée de l'antique et légèrement modifiée par le moyen-Age. Les sou- 
venirs de Pompeï et de Florence se mêlent , à chaque pas , dans ce 
pays où je m'attendais à retrouver ceux de Nuremberg. Je cherche 
des yeux l'horizon pour savoir si je suis vraiment au nord ou au midi 
des Alpes. Oh ! si l'ombre d'Albrecht Duerer descendait un soir sur 
Munich , quelle longue méditation elle ferait sur cette entière inva- 
sion du génie italien auquel le peintre de Nuremberg a le premier 
frayé le passage des monts I 

Il est rare, lorsqu'on entre dans une ville, que le regard ne 
rencontre pas quelque fait caractéristique , qui vous dévoile tout 
d'un coup le génie secret du lieu. Je me souviens qu'en arrivant à 
Londres, ayant débarqué dans la Cité, je fus d'abord frappé du triste 
aspect de tous ces hommes noirs et silencieux qui s'écoulaient rapi- 
dement, et de ces petites habitations sombres et non moins taci- 



86 REVUE J>E RARIS. 

tornes que la foule qui les coudoyait. Tous les habits étaient bou- 
tonnés, toutes les portes étaient closes; les maisons avaient Tair 
d*autant de boites dans lesquelles cliacun avait fortement cadenassé 
son égoïsme. Tout à coup un vieillard «frappe à la porte d'une de 
ces affreuses prisons. Qui rouvrit? Ce fut une charmante enfant dont 
les boucles Mondes, dont les rubans bleus, dont la robe blanche, 
4ont les lèvres roses et fraîches souriaient sur le seuil de la vie poivée, 
.et.enrévélaient le charme intérieur. Dans ce contraste était 4out.le 
imjffitèrede la vie anglaise. 

£h.bien! s^ez-'-vous ce que j*ai aperçu en entrant à Munich? JLes 

jves m*Dnt offert d'abord une file régulière de jolies maisons bien 

Jilftnohes et bien propres , coupées et entourées de petits jardins. 

Jiais déjà les fenêtres , au Jieu d*étre carrées,, présentaient 4e plein 

fdntre latin, et la porte, au lieu d'occuper le centre de la façade, 

Mêit loueverte sous oes «petites terrasses latérales qui rappellent les 

rvUlas antiques. Dans la plus romaine de ces jeunes maisons, j'ai 

jiperçu un sculpteur qui travaillait devant les fenêtres ouvertes du 

cez-de^haussée. Il venait de rajuster le bras d'une statue mutilée, 

et il passait, par-dessus sa soudure, une couche de plAtre frais. Les 

rrayonsde la lumière déclinante se jouaient dans les angles desa 

jode figure, avec l'ombre de «a chevehire en désordre ; et, en vérité, 

41 :rae semblait voir nn contemporain d'Âlbrecht Duerei:, condamné 

à restaurer les statues de quelque jardin de Rome. 

£ette impression s'est profondément gravée dans mon esprit; et 
tout ce que j'iii vu, depuis Je peu de jours que jesuis arrivé à Munich , 
Jie l'a point effacée. Cependant , je vous l'avouerai , je suis revenu 
,jietit à petit 4lu désappointement où me jetait cette ville italienne , 
wi|ue j'avais trouvée à l'endroit où j'allais chercher une ville allemande. 
Alors j'ai pu admirer ce qu'il y avait de réellement imposant dans 
ioutes les constructions , qui s'élèvent à la fois comme par enchan- 
lement sur oe sol un peu étonné de Jes voir. Je suis maintenant fa- 
miliarisé avec elles. Le plan me semble vaste, l'aspect grandiose; ^t, 
.iras la forme de l'imitation , j'ai bien souvent saisi une pensée vi- 
goureuse et originale. Je vous ferai successivement part de *raes dé- 
couvertes; aiûourd'Jini , je me JN)rnerai à vous donner une idée de 
.Kenaemble. Je veux vous tracer la carte du^pays, dans lequel nous 
pourrons ensuite nous promener à l'a'se. 

.Munich eii bâti en rase onq^^gne, ur la rive gauche de l'Isar, 

.|ietite rivière qui coule du m d au no d, et qui, sortie du pied des 

▲Ipes iyioUeniies, va w jeter dans le Danube entre Ratisbonnaet 



BEV.UJS> DR. PARIS*. 21 

Pa9Wiu.Ge.B*esti pas une de ceseaux claires-et traoquilles^dans \e^ 
quelles les villes aiment à tremper leurs piedfr; grossie par les coDt«' 
tiQualaorag^qiii.éclal£iitdans>les montagnes, elle ravage lesplaiues 
qu'elle arrose. Aussi' ar-M)n eu soin de tenir ce torrent dangereuj^» 
à distance de la ville, et d'enlermep dans de hautes^ digues le larg^ lit 
doos lequel il se déplace sans cesse. Un canal conduit ses>eau)L sou»» 
la, partie des remparU qui subsiste encore. 

Le nom de Munich ( en allemand Munchen ) <, indique suffisamnaeuti 
qiliuii coulant de moines s'élevait autrefois à la place de la ville^ IL 
n*ert.question de cellerci que dans les commencemens^axu*^ siècle» 
Ce.fiiifeDt,un pont j^té* sur Tlsar etuamagasin de sel. fondu à quelquflh 
dîiAauce qmJui<donnèrent naissance. Munich, malgré son prodigieua^ 
acoRoissement,. a, conservé le iigure que son origine lui avait impjnr» 
méOk.Une longue rue, qini va de Korient à. l'occident, dans la direct 
tioifedu pont de L'Isap, rencontre une^ autre rue qui descend dumidi» 
au nonL.Ai leur point d'ieiersectionse trouve la place Scbrann , tout 
entaucée. de vieilles ar<iades, qui parlent enooro du. maiiché pao oui 
commença la prospérité de Munich* 

Dans«les premières années dai(i¥* ^ècle, le duc LouiSi qui fut élu» 
empereur dl Allemagne sous le nomade Louis IV le i^at^aroM» profitai 
deidabaute fortune pour en^llir la ville où son aïeul avait établi sOi 
réRidenee; il donna à Munich la figure d'une petite circonférence, 
dont li^ place Schrann. était le centre^ Un de ses successeurs^, le due 
Sigîsnioiid,.qui vivait à la fin du x.v' siècle, fit construire la cathé^ 
draie, à l'ouest de la place Scbrann^ Il.n*y dépensa pas grand tempa». 
ni^sana^ doute beaucoup d'argent. Cetédifice^ improvisé en vingt anai», 
eat;tout en briques, depuis le portail jusqu'au chevet, et nu de la^ 
tète:aui^ pieds. H présente ainsi une masse informe, dont ses deuii 
touneUes. impuissantes augmentent encore la lourdeur. On dirait: 
QQ« hippopotame portant sur chacune de ses oreilles un. gros Turc, 
écnsé SQus un épais turban* En voy^ntcetaffreui. édifice, je am. 
suis sérieusement demandé si le pays^ qui. l'a produit n'avait, paa< 
quelqpe origineLet incorrigible défaut dégoût. L'intérieur n'est paa 
pUispur. Ses trois. nefs sont trop resserrées., et ses trente fenétrea 
aoqt d'une étroilesse que leur, hauteur fait encore ressortin. Gepenr» 
dant on trouve dans^ce vaisaeau incorrect des vitraux curieux , quel?^ 
q^m fières mines de chevaliers sculptées sur des^ tombea gothiquaa» 
d%marbre rouge , et, dans le chœur, un. vaste monument funéraiMh 
eoimarbre noir, accompagné de grandes figures de. bronze, quLfiit^ 



28 REVUE DE PARIS. 

élevé à la mémoire de l'emperem* Louis lY par l'électew Maiimilien , 
l'an des plas îllastres rejetons de sa race. 

Pendant le xvr siècle , Munich s'agrandit pour recevoir des hôtes 
nouveaux que la politique de la maison de Bavière lui imposa. Le 
luthéranisme avait pris naissance dans le nord de l'Allemagne, chez 
ces Saxons qui, depuis Arminius et Witi-Kind, semblent chargés 
par Dieu de protester contre toutes les dominations absolues. Hais le 
midi de l'Allemagne, plus étroitement enchaîné à la fortune des em- 
pereurs , lutta , dès les commencemens , contre l'invasion de l'esprit 
saxon , et s'engagea à maintenir les traditions religieuses qui garan- 
tissaient l'unité de l'empire. Aussi les alliés de la maison d'Autriche 
accueillèrent-ils avec le plus vif empressement les jésuites qui venaient 
offrir à la foi antique le secours de leur ferveur toute neuve et de 
leur puissante organisation. Guillaume P% duc de Bavière, se bAta 
de leur donner un établissement à Ingolstadt; Albert III, son fils, 
les appela à Munich ; le fils de celui-ci, Guillaume II , leur éleva dans 
sa capitale une immense et magnifique demeure. Il la fit construire 
vers le couchant, derrière la cathédrale; mais, pour mieux témoi- 
gner de l'importance qu'il attachait à cette riche fondation, il bfltit son 
propre palais derrière celui des jésuites, et lia l'un à l'autre par une com^ 
munication particulière. Quoique achevées avant la fin du xti' siècle, 
ces contructions n'ont aucune des qualités supérieures qui distinguent 
les œuvres de cette grande époque; elles n'annoncent, par aucun 
cAté, ce culte éminent des arts, qui, de nos jours, a attiré l'atten- 
tion de l'Europe sur la capitale de la Bavière; il y a, au contraire, 
dans l'entassement confus de toutes les masses dont elles se com- 
posent, cette pesanteur indigène que je vous ai déjà signalée dans la 
cathédrale. L'église des jésuites, qui est sous l'invocation de saint 
Michel , mérite seule une exception ; sa voûte unique est d'un jet 
assez audacieux ; quant à la haute muraille qui lui sert de façade et 
qui est décorée des statues des grands princes du saint empire romain , 
elle est réellement plus étrange qu'élégante. 

Ces constructions considérables forcèrent les remparts de Munich 
à s'écarter, et à enfler leur arc vers le couchant. Ce fut le fils de Guil- 
laume II , l'électeur Maximilien , qui acheva de préciser leur courbe 
nouvelle, et qui ferma le cercle dans lequel la ville a été resserrée 
jusqu'au commencement de notre siècle. Ce prince, qui ouvrit avec 
édat la guerre de trente ans et qui eut le bonheur, rare parmi ses 
contemporains , de lui survivre , recueillit les fruits de la politique de 



RETUB DE PARIS. 29 

sa famille : il obtint de l'Autriche, qu'il défendit, la dignité électorale, 
et de la France, qu'il ménagea, l'agrandissement de ses états. Il fraya 
glorieusement à la Bavière le chemin des grandeurs auxquelles elle 
est parvenue depuis lors. Voulant donc se faire un palais digne de 
sa fortune et de l'avenir qu'il rêvait pour sa race , il l'éleva au nord 
de la ville, dans un emplacement où il ne fut gêné par aucun obstacle. 
Ce monument, qui fut regardé comme une des merveilles du xvir siè- 
cle, inaugura le culte des arts à Munich. Il est encore aujourd'hui 
la résidence des souverains de la Bavière; mais il s'est fait, selon les 
temps, bien des changemens dans son sein et hors de lui. 

Jusqu'à cette époque , c'est toujours la place Schrann qui a été le 
centre de Munich. La population s'est assise autour de ce marché, 
d'abord à l'étroit , de manière à ne pas dépasser le rayon de la cathé- 
drale ; puis elle s'est élancée plus avant , et elle a atteint jusqu'aux 
constructions des princes du xvi' et du xvii* siècle ; elle s'est ainsi 
éparpillée dans quatre directions : à l'orient, vers l'Isar, sur la route 
de l'Autriche; au midi, vers le village de Sendiing, sur le chemin du 
Tyrol ; au couchant, à l'entour du collège des jésuites et du palais de 
Guillaume II; au nord, du c6té de la résidence de Maximilien. Telle 
était la capitale des ducs de Bavière ; en portant son palais au nord, 
Maximilien prépara , à son insu , les projets qui ont été exécutés de 
notre temps. Aujourd'hui la capitale des rois de Bavière a deux 
centres; la place Schrann est encore l'axe de l'ancienne ville; mais 
par le palais du vieil électeur passe l'axe d'une ville nouvelle. Vous 
savez de la première tout ce qu'on en peut dire ; c'est de la seconde 
que je vous parlerai désormais. 

La révolution, qui a renversé un trône en France, en a élevé un 
en Bavière ; en 1805, le duc Maximilien-Joseph reçut avec le titre 
de roi l'alliance française. Alors s'ouvrit pour Munich l'époque de 
ses plus hautes splendeurs. Des constructions nombreuses commen- 
cèrent à sortir de terre avec cette grandeur suprême , et investirent 
bien vite le palais des souverains, qui était resté si long-temps isolé 
à l'extrémité de la ville. Devant sa façade occidentale , à l'endroit 
qu'encombraient encore , il y a quelques années , les débris des for- 
tifications de la guerre de trente ans , se rencontrent aujourd'hui la 
rue de Brienne et la rue Louis , qui n'ont rien à envier au luxe des 
plus grandes capitales. Dans le vaste carré déterminé par ces deux 
rues, s'étend le faubourg Maximilien. Ce faubourg, c'est une ville. 

Cette ville a enveloppé au midi les remparts de Guillaume II , en 
laissant, à la place de leurs fossés, un magnifique boulevartqui imite 



90) RE^nm »& WAMMS. 

la eourbftik ceui de Paris; aa couchaDi^elle accompagne fort aa loini 
la louie d* Angsbourg; au nord , elle enferme celle de Nuremberg entre* 
deus^haiesdemonuoiena admirables. L'ensemble de cette construo- 
tioAest pleia de majesté; chacune de ses rues tirées au cordeau» 
chacun de ses carrefours, chacun de ses angles a quelque curiosité à* 
vous ofirir. Dans la rue de Brienne s'élève un obélisque de bronze,, à 
l'honneur des Bavarois qui sont morts dans les rangs de l'armée 
fr«iiçaise».aa milieu des neiges de hi Russie; puis, plus loin encore^ 
Ia»^ljrptothèqae, charmant temple grec qui renferme les fameux 
marbres d'Égine; et, vis-à*vis la Glyptothèque, [sl basilique de Sainte 
Bainiface, où l'art essaie de renouveler les^ formes les plos.antiqofis 
de la fei romaine.. Danslaru» Louis on trouve la bibliothèque, l'in- 
stitut des aveugles, l'uaiversité, le séminaire', édifices qui rapt^» 
palleni difllèreiiies-époqoes de l'architecture italienne du moyien-è^Bu. 
et au milieu desquels l'égKse de Saint-Louis montre son portaii olh 
traniontainp et ses- cloche» jumeaux. Dans Tespace que ces deux, 
rues oomprenoent, on rencontre la Pinacothèque, l'une des plus- 
précieuses galeries du monde; le palais d'Eugène Beauhamais, qui 
renferme , avec de grands souvenirs^ une collection précieuse; le 
palais du duc Max de^ Birckenfeld, orné par des mains vraiment 
inspirées. Toutes ces rues et tout ce luxe ne ressemblent à rien de; 
e&qui se fait anjounThui dans le reste de l'Europe. On n'a jamais^ 
résai sur un même lieu, tant de régularité et tant de iwriété à la» 
foîaw Ici l'aii est libre ; mais il n'emploie son indépendance que pour 
atteifidre un but élevé;. Toutes^ les grandes éooles qui ont illustré le 
génie humain sont représentées par des> hommes et par des monur- 
msos; l'antiquité et le moyen-Age, l'Italie et l'Allemagne, vivent en- 
seiuble dans une paix honorable. Puis^ à cAté d'un monument, oa 
trouve un jardin, .auprès d'un grand palais, une petite nuiison char- 
mante. Tout s'entremêle ; mais rien n'est exempt de soin et d'étude; 
fljHi UB« Certain air architectural qui rassemble et fond les diversitési;. 
partout on trouve , sinon l'art luinnéme, au moins^ son influence et 
sai trace; Et, enOo, ce dont j'enrage et je jouis à la fois, aucun des 
èdîfioes^dontîe viens de vous parler n'est achevé. Non , la^ GIfptot- 
thàcpie elleHnèffle , qui a>été commencée la première, n^est point: 
tepminée ; les niches extérieures attendent encore leurs sditnea^ 
Le baailique Saint-Boniface n'est pas encore couverte. La Pinace- 
théqiie n'a pas encore reçu le tiers de sa décoration. La bibliothèque; 
n'a pasencore reçu ses livres. On n'a pas encore posé la corniche dtt 
sABJuaine eide L'uoiveiaité. Oo n'a pas encore reorépî lea piliem dtr 



BEVUE DE PABIS. ^t 

^iot-Lauîs. Bien plus, le croiriez-vous? le palais da roi qui a créé 
tous ces édifices n*a ,pas eucore ses grandes ^lles de réception ; rien 
de tout cela ne sera sans doute complètement fini que dansdix ans. 
£h bien ! je me plais cependant à errer, .tout Je long du jour, à tra- 
vers ces coustructious inachevées; il y a, partout tant d*ardeur, de 
ihflte et de travail ! Tous les arts sont occupés ensemble ; avant que 
.l!archîlecte .n*ait posé le toit d*une église , le peintre peint déjà à 
.fresque la muraille et le sculpteur décore le péristyle de statues. Ne 
•pensez 4)as pour cela que rien soit négligé ou traité accessoirement; 
xes artistes allemands arrivent à la besogne avec leurs idées toutes 
laites, avec leurs théories arrêtées et inébranlables ; vous les appelez, 
ils sont prêts au combat. Vous leur donnez une église tout entière 
il peindre., depuis le haut jusqu'en bas; incontinent ils commencent 
à la porte, et ne s'arrêtent que lorsqu'ils ont terminé la coupole jdu 
chœur. La science les a prémunis; elle ne les abandonne pas un 
«instant.; mais la jeunesse aussi les soutient et les presse de ses ai- 
.guillons. La jeunesse et la science , beaucoup de réfleiion , beaucoup 
^l'activité, des théories de toute espèce appliquées avec une égale 
.supériorité , l'imitation du passé , le mouvement du présent , toutes 
Jes idées anciennes , Leur air tout nouveau , voilà ce qui me ravit à 
Hunich. 

Mais je ne vous ai pas parlé du lieu le plus charmant de cette 
ville nouvelle dont la Résidence est le centre : au nord du palais, tout 
le long de la rue Louis, et bien au-delà, s'étend un jardin anglais, 
rempli d'ombrages délicieux et de douces rêveries. Les eaux détour- 
nées de risar y viennent d'assez loin par plusieurs canaux; elles 
coulent à plein bord au milieu des pelouses vertes , se divisent , se 
ralentissent, décrivent des courbes sous le clair-obscur des taillis, se 
rejoignent sous des ponts découverts , se précipitent sur Jes rochers, 
au pied d'une cabane , tournent le flanc d'une montagne , s'étendent 
encore dans la plaine , y forment un lac semé d'îles et de bateaux, 
et ne sortent de cet endroit enchanté qu'après s'être promenées, pen- 
dant plus d'une lieue, à travers les allées tortueuses dont elles en- 
tretiennent l'éternelle fraîcheur. Ce parc qui cotoye la ville est ouvert 
à tout le monde. A l'entrée est une petite statue de marbre d'un 
joli travail , sur le bouclier de laquelle est écrite une inscription qui 
invite à jouir sans souci de la nature, et dont le premier mot est 
Harmlos. Harmlos est devenu le nom de la statue; quand deux amis 
veulent se retrouver, ils se donnent rendez-vous au Harmlos. C est 
un nom qu'on entend souvent prononcera Munich. Je veux vous dire 



32 REVUE DE PARIS. 

aussi celui de Tartiste qui a fait cette statue , parce que je vous par- 
lerai souvent de son fils qui est un des plus grands artistes de FEu- 
rope; l'auteur du ^an??/o5 s'appelle Schwanthaler. 

Quand j'ai passé tout le jour à visiter les monumens, les pein- 
tures et les statues de la ville, le soir je viens me promener au jardin 
anglais. Les honnêtes familles que je coudoie ne font guère plus de 
bruit que le flot qui balance les marguerites des pelouses sur leurs 
tiges. Je dévide volontiers mes idées à travers les interminables dé- 
tours des sentiers; j'évoque, sous leurs ombres propices, le fantôme 
de l'Allemagne. Mes yeux rendent compte à mon esprit de ce 
qu'ils ont vu dans la journée. Ah! plus souvent, plus souvent 
encore, je reporte ma pensée aux jours tranquilles de ma vie; je 
supprime la distance qui nous sépare, je crois vous voir glisser au 
détour de l'allée, amis heureux! Je me hâte, je vous rejoins, je vous 
parle; je retrempe au feu divin de vos âmes mon goût parfois décon- 
certé; je cherche avec vous, dans une communication silencieuse, la 
cause et le but de toutes les œuvres qni ont dévoré ma journée. 
Savez-vous, dites-moi, pourquoi Munich est une ville italienne? La 
ville ici n'existe point par elle-même; créée par le palais, c'est en lui 
que se peut trouver le secret de la forme qu'elle a prise. Je retour- 
nerai donc au palais demain; puis, le soir, j'en reviendrai causer 
avec vous. Nous nous retrouverons au Harmlos. 

H. FORTOCL. 



POÉSIE. 



( Ces quelques pièces de vers inédites de M. Sainte-Beuve sont d'une date 
un peu postérieure à ses Pensées d^Août , et pourraient fofmer un petit 
appendice à ce recueil , si on le réimprimait. ) 



SOMSTETS. 



IDe 6aUai0ued h 0xbt^ 3ura. — li!^ octobre. 



I 

Sur ce large versant, au dernier ciel d'automne , 

Les arbres étages mêlent à mes regards 

Les couleurs du déclin dans leurs mille hasards , 

Chacun difTéremment effeuillant sa couronne. î 

L'un , pâle et jaunissant, amplement s'abandonne; > 
L'autre , au bois nu , mais vert , semble au matin de mars; 

D'autres, près de mourir, dorent leurs fronts épars ■ 

D'un rouge glorieux dont tout ce deuil s'étonne. • 

Les sapins cependant , les mélèzes , les pins , j 

D'un vert sombre, et groupés par places aux gradins , ^ 

Regardent fixement ces défaillans ombrages. 

Ces pâleurs, ces rougeurs, avant de se quitter... 
Et semblent des vieillards , qui , sachant les orages 
Et voyant tout finir, sont tristes de rester. 

TOMB I. JANYIBB. 3 



34 RBVUE DE PARIS. 



£( 2 juin. — JDe Oallai^urs a louj^ne an rrtour. 

J*ai revu ces grands bois dans leur feuille nouvelle, 
J*ai monté le versant fratchemefit tapissé. 
A ces fronts rajeuni^ chaque fertniascé 
Peignait diversement la teinte universelle. 

Près du fixe sapin à verdure éternelle 
Le peuplier mouvant, le tremble balancé, 
£t le frêne nerveux, tout d'un jet élancé. 
De feuille tendre encor comme la fraxinelle. 

£t mélèEe Hri-méme, au fond* du groupe noir, 
Avait changé de robe et de frange flottante; 
Autant qu*un clair cytise, il annonçait Fespoir. 

mon Ame, disais-je, ayons fidèle attente! 
Ainsi dans le fond sûr de l'amitié constante 
Ce qui passe et revient est plus tendre à revoir. 



Lorsque j*arrivai à Lausanne pour y commenoer un eoors, MM. leséln- 
dians de la société dite de ZofiMçm m*adressèrent on. ebant à» boRaaeanl 
et d1ios|)italité; j'y répondis la veille du V janvier par h pièca suivante, 
où il est fait allusion, vers la Gn, à la perte récente d'un jeuaa etbisB le- 
grettable poète, qui aurait fait honneur au pays. 

Pour répondre à vos vers, à vos chants^ mes Adms, 
Je voulais, plus raa8is.de ma prose, et reuns. 

Attendre aa moiiis les hirondelles; 
Je voulais, mais voilà, de mon cœur excité , 
Que le chant imprévu de lui-même a chanté 

El vers vous a trouvé des ailes. 

Il a chanté, croyant dès Thivcr au printemps. 
Tant la neige à vos monts^ a vos pics éclalans 

Rit en l'micheurs souvent écloses; 
Tant chaque beau couebaai, leaouvelaat ses jeiUL, 



m^nm de pxms. 35 

A tout ce blanc troapeau des hauts tattreaui neigeux 
Va semant étofles et roses. 

Même aux plus sombres joars, et qttaad loat se conrond , 
Quand le lac , les cieux noirs et les monts bleus nous font 

Leurs triples lignes plus serrées , 
Il est de prompts éclairs partis tlu dithi seuil , 
El pour Tesprit conforme à ce grand tadre en ttenfl 

Il est des heures éclairées. 

Tout ce que dMci Fœil endirosse et va aaisîr. 
Miroir du chaste rêve , horizon du désir, 

Autel à vos âmes sereines ; 
Là bas aussi Monlreux , si tiède aux plus souffrans , 
Et fidèle à son nom ce doux nid de Clarens , 

Où rhiver même a ses haleines ; 

Oui , tout !.. j'en comprends tout, je les aime ces lieux ; 
J*en recueille en mon cœur Técbo religieux 

S'animant à vos voix chéries, 
A vos mfties accords d*Helvétie et de ciel ! 
Car vous gardez en vous, fils de Tell , de Davel [1] , 

Le culte unf des deux patries. 

Oh I gardez^ toujours , gardez tos unions ; 
Tenez l'oefl an seul ipékà où nous nous appayons 

Si nous ne voulons que tout tombe. 
La mortelle patrie a besoin^^pour durer, 
D'entrer par sa racine , et par son front d'entrer 

En celle que promet la tombe. 

Fils au cœur chaste et fort , gardez tous vos saints nœuds. 
Ce culte du passé , fécond en jeunes vœux , 

Cet amour du lac qui modère^ 
Cet amour des grands monts qui vous porte, au pied sûr, 
Désie printeiafis léftr, dans lanne et l'azur 

B'^ ifOBS ohaniez la fodte terre. 

Et si quelqu'un de vous , poète au large espoir, 
Hardi, l'éclair au front, insoucieux de choir, 

(I) Le DMijor Davel, patriote et religieux, eiccuté pour avoir tenté d^afTranchir le canton 
4e Yaud de la domioalioa bernoise, fers les commencemeos du XTiiie siècle. 

3. 



36 REVUE DE PARIS. 

S'il tombe , hélas ! au précipice , 
Gardez dans votre cœur, au chantre disparu , 
Plus sûr que Vautre marbre auquel on avait cru , 

Un tombeau qui veille et grandisse. 

A ceux , aux nobles voix qu'encor vous possédez , 
A ceux dont vous chantez les chants émus , gardez 

Amour constant et sans disgrâce ; 
Toutes les piétés fidèles à mûrir ; 
Et même un souvenir, qui n'aille pas mourir, 

A celui qui s'asseoit et passe. 

SI décembre I8S7. 



Deux jeunes filles , là , sur la colline, au soir, 
Sous le soleil couchant deux tiges élancées , 
Légères , le front nu , comme sœurs enlacées , 
S'appuyaient Tune à l'autre, et venaient de s'asseoir. 

L'une aux^grands monts , au lac , éblouissant miroir. 
Du bras droit faisait signe , et disait ses pensées ; 
L'autre, vers l'horizon aux splendeurs abaissées. 
De sa main gauche au front se couvrait , pour mieux voir. 

Et moi qui les voyais toutes deux... et chacune , 

Un moment j'eus désir : a Oh! pourtant, près de l'une 

Être assis ! me disais^je; » et j'allais préférer. 

Hais , regardant encor les deux sœurs sous le charme , 
Mon désir se confond , tout mon cœur se désarme : 
« Non , ce serait péché que de les séparer! p 



EBTUB BB PARIS. 97 



31 in 

Oh ! laissez-moi quand la verve affaiblie 
Par les coteaux m'égare avec langueur, 
Quand pourtant la mélancolie 
Demande à s'épancher du cœur, 

Oh ! laissez-moi du poète que j'aime 
Bégayer le vague et doux son , 
Glaner après lui ce qu'il sème, 
Et de Collins, d'Uhland lui-même 
Émietter quelque chanson. 

Je vais, traduisant à ma guise 
Un vers que je détourne un peu; 
C'est trop ma douceur et mon jeu 
Pour qu'autrement je le traduise. 

C'est proprement sur mon chemin 
Tenir quelque branche à la main 
Que j*agite quand je respire. 
C'est sous mes doigts faire crier. 
C'est mftcher un brin de laurier, 
Comme nos maîtres l'osaient dire. 

Quel mal d'avoir entrelacé , 
Même d'avoir un peu froissé 
Deux fleurs dans la même couronne? 
La fleur se brise dans l'essai; 
L'arbre abondant me le pardonne. 

Et puis j'y mêle un peu de moi , 
Et ce peu répare ma faute. 
Souvent je rends plus que je n'ôte 
Par un nouvel et cher emploi. 

Ainsi , quand , après des journées 
D'étude et d'hiver confinées , 
Je quitte , un matin de beau ciel , 
Mon Port-Royal habituel ; 



"38 "ÊÊKAtfm HB Mas. 

Si devant mon cloilre moins sombre, 
Au bord extrême du préau , 
N'avançant , je vois passer l'ombre , 
Ombre ou blanc voile et fin chapeau 
De jeune Slle an renouveau 
Courant au tooniairt da cMem, 

Alors, pour peindre mon nuage, 
N'appliquant tout-à-fait l'image 
Du Brigand près 4u chemin eren , 
Uhiand , j'usurpe ton langage ; 
Et si je n'en rends le sauvage, 
J'en sens, du«iMi»,ie douloureux. 



IMITÉ d'CHLAND. 

Un jour (en maij-de fêtent de kimière. 
Au front du grand bois éclatrcî , 
Sortit le Brigand; et voici 
Qu'au, chemin crem, 9oos la lisière , 
Jeune fille passait sans rien voir en «prière. 

« Oh! passe ainsi ! quand Ion panier de mai. 
Au lieu de fraîches violettes. 
Tiendrait joyaux , riches toilettes, 
Quel sentier te serait Termél » 
Pensait le dur Brigand au front somhre aliimié. 

Et son regard aux fortes rêveries 
Suit long-temps et va protéger 
La jeune fille au pas léger 
Qui déjà gagne les prairies 
Et glisse blanche au loin , le long des métairies; 

Tant qu'à la fin , une haie an détour 
Couvrant la blancheur de la roiie, 
L*aimable forme se dérobe,.. 



Pourtoittte Iriii^iwid, A son tour, 
Rentre à pas lents? au bois , sous ses sapins^ sttni jmr. 



IMITÉ DE STAGNELirS (1). 

I. 

Como la r«i» quando 1' tuvbo>t|iini. 
Damtb , Infemo. 

En mars quand vient la bise , et qu'après le rayon , 
Après des jours d'haleine attiédie et gagnante. 
Sur la terre encor nue et partout germinante. 
Comme en derniers adieux , s'abat le tourbillon ; 

Quand du lac aux coteaux , des coteaux au vallon 
J'erre, le front au vent, sous sa rage sonnante, 
Qu'aux pics la neige luit plus dure , rayonnante, 
Oh! qui n'est ressaisi du démon d'Aquilon? 

Que devient le bon ange? Où Béatrix est-elle? 
Et toi, toi que j'aimais, apathique et cruelle! 
Tout vous balaie en moi , tout vous chasse dans Tair. 

Mon cœur joyeux se rouvre à ses âpres furies : 
Aux crins des flots dressés, accourez, Valkiries! 
La nature est sauvage , et le lac est de fer. 



n. 

Agll ooehi miei rieoaiiiciddilollo. 

Mais la bise a passé. Revient la douce haleine , 
Revient l'éclat céleste au bleuâtre horizon. 
La violette rit dans son rare gazon ; 
La neige brille aux monts sans insulter la plaine. 

(I) Poêle fuédoit, né en 1798 , mort en 18». 



BEVUE DE PARIS. 

Que d'aspects assemblés! Sur la hauteur prochaine 

Ce massif de bois nu , dans sa sobre saison ; 

En bas le lac limpide , où nagent sans frisson 

Les blancs sommets tout peints d*un bleu de porcelaine. 

Pauvre orage de Tame , où donc est ta rigueur? 
Qu'as-tu fait de tes flots, orage de mon cœur? 
Je sens à peine en moi les rumeurs expirantes. 

J'aime ce que j'aimais ; un souvenir pieux 

Sur ces cdteaux nouveaux me redit d'autres lieux , 

Et je songe au passé le long des eaux courantes. 



III. 



Aile Sicile ! 

Da!«TB. 



Et je songe au passé , peut-être à l'avenir, 
Peut-être au bonheur même en sa vague promesse, 
Au bonheur que promet un reste de jeunesse , 
Et qu'un cœur pardonné peut encore obtenir. 

Pardonne-lui, Seigneur, et le daigne bénir; 
Retiens sa force errante, ou force sa faiblesse. 
Pour qu'en toute saison ton souffle égal ne laisse 
Ni désir insensé , ni trop cher souvenir. 

Qu'il se reprenne à vivre , en espoir de la vie ; 
Que, sans plus s'enchaîner, il trouve qui l'appuie. 
Qui lui rapprenne à voir ce qu'il s'est trop voilé; 

Pour que monte toujours, même dans la tourmente. 
Même sous le soleil, dans la saison clémente. 
Mon regard pur, Adèle au seul pèle étoile ! 



REVUE DE PARIS. bi 

Pourquoi, dans ramitié, vouloir donc cpie Tami 
Se moule à notre esprit , eu épouse l'idée, 
La tienne en tout pareille et sur tout point gardée, 
Sans que rien la dépasse et se joue à demi? 

Pourquoi , s*il doute encor, s'il est moins affermi 
En tout ce qui n'est pas l'amitié décidée, 
Pourquoi, sans vous asseoir, toujours plus loin guidée. 
Le piquer dans son doute à l'endroit endormi? 

J'en sais qui , dès avril , sur l'arbre encor sauvage. 
Non pas indifTérens, mais sans presser le gage, 
En respirent la fleur d'un cœur déjà content. 

Et cette fleur, un jour peut-être, non bfttée, 

Comblera tous vos vœux , ô belle Philothée! 

Comme un fruit mûr qui tombe au gazon qui l'attend. 



"21 MaHmt . . .. 

Il est doui , vers le soir, au printemps qui commence. 
Au printemps retardé qui se déclare enfin , 
Les premiers jours de mai , dans cet air tout divin 
Où se respire en fleur la première semence; 

Il est doux , à pas lents, sous le couchant immense, 
Devant ces pics rosés de neige et d'argent fin , 
Devant ce lac qui luit comme un dos de dauphin, 
Par ces toumans coteaux qui vont sans qu'on y pense, 

Il est doux , Amitié , de marcher sans danger, 
Tenant près de son cœur ton bras chaste et léger, 
De se montrer chaque arbre et sa pointe première : 



42 ASVUB DE PAIUS. 

Le bois, sans Teuille encor, mais d*un bourgeon doré 

Jette Tombre à nos pas sur le sol éclairé, 

Et d'un réseau qui tremble y berce la lumière. 



21 la iWu^. 

Pauvre muse froissée, insultée, avilie. 
Pauvre 6tte sans fard qu'en humble pèlerin 
Devant eux j'envoyais pour chanter sans refrain , 
Ohl OMriens à mon cœur poser ton front qui plie. 

Ils ne t'ont pas reçue, ô ma chère folie, 

! plusjqiie jamais chère ; apaise ton chagrin ! 

Ton parfum m'est plus doux par ce jour moins serein , 

£t Fabeille aime encor ta fleur désembellie. 

Un sourire immortel à la terre accorda 
Hyacinthe, anéawne et lys, et toutes celles 
Qu'Homère fait pleuvoir aux pentes de l'Ida. 

Même aux champs, sur la haie, il en est de bien belles; 
Blanche-épinc au passant rit dans ses fleurs nouvelles ; 
Mais la mieux odorante est l'obscur réséda. 



21 -ftl. 6aîntr-l3ru»r. 

\ Port-Royal désert je suis allé revoir 
La place où, méditant la parole divine, 
Nicole s'asseyait » où , tant de fois , le soir , 
S'exhalèrent en pleurs les pensers de Racine. 

VA ces grands souvenirs sur une humble ruine 
M'ont fait piendre en mépris et notre vain savoir , 



REVUE DE PARIS. (5 

La mort inattendae do prince de Porcien rendit inutiles ces pré- 
paratifs. Saisi , en sortant des Tuileries, d'une fièvre chaude qui l'em- 
porta à Tflge de vingt-six ans , il appela sa femme à son lit de mort, 
a Vous êtes jeune et belle , lui dit-il , j'approuve que vous soyez 
remariée; je vous laisse le choix entre tous les partis du royaume; 
je n'excepte qu'une seule personne , le duc de Guise ! C'est l'homme 
du monde que je hais le plus , et je vous demande en grâce que mon 
plus grand ennemi ne devienne pas l'héritier de ce que j'ai le plus 
aimé de tous mes biens, b C'était mal connaître le cœur des femmes. 
Catherine ne s'était pas montrée insensible aux hommages du duc 
de Guise , qui avait tout le charme de la jeunesse , de la valeur et de 
la beauté ; et une intrigue de cour vint décider l'union qu'avait re- 
doutée le prince de Porcien. 

Marguerite de Valois , sœur de Charles IX , nous raconte bien dans 
ses Mémoires, où elle ne s'est peinte qu'en husiCy que le duc de Guise, 
au milieu des jeux de l'enfance, ne savait durer quHl ne fit mal à 
quelqu'un y et voulait taujaurs être le maître; mais elle n'avoue pas 
qu'à l'flge où les passions commencent à exercer leur empire , elle 
avait conçu un vif penchant pour ce jeune héros, et que, suivant 
l'usage de ces temps de galanterie et de superstition , ils avaient 
échangé une promesse mutuelle de mariage, tracée de leur sang!... 
Telle est pourtant la vérité ; mais Charles IX avait d'autres vues : 
il entrait dans sa politique de donner la main de sa sœur à Henri , roi 
de Navarre. Aussi, voyant que Marguerite cherchait à abriter son 
amour sous des scrupules de religion : a Je prendrai , s'écria-t-il , ma 
sœur Margot par la main , et la mènerai épouser en plein prêche. » 
Sa colère alla jusqu'à donner à Latour-Gondy, le confident de ses 
vengeances , l'ordre de faire assassiner le duc de Guise dans une 
partie de chasse. Instruit de cette résolution , le duc consulta la du- 
chesse, sa mère, qui lui répondit <r qu'il ne pouvait éviter le coup 
dont il était menacé qu'en se remariant la nuit même. » — « Elle se 
chargea, dit Varillas, de lui trouver une femme. Elle manda la prin- 
cesse de Porcien , qui ne jugea pas à propos de refuser le parti qui se 
présentait. Ainsi le mariage fut proposé, négocié, conclu, consommé, 
et la duchesse se trouva grosse ; et le tout arriva dans l'espace de 
quatre heures. Le roi, l'ayant appris à son réveil , révoqua l'ordre qu'il 
avait donné à Latour-Gondy. d Ce brusque mariage fit passer, en 
1570 , le comté d'Eu dans la maison de lorraine. 

La maison de Lorraine est une de ces grandes familles historiques 
qui, sans avoir porté la couronne, se présentent aux regards de lar 



k6 ■ REVUS HE PAai& 

postérité avec toute U puissance €t toute la majesté d'une €lyuastie« 
Tige hardie , vigoureuse et féconde • qui s'éleva à ta hauteur d« 
trône « et le dé|)assa quelquefois « et qui , après avoir couvert det sn» 
rameaux toutes les avenues de la grandeur et de la gloire « langiujfc 
abandonnée sur ta terre d*exil, ou ne revit le sol de la France qjoci 
pour briller un moment dans des fêtes mythologiques , et disparaîtra 
enfin sans retour! Certes, il y a loin de ceS' premiers ducs de Guise 
qui « tour à tour reffroi ou le soutien de la couronne , tenaient dans 
leurs mains les destinées de Fétat, au denuer prinoe de leur race •, 
mourant inconnu dans son h6teL Mais quatre-vingts ans passés à 
gagner des bataiUes , à ourdir des conspirations , à remuer des trônea, 
épuisent le sang le plus généreux* Et d'ailleurs les temps et les rois 
avaient changé sur leur passage ; la pusillanimité des Valois avait fait 
place à la fermeté de Henri IV ; le cardinal de Richelieu avait oai 
proscrire le chef d'une maison qui était demeurée vm état dans rétui^ 
et Louis XIV ne permettait aux héritiers du nom de Guise que de 
commander dans des carrousels , ou de le suivre en volontaires i 
ses conquêtes. 

n est heureux peut-être que le ciel ait épargné à la terre le nonn 
bre des hommes tels que les Guises* a Pour qu'un homme soit au- 
dessus de l'humanité , dit Montesquieu, il en coûte trop cher au& 
autres. » Cependant, lorsque dans la grande galerie du chAteau d'Eu^ 
on contemple ces nobles figures; lorsque l'on voit ce vieux Claude 
de Lorraine, avec sa lourde cuirasse, sa longue épée teinte de sang 
à Marignan , et ses six glorieux fils pour cortège et pour appui ; lors- 
qu'on voit ce François de Lorraine, rival de Charles-Quint et vain- 
queur des Anglais; ce cardinal, orateur éloquent , prince galant et 
magnifique, prêtre ambitieux éternel; Marie Stuart, ange de dou- 
leur et de poésie , dont la lête charmante porta une couronne et 
tomba sous la hache du bourreau ; oe Balafré^ dont l'audace était 
une seconde royauté ; Catherine de Montpensier, avec ses ciseaux et 
son poignard ; Charles de Lorraine, l'élu de la Ligue, expiant dans 
l'exil sa royauté d'un jour; son fils, enfin, chevalier si aventureux, 
héros de la fable dans les tournois , héros de roman dans les fasteii 
de la galanterie ; lorsque , entouré de tous les membres de cette 
noble et vaste famille , on se rappelle que , dans ce nombre , l'un a 
élevé ces anciennes murailles; que plusieurs les ont habitées; que 
presque tous ont porté eaoème temps que le titre de ducs de Guiaa 
celui de comtes d'Eu; que pour rendre la justice à leurs vassaux , ilr 
allait s'asseoir soui cm ariirea jècolaires qu'on aperçoit des fenê- 



. eimiB DB muas. £ 47 

4res da ctifttem « on e9t Misi do déêir d*inteiTogerce$^ux téfnotns , 
de leur denmnder compte de ce qu'iboift tu , «le œ qifiteowt en- 
tendu ; et , Mppléant'à teur «ilence par 'la peiiBée , on repasse )eit\e 
sfrdraniatique des <kmes, <l on éprowe le besmi de rassembler les 
gEindes pages deteariiislaire,:ooiiiiiie une augusie natn a pm soin 
4e démm tours nuages dans tme même galerie. 

René il, doc deiMTBÎDe, celui qui, en tVTT , gagna la célèbre 
iBotaille de ïNancy «outre Charles le Téméraire, doc de 1)oorgogne, 
avait Catt, en 1506, «n testament tout favorable à Antoine, 5on fils 
aisé. Claude deliorraine {1) , frèi« d'Antoine, élera de jusies pré- 
leatienB à la «vcceasion pateivelle ; mais apès de longs débats , le 
i7 octobre 1530, il transigea , et , mus la réserve du droit de sewe- 
«aineté , d'hommage et ée ressoit an doc Antoine , comme due de 
Lorraine et defiar, il voçut en partage te eomté de Cluise (ï), le 
ooraité d* Anmale, les baronnies de lohMîMe et d^tbœof , "c^ vint sTéta- 
Mir en France. 

Mais, quinze ^ns avant ce traité, les deux Trères avaient, d*un 
commun accord , offert leur épée à François V et s^élarent trouvés à 
la buMnfle de Marignan. Là , digne oompagnon deBayard^ Claode de 
Lorraine, à la tète des lansquenets, avaH; faitdes prodiges de 'valeur, 
et reçu vingt-4eux blessures. Laissé pourtnert sur le champ de ba- 
taille, il ne dot la vie<iu*à la courageuse présence d'esprft de son 
écvyer qui )e couvrit de son corps (3) . 

Ce prince était lerriUe dans les combats ; aucun obstacle n'arrêtait 
son audace : c'est ainsi qu'à Fontarabie, séparé par une rivière très 
profonde du camp des Espagnols, il s'y jyrédpita le premier pour la 
traverser. Effrayés de tant d'intrépidité, les Espagnols rentrèrent en 
désordre dans la ville, dont le duc de Guise oe tarda pas à s'emparer. 

i^ rival plus redoutable ^attendait devant Péronne; c'était Charles- 
Quint! La vaillance de Claude obligea l'empereur à lever le siège : 
honneur héréditaire dans sa famille! Sa présence ne fut pas moins 
décisive à la bataille de Chenouville, Hvrée par le duc Antoine contre 
les luthériens allemands, prêts i faire une irruption en Lorraine : les 
deux princes furent merveilleusement secondés par le comte de Vau- 



(I) Né en U96. 

(<) Ce comlé tot érigé pv Fnmfoto l*r en doehé^inirie, en favear de Claude de Lorraine , 
r«a IMS. 

(3) De retour en Lorraine, pour témoigner à Dieu sa reconnaissanee. Il fit an pftlerlnago 
É Siint-Nioalaa, prH de Nancy, avec les noêines armei qu*ll portait à ilarignan , et fit mettre 
»on effigie en pierre à genoux à droite 4n wint. 



48 REVUE DE PARIS. 

demont, leur jeune frère (1). Avant la mêlée, ce prince voulut rece- 
voir du duc de Guise Taccolade de chevalier, et pendant le combat, il 
se conduisit en héros. Il eut un de ses gantelets emporté avec son 
casque par les coups de pique et de hallebarde qu'il reçut. On crai- 
gnit même qu'il ne perdit un œil : un lansquenet, le voyant dans ce 
danger, lui mit promptement sa secrette (2) sur la tête; et conmie le 
comte voulait se servir de son épée pour combattre, après avoir mis 
sa lance en pièces , un capitaine polonais lui dit : « Prince, une épée 
n'est pas propre à combattre tant d'ennemis ; prenez ma pique. » Le 
comte la saisit, et fit un carnage afTreux dans les rangs ennemis. La 
victoire demeura aux princes lorrains ; les luthériens perdirent plus 
de douze mille honunes (3). Intrépide à la guerre, dans la paix ami 
des lettres et des arts , passionné pour la musique et pour la chasse , 
libéral envers les malheureux , magnifique à ce point d'avoir tous les 
jours sept tables ouvertes , Claude de Lorraine avait dans toute sa 
personne un air qui sentait son grand prince. Sa fortune , sa gloire , 
la nombreuse et belle famille dont il était entouré, la faveur dont il 
jouissait à la cour de France , tout devait contribuer à exalter son 
orgueil [h]. Mais sa haute influence ne se bornait pas aux affaires po- 
litiques du royaume. Par un calcul dont la tradition ne fut point 
perdue pour ses enfans, il avait compris que, dans des temps de 
schisme, il fallait avoir de l'ascendant sur les affaires de l'église : aussi 
dominait-il à la cour de Rome, par l'habileté de son frère, le cardinal 
Jean de Lorraine (5) , a prince fort lettré, si bien venu de François I^ 

(1) Louis de Lorraine, septième fils de René II, duc de Lorraine , né en 1500; mort de U 
peste en 1538, sous les murs de Napies , dont il faisait ie siège avec Lautrec 

(S) Espèce de casque. 

(S) Dans cette guerre de religion , le fanatisme faisait conduire i la mort ceux qui osaient 
prêcher les dogmes de Luther. On lit dans U chronique en vers des antiquités de Metz , que 
deux luthériens : 

« Qui preschoient et lisoient asscs , 

Puis se sont tout rebaptisés, 

Ce qui leur fut en préjudice 

Devant messieurs de U justice , 

Sont été mis en prison ; 

Ont confessé leur intention ; 

En après sont été noyés 

Dans reau où il n'y avoit p«8 pies. » 

(4) Claude de Lorraine éuit duc de Guise, pair et grand Tenear de France, comte d'Au- 
male , marquis de Mayenne et d'Elbœuf , baron de JoinTilie , gouTemeur de Champagne , de 
Brie et de Bourgogne. 

(5) Jean , sixième flU de René II, érèque de Metz, cardinal, dutfgè d*aflUres de Franc? 
à Borne , né le 9 arril 1490 , mort le 40 mai 1550. 



REVUE DE PARIS. 49 

que ce monarque ne lui refusait jamais rien. » Attaqué subitement , 
à Fontainebleau, d*une maladie mortelle, il se fit transporter dans 
son chAteau de Joinville; et là, après quelques jours de souffrance, 
il appela près de lui sa femme (1) et ses enfans : a Je ne sais, leur 
dit-il, si celui qui m'a donné le morceau pour mourir est grand ou 
petit; mais quand il serait là présent, et que je saurais son nom, je 
ne le nommerais ni accuserais mie; ains je prierais pour lui et lui fe- 
rais du bien , et lui pardonne ma mort d'aussi bon cœur que je prie 
mon Sauveur de me pardonner mes péchés. » Et il donna sa bénédic- 
tion à sa famille en pleurs , se jeta à bas de son lit quand on lui ap- 
porta le saint viatique, communia à genoux (2), et expira à TAge de 
cinquante-cinq ans. 

Ses dernières paroles , son oraison funèbre (3) , certains bruits de 
cour, les épigranunes que la jalousie des courtisans faisait circuler 
contre les princes lorrains [h] , les parfumeries d'Italie venues en 
France avec les Médicis ; enfin ce besoin populaire d'attribuer à des 
circonstances surnaturelles le trépas des honunes célèbres, firent 
soupçonner que Claude de Lorraine était mort empoisonné. Mais on 
ne trouve dans l'histoire aucune trace réelle de ce crime, et les Guises 
étaient assez puissans pour que le coupable, grand ou petity qui au- 

(I; Marie-Antoinette de Bourbon, fille de François de Bourbon, comte de Vendôme, née 
en I4M, morte i quatre-rlngt-huit ans. Elle fit construire i Claude de Lorraine un mau- 
solée en marbre, dans TégUse du château de Joinville , arec cette Inscription : 

« A la mémoire étemelle de Claude de Lorraine , très bon prince , ayant acquis le nom de 
père de la patrie par Tinsigne yictolre qu*il remporta sur les hérétiques i Sarerne, Tille 
d'Alsace; qui mourut de naort précipitée, au grand deuil de tous. » 

Elle-même, pour se préparer à la mort, avait fait placer son cercueil dans la galerie qui 
conduisait de ses appartemens i la chapelle où elle allait entendre la messe tous les Jours. 

(9) Claude de Lorraine avait une fervente piété ; il assistait exactement aux cérémonies de 
régllse, chantait lui-même les louanges du Seigneur dans les Jours de fête, et, pour expier 
les erreurs de sa jeunesse , portait un bracelet armé de pointei de fer. 

Philippe de Gueidre, sa mère, était d'une dévotion extrême. Retirée, après la mort de 
René II , dans le couvent des sœurs de Sainte-Claire de Pont-i->Mousson , elle j vécut dans 
la plus profonde humilité. Lorsqu*elle écrivait i ses supérieurs ecclésiastiques, elle finissait 
ses lettres par ces mots: Votre pauvre fille et sujette, tctur Philippe; d'autres fois, elle 
signait : Scaar Philippe, petit ver de terre. Elle porUit les vêtemens les plus grossiers, ne 
quittait Jamais Phablt de Tordre, et ne mangeait que les mets du réfectoire. Cette princesse 
avait été d'une grande beauté et d'une vertu exemplaire. A la cour, elle portait dans ses ar- 
moiries une feuille de chardon avec cette devise lu Ne mi toquée, il point, » 

(S) «( Maladie, par un antéchrist et ministre de SaUn, Infligée, et telle par les médecins 
cogneue qu'estolt engendrée de poiton. » (Très excellent enterrement de Claude de Lor- 
raine, duc de Golse ; Paris , 1550. ) 

(4) « François premier prédit ce point : 

Que ceux de la maison de Guise 
Mettrolent leurs enfans en pourpoint , 
Et son pauvre peuple en chemise. » 

TOXl I. JANTIBR. 4 



50 BEWim MS MAIS. 

nSt vereé le poMon, eût été ifmnédiAtement recherché , sai^i/Vvré 
«u beurreeu.Qooîtiull en soit, à cette heure suprême tm la peiisée 
de l*liofnn[ie se rapproche da ciel <si semble une révéletton , les mots 
nystérienx tombés de la bouche d'un père le! que Claude de Lor- 
raine, dans le cœur d*un fils tel que François de Guise, durent atoir 
4in lonf retentissement. Ses frères et lui, plus frappés du soupçon 
que du paidoQ renfermé dans ces paroles, y virent un avertissement 
de se tenir en gaide contre la cour, et ne se souvinrent que trop du 
cbàteay de Joinville et des adieux paternels. Leur défiance devint de 
rbostilité; levr union , une ligue; leur ambition , la guerre civile;1eur 
grandeur, l'usurpation. Toutefois, hAton<i-nous de le dire , François 
de Lorraine, fils de Claude, se contenta d*ètre le second du royaume; 
H domina la faiblesse de son maitre , mais il respecta ses droits; ce 
fot Henri le Balafré qui, impatient dusecond rang, osa porter la 
mm sur la couronne. 

Henri II était sur le tr6ne de France ; le roi son père lui avait dit 
en mourant : a Craignez les Guises. » Maïs, pour un monarque uni- 
quement occupé de tournois et de galanterie, c'était une trop rade 
tâche que d'avoir à lutter contre l'ambition de six princes (1), tous 
dignes de soutenir la grandeur de leur nom. A leur tète le duc de 
Guise brillait du triple éclat de la jeunesse, de la gloire et de la 
beauté (2). Doué d'un génie audacieux, mais réfléchi, ambitieux, 
mais magnanime, grand capitaine, soldat infatigable, habile à se 
faire aimer du peuple et de l'armée, éloquent, généreux, aussi 
prompt à pardonner une injure qu'à récompenser une belle action , 
c'était un de ces hommes extraordinaires qui dominent leur siècle 
et l'entraînent avec eux. Comme auxiliaire du trône, il en fut tour à 
tour la terreur ou l'appui , et joua sous trois règnes ce rôle imposant 
et terrible ; les débites successeurs de François f s'effacèrent à côté 
de cette grande figure historique, et le sceptre des rois s'jibaissa de- 
vant répée du héros. 

« Henri H , prince foible d'esprit , dit Mézeray, étoit plus propre à 
être conduit qu'à gouverner. » Aussi trois factions se disputaient le 
pouvoir : celle du counétable Amie de Montmorency, homme d'un 

(I) GtoovSe de Lomiae vnit eu huit flii : Pierre et Philippe étaient morts en bts âge; six 
priooct liiivarvéciirent : François de Lorraine , due ée Oulse, né en f:M9; Cliarlet de Lor- 
raine, 1534 ; «Uaude, 15M; Louis, 1537; François, I5SS; René, dne dVIbœur, 4536. 

(3) 11 n'était encore que duc d'Annale, lortqu*en ISI7 H parut comme parrain d'armes de 
La Cbataif^ncraie , dans le fameux duel que ce aeignear eut à toifteolr contre Jarnac en pré> 
<once de toute la cour. Tous les yem élaieot pour ce |owie prince , dont on admirait la bonne 
trace et dont on semblait pressaoUr let iHNitet dsaHuém. 



RBVCK DE PÀE1S« 51 

grand caractère « d'un courage intrépide, d'une austère vertu i, mm 
d'une opiniâtreté inQeiible, d'un orgueil sans nsesiu^» d'un Tana* 
tisaie quelquefois barbare ; celle de Diane de Poitiers , duchesse de 
Val«nUnois« que François I'' avait léguée à son fils comme un des 
joyaux de la couronne; en6n celle de Catherine de Hédicis« qui^ 
jeune, belle» et jalouse de la préférence accordée par le roi a une far 
vorite douairière, voulait humilier sa rivale, et préludait par des 
intrigues de boudoir au drame funèbre qui couvrit la France de 
larmes et de sang. Ces factions ne troublaient pas encore le royaume^ 
mais elles envahissaient toutes les faveurs. « Rien ( dit un mémoire 
du temps) ne leur échappoit, non plus que les mouches aui bt- 
rondelles. » 

Un quatrième parti se levait, plus redoutable, plus audacieux qut 
les trois autres : c'était le parti des Guises*. Habiles à se partager lea 
réles, ils avaient compris, à l'exemple de Claude de Lorraine , leur 
père , que dans on temps où la religion tenait une si grande place 
dans les affaires politiques, ils devaient s'assurer des appuis dans 
l'église; aussi avaient-ils mis deux de leurs frères dans les ordres ^^ 
Charles et Louis. Louis de Lorraine, cardinal de Guise, ne manquait 
pas d'esprit, mais les plaisirs de la table l'occupaient plus que les 
affaires religieuses; on l'avait surnommé (dit TEstoile] « le cardinal 
des bauleilksy parce qu'il les aimoit fort et ne se mêloit guère que 
des affaires de cuisine. » On conçoit qu'avec cette réputation et ce 
caractère, son zèle pour l'église n'était pas d'une grande ferveur, et 
si l'on peut lui reprocher quelques actes d'intolérance, il faut les 
attribuer moins à sa propre volonté qu'à l'ascendant que son frère,, 
le cardinal de Lorraine , exerçait sur son esprit. Le cardinal de Guise 
avait pris pour emblème neuf zéros, avec cette devise : «Ceci n'est 
rien par lui-même , mais pour peu que vous y ajoutiez , ce sera une 
forte somme. » L*histoire n*a rien ajouté aux zéros. 

Charles, cardinal de Lorraine, était appelé à un autre rAle. Mé- 
lange brillant de vertus et de vices, ce prince avait de l'esprit, de 
l'érudition , une grande ardeur pour les affaires de Téglise, de l'ha- 
bileté à faire servir la religion aux soins de sa grandeur; il s'expri«* 
mait avec grâce et même avec éloquence; il était libéral, magni- 
fique (1] , homme de cour aimable et galant, mais prêtre ambitieux, 

(I) « Tréf libéral, dit Brantôme, puit-je rappeler, pttifqu*Q n*ent soo pareil de son tenpt. 
Ses dépenses , ses dons , ses gracieusetés en font foi , et surtout sa charité envers les pauvret, 
n poriQit ordinairement une grande gibecière, que son yalet de chambre, qui loi manloll 
ton argent des meni» plaisirs, ne faiUoit d*emplir loua lei oiatiot de Uoia à qoaU« cenlt 



62 REVUE DE PARIS. 

implacable , avide de persécutions et prodigne du sang de tous cevx 
qui ne partageaient pas sa croyance ou qui le gênaient dans son or- 
gueil. La religion fut dans ses mains ce que plus tard la politique fut 
aux mains du cardinal de Richelieu , un instrument de terreur et de 
vengeance. 

Associé aux projets, aux dangers, à la fortune de son frère le duc 
de Guise , il se dévoua tout entier à sa cause et partagea sa toute- 
puissance. Il avait de bonne heure pressenti que Diane de Poitiers 
continuerait à être la source de toutes les grâces ; aussi avait-il fait sa 
première étude du soin de lui plaire. La charge de grand aumônier 
vint bientôt révéler sa faveur. Pierre Castelan , évêque de Màcon « 
était revêtu de cette charge ; un singulier accès de flatterie servit de 
prétexte pour la lui ôter. Ce prélat , chargé de prononcer Toraison 
funèbre de François I*', avait imaginé de dire , a qu'il estimoit que 
rflme de ce prince s'étoit envolée droit en paradis sans avoir besoin 
d'être purifiée par le feu du purgatoire. » Cette assertion fut dénon- 
cée comme hérétique. L'université nomma une députation pour 
porter plainte au roi : Jean Mendoze , premier maître d'hôtel , avant 
d'introduire les docteurs, leur dit, avec un sourire railleur: «Si 
vous voulez vous en rapporter à moi qui ai mieux connu le feu roi 
qu'homme du monde , je puis vous assurer qu'il étoit d'humeur à ne 
pas s'arrêter long-temps dans le même lieu , et que s'il a été en pur- 
gatoire , il n'y aura guère demeuré et n'aura fait qu'y goûter le vin 
en passant , selon sa coutume. » 

Cette plaisanterie déconcerta la gravité universitaire : les docteurs 
se retirèrent sans oser parler au roi ; mais le coup était porté : l'évêque 
de Mâcon fut dépouillé de sa charge, et Charles de Lorraine devint 
grand aumônier. 

M. Vatout , après avoir tracé cette rapide histoire de la maison des Guises , 
s*arréte avec détails sur la vie de François de Guise, le plus illustre représen- 
tant de cette grande famille. Nous extrayons de la biographie de François de 
Ouise les pages qui la terminent. 

La journée des barricades avait appris à Henri qu'il n'avait que 
le vain titre de roi , et que le duc de Guise , surnommé alors le 

«tus; et tant de pauvres quMI rencontroil il meltoit la main i la gibecière. Ce fut de lui que 
«lit un paurre ayeugle ainsi qu'il passoit dans Rome, jetant une grande poignée d*or: tu 
xei CrUto, o veramente II cardinale de Lorrena : « Ou tu es le Christ, ou le cardinal de 
Lorraine. » 

(c n n*étoit pas moins magnifique arec les dames : U d*j aroit guère de filles résidentes à 
la cour qui ne fussent aurapées par les largesiet de moatiear le ctrdliiaL » 



REVUE DE PARIS. 53^ 

roi de Paris ^ serait bientôt le mattre de la France entière. 11 résolut 
donc de se défaire d*un rival aussi dangereux. Les états de Blois fu- 
rent convoqués et ouverts le 16 octobre 1588 : c'est là que Henri III 
prépara les moyens de le faire périr. Après avoir publiquement com- 
munié avec le duc de Guise , il fit venir Grillon , et lui confia son 
projet. « Je n'aurais jamais, ajouta-t-il, pensé à un coup si hardi, si 
je n'avais été sûr du cœur et du bras de Grillon. — Ah! sire , reprit 
Grillon , mon cœur est à vous ; mais je suis soldat et gentilhomme ^ 
je ne ferai pas l'office d'un bourreau. » Le roi se contenta de lui de- 
mander le secret , et trouva , sans peine , plus d'un autre instrument 
pour l'assassinat qu'il méditait. Il fait disposer, dans le château de 
Blois, de petites cellules comme pour y enfermer des capucins « 
donne l'ordre à ses quarante-cinq gentilshommes de se trouver à son 
lever; puis il prend son bougeoir et s'en va coucher avec la reine. 
Réveillé à quatre heures du matin : Çà, mes bottines, ma robe et mon 
bougeoir, dit-il; il descend à son cabinet; il demande à duHalde, 
son valet de chambre, les clefs de ces petites cellules qu'il avait fait 
dresser pour des capucins; il y enferme le sieur de Thermes, du 
Halde lui-même , et tous ses gentilshommes à mesure qu'il en trou- 
vait. Lorsque les quarante-cinq qu'il avait mandés eurent été ainsi 
clos , il délivra ses prisonniers , les rassembla dans son cabinet , et leur 
distribua des poignards en leur disant : « Il est temps de jouer le der- 
« nier acte de la tragédie. Ge jour doit être le dernier de ma vie ou 
« de celle du duc de Guise. G'est moi , c'est votre maître légitime qui 
<f vous donne, avec ces poignards, le pouvoir de vous en servir pour 
« le salut de ce royaume contre les traîtres et les rebelles, o L'un 
d'entre eux , nommé Sariac, lui dit en son langage gascon : a Gap de 
« Diou , sire, iou lou bous rendis mort. » Toutes les dispositions faites 
[ il était huit heures du matin ] , le roi dit à M. de Revol , secrétaire 
d'état : d Allez dire à M. de Guise qu'il vienne parler à moi en mon 
(( vieux cabinet. » Le sieur de Nambu, huissier de la chambre, lui 
ayant refusé le passage, il revient au cabinet avec un visage effrayé. 
« Mon Dieu , dit le roi, qu'avez-vous? qu'y a-t-ilî que vous êtes pâle! 
vous me gâterez tout. Frottez vos joues, Revol, frottez vos joues, » 
et il donna, de son cabinet, l'ordre de laisser entrer Revol et le duc 
de Guise. 

Malgré le mystère dont le complot avait été environné , on avait 
fait parvenir au duc de Gaise plusieurs avis de se tenir sur ses gardes; 
mais le duc les dédaigna : a U n'oserait, » répondait-il toujours. Le 
cardinal, son frère, qui se trouvait avec lui à Blois, le pressait de 



8*afe0eiiter des éMft. m Nm « qûa, dil<-îl« leaélate ceweraient de me 
servir» ft*tl6 voyaiesl eo moi ua seDtiflB^Dt de crainte^ n Néanmoiiis, 
coitim cel ealretf e» av^îl laissa ^piek|«e vague inquiétiMle dans sm 
esprit^ il élail allé se dîniraîre auprès de W^ de KoirmoiiAiers. H se 
rit ans» ée ses alariQes, et ne la quitta que h> leDdemain à la poiale 
du joor. Le 19i décembre 1588 « il ue fol éveillé qii*& huit heures do 
maKo par son valet de chanbFe qui lui annonça que le roi était prêt 
à sereodie a» eonseiL « Il se lève , s*ka bille d'un habit de salin gris, 
et ae rend dass hi ehaariire du conseil. Vea après qu'U fut assis : J'ai 
freid« dit-il, le ceaur me bât mal : que Ton fasse (ki feu, et que ïùb 
me donne des raisins de Damas ou de la conserve de roses. — Ne s'y 
en éiani pas trouvé, on lui apporte des prunes de Brignoles; c*est là- 
desens qne sa mqeslé hi (ail dire, par Revol , que le roi le demande 
dans son vieni cabinet. Le duc entre, salue ceux qui sont dans la 
chaoibre et qui le suivent coosme par r^eet; mais ainsi qu'il est a 
dettx pas près é$ ia porte dn vieux cabinet^ prend sa barbe avec la 
main droite , et tonroe le corps et la face à demi pour regarder : tout 
à ooup les gentilshommes et les gardes le frappent à coups d'épéea 
et de poignards. Le duc crie : « Hé! mes amis, hé! mes amis, misé- 
<K ricorde !» et il tombe et ne peut proférer que ces mots : a lion Dieu l 
« je suis mort! avea pitié de moi , pardonnez-moi mes péchés. » Il 
fut couvert d*un manteau gris, et, au-dessus, mis une croix de paille; 
demcÂira deux heures en cette façon, fut visité par le roi (1); puis 
livré entre les mains du sieur Richelieu, grand prévost de France, 
lequel fit brâler le corps, et jeler les cendres dans la rivière. » 

8a mort fut mise aa rang des calamités publiques. Sanglots, larmes, 
prières, tons les hommages de deuil furent prodigués à sq mémoire; 
à Paris, les prédicateurs en firent un martyr, et se déchaînèrent 
contre le roi. « On était contrûnt de faire le pleureur, de peurd*ètre 
asaoonné. » Le curé de SaintrNicelas des Champs s'emporta jusqu*à 
demander si , parmi ses auditeurs , il ne se trouverait pas quelqu'un 
qui entreprit de venger la mort du saini duc y sur te êyran. Le peuple 
imita la fureur fanatique des prédicateurs. Tous les jours on portait 
au pied des autels l'efflgie du Baéafrêj grand comme nature, toute 
sanglante et marquée des signes affreux de l'assassinat; tous les 
jours, on insultait, on brisait, on brûlait les images de Henri HL 



(I) « s. V. donna un coup de pied par letiage à ea panvra OBort , el rayant un peu coo- 
leaplé.dillMaiwul:* Vos Diea, ^*il «si graoél BponliaiMafv plua grand nortqw 



REVUE DE PARIS. 55 

Ainsi périt, par un crime d*état, un homme qui eût fait la gloire 
de la France , s*il eût consacré à la défense des droits du trône et 
des libertés publiques, les brillantes qualités dont le ciel s*était plu 
à le douer. On sait le mot attribué à la maréchale de Retz : « Ils ont 
si bonne mine, ces princes Jorrains^ qu'auprès d*eux les autres prin- 
ces paraissent peuple. » Tel était surtout le charme attaché à la per- 
sonne de Henri de Guise ; il se mêlait tant de grâce et de douceur à 
son air de grandeur et de fierté, que sa présence inspirait Tamour 
plus encore que le respect. Prudent au conseil, il était intrépide dans 
les combats. Il avait Tesprit prompt et hardi. « Ce que je n*ai pas dé- 
cidé en un quart d'heure , disait-il , je ne le déciderai de ma vie. » Ca- 
ressant avec ia multitude, audacieux eovdrskooiir, dévoré d'ambition, 
avide de la faveur populaire, couvrant tous ses projets du prétexte 
spécieux du bien public et de Tamour de la religion , humilié de n'être 
pas le premier de Fétat, ayant plus de hauteur que de magnaaimilé , 
trop séduit euGn par l'idée d'être le rival, ou plutôt le maître de ipu 
roi, il devint, de grand citoyen, un illustre factieux : il déplaça la 
gloire en la mettant hors du devoir. 

Vatoct. 



Critique Citteraire- 



Mde9 J F m uê ' mmmjt ehett Mem JioftMvIfM. 

Il y a deux manières de procéder pour être nouveau dans la critique his- 
torique : on peut , en s^appuyant de textes non recueillis jusque-là , recon« 
struire un ordre de faits méconnus; ou bien, à Taide de rapprochemens ju- 
dicieux et de déductions rigoureuses, soumettre à un examen sévère les 
affirmations précédentes , éliminer les erreurs et dégager enfin la vérité. Plu- 
sieurs maîtres ont de notre temps usé admirablement de ces méthodes diffé- 
rentes, et les noms de quelques illustres écrivains , et surtout d*un grand 
historien qui a su être en même temps un habile et savant critique, revien- 
nent suffisamment a la mémoire pour qu*il ne soit pas besoin de les nommer. 
Ainsi , révision d*un système antérieur, ou affirmation nouvelle basée sur des 
faits, voilà surtout le domaine de la critique historique. De là deux abus con- 
sidérables qui en sont, pour les esprits ardens ou faux, la conséquence na- 
turelle , je veux dire d'un côté la négation dédaigneuse de la plupart des tra- 
vaux antérieurs et de leur valeur scientifique , de Tautre Tambitieuse création 
de systèmes très neufis à coup sûr, mais qui, je le crains bien, sont fort en 
danger de n'être pas pris long-temps au sérieux. A ces tendances fâcheuses , 
qu'entretiennent et qu'encouragent la confusion littéraire et le triste mélange 
moral de ce temps-ci , il faut ajouter les influences germaniques de toute 
sorte dont ne nous préserve guère notre bon sens, pourtant proverbial. Ce 
peut être la marque d'un esprit étroit et méticuleux , mais j'avoue en toute 
humilité qu'à mon avis la France ne sera jamais la patrie des formnUs et des 
symboles. J'aime les études philosophiques autant et plus peut-être que la 
plupart des écrivains qui ont créé les mythes en histoire; j'avouerai même 
que j'ai le faible de croire à l'ontologie. Mais Leibnitz n'implique pas plus 
Herder, que Descartes n'implique Vico. Il faut admirer sans nul doute les 
vues élevées qu'on rencontre dans le livre si bien traduit par M. Quinet, el 
quelques-unes des assertions hardies de la Scienza Nuava méritent la re- 
connaissance des historiens. Mais il y a loin de la justice que les esprits sé- 
rieux rendront toujours à Herder et à Yîco, il y a loin de là à la prétention 



RBVUB DB PARIS. 57 

qu'ont quelques-uns de mettre la science firançaise à la suite de la science 
allemande. On aura beau faire, de ce c6té-ci du Rhin, nous aimerons toujours 
mieux Bossuet que le docteur Strauss, et Montesquieu que M. Niebuhr. Nous en 
savons même qui seraient assez téméraires pour ne pas rire de Fabbé Barthé- 
lémy quand on prononce le nom des frères Grimm, et pour oser croire que 
le recueil des Mémoires de l'Académie des Inscriptions renferme des disser- 
tations sur l'antiquité qu'eussent avouées la science d'Otfrîed Mùller ou l'in- 
génieuse érudition de M. Boettiger. 

En France donc le symbolisme ne peut être qu'une manie transitoire et 
peu dangereuse. Il n'en est pas ainsi d'une autre méthode chaque jour plus 
fréquente, et à laquelle un écrivain supérieur, dont j'aime et je respecte 
plus que personne le talent et le caractère, a trop souvent prêté l'appui de 
sa poétique imagination. On choisit avec une habile érudition un fait frap- 
pant et souvent bizarre; on en anime le récit par un style ardent et vif; puis, 
de ce fiait isolé, particulier, on tire une déduction générale, une formule 
selon un langage qu'il faut bien accepter, et on applique ensuite cette dé- 
duction , cette formule à l'époque tout entière où s'est passé ce fait. Un siècle 
se trouve ainsi jugé par un événement. Je dois le dire , cette méthode me 
parait radicalement fausse; elle annihile toute une partie de l'intelligence hu- 
maine, et l'analyse, étroitement enchaînée, disparaît sous les envahisse- 
mens arbitraires de la synthèse. C'est 6ter à l'histoire ce qu'il y a en elle de 
multiple , [d'imprévu , de contingent, pour soumettre d'avance la liberté 
humaine à je ne sais quelles lois factices , créées pour chaque siècle et qui le 
plus souvent n'ont pas leur cause éternelle dans l'esprit humain. 

Je vois un sérieux danger, j'en conviens, à la propagation de ce procédé, 
parce qu'il a été mis en œuvre avec une érudition vraie, un grand talent , et 
qu'il a séduit de graves esprits. A c6lé de ces méthodes élevées, mais dus- 
ses , il y en a , de notre temps , qui ne sont que ridicules. N'en citeriez-vous 
pas qui ont voulu entrer dans la science la dague au poing, à la manière 
du Miles Gloriosus de Plaute , ou de ces capitans et de ces matamores qui 
dressent leur rapière et retroussent leurs moustaches dans les pièces de 
Scudéry? Mais Térudition et l'histoire sont peu habituées à ces façons mili- 
taires et impatientes, à ces allures martiales qui font sonner haut une armure 
vide. En France, d'ailleurs, nous n'aimons que les armes courtoises. — On 
en trouverait d'autres encore qui, accumulant les volumes, ont renouvelé 
la fécondité, le style et la réputation de Varillas; pour ceux-là les textes ne 
sont rien et ils en font au besoin. L'histoire devient une exploitation et un 
pamphlet au proflt d'une idée exclusive ; elle perd sa vraie couleur, pour 
prendre je ne sais quelle teinte fausse et uniforme qui fait que les bourgeois 
du règne de Philippe- Auguste sont les mêmes hommes que les bourgeois de 
la Ligue et que les bourgeois de Louis XIV . 

Voilà bien des reproches peut-être adressés à une époque essentiellement 
historique; mais nous sommes moins loin de Rome et de son histoire qu'on 
ne poiumdt l'Imaginer d'abord, et nous nous trouvons même, par ces ré- 



58i RBVUB OB R41ltt» 

flexion, amené à parler d*un livre qui est un pnécîeux et trop rare exemple 
d'exeellente critique historique et qui est peut-être le plus terrible cou^ porti 
jusqu^ici aux théories symboliques de M. Niebuhr et de son école sur les pm* 
iniiHra temps de Thistoire romaine. Comme Tindique sufGsamment son titm, 
Touvrage de M. Le Clerc sur les Jotarnaux chez les Romiâns et sur les Am* 
èiakê des Pontifes^ a deux parties essentiellement distinctes. La question de 
la réalité des traditions historiques relatives aux rois de Rome repose presque 
tout entière sur Tauthenticité des Annales. Là est la vraie difficulté de ee 
i»roblème qu'on a bien souvent agité depuis Périzonius et Beanfort jusqu^â 
Poiûlly et Lévesque ; les résultats obtenus par M. Le Clerc affermissent et eao* 
stituent, sur une base désormais inébranlable, je ne dis pas les temps fabu^ 
leux de Rome, mais- les institutions primitives de cette antique cité. La^ 
seconde dissertation de M. Le Clere touche à un point fort neuf et très piquant 
d'histoire littéraire et politique; elle établit incontestablement les origines 
romaines des JvunmuXp et montre ainsi, chez un peuple conquérant et civî^ 
lise, les premiers et timides germes de ce qui est devenu chez nous un puis» 
sant instrument social , de ce qu'il faut désormais accepter comme im de ces* 
pouvoirs inconnus et nouveaux dont l'avenir seul révélera l'étendue et la des- 
tinée. Pious allons essayer de suivre M. Le Clerc dans ses ingénieuses investi- 
gations qui, d*un coté, rétablissent sur des textes inattaquables et précis les 
commencemens de la cité romaine, et qui, de Tautre, ouvrent un borizoa 
tout nouveau dans Fhistoire des lettres latines. 

D'après tm texte formel du de Oraiore de Cioéron, on appelait An»aU$ 
des tables blanchies, sur lesquelles le grand pontife, depuis l'origine de 
Rome, inscrivait les principaux évènemens et qu'il exposait dans sa mnison. 
Kn Grèce, les Annales étaient inscrites sur la muraille même, et on trouve 
dans les ruines de Pompéi une longue façade destinée à cet usage. Au dire 
de Servius, les noms des magistrats étaient inscrits en tête; puis venaient 
les guerres, les triomphes, les fléaux, les éclipses, la dédicace des temples,, 
le départ des colonies. Le merveilleux y avait aussi sa part : rivières ensan- 
glantées, statues d'où sortaient des voix, apparitions surnaturelles, animaux^ 
doués de la parole , monstres bizarres , rien de tout cela n'était oublié par 
la superstition intéressée des pontifes , à laquelle Tite-Live a trop souvent 
emprunté ses récits fabuleux, et qui a presque toujours inspiré Ennius dans* 
ses Annales , Virgile dans son Enéide et Ovide dans ses Fastes, Les pontifes 
toutefois ne recueillaient guère, dans ces temps de primitive aristocratie, que 
les faits relatifs à la gloire et aux vertus des patriciens. C est pour cela que 
plus tard le vieux Caton, dans ses haines républicaines contre la théocratie, 
tint peu de cas des Annales sacerdotales, et dit en faisant allusion à la puéri*» 
lité de quelques-tms des détails recueillis par les pontifes , « qu'on ne trou- 
verait pas dans ses Origi^ies combien de fois il y avait eu cherté de vivres. «* 

Ce dédain pour la source la plus authentique pourtant des origines de 
l'histoire romaine a été renouvelée de Caton par la ciitique moderne, qui a 
menu été plus loin, et s'sstrsoiiB.à rineendîe devRosas par les Gaulois de 



MMJB 4>B ViUNS. 69 

Min de dëtreire éw tetm qui «ontrartaient ses hypothèses «t ses systèmes. 
^Césl là «ne ohjectioR fort spédease, et qai est presque aussi emnmo4e à 
M. Niebuhr et à son écyiie que le fut plus lard à nos aïeux Tépée de Bneniras. 
'F^t-il donc croire ai^ec Pouilly que les Annales des pontifes nVaieni pas 
été conservées pour les quatne premiers siècles de Rome? Faut-il retomber 
Mlès4ors a«x épopées de M. Niehubr? M. Le€lerc prouve victorieusement le 
omitraire. Cette hypothèse des cliants populaires au début de la civilisation 
latine n*a même pas le mérite d*étre neuve. Périzonius, dès 1685, et plus tard 
'Bayle, au mot Tanat[uU de son Diritoimoire crifi^, avaient déjà profité 
du texte fort peu explicite de Caton, qui parle de ces chansons où, à table , 
on célébrait aux sons de la flôte les grandes actions des héros. «Il n*était pas 
besoin , dit très bien M . Le Clerc , d'anciens textes pour bâttrun systèmeiur 
cette idée des traditions poétiques. Llnde n^ pour histoire que des poèmes. 
Lea Hébreux se transmettaient le passé dans leurs cantiques. La Grèce place 
Homère à la tête de ses historiens. Au siècle de Tacite, les'Germains oomi- 
'nnaient de chanter Hermann;'pHis tard Fépopée des !V4eèelifi«9m a immorta- 
lisé Ermenrich et Siegfried. Les bardes racontaient à ravenlr les belles ac- 
tloos de la Gaule. Charlemagne avait fait recueillir les chants historiques^des 
Trafics, seules annales de son peuple. Celles du Nord se transmettaient dans 
<lee poésies des scaldes. En Espagne , en Ecosse, on retrouve le même usage. » 
m. Le Clerc se demande ensuite si les Romains ont seuls échappé à cette 
loi commune qui fiiit se confondre dans les origines même rhtstoire et la 
^wéaie? Il ne nie pas les chants nationaux des Romains, et il cherclie a sa- 
«f^aUr seulement jusqu*à quel point ces traditions se sont substituées à l*bis- 
'taire vraie, et si les anciens historiens de Rome avaient été dupes eux-mêmes 
ma'ces fables? Un très important passage de Sempronius Asellio, cité par 
àufci^Gelle et omn par M. Niebuhr, et un eourt fragment de Polybe , retrouvé 
aa Vatican par monsignor Mal , prouvent jusqu'à Févidence qu*on savait' fhire 
%Rome la part du merveilleux. Les amours de Rhéa Sylvie et du dieu Mars ^ 
*la-disparition de Romolus au milieu des éclairs et de la foudre, les mystères 
-Va la nymphe Égérie, le caillou de Lucius Tarquin tranché par un rasoir 
leiOD le conseil de Taugure Névins , Tapparition des dieux au lac RégiHe, toute 
wtte mythologie enHn qui entoure le berceau de la cité éternelle , ne trou- 
vent guère chez les Romains de foi sérieuse, maisphitêt un certain respect 
'Oitional. On ne voulait pas nier ouvertement cette généalogie qui frisait re- 
'monterjusqu*aox dieux là noblesse latine, ces men-ellles glorieuses qui étaient 
'oonime le programme fabuleux et anticipé de ce que le peuple romain devait 
^iMIaer un jour. Mais en quoi , je le demande, Taccueil fait à ces récits par 
les pontifes atténue t-4 la valeur historique de leurs Annales? Ces prêtfes 
étalent très excusables , dit avee raison M. Le Clerc , puisqu'ils adoptaient une 
'tradition créée avant eux , puisqu'ils f écrivaiHit sons la dictée du peuple. Ces 
iouvenirs étaient même tellemeiit enraemés qu^ils se sont conservés jusqu'à 
"feoos. Le savant écrivain a retrouvé en Iulie les traditions de Forii^e 
treyenaa de'Rmae paaaéea à Pétât d^a fl h n nà tg a n pMiveriMate'et pupulaiie, et 



60 REVUE DE PARIS. 

il a entenda les paysans siciliens du petit bourg de Palomba s'appeler encore 
diseendenti di Troia, tandis que leurs voisins, qui ne connaissaient pas à 
coup sûr la fameuse truie de V Enéide, répondaient en se moquant : onde 
Mono ianti porci. Tout le monde sait de plus que le stamo sangue iroianoesl 
un mot fort commun encore dans la Rome pontificale. 

Je me laisse trop facilement prendre peut-être aux détails curieux et Taries 
que M. Le Clerc a répandus avec un si grand charme et une si habile sobriété 
dans son excellent livre , et me voilà un peu loin des Annales des pontifes. 
Avant d*y revenir, j*avouerai que f aurais été plus sévère encore que M. Le 
Clerc à Tégard des épopées de M. Niebuhr. Je trouve, il est vrai , dans ces 
pages qu'une critique si élevée et si sage caractérise, je trouve de graves 
reproches contre les hypothèses gratuites de Tobscur et savant écrivain allé* 
mand. M. Le Clerc fiût fort bien remarquer que Quirium et Lucerum sont 
des cités purement germaniques, fondées de notre temps, et que M. Niebohr 
n*a guère inventé que de merveilleux snpplémens aux merveilles consacrées 
par les Annales pontificales.- Mais j'oserai être plus indulgent envers M. de 
Schlegel , à qui ces récits épiques semblent peu compatibles avec l'âpreté 
première, les vertus austères et dures d'un peuple conquérant et inculte qui 
songeait plutôt à la victoire qu'aux lettres, et qui n'avait rien encore de cette 
passion pour les beaux-arts et la culture , de cette grandeur intellectuelle 
dont Féclat renouvellera le siècle de Périclès, et éclairera un jour le monde, 
en disant la gloire de l'Empire. Pourquoi Rome n'aurait-elle eu , ni dans la 
poésie lyrique, ni dans la tragédie, ni dans la comédie, cette originalité 
qu'on veut exclusivement lui réserver pour des épopées que rien n'atteste ? 
C'est à la Grèce que Rome a dû le drame de Livius Andronicus, et, sans 
remonter aux Atellanes qui venaient d'Étrurie, c'est à la Grèce aussi qu'elle 
a dû les inspirations de Plante. Que sont Nœvius et Ennius, sinon des poètes 
qui cherchent à introduire, à leur manière, dans un idiome grossier, la per- 
fection de la langue d'Homère et de Ménandre ? Je ne m'imagine pas , en 
effet , que les cantiques des frères Arvales et des prêtres saliens , que les 
phrases rhythmlques des vers fescennins puissent constituer pour personne 
une véritable littérature. Comme l'a ingénieusement dit M. Patin, on ne 
trouvait alors que des hommes tout pratiques, dont la pensée se terminait à 
l'utile et au nécessaire, une langue grossière et rude, un métré qui n'était 
pas un métré, et qui avait besoin, pour le devenir, d'être refondu par Nœ- 
▼ius dans quelque moule de la Grèce. Je ne nie point qu'il n'y ait eu à Rome, 
comme semble l'indiquer le texte si souvent cité de Caton, des cantilènes 
populaires qui célébraient les hauts faits des héros; mais de ces chansons, 
dont pas une ne nous est parvenue , il y a loin à une véritable épopée. Si le 
Latium avait eu son Iliade, ou ses Niebelungen, comment le souvenir ne s'en 
serait-il pas perpétué chez les Romains ? Quand plusieurs des romans du cycle 
cariovingien ou du cycle de la Table-Ronde ne seraient point arrivés jus- 
qu'à nous , mille témoignages ne nous attesteraient-ils pas leur existence ? Eh 
bien! comment, à Rome, aorait-on conservé ces traditioiis du temps des rois. 



REVUE DE PARIS. 61 

qu*on veut faire fabuleuses, sans garder le moindre souvenir des poèçies 
consacrés à Romulus et à Numa ? Et dans quelle langue auraient été écrites ces 
prétendues épopées? Jignore si Fosque, Fétrusque, Tombrien, et lesabin 
avaient des vers métriques , mais nous venons de voir que Fancien idiome 
latin ne possédait pas cette forme nécessaire à toute poésie. Voilà donc 
M. Niebuhr réduit à Fhypothèse de poèmes en prose. Je ne me souviens pas 
que cet exemple ait été invoqué comme excuse par M. de Chateaubriand dans 
sa préface des Martyrs. 

Quand on n*admet pas les poésies cycliques créées par ceux qui ne veulent 
pas absolument, dit M. Le Clerc, qu'on trouve quelque part Fhistoire ro- 
maine, parce qu'ils aiment mieux Finventer, se met-on dans la terrible néces- 
sité de prendre à la lettre les miracles racontés par Denys d'Halicamasse et 
Tite-Live? Nullement. Le vrai rôle de la critique éclairée est de chercher la 
part de Fhistoire dans ces récits merveilleux , de dégager le fait primitif des 
exagérations successives et traditionnelles. Il est très facile d'emprunter des 
objections à Pouilly sans tenir compte des réfutations de Fabbé Sallier et de 
Fréret, de reproduire le livre de Beaufort sans faire la part de la réponse de 
Hooke; il est très commode de se souvenir des ingénieuses critiques de 
Lévesque et d'oublier les raisons alléguées par Larcher ; mais en usant lar- 
gement des observations tour à tour si doctes et si fines des savans fran- 
çais , M. Niebuhr n'est pas allé plus loin que ce bon abbé Barthélémy , dont 
la science fait un peu trop sourire aujourd'hui. J'engage les partisans de 
Fécole allemande à relire les pages écrites par l'auteur d'i4 nac/tarst^, probable- 
ment pour la société de M"*^ de Choiseul , pages charmantes inspirées par un 
spirituel scepticisme sur les premiers temps de Rome. C'est là, si l'on veut, 
un madrigal satirique ; mais je conviens humblement que je le préfère aux 
fameux poèmes créés par un érudit allemand dans sa solitude de Bonn. Je ré- 
péterai donc avec M. Le Clerc : conjectures pour conjectures , j'aime autant 
celles de Tite-Live. Mais revenons aux Annales. 

Ce n'est pas d'hier qu'on les attaque , et il y a long-temps que Gronoviusa 
soutenu que ce n'était qu'une fiction , un masque sans cervelle , meram sine 
cerebro larvam. Mais la plus habituelle et la plus spécieuse objection, c'est 
Fincendie de Rome par les Gaulois. Et quelles sont ici , je vous prie, vos au- 
torités? Le pUraque inieriere de ce même Tite-Live, dont vous récusez 
d'ordinaire l'autorité, pour vous douteuse, mais dont vous vous hâtez d'ac- 
cepter en ce moment FafBrmation téméraire. Prenez garde! à peine Tite-Live 
achève-t-il la description de Fincendie, qu'il ajoute qu'un sénatus^consulte 
enjoignit de purifier les lieux saints occupés par Fennemi, et que, pour^t 
acte expiatoire , les livres furent consultés par les duumvirs. Les textes sacrés 
n'avaient donc pas péri, puisqu'on les feuilletait le lendemain du départ 
des Gaulois. Nous savons de plus que les Livres des magistrats, les Libri 
Liniêi et les Mémoires des censeurs furent conservés. Pourquoi excepter 
seulement les Annales des Pontifes de ce salut universel? Ces recueils sacer- 
dotaux étaient sans doute écrits dans la vieille langue hiératique du Latium , 



62 EBTim m MBIS. 

«t noos savons que Tite-Live ne connaissait ni Tosque , ni Tétrasqnê. Cet 
historien verbeux et né^gent , comme rappelait avec trop de sévérité Oili- 
fola, ce rhéteur tngénîeux, ainsi que le nomme M. Le Clerc, était Irop 
heureux de trouver dans Pincendie de Rome un prétexte pour se soustraire 
aux recherches penihies de l*hîStorien. Je m'imagine donc que l*écHvatn latin 
se repose sur la destruction des archives latines par les Gaulois , comme 
rabbé Raynal ou Helvétius , au xviii* sièc*le, sur les iéuthrn sans nom et la 
siér.lf barbarie du moyen âge Les Annales n'avaient réellement péri , oomme 
le dit le savant académicien , que pour ceux qui ne les consultaient pas. Au 
temps de Caton , les tables pontificales étaient devenues des recueils qui se 
conservèrent et dont Auhi-Gelle et Servios citent positivement difTérens Kvres. 
Le grammairien Diomède rapporte même que des scribes spéciaux étalent 
attachés aux pontifes pour la transcription des Annales. M. Le Clerc cite plu- 
sieurs textes curieux qui prouvent jusqu'à Févidence que les plus anclemies 
de ces sources avaient été consultées par les écrivains latins. Je rappellera! "Seu- 
lement le passage décisif de la RépMiqw de Cicéron oà Ton voit oonsiglié , 
d*après les pontifes , une éclipse de soleil de l'an 350, c'est-à-dh^ treize années 
avant fincendie de Rome. Si quelque chose avait d*a!lleurs disparu , les fto- 
mains tenaient trop aux anciens monumens de leur patrie pour ne pas en 
recueillir immédiatement les débris ou les souvenirs. Pourquoi, sll nVn avait 
pas été ainsi, dès les premiers temps, Caton, dans ses Origines, auraU-il 
reproché aux Liguriens, comme une chose extraordinaire, de ne plus savoir 
d*où ils étaient venus, de n'avoir aucune tradition nationale? Le respect des 
Romains, pour leurs antiquités italiques, allait jusqu'à la crédulité scrupu- 
leuse. Au dire de Varron, on avait salé à Lavinium la truie blanche que les 
Troyens rencontrèrent sur le rivage de Laurente, et Procope vit encdre, 
htthi •txcTfl^avo;, le célèbre vaisseau -d'Énée. 

Quant aux principaux historiens de Rome , ils avaient àù , pour la phrpart , 
connaître les Annales. Denys d*flalicamasse avait demeuré ringt deux lans 
m Italie, et il fàiit plutdt rapporter ses puérilités aux vices de son talent 
d*historien et à son caractère de déclamateur grec , qu'aux sources qu1l avait 
consultées. Polybe dut sans doute à l'amitié des Scipions de précieuses com- 
munications. Maïs, à partir de fan 623, la table blanche des pontifes ne fut 
plus exposée dans TAtrium, et Varron ainsi que Cicéron ne purent sans 
doute les examiner qu^à leur titre de sénateurs et d'augures. Quand Phistolre , 
recudlKe par les prêtres, ne toucha plus qu*aux morts, le secret ftit leFvé, et 
mus Vespasien, on créa au Capitole une espèce de musée où Ton recueillit 
et où Ton restitua les antiquités romaines. « Jusque-là l'histoire avait régné, 
dit M. Le Clerc , telle qu'elle avait été convenue entre les grandes fiimifles , 
fu! n*en laissaient voir que ce qui ne blessait point leur orgueil ; telle qu'on 
la trouve dans les fragmens de la plupart des annalbtes , dans ceux de Varton, 
dans Cicéron même , qui en cela resta fldele à son parti politique ; telle que 
le pompéien Tite-Live Tembellit de sa narration pure et de sa riche élo- 
^oence. » Biais avec le tempi rhlitotre reconquit aes impreacriptUiles droits 



REVe& 0£ PARIS. 63 

et Ift publicité absolue des Anoales ne contribua pas peu sans doute à ce né'- 
cessaire affranoliissemeot de la science historique. Suétone, comme secrétaire 
d* Adrien V Quintilien, eomnoe précepteur des petits neveux de Domitiea, 
purent puiser mieux que personne à ces sources naguère secrètes. Les An- 
nalea paraissent avoir été très connues du temps de ce dernier écrivain , et on 
y étudiait alors les vieilles furmea de Tidiome latin et Farcbéologie nationale,, 
comme Qn.cbercbaitdans Livius Andronicus les mètres antiques de la poésie 
républicaine. Quant à Plutarque , qui comprenait à peine le latin , il consulta 
surtoot, au dire de M. Le Clerc, les courtisans et les mythographes. 

Lra résultats du travail si ingénieux et si savant de M. Le Clerc sur les 
AnnaUs desPoniif^^^ sont donc d'une grande importance pour les premiers 
sièdea de Rome. Us établissent» à Faide d'une critique ferme, nourrie et judî^ 
cieuse, que les livres historiques des prêtres romains ne furent pas consumés 
par le feu des Gaulois. De là deux. faits qu'il serait, je crois, difficile de con- 
tester, à savoir que ces sources authentiques avaient été connues des bislo* 
riens, et qu'il y a dans l'époque romaine qui a précédé la République, autre 
chose que des mythes et des symboles épiques. Faire la part des traditions 
merveilleuses dont un peuple aime à environner son enfance , mais aussi 
reconnaître habilement ce qui appartient à la réalité historique ,^ voilà désor- 
mais la vraie tâche de celui qui voudra enseigner dans ses livres ou dans sa 
chaire le magniûque développement de la civilisation romaine et les con- 
quéites intellectuelles ou militaires du peuple-roi. Il est toujours dangereux 
de eenverser par caprice quatre siècles de l'histoire d'un peuple et d'affirmer 
du haut d'une science étendue, sans doute, mais confuse, que tout le monde 
s'était trompé jusque-là , que les écrivains latins eux-mêmes n'avaient rien 
compris à la question et que les rois de l'ancienne Rome, les guerriers et les 
grands hommes de leur temps étaient tout simplement les acteurs et les 
héros d'une immense épopée populaire. .le suis plus modeste ou plus crédule 
pour ma part, et j'ai la faiblesse de n'être pas ici plus sceptique que Montes^ 
quien et souvent que le bon Rollin. 

La science doit donc remercier vivement M. Le Clerc de l'éminent service 
qu'il vient de lui rendre, en lui fournissaot de nouveaux et solides argumens 
contre les hypt^thèses allemandes. Outre l'intérêt que présente sa dissertation, 
comme étude neuve et curieuse d'histoire littéraire , comme examen d'une 
des questions les phis difficiles et les plus obscures de l'ancienne littérature, 
latine, il y a là des résultats importans acquis désormais à la critique. La 
seconde partie du livre dont nous avons à rendre compte est consacrée aux 
jottruaux chez les Romains. Comme les AunaltM cessèrent dêtre rédigées el 
exposées par les pontifes trois années après la prise de Numanee, en 633 « la 
publication, sinon journalière, au moins bien plus fréquente des meks diuT' 
nauXy vint vraisemblablement les remplacer dès cette ép4)qiije. 

Il existait déjà plusieurs histoires des journaux. Juncker, directeur de 
récole d*Altembourg, tenta le premier cette voie, si je ne me trompe. Mais 
son livre n'est guéce consacré qu'à l'examen de c^uel^ufs gazettes savantes,. 



6h REVCB DE PARIS. 

publiées dans le courant du xvii'' siècle. Morhof, Stnive, Voglerus el 
quelques autres savans, dont les livres sont fort peu curieux et très diffi* 
elles à rencontrer, reprirent la tentative de Juncker, mais sans aucune es- 
pèce dlntérét ni de mérite. L'Histoire des Journaux de Camusat et la Cri" 
tique des Journaux littéraires de Bruys, ne sont guère meilleures. Il est 
impossible d'être à la fois moins instructif et plus ennuyeux. Camusat d'ail- 
leurs ne Élit commencer les journaux qu'en 1665, avec le JoumaldesS^avans 
de Sallo. Les journalistes de Venise disent , il est vrai , que le recueil que 
Magliabecchi avait fait de dix tomes de gazettes à peu près écrites comme celles 
du XYiii*" siècle, bien que publiées au xvr, fournissait une preuve authen- 
tique de l'ancienneté de cet usage. Mais on était loin encore des Romains. 
Le travail de M . Victor Le Clerc est donc entièrement neuf et n'a pas d'ana- 
logue; c'est a peine si quelques rares historiens de la littérature latine 
ont cité en passant les actes diurnaux; je trouve cependant, dans un court 
passage du livre d'Ottavio Ferrari sur la langue italienne , un rapprochement 
déjà ancien et assez curieux entre les journaux des Romains cités par Ta- 
cite et nos gazettes modernes (1). Ce n'est là toutefois qu'une indication 
vague et à peine à l'état d'aperçu. M. Le Clerc a suivi et complètement dé- 
veloppé cette idée. Il a cherché si un peuple qui conquérait le monde, et 
dont les relations s'étendaient aussi loin , avait pu se passer de feuilles ma- 
nuscrites pour faire connaître à ses généraux ses délibérations du forum , set 
plébiscites et les réclamations de ses tribuns? Mais que contenaient ces jour- 
naux dont les écrivains de Tancienne Rome font à chaque instant mention? 
A part la différence des mœurs , ils contenaient à peu près la même chose 
qu'aujourd'hui , parce que le cœur humain a gardé tous ses vices et toutes 
ses Oeiiblesses. 

La curiosité d'abord y trouvait sa pâture, et les nouvelles de toute sorte y 
abondaient. Une pluie de briques a eu lieu dans les environs de Rome ; tel 
acteur a été sifflé. Je trouve la liste des personnages qui ont assisté à certaine 
cérémonie funèbre à côté de détails sur la construction de l'amphithéâtre du 
Champ-de-Mars. Ici, c'est un vieillard nommé Hilarus qui vient dans le 
temple de Jupiter Capitolin, avec ses neuf enfans, ses vingt-huit petits-fils, 
ses vingt-neuf arrière-petits-lils et ses huit petites-filles; là , c'est le dévoue- 
ment du chien de Sabînus qui suit son maître dans la prison, aux gémonies 
et jusque dans le fleuve où l'on avait jeté son cadavre. Plus loin c'est la mort 
de Félix , cocher de la faction rouge du cirque ; quand il fut mis sur le bû- 
cher, un de ses partisans se jeta dans les flammes , et ceux de la coterie en- 
nemie prétendirent qu'il avait été enivré par les parfums et la pompe funèbre. 
La eharmante et légère correspondance du jeune chevalier Célius Rufiis avec 
Cicéron , fournit à M. Le Clerc de nombreuses indications sur la partie anee- 
dotique des journaux romains, sur les histoires de gladiateurs et les chroni- 

(I) GaxetU, YeneU moneU, irgenlea, duonim tssium, led unde tppelUU sit oundum 
nlhl oompertmn eit ; quo prelio cum olim nuncil renim In toto orbe getUnim qu» Tacitut 
tftariM foeil ptrarentor, Iptt divM Gostffa vodlantar. (Ortg. Um§. Il«lic., pts* St. ) 



UEVCJB DE PARIS. 65 

ques de théâtre. » La fausse nouvelle de la mort de Cicéron , qu'on disait 
assassiné en route, mensonge du genre de ceux dont les gazettes modernes 
ne se garantissent pas toujours; des récits exagérés de quelques échecs de 
César dans les Gaules; beaucoup de procès ; Messala injustement absous, et 
son avocat , qui était son oncle , Hortensius, accueilli au théâtre par les mur- 
mures, les buées, les sifflets; les intrigues des comices, le divorce de Dola- 
bella et les soins offlcieux de Célius pour lui faire épouser Tullie ; Servius 
Ocella surpris en adultère , où ? vous ne le saurez pas ; ubi herctile ego minime 
veUem: plusieurs portraits où on laisse voir que Pompée manque d'esprit et 
César de probité ; Tltalie envahie par César et les premiers cris de guerre 
retentissant déjà dans les murs de CorGnium ; » tels sont les bruits de la ville 
que le jeune chevalier racontait à Cicéron et qu'il empruntait souvent aux 
actes diurnaux. 

Les grands mettaient à profit cette publicité , et on peut se convaincre que 
la réclame est une invention d'ancienne date. Sénèque dit textuellement qu'il 
ne fait pas annoncer ses aumônes : bénéficia in acia non miiio, Livie et 
Agrippine inséraient dans les journaux le nom de ceux qui avaient eu l'hon- 
neur d*étre reçus par elles. La publication des invitations princières est donc 
une vieille coutume que nos vieilles monarchies ont héritée du despotisme 
impérial. La tyrannie devait d'ailleurs profiter long-temps des journaux avant 
qu'ils devinssent Tarme la plus redoutable de nos libertés modernes. Dès le 
règne des triumvirs, comme les sicaires de Sylla avaient été forcés, par le 
questeur Caton, de restituer le prix de leurs meurtres, on publia que les 
actes ne conserveraient pas les noms des nouveaux assassins. César, à soa 
tour, se servit des journaux pour ménager la popularité. Il y annonça que la 
royauté lui avait été offerte et qu'il Favait refusée. Vinrent ensuite le contrôle 
et la censure des empereurs. Tibère faisait cop er dans ces recueils ce qu'on 
avait dit contre lui , ou ce qu'il inventait à plaisir pour se ménager ainsi des 
prétextes d'odieuse vengeance ; jaloux d'un architecte qui était, par sa mer- 
veilleuse industrie, parvenu à relever un portique prêt de s'écrouler, il or- 
donna de taire son nom dans les actes. Après la révolte d'Antonius en Ger- 
manie , Tibère fit exposer les têtes des conjurés dans le Forum , mais il ne 
permit pas non plus la publication de leurs noms. Quant à Commode, au 
dire de Lampride, il aimait l'ignoble publicité de sa vie, et il avait un grand 
plaisir à voir raconter dans les journaux ses cruautés effrénées , ses infamies , 
ses courses au Cirque, ses orgies dans les mauvais lieux. Voilà au moins une 
liberté que la presse d'aujourd'hui ne connaît plus. Sous Trajan , on com- 
mença à inscrire dans les actes les acclamations du sénat. Lampride rapporte 
les très curieuses imprécations des patriciens après la mort de Commode. On 
dirait les cris confus d'une foule irritée. Le plus long morceau qui nous ait 
été conservé de ces journaux parlementaires » est celui qui a rapport à la 
réunion du sénat, lors de l'avènement d'Alexandre Sévère. Malédictions con- 
tre son prédécesseur, acclamations pour lui, réponse de l'empereur, c'est 
une vraie séance semblable à celles de nos chambres législatives. Les redou- 

TOMB I. JAftVIER. •> 



66 RKVUK DK PARIS. 

blemens réguliers y abondent ; plus tard les chrétiens , dit M. Le Clerc , imi- 
tèrent ces répétitions , comme cela est constaté aussi par lenrs actes , dans 
l'exaltation des papes et Tordination des évéques, dans les formules des lita- 
nies, dans les vœux et les anathemes des consuls. Je n*en rappellerai qu*an 
exemple. Lors de Tinstallation du successeur de saint Augustin à Tévéché 
d'Hippone, on cria huit cents fois : dignum est, jusium est. 

Si, après avoir étudié les divers fragniens qui nous sont parvenus des jour- 
naux romains, et que M. Le Clerc a recueillis à la suite de son livre, avec 
une scrupuleuse érudition , on arrive à sinterroger sur la forme même de 
ces journaux , sur leur mode ou leur fréquence de publication, les difQcultés 
redoublent, et il faut s'en tenir aux conjectures. Y avait-il plusieurs journaux? 
étaient-ils quotidiens.^ le gouvernement seul les faisait-il rédiger, ou bien 
ce soin était-il laissé à des entreprises particulières? Y avait-il des abonnés, 
ou bien la distribution était-elle ofGcielle? En rapprochant le petit nombre 
de textes qui peuvent éclairer ces obscures questions , il n*est pas possible 
d'arriver à la certitude. On sait seulement que les journaux étaient lus avec 
avidité dans les provinces et aux armées. Cornificius les recevait en Afirique 
et Cicéron à Laodicée. D'après un très curieux passage de Pétrone, cité par 
M. Le Clerc, on peut conclure que les riches se faisaient lire les actes publics 
comme leurs nouvelles particulières , pendant la durée des repas. 

Il n'y avait , je crois , qu'un seul journal (1) , et encore n'était-il pas quoti- 
dien. Quant aux rédacteurs, ils sont expressément nommés dans le Code 
Théodosien, diumarii. Cicéron reproche, dans une de ses lettres à son cor- 
respondant Rufus, de lui raconter des nouvelles futiles empruntées à la com- 
pilation de Chrestus. Ce Grec inconnu est donc le seul journaliste romain dont 
le souvenir soit parvenu jusqu'à nous. On aime à répéter ce nom obscur, le 
premier de cette foule si nombreuse depuis , mais qui , par son nombre même 
et sa confusion, ne réussira pas, sans doute, à faire oublier son antique pré- 
décesseur. Le contrôle immédiat que les empereurs exerçaient sur la publi- 
cation des actes diurnaux, me semble prouver que le journal romain était 
officiel et dépendait directemeut du pouvoir. Les abonnés ou ceux auxquels 
leurs fonctions ne donnaient pas droit à la distribution de la feuille des nou- 
velles, en faisaient sans doute prendre des copies. Quoi qu'il en soit et de 
quelque manière que se passassent les choses, il y a un fait important acquis 
dorénavant à l'histoire des lettres latines. Rome a eu ses journaux , et c'est 
bien à M. Le Clerc qu'il faut reporter tout l'honneur de cette précieuse dé- 
couverte. 

Au XTi* siècle , au milieu de la renaissance encore confuse des lettres et 
de l'ardeur inouïe avec laquelle on étudiait l'antiquité , l'idée vint à un érudit, 

(I) \\ ne fkut pas confondre let actei diurnaux arec le« aclet de Tétai cItII oonnoa depub 
SerTîus Tullius, arec les actes du Forum consacrés au pouvoir populaire et aux tribunaux, 
avec les actes du sénat devenus publics depuis César, avec les actes des confréries , et enfin 
arec les actes privés de la maison des empereurs. M. Le Clerc disUngue fort lucidement ces 
dlfféreiif recueils, qnl rettreifiialnit nécetsaireroent le cercle des vritli Journaux. 



RSVUB DE PARIS. 67 

probablement à Vives, de reconstruire à sa manière quelques actes diurnaux, 
avec des centons de Cicéron , de Tacite , de Suétone , des deux Pline et sur- 
tout des scholies anecdotiques d'Asconius Pedianus. Ces sortes de superche- 
ries littéraires , souvent renouvelées depuis , étaient très familières aux savans 
da xyi** siècle qui aimaient à faire passer ainsi , sous le couvert de Tantiquité 
et d*une latinité agréable et fleurie , quelque élégie ou quelque épigramme 
qui sentit son Catulle et son Martial. Ces fragmens de journaux supposés 
circulèrent long-temps en manuscrit, et Juste-Lipse les cita dès 1581. Les 
archéologues et les historiens les ont tour à tour admis ou repoussés. Quel- 
ques traces d*ane langue plus moderne que celle d'Ennius et de Caton , une 
plaisanterie peu probable sur le convoi de Marcia , engagent M. Le Clerc à ne 
pas admettre comme véridique cette mosaïque habile. C'est montrer un amour 
passionné de la vérité et une grande conscience de critique que de ne point 
accepter des textes, souvent regardés comme authentiques, et qui corrobore- 
raient la thèse si neuve soutenue dans son livre. Rien d'ailleurs ne choque, 
ni ne parait improbable dans ces journaux supposés. Rixes de taverne, caba- 
retier assassiné par des gladiateurs ivres , boucher mis à l'amende pour vente 
de viande non inspectée , orages , incendie , pluie de pierres , faillite d'un 
riche banquier , arrestation et exécution d'un pirate , départ d'un gouverneur 
pour sa province, funérailles d'une vestale, jeux scéniques, mariage de la 
fille d'un préteur, tel est le sujet des actes diurnaux composés par Vives. Il 
fallait le goût si sûr et le tact attiqne d*un maître comme M. Le Clerc pour 
si bien distinguer, dans ces morceaux admirablement rajustés, la main d'un 
moderne. J'avoue , pour ma part que je n'y aurais pas vu malice et que j'au- 
rais été dupe, en la compagnie, excellente d'ailleurs, du savant Juste Lipse. 

La presse a pris dans nos sociétés modernes une telle puissance , qu'il était 
curieux d'en rechercher les moindres et les plus obscures origines. Le livre 
de M. Le Clerc, ce livre qui rappelle la meilleure manière de la critique et de 
rémdition française, est donc venu fort à propos. On ne peut trop engager 
l'auteur, après le brillant succès qu'obtient son livre, à poursuivre dans le 
moyen-âge les mêmes recherches , comme nous savons qu'il en a eu la pen- 
sée. L'Académie des Inscriptions a récemment désigné le savant doyen de la 
Faculté des Lettres comme Tun des continuateur? de VHisioire Uiiérairedes 
bénédictins. Cette précieuse adjonction doit diminuer les regrets qu'excite 
la fâcheuse retraite du vénérable M. Daunou, et elle est d'autant plus satis- 
faisante qu'elle ramènera naturellement les travaux de M. Le Clerc sur le 
moyen-âge et qu'elle lui permettra sans doute d'interroger les journaux de 
cette époque toujours étudiée et toujours obscure. Depuis les Actes des pre- 
miers chrétiens jusqu'à ces correspondances des savans du xvi* siècle, 
qu'ont renouvelés Guy-Pntin, Saumaise et Vossîus, correspondances qui 
étaient les vrais journaux d'alors, M. Victor Le Clerc a un vaste cadre à rem- 
plir. A en juger par son dernier ouvrage , personne n'est plus que lui capable 
d'y prodiguer ime érudition immense, et d'Ingénieux et fins aperçus. 

On est frappé surtout, dans la lecture de ce livre, par la vérité de Féru- 



68 HKVU£ DE PARIS. 

ditioD. Ce ne bunt pas là des notes demandées à la bâte aux tables et aux 
index, et juxtaposées ensuite avec plus ou moins d'art; ce n'est pas celte 
science factice et indigeste qui entasse au hasard les notes. L'inexpérience 
seule est prodigue, et la sobriété convient à l'érudition des maîtres. Une 
connaissance profonde , complète , judicieuse de l'antiquité perce à chaque 
page. Tout est logiquement et clairement disposé, tout se suit et s'enchaîne 
avec une habileté rare et ménagée. Une critique vive et nette, qui fait 
bon marché des choses douteuses, et qui est impitoyable pour les textes 
supposés comme pour les faux systèmes, se montre avec une sagacité pé- 
nétrante à tous les endroits du livre que nous venons d'examiner. Le nom 
de M. Le Clerc était déjà haut placé dans l'érudition ; un long et brillant 
enseignement à la Faculté des Lettres de Paris , une traduction de Cicéron 
qui a sa place marquée dans notre littérature , divers travaux scientifiques 
moindres , parmi lesquels les amis des lettres antiques ont distingué deux in- 
génieuses supercheries littéraires dans le genre de celle de Vives, avaient 
laissé trace dans le monde savant. Aujourd'hui la sévère élégance du style de 
ce livre, l'alliance heureuse et si rare du talent d'écrire avec une science 
profonde, les aperçus élevés et brillans doivent affermir et étendre la répu- 
tation de M. Le Clerc comme écrivain. Ses amis savent et je dirai indiscrè- 
tement qu'il s'occupe depuis fort long-temps d'une histoire de la prose latme, 
vivement désirée de ceux qui prennent quelque intérêt à la science et à 
l'antiquité. 

Des livres ainsi faits , ainsi élaborés par une persévérante érudition , conso- 
lent de la triste cohue littéraire de notre temps, qu'un très habile critique ca- 
ractérisait dernièrement dans un autre recueil avec toute la finesse de son 
talent. Tous les rôles sont confondus, dans notre littérature; le lecteur est 
devenu auteur, et le public a presque disparu. Les grands lyriques font d'ab- 
surdes drames ou de déplorables épopées. Tel romancier qui eût été ici 
V^alter Scott ou Cooper , se plonge chaque jour en je ne sais quel cloaque de 
feuilleton; tel écrivain dramatique qui ne manquait ni de verve, ni de pas- 
sion , s'abîme en des prodigalités inouïes de journalisme et d'imagination 
épuisée. Ici c'est l'idolâtrie païenne de la forme qui me rappelle involontai- 
rement les vers de Juvénal sur Messaline ; là c'est l'outrecuidante théorie 
d*ime décadence efïirénée que peu de gens, je le crains, prendront doréna* 
▼ant, et comme on le voudrait , pour une rénovation hardie ; enfin le caractère 
même des lettres , aujourd'hui, n'est-ce pas la diffusion même, dans la langue, 
dans les idées, dans les talens.' Ce peut être là une transition ; je l'espère, je 
le désire , et nous pouvons être au seuil d'une renaissance vivement attendue. 
La prophétie des décadences ne me parait point, d'ailleurs, de fort bon goût ; 
mais, au moins, ne sera-t-il pas permis, au milieu de ce carrefour plutôt in- 
dustriel que littéraire , où l'on se heurte, de songer que, pour ceux qui aiment 
la culture de l'esprit et les travaux d'intelligence, la science, et par consé- 
quent rétude, sont le plus sûr refuge de ce temps-ci ? 

LàBITTE. 






BULLETIN. 



Le projet d'adresee est eain eonna. Nous ne dirons pas, comme fiit jm- 
JaonThui un Journal de la coalition, que le travail de M. Étieime reste im* 
demous de ce (|u*afait annoncé la commbsion; mais ce n*est pas là ton* 
tefois le programme politique qu*on nous avait annoncé. En un mot, il y 
a des menaces, mais il n'y a pas de promesses, et si le projet d'adresse fait 
connaître les rancunes de la coalition, il n'exprime pas ses principes. Le 
langage de la coalition est hardi sur les affaires consommées; il est réservé, 
Q est nul quant aux affoires en litige. On a mauvaise grâce à venir reprodicr 
aux ministres leur réserve, quand on s'impose , en certains points, une ré- 
serve plus grande encore, uniquement parce qu'on s'attend à être minisire 
demain. 

On l'a déjà dit, toute l'adresse est dans le dernier mot. La coalition de- 
OMnde une administration ferme et habile. Il est évident qu'il ne MsCe après 
cela qu'à prendre un ministère parmi les anciens ministres qui ferment la 
majorité de la commission. Mous aurons alors un ministère ferme et habile, 
tel que la commission le veut; un ministère qui fera respecter au dehors la 
dignité du trône , et le couvrira au dedans de sa responsabilité , comme le dit 
le projet de l'adresse. 

Si tous les membres de la commission étaient restés jusqu'à ce jour étran- 
gers au maniement des affaires, on pourrait prendre ces paroles pour la pro- 
messe du meilleur avenir quHs nous préparent. Mais que dire de ce langage 
quand il est tenu par d'anciens ministres? Mais que penser quand on voit les 
membresdu ministère du 11 octobre ramasser dans les journaux de Topposi- 
tion qui se fit contre eux, les d<^ctamations qui y traînaient chaque jour, et les 
inscrire dans un discours de la chambre des députés au roi? Ce sont les an- 
ciens ministres du 6 septembre , ceux qui avaient rois le pays à deux doigts 



* • 



70 ftBVUB DE PARIS. 

de la guerre civile par la rigueur et la violence de leur système, qui vienuent 
proposer de remplacer le cabiuet du 15 avril par un ministère plus habile et 
plus propre à maintenir la paix et la prospérité dans le pays ! Le ministère 
du 15 avril, qui a pacifié le pays, qui a convoqué la chambre actuelle pour 
effacer les agitations répandues dans la législature précédente, qui a fait 
l'amnistie et qui a fait respecter Tordre, après cette mesure , malgré les sinis- 
tres prédictions des doctrinaires, est déclaré par les doctrinaires inhabile à 
gouverner! Et le ministère du 32 février, nous sommes fâchés de le dire, ce 
ministère dirigé par un homme de talent, est-il bien en mesure de reprocher 
le manque de force et de fermeté à ce cabinet, quand il était forcé de com- 
poser avec tous les partis, dans risblement, non mérité, où il se trouvait? 
Nous pourrions pousser loin cet examen de deux cabinets dont les membres 
se trouvent dans la commission de l'adresse , et au bénéfice de qui on tient le 
langage inouï employé dans la rédaction du projet. Mais il y a long-temps 
déjà que nous avons résolu de ne pas imiter les adversaires du gouvernement, 
et de leur opposer la modération. 

Ne pourrait-on aussi jeter un regard sur la coalition , qui trace si impérieu- 
sement les devoirs du roi et de son gouvernement? Qu*a-t-elle fiait depuis un 
ao ? Comment a-t-elle noontré elle-même sa force et son habileté ? Quelles ont 
été «et oeuvres tandis que le gouvernement promuli(uait Tamnistie, pacifiait 
l'Afrique, et donnait une face nouvelle à cette possession qu'il eût fallu aban- 
donner si Ton avait suivi le sentiment des doctrinaires? Que disait, que fai- 
sait l'opposition pendant que le ministère du 15 avril négociait, les armes à 
la main, avec Haïti, exigeait de la Suisse Faecomplissement des traités sans 
idtérer les rapports d'amitié des deux pays, quand il armait pour protéger 
nos intérêts commerciaux au Mexique , quand il montrait partout l'ardeur du 
bien publie, et une ardeur qu'on devrait regarder comme éclairée, si même 
elle ne s'était manifestée, pour deux postes importans, que par les choix du 
maréchal Valée et du maréchal Gérard, choix auxquels Topposition elle- 
même s'est vue forcée d'applaudir? La coalition combattait tous les projets 
de loi d*utilité publique. Elle tâchait d'ajourner à un an la loi des chemins de 
fer; elle feisait prévaloir, pour ces grandes lignes si favorables à la prospérité 
et aux progrès de la France, un système qui retardera encore d'un an ces 
progrès, et nous laissera en arrière du reste de TEurope. Ses journaux, se 
Élisant suisses contre la France , applaudissaient à toutes les injures que nous 
adressaient les organes de la plus basse démocratie des cantons. Pendant ce 
temps, M. Guizot rêvait une coalition entre les catholiques et les protestans , 
et formulait ses bases sur celles de la coalition des doctrinaires et de la gau- 
che, en ef&çant des deux parts les principes religieux, comme, dans la coa- 
lition, on efface les principes politiques. M. Duvergier de Hauranne s'atta- 
quait au trône, accusait le roi d'envahissemens sur le pouvoir pariementaire , 
et chargeait le ministère de reproches de corruption , quand les archives sont 
là pour témoigner que jamais, en aucun temps, les foveurs, l'argent et les 



EBVU£ DE PARIS. 71 

places n'ont plus servi à récompenser le zèle de la presse et des élections 
que du temps où les doctrinaires tenaient le pouvoir en main. En un mot, 
tandis que le ministère opérait des réformes utiles , tandis qu'il travaillait 
avec succès à raffermissement de Tordre en France , tandis qu'il adoucissait, 
sans manquer de fermeté , les formes du pouvoir ; dans la coalition on rêvait 
rimpossible, on travaillait à tout désunir, à tout renverser, et à ramener l'é- 
poque où la violence et l'intimidation étaient malheureusement les moyens 
de gouvernement nécessaires. 

Que demande aujourd'hui la coalition dans son projet d'adresse qui est, 
il faut bien le croire, l'expression de ses vœux? Elle annonce que la cham* 
bre attend l'issue des négociations au sujet de la Belgique; mais elle se 
prononce contre l'évacuation d'Ancône. Elle blâme nos négociations avec la 
Suisse au sujet de M. Louis Bonaparte, elle s'émeut des malheurs de la 
Pologne; mais elle parle avec beaucoup de réserve de l'Espagne, et des 
moyens de la secourir. Elle entre dans les détails jusqu'à demander la loi 
relative à l'organisation de l'état-major-général de l'armée, mais elle se tait 
sur la réforme électorale. Il est impossible de parler plus haut et de dire 
moins; d'exiger davantage des autres et de donner moins de gages soi-même; 
si bien qu'avec cette adresse on pourrait former un ministère de droite ou 
de gauche, à volonté. 

11 y a un an, la coalition n'était pas formée. Alors, M. Thiers montait à la 
tribune pour demander l'intervention en Espagne. Que veulent le centre gau- 
che et M. Thiers, aujourd'hui? Y ont-ils renoncé? Les doctrinaires veulent- 
ils maintenant l'anéantissement du traité des 24 articles ? Nous avons sommé 
la coalition de faire connaître l'opinion qui a prévalu parmi ses membres. 
Elle a préféré garder le silence. Mais la discussion de l'adresse ne sera pas 
comme le projet , un terrain où l'on ne s'avancera qu'autant que le voudra 
bien l'opposition. Le ministère parlera. Il faudra bien le suivre à la tribune, 
et dire quels motifs on a de le blâmer. On a déjà vu dans la chambre des 
pairs ce que sont devenus les raisonnemens des orateurs de l'opposition. 
Sans doute, comme l'a dit le Consittuiiounel^ le ministère trouvera des 
adversaires plus redoutables dans la chambre des députés. Mais le sentmient 
du devoir et du droit a son éloquence, et la capacité qui édifie, qui organise, 
a souvent beau jeu contre celles qui ne songent qu'à détruire. Le ministère 
du 11 octobre a puisé une force immense, il a trouvé une grande partie de 
son éloquence et de son talent dans cette situation , et M. Mole, placé sur 
ce terrain , y trouvera de grandes ressources contre ses nombreux adversai- 
res. On a vu que le courage et la résolution ne lui ont pas manqué , quand il 
a fallu défendre le ministère dont il est le chef , et dont le grand crime est 
d'avoir donné à la France deux ans de prospérité et de calme, après sept 
années d'effroi et de troubles. Nous désirons, sans Tespérer, que la France 
trouve , sous le ministère fort ei habile qui sortira de la coalition , la sécurité 
et la douceur du régime sous lequel elle a vécu pendant le petit ministère du 
16 avril! 



n RXVIJB MK FAR». 

Mous Tavouons , nos craintes sont grandes. Sous quels auspices entrera le 
ministère que prépare l'opposition ! Quelle force pourra trouver un cabinet 
dont les membres, quels qu'ils soient, se sont appuyés sur les plus dange* 
reuses passions, sur les oppositions les plus extrêmes ! L'opposition veut un 
ministère fort. M. Guizot sera-t-il bien fort contre le centre gauche , quand 
on y agitera des projets, contraires à ceux du gouvernement? M. Thiers sera- 
t-il bien fort contre Textréme gauche, qui le soutient aujourd'hui? Tous 
deux seront-ils forts contre les espérances qu'ils ont soulevées? De quel droit 
combattront-ils les passions et les intérêts de parti , eux qui mettent en avant 
ces deux mobiles? Au nom de quels principes demanderont-ils aux autres la 
modération et s'élèveront-ils contre les ambitions secondaires , quand les 
ambitions principales ont mis tout en feu? Compte-t-on trouver dans les 
rangs inférieurs la sagesse et la patience qui auront manqué en haut? M. Gui- 
zot a dit souvent que le pouvoir doit conduire la société et lui tracer la route. 
I<9ous voudrions bien savoir où la mènerait l'exemple que lui donnent M Gui- 
zot et toute la coalition ! 

Jamais chambre des députés n'a été placée dans une situation plus solen- 
nelle et plus décisive. En France, on s'enivre des antécédens. La coalition a 
tant répété que la majorité de la chambre devait jouer le rôle des 321 , que 
quelques âmes crédules ont pris ce rôle au sérieux. Mais quand les 231 protes- 
taient contre les projets du gouvernement de Charles X , quand ils faisaient 
retentir la France des expressions d'une adresse qui était loin d'égaler en 
hardiesse celle qu'on propose aujourd'hui ; il y avait , en France, un gouver- 
nement qui méditait la ruine des institutions, et qui ne s'en cachait guère. 
La chambre savait bien, quels que fussent les hasards de l'entreprise où l'on 
s'engageait, que les institutions survivraient au gouvernement, et l'avenir 
de la France n'était pas mis en question. Que veut-on aujourd'hui ? Est-ce 
quels coalition, est-ce que les doctrinaires songent à défendre la constitution 
contre le ministère de l'amnistie? Est-ce que le roi est hostile à la Charte, 
aux droits des électeure ou de la chambre? Sait-on bien où Ton va en pré- 
parant une adresse telle que depuis Louis XVI aucune oreille royale n'en a 
entendu une semblable? Oui, sans doute, ceux qui mettent leur gloire à 
marcher sur les traces des 221 pourront se gloriûer, ils iront plus loin qu'eux, 
et leur courage sera plus grand ; car les 221, poussés à bout , attaquaient un 
gouvernement coupable, coupable d'intention, du moins, tandis qu'ils frap- 
peront dans ses bases un régime qui a donné à la France et qui lui conserve 
tout ce qu'elle a de repos, d'indépendance et de liberté ! 

La chambre peut prendre une belle place. Mous ne sommes pas de ceux qui 
veulent la perdre en la flattant. Nous dirons donc sans crainte que c'est une 
chambre nouvelle, qui n*a encore rien Cuit pour le pays. Dans ki dernière session, 
qui était son début, elle a donné plusieura fois dans les pièges de l'opposi- 
tion , entre autres à l'occasion des chemins de fer. £ le a louvoyé , donné tour 
à tour raison et tort à tout le monde. Enfln , elle a laissé se former dans son 
sein une coalition upique dans l'histoire parlementaire, une coalition qui ne 



REVUE DE PARIi». 73 

sait ce qu^elle veut ou qui n'ose le dire, et qui aboutirait à une administration 
plus attaquée , plus feible , et peut-être plus forcée de faire des concessions 
que toutes les autres. Voilà les torts de la chambre. Il est vrai qu'en un jour, 
et ce jour est venu , elle peut les réparer tous. 

Depuis 1830, la chambre des députés a joué un grand rôle , le rôle qui lui 
appartenait. Elle a établi la monarchie d'abord, résisté aux violences, aux 
déclamations; elle a défendu la liberté, l'honneur de la France, en restant 
dans une juste mesure; elle a ratifié les traités, soutenu le gouvernement dans 
ses plus pénibles tâches. De grandes illustrations se sont élevées dans son 
sein; mais les hommes qui ont participé le plus activement à ses travaux, 
voudraient aujourd'hui s*arroger le monopole de toutes les chambres à venir, 
et se porter comme les légataires universels des chambres passées ; c'est le 
mal de notre situation. La chambre des députés a jusqu'ici dominé par sa ma- 
jorité sage et mesurée , maintenant on veut la dominer par des principes con- 
traires. On parle sans cesse du 11 octobre; le cabinet du 11 octobre obéissait 
à l'esprit de la chambre, c'est-à-dire de la France entière. Les ministres qui 
y flguraient se sont d'abord séparés , ils ont arboré des principes différens les 
uns des autres, ils se sont combattus ouvertement, et aujourd'hui qu'il leur 
plaît de se rejoindre sans dire au nom de quel principe, ils voudraient asser- 
vir la chambre à leur volonté ! Si la chambre entend son rôle , le 1 1 octobre 
reparaîtra avec le ministère actuel, modifié peut-être, avec M. Mole surtout, 
qui en a déjà rempli toutes les conditions en résistant noblement à toutes les 
idées de désordre et d'anarchie, n'importe d'où elles viennent, et qui, s'il 
rend le pouvoir devant une coalition déloyale , aura professé le dernier les 
principes conservateurs sur lesquels ont été fondées, depuis huit ans, la force 
et la prospérité de la France. 

Autrement, nous verrons une chambre nouvelle renverser un cabinet sans 
savoir à qui elle donnera le pouvoir, et sans que personne de ceux qui aspi- 
rent à ce pouvoir, ait daigné lui dire ce qu'il fera. Nous verrons une chambre 
des députés entrer de gaieté de cœur dans une crise, quand tous les principes 
sont confondus, et jeter la France dans un état de trouble dont on ne peut 
marquer le terme. Devant de pressantes questions comme l'affaire de Belgi- 
que, la France se trouvera tout à coup sans gouvernement, ou, ce qui est 
pire, avec un gouvernement qui pourrait bien lui donner la guerre, quand 
l'honneur et la loyauté consistent à maintenir la paix ! On va nous répondre 
que la coalition parlera dans la discussion de l'adresse. Qu'elle parle donc, et 
qu'elle ne somme pas le ministère de se retirer avant cette discussion ! Les 
portefeuilles qu'ambitionnent M. Thiers et M. Guîzot seront sur la tribune. 
Qu'ils viennent les chercher! Ils nous diront seulement, avant de s'en em- 
parer, ce qu'ils comptent en faire. Il faudra bien que nous sachions si le traité 
des 24 articles devrait être e.\écutc depuis un an, comme le disaient les doc- 
trinaires, ou si ce n'est plus un traité, comme le âtile ConsHiutionneL Nous 
insistons particulièrement sur cette question, parce que c'est sur elle que 



Ik RIVUI DE PARIS. 

comptent les doctrinaires pour entrer aux affaires , et que c*f8t par elle qu'ito 
comptent forcer le centre gauche à s'écarter Tolontairement du pouToir. An* 
trement pourquoi Torgane des doctrinaires ferait-il remarquer avec tant de 
soin que M. Guizot ne désavoue pas plus le Journal qènéral que M. Thiers 
ne désavoue le ConsUiulionnel? 

Quant à M. Dupin , encore tout chargé des outrages récens des doctrinaires, 
que nous osons à peine appeler des calomnies, sa conduite n*a pas besoin 
d^explication ; elle se trouve dans son caractère. Nous ne retirons pas les éloges 
que nous avons donnés à M. Dupin. L'homme qui a refusé sept fois un por- 
tefeuille n'est pas le courtisan du roi, comme Ten ont accusé si rudement les 
doctrinaires. Il est loin d'être un lâche, comme le lui a dli grossièrement la 
gauche quand il refusait de s'expliquer avant sa nomination à la présidence. 
Mais à quoi servent une certaine indépendance du c6té du trône, et une sorte 
de fermeté en faee de l'opposition , si une autre ambition et si une autre peur 
TOUS domine; et si ces deux sentimens, peu louables l'un et l'autre, vous font 
faire tout ce que font les esprits ambitieux ou pusillanimes, et pire encore, 
s'il se peut! Peu importent vos qualités, si vous avez d'autres défauts qui 
font que vous ne vous inquiétez pas plus de ce qui arrivera , et que tous ne 
TOUS mettez pas plus en souci du repos de votre pays , que ne font ceux qui 
perdent toute retenue , à la seule idée de manier enfln les affaires après une 
longue privation. M. Dupin a été trop loin , cette fols. Le goût qu'il a d'une 
certaine petite popularité circonscrite, l'a entraîné dans une étrange démar- 
che; et il n'a pas réfléchi sans doute à la conséquence qu'on pourrait tirer 
contre son caractère de la conduite qu'il tient aujourd'hui. Ne pourrait-il pas 
nous dire lui-même comment il faut nommer l'homme qui attend la décision 
de la majorité pour se prononcer, qui compte exactement les voix , qui s'as- 
sure bien que l'on est six contre trois , et qui alors se décide à abandonner 
ceux qui venaient de le soutenir, et qui venaient de le faire président de la 
chambre, malgré ceux qu'il seconde aujourd'hui! M. Dupin sait lui-même 
quelles grandes et profondes répugnances il a fallu vaincre pour le mettre là 
où il est, et combien d'hommes, plus claîrvoyans que nous peut-être , ont dû 
fiiire violeiice à leurs sentimens, dans l'intérêt de la paix publique et de la 
stabilité de nos institutions , pour lui donner leurs voix! M. Dupin a réussi, 
Q est vrai , à se faire nommer par les soutiens du gouvernement , et à gagner 
le lendemain, n'importe comment, le suffrage de ses adversaires. Se félicite- 
t-il aujourd'hui d'avoir pris le gouvernement pour dupe ? Nous savons que 
ee genre de succès est approuvé et applaudi dans un certain monde , mais 
ee n*est pas précisément dans la sphère où doit se placer un président de la 
chambre des députés, que M. Dupin trouvera des approbateurs. 



Thsatrbs.— Gtmivasb. — Le Marquis en gnge^ par MM. Mélesville et 
Eugène. — M. Roger de Beauvoir est un écrivain de belies manières , auquel 



ABV€B DE PARIS. 75 

rien ne sied mieux que d*écrire des histoires de marquis. Aussi M. de Beau- 
voir a-t-il écrit par-ci par-là quelques liistoires de marquis avec une grâce 
toute particulière, relevée par un certain tour d*esprit qui commence à se 
perdre parmi nous. C'est une de ces histoires de marquis qui a fourni à 
MM. Eugène et Mélesville le sujet de cette petite comédie , et au parfum du 
XYiii*' siècle qui s'exhale de chaque scène, il serait impossible de ne pas re- 
eoimaître que M. Roger de Beauvoir a passé par là. 



Vàbiétés. — Le Pvff. — C'est une revue de tous les pufb qu'a enregis- 
trés l'année 1838 , cette année si féconde en puffs de tout genre, et de fous 
ces pu£& le moins exorbitant n'est pas le puff des Variétés , qui a toutefois 
l'avantage d'être le plus ennuyeux et le moins spirituel des puffis. Imaginez 
le puff personnifié dans la personne de M. Serres. Ce M. Puff est un honnête 
père de famille qui a deux filles à marier : l'une est M"' La Blague, l'autre 
M"'' La Réclame. M**' La Blague a sur le front une couronne de roses blan- 
ches, symbole de virginité ; M"*" La Réclame est vêtue d'une robe d'une en- 
tière blancheur, où le titre de tous les journaux reluit en lettres longues de 
huit pouces. Cependant, les prétendans sont à la porte et la main de ces 
demoiselles doit-être le prix. du plus di^e. On ouvre la porte à deux battans 
et voilà les pufïis de l'année qui défilent. C'est l'inventeur des chapeaux im- 
perméables et des télégraphes souterrains : nous lui souhaitons plus de suc- 
cès à l'exposition de l'industrie. C'est le sonneur de Saint-Paul , c'est le géant 
du Cirque-Olympique, c'est Ruy-Blas et d'autres encore. Tout cela pourrait 
être drôle et rien n'est moins divertissant. Odry , le grand Odry lui-même , 
s'est trouvé à l'étroit dans le rôle de Ruy-Blag, et c'est à peine s'il a rencon- 
tré, à longs intervalles, quelques-unes de ces sublimes inspirations qui élec- 
trisent les loges et soulèvent le parterre. Quelques scènes, où l'esprit se trouve 
à rétat d'intention , ont été applaudies par le public , qui a bien voulu accepter 
l'intention pour le fait. On a nommé une demi-douzaine d'auteurs : il est 
juste de dire qu'ils ont eu de l'esprit comme quatre. Nous comprenons bien 
que la critique ait quelque mauvaise grâce à juger sévèrement de semblables 
folies : mais il nous semble pourtant qu*un grain de talent et de vraie gaieté 
n'aurait rien gâté à l'affaire. Et puis , n'est-il pas déplorable d'avoir vu paraî- 
tre au milieu de ce pèle mêle , Racine sous les traits de je ne sais qui , et 
M'^* Rachel sous le visage de je ne sais quoi ? Racine . grand Dieu ! cette noble 
figure et ce noble langage qu'on ne se représente que dans une société de rois ! 
M"* Rachel , ce jeune génie qu'on ne saurait entourer de trop de respect, ni 
de trop d*admiration ! Vous n'avez pas craint de toucher à ces majestés, vous 
les avez traînées sur vos tréteaux , vous les avez mêlées à vos parades ridicu- 
les! Hermione assistait , dans une première loge, à cette représentation, et 
le public , les yeux tournés vers elle , regrettait que la noble fille eût quitté ce 
soir-là le palais de Pyrrhus. 



7(y iiëvde dk paris. 

— Poèmes el Svntéels , par M. FJzéar Pin (1). — C'est Jà un livre simple et 
modeste , comme le titre sous lequel il se produit , et qui , pour ne pas affi- 
cher de grands airs et de ma^nifi:|ues prétentions, n>n a pas moins de grâces 
aimables , ni moins de précieuses qualités. La poésie de M. EIzéar Pin ne se 
préoccupe guère de Foriginalité du sujet; son thème est un peu ce thème 
éternel que les poètes se transmettent de Tun à l'autre , depuis qu'il y a des 
poètes au monde. Il recueille dans ses fleurs, à sa manière, ces mille riens 
imperceptibles qui flottent dans Tair, ces petites gouttes de rosée dont la 
poésie se nourrit comme les fleurs, caria poésie est une fleur aussi. Dans la 
plaine, au fond du ruisseau, sur la montagne , c'est de la rêverie, toujours 
de la rêverie. Cette muse chante un peu comme Toiseau dans les bois; on lui 
reprochera d'être oisive. A mon sens , c'est là son moindre défaut. Pour la 
foime, M. E. Pin relève tout-à-fait de l'école de Lamartine, de cette manière 
simple, grandiose, flottante jusqu'à s'oublier quelquefois, que le poète des 
Harmonies a mise en œuvre dans Jocelyn et la Chute d'un An^e. Or, c'est là, 
selon.nous, la plus grave erreur où M. E. Pin soit tombé, car cette forme, 
qui convient à merveille lorsqu'il s'agit d'un immense poème où les passions 
épiques de l'humanité sont en jeu , se trouve déplacée dans des pièces la 
plupart courtes, où le sentiment individuel, intime, comme ondi^ait, il y a 
huit ans, domine presque toujours; et ces négligences, qu'on remarque à 
peine chez le grand poète , emportées qu'el es sont par le torrent du fleuve 
qui déborde, ici font tache et détruisent les charmes de la pensée. En cela, 
M. Pin nous semble avoir méconnu le vrai caractère de son talent. Du reste , 
cette critique, qui porte sur l'ensemble du volume, ne saurait atteindre cer- 
taines petites pièces qu'on aura bientôt remarquées, entre autres les sonnets 
sur Weber, Pétrarque et Mozart , où le sentiment exquis de la poésie et de 
la musique se traduit en vers nobles et beaux. La principale qualité de ce 
livre, celle qui en fera le succès, c'est la simplicité toute aimable qu'on y 
retrouve partout On ne peut s'empêcher de savoir gré à cette poésie, du 
calme si frais et si pur qui s'en exhale, et de ses constantes aspirations vers 
les grandes sources de l'antiquité. Virgile surtout y est noblement apprécié. 
En somme , c'est là un début qui fait honneur à M Pin , et lui vaudra la 
sympathie de toutes les âmes d'élite que charme encore aujourd'hui le cnlte 
des muses simples et décentes. 

'«) Chez Gosselin. . 



F. BONNAIBl. 



LETTRES 



SUR MUNICH. 



DESCRIPTION HISTORIQUE DE LA RÉSIDENCE. 



IV. 

li'Electeur Maxiiiiilieii. — Ijm Guerre 

de trente ans 

En descendant de la place Schrann à la rue Louis , on trouve , dans 
la rue Schwabing, l'ancienne façade du palais de l'électeur Maximi- 
lien. C'est une haute muraille grise qui porte la trace presque insai- 
sissable de quelques fresques effacées; elle est percée de deux rangs de 
hautes fenêtres sans encadremens, dont la nudité ajoute encore à la 
sévérité de l'édiGce. Elle a deux entrées principales ; ses deux portails 
en marbre rouge affectent les formes énergiques du style dorique. 
Devant le pied des colonnes , et sur les volutes dont la corniche est 
relevée, dorment de grandes figures de bronze dont la couleur se marie 
admirablement avec les reflets fauves du marbre et avec les teintes 
sombres des murs; elles représentent des lions portant des armoiries, 
et des allégories de la Sagesse et de la Justice , du Courage et de la 
Modération. Mais, au milieu de l'édiGce , entre les deux portails, et 
plus haut que leurs grandes ouvertures, s'élève une vaste niche 
également en marbre rouge; dans cette niche est une statue en 
bronze de la Vierge, et, au-dessous d'elle, une lampe brûle sans 
cesse comme devant un autel. 

(4) Toyez It liTniioo du 6 Jinfier. 

TOMX I. JANVUR. * 6 



78 REVUE DB PARIS. 

L'histoire de Félecteur Maximilien est écrite en vivans caractères 
sur cette austère façade, dont il avait lui-même tracé le plan. La 
Bavière est un pays catholique; mais ses princes ont presque toujours 
été plus catholiques qu'elle. Je vous ai déjà dit que Guillaume II 
avait bâti un palais aux jésuites, et le sien derrière le leur. Non con- 
tent de cette œuvre pie, et de toutes les autres qu'il fit encore, ce 
prince abdiqua , et remit à son fils la couronne ducale, pour pouvoir 
s'adonner tout entier et la rdigfoo. Par penchant et par ambition , 
Maximilien fui lé continuateur de son père. 

Élevé à l'université d'Ingolstadt avec l'archiduc Ferdinand , à qui 
il devait plus tard donner et conserver l'empire , il fit , au sortir de 
ses études, un voyage à la cour d'Autriche, avec laquelle il noua dès- 
lors d'étroites relations; puis il descendit en Italie. Il passa plusieurs 
années dans ce pays, où les merveilles s'accumulaient depuis des siè- 
cles, et qui produisait encore alors de grands artistes. Il ne se contenta 
point d'admirer leurs œuvres, il les étudia. Il se passionna surtout 
pour l'architecture, qui avait jeté tant d'éclat sur la dernière moitié 
du XVI' siècle. Il y avait à peine quelques années que Palladio était 
mort; Fontana vivait encore. De retour dans sa patrie, Maximilien 
voulut les imiter; mais, plus religieux que ces derniers propagateurs 
de la renaissance, qui établirent définitivement le culte de l'art païen 
sur les ruines de l'art catholique, il pendit une madone de bronze 
entre les deux portes de son palais. 

Maximilien n'était pas un dévot ordinaire; ce n'est point sans 
quelque raison qu'il reçut le surnom de Grand. Pendant les premières 
années de son pouvoir, qui furent aussi les premières du xvii* siècle, 
il fut le personnage le plus important de l'Allemagne. Henri IT, qui 
cherchait à rendre à la maison d'Autriche le mal qu'elle avait fait 
à la France, détermina les protestans à s'unir contre elle. Maximilien 
fbt nommé chef de la ligne que le catholicisme opposa à cette union. 
Néanmoins, son crédit était si universel , qu'en 1619 , l'empire ayant 
été vacant, les électeurs protestans le lui offrirent; il aima mieux 
l'assurer à Ferdinand , son ami d'enfance. Sa générosité donna le 
signal de la guerre de trente ans. Ferdinand f\it repoussé par la Bo«- 
hème, qui déféra sa couronne à l'électeur-palatin Frédéric. Maximî- 
Uen fbt seul capable de l'arracher de la tête du malheureux électeur, 
qui , chassé de tous ses états à la fois, s'en alla chercher des vengeurs 
par tonte l'Europe, Jusqu'à ce qu'il eût trouvé Gustave-Adolphe, de 
l'autre côté de la Baltique. Vous avez lu , dans l'histoire que Schiller 
a écrite, le récit de toutes ces guerres homériques. Hais laissez-moi 



RBVUE DE PARIS. 79 

VOUS donner encore quelques détails qui ont un rapport plus particu- 
lier à Maximilien et à Munich. 

En échange de ses bons services , Maximilien reçut de Ferdinand 
la dignité électorale , qu'un arrêt de proscription avait enlevée au 
Palatin. Mais il semble que le bonheur qui Pavait suivi jusqu'alors 
l'abandonna aussitôt qu'il fut revêtu des dépouilles du fugitif. L'Au- 
triche, assaillie par les puissances du Nord , qui s'ébranlaient et sor- 
taient l'une après l'autre de leurs frontières , n'avait plus assez des 
Bavarois pour se défendre ; elle cherchait vainement une armée dans 
son sein , lorsque Wallênstein lui offrit d'en lever une à ses propres 
frais. La téméraire fortune de ce soldat fut un grand sujet de douleur 
pour Maximilien, qui se ligua dès lors avec la France, afin de se dé- 
barrasser de ce rival de sa gloire et de son autorité. Richelieu , qui 
suivait les plans de Henri IV, et qu'on retrouve derrière toutes les 
dissensions qui désolèrent alors l'Allemagne , comprit aussitôt quel 
parti il pouvait tirer de cette jalousie pour ruiner secrètement l'Au- 
triche, qu'il ne voulait pas encore attaquer de front. Il attacha à Fam- 
bassadeurde Vienne, comme un personnage de peu d'importance, 
ce père Joseph, dont le froc a joué un rôle important dans toutes 
les intrigues de cette époque. L'éminence grise parut donc à Ratis- 
bonne, où était l'empereur, et elle joignit sa voix à celle de l'électeur 
de Bavière pour demander le renvoi de Wallênstein. La parole d'un 
capucin était pour Ferdinand un oracle de Dieu. Son propre confes- 
seur écrivait de lui : « S'il arrivait qu'il rencontrât sur son chemin 
un ange et un religieux , le religieux aurait sa première référence ; 
Fange n'aurait que la seconde. » Aussi le commandement fut-il en- 
levé à Wallênstein ; et ce héros, qui avait pris dans les camps l'habi- 
tude de régner, s'en aHa traîner dans ses châteaux de Bohême les fas- 
tueux lambeaux de sa royauté militaire. 

Cependant Gustave-Adolphe avait franchi la Baltique, et, dès qu'il 
avait mis le pied sur le continent, F Allemagne avait reconnu son maî- 
tre. Les Bavarois, qui lui disputaient seuls le chemin du Midi, furent 
écrasés à Leipsick. Bientôt, loin de pouvoir sauver l'empire , ils fu- 
rent incapables de défendre leurs propres foyers. C'était pour Wal- 
lênstein que Gustave- Adolphe triomphait; Fempereur fut obligé 
d'implorer la pitié de son général. Wallênstein mit les conditions les 
plus rigoureuses au service qu'on lui demandait ; ce ne fut que lors- 
qu'on eut consenti à le faire dictateur qu'il reprit le commandement 
iSes forces impériales. Mais Gustave- Adolphe avançait toujours dans 
la Bavière ; il aximilien , battu à Ingolstadt , demanda à son tour 

6. 



60 REVUE DE PARIS. 

l'aide de Wallenstein : a La Bohème , répondit celni-ci , ne pouvait 
rester à découvert , et la meilleure manière de protéger rAutriche 
était de laisser Tarmée suédoise s'affaiblir devant les forteresses de 
la Bavière. » Au bout de quelques jours, le roi de Suède était entré 
à Munich, sans que personne eût osé lui en disputer les approches. 
C'est ainsi que le terrible duc de Friediand se vengeait. 

Gustave-Adolphe ne s'attendait pas à trouver une aussi belle ville 
au milieu de ces tristes plaines de la Bavière ; il dit que Munichres- 
semblait à une selle d'or posée sur un cheval maigre. Mais ce qui le 
frappa d'admiration, ce fut le palais de Télecteur. Quoiqu'on eût eu 
le temps de transporter à Werfcn les trésors de Maximilien , il y 
avait encore dans sa demeure abandonnée assez de magnificence 
pour étonner un prince nourri dans l'austère simplicité d'une cour 
luthérienne. «Quel dommage, s'écria le roi, que je ne puisse em- 
porter ce palais sur des roulettes ! » Puis, un instant après, il demanda 
le nom de Tarchitecte à l'inspecteur qui lui montrait les apparte- 
temens : ail n'y en a pas d'autre, répondit celui-ci, que l'électear 
lui-même. — Je voudrais l'avoir aussi cet architecte, répliqua le roi, 
pour l'envoyer à Stockholm. — C'est de quoi il saura bien se garder, 
repartit l'inspecteur. » En attendant, le Palatin proscrit, aux dépens 
duquel Maximilien avait agrandi ses états et son rang, se promenait 
dans ce palais à la suite de Gustave-Adolphe, qui semblait lui en pro- 
mettre la conquête. 

Pour conjurer sa ruine , Maximilien alla en personne solliciter, au 
camp d'Egra , Wallenstein qui venait de le trahir , et il se soumit à 
son autorité après la lui avoir arrachée. Dès ce jour il se tint au second 
rang , et disparut sous les deux gloires rivales du roi de Suède et du 
duc de Friediand , qui remplirent toutes les oreilles du bruit de leurs 
combats et de leurs morts tragiques. Cependant , toujours mêlé à 
leurs luttes, il sut, avec une habileté qui était alors sans exemple, 
se ménager des intelligences dans les deux partis qui déchiraient 
l'empire et l'Europe ; et lorsque , grâce au génie de Mazarin , de Tu- 
renne et de Condé , la France eut pris la haute main aux conférences 
de Munster, Maximilien , qui n'avait pas cessé d'être l'allié de l'Au- 
triche , se trouva cependant être assez l'ami des Français , pour con- 
server, par leur médiation, la dignité électorale et le Haut-Palatmat. 
Ainsi sa vie eut deux parts : il passa la première à vaincre ; il em- 
ploya la seconde à nouer les ruses les plus subtiles de la diplomatie. 
Je ne parie pas de sa vieillesse qu'il occupa de soins pieux pour 
expier les fureurs de sa jeunesse et les artifices de son âge mûr. 



REVUE DE PARIS. 81 

Tel fut Farchitecte et le premier hôte da palais électoral de Ba- 
vière. Il D*avaît cependant pas la prétention de s^attribuer publique- 
ment rhonneur d*avoir bâti lui-même sa maison ; il avait auprès de 
lui , et à ses gages, une espèce d*artiste qui prêtait son nom aux plans 
de son altesse. Cet artiste est connu à Munich sous le nom de Candide 
il s'appelait réellement Pierre de Witte. Né à Bruges vers ibkS , il 
savait également peindre et modeler en terre ; il avait entrepris , 
pour se perfectionner, le voyage dltalie où il avait travaillé avec 
Vasari aux ordres du pape. Il avait ensuite été quelque temps au 
service du grand-duc de Toscane , pour lequel il avait dessiné des 
tapisseries. Pour se faire mieux venir des puissances ultramontaines, 
il avait italianisé son nom , et Tavait traduit par celui de Candito 
ou Candido , dont il signait ses ouvrages. Il est fort à présumer que 
c'est lors de son voyage en Italie que Maximilien se sera attaché le 
signor Candido ; il lui Gt peindre presque toutes les décorations de 
son palais. Quelques auteurs, trompés par la modestie de Maximi- 
lien , ont ajouté que c'était Candid qui avait dessiné les plans de 
la Résidence. Mais comment concilier cette opinion avec le mot 
qui fut prononcé en présence de Gustave-Adolphe et dont l'authen- 
ticité est complètement historique? D'ailleurs, le nom de cet ar- 
tiste est attaché à l'escalier du palais , que sans doute l'électeur lui 
abandonna comme un détail indigne de sa haute pensée. Pourquoi 
remarquerait-on qu'il a fait l'escalier , s'il avait fait le palais lui- 
même ? Du reste , tout ceci est plein de ténèbres ; et , je l'avouerai à 
notre honte , les biographes français ont confondu Pierre de Witte , 
Candido, qui travaillait à Munich au commencement du x\iV siècle, 
avec Liévin de Witte, peintre deGand qui naquit dans les premières 
années du xvi'. 

Si je voulais égayer cette correspondance, je vous dirais que le 
palais, bâti parles architectes Maximilien et Candid, se divise en 
plusieurs compartimens qu'on appelle le Kaiserhof , le Brunnenhof , 
le Cappellenhof, le Grottenhof et le Kuchenhof. Mais que toutes ces 
désinences ne vous effraient pas; ces mots qui nous semblent si 
extraordinaires sont les plus naturels du monde dans la langue alle- 
mande; ils signiGent la cour de l'empereur, la cour de la fontaine, 
la cour de la chapelle , la cour de la grotte et la cour des cuisines. 

La cour de la fontaine est remarquable par un bassin de bronze, 
orné de divinités mythologiques , dans lequel les statues des quatre 
fleuves principaux de l'ancienne Bavière jettent de l'eau , au pied 
d'une statue d'Othon de Wittelsbach , chef de la maison qui règne 



é2 BEVUE DE PAIIIS. 

aujourd'hui à Munich. Ce monument est , dit-on , de Pierre Gan- 
did ; au même artiste on attribue encore le tombeau de l'empereér 
Louis IV, élevé dans la cathédrale dont je vous ai déjà parlé, et le 
tableau du maitre-autel de la même église. Il paraît que ce Pierre 
de Witte, à la fois architecte , sculpteur et peintre, tranchait du 
Michel-Ange à Munich. Si vous voulez savoir ce que je pense de son 
talent , je vous dirai qu'il me semble bien être le fils de sa patrie ; 
c'est un Flamand qui a vu l'Italie sans pouvoir y oublier la Flandre. 

Dans la cour de la grotte on trouve quelques restes assez curieux 
de ces rocailles et de ces coquillages qui ornaient les vilias des sei- 
gneurs italiens à la fin du xvi'' siècle. Lendtre les transporta plus 
tard à Versailles; avant lui , Candid et Maximilien les imitèrent dans 
le Groitenhof. Mais c'est surtout dans le Hof-Garten { le jardin de la 
cour ] , que ces deux illustres collaborateurs avaient réalisé l'image de 
leur belle Italie. Ce jardin s'étend au nord , entre le palais et le jar- 
din anglais. Là s'épanouissait autrefois tout le luxe d'une villa ro- 
maine ; de vastes allées divisaient le plan en quatre grandes parties , 
qui elles-mêmes se subdivisaient en élégantes platebandes; elles 
étaient bordées de haies de buis et d'arbres nains; des statues en ai- 
rain doré brillaient parmi les fleurs et sons le feuillage. Des jets d'eaux 
lançaient leurs fusées de cristal vers le ciel. Au milieu s'élevait un 
temple à fontaine , sur la coupole duquel la statue en bronze de la 
Bavière admirait ces conquêtes italiennes enchaînées à ses pieds. 
Vers le levant , on avait creusé le bassin d'un étang ; une chaussée « 
coupée par un pont , conduisait à une petite Ile ou s'élevaient dedx 
pavillons de verdure. Des cygnes nageaient dans l'étang, à l'ombre 
des orangers, des lauriers et des aloës, et sous l'abondante rosée que 
cent vingt-huit fontaines y répandaient sans cesse. Aujourd'hui , à la 
place de l'étang, il y a une grande caserne; à la place des platebandes, 
trae forêt de châtaigniers. Mais lorsque les eaux et les lauriers ottt 
disparu , Tltalie est encore restée maîtresse de cette terre où elle 
avait posé le pied. 

Les modifications nombreuses qui ont été faites dans Tintérieur 
n'ont guère laissé de trace des distributions ordonnées par Maxinai- 
Ken. Une seule partie de Tédifice a conservé la destination que l'é- 
lecteur hii avait asirignée. Il est vrai qu'elle est petite; mais elle 
renferme elle seule plus de trésors qu'il h'^ en a dans le reste du palais 
et dans la ville entière. En 1607, Maximium fonda , à fai hauteur des 
tribunes de l'ancienne chapelle de la couV. un petit oratoire oA il 
{Hrodigua à Dieu et aux saints les bijoux dont se parent les femmes 



RBVUB DB PARIS. 83 

et les rois. C'est ce qu*on appelle ici la riche chapelle. Maître Candid 
a peint sur la porte one Madonne fort agréablement laide. Les papes 
avaient couvert de marbre et d'or les murs de Saint-Pierre et de 
Sainte-Marie-Majeure; l'électeur voulut couvrir de diamans les murs 
de son oratoire. 

Cette miniature de chapelle n'est éclairée que par deux croisées ; 
son plafond, qui est tout en lapis-lazuli , est percé d'une miniature 
de lanterne; le pavé est formé des marbres antiques les plus précieux; 
les murailles sont ornées de mosaïques en pierre dure de Florence , 
imitant les plus fines peintures. Mais on ne voit percer que quelques 
parties de cette précieuse décoration qui est toute cachée sous un 
amas d'incalculables richesses. Le grand autel du fond est tout en 
argent; à chacun de ses côtés, au-dessus de deux petits autels acces- 
soires, s'élèvent de grands tableaux d'ébène dont les compartimens 
renferment des os de tous les saints de l'année , incrustés dans des 
pierreries de toutes les façons; c'est un calendrier de diamans. Puis, 
à droite et à gauche, sont des armoires , des bufîTets , des vitrines 
dans lesquels on montre des trésors de bijouterie et d'orfèvrerie , 
évahiés à plusieurs millions. Ce sont de petits autels en or et en pier- 
reries, des crucifix en pierreries, des calices en pierreries, des reli- 
quaires couverts de pierreries, des mitres brodées de pierreries, 
des ciselures faites avec des pierreries , des émaux garnis de pierre- 
ries, des rosaires en pierreries, des miniatures de cathédrales toujours 
en or et en pierreries. Ce n'est qu'un tissu dont l'or est la chaîne et 
dont la trame est faite avec des perles , avec des émeraudes , avec des 
diamans, avec des saphyrs, avec des améthystes. On attribue quel- 
q«e»-unes de ces joailleries à Benvenuto Cellini ; on montre aussi 
UB petit tableau, peint sur émail, d'une finesse imperceptible, qui 
décorait, assure-t-on, l'autel intérieur de Marie Stuart. Tous ces ob- 
jets sont des dons de la maison de Bavière. J'ai vu bien des larmes 
à soulager dans tout ce faste inutile. Que fait à Dieu l'attirail de 
votre pompe mondaine? Ne s'est-il pas préparé son inunortelle pa- 
rure de ses propres mains? L'abîme n'est-il pas son marche-pied î 
Son trône n'est-il pas au-dessus des nues? Ne s'enveloppe-t-il pas de 
la lumière comme d'un manteau éblouissant? N'a-t-il pas donné à 
garder à la Nuit son étincelante couronne d'étoiles? L'électeur Maxi- 
ndiien traitait Dieu comme les princes ses voisins; il pensait sur- 
prendre sa faveur par des présens, et il voulait se ménager son alliance 
pour le jour des partages étemels. 



84. REVUE DE PARIS. 

V. 

Jj'Empereur Charles VII. — Son Appartemeiit. 

Passons à un autre siècle, à un autre prince , à d'autres monumens. 
Descendons de la guerre de trente ans à une guerre moins héroïque, 
de l'électeur Maximilien à l'empereur Charles VII. A mesure que la 
maison d'Autriche s'affaissait sous les coups lents et sûrs de la politique 
française, la Bavière se détachait peu à peu de son alliance, comme 
si elle eût craint d'être entraînée dans sa ruine, qui semblait inévitable 
et prochaine. La France, de son côté, avait tout intérêt à ménager 
cet état, par lequel elle pouvait frapper l'Autriche d'une manière 
prompte et facile. Ferdinand-Marie, fils de l'électeur Maximilien, 
maria sa fille au grand dauphin , le fils aine de Louis XIV. Après lui, 
Maximiiien-Emmanuel se rangea du parti de la France , dans la fa- 
meuse guerre de la succession d'Espagne; la France l'en récompensa 
en donnant l'empire d'Allemagne à son fils, l'électeur Charles-Albert, 
qui est connu dans l'histoire sous le nom de l'empereur Charles VIL 

Ce prince avait épousé la fille de l'empereur Joseph P' ; bien qu'il 
eût renoncé aux droits que cette alliance lui donnait sur les états hé- 
réditaires d'Autriche, il voulut les faire valoir après la mort de l'em- 
pereur Charles VI, qui n'avait laissé que Marie-Thérèse pour lui suc- 
céder. On crut en France que le temps était venu d'écraser la maison 
d'Autriche en Allemagne, comme on l'avait chassée d'Espagne au 
commencement du siècle. Par malheur, le pouvoir était encore aux 
mains du cardinal Fleury qui , par ses temporisations et ses parci- 
monies , coupait l'aile à toutes les idées hardies , à toutes les entre- 
prises hasardeuses. Ses répugnances furent pourtant vaincues ; et 
Charles-Albert entra en Bohême avec l'appui et le crédit de la France. 
Mais à peine avait-il été reconnu archiduc d'Autriche à Lintz , qu'il 
fut abandonné à sa fortune par le retour des méticulosités opiniâtres 
du cardinal. N'ayant plus assez de force pour marcher promptement 
sur Vienne et s'y faire reconnaître par un coup d'éclat décisif, il alla 
assiéger Prague, qu'il prit par escalade ; ne pouvant mieux, il s'amusa 
à s'y faire couronner roi de Bohême. Le maréchal de Saxe lui ayant 
fait compliment sursa royauté : « Oui , dit-il, je suis roi de Bohême, 
comme vous êtes duc de Courlande. d L'événement prouva qu'il 
disait vrai. Marie-Thérèse, secondée par les Hongrois et par son gé- 
nie , l'obligea bientôt à défendre ses propres états. 



REVUE DE PARIS. 85 

A cette époqae , le maréchal de Saxe et le maréchal de Belle-Isie, 
qui était petit-fils de Fouquet, menaient les affaires de France en 
Allemagne. Le premier ne put rien faire de décisif dans les états 
autrichiens; mais le second réussit à la diète de Francfort , qui déféra 
la couronne impériale à son protégé. Cette suprême dignité ne fut 
pour Charles VU qu*une source de malheurs. Chassé trois fois de 
Bavière, il n'y rentra, à la fin de Tannée 17H, que pour y mourir 
quelques mois après. Si peu de temps quil ait séjourné à Munich , 
il s'y fit décorer un appartement magnifique, dont la richesse annon- 
cerait plus de bonheur. Lorsque Belle-Isle revint en France, après 
s'être immortalisé par la retraite de Prague, il y amena le comte de 
Saint-Germain , qui impatronisa à Paris l'illuminisme allemand ; par 
compensation , Charles VII monta son palais de Munich dans le der- 
nier goût de France. C'est ainsi que les nations font de continuels 
échanges. 

Figurez-vous donc qu'au premier étage du palais de l'électeur Maxi- 
mîiien , on conserve avec soin le grand appartement de l'empereur 
Charles VII; il est tout rayonnant encore de ses pompes inouies, 
et ravissant de mauvais goût. Assurément M""' de Pompadour, qui 
commençait à régner vers ce temps-là , n'a jamais rêvé pour Louis XV 
un plus bel appartement; et Versailles ayant été dévasté par la révo- 
lution , je ne sache pas qu'il y ait nulle part, sur l'existence des princes 
du xviir siècle , un renseignement plus complet et plus éclatant que 
celui-ci. 

Une antichambre vous conduit dans une salle de réception ; et 
celle-ci dans une salle d'audience. Les deux dernières sont ornées 
d'un baldaquin en velours cramoisi et d'un siège royal de la même 
étoffe. Les tapisseries sont des brocards magnifiques , dont le fond 
d'or est accablé de palmes et d'arabesques en velours rouge ; les por- 
tières, du même , pendent du plafond jusqu'à terre. Si on les écarte , 
elles laissent voir, dans le panneau placé au-dessus des portes, des têtes 
d'empereurs romains , dont la sombre couleur vénitienne s'accorde 
admirablement avec la teinte ardente du reste de la décoration. Au 
plafond, les caissons du wi"" siècle ont disparu, pour faire place à 
des filets errans et à des fleurs d'or entrelacées, qui sont comme le 
sceau de l'alliance de Charles VII et de Louis XV . 

La grande salle d'audience a deux issues : à gauche , on entre 
dans la galerie verte , dessinée en forme de T ; c'est une espèce de 
petit musée rococoy dont les chefs-d'œuvre sont une sibylle du 
Dominiquin , coiffée d'un turban , et quelques-unes de ces têtes de 



86 REVUE DE PARIS. 

Carlo Doice , que vous n'avez jamais pu souffrir et qui dépassa , au 
xvii' siècle , Tafféterie du xviir. Toutes ces théâtrales fadeurs sont 
encadrées dans des tentures de damas vert à si grand ramage , dans 
des glaces à baguettes si chargées de fleurs , dans des consoles si 
parées de guirlandes et de griffes, et enfin, dans un lieu si bizarre- 
ment coupé , que je ne pense pas qu'on puisse rien voir dans ce 
genre de plus extravagant et de plus historique. 

Mais je fus bien étonné , lorsqu'après avoir retraversé la salle d'an* 
dience , j'entrai dans la salle à coucher de l'empereur. Derrière une 
balustrade qui imite de son mieux celle des rois de France , s'élève 
un lit plus somptueux que tous ceux dans lesquels Louis XIV lui- 
même a jamais couché. Les rideaux seuls , qui ont une réputation 
européenne , contiennent de l'or pour une valeur de huit cent mille 
florins , ce qui fait plus de dix-sept cent mille francs de notre mon- 
naie ; ils sont si épais qu'ils forment une véritable cloison d'or mat 
autour du lit qui est inunense, et couvert de la même façon. Oh ! la 
triste magnificence 1 Si elle pouvait inspirer un sentiment à Tfadte 
impérial qui dormait à son ombre , c'était sans doute la crainte de 
voir un clou se détacher de cette machine, et d'être enseveli sous 
le poids de ses pompeuses murailles. Les reliefs , hauts et serrés « 
de ce morne tissu, lui donnent l'aspect d'un grand bosselage 
architectural ; mais^ il me serait difficile de vous dire quel dessin 
ils figurent. On n'y lit pas l'histoire de Vénus , comme sur la courte- 
pointe que Dobel avait faite pour la jeune saison du grand roi. Ce 
qui est brodé sur ce lit , ce ne sont plus des mythologies transpa- 
rentes , ni des fleurs, ni des palmes , ni des lignes qui rappellent en 
rien la nature; c'est le xviir siècle, cette convention suprême, qui 
fTy est moulé lui-même , en y traçant quelque chose d'incréé qui 
ressemble de loin à des faisceaux de sceptres. Les tentures et les 
portières , sans être aussi riches , reproduisent des omemens analo- 
gues ; l'or y est plus abondant, et le dessin plus chargé que dans les 
autres pièces. Dans cette grande'Balle il y a de petits meubles de bob 
jaunissant , couverts d'incrustations roses , et encore tout parfumés 
d'ambre; la cheminée est ornée d'une magnifique pendule de Boule, 
qu'accompagnent deux grosses chimères en céladon d'un prix ines- 
timable. 

De la chambre à coocber on passe dans le cabinet des miroirs qui 
est la merveille du Heu. Les murs sont couverts de glaces de Venise, 
mais non pas de ces vastes morceaux de verre que notre époque 
prise à raison de lear énormité. Le xriii* siècle , à qui il fallait de la 



RBYUB DB PAltI9. 87 

place pour jeter toujours des ornemens à pleines mains, ne s'en fût 
pas accommodé. Aussi a-t-il eu soin de ne laisser entrer ici que de 
petits miroirs à travers lesquels il a fait pousser, depuis le sol jus- 
qu'au plafond , une forêt de tiges d'or, qui s'épanouissent dans toute 
leur longueur, en une multitude de girandoles. Sur chacune de ces 
mille consoles légères , une porcelaine se mire dans une glace ; les 
?ases de la Chine , tout barriolés de bleu et de vert , les charmantes 
figures de Saxe, qu'on croirait dorées par un beau soleil couchant, 
Tiennent là comme les fleurs de tous ces riches arbustes qui s'entre- 
lacent sur les miroirs. Aux angles sont placés de grands candéla- 
bres d'or ; et, çà et là , des sièges en satin blanc rayé de rouge. Au 
plafond est suspendu un lustre en ivoire , que Maximilien III a 
sculpté de ses électorales mains. 

Ce boudoir conduit à un boudoir plus petit encore ; dans celui-ci , 
des miniatures alternent sur les murs avec les miroirs et les tiges 
d'or. La touche mignarde et les légères couleurs de ces petites com- 
positions , font l'effet le plus singidier au milieu de leur riche enca- 
drement; on croirait assister à quelque ballet de Lamothe, et voùr 
des bergères en rubans roses danser au milieu de l'éclat flamboyant 
des lustres et des toilettes. Dans le nombre de ces ouvrages , se 
trouve pourtant une aquarelle précieuse d'Albrecht Duerer, repré- 
sentant saint Jérôme. Où ce grand homme s'est-il égaré ? Le plafond 
est orné d'un lustre en ivoire plus beau et plus travaillé que celui du 
cabinet précédent; il est l'œuvre du grand-électeur Maximilien l". Je 
ne sache pas que dans cet appartement on conserve rien du grand 
Candid. Je ne vous conduirai pas dans d'autres appartemens où l'on 
voit l'histoire de Bavière mise par lui en tapisseries ; je ne veux pas 
non plus vous faire descendre dans la chambre du b'ésor qui garde 
au milieu de pierreries profanes, et à cdté d'une statuette de saint 
George , tout or, agate , jaspe , rubis et émeraude , la couronne , le 
sceptre et le globe de ce malheureux empereur Charles VIL Voila 
assez de richesses entassées et décrites ; vous savez maintenant ce 
que le luxe des princes peut Ater au nécessaire des peuples; vous sa- 
vez le passé du palais des souverains de la Bavière ; vous avez vu l'I- 
talie et la France y régner tour à tour en maîtresses. U est temps 
de vous faire connaître ce que l'art a produit de nos jours pour cette 
demeure , et si l'esprit national , enfin éveillé , n'a pas fait quelque 
réaction puissante et salutaire contre l'invasion du goût étranger. 



88 REVUE DE PARIS. 

VI. 

lie Rei maiLiuillieii-Jloseph. — Ije Théâtre. 

Avant de décrire les transformations plus récentes que le palais 
de rélecteur Maximilien a subies, il faut que je vous parle d'un 
homme qui est la cause première de ce qui se fait aujourd'hui à 
Munich. 

C'était un gentilhomme, comme il y en a tant en Allemagne, allié 
aux plus grandes familles, mais réduit à une assez mince fortune par 
suite de ces morcellemens infinis qui font de l'histoire allemande un 
dédale inextricable. Il était issu de Tune des branches les plus éloi- 
gnées de la maison de Bavière ; son frère aîné était duc de Deux- 
Ponts. Pour lui , il n'avait en naissant d'autre perspective que de 
devenir la souche d'une nouvelle branche qu'on aurait reléguée dans 
un petit apanage , et d'être le chef de la maison Bischweiler-Deux- 
Ponts-Birckenfeld. Mais, jeune encore, et ne voulant pas s'ensevelir 
dans la médiocrité de son sort, il vint prendre du service en France, 
et reçut de Louis XVI le commandement du régiment d'Alsace. La 
révolution ayant éclaté dans ces conjonctures, il quitta l'armée où il 
ne pouvait plus garder les sermens qu'il avait faits au roi. Aidé par 
un soldat, qu'il revit plus tard général à Munich, il repassa le Rhin, 
et retomba, de l'autre côté du fleuve, dans l'obscurité d'où il avait 
espéré sortir. Mais son frère mourut en 1795; et le colonel français 
devint duc de Deux-Ponts. Mais Charles-Théodore, électeur palatin 
et duc de Bavière, mourut en 1799 ; et le duc de Deux-Ponts devint 
duc de Bavière. Mais ^'apoléon, qui aspirait à régner au-delà du Rhin, 
non plus comme Richelieu, mais comme Charlemagne, déclara, en 
1805, une guerre n^ortelle à l'Autriche; et le duc de Bavière, étant 
entré dans son alliance, devint, la môme année, roi de Bavière. 

Ce n'était pas la première fois, depuis la guerre de trente ans, que 
la Bavière s'était rangée du parti de la France. Mais le roi Maximilien- 
Joseph eût été homme à prendre l'initiative de cette politique intel- 
ligente, s'il n'en avait pas trouvé l'exemple dans sa maison. C'était 
un prince philosophe, ami des arts et des lettres, qui avait les yeux 
tournés vers l'avenir et qui a éclairé l'esprit de sa nation. Il était 
simple dans ses goûts; on dit que, se promenant seul au milieu des 
rues nouvelles qu'il faisait bâtir, s'il voyait un étranger, il l'accostait, 
et avec sa voix brusque et familière, lui demandait ce qu'il pensait 
de Munich. Il aimait vraiment le peuple qu'il s'est efforcé, pendant 



REVUE DE PARIS. 89 

tout son règne, d'affranchir de la servitude des moines et des nobles; 
sa bonté a laissé des souvenirs qu'on se plait à raconter. 

Maiimilien-Joseph pensait beaucoup plus à embellir sa capitale 
qu'à agrandir son palais. C'est lui qui avait tracé le plan primitif du 
faubourg qui est devenu une ville nouvelle; il lui avait donné la diree*- 
tion du couchant, comme s'il eût voulu orner la route qui conduisait 
chez ses nouveaux alliés et qui allait de son palais à celui des Tuile^ 
ries. Pendant qu'il étendait ainsi l'enceinte de Munich, il faisait par- 
tager en deux étages la plus haute salle de la résidence, prenait le plus 
élevé pour lui et donnait l'autre à la reine sa femme. Durant toute 
sa vie, il se contenta de ce modeste appartement où son lit et son 
secrétaire sont encore à leur place. Cependant il fit dans le palais 
deux changemens notables qui vous donneront une idée de son esprit 
et de son administration. 

Le catholicisme des Bavarois a toujours été violent. Au xvii* siècle, 
rélecteur Maximilien imposa la conversion à tous ceux de ses sujets 
qui avaient embrassé la réforme. Lorsque les soldats de Gustave- 
Adolphe arrivèrent à Munich , ils y furent reçus comme les serviteurs 
de Tantechrist; et s'ils s'écartaient en petit nombre, ils étaient mas- 
sacrés avec d'affreux raffinemensde barbarie, par une population que 
les prédicateurs avaient exaltée. Ce ne fut qu'à la fin du xviii* siècle 
que les protestans bavarois purent enterrer leurs morts sans combats 
et sans scandale. Mais les vivans étaient moins favorisés, ils ne pou- 
vaient avoir de culte public , et éprouvaient toutes les injustices que 
la force fait subir aux minorités opprimées. Maximilien-Joseph avait 
épousé une protestante, et sa tolérance naturelle le portait encore à 
protéger la religion de la reine; mais tout son pouvoir échouait contre 
les préjugés d'un pays dont les jésuites avaient fait l'éducation ; il 
demanda aux bourgeois de Munich de bâtir une chapelle pour les 
réformés; les bourgeois n'y voulurent point consentir. Ce fut dans 
son propre palais que le roi donna asile aux protestans ; il y fit dis- 
poser une salle pour les exercices de leur culte , et un logement pour 
leur ministre. 11 ne les oublia point dans la constitution qu'il donna 
à la Bavière, en 1818, et qui prévint l'esprit général du pays; il y 
stipula l'égalité des droits pour toutes les croyances religieuses. 

A l'angle sud-est du palais s'élevait autrefois un respectable cou- 
vent de moines, peut-être celui qui a donné son nom à la ville; à 
en juger d'après le plan des constructions actuelles , je pense même 
que ce couvent communiquait avec l'intérieur du palais, auquel il 
donnait, de ce côté, un air de ressemblance avec l'Escurial. Maxi- 



90 REVUE DE PARIS. 

milien-Joseph trouvait ces voisins incommodes; il fit démolir leur 
demeure. C'était la conséquence de la proscription qu'il avait lancée 
contre les ordres mendians, contre les ermites, contre Topulence 
du haut clergé , et les superstitions du clergé inférieur. Mais savez- 
vous bien ce qu'il eut l'audace de faire construire sur les ruines 
de ce couvent? Un théûtre. 11 faut vivre dans l'atmosphère dévote 
de Munich, pour comprendre quel scandale causa cette maison 
des folies humaines qui s'élevait à la place de la maison de Dieu. Le 
théâtre fut néanmoins achevé; il était très beau; on y avait appelé 
d*excellens acteurs, on y monta toutes les nouveautés dramatiques 
et musicales du génie allemand qui était alors en sa pleine fécondité; 
mais personne n'y voulut venir , et la loge du roi était seule remplie 
tous les soirs. On fit plus , on prédit qu'il arriverait malheur à ce lieu 
d'impiété fondé sur une profanation. Et ce qu'il y a de plus violent , 
c'est que le malheur arriva. En 1823, le feu prit au théâtre. Tout Mu- 
nich vint voir crouler l'olficine de Satan et cria au miracle. Le roi , qui 
était accouru avec sa maison , criait au secours, mais personne ne 
répondait à sa voix ; on laissait s'accomplir l'œuvre de Dieu , et on 
aurait cru mériter le feu étemel , si on avait jeté un seau d'eau sur 
celui du théâtre. Le roi lutta donc seul avec ses gens contre l'in- 
cendie; l'hâtelier du Cerf-d'Or, dont il a fait la fortune, détermina, 
sur le soir, les étrangers de sa maison à aider le roi , et le lendemain 
le roi vint déjeuner avec eux à la table d'hôte. Mais le théâtre était 
brûlé ; le roi le fit reconstruire plus vaste , plus beau , et tout sem- 
blable â un temple. En 182^ , avant de mourir, il eut le bonheur de 
le voir achevé. A l'heure où je vous écris, on conunence â oser écouter 
YOberon de Weber , et le WaUensiein de Schiller , dans cette salle ; 
quelques confesseurs ont eu le courage de dire que ce n'était que 
péché Téniel. 

Devant la haute colonnade du théâtre , sur la place qui porte le 
nom populaire de Max-Joseph , s'élève aujourd'hui la statue de ce 
prince. Les bourgeois de Munich en décidèrent l'érection en 182^ , 
du vivant même du roi. Alors la Bavière n'avait pas encore de grand 
sculpteur; elle eut recours â Christian Rauch, de Berlin, dont 
M. David a fait un buste admirable. La figure colossale du roi , en 
bronze florentin, repose sur un socle également en bronze, orné de 
reliefs; trois grands degrés de granit forment la base du monument. 
Le roi est assis dans un tMUauil , et enveloppé du manteau royal ; il 
n'était pas facile de triompher de sa corpulence , de sa figure , qui 
respire plus la franchise que la majesté , et encore moins peut-être 



KTOB DE PARIS. ^ 

da parti que Tartisie avait pris pour dissimuler les désavantages de 
son modèle. A mon sens , c*€st surtout dans les reliefs que Rauch a 
montré son talent. Quatre li^ns de bronze forment les angles du 
socle , qui est encore coupé par des statues symboliques en haut 
felief. Les eomposHienstiuî occupent les espaces intermédiaires joi* 
gnent, à beaucoup de «aïveté , un dessin plein d*élégance; elles re- 
fNïésentent , sur la face du uildi , la Prospérité nouvelle que la Bavière 
doit à 4a conslitfition de Maximilien-Joseph ; sur la face du nord« Â 
côté du Génie de flmmanité réconciliant le catholicisme et le pro- 
testantisme , ies Arts commençant à renaître. Les figures de cette 
dernière partie sont tiistoriques; ce sont les portraits de l'architecte 
Léon de Klenze et du peintre Cornélius, les deux premiers Allemands 
qui aient enfin paré la terre natale de cet ornement des arts que 
Munidi avait jusqu'alors demandé à des mains étrangères. Mais les 
noms et les ceuvres de ces artistes se rattachent plus spécialement à 
l'influence de l'héritier de Maiimilien-Joseph. 

vn. 

11 n'y a pas de ch&teau qui n'ait son spectre; et, comme vous 
pensez bien , ce n'est pas en Allemagne que cette règle souffrirait 
d'exception. Sans cette mystérieuse patrie des Elfes et des Walkyries, 
l'imaginatioB a, de tous temps, peuplé l'espace de fantômes. Lorsque 
la foi naïve des premières époques s'est retirée d'eux, la poésie, 
cette dernière superstRion des nations civilisées, a prolongé ici leur 
vaporeux empire. La philosophie, qui n'a eu nulle part un dévelop- 
pement plus comfdet et plus profond , a aussi combattu pour eux à 
son insu. En rattachant au monde invisible de l'ame et de l'infini 
tous les phé&omènes de la vie matérielle , elle a tourné les intelli- 
gences vers des réalités supérieures à celles que le regard peut at^ 
teindre. Si le spiritualisme n'est pas le dernier mot de l'humanité, 
il est du moins son plus glorieux effort ; et c'est le spiritualisme qui 
a produit les contes des fées. 

Comme tous les châteaux du monde , et surtout d'Allemagne , la 
résidence royale de Munich a son fantôme. En montant l'escalier de 
l'empereur, à l'entrée d'un vaste corridor blanc , le voilà qui se dresse 
devant vous , avec sa figure pftle, sa grande robe noire à paniers , et 
ses petites coiffes de blonde tombant sur sa chevelure poudrée. Ce 



% REVUE DE PARIS. 

fantôme s'appelait, de son vivant , Marie-Anne de Saxe. Fille de Fré- 
déric-Auguste, roi de Pologne et électeur de Saxe , elle avait épousé, 
en 17W, le fils et rhéritier de Tempereur Charles VII; elle ne lui 
donna point d'enfans. Aussi , après la mort de son mari , la Bavière 
tomba dans les mains de Télecteur palatin Charles-Théodore, lequel 
la transmit, comme je vous ai dit, à la branche de Deux-Ponts. C'est 
sans doute pour expier la faute d'avoir laissé interrompre la ligne 
directe des électeurs bavarois que cette malheureuse princesse a été 
condamnée à errer éternellement dans leur palais. 

Je me figure que si, en effet, la pÂle éleclrice a la faculté de des- 
cendre tous les soirs du grand cadre dans lequel un peintre l'empri- 
sonna au dernier siècle, elle ne doit pas être peu étonnée des chan- 
gemens qui sont survenus dans sa demeure. Tout fantôme qu'elle 
est , elle doit s'égarer elle-même dans cet assemblage de construc- 
tions que le roi Louis a ajoutées au palais de ses prédécesseurs, et 
dans la multitude chaque jour croissante des appartemens qu'il y fait 
décorer. Au midi, au nord, à l'est, la résidence de l'électeur Maxi- 
milien est aujourd'hui enfermée dans un vaste développement d'ailes 
toutes neuves. La façade du couchant, qui a été seule conservée, est 
comprise elle-même dans le retour des grandes bâtisses qui couvrent 
les autres faces. Lorsque le roi eut résolu de se faire construire un 
palais, M. de Klenze lui conseilla de l'élever sur un terrain vierge , 
où l'on ne serait pas gêné par le respect des anciens édifices. Le roi 
répondit , comme Louis XIV avait fait à Versailles , qu'il ne voulait 
pas détacher son monument de celui de ses ancêtres. Ces paroles 
peignent l'esprit de ce prince. 

Peut-être avez-vous vu la gravure du portrait que M. Stieler a 
fait du roi de Bavière. Sous le grand manteau d'hermine on sent une 
organisation nerveuse; la main frappe le sceptre d'un mouvement 
hardi ; sur la tête, maigre et fière, on est tout étonné de trouver, en 
ce temps débonnaire, quelque chose qui rappelle l'audace de ces 
vieux chefs allemands qui précipitèrent le Nord sur l'empire romain. 
Le roi n'a point toujours une expression si haute; mais alors même 
qu'il ne pose point pour ses peintres , son visage mobile porte l'em- 
preinte d'une nature passionnée. A quoi cette ardeur pouvait-elle se 
prendre? Elle s'est d'abord jetée sur les arts; mais les arts ne sont 
qu'une forme de la pensée humaine. Poussé par l'inquiétude de ses in- 
stincts, le roi s'est déclaré le protecteur zélé du mouvement qui, de- 
puis trente ans , ramène l'Allemagne du midi vers les traditions poli- 
tiques et religieuses du passé. 



REVUE DE PARIS. 93 

Je vous ai dit que, dans la vie de Télecteur Maximilien F, il y avait 
deux parts, Tune pleine d'un dévouement chevaleresque pour le ca- 
tholicisme et pour la politique de la maison d'Autriche ; l'autre , au 
contraire , occupée par les négociations les plus intelligentes et par 
une habile adhésion aux vues de la diplomatie française. Ses succes- 
seurs immédiats imitèrent de préférence cette seconde partie de son 
exemple , qui les a conduits , dans le commencement du siècle , au 
comble de leur grandeur. Seul de sa race , le roi actuel a revendiqué 
la première partie de l'héritage de Maximilien , celle qui avait été 
désertée par ses devanciers. 

Tous les peuples de l'Europe vivent sous le coup d'une réaction ; 
c'est de l'Allemagne méridionale qu'elle est partie. Faut-il s'étonner 
qu'elle s'y fasse sentir plus vivement que partout ailleurs? En 1813, 
l'empereur d'Autriche vint en personne séduire le roi de Bavière 
dans ce même palais où Napoléon l'avait couronné. Maximilien-Jo- 
seph , ne pouvant résister à l'élan universel de l'Allemagne, se rangea 
au nombre de nos ennemis. Mais, tout en combattant l'esprit français 
chez nous , il le défendit chez lui avec opiniâtreté ; pour l'y mainte- 
nir, il lutta continuellement contre le saint-sîége , contre l'archevê- 
que de Munich , et enfin , le croiriez-vous? contre ses ministres et 
ses ambassadeurs eux-mêmes, dont il fut plus d'une fois obligé de 
démentir les transactions. L'antique génie de la nation, contrarié par 
lui , a trouvé des dédommagemens dans son successeur. Le roi Louis 
s'est formé sous l'impression de toutes les circonstances et de toutes 
les idées qui ont changé , en 18H , la face de l'Europe. Et s'il était 
vrai que son amour-propre eût été déjà froissé dans les rangs de l'armée 
française par l'impérieuse volonté de Napoléon et par les rivalités de 
ses généraux , on s'expliquerait encore plus aisément qu'il se soit fait 
l'instrument d'un système en faveur duquel conspiraient tous les 
préjugés de sa nation. 

Les goûts de l'artiste sont venus se joindre aux sentimens du 
prince. N'avons-nous pas vu les arts fouiller la tombe du moyen-àge, 
et parer son cadavre des couleurs de la poésie? La France s'est amu- 
sée un instant de cette résurrection des formes gothiques , dont son 
génie est trop éloigné pour qu'elle puisse les redouter. Mais, tandis 
que le moyen-Age nous servait ici à varier un peu la mode de nos 
fauteuils et de nos tabourets, au-delà du Rhin on se servait de son 
fantdme pour imposer aux esprits des opinions dont le retour est chez 
nous impossible. En cherchant, dans cette sépulture rouverte, les 
débris de Fart chrétien , le roi Louis y a retrouvé les traces de la po- 

TOME I. JANVIER. 7 



% JLEVUE DE PAHIS. 

Uiique ^catholique de ses ancêtres ; et , après les avoir adorées , il a 
délibéré de les suivre. 

Ce n'est donc plus le système de Max-Joseph qui règne à Muoicb. 
Les couvens que ce prince avait détruits se relèvent petit à petit, 
malgré les réclamations de la chambre des députés qui voudrait écar- 
ter du budget cet article riiineux. On a fait repeindre sur les armoi- 
cies 4e la capitale les moines qui en avaient été effacés. La dévotion 
qui reprend sur cette terre, accoutumée à l'engraisser, n'empêche 
pas la corruption de s'y accroître aussi ; conune dans tous les pays 
catholiques, la licence des mœurs est en rapport avec la superstition. 
Tandis que, d'une main, on ouvre la porte aux croyances et aux dé- 
jbordemens de l'Italie, de l'autre on signe un pacte d'étroite alliance 
avec ce czar qui a profité des léthargies de l'Autriche pour se mettre 
à la tète de l'absolutisme européen , ^ qui , traversant dans tous les 
sens les états d'Allemagne, s'en vient rendre visite à leurs princes et 
tour donner son mot d'ordre conune s'ils étaient déjà ses vassaux. A 
l'iieure qu'il est, la Russie joue en Allemagne le rôle que la France y 
femplissait au dernier siècle. Saint-Pétersbourg et Rome composent 
toute la formule politique de la Bavière. 

La politique et l'art vivent ici dans les plus intimes rapports ; aussi 
vous ai-je toujours parlé de l'une et de l'autre de ces deux puissances 
tout ensemble ; dles s'expliquent réciproquement. Vous savez donc 
au profit de queUes idées travaille la nouvelle génération d'artistes 
qui peuple Munich. Tout s'y fait sous l'influence d'un système dia- 
métralement opposé à celui qui inspire chez nous les âmes éle- 
vées et les oeuvres les plus remarquables. Je ne me suis point dissi- 
mulé l'hostilité profonde qu'on y nourrit contre la France ; mais je 
n'en suis point alarmé, et j'étudie sans effroi la civilisation d'un 
peuple dont nous n'avons lâen à craindre , et qui a tout à espérer de 
nous. Je me souviens que la pensée qui l'anime actuellement lui a 
été inspirée par nos ennemis ; mais je n'oublie pas non plus que chez 
ses ennemis on peut rencontrer d'excellens exemples et de salutaires 
méditations. 

Je remarque d'abord que, si la pensée qui préside an mouvement 
des arts en Bavière est réactionnaire , elle n'est ni intolérante ni ex*- 
dttsive. Le roi Louis, n'étant encore que prince héréditaire, a fait 
un assez long séjour en Italie, et, comme l'électeur Maximilien, il 
s'est pris de passion pour cette terre privilégiée dont il a voulu refaire 
une image durable dans sa capitale. Mais ce n'est pas à une madonne 
qu'il a borné son iaiitation , conune l'électeur avait fait. S'il a été 



REVUB DE PARIS. 95 

initié, par Técole d*Overbeck et de Cornélius, aux productions de Tart 
religieux du xiv^ et du xV* siècles, il n'a négligé ni les œuvres de la re- 
naissance qui leur succéda, ni les monumens de l'antiquité auxquels 
celle-ci le conduisit. Le paganisme athénien a partagé son enthousiasme 
avec les inspirations de la foi romaine. Aussi fut-il Tun des premiers prin- 
ces de l'Europe qui secoururent les Grecs révoltés. A la même époque, 
il adressait à Gœthe des vers qui , comme vous savez, ne sont pas les 
seuls qu'il ait faits ; il avait couru à Weimar pour serrer l'auteur de 
Faust dans ses bras , et il me semble que cette circonstance n'est 
point indifférente. Gœthe, dans son panthéisme qui cachait le doute, 
s'était passionné pour toutes les époques de l'histoire humaine ; il 
avait pris tour à tour le costume de Gœtz, d'Iphigénie et de Clar- 
yijo. Tout ce qui s'accomplit à Munich a plus d'un rapport secret 
et significatif avecles productions de cet esprit vaste et incertain. 

Considérez le palais que M. de Klenze a bâti pour le roi; en jetant 
seulement un regard sur l'extérieur, vous vous ferez une idée de la 
facilité avec laquelle l'art revêt ici des formés diverses. Au midi , sur 
la place de Max-Joseph, s'élève une belle façade de style florentin. 
Rien ne put être obstacle à cette imitation du palais Pitti ; si Bru- 
nelleschi avait à sa disposition les blocs énormes des carrières de 
l'Étrurie, et si M. de Klenze n'avait que des briques à son service, 
peu importait. Le roi voulait entourer sa royauté d'une de ces fortes 
cuirasses de pierre, derrière lesquelles les seigneurs florentins du 
moyen-âge mettaient leurs richesses en sûreté ; il est vrai que cet 
aspect de chàteau-fort qu'avaient les maisons princières du xv** siècle 
convient assez à l'attitude que les monarchies conservent encore. Du 
reste, vrais ou feints, ce sont bien là les bossages toscans; et, ici, comme 
dans la résidence des grands-ducs de Florence, la façade prolongée 
porte, au-dessus de son premier étage , une sorte d'attique qui oc- 
cupe la moitié de l'étendue totale de la ligne. Au luxe et au rap- 
prochement des grandes fenêtres romaines du premier étage , on 
juge qu'elles donnent le jour aux appartemens du roi et de la 
reine ; la forme du second étage, qui est flanqué de terrasses à droite 
et à gauche , indique aussi sufflsanunent qu'il est destiné aux fêtes 
de la cour. Remarquez que ceci, c'est le cÂté du moyen-Âge. 

La façade du nord, lorsqu'elle sera terminée, aura presque deux 
fois la longueur de la façade du midi ; elle présente un tout autre 
aspect. Ici c'est la ligne simple de l'antiquité , rehaussée par les 
pompes de la renaissance. Au centre s'élève , sur un portique avancé, 
un grand balcon qui porte lui-même une colonnade , et qui est l'ac- 

7. 



96 REVUE DE PARIS. 

compagnemcnt et la traduction extérieure de la salle du trône; sur 
la corniche qui unit les colonnes, sont placées huit statues qui repré- 
sentent les huit cercles de la Bavière. Voilà le cdté païen du palais. 

Vous connaissez la façade du couchant, elle est composée de Tan- 
ciennc façade de la résidence de l'électeur Maximilien et du retour 
des deux faces nouvelles. A Torient, le palais est aussi isolé; de ce 
côté, il a jeté, à des époques différentes, une multitude d'éperons 
dépareillés que l'exécution des plans de M. de Klenze redressera. Là 
pourtant s'élève déjà et domine la nouvelle chapelle de la cour, chef- 
d'œuvre d'art et de magnificence , où la peinture et l'architecture 
ont fait des merveilles et qui est, sans contredit, le bijou le plus 
précieux de Munich. Ne pensez pas que cette chapelle ait songé à 
prendre la livrée des autres parties du monument ; elle est de ce 
haut style byzantin , forme transitoire jetée par l'orient entre l'anti- 
quité et le moyen-ûge, et vers laquelle remontent aujourd'hui les 
adorations des enthousiastes qui ne trouvent plus assez de mystère 
au culte des œuvres du xiv* et du xv* siècles. 

Il n'y a rien de semblable chez nous, dans aucun genre. Aucune 
des écoles qui se partagent les suffrages de la France n'oserait se 
permettre une semblable témérité. Le romantisme lui-même, tout 
en réclamant la liberté, a écrit sur sa bannière des édits irrévoca- 
bles de proscription. Aujourd'hui encore, bien que la fureur de ces 
premières déclarations de guerre soit singulièrement attiédie, les 
artistes qui en ont été témoins en sont restés frappés comme de 
stupeur et se sont interdit la plus grande partie des formes données 
ou possibles. A en juger d'après nos expositions de peinture, ou d'après 
la mode de nos décorations intérieures , on dirait que ce n'est qu'à 
partir du règne de François V' et jusqu'à la fln de celui de Louis XIII, 
que l'humanité a été digne d'attention et de mémoire. Cette monoto- 
nie est non-seulement la plus insipide de toutes les punitions qu'on 
puisse infliger à un honnête homme, mais encore la barbarie la plus 
épouvantable que je connaisse. Au dernier siècle, on s'écriait : Qui 
nous délivrera des Grecs et des Romains? Et on avait sans doute rai- 
son. Depuis on s'est écrié bien souvent : Qui nous délivrera du moyen- 
Age et de la renaissance? Et je pense qu'on n'avait pas entièrement 
tort. Le mal profond de notre nation , c'est de n'avoir jamais su lier 
deux idées ensemble; nous nous jetons avec fureur et tout entiers 
sur une pensée; nous proclamons qu'en elle seule est la vérité ab- 
solue et le goût parfait ; nous ne voulons plus voir que sa forme, 
nous bannissons toutes les autres. Mrs bientôt la vérité et le goût se 



REVUE DE PARIS. 97 

vengent; nous périssons d*ennui dans les bornes que nous nous 
sommes données ; nous les brisons alors sans nous souvenir des plai- 
sirs cpie nous leur devons; et , tout en croyant reprendre notre liberté, 
nous nous forgeons de nouvelles chaînes que nous romprons encore 
demain. Si j'écrivais la langue du dernier siècle, je vous dirais que c'est 
parce que nous sommes trop fldèles que nous devenons inconstans. 

M. Heine est allé chercher en France ce qui manque à rAllema- 
gne; et, quoique je le croie sincèrement dévoué a sa patrie, il a eu 
Tair quelquefois de la sacrifier à la nôtre. Je pense qu'on pourrait 
venir de même chercher au-delà du Rhin des qualités précieuses que 
nous ne possédons pas; mais qui aimera assez la France pour oser lui 
dire qu'elle ne réunit point toutes les perfections imaginables? Ce- 
pendant, si l'esprit allemand a moins de vivacité et de force que le 
nôtre, il a plus d'étendue etxle profondeur. Dans cette capitale de la 
Bavière, dominée , comme je vous l'ai dit , par la politique et par la 
religion du passé, les arts professent une tolérance plus universelle 
que chez nous; ils ne rejettent absolument aucune forme, aucun temps; 
et , donnant à leurs croyances l'ampleur de l'esprit humain lui-même, 
ils se gardent bien de nier, en leur nom , aucune des manifestations 
de l'histoire. Ils les appellent toutes au contraire avec un enthou- 
siasme intelligent ; et , pour accroître le faisceau des gloires humaines , 
ils associent l'antiquité au moyen-Age , et mêlent ensemble les grandes 
traditions. 

Cependant, que fait-on a Paris? on n'y sait plus composer de 
drames qu'avec le petit manteau de la renaissance ; et d'honnêtes ar- 
chitectes, chargés d'agrandir THôtel-de-Ville, en dessinent les quatre 
façades sur le même plan, appliquant ainsi aux productions du moyen- 
Age une routine qu'ils ne sauraient appuyer sur aucun exemple de 
la saine antiquité. Grand Dieu ! que diraient ces gens-là du palais du 
roi de Bavière? Pour moi, qui crois que l'architecture est une lan- 
gue à laquelle il n'est pas plus permis qu'à toute autre d*être en- 
nuyeuse, je leur demanderai ce qu ils penseraient d'un poète qui 
ferait imprimer quatre fois le même chant dans un même volume. 
Le palais du roi Louis est comme un livre dont les quatre parties , 
composées dans quatre siècles différens, embrassent l'histoire de 
l'art et du monde. J'y vois cei^endant deux choses graves à repren- 
dre, que j'approfondirai une autre fois, c'est qu'il y est question de 
tout, hormis de la Bavière, et qu'il a été écrit en italien dans un pays 
où l'on parle le deutsch sprache, 

H. FORTOUL. 



PSYCHOLOGIE DU RÊVE 



FREHIERE FARTIE. 



NoD omnis moritr. 

HORÀCB. 

A l'entrée do port de Plymonth est un rodier fameux par ses nau- 
frages. La basse mer le laisse nu , la haute le couvre. Winstanley en- 
treprit d'y construire à ses frais un fanal qui demandait une masse 
de bfttimens de la plus inébranlable solidité. Le public ne croyait pas 
an succès de l'entreprise ; \^lnstanley triompha. Un jour, on vit son 
fanal dominer ironiquement la mer. L'architecte souhaitait même, en 
quelque façon , une tempête extraordinaire qui mit à l'épreuve la 
force du monument. Elle parut enfin , cette tempête; à son approche, 
Winstanley alla , plein de confiance , la braver sur le mdie qu'il avait 
bâti.... L'œuvre et l'ouvrier périrent! 

Le secret de l'ame humaine est un roc inébranlable que les méta- 
physiciens, ne pouvant le sonder à leur aise, ont entrepris de cou- 
ronner par la physiologie , comme d'un bastion d'où il leur sermt 
bàle de tirer à bout portant sur la crédulité publique. Locke, Bacon, 
Cabanis , Condillac , Maupertuis , Broussais , élevèrent glorieusement 
leur fanal. Il en résulta une dévastation affreuse dans les sentimens 
instinctib, traditionnellement confiés par la providence à notre cœur. 



BSVUB m PABIfi. #9 

et dont le culte faisait toat le soulagement moral de Thomme sur la 
ierre. Le plus antique, le plus sublime, le plus consolateur, le plu^ 
utile même de ces sentimens était notre foi dans certaines destinées 
futures, noble préoccupation qui donnait à la pensée un but en 
harmonie avec ses goûts. Eh bien I ce sentiment essentiel ne fut pas 
mieux respecté que les autres. Le secret de Tame humaine, perdant 
ainsi peu à peu tous les dehors vénérés qui le recommandaient jadis 
au vulgaire, demeura seul , mais constamment insondable, entre les 
mains de la physiologie qui se fit une base du roc isolé qu'elle dés- 
espérait de fendre. Il demeura, comme le Prométhée de Byron , avec 

A silent suffering and intense , 

The rock , the vulture , and the ebain ! 

avec une souffrance muette et profonde ^ le rocher y le vautour^ la 
chaîne! La chaîne, ce fut le rideau dont Dieu cache les mystères de 
notre origine; le vautour, c'est la science qui analyse et qui bla^ 
pbème. Or, la tempête ou la réaction n*a pas été tardive; à la voii 
de Kant , de Herder, de Vico et de Cousin , la mer des opinions reli- 
gieuses s*est violemment agitée; les idées de Platon ont reconquis 
leur empire , et le flot a éteint le fanal de la physiologie contempo- 
raine. 

Il ne reste plus que des débris formidables. Si d'ailleurs le secret 
de l'ame humaine devient l'objet d'un nouveau duel, c'est par les 
phénomènes de l'exaltation mentale que devra s'engager la lutte. U 
s'est construit dans ce domaine, depuis un demi-siècle, un immense 
édifice; les tentatives de la physiologie y sont désormais fort peu à 
craindre. Pareils aux dieux infernaux de Milton , qui s'éclairaient de 
leurs propres ténèbres, les accidens magnétiques, par leur obscurité 
même , bouleversent les prévisions et les calculs de la science. U est 
impossible aujourd'hui que le somnambulisme , la catalepsie , la se- 
conde vue, la vision , et généralement tous les paroxismes nouveaux 
qui paraissent se rattacher à l'influence d'un fluide ignoré , ne réusr 
sissent pas tôt ou tard à fonder la voie hardie par laquelle on décou* 
vrira la nature de l'ame. Sans doute, le résultat est fort éloigné ; maïs 
quel progrès serait donc patiemment attendu , quelle marche serait 
lente, si ce n'est la recherche du principe de notre vie? Les désordues 
cérébraux qui nous acheminent vers ce but ont même déjà un symp-i 
tome commun dans une faculté de l'organisation humaine en appa- 
rence bien rebattue et bien triviale; nous voulons parler du rêve. 
C'est par les songes , considérés dans toutes les fantaisies de leur 



100 RBVCB DE PARIS. 

existence psychologique, c'est par ce mystère quotidien du sommeil, 
auquel chaque homme paie à son tour un tribut, comme aux fêtes 
de la bonne déesse, que la source de Tame se fera en partie connaître. 
Voilà pourquoi il nous est venu à Tesprit de ranimer son histoire en 
ce qu'elle offre de plus précieux relativement à la découverte de 
notre berceau céleste. 

Qui n*a pas goûté, en songe, le plaisir de plonger dans les entrailles 
de rOcéan , de planer voluptueusement dans Tair, de traverser des 
flammes, avec une sécurité dont les circonstances rappellent, à s'y 
méprendre , les vertus que l'histoire des superstitions attribue aux 
ondines, aux sylphes, à la salamandre? Ces génies intermédiaires, 
dont les poètes se sont emparés , qui ont défrayé tant de traditions 
et de légendes, qui ont engendré même des cérémonies religieuses 
et des dogmes fondamentaux, ces génies auraient-ils réellement 
visité la terre? Ne croyons-nous pas souvent, tandis que le sommeil 
parait clouer nos membres ramassés à l'étroit matelas d'un lit, ne 
croyons-nous pas monter avec lenteur vers une sphère où les lois de 
la pesanteur ne parviennent jamais; sentir nos corps s'alléger à me- 
sure qu'ils montent, s'élever bientôt plus rapides, plus réduits, en 
quelque sorte ; devenir presque impondérables et fluidif ormes ; se 
confondre avec l'éther qu'ib respirent et dans lequel ils semblent 
passés; n'être là-haut qu'un atome vivant, qu'un corpuscule animé 
de la plus inappréciable substance; ou bien encore participer univer- 
sellement, comme si notre ame pénétrait l'ame de la nature entière, 
aux ondulations, aux reflux , aux épaississemens, au Gltrage de cette 
matière subtile? Et enfin, ne croyons-nous pas, an milieu de cette 
dissémination omniprésente de nos esprits vitaux, monter toujours à 
des hauteurs si prodigieuses et avec une rapidité tellement insen- 
sible, que notre corps se raréfie, pour ainsi dire, comme un gaz pro- 
gressivement subtilisé , comme une essence qui peu k peu s'éparpille 
et s'atténue , et que , tout d'un coup , pareils à de faibles lampes su- 
bitement soufflées par des courans d'air, une brise inconnue, une 
force ascensionnelle, une réduction dernière nous comprime, nous 
ravit et nous éteint? 

Quand ce lien extrême n'est pas rompu , il semble qu'un autre 
monde s'est ouvert , où nous restons conune suspendus, où nos pieds 
s'appesantissent, où nous recommençons la vie perdue, mais d'une 
façon aérienne et avec les privilèges qui résultent de la transforma- 
lion. Nos mains y écartent sans effort les flots de créatures qui s'agi- 
tent sans confusion , qui se déplacent conmie des ondes élastiques ; 



REVUE DE PARIS. 101 

cette foule ne nage pas, ne vole pas , et pourtant ses facultés impul- 
sives tiennent à la fois du poisson et de Thirondelle. Là , pour se 
joindre , les êtres ne font que s'efDeurer à peine; ils s'approchent 
sans pression, ils se retiennent sans attache, ils se séparent moins 
qu'ils ne se dissolvent. Là, les jouissances les plus délicates se per- 
pétuent sans émousser les organes; les cinq sens n'y paraissent que 
les tons principaux d'un clavier, dont le retentissement, par vibra- 
tions infinies, se communique à tous les êtres. Le mouvement 
d'une voiture suspendue, l'équilibre du patin en dehors, le balan- 
cement de l'escarpolette et le roulis de la valse peuvent seuls , au 
réveil, nous rendre une faible image de cette vie spiritualisée. 

Tel est le phénomène dont les causes physiques ont reçu, dans 
les époques modernes, l'explication que la science donnait aux di- 
verses catégories du songe. Il nous suffira de rappeler ici les excel- 
lens travaux de M. Moreau (de la Sarthe) , les écrits de M.Virey, de 
Dugald Stewart , de Formey, de Haller, etc. Mais les médecins res- 
tent toujours physiologistes. Sous prétexte de ne rien accorder à 
l'imagination, ils accordent beaucoup trop à la matière : étudier 
l'homme dans un cadavre, c*est le chercher où il n'est plus , de même 
que prétendre le scruter d'une façon abstraite, comme un esprit, 
c'est le chercher où il n'est pas encore. Si les rêves de Cardan étaient 
les illusions d'un fou , il y a en revanche bien à réfléchir sur cette 
phrase de Pascal : un songe constant serait égal à la réalité. Entre 
le matérialisme et les visionnaires se trouve nécessairement quelque 
chose de grave, une question nuageuse, une difficulté sainte dont 
la solution renferme la clé du rêve. Aussi n'examinerons-nous pas 
le phénomène médicalement , anatomiquement , comme une maladie 
du cerveau; ce qui nous serait très facile en égrugeant quelques vo- 
lumes de physiologie pratique. Nous voulons même ignorer com- 
ment il se produit au point de vue de l'hygiène, à quelles heures du 
sommeil, par quelle idiosyncrasie des organes, sous l'empire de 
quelle digestion et en vertu de quel plan incliné. Assez de plumes 
spéciales, de labeurs académiques, de bistouris célèbres, ont jugé 
ce problème en dernier ressort. Qu'il nous soit uniquement permis 
d'être le truchement des opinions , des épreuves, des aventures, des 
préjugés et des doutes de toutes les personnes qui ne savent pas la 
médecine , mais qui connaissent un peu Thomme; qui ne dissèquent 
jamais, et pourtant qui observent beaucoup. Ces gens-là forment dans 
le monde, au sujet du phénomène des songes, comme uneriuneur 
qui bourdonne de plus en plus; ils citent des témoignages, rappor- 



Vj% RIBVUE DB PAETS. 

tent des aatorités , soulèvent des objections , et finissent par éclateip 
et) reproches d'impuissance contre les savans. On ne saurait mieux 
définir leur inquiétude curieuse qu'en transcrivant ce passage d'an 
écrivain dont la bonne foi du moins n'est pas contestal)le : 

(t La sensation a lieu quand l'ame est atteinte , dit M. de UTontlo- 
sier. C'est alors que l'homme peut se rendre compte de ses commu- 
nications. Il peut même, jusqu'à un certain point, les diminuer on 
les augmenter, les restreindre ou les multiplier. Il peut ainsi voir ou 
regarder, toucher ou sentir, agir ou éprouver. Mû par la volonté, le 
regard va au-devant des émissions lumineuses des corps; l'odorat 
recherche leurs émanations odorantes; la main s'avance pour s'as- 
surer de leurs formes. Les sens sont ainsi les avenues ordinaires par 
lesquelles l'ame reçoit les communications des êtres et par lesquelles 
elle transmet les siennes. — Mais quoique nos communications avec 
les objets ei^térieurs aient une route déterminée , il ne s'ensuit pas 
que l'ame, ou, si l'on aime mieux , le sens intérieur, ne puisse s'en 
créer d'autres, ou même correspondre directement avec les objets. Les 
phénomènes de l'état extatique , ceux du somnambulisme, de la ca- 
talepsie, de certaines affections nerveuses, quelques particularité!^ 
même de l'état de folie , semblent nous montrer que l*ame peut 
échapper à la dépendance des sens, et recevoir de la part des objets des 
communications directes (1). » 

Ces attributs du rêve servent de base aux trois périodes de terreur 
si habilement répandues dans le conte fameux d'Hoffmann intitulé : 
le Majorât, D'abord c'est l'auteur, ou Théodore, qui raconte une vé- 
ritable apparition du spectre de Daniel ; nous reviendrons bientôt sur 
le caractère merveilleux de ce fantôme. Ensuite une scène fort ordi- 
naire de somnambulisme naturel , mais d'un effet terrible dans le 
roman , établit le nœud de la fable. Le troisième acte de ce petit 
drame, la mort foudroyante de Daniel , frappé d'un éclat de voix hu- 
maine comme par un carreau de tonnerre , est un phénomène phy- 
siologique depuis long-tem]>s constaté dans la science. On admet 
généralement, parmi les sceptiques, la possibilité des deux derniers 
aietes. Voici comment nous justifions le premier. 

9i vous lisez la biographie d'Hoffmann par Walter Scott , vous 
verrez que le conteur allemand n'inventait ses fantastiques récits 
que dans un état hallucinatoire , particulièrement susceptible d'ex- 
tase. Théodore, assoupi dans la grande salle, devant le feu de la 

(I) Mt/fîéru dêUwiê tmrnaimê^ ton. I. 



■BYUB DE' PAMS. 103 

chetninée gothiqae , entend le spectre de I>aniel gratter à Tendroit 
de la porte murée; il entend ses pas , il entend ses plaintes : cela 
rentre dans les conditions terrestres du songe. Mais Théodore se 
lève, court à l'entrée de la salie, et voit Daniel mort se retirer un 
flambeau à la main , comme dans les nuits où Daniel vivant accom- 
plissait les effroyables crises de son somnambulisme homicide. Une 
pareille vision n'est pas en dehors des lois de la nature. Hoffmann 
pouvait supposer uniquement un rêve; il a préféré l'apparition, 
comme plus dramatique, mais non comme plus absurde. Rien n'em- 
pècfaait le narrateur mis en scène dans le roman , que ce soit l'auteur 
même ou un personnage inventé, de se sentir assez ému par des cir- 
constances locales pour que ses organes perçussent la contemplation 
de l'ame errante de Daniel , au moment où une heure fatale , des 
Uens en quelque sorte périodiques , et l'attrait incompréhensible du 
séjour brinté durant la vie , en ramenaient l'apparence, de sa de- 
meure sMérale aux lieux témoins de sa rupture avec le corps. 

Dans la philosophie latine , tl était reconnu par Lucrèce , le plus 
matérialiste des philosophes latins , que les corps même inanimés 
se déshabillaient, en quelque sorte, au fur et à mesure de leur exis- 
tence, et restituaient à la terre ces dépouilles successives dont le ré- 
servoir commun formait de nouvelles parures (1). Dans les animaux , 
le dépouillement successif se terminait par la métempsycose , et 
l'ame, ne pouvant plus retenir une enveloppe matérielle dont le 
temps était accompli, passait dans une enveloppe nouvelle. Ainsi, 
selon Lucrèce , le corps est composé de diverses pelures, à l'instar 
de l'ognon ; et quand la dernière , la plus déliée , est détachée par la 
mort, elle continue à errer près du tombeau où les débris matériels 
reposent, gardant l'apparence des traits que formait l'ensemble de 
ces voiles divers durant la vie , de même que les enveloppes de l'oi- 
gnon conservent la Ggure de la bulbe , lorsqu'on les a séparées de 
cette racine. Imaginez donc que de la surface du corps humain s'en- 
lèvent, comme des étuis, comme des fourreaux de momies, les 
formes visibles. Par l'effet de l'extase ou d'une vue plus subtile, ces 
formes pourront paraître multipliées ou dédoublées seulement. Figu- 
rez-vous encore un homme ivre , aux regards éblouis duquel on fait 
mouvoir une roue avec la plus grande vitesse possible : il voit des 
apparences curvilignes, des périphéries fantastiques, vibrer du 
centre de la roue , de l'essieu du cercle , et s'écarter autour de l'axe 

(I) Circalus sterni molûsl... (Bekker, Physlca subterraneaJ) 



104 REVUE DE PARIS. 

en ondulations courbes de la même façon que les plis élastiques 
d'un ricochet sur Feau. C'est la pensée de Lucrèce; ce fut le rêve 
d'Hoffmann. 

Il y a deux parties dans cette question : les apparences des vivans 
et les apparences des morts. Pour les premières , nous renvoyons les 
sceptiques aux merveilles du second sight (1); pour les dernières , 
nous invoquerons l'histoire et les sciences naturelles. Si Daniel était 
mort, comment son ame pouvait-elle revêtir , même aux yeux d'une 
personne en extase, une forme visible quelconque, puisque la source 
de cette irradiation matérielle, c'est-à-dire le corps, en était com- 
plètement séparée? Voilà le problème qu'il s'agit de résoudre. 

L'évocation des mânes , ce rite si fréquent dans l'antiquité , se rat- 
tache à la même classification du songe. C'était une suite du prin- 
cipe de l'immortalité de l'ame ; on en voit les raisons magnifiquement 
déduites au premier livre des Tusculanes, et pourtant Cicéron, dans 
son traité de Divinatione , se montre spirituellement incrédule. La lo- 
gique des anciens ne valait pas mieux que la nôtre ; ce qu'il y a de 
positif, c'est qu'ils n'en savaient pas plus que nous, et que nous n'en 
savons pas plus qu'eux en psychologie. 

Dans l'incertitude où étaient les populations antiques sur l'état des 
âmes , elles leur donnaient le nom et les prérogatives d'un dieu. Cùm 
veto incerium est , dit Apulée (2) , quœ cuique fortitio advenerit^ 
îifrum lar sit an larva^ nomine Manem Deum nuncupani; scilicet 
et honoris gratta Dei vocahulum additum est. 

Saiil et les Hébreux croyaient une évocation possible : témoin le 
fantôme de Samuel appelé par la pythonisse. Moïse fut obligé , dans 
le Deutéronome , de défendre qu'on interrogeât les morts sur la con- 
naissance de la vérité. Quand Jésus marcha sur les eaux , la première 
idée des apAtres fut qu'ils apercevaient un spectre (3). Et remarquez 
bien ceci : saint Thomas ne doutait point que le Christ pût appa- 
raître avec un corps subtil , mais il doutait qu'il fût réellement apparu 
en chair et en os. Le fameux livre d'Enoch établissait clairement 
cette doctrine. Il y a des rabbins qui sont persuadés qu'après la mort 
les âmes revêtent une façon d'enveloppe ou de chappe dont la gêne 
les habitue à la souffrance , tandis que les âmes des bienheureux 
prennent un habit magniGque pour familiariser leurs regards avec le 



(I) Revue de Paris ^ S9 Juillet 1838. 
(i) De Deo SocratU, 
(S) Saint Luc, XTi, «7. 



REVUE DE PARIS. 105 

Très-Haut (1). Les deux songes de Sophocle et de Simonide, renfer- 
mant tous deux une apparition , ne sont pas moins célèbres dans les 
annales du paganisme que le rêve de Pic de la Mirandole , sur la fa- 
brication de l'or , dans les époques chrétiennes. Qu'est-ce donc que 
le roman d'Ëpiménide , si ce n'est une poétique extension du songe? 
Historiquement la thèse est prouvée : avant le christianisme , tous 
les peuples du monde admettaient en principe que les âmes, séparées 
de leurs corps grossiers et terrestres, conservaient après la mort une 
enveloppe plus subtile et plus déliée , ayant la flgure de l'enveloppe 
précédente ; que ces corps étaient lumineux , transparens , impal- 
pables ; qu'ils gardaient de l'attachement, de l'attrait pour les choses 
et pour les personnes aimées durant la vie ; qu'ils revenaient à leurs 
tombeaux comme au lieu fatal qui servait de nœud providentiel 
entre l'ancienne demeure et le nouveau séjour (2). Quand Famé de 
Patrocle apparut à Achille, elle avait sa voix, sa taille, ses yeux, 
ses habits, mais non pas son corps palpable. L'image de Didon des- 
cend aux enfers , mais plus grande que nature. Énée reconnaît sa 
femme Creuse parmi les ombres , mais cette flgure a des proportions 
que n'avait pas la mortelle. Au moment de monter à l'assaut de la 
tour Antonia, dans le siège de Jérusalem, Titus n'imagina pas de 
meilleur discours pour exciter ses troupes qu'une digression sur cet 
état particulier des mânes (3). Enfin , c'était le sentiment de Tertul- 
llen [k). Les paraboles de Lazare et du mauvais riche, dans l'Évangile, 
semblent fondées sur cette ancienne philosophie. Quelquefois on 
expliquait la facilité du retour des âmes sur la terre par le besoin 
d'une sépulture ; d'où est venue cette admirable expression latine : 
Condere animam^ condere umbras, couvrir l'ame, la mettre sous 
terre. Ovide , dans les Fastes , a dit en beaux vers : 

Romulus ut tumulo fraternas condidit unibras , 
Et malè velocî justa soluta Retno. 

n y avait même chez les Romains une fête curieuse, nomméefaba- 
nia lemuria , qui était dédiée aux mânes. Le père de famille se levait 
à minuit, pendant que tout le monde dormait/lans sa maison ; il al- 
lait pieds nus, avec un grand silence, à la fontaine du logis, en pre- 
nant soin de faire légèrement craquer ses doigts pour écarter par ce 

(I) Taimmd, 

(% Origène. 

(S) Joséphe, Guerre des Juifs, livre vi. 

(4; De Anima, 



166 RETCE DB PARIS. 

bruit les ombres qui auraient pu gêner la cérémonie. Après s'être 
lavé trois fois les mains , il s'en retournait, jetant par dessus sa tète 
de grosses fèves noires qu'il avait dans sa bouche, et disant : Je me 
rachète^ moi et les miens, par ces fèves; paroles qu'il répétait neuf 
fois sans regarder derrière lui. L'ombre était censée le suivre et 
ramasser les fèves. Il prenait encore de Teau , frappait sur un vase 
d'airain , et priait l'ombre de sortir du logis en répétant neuf fois : 
sortez, mânes paternels (1). Ce vase d'airain se retrouve dans Lu- 
oien (2) ; l'auteur grec dit positivement que les spectres s'évanouissent 
au bruit de l'airain ou du fer. Théocrite nous montre un berger 
qui n'ose jouer de la Oûte de peur d'éveiller le dieu Pan, que ces ac- 
cords irritent. Ces préjugés antiques sont très ^remarquables ; <m 
connaît l'influence du son et de la musique sur les maladies du cer- 
veau, sur les affections nerveuses et dans le magnétisme animal. La 
puissance mystérieuse du fer, déjà si complète dans les mêmes dés- 
ordres, éclate de nos jours au milieu des innombrables phénomènes 
du rêve. J'ai vu des somnambules , au moindre contact avec le fer, 
tomber comme du haut-mal , et trahir par d'horribles convulsions la 
secrète tyrannie de cette substance dans le domaine physiologique. 

Depnis le christianisme, les mêmes superstitions ont changé de ca- 
ractère, mais ne se sont pas évanouies. Les Lapons croient au retour 
des mânes, leur élèvent des autels et y sacriGent (3). Sans doute Tima- 
groation entre pour beaucoup dans de pareilles tromperies; mais alors 
i)n peut se demander : qu'est-ce donc que l'imagination ? Aristote 
parle d'un hypocondriaque d'Abydos qui se divertissait tout seul et 
claquait des mains comme s'il eût assisté aux plus belles représenta- 
tions du monde à l'amphithéAtre ; Horace mentionne un désordre 
cérébral de la même nature : sommes-nous certains qu'il n'y eût pas 
là désunion passagère de l'aroe et du corps? Deux amis qui voya- 
geaient ensemble étaient arrivés à Mégare ; l'un d'eux alla loger 
dans une hûtellerie, l'autre dans une maison particulière. Ce der- 
nier vit en songe que son compagnon le suppliait de venir à son 
secours , parce que l'hôte voulait l'assassiner. Il fut assex ému de 
oette vision pour se réveiller; mais il regarda ce pressentiment 
comme on songe flkcbeux qui n'avait aucune apparence de réarlité, et 
il se rendormit. Anssitût son compagnon lui apparut une seconde 
fois, pour lui dire que, puisqu'il ne l'avait pas secouru , il ne laissât 

(4 ) Apulée, Meu de Socrate, 

(5) Philopteud, 

(S) OUuf Mafnuf , areberéque dUptal , li? re n. 



RfiVITB DB MRI9. i^ 

pa» dn moins sa mort sens vengeance. Il ajouta que Thôtë , après- 
l'avoir tué , venait de cacher son corps dans du fumier, et termina 
en suppliant l'homme endormi de se trouver de grand matin à la 
porte de ThAtellerie avant qu'on eût emporté le cadavre hors de la 
ville. Le dormeur, troublé d'un rêve si funeste, accourut à l'hôtelle- 
rie dès la pointe du jour; il trouva un charretier prêt à emmener un 
charriot ; il lui demanda ce qu'il y avait dedans ; le charretier prit la 
fuite, on retira le mort du fumier (1). On cite au xvii" siècle une 
histoire plus merveilleuse. Un savant de Dijon se couche un jour^ 
très fatigué de n'avoir pu comprendre le sens d'une phrase dans un 
poète grec (2) ; il s'endort. Voilà qu'il est transporté tout d'un coup 
en: esprit à Stockholm, introduit dans le palais delà reine Christine, 
conduit à la bibliothèque et placé devant un rayon où ses yeui distin- 
guent un petit volume dont le titre lui parait nouveau. Il ouvre ce 
volume , il y rencontre la solution de la difSculté grammaticale qui 
l'avait tant préoccupé. La joie de cette découverte réveille le sa- 
vant , il bat le briquet et note ce qu'il vient d'apprendre; mais l'a- 
venture était trop singulière pour qu'il ne vérifiât pas l'exactitude de 
son voyage nocturne. Descartes résidait à Stockholm ; le savant écrit 
à M. Ghanut , ambassadeur de France en Suède, et le prie de deman- 
d(er au grand philosophe, son ami , comment le palais et la biblio- 
thèque de la reine sont disposés, et si, dans tel rayon, à telle page de 
tel volume, il n'y a pas dix vers grecs dont il envoie copie*. Descar- 
tes répondit à M. Chanut qu'à moins de fréquenter la bibliothèque 
depuis vingt ans, il était difficile de donner des indications plus pré- 
cises : le rayon, le volume, les dix vers grecs, tout existait. — Je ne 
défends pas cette anecdote , je la transcris. 

Cependant de semblables tours de force ne doivent pas surpren- 
dre , depuis que les somnambules magnétiques ont justifié du même 
pouvoir de translation. Il se trouve en Provence , au moment où 
nous écrivons , dans le département du Var, un somnambule nommé 
Michel , natif de Figanières , qui possède la faculté de rétrospection 
au point d'avoir suivi , sans bouger de place , le voyage de la corvette 
la Lilloise, en 1833. Nous avons tenu entre nos mains la lettre par 
laquelle M. Garcin , médecin établi à Draguignan , décrivait et attes* 
tait ce phénomène dont il fut témoin. En vérité, on n'ose pas répéter 
le» faits que les observateurs se communiquent , tant il faudrait ra- 



(1) Cicéron , De Dlvinatione, 

{% Le comte de Gabtils».I.a ITttye, 1718. 



108 [revue de paris. 

battre de notre présomption intellectuelle et de notre orgueil humain. 

Un jeune homme, assez mélancolique, étant loin de son logis dans 
un salon où plusieurs personnes causaient en respectant son goût origi- 
nal pour la solitude, tomba peu à peu dans cet assoupissement particu- 
lier que les psychologues amateurs nomment une syncope de la dis- 
traction, et les gens du monde, plus vrais et plus pittoresques dans 
leur langage, une absence. Le jeune homme avait oublié où il était 
réellement, il se Hgurait qu'il rentrait dans sa chambre et qu'il se cou- 
chait dans son lit. 

Au même instant on frappait à la porte de l'appartement qu'il 
occupait, et le domestique, étant venu ouvrir, avait reconnu son 
maître qui était entré , lui avait parlé , s'était couché comme à l'or- 
dinaire. La toilette achevée, le domestique avait pris le flambeau, 
avait souhaité le bonsoir à son maître et s'était mis au lit. Il était 
à peine entre les draps qu'on heurte de nouveau à la porte de l'ap- 
partement. Le domestique se lève, ouvre, et demeure stupéfait 
en apercevant encore le jeune homme qui sortait du cercle où nous 
l'avons laissé tout rêveur, pour se retirer chez lui. Le domestique 
jure à son maître qu'il est déjà rentré une première fois , et , afln de 
prouver qu'il ne parle point en visonnaire, court à la chambre et au 
lit. Mais il n'y avait plus personne; le lit était défait, comme si 
quelqu'un y eût couché ; les habits quittés par le spectre avaient dis- 
paru , et on voyait au plafond de l'alcAve une modification dans la 
couleur et dans la substance du plâtre , qui n'était ni brisé , ni fendu, 
mais seulement altéré dans sa nuance et dans son grain , à la ma- 
nière des solides qu'un fluide subtil a pénétrés et n'a toutefois pas 
désunis. En résultat de la puissance avec laquelle le jeune homme 
s'était absorbé , une irradiation de son ame avait revêtu la figure 
transmondaine de son corps pour accomplir, sous l'effluve mental de 
sa volonté , les détails accoutumés de sa toilette du soir. La voix avait 
parlé et les habits s'étaient montrés au domestique comme des ap- 
parences surnaturelles, mais non conune des réalités terrestres: la 
voix était une émanation sympathique pour les oreilles du valet , les 
habits étaient une émission visuelle et tactile pour ses yeux et pour 
sa main. Lorsque le jeune homme se réveilla tout d'un coup de son 
assoupissement , peut-être sur le reproche d'une jolie femme qui 
vint taquiner ce silence impoli , son ame , ramenée violemment au 
siège habituel , abandonna la chambre , le lit et les formes où elle 
s'était pour un moment complue, en traversant les obstacles et les 
distances avec la rapidité , l'élasticité et la compressibilité propres 



REVUB DE PARIS. lOfr 

aux fluides supérieurs. Cette hypothèse téméraire a besoin de quel- 
ques éclaircissemens. 

Il n'existe au pouvoir de l'homme qu'un moyen mécanique pour 
étudier le problème du rêve dans sa plus grande exacerbation men- 
tale, c'est l'ivresse produite par l'opium, a A la cour de Perse, dit 
Kempfer (1) , on prépare pour l'usage du prince une composition 
infernale où entrent l'opium, le musc, l'ambre , et d'autres aromates 
qu'on mêle avec soin pour en former des pilules très petites, et qu'il 
avale de temps en temps. S'il répugne à prendre ce médicament so- 
Ude , on lui prépare une eau distillée avec des fleurs aromatiques , 
et on y fait macérer pendant quelques heures des têtes de pavot 
Pour rendre cette boisson plus agréable, on l'édulcore avec du sucre 
ambré et aromatisé ; ces liqueurs deviennent si nécessaires , que les 
grands ne peuvent passer un seul jour sans en prendre, b — Mais la 
volupté n'est pas l'unique but de ce breuvage. Quand le bol narco* 
tique monte à une forte dose, il amène un sommeil parfaitement 
semblable à l'état d'extase , et où les douleurs de l'agonie se confon- 
dent avec des ravissemens célestes. Kempfer, dans un festin persan^ 
but lui-même à cette coupe enchantée ; le rêve fut tellement sidéral, 
qu'il crut s'asseoir au banquet des dieux décrit par Homère. Les 
teriakiy dans leur crise, abandonnent la surface de la terre, de la 
même façon que les somnambules planent au-dessus du globe , et 
que les mânes chéris s'évanouissent à notre vue. a Une jeune fille ma- 
lade, dit Pinel (2], resta trois jours comme morte; revenue de la 
syncope, elle se plaignit vivement d'être si tôt arrachée à la volupté 
pure, à la félicité incompréhensible qu'elle venait de goûter. » Et ce 
ne sont pas là des préjugés religieux ; car Montaigne , qui assuré- 
ment n'était pas extatique , demeurant sans mouvement et sans vie 
après une chute très grave , prétendit au réveil avoir éprouvé une 
douceur d'existence qui lui était naguère inconnue, et qui le récon- 
ciliait avec des pensers de mort. Les Italiens, pour peindre l'extase 
monacale, ont une expression d'une justesse merveilleuse : ils s'é- 
crient, en parlant d'une fenune que les rigueurs du cloître jettent 
dans l'illuminisme : la poverina è spiritata! Voilà bien cette maladie 
de l'ame , également provenue de la prière et de l'opium , et qui , par 
ces deux origines contraires , dévoile sa généralité transmondaine* 
Peu à peu la matière se fait esprit, spiritata. Cette constante inclina- 
tion de l'ame vers la spiritualité est quelquefois, par des circonstances 

(1) Àmcenitates exoticœ, 
{t^NosoçraphieptUlatoplUque, ton. H. 

TOMB I. JANTIXB. 8 



ItO RBTUB DB PARIS. 

essentielles, teltemeiit développée, que la mort en devient Teffet. 
On lit dans des Annales de médvdne qu'un père ayant perdu fort 
jeune une fille tendrement «iinée , voulut contempler encore ses 
traits chéris avant que la terre les eftt couverts; ses yeux se fixèrant 
immobiles sur cet objet de douleur (1) , et il tomiw enfin sans vie 
auprès du cadavre. L'autopsie du père ne fit connaître aucune tnioe 
de lésion. 

Quoi de plus célèbre, dans les chroniques du moyen-ftge (S), que 
la résurrection fugitive d'Abeilard ! cet amant si tendre était enterré 
dans le cimetière du Paraclet. Lorsqu'on ouvrit le tombeau du 
philosophe pour y déposer Héloïse, le cadavre pMut étendre les 
bras vers l'épouse impatiemment attendue; elevatis bracchiis illam 
recepity et ita eam amplexatus brachia sua strinxit. Ce miracle n'a 
peur garantie que la superstition populaire; mais, si l'excès de la dou- 
leur peut subitement rompre les liens qui unissent le corps et l'ame, 
comment la réciproque ne serait-elle pas aussi possible? Et pourquoi 
l'excès du bonheur ne rétablirait-il pas à son tour, passagèrement , 
la circulation vitale? Il est inutile , je pense , de rappeler ici au lec- 
teur que les historiens et les poètes de toutes les civilisations se sont 
rencontrés à décrire l'existence des passions, dans les gestes, dans 
la physionomie des cadavres. La haine , la colère , l'amour, la dou- 
leur, les plus profondes secousses de l'ame, survivent fréquem- 
ment au dernier souffle de leurs héros. L'antiquité nous a trans- 
mis une légende plus extraordinaire dont il faut lui abandonner la 
responsabilité (3). Thespesius, de Solos, en Cilide, homme très 
débauché, fort connu de Plutarque, tomba un jour du haut de sa 
maison , se rompit le cou et mourut. Trois jours après , il ressuscita , 
parfaitement honnête et vertueux. Son corps était le même; son ame 
seule avait changé. Il prétendit qu'au moment de la chute , il avait 
éprouvé la sensation d'un matelot qui est renversé du haut du tillac 
dans la mer; que son ame, pareille à quelque vapeur, était remontée 
vers les étoiles dont il avait admiré la grandeur et l'éclat; que d'autres 
vies, raréfiées comme la sienne, lui parurent s*élever dans Tah", pi- 
rouetter avec la rapidité d'un globe brûlant , se mouvoir en divers 
sens et jeter constamment des flammes , et qu'enfin il fut renvoyé 
dans son corps comme par un canal et repoussé comme par un vent 
impétueux. — Fable étrange, que les psychologues modernes ont 

(4) Chardel , EuaU de psychologie ^ 1838. 

(5) Chroniques de Touraine lur U vie et les œurres d*AbeiUfd. 
(S) PluUrque tOthlugui $erà à numine puniuniwr. 



REVUB DE PARIS. fil 

seignensement recneilKe et dont on ne saurait méconnaître la pro- 
fondeur ! 

Que le résultat de la chute de Thespesius fât un songe ou la mort» 
toujours est-il que, par une agonie eiceptionnelle, cet homme res- 
sentit justement les perturbations mentales dont le rére ordinaire 
accidente la vie. Ainsi un proverbe ( Sancho et Figaro nommaient 
les proverbes la sagesse des nations), un proverbe singulièrement 
trivial, le sommeil est Vimage de la mort y serait déjà, comme touftîs 
les métaphores immémoriales, une révélation partielle des desti- 
nées humaines. Mais, sans donner à de puériles analogies plus d'im- 
portance qu'elles n'en méritent, voyons d'abord dans ces hypo- 
thèses une nouvelle preuve de Textrème obscurité du Hen qui unit 
rame et le corps. On a fait une remarque très embarrassante , c'est 
que les travaux de Tintelligence s'exécutent pendant la veille conune 
les rêves s'effectuent durant le sommeil. Voilà donc le sommeil qui, 
d'une part, ressemble à la mort, et de l'autre sert, comme terme de 
rapport, an plus immatériel emploi de l'ame. Il y a, on ne peut le 
mer, un lien harmonieux entre cette identité mystérieuse et les di- 
vers phénomènes dont nous pariions tout à l'heure, l'attrait dés 
mftnes pour la terre, l'aspiration des humains vers le ciel, l'état 
mixte , les affinités transmondaines , et enfin la dernière , la sidérale 
épuration. 

On a beaucoup parlé , dans le temps où le choléra-morbus sévissait 
en Pologne, d'un fait de terreur imitative survenu dans un hôpital 
de Varsovie. Des médecins de ThApital , jaloux de constater l'épidé- 
mie, firent appeler un prisonnier russe, homme intrépide et sait!; 
3s lui montrèrent un lit, en disant qu'un cholérique venait d'y mou- 
rir, et lui ordonnèrent de s'y coucher. Le soldat se couche en santé 
parfaite et avec la plus grande insouciance; au bout de quelques 
heures, sa tête oisive travaille; l'idée du cholérique expirant ne le 
quitte plus; sa frayeur augmente, les vomissemens le prennent; le 
lendemain , il était mort. Cet événement jetait la consternation dans 
le peuple, lorsque les médecins se hâtèrent de prouver que jamais 
cholérique n'avait succombé dans le lit où l'expérience s'était feitls. 
Le prisonnier avait gagné l'épidémie sous l'influence d'une terreur 
imitative. Les annales de la physiologie contiennent un trait plus cu- 
rieux encore. Un condamné à mort fut averti que, dans un but d*ex^ 
périence médicale, on lui ouvrirait les quatre veines et qu'il périrait 
comme Sénèque ou Pétrone. Cet homme est placé dans une cham- 
bre, les yeux bandés et les mains liées derrière le dos. Il entend 

8. 



112 REVUE DE PARIS. 

préparer tous les instrumens, tous les accessoires de son supplice ; il 
sent aux bras et aui pieds Tincision froide de la lancette , et , à Tin- 
atant même, le retentissement d*uD liquide qui tombe goutte à goutte 
arrive à ses oreilles. C'étaient quatre fontaines dressées à distance 
par les opérateurs. Le sang paraît couler toujours ; il coule long- 
temps. Peu à peu les assistans s'éloignent, les portes se referment, 
le silence de la mort accroît les frayeurs du condamné. Il est per- 
suadé que sa vie s'échappe avec l'eau des fontaines. Bientôt , le sang 
coule moins vite; c'est qu'il diminue : les forces du patient dimi- 
nuent avec lui. Enfin, les dernières gouttes résonnent; tout se tait, 
n expire I 

Eh bien! nous trouvons dans Hérodote ( Muse Polymnie) une cir- 
constance analogue relativement au pouvoir de l'imitation et de la 
sympathie dont les rêves sont doués. J'avoue qu'Hérodote occupe , 
dans l'histoire de la Grèce ancienne , la place tenue par Walter Scott 
dans l'histoire de la vieille Ecosse. C'est le même abus du merveilleux, 
la même foi dans un monde intermédiaire, le même respect pour les 
fictions nationales et les croyances populaires. J'avoue que ce carac- 
tère me fait plus aimer son génie, parce que l'imagination n'est 
peut-être que l'essence de la vérité : mais il vaudrait mieux , pour 
l'authenticité du phénomène , que Thucydide en fût garant. 

Artaban, frère de Darius et oncle de Xerxès, avait reçu la confi- 
dence du fameux rêve que fit le roi de Perse; il n'en voulait pas moins 
détourner son neveu de porter la guerre au-delà de la mer Egée. 
Xerxès , piqué , ordonna que cet incrédule prit les habits royaux , 
mont&t sur le trêue et se couchât même dans son propre lit. Artaban 
résistait, s'excusant de sa désobéissance par cette réponse un peu 
normande : « Ce je ne sais quoi, qui vous envoie des songes , n'est pas 
assez stupide pour croire que je suis vous, parce qu'il me verra dans 
votre ht... » Malgré le dilemme de son oncle, Xerxès insista , et il eut 
jaison. Artaban se coucha , dormit, et le songe de Xerxès fut exact au 
rendez-vous. 

Si jamais le principe de notre vie parut universel, homogène, 
transmissible , c'est évidemment d'après les détails qu'on vient de 
lire. Sans doute la préoccupation ne fut pas étrangère à l'accomplis- 
sement physique du phénomène; mais la volonté de Xerxès y entra 
pour beaucoup. Une expérience bien simple facilitera l'intelligence 
de ce mystère. Prenez une montre et placez-la sur une table , à plat , 
le verre en dessous , la boite en dessus; qu'une personne, acco ud 
sur la table, tienne par les doigts, en restant immobile, un fil i 



REVUE DE PARIS. 113 

l'extrémité duquel est suspendu un bouton de métal , et approche 
lentement ce bouton , maintenu dans un complet repos , mais tout- 
à-fait isolé comme un pendule, de la botte également métallique de 
la montre, aussi presque possible, sans la toucher. Au bout de 
quelques instans, le bouton subira un mouvement circulaire sur 
lequel n'auront influé ni la torsion du fil , ni le tremblement des 
doigts, qu'on suppose dans les meilleures conditions réalisables d'im- 
mobilité. Le magnétisme du métal sera d'abord constaté par ce mou- 
vement circulaire. Maintenant, prenez la main gauche de la per- 
sonne qui tient le fil avec la main droite; que cette personne 
demeure dans un état mental absolument passif et se livre machina- 
lement à vos impressions ; que vous-même enfin , concentrant forte- 
n)ent votre vue sur le bouton , vous commandiez d'esprit à ce bouton 
un mouvement différent de celui qu'il accomplit à l'instant sous vos 
yeux ; soit en travers , soit en rond , peu importe s'il est contraire 
au premier; mouvement d'ailleurs que la personne ne saura pas: 
alors, qu'arrivera-t-ilî Votre volonté, fluidifonne, pénétrant jus- 
qu'au bouton par l'intermédiaire magnétique et combiné de la per- 
sonne , de sa main , de la vôtre, de son fil et de vos regards , lui 
imprimera peu à peu le mouvement auquel vous aviez pensé. Il fau- 
dra , je l'avoue , que la volonté soit très énergique , l'attention très 
constante , et les deux mains convenablement étreintes l'une par 
l'autre. 

Cette imprégnation réciproque des âmes se développe principale- 
ment sous l'action du magnétisme animal. Les physiologistes ont 
observé que si , dans le somnambulisme magnétique , la volonté de la 
somnambule est dirigée par le magnétisme sur certains actes ou sur 
certaines pensées , la somnambule au réveil , bien qu'elle ne garde 
aucun souvenir, agit toujours, en quelque sorte, automatiquement 
d'après l'instinct de ces actes ou de ces pensées. Or, en raisonnant 
par analogie, on peut conjecturer que, si une personne endormie 
tombe par hasard durant la nuit en somnambulisme naturel , elle 
percevra à son insu des désirs qu'elle accomplira involontairement 
au réveil. Eh bien ! si le pouvoir immatériel de l'ame solitaire est ca- 
pable d'une pareille dérogation aux lois ordinaires de l'entendement , 
que sera-ce dans le cas où l'ame de la personne endormie obéira 
sans le savoir à l'inOuence animique d'une personne éveillée ! c'est 
alors que la correspondance providentielle des âmes se manifestera 
dans toute sa liberté, avec toute l'ubiquité de son principe. Nous 
possédons à cet égard des renseignemens et des faits qui Jettent une 



114 mBYUB DE PARIft. 

effrayaate lumière sur ces ténébreuses questions ; mais ce sont dos 
mystères qui sortent du cadre des recherches modérées auxquelles 
nous nous arrêtons aujourd'hui. 

Ainsi , tout élan d'amour contient une ofTrande légère de la vie , et 
notre faculté d'en disposer s'accroît avec l'énergie de nos senti- 
mens (1). L'émission magnétique pourrait même aller jusqu'à la oiort 
de l'honune ou de la femme qui s'y livre avec une vdonté profonde 
et absolue , si l'affaiblissement des organes ou leurs mauvaises dispo- 
sitions n'y mettaient pas un terme. Ceux qui ont ressenti les effets 
d'une passion violente , comprendront avec quelle ferveur on doit 
employer la vie dans ces momens de concordance éthérée. Les som- 
nambules , en rentrant dans la vie ordinaire , perdent les souvenirs 
de l'état lucide. Ce phénomène a fait conclure à de hardis psycholo- 
gues (2] que , dans le somnambulisme , l'ame retournait accident 
tellement à l'indépendance qu'elle doit conquérir définitivement 
par la mort ; que cette faculté mystérieuse était la jouissance pas- 
sagère de l'état immatériel ; que les enveloppes du corps cessaient 
pour un moment de contenir le principe inconnu qui nous anime, 
et que même les organes générateurs de la sensibilité , tout en con- 
servant l'appareil et le mécanisme des fonctions vitales , en suspen- 
daient l'exercice dont l'extrême spiritualisation de l'homme , à ces 
instans de désordre , n'avait phis besoin* La raison de leur hypothèse 
est spécieuse : le travail de la mémoire , disent-ils , s'exécute dans le 
cerveau ; or, si le somnambule oublie au réveil , c'est que cet organe 
ne fonctionnait pas dans le soouneil ; par consét^nt , l'ame elle- 
même y fonctionnait indépendamment du corps. Mais, en retombant 
dans l'extase , le somnambiile s'y souvient des faits qui se sont paa^ 
ses dans la crise précédente ; il se consiitoe véritablement deux mé- 
moires distinctes , l'une pour l'extase , l'autre pour la vie ordinaire. 
Donc , si notre ame , conune des philosophes le supposent , et comme 
des expériences le constatent, avait habité déjà un autre monde que 
la terre où vit notre corps, la mémoire de cette existence antérieure 
ne devrait, logiquement, y rqiarattre qu'à l'heure où nous sortons, 
par la mort , de la vie ordinaire pour reprendre des conditions encore 
ignorées. 

De tout tenqps, dans les annales de la physiologie comme dans les 



(1) Idées de M. Chirdel. ^ 

(^ Cliardei, EtsaU de pti/chûlogk; Deleiiie, MémtOre mar ta PréwiêUm; MoDfkMiér 



REVUE DE PUIlS. IfS 

pi^es de lliistoiTe , il y a en des hommes qui prétendirent apporter 
en ce monde les vagnes impressions d'existences antérienres. Sons 
les règnes de Lonis XV et de Lonis XVI , lorsque le comte de Saint- 
Germain et Cagliostro persuadèrent aux gens d'esprit, celni-ci , qu'il 
avait déjà vécu plusieurs siècles, celui-là, qu'il avait successivement 
babité plusieurs corps , ce n'était pas seulement un empirisme ingé- 
nieux qui soutenait leur prétendu mensonge , c'était aussi un calcul 
dont la philosophie reposait sur des traditions immémoriales. Ils 
sortaient tous les deux de l'Allemagne où les principes élémentaires 
de la psychologie future sont constamment à l'état d'un germe qui 
fermente ; tous deux y recueillirent adroitement de sourdes rumeurs 
et des indiscrétions lumineuses qu'ils escomptèrent an profit de 
leur fortune. Un cordonnier allemand, théosophe , Jacob Bœhme, 
ne dit-il pas : a Si l'homme penche vers la nature céleste , il prend 
une forme céleste , et la forme humaine devient infernale s'il pen- 
che vers l'enfer; car tel est l'esprit, tel est aussi le corps. En 
quelque volonté que l'esprit s'élance , il figure son corps avec une 
semblable forme et une semblable source (1). » Ce théorème pro- 
fond , exprimé dans l'abstrait langage de la métaphysique , résume 
les doctrines anciennes et nouvelles sur la transmigration de l'es- 
sence vitale. La métempsycose de Proclus et de Pléthon, répan- 
due parmi tous les peuples de l'antiquité, queReuchlin [de l'Art 
cabalistique) et Dacier [Vie de Pythagore) ont traitée comme un 
symbole, la métempsycose qu'on retrouve dans Tlnde et chez 
les Albigeois, ne reçut jamais une définition plus précise. Je ne 
crois pas avec les bramines qu'en serrant des deux mains une 
queue de vache , lorsque nous sommes près de rendre le dernier 
soupir, nous obtenons d'entrer dans le corps des génisses et d'y at- 
tendre la prochaine vacance d'une enveloppe humaine, comme dans 
«n purgatoire. Mais je crois qu'on s'est trop hftté de tourner en ridi- 
cule ou de reléguer dans les allégories un principe que les disciples 
de Pyfliagore inscrivirent au célèbre formulaire de Lysis, quand 
rincendie de leur école les chassa de Crotone et de Métaponte pour 
les disperser dans le monde. 

Pythagore estimait l'homme comme tenant le milieu entre les choses 
mtellectuelles et les choses sensibles , il voyait en lui le dernier des 
êtres supérieurs et le premier des inférieurs, libre de se mouvoir, 
soit vers le haut , soit vers le bas , au moyen de ses passions , qui rè- 

(4) De la Triple vie de CHomme , chap. ti. 



116 REVUE DE PARIS. 

duisent en acte le mouvement ascendant ou descendant que sa 
volonté possède en puissance; tantôt s* unissant aux inunortels, et par 
son retour à la vertu, recouvrant le sort qui lui est propre , et tantôt 
se replongeant dans les espèces mortelles, et, par la transgressioQ 
des lois divines, se trouvant déchu de sa dignité. Dans le premier 
cas , si les liens de la matière sont trop faibles pour Tampleur de 
Tame, on explique tous les phénomènes transmondains de notre vie; 
dans le second, si Tenveloppe chamelle se déforme et s'épaissit, on 
découvre les merveilles de la métempsycose animale. Et comme il 
n'y a pas de raison pour s'arrêter dans cette échelle ici progressive , là 
décroissante , on touche par les deux bouts aux deux extrémités de 
la création. Les naturalistes ont constaté déjà une section de cet 
enchaînement providentiel , par une loi fameuse dans la science : 
les minéraux croissent, les végétaux croissent et vivent, les animaux 
croissent, vivent et sentent (!]. Des variétés ambiguës, des natures 
doubles, des classes bilatérales en quelque sorte, font la chaîne 
entre ces grandes familles et comblent l'intenalle qui les sépare. 
Ce sont les madrépores , les zoophy tes branchus , l'ambre , la truffe , 
les mimeuses, les végétations calcaires; dans la grotte d'Anti- 
paros , le marbre pousse , bourgeonne , se ramiGe comme un ar- 
buste; et, en conscience, psychologiquement parlant, un albinos 
diffère-t-il beaucoup de la sensitive ? £t , puisqu'il est question du 
songe , les bètes n'ont-elles pas des rêves, comme les poètes? 

Canis in somnis leporis vestigia latrat, dit Pétrone. Dans son qua- 
trième livTe , Lucrèce a laissé de raaguiGques descriptions sur le 
même prodige. Indistinctement , dans les trois règnes, on rencontre 
des dérogations sympathiques , des monstruosités imitatives , l'har- 
monie pour la révolte comme pour l'équilibre. Ce fut même , il n'y 
a pas long-temps , et dans la partie zoologique , à propos du genre 
ursus, le sujet d'un combat entre M. Gcoffroy-Saint-Hilaire et Cuvier, 
dont le monde savant a retenti. 

Tous les philosophes qui ont uni la science des faits à l'énergie de 
la méditation, attaquèrent ce hardi problème par divers côtés; tous 
y ont jeté des lueurs qui serviront à le résoudre. Buffon n'admet 
qu'une seule création, qui a eu ses phases d'existence, qui s'est 
traînée dans les langes d'un premier âge, dont les progrès furent un 
jour marqués par l'apparition de l'espèce humaine, et dont les forces 
s'accrurent et s'accroîtront de mieux en mieux , au moyen de i'em- 

(4) Unnée. 



RBTUE DB PARIS. 117 

pire que rhomme s'en vint prendre et continuera de plus en plus à 
prendre sur la terre. Bacon, dans sou Nova AtlantiSy recommande de 
tenter la métamorphose des organes et de rechercher par quelle ma- 
nière, en s'y prêtant , chaque espèce put se diversiGeret se multiplier 
elle-même. Pascal, enfin, avait aperçu et n'a pas craint d'écrire, dans 
un moment où la foi religieuse de l'ascète pliait sous la pensée pro- 
fonde du physicien , que a les êtres animés étaient , à leur principe , 
des individus informes et ambigus dont les circonstances perma- 
nentes au milieu desquelles ils vivaient ont décidé originairement 
la constitution, b Ainsi , tout git au fond dans le déroulement métho- 
diquement exécuté dés matériaux dont dispose la nature , dans un 
développement successif qui se projette vers le passé , comme il em- 
brasse l'avenir, et ménagé en définitive pour que les événemens ou 
les œuvres se montrent tour à tour chacun à son heure prévue. Mais 
revenons au sujet de la digression présente , à la transmigration des 
âmes. 

Assurément 9 je ne crois pas, avec M. le marquis de L , frère 

d'un ancien ambassadeur de Suède à Paris et l'un des plus spirituels 
^sionnaires qui existent , je ne crois pas qu'une fiancée puisse se dé- 
guiser en colombe et apporter, dans le bec , un anneau de mariage à 
son futur. Mais je crois avec Fourier que nos âmes s'isolent progres- 
sivement de la matière, que la mort est le premier échelon de cet iso- 
lement^ et le dernier, une identité parfaite avec l'esprit divin (1). Sa 
théorie est la seule qui poursuive au-delà de l'homme la série ou filia- 
tion constatée en-deçà ; elle est la seule qui démontre par quels gra- 
dins, par quelles transformations notre ame s'élève à l'ame du monde. 
Le morceau de plomb ne devient pas subitement fluide électrique, et 
cependant les deux substances sont reliées ; notre ame, en se séparant 
du corps , ne rentre pas immédiatement dans le réservoir commun , 
dans l'ame du monde , et toutefois les deux émanations finiront par 
se confondre l'une avec l'autre. H y a donc de l'homme à Dieu, pour 
les intelligences, un enchaînement, comme il y a une liaison d'un 
atome à l'homme , pour les corps. C'est là ce qui explique , à mon 
sens, les existences antérieures; car dans l'homme se trouvent au- 
tant d'échelons à parcourir, autant de dépouilles à vêtir pour une 
ame que se trouvent de perfectibilités successives à conquérir pour 
une intelligence ; c'est là ce qui m'explique les apparitions surna- 
turelles; car les esprits intermédiaires peuvent accidentellement 

(4) Foluier, TraUê de riMocialloii» tom. I. 



118 R£TCE DE PARIS. 

jouir de la faculté de descendre vers nous , comme nous pouvons 
accidentellement recevoir la puissance de monter vers eux. Cela 
dépendra toujours de la distance plus ou moins grande qui mac^ 
quera Tintervalle de nos conditions respectives. A tous les degré» 
supérieurs à l'homme , l'enveloppe des âmes subira des modification» 
proportiojonées à son éloignement de l'enveloppe terrestre ou prinûr 
tive (1). Dans notre monde , le corps était composé de terre et d'eau; 
à mesure qu'il montera vers Dieu , les substances éthérées « telles 
que le fluide électrique , le fluide magnétique , et ceux que nous ne 
connaissons pas, entreront par doses insensiblement plus fortes dans 
ses élémens, si bien qu'une heure viendra où toute la structure grosr 
sière aura disparu » où l'esprit seul restera. Cette hypothèse ne pa- 
raîtra pas trop absurde aux lecteurs qui se rappelleront la phospho- 
rescence indécomposable dont on a vérifié récemment l'invasion sur 
des cadavres t les affinités singulières, depub peu de temps recon- 
nues, entre le magnétisme animal et l'électricité, les désordres cé- 
rébraux survenus à la suite des maladies mentales , et enfin les phé- 
nomènes du soBMiambulisme. 

Nous avons cité , à propos du second sight (2) « l'effrayante catar 
strophe de cette femme qui , poussée trop violemment à l'état de 
crise par les magnétiseurs, succomba entre leurs mains, et dont 
l'ame fut aperçue de son enfant au moment où elle s'échappait du 
corps. C'est dans le détail de ce phénomène d'exaltation magnétique 
qu'on pourrait saisir la progressive élaboration que subit le principe 
de la vie en retournant à ses sources. Il est rare qu'on puisse fran- 
chir un semblable paroxisme et rentrer aussitôt dans les liens de 
l'existence ordinaire. Alors le corps reste sans mouvement, la res- 
piration s'arrête , les battemens du cœur ne se font plus sentir , 
les lèvres et les gencives se décolorent, et la peau, que la circu- 
lation n'anime plus, prend une teinte livide et jaunâtre. Dans un 
évanouissement , quelque signe de vie se montre toujours. Ici les 
membres soulevés retombent avec l'abandon de la mort, et tout 
parait indiquer au magnétiseur qu'il n'a qu'un cadavre devant lui. 
Ce qui plaide surtout en faveur des théories précédentes , c'est que, 
dans l'état hicide, un somnambule craint ordinairemait b mort, 
tandis que, dansFoxaltation magnétique, loin de la craindre, il semble 
la dépirer, et vons parie de son corps comme d'un objet étranger qu'il 



(I) Fourier, ibid. 

(S) fievHC d€ Parié t » Jaillet 108. 



BBTIJB DB PABIS. 119 

YOit hors de lui; prenye que Tame se rapproche de la séparation dé- 
finitive en aspirant vers l'origine céleste. Dans l'eialtation magnéti- 
que, les somnambules ne rentrent même dans les attaches de la vie 
ordinaire qu'en cédant à la volonté de leurs magnétiseurs. « Pour-* 
quoi me rappeler à la vie? disent-ils. Si vous me quittiez, ce corps 
qui me gène se refroidirait , et mon ame n'y serait plus à votre re- 
tour. » Il y a des faits plus singuliers, a Une jeune personne, tendre- 
ment aimée de sa famille, rapporte M. Chardel , mourait à quatorze 
ans , après avoir épuisé toutes les ressources de la médecine. Un de 
mes amis avait une somnambule très lucide; on le pria de l'amener. 
Mais à peine fut-elle entrée dans la chambre qu'elle dit en s'arré- 
tant : La malade expire, il n'est plus temps; son ame l'abandonne; je 
vois la flamme de sa vie qui se détache du cerveau, — En effet, il ne 
restait plus qu'un corps inanimé; tout était fini, d On sait, du reste, 
que les passes du magnétisme tirent souvent des étincelles d'une lu- 
mière fort vive, à l'endroit où les membres sont articulés. Si le prin- 
cipe de notre existence est une flamme, une émanation peut-être du 
globe solaire, quoi de plus simple qu'il devienne inaperçu en se ra- 
réfiant? 

L'invisibilité des corps transmondains se comprend aussi par la 
faiblesse relative de nos organes visuels , faiblesse que les circon- 
stances d'une apparition peuvent momentanément détruire; nos 
yeux ne sont pas faits pour l'exception , mais pour la règle générale; 
un fantôme , c'est l'exception. Ne me dites pas que les corps tran»- 
mondains sont incapables de franchir les distances avec la vitesse de 
la pensée, et de s'introduire dans les solides avec la ténuité du son : 
je vous répondrai que la foudre suit instantanément l'éclair, que le 
fluide magnétique dirige l'aiguille aimantée au sein des rocs les plus 
épais. Ne me dites pas que les corps transmondains devraient être 
palpables : touchez-vous l'air? Or, qu'est-ce que l'air, comparative- 
ment aux substances éthérées? Ne me dites pas même qu'il est im- 
possible d'entendre la voix d'une créature transmondaine; car nous 
venons de prouver que c'était une intelligence. Elle pense, elle parle 
mieux que nous, et sa voix et son langage, comme son corps, ont 
dû gagner à ne plus ressembler aux nêtres. 

En résumé , pour ne pas oublier le Daniel d'Hoffmann , que nous 
avons quitté passagèrement à propos de métempsycose, tels sont les 
raisonnemens et les faits qui justifient à mes yeux cette apparition 
mise en conte , mais nullement invraisemblable. 

il est f&cheux que Walter Scott, dans son Histoire de la Démomh 



120 REVUB DB PARIS. 

logiey ait confondu les merveilles da somnambulisme avec les fables 
de la sorcellerie. Je sais bien que ce livre fut tout bonnement une 
commande faite au romancier nécessiteux par le libraire Murray^ 
pour une compilation ; mais on doit regretter que la signature impo- 
sante de Walter Scott paraphe un recueil aussi incomplet. Une seule 
histoire y surnage , et nous allons Teiaminer. 

En 1800, vers l'époque où l'empereur Paul mit embargo sur le 
commerce anglais, M. William Clerk, premier greffler de la cour du 
jury, à Edimbourg, se rendant à Londres, se trouva en diligence 
avec un marin de moyen âge et d'un air honnête , qui s'annonça 
comme propriétaire d'un bâtiment naviguant pour l'ordinaire sur la 
Baltique, et dont l'embargo interrompait les affaires. Dans le cours 
de la conversation décousue et triste qui a lieu en pareil cas, le ma- 
rin dit, d'après une idée superstitieuse bien connue : a Je souhaite 
que nous fassions un bon voyage... je vois une pie. — Et pourquoi 
cet oiseau nous porterait-il malheur? demanda le grefSer. — Je l'i- 
gnore, dit le marin; mais tout le monde convient qu'une pie présage 
({uelque malheur ; deux ne sont pas de si mauvais augure ; mais trois I 
par exemple, c'est bien le diable. — Alors, répondit M. Clerk, si 
vous croyez aux pies, vous devez croire aux revenans. — Si fy 
crois?... » Le marin prononça ce peu de mots d'un ton grave et sé- 
rieux qui révélait un homme convaincu. Pressé de plus près par 
M. Clerk, qui devenait curieux, le voyageur finit par lui raconter l'a- 
necdote singulière que voici : 

a Dans ma jeunesse , j'étais lieutenant à bord d'un vaisseau négrier 
de Liverpool, ville où je suis né. Les dégoûts de mon métier, qui 
m'offrait chaque jour, dans les tortures des esclaves de Guinée , un 
spectacle plein d'horreur, me rendaient encore plus insupportable le 
i;4iractère du capitaine ; c'était un homme d'une humeur très varia- 
ble , quelquefob doux et affable avec les marins de son équipage , 
mais plus souvent en proie à des accès de colère, de violence et d'a- 
version, pendant lesquels il rugissait comme un tigre sur le pont. Le 
soleil de l'Afrique semblait avoir passé dans ses veines comme une 
liqueur de feu , et ses prunelles devenaient aussi rouges que le dos 
des noirs quand leur peau volait sous le fouet. On ne lui parlait à 
bord que le pistolet à la main. 

<i Ce capitaine avait conçu une haine particulière contre un mate- 
lot, vieillard qui n'avait plus sur le crâne qu'un toupet de poils 
blancs, et dont le nom était Bill Jones , ou quelque nom semblable. 



BEVUE DE PARIS. 121 

L*équipage respectait ce vieux marin , qui n'avait jamais couché hors 
du navire; mais, sans doute à cause de ce respect , notre béte fauve 
ne lui adressait que des menaces et des injures. Le vieillard , avec la 
licence que se permettent les matelots sur les bàtimens marchands, 
lui ripostait sur le même ton. Un jour, Bill Jones mit de la lenteur k 
monter sur la vergue pour ferler une voile. 11 était si cassé I 

« En ce moment, le capitaine parut , un peu ivre, à la porte de la 
cabine : 

— Ohé, cria-t-il , vieui requin , maudite charogne! vessie gonflée 
de ruml ferle ou crève!... 

« Je ne sais pas ce que le matelot répondit, car ses paroles ne por- 
taient pas de mon cdté ; mais il fallait qu'elles fussent de nature à 
pousser à bout le capitaine , car cet homme exaspéré rentra dans la 
cabine, et en sortit bientdt avec une espingole chargée à la main. D 
coucha en joue le prétendu mutin, fit feu... La mitraille frappa dans 
les vergues avec le bruit de la grêle. Nous vîmes Bill Jones rester un 
moment, au milieu de la fumée, comme suspendu en travers sur le 
ventre; puis il s*affala lourdement au pied du grand mAt, en tenant 
ses intestins qui sortaient. On retendit sur le pont, évidemment 
mourant. Il leva les yeux sur le capitaine, et lui dit : 

— Vous m'avez donné mon compte, monsieur; mais je ne vous 
quitterai jamais ! 

a Le capitaine, en haussant les épaules, se contenta de lui répondre 
qu'il le ferait jeter dans la chaudière où l'on préparait la nourriture 
des esclaves, afin de voir combien il avait de graisse. Le malheureux 
mourut; son corps fut réellement jeté dans la chaudière... b 

— Et avait-il beaucoup de graisse? demanda le greffier au lieu- 
tenant. 

— Ma foi , non ! dit le voyageur naïvement. 
Et il continua son récit : 

« Notre capitaine ordonna , avec des juremens terribles , qu'on 
gard&t le plus profond silence sur ce qui s'était passé ; mais , comme 
je ne lui cachais pas mon indignation , il me fit mettre à fond de 
cale. Quelques jours après cependant, il vint me trouver et me de- 
manda d'un air singulier si j'étais dans l'intention de le dénoncer à la 
justice , à son retour en Angleterre. Fatigué d'être à fond de cale , 
dans un climat si chaud, je lui promis tout ce qu'il voulut; il me 
laissa libre. En remontant sur le pont, je m'aperçus que les marins 
étaient tous frappés de l'idée que Bill Jones n'avait pas abandonné 
le navire; ils croyaient que son esprit travaillait avec Téquipage à la 



122 REVUE DE PARIS. 

maoQBUvre, surtout quand il s'agissait de ferler une voile, auquel 
cas le spectre ne manquait pas d'être le premier à cheval sur la 
vergue. Je Gnis, monsieur, par le voir moi-même comme les autres, 
et si distinctement , un soir de tempête , près des Açores , que je 
rappelai à voix basse : Jones ! mais il ne me répondit pas, et grimpa 
dans la hune , où il disparut. Le capitaine seul paraissait ne foûre 
aucune attention à cette chose étrange , et , comme on redoutait la 
violence de son caractère, personne ne lui en parlait. L'équipage, 
morne et inquiet, dévorait des yeux l'espace qui nous séparait encore 
des côtes de l'Angleterre. 

a Un certain soir (nous avions passé le golfe de Biscaye) , le capi- 
taine m'invita à descendre dans sa cabine pour y prendre un verre de 
grog avec lui. Sa figure était soucieuse ; enfin , il s'ouvrit à moi d'une 
voix un peu émue. 

— Je n'ai pas besoin de vous dire , Jack , quelle espèce de compa- 
gnon nous avons à bord avec nous. 

^-Capitaine, fis-je en affectant une grande indifférence, tout cela 
est une plaisanterie... 

— Non , non , ce n'est pas une plaisanterie ; il m'a dit qu'tï ne me 
çuitterait jamais y et il a tenu parole. 

-— Conunent?... m'écriai-je avec un geste de surprise. 

— Vous ne le voyez, vous, que de temps en temps; mais il est 
toujours à mon côté, il n'est jamais hors de ma vue... Tenez , Jack !... 
Sans ce moment même, je le vois , là, derrière vous... ! 

a Le capitaine devint très pâle; ses regards prirent une expression 
indéfinissable. Il se leva fort agité. 

— Je ne supporterai pas sa présence plus long-temps ; il faut que 
je vous quitte ! 

a A ces paroles incohérentes, à ces allées et venues que le capitaine 
faisait dans la cabine comme pour éviter le spectre , je lui répondis 
tranquillement , afin de le calmer par mon incrédulité apparente , 
qu'il pouvait se rasseoir, qu'il n'y avait pas moyen d'abandonner le 
navire puisque la terre ne se montrait pas encore , et que le seul 
parti raisonnaUe à prendre , c'était de naviguer vers l'ouest de la 
France ou vers l'Irlande , d'y débarquer secrètement , et de me lais- 
ser le soin de reconduire le bAtiment a Liverpool. Mais il secoua la 
tète d'un air sond>re et me répéta, comme s'il ne m'eût pas écouté : 

-^ U faut que je vous quitte, Jack! 

a En parlant ainsi, le capitaine s'arrêta tout d'un coup , avec l'in- 
^iétude d'un homme qui écoute une rumeur lointaine « et me de- 



BSWE hB PAAtt. tas 

manda je a'entendaîs {Mia du bruit sur le poot Sans la situatioii 
extraordinaire où ste trotivait le navire , on était toujours sur le çfîii 
véveîle monte rapideflflent Tâchelle de poupe; mes pieds avaient à 
peine franchi le dernier édMlon que le bruk d'un corps pesant qui 
tombait dans l'eau mefittresaailiir. Rallongeai la tète sur le borddl 
bâtiment, et je m'aperçusr que le capitaine s'était jeté dans la mer, 
de la galerie de poupe, tandis que nous filions sii ncBuds par heure. 
A l'instant eé iemattieareux s'enfonçait, il sembla faire un effoit 
désespéré, sfélevft à demi au-dessus^ de Teau , et me tendit la main 
en s'écriaut : 

-^ âfy GodJ Bill est encore avec moi! ... 

« Cela dit y la mer se referma, et je tombai à genou , frappé de 
teneur^ derri^ le bastingage. » 

Il y a du merveillettxdans une pareille histoire, c'est incontestable; 
man pourquoi ne pas admettre que l'homme, dans des circonstances 
particulières, jouit des facultés immatérielles au point de maintenii , 
en quelque sorte , à ses côtés , le songe apparu, et de s'attacher au 
flanc une vision , de même que Pascal mesurait à ses pieds un abîme? 
Pascal succomba , malgré ou plutôt à cause de son génie , sous le 
poids de cet opiniâtre caucheuMur. Des impressions douloureuses 
peuvent modifier notre vie assez profondément pour que les créa- 
tures transmondaines descendent continuellement à son niveau ou 
pour qu'elle aspire toujours au leur. Ce désordre paraîtra logique à 
la suite d'un remords violent, à l'épilogue d'un meurtre, quand la 
victime n'auri^ pas conquis encore une vengeance plus terrestre , et 
lorsque son existence , brusquement interrompue , n'aura pas eu le 
temps de cicatriser la déchirure de ses liens. C'est ainsi que, dans un 
reptile coupé en morceaux , la vie proteste jusque par l'agonie des 
tronçons. Et comme toute violation des lois naturelles réagit contre 
son auteur, le meurtrier subira un contreKX>up de l'homme détruit 
qui se propagera funestement dans sa propre organisation ébranlée. 
De là ces terreurs to^ours planant sur le coupable; de là ce pressen- 
timent de la nM>rt si commun dans les grands criminels. 

Singulière avarice de la Providence I De tous les animaux , l'honune 
est celui doni la prescience est la plus faible , et encore n'en jouitHl 
que malade ou coupable. Le songe est une maladie comme le remords; 
quand le corps et Tame sont en harmonie , quand les organes de l'es- 
prit et de la chair sont intacts , on ne rêve pas. L'homme ne com- 
mence à liie dans les choses futures que du jDuroù son tempérament 



ISft RBVUB DE PARIS. 

s'épuise. C'est dorant les afTections nerveuses que ses songes se mon- 
trent plus particulièrement révélateurs ; c'est dans la goutte , dans 
les rhumatismes , dans les indispositions chroniques qu'il est plus 
sensible aui variations de l'air, aui changemens des saisons , aux dif- 
férences des climats. Dans les momens d'ennui , d'humeur ou de 
Muffrance , la moindre gaucherie autour de nous , le moindre ton 
làux , la moindre discordance dans les paroles , dans les mouvemens 
€t dans les gestes , nous blessent et sont près de produire en nous la 
brusquerie et la colère. Mais , dans la plénitude de la santé et de la 
conscience , les pressentimens s'éloignent, comme si nous étions 
trop terrestres pour leur développement ; car l'honmie coupable se 
rapproche plus de la divinité que l'honmie vertueux : il irrite davan- 
tage sa puissance ; le clavier universel est nécessairement plus ébranlé 
par une dissonance que par un accord. 

Les grands poètes ont précieusement recueilli dans leurs œu- 
vres les témoignages de celte délicatesse , maladive chez l'homme , 
constitutive pour la nature entière. Connaissez-vous rien de plus 
finement analysé, dans le domaine de la psychologie et de la vaticina- 
tion , que le délire progressivement révélateur de Wallenstein , & 
mesure qu'il se rapproche de la catastrophe qui termina le drame de 
sa politique et le roman de sa vie? Avec quelle savante préparation 
Schiller déduit l'égarement du héros, depuis le rêve de la bataille de 
Lutzen, jusqu'à son monologue cabalistique et aux caresses musicales 
de sa fille I Comme le pouvoir incompréhensible de la musique sur 
les désordres cérébraux est admirablement exprimé dans la romance 
de Thécla, imitation des chants d'Ophélie, dont Shakspeare, par la 
tnéme science propre aux sublimes intelligences du théAtre, fait 
adroitement suivre les visions d'HamIet! Le spectre du ministre OU- 
yarès, dans Gil Bku, est une invention digne du génie de Le Sage; 
et, au milieu de son roman, où les réalités de la vie sont prises ab- 
solument sur le fait , on se sent tout ému de voir un honune, qui n 
baflfoué le monde à la façon de Richelieu et de Ximénès, mourir, non 
pas du fardeau d'un empire, non pas de l'inanité des richesses et des 
honneurs, non pas même de faiblesse vitale , mais seulement para^ 
qu'un fantôme, auquel il ne croit pas, demeure toujours apparent, 
fixe, insaisissable sous ses yeux. Cet exemple, que Le Sage aura puisé 
dans quelque anecdotede son siècle, montre combien l'imagination 
est susceptible de tuer le corps, même quand ses terreurs fantastiques 
ne sauraient détruire le Jugement de sa victime. On lit d'effrayantes 
histoires de ce genre dans le Campendium rédigé par Walter Scott. 



RBVUB DE PARIS. 125 

Nous rangeons ces histoires, comme l'abtme de Pascal et le négrier 
de Liverpooi , dans la catégorie du pressentiment ; car elles nous 
semblent le résultat d'une lésion irrévocablement mortelle, le pré- 
lude impatient du divorce que Famé compte bientôt proposer au 
corps. Il en est alors du fantôme assidu comme d*un spectacle auquel 
votre ame serait présente , tandis que votre corps en resterait ab- 
sent. Ces apparitions décousues, mais constantes, sont des lueurs de 
la région transmondaine ; elles vous arrivent par les éclaircies qui 
s'ouvrent dans votre intelligence malade, et vous êtes d'autant plus 
clairvoyant, que le symptôme morbide est plus désorganisateur. 

André Dblriec. 



YOHB f . JARTIBJI. 



• • 



PÉTRARQUE 



AU MONT-VENTOUX 



Si je dois m'en rapporter au sentiment de quelques personnes qui ont lu avec 
intérêt l'extrait de Touvrage de Pétrarque intitulé : de l'Art de bien gauterner 
un état , je puis , sans crainte d'abuser de la patience des lecteurs , leur 
présenter encore Famant de Laure sous un aspect qui leur est inconnu. J'ai 
dit que Pétrarque , si célèbre par ses vers italiens, ne méritait pas moins les 
hommages et la reconnaissance de la postérité , pour les efforts qu'il n'a pas 
cessé de faire durant toute sa vie , dans l'intention de répandre parmi les na- 
tions de l'Europe les saines doctrines de morale et de politique. 

Par les extraits de l'Art de bien gouverner, ouvrage adressé à J. Carrare, on 
a pu juger de combien de siècles Pétrarque était en avance sur la politique 
pratique de son temps , et ceux qui désireront s'assurer que ce savant et ingé- 
nieux écrivain s'est occupé des questions qui paraissent les plus étrangères 
à la nature de son esprit , pourront se satisfaire en lisant un livre de lui , 
écrit également en latin , dont le titre est : des Devoirs et des Talens (Tmi 
général d'armée ( de Officio et virtutibus imperatoris ) , adressé à Lucchino 
del Verme , surnommé le Fabricius de Vérone. 

Mais la matière sur laquelle Pétrarque s'est exercé avec le plus d'abon- 
dance et de supériorité , est la philosophie morale. Craignant de dépasser les 
limites que je me suis imposées, je ne ferai qu'indiquer celui de ses ouvrages 
en prose latine , où il s'est étendu avec tant de profondeur et d'esprit sur ce 
sujet. Mais enfla je conseillerai à ceux qui veulent connaître entièrement le 
coeur et l'esprit de Pétrarque, de lire son li\Te : de Contemptu vitœ. Ils y 



• • • • 
• •• • 
■ • • • • 
- • • •• 



BBVUE DE PsâRlSL UCT 

trouveront SOUS la forme de trois dialogues entre saint Augustin et Famant 
de Laure , la plus noble et la ^lus sincère confession qu'un homme puisée 
faire des faiblesses de son esprit et de son cœur. Dans ce livre , ih verront 
comment Pétrarque, examinant, poursuivant et condamnant même toutes 
les illusions qu'il s'était faites pendant sa vie sur son amour de la gloire 
et sur la pureté du sentiment que lui avait fait éprouver Laure, il finit 
par reconnaître et avouer que ces beaux semblans de vertus n'étaient au fond 
que de la vanité et des passions honteuses déguisées. Par la lecture de ce 
livre seulement , ils parviendront à reconnaître que les sonnets où Pétrarque a 
parlé de Laure sont souvent plus passionnés qu'ils ne le paraissent , et que , 
sous le voile ordinairement épais , mais toujours si pur de son langage pla- 
tonique, Pétrarque parle fort souvent comme un amant véritable. On a 
fait bien des commentaires sur les poésies italiennes de cet homme ; mais, à 
mon sens, la traduction complète du Mépris de la vie, qu'il a intitulée aussi 
#011 Secret , serait le meilleur que l'on pût y ajouter. J'engage donc ceux qui 
persisteraient encore à croire que l'auteur des sonnets sur Laure était un 
esprit restreint et avait le cœur froid , à lire ce bel et curieux ouvrage tro|i 
long pour être donné en entier ici , et dont toutes les parties sont si forte- 
ment enchaînées qu'on ne peut en extraire aucune. 

Cependant je tiens à vous faire connaître Pétrarque, différent de ce qu'il 
est lui-même quand il parle dans ses sonnets et ses Causons; tout autre en- 
core que vous ne l'avez trouvé lorsqu'il enseignait à Carrare l'art de bien 
gouverner un état. Cette fois il va s'offrir à vous comme un poète descriptif, 
comme un penseur plein d'imagination , embrassant dans ses nobles et bril- 
lantes rêveries le monde physique et intellectuel ; se repaissant d'inquiétudes 
et de chagrins imaginaires ; savourant avec délices le plaisir de se trouver 
au milieu d'un pays inhabité , sauvage; marchant tantôt au hasard, tantôt 
en poursuivant un but , mais toujours ramené par la pente de son imagina- 
tion à se scruter lui-même , à interroger son camr pour connaître la nature 
de l'homme et à chercher quel est le but et la fin de la vie. Depuis J.-J. Rous- 
seau jusqu'à nos jours , il n'a certes pas manqué d'écrivains habiles qui se 
sont exercés à peindre les malaises de l'ame , le vague des passions et les 
rêveries douloureuses du scepticisme. On a même cru que cette disposition 
des esprits, chez les hommes qui souffrent ou qui écrivent , était un résultat 
nouveau dil à l'agitation du monde social et politique depuis quatre-vingts ans. 
Mais l'homme est toujours le même, sans cesse ballotté sur l'océan de la vie par 
l'espérance et le découragement. Toutefois cette maladie des âmes ne peut 
être observée et bien décrite que lorsque les nations ont outrepassé les 
limites d'une certaine politesse. Avant cette époque, quelques rares esprits 
seulement , peuvent apprécier les nuances de cette sorte de malaise moral , 
qui disparaissent aux yeux du vulgaire , exclusivement préoccupé des grosses 
douleurs physiques dont il est assiégé. Tel fut le rôle réservé pendant le 
cours du quatorzième siècle, à Pétrarque , dont l'ame tendre , élevée, subtile, 

9. 



128 BBVUB DE PARIS. 

ne savait où se reposer au milieu de cette Europe, si barbare et si féroce en- 
core à cette époque. On va l'entendre et Ton jugera, en lisant son asoensioii 
au Mont-Ventoux , si on n'y reconnaît pas tous les signes qui caractérisent 
l'école de J.-J. Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre et de M. de Qiateau» 
briant et de Lamartine. C'est Pétrarque qui parle : 

LE MONT-VENTODX. 

« Je suis monté aujourd'hui sur une haute montagne de cette province , 
appelée , non sans raison , le Mont-Ventoux et remarquable par sa forme et 
son élévation. J'ai été entraîné à la parcourir en détail , par une curiosité 
qui date de mon enfance , lorsque je vis cette contrée pour la première fols. 
En effet, le Mont-Ventoux fixe toujours les regards et l'attention, sous quel- 
que aspect qu'on le voie et, en le gravissant aujourd'hui, je n'ai fait que réali- 
ser un désir dont je nourrissais depuis long-temps la pensée. La résolution 
de le gravir me vint la veille , comme je relisais le passage de Tlte-Live, 
dans lequel cet historien raconte que Philippe , roi de Macédoine , feisant la 
guerre aux Romains, parvint au sommet du mont Hémus en Thessalie, 
d'où les deux mers, l'Adriatique et le Pont-Euxin, pouvaient, disait-on, 
être aperçues. Éloigné de ce pays comme je le suis, je ne saurais dire si 
le Élit est vrai ou faux. Pomponius Mêla l'afiBrme, Tite-Live le nie. Quant 
à moi , je reste, à ce sujet , dans un doute qui ne durerait certes pas long- 
temps si j'étais aussi près du mont Hémus que je le suis du Mont-Ven- 
toux. Quoi qu'il en soit , revenons à ce dernier. 

« Au moment du départ, et lorsqu'il fallut Caire choix d'un compagnon de 
voyage , chose singulière ! en pensant à mes amis, ce fut à peine si je put 
jeter mes vues sur l'un d'entre eux. Pour faire de compagnie un voyage , ou 
même une promenade , rien , en effet, n'est si rare que l'accord des volontés, 
que la convenance entre les goâts et les caractères. L'un me paraissait 
trop vif, l'autre trop lent; je redoutais également trop de gaîté ou trop de 
tristesse ; celui-ci était trop spirituel , un autre trop simple. Dans un com- 
pagnon je voulais également éviter un silence obstiné ou une loquacité &- 
tigante; tel était trop gras pour bien marcher; la maigreur d'un autre me 
faisait craindre d'avoir peine à le suivre. Bref, au milieu des appréhension! 
que m'inspiraient tous ces légers inconvéniens dont l'amitié fait si bon 
marché quand ou est réuni tranquillement dans une maison , je fixai mon 
choix sur mon jeune frère. Je lui fis part de mon projet et il l'adopta avec 
d'autant plus de plaisir que je le préférai à un ami, ce qui est toujours très 
doux pour le cœur d'un frère. 

« Au jour désigné nous partîmes de la maison. Vers le soir, nous étions à 
Malausane , village situé à la base du Mont-Ventoux , du c6té du nord. 
Nous demeurâmes là un Jour. Enfin aujourd'hui , accompagnés de quelques 
serviteurs seulement, mon frère et mol, nous avons esâdadé la montagne, 



REVUB DE PARIS. 1S9 

mais non sans difficulté , car de ce c6té elle est escarpée et fréquenunent 
hérissée de roches. Mais comme dit à peu près le poète : Labor ouinia vin- 
eii improbus. 

« Longueur du jour, pureté de Fair, force et dextérité de corps, tout a 
ftvorisé notre entreprise, et nous n'avons trouvé d'autres ohstades que l'as- 
périté naturelle des lieux. 

« Cependant un vieux berger , qui passe sa vie dans une des cavités de la 
montagne, s'efforça aussi par ses discours de nous détourner de notre projet. 
Il nous dit que , cinquante ans avant , lorsqu'il était jeune , il eut une fois la 
fantabie d'atteindre jusqu'au sommet de la montagne , mais qu'il n'en avait 
rapporté , outre le regret d'y avoir été , qu'une fatigue extrême et ses vête» 
mens déchirés. Personne, ajouta-t-il, n'y était monté avant moi, et, depuis,, 
personne n'a suivi mon exemple. 

« Quand on est jeune , on écoute peu les conseils. Ceux du vieillard ne &• 
rent qu'irriter notre curiosité. A peine le berger se fut-il aperçu de l'inuti- 
lité de ses remontrances , qu'il s'avança avec nous vers les rochers d'où il 
nous indiqua du doigt un sentier très- rapide. A cette indication il joignit 
encore quelques avertissemens sur les détours qu'il fallait suivre , et quand 
nous l'eûmes quitté, nous l'entendîmes de loin gémissant encore sur l'extra- 
vagance de notre entreprise. 

« Nos vétemens retroussés et liés pour faciliter la marche, on commença 
à monter. La vivacité de nos premiers efforts nous fatigua beaucoup, et à 
ce point même , que nous fûmes obligés de nous reposer pour reprendre 
ensuite notre marche , mais beaucoup plus lentement. Moi surtout qui avais 
pris une pente moins difficile , je marchais assez à l'aise , tandis que mon 
frère tendait au sommet du mont par un chemin plus direct, mais infini- 
ment plus dur. 

« Plusieurs fois il m'appela pour me foire prendre la véritable route; mais 
je lui répondis qu'il m'importait peu de faire quelques pas de plus, et que je 
préférais arriver en haut un peu plus tard, sans me donner trop de peine. 
Tout en cherchant à excuser ainsi ma paresse, et lorsque mon compagnon 
touchait déjà presque à la cime , moi j'errais encore dans les parties basses 
de la montagne. Mais à la fin je m'aperçus que je faisais beaucoup de chemin 
et que je prenais une peine tout à fait inutile , puisque je ne me rapprochais 
aucunement du but. Alors je m'avouai mon erreur, et je me disposai à mon- 
ter droit au haut de la montagne. Harassé de fatigue, j'y rejoignis mon frère 
qui s'était assis et s'enveloppait de ses vétemens pour se garantir du froid. 

« Après le repos, on se remit en marche et nous parcourûmes l'espèce de 
plateau qui forme le sommet du Mont-Ventoux. Mais, quittant ce lieu élevé, 
incorrigible et toujours abusé par les mêmes erreurs, je retombai dans les 
vallées inférieures et en cherchant de nouveau à abréger le chemin pour re- 
monter, je l'allongeai au contraire de beaucoup. La vérité est que par un 
instinct de paresse, je reculais toujours l'occasion et l'ennui de monter; mais 



la nature ^fes choses^ hirariabfo, et,qii<M qii*on fiasse oa qoe ron^reafflef^os 
nesaunrit monter en descendant; aussi, quenmsdîrai-je? Trois fins je vépé» 
tai ce manège, non sans essuyer de bonnes railleries de mon frère; carj« per- 
dis deux heures environ en divagant ainsi. 

« Souvent, pendant ces erreurs, en faisant mille déunm incertains, el 
lorsque je ne savais quelle route prendre ou suivre, je m'asseyais dans nae 
vallée. Là, au moyen des ailes de la pensée, m'élançant de la réalité aux choses 
immatérielles, je me disais : « I9*ooblie pas combien de fois tu f es trompé 
« aujonrd^hm en gravissant cette montagne, et sache quil pourra tfen ar* 
« river autant lorsqu'il faudra monter à la vie éternelle et bienheo* 
«rreuse! Que cette image te serve de leçon et de guide pour bien compren» 
« dre cette importante vérité : car tout ce qui est corporel et visible se 
« comprend avec facilité ; mais Fimmortel se dérobe aux efforts de notre in- 
«r telligence. N'oublie donc pas que la vie bienheureuse est élevée; que Ton 
« n'y parvient que très-difBcilement, et que Ton ne peut y atteindre que gra- 
« duellement et en allant de vertu en vertu, comme sur ce mont on s'élève 
«'en s'élançant dérocher en rocher. Le haut est la fin de tout; c'est le bot 
« du voyage comme de toute notre vie. Chacun s'efforce pour y arriver, mab 
« peu y parviennent; car, comme dit Ovide : « C'est peu de vouloir, il ùaaX 
« encore désirer la possession. 

« Mais tu t'abuses, me disais-je encore. Non seulement tu veux, mais ta 
« désires ardemment; qui est-ce donc qui t'empêche de monter? C'est l'attrait 
« séduisant d'un chemin moins difficile dans lequel tu t'attends à trouver 
« plus de plaisir que de peine et qui te paraît plus court. Cest là rillo- 
« sion que tu te fais. Mais quand tu auras erré long-temps, quand tu ta 
« seras bien Êitigué inutilement dans l'espoir d'éviter une fatigue inévitable, 
« il faudra bien que tu te décides enfin à gravir vers le sommet de la vie bien- 
« heureuse ou à ramper et définitivement à mourir dans le fond de la vallée 
« des pécheurs. » 

« Ces réflexions réveillèrent Ténergie de toutes mes facultés. Fasse le ciel, 
lorsque j'entreprendrai le grand voyage auquel j'aspire, que, dans les heures 
de découragement, je puisse ranimer Fardeur de mon ame, comme aujour- 
dirai j'ai ranimé celle de mon corps. 

« A la cime du Mont-Ventoux, se trouve une élévation qui domine toutes 
les autres et que les gens du pays appellent la Colline des Enfans, sans doute 
parce que sa position lui donne l'air d'être la mère de toutes celles qui Fen- 
vironnent, et à son sommet règne uue petite plate-forme ou nous nous éten- 
dîmes pour prendre du repos. 

« Mais puisque vous avez bien voulu, Colonne, m'écouter jusqu'ici, accor- 
dcMnoi encore quelques instans d'attention , afin que je vous fasse connaître 
la fin de notre entreprise. 

« En arrivant à ce point élevé, la vivacité de l'air, l'immensité d'espace 
que l'on découvre, m'ont jeté d'abord dans la stupéfaction. Je dirigeai en- 



BEYUB DE PARIS. 131 

soite mes regards en bas et, apercevant les nuages sous mes pieds, tout cb 
que j'avais lu de FOIympe et de VA thos me parut moins incroyable. Bientôt je 
portai ma vue vers les régions deTItalie, de ce côté où mon cœur m'entraîne 
toujours. Malgré leur éloîgnement réel, je crus voir près de moi ces Alpes 
couvertes de neigé, à travers lesquelles limplacable ennemi des Romains se 
fraya, dit-on, un chemin en brisant les rochers avec du vinaigre. Alors je 
soupirai, je Tavoue, après ce ciel d'Italie, que mon esprit, bien plutôt que 
mes yeux, me faisait voir; et j'éprouvai un immense désir de retrouver mes 
amis et ma patrie. Mais, tandis que je faisais des efforts pour surmonter cette 
faùblesse bien pardonnable cependant, mes réflexions prirent un autre cours;, 
et des paysages lointains qui les avaient fait naître, elles se reportèrent jusque 
sur le temps passé. Il y a aujourd'hui dix ans accomplis que j'ai terminé mes 
études et quitté Bologne. Grand Dieu! ô sagesse immuable! combien mes 
goûts, mes habitudes ont subi de changemens depuis cette époque ! Mais ne 
t'appesantis pas sur ces vicissitudes, car tu n'es pas encore tellement bieA 
établi dans le port, que tu puisses tranquillement repasser dans ton esprit 
les tempêtes que tu as éprouvées. Un temps viendra peut-être où, te retra« 
çant l'ensemble de ta vie, tu pourras dire comme ton cher saint Augustin i 
« Je veux me souvenir de toutes les faiblesses, de toutes les souillnres char<* 
nelles de mon ame, non par amour pour elles, mais, ô mon Dieu, par amour 
pour toi ! » Oui, je le sens, j'ai encore dans l'âme quelque chose de douteux 
et de fatigant , parce que je n'aime plus ce que j'avais l'habitude d'aimer. 
Mais je me trompe, je l'aime encore, mais plus honnêtement, plus sérieuse* 
ment. Enfin il faut dire toute la vérité : oui, j'aime, mais ce que je ne vou* 
drais pas aimer, ce que je voudrais pouvoir haïr. J'aime donc, mais malgré 
moi et comme forcément. J'en suis triste, j'en pleure et rien ne m'est plus ap- 
plicable que ces vers : Adero si potero^ si itou invittis amaho. 

« A peine trois ans sont-ils écoulés depuis que cette passion condam* 
nable, qui régnait sans contradictions sur mon cœur , a été combattue par 
mes réflexions et mon repentir. Depuis ce temps je me livre sans cesse un 
combat intérieur. 

« C'est ainsi , ô Colonne , ô mon père , que , sur cette montagne , tantôt je 
me félicitais de mon amendement, et tantôt je pleurais sur mes imperfec* 
tions, m'apitoyant sur l'instabilité des pensées et des actions des honunes 
dont je me fournissais à moi-même un exemple, puisque j'oubliais d'obser» 
ver des lieux que j'étais venu voir exprès , et à la singularité desquels le soup 
venir de mes chagrins m'a rendu insensible. 

« Mais le soleil baissait et il était temps de parthr. Averti , effrayé même 
par le prolongement des ombres , je me retournai vers le couchant. De ce 
côté sont les limites naturelles de la France et de l'Espagne , les monts Py- 
rénées qu'aucun objet ne masque , mais qui ne peuvent être aperçus du 
Mont-Ventoux à cause de la distance qui les en sépare. A droite sont les 
montagnes du Lyonnais; à gauche les rivages de Marseille et d'Algues^ 



132 RBVUB DE PARIS. 

Mortes , et sous mes yeux coulait le Rhône. Pendant que je considérais ce 
spectacle, et que mon corps , placé à une telle élévation , semblait fiivoriser 
Fexaltation de mon ame, je m^aperçus que je portais le livre des Confessions 
de saint Augustin , don chéri que je tiens de vous , Colonne , et que je con- 
serve pour Tamour de celui qui Ta écrit et me Ta donné ; livre que j*ai tou- 
jours entre les mains, que sa petitesse me rend si cher parce que je puis le 
conserver sans cesse avec moi. Je l'ouvris donc pour lire ce que le hasard 
présenterait à mes yeux , car on n*y trouve rien que de bon et de pieux. Je 
rouvris au dixième livre. Mon frère, qui attendait impatiemment que j*en 
lusse un passage , s*arréta pour Técouter. J'en prends Dieu et mon firère h 
témoin, voici les lignes sur lesquelles tombèrent mes yeux : « Les hommes 
« courent pour aller admirer le haut des montagnes , Timmensité des mers, 
« le long cours des fleuves, les bords de FOcéan ou épier la marche des astres , 
« et ils s*oublient eux-mêmes ! » Je demeurai stupéfiiit, je Tavoue, et fermai 
le livre plein de colère contre moi de ce que j'admirais les choses terrestres, 
tandis que, par la lecture seule des philosophes païens, j'aurais dû apprendre 
que les choses spirituelles sont véritablement les seules grandes et dignes 
de notre admiration. 

« A compter de ce moment, je me contentai de ce que j'avais vu de la 
montagne et, dirigeant mes yeux intérieurs en moi-même, je ne proférai 
plus une parole jusqu'à l'instant que nous fûmes arrivés au bas. Ce passage 
des Confessions m'avait suggéré mille et mille pensées , ne pouvant croire 
qull se fût offert par hasard à mes yeux , ni qu'il ne s'adressât pas directe- 
ment à moi. En un mot, cet avertissement me parut être de la même nature 
que ceux qui furent donnés à Augustin et à Antoine; et de même que ces 
deux hommes s'arrêtèrent après avoir été avertis, ainsi qu'eux je gardai le 
silence après ma lecture , refléchissant au goût excessif des hommes pour 
les choses visibles et h leur indififérence habituelle pour ce qui est purement 
spirituel et pour Dieu. 

<« Combien de fois, en descendant et lorsque je me retournais pour regar- 
der le sommet de la montagne dont l'éloignement successif me faisait ap- 
précier la petitesse réelle, combien de fois je me suis demandé si ce n'était 
pas un tas de boue ! à chaque pas je me disais : « S'il a fallu prendre tant 
de peines et s'humecter de tant de sueur , pour se rapprocher tant soit peu 
du ciel en montant là, quel travail, quelles douleurs, quelles tortures 
n'aura-t-on pas à endurer lorsque, pour se rapprocher de Dieu, il faudra 
escalader les aspérités de Tinsolence humaine , et fouler aux pieds tout ce 
qu'il y a de mortel; quand , pour suivre le vrai sentier, on aura à surmonter 
tout à la fois des obstacles terribles et des objets qui nous séduisent. 

« Tout en me laissant aller au cours de ces pensées , je descendis la mon- 
tagne sans ftire aucune attention aux difficultés que présentait le chemin, 
et nous nous retrouvâmes bientôt à la cabane du berger d'où nous étions 
partis avant le jour. Il était nuit close , la lune brillait , et tandis que nos ser- 



REVUE DE PARIS. 133 

viteors préparaient un repas, je me suis retiré dans un coin de la chaumière 
pour vous écrire sur-le-champ les impressions et les idées telles qu^elIes 
me sont venues pendant cette course. 

« Vous Toyez, Colonne, 6 mon père, que je ne veux rien vous cacher. 
Vous qui connaissez toute ma vie , vous saurez encore mes pensées les plus 
secrètes. Je vous en supplie , priez pour qu^elles tournent à mon avantage. 
Adieu. » 

Ce n'est certes pas Touvrage d'un faiseur de lieux communs sur Tamour, 
conuneon reproche souvent à Pétrarque de I*étre, que cette première lettre 
sur l'Art de bien gouverner un état, que j'ai fiait connaître dernièrement, non 
plus que celle-ci, où il rend compte d'une manière à la fois si pittoresque et si 
philosophique de son ascension du Mont-Ventoux. Ce dernier écrit est au 
contraire une composition pleine de pensées vraies et fortes, où les images 
sont aussi nouvelles qu'élevées, et dans laquelle enfin l'auteur a su concilier 
avec une hardiesse des plus heureuses, la peinture des passions mondaines avec 
celle des sentimens profondément religieux. Saint Augustin lui avait sans 
doute indiqué cette voie ouverte à la poésie depuis rétablissement du christia* 
DÎsme; mais on doit tenir compte à Pétrarque de l'allure franche et origi- 
nale qu'il a prise en s'élançant dans cette carrière, où il a précédé de quatre 
siècles les auteurs de la Nouvelle Héloîse^ de Paul et Virginie^ de René et des 
Méditations, Et, en effet , si Ton compare le récit de la promenade au Mont- 
Ventoux avec les quatres livres que je viens de désigner, on reconnaîtra que 
l'idée principale qui donne la vie et fait la force de toutes ces compositions , 
est la même, savoir : que l'ame humaine , tiraillée par l'amour de la passion 
et par le besoin de se conserver pure, passe continuellement d'un état d'es- 
pérance à un abtme de désespoir. 

Comme les ouvrages de saint Augustin ont un caractère pieux qui les place 
naturellement hors du cercle littéraire , je crois donc devoir attribuer à Pétrar- 
que la gloire d'avoir introduit dans la littérature moderne , un genre nouveau 
dont il a laissé plusieurs modèles , mais dont V Ascension au MonUVetitoux et 
son Secret me paraissent être les plus remarquables. Ce genre, où les rêveries 
tendres et mélancoliques se confondent avec les pensées philosophiques et re- 
ligieuses les plus profondes , tire évidemment son origine de la Bible et des 
ouvrages des premiers pères de l'Église. Mais je le redis encore , l'esprit qui a 
inspiré ces diverses écrits soufflait de plus haut que des sommités du Pinde , 
et ce n'est qu'à compter de Pétrarque que ces inspirations passionnées et 
pieuses tout à la fois , furent considérées comme des moyens poétiques dont 
on se servit pour constituer un genre , un art en quelque sorte nouveau. 

On continua de cultiver cet art en Italie, jusqu'à la fin du seizième siècle, 
et le dernier grand poète qui l'ait traité avec distinction est Vittoria Colonna, 
femme du marquis de Pescaire. 

Pour en trouver des traces anciennes, en France, il &ut remonter jus- 



tSk REVUE DE PARIS. 

qu^aux lettres quHéloîse écrivit du Paraclet à Abeilard , quoique ees écrits 
soient aussi plus pieux que littéraires. Mais à partir de ce temps , il ne s'en 
présente plus d^exemples fameux au moins , car il faut franchir plusieurs 
siècles pour arriver à Fénelon que je regarde comme Fécrivain qui a renoa- 
velé la tradition de Fart tel que Pétrarque Ta cultivé. 

Mais le Français du xvii* siècle , qui , dans ses ouvrages , a peut-être le 
mieux saisi et traité ce genre moderne dont Pétrarque a jeté les fondemens « 
est notre grand peintre ?(icolas Poussin. Ses tableaux de VArcadie^ de la Femme 
adulUre et surtout ses admirables paysages dans lesqu^ il a su répandre 
tant de charme , où il a si artistement mêlé les joies et les tristesses de la 
vie; où il a revêtu les passions humaines d'un manteau de philosophie rdî- 
gîeuse qui leur donne une si noble apparence ; tous ces tableaux portent 
évidemment des signes de parenté , non seulement communs aux éerits de 
Pétrarque que fai cités plus haut, mais encore à ceux de Fénelon, de 
J.-J. Rousseau , de Bernardin de Saint-Pierre ainsi que de MM. de Cha- 
teaubriand et de Lamaitine. Tous ces poètes penseurs et amans des beautés 
de la nature, auxquels je joins notre grand artiste , ont imprimé à leurs pnh- 
ductions un double signe qui caractérise Fécole dont ils relèvent et qui les 
classe à part : c'est, quant au fond , la peinture des passions , sans cesse com- 
battues par la morale religieuse , et dans la forme, Femploi habituel des des- 
criptions de la nature agreste et sauvage. 

Aussi , sans prétendre le moins du monde imposer une division que f ai 
choisie pour aider mes études et distinguer dans mon esprit une famille d'é- 
crivains et d*artistes , dont Pétrarque me paraît être la souche , ai-je pris 
rhabitude de comprendre les auteurs de la Femme adultère , du TèlêmaqiÊe, 
de la Nouvelle Héloïse , de Paul et Virginie , de Bèné et des Méditatimu , 
sous la dénomination de poètes-paysagistes, 

E.-J. Dbléclueb. 



A LA MÉMOIRE 



DE 



LA PRINCESSE MARIE 



Entre sainte Cécile et le grand Raphaël , 

Vous êtes à présent assise dai» le ciel , 

Avec les rois de l'art et les rois de la terre. 

Ensemble confondus au fond du sanctuaire , 

Vous tenez les crayons et le ciseau d'airain « 

Beaux comme un sceptre d'or aux mains d'un souvenôn , 

Car la sculpture sainte a , dans sa noble veine , 

Un sang aussi divin que le sang d'une reine ; 

Vous avez sans vous plaindre accepté votre sort , 

Et vous avez été si douce envers la mort. 

Que l'on faisait silence autour de votre couche , 

Croyant encor surprendre un son à votre bouche ; 

Quand dégagée, enfin, de son lien mortel , 

Depuis long-temps votre ame était montée au ciel , 

Au ciel qui vous ravit dans sa toute-puissance, 

Pour que vous le priiez de plqs près pour la France. 

Et votre ame , à présent , est au plus haut des cieux , 

Au sacré diadème , un rubis précieux I 



196 REVUE DE PARIS. 

Mais peut-être, A princesse! en cette paix profonde. 

Qui , comme un océan , de ses flots vous inonde. 

Peut-être plaignez-vous , près du (râne enflammé , 

Ce que naguère, hélas! vous avez tant aimé. 

Ame, rassurez-vous, car votre belle France, 

Dans les jours de bonheur, comme aux jours de souffrance, 

N*est jamais oublieuse , et le monstre vainqueur, 

L'ingratitude encor n*a pas touché son cœur; 

Forte comme un lion, quand on l'attaque en face. 

Faible comme un agneau , quand l'intrigue l'enlace ; 

C'est toujours la guerrière à l'auguste cimier, 

La France du roi Jean et de François premier. 

Que l'on peut dépouiller et mettre nue à terre , 

Mais qui garde toujours son divin caractère ; 

Qui dédaigne le corps et prise haut le cœur, 

Et qui peut perdre tout au monde , fors l'honneur. 

Conserve, A mon pays! cette vertu sublime. 

Et si dans l'avenir tu dois être victime , 

Victime de l'honneur et de l'humanité. 

Va toujours dans ta force et dans ta dignité. 

L'Océan Pacifique et ses lointaines Hes 

Te verront aborder à leurs rives tranquilles , 

Et comme un vêtement qu'on portait autrefois , 

Jetteront l'égoîsme à ta puissante voix. 

Oui , ce sont les Français! il n'est plus de misère , 

Ils vous portent l'amour comme ils portaient la guerre. 

Peuples , embrassez-vous , et dites en ce jour : 

qu'ils sont beaux les pieds qui marchent pour l'amour I 

Et toi , France , poursuis ton illustre carrière , 

Sur les peuples obscurs fais pleuvoir la lumière , 

Et quand aura sonné le triste et grand adieu. 

Tu te reposeras entre les bras de Dieu. 

Antoni Dbschamps. 



BULLETIN 



Nous serons les historiens de ces dernières journées. Ce sera une triste 
tâche. Dans ce peu de jours , de grandes illusions se sont évanouies, de 
grands talens se sont produits avec d'étranges faiblesses. La coalition nous 
avait promis beaucoup en foit de contrastes et de démentis donnés à soi- 
même ; elle a tenu encore plus qu'elle n'avait promis , et ce n'est pas nous 
qui nous en réjouirons. Pour notre part « nous ne prenons aucun plaisir à 
voir ainsi se perdre et se détruire les plus belles , les plus hautes réputations 
du pays, surtout quand nous. songeons que demain peut-être, par quelque 
faitalité , la majorité si restreinte, qui s'oppose à la coalition, peut laisser aller 
le gouvernement de la France dans les mains de ceux qui gouvernent eux- 
mêmes si mal leurs passions ! 

On avait d'abord essayé la violence contre le ministère. On voulait l'écra- 
ser sans discussion. Mais, Dieu merci, comme l'a dit si bien M. de Lamar- 
tine, le gouvernement représentatif n'est pas un monologue à l'usage de 
quelques députés de l'opposition ; la discussion s'est donc ouverte malgré la 
coalition qui espérait que le ministère se retirerait rien que sur la nomina- 
tion de la commission de l'adresse. Qu'avons-nous vu ? La discussion a-t-elle 
été&tale au mim'stère? M. Thiers, qui accuse le gouvernement de s'y être pris 
à deux fois pour vaincre à Constantine et à la Véra-Gruz, combien de fois 
a-t-il déjà dû s'y prendre, aidé par M. Guizot, par M. Odilon Barrot, par 
M. Mauguin, et par tant d'autres talens, pour renverser un ministère qui est 
encore debout? Qu'on nous dise quel a été l'effet du premier discours de 
M. Guizot sur la chambre, et du premier discours de M. Thiers? 

Certes, ce n'est pas le talent qui leur a manqué ; à notre sens, ils n'en ont 
jamais eu davantage que depuis qu'ils ont mis le leur au service d'une mau- 
vaise cause. Mais M. Mole et M. de Montalivet parlaient au nom des intérêts 
du pays; ils parlaient avec la conviction que leurs paroles iraient droit à l'es- 
prit de ceux qui ont soutenu pendant huit ans le système qu'ils soutiennent 



f88 REVUE DE PARIS. 

eux-mêmes , tandis que leurs adversaires savaient qu'ils n'avaient personne à 
entraîner dans leurs propres rangs, où chacun professe des opinions diffé* 
rentes, et où chacun les garde précieusement, comme Ta déclaré M. Odilon 
Barrot. Que faire d'un talent, quelque grand qu'il soit, dans une situation 
aussi fausse? 

Aussi, quel a été Targument de M. Guizot? Il a déclaré que le ministère 
actuel est funeste à la France. Et pourquoi funeste? Parce qu'il se compose 
en partie d'hommes qui ont rompu avec les doctrinaires, et qui ont formé un 
nouveau cabinet sur les bases de l'amnistie et d'une politique conciliatrice. 
Ces hommes-là, au dire de M. Guizot, ont fait à l'opposition des concesnons 
inouïes; et, pour remédier au mal causé par ces concessions, M. Guizot s'est allié 
au centre gauche et à l'extrême gauche, afln de renverser ce cabinet! En haine 
des concessions faites par le ministère du 15 avril à l'opposition, M. Guizot 
a porté M. Odilon Barrot à la vice-présidence de la chambre; et, pour punir 
le gouvernement de sa fluctuation, de ses alliances, de Tabsence de drapeau , il 
a cimenté une ligue, non-seulement avec ses anciens collègues, devenus depoii 
ses adversaires, mais aree ses adversaires éternels, avec M. Mauguin , a?ec 
M. Dupont de rEore, avec M. Comienin. Il tote, il délibère, il s'entend chaque 
jour avec enxsnr les manoeuvres du lendemain, sans sinqnîéter defaforceqeill 
donne à «eux qu'il appuie et de la faiblesse qu'il prépare à lui-même^ aux mmm^ 
pour le temps où Ils se retrouveront au pouvoir. M. Gnizot ne monte jaunie 
à la tribune sans parler des calomnies qui bourdonnent, dit-il , autour de M. 
Maïs qui songe à calomnier M. Guizot? L'éloge de son talent n'est-il pas p«^ 
tout ? Quelqu'un a-t-il jamais calomnié son caractère? On a dit qu'il aime le 
pouvoir, qu'il est ambitieux; mais il le dit hii-méme, et il le disait enecm, 
3 7 a deux jours, à la tribune. Cette ambition, dit-il, a pour but de frfre 
triompher ses idées. Qui en doute ? Qui a jamais aeeusé M. Guizot de votriob 
le maniement des affoires pour autre chose ; et qui lui a jamais en cela rendu 
plus de justice que nous? Mais que M. Guizot, voulant faire triompher aei 
idées, eommenee par les mettre au service des idées des autres, réaRsanl 
hd-méme sa propre citation , et son accusation scfaolastlque contre le mlniB* 
tàne : servilifer ]m> dominafiime, voilà ee qui noos semble, en dépit de Tl- 
che , un mauvais ealoul et une manvaise action dans la sitoation présente. 
Les idées de M. Guizot étaient, sans doote, il y a deux ans , les mènes qn'eHes 
«mt aujounThui. D'où vient qu'alors il trouvait le gonvemement constittt- 
tioanei snflisamment établi ? D'où vient qu'il ne dontait pas de sa réalité? II 
se {daint que des questions qui lui semblaient dès long-temps résolues soient 
remises aujourd'hui en dîseusdon. Qui les a réveillées, ces questiotts? Oêê 
questions, dit M. Guizot, sont revraues à la suite de la politique du mlnis- 
1ère, n se peut; mais M. Guizot et ses amis qui les ont soulevées savent 
Men dans quel but Ils ont agi de la sorte. La discussion de fadresw, qui 
a lieu en ce moment, n*a-t-eHe pas déjà révélé la marche de Toppositlon 
où figure M. Gm'zot, et où 3 apporte sa part. I9'a-t-on pus easajé de touC? 
1%us les moyens nt'ont-Osfas étéempiojfés à la feis et tour à tourPTnrib 



RmnB DE PAUfs. m 

qoHine 'partie de la eoafitîon essayait de souleyer ropinion publique par la 
qveslien de la réforme électorale, Fautre se chargeait , par M. DoTergier de 
Hauranne et ses amis , de demander la réalité du goavemement représentatif, 
de prenver que les peuToirs de Tétat , antres qne le tr6ne , et particulièrement 
le pouvoir parlementaire, sont opprimés, et que la France de 1830 vit sous 
un despotisme occulte ! Qne n'a-t-on pas fiiit pour agiter le pays par la ques- 
tîett beige et par la question d^Ancône? Quel langage le centre gauche a-t-3 
tenu dans ses journaux? Le Consiiiuiïonnd n'a-t-il pas dit chaque jour qull 
ûdlait dédnrer, fouler aux pieds le traité des 24 articles? Et Bf. Guizot se 
plaint de oe que tout a été remis en question ! II est vrai que , dans la discus- 
sion du paragraphe relatif à la Belgique, le centre gauche et les doctrinaires 
CMC reeulé devant faction hardie de porter à la tribune le langage du Ctmslt- 
MioimW et ses opinions; mais la modération qu'on affectait faisait encore 
plw ressortir les paroles violentes de la veille , et œ sentiment semblait s! 
nouveau dans la coalition , que sur les bancs de la gauche on se demandât 
hautement si M. Thiers et ses amis , se croyant déjà ministres , ne repous- 
saient pas leurs dangereux alliés. Dans tous les cas, c'est ce qui arrivera le 
lendeoniin de la victoire. Nous verrons alors sur quelle majorité on s'ap- 
puiera! 

Nous ne savons si la politique du ministère actuel a remis en question tout 
oe qui s'agite aujourdliui ; mais ce que nous savons bien , c'est que le débat 
ff fieu en ce moment entre le gouvernement et des ambitions très désintéres* 
aèes, très légitimes, sans doute, et qui ne veulent que le triomphe de leurs 
idées. Or, ces idées sont de celles qui s'accommoderaient de la monarchie de 
juillet et du gouvernement représentatif tel que nous l'avons, et même qui 
s'en accommoderaient beaucoup plus facilement qu'on voudrait nous le faire 
croire. Avant ce faneste ministère , la question s'agitait , au contraire , sur un 
autre terrain. Le gouvernement n'avait pas devant lai des ambitieux de por- 
tefeuilles et des adversaires légaux, hommes d'expédiens et de tactique, très 
hriiiks , assurément , mais qui sont loin de menacer le pouvohr et la tranquif* 
lité du pays à la manière des radicaux et des républicains. Toilà ce qu'a fait 
le ministère du 15 avril; sa politique a mis un terme à ces tristes temps où 
la France s'éveillait si souvent dans l'effroi et apprenait avec douleur qu'elle 
ne devait qu'à un miracle du ciel la conservation de la vie du souverain. 
M. Guizot accusait, il y a deux ans, ce ministère d'abandonner les lois de 
aept^nbre, il prédisait le plus sinistre avenir; il voyait déjà les fiactions en- 
?ahir la place publique et recommencer les luttes armées de 1880 et de 1881. 
Eh bien, les lois de septembre n'ont pas été abandonnées , leur exécution mo^ 
dérée a contenu les partis; les attentats à la vie du roi ont cessé; les prédic- 
tions de M. Guizot ont été toutes démenties, et le calme quil n'espérait pas a 
élé si grand, si profond, quil a pu commencer pour son compte la lutte violente 
qpfll soutient aujourd'hui de concert avec toutes ces oppositions qui l'ef- 
fiMiyalent si fort. 

M. Guizot veut-il savoir pourquoiles cèoses ont ^changée te povnf ? C^ 



140 REVUE DE PARIS. 

que le ministère actuel fadt exécuter les lois sans blesser Forgueil de per- 
sonne; c*est quil ne jette pas aux partis les paroles de dédain dont M. Guî- 
zot a toujours été si prodigue, et qui poussent les Vaincus à la rage et an 
désespoir; c'est que ceux qui sont revenus au gouvernement n'ont pas été 
repoussés avec colère , ou reçus avec une hauteur insultante qui équivaut à 
un rejet. Les oppositions extrêmes ont vu elles-mêmes qu'il y avait plaea 
pour elles dans la cité quand elles obéissaient aux lois , quand elles ne pio» 
voquaient pas au désordre, et elles ont cessé de pousser ces cris de fureur 
qui font naître des assassins. Il y a eu , en quelque sorte , par Tefifet de cette 
politique, une modification générale des partis; la violence, retirée du pou» 
voir, a diminué ailleurs, et il a fallu toute Tacrimonie de ceux qui Tavaient 
introduite autrefois dans les affaires pour la ranimer dans l'oppodtioiL 
M. Guizot regarde cet état de choses comme de Fanarchie; nous y voyons, 
nous , un retour à Tordre et une sensible amélioration. M. Guizot a été forcé 
d'avouer lui-même que le pays est tranquille. Il veut seulement , dit-il, pré- 
voir et guérir le mal! Mais franchement, un mal qu'on ne voit encore qœ 
de loin, qu'on soupçonne seulement, exige-t-il des paroles aussi véhémentes, 
des remèdes aussi violens , des efforts et des soulèvemens aussi grands qœ 
ceux de la coalition ! M. Guizot a pu voir lui-même , du haut de la tribune, ce 
que la chambre pensait de ses prévisions ; et c'est le plus grand signe de sa 
fidblesse et de son isolement , que ces éloges jetés par lui à la vieille oppori- 
tion de gauche , qui les a payés de ses applaudissemens ! M. Guizot, louant 
l'extrême gauche et accusant en même temps l'administration actuelle d'avoir 
penché vers la gauche, a donné un spectacle bien fait pour réjouir ses en- 
nemis, et parmi ceux de ses ennemis qui s'en réjouissent le plus, nouscomp> 
tons d'abord ses coalisés du centre gauche , ceux que M. Guizot aura à com- 
battre tout les premiers quand il s'agira de s'emparer des affaires. 

On sait comment M. Mole a répondu à M. Guizot. Nous ne parlons pas de 
l'esprit d'à-propos avec lequel M. Mole a rectifié la citation injurieuse de 
M. Guizot. On sait que l'esprit et une noble modération distinguent constan»-. 
ment les paroles de M. Mole ; mais ce qu'il y avait de saisissant dans les pa- 
roles du ministre , et ce que la chambre a applaudi avec transport , c'étaient 
l'accent de sincérité et la loyale énergie avec laquelle M. Mole a renvoyé à 
M. Guizot tous ses reproches. Quoi qu'il arrive, les paroles de M. Mole res- 
teront Le ministre qui a donné l'amnistie, qui a mis fin à la tristesse et à 
l'inquiétude du pays, ne restera pas sous le coup des reproches audacieux 
de M. Guizot, qui est venu l'accuser d'avoir été funeste au pays! M. Mole 
l'a dit avec une sincérité et une énergie qu'il sait, lui , ne montrer que lors- 
qu'il est nécessaire: ce qui est funeste au pays, c'est l'adresse qu'on discute 
en ce moment, ce sont ses auteurs qui répandent le trouble dans un état où 
règne l'ordre , et les plus coupables entre eux , ce sont les doctrinaires qui ont 
travaillé à une adresse révolutionnaire et inconstitutionnelle, tout en gardant 
hypocritement le nom de conservateurs et en se disant les soutiens du trént 
et de Tordre quHs abandonnent aojoordliui. 



RJIVUB DB PARIS. Ui 

M. Thiers a bien senti toute la faiblesse de la sîmatipo 4e M. QuSmA 
^pnnd il est venu à sod secours; car la cause de M. Quizot sera celle d# 
M. Thiers jusqu'à ce que soit venu le moment de se partager et peut-teie 
de se disputer le pouvoir. M. Thiers a été généreux \ il a soutenu les doctri- 
naires; il a protesté de leur dévouement à Tordre, tout en déclarant que si 
de méchantes passions les avaient rapprochés de l'opposition , il faudrait en* 
eore s*en prendre au gouvernement , et , pour mieux défendre M. Guizot , il Ta 
suivi dans ses attaques. M. Thiers a fait le procès au gouvernement au nom 
de la gauche, quand M. Guizot le lui avait fait au nom de la droite ! M. Mole, 
coupable aux yeux de M. Guizot d'avoir fait la loi d'amnistie, est coupable, 
aux yeux de M. Thiers, de n'avoir pas combattu la loi de disjonction! M. MM 
est également coupable aux yeux de M. Thiers et de M. Guizot, d^ailleufs, 
car il est ministre. On le sentait aux paroles même de M. Thiers, en dépit 
de leur accent; c'était moins la politique du ministère d'amnistie qu'il r«« 
poussait au fond de son ame , que le système d'intimidation , et ses attaquai 
dirigées contre le cabinet du 15 avril allaient frapper en réalité les membres 
doctrinaires du cabinet du 6 septembre. Singulière guerre, en effet, que 
celle qui se fait contre un ministère dont on ne peut blâmer les actes sans 
attaquer ceux de ses alliés, et qui ressemble plutôt à une lutte entre partis 
au moment de pénétrer au pouvoir ! 

Les journaux de l'opposition l'ont dit. Rien n'empêchera la coalition de 
marcher au but qu'elle se propose. Ni la justice , ni le bon droit ne prévau- 
dront ici. Autrement , que de partisans n'eût pas fait à l'administration ac- 
tuelle le discours de M. Duvergier de Hauranne! Quel langage, quelle vio- 
lence et quels raisonnemens ! M. Duvergier de Hauranne embrasse tout dans 
ses discours et dans ses pamphlets. Ses attaques ont un caractère tout parti- 
culier. Son inimitié va chercher partout des argumens contre ceux qu'il at- 
taque, et contre M. Mole particulièrement; il s'est armé du fragment d'un 
écrit publié il y a quelque quarante ans, quinze ans avant que M. Guizot 
n'écrivit le Moniteur de Gand et ses pamphlets ultrà-monarchiques de 1816. 
Il est impossible d'être plus rigoureux pour les autres et plus indulgent pour 
soi-même qu'on ne l'est dans la coalition. M. Thiers, écrivain achevé, qui 
demande le pouvoir au nom de son habileté oratoire, peut bien aller au Afon<- 
ieur retrancher et biffer les paroles qu'il a prononcées la veille à la tribune, 
dans la circonstance la plus solennelle , et M. Mole n'aurait pas le droit d'a- 
voir fait subir, dans son esprit, quelques modifications à un écrit tracé au 
début de sa carrière , quand la gloire immense et la grandeur du gouverne- 
ment d'un seul, succédant à l'anarchie, pouvait bien faire douter de l'excel- 
lence du gouvernement de tous ? 

Mais M. Duvergier de Hauranne est un homme précieux dans un parti. Du 
jour au lendemain, il se passionne pour la cause qu'il soutient, et ferme les 
yeux sur tout ce qui peut contrarier ses amis du moment , tandis qu'il les 
ouvre avidement pour donner des torts a ses adversaires. Pour lui, le ministère 
du 16 avril, qui a refusé de passer sous le joug des doctrinaires , et qui a re- 

TOME I. JAKYIER. 10 



1(9 RKVUB DE PARIS. 

poussé la vie d'obéissance et d'abnégation que lui offrait en perspective le 
mariage de raison proposé par M. Jaubert , est un ministère sans volonté. Du 
matin au soir, dit M. Duvergier, le cabinet est prêt à rétracter ses paroles et à 
retourner sa politique. Quand M. Duvergier prononçait ces paroles, il ignorait 
encore, il est vrai , ce que ferait le lendemain M. Guizot, qui s'était inscrit 
deux jours avant , à cinq heures du matin , pour étaler ses principes conserva- 
teurs devant la chambre. Le coq n'avait pas encore chanté , que M. Guizot 
reniait toutes ses doctrines , et prononçait ce fameux discours qui lui a valu , 
dans la même séance, le baptême révolutionnaire de la main de M. Odilon 
Barrot ! Mais M. Duvergier de Hauranne, qui voit si mal ce qui se passe près 
de lui , voit-il mieux de loin ? Il a parlé de raffaiblissement de l'alliance entre 
la France et l'Angleterre, et il en accuse le ministère. M. Duvergier et ses amis 
croient-ils qu'un ministère, doctrinaire ou non, sorti de la coalition, res- 
serrerait cette alliance? Qu'ils aillent voir en Angleterre ce qu'on pense de 
leur politique et de leur conduite personnelle depuis six mois ! Qu'iU aillent 
écouter les termes dans lesquels lord Palmerston et tout le cabinet anglais, 
jugent leur association et les vues de ses chefs ! Quant à la conduite de l'An- 
gleterre à l'égard de la Belgique, elle n'a rien qui nous soit hostile. L'Angle- 
terre, et M. Mole Ta bien dit déjà, a fait tout ce qu'elle pouvait faire, en in- 
stituant le royaume de Belgique, où règne un nouveau souverain si étroite- 
ment allié au nôtre. Récemment le ministère anglais a fait tout ce qu'on peut 
attendre d'un gouvernement qui pourrait s'effrayer de voir la France un jour 
maîtresse des bouches de l'Escaut et d'Anvers, qui est , selon Fexpression de 
Napoléon, une bouche de pistolet sur la gorge de l'Angleterre. Il est vrai que 
la France seule a parlé hautement dans l'intérêt territorial de la Belgique, à 
la conférence de Londres. La situation des choses, les intérêts des autres 
états le voulaient ainsi ! Et c'est là ce que vous reprochez au ministère. La 
France seule tient , depuis quatre mois, quatre grandes puissances en échec, 
et vous accusez le ministre qui lutte avec cette persévérance , d'être faible et 
inhabile! A notre avis, M. Mole a poussé peut-être trop loin la réserve dans 
la discussion du paragraphe relatif à la Belgique. Il est vrai qu'après tant 
d'exemples contraires, un exemple de réserve, même extrême, ne saurait être 
perdu. Mais, nous le disons, si un ministre loyal, sorti de la coalition, ve- 
nait prendre la place de M. Mole, et si ce ministre était M. Thiers, il serait 
stupéfait en prenant connaissance des négociations , d'avoir poussé l'injustice 
aussi loin! 

Ceci ne s'adresse pas à M. Duvergier de Hauranne. Tout le monde sait 
qu'il ne veut jamais être ministre que sous la responsabilité de ses amis, et 
d'ailleurs son parti est pris. Toutes les preuves du monde ne pourraient le 
convertir. Le ministère est incapable , servile et corrupteur ! C'est la devise 
de la coalition, et vous verrez qu'elle servira encore au ministère qui naîtra 
d'elle et qu'elle attaquera. Pour M. Duvergier, la politique du ministère en- 
gendre des cupidités insatiables qui dévorent le pouvoir, et des ambitions su- 
balternes que M. Duvergier et ses amis connaissent bien pour les avoir satis- 



BBVra HB PAEI8. 1(8 

lUtM dans leurs «mis de la presse et des élections, et avec une largesse que 
pea de ministères poorraient jamais se flatter d'égaler! 

En réponse à son discours, M. Duvergier de Hauranne a reçu deux leçons 
sévères, Tune d*un de ses amis actuels, Tautre d'un de ses adversaires. 
M. Odilon Barrot, dans un noble discours plein de mesure, lui a appris corn* 
ment on combat des hommes honorables, qui peuvent se tromper, mais qui 
se sont dévoués avec ardeur et désintéressement aux intérêts de leur pays. 
M. Odilon Barrot a pu se tromper aussi, nous le croyons, pour nous; mais 
il si'est trompé noblement; et en indiquant les moyens de substituer un ca- 
billet à celui-ci, il n'a sans doute entendu le former ni sur les principes ni 
sur les formes de la politique de M. Duvergier de Hauranne, dont son 
langage simple et digne a £eiit, sans doute involontairement, mais rigoureu- 
sement, justice. M. de Montalivet a eu une belle inspiration , en répondant à 
la fois à M. Duvergier et à M. Thiers, qui a eu le malheur de traiter la ma- 
jorité avec un dédain qu'un ancien ministre devrait toujours éviter de mani- 
ftster envers ceux qui l'ont soutenu quand il soutenait lui-même les intérêts 
de l'état. La franchise de la parole de M. de Montalivet a fait encore res- 
sortir la franchise de sa situation. Il a rappelé à M. Thiers que ces attaques 
de corruption , ces calomnies indignes , avaient aussi été dirigées contre lui 
quand il était ministre; il a fait la part des attaques permises, des attaques 
pariementaîres et constitutionnelles, et celle des attaques indignes. C'était 
Juger à la fois M. Odilon Barrot et M. Duvergier de Hauranne , et il a carac- 
térisé la politique du cabinet par deux mots pleins de bonheur, qui sont aussi 
on jugement: Se tenir en dehors d'une poliUque chagrine et irritante» et 
é^wM politique ardente et téméraire. Ces paroles feraient un excellent para- 
graphe de l'adresse, et seraient bien mieux comprises par la France que la 
rédaction académique du dernier paragraphe , si laborieusement embrouillé 
par M. Etienne, l'habile rédacteur de la commission. 

Certes, nous ne regardons pas comme un triomphe les deux premiers votes 
de la chambre sur les deux premiers paragraphes de l'adresse. Nouséprouvons, 
an contraire, une vive anxiété à la vue d'une si fieiible majorité pour le 
ministère, quand tout a combattu en sa faveur, jusqu'aux paroles de ses 
adversaires. Nous savons que pas un des partis qui figurent dans la coa- 
lition ne pourrait se vanter de produire une majorité de cent voix , et que 
le ministère en compte 216 en sa £eiveur. Mais il ne s'agit que de détruire, 
et les feuilles de la coalition l'ont dit, là-dessus elle est d'accord. Le péril est 
grand, sans nul doute, non pour le ministère, mais pour le pays. Le parti 
qui l'emporterait, si quelques voix manquaient au ministère, si l'opposition 
qui envoyait ce matin ses émissaires jusqu'aux lits des malades pour les 
traîner à leurs bancs , recevait le prix qu'elle attend de son activité , ce part! 
serait celui qui est resté sourd aux nobles explications de M. Mole, aux ac- 
eens pleins de vérité de M. de Montalivet, qui a méconnu la voix sensée et 
poissante de M. de Lamartine; mais qui , par compensation , a prêté l'oreille 
acrimonieuses attaques de M. Duvergier de Hauranne, aux rieilles pro- 



lU KSVVK M FARK. 

voeaiions belliqueuses de M. Mauguin , et à la froide éloqneiMe de M. Imé^ 
froy. C'est lorsque jamais la France n'a eu autant besoin de placer à la lélt 
de ses af&ires un homme modéré, plein d'expérience et de calme, animé 
à an haut degré du sentiment de l'honneur du pays, mais d^gé de paailoBe 
et de rancunes, que la chambre repousserait M. Mole pour prendre les cheft 
4e la coalition ! Que Dieu éclaire la chambre ou qu'il nous prot^, on 
neot en aurions grand besoin ! 

Ne nous effrayons pas toutefois de la majorité qui soutient le goorerae* 
ment. Elle est fiiible, il est vrai; mais, à moins qu'elle ne descende à une 
minorité, le cabinet doit rester. Sans doute, des hommes de coeur et placés 
dans une situation sociale aussi haute , trouveraient mieux leur compte à 
rentrer dans la vie privée , et à y recevoir toutes les marques de respect, de 
déférence et d'estime qui leur sont dues , et qu'on ne refuse dans ce temp*-el 
^'aux ministres; mais ils se doivent de soutenir cette lutte jusqu'au boul. 
S'ils snccombent, ils auront mis à jour leurs adversaires qui n'entreront 
dus la place qu'ils assiègent que blessés bien profondément , et blesaés de 
lears propres armes. Encore quelques discours de M. Guizot, de 5L Duver* 
gier de Haoranne et de leurs amia de toutes couleurs , et la France sera iuf- 
isamment avertie ! Le ministère aura rempli toute sa tâche, et nous verrons 
pour qui seront les outrages quinze jours après. Les outrages ne sont rien ; 
mais ee qui est beaucoup , c'est d'en avoir donné l'exemple, et d'être obligé 
ds sedbre qu'on les avait lancés de gaieté de cœur soi-même, comme une tae- 
tîqne et un moyen d'arriver plus tôt. C'est'alors qu'on les ressent bien lour- 
dement, et qu'on trouve bien peu de force pour s'en défendre. Pour le ml* 
nîstère qui a donné l'exemple de la dignité et de la modération , il peut encore 
ks supporter quelques jours. Si la minorité actuelle triomphe, il sera temps 
de hii &ire place; mais tant que le cabinet aura la chance.de foire repousssr, 
ne fût-ce qu'à une voix , une adresse violente et injurieuse , et qui attaqua 
diieetement le trdne « il devra rester inébranlable à son poste. N'est-ce donc 
rien que de rmivecssr une adresse malgré la commission qui Ta rédigée, d'en 
arracher une à une toutes les hérésies constitutionnelles, tous les élémens 
de discorde qu'elle renferme? Si une telle tâche s'accomplissait , le ministèrs 
aurait ûût plus que tous ceux qui l'ont précédé, et que ceux qui suivront 
sans doute; car, comme l'a dit noblement M. de Montalivet, les adversaires 
du cabinet pourront prendre la place des ministres, on ne verra pas les mi* 
nisires prendre la leur dans la coalition. Pareil exemple ne sera pas suivi , 
et e'est un nouveau service que les ministres actuels rendront à la France. 

D'ailleurs que verrions-nous si l'adresse était adoptée malgré le gouverne- 
ment, et si le ministère se retirait en masse ? Dix minorités triomphantes, 
mais. une majorité, non. L'opposition sait bien qu'elle ne peut compter 
ni sur les voix des légitimistes , ni sur celles de l'extrême gauche , ni même 
sur celle de M. Odilon Barrot , qui n'appartiennent qu'à ceux qui ne sont pas 
ministres. Quant à k nu^jorité des députés qui appuient le gouvernement , 
qn'en n «Mimés, ItfeiVe, dss«f/Méf,et à quinnditqnslifiiolilé knr 



RBVCJB ra PAR». 1^5 

manque f ce serait trop compter sur le manque de dignité humaine, que de 
kt eomprendre parmi les siens. Sur quoi donc fonder un ministère qui ait 
quelque chance de durée, et surtout d'influence, dans la^situation compliquée 
où nous nous trouvons ? 



n y a dans Geneviève trois parties distinctes, entre lesquelles aucun lien 
n'est établi. M. Alphonse Karr n'a-t-il point su ou n Vt-il point voulu grouper 
ces parties en un tout harmonieux? Entre les deux manières d'expliquer le 
déftut d'unité de Geneviève , nous n'hésitons pas à choisir la seconde. Si le 
roman de M. Karr ne se réduit pas au simple développement de l'action qui 
en fournit le sujet, c'est sans doute à la volonté , ce n'est pas à l'inhabileté du 
romancier qu'il faut s'en prendre. M. Karr a usé de la liberté familière à nos 
anciens poètes comiques : entre les divers actes du drame , il a placé des in- 
termèdes destinés à reposer, à distraire l'attention du spectateur fatigué. II 
reste à examiner si cette innovation est heureuse et si le roman familier peut 
8*approprier sans inconvénient les privilèges du poème dramatique. Mais nous 
ne voulons pas discuter des questions aussi graves au sujet d'une fantaisie 
dont le but principal est d'amuser l'imagination. En pareille matière, on se 
[N'éoccupe moins de l'unité , de la concentration puissante d'une œuvre , que 
de l'élévation ou de la grâce des rêveries qui s'y succèdent. Que l'ode alterne 
afee le récit ! Que l'élégie se mêle au drame ! Si l'imagination est ravie , la lo« 
giqne est oubliée. Insister sur le défaut d'harmonie de Geneviève, serait donc, 
noua le reconnaissons volontiers, montrer une sévérité déplacée. Si dans les 
nàm que M. Karr a tentées, son audace a réussi, nous ne lui reprocherons 
pas d'avoir essayé à la fois trois routes différentes , nous applaudirons à ses 
heureux efforts, et nous oublierons la témérité qu'ils révèlent. 

La donnée de Geneviève est touchante , et le développement de cette don- 
née compose la partie principale de l'ouvrage. Les deux autres parties de 
Geneviève pourraient être détachées du livre, sans que l'action en souffrit. 
]>ea scènes d'une gaieté franche , mais d'un goût fort peu sévère , sont des- 
tinées à nous retracer les mœurs de l'atelier. Des rêveries en prose rimée 
interrompent çà et là le roman , et offrent avec les scènes d'atelier le plus 
singulier contraste. Il faut bien se garder de confondre entre elles la farce , 
la narration, l'élégie; il est nécessaire, dans une analyse de Geneviève, 
d'examiner ces trois parties séparément. 

I9ous n'avons pas l'intention de nous arrêter sur les tableaux comiques 
dialogues trop complaisamment par M. Karr. Nous ne contestons pas la vé- 
rité des portraits, l'habileté du peintre. L'art n'a rien à démêler avec ces 
folles esquisses. On peut regretter que M. Karr leur ait donné place dans 
son livre ; mais ces badinages pris en eux-mêmes n'offrent pas prise à un 
blâme sérieux. Autant vaudrait peser les boutades d'un entretien folâtre dans 
la balance destinée à la satire ou à la comédie. Il serait à désirer seulement 
qu'une révision sévère enlevât de Geneviève ces croquis sans importance in- 
dignes d'y ûgurer. 

Les essais de chansons et d'élégies en prose rimée, que M. Karr a semés 
dans son livre, ne sont pas nna tentative beureose. Malgré tonte la firatoheur 



14^6 REVUE DE PARIS. 

d'imagination qui distingue quelques-uns de ces petits morceaux , la critique 
ne saurait approuver la forme dans laquelle Tauteur de Geneviève traduit ses 
inspirations. II Dallait choisir entre la poésie et la prose, se soumettre aux en- 
traves de la versiflcation ou s'en affranchir complètement. Le mélange da 
rhythme précis des vers et de la flottante harmonie de la prose , produit un 
contraste désagréable et bizarre. M. Karr se justifie, sans doute, fort spiri* 
tuellement. « Laissez-moi , dit- il , laissez-moi un peu faire comme ces en&ng 
des contes arabes qui jouaient au bouchon avec des palets de rubis et de to- 
pazes. » Cette charmante comparaison caractérise à merveille la manière 
insouciante de Tauteur. Mais les rubis et les topazes sont-ils faits pour servir 
toujours de jouets au dé^^œuvrement , au caprice ? Ne vient-il pas un temps où 
le frivole mépris de ces trésors n'est plus excusable ! N'est-il pas sage alors de 
tirer les diamans de la poussière pour les enchâsser dans une riche monture, 
d'imiter, en un mot, non plus l'enfàot folâtre, mais l'habile et patient joaillier? 

Si l'on n'arrête pas son attention sur la forme bizarre de ces courtes chan- 
sons, plus d'une ravira le lecteur comme une véritable perle à laquelle il n'a 
manqué, en effet, que le travail du joaillier pour devenir un bijou précieux. 
Telle est celle qui commence par ces mots : Amis , connaissez-vous • au fomd 
de mon jardin , etc. ; telle aussi , mais en partie seulement , celle qui célèbre le 
retour du printemps : Autour du noir clocher, etc. La chanson intitulée : iiii 
jardin, mérite aussi d'être citée; les dernières strophes, sur l'oranger, res- 
pirent une mélancolie pleine de charme. Enfin , à cette collection d'essais 
gracieux, on peut rattacher encore la boutade contre les hommes sérieux , où 
une raillerie aimable est traduite dans un style si piquant. 

Mais, après nous être occupé des parties bouffonnes et lyriques de Gène* 
viève • il est temps d'arriver au roman proprement dit. La donnée du livre , 
si l'on excepte le dénouement , se distingue par la vraisemblance et la simpll- 
cité. Plusieurs personnages ont été mis en scène par M. Karr , et on ne peut 
analyser l'action sans examiner , en même temps , les caractères qui la do- 
minent. 

M"** Lauter a senti naître en elle-même une passion coupable , sans cher- 
cher à l'étouffer. L'amour , qui se borne à un échange de sourires et de 
pensées, ne lui semble pas contraire aux devoirs du mariage. L'homme 
qu'elle aime occupe sans cesse son cœur; elle ne recule pas devant les rêve- 
ries ardentes , devant les entretiens passionnés. Elle se complaît à graver dans 
sa mémoire les tendres paroles de son amant ; elle lui laisse deviner sans cesse 
la profondeur de son affection ; mais elle ne livre que son ame , et cette 
pensée lui suffit pour qu'elle aime sans remords. M"** Lauter n'est pourtant 
pas une femme dissimulée; elle est convaincue de son innocence; elle est co- 
quette, elle brave le danger d'un front téméraire ; mais sa témérité n'est que 
de la candeur. Malheureusement , sa candeur la perd ; son audace ne reste pas 
impunie. L'amour triomphe , et l'égarement de M"' Lauter est cruellement 
châtié. Abandonnée de son époux et de son amant , elle est forcée de deman- 
der asile à son parent , dans la maison duquel sa vie s'achève dans la retraite. 
Ses deux enfans, son fils et sa fille, sont Tunique joie de ses derniers jours, 
et dans sa tendresse imprudente, elle dépense , pour leur éducation, la for- 
tune qui devait leur être léguée après sa mort. 

Geneviève et Léon sont élevés avec les en&ns de M. Chaumier, le parent 
qui a reçu leur mère. La différence des caractères, Mo d'être une source de 
diseorde entre les (BQ&ns des deux familles , l ei s e nr e iss Becs du groupe qu'a 



HSVUB DB PARIS. iVl 

formé le hasard. Genevière est douce et rêveuse; Rose est vive et enjouée; 
Lfon nehète la feiblesse du caractère par une bonté capable des plus rares 
défouemens; Albert, paresseux à émouvoir, est doué d'un esprit aimable, 
d'une riante imagination. Du fond de la campagne où leur fomille est retirée, 
Léoo et Rose, Albert et Geneviève envisagent l'avenir avec une égale insou- 
dance. La vie , cependant , qui s'ouvre si belle pour les enfans de M. Chau- 
mier, n'offre qu'une sombre perspective aux enfans de M"*" Lauter. 

Au milieu des jeux qui les réunissent, des attachemens durables sont nés. 
Geneviève aime Albert d'un amour qui ne doit finir qu'avec sa vie. Chaque 
Jour resserre entre Léon et Rose les liens d'une affection profonde. Albert 
seul n'éprouve pour Geneviève qu'une amitié frivole. Bientôt cependant , 
llieureux groupe se disperse. Albert et Léon quittent la maison de M. Chau- 
mier pour habiter Paris où ils vont commencer leurs études. La mort de 
M** Lauter suit de près ce départ. Le roman s'ouvre alors véritablement. 
Geneviève est forcée d'aller vivre à Paris avec son frère ; le talent de musi- 
cien que possède Léon lui procure des élèves et l'aide à gagner péniblement 
sa vie. La lutte de Léon et de Geneviève contre la misère, l'amour inébran- 
lable de Geneviève pour Albert qui l'oublie, les mille incidens qui contra- 
rient la passion de Léon pour Rose , ont fourni à M. Karr les élémens prin- 
cipaux de son livre. Le dénouement, amené par la misère du frère et de la 
sceur qui est arrivée à son dernier terme , contraste avec la vraisemblance 
de la donnée que nous venons de reproduire. Il serait mieux placé dans un 
conte que dans un roman. Nous ne saurions blâmer toutefois cette interven- 
tion de la fantaisie dans un tableau de la vie privée ; elle produit un effet heu- 
reux , et la mesure que l'imagination devait respecter en se déployant ne 
nous semble point dépassée. 

Dans la maison où Léon a choisi son logement, demeure un Allemand que 
l'on nomme Anselme. Le goût de la musique a rapproché Léon de son voisin. 
Le soir, Anselme a coutume de venir boire et fumer dans la chambre de 
Léon. Il y passe de longues heures, plongé dans une rêverie silencieuse que 
bercent les accords du violon de son ami. Dans les momens les plus difficiles 
de sa vie, Léon retrouve auprès de lui son voisin mystérieux , qui lui serre 
la main avec bonté, l'encourage par d'affectueux conseils, le ramène à sa 
musique chérie ; et au son d'un thème de Beethoven , les tristes pensées de 
Léon se dissipent; son cœur resserré se dilate. Anselme évite pourtant de 
laisser voir tout l'intérêt qu'il porte à Léon, à Geneviève; mais il veille sur 
eux avec la tendresse d'un père. Il les voit lutter contre la mauvaise fortune, 
et son regard attentif ne perd aucun de leurs efforts. Quand le noble dévoue- 
ment de Léon n'aboutit qu'à une détresse complète , le mystérieux ami se 
découvre; il ne se nomme pas Anselme : il est noble et riche, il est le chargé 
d'afifoires d'un prince allemand, il se nomme Lauter, baron d'Arnberg, et 
Geneviève, Léon , sont ses enfans. Ceux-ci passent aussitôt de leur mansarde 
poudreuse dans un magnifique hôtel. Léon épouse Rose, mais le bonheur 
passé ne peut renaître pour Geneviève. Albert l'a oubliée , et les douleurs 
d'un amour méconnu ont hâté le terme de ses jours. Sa vie s'est passée à 
consoler ses amis, à adoucir pour eux les fatigues du chemin, et elle meurt 

en vue de la terre promise. 

Une grande insouciance éclate dans la composition de Geneviève , ft cette 
insouciance n'est pas toujours exempte d'affectation. Mais , malgré ce défaut, 
ce livre offre une lecture pleine d'intérêt. L'exposition est vive et piquante, 



1&8 REVUE DE PARIS. 

le récit du séjour à Fontainebleau contient des parties gracieuses; la prome- 
nade de Geneviève et d'Albert au bois de Fontainebleau par un soir d'au- 
tomne , a inspiré à M. Karr quelques-unes des pages les plus fraîches qu'il ait 
écrites. Dans la partie dramatique du livre, M. Karr est moins heureux; c'est 
dans les descriptions, dans les parties calmes, que son talent se trouve à 
Taise. Les scènes d'intérieur, qui abondent dans Geuniève , rappellent sou- 
vent, par leur vérité naïve, les descriptions des romanciers allemands de 
récole d'Auguste Lafontaine. Il n'y a, on le pense bien, entre le talent spi- 
rituel de M. Karr et l'imagination de ces paisibles historiens des mœurs de 
la ferme ou du presbytère, aucune autre espèce d'analogie. Les paysages 
tracés dans Geneviève respirent un vif sentiment de la nature ; les couleurs 
du ciel et des feuillages, les parfums des bois et de la plaine, les harmonies 
de l'automne ou du printemps , tout revit dans une esquisse rapide , un peu 
confusément, il est vrai , mais de manière à produire une vive impression de 
fraîcheur ou de mélancolie. Bien des pages étudiées ne valent pas ces jolies 
ébauches qu'une main légère a tracées comme en se jouant. 

En résumé, si l'on retranche de Geneviève quelques parties difiuses, si Ton 
en supprime surtout les intermèdes comiques , il reste un aimable et spirituel 
récit. Mais l'insouciance qui éclate dans la composition de ce livre mérite un 
blâme sévère. Depuis Sous les Tilleuls jusqu'à Geneviève, il n'est pas un ou- 
vrage où M. Karr ait paru prendre l'art au sérieux. Il s'est plu à faire con- 
traster les tableaux gracieux et les scènes bouffonnes; la folle gaieté de la 
salle d'armes et de Tatelier est intervenue dans chacun de ses livres comme 
un élément poétique. Il s'est livré sans réserve à l'allure capricieuse de son 
esprit ; et l'harmonie de ses œuvres a été sacrifiée à ces écarts d'une verve 
folâtre. I^e contraste de la bouffonnerie et de la grâce a pu plaire dans sa 
nouveauté ; mais donner ce contraste pour base à une suite nombreuse de 
romans, c'est faire trop bon marché d'une heureuse vocation d'écrivain. 
Parmi les romanciers actuels, M. Karr n'est malheureusement pas le seul à 
qui ce reproche convienne. Notre littérature flotte entre deux excès ; l'insoa- 
ciance et l'orgueil se la disputent. Les uns, pour qui la nature s'est montrée 
avare, ne peuvent trouver de temple assez vaste, d'assez profond sanctuaire, 
pour abriter leur débile génie ; les plus liautes cimes ne suffisent pas à leur 
enthousiasme impuissant. Les autres ont reçu du ciel quelque grâce, quelque 
fraîcheur, et ils dispersent leurs richesses comme si elles devaient renaître 
sans cesse dans leurs mains fécondes; ils jettent au vent, comme une vile 
paille, les divins trésors du sentiment et de la rêverie. Il vaut mieux, 
sans doute, être classé parmi les prodigues que parmi les orgueilleux; mais 
nous n*en conseillons pas moins à M. Karr de s'efforcer, dans une œuvre 
prochaine , de concilier les écarts de sa verve avec les devoirs du romancier. 
L'insouciance est une qualité charmante; qui songe à le nier? Mais l'insou- 
ciance afifectée qui a dicté quelques pages de Geneviève , qui est commune à 
M. Karr avec beaucoup d'autres écrivains de notre époque , n'obtiendra ja- 
mais que des éloges frivoles. Loin d'annoncer la santé, la jeunesse du talent, 
c'est une maladie qui en use rapidement les forces , et contre laquelle on ne 
saurait employer de trop prompts remèdes. 

D. M. 
F. BOHRAIRl. 



PSYCHOLOGIE DU RÊVE. 



SECONDE PARTIE. 



L'avenir n'existe pas : comment donc est-il possible de le connaî- 
tre, de le prévoir, même en songe? Tel est l'argument de tout le 
monde, l'objection banale, mais spécieuse, de la foule. Rappelons 
d'abord que le pressentiment , ce vestibule en quelque sorte de la 
prévision , est un phénomène tellement vulgaire , tellement immé- 
morial , qu'il a pris depuis long-temps sa place à cAté du rêve lui- 
même , dont il se montre parfois ou la cause, ou l'effet, ou l'acces- 
soire. Les anciens, et nous parlons ici des hommes de science , 
étaient convaincus que l'ame percevait durant le sommeil , et par 
le moyen des rêves , le sentiment des choses futures. Lisez Pline , 
Cicéron , Xénophon , Aristote , vous verrez ces magnifiques intelli- 
gences se débattre au milieu des faits ou s'abstenir religieusement. 
Les crises sociales de la civilisation et les mouvemens politiques de 
l'histoire se lient tous plus ou moins à la psychologie du rêve. TantAt 
c'est une apparition où des figures se montrent et où des voix se 
font entendre; tantôt c'est un songe où les évènemens se retracent. 
Quel que soit le mode révélateur, la Pythie du sommeil domine les 
peuples. La Bible, le Nouveau-Testament, les évangélistes , les 
pères de l'Église , invoquent tour à tour son culte. Alexandre à Tyr, 
Nabuchodonosor en Chaldée , Joseph en Egypte, Moïse, Pharaon, 
Daniel, Abraham, tous les prophètes, tous les conquérans, tous 
les législateurs, y puisent leurs oracles, leurs doctrines et leurs 

TOMB I. JANTIU. 11 



160 REVUE DE PAiOS. 

conquêtes, sous forme d*une prédiction nocturne. Il y a des songes 
pour Mahomet, pour Xerxès, pour Mithridate, pour Cambyse, 
pour Clovis, pour Henri IV, pour Balthazar, pour Louis XIV, 
pour Napoléon. Faut-il rappeler des illustrations classiques en ce 
genre : les terreurs de Caipurnie , les histoires de SMat Augustin , 
cet homme qui Tint trouver Bnitus dans* sa tente, et ee fantème 
qui se dressa devant César au Rubicon? On a même fait de la méde- 
cine avec les songes : Origène , Hippocrate et Jamblique , traitent les 
maladies préventivement y au moyen du rêve. Quelle majestueuse fi- 
gure dans le poème de Y Iliade y que le rAle de Cassandre! ne dirait- 
on pas qu*Homère, profond philosophe autant que divin rhapsode, 
voulut personnifier la prescience de Famé hmiaine comme auréole 
suprême de son épopée? Raphaël , le plus grand des peintres, a pu 
décrire , au moyen des couleurs terrestres, le phénomène de la traM- 
figuration; mais où trouver un Descartes, un Pascal, un Newton, 
pour sonder Tabime de cette prophétie vivante , pour analyser les 
lois de ce phénomène naturel? Il me semble que le spectre de Banco 
et Fombre d*Hamlet, galvanisés par Shaskspeare, ont tressailli der- 
rière moL 

n ne faut pas d'ailleurs confondre les pressentimens ou prévisions 
avec les pronostics ou présages. Les pressentimens résuKent d'im 
mouvement intérieur opéré en nous par une faculté dont nous sùmr 
mes doués, sans pouvoir en expliquer la cause. Les pronostics sont 
une coïncidence supposée entre des évènemens actuels et des évè- 
nemens éloignés. Les pronostics sont des préjugés puérils , dont la 
plupart ont leur source dans la fausse application d'une croyance re- 
ligieuse. Il est de toute évidence qu'il n'y a nul rapport entre td 
nombre , tel jour de la semaine et les succès de telle ou telle entre^ 
prise. C'est sur la valeur des présages que se fondait X oneirocritie j 
ou faculté de lire dans les rêves, spéculation frivole qui compromet- 
tait la source divine du pressentiment, dont Avicenne et le grand 
Hippocrate lui-même se sont préoccupés comme d'une vérité sainte, 
Artémidorc comme d'une science positive, et Cardan, Belot, Apo- 
nazar, comme d'une révolution diabolique. C'est encore sur Tinter- 
prétation des pronostics que reposait l'art de la divination si célèbre 
chez les anciens , et cela suffit pour démontrer la fausseté de cet 
art, dont les hommes éclairés ne furent jamais dupes. Cette dis- 
tînction entre le pressentiment et le pronostic, est nécessaire, 
comme on le voit, pour n'être pas moins à l'abri des charlatans 
4iPi'en garde contie les sceptiques. Reste pour l'iBcréduIîté on der- 



kkvue de paris. 161 

nier cheval de bataille, c*est le cas où le pressentiment se complique 
d*UD fantAme et d*un songe avec une reproduction si parfaite de 
toutes les circonstances de la vie réelle , que le dormeur croit être 
positivement transporté dans l'avenir. Ce que nous avons dit plus 
haut nous dispense d'une profession de foi à l'égard du songe et 
du fantdme. Quelques faits peu connus suffiront au tableau de cette 
catégorie du pressentiment. 

a Le marquis de Rambouillet (1) , frère atné de M"'' la duchesse de 
MoDtausier, et le marquis de Précy, aine de la maison de Nantouil- 
let, tous deux jeunes hommes de vingt-cinq à trente ans, étaient 
intimes amis, et allaient à la guerre comme y vont en France toutes 
les personnes de qualité. Comme ils s'entretenaient un jour ensemUe 
des affaires de l'autre monde , après plusieurs discours qui témoi- 
gnaient qu'ils n'étaient pas trop persuadés de tout ce qui s'en dit , 
ils se promirent l'un à l'autre que le premier qui mourrait en vien- 
drait apporter des nouvelles à son compagnon. Au bout de trois mois, 
le marquis de Rambouillet partit pour les Flandres , où était la 
guerre , et de Précy, arrêté par une grosse fièvre , demeura à Paris. 
Six semaines après , de Précy, convalescent , entendit , sur les cinq 
heures du matin, tirer les rideaui de son lit, et, se tournant pour 
voir qui c'était, il aperçut le marquis de Rambouillet en buffle et 
botté. Il sortit de son lit, et voulut sauter à son cou, pour lui té- 
Bioigner la joie qu'il avait de son retour; mais Rambouillet, recu- 
lant de quelques pas en arrière , lui dit que ces caresses n'étaient 
plus de saison ; qu'il ne venait que pour s'acquitter de la parole qu'il 
loi avait donnée ; qu'il avait été tué la veille dans la tranchée ; que 
tout ce que l'on disait de l'autre monde était très certain ; qu'il de- 
vait songer à vivre d'une autre manière , et qu'il n'avait point de 
temps à perdre , parce qu'il serait tué dans la première occasion où fl 
se trouverait. 

a On ne peut exprimer la surprise où fut le marquis de Précy i 
ce discours ; ne pouvant croire ce qu'il entendait , il fit de nouveaux 
efforts pour embrasser son ami, qu'il croyait le vouloir abuser; mtis 
U n'embrassa que du vent, et Rambouillet , voyant qu'il était ineré* 
dule , lui montra l'endroit où il avait reçu le coup , qui était dans les 
reins , d'où le sang paraissait encore couler. 

a Après cela, le fantAme disparut, et laissa de Précy dans une 
frayeur plus aisée à comprendre qu'à décrire. Il appela en même 

(I) Mémoires de Bochefort. — Cause* célèbres , tom. XI. 

U. 



183 REVUE DE PARIS. 

temps son valet de chambre et réveilla toute la maison par ses cris. 
Plusieurs personnes accoururent, il conta ce qu'il venait de voir; 
tout le monde attribua cette vision à Tardeur de la fièvre qui pouvait 
altérer son imagination. On le pria de se recoucher, lui remontrant 
qu'il fallait qu'il eût rêvé ce qu'il disait. Le marquis , au désespoir 
de voir qu'on le prenait pour un visionnaire , raconta toutes les cir- 
constances que je viens de dire ; mais il eut beau protester qu'il avait 
vu et entendu son ami en veillant, on demeura toujours dans la 
même pensée, jusqu'à l'arrivée de la poste de Flandre, par laquelle 
on apprit la mort du marquis de Rambouillet. 

c II n'en fallut pas davantage pour jeter l'émoi dans Paris, mais le 
temps seul pouvait justifier pleinement la prédiction. Cela dépendait 
de ce qui surviendrait au marquis de Précy , lequel était menacé de 
périr à la première occasion. Les guerres civiles s'allumèrent bientftt ; 
ce jeune homme voulut aller au combat de la Porte-Saint-Antoine , 
quoique son père et sa mère , qui craignaient la prophétie , fissent 
tout au monde pour l'en dissuader. Or, il y fut tué au grand regret 
de sa famille...» 

Le marquis de Précy veillait : c'est évident. Les phénomènes de 
la Seconde Vue prouvent que, dans la veille même, le pressentiment 
se traduit parfois au moyen du songe. Mais alors, pour que des sen- 
sations, d'autant plus délicates que les objets qui les produisent 
sont plus éloignés , deviennent perceptibles pour nous, il faut qu'elles 
agissent seules , et que tout accès au tumulte des sensations ordi- 
naires soit fermé. Il faut qu'il y ait pour ainsi dire entre les impres- 
sions subies et notre ame, une sorte de filtre où s'arrête au passage 
tout ce qui est grossier, et au travers duquel ne pénètrent que les 
émanations les plus fugitives et les plus pures. Voilà pourquoi c'est 
uniquement dans le silence de notre organisation que l'ame discerne 
ces rayons innombrables , ces fils mobiles et déliés par lesquels le 
présent se renoue en même temps à l'avenir qui se développe, et au 
passé qui s'enfuit. Ce silence est plus communément le sommeil ; 
mais les divers assoupissemens dont l'homme est passible ne répu- 
gnent pas à l'exercice du phénomène. Nous en avons décrit un exem- 
ple à propos du songe traité comme voyage de l'ame. Du reste , le 
XYii* siècle est riche encore d'une aventure qui vaut bien le rêve du 
marquis de Précy. 

c On raconte (1) qu'un homme, qui ne savait pas le grec, vint voir 

(I) Meoagiana. 



RSYUB DE PARIS. ISS 

M. de Saumaise le père, qui était coDseiller au parlement de Dijon, 
et lui montra ces mots , qu'il avait entendus la nuit en dormant , et 
qu*il avait écrits en français dès son réveil : 

<i M. de Saumaise lui répondit que cela voulait dire : — Va-fen ! ne 
sens^u pas la mort? Le conseiller se hftta de déménager. A peine 
avait-il quitté sa maison qu'elle s'écroula, d 

Le pressentiment constitue le plus abondant et le plus curieux de 
tous les faits qui découlent du somnambulisme. On peut en vérifier 
l'importance dans les ouvrages de M. Deleuze , dans la Physiologie 
du système nerveux , de Georget; dans le livre du docteur Bertrand, 
sur l'eitase ; enfin dans les œuvres médicales ou philosophiques de 
Delpit, Cabanis, Virey, Petetin, Bordeu, Hecquet,etc., etc. Rien 
de plus conunun , d'ailleurs, que les pressentimens suscités par le 
rêve sur le développement futur des maladies. Un homme, ditGa- 
lien , songe que sa cuisse est devenue de pierre ; quelques jours 
après, cette cuisse est frappée de paralysie. Selon Pline, Cornélius 
Ruffinus , rêvant qu'il avait perdu la vue , se réveille aveuglé par 
une amaurose subite. Conrad Gesner songe qu'il est mordu au 
sein par un serpent; il lui vient effectivement sous l'aisselle un 
anthrax pestilentiel qui le fait périr en cinq jours. De semblables par- 
ticularités, bien que fort intéressantes, sont trop évidemment le 
simple résultat de la vie purement organique pour mériter une place 
dans la psychologie du rêve. Il n'en est pas de même de l'anecdote 
suivante. 

Lorsque le maréchal de Lowendabl , à la tête de l'armée française, 
pénétra de vive force, le 16 septembre 17&7, dans Berg-op-Zoom , 
après un siège mémorable , cette citadelle hollandaise fut impitoya- 
blement saccagée. Ce qui succomba de plus regrettable pour les 
théosophes , dans cette matinée sanglante , ce n'est pas les cinq mille 
soldats que les vainqueurs égorgèrent dans les fortifications de Co- 
homy, c'est uniquement un tombeau modeste, isolé dans un coin 
du rempart , et sur lequel on voyait , en bronze , la représentation 
assez grossière d'un miroir, avec une tête de mort sculptée en pierre, 
au milieu même du métal qui figurait la glace. Le tombeau renfer- 
mait les débris de lord Bruce , gentilhomme anglais d'une grande dis- 
tinction , qui avait servi dans l'armée hollandaise , sous le général 
Stuart, et qui avait péri à Berg-op-Zoom, quelques années aupara- 
vant, victime d'un duel. La veille du combat, il s'était endormi dans 



i5i RfiVUB DE PARIS. 

on lit dont uoe glace ornait Talcôve. Il se réveilla duraot la nuit, et 
•perçut daos ce miroir uoe tète de mort. £q sortant, le matin , pour 
se rendre au lieu convenu, il fit part de cette circonstance étrange 
à ses témoins. On fut surpris d*une pareille faiblesse dans un homme 
de cœur ; mais un moment après on se pressait autour de son cadavre. 
Le rêve de lord Bruce frappa tellement ses amis qu'on voulut en éter- 
niser le souvenir dans le bas-relief de son caveau (1). 

Cette aventure est un trait de seconde vue; mais, conune pressen* 
timent nocturne , elle participe également du songe. Il ne faut pas 
trop rire du miroir qui réfléchit un événement futur ; cela peut s'ex- 
pliquer par les projections magnétiques, et, d'ailleurs, si la pres- 
cience est démontrée , il n'y a pas plus de mystère à lire dans une 
glace comme lord Bruce , qu'à voir sous Thorizon comme un voyemt 
d'Ecosse : toute la difficulté consiste à reconnaître que nous possé- 
dons un moyen inexplicable de former dans notre esprit la suite deB 
images et le tableau des faits , qui auront lieu dans l'avenir , par une 
opération supérieure de l'ame. Il sera peut-être ultérieurement 
prouvé, quand les sciences psychologiques auront plus de certitude, 
que ce phénomène s'exécute par un déplacement accidentel, par 
une sortie de la portion éthérée de notre intelligence, par une eir 
ploration de notre vie spiritualisée dans le monde présomptif où elle 
s'inquiète d'un logement, et vers lequel sa nature aériformeestinsen* 
siblement attirée. Cette découverte serait la conséquence des théories 
diverses que nous venons de reproduire a propos des séparations 
fantasques et momentanées de l'ame et du corps. Lord Bruce aperçut 
on crâne décharné, parce que c'est là ordinairement l'aspect ^pie 
prend sous la tombe une tête rongée par les principes dissolvans qui 
fonctionnent dans la matière inanimée. Des transitions parfaites , 
babiles, délicates se placent, comme ménagées par une intention 
divine , entre toutes les crises de la nature : quoi de plus simple 
ftt'une affinité préparatoire soulève à demi , pour l'homme , la daUe 
de son caveau funèbre? Rappelez-vous la sollicitude des animaux 
sauvages pour les destinées de leur cadavre, sollicitude instinctive qui 
démontre à quel point la mort se pressent dans la vie l Au fond des 
bois conune à la surface des plaines , vous ne trouverez jamais les 
débris d'un animal expiré de sa mort naturelle. Il semble que chacun 
4'eux répugne , dans les heures de l'agonie , à rendre le dernier 
soupir en présence de l'homme ou sous le ciel. N'estr-ce pas là une 



RBTVl VE PAmiS. Itt 

lifestation carieuse da sentiraeni de la prescieiice , aa moneDl où 
les organes, passagèrement réanis, se séparent pour se réunir eneort 
sous la volouté d'un lien nouveau? L'apparence même fausse ou pré^ 
maturée d'une rupture est capable de relâcher leurs attaches cou* 
stamment à l'état de lutte dans le nœud qu'elles résistent à former (1). 

On lit dans les notes du Giaour : — Lors de mon troisième pèle* 
rmage au cap Colonna, en 1811, comme nous passions dans un dé* 
filé entre Keratia et Colonna, j'observai que Dervieh^Tahiri s'écar-* 
tait du sentier et appuyait sa tète sur sa main , comme un homme qui 
a de l'inquiétude. J'allai à lui : 

a Qu'avez-vous? lui demandai-je. 

— Nous sommes en danger, répondit-il. 

-— Quel danger? repris-je; nous ne sommes pas ici en Albanie, ni 
dans les défila d'Éphèse , de Messalunghi ou de Lépante; tous nos 
gens sont armés, et les Cboriates n'ont pas le courage de se faire 
voleurs. 

— Oui, Affendi; mais cependant le sifflement des balles retentit 
dans mon oreille. 

— Vous plaisantez? on n'a pas tiré un seul coup de tophaïque ce 
matin. 

— Je ne laisse pas que de l'entendre... encore... tout comme je 
?OQS entends parler; mais nous aurions beau faire, c'est écrit là-haut; 
il faut que cela soit ! » 

Je laisse naon dervich à l'oreille si fine, et m'approchai deBasitius, 
son compatriote, mais qui était chrétien. Je m'aperçus que celuhci 
n'était pas prophète ; il semblait écouter en tremblant les prédictioBS 
de son compagnon. Nous arrivâmes à Colonna, où nous restAmes 
quelques heures; et en retournant tranquillement, nous n'épar- 
gnAmes aucune plaisanterie dans toutes les langues au prétendu pro>- 
phèle. Nous mimes à contribution le romaïque, l'albanien, le turc, 
l'italien, l'anglais, pour désespérer, par nos quolibets, le pauvie 
musulman. A notre retour à Athènes, nous apprîmes de Leone (pri- 
sonnier qui obtint sa liberté quelques jours après) que les Maïnottes 
avaient été sur le point de nous attaquer. Pour m'en assurer, je qoea- 
tionnai Leone, qui me décrivit si exactement les habits, les armes, 
les chapeaux de notre bande , qu'on ne pouvait plus douter qu'il ae 
se fût trouvé avec les Maïnottes dans l'embuscade où ils nous atten- 
daient. DeîTich fut proclamé prophète. » 

(I } Bichat. ^Lavieesiun entembU de foneUoHê q^^ réêiâiaU A la mutrU 



156 REVUE DE PARIS. 

Byron était superstitieux comme tous les hommes d'une belle 
intelligence , mais il se moquait franchement de la seconde vue. 
C'est à son incrédulité même qu'on est redevable de la fol dont ce 
récit parait digne ; le poète n'eût pas noté une circonstance qu'il 
jugeait frivole, si les détails n'avaient été frappans. Ces idées reli- 
gieuses du pressentiment sont très répandues parmi les peuples du 
Levant. Les orientaux nomment fagia certains esprits qui donnent 
la mort aux hommes. iJn jour, le sultan Moctadi Bemvilla , au sortir 
de table, dit à une de ses femmes : — Qui sont ces gens qui sont entrés 
ici sans permission ? — La femme regarda et ne vit personne. Mais, 
reportant les yeux sur Moctadi, elle s'aperçut qu'il pâlissait, et en 
même temps il expira (!]. 

Donc, avant la mort, soit par un eflluve vital , soit par tout autre 
phénomène qui nous échappe , il n'est pas impossible de supputer 
les évènemens de cette catastrophe providentielle. Or, de même que 
l'ame, toujours logée dans le corps vivant, filtre, en quelque sorte, 
à travers l'enveloppe charnelle pour se joindre au cortège des créa- 
tures transmondaines qui lui tendent leurs bras fluides et lui envoient 
des sourires de leur séjour invisible : de même aussi, quand cette 
évaporation est terminée , ou après la mort, Tame retient long-temps 
encore, par suite du travail prolongé du crible, quelques parcelles 
grossières de sa demeure terrestre , à l'instar de la fumée d'un mor- 
ceau de bois qui se débarrasse successivement, dans la cheminée, de 
la cendre , de la matière phosphorique , d'une portion de phlegme 
ou d'eau , de la suie , et finit par n'être plus qu'un gaz subtil , débou- 
chant par l'ouverture du toit pour se confondre avec l'atmosphère. 
L'ame conserve cette traînée opaque, cette queue matérielle, tant 
qu'elle n'a pas dépouillé , par la vertu épuratoirc de son nouveau 
séjour et par le contact des substances éthérées, tous les souvenirs 
de l'enveloppe primitive. Voilà pourquoi dans les apparitions, ordi- 
nairement plus fréquentes quand le cercueil est à peine fermé , les 
esprits de nos parens et de nos amis trouvent encore moyen de frap- 
per nos regards; mais à mesure qu'on s'éloigne de la date des funé- 
railles, l'ame perd, en s'épurant, ce qui lui restait de forme visible, 
de caractère saisissable. Et comme la vibration des fluides atmosphé- 
riques ébranle ces apparences légères et détruit leur vapeur frémis- 
sante, c'est durant la nuit, au crépuscule du soir ou à Faube du 
matin , quand l'air se tait et quand la lumière se voile , quand les 

(I) IL D*Herbelol, Bmiotkiqm oHentaU. 



RBVUE DE PARIS. 157 

bruits humains cessent autour de nos demeures , quand les agitations 
mondaines se calment dans nos intelligences et dans nos cœurs, quand 
il n*y a plus sous le ciel que le repos, c'est à ces heures-là que les 
spectres ont la possibilité physique de se former avec un peu de con- 
sistance matérielle, à ces heures-là qu'ils glissent vers les objets qui 
les attirent ou vers les créatures qu'ils aiment , à ces heures-là sur- 
tout qu'ils profitent du sommeil et du rêve pour mieux exercer sur 
nos organes le magnétisme de leur présence. 

J'ai , dans mes rêves , plusieurs fois conversé sciemment avec 
des personnes mortes. J'avais connu M. N...., ancien oratorien; il se 
noya , et son corps fut retrouvé dans la Marne. Quelque temps après 
je le vis, pendant mon sommeil, et lui demandai s'il s'était suicidé. 
— Oui , me répondit-il , j'étais vieux ; ma vie était devenue un pé- 
nible fardeau , je m'en suis débarrassé. — Je m'efforçai de le retenir 
pour lui faire d'autres questions, car je sentais qu'il voulait m'échap- 
per; mais il s'enveloppa dans un nuage et disparut. En 1832, le cho- 
léra enleva un de mes amis ; peu après il m'apparut en songe et vint 
pour m'embrasser. Je lui serrai la main en lui demandant comment 
il se trouvait dans l'autre monde. 11 ne répondit rien , et disparut 

bans un nuage comme^ M. N J'avais été lié avec une demoiselle 

morte depuis longues années ; je la voyais souvent dans mon sommeil, 
et quelquefois avec des circonstances fatigantes. Une nuit , entre aur 
très , je la reconnus au milieu des étreintes d'un cadavre qui me pres- 
sait dans ses bras. Vous êtes une méchante , lui dis-je; vous savez 
que je dors, et vous profitez de mon sommeil pour me tourmenter. 
Elle disparut de suite, et je ne l'ai pas revue (1). » 

U nous serait facile, eu compulsant des volumes, des mémoires et 
des chroniques , en faisant un appel à toutes les rhapsodies et à toutes 
les légendes , en moissonnant ce qui se répète chaque jour dans les 
salons , de former sur les songes un recueil d'ana qui tiendrait sa 
place entre Belot et Apomazar. On trouve en efTet , dans le monde, 
peu de personnes , et des meilleurs esprits , qui n'aient , à leur con- 
naissance , un rêve ou quelque vision assez étrange pour soulever des 
doutes. Mais on a pu voir, dans le courant de notre analyse , que , si 
nous exploitions de temps en temps les documens à l'appui , c'était 
dans l'unique but de motiver successivement chaque système parti- 
culier, chaque observation distincte propre à la matière qui nous oc- 
cupe. Parvenus maintenant au nœud le plus délicat de ce fil ^io(|fh 

ii) Cteniel , B9sai de Pif/choU>gU » f US, 



tSS REVUE DE PARIS. 

Kèrenieiit embitmiUé, nous ne saurions mieux faire que de puiser au 
sources de notre expérience personnelle, en sollicitant pour noi 
preuves la crédulité honorable qu'on accorde , en des choses moUv 
graves, à tout écriv»n un peu chercheur. Assurément, le rêve de 
M. Chardel est extraordinaire. D'autres songes, passés dans le do- 
maine de l'histoire, ou connus de nos lecteurs , ne le sont pas moUn. 
Toutefois, il n'y en a guère qui vaillent ce que je vais raconter. 

En 1826, un jeune homme de la Nouvelle-Oriéans fut tué dans mi 
duel dont les circonstances devaient être bien dramatiques, puis- 
f|u'elles émurent au suprême degré cette partie des États-Unis où de 

pareilles aventures sont si fréquentes. M. Théodore P , ce jeme 

liomrae, avait dix-sept ans; il était dans l'usage, avant sa mort, de 
Tenir presque tous les jours passer de longues heures dans la maison 
d'une dame qui était l'amie intime de sa mère. La dame, une de mes 
parentes , femme très spnituelle , très gaie , fort incrédule et nuUe^ 

ment dévote, ftit invitée par la mère de M. P , le lendemain de la 

catastrophe, à joindre ses prières à celles que la famille du mort bà- 
sait dire quotidiennement à l'église pour le repos de son ame; on 
sait que les fenunes créoles ont cette habitude. Ma parente y oon* 

sentit , pour témoigner à la mère de M. P la part qu'elle prenait i 

sa doirieur ; et bien que, dans son opinion , une semblable c^mouie 
fftt inutile , elle pria sérieusement , avec ferveur, conune prie toute 
personne dont une mort imprévue a brisé les affections. 

Dans les colonies, on a coutume d'envelopper les lits, toujoms 
1res grands, avec une tenture en gaie Marli claire, qui remplace les 
rideaux , qui a pour but de garantir des insectes la figure du dormeur, 
€t que, d'après ce but , on nomme moustiquaire. Deux jours s'étaient 

écoulés depuis la mort de M. P , lorsque la dame dont je parle, 

wmme le soir était venu , se mit sur son séant, dans son lit et sok 
la moustiquaire , pour bercer un enfant qu'elle nourrissait. H est à 
remarquer qu'elle était loin de dormir. La plus profonde tranquillité 
régnaR dans la chambre et dans la maison ; une lampe brûlait sur la 
theminée, et, au moyen de sa darté, à travers la gaze de la mouslî- 
ipuôre, on voyait distinctement tous les objets qui se trouvaient duos 
Tappartenent. 

La dame , en ce moment, ne pensait en aucune manière au jeuK 

P Immobile dans son lit, die regardait fixement au hasard dans 

ladiambre; elle était dans l'attitude d'une personne qui cberolie i 
garantir du moindre bruit, du moindre mouvement, le sommeil de 
l'enfant bercé; die attendait avec inqutieBee qatt cet enfant IM en- 



RKVUB DE PARIS. 180 

dormi pour se concher à son tour. Ce fut alors que lentement , au 
milieu de la chambre et en dehors de la moustiquaire, ce Ait alors 
qu'une tète d'homme p&le et triste se forma sous les yeux de cette 
dame, avec la consistance progressive d'une vapeur qui s'épaissit. 
Bientôt les traits se dessinèrent , la physionomie se prononça , et la 

dame put enfin parfaitement reconnaître la figure du jeune P 

Nous avons dit que c'était une femme d'esprit et de sang-froid. 
Conune elle est loin de croire aux revenans, sa raison conserva pré- 
cisément toute la lucidité nécessaire pour suivre les développemens 
de ce phénomène inoui. Sans quitter du regard la figure apparue, elle 
déposa doucement son enfant sur le lit , se tratna sur les genoux au 
bord de la moustiquaire , et observa paisiblement , au travers de la 
gaze, le fantôme qui ne remuait pas encore. Elle remarqua , sans se 
troubler le moins du monde, que la tète seule du mort lui apparais- 
sait réellement, et que le reste du corps n'était qu'un nuage léger, 
grisâtre , absolument semblable à l'ombre qu'une fumée inattendue 
aurait produite en s'interposant tout d'un coup entre la lampe et les 
parois de la chambre. 

Quand l'ombre , le nuage ou le spectre , comme il vous plaira de 
l'appeler, eut en quelque sorte bien arrêté ses contours, il coula du 
milieu de la chambre vers le lit, par un mouvement d'une lenteur 
inexprimable, et, en tenant ses yeux braqués sur les yeux de la 
dame , il s*approcha de la moustiquaire et en fit le tour à moitié, sui- 
vant les bords du lit, avec une vérité si parfaite, me disait le témoin 
de cette scène, que je distinguais l'ombre de rombre, qui traversait 
la moustiquaire et se réfléchissait sur mes draps. Le jeune P... était 
ainsi parvenu au pied du lit, lorsque son amie, ne résistant pas à sa 
curiosité , étendit les bras en s'écriant avec une surprise aimable : 
— Mais, Théodore/... donne z-moi donc la main? A ces paroles, qui 
furent suivies d'un mouvement involontaire par lequel le silence de 
la chambre et le repos de la gaze demeurèrent légèrement ébranlées , 
le spectre recula du lit vers le mur. Ma parente, qui s'était plusieurs 
fois frotté les yeux , s'aperçut que la tète de l'ombre se déformait 
peu à peu , le nuage se dissipa , la figure elle-même s'embrouilla , les 
traits disparurent , et tout fut achevé. Il n'y avait plus rien ; cette 
vision avait duré cinq minutes. 

La dame se leva sur-le-champ , reconnut qu'il était impossible que 
la scène eut pour cause une disposition fortuite des meubles ou des 
bardes qui se trouvaient dans la chambre , et s'assura que personne 
de la maison n'était survenu, puisqu'on avait fermé les portes de 
l'apputement. 



166 REVUE DE PARIS. 

Je le répète : la femme qui fut témoin de ce retour au monde est 
dans toutes les conditions requises pour la vérification de sembla- 
bles épreuves. Elle m'a fait part de cette singulière circonstance d'un 
ton et avec des détails qui ne permettent pas de supposer qu'elle a 
été dupe d'une illusion. Pour moi, il est hors de doute que l'ame da 
jeune P... encore imprégnée des substances matérielles de sa vie ré- 
cente , attirée d'ailleurs sympathiquement par le charme d'un séjour 
habituel et les liens odorans d'une demeure connue, et aussi magné- 
tiquement ramenée vers la dame par la fantaisie de sa prière , d'au- 
tant plus engageante qu'elle était plus rare, s'est détachée d'une 
manière visible sur le fond aérien qui nous entoure et qui , probable- 
ment, compose un monde insaisissable, une population diaphane 
dont nos formes consistantes et nos figures opaques sont inondées. 
Une mort imprévue, brusquée dans sa première jeunesse , n'avait pas 
permis que les attaches du corps et de l'ame fussent insensiblement 
dénouées , conune il arrive pour les morts naturelles , ordinairement 
pressenties, et, par conséquent les émanations vitales, adhérentes, 
entières, n'avaient pas eu le temps de se dissoudre et penchaient à 
se rapprocher par leurs atdmes trop brutalement désunis. Toute l'ap- 
parition , ou à peu près , se concentra dans la reproduction du visage, 
car, le cerveau étant le siège de l'existence terrestre , les substances 
plus nobles qui se joignent aux ray onnemens de notre ame pour 
exprimer la physionomie humaine , doivent suivre en plus grande 
partie les conditions nouvelles où nous entrons à la dernière heure. 
C'est ainsi qu'un météore , une comète , violemment emportés dans 
l'espace par la révolution d'une courbe périodique, ou par une chute 
au travers de l'atmosphère , et perdant peu à peu dans sa course les 
feux ondoyans de sa chevelure , laisse d'abord échapper les plus gros- 
siers, les moins inhérens à sa nature, et conserve pour son auréole, 
pour son anneau, une splendeur essentielle et des lumières célestes. 

La vapeur où se perdaient les extrémités de la figure sumatureUe 
du jeune P... , le nuage dont les visions de M. Chardel étaient pour 
ainsi dire encadrées , la croyance de tous les ftges et de tous les peuples 
qui , généralement , donne au revenant le nom et l'apparence de /'om- 
îre, l'auréole historiquement prêtée à Dieu et aux esprits supérieurs , 
le miracle de la transfiguration du Christ, enfin, quelques accidens 
très remarquables du magnétisme animal , et le fluide singulier dont 
les somnambules se prétendent quelquefois revêtus, tout cela forme 
une nouvelle série de faits qui malheureusement ne sont encore ni 
assez nombreux, ni assez constans pour qu'on les discute. Ce qu'il y 
a de positif, c'est que M^ Pigeaire découvre peu à peu la configura- 



REVUE DE PARIS. 161 

Uon des lettres à travers un nuage qui graduellement se dissipe sous 
l'influence de la volonté de la somnambule. M. Chardel, dans son 
Esquisse de la Nature humaine , raconte un phénomène du même 
ordre : — a Une femme de quatre-vingts ans gisait sur son lit ; les 
médecins s'étaient retirés , car Tétat de la malade n'offrait aucune 
ressource, c'étaient les derniers efforts de la nature expirante; une 
somnambule que je magnétisais , consentit à rester près du lit mor^ 
tuaire; elle s'approcha dans un pieux recueillement, et reconnut que 
la vie commençait à se détacher du corps ; le travail se faisait dans les 
plexus. Quand la vie spiritualisée se fut dégagée de ce premier lien , 
elle se réunit au cerveau, et bientôt après, l'ame l'entraîna comme 
un voik lumineux qui l'enveloppait... » Ce voile lumineux est la 
flamme qui , dans l'exaltation magnétique , retient l'ame incertaine ; 
il en a été question plus haut. 

Vraiment, les écrivains des premiers siècles du christianisme et des 
époques grossières de notre histoire , sont bien excusables de traiter 
lesrevenans comme de vieux amis, puisque maintenant, alors que 
nous possédons beaucoup de civilisation , de lumières et d'académies , 
chaque instant amène des révélations , des systèmes , des hypothèses 
qu'on peut d'abord juger frivoles ou mensongères, mais qu'il faut 
toujours finir par débattre. La foi religieuse était un soutien moral 
qui échauffait nos pères dans leurs investigations hardies , et c'est 
précisément le secours qui nous manque pour des recherches d'une 
témérité plus scientifique. 

Estela , comme on sait, petite ville de la Navarre , à neuf lieues de 
Pampelune , joue un certain rAle dans la guerre actuelle de la suc- 
cession en Espagne. Aaxii* siècle , il y avait là un couvent fameux, 
dont Pierre d'Engebert, gentilhomme castillan et moine de l'Ordre 
de Cluny , était le supérieur. Ce moine , riche et de grande maison , 
étant laïque , avait ardemment soutenu l'héritier d'Alphonse-le- 
Grand contre les factions intérieures de la Castille , et ces guerres de 
partisans, où [il s'était donné de tout son cœur et de toute son in- 
fluence, lui avaient laissé quelque renom de condottiere et de cheva- 
lier qui perçait encore sous la robe du solitaire ; on parlait beaucoup 
du roman , du mystère de sa vie. Il était sur le point d'entrer au 
cloître d'Estela, lorsque parut un édit du jeune roi qui demandait, 
pour les besoins de la campagne , la redevance d'un homme d'armes 
par famille noble. Pierre d'Engebert , avant de prendre le froc, voulut 
rendre un dernier service au prince; un de ses domestiques, Sanche, 
le plus beau et le plus vaillant , rejoignit l'armée royale ; or, c'était 
le moment d'une peste au camp do mcmarque. Sancbe y succomba. 



162 REVUE DE PARIS. 

Quatre mois étaient déjà passés ; on avait dit plusieurs 
pour le mort, quand voici qu'une nuit d*hiver, le moine d'Estela, se 
croyant bien éveillé , aperçut de son lit un homme accroupi devant 
la braise de son réchaud à demi éteint , dont il ranimait les cendres. 
Des lueurs blanches , faibles , sortaient par éclairs de cette braise» et 
la figure de Fhomme en était illuminée au milieu des ténèbres de la 
cellule. Pierre d*Engebert reconnut son domestique. 

— Sanche , dit le moine de Cluny, n'osant bouger, que me voolet- 

vous? 

— Ne craignez rien , mon seigneur et maître , répondit rhomme 
toujours accroupi et ne paraissant pas remuer les lèvres; je suis en 
train de faire un grand voyage , je vais du camp du roi en pèlerinage 
dans la ville de Rome; me trouvant près du monastère et ayant va la 
fenêtre ouverte par la force du vent qui allait glacer vos membres, 
je suis entré par ce chemin pour vous parler encore une fois et ra- 
nimer votre feu. Ne souhaitez-vous pas mon manteau? 

Et rhomme , se levant un peu , faisait mine de se rapprocher dp 
lit. Pierre d'Engebert se sentit tellement ému qu'il lui sembla que 
l'effet rayonnant de son épouvante avait suspendu le mouvement de 
Sanche, car le revenant s'arrêta bientôt avec respect, conune s'il eût 
pressenti qu'il effrayait son ancien maître. 

— Sanche, mon serviteur, continua le moine, n'ètes-vous vena 
ici que pour me garantir du vent pendant mon sonuneil ? 

— Hélas! mon maître , dit le soldat , je suis mort dans un tel état 
de péché que les prières efficaces me manqueront de long-temps 
afin de soulager ma pauvre ame. Votre intendant me doit encore huit 
écus d'un reste de compte qu'il fit avec moi quand je partis pour 
l'armée. Ordonnez , mon seigneur, que cet argent soit employé eo 
quelques messes de secours pour invoquer les grâces de Bieu sur 
mon voyage. Cela vous sera remis là haut. 

U se fit là un silence , parce que le moine était tourmenté du désir 
d'interroger son domestique ; mais il avait aussi peur de déplaire à 
Bieu par sa curiosité. 

— Écoute , Sanche , reprit enfin Pierre d'Engebert ; tu auras des 
prières pour huit écus , et même davantage ; dis-moi seulement ce 
qu'est devenu le juge d'Estela , qui mourut l'an passé et n'a jamais 
voulu payer la dime au couvent. Il était si vénal que les plaideurs 
n'obtenaient de sentence qu'en achetant la justice, et c'était sa 
femme qui la vendait. 

— Soyez content , okni maitre , répondit le pèlerin ; notre juge est 
nainteiiant dans les flammes; c'est on moiiie de ChniT qfà reiharli 



REVUE BB PAR». 163 

9CfM la figure d'un démon, et cette supercherie piense, qui ne sau- 
rait compromettre la sainteté de votre ordre, est son plus grand sup- 
plice. Mais , seigneur, il est temps de partir. 

Et rbonune reprenait le chemin de la fenêtre. 

—Encore un mot, mon ami, dit le moine, qui ne pouvait plus ré- 
sister à sa curiosité; n'aimes-tu donc pas ton ancien maître, que ta 
rabaiidonnes sitôt? 

— Faites prompteraent, car je suis pressé. 

— Saoche , murmura le moine , conune si cette question pesait à 
sa conscience ; oà est , à l'heure où je te parle , Tame du dernier su* 
périeur du couvent? 

— Je ne sais pas , mon maître, répondit le soldat en s'éloignant et 
en serrant son manteau. 

— Mon digne serviteur, on allumera pour toi un luminaire de 
vingt flambeaux tous les vendredis dans la chapelle du monastère. 

— N'est-ce pas de Tame du supérieur que vous parlez? reprit la 
figure en revenant un peu du côté du lit. 

— Vingt flambeaux !... répéta Pierre d'Engebert, dont le corps r^ 
culait malgré lui , bien qu'il fût couché sur le dos , devant les appro- 
ches du trépassé. 

— L'ame du supérieur, dit l'homme en s'arrètant au milieu de la 
diambre, gémit dans le purgatoire. Elle expie les fautes de ce rdi- 
gieux simoniaque. On prétendait ici-bas... 

— Assez , assez ! interrompit le moine d'une voix altérée ; c'est 
mal , mon ami ; vous tentez votre maître , et il ne peut vous le 
rendre. 

L'homme obéit, se tut; mais il se tourna vers la fenêtre, dont la 
braise encore étincelante laissait voir les panneaux ouverts : une 
ombre se montra en dehors. 

— Sanche I murmura derechef le solitaire de Cluny avec un pro-> 
fond soupir; il y a dans ma cellule quelqu'un qui nous a entendus. 

— Personne , dit tranquillement le revenant en chauffant une der^ 
nière fois ses mains au foyer du réchaud. Puis il s'en alla. Comme il 
était déjà hors de la croisée : 

— Un moment, un moment, Sanche! cria presque le moine; «e 
veux-tu rien faire pour ton bon maître? 

— Vou9 serez cause de quelque malheur, répliqua le soldat , qui 
hésitait à rentrer dans la chambre. 

Et il se penchait à la fenêtre, comme s'il eût fait signe d'attendre 
à des gens qui s'inpatieataient de cette loBgue visite. Mais le noine. 



16( REVUE VE PARIS. 

toujours coi dans son Ht, ne s'apercevait pas de ce manège extraor- 
dinaire. 

— Tiens, Sanche, je vais le conBer mon angoisse. Puisque tu 
voyages sur la terre, n*aurais-tu pas rencontré quelque part, en ce 
monde ou dans Tautre, le spectre de la femme qui n'est plus, et que 
j'ai tant aimée?... 

A cette demande, la braise du réchaud acheva de s'éteindre; on ne 
pouvait pas entrevoir la fenêtre, mais la lune vint au secours du re- 
ligieux. Ne recevant pas de réponse, il chercha son domestique d'un 
œil inquiet. 

— Sanche, ne m'entendez-vous pas? cria Pierre d'Engd>ert avec 
désespoir. 

Alors un second personnage parut à la croisée; les rayons de la 
lune argentaient sa cape mouillée de pluie. Il regarda dans la 
chambre. 

— Allons, dit-il sans répondre au moine, il est temps de partir. 

Et cet homme donna la main à Sanche , qui s'était caché dans un 
coin de la cellule, pour franchir le bord de la croisée. Les deux figures 
se retirèrent (1). 

Ce n'est pas ici le lieu de discuter le caractère étrange et le senti- 
ment poétique de cette légende; nous avons voulu seulement y re- 
cueillir un témoignage historique des phénomènes propres à l'extase. 
L'apparition de Sanche au moine de Cluny est évidemment un songe; 
mais les démonstrations physiologiques de notre siècle ne l'expli- 
quent pas. Au contraire, les théories de Fourier et de M. Deleuze lui 
donnent un sens naturel , qu'il serait illogique de ne pas admettre 
jusqu'à nouvel ordre. Dans le rêve du moine, il n'y a rien de maté- 
riel ; la vue et l'ouïe sont uniquement en exercice , et la scène , telle 
qu'elle est décrite dans les archives du couvent, a pu réellement 
avoir pour théAtre la chambre du supérieur, puisque les acteurs ne 
s'y sont pas touchés , et que la voix des figures apparues était peut- 
être un souvenir musical excité dans le cerveau du religieux endormi 
par leur sympathique présence. Si vous niez, lecteur, des résultats 
semblables , après ce que nous avons constaté plus haut , c'est que 
l'immortalité de l'ame vous touche peu. Ou Ik principe de notre vie 
est impérissable, ou bien l'homme meurt tout entier. Dans le premier 
cas , pourquoi s'étonner qu'un pur esprit voyage , se transforme , 
prenne un corps, reste inaperçu, et, enfin, jouisse des facultés spé- 

(li Flerra de QnnT, Oe MimtUk. — Langlac^^^afrenoy, Aet àppmitUmt, 



RBVUB DE PABIS. 165 

ciales aax choses immatérielles? On me répondra que, dans le xix* 
siècle, nous ne pouvons plus croire aux revenans. Je le veux bien; 
mais alors expliquez-moi autrement que par la bêtise de Tbomme, 
comment les traditions surnaturelles se perpétuent ; comment , sous 
des climats opposés et chez des populations très diverses, on retrouve 
des croyances parfaitement identiques , et comment enfin , pour ne 
point trop sortir de l'objet grave qui nous occupe , il est possible de 
concilier la foi religieuse dans les destinées d'une vie future et Tin- 
crédulité la plus absolue relativement aux mystères de la psychologie? 
Ce mélange absurde est pourtant l'opinion des gens qui ont le plus 
d'esprit de nos jours. 

Ha 1 que les peuples sauvages ont plus de bon sens ! Les nègres de 
la Martinique croient que certains individus de leur sang ont la fa- 
culté de quitter leur peau et de voler vers les lieux et les personnes 
qui leur plaisent; quand ce voyage ou cette visite est achevée, ils 
viennent reprendre leur enveloppe chamelle. Voilà , sous une gro- 
tesque superstition , la foi naïve dans cette indépendance réciproque 
où nous venons de placer l'ame et le corps. D'autres idées, moins 
barbares , sont aussi pleines d'imagination , tout en péchant par la 
logique. C'est encore l'antiquité qui nous inspire. La pluie d'or qui 
féconda Danaé dans sa tour fabuleuse , tandis qu'elle dormait, est 
une des plus gracieuses fictions de la mythologie , en dépit du carac- 
tère un peu mercantile qu'elle prête à la vertu des femmes d'autre- 
fob; mais cette allégorie, qui nous a valu une magnifique peinture 
du Titien , n'en prouve pas moins que les poètes des ftgcs primitifs 
devinaient jusqu'où l'illusion des songes peut s'étendre. Dans la Dame 
du Lac, Walter Scott , parlant du sacrificateur dont le clan de Rode- 
rick-Dhua fait choix, invente un personnage mystérieux, V Enfant 
du Spectrcy auquel le romancier, fidèle courtisan des traditions de 
rËcosse , donne une puissance et une origine poétiquement fondées 
anr la plus étrange fascination du rêve. V Enfant du Spectre, disent 
les montagnards de Mac-Leod , était le fils d'une vierge qui s'endor- 
mit un jour auprès d'un feu allumé pour brûler les ossemens d'un 
champ de bataille. Pendant son sommeil , elle rêva que le vent cou- 
vrait son corps des cendres de ce bûcher funèbre, poussière généra- 
trice , braise animée qui la rendit mère ! 

Nous entrons maintenant dans les fabuleuses régions du songe , 
dans ce domaine toujours poétique , mais abusif, où les fantômes 
possibles se changent en spectres illusoires, où le rêve est une dé- 
c^on. Ici, tout ce qu'on peut écrire, ou feindre, ou appreadre , a 

TOMB I. JARVIBa. 13 



IM BEVUE DE PAR18. 

la même valeur creuse. Nous nous en tiendrons donc à une circoift- 
stance récente , personnelle ; c'est l'unique moyen de dire du noii- 
veau sans laisser de lacune dans la matière. 

Au mois d'août 1838, voulant descendre le Danube depuis Rali»- 
bonne jusqu'à Vienne , je donnai la préférence , pour la voie de trai»- 
port, aux embarcations indigènes, bateaux plats, sans quille, bkinea 
et noirs, qui , de loin , ressemblent à d'immenses mirlitons entritnés 
doucement par l'eau; la vapeur, dans ces parages romantiques, me 
semblait vulgaire. Les barques dont je parle ont quatre gouvemaib 
(stuger). Quand leurs patrons ne font servir ces bateaux qu'à des- 
cendre le fleuve , on supprime la noix du gouvernail , et cet ioatriH 
ment nautique , prolongé fort avant dans les ondes , se meut pitto- 
resquement dans une corbeille d'osier, qu'un mousse aux cheveux 
gras , véritable scythe déguisé en triton , arrose de temps en tempe 
pour en rendre le jeu plus facile. Si nos lecteurs aiment la conlev 
locale , voici les noms barbares de ces navires dont la forme remonte 
aux Niebelungen : Hochenauen, Klobzillen, Nebenbei's, Schwenmier, 
Kellhamer, Gamseln , Plœtten et ZiUen. Les bouches mélodieuses 
peuvent choisir; ce ne sont pas les synonymes qui manquent. 

Le sort me jeta sur un Schwemmer qui partait de conserve avec 
deux bateaux de la même classe , un bateau de provision ou de cui- 
sine et quelques Plœtten ; ces sortes de caravane sont exclusivement 
destinées au transport du sel (salzzug). On me prit par-dessus le 
marché. Il faut dire que notre voyage fut d'une longueur morteiie; 
un peintre , un marchand ou un reviewer comme moi était seid CBr 
pable de l'entreprendre. D'après la cargaison ou selon la hauteur du 
fleuve , on attelle de dix à quarante chevaux (hochenauer rosse), à la 
file les uns des autres, au premier navire de la flottille , qui est toi»- 
jours le plus grand , par une corde nonunée poétiquement le fil (der 
faden], mais vraiment aussi grosse qu'un cftble. 11 paraît que nous 
portions beaucoup de sel aux Viennois, car j'ai compté jusqu'à 
trente-deux quadrupèdes dans notre attelage. Ces chevaux, velus 
comme des barbets à la couronne , ont sur le dos, au lieu de selle, 
une petite planche de bois carrée où perche le postillon appelé /cmM^ 
triton encore plus scythe que le mousse du gouvernail. D eA monté à 
la manière des fenunes ; il chante des airs que le dieu de la musique 
lui-même ne noterait pas. Quand on approche de l'embouchure de 
l'Inn, dont le tournant est si rapide à l'époque de la fonte des neiges 
dans les Grisons, ou que le vent d'est (gegenwind) vient à souffler 
au fond des gorges, quand surtout on franchit la remok dont 



REVUE DE PARIS. 167 

Thérèse a voulu dompter le promontoire , la voix du Jodel se change 
en une psalmodie gutturale qui annonce le danger, et les chevaux 
piaffent en rftclant la berge avec un bruit sinistre. Rien alors de plus 
effirayant que ces cavaliers marins qui ne quittent jamais Teau , bien 
qu'ils ne l'aient peut-être jamais touchée. Ils n'ont d'autre règle dans 
le costume que leur fantaisie ou le hasard; j'ai vu un Jodel habillé 
en Chinois, moins la coiffure qu'il s'était faite avec un prétendu 
tricorne ramassé dans Ratisbonne , quand les Français en brûlèrent 
nn faubourg ; on attribuait le chapeau à Napoléon. 

Dans ce voyage, des rêveries superstitieuses envahirent naturelle- 
ment un cerveau comme le mien , qui leur a toujours fait bon accueil. 
Lé contraste d'une navigation prosaïque et d'un pays romanesque 
entrait pour beaucoup dans la mélancolie que les chansons étranges 
du Jodel m'inspiraient; l'impression fut complète. Au moment de 
franchir Linz, dans les environs d'Ëfferding, un cheval s'effraya, 
à rentrée de la nuit, de l'image fantastique et bizarre, formée, au 
milieu du Danube, par un amas de troncs d'arbres , écueil mobile 
flottant dans les sables à la surface de l'eau , que les mariniers de 
TAutriche nomment kogeluy et dont la cime, échevelée, frémissant 
de mille cris et du battement des ailes où se jouait un nuage circu- 
laire d'oiseaux de proie , semblait le diadème du génie du fleuve. 
Mes regards s'attachaient invinciblement à ce spectre d'un nouveau 
genre, quand le Chinois, qui montait la bête émue, glissa tout d'un 
coup de sa selle turque, et tomba lourdement du roc dans l'abime! 

L'attelage fit halte ; les Jodeln , accroupis sur la berge sous leurs 
eahanes en joncs ou couchés dans le bec des bateaux , levèrent tous 
la tête avec une expression singulière; je crus qu'on allait se préci- 
piter pour sauver le paysan ; j'ôtais déjà ma blouse, lorsque le patron 
me retint. D'une main, il serrait mon bras; il tendait l'autre vers 
le malheureux enfant , mais dans l'unique but de ne pas interrompre 
son agonie ; cet homme de fer tremblait de tous ses membres. Quel- 
ques secondes se passèrent dans un silence affreux. L'enfant tombé 
ne réclamait aucun secours; seulement, il ne chantait plus , et ses 
doigts raidis, d'où pendaient des herbes suintantes et du limon qu'il 
avait déjà ramassés en deux ou trois brassées novices , cherchaient à 
raffermir sur sa tête le prétendu chapeau de Napoléon. EnGn, le 
Jodel s'engrava dans le sable; nous vîmes l'eau soulever ses longs 
cheveux, son front disparut, et le chapeau s'en fut à la dérive. 
Alors des clameurs rauques succédèrent au silence de mort qui 
m'avait glacé; les mariniers, tout à l'heure inunobiles comme des 

12. 



168 RBVUE DE PARIS. 

statues quand il s'agissait de sauver un honune , se jetèrent à Tenvi 
dans le Danube pour rattraper le chapeau. Un combat horrible 
eut lieu dans Teau , entre les candidats , à Tendroit même où ce 
pauvre garçon avait sombré. Des scènes ridicules ou atroces s'ensui- 
virent, mais je ne vis plus rien, car la flottille avait repris son train 
de descente et tourné brusquement un cap qui dominait un passage 
resserré entre deux murailles de roc , et couvert à la crête par une 
tonnelle de pins horizontalement poussés. Une nuit infernale termina 
là le drame , qui s'agitait encore derrière nous , comme un orage 
décroissant à l'horizon. Vers minuit, à la lueur des torches de ré- 
sine dont on éclairait l'attelage, à la station prochaine, pour le ser- 
vice du relai , j'aperçus au gouvernail, debout, un vieux Jodel, aux 
moustaches énormes, qui contemplait, sans rien dire, au clair de la 
lune , le chapeau de Napoléon qu'il tenait à la main et dans la forme 
duquel il avait planté , en guise de plumet-, une branche de saule. 

Ce n'est que plus tard , en débarquant au faubourg Haria-Hilf , à 
Vienne, que j'appris le motif de la barbarie des Jodeln : d'après une 
superstition très ancienne ; ils sont persuadés que , si quelqu'un de 
leur profession ne se noyait pas chaque année dans le Danube, le 
génie du fleuve mécontent s'y prendrait de façon à rendre la navi- 
gation périlleuse. L'événement de la soirée m'avait ôté le sonameil; 
au lieu de dormir dans ma cahutte , il me semblait toujours aperce- 
voir à la surface de l'eau les longs cheveux flottans du noyé que 
malgré moi j*y cherchais toujours. Aux premières lueurs du matin , 
le soleil se levant comme un ruban de couleur d'orange sur le Tyrol, 
du câté de Salzbourg , je voulus reposer mes yeux tie ces lugubres 
scènes de la nuit, en contemplant le fleuve à l'horizon. Quelle fut 
ma surprise , dans un moment où j'étais comme assoupi par le vent 
caressant de la campagne , de voir dans le haut du Danube , tout près 
de nousqu*il paraissait s'efforcer d'atteindre, un petit bateau (plœtte), 
absolument noir, sans mariniers visibles sur le pont, et dévalant le 
long de la terre avec une rapidité que le courant même ne justifiait 
pas ! Quand il fut sur le point de dépasser notre flottille , je reconnus 
un de ces coches qui servent au transport des lettres pour l'Autriche 
[ordinari). Il n'y avait ni gouvernail, ni chevaux, ni équipage; une 
solitude complète régnait dans cette embarcation plate, alongée, 
svelte , mais dont l'extrême vitesse tenait du prodige. Je me rappelai 
sur-le-champ quelques pages fort dramatiques de Cooper, dans le 
Corsaire rouge y ou dans le Pilote, à propos du Hollandais, ce na- 
vire enchanté ; c'était ici le même mystère. Dès que le sombre coche 



RBY17B DE PARIS. 169 

fut parvenu à la ligne de notre convoi , tous les Jodein se précipi- 
tèrent à genoux en marmottant des prières ; mais le bateau merveil- 
leux Blait comme une hirondelle c(ui rase les ondes , et je n*étais pas 
revenu de Tétonnement où ce spectacle magique m'avait plongé, 
que déjà Tordinari avait disparu entre les détours hérissés de croix 
tumulaires , dans lesquels se perdait le fleuve devant nous. 

— Qu'est-ce donc que ce bateau vide? dis- je au patron de mon 
hochenau. 

— C'est Tordinari de Neuhaus, monsieur, répondit l'homme en 
serrant ses mains jointes encore comme s'il eût prié toujours. 

— Eh bien! après? repris-je impatienté. 

— C'est Tordinari de Neuhaus, qui porte la dame de Rozenberg, 
pour la sainte Marie , en Bohème. La châtelaine de Neuhaus revient 
du séjour des morts, tous les ans, à cette époque, pour distribuer de 
la bouillie, le jour de sa fête, aux pauvres de ses domaines (1). On la 
voit depuis le matin jusqu'au soir, dans la grande salle du château , 
avec un voile blanc et des gants noirs, la cuillère à la main. Allez-y; 
c'est facile : vous trouverez une voiture à Krems , et vous prendrez 
ensuite pour revenir à Vienne l'ordinari de la poste. 

— Et vous croyez que la dame de Rozenberg fera manger de la 
bouillie à ses pauvres devant un étranger, un Français? 

— Pourquoi pas? dit le bonhonune en me regardant d'un air ébahi. 
Je me mis à siffler conune mon oncle Tobie ; mais la plus ridicule 

curiosité me rongeait l'esprit. Nous arrivons à Krems ; me voilà dans 
une voiture de traverse , ne rêvant plus qu'apparitions , tandis que 
mon bagage continuait la route de Vienne. Je tombai dans le bourg 
de Neuhaus la veille de l'Assomption ; tous les habitans dévots rôdaient 
autour des murailles du castel , ne perdant pas de vue les fenêtres 
de l'édiGce; il y avait des jeunes filles qui apportaient des chaises et 
tricotaient dans l'herbe du fossé pour ne pas manquer l'apparition de 
la châtelaine. Je tenais, conune les autres, mes regards braqués sur 
le château. Vers neuf heures , à peu près dans la nuit close, on en-^ 
rendit distinctement le bruit d'une clé très grosse ouvrant une ser- 
rure rouillée; un frémissement parcourut les spectateurs. J'entendis 
ce bruit de clé ; il se répéta onze fois avant qu'on vit autre chose que 
les reflets d'une lumière assez faible derrière les croisées. 

— C'est la châtelaine qui passe ! criait-on autour de moi ; la voilà ! 
la voilà ! 

Cela pouvait être fort naturel; mais la peur de la foule avait un 

(I) Bekker, Mande tnckanté, \ir* IV, cbap. 97. 



170 RBVUE DB PAEIS. 

caractère de foi si naïf que je me sentis troublé. EoBa, au bout d'une 
heure, le bruit de clé cessa , la lumière s'éteignit. Je demandai s'il 
était permis de visiter le manoir de la famille de Rozenberg; maii 
le concierge me répondit qu'on s'abstenait de pénétrer dans lei 
chambres , tant que duraient les fêtes. Il ne m'en fallut pas davaoK 
tage pour comprendre la portée de l'apparition. 

Toutefois le lendemain, à trois heures, jour de Sainte-Marie, le 
public fut admis dans la grande salle. On avait dressé une table 
énorme; autour, se pressaient des mendians, des enfans, des vieil- 
lards, des curieux, les domestiques de la maison, quelques notabi- 
lités de la bourgeoisie de Neuhaus et des étrangers , des voyageurs 
comme moi , surtout des Anglais. Comme une pendule sonnait effec- 
tivement trois heures au-dessus d'une cheminée gigantesque, les 
assistans firent silence , on se découvrit, et la porte, s'ouvrant d'elle- 
même, laissa voir une figure complètement voilée, dont il était im- 
possible d'apercevoir les traits, qui avait bien la finesse et l'élé- 
gance de la taille d'une femme , et qui montrait des mains gantées 
de noir. Des personnes recommandables, des ecclésiastiques , se te- 
naient à l'entour du revenant et disciplinaient la foule. La châtelaine 
s'avança lentement près de la table, saisit une cuillère d'argent, 
et, durant dix minutes, servit vraiment de la bouillie à toutes les 
assiettes qu'on tendit vers elle. La cérémonie se borna là ; le fantême 
se retira comme il était venu. Je vis les vieilles femmes se ruer sur 
la cuillère pour la toucher au manche, afin de gagner, par ce contact, 
quelque grâce divine. Vainement je suppliai les habitans de Neuhaus, 
auxquels le hasard me fit adresser la parole , de m'expliquer le phé- 
nomène de cette vision : il me fut répondu par des sourires équivo- 
ques, des signes de croix effrayés, des monosyllabes inintelligibles, 
des grimaces pleines de pâleur ou d'étonnement ; et ce fut tout. 

Tel est le cêté ridicule de cette variété fabuleuse du songe , qu'on 
nomme apparition. Mais, comme a dit Bailly, un noyau de vérité 
se trouve dans toutes les erreurs; c'est ce qui explique mon indul- 
gence. Une monographie du rêve doit être complète , si l'on veut 
qu'elle soit philosophique. Aussi vais-je résolument aborder son pa- 
Toxisme le plus étrange : les vampires. 

Lorsque Marie-Antoinette vint en France , on s'étonna beaucoup (1) 
à Paris de cette façon de chasseur nonuné Heyduck , qnelà reine im- 
porta de Vienne par fantaisie d'archiduchesse pour son costume hon- 
grois , même un peu oriental , et que les diplomates et les ministres 

(1) Mémobrts secrets sur U diX'^uUiéme sUcle, 



RETUB BB PARIS. 171 

96 croient obligés, par l'étiquette, depuis cette époque, à faire 
monter derrière leurs voitures. Certes, quand nos regards aujour- 
d'hui suivent, dans les rues des capitales, ce brillant et pittoresque 
uniforme qui orne si bien le marchepied ou le siège d*une berline, 
fai vue de cette livrée ne réveille guère en nous le souvenir du peuple 
extraordinaire où prirent naissance les vampires. C'est ainsi que la 
tradition poétique des mœurs locales se perpétue , même en dépit 
des emprunts qui devraient l'éteindre. 

Les Heyducks forment une colonie originaire du Caucase , que tes 
ferres de la Turquie avec rAutriche ont insensiblement tirée , 
homme par homme , recrue par recrue , des bords de la Mer Noire, 
pour la répandre dans les bourgades de la frontière de Hongrie et de 
iServie (1) ; leur nom a passé même à des régimens de l'armée de 
l'empereur d'Autriche. Les Heyducks ( Haidamaques ) se rencon- 
trent principalement sur les bords de la Teiss. C'est là , près du 
territoire de Tokay, si l'on en croit le Journal de Londres de 1732 , 
que fut constaté un cas de vampirisme au xviir siècle. Le corn- 
nandant en chef et les magistrats de Madreïga affirmèrent positi- 
irement et à l'unanimité qu'environ cinq ans auparavant , un cer- 
tain Heyduck, nommé Arnaud-Paul, leur avait raconté comment, 
sur les frontières de la Servie turque , à Cassovia , il avait été pour- 
suivi par un vampire, et conuncnt il avait échappé à sa fureur en 
mangeant un peu de terre qu'il retira du tombeau de ce vampire, et 
«n se frottant luinnême avec son sang. Cependant la précaution 
ne l'empêcha pas de devenir vampire à son tour; car vingt ou 
trente jours après sa mort et son enterrement, plusieurs per- 
sonnes se plaignirent d'être tourmentées par lui , et l'on déposa que 
quatre étaient mortes par suite de ses attaques. Les habitans de 
Madreïga consultèrent alors leur hadagni (grand bailli]. On déterra le 
cadavre d'Arnaud , qui fut trouvé frais encore et nullement putréfié. 
On voyait sortir de sa bouche, de son nez , de ses oreilles, un sang 
pur et vermeil. Ces circonstances ayant fourni des preuves suffi- 
santes , on eut recours au remède accoutumé (2) ; on traversa d'un 
pieu la poitrine d' Arnaud-Paul ; et il paraît que, pendant l'exécution , 
eet honmie poussa un cri terrible. On lui coupa la tête, on brûla son 
corps et on rejeta les cendres dans le tombeau. Les mêmes moyens 
furent employés pour les cadavres des personnes qui étaient mortes 
victimes d'Arnaud , de peur qu'elles ne devinssent vampires à leur 

(4) TourneforL Balbi. Lettres Juives. 



17S REVUE DE PARIS. 

tour, et qu'elles ne tourmentassent les vivans. Expliquons en peu de 
mots les conjectures auxquelles des phénomènes semblables, apocrj*^ 
phes ou véridiques, avaient déjà conduit. 

La croyance , qui sert de fondement à Texistence du vampirime 
en Hongrie et en Transylvanie, est généralement répandue en 
Orient; rien de moins surprenant qu'elle ait suivi en Allemagne Té- 
migration d'une peuplade indigène des bords de la mer Noire. D 
paraît qu'elle est très commune chez les Arabes de l'Asie mineure; 
mais elle ne s'est introduite chez les Grecs modernes qu'après l'éta- 
blissement du christianisme, et depuis la séparation des églises grec- 
que et romaine. A cette époque, on croyait généralement que le 
corps d'un Latin ne pouvait se corrompre , s'il était enterré dans le 
pays grec. On retrouve encore, dans les ties de l'Adriatique et autour 
du golfe de Venise , des Esclavons qui chantent des légendes fort 
anciennes sur les vampires. Nous renvoyons les curieux au livre que 
le père Richard, jésuite, écrivit, dans le xvii* siècle, sur l'Ile Saint- 
Érini , ou Sainte-Irène , dans l'Archipel , Ile qui était la Thera des 
anciens, dont la fameuse Cyrène (1) (Curen , en Tripoli) fut une co- 
lonie. La crédulité s'augmenta traditionnellement et fournit le si^et 
de plusieurs récits extraordinaires, comme on en fait aujourd'hui, 
au sujet de morts sortant de leurs tombeaux et suçant le sang de la 
jeunesse et des belles femmes (2). Cette superstition horrible, qui 
paraissait n'être que la poésie du cauchemar, s'étendit vers l'ouest de 
l'Europe. Depuis les Iles de TArchipel jusqu'à la mer Baltique, on 
croit que les vampires sucent chaque nuit une certaine quantité du 
sang de leurs victimes, qui maigrissent, perdent leurs forces, et 
meurent bientôt de consomption. Dans le même temps, les vampires 
s'engraissent , leurs veines sont distendues par le sang , au point que 
ce liquide coule par toutes les ouvertures du corps, et transsude 
même au travers de l'épiderme. Dans quelques parties de la Grèce , 
le vampirisme est regardé comme une espèce de châtiment auquel 
on est condamné après la mort , pour expier quelque grand crime 
commis pendant la vie. Le vampire est condamné à poursuivre de 
préférence toutes les personnes auxquelles il était le plus attaché , 
par les liens de la nature, de l'amour ou de l'amitié. C'est à quoi fait 
allusion ce passage du Giaour : 

But first, on earlh as vampire sent, etc., etc. 

(1} Reiaiion d'un voyage à Vite Saint-Erini , par le R. P. Richard , Jétaile, chip. imi. 
{%) Huetiana , iii-19 , Paris , 17Si. — Turquie chrétienne , par Delacroii , Ur. i. 



RBVUB DE PARI». 173 

Dans son poème de Thalaba^ Soutbey introduit une jeune fille 
arabe , Oneiia , devenue vampire. 11 la représente sortant du tom- 
beau pour tourmenter Fbomme qu'elle avait le plus aimé durant sa 
?ie. Mais ici on ne peut croire que ce fût en expiation de quelque 
crime , car Oneiza s'est toujours montrée un modèle d'innocence. 

Au conunencement de septembre 1738, mourut dans le village de 
Kissilowa, à trois lieues de Gradisch dans le gouvernement de Bel- 
grade, un vieillard Agé de soixante-dix ans (1). Trois jours après son 
enterrement , il apparut la nuit à sou fils , demanda de la nourriture, 
mangea de bon appétit , et disparut. Les nuits suivantes , il revint; le 
fils servait toujours de quoi nourrir son père. A la fin , le fils disparut 
également. L'officier impérial ou bailli de Belgrade , dont on tient 
cette relation , se rendit à Gradisch , d'après la clameur publique sou- 
levée, qui accusait le père de vampirisme. On ouvrit le tombeau du 
vieillard; on le trouva, les yeux vifs, d'une couleur vermeille, ayant 
une respiration naturelle , toutefois immobile et mort. Le bourreau 
lui enfonça un pieu dans le cœur, et on brûla son cadavre. — 11 y a 
des histoires plus incroyables. A Blow , village de Bohème , près de 
Kadam (2), un pâtre, qu'on disait vampire, fut déterré (ceci se passe 
toujours au xv^ii" siècle). On le cloua sur terre avec un pieu. Le vam- 
pire se moquait de ses bourreaux ; il les remerciait de lui mettre en 
poche un bftton pour se défendre contre les chiens qui , pendant la 
nuit , erraient autour de sa tombe. On le jeta dans une charrette pour 
le transporter hors de la ville et le brûler au milieu de la campagne. 
Mais le vampire hurlait comme un furieux ; ce cadavre remuait les 
pieds et les mains. Le bûcher seul termina ces scènes d'horreur. 

En Silésie et en Moravie, les habits qui ont appartenu à des morts 
devenus vampires , se meuvent sans que personne les touche. Sou- 
vent les vampires se présentent tout d'un coup dans les salons où ils 
avaient l'habitude de passer la soirée de leur vivant; ils se mettent à 
table avec les gens de leur connaissance , ne disent mot , mangent 
bien, et au dessert font un signe de tète à quelqu'un des convives; 
ce signe de tète est un présage de mort pour le pauvre diable qui en 
est honoré. Le coup de pieu s'explique historiquement par le sup- 
plice du pal , originaire d'Esclavonie , et par cette circonstance toute 
spéciale que le bourreau turc y met fin en perçant , avec le pal même, 
le cœur du supplicié (3) ; mais il n'est pas facile de trouver la clé des 

(1) Dom Calmel, chap. xi-- Lettres Juives, 137e. 
{%) ScberU , Magia Posthuma , Olmau , 470S. 
(S) JoarDtnz de Leipxig , 173t , lom. IL 



f 7i BB¥UB BB PARKk 

autres phénomènes^ En Pologne et en Russie, le vampire de Hongrie 
prend le nom A'Upire; ses attributs nécessairement changeai im 
pea (1). Ces revenans se montrent là depuis midi jusqu'à miauifc, el4 
cpMnd le soleil est couché , vont chacun embrasser au lit leuis pB»^. 
ches ou leurs amis, dont ils sucent les veines ouvertes, comme tes 
vampires de l'Orient. L'usage est de mêler le sang qui coole de leurs 
corps , dès qu'on leur coupe la tète , à la flirine dont se fait le pran 
On regarde ce pain, scrupuleusement mangé, comme- le mdUeor 
préservatif contre leurs veilles sanguinaires. 

EnValachie, principalement à Temesvar, dans le Basât (â)\^ is 
choisit un giffçon au-dessous de l'flge de puberté ; oa te fait monter 
à poil sur un étalon noir, et on promène le cavalier et le cbeird dans 
te cimetière. L'enfant foule aux pieds de sa monture toute» tes îa%^ 
ses; mais, si le cheval s'arrête tout d'un coup' devant une fosse- « et, 
malgré l'éperon et te cravache, refuse de la franchir^ cette eirœ»- 
stanee indique aux spectateurs qu'un vampire est coudié là dim k 
terre ; on ouvre la fosse , on coupe la tête du cadavre d'un coup de 
bêche , et le monstre est anéanti. Cette superstition n'a pas 
épargné , à Tautre bout de l'Europe, l'Angleterre, qui a des 
si antipathiques à l'Orient. Dans la chronique de Guilianme de Nmk 
brige (3) , au xu* siècle, cet annaliste dit que l'évêque de Lincol» M; 
obligé de convoquer un véritable synode à propos d'un vampire qui 
se montra en songe « pendant trois nuits , à sa femme ; mais l'évêque 
se refusa constanunent à l'incinération du cadavre. Enfin, les Lapoos 
enterrent les corps des personnes dont ils redoutent le vampirisme, 
sous l'àtre même de leurs foyers, pour qu'ils soient plus sâremeot 
consumés [k] . Mais c'est dans Tarchipel Grec surtout , daasles Gyetades 
et dans tes Sporades, à Naxie, à Myconi, à Tine, à Saint-Ërini, à 
Milo , que le fléau éclate avec ses plus infernales particularités ; tes 
vampires, qui se nomment Goul et Vardoulacha chez les Turcs, preB- 
nent dans les Sporades le titre de Broucolaque , du grec Pp<»>xoX«q«c> 
spectre composé d'un corps mort et d'un démon. (Ppoûxoç est fe 
limon puant qui croupit au fond des fossés ; >^»cxc( hii-même signifie 
fossé). 

Tournefort , dans son voyage au Levaat , se trouvant à Myconi , fut 



(1) Moréri , au mol stryges,^ Mercure de UM. — Gabriel Rzacsinocki , CwiosUés 
relies de la Pologne^ I72t, Sandomir. 

(2) Dom Calmet , chap. xviii. 

(3) Guillaume de Neubrige, Remm Anglio, , Uv. v. 
(4} Dom Calmet , chap. xxiii. 



RBVUB M PARIS. 476 

fifésent à l'exécution d'un brouoolaque dont un boucher grec arracha 
le cœur de la poitrine , au milieu de la foule épouvantée , sur le bord 
même du tombeau d'où il avait tiré le corps déjà putréGé, pour cette 
affreuse cérémonie (1). Le vampire était un paysan mélancolique et 
soflibre « dont le genre de mort n'avait jamais été bien connu , et qui , 
par sa disparition inexplicable, donnait à croire qu'il s'était joint aux 
Gculs de la mer Egée. Nous nous dispenserons de retracer le tableau 
de l'autopsie et l'incinération du cadavre mutilé d'après les détails 
et les expressions du voyageur célèbre, qui n'était pas, d'ailleurs « un 
homme d'imagination , mais d'archéologie. Dans les questions ab- 
stmses de la ps) chologie du rêve , il y a des images dégoûtantes et 
de grossières erreurs qui sans doute , aiguisent l'observateur par le 
souhait ardent de les détruire , dont il est incessamment brûlé , et 
que le respect d'ellennéme conunande toutefois à sa raison de fuir, 
en attendant le jour des éclaircissemens physiologiques, jour dé- 
cisif et prochain. Ce que Toumefort a vérifié, en disciple pyrrhonien 
de M. de Fontenelle, c'est l'universalité de la croyance au vampi- 
risme dans les populations de l'archipel ; on n'y brûle pas toujours les 
cadavres soupçonnés de résurrection ; on se contente quelquefois de 
planter sur le tertre de leurs fosses un grand nombre d'épées nues 
fichées dans la terre par la pointe. M yconi était célèbre dans l'anti- 
fiiîlé grecque; on disait en proverbe : tout est dans Myconi (2) , dans 
le sens où nous disons avec Racine, dans les Plaideurs : 

Je saais sang et eau , pour voir si du Japon 
11 viendrait à bon port au fait de son chapon. 

Pline prête aux Myconiotes un caractère diabolique (3) : Quippè 
Myconii carenies pilo yignunlur. Un peuple qui nait chauve est bien 
près effectivement de croire aux vampires. Les Myconiotes étaient 
aussi de grands parasites; car Archiloque, àiàVk^ Athénéej reproche 
i Périclès de tondre les nappes à la manière des habitans de cette 
Ile (^]. On peut donc y placer, sans trop de hardiesse, le berceau des 
broucolaques. 

Ces monstres de la nuit ont infesté la France ; je ne sais rien de 
plus hideux que le conte en usage dans la Lorraine pour décrire la 
puissance mystérieuse dont ils sont doués. Pierron, un berger des 

(1) Tournefort, Voyage au Levant y tom. I, pag. 158. 
(t) Slrabon , Renim geofjraph., liber t« 

(3) Hittoire naturelle , Ut. II , chap. xxzvii. 

(4) Banquet , liv. x. 



176 REVUE DE PARIS. 

bords de la Moselle , aux environs de Nanci , aimait d'une Yidente 
passion une jeune fille de son village; Pierron était marié, il avait 
même un fils. Un jour, il s*endort dans la campagne , l'esprit forte- 
ment préoccupé de l'objet de son amour. Voilà que la jeune flUe lui 
apparaît en songe* a Tu seras heureux , lui dit-elle , mais à conditico 
que tu te livreras à moi, corps et ame! » Pierron , enflammé de dé- 
sir , consent à faire ce pacte infernal ; il est heureux : le spectre de- 
vient sa maîtresse. 

Quelques jours se passent. Bientôt le spectre, ou le diable, qui se 
faisait appeler Abrahel , sans doute pour exciter la passion refroidie 
du berger, montre un peu de coquetterie, boude Pierron, et finit 
par lui demander , comme preuve d'amour, le meurtre de son fils ; 
et, en même temps, il donne une pomme au malheureux père. Le 
berger, revenu dans sa maison , fait manger la pomme à son fils en 
détournant les yeux ; l'enfant tombe roide mort. Abrahel avait prévu 
que la douleur du père augmenterait sa soumission. Inconsolable, le 
berger tombe à genoux et supplie Abrahel de lui rendre un fils uni- 
que et adoré. Le spectre, qui n'attendait que cette prière, promet 
à son amant de ressusciter l'enfant mort , s'il consent à quitter la re- 
ligion du vrai Dieu pour les autels de Beizébuth. Que ne peut la 
tendresse paternelle! Pierron, n'écoutant que ses regrets, s'humilie 
devant Abrahel comme devant le Très-Haut. Sur-le-champ le mort 
s'agite et commence à revivre; il ouvre les yeux, on le réchauffe, 
on lui frotte les membres , et enfin il marche et il parle ; mais il est 
hAve et maigre, ses yeux sont enfoncés, ses mouvemens lourds, son 
esprit stupide. Au bout d'un an, le démon qui l'animait le quitte 
avec un grand bruit; le jeune homme tombe à la renverse, et son 
corps, infecté d'une odeur cadavéreuse, est traîné avec un croc hors 
de la maison de Pierron , auquel un amour illicite a coûté la vie et 
peut-être le salut de son unique enfant (1). 

Il y a , dans cette légende , un enchaînement merveilleux ; Hoff- 
mann en eût tiré un de ses plus beaux contes fantastiques. Yoyei 
à quel point le diable connaît le cœur de l'homme! D'abord il séduit 
le berger par le commerce des femmes ; une fois Pierron subjugué 
par le plaisir, il le séduit par la tendresse paternelle; enfin, il combine 
ces deux ressorts énergiques , ces deux sympathies fondamentales , 
pour conduire Pierron jusque dans le gouffre. Le berger en vient à 



U) Loyer, De Speelrit , tir. m. ~ Delrio , Magieœ quœstiones. — If icoUs Remy, IMl , 
Feriaeha, — Dom Galmel, lui. 



RBYUB DE PARIS. 17T 

renier Dieu , pour avoir trop naïvement suivi les plus irrésistibles 
penchants de la nature, la passion des voluptés et l'amour paternel. 
On ne saurait mieux tourner l'humanité en ridicule. 

En fait de vampirisme , ce c(ue nous avons trouvé de plus mer- 
veilleux est une légende puisée dans les rhapsodies de Saxon le gram- 
mairien et rapportée par Scott (1). 

Deux chefs danois avaient contracté ce qu'on appelait , dans le 
nord , une confraternité d'armes ; ils s'étaient obligés , par un pacte 
solennel , à descendre , l'un après la mort de l'autre , dans le même 
cercueil ; le survivant devait se faire enterrer avec le mort. Il est dif- 
ficile de pousser plus loin la fraternité. Ce fut Assueit, tué dans une 
bataille, qui mourut le premier; Asmund , son ami, dut le suivre au 
tombeau , malgré une santé parfaite. Cette horrible cérémonie eut 
lieu ; Asmund se coucha sans murmure auprès du cadavre de son 
frère, et les soldats roulèrent à l'entrée du caveau une énorme roche, 
entassant par-dessus une masse de terre, suivant l'usage du pays. 

Un siècle avait passé sur le mort et sur le vivant , lorsqu'un che- 
valier errant suédois , cherchant quelque grande aventure , et suivi 
d'une troupe de vaillans guerriers , arrive dans la vallée qui avait 
pris son nom de la tombe des deux frères d'armes. On raconta l'his- 
toire aux Suédois dont le chef résolut d'ouvrir le sépulcre ; car les 
!Norses regardaient comme une action héroïque de violer les tom- 
beaux et aimaient beaucoup les belles armes qu'on plaçait toujours 
dans le cercueil des morts. 'Mais les guerriers sacrilèges , ayant dé- 
blayé la porte du caveau, reculèrent d'horreur quand ils entendi- 
rent , dans l'intérieur d'un monument fermé depuis un siècle , des 
cris épouvantables , un cliquetis d'épées et tout le bruit d'un combat 
à mort entre deux ennemis furieux. Bientôt parut Asmund, le sur- 
vivant des frères d'armes , le sabre nu à la main , son armure brisée, 
la joue gauche déchirée, comme par les griffes d'un animal sauvage. 
Dès qu'il eut revu la lumière, il improvisa sur-le-champ un poème 
Scandinave et débita le récit de ses aventures funéraires. On apprit 
que le corps du défunt , ravivé par quelque goule affamée , s'était 
proposé de dévorer son frère d'armes , et qu'une lutte atroce avait 
commencé entre le mort et le bien portant pour ne finir qu'à la des- 
cente des Suédois dans le caveau. Asmund remporta la victoire; fl 
enfonça un pieu au travers du corps du vampire et tomba mort lui- 
même après avoir raconté cet exploit. 

(1) Demonoloffy^ 



178 R£VUE DE PARIS. 

Si le vampirisme est une découverte chrétienne, il n*est pas moioft 
vrai que l'antiquité profita , sous d'autres formes , de la poésie de cette 
superstition. Le broucolaque y joudiil le râle de victime, et sa résurreo> 
tion passait pour un acte de la justice divine. Chez les anciens, un 
meurtrier croyait ôter à l'homme qu'il avait tué un préteiLte de veiH 
geance posthume, en lui cou pan t les pieds Jes mains, le nez et les oreil- 
les. Cela se nommait «cpoTEpiaTifiv. On pendait ces hideuses dépouilles 
au cou du mort ; quelquefois on les plaçait sous les aisselles , d'où 
s'est formé le mot {/.«(MaXtCeiv, qui signifie absolument la même chose. 
Consultez à cet égard les scholies grecques de Sophocle (i). Ainsi bit 
traité, par Ménélas , Déïphohe mari d'Hélène , comme nous rapprend 
Enée qui le vit aux enfers; les séducteurs de notre époque ne cou- 
rent plus le même péril (2). 

Cette tradition antique remontait à Hermotime de Clazomène. A. 
l'instar des âmes des nègres de la côte de Guinée , l'ame de ce philo- 
sophe abandonnait son corps , voyageait dans les contrées lointaines, 
et recueillait des connaissances dont elle instruisait au retour les gens 
curieux de l'avenir. Un jour, les ennemis d'Hermotime, jaloux de sa 
puissance, saisirent un moment où son ame était absente pour obtenir 
de sa femme qu'on brûlât le corps. L'ame revint , mais ne trouvant 
pas son enveloppe , elle s'éloigna pour ne plus reparaître (3). 

Nous voyons, dans Suétone, que le cadavre de Caligula ne fut qu'à 
demi brûlé, et très superficiellement mis en terre; aussi l'édifice t^ 
moin du meurtre devint-il un rendez-vous de spectres et de fan- 
tômes chaque nuit , et ce désordre ne fut calmé que par rincendie 
de ce palais impur, et par les honneurs funèbres dont les sœurs de 
Caligula soulagèrent enfin sa mémoire impériale. Servius, l'un des 
scholiastes de Virgile, n'oublie pas de mentionner que les âmes ne 
rencontrent jamais le lieu du repos si les corps n'ont pas été tout-i- 
fait consumés (i). Outre la superstition des vampires, les Grecs mo- 
dernes professent encore cette croyance étrange que les cadavres 
des excommuniés sont à l'abri de la corruption ; ils se persuadent qœ 
le ventre de ces malheureux enfle comme un tambour et même té^ 
sonne avec le bruit d*une caisse, quand on les frappe d'un bâton ou 
qu'on les roule sur le pavé. Pour les Grecs , comme pour l'église 
lomaine, l'incorruptibilité d'un cadavre est un indice miraculeux de 

(I) Electre , lert kk%, — Meursiuê in Lycophronem , pag. 309. — SUntef , Sur Eschyle f «te. 

(9) jEneidat,\ïb,\l, 

(3) HueiUma. 

{Ai Servka in .Ciietf oi| lib, Ff. 



BIVUB »B PAllS. tT9 

paîatelé, mais uniquement dans le cas où il exhale des senteurs 
parfumées. La dissolution de Tenfeloppe chamelle de Thonmie 
étant providentiellement établie pour que les élémens de sa com- 
position rentrent dans remploi commun de la nature , on ne peut 
^'applaudir à cette idée superstitieuse de TArchipel, puisqu'elle 
rend hommage à l'ordre physique du monde. Cela prouve que 
les préjugés ne sont pas toujours absurdes. On raconte (I) que, 
tous le patriarche Maxime , au xv* siècle , l'empereur turc de Cou» 
atantinople Gt ouvrir le tombeau d'un excommunié; c'était une 
fenmie qui avait eu un commerce criminel avec un archevêque de 
Bjsance. On trouva son corps entier, noir, puant, et singulièreraeot 
gonflé. Mais les prières de Maxime, au bout de trois jours, lui rendi* 
reot les signes de la corruption ordinaire; il finit par se réduire ea 
cendres. Les caloyers de l'Ile de Miio (2) s'y prennent d*une manière 
moins délicate ; ils font bouillir l'excommunié dans du vin. Consultez 
Matthieu Paris, dans son histoire d'Angleterre, Ducange, au mot 
Jmblocaiusy Adam de Brème , etc., et vous y rencontrerez les mêmes 
doctrines sur l'incorruptibilité des cadavres. Or, pour en revenir aux 
bPOQColaques , il est facile de pénétrer le côté purement matériel de 
leur illustration orientale. La chimie a depuis long-temps constaté 
pourquoi un corps, entier dans le tombeau, se pulvérisait au con- 
tact de l'air; et la foule innombrable de fossiles et de momies, ré- 
pandue dans toutes les nécropoles souterraines de civilisations éteintes 
dont l'exhumation s'est déjà faite, a démontré suffisamment que les 
terrains nitreux ou secs conservaient, à l'égal des meilleurs baumes, 
Tintégrité d'un mort quelconque. Le phénomène du sang vermeil 
dont les broucolaques sont inondés peut tenir à des causes atmosphé- 
riques et locales qui nous sont encore ignorées ; l'excroissance pro- 
digieuse dans les cheveux et dans les ongles, qui les distingue , est 
propre à tous les climats et à tous les cadavres. Quant à la pAleur 
maladive, à la consomption lente, à l'épuisement vital dont leur ap- 
proche frappe surtout les femmes, il est possible que certaines par- 
ticularités de tempérament et d'hygiène, spéciales dans une latitude, 
fassent de la première nuit d'hymen, sous le ciel du Levant, une 
nuit funèbre pour la jeune épouse. Dans le vaste champ de la phy- 
siologie générale, il faut tout caresser, même les hyperboles de 
rimagination. 
Mais, relativement à la question psychologique, à l'illusion mentale, 

(I) Malux., Turco-Crœcia , lir. i. 

(t) Ricaut, État de VéglUe grecque, cbap. xiii. 



180 REVUE DE PARIS. 

an songe en un mot ^ le vampirisme demeure un problème auquel 
nous nous garderons de toucher ; ce n'est plus qu'une apparition 
pure et simple ; que nos lecteurs se reportent à nos conjectures sur 
cette variété du rêve. Disons en passant qu'il y aurait une façon 
poétique de résoudre à la fois les deux questions , ne fût-ce que par 
le charme d'une curieuse analogie. Dans les marais des pays sep- 
tentrionaux de l'Europe, des oiseaux s'enfoncent, dorant l'hiver, au- 
dessous de la vase , privés de respiration et de mouvement, mais non 
de la vie. Lorsque le soleil échauffe , au printemps , le limon où ib 
dorment , on les voit reprendre leurs fonctions vitales que le froid 
seulement avait suspendues. Ainsi , les broucolaques seraient dès 
corps humains que , sous le climat de l'Orient , l'ame répugnerait 
beaucoup à quitter, si ce n'est dans le cas d'une rupture complète , 
d'une entière dissolution des organes; et il sufBrait, pour ranimer 
passagèrement cette enveloppe toujours frémissante , que la lumière 
des tropiques en eût pénétré les tissus. Ceci dépend d'un ordre de 
phénomènes non moins intéressant que les singularités du rêve , mais 
dont l'histoire nous entraînerait trop loin de notre sujet. 

n n'est pas hors de propos de noter ici que le prophète Isaîe , 
décrivant l'abaissement futur de Babylone, y loge des Satyres, des 
Lamies et des Striges ( en hébreu Lilith ). Lilith répond au strix et 
au lamia des Grecs et des Latins; il désigne les sorcières qui tuaient 
les enfans pendant la nuit et suçaient leur sang. Aux quatre coins 
du lit d'une femme nouvellement accouchée, certaines familles 
juives écrivent encore, pour écarter ces monstres, les quatre mots 
symboliques : Adam y Eve y hors dHci, Lilith! Horace dit positive- 
ment : Neu pransœ Lamiœ vivutn puerum extrahasalvo, Euripide et 
le scholiaste d'Aristophane ont parié de Lilith ou de Lamia, 
coDune d'un démon impitoyable. Ne lit-on pas dans Ovide : 

Carpere dicuntur lactentia viscera rostris 
Et plénum poto sanguine guttur habent 
Ex ilUs sirigibut nomen.... (!) 

Enfin , Charlemagne , dans les capitulaires , établit la peine de 
mort contre les gens assez crédules pour se garantir des striges. C'est 
pousser un peu loin le gouvernement absolu , et il est permis de con- 
jecturer, d'après un pareil article du code saxon , que les vampires 

(l)0?ide,ra#fM,Uf.Ti. 



U£VUE DE PAIUS. 181 

du Rhin valaient bien les upires du Danube et les broucolaques de 
la Grèce (1). 

On conçoit facilement que ces annales diverses du vampirisme 
aient ému Fimagination brûlante de lord Byron. Il ne se. contenta 
pas des vers placés dans le Giaour. Pendant son séjour à Genève , il 
fréquentait la société de M""" Breuss. C'était une comtesse russe^ qui 
réunissait à ses soirées tous les étrangers de distinction. On y lisait 
des vers, on y racontait des histoires. Un soir, que chacun avait 
payé son écot par un conte de revenant , lord Byron , à son tour, im-^ 
provisa une sombre nouvelle sur le vampire. Un jeune médecin ita- 
lien, le docteur Polidori, était présent; rentré chez lui, le médecin 
rédigea de mémoire la nouvelle qu*il venait de surprendre à un ta- 
lent célèbre. Le conte de Byron, publié par le docteur Polidori, fil 
le tour de l'Europe ; M. Charles Nodier y trouva le germe d'un ro- 
man intitulé : Lord Ruihwen ou les Vampires , et les mélodramaturges 
du théâtre de la Porte-Saint-Martin le fondirent en trois actes téné- 
breux qu'on s'empressa de traduire pour le grand opéra de Londres. 

Il est impossible de toucher au vampirisme sans se rappeler invo- 
lontairement la lycanthropie. C'est le plus étrange des phénomènes 
que VEphialtes ait produit. Nous le regardons comme le dernier 
anneau de la chaîne des faits moitié vraisemblables, moitié apocry- 
phes, dont se compose l'histoire des songes. Il n'y a dans notre esprit 
aucune faiblesse particulière en sa faveur; mais nous ne saurions 
oublier que , dans la pratique médicale , on a constaté des maladies 
nerveuses dont un aboiement hideux, fatigant et symptomatique 
marquait régulièrement les phases. Voici maintenant les traditions. 

La lycanthropie est proche parente de la métempsycose, et, 
comme ce dogme singulier, elle parcourt encore toute la terre. Dé- 
monologiquement parlant, elle tient au domaine de la possession. 
Au point de vue du rêve, c'est un triste désordre. Le lycanthrope se 
persuade qu'il est devenu loup; mais la superstition ne s'est pas 
bornée à ce quadrupède, et toutes les hôtes ont participé plus ou moins 
de la nature biforme du loup-garou. Nabuchodonosor ne se crut-il pas 
métamorphosé en bœuf? La fable d'Ulysse et de Circé est un docu- 
ment célèbre, mais elle appartient à la magie et à la sorcellerie. Sou- 
vent la vésanie de l'homme s'exaspère à tel point, qu'il voit réelle- 
ment des bêtes dans des hommes comme lui ; ce fut l'erreur si mons- 

(I) Si quis à diabolo deceplus rrrdidorit scciindùm morem paganonim vinimaliqucni aul 
fœminam xtrigaw esse, el homineu eomedere , el propter hoc ipstim incenderil , Tel carnein 
ejiis ad comedcndum dcderit , punirtur. ( Cap.^ chap. vi. ) 

TOME I. JVIWÎER. 13 



I8â REVUE DE PARIS. 

traeuse d*Ajai (1). En combinant les idées de la métempsycose arec 
les caractères évidens que nous portons tous dans la face^ et qui rap- 
pellent le visage d'une bête dans chaque figure humaine, on trouve- 
rait probablement à cette difficulté psychologique une solution qui 
ne serait pas frivole. Les Métamorphoses d'Ovide nous semblent une 
superbe protestation de l'antiquité contre le ridicule dont les Ages 
modernes ont couvert cette maladie de l'imagination , ou ce phéno- 
mène d'un ordre supérieur, comme on voudra l'entendre. On sait que 
la lycanthropie joua un grand rôle dans le drame sanglant des Albi- 
geois et des y audois (2) ; Maturin y a puisé le sujet d'une épouvantable 
scène, «t les magnétiseurs, qui ne reculent devant aucune hyperbole, 
comme les illuminés de Lyon , font aujourd'hui de cette transforma- 
tion une mesure d'éventualité. 

Enfin , il faut clore ce long tissu d'énigmes et de mystères. Dans 
un exposé rapide, mais où toutes les fantaisies du rêve sont indi- 
quées , nous avons peut-être laissé planer sur l'ensemble de nos tra- 
vaux le prestige d'une théorie nouvelle, qui nous paraît devoir être 
quelque jour la vérité , dont nous admirons même les écarts, et que 
le contact des questions les plus abstraites irrite avec splendeur, 
comme une lumière étemelle. 

Espejo y clara luz x^esplandeciente 
Del antiguo valor de tus abuelos . 
De quien ères divine descendiente... etc. , 

dit Lope de Vega [El Molino). C'est là le sort posthume des idées de 
Fourier. Elles entrent de plain-pied , dans les débats dont la porte 
même ne leur semblait pas ouverte , avec une audace héréditaire. 
Qu'on nous pardonne cet honmiage; il ne Uesse aucune science 
fondée , aucune foi radicale , aucune croyance nécessaire; toutes les 
théories modernes n'ont pas la même bénignité. H y a mieux': dans 
notre penchant trop attiédi pour les choses célestes, si, par hasard , 
la conscience d'une vie transmondaine était assez énergique pour 
reconduire vers les pensers religieux nos âmes curieusement émues, 
ne serait-ce pas un service opportun , au milieu de désordres tou- 
jours croissans , que le père des doctrines phalanstériennes aurait 
rendu, dans la générosité de la tombe, aux détracteurs de son génie 
et aux blasphémateurs de sa découverte? 

(1) Hic boTC pcrcusso mugisse Agancmnona crédit. ( Jutbmu.. ) 

(i) Uonslrclet. 

A.NBRÉ DBLRIEU. 



POETES SUÉDOIS 



DES SEIZIÈME ET DIX-SEPTIÈME SIÈCLES. 



Voici Tone des é[M>ques les plus belles noD-seulemeot des annales sué- 
doises, mais des annales européennes, dans les temps modernes. Peu d'his- 
toires présentent, dans un espace de temps déterminé , une série de faits aussi 
brillans , une succession de rois aussi remarquables que celle-ci. C*est Gustave- 
Vasa, Gustave- Adolphe, Charles X, Charles XI, Charles XII et la reine 
Christine , qui apparaît au milieu de ces hommes de guerre comme attribut de 
la science au milieu d'un trophée d*armes. 

Pour pouvoir suivre le développement des études littéraires en Suède, il 
est nécessaire de reprendre Tun après l'autre , chacun de ces règnes illustres ; 
car, comme l'a dit Geiier, l'histoire du peuple de Suède, c'est l'histoûre de 
ses rois. Cette nation pauvre , peu nombreuse , rejetée aux extrémités de l'Eu- 
rope, ne pouvait aspirer à jouer un grand rôle, et quand les autres nations 
l'ont vue se lever avec audace et énergie , c'est parce qu'elle avait été réveillée 
dans sa vie insoucieuse par la voix puissante de son roi , et quand elle a porté 
son épée de fer dans la balance de l'Europe ^ c'est parce qu'elle était guidée 
par un roi. Lorsque ses rois ont été grands , la nation a été grande ; lorsqu'ils 
ont manqué de force, elle en a manqué elle-même, et quand elle n'a pas eu 
de roi, elle est tombée dans l'anarchie. Elle semble , du reste , avoir compij^s 
l'influence que la royauté exerçait sur elle, par l'ardeur qu'elle mettait à dé- 
fendre le privilège d'élire ses souverains et par la facilité avec laquelle ^e 
les a déposés, quand ils lui paraissaient manquer à leur mission. Depuis )e 
xiii** siècle jusqu'au xix**, il y a eu dans ce pays seize souverains chassés, 
emprisonnés ou déposés, c'es^à-dire à peu près trois par siècle. 

Au commencement du xyi*" siècle, la Suède se trouvait précisément dans 
un de ces temps d'anarchie produits par un interrègne. Deux factions ar- 
dentes se disputaient le pouvoir. L'une , conduite par TroUe, l'ambitieux ar- 



181 R£VU£ DE PARIS. 

chevéque d^Upsal , voulait maintenir le traité d^union de Calmar et le gou- 
vernement des rois de Danemark ; Tautre , entraînée par un noble sentiment 
de nationalité et dirigée par l'administrateur Sten-Sture II , défendait énergî- 
quement l'indépendance du pays. Sten-Sture fut tué, en 1518, à la bataille de 
Bogesund. Chrétien II revint en Suède, mit le siège devant Stockholm et y 
entra avec le glaive de la vengeance. Tout le pays fut rançonné , comme un 
pays de conquête ; Téchafaud fut dressé sur toutes les places et il y eut une 
Saint-Barthélémy de nobles. Tandis que le roi et Tarchevéque poursuivaient 
ainsi leurs persécutions, Fun au nom de sa royauté offensée, Pautre au nom 
de la religion , tandis que la Suède gémissait sous cette verge de fer que des 
soldats étrangers et des prêtres faisaient peser sur elle , uu homme apparut 
pour la sauver. C'était Gustave Vasa , le descendant d'une des anciennes £i- 
milles du pays, le ûls d'Éric, le sénateur. Jeune, il s'était distingué sous 
l'administration orageuse de Sture par son courage autant que par son intel- 
ligence; il était l'un des six otages que le roi de Danemark exigea pour sa 
sûreté, lorsqu'én 1518 il voulut avoir une entrevue avec Sture. On s'attendait 
à les voir revenir immédiatement après cette conférence. Mais Chrétien II , 
qui se souciait peu de montrer de la délicatesse dans ses relations poli- 
tiques, fit lever l'ancre, emmena tes otages en Danemark et les jeta en 
prison. Gustave Vasa parvint à s'échapper et résolut de défendre l'indépen- 
dance de sa nation ; mais ne pouvant le faire sans secours , il alla réclamer 
celui de la ville de Lubeck que d'anciens traités de commerce liaient à la 
Suède. Les magistrats de Lubeck ne démentirent point leur caractère de 
marchands. Ils voyaient devant eux un jeune homme hardi , appartenant à 
une famille distinguée , soutenu par un parti nombreux et capable d'entre- 
prendre de grandes choses. Ils prirent une hypothèque sur son avenir. Ils lui 
escomptèrent ses succès et lui prêtèrent à usure leur sympathie. 

De Lubeck , Gustave se retira dans la Dalécarlie , au milieu d*une popula- 
tion de montap;nards dont il connaissait l'esprit national et le courage. C'était 
de là qu'url siècle auparavant un simple mineur, nommé Engelbrecht , était 
parti à la tête d'une troupe de paysans pour secouer le joug du roi de Dane- 
mark. Poursuivi par les émissaires de Christian II , obligé de fuir devant un 
pouvoir contre lequel il n'était pas encore en état de lutter, Gustave prit un 
habit de mineur, et ne dut peut-être son salut qu'à son déguisement. Un 
jour, un de ces hommes honnêtes parmi lesquels il était venu chercher un 
fefuge , M laissa tenter par la magnifique récompense promise à celui qui le 
livrerait. Mais tandis qu'il allait le vendre , une femme le sauva. Les satellites 
de Chrftian II , attirés par lui , ne trouvèrent dans sa demeure c(u'une cham- 
bre Tide et un montagnard au coeur ferme qui répondit à leurs menaces par 
son dédain. 

Quelque temps après , Gustave Vasa apparut à Mora dans une assemblée 
de Dalécariiens. Debout à la porte de l'église , revêtu de ses habits de gentil- 
liOmme, il appela les montagnards autour de lui et les harangua. Il leur pei- 
gnit, avec le sentiment de douleur qu'il portait au fond de l'âme, les cala- 



REVUE DE PARIS. 185 

mités de sa patrie , les massacres de Stockholm , la tyrannie d'un roi étranger 
menaçant d*envahir toute la contrée; et les hommes qui Técoutaient , séduits 
par son air martial , par son nom , par son éloquence , prirent les armes. Ce 
n'était d'abord qu'une troupe de paysans mal équipés et mal disciplinés. Le 
génie de leur chef surmonta tous les obstacles , et sa première victoire aug- 
menta le nombre de ses partisans. La guerre avait éclaté en 1520. En 1521, la 
diète de Wadstena prononça la déchéance de Chrétien II et choisit Gustave 
pour administrateur du royaume. Deux ans après, la diète de Strengnoes le 
nomma roi. 

La royauté qu'il avait conquise par sa fermeté , il sut la maintenir par sa 
sagesse. Il apaisa les troubles, réprima les abus, enrichit l'état. Il fut le 
législateur de son peuple, comme il en avait été le héros, et fit bénir sa pru- 
dence après avoir fait admirer son courage. Pour conquérir l'ascendant qu'il 
aspirait à exercer sur sa nation , il usa de patience et de modération , et il 
employa le même moyen pour introduire en Suède le dogme de Luther, au- 
quel il était secrètement attaché depuis long-temps. S'il eût voulu soutenir 
ce dogme par des mesures violentes, peut-être eOt-il échoué: car il avait 
encore contre lui un clergé riche et puissant. Mais il attendit ; il laissa les 
principes du luthéranisme s'insinuer peu à peu parmi le peuple. Puis , quand 
il crut le moment venu, il se proclama protestant, et la réformation fut éta- 
blie en Suède sans secousse et sans troubles. 

Elle n'exerça pas, à beaucoup près, dans ce pays, la même influence intel- 
lectuelle qu'en Allemagne ; car elle n'agissait pas sur des masses aussi nom- 
breuses et des esprits aussi éclairés. Mais elle amena , comme partout , une 
réforme dans les écoles; elle appela le peuple à s'instruire, et la traduction 
de la Bible , la traduction des psaumes , devinrent la lecture habituelle des 
familles. 

Deux hommes entre autres, deux frères, prirent une grande part à cette 
révolution religieuse qui s'opérait dans leur<pays. C'étaient Olaiis et Laurentius 
Pétri. Tous deux avaient étudié en Allemagne; ils avaient pris la réforme à 
sa source , et ils avaient reçu , dans la même amiée, leur diplôme de magister 
à Wittemberg. Ils revinrent en Suède, comme de nouveaux convertis, avec 
tout le zèle de la jeunesse , toute la ferveur de l'apostolat , et commencèrent 
peu après à exprimer leurs principes. Le clergé les anathématisa dès leur 
apparition ; mais ils étaient secrètement appuyés par le roi, et ils continuèrent 
leur mission. Laurent traduisit la Bible. Olaùs écrivit la première pièce de 
théâtre qui ait paru en Suède; elle a pour titre, la Comédie de Tobie. Ce 
n'est pas autre chose que le récit de la Bible froidement amplifié , mis en 
scène et en dialogue. Les deux frères écrivirent aussi divers traités de polé- 
mique religieuse, des sermons et une chronique suédoise, que le roi ne 
trouva pas assez louangeuse, ou, si l'on veut, assez partiale, pour la faire 
imprimer (1). Tous deux ont eu, du reste, un sort bien différent. Laurent 

(Ij L'une et Taulre de ces chroniques ont éié pour la première fois publiées dans les 
Scriptores rerum Svecicamm. 



186 REVUE DE PARIS. 

devint archevêque d*Up6al ; Olaiis, accusé d'avoir pris part à ua complot «outre 
le gouvernement, mourut en prison. 

Le résultat positif de cette époque, c'est que la langue suédoise, adoptée 
par les tliéologiens du protestantisme , fut plus cultivée qu'elle ne Tavait été 
auparavant. Gustave P' contribua lui-même beaucoup à la mettre en vogue. 
Il la parlait avec grâce et l'écrivait avec une grande pureté. Mais à part la 
traduction de la Bible et de quelques psaumes, ce temps de régénération 
sociale et religieuse ne produisit pas un ouvrage qui mérite d'être cité. La 
réformation occupait la pensée des savans et la pensée du peuple. Tandis que 
les docteurs et les magistrats écrivaient des traités de controverse, le peui^e 
avait les regards tournés du côté de Worms et de Smalkalde. 11 voyait poindre 
devant lui le grand drame du protestantisme. C'était là sa poésie, et il tenait 
entre les mains le plus beau de tous les livres : la Bible. 

Lorsque Éric XIV monta sur le trône , la Suède était heureuse et tranquille.- 
Gnstave I*' était descendu dans la tombe ^ laissant son œuvre de soldat et 
de législateur accompli. Tout souriait au jeune prince qui montait sur on 
trône affermi par une main habile , illustré par un nom chéri , et les hommes 
qui prenaient intérêt au développement de l'intelligence dans leur pays, de- 
vaient saluer avec joie un souverain qui aimait les arts et les lettres. Mais ce 
règne , commencé sous de si beaux auspices, se termina pas de tristes catas- 
trophes. C'est l'un des règnes les plus douloureux et les plus dramatiques qui 
existent. Une méfiance extrême troubla l'esprit d'Éric; un crime lui enleva 
la raison. Il avait foit emprisonner son frère Jean qui ne lui pardonna jamais. 
Il fit plus tard emprisonner les descendans des Sture , qu'il croyait coupables 
de trahison. Un jour, dans un de ces accès de terreur panique qui le condui- 
saient ordinairement à un acte de cruauté, il se précipite dans le cachot où 
était enfermé Niel Sture, et lui plonge un poignard dans le sein. Le malheureux 
jeune homme, fidèle jusqu'au dernier moment, tire le poignard de la plaie, 
l'essuie, le baise, et le présente au roi qui , dans l'état d'égarement où il était, 
ne fut point touché de tant de douceur et de tant d'héroïsme, et fit achever 
sa victime. Quand il eut trempé ses mains dans le sang, le délire s'empara 
de lui ; il courut trois jours à travers champs en proie au remords et au dés- 
espoir. Ses partisana les plus dévoués essayèrent en vain de le consoler. Il 
ne reprit un peu de calme qu'en écoutant la voix de celle qu'il aimait. Cétait 
uneîeune fille du peuple , la fille d'un sous-ofBcier. Éric la rencontra un jour 
qu'elle allait vendre au château une corbeille de fruits, et en devint amou- 
reux. Après l'avoir d'abord prise pour maîtresse, il voulut l'épouser. Il avait 
fait négocier son nuuriage avec une princesse de liesse» avec une princesse 
de Lorraine, et nêm avec Éfoabeth d'Angletarre; il renonça à tous ses 
projets et fit courounsr dOmm^ la fille d'un de ses gardes, comme reine 
de Suède, et nommer le fiU qu'U avait eu d'elle, héritier dii trône. C'est pour 
eUe qu'il a écrit ces vers dont l'Idée a souvent servi de thèflwaux poètes élé- 
giaquesvmais qui devaient avoir alors pour la Suède tout le charme de la 
nouveauté : 



REVUE DE PARiS. 187 

" Heureux celui qui , loin des rocs élevés , poursuit paisiblement son mo- 
deste sentier. Ceux qiR veulent s'en aller çà et là s*écartent souvent de la 
vraie route. Chaemi doit suivre le sentiment qui le guide, el moi je suis la 
jeune fille que j'aîme. 

« Souvent on voit le châMau super^ atteint par là foudre. L^ittibitîeux 
qui veut monter trop haut retombe en fnrrière et déplore son impniKléViee. 
Chacun doit suivre le sentiment qui le guide ^ et moi je sois là jeàne ttle que 
J*aime. 

« Dans la grande mer sont les grandes vagves. C'est là que là fMn[]léte 
éclate. C'est là qu'on trouve les écueils. Le sage reste près de Tbumble 
source d'eau qui coule dans la vallée. Chacun doit suivre te sentiment qui le 
guide, et moi je suis la jeutte fille que j'aime. 

« Ma Pbills n'a pofnt d'or, point de bijoux précieux. Maïs elle a ce que 
je désire. La tendresse dont elfe m^entoure m^est plus chère que tous lés tré- 
sors. Chacun doit suivre le sentiment (fixi le guide, et moi je suis oelle que 
j'aime. 

« Sur elle nulle pafure d'or tie bHlIe. Mais ses beaux yeux brillent dans 
tout leur éclat. Elle est telle que je désife , quoique les autres la trouvent 
trop simple. Chacun suit le sentiment qui le guide, et moi je suis celle que 
j'aime. 

« Que celui qui veut s'élancer dans les airs prenne son essor. Pour moi , 
mes ailes ne peuvent me porter si haut. Je reste ici. Mon amour me retient 
près de Philis. Chacun doit suivre le sentiment qui le guide , et moi je suis 
celle que j'aime. 

« Adieu! adieu, lys de mon coeur; adieu mille fois. Que la volonté du ciel 
soit faite. Mais je serai ce que j*ai promis d'être. Chacun doit suivre le senti- 
ment qui le guide, et moi je suis celle que j'aime. » 

Les dernières années de ce roi égaré par un accès de fièvre se passèrent 
dans les larmes et la misère. Ses deux frères , Charles et Jean, se révoltèrent 
contre lui et remportèrent la victoire. Il perdit en un jour sa couronne et sa 
liberté. Il fut jeté en prison et traité avec une impitoyable rigueur. C'est là 
que seul, livré au souvenir de ses fautes, et au sentiment de sa misère, il 
écrivit ces strophes douloureuses qui se chantent encore dans les églises de 
Suède avec les psaumes de la pénitence. 

« O mon Dieu ! à qui porterai-je mes plaintes ? A qui dirai-je le remords 
qui pèse sur moi, pauvre pécheur? Le mal que j'ai fait, peut-il , au nom de 
Jésus-Christ, m'étre pardonné? 

« J^ai été pris par la méchanceté du monde comme le voyageur que les va- 
gues entourent dans une île. Je ne puis sortir de ma captivité, je ne puis re- 
devenir libre avant que Dieu me fesse mourir. 

» Trompé par le plaisir, j'ai éehappé à la garde de Dieaoomme un poisson 



188 REVUE DE PARIS. 

échappe au filet. Maintenant, la douleur noenace de m'accabler. La parole de 
Dieu seule peut me secourir. Quand me sera-t-il permis de la goûter ? 

n La nuit comme le jour, mon cœur m'accuse, et je succombe sous «on ju- 
gement. Mon Dieu , sauve-moi des pièges de Satan ; sauve-moi du désespoir. 

« Je t'en prie, ô Christ, ne me laisse pas perdre mon héritage. Donne-moi 
la force de combattre pour regagner mon royaume céleste. 

» O Dieu! maintenant que le monde m'abandonne, je te confie mon âme 
et ma vie. Hélas! quand je jouissais de mon bonheur, je n'aurais pas cru qu'il 
serait aussi complètement anéanti. « 

Eric avait été d'abord renfermé dans le château d'Abo , en Finlande. Ses 
frères craignirent que le czar ne tentât de le délivrer, et le ramenèrent en 
Suède. Le peuple , touché de ses souffrances , commençait à s'émouvoir en sa 
faveur ; il se forma un parti pour lui rendre la liberté. A la tête des conju- 
rés était Charles de Mornay, un de ces nobles gentilshommes de France qui , 
forcés de fuir leur pays pour échapper aux persécutions religieuses , s'en al- 
laient mettre leur courage au service des rois étrangers. Il avait été attaché 
ù Eric dans sa prospérité , il voulut lui porter secours dans le malheur. Mais 
la conspiration fut|décou verte, les conspirateurs furent jetés dans les fers et ju- 
gés sans miséricorde. Charles de Mornay, conduit à la forteresse de Calmar, 
paya de sa tête son dévouement et sa loyauté. 

Ces manifestations de sympathie en faveur d'Eric servirent de prétexte à 
son frère Jean pour le traiter plus sévèrement encore. Il le fit transférer de 
prison en prison, et enfin il donna l'ordre de l'empoisonner. On vint annon- 
cer cet arrêt au malheureux roi , qui , sans se plaindre et sans s'effrayer, 
appela le prêtre, communia et mourut avec la résignation du chrétien (1). 
Sa veuve se retira en Finlande , et vécut d*une vie solitaire et modeste. Son 
fils, qui avait été proclamé héritier du trône par les états, fut proscrit par 
Jean. Mais les amis d'Eric le sauvèrent et l'envoyèrent dans un collège de jé- 
suites. Il reçut une excellente éducation et voyagea dans plusieurs pays. 
Mais, seul et abandonné à lui-même, il se trouva parfois dans une telle mi- 
sère qu'il en était réduit à servir comme domestique. Il vint un jour voir, en 
Finlande, celle qui avait été reine de Suède, et qui vivait alors dans une re- 
traite obscure. La mère et le fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en 
prononçant le nom d'Eric, et en pleurant ; puis ils se séparèrent , car il ne leur 
était pas permis de demeurer ensemble. Elle resta comme par le passé dans 
Tasile qu'elle s'était choisi , et lui se retira en Russie , auprès du czar, qui le 
prit en affection et voulut le faire monter sur le trône de Suède. Mais le fils 
d'Eric résista à toutes les sollicitations qui lui furent faites pour qu'il tentât 
de devenir roi , déclarant qu'il ne pourrait jamais se résoudre à porter la 
guerre dans son pays. Il mourut à Cassin en 1607 (2). 

(1) Il fut empoisonné dans une toupe aux poU, le M férrier 1577. 
' t; 01. Cebius , Konung Erik den Fiortendes hiiloria , pig. 304. 



RBVUE DE PARÏS. 189 

Jean , qui avait commencé son règne par un crime , le soutint par la vio- 
lence. Il voulait rétablir dans ses états le catholicisme. 11 fit publier une li- 
thurgie que les prêtres refusèrent d'accepter. Les uns furent mis en prison ; 
d'autres s'enfuirent et cherchèrent un refuge dans le duché de son frère 
Charles. En même temps qu'il entrait ainsi en guerre ouverte avec le clergé, 
il voulut maîtriser aussi l'esprit des savans. 11 abolit l'université^dlJpsal , et 
la remplaça par un collège, de jésuites qui fut établi à Stockholm. Sous son 
règne, on vit se renouveler les discussions théologiques du temps de Gustave 
Vasa, et il n'y eut pas d'autre littérature que la littérature des livres de 
prières, des traités de dogmes et des œuvres ascétiques. 

Son fils Sigismond, catholique comme lui, perdit la couronne de Suède 
pour conserver celle de Pologne. Il fut remplacé par son oncle, Charles IX, 
qui était un homme d'une trempe ferme et un zélé protestant. Il fut plus 
occupé du bien-être matériel de la nation que du développement de la science, 
Cependant il rétablit Funiversité d'Upsal , ou plutôt il la fonda; car, jusqu'à 
cette [époque, elle n'avait eu qu'une existence très incertaine. A travers ses 
guerres avec la Russie, la Pologne, le Danemark, il trouva aussi le temps 
de cultiver les lettres. 11 était poète lui-même; il a écrit plusieurs pièces de 
vers remarquables par leur énergie. Il avait un goût prononcé pour le théâ- 
tre , et souvent les élèves des gymnases furent appelés à venir jouer devant 
lui des drames suédois. Ces drames étaient tout simplement des histoires de 
la bible, accompagnés d'un prologue et d'un épilogue, traversés par quel- 
ques intermèdes grotesques et très religieusement dépourvus d'invention. 
Les poètes avaient encore trop de respect pour l'Écriture , et trop peu de 
confiance en eux-mêmes, pour se permettre la moindre altération dans le 
thème sacré qu'ils se choisissaient. Ils suivaient pas à pas l'histoire de Moïse, 
transformant seulement le récit en dialogue; et c*est ainsi que la Bible, mise 
entre leurs mains , devenait encore , ou une lecture édifiante , ou une prédi- 
cation publique. L'un d'eux , Jacques Cronander, essaya de sortir de ce cer- 
cle uniforme dans lequel les hommes de son temps avaient enfermé le drame. 
11 composa deux comédies qui ressemblent à deux moralités. C'était une ten- 
tative qui eût pu produire d'heureux résultats; mais l'auteur n*avait pas assez 
de force pour la soutenir. Ses pièces furent jouées quelquefois, et tombèrent 
dans un complet oubli. Un autre poète , Jean Messénius, portait ses vues 
encore plus haut. De même que cet intrépide chansonnier qui voulait mettre 
toute l'histoire de France en vaudevilles, Jean Messénius avait entrepris 
d'écrire toute l'histoire de Suède en cinquante tragédies et comédies. Il en 
a écrit six qui ne font pas regretter les autres. Ce sont de plates et froides 
compositions , dénuées de tout esprit , de toute imagination , de toute vérité 
locale , et quelquefois entachées de telles grossièretés, qu'en les lisant on ne 
comprend pas comment elles ont pu être représentées à la cour et devant 
des femmes. Mais telle était alors l'ignorance des esprits, que ces prétendus 
drames passèrent pour des chefs-d'œuvre , et que le nom de Messénius de- 



190 REVUE DE PARIS. 

vint un grand nom. 11 expia , du reste , comme beaucoup d*autre8 poètes , ses 
heures de gloire par des années de souffrance. 11 avait été élevé en Pologne 
par les jésuites, et s'était tellement distingué par ses connaissances jj^ 
coces, qu'il reçut, à Tâge de vingt«cinq ans, le diplôme de docteur à In- 
golstad. 11 revint en Suède, après seize ans d'absence, et fut nommé pro- 
fesseur de jurisprudence à Upsal. Une querelle qui s'engagea entre lui et 
quelques fonctionnaires, le força de quitter cette ville. Il fut nommé aiaet- 
seur au tribunal de Stockholm. Compromis quelques années après dans une 
conspiration contre le roi, il fut jeté en prison , et y passa le reste de sa vie. 
11 mourut en 1637, à l'âge de cinquante-huit ans. 

Charles IX était mort laissant le souvenir d'un homme violent , mais zélé 
pour la prospérité de sa nation. 11 dota la Suède de plusieurs institutioiiB 
utiles; il rédigea un code de lois étendu et régulier; il rétablit autour de loi 
l'ordre troublé par le règne orageux d'Éric XIV, de Jean III et de Sigis- 
mond; mais il fit plus encore pour son pays; il lui donna Gustave-Adol^e. 

Jusqu'alors la Suède, tout en se signalant en plusieurs occasions par son 
courage, n'avait occupé qu'un rang secondaire; son influence ^'étendail peu 
au dehors, et le rôle qu'elle remplissait à l'égard des autres puissances était 
en proportion avec ses forces naturelles. Le génie d'un homme l'éleva au- 
dessus d'elle-même. La guerre de trente ans , qui fut pour les autres peuples 
un événement désastreux, ne fut pour elle qu'une arène glorieuse. Elle y était 
entrée en auxiliaire ; elle y commanda en souveraine. Quand Gustave rnoomt 
à Lutzen, l'auréole qui l'entourait resta sur ses soldats, et l'impulsion qa'U 
avait donnée à son peuple ne se ralentit pas. 11 continuait de combattre pour 
la cause qu'il était venu défendre, et tandis qu'il maintenait son honneor 
sur les champs de bataille , Oxenstiem lui maintenait son ascendant dans ks 
rapports diplomatiques. On vit ainsi une armée de quelques milliers d'hommes 
foire reculer devant elle les nombreuses troupes de l'Autriche , s'emparer des 
villes d'Allemagne, et imposer son autorité à l'Europe entière. 

Gustave- Adolphe était un de ces génies complets, qui ne s'arrêtent pas à 
-une seule idée ni à une seule gloire. Son intelligence s'était développée en 
même temps que son courage. Il avait l'esprit de l'écrivain, la sagesse de 
l'homme d'état, et la bravoure du soldat. On conserve à Skokloster, dans la 
précieuse bibliothèque des comtes de Brahé, quelques pièces de vers tou- 
chantes et gracieuses qu'il adressa à cette belle Ebba Brahé , dont il fut long- 
temps épris. 11 écrivit en allemand et en suédois, un psaume qui est, sans 
contredit, l'un des plus beaux qui aient été faits au temps de ki réforme. Il 
écrivit aussi quelques vers didactiques, entre autres les strophes suivantes, 
qui n'ont, il est vrai, pas grande valeur poétique; mais 'qui sont remarqua- 
bles comme expression d'une pensée noble qu'il ne démentit jamais. 

« Dans quelque situation que tu te trouves , quelle que soit la route que tu 
choisisses, si tu veux arriver heureusement à ton but, prends pour guide la 
vertu. 



RBVUE DB PARIS. 191 

« Si ta la suis constamment, elle te condoira, malgré tout'^ce qu'en peut 
dire le monde, à l'honneur. Que peux-tu désirer de plus? 

« Elle te servira de soutien , elle te protégera toute ta vie contre le monde 
et les jugemens qu'il portera sur toi. 

« Vivre comme on doit n'est pas un grand art Rester fidèle à l'honneur 
ne serait pas difficile, si l'on ne craignait de perdre la faveur du monde. 

« Mais toutes les calamités de la vie ne peuvent pas plus nuire à la vertu , 
que les nuages passagers ne nuisent à la clarté du soleil. 

« Conserve donc une volonté ferme , reste fidèle à l'honneur, et ne te laisse 
pas effirayer par les cris et les menaces du monde. 

« Au terme du voyage, la vertu f attend. Pour prix de tes efforts, elle te 
donnera ses récompenses étemelles. » 

Charles IX avait commencé à relever l'université dlJpsal de l'état d'a- 
néantissement où l'avalent plongée et son peu de ressources pécuniaires et le 
zèle anti-universitaire de Jean III. Mais toute sa force , toute son illustration , 
et on pourrait dire toute sa vie, ne datent que de Gustave-Adolphe. Il l'adopta 
pour sa fille, comme les rois de France avaient adopté , au moyen-âge, l'uni- 
versité de Paris. Il lui donna tous ses livres et tout son patrimoine. Que 
n'eât-il pas fEiit encore pour elle et pour les études sérieuses , s'il eût \écvL 
plus long-temps. La mort vint le surprendre au milieu de ses généreux des- 
seins. Mais les germes bienfaisans qu'il avait semés sur sa route portèrent 
leurs firuits; le rameau de la victoire fleurit, disent les poètes su^ois, sur 
la rive qu'il arrosa de son sang, à Lutzen, et le rameau de la science fleurit 
dans l'université dont il s'était déclaré le protecteur. 

La guerre de trente ans donna à la Suède une quantité de livres précieux , 
que les officiers de l'armée de Gustave prirent dans les cloîtres et les villes 
où ils passèrent. Elle lui donna tout ce mouvement d'idées qui résulte tou- 
jours du contact des dififérens peuples. Cependant on ne saurait nier qu'en 
améliorant ses moyens de développement, elle n'altéra aussi son caractère 
de nationalité. Toute cette jeunesse ardente , qui était sortie de ses monta- 
gnes pour s'en aller à la croisade du protestantisme, se laissa bien vite sé- 
duire par les habitudes d'un peuple plus avancé en civilisation; et les géné- 
raux, les officiers, les soldats, après avoir passé de longues années en Aile- 
magne, rapportèrent dans leur patrie les idées de l'Allemagne. La langue 
suédoise n'était pas encore assez forte pour résister à cette invasion. Elle 
adopta un grand nombre de mots allemands, qui , du domaine habituel de 
la vie, passèrent promptement dans les compositions littéraires et poé- 
tiques. 

De cette époque datent aussi les relations de la France avec la Suède , re- 
lations toutes politiques d'abord , mais qui , plus tard , s'étendirent aux pro- 
ductions de l'esprit, et laissèrent dans cette société septentrionale une trace 
qui n'est pas encore effacée. 



192 RBV€B DE PARTS. 

A la mort de Gustave- Adolphe , Timpulsion était donnée, et Christine là 
seconda au lieu de l'arrêter. Si la Suède est en droit d'adresser un reproche à 
une femme d'une nature aussi supérieure, c'est d'avoir oublié que son devoir 
était de rester, avant tout , Suédoise et de maintenir, dans les lettres, un sen- 
timent de nationalité, au lieu de se laisser subjuguer par l'influence étran- 
gère. Certes , jamais règne ne semblait devoir être plus favorable au dévt* 
loppement intellectuel de la nation. Jamais aucun souverain n'avait montré 
tant d'ardeur pour l'étude, tant de respect pour la science^ Le palais de 
Stockholm devint une académie où toutes les illustrations de l'époque furent 
appelées à prendre place. Du haut de son trône, Christine épiait les célébrités 
naissantes et tâchait de rassembler dans sa main , comme un tisserand , les 
fils de la science qui se tramait de tout côté. Ici ses émissaires lui achetaient 
des manuscrits; ailleurs ils recueillaient des médailles. Tantôt ils devaient lui 
gagner, par des présens, l'affection d'un savant, et tantôt récompenser la 
dédicace d'un livre. Elle appelait autour d'elle les philosophes et les anti« 
quaires; elle envoyait des chaînes d'or aux astronomes et aux romanciers; 
elle alliait dans un même sentiment d'admiration Descartes et Balzac (1)4 
Vossius et Chapelain, Pascal et Scarron. Ménage lui écrivait les nouvelles de 
Paris; Benserade lui adressait de jolies épîtres artistement travaillées. Naodé 
fut son bibliothécaire; Saumaise resta un an auprès d'elle. Huet vint la voir. 
En même temps qu'elle étudiait les historiens de l'antiquité , elle assistait 
aux cours d'anatomie de Rudbeck , elle écrivait au prince de Condé pour 
le féliciter sur ses victoires, à un littérateur italien assez obscur, pour le re- 
mercier d'avoir parlé d'elle dans l'Académie de Padoue, et à Scudéri, pour 
qu'il lui dédiât son poème d'^torte. 

Quand elle eut abdiqué le trône , elle augmenta le nombre de ses eorres- 
pondans littéraires et ne diminua pas le nombre de ses présens. Ses habitudes 
de générosité envers les écrivains qui lui disaient hommage de leurs oeuvres 
lui causèrent plus d'une fois de pénibles embarras pécuniaires. 

Cet amour, parfois mal éclairé, mais constant et sincère, pour tout ce qui 
avait une apparence d'esprit ou de savoir, cet empressement à reconnaître 
le mérite étranger devait nécessairement influer sur l'esprit des Suédois et 
éveiller leur émulation. L'Université de Suède, celle de Finlande, et lesau«> 
très établissemens d'instruction des diverses provinces prirent alors un déve- 
loppement plus hardi. Christine elle-même le seconda par plusieurs dotations 
utiles. Elle fonda de nouvelles chaires à Abo et à Upsal ; elle agrandit les 
bibliothèques; elle institua de nouvelles écoles. Mais, au fond, il est permis 
de croire qu'elle appréciait peu le génie de la Suède , les beautés de sa langue 



fl} Balzac reçut d'elle une chaîne d*or, et lui écrivit en la remerciant : n Sachez, madame, 
que vous n'êtes pas moins intelligente que tous êtes libérale. Je ne puis que tirer encore 
plus de gloire de votre Jugement que de votre don. Puisque j'ai été loué de la bouche de 
Christine , je n'envie ni à Claudius ses esclave» , ni à Pétrarque son monument, u 



RBVUB BB PAEIS. 193 

6t la poésie de son ancienne histoire. Elle eut toujours les regards tournés 
au dehors. Elle s'informa des savans étrangers, des livres étrangers, et perdit 
ftdlement de vue la littérature de son pays qui, il est vrai, ne faisait alors 
qœ de naître, mais qui aurait pu prendre un rapide essor si elle avait été 
soutenue. Le latin et le français étaient ses langues favorites. Elle adopta le 
goût, l'esprit, les mœurs de la France. La cour suivit son exemple, et le reste 
le la nation tâcha de faire comme la cour. 

A cette femme si enthousiaste d'art et d'étude, à cette Minerve du nord, 
comme l'appelait Ménage dans sa galante églogue, succédèrent trois hommes 
qui ne furent occupés que de combats. C'était Charles X qui , au milieu de 
lliiver de 1658, traversa les Belt sur la glace pour aller assiéger Copenhague; 
c'était Charles XI, dont le règne, remarquable d'ailleurs par plusieurs institu- 
tions utiles, fut traversé par différentes guerres (1) ; c'était Charles XII, dont 
Aous connaissons tous la gloire et les revers. L'attention du peuple se tourna 
do cdté des évènemens politiques, et les bulletins des généraux firent oublier 
les vers des poètes. Le règne de Charles XII mit le comble à cette indiffé- 
rence littéraire par la misère profonde dans laquelle il plongea la nation sué- 
doise. Après la bataille de Pultava, après le siège de Stralsund, la Suède se 
trouva réduite à la dernière extrémité. Épuisée d'hommes et d'argent, atta- 
quée de tout côté par des ennemis puissans, si elle ne tendit pas , comme une 
esclave, les mains aux chaînes que ses voisins essayaient de jeter sur elle, 
A elle recouvra assez d'énergie pour lutter contre l'invasion étrangère, c'est 
qu'elle voyait luire encore devant elle l'épée glorieuse qui l'avait conduite à 
la bataille de Narva , c'est qu'elle crojrait encore à l'étoile de son héros. Elle 
cachait ses plaies saignantes sous les étendards qu'il avait conquis autrefois ; 
elle se rangeait autour de lui comme, dans un jour d'orage, les moisson- 
oeurs se rangent autour d'un chêne déjà frappé par la foudre, mais majes- 
tueux et imposant. 11 mourut en Norvège et elle demanda la paix. Elle resta 
long-temps courbée sous le poids de sa misère , mais elle respecta toujours le 
prestige qui l'avait éblouie. Elle déplora ses jours de deuil et ses jours de di- 
sette. Elle adora Charles XII. Aujourd'hui encore, si l'on prononce ce nom 
révéré devant un paysan des montagnes, il ôte son chapeau et s'incline. 

Les règnes dlJInque-Éléonore, de Frédéric I*' et d'Adolphe-Frédéric res- 
semblaient à un sommeil de convalescent après la fièvre des années précé- 
dentes. Le peuple essayait de cicatriser, l'une après Tautre, ses blessures. 
Mais les lettres et les sciences, paralysées par les calamités publiques, n'a- 
vaient pas encore repris leur ancienne activité. 

Dans cet espace de temps que nous venons de parcourir, espace de deux 
siècles, illustré par tant d'actions héroïques et tant de magnifiques victoires. 



(1) Ce fut lui qui fonda la iMinque de StoclitioliD ; el qui , au lieu de tenir, comme par le 
ptMé , toute rarmée à la lolde de l*éut , distribua à un certain nombre d^ofOcicn et de lol- 
data des portiona de terre i culUTer* 

TOME I. JÂIIYIBR. 14 



191 RBWB Vt PABI»; 

à peine trouve^t-on quelque œuvre fittéraire digne de fixer Inattention et 
d^être étudiée. La Suède guerrière 8*était élevée au niveau des grandes puis* 
sances; la Suède poétique était restée en arrière. Elle avait conservé Tépéè 
de fer des anciens Scandinaves pour s*é1ancer sur les champs de bataille. Elle 
n'avait plus la harpe des scaldes pour chanter ses victoires. 

La poésie dramatique avait abandonné les histoires de la Bible et les tra- 
ditions de Messénius pour tomber dans une espèce de divertissement, où la 
tâche du poète était très humblement subordonnée à celle du chorégraphe et 
du musicien. Encore ne jouait-on ces divertissemens qu'à la cour. Le peuple 
continuait à se réjouir avec ses danses et ses lék anciens. 

La poésie morale et didactique, enfantée par Fespril sentencieux du xyi* si^ 
cle, laissait échapper de temps à autre, de sa corbeille puritaine, ^elqqes. 
fleurs factices, également dépourvues de parfum et de couleur. 

La poésie lyrique essayait de chanter et ne faisait entendre qua des songt 
confits et des accords inachevés. Trois hommes se distinguèrent alors : Rop 
seahane, Spegei et Stiernhielm. Rosenliaae composa un recueil de sonaela; 
quelques uns sont remarquables par la simplicité du style et la firatcbeur du 
sentiment. L'imitation de Ronsard y domioe pourtant, et comme cela arrive 
presque toujours dans les œuvres d'imitation, le disciple a outrepassé les dé^ 
fauts du maître. 

Spegei imita, en vers ocnrrects et ^elquefois élégans, U^Semainc de Hur 
Bartaa » déjà imUée en danois par Arreboe. 

Stierahielm écrivit plusieurs de ces beUets qui anusaiem la oeiir el q«k 
furesk surtout très en vogue du teifips de Christine. U éertvit attssl, comaMt 
towr les peètes de son siècle, quelques pièeee de circoostanee et dee épîgrai»* 
meii Son ceuvre principale est un poèoM didaelique mfcitulé Bif^mU* CeU 
leiéeit de rapparitio» synsheliq^ dent parle XénopbeB , de rbewre d» hM» 
morale où Uereule vît surgir devaal lui la déesse de la voUiplé etla déseee 
de la sageeee, qui, toutes deux, eherehaîent à Tentraliier, Tune par aee 
riante» images, Tautre par ses graves promesses. Dans les moyens de 8éd«o« 
tion que la déesse d# la volupté emploie peur attirer à elle le cœur flotfanr 
d*Hereiile, le poêle cite les livres qui doivent guider tettlboauBe ami des 
plaîsirt : oe sent les enivres d'Ovide, de Rabelais, les Cmle iieteUe, le roK 
ma» d'Amadis, du chevalier Fiack (1), de la beUe Biaguelooae, de Teaip*» 
reiir Oelavien, le berger Aaaodus (^), la Diane du MoiHfuyor, Fiaoi^ 



(I) loaum altemand , écrit an temps de la guerre de trente aoi . U a pour Utre : BUtoire 
dé VaàmirahU et trêt eJBpérimenté chevatktr ti êeigneur fùltfearpe ée KkUréêêa , mmwmmê 
Finck, où Ton roit comment , deux siècles et demi arant que d'être né, il arait déjà par- 
couru une quantité de pays et ru de merreilleuses choses, comment il fut trouré mort par 
sa mère d réenfanlé de aouveau. 

{t) JnmgêterbmUê S ckm^rt y oder Kemickê tÀeèêêbetekreibmtf vom éêr vtpMtàfM IfHm^ 
Aniamê aoid den litbwOrdigen schœfer Amandits durch JLS*iKD, Lelpris , 



flHlla,iKoieDtpregel(l), la MamMranioHMleCoettai (3)9iaLii<9enia (a),«t, pour 

.«mromrer le tant, la MêtoritaudeOs ^p (4). On TOit par cette liste 4e 

Knea qvretlffrSiiédois avaient 4éjà porté leurs infestigations littévahres'liottB 
féb leur pays^etvpuiaqu'ilseoaiiaîssaîentieeAté ârivole ou mauvais de la lit- 
téfalureétraogèrevOnilieiittiBppoeer qa'Us «o cooflttiasalcnt auiaî le cM 
"aéffieux. 

Bonc, la déesse de la volupté présente à rinagim^n d'Hercule toutson 
•ibuigereux eatdogue. Le denskiieu Téeoule patiemmeut, puis il éooute<la 
.déesse de la vertu , et ne se décide pas. 11 y a dansée dénouement , Mâmé pnr 
iplusieurs sages kcteurs^une idé»assez plUiosopbifue. Le poète n'apas v^Blki 
nous donner une leçon de morale, en nous moutnnt Bercuie persuadé par 
ieLhmgagetaoMière de la vertu. Il n'a pas mnln nous montrer comme ^m fait 
.«niéentel un plaidoyer qui ne se ttnninepas si Vite. SoniHercide estlenqmi- 
«tolede l'homme, et cette lutte intérieure qufil eubit est peur beauMiup 
oifhomaws la luttstde toute la vie. 

.iLa veitiftcation de Stiemhielm est^un peu nHinîérée,>mBis.fenBe et cor- 
recte. Il avait de l'énergie dans la pensée , mais peu de^profMideur et4'iflfea- 
gîiiatîon. A: le pMndre au milieu des écrivains suédois de «on temps, ÎV ap- 
paraît comme nnbomme remar^iable, dignede la ^réputatioD qu'il a eue,«t 
'des éloges qu'on lui a donnés; mois il vîvaitauxvn* siècle y «t il était' le 
^contemporain de Sbakispearc^de ûiM8ron,*deSfoltère! 

'«▲près 'les sonnets de Roseoiiane, îles osuvies de Bpsgel «t celliB'de 

Stiemhielm, si l'on essaie de glanerencorequelques vers dans le champ fit- 

^téraire ée)la^8uède , on ne trouve pli» que de maumlsespièeesdetcireoii- 

-stance ou de plates éplgramnaes. <iLe public, dit HamnMvskœld, se mita 

iMgarder la.poésie comme uoe'espèce4ejoDglerie4iestinée>àte«ibelUr le^pio- 

f§nauDetd^ime '£lte,'et le poète était une*«Bpèee jde'paiUHse<qui devdtie 

fliBDiriaoujoursiprét à égayer les YespeotBbles-miditeurs.iSpegel «t quelquis 

autres s?éie«èsont<iu dliMU8ide<eettaîtriiriaio>honffimnwie^€)n*»>itimail%iiiu 

ouvrages et le sentiment qui les avait inspirés ; niais^dn ^ae 4es Mngeeftipis 

^aasoe domaine général deipièees de Circonstance décorées pompeusement 

.4ntitrede<poé6ie. Ceux qu^on appelait poètes trarveillaient «recun eèle raer- 

^UeuxàilénMiitrer que iltart ne «devait 'élse que le 4vès humble Intevpièle 

«de tous Isa inddtts JoiimaU8r8*4e>laîvie. tarlait40Bd\ine<iaBçallle,1IMbdt 

^que la.poésie aceontût auttitdt awec aesdHKientes ioilBs ^ vers, et q ua nd 



(I) Ecrit d*abord en plat allemand, en prose et en vtn;^4fadiiU ea-liiut 
Th. Murner. 

(%) Poème Italien ècHt par un moine ; traduit en français sous le titre de : Histoire moca- 
ronique de Merlin Coccaief prototype de Rabelais, où il est traité des ruses de Cingar, def 
tours de Leonhard, des Torts de FrancasM, enchantemens de Gelford et Pentagrues, et d6f 
rencontres heureuses de Balde ; puis l'horrible bataille entre les mouches et les fourmif* 
Paris, ie06. 

(8) La Lwcema di Ewrato Misoêcolo academieo philarmonico , Paris, ln-19. Sans date.] 

(4j imprimé i Gambraj, IS44, in-S». 

ik. 



196 BEVUE NI PARIS* 

venait le jour du mariage, elle ne pouvait manquer d'ofi&îr son épithalame. 
Ainsi les poètes rimaient pour les jours de naissanee et les enterremens , 
|K>ur tous les anniversaires , toutes les querelles et toutes les réconciliations. 
Il ne leur était pas permis de s'asseoir à une table , de partager une queue 
de poisson , sans la saluer auparavant par quelques vers. Pour pouvoir se 
trouver ainsi prêts dans toutes les occasions , il ne fallait pas qu'ils fussent 
très scrupuleux sur la forme. Aussi choisissaient-ils le rhythme le plus facile, 
et, pour en finir plus tôt , ils prenaient tous les moyens de salut que leur of- 
fraient les mots tronqués, les provîncialismés et les métaphores étranges. 
Peu importait que le vers fût juste ou non; pourvu qu'ils arrivassent à la 
rime, la bataille était gagnée. 

Tandis que la poésie tombait dans cet état de nullité , des hommes instruits 
apparaissaient dans les écoles, et l'étude des sciences fiisait des progrès. 
Spegel et Stiemhielm se distinguaient par leur érudition et leurs connais- 
sances philologiques non moins que par leurs vers. Le premier rédigea mi 
dictionnaire de la langue suédoise, agrandi depuis par Ihre. Le second pu- 
blia le Codex argenieui avec une traduction. 

Les sciences anatomiques, représentées par Rudbeck ; les sciences physi- 
ques, illustrées par Linnée, attirèrent à elles un grand nombre de disciples, 
et l'édifice des sciences historiques commençait à s'élever sur sa base. On 
avait senti le besoin de chercher l'histoire du Nord ailleurs que dans les 
froides et fautives chroniques de couvent. On voulait la prendre à sa source , 
et on remonta à l'étude des monumens Scandinaves et à l'étude de Tislan- 

ê 

dais. Tandis que Yerelius, Gudmund Olaftsen, Biœm, traduisaient les «t- 
gas, Peringskiœld publiait ses recherches archéologiques, et Gœransson es- 
sayait d'interpréter l'Edda. Au-dessus de ce cercle de savants, réunis par 
yne taéme pensée et dans un même but, s'élevait le célèbre Olaf Rudbeek, 
l'auteur immortel de VAilantica , qui se laissa tromper, il est vrai, par une 
Hausse idée de patriotisme, mais qui employa une érudition immense k sou- 
tenir ses fabuleuses théories. 

£u même temps que ces hommes d'études s'appliquaient ainsi à soulever le 
voile dupasse, un écrivain qui s'est illustré par ses longues et consciencieuses 
études, le savant Lagerbring, écrivait une histoire de Suède , et un de ses 
contemporains, Olaf Celsius, racontait, avec une simplicité de style remar- 
quable et une grande droiture d'esprit, la vie de Gustave I*'' et celle d'E- 
ric XIV. Il avait aussi entrepris une histoire de l'église suédoise. Malheu- 
reusement, il n'a pu l'achever. 

X. Mabmibb. 



EDOUARD TURQUETY 



Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on proclame le triomphe de l'a- 
rithmétique sur la poésie , et que Ton accuse les goûts trop positifs 
du siècle : la querelle a dû commencer le jour même où il y a eu , 
dans la famille d'Adam, un faiseur de chansons et un faiseur de mar- 
chés. Nous sommes même surpris que les chercheurs de mythes n'aient 
pas encore trouvé là l'origine des démêlés d'Abel et de Caïn. Ce doux 
pasteur, qui garde ses troupeaux le long des fleuves , et tourne ses 
pensées vers le ciel, n'est-il pas, en effet, le symbole de la poésie 
méditative et sainte, tuée par un grossier laboureur, qui ne savait 
offrir à Dieu que des génisses et des chevreaux d'un an? Il est clair 
que le maudit n'était autre qu'un marchand de Tépoque. 

Plus tard , aux plus beaux siècles, reviennent les mêmes repro- 
ches. Sous le règne même de cet Auguste (de si regrettable mémoire ! ) , 
qui payait des épisodes de poème épique une pièce d'or le vers , 
n'entendons-nous pas Horace s'écrier que les fils des Romains ap- 
prennent avant tout à partager un as en cent parties ? 

Komani pueri , longîs rationibus , assem 
DiscuDt, \n partes centum, deducere. 

Pourquoi , dès-lors , cette grande indignation contre notre époque? 
Pourquoi ces lamentations quotidiennes de certains écrivains , qui 
affirmentpa mort de Fart avec tant d'assurance qu'on pourrait croire 
qu'ils l'ont tué eux-mêmes? N'y a-t-il donc rien d'émouvant et d'é- 
levé dans le prosaïsme que l'on reproche à nos temps et est-il bien 
sAr que nous ayons crucifié et mis à mort la poésie, comme oki te 



id8 REYUB DE PARIS. 

prétend ? Quant à nous , nous conservons à cet égard l'incrédulité des 
Juifs ; et nous nions qu'on ait attaché au pilori le vrai Christ. 

A quelle époque , en effet, vit-on plus d'imaginations éveillées, 
plus de fantaisie, plus de manifestations vives et colorées, plus de 
romanesques aspirations? La poésie s'en va , dites-vous? Mais on 
adore jusqu'à son fantAme ! on parc de ses couleurs l'adoltère , le 
meurtre , le suiiideil<lbil^fst flus d'étudiant en dfdt oa^de^commis 
marchand qui ne songe à devenir le héros de quelque étrange aven- 
ture ; la ballade allemande et le romancero espagnol se sont incamés ; 
ils logent en chambre garnie, rue de la Harpe ou faubourg Saint- 
Denis. Ce qui s'en va de nos jours, ce n'est pas la poésie, mais le 
bon sens , la patience , le courage ; ce qu'il faudrait rappeler, hélas ! 
ce ne sont point les neuf Muses, mais les sept vertus théologales ! 

Et ne prenez point ceci pour une ironie : nous croyons sincère- 
ment que jamais siècle ne puisa plus profondément aux deux véri- 
tables sources de toute poésie, le souvenir et l'espérance. Noos flot- 
ions dans le présent entre un^oleil qui se coucbe et un soleU qnirte 
lève, entourés à la fois de la splendeur du passé et des splendewB 
de l'avenir. Pas une croyance qui n'obtienne aujourd'hui pbee 
son autel; pas une inspiration qui Jie. trouve un coeur . pour k 
voir ; pas une image qui ne xenfontre un regard pour la iXMBproBdfe ! 
Tout fermente , tout s'agite ; l'étude des faits anciens se nenemelle, 
celle des laits foturs commence; l^scienee et l'industrie tfmtfiM>- 
jnent le monde : l'eqiace disparaît, 4a matière, de vient iateUipile 
j^OQT obéif au génie ; toutproave rincogaanteaqMration de KbmiK 
nité vers rinconna;<UNit, jusqa'à nos impaUenoes et nos plaiote6t«Mr 
rioD^iatience.et la plainte sont enooieidoki arie! 

Et c'est au milieu de cette espaasUmée (ontes îles Xi6ttUés.Jm- 
maines; c'est au. moment où le «monde cbange de faee et d'^aipait^ 
où les spécnlations pbilosophûpies les plusmerveillâoses 
racine , où le royaume des Jées* s'établit sur la terre, que \\ 
nous crier, en parodiant Bossuet : La poésie se meurt! la poésie est 
morte! 

Pour nous, dussions-nous eneaurir Vanitbème de ces prêtres du 
désespoir, qui riment à l'écart Tépitaphe des nuises « nous ji!acan>- 
tons point leur anèt.Non, Ja^ioésîe n'a point péri! elle est «pkUie 
de force et de Jours. Nous Jasentons moins seulement, parcequlaHe 
est partout, qu'elle uous envelqppe.eoame l'air, qu'elle cireulemi 
toutes choses comme le aafg dans Jes veines; parœ qu'elle s'est 
taMfljurfe j^ujpmmnti de Ja^jamte fanantes. faite, Voflà s in t ootia 



BITUir 0E FAIEUS'.' IW 

dffl&ence da présent m passé. La poésie n'est pins enfermée, comme 
migoère, dans la prison sonore de la rime et de l*Tiémistiche ; c'est 
à cela qn'il faut rédnire les accusations portées contre le siècle ; le 
▼ers a perdu son importance. Mais pouvait-il en èfre autrement?... 
Oir conçoit l'opportunité du vers dans une société peu remuante et 
peu active : les idées lentement acceptées peuvent se formuler labo- 
rieusement; on a le temps de broder le vêtement dont on habillait 
sa pensée, d'en arranger le moindre pli, d'en franger les contours, 
car elle arrive toujours assez t6t à un public tenace dans ses préoc- 
cupations comme dans ses habitudes. Il en était ainsi chez nos pères. 
Un livre, alors, pouvait se faire attendre dix ans sans trop vieillir; 
on ne changeait guère d'idées et de modes que deux ou trois fois par 
siède , à l'avènement de chaque nouveau roi. 

Maintenant , au contraire , l'élan de la pensée est tel que l'inquié- 
tude ou l'espérance de la veille ne sont plus ni l'inquiétude , ni l'es- 
pérance du lendemain. Un jour use plus d'idées qu'autrefois une 
année. Au milieu de la fièvre qui agite nos générations, tout croît, 
faNit grandit, tout s'écroule comme des palais de nuages. Chaque ré- 
vélation de l'intelligence a la rapidité d'un rêve ; l'idole subitement 
dressée tombe pour faire place à une autre qu'elle exhausse de ses 
défnris! Le moyen de cadencer lentement sa parole au milieu de 
cette perpétuelle improvisation? l'opinion court pfus vite que le vers, 
et c'est à peine si la prose la plus rapide peut suivre la mobilité d'es- 
prits qm', cherchant la vérité sans conscience des obstacles, semblent 
bStijours faire la course au clocher à travers la vie. 

Et cependant, malgré le manque d'à-propos des vers, voyez si 
nous avons reftisé notre admiration à ceux qui la méritaient. D'où est 
venue la gloire de Victor Hugo, de Béranger, de Lamartine? a-t-on 
méconnu l'élégante douceur d'Alfred de Vigny, la' limpidité de Bri- 
zeux, la sensibilité pénétrante de l'auteur des Consolations^ N'est-on 
pas allé chercher, jusqu'au fond de sa Bretagne, un poète ignoré qui 
chantait comme on prie , pour lui-même , et sans attendre d'ap- 
plfludissemens? 

Car ce n'est point un des moins curieux évènemens de notre his- 
toire littéraire , que cette réputation acquise par l'auteur d* Amour et 
Foi , de loin et presque à son insu. Elle prouve qu'à notre époque 
toute inspiration sincère est comprise, de quelque lieu qu'elle vienne, 
et que , si le charlatanisme ou la camaraderie peuvent imiter le 
succès, il n'y a, après tout, que le véritable t&lentqui l'obtienne. 

En 1832 , M. Edouard Turquety était encore à peu près inconnu 



JOQ REVUE DE PARIS. 

hors de sa ville natale. Quelques femmes , quelques jeunes gens , 
adorateurs fervens de Tart et de la rêverie, avaient vu son nom en tète 
d^ Esquisses poétiques y publiées sans éclat, deux ans auparavant; 
quelques hommes de goût , parmi lesquels se trouvait Nodier, avaient 
salué en lui le poète naissant ; mais tout s'était borné là. Ses amis 
seuls avaient le secret de sa force et de son avenir. Il leur avait com- 
muniqué, dans ses longues promenades, le projet qu*il avait formé 
de ramener le vague spiritualisme de Lamartine au catholicisme le 
plus orthodoxe; il leur avait récité quelques-unes de ses premières 
compositions, leur en avait désigné d'autres; ils attendaient avec 
espérance et anxiété , lorsque parut Amour et Foi. 

Le succès de ce livre fut rapide et complet. Ce cri d'une ame 
naïve , qui ne rougissait d'aucune de ses adorations et proclamait 
rhaque article de la vieille foi en répétant je crois j parut quelque 
chose d'étrange. Les uns furent édifiés, les autres surpris; mais tous 
s'intéressèrent. Puis, il y avait au milieu de ces croyances, trop loyales 
pour rougir d'elles-mêmes, de tendres retours vers les affections de la 
terre. Le chrétien n'avait point tué le jeune homme. Après les prières 
ferventes, venaient les plaintes d'amour. C'était quelque chose comme 
ces mélancoliques sônes du cloarec breton , dont nous avons parié 
ailleurs, la confession d'un cœur allant sans cesse de Dieu à la fenune 
et de la femme à Dieu. 

Les Poésies catholiques , qui suivirent, présentèrent un tout autre 
caractère. Soit que, pendant les trois années qui s'étaient écoulées 
entre les deux publications, quelque cruel désenchantement eût 
froissé le poète , soit que ces croyances en grandissant eussent tout 
absorbé, le jeune homme avait disparu, le chrétien seul était resté. 
Aussi, plus d'aspirations humaines, plus de regards suivant au loin 
les jeunes filles, plus d'amoureuses confidences; le poète a vu la 
porte du paradis terrestre se refermer, et il ne regarde plus que le 
ciel! Sa voix est devenue austère; tout est sombre en lui, jusqu'à sa 
résignation ; ses vers donnent au cœur je ne sais quelle secousse 
douloureuse, lors même qu'ils n'ont à exprimer que la tendresse et 
la joie ; les pleurs semblent toujours près d'en déborder comme 
d'une coupe trop pleine. 

Aimez 61 secourez en tous liaix , à toute heure , 



Ceux-là surtout, ceux-là que le ciel prédestine 

Pour un séjqur meilleur, 
Ces hommes de tristesse, éhis de la douleur, 



BEVUE DE PARIS. 201 

Qui sentirent d*abord, sur leur bouche en&ntine, 
Le baiser du malheur ! 

Ceux-là que la main rude, avare et mercenaire, 

D'une femme étrangère , 

Berçait pour un peu d*or, 
Et qui n'ont pas connu ces caresses de mère, 
Dont je parle en pleurant, car j*ai la mienne encor. 

Vers la fin du yolame, la plainte , long-temps contenue , éclate 
dans une courte pièce intitulée : Une Dernière larme. 



Où sont ceux qui m'aimaient d'une aoiltié si douce , 

Ceux dont Tame, à chaque secousse. 
S'ouvrait comme un refuge à mon cœur affaibli ? 
Hélas! de tant de nœuds, de tant de flammes saintes , 

Les deux moitiés se sont éteintes, 
L'une au vent de la mort , l'autre au vent de l'oubli. 

Oh ! que d'arbrisseaux nus , que de roses Êinées 

Dans le vallon de mes années! 
Espérances d'amour qui durèrent si peu, 
Moissons que j'attendais et qu'aujourd'hui je pleure , 

Vous êtes mortes avant l'heure. 
Et mortes sans mûrir Mais il me reste Dieu! 

11 était difficile de prévoir où en viendrait M. Edouard Turquety 
après les Poésies catholiqttes A\^w99\i continuer la voie sévère dans 
laquelle il s'était engagé , et se détacher de plus en plus des choses 
de la terre , ou , retrouvant une seconde jeunesse , revenir aux inspi- 
rations qui lui avaient fait écrire Amour et Foi. Soit préférence, soit 
qu'il ait cédé a cette pente des évènemens qui entraîne toutes les 
âmes , il a incliné vers ce dernier parti. Les Hymnes sacrées qu'il 
vient de publier en sont la preuve. Sans retourner aux molles rêveries 
de sa jeunesse, il a quitté, par instans, les sombres sommets du Gol- 
gotha. Ses amours d'autrefois se sont transformés en inspirations 
mystiques, ses adorations en extases divines. La femme est revenue 
sur son piédestal , mais couronnée d'étoiles; la femme est, en même 
temps , la mère du Christ ! 

Maintenant, si Ton nous demande laquelle^de ces trois évolutions 
de la pensée a été la plus heureuse, oserons-nous choisir et résoudre? 
n y a dans toute décision de ce genre tant de personnalité involon- 



JSHI^ aBYUB BB PÀEIS. 

taire , que l'arrêt le plus sincère peut être le moins juste. Cepen- 
dant, s*il faut exprimer notre impression (nous n'osons dire notre 
jugement] , c'est avec regret que nous avons vu M. Edouard Tur- 
quety abandonner la source poétique à laquelle il avait puisé pour 
son livre A* Amour et Foi. En quittant les horizons terrestres , il a vo- 
lontairement rétréci la sphère de ses impressions et condamné au 
silence les plus douces voix de sa muse. Nous croyons d'ailleurs que, 
malgré la beauté de quelques pièces comme Calihan , la Course de 
la Mort y i» Martyr^ la tendresse l'emporte sur l'énergie dans le talent 
de M. Turquety. Il n'est jamais plus complet, plus pénétrant <qw 
dans l'expression d'un sentiment naïf et qui trouve un point d'at- 
tache sur la terre. On peut le surpasser en splendeur, en emporte- 
ment, non en douceur ! Il trouve dans ce grand thème de l'amour, 
tant de fois varié , des notes inconnues , des harmonies confuses et 
remuantes qui lui appartiennent. Aussi les Hymnes sacrées que nous 
préférons sont-elles précisément celles où la tendresse du langage a 
pu se produire mm le voîle mystique d'une céleste passion. Ce sont 
les Regrets de Vame^ le Domine non sum dignus, V Amour pur est 
au ciel et tant d'autres charmans cantiques qui laissent au cœur une 
sorte de vibration et à l'oreille je ne sais quelle mélodieuse rumeur. 
Quand on lit ces vers , si doux que la voix s*élève et se cadence en 
les répétant , on sent le besoin de les entendre chanter, n semble que 
pour en compléter l'expression» il faudrait les entendre sortir, le soir, 
de quelque sanctuaire voilé , murmurée par des voix de femmes. Si 
le génie original qui s'occupe de trouver les mélodies cachées dans 
ces cantiques, %bôssii à les noter, jamais , nous le croyons, pluaca- 
jfissaïUe .alliance de la muaîque et de la poésie n'aura été vue : ceiae 
iieront point itenx Ames chantant à l'ianisson , mais une seule vbu^ 
ae montrant à la lois sons denxibaDes et se manifestant dans fio«x 
«xpaofûons. 

£• SomrEaxEB. 



A mm CAJSTATRICF. 



D'où nous venez-voas donc, femme au gosier dino^? 

Les insensés qui vont criant que tout est vaia « 

Que l*art est une chose impuissante et frivole;. 

Utile seulement à rendre l'ame folle; 

Qu'au fond de tout plaisir, de toute passion , 

Se cachent la tristesse ou la déception ; 

Oh ! ceux-là n'ont jamais , dans une heure bénie , 

De votre lèvre sainte aspiré l'harmonie I 

Oh! ceux-là n'ont jamais, heureux et palpitana, 

Oubliant tout le' bruit qu'on fait de notre temps. 

Senti, — comme une fleur de rayons inondée , — 

Sous vos accens de feu leur tète fécondée ,. 

Et, muets devant vous, ils n'ont jamais rêvé 

Que le voile des cieux s'était enfin levé 1 — 

Pour moi, j'ai bien souvent, dans mes sombres Joutnée» , 
Pris plaisir à fouler quelques feuilles fanées , 
A marcher au hasard , en recueillant les sons 
Qu'une brise amoureuse arrachait aux buissons ; 
Je me suis bien des fois attardé par les plaines 
Pour entendre passer des rumeurs incertaines , 
Ou voix d'enfans, ou bruit de feuillages troublés , 
Ou cris aigus sortis de l'épaisseur des blés. 



i04 BEVUE DE PARIS. 

Souvent , à Theure aimée où la lune se lève , 

Silencieusement étendu sur la grève , 

Les yeux baignés de pleurs, et le front dans ma main , 

Je me suis enivré jusques au lendemain 

Des hymnes qu'au Seigneur récitent les étoiles. 

Des chants qui , sur les flots , partent des blanches voiles , 

Des sanglots de l'orage , et du gémissement 

Que pousse chacpe nuit la mer en s'endormant. 

Bien souvent , pour nourrir de lentes rêveries , 

M'égarant à dessein sur les herbes fleuries , 

Ou sur le gazon vert , par de beaux soirs d'été , 

Dans le ravissement je suis long-temps resté ^ 

Pendant qu'à Thorizon une cloche pieuse , 

Élevant tout à coup sa voix mystérieuse , 

Envoyait jusqu'à moi , qui l'écoutais chanter, 

Des accords que le ciel semblait me disputer. — 

Eh bien ! je vous le dis : toutes ces symphonies 

Que l'on croirait venir d'un palais de Génies , 

Ces sons mélodieux , ces ravissans concerts 

Des étoiles, des flots, des forêts et des airs ; 

Ces invisibles luths, mis pour nous sur la terre. 

Que Dieu seul , à son gré , fait vibrer ou fait taire; 

Tous ces accords sans noms , ces magnifiques bruits , 

Qui de l'homme enivré se disputent les nuits; 

Oui , tous ces instrumens et ces voix , — dont il semble 

Que rien n'approchera jamais , — oui , tous ensemble , 

Moi je les donnerais pour vous entendre , 6 vous 

Devant qui l'ange même incline un front jaloux ! 

Oui , je les donnerais , tous ces chants , et mille autres , 

Car je n'en connais pas d'aussi purs que les vAtres , 

Car vous seule avez pu dans ma poitrine en feu 

Mettre une telle soif de l'amour et de Dieu ! 

Car, je le dis ici : nulle part mon oreille 

N*a jamais entendu de musique pareille 

A celle qui , ce soir» comme l'eau d'un torrent. 

De votre sein ému débordait en pleurant. 

S'il est vrai que du beau toujours on se souvienne , 
Je ne t'oublieni pas , divine Italienne ! 



REVUB BB PARIS. ^5 

Je garderai long-temps, dans mon cœur enfouis , 

Les merveilleux accens si tôt évanouis. 

\ défaut de ce chant , qui trop vite s'envole ^ 

Je me rappellerai le son de ta parole , 

Ta démarche , ton air, le regard de tes yeux , 

Et le petit ruban qui nouait tes cheveux. — 

£t lorsque, désormais, ma pensée inquiète, 

Recherchant vaguement tout ce qu'elle regrette , 

S'en ira de nouveau sous les ombrages verts 

Pour se sentir bercée en des songes divers, 

Je dirai , m'adressant à l'arbre , au vent qui pleure 

A la cloche , à la mer que le navire effleure, 

A l'oiseau qui se plaint en murmures si doux : 

— Oh I je sais bien quelqu'un qui chante mieux que vous r 

J. Chaudes-Aigucs.. 



Après une représenuiion de la Somnambule. — lanyier I8S9. 



mteaassm m nt u nrns 



CrHiqi» ftttjtrairr. 



MÏÏLêUtarMm 

9AJI M*' imamJiiumMtmi 

M. Barraalt est do nombre assez restreint de ces écrivains qu'un certain 
jargon JitXéraire apj^elle consciencieux. Cela veut dire un homme qui ne se 
produit devant le public que lorsqu'il a quelque chose à lui dire ; qui met 
dans chacun de ses livres tout ce que le sentiment de la dignité de la parole 
humaine a donné d'élévation à sa conscience^ tout ce qu'une pratique stu- 
dieuse de la vie ou les fécondes inquiétudes d'une longue méditation ont 
apporté d'enseignemens à son esprit. Jusqu'ici cependant , quoique fidèle 
toujours à l'unité de ses vues, l'auteur d'Eugène n'avait pas encore déposé 
dans un livre la pensée intime et profonde dont il a Ml le principe et le but 
de toutes les autres , la pensée qui s'est approprié et qui a vivifié toutes les 
forces de son intelligence. Les écrits qu'il a publiés avant celui-ci , ne sont 
guère que des feuilles volantes détachées du livre de sa vie intellectuelle ; 
Eugène en parait être l'expression complète , le premier et le dernier mot. Il 
est facile de voir tout ce que l'auteur a amassé de prédilections sur chacuue 
des parties de son travail non moins que sur l'ensemble, et combien il s'y 
est concentré. Nous l'en louons pour le moment, et nous l'en louerions sans 
réserve s'il n'y avait mis de l'excès. Mais , à notre avis, c'est à cette louable 
ambition, trop minutieusement soutenue, qu'il faut rapporter les défbuts 
qu'on peut relever dans la conception et dans l'exécution de son ouvrage. 
Pour la conception , il a trop multiplié les faces de la pensée qu'il voulait 
mettre en lumière. Pour l'exécution , il a trop condensé sur chaque point 
une substance qui eût pu s'étendre sans s'altérer. Il s'est mis tout entier 
dans le livre; mais il semble oublier que le livre a deux volumes, ce qui lui 
laisse de la marge , et il a presque réussi à faire entrer le livre tout entier 
dans chaque page. Les méditations de plusieurs années veulent tenir dans 
une ligne. Les phrases, les mots regorgent et se gonflent sous cette charge 



EEVCB HE PARIS. 907 

exubérante; le mouvement du style y perd de son aisance ; le dessin des dé- 
veloppemens y perd de sa netteté. Voilà le défaut d'une bonne qualité et 
d'une ambition méritoire; ambition au fond de laquelle on pourrait peut- 
être bien démêler quelque chose qui s'appellerait modestie ou défiance de 
soi-même. M. Barrault paraît craindre de n'avoir jamais fait assez , ou de 
n'avoir jamais réussi. Travaillé par cette préoccupation , il fait plus qu'il ne 
.doit et il va au-delà du succès, même quand il l'a obtenu. C'est un bon vice; 
mais il vaudrait mieux que ce ne filt pas un vice. Cela ôté, il reste à M. Bar- 
rault la phrase elliptique, concise, nerveuse en certains endroits; efQores- 
cente et pompeuse en d'autres ; le dialogue vif et comme coupé à l'emporte- 
pièce; l'expression forte, substantielle, heureuse en rencontres et parfois je- 
tant dans l'esprit de subites lumières et ouvrant des vues sur toute une suite 
d'idées qu'on est tout émerveillé et tout charmé d'en voir jaillir. C*est là 
un mérite qui appartient exclusivement aux ouvrages long-temps pensés et 
qui procure à l'esprit une des plus vives satisfactions qu'il puisse goûter. 
Nous avons signalé le défaut de ces qualités , et, en général , si l'on veut ca- 
ractériser le défaut, l'on n'a qu'à ajouter le mot trop à chacun des termes 
que nous avons employés pour caractériser un mérite. Mais ces observations 
ne portent que sur la forme , et quels qu'aient été les soins apportés par 
M. Barrault à cette partie de son travail, c'est au fond surtout qu'il a attu- 
ché la valeur de l'ouvrage et la moralité de sa propre vie. 

Kous avons combattu déjà dans cette Revue, et nous aurons sans doute 
plus d'une fois encore occasion de combattre certaines théories MUlitaire^ , 
qui voudraient astreindre toute œuvre d'imagination à s'emparer des ques- 
tions que le siècle remue dans le cercle de ses besoins positifs et immédiats , 
et à prendre parti dans les luttes que suscite le mouvement des idées ou des 
intérêts de toute nature qui se disputent la prééminence sociale. Cette parti- 
cipation militante au bruit qui se fait dans la mêlée des systèmes, nous pou- 
vons à la rigueur l'admettre comme un droit pour la poésie , nous ne sau- 
rions l'admettre comme une obligation. La poésie vit dans une région plus 
calme et plus élevée. Elle n'a pas ses sources dans ce qui est local et transi- 
toire. Dieu , la nature , l'homme , non pas l'homme de telle époque ou de 
telle société, mais l'homme de tous les temps et de tous les lieux , l'homme 
éternel et immuable, voilà l'objet éternel de la poésie dans l'acception la 
plus haute de ce mot £lle parle à tous les siècles un langage que tous com- 
prennent et que le temps ne vieillit point; elle ne se fait pas, à mesure qu'ils 
passent, l'écho de leurs intérêts, de leurs passions éphémères; elle est ello- 
même , pour le cœur et pour l'esprit humain, un intérêt ( le plus persistant 
de tous) qui ne se dénature point; elle excite et attire à soi des passions qui 
ne varient point. Que si l'on dit que le poète doit être de son siècle , qu'il 
doit se piquer d'en être l'interprète et le représentant , il est fiacile de ré- 
pondre qu'il le sera toujours assez à son insu et même malgré lui ; que , quoi 
qu'il fasse , il porte toiu'ovurs le cachet de son siècle dans eertaines habitudes 



â06 mSTITB DE FAU8. 

de son langage , dans le retour involontaire à an certain ordre d^idéea qui 
sont comme l*atmosphère de son intelligence, dans certaines nuances de 
sentiment plos naïf on plus raffiné, plus triste ou plus gai, plus calme ou 
plus agité, plus religieux ou plus étranger à toute foi comme à toute espé- 
rance. Il serait permis d*ajouter que ce côté , par lequel il représente son 
siècle , est immanquablement la partie périssable de ses oeuTres. Cest la 
livrée de son génie. Les contemporains ne la séparent pas de Tbomme lui- 
même , mais avec le temps elle s*use , elle tombe de vétusté , et Toeil de la 
postérité glissant sur ces lambeaux surannés , n'arrête que sur les impéris- 
sables formes de beauté qui s*en dégagent , son étude et son admiration. 

Nous ne serons donc jamais scandalisés de voir le poète , l'homme dln- 
vention, séparer, en tant que cela est possible , son oeuvre de l'oeuvre de son 
siècle , et chercher son inspiration ailleurs que dans la rue ou dans les tri- 
bunes qui peuvent surgir de tous côtés. Assez d'autres sans lui prépareront 
au siècle sa pâture politique, philosophique ou religieuse. Assez d'autres 
pourvoiront à ce que l'on veut nommer par exclusion l'utile , je ne sais trop 
pourquoi ; car s'il est vrai que l'ame humaine est faite pour connaître et pour 
aimer le beau, on ne voit pas comment , entre tous les résultats où peuvent 
arriver les Cacultés inventives de l'homme, le beau aurait à lui seul le privi- 
lège d'être une chose inutile; et d'ailleurs, ce qui est jugé utile par les uns, 
est jugé nuisible par les autres. Cest un débat que le temps doit rider. 
Peut-on enjoindre à la poésie de s'inspirer de l'incertain ? Est-elle une chose 
éventuelle qui peut être ou ne pas être, selon les chances que courent les 
doctrines auxquelles on veut l'accoupler ? Peut-elle accepter cette solidarité? 
Peut-elle trouver la vie dans une chose qui, peut-être, n'est pas née viable? 
La poésie peut-elle être ailleurs qu'où sont la vie et la vérité ? Disons encore 
que ce qui est utile aujourd'hui sera parfaitement inutile demain , quand les 
résultats cherchés seront obtenus ou abandonnés pour d'uatres. Si le beau 
n'est pas utile par cela seul qu'il est le beau , et si la poésie tire son prix et son 
mérite de l'utilité , elle est donc de nulle valeur quand certaine fonction utile , 
à laquelle on l'a fait participer, est remplie. Le beau peut cesser d*être le 
beau, car il ne dépend plus du rapport établi , de toute éternité , entre les fa- 
cultés perceptives de l'homme et tout ce qui peut s'ofirir à sa connaissance 
dans les phénomènes de l'ordre moral ou de l'ordre naturel , mais de tel ou 
tel accident , que tel ou tel mécanisme social engendre au sein d'une agglo- 
mération de gens politiquement associés. La poésie ne sera plus la langue 
commune à tous les hommes , et comme le fruit des entrailles de Tame hu- 
maine , le rayonnement de la flamme divine qu'elle contient ; elle sera l'argot 
particulièrement propre à une société , à une époque ; elle sera l'ombre vacil- 
lante attachée à cette machine artificielle et incessamment changeante, qu'on 
nomme corps social. Il faut bien admettre cependant que si , dans l'ordre des 
faits physiologiques, les organes de notre ne de relation sont appropriés aux 
conditions du monde extérieur avec lequel ils ont à communiquer, de même, 



hbtub de paris. 209 

dans Tordre moral , les facultés de notre aroe sont appropriées aux faits du 
monde moral dont elle a à connaître. Ainsi Tair est fait pour nos poumons , et 
nos poumons sont faits pour l'air. La lumière est faite pour notre œil , et notre 
œil pour la lumière. Le rapport qui existe entre ces deux termes, œil et lu- 
mière , air et poumons, est nécessaire , immuable ; car s'il venait à changer, 
si Fair cessait d'être respirable et la lumière d'éclairer, le monde finirait, 
ou du moins l'homme disparaîtrait de la face de la terre. C'est donc en 
vertu d'un rapport nécessaire , immuable , étemel , que l'ame perçoit le beau 
et qu'elle le connaît. Si le rapport est immuable, le beau Test donc aussi né- 
cessairement. Si le beau est immuable, il a donc une existence propre et nul- 
lement subordonnée aux mobiles conditions d'existence qui régissent une 
chose investie de tout autres caractères. S'il a une existence propre, il est une 
chose complète en soi. II tire donc de lui-même son utilité , et par suite, on 
peut l'aimer, le rechercher pour lui-même sans craindre de &ire , en le pro- 
duisant sous une forme ou sous une autre , une œuvre inutile et incomplète. 

Nous savons bien qu'il est des écrivains qui ne se contenteront jamais de 
œ genre d'utilité , et que , parmi ceux-là , il en est qui ont , pour ainsi dire , le 
droit de ne pas s'en contenter, au moins en ce qui regarde leurs propres ceu- 
vres. Ce sont ceux qui , dans un intérêt général , ont tourné tous leurs efforts 
vers un but pratique , qui ont dévoué toute leur vie à cette tâche , qui ont 
déjà Élit leurs preuves , donné des gages à leurs convictions , et qui s'y sont 
assez sacrifiés pour être fondés à leur faire, de tout ce qui existe en concur- 
rence avec elles, un sacrifice qui a commencé par l'abnégation réfléchie d'eux- 
mêmes. M. Barrault est certainement de ce nombre. Les débuts de cette 
partie de sa vie qu'il a livrée au public appartiennent à une œuvre de prosé- 
lytisme et n'ont pas été sans éclat. C'est par son talent qu'il a marqué d'abord 
au milieu d'une association d*hommes de talent. Plus tard il a apporté à sa 
cause , devenue plus onéreuse que profitable , autre chose que le tribut de sa 
parole. Il a payé de sa personne dans des entreprises qui réclamaient une 
énergie peu commune , une foi invincible, et un dévouement à toute épreuve. 
L'homme d'action est venu porter témoignage à l'appui de l'homme d'élocu- 
tion , et le bien-faire confirmer le bien-dire. 11 ne fiaut pas songer à demander 
à un homme qui a un tel passé derrière lui quelque chose qui ne sorte pas 
de son passé, et quand il tente de se montrer sous une troisième face, quand 
Fhomme d'invention vient réclamer une place à côté des deux autres, ce ne 
peut être que pour les compléter. Il est même vrai de dire que l'idée de re- 
trouver M. Barrault sous cette nouvelle forme, et de suivre dans ce nouveau 
chemin les développemens d'une pensée qui , sous d'autres formes , avaient 
déjà attiré l'attention, donnait d'avance à son livre un attrait qu'il n'eût pas 
eu pour nous sans cette circonstance. 

Le roman d'Eugène est une étude critique de la famille , observée dans les 
divers élémens qui la constituent aujourd'hui, et dans la loi, ou plutôt dans 
le hasard de leur combinaison. L'auteur s^est proposé deux choses : peindre 

TOME I. JANYIBB. 14 



4ttO BfiVQE M PAai«. 

les relations de famille sous les couleurs et l'aspect que leur a d«oiiés r<élit 
actuel de la société ; indiquer dans quelques caractères d*élite Tidéal 4e 
J*homme et de la femme tels qu'il les conçoit dans leur association Aitiire. 
L'œuvre qu'il a produite se compose donc de deui élémens distincts « l'élé- 
ment critique , qui est en même temps l'élément dramatique , et, comme con- 
traste, l'élément moral, idéal, ou Tutopie. Les émotions et les périples du 
drame se prêtent éminemment , nous l'avouons , à une fonction critique. 
Deux êtres aux prises avec une situation faite pour inspirer la terreur ou Ja 
pitié luttent , souffrent, pleurent S'ils ont su se faire aimer, si l'on s'intéresse 
à leurs soufirances, on en hait la cause, et si cette cause réside dans la dis- 
position de quelque partie de l'édifice social; si le mal vient de là plus que de 
ceux qui le supportent, la conclusion est ÊKsile à tirer. Mais les ex^^oes 
d'une conception dramatique ne se combinent pas aussi bien avec un ensei- 
gnement de morale positive , et le personnage à qui l'auteur a confié la mia- 
sion de prêcher, soit en paroles, soit en action , est nécessairement to^joars 
compassé, didactique et froid. Voyez le Volmar de la NawtéUe Hdotu et le 
Jacques, de George Sand, dans le roman de ce nom. Ainsi, le sujet de 
M. Barrault était le tableau des déchiremens et des souffrances qu'ei^eii- 
drent les conditions actuelles de l'état de famille, et son héros, Eugène, 
n'est engagé en rien pour son compte dans les conditions qui violenteatautour 
de lui tant d'existences , et qui sont le ressort de l'intérêt que soulève l'aetian 
au milieu de laquelle se noue et se dénoue la trame de leurs destinées. En le 
plaçant dans cette situation désintéressée , en le laissant libre de ne s'engager 
dans celle des autres qu'autant qu'il le voudrait bien, M. Barrault a voulu 
l'élever à une plus grande hauteur, et il a marqué suffisamment son inteittion 
que tout l'intàrêt dont Eugène serait l'objet filt provoqué par son caractère et 
non par les compUcatloiis d'une position dont il serait fdrcé de subir toutes 
les conséquences. Mais il n'en est pas moins vrai que la passion, c'est4-dire 
l'intérêt dramatique du livre est ailleurs, dans la partie où les acteurs sont 
moins parfaits, mais étieinta plus étroitement par les faiits qui remuent les 
questions posées; dans la partie où il y a des plaies qui saignent et qui accu- 
sent, dans la partie critique en un mot. Ce n'est pas qu'Eugène n'ait aussi 
ses passions. Mais comme la passion première d'un homme ainsi présenté 
est toujours de se montrer grand et généreux , et qu'il dépend toujours de 
lui qu'elle soit satisfaite ^ les qrmpathiea qu'il excite laissent à l'ame toute sa 
sérénité. 

M. Barrault n'a pas liotdté an couple conjugal ses explorations sur les rela- 
tions de fiimille. U étudie ces relations dans les deux directions qui en sont 
comme la Hgne verticale et la Ugne horizontale, c'est-à-dire dans les rapports 
d'ascendant à descendant, ou dans les fonctions de père ou de mère, et dans 
les rapports qui se groupent, sur «ne même ligne, au-dessous de ceux-là, 
ou dans les fonctions du fluriage et de la fraternité. 

M** LeCalvie « vieille haronne de Tempire , plusieurs fois veuve ou divorcée, 



a.|Mrdu set eB&Bi. LanrniofKra laiflséetutnee d'iiii6aiMznoiiibi«u»li^ 
gpée doDt elle est la.gniad«aièfe. EUe est enoore belle. Femme du monde; 
elle en a emporté eettelaeitité de mesura ,. cette indulgence de cara^ère q«e 
dooneai natusellement' à une femme^ aimée du monde une longue Tîe et let 
grand usage qu^elle en a lait Femme de cœur, elle aime ses petits-en&ns el 
ne vit que pour eux.; femme de téta, elle se platt à mettre sonhabileté aux 
prises avec les obstacles et à trouTer des ûisées à brouiller on à débrouiUeiu 
On ne voit pas $[ue les déliées^ de son passé lui aient laissé ni regrets, ni 
scrupules. Ses passions et sa conscience ont également pris leur parti suc 
rirréparable. La baronne est toute au présent. Peur âuniliers et pour conseilSi 
elle a un docteur matérialiste pour qui tout est pbjrsiologique, et unabbé 
clusivement animé de l'esprit de Févangile. Si sa tendresse maternelle 
adive, si son esprit est fécond et délié, sa. vue est bornée. Elle veut le ben«- 
heur de ses enCsns, maïs un bonheur fait de sa main, et arrangé d'après des 
idées^ur. lesquelles elle n'a consulté qu'elle-même. Le choix des époux qu'elle 
donne à ses petiles>fiUes est calculé sur ces idées. Si les mésaventures qui^ 
sont la conséquence d'un mariage mal assorti viennent déjouer le calcul de 
la baronne, elle n'en est nullement déconcertée, et elle se met à réparer les. 
déobirures du contrat avec ce flegme et cette calme présence d'esprit que 
pourrait avoir un diplomate qui verrait se rompre une maille du réseau qu'il 
aurait ourdi dans une négociation difficile et embrouillée. Elle parvient à 
communiquer aux maris, sinon le sang-froid avec lequel elle envisage l'évé- 
nement, du moins une résignation prudente et raisonnée. Du reste, la ba- 
ronne a conservé avec intelligence et môme amélioré sa fortune, et elle en 
use à l'égard de ses en&ns avec une générosité qui ne prend conseil que de 
son cœur. Telle est la mère de famille dans le roman de M. Barrault. Ce. ca- 
ractère est le portrait de plus d'une mère , en effet ; mais si on veut le prendre 
comme type, il faut le réduire à sesélémens les plus simples, et l'on retrou- 
vera dans la plupart des mères, d'abord l'affection vraie, l'ambition de mettre 
la main au bonheur de ses enfans, Tesprit de négociation et cette diplomatie 
domestique dont la baronne offre un type qui sort de la ligne commune; 
une certaine frivolité mêlée aux considérations les plus gravesdans la manière 
d'apprécier les conditions du bonheur; un grand fond d'indulgence pour des 
faiblesses qu'on a peut-être eues soi-même, et qui trouveront ailleurs asseï 
de sévérité; une inclination naturelle à en coi\jurer les suites et à concilier 
ce qui pour d'autres est souvent inconciliable; et, quant au fond même de 
l'ame, un peu de routine chrétienne, mêlée à des penchans et à des calculs 
terrestres , comme l'abbé est associé au docteur dans l'intimité de la baronne. 
A côté de la mère il y a le père , mais sur le second plan et avec moins de 
développemens. A ce sujet, nous ferons remarquer que M. Barrault, dans 
la manière dont il a choisi , étage et groupé ses caractères, a fiait preuve de 
tact , de sens et de réflexion. C'est certainement la partie la plus travaillée et 
la plus remarquable de i'ouvrage. En ce qui tient à cet agencement, tout a 

H. 



21S RBYUB IHS PARIS. 

Sa raison et tout est clair; résultat difficile à obtenir dans une intrigue oom* 
pliquée d*un assez grand nombre dMncidens et de personnages. Pour le cas 
particulier où nous nous sommes arrêté , Tintérieur de la famille et les affee^ 
tions qui s'y concentrent étant surtout le domaine de la mère , le rdle du 
père, dans un roman comme celui-ci , devait être réduit à des proportions 
beaucoup plus restreintes. M. Boulard est gendre de la baronne et père d'une 
de ses petites-filles. Aux fonctions de maire de sa petite ville , il joint les 
fonctions beaucoup plus rudes de philantrope. Patriote actif et rigide, il est 
membre de toutes les associations philantropiques ou politiques, ici , pour la 
réforme des prisons; là, pour les en&ns trouvés; là, pour Témancipation des 
noirs. Veuf de la fille de la baronne , il a épousé en secondes noces l'huma* 
nité. Le soin de cette grande famille lui laisse à peine le temps de se sou^ 
venir qu'il est membre et chef d'une autre famille moins nombreuse, ou , sif 
s'en souvient, c'est pour foire servir la petite famille au plus grand avantage 
de la grande. Il croit donc ne pouvoir foire mieux pour sa Cécile que de la 
marier à un philantrope humanitaire comme lui , ni pouvoir mieux eneoa^ 
rager et récompenser les hautes vertus civiques et oecuméniques de M. de 
Rayneval, qu'en lui livrant sa chair et son sang. Au demeurant, bon et sen« 
sible père, et qui ne demande pas mieux que de se persuader que, sauf les 
prisons, les noirs et le ministère, tout est pour le mieux dans ce monde, el 
qu'il n'y a de pères reprochables que les pères des enfans trouvés. Tous les 
pères ne sont pas des philantropes, comme M. Boulard; mais tous ont une 
idée, un intérêt à cœur, et il en est bien peu qui sachent se défendre assez 
de leurs préoccupations pour ne pas sacrifier, le plus tendrement du monde, 
leur famille à leur marotte. Il y a, dans ce caractère tracé par M. Barrault, 
des nuances bien démêlées et vivement accusées. 

M. de Rayneval est, comme nous venons de le voir, le collègue de M. Bon* 
lard dans tous les clubs où cet homme compatissant va chercher le place- 
ment de sa sensibilité et de ses filles. Ame énergique et rude , nature austère 
et puissante, M. de Rayneval doit à une vigoureuse effervescence intérieure 
de passions une éloquence entraînante, et à une grande concentration de 
volonté un extérieur glacial. Tout ce qui lui résiste, il le force à fléchbr; ce 
qui ne fléchit pas , il le brise. C'est un grand caractère , élevé, mais hautain; 
juste , mais dur; aimant, mais traitant l'amour comme une foiblesse, et ja- 
loux de ne point se trahir. Il a mis entre son cœur et l'objet de ses alTeetiona 
une armure d'acier. Sous cette armure défensive , sa tendresse est ndde , 
fooSde, invisible, écrasante. Tous les mouvemens de son ame lui donnent 
une attitude héroïque; mais le tremblement de la main , mais la moite lan- 
gueur du regard, mais le frémissement des entrailles, mais les défoillanees 
de tout l'homme et du personnage vaincu par l'amour, rien ne transpire an 
dehors. Il fustige avec un gMitelet de fer toutes les puérilités sentimentales 
que le eœur aimant dHme fomme r^nd à ses genoux. S'il rougit et s'impa- 
tiente de la voir foibleyO ne daigne pas hii communiquer sa fdNree, et il ne la 



RKVUB DB PARIS* 91S 

M moDtre que pour l'en attérer* Cet homme , que Thabileté de la baroone 
fidt arriver à la chambre des députés, est feit pour être la gloire de la tri- 
hune. Cest là uo cadre qu'il icemplit admirablement; mais, dans le cadre du 
foyer domestique et des affections qui ravivent, il apporte trop ou trop peu; 
trop pour ne pas être admiré, trop peu pour être aimé. Mais Tadmiratioii 
peut-elle être, à défout d*amour, le pain quotidien du bonheur? Raynevai se 
refuse à comprendre cela , et ce n'est que lorsque sa force a laissé échapper ce 
bonheur qu'il lui eût été si fiidle de retenir, c'est alors seulement que , par 
sa faiblesse . qui se dévoile enfin , il s'efforce de le ressaisir. Une fois avouée , 
sa faiblesse emprunte à son caractère cette fougue et cette énergie qui en 
sont le trait dominant. Il ne sait plus s'arrêter, même aux limites de l'hon- 
nête, et rien ne lui coûte pour reconquérir le corps, sinon le coeur de sa 
femme. Il finit par mourir à la peine. Tel est le personnage du mari dans le 
roman de M. Barrault. On ne reprochera pas à l'auteur de l'avoir maltraité. 
Peu d'hommes dans le monde sont aussi richement doués que Raynevai , et 
beaucoup ont autant que lui de quoi faire absoudre les égaremens du easût 
de leur femme. M. Barrault a compris ^ avec un sens élevé , les convenances 
de son sujet. Dans un roman qui s'attaque aux formes actuelles de l'institu- 
tion du mariage, il n'a pas voulu , à l'exemple de tant d'autres, foire du mari 
un personnage sacrifié, et comme le bouc émissaire des iniquités de l'asso- 
dation conjugale. Il l'a choisi, au contraire, dans une ligne de caractères 
élevée bien au-dessus de la ligne moyenne. Il a fait à peu près de même pour 
le personnage de la femme, afin qu'il résultât de sa thèse que ce ne sont pas 
les époux qui sont mauvais , mais le mariage. 

Cécile est à la fois l'élève de la baronne, de son abbé et de M. Boulard. 
Mais l'éducation qu'elle a reçue de l'abbé a seule porté des fruits apprécia- 
bles. Cécile est une épouse chrétienne et pieuse; mariée sans trop avoir eu le 
temps de choisir, et comme surprise par le jour des noces, elle a , comme 
beaucoup de ses pareilles en pareil cas, aimé son mari parce quil était son 
mari et en même temps son premier amant. Elle l'a aimé avec son coeur in- 
expérimenté de jeune fille et avec sa conscience plus éclairée d'épouse. Cé- 
cile a tous les instincts de pureté et de droiture qu'on peut attendre d'une 
femme bien née et bien élevée. Cécile est une ame vraie, sincère; elle a 
horreur de la duplicité, et néanmoins, comme toutes les femmes , Cécile est 
menteuse; menteuse par nécessité, par devoir, si l'on veut; menteuse à son 
insu, peut-être, ou du moins sans trop s'en rendre compte; mais menteuse 
enfin. Elle n'a pas tardé à s'apercevoir qu'il y avait entre elle et M. de Ray- 
nevai une incompatibilité d'humeurs irrémédiable. Mais, soit que l'orgueil 
lui interdit la plainte sur un mal irréparable; soit que l'amour-propre lui fit 
redouter le reproche de s'être décidée sans réflexion dans une question aussi 
grave que l'acceptation d'un époux; soit que, par égard pour ses parens, 
elle voulût leur épargner le remords d'avoir disposé d'elle d'après leurs con- 
venances particulières plus que d'après les siennes; soit enfin que, par res- 
pect humain, elle voulût cacher aux yeux du monde les déboires et les soi?- 



ciiid'iMi'iiiiérienr hiA^ oréMoét 6ll*fB*iffi>vfM^î4e ffvswierè io» fiMlP 
a^tioufvit beiirwiaev ^àê blaneliîr.ott38é|mlap»q»>af«Jt»MEsi€ir envftV 
tiwtsr nvaBtesrles llliMioit érMijeunuifCtilii «sfiémnaB d« Mm» «i iPliH 
BHs jouait^ coamie*qatlqa'UD: le^ lufcdil: plwtttd; Ir qo«àM»«iltt litaif ' 
OMjjnfjHl EtteM porte ia pcinet bientétceèonhewtiwqati^ilê't'étti rq 
tfipi rérignéei JuktowBt tcroti^lMt iniapportabto^ lemwiioBgyqtf cHU QW Éi M 
eiD[]ïoyépeiirdkBiniiil6r ses 80iiifraiH»yelle l^mploy» poard is s imri êHëP 
sourdes lévolteB-de sos^oœnr ircévocalriflfliait mutiné et ces premien i s t i » 
qui piéoèdeot toujours des tort» plus graves. Toutefois, sa dfoiluresofliei»« 
tm dsossa^otete. TMitqaeUe gaïrdo'sar.pèSMidaDS la maisMi'OonjugBle, cUè* 
la garde sans laehe, et quaudi eile^onssBl» àila reprendre , i^est' iqprèsa^éM^ 
épurée par un aveu et avoir laissé sor'iepseiBl*soa titve et ses pi é tugatt y i 
^époose^ pour ne réclamer que eeUesdevov et d'amie. Leearaetèvo'éll 
GéeUeestf oaame celui de la plupart des fiMnoBea, un mélange de forse^et 
àa ûablesse, de légèreté etr de dignité, de siacéiité et d^astnoa, d%ff#i 
flenon et da sagacité, d'enthousiasme etid'affaisBeneDt;, de courage evéo' 
pusillanimité, de confiance extrême en aol^ou dans les-autres et de déflaueaa 
inoppartunes. Biais ce quifait la besadesonicanotèrsi» i^^eorrhoonéMé ^ 
tous les hoosvouloirs qui - raccomp agn en t. 

Telles sont les quatre figures prindpaleadala partie critique etdfauNK' 
tique du taUean. Ge sont là celles qui représentent la ûmille; nousne ten a a a 
pat compte des autreaqui ne servent qu*à remplir des fonds de toile. M ale# 
est deux personnagea encore ^uî, pris en dehars de la ftmille, sont étroite^ 
ment liés à raction où ils jouent un réie essentiel, directement p»r leaee»- 
cousses quils Itai impriment, indirectement par Fimportance qu'Us oot, 
comme contraste, dans Tutopie morale de Fauteur. C'est d'abord Arsèse^ 
fille de plaisir, franchement dissolue, mab honnête et noble à sa maniera; 
qui a été mise là pour repréeenter la dogme de la réhabilitation de la chaire 
et pour fiiire la leçon à la pruderie dont se msaquent les simulacres démaii» 
tdés de la chasteté coaijugale mise à sac par l'adultère. Bonne ame au fond! 
qui commet ses plus grandea méchancetés, moins peut^^tre pour assourii, 
comme elle se le persuade, un indomptable désir de vengeance, que pour 
avoir occssieii de prêcher et de dire une bonne fois au monde que^ stivr 
croit le droit de la marquer d'unaigne de réprobation, die a biende quoi* 
la lui rendre. Arsène a du moins ce mérite^ que tous ses vices sont firancsel* 
toutes ses vertus vraies. C'est, à eêté d'elle, le comto de Ca p i nau tart, son* 
amant de prédilection^, et plus tard son époux; homme de plaisir, comme' 
Arsène est une femme de plaisir; génie brillant, audacieux, sophistiquai 
dangereux; riche nature, douée de magnifiqueafocultéa, mais aussidetouter 
les passions qui les épuisent; pétri de man^ , de souplesse et d'impudeur;' 
habile à exercer toute espèce de fascinations et employant au mal;, sans 
toutefois aimer le mal pour lid-mêmc, toute la puissanoe dont il dispose: 
Capmaubert est donné comme repoussoir à Eugène^ pour qui la nature n'a 
pas moins fût que pour le pnmier, maisà qui elle a éomé par auNrottiei 



AEyHB ilE JRiJU9. Sta 

respect de soi-même et des autres. Famé grave et religieuse, le zèle de la 
vérité , comme à Gapmaubert Tesprit de sophisme. Eugène tourne vers le 
bien tout ce que Gapmaubert tourne vers la |ilus efirénée prostitution 
de lui-même. Ces deux hommes se trouvent en présence toutes les fois qu'il 
y a quelque profanation à accomplir et à prévenir. C'est la lutte du bien et 
du mal. Mais là, comme ailleurs, le génie du mal finit par triompher. Le 
bon génie arrive lorsqu'il n'est plus temps et qu'il n'y a plus qu'à réparer. 
Eugène, à tout considérer, n'est autre chose que l'amour régénéré 4e 
Thomme régénérant la femme dégradée par les in4>uretés de l'homme et par 
foubli de sa propre dignité. Cette œuvre de réhabilitation , il est vrai , est 
tentée , mais elle ne s'accomplit pas dans le roman. Le dénouement s'écarte 
brusquement hors de la voie de ces prémisses. Cécile, après quelques vel- 
léités suivies de quelques efforts impuissans, retombe de l'amour d'Eugène, 
d'un amour qu'elle ne connaît encore que par les sacrifices qu'il lui a offerts, 
sous les chaînes de son premier mensonge et d'un nouvel avilissement. Peut- 
être ce dénouement n'est-il qu'une page d'attente et une allusion. La femme 
a été appelée par l'homme , et elle n'a pas répondu. Le roman finit comme 
l'histoire. 

II faut dire cependant qu'Eugène se marie. Eléonore, qui devient la 
femme d*Eogène, n'apparaît guère que dans un demi-jour au fond du ro- 
man. Elle ne concourt à un résultat quelconque que dans le duel entre Eu- 
gène et Gapmaubert. Cette forme voilée, à demi perdue dans les lointains , 
et qui se laisse pressentir plutôt qu'elle ne se découvre, est cependant le 
vase d'élection dans lequel M. Barrault a enfermé le rayon divin des amours 
futures et l'ame de l'épouse transfigurée. Cette blanche et douce lueur qui 
disparaît souvent derrière les incidens du récit , mais qu'on revoit toujours 
poindre à l'horizon , ne jette pas encore d'assez vives clartés pour que l'on 
puisse croire qu'elle nous montre toute la pensée de l'auteur. Mais il en est 
une qu'elle nous paraît mettre en lumière , et qui , plus développée que les 
autres dans un caractère resté à l'état d'esquisse et d'indication, se détache 
avec une vigueur qui en îàusse le sens. Nous ne croyons pas que M. Bar- 
rault ait voulu dire que la femme dans l'avenir dût abandonner à l'homme 
plus de privilèges qu'il ne s'en arroge aujourd'hui, et ne se réserver à elle^ 
même que le droit de l'aimer comme on adore un être d'une nature supé- 
rieure. Telle est cependant la conclusion qui ressort des données de ce 
caractère. Eléonore , c'est l'amour dévoué , désintéressé. Pendant tout le ro- 
man , elle aime Eugène sans en être aimée et sachant qu'il en aime une autre. 
Néanmoins, lorsqu'il revient à elle, faute de mieux, oonune époux, elle 
accepte les cendres de ce eœur consumé par un autre amour. Cela est 
acceptable à la rigueur. Mais comment M. Barrault a-t-il pu octroyer à 
notre sexe , par la bouche d'Eléonore , ces magnifiques prérogatives qui lais- 
^Jent à l'homme une liberté sans limites dans une association dont la femme 
s'impose tous les devoirs, sans autre réserve que le vœu bien modeste de 
demeurer toujours, entre ses rivales, la plus aimée? Gomment Eugène ne 



316 BBVTB DE PARIS. 

repoo8se-t-il pas les oflfres d^une pareille générosité , ou comment n'y ré- 
pond-il pas par un désintéressement égal ? Trouverait-il , lui aussi, qu*il est 
bon de condescendre à se laisser aimer sans s*engager à aimer soi-même? Cette 
fin , à notre sens , jette quelque invraisemblance sur le caractère d*£léonore, 
et quelque défaveur sur celui d*Eugène. 

Nous nous sommes borné à esquisser les principaux caractères, et nous 
n*avons pas suivi , dans son développement , Faction de ce roman. Nous n'en 
avions pas besoin pour éclairer ce que nous avons à en dire , et d'ailleurs 
pour les lecteurs qui tiendraient à connaître comment l'auteur s'en est tiré, le 
livre est là. Ce n'est pas à cette curiosité paresseuse que nous avons à ré- 
pondre. Nos observations sur cette partie du travail de M. Barrault seront 
courtes. On voit là , comme dans le reste , combien l'auteur a consciendeu- 
tement et longuement médité son sujet. Tout est plein ; toutes les parties s'en- 
chatnent , se répondent avec une symétrie peut-être trop visible. Nous avons 
dit combien le sens de chaque détail est clair. En effet, toutes les intentions 
sont à jour. C'est un grand mérite dans l'exposé d'une doctrine; c'en est un 
moindre dans une création dramatique. Voilà encore une des raisons pour 
lesquelles on ne doit pas accoupler ces deux choses. M. Barrault s'est trop 
occupé d'équilibrer des contrastes dans la partie d'invention, des antithèses 
dans la partie d'expression. Sa fable et sa phrase marchent avec précision, 
mais emboîtent le pas avec trop d'affectation. Il y a cependant des passages 
qui semblent bien peu préparés ; ainsi Cécile s'aperçoit bien brusquement 
que le domicile conjugal lui est décidément insupportable , et elle le quitte 
avec une résolution bien soudaine-, de même le triomphe facile et rapide 
qu'elle abandonne à Capmaubert paraît bien difficile à concilier avec le carac- 
tère qu'elle a annoncé , et à expliquer par cette raison qu*elle ne compte 
plus sur l'amour d'Eugène et qu'il lui &ut un amant entre elle et son mari 
pour rendre tout rapprochement impossible. Il y a , du reste , de fort belles 
scènes. Celle du salon oriental , puisque nous en sommes sur le triomphe de * 
r^pmaubert ; celle du père Boulard , à la veille du suicide; celle de l'entrefoe 
nocturne avec Rayneval , quelques jours après. Le duel de Capmaubert et 
ifEugène se termine aussi d'une manière qui a du piquant et de la nouveauté. 
1 ne certaine entrevue d'Arsène et d'Eugène, dans le boudoir de celui-d , ne 
manque pas non plus de charme et de fraîcheur. Mais un dé&ut quH 6iit 
noter, c'est que tous les personnages reviennent souvent aux mêmes format 
de langage. Ils n'ont à eux tous qu'un seul vocabulaire. Cest quils ont toos 
hâte de dire la même chose et d'arriver aux mêmes condusions. M. Barraolt 
s*est proposé im but en écrivant cet ouvrage , et chacun des 
qn'il y met en scène oïdilie trop son rêle et sa besogne , pour s'< 
celle de M. Barrault. Mais si Ewfème est fceuvre d'une plume peu 
peu assouplie, il est rceuvre d'une noble plume. L'uniformité qui 
a 5or prix. 

A. B. 




BULLETIN. 



Tous les journaux de la coalitioa commencent aujourd'hui par le même 
mot. Le ministère est dissous, dit le Messager. Le ministère est flni , répond 
le ConsUtutioiind, Le ministère a pris la résolution de se retirer, ajoute le 
SUele. A Taide de ce mot , répété à la fois comme un mot d'ordre par les 
feuilles de l'opposition , on espère abuser la chambre et dissoudre la majo* 
rite, qui s'est donné la noble tâche de résister aux efforts de l'anarchie des 
opinions , et de se mettre entre le gouvernement et les partis coalisés qui 
Pattaquent avec tant de passion. Comment soutenir un ministère qui n'est 
plus? lui dit-on. La majorité peut-elle se rallier à un ministère qui l'aban- 
donne? 11 est évident qu'elle n'a plus qu'un parti à prendre, celui de se ral- 
lier à la coalition, et de se ranger, avec ses principes, du côté des opinions 
û unanimes et si bien déGnies du centre gauche , des doctrinaires, des légi- 
timistes et des radicaux ! Nous admirions depuis long-temps le talent qu'ont 
les feuilles de l'opposition pour forger de fausses nou^velles, et pour afQrmer 
le contraire de la vérité; mais nous n'avions pas encore pensé que leur capa- 
dté en ce genre irait si loin ! Cette fois , c'est de la haute comédie , et la scène 
qu'ils nous donnent aujourd'hui est digne de Molière. Il n'y a que Scapin 
pour affirmer avec ce sang-froid aux gens qu'ils ont fait leur testament la veille, 
et que c'est lui qui est leur héritier. Le ministère a beau répondre par une 
feuille semi-officielle qu'il n'en est rien ; que l'honneur, le devoir, lui com- 
mandent de rester fidèle à la majorité qui lui a donné sa confiance; on lui 
r^nd que ses démissions sont données, qu'on les a vues , et qu'il est inutile 
de voter l'adresse, puisque le ministère s'est retiré, puisqu'il est fini et dis» 
8008. M. Mole et ses collègues n'ont plus qu'une réponse à faire, c'est de 
remonter à la tribune» de combattre la coalition avec le même courage, avec 
la même persévérance et avec le même succès que par le passé. 

Jusqu'à présent, à chaque défaite de la coalition, elle s*était contentée de 
i^éerier que le ministère était vaincu. A ce compte, ceux qui restent étendus 



Si9>' RETUB DE PARIS. 

parterre, dans le combat, seraient regardés comme les maîtres du champ 
de bataille; excellente et nouvelle manière de définir la victoire! Nous 
voyons, il est vrai, dans Thistoire qu'il y a eu souvent des batailles où Ton 
a chanté le Te Dcum des deux côtés; mais, de bonne foi, quelque faible que 
soit la majorité qui soutient le gouvernement , est-ce bien ici le cas ? Se sou- 
\ient-on d'avoir jamais vu, d&os^ltsaBnates dli gouvernement représentatif, 
un fait semblable à celuiiqni^steoeoinplit depuis^ un^nois? A-t-on oublié les 
menaces de la coalition, menaces qui s'accomplissent encore à cette heure? 
Toutes les capacités s'étaient réunies contre un ministère à qui Ton refusait la 
moindre capacité. En l'absence des chambres, ses actes avaient été qualifiés 
d'ineptes , d'indignes de la France, de funestes pour le pays. Dès les premiers 
jours de la session , ces accusations avaient été répétées par les chefs de la 
coalition , dans les salons et dans les bureaux de la chambre. Les accusa- 
teurs appartenaient à toutes les nuances de la chambre , et leurs paroles re- 
tentissaient dans toutes les feuilles qui leur sont dévouées. Au milieu de tant 
d'attaques , et de tant d'avis divers , qu'a fait la chambre ? Elle a confié la 
rédaction du projet d'adresse à une commission composée en majorité d!ti 
hommes les plus hostiles au mmistère. Elle a ouvert la portée toutes les ac- 
cusations, elle a mis les adversaires du gouvernement à même de formuler 
solennellement leurs opinions , en ayant soin de choisir les membres d6 lé* 
commission dans toutes les nuances d'opposition , qui peuvent raisonnable- 
ment prétendre à diriger les affaires. Puis, la chambre a attendu. Aujour- 
d'hui , constituée en tribunal , elle a religieusement et longuement écouté tooT 
le monde. Les accusateurs, investis en quelque sorte du mandat de la cfeiani- 
bre , ont eu les coudées franches pour blâmer le système du gouvernement: 
Eh bien! qu*est-il résulté de la discussion! L'adresse la plus hostife au goo^ 
vemement, la plus habilement défendue, une adresse préparée par tousiéi' 
anciens ministres, méditée en commun par les hommes qui se disent hin- 
tement, et h la tribune, les esprits les plus capables de la chambre; uatr 
adresse en faveur de laquelle ont plaidé les orateurs de toutes les nuances , 
soyons plus vrais, de tous les partis, a été non pas modifiée , non pas modé^' 
rée , ces termes ne suffisent pas , mais changée du blanc au noir. Ce quf ' 
était un blâme est devenu un éloge; ce qui pouvait être regardé comme us* 
défi aux autres nations , est devenu une parole conciliatrice ; et aujourdlioi , 
à l*heure où nous écrirons, il ne reste plus de tout cet édifice si laborieuse^ 
ment construit, qu'un seul paragraphe, qui sera, nous l'espérons, amendf^ 
comme les autres. S'il en était ainsi , le ministère aurait accompli une tfichr' 
qa*n n'a enoore été donné à aucun ministère d'accomplir. Il aurait gagnf ' 
devant le grand tribunal des représentans de la France , et gagné à foror" 
d*éloquenee , de franchise et de courage , une cause que la chambre ne seiiF 
bîait pas disposée à juger en sa (iiveor. Nous n'avons pas besoin d'adresser ém 
paroles rassurantes au ministère. Nous savons qu'il restera loyalement à sonr 
poste jusqu'à la fin , et que chacun de ses membres se fera un devoir dto com- 
battre jusqu^ao beat , et sans, odcol d'avenir, pour le triomphe d6 set opi^ 



mflWHS BB ;FAB18. SIS 

iûonB. Mais tH'û avait.bésitéunjnomeot à rester à la tête des affaires, qoand 
Ja eoelition le sominait de se .retirer en masse, lors de la noininatioa des 
oeonroissaires de l'adresse, quelle .&ute immense il eât commise? Le miois- 
.4ère a, peut-être mieux mérité du pays depuis le commencement de la dis- 
uaission de Tadresse, par «son courage et ses généreux efforts, que par tout 
•e qu'il a fait pour la paix et laprospérité du pays, depuis deux ans. 

AI. Lacave-Laplagne, M.Barthe, M.Martin du Nordyont-ils à se plaindre 
ilC'eette discussion ? N*ont*ils,pas montré, à des titres différens, un talent 
.de dîseussîon réel' et la véritable éloquence des affaires que personne ne leur 
disputera ? M. de Montalivet n*a«t-il pas puissamment et chaleureusementré- 
«poodu aux adversairea du gouvernement? £t M. Mole qui n a pas, en quel- 
,que sorte, quitté la tribune depuis donze jours, qui a ûiit £sceà toutesles 
.questions et à tous les hommes, viendra-t-on nous dire maintenant qu'il 
n'est pas fait pour le gouvernement de la publicité? Viendra-t-on lui refijuwr 
«les qualités précieuses de l'orateur, quand il a combattu par la science des 
.afiaires, par Tobservation babile des &it8, par la cbaleur, par l'esprit et 
par la verve, iies orateurs et des écrivains à qui ne manque aucune de 
ces qualités? Rabaisser aiyourd'bui M. Mole, ce serait rabaisser beau- 
^ioup. d'autres qui n'ont pas eu l'avantage dans cette mémorable discussion; 
•et l'opposition le sait si bien , que ses paroles.de dédainee sont changées pres- 
que involontairement en termes de considération à l'égard .du présidentidu 
^Kwseil. £t c'est ce moment qu'on choieit pour annoncer positivement, et 
4omme un £ût aceompll,. nécessaire, la retraite du cabinet du 16 avril, la 
^retraite de M. Mole! Qui pourrait le croire? JËst-ce la chambre qu'on veut 
Joduû^ en erreur? La majorité avait cependant donné, depuis quelques 
joujRS, assez de preuves de sens, et il n'était:pas permis de compter à ce point 
4ur.sa crédulité. 

Si ledemier paragraphe de l'adresse est amende, que restera*t-il de cette 
eBUvre4>assionnée des grands écrivains et des.oralMirS'de la^chambre? Et ik 
je regarderaient comme les vainqueiurs dans cette discussion, parce que la 
.majorité du ministère a été £ûble! Que parle-t-on de l'ambition des chefs de 
Ja coalition? Us aéraient,, au contraire, bien fiioilesà satisfigûre, ce nous sem- 
Jile, s'ils se contentaient d'un triomphe tel .que .celui-là. «Cette réunion .de 
4HÛnqueurs se composerait d'hommes dootchacun a essuyé au jnoios une 
jdéfiûte, dans la .question qii'il c'était lui^nême adjugée, car chacun s'était 
donné son rôle dans l'opposition, et:ses «hefe, «poique •ialheureux,ipen- 
lent.s'éerier , eomme^elMniapràs la victoire de Tra&lgar : « Tout le jnonde 
j| bien lait son devoir ! » Il y ea a même qui 1-ont rempli avec.tant^e can- 
SBiance, qu'ila^se sont fait sauter volontairement, ainsi qu'a fait M.-Guiiot 
ipienous avons vu brûler hardiroent ses vaîaaeaux et rompre,dansjon se- 
cond discours, avec tontes ses professions de foi (passées. Toutes ces eiih 
nottstanoes sontfCUes d^jà effacées de la mémoire du pays, que la oealitâon 
ferle auasl.haut de ses succès, ettpnétendeavmriittWérisé-le ministèfe?iil jr 
> i toiijmiw ,iM Hi a j w r pna4r ^nié i^pa»«ié^ diiriwaaiontfUBqnlap 



SSO RBVUE DE PARU. 

paragraphe relatif à Aocône. Que s'est-il passé depuis ee temps-là ? La diseos- 
sion de Taffeire d'Ancône a-t^lle été défa?orable au ministère? Que n*a-t-on 
pas fait pour obtenir un blâme contre le cabinet au sujet de cette affoire 
d*Ancône? M. Thiers a rois en usage toutes les ressources de son esprit; son 
admirable talent a-t-il entraîné la chambre? Quelles autorités nVt-on pas 
invoquées, jusqu*à celle de Napoléon lui-même qui voulait que le port d'An- 
cône restât française la paix générale? Mais Napoléon voulait bien d'autres 
choses pour la paix générale! C'était en 1797 qu*il s'exprimait ainsi, quand il 
était maître de la Haute-Italie, et très résolu à dominer dans la mer Adria* 
tique où nous ne saurions raisonnablement vouloir dominer aujourd'hui. Ne 
serait-il donc pas fiacile de trouver, dans les écrits de Napoléon, le vcea de 
garder pour frontières le Rhin, les Alpes et les Pyrénées? Devons-nous, sur 
la foi de ses opim'ons , jeter garnison à Mayence et dans les places fortes du 
Piémont? 

M. Thiers a opposé aussi au ministère la défense d'Ancône par le général 
Monnier, après la bataille de la Trebia. Le général défendit Ancône avec deux 
mille hommes, la plupart blessés, contre une division de Russes, de Turcs, 
dltaliens et d'Autrichiens. La chambre savait tout ce que peut foire de pro» 
diges la valeur françiaise; mais elle s'est demandé avec raison si la justice 
commandait de faire de ces sortes de prodiges en pleine paix. La brillante 
éloquence de M. Thiers n'a pu , malgré ces prodiges , cacher à la chambre la 
lettre du traité qui prescrivait d'évacuer Ancône si les Autrichiens évacuaient 
là Romagne. C'est ce que M. Mole a fait admirablement ressortir, dans vn 
de ces simples et nobles discours qui produisent toujours leur efifet sur h 
chambre; et, en exhibant une dépêche de M. Thiers, qui refusait l'évacua- 
tion contrairement à la lettre du traité , il a posé encore plus nettement et 
plus loyalement la question entre lui et ses adversaires. La chambre a encore 
une fois appuyé l'exécution loyale du traité , et le lendemain elle a dénoncé 
son opinion à ce sujet par le vote le plus significatif qui ait encore eu lieu. 
29 voix en faveur du ministère ont approuvé sa conduite , et maintenu la paix 
de l'Europe. Mais comment appuyer une politique qui ne se contente pas 
de placer la main sur la garde de l'épée, comme le demandait M. Mole, et 
qui voudrait la voir tirer du fourreau , comme le disait très bien M. OdOon 
Barrot, dans une de ses vives interruptions? On a beau se donner des mots 
d'ordre pacifiques dans la coalition , la propagande se laissera toujours em- 
porter à son naturel belliqueux et même un peu querelleur! 

L'opposition comptait se dédommager dans la discussion de l'aflGiire sunse. 
Le chififre de 331 contre 308 a répondu à ses espérances. Dira-t-elle que la 
minorité est violente, qu'elle tyrannise l'assemblée, que la commission et la 
coalition n'ont pu à loisir développer leurs motifiB de blâme? Mais de l'aven 
de la coalition elle-même, la majorité est faible, le fragment qui la oomplète 
flotte d'un parti à l'autre. Le vote a donc eu lieu bien librement, et si le uA* 
nistère l'a emporté, c'est que ses raisons ont paru bonnes. La chambro n'a 
pat admis, «vne II. Odim Satinl 0t M. I>nfiMre, que i» mids^ 



BBTOB DE PARIS. SU 

«D prétendant dans la personne du prince Louis Bonaparte , ce héros tant ad- 
niré par M. Larabit; elle n*a pas pensé, avec M. Guizot et M. Passy, que la 
France devait demander à la Suisse si M. Louis Bonaparte était Suisse ou 
Français, et se soumettre au jugement de la Suisse quand M. Louis Bona- 
parte lui-même réclamait le trône de France en sa qualité de Français. 

M. Mole, qui se trouve toujours à la tribune quand il s'agit de répondre 
aux sophismes des partis, a par&itement replacé la question. Nous voudrions 
pour le ministère que la discussion de Tadresse tout entière fût livrée à Tim- 
pression. En suivant Tensemble des discours que M. Mole a prononcés en 
cette circonstance , on pourrait se faire une idée de la force que donne à un 
esprit lucide un principe unique et constamment suivi. Ce principe , c'est la 
loyauté. Déjà M. Mole avait annoncé à la tribune que la fidélité avec laquelle 
3 a tenu les engagemens pris par ses prédécesseurs, au sujet d'Ancône, lui 
avait donné une force qui ne sera pas sans résultats relativement à Tévacua- 
tioD de Cracovie. Il lui a été facile de montrer que ce principe de loyauté, 
son soutien et son guide dans toutes les affaires , lui avait fait un devoir de 
résister et dinsister en Suisse, comme il lui avait commandé de se retirer de la 
Eomagne. Il va sans dire que Topposition a trouvé que le gouvernement avait 
eu tort de faire approcher ses troupes de la frontière helvétique, tout comme 
il avait eu tort de les retirer de la citadelle d'Ancône. Peu s'en est fallu même 
qu'elle n'ait cité Napoléon à ce sujet! M. Mole a répondu comme toujours, 
en homme d'état, en ministre. Il a demandé à M. Guizot si c'était sérieuse- 
ment qu'il reprochait au gouvernement de n'avoir pas demandé à la Suisse si 
M. L. Bonaparte était Suisse ou Français, et s'il se figurait qu'avant de pré- 
aenter cette note, si noblement conçue, que l'opposition n'a pu critiquer, le 
gouvernement français n'avait pas su , par son ambassadeur, à quoi s'en tenir 
•nr la prétendue nationalité suisse de M. L. Bonaparte. A un orateur de son 
propre parti, qui évoquait des souvenirs irritans pour la Suisse, M. Mole a 
lépondu en opposant sa modération ordinaire , qui s'allie si bien au sentiment 
de la dignité du pays. Enfin , aux membres de la commission qui ont pré- 
tendu réparer le silence du discours du trône sur la Suisse, M. Mole a par- 
fidtement montré que c'était le seul parti sage; car, en passant sous silence 
■n événement fâcheux dont les causes datent de loin , et dont le ministère 
eherehe chaque jour à effacer les traces, on rétablira plus focilement les rap- 
ports de bonne intelligence avec la Suisse, troublés quelques momens sous 
diffiârens ministères. C'est ainsi que M. Mole répond depuis douze jours à 
tons ceux qui l'attaquent, et oppose sa nx>dération, son esprit, son aménité 
0t sa sagesse, aux injures, aux dédains, aux passions, aux imprudentes sor- 
ties de ses adversaires. Si doue ils exigent aujourd'hui l'éloignement du ca- 
liinet, c'est sans doute au nom de ses glorieux succès et de la vive adhésion 
qui lui a été témoignée dans la chambre! 

IjO rejet de l'amendement de M. Amilbau par 210 voix eût été un échec 
four le ministère , et sans doute il se fût retiré le lendemain , si la chambre 
»» toi «rail aoconlé le rejet Jtt paragraphe delà fjoaiMÎssiom Les paroki de 



M. Mole ont été dédsives. Il a annoncé à la chambre qu'elle allait déeid«r 
«ans appel du sort du cabinet. La chambre a répondu à cet acte de firanehte 
'per un vote en faveur du ministère. Elle a rejeté Tarticle de la eommissioii, 
et elle a accordé 4iinsi au gouvernement ce qu'il lui demandait. Xa minittèfe 
est-il donc responsable de tous les amendemens que présentent lesdépoiÉB 
qui lui sont favorables? Plus la chambre a montré dindépendance en refu- 
sant de s'engager trop fortement par Tamendement de M. Amilliau , plua^son 
vote du lendemain, qui rejetait le paragraphe, comme elle avait rejeté Fa- 
mendement, doit avoir d'importance pour le ministère. A notre sens, dans 
cette séance, que l'opposition , qui ne sait où trouver le terrain d*un trkMi- 
fhe , compte comme une dé&îte pour le gouvernement , il y a dei» dreoii- 
stances bien fevorables pour lui. Nous parlons du discours €Î violeat #b 
M. Guizot, et du discours outrageant pour la révolution de juntet,<q«e 
M. Berryer a eu le talent de faire applaudir par l'opposition. La ooalilîaii 
reprochait vivement au ministère de profiter des votes des légitimistes, «1*11 
te trouve que c'est l'opposition qui profite de ces votes. Encore ne lui «nt4lB 
4onné la majorité qu'une seule fois,4ans un vote qui a été, mi l é ali l é » 
méanti le lendemain! Voilà lionc la puissance et la force delà eoalitioii! 
ISans nul doute, la direction des afftires doit revenir à un ensemble si impa- 
«int, 'formé par tant de fractions si nombreuses! Quant aux légitimisleay 
déjà nombreux dans la chambre et dans le pays , ies^vollà divisés plus pra- 
fnsdémeatque jamais partie discours de M. Berryer. 

On s*occupe, dit-on, de publier ce <Kaeours au oombfe de 50^000 eKen- 
plaires, au béoéficeide l'orateur, avec une adhésion des ^épatés légitimislSB 
pour préfiwe. On doits^attendreà une protestation de la partide eeox qui àé- 
«darent , dans les Isiiilles légitimistes^ que M. Berryer a trahi la cause roya- 
Mateiparsea paroles. C'est .bien là lecaside^épéter Jes pavDlaBtdeii.^on»Jii 
iflorgo qui i plaignant flaari V^a^écriait : « Pauvre fpnBcelcneoieéSîlJB^ratt 
jqve^ea eunemis^n Rnaoeel » Oeit«nt(Mule.aartile i'atyaaition >dyMBa 
tique, qui a ie ouilMiir ^'«voîr trop d'jMÛs ilu genre de M. {Baiiyar,iée 
M/Maugnin, de M. Lasabit et de M.Biisaigier de Haurauie. 

Jious ehereboua quelles questions ii'4»t pas été abordées dans 4Mate< 
«Qsaion de radseaae. M. Isambavt, 46 lepréaeBlaBt du 'CaasiÉtatioMiff ^i 
«i^ast pas ^t tele de ses attaques «habitoeâlas aantie le'ekngé. Les 
«aaiveade notre^aftonie d'difiâque ontiiépété 'leors ai gaase a a aanasls foar Pa- 
diaadon d'iAJger, à^ol un «iaislie tfestdsantaoté de répaadMfaa leH^oota»- 
■amaatt demaadera 'oette année, paur l'AfrÎQue^ m caédit laaftpléaBanlaiw 
•^^aooteD€8!(Bofia,M. LflatteabiaDt«a»lB^MHiterà<la«ribnefMNBrprlar 
4a chambre deoe pas attribuera lladasinijtratiau >l'eKoéia1 ieapraduhi hril- 
a B ats ,qui eat de 4S millions dans \m deanlars aiaginsols Yjsar^es «iagt «ats 
précédens. Il est évident que ce réaaitttdoit >étra amiiia^é à 4a iwalitian qai 
«tant Istt pour répandre dans Je paya la cabne^ la«aattaaee*daM ^avenir, 
-iatila aécurité! A moina qoe«aetie<aDit, qmaait?è'iL LafJMatuJ lâme qm 
talTiaiBiBi diiiiiiiaitiaiiiai sgiiirgBHiiaa laa ■ liifctiiëaiMitiia lia 



Rirar DK-PAAm- sir 

FnMt ee ié â B M iniffi i m Uiiqol n*ïrfaft Hiitsé 1« sertkt du trésor' asraré 
qvrfMor quatdffM jontt, quaml U quilt» le ministère des finmeet peur le 
céder an baron Loois ! 

Maintenant, la cbaminre pourra se décider, avec eonnaîssaiice de cause, 
dans le vote de FenseRible de Tadresse. Elle sait qn^elle a d^an côté Tesprit du 
13 mars, c*est-à-dire la fidélité aux traités, le sentiment bien entendu de la 
dignité du pays, sans passion et sans bravades. Tordre et la prospérité pu- 
blie représentés par un énorme accroissement de recettes, par les lois d*u- 
tUhé générale votées dans la dernière session. De Tautre côté , se trouvent la 
hfttiie de la politique d*union et de conciliation, exprimée par M. Guizot, 
gOl- porte courageusement ses répugnances avec lui en venant s'établir parmi 
eeox qui les excitent le plus; des théories ou exagérées, ou peu sincères , du 
gouvernement représentatif; le système aventureux qui regarde comme une 
des nécessités de la politique , le maintien de nos troupes à Ancône malgré 
les traités , qui ne voit dans la quadruple alliance que Tintervention en Espa- 
gao^ qui veut terminer les armes à la main Taflfoire de Belgique, et effacer 
àoonps d# canon la signature que nous avons apposée sur le traité des 34 ar* 
ttaiiB^etqaant aux intérêts matériels du pays, Toppositiott qui a décidé 
la dernière session la question des chemins de fsr , de manière à rendre 
exécution impossible de plusieurs années, si le gouvernement ne vient 
au secours des compagnies. Le choix de la chambre peut-il être douteux ? 

Le Siècle contient un article envoyé de Paris au Moming-Chronicle, et que 
U*SUele cite avec approbation. Ce sont des menaces faites à la monarchie de 
juillet , au nom de M. Thiers et de M. Guizot. « M. Thiers , dit-on , est à moi- 
tié chemin entre les idées libérales et les idées de la cour. Si on le repousse 
do pouvoir, il se rapprochera de la gauche pour y puiser une force morale. 
M. Guizot fera de même , et les amis de ces deux hommes d'état suivront 
km mouvement. Cependant il ne sera pas possible de les empêcher d'arriver 
Fiaiiée prochaine à la tête de l'administration, et les eogagemeas qo'ile au» 
mal pris avec la gauche les forceront de dissoudre la chambre et de travailler' 
ài-exclusion du parti central par les collèges électoraux. Plus la cour résis* 
tara, plus elle donnera de force à l'opposition , par l'adhésion des hommes 
diitftteiit qui sont suocessivement frappés d'exclusion, et plus elle assurera 
la ruine du système fondé le 9 août 1830. » 

lions croyons qu'on a disposé de l'avenir des honorables M. Thiers et 
M. Guizot sans leur consentement. Leurs amis actuels insultent à leur ca- 
ractère en transmettant de Paris ces pensées aux journaux anglais. D'ailleurs, 
à ne voir que leur intérêt, et nous sommes loin de croire que c'est la seule 
voix qu'ils écoutent, il parlerait assez haut pour les maintenir dans la voie 
où l'honneur suffirait à les retenir. La violence et la passion de M. Guizot 
lui ont fait assez de tort dans la chambre ; irait-il plus loin ? Se figure-t-on 
M. Guizot dans Textréme gauche.^ quelle force y aurait-il? Pour M. Thiers , 
nous le défendrons en répondant que l'accusation portée contre lui est fausse. 
Lt Siècle dit que jamais les journaux anglais n'ont mieux vu dans les affaires 



324 REVUE DE PARIS. 

de la France. Le Siècle ealomnie M. Tbiers. M. Thiers est homme d'honneur 
et d*esprit à la fois. Il a vu ce que deviennent le talent politique et rélo» 
quence dans une fausse position. Que serait-ce donc s*il fallait renier ouvet* 
tement le 11 octobre, et fouler aux pieds son passé? Et, de bonne ùAy 
trouverait-on une chambre pour appuyer de pareils actes? 

P. S. La chambre vient de décider. 221 députés se sont de nouveau trouvés 
dans son sein , fidèles à Tordre et au maintien de la politique du 13 mars. 
Ainsi , un mois d'efforts n'a pu faire triompher les sommités réunies pour 
faire adopter une adresse hostile au ministère , et la députation de la cham- 
bre va porter au roi une réponse au discours du trône, favorable à son gou- 
vernement. Décidément le chiffre de 221 porte bonheur à la France. 



— Baihilde^ drame en trois actes, par M. Maquet, a obtenu au théâtre 
de la Renaissance une espèce de succès , auquel a surtout contribué le jen 
soutenu des acteurs. Tandis que Corneille et Racine renaissent au Théâtre- 
Français , brillans d'une étemelle jeunesse , il est pénible de voir à quel point 
de vieillesse et de décrépitude est arrivé , en moins de dix ans, ce qu'on est 
convenu d'appeler le drame moderne en France. 

— Le théâtre du Vaudeville vient de nous rendre enfin, dans une salle 
provisoire , ses acteurs toujours aimés et toujours applaudis. 

— M. et M"* Voinys , égarés trop long-temps sur la scène du Théâtre- 
Français, ont repris au Gymnase le cours de leur premier succès. 

— Les bals masqués, donnés dans la salle de la rue TVeuve-Vivtenne, sont 
de grandes et magnifiques fêtes. Déjà les journaux de modes se sont emparés 
des costumes nouveaux qui ont paru en si grand nombre dans ces réunions. 
Toutes les soirées particulières retentissent des quadrilles et des valses que 
Musard a composés pour ses fêtes de nuit. Le quatrième bal masqué aura 
lieu samedi prochain, 26 janvier; il ne sera pas, sans doute, moins brillant 
que les premiers. 



F. BoimÀimR. 



LE DERNIER 



DUC DE GUISE 



I. 

Le dernier duc de Guise est un des plus intéressans et des plus 
singuliers personnages du siècle xtu" , et son histoire est fort mer- 
veilleuse. On pourrait dire de ce prince , comme La Bruyère de M. de 
Lauzun : a Sa vie est un roman , si ce n'est qu'il y manque la vrai- 
semblance. D Ce prince fut à lui seul tous les Guise ensemble , car il 
eut les qualités et les défauts de ses ancêtres poussés à un degré 
extrême. Plus porté vers les femmes que son père Charles de Guise , 
dont les faiblesses ont cependant fait assez de bruit, il avait Tambi- 
tiou et rhumeur remuante de son grand-père le ligueur; il trouva 
aussi l'occasion de montrer qu'il joignait à cela le grand cœur , la 
noblesse d'ame et la fermeté de son bisaïeul le duc François , l'un des 
plus beaux caractères du siècle précédent. Henri de Lorraine fut 
si extravagant dans ses galanteries et sa première jeunesse, que, 
lorsqu'il déploya sa prudence et ses autres vertus , la cour ne voulut 
pas croire qu'une seule personne pût enfermer en elle tant de quali- 
tés opposées. Nous dirons comment il fut traite^ de visionnaire et 
comment M. de Mazarin apprit trop tard , pour en proGter, ce que 
valaient le bras et la tète de cet héroïque jeune homme. 

En s'emparant des affaires, le cardinal dé Richelieu, qui avait pour 
système d'abattre les maisons puissantes , tourna d'abord ses yeux 

TOME I. JAIIYIBR. 16 



S26 REVUE DE PARIS. 

sur le duc de Guise, et voulut ressusciter de vieux griefs qui avaient 
reçu le pardon du feu roi. Charles de Lorraine eut avis qu'on le de- 
vait arrêter dans son gouvernement de Provence; il échappa aux en- 
voyés du cardinal, de quelques heures seulement, et se retira en Tos- 
cane où il demeura jusqu'à sa mort. Ses fils vinrent Ty rejoindre; ib 
s*y familiarisèrent avec la iafigue et: les habitudes italiennes , cir- 
constance qui fut d'un grand poids dans la destinée de cette famille. 

Les trois fils du duc Charles étaient encore fort jeunes lorsqu'ite 
eurent permission de revenir en France. Tout ce qu*on pouvait dire 
du premier, M. de JDiiivfUe« c*est qu'ilétait beau etdvil. Le second, 
M. de Joyeuse^. avaiU ce qtfon appaiaiUdu mendi, mis Tesprit an 
peu court ; le troisième était ce fameux Henri de Lorraine , le der-* 
nier, dont nous allons essayer de raconter Thistoire. 

M. le cardinal de Richelieu , qui se connaissait à juger les gens, 
comprit que ce jeune homme avait seul hérité de Fhumeur inquiète 
des Guise. Aussi était-il ravi de lui voir deux aines. Il le combla de 
bénéfices, afin qu*il ne pût échapper à Téglise. A quinze ans on loi 
donna Tarchevèché de Reims ; mais lorsque le ciel prend la peine de 
faire un homme de cette trempe , ce n'est pas pour le laisser moisir 
sur un siège épiscopal. Notre jeune prince ne voulait point porter la 
robe, et l'abbé de Gondi, le voyant un jour sans tonsure avec l'épée 
au c6lé, disait en riant : a Ce petit prélat est d'une église bien miH^ 
tbnte.o 

£n effet , Henri de Lorraine s'occupait beaucoup 4t batailles et 
d'aventures pour un archevêque , et pins encore des femmes et dte 
plaisirs de la cour. Ce n'étaient pas des sujets à le prépiver suffisant- 
ment à recevoir les ordres , et les vieux politiques en mnrmuniieiit 
diez la duchesse de Guise , sa mère , pour laquelle on lui connaissait 
un grand respect. La nature parlait si puissamment dans ce jeune 
homme, que ni sermons ni conseils ne pouvaient guère sur lui. 9m 
imagination était de flammes et son caractère si impétueux , que les 
réprimandes ou la violence n'auraient fait que le mettre hor»delai. 
M. le cardinal , sachant cela , réussissait assez bien à le prendre pnr 
les ménagemens et lui témoignait de lamitié. 

On voit par tous les portraits de M. de Guise que son visage offrait 
quelque ressemblance avec le célèbre duc d'Enghien. Il avait le mu 
aquilin et un peu saillant, le front bien fait, les yeux admirablement 
enchâssés. On a beaucoup dit que le duc d'Enghien avait le regard 
d'un aigle ; celui de M. de Guise était fort variable , souvent doux et 
•MMureux, phis souvent vif et spirituel, quelqueMS' terrible. C*est 



qu'il y avait dans Henri de Locraiue bien d'autres passions que celle 
de la guerre. 

Ce que les portraits ue nous montrent point assez , c'est la tour- 
nure galante , l'aisance des manières et le bel air naturel qui ont fait 
dire aux contemporains de M. de Guise qu'il avait on ne sait quoi de 
» noble que les autres princes semblaient peiyile à côté de lui. 
M"''' de Motteville , une sage et vertueuse dame qui appartenait à la 
reine Anne d'Autriche, a écritaussi sur lui une phrase remarquable : 
a On croirait volontiers , dit^lle , que cette famille descend de Char^ 
lemagne , car eelui que nous en v4>yons aujourd'hui a quelque chose 
qui sent particulièrement le paladin et le héros de chevalerie. » 

£n 1639, lorsqu'il eut vingtK|uatre ans, M. de Guise devint un 
aiyet sérieux d'inquiétude pour le cardinal , qui ne voyait pas de bon 
qM sa turbulence ni son goût pour les armes. U l'appelait avec inten- 
tion monsieur de Reims, et lui demandait souvent s'il ne songeait 
pas à visiter bientôt son archevêché. Le prince quitta docilement la 
oour pour aller conférer sur les affaires ecclésiastiques ; mais il ne 
tarda pas à faire étrangement parler de lui par ses folies. 

Un jour qu'il s'était ennuyé à écouter les sages avis de son vicaire, 
Henri de Lorraine s'en alla, pour se distraire, visiter le couvent des 
filles de Saintr-Pierre de Reims, dont une de ses sœurs était aU>esse. 
On le conduisit dans un jardin où se tenait M"** de Guise avec des 
novices , toutes fraîches et jolies , qui prenaient leur récréation. U 
paraît que la vue de cet essaim de beautés enlevées au monde pro- 
duisit sur le.ptince un effet qu'il ne put surmonter. De leur côté , ces 
jeunes filles n'avaient point asseE de leurs yeux pour regarder cet acchu- 
vftque de vingt^uatre ans, en éperons d'or, avec des»rubaD3 et des pa* 
naches. M. de Guise avait le sang fort bouillant ; il voulut quitter son 
lôle de prélat pour se mêler aux jeux des novices. Les remontrances 
de sa sœur le retinrent d'abord ; mais tout à coup , voyant. courir ces 
belles Olles à travers le jardin , il se mit à leur poursuite , comme un 
limier après un troupeau de chevreuils , sans que rien pdt l'arrêter. 
Il eut bientôt fait d'en atteindre une dans quelque coin écarté ; 
soit que les ennuis du monastère eussent rendu la demoiselle trofi 
faible pour résister , «oit à cause des forces et de l'ardeur du prince « 
il arriva que la novice ^ laissa dérober ce qu'elle gardait à Dieu ; w 
les trouva tous deux fort entrelacés. La sifpérieure étant dans les in*- 
térét^ de M. de Guise , et les murs d'un clottre. gardant bien , diordir 
naire, les bruits qu'ils enferment , l'aflaire n'aurait point transpvé 
au dehors sans le diseeteir du emueiit 4|ui «^Bpâtcetle «veuitnre j[MMr 

16. 



328 REVUE DE PARIS. 

la confession , et n*eut rien de plus pressé que d*en écrire des lettres 
à tous ceux qui pouvaient s*en fâcher. M. de Guise n'eût pas mieux 
demandé que d'abandonner la robe; il ne s'embarrassa guère de ce 
qu'on pensait de cette fredaine. Le cardinal, l'ayant apprise secrète- 
ment, ne voulut point se la laisser raconter en public parles faiseurs 
de nouvelles, et feignit toujours de l'ignorer; mais l'on vit bientôt 
qu'il en avait ressenti de la colère. Il fit écrire par le roi une lettre 
où S. M. donnait amicalement à M. de Reims le conseil de porter la 
soutane et de continuer les beaux exemples de vertus chrétiennes 
qu'avaient donnés ses oncles sur le siège qu'il occupait. Ce n'était 
pas trop exiger, car les deux derniers archevêques de Guise avaient 
édifié la métropole de Reims par une vie assez libertine , voire même 
par des duels et des bfttards. Le jeune prélat répondit en termes 
respectueux qu'il ferait de son mieux , et qu'il suppliait le roi de 
passer quelque chose à son âge et à son nom qui rappelait d'autres 
souvenirs et d'autres gloires que les vertus théologales. M. le cardinal 
hocha la tète en lisant cette réponse; heureusement le roi la trouva 
bonne et dit que son cousin de Guise était un aimable prince , qui 
savait bien saluer , manier un cheval et conduire une chasse. 

M. de Reims sentit qu'il fallait se soumettre en apparence , mais 
que d'autres folies pourraient lui servir à rentrer à Saint-Germain , 
où elles étaient plus de mise que dans on siège épiscopal. Il se rési- 
gna donc à porter une soutanelle fort courte et qui lui allait aussi 
bien que le manteau de cour. Du restant de sa toilette il n'eût rien 
changé pour tout l'or du monde. Il devina aussi que les gens austères 
du chapitre lui avaient procuré en dessous main la petite remon- 
trance du roi , et il résolut de s'en venger par un nouveau scandale. 

Afin de montrer qu'il ne pensait plus à quitter son archevêché, le 
prince fit venir ses équipages et sa maison. Il avait un intendant 
dont la femme était une jolie personne qui jouait fort admirablement 
de la harpe. M. de Guise eut un caprice pour cette dame. Le mari 
était un ambitieux , et ces gens-là ne sont pas gênés par leurs scru- 
pules ; il ferma volontiers les yeux sur une intrigue dont il pouvait 
tirer profit , et que d'ailleurs il eût été bien en peine d'empêcher. 
Pour prix de sa complaisance , cet homme demanda une prébende 
pour son frère. Le bénéfice en était bon. M. de Guise l'accorda , mais 
il se mit à Taise dès ce moment, et vécut publiquement avec la 
fenune de son intendant. Un matin que messieurs du chapitre de- 
vaient venir , Henri de Lorraine fit apporter ches sa maîtresse un 
habit dliiver des chanoines de Reims , et la pria de s*eo Tètir : 



RBVCB DB PABI9. 39t 

— Ma belle amie , loi dit-il, c'est à vous que j'ai donné la prébende, 
il faut donc que vous portiez le costume. 

La dame, qui aimait à rire, s'habilla incontinent en chanoine, et 
on se mit à table le plus gaiement du monde. On y était encore à faire 
vacarme, avec les portes ouvertes, quand le chapitre arriva : 

— Voyez, messieurs, dit M. de Guise, à quel point je vous aime; 
j'ai donné une chanoinie à ma maîtresse, afin d'avoir à mes côtés la 
nuit comme le jour un membre du chapitre. 

La plaisanterie n'en demeura pas là; car il promena encore sa belle, 
ainsi affublée , par la ville et les environs. 

M. le cardinal fut bien embarrassé quand il apprit cette nouvelle 
escapade. Le grand nom de Henri de Lorraine et la puissance de 
cette famille princière ne lui permettaient point d'employer le lan- 
gage hautain qu'il prenait avec les autres. Il ne voulait pas rappeler 
à la cour un jeune homme que sa fougue et son aversion pour l'église 
auraient bientôt jeté dans les cabales. Le ministre feignit encore une 
fois de ne rien savoir. 

Voyant qu'on ne lui écrivait point de Ruel, M. de Guise pensa 
qu'il devait frapper plus fort. On parlait en ce temps-là d'une belle 
actrice qui jouait à l'hôtel de Bourgogne, et qui s'appelait la Villiers. 
Il expédia un courrier à cette femme pour lui envoyer des pendans 
d'oreille en diamans; il lui demandait aussi, par une lettre, de quelle 
couleur serait la robe qu'elle porterait en scène à un tel jour qu'il 
lui indiqua. L'actrice répondit qu'elle aurait une robe jaune, qui 
était sa couleur préférée. Au jour désigné , M. de Reims partit à 
franc étrier sur des chevaux qu'il avait échelonnés le long de la 
route. Il parut vêtu de soie jaune des pieds à la tète au moment où le 
spectacle commençait, et vint s*asseoir sur les bancs du théâtre. Il in- 
terrompit plusieurs fois la pièce , et demanda tout haut à la Villiers 
si elle voulait bien souper avec un archevêque en sortant de la scène. 
On jouait le Berger extravagant; le public y trouva force allusions à 
la fredaine de M. de Reims. Monsieur d'Orléans s'en amusa plus que 
de la comédie, et alla conter cette histoire toute fraîche au roi, son 
frère. 

Au bout de huit jours, M. de Reims faisait sa rentrée à la cour. 
Lorsqu'il salua le cardinal, il en reçut ce compliment : 

— Monsieur, le'roi vous aime, et moi , je vous suis dévoué; si votre 
désir était de revenir ici , pourquoi ne l'avoir point demandé? Cela 
eût mieux valu que de commettre des folies. 



90 RITUB DB PA»S. 

•^Mais cela ne tt'anrait pas aussi bien réussi, avoties4ev 
le cardinal. 

— - Promettez-vons an moins d*ëtre pins sage à Favenir? 

*^ Héias! monsieur, vous savez mes fatMesses; mais s'il m'arrife 
encore de faillir, je ferai qn*on n'en sache rien, de peur de vous 
ser de la peine. 

— Allons 1 dit Richelieu en souriant, notre jeune archevêque 
dra bien ses oncles de Lorraine. 

Le chapitre des équipées n'en était qu'à la première page. La oour 
est le pays des folies ; le prince se jeta dans les plaisirs avec ^m fi-- 
TÎeux appétit. C'étaient tous les jours des déguisemeus, des 
tailles et des courses nocturnes. M'"'' la duchesse était la seide à s\ 
affliger; car on s'habituait à rire des extravagances de son ffls. Lu 
iMtinée était maussade quand il n'y avait rien à conter sur H. de 
Reims. Ce fut bien pis encore , quand vint à commencer le ohapîtie 
des passions. Une fois que l'amour s'était logé dans la cervelle "et 
ce prince, il y faisait un terrible dérangement Pour plaire à iHe 
maltresse , Henri de Lorraine se fût jeté dans le feu ; il eût brivé 
sans hésiter ces dangers fabuleux dont parlaient les Amadis ; et les 
femmes aiment bien volontiers les personnes de cette sorte. 

Trois sŒfurs égalemeut belles leuaient alors le haut du pavé i 4a 
mur; c'étaient les trois princesses de Gonzague , dont les deux pm-* 
mières ami été fameuses. L'ainée , qui était cette Marie dont le toi 
de Pologne fit sa femme , avait alors m» liaison «eorète avec Giof- 
Mars. M. de Guise devint amoureux des deux autres presque i ta 
fois. Il s'éprit d'abord 4e la troisième, qui était près de s'aller mH> 
fermer dans son couvent d'Avenay en Champagne. Celle prinoanm 
donna dans les yeux de M. de Reimspar ses belles mains, ^ui étaîonft 
oéièbres , ainsi que par l'air triste dont elle regardait la joie des^a»» 
très en songeant qu'elle «devait bientôt quitter le monde. Comme elln 
sortait d'un bal du Palais^Royal avec ses deux sœurs, M. de Goiaein 
snivit jusque chez elle et -vint se îeter tout droit à ses'genoux. U jom 
que , si elle partait , il voulait mourir. Il lui peignit son amour nvec 
cette énergie et cet accent de vérité qui ne permettent point ie 
donie. U voulait enlever la princesse et la conduire en Allemagne. D 
parla en extravagant, mais avec tant de passion et de sincérité; lil 
avait surtout si benne grâce, que les deux sœurs en demeurèrent 
interdites , et que M'*' d'Avenay se mit à lôndre en larmes. Si M. -ëe 
Guise eût été jusqu'à prononeer le mot de mariage , rnSaû» eAt pris 



wamm m PAmuk fÊÊt 

aussitôt de la gravité; mai» il étail trop loyal pour vonkM* mentiiH La 
demoiselle avait dix-huit ans et une grande aversion pour le cloitfe; 
elle dit simplement que, si M. de Guise pouvait Fempécher de se metr 
treen religion, elle lui en aurait une étemelle reconnaissance. Ces 
quatre jeunes tètes étaient fort romanesques; on outra en consulta 
tion, mais on parla bien plus d'amour et de galanterie que des 
moyens de changer l'état des choses , et on se sépara fort avant dans 
la nuit sans avoir rien décidé de raisonnable. Il fut convenu seules 
ment que M. de Guise et M***" d'Avenay s*aimeraient en dépit de tout , 
et que les deux soeurs tâcheraient de servir ces amans comme elles 
pourraient. 

Ce n'était pas un homme à cacher soigneusement ses passions que 
Henri de Lorraine: dès le lendemain, il prononça lo nom de si 
beauté avec tant de soupirs , que la duchesse sa mère devina ce qui 
était arrivé. Elle en écrivit à M"* d'Aiguillon qui porta aussitôt la 
nouvelle au cardinal. 

— Par ma foi , s'écria le ministre , c'est assez que M. Tarchevèqm 
de Reims fasse des sottises, sans qu'il tourne la tète à des abbesse& 

Le révérend père Joseph fut envoyé en diligence à M"' d'Avenay, 
et lui signifia respectueusement l'ordre de partir à l'instant pour son 
couvent. M. le cardinal chercha des yeux M. de Guise, et ne le 
voyant pas faire sa cour, il comprit que le prince était à la poursuite 
de sa maîtresse. Le ministre s'approcha de M*** la duchesse, et Im 
dit d'un air à effrayer une mère moins tendre : 

— Tout cela finira mal. 

On n'entendit point parler de M. de Reims pendant quinze joors^ 
et ses amis eux-mêmes ne savaient ce qu'il était devenu^ Ce tat 
Boisrobert qui en reçut le premier des nouvelles; mais il refusa de 
les donner aux curieux , afin que le cardinal en eût l'étrenne, car ce 
Boisrobert, qui était de l'Académie, avait ses entrées à toute heure 
chez le ministre, et faisait métier de divertir son éminence comme 
une espèce de bouffon. Il n'y venait guère sans avoir une provision 
d'histoires, et il les disait assez agréablement. 

Lorsqu'il entra chez M. le cardinal , il le trouva dans les mains da 
barbier; c'était la bonne heure pour faire de l'esprit; cependant il 
demeura cinq minutes à parler de la pluie et de la santé du roi. 

— Çà! lui dit Richelieu, il parait que l'histoire de ce matin eat 
meilleure que celle des autres, puisque tu cherches des détours. 

— Elle est excellente en effet; il faudrait que votre éminence eût 
son mal d'entrailles pour ne point s'en amusw. 



S89 RSTinS BB PARIS. 

— Tu es no maladroit. Le Bois; quand on s'annonce avec cette 
pompe , on ne rénssit pas , et tu verras que ton histoire va m*en- 
nuyer. 

— C'est pourtant du roman de bonne qualité; Scudéry en ferait 
une merveille : il s'agit de M. de Reims. 

Le cardinal fronça les sourcils. 

— Encore un scandale ! je ne suis pas pour rire de ces choses-li; 
parlez vite , monsieur, et sérieusement , je vous prie. 

— Comme il vous plaira ; voici le fait tout uniment : Vous savei 
que M. de Reims est amoureux de la princesse de Gonzague, la troi- 
sième. Il n'y avait pas vingt-quatre heures que la jeune abbesse était 
à son poste , quand notre galant arriva dans la petite ville d'Ave- 
nay, accompagné des trois plus gros bonnets de son chapitre de 
Reims ; contre sa coutume , il était vêtu cette fois de la soutane et 
faisait l'archevêque comme s'il n'eût jamais songé qu'à notre mère 
l'église. Le couvent d'Avenay étant de son archevêché , il le voulait, 
disaît-il , visiter à fond , et réprimer de grands abus qui étaient à sa 
connaissance. Le voilà qui adresse mille questions et s'informe de 
tout minutieusement , avec des mines si sévères que les nonettes en 
tremblaient de peur. Il secouait la tête et répétait souvent : a Je 
n'aime pas ceci ; voilà qui n'est pas orthodoxe ; je ne sais pas si je 
dois tolérer cet usage; telle chose me semble faite pour offenser 
Dieu. » Les vicaires ne sachant sur quelle herbe avait marché le 
jeune prélat , croyaient que la grâce avait éclairé subitement ce cœur 
si mondain. Les religieuses se voyaient déjà privées des confitures , 
de la musique et des autres douceurs du couvent. Après une matinée 
passée dans cette comédie^ M. de Reims entra dans l'appartement de 
l'abbesse, et tout à coup, en voyant la chambrette de sa belle, les 
forces lui manquent pour jouer son rôle jusqu*au bout; il tombe aux 
pieds de la supérieure et lui peint son désespoir amoureux en termes 
si touchans qu'elle ne lui résiste pas et se jette dans ses bras. 

La figure de M. le cardinal s'était déridée à mesure que Boisrobert 
parlait. On voyait bien qu'il prenait malgré lui de l'intérêt au récit ; 
il fit un soupir en pensant au mauvais succès de ses propres amours 
et s'écria : 

— L'heureux vaurien que ce monsieur de Reims! Et que faisaient 
les vicaires devant ce tableau? 

— Ils demeuraient stupides et comme changés en pierres. 

— Ce devait être un curieux spectacle ; mais j'espère que ces jeunes 
gens n'ont pas été jusqu'à oublier la sainteté du lu 



REVUE DE PARIS. 28S 

— Sauf quelques baisers bien tendres qu'ils se sont donnés , il ne 
s*est rien passé de blftmable dans la maison du Seigneur. Nos amans 
se sont mis ensuite à causer tout bas dans le coin d*une fenêtre, et 
sans doute ils prirent leurs mesures pour se voir au dehors , car le 
lendemain , au point du jour, M"** d'Avenay sortit du couvent par une 
porte qui donne sur les bois. Elle était déguisée en laitière avec la 
courte jaquette et le pot au lait. Notre saint archevêque l'attendait , 
vêtu en charretier. Ils s'enfoncèrent au loin dans le plus épais des 
taillis , et , par mon salut ! je ne vous dirai point ce qu'ils y firent. 
Voilà bientôt quinze jours qu'ils recommencent chaque matin ces 
belles promenades; mais si votre éminence ne tâche d'y mettre fin, 
ces amans gagneront des rhumes quand viendra l'automne. 

— Bonté divine! en voilà un qui n'aime pas les femmes à demi! 
mais, comme tu le dis, l'automne lui donnerait des fluxions. J'aurai 
soin de l'en préserver. As-tu parlé de ceci à quelqu'un? 

— Je ne donne jamais au commun que les restes de votre éminence. 

— £h bien ! tâche que cette histoire ne soit point répandue. 

Les deux princesses de Gonzague se regardèrent fort ébahies lors- 
qu'on leur annonça la visite du père Joseph, qui portait d'ordinaire 
les mauvais messages de M. le cardinal. Le révérend prit sa voix la 
plus flùtéc pour dire aux demoiselles qu'il fallait se rendre à l'abbaye 
d'Avenay et faire en sorte que M"' la supérieure se conduisît mieux, 
sans quoi toutes trois pourraient bien , au grand regret de M. le car- 
dinal et du roi , recevoir des lettres pour une autre cour. L'éminence 
grise répéta trois fois, en appuyant sur chaque mot, qu'il était bon 
de partir sur l'heure et d'user de tout le crédit que des sœurs ont sur 
leur plus jeune sœur, pour amener une rupture entre M. de Reims 
et l'abbesse d'Avenay. Après cent révérences capucinales , le messa- 
ger se retira, laissant les deux demoiselles fort agitées. Marie de 
Gonzague, qui avait un commerce galant avec M. Le Grand, n'était 
pas aise de s'éloigner, et la princesse Anne , qui aimait beaucoup les 
plaisirs et la dissipation , enrageait de tout son cœur. Il n'y avait pas 
h hésiter pourtant; on chargea trois voitures de bagages, comme s'il 
se fût agi d'aller à une noce, et on se mit en route à petites journées. 
Ainsi qu'il arrive souvent pendant ce bel âge de la jeunesse, on n'a- 
vait pas fait six lieues qu'on riait des petits accidens du voyage et 
que la joie et la folle humeur étaient revenues à leur poste. 

Sans avoir l'air d*y songer, M. le cardinal savait fort bien comment 
on exécutait ses volontés. Il fut satisfait du départ des princesses, et 
dit un matin à Boisrobert : 



296 REVUE DE PARIS. 

donner le commandement des troupes qui vont partir pour la Flandre, 
je mets à l'instant mes bénéfices dans ses mains. 

Le cardinal ne put cacher une espèce de grimace dont le prince se 
mit à sourire. 

— Ma demande vous déplaît, reprit-il; cependant je ne puis per- 
dre les avantages de mon état sans réclamer un dédommagement. 

— Le roi vient d'accorder ce commandement à M. de Gassion. 

— Il faut m'en donner un autre, monsieur le cardinal. J'ai la tète 
un peu chaude , je l'avoue ; mais vous êtes un trop grand ministre 
pour ne point voir qu'on peut utiliser mes services. 

— Nous le ferons assurément, monsieur. J'aime les personnes de 
votre caractère. Fiez-vous à moi ; on vous trouvera de l'emploi. 

M. de Guise, ayant plusieurs fois renouvelé sa prière sans rien 
obtenir, comprit bientôt que les promesses du cardinal étaient un 
leurre. On donna deux autres commandemens, dont le prince se fût 
arrangé, l'un à M. de Caudale, l'autre au maréchal de Rantzau. 
Henri de Lorraine laissa éclater son mécontentement en plus d'une 
rencontre ; il poussa l'imprudence jusqu'à dire qu'il saurait bien 
trouver occasion de tirer l'épée, fût-ce contre ceux-là qui se jouaient 
de lui ; mais le ministre continua de faire la sourde oreille. 

Sur ces entrefaits commença la conspiration du comte de Sois- 
sons, qui donna tant de soucis à M. le cardinal. Bien des gens de la 
cour et même de la famille royale , y trempèrent. Le duc de Bouil- 
lon s'en ouvrit à M. de Guise , qui se laissa tout d'abord aveugler 
par les apparences qu'on donnait au but de la guerre. Henri de Lor- 
raine pensa qu'il s'agissait de délivrer le roi d'un ministre dont sa 
majesté n'osait se défaire. Il se jeta corps et ame dans cette cabale, 
et s'imagina , en vrai paladin , que la France lui serait obligée s'il la 
débarrassait d'une tyrannie qu'il trouvait insupportable. 

Assez d'historiens ont raconté cette guerre civile. Le comte de 
Soissons y perdit la vie sur le champ de bataille, et son armée se dis- 
persa. M. de Guise se réfugia dans la place de Sedan et s'y défendit 
avec acharnement; mais il fallut céder au nombre et à la force. Le 
prince eut le bonheur de gagner la Flandre sous un déguisement. 
On fit le procès aux absens, et Henri de Lorraine, condamné à mort 
par contumace , fut exécuté en effigie le 2 novembre de l'an 1641. 

M"° de Gonzague, qui s'était retirée à Nevers, agit fort noblement 
en cette malheureuse circonstance. Au risque de perdre la protec- 
tion da roi , die voulait aDer rejoindre son amant. Ble était déjà 



REVUE DE PARIS. 237 

fort proche de la frontière lorsqu'on l'arrêta. On écrivit à Ruel pour 
demander où il la fallait conduire. 

— Laissez qu'elle s'en aille s'il lui plait , répondit M. le cardinal , 
et puisse-t-elie épouser son chevalier ! Nous y gagnerons de changer 
le séquestre en confiscation. 

La princesse allait partir en effet, lorsqu'elle rencontra des gens 
qui arrivaient de Bruxelles et qui lui apprirent une nouvelle étrange : 
M. de Guise avait épousé publiquement Honorée de Glimes , veuve 
du comte de Bossu. M^** de Gonzague, outrée de dépit, revint à la 
cour et s'y maria le plus tôt qu'elle put à l'un des fils de l'électeur 
Palatin , qui l'aimait depuis long-temps. Ces choses prouvent bien 
que tes bruits de son mariage secret avec Henri de Lorraine étaient 
de purs mensonges. 

H. 

M""* de Glimes , qui était veuve à vingt ans , avait une grande ré- 
putation par sa beauté, mais elle en devait avoir une plus grande en- 
core par son malheur et l'abandon où elle devait languir. Dès que 
M. de Guise la vit, il oublia incontinent qu'il existait d'autres fenunes. 
n n'eut que le temps de tomber à ses pieds et de lui offrir le nom le 
plus illustre et le cœur le plus ardent qui fussent sous le ciel. Cette 
sage beauté avait méprisé bien des adorateurs; mais sa rigueur 
s'adoucit fort précipitamment, car elle se donna sans prendre le 
temps de réfléchir, et le mariage fut célébré dès le lendemain. 

Pendant près de dix-huit mois, M. de Guise, tout entier à son 
amour, vécut si paisiblement auprès de la comtesse, qu'on le croyait 
fixé. Sans doute il y serait demeuré plus long-temps, sans des évè- 
nemens de conséquence, où la volonté de Dieu fut visible. Les deux 
frères du prince moururent et le laissèrent seul héritier de leurs biens 
et de leurs titres. S'il en éprouva quelque joie , ce fut d'abord en 
songeant aux avantages qu'y trouverait la comtesse; mais bientôt il 
pensa aussi qu'il était seul désormais à soutenir la gloire de son nom , 
et qu'à vingt-cinq ans son grand-père avait été fameux. Le roi et le 
cardinal ayant quitté ce monde presque à la fois, la reine ordonna 
la réhabilitation de M. de Guise, et lui envoya, en termes obligeans, 
la permission de revenir à la cour. Il partit subitement, laissant à la 
comtesse une lettre où il disait qu'il avait voulu éviter des adieux 
pénibles , et qu'il l'appellerait auprès de lui dès qu'il aurait tout pré- 
paré pour l'introduire au Palais-Royal. M'* de Bossu était TokmUers 



mofianCe; elle préféra se résigner à cette sépanitioB phUAlquede 
contrarier en rien son mari. Nous dirons toal} à rbenfeponffqMOkle 
message qu'elle attendait ne tint) jamais;. 

Ott ne pent douter qne l'intentioa de Vt. de Goise fût bîe» de pié- 
senter la comtesse à ta cour de France. Si même il eAl senpçoMié 
qoelqoe chose des dangers auxquels il allait s'exposer^, it eùl em- 
mené sa femme avec lui; mais il est à remarquer que les gent^hs 
plus variables et les plus enclins à se passionner, croient toi^uis 91e 
ienr état présent ne saurait changer. La passion du moment leur en- 
lève le souvenir et le jugement qui les devraient avertir de se défier 
d^eux-mëmes. 

La cour de France n'avait jamais été si riche en illnstralioni lie 
toutes sortes qu'elle Tétait au commencement de la régence d'Anne 
d'Autriche. Pour ne parler que des femmes, il y en avait une dou- 
zaine capables de faire tourner les tètes les plus solides et de bou- 
leverser un gouvernement, car ces beautés se mêlaient fort de la 
politique , pour se dédommager du jong que la main du cardinal de 
Richelieu avait fait peser sur tout le monde. Les plus célèbres de ees 
dames, celles dont l'histoire gardera éternellement les noms, étaient 
la duchesse de Chevreuse, qui avait un grand esprit, une eoquetteafe 
brillante, et savait admirablement tenir les hommes sous sa loi; 
M**' de Montbazon , la plus belle, la plus altière et la moins scrupu- 
leuse, qui se servait de l'amour comme d'un puissant moyen d'intri- 
guer, et ne laissait point languir ses serviteurs; M""* de Longueville, 
fameuse perses grâces et son amabilité, qui aimait M. de La Roche- 
foucauld et disposait à son gré du grand €k>ndé, son frère; la princesse 
Palatine, formée de longue main aux machinations, et qui avait nn 
tendre particulier pour les conspirateurs. Toutes ces belles étaient 
autant de petites reines, et, comme on le doit bien penser, le car- 
dinal Maiarin et sa majesté la régente avaient fort à hire pour tenir 
la bride à tent de cabales opposées, qui ne s'entendaient ipie pov 
gêner le gouvernement et raMIer le ministre. 

Quand on vit arriver le jeune duc de Guise avec tout l'éclat de son 
nom , de ses débuts romanesques, de ses dehors héroïques et de ses 
biens immenses, accompagnés du Utre d'altesse, ce fut à qui l'aurait 
dans son parti. Le premier jour qu'il reparut à la cour, Henri de 
Lorraine essuya le feu de tant d'œillades meurtrières, et fut envi- 
ronné de tent d'embûches amoureuses, qu'un plus sage y aurait bien 
pu succomber. Si M"** de Chevreuse avait eu le loisir de faire valoir 
suHsamment les agrémens de son esprit* eiio Mmit aaiii doute 



iteMi?à(Captiverile priftee;.ilâ'en fallot de peu que la duchesse de 
lioligueville ne ylot à boutde le subjuguer par ses airs languissans et 
aoD'Jaiigage plein de douceur ;> notais M"* de Mootbason , qui ne per- 
dait pas le temps en^ vains discours et menait plus vivement que per- 
9MMB les affaires de galanterie, s'empara de lui par le plus sûr de 
tMisIes moyens, e*eai-àHdire en faisant bon marché des faveurs que 
les autres se contentaient de donner en espérance. On le peut pré- 
smner du moins aux habitudes de la dame et à la promptitude que 
■nble;prtneeà«edéClai}erson<serviteur. M. de Guise portait les cou- 
hws de H"* de Afontbazon dès aa seconde visite au Palais-Royal, 
eardl njavaitipointde>fau8se'honte et a*était pas de ceux qui s'amu^ 
sait è cacher leurs amours. rLa dame avait Thumeur altière et de 
gmnds airs cpii lui allaient à ravir, de sorte que le prince l'aima aus- 
Mâ de toutes ses forces. 

Deux OMis -se passèrent au milieu des plaisirs, pendant lesquels 
Henri de Lorraine ne songea guère plus à M"''' de Bossu que s'il ne 
Teût Jamais rencontrée. La comtesse écrivit plusieurs lettres qui res- 
tèrent sans réponse; mais, cooune elle eut des nouvelles du prince 
par la renommée, elle ne se tourmenta pas trop fort, et prit tous ces 
retards en patience. Une aventure, qui eut un grand éclat, lui vint 
apprendre bientôt à quoi le duc employait son temps à la cour de 
France. 

(Un soir qu'il était venu nombreuse compagnie chez M""' de Mont- 
bazon, un petit portefeuille fut ramassé par terre, dans lequel on 
trouva une correspondance amoureuse. Les lettres étaient d'une 
dame, et adressées à un comte qu'on ne nommait point. M°'^de 
Montbazon, pour jouer un méchant tour à M"® de Longue ville, assura 
qu'elle avait reconnu l'écriture de la duchesse, et que le portefeuille 
était tombé de la poche du comte de Coligny. Elle en fit une histoire 
au chevet de la reine, devant assez de monde. Les amis de M'"'' de 
Longueville, ue sachant pas si elle n'avait pas eu quelque faiblesse 
pour M. de Coligny, n'osaient prendre sa défense. Cependant on en 
fint aux éclaircissemens , et il fut prouvé que les lettres étaient de 
1^ de Fouqueroiles à M. de Maulévrier. Le duc d'Enghien et la ca* 
baie des petits^roattres firent un furieux bruit de cette calomnie. La 
duchesse de Longueville demanda une réparation , et la reine obligea 
M"^ de Montbazon à des excuses, ce dont elle s'acquitta de mauvaise 
grâce. Dans un pays ou ie duel était de mode, une affaire de ce génie 
n'en pouvait pas demeurer là. Coligny, s'étant querellé avec M. de 
Giiie, le prit un peu hautement avec lui, et le prince n^étaît pas 



2M REVUB DE PARIS. 

homme à se faire prier lorsqu'il s'agissait de se battre pour rhoDDear 
de sa belle. Le comte reçut un coup d'épée dans la poitrine , dont fl 
mourut au bout de trois jours. Cette conclusion tragique releva fort 
M""^ de Montbazon , qui en eut une extrême reconnaissance ponr son 
chevalier, et conune Tinfortuné] Coligny avait manqué de civilité 
dans la querelle , on s'accorda généralement à dire que M. de Guise 
l'avait tué le plus noblement du monde. 

M'"* de Bossu fut instruite de ces belles choses par un certain mar- 
quis d'Allule, qui était épris d'elle, et qui espérait tirer avantage des 
infidélités du duc de Guise. En attendant l'instant favorable pour 
déclarer son amour, ce marquis offrit ses services et donna les con- 
solations d'un ami. La comtesse résolut aussitôt d'aller en France. 
Elle écrivit une lettre à Henri de Lorraine pour lui annoncer sa venue, 
et le marquis d'Allule se chargea de porter le message. La route était 
longue de Bruxelles à Paris; à force de célérité, le marquis la fit en 
trois semaines. En arrivant, il aborda, dans la rue Saint-Honoré, un 
gentilhomme qu'il vit passer, et s'informa de lui où demeurait 
M"* de Montbazon , afin d'y faire appeler le duc de Guise; mais le 
passant lui rit au nez en lui demandant s'il venait de la Chine ponr 
ne pas savoir que M. de Guise avait rompu avec cette dame, et qu'il 
se mourait d'amour pour une autre. 

— Excusez-moi, dit le marquis; je n'arrive pas de la Chine, mais 
de Flandre. Eh! de qui donc, je vous prie, M. de Guise est-il amou- 
reux à cette heure? 

— D'une fille d'honneur de la reine qu'on appelle mademoiselle 
de Pons. 

— Croyez-vous qu'il en soit bien fortement épris? 

— Si fortement que sçs autres amours n'étaient que badinages 
auprès de celles-ci. Il en perd la raison , et si vous voulez en avoir 
une juste idée, interrogez le premier marchand que vous trouverez 
sur sa porte dans cette rue. Les artisans qui sont voisins du Palais- 
Royal ne parlent plus d'autre chose. 

M. d'AIluie fit, en effet, des questions à des marchands, et reconnut 
que les gens de boutique savaient la nouvelle inclination du duc de 
Guise. On lui raconta que le prince suivait à cheval le carrosse des 
filles d'honneur, quand la reine sortait; qu'il ne quittait point des 
yeux sa maîtresse et lui adressait de grands saints par les portières ; 
qu'il s'approchait d'elle sitôt qu'on mettait pied à terre, et lui en- 
voyait souvent la nuit ses violons qui régalaient le quartier de la plus 
belle musique du monde. Des commères et jusqu'à des vendeurs 



RBTinB DE PARIS. Sttl 

d^oublies s'en allaient débiter ces histoires de porte en porte. Un jour 
qae la demoiselle avait désiré un perroquet entièrement blanc , M. de 
Guise avait remué tout Paris pour en trouver un de cette couleur; 
H avait fait crier à son de trompe dans les rues qu'il donnerait cent 
pistoles et plus à qui lui apporterait un oiseau comme le voulait 
If** de Pons , et n'ayant pu se procurer qu'un perroquet blanc de 
corps avec une tète grise, il en avait pensé tomber malade de cha- 
grin. Les baladins des marchés de Saint-Laurent et du Temple ne 
faisaient plus sauter leurs chiens savans que pour M"' de Pons, 
comme la plus belle des dames ; et pour M. de Guise , comme le plus 
amoureux seigneur de France et de Navarre. 

£n apprenant ces nouvelles, d'Alluie se réjouit fort, et pensa que 
les affaires de la comtesse de Bossu allant mal , les siennes en de- 
viendraient meilleures. On devine que, si le peuple s'occupait ainsi 
des folies amoureuses du duc de Guise , la cour en était bien autre- 
ment agitée. Les diverses cabales en demeurèrent un moment sus- 
pendues, et la reine régente, qui d'ailleurs laissait bien de la liberté 
à ses filles, ne voyait pas avec peine les turbulens se mettre au rang 
des spectateurs pour jouir à leur aise de la comédie. Les victoires de 
H. de Gassion et du célèbre duc d'Ënghien ne donnaient pas, à beau- 
coup près, autant de matières à discours que ce roman véritable. 
Hais il nous faut compléter les renseignemens sur la plus grande 
passion qu'ait jamais eue l'homme le plus passionné qui fût en ce 
temps-là. 

Gabrielle de Pons était une d'Albret, noble maison, comme on 
sait, dont les enfans n'avaient guère de biens, à cause qu'ils étaient 
neuf et que les filles n'en voulaient pas aller au couvent. Après la 
mort du roi Louis XIII , la reine renouvela sa maison dès le commen- 
cement de la régence , et choisit six nouvelles filles d'honneur parmi 
lesquelles entra M"'de Pons. C'était une très jeune personne, d'une 
taille admirable et d'une bien agréable figure , quoiqu'elle n'eût point 
la beauté à la mode. Elle était un peu haute en couleur, et les gens 
à phébus, qui parlaient sans cesse de s'évanouir et se mettaient du 
blanc, trouvaient mauvais qu'un visage eût sur les joues ce brillant 
éclat de la fratcheur et de la santé. M"" de Pons rachetait ce léger 
défaut par d'autres agrémens que les idées du jour ne rejetaient 
point, comme de grands yeux noirs, des sourcils fins, la grâce la 
plus charmante dans les manières et des airs de grande qualité. Elle 
avait l'esprit romanesque, mais avec cela furieusement d'ambition. 
IP^* de Satnt-Mégrin , une autre fille de la reine et qui était son amie, 

TOUS I. JAIfTIBR. 17 



a raconté qQ*en peignant ses cheveux devant le miroir, Gabriéllerde 
Pons avait dit le plus gravement du monde : a Ceci n'appartiendia 
qu'à un prinee, ou tout au moins un duc, bien vérifié. » 

'La première fois que Henri de Lorraine vit M*'"" de Pons , ce fut à 
un Te Deum qu'on fit chanter à Notre-Dame, où la reine se montm 
suivie de ses filles magnifiquement parées. Le prince avait quitté le 
rang qu*il devait occuper , pour être auprès de M*"* de Montbazon.iLa 
cérémonie allait commencer, lorsque M. de Guise, ayant rencontré 
les yeux de la belle fille d*honneur , posa les deux mains sur sa poi- 
trine , et s*écria douloureusement : 

— Je suis blessé au fond du cœur! Ah ! qui pouvait prévoir une 
telle rencontre? Comment résister à tant de charmes? 

Et puis, se tournant vers sa maîtresse , il lui dit tout simplement , 
en désignant la demoiselle : 

— Voici là-bas une personne qui vient de m'enlever tout à coup 
ma raison. Il faut, madame, que je vous en fasse Taveu ; je sens que 
je tombe subitement amoureux d'une autre que vous. Pardonnez ce 
changement dont je ne suis point le maître. Je ne connais pas cette 
demoiselle qui est nouvelle à la cour ; le ciel Ta peut-être créée pour 
me rendre le plus à plaindre des hommes; mais il est certain que je 
Taimc épcrdument. Je m'attache à ses pas. Ilélas! pourrai-je lui 
plaire? Adieu, madame, je vous suis reconnaissant des bontés que 
vous avez eues pour moi. Je demeurerai toute ma vie votre serviteur 
dévoué. £xcuscz-moi si je ne vous laisse point mon cœur ; il vient de 
m*être ravi à l'instant par surprise. Je vous baise les mains. 

Le prince se glissa aussitôt parmi les filles de la reine, et comme 
M°"' de Montbazon savait trop bien vivre pour essayer de retenir un 
amant qui voulait s'en aller , il est probable que M. de Guise ne lui 
reparla jamais, tant il se donna de peines pour réussir de l'autre côté. 

Tous ceux qui assistaient à la cérémonie de Notre-Dame con- 
nurent l'effet que la nouvelle fille d'honneur avait produit sur Henri 
de Lorraine, car il semblait que ce prince tint son cœur ouvert aux 
yeux de qui voulait y regarder. Le soir , chez la reine , il soupirait 
comme s'il eût été malade , et faisait des exclamations à chaque num- 
vement de la demoiselle. 

— Voyez , disait-il , que de grâces elle a dans cette pose ! voilà on 
soorire qui me fait fondre le cœur ; quand je regarde cette fossette 
qu'elle a sur la joue , je me sens mourir d'anMHir. 

Bt cent antres propoa à divMlir tes assîsluia. Bafin , é^ ponrant 



flMiletiir, if ft'appreeiia de H"^ dé Pon», et foi demanda te q^'éàe 
ftpMdrBît si m Itonme de bonne maisa» hi disait qnH Fadere. 

— C'est selon qui me le dirait, répomM-ene. 

•^ Elr bien 1 cdiii*-là qof vons adore , c'est moi ; je n^ai pas un 
TdfamBe i vous offrir; mais si vous m'eneonragiez d'une promeaie, 
if n'y anmt rien qui me fût impossible. 

-^ Totre altesse ferait donc pour moi la conquête d'un royammi? 

— Assurément , je la ferais , ou j'y perdrais la rie. 

R n'y avait point de femme plus portée à aimer ce langage que 
Iff ** de Pons avec ses idées ambitieuses et son esprit tourné au romcm. 
Ses yeux brillèrent de plaisir. 

— Si j'avais , reprit-elle , un aussi grand cbevaKer que le doe de 
Guise « je ne voudrais point le soumettre à des épreuves dont H pût 
mourir ; mais je serais obligée de lui rappeler une chose qu'il seradUe 
oublier, c'est que je ne suis point pour être la maîtresse de personne, 
et qu'il est l'époux d'une autre. 

— le suis marié , cela est vrai ; mais si vous me donniez pour pre- 
mière épreuve la tAche de reconquérir ma liberté ; si j^oblenais du 
pape une bulle de nullité , ces efforts pour vous avoir n'auraient-ils 
pas leur récompense? 

— Obtenez cette bulle , et si , après cela , votre altesse m'aime en- 
core, je ne lui demanderai pas un royaume. 

M. de Guise allait se jeter aux genoux de sa belle lorsqu'il se rap- 
pela le lieu où il était. Dès ce moment on vit le prince comme sus- 
pendu aux jupes de M^ de Pons , et il n'en bougea plus qu'à son 
corps défendant. Une fille, de l'Age qu'elle avait, risquait beaucoup 
aux jeux de coquetterie avec un homme qu'on ne pouvait pas voir 
long-temps indifféremment; elle ne tarda pas à être touchée des 
preuves d'amour qu'il hii donnait ; cependant l'ambition lui fut une 
sauvegarde sans laquelle il serait arrivé quelque mésaventure à 
l'honneur des d'Albret. 

Ce fut alors que M. de Guise étala sa passion au grand jour par 
ces extravagances dont nous avons perlé. Les dames en plaisantaient; 
mais celles qui riaient le plus fort eussent été bien fières d'être l'ob- 
jet d'une flanune si chaude. La reine-mère elle-même, qui avait 
beaucoup de dévotion , voyait cet amour si extrême avec indulgence 
et ne prononçait jamais le nom de M. de Guise sans y ajouter quel- 
que mot agréable. Les hommes commençaient à déclarer que le 
prince avait une tête faible et plus qu'à moitié dérangée. 

«*--U n*est pasde bonheur au-dessus du mien , disait un jour Heori 

17. 



iU EBVUB DE PARIS. 

de Lorraine au duc de Chevreuse ; M"* de Pons m'a déclaré ce matin 
qu'elle m'aimerait volontiers sitôt que j'aurais détruit ses scrupules 
en obtenant la nullité de mon mariage. 

— Vous appelez cela un bonheur I Moi, je dis que vous êtes lancé 
dans une afTaire interminable et qui vous donnera mille soucis à 
faire maigrir l'homme le plus robuste. On n'obtient pas de bulles 
sans des longueurs inflnies, et il n'est pas prouvé que le pape con- 
sente à vous dégager. 

— Quand je veux une chose comme je veui celle-ci , mon cher duc« 
il faut qu'elle se fasse. Soyez assuré que j'aurai la bulle dont j'ai 
besoin. 

M. de Chevreuse secoua la tète et s'en alla disant partout : 

— C'est dommage qu'un si aimable prince ne soit qu'un fou et un 
chimérique. 

Et tout le monde répéta que M. de Guise était un fou et un chi- 
mérique. 

Au milieu de ces agitations, Henri de Lorraine reçut la lettre 
de M*"*" de Bossu. D'Alluie s'attendait à un coup de théAtre lorsqu'il re- 
mit sa missive ; mais le prince posa la lettre sur une table et dit fort 
tranquillement : 

— Croyez-vous, monsieur, que la comtesse m'enverra des ser- 
gens et des huissiers qui m'obligeront a l'aimer ! 

— £lle le ferait si c'était possible ; mais puisqu'on ne peut dispo- 
ser des sentimens des autres... 

— C'est tout ce que je craignais, interrompit le prince. Dites à la 
comtesse que je ne m'embarrasse pas du reste. 

M""' de Bossu persista pourtant dans la résolution de venir à Paris. 
Elle s'en alla chez la duchesse de Guise et la supplia de la servir. 

*— Hélas 1 répondit la vénérable dame, je n'ai point de crédit sur 
l'esprit de mon Gis, et je ne vous cache pas que, si j'en avais eu davan- 
tage , il ne vous aurait point épousée. 

La comtesse se jeta en larmes aux pieds de M"*ée Guise , et par- 
vint à l'attendrir ; elles pleurèrent de compagnie , et il fut convenu 
que la duchesse ferait des représentations à son fils ; que M*"* de Bossu 
serait dans un cabinet où elle écouterait la conversation, et qu'elle 
paraîtrait si le prince donnait quelque signe de repentir. Dès que la 
duchesse ouvrit la bouche pour entamer ce sujet , M. de Guise prit 
la parole impétueusement : 

— Eh quoil dit-il, cette femme n'a-t-elle donc point d'ame, de 
vouloir retenir par force un cœor qui ne loi appartient plus? Appre- 



mSVUB DE PARIS. 9i5 

aez-lai donc , madame , que jamais je ne reviendrai à elle. Dites-lni 
donc qa*elle doit souhaiter autant que moi-même d*être séparée d'un 
homme qui n'a pour elle que de TindifTérence. Surtout qu'elle ne 
▼ienne pas me jouer des scènes de tragédie. Vous ajouterez , après 
cela , qu'elle est une très belle et très aimable personne qui ne me 
platt pas , mais qui fera le bonheur d'un autre. Pour moi , je ne la 
veux revoir de ma vie. 

Le prince tourna les talons et sortit avant que la comtesse eût 
songé à se montrer. Elle partit le lendemain dans le carrosse de 
M. d'Alluie, et Ton a pensé qu'ils s'étaient accommodés ensemble le 
long du chemin. 

M. de Guise avait envoyé à Rome son secrétaire Saint-Yon avec 
une lettre où le cardinal Mazarin avait mis un post-scriptum. Sa 
sainteté répondit par de belles phrases , des avis fort paternels et 
beaucoup de latin , mais sans rien promettre. M. Gaston d'Orléans, 
qui avait l'esprit enjoué, rencontra un jour, dans les jardins de Fon- 
tainebleau, M. de Guise faisant de grands commentaires avec sa 
maîtresse sur la réponse du pape. 

— Prenez garde à vous , mademoiselle , dit son altesse royale , mon 
cousin de Guise serait capable de vous épouser, comme la princesse 
Anne et M"' de Bossu. Je vous en donne avis, au moins. 

— Il est vrai , répondit Henri de Lorraine , que j'en serais capable; 
mais avouez que je ne fais point mystère de mes intentions, que mes 
amours ne sont point enveloppées de ténèbres, et que je suis bien le 
digne fils de mon père. 

Monsieur, à qui l'on reprochait de ne ressembler en rien à Henri IV, 
en fut pour ses frais de malice et ne se vanta pas de son bon mot; 
mais il fit chorus avec les autres sur la folie de M. de Guise. Gaston 
d'Orléans n'était pas méchant d'ailleurs, et ne garda nulle rancune à 
son cousin , car il lui donna sa lieutenance aux armées de Flandres, 
pensant lui être agréable. Henri de Lorraine , après avoir tant sou- 
haité de l'emploi , n'osa pas refuser. U envoya ses gens et ses bagages 
à l'armée , mais il n'eut point la force de quitter sa maîtresse et dif- 
féra si long-temps, que la paix le vint tirer d'incertitude. 

Pendant une semaine que la cour passa au château de Fontaine- 
bleau, les extravagances de notre héros, étant connues de tout le 
monde, firent un grand dommage à sa réputation. Les esprits tournés 
au bouffon , qui avaient la fureur de conter des histoires aux dames, 
trouvaient en lui des sujets inépuisables de récits à faire rire les gens 



€t 98 dlspntaienl VfaoDMnr d'i» wmmet h reineHoère «t M. \t 
MwA. 

ITn matin que le mieislze se faisail ôler des chefevs bteiii, le 
TieQx Basson^piem entra em riaot de toule sa gorge, à hiiMMêve 
des ooorlisana qm apporliieiil du eoniique dans leur binac. 

— V0JOB6 donc ee qui vous divertit si fort, demanda M. le cw- 
dinal. 

BassooiiHerre afieeta de se tenir les e6tes et de ne poaiw parler. 
D commença enfin son histoire , en s'iaterrompant souvent pour rîie 
d'un air qui n'était point naturel. 

— Je vais, dit-il, proposer une énigme à votre émînence. Voas 
savez qu'il n'est personne d'aussi riche dans sa parure que M. de 
Guise, ni personne d'aussi bon goût. Vous savez qu'il a d'ordinaire 
sur sa tète jusqu'à soixante brins de plumes admirables. Or, je l'ai 
rencontré hier, et devinez un peu ce qu'il portait à son chapeau. 

— Une simple plume de héron ou de quelque autre oiseau de 
chasse? 

— Vous n'y êtes point; il portait un bas de soie. 

— Un bas de soie ! dit le cardinal. 

— Un bas de soie, sans un autre ornement, et lorsque je lui d^ 
mandai si c'était une mode nouvelle qu'il voulait donner, il me ré- 
pondit d'un air mélancolique : a C'est ma mode, à moi , d'être amou- 
reux; ce bas vaut plus que les reliques de saint Pierre, puisqu'il a 
renfermé la jambe divine de celle pour qui je m'en vais mourant. • 

M. le cardinal ayant souri de cette histoire, les assistans la trou- 
vèrent délicieuse. M. de Brissac était le seul qui ne parût pas s'en 
amuser, et Bassompierre lui demanda d*où venait qu'il ne riait point : 

— C'est , répondit-il , que votre histoire est d'hier et que j'en sais 
une meilleure qui date de ce matin. Aussitôt que la reine se fut le- 
vée, M. de Guise, qui attendait aux portes, s'introduisit chez les filles 
de sa majesté. Il trouva sa belle qui avait une indisposition pour la- 
quelle le médecin venait d'ordonner une potion fort noire ; notre 
prince , après avoir bien gémi du mal de sa maîtresse , voulut absolu- 
ment boire la moitié de la médecine, disant que, si la moitié de lui- 
même avait une maladie , l'autre ne pouvait être en bonne santé. 
M"* de Pons eut beau se récrier, il fallut qu'il avalAt sa part de la 
drogue , et , à cette heure , il est chez lui souffrant conune tous les 
diables, d'une colique. 

— Il faut l'avouer, dit le cardinal , cette histoire-ci vaut mieux 
que l'autre. 



BflWB BB PAUB. M7 

•— Haifi , dit le comte de Guitaut vje vois que M« de Brissac n'en sait 
pas la fiu. M. de Guise, au milieu de ses douleurs, ne souge cependant 
qa'à'Sa roàitresse , et s'écrie à chaque iustaut : « Pourvu que cette 
infernale potion ne lui cause pas autant de mal qu'à moi ! II vient 
d'envoyer chez la demoiselle, et comme elle a répondu que la méde- 
cine lui faisait grand bien , il Ta suppliée aussitôt de lui prêter un de 
ses jupons , en assurant que c'était le seul remède qui le put soulager. 
Elle lui a en effet donné une de ses robes ; et depuis une heure , il se 
IMt>mène gravement dans sa chambre sous un déguisement à crever 
ée rire,:en disant que jamais il ne s'est senti en meilleur état. 

— Voilà des amans bien raisonnables! s'écria le cardinal. Je tiens 
ce jeune prince pour fou à lier, et sa folie pour contagieuse. 

Il nous faut avouer que M. le cardinal paraissait assez fondé dans 
ses opinions sur Henri de Lorraine. Malheureusement le prince n'en 
resta pas là. Les extravagances se répétaient tous les jours, et il j 
en eut bientôt un répertoire considérable. Par ordonnance du mé- 
decin de la reine, M"° de Pons prenait les eaux de Forges; nulles 
prières ne purent empêcher M. de Guise d'en boire avec elle , en 
dépit des grands maux d'estomac que ces eaux lui procuraient. La 
demoiselle aimait fort la lecture ; et comme on lui défendit les livres 
& cause de la fatigue des yeux , M. de Guise , qui avait une mémoire 
prodigieuse, apprenait chaque soir un chapitre de roman qu'il réci- 
tait à sa maitressc le lendemain. 11 lui conta ainsi d*un bout à l'autre 
les six volumes de Cassandre, C'est assurément le plus beau succès 
qu'ait obtenu M. de la Calprenède. 

Les choses auraient bien pu durer ainsi éternellement, si ce n'eût 
été que M"" de Pons avait hâte d'être la première duchesse du 
royaume. Elle prêcha tant son amant pour qu'il allât en personne 
demander ses bulles, que M. de Guise se résolut à partir. Elle prouva 
bien par là tout l'empire qu'elle avait sur lui ; mais c'était aussi com- 
mettre une grande imprudence que d'envoyer, dans une cour étran- 
gère, un homme de cette humeur inconstante, qui pouvait s'enflam- 
mer pour la première paire de beaux yeux qu'il rencontrerait. Comme 
font souvent les jolies personnes, Gabrielle de Pons croyait volon- 
tiers être la plus jolie de toutes , et qu'elle n'était point de celles 
qu'un amant peut abandonner. 

M. de Guise passa près d'un mois à dire tous les soirs qu'il parti- 
rait le lendemain , sans avoir le courage de se mettre en route. Ses 
carrosses, chargés de bagages, l'attendaient sous les murs du Palais- 
Royal , où chacune de ses viûtes devait 6tre la dernière. On en riait 



248 REVUE DE PARIS. 

à la conr, et on faisait des gageures sur ce voyage qui se remettait 
de jour en jour. Le prince laissa ses chevaux et sa vaisselle à M*^ de 
Pons , en la priant d*en faire usage. Ses valets eurent ordre d'obéir 
à sa maîtresse comme à lui-même, et elle en profita; car on s'est 
fort moqué de ce qu'elle avait mis un lit magnifique à M. de Guise 
dans sa chambrette de fille d'honneur, avec des glaces de Venise ; et 
tant de meubles , qu'on n'y pouvait plus remuer. Elle promit d'en- 
trer bientôt au couvent de la Visitation en attendant le retour du 
prince , mais elle n'en a rien fait. Pour que M. de Guise montât dans 
sa berline de voyage , il fallut que la demoiselle l'y conduisit jusqu'au 
marche-pied avec la promesse d'un baiser. On les vit par les fenêtres 
du palais s'embrasser en plein air de tout leur cœur et à deux re- 
prises; la figure de l'amoureux était remplie de larmes. On vit les 
équipages partir au grand trot et les bras du prince éperdu sortir 
par la portière, tandis que la belle agitait son mouchoir en faisant 
un tendre regard. Le cœur de M. de Guise était prêt à éclater, 
et les mauvais plaisans eux-mêmes, touchés de son désespoir, ne 
riaient plus de cette scène ; car il y avait des deux parts de la vraie 
douleur. En rentrant au Palais, M"*" de Pons trouva beaucoup de 
bienveillance sur tous les visages. La reine-mère, la voyant pen- 
sive, la caressa fort; et le poète Henseradc, qui venait de composer 
un morceau pour les filles d'honneur, récita cette poésie, où était 
le quatrain suivant : 

Pons, Rome qui peut bien rendre les choses nulles. 

Nous garde un cher dépôt. 
Calmez votre chagrin Dieu fera que vos bulles 

Vous parviendront bientôt. 

La jeune fille en fut aussi émue que si les vers eussent été meil- 
leurs. Le duc d'Orléans la pensa rendre malade un soir avec ses ma- 
nies de jouer des tours d'écoliers : 

— Vous ne savez pas, mademoiselle, lui dit-il, le bruit qui court 
aujourd'hui? On assure que mon cousin de Guise, en passant par 
Avignon , a déjà demandé en mariage M"** d'Alletz, qui est une belle 
et riche personne, 

La pauvre fille eut une syncope en entendant cela. On ne la ra- 
nima point sans bien de la peine , et la reine gronda Monsieur de 
cette méchante plaisanterie. 

— Ce n'est rien, mon enfant, dit obligeamment sa majesté. Le 
duc de Guise obtiendra ses bulles; nous en prierons sa sainteté. Vous 
reverrez bientôt votre amant et nous vous marierons. 



REVUB m PARIS. 2fc9 

liais le sort en savait plus long que la reine-mère. Gabrielle dô 
Pons ne devait point épouser Henri de Lorraine. 

Ici se terminent les folies de notre héros. Nous Talions voir mettre 
au jour tout à coup ses grandes qualités , accomplir des prouesses si 
hardies, que les faiseurs de romans n*en sauraient imaginer de plus 
étonnantes , et conquérir un royaume sans autre secours que son 
génie et son courage. 

m. 

M. de Guise, qui avait passé son enfance en Italie, connaissait à 
fond la langue et les usages de ce pays. Il commença par envoyer 
Saint-Yon faire ses soumissions au pape et demander une audience. 
Sa sainteté répondit que ses portes étaient ouvertes à toute heure 
pour les princes de la maison de Lorraine. Henri courut au Vatican ; 
il y trouva le pape qui se promenait dans sa galerie de tableaux. 
Gomme il avait déjà plié le genou devant sa sainteté, Innocent X le 
saisit entre ses bras et l'obligea de se relever en le baisant sur la joue. 
Le saint-père s'informa d*un air très empressé des nouvelles de 
France, du cardinal Mazarin , de la reine et de la duchesse de Guise; 
après quoi il parla de ce qu'il voulait faire pour rendre le séjour de 
ritalie agréable à Henri de Lorraine; mais il ne lui demanda point 
ce qui l'amenait à Rome. Notre héros n'était pas de ces gens qu'on 
amuse par des discours; il alla droit au but et interrompit le pape au 
milieu de ses complimens. 

— Votre sainteté, dit-il, prend trop d'intérêt aux choses qui me 
touchent le moins pour qu'elle n'écoute pas avec attention celles qui 
me tiennent au cœur. Vous savez que je suis d'une maison fort ca- 
tholique et qui a rendu des services à l'église. Je lui en veux rendre 
moi-même , aussitôt que j'aurai la tète en repos. Je ne vous le cache 
pas, mon père, ma vie est en danger. Si vous me refusez les bulles 
de nullité dont j'ai besoin , j'en puis fort bien mourir, tant ma passion 
est forte ! et le nom de Guise s'éteindrait avec moi. 

— Il ne faut pas qu'il s'éteigne, mon fils; ce serait un grand mal- 
heur s'il venait à s'éteindre. 

— Eh bien ! votre sainteté seule peut faire en sorte qu'il ne s'é- 
teigne point. 

— J'y réfléchirai. Le ciel m'inspirera sans doute le moyen de vous 
satisfaire. 

— U n'existe qu'un moyen. Le ciel n'en saurait trouver un autre. 



2M nmm m phribc 

— La pmssance dé- Dieii est inflMè. âi»yeB' ttunqnHIOn mow fls; 
avec la protection de la sainte Vierge à laquelle je vom recomnMWi' 
derai particulièrement, nous obtiendrons de son diTÎn fits qu'il v«us 
tire de peine. 

Le saint-père inscrivit sur son agenda de poche le nom' de Hemi 
de Lorraine, afin de ne pas Toublier dans ses prières. M*, de Goiflt 
sortit de cette première entrevue en mordant ses moustaches; co^» 
pendant il eut assez de raison pour sentir que Temportement ne fe- 
rait que nuire à ses projets , et il imagina aussitôt un plan de con- 
duite fort ingénieux. Le prince pensa que, si le pape n'avait pas 
rintentîon de donner'le» bulle» de nullité, il accorderait en dédom- 
magement les autres demandes qu'on pourrait lui faire, ^qae c'étatt 
là un moyen de servir puissamment les intérêts de la co«r de Franoe« 
Après avoir été utile à Mv de Mazarin , celui-ci finirait par intoreéder 
à son tour en faveur de celui qui l'aurait obligé. L'archevêque d'Aix^ 
ffère de M. le cardinal, était alors à Rome, à solliciter le chapeam 
Depuis trois mois, le marquis de Fontenay, ambassadeor de FVaiieet 
y perdait ses peines, à cause des intrigue» de la faetion d'EspagiM 
M", de Guise résolut de le lui faire avoir. 

Sa sainteté avait pour habitiode de prodiguer se» caresses, aix 
gens qu'elle voulait écondnîre , et d'ailleurs Henri avait de ces nato** 
rels ouverts qui plaisent à tout le monde. On vit partout le pape et 
M. de Guise devisant ensemble. Innocent X , le croyant trop occupé 
de ses amours pour songer à* la politique, lui conQaît bien des choses-^ 
et le mit ainsi en badinant au courant des affaires de Rome; Le princo 
revenait souvent à ses bulles , maisil feignaitde se contenter des mau- 
vaises excuses et des exhortations à la patience, de sorte que le pap« 
disait souvent au marquis de Fontenay : 

— On ne rend point justice à mou fils de Guise en France; il est 
plein de sagesse et de docilité. 

L'archevêque d'Aix vit bien tout le* crédit que Henri de Lorraine 
prenait sur l'esprit de sa sainteté. Il en écrivit à son frère, qui se mit 
à rire, et répondit que , si M. d'Aix avait pour toute protection à RonM 
ceHe d'un prince sans cervelle, il covrait le risque de rester arche- 
vêque jusqu'à sa mort. De son côté, Fontenay, qui voulait avoir l€l 
honneurs de cette négociation , ne pariait point de M. de Guise dans 
sa correspondance ; ou bien , pour donner à penser que le pape n'ea 
faisait pas un grand état, il assorattqne les bulles de nullité seraient 
datées des calendes grecques. 

Cepeodaiit M* dTAU fMtMieé <r«ro«rqpiril6iiféWt 



pan oMune des balles, et que ni son frère, ni rarobassadeur, ne 
pmmrient triompher de Topposition de FEspagne. La mauvaise vo- 
Iraté da pape devint évidente. Tons tes Français de Rome, et Fon- 
tenay IniHnème, écrivirent à M. le cardinal que son frère n'aurait 
liea, et qu'il fallait renoncer à cette affaire* Ce fut alors que M. de 
Omae envoya son secrétaire à M. d*Aix avec le billet suivant : 

«Je parle ce malin à sa ^inteté pour vous. Je ne 4|ttitterai point 
k partie qoe je n'aie votre chapeau. Tout ce que je vous demande 
en retour de te service, c'est de dire comme il faut à M. de Mazarin 
que vous le devez à ce fou de Henri de Lorraine, d 

Le même jour, avant nridi, U. d'Aix était cardinal. Il courut chez 
smt allesse, l'embrassa en plenrant , et jura sur Dieu , oomnoe font ks 
Mahens, qu'il ne voulait pas mourir sans avoir payé sa dette par 
quelque service d'importance. 

«—Vous m'en pouvez rendre un signalé, dit le prince. J'ai pris goût 
aux affaires polKiques en essayant de vous être utile. Apprenez à 
M. le cardinal que je suis en belle position à Rome, que le pape 
m'aime fort, et que je brûle de servir la cour mieux que je n'ai fait 
jusqu'ici. 

«-* CkMBptez sur moi , s'éo-ia M. d'Aix. 

Le nouveau cardinal était fort troublé par l'excès de son bonheur. 
En traversant le jardin par où son altesse le reconduisait, il se j^ 
dans un bassin d'eau vive. 

•*- Est-ce un mauvais au^re?ditril en se relevant tout mouillé. 
Pieu veuille donc qu*il tombe sur moi seul. 

— Non, répondit le prince en riant; le hasard vous coimniHide, 
par cet accident, de changer votre robe contre la pourpre de cardinal. 

— Je le prends ainsi et ne m'en afDige point; mais que dirai-je 
pour vous à M"* de Pons? 

— Que je lui demande six mois encore pour faire parler de moi de 
telle sorte qu'on ne me puisse rien refuser; que j'ai pour cela le 
Ottnr et Tépée de mon grand-père de Cuise, et que je lui garde ma 
M comme le doit un bon chevalier et nn amant fidèle. 

A son retour en France, lorsque 11. d'Aix vonhit apprendre à son 
ffère comment s'était conduit le prince et ce «dont il était capabletile 
nûttistre haussa les épaules et répondit : 

•— Vous êtes un ohinérique vous-même. 

Au milieu de ces affaires , M. de Ouise , ayant gagné la trentaine « 
•OBunençaità ressentu* cette aourde fureur de célébrité qui avait tent 
TflB Mi é les pnnces deM4Baison.>lieg4iasaions^'i4laiMt4wnne9ae»» 



368 REVUE DE PARIS. 

sées entre elles dans son cœur pour faire place à de nouvelles pas- 
sions. Il s*emplissait la tète de projets, et ne quittait plus les livres de 
Machiavel et le traité de la guerre. Il demandait du service à M. de 
Mazarin, qui le payait en eau bénite italienne. Le pape accueillait 
mieux ses offres; mais, à cette époque, Innocent X avait une visicm 
de pacifler l'univers, pour laquelle on l'aurait dû appeler chimérique 
bien plutôt que notre héros. Entre tous ses projets, M. de Guise 
nourrissait celui d'une expédition contre les Turcs et d'une attaque 
contre Lipari. La faction d'Espagne commençait à le regarder de 
travers, et les lettres qu'on écrivait à Madrid sur ce prince étaient 
d'autre style que celles de la cour de France. 

Ces choses se passaient au mois de juin de l'année 1647. Une nou- 
velle surprenante s'en vint tomber dans Rome comme une bombe et 
mettre tout en rumeur. Un courrier de Naples annonça qu'une ré- 
volte y avait éclaté. Le peuple avait chassé les Espagnols , et s'était 
déclaré indépendant. Le duc d'Arcos et don Juan d'Autriche s'étaient 
retirés sur la flotte , et le pécheur Masaniel était gouverneur provi- 
soire. Après dix jours passés dans l'inquiétude, on apprit que Masa- 
niel était assassiné par la populace et que le désordre allait croissant. 
Mais, au lieu d'un simple soulèvement, c'était une révolution com- 
plète, et l'exaspération contre l'Espagne paraissait à son comble. Les 
Napolitains, une fois sortis du sommeil , ont toujours eu pour habi- 
tude de passer à un emportement extrême. Le peuple jurait, dans 
les églises , de mourir plutôt que de se soumettre, et puis il courait, 
avec les bouchers à sa tète , massacrer les nobles soupçonnés d'atta- 
chement au gouvernement renversé. 

Toutes les cervelles en furent bien troublées dans Rome, comme on 
le peut croire. Cette grande puissance de l'Espagne y vit son crédit 
ruiné en peu de jours. Sa sainteté , laissant de côté les songes de pa- 
cification générale, pensait déjà que le royaume de Naples se devait 
jeter dans ses bras paternels. Fontenay demandait à M. le cardinal si 
la France ne devait pas intervenir, et tous les petits princes d'Italie 
révèrent la couronne de Naples. M. de Guise, au milieu du bruit et 
des discours, se souvint que Yolande d'Anjou, fille du roi René de 
Naples, avait épousé un de ses ancêtres. Il envoya un de ses gentils- 
hommes, avec ordre de dire aux chefs de la révolte ces simples pa- 
roles : a Le duc de Guise est dans Rome, qui s'offre à vous, et qui a 
du sang napolitain dans les veines. » 

Pendant ce temps-là, le baron de Modène vint secrètement avertir 
le inriiice que son nom ayait été déjà prononcé à Naples, ^ qoe ce 



REYUB DE PARIS. ^ 25S 

royaume lui pourrait appartenir, s'il voulait se donner la peine de le 
pfendre. 

— Vous a?ez , dit le baron à M. de Guise , trois concurrens puis- 
aans : ce sont le pape, le prince Thomas de Savoie, et le prince de 
Gondé , que la cour de France veut proposer. Ils ont tous trois des 
armées f des flottes et de l'argent. Mais vous avez votre grand nom et 
tai faveur populaire. Montrez-vous, et vous l'emporterez. 

— Donnez-moi le temps d'y réfléchir, répondit le prince, et ne 
parlez de ceci à personne. 

Les courriers crevaient leurs chevaux sur la route de Paris. Le 
marquis de Fontenay perdait la tète , et demandait les instructions 
de M. le cardinal, qui ne savait trop que résoudre. Le pape désirait 
que les Napolitains le vinssent choisir d'eux-mêmes , et voyait bien 
qu'ils n'y songeaient point. La Taction d'Espagne ne montrait partout 
que des mines sombres et des sourcils froncés: Thomas de Savoie as- 
semblait ses troupes , mais il n'osait pas espérer que les Napolitains 
foulussent d'un Piémontais. 

Un jour, le cardinal Montalte eut avis que l'envoyé de M. de 
Guise était parvenu dans Naples à travers mille dangers. Il courut 
aussitôt chez les autres Espagnols, et leur conta cette nouvelle. 
Henri de Lorraine , ayant paru le soir au cours , vit au milieu des 
promeneurs un groupe de seigneurs étrangers, et il entendit qu'on 
prononçait son nom. Ces gens se turent à son approche, et le regar- 
dèrent avec curiosité. M. de Guise voulut savoir ce qu'on avait dit de 
lui. Une lettre nous apprend qu'il en vint à bout par les femmes, 
c'est-à-dire qu'il gagna en quelques heures les bonnes grâces d'une 
fort belle chanteuse, dont le secrétaire du cardinal Montalte était 
amoureux. Voici ce qu'il apprit de cette conversation : 

Son excellence le cardinal Albomos avait dit en le désignant : 

— Soyez assurés que celui-là est l'homme qui fera perdre Naples 
au roi notre maître. 

— Bah! avait répondu le comte d'Ognate, c'est un étourdi, un 
sensuel qui ne pense qu'à jouir de sa jeunesse. 

— Ne vous y fiez pas , messieurs, s'était écrié Montalte. Souvenez- 
vous qu'on en disait autant de Fiesque chez Doria , jusqu'au moment 
ou il faillit ruiner le gouvernement de Gènes. 

C'est un point à éclaircir que cette intrigue par laquelle M. de 
Guise est arrivé à connaître les secrets discours de la faction d'Es- 
pagne. Du caractère dont il était , une fois amoureux , ne fût-ce que 
d*Qne cbantense , il aurait cm l'être pour la vie t et c'eût été fini de 



9H 1IB¥17B mS PAUfi. 

MliaîBoa avec M^^® <le Pons. Or, il écrivait de Aoaane» à la belle fiUe 
d'honneur, des lettres si passionnées, qu*on ne peut douter 4e «» 
fidélité. Saiot-Yon dit, dans «on gros mémoire, que le prince ae 
OMidiiisit en plus d'une r^ncontce , pendant son séjour à fiooie et à 
Nielles, conune Scipion l'Africain. D'autres ont assuré, aucontraiia. 
qu'il avait «été ses aGEaires par le manque de continence; oiais on se 
voit point que les feauDes aient eu aucune part à la chute de M. de 
Gttise. Entre ces deux o^pkiions, nous prendrxMis celle qui eat d'ac- 
cord avec la loyauté bien connue de notre héros. Il n'aurait pas Cm! 
inutilement d'avoir de l'amour pour une jeune fille aanslarfaufte, dont 
t8Ait l'engageait à se séparer, et il n'était pas capable davantage de 
tromper les dames de Rome. Si donc cette chanteuse l'A 4»oii]u «eiw 
vir, c'est assurément par pure amitié. 

Un matin, trois felouques napolitaines ayant traversé au milien 4e 
la flotte espagnole, vinrent débarquer a Fiumicino. Elles amenaient 
des envoyés de Naples qui se présentèrent chez M. de Guise. Micolo 
Hannara , l'un d'eux, portant la parole , annonça que le peuple Ka» 
politain avait élu son altesse , et se mettait sous sa protection, n 
donna des lettres de la république où le très fidèle peuple de Naplea 
siqipliait Henri de Lorraine d'être son défenseur , comme le pcinœ 
d'<Orange l'était de la Hollande. Mannara se mit à genoux devant 
M. de Guise, et lui baisant la main, fit sa soumission au nom delà 
t^ublique entière. Il n'y avait plus à balancer. Le pt ince embrassa 
le député , en déclarant qu'il acceptait. 

— Vtous voyes^, ajouta-441 , que je ne suis pas en ^nipage de con- 
fnérir un jojaume. J'ai ^pour tout argent quatre mUe écus d'or; 
pour toute armée aix gentUshonraies français qui suivent ma foKune; 
mais voici l'épédde mon aïeul Françws, dont je veux être digne , «et 
ce que je vous montrerai tbientAt, le cœur du grand Balafré, qui eat là 
dansrma poitrine^, avec cela, messieurs , et l'affection du bon peuple 
napolitain , nous pourrons encore exécuter de belles dKMes., si Bien 
protège votre caise qui est juste. Je vous affranchirai de la domina- 
tion espagnole , ou je périrai au milieu de vous, allez maintenant 
dans Aome^ et dites à qui 4e veut savoir que tetpremier vent favo- 
nble qui aooCBera vers Naples., < emportera dans cette aille dtoiri de 
Lorraine. Je vais moi-même appreodre.aHfNipe ma rtaolntion. 

La plupart des gens de Rome commeneèreotiparrrireides préten- 
tions de M. de Guise qui voulait entreprendre la conquête de Naplaa 
âioc des barques de pAeheuF8,aix domestiqiiiea eiqnataeiorilieécuB. 
Im icnfdinnnK .earii|nela.t tpniitiquB «eNiMi ifun te Mkrea, idt 



ootmaîssant lepersonnage, étaient senis toumientés. Les femmes, 
qui ont le regard habile à nous juger, devinaient, aux airs de ce jeune 
paladin, que rien ne lui était impossible. Le reste tournait le projet 
en plaisanterie , en disant que M. de Guise avait sans doute dans ses 
écuries rhippogrife et la lance d*or de FArioste , et qu'il s'en irait par 
les nuages tomber dans la rue de Tolède au milieu des Napolitains^ 
Innocent X , persuadé que le prince périrait en chemin , trouva fort 
bm qu'il voulût partir bientôt. Le marquis de Fontenay , toujours 
indécis, écrivit à M. le cardinal, qui répéta son mot de chimérique 
et n'y pensa plus. 

M. de Guise , pour essayer si le passage était praticable , envojpt 
deux Napolita{nfr€t un Français par des routes différentes; on apprit, 
au bout de quinze jours, qu'ils avaient tous trois été surpris parles 
Espagnols et mis à mort. Le comte d'Ognate , enchanté de ce mau- 
vais présage, disait à M. de Guise que le voyage de Naples n'était pas 
commode en cette saison. 

-—Monsieur, répondit le prince, ne connaissez-vous pas l'histoire 
du royaume de France ? 

-— Pardonnez-moi , j'en sais quelque chose; 

— £h bien ! comment donc ignorez-vous que le ciel ne traite pat 
un Guise de même que les autres hommes? 

Le 11 novembre Wêl, à six heures du matin, les envoyés de Na- 
ples, les pêcheurs de Fiumicino et les amis de M. de Guise, le vin- 
rent éveiller en disant que le vent soufflait de l'ouest et que la mer 
était favorable. Le prince s'habilla et fit ses préparatifs de départ; 
il écrivit à M. le cardinal que, si le sort le servait dans son entreprise; 
la France ferait bien de se rappeler les projets qu'avait laissés Riche- 
lieu sur le royaume de Naples. Il envoya aussi son valet de chambre 
Caillet à M"* de Pons pour annoncer que la première nouvelle serait 
celle de sa mort ou de son triomphe; on chargea l'argent et les baga<- 
ges sur des fourgons ; au moment où Henri de Lorraine montait à 
cheval, une fort belle dame de la bourgeoisie parut devant lui. 

— Votre altesse , dit-elle, va s'exposer à un grand danger ; mais elle 
réussira, j'en ai l'assurance. Voici dix mille écusen billets sur le 
commerce de Naples que je la supplie d'accepter; mes laquais vont 
encore apporter un coffre dans lequel sont enfermés des bijoux et de 
l'argenterie. 

— Il ne faut point vous dépouiller ainsi pour moi, répondit te 
prince, je prends seulement les billets de change et je vous en reo^ 
dniîlKHi compte si vous me dites votre nom* 



2B6 REVUE DE PARIS. 

— Employez cette faible somme à faire la guerre ; votre altesse n'a 
pas de compte à me rendre; je suis Napolitaine et dès ce jour parmi 
ses sujets. Pour ce qui est de mon nom, je désire le taire ; j'entre de- 
main en religion , et je prierai pour le succès de vos armes. 

— Je respecte vos volontés, madame, cependant je refuse le coffre 
d'argenterie , car il nous faut voyager à la légère ; faites une distri- 
bution aux pauvres en mon honneur. 

La dame s'approcha timidement du prince , et s'inclinant avec res« 
pect, elle reprit d'une voii tremblante : 

— Seigneur duc de la république de Naples , recevez mon hom- 
mage. 

H. de Guise embrassa cette belle personne et lui dit fort galam- 
ment: 

— On ne saurait commencer une entreprise sous de meilleurs 
auspices. Je vois dans vos beaux yeux que le ciel me va sourire ; don- 
nez-moi un gage qui me rappelle cette agréable rencontre. 

La dame défit une bague de son doigt et l'offrit à M. de Guise ; 
puis elle baissa son voile et remonta dans un carrosse de louage. 

— Allons! dit le prince à sa troupe; en marche, messieurs! que 
les trompettes sonnent, et traversons la ville en passant devant l'am- 
bassade d'Espagne. Dans ma famille on ne fait rien à la sourdine. 

Le marquis de Fontenay reconduisit Henri de Lorraine jusqu'aux 
portes de Rome, et lui souhaita un bon voyage avec un ton pitoyable^ 
comme s'il le croyait perdu. 

— Quand je serai maître de Naples, dit le prince, pensez-vous 
que M. le cardinal me tiendra encore pour fou à lier ? Quoi qu'il ar- 
rive, monsieur, les intérêts de la France sont trop engagés dans 
cette affaire , pour qu'un homme dévoué à la reine , comme vous 
l'êtes, puisse écouter de mf^rables jalousies, n'est-ce pas? vous 
m'avez fort desservi et je serais en droit de travailler pour mon propre 
compte; mais ce sont de trop petites considérations pour un Guise. Je 
n'ai point de rancune et ne vous rendrai pas la pareille. 

Il était plus de midi quand la petite troupe sortit de la ville et en 
bon ordre. On n'arriva qu a la nuit au port de Fiumicino où atten- 
daient sept felouques. Le vent soufflait avec violence et la mer deve- 
nait houleuse. Un vieux marin voulait remettre le départ au lende- 
main; mais le prince n'aimait pas à différer. Il monta dans la plus 
petite felouque et surveilla les détails de l'embarquement. Les pilotes 
déclarèrent qu'on ne pouvait, à moins de risquer beaucoup, mettre 
plus de trois hommes dans chaque navire. U fallut donc laisser à terre 



REVUE DE PARIS. 257 

la moitié des gens de l'expédition. Ce fut un grand désespoir pour 
les serviteurs du prince. On se sépara en pleurant , mais en se pro- 
mettant de se revoir bientôt. L'argent et les armes furent placés dans 
la plus grande barque. Minuit sonnait quand les voiles se déployè- 
rent. 

— Mes amis ! cria Henri de Lorraine à ceux qui demeuraient à 
terre, dans deux jours, il n'y aura plus de Guise au monde, ou bien 
j'aurai réussi. 

Les sept felouques, s'abandonnant auvent d'ouest, partirent à la 
suite l'une de l'autre, en bondissant sur le dos des vagues. En moins 
de cinq minutes, la dernière voile disparut dans la nuit, et le baron 
de Rochefort, qui était à M. de Guise et restait au rivage, disait aux 
valets du prince : 

— Ne pleurez point, bonnes gens , le ciel ne se permettrait pas de 
contrarier son altesse ni de lui faire du mal. 



Paul de Musset. 



[I4a suite au prochain numéro. ) 



TOm I. JAAVIBR. IS 



LE 



BAGNE DE BREST. 



Depuis quelques années, on a beaucoup écrit en France et beau- 
coup disputé sur le régime des prisons et les divers systèmes péni- 
tentiaires ; la théorie semble avoir épuisé ses argumens et rot>serTa- 
tion ses critiques. Cependant ta réforme se continue avec lenteur, se 
borne encore à quelques timides améliorations de détail « et n'ose 
aborder hardiment les innovations radicales qu'ont mises depuis 
long-temps en pratique la Suisse, les États-Unis, la Belgique et l'An- 
gleterre. Grimm dit quelque part a que les Français, avec leur répu- 
tation d'inconstance, sont le peuple qui tient le plus à ses vieux us et 
coutumes. » 

Mon projet n'est point de traiter ex professa les théories de ré- 
pression et de réformation, ni de comparer Genève avec Aubum, 
ou Gand avec Milbauk ; mais bien de faire l'exacte description d'un 
bagne. Pour apprécier la nécessité des réformes, il faut connaître 
exactement les vices des institutions actuelles. La France possède 
trois bagnes ; celui de Brest est le plus considérable, le mieux ordonné, 
s'il est permis de parler ainsi. C'est lui que je prendrai pour type. 

On sait quelle était autrefois la peine des galères ; les condamnés, 
enchaînés aux bancs des rameurs, étaient des auxiliaires très utiles 
de la marine royale. Il fallait donc les diriger sur les ports, qui de- 
vaient avoir des lieux de dépét pour ceux qui n'étaient pas à b mw. 



KBTTTB DB PARIS. 259 

On s'accoutuma donc au séjour des galériens dans les ports, et quand 
les galères furent supprimées, on les y laissa par habitude. On songea 
Irientdt à utiliser des bras qu'une réclusion rigoureuse aurait rendus 
inactifs , et à la peine des galères succéda celle des travaux forcés. 
Oo appliqua d*abord les condamnés aux travaux de Tarsenal les plus 
durs , les plus repoussans ; mais , peu à peu , leur emploi s'étendit 
davantage. Une pensée malencontreuse d'économie et d'utilisation 
s'immisça à la sanction pénale, et le mode d'exécution du ch&timent 
infligé par la justice fut abandonné à l'arbitraire administratif. Les 
condamnés furent ainsi mis à la disposition des chefs de la marine et 
des ports. Cette différence établie entre eux et les autres condamnés 
réchisionnaires et détenus, ne s'explique que par les raisons d'ha- 
bîtnde que j'ai signalées. Les bagnes étant dans les ports, il était na^ 
tnrel de les considérer comme des accessoires, des annexes de ceux-ci. 
Le principe était vicieux , mais la conséquence juste. 

Un abus se développe avec rapidité. D'abord circonscrits dans 
Farsenal pour les travaux , les forçats en sortirent bientôt. On crut 
fUre une excellente économie en employant à mille usages des 
hommes qui remplaçaient presque gratuitement , du moins en appa- 
rence, des ouvriers libres, et on les lança dans la ville. C'était alors 
dans lés mes un bruit de chaînes, une procession infâme, un étalage 
de cynisme révoltant. Les travaux d'utilité publique n'étaient pas les 
seuls auxquels on affectait ces hommes ; messieurs les chefs de la 
marine en avaient constamment à leur disposition. On en était venu 
m point d'utiliser, au profit de l'éducation des jeunes gens et des 
jemies personnes , certaines spécialités littéraires et scientifiques du 
bagne ; on y trouvait des professeurs de musique, de dessin , de ma- 
thématiques, etc., etc. Ainsi, les forçats furent partout répandus 
avec une imprudence coupable. Le bagne exploitait le port et la ville; 
la ville et le port exploitaient le bagne. Je me rappelle avoir vu sou- 
rent, dans mon enfance, un forçat, de fort bonne mine, vêtu d'une 
casaque presque élégante , et portant de belles breloques , selon la 
mode du temps , circuler librement dans la ville. Sa figure fratche et 
rieuse révélait la plus complète insouciance ; il venait donner des 
leçons de musique aux demoiselles, et s'en acquittait à merveille. 
C'était , disait-on , un forçat de bonne maison , qui avait vécu dans le 
beau monde; il paraît qu'on tenait h ce qif il n'en perdit pas l'usage. 
Ces scandales ont à peu près disparu , et maintenant tes condamnés 
ont les murs de l'Arsenal pour limites, sauf quelques exceptions, re- 
latives au service maritime, et dont le nombre diminue chaque jour. 

18. 



260 REVUE DE PARIS. 

Peu de personnes se font une juste idée d'un bagne et de son ré- 
gime. En général , on croit à des rigueurs physiques qui n'existent 
pas, et Ton tient peu de compte d*un mal bien autrement grave, la 
dégradation progressive, qui n'existe que trop réellement. 

Le bagne de Brest a été construit par l'ingénieur Choquet-Lindp , 
et terminé en 1752. Ce vaste bâtiment est convenablement approprié 
à sa destination , suivant les idées qui y présidèrent, et réunit toutes 
les conditions de salubrité et de propreté. 11 a sept cent quatre-vingts 
pieds de long , et présente à l'extérieur l'aspect d'un assez bel édi- 
fice, toutefois sans ornemens. Un pavillon s'élève à chaque extrémité 
et au centre. Le bâtiment se divise en six grandes salles superposées : 
deux au rez-de-chaussée , deux au premier étage et deux dans les 
combles. Elles sont commandées par le pavillon du centre. I>e ce 
pavillon la surveillance s'exerce au moyen d'une vaste grille de fer, 
qui ferme l'entrée de chaque salle, et on peut opérer une répression 
immédiate en cas de révolte, au moyen d'embrasures qui reçoivent 
la mousqueterie et l'artillerie suffisantes pour enfiler toute l'étendue 
des salles. Celles-ci sont partagées dans toute leur longueur par on 
mur de refend , qui , de quatorze en quatorze pieds , est percé d'une 
large ouverture en arcade , correspondant à une fenêtre , et facilitant 
la circulation de l'air, que l'on a soin de renouveler fréquemment. 
Dans l'épaisseur de ce mur sont . pratiquées les cuisines, fontaines, 
tavernes, enfermées de grilles. On y a aussi placé des lieux d'aisance, 
auxquels les condamnés peuvent parvenir sans quitter leurs chaînes. 
Les lits de camp ou iolards sont appuyés au mur de refend , de chaque 
cété , de manière à laisser entre eux et le mur extérieur un coulok 
où circulent les gardes et les condamnés. Les salles sont éclairées 
pendant la nuit ; chacune peut contenir sept cents hommes ; les lits 
de camp en reçoivent vingt-quatre. Tous les soirs, ils y sont enchaînés 
à la grande chaîne , qui parcourt toute la longueur de la salle. Le 
matin , au moment du départ pour les travaux, on les détache, mais on 
les laisse enchaînés par couples. Dans cet accouplement, on prend 
ordinairement soin d'associer des intérêts contraires pour neutraliser 
les tendances d'évasion ou d'insubordination ; calcul de bonne police 
pen^être, mais , à coup sûr, de détestable morale. Cet accouplement 
est odieux ; aucune raison de pénalité salutaire ne l'explique. U force 
un malheureux, que le remords atteindrait dans l'isolement, au con- 
tact le plus inunédiat d'un homme pervers et blasé sur tous les chA- 
timens. Il faut qu'il mange , qu'il travaille , qu'il se couche à ses 
côtés; qu'il soit son compUce* qu'il écoute ses discoors les plus ob- 



RBVUB DE PARIS. 261 

scènes, ses blasphèmes les plus impies. Il faut qu'il se corrompe au- 
tant que lui pour vivre à l'unisson ; et le supplice de la vie qu'on lui 
a faite serait plus grand avec un reste de moralité , qu*il n'est après 
qu'il a, comme son compagnon, abjuré tous les principes, toutes 
Iqs craintes. S'il persiste à résister à cette funeste influence , il de- 
vient souvent la victime du misérable auquel il est accouplé. La po- 
lice n'y gagne donc pas grand'chose. Comme au bagne , aussi bien 
qu'ailleurs, il y a dans les caractères de grandes dissemblances et 
beaucoup de diversité dans les goûts, l'accouplement est une gène 
inutile , un châtiment barbare ; et c'est une singulière pensée que 
d'avoir ainsi asservi deux hommes aux caprices, aux besoins respectifs 
de l'un et de l'autre. Mais on enchaînait sur les galères, il a fallu 
enchaîner dans les bagnes, et la circulation journalière dans l'Arsenal 
rend presque nécessaire cette précaution. Les abus s'engendrent et 
se légitiment mutuellement. 

Les condamnés ne sont réunis dans les salles que pendant les 
nuits, pendant les repas, et le dimanche, à moins que les travaux 
n'exigent leur présence dans l'arsenal. La sanctiQcation du repos est 
la seule que l'on connaisse au bagne. Si les forçats étaient constam- 
ment détenus et enchaînés dans leurs salles , on pourrait considérer 
leur châtiment comme extrêmement rigoureux; mais ils n'y restent 
le jour que pour cause de punition ou d'inflrmité, et , dans ces cas , à 
des conditions différentes. 

C*est un spectacle vraiment pénible que celui de ces salles garnies 
de tous leurs hôtes. Groupés autour de leur lit, les uns debout et 
travaillant à mille petits objets dans la confection desquels ils excel- 
lent ; les autres accroupis ou dormant ; ceux-ci causant , riant , 
jouant ; ceux-là sombres et taciturnes. C'est le moment pour le curieux 
de faire sa visite et de jouir du coup d'œil dans toute sa splendeur. 
La grille s'ouvre : aussitôt il se fait une rumeur dans la vaste salle; 
les tètes se dressent , les petits étalages surgissent de tous côtés ; les 
courtiers sortent des rangs et viennent offrir les ouvrages en paille, 
les bagues, les cocos sculptés, les chaînes en cheveux. On a remarqué 
que dans les paysages dessinés par ces malheureux figure toujours 
un soleil resplendissant. Les vendeurs vous suivent et se relaient, 
car ils ne peuvent dépasser certaines limites fixées par la police du 
bagne ; en général , ils sont très polis et se découvrent quand on 
passe; mais d'autres se soucient peu de la visite , et ne changent 
pas de postures. La charité commande, et la prudence conseille 
d'acheter quelques objets. U est bon aussi de veiller à sa montre* à 



i6i REVTB 0E PÂRI9. 

son monchoîr : Prenez garde à votre lorgnon , me dit un jour, à 
voix basse , le condamné qui me présentait sa pacotille ; c'était une 
manière adroite de la recommander à l'acheteur; aussi l'avis fot-fl 
suivi en tout point. 

Les étrangers sont généralement très avides de ces visites, qmi 
font le désespoir des habitans de Brest, obligés de se prêter au 
rôle de cicérones, malgré leur répugnance. Les femmes surtout y 
mettent une curiosité souvent indiscrète : elles s'arrêtent à chaque 
pas pour regarder, toucher, interroger, demandant aux condamnés 
eux-mêmes des explications, marchandant comme dans les ma* 
gasins de mode , avec une lenteur, une indécision qui font quel- 
quefois frissonner ceux qui les accompagnent; car elles s'adressent 
souvent, sans le savoir, aux plus grands criminels. Il n'est pas 
arrivé d'accident grave, il est vrai; mais il peut y en avoir, et» 
parmi tant de malheureux, est-on sûr de ne pas en rencontrer 
un qui vous connaisse et vous insulte; quelque haine ignorée, 
quelque désespoir, quelque profond dégoût de la vie , qui veuille en 
finir par un crime éclatant et bizarre? Quelle belle occasion pour 
celui qui vient dire effrontément au juge : J'ai tué, parce que je 
voulais être tué. — Cette mise en scène du crime et du malheur au 
profit d'une curiosité sans but , est déplorable sous tous les rapports; 
on la tolère pour fournir aux condamnés l'occasion de vendre quel- 
que produit de leur industrie privée; mais ce motif ne peut suffire à 
excuser un usage qui blesse la morale et contrarie l'efficacité réfor- 
matrice du châtiment légal. Tout doit être sévère et utile dans l'ap- 
plication d'une peine : quel besoin de mettre ces malheureux en ex- 
position et de laisser pénétrer dans les salles? A travers la grille on 
peut voir frcs bien. Là , dans un étalage commun , les ouvrages des 
forçats seraient aussi bien vendus ; en général même, c'est au sortir 
de la salle que les véritables merveilles de cette industrie du mal- 
heur, mises en réserve, sont présentées aux visiteurs comme une 
irrésistible tentation ; et c'est un privilège dé^ venir là avec sa mar- 
chandise. Je ne puis qu'applaudir aux sentimens d'humanité qui re- 
cherchent les moyens d'augmenter le pécule de ces malheureux , et 
de bannir l'oisiveté par l'appât du lucre; mais je blâme les coutumes 
vicieuses qui , sans atteindre spécialement ce but , blessent la éb^ 
cence et peuvent fournir des occasions de désordre. Pendant loBg- 
temps , on a eu l'habitude de composer un bazar avec tous les objeto 
confectionnés par les condamnés : à jour fixe , tout le monde était 
admis à visiter cette exposition. Il résultait de cette Hbrcf firëqaeii- 



Wioa da bagne, des inteHigences avec ses habitans. On a supprimé 
le innr ; la reale se fait ao^ourd'hni en détail dans les salles ; il était 
kdle de remédier à cet abus sans diminution de profits , sans dan- 
gers pour les visiteurs , et sans ignominie pour les condamnés. 

On a raison de dire que les physionomies sont trompeuses. Ua 
jour, pendant que les dames faisaient leur dioix , ce qui me donnait 
tout le temps d'observer et de réfléchir, j'aperçus un vieillard d'a^ 
sez bonne figure, moins occupé de nous que de faire des cure-dents : 
9 m'inspirait de l'intérêt , et partout ailleurs m'eût paru très respec- 
table. C'est an brave homme , me dit le gardien , qui est ici depuis 
vingt ans, et qui a refusé sa grâce , parce qu'il ne veut pas se sépa- 
rer de ses enfans. — Comment cela? — Oui , ces deux condamnés 
qui causent avec vas dames y sont ses fils ; ib ont été condamnés à 
perpétuité avec leur père pour assassinat de leur mère. — Quand les 
achats forent terminés, je dis cela à la compagnie : ce fut un cri général. 
Qn'importe, mesdames, dis^e alors, vos empiètes n'en sont que plus co- 
fieoses. On voulut anssi voir Contrafatto; c'était la célébrité à la mode; 
nous le trouvâmes donc dans sa boutique , c'est le mot , exerçant les 
fonetioas privilégiées de secrétaire du maître forgeron ; il avait, dans 
la cour des baraques , son bureau particulier, où étaient exposés les 
ouvrages les plus remarquables. On causa beaucoup avec lui; son air 
mi peu mystique, son accent étranger, sq physionomie résignée, 
avaient quelque chose d'intéressant. Il s'est toujours dit innocent et 
s'en remettait à la grâce de Dieu. Quand nous entr&mes, il lisait 
Ensuite on désira voir le général Sarrazin. — Oh ! celui-là n'y est plus, 
répondit le gardien. — Et Delacollonge? — Il est à la fatigue. — Mais 
le gardien qui sait son monde, reprit : — ^Voilà le condamné qni a volé 
les diamans de M"' Mars. — Nous vîmes derrière les barreaux d'une 
fenêtre un fort bel homme qui , par l'assurance et l'avidité de ses 
regards, semblait appeler les ndtres. Chose étrange ! certains condam- 
nés, recherchés des visiteurs, non-seulement s'accoutument à sou- 
tenir sans honte la curiosité publique , mais finissent même , j'en suis 
convaincu , par éprouver quelque orgueil de leur triste célébrité. Ib 
se posent en dehors de la foule obscure de leurs compagnons, ils 
visent à une bonne tenue et s'attirent par là une sorte de considéra- 
tion particulière, ainsi que des récompenses et des adoucissemens. 
Notre institution pénale amène naturellement ces anomalies. 

Les combinaisons qni accompagnent dans toutes ses phases l'ae* 
eompiissement de la peine des travaux forcés, sont telles que le 
condamné arrive au bagne plos corrompu qu'il ne l'était à la oenr 



264 REVUE DE PARIS. 

d*assises et en sort plus pervers qu'à son entrée. Cependant une 
amélioration essentielle a été introduite par l'ordonnance du 9 dé* 
cembre 1836, dans le mode de transport des condamnés : il se fait 
aujourd'hui au moyen de grandes voitures cellulaires, qui vont en 
poste. Ainsi se trouve supprimée, depuis peu de temps seulement, 
cette ignoble chaîne, dont le départ attirait tant d'oisifs à Bicètre, et 
dont l'arrivée était bien certainement le spectacle le plus cynique 
que l'on pût offrir à la curiosité toujours avide du peuple. 

Ces malheureux , accablés sous le poids de leurs colliers et de leurs 
liens de fer, brisés par les cahots des lourdes charrettes auxquelles Os 
étaient enchaînés, devaient regarder comme un jour de délivrance 
le jour de leur entrée au bagne. Aussi , à l'exception de quelques- 
uns, ou moins corrompus ou plus exténués, semblaient-ils ressentir 
une énergie nouvelle , une espèce de joie à leur arrivée sur les glacis 
de Brest. Là , avant leur entrée dans la ville , il y avait un temps 
d'arrêt ; les charrettes étaient réunies , et le peuple se groupait en 
foule autour d'elles. Alors les notabilités du convoi se dressaient sur 
leurs bancs , à la manière des charlatans en foire , agitaient leurs chaî- 
nes, gesticulaient , vociféraient , haranguaient les masses, proféraient 
les propos les plus obscènes, et mettaient à proflt cette dernière occa- 
sion d'orgie et d'insulte à la société. Us savaient que leurs vètemens 
seraient brûlés à leur entrée au bagne , et ils s'en dépouillaient pour 
les jeter en distribution à la populace. Ainsi , demi nus, le cou étreint 
dans le fameux triangle de fer, la chaîne en sautoir autour du corps, 
ils avaient un aspect hideux, infernal , et semblaient défler la justice 
humaine. Dégoûtant spectacle! Combien de ces vètemens souillés, 
recueillis par une autre misère, ont reparu à la cour d'assises I Ce- 
pendant quelques noms fameux retentissent dans la foule; on cberdie 
du regard , on appelle même tel ou tel condamné dont les journaux 
ont fait grand bruit. Alors, d'un air satisfait et arrogant, un bonmie 
se lève : a C'est lui, le voilà, regardez donc, laissez-moi voir... » 
C'est un bourra universel. Les prêtres condamnés pour attentat à la 
pudeur, et les auteurs de crimes auxquels il se mêle une insigne fé- 
rocité, étaient les héros applaudis de cette ignoble représentation. 
M olitor, Contrafatto, Delacollonge, Mandar, François ont eu de beUes 
entrées. Mais tous ne goûtaient pas également une semblable ovation. 
Au milieu du tumulte, on voyait quelques malheureux abattus par la 
souffrance ou la honte; et s'il s'en trouvait un maudissant son noviciat 
et frappé de repentir, il était contraint de subir cette exposition flé- 
trissante, les regards, les a^ieb et souvent les inqprécatkms de la 



BEVUE DE PARIS. 265 

foule. Pendant un mois de route il avait déjà supporté , en détail , la 
licencieuse camaraderie de la chaîne. Oh ! celui-là , sans doute, sou- 
haitait le bagne comme un refuge! quel refuge! EnGn le convoi 
entrait en ville; c'est dans ce moment qu*avait lieu la dernière explo- 
sion, et bientôt la porte du bagne était refermée sur tous, coupables 
endurcis et infortunés. Au-dessus de cette porte aussi Ton pourrait 
placer l'inscription de Dante : 

.... Lasciate ogni speranza. 

A la honte du siècle , elle serait , sous le point de vue moral , pleine 
de vérité. 

Aujourd'hui les scandales de la chaîne sont épargnés au peuple 
et aux condamnés. Pour les supprimer on attendait Vexpiration du 
marché fait avec V entrepreneur. Mais on doit des éloges à l'adminis- 
tration pour l'application , même tardive , d'une heureuse réforme. 
Le transport dans les voitures closes a quelque chose de mystérieux 
et d'austère qui convient à la justice. L'arrêt et le châtiment sont im- 
médiats. L'imagination est frappée de cette promptitude qui dans peu 
d'heures entraîne le coupable de la cour d'assises au bagne. Cette vi- 
tesse est un signe de puissance , et le condamné, solitaire dans sa cel- 
lule , emporté par une force occulte , doit ressentir des impressions 
d'autant plus vives qu'elles ne sont pas éparpillées. La chaîne admet- 
tait la lutte ; on voyait les criminels se débattre ; leur réunion in- 
spirait la terreur. Maintenant on ne voit plus que la voiture qui 
proclame en passant l'impuissance du crime contre la société. Plus 
l'appareil est simple , plus il impose, il est essentiel que les débats 
et le jugement soient publics , pour la garantie de la défense ; mais 
la publicité absolue est-elle également nécessaire pour l'exécution du 
châtiment? La société doit-elle exposer en place publique , au pre- 
mier venu, aux enfans, aux femmes enceintes, aux hommes altérés 
de sang , tous les détails de ses supplices ? C'est une haute question 
que je ne traiterai pas ici. Venise exposait, avant le lever du jour, 
sur un poteau placé à un angle extérieur de l'église Saint-Marc , en 
face de l'escalier des Géants , le condamné qu'avait frappé pendant 
la nuit le conseil des dix. Pendant douze heures, chacun pouvait 
voir , et reconnaître le cadavre portant sur la poitrine cette brève 
mais énergique inscription : Conseil des dix. Je ne prétends pas 
faire l'apologie de cette justice , et encore moins , Dien m'en garde! 
de celle de l'inquisition avec ses ateliers souterrains et son canal Or- 
Gino , bien autrement mystérieux ; mais je ne crois pas que ce cada* 



S86 BEVUS INB PASIS. 

ne ait jamais excité beaucoup de plaisanteries et de cynkpies fan- 
faronnades. Combien n'en ont pas provoqué les chaînes et mèiae 
réchafaud! 

Les voitures cellulaires prés^tent contre les évasions , pendant la 
route, une garantie presque infaillible, ou au moins beaucoup plus 
efficace que ia surveillance éparse qui accompagnait les dialnes. 
Cependant un condamné s'est évadé par la lucarne grillée qui dooiie 
l'air à la cellule ; il a laissé en passant des lambeaux de chair aux 
fragmens de la grille. Mais de nouvelles mesures ont. été prises; on 
peut dire que ces voitures sont de vrais cachots ambulans, dans les- 
quels sans répit, comme sans espoir, il faut que le prisonnier marche, 
marche toujours vers le bagne. 

Dés que les condamnés sont arrivés , on s'assure de leur identité , 
on leur Ate leur vêtement et le collier de fer, on les lave , on les fu- 
mige , on les rase ; puis on leur donne la livrée du lieu , la casaque 
et le bonnet. A l'époque des chaînes , cette cérémonie d'admissîaD 
était aussi l'objet de la curiosité publique ; elle donnait souvent lieu 
à d'inconvenantes [riaisanteries; peut-être s'en faitril encore trop 
aujourd'hui; l'ennui des assîstans obligés cherche quelquefois à 
s'égayer aux dépens de la tournure , de la misère , de la gaucherie 
des nouveaux venus. Pendant quelques jours , les arrivans sont sou- 
mb à un régime rafraîchissant, et reçoivent une nourriture particu- 
lière ; enfin , tous ces préliminaires terminés , on les accouple , on les 
distribue dans les salles et on les applique aux travaux de l'arsenal. 

Ces travaux sont de différentes espèces, et n'ont généralement 
rien de pénible en eux-mêmes, quoiqu'on les appdle administrative- 
ment : la fatigue. Les forçats y sont employés suivant leur capécité, 
leurs forces ou leur conduite; on les distingue en forçats ouvriers, 
forçats journaliers, et forçats à la fatigue. Les deux premières classes 
sont employées à l'entreprise ou à la journée , et la dernière , autant 
que possible , à la tAche. L'administration dresse chaque année on 
tarif des prix de travail. 

Les condamnés sont enchaînés par couples; les chaînes ont une 
longueur différente, selon les travaux, dix-huit, trente^ ou soixante- 
douze maillons ; elles sont fixées à la manille , ou anneau en acier, 
qui est placée à demeure au-dessus de la cheville du pied. La plus 
grande partie des travaux peut être exécutée par les couples , an 
moyen du développement relatif de la chaîne ; mais Taccoupleraent 
n'est pas absolu ; on en dispense , ceux qui , par leur conduite , ont 
donné des gages de soumissicHi « et qui ont subi cinq ans de la peine 



actuelle; ib sont alors mis en chaîne brisée. Celle-ci n'a que trois 
maillons, ce qui fait une longueur de dix-huit pouces. Elle peut 
s'attacher au-dessus du genou , et gène beaucoup moins les forçats 
dans la marche et le travail. D*après les réglemens , ils devraient la 
laisser traînante ; mais on les en dispense avec raison. A quoi cela 
8w(-il en effet? Il a été question de supprimer la chaîne brisée, 
cmnme récompense , de ne l'autoriser que dans le cas où les travaux 
Teiigeraient, et dans ce cas encore , de lui donner douze maillons 
au lieu de trois. Cette idée de suppression suppose une ignorance 
complète des lieux, des mœurs et des exigences du bagne. En 
poussant le principe tutélaire de la centralisation jusqu'à la manie 
de régenter tous les détails , on arrive à des conséquences impra- 
ticables, et l'on risque fort de compromettre le principe lui-même. 
Ainsi, je ne fais pas le moindre doute que la suppression de la chaîne 
brisée, qui rend un peu l'homme à lui-même, et protège souvent une 
conscience qui aspire au repentir, serait une occasion très probable 
de révolte au bagne. C'est là un grave sujet de considération pour 
ceux qui tiennent les rênes du bagne; et si j'étais chef au service de 
la cbiourme , je ne voudrais pas prendre sur moi la responsabilité de 
mettre à exécution une telle mesure. Outre ses dangers, elle répugne 
à l'humanité bien entendue, qui , dans l'intérêt de la société même , 
ne doit refuser aux condamnés aucun soulagement mérité par une 
bonne conduite. La chaîne brisée est le soulagement le plus considé- 
rable pendant le séjour au bagne; il permet d'exercer certaines 
fonctions de faveur, souvent utiles à la bonne police. La chaîne brisée 
donne le moyen d'isoler les moins pervers, les innocens peut-être I 
d'un contact pernicieux. Croire qu'elle est une facilité d'évasion , est 
une véritable naïveté. La chaîne n'a jamais embarrassé le forçat qui 
vent fuir; il a toujours à sa disposition, et quoi qu'on fasse, des limes 
imperceptibles et sûres qui, dans un instant, ont coupé un maillon; 
la manille seule résiste, et encore pas toujours. 

Les réglemens prescrivent d'isoler autant que possible les forçats 
des ouvriers libres; mais la pratique s'écarte beaucoup des recom- 
mandations réglementaires. Le fait est souvent plus conséquent que 
la théorie; il est impossible, en effet, d'empêcher ce contact funeste, 
dès qu'on emploie les condamnés aux travaux si multipliés de l'ar- 
senal. Ainsi , s'agit-il d'armer un vaisseau , aussitôt une légion de 
forçats est envoyée à bord ; ils s'y répandent pêle-mêle avec les ma- 
rins, sans que la surveillance des agens, souvent peu empressée, 
puisse les suivre ; on se borne à empêcher l'évasion. L'un d'eux disait 



268 REVUE DE PARIS. 

un jour à un matelot des classes : a Mon esclavage n'a plus que trois 
ans de dorée, le tien durera tonte ta vie. » — Messieurs les officiers de 
marine se sont souvent plaints de cet abus , dans Tintérèt de leur 
équipage. Mais l'usage a prévalu. 

Partout dans le port on voit les forçats circuler. Les mines, la 
taille des pierres, le lavage du port, le transport des matériaui, 
le sciage des bois , etc. , en emploient un grand nombre. D'autres 
sont occupés à des travaux plus lucratifs ; ils pénètrent dans les ate- 
liers ; plusieurs sont très bons ouvriers, très ingénieux , et sont payés 
en conséquence. Il n'est pas étonnant qu'un tel lieu renferme des 
aptitudes de tous genres ; souvent il en sort des idées industrielles et 
mécaniques qui ne sont pas sans importance , et , dans ce moment , 
deux forçats adressent à M. Arago une machine confectionnée par 
eux , pour empêcher l'explosion des chaudières à vapeur ; elle a déjà 
eu l'approbation de l'Académie des Sciences , sauf quelques objec- 
tions que ces malheureux se sont efforcés de résoudre. Pauvres pri- 
sonniers! ils espèrent leur grâce, et ne leur sera-t-elle pas due, si, 
du fond du cloaque où la société les a plongés, ils lui rendent cet 
éminent service? Plaise au ciel qu'il en soit ainsi ! ils auraient noble- 
ment expié leur crime. Les forçats sont employés aux forges, et Ton 
peut dire, à la lettre, qu'ils forgent eux-mêmes leurs chaînes. Je 
trouve quelque chose de barbare ou de trop humiliant à cet emploi ; 
mais on aura peine à croire que les infirmiers de l'hôpital de la ma- 
rine, les cuisiniers, les jardiniers, les ouvriers du cabinet d'histoire 
naturelle, soient des forçats. L'humanité ne peut blâmer les adoucis- 
semens de peine; mais il faut se défier des mesures qui , n'offrant 
d'avantages que d'un c6té , présentent , de l'autre, de graves incon- 
véniens. Les infirmiers, il est vrai, sont excellens, et les malades 
sont tellement bien soignés , que l'administration de la guerre disait 
à celle de la marine a qu'elle lui enviait ses servans d'hdpitaox. » 
Pendant le choléra et les épidémies , ces hommes ont montré un 
grand courage , une louable abnégation ; mais il est très dangereux 
de répandre ainsi partout les forçats ; il serait mieux d'avoir d'autres 
stimulans pour les engager au bien et au repentir. Tout récenmient, 
d'ailleurs, l'expérience a démontré que les choix de l'administra- 
tion peuvent être en défaut. Joseph Bodelet , condamné pour as- 
sassinat de sa femme, et employé comme cuisinier à l'hÂpital, a 
tranché la tête à la sœur Sainte -Malch, à l'aide du coutelas que 
cette malheureuse avait mis entre ses mains. Elle est tombée 
victime de sa confiance ou plutôt de son désir de faire bonne chère 



BEVUE DE PARIS. 269 

aux officiers qui vantaient les mérites de ce Vatel , naguère attaché 
aux cuisines du duc de Bourbon. Cet exemple est unique, je m'em- 
presse de le déclarer sur la foi de la statistique officielle; mais s*il est 
vrai de dire que, dans l'intérêt même des condamnés, il est bon de 
leur accorder de tels emplois , comme récompense , il faut blâmer 
hautement un système de pénalité qui n*a de correctif que dans la 
transgression plus ou moins intelligente de ses règles. Ces emplois 
de faveur sont nécessairement limités. Comment faire exactement 
concorder leur nombre avec celui des condamnés qui pourraient en 
être dignes? Il faut donc , ou en priver plusieurs , à leur grand détri- 
ment , ou se montrer très large sur l'appréciation des mérites ; car, 
avant tout, on consulte les besoins du service. Y a-t-il un très grand 
nombre de malades, on augmente celui des servans d'hôpitaux; dans 
le cas contraire , on le restreint. Ainsi , on oublie trop que les con- 
damnés sont des hommes à punir et à réformer, que leur peine doit 
s'adoucir dans une proportion exacte de leur bonne conduite , et non 
pas dans une proportion relative aux besoins du service de la marine. 
On les considère comme des instrumens , des manœuvres mis à la dis» 
position des chefs de la marine pour tel usage qu'il leur plaît de dé- 
terminer. On utilise les capacités avant de songer aux moralités; on 
récompense ceux dont la conduite est satisfaisante, mais toujours 
dans les limites que posent les hasards du moment. Quant aux autres , 
on ne prend aucun souci de leur amélioration morale; ils végètent 
comme ils peuvent , se corrompent ou se corrigent comme bon leur 
semble; mais on se tient en garde contre eux, soit en les séquestrant, 
soit en les enchaînant comme des bêtes féroces. En 1828, on avait 
eu l'heureuse pensée d'opérer des catégories de moralités éprouvées 
ou présumées, et de les répartir par groupes distincts dans les salles. 
11 y avait alors une salle d'épreuve où étaient admis ceux qui se 
distinguaient par leur bonne conduite et leur résignation ; c'était 
un immense bienfait, un premier pas fait vers un régime péniten- 
tiaire; mais l'embarras , le travail , la complication qu'entraînaient ces 
classifications les ont fait supprimer. Au bagne, il s'agit bien moins de 
la morale que de la facilité de l'administration matérielle. Et en effet, 
- comment opérer un triage parmi trois ou quatre mille condamnés? 
Comment pouvoir suivre chacun individuellement, avec assez d'assi- 
duité et de précision , pour lui assigner son rang dans une classifica- 
tion ? Aujourd'hui tous sont indistinctement confondus , sauf une 
exception , la salle des invalides, dans laquelle on met les malheureux 
accablés par Tàge ou les infirmités. Cette salle offre le plus horriUe« 



270 REVUE DE PARIS. 

le plus douloureux spectacle; c'est un assemblage confus de vieillards 
impotens, d'estropiés, d'amputés, de fous, que le désespoir, le re- 
mords ou la rage ont plongés dans cet abrutissement. L'un vous 
aborde en riant, en chantant, c'est un parricide; un autre, triste et 
souffrant, a préféré ce séjour à la liberté , car il n'a plus de famille, 
ses bras n'ont plus de force pour le travail , et partout on eût re- 
poussé le forçat inGrme ; ici du moins il a du pain! du pain moins 
amer que celui d'une aumône accompagnée d'injures. Un antre, 
que la folie n'a pas encore atteint , se tord dans les convulsions du 
désespoir. Quelle vieillesse I quelle désolation! Chaque jour la mort 
prend là une victime. Sous quel aspect doit-elle apparaître à ces 
malheureux? Mais qu'importe à l'administration ! elle enregistre les 
décès et ne s'occupe pas des consciences. Quelquefois un prêtre, sur 
la demande d'un agonisant, pénètre dans cette infirmerie; mais pour 
toute une vie de crimes, est-ce assez d'un instant de crainte? Un cé- 
lèbre médecin visitait dernièrement cette salle : «J'ai vu, disait-il, 
Jaffa, la Moscowa , Waterloo, je n'ai rien vu d'aussi horrible. » Pen- 
dant long-temps, ces malheureux étaient plongés dans une oisiveté 
complète; maintenant on les emploie à filer, carder, dévider, et au- 
tres menus travaux qui leur permettent de gagner quelque argent et 
d'acheter un peu de tabac ou un supplément de nourriture. Mais 
l'abandon moral auquel on les livre est vraiment indigne d'un peuple 
chrétien : ils sont là comme les vieux chevaux ou les vieux limiers 
dans les écuries et les chenils des grands seigneurs ; et encore un 
intérêt touchant s'attache à ces derniers ; on rappelle leurs services , 
on les aime. Ces invalides du bagne ne sont aimés de personne; seuls, 
ils n'ont que d'affreux souvenirs ; ils sont un embarras pour l'admi- 
nistration, pas autre chose. La société ne leur doit rien; ils furent 
toujours en guerre contre elle; ennemis qu'on ne craint plus et 
qu'on méprise. Voués à la mort, ils lui sont livrés sans qu'on se 
soucie de l'état où elle les trouve; pas même une prière en conunun, 
tant il est reçu qu'au bagne le nom de Dieu ne doit être proféré 
qu'en blasphème. Et cependant, quand arrive l'heure de la mort, 
l'homme, même le plus méchant, ne sent-il pas quelque avertisse- 
ment secret, bienfait de la Divinité, qui le convie au repentir? Mais 
si rien ne vient féconder cet instinct , si l'administration elle-même 
fait profession de matérialisme, comment voulez-vous qu'un seul 
éclair de la vérité , un dernier effort de la conscience puisse pénétrer 
les épaisses ténèbres amoncelées autour de ces âmes pendant une vie 
entière? Oh! il serait beau d'introduire le ministère de la religion au 



mBVTO DE PAaift. isri 

de cet amas de réprouvés ; sa place u'estr-die pas au milieu de 
to«s les malheurs? On béniraii peut-être alors, dans les combles du 
bagne, le Dieu que Ton insulte dans les salles. La cloche qui annon^ 
eerait la prière des vieillards finirait par inspirer quelque recueille- 
meiil et raviverait les bons peiichans dans ces âmes abandonnées à la 
seule influence de la corruption. 

Tous les matins , on fait sortir de leurs salles les forçats travail- 
leurs pour les distribuer conformément aui demandes des diverses 
directions de Tarsenal : ainsi le genre et le mode du travail ne sont 
pts fixés d'une manière absolue. L'un et l'autre varient suivant les 
difers besoins du jour : les condamnés sont divisés en escouades, et 
marchent deux à deux. Les personnes peu accoutumées à ce coup d'ceil 
ne peuvent se défendre d'un sentiment de terreur, quand elles se 
trouvent surprises , dans un étroit passage de l'arsenal , par une de 
ces bandes, dont les casaques frôlent leurs vétemens, et dont les re- 
gards, souvent farouches, n'ont rien de rassurant. 

Le costume des condamnés est hideux, mais commode : il se com- 
pose d'un bonnet , d'une casaque et d'un large pantalon de toile ou 
d'un drap grossier, appelé mouù La couleur de ces vétemens a sour 
vent été changée ; aujourd'hui les couleurs sont le rouge , le jaune et 
le vert : le pantalon est jaune, depuis que les troupes ont adopté 
le pantalon garance ; la casaque est rouge , mais les manches , les 
renforts ou le collet sont jaunes, pour distinguer les récidives, les 
condamnés à vie, et les suspects. Le bonnet est rouge pour les con- 
damnés à temps et vert pour les condamnés à vie et les suspects. 

La nourriture est composée d'alimens de qualité médiocre , mais 
jamais malsaine. Il y a trois espèces de rations : ration de fatigue, 
ration de forçats sans travail , ration d'invaUdes. Elles se composent 
de pain frais ou biscuit, fromage, légumes secs, huile d'olive ou 
beurre; les forçats à la fatigue ont en outre quarante-huit centilitres 
de vin ou quatre-vingt-seize centilitres de bière ou cidre. Les inva- 
lides n'ont que vingt-quatre centilitres de vin par jour , mais trois 
fois par semaine on leur donne de la viande fraîche avec des lé- 
gumes verts. Au moyen de leurs économies , les condamnés peuvent 
améliorer leur nourriture. 

Les salaires sont aussi proportionnés au genre de travail : ceux 
des journaliers varient de cinq à trente-cinq centimes; quant aux ou- 
vriers à la tâche ou à l'entreprise , ils reçoivent le septième du salaire 
de l'ouvrier libre. On est accoutumé à considérer comme un bénéfice 
pour l'état la différence qui existe entre le salaire des condamnés et 



i7â REVUE DE PARIS. 

celui des ouvriers ; mais les élémens des calculs que l'on peut avoir 
Taits à cet égard me semblent tout-à-fait incomplets. Il ne faut pas 
trop se fier aux chiffres apparens , et je ne vois pas ici des termes 
homogènes de comparaison ; le résultat doit donc être fort suspect , 
surtout si Ton tient compte de toutes les conséquences qu'entraîne 
la circulation des forçats dans les arsenaux. 

Quelque détestable que soit l'institution des bagnes , il faut re- 
connaître les efforts tentés par les administrateurs pour y introduire 
des améliorations ; mais l'édifice pèche par la base , et rien , dans les 
détails, ne peut racheter ce vice originel. On doit mettre au rang 
des meilleures combinaisons la création d'un pécule pour les con- 
damnés à temps; il est difficile d'expliquer pourquoi il n'existe pas 
en faveur des condamnés à vie, puisque ceux-ci peuvent obtenir une 
commutation. Ce pécule se forme au moyen d'une augmentation de 
salaire qui se verse directement à la caisse des invalides de la marine. 
Au sortir du bagne , les libérés reçoivent une somme de 20 francs, 
et le surplus est adressé au maire de la commune où ils doivent ré- 
sider; cette caisse reçoit en outre les dépôts que les condamnés 
veulent y faire , soit sur les économies de leur travail , soit sur les 
sommes que leur envoient leurs familles. Le fisc, qui partout introduit 
son avidité, avait imaginé d'opérer une retenue sur ces faibles 
épargnes, si péniblement acquises; il en résultait que les condamnés 
préféraient conserver leur argent; de là des vols, des rixes, des 
haines, des meurtres. Enfin le ministère de 1836 a compris qu'il va- 
lait mieux abandonner les bénéfices de cette retenue , que de l'ac- 
quérir à un tel prix ; depuis cette décision , les dépôts sont plus nom- 
breux , et le travail, mieux rémunéré, est plus ardent. 

La suneillance des condamnés est confiée à des agens particuliers, 
nommés gardes-chiourmes : ils sont organisés militairement , et re- 
çoivent une haute paie. Les simples gardes ont soixante centimes par 
jour ; leur nombre est relatif à celui des forçats : un garde surveille 
dix condamnés. Partout les forçats doivent être accompagnés de ces 
agens ; mais cette règle souffre des exceptions. Ce corps devrait étn^ 
composé des moralités les plus robustes , des caractères les plus éner- 
giques; malheureusement le contact habituel des forçats, une com- 
plicité trop fréquente , lui enlèvent une grande partie de la considé- 
ration qui lui est nécessaire. Malgré tous les soins de l'administra- 
tion , il est , pour ainsi dire, impossible d'empêcher que les agens de 
surveillance subalterne ne soient en même temps et trop souvent les 
agens officieux et intéressés des délits , des désordres et des éva- 



EEYUB DE PAEI8. 273 

sions; ils ont, au reste, un rôle très difficile à remplir. Dans les mai- 
sons de détention la surveillance n'est pas périlleuse; dans un bagne 
il en est autrement : sans cesse il faut être au milieu des forçats , 
souvent il faut les conduire dans des lieux isolés, propices aux ven- 
geances, et la vengeance est d'autant plus facile que la trahison, 
la révélation , ne sont guère à redouter pour le coupable, entouré de 
complices. Aussi beaucoup de gardes obéissent-ils plutôt à la loi de 
leur conservation qu'à celle de leur institution : il y a proGt d'une 
part, péril de l'autre. Tout récemment, le tribunal maritime a 
condamné un de ces gardes pour un fait très grave. Ayant un accès 
facile dans les bureaux , il avait soustrait un certain nombre de 
feuilles de route , sur lesquelles il apposait le cachet de l'adminis- 
tration. Il s'était aussi procuré plusieurs modèles de la signature du 
commissaire*/ il vendait chacune de ces feuilles 50 francs aux 
condamnés qui imitaient et faisaient imiter par les autographes du 
lieu la signature, et se trouvaient ainsi nantis de passeports en règle. 
Cette infidélité du garde pouvait avoir pour conséquence de nom- 
breuses évasions : ce qui arrête, en effet , les condamnés qui veulent 
s'évader , c'est moins la difficulté matérielle de sortir du port , que le 
défaut de ressources pour se soustraire aux recherches de la police. 
Indépendamment de la connivence des gardes corrompus, les forçats, 
étant continuellement dans l'arsenal, en connaissent tous les détours, 
toutes les issues. Ils ont mille occasions de se concerter avec des 
émissaires, et de séduire les matelots et les ouvriers. Il est difficile de 
se figurer leurs ruses, leur adresse. On prétend que chacun d'eux 
a, par année , son jour d'évasion , et que ses compagnons doivent l'y 
aider. Voici un fait qui prouverait la réalité de cette assurance mu- 
tuelle : une personne m'a raconté qu'étant un jour à une fenêtre, 
elle regardait les condamnés en grand nombre sortir des bassins qu'ils 
asséchaient ; tout à coup elle aperçoit au milieu d'un groupe , un 
soldat tout équipé, les condamnés continuent leur marche, et le 
soldat improvisé allait sortir de l'arsenal , quand un gardien le re- 
connut. Cette transformation s'était faite avec tant de prestesse , que 
celui qui regardait le groupe, ne s'en était pas aperçu. 

Les évasions sont beaucoup moins fréquentes depuis que la bomic 
conduite et la résignation sont récompensées , et servent à obtenir la 
commutation et même la remise de la peine. Quand un condamné 
s'évade , on tire trois coups de canon pour avertir la ville et la cam- 
pagne ; les habitans comprennent ce signal ; mais il n'émeut que 
ceux qui désirent obtenir la récompense allouée à celui qui arrête le 

TOME I. JAirVIBE. tO 



âffi ESVUE MS PARIS. 

déserteur. Cette récompense est de 100 francs hors ville , 50 francs 
en ville , et 25 francs dans Tarseual. Il est rare que les évadés ne 
soient pas bientôt repris. Sur trois cent cinquante évadés pendait 
sept années, quatorze seulement ont échappé aux recherches. 0& 
cite des circonstances assez bizarres : quelques dames ont trouvé des 
forçats fugitifs dans leur garde-robe. Une dame de Toulon , étant i sa 
campagne, en vit tomber un dans sa chambre, au moment où die 
allait se mettre au lit; il était masqué. En homme bien appris, il dé- 
tourna la vue, la rassura, la pria de se vêtu* pendant qu'il retirerait ses 
fers dans la pièce voisine; il lui demanda aussi quelques vétemens de 
son mari , car il n'avait pas eu le temps de changer, disait-il , et il 
était tout honteux de son costume de bagne. 11 connaissait cette 
dame, et l'avait surprise au moment M , en terminant sa prière, elle 
donnait un baiser à un petit portrait qu'elle cacha instinctivement. 

— Je suis obligé de vous laisser mes fers, madame, dit le forçat, 
mais ce dépôt ne vous portera pas malheur, je vous les redeman- 
derai peut-être un jour : permettez-moi d'emporter en échange ce 
mouchoir brodé. — On cacha la manille sous une dalle; quelque 
temps après le mari eut un beau conunandement, et le jeune homme 
du portrait revint à Toulon avec une épaulette de plus. Un soir, au 
ministère de la marine, un homme fort élégant, et arrivant de 
Russie, dit tout bas à cette dame : — Nous sommes discrets, met- 
dame, j'ai votre secret et vous avez le mien. J'irai' vous revoir à votre 
campagne et vous restituer votre mouchoir, à moins que vous ne 
m'autorisiez à garder toujours ce gage de votre générosité. — Cer- 
tains habitués du bagne ont le génie de l'évasion. Le fomeux David, 
connu sous vingt noms diflérens , ne reste jamais au bagne que le 
temps nécessaire pour combiner ses moyens de fuite : il était à ThA- 
pital, au bagne de Rochefort. Un matin , il se présente à la grille en 
costume de ville tout noir, un livre sous le bras : — Qui étes-vous? 
lui demande le concierge. — Comment, maraud, qui je sois? un 
chirurgien, parbleu, qui a passé la nuit près des malades; dépêche- 
toi , ou je t'apprendrai à mieux connaître ton monde une autre fois. 

— Et la grille s'ouvrit. A Brest, David se fait aussi mettre à IliApi- 
tal , très malade ; on veut lui appliquer les sinapismes : — Oh I mon- 
sieur, dit-il au médecin , j'ai l'épiderme si délicate, les nerfs si irri- 
tables, je n'y résisterai pas. — Il était enchaîné à son lit; mais, le 
lendemain matin , il avait disparu. Comme on le voit, il avait besoin 
de ses jambes. 

On conçoit facilement qu*il se conunette beaucoup d'inbactions 



REVUE DE PARIS. 225. 

disciplinaires, beaucoup de délits et de crimes au bagne, et qu'il 
faille les réprimer sévèrement: long-temps les punitions ont eu 
un caractère de barbarie , et les chàlimens corporels allaient jusqu'à 
la mutilation. On coupait le nez, les oreilles; on perçait avec un fer 
rouge la langue du blasphémateur, comme s'il était possible de ne 
pas blasphémer au bagne ! Il est vrai qu'alors on était conséquent et 
qu'il y avait un aumônier; on l'a supprimé aujourd'hui comme une 
dépense inutile. La divinité n'a rien à faire au bagne. Précédemment 
on disait la messe , au moyen d'un autel élevé tous les dimanches 
dans le pavillon du centre ; mais cette cérémonie donnait lieu à des 
scandales nombreux, et, pendant que le prêtre élevait le saint-sacre- 
ment, on entendait les rires, les jurons, les insultes retentir dans la 
salle. Cette cérémonie religieuse n'était donc qu'un scandale de plus; 
il en eût trop cottté de chercher à éviter ce désordre, on a préféré une 
suppression absolue, et l'on a banni du bagne les emblèmes du culte 
et les ministres de la religion. — Les punitions mises en usage aujour- 
d'hui sont : la privation temporaire de vin, la perte de la petite ma- 
nille, la privation de la chaîne brisée, la mise en couple, la salle de 
police, le cachot, et cnGn la bastonnade , l'indispensable bastonnade. 
Le forçat évadé, et repris dans l'enceinte du port, n'y échappe pas. 
La bastonnade se donne aussi pour les fautes graves, mais qui cepen- 
dant n'entraînent pas un jugement. Quoique ce châtiment soit con* 
traire à nos idées et répugne à notre civilisation , il ne faut pas trop se 
hâter de le blâmer ici : certains régimes pénitentiaires l'admettent, et, 
si je ne me trompe, il est employé à Auburn. Dans une organisation 
aussi vicieuse que celle d'un bagne , c'est peut-être une conséquence 
logiquement déduite de détestables prémisses. Les administrateurs 
considèrent cette punition comme une nécessité; et, en effet, com- 
ment châtier avec efQcacité des hommes que l'on a systématiquement 
rendus insensibles à la flétrissure morale? Les crimes sont soumis au 
tribunal maritime spécial, car les forçats sont tout-à-fait soustraits à la 
juridiction civile , à la différence des femmes condamnées aux mêmes 
peines : c'est une anomalie de plus, mais peut-^tre également néces- 
saire dans l'état actuel des choses. Ce tribunal, créé en vertu du décret 
du 12 novembre 1806 , modiCé par une ordonnance royale du 2 janvier 
1817, est composé du préfet maritime, président, ou de son repré- 
sentant, de deux capitaines de vaisseau, d'un commissaire de ma- 
rine et d'un ingénieur. Le ministère public est exercé par le conunis- 
saire-rapporteur des tribunaux maritimes ordinaires. Ce tribunal 
juge sans appel ; ses jugemens sont exécutoires dans les vingt-quatre 

1. 



9f76 REVUE DE PARIS. 

heures : justice expéditive et sans formes, nécessaire aussi dans le 
système. Lorsqu*un forçat est condamné à mort, la sentence est 
exécutée dans la cour du bagne : une exécution est toujours un spec- 
tacle horrible ; mais , chose bizarre , celle d'un forçat est accompagnée 
d'un appareil imposant qui la rend moins hideuse; et les partisans de 
cette peine qui fondent leur théorie sur le système, aujourd'hui for- 
tement combattu , du droit de conservation et de l'efficacité pratique 
de l'exemple, pourraient trouver au bagne des argumens que n'ont 
jamais fournis les sanglantes hécatombes de la place publique. La 
mort d'un forçat n'excite aucune rumeur; on en parle peu, tout se 
passe à huis-clos; c'est une scène d'intérieur; cependant les fenêtres 
et les toits dominans ne sont encore que trop garnis de spectateurs. 
On est difficilement admis dans l'enceinte , et les places privilégiées 
ne sont pas sans danger. L'esplanade du bagne représente un rec- 
tangle allongé, ayant la longueur de l'édifice, et descendant en 
pente de ses extrémités jusqu'au centre. C'est là, en face du perron, 
que se dresse l'échafaud. Quelque temps avant l'heure fatale, un ba- 
taillon d'infanterie vient s'établir sur deux rangs, adossé au mur qui 
fait face à l'édiQce. A l'une des extrémités, et contre la grille d'entrée, 
sont deux pièces d'artillerie chargées à mitraille , mèches allumées. 
Le commissaire-rapporteur et le greffler sont présens. Quand ces 
dispositions sont prises, on fait descendre tous les condamnés, 
doublement enchaînés, et c'est un bruit singulièrement lugubre que 
celui de ces chaînes frappant le sol ; ils marchent deux à deux , en 
une longue procession toute rouge et jaune, et défilent devant l'é- 
chafaud. Ils vont ainsi se placer au pied de l'édifice sous le feu croisé 
de l'infanterie et de l'artillerie. Le plus grand silence est observé; 
tous sont à genoux, la tète nue : l'on dirait presque du recueillement. 
Le seul autel devant lequel on s'agenouille au bagne , c'est l'échafaud; 
le seul dieu qu'on apprenne à redouter, c'est la mort. Quel spectacle 
et quelle solennelle profanation ! Tout à coup l'heure sonne , un rou- 
lement de tambour la répète; lescanonniers tiennent la mèche levée, 
l'officier commande : En joue. Le condamné parait , descend le pei^ 

ron , va droit au but, assisté d'un prêtre et du bourreau Je n'ai 

pas vu le reste ; mais je sais que , la tête à peine tranchée , les débris 
sanglans roulent déjà vers l'amphithéâtre de l'hôpital , et je dois dire 
que des expérience^ ont été faites sur des membres encore palpitans. 
La Faculté sait-elle bien si la sensation cesse avant les battemeos 
du cœur? Mais qu'importe pour un forçat?.... Experientia tu anù 
mi vili f 



unni M PARIS. 377 

Les condamnés rentrent dans le même ordre , bien édifiés sans 
; les troupes et les pièces se retirent : bientôt la cour est vide. 
ToQt se passe régulièrement ; mais si quelques malheureux , dans 
nn accès de désespoir ou de folie (ils sont trois mille), poussaient des 
cris, s'agitaient , en entraînaient d'autres; s'il se manifestait enfin 
quelque apparence de révolte, on ferait feu de toutes parts, sans nul 
doute. Quel massacre et quelle épouvante dans le port et la ville I A 
qooi tient leur sécurité? Mais telle est rinfluence de l'habitude 
qa*on n'y songe pas , et que les curieux , admis dans la cour, se pla- 
cent en face des canons et sans issue. 

Ces malheureux mettent de Famour-propre à bien mourir; plu- 
sieurs Y si l'on en croit leur déclaration , n'ont commis le crime qui 
les conduit à l'échafaud que pour obtenir ce genre de mort. Il est 
horrible de penser que des hommes commettent un assassinat par 
dégoût de la vie, et parce qu'ils redoutent ou dédaignent le suicide. 
En 1833, un nonuné Petit assassina un garde. Quand on l'interrogea, 
il répondit nonchalamment qu'il voulait être guillotiné , et qu'il n'a- 
vait pas eu d'autres motifs. Cela paraissait vrai. Petit marcha à la 
mort, la tète haute et fière, les yeux ardens , et la démarche assurée. 
Arrivé au perron , il s'arrêta quelques secondes, et, d'un air sardo- 
nique, il contempla l'échafaud. Il semblait provoquer l'impassible 
machine. Monté sur l'estrade, il se tourna vers les condamnés age- 
nouillés : a Ne m'imitez pas , dit-il ; je suis un scélérat , je pardonne à 
tous. On a bien fait de me mettre à mort ; mais je ne rougis pas 
de monter sur Céchafaudy puisqu'il a été arrosé de sang royal. Adieu, 
mes amis. » Cela dit, il embrasse le prêtre , qu'il n'avait pas écouté, 
et se place lui-même , comme il faut , avec un effroyable sang-froid. 

La direction du service des chiourmes est confiée à un officier su- 
périeur de vaisseau ou du commissariat de la marine, fonction diffi- 
cile et souvent périlleuse, qui exige une grande connaissance du cœur 
humain, de l'énergie, du dévouement, et une incessante activité de 
corps et d'esprit. Dans ce moment , le bagne de Brest contient trois 
mille cent condamnés , sur lesquels la surveillance doit se porter à 
chaque instant. Il faut suivre, au milieu de cette tourbe, ceux qui^ 
distinguent par leur résignation , leur docilité, apprécier la sincérité 
ou l'hypocrisie de leur maintien , ne pas se laisser influencer par la 
nature du crime , retendue de la peine , ou la renommée du cou- 
pairie, corriger avec discernement les erreurs d'une condamnation , 
distribuer les récompenses avec la plus grande impartialité, opérer 
les accouplemens avec intelligence, combiner une juste et infaillible 



SffS RBVCB !»< BidUft. 

sévérité avec les adoocissemens que comporte cette monstrueuse in- 
stitution , s'assurer une police occulte, un espionnage moral , si Ton 
peut s'exprimer ainsi , faire en toute circonstance emploi de la pet»» 
picacité la plus exacte, car ici les erreurs ont de graves conséquences; 
enfln , savoir reconnaître ceux de ces OMilbeureux qui ne sont paa 
coupables. Il y a des innocens au bagne!... Dernièrement, le com* 
missaire fait venir en son bureau un condamné à vie pour viol , qui « 
depins son entrée au bagne, en 1834 , avait toujours eu une conduite 
exemplaire. Il lui annonce que sa peine est commuée en celle de dix 
ans, à partir de la condamnation , qu'il n'a plus que six années à subir, 
et que, s'il continue à se comporter aussi bien , il pourra être gracié 
dans trois ans. A cette nouvelle , ce malheureux est tellement ému 
qu'il ne peut se soutenir ni parler; il tombe sur un banc, presque 
sans connaissance. Enfin, après quelques minutes, il s'écrie : «Obi 
monsieur, merci ; je suis heureux , bien heureux , et cependant je 
suis innocent, d II est difficile de douter de la sincérité de cette ex^ 
clamation du cœur dans un tel moment. 

Le commissaire actuel, M. Gleizes, a rétabli un usage salutaire, 
que l'on avait étourdiment supprimé. On sait que les forçats confec- 
tionnent avec une rare habileté les ouvrages manuels. Ces travaux 
sont pour eux une utile distraction et une source de profits. Ils ne 
peuvent s'y livrer que dans les heures de repos et le soir. Je ne sais 
par quel esprit de rigidité irréfléchie on avait supprimé la faculté de 
travailler le soir. Il en résultait, dans l'hiver, une oisiveté de plu- 
sieurs heures , aussi détestable en morale que redoutable en fait. Au^ 
jourd'hui, les condanmés peuvent travailler pour eux depuis la ren- 
trée de l'arsenal jusqu'à huit heures du soir, dans cette saison. 
Chacun a son atelier éclairé : au coup de huit heures , toutes les 
lumières s'éteignent. 

Une salle de condamnés doit être vue sous trois aspects difTérens: 
le jour, le soir pendant le petit travail, la nuit pendant le sommeil. 
On se place dans le pavillon du centre, et de là l'œil plonge à gauche 
et à droite dans les salles. Le jour, c'est un cliquetis presque con- 
tinu, un tumulte confus, une agitation en tout sens, des chants, des 
rires , des imprécations , un mélange hideux qui blesse à la fois les 
yeux , les oreilles et le cœur. On éprouve un sentiment de dégoût 
et d'horreur. Tout annonce le crime et rien le repentir; car les 
malheureux qu'il ronge sont perdus dans la foule. Apparent rari. 

Le soir, pendant le travail libre, c'est au contraire un grand silence, 
ou seulement un murmure de causeries à voix basses. Toutes ces 



BlVUS BB PAftiB« 9GW 

l^tes lumières TormeDt une illuraioatioo pittoresque. On dirait ua 
atelier de laborieux ouvriers , pour qui la journée est trop courte, et 
^i veulent utiliser tous les instans que le sommeil ne réclame pas. 
On aime à penser que ces grands coupables , domptés enCn par le 
malheur, puiseront dans Thabitude du travail Tappréciation de sou 
influence morale et matérielle, et que chaque soir efTace un souvenir 
du passé. Tout système de réforme pénitentiaire n'aura d*efûcacité 
fu'autant qu'il sera parvenu à Taire considérer le travail libre comme 
la plus grande des faveurs , l'oisiveté forcée comme le plus grand des 
ebfttimens. L'oisiveté est d'autant plus nuisible à la moralisation des 
condamnés qu'elle fut généralement leur état habituel avant la con- 
damnation , et qu'elle engendre par continuation le même ordre de 
pensées , pensées funestes à l'homme et à la société. Elle laisse le 
malheureux forçat en présence de ses seuls souvenirs , et tout doit 
tendre au contraire à les effacer. Plut au ciel qu'en fermant sur lui 
la porte du cachot ou du bagne, on put laisser en dehors tout ce cor- 
. tége de souvenirs, l'isoler d'un passé de corruption , et l'initier à l'es- 
pérance d'un meilleur avenir. Il ne peut en être ainsi dans le système 
jusqu'ici pratiqué. 

Mais, si l'on veut contempler un spectacle horrible, dégoûtant, 
et qui flétrit autant notre indifférente société que les condamnés 
eux-mêmes, qu'on se place pendant la nuit dans ce pavillon du cen- 
tre ; alors les salles sont éclairées par la lueur blafarde de quelques 
réverbères suspendus à la voûte. Là, dans chaque salle, sept cents 
êtres humains sont couchés pêle-mêle , vingt-quatre sur le même lit 
de canq) , non-seulement enfermés entre murs et grilles , mais encore 
enchaînés deux à deux , et en outre par une grande chaîne qui les tient 
tous ensemble; on ne prend pas tant de précautions contre les bêtes 
féroces : chacune au moins a sa loge. Là , le crime dort et ronfle ; le 
mot de Buffon n'est pas absolument vrai. Cependant, il y a des rêves 
atroces, de poignantes insomnies, et quelquefois on entend le remords 
du parricide interrompre cet affreux silence. 

Il existe au bagne , entre les condamnés , une discipline spontanée , 
dont la sanction est implacable , un tribunal secret dont les sentences 
sont sans appel comme sans miséricorde ; un forçat a-t-il forfait à ses 
devoirs y est-il convaincu ou fortement soupçonné de trahison, il est 
infailliblement châtié suivant le cas , sans que l'on sache pourquoi , 
comment , ni par qui. On a vu des malheureux tomber morts sans 
pousser un cri , sans blessures , sans poison , on aurait dit un évanouis- 
sement : c'était une sentence exécutée. Mystérieuse et effroyable 



280 RBVUB DE PARIS. 

justice ! elle ne s'exerce pas seulement contre les condamnés , elle 
atteint les gardes et les employés de Tadministration. Un garde , un 
chef quelconque , a-t-il soulevé des haines , commis mal à propos un 
acte de violence ou de sévérité , il est condamné à mort; son assassin 
est choisi , tiré au sort , sa désignation est quelquefois l'enjeu d'une 
partie ; il faut qu'il frappe ou qu'il soit frappé : à lui de choisir le 
moment et de ne pas le laisser échapper, on l'aidera et on veille sur 
lui. Malheur à la victime désignée si elle n'est pas avertie à temps par 
la police secrète ; qu'elle se tienne à l'écart et renonce aux autres 
précautions ; tôt ou tard ces précautions seraient en défaut, car l'as- 
sassin est toujours et partout aux aguets. Plusieurs gardes ont été 
ainsi frappés; un commissaire en chef a dû quitter son poste tout 
récemment : il était condamné à mort, il le savait, et les armes qu'il 
portait toujours ne l'eussent pas long-temps préservé. M. de C. a 
reçu, il y a quelques années, un coup de stylet qui, heureusement, 
fut amorti par un garde, et celui-ci allait être massacré par l'assassin 
furieux d'avoir manqué son coup, quand ou parvint à saisir ce misé« 
rable. Les bureaux du chef de service sont dans le pavillon du centre, 
et son logement obligé dans une des cours. En général , les con- 
damnés s'irritent moins des rigueurs justement infligées, que d'une 
capricieuse sévérité , tant il est vrai que le sentiment du juste et de 
l'injuste existe même dans les cœurs qui l'ont le plus violé. 

Il semble que la juridiction de ce terrible tribunal ne se limite pas i 
l'enceinte d'un bagne, mais s'étende môme à tous les autres; entre tous 
il y a solidarité : ainsi , un forçat arrivé à Brest , il y a quelques semai- 
nes, a failli être étouffé par ses compagnons , parce qu*il avait empê- 
ché, à Toulon, Texécution d'une sentence occulte; il a fallu le séques- 
trer. Les moyens de surveillance et de police employés par l'adminis- 
tration, sont nombreux et variés; mais il est impossible de prévenir 
tous les crimes et délits , et quelles précautions pourraient lutter 
contre les combinaisons de trois mille profès dont les volontés con- 
vergent au même, but avec une indomptable énergie? Cependant 
les crimes intérieurs semblent diminuer depuis quelques années. 

La statistique du bagne atteste une progression du faux et du parri- 
cide , le plus sordide et le plus atroce des crimes ; le faux s'expli- 
que facilement par l'agiotage , le culte impie de la richesse , la véna- 
lité de certains offices, la tendance sceptique de notre siècle, l'ab- 
sence d'une éducation morale à l'époque où les passions fermentent. 
Mais le parricide , ce crime que les anciens ignoraient , serait-il vrai 
que la civilisation , comine on reotend, Keogendrerait? On peut le 



REVUE DE PARIS. 28i 

enrire, car elle engendre la dissipation, le luxe, la multiplicité des 
besoins, l'ambition, Torgueil, la soif des jouissances, et Tinsubor- 
dination présomptueuse de la jeunesse. Je ne veux pas chercher 
à expliquer un crime inconcevable; mais les parricides arrivent 
en foule au bagne , et dans ce moment un abominable fils , qu'épar- 
gna la justice en le condamnant aux travaux forcés à vie , se meurt 
à ThApital dans les convulsions incessantes d'une épilepsic qui com- 
mença le jour où l'arrêt fut prononcé. Aussi , quelqu'un disait-il de 
lui que Dieu suppléait à la justice humaine , et qu'il n'avait pas per- 
mis que ses attaques eussent lieu avant la condamnation pour éviter 
le scandale d'une excuse de folie; n'est-ce pas assez qu'il y ait des 
drcoDstances atténuantes pour le parricide ? On dit que cet homme 
est hideux. 

Depuis 1830 , le bagne a reçu beaucoup de condamnés politiques. 
C'est la honte de notre législation. Plusieurs ont été commués ou 
graciés. Il n'en reste plus que dix-huit à Brest. Leur conduite est 
excellente , et Mandar lui-même jouit de la faveur de la chaîne bri- 
sée, n est assez remarquable que l'administration du bagne considère 
comme des hommes très paisibles certains condamnés dont les cri- 
mes furent atroces. Ainsi Delacollonge, qui étouffa sa maltresse et 
dépeça son cadavre , est un modèle de résignation. Cela prouve une 
vérité depuis long-temps démontrée , que les hommes sont moins 
soumis à une impulsion originelle qu'à celles des habitudes et des 
circonstances. Cependant il est des hommes chez qui le besoin du 
meurtre semble être inné , tant il s'est incarné sous l'empire de 
ces deux influences. François , par exemple, le compagnon de Lace- 
naire, est dans ce cas; c'est un homme de sang, dit-on, qu'il faut 
tenir constamment enchaîné dans un cachot. Accouplez donc un tel 
homme avec un malheureux condamné politique. Le système des 
bagnes l'autorise. 

Je me suis efforcé de peindre avec vérité Tintérieur d'un bagne, 
autant qu'on peut le faire. Ses habitans seuls en connaissent tous les 
mystères. Qu'il me soit permis maintenant de hasarder quelques 
réflexions générales et sommaires sur cette institution. 

Dans un bon système de pénalité , les chàtimens doivent produire 
sur le coupable deux genres d'impression : les impressions physiques 
et les impressions morales. Les premières sont les moins efficaces, 
mais il faut que les unes et les autres soient d'autant plus fortes , 
d'autant plus actives , que le crime qui les motive est plus grand et 
que la peine qui les produit est d'un degré plus élevé. Notre code 



9Bh RE9UB mt MB1S* 

met an premer rang des peines, la mort. Je ne Tob dans cette peine 
d'antre impression morale que la terreur. Viennent ensuite les tra- 
vani Forcés h perpétuité, la déportation , les travaux forcés à temps, ete. 
Les travaux fbrcésà perpétoité sont donc an deuxième rang, et les tra- 
vaux forcés h temps , an quatrième. Il semblerait logique, par consé- 
quent, qu'il dût 7 avoir une très notable différence au physique et au 
moral dans les traitemens auxquels ces deux peines soumettent le 
condanmé. Cette différence n'existe pas ; et c'est un vice essentid 
de rorganisation des bagnes. Les condamnés à Tune ou à Tautre 
pefne, sont appliqués aux mêmes travaux et subissent la même infa- 
mie. Également exposés à la curiosité flétrissante de la foule, ils pro- 
■lènenl ensemble leur ignoble casaque, sans autre différence qu'âne 
légère diversité de nuances. Cette distinction n'est qu'administrative 
et n'empècbe pas qu'aux yeux de la foule ils ne portent la même livrée. 
Les condanmés à vie sont fréquemment mieux traités et mènent une 
vie moins dure que les condamnés à temps. La perversité, la démo- 
ralisation ne sont pas toujours en raison directe de la nature ou de la 
durée de la peine , et, s'il y a plus de férocité , plus de passions désor- 
données parmi les condamnés à vie , il y a peut-être plus de corrup- 
tion, de dégradation parmi les condamnés à temps, les récidivistes 
ou même les habitués des prisons. Mais c'est là un fait moral qui n'a 
pas d'expression dan3 la loi. La loi frappe les actes et non pas les pen- 
ciians, les sentîmens. On n'a jamais imaginé de transférer un réclu- 
sionnaire au bagne, sons prétexte d'une corruption plus grande que 
celle de beaucoup de forçats. Pourquoi donc alors soumettre au 
même régime les condamnés à temps et les condamnés à vie, quand 
la loi a mis entre ces deux peines toute la distance de deux degrés 
et qu'elle les applique à des crimes d'une gravité différente? ^'est-ce 
pas une anomalie biftmable de confondre dans la pratique ce que la 
loi distingue essentiellement en principe? L'administration se justifie 
par cet argument : « Que les condamnés à temps sont souvent plus 
corrompus que les condamnés à vie. » Elle s'appuie même sur des 
expériences matérielles. Mais il faut remarquer que le crime est son- 
vent une passion instantanée qui natt d'une circonstance fortuite, 
et qui procède ordinairement d'une organisation puissante; que le 
vice, au contraire, procède d'un caractère faible, et facilement do- 
miné par les influences étrangères. Un grand criminel peut donc vivre 
au bagne, sans récidive, si le hasard ne vient rallumer une passion 
éteinte ou endormie , tandis que l'homme vicieux ne peut s'isoler et 
se garantir des influences et des exemples. Pour lui, les circonstances 



REVUE ms PARIS. 28S 

Se récidive sont toujours présentes. Ainsi d'une part la corruption » 
le TÎce, encore élémentaires en entrant au bagne, et cela peut être 
fort souvent , atteignent bientôt le suprême degré ; car tous les maur 
vais germes se développent avec rapidité dans cette atmosphère em- 
poisonnée; de l'antre beaucoup de condamnés à vie deviennent cri- 
minels par suite de ce contact avec des vices de bas étage. Les con- 
damnés à temps sont les moniteurs principaux de cette école mutuelle 
où les leçons sont bien vite apprises. Cette promiscuité n'a donc au- 
cune eicuse, elle est révoltante et tend à établir un équilibre d'im- 
moralité. 

La seule mesure salutaire, employée au bagne, est la commutation 
ou la remise de la peine , en récompense de la bonne conduite : elle 
invite les condamnés à la résignation; mais le régime auquel ils sont 
soumis doit engendrer plus d'hypocrisie et de contrainte que de sin- 
cère repentir. La publicité des travaux , l'infamie en plein air, l'in- 
différence du mépris qui naît de l'habitude de le braver, et mille 
autres causes permanentes, font de l'emploi des grâces et de la dimi- 
nution de peine une espèce de parodie d'un vrai système péniten- 
tiaire. La pudeur est inséparable de la vertu, et je n'hésite pas à 
penser que la publicité de la flétrissure est l'obstacle le plus absolu 
à l'amendement moral , et l'agent le plus actif de dégradation , car 
dBe exclut précisément la pudeur. On a supprimé le carcan , le 
bagne est un carcan perpétuel. On se fait à tout; aussi les condamnés 
portent-ils la tète haute et le regard ferme. Généralement gais, ils 
dimitent volontiers pendant leurs travaux , et tout leur maintien an- 
nonce autant d'insouciance que de santé. 

Une ordonnance de 1828 avait établi une classiflcation des con- 
damnés, à priori, et d'après la durée de la peine; Brest et Rochefort 
recevaient les condamnés à plus de dix ans , Toulon les antres. Il en 
fésuHait plus de dépenses pour le trésor et plus de fatigue dans le 
transport. On prétend aussi que cette mesure n'avait produit aucun 
lisaltat satisfaisant. Tel fut le sens des rapports ofRciels. Les classi- 
fications furent supprimées et le pèle-mèle fut rétabli. On ne peut 
nier cependant que ces classifications ne fussent conformes à la raison 
et au vcra de la loi , et qu'il ne fallût les maintenir ft tout prix on 
Téformer la peine elle-même. On a consulté l'économie comme en 
mie foule d'autres cas; mais l'économie et les commodités admi- 
tdstratives n'ont rien à faire ici , quand il s'agit d'un intérêt de pre-> 
nier ordre qui engage la responsabilité sociale. 

Xes conditions natériéRes dn bagne sont préférables h celles deft 



284 REVUE DE PARIS. 

autres prison. Les forçats sortent dès le matin ; ils aspirent un air pur 
à leur réveil, et pendant toute la journée, ils jouissent du soleil si 
cher aux prisonniers. Leur nourriture est saine et suffisante ; leur 
pécule leur permet de se procurer quelques douceurs autorisées, sans 
compter toutes celles qui leur parviennent secrètement, et les agens 
de ce bas commerce sont nombreux. Ils ont aussi leurs fournisseurs. 
Leurs travaux n*ont rien de rebutant, et ne les fatiguent guère; ib 
trouvent dans le port tous les matériaux de leur industrie privée qu'Us 
peuvent exercer librement dans les momens de loisir. Mollement sur- 
veillés, ils ont plus de liberté que les réclusionnaires ou prisonniers; 
leurs gardes n'activent guère leur indolence, et savent fermer les yeux 
à propos , parce qu'il faut tolérer plus d'une infraction , sous peine de 
terribles représailles ; trop souvent même les gardes et les forçats font 
les choses de compte à demi. Aussi le bagne est-il envié par les réclu- 
sionnaires qui se soucient moins de l'infamie que de la gène. Il arrive 
quelquefois que ceux dont la conduite régulière a obtenu une com- 
mutation de peine , versent des larmes en partant : ce ne sont pas 
toujours des larmes de joie; la commutation ne les touche que comme 
un acheminement à la grâce. Ces regrets ne sont-ils pas une preuve 
de l'action démoralisante du bagne et de la perte de toute pudeur, 
puisque ceux-là qu'on a crus dignes de récompense , et qu'on dé- 
pouille des insignes les plus honteux, ne se réjouissent pas de l'échange 
de leur condition infâme contre un peu moins de bien-être matériel? 
Us avaient, en efTet, au bagne, la chaîne brisée et des postes de fa- 
veur, et, pour ainsi dire, la liberté dans une enceinte limitée, plus 
grande que celle du cloître. Ainsi Contrafatto , qui était le facteur 
d'une boutique d'étalage , pouvait passer sa journée à lire et à se pro- 
mener dans la cour. 

Cette préoccupation exclusive du bon ordre physique , nécessitée 
par une aussi grande réunion de criminels sans cesse en mouvement, 
a un cachet de matérialisme qui contraste singulièrement avec les 
tendances réformatrices de l'époque. Au bagne , tout semble com- 
biné pour la propagation du vice et du crime , rien pour la correction. 
C'est une vie de matière ; le cœur n'a d'élan que pour haïr, et l'ame 
que pour se nier elle-même ou maudire la divinité, si toutefois on y 
pense. Mais , parmi ces malheureux , il en est quelques-uns peut-être 
qui conservent un vague souvenir des pieuses émotions de leur en-» 
fance et de la prière que la mère de famille récitait le soir, au milieu 
de ses enfans agenouillés. C'est pour ceux-là que le bagne réserve 
toutes ses horreurs : il n'a pas un lieu de refuge pour ceux qui veu- 



REVUB DE PARIS. 286 

lent pleurer leurs crimes et implorer la miséricorde divine; le budget 
n'alloue pas de fonds pour cela. Aussi , dominés par Torgueil et par 
la crainte des risées, ils dissimulent, ils se livrent, en eux-mêmes, 
une latte cruelle ; d'abord ils font bonne contenance ; peu à peu les 
souvenirs pieux et le remords s'effacent sous des impressions nou- 
velles; la résistance cesse, et, emportés enQn par le tourbillon qui 
les harcèle sans relftche, ils tombent dans le gouffre d'où Ton ne 
sort plus. Le crime entre grossier et brutal au bagne , il en sort subtil 
et ingénieux : qu'on en juge par les forçats évadés ou libérés. 

On ne comprend pas que, dans un pays qui passe pour le plus civi- 
lisé du monde, et qui devrait se montrer jaloux au moins de cette 
réputation ; on ne comprend pas, dis-je, qu'en France, on abandonne 
tant de malheureux à tous les déréglemens de leur imagination. Qu'à 
l'époque où l'ignorance et le scepticisme préconisaient le dogme de 
Futilité, et ne reconnaissaient au droit de punir d'autre origine que 
le besoin de sécurité matérielle, on se soit borné à tuer, à enchaîner, 
à séquestrer des hommes dans lesquels on voyait moins les violateurs 
de la morale que les violateurs de la tranquillité publique; cela se 
conçoit. Un tel système explique aussi l'envoi des condamnés politi- 
ques au bagne. Mais aujourd'hui que l'esprit humain a reconquis un 
peu de ferveur, et la philosophie un peu de religieux idéalisme, au* 
jourd'hui que la discussion sincère et libre a restitué ses véritables 
titres à chaque droit , son vrai caractère à chaque institution sociale, 
est-il possible qu'on laisse croupir, dans la fange des bagnes, huit mille 
condamnés , dépourvus de la pitié des hommes et de la parole de Dieu ! 

Ce n'est qu'au pied de l'échafaud que le règlement appelle auprès 
de ces malheureux le ministre de la religion. L'office du prêtre se 
borne à une exhortation de commande, qui est peut-être un nouveau 
supplice pour le patient , car il allait mourir comme une brute , et 
yous lui donnez le doute et la crainte , mais non pas la foi , à coup sûr. 

De quelque source qu'on fasse découler le droit de punir , c'est 
pour la société tout entière un crime de vouer ainsi à la réprobation 
les victimes de sa justice. Que le système utilitaire abandonne de la 
sorte les condamnés à vie , il n'y a là qu'un acte de matérialisme ; 
mais en agir ainsi à l'égard des condamnés à temps , c'est commettre 
nskefauie. M. le procureur-général de la cour royale de Paris, chargé 
par la nature de ses fonctions de requérir les peines qui pourvoient 
les bagnes, développait dernièrement, nous le savons, dans un dis- 
cours remarquable, une doctrine plus élevée. Que pense-t-il de cette 
méDagerie d'hommes enchaînés, de ces colporteurs d'infamie, cou- 



286 REVUE DE PARIS. 

sidérés comme des machines à Tusage des ports , et que la loi on 
Fadministration plongent dans un système combiné d'abrutissement 
et de corruption progressive ! 

Je ne chercherai pas à indiquer ici les améliorations que l'on pour- 
rait introduire : il y en a peu de sérieusement applicables sur les 
bases actuelles ; tout l'ensemble est à changer. D'ailleurs, mon vœu 
le plus vif est la destruction de ces monstrueux établissemens, dans 
l'intérêt des condamnés, de la société, et des arsenaux toujours com- 
promis. Les tentatives d'améliorations partielles ne sont, le plus sou- 
vent, qu'un prolongement du mal; elles s'encadrent rarement bien 
avec les conditions , les nécessités préexistantes. H en est des vieux 
abus comme des vieux monumcns : à force de replâtrage et de res- 
tauration , ils durent toujours. 

n n'existe aujourd'hui d'autre raison pour le maintien des bagnes 
que la raison pratique , c'est-à-dire l'habitude et la difficulté de les 
remplacer. Mais ces causes céderont à des efforts bien entendus; il 
est temps de supprimer ces produits bfttards et posthumes des an- 
ciennes galères, et de comprendre enfin leurs dangers. Placé an 
centre des arsenaux , le bagne y vomit chaque jour des milliers 
d'apôtres de ses détestables doctrines. Mêlés aux ouvriers , aux ma- 
rins, ces misérables les enlacent dans leurs pièges; l'ignorance et 
rindigence sont quelquefois si faciles ! ils en font leurs complices et 
mettent l'arsenal en exploitation. Il est impossible de calculer les 
vols qui s'y commettent, et le nombre de ceux qui sont découverts 
n^égale sans doute pas le nombre de ceux qui restent ignorés. La 
contagion du bagne est expansive ; elle se répand non-seulement 
dans Varsenal , mais dans la ville et les campagnes environnantes ; et 
si quelque révélation mettait à découvert toutes les industries qui se 
rattachent au bagne, tous les mystères qu'il recèle, toutes les agences 
qui en dépendent , toutes les relations dont il est le centre , on sendt 
justement saisi d*épouvante. Dans la ville, dans les campagnes, Il y a 
des maisons de refuge pour les évadés. Quelquefois il apparaît à 
Brest des industriels forains qui mettent impunément la police en 
émoi. Les recherches sont impuissantes , on les soupçonne , on est 
même convaincu qu'ils entretiennent des inteltigences avec le bagne; 
mais la preuve échappe toujours , tant est bien ourdie cette occulte 
organisation. Quel fléau pour une population et quel péril pour nu 
arsenal ! A cela , Thabitude répond qu'il n'est pas arrivé d'aecidens 
bien graves, sauf les vols. Mais ces vols ne sont-ils donc rien? On ne 
pent en évaluer les préjviBceSf on les ignore presque toos, quoique 



RKTUB DB PAR1«. SAT 

mw cesse des onrriers, des gardes-chiourmes , soient condamnés 
comme auteurs, complices on receleurs. Et ces incendies qui écla- 
tent de temps en temps dans les ports, on n'en connaît ni les auteurs, 
ni les causes. Sans doute les forçats soupçonnés se sont révoltés à 
ndée qu*on pût les croire assez mauvais citoyens pour porter atteinte 
à la sûreté de la France; mais , réduite à expliquer ces désastres par 
rinprudence, la police n*a pu se défendre d'une conviction contraire. 
B ek vrai que les condamnés n*ont pas intérêt à mettre le feu à Tar- 
fcnal, puisque dans un trop grand désordre, on les tuerait plutôt 
tous, que de les laisser s'échapper. La crainte seule d'une aussi 
enielle eitrémité , qui d'ailleurs a failli se présenter déjà , devrait 
Mre un motif suffisant pour écarter les bagnes des ports où les chances 
iflncemUe sont toujours nombreuses. On a vu des misérables assas- 
riner leur compagnon de chaîne, insensibles même à hi communauté 
de souffrance , pour le seul plaisir de le faire. Ne peut-il pas aussi se 
trouver, parmi tant de criminels, un fanatique incoidiaire, qui raour- 
vait avec orgueil sous les ruines de Brest ou de Toulon? Les incen- 
Aiires sont mis au bagne comme les autres. Plaise au ciel qu'on 
BTiltende pas que la nécessité du déplacement des bagnes se révèle 
par une terrible démonstration ! Or , le déplacement des bagnes en- 
traînerait leur suppression. 

Sous le rapport moral et sanitaire, il est mieux d'employer les 
forçats aux travaux que de les laisser inactifs; mais il est bien avéré 
aujourd'hui que ces travaux sont moins économiques qu'onéreux 
pour l'état. Exécutés par des ouvriers libres, ils seraient payés plus 
dier, mais, en somme, on y gagnerait. Les Américains, qui s'entei>« 
dent à la spéculation , pratiquent en toutes choses cet axiome de leur 
civilisation : « que les services les mieux rétribués sont les plus pro- 
fitables. B M. Tupinier, dans son rapport à la chambre, n'hésitait 
pas à signaler les inconvéniens du bagne , et je me réjouis de ce 
qu'une haute capacité, aussi compétente, ait pris à cœur cette ques- 
tion. Le mélange des condamnés avec les ouvriers libres, quoiqoe 
prohibé, est inévitable; il engendre les plus funestes résultats : le 
greffe du tribunal maritime peut l'attester. La spoliation s'exerce à 
Taise au milieu d'un immense matériel , qui ne peut être inventorié; 
elle s'érige en système, en droit. Pendant la paix , l'inconvénient est 
moindre; l'investigation, stimulée par la voix publique, est plus 
sévère. Mais vienne une guerre, des armemens précipités, des pré- 
occupations qui laissent peu de temps à une surveillance minutieuse; 
le gaspillage et la dilapidation feront largement leurs profits, graee 



S88 RBVUB DE PARIS. 

à la corruption que le bagne entretient et propage parmi les béné- 
flciaîres ou les agens de ces profits illicites. 

Les localités où se trouvent les bagnes ont quelque droit de se 
plaindre de cette agence de démoralisation et de la fâcheuse préfé- 
rence dont on les gratifie. La nature donne à chaque pays ses chances 
de prospérité. Les ports de guerre , généralement peu commerçans 
iet isolés du centre, Brest surtout, fournissent du moins à la classe 
ouvrière beaucoup de travail; mais la présence du bagne à Brest 
enlève certainement à quinze cents familles les moyens d'existence. 
Dans les momens de crise financière et de capricieuse économie, on 
diminue le nombre des ouvriers; les petits pâtissent toujours. Ainsi ^ 
ces malheureux n'ont pour ressource que l'excédant du travail des 
forçats, ou ce qui ne peut être exécuté par eux. On les congédie par 
cinq ou six cents : on les prend, on les laisse avec une brutale indif- 
férence. La nourriture des forçats est toujours assurée ; celle des ou- 
vriers ne l'est jamais. Le nombre des forçats augmente-t-il , celui 
des ouvriers employés diminue. Ainsi, ces malheureux sont à la merci 
du crime. Ils ne peuvent enlever aux autres villes la source de tout 
bien-être, le travail ; ils en sont impitoyablement dépouillés par elles. 
Aussi la misère est-elle souvent à son comble à Brest , qui ne reçoit 
la vie que de son port , et semble depuis quelques années être déshé- 
rité de sa splendeur maritime. Dans un système de répression bien 
entendu , chaque département devrait avoir sa maison pénitentiaire; 
les condamnés y étant en petit nombre, on pourrait facilement les 
surveiller, les instruire, les classer, les moraliser, les réformer. Ils 
n'exerceraient aucune mauvaise influence sur la population, tandis 
que Brest, Toulon et Boehefort sont les égouts de toutes les immon- 
dices des cours d'assises, et que cette lie de la société, entassée dans 
leurs murs, y répand avec intensité ses détestables émanations. 

Certains économistes trouvent le système actuel susceptible de dé- 
veloppemens. Ils proposent de substituer encore plus largement les for- 
çats aux ouvriers libres. Ainsi l'on rechercherait avec soin les capacités 
industrielles du bagne, et on les mettrait à la place des chefs d'ate- 
liers, des maîtres, etc. Ces nouveaux chefs auraient sous leurs ordres 
des ouvriers libres ou des forçats, et comme le prix de la main d'œu- 
vre est réglé administrativement, on obtiendrait les mêmes ouvrages 
à beaucoup meilleur marché. Les ateliers seraient ouverts aux con- 
damnés, tandis qu'on en expulserait les ouvriers libres; ceux-ci 
mourraient de faim , mais on aurait fait de belles économies : les 
considérations matérielles avant tout : Virtus post nummas. Les 



REVUE DE PARIS. 289 

chiffres justifieraient ce système jusqu'à un certain point. Mais il 
ne s'agit pas de savoir si le travail des ports , pris isolément , coûte 
moÎDS cher, fait par les forçats ; il s'agit de savoir si la société a le 
droit d'abrutir les hommes que frappe la justice , et de corrompre 
les populations , sous prétexte de punir les condamnés ou de faire 
des épargnes. 

Un jour il fut question de remplacer le maître perceur du port , 
homme habile et honnête, par un forçat fort adroit. Cet homme ap- 
IM^nd le sort qui le menace; il se rend chez l'intendant : a Je viens 
TOUS demander une grâce, dit-il. — Laquelle? — De me réserver ma 
place dans un mois d'ici. Je vais commettre quelque crime : s'il réus- 
sit, je me ferai rentier ; s'il ne réussit pas, je reviendrai ici vous faire la 
besogne à bon marché. » La leçon fut comprise, car elle fut publique, 
et Ton cria: bravo! 

Je ne sais si la réforme pénitentiaire sera bientôt essayée en 
France ; !je ne ^is si , de toutes ces théories divergentes , on est 
parvenu à formuler un système d'application ; mais il ne parait pas 
qu'on s'occupe des bagnes ; on y fait même des réparations d'assez 
mauvais augure. La suppression des bagnes soulèverait d'immenses 
difficultés , je l'avoue; mais le génie de l'homme en a vaincu bien 
d'autres, et jamais il n'aurait fait un plus noble emploi de sa puis- 
sance. L'humanité parle ici trop haut pour ne pas être enfin écoutée, 
et la sécurité des arsenaux est trop fortement intéressée dans la 
question pour qu'elle n'excite pa$ au plus haut degré la sollicitude 
du gouvernement. En temps de guerre, quelle serait la conséquence 
de la prise de nos arsenaux maritimes ou de leur incendie! 

J'ajouterai une dernière considération, il n'est pas, dans notre 
langue, un mot qui peigne la réunion de toutes les flétrissures 
aussi énergiquement que celui de forçai. Le forçat est un homme 
frappé pour toujours de réprobation, et mis à Tiiidex de la société. 
Après l'expiration de sa peine, il ne sera reçu nulle part, ilemis à la 
surveillance du maire ou de la police , on le connaîtra bientôt , on 
s'écartera de lui comme d'un lépreux , et c'est moins le criminel qu'on 
repousse que l'ancien hôte des bagnes. La famille , qui recueille un 
fils libéré, subit la solidarité de cette répugnance. Le forçat libéré , 
sans abri, sans moyens d'existence, toujours environné d'infamie, 
est forcé de se rejeter dans la vie du crime et dans ses associations : 
les récidives ne le prouvent que trop. Le fils d'un guillotiné peut vi- 
vre tranquille au milieu de ses champs; on le plaint, on ne voit que 
son malheur, et on oublie le crime de son fère. ^îais le fils d'un for- 

TOME I. J\>VIER. 20 



290 afiVf/» M PARIS. 

çat! il est privé, comme son père, des relations et de&^ffeûliMs 
sociales; on le montra au doigt. On a supprimé la marque ; va» I0 
b9gne impriopie. une aiMlre tacbe qui ne s*e^ace jamais et <|«i paratt 
toqtoiw au front : taiçhe indélébile qui , coaune un ^ice du sang, 
»;é^d{diip4ceè la postérité, ie bai3;ne n*a donc d*auire effet qoe di 
corrompre le condamné , d'entretenir les notions et rbérotsme te 
çiwe,. i'wocm les Camilles à la ho^te du père, d'engendrée le dé- 
Sil^l|MMl( ^ iine perpétuité de flétrissure. Que sigoiQe cette express 
%KèQ ' Qpodawié à temps? La qualification déformai est ua stygnMtte 
gynawyiBt. J^e sm un bonnêtQ ouvrier qui habite une commune 
CN|i^; on ne l'appeUe que le forçai. On remploie quelquefois; niai3 
In 4âBaBice ^ le sonpçoa veillent toiûours autour de lui. ta contrae* 
ti(|i|s4ft a^m visage indique asses la souffiiance qa*U éprouve. H faut 
vraiment de la vertu pour supporter, sans explosion de rage, une 
HreiUe tortuce. 

Voilà quelles sont les salutaires influences qu*eierce la peine des 
tnevanx forcés , telle cpi'on Ta constituée. Je doute qu'il y ait un coih- 
tNversiste assez hardi pour soutenir aujourd'hui Vutilité du bagne* 
Et: cependant le bagne existe toujours. 

H. Dein. 



BULLETIN. 



Nous j» ima»4.im> iiM4H*^ pK^ni» (m^ Uk ^wAi^m^vit 9mmifçtJkMm 

Adresse ? De Faveu même des organes de la coalition , il n*en rest^ lî^; ^ 
006 fettUk dâi ptMi^aivaQAées dans roppqsitiqo , o Vt-^e ^m dM«Bé <pi« Citte 
«épouse est^ peu près ce q|ue le minière TOoJait fu*eUe fût^ C<)i|i».«i 
d&t, c« qu« voulait le mioî^ère du 15> avrils qjul iMiiiiaîit que lem droîl» du 
tr4ne fusaeot e^cooou^; que le principe du r^pect dû aia tr^ili^ nq itf^ 
pet violé ; qiie le droit de la France à écarter les intri^es poytiqueK suf 
nos frcmtière^ uq fût pas abandonné; qui voulait, eoua mot, rQEdfoiiiiA 
lieur, le maiqtien de l'équilibre des pouvoirs, et la paix eo Europe, un 
eoDcessions indigr^de la France. Grâce à une majorité, unie et eouragenflit, 
habile et désiatà'essée, le ministère est parvenu à maintenir tous 9fi»^ pxÎQflir 
pes et à les foire maintenir par la chambre. Il a rempli jusqu'au bout 1% nor 
ble tâche qu'il s'était donnée , en dépit de tous les efforts de la coalilio», 
malgré le talent et la passionrdes uns , malgré les intrigui^ et le^ menéf9^4Qi 
autres; et une fois sa tâche accomplie, il a remis aurait <le qui ilTawl 
reçu , le pouvoir dont il a fait un si bon usage. £a d'autrea termes, apvèi 
avoir &it respecter les principes du gouveroement constitutionnel par Top* 
position, il y a obéi dans leur plus rigoureuse acception. Placé visrà-viad^nof 
minorité trop nombreuse , quoique composée d'élémens contradîctoiree^ il 
a^est retiré pour fournir à d'autres les moyens d'organiser une majorité pim 
compacte. Le cabinet du 16 avril a généreusement accompli deux nobles et 
pénibles saeriflces, en se dévouant' à discuter le projet d'adresse au milieu 
des passions violentes et désordonnées qui s'étaient soulevées contre lui, e(t 
en abandonnant le pouvoir, quand il se sentait la force et la peraévéranee 
nécessaires pour travailler encore à affermir la paix et U prospérité du pêiftk 

90. 



292 REVUE DE PARIS. 

Tous les devoirs du miDÎstère du 15 avril sont maintenant accomplis. Nous 
verrons comment Topposition fera le sien. 

A en juger par le langage de ses organes officiels, la coalition ne nous 
semble pas très rassurée. Elle montre certaines frayeurs qui ne décèlent pas 
une grande conGance dans son avenir. Elle craint surtout qu*on ne rende 
justice au cabinet qui vient de se retirer, et à M. Mole, son chef. Aussi tra- 
vaille-t-elle plus ardemment que jamais à prouver qu*en aucun temps la France 
n'a été si malheureuse, si divisée, si opprimée que sous ce funeste ministère 
du 15 avril. Quand elle se voit forcée de renoncer à ce thème, un peu dif- 
ficile à remplir, il est vrai , la coalition emploie toutes les ressources de son 
génie à démontrer que les évènemens heureux qui ont eu lieu depuis deux 
ans doivent être attribués à d'autres qu'aux ministres du 15 avril. Le Cotis li- 
iuiiontiel excelle surtout dans cette fiiçon de raisonner, et il est vraiment cu- 
rieux de l'entendre. Si la prospérité publique s'e^t accrue sous le ministère 
du 15 avril , dit le Constitutionnel, qui veut bien se rendre aux chififres exposés 
à la tribune par le ministre des finances, c'est l'effet naturel des administra- 
tions qui l'ont précédé. Si la prospérité publique vient à décroître aujour- 
d'hui , ajoute le Constitutionnel , c'est l'effet naturel d'une fiiible administra- 
tion qui a duré près de deux ans. Osera-t-on en attribuer la faute à ses 
héritiers? 

Le Constitutionnel, on le voit, se met en règle pour radministration qu'il 
compte établir, et, dans sa prévoyance bien légitime, il se hâte de rejeter 
d'avance sur le ministère du 15 avril la décroissance de prospérité publique 
qu'il attend déjà du glorieux cabinet, du ministère capable et suffisant, qui! 
prépare. Quant à nous, nous le dirons franchement au Constitutionnel ^ si la 
France cesse d'être heureuse, prospère et tranquille, comme elle l'était il y a 
deux mois , nous oserons l'attribuer au cabinet qui existera, surtout si ce ca- 
binet , sorti d'une minorité comme est la coalition , pratiquait les principes 
que le cabinet du 15 avril a combattus si victorieusement à la tribune. Voyez 
un peu l'esprit de justice de la coalition ! Le fait de la prospérité actuelle 
du pays n'appartient pas au ministère du 15 avril , sous lequel elle est née; 
c'est l'ouvrage de ses prédécesseurs; et les malheurs qu'on redoute pour l'a- 
venir seront son ouvrage. Si la défiance natt en France et en Europe, par 
l'effet des paroles imprudentes prononcées à la tribune par les che£i de la coa- 
lition ; si les af&ires qu'ils s'appliquent à entraver depuis un an deviennent 
plus difficiles, c'est au ministère du 15 avril qu'il faudra s'en prendre, et mal- 
heur à qui osera attribuer ces tristes résultats aux hommes de génie qui se 
portent ses hiritiersl 

Les hommes d'état, qui se disent appelés à rétablir le gouvernement re- 
présentatif dans sa pureté, dénient leur propre responsabilité, à la veille de se 
voir ministres, et se réfugient sous la responsabilité de leurs prédécesseurs, 
tout en leur retirant le mérite des bons effets qu'ils ont obtenus! Et cepen- 
dant, tout en disant que la prospérité matérielle de la France, qui a commencé 



REVUE DE PARIS. 293 

lix mois après ramnistie, vient du ministère précédent, les sublimes raison- 
neurs de la coalition déclarent le ministère du 15 avril responsable de 
Texécution de la convention d*Ancdne, qui avait été faite par un autre mi- 
nistère. Laissons à chacun ce qui lui appartient , s'écriait M. Guizot à la trî- 
1>ane : « à Casimir Périer Toccupation d*Ancône; au 11 octobre le maintien, 
et à vous révacuation. » Or, voici comment M. Guizot et ses amis actuels 
entendent rendre à chacun ce qui lui appartient. Tous les résultats heureux 
seront dus aux ministres qui ont précédé les membres du cabinet du 15 avril, 
et tons les résultats moins brillans, mais obligés, seront Tœuvre du 15 avril. 
M. Guizot, M. Thiers, qui n'ont pas fait Tamnistie, qui ne l'ont pas voulu 
fiiire, sont les auteurs véritables de la prospérité qui a suivi l'amnistie et le sys- 
tème conciliateur du 15 avril ; mais ce qui est bien au cabinet du 15 avril , ce 
qu'on lui laisse sans contestation, c'est la nécessité de respecter les traités 
signés par les cabinets du 13 mars et du 11 octobre. En vérité , il est impos- 
sible d'être plus juste, plus loyal et plus généreux! 

Les œuvres mêmes du ministère ne lui appartiennent pas. « Les journaux 
ministériels énumèrent tous les actes glorieux du 15 avril, dit le CousUiU" 
iionnel. Il a pris Constantine, il a pris le fort de Saint- Jean-dlJlloa. Pourquoi 
donc n'a-t-il pas ù\t valoir ces exploits dans la discussion ? C'est que ces beaux 
fiiits d'armes ne sont pas à lui. Le ministère n'est pas responsable de l'admi- 
rable héroïsme de notre marine. » 

On pourrait répondre au Constitutionnel que le ministère n'a pas eu besoin 
de &ire valoir ces actes dans la discussion de l'adresse , même pour faire 
changer le paragraphe défavorable au cabinet que la commission avait intro- 
duit dans son projet, relativement au Mexique, et que la commission a été 
obligée de changer elle-même. Quant à l'expédition de Constantine , c'est 
sans doute aussi au ministère précédent que la France en doit le succès! 

Le ministère, ainsi jugé, devait naturellement être frappé de réproba- 
tion; voilà pourquoi, sans doute, la coalition a triomphé à la minorité de 
19 voix! Savez-vous bien, maintenant, de quel côté sont les ambitieux qui 
8*agitent, d'où viennent les menées et les intrigues? Le Constitutionnel nous 
rapprend. C'est la réunion Jacqueminot qui se donne le plus d'agitation , et 
qui se tourmente pour empêcher toute combinaison. C'est la réunion Jac- 
queminot qui veut jeter le désordre en France , alarmer les esprits, et mettre 
des obstacles à l'exercice des prérogatives de la couronne ! Et qu'est-ce que 
la réunion Jacqueminot, s'il vous plaît? Un misérable assemblage de deux 
cent vingt-un députés qui , sous prétexte qu'ils ont des principes identiques, 
des vues parfaitement conformes; qui, parce qu'ils n'ont aucune ambition 
personnelle, s'arrogent le droit de s'ingérer dans les affaires de la minorité 
où siègent toutes les capacités et les plus hautes qualités d'esprit du pays ! 
« Il paraît, s'écrie le Constitutionnel , que la réunion Jacqueminot est une 
sorte de quatrième pouvoir dans l'état ; mais nous voudrions bien qu*on nous 
dît a quoi elle est bonne. ^^ La réunion Jacqueminot, n*en déplaise au 



m RBVIJB DE PARIS. 

ConUiiuiiounel y n'est pas un quatrième pouvoir. Nous soaiiues éloiuiéft 
4l*étre obligés de rapprendre à des gens si avancés dans la pratique des pri»- 
^es constitutionnels ; la réunion Jacqueminot est tout simplement oa des 
trois pouvoirs de Tétat, et elle serait même, selon les doctrines de M. 
vergier de Haaraune et de la coalition , le premier pouvoir de Fétat, 
c*est la majorité de la chambre élective , dont la coalition veut assurer lapié- 
if^déranoe. Mais la majorité de la chambre fait obstacle en ee moment ^«t 
«a kii demande qui elle est , et on la traite comme on traitait hier le miais- 
tère, ooamie on traitait la couronne , il y a huit jours , comme on la tiaiteta 
eacore demain si elle n'obéit pas aux sommations, nous voudrions dka rta- 
pectaeuses , de la coalition ! 

La coalition craint encore, et par-dessus tout, que le ministère du 16 attil 
ae aoit pas complètement dissous. Ce petit ministère insuffisant , qae ies 
kommes de génie et de force dédaignaient si fort, on redoute jusqu'à tes 
cendres, et Ton craint qu'il ne s'en échappe quelque étincelle. Ici encMa, 
c^ait le CoHSiiiuiionHd qui donne le mot d'ordre que répètent aertile- 
OMBt tous les journaux iodépendans. Il n'est pas de jour où il ne se hte 
d*affiraier que M. le comte Mole a donné sa dénmsîon, que cette démiasion 
oilaérieuse, qu'ette est irrévocable, et qu'il ne consentira à entrer dans aa- 
tatte combinaison nouvelle. Aujourd'hui, le ConsUtuiUmnd et ses échos 
obéissans, ajoutent que M. Mole s'est lié de nouveau par une lettre au roi, et 
lis se fi^idtent, en se demandant avec inquiétude si M. Mole et M. de Mon- 
lalhrel n'ont pas d'arrière-peasée. En «éme temps , les journaux de la coali- 
ttea s^attachent à prouver avec une inquiétude non moins grande, que M. le 
maréchal Soult n'a pas accepté la mission de former un ministère , et qu'il a 
oealement demandé quarante-huit heures pour réfléchir aux combinaiaaas 
qui ktt aendbleraient possibles. La veille, le CfmeHiuiionMl^ cet organe oS- 
M du parti qui n'intrigue pas, avait déclaré que le maréchal duc de Dal- 
aiatîeavaît répondu par un refmê péremjilotfv, aa roi , qui invitait le maréelnl 
à s'entendre avac M. le comte Mole et M. le eooite de Montalivet. £n ee om- 
meot aaéne, c'est à qd ae dira autorisé à répandre les bruits les plas Éb- 
surdas et les aotioas les plus fausses. Nous croyons donc de notre devoir 4e 
disgiper les cnâotes de la coalition et de rétablir les £uts , en rapportant m 
qm s'est pansé dans ces entrevues qu'on a dénaturées dans l'intérêt d'oae 
amiae qui semble avoir résolu de réussir sans s'inquiéter du choix des OHiyaas. 

Tout ee qu'il y a de vrai dans les relations des journaux de la coalition, 
c'est que M. le maréchal duc de Dalmatie a été appelé chex le roi, et qaH 
a eu l'hoBueur de s'entretenir deux fois avec S. M. Nous n'avons pas la 
prétention de rapporter les paroles royales et celles de l'illustre maréchal ; 
BUils nous savoas que le marchai, aux paroles qui lui furent adressées par 
S. M., répondit qu'il pensait que M. le comte Mole était en situation de 
former un cabinet. On nous assure , de bonne source, que S. M. se aeiait 
aanteolée de dire que M. le comte Mole était d'un caractère trop sériewx 



RBVCB DB PARIS. S95 

él trop conséquent pour que sa démission n*eOt pas été médités avec nrâ- 
torité, et que les circonstances qui avaient motivé cette démission durant 
encore , il n^accepteraît sans doute pas la mission de composer une admi- 
aiitration sur de nouvelles bases. Le roi demanda ensuite au duc de Dal- 
liwtle sll n*aurait pas de répugnance à reprendre cet entretien, et le maré- 
dial exprima avec respect Tempressement qu'il mettrait à se rendre aux ordres 
du roi. Le maréchal ajouta seulement qu'il désirait que M. le comte Mole 
eût connaissance des sentimens qu'il venait d'exprimer h son égard. Cest à 
la suite de cette audience que les journaux de la coalition et te Constitu' 
Uonnel se déclarèrent autorisés à déclarer que le roi avait proposé au ma- 
réchal duc de Dalmatie de s'entendre avec les comtes Mole et Montalivet, et 
que le maréchal avait répondu aux ouvertures du roi par un refus péremp- 
toire! 

Se rendant aux désirs du duc de Dalmatie, S. M. manda le comte Mole, 
et lui fit connaître les paroles du maréchal ainsi que la réponse du roi. Ce 
fat pour mieux répondre à la pensée de S. M., qui était aussi la sienne, 
que M. Mole écrivit au roi la lettre dont il a été question , et dans la- 
quelle le chef du cabinet du 15 avril reproduisait les motifs de sa démission. 
Cette lettre fut communiquée à M. le maréchal Soult , dans la secondé au- 
dience que lui accorda le roi. Le maréchal , après en avoir pris connaissance, 
sembla se plaire à rendre à l'auteur de cette lettre la justice qui lui est due, 
et termina en disant qu'il tenait à ce que M. le comte Mole stit ce qui avait 
été dit. Puis , le maréchal consentit à s'occuper de la composition d'un cabi- 
net, et demanda quarante-huit heures « pour réfléchir aux propositions quHl 
porterait au roi à son retour de Dreux. » Il nous semble que l'unanimité et fe 
sèle avec lesquels les journaux de l'opposition déclarent que M. le maréchal 
Soult n'a pas consenti h se charger de la formation d'un cabinet, sont des 
précautions bien puériles. Les paroles du duc de Dalmatie, que nous rappor- 
tons, n'indiquent pas sams doute que l'illustre maréchal a pris Pengagemëiit 
de porter au roi une coraibinaison ministérielle toute prête à être exécmée. 
Sa prudence et sa sagesse ne s'accorderaient pas avec un engagement qui 
tiendrait de la témérité dans les circonstances où nous nous trouvons ;iBt 
Tesprit aventureux qui domine dans la coalition a pu seul attribue^ ùh tÛ 
sens à l'accession du maréchal. !^lais la formation d'un cabinet se composé 
souvent de plusieurs phases , et une proposition de ministres, hïie au roi pat 
vn homme aussi éminent que M. le maréchal Soult, est, sans nul doute, le 
premier acte de la mission dont son dévouement au trône et au pa}'S Totit 
engagé à se charger. Quant à M. le comte Mole , qui annonçait dans sa lettre 
qu'il ne se chargerait ni directement , ni indirectement , de la formation d\ifi 
cabinet, il est resté parfaitement étranger h ce qui s'est passé depuis quelques 
Jours, et il s'est borné a se montrer sensible, comme il le devait, au bon 
procédé de M. le maréchal duc de Dalmatie à son égard. 

Cest à regret que nous parions du roi ; mais la coalition n*a pas craint de 



296 RBVUE DE PARIS. 

porter jusqu'au troue les paroles amères que lui arrache une crise qu'elle a 
provoquée avec tant d'ardeur, et qu*elle ne voudrait voir cesser qu*à son profit. 
Nous n'irons pas jusqu'à citer ses paroles. Loin de les reproduire*, nous vou- 
drions les effacer. Il nous suffira de lui répondre que personne en France 
n'a plus à cœur que le roi, de faire cesser une situation qui Tafilige; et cette 
assurance, nous la prenons dans le caractère personnel du roi. N*a?OD8-noas 
donc pas vu le roi travailler depuis huit ans , et souvent au péril de sa vie , aa 
maintien des institutions , à Tordre, à la paix, à la prospérité du pays? Et le 
roi prolongerait de sa volonté , pour une minute , un état de choses qui peut 
compromettre tous ces biens qu'il a tant contribué à nous donner? Nous ne 
savons ce que veut la coalition , et il nous paraît difficile qu'elle le sache 
elle-même. Il y a là tant d'intérêts qui se combattent, tant d'influences oppo- 
sées qui s'imposent des vèios les unes aux autres , qu'une crise de quelque 
durée ne serait pas de trop pour s'entendre sur le choix d'un ministère qui 
puisse à la fois satisfaire M. Thiers et M. Berryer, M. Guizot et M. Mauguin, 
M. Odilon Barrot et M. Duchâtel ! La tâche est difQcile , et elle pourrait bien 
être longue. Mais la couronne , tout en voyant mieux que personne les dif- 
ficultés de l'entreprise , qu'elle juge de plus haut , n'a-t-elle pas un intérêt 
immense et direct à ce que le choc se termine et que les rouages du gou- 
Yernement reprennent leur marche naturelle? En vérité, est-ce bien l'ordre 
constitutionnel que celui où une opposition , embarrassée de ses propres in- 
trigues , élève de telles accusations contre la royauté ? Nous sommes vraiment 
fâchés de voir la coalition si gênée de ce qu'elle nomme son triomphe ; mais 
de bonne foi , est-elle juste de s'en prendre à tout le monde , au ministère 
qui vient de se retirer, à la majorité , et enfin à la couronne ! 

La coalition semble désirer que le maréchal Soult décline la mission qui 
lui a été confiée par la couronne; et, pour mieux arriver à son but , elle dé- 
clare que le maréchal n'a pas eu de mission. Qui donc entrave la formation 
d'un cabinet, de la couronne qui charge le maréchal Soult d'en former un, 
ou de la coalition qui ne veut' pas à toute force que le maréchal s'en charge 
et s'en soit chargé ? Évidemment, la coalition se moque de nous. Elle voulait 
que le ministère se retirât avant la discussion de l'adresse; et maintenant « 
on dirait qu'il est tombé trop tôt à son gré ! Il est vrai que, si M. Mole et ses 
collègues s'étaient retirés sans avoir fait changer l'adresse, et sans avoir forcé 
les chefs de la coalition à s'expliquer, on aurait eu bientôt un ministère ! Ce 
sont ces fatales explications qui ont tout gâté, et qui rendent la formation 
du ministère de la coalition si difficile. Il était si commode d'entrer aux af- 
faires sans dire ce qu'on pensait du traité d'Ancône et des 24 articles, et 
surtout sans laisser percer ses principes de gouvernement devant ses alliés 
de l'extrême gauche ! La discussion a tout gâté. La majorité sait maintenant 
les risques que court la paix de l'Europe dans les mains de certains chefs de 
la coalition ; la gauche sait ce que deviendraient ses espérances de réforme 
dans les mains de quelques autres de ses alliés actuels; et il ne reste plus 



RBVTB DE PARIS. 29? 

pour ceux qui voulaient briser les portes du pouvoir, maintenaDt qu'elles sont 
ouvertes , qu'à se glisser entre la majorité et une partie de la minorité qui 
s*oppo6e déjà à eux, ou leur fait de dures conditions. Qui donc, s'il vous 
platt, est le plus intéressé à prolonger l'indécision de la crise actuelle? 

Nous concevons Thumeur de la coalition , et nous lui en pardonnons vo- 
lontiers les effets, mais nous ne lui permettrons pas de la diriger contre la 
couronne. Il nous est pénible de revenir aux faits qui sembleront une justi- 
fication dont n'a pas besoin le pouvoir qu'on attaque, mais nous devons ré- 
pondre à de fausses allégations. Dans l'entretien que le roi a accordé à M. le 
maréchal Soult, S. M. n'a fait aucune exclusion. Le roi a exprimé au maré- 
chal le regret que lui causait la retraite de ses ministres. Le roi a encore 
prononcé quelques paroles pleines de dignité, qui exprimaient un regret 
d*une autre nature; mais, nous le répétons, la prérogative royale n'a apparu 
pour repousser aucun nom. Voici pour les hommes. Quant aux choses, il n'a 
été question ni de la conversion des rentes, ni de la loi d'état-major que la 
commission a cru devoir réclamer dans l'adresse , ni d*aucune autre question 
Intérieure. Pour la Belgique, le roi a dit au maréchal qu'il a conflance en 
lui, et le maréchal a répondu par des paroles, toutes de respect, à cet acte de 
la confiance royale. Rien de plus. Le maréchal a donc toute latitude pour 
formuler ses propositions. La couronne ne lui prépare aucun obstacle. Elle 
les a, au contraire, tous écartés, et Ton peut dire qu'à la mission extraordinaire 
que lui avait déférée l'estime du cabinet du 15 avril, succède pour M. le maré- 
chal Soult une autre mission extraordinaire, non moins éclatante, et qui sera 
peut-être encore plus utile au pays. Quant à nous, loin dlmiter l'opposition 
qui semble vouloir restreindre cette mission et la réduire à une conversation 
ordinaire , nous nous plaisons à bien en augurer. M. le maréchal Soult a 
obéi au sentiment de sa haute dignité en restant étranger aux menées des 
partis; il a donné l'exemple de la conduite noble et grave que doivent tenir 
les hommes qui ont été placés par leur mérite à la tête d'un pays; nous ne 
savons pas de caractère politique qu'il soit plus à propos de mettre en lumière 
en ce moment ! 

Nous calmerons encore la dernière des craintes que la coalition a laissé 
voir. Elle semble redouter que M. Mole et M. de Montalivet ne se désunissent. 
Après avoir essayé long-temps et bien vainement de semer la désunion entre 
eux, elle a peur maintenant de les voir se séparer. Qu'on ne s'étonne pas de 
cette sollicitude, et que la coalition se rassure. M. Mole et M. de Montalivet 
restent unis dans la même pensée et dans les mêmes principes, et aucun 
d'eux ne reformera seul le ministère que la coalition semble voir avec effroi 
de quelque c6té qu'elle tourne ses yeux. En un mot, M. de Montalivet a plei- 
nement adhéré à la lettre de M. Mole , et deux ans de fidélité à la parole don- 
née, d*estime et de confiance, ont scellé des deux parts cet écrit. 

L'exemple que les ministres du 15 avril ont donné, a fructifié dans la majo- 
rité de la chambre. Tous les efforts de la coalition ont échoué, on n'a pu la 



REVCB DE PARIS. 

désunir. L'absence forcée du général Jacquemînot n*a pas même lliangé li 
Heu de la réunion. Sa maison est restée ouverte à ses collègues , €t TafOiVèitèè 
des députés y est toujours la même. Ost un beau spectacle que celai â*aiiè 
majorité, abandonnée de ses chefe, restée unie et fidèle à ses principes! Oli 
dirait une de ces belles armées de la France que leurs officiers abandonnè- 
rent , et qui restèrent immobiles sous leurs drapeaux, il sortira peot-^tre ms^ 
des généraux illustres de cette armée de soldats parlementaires! Jusqvici tes 
majorités avaient trouvé leur lien dans quelque circonstance extérieure. De- 
puis 1830 , le besoin de résister aux factions , la crainte du désordre , aTaient 
été ce lien ; aujourd'hui , les principes unissent seuls les 221 . On tes r^aiHi^ 
d'avance comme acquis à tout ministère qui viendrait, nimporte arvec quelië 
opinion; il parait qu'on désespère de les entraîner, puisqu'on tes menaee et 
qu'on leur demande leurs titres. Désormais il faudra compiler atee eM^, 
comme avec des hommes d'honneur fidèles à leurs opinions. Et pviidant ds 
temps, que fait la coalition? Au milieu de son prétendu triomphe, ses m^«> 
ères les plus ardens la blâment et la renient en secret , et nous citerons quatrii 
de ses membres iniluens qui ont écrit à leurs commettans quils ne votent 
pas avec la coalition , et qu'ils désapprouvent cette réomon. Si ta coalitfoli 
réclame, nous donnerons les noms , et nous en appellerons aux éteeteuirs eux- 
mêmes. On verra alors de quel c6té se trouve la comfption. 

Puisque la réunion Jacqueminot dure encore, malgré la eoatitioii, nous nonk 
demandons comment un journal de Topposition , se fondant smr tè prétendu 
refus pérentpiotre du maréchal Soult , a pu annoncer que M. le duc de Brogife 
«vait été chargé par le roi de former un ministère. Personne ne porte plut 
d'estime que nous ne le faisons au caractère de M. le duc de BrogKe; mais 
autant la mission acceptée par M. le duc de Dalmatie est constitutionnelle et 
conforme à nos usages parlementaires , autant celte que Ton confierait à M. le 
duc de Broglie le serait peu. I^ prérogative royale est libre apurement de 
«'exercer comme elle l'entend , cependant il est nécessaire de faire partie de 
la majorité pour être appelé et désigné par etie avec fruit et qtrelque espohr 
de durée. Or, M. le duc de Broglie n'est pas dans ce cas, et voilà poin*quM, 
sans doute, la sagesse royale ne s'est pas tournée vers lui. M. le duc de Dal- 
matie est étranger à la lutte qui vient d'avoir lieu. M. le duc de Broglie y a 
pris , au contraire , une part active. Un membre de la coalition , dans la 
chambre des députés , quel qu'H soit , qui serait désigné pour composer un 
ministère, représenterait au moins une minorité redoutable et nombreuse. 
Gomme pair de France, M. le doc de Broglie ne représente qu'une minorité 
de 14 voix, avec lesquelles il a combattu pour le rejet des 24 articles, et contre 
te principe qui a fait exécuter loyalement la convention d'AncAne. C'est ûotit 
à la minorité, et à la plus petite minorité possible qu'on s'adresserait dans la 
personne de M. le duc de Broglie. Que deviendraient donc ces ftrmenx prin- 
cipes constitutionnels, invoqués et professés par M. Duvergier de KatAUnne, 
par M. de Rémusat, par M. Goizot et par tous les amis de 1i. le duc de 



REVUE 0E PARIS. S9& 

Broglie; car nous ne supposons pas qu'en face de M. le duc de Brôglie, 
M.Duvergier de Hauranne veuille faire prévaloir son principe que la chambre 
des pairs n'est rien dans Tétat. Devant M. de Brogtîe , il serait au moins per- 
OHsde foire remarquer que, sur trois pouvoirs dont se compose Tétat, deux 
iont d'accord à Funanimité pour maintenir les principes du cabinet dn 
16 avril, et que le troisième s'est joint aux deux autres, à une faible «lajo- 
xilé, il est vrai. C'est donc à deux minorités ( dont l'une ne compte que 14 
voix ) que le cabinet a cédé en se retirant , et c'est à ces minorités que cé- 
derait le pays, en laissant s'écrouler avec le cabinet, les principes qu'il a 
lait triompher dans l'adresse , à la chambre des pairs comme à la chambre 
des députés, et auxquels la couronne a donné son assentiment dans sa ré- 
ponse. Si Ton se dit encore que déjà l'opinion publique s'est émue« cft que, 
dans les villes de commerce , dans les ports , et à Paris même , des manifesta- 
tions non-équivoques viennent à l'appui des principes exprimés par les trois 
pouvoirs, contrairement à ceux de l'opposition, on verra bien que la mission 
attribuée par les feuilles de la coalition, à M. le duc de Broglie, est impos- 
«ble, à moins de demander, comme le CfmstiMionnel , à la chambre des 
paîrs, et à la majorité Jacqueminot, ce qu'elles sont, et si elles ont la pré- 
iMition d'être de nouveaux pouvoirs dans l'état. ! 

Nous ne parlons pas d'autres obstacles à la formation d'une majorité eo ùf 
veor d'un tel cabinet, comme le refus de la gauclie de soutenir un ministère 
en centre gauche, où se trouverait plus d'un doctrinaire, et ce doctrinaire est 
désigné, c'est M. Duchâtel. Or, M. le duc de Broglie n'entendrait pas, sans 
^kmte, former un ministère de gauche, s'en exclure, et en exclure M. Gui- 
Bot P^ur M. Tliiers, ministre de l'intérieur sous M. de Broglie, et sans l'ap- 
poi de la gauche, réduit aux 40 voix du tiers-parti, quelle position serait la 
sienne , lui qui voulait les hommes sans les choses , et qui subirait les choses 
avec les hommes! Est-il besoin d'en dire davantage sur l'impossibilité de la 
mission de M. le duc de Broglie? 

£st-il aussi besoin de répondre aux déclamations d'une opposition qui sem- 
ble avoir affaire à des aveugles, tant elle dénature les choses? Ne serait-il 
pas dérisoire de répondre autrement qu'en leur renvoyant leurs propres pa- 
roles, aux gens qui s'écrient : « Nous ferons peser la responsabilité de ce 
qui se passe sur ceux qui se font un jeu des premiers intérêts du pays. « On 
connaît les vœux de la chambre, s'écrie encore l'opposition; il faut donner 
satisfaction aux griefs parlementaires.— La majorité a prononcé, en effet, elle 
a changé votre adresse. Lisez-la, cette adresse , et vous verrez ce que veut la 
chambre ; et c^est justement tout le contraire de ce que vous demandez ! Que 
dire encore à ceux qui écrivent ce qui suit, au sujet de M. Mole : « Avant 
de déposer son portefeuille , depuis qu'il l'a déposé , il a quêté partout des 
collègues, il est allé frappera toutes les portes, sauf à celles quil savait 
d'avance lui être inexorablement fermées. » Or, il n'est pas un député, il 
•'est pas un homme de bonne foi engagé dans les affaires politiques, qui ne 



900 REVUE DE PARIS. 

sache que le comte Mole n'a &it aucune démarche avant de quitter le minis- 
tère , et que c'est justement pour ne pas faire ces démarches qu^il a donné sa 
démission en disant qu'il serait au-dessous de sa dignité d'essuyer un refus. 

Depuis ce temps , M. Mole ne s'est occupé que des aCEûres, et fort peu des 
hommes. Il n'a vu que ses collègues qui travaillent avec lui , jusqu'au dernier 
moment, et outre ses dépêches qu'il expédie assidûment, il n'a écrit qu'une 
seule lettre relative à sa situation. Cest celle où il oonflrmait respectueuse- 
ment au roi la démission qu'il avait eu l'honneur de déposer dans les mains 
de S. M. 

Quant à l'accusation portée contre le ministère du 15 avril de s'appuyer 
sur l'étranger, elle est aussi fondée que celle d'avoir abandonné l'alliance de 
l'Angleterre. Le Consiiiuiionnel peut accuser à son aise le ministère du 16 
avril , d'avoir évacué Anc6ne, de rester dans les termes des traités à l'égard 
de la Belgique, de ne pas intervenir en Espagne. S'il parle, comme il le pré- 
tend, au nom de quelque ministre qui aspire à le redevenir encore, nous 
n'aurons qu'un mot à lui dire. La politique que vous voulez établir est im- 
possible sans la guerre , et la guerre n'est pas possible si vous voulez toutes 
ces choses-là. Le moyen d'avoir la paix si vous déchiriez la convention d* An- 
cône au lieu de l'exécuter , le moyen d'avoir la paix si vous déchirez de votre 
autorité les 24 articles signés par vous, et le moyen de faire la guerre, s'il 
vous platt , de la continuer avec avantage, aux Alpes et sur le Rhin , si vous 
entrez en Espagne où cent mille hommes ne vous suffiraient pas.^ Le Cosf li- 
iuUonnéi vantait. Il y a quelques jours, les talens stratégiques de M. Thiers. 
Si ces talens sont réels, et nous n'en doutons pas, il est bien évident que 
M. Thiers n'est pour rien dans les plans stratégiques du Constiiuiiùnnd. 
Nous espérons, pour M. Thiers, qu'il n'est aussi pour rien dans sa politique. 



THEATRE. —Aégttie, opéra-comique en deux actes, paroles de M. Scribe, 
musique de M. Adam. 

Régine de Vorbeck est une jeune demoiselle que ses nobles parens ont 
été forcés d'abandonner en quittant la France à l'époque de la terreur. Cette 
famille émigrée a laissé Régine à Dunkerque, dans une maison très confor- 
table où l'on rit, où l'on danse. Régine attend son frère qui dbltarriver mys- 
térieusement, le comte de Yorbeck est proscrit, une barque est prête pour 
l'emmener en Angleterre. Un soldat, porteur de son billet de logement, se 
présente , les domestiques pensent que c'est le comte de Vorbeck déguisé , 
ils l'introduisent dans la chambre de Régine. Une visite domiciliaire l'y sur- 
prend , et Régine , qui n'a point vu le soldat, Régine qui veut sauver la vie 
à son frère, dit que l'homme caché dans sa chambre est son mari. La porte 



BBVDB DE PARIS. 301 

s^oiivre, et la noble demoiselle est très surprise de voir un militaire qui lui est 
parfaitement inconnu. Elle a dit qu'il était son mari , les autorités munici- 
{Mies la forcent à Taccepter pour tel , à vivre dans la même habitation jus- 
qu'à ce qu'il ait produit son acte de mariage. Il me semble que le maire de 
Donkerque aurait dû faire le contraire s*il avait eu quelque respect pour la 
décence et les bonnes mœurs. Les prétendus époux , Régine et Roger, res- 
tant ensemble et le rideau tombe sur ce tête à tête. 

Au second acte , onze ans se sont écoulés , le soldat Roger est devenu 
eolonel, et son régiment vient occuper un château près du village d'Auster- 
Utz. La ûimille Yorbeck habite ce noble manoir. Roger y retrouve sa femme, 
car le maire de Dunkerque n'ayant pas obtenu les preuves suffisantes , avait 
procédé à un nouvel acte pour remplacer le premier, brûlé, dit-on , au siège 
de Lyon dans Fincendie des Brotteaux. Roger s'est conduit avec une réserve, 
un respect vraiment admirables, il a quitté Régine dix jours après le ma- 
riage, et cet époux n'était réellement qu'un fiancé Une vieille tante veut 
rompre ce mariage pour donner sa nièce à un gentilhomme allemand. On 
parvient à faire signer aux deux conjoints un consentement au divorce. Ré- 
gine brûle cet acte sous seing-privé. Roger, que l'empereur vient d'élever au 
rang de comte de l'empire, reste l'heureux époux de Régine. Le maire de 
Dunkerque, Sauvageot, devenu fournisseur à l'armée , figure dans ce second 
acte. Cest une caricature que le public n'a pas trouvée plaisante. La pièce 
Douvelle présente peu d'intérêt. Le colonel Roger, colonel de la garde im- 
périale , y joue nn rôle de timide bachelier, qui n'est pas du tout dans le 
caractère bien connu de ces ofiiciers. 

M. Adam a improvisé une partition sur ce livret , et ne s'est pas élevé au- 
dessus de la portée du drame. La pièce a réussi sans opposition , on a de- 
. mandé le nom des auteurs , et l'Opéra-Comique a pu enregistrer encore un 
succès. Je doute qu'il soit productif. 

M"* Rossi était chargée du rôle principal ; M"* Rossi a une fort belle voix 
et chante avec expression. Les autres rôles étaient remplis par Roger, Henri , 
M"'* Boulanger et M"'' Berthault dont le trille et les yeux sont très remar- 
quables et brillent d'un vif éclat. 

KsN AissANCB. — Rtftfi€ de France^ comédie en un acte, par MM. Colomb 
•t Bélin. — Bien qu'il s'agisse du mariage de Louis XV et de Marie Leck- 
xinska, cette petite pièce n'a pas grand'chose à démêler avec l'histoire. On 
tait comment ce mariage fut r^lu , qu'il se traita par ambassadeurs à Stras- 
bourg , et qu'il se fit à Fontainebleau , avec une grande pompe. Ce n'est pas 
un des hits les moins étranges de cette époque que cette fille d'un roi déchu 
qui se réveille un matin sur le plus beau trône du monde. Dans la pièce 
comme dans l'histoire, Stanislas Leckzinski , victime des héroïques folies de 
Charles XII , vit , retiré en Alsace , dans une commanderie près de Weissem- 
bourg. La bataille de Pultawa a ruiné toutes ses espérances; le roi de Suède 



303 RBYUB ms PARIS. 

est mort; Pierre V triomphe; il ne reste plus à Stanislas que la protectkm 
de la France, qui n'a jamais manqué aux rois malheureux, et sa fille qui Pu 
suivi dans son exil. Il se console en même temps par les arts et par I» pyi»> 
Sophie; il a renoncé à Tespoir de rentrer jamais à Varsom. II*ieefiiae lit 
offres qui lui sont fûtes de reconquérir ses états au prix de la guerre civile; 
il pousse même la modestie de son ambition jusqu'à vouloir donner m Mm 
pour épouse au comte d'Estrée , à condition toutefois que le roi de Tfamm 
le nommera duc et pair, formalité 'que n'exige Stanislas que pour ménager 
les susceptibilités tles rois, ses anciens confrères. Les choses en sont là, 
lors^'on annonce le jeune frère du comte d'Estrée, sous-Henlenanl a«r 
gardes du roi de France, venu tout exprès de Versailles à Weissemboarg , 
pour traiter du mariage de son frère le colonel , avec Marie Leckaods». Ceit 
ua petit bonhomme de seize ans, blond, blanc, mince, poudré , mutin, fiift- 
sant sonner les éperoqs de ses bottes, et portant fort élégamment Tépée der- 
rière le dos. U voit Marie, tombe subitement é(Hri8,comme oela se pratique ton- 
joi^rs au théâtre, et assez généralement dans le monde, lorsque la fille est jewie 
et belle et que Tamoureux a seize ans. De son côté, Marie Leckzinska sent 
9oncœur de reine déchue singulièrement remué par ce petit diable de sons*» 
lieutenant aux gardes du roi de France , qui n'est autre que le roi Lonis X¥ 
en personne , échappé de sa cour pour venir rendre hommage an malluof 
du roi de Pologne , et quelque peu aussi à la beauté de sa fille. Vous devines; 
aisément le reste. Le petit sous-lieutenant prend la main de Marie, et s'a- 
vançant sur le balcon d'une fenêtre : « Messieurs, dit-il à ses officiers, jt 
vous présente la reine de France. » Quelque revenu qu'il soit de ses amb^ 
tiens , Stanislas se résigne ; Marie en fait autant , et le public de la safie , 
charmé de voir des rois et des reines se marier comme de simples mortels, 
applaudit et s'en va content. 

Pajlais-Royal. — Lekain à Draguignan^ vaudeville en deux actes, par 
M. Paul Vermon.-— M. Eugène Guinot a raconté quelque part , d'une fiiçoa 
toute spirituelle , une petite histoire qui a fourni à M. Paul Vermon le sujet 
de cette pièce. On attend Lekain à Draguignan ; Theure du spectacle appro* 
che; la salle est envahie; le public s'impatiente. et siflle; la petite pièce est 
jouée ; on demande Zaïre '^ mais Orosmane n'arrive pas. Que Caire? que de- 
venir? Angoisses du directeur, anxiété du régisseur, qui pourra vous dé> 
crire? Sur ces entrefaites, se présente au foyer des acteurs un méchant 
cabotin de province , un nommé Dogar, par&itement inconnu à Draguignaik 
Alléché par l'espoir d'un souper, la faim , l'occasion , Therbe tendre et quel» 
que diable aussi le tentant , Dogar, le cabotin Dogar, se donne hardiment 
pour Lekain, et je vous laisse à penser quelle joie dans les coulisses! On 
vous le coiffe , on vous rhabille, on vous fabrique un Orosmane, que vous voor 
drez tous entendre et voir, quand vous saurez que c'est Alcide Tovsez qui va 
poliparder Zaïre. Exalté par le danger ( le danger exalte les grandes âmes). 



RBVUE DE PARIS. 909 

Orosmaoe, Dogar, Alcide, trinité glorieuse en une seule personne, se préci- 
pite sur la scène, convaincu qu'il vole au supplice des sifflets, au martyre 
des pommes cuites. merveille ! il vole à la gloire ! La salle est près de 
erouler sous les applaudissemens; les fleurs, les couronnes et les vers pieu- 
vent sur la scène , et c^est au milieu d*un enthousiasme frénétique que le 
Tare jaloux enfonce le poignard dans le sein de son amante infortunée. 
Voilà uu triomphe qui fait le plus grand honneur au public de Draguignan ! 
Vous imaginez bien que le vrai Lekain se présente , et de là plusieurs scènes 
d'un tour sinon très oeuf, du moins fort divertissant. Alcide Tousez a été 
merveilleux d'un bout à l'autre de son rôle; c*est décidément un grand ac- 
teur à Draguignan. Si les auteurs entendaient bien leurs affaires, que de 

livres , que de drames , que de poèmes on enverrait à Draguignan! 

— Le Roi Dagobert , parade en trois actes. — C'est une pauvre folie qui 
n'a pas même eu Tesprit d'attendre le mardi gras pour se produire. Au lieu 
de vous la raconter, combien j*aime mieux redire avec vous ce couplet d'une 
adorable mélancolie : 

C'est le roi Dagobert, etc. 

Qu'il nous soit permis de terminer par quelques lignes où le théâtre n'entre 
pour rien. Dimanche dernier, nous avons entendu chez M. Eugène Sauzay, 
gendre de M. Baillot , une nouvelle symphonie de M. Reber, digne des plus 
grands éloges. La franchise de l'inspiration et l'élévation de la pensée s*y joi- 
gnent avec un rare bonheur à la pureté du style et à la hardiesse des modu- 
lations. M. Reber occupe une place distinguée parmi les rares compositeurs 
d'aujourd'hui , dont le goût sérieux et nourri de fortes études lutte avec une 
eonscîencieuse persévérance contre l'envahissement de^ productions frivoles. 

Dans une séance précédente, M. Eugène Sauzay avait fait exécuter, sous 
ce titre : la Nuit de Soél, un morceau de sa composition pour quatuor avec 
orgue et violon récitant. Nous disons avec conviction que la main illustra 
qui a écrit les Sept paroles de noire Seigneur sur la croix, n'eût pas dédaigné 
de signer cette œuvre , inspirée des sept versets de l'Évangile de saint T^uc , 
qui en ont fourni le texte. 



F. BONNAIIV. 






TABLE DES MATIERES 



CONTENUES DANS LB PREMIER TOLUME 



( iii« sÉRn ) 



DE LA REVUE DE PARIS. 



LettresMir Munich. — I. — II. — m. — ParM. H. FoBTOUL. . . 6 

Poésie, par M. Saints-Bsutb 33 

Les Guises, par M. Vatout 44 

Critique littéraire 66 

Bulletin 69 

Lettres sur Munich. — IV. —V. — VI — VII. — Par M. H. Fortoul. 77 

Psychologie du Rêve. — I. ~ Par M. Anbbé Delrieu 98 

Pétrarque au Mont-Ventoux, par M. £.*J. Delécluze 126 

A la mémoire de la princesse Marie, par M. Antoni Deschamps. . 135 

Bulletin 137 

Psychologie du Rêve. — II. — Par M. Andbé Delrieu 149 

Poètes suédois des seizième et dix-septième siècles, par M. X. Mar- 

HIER 183 

M. Edouard Turquety, par M. £. Souvestre 197 

A une Cantatrice, par M. Chaudes-Aigues 303 

Critique littéraire 206 

Bulletin 917 

Le dernier duc de Guise, première partie, par M. Paul de Musset. 225 

Le Bagne de Brest, par ^I. Dein 358 

Bulletin , • . 29i 



REVUE 



DE PARIS 



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REVUE 



DE PARIS 



^^ouve^ %7ep^, — ty&nnee ^S3q» 



TOME DEUXIÈME. 









PARIS. 

AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS, 

QUAI lUUlQIIAIS, 17. 

1839. 



WaB9B=9SI^999BSBSKBaSS9=^aBSaaBBS^ES^ 



UN PÈLERINAGE 



A PORT-ROYAL-DES-CHAMPS 



Il D'y a plus que des raines à Port-Royal , mais ces raines sont 
vivantes. Pour le jansénisme, on savait bien qu'il n'était pas mort; 
mais que dans la vallée où s'élevait, avant 1709, le monastère de 
Port-Royal , il se trouve un homme qui conserve encore la tradition 
des solitaires; qui , avant de prononcer leurs noms, hésite un moment 
et regarde autour de lui; qui, en montrant leurs portraits, poserait 
volontiers un doigt sur sa bouche; qui , enfin , parle d'eux et dans leur 
langue, comme s'il les avait connus , et qu'il eût appris le français de 
Nicole et le grec de Lancelot, voilà ce qu'on ne savait guère. 

H. Silvy est un ancien auditeur au parlement , un de ces hommes 
qui, achevant dans le silence d'une studieuse retraite une longue 
carrière de vertus, ont le secret de faire que la jeunesse pardonne 
aux vieilles gens d'être venus au monde avant elle. Fidèle toute sa 
vie à la mémoire de ses amis de Port-Royal , H. Silvy, depuis son 
Jeune ftge, n'a pas eu de rêve plus ardent que de mourir où mouru- 
rent beaucoup d'entre eux. Il possédait une fortune assez considé- 
rable : il en dépensa la meilleure partie en bonnes oeuvres, en fonda- 
tions pieuses, s'efforçant surtout de donner aux pauvres le pain de 
i-intelligence, la plus beDe aumône que la charité ait mise dans la 



• BETUB DE PARIS. 

main des hommes. Hais lorsqoll eut fait ce noble usage de ses 
chesses, il crut pouvoir permettre à ses vieux jours une douce et tou- 
chante fantaisie , en achetant ce qui restait de Port-Royal. Depuis 
douze ans il est le propriétaire de ces ruines , et aujourd'hui on dirait 
que lui-même il en fait partie , comme Yold Mortality de Walter 
Scott, dont il a plus d*uo tcaii : a Au fond des retraites les plus soli- 
taires des montagnes, K^ chasseur a souvent été surpris de le voir 
occupé à dépouiller les pierres funéraires de la mousse qui les cou- 
vrait, pour rétablir avec son ciseau les inscriptions à demi effacées et 
les emblèmes de deuil dont sont ornés les plus simples monumens. » 
Si Waller Su>tt edt tmm VL Silr;, c*csl te In qaH ete écrit ces 
lignes. 

Peu de personnes aujourd'hui s'inquiètent des opinions du jansé- 
nisme, mais chacun a rapporté des études de sa jeunesse un religieux 
souvenir des hommes illustres de Port-Royal. Ils ont mis la main à 
tout ce qui fut écrit de grand dans le siècle de Louis XIY, et après 
que tant d'autres traditions ont perdu jeur intérêt et leur éclat , celles 
qui se rattachent aux lettres partagent la popularité des chefs- 
d'œuvre que les lettres ont inspirés, et conservent le privilège d'en- 
chanter aussi les imaginations. La main sur la conscience, me direz- 
▼OQs si les cinq prqpositfons étaient, ou non, dans Jansénius? Pour 
ma part , je Tlgnore, et je laisse au savant dbetenr Bermann Reuchlin , 
qui bîentdt nous te dira, le soin dé vous rapprendre; mais Pascal et 
les ProvincialeSy mais Nicole et les Essais de Morale j mais Racine et 
ses tragédies , qoets noms , quelles œuvres ! 

Port-Royal est un petit vallon situé â trois lieues de Yersailles» 
entre Chevreuse et Dempierre. Lorsqu'on 1638 Laubardemont vint 
au désert y interroger Lemaftrc au nom die Richelieu : a îTavez-vous 
jamaiseu de visions? demanda-t-il au solitaire. — Quelquefois , ré- 
pondit froidement Lemattre. Quand f ouvre cette fenêtre, je vois 
Taumurier, et quand j*ouvre celle-ci , je vois Saint-Lambert » Od 
mot charmant, où il entre tout juste de malice ce que peut s'eo 
permettre un saint, définit à merveille la situation de Port-RoyalL 
Saint-Lambert est tout prés de Chevreuse, et Vaumurier n'était pas 
tom dé Bampierre. M. Sitvy , en achetant Port-Royal , Fa empêché de 
redlstenirce qu'il* était du temps de IP** de Sévigné : « Un désert af- 
freux, tout propre à inspirer le geût pour ftrire son satut. d Ce nom 
de désert qui lui (ut donné , il le mérite encore aujounThui. Mais le 
temps a répandu sur sa solitude naturelle œ vide innnense et cet air 



Mi¥IIB BB PAAIS. T 

de noblesse déchue que l'histoire laisse après elle sur les Keux oà 
staccomplirent de grandes choses. Ce lieu-ci est encaissé et. camme 
caché entre plusieurs collines boisées; on dirait qu'il veut, comme 
aitrefois, se dérober aux regards du siècle, et que le docteur Arnauld 
^ encore là , .écrivant quelque fougueuse apologie de la fréguenie 
communion. 

J'arrivai par un petit sentier, et le bois qu'il traverse ne m'avait 
laissé rien voir de la vallée; depuis long-temps , je marchais sur les 
ruines de Port-Royal , et je ne savais pas que je fusse arrivé. Un 
jeune ecclésiastique, qui venait de mon côté avec un livre à la main « 
m'apprit que j'étais à Port-Royal. J'avais sous les yeux tout ce qu'a- 
vait épargné la destruction ; c'était à gauche, dans une cour où j'en- 
trai, un gros colombier à pied, à droite, et sur la même ligne, les 
deux ou trois bâtimens dont se compose une ferme ordinaire. J'avais 
à peine avancé de quelques pas , cherchant à me reconnaître et à 
rendre sa date à chaque chose, quand je me trouvai face à face avec 
le vénérable M. Silvy. Je le vois encore, son costume sévère, ses 
cheveux blancs, cette lente démarche d'un homme qui ne se presse 
plus, assuré qu'il est d'arriver toujours assez tôt, sa calme et sereine 
physionomie où se lisait le contentement d'une belle ame, et qui, 
participant comme le reste de la poésie de ces lieux , avait comme 
eux son reflet de l'histoire. Avec un tel guide, et M. Silvy voulut 
bien m'en senir, ma visite devenait une véritable initiation à la foi 
janséniste. Il me manquait le Manuel des Pèlerins de Port-Royal, 
mais je venais de relire Fontaine , et j'avais encore présent à la mé- 
moire le touchant récit de ce bon solitaire. Port-Royal a eu, depuis 
Racine, de nombreux historiens, en attendant Sainte-Beuve qui main- 
tenant écrit pour tous ce qu'il est allé , l'an dernier, raconter à Lau- 
sanne. Il n'est peut-être pas un solitaire qui n'ait voulu rendre té- 
moignage à sa façon. Tous ces écrits ont leur charme , à part même 
une certaine éloquence mystique qui leur est commune; mais le plus 
heureux, parce qu'il est le plus naïf, est encore celui de Fontaine. 
Fontaine , à Port-Royal , ne passait pas pour un homme de génie ; 
mais il eu est parfois de la gloire littéraire comme du royaume des 
cîeux : ce sont les humbles qui ont la vie. J'ai trouvé son livre et 
bien d'autres chez M. Jérôme, un vieux libraire qui demeure sur 
Saint'Severia y si l'on me permet de parler la langue de M. Silvy. 

Xvant de commencer ce pèlerinage des ruines, j'essayai de me rap« 
peler à moi-même quelle avait été l'histoû-e de Port-Royal. 

Ce n'était d'abord qu'un monastère de religieuses, appartenant i 



m PÈLERINAGE 



A PORT-ROYAL-DES-CHAMPS 



Il n'y a plus que des ruines à Port-Royal , mais ces ruines sont 
vivantes. Pour le jansénisme, on savait bien qu'il n'était pas mort; 
mais que dans la vallée où s'élevait, avant 1709, le monastère de 
Port-Royal , il se trouve un homme qui conserve encore la tradition 
des solitaires; qui , avant de prononcer leurs noms, hésite un moment 
et regarde autour de lui; qui, en montrant leurs portraits, poserait 
volontiers un doigt sur sa bouche; qui , enfin , parle d'eux et dans leur 
langue, comme s'il les avait connus , et qu'il eût appris le français de 
Nicole et le grec de Lancelot, voilà ce qu'on ne savait guère. 

M. Silvy est un ancien auditeur au parlement, un de ces hommes 
qui, achevant dans le silence d'une studieuse retraite une longue 
carrière de vertus , ont le secret de faire que la jeunesse pardonne 
aux vieilles gens d'être venus au monde avant elle. Fidèle toute sa 
vie à la mémoire de ses amis de Port-Royal, H. Silvy, depuis son 
jeune ftge, n'a pas eu de rêve plus ardent que de mourir où moura- 
rent beaucoup d'entre eux. Il possédait une fortune assez considé- 
rable : il en dépensa la meilleure partie en bonnes œuvres, en fonda- 
tions pieuses, s'efforçant surtout de donner aux pauvres le pain de 
l'intelligence, la plus belle anmône que la charité ait mise dans la 



10 RSmV DE PARIS. 

Ally s'amusait à tailler des arbres, et consacrait à ce délassement les 
rares loisirs qne lui laissait l'histoire de Josèphe. 

On voit au fond de ce jardin un petit étang qui a la forme d'une croix. 
Lorsque Port-Royal n'était encore qu'un simple couvent, la vallée était 
couverte d'étangs marécageux qui , étant élevés au-dessus du niveau 
de l'église , ne manquaient jamais de l'inonder quand les eaux étaient 
fortes. Le premier soin des solitaires, et leur premier bienfait, avait 
été de tarir ces eaux malfaisantes, et les religieuses avaient pu 
revenir. Les eaux s'écoulèrent dans un fossé creusé par ces mains 
savantes, ou, resserrées dans des lits étroits, elles se changèrent en 
sources jaillissantes dont le murmure éveillait la musc de Racine. 
Mais Port-Royal ayant été de nouveau abandonné, il a fallu que 
l'héritier des solitaires recommençât l'œuvre de Lemattre. Je passai 
ce fossé , précisément à l'endroit où s'élevait jadis l'hôte! de Longue- 
ville, et je me trouvai au milieu d'un bouquet de bois qui doit avoir 
ftiit partie de la Solitude. C'est dans les petits sentiers de ce taillis 
que le jeune Racine aimait à s'égarer , Sophocle ou Euripide à la 
main , et que deux fois il se laissa surprendre lisant le roman de 
Chariclre, L'anecdote fait rechercher le livre. Méritait-il qu'on s'ex- 
posAt deux fois aux sévères avertissemens de Lancelot? On peut en 
douter. Mais sous ces ombrages, quel est le roman dont le cœur de 
Racine n'eût pas fait un poème enchanteur? Le grand poète jetait à 
son insu, dans ce cadre médiocre, tout un monde éclos de son ima- 
gination de seize ans. Je pris au hasard l'un des sentiers, et, après 
quelques détours, je me trouvai au pied d'un bastion à demi écroulé; 
un vieux lierre qui enveloppait le reste l'empêchait seul de tomber. 
D'où venait cette image de la guerre dans un lieu de recueillement et 
dé paix? Ce bastion n'était pas le seul. D'autres encore s'élevaient de 
distance en distance aux divers angles du mur de clôture. Fontaine 
alors me revint en mémoire. Lorsqu'en 1653 recommencèrent les 
troubles de la Fronde , les religieuses prirent une seconde fois le 
( hemin de Paris. Les solitaires qui habitaient an nord, sur la hauteur, 
une ferme qu'on appelle encore les Granges ^ descendirent à Port- 
Royal , résolus à le défendre contre les partisans qui couraient la 
campagne. D y en avait parmi eux qui avaient fait la guerre, de menx 
routiers, comme parlent les Mémoires , qui n'étaient pas fftchés de 
trouver une occasion de reprendre le mousquet. On leva des fusiliers 
parmi les paysans des environs, on enrôla les solitaires, et il y eut 
des heures pour la manœuvre , comme auparavant il y en avait pour 
la prière. La position n'était pas des meilleures; raison de plus pour 



tt 

s*7 fortifier. Le doc 4e JUiiMs aneM les «avricN» ^«î MittttuisaiMl 
son cbàteBu de Yminarier^ et prit le conHMndeMMnt de la piecew 
Alors furent élevées ces lows éont «eiis vosfons eaoore les minet. 
Le 4ocde Luiaes «Hait de rnne à Ttiriie , eneonrigeant les trâvaik- 
lem. Lenultre raccoaipagnaic partovt, settint i pMpos qoelqvtts 
versets de l*Éciilure« comme po«r consoler de Sacy qui ne compre*- 
naît rien i la nouveanlé de ce spectacle « et « qm travaillait toujoura, 
dit Fontaine , à fUre en sorte que si leurs mains paraissaient è^ les 
mains d'Esaii , leur voix au moins fût toujours la voix de Jacobw » 
Fontaine nous a laissé une piquante description de ce monastère 
converti en place de guerre. Au moyen-Age , cela s^était vu souvent^ 
mais, au xvir siècle , la chose avait assez vieilli pour être redevenue 
wmvelle, et ce ne fut pas un des épisodes les moins curieux de cette 
curieuse guerre de la Fronde. Cependant le prince de Coudé ne dai** 
Ipna pas s'apercevoir de tout ce mouvement. Ses ennemis auraient 
bien voulu , sans doute , lui voir tourner contre quelques moines sa 
grande épée de Rocroy ; mais je ne sais trop comment Bossuet, dans 
son Oraison fwMre, se fût tiré du récit de cette campagne. 

Hélas l douze ans plus tard , Port-Royal eut un autre siège à sott«- 
tenir, et cette fois malheureusement , c'est k l'ennemi que servirent 
les tours. En 1664, les religieuses ayant refusé de signer le formu^ 
taire où les cinq propositions étaient condamnées comme se trouvant 
dans Jansénius , Tarchevèque Péréfixe se présenta , A la tète d'une 
compagnie d'archers, devant Port-Royal de Paris. Les plus anciennes 
religieuses furent enlevées et réunies à celles de Port-RoyaMe»* 
Champs. Cela fait, on mit la vallée en état de blocus. Jour et nuit, 
quelques archers rôdaient autour de l'enceinte , parfois même dans 
les jardins , où les religieuses n'osaient plus descendre , de peur de 
les y rencontrer. Les solitaires étaient en fuite , mais la charité les 
rendait ingénieux à tromper la vigilance de la garnison , et leurs let^ 
très passaient à travers les lances. Il se trouva aussi qu'au lieu d'un 
simple médecin , l'archevêque avait laissé dans le monastère un re- 
doutable théologien. Hamon était un de ces bourrus bienfaisans qui 
maltraitent leurs malades , mais qui les guérissent , et qui , faisant 
entrer pour beaucoup dans la science la connaissance du cœur hu- 
main , savent guérir aussi les maladies de l'ame. Un homme de cette 
humeur était ce qu'il y avait de plus propre à entretenir les reli- 
gieuses dans leur opposition. Il pouvait , au besoin , leur servir d'au- 
ménier et même de confesseur. Cette captivité dura plus de trois ans. 
Elle exalta A ce point la douleur des religieuses que , dans leur déses- 



12 RBYUK DE PARIS. 

poir, elles adressèrent une requête à Jésus-Christ, et, l'ayant ré- 
digée , la déposèrent entre les mains de Tnne d'elles , qni venait de 
mourir. Ces mauvais jours aussi passèrent; mais lorsqu'on voit au* 
jourd'hui les fortiflcations qui les rappellent , on ne peut se défendre 
d'un sourire triste et d'un retour mélancolique vers cette époque oà« 
pour contraindre de pauvres récluses à confesser ce qu'elles n'avaient 
pu lire dans un livre écrit en latin , la théologie faisait alliance avec 
le Chfltelet, et produisait, pour sa raison dernière, le lieutenant 
civil. 

£n sortant du jardin pour aller du côté des cloîtres et de l'église , 
on rencontre un beau noyer qui passe pour être le dernier contem* 
porain des solitaires. J'aurais voulu croire aussi que Nicole écrivit 
sous cet arbre quelques-uns de ses Essais. M. Silvy souriait en me 
racontant cette tradition. Pour lui témoigner ma reconnaissance de 
ce précieux renseignement, je lui appris, à mon tour, qu'il y a quel- 
que part , à Paris , dans la cour d'une maison où Racine a demeuré, 
une vigne que l'on dit plantée par la main de ce grand poète. Elle 
couvre un mur tout entier, et embrasse de ses festons les deux fe- 
nêtres de la chambre où peut-être fut écrit Mithridate. La tragédie 
naquit aux fêtes de Bacchus , et cette anecdote ne va point mal à la 
mémoire d'un poète tragique. 

Je passai donc à moitié convaincu devant le noyer janséniste , et 
me voici sur une petite plate-forme de gazon fermée d'une haie vive 
et plantée de peupliers. La main intelligente qui planta ces arbres 
en croix , a voulu conserver par-là une image de Téglise qui s'élevait 
à cette même place. Elle avait cette forme. Ici les souvenirs se pres- 
saient en foule. Dans cette église , la célèbre Angélique avait fait pro- 
fession à rdge de huit ans; là, elle avait recules mains de Saint- 
Cyran; là, D'Andilly avait déposé le cœur de ce même Saint-Cyran. 
Pas une pierre au dedans, pas une pierre autour qui ne couvrit les 
os de quelque sainte fille, de quelque savant homme. Là, par une 
nuit où la neige tombait à flots , avait été furtivement apporté , de 
Paris , le corps de Sacy. Les religieuses le voulurent voir une der- 
nière fois, et son visage ayant été découvert, elles s'approchèrent 
tour à tour pour baiser ces tièdes reliques. Un soir, vers la fin d'oc- 
tobre 169V, un étranger fait appeler l'abbesse à la grille. Cet homme 
venait de Belgique où il avait fermé les yeux du grand Amauld , et il 
apportait le cœur du proscrit à ses chères filles. Cette nuit-là fut 
passée en prières , et le lendemain le cœur fut présenté à la grille de 
la sainte communion ou les religieuses le reçurent avec des cierges 



REVUE DE PARtS. 13 

à la main. Que de scènes touchantes je pourrais rappeler encore! A 
la place où était jadis le chevet de Féglise, on voit un petit sanctuaire 
avec une inscription qui est d'hier, et qu'on dirait retrouvée parmi 
les ruines de 1710. Je demandai à M. Silvy pourquoi il ne m'offrait 
pas d'entrer dans ce sanctuaire. — <( Âh! me dit-il , avec un fin sou- 
rire, ce sourire des vieillards dont la grâce dit tant de choses, ceci 
ne s'ouvre que pour ceux qui le désirent. Il y a là dedans des choses 
qui peuvent ne pas convenir à tout le monde, o Tout convient à un 
voyageur comme moi , et j'insistai pour entrer. Il fallut aller cher- 
cher la clé dans la maison. Les murs de cette petite chapelle sont 
couverts d'inscriptions , de portraits et de petits tableaux qui tous 
doivent venir de l'ancien Port-Royal , dont plusieurs retracent les 
derniers souvenirs. Ces peintures se distinguent surtout parla naïveté 
de l'expression. Étonné de ne pas y voir le portrait de Pascal, j'en 
fis tout haut l'observation ; une voix répondit à côté de moi : — « Mon- 
sieur l'a dans sa chambre, en gravure. » Je me retournai, c'était une 
servante qui parlait ainsi. Quand je disais, en commençant, que 
tout, à Port-Royal, consene une teinte du passé! Ne voilà-t-il pas 
une paysanne qui sait le nom de Pascal et qui peut-être a lu les 
Provinciales. Je remarquai , en sortant , quelques fragmens de tom- 
bes scellés dans la muraille. Je relevai aussi sur mon chemin un 
petit cippe à demi brisé, sur lequel je lus en vieux caractères : Tecla. 
C'est le nom de cette tante de Racine qui fut abbesse de Port-Royal. 
Je donne ma découverte pour ce qu'elle vaut. Mais c'était une har- 
monie de plus dans l'ensemble, et il y a ainsi beaucoup de jouissances 
(l'imagination qu'il ne faut pas approfondir. 

Quand on quitte l'enceinte des peupliers, et que l'on traverse l'em- 
placement du cloître , dont il ne reste aucune trace , le terrain s'é- 
lève, et on arrive à un petit bosquet qui faisait partie des jardins de 
l'abbaye. Il y a là une source qui porte encore le nom de la mère 
Angélique : l'eau en est pesante et fade au goût; mais, en revanche , 
allez, au retour, boire à la fontaine qui est dans la cour. J'ai visité la 
fontaine de Jouvence, et je vous assure que l'eau en est moins douce 
que celle-ci. Les jardins, où l'on voit la source de la mère AngéH- 
que, prenaient tout un côté de la vallée, et passaient, au midi, sous 
la terrasse où la duchesse de Longueville allait s'entretenir avec les 
solitaires. Au-delà de ces jardins, que terminait le mur de clôture, 
j'ai retrouvé, aussi verts, aussi calmes que jadis, ces beaux prés où 
Racine s'oubliait à regarder les combats des taureaux. Quelques ou- 
vriers , assis à l'ombre ou se levant pour retourner à leur ouvrage ^ 



f 



14 lunms w faus. 

m'ont jrampelé Lemattte, asciant les lilés,4itFaataine, avec les au- 
tres oavriers que Tod prenait i la journée « et qû étaient suipris de 
le Yoir an bout d'un siUon locsqu'Us n*^Uient encore qu'au commen- 
cement, i» Encore un pas , et la vallée, en s'élaiigissant, nous laissera 
voir, sur une des colUnes à gauche , les ruines du cbftteau de Che- 
vrense. a Mon père, dit Louis Racine en ses Hémoires, fut obligé 
d'aller passer gudque temps à Cbevreuse , où M. Vtiart^ chargé de 
bire quelques réparations au ch&teau, renvoya, en lui donnant le 
soin de oes réparations, d ne dit pas si l'on vit se renouveler alors 
les prodiges de la lyre antique; mais il paraît, pour le dire en pas- 
sant, que les réparations n'en valaient guère mieux , car elles n'ont 
fas empêché le cbftteau de tomber en ruines. Racine ne bfttissait pas 
Mcore l'inexpugnable monument au pied duquel tombent émoussées 
tontes les llècbes de M. Granier de Gassagnac. Racine s'ennuyait 
fort i Chevreuse^ et il datait]de Babylone toutes les lettres quH y 
écnvait On se demande, à voir un lieu si beau, comment on pouvait 
ne y y plaire pas? C'est qu'il est un ftge ou le silence et la solitude des 
champs ne satisfont pas le cœur de l'bonune* La nature est presque 
toujours ce que nous la faisons : le jeune homme la voit à travers sa 
passion, le vieillard derrière ses souvenirs. 

Je pris, au départ, la route de Versailles. Cette route serpente 
autour de l'enceinte de Port-Royal, et regagne, par de longs cir- 
cuits, le haut de la montagne. Je m'arrêtai pour jeter un dernier 
rci^ard sur le vallon ; je cherchai au midi quelque trace du cbftteau 
de Vaumurier , mais il n'en reste plus rien , et je me rappelai que la 
mère Angélique, ayant su fue le dauphin se proposait d*y cacher une 
fille qu'il aimait, envoya des ouvriers pour disperser les ruines. Au 
nord , j'apercevais ces granges où les sditaires tenaient leurs écoles. 
On y montre encore un grenier qui fut la chambre du grand Amauld, 
et dans la cour , on peut voir , mais il est comblé , un puits dont l'eau 
montait ft l'aide d'une machine de l'invention de Pascal. Mais je nr 
sais quelle séduction irrésistiUe ramenait sans cesse mes regards sur 
le tableau que j'avais à mes pieds. A ce point de vue et pris dans son 
ensemble , ce tableau avait un charme dont on ne pouvait se dé- 
fendre : je croyais voir Port-Royal sortir de ses ruines , et ma pensée 
le reconstruisait pierre à pierre, tel que je Ta vais vu dans les Hé- 
moires, ici l'église, là le cloître, ailleurs l'infirmerie, autre part les 
dortoirs, le chapitre, le parloir, les cours, les jardins, et là-bas, 
tout au fond, l'hôtel de Longueville. Je voyais les religieuses se pro- 
mener dans les jardins ou sous les arcades du cloître. Sans chaque 



BBYDB DE PARIg. 15 

sentier de la soUtude , je plaçais un de ces grands hommes, Nicole, 
Racine , Âmauld , Pascal ; j'assistais aux phases diverses de cette des- 
tinée oà la gloire seule avait égalé le malheur : et , à part quelques 
beaux livres , voilà ce qui restait de Port-Royal ! J'aperçus encore 
une fois le bon M. Silv^; il semblait ne plaindre de retourner dans 
le monde , et ne pas comprendre comment on pouvait quitter Port- 
Royal, quand une fois on y était entré. M. Silvy l'eût mieux compris 
il y a quarante ans. Dans un Age troublé conune est le nôtre, où se 
surprend à regrtieprctt TIéhaides , «icdnparant kaioanx que l'on 
souffre avec ceux qu'elles ont guéris; mais là pensée du siècle ne 
tarde pas à reprendre son empire sur l'ame. On envie ce repos et 
cette solitude à ceux qui les ont achetés par une longue et honorable 
vie, mais on se dit que la solitude et le repos n'appartiennent pas à 
la jeunesse, et que ceux-là seuls peuvent s'arrêter avant la mort, 
qui ont marché long-temps , et par les chemins les plus rudes. 

AirrcnΠde Latour. 






LE DERIVER 



DUC DE GUISE 



SECOIVDE PARTIES 



IV. 

Le temps était fort noir, et la mer menaçante ; mais l'équipage 
avait le cœur ferme et bonne confiance dans la fortune du prince. 
Quand le soleil se leva, les pilotes reconnurent les rochers de Ter- 
racine près desquels se tenait une partie de la flotte espagnole. Li* 
bruit lointain d*un coup de canon avertit son altesse qu'on avait 
iqierçu ses voiles. Deux galères d'Espagne répondirent au signai et 
se mirent à la poursuite des felouques; mais la violence du vent les 
rejeta dans le port de Gaïète, et lorsqu'elles réussirent à reprendre 
le large, les barques françaises avaient déjà fait bien du chemin. 
Cependant ces galères en attirèrent d'autres à leur suite ; l'alarme si' 
répandit jusqu'à T^aples, et bientftt les abords de la côte furent entiè- 
rement sillonnés par des chaloupes armées. 

M. de Guise , pensant qu'il serait difficile d'achever le voyage sans 
une mauvaise rencontre, imagina un stratagème pour dérouter Ten- 

(I Voir la livraison du S7 janvier 1830. 



REVUE DE PARIS. 17 

nemi. Il prit les devans avec sa felouque , en commaudant aux six 
autres de former un groupe , afin de donner à croire , en cas de sur- 
prise , qu'il était au centre de la flottille. Le vieux marin qui con- 
duisait le prince , sentant rapproche du danger et la corde qui me- 
naçait son cou, n'était plus aussi tranquille et regardait son altesse 
fort gravement en récitant ses prières. 

— Est-ce que nous avons peur? demanda M. de Guise. 

— Hélas! répondit le marin, il n'y a que la Vierge et les saints qui 
nous puissent garder d'un malheur. 

— Crois-tu donc que je me serais mis en cette passe si je ne savais 
que le ciel est pour moi? Va sans crainte. Tu ne peux mourir sans 
que je sois pris, et je ne dois point l'être. 

Le jour baissait, lorsqu'on découvrit une galère sous le vent; mais 
on la perdit bientôt de vue, à cause de l'obscurité. Le prince ayant 
fait plier les voiles , ce navire ennemi traversa au milieu des Français 
sans les voir. Pendant la seconde nuit, la mer alla toujours gros- 
sissant. Les felouques en souffrirent considérablement. Celle du 
prince eut son gouvernail brisé; on y suppléa du mieux qu'on put 
avec une rame , et la marche de la flottille ne fut pas arrêtée. Vers 
six heures du matin , on se trouva devant Ischia , tout près de quatre 
galères espagnoles. 

— Jésus! s'écria le pilote, nous sommes perdus! qu'allons-nous 
faire? 

— Marche tout droit sur la capitane, dit M. de Guise. 
Quand ils furent à portée de la voix, une sentinelle leur cria : 

— Qui êtes-vous? 

— Un courrier pour le vice-roi ! répondit le prince. 

— Avancez sur nous! 

La felouque ne changea point de direction pendant le temps né- 
cessaire pour concerter une manœuvre , puis elle tourna subitement 
et cingla vers Naples. La sentinelle déchargea son mousquet, une 
autre l'imita; il y eut un feu général. L'artillerie des forts joua au 
hasard. Les quais et les hauteurs se garnirent de monde et les Napo- 
litains accoururent de toutes parts sur le rivage. Henri de Lorraine 
entra dans le port au milieu de la grêle des balles ennemies. Le 
prince, tenant d'un bras le mât de la felouque, agitait de l'autre son 
chapeau en criant : 

— Guise! Guise! à moi, braves gens de Naples! 

La barque fut bientôt hors de danger et vint toucher terre au fau- 
bourg de Lorette où était le peuple. Le reste de la flottille arriva de 

TOME II. FBYBIEB, 2 



18 RBTUB DE PRIAIS. 

même sans avoir perdu un seul homme. Les applaudissemens de la 
foule éclatèpent alors sur une ligne immense , ce qui était un spec- 
tacle fort singulier. Don Juan d'Autriche y assistait de son vaisseau 
amiral, et dès ce moment il prit une grande estime pour Tennemi 
qui venait de lui échapper par tant d'audace et de courage. 

Comme on attendait M. de Guise à T^aples depuis trois jours, on 
lui avait préparé une espèce de triomphe. On lui amena un cheval 
magnifiquement harnaché, sur lequel il fit son entrée dans la ville. 
En quelques instans , les rues où il devait passer furent ornées de 
tapisseries. Les femmes agitaient leurs mouchoirs. Des enfans, tenant 
des branches d'arbres, dansaient devant le cheval. On brûlait de l'en- 
cens à toutes les portes. Il y eut des rues entières où le pavé se trouva 
eouvert de tapis ou de feuillages. Les fleurs qui étaient rares en 
cette saison pleuvaient cependant des fenêtres. 

On s'embrassait dans les rues en se félicitant d'avoir un prince 
très beau et d'un grand nom. Le cortège marcha jusqu'à l'église des 
Carmes où la messe fût célébrée. En quittant l'église, Henri de Lor- 
raine trouva les chefs du peuple qui lui firent leurs soumissions. Il 
y manquait seulement Gennare Annese , celui qui avait succédé à 
Masaniel. Annese envoya prier M. de Guise de le venir voir au Tour- 
jon des Carmes où il demeurait enfermé. 

M. de Guise passa bizarrement la matinée dans ce tourjon des 
Carmes. Il y mangea une cuisine détestable que la femme d'Annese 
prépara elle-même, avec des robes magnifiques, des diamans à son 
cou et des pendans d'oreilles qui venaient de la duchesse de Matalone 
que son mari avait tuée. Les chambres étaient encombrées de richesses 
provenant des maisons pillées, et le prince vit tout cela d'un fort 
mauvais œil , mais sans témoigner son déplaisir. 

Son altesse n'était pas au bout. Un chef populaire , nommé Louis 
del Ferro et qui était plus qu'à moitié fou , servit à table comme un 
valet, et, se mêlant à la conversation , disait mille ordures. Le diner 
fut interrompu par l'arrivée d'un boucher qui s'en vint accuser 
Annese de trahison et qui leva son couteau en déclarant qull le vou- 
lait tuer. D'autres bouchers étaient aux portes , criant qu'on leur 
jetAt sa tête parla fenêtre. Un bandit, appelé Michel de Santis, entra 
brusquement et demanda pourquoi on ne l'avait point invité. Pour 
lepremier jour, M. de Guise voulut bien supporter ces impertinences ; 
il fit même en sorte de mettre tous ces misérables d'accord ; mais il 
sortit du tourjon des Carmes avec un grand dégoût et le dessein de 
se débarrasser bientôt de ces canailles. 



UYUB DE PARIS. 19 

AjaDt pris possession du palais de rancien gouverneur, Henri de 
Lorraine se composa un état-major des no1)1es qui n^avalent point 
encore fui de la ville , et le nombre n*en était pas fort grand. Il s*ln- 
forma ensuite de Fétat des finances, des provisions et du nombre 
des troupes armées. H trouva les choses bien au-dessous de ce qu'on 
loi avait annoncé. Les chefs s'étaient partagé le trésor; les marchés 
ne contenaient guère de vivres; la plupart des soldats n'avaient que 
de méchantes armes et point de poudre. Quant à la discipline, elle 
n'existait pas ; chacun abandonnait son poste ou passait à sa fantaisie 
d'une troupe dans l'autre , ou même s'en retournait chez lui sans 
demander de permission à ses chefs. 

H. de Guise ne s'aveugla point sur les difficultés qu'il avait à sur- 
monter. Il vit les Espagnols entourant la place et fermant les portes ; 
des vaisseaux gardant la mer; l'ennemi nombreux et approvisionné; 
la ville menacée d'une disette^ et pour lutter contre tant de dangers, 
il n'avait qu'une armée en guenilles , malaisée à conduire , point 
d'argent ni de munitions, un peuple turbulent et extrême dans ses 
passions , qui l'adorait aujourd'hui et pouvait l'abandonner demain ; 
avec cela , pas un officier intelligent et pas un bataillon régulier. D 
comprit que pour établir sa puissance, il fallait d'abord anéantir celle 
des chefs , sans f&cher le peuple , ce qui demandait de la prudence 
et de l'énergie. Il fallait aussi mettre fin au blocus , emplir les maga- 
sins de provisions et obtenir de la France renvoi d'ime flotte. 

Le premier soin de M. de Guise fut de se faire connaître aux gens 
de Naples, de visiter à cheval tous les quartiers de la ville et de 
passer en revue les troupes. Il eut quelque plaisir à recevoir de si vifs 
témoignages d'amour qu'on n'aurait pu faire davantage s'il eût été 
un Dieu. On se prosternait devant lui sur son passage en l'accablant 
de bénédictions ; les malades lui venaient demander de leur imposer 
les mains. C'était comme une fête universelle. Annese, qui en sentait 
de la jalousie, accompagnait le prince sur un beau cheval noir qu'il 
ne savait point conduire et caracolait en grande parade, sans vouloir 
se tenir au second rang. Il fit tant que sa monture le jeta par terre et 
que le peuple se moqua de lui. Louis del Ferro courait à pied, en 
tête du cortège, avec une perruque en crins de cheval , comme une 
furie, et, soit par joie ou par folie, donnait aux passans des coups 
d'épée. Il en blessa plusieurs. M. de Guise, perdant patience, l'appela 
sot devant tout le monde en lui commandant de se retirer. 

Arrivé sur la place de la Concherie, le prince trouva une troupe de 

2. 



20 REVUE DE PARIS. 

ces vauriens qu*ou appelait lazares. Ils étaient conduits par Michel 
(le Santis. Ce bandit s*avança devant le cheval du prince : 

— Altesse, dit-il à haute voix , je vous demande, au nom du peuple, 
pourquoi vous avez donné à un Français la garde de la porte d'Albe. 

La foule du populaire tourna aussitôt les yeux vers M. de Guise 
pour voir comment il ferait sa réponse et s'il se laisserait perdre le 
respect. 

— Maître Michel , répondit le prince, je donnerai ici les comman- 
démens comme il me plaira de le faire et à qui bon me semblera. Ce 
n*est pas à vous que j*en rendrai compte, mais au conseil , quand il y 
en aura un. Si quelqu'un trouve mauvais ce que j'ordonne, il peut le 
dire; je l'enverrai pendre tout droit. 

— Je ne suis pas de ceux que l'on envoie pendre. Je suis un chef 
du peuple et j'ai là six cents hommes qui m'obéissent. C'est plutôt 
moi qui vous couperai la tète, comme à Philippe Caraffa. 

Michel remuait en l'air un couteau avec des gestes de forcené; 
mais le duc l'interrompit dans cet exercice en poussant sur lui son 
cheval et le renversa rudement par terre. Le bandit passa aussitôt de 
l'insolence à la prière, avec une soudaineté particulière aux Napoli- 
tains. 

— Grâce! grâce! altesse, criait-il à genoux. Ne me faites pas pen- 
dre. Je ne dirai plus rien. Je suis votre serviteur. 

— Relève-toi, dit M. de Guise. Je te pardonne pour cette fois; 
mais que ce soit la dernière. 

Puis, se tournant vers les lazares : 

— Y a-t-il encore ici un drôle qui ait à parler? demanda-t-il avec 
une figure terrible. 

Un autre chef, apothicaire de son état et qui était un des plus fé- 
roces de ces bandits , se plaça devant Michel. 

— Moi , dit cet homme; je ne veux pas que les portes soient don- 
nées à des Français. 

Avant qu'il eût achevé, le duc lui brisa sa canne sur la tète. 

— Pardonnez! pardonnez, altesse! cria l'apothicaire; c'était pour 
badiner. J'aime votre seigneurie comme les autres, et je lui veux 
obéir. 

Le vaurien baisait les pieds du prince et pleurait de tous ses yeux. 
Le peuple applaudissait et s'émerveillait du courage de M. de Guise. 

Un bourgeois s'avança, et, prenant l'apothicaire au collet , déclara 
que cet homme lui avait pillé, le matin, sa maison avec six autres 



RBVCB DE PARIS. 21 

lazares qu'il désigne. M. de Gaise fît un signe à quatre de ses gen- 
tilshommes fronçais qui arrêtèrent les six lazarcs et leor prirent leurs 
armes. 

— Que ces scélérats soient pendus avant une heure, dit le priiice. 
Et s'adressent à lu troupe déguenillée : 

— Rendei-vous au quai de Sainte-Lorelte . et attendez-y mes or- 
dres. Le premier de vous qui en bougera sera fusillé. 

Les bandits tirent retraite, sans murmurer, au milieu des huées dn 
peuple et des bourgeois, qui étaient charmés de voir enGn leurs vies 
et leurs biens à l'abri du pillage. M. de Guise eccorda pourtant la 
grâce des six lazares et les envoya porter à leurs camarades des pa- 
roles moins dures. Les officiers de l'état-mnjor ne pouvaient revenir 
de leur étonnement. 

— Savei-vous, altesse, dit l'un d'eux, que vous risquez beaucoup 
en traitant ainsi ces êtres sauvages? 

— Apprenez, répondit le duc, que le ciel, en se donnant la peine 
de faire un homme de ma qualité, e soin de lui mettre entre les ycui 
quelque chose que la canaille ne peut soutenir. 

— Par le Christ! dirent les Napolitains entre eux, nous avons jus- 
tement le maître qu'il nous fallait. 

M. de Guise n'ignorait pas à quelles gens ÎI s'adressait. Le peuple 
de Naples lui était connu ; il savait bien que si on ne réprime pas tout 
rl'abord son insolence, on ne s'en fait plus obéir, tandis qu'avec des 
coups et de sévères paroles, on le mène comme on veut. 

La porte d'Albe avait été confiée au sieur de Cérisantes, gentil- 
homme donné i^ M. de Guise par le marquis de Fontcnay, Son al- 
tesse trouva au palais un envoyé de Cérisantes qui venait annoncer 
une révolte. Les soldats ne voulaient point se soumettre à un Fran- 
çais, à moins qu'on ne leur payât l'arriéré de leur solde. Le duc 
courut en lifltc au lieu du tumulte. L'affaire était sérieuse. Les mu- 
tins, assemblés sur une place, eveient chargé leurs mousquets et 
s'alleîent répandre dans la ville pour piller. Du plus loin qu'ils virent 
le prince et sa suite, ils soufflèrent sur leurs mèches et se disposèrent 
ft tirer sur lui. M. de Guise fit arrêter ses gens et s'approcha seul du 
groupe des révoltés. 

— Il faut pourtant qu'on m'obéîsse, leur dit-dit. Le peuple ne m'a 
pas appelé de Rome pour que des bélitres comme vous me donnent 
du souci. Qu'est-ce que vous demandez? 

— De l'argent! de l'argent! crièrent les soldats. 

' — Je voulais vous en envoyer aujourd'hui ; mais puisque vous vous 



s RSVCB BS PAXIS. 

êtes mntiiiés , tous ne ranrez que demain, et si vous ne rentrez à vof 
rangs tout à l'heure, c'est dn jdooib q«*«n vous mdttra dans la tète. 
^ tout le monde était aussi turbulent que vous ici , je partirais ce 
soir pour la France, et quand les Espagnols vous avaient passés au 
fil de répée , je dirais que vous Tavez mérité. 

— De l'argent] de l'argent! répétèrent les mutins* 

— J'ai promis que j'en distribuerais demain. Lequel de vous ne se 
vent pas fier à ma parole? 

— Moi! dit un soldat en s'avançant. 

H. de Guise lui asséna sur la tète un coup de canne si violent, 
qu'il rétendit aux pieds de son cheval. 

— Qui est-ce encore qui ne veut pas me croire? 

— Moi ! dit un autre soldat en brandissant un épien de fer. 

Le prince lui déchargea un de ses pistolets dans la poitrine et le 
tua sur la place. 

— Lequel encore? demanda son altesse. 

La troupe entière tomba aussitèt à genoux en criant pitié ! à l'ita- 
lienne. M. de Guise se montra plus dur cette fois que la première. D 
s'informa des instigateurs de la révolte et en fit pendre sur l'heure 
deux des plus coupables. Le reste eut sa grâce et tout rentra dans 
l'ordre. Le prince condamna encore plusieurs pillards ou séditieux 
à être pendus ; mais , leur voulant pardonner, il passa comme par 
hasard au lieu du supplice et les fit relAcher. On loua fort, dans Na- 
pies , cette conduite énergique , et l'autorité de M. de Guise s'en 
trouva établie en peu de jours , de telle façon , que personne n'eût 
osé lui résister. Les notables et les chefs du peuple s'assemblèrent 
solennellement et nommèrent Henri de Lorraine duc de la républi- 
que , généralissime de ses armées et défenseur de sa liberté. 

Les honnêtes gens, voyant son altesse disposée à les protéger uti- 
lement, lui vinrent offrir leur argent et leurs bras. Ils lui composè- 
rent une garde nombreuse et fidèle pour sa personne ; le duc choisit 
parmi eux les ofBciers dont il avait besoin, n fit crier par la ville 
qu*il recevrait à toute heure du jour les pétitions et y donnerait ré- 
ponse à l'instant même ; qu'il accorderait des audiences à qui vou- 
drait lui parler , à son palais et en tous lieux où on le pourrait ren- 
contrer. Dès cinq heures du matin il était debout. Une foule de solli- 
citeurs assiégeait ses antichambres. Des femmes l'abordaient en 
pleine rue et jusque dans les églises, où il allait entendre la messe 
tous les jours. Son secrétaire était sans cesse derrière lui l'écritoire 
à la main. Le prince signait les pétitions sur les balustrades de la 



nef, sur le bord de sa cliaise ou le pommeau de sa seHe. Le seul mo* 
ment de repos qu'il eût dans la journée était celui du dtner, pendant 
lequel on lui jouait une musique , la meilleure qui fût en Europe, 
comme dit Saint-Ton dans son mémoire. 

H. de Guise avait surtout à cœur de ramènera lui la noblesse, qui 
ne s'était retirée de Naples qu'à regret , et voulait des Espagnols 
comme d'un pis-aller. Il visitait souvent, dans ce dessein, le couvent 
des carmélites où se tenaient les dames de qualité. Il les comblait de 
soins et leur facilitait les moyens de correspondre avec leurs maris 
ou leurs frères, bien qu'ils fussent parmi les Espagnols; comme il 
s'était mis le mieux du monde avec ces dames, elles disaient à leurs 
familles tout le bien imaginable sur les qualités aimables, la cour^ 
toisie et le beau caractère de son altesse. 

La noblesse en émigration établit par ce couvent une correspon- 
dance avec le prince pour le remercier de la protection accordée à 
ces dames. M. de Guise écrivait aux premiers et aux plus puîssans, 
lès priant de revenir dans leurs maisons , de prendre part à son gou- 
vernement et de lui apporter le secours de leurs lumières. Sans oser 
encore se rendre à ses invitations, les nobles lui promirent de ren- 
trer bientôt et de l'avertir en dessous main , par le couvent , des pro- 
jets des Espagnols contre la ville. 

Afin d'être aussi agréable au peuple , M. de Guise fit chercher la 
veuve de Masaniel , et lui donna une grosse pension , des serviteurs 
et un palais , ce qui produisit un excellent effet. Le prince allait tous 
les matins voir les travaux des fortifications, de sorte qu'en peu de 
jours les bastions et les portes furent à l'abri de toute surprise. Des 
bandes s'étaient établies dans les montagnes et inquiétaient fort les 
derrières de l'armée espagnole. On citait parmi leurs chefs un pein- 
tre nommé Salvator Rosa qui était un fort batailleur et un artiste 
habile ; mais ses tableaux ne furent en grande estime qu'après sa 
mort. Le duc répondit gracieusement aux offres de services que ces 
brigands lui firent ; mais il n'eût voulu pour rien au monde les rece- 
voir dans ses murs. 

Un matin, après avoir entendu la messe, M. de Guise retournait 
au palais ducal pour présider une assemblée des chefs et notables, 
lorsqu'une femme , qui vint arrêter sa chaise , l'avertit qu'on le de- 
vait assassiner comme César. 

— Ne craignez rien, répondit-il; je sens que mon heure n'est 
point sonnée. 

Le prince eut soin , à son retour au palais , de tenir ses gardes à 



<ik REVUE DE PARIS. 

portée de la voix, et de mettre derrière lui trois gentilshommes fran- 
çais d'un courage et d'un dévouement éprouvés. C'étaient les cheva- 
liers de Rouvrou , d'Orillac et de la Taillade. 

Dès son entrée dans la salle, son altesse aperçut un groupe de 
gens à mines mauvaises. Un avocat , nommé Thomas Basso , qui était 
au nombre des conspirateurs, prit la parole. Il fit un discours adroit 
et captieux où il déclara que la république n'avait pas entendu se 
donner un roi; que son altesse devait s'expliquer, et que d'abord on 
devait composer un sénat pour contrôler les mesures du prince et 
gouverner d'accord avec lui. M. de Guise répondit qu'on ne pouvait 
composer un sénat sans la noblesse qui était absente ; que dans toutes 
les républiques il fallait, aux momens de crise où l'ennemi était aux 
portes, confier l'autorité entière à un seul homme; que pour lui, il 
ne croyait point avoir encore rien fait qui passât son pouvoir de gé- 
néralissime des armées. Son altesse parla le mieux du monde pen- 
dant une heure entière, en déployant son air noble et loyal qui lui 
gagna tous les cœurs. L'assemblée applaudit fort à ses paroles élo- 
quentes et mesurées. Les conspirateurs se levèrent alors et dirent 
que si le prince ne voulait point tromper le peuple, il ne refuserait 
pas d'exposer devant le conseil tout ce qu'il avait dessein d'entre- 
prendre pour le salut de l'état, et qu'ainsi on lui pourrait donner des 
avis en attendant la formation du sénat. 

— Rien de plus légitime, répondit M. de Guise: vous êtes mes 
conseillers jusqu'au moment où la noblesse reviendra, je veux qu'on 
vous traite comme si vous étiez des sénateurs. 

Le prince appela ses gardes qui se rangèrent le long des murailles. 

— Quand messieurs les notables viendront me voir, leur dit-il , 
vous leur rendrez les honneurs militaires. 

— Il ne doit pas entrer de soldats ici, crièrent les conjurés; on 
nous veut violenter ! à bas le tyran ! 

M. de Guise , sans s'émouvoir, fit un signe à ses gens qui armèrent 
leurs mousquets, et les trois gentilshommes debout à son fauteuil 
tirèrent leurs épées. Les turbulents se calmèrent admirablement à 
cette simple manœuvre. 

— Messieurs les notables, reprit le duc avec sa bonne grâce fran- 
çaise, je vous demande pardon d'introduire mes gardes dans cette 
enceinte ; ce n'est point pour jouer le tyran ni pour usurper des titres 
dont je n'ai pas besoin, mais seulement pour me garder des poignards 
de quelques ambitieux qui veulent faire les tribuns et ne sont au fond 
que des voleurs. Je savais leurs intentions avant d'entrer ici ; ces pe- 



m IV» I 



BEVrB DE PARIS- 25 

titsBnitus en veulent finotrcargeiit;faul'il les appclcrparlciirs noms? 
Ce sont maître Basso l'avocat, Vincent d'Andréa, Pierre Damico; 
tons gibiers qui ne peuvent échapper h la potence. Je ne les y enver- 
rai pourtant pas encore cette fois; je leur épargnerai la honte d'ê- 
tre fouillés et troilés comme des assassins. Voyez-les baisser les 
yeui et se troubler! Eh quoi 1 vous ne pouvez pas même supporter 
mes regards, et vous me vouliez tuer autrement que la nuit et par 
derrière! assurément, vous n'y songiez pas. Messieurs les notables, 
je vous le dis une fois pour toutes : Les Napolitains m'ont fort honoré 
en m'appclnnt pour les tirer du péril ; mais s'ils ont de moi quelque 
ombrage , demain je pars sans regrets pour In cour de France ; je ne 
m'estimerais pas davantage roi de Naples que duc de Guise. 

L'assemblée répondit d'une seule voix , qu'elle suppliait le prince 
de rester et que lui seul pouvait sauver le pays. Pendant ce temps-là, 
le peuple ayant ouï parler de la conspiration , était accouru devant 
le palais et demandait h voir M. de Guise. 

Il sortit avec les notables et fut accueilli par de grandes démons- 
trations de joie. La foule l'accompagna partout aux cris de ; 

— Vive son altesse ! nous n'obéirons qu'à elle ! mort au\ conspi- 
rateurs ! 

Le duc, voyant les Napolitains en si belle humeur et son crédit sur 
leurs esprits moulé au plus haut point, voulut préparer un coup de 
main contre les Espagnols. Il envoya un chef populaire nommé Jac- 
ques Rosso, qui était homme de cœur, reconnaître les avant-postes 
ennemis sur la route d'Averse. Au lieu de suivre ses instructions, 
Rosso engagea la bataille avec des forces insuffisantes et y pensa 
laisser tout son monde. M, de Guise était fi dîner quand on lui 
vint apprendre qu'on entendait le feu. Son altesse en renversa la 
teble de colère et courut au combat; quelques minutes plus tard, 
c'en était fait de Rosso et de son corps d'armée : on le trouva dans 
une prairie , cerné par les ennemis et défendant sa vie intrépidement. 
M, de Guise l'eut bientôt dégagé par une charge fort impétueuse. 
Comme il faisait sa retraite vers la ville , le printe aperçut au loin un 
gros de cavalerie qui s'avançait au galop et lui préparait un choc ter- 
rible. Il fit cacher dans un fossé tous ses mousquetaires et marcha 
au devant des cavaliers avec ses meilleures troupes. La bataille y fut 
rude ; les Napolitains no purent résister aux Espagnols qui étaient de 
vieux soldats fort aguerris ; ils furent culbutés et se replièrent sur 
l'arrière-garde en grand désordre. Alors , aux cris de M. de Guise , 
les fantassins cachés se montrèrent à l'improvisle et firent une dé- 



% RRVUfi JUS ^AEIS. 

charge sur reonemi presque à bout portant. UsTeusseat anéanti si 
lapeurneJes eût aveuglés; malheureusement, ils tirèrent en trem- 
blant et le pUis maladroitement du monde , car ils pensèrent tuer 
le prince qui eut À peine le temps de se baisser pour ne pas rece- 
voir des balles dans ia tête. 11 eut imêmc ses plumes et ses che- 
teux brûlés par la poudre. Après cet exploit, les Napolitains s*en- 
biirent vers la ville de toutes leurs jambes; maisJes E^agnols, 
croyant que c'était une feinte, n'osèrent risquer un pas de plus, 
sans quoi ils faisaient son altesse prisonnière. M. de Guise riait de 
tout son cœur; il poussa Faudace jusqu'à défier l'ennemi avec ses 
trois gentilshommes français : 

— Holà! cria-:t-il, ne trouverai-je point parmi vous unhomme.de 
bonne maison qui veuille faice le coup d'épée avec Henri de Lor- 
raine? 

Le duc de la Torella sortit des ranga; mais à dix pas , il tourna 
bride et regagna son monde. M. de Guise, qui le connaissait, l'appela 
par son nom et lui dit que ce n'était pas bien de refuser une partie 
d'honneur. Enfin, voyant l'ennemi qui rechargeait ses armes, il 
partit au galop avec ses trois gentilshommes. 

Son Altesse eut alors le loisir de remarquer la couardise de ses 
Italiens. La moitié des ofliciers l'avaient abandonné. Les autres crai- 
gnant d'avoir encore à se battre , feignaient d'être blessés. Un cer- 
tain Prignani , qui s'était écorché la main , gémissait et voulait cou- 
rir à la ville. M. de Guise fut obligé de rester à l'arrière-garde pour 
repousser les Espagnols qui le harcelaient, et de faire le métier 
d'un simple cornette. Gennare , tout pâle d'effroi , lui vint dire : 

— Nous sommes morts ! voici des ennemis devant les portes de la 
ville! 

— Eh ! répondit le prince. Il faut que ce soit Paul de Naples avec 
ses lazares. 

— Jésus ! comme ils sont grands ! 

On envoya SL d'Orillac en reconnaissance. C'étaient des arbres 1 
Les honneurs de la journée restèrent pourtant aux Napolitains , et 
ce leur fut d'une grande utilité. M. 4e Guise fit élever pendant la 
nuit des fortifications avancées , de manière à tenir ouverte la porte 
dIAverse. On put amsi conununi^er avec la campagne ; des \i\Teê 
arrivèrent de tous ^tés. Dqmis ce jour on eut des volailles et du 
gibier k toutes les tables ^«qb fit^Musi bonne dière que ai l'^nnemî 
n'eût pas été à portée du .canoiL 

Durant guinie joBr&leMsc«imoifibesaejii((^^ 



METUE VE PARIS. 

les positrons qa^on avait prises. La face des dioses en changea Tort. 
Les paysans întrodloisaieBt leurs bestiaux dans là vifle et ne vendaient 
plus rien aux ennemis. Les gens de h flotte se mutinèrent contre 
B. Juan d'Autriche, qui avait tes fièvres à bord du vaisseau amiral. Les 
soldats espagnols manquant de munitions, dësertaient. H y eut de ces 
transfuges qui vinrent trouver M. de Guise pour avoir à manger. Le 
duc d*Arcos était au désespoir. Il fit des tentatives de surprises noc- 
turnes contre la ville ; mais il fut repoussé si vertement, qu*n pré- 
féra demeurer en repos en attendant des secours. 

C'était au courage , au bon esprit de M. de €ruise que Naples de- 
vait tous ces avantages ; et Ton avouera qu'il était mal-aisé de re-- 
connaître , à cette conduite habile et à cette prudence , b téfte fofflD 
qui avait tant diverti la cour de France. Des courriers furent dépè- 
diés à Rome , à M. de Mazarin et à M*** de Pons. Le prince demaii^ 
dait au pape sa protection , à M. le cardinal , de saisir cette beffe 
occasion de ruiner la puissance espagnole en Italie, et à sa maîtresse, 
de lui conserver un amour dont jamais héros de chevalerie n'avait 
été pltis digne. 

V. 

le fendemain de fa fête de Noël, M. de Gtiise eut avis que des 
vaisseaux français avatent abordé à Sorrente ; sur Tun d'eux était 
Deibbé Basqui , député par M. te cardinal Mazarin à îa ville de Naples^ 
Son altesse envoya au phis vile un sauf-conduit, et attendit en 
grande agitation la visite de l'ambassadeur. Vers midi, on apprit 
avec étonnement que Basqui était entré dians b ville et s'était rendu 
aotourjon des Carmes, chez Gennare Annese. Après quatre heures 
d'attente, on vit enfin arriver le dépuié au palais dncaf. Basqui 
parla beaucoup de la cour et de Tadiniratibn qu^on y avait pour la 
valeur du prince. Toyant qu'il ne venait pas au fait, M. de Guiise 
l'interrompit pour lui demander une explication franche et dépour^ 
Tue d'ambages. L'abbé répondit quil venait fan^ une simple vfsite 
ison altesse, hiî rendre ses devoirs en passant, et qu'il n'avait point 
assez de monde pour lui être secourabTe; mais qu'assurément If. le 
cardinal allait prendre quelque mesure importante. Le prince appe« 
ftdt la patience à son aide et faisait de gros soupirs. Il peignit avec 
dé vives couleurs et fort exactement Tétat misérable dies Espagnols ; 
il démontra que les Françaiis pouvaient aisément dëtkTrîre b flottB 
ennemie. 



38 REVUE DE PARIS. 

— Oh ! s'écria Basqni , nous ne venons point dans l'intention de 
guerroyer. Je le voudrais pour voos être agréable ; mais les instruc- 
tions de M. le cardinal me l'interdisent tout-à-fait. 

*- Au moins , reprit son altesse , vous me donnerez de la poudre ? 

*- Je n'en ai point apporté. 

— De l'argent? 

— On ne m'en a pas remis. 

— Des hommes? 

— II n'y en pas un de trop sur nos vaisseaux. 

— Que diable venez-vous donc faire ici ? 

Basqui recommençait les flatteries poussées jusqu'à l'hyperbole. 
M. de Guise , hors de lui , renversa une chaise par terre : 

— Monsieur l'abbé, dit-il avec des yeux étincelans, vous auriez 
mieux fait de rester à Paris et d'aller à la comédie , que de courir si 
loin pour vous moquer de moi. Vos belles paroles ne sauraient m'é- 
tourdir. En vérité! si vous étiez venu pour favoriser les Espagnols, 
vous n'agiriez pas autrement. Je serai plus franc que vous. J'ai de- 
viné votre pensée. Je suis instruit de votre visite à ce drôle d*Annese 
que je ferai pendre avant qu'il ait répondu aux lettres que vous lui 
avez remises. M. le cardinal se trompe grossièrement s'il doute de 
mon crédit à Naples. Les vieux démêlés des princes de ma maison 
avec le roi ne sont plus de saison aujourd'hui. Je suis dévoué à la 
reine et à sa majesté. Je veux, avant toutes choses, que la France 
profite de ma conquête. Si vos instructions vous obligent à m'aban- 
donner, dites au ministre que je persisterai seul à tenir tête à l'Es- 
pagne entière , parce que mon honneur et l'intérêt de notre jeune 
roi le veulent ainsi ; mais ajoutez qu'il reconnaîtra bientôt son erreur 
et que je le rends responsable de ma mort et du dommage que sa po- 
litique pourra causer à l'état. 

Basqui reprit les protestations d'amitié , l'emphase de ses éloges et 
les circonlocutions ; mais le prince lui coupa une troisième fois la 
parole. 

— Restons-en là, monsieur l'abbé. Vous m'échauffez les oreilles, 
et il me pourrait arriver de manquer au roi en votre personne , en 
vous jetant par cette fenêtre. 

L'abbé fit trois saints , gagna la porte à reculons et disparut. Avant 
que Basqui fût de retour à Sorrente, H. de Guise savait déjà que 
l'envoyé avait concerté avec Gennare son arrestation , et que M. de 
Hazarin mettait aux secours de la France la condition que Henri 
de Lorraine serait déposé. Un autre eût sans doute perdu cou- 



REVUE DE PARIS. 29 

rage à ce coup terrible; mais M. de Guise ne songea même pas 
à la lionte d'une retraite ; il pensa , bien au contraire , h l'amour qne 
lui monlrait le peuple napolitain, à la plus grande gloire qui rejail- 
lirait sur lui, s'il triompliait sans l'appui d'aucun gouvernement. Il 
pensa aussi aux npplaudissemens de sa mal tresse ; puis il leva fière- 
ment la tfite et, frappant du talon par terre , il s'écria : 

— Je mourrai plutôt l'épt'e au poing , que de reculer après un pa- 
reil début. 

Le lendemain, on apprit que les Fronçais faisaient voile sur 
Marseille; mais le prince eut du moins une consolation: les meilleurs 
oflîciers , indignés de ce lAche abandon , avaient déserté la flotte ; ils 
accoururent à Naples se donner à M. de Guise . et apportèrent avec 
eux six barils de poudre et tout ce qu'ils possédaient en argent. 
C'étaient d'intrépides jeunes ^ens, tous de bonnes maisons. Ilyavait 
parmi eux les chevaliers de Forbin , de Cent . do Souillac , Des Es- 
sarts et de Saint-Maximin; le marquis de Chaban, les barons du 
Bang, de Mallct et de Lagarde, et M. de Beauregard, un des plus 
habiles ollîciers d'artillerie qui fussent en France. M. de Guise ne 
tira rien autre du passage des vaisseaux de M. le cardinal ; mais on 
verra que son altesse dut la vie au dévouement de ces gentilshommes. 

Le 5 janvier 16W , veille des Rois , sans avoir prévenu ses gens , 
H. de Guise les fit sortir de Naples , décidé à frapper un grand coup, 
n laissa dans la ville M. de Forbin, qui était un homme sûr et d'un 
.caractère ferme; tous les autres Français accompagnaient son altesse. 
.La troupe n'était pas fort nombreuse parce qu'on n'y admit point les 
tazarcs ; mais elle était composée des plus braves. On partit au pe- 
tit jour et sans bruit, l/n quartier d'Espagnols, établi à une lieue de 
Naples, fut surpris et taillé en pièces; avant que l'alarme se fût ré- 
.pandue et que l'armée royale eût pris ses mesures, un second quar- 
tier fut culbuté. M. de Guise poussa résolument jusqu'aux portes 
d'Averse; les sentinelles, ne s'attendant pas à voir les Napolitains, 
n'étaient point sur leurs gardes. La ville fut prise sans résistance. 
Son altesse y laissa cinq cents hommes commandés par le baron de 
Uallet, et s'en retourna. L'armée royale nbandonna la partie et ga- 
gna les hauteurs; le prince, voyant la route libre, fit demandera 
M. de Mallet d'envoyer h Naples les munitions des Espagnols qui 
étaient amassées dans Averse. A neuf heures du soir, on rentra dans 
ia ville avec un convoi de trois cents mulets chargés de poudre et de 
i^blé; on chanta le lendemain un Te Deam, et le peuple fut si tran»- 
^rté d'aise, qu'il demanda la permission de voir son altesse pour 



30 RBYUB DE PARIS. 

Tadorer. Peu de jours après cette beHe victoire , on enleva encore la 
¥ille de Noie par un coap de main ; dès lors les Espagnols ne poit- 
vaient plus espérer de reprendre Naples autrement que par Farrivée 
d^une armée nouvelle ou par (pielque trahison. 

Nous ne donnerons point ici les détails des autres exploits dfe 
H. de Guise , qui se succédèrent pendant quarante jours sans relâche. 
Il y eut d)ans cette petite guerre des faits d'armes admirables qui 
composeraient à eux seuls une fort belle histoire et dont le récit 
nous mènerait trop loin ; ceux qui les voudraient connaître les trour 
veront dans le Mémoire de Saint-Yon. Le prince et les gentQs- 
hommes français firent des prodiges ; avant la fin de février, les en- 
virons de la ville étaient presque entièrement débarrassés des étran- 
gers, les communications avec Averse régulièrement établies,, et les 
E^agnols réduits à la défensive. 

Au milieu de ses occupations, le prince écrivit â M. de*Mazarin, 
en faveur de &P*' de Pons , qui avait eu à souffrir quelques tra- 
casseries. Il parlait fort peu de son entreprise, afin de laisser 
comprendre qu'il nignorait point les mauvaises dispositions de 
H. Te cardinal; mais les amis du prince apprirent en même temps 
ses succès, et en firent du bruft à la cour. Les conversations ne rou- 
laient plus à Paris que sur les aventures de M. de Guise; le minfstre 
avait fort à faire pour répondre par des défaites et des politesses à 
fous ceux qui lui reprochaient Tâbandon de ce jeune héros. Les gens 
de guerre et les politiques murmuraient de l'occasion qui pouvait 
s*envoIer bientôt; ils se plaignaient dés timidités du gouvernement 
de la régence, et disaient que te feu roi ou M. de Richelieu, n^au- 
raient point tenu cette ISche conduite. Les femmes surtout ne ca- 
chafent pas leur indignation , et n'iapprochaient guère du cardinal 
sans hii adresser des sarcasmes; mais M. de STazarin leur répondait 
en rient : 

— M. de Guise a fait mieux qn*un honraie sage à fbrce db fblîe. 
Tout est possible èune cervelte brfllée; cependant, si nous nous 
mettions en frais pour Itii assurer la couronne de Naples , nos vais- 
seaux, en arrivant, le trouverarent peut-être empereur des Turcs. 

Un matin M; le cardinal vit arriver à la fois chez lui HF** de Mbnt- 
pensier, te duc d'Elbcenaf et d'autres princes, qui hii firent dès re- 
montrances et insistèrentpourqu'on secourdt leur cousin. Le minfstre 
para le coup de son mieux , en disant tout le bten imaginable de 
n. de Guise : que c'était un jeune homme aiinabie et né pour tes 
beHes choses ; qui avait de réloquence et dli counge ; que toi parti- 



RS^iqDB OJS PARIS. M 

colièrement,. il aimait le prioce , et le voulait recommander à la reine; 
que le temps prouverait qu-ou n'abandonnait pas des personnes du 
mérite et de la qualité de Henri de Lorraine ; mais M. le cardinal 
ne prit aucun engagement, et il écrivit à peu près dans le même 
instant, une lettre au marquis de Fontenay pour lui dire ses propo- 
sitions à la ville de Naples. Il fallait, pour qu'on le secourût, que le 
peuple voulût renoncer à la république et choisir pour roi le duc 
dlàiyou, frère du roi de France, ou bien le prince de Condé. Sauf 
le respect que nous pouvons devoir à la mémoire du cardinal Maza- 
rin, c'était une sottise que sa proposition. Dans le moment où le 
peuple de Naples avait tant d'obligations à M. de Guise, il ne pouvait 
commettre envers lui un acte d'ingratitude aussi honteux et le reje- 
ter pour appeler un inconnu. Aussi la lettre de son éminence à M. de 
Fontenaj, bien qu'elle soit restée dans les archives des dépêches po- 
litiques, ne donna lieu à aucune délibération , et doit être regardée 
conune une chose nulle en histoire. 

La fortune, qui fait mieux et plus que les ministres pour les gens 
qu'elle aime, servait Henri de Lorraine d'un autre côté. La lenteur 
et les hésitations de la cour de France avaient leur pendant à celle 
d'Espagne. Le duc d'Arcos demandait en vain une flotte, et don Juan 
d'Autriche avait bien de la peine à se guérir de ses Qcvres. Dans les 
combats et les sorties, M. de Guise passait miraculeusement au mi-- 
lieu des feux de l'artillerie; la mort ne le voulait pas toucher. Plu- 
sieurs fois les balles ennemies l'atteignirent dans ses vètemens et 
jusque dans ses cheveux ; mais il n'eut que des égratignures. Cette 
faveur et ces bons services du hasard se prolongèrent ainsi jusqu'au 
mois de mars, où la fortune fit pressentir son infidélité par quelques 
affaires désagréables. 

Le faubourg des Vierges était habité par des bourgeois marchands 
qui avaient un commerce étendu. Ces geus qu'on appelait capes- 
nègres, parce qu'ils portaient des bonnets noirs, ne se mêlaient point 
de la politique et ne songeaient qu'à leur négoce. Comme ils avaient 
de grands biens, les lazares les voulurent piller. On vient dire un 
matin à M. de Guise que ces brigands mettaient le faubourg des 
Vierges à feu et à sang. Le duc y courut aussitôt; il trouva le mal 
fort avancé , les lazares en humeur féroce , et plusieurs maisons au 
saccage le plus horrible. Les pillards étaient au nombre de six cents; 
conune le prince n'avait amené qu'une douzaine de gentilshommes, 
son autorité fut méconnue. En approchant d'une maison où l'on 
entendait de grands cris, il vit accourir un bourgeois poursuivi 



32 REVUE DE PARIS. 

par nn égorgeur, et qui se vint jeter à l*arçon da cheval en deman- 
dant secours. M. de Guise fut obligé de tirer l'épéepour défendre cet 
homme. Un autre cape-nègre, serré de près par quatre bandits, reçut 
des blessures jusque dans les bras de son altesse , qui était sautée à 
terre pour le protéger. Le prince tua trois lazares de sa main et fit 
pendre le quatrième. Au détour d'une rue, on entendit un coup de 
mousquet; une demoiselle accourait fort éplorée; un lazare venait 
de tuer son père. On trouva le meurtrier dont le mousquet fumait 
encore , et on pendit ce misérable à une fenêtre. Avant que le che- 
valier de Forbin eût amené des troupes , le désordre fut épouvan- 
table. On n'y mit fln qu'avec beaucoup de peine. On dressa cinq po- 
tences et deux roues au milieu du faubourg, dont les grilles furent 
closes et données à la garde de M. de Gent , avec deux pièces de canon 
chargées à mitraille. Le peuple de la ville se mit en fureur contre les 
lazares, et te sang aurait pu couler de nouveau si le prince n'eût 
fait de grands efforts et de beaux frais de harangue pour l'cmpècher. 
Son altesse rentra au palais fort tristement afTectce. On lui trouva 
tout le reste du jour un visage mélancolique. Un bandit nommé Paul 
de Naples Tétant venu voir, le prince lui tourna le dos sans le vouloir 
écouter. 

Au moment où M. de Guise s'allait mettre à table, on le pria de 
venir sur l'heure au couvent des dames carmélites. Là, son altesse 
eut avis d'un complot formé par les chefs populaires et plusieurs 
prêtres, pour le faire enlever la nuit et le livrer aux Espagnols. Une 
conférence à ce sujet devait avoir lieu dans un aqueduc situé hors de 
la ville, vers dix heures du soir, entre les principaux personnages de 
l'armée ennemie et les conspirateurs. M. de Guise prit aussitôt ses 
mesures, et donna mission au chevalier de Forbin de cerner cet 
aqueduc à l'heure marquée. Cependant les chefs populaires, ayant 
eu soupçon de la découverte , n'allèrent pas au rendez-vous. On n'y 
arrêta que le duc de Tursi , un fort puissant seigneur espagnol , avec 
don Prosper, son gendre , le prince d'Avella , et un moine italien 
nommé Scopa ; quelques minutes plus tard, on y eût trouvé don Juan 
d'Autriche lui-même qui était en chemin pour s'y rendre. 

Son altesse reçut les prisonniers avec toute sa courtoisie de prince 
français ; et comme le duc de Tursi répondait avec des paroles de 
mépris et des menaces , M. de Guise lui voulut montrer ses troupes 
en bon ordre, ses fortifications bien gardées, ses marchés pourvus 
de grains en abondance. On se promena par la ville avec des flam- 
beaux , et son altesse fit galamment les honneurs en appelant les 



BEVUE DE PARIS. 33 

prisonniers ses hôtes ; mais le vieux seigneur de Tarsi , ayant con- 
tinué ses discours amers et fait mine de vouloir parler au peuple , 
M. de Guise le pria de garder le silence , et le mit sous la surveillance 
du chevalier Des Essarts. 

Au milieu de la nuit, il y eut des cris et du tumulte. C'étaient 
Annese et Paul de Naples qui venaient avec leurs lazares demander 
les têtes des prisonniers. Le prince parut , en robe de chambre, au 
balcon, et répondit sévèrement : 

— Cela était bon du temps de Masaniel. Le règne des égorgeurs 
est passé. Si vous voulez du sang , je vous mènerai demain à l'ennemi. 

Les vociférations ayant continué , son altesse cria d'une voix ter- 
rible : 

— Ce sont vos têtes que je devrais faire tomber! Vous étiez du 
complot , et vous venez lâchement demander la vie de vos complices ! 
Je vous donne cinq minutes pour vous retirer; passé ce délai, je vous 
enverrai mes mousquetaires. 

Le prince entendit encore parmi les clameurs plusieurs mots inju- 
rieux pour lui, et rentra dans ses appartemens le cœur plein de 
chagrin et la bile cruellement remuée. A l'audience du lever, il 
reçut une dame, qui arriva, tout en larmes, se plaindre que Paul de 
Naples lui avait enlevé sa GUe et la tenait enfermée chez lui. Dans 
Tinstant même où M. de Guise promettait justice à cette mère, Paul 
de Naples entrait dans le palais avec tous ses lazares, s'emparait des 
issues, et poignardait plusieurs sentinelles françaises. II parvint ainsi 
jusqu'à la chambre à coucher, où il se présenta tout à coup suivi de 
douze bandits armés jusqu'aux dents. 

— A quel heureux hasard dois-je votre visite, maître Paul? dit 
son altesse avec un air fort poli. 

Le brigand , mal habitué aux belles manières, et n'ayant plus sous 
les pieds son terrain des ruisseaux , Qt d'abord un air timide, et passa 
par un grand effort à l'insolence : 

— J'ai plusieurs faveurs a réclamer de votre altesse, qu'elle ne 
saurait me refuser. Ce sont des choses toutes simples. Il me faut la 
vie des prisonniers espagnols. 

— On vous la donnera. 

— Je veux aussi pour moi les biens du duc d'Avelines. 

— Vous les aurez. 

— Je demande pour mes hommes la permission de piller le fau- 
bourg des Capes-Nègres pendant trois jours. 

TOME II. FBVBIEB. 3 



— Avec plaisir, naitre PmL 

— Je ne comptais pas sur tant de complaisance; mis od faH œ 
qa'on meut de votre altesse quand on a la force de son c6tè. 

— En effet, c'est la façon de s'y prendre et la grâce des prooMés 
4pA est tout 

-— Donnez-moi donc trois écrits signés de votre main. 

— Bien volontiers. Entrez avec moi dans mon cabinet. 

— Je ne bouge pas d'ici. 

— Comme il vous plaira. Je vais aller écrire ce que vous désirez. 

— Par Bacchus ! ne me quittez pas ! 

— Je ne puis cependant écrire dans le creux de ma main. Que 
craignez-vous? Amenez vos gardes du corps dans mon cabinet « si 
vans voulez. 

— Eh bien donc! entrez , je vous suis. 

M. de Guise ouvrit une porte et traversa une galerie; il descendit 
un escalier, et voyant que les lazares hésitaient : 

— - Venez , messieurs , leur cria4-il ; nous voici arrivés au bout du 
Toyage. C'est ici que vous trouverez ce qui vous est dû. 

Ils se hasardèrent jusqu'au bas des degrés. Alors le prince ouvrit 
la porte de la salle des gardes, ou étaient le chevalier de Forbin avec 
trente Français. M. de Guise tira un pistolet de sa ceinture, et le 
posant sur la poitrine de Paul de Naples, s'écria : 

— Vous êtes tous morts, si vous remuez un bras seulement Livrez 
vos armes à mes gentilshommes ; je vais réfléchir à ce qu'on peut 
faire de vous. 

En un instant les lazares furent dépouillés et gairolés. 

— J'ai suffisamment réfléchi , ajouta le prince; vous serez conduits 
à la vicaîric, et jugés comme traîtres à la république, pillards et 
assassins. 

On emmena Paul de Naples avec les douze bandits dans les diaises 
de son altesse, et on les sortit du palais ducal par une porte de der- 
rière. Au bout d'une heure, ils étaient jugés par un tribunal militaire 
et condamnés à mort. Cent mousquetaires les conduisirent au& fossés, 
où on les fusilla. 

Pendant cette exécution , quatre cents lazares, couchés à Fombre, 
dormaient dans la cour du palais. M. de Guise se présenta sur le 
perron. 

— Que faites-vous là? dit-il aux bandits. 

— Nous attendons notre chef. 



IBTVB n WàMXk ai 

-*n bmint que je vous en donne un antie, car je ¥iens de l'en-, 
voyer tuer. Si vous ne voulez pas finir comme lui , allez vous jntaidie 
au troupes qui se battront ce matinà la fùrto de Gapooe. 

Les lazares s'esquivèrent sans mot dire , et BOMrchàrent à Fennemi, 
qui en abattit une bonne moitié, tint rescaraioucbe fut âpe ce 
jonr^è. n restait encore deux ebefs pc^laires, dont la p^fidie et 
les méchantes intentions n'étaient pas nn mystère pour son aMesre s 
c'étaient Gennare et Vîooent d'Andréa. Ces misératdes ne cberehaient 
que les désordres, et se cachaient au moment de tirer l'épée. IL dn 
Gnise avait dix fois reçu l'avis qu'ils le voulaient Mvrer à don Joan 
d'Autriche. Un jour qu'il envoya Gennare avec ses hommes soutenir 
un bataillon de braves et fidèles gens commandés par Cerisantes, le 
prince eut soupçon que les lazares ne faisaient point leur devoir, et 
vint inopinément regarder quelle contenance ils avaient U les trouva 
paisiblement assis au pied d'un mur qui les gardait de la mousqne- 
terie, et mangeant des oranges. M. de Guise entra dans une furieuse 
colère, et se mettant à leur tête, il les conduisit en personne au plus 
épais de la mêlée , où ils furent écharpés. C'est un vrai miracle que 
son altesse elle-même n'y ait point laissé sa vie. 

Le soir, Henri de Lorraine, abreuvé d'ennuis, s'en alla dans la 
campagne voir le Vésuve , afin de cacher son mépris de cette lâche 
population qui n'avait d'ardeur qu'au pillage et à l'mcendie. L'air 
était fort doux , le paysage si b^u que le prince en éprouvait du 
soulagement à ses dégoûts. Il visita les ruisseaux de hive , s'égara seul 
dans la montagne et contempla loog4eaips ce pays si favorisé de la 
nature, ou son courage l'avait appelé à commander. Il voulut, à son 
rûtour, prendre la coUation dans une villa située an bord de la men 
Les ombres commençaient à couvrir la plaine, et les dernières clartés 
du crépuscule rougissaient au loin les clochers de h ville , quand 
M. de Guise, qui avait des yeux excellens, crut apercevoir, du haut 
d'une terrasse , une troupe de cavaliers qui étaient sortis de Naplea 
par le pont de la Madeleme. Ces gens arrivèrenjL tout droit à la mai- 
son de plaisance et en cernèrent les portes et le jardin; mais le prince 
venait d'appeler à lui M. de Forbin. 

—Chevalier, lui avait dit son altesse, ce doit être Annese qui 
accourt ici avec quelque mauvais dessein. Pwtet i franc-étrier par 
un circuit. Ramenez (knix cents hommes et tenez-vous en embuscade 
à l'entrée du pont. Ne craignez rien pour ma vie ; mes trente gentils 
Iwnmes suffisent, et d'ailleurs Gennare n'oserait lever le bras aur 

3. 



36 REVUE DE PARIS. 

moi. Je vous donne permission de le taer comme an chien à son 
passage. 

Le chevalier avait santé sur son cheval et gagné la plaine an galop. 
Un quart d'heure après on annonça Gennare. 

— Seigneur Annese , lui dit le prince avec son extrême civilité , je 
suis ravi de vous voir. Nous allons prendre quelque délassement en- 
semble. Voici des pistolets que je me disposais à essayer et qui me 
viennent tout nouvellement de France. Ils sont chargés, seigneur 
Ânnese. 

En parlant de la sorte, M. de Guise tournait les canons vers la poi- 
trine du bandit. 

— Mais pourquoi donc, ajouta son altesse , avez-vous fait entrer 
quatre hommes de votre suite sur cette terrasse? On ne peut tenir 
ainsi Tarme haute en ma présence, seigneur Annese. Commandez- 
leur de sortir, et venez avec moi dans ces jardins. 

Annese, se voyant deviné, pâlit étrangement et donna Tordre à ses 
gens de s'éloigner. M. de Guise s'appuya familièrement sur le bras 
de Gennare et le conduisit au bout de la terrasse. 

— Vous êtes fou , reprit-il, d'avoir pensé me prendre au dépourvu. 
J'ai du monde caché dans une salle, et au bruit d'une détonna- 
tion , vos lazares seraient égorgés à la minute. Je pourrais vous traiter 
comme Paul de Naples, car vous êtes en ma puissance; mais j'es- 
père que d'avoir vu ainsi la mort de près vous sera un salutaire 
avertissement. Croyez-moi, Gennare, si vous me vendiez à l'ennemi, 
son premier soin , en reprenant la ville, serait de vous faire pendre. 
Les Espagnols ne gardent point leur foi avec les princes, et vous vous 
imaginez qu'ils tiendraient parole à un bandit de votre espèce! As- 
surément, vous perdez la raison. Votre trahison mériterait ma co- 
lère , si elle n'était si maladroite. Qui m'empêche de vous faire sauter 
la cervelle et de vous jeter du haut de ces murs dans la Méditerra- 
née? Allez, vous êtes un sot, seigneur Annese. A présent, sortez 
avec vos cavaliers , et souvenez-vous de la leçon. 

Annese partit en effet, l'oreille fort basse. Le prince le suivit du 
regard dans la plaine; mais ce misérable avait trop peur de la mort 
pour ne point redouter les embûches. Son altesse le vit prendre un 
détour et gagner Naples par la porte de Noie. 

— Ce n'est pas encore pour cette fois, dit M. de Guise, mais tu ne 
m'échapperas pas. 

Le lendemain , un prêtre se présenta aux audiences. Cet honune 



I 



RBTCK DE PARIS. 37 

s'embarrassait et ne pouvait expliquer l'objet de ses demandes. Il 
avait de plus le regard faux et timide , la physionomie fort patibu- 
laire. Son altesse, le voyant glisser la main droite dans sa soutane, 
eut idée qu'il en voulait tirer un poignard. M. de Gnise saisit le 
prêtre d'une main au bras droit , et de l'autre h la gorge , et le jeta 
par terre. On trouvai sous la soutane un couteau long et amie. Ce co- 
quin fut pendu-, mais son altesse demeura Tort sombre tout le reste 
du jour, et répéta bien des fois avec douleur : 

— Ce peuple, qui s'agenouillait sur mon passage comme devant an 
Dieu, il ne m'aime donc déjà plusl 

En effet, M. de Guise ne tarda pas à remarquer les premiers signes 
de l'inconstance populaire. On l'accueillait plus froidement dans les 
mes, et si on criait encore vive son altesse! on y ajoutait quelque 
autre vœu contraire à ses intérêts , en demandant la paix quand c'é- 
taient des bourgeois, ou le pillage quand c'étaient des lazares. 

Les femmes seules n'avaient rien rabattu de leur estime ni de leur 
affection. Elles jetaient encore des fleurs et agitaient leurs mouchoirs. 
Tontes les fois que le duc eut des avis secrets sur les complots, ce fut 
d'elles qu'il les reçut. Les plus belles l'eussent bien volontiers con- 
solé de ses ennuis par de l'amour; il y en eut même qui essayèrent 
de nouer avec lui un commerce de galanterie; mais M. de Guise res- 
tait insensible aux billets doux et aux œillades, et si l'on pense à quel 
point ce prince avait toujours été vulnérable , c'est un grand sujet 
d'étonnement que cette fidélité prodigieuse pour une maîtresse ab- 
sente, et qu'il n'avilit pas vue depuis un an bientôt. 

Un jour qu'il venait de s'asseoir à son fauteuil dans l'église des 
Carmes, M. de Guise s'aperçut qu'il avait oublié son li>Te de messe. 
n allait envoyer un de ses gentilshommes au palais, lorsqu'une 
très jeune fille sortit de la foule , et , faisant une révérence de 
l'air le plus séduisant du monde, présenta son livre d'heures, qui 
était richement relié. Les assistans virent bien que cette jeune per- 
sonne en voulait au cœur de M. de Guise. Comme dans ce pays-là ce 
n'était point un aussi gros péché qu'en France, on trouva qu'elle n'a- 
vait pas tort de vouloir aimer un prince beau et galant. La demoi- 
selle avait fait son petit manège fort gentiment; cependant , au sortir 
de l'église, ayant encore trouvé la jeune fille sur son chemin , son al- 
tesse lui rendit poliment le livre d'heures, avec un simple remercie- 
ment, et s'éloigna sans lui parler davantage. Une Française se fût 
tenu pour dit que le prince ne désirait pas d'elle autre chose, et même 
en eût senti quelque honte; mais dans ce beau pays de Napics, on 



w 9'mmmit poipt jkw» à àe» li flto c BMW coBupe à te cany à'Âmm 
i'iMricke. QMDd qm tttt avët w désir Imw ¥if, eUesM dWk 
tout émt m kMt> et »*7 i^yait pas drtatre iMlice. À ses ndieMM 
4n soir, le prince refitt iî ita a o îi c He an lirre d'heures, teeempagnét 
tenlencHt d'ue seivattte. 
-^Qiie ¥«alei"yeii8» ma mie? lui dtt M. de Guise. 

— Pardoonei^répoiidit-^eUe eu rougissant » si je vieot iutenûmpffe 
mal à propos votre altesse. 2e ue suis qu'une fille igooraute; }e no 
sais pas deviuer ee qui arrivera , comme ks poétiques. Ou dît que 
votre altesse De reçoit pas de secows de sou pays, que la Frauot 
rabaudeuue, et qu'eUe ue restera pas à Naples? 

^^ Gela vous forait donc de la peine, si je vous quittais? 

•-««Pltts que je ne saurais le dire. 

-^ 6h bieul rassures-vous, ma beUe ; j'ai tout lieu de eroire qu^eu 
effet la eour de France m'abandonne; mais je n'en reste pas moins 
îei , et je persisterai dans mes desseins jusqu'à la mort 

*-« Si la sainte Vierge écoute mes prières, nous ne perdrons point 
votre «dtesse. 

— N'aviei-vous pas d'autre pensée en me venant voir, ma mie? 
IMte»-le-moi franchement. Si je vous parlais un peu d'amour, cda 
ne vous ficherait point? 

•^Ce serait un si grand honneur que je n'ose y prétendre. 

— Je ne veux rien cacher à une aimable et bdle fille comme vous 
rèles. J'ai laissé dans mon pays une maîtresse que j'aime avec pas- 
sion. Elle me garde fidèlement son eœw et je lui dois aussi garder 
le mien. Sans cela je vous l'aura» donné plus volontiers qu'à tonte 
antre. 

— J'en aurais été bien heureuse; mais je pensais qu'un prince 
comme votre altesse aimait certainement quelque grande dame plus 
helle que moi. Je n'en ai point de chagrin et je prierai le ciel qu'il 
vous dOMne bientôt votre maîtresse. 

-^ Tenez-moi du moins pour votre ami, et si vous avei besoin de 
mes servieos ou de ma protection, ne manquez pas de me les de* 



•>*-• L'amitié de votre altesse me contente extrêmement. Je n'en 
4ipérais pas davantage et je songerai tonte ma vie i cette visite. 

-«-Moi de même, ma bcUe enfant, car je vais écrire votre nom sur 
mes tablette» « et j'ajouterai que cette conversation est k plus agréa* 
Ma fue j'aie eneeie eue dans mon s^iour à Naplea. 

Àiiina IndMmifiallaa'éaâtaettrte, fua IL éa «mat Art avenH 



d'une conspiration qui devait éclater le lendemain. Des lazares 
avaient juré de le tuer à coups de mousquets, en pleine rue, à sa 
première sortie. En réfléchissant à quçl point il était mal-aisé d'échap- 
per à la mort , le prince soupira et dit à ses gentilshommes : 

— Si j'étais assuré d'en être à ma dernière nuit, je regretterai 
d^avoir perdu Foccasion qui s'offîrait de la passer heureusement. 

H. de Guise mangea son souper d'un air distrait. Quand vint 
l'instant de se coucher, il parla bas à son secrétaire , qui s'en ab 
courir la viDe et rentra par les jardins accompagné d'une dafiie. Il 
n'est pas douteux que ce fAt la belle Tdle au livre d'heures. 

A trois cents lieues de sa maîtresse, et se croyant à la veille de; 
mourir, il eût faHu de ces vertus comme on n'en pratiquait guère en 
son siècle, pour que le prince se refus&t un plaisir dont bien des 
amans fidèles eussent été friands. On l'en absoudra sûrement lors- 
qu'on verra la conduite que tint M"*" de Pons après ses mathenrs. 

Les amis de H. de Guise se jetèrent le lendemain à ses genoux 
pour l'empêcher d'aller entendre la messe en pubKc ; mais il avait 
retrouvé sa gaieté; il se mit à rire en disant que, si les balles espa- 
gnoles n'avaient pu l'atteindre , cet honneur n'était point réservé aux 
armes de la canaille. 

— D'ailleurs, ajouta-t-il , ce serait une honte que de paraître avoir 
peur de ces lazares. C'est bien plutôt à eux de trembler devant moi. 

Le prince sortit à l'heure accoutumée par la grande porte. Il tra- 
versa les mes et s'en vint à TAnnonciade , ayant idée qu'on ratten*^ 
drait aux carmes. La messe allait commencer, lorsqu'un tumuKe se 
fit entendre. Une décharge efTroyable de mousqueterie résonna dans 
l'église. Plusieurs balles vinrent frapper un pilier au-dessus de la 
tête du prince et rejaillirent au milieu de la foule. Il y eut du monde 
blessé. Les gentilshommes français, mettant l'épée à la main, fer- 
mèrent les portes et arrêtèrent les assassins. Ces bandits furent mis 
è rinstant au gibet sur une place. M. de Guise reçut à cette occasion 
des témoignages d'amour fort vifs de la part du populaire ; mais cette 
fois il revint au palais accablé d'horreur et de mélancolie. On le vit 
tourner ses yeux remplis de larmes vers la France et s'écrier : 

— Cinq conspirations contre ma vie dans une semaine! Et je ne 
reçois pas de secours I Que Dieu protège le nom de Guise! 

Sur le soir de ce triste jour, le prince eut un accès de fièvre et s€f 
init au lit un peu malade. 



40 REVUE DE PARIS. 



VI. 



On était alors aux premiers jours d'avril de Tan 16tô. Dans le mo- 
ment où M. de Guise échappait, par une grande faveur du ciel, aux 
balles des assassins , on ignorait encore à Paris que les choses eus- 
sent pris une mauvaise tournure. Les derniers courriers n'avaient 
apporté que des récits de beaux faits d'armes. 

Le prince de Condé, qui donnait, avec sa cabale des petits-mat- 
très , beaucoup d'inquiétude à M. de Mazarin , fut prié , un matin , 
de venir au Palais- Royal. 

— Monsieur le prince , dit le ministre , j'ai dans l'esprit un petit 
projet qui vous concerne. Auriez-vous pour agréable d'être roi de 
^'aples? 

— Un royaume n'est jamais à dédaigner, monsieur le cardinal. 
£st-cc que le peuple m'aurait élu de lui-même, ou bien M. de Guise 
aurait-il envie de revenir? 

— Les Napolitains connaissent votre grand mérite, et M. de 
Guise n'est pas leur affaire, ^'ous avons à Marseille des vaisseaux 
tout prêts à partir ; mais ils ne bougeront du port que pour mener à 
Naples un roi choisi par nous. Voulez-vous être celui-là ? 

— Comment l'entendez-vous? Je m'en irais donc m'imposer par 
la force à des gens qui ne m'ont pas demandé? Le pavillon du roi 
entrerait donc dans Naples pour en expulser un prince français qui a 
risqué sa vie et donné de son sang pour défendre les Italiens de 
l'oppression étrangère? Eh! monsieur le cardinal, M. de Guise et 
ses amis battraient des mains en me voyant , et s'écrieraient : « La 
France nous secourt, enfln! » Savez-vous alors ce qui arriverait ? Je 
déchirerais vos dépêches; j'oublierais votre politique chétive et je 
mettrais Henri de Lorraine sur le trône. Voyez si cela vous convient. 

— Ne nous échauffons pas sans motifs. Ces sentimens sont d'un 
noble cœur. Mais il ne s'agit pas de jouer ici une tragédie de Cor- 
neille. Ce que vous appelez une politique chétive , c'est de la sa- 
gesse , monsieur le prince. Depuis M. de Sully, les ministres du roi 
ont toujours gardé souvenir des paroles de ce grand homme : o Ne 
prêtez jamais les mains à l'élévation des Guise ; donnez-les toujours 
à leur abaissement. » 

— Quoi ! ce sont des mots d'un vieillard maussade du siècle passé, 
qui vous servent de préceptes ! 

— Je sais bien qae H. de Guise n'est pas fort dangereux , à cause 



I 



RETCE DE PARIS. Il 

de sa fotie et de sa tëtc chimérique ; mnis ce qui fait qae nous )e 
voyons sans crainte , est aussi ce qui nous empêchera de le soutenir. 

— Cependant, monsieur le cardinal, voilà cinq mois que Henri 
de Lorraine lutte contre l'Espagne , avec ses domestiques , une poi- 
gnée de gentilshommes et quelques centaines de gens indisciplinés. 
Savez-vous que cela commence à devenir fort remarquable? L'his- 
toire en fera mention. Ce qu'elle dira n'est pas obscur à deviner. Il 
n'y aura qu'une vois si M. de Guise y pérît. Ce sera une mort hé- 
roïque , et votre abandon une tache sur le régne de Sa Majesté. 

— Vous ne voulei donc point de la couronne de Naples? 

— Non , assurément. Je me contenterai de demeurer ici premier 
prince du sang; mais si je n'étais qu'un lieutenant d'infanterie, je 
n'en voudrais pas davantage à ce pri\-]à. 

— Eh bien ! ce pays retournera donc à l'Espagne. 

M. de fiondi , qui aimait à chercher le méchant cAté des choses, 
ayant ouï le prince de Condé parler avec indignation de la conduite 
du ministre , à l'égard de Henri de Lorraine , s'en allait disant : 

— M. le prince veut qu'on secoure les Napolitains . par crainte 
que le duc de Guise n'ait trop de mérite i vaincre la fortune à lui 
tout seul ; ou qu'il n'en vienne , à force de malheurs , à faire oublier 
pour un moment le héros de Rocroi. 

11 serait trop facile , à ce compte , de donner une vilaine explica- 
tion aux plus honorables senlimens, et c'était d'ailleurs le faible du 
coodjuteur que la manie de vouloir pénétrer seul les intentions d'ou- 
Irui. 

Une plaisanterie pensa faire tourner les girouettes et mener le gou- 
vernement plus loin que cinq mois d'évènemens de conséquence. On 
apprit par les lettres de Rome que le cardinal Albornos avait dit au 
pape: 

— La France agit, avec M. de Guise, comme ces prêteurs sur 
gages qui vous refusent de l'argent quand vos affaires sont en mau- 
vais état et qui vous offrent tout ce qu'ils possèdent sitAt que vous 
n'en avez plus besoin. 

Anne d'Autriche supportait mal les railleries ; elle se fâcha et dit à 
M. de Mozarin qu'elle voulait tirer vengeance de ce propos; mais 
M. le cardinal n'était point d'humeur colérique; il ne voulut pas 
mettre les vaisseaux et les gens du roi en pleine mer pour un bon 
mot. 

Bien que nous ne soyons point portés à croire aux sciences oc- 
coltes, il nous faut mentionner ici une circonstance bizarre, don 



i$ UVUB DK PARIS. 

^leot des historiens fort sérieux et qui a beaucoup étonué H. de 
Guise bû-mème. Il y avait alors à Naples un certain Cucurullo, fort 
versé dans Tastrologie et qui s'était procuré un renom dans Tltalie 
entière, par ses prédictions. Le prince, que nous avons laissé sou^ 
frant et chagrin , reçut la visite de cet honune le lendemain de la 
conspiration de l'Annonciade. Son altesse était encore au lit , par 
ordre du médecin, quoique Taccès de fièvre fût passé. Cucurullo, 
vêtu de noir et tout couvert de broderies cabalistiques , entra dans 
la chambre à coucher d'un air fort mystérieux , à la façon de ces 
devins. 

— Votre altesse , dit-il , n'aura point à entendre ce qu'elle pour- 
rait désirer; mais la science a mission d'avertir les princes et non de 
les flatter. 

Le duc commença par rire de ce ton prophétique. 

— Votre altesse , reprit le sorcier, n'a plus les astres pour elle« 
-^ Voilà une grande finesse ! Tu me viens dire cela quand je suis 

au lit, incapable de veiller à mes affaires et abandonné de la France ! 

— Votre altesse est à la veille de sa perte, et je vais lui dire dans 
ifuel abîme elle tombera. J'ai passé la nuit dernière à examiner le ciel. 
U y avait autour de la lune un cercle noir. C'est un signe qui ne m'a 
jamais trompé. 

— Un signe de mort ! 

— Je n'en crois rien , car je n'ai vu aucune tache rouge; mais un 
signe de prison. 

— La prison! ce n'est point pour moi. 

— Pardonnez, altesse; je tirais alors votre horoscope. Le cercle 
s'est formé à grande peine en se rompant à diverses reprises, ce qui 
prouve que votre altesse fera une terrible résistance. Elle succom- 
bera enfin. 

— Je serai donc pris les armes à la main ? 

— Cela me semble probable. 

— L'oracle en aura menti. Je me ferai tuer plutôt que de me 
rendre à des Espagnols. 

— Votre altesse n'échappera pas à la prison , car le sort l'a résolu. 

— Je te croirais si tu me disais que la fièvre me va prendre; qu'elle 
m*ôtera l'usage de mes membres et de ma volonté ; mais si tu me 
laisses le champ de bataille et mes armes , le diable ne m'empêchera 
point de mourir comme un Guise que je suis. 

— Votre altesse ira en prison , aussi vrai que voilà le ciel ou je 
r«i lu. 



RVTBI M PAim. (| 

— On me prendra donc si criblé d« bteesures que je ne povmi 
plus remuer? 

— Altesse, ma soience ne t« pas jnsqn'A cnnnaRre ces détails. Je 
TOUS redis pourtant que )^ n'ai point vu qoe \'otre sang dût eouler. 

— Ceci me trouble. La prison est ce que je redoute le plus «B 
monde. Ce malheur est-il encore éloigné? 

— Ce sera fini avant que la révolution lunaire s'Achère et nous 
sommes au dernier quart. 

— Et si je te mettais en prison toi-même , est-^e que l'orade M 
serait pas accompli? 

— Cela ne saurait changer en rien la destinée de votre altesse. 
Le prince fut n^tabli de sa maladie en quelques heures. Les force» 

«t l'appétit lui revinrent tout ^ coup. Il voulut visiter les postes im- 
portans et voir par lui-même comment le service de garde se faisaK 
aui remparts. Il trouva toutes choses en bon état et la vigilance ex- 
trême. La porte de Noie était confiée h un Napolitain fidèle et de 
grand courage , nommé Matco d'Amore. La porte d'Albe était remise 
à tiennarc Annese ; mais le marquis de Chaban y demeurait aussi et 
ne perdait point de vue le chef des laiares. D'ailleurs. M. de Guise 
s'assura , dans une promenade de nuit hors des enceintes, que les en- 
nemis ne songeaient en aucune façon à surprendre la ville. Ils étaient 
si fort incommodés par les brigands des montagnes, qu'ils semblaient 
craindre les attaques pluldt que d'en vouloir tenter. 

On vit un matin rentrer dans la ville le comte de San-Severino . 
qui était de la première famille du pays et fort respecté. Ce fui un 
grand sujet de joie pour M. de Guise, car lesdames carmélites eurent 
des lettres où leurs parens disaient qu'ils voulaient suivre l'exemple 
de ce seigneur. Six jours s'écoulèrent dans une tranquillité parfaite. 

Le soir du sixième jour, au moment où le prince s'allait mettre au 
lit, son épée, qu'il venait de suspendre k la muraille, tomba par 
terre et sortit a demi du fourreau. En la relevant, son altesse touchn 
de l'épaule A sa cuirasse, et l'armure entière se détacha du mur 
ponr ronler avec fracas par la chambre. 

— Corbleu, s'écria M. détruise, le palais entier me vo-t-ildont' 
tomber sur la tête? 

Le chevalier de Forbin entra précipitamment pour savoir ce qui 
KiTivait. En voyant ce désordre dans les armures du prince , il pensa 
aussitAI il la prédiction de l'astrologue , dont son altesse lui avait fait 
confidence , et devint tout pâle de terreur, 

—Ceci o'aaooDce rien de boa, dit-iL 4^'wt demain qae Qnitla lune. 



W RBVUB DB PARIS. 

Songei au pronostic de Cacunillo. Croyez-moi « monsieur le dac, ne 
vous couchez point cette nuit. 

— n me revient à l'esprit un étrange souvenir, chevalier, J*ai en- 
tendu contera la duchesse, ma mère, que les armes de François 
de Guise étaient ainsi tombées la veille du jour où Poltrot Tavait as- 
sassiné. 

— N'en doutez pas , altesse , il y a là-dessous un malheur. Quand 
le ciel veut bien nous donner des avis, on les doit écouter. Mettez 
cette armure sur vous et veillons jusqu'au jour. 

M. de Guise sentait quelque honte à prendre au sérieux ces acci- 
dens fortuits ; mais il céda aux prières du chevalier et tous deux mon- 
tèrent sur une terrasse du palais pour regarder la ville. 

Les douceurs du printemps se répandaient alors dans les airs. Un 
vent tiède soufflait de la mer. Les feux s'éteignaient Tun après l'autre, 
et le cahne de la nuit était profond. Cependant le prince et M. de 
Forbin causèrent de ces visions et pressentimens qu'ont eus souvent 
certaines personnes à la veille de leur mort. Son altesse en trouva 
deux exemples dans sa famille. En discourant sur ces matières, ils 
gagnèrent ces heures qui précèdent le retour du soleil , et pendant 
lesquelles la nature entière éprouve une sorte de malaise et d'horreur. 

— Au lieu de nous morfondre , s'écria le prince , il nous faut faire 
bonne chère. 

Son altesse demanda une collation. Le frisson se dissipa aux fumées 
du vin de Chypre ; les deux convives étaient en humeur fort r^ouie 
quand le jour parut, ns le saluèrent par une dernière rasade , et 
voyant briller au loin les mousquets des sentinelles, il rirent ensemble 
des frayeurs de la nuit. 

— Mous avons été de vraies femmes, chevalier, dit le prince. Allons 
dormir à présent et que l'astrologie s'arrange comme elle pourra. 

Sur le coup de midi, H. de Guise, en s'éveillant, fit appeler Cucu- 
rullo et le railla fort de ses sinistres prédictions. 

— Il n'y a jamais de temps de perdu pour le mauvais destin, ré- 
répondit l'astrologue. La lune d'avril ne finit d'ailleurs que la nuit 
prochaine à six heures du matin. 

— Cette fois , je ne m'embarrasserai point de tes contes de nour- 
rices; et pour donner un démenti à ta science, je ferai ce soir même 
une expédition contre l'ennemi , où je prétends lui tailler une mde 
besogne. 

— Votre altesse est libre de voler au-devant du malheur ; aussi 
bien, ni les craintes, ni la prudence « ne sauraient Ty soustraire. 



— >Etmoi, je te dis que ce jour sera beureux « car j'entends une 
voix qoi me parle un plus clair langage que tes oracles « et cette voix 
me crie que je battrai les Espagnols. 

— Il n*est pas impossible que vous les battiez « altesse; mais comme 
j*ai la persuasion que les afTaires se vont gâter dans Naples, qu*il y 
aura encore du désordre et du sang versé , ne permettrez-vous pas i 
un pauvre bonune de science , qui a besoin de vivre tranquille , de 
s*en aller ailleurs? 

— Ah ! tu veux faire comme cet ancien que les dieux ont préservé 
de la mort en Tavertissant que le plafond d'une maison s'allait écrou- 
ler. Moi 9 Je prétends soutenir TédiGce entier sur mes épaules. 

— Je dirais peut-être de même si j*avais Thonneur d*étre Henri 
de Lorraine. 

— Vas donc où tu voudras ; voici un passeport. Je sais à présent 
ce que vaut ta belle science. Tu présenteras mes civilites à don Juan 
et au comte d*Ognate. 

Soit que cette assurance intérieure que sentait M. de Guise lui 
vint de sa seule force d'ame, ou que ce fût un effet du vin de Chypre, 
elle ne mentait pas , et les gens de sa trempe ne vont point à Fac- 
tion résolument sans y périr ou mener à bien leurs projets. 

Il y avait dans Tile de Nisita une forteresse occupée par Tennemi 
et qui gênait fort la ville ; le prince désirait ardemment s'en rendre 
maître. Après avoir donné des instructions par écrit à tous les chefs, 
et laissé le commandement à MM. de Forbin et de Cbaban, son al- 
tesse partit avec ses meilleurs soldats et toute son artillerie. On tra- 
versa la plaine sans voir un Espagnol, et avant la nuit on dressa les 
préparatifs du siège de Nisito. M. de Beauregard conduisit les tra- 
vaux avec tant d*babilete , que vers quatre heures du matin la tran- 
(*.bée était finie , et les pièces de canon prêtes à jouer. Le chevalier 
de Forbin arriva comme Tattaque allait commencer. U annonça au 
prince qu'on répandait dans la ville le bruit de sa fuite , et que les 
rumeurs populaires avaient une fâcheuse apparence. 

— Ce n'est rien , répondit son altesse; an point du jour je serai sur 
la place des Carmes. Annoncez cela au peuple , et priez-le d'écouter 
le bruit de mes canons. 

M. de Guise ne doutant pas du succès, promena ses regards sur le 
ciel , qui était brillant, et s'écria : 

— Je ne sais point laquelle de ces étoiles est la mienne ; mais Je 
gage bien qu'elle donne une aussi belle clarté que les autres. A vos 
pièces, mes amis! et commencez le feu! 



16 mSTBE VE PARIS. 

L'artiHerie mena un brait terrible. Tous les eoups portment juste, 
et son altesse , en voyant les pierres s^écrouler et la brèche s*ou?rir, 
disait en se frottant les mains : 

— Yoici pourtant llieure, maître Cncurullo, où la fortune selon 
toi me devait faire un méchant visage, et jamais elle ne s*est mon- 
trée si gracieuse. 

Dans ce moment , la garnison demandant à capituler, le feu sW- 
rèta , on entendit alors les cloches qui sonnaient au loin Tangélus. 
Le sdeîl se levait à Thorizon , H. de Guise dirigea sa lorgnette vers 
ta viHe et aperçut un cavalier qui accourait à toute bride ; c'était 
M. Des Essarts ; il se vint jeter éperdu devant le prince sans pouvoir 
parier. 

— Qu'avez-vous , chevalier? dit son altesse. Pourquoi donc ce dé- 
sordre et ces traits bouleversés? 

— Ah! monsiew le duc, nous sommes perdus , trahis! courez à 
Naples ! la porte d' Albe est livrée aux Espagnols. Tout est peut-être 
fini à cette heure. 

*- Non , par le dtaUe ! tout n'est point fini tant que je suis vivant ! 
k dieval mes amis ! à Naples ! à Naples. 

— A Naples ! cria toute la troupe. 

Et le prince, enfonçant Téperon dans le ventre de son cheval , partit 
comme la foudre suivi par deux cents cavaliers. 

On verra dans le chapitre suivant la catastrophe qui mit fin au règne 
de M. de Guise, et la suite de ses aventures. 

Paul de MrssET. 

(La /in an prochain numéro. ) 



PRÉDICATEURS GROTESQUES 



DU SEIZIÈME SIÈCLE. 



ROBERT MESSIER 

ET LE DOEMl SECmE. 



U est facile de reconstruire Thistoire avec des pamphlels ; on Ta souvent 
sayé de notre temps. La méthode est piquante , et elle prête à coup sûr de la 
vivadté au récit. Mais n*est-il pas dangereux de se trop fier à des satires qœ 
les contemporains eux-mêmes ont le plus souvent suspectées d'exagératioa. 
ou de mensonge ? La liberté de la presse est acquise à nos sociétés modernes , 
mais je ne crains pas de dire qu'on n'écrira point, dans quelques siècles, 
nos annales avec nos journaux. L'histoire , dès qu'elle veut devenir une 
science , et une science sérieuse, n'a recours qu'avec d'infinies précautions 
aux témoignagnes empreints des passions contemporaines. Ce serait une 
grande erreur de faire l'histoire d'Athènes avec Aristophane , l'histoire ro- 
maine avec Juvénal , rhistoire de la Ligue avec les pamphlets des Hugue- 
nots, l'histoire de la régence d'Anne d'Autriche avec les Mazarinades; 
mais en accordant une large part aux haines et aux violences, en réduisant 
à des proportions probables les assertions absolues des partis , la vérité se 
dégage, les événemens et les hommes apparaissent dans leur vrai jour. Nous 
avons souvent songé quH serait curieux d'emprunter à la chaire chrétienne, 
an contrôle sévère et authentique du clergé sur la société , le tableau des 
mœurs françaises au moyen-âge. L'église a eu une si gtaoàù part au déva- 



hS REVUE DE PARIS. 

loppemeot moral et politique des civilisations modernes ; son influence , 
dans les siècles de foi comme dans les siècles d*hérésîe , a été si profonde et 
si directe , que son témoignage à nos yeux est d'une haute gravité en his- 
toire. 

L'école grotesque des prédicateurs du xvi' siècle, que nous avons déjà 
étudiée dans Menot (1), n'a pas sans doute la même autorité que la parole 
austère de Bernard ou de Gerson. La réforme , par là même qu'elle est de- 
venue possible, par là même que des moines révoltés, comme Luther et 
Calvin , ont la puissance d'enlever une partie de l'Europe au catholicisme, la 
réforme , disons-nous , montre à quel état d'abaissement moral et de dégra- 
dation intellectuelle était tombé le clergé. Il faudra près d'un siècle pour 
que l'église retrouve un de ces docteurs qui l'avaient illustrée au moyen-âge, 
et ce n'est que sous Louis XIV que Bossuet écrira , avec la plume de Pascal 
et la dialectique de saint Thomas , YUisioire des Variations. Néanmoins les 
sermons catholiques du xv i*" siècle ont , à nos yeux , une grande valeur his- 
torique , parce qu'ils montrent non-seulement quelle était la situation mo- 
rale du peuple , mais aussi quelle attitude le clergé inférieur, le clergé qui 
prêchait, prit à l'égard de la réforme , comme à Tégard des hauts dignitai- 
res catholiques , de la noblesse et des sommités du tiers-état. Il serait peut- 
être de quelque intérêt d'étudier ces prédicateurs bizarres dont il faut le plus 
souvent récuser la valeur littéraire, mais dont il serait injuste de contester 
historiquement l'importance. Maillard , le violent adversaire de Louis XI , 
Barlette , dont le souvenir fut long-temps proverbial {qui wscii Barlelisare, 
nescii predicare) , Savonarole , qui expia sur un bûcher ses violentes attaques 
contre Rome , sont à peu près oubliés de nos jours , et il pourrait paraître 
intéressant de les remettre en lumière. A leur école se rattachent deux livres 
moindres, tout-à-fait inconnus, et dont quelques rares bibliographes ont 
seuls conservé les titres. L'étude de Messier et du Dormi Secure , sans avoir 
l'intérêt politique de Maillard et de Savonarole, ne sera pas sans quelque 
utilité peut-être pour l'histoire des mœurs du xvi' siècle. 

S L — ROBERT MESSIER. 

Rabelais fait ainsi parler Grandgousier aux pèlerins que Gargantua avait éti^ 
sur le point de manger en sallade : 

A Qu'alliez vous faire à Sainct Sébastian près de Nantes? — Nous allions , 
« dist Lasdaller, leur offrir nos votes contre la peste. — ! dist Grandgousier, 
<i paôvres gens , estimez vous que la peste vienne de Sainct Sébastian ?— Ouy , 
« vrayement, respondit Lasdaller, nos prescheurs nous l'afferment. — Ouy, 
« dist Grandgousier, les faulx prophètes vous annuncent-ilz telzabus.' Blas- 
a phèment-ilz en ceste façon les justes et saincts de Dieu , qu'ilz les font sein- 
a blables aux diables, qui ne font que mal parmi les humains, comme Uo- 

(1} Voir la Uvraison du 12 août t8S«. 



REVUE DE PARIS. 49 

• mère escript que la peste feut mise en l'ost des Grégeoys par Apollo , et 
> comme les poètes feignent ua grand tas de vejoves et dieux malfaisans. 
« Ainsi preschoit à Knays un caphart que sainct Antoine mettoit le feu es 
1 jambes,sai[ict Eutro]>efalsoit les hydropicques, saïnctGIldas les folz, sainct 
° Genou les gouttes; mais je le punis en tel exemple, quoyqu'il m'appelast 
« héréctique, que depuis ce temps caphart quiconque n'est ausé entrer en nos 

• terres. El m'esbaliys si rostre roy les laisse presclier par son royaulme tel?, 
° scandales; car plus sont à punir queceulx qui , par art magicque ou aultre 

• engin, auroyent mis la peste par le pays; la jiestene lue que le corps, mais 
a telz importuns empoisonnent les âmes. ^ 

Ces lignes de l'ami du cardinal Du Bellay nous semblent d'autant plus 
précieuses à recueillir, que l'opinion des contemporains sur les sermonnaires 
nous échappe, en général, par le petit nombre ou rinsïgnitîance des te^iies 
qui s'y rapportent. Ce iiue Rabelais dit , avec ce ton narquois qui lui va si 
bien, au sujet des prédications superstitieuses, ne peut mieux venir qu'à pro- 
pos de Robert Messîer, frère de l'ordre des mineurs , provincial de France il 
commissaire du père général dans le couvent de Paris; car si Messier, d'a- 
près les traditions légendaires de Jacques de Vorage , paie quelquefois tribul 
k cette faiblesse populaire ( comme quand il parle sérieusement de plusieurs 
milliers de mouches dévastant une moisson en Angleterre , et portant sur une 
aile ira et sur l'autre Dti) (t), plus souvent il immole sous son sarcasme fa- 
milier et incisif toutes tes crédule.s aberrations de l'esprit. Messier est le plus 
original continuateur de l'école de Jlaillard et de Menot, propagée par le 
Donni lemre. Il a publié lui-même ses sermons latins au commencement 
du XVI* siècle, avec une préface empreinte d'un insigniflant mysticisme. 

On sent à la lecture du livre de Robert Messier, qu'il s'accomplit quelque 
chose d'extraordinaire dans les esprits. Combien on est loin déjà du temps 
où saint Bonavenlure écrivait de longs traités sur les blessures saignantes du 
flanc de Jésus! Messier, il est vrai, s'écrie, en un endroit, avec cette vague 
effusion qui fut la poésie des siècles mystiques : • C'est par l'amour qu'on peut 
retenir le Christ, le Dieu fort et puissant. Si l'univers était de fer ou d'airain, 
on n'y pourrait fabriquer de chaînes assez épaisses pour l'attacher, mais il ne 
pent rompre celles de la charité et de l'amour. C'est li l'indissoluble lien par 
lequel il a pu être enlevé du troue de son éternel père jusqu'en ce monde , 
jusque dans le sein de la Vierge , et du sei n de Marie au gibet , et du gibet , 
lui , fils de Dieu , il travers les clous et les épines , a l'infernal séjour de la 
damnation. Et les élus se glorifient d'avoir Dieu sous leur empire. Ainsi on 
dit aux femmes , en parlant de leurs amans : Vous les avez A vos pieds. ■ 
Bizarre rapprochement qui ravale l'extase des amours célestes au niveau 
des amours de la terre, après avoir, par un ascétique et surhumain trans- 

tO Folio U, SertHontt laptr epUlolaâ fl evongtile qaodragalnie, Pirlill*. (SSI ■ in-^. 
Golh. ciLt^mcDifal nre. — On en Iroun ua cirni|iUiit » li bib1lMb«que de TArMlMl: 
«ÏT.T. 



5Û REVUE DE PABIS. 

port, mh rinfioî sous le joug du fini, après avoir proclamé Tabiorpiioa 
de rétre en soi dans Fétre contingent, du Dieu dans la créature ! Mais c^eat 
là chez Messier un de ces rares souvenirs de foi ardente , auquel son esprit » 
singulièrement positif, laissait d'ordinaire peu de place. Le plus souvent 
rhistoriette et Tanecdote font les frais de son éloquence naïve. Son procédé 
habituel est de citer en commençant une phrase de FEcriture et d'en appli- 
quer aliégoriquement chaque mot aux divers états, aux choses usuelles é% 
son temps. 

Le moyen-âge semble tout-à-fait mourir avec François r% dont le régna 
est rempli par Tavénement tumultueux des idées nouvelles. En 1517, le ok 
tholicisme , pour lequel le temps des victorieuses épreuves était arrivé, se 
divise sous les déclamations de Luther. En 1524 , la chevalerie, qui bieotAt, 
pour le grand Cervantes, n'était plus qu'une ridicule tradition , périt avee 
fiayard à la dé£siite de Rebec. Les élections canoniques qui , eu coosenrant 
les principes de la démocratie dans l'église , assuraient l'indépendaiice dft 
clergé de France par rapport au pouvoir royal et à la papauté , sont abeUe» 
arec la pragmatique ; la magistrature devient vénale sous le ehancelîer Du» 
prat , et la royauté arrivant enfin à l'unité, par la destruction de l'organisatiMi 
féodale et des gouvernemens locaux , proclame pour la première fois daas ses. 
ordonnances la formule du pouvoir absolu : Td est notre bon plaisir, Nolle 
part peut-être on ne trouve plus de traces vivantes de ce singulier nouve» 
ment du xvi'' siècle , de cette situation étrange et confuse, que dans les mo- 
numens parénétiques de l'époque. On y rencontre partout des témoignage» 
de cet esprit nouveau , inquiet et remuant, qui venait de donner l'imprimerlt 
à rintellîgence , FAmérique au commerce, et qui devait se produire avec en- 
traînement dans les luttes de Charles^Quint et de François P', dans les 
guerres de la Réforme et de la Ligue, comme dans la renaissance des lettre» 
et des arts. L'état des mœurs est vivement reproduit dans les sermons du. 
temps et particulièrement dans ceux de Robert Messier. Le clergé est sur- 
tout Fobjet des saillies et de la colère de ce prédicateur , et le tableau qu*iL 
en trace est encore plus rembruni que celui de Menot. 

Sans doute (et toutes nos citations seront textuelles) , les esprits du xvi* siè- 
cle sont peu disposés à l'indulgence envers les prêtres. Us font des fables à 
leur sujet, en disant : maistres prestres , etc.; en nos curez nulz biens y €L.Oi^ 
pille les terres sacerdotales comme les biens du peuple, plus vite qu'on na 
ferait d'un territoire ennemi. Les nobles, qui vivent de rapines, ne mangent 
pas les autres nobles, mais bien les ecclésiastiques et les paysans; nobles qol 
tiennent leur rang, non de la naissance, mais de la fortune, et qui ont été 
naguère trésoriers ou clercs de finances. Mais ce mépris qu'on professe pour 
le clergé, n'est-il pas le résultat de ses vices? Messier n'hésite pas à dire la 
vérité en ce point avec une âpre crudité , et pourtant la vérité est comme Feaa 
sainte à laquelle tous tendent le visage quand la main du prêtre la répand ; 
mais si le goupillon , trop libéral , a jeté Feau avec abondance, on se retira 



ssm M rxKw. 



M 



•n mnrmuranE et en BMOiutnt la ttte. C'est qu'il y a braucoup d'eccMnasti- 
ques aujourd'hui , dit le pr^beor, qui savent Ws de^-oiis du peuple «iren k 
dergé, maisqui ignorent ceu\ du clersé envers le peuple , et cette vérité les 
offense. Quelques docteurs ont prêché antrefois avec fermeté ; mais , à cette 
heure, chanoines et bénéficiers, ce sont toos chiens mueu, qui ne peuvent 
plus aboyer, parce qu'on leur a gttè tini; «s «n la giuvllt. Comme ce n'est pa£ 
assez d'une faveur, arrive bientôt le cumul , M alors on oublie le nom 
qu'on a reçu au baptême pour se faire appeler monsieur l'abbé, monsieur 
l'archidiacre , monseigneur l'évéqoe. Les éperviers aussi , quand ils voient an 
cadavre, crient fi, fi-, et on dirait qu'ils n'en ventent point, bien qu'ils soieni 
les premiers a s'en repaître. Nos prélats, cupides, avares, sans miséricorde, 
impies et cruels, font de la sorte. L'épouse da Christ, le Christ lui-mémr 
pour son père , doivent être offensés de se voir ainsi , comme en une halle . 
Tendus aux plos vils ribaudi , tantôt par le pape , tantôt par le roi , tantôt par 
quelque puissant seigneur séculier. li'est-ce pas là un vol sacrilège i* Puisqu'on 
donne ce nom à celui qui enlève dans une église un missel ou un calice, que 
sera-ce de celui qui s'empare de l'église tout entière et de ses biens? Quel 
criminel outrage ne ferait point an monarque celui qui introduirait dans son 
royal alcôve des serpens, des crapauds et des vers.' Kt bien, ces vendeurs 
da temple n'ont-ils pas amené dans l'église de Dieu des flatteurs rampaos. 
gonflés du venin du péché , des brigands qui soat plutôt des vers et des rep- 
tiles que des hommes. Ainsi en serait-il encore de l'épouse qui , par art ma- 
gique et par sortilège, donnerait à son mari pour famille des taupes, des 
wrpens et des dnps cornus. 

Ktrange éloquence, si on peut donner ce nom à un si bizarre assemblage 
d'idées incohérentes et barbares*. La croyance h l'Aglades cabaIisteB,à l'in- 
fluence des astres et an grimoire, transportée dans In chaire; la nécroman- 
cie ainsi mêlée àla foi, c'est là un bien nouveau spectacle, que seul le xvi'nè- 
cle pouvait offrir. Si on en est réduit à appuyer la religion sur Flamel el 
Kostradarous, pourquoi ne pas proclamer, comme va le faire bientôt Cor- 
neille Agrippa , le néant et la vanité de tontes les sciences ? 

Mais revenons au cumul des bénéSces. Quand Lucifer, dit Messier s'ai- 
dant d'une subtile ironie, naturelle chex «n prédicateur qui n'a pas en- 
core tout-3-Cait rompu avec les traditions de la scholaslique ; quand Lucifer 
voulait s'élever par son vol Jusqu'aux cieu.t, c'était pour cberclier l'unitr 
desubstance. Vous faites mieux, messieurs du cumul; aujourd'hui le premier 
îgDoraot , nouvelle Trinité, établit en lui trois substances ; il est à la foisarcbi- 
diacre, chanoine et abbé. Et , en définitive , se demande le préi^eur avec une 
iDcroyabie bonhomie , un cheval qui est s Paris , peut-îl traîner un char h 
Amiens.' Un prélat peut-il avoir i la fois plusieurs bénéfices en divers Keui > 
Messier montre ensuite comment cette pluralité des béDéGces a pour com- 
pagne la débjuche et la gourmandise. La conduite des évoques est, dans leurs 
fréqueos diaers, bien contraire ài leur conduite spirituelle. Ils parleutavaia 



58 REVUE DE PARIS. 

de panreoir, et se taisent quand ils tiennent leur évéché. C'est Topposé dans 
leurs repas : le commencement est silencieux, la fin est une orgie bruyante. 
Autrefois les évéques avaient une cloche pour engager les pauvres à leur ta- 
ble; maintenant ce n'est plus qu'une trompe pour appeler les chiens ; car au- 
jourd'hui les prêtres ont des chiens, des oiseaux de chasse et des femmes 
perdues; l'édifice de l'église s'ébranle sur ses bases, et le clergé est plus dis- 
solu que les mondains, parce qu'il n'a pas devant les yeux la crainte salu- 
taire du Seigneur. Naguère on disait des confesseurs : Voilà un prêtre véné- 
rable ; maintenant on dit : Voyez ce gros prélat. On ne s'augmente plus que 
par la dilatation du ventre ; on a des bénéfices en Picardie, en Bourgogne , à 
Tours. S'il y a une vacance, on ne demande pas combien il y a d'ames à ré- 
gir, mais combien d'argent à toucher, comme de cent écus d'or. Au- 
trefois aussi les évéques étaient savans; à cette heure, ils ne savent rien, 
ils veulent seulement faire parler d'eux ; ils veulent qu'on dise : Un tel 
est abbé ou évéque. Mais tous ces gens-là sont des idoles qui tiennent 
seulement la crosse; ils ressemblent à ces figures sculptées aux piliers 
des églises, marmosetis in pHaribus» sur lesquelles paraît reposer tout 
l'édifice. Encore s'ils résidaient dans leur diocèse.' Mais au lieu d'être 
au milieu de leurs ouailles, ils viennent à Paris, sous le prétexte d'étu- 
dier, comme s'ils n'auraient pas dû s'instruire avant d'accepter des préla- 
tures. Et ceux qui suivent la cour : « Mon père, répondent-ils, nous avons 
de bons chapelains. » Je crois que ce sont chapelains qui font de la toison 
du troupeau quelque habit à des femmes sans nom. Les chanoines sont-ils 
meilleurs.' A Metz, il avait fallu dès long-temps leur défendre de se servir de 
bâton pour s'appuyer durant Tofûce (1) ; au temps de Messier, ils ne se tien- 
nent même plus debout dans l'église, ils se contentent de venir au chœur, où 
ils ne disent rien et dorment lajambeestandueenhavli: ou bien ils viennent 
dans la nef causer et se promener. Les vicaires chantent de la langue le 
menu fa , et quand leur grand'messe est vite finie , ils disent qu ils n*ont rien 
passé. Mais ils ne répètent que le commencement et la fin de chaque verset , 
en supprimant le milieu , semblables à ceux qui volent des poissons et em- 
portent les troncs, ne laissant que la tête et la queue. L'ame n*est pour 
rien dans leurs prières; ils remuent les lèvres et disent la paienosire du singe. 
Seuls les petits enfans de cueur sont pieux et recueillis. Et vous, moines, 
votif estes tousiùurs à rien faire , à gaudir et à faire bonne chière. Quand vous 
prêchez, en vrais pharisiens, vous ne manquez pas de parler des indulgences, 
et vous regardez comme damnés tous ceux qui ne vont pas baiser les reliques 
que vous déposez sur la table des tavernes, où ne sont pourtant jamais en- 
trés, durant leur vie, les saints dont vous dites que vous possédez les res- 
tes (2). 

(I) GrtDCoUB , Traité de la Messe, Paris , 1713, in-12, pag. SM. 
(S) Tout les textes cités sur le clergé le troufcnt aui folio «7 , 31 , 47 , S4 , «14 , 57 , ISI , 
M, «5,15,46, 40», 71. 



BEVUE TE PARIS. 

Le monde ne manque pas d'être docile à ces mauvais exemples du clergé. 
Commelui, les laïcs sont ignorans; ceux qui viennent à Paris n'y étudient 
guère qu'Ovide, Virgile et Tërence ; ou bien, quand ils sont savans, ils n'ont 
pas la sagesse, qui ne leur est pas plus donnée par l'érudition, que la raison 
n'est accordée aux agneaux et aux veaux, sur les peaux desquels les livres de 
«cience sont écrits. Cette sortie contre l'ignorance du temps me rappelle tin ser- 
mon du bon Raulin , grand-mattre du collège de Navarre , que Mes«er avait pu 
entendre pr^lier dans sa jeunesse. Le tableau que le pieu^ sermonnaire trace 
del*Universi[é semble confirmer cette triste situation intellectuelle. Il peint les 
étudians dans le quartier sale et noir qui leur servait d'asile; il les montre 
tour à tour sur la place Iklaubert, où l'on vendait des sacs de charbon , se 
noircissant entre eux comme l'écolier et le maître ; sur la place des Halles , 
oij étaient étalés des poissons dont le nom emblématique pouvait très bien 
s'appliquer aux écoliers; il les montre sur la place de Grève, où se débitaient 
des allumettes et du bois, symboles des feuK impursde ces intrépides coureurs 
de clapiers; il les montre enfin sur la place aux Baudets, où logeaient les 
enfansignaresquimangeaient l'argent de leurs parens sans rien apprendre (I). 
Que de douleurs, hélas! affligeaient le cœur du bon Baulin. Les solécisnies 
de ses élèves le rendaient triste; et lui, recteur de l'Université, conservateur 
des traditions classiques, lui qui écrivait morniuuirli, s'étonnait d'entendre ses 
écoliers dire vit mta, tponta mm. Aussi ne manquait-il pas de le leur re- 
procher, dans une de ces processions solennelles dont Du Boulay et Crévier 
nous ont conservé le souvenir. Mais revenons à Messier. 

Le luxe qu'on retrouve jusque chez les femmes des bourreaux et des eu- 
reurs de ruisseaux Ci), l'orgueil qui pousse h traiterles laboureurs de otlaiRi, 
la Hatteriequi fait dire je sue, quand le maître dit l'f (ail chaud, et je Irem- 
bU. quand le maître dit il (ail froid : tous les détails enfin de la vie prati- 
que, que nous avons trouvés dans Menot, se montrent aussi chez Messier. Le 
prédicateur toutefois ne s'enferme pas dans ce sombre tableau de la mora- 
lité du XVI' siècle. Il croit à l'avenir de la religion du Christ ; et e5|)érant 
convaincre son auditoire, il se sert souvent d'apologues et de fables qu'il 
entremêle de réflexions familières. Un peintre, dit-il, avait représenté les 
trois ordres de la société , à savoir : l'agriculture qui disait : > Je nourris les 
deux autres ; « l'église qui disait : <> Je prie pour eux ; " la noblesse qui di- 
sait ; ' Je les défends tous deux. " Surtint un nouveau peintre qui ajouta 
l'image du barreau , et l'avocat disait : ■■ Je les dévorerai tous les trois. • 
Ailleurs, c'est la fable du lion chassant avec le renard et le loup; ailleurs 
encore , c'est une allégorie pleine d'une singulière tristesse et d'une naïve 
poésie : — Un jour l'eau , le feu , le vent et la vérité se confiaient mutuellement 
leurs douleurs : ■ Tous, disait le feu , m'éteignent en été , c'est pour cela que 



jêaMc«lMéu»l6»^«lMi4««aaioift.»£troaiidit: « Qmrf mi a iifé «vee 
aïoi kècHM d« ÉMnier^iNi Me jette, et c'est ^peor oek ^pieye cberehe «narik 
an pied d« jonc des aiants. » Et le yeat dît à acm teor : « Lldffer, lea 
liamwaes bm ckaasent de taar deaware^ et je aie eache seus U feailie da 
ireaiUe.» Et c ea ns i c la nérilé aeule a'avaît pas parié^eHe dit: «Tenant 
faaraahrentf je ne sais eà aw réiogier, je awunai saaaoonftasioDyOar pev» 
aenae oe veat ne prêter r<>raiUe, et je fiiltaî dans le eisl ai^deasas des 
«nées. » M wvèeê, Domàne^veriku tum. 

On voit que Rabert Messier, sur leqael ikmis a'avons aucon détail biogva» 
jphique , est ua des types les aneux caraetériaés de l'étoquenoe populaire. 
Gomme son conteauporaîn Heooty il fait souvent allusion aux événemeos de 
son temps, par exemple aux guerres dltalîe. On croirait même voir dans le 
passage suivant une indirecte louange aux tentatives d'organisation aûlitana 
de François V, Dans le combat de la vie, dit-il , le Christ a sagement dia» 
posé sa divine armée, comme £iit le rm de France. Jean-Baptiste foX aon 
grandHnatCre, les apôtres ses douze pairs, Paul son général de bataille; A 
«ut aussi un maréchal dans aaint Etienne, Et Messier continue de la sorte à 
donner allégoriqnemeat à Jésus une cour et une armée composées de capi> 
faines , de seciétairesy de elumeeiien , de fiimillers , de fils d'honneur, ainsi 
fue l'était odle du roî très chrétien. Comme Menot encore, Messier montre, 
en termes buriesquea et plaiaans , la Madeleine donnant les enJUdes kmiôî à 
fna » tantôt à Vautn, Mais la première partie de ses sermons est seule dans 
ce ton et dans cette manière; les discours sur la Passion et le sang du Christ 
«entrent tout-à-fait dans le stjle acholastique , et si toute oette fin , écrite 
aagement et sans presque de trivialité, est quelquefois bien sentie de eoeor, 
elle n'a plus la force, elle n*a {dus l'âpre crudité des premières pages. 

Maillard, Menot, Messier et tons les sermonnaires du même genre , dont 
lea oeuvres nous ont été conservées, ne formaient pas, à coup sûr, une ex- 
ceptîoa dans l'égMse, et c'est là ce qui donne à leurs livres une grande ian 
portaace historique. Le clergé des plus obscures paroisses, les prédicateurs 
des ordres mendians qui parcouraient lea villages, avaient dû céder nécea- 
aairement, comme les missîonnairea appelés sur un plus grand théâtre, à 
l'entratnement général. Cette manière bouffonne, cynique, éuit celle de 
récole; tout l'indique. Les sermons grotesques, si souvent réimprimés, s'a- 
lèressaient au clergé comme au peuple et lui servaient de manucL Ce (ait est 
précisé par les titres; on fit sauvent en tête de ces volumes gothiques : Sar- 
moms doctes et admirables, utites à tous Hats et surtout aux trompettes de 
la parsle dttîne. Nous allons examiner un de ces curieux recueils, dont le 
litre indique combien la paresse du clergé vulgaire se reposait sur ces 
«t ces programmes, où il trouvait tout préparés le cadre et le aujet de 
enseignement. Dormi Secure, c'est-à-dire dors en paix, ne te fatigue pas 
à préparer tes sermons: tel est le titre bizarre de ce livre maintenant inconnu , 
et qu'on n'a guère feuilleté depuis Henri Estienne. 



RETDS NB FÀRÏS. 



i II. — LE OOR.U/ SECIRE. 

Verslaiindu xVsiède, un théologien de Louvaio, dont on ignore le nom, • 
colligé,dansle Dormi SeruT», comme précédemment le paiie Grét^oireft Jac- 
ques de Vorape, les plus singulières légendes de son temps. La svbolastique est 
vivante encore, et ses formes tes plusaridea se retrouvent partout dans ce livre 
bizarre. Mais en général le récit domine la discussion ; l'auteur semble pres- 
sentir tout ce que lu dispulevabientôtenleverde puissance à la foi. Aussi ne 
tUspute-t-il plus : il affirme , il effraie , il cite à tous propos de terribles mi* 
racles. Chaque sermon est un drame complet. Salan y joue le principal rille. 
C'est là , en effet , la grande Qgure dramatique du nioyeo-iige , et Méphisr 
topbetès, rajeuni par Gœthe, a causé moins de terreurs, à coup sûr, que 
t4>us les pieus acteurs des confréries , ù qui les villes votaient une ijntHue de 
vin , comme récompense xcénique , et deux sous pour aller se laver aux étu- 
ves quand ils avaient représenté le diable. 

Homme de foi naive , le théologien de Louvain semble avoir ressenti quel- 
que chose de cette tristesse que saint Jérôme reprochait aux chrétiens de 
son siècle, et qui les livrait à de rêveuses terreurs. On croirait qu'il a peur 
de vivre , car pour lui le monde n'est peuplé que île démons. Le soir ils s'en- 
volent par essaims et vont se percher sur les toits du couvent; ils tourbil- 
l«nnentdans l'air comme des feuilles. Toute ruse convient i leur perfidie-, 
ils savent les secrets du bohémien et de la cour des Miracles , et le Ëuile 
prêcheur raconte eomiuent l'étemel ennemi qui se déguisait en serpent pour 
sédnire la femme , sait aussi se déguiser en femme pour séduire le prêtre. 

Dana une ville d'Allemagne vivait un vieil archevêque dont la vie entière 
avait été austère et sainte (I). L'ange déchu voulut avoir son ame; et, se 
ehangennt en une fille jeune et belle, il alla vers le soir trouver le prélat. 
— Que me voulez-vous ? lui demande l'archevêque-— Je suis la fille d'un grand 
foi, répond Satan d'une voix molle et insinuante. Mon père veut m'uoir 
malgré moi à l'un des princes voisins de ses états. Mais j'ai fait vnu de vir> 
ginité : et pour sauver ce précieux trésor, je viens implorer aujourd'hui votre 
piotectioo sainte. — Soyez la bien-venue, mon enfant, répond le vieillard; 
restez avec moi. Je vous protégerai. —Satan refuse d'abord. Il craint, dît-il, 
en habitant sous le même toit qu'un prêtre , d'éveiller des soupçons btes- 
sans. Mais le prélat insiste , le rassure ; l'o^'re est acceptée , l'intimité com- 
mence. Déjà l'ceil de Satan s'allume, ses traits brillenl d'une merveilleuse 
beauté. Le vieux prélat sent revivre en lui le redoutable aiguillon de la 
chair... Le démon va tenir sa proie ; mais tout à coup la porte tremble sur 
ses gonds , violemment heurtée. —Qui va là? demande l'archevêque.— Ou> 
tTSi, répond une voix inconnue —On y va, dit Satan; mais nous vou- 

II) Sermo primui de uncto ADdrca. 



56 REVUE DE PARIS. 

Ions au moins savoir qui vous êtes. — £t se tournant vers le prélat: — Il 
faut poser quelques questions à cet étranger. Nous saurons par-là à qui 
nous avons à faire. — Volontiers , dit Tarchevéque ; mais je vous en laisse le 
soin, mademoiselle, car personne ne parle mieux que vous. — Dites-moi, je 
vous prie , demande alors la fausse princesse à l'étranger, dites-moi quelle 
est la distance du ciel à la terre. — Cette distance , vous Tavez mesurée , ré- 
pond rinconnu d'une voix sévère , le jour où la colère de Dieu vous précipita 
dans Tabîme. — Et s'adressant à Farchevéque : — Imprudent qui recevez des 
femmes dans la demeure épiscopale, savez-vous que cette princesse, dont le 
regard vous inspirait des pensées mauvaises, c'était Satan qui venait pour 
vous séduire! — A ces mots, le prélat épouvanté fit le signe de la croix. L'étran- 
ger disparut , et Satan , de son côté , s'abîma dans la terre. 

La légende , comme l'apologue , a toujours sa moralité ; et de ce récit 
bizarre , le théologien de Louvain conclut qu'il faut avoir confiance aux 
saints , car l'étranger qui avait sauvé le vieux prélat n'était autre que saint 
André, son patron. 

Ainsi , d'après les croyances chrétiennes, s'incarnaient pour le mal ou le 
bien , la perte ou le salut de Thomme , tous les êtres du monde invisible. 
Entre la créature et Dieu, le libre arbitre et la grâce, il y a Fange et Satan , 
qui vont se disputant les âmes pour le ciel et l'enfer ; ils épient l'homme à 
son entrée dans la vie, à son dernier soupir ; ils agissent , chacun selon sa puis- 
sance, sur ses bons ou ses mauvais instincts. Mais dans la légende, la figure 
de Satan , élément de terreur et de poésie , domine toujours. Il travaille 
au mal dans le monde moral comme dans le monde physique. C'est le dé- 
mon qui amasse sur les villes les tempêtes et les contagions. De là , dit le 
Dormi Secure (1) , l'usage de placer des cloches à l'endroit le plus élevé des 
églises , afin de mettre en fuite , par la peur et le bruit , les esprits malins 
qui planent dans les nuages. 

Après la légende vient le drame et le mystère; après le récit, l'action. 
Ainsi , dans le sermon sur la résurrection , Jésus et les prophètes , le chœur 
des anges et le chœur des diables , parlent tour à tour comme sur un théâ- 
tre ; mais le théâtre , c'est la chaire, et le prêtre suffit à tous les personnages. 
Le Christ a rendu le dernier soupir. Le ciel se voile. La terre tremble. Sa- 
tan , roi de l'enfer, dit aux démons : « Malheur à nous ! Jésus, qui s'annonce 
comme le fils de Dieu , va descendre dans le royaume des ténèbres. Je n'ai 
que trop bien appris à le craindre. Il a guéri , par sa parole , des aveugles et 
des lépreux. Ceux que j'avais amenés morts dans mon empire , il les en a reti- 
rés vivans. «L'enfer alors répond à Satan son prince : « Quel est donc ce Jésus? 
Les puissances de la terre sont soumises à ma puissance , et cependant j'ai 
échoué contre lui. Il m'a enlevé le Lazare. Garde-toi bien , Satan , de le con- 
duire ici; car je sais qu'il est le Dieu fort. » En ce moment une voLx terrible 

(1 ) Sermo ixii , de rogationibu?. 



REVUE DE PARIS. 57 

comme le tonnerre se fait entendre : «Princes des ténèbres, ouvrez vos 
portes. » C'était la voix du Christ. Et l'enfer répondit : « Satan , tu es le roî 
des ténèbres , va combattre celui qui se dit le roi de la lumière. Gardes , 
fermez les portes d'airain , poussez les verrous de fer. » Mais le chœur des 
bienheureux répondit à son tour à ce cri de l'enfer : « Confessons Dieu , sa 
miséricorde et les miracles de son fils. Le Christ a fait sortir le monde des voies 
de l'iniquité. » — « Vous souvient-il , dit alors Isaïe en se tournant vers les 
ermites , vous souvient-il de cette parole que j'ai dite sur la terre des vi- 
vans : Les morts qui dorment dans le monument , ressusciteront ? et il 
ajouta : Enfer, ouvre tes portes, car tu es vaincu. » En ce moment une lu- 
mière céleste inonda les lieux de ténèbres. Les réprouvés élevèrent , en si- 
gne de joie, leurs mains au-dessus des flammes qui les brûlaient. Aux pleurs, 
aux gémissemens de l'abîme , succéda un chant d'espérance , et les âmes des 
maudits , les antiques sujettes de Satan , remontèrent comme l'ame du La- 
zare , vers Dieu leur sauveur (1). 

Cette crédulité excessive peut blesser justement la raison sévère des âges 
modernes, mais elle n'a jamais offensé la plus stricte morale. En effet, que 
trouve-t-on dans ces légendes? Le précepte austère auprès de la rêverie, 
le sentiment du devoir, du renoncement, de la pureté chrétienne, l'exem- 
ple de la chasteté des vierges, du courage dans la souffrance, des joies mys- 
tiques de l'extase , des morts résignées. Ici sainte Agnès refuse de sacri- 
fier aux idoles; le juge païen la fait conduire nue dans le repaire des courti- 
sanes, mais aussitôt sa chevelure grandit et l'enveloppe d'un pudique réseau 
qui la défend mieux que tous les voiles. Ainsi , la femme qui veut rester pure 
n'a point à redouter les outrages des hommes. Ailleurs , c'est saint Mcolas qui 
meurt en répétant des cantiques ; les anges descendent du ciel pour chanter 
avec lui, et ils emportent son ame au bruit d'une musique céleste. Ainsi doi- 
vent mourir les chrétiens , l'hymne sur les lèvres. Le prêcheur veut-il défen- 
dre l'immaculée conception de la Vierge contre des doutes fréquens dans l'é- 
glise, contre les maîtres de l'école eux-mêmes, il raconte l'histoire d'un moine 
qui, venant chaque nuit prier à l'autel de la Vierge, entendait toujours une mou- 
che bruire. Lassé de ce murmure, il s'écria : « Je t'adjure par noire Seigneur 
Jésus-Christ que tu me dises quelle chose tu es. » Alors une voix répondit : « Je 
suis Bonaventure et je fais ici mon purgatoire pour avoir soutenu que la 
Vierge fut conçue en péché mortel. » Saint Bernard , comme saint Bonaven- 
ture , avait aussi expié cette même opinion , et après sa mort il apparut avec 
un tache noire. 

Dans les premières années du xvi^ siècle. Maillard et le Dormi Secure 
avaient fait école ; les prédicateurs populaires de l'époque , pour défendre le 
dogme ou la morale, s'armaient plutôt de la légende que de l'argument 
scholastique. Aux impatiences des moines contre la règle, à l'indifférence 

(1) De resuireclione Domini , sermo xxxi. 



68 REVUE DE PARIS. 

des bourgeois, à la vie molle et bien repue du clergé, ils opposaient d*ef- 
firayans exemples de la colère céleste. Ainsi , dans les Très succulens Sermons 
sur le temps et les saints (1), on lit qu'un moine de Cîteaux, obsédé des 
souvenirs du monde, résolut de quitter son cloître; mais à peine avait-il 
formé ce projet coupable, qu'il fut conduit en enfer; et là il eut une vision : 
des diables présentaient à Lucifer Famé d'un riche dont ils venaient ds 
s'emparer. « Qu'on reçoive dignement cet heureux du monde, dit le prince 
des ténèbres à ses esclaves; je veux qu'il soit traité avec distinction. Donnez- 
lui ce fauteuil , c'est la place d'honneur. » Dociles à cet ordre , les démons 
s'emparent du damné , retendent sur un lit de fer rouge , et lui versent du feo 
dans le gosier. — « Jongleurs, amusez-le comme autrefois, » et deux démons 
soufflent à ses oreilles dans des trompes ardentes — « Il a aimé les femmes , 
qu'on amène des femmes , » — et des serpens de feu s^approchent en ram- 
pant , se roulent autour de son cou , l'embrassent , tandis que des crapauds 
lui mangent les lèvres. Justement effrayé de ces châtimens terribles, le moine 
de Ctteaux ne quitta plus son cloître. 

Ainsi , dans la littérature catholique du xvi' siècle, se rencontrent çà et là, 
voilées sous une langue barbare, de poétiques visions. Le sermonnaire joue, 
comme Dante, sa divine comédie; mais déjà s'approchaient les jours du 
scepticisme. Les mêmes bourgeois qu'avaient prêché Raulin et l'auteur inconnu 
du Dormi Secure^ laissaient peut-être parmi leurs 61s plus d'un fervent disci- 
ple aux hérésies. La génération suivante allait reprocher comme un crime aux 
hommes croyans des siècles antérieurs, la pieuse facilité de leur foi, et la 
réforme, positive et sèche, devait proscrire bientôt la légende des saints « 
comme elle brisait leurs reliquaires. Quelques années plus tard, le dévot 
conteur eût effacé peut-être de son livre ces merveilleux récits: les bourgeois 
de sa paroisse en eussent-ils mieux valu ? il est permis d'en douter. 

Ce procédé légendaire du Dormi Secure, et surtout ces tendances satiriques 
de Messier , eurent long-temps cours au xvr siècle. Ayant pris tout leur dé 
veloppement pendant le règne de Louis XII , le roi populaire, elles se con- 
tinuèrent nécessairement durant la prodigue et chevaleresque administration 
de François I'^ D'où provenaient ces sorties violentes , cette manière cynique 
et grotesque introduite dans la chaire? 11 faut, je crois, les attribuer non- 
seulement à ce doute moqueur, à ce doute de Rabelais avec lequel semblait 
se clore, comme par un sinistre éclat de rire, le drame splendide du moyen- 
âge, mais aussi à ces passions remuantes, à ces aspirations vers le pouvoir, 
qui se manifestaient dans le clergé inférieur, dorénavant avide de participer 
ainsi que le haut sacerdoce , aux affaires de l'état , et de remplir, à son tour» 
le rôle agressif que le tiers-état avait joué à Tégard de la noblesse féodale. 
Cette intervention de la chaire dans les évènemens contemporains se ma- 
nifestait depuis long-temps. Dès 1479, Pie V s'était déjà fait amener vingt- 

(I) Luculeniissimi sermonet parati de tempore et desanciis^ Parifiis, ISSO, in-S», goCk. 



«iglAèMt (I); et««i I49B, Jérôme Sivoiarale était pQbKqMnent bhMé à 
Itoenca En France, les prlfilégM^ r «M I f iBJt é^aaiyeli LooisXll porta 
èa ai teaaiea wmpi^, eea pmîléges qui donnaient ma graduée en tbéelo» 
gie le droit de prédîealion» favorisèrent sinfoMèfensent fenvaltissenient de la 
pelilifneyet amèneront même plnsieurs fois I^Hern e n s iondn |iariement (^ 
Ainsiven 16a&, le premier présideai Jean de Selte fat forcé d'avertir, avant 
le caiéaM, les prédicateurs de se tenir dans les liantes de renseignement en» 
téehédqne (1). La situation religieuse, d'ailleurs, prétait par aon désordre 
asi désordre de la chaire. Les moeurs retteliécs du dergé en étaient la plus 
triste cauasL Aansavd s'éerieen un endroit de ses enivres : 

Et mm diffoit saint Paul, s'il reveooit ici. 
De nos jeunes prélats qui n'ont point de souci 
De leur pauvre troupeau, dont ils prennent la laine 
Et quelquefois le cuir, qui tous vivent sans peine. 
Sans prêcher, sans prier, sans hen exemple d'eux; 
Parfumés, découpés, courtisans amoureux, 
Veneurs et fouoonniers et avec la paMlarde 
Fardent les biens de Dieu dont ils n'ont que la gurde. 

JJnsi la poésie elle-même vient en aide à la chronique; Ronsard s'unit à 
Brantéme pour dépister cette corruption générale. La confusion était au 
enmble : les prélats ne prêchaient plus, ou ils foisaient foire leurs sermons à des 
laïques, pour les réciter ensuite dans les églises : l'abbé de Broviler, par exem* 
pie, a recours à la plume sceptique de Corneille Agrippa, dont nous po8sé> 
dons deuxsnrmoBS sur les reliques et la vie claustrale, sermons fort éditlans 
aans doute , mais qui font singulière figure au milieu des oeuvres bizarres de 
ce hardi douteur. Les évêques et le haut clergé passaient leur temps à la 
eour, loin des diocèses, et on voit François I*"^ assister à Paris à une pco* 
session, où il y avait jusqu'à vingt-deux cardinaux (4). Le saint ministère de 
la parole était donc abandonné au clergé inforieur, et cet abandon ne pou- 
mt produire alors que deux résultats, à ssvoir : des prédications violentes 
ei grotesques, quand parisien des hommes de conviction qui, peu instruits 
et aortis des derniers rangs du peuple, voulaient lutter à armes égales contre 
le langage brutal de la réforme; ou un enseignement Mperstitieux, lorsq«s 
montaient en ehrire dea moines ignorons qui transformaient la foi édairée 
4» grands siècles chrétiens en une étroite crédulité. Par exemple, au dire 

piS.S4a. 
(S) CréTier, Histoire de VVnivertité, tom. VI , pag. 79. 
(S) LoDgueTtl , Histoire de Vé^Oêê fwflkaf , Uns. XVUl, pas- ^ 
(4) BniDiADie , t5« ditcoun sur Fmac^to |w,éim. 4p,lMlte, V,saL 



60 EBYUE DB PARIS. 

de Tabbé de Choisi, dans son Hisioire ecclésiastique, beaucoup de corde- 
tiers prêchaient que saint François descend chaque année en purgatoire pour 
en tirer les âmes de ceux qui sont morts dans Thabit de son ordre. En 1502, 
Gilles Dauphin, général des cordeliers, en considération des bienfaits que 
son corps avait reçus de messieurs du parlement de Paris, envoya , en effet , 
aux présidens , conseillers et greffiers , la permission de se faire enterrer en 
habit de cordelier. En 1503, selon Saint-Foix, il gratifia d*un semblable bre- 
vet le prévost des marchands et échevins. On conçoit par là que le théâtre , 
qui avait quitté les cathédrales, et qui , devenu satirique en ses moraliiés et 
sotties, osait, avec Pierre Gringoire, parodier le pape Jules II dans la pièce 
du Prince des Sois , on conçoit que le théâtre n'ait pas tardé à ridiculiser ces 
bizarres traditions. Aussi les prédicateurs, tout en lui empruntant ses formes 
et son idiome, ne tardèrent pas à tonner contre Fart dramatique; on eut 
même recours à Tautorité civile. En 1541, dans un réquisitoire du procureur- 
général du parlement , il était exposé, entre autres griefs contre les théâtres 
de la confrérie : « Que tant que les dictz jeux durent, le commun peuple, 
dès 8 à 9 heures du matin es jours de festes , délaisse la messe paroissiale , 
sermons et vespres, pour aller es dictz jeux garder sa place et y estre jus- 
qu'à 5 heures du soir, et cessent les prédications ; car n'auroient les prédica- 
teurs aucuns auditeurs (1). » Le théâtre était donc pour la chaire un ennemi 
nouveau qui, par ses pompes mondaines, détournait la curiosité et la foi des 
pompes solennelles du culte religieux. Les attaques de la réforme venaient 
encore se mêler, avec la déplorable situation morale du clergé , aux embarras 
de réglise de France. L'alliance politique de François I"^ et des confédérés 
protestans de Smalkalden , la contradiction de persécutions isolées à Tinté- 
rieur avec Tappui que prêtaient ouvertement à la réforme, plusieurs grands 
du royaume, compliquaient aussi cette situation difficile. On essaya en vain 
de pallier l'ignorance par la violence du langage. Si, en 1536, Noël Beda, 
principal du collège de Montaigu, qui s'était déjà fait un nom par son oppo- 
sition à Érasme , à Lefebvre d'Étaples et au divorce de Henri VIII , osa en 
chaire accuser le roi de favoriser l'hérésie , et fit ensuite , avant d'aller mou- 
rir dans les prisons du Mont-Saint-Michel, amepde honorable de sa hardiesse 
devant le portail de Notre-Dame (2) , cette condamnation ne put exciter un 
bien vif intérêt de sympathie chez les hommes instruits qui savaient que Béda 
avait prêché contre l'enseignement public du grec , cette langue des hérésies, 
comme il la nommait. 

L'église ne tarda pas à voir l'inconvénient de ces prédications triviales , de 
ces sorties violentes sur les puissances séculières et ecclésiastiques. En 1536, 
au concile de Cologne , on ordonna aux prêtres d'enseigner simplement l'É- 
vangile, en s'abstenant des plaisanteries grotesques, des récits diffus, suma- 



(I) Sainte-Bettre , Poésie française au seizième siècle, pag. 947. 
(1) Elliei Du Pin , Seizième sUete , ptrU m , pag. 55S. 



RBWB DE PARIS. 61 

turels et apocryphes, des fables légendaires, ainsi que des injures et des 
attaques contre la magistrature et le clergé. Cependant cette réforme fut 
longue à s'opérer, puisqu'à Touverture du concile de Trente, de cette réu- 
nion qui était destinée à rendre sa sévérité à la discipline et à lutter contre 
rhérésie , Tévéque de Bitonto donna le plus mauvais exemple aux orateurs de 
son temps , en un sermon dont le moins ridicule passage était la preuve de 
la nécessité des conciles , par cette raison que dans V Enéide Jupiter assemble 
les dieux , et qu'à la création de Thomme et à la tour de Babel , Dieu s'y prit 
en forme de concile. Différentes autres réunions sacerdotales , comme celles 
de Narbonne, en 1550, et celle de Cambrai, en 1565, effrayées de cet état 
de la chaire , ordonnèrent aux prédicateurs de mettre toujours leurs dis- 
cours sous l'invocation de la Vierge, et de s'éloigner des dogmes fabuleux, 
fabuloso dogmaie, dans leurs discussions avec les schismatiques. Les aver- 
tissemens vinrent aussi de la part des laïcs, et le spirituel Reuchlin, ainsi 
qu'Érasme, écrivirent sur l'art de la prédication; mais ce fut en vain. Les 
Sérées de Bouchet, le Cymhalum mvndi de Desperriers, le singulier et fa- 
buleux recueil des Gesia Romanorum, le Passavant de Théodore de Bèze,Ie 
Baldus de Folengo , le Moyen de parvenir, que je me garderai , par crainte de 
l'ingénieuse érudition bibliographique de M. Nodier, d'attribuer à Béroalde 
deVerville; tous ces livres satiriques, bizarres, cyniques, qui apparurent en 
si grand nombre au xvi' siècle , et dont Rabelais devait être l'admirable et 
monstrueux couronnement, toutes ces débauches de l'esprit influèrent trop 
directement sur la chaire pour ne pas lui laisser des traditions de parole 
bouffonne, qui ne devaient disparaître qu'après les prédications furieuses 
et sans frein de la Ligue. Quant aux sermonnaires qui , fidèles aux restes mou- 
rans d'une scholastique barbare, n'empruntaient pas le langage macaro- 
nique, et se bornaient à l'enseignement vulgaire plein de divisions et de 
subtilités , ils puisèrent tous dans les Thesauri , les Polyanihœa et dans tous 
ces nombreux recueils d'érudition banale, dont la Gemma predicans de De- 
niise est l'ennuyeux et oublié modèle. Au commencement du xvi* siècle , il 
y a donc dans la chaire deux écoles bien diverses : l'école scholastique et 
l'école grotesque. Leur durée devait être courte , parce que la première ap- 
partenait à une société finie , parce que la seconde était le résultat d'un de 
ces conflits d'idées , heureusement courts pour les sociétés qui y sont en 
proie. 

Ch. Labitte. 



•i* 



BULLETIN 



La eoalitioo ehercbe à donner le change à Topinion sur les motifs de la 
dissolution de la chambre. La coalition, qui est composée de personnes (kNit 
chacune est un démenti à Fautre, pour nous servir d'une belle expression de 
M. Tbîers au sujet des coalitions , a intérêt à cacher la vérité. Quelque 
grand que soit le talent des écrivains et des orateurs que la coalition compte 
dans son sein , elle parviendra toutefois difBcilement à égarer Topinion pu- 
litique. 

Il n'est pas nécessaire de remonter à plus d'un mois pour se rendre compte 
de ce qui se passe. Quand on arracha par surprise à la chambre la nomina- 
tion d'une commission de l'adresse , dont la majorité était hostile au gou- 
vernement , la coalition se crut déjà maîtresse des affaires. On n*a pas oti* 
blié les sommations qu'elle adressa alors au ministère. Son devoir était de se 
retirer sans attendre k discussion. Affronter la chambre qui venait de le 
juger, en nommant comme oMmbres de la commission les hommes les phie 
hostiles au ministère , c'était le braver ouvertement et violer tous les prin- 
cipes du gouvernement constitutionnel. Le ministère ne voulut pas être jugé 
sans être entendu. Il resta pour discuter l'adresse. D'une adresse hostile aa 
gouvernement , et dont la violence respectueuse remontait jusqu'au trône , il 
fit, à l'aide de la majorité, une adresse où l'on approuvait ses négocîatioos 
extérieures consommées , et où s'exprimait une confiance que la commis- 
sion lui avait hautement refusée. Tout ce que la commission avait blâmé fut 
approuvé par la chambre, et la France qui, sur les discours de M. Thiers et 
de ses amis, se voyait déjà avec effroi engagée dans une guerre sans motif et 
sans but, reprit quelque sécurité en voyant l'heureux dénouement de la dis- 
cussion de l'adresse. Ainsi, déjà, en n'obtempérant pas aux exigences de la 
coalition, en ne se retirant pas avant la discussion de l'adresse, le ministère 
a maintenu la paix en Europe ; il nous a épargné une guerre qui eût été 
inévitable si les opinions exprimées à la tribune par M. Thiers, par M. de 



KSVUE DE PARIS. 63 

Brogfîe , et par tous les membres de la coalition , dans les deux chambres, 
ayaient triomphé. 

Satisfaits d'avoir atteint un but aussi important , certains que les principes 
de paix et de conservation seraient désormais soutenus par la majorité des 
deux chambres, les ministres remirent leurs démissions dans les mains du 
roi. Que devait faire la couronne? Les principes de la politique du 13 mars 
étant de nouveau consacrés par une double majorité, fallait-il les sacrifier à 
h minorité de la chambre des députés, à une minorité composée de dix partis, 
qui ne pouvait elle-même formuler un principe, et dire hautement au béné- 
fice de quelles choses et de quels hommes elle voulait le pouvoir? Le roi 
appela le maréchal Soult , qui s^était tenu à Pécart des intrigues de la coali- 
tion; mais la coalition Tentoura de si grandes difGcultés, qu'il déclina presque 
aussitôt sa mission. Il était naturel que le maréchal Soult cherchât à s*assurer 
de la coalition à laquelle il n'avait aucun espoir de faire face , vu son inexpé- 
rience totale de la tribune. Il n*était toutefois qu*un moyen de se concilier la 
coalition , c'était de l'appeler au pouvoir , et le maréchal ne put se dissimuler 
les obstacles qu'il trouverait de la part de la couronne en lui proposant un 
acte inconstitutionnel. Il eût été, en effet, étrange de proposer au roi de 
prendre pour ses ministres les désapprobateurs violens de l'évacuation d'An- 
cône, quand la chambre venait de déclarer dans son adresse que cet acte 
avait été dicté par la loyauté; de former un cabinet où eût prévalu le prin- 
cipe du mépris des traités en ce qui concerne la Belgique , de l'intervention 
à l'égard de TEspagne, lorsque la majorité des deux chambres s^'était pro- 
noncée, deux jours avant, dans un sens contraire. C'eût été proposer un vé- 
ritable coup d'état, un acte de violence a la majorité et aux sentimens du 
pays, et le maréchal ne pouvait le faire. Nous ignorons quelles sont ses opi- 
nions personnelles; mais s'il partage celles de la minorité, nous ne nous 
étonnerions pas qu'il eût refusé la mission de former un cabinet, et quil se 
fût borné à un simple entretien avec le roi sur les affaires. On voit que nous 
n'attachons pas une grande importance à cette fameuse question qui a tant 
occupé la coalition , à savoir si le maréchal avait ou n'avait pas reçu la mission 
de former un ministère. 

Dans cet état de choses, dans la situation actuelle des affaires, au milieu 
des négociations les plus importantes, en face de circonstances assez graves, 
le roi ne pouvait laisser la France désarmée; il ne pouvait, il ne devait pas 
laisser le gouvernement en suspens , lorsque des intrigues puissantes s'effor- 
cent d'ébranler et de dépraver l'opinion publique. Il a fait appel au patrio- 
tisme de ses ministres , et les a engagés à reprendre leurs démissions. 

La direction des affaires reste ainsi dans les mains de la majorité. Les 
721 députés qui ont fait triompher les idées d'ordre et de conservation dans 
la chambre des députés, n'ont pas été livrés aux minorités quMls ont com- 
Inttues avec tant de courage. Le ministère, qui avait le droit de rester anx 
afiatres, y est revenu pour défendre les principes de l'adresse, et les apptf- 
qant. Mais la conronoe et ses ministies n^ont pas cru qne Tordre , que la 



6k REVUE DE PARIS. 

paix publique, que toutes les idées sur lesquelles s'appuie, depuis huit ans, 
la prospérité du pays, devaient triompher à une faible majorité; il n'a pas 
voulu confier à des chances si incertaines le sort de la France. Le gouverne- 
ment en a donc appelé aux collèges électoraux , dans Tespoir qu'il en sortira 
une majorité plus forte en faveur des principes du 13 mars. C'est là ce que 
la coalition nomme un coup d'état. 

On est bien en droit de se demander de quel côté sont la loyauté, ta droi- 
ture et la probité politique, quand on voit s'élever de telles accusations. La 
coalition , cette longue intrigue , commencée dans la presse , et passée de là 
dans la chambre , va se continuer dans les collèges électoraux. Les partis 
différens qui composent la coalition , annoncent déjà officiellement qu'ils se 
forment en comités solidaires les uns des autres. Dans les collèges, on s'ap- 
puiera mutuellement. Les légitimistes auront les voix des républicains, et les 
uns comme les autres voteront pour M. Thiers et M. Guizot. Tous les enne- 
mis du gouvernement de juillet sont convoqués et ameutés par ceux qui sont 
sortis de ce gouvernement , et qui doivent tout au nouvel oic^re de choses. 
M. Guizot, qui a tant contribué à fermer les clubs, portera les amis de 
M. Cavaignac, et se fera porter par eux. Déjà même il s'occupe, avec les 
doctrinaires, à reformer la société républicaine .4 icfe- foi, /e ciel t'aidera. 
M. Thiers , qui est inscrit sur les listes d'amnistie de la future restauration ^ 
comme le geôlier de M""" la duchesse de Berri , recueillera les suffrages de 
M. Berryer, de M. de La Bourdonnais et de M. de Valmy. Ses amis du centre 
gauche ont même promis, dit-on, de faire entrer quelques légitimistes de 
plus dans la chambre. Ne sont-ce pas , après tout , quelques ennemis de plus 
suscités au ministère ? Enfin , deux anciens ministres s'occupent à cette heure 
à rédiger des lettres circulaires à leurs correspondans des départemens , qui 
seront chargés de menacer les fonctionnaires de destitution, s'ils ne contri- 
buent pas à servir les intérêts de la coalition. Ainsi l'on fait déjà acte de gou- 
vernement. Nous n'avons pas besoin de dire de quel parti viennent ces me- 
naces. On reconnaît là les doctrinaires, qui ont transporté avec eux hors du . 
pouvoir leur fameux système d'intimidation. On veut intimider les électeurs, 
après avoir voulu intimider le gouvernement. C'est aux électeurs à voir s'ils 
veulent donner aux doctrinaires les moyens d'appliquer ce système à la 
France. Il est bon de remarquer en passant que la coalition compte parmi 
ses membres dont elle a publié la liste, trente-six fonctionnaires publics; or 
le gouvernement pourrait bien user de représailles , et toute la faconde des 
soixante-neuf avocats qui figurent dans la coalition ne pourrait lui en faire 
un reproche. 

Quant aux doctrinaires, ils jouent simplement leur rôle habituel, en obéis* 
sant à leur devise qui est : arriver n'importe par quel moyen. Dans les élee- 
tions de 1837, ils n'ont échappé à un naufrage complet qu'en invoquant 
l'appui du gouvernement, en se donnant pour les seuls défenseurs de l'ordre. 
Aujourd'hui , ils comptent réussir à l'aide des républicains et des légitimistes. 
Rien n'est plus naturel el plus honnête à la fois ! Ce proeédé n*e8t pis, Cail- 



RBVUB DE l»AftIS. 65 

leurs, seulement à Tusage des doctrinaires. Nous lisons aujourd*huî dans les 
feuilles de ^'opposition une réclamation de M. le comte Lemarrois , présenté 
comme douteux sur la liste des coalisés, et qui s'indigne de cette qualification. 
M. Lemarrois tient à faire connaître que, lors de la discussion de l'adresse , il 
a constamment voté avec la commission. Nous sommes loin de le contester; 
mais nous serions édifiés de savoir si M. le comte Lemarrois , membre de 
Fopposition , a quelque chose de commun avec un député de ce nom qui , lors 
des dernières élections, vint trouver M. le ministre de l'intérieur, en lui de- 
mandant sa recommandation, et en appuyant sa demande de paroles qu'il était 
tout-à-fait convenable de prononcer en pareil cas; car il n'est pas d'usage, 
même dans la coalition où l'on est si désintéressé, de recommander ses ad- 
versaires. 

Il se peut qu'en comptant sur les républicains, le parti doctrinaire ait fait 
un bon calcul ; mais il pourrait bien , ainsi que ses nouveaux amis , se trom- 
per sur les dispositions du parti légitimiste. Les légitimistes qui figurent à 
la chambre sont loin de composer et même de représenter l'ensemble du 
parti. M. Berryer ne représente pas plus tout le parti légitimiste que 
M. Thiers , qui parle en faveur de l'intervention et pour la rupture violente 
du traité des 24 articles, ne représente aujourd'hui le centre gauche. Il y a 
daus le parti légitimiste des intérêts qui sont autres que les intérêts de l'élo- 
quence tribunitienne, des principes de conservation qui se rattachent au sol et 
qui s^accommoderaient mal des transactions de parti , si ces transactions 
mettaient en péril la base sociale de la France. Les légitimistes consenti- 
raient avec joie à voir leurs représentans mettre leurs mains dans celles qui 
travaillent à renverser le gouvernement de juillet ; mais une seconde émigra- 
tion ne saurait leur plaire, ddt M. Berryer charmer les ennuis de la route 
par son éloquence et par les ressources de son esprit. Nous savons donc de 
bonne source que dans le parti légitimiste, des hommes d'un grand poids, 
de grands propriétaires, porteurs de noms illustres, ont déjà pris l'alarme, 
et déclarent qu'ils s'opposeront , dans les élections , à une coalition d*où 
sortira , selon eux , non pas seulement la chute de la monarchie de juillet , 
mais le renversement des principes d'ordre et de propriété. Nous prédisons 
donc avec assurance à la coalition qu'il lui manquera quelques voix dans le 
parti légitimiste. 

Ce sont des esprits justes , ceux qui parlent ainsi. Ils croient , avec raison , 
que M. Guizot et M. Thiers ont abdiqué de fait leurs idées , et qu'ils sont réduits 
à recevoir la loi de M. Odilon Barrot , le seul homme, dans la coalition , qui ait 
parlé conformément à ses principes passés. La force de M. Guizot consistait 
dans son exagération même; il était désigné comme l'adversaire ardent et 
violent des partis avancés. M. Thiers trouvait son crédit et son influence dans 
les principes du 13 mars, qu'il avait soutenus avec fermeté, mais sans co- 
lère. Il était la digue naturelle des partis dans les temps de calme, comme 
M. Guizot l'était dans les temps de désordres et de troubles. Mais que sont 
M. Guizot et M. Thiers, l'un qualifiant l'extrême gauche de parti du progrès, 

TOMB n. FEVRIER. — SUPPLÉMENT. A 



66 RBVITB DE PARIS. 

rautre youlant feire la guerre à FEurope pour donner un coin du Llmboug 
à la Belgique et pour maintenir quelques soldats à Aneône, le tout contrai- 
rement aux traités? Les principes de paix et d*ordre public sont restés dmiâ 
le gouvernement abandonné par M. Thiers et par M. Guizot, et c*est M. Noté 
qui les représente. 1 andis que ceux-ci s'effaçaient derrière M. Oditon BarfOt, 
c'était M. Moté qui défendait pas à pas le système du 13 mars et qui le fii- 
sait maintenir par la chambre. Pendant que M. Thiers tenait le langage de 
M. Mauguîn, du général Lamarque et de tous ceux quil combattait en f 881, 
M. Mole tenait le langage de Casimir Perler, et luttait avec autant de 
courage que lui contre Tenivrement des passions populaires. 

La question qui va être portée devant les collèges électoraux, sera doâé 
débattue entre M. Mole et M. Odilon Barrot, c'est-à-dire entre la paix et la 
guerre. Quel que soit le ministère qui sorte des élections, s'il est formé par 
rinfluence des principes de l'adresse, il dérivera de M. MoIé et de la politique 
du 15 avril, de même qu'il sera sous la main de M. Odilon Barrot , n'importe 
de quels hommes on le formera , si on le choisit parmi les défenseurs du pro- 
jet d'adresse de la commission. Qu'on veuille maintenant jeter un regard sut 
la composition des partis, et qu'on nous dise d^où M. Odilon Barrot lui-même 
tire la force qui lui permet de dicter des conditions à M. Thiers et à M. Guizot ! 

Déjà le Courrier français , qui n'est pas un des auxiliaires les plus avancés 
de M. Odilon Barrot, engage les 213 députés de la coalition à se retirer 
au milieu de leurs commettans , et à se faire le centre et une propagande ae- 
tive et résolue , et il termine son allocution par ces paroles : « Quand chacun 
sera bien convaincu que les principes dont nous demandons l'application 
sont les mêmes qui avaient triomphé en 1830, alors, nous l'espérons, lé 
pays se montrera plus sage que son gouvernement; le droit, la liberté, le 
progrès, ne manqueront pas de défenseurs. » Le Courrier français veut ce 
qu'on voulait en 1830; voilà donc le programme de rHc^tel-de-Ville ressus- 
cité, moins le général Lafayette, qui opposait sa modération à la fougue de ses 
amis. Ce programme, c'est le suffrage universel, le gouvernement des clubs, la 
propagande, la guerre , toutes les choses auxquelles le ministère du 13 mars 
avait mis fin ! 

A-t-on déjà oublié ce que fut le 13 mars? Les idées de 1830 avaient triom- 
phé, comme dit le Courrier Français, elles nous avaient donné Témeute, 
elles avaient détruit le commerce , tari les sources du revenu public , isolé la 
France en Europe, réduit la population ouvrière au désespoir; c'était à la 
fois 1793 et Manchester, la lutte à mort de la faim et des idées exaltées contre 
les classes aisées et les esprits modérés et raisonnables. L'autorité n'était 
dans les mains de personne. Ceux qui portaient le nom de ministres ne sa- 
vaient comment se faire pardonner le pouvoir par leurs souverains populaires. 
M. Guizot, ministre de l'intérieur, obéissait alors au parti républicain; et le 
ministre des finances, M. LafBtte , avait si peu de crédit, qu'en abandonnant 
le pouvoir, il laissa le service du trésor assuré seulement pour quatorze jours 1 

La ganehe , qu'on nommait le parti du mouvement, annon^t baattmeiit 



REVUB DE PAI^IS. 67 

If jirojet de cb^og^r la charte de 1830, et une députation, appuyée par le 
ginéral Lafayette , se rendit, lors du procès des ministres, près du roi, pour 
le lui proposer. Deux élèves de TÉcole Polytechnique figuraient dans cette dé- 
putation! Voilà Tordre qui régnait en 1830, les idées que le Courrier Fran- 
mis çt SQO parti voudraient aujourd'hui rétablir! Le roi résista, comme il 
résista plus tard à une députation plus pacifique qui lui proposait , par For- 
gane de M. Odilon Barrot , de porter le juste-milieu un peu plus à gauche; et 
bientôt Casimir Périer prit les rênes de Tétat. 

Casimir Périer rétablit, en peu de jours , les idées de pouvoir. Il se mon* 
Ira ouvertement ministre, et déclara la guerre aux&cUons. Les doctrinaires 
sentirent sa force, et marchèrent avec lui. Ils exagérèrent plus tard les idées 
du restaurateur de Pautorité en France , qui disait sans cesse que la Charte 
et les lois existantes suffisaient pour réprimer les partis, et qu'il ne fallait 
que du caractère pour faire exécuter les lois. M. Thiers , qui gémissait sans 
4oute de Tadministration débile de M. Laftitte, dont il faisait partie, se rallia 
9DSsi à Casimir Périer, et la France, plus heureuse qu'aujourd'hui, vit ses 
plus beaux talens s'unir pour lui donner la paix et la prospérité, ^oilà ce 
que forent 1830 et la glorieuse réaction de 1831. Une révolution matérielle 
avait été faite en 1830; ce n'est qu'en 1831 que la révolution morale a eu Heu. 
Elle a duré jusqu'à présent, et elle eût cessé déjà si le ministère du 15 avril 
avait fait place à la coalition. 

On veut revenir aux idées de 1830! Si la coalition est conséquente avec 
elle-même, elle portera dans les collèges électoraux des députés tels que 
If. de Ludre, M. Audry de Puyraveau et autres. Voilà ceux qui représentent 
les idées de 1830 ! Quant aux hommes de talent qui voudraient finir comme 
Mirabeau a commencé , et qui , au lieu de s'éclairer comme lui par la marche 
des évènemens, tentent aujourd'hui de nous reporter à 1789 , la France leur 
dira, sans doute, dans les élections, qu'elle jouit des bienfaits d'une longue 
révolution, et qu'après avoir été glorieuse parla guerre, elle tient à con- 
server la liberté et la paix, deux choses que ne lui avaient données ni la 
restauration , ni la république , ces deux auxiliaires de la coalition. 

Une accusation odieuse est portée aujourd'hui par une feuille de la 
coalition. Elle avance que le parti de la cour a enjoint à la Banque de France 
de restreindre ses escomptes , afin d'amener une crise commerciale dont on 
pourrait accuser la coalition. Malheureusement il n'est que trop vrai que les 
Intrigues de la coalition ont déjà resserré les affaires commerciales et causé 
quelques inquiétudes dans le conseil d'escompte de la Banque. Quant à la 
calomnie de la feuille que nous citons, il faut dédaigner d'y répondre, et il 
suffira de citer les noms des principaux administrateurs de la Banque de 
France pour détruire cette odieuse allégation. Parmi eux figure, à titre de 
gouverneur, le comte d'Argout, l'un des quatorze représentans de la coalition 
dans la chambre des pairs. Elle compte parmi ses régens M. Joseph Périer, 
chez qui a lieu la réunion des doctrinaires, M. Baudon dont les opinions lé- 
gitimistes sont connues, et M. Dosne, beau-père de M. Thiers EnOn, dans 



68 REVUE DE PARIS. 

son conseil d'escompte Ggure M. Legentil , député qui vote avec la coalition. 
On le voit, la méchanceté, toute grande quVlle est, n'égale pas ici la mal* 
adresse et la sottise. 

Théâtres. — Opéra. — La Gipsy, ballet en trois actes, de MM. de Saint- 
George et Mazillier, musique de MM. Benoist, Thomas, Marliani. 

Les saltimbanques s*emparent de tous nos théâtres; partout on voit des 
gitanos, des gipsys, des bohémiens, des égyptiens, des cyganis, des sin- 
gari. Si la scène est la vraie expression de la société, nous devons penser que 
Jes saltimbanques abondent parmi nous, et que la jonglerie n'est pas sans 
crédit en ce jour. La Comédie-Française n'a point encore cédé à l'empire que 
cette mode nouvelle nous impose: seule elle résiste à l'invasion des gitanos 
et giianas. Il est vrai que Molière l'a depuis long-temps pourvue d'une assez 
belle collection d'égyptiens et de bohémiens parlans , dansans et chantans. 
La Comédie-Française est trop riche ; au lieu d'ajouter quelques zingari à 
ses personnages dramatiques, elle en supprime. Les joyeuses commères du 
Mariage forcé ne viennent plus donner à Sganarelle l'horoscope dicté par 
Molière. Il paraît que le futur époux de la galante Dorimène n'a plus besoin 
d'avoir recours à la magie pour être sufGsamment averti du sort qui le menaee. 

Les faiseurs de livrets d'opéras me: tant en scène des cantatrices, afin d'a- 
voir un bon nombre de cavatines à donner à la prima donna. Les inventeurs 
de ballets ont recours au même expédient pour faire danser leurs virtuoses. 
Bayadères, baladines, danseuses des temples, des théâtres et des rues, ont 
figuré tour à tour sur la scène du grand Opéra. Les ballets ne réussissent 
point à cause de leurs combinaisons dramatiques; le spectacle, les costumes 
sont de faibles moyens de succès. La cachvcha a fait la fortune du Diable 
boiteux; le public veut des pas d'une piquante originalité, des pas exécutés 
avec une grande perfection. 11 prend son plaisir en patience, et laisse défiler 
les scènes déclamées avec les bras et chantées par les flûtes, les hautbois, les 
clarinettes de l'orchestre. Si vous lui demandez ce qu'il fait pendant tous 
ces préludes qui doivent amener les solos favoris, il vous répondra qu'il at- 
tend. Dès que ces pas si désirés ont été dansés, la salle se vide en partie, 
témoin la cachucha , dont les dernières mesures sont le signal des applau- 
dissemens et du départ. Je ne connais point les ballets italiens tels que le &• 
meux Vigano le^ a disposés. Sans avoir jamais assisté à ces spectacles que 
beaucoup d'amateurs ont vantés, je suis persuadé qu'ils sont bien inférieurs 
aux nôtres sous le rapport du seul objet qui intéresse dans un ballet : les solos. 

Les Espagnols comprennent mieux le ballet que les Italiens, les Allemands 
et les Français. Ils savent le réduire à sa plus simple comme à sa plus vive 
expression. Sans l'entourer, l'embarrasser d'une foule d'accessoires au moins 
inutiles, ils lancent leurs danseurs fashionables sur la scène sans pré&ce ni 
prélude, le spectateur jouit à l'instant des plaisirs qui lui sont promis. En 
Espagne, on est expéditif, on redoute de perdre un moment: la vie est courte, 
il &ut savoir employer son temps. 

La Gipsy renferme les élémens de succès que l'on désire dans un ballet : 
M"* Fanny Elssler y danse admirablement deux pas avec une grâce, une 
coquetterie ravissantes. Ces deux pas se suivent et c'est un mal ; le publie 
n*ose pas en demander la répétition. Il en a bien témoigné le désir; il voulait 



REVUE DE PARIS. 69 

qu'on lui donnât une seconde fois la mazourque et n*a obtenu qu'une révé- 
rence de la gentille Polonaise. Je vous ai parlé des deux solos de M"* Elssler, 
de sa gentillesse, des bravos qui Pont saluée; je crois inutile de vous conter 
l'enlèvement de cette gipsy, fille de bonne maison. On l'accuse d'un vol, 
comme Minette de la Gazza ladra: elle est condamnée à mort; son père est 
son juge et la reconnaît à l'instant fiital. Cette gipsy a un amant, comme elle 
faux bobémien; cet amant est tué. par une rivale, et dès-lors la noble fille 
peut épouser un gentil bomme. 

MM. Benoist, Thomas et Marliani se sont réunis pour faire la musique de 
ce drame dansé. Tout en applaudissant au talent de ses deux confrères, je 
dirai que M. Thomas mérite une plus grande somme d'éloges en ce qu'il a 
emprunté à des maîtres célèbres une bonne part de la musique employée dans 
le second acte qui lui était échu. Dans les ballets, il fiiut de la musique déjà 
connue , c'est la seule que l'on puisse écouter. On la suit aisément, parce qu'on 
la sait parfaitement. Tout le reste passe comme un vent harmonieux destiné 
à faire flotter les tuniques légères des nymphes ou des bohémiennes. L'atten- 
tion ne saurait se fixer sur deux objets à la fois. Les paroles d*un opéra sont 
complètement efifacées par le charme de la musique et des voix. La musique 
cède le pas à son tour quand de jolies danseuses figurent sur la scène. Per- 
sonne ne s'est jamais avisé d'examiner les statues posées sur la façade ou le 
faite d'un palais. Non his in idem. 

Le succès de la Gipsy a été brillant. Je dirais que M"*" Elssler a été appelée 
sur la scène après la chute du rideau , si cet hommage trop prodigué était 
encore un signe de la grande faveur du public. 

Théâtre -Italibn. — La Vestale de Spontini, traduite en italien, a 
montré sur les affiches de Naples son titre parfaitement identique avec celui 
de la pièce française. Le lecteur se chargeait du soin de la prononciation et 
rendait le mot italien en mettant un accent sur la dernière lettre. Le Philtre 
de M. Scribe est devenu, à Milan, l'Elisir d'amore, c'est le changement le 
plus notable que Ton ait fait subir au livret français en le naturalisant en Italie. 
Les noms des personnages ne sont plus les mêmes : Fontanarose, Guillaume, 
Térésine, sont devenus Dulcamator, Nemorino, Adina. La mesure des vers 
italiens a prescrit cette mutation. L'action se passe auprès des Apennins, 
afin de justifier les costumes italiens adoptés par les acteurs. Les Apennins 
ou les Pyrénées , peu importe pour le décorateur à qui le poète Romani a 
fourni les moyens de montrer quatre scènes différentes , au lieu de se con- 
tenter de la seule décoration que l'on nous présente à l'Académie royale de 
Musique. 

L'Elisir d'amore a depuis quatre ans une grande vogue en Italie , ce qui 
ne signifie pas pourtant que ce soit une partition bien remarquable: les Ita- 
liens sont très peu difficiles maintenant. Lorsqu'on leur reproche l'extrême 
faiblesse de la plupart de leurs opéras nouveaux , ils croient justifier pleine- 
ment leurs musiciens en disant que ces œuvres ont été composées et apprises 
en un mois , en vingt jours, en une semaine. Je ne sais si le docteur Pangloss 
accepterait cette raison et la trouverait suffisante. Le temps ne fait rien à 
l'affaire , il s'agit de faire bien. Si le maître Donizetti avait eu plus de loisirs, 
certes il y a beaucoup de choses qui n'auraient point été admises dans sa 
partition de VElisire d^amore. Le premier acte produit peu d'effet, l'air du 



70 RBVCB ra PARIS. 

charlatan n'a point la vivacité, la verve que Ton désirerait dans un QKNrcMa 
de ce caractère. Lablache le dit fort bien , il le déclame au lieu de le ebasler. 
Cette manière^de présenter le débit musical est eieellente, sans doute, sur- 
tout lorsque Tacteur a cette manière de dire spirituelle et mordante que l'on 
admire dans Lablache ; mais il faut alors que Torchestre anime, colore le 
discours musical et nous rende cette mélodie que la voix récitante nous in- 
fuse. Ce supplément obligé ne se rencontre point à un degré asseï éminant 
dans Tair de Dulcamator. 

La barcarolle du second acte est fort jolie, et c'est tout sioiple, elle oom- 
mence par une phrase charmante de Mozart : Si a ca$g madoma la notle H 
cJUama. On assure que cette barcarolle est un air du payf , un air populaire, 
Donizetti n'a donc rien pris à Mozart en employant une mélodie nationale. 
Le caquetage des jeunes filles qui viennent à la rencontre de Nemorino qu'un 
héritage a rendu riche est trop lent , et demandait plus de \ivadté. Ce mor- 
ceau serait délicieux s'il n'était calqué sur le fameux sextuor de la Cwunmiola, 
La ressemblance est telle que tout le monde a reconnu l'original dans la con- 
tre-épreuve. 

Le duo chanté par Lablache et M""* Persiani , la cavatlne d'Adina sont les 
deux morceaux qui ont excité un véritable enthousiasme , on les a £iit lé- 
péter. Ce duo renferme pourtant une phrase de quatuor de Bianca e Foliere 
de Rossini que l'on chante dans la Donna del Lago. Je dois dter encore une 
jolie mélodie que le cor de Gallay module admirablement avant de la céder 
an chanteur. 

L'Elisir d'amore est l'œuvre d'un musicien de beaucoup de talent, qui n'a 
pas eu le temps de trouver des choses nouvelles. C'est un opéra bouffon, 
plaisanterie à part, comme disait Dugazon en parlant de son camarade Da- 
zîncour, qui n'était pas toujours comique, bien qu*il tînt cet emploi. La mo- 
sique de VElisir (famore laisse trop à désirer sous le rapport de la gaieté. 
L'exécution en est excellente. M"'' Persiani s'y est surpassée, et justifie de la 
manière la plus brillante le titre de notre première cantatrice, titre qui, de- 
puis long-temps, ne lui est plus contesté. Lablache est un chariatan à &lre 
pouffer de rire; Tamburini un joli soldat, qui chante sa cavatine au grand 
contentement du public. Ivanoff s'est distingué; il tient bien sa partie musi- 
calement; il devrait lui communiquer un peu de chaleur dramatique. L'EUsir 
dawkore a réussi : les chanteurs ont une belle part à ce succès. 

Théàtrb-Fraivçais. •— Le Comité de Bienfaisance, comédie en un acte, 
de MM. Duveyrier et de Wailly, est une petite satire contre la philantropie. 
Il est de mode, depuis quelque temps, de se rire des philantropes. Est-ce 
un bien? est-ce un mal? Je ne sais. Alors même qu'elle n'est qu*un ridicule 
et qu'une prétention , la philantropie est un ridicule si innocent , une préten- 
tion si inoffensive, qu'il serait peut-être prudent de ne le point décourager. 
Les philantropes font donner et ne donnent pas, dit un des personnages de 
la pièce nouvelle. Eh bien ! à ce seul titre , tout comité de bienfaisance serait 
encore une excellente institution qu*il faudrait se garder de détruire. An 
reste, ce petit acte est lui-même inoffensif, comme le ridicule qu'il attaque. 
Il serait impossible d'être plus généreux envers un ennemi désarmé que ne 
l'om été MM. Dnreyrler et de Wailly avec les eoroités de bienfaisance. Ilsee 



Mit wernB de leur esprft arec une eoartoisîe yraîment chevaleresque; c^est 
aux pauvres à leur voter des remerciemens. 

Rsii AisSANCB. -» VEau merteilUMè , paroles de M. Sauvage , mosique de 
M. Grisar. — La scène se passe à Naples. Bataglia, le grand Bataglia, dont 
vous avez tous entendu parler, vend sur la place publique une eau merveQ* 
leose, qui n'a d*autre inventeur que le grand Bataglia lui-même. Eau mer* 
veilleuse en effet, qui guérit radicalement la carie des dents, noircit les che- 
veux, en arrête la chute, et les fiiit pousser en trente-six heures; une eau 
qui enlève toutes les maladies, ressuscite presque les morts, efface les taches 
de rousseur, conserve la beauté des femmes, élargit les yeux, rétrécit la 
bouche, efBle les doigts, assouplit la taille; une eau enfin près de laquelle 
Feau de M""' Ma n*est que de Teau claire, Teau merveilleuse en un mot! et 
cela se vend un demi-carlin le Oacon! La foule se presse autour de Bataglia, 
et les femmes ont grandement raison, car elles sont furieusement laides. Il 
est vrai que nous sommes à Naples, où les femmes ne sont pas belles. Toute- 
fois nous conseillons au théâtre de la Renaissance de se préoccuper moins 
serupuleusement de la couleur locale. Il signore Bataglia est donc en bon 
train de faire fortune et de changer son eau en vin , lorsqu*uo chenapant, un 
Scaramouche sorti de Fenfer, s'avise d'élever autel contre autel, et de vendre 
sur la même place Teau merveilleuse dont il a trouvé la recette. — Où ? s'écrie 
Bataglia éperdu. — A la fontaine, répond le drôle. 

J'oubliais de vous dire que Bataglia est tuteur, comme Bartholo, d'une char> 
mante Rosine qu'il veut épouser, et qui veut , elle , épouser Scaramouche. 
Us ne sont beaux ni l'un ni l'autre; mais Scaramouche est jeune , il a la 
beauté du diable. Un jour Scaramouche entre chez Bataglia; il est pâle 
comme un sac de farine, et ses forces le soutiennent à peine. Il confesse à 
Bataglia qu'il voudrait , avant de mourir, laisser à la femme qu'il aime dix 
mille écus, tout son avoir. Bataglia s'attendrit et encourage Scaramouche à 
ûôre son testament. Mais Scaramouche objecte d'une voix mourante qu'un 
testament est toujours attaquable, et que , pour assurer la validité de sa do- 
nation , rien ne serait plus ingénieux qu'un mariage in-extremis. L'expédient 
enchante Bataglia : vite un notaire et des témoins. Les vaudevillistes ont le 
diable au corps pour vouloir qu'on se marie devant notaire! Quoi qu'il en 
iott, le tabellion arrive, ridicule, laid et béte comme tous les notaires de 
tftudeville. Rosine s'approche. Bataglia bénit ses enfans. Scaramouche n'a 
plus qu'à mourir. Mais voilà bien une autre affaire ! Le pendu ressuscite ! 
Scaramouche avale une cruche d'eau merveilleuse, et, à chaque gorgée, ses 
yeux se raniment , son teint fleurit, sa bouche s'épanouit, son corps se re- 
dresse : Scaramouche est sauvé et Bataglia comprend , mais un peu tard , 
qall vient d'être joué par le drôle et par sa pupille. La gloire le consolera. 

Cette folie, dont il faudrait retrancher un acte, manque tout-à-£ait d'ori- 
ginalité, ainsi que la musique de M. Grisar. M. Hurteaux a débuté avec assez 
de succès dans le rôle de BÎataglia. M. Féréol a été , durant toute la pièce, un 
excellent personnage de Callot. M""* Thillon est décidément charmante, et 
rien n'est plus gracieux qu'elle , sous son costume de saltimbanque. 

Au théâtre des Variétés , Mademoiselle Kichon , dont nous ne saurions 
parler. Au Gymnase , la Gitana , où M"* P^athalie joue avec une grâce infinie. 



7S HEVUB DB PAE1S« 

Bals de l'Ôpébâ. — Hier samedi, TOpéra a donné son cinquième i>ai 
masqué. Cette fête a été digne par son éclat de celles qui Tout précédée. 
Les premiers sujets du ballet ont exécuté le Quadrille français avec costumes 
des quatre nations. Ce quadrille, admirablement réglé, est destiné à pro- 
duire une révolution dans la danse des salons. Déjà il a été adopté dans let 
plus belles réunions dansantes de Paris, mais FOpéra seul pouvait nous Tof- 
frir avec ce luxe inouï de costumes, cet ensemble, cette précision qui ont 
£ut en partie son succès. Le Quadrille français et les belles valses de Jullien 
attireront pendant tout le carnaval , Félite de la société parisienne aux bals 
de l'Opéra. 

— On vient de mettre en vente, chez le libraire Leleux, une élégante et 
fidèle traduction du Traité pratique de la cutlure du Dalilia , par Joseph 
Paxton « célèbre horticulteur anglais. Nous recommandons cet excellent ma- 
nuel à toutes les personnes qui s'intéressent à Tétude ou à la culture de cette 
belle fleur. La passion des dahlias , moins exaltée en France qu'en Angle- 
terre, où certaines rares variétés se sont vendues jusqu'à vingt louis le pied, 
prend d'année en année plus d'extention et de faveur. Le livre de Paxton, 
qu'une plume de femme vient de traduire, rendra chez nous de plus en plus 
intelligente et familière la culture de cette superbe plante. Ce petit volume a 
même sur l'original anglais l'avantage d'être précédé d'un avertissement du 
traducteur et de deux intéressantes lettres , l'une de M. Adrien de Jussieu , 
si compétent en physiologie végétale , l'autre de M. Alexandre de Humboldt, 
qui raconte, avec la simplicité piquante qu'on lui connaît, comment il a, 
sinon découvert en 1803 , du moins rencontré , comme il le dit , en compagnie 
de M Bompland , des dahlias en fleurs, croissant spontanément sur un sol 
vierge du haut plateau du Mexique, à 6,800 pieds environ au-dessus de 
rOcéan. Ce petit volume ne peut que rendre de plus en plus populaire en 
France la culture d'une fleur destinée à faire l'ornement des cottages les plus 
modestes, comme des jardins les plus magnifiques, 

— M. Emile Souvestre vient de faire paraître un nouvel ouvrage intitulé : 
f Homme et V Argent (1). Nous rendrons très prochainement compte de cette 
nouvelle production de Fauteur des Derniers Bretons, Aujourd'hui , nous 
constatons seulement le succès de l'Homme et V Argent, dont la première édi- 
tion a été enlevée en peu de jours. 

(4) s vol. in-S», chei CbtrpenUer, rue des Beaux-Arto , 6. 



F. BoifNAimi. 



LETTRES 



SUR MUNICH. 



DÉCORATION INTÉRIEURE DE LA RÉSIDENCE. 



VIII. 
D*uii certein abus de Tart. 

La première chose qui frappe , lorsqu'on entre dans les nouveaux 
appartemens de la Résidence, c*est qu*il n'y a partout que de Tart. 
Il fut des époques, dans l'antiquité et pendant le moyen-Age, où les 
ustensiles les plus ordinaires prirent des formes pleines de goût , et 
furent ornés de ciselures précieuses; les fouilles de Pompeï, et les 
cabinets de nos amateurs de vieilleries gothiques fournissent des ren- 
seignemens également intéressans sur cette application de l'art aux 
produits de l'industrie. Les travaux qui en portent l'empreinte nous 
paraissent mériter la plus haute attention et les plus grands éloges. 
C'est en façonnant les objets qui sont le plus souvent à la portée des 
hommes, que l'art atteint vraiment son but, qui est de rappeler 
sans cesse un ordre d'idées et de sentimens supérieurs à l'inerte et 

M) Voir les livraijODf des S et iS JanTier 183». 

TOME II- FBVBIBB. 6 



71 REVUE DE PARIS. 

imbécile matière. Mais ce n'est pas dans ce sens que l*art règne en 
maître absolu dans le palais des rois de Bavière ; il n*y a pas trans- 
formé industrie , il l'y a supprimée. Ce despotisme est-il aussi digne 
l'approbation? 

Lorsque le roi Louis demanda à M. de Klenze le plan de ses nou- 
veaux appartemens , il lui naanîfesta 4e volonté expresse de ne voir 
figurer dans leur décora tioYi'tf tîiills; nt'ctraperies, ni tentures, ni 
bois, et de n'y admettre que les meubles dont on ne pourrait abso- 
lument se passer. Les marbres ou les stucs, les peintures et les 
sculptures, élbieit Ids ilelU ôk-nleilelfe (|ui fiil^nt I £r disposition 
de l'architecte. P^ eefnfréndrë loA^n efliAiMS, il* faut avoir 
vu cette immense suite de salles , dont la décoration était réduite k 
des ressources si bornées. Dans l'aile du midi , qui fut commencée la 
première , le nombre des salles qui composent les grands apparte- 
mens du roi et de la reine ne s'élève guère à moins de vingt ; et quoi- 
que l'aile du nord , destinée aux grandes salles de réception , soit di- 
visée en moins de compartimens , elle n^estpas moins étendue. Il 
était presque impossibfe de ne pas parahre froid et monotone , en 
ayant à fournir une si longue carrière avec des moyens si restreints; 
cependant M. de Klenze me paraît avoir résolu ce problème avec un 
rare bonheur. 11 est vrai qu'il a d^aliiord^ obtenu grâce pour certaines 
boiseries privilégiées qui ont quelques-unes des qualités des miné- 
raux ; avec leurs vives couleurs naturelles , et leurs veines dures et 
résistantes, il a formé des parquets qui sont comparables aux plus 
belles mosaïques. Il a varié de son mieux la forme des plafonds, qui 
sont tantôt étendus eOflMiC^e'^HnM^ dfilrtAflii^ db caissons étin* 
celans, tantôt arrondis, et couverts de peintures sur les arcs heureux 
def mtH Vdtftc^. tmti , li di^tKbûtion et' liniém d^ COA^po^âoti^ 
qui dètorént lèsmtHrailted, eri fbrttoubHeria ntkdttë; élleâ empéCheM^ 
qtfdiï'ife rehîatipie l'exîgttîlé dés tlsstfe qUl encâ'dîreiit le* ferifttres 
satt* ié» tèilef , et la ràédiocH'té des riieuble^ dégttiséé à |^éine sou^ tïne' 
tefntur^ btaiftfrde qtiè ^(fùMnt de rares filets d'o^ Ées^ A^ties, 
dotft 6ft i tSérSngé avec bJeaticaup d'art les sujets et lé stylé, c6tt- 
reftt o^dhiaifément en fl-lses ad-dessùs é^ stbfcs; dTauttieâ fôijr, èdes 
déKie'éndent datis le stuc, 9ous fôfnfe die tàbfehûx; sooviédt, ciMMié 
jefai dit, eTIips envahissent le plafoifd et fè» nAit^ ÙM eùtieN; 
fvSij ç& et Ai , elles font platée aux scuipthrës- et atfx fëliefà de gyi^ 
blsTnc ^ se détathent adMirafaleillent sûr dés t(ttiAi colbrës. Vous 
alléi aîn^ d*un bout à Vautre , tôujoursteûus éri halehiè' par quelque 
modification nouvelle et inattendue de ce motif principal de décora- 



HBVUB VE PARIS. '75 

'tion , qui semblait d*abonl si peu snseeptible de fécondité et de cha- 
leur. 

Mais sM*artiste est sorti avec honneur de cette lytte difficile, ce 
n*est pas une raison pour louer de la même manière l'idée soys.rin- 
fluence de laquelle il a agi. Ne vous semble-t-il pas qye , préeis^ent 
par TefTet de ce culte exclusif et exalté qu'on professe ici pour les 
arts , on a manqué , dans cette circonstance , à leur véritable desti- 
nation? En quoi le palais , ajusté comme je viens de vous, le dire, 
ressemble-t-il à une demeure humaine? L'ardiitecture des habita- 
'tions a aussi sa poésie. Cette poésie a des modulations différentes « 
selon les climats et les époques où elle se fait jour; mais c*est la mé- 
connattre que de vouloir loi ôter Taccent que lui donnent le mol^i- 
lîer ordinaire et les habitudes caractéristiques des hommes dont 
elle abrite Texlstence , et dont elle doit résumer l'esprit. Que de fois 
j'ai rêvé qu'on pouvait écrire un livre plein de charme, et d'une émo- 
tion à la fois douce et élevée, en faisant l'histoire des formes et des 
omemens successifs que la maison , cette enveloppe de l'individualité 
humaine, a revêtus depuis le commencement du monde jusqu'à nos 
jours? Avec quel plaisir on suivrait, à travers les variations de leur toit, 
et de leur industrie domestique , la civilisation des peuples qui ont 
laissé de si illustres monumens de leur vie publique , mais dont la .vie 
privée est si inconnue? Et cependant c'est le culte des dieux Lares, 
qui peut seul nous faire bien comprendre le culte des divinités.de la 
patrie; c'est de la famille, comme d'une ruche pleine de parfi:^ms et 
de trésors cachés, qu'est sorti l'essaim de toutes les vertus politiques 
et de tous les grands dévouemens qui ont changé la face du monde. 
Recevez, heureux amis, l'hommage d'une pensée que vous m'avez 
inspirée ; c'est dans cette retraite, où vous passez des jours si calmes 
et si beaux , que j'ai appris à lier de grandes idées à des objets qui 
laisseraient la foule indifférente. Oh ! dites-moi, dans les plus petits 
coins de votre demeure, parée avec une exquise simplicité, n'y a-t^il 
pas un écho de vos âmes pures et fîdèles , et ces ipeubles délicats, 
^^e votre main touche chaque jour, ne réfléchissent-Us,Ri|s les char- 
mantes visions de vos esprits? 

Je ne saurais rien lire d'analogue dans ce* palais dont je viens fie 
vous ouvrir le seuil ; mon œil est frappé par une profusion d^niages 
qu'on retrouverait difficilement dans aucun chAteau piodeme;, m$i8 
• toutes ces peintures habilement ondonnées, que m'apprennent-elles 
sur les habitudes des hAtes de cette demeure ? Je sais q^e je suis chez 
-ma prince; mais II m'est impossiMe de deviner qui 11 est. Je pdis^bieù 



76 REVUE DE PARIS. 

à ces tableaui juger de quelques-unes des tendances de sa politique; 
mais son existence, le corps de sa pensée, la trace visible de son ca- 
ractère, de ses mœurs, de son esprit, je ne saurais les apercevoir 
nulle part. Rien de ce qui est naturel et vrai ne se montre dans ce 
palais ; tout y est figuré, solennel et d'autrefois ; Tart y a étouffé la vie. 
Qu*on ne dise pas que l'industrie n*est point développée en Bavière 
comme en France, et que le roi a fait un acte de nationalité en re- 
fusant d'emprunter à des peuples étrangers ce luxe qu'il ne pouvait 
satisfaire chez lui; car je retrouve hors du palais, dans les per- 
spectives qu'on lui a préparées , cette même absence de la nature 
que je viens de signaler dans l'intérieur. Votre retraite est si com- 
plètement entourée d'aspects sublimes et touchans , que vous avez 
éprouvé le besoin de tirer un voile, en certains endroits, entre vous 
et ces Alpes majestueuses, dont les aiguilles, les neiges, les lacs et 
les forêts viennent assaillir votre pensée de tous côtés. Vous savez 
si j'ai compris cette réserve et cette sorte de pudeur avec laquelle 
votre maisonnette s'est enveloppée dans son vêtement de feuillage, 
à la face de tant de magnificences. Il me semble qu'on aurait dû ici 
imiter votre délicatesse et ménager, à l'entour de ce palais où l'art 
a tout envahi, des aspects qui pussent soulager les yeux ou les 
^distraire; mais lorsque, des appartemens du roi , qui occupent l'aile 
florentine du midi, le regard tombe sur la ville, au lieu d'y rencon- 
trer ces découpures libres et originales que les habitations hu- 
maines présentent ordinairement et qui feraient un agréable con- 
traste avec la symétrie intérieure, il y trouve toujours les mêmes 
images et les mêmes préoccupations. De l'autre côté de la place 
Max-Joseph, qui forme toute la vue, et indépendamment de sa 
statue de bronze et de la colonnade grecque de son théâtre, s'élève, 
vis-à-vis le palais , une façade qui n'a d'autre destination que d'offrir 
aux yeux du roi une silhouette architecturale. C'est un portique 
latin, dont les murs intérieurs, facilement visibles à travers leurs 
minces colonnes , sont teints de ce cinabre ardent , couleur favorite 
des anciens , répandue sur leurs vases et sur leurs peintures. Indiffé- 
rente à l'édifice dont elle n'est que le côté, cette façade a, pour les 
Bavarois, un mérite qu'on ne ferait pas facilement apprécier à des 
Français. Peut-être avons-nous tort de ne trouver un monument à 
notre goût que lorsqu'il est blanc et net du haut en bas. Les anciens, 
à n'en pas douter, employaient la couleur conune ornement acces- 
soire dans l'architecture et dans la sculpture; et je veux bien admettre 
encore que leurs couleurs* plus fondamentales et moins nuancées que 



RBVUE DE PARIS. T7 

les oAtres , passent choqaer à tort nos yeux habitués à des teintes 
plus équivoques et plus fondues. C*est en quelque sorte pour montrer 
un spécimen des exemples qu'il a trouvés chez les Grecs , que M. de 
Klenze a donné à son portique cette couleur crue et hardie dont il a 
reproduit l'essai plusieurs fois. Mais était-ce devant les fenêtres de 
ce palais, qui n'a d'autre décoration que celle des peintures, qu'il 
fallait encore placer celle-ci ? 

Les sensations que donne l'art véritable sont d'une telle finesse, 
qu'on ne saurait les concevoir sans une certaine sobriété; et, pour 
ne pas chercher des modèles hors de la France , lorsque les rois ont 
prodigué dans leurs habitations le luxe le plus splendide et le plus 
abondant, on a su leur conserver, au dehors, des perspectives qui dus- 
sent toute leur beauté à un autre ordre de sentimens. Les forêts de 
Fontainebleau et de Compiègne, les admirables jardins que Lenôtre a 
dessinés à Versailles et aux Tuileries , n'ont-ils pas tempéré la magni- 
ficence de ces demeures, en jetant leurs paysages au milieu des œu- 
vres du génie humain ? Vous voyez que c'est un monument d'érudition 
qui tient la place de la nature devant l'aile du sud de la résidence; 
Taile du nord , qui donne sur le jardin de la cour, offrait du moins 
l'occasion de prendre une revanche; mais , je vous l'ai dit, c'est une 
forêt de ch&taigniers et une caserne qui occupent, de ce côté, l'espace 
où se [dessinait autrefois la villa romaine de l'électeur Maximilien. 
Du haut des terrasses du second étage du palais, on aperçoit, au 
midi, les sommets du Tyrol. M. de Klenze, qui a visité Athènes et 
Corinthe, a dû souvent demander au ciel pourquoi il n'avait pas rap- 
proché de vingt lieues cette lointaine ceinture des Alpes, qui cou- 
ronnerait si bien les monumens de Munich, et qui ajouterait au sen- 
timent élevé de l'art qu'on y respire , je ne sais quel parfum plus 
frais, plus libre et plus robuste, le soufile inspirateur des montagnes! 



IX. 

Sulles ûem ffrandes «elennltés. — Histoire du mojen- 

â^e alleiiumd. — Ii*Illade. 

n est temps de vous dire tout ce que la décoration du palais con- 
tient de choses excellentes et remarquables; pour y trouver à louer, 
il suffit d'en considérer l'exécution. Du reste, cette analyse n'entamera 
en rien ce que j'aurai à dire plus tard sur la valeur générale de l'école 
de Munich ; préciser son caractère , apprécier ses principaux maîtres 



* 98 BBTUB BB PABI8. 

et leurs ouvrages, entrer.dans le détail *de ses divisions, prévoip*la 
part qu'elle pourra prendre dans le développemeiit ultérieur d&4*«rt 
'euro|H&en, ce sera Taffaire d'un plus long .examen. Je ne prétends 
vous donner ici qu'une première vue de cet art dont les monumene 
les plus curieux nous échapperont aujourd'hui , et dont il faudra 
estimer l'ensemble une autre fois. 

L'aile du nord , dont les appartcmens sont encore en construc- 
tion, est celle que nous visiterons la première. Elle est destmée, 
comme je vous ai dit , aux salles de représentation ; mais il ne fi'y 
rencontre pas de ces grandes galeries comme on en trouve dans nos 
palais où une aristocratie nombreuse se pressait sans cesse aux portes 
des appartemens royaux. Deux vastes salles. Tune pourletrdne, 
l'autre pour les bals, séparées par trois avant-salles qui peuvent 
alternativement servir d'antichambres à chacune des deux grandes 
pièces, composent tout le premier étage des constructions récentes. 
L'une des extrémités n'est pas élevée jusqu'au faite , et de grands 
pans de brique n'ont pas encore reçu l'enduit gris d'ardoise qui doit 
les faire ressembler aux pierres toscanes. Cependant, en entrant dans 
la salle du trône qui occupe le commencement dejcette bAtisse nou- 
velle et le centre de toute la façade , vous pouvez voir que déjà on 
lui donne les omemens qui exigent le plus de ménagémens et de 
soins. M. Schnorr est déjà installé dans les pièces suivantes qu*il 
commence à couvrir de fresques , tandis que les maçons n'ont pas 
encore couvert la salle de bal qui leur sert dHssue. Enfin M. Hilten- 
sperger exécute déjà les dessins de M. Schwanthaler sur les murs du 
rez-de-chaussée, avant qu'on ait achevé le plancher de Tétage supé- 
rieur. Il y a vraiment quelque chose de magique dans la promptitude 
et dans la simultanéité de tous ces travaux. 

Le nom de M. Jules Schnorr qui est chargé de décorer les trois 
salles intermédiaires du premier étage, est à peu près inconnu en 
France; je l'avais pourtant ouï prononcer à Paris , avec le sentiment 
de l'admiration, par un homme dont le jugement est aussi élevé que 
le talent^ et dont le ciseau a. popularisé , ea*£rance , la pbysimooiie 
des artistes les plusxemarquables da l'Europe^ Le sujet que M. Schnorr 
doit traiter est vaste, il comprend les trois grandes époques du 
moyen-Age allemand. La première pièce, en partant de la saUe de 
bal , sera consacrée au cycle de Charlemagne qui a créé le saint em- 
pire romain; la seconde au cycle de Frédéric Barberousse, qni mit 
^anx prises la tiare et le globe, les deux pnissances sur- lesquelles re- 
posait la mystérieuse unité de l'empire ; la trobième tetraeera la vie 



RBYUB DB PARIS. 79 

de Rodolphe de Habsbourg qai jeta, au xiir siècle , les fondemeoB 
delà maison d'Autriche ^ et avec lequel on considère ici que le moyen- 
âge a fini. Pour nous, le moyen-ftge n'eipire guère qu'aut pieds de 
Charles-Quinti sur le seuil du xvi* siècle : où nous ne distinguons qUe 
Taurore , les Allemands voient déji le jour; puisqu'ils savent lire au 
crépuscule, il ne faut pas s'étonner que nous ayons eu si peu, jus- 
qu'à cette heure, l'intelligence de leur esprit, nous qui n'avons ja- 
mais assez de toutes les lumières du soleil. De ces trois salles , celle 
qui est la plus voisine du trône a seule reçu un commencement de 
décoration. Dans le peu que j'ai distingué , à travers les préparations 
de l'esquisse, je n'ai rien vu d'inférieur à ce que la réputation dont 
M. Schnorr jouit ici, me faisait attendre. J'ai trouvé une grande éner- 
gie jointe à la naïveté qui convient aux sujets du moyen-âge; les' 
proportions colossales des tableaux de mur y sont soutenues avec une 
audace tout-à-fait virile. La frise, composée de génies symboliques 
qui dessinent une marche triomphale sur un fond d'or, m'a paru' 
d'une très belle couleur. 

Voilà donc l'Allemagne qui commence à poindre dans ce palais 
allemand , et , bien qu'ébauchée à peine , je n'ai pas été fâché de l'y 
rencontrer enfin. Mais comment vous figurez- vous qu'on va décorer 
les salles du rez-de-diaussée ? L'endroit est humide, tourné au nord , 
dont la délétère influence est encore augmentée ici par l'inconstance 
du climat. N'importe , on y mettra aussi des peintures , pour se 
conformer à l'ordre que vous savez , et non pas des toiles scellées 
dans les murs, mais bien des peintures faisant partie des murs eux- 
mêmes. Il est vrai qu'en Allemagne on fait usage d'un procédé des 
anciens , dont on a retrouvé le secret dans les fouilles de Pompéî et 
d'Herculanum, et qui consistait à délayer avec le pinceau de la cire 
fondue pour donner à la couleur plus de solidité et d'éclat à la fois. 
Je ne sache pas qu'on ait employé chez nous cette manière de peindre 
qui s'appelle à l'encaustique, et qui convient parfaitement à nos 
atmosphères toujours moites auxquelles les fresques ordinaires ne 
sauraient résister. Mais quel est le sujet de ces peintures à l'encaus- 
tique du rez-de-chaussée? Sous le drame de l'histoire allemande, le 
roi a voulu qu'on peignit l'épopée de la Grèce ; et vingt-quatre parois 
recevront la traduction des vingt-quatre chants de Y Iliade. 

On voit ici ce contraste à chaque pas ; nous avons observé déjà 
quelque chose d'analogue. Nous rencontrerons encore cette double 
pensée dans les autres appartemens ; nous la poursuivrons ensuite 
dans la ville. A o6té de l'inOuence italienne que les voyages des' 



80 REVUE DE PARIS. 

princes bayarois au-delà des monts, et le catholicisme de leurs 
peuples eipHqueraient suffisamment, se rencontrent Tinfluence alle- 
mande et rinfluence grecque. Si on voulait chercher la raison de 
celles-ci , on en pourrait trouver, à la surface, une décisive aux yeux 
même des personnes qui ne voient rien au-delà des faits de Tordre 
matériel. Depuis que la Bavière a envoyé un roi au pied de Tacropole 
d'Athènes, elle tient un regard fixé sur la Grèce, tandis que, de 
l'autre , elle suit, avec sa défiance héréditaire, le mouvement secret 
de la vieille Allemagne. 

Mais si vous êtes étonnés de voir Agamemnon assis dans un palais 
germain à côté de Charlemagne, ne le serez-vous point davantage 
d'apprendre que M. Schwanthaler, à qui la peinture colossale des 
vingt-quatre chants de Y Iliade a été conGée, est un sculpteur? Oui , 
c*est par ses statues déjà presque innombrables que ce jeune homme 
a commencé sa réputation qui, je n'en doute pas, s'étendra bientôt 
d'un bout de l'Europe à l'autre. Je ne pense pas que la sculpture , qui 
qui est un art de maturité et de réflexion , ait jamais produit une 
fécondité semblable à celle de ce talent nouveau dont je tâcherai plus 
tard de vous présenter une fidèle analyse. Mais ce prodigieux sta- 
tuaire est aussi , je ne dirai pas un grand peintre, mais un grand des- 
sinateur. A Munich, il n'est point rare de voir des peintres qui ne 
peignent point. M. Cornélius, par exemple, dont l'Allemagne s'étonne 
un peu de voir le nom prononcé par les nations étrangères, comme 
le résumé de son art renaissant, doit tout le bruit de sa gloire aux 
élèves qui peignent ses ouvrages, et le déclin inévitable de son talent 
au peu d'habitude qu'il a de manier lui-même le pinceau. Je pour- * 
rais vous citer d'autres traits du même genre. Looîs Schwanthaler 
ne peint pas; mais son imagination est d'une verve intarissable, et 
son crayon est souvent d'une ravissante pureté. 

A tous ces dons il unit un bonheur plus grand ; il a un ami d'en- 
fance, même ame dans un autre corps, qui a dévoué à sa gloire des 
qualités qui auraient pu l'immortaliser lui-même , et s'est consacré à 
revêtir des prestiges de la couleur les compositions d'un génie qu'une 
seule forme ne peut satisfaire. C'est M. Hiltensperger qui peint les 
dessins de M. Schwanthaler ; il lit la pensée de son ami comme la 
sienne propre, et pourrait y suppléer au besoin. Ces deux artistes 
Jumeaux se complètent et se ressemblent si parfaitement, qu'on ne 
saurait distinguer le trait de l'un de celui de l'antre. Mais quelle tou- 
chante abnégation n'y a-t-il pas dans celui des deux qui semble ainsi 
dérober d'avance à son nom les hommages de la postérité pour aug- 



REVUE DE PARIS. 81 

menter la renommée de son ami? J'aurais grande envie de promettre 
aux pages de Y Iliade qu'il vient d'entreprendre, qu'elles éclipseront 
tout ce qu'on a peint à Munich jusqu'à ce jour; mais je ne veux pas 
analyser une ébauche. Quant à l'association des deux talens frater- 
nels, nous en pourrons trouver d'autres exemples nombreux dans les 
parties achevées du palais. 

La salle du Trône mérite de nous arrêter encore quelques instans 
dans celle-ci . Elle présente une des plus belles formes de parallé- 
logramme qu'on puisse voir; mais sa grandeur même offrait une 
difTiculté sérieuse, car ici l'architecte était astreinte se passer non- 
seulement du secours des draperies , mais encore de celui des pein- 
tures. Pour dissimuler la nudité de ses vastes murailles, il a dessiné 
a droite et à gauche, dans le sens de la longueur, une double galerie, 
soutenue par des colonnes corinthiennes. Ces deux tribunes, en ré- 
trécissant pour les yeux la partie inférieure de la salle, font admira- 
blement valoir Timmense plafond qui s'étend sans obstacle dans tous 
les sens, et dont les beaux caissons où l'or enlace le bleu et le blanc, 
couleurs nationales de la Bavière, produisent, à cette haute distance, 
l'effet d'un flrmament tout étoile. A l'extrémité orientale , l'issue a 
été habilement pratiquée entre de grandes colonnes corinthiennes , 
qui rappellent le motif principal de la décoration et qui encadreront 
merveilleusement le trône et la salle entière aux yeux des personnes 
placées au dehors. 

Entre les colonnes qui supportent les deux galeries latérales, dans 
les espaces qui ne sont point occupés par les fenêtres, doivent être 
placées quatorze statues colossales en bronze doré, représentant les 
princes les plus illustres de la Bavière. Louis Schwanthaler est chargé 
de les modeler. Une de ces Ggures est déjà placée; c'est celle du 
grand électeur Maximilien. J'ai éprouvé une sorte d'éblouissement 
lorsque j'ai aperçu cette masse de quinze pieds de haut, toute res- 
plendissante d'or. La tête et les mains sont trempées d'or mat, pour 
faire contraste avec l'éclat des armures et du reste de l'ajustement. 
Ce n'est qu'à Munich qu'on a pu dorer, dans les temps modernes , des 
blocs aussi considérables ; les dangers qui accompagnent le dégage- 
ment du mercure dans lequel ou est obligé de mêler l'or qu'on veut 
attacher au bronze , ont borné jusqu'à ce jour l'application de ce 
procédé aux plus petits objets du luxe domestique. Mais la fonderie 
royale de bronze , qui est un des établissemens les plus intéressans 
de cette capitale, doit à M. de Klenze des appareils nouveaux à l'aide 
desquels on peut opérer sans crainte l'évaporation d'une énorme 



4@ RKVUE DB PARIS. 

qaantité de mercure. Grâce à ce résultat, qui mérite de fixer l*ai- 
tentioin des autres gouvememens , on peut donner aux grandes œu- 
vres de la sculpture une splendeur qui rivalise avec le luxe de ranù- 
qnité. Plus prodigues que nous, les peuples anciens appliquaient l^or 
par feuilles épaisses aux travaux de la statuaire. En ce point , comme 
en beaucoup d'autres , nous ne saurions imiter leur magnificence. 

J*ai vu à la fonderie royale la plupart des statues qui doivent ac- 
compagner celle de Télecteur Maximilien ; et si c'était aujourd'hui 
mon dessein de déterminer la valeur de M. Schwanthaler, je trou- 
verais facilement un objet de comparaison fort propre à faire res- 
sortir le talent du sculpteur bavarois ; car, à côté de ces mfties figures 
lies princes du moyen-Age, dont il a si noblement compris la rudesse, 
se rencontrait , auprès des mêmes fourneaux , la statue colossale de 
Schiller que Thorwaldsen a modelée pour la ville de Stuttgard , et 
que le roi de Wurtemberg a fait fondre à Munich. Schiller avait puisé 
dans sa conscience cette force que la barbarie des temps avait seule 
donnée aux descendans d'Othon de Witteisbach ; l'énergie et la piété 
de son ame rayonnaient tout ensemble sur son mélancolique visage; 
et sa tète, si pleine de puissance dans son affaissement, était un admi- 
rable sujet d'étude. Thorwaldsen n'en a tiré qu'un médiocre parti ; et 
tandis que la sécheresse des contours de cette statue , la maladroite 
négligence de ses draperies, et l'absence totale de sentiment dans 
toute sa composition, me conduisaient à de singuliers retours sur les 
réputations qui nous arrivent toutes faites d'Italie , j'admirais avec 
quel bonheur M. Schwanthaler a doué d'une vie originale les fan- 
tômes de ces princes que l'importance de leurs successeurs a seule 
tirés de l'oubli. 

Mais j'aurais trop à faire si je voulais aujourd'hui m'engager davan- 
tage dans ce sujet. Je ne peux non plus vous parler que brièvement 
d'un travail en gypse dont le même artiste a orné le balcon de la salle 
du Trône. Au milieu de chacun des huit arcs qui surmontent ses fe- 
nêtres , un génie tient de chaque main un grand médaillon ; sur cha- 
cun de ces médaillons est sculpté, dans le style antique , un événe- 
ment de l'un des siècles de l'histoire de Bavière. Ces petits reliefs, 
d'une forme très élégante, se détachent en blanc sur un fond de 
peinture bleue , dont le motif se reproduit dans toute l'étendue du 
balcon, et qui est un autre essai des réminiscences historiques de 
M. de Klenze. Les huit statues en marbre blanc, qui couronnent la 
nirniche de ce balcon, sont encore l'œuvre de Louis Schwanthalef . 



RSVUB DR PABIS. 83' 



xV 



AMMiIfteiiieiMi 'du rdl. --HflÉtoiM de la poésie gl^éiiiié'. 

L'aite datnidf ^ttenbitiée depuis 1836. Les appaitemeiiB du mi' 
et ceux delà feine occtt|fent tout le développement du premier étage. 
Vous avez vu rAlIemagne et la Grèce se disputer les fresques de 
l'aile du nord ; dans celle du sud , elles ont fait un partage égal. Uk 
décoration des appartemens du roi représente Thistoire de la poésie 
grecque ; celle des appartemens de la reine est consacrée à la poésie * 
allemande. 

Qu'il me soit permis ici de ne faire ressortir que le c4té sérieux ' 
et exceHent de ces deux sujets : au lieu de remplir ses appartemens 
de ces images que la vanité commande , et que la flatterie est tou- 
jours prête à prodiguer, le roi de Bavière a mieux aiïné faire placei'' 
sous ses yeux la traduction vivante des poètes qui ont reçu la mission ' 
élevée de donner des leçons aux peuples et aux princes. Qui se re- 
fuserait à louer une semblable pensée? En faisant peindre daâs ses' 
appartemens les œuvres de ces poètes grecs qui seront à jMriais l'or- 
goeil de la démocratie, le roi Louis a rendu, ce nous Semble, un 
autre service aux arts. Si Ton en crojait les écrivains qui se sont 
placés chez nous à la tête de la réaction de l'art catholique , les 
Grecs ne mériteraient que notre dédain, et les glorieuses ruines du 
Parthénon , qui ont inspiré tant de grands artistes , ne seraient plus 
qu*une muette et stérile poussière. £n donnant un démenti solennel 
à ces misérables blasphèmes, l'école de Munich est d'autant moins 
suspecte qu'elle a plus de droits que la nôtre à représenter l'art du 
moyen-&ge. Pour moi, les travaux qu'eUe a exécutés dans les appar- 
temens du roi , me semblent jeter un jour tout particulier et tout 
nouveau sur cette grande question de la Renaissance qui agite au- 
jourd'hui l'Europe, et dont je serai amené à vous parler par la suite ' 
naturelle de mon sujet. 

L'ordre qu'oïl a suivi dans ces peintures est, pour ainsi dire, uh 
ordre biographique. A chaque poète, on a consacré une salle, en * 
commençant par les plus anciens pour arriver à leurs successeurs ' 
par la chaîne des temps. Le choix , qui était de toute nécessité , a été 
fait avec beaucoup de goût; on a supprimé les renommées parasites, 
et les illustrations scandaleuses ; parmi celles-ci , je vous citerai avec 
philstr Euripide, que la France s'est enfin repentie d'avoir honteuse- 



Sk RBYUB DB PARIS. 

ment préféré, pendant deux siècles, à Eschyle et à Sophocle. Orphée 
et les Argonantes , Hésiode et la théogonie , les hymnes d'Homère, 
les odes de Pindare, les chansons d'Anacréon , les tragédies d'Eschyle, 
celles de Sophocle , les comédies d'Aristophane , les pastorales de 
Théocrite, tels sont les motifs de la décoration de la première partie 
de l'aile do midi. Vous allez juger avec quelle habileté H. de Klenze , 
qui a présidé à tous les travaux , a su varier l'aspect et la forme de 
ces peintures. 

La première antichambre , par laquelle nous commencerons notre 
visite, est couverte d'un stuc vert qui ne laisse qu'une assez pe- 
tite place à la frise dont les quatre murs sont couronnés. Cette frise 
est peinte dans le style monochromatique des premiers temps de 
Tart grec. Les vases étrusques , les fouilles'de Pompeï , quelques rares 
monumens de l'antiquité précédemment découverts, le texte des 
auteurs ont démontré que les anciens ont commencé à recouvrir 
d'une seule couleur le dessin de leurs admirables figures. Quelque- 
fois cette couleur était blanche, plus souvent elle était rouge. 
Eschenburg pense que la dernière était préférée parce qu'elle ren- 
dait mieux le ton des chairs. Mais ne faut-il pas se souvenir aussi 
que le sol