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Full text of "La Revue de Paris"

LA REVUE DE PARIS 



^^^ 




/ 



LA 



REVUE DE PARIS 



VINGT-DEUXIÈME ANNÉE 



TOME CINQUIÈME 






Septembre-Octobre 1915 



\ 




PARIS 

BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS 

85 ^'S FAUBOURG SAIXT-HOXOUÉ, 85**'* 



1915 



BP 

sept.-ôcJ'. 



LE PETIT PIERRE' 



XII 



FUREUR SACREE 



Environ cette époque, au tomber d'un beau jour d'été, je 
feuilletais, près de la fenêtre, une Bible en images, très antique, 
toute dépenaillée, et dont les estampes, d'un style pompeux 
et dur, excitaient parfois ma surprise, mais ne me charmaient 
pas, car elles manquaient de cette douceur sans laquelle rien ne 
m'a jamais souri. Une seule me plaisait, qui représentait une 
dame portant une très petite coiffe, les cheveux aplatis sur 
le haut de la tête et bouffants sur les oreilles, le chignon en 
boule, très bien attifée à la mode du temps de Louis XIII, 
avec un col de dentelle, et qui, debout sur une terrasse à l'ita- 
lienne, présentait à Jésus-Christ un verre à pied rempli d'eau. 
Je contemplais cette dame qui me semblait belle, je méditais 
cette scène mystérieuse et surtout j'admirais le verre pour 
sa forme élégante et les pointes de diamant qui en ornaient 
le pied. Et j'étais plein du désir d'un tel verre quand ma bonne 
mère m'appela et me dit : 

— Pierre, nous irons demain voir Mélanie... Tu es content, 
je pense? 

Oui, j'étais content. Il y avait déjà dix-huit mois que 

1. Voir la Rev le de Paris des 15 juillet et l»' août 1915. 

1" Septembre 1915. 1 



6 lyA REVUE DE PARIS 

Mélanie nous avait quittés pour se retirer chez sa nièce qui 
était fermière à Jouy-en-Josas. J'avais d'abord désiré avec 
ferveur de revoir ma vieille bonne. Je suppliais ma chère 
maman de me mener auprès d'elle ; avec le temps, ce désir 
s'attiédissait. Maintenant, j'étais accoutumé à ne plus la 
voir et son souvenir, déjà lointain, s'effaçait peu à peu de mon 
cœur. Oui, j'étais content, mais, à vrai dire, c'était surtout 
l'idée du voyage qui me réjouissait. Ma vieille bible ouverte 
sur les genoux, je pensais à Mélanie, et, me reprochant mon 
ingratitude, je m'évertuais à l'aimer comme autrefois. Je 
tirai son souvenir du fond de mon cœur où il était enfoui, je 
le frottai, le fis reluire et parvins à lui donner l'aspect d'une 
chose un peu usée, sans doute, mais précieuse. 

A dîner, voyant ma mère boire dans un verre assez commun, 
je lui dis : 

— Maman, quand je serai grand, je te donnerai un beau 
verre à pied, long comme un cornet à Heurs, pareil à celui 
que j'ai vu dans une ancienne gravure qui représente une 
dame donnant à boire à Jésus-Christ. 

— Je t'en remercie d'avance, Pierre, — répondit ma mère, 
— mais il faut penser à apporter un gâteau à cette pauvre 
vieille Mélanie, qui aime beaucoup la pâtisserie. 

Nous allâmes par le chemin de fer à Versailles. Au débar- 
cadère, une carriole nous attendait, attelée d'un cheval boiteux 
et que conduisait un garçon à jambe de bois, qui nous mena à 
Jouy, à travers une vallée où couraient des ruisseaux dans les 
prés et les vergers, et que des bois sombres couronnaient. 

— Cette route est jolie, — dit ma mère. —Sans doute elle 
était encore plus jolie au printemps, quand les pommiers, 
les cerisiers, les pêchers formaient des bouquets d'une blan- 
cheur avivée de rose. Mais il n'y avait alors dans l'herbe que 
des fleurettes timides et pâles, telles que les bassinets, les 
marguerites des prés. Vois : les fleurs d'été sont plus hardies 
et portent au soleil, comme ces nielles, ces bleuets, ces pieds- 
d'alouette, ces coquelicots, des couleurs éclatantes. 

J'étais ravi de tout ce que je voyais. Nous arrivâmes à la 
ferme et trouvâmes madame Denizot dans la cour, près d'un 
tas de fumier, une fourche à la main. 

Elle nous conduisit dans la salle enfumée où Mélanie, au 



LE PETIT PIERRE 



coin de la cheminée, dans un haut fauteuil de bois blanc gros- 
sièrement paillé, tricotait de la laine bleue. Un essaim de mou- 
ches bourdonnait autour d'elle. Une marmite chantonnait 
dans l'àtre. A notre venue, Mélanie fit effort pour se sou- 
lever de son siège. Ma mère l'y retint d'un geste affectueux. 
Nous l'embrassâmes. Ma bouche enfonçait dans ses joues 
molles. Elle remuait les lèvres, mais il n'en sortait pas de son. 

— La pauvre vieille, — dit madame Denizot, — • a perdu 
l'habitude de parler. Ce n"est pas surprenant : elle en a si peu 
l'occasion, ici! 

Mélanie essuya d'un coin de son tablier ses yeux brouillés. 
Elle nous sourit et sa langue.se délia : 

— C'est-il Dieu possible que vous voilà, madame Nozière? 
Vous n'avez pas changé. Comme votre petit Pierre a grandi ! 

Il ne se ressemble plus Le cher enfant, il nous pousse dans 

l'autre monde. 

Elle s'enquit de mon père qui était bien bel homme et 
pitoyable au pauvre monde; de ma tante Chausson qui ramas- 
sait les épingles qu'elle trouvait à terre, louable en cela, car 
il ne faut rien laisser perdre ; de la bonne madame Laroque, 
qui me taillait des tartines de confitures, et de son perroquet 
Navarin qui m'avait, un jour, mordu le doigt jusqu'au sang. 
Elle demanda si M. Danquin, mon parrain, aimait toujours 
autant les truites au bleu, et si M. Bellaguet avait marié ses 
demoiselles. Tout en questionnant ainsi, sans attendre les 
réponses, la bonne Mélanie avait repris son ouvrage. 

— Qu'est-ce que vous faites là, Mélanie? — demanda ma 
mère. 

— • Un jupon de laine pour ma nièce. 

La nièce dit tout haut, en haussant les épaules : 

— Elle laisse tomber des mailles qu'elle ne relève pas. Son 
lé va s'apetissant. C'est de la laine perdue. 

M. Denizot, ayant décrotté ses sabots, entra et salua la 
compagnie. 

— Madame Nozière, — dit-il, — - vous pouvez vous assurer 
que la vieille ne manque de rien. 

— Elle nous coûte assez cher, — ajouta madame Denizot. 
Je la regardais tricoter son jupon, un peu centriste pour elle 

•que ce fût de la laine perdue. Elle n'avait qu'un verre à 



LA REVUE DE PARIS 



ses lunettes; encore était-il brisé en trois morceaux, ce dont 
elle ne semblait prendre aucun souci. 

Nous causâmes comme de bons amis, mais nous n'avions 
pas grand'chose à nous dire. Elle abondait en maximes et 
m'enseignait qu'on doit respecter ses père et mère, ne jamais 
perdre un morceau de pain et acquérir du savoir pour remplir 
ensuite son état. Cela m'ennuyait. Donnant un autre tour à la 
conversation, je lui appris que l'éléphant était mort, et qu'il 
était venu un rhinocéros au Jardin des Plantes. 

Alors, elle se mit à rire et me dit : 

— Je ris en pensant à madame de Sainte-Luce, chez qui,, 
sur mon jeune âge, j'étais en condition. Un jour, elle alla voir 
le rhinocéros à la foire et demanda à un gros homme habillé 
en Turc, si c'était lui le rhinocéros. « — Non, madame, 
répondit le gros homme, mais c'est moi qui le montre. » 

Je lui parlai ensuite des Cosaques qui étaient venus en France 
en 1815. Et elle me conta ce qu'elle m'avait conté maintes fois, 
jadis, dans nos promenades. 

— Un de ces vilains Cosaques voulut m'embrasser. Je m'y 
refusai, et rien au monde ne m'y aurait lait consentir. Ma 
sœur Célestine me disait de prendre garde que nous n'étions 
point nos maîtres et que, si je rebutais ainsi les Cosaques, ils 
pourraient mettre, de dépit, le feu au village. Et dans le fait, 
ils étaient vindicatifs. Mais je ne me laissai point embrasser. 

— Mélanie, est-ce que tu aurais rebuté le Cosaque, si tu 
avais été sûre qu'il brûlerait le village pour cela? 

— Je l'aurais rebuté, dussent mes père et mère, oncles,, 
tantes, neveux, nièces, frères et sœurs, et monsieur le maire, 
monsieur le curé et tous les habitants, être grillés dans leurs 
maisons avec les bêtes et les denrées. 

— Ils étaient bien laids, n'est-ce pas, Mélanie, les Cosaques? 

— Oh ! oui. Ils avaient le nez écrasé, les yeux bridés et des 
barbes de bouc. Mais grands et forts. Et celui qui voulut m'em- 
brasser était bel homme, en ce qu'il était, et bien découplé. 
C'était un chef, 

— Et très méchants, les cosaques? 

— Oh ! oui. S'il arrivait malheur à un quelqu'un des leurs, 
ils mettaient le pays à feu et à sang. On allait se cacher dans 
les bois. Ils disaient à tout propos Capoiit et faisaient signe 



LE PETIT PIERRE 



de nous couper la tête. Quand ils avaient bu de l'eau-de-vic, 
il ne fallait pas les contrarier ; car alors ils devenaient furieux, 
et frappaient tout autour d'eux, sans regarder à l'âge ni au 
sexe. A jeun, bien souvent, ils pleuraient du regret d'a\oir 
quitté leur pays et certains d'entre eux jouaient sur une petite 
guitare des airs si tristes que le cœur se fendait à les entendre. 
Mon cousin Niclausse en tua un et le jeta dans un puits. Mais 
personne n'en sut rien... Nous en logions une douzaine à la 
ferme. Ils puisaient de l'eau, portaient du bois et gardaient 
les enfants. 

J'avais entendu bien des fois ces histoires ; elles m'intéres- 
saient toujours. 

Pendant que nous étions seuls avec Méîauie, ma mère lui 
glissa une petite pièce d'or dans la main, et je vis la pauvre 
vieille la saisir en tremblant, et la cacher sous son tablier, avec 
une expression de crainte et d'avidité qui me fit de l.a peine. 
Était-ce donc là cette Mélanie qui jadis, à l'insu de ma mère, 
tirait tous les jours des sous de sa poche pour m'acheter de:] 
friandises?... 

Cependant, la bonne créature, redevenue confiante et par- 
lante comme autrefois, rappelait en souriant mes espiè- 
gleries; disait combien je la faisais endêver soit en cachant ses 
balais, soit en mettant des poids très lourds dans son panier 
quand elle s'apprêtait pour aller au marché. Elle était gaie 
et comme rajeunie. Alors, il me passa par la tête de lui dire : 

— Et tes caslrolles, Mélanie, tes belles caslrolles qui relui- 
saient et que tu aimais tant? 

A ce souvenir, Mélanie soupira et de grosses larmes coulèrent 
sur ses joues ridées. 

Notre couvert, à ma mère et à moi, éta it mis dans la cham- 
bre à coucher qui sentait la lessive. Les murs étaient blanchis 
à la chaux et l'on voyait, contre la glace de la cheminée, les 
portraits au daguerréotype de monsieur et de madame Denizot 
<it un vieux diplôme de maître d'armes tout fleuri de drapeaux 
tricolores. Je demandai qu'on fît déjeuner ma vieille bonne 
avec nous. Mais la fermière objecta que sa tante n'avait plus 
de dents, mangeait lentement, qu'elle avait l'habitude de 
prendre ses repas seule dans la salle, et que, si nous la placions 
à table à notre côté, elle se sentirait gênée. 



10 LA REVUE DE PARIS 

Je déjeunai fort bien d'une omelette aux fines herbes, 
d'une aile de poulet au gros sel et d'un morceau de fromage. 
Je bus un doigt de vin bleu, et ma mère me conseilla d'aller 
faire une promenade autour de la ferme. 

Le soleil, qui commençait à descendre, brisait ses flèches de 
feu contre les feuilles tranquilles des arbres. De légers nuages 
blancs se tenaient immobiles dans le ciel. Des alouettes chan- 
taient au ras des champs. Une joie inconnue s'empara de mon 
âme. La nature pénétrait en moi par tous les sens et m'embra- 
sait d'une ardeur délicieuse. Je criai, je bondis dans la futaie, 
ivre, en proie à ce délire que j'ai reconnu plus tard dans les 
poètes grecs qui célèbrent les danses des Ménades. Et comme 
elles, j'agitais en dansant un thyrse arraché à un jeune cou- 
drier. Foulant l'herbe et les fleurs, étourdi d'air et de parfums, 
llagellé par les branches flexibles, je fuyais. 

Ma mère m'appela, m'attira sur son cœur : 

■ — Pierrot, ■ — me dit-elle, un peu inquiète, — comme tu es 
rouge ! Tu es tout en sueur ! 



XIII 



PREMIERE RENCONTRE AVEC LA LOUVE ROMAINE 

— Il ne peut pourtant pas rester toujours à muser du matin 
au soir avec Justine, — dit ma mère. 

■ — Et à hre tous les livres qui lui tombent sous la main, 
— dit mon père. — Hier, je l'ai trouvé plongé dans un traité 
d'obstétrique. 

L'on résolut de me mettre en pension. 

Après de longues recherches, mon père trouva ce qui me 
convenait ; une maison d'éducation tenue par des prêtres et 
fréquentée par des enfants de bonne famille, deux points^ 
essentiels pour mes parents qui avaient des sentiments reli- 
gieux et des penchants aristocratiques. Ne voulant point se 
séparer de leur enfant unique, ils ne firent pas de moi un 
pensionnaire, ce dont je leur garde une reconnaissance qui 
ne finira qu'avec ma vie. Quant à m'envoyer comme externe 



LE PETIT PIERRE 11 

deux heures le matin, deux heures le soir, ils ne le jugèrent ni 
possible, ni désirable. Ma mère souffrait en ce temps-là d'une 
maladie de cœur et Justine, occupée de la cuisine et du 
ménage, n'avait pas le temps, en vérité, de me conduire deux 
fois le jour au lieu lointain de mes études et de m'y aller cher- 
cher deux fois. On craignait d'ailleurs que, dans la maison 
paternelle, je ne fisse pas exactement, faute de surveillance, 
les travaux prescrits. Crainte bien fondée, car je ne me serais 
pas facilement livré aux bonnes études, pendant que Justine 
préparait dans sa cuisine l'inondation et l'incendie, ou luttait 
dans le salon avec Moïse et Spartacus. Pour ne me point 
exiler loin des miens, et cependant me soumettre à une exacte 
discipline, on me constitua demi-pensionnaire. Justine eut la 
charge de me conduire à l'institution Sainte-Anne le matin à 
huit heures, et d'aller m'y chercher l'après-midi à quatre 
heures. 

Cette institution Sainte-Anne occupait un vieil hôtel de la 
rue Bonaparte, qui avait grand air. 

Je ne dis pas que j'en goûtais le style, ni que j'estimais à son 
prix le grand escalier de pierre, avec sa rampe en fer forgé, 
et les grands salons blancs, verdis par le reflet des arbres, 
où M. Grépinet nous faisait la classe. Mon goût mal poli me 
portait plutôt à admirer la chapelle avec sa Vierge peinte, 
ses fleurs en papier dans des vases sous des globes, et sa lampe 
d'or qui pendait d'un ciel bleu, semé d'étoiles. 

L'institution Sainte-Anne servant d'école préparatoire au 
collège X..., on n'y gardait que des petits qui n'y étaient 
pas, ainsi que dans les lycées, en proie aux grands comme les 
goujons aux brochets dans les rivières et les étangs. D'un âge 
tendre, égaux en faiblesse, encore peu avancés en méchanceté, 
nous ne nous opprimions pas trop les uns les autres. Les maîtres 
montraient de la douceur. La puérilité des surveillants les 
rapprochait de nous. Enfin, sans me plaire beaucoup dans 
cette maison, je n'y éprouvai pas ces tristesses qui devaient 
plus tard assombrir ma vie scolaire. 

Jugeant que mademoiselle Mérelle m'avait suffisamment 
appris le français, on me mit au latin et je fus classé, je n'ai 
jamais su pour quelle raison, parmi les élèves sachant un peu 
de grammaire et ayant expliqué VEpitome. Mais est-il tou- 



12 LA REVUE DE PARIS 

jours si facile de découvrir une raison aux actes des adminis- 
trations publiques ou privées? Au temps où l'on me mit dans 
la classe de M. Grépinet, un penseur à l'œil doux et portant 
des moustaches gauloises, nommé Victor Considérant, que 
je vis maintes fois péchant à la ligne sous le pont Royal, 
annonçait, sur la foi de Fourier, son maître, que les hommes 
jouiront d'une bonne administration quand ils se trouveront 
en harmonie, c'est-à-dire dans un état exactement réglé par 
Victor Considérant lui-même. Alors un petit animal aussi 
ignorant que j'étais n'entrera pas dans la classe de M. Grépi- 
net, et la condition humaine s'améliorera sur beaucoup 
d'autres points. Nous ne ferons que ce qu'il nous plaira ; nous 
aurons comme les babouins une queue pour nous pendre aux 
arbres et un œil au bout de cette queue. C'est ainsi du moins 
que mon parrain exposait la doctrine phalanstérienne. En 
attendant, les choses continuent à marcher du même train 
que dans mon enfance, et le sort des écoliers d'aujourd'hui 
n'est, à tout prendre, ni meilleur ni pire que celui du petit 
Pierre. Mon professeur donc s'appelait Grépinet. Je le vois 
comme s'il était assis devant moi. Doué d'un gros nez et d'une 
lippe disgracieuse, il ressemblait à Laurent de Médicis, non 
par la libéralité de ses mœurs, mais par la laideur de son 
visage. C'est ce dont je me suis avisé quand j'ai vu des médailles 
du Magnifique. Si l'on avait des médailles de M. Grépinet, on 
ne les distinguerait de celles de Laurent que par la facture : 
les deux profils seraient semblables. M. Grépinet était très 
bon homme, ou je me trompe fort, et faisait très bien sa classe. 
Il n'y a point de sa faute si je profitai si mal de ses leçons. 
La première m'enchanta. A la voix de M. Grépinet, je vis sortir 
comme par une opération magique, d'un livre plus indéchiffrable 
pour moi que le plus indéchiffrable grimoire, le De Viris, des 
scènes ravissantes. Un berger trouve dans les roseaux du Tibre 
deux enfants nouveau-nés qu'une louve nourrit de son lait; il 
les porte dans sa cabane, où sa femme en prend soin, et les élève 
comme des pâtres, ne sachant pas que ces jumeaux sont du 
sang des rois et des dieux. Je les voyais à mesure que la voix 
du maître les tirait des ténèbres du texte, les héros d'une si 
merveilleuse histoire, Numitor et Amulius, rois d'Albe la 
Longue, Rhea Silvia, Faustulus, Acca Laurentia, Remus et 



LE PETIT PIEHRE 13 

Romulus. Leurs aventures occupaient toutes les facultés de 
mon âme ; la beauté de leurs noms me les faisait paraître 
beaux. Quand Justine me ramena à la maison, je lui décrivis 
les deux jumeaux et la louve qui les nourrissait, et lui contai 
enfin toute l'histoire que je venais d'apprendre et qu'elle eût 
mieux écoutée, si ses esprits eussent été moins émus d'une pièce 
fausse de deux francs, que le charbonnier lui avait subrepti- 
cement passée ce jour même. 

Le De Viris me causa encore quelques joies. J'aimai la 
nymphe Égérie qui inspirait à Numa, dans une grotte, au 
bord d'une fontaine, des lois sages. Mais bientôt, les Sabins, 
les Étrusques, les Latins, les Volsques, me tombèrent sur les 
bras et m'assommèrent. Et puis, si je savais mal le français, 
je ne savais pas du tout le latin. Un jour, M. Grépinet me 
demanda d'expliquer un endroit de cet obscur De Viris où il 
s'agissait des Samnites. Je m'en montrai tout à fait incapable 
et reçus un blâme public. J'en pris le De Viris et les Samnites 
en dégoût. Mais mon âme se troublait au souvenir de Rhea 
Silvia, à qui un dieu donna deux enfants qui lui furent ôtés et 
qu'une louve nourrit dans les roseaux du Tibre. 

Le supérieur, M. l'abbé Méyer, plaisait par sa douceur et sa 
distinction. Il me reste encore aujourd'hui l'idée que c'était 
un excellent homme, prudent, affectueux, maternel. 

Il dînait à onze heures au réfectoire au milieu de nous et 
portait la salade à sa bouche avec ses doigts. Ce que j'en dis 
n'est pas pour nuire à sa mémoire. En sa jeunesse, c'avait été 
le bel usage : ma tante Chausson m'a affirmé que mon oncle 
Chausson ne mangeait pas autrement la romaine. 

M. le directeur venait souvent nous voir pendant que 
M. Grépinet faisait la classe. Il nous faisait signe en entrant 
de rester assis et, passant devant les bancs, examinait le tra- 
A'ail de chacun. Je n'ai pas remarqué qu'il s'occupât moins de 
moi que des autres, qui étaient plus riches ou de plus haute 
naissance. Il nous parlait à tous avec une aménité qui était 
surtout sensible dans les reproches qu'il nous faisait, et qui ne 
décourageaient point. Il ne grossissait point nos fautes, ne 
noircissait point nos intentions. Ses blâmes étaient innocents 
et légers comme nos crimes. M. le directeur me dit un jour 
que j'écrivais comme un chat, et cette comparaison, neuve pour 



11 LA REVUE DE PARIS 

moi, me donna un fou rire, qui s'afïola encore de ce que M. le 
directeur, pour me montrer comment on forme les lettres, prit 
ma plume, qui n'avait qu'un bec, et écrivit comme un chat et 
demi. 

Depuis lors M. le directeur ne passa pas une seule fois devant 
mon pupitre sans me recommander de ménager mes plumes, 
de ne les point plonger brutalement jusqu'au fond de l'encrier, 
et de les essuyer après m'en être servi. 

— Une plume doit faire un long usage, — ajouta-t-il un 
jour. — Je connais un savant qui a écrit avec une seule plume 
un livre entier, grand comme... 

Et M. le directeur, parcourant du regard la salle nue, 
désigna de ses deux bras ouverts la vaste cheminée de marbre 
rouge. 

J'admirai. 

A peu de temps de là, comme je passais avec Justine par la 
rue du Vieux-Colombier, apercevant dans une cour, devant 
un magasin d'antiquité, un saint de pierre si gigantesque que 
sa tête touchait aux fenêtres du premier étage, et qui écrivait 
dans un livre grand comme une cheminée, d'une plume à 
l'avenant, je le donnai pour l'ami de M. le directeur à ma 
bonne, qui n'y vit pas de difficulté. 

A défaut de bonheur, j'avais quelquefois des ivresses. Il me 
souvient de m'etre enivré de mouvement et de bruit dans la 
cour de l'institution pendant une des récréations qui suivaient 
le déjeuner. En plaisirs comme en travaux, la règle m'impor- 
tunait. Je n'aimais pas ces jeux géométriques tels que les 
barres, où tout était ramené à des combinaisons simples. Leur 
exactitude m'ennuyait ; ils ne me donnaient pas l'image de 
la vie. J'aimais les jeux abhorrés des mères et que les surveil- 
lants interdisent tôt ou tard, pour le désordre qui s'y mêle, les 
jeux sans, règle ni frein, les jeux violents, forcenés, pleins 
d'horreur. 

Or, ce jour-là, dès que sur le signal accoutumé nous nous 
répandîmes dans la cour, notre camarade Hangard qui nous 
dominait tous de sa haute taille, de sa voix forte et de son 
caractère impérieux, monta sur un banc de pierre et nous 
harangua 

loro sic orsus ah allô. 



LE PETIT PIERRE 15 

Hangard était bègue mais éloquent ; c'était un orateur, un 
tribun ; il y avait en lui du Camille Desmoulins. 

— Moucherons, — nous dit-il, — est-ce que vous n'en avez 
pas assez de jouer au chat perché et au cheval fondu? Chan- 
geons de jeu. Jouons à l'attaque de la diligence. Je vais vous 
montrer comment on s'y prend. Ce sera très amusant ; vous 
verrez. 

Il dit. Nous lui répondons par des cris de joie et des accla- 
mations. Aussitôt, faisant succéder l'action à la parole, Han- 
gard organise le jeu. Son génie pourvoit à tout. En un instant, 
les chevaux sont attelés, les postillons font claquer leur fouet, 
les brigands s'arment de couteaux et de tromblons, les voya- 
geurs bouclent leurs bagages et remplissent d'or leurs sacs et 
leurs poches. Les cailloux de la cour et les lilas qui bordaient 
le jardin de M. le directeur nous avaient fourni le nécessaire. 
On partit. J'étais un voyageur et l'un des plus humbles ; mais 
mon âme s'exaltait à la beauté du paysage et aux dangers de 
la route. Les brigands nous attendaient dans les gorges d'une 
montagne affreuse, formée par le perron vitré qui conduisait 
au parloir. L'attaque fut surprenante et terrible. Les postil- 
lons tombèrent. Je fus renversé, foulé aux pieds des chevaux, 
criblé de coups, enseveli sous une montagne de morts. Se 
dressant sur cette montagne humaine, Hangard en faisait une 
forteresse redoutable que les brigands escaladèrent vingt fois, 
et dont ils furent vingt fois rejetés. J'étais moulu, j'avais les 
<îoudes et les genoux écorchés, le bout du nez incrusté d'une 
multitude de petites pierres aiguës, les lèvres fendues, les 
oreilles en feu; jamais je n'avais senti tant de plaisir. La 
cloche qui sonna me déchira l'âme en m' arrachant à mon 
rêve. Pendant la classe de M. Grépinet, je demeurai stupide et 
privé de sentiment. La cuisson de mon nez et la brûlure de 
mes genoux m'étaient agréables en me rappelant cette heure 
où j'avais si ardemment vécu. M. Grépinet me fit g)lusieurs 
questions auxquelles je ne pus répondre, et il me traita d'âne, 
ce qui me fut d'autant plus pénible que n'ayant pas lu les 
Métamorphoses, je ne savais pas encore qu'il me suffisait de 
manger des roses pour redevenir homme. L'ayant appris à la 
fleur de mes ans, j'ai promené indolemment mon ânerie dans 
les jardins de la métaphysique, et l'ai nourrie des roses de la 



16 LA REVUE DE PARIS 

science et de la méditation. Elle en a dévoré des buissons 
entiers avec leurs parfums et leurs épines ; mais, sur sa tête 
humanisée, il a toujours percé un petit bout d'oreille pointue. 



XIV 

COMMENT j'eus UNE VIE INTÉRIEURE 

M. Bellaguet jouit jusqu'à la dernière heure de la considé- 
ration réservée à l'improbité prospère. Sa famille reconnais- 
sante lui fit des funérailles solennelles. Des personnages de 
finance tenaient les cordons du poêle. Derrière le char, le 
maître des cérémonies portait sur un coussin les honneurs, 
croix, cordonSj^plaques et crachats. 

Sur le passage du cortège, les femmes se signaient, les 
hommes du peuple se découvraient et murmuraient les mots 
de filou, d'escroc et de vieux gredin, accordant ainsi les res- 
pect de la mort avec le sentiment de la justice. 

Mis en possession des biens du défunt, les héritiers fiFent 
opérer divers changements dans la maison, et ma mère obtint 
que notre appartement fût remanié et rafraîchi. Par une meil- 
leure distribution et en supprimant des cabinets noirs et des 
placards, on constitua une petite pièce de plus, qui devint ma 
chambre. Jusque-là, je couchais, soit dans un cabinet attenant 
au salon et trop petit pour qu'on pût en tenir la porte fermée 
pendant la nuit, soit dans le cabinet des robes déjà encombré 
de meubles, et je travaillais sur la table de la salle à manger. 
Justine interrompait sans respect mes travaux pour mettre 
le couvert et la substitution des plats, des assiettes et de l'ar- 
genterie, aux livres, au cahiers et à l'encrier, ne s'opérait jamais 
sans troj^ble. Dès que j'eus une chambre, je ne me reconnus 
plus. D'enfant que j'étais la veille, je devins un jeune homme.^ 
Mes idées, mes goûts s'étaient formés en un moment. J'avais 
une manière d'être, une existence propre. 

De ma chambre, la vue n'était ni belle ni étendue ; elle don- 
nait sur une petite cour de service. Le papier^de tenture offrait 
aux yeux un semis de petits bouquets bleus sur fond crème. 



LE PETIT PIERRE 17 

Un lit, deux chaises et une table la meublaient. Le lit de fonte 
mérite d'être décrit. Il était peint d'une couleur dont le choix 
ne se concevait pas tant qu'on n'avait pas saisi qu'elle imitait 
le palissandre. Ce lit, historié en toutes ses parties dans le style 
Renaissance, tel qu'on le traitait sous Louis-Philippe, présen- 
tait notamment, à son devant, un médaillon orné de perles, d'où 
sortait une tête de femme coiffée d'une féronnière. Des oiseaux 
dans des feuillages ornaient la tête et le pied II ne faut pas 
perdre de vue que ces têtes, ces oiseaux, ces feuillages étaient 
de fonte de fer imitant le bois de violette Comment ma pauvre 
maman avait-elle acheté une semblable chose, c'est un mys- 
tère cruel que je n'ai pas le courage d'éclaircir? Une carpette 
étendue au pied de ce lit offrait aux regards de jeunes enfants 
jouant avec un chien. Sur les murs étaient pendues des aqua- 
relles, représentant des Suissesses en costume national. Le 
mobilier se composait encore d'une étagère où je mettais mes 
livres, d'une armoire de noyer, et d'une petite table Louis XVI 
en bois de rose, que j'eusse volontiers échangée contre le grand 
bureau d'acajou à cylindre de mon parrain, qui m'eût acquis, 
à mon sens, plus de considération. 

Dès que j'eus une chambre à moi, j'eus une vie intérieure. 
Je fus capable de réflexion, de recueillement. Cette chambre, 
je ne la trouvais pas belle. Je ne pensai pas un moment qu'elle 
dût l'être. Je ne la trouvais pas laide. Je la trouvais unique, 
incomparable. Elle me séparait de l'univers, et j'y retrouvais 
l'univers. Elle m'inspira le goût de l'étude, du travail et de 
la méditation. 



XV 

LES MALHEURS DE LA FILLE DES TROGLODYTES 

Je ne retrouvais plus en Justine cette ardeur destructive 
qui s'était exercée, dans les premiers temps de sa condition, 
sur la vaisselle confiée à ses soins et les bronzes offerts au 
docteur Nozière par ses malades guéris et reconnaissants. 
La cuisine retentissait moins souvent du bruit des assiettes 

l<^'' Septembre 191.Ï 2 



LA REVUE DE PARIS 



écroulées, et des cris frénétiques de la jeune servante hachant 
le bout de ses doigts avec le bœuf bouilli. Les feux de cheminée 
et les inondations devenaient plus rares ; les lustres ne tom- 
baient plus d'eux-mêmes et spontanément sur les planchers, 
et si mon père la disait encore féconde en catastrophes, s'il 
dénonçait le génie sivaïte de cette simple créature, s'il l'accu- 
sait de troubler sans cesse le repos nécessaire à l'homme 
d'études, c'était qu'incapable ainsi que la plupart des hommes 
de réformer ses jugements sur de nouvelles expériences, il 
s'en tenait aux opinions acquises et aux idées préconçues. 
Ma mère, plus juste et mieux avisée, reconnaissait qu'au chaos 
des premiers jours succédait, en cette intelligence servile, 
les premiers linéaments de l'ordre et les premiers accords de 
l'harmonie. 

Justine avait fait sa paix avec le Spartacus de la pendule. 
Elle ne le frappait plus de la hampe de son plumeau dépenaillé 
et le héros ne menaçait plus de l'écraser de son poids. Mais elle 
se refusait obstinément à croire qu'il s'appelât Spartacus. 
En vain, je m'efforçais de le lui prouver, histoire et diction- 
naire en main, avec le pédantisme niais et taquin d'un huma- 
niste de treize ans. Elle opposait à mes démonstrations un 
sourire tranquille et répondait invariablement : 

— Non ! Non ! mon petit maître, il ne s'appelle pas du nom 
que vous dites. Oh ! non certes. 

— Pourquoi cela? 

— Vous seriez trop content si je vous le disais. 

— Mais, Justine, comment s' appelle- t-il, s'il ne s'appelle 
pas Spartacus? 

— Il s'appelle rien ; c'est vous qui avez donné à ce guignol 
un vilain nom. 

— Justine, apprenez que Spartacus à la tête d'une troupe 
d'esclaves défit quatre armées prétoriennes, trois armées 
consulaires, et qu'enfin, le Sénat ayant envoyé contre lui, les 
légions de Crassus et de Pompée, forcé d'accepter la bataille, 
il tua son cheval... 

Justine m'interrompit : 

— ■ Il faut que j'aille remuer mes lentilles qui sont sur le 
feu, car il n'y a rien de traître comme les lentilles pour s'atta- 
cher. 



LE PETIT PIERRE 19 

Je la retins par son tablier. 

— Justine, cette statue de Spartacus est le chef-d'œuvre 
'de monsieur Foyatier, un ami de papa, maintenant très vieux. 
Il était berger dans son enfance, et en gardant les troupeaux, 
il sculptait de petits animaux dans du bois, avec son couteau... 

— C'est comme mon frère Phorien, — dit Justine. — Pas 
plus haut qu'une botte, en paissant les bêtes, il faisait des 
pièges à prendre les oiseaux et toutes sortes d'engins. Il se 
montrait déjà très capable. Mais faut que j'aille remuer mes 
lentilles. 

Et Justine courut vers la cuisine d'où s'échappait une acre 
odeur de brûlé. 

Ce Spartacus du doux Foyatier, dont l'original, dans le 
jardin des Tuileries, tournait jadis contre le château ses 
regards irrités et ses poings menaçants, je l'ai pris en grippe 
pour l'avoir trop vu dans mon enfance, et parce que c'est un 
morceau insipide. M. Ménage en disait : « Ce bonhomme est 
baudruchard. » Mon père l'aimait. Je ne crois pas, entre nous, 
qu'il l'ait jamais vu, ce qu'on appelle vu. Il ne regardait rien 
de ce qui ne touchait pas à sa profession, excepté les aspects 
de la nature, quand ils étaient riants ou sublimes. Ce qu'il 
admirait dans le Spartacus de son cher Foyatier, c'était l'idée, 
le symbole. Il considérait en cette figure le libérateur des oppri- 
més, spectacle agréable à ses yeux, car il aimait la justice et 
détestait la tyrannie. 

— Si j'étais républicain, — disait-il, — je pourrais à la 
rigueur admettre l'oppression au nom d'un principe fondamen- 
tal ou d'un intérêt supérieur; mais je suis royaliste et la pre- 
mière raison d'être d'un roi, je dirai même son unique raison 
d'être, c'est de garantir la liberté des peuples. Une royauté 
oppressive est un non-sens. 

A quoi mon parrain répondait : 

— Malheureusement le souverain, d'ordinaire, retire au 
peuple les libertés nécessaires pour lui garantir les autres. 

— C'est ce qui arrive quand le peuple est souverain. 

— Faut-il qu'un homme possède notre bien pour nous le 
garder, et ne pouvons-nous le garder nous-mêmes? 

— En possédant tout, le roi, qui n'est qu'un homme, ne 
possède rien que par fiction et le peuple jouit de tout. Au con- 



20 LA REVUE DE PARIS 

traire, dans une démocratie, les partis qui gouvernent et 
forment une multitude, possèdent réellement le bien commun ; 
ils frustrent le peuple qui ne jouit de rien. 

— La liberté est le plus précieux des biens. 

— A condition de le perdre. On aliène sa liberté chaque fois 
qu'on en use. 

— Un républicain n'en aliène jamais le principe. Voilà la 
différence ! 

Ainsi ces deux excellents hommes, nés sitôt après l'orage 
qui bouleversa la société jusque dans ses fondements, dispu- 
taient ensemble sans jamais se persuader l'un l'autre, et sans 
s'apercevoir jamais de l'évidente inutilité de leurs paroles. 
Ils étaient Français et aimaient l'éloquence. 

Cependant Justine avait un amoureux et elle Faimait. Je 
m'en étais aperçu. A quels signes? Était-ce à l'impatience 
anxieuse avec laquelle elle épiait le facteur? A la joie qui 
brillait dans ses yeux et embellissait son pauvre visage quand 
elle recevait une lettre, et à sa façon de la glisser sous son cor- 
sage? Au rayonnement de toute sa personne? A son humeur 
bizarre et changeante? Aux brusques éclats de ses joies, au 
jaillissement soudain de ses larmes très douces? Je ne saurais 
le dire. Mais pour moi tout en elle trahissait ses sentiments. 

Tout à coup son humeur s'assombrit. Elle perdit ses cou- 
leurs. Ses yeux se cernèrent de noir. Elle maigrit. On ne pou- 
vait lui arracher une parole. Ses lèvres amincies et serrées, 
semblaient arrêter au passage des plaintes et des reproches. 
Le soir, elle étalait des cartes crasseuses sur la table de la cui- 
sine, les consultait comme des oracles, puis les brouillait avec 
colère. Insensiblement, elje tomba dans un abattement pro- 
fond. Elle ne regardait plus ses casseroles ; elle oubliait de 
boire et de manger. Ses mouvements devenaient difficiles 
et lents, et si elle brisait encore quelque vaisselle, ce n'était 
plus, comme autrefois dans une sorte de fureur sauvage, mais 
par l'effet d'une langueur qui lui coupait les bras et lui amol- 
lissait les doigts. Je ne doutai point que l'amour causât ces 
douleurs et que Justine eût perdu son amoureux. Et il n'y 
avait pas à en douter. J'avais vu dans le magasin de madame 
Letort une gravure représentant « l'Abandonnée », une jeune 
femme en robe de velours noir, assise sur un banc de pierre, 



LE PETIT PIERRE 21 

dans une forêt dépouillée par l'automne. Justine, dans la 
cuisine, immobile sur sa chaise de paille, ressemblait à l'aban- 
donnée, bien que moins jolie de beaucoup. Même expression 
douloureuse et tranquille, mêmes regards perdus dans l'espace, 
même lassitude des bras tombés inertes sur les genoux. Son 
état m'inspirait un extrême intérêt. Connaissant la cause de 
son chagrin, je souhaitais qu'elle me la confiât et me permît 
de la consoler. Mais je ne l'espérais pas. Je savais bien qu'elle 
ne me dirait point son mal, parce qu'il est embarrassant de 
parler de ces choses à un garçon, et aussi parce qu'elle me 
jugeait incapable de rien comprendre. Son opinion était faite 
à mon égard. Je la plaignais çn silence. 

Un matin, elle resta très longtemps, plus d'une heure, seule 
avec ma mère, dans la chambre aux boutons de rose. Je l'en 
vis sortir en larmes mais avec un air rasséréné, et je ne doutai 
pas alors quelle n'eût confié son chagrin à sa maîtresse et 
qu'elle n'en eût reçu des consolations. Ne craignant plus d'être 
indiscret je dis à ma mère : 

— Justine a été abandonnée par son fiancé. C'est bien 
triste. 

Ma mère me regarda avec surprise. 

— Elle te l'a dit? 

— Non maman, mais je le sais. 

Et je lui expliquai comment j'avais surpris par la seule 
finesse de mon esprit le secret de Justine, et n'en avais rien 
révélé par discrétion. 

— C'est fort bien d'être discret, — me répondit ma chère 
maman, — mais tu l'aurais été davantage en ne cherchant 
pas à surprendre des secrets qu'à tous égards tu ne devais pas 
connaître. Pierre, j'aurais attendu de toi plus de déhcatesse. 

Elle parlait sévèrement, mais il me parut qu'elle admirait 
en secret ma perspicacité. 

A quelque temps de là, Justine tomba malade, et quitta la 
maison pour plusieurs semaines. 

(A suivre.) 

ANATOLE FRANCE 



TROUPES COLONIALES 



LES CONTINGENTS CRÉOLES 



Des mesures récentes viennent d'appeler les originaires de- 
nos vieilles colonies à participer à la guerre européenne. Ainsi 
se termine victorieusement la longue et opiniâtre campagne 
de leurs élus, notamment de M. Henry Bérenger. Ils savaient 
le loyal et valeureux concours que nous pouvions attendre 
de ces Français qui, nés hors de France, se trouvaient victimes 
d'un hasard géographique. En nos anciennes possessions — 
« les Isles » de nos pères — tout natif, quelle que soit sa 
couleur, est bien citoyen français. Mais, par une anomalie singu- 
lière, l'administration des Colonies s'était évertuée à soustraire 
ses ressortissants au devoir militaire, en dépit des lois de recru- 
tement du 15 juillet 1889 et du 21 mars 1905. Sous des dehors 
libéraux, cette exception cachait tout bonnement le préjugé 
des races. Elle faisait de ses apparents bénéficiaires des 
« citoyens de seconde classe », comme l'assure l'humour séné- 
galais, par forclusion des avantages appréciables qui ont comme 
condition nécessaire ou suiïisante le service militaire: retraites, 
emplois civils, accès à certaines fonctions. 

A force d'insistance, MM. Bérenger et Candace, l'un séna- 
teur, l'autre député des Antilles, étaient parvenus, en 1913, 
à faire incorporer les recrues des vieilles colonies, avec les 
coHScrits de France, dans les régiments d'infanterie coloniale 
du Midi. C'était un pr-emier essai de vie militaire dans la métro- 
pole. 



TROUPES COLONIALES 23 

Il fut désastreux. Les froids rigoureux qui sévirent dès les 
premiers jours de l'hiver éprouvèrent cruellement les fils des 
Tropiques, malgré tous les soins. Au 16 janvier 1914, sur 
1 560 appelés, 28 étaient morts et 781 réformés. Une expé- 
rience aussi cruelle faillit couper court à tout recrutement 
ultérieur. Un instant, il fut même décidé de rendre incon- 
tinent à leur climat moins rude les survivants de l'aventure. 
Toutefois, la politique veillait. Pour une fois, elle n'eut pas 
tort. Elle fit surseoir à une mesure précipitée, peut-être 
aussi prématurée, puisqu'on avait eu contre soi toutes les 
chances. Une fois faite cette sélection forcée, les recrues 
d'outre-mer furent versées en Algérie, dans les régiments de 
zouaves. Elles y demeurèrent sans encombre. Après des 
débuts que dépaysement, mauvaises impressions antérieures 
firent un peu pénibles, elles satisfirent vite aux données du pro- 
blème, faisant sous la chéchia fort bonne figure, pour noire 
qu'elle fût. M. Noulens, alors ministre de la Guerre, décida 
donc, en appelant la classe 1913, de renouveler, encore en Algé- 
rie, mais au mois d'avril et, partant, dans des conditions plus 
favorables que précédemment, un essai qui, réussi, serait pro- 
fitable pour le pays. Il dépassait en effet par ses conséquences 
les raisons peut-être un peu étroites qui l'avaient motivé. Un 
contingent minimum de 1 500 hommes, c'était pour trois ans 
de service 4 500 soldats, soit une brigade, qu'une exploitation 
progressive et plus expérimentée de la matière recrutable eût 
doublé très vite en une belle division. Appoint fort à consi- 
dérer, pensait-on, dans l'état de notre natalité et de nos 
effectifs. Mais ce n'était pas tout — et même après la guerre 
présente qui n'est point éternelle, cet argument sera de poids. 
— Le service actif constituera, les hommes de retour au foyer, 
des réserves instruites. Aux Antilles, cela peut, à l'occasion, 
prendre de l'importance. Panama s'ouvre. Autour de ce cou- 
loir mondial, une fois passé l'ouragan d'aujourd'hui, des con- 
voitises se préciseront, grandiront, qui ne sont pas près de 
s'éteindre. Les tentatives défuntes de l'Allemagne sont encore 
présentes aux mémoires : son spectre a rôdé autour de Saint- 
Thomas, l'îlot danois, facile à transformer en quelque Heligo- 
land ou Gibraltar, qu'une menace aux frontières du Sleswig 
eût pu lui donner. 



24 LA REVUE DE PARIS 

De quoi demain sera-t-il fait? La France ne nourrit là- 
bas, c'est entendu, aucun appétit de conquête. Mais elle y a 
des capitaux, partant des intérêts auxquels « demain », préci- 
sément, donnera sans aucun doute une forme fortement expan- 
sive. Il sera bon d'y veiller. Nous sommes payés pour savoir 
ce que pèsent la garantie des « chiffons de papier » internatio- 
naux et la signature, notamment en Amérique, de fantoches 
politiques improvisés par les hasards électoraux conducteurs 
de peuples et chefs d'État. Concluons que le plus sur sera de 
nous garder nous-mêmes. La conscription antillaise y pour- 
voira. Elle nous fournira en tout temps les éléments d'une 
forte troupe, 50 000 hommes au moins, à pied d' œuvre et 
dont on ne voit pas que des concurrents aient l'équivalent 
possible. Nos réserves insulaires pourraient donc nous assurer 
dans l'avenir, à peu de frais, une situation militaire respectable, 
dans ce golfe du Mexique où si justement Elisée Reclus 
signala une « Méditerranée américaine » appelée au rôle de 
« seconde sphère d'attraction du monde ». 

Ces considérations, pour être de demain, tirent des leçons 
de l'actuelle politique internationale une singulière valeur. 

Un bienfait n'est jamais perdu. La conscription antillaise, 
en consolant la France de certains déboires inhérents au geste 
généreux qu'elle fit quand elle décida d'assurer le droit de 
vivre à des races opprimées, pourrait bien aussi l'en récom- 
penser. Déjà c'est chose faite. Car les Français des « Isles » ont 
quelque mérite à demander place dans l'armée, juste au plus 
fort de la bataille. Voici légitimés du coup, s'il en était besoin, 
tous les arguments qu'ils avaient jusqu'alors invoqués. Mais 
leur arrivée dans nos rangs pose dans l'esprit du public une 
question : que vaudront, comme militaires, ces défenseurs 
venus de si loin? Or l'Histoire nous renseigne sur le cas qu'on 
en fit autrefois : nous avons eu en tout temps et fréquemment 
l'occasion d'éprouver nos soldats d'Amérique, en immense 
majorité noirs ou de couleur. ^ 

Déjà en 1625, année où Belain d'Esnambuc, Urbain de 
Roissey et quelques compagnons normands achètent, aux 
Antilles, de compatriotes venus on ne sait d'où s'installer là, 
« deux forts èsquels il y a quatre-vingts hommes et des muni- 
tions pour leur conservation et aussi des esclaves jusqu'au 



TROUPES COLONIALES 



nombre de quarante environ ;>, ceux-ci sont pour leur achar- 
nement au combat la terreur des colons anglais qui peu- 
plent les îles voisines. Il n'est nullement exagéré de dire que 
sous l'ancien régime et jusqu'à l'ordonnance de 1765, dite 
« des milices », qui institua aux « Isles » les premières troupes 
coloniales régulières, pour les deux tiers d'ailleurs formées 
d'hommes de couleur, les esclaves armés ont fourni le gros, 
ou tout au moins partie, de toute expédition, soit contre les 
établissements étrangers, soit contre les bandes de « marrons ». 
Ils s'y distinguent. En 1697 par exemple, ils prennent, sous 
M. de Pointis, une part si honorable à l'assaut de Carthagène 
que le roi libère en bloc ceux d'entre eux qui ont pris part 
à l'expédition. Plus tard, nous voyons Maurice de Saxe incor- 
porer à son régiment de « Saxe- Volontaires », sa fameuse 
garde particulière, toute d'Antillais noirs montés sur chevaux 
blancs, troupe incontinent si populaire par sa bravoure et 
son originalité, qu'elle légua pour un siècle son uniforme vert 
à nos dragons. Ceux d'aujourd'hui, tout comme nos cuirassiers 
et nos gardes républicains, ne se doutent guère qu'ils portent 
encore le casque sous lequel leurs devanciers noirs sabrèrent 
les Anglais à Fontenoy avec l'illustre et bouillant maréchal. 
Telle était son estime pour sa garde que, s'autorisant de son 
exemple, il soumit au roi un véritable plan d'armée noire, 
trop hardi pour cette époque esclavagiste et qui, pour cette 
raison, échoua. 

Dans son volume la Force Noire, le général Mangin a résumé 
l'admirable défense du conventionnel Victor Plugues et de ses 
troupes noires, créées de toutes pièces sur place, à la Guade- 
loupe. Leurs exploits nous conservèrent la colonie, abandonnée 
de la métropole impuissante. La Revue de Paris du 15 août 1913 
a signalé sous la signature de M. Jacques Rambaud les sei-vices 
du régiment « Royal-Africain ^ », précédemment « Bataillon 
des pionniers dé Mantoue », dont la monographie, curieuse 
à souhait, vaudrait d'être écrite. Composé de noirs jetés en 
France par les convulsions politiques des Antilles, ce corps 
formait, dans l'armée napolitaine, une troupe d'élite, et l'une 
des seules solides. Il combat les Anglais à Gaëte, Fra Diavolo 

1. Fra Diavolo, par M. Jacques Rambaud. 



26 LA REVUE DE PARIS 

dans les Calabres, puis les Cosaques dans les neiges de Russie^ 
toute l'Europe à Leipzig. Ségur, dans ses Souvenirs d'un aide 
de. camp de Napoléon, rend hommage à l'insouciante bravoure 
des noirs du Royal-Africain, courant après les bombes pour 
en arracher la mèche avant explosion. Citons cet autre témoi- 
gnage aussi concluant, moins connu, mais confirmant utile- 
ment les précédents : 

... Voilà les hommes qui ne cessent de dire que les nègres sont des 
lâches I Qu'ils interrogent 30 000 Français qui ont vu le régiment noir 
dans les Calabres et au siège de Gaëte : ce sont des noirs de Saint- 
Domingue et des colonies françaises ; il n'y a pas un officier, pas un 
soldat qui n'ait admiré l'excessive audace de ce régiment. 

Au siège de Gaëte, ils ont fait des prodiges de valeur, les boulets 
les enlevaient par rangs ; ils n'étaient pas plus ébranlés que les plus 
intrépides Français ; ils couraient après les bombes, et, avec un gazon 
à la main, ils empêchaient presque toujours l'efTet de ce projectile '. 

En 1808, une compagnie de noirs, commandée par un capitaine 
blanc et un ofTicier noir, fut envoyée en colonne mobile dans les mon- 
tagnes de la Calabre. Ils furent attaqués par plus de 1 500 Calabrais : 
la compagnie prit position et se battit avec un sang-froid digne de leur 
chef et d'eux. N'ayant plus de cartouches, ayant perdu 50 des leurs» 
ou leur parla de se rendre; ils s'y opposèrent :« Quoil nous rendre? 
Quoi 1 Royal- Africain déshonorer l'armée française? Non. « disaient 
le lieutenant nègre et tous les autres. ■ — «Mais nous sommes cernés l 
— ^ A la baïonnette, capitaine, et nous passerons au travers de ces- 
brigands. » 

Le capitaine eut la faiblesse de capituler ; mais jamais les nègres ne 
voulurent mettre bas les armes. Arrivés à leur destination et se croyant 
eu sûreté, ils furent fusillés ainsi que leur capitaine. 

Cette horrible action irrita tellement les Africains que l'on n'osa 
pas renvoyer le régiment en Calabre ; il aurait tout tué '. 

1. Cf. Séjur, loc. cil. 

2. Des Colonies et parlicnlièremenl de celle de Sainl-Domingue, par le colo- 
nel Malenfant, sous-inspecteur aux Revues, propriétaire à Saint-Domingue, 
ec-délégué du gouvernement français -h Surinam. — Paris, Audibert, 1814, 
p. 242. Cet ouvrage e;t devenu fort rare. 

Malenfant, né à Rennes, commande les avant-postes des troupes du comte de- 
Boutillier pendant les troubles de Saint-Domingue (1792) ; puis une compagnie 
de gardes nationaux dans la colonie (1793) ; joue entre les commissaires de la 
Convention, Polverel et Sautbonax, et la municipalité de Port-au-Prince, un rôle 
conciliateur; blessé et transporte à la Jamaïque par les Anglais, il demeure pri- 
sonnier sur parole, grâce à la recommandation du marquis de la Rochejacquelein. 
Inspecteur général des biens et cultures séquestrés à Saint-Domingue en l'an IV,. 
colonel adjoint à l'état-major du général Moreau à l'armée du Rhin (1800), sur le- 
point d'être nommé inspecteur aux Revues à Saint-Domingue, est l'objet à Brest 



TROUPES COLONIALES . 27 

Leur couleur n'empêchait nullement ces soldats exotiques 
d'avoir leur point d'honneur. Le même auteur nous apprend 
en elîet qu' « ils vivaient très bien avec les troupes françaises, à 
quelques coups de sabres et de fleurets mouchetés près, qu'ils 
donnaient aux soldats qui les appelaient nègres ou mauri- 
cauds (sic) ». 

Arrivons maintenant à d'autres faits quasi oubliés, sinon 
complètement ignorés, bien qu'ils datent d'hier: ils remontent 
seulement à la campagne du Mexique. Plus près de nous, ils 
se comparent mieux aux cas analogues du temps présent. 

L'émancipation définitive des esclaves avait eu pour 
résultat de raréfier à l'extrême, au milieu du siècle dernier, 
la main-d'œuvre au Nouveau-Monde. A peine échappés à 
l'ergastule, les noirs avaient interprété la liberté nouvellement 
acquise surtout comme le droit de vivre, sous leur doux climat, 
sans rien faire. Si la nonchalance créole, passive par crainte 
de l'efTort, finissait par s'accommoder d'une situation aussi 
défavorable dans le privé, la chose publique avait, elle, d'autres 
exigences. Or, construire un pont, une route, réparer un phare 
étaient devenus d'insolubles problèmes. On avait donc dû, 
aux Antilles, se servir des soldats français du génie; remède 
pire que le mal. Soumis aux fatigues résultant de travaux cor- 
porels, les malheureux sapeurs mouraient, sous le ciel des 
tropiques, de fièvres, paludéenne ou jaune, et de fatigues. 
La solution était donc coûteuse pour un rendement presque 
nul. Il fallait trouver autre chose. 

Le gouvernement local de la Martinique imagina alors de 
créer un corps spécial de soldats-ouvriers indigènes, troupe 

d'une dénonciation du général Leclerc, comme présumé favorable aux noirs et 
parent du général Moreau dont il était seulement l'ami. Débarqué le 21 frimaire 
an X, pour motif de santé, est inscrit réformé. Court trois ans les mers avec une 
cargaison et retrouve, en septembre 1805, Moreau, lors de son arrivée à Phila- 
delphie. En 1808, le duc de Feltre, ministre de la Guerre, rappelle au service 
Malenfant, fort prisé du maréchal Perigron, des généraux Dessoles et Grenier. 
On le reçoit à Naples. Il se ralUe le 3 avril 1814 aux Bourbons et est nommé 
soUs-inspecteur aux Revues à Rennes (13« division militaire), titre sous lequel 
il figure à l'annuaire royal de 1814-1815. On perd ensuite sa trace. Il n'est pas 
décédé à Rennes où sa famille est éteinte. Par les détails qu'elle fournit au cours 
d'une époque et d'une vie singulièrement accidentées, l'histoire de ce personnage 
serait intéressante à reconstituer. (Renseignements dus à l'aimable obligeance 
de M. R. le Bourdellès, conseiller à la Cour d'appel de Rennes.) 



28 • LA REVUE DE PARIS 

éminemment économique en même temps qu'insensible aux 
atteintes du climat. Les propositions du gouverneur, le comte 
de Gueydon, retouchées à Paris, aboutirent, le 23 février 1854, 
à la formation d'une compagnie de sapeurs-mineurs coloniaux, 
encadrée par l'artillerie de marine. Le projet avait vivement 
frappé l'empereur : toutes difficultés s'en trouvèrent aplanies. 
Afin de développer les ressources en gradés indigènes, on auto- 
risa, plusieurs années durant, les différentes colonies de peuple- 
ment noir à envoyer en France un certain nombre de jeunes 
gens y faire leur éducation spéciale, au cours d'un engagement 
contracté dans les troupes métropolitaines du génie. 

Le souverain veilla lui-même au bon accord — assez rare - — 
entre les deux départements intéressés. Guerre et Marine. On 
vit par exemple le ministre de la Marine se déclarer « très 
heureux qu'il fût possible de former avec l'élément indigène 
de bons sous-officiers qui fourniraient un contingent précieux ^ 
aux compagnies d'ouvriers coloniaux : « Je me suis en consé- 
quence entendu, ajoute~t-il, avec S. E. le Ministre de la 
Guerre qui m'a fait connaître qu'il était tout disposé à admettre 
dans les régiments du génie les jeunes créoles que je lui 
désignerai ^ » « Créoles » est ici un euphémisme : un état de 
mutation des « créoles » passés du l^'* génie (Montpellier) au 3<^ 
(Metz) porte en effet, vis-à-vis du nom de l'un d'eux, d'Erne- 
ville. Sénégalais, la mention « presque blanc >^ 

Dans ses comptes de fin d'exercice, la Martinique s'aperçut 
très vite qu'elle avait fait, en créant ses sapeurs noirs, une 
heureuse opération. Les résultats obtenus motivèrent de 
l'Administration centrale un projet analogue, étendu à toutes 
nos colonies. Comme conséquence, une dépêche du ministre 
de la Marine, datée du 19 décembre 1856, provoquait la forma- 
tion d'une nouvelle compagnie à la Réunion. En 1858, la 
Guadeloupe suivait à son tour cet exemple. L'empereur, con- 
vaincu, se fit présenter, lors de la préparation du budget 
de 1860, un rapport du ministre de l'Algérie et des Colonies sur 
la question. Il est intéressant d'y relever certaines idées qui 
sont, pour l'époque, des découvertes : 

Lors de la discussion du budget de 1854, en séance du Conseil d'État, 
Votre Majesté a posé en principe que l'élément indigène devait entrer 

1. Dépêche au gouverneur de la Guadeloupe, en date du 4 mal 1861. 



TROUPES COLONIALES 29 

dans une certaine proportion dans la composition de nos garnisons colo- 
niales... 

Parmi les corps indigènes dont la création a été efïectuée par des 
arrêtés locaux figurent trois compagnies d'ouvriers militaires, à la 
Martinique, à la Réunion et à la Guadeloupe. 

La première, organisée depuis environ six ans, sous la dénomination 
de « compagnie de sapeurs-mineurs », a déjà rendu d'importants 
services et M. le Gouverneur de la Martinique ne laisse échapper aucune 
occasion de manifester la confiance que lui inspire cette troupe indigène. 
Les deux autres compagnies, créées plus récemment, sous le nom de 
« compagnies indigènes d'ouvriers du génie » sont encore en voie de 
formation '... 

Puis, venant à parler de l'unité à constituer au Sénégal : 

L'aptitude militaire des noirs sénégalais ne saurait être mise en 
doute, depuis que le bataillon de tirailleurs- montre chaque jour qu'on 
peut tirer de ces hommes les plus utiles services... 

Issu de ce rapport, un décret du 4 avril 1840 créa quatre 
(( compagnies indigènes d'ouvriers du génie » stationnées à 
la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et au Sénégal, 
dépendant non plus des gouvernements locaux, mais de l'auto- 
rité métropolitaine : de locales qu'elles étaient, ces troupes 
devenaient françaises. 

La compagnie de la Réunion n'eut aucun rôle militaire à 
jouer ; celle du Sénégal eut une page brillante dans la conquête 
du Sénégal, où l'employa Faidherbe ; mais son effort y resta 
confiné. Les compagnies de la Martinique et de la Guadeloupe, 
au contraire, combattirent au Mexique côte à côte avec les 
vétérans de Crimée et d'Italie, — comme leurs compatriotes du 
Royal-Africain avaient marché jadis du même pas que les 
grognards de la Révolution et de l'Empiré jusque dans les 
neiges de Russie. Il n'apparut pas que les fils eussent dégénéré 
et cela prouve qu'en ne demandant jusqu'ici aucun service 
à ses fils noirs des Antilles, la France s'est privée d'une res- 
source précieuse, qu'il suffit de savoir utiliser. 

Ils furent au Mexique de redoutables soldats. 

A peine débarqués à la Vera-Cruz, le 27 avril 1862, ils rele- 
vèrent l'infanterie de marine du service, pénible entre tous, où 

1. L'effectif fixé n'avait pu être'atteint complètement par voie d'engagements 
volontaires, mode de recrutement^adopté. 

2. Créé par décret du 21 juillet_1857. 



-30 LA REVUE DE PARIS 

«lie avait vu fondre ses effectifs, victimes de la fièvre jaune : la 
garde et l'entretien de la voie ferrée et des postes dans les 
Terres chaudes. Les noirs sont insensibles, on le sait, à la 
terrible endémie. Mais il n'en restait pas moins aux compagnies 
antillaises, pour remplir leur tâche, à soutenir une guérilla 
meurtrière contre un ennemi habile et farouche. Elles vivaient 
dans l'obligation permanente, sous peine de massacre, de 
prouver à tout instant avec éclat leur valeur militaire. Elles 
n'y faillirent pas, et certains combats qu'elles soutinrent eurent 
parmi les troupes du corps expéditionnaire un retentissement 
mérité. Telle l'affaire de Téjéria qui « fait d'autant plus 
-d'honneur à M. I^^^réchal, capitaine d'artillerie de marine, 
que son détachement est entièrement composé de noirs de la 
Martinique et de la Guadeloupe qu'il a recrutés, disciplinés, 
formés lui-même. Pas un n'a bronché et les blessés ont con- 
tinué à se battre tant qu'ils ont pu se soutenir ^.. » Voici au 
surplus en quels termes le ministre de la Guerre en informe 
son collègue de la rue Royale : 

Monsieur le Ministre et cher collègue, 

Le journal des marches et opérations du corps expéditionnaire du 
Mexique, pendant le mois de septembre dernier, contient des détails 
concernant une attaque qui a été repoussée par M. Maréchal, capi- 
taine d'artillerie de marine. J'ai l'honneur de donner ci-après à A'otre 
Excellence extrait du journal précité : 

<c Dans la nuit du 23 au 24, vers trois heures du matin, le poste de 
la Téjéria, à l'extrémité du chemin de ter, est attaqué par une troupe 
assez nombreuse de guérilleros à pied et à cheval, estimée à environ 
800 hommes. M. Maréchal, capitaine d'artillerie de marine, comman- 
dant le poste de Téjéria, ayant sous ses ordres 129 hommes du génie 
•colonial, dont 59 malades, a opposé une énergique résistance. L'attaque 
s'est manifestée sur trois points à la fois ; elle a été partout repoussée. 
L'ennemi a été poursuivi jusqu'à 1 500 mètres du camp. A huit heures 
un groupe de guérilleros, venant de Medelin, s'est présenté de nouveau 
•et a été également mis en fuite. » 

Pour copie conforme. 

Le contre-amiral) chef d' état-major, charge de la V^ direction. 

Signé : de la roncière le xoury 

1. Lettre du capitaine de vaisseau Durand Saint- Arnaud, commandant supc- 
rieur à la Vera-Cruz, au commandant en chef des forces navales françaises de 
l'expédition du Mexique, 30 septembre 1862. 



TROUPES COLONIALES 31 

On ne peut suivre ici l'histoire des compagnies indigènes 
du génie au Mexique. Leurs services, oubliés aujourd'hui, 
-étaient fort appréciés comme on va voir. En 1865, le ministre 
de la Guerre, estimant trop réduit l'effectif de la compagnie de 
la Guadeloupe, invita le maréchal Bazaine à la renvoyer dans 
l'île. Il s'agissait, qu'on le remarque, d'une maigre unité. Il est 
probable que pour toute autre force équivalente le comman- 
dant du corps expéditionnaire n'eût fait aucune objection. 
Or, il n'en alla point ainsi. Le maréchal présenta d'abord 
des observations par lettre du 19 septembre 1865, réitérées 
comme il suit le 28 octobre : 

Ces compagnies, dit-il, n'ont cessé de rendre des services très réels 
«t aussi bien comme travailleurs que comme soldats ; tous les hommes 
qui les composent ont di'oit à la reconnaissance de l'armée pour la 
double tâche qu'ils ont su si bien remplir dans une zone dangereuse. 
Je ne pense pas qu'il soit possible de se priver du concours d'une troupe 
qui, acclimatée dans les Terres chaudes, peut seule exécuter des tra- 
vaux auxquels succomberaient nos soldats européens. 

Le silence du département obligea le maréchal à obéir. Mais 
avant de se conformer, fort mal d'ailleurs, aux instructions 
reçues, il fit publiquement l'éloge des Antillais — ce qui était 
particulièrement honorable, en un temps de guerres fréquentes 
•et d'armées de métier, où l'on n'abusait pas des remercîments. 
L'ordre général n^ 46 du corps expéditionnaire du Mexique 
en date de Mexico, le 10 octobre 1865, est sans contredit l'un 
des plus beaux qu'ait signé son chef : 

La compagnie des ouvriers du génie de la Guadeloupe va retourner 
aux Antilles après un séjour au Mexique de plus de trois ans. Cette 
compagnie, débarquée à Vera-Cruz le 27 avril 1862, a pris part aux 
faits de guerre suivants : 

(Ici une liste de dix opérations où les sapeurs de la Guadeloupe 
s'étaient particulièrement distingués.) 

Dans ces différentes affaires où elle a toujours déployé un courage 
et un dévouement au-dessus de tout éloge, la compagnie du génie de 
la Guadeloupe a eu 7 'soldats tués à l'ennemi et 1 ofTicier et 12 sous- 
ofTiciers et soldats blessés. Mais ce ne sont pas là ses titres les plus 
méritants. 

Cette compagnie, de même que la compagnie de la Martinique, 
est, depuis le débarquement, restée dans les Terres chaudes, agissant 
tantôt comme troupe d'infanterie, pour assurer la tranquillité du pays, 
'Ct tantôt travaillant à fortifier les différents points qu'il était néces- 



'A'2 LA REVUE DE PARIS 

saire d'occuper. Quel que soit le service auquel elle ait été employée, 
la compagnie du génie de la Guadeloupe a toujours donné les preuves 
de la plus grande abnégation, affrontant la fièvre jaune avec autant 
de calme et de sang-froid qu'elle en avait en abordant l'ennemi *... 

Au moment de se séparer de cette compagnie qui a conquis de si 
beaux titres au Mexique, titres qui se perpétueront dans sa tradition, 
le maréchal commandant en chef la remercie de tous les services qu'elle 
a rendus. 

Le maréchal commandant en chef, 
Signé : bazaine 

Le maréchal s'arrangea ensuite de manière à obéir sans se 
priver toutefois du concours des Antillais. Comme il gardait 
la compagnie de la Martinique, il y versa, hormis cadres et 
libérables, celle de la Guadeloupe. Cela fait, il demanda... de 
renforcer la compagnie de la Martinique qu'il avait conservée ^ ! 

Sa demande resta sans résultat. Les dépôts étaient vides et 
on mettait de la nonchalance à les remplir. On voit appa- 
raître, à ce moment, dans la correspondance ofTicielle, les 
lamentations ordinaires aux autorités coloniales en mal de 
recrutement. En fait, les gouverneurs n'avaient pas d'avan- 
tage à envoyer au Mexique des jeunes gens intelligents, qui 
pouvaient fournir, une fois dressés dans la colonie, de bons 
ouvriers d'art. D'autre part, sous la pression de l'opinion 
libérale, on étudiait en France un programme d'économies 
militaires. Un décret du 15 octobre 1866 remplaça par des 
' directions du génie » — cadres sans troupe — les compagnies 
du même corps : elles avaient vécu. 

Les Antillais venaient d'affirmer encore une fois, et d'une 
façon vraiment concluante, toutes leurs qualités militaires; à 
cette occasion, le Ministère de la Guerre, alors partisan déclaré 
des troupes noires, tenta même de les développer. L'opposi- 
tion sourde de la Marine le fit échouer. 

Les résultats fournis par les compagnies antillaises avaient 
ouvert la voie. Le concours des troupes noires était au Mexique ^ 
— comme il le fut au Maroc — indispensable ; ainsi pensait 
le maréchal Bazaine. Dès 1862, faute d'unités indigènes fran- 
çaises, l'empereur avait demandé au khédive un bataillon 

1 . Les officiers et une partie des sous-olTicicrs étaient blancs. 

2. Lettre au ministre de la Guerre, du 28 octobre 1865, loe. cit. 



TROI'PICS COLONT.Vr.lCS 



soudaiiieu qui, débarqué à la Vera-Cruz, le 23 lévrier l.S6;j, 
demeura dans les Terres chaudes jusqu'au mois de mars 1867. 
Rapatrié à cette époque, il fut amené à Paris, où il souleva 
une curiosité extraordinaire : « Des décorations furent distri- 
buées à ces troupes, écrit le général Mangin, et en 1898, dans 
les bataillons envoyés pour réoccuper Fachoda, il y avait 
encore un sergent titulaire de la médaille militaire et de la 
médaille du Mexique ^ » Puisque nous avions chez nous, au 
Sénégal, l'étofle de pareilles troupes, on songea à multiplier 
les corps indigènes du Mexique. Le ministre de la Guerre 
s'adressa à son collègue de la Marine. ^lais entre les deux 
départements, le bel accord du début n'était plus qu'un sou- 
venir. Il n'avait pas résisté au dessaisissement de la Marine 
par la Guerre, dans le commandement des opérations, pas.sé 
des mains de l'amiral Jurien de la Gravière à celles du général 
Forey, nommé peu a])rès maréchal de France. J.e maréchal 
Randon, ministre de la Guerre, pressé par la nécessité, risqua 
néanmoins l'aventure. Le 3 octobre 1863, il écrivait à M. de 
Chasseloup-Laubat, minislie de la Marine et des Colonies : 

l.e bataillou égyptien qui a été envoyé au Mcxi([ue pour y être 
employé dans les Terres chaudes renfl des services très réels dans cette 
contrée, où il est impossible aux troupes européennes de faire un 
séjour prolongé... 

Dans cette situation, M. le colonel commandant supérieur de Vera- 
Cruz et des Terres chaudes demande l'envoi au [Mexique d'un ou même 
de deux bataillons de noirs sénégalais, de 1 000 hommes chacun. 

M. le colonel Jeanningros expose, à l'appui de sa demande, que 
ces noirs résisteraient aussi bien que les Égyptiens au climat des 
Terres chaudes, qui a beaucoup d'analogie avec celui du Sénégal et 
qu'ils rendraient même plus de services que les T^gyptiens, parce qu'ils 
sont plus habitués aux marches et à la guerre et qu'ils jjourraient 
fournir non seulement une ])onne infanterie, mais encoi-e une bonne 
cavalerie... 

La proposition dont il s'agit me paraissant de nature a être 
accueillie favorablement, j'ai l'honneur de prier Votre Excellence de 
me faire connaître si elle partage mon opinion à cet égard et, dans le 
cas de i' affirmative, dans quelles limites elle serait disposée à me 
prêter son concours. Le Maréchal de France, 

Ministre Secrétaire d'État à la Guerre, 
Signé : randon ' 

1. La Force \oire, Hachette, 1910, p. 167. 

2. Lettre du 3 octobre 1863,au ministre de la Marine et des Colonies (Arrh. col.). 

!'"'■ SoiihMnbre 191,'i. 3 



:M la }?HVrE DE PARIS 

Pour la forme, le ministre de la Marine acquiesça à la 
])ropositiou de son collègue, qui, enchanté et impatient, 
demanda de presser la formation des nouveaux corps : 

J'ai reçu, écrit-il le 4 novembre au marquis de Chasseloup-Lau- 
bat, la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 
.'U octobre dernier au sujet du projet d'envoi au Mexique d'un corps 
de noirs sénégalais. J'accepte avec empressement l'offre que vous 
voulez bien me faire d'inviter M. le général Faidherbe à former immé- 
diatement, pour être mis à la disposition de mon département, un 
détachement de fantassins, pris parmi les hommes de bonne volonté 
du bataillon de tirailleurs sénégalais. Je verrais avec plaisir que 
M. le Gouverneur du Sénégal fût, en même temps, ainsi que vous le 
proposez, invité... à procéder avec la plus grande activité à l'instruc- 
tion des nouveaux admis... 

Or, en môme temps que le ministre de la Marine répondait 
favorablement au maréchal Randon, il faisait examiner la 
question. Mais, loin de consulter le gouverneur du Sénégal, 
il ordonnait qu'on lui fît dans ses bureaux un rapport, qu'il 
avait eu soin d'inspirer : son siège était fait. Voici cette pièce : 

Son Excellence a exprimé la crainte qu'en donnant à M. le Gou- 
verneur du Sénégal l'ordre de préparer dès à présent un détachement 
de troupes indigènes pour être envoyé au Mexique et en l'invitant à 
donner une grande extension au recrutement, on pût porter atteinte à 
notre force indigène au Sénégal et qu'elle ne se trouvât ainsi affaiblie 
au moment même où, par suite d'une autre décision, la garnison euro- 
péenne va elle-même être réduite. 

Le ministre n'ignore pas d'ailleurs que l'élément d'un recrute- 
ment aussi nombreux que le désire M. le .Ministre de la Guerre manque 
au Sénégal. 

D'après ces considérations, je pense qu'il y aurait avantage à faire 
procéder au recrutement du corps dont il s'agit sur un autre point de 
la Côte Occidentale d'Afrique où le recrutement offre beaucoup plus 
de ressources et notamment dans nos comptoirs de la Côte d'Or et du 
(iaboii. M. le contre-amiral Lafïon de Ladébat pourraitétre immédiate- 
ment invité à ouvra* les enrôlements dans les divers postes soumis à 
notre autorité et à réunir au Gabon même toutes les recrues... 

Je joins ici un projet de lettre à adresser à M. le contre-amiral 
de Ladébat pour l'exécution des dispositions qui précèdent. Toute-» 
fois, je crois devoir soumettre en môme temps au ministre, pour le cas 
où Son Excellence n'admettrait pas ces propositions, un nouveau pro- 
jet de lettre à adresser à M. le Gouverneur du Sénégal pour le consulter 
seulement sur la possibilité d'exécuter le recrutement demandé. 

J.e Directeur du Personnel, 
Signé ; x... 



TROUPES COLONIALES 35 

Ce rapport était un chef-d'œuvre de machiavélisme. On 
n'ignorait pas, en effet, rue Royale, que Faidherbe disposait 
d'une troupe toute prête et excellente, ses tirailleurs sénéga- 
lais, et qu'il y refusait du monde. On savait à merveille que 
lesdits tirailleurs fournissaient précisément les garnisons de 
la Côte d'Or et du Gabon, où, parmi des populations mari- 
times, quasi amphibies, le recrutement pour une troupe de 
terre a donné et donnera des résultats nuls. On n'«n allait 
pas moins prier sérieusement l'amiral Lafîon de Ladébat d'y 
aller opérer lui-même, en lui souhaitant bonne chance ! 

Mais, sur ces entrefaites, on trouva le prétexte cherché pour 
opposer en toute sûreté une fin de non-recevoir inattaquable. 
Une note au crayon, jointe au dossier des Sénégalais demandés 
pour le Mexique, nous le donne et démasque les véritables sen- 
timents qui animaient les protagonistes de cette comédie, 
dont nos soldats faisaient les frais dans les Terres chaudes : 

Le ministre n'a pas contresigné, expllque-t-ellè, la dépêche au 
ministre de la Guerre au sujet des noirs à recruter au bas de la Côte 
(Gabon, etc.) pour le Mexique. S. E. craint qu'un pareil recrutement 
ne ressemble à l'engagement libre contre lequel l'Angleterre a protesté 
avec succès '. 

Il n'y a donc pas lieu d'expédier ni de s'occuper désormais de la 
dépêche qui avait été préparée dans le même but pour l'amiral Laffon 
de Ladébat. 

Quant à l'invitation faite au gouverneur du Sénégal touchant le 
recrutement des noirs demandés par le maréchal Forey, elle deviendra 
ce qu'elle pourra. Le ministre ne paraît par attacher la moindre impor- 
tance à une réussite. Il faut donc nous abstenir avec soin de quoi que 
ce soit qui serait de nature à compromettre notre recrutement de 
troupes indigènes ou à engager nos crédits. — 16 novembre 1863. 

Restait à se couvrir, par prudence. On expédia tout de 
même à l'amiral Lafîon de Ladébat des instructions quel- 
conques, sur le compte desquelles on ne se leurrait pas. 
Mais à Faidhçrbe qui aurait pu efTicacement agir et trouver 
du monde, le ministre de la Marine écrivit le 24 décembre 1 863 : 

M. le Ministre de la Guerre m'a entretenu de l'utilité que pourrait 
présenter l'envoi au Mexique de troupes spéciales placées par leur 

1. Allusion aux engagements libres prévus par la loi du 9 mars 1831, riont 
l'abus servait de prétexte à une traite déguisée et florissante. On verra plus loin 
le même motif invoqué sur l'initiative de l'empereur, à propos d'un recrutement 
pour l'Extrême Orient. 



[i(] i.A i;i;\i i; \u: I'AIîis 

origine à l'ji])ri des influences du cliniat. M. le luaréchal Randon a 
deinandé qu'il fût ]M-océdé dans ce l)ut à la fornialiou de deux batail- 
lons de mille hommes chacun, recrutés ])armi les indi.tiènes de nos 
possessions africaines. 

.l'ai l'honneur de vous ])rier de me faire savoir dans quelles limlLos 
les populations sénégalaises pourraient olîrir des ressources pour cette 
formation sans nuire, bien entendu, au recrutement de nos forces 
indigènes du Sénégal. Je crois savoir qu'un recrutement de cette 
imi)ortance y présenterait de graves difïicultés. 

Je vous invite à étudier avec soin la question et à me faire connailrc 
le plus tôt possible votre avis à ce sujet, en indiquant au besoin l'épocpic 
précise à laquelle un premier contingent de cinq cents recrues pour- 
rait être réuni à (iorée et les mesures qu'il y aurait à ])ren(lre dans ce 
but. 

(a's instructions lurent communiquées au maréchal Randon, 
qui, en dépit de leurs réticences visibles, se confondit en remer- 
ciements. Mais afin d'en préciser le sens, on prit soin de les 
paraphraser par d'autres, /io/2 signées du minisire, mi\h adres- 
sées direelement, au méjiris de toute règle administrative, par 
le chef du bureau des troupes de la Marine au gouverneur 
du Sénégal. Olles-là sont expliciles : 

Mon cher gouverneur, écrit le fonctionnaire en question, vous 
allez recevoir par ce courrier une dépêche du ministre vous invitant 
h vous occujjer d'un recrutement d'indigènes pour être envoyés au 
Mexique. 

.le viens de la part de mon directeur et sur l'ordre du ministre lui- 
même, vous prier de faire surtout attention à la reconunandation 
contenue dans la dépêche de prendre garde de nuire au recrutement 
de nos propres troupes indigènes. 

Il est donc essentiel cpie, si vous croyez pou\oir faire ])our le 
compte du Département de la Guerre un recrutement séiieux, vous 
insistiez bien sur l'assurance que cela ne doit point nuire au recrute- 
ment de nos i)ropres troupes. Nous avons déjà fait savoir au Départe- 
ment de la Guerre cjue vous rencontreriez nécessairement bcaucouji 
d'obstacles dans l'éparpillement des ])opulations, dans l'ignorance 
de notre langue, dans leur répugnance à s'expatrier, dans l'habitude 
qu'ils ont d'emmener leur fenune avec eux, etc. Si ces obstacles s6n' 
tels, ce sera à vous de les faire valoir encore mieux dans une Iclhe que 
nous puissions envoyer au Département de la Guerre... 

... .le joins d'ailleurs iei la copie de la demande de la Guerre et la 
réponse que nous y avons faite et du rapport que nous avons sounns 
au mini.stre à cette occasion. Cela vous mettra mieux que tout le reste 
au courant (\c la situation. 



THOl'Pi:S COLOXIAl.KS M 7 

Faidherbe comprit et, eu soldat discipliné, s'inclina. 11 lit 
la lettre qu'on lui demandait où jure cette seule phrase : < Il 
est vrai que notre bataillon de tirailleurs trouve aujourd'hui 
facilement à se recruter », et développa par lettre du 26 jan- 
vier 1(S64, la leçon qu'on lui avait suggérée. Expédiée sans 
retard à la Guerre, en février, avec cette annotation : « Trans- 
mettre en attirant l'attention sur les dlifi cultes résultant de ce 
que les hommes n'aiment pas à quitter leurs femmes, la reli- 
gion, etc.. ', sa réponse enterrait la question : le tour était 
joué. 

Incapables d'aboutir chez nous, nous dûmes recourir de 
nouveau aux troupes khédiviales. Un second bataillon noir 
fut mis à notre disposition à Souakim : une épidémie de 
choléra le retint et, finalement, il ne partit pas. 

La Marine s'était ingéniée à forger a priori de mauvaises 
raisons : encombrement des femmes, religion, recrutement 
malaisé, dont on peut mesurer maintenant le peu de valeur, 
depuis l'initiative de MM. Ponty, gouverneur général de 
l'Afrique Occidentale, et comme tel successeur de Faidherbe, 
et Clozel, gouverneur du Soudan. Mais la Marine se chargea 
bientôt de démontrer elle-même ce qu'elle pensait de ses 
arguments. Nous venions de nous engager en Extrême Orient 
de façon à ne plus pouvoir reculer. Les mômes raisons qui 
obligent sous toutes les latitudes à créer un outil militaire 
approprié au milieu conduisaient fatalement aux mêmes con- 
islusions qu'au Mexique. Mais, cette fois, la Marine allait 
travailler pour son compte. Le 28 mai 1867, le général de 
Barolet de Purigny, inspecteur général de l'infanterie de 
marine, reprenait par ordre les projets de troupes noires à 
employer en Cochinchine. Ses négociations avec le gouverneur 
du Sénégal allaient aboutir, quand un scrupule de l'empereur 
vint tout arrêter. Aux rapports du gouverneur se trouve 
épinglée une note, le préambule de la convention conclue le 
l*"" juillet 1861 entre Napoléon III et la reine Victoria : 

S. M. rEniperciir des Français, ayant fait connaître par une décla- 
ration en date de ce jour sa volonté de mettre fin au recrutement sur 
la Côte d'Afrique de travailleurs noirs par voie de rachat et en consé- 
quence S. M. la freine du' Royaume-Uni désirant faciliter l'immigration 
des travailleurs libres dans les colonies françaises, ont résolu de cou- 



38 LA REVUE DE PARIS 

dure une convention destinée à régler le recrutement pour les terri- 
toires britanniques de l'Inde... 

Rapprochée d'une déclaration de l'empereur, ainsi conçue : 

Je désire que le recrutement africain par voie de rachat soit com- 
plètement abandonné par le commerce français à partir du jour où le 
traité commencera à recevoir son exécution. 

Cette note donne l'explication de l'arrêt imposé au recru- 
tement noir : les deux souverains s'efforçaient de couper 
court à des opérations commerciales à grande échelle ayant 
pour objet le recrutement de travailleurs nécessaires à nos 
colonies, traite déguisée qui, même de nos jours, est moins 
abolie qu'on ne pense dans certaines possessions européennes. 

L'empereur [avait voulu ôter tout prétexte officiel à des 
expatriations sans garantie de retour. La question ne fut pas 
reprise et le recrutement projeté pour l'Indo-Chine n'eut pas 
lieu. L'idée n'en avait pas moins impliqué la négation même 
des motifs opposés par la Marine à l'envoi de bataillons 
noirs au Mexique. 



* 
* * 



L'emploi des troupes noires antillaises et leur réussite au 
Mexique eurent, on le voit, des répercussions imprévues : à 
petites causes grands effets. S'il en faut retenir,' à titre docu- 
mentaire, les démêlés pharisaïques entre les deux départe- 
ments ministériels, où l'on voit un homme tel que M. de Chas- 
seloup-Laubat berner un homme tel que le maréchal Randon, 
il convient aussi d'en conclure que négliger les ressources du 
recrutement créole eût été folie pure. En toutes ces discus- 
sions, chacun s'est efforcé de prendre ou de retenir, mais nul 
n'a mis en doute, au contraire, la valeur de l'objet en litige. 

Toutefois faut-il encore l'utiliser congrûment. Or, actuel- 
lement, faute d'avoir consulté le passé, une fois de plus, il 
semble bien qu'on aille un peu à la légère : on a réparti les 
créoles entre les régiments français. Est-ce bien la solutipn 
juste? Elle est contraire aux leçons de l'expérience. Les noirs 
venus des Antilles étaient dispersés dans les armées de la 
République : Napoléon, à la réflexion, rassembla aux Pion- 



THOUPKS COLONIALES 39 

niers de Mantoue leurs premiers échantillons. En 1814, le 
colonel Malenfant constatait < combien ils étaient intrépides 
et audacieux lorsqu'ils étaient commandés par des blancs », 
vérité que leurs frères de race soudanaise ont illustrée en 
cimentant de leur sang l'immense empire français d'Afrique. 
Au Mexique, les compagnies formèrent corps. Former corps ! 
toute la question est là. Un corps de troupe, en effet, c'est 
une personne vivante, douée de vertus et de défauts, 
d'une âme immatérielle : l'esprit de corps. Demandez-le à nos 
« vitriers », à nos « marsouins » splendides. C'est à ce fond 
commun que l'homme du rang puise pour vaincre bien des 
dépressions physiques et morales, pour trouver ces sursauts 
de fierté qui mènent à l'héroïsme. Maintenant, fortifiez cela 
de l'orgueil de race ! Or aucun ordre général non plus qu'au- 
cun gradé n'empêchera le troupier blanc, bienveillant, mais 
rustaud ou gavroche, d'appeler son camarade noir : « Boule- 
de-Neige » ou « Mal-Blanchi » dans la promiscuité de la tran- 
chée ou de la chambrée. Ce qui blessera Boule-de-Neige, que 
la rivalité de races ou les malentendus électoraux, en son pays 
où il est le nombre, ont fait très fier. 11 souffrira, s'aigrira. 
Ce sera, entre Français — puisqu'il l'est et le prouve — bien 
inutile. Mieux vaudrait donc grouper les troupes créoles. Que 
craint-on? Des billevesées politiques': on ne veut plus de 
« prétoriens » ou bien on redoute « une diminution du citoyen 
noir confiné dans les unités spéciales ». Qui songe sérieusement 
à quelques bataillons de « prétoriens » noyés dans l'armée 
française? et quant à l'autre objection, le jour où les troupes 
rentrant de Berlin passeront sous l'Arc de Triomphe, si les 
régiments antillais se sont acquis une plus large part d'hon- 
neur, ils se seront évidemment spécialisés, mais 'de la belle 
façon, celle qu'ils souhaitent. Ils sauront bien le reconnaître 
aux bravos de la foule et l'on peut imaginer qu'ils en seront 
fiers. 

Il reste un point à examiner. Ce recrutement d'outre-mer 
peut porter, enutihsant toutes les classes, sur plusieurs dizaines 
de milliers d'hommes. Mais l'enrôlement de 1913 a démontré 
que si leur origine première est la même, soldats d'Afrique et 
soldats des « Isles » ne sont plus, physiquement, interchan- 



40 i-A HKvib: m: l'AUis 

i^eables. Ciel cléinont, vie moins dure, atteintes vénériennes 
et alcooliques ont certainement alTaibli aux Antilles cette 
résistance de bète humaine supérieure dont nos bataillons 
sénégalais ont donné dans les sables sahariens, les neiges de 
l'Atlas, les brouillards glacés de l'Yser des preuves que nul ne 
songe plus à contester. Il est possible qu'une sélection sévère, 
un acclimatement progressif, la suppression de l'alcool, ren- 
dent aux contingents créoles les qualités physiqnes spéciales 
à leur race. Mais c'est l'avenir. Or, c'est dans le présent, le 
présent immédiat, qu'il faut les utiliser. I.a chose est-elle 
possible? (leci n'est point de ma compétence, mais le cas a été 
examiné : M. le docteur A. I.e Dantec, professeur de patho- 
logie exotique à la Faculté de Bordeaux, a traité la question 
dans le Journal de Médecine de Bordeaux et de la région du 
Sud-Ouesl\ 

Voici en substance ses conclusions : le contingent créole, 
spécialement sensible à deux ordres de faits pathologiques : 
infestation par parasites intestinaux (dangereux pour nous, 
Européens) et sensibilisation par le froid à la pneumonie, 
devrait être stérilisé d'abord — on le peut sans peine, — au 
point de vue parasitaire dans son pays d'origine, pendant les 
quelques mois d'instruction, puis transporté au mois d'octobre 
en Algérie, où il tiendrait gai'nison et remplacerait f> un 
nombre correspondant de troupes métropolitaines devenues 
dis})onibles pour la frontière de l'Est ». La guerre a inversé 
les propositions, dit le docteur Le Dantec. Les contingents 
créoles soiit ou arrivent en France : ils s'acclimatent en ce 
moment. Resl(> à les stériliser, sous peine qu'ils soient un 
danger pour les troupes européennes où ils seront versés. 

Xe voit-on pas qu'encore ici, ce serait une erreur de ne 
point les avoir groupés inter se. Après l'histoire, prenons 
fiarde de méconiuiîtrc la biologie, autrement inexorable. 

V 

(Concluons nuiiiileuaul. 

Bien évidemment, cette première utilisation de nos res- 
sources coloniales, dont il faut savoir gré au gouvernement, 
doit n'être qu'une toute petite étape vers des possibilités 

1. Numcro du 15 innrs 1014. 



rUOLl'ES COLONIALES [1 

d'une autre envergure, si l'on veut bien se reporter aux pro- 
jets d'armée noire et d'armée jaune qu'ont exposés dans cette 
môme Revue de Paris deux des personnalités militaires les 
plus considérables de cette armée coloniale dont la valeur 
spéciale de troupe de métier s'affirme actuellement avec un 
incomparable éclat de la Belgique aux Dardanelles. L'exemple 
impérial que nous donne aujourd'hui l'Angleterre doit guider 
dans cette voie ce pays, où le bon sens inné met à rude 
épreuve toute idée neuve, mais qui en revanche possède une 
si admirable puissance d'intelligence et de création. 

Cette question à vrai dire demanderait elle-même toute 
une étude. Je ne puis cependant terminer sans suggérer aux 
réflexions du pays qu'il suffit de le vouloir, pour extraire des 
50 millions de Français et d'apprentis français d'outre-mer des 
centaines de milliers de soldats alertes et braves, à l'heure 
précise où le niveau de nos effectifs, pour suffisant qu'il soit, 
devra néanmoins être l'objet de l'examen le plus attentif. 

JVs a long, long way lo... Berlin. 

x... 



CAHIERS D'UN ARTISTE ' 

(1914-1915) 



Les femmes de Paris attendent les lettres de soldats, der- 
rière des fenêtres qui s'ouvrent peu, fenêtres moroses et 
muettes dont je ne puis détacher mes yeux. Les femmes de 
Paris ont la patience, et elles ont l'énergie ; mais à elles, plus 
qu'à toutes autres, le temps dure, et il en est dont le désir de 
revoir un époux ou un fils, prend la forme d'une obsession. 

J'en connais une, pour qui tout obstacle s'aplanit entre 
elle et le cantonnement de X..., où se trouve le père de son 
enfant de trois mois. Un matin, elle part, le bébé dans ses 
bras, un petit sac pendu à sa taille. 

Elle sait quels sont les dangers; elle part, toute de can- 
dide assurance, et dans un long manteau de laine bise, non 
pas nantie de papiers en due forme, mais prétextant, chez le 
commissaire de police, d'une cousine malade dans un village 
picard; c'est donc bien à l'aventure qu'elle se met en route, 
avec un permis pour le chemin de fer. 

Quand elle descend du train dans la ville où elle a, i^oi- 
disant, affaire, elle marche. 

Le poids du nouveau-né est lourd, car l'enfant est de belle 
venue. Elle marche à travers champs, le jour, se cache, quand 
la nuit vient, couche dans des granges, à côté d'inconnus. Elle 

1. Voir la Revue de Paris du 15 août 1915. 



CAHIERS d'un autisti: (1914-1913) 43 

ne redoute pas les outrages, car elle porte un enfant, son bou- 
clier, avec sa candide assurance. Elle marche sous la pluie, dans 
la boue, où un soir, elle perd une de ses bottines ; elle retire 
l'autre, et attend les premières lueurs du jour pour retrouver 
la manquante. Elle ôte ses bas, et n'en ayant pas de rechange, 
marche nu-pieds. 

Madame Laplanche se dirige vers la guerre, et comme dans 
un orage le tonnerre, elle croit entendre de tous côtés le canon. 
Elle va vers la guerre, et elle ne voit qu'une campagne cul- 
tivée s'étendre indéfiniment ; des hameaux aux arbres grêles, 
des fermes, un simple paysage d'hiver. Où est-elle? A qui 
demander son chemin? et quoi répondre aux questions qu'on 
lui pose? Elle se dissimule, elle est prise de désespoir; quand 
les gendarmes, l'un après l'autre, l'interrogent, elle n'a plus 
d'esprit pour leur répondre. Une fermière lui prête un tablier 
et un fichu, elle accroche son sac à sa taille, sous ses jupons, 
ce qui la fait paraître difforme. Elle a plusieurs fois envie de 
s'enfuir, commençant à comprendre que son équipée est chi- 
mérique. 

Mais un militaire lui assure qu'avec prudence, patience et 
adresse, peut-être pourra-t-elle le voir à la fin, son homme, s'il 
est encore vivant, car « ça chauffait dur », ces jours-ci, près 
de X... 

Et son désir devient si impérieux qu'elle en oublie ses 
misères. E'homme avait dit : « Des femmes ! c'est pas ça qui 
manque, près des lignes. Une fois que vous serez à Saint-Pol, 
il y aura moyen de vous arranger. Il y en aura toujours une 
pour vous donner un tuyau. » 

Le cinquième jour, l'enfant tousse, il a de la fièvre. Il refuse 
le sein. La mère croit devenir folle. Elle est prise de vertige. 
A bout de force, elle s'assied le long de la route. 

Une automobile passe; les roues ^e devant s'enlizent dans 
la boue, à quelques mètres de l'endroit où madame Laplanche 
s'est effondrée. 

Une femme descend de la voiture, pendant que deux chauf- 
feurs la réparent. Cette personne est jeune, cheveux blonds 
frisés, casquette de toile cirée, et sa voix rauque, les mots 
immodestes dont elle interpelle ses compagnons, font bien 
peur à madame Laplanche. 



M I.A KKVUK D1-: PARIS 

Toutefois un colloque s'établit entre les deux voyageuses, 
au sujet de l'enfant malade ; il est convenu que si l'auto- 
mobile peut se remettre en marche, la mère et le petit seront 
convoyés à Saint-Pol. 

Madame Laplanche ne se sent pas de courage pour 
refuser - — ni le droit, en pareille détresse - — quoique la soi- 
disant infirmière lui paraisse <( bien originale » et d'un genre 
qui ne lui revient pas. 

Ce que madame Laplanche dut écouter, je n'en appris que ce 
que ses gestes m'en ont traduit, par des bras levés au ciel. 
« Faut-il, monsieur, qu'il y en ait, des gourgandines ! Rniin 
j'avais k gosse, et je voulais voir mon mari ! » 

Saint-Pol est, comme le décrit l'heureux Hélie, une ville 
assez gaie, en temps de guerre. Si les bombes d'avions i)leuvent 
parfois sur elle, comme des dragées de baptême, on y fait chère 
lie. Le vin de Champagne y coule comme la bière ; les bijou- 
tiers, les traiteurs, les libraires s'y enrichissent. Les Anglais 
ont fait venir des bar-maids pour les servir dans des salons de 
thé et des tavernes. Le long des trottoirs, une foule d'olliciers 
en khaki, de soldats français, des goumiers en khaftans bleus, 
et des filles se promènent, haut ])erchées sur les talons de 
souliers à empeignes blanches, une badine à la main, velues 
de ces complets à redingote, jupes courtes et ])lates, qui les 
font pareilles à de jeunes garçons. 

Madame Laplanche comprend qu'elle est ddns la ijiwnc, t L 
j)ourquoi l'on dit que nos hommes ont un si bon moral. Sa 
bienfaitrice le lui a assez dit : « Là où il va beaucoup 
d'hommes, il faut bien du plaisir et des femmes. » 

Madame Laplanche n'avait plus d'illusions sur la blonde 
à la voix de rogomme. L'ayant beaucoup remerciée, madame 
Laplanche se déroba; elle prit une chambre chez une fruitière. 

Ce n'était pas encore la tranchée ! le cantonnement de son 
mari était à une distance qu'elle désespéra, une fois de jilus. 
de jamais atteindr?,... 

De Saint-Pol, il faudrait gagner Béthune, et de là?... 

Un paysan lui offrit une place dans sa charrette, il allait 
lui aussi à Béthune, avec un chargement de carottes et 
d'oignons. 

Le temps était devenu plus froid, il avait gelé, une neige iin^ 



C.VUIKKS d'un AUTISTi: ( 1 D 1 1- 1 i) l .')) 4 5 

saupoudrait des espaces vides, terrains à peine ondulés du 
])ays du charbon, et ces routes aux rares voyageurs, où 
(lient les autos militaires, bolides éclaboussant, au passage, 
kl malheureuse et son fardeau, parmi les bottes de légumes. 

Passer encore des nuits dans une ville? On dit Béthune pis 
encore que Saiirt-Pol. 

Le paysan encourage madame Laplanche : 

— Voyez-vous, la mère, c'sont les Parisiens qui croient tout 
ça. On n'a jamais autant travaillé par ici. Y s'en fait des 
fortunes! Y a des terrains que c'est plus riche en cuivre, en fer 
qu'en cailloux. Un vrai arsenal ! Ce que ça vaudra, quand ils 
déterreront les balles, la mitraille, les morceaux d'obus ! Y' en 
a qui veulent acheter tout de suite. Si on avait de l'argent ! 
Ah! quel beau commerce! La guerre? ça n'arrête rien par 
ici. 

» Les semailles sont faites. On ne lâche pas son bien à cause 
des shrapnells. On s'habitue. Chacun est content d'emplir 
ses poches. A Béthune, c'est la rigolade, y z'ont de quoi godail- 
ler, les officiers, avec leur paye. 

Madame Laplanche se décida pour Nœux-les-Mines, village 
aux maisonnettes contiguës, toutes pareilles, derrière leur 
jardin potager ; habitations d'ouvriers, propres à l'intérieur, 
r^lle V prit quelque repos ; elle s'offrit même le luxe de faire 
sa follette à fond, car les mineurs ont des établissements de 
bains et des douches. Elle voulut effacer la trace de ses priva- 
fions, à l'approche de l'époux. Mais le plus difficile de l'expé- 
dition restait encore à accomplir. 

Madame Laplanche s'arrangea avec une commère qui, tous 
les trois jours, portait des oranges, du sucre et des quatre- 
quarts, à V..., c'est-à-dire à l'ouverture du boyau de trois kilo- 
mètres qui mène à la tranchée. 

Aufour de Béthune, dans les corons, ou dans les fermes, 
(riniiombrables errants viennent chercher un abri; famille 
aux patois iiicomi)réhensibles, pauvres diables que ravitaillent 
les braves gens de la ville. Il fallut piétiner dans des cours 
gluantes de fumier, attendre de porte en porte, pendant que 
la marchande pérore. 

Sur la route, ce sont des patrouilles, des estafettes, des con- 
vois, des sentinelles. Plus on se rapproche ^lu but, plus l'aspect 



46 LA REVUE DE PAUIS 

des lieux déconcerte. C'est un pays congestionné par la fièvre, 
comme un affreux mal crevant, et d'où s'écouleraient toutes 
sortes de sanies. Une pléthore de vie dans un décor de ruines ; 
des constructions à moitié détruites et qui n'ont plus leurs 
trois dimensions, devenues toutes plates comme des décou- 
pures d'ombres chinoises ; des pans de murs avec des trous 
dedans, et qui ne se raccordent à rien, des cheminées tronquées 
comme des colonnes de sépultures ; des cimetières, le long des 
routes, des tombes, des tombes, des tombes, des croix de bois, 
la mort fleurie, honorée et vite oubliée, dans la course des 
cyclistes, des pétrolettes et des automobiles. Une vie grouil- 
lante, intense, pressée et indifférente, des appels, des crépite- 
ments de mitrailleuses, des salves, au loin ; le silence, puis du 
bruit encore ; dans le ciel, un nuage blanc, un sifflement, un 
obus décrivant sa trajectoire, un ballon captif au bout d'une 
corde, monte; et, — si incessante que bientôt, accoutumés, 
vous ne l'entendez plus, — la canonnade. 

Madame Laplaiiche, joyeuse à la fois et saisie d'épouvante, 
rit, pleure, regarde les tiges de fer, les poutres qui pendent des 
faîtes sans ardoises ni tuiles, les arbres décapités, les branches 
hachées, le cloaque où la voiture s'embourbe pour faire de la 
place à un détachement de soldats — la dévastation — et au 
milieu de ce sinistre chaos, des chansons, des hommes, des 
hommes boueux qui chantent, visages de santé, par centaines, 
par milliers, anonymes, des hommes parmi lesquels, peut-être, 
le papa du paquet qui pleure dans les bras de sa mère, chante 
aussi. 

Un passage à niveau ; une sentinelle. Voici V..., le dernier 
petit village, et puis la tranchée. Le long d'une palissade de 
planches, des femmes, comme un jour de foire, se tiennent, 
assises ou debout, leurs paniers à terre. De la volaille, des 
lapins, des légumes frais. Une de ces femmes porte sur un éven- 
taire : papier à lettres, chaînes de montre, menus objets dont 
elle tire un gros profit. ' 

Madame Laplanche est à l'orifice du boyau. C'est de ces cou- 
lisses que, peut-être, z7 va sortir. 

Elle s'enhardit, elle demande ; elle arrête les hommes : ont- 
ils vu le caporal Laplanche? 

— Laplanche? 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915) 47 

— Il a été évacué il y a trois jours. 

— Blessé? 

— Ah ! oui, ceux qui en sont revenus, iis peuvent dire que la 
mort ne veut pas d'eux... 

Où est-il? Madame Laplanche ne se rappelle pas comment, 
elle aussi, en est revenue. Quand elle rentra à Paris, Laplanche 
était au Val-de-Grâce. 

Une lettre du front. 
4 décembre 1914. 

« J'ai vu enfin notre sergent. J'avais appris que des chasseurs 
à pied redescendaient de Belgique, et cette fameuse ...^ divi- 
sion dont nous sommes tous deux. Je suis donc allé de can- 
tonnements en cantonnements, de granges en granges, criant : 
« Sergent Desroches ! Sergent Desroches ! » Tous dorment 
encore, harassés d'une longue étape de nuit ; mais, peu 
m'importe d'en réveiller cinquante pour en trouver un. Enfin, 
de sous un tas de vêtements bleus, une voix sort, lourde et 
grognante : — Et quoi? — C'est Cacan ! — Quel cri et quel 
bond!... Ah! vieux, comment vas-tu? — Car tous deux 
sommes aussi grognards l'un que l'autre, et faits aux usages 
militaires. 

« Ses traits sont accentués par la vie brutale. Sourcils tendus 
et allures brusques, et sans transition, tout d'un coup non- 
chalantes. Nos visages n'ont plus guère que deux expres- 
sions... mornes ou hilares... 

« Au milieu de discussions confuses sur un tel qui a pris le lit 
de l'autre, quand tels et tels couchent sur la paille; assourdis 
par le vacarme de ces criards, nous avons tout de même pu 
nous demander des nouvelles de chez nous, et vous imaginez 
ce que c'est, de se retrouver dans ce chaos ! nous sommes 
restés cinq heures ensemble, nous communiquant par instant 
des lettres précieuses des êtres qui nous sont chers, nous 
les rendant sans commentaires, et continuant avec le voi- 
sin d'occasion à causer de popote, de rapines ou de faits de 
guerre. 

« Tout de même, quelle joie de redevenir soi-même pendant 
quelques instants. J'ai pu prononcer et entendre votre nom ! 



4N LA HEVrE DE PAIUS 

oublier la guerre, un peu 1 Voyez-vous, on cesse d'être soi- 
même, on est n'importe qui, jusqu'à ce que... 

« Ah ! les cauchemars des blessés que je garde ! Et les lesta- 
ments que j'ai lus — quelquefois à moi dictés ! Braves gens 
que la mort délivre du militaire, et laisse paraître enfin 
ce qu'ils sont en réalité. On ne peut pas, ou ne peut iiaturel- 
lemeiil pas être autre chose qu'une brute, et ne pas souhai- 
ter d'en être une pendant ces longues heures vides. On ne 
peut penser — il ne le faut pas. Ou ne peut agir — on ne peut 
ni lire, ni écrire, car la pensée libre vous donne le « cafard », 
— on ne peut q e dormir, ou boire, ou jouer aux cartes... Ou 
être une brute gueularde et sans morale. 

«'Nous avons dîné ensemble, il m'avait invité au mess et 
nous vous aurions voulu à cette table de sous-ofïiciers de tous 
âges, de tous pays, de toutes conditions; les uns tout neufs, 
qui n'ont presque })as vu le feu, les autres, vieux de quatre 
mois de guerre, et de tous les combats. Au dessert, ils se 
lèvent, et chacun lance sa petite romance. Il y a le comique, 
il y a le ténor qui module, et le chanteur sentimental qui 
« nuance », les yeux à demi clos, et une grimace pour sou- 
rire. 

« Après, Marcel m'accompagnant un j)eu sur la route noire, 
à l'abri d'une encoignure, nous avons pu causer seuls. Et vous 
étiez encore présent. .J'avais lu ses notes, dans son carnet. 
Entre autres choses, m'avait frappé cette crainte de ne pas en 
faire assez; tout ce que l'on a le droit de reprocher au « mili- 
taire», il le retourne contre lui-même. Pour un cœur comme le 
sien, le « n l'en jais jxis » qui est le mot d'ordre, au repos, est 
un défi à l'enthousiasme. Il ne faut surtout pas être différent 
des autres. Je crois qu'il a eu très peur de descendre au 
niveau commun, et qu'il a beaucoup soulTert de l'isolement 
parmi ces masses d'hommes. 

« C'est très difficile de voir claire sa route à travers la dis- 
cipline. * 

<( Prenez n'importe lequel de ces hommes, il vous dira « Vive- 
ment la paix ! >» et quelques moments après, dites-lui que 
l'Allemagne cherche à négocier avec l'un des alliés : le citoyen 
revient à lui, et alors, quelle résolution ! Il faudrait que les - 
olliciers comprissent bien, et les eussent eux-mêmes, les senti- 



CAHIERS d'un AliTISTE (191Î-1915) 49 

ments du moindre paysan. Trop de fois les formules militaires 
éteignent chez l'ofiicier ce qui pourrait faire la communion. 
On aurait pu aviver la flamme, mais n'importe, cela ira jus- 
qu'au bout, si loin soit-il. Au moment du danger, chacun 
redevient « soi », avec le souci de bien faire et de briller, qui est 
au fond de tous les Français. 

« Ce qui bientôt sera impossible, c'est le civil. Il nous gêne, 
et nous le martyrisons. Et pour nous, en effet, il est un suspect. 
C'est par lui que filent les renseignements ; et pour nos vivres, 
il empiète sur nos rations, dans nos marches, il encombre la 
route. Le rêve c'est un pays évacué, où l'ennemi n'est plus et 
où l'on fait militairement ce que l'on veut. On s'installe bien 
en démolissant tout ce qui gêne. On allume le feu avec des 
meubles fragiles qui font du petit bois, et le pied d'une table 
en chêne tourné est une bûche autrement commode que le 
bois de sciage de l'habitant. Il n'y a pas à discuter. On vous 
répond, bourru et indigné : « Et ceux qui ont tout perdu 
alors?... Faudrait qu'à ce salop-là la guerre lui profite? » 
Car voilà le fond de tout : l'égalité. C'est peut-être l'obses- 
sion des charniers où tous se ressemblent, qui nous fait si égali- 
taires. 

« Comment la nation vivra-t-elle durant ces jours et ces jours 
que la guerredurera encore? Car il n'y a pas, il faut que la 
vie reprenne avec tout son trafic et son commerce. Que les 
écoles soient suivies; que les navires importent des produits, 
et les hommes qui restent, les manufacturent. Le paysan ne 
lâche pas son champ, sous les obus parfois, il le soigne et 
prépare la germination prochaine. (Ils sont têtus dans ce Nord, 
et autour des canons de troisième ligne, ils viennent cultiver, 
suivant pas à pas le terrain conquis... la force de vie dans 
ceux-là !) Un jour, peut-être proche, nous allons donner un 
effort probablement décisif. Nous sentons que l'on prépare 
quelque chose, on doit fabriquer des canons de grosse artil- 
krie (on les avait négligés), des obus (depuis un mois déjà, 
on recherche des ouvrie s tourneurs); nous sentons comme un 
lutteur qui reprend souffle et va retendre ses nerfs. Maintenant, 
au travail ! comme les paysans entêtés à suivre les saisons, 
malgré les cataclysmes. Ce qui serait épouvantable, ce serait 
que, derrière les troupes, on renonçât à la lutte, et que la vie 

1" Septembre 1915. 4 



50 LA REVUE DE PARIS 

devînt impossible, à notre retour, quand il y aura de grandes 
choses à faire. Ces jours-ci ont été très bons et il y a d'excel- 
lente besogne d'accomplie. Les Russes ont tout de même servi 
de « teinture d'iode » et décongestionnent ce front. Cette 
bonne besogne en prépare d'autre, et nous voyons se former 
de nouvelles divisions que l'on entraîne au nez des« Boches ». 
« Mon maître bien cher, voici mon tour d'aller dormir, je 
vous quitte, ceci partira tel quel, car je tombe de sommeille. 
A vous de tout cœur. 

. h i'. ('.. )) 



10 décembre. 

Une feuille maculée, prise dans le calepin d'un camarade, 
et puis une autre, de couleur bise, papier de sac à sel. Une 
partie de la lettre écrite au crayon Conté, l'autre à la plume, 
d'une encre étendue de salive et de tabac. Des notes, des 
impressions, des renseignements souvent bifîés; des mots qui 
manquent; des réticences^^de modestie. 

Ces lettres de militaires nous raccrochent à la vie, par une 
chaîne qui s'allonge ou se raccourcit, selon les jours : puisse- 
t-elle ne pas se rompre dans cette solitude des êtres que les 
séparations livrent au désarroi ! 

Deux hommes se retrouvent là-bas, perdus dans la foule 
des régiments, comme des épingles d'une même pelote dans 
la paille d'un champ. Leurs haleines avinées se croisent, les 
jurons grasseyent ; deux bonshommes de glaise, sur une 
litière de [fumier, des butors parmi les charognes ; mais entre 
deux bouchées de cervelas ou de « singe », les voix rauques 
s'adoucissent. Ces deux-là parlent d'un troisième, ils pro- 
noncent un nom, et leur affection géminée le répète comme 
dans une prière d'enfants. 

S'ils le voyaient, cet autre, ainsi que les chrétiens croient 
que Dieu voit les hommes ! S'ils savaient ! Ceux qui se sentent 
égarés dans l'inconnu des camaraderies sanguinaires, si près, 
si loin de cet Auteuil qu'ils imaginent demeuré pareil, mais où 
tout s'assombrit et s'efface... 

Ciel bleu d'ardoise mouillée, vent dans les arbres aux 
mousses trop vertes, rayons horizontaux du bas soleil d'hiver, 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915) 51 

fenêtres des immeubles d'en face, matinée de ce 10 décem- 
bre 1914 ! Le balai mécanique rase la trame des vieux entrelacs 
de Smyrne sur lesquels j'ai grandi, que tous les miens ont 
foulés, par combien de pieds usés qui tour à tour se sont 
déchaussés pour le suaire... Nous prendrons bientôt le même 
chemin, vers les hauteurs de Passy, aux cyprès faméliques. 
Je traîne mes sandales dolentes sur les entrelacs du tapis, en 
relisant mes feuilles de papier de sac à sel. 

Le Destin réunit deux hommes, à confronter leurs méta- 
morphoses dans la lueur d'un sanglant crépuscule, ou dans le 
gel de la lune à son premier quartier. Et quelque chose de 
moi-même, impondérable émanation, fait un cercle visible 
autour de leurs capuchons, un halo qui tremble comme les 
feux follets dont la sentinelle, pendant les nuits de garde, 
s'angoisse au voisinage des charniers. 

Nous trois, dépouillés de nos enveloppes de jadis, telles 
qu'elles apparaissaient dans l'atelier aujourd'hui désert, nous, 
revenants, fantômes de temps révolus, recherchons parmi les 
ruines, des restes. Trois noms volent dans la ténèbre, tels les 
phalènes qu'un coup de vent rapproche, qu'un autre plus fort 
dispersera. 

On dit que la vie est la seule chose qui nous appartienne : 
Folie ! Nous appartient-elle? Du moins pouvons-nous la 
donner. 

Si nous ne donnions qu'elle, serait-ce assez? 

« Un homme ne compte pas, écrit William James, si inca- 
pable d'aucun sacrifice ; et d'autre part quelles que soient ses 
faiblesses, s'il est prêt à donner sa vie pour la cause qui lui est 
sacrée, son héroïsme l'ennoblit assez pour que nous passions 
sur tout le reste. Quand même il nous serait inférieur à bien 
des égards, si nous nous cramponnons à la vie, tandis qu'il 
s'en défait comme on jette une fleur, nous sentons que cet 
homme nous dépasse. Chacun de nous est intimement per- 
suadé qu'il rachèterait ses fautes aisément, s'il pouvait traiter 
sa propre vie avec cette magnanime indifférence. C'est un 
mystère métaphysique dont le bon sens lui-même a quelque 



sj2 i.a revue de paris 

intuition, qu'en embrassant la mort vous vivez de la vie la 
plus haute, la plus intense, la plus parfaite, dont l'acétisme 
a été toujours, dans le monde, le fidèle champion. La folie de 
la croix, que l'intelligence se refuse à comprendre, conserve à 
jamais sa signification profonde et vivante... , 

Odon déclame ces phrases du célèbre philosophe américain, 
ces phrases choisies; Odon l'élégant qui trépigne dans l'impa- 
tience d'une mort réparatrice, et croit avoir à racheter son 
inutilité ou ses vices. Rachat ! Rachat ? 

Odon revient des bords de l'Yser où tout, de lui, sauf son 
anodin visage, lut déchiqueté par un obus. L'oisif voluptueux, 
l'inutile et las essayeur de toutes les délices, s'est senti supé- 
rieur à ce dont il se croyait capable. N'aviez-vous donc rien 
aimé, ni cru à rien, Odon? • 

— Pour la première fois, — dit-il, — j'ai fait quelque chose 
de propre, j'ai vu que je pourrais valoir quelque chose. 

Modestie touchante d'Odon, qui, jusqu'ici, prit trop de soin 
de la cacher aux autres. Il se vanta, dilettante, d'être un 
égoïste. 

Nous ne demandons pas de si humbles contritions à ceux 
qui reviennent vivants des bords de l'Yser. J'admire tout 
chez ceux qui reviennent de la Mort. Laissez-nous vous 
vénérer. 

Vous a-t-il donc fallu, Odon, le délire du carnage, et l'ivresse 
d'un assaut dans les fumées de la poudre, pour que vous con- 
nussiez la sainte exaltation? Enfin ! Odon, vous vous êtes 
conduit d'une façon bien magnifique. Vous comprendrez 
mieux, maintenant, la vie ; il faut l'avoir chérie, pour que 
s'en défaire comme d'une lleur soit un geste sublime. 

L'héroïsme ne semble permis au soldat que rarement — 
mais toujours le sacrifice, à quoi il ne se soustrait que par le 
crime, et au prix de sa propre déchéance. 

La guerre donne une rude leçon d'humilité à l'orgueil- 
leux. V 

Le soldat n'a pas à juger si la cause, est juste, et elle lui doit 
être sainte, par delà les limites assignées à sa raison. Instinct 
ou loi subie, qu'il ne cherche pas à comprendre. A la guerre, 
la liberté de l'individu peut être nulle, et le plus cruel pour 
lui, mais le plus noble aussi, c'est qu'elle le soit dans l'ano- 



CAHIERS D UN ARTISTi: 



nymat d'une égalité incessante. La guerre commande toutes 
les vertus dont une seule, en temps de paix, signale un 
homme à notre respect. 

Maîtriser ses nerfs : pour certains, devoir surhumain. 
Essayer de faire mieux que les autres : magnanime effort. 
Cherche l'occasion héroïque: peut-être te fuira-t-elle toujours. 
Sois amputé d'un bras et d'une jambe, meurs dans d'horribles 
souffrances : ce n'est pas encore assez, car tu veux, héros, 
que ton acte comporte le choix, la conscience pleine du risque, 
la responsabilité, et le don de toi-même, qui est plus, écoute- 
moi, qu'une fleur qu'on jette négligemment. 

Lisez les citations à l'ordre du jour. Pour une de ces missions 
d'honneur, réparties comme les corvées et les rations de soupe : 
le chef a besoin d'un homme ; quatre lèvent la main, veulent 
être celui-là : quatre héros, comme celui qui se précipite sous 
le tramway pour sauver l'inconnue qui tombe; comme celui 
qui refuse une place dans la barque au moment du naufrage; 
comme votre ordonnance, Odon, quand elle accourut parmi 
la mitraille, pour vous empêcher d'être fait prisonnier. Et 
vous ne croyiez pas que cet homme fût de la même race que 
vous I 

Ceux-là sont des héros nés. Dans la guerre, et hors de la 
guerre. Mais la guerre unificatrice brouille les noms, comme 
les numéros, pêle-mêle, dans un sac de loto, qu'une main, 
plongée dans le noir, en tire au hasard. La guerre moderne 
porte en elle la fatalité du cataclysme; elle étouffe sous sa 
pluie de cendre la voix du héros dont elle cache le geste. 

Nous disons qu'il « est tombé au champ d'honneur » et 
nous avons encore des formules plus sèches. « Heldentod » 
est celle dont l'Allemagne ennoblit la mort de ses plus obscurs 
soldats. 

Non, en voulant embrasser la mort, vous ne vécûtes pas, 
Odon, la seule vie qui vaille, ni la plus haute, si la plus 
intense. La page de William James est écrite pour les salons; 
elle sonne, aujourd'hui, comme le discours cauteleux d'uîi 
professeur à la table du riche. 

Ne méprisez rien, et surtout pas la vie, vous qui avez vu la 
mort sans effroi! 

Tout semble fade, cet hiver, qui n'est pas jailli de la source 



54 LA REVUE DE PARIS 

d'amertume où les lèvres gercées trompent leur soif. Ne par- 
lons pas aux soldats d'ascétisme ; qu'ils surmontent l'horreur 
de la mort, par passion de la vie, par amour de ceux qu'ils 
aiment, de ce qu'ils regrettent d'avoir quitté, de ce qu'ils 
veulent perpétuer, de ce qu'ils voient dans la nuit qui 
n'est pas menteuse, elle, l'impitoyable nettoyeuse des cer- 
veaux. 

« Parle, parle, sergent! Je ne comprends pas tout ce que 
tu dis, mais ta voix est un son de vie dans le concert de la 
mort. » 

Matinée de ce décembre 1914, ciel bleu d'ardoises mouillées, 
squelettes des arbres aux mousses d'un vert métallique sous 
le soleil sans chaleur, solitude des fenêtres derrière les palis- 
sades nues du jardin, paysage d'agonie, combien vous rendez 
plus précieux et plus désirable le juillet assoupi dans sa cha- 
leur de vie! 

Une lettre du front. 

«Ainsi, parce que je vous demande des« nouvelles » vous avez 
cru que je souhaite des journaux. Que non ! nous en avons 
ici, quelques-uns arrivent et nous ne les lisons que pour passer 
le temps : ils ne nous intéressent pas. 

« A part ce qui transparaît des efforts de la diplomatie, nous 
n'y trouvons rien de ce que nous désirerions tant savoir et 
qui nous obsède et nous inquiète : votre vie à vous tous, vos 
pensées, ce que vous faites 1;ous, en attendant ainsi. Nous 
voudrions tant qu'en ouvrant un de ces journaux, ce fût comme 
une grande lettre de vous tous, et croire entendre de chères 
voix parlant de vos petits soucis à côté de notre grand devoir. 
Elles sont si précieuses, ces lettres de famille où l'on nous dit 
que tel jour il a fait froid, que des poussins sont nés ou que la 
mare sera vidée... Savez-vous que nous sommes bien surpris 
qu'il n'y ait plus d'accidents de tramways ! Nous restons 
sceptiques — et nous lisons par désœuvrement ces histoires 
de héros dont les journaux sont pleins et dont déjà un journal, 
fait exprès pour nous, nous fatigue. 

« Au fait, il est vrai que vous, n'est-ce pas, ces histoires 
vous intéressent'? et ne songeant qu'à nous, il vous plaît 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915) 55 

qu'on VOUS donne de nous un portrait « arrangé » comme 
les photographies offertes en prime par les grands magasins. 
Nous ne pouvons tout de même regarder sans raillerie l'image 
d'un monsieur si avantageusement campé devant l'éternité. 

« Je suis certain que, chezvous, les garçons allant au collège 
portent un bonnet de police et tendent le jarret en rêvant à la 
manière de devenir un héros. Ils ne savent pas, les chers gosses, 
que cette gloire n'a pas d'éclat ici, et que nous sommes des 
hommes tout ordinaires sur lesquels le sort s'appesantit. Sous 
l'étreinte chacun réagit à sa manière, selon ses jforces, ses 
nerfs, heureux s'il peut n'être pas au-dessous de la circons- 
tance. » 

« Nous sommes ici pour le devoir; l'accomplir nous suffit et 
qui cherche la gloire ou défie le sort, nous agace ; il a un peu 
l'air, celui-là, d'un avantageux qui se pavane devant nos 
pensées douloureuses. Nous savons si bien que, même pour 
la gloire, le hasard ici encore est dieu. C'est à lui que nous 
devons et le poste dangereux où nous tomberons obscuré- 
ment, et la place en lumière où l'honneur nous touchera. Com- 
bien reposent sous un tertre anonyme, qui mériteraient la 
stèle des héros ! Seuls, des camarades répètent leurs noms et 
honorent leur mémoire; on ne sait pas toujours ce qu'ils ont 
fait ; mais on sait ce qu'ils valurent parmi ceux qui attendent 
leur tour de combat, comme on attend la corvée, en exigeant 
que ce ne soit pas toujours les mêmes qui y aillent. Nous 
savons lesquels n'écoutent jamais l'épouvante. Nous connais- 
sons les braves avant qu'ils se connaissent eux-mêmes, et 
ceux que l'occasion a déjà révélés, leurs [noms sont sur toutes 
les lèvres et, à leur passage, les faibles se rapprochent d'eux 
pour s'encourager. » 

* 

« J'avoue, m'écrit Philipp, de Dixmude, que si l'on n'ob- 
jecte pas d'argument plus sérieux contre la guerre que ses 
inconforts et ses privations dans l'ordre de la vie matérielle, 
je ne vois pas le bien-fondé des plaintes pacifistes. L'humanité 
ne peut pas se révolter contre ses souffrances, plus que contre 
l'accouchement par exemple, qui est douloureux aussi, et 



56 i.A i;k\ n: de paris 

dont riiiévitabililc est admise par les mères. La i^uene est la 
suprême exigence que la nature impose au sexe mâle, comme 
la parturition aux femmes. Les guerres sont les tortures de 
l'enfantement de l'ère nouvelle... Brilish Ilead Quarters. « 

Ces lignes sur uji grand papier-diplomate, luisant, solide, 
timbré aux armes d'Angleterre. Le gamin qui les écrit était 
encore à Oxford, il y a six mois. Il méprisait l'action, croyait 
à la sainteté de l'art, à l'inutilité du mouvement qui dérange 
les lignes, entre son sofa où il fumait l'opium, et son liarpsichord 
sur lequel il joue des fugues de Bach ! 

« Dans les moments de repos, il y a près d'ici un piano et 
je continuerais mes études du grand Sébastien, si je n'étais 
aussi sollicité d'accompagner mes chanteurs de camarades, 
amateurs du u (ïaieiii ■». 

« Tipperanj », « Bcauiijul Baby Doll », et « Canl ijou go 
back to Michigan » sont parmi les disconforts de la campagne, 
les plus pénibles pour votre petit « Father Bach ! » 

Une photographie, dans la même enveloppe, représente 
Philipp avec une moustache noire et des yeux qui reviennent 
de l'autre monde. Mélancolie pathétique de cette silhouette 
en khaki ; métempsychose 1 Je dresse cette image à côté de 
la reproduction du groupe de deux petits garçons et de deux 
filles que je faisais poser avec tant de peine, pendant qu'Aunt 
Brunnel lisait à haute voix les aventures de Mr. Pickwick. 

Philipp n'écoutait rien, mais éclatait de rire, chaque fois 
que mes lunettes tombaient sur le parquet. C'était à cette 
époque-ci, un peu avant Noël, et l'on se préparait à partir 
pour le Nord, chez le grand-père, auprès de ses fabriques du 
Northumberland. Philipp s'est engagé, comme devait le faire 
l'héritier du baronnet, le futur directeur du Creusot de l'Angle- 
terre. Jim, seize ans, veut s'échapper d'Eton et imitera son 
frère aîné. Marjorie interrompt son rêve d'Alice in Wonder- 
land pour faire la cuisine des réfugiés belges, et Cynthia 
apprend à bander des plaies. 



Scarborough vient d'être bombardé par la flotte allemande; 
elle est venue ; elle a tiré ses boulets ; elle est repartie comme 



CAHIERS d'un AiniSTK (1914-1915) .')7 

elle était venue. Londres attend les zeppelins. « Bon pour le 
recrutement», grogne Kitchener. 

Un secrétaire de l'ambassade à Paris, me téléphone que la 
grande victoire navale de la semaine dernière (navires alle- 
mands capturés là-bas, là-bas, dans l'océan Pacifique — et 
dont nos journaux ne parlent pas) est un fait gigantesque 
pour le commerce et le ravitaillement, que l'on ne doit 
pas arrêter son attention sur une misérable plaisanterie 
comme celle de Scarborough. Pourquoi l'ambassade ne 
force- t-elle pas nos journaux à nous donner ces bonnes nou- 
velles? 

Personne en France ne se doute, en effet de l'œuvre colos- 
sale que l'Angleterre accomplit dans le silence hautain de son 
Amirauté. Sans elle, que seraient nos côtes de la Manche 
et de l'Océan? Elle nettoie les mers en traînant un grand 
filet où se prennent les bateaux ennemis comme du white bail 
dans la Tamise. 

Xous ne pouvons oublier les paroles de Kitchener : « Même 
Paris dévasté, et aurions-nous à descendre jusqu'aux Pyrénées 
nous reprendrions l'offensive et serions vainqueurs, ensuite. )•- 
Propos de cabinet sur les bords de la Tamise, tenus devant le 
feu, avant d'aller à l'Alhambra. L'Angleterre n'est, pas plus 
que la Russie, angoissée. 

Londres s'amuse encore. Londres dira toujours : No use 
making one self ioo misérable. Vienne danse au son des czar- 
das; Berlin est à son ordinaire. Les deux jeunes comtes russes 
qui soignent leurs bronches à Cannes, nous écrivent qu'ils 
n'ont pas un parent ni un ami sur le front : « Est-ce que vous 
seriez troublé de l'expédition à Madagascar?... » deman- 
dent-ils. 

Non, il n'y a pas la guerre, mais des guerres. Tenons à la 
nôtre. Français de l'Ile-de-France qui y avons nos fils et nos 
amis. 

Mais comment toutes ces guerres vont-elles se fondre et 
s'achever en un bouquet de fusées d'artifice? 

Je suis chez moi, à Paris, la pensée aussi lucide que celle de 
Lord Ivitchener, mais ma pensée ne rejoint pas toujours la 
sienne. Pour nous, la guerre ne se passe pas sur la terre 
étrangère ! 



LA REVUE DE PARIS 



Le Gouvernement est rentré à Paris. 

( La vie reprend » ; des affîches de cinémas, de music-halls, 
de concerts et de théâtres, bariolent les kiosques Morris qui, 
hier encore striés de bleu, de blanc et de rouge, ressemblaient 
à des guérites de sentinelles. 

Le Parlement va siéger, les magasins rouvrent ; le gaz 
s'allume, les rues s'encombrent de voitures ; le mot d'ordre 
est : « Reprise des affaires », confiance, sérénité. 

Tel olTicier écrit à sa famille : « Surtout pas de mélancolie. 
Ne changez rien à vos habitudes. » Et il conseille les visites, 
les cadeaux du jour de l'an. C'est la trêve des confiseurs. Une 
vie factice s'organise à l'instar de Berlin et de Vienne. Paris, 
si digne et si lavé de ses taches, le Paris d'hier va faire des 
grâces, vaporise ses parfums de femmes, comme pour faire 
oublier l'incongru voisinage. 

La politique reprend langue. Les partis doublent leurs pro- 
visions de cartouches et mettent la main sur le revolver. 

« La réaction, par le prêtre, essaie de se saisir de la tran- 
chée, laquelle son adversaire lui cède, exaspéré. 

« Qui ne voit donc que nous sommes entre les mains de 
ceux ^ui, ne voulant pas la guerre, sans préparation, mais 
l'ayant acceptée et prônée même, au nom de l'égalité, de la 
liberté et de la justice, ont plus d'action que vous, timides 
d'hier, sur un peuple qu'ils ont mentalement formé à leur 
manière? Les uns agissent avec les autres, pour nous tous, 
dans la collaboration de ces heures décisives, loin de la poli- 
tique. 

« Ayant besoin de toutes les bonnes volontés et de tous 
les optimismes même les plus suspects, il n'est pas encore 
temps de nous épier et de nous reconnaître. Accommodons- 
nous des voisinages indésirables, quitte à les déplorer plus 
tard, quand nous serons vainqueurs. » 

Ainsi parle mon ami le député socialiste, mais est-il sûr 
que ses collègues ne s épient pas'^ Il revient de la guerre. 
Qu'il attende! 

Les parlementaires sont gardés par des flottilles d'aéro- 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915) 59 

planes au-dessus du Palais-Bourbon. Pourquoi sont-ils partis, 
s'ils devaient revenir si tôt? Si demain l'ennemi faisait une 
nouvelle marche contre Paris, un autre départ ne serait plus 
possible. Le président et ses ministres auraient à jouer les 
Bourgeois de Calais. La corde au cou. Et pourtant, leur devoir 
serait ailleurs que dans Paris. 

Les pianos se font entendre quand on passe sous les fenêtres. 
Pourquoi ? Le Gouvernement est rentré. Sécurité dans l'air. 
Alors la guerre est finie? Voulez-vous donc la paix? 

Les Parisiennes en allant faire leurs emplettes de jour de l'an, 
dépliant leur journal, ont lu ceci : «Bombardement de la côte 
anglaise par la flotte allemande. » La flotte fraîche sort de sa 
boîte de joujoux pour Christmas, quitte ses eaux avec les- 
quelles la couleur dont elle est peinte se confond, et surprend 
la Licorne endormie dans son île. Asquith, Churchill, Lord 
Charles Beresford, chacun occupé à manger vos rôties à 
l'heure du thé, qu'avez-vous pensé, en recevant les télégram- 
mes de Scarborough? 



* 



La princesse T. de X... est allée voir son mari, près du 
front. 

Elle le rencontra à la poste, où, vaguemestre, il portait la 
correspondance de son bataillon. Le prince savait que sa 
femme devait tenter le voyage, mais ignorait quand. 

Surpris, d'abord, il ne la reconnaît pas dans son tailleur 
« genre guerre"» et sa toque de toile cirée. Il laisse choir le 
paquet de lettres qu'il tient dans son sarrau. On s'embrasse, 
il demande des nouvelles des enfants, et puis se tait, n'ayant 
plus rien à dire. On ne va pas ainsi au pays des héros. 

— Maintenant que je t'ai vue, c'est bien, va-t-en. Je n'ai 
rien à te raconter. 

— Mais, je suis venue de Biarritz, jusqu'ici, — dit-elle. 

— Merci, f... ton camp ! 

Elle lui apportait des tricots, des passe-montagnes. Le 
vaguemestre, dédaigneux, regarde et ordonne : 



60 LA KEVUE DE PARIS 

— Remporte cela; ce n'est pas d'ordonnance. Nous n'avons 
besoin de rien. 

Madame de X... fut mieux reçue par ceux qui ne sont pas 
son mari. Elle a pris un repas dans la tranchée, et sa malle, 
dans la gare de Biarritz, était lourde de casques, de fer bar- 
belé, et de quelques balles dum-dum, quand elle débarqua, 
décidée à ne plus faire de zèle. 

18 décembre. 

Alain, pour deux jours à Paris, demande à sa sœur où l'on 
peut danser. Y a-t-il un Ciro's? 

— Vous vous morfondez là, comme si ce n'était pas assez 
que nous battions la semelle dans la neige. Dansez donc 1 

Son meilleur ami était mort la veille, dans ses bras. Alain 
a reçu la médaille militaire et fut blessé deux fois. 

Que la vie continue : telle est la loi, et sans doute la sagesse. 

22 décembre. 

— La victoire s'installe lentement mais sûrement. Nous en 
sommes à l'acte ennuyeux et traînant du drame, avant la 
magnifique scène finale qui le dénoue, — dit Jean, tout ébloui 
des spectacles aériens. Compagnon de Garros, il voit la guerre 
en poète qui laisse la terre, bien loin, en bas, sous son biplan. 

Mais comment la victoire s' organise- t-elle? Je vais m'en- 
quérir auprès de mon ami le député qui est revenu siéger, 
après quatre mois de campagne. 

Une conversation avec lui nous ramène ici-bas. Ses poches 
sont pleines de lettres de soldats, camarades socialistes; des 
ouvriers, des artisans intellectuels. A entendre cet autre son 
de la douleur — moins résignée — du citoyen encore dans la 
vie de luttes, de revendications, de libre examen, de révolte 
sociale, je me demande quelle sera l'attitude des parlemen- 
taires. Vont-ils recommencer à « causer »? ' 

Ces hommes supplient qu'on les relève. Ils n'en peuvent 
plus. Ils n'ont pas le soutien moral d'une foi religieuse ou 
profonde ou d'occasion, qui aide les autres dans le constant 
voisinage de la mort. 

La force morale et la force physique ont leurs limites, dans 



CAHIERS d'un artiste (1914-1015) 61 

le gel, la neige et l'inconfort des disciplines. L'esprit critique 
des électeurs de T... n'est pas endormi par les promesses d'une 
vie future. 

Pour eux, il n'y a pas de Dieu qui nous surveille d'entre les 
nuages, ils ne se gênent pas pour avouer leurs angoisses, et 
s'ils adressent des prières, ce n'est pas aux saints, mais à leurs 
mandataires du Corps législatif. 

X... a confiance dans les « camarades », mais « il est urgent 
que le Parlement siège, et que les députés servent de « régu- 
lateurs de V administration militaire ». 

Nous devinons déjà quel est l'ennemi, non encore avoué, 
quels sont les noms suspects des chefs entre les mains des- 
quels la France, un bandeau sur les yeux, a remis ses pouvoirs. 
Les « camarades demandent à voir » : cinq mois de crédit, 
cinq mois d'applaudissement à des actes Joués derrière le 
rideau de fer. Va-t-on réclamer aujourd'hui la grande lumière 
pour tous, et que les vedettes de la troupe défilent devant 
la rampe? 

Il n'est pas encore temps de juger; va-t-on exiger des 
représailles? 

X..., avant de venir dîner, hier soir, est allé voir M. Poin- 
caré. 

Le président, en chapeau mou, molletières, tenue de cam- 
pagne, car il revient du front, possède « la plus absolue 
confiance ». Les membres du Gouvernement partagent cet 
optimisme serein et leur opinion s'exprime par les mots : 
« Nous les tenons I » 

— Ne les portons-nous pas plutôt sur nos épaules? 

— Nos lignes sont maintenant si fortes, qu'il serait impos- 
sible de les percer. 

Les Allemands s'expriment de même, quant à leurs armées, 
leurs positions, leurs retranchements. 

Si nous sommes de chaque côté inamovibles, c'est une 
muraille de la Chine. La muraille de la Chine est debout depuis 
combien de siècles? 

La muraille de la Chine gémit. La boue monte jusqu'à la 
ceinture des hommes à qui sont infligées des souffrances telles, 
que jamais notre planète n'en connut de semblables. C'est 
dans cette géhenne, perdue dans les brumes du solstice d'hiver. 



62 LA REVUE DE PARIS 

que la France militaire apprend son métier, comme dans un 
four à bachot, met les bouchées doubles, rattrape en quelques 
semaines le temps perdu, sûre de son génie créateur. 

De l'autre côté de la muraille, il y a de bons élèves, des 
f ïforts en thème » jqui pleurent et s'impatientent de ne 
pas retourner pour la fin de l'année à Berlin, manger l'oie 
de Noël dans leurs maisons intactes. Ce que le kaiser leur a 
promis. 

C'est, d'un côté et de l'autre, la popote ensanglantée, le 
fourneau, la marmite grasse d'une cuisine régimentaire, l'hi- 
vernage raidi de sommeil; c'est la guerre morne, la terre vue 
comme par les chiens, qui marchent la tête basse. Plus 
haut, l'aviateur file à travers l'espace « survole » les régiments, 
les divisions, les armées, le 'soleil ou la lune dans l'œil, se 
trompe sur les différentes nuances de khaki, de brun ou de 
beige, laisse tomber des bombes sur ses frères comme sur 
ses ennemis, tape dans le tas, sans y voir, et s'évade vers 
le zénith. 

C'est peut-être là-haut, dans les nuages, que tu te ferais 
des idées nettes!... 

A miss T.. 

Londres, 23 décembre. 
Chère amie. 

Il faut pourtant bien nous souhaiter quelque chose, à l' occa- 
sion de Christmas. Merci du Home-made plum-pudding, lequel 
nous mangerons mélancoliquement après-demain, en pensant 
à vous tous ; puisqu'il ne serait point sage de souhaiter pour 
nos deux pays la fin prochaine de ces horreurs, souhaitons- 
nous la force d'âme, la patience, la résolution, sans quoi nous 
n'atteindrions pas le but de tant d'efforts déjà accomplis, de 
tant d'autres que la patrie exigera encore, pour abattre le 
géant. Avec vous, j'ose écrire ce mot ; en public, il serait inter- 
dit, du moins ici, où je me rends compte que la fiction est 
nécessaire. Et tant mieux qu'on ignore si complètement l'ogre 
qui aiguise la lame de son coutelas à dépecer l'Europe. 

Si les échecs de vos armes ou une surprise comme celle de 
Scarborough fouettent vos énergies, nous avons besoin de 



CAHIERS d'ux artiste (1914-1015j 63 

croire au succès. De nos journaux, les hommes du front ne 
lisent que le communiqué : le reste, ces braves l'appellent 
« guerre pour les civils ». Eh ! bien, nos journaux sont excel- 
lents, leurs articles, la littérature qui convient à la ville. 

Le plus admirable, c'est que jusqu'ici des esprits sceptiques 
et judicieux à l'ordinaire se soumettent à la règle et récitent 
le nouveau catéchisme. Dans un immeuble parisien, chaque 
locataire partage les espérances de la concierge et ne se méfie 
que de l'espion inofïensif qui porte un nom « boche ». On 
répète : « Nous ne leur permettrons plus d'avoir ni un fusil, 
ni un canon, nous les écraserons comme des punaises », et l'on 
parle déjà de « l'anéantissement » définitif de l'Allemagne. 

« Nous donnerons jusqu'à la dernière goutte de notre 
sang. » Cette formule ne suffirait-elle pas? Autour de moi, 
l'on objecte : Guillaume fixa des dates pour la prise de Paris, 
de Calais et de Varsovie ; pourquoi n'annoncerions-nous, pas 
que nous ne nous arrêterons qu'à Berlin? 

Une phraséologie encourageante est la colle qui sert à tenir 
ensemble les différents partis politiques, dans V union sacrée 
des civils qui sera moins durable, je le crains, que celle de la 
troupe où l'union est une conséquence du péril, et une néces- 
sité. Toutefois, n'oublions pas que « Poilu » sait lire, et qu'il 
connaît mieux que nous la lourdeur de sa tâche. Prenez garde 
qu'il ne se rie de nous. 

On m'écrit : « Nous ne sommes ni dans la sociale, ni dans 
la réaction. C'est du bon sens, du gros bon sens, bien confiant 
en sa raison, sûr de sa cause juste. Mon cher Pitou ! Je l'aime 
beaucoup, même quand il est saoul, ce qui lui arrive assez sou- 
vent. La guerre me révèle cette espèce de gens très terre à 
terre. Pas de génie, pas d'élan, même pas de vues sur la mission 
du pays, quoi qu'en aient dit les « genre Hervé » ; tout bon- 
nement la conception claire que l'on doit d'abord se défendre 
contre les voleurs. Le sacrifice, la douleur, la ruine, nos hommes 
les supportent avec la volonté de tout rebâtir ensuite. » 

Admirables caractères d'hommes, ces Français de 1914 que 
vous apprécierez bientôt, puisque vos amies, les misses W... 
vous prendront dans l'ambulance qu'elles organisent en Nor- 
mandie. 

Nos pauvres campagnards seront surpris de vos soins, de 



Gl LA REVUE DE PARIS 

VOS manières, et ils vous étonneront aussi. Je vois d'ici votre 
ambulance modèle, dans le village que vous allez secouer de sa 
torpeur. Avec l'administration du service médical, vous aure? 
])eut-être des démêlés... 

Félicien n'y tient plus, je nai qu'une crainte, c'est qu'il 
ne parvienne un de ces jours à jeter aux orties son sarrau 
d'infirmier. Il a rejoint Desroches, le nouveau sergent de chas- 
seurs, qui a fini par partir pour le front (car chacun y va, s'il 
le veut, quoi qu'on en dise). Cacan n'aura de cesse qu'il n'ait 
un fusil sur l'épaule, il juge plus nécessaire de tuer que de 
relever ceux qui tombent. 

C'est une conception bien française du devoir patriotique, 
dont les conséquences sont incertaines : faut-il qu'un diplo- 
mate lâche son ambassade pour aller au front, qu'un fabri- 
cant de munitions dise adieu à ses ouvriers, qu'un médecin 
devienne colonel? Chez nous, je redoute un gaspillage ou une 
mauvaise répartition des valeurs et des spécialités : un hommt^ 
y est rarement in the right place. Dès qu'un travail a pris 
forme, le Français se détourne vers un autre objet. Il a trop 
d'idées. wSon imagination l'appelle ailleurs. Il veut toujours 
faire mieux et entreprendre autre chose. 

Je ne dis pas cela pour mon ami, car je .sais son enthousiasme 
et devine ses larmes, son découragement dans ces ambulances 
d'évacuation, démunies de tout, auprès des amputés dont 
l'insufTisance du service sanitaire double le nombre ; quelle 
rage de n'y pouvoir rien et de savoir ce qu'il faudrait faire ! 

Félicien est utile à ses malades avec la douceur maternelle 
de son geste, ses paroles affectueuses, son intelligence souple 
et inventive. Il est à la fois un ancien carabin et une « reli- 
gieuse poilue», comme l'appellent ses malades; il est, avant 
tout, un organisateur ingénieux, un chef. Voilà l'homme qui 
balaye, vide des cuvettes et assiste au pansement des plaies 
par des doigts non lavés, sans même avoir le droit de faire 
llamber les ciseaux de l'opérateur. , 

I.e service de santé, dans les postes de première ligne, plus 
improvisé qu'existant, aura commis de terribles fautes; 

Routine, bâtons dans les roues, négligences, et surtout : 
rivalités bureaucratiques. Enfin, bientôt, vous serez admise à 
regarder derrière le paravent. 



CAHiEus d'un artiste (1914-1915) 65 

Chère amie, quelle lettre de Noël! Quel sera le prochain 
Christmas? Où le célèbrerons-nous? Quand pourrons-nous 
parler de choses moins graves? Peut-être jamais plus... 

.Je voudrais vous montrer les Ghristmas-cards que je reçois 
de Béthune : des prisonniers allemands, des faces rendues 
vertes par l'arrêt du sang, que la terreur plombe, des chevaux 
éventrés, des cadavres. L'art est vivant tout de même, si j'en 
juge d'après les merveilleux cahiers de croquis dont je vous 
expédie, par cette poste, un échantillon. 

A bientôt !... 

23 décembre. 

Barrés n'a pas maintenu sa motion relative à la fête natio- 
nale de Jeanne d'Arc. Barrés a su plier, par discipline. Il ne 
faut pas mécontenter M. Homais ; Jeanne est suspecte. 

Grande séance de rentrée. Personne n'a dit de paroles impru- 
dentes ; la séance, voulue historique, et un pendant à celle du 
4 août, fut digne et belle. 

Il fallait une séance modèle pour nos ennemis et nos alliés, 
une séance que les câblogrammes porteraient au loin comme 
un écho du cri de la France. Les parlementaires ne montrent 
que la coque de l'œuf, avant de la briser. Qui dira ce que 
valent le blanc et le jaune? 

Journaux enthousiastes ; discours de Viviani, discours de 
Paul Deschanel « un vrai petit bijou », m'a dit mon médecin. 

Aujourd'hui, autre séance. Ce n'est point encore celle-ci, 
qu'on redoute. 

Les parlotes de bureaux et de couloirs débrident les 
plaies, le pus tombe dans les crachoirs des buvettes ; mais 
« il II est pas possible, écrit Barrés, que les séances régulières 
de la Chambre et du Sénat reprennent; on ne pourrait pas éter- 
nellement les remplir de somptueuses draperies qui étouffent les 
querelles et les imprudences. » 

Il proteste contre des sessions en janvier. On n'étale pas 
aux yeux du public ses misères, comme les blessés ont tant 
envie de découvrir les leurs. Mais qui croit encore aux blessures 
sales? Habitude d'hôpital. 

Taisons-nous ; laissons le cancer de guerre suivre son cours. 
Pour l'enrayer, espérons en le génie d'un grand inconnu qui 

l^.ScpLcmbre 1915. 5 



66 LA REVUE DE PARIS 

cherche dans son laboratoire un nouveau radium. Mais gare 
à celui-là I Personne, alors, pour célébrer l'auteur de la décou- 
verte, pas plus qu'une Jeanne d'Arc ou une sainte Gene- 
viève. 

Chacun, une fois le remède trouvé, avec un clignement 
d'yeux désignera sa poitrine : c'est moi 1 laissera-t-il entendre 
et s'appellera : « Bibi ». Et une autre guerre se prépare dans 
le Parlement. Les députés croient leur mission éternelle ; 
qu'une fois la paix signée, ils retourneront, chacun à son 
pupitre et à son fauteuil, comme des employés à leur minis- 
tère. Et il n'y aura rien de changé dans leurs âmes ! 

Le monde se transforme, un monde va naître et la fourmi 
n'interrompt pas son œuvre ! 

« L'union sacrée », si elle existe dans la partie de la nation 
qui, par la mort, recrée une vie, transforme l'humanité, 
existera-t-elle chez ceux qui ne songent (ju'à replâtrer les 
fissures de la demeure ancestrale; chez cet autre qui bâtit 
la sienne avec de patientes économies, ou chez celui-là surtout 
dont le toit lui fut prêté, et qu'il ne lâchera plus? Nous par- 
lions une langue nouvelle : que les parlementaires ne nous 
en enseignent pas encore une autre ! 

Il y a « union sacrée » entre nos défenseurs et nous qu'ils 
défendent, il y a union sacrée dans la partie de la nation qui 
est déjà dans la nouvelle cité qu'elle bâtit, sans le savoir, en 
s'ofïrant à la mort, hors du vieux monde qui se cramponne à 
la vie. Comment y aurait-il union chez ceux qui proposeraient, 
chacun son plan de reconstruction, ou de restaurer des ruines? 
Ne soyons pas des Viollet-Leduc. 

Le futur s'élaborera dans les régions où le héros a fait 
l'union sacrée. Si, pour qu'elle se prolonge parmi nous, nous 
devions encore penser comme la concierge, soumettons-nous, 
ainsi que Maurice Barrés. 

Les parlementaires, qu'ils s'occupent de nos fabriques 
de munitions. Combien d'obus aujourd'hui, combien pour' 
demain, combien pour le printemps, et de quelle qualité? 
Voilà ce que je veux savoir. Faire plus, faire mieux, mais pas 
encore de représailles contre celui qui a failli I Ne demandez 
pas s'il va à la messe, ou s'il est mécréant. Donnez-nous plus 
d'obus. 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915) 67 

• 25 décembre, Noël. 

Elle portait un voile de crêpe qui moulait son crâne. C'était 
un casque de crêpe, et elle était toute noire comme les cils de 
ses yeux, qui paraissent voir les choses, et ne voient que dans 
les âmes. Elle tenait un mouchoir sur ses lèvres, quand nous 
nous sommes dit adieu. Elle me regarda longuement par la 
vitre de son automobile, jusqu'à ce que je disparusse dans la 
voûte du métro. 

Quand nous rencontrerons-nous sur cette place de la Con- 
corde qu'elle ne croyait plus retrouver avec les colonnades 
de Gabriel, les fontaines et les chevaux de Marly? 

La voilà déjà qui repart pour l'autre bout de l'Europe. 

Jamais deux mains ne se pressèrent avec plus d'éloquence. 
Elle inclina sa tête comme une reine qui remercie en s'en 
allant. 

Elle est venue par l'Allemagne, par l'Autriche et l'Italie. 

Elle compara les capitales. Son cœur s'est angoissé dans 
Paris. Elle sait. Elle sent. Enfin, elle s'en va et je ne puis pas 
deviner la couleur de ses visions d'avenir, sous son casque de 
crêpe, dans la rue de Rivoli. 

« Bien rares, les heures où, à des questions comprises, nous 
obtenons des réponses qui y répondent. Le jeu des propos inter- 
rompus qu'est la conversation journalière dérange inutile- 
ment les molécules de l'air. Point de départ et but opposés; 
va-et-vient des tramways qui passent à côté l'un de l'autre et 
ne se rencontreront pas sur leurs lignes parallèles... ou peut- 
être dans l'infini, qui est vraiment trop loin. Nous sommes 
entraînés dans ce rythme mécanique, et l'on ne s'étonne 
que si l'un des wagons déraille. Il se produit alors un tumulte, 
on s'empresse pour remettre la machine en marche, et l'on se 
relance sur les lignes parallèles. 

(c Les hommes se battront toujours à cause de la confusion 
de la parole, dans cette Tour de Babel. On se heurte contre 
la pensée irréductible : on en meurt dans les peuples, comme 
dans les ménages d'époux », m'a-t-elle dit. 

C'est pourquoi nous devons nous taire en rentrant chez 
nous, et sourire et approuver, quelles que choses qui soient 
dites. 



68 LA REVUE DE PARIS 

Elle et moi, nous nous sompies entendus. 

Elle a dit encore : « Les bons se sont fait une âme de la Légende 
dorée. Ils croient à tout, acceptent tout, ignorent l'impossible. 
Les expulsés du Nord et de la Belgique, dont les maisons 
n'existent plus, même les corps coupés en plusieurs morceaux, 
sejressoudant comme par un miracle de saint Nicolas, se 
retrouveront, heureux et tels qu'avant, dans leurs demeures 
rebâties, pour la fête de l'Ascension. 

Le premier dit : j'ai bien dormi, 
Le second dit : et moi aussi, 
Et le troisième répondit : 
Je me croyais en Paradis. 

Bouclier, boucher ne t'enfuis pas, 
Repens-toi, Dieu t'pardonnera ! 

« Dieu pardonnera, le boucher pardonnera, les enfants seront 
contents, coupés, hachés, recollés. » 

* 

Bertrand, mon compagnon de collège est venu chez moi 
pour le jour de Noël. Il s'écrie en entrant : 

— Quelle purification 1 Que cela est beau ! Quel avenir 
splendide I 

J'en suis témoin, Bertrand adresse depuis quarante-quatre 
ans des rogations au Ciel, et. Dieu soit loué 1 Bertrand n'est 
pas mort avant que ne tombât la purificatrice averse de 
sang. 

Puissions-nous glaner les blés futurs avec les coquelicots 
rouges, devenus géantes pivoines sombres, dans l'or des 
champs, et vivre heureux d'une hécatombe si pleinement 
réparatrice. Mais Bertrand, en cet obscur crépuscule de 1914 
se rappelle-t-il que nous sommes à une époque où rien n'a, 
depuis longtemps, reçu de solution, où il n'y a plus la pro- 
portion juste entre les moyens et le but,reflort et le résultat? 
Les hommes posent les chiffres, et s'arrêtent devant la preuve. 
Comme le bon lecteur de journaux, Bertrand croit à une 
« liquidation » . Il y a ceux qui s'attendent à une Révolution 
incomparable. Bertrand croit à un âge d'or; il s'apprête à 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915), 69 

entrer dans la ronde des bienheureux qui tressent des guir- 
landes de pâquerettes et sourient séraphiquement, tels que 
J.-D. Ingres les représenta dans sa fresque de Dampierre. 

Réconciliation, allégresse religieuse. Finale de la Sonate 
pour piano et violon de César Franck. 

Le Paris de cette fin d'année 1914, obéit à l'ordre parti du 
front; les magasins illuminent, les petites boutiques du bou- 
levard dressent leurs lampes d'acétylène, une foule se presse 
sur les trottoirs, des paquets de bonbons sous le bras, et les 
marchandes de fleurs poussent leurs charrettes où le houx se 
mélange aux blanches boules de gui. 

Pourtant, il y a un nouveau timbre dans les journaux : ne 
pas perdre patience, ne pas se déprimer. Je crois que le mot 
déprimer est, pour la première fois, mis en noir sur du blanc, 
cet hiver. Le public s'attendait à une offensive, la grande 
marche en avant de Jofîre. Et puis l'on cherche « VEspion ». 
Quand le trouvera-t-on? N'y en a-t-il qu'un? En est-il plu- 
sieurs? Voici une question que Bertrand néglige. 

Notre terre doit être bien étonnante, vue de la planète 
Sirius. 

Dans l'éther, Garros mène sa bataille à lui tout seul. Sur 
son biplan, maître de ses ailes, de ses bombes, de sa tactique. 
Sa virtuosité d'aviateur est faite de son intelligence. Éta- 
blissons, même dans la guerre, une préséance des cerveaux. 

Deux artistes dans le ciel, duel des avions : Garros dans l'un, 
et H..., dans son taube. Les deux virtuoses, comme des bret- 
teurs champions, s'étaient si souvent mesurés, que leurs 
passes, leurs feintes, leur rythme, leur sont reconnaissables 
comme le bouquet d'un viri à des dégustateurs profession- 
nels. 

Garros écoute, croit percevoir un son, entend et ne voit 
pas. C'est son rival d'hier, peut-être son ami, son égal, aujour- 
d'hui l'adversaire qu'il faut abattre. 

Ils se cherchent dans la nue. Garros plonge de l'aile gauche, 
l'autre fait de même ; des boucles savantes, entrelacs en huit, 
belles formes géométriques, ils inscrivent leur signature dans 
l'air : les deux chevaliers sans peur foncent l'un sur l'autre. 



70 LA REVUE DE PARIS 

Serrement de cœur, angoisse... mais non, en voulant se détruire, 
ils s'évitent à cause de leur virtuosité même. 

31 décembre. 

Dans le Times d'hier, ces lignes que les journaux français 
reproduisent aujourd'hui : «Guerre dure, très dure, terrible- 
ment dure. La terre est de boue, le ciel est de boue, nos soldats 
sont des blocs de boue; boue liquide et froide où les hommes 
se meuvent. Elle remplit les culasses, on ne peut plus tirer, 
les hommes se battent à coups de crosse et à coups de poing. » 

C'est pour cet holocauste qu'on prépare les petits jeunes 
gens que de grandes affiches vertes appellent aux cours du 
soir, jeudis et dimanches, après la soupe en famille. Cent 
cinquante et un jours ont fait — des Français — des Spar- 
tiates ; les mères admirables doivent sourire et encouragent, 
elles entrent, le cœur fier, dans la seconde année de guerre. 

« Il les grignote. « On répète le mot de JofTre, dont la 
silhouette encourageante, placide, ronde, paterne, est celle 
d'un bon gros chien de garde, qui sait qu'il a le temps ; il 
grignote l'immense quartier de chair et d'os qu'il tient entre 
ses pattes. 

Je suis seul éveillé dans la maison à attendre les douze coups 
de minuit. Ils l'attendent, nos amis de là-bas, et les carillons des 
villages, comme à Noël vont se mettre en branle, dans les 
plaines de boue et de sang ; le vin de Champagne, frappé par 
le gel, grésille sur des langues brûlantes de fièvre, comme de 
l'alcool sur une pelle rougie, et le suc de fête s'y consume 
immédiatement. Les sacs de bonbons, les chocolats à la crème 
dégringolent sur le fumier avec les papiers d'enveloppe des 
inutiles présents de la reconnaissance et de l'amour. Sur ma 
table, ces deux lettres, d'il y a huit jours : 

Noël. I 

« ... Comme au temps jadis, je voudrais faire des vœux, 
pour vous, les vôtres, votre maison. Qu'en dépit des deuils, 
des larmes, persiste la coutume! A la porte de l'Enfer, je veux 
songer à la vie comme si demain était à nous. Maison si chère, 
si accueillante, où des amitiés toujours attentives surent 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915) 71 

•embellir le spectacle de la vie, foyer de tendresse, restez 
intact I 

« J'ai aux lèvres le goût de la mort, et de détruire devient 
un geste peut-être utile, s'il protège ce foyer, s'il prépare la 
matière de quoi seront faites des œuvres nouvelles. 

« On entend des cloches, malgré le tonnerre des canons, et 
j'aime plus que jamais tous ceux qui j'ai aimés ; c'est dur, ce 
soir, de n'être qu'une carne qui rendra plus grasses les pro- 
chaines moissons. Œuvres, famille, travail de Pénélope, sur 
un métier qui se brise ! 

« Est-ce l'idée seule de la Patrie qui sanctifie Tabjection de 
la guerre? Mystère impénétrable, fatalité cosmique qui dépasse 
notre fragile raison. Les Allemands, aux tranchées voisines, 
célèbrent leur Dieu par des cantiques. Tout à l'heure, une 
voix de ténor chantait la Jeune fille et la mort. Ils ont Schu- 
"bert, ils ont Schumann et la Bible avec eux. 

« J'ai une Bible, aussi, dans mon sac, je l'ai découverte 
dans des ruines, et je relis Ézéchiel et le livre de Job. 

« Tout recommencera : c'est notre réponse éternelle et 
notre orgueil... 

(( A vous de tout moi-même. 

u F. C. » 

Et celle-ci : 

(t ... Ne croyez pas ce qu'il vous dit, nous avons de tout 
•assez, et trop même. Il nous vient, d'on ne sait où, les choses 
les plus bizarres, certaines de formes tellement inconnues, 
que la question se pose souvent : pourquoi est-ce faire? 

« Mes braves chasseurs ont le sang chaud, beaucoup de 
courage et de bonne humeur. Ce soir, je me demande si je rêve : 
l'odeur des choux de Bruxelles vient jusqu'ici, Cacan parta- 
gera notre gigot de Noël, un pot-au-feu ronronne depuis ce 
matin, et le boulanger du petit patelin confectionne des tar- 
telettes que nous mangerons avec honte, en pensant à ceux 
qui n'ont plus rien chez eux. Est-ce vrai ce que les journaux 
racontent, qu'à la cour de Berlin, les Altesses en sont aux 
■épluchures de pommes de terre? Je ne le crois pas, mais je 
le répète aux « poilus ». 

« Ne nous plaignez pas. Quelle joie de voir Cacan quand il 
vient dans mon gourbi I chaque fois qu'une course l'amène 



72 LA REVUE DE PARIS 

par ici, c'est un peu de vous qui entre. Mais il s'en va après! 
Je suis sa silhouette sur la route boueuse, qui coupe une 
plaine comme celle d'Hautot. J'ai à ce moment-là une émo- 
tion que je refoule vite, car on ne se permet pas ces fai- 
blesses-là. 

« Il veut passer aux chasseurs, et il finira par y venir. Je ne 
puis pas imaginer Cacan sous mes ordres. Ce serait ridicule 1 
Mais c'est bien là un des effets de cette guerre de 1914. Il 
est étonnant, il a une figure de Christ, et après lui pendent 
des albums, une boîte à couleurs ; c'est un rapin et un mili- 
taire magnifique. 

« L'autre jour, il pleuvait à verse, puis soudain un splendide 
arc septicolore apparut. Son cintre était au-dessus de nos 
lignes, l'une de ses bases dans le camp ennemi, l'autre, par 
ici. Cela semblait une invitation divine à la fraternité. Mais 
peu d'instants après, la fusillade qui s'était tue, comme par 
magie, a repris de plus belle 

« M. D. » 

Des millions d'hommes écrivent ainsi, et des millions 
d'hommes et de femmes lisent les cartes, les chiffons de 
papier à chandelle, sur quoi les mêmes pensées s'expriment 
ou essayent de s'exprimer ; la bonté emplit le monde, l'être 
humain exulte d'amour et d'appétance, au moment où il 
tombe dans le néant. Hommes de la glèbe, hommes des 
fabriques, bétail humain, et vous princes, artistes, poètes, 
tous confondus comme les grains de sable du désert, la blan- 
cheur de votre gloire scintille, telle cette poudre lumineuse 
d'étoiles que verse, cette nuit, sur vos tètes inclinées, le noir 
firmament. 

Minuit a sonné. Nous voici dans un autre inconnu. 

A miss T... 

Londres, 2 janvier 1915. 
Ma bonne amie, 

Combien je souhaite vous voir ici, et que votre affaire 
d'ambulance s'arrange au plus vite, et d'enfui vous dire ce 
que les lettres ne peuvent raconter. Je sais bien qu'une âme 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915) 73 

amie devine, mais selon vos conseils j'évite tout ce qui est 
personnel. Vous vous méfiez du cabinet noir. Votre correspon- 
dance devient sibylline, avec les noms manquants. 

Je crois que la politique est chez vous sinon autant 
qu'ici, nerveuse.' Dans cette improvisation quotidienne, pour 
tous hormis les Allemands, l'on marche à tâtons. Je crois 
que 1915 va nous prouver que nous n'avons rien su encore 
de ce que devait être la guerre moderne. Il n'y a rien de fait, 
il n'y a rien de commencél De tout ce qu'a prévu celui qui 
inflige au monde cette épouvantable misère ; de l'ordre et de 
la marche de son programme, il ne reste rien debout. Ce qui 
devait être court, brusque, d'un effet foudroyant, le Maître 
l'a « raté ». Tout est remis en question. Celui qui a voulu 
hésite-t-il? Quels seront ses nouveaux atouts ? 

Jusqu'au printemps, nous serons encore dans cette inerti- 
tude à laquelle tant d'esprits mous s'accommodent. La clair- 
voyance dans le danger n'est un stimulant que pour les forts. 
Les forts peuvent se permettre ce que les faibles appellent 
pessimisme, terme inexact. 

Notre adaptabilité dépasse ce que j'aurais cru possible. 
Mais elle comporte aussi trop de confiance, et certains prennent 
leur irréflexion pour une vertu de guerre. 

Le 1er janvier, nous avons dîné chez nos cousins X..., 
traditionnel repas qui remonte au temps de mon père. Sauf 
({ue les deux gendres présents sont en uniformes d'officiers, ce 
fut à l'ordinaire. 

Comme pendant « l'Affaire », pour avoir quelques minutes 
de détente, on « n'en parla pas ». Il est convenu de dire que 
tout va au mieux. Mais chacun garde devers soi son opi- 
nion. 

Le cliquetis des aiguilles à tricoter la laine aide beaucoup 
les femmes pour remplir les silences et l'on détourne la con- 
versation, dès qu'elle s'échauffe. Les ouvroirs, les ambulances, 
« le ménage des blessés », occupent les maîtresses de mai- 
son, et celles-ci parlent comme des gardes-malades. C'est à 
mourir d'ennui, mais c'est moins dangereux que les « points 
de vue ». 

Madeleine, dès le matin de ce jour de fête où les jeunes 
viennent voir les vieux comme nous, Madeleine qui ne sortait 



74 LA REVUE DE PARIS 

plus jamais le jour du nouvel an, est partie pour le Bourget, 
dans une automobile pleine de cadeaux anonymes. 

Est-ce une faiblesse? Sans des figures aimées, ou du moins 
connues, sur lesquelles je fixe mon attention, il me semble 
que je deviendrais machinal, et fonctionnaire. Je sais, d.'ail- 
leurs, que servir, c'est cela même. 

Aux ambulances, je crains que les femmes n'endorment 
trop leur sensibilité. A voir tellement souffrir les hommes, 
elles deviendront comme les carabins et les infirmiers civils. 
On les dit compliquées : leur psychologie nous paraît souvent 
telle, alors qu'elle est d'une simplicité désarmante, à un point 
que l'homme ne peut concevoir. 

Et nous cherchons en vous des mobiles mystérieux, alors 
•que vous n'avez qu'un instinct !... 

« Vous )), il est bien entendu que c'est « les autres »... 

Ayez soin de votre beauté, même sous la coifïe et le voile 
blanc, soyez coquettes, sans avoir la franchise de cette dame, 
•qui disait, minaudant dans ses fourrures, et si jolie sous sa 
toque de loutre : 

— Je suis fataliste ; puisque nous sommes environnés de 
terreur et de dangers, je ferme mes paupières; je sais ce qui 
arrive avec une simple lampe à alcool, j'ai failli être défigurée 
en me lavant les cheveux. Surtout, qu'on ne touche pas à 
mon visage ! 

Les vertueuses et les sages, dans leur professionnelle dili- 
gence d'infirmières, exercent une sorte de justice distributive 
5ans doute d'ordonnance, mais d'une rigueur un peu trop 
militaire. 

Qu'avons-nous donc tant besoin de vos mains sur notre 
front au moment de la fièvre et de la crise, si vous devez les 
enlever, alors que le patient vous crie : « Encore ! encore, vos 
mains et votre voix !... » 

Et le malade appelle pendant que l'infirmière passe dans 
l'autre salle, pour ne pas faire d'injustice. 

Il y a dans les meilleurs hôpitaux des thermomètres détra- 
qués, et qui ne marquent pas. 

Les brevets ne sont rien, sans le diagnostic. 

Pardon, chère amie, de ce procès aux femmes. Vous me 



CAHIERS d'un autiste (1911-1915) 75 

comprenez, vous savez combien l'égoïsme des hommes peut 
les rendre injustes, quand ils se croient frustrés. 

Combien difficile d'être une bonne infirmière! Rappelez- 
vous que si les hommes sont très naïfs, ils sont bien plus com- 
pliqués que vous. Ne devenez pas aussi dures pour vous- 
mêmes que pour les autres, dans l'exercice de votre aide 
patriotique 



A la même. 

7 janvier. 

La politique commence à combiner le mélange de ses poi- 
sons. Depuis le retour des Chambres, le téléphone m'appelle 
(parce que je ferme ma porte aux visiteurs). J'entends trop de 
bruits de couloirs, je devine les manœuvres et prévois les 
guets-apens. L'armée passe au second plan, dans cette guerre 
comme il n'y en eut jamais. On ne sait dire où notre destin se 
joue, mais c'est ailleurs que là où le public porte son regard : 
dans les cabinets de ministres, d'ambassadeurs, conseils 
d'administration, Bourses, fabriques, loges maçonniques, 
« trades unions »? Peut-être ailleurs encore. Les rouages 
politiques d'une démocratie comme la France sont d'une 
complication telle, que l'on se demande comment, à chaque 
minute, la machine ne s'arrête pas. Si elle s'arrêtait tout 
court? 

Nous ne supporterions pas une crise ministérielle. Amertume 
des arrivistes, malveillance jalouse, bas sentiments que la 
présence du péril empêche de remonter à la surface, ou qui 
se cachent encore dans l'eau trouble où se pèchent les porte- 
feuilles ; incompétence des ambitieux ; hélas ! aussi, incom- 
pétences des spécialistes, que d'autres incompétences veulent 
remplacer. Il est des ambitieux à tous les étages. 

La conscience de nos politiciens ne s'éclaire pas, comme 
celle des monarques, des lumières du Saint-Esprit. Icônes, 
tabernacles, médailles, cathédrales, il n'est pas trop de votre 
prestige spirituel, pour unir les fils, les mères, les empereurs 
autour du columbarium. Puisse l'union sacrée de nos gou- 



76 LA REVUE DE PARIS 

veriiants survivre aux grandes séances publiques, historiq-ues 
de la Défense nationale. 

S'ils est encore des espions, nous sommes à la merci des 
« traîtres », des traîtres inconscients, souvent involontaires ; 
traîtres par ancienne vénération pour l'Allemagne ; par 
foi dans cette Allemagne qui les forma intellectuellement ; 
traîtres par impatience, par dilettantisme, par élégance, et 
traîtres surtout par imbécillité. Peut-être braves gens dans 
le privé. 

Il faudrait se mettre à l'écart de la politique ; mais n'est-ce 
pas un enfantillage, que de dénier au député, qui dépose son 
uniforme militaire, de « venir voir aux affaires de l'État » ? 
Déjà l'on dit : « embusqués parlcmenlnires ». Il aurait convenu 
qu'une loi ne les laissât pas libres de choisir entre le front et 
le Parlement. Ou bien, dissoudre la Chambre. 

Le puzzle du moment semble être celui-ci : expliquez la 
victoire de la Marne. Monseigneur le cardinal de Paris dira : 
reliques de Sainte-Geneviève. Péguy n'eût pas contredit le 
cardinal Amette, notre grand Péguy qui, de son épée, signa la 
plus belle strophe de son ode, au moment du miracle. 

Vous entendrez dire : Jofîre; ou bien Galliéni. D'autres noms 
de généraux seront prononcés. Chaque parti en réserve plu- 
sieurs, à l'aide desquels il veut ternir l'éclat d'autres étoiles : 
politique, politique ! 

Le jeune Clampin, employé à la gare du Nord, est venu 
m'olïrir ses vœux de nouvel an. Je le fis placer, jadis, à la 
compagnie dont il est aujourd'hui un serviteur modèle. Il 
me raconte comment l'obstination du kronprinz à rester dans 
l'Est, retarda de vingt-quatre heures la rencontre du prince 
avec le général Von Kluck. Celui-ci attendit ; ce serait à ce 
hasard que Paris doit son salut. 

Cette ligne du Nord était un repaire de « Boches ». Chefs 
de gare, ouvriers fraîchement naturalisés, espions aidant les 
espions propriétaires d'usines, de châteaux, de vignobles.' 
Il y a peu de jours, on fusilla un des plus hauts fonctionnaires 
de la gare de Paris. 

Encore dix ans de paix, et nous étions « Boches ». 

En septembre, des tauben survolent, chaque fois qu'un 
train de troupes se forme pour partir ; la gare du Nord est 



CAHIERS d'un artiste (1911-1915) 77 

visée, les Allemands ont des compères dans la place, dont ils 
obtiennent tous renseignements. 

Votre cousin de Scotland Yard doit avoir de belles histoires 
d'espionnage. Nos deux nations gardèrent trop longtemps la 
sereine confiance du brave homme qui ne veut pas connaître 
ses ennemis et s'étonne d'en avoir, jusqu'à ce qu'il reçoive des 
coups dans la rue. Aussi bien, X. et Y. vous diront que les 
Allemands... mais je viens de vous parler de ces traîtres, ou 
de ces esprits trop ingénieux, qui ne peuvent se résoudre à 
voir l'Allemagne telle qu'elle est. 

A la même. 
9 janvier. 

...Vous avez donc aussi vos différends avec les réfugiés belges. 
L'auréole des héros et des martyrs pâlit, en dehors de l'arène. 
Le roi et la reine, ces personnages de légende, s'enfoncent 
de plus en plus dans le lyrisme de l'épopée. 

Et. de B. et sa femme ont fait encore un mois de travail à 
Furnes. Aujourd'hui, la comtesse souhaite un repos, l'oubli 
de l'enfer dont elle est sortie. Une heure après son départ, 
la petite hôtellerie où elle descendit a reçu les dernières 
bombes qui la démolirent. Un mois de disette, de froid dans 
l'obscurité, au bord de la mer phosphorescente, sous les 
tauben, les zeppelins et les shrapnells ; chemins imprati- 
cables, service d'ambulance impossible. L'auto de B. dut 
bondir par-dessus deux chevaux d'artillerie, une bouillie 
rouge, fumante encore d'un obus reçu. Les B. allèrent à la 
Panne voir la comtesse Ghislaine de Caraman-Chimay, en 
service d'honneur auprès de la reine Elisabeth. Les souve- 
rains, dont la tête est mise à prix, et que les avions guettent, 
n'ont pas voulu abandonner cette langue de terre qui est le 
royaume de Belgique. 

Une petite villa de bains de mer fut prise, d'où les pro- 
priétaires avaient fui. Sans vivres presque, sans vêtements 
de rechange, la reine est là, ne quittant pas le roi, allant 
dans les tranchées remonter le moral de ces quelques soldats 
belges, qui « n'en peuvent plus ». Pommes de terre des dunes, 



78 LA REVUE DE PARIS 

viandes de conserve, c'est tout ce dont « la cour » dispose 
pour la table. Le déjeuner fut interrompu par la chute des. 
bombes, et c'est toujours dans l'air, comme le ronflement d'un 
immense vol d'abeilles, à l'heure où les avions sont le plus 
haut ; mais ils descendent parfois très bas. La comtesse Ghis- 
laine fait de l'aquarelle, comme jadis, sur la falaise de Dieppe. 
Elle ne tient plus compte des zeppelins depuis Anvers, où, 
la nuit elle voyait la silhouette de ces monstres sur les stores 
de sa chambre, comme un tramway qui passerait très vite. 
Elle ne se lève pas quand elle entend leur moteur. 

La reine croit reconnaître la canonnade des Bavarois. 
Malgré sa haine pour les envahisseurs, elle s'informe, et 
n'admet pas que les Bavarois, ses cousins, son frère lui- 
même, « fassent le mal », combattent contre son peuple à elle. 

Quel formidable tragique, ce ménage royal sans royaume, 
presque sans armée, aussi pauvre que les réfugiés d'André 
Gide, ce couple souverain dans un chalet de bains de mer, 
symbole réduit au plus élémentaire schéma d'une cour royale 
au xx^ siècle I 

La reine pense être de retour à Laeken pour le prin- 
temps. 

M. le G., le maréchal des logis de l'expédition, avoue 
n'avoir jamais fermé l'œil, dans l'hôtellerie de Furnes, pen- 
dant que Et. de B. dormait si tranquille qu'on n'osait le 
réveiller pour le faire descendre dans la cave, quand « ça chauf- 
fait ». 

Ils connurent la fameuse proclamation de Joffre, qu'interdit 
la censure. Ce devait être la grande offensive. Nos amis avaient 
l'ordre d'attendre les blessés à six heures du matin. Ils se 
couchèrent de bonne heure, mais furent réveillés par un bruit 
de mascaret ou de torrent dans la montagne. C'étaient des 
moteurs, des roues sur la route pavée. B. se leva. Une file 
d'autobus de Paris, phares éteints, stores baissés, emmenaient 
au combat les pauvres agneaux endormis et rêvant de gloire,' 
les enfants de la classe 14. 

B. se découvrit comme devant des condamnés au passage 
de ces voitures, plus noires que des corbillards. Il avait si 
souvent fait la route ! Il savait où aurait lieu l'attaque, tout 
droit au bout de la route, puis à droite, jusqu'au point rap- 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915) 79» 

proche où descendraient les dormeurs, en s' étirant. Il comp- 
tait les heures. 

A peine B. était-il à son poste, avec ses brancards et ses 
aides, que déjà revenaient quelques déchets de ce bataillon de 
gosses. L'hécatombe avait été inutile ! Pas moyen de prendre 
l'offensive. Et ces enfants blessés racontèrent qu'ils « pion- 
çaient » dans l'autobus, ayant cru se rendre à quelque dépôt.. 
On les avait versés dans la fournaise comme du coke. 

Les quatre membres de l'expédition sont venus hier chez. 
M. M... ; j'ai pu confronter les témoignages. Ils concordent. 

A les entendre, on ne comprend pas ces jeunes êtres gais,, 
de nouveau en vêtements civils, autour de la table à thé, qui 
ont faim de gâteaux, et décrivent l'enfer. Sur leurs visages, 
ainsi que chez les blessés, passe, de temps à autre, comme 
une brume dans le ciel clair. Il y a des arrêts subits dans 
leur discours, comme s'ils avaient peur de ce qu'ils vont 
dire. Le plus merveilleux, c'est cette liberté d'esprit, chez 
des gens qui vont, des bords de l'Yser à leur maison de 
Paris et retournent au feu avec une belle humeur que rien, 
n'entame. 

Et. de B. est brave et même téméraire, le boute-en-traiiï 
de toute la bande ; en voilà un pour qui la bravoure fait, 
partie de la bonne éducation. Il se tient sous la mitraille 
comme sous les lustres de fête. Il n'a point d'effort à dépenser 
et repartira après-demain, comme il est venu hier. Le service 
qu'il organisa dès le début, aura servi de modèle aux autres- 
entreprises volontaires. Son équipe a été citée à l'ordre du 
jour. 

12 janvier. 

... Je suis de votre avis sur les paroles tenues par les ministres- 
de nos deux pays. Je relisais tantôt les discours de décembre; 
La déclaration de votre Gouvernement ne me semble pas très, 
politique, mais sonne plutôt comme une fanfaronnade hors de 
saison. Pourquoi s'engager d'avance, jusqu'à l'extrême de ce 
qu'on souhaite d'accomplir, en des formules péremptoires- 
qu'on agite comme du rouge devant le taureau? Il y a certes, 
notre courage à soutenir et il faut préparer la France à la longue 
attente; mais nos journaux passent les frontières, et si vous. 



80 T-^ REVUE DE PARIS 

VOUS moquez des manifestes impériaux, prenez garde, vous- 
mêmes, à la grandiloquence. La vraie dignité est plus réti- 
cente. Les vertus de la paix ne cessent pas d'être des qualités 
assez belles, en temps de guerre, surtout puisque l'ennemi 
est chez nous, et si difficile à déloger. Gardons les crépines 
d'or pour le jour béni de la victoire définitive, et d'une paix 
satisfaisante. Les alliés se présentent trop comme des vain- 
queurs. 

Chez nous l'enquête sur les atrocités devait être faite, mais 
j'aurais attendu, pour la divulguer, le retour après notre 
invasion, espérée, mais non pas certaine, de l'Allemagne. 

D'ailleurs cette enquête est expurgée, l'auteur s'arrête là 
où le sadisme commence et le sadisme fait partie de la religion 
du guerrier germain. 

Ne comparons pas les « atrocités » des différentes nations, des 
soudards grisés par l'odeur du sang et dont la raison chavire; 
ou je réclame le huis-clos. Chez les Caraïbes, ceux qui doivent 
être des guerriers sont, à leur naissance, pris par les prêtres 
et les sorciers. On entoure leur tête de bandelettes, compri- 
mant le front, modelant pour ainsi dire le cerveau. Ainsi 
faisant, ces peuplades sauvages croient former une race de 
brutes combatives. 

Vous me demandez des nouvelles de mes garçons. Quand 
vous serez ici, je vous donnerai leurs lettres, lesquelles je 
classe dans des cartons que vous me fîtes faire, pour d'autres 
fins. Je me familiarise petit à petit avec la nouvelle psycho- 
logie de ces êtres de douceur et de tendresse, avec qui je 
vivais sans soupçonner ce dont ils seraient un jour capables. 

Félicien me fait peur. Certaines de ses lettres sont d'un fou. 
Desroches qui le voit souvent, et avec qui il s'échauffe et 
s'exalte, me le décrit tour à tour comme un bandit, ou comme 
un halluciné. Si ces deux-là passent le Rhin, quel appétit de 
carnage auront ces bêtes à bon Dieu I 

Félicien s'adapte à notre guerre française de hasard, d'im- 
provisation, d'ingéniosité, d'indépendance, de fol héroïsme, 
avec les illusions, l'enthousiasme, puis les tristesses, les révoltes 
de l'intelligence dans l'abnégation même. Ce soldat de fortune 
sera militaire, comme le furent nos hommes de la Révolution. 
Je l'aurais vu partir pour la conquête de l'Alsace-Lorraine, 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915) 81 

avec un fusil fleuri d'une rose ; le romantique-classique de la 
Revanche. Mais il y a plus que la revanch, car maintenant, 
il me semble que la guerre pour laquelle il nous quitta en 
août, est sur le point de se fondre en une autre, beaucoup 
plus vaste, moins définie, où le plan de ceux qui l'ont voulue 
est débordé, et dont les proportions sont surhumaines. 

Je n'ose pas dire ces choses ; cependant vous sentez n'est-ce 
pas, mon amie, que, s'ils ont jamais été entre les mains des 
monarques; nos destins vont s'organiser bien au-dessus de ces 
têtes augustes. Il ne s'agit plus d'une guerre. Dès le jour de la 
mobilisation. J'ai cru au cataclysme universel. Autour de moi, 
les gens n'ont vu qu'une chance de revanche. Vous, Anglais, 
je ne sais ce que vous imaginez, mais vous avez tout de suite 
conclu des baux de trois-six-neuf. Au seuil de cette année 1915, 
on peut frémir en songeant aux complications de la maladie 
initiale. Les docteurs vont perdre leur science. Il s'agit bien 
(entre nous) d'être pessimiste ou optimiste !... 

Mais je m'arrête, il n'est pas encore temps de parler franc 
même à vous, chère Licorne, qui dressez votre blanche défense 
dans votre île... 

Vous trouverez avec cette lettre, des notes sur l'ambulance 
de X..., que je vous prie de ne pas montrer à ces dames de la 
British Red Cross,.. 

P. -S. — Frédéric Nietzche dit, dans Zarathustra, ie crois : 
« Qui ne sait pas mentir, ne sait dire la vérité. » Mentir, soit, 
pour pouvoir mieux dire la vérité. 

Ambulance de l^e ligne à X... 

Toutes les chambres sont encore pleines de blessés, même 
la pièce qu'ils ont, entre eux, appelée la chambre de malheur. 

Sept mourants y râlent, et l'on ne peut rien faire d'autre 
que d'attendre la fin ; blessés à la poitrine, ils suffoquent, la 
soif les brûle, et ils ne peuvent boire ; ils vomissent, se vident, 
s'infectent et meurent en gémissant : à boire ! La nuit en 
faisant la ronde, j'écoute à la porte et je retarde de l'ouvrir. 

Dans le noir, le moindre bruit prend des proportions fantas- 
tiques, des souffles haletants remplissent cette grande maison 
dont ma lanterne sourde est la seule lumière. J'enjambe des 

1" Septembre 1915. G 



82 LA REVUE DE PARIS 

corps étendus, des yeux s'écarquilleiit, effarés, sous le rayon 
aveuglant. Ceux qui ne remuent pas, on les touche du doigt, 
légèrement, craignant de les sentir froids. Certains se lèvent, 
fantômes surgis de l'ombre, on ne les* entend pas, mais on se 
heurte à eux, qui poussent un cri ; on a frôlé une plaie. L'un, 
entre autres, la tête bandagée jusqu'au menton, n'y voyant 
pas, butte inconscient contre les lits, monte dessus, trébuche 
et réveille des douleurs qui protestent et hurlent ; il cherche 
inlassablement une issue... seule pensée qui lui reste. Il ne 
souffre pas, paraît-il, malgré son crâne défoncé, mais nous 
devons l'attacher, parce qu'il grimpe sur les camarades et les 
piétine. Quelques moments après, je le trouve fourrageant 
avec ses mains du côté de sa bouche ; ce sont des pommes de 
terre crues qu'il a ramassées. La brute d'infirmier qui le veille 
dit : « Il est idiot, il s'amuse. » 

Il y a des coups qui ne laissent rien à un homme de ses 
facultés cérébrales. A vingt ans, être comme en enfance, l'œil 
à peine sensible à la lumière, et peut-être pour ne pas mourir 
tout de même ! 

Un autre a la moitié de la joue en moins ; on l'a cru perdu ; 
hâtivement pansé avec des chiffons sales, parce qu'on en a peu 
et que ce ne serait pas la peine, on l'a mis à l'écart, dans un 
cabinet, en attendant qu'il meure ; il sent déjà la pourriture. 

Deux jours plus tard, il brise un carreau, et je vois des 
lambeaux de chair violette, avec un œil suspendu dans son 
orbite, un paquet monstrueux et répugnant. Il n'est pas 
mort, il réclame, il arrache son pansement, il est dans l'or- 
dure, une odeur asphyxiante sort du réduit, dont il a brisé 
une vitre avec son coude, car ses mains sont en bouillie. 

Celui-là, j'ai pu en faire mon affaire, je sais qu'il vit encore. 
On voit sa langue par un trou, et son front est emporté 
jusqu'à l'oreille. Si nous avions de quoi les soigner, ces pauvres 
bougres 1 Mais non, rien, et il faut que j'assiste à cela impuis- 
sant! Oh! faites-nous parvenir des linges, un peu de phar- 
macie !... 

Certaines nuits, l'habituel convoi des brancardiers ne 
rapplique pas. Ah ! ceux qui n'ont qu'un seul mot dans la 
bouche : pas faire de zèle ! 

Ou alors c'est un officier, un lieutenant d'artillerie, comme 



CAHIERS d'un artiste (1914-1915) 83 

ïiier, qui nous ramène sur ses caissons des rescapés d'entre les 
lignes ennemies, d'un terrain oi^i le combat date de trois ou 
quatre jours : jours de pluie, sans nourriture, sans assistance, 
entre deux feux, là où personne ne va plus. Mais il y a, par- 
fois, l'audace d'un canonnier, qui connaît les lieux et se 
détourne de la route dans la nuit, pour faire le bon Samaritain. 

Magnifique apparition, celle d'hier soir, d'un lieutenant 
sous le rayon de ma lanterne. 

Je remarque une persistance — ou une renaissance — du 
type militaire peint par Géricault. Et on les verrait aussi, ces 
braves, comme ces cavaliers francs que taillèrent dans le 
marbre les Romains. Ils pourraient porter aussi bien que le 
képi, la calotte d'étain, et monter à cheval sans selle et sans 
étriers. Ils caracolent dans le carnage, heureux du coup de 
main réussi. Mon lieutenant s'est dressé sur ses étriers pour 
raconter les effets de sa première pièce à répétition : « Les bras, 
les jambes sautaient dans la poussière, et la pétarade était 
telle, que mon cheval dansait de bonheur. « 

Et c'est ce diable-là qui rapporte à l'ambulance d'autres 
bras et d'autres jambes à ressouder ; mais des membres fran- 
çais, ceux-là !... 

« Le Créateur voulait détourner les yeux de lui-même, alors 
il créa le Monde. » 

(A suivre.) 

JACQUES-E. BLANCHE 



LA GUERRE SOUS-MARINE 



Il n'en est point de la guerre sous-marine comme de la 
guerre aérienne, qui ne date que d'hier. Elle est ancienne 
déjà, mais elle a connu une longue période de stagnation. 
Entre le torpillage du Housalonic, devant Charleston, le 
18 février 1864, et celui des trois croiseurs cuirassés anglais, 
le 22 septembre 1914, un demi siècle s'est écoulé pendant 
lequel on ne peut relever aucune action militaire de la part 
des nombreux types de bâtiments sous-marins mis au jour 
au cours de cette longue période. Les mines, engins passifs 
ou qui n'agissent qu'à l'aveuglette, engins simples, par consé- 
quent, jouèrent un rôle beaucoup plus marqué. Torpilles 
fixes et torpilles dérivantes firent des victimes pendant la 
guerre de Sécession, la guerre turco-russe de 1877-1878, la guerre 
russo-japonaise, etc.. Je ne parle pas de la guerre franco- 
allemande de 1870-1871, où il faudrait noter cependant l'atti- 
tude expectante de la flotte française devant les estuaires 
de la mer du Nord que l'on savait semés de mines. Les 
marins d'alors avaient l'excuse qu'on ne mettait à leur 
disposition aucun moyen de draguer ou de détruire ces 
engins. 

Entre temps, toutefois, une autre arme sous-marine, l'arme 



LA GUERRE SOUS-MARINE 85 

par excellence, parce qu'elle est, si je puis dire, « auto-offen- 
sive », en même temps qu'automobile, la torpille Whitehead, 
avait beaucoup fait parler d'elle et signalé sa redoutable puis- 
sance par maints hauts faits. Mais, faute d'un véhicule sous- 
marin approprié, elle avait été obligée d'emprunter le secours 
des bâtiments de surface. On en avait même créé un tout 
exprès pour elle, qu'on appela le bateau torpilleur. C'était 
bien un bateau,^ en effet, un simple bateau tout petit et qu'on 
avait raison de faire tout petit, puisqu'il s'agissait de sur- 
prendre les grands bâtiments et, donc, de se dissimuler à 
leurs vues sur la surface unie de la mer le plus longtemps 
possible. C'était l'époque où la torpille automobile n'avait 
que quelque trois ou quatre cents mètres comme portée effi- 
cace. On lui en attribue aujourd'hui quinze ou seize, avec une 
vitesse double et une justesse remarquable. Et l'on pres- 
sent de plus grands progrès. 

Tant y a que, par ambition — l'ambition si naturelle 
de grandir — , le bateau-torpilleur ou torpilleur tout court, 
perdit bientôt son essentielle caractéristique, l'invisibilité 
relative. La mer, la mer des côtes tourmentées de nos pays, 
comme la mer du large, n'est point clémente aux petits. Sans 
doute ses grandes vagues ne les engloutissent pas toujours, 
mais soulevant ces coques de noix et les laissant brusquement 
retomber, elle les arrête tout net, elle « casse leur erre ». Com- 
ment arriver à quatre cents mètres du cuirassé sans être coulé 
par ses gros obus quand, au lieu de vingt nœuds on n'en filait 
plus que cinq ou six? Fallait-il donc attendre l'embellie et 
manquer ainsi d'excellentes occasions? Fallait-il se restreindre 
aux opérations de nuit, avec toutes leurs incertitudes? Non, 
assurément. On voulut gagner en force et en résistance, passer 
de 50 tonnes à 100, puis à 200 et 300, car, à peine arrivé à 
100 tonnes et même un peu avant, on s'était armé de petits 
canons pour repousser les torpilleurs ennemis et puis, timide- 
ment, sournoisement presque, on avait blindé de fortes tôles 
son appareil moteur, on s'était cuirassé !... Oui, mais en même 
temps, on offrait au gros canon du mastodonte la belle cible 
qu'il attendait. 

C'en est fait, aujourd'hui. Il n'y a plus, à proprement parler, 
de torpilleur ; ou plutôt c'est le sous-marin, le seul sous- 



86 LA REVUE DE PARIS 

marin qui a droit à cette dénomination. Les anciens torpil- 
leurs de surface, devenus contre-torpilleurs ou destroyers (des- 
tructeurs) de torpilleurs — et l'ironie est assez forte ! — ne 
sont plus que des avisos légers, auxquels on donne en ce 
moment un millier de tonnes de déplacement et qui rendent 
d'ailleurs aux escadres d'excellents services comme engins de 
reconnaissance, de flanquement, de liaison, comme porteurs 
d'ordres rapides, comme « découvertes », ainsi que l'on disait 
autrefois, des divisions légères chargées de l'éclairage à grande 
distance. 

Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'un torpilleur de sur- 
face ne puisse, à l'occasion, lancer efficacement une de ces^ 
torpilles automobiles dont il continue à s'armer. On l'a vu aux 
Dardanelles où un torpilleur turc — revanche lointaine des 
coups heureux des torpilleurs russes en 1878 — réussit, en se 
glissant le long d'une côte accidentée, à mettre à mal un cui 
rassé anglais, le Goliath, engagé dans une violente action d'ar- 
tillerie où s'absorbaient évidemment toutes ses facultés 
d'attention. 

Mais c'est là un fait exceptionnel. On a même eu la surprise, 
au début de cette grande guerre, si singulière à tant d'égards, 
de ne pouvoir mettre aucun coup d'éclat à l'actif des grandes 
flottilles de torpilleurs de 500 à 600 tonnes que les Allemands 
entraînaient si bien et avec lesquelles ils se proposaient — j'ai 
eu souvent l'occasion de le rappeler ici — de diminuer immé- 
diatement l'écart numérique qui sépare le gros de leur force 
navale de celui de la flotte britannique. 

Il est vrai qu'ils y ont un peu mieux réussi avec leurs sous- 
marins, et c'est où nous entrons dans le vif d'une étude où je 
ne me propose point de faire du technisme, mais où je vou- 
drais commenter brièvement des opérations, évaluer des 
résultats matériels, en peser d'autres, les effets moraux, 
qui ne sont point si « impondérables » qu'on l'a dit, enfin 
tâcher d'écarter un peu les voiles de l'avenir et de discerner 
le sort qui attend, après le conflit actuel, les armes et les 
véhicules des armes qui servent en ce moment à la guerre 
navale... 



LA GUERRE SOUS-MARINE 87 



Lorsqu'on étudiera, plus tard, à tête reposée, les péripéties 
de la lutte dramatique engagée depuis un an pour la maîtrise 
de la mer, la date du 22 septembre 1914 apparaîtra comme 
vraiment mémorable. C'est celle de la destruction de trois 
beaux croiseurs cuirassés par un sous-marin. Dans mes précé- 
dentes études, ici, j'ai essayé d'expliquer comment un tel 
événement avait pu se produire. Mais toutes les explications, 
tous les commentaires n'affaiblissent pas ïeffet moral, l'effet 
sur l'opinion d'un coup si violent et qui n'est pas resté isolé, 
puisque, pour ne parler que des grandes unités, on compte 
jusqu'au moment où j'écris vingt torpillages exécutés avec 
succès parks sous-marins allemands, autrichiens ou alliés. 

Les marins de la vieille roche ne furent cependant, tout 
d'abord, ni aussi émus, ni même aussi surpris qu'on pouvait 
le croire : « Nous savions fort bien, disaient-ils, que la torpille 
automobile est un fort dangereux engin et il était déjà de 
doctrine, chez nous, que les sous-marins rendraient fort diffi- 
ciles, sinon impossibles, les blocus de côtes... » 

On pouvait observer là-dessus que si l'on était si bien ins- 
truit de la terrible efTicacité de la torpille, on eût bien dû 
prendre contre elle des mesures préservatrices du genre de 
celles qui défendent depuis longtemps déjà contre les pro- 
jectiles de l'artillerie les œuvres mortes des bâtiments de 
combat ; ou que, si les ingénieurs se déclaraient impuissants à 
donner aux œuvres vives, à la carène plongée, une protection 
analogue, il fallait envisager résolument un changement 
complet d'orientation, aussi bien dans les constructions navales 
que dans les méthodes de guerre et de combat. 

Mais laissons là le passé et ses imprévoyances. 

Le torpillage de VAboukir, du Hogue, du Cressy, comme 
plus tard et dans une autre mer ceux du Jean-Bart et du 
Léon-Gambetla, ne firent donc que fortifier l'opinion qu'il 
n'était plus possible aux grands bâtiments de se tenir — 
même en marche continuelle ■ — aux environs des ports défen- 
dus par les sous-marins. Les cuirassés reculèrent, les uns 



88 LA REVUE DE PARIS 

jusque vers l'Ecosse, les autres jusque vers la Grèce ; bien 
mieux, ils s'établirent dans des rades défendues, elles aussi, 
d'où, à la vérité, ils détachaient des croiseurs et des bâtiments 
légers du côté de l'ennemi, se tenant toujours prêts eux- 
mêmes à appareiller aussitôt que la force navale ennemie 
prendrait la mer. Il y a lieu de croire, d'ailleurs, que ce repos 
forcé était utilisé pour l'étude attentive « d'appareils de 
fortune » propres à atténuer le péril-torpille, aussi bien que 
pour la création de moyens d'action nouveaux en vue de la 
grande bataille rangée dont on continuait, non sans quelque 
raison, à admettre l'éventualité. 

Quoi qu'il en soit, les conséquences de cette attitude pas- 
sive étaient intéressantes. En premier lieu, si un blocus loin- 
tain pouvait à la rigueur paralyser le gros, toujours assez lent, 
des escadres cuirassées de l'adversaire, les unités rapides de 
grande taille — les « croiseurs de combat » — restaient tou- 
jours capables, après avoir rompu les faibles mailles du réseau 
de surveillance des bâtiments légers, d'aller frapper un coup 
violent sur le littoral opposé. Elles n'y manquèrent pas, du 
côté allemand ; mais elles furent, la seconde fois, au combat 
de Doggerbank, rudement châtiées par des unités de type 
analogue qui se trouvaient supérieures en nombre et indivi- 
duellement plus fortes dans le camp adverse. La Grande-Bre- 
tagne dut se féliciter en cette occasion que la guerre eût éclaté 
deux ou trois ans avant l'achèvement du nouveau programme 
naval allemand. Comme elle avait arrêté, avec le Tiger, lancé 
en 1913, la construction de ses croiseurs de combat, elle se 
fût trouvée, en 1917, en infériorité très nette quant à cette 
précieuse catégorie de bâtiments. 

En second lieu, il ne fallait plus compter sur le bénéfice 
d'opérations combinées entreprises sur le littoral ennemi. 
Pour mener à bonne fin ces opérations, il était nécessaire de 
masquer la force navale de l'adversaire en se rapprochant de 
ses ports, en semant force mines automatiques à l'entrée 
de ses chenaux ou de ses détroits et en se tenant toujours 
prêt à combattre pour interdire le dragage de ces engins. Mais 
on n'acceptait pas l'idée de se rapprocher ainsi, et, quelqu'en 
pût être l'intérêt, d'exposer les « dreadnoughts «à un contact 
trop immédiat avec les sous-marins allemands, qui pourtant. 



LA GUERRE SOUS-MARINE 89 

au début des hostilités, se montraient aussi maladroits dans 
leurs tirs que peu entreprenants dans leurs opérations. [Les 
résultats de cette réserve des grandes escadres, que nous 
devons jusqu'à plus ample informé considérer comme fondée, 
furent d'abandonner à l'adversaire un théâtre d'opérations 
— diplomatiques d'abord, militaires ensuite — où la cause 
des Alliés eût pu rallier d'anciennes sympathies qui allaient 
bientôt se perdre dans l'âpre recherche des profits matériels 
d'une neutralité purement conventionnelle, puisqu'elle ne 
profite qu'à l'un des belligérants. Les événements qui viennent 
de se dérouler sur le front oriental et dont, au moment où 
j'écris, il n'est pas aisé de mesurer toutes les conséquences, 
montrent l'intérêt qu'il y aurait eu à ce que les puissantes 
marines de l'Ouest pussent immédiatement tendre la main à 
celle de la Russie et combiner avec celle-ci des coups de 
vigueur sur la partie du littoral allemand la plus étendue, la 
plus abordable, la moins bien défendue, enfin la plus voisine 
du cœur de l'Empire. 

En troisième lieu, la détermination prise de s'en tenir à ce 
que j'ai appelé le « blocus lointain » allait nécessairement 
entraîner à des difficultés avec les neutres, particulièrement 
avec l'Union américaine, n^ fût-ce que sur la question qui appa- 
raît aujourd'hui si capitale, si essentielle, du réapprovisionne- 
ment de l'Allemagne en coton. J'entends bien que ce textile — 
qui est aussi la base de toutes les poudres à canon et à fusil, en 
même temps que des charges de torpilles — n'avait pas été et 
n'est même pas encore déclaré contrebande de guerre condi- 
tionnelle. L'eût-il été, aussi bien que tant d'autres produits, 
denrées, vivres, charbon, pétrole, matières premières, etc., 
qu'il n'en restait pas moins à l'ennemi la faculté, dont il use 
si largement, de le faire passer par la Hollande et surtout 
par les Pays Scandinaves, sans que les Alliés eussent rien à 
objecter, puisque le droit de s'opposer au « voyage con- 
tinu » (ou, mieux, au « voyage par étapes «, comme le dit 
notre éminent ingénieur naval, M. Bertin i) n'a été accordé 
par les conventions de la Haye qu'en ce qui touche la contre- 



1. « Droit international et guerre navale » (Revue des Deux-mondes du 15 
août 1915). 



90 LA REVUE DE PARIS 

bande de guerre absolue, telle que les armes, équipements 
militaires, munitions confectionnées, etc ^ 

Mais il y a mieux : « On insiste partout ici, dit le correspon- 
dant américain du Daily Mail, dans les premiers jours d'août, 
sur ce fait que le blocus britannique est incomplet parce qu'il 
ne peut englober les eaux de la Baltique dans ses opérations... » 
Et, en effet, la déclaration de Paris (16 avril 1856), que l'on 
retrouve toujours à la base du droit international en ces 
matières, n'accorde de force opérante qu'au blocus complet 
et efjeciif de ports déterminés, de sorte qu'eu droit strict un 
neutre qui ne porte que de la contrebande conditionnelle ne 
peut être saisi dans l'Atlantique par un croiseur allié, si son 
port destinataire est Stettin, par exemple, qui certainement 
n'est pas bloqué. Et les Allemands ajoutent : « Si son port des- 
tinataire est Hambourg, dont le blocus n'est pas effectif )\ 
prétention qu'il est d'ailleurs aisé de combattre, encore qu'elle 
ait certaine apparence spécieuse. 

Fort heureusement, nos adversaires se sont chargés eux- 
mêmes de tourner contre eux le monde entier par la guerre de 
« représailles » qu'ils ont adoptée et dont nous allons parler 
un peu plus loin. Le correspondant que je citais tout à l'heure 
exprime fort bien les résultats moraux obtenus par les torpil- 
lages que l'on sait, en disant le succès que trouvent aux États- 
Unis les illustrations « qui représentent les victimes saignantes 
de l'Allemagne, drapées dans le drapeau étoile, pesant lourde- 
ment dans la balance qui penche de leur côté et dont l'autre 
plateau ne contient que les petits paquets de contrebande que 
les Anglais ont confisqués ». 

Mais je reviens à mon sujet pour noter, en dernier lieu, que 
l'attitude effacée, en apparence, de la grande flotte anglaise 
n'a pas été sans influer en sens divers sur le moral des peuples 
belligérants. Les uns en ont éprouvé une pénible surprise, une 
sorte de déception, que les déclarations officielles, les discours 
et explications des hommes d'État britanniques ont com-* 
battu vivement, et efTicacemcitt sans doute. Les autres ont 
ingénument célébré la puissance de leur marine qui, malgré 
son infériorité numérique, réussissait à tenir en échec, jusqu'au 

1. Le coton vient d'être doclaré contrebanc'e (.bsoliic. 



LA GUERRE SOUS-MARINE 91 

jour prochain où elle la battrait, cette invincible flotte anglaise- 
à laquelle rien ne devait résister. La guerre actuelle ne se ter- 
minera pas sans que la querelle ne soit en effet vidée dans le 
champ clos de la mer du Nord. Le Doggerbank verra peut-être 
encore cette bataille mémorable où, certainement, un grand 
nombre de cuirassés allemands iront, comme le Blùcher, s'en- 
foncer dans le lit de sable vaseux qui, dans les grandes guerres- 
maritimes d'autrefois, reçut tant de vaisseaux anglais et 
hollandais. 

Mais, ce jour-là, que nos alliés prennent bien garde à la mise 
en jeu de nouveaux engins de guerre sous-marine, soit offen- 
sifs, soit défensifs. Les Allemands emploient en ce moment à. 
préparer leurs coups de surprise tout ce qu'ils ont d'expérience 
acquise et d'ingéniosité destructrice. 



Ainsi, dès le début du conflit, l'influence des sous-marins 
allemands s'était fait sentir, non seulement pour « chasser les 
cuirassés de la mer du Nord », comme l'avait prédit quelques- 
mois avant la^ guerre l'amiral Percy Scott, mais aussi, par voie 
de conséquence, pour rendre impossible aux yeux des états- 
majors navals toute action énergique dans la Baltique, pour 
rendre incertains et précaires les effets du blocus économique, 
enfin, pour surexciter tout au moins la confiance de nos enne- 
mis dans l'efficacité de leur force navale. 

Chez les Alliés, cependant, quelques marins se demandaient 
si, ces conséquences une fois acceptées comme inévitables, 
le parti qui était le plus fort et qui, cependant, semblait rece- 
voir la loi du plus faible, ne pourrait pas à son tour faire usage 
des engins de la guerre sous-marine pour infliger des dom- 
mages sensibles à la marine allemande ou pour la resserrer 
si étroitement dans ses estuaires que le blocus en parût 
décidément effectif, non seulement au plus pointilleux des 
juristes, mais au général le plus soucieux de ne pas risquer 
des transports de troupes sur une mer qui n'est pas parfai- 
tement sûre. 



92 LA REVUE DE PARIS 

En d'autres termes et d'une manière précise, allait-on laisser 
aux Allemands le monopole de l'emploi des mines sous-marines 
et des sous-marins? 

Il semble probable qu'il s'était produit, chez les Alliés de 
l'Ouest, avant le début des hostilités, des propositions rela- 
tives, soit au blocus rapproché des embouchures des fleuves 
allemands, soit à l'attaque immédiate et directe des escadres 
impériales par les submersibles que l'on avait sous la main 
à ce moment même. Ces propositions ne purent sans doute 
être agréées, pour des raisons dont nous ne saurions être 
juges; mais quelques semaines plus tard, on apprenait, d'une 
manière officielle, que des sous-marins de l'une des deux 
nations croisaient dans les eaux de la « Helgolànderbucht » et, 
tout dernièrement, à la suite des succès retentissants d'un 
sous-marin anglais dans la Baltique orientale, on nous faisait 
connaître que trois submersibles britanniques opéraient dans 
cette mer, de concert avec les sous-marins russes, depuis le 
début des hostilités. 

Il n'est donc pas douteux que l'emploi des sous-marins avait 
été envisagé, du côté des Alliés, comme susceptible de causer 
des pertes à la force navale allemande, encore que celle-ci eût 
pris toutes ses précautions pour se. garder d'attaques de ce 
genre. Il en était de même dans l'Adriatique pour les sous- 
marins français et l'on sait qu'il y eut, de la part de ces 
derniers, d'intéressantes tentatives pour pénétrer dans la 
port de Pola. Le Curie fut à deux doigts d'y réussir... 

Que tentèrent exactement les Anglais dans la mer du Nord? 
Nous l'ignorons. Du moins ne connaissons-nous que les quel- 
ques succès qu'ils obtinrent au large des ports et estuaires 
contre les bâtiments légers allemands. Les deux sorties des 
croiseurs de combat ne donnèrent lieu à aucun torpillage, sans 
doute à cause de la brume, ou peut-être parce que nos adver- 
saires, toujours bien renseignés, — surtout sur ce qui se passe 
en Angleterre — avaient su choisir le moment où les submer- ' 
sibles britanniques procédaient à leur ravitaillement. 

Les Allemands ont été moins heureux dans la Baltique. 
Les opérations qui se déroulent depuis trois mois sur la côte 
de Courlande les ayant conduits à se risquer, soit avec des 
transports, soit avec de grands bâtiments de guerre en dehors 



LA GUERRE SOUS-MARINE 93 

de leurs rades défendues, ils ont éprouvé des pertes sensibles 
et ont vu couler notamment, le 2 juillet, un cuirassé de sérieuse 
valeur, le Pommern^. 

Mais, pour brillants qu'ils soient, les succès ainsi remportés 
par les submersibles anglais dans les mers du Nord ne résolvent 
pas l'importante question de savoir si un sous-marin peut 
pénétrer dans un port ou dans une rade pourvus de tous les 
obstacles classiques et, une fois là, — ■ quitte à n'en pas sortir 
lui-même — détruire à peu près autant de bâtiments de haut 
bord qu'il a de torpilles dans ses tubes, ou en réserve. 

Que faut-il donc pour obtenir ce résultat si désiré et qui 
semble inaccessible, jusqu'ici? 

Pour répondre à cette question d'une manière précise, il 
faudrait savoir quelle est exactement la nature des obstacles 
que l'on oppose, chez nos adversaires, à la pénétration des 
sous-marins. Cela n'est pas facile. On peut seulement conjec- 
turer, sans grandes chances d'erreur, que ces obstacles con- 
sistent surtout en filets et en mines automatiques mouillées 
plus profondément que celles qui visent à atteindre les carènes 
des bâtiments naviguant en surface. 

D'une manière générale, la coque d'un sous-marin ne peut 
guère supporter une pression supérieure à celle de 3 kilo- 
grammes par centimètre carré de surface, c'est-à-dire qu'il 
lui faut éviter des plongées de plus de 30 mètres. Ces plongées, 
on les exécute cependant quand il le faut ; et il le faut, par 
exemple, aux Dardanelles, où les filets métalliques tendus 
d'une rive à l'autre des « Narrows » descendent, affirme-t-on, 
jusqu'à 30 mètres. On les exécute, dis-je, mais non sans 
risques. Est-ce à ces risques qu'il faut attribuer l'insuccès 
du Saphir et du Mariotte'^ Il se peut. Je n'ai, là-dessus, aucun 
renseignement particulier. Le certain, c'est que des sous-marins 
anglais de la série austrahenne ont réussi à passer, peut-être 
aussi quelques-uns des nôtres. 

Restent les mines spécialement mouillées en vue de la des- 
truction des sous-marins. C'est à l'un de ces engins que l'on 



1. Ceci était écrit avant la victoire de la marine russe dans le golfe de Riga 
(16-21 août) et avant le torpillage du Molike, à l'ouvert de ce golfe, par un sous- 
marin anglais encore. 



•94 LA REVUE DE PARIS 

attribue la perte du Joule, le quatrième de nos submersibles 
-disparu, et, celui-là, sans laisser aucune trace. L'explosion, 
•en effet, est assez violente pour tout supprimer du malheu- 
reux bateau. Les débris, qui ont pu s'élever jusqu'à la sur- 
face, retombent sur le fond, et tout est dit. L'ennemi même 
ne peut faire que des hypothèses sur la signification exacte 
du bouillonnement et de la gerbe d'eau, plus ou moins haute, 
qu'il aperçoit. 

Mais s'il en est ainsi aux Dardanelles et que les moyens 
•employés, s'ils sont souvent efficaces, ne le soient du moins 
pas toujours, puisque, répétons-le, plusieurs submersibles 
ont réussi à échapper à tous les dangers, comment peuvent se 
passer les choses dans les estuaires allemands? 

Là, il faut le reconnaître, l'adversaire a un avantage, c'est 
que, s'il s'agit des filets, ceux-ci arrivent aisément jusqu'au 
fond, qui varie dans les passes de 10 à 15 mètres, tandis qu'aux 
Dardanelles il reste au sous-marin — si sa coque est assez 
résistante — une zone de plusieurs dizaines de mètres au-des- 
sous du filet et par où il peut franchir l'obstacle. Mais ce filet 
que l'on ne peut tourner par-dessous quand il touche le fond, 
est-il donc impossible de le percer? Les torpilles automobiles 
ont bien prouvé qu'elles le savaient faire et les filets qui cein- 
turaient le Majeslic, pour ne parler que de ce cuirassé coulé 
-dans les Dardanelles, se sont laissé couper par les lames tran- 
chantes qui garnissent l'avant du cône de charge de l'engin. 
Ne pourrait-on imaginer quelque chose d'analogue pour le 
sous-marin qui, s'il marche beaucoup moins vite que la tor- 
pille, a une masse incomparablement plus forte? J'entends 
bien que la comparaison pèche en ce que l'engin ne présente, 
à sa surface, aucun des obstacles qui hérissent celle du bateau : 
kiosque, périscopes, manches, gouvernails horizontaux, tubes- 
carcasse, quand ils sont à l'extérieur, etc., etc.. Il est vrai; 
mais ce n'est pas là une difficulté insurmontable et avec un 
peu d'imagination on aperçoit le moyen d'y parer. D'ailleurs, v 
il y a d'autres procédés. Il est naturel de penser que ce que 
le sous-marin ne saurait faire lui-même, un simple pétard 
peut y réussir. Emmancher cette petite mine au bout d'une 
longue tige fixée à l'avant et la munir d'antennes actionnant 
le détonateur, cela paraît simple ; mais la proue du submer- 



LA GUERRE SOUS-MARINE 95 

sible pourrait courir des risques. Et puis l'explosion, encore 
qu'assez faible, serait perçue à la surface et la gerbe pro- 
duite indiquerait trop bien l'endroit où l'assaillant invisible 
est en train d'opérer. 

Mieux vaut charger un ou deux hommes de couper le filet 
(ou les filets, car il y en aura probablement plusieurs disposés 
à faible distance les uns des autres). Mais comment envoyer 
des hommes à l'extérieur du sous-marin? Rien de plus simple 
dans le cas que nous étudions. Il n'y a qu'à s'inspirer des traits 
caractéristiques du type Lake, dont il est aisé de prévoir que 
la fortune, très indécise jusqu'ici, va grandir pendant ou après 
cette guerre. L'ingénieur américain Lake avait, en effet, 
depuis longtemps pensé qu'il serait intéressant pour un bateau 
de plongée de reposer sur le fond, de s'y mouvoir même, d'ou- 
vrir un compartiment à sas et d'en faire sortir un scaphandrier 
chargé d'explorer les alentours. En 1901-1902, M. Lake pré- 
senta un sous-marin nommé le Protedor, dont je ne dirai pas 
autre chose, ici — où, je le répète, je ne vise pas à faire de la 
discussion technique — que ce qu'en dit M. l'ingénieur 
Ch. Radiguer, dans son livre sur la Navigation sous-marine : 

Le Protedor fut examiné par une commission officielle (de la marine 
des États-Unis) qui fit ressortir les facilités que le bâtiment avait pour 
circuler à travers les mines sous-marines et envoyer des hommes en 
dehors couper les câbles des mines ennemies. La commission deman- 
dait l'achat de cinq de ces sous-marins ^ 

Je pense que ceci suffit pour l'édification de mes lecteurs. 
J'ajouterai cependant que l'un des commandants de sous- 
marins français actuels, officier dont je connais depuis long- 
temps la haute valeur, me disait, quelques mois avant la guerre 
actuelle : « J'essaierais volontiers, le cas échéant, de péné- 
trer dans... avec mon bateau en me traînant sur le fond, qui 
est de sable mou et vaseux ; et j'aurais certainement des 
chances de réussir-... » 

1. La Navigation sous-marine, par M. Ch. Radiguer, ingénieur du génie 
maritime, p. 64. 

2. Il est entendu que je traite la question d'une manière très générale. En 
réalité, il existe des difficultés de détail, nullement insurmontables, que je dois 
passer sous silence. 



96 LA REVUE DE PARIS 



* 
: * 



En examinant ce qu'on peut entreprendre avec les engins 
de la guerre sous-marine contre ce littoral de l'ennemi qui, 
jusqu'ici, a semblé inviolable, je n'ai guère parlé que des 
sous-marins eux-mêmes et du rôle offensif qu'on leur pouvait 
faire jouer. 

Ne peut-on se servir aussi des mines automatiques? 

Sans doute. Comme toutes les armes possibles, ces engins 
sont aussi utiles au parti assaillant qu'au défenseur ; elles 
interdisent, prétendent-elles du moins, l'entrée d'un port; 
elles peuvent également en interdire la sortie. 

Supposons — encore une fois il ne s'agit que de pures spécu- 
lations théoriques, qui ne peuvent tenir compte des circons- 
tances de fait, — supposons, dis-je, que, le 23 janvier 1915, 
le « groupe des croiseurs » de la Hochsee Flotte, en sortant de 
l'Elbe, ou de l'Ems, ou de la Jade, se fût trouvé dans la néces- 
sité de franchir une ou plusieurs lignes de mines automa- 
tiques semées à quelque distance du littoral par les mouil- 
leurs de mines anglais, il. aurait probablement éprouvé des 
pertes et le « raid » n'aurait pas eu lieu. Il est vrai que les 
Anglais n'eussent pas porté à leur actif le joli succès du len- 
demain et que le Blûcher n'eût pas été coulé à coups de canon. 
Mais il l'eût peut-être été par l'explosion d'une mine ; et ceci 
me fait penser aux termes d'une lettre de l'un de mes cama- 
rades, capitaine de vaisseau en retraite, qui s'indigne contre 
les torpilles et les mines, « armes terribles, mais bêtes », dit-il. 
Hé oui! c'est tout justement ce que disaient à Crécy les 
victimes des premières bombardes. Aujourd'hui c'est le canon 
qui est l'arme noble, au lieu de l'épée à double tranchant, de 
la lance et de la masse d'armes. Les hommes ont toujours la 
même répugnance à changer d'habitudes, même en ce qui 
touche les moyens de se détruire... 

Revenons aux mines automatiques, à celles que l'on appela 
d'abord « mines de blocus », parce que, justement, on comp- 
tait s'en servir pour bloquer, pour embouteiller l'ennemi 
dans ses ports. Les Anglais ont des mouilleurs de mines; ils en 



LA GUERRE SOUS-MARINE 97 

avaient sept grands — anciens croiseurs de 3 500 tonnes — au 
début de la guerre et rien n'est plus facile que de transformer 
un paquebot assez rapide, un croiseur qui a encore quelque 
vitesse, de manière à lui faire porter plusieurs centaines de 
mines. Nous en avions, ou plutôt nous allions en avoir deux, 
en août 1914. Anglais et nous, comme d'ailleurs les Allemands 
et les Autrichiens, donnaient des mines automatiques, qui plus 
qui moins, à tous leurs navires de combat. Nos cuirassés, par 
exemple, en portaient au moins une douzaine. Tout cela a-t-il 
servi? Les abords des estuaires allemands, en particulier, 
ont-ils été semés de mines? Je l'ignore. J'avoue qu'il ne le 
semble pas et je ne sais à quoi l'on peut attribuer une absten- 
tion qui doit certainement avoir ses raisons. Il est vrai que le 
croiseur cuirassé York a coulé à l'entrée de la Jade, à la suite 
de la première sortie des croiseurs allemands ; mais il paraît 
bien établi que c'est sur une mine de la défense qu'il a sombré, 
ayant eu l'imprudence de vouloir rentrer dans ces passes diffi- 
ciles au moment où la brume ne permettait pas de recon- 
naître les <( amers » des portières ménagées dans les lignes de 
mines. 

En tout cas, depuis cet événement, qui s'est produit le 
3 novembre, il ne paraît pas que les mouvements des navires 
germains aient été gênés par d'autres mines que les leurs, 
dont le gisement — déplacement accidentel à part — leur est 
connu. 

Quelles sont, ces constatations faites, les conditions dans 
lesquelles un blocus peut être organisé avec le concours des 
mines automatiques? 

Que l'on puisse arriver a les mouiller, ces engins, aux 
bons endroits et d'après un plan arrêté, c'est ce qui n'est 
guère douteux, encore qu'il soit nécessaire d'attendre des 
circonstances favorables. Le difficile est surtout d'empêcher 
que l'adversaire ne les drague, ou ne les fasse sauter au 
moyen de contre-mines. Pour y parer, il ne faut pas moins 
que l'organisation d'une surveillance continue, toujours active, 
toujours en force suffisante. Cela ne paraît pas impossible à 
réaliser pour une marine puissante, mais qui a pourtant beau- 
coup de besoins à satisfaire et qui disperse nécessairement 
son effort. 

,1-" Septembre 1915. 7 



LA REVUE DE PARIS 



J'ai eu maintes fois l'occasion de dire que l'on n'a jamais 
assez de bâtiments légers, à telles enseignes que, remarquez-le, 
il est de plus en plus question, dans les télégrammes jour- 
naliers, des navires auxiliaires de toute sorte, des yachts, 
grands et petits, des remorqueurs, des navires de port 
ou de plaisance, voire des chalutiers, des canots à vapeur ou 
à essence, tous chargés d'une mission de surveillance par- 
ticulière ; car l'ennemi, le navire de surface rapide ou le sous- 
marin, est toujours là, peu visible ou invisible, menaçant, 
à l'alïût de toute occasion d'agir à l'improviste, de détruire, 
de couler, de tuer... Or, des navires légers, mais cette fois de 
vrais navires de guerre, bien armés, endurants, prêts à mar- 
cher vite à la première alerte, il en faudrait déjà beaucoup 
pour veiller sur les lignes de mines de blocus, la nécessité 
d'une « relève » étant admise. Mais ce n'est pas tout. Pour 
appuyer ses dragueurs, l'ennemi fera venir, lui aussi, des bâti- 
ments légers — précisons : des contre-torpilleurs ou « des- 
troyers » — , d'où premier combat, première canonnade, d»' 
part et d'autre du champ de mines contesté. Inévitablement, 
les croiseurs interviendront. Chez les Anglais, ce seraient, s'il 
y en avait assez, les excellents « light armoured cruisers •, 
les croiseurs cuirassés légers, des types Areihiisa et Calliope \ 
ou encore les éclaireurs d'escadre de 4 500 à 5 500 tonnes 
qui portent les noms de villes d'Angleterre. Du côté alle- 
mand, riposte immédiate, avec les « kleine Kruiser » qui ont 
à peu près la même force que ces derniers et qui portent des 
noms de villes d'Allemagne, Karlsriihe, Rostock, Graiidcnz, 
etc., etc. 

Voilà déjà un combat plus sérieux. Bientôt ce seront 
les grands croiseurs, attirés par la canonnade, avertis d'ailleurs ^ 
par la T. S. F. ; enfm - et pourquoi pas? — puisqu'on ne peut 



1. CuLiope (type le plus récent) : 4 400 tonnes; 30 nœuds (chaulTe au 
pétrole) ; 76 mm. de cuirasse d'acier spécial à la ceinture de flottaison ; 2 canons 
de 152 mm. ; 6 de 102 ; 4 tubes lance-torpilles. 



LA GUERRE SOUS-MARINE 99 

laisser compromettre les siens, les cuirassés d'escadre. Qui 
sait si la rencontre, la première rencontre au moins, entre les 
« gros » de ces deux flottes qui s'épient l'une l'autre, chacune 
à un bout de la diagonale nord-ouest-sud-est de la mer du 
Nord, ne se serait pas ainsi imposée? Et ce n'est pas nos 
alliés qui l'eussent regretté ! 

Un combat récent donne une idée de ce qui se passerait 
en pareil cas. C'est celui du 8 août où, dans la Baltique, à 
l'orée du golfe de Riga, si bien gardé par les bancs rocheux 
de la grande île d'Œsel, une forte escadre allemande a essayé 
de franchir, sous le feu d'une force navale russe, les lignes de 
mines qui complètent la barrière de roches noires où s'ouvre 
la passe de Domesnces. Quoiqu'ielle fût probablement plus nom- 
breuse et plus puissante que l'escadre russe, composée surtout, 
je pense, des garde-côtes de la défense avancée de Riga, l'al- 
lemande n'a pu franchir le passage. Elle a fait trois tentatives 
infructueuses qui lui ont coûté un croiseur et deux « des- 
troyers ». 

Au fond, cela ne rappelle-t-il pas la guerre à terre, ce 
combat où l'on se dispute une ligne de mines au lieu d'une 
ligne de tranchées? Et c'est bien là l'une des physionomies 
intéressantes des conflits navals de l'avenir. Mais encore, 
demanderont des lecteurs obstinés, pourquoi donc n'a-t-il 
point été question de tout cela dans la mer du Nord, 
où de telles péripéties semblaient assurément plus indiquées 
que la stagnation profonde qui surprend si justement le 
pubhc? 

La, guerre n'est pas finie. Il s'en faut, puisqu'un ministre 
anglais nous parlait tantôt de trois années et que, dans la 
Grande-Bretagne belliqueuse qui se révèle peu à peu, on cons- 
truit et l'on outille les usines de guerre pour cinq années. Ne 
reprochons donc pas à nos vaillants alliés une réserve derrière 
laquelle se prépare visiblement un formidable effort. Pensons 
plutôt que cet effort vise les opérations navales aussi bien 
qu'il va satisfaire aux besoins si étendus, si complexes des 
opérations continentales. Ne lisais-je pas dernièrement, dans 
les lettres d'un correspondant de grand journal, que nul ne 
pouvait se douter des surprises que la marine anglaise ménage 
à la rivale dont elle a solennellement juré la perte? J'en accepte 



100 LA UL:\ L 1, i>L l'AIUS 

l'augure avec d'autant plus de satisfaction que, j'en ai la 
conviction et je ne crains pas de le répéter, la marine alle- 
mande, renfermée dans son grand camp retranché, au milieu 
de ses immenses usines navales dont les événements nous ont 
révélé la puissance, prépare, elle aussi, pour la lutte suprême 
des moyens d'action absolument inattendus. 



* 
* * 



Tant que la mise en jeu des éléments de la guerre sous- 
marine ne visait que la défense des eaux territoriales — à la 
vérité ce mot étant entendu dans un sens très large — de 
l'empire allemand, les prévisions des adversaires de l'Alle- 
magne n'étaient pas, malgré la rudesse de certains coups, 
trop sensiblement dépassées. 

On s'était, en somme, accommodé à une situation qui, si 
elle ne satisfaisait qu'assez médiocrement l'amour-propre de 
la vieille Angleterre, n'en devait pas moins avoir l'avantage 
de la conduire au but poursuivi, l'anéantissement de la 
puissance extérieure de la Germanie, par l'usure progressive 
de tous les moj'ens d'action de cette dernière. 

Cette situation changea de face le 18 février 1915. Ce jour-là 
l'Allemagne exaspérée des entraves que ses adversaires met- 
taient à son ravitaillement, ou, peut-être (car elle ne souffrait 
pas autant qu'elle le disait de ces entraves) résolue à essayer 
de ce blocus commercial dont on avait autrefois parlé chez 
nous, à l'époque de nos dissentiments avec la Grande-Bre- 
tagne, l'Allemagne, dis-je, prit nettement l'offensive avec ses 
sous-marins et déclara que, sous peine d'être coulé par eux, 
sans appel ni miséricorde, aucun navire ne pourrait se risquer 
dans les eaux de l'archipel anglais, déclarées « zone de 
guerre ». 

On sourit d'abord en Angleterre — et chez nous — d'uiic 
prétention qui semblait exorbitante. Il était entendu, je 
l'ai dit, que le sous-marin était une arme de portée très res- 
treinte. Après lui avoir concédé qu'il défendrait assez bien les 
atterrages d'un port, il avait fallu reconnaître que la. mer du 



LA GUERRE SOUS-MARINE 101 

Nord lui appartenait quand il jugeait convenable de s'y 
mouvoir. Peut-être, sans le dire, s'estimait-on heureux qu'il 
n'essayât pas - — ou qu'il essayât sans succès — de forcer 
la porte des rades où l'on tenait les « Home lleets » abritées, 
tout aussi bien que la « Hochsee Flotte » se dissimule dans 
l'Elbe ou dans le canaf maritime, inviolable refuge, sauf pour 
les avions et hydravions. 

Mais enfin la mer du Nord, la partie méridionale de la mer 
du Nord du moins, c'était déjà beaucoup. Comment le sous- 
marin irait-il plus loin, comment surtout s'établirait-il à 
demeure, croiserait-il, ne fût-ce qu'une semaine, dans la 
Manche, dans la mer d'Irlande, dans le canal Saint-Georges, 
aux Scilly, vers la Grande Sole si tempétueuse, aux Hébrides 
si battues, aux Orcades et aux Shetland, si funestes aux petites 
unités? Quelle résistance à la mer, quelle endurance physique 
et morale ne faudrait-il pas et à l'équipage et au bateau 
lui-même? Et puis, surtout, comment se ravitaillerait-il, 
ce tout petit bâtiment isolé, délicat, faible, dont l'appareil 
moteur, si économique qu'on l'eût voulu faire, était encore 
bien exigeant?... 

A la vérité on savait que, poursuivant, sans que rien les 
en pût écarter, un plan hien mûri, bien concerté, les Alle- 
mands venaient de s'établir sur la côte belge, où on les avait 
laissés prendre un port tout neuf et de tout premier ordre, 
Zeebrugge. Leurs lignes d'opérations s'en trouvaient accour- 
cies de 200 milles, en ce qui touche la Manche et le 
débouché de cette mer dans l'Atlantique, de plus encore, 
en ce qui touche la mer d'Irlande. A Zeebrugge, d'ailleurs, 
avec les chantiers d'Hoboken (Anvers) et de Termonde en 
deuxième ligne, toutes les opérations de ravitaillement, d'en- 
tretien, de réparations, petites et grosses, s'exécutaient avec 
un plein succès. Il y avait bien les bombardements des navires 
ou des aéroplanes alliés, mais on se retirait jusqu'à Bruges, 
à 18 kilomètres dans les terres, on se dissimulait aux vues 
des avions et en définitive, toujours intermittents s'ils étaient 
intenses, ces bombardements laissaient au défenseur le loisir 
de réparer les dégâts qu'ils causaient. 



102 LA REVUK DE PAUIS 



* 
sic :!: 



Malheureusement, les torpillages n'y perdirent rien. II 
apparut clairement qu'aucune des difTpcultés que l'on jugeait 
insurmontables ne rebutait les submersibles allemands de 
forte taille, les (7-17 à U-2Q et surtout les 17-27, etc. 
(550-700 tonneaux; 700-(S50 tonneaux) que l'on venait d'aclu- 
ver en 1914. Peuf à peu et au grand étonnement de nos 
voisins, on s'aperçut qu'une foule de complicités inattendues 
s'accordaient pour résoudre le problème le plus difTicile, 
celui du ravitaillement ; qu'une foule de cargos « neutres 
se trouvaient juste à point nommé sur le passage des sous- 
marins allemands naviguant en surface pour leur faire inno- 
cemment passer quelques barils d'huile minérale, qu'il n'y 
avait criques profondes des archipels atlantiques qui ne pus- 
sent receler quelque magasin improvisé et qu'enfin, partout 
où il existait du pétrole et une Ame vénale, un submersible 
ennemi était assuré de refaire le plein de ses caisses. 

11 y eut, osons le reconnaître, une période de lourdes préoccu- 
pations. Les esprits réfléchis virent bien que l'effet moral du 
nouveau système de guerre navale dépasserait de beaucoup 
l'eflet matériel. Mais, au fond, n'était-ce pas là ce que 
voulait un adversaire qui, si peu psychologue qu'il soit, se 
pique de savoir frapper l'opinion? La première et vive 
impression passée, toutefois, une balance exacte s'établis- 
sait, d'une part entre l'incontestable émoi que provoquaient 
des destructions sensationnelles, de l'autre entre l'appât de 
gains considérables, que les risques courus augmentaient peu 
à peu. Et puis, la fermeté anglaise se montrait là tout à 
plein, dans son mépris hautain des odieux procédés des 
« pirates ». On s'encouragea d'ailleurs à remarquer — sta- 
tistiques en mains, statistiques un peu complaisantes peut-^ 
être ^ — que la proportion des sinistres était singulièrement 

1. Les chiffres donnant les entrées et les sorties des ports d'un pays considoi> 
sont très élastiques : on peut, pour les grossir, y comprendre le petit cabotage, 
la pêclie, les mouvements des navires de port eux-mêmes, les services locaux de 
communications, etc., etc.. 



LA GUERRE SOUS-MARINE 103 

faible dans le chiffre toujours croissant des entrées et des 
sorties de navires marchands. Enfin il fallait, Jl fallait abso- 
liunenl, marcher quand même et l'on marcha. Le gros du 
péril est passé aujourd'hui ; on peut donc examiner l'affaire 
avec plus de sang froid. Elle en vaut la peine, puisque 
ce qu'il y avait en question, ce n'était pas seulement l'issue 
du conflit actuel, mais les destinées futures de la Grande- 
Bretagne. 

« La campagne des sous-marins allemands a été un lamen- 
table échec », ont dit des publicistes dont on eût attendu plus 
de clairvoyance, mais qui avaient sans doute l'excuse de 
vouloir rassurer le public, moins effrayé, du reste, qu'ils ne 
le supposaient. Avant de se prononcer sur l'effet de cette 
campagne, au moins eût-il fallu en attendre la fm. On sait 
que l'Allemagne est e itrée dans la lice avec, à peine, une 
trentaine de sous-marins réellement disponibles. Elle en a 
perdu un bon nombre, mais un nombre difficile à préciser, une 
douzaine, une quinzaine peut-être. Quelle a été sa production, 
jusqu'ici? Quelle sera-t-elle avant que cette longue guerre .ne 
finisse? Cela non plus n'est point facile à établir. Le programme 
naval définitif, celui qui devait être complètement rempli 
en 1917, comportait 54 sous-marins armés et 18 en résèr^^e, 
72 en tout. On avait, à la vérité, hésité, tâtonné longtemps ; 
en 1913-1914 on était fort en retard, mais le budget de l'exer- 
cice 1914-1915 (24 à 25 millions, comme le précédent, pour 
les constructions neuves de submersibles) . admettait la mise 
en chantier, la construction ou l'achèvement à flot de 
24 unités nouvelles : 12 à Dantzig, 12 à Kiel (établissement 
'< Germania »). 

Il est bien certain que tout cela doit être achevé et 
tout près, au moins, d'entrer en service. On disposait, de 
plus, de 5 submersibles destinés à l'Autriche. Les a-t-on 
gardés? Beaucoup de journaux ont affirmé que deux ou 
trois de ces bateaux avaient été envoyés à Pola par les 
voies ferrées, « découpés en tranches ». Cela n'est pas abso- 
lument impossible et cela s'est fait déjà. Cependant il semble 
que ces informations ne s'appliquent, en réalité, qu'à des 
moteurs à combustion interne envoyés d'Allemagne — d'Augs- 
bourg-Nuremberg, probablement — pour des coques rapi- 



101 LA REVUE DE PARIS 

demment construites à Fiume. En tout cas, nous pouvons 
compter, sans crainte d'erreur, sur 27 unités résultant de 
l'exécution des programmes de l'une et de l'autre marine 
pour l'exercice financier en cours. Mais ce n'est pas tout. 
Les Allemands ont annoncé, il y a quelque mois, cent mises 
en chantiers nouvelles depuis un an. Evidemment, ce chiiïre 
est très exagéré. A supposer que les chantiers de l'Empire, 
augmentés de ceux de la Belgique (Hoboken, Termonde, etc.) 
et de la Russie (Liban) pussent entreprendre et pousser vigou- 
reusement la construction de cent coques de sous-marins 
qui, dans ce cas, seraient nécessairement de tonnage modéré, 
les établissements industriels de l'Allemagne, de la Suisse, du 
Danemark, d'autres pays neutres peut-être, seraient assez 
empêchés de construire les cent moteurs correspondants. Et 
la marine impériale, si admirablement organisée qu'elle soit, 
n'arriverait pas à mettre au point, en situation de rendre des 
services de guerre, en quelques mois, les cent « ensembles » 
ainsi constitués. Réduisons donc, réduisons largement. Nous 
ne serons probablement pas très éloignés de la vérité en admet- 
tant que, vers la fin de la présente année, l'elTectif des sous- 
marins allemands sera très voisin de celui que l'amiral von 
Tirpitz avait fixé pour 1917, soit 72. 

On conviendra sans doute que, dans ces conditions, et 
si les Allemands persistent dans l'application de la méthode 
de guerre qui leur vaut en ce moment des succès qui semblent 
les satisfaire, en même temps que des embarras contre lesquels 
ils se roidissent vainement, il sera sage de s'attendre à des 
pertes plus sensibles de navires de commerce ^ 

J'ajoute que ce n'est pas précisément du nombre de navires 
coulés, ni même de leur tonnage global qu'il faudrait se 
préoccuper, mais que c'est surtout de la nature du chargement. 
Or, c'est ce que les statistiques des pertes n'accusent pas. 
Nous savons assez maintenant, et les Américains mieux que 
nous encore, par quelle variété de moyens ingénieux les Alle-^ 

1. Au moment où j'écris — 13 août — le Berliner Tagehlatt publie une 
étude du capitain de vaisseau von Persius, critique naval distingué, qui 
reconnaît que, jusqu'ici, la campagne des sous-marins allemands n'a pas donne 
tout ce qu'on en attendait. Mais il réserve l'avenir. Faisais comme lui. et tenons- 
nous sur nos gardes. 



LA GUERRE SOUS-MARINE 105 

mands arrivent à conliaître le jour et l'heure du départ d'un 
paquebot, l'itinéraire qu'il suivra, son port d'arrivée et tout 
ce que contient sa cale. Ils choisissent leurs victimes. Ils con- 
tinueront à les choisir, si nous n'y mettons bon ordre, comme 
il y a lieu de l'espérer. Hé ! que peut bien me faire qu'il rentre 
aujourd'hui dans les ports des alliés cent cargo-boats chargés 
d'objets indifïérents ou dont je n'ai pas un besoin immédiat, 
si j'apprends qu'un sous-marin a justement coulé, hier, celui 
que j'attendais avec impatience, le seul qui portât ce qui 
m'est indispensable ou seulement utile?... 

Je n'insiste pas. Comme je l'ai dit plus haut, ce qu'il y 
avait de dangereux dans la situation que j'expose à grands 
traits, du fait de l'urgence de nos besoins, besoins que notre 
implacable ennemi connaissait si bien — car il ne s'agissait 
pas pour lui d'aïïamer l'Angleterre ! — ce qu'il y avait de 
préoccupant dans cette situation s'est déjà largement amélioré. 
Encore un peu et nous pourrons sourire de tous les efforts des 
submersibles allemands; mais, en attendant, chassons les, 
traquons-les de plus belle et par tous les moyens... 



* 



Cette immobilité, cette stagnation systématiques des belles 
escadres de cuirassés, paralysées par l'emploi intensif des 
mines automatiques et par l'entrée en jeu des sous-marins 
allemands et autrichiens, pesaient singulièrement aux géné- 
reux marins qui les montaient, autant qu'aux amirautés et 
aux peuples même. Il y eut à cet égard une sorte de soula- 
gement quand on apprit que, sinon les magnifiques « dread- 
noughts » trop grands, trop coûteux, trop précieux pour 
qu'on les voulût compromettre ailleurs que dans la « grande 
bataille rangée », du moins les unités de combat de deuxième 
ligne, celles qui, il y a quelques années, nous paraissaient déjà 
bien encombrantes et bien chères, allaient enfin combattre 
et donner leur mesure sur un théâtre d'opérations oîi, 
Dieu merci ! il n'était point question de sous-marins, encore 
qu'il pût y avoir des mines, que l'on aurait tôt fait de 
draguer. 



lOo LA REVUE DE PARIS 

Il n'y avait point de sous-marins, en'eiïet, dans les Darda- 
nelles, lorsqu'on les attaqua, le 18 mars. Si l'on se fût résolu 
plus tôt à cette opération, d'ailleurs poliliquement judicieuse, 
on n'aurait même trouvé dans le détroit que peu de mines 
automatiques et probablement pas de mines dérivantes. Mais 
ne revenons pas là-dessus. 

Un jour, vers le 10 ou 15 mai, un télégramme d'Athènes, 
d'allure assez mystérieuse, informait le public que l'Amirauté 
anglaise offrait une récompense considérable à qui lui donne- 
rait un avis utile sur le sous-marin allemand qui, disait-on, 
avait apparu dans la Méditerranée et semblait se diriger vers 
la mer Egée. Quelques mois plus tôt, la nouvelle eût soulevé 
une incrédulité générale. Mais on commençait à ne se point 
étonner si aisément et, seules, quelques « compétences «expri- 
mèrent des doutes sur la possibilité d'une randonnée que 
celles de nos propres submersibles, il y a quelques années 
déjà, pouvaient cependant faire considérer comme très pos- 
sible. 

Quelques jours se passèrent à se demander oii pouvait 
être le sous-marin que tous les caïques de l'archipel juraient 
avoir aperçu. On crut savoir toutefois que l'intrus, après 
avoir franchi en surface et en plein jour le canal d'Oro, la 
grande porte de l'Egée, était allé se ravitailler à Smyrne. 
Le 25 mai, le cuirassé anglais Triiimph était torpillé à l'entrée 
des Dardanelles et coulé en quelques instants. Le 27, le cui- 
rassé Majesiic éprouvait le même sort, au moment où son 
équipage dînait, confiant dans les doubles filets d'acier dont 
se ceinturait la coque de cette belle unité de combat. Le doute 
n'était plus permis : il y avait bien au moins un sous-marin 
devant les Dardanelles et ce sous-marin ne pouvait être qu'un 
allemand. 

Telle fut la troisième phase de la guerre sons-marine et 
la plus importante peut-être. Le sous-marin, ou plutôt, néces- 
sairement ici, le submersible S beaucoup plus apte aux 



1. Le snbmerfiihle insère une coque de sous-marin pur dans une coque de contre- 
torpilleur. Le vide compris entre les deux coques forme « water-ballast », se 
remplissant d'eau ou se vidant suivant que l'on veut s'immerger ou émerger. 
Le submersible navigue donc en surface comme un « destrover » et il est, en 



LA GUERRE SOUS-MAUINE 107 

opérations de grande envergure, ne se contentait plus de 
défendre victorieusement la côte qui constituait sa base 
fondamentale, ni d'interdire à l'adversaire — j'entends aux 
grandes unités de l'adversaire — une large zone de mers 
territoriales ; il ne lui suffisait même pas d'agir ofïensivement 
contre cet adversaire si celui-ci se trouvait près de lui et, pour 
ainsi dire, à portée de sa main ; non, il allait chercher les 
cuirassés ennemis à 3000 milles de ses points d'appui naturels 
et les obligeait, dans la mer Egée, aux mêmes précautions 
minutieuses que dans la mer du Nord. Ne craignons pas de le 
dire : si. au lieu d'un ou deux submersibles, trois peut-être, 
en comptant celui qui aurait, dit-on, été remonté sur les 
chantiers de Constantinople, les Allemands avaient pu en 
envoyer là-bas dix ou douze, la force navale anglo-française 
et ses innombrables transports ou bâtiments auxiliaires eussent 
été dans le plus grave embarras, ne disposant à Moudros 
que d'une rade [insuffisante ^ pour s'abriter avec quelque 
sécurité. 

Je considère qu'il y a, pour les marins alliés, un mérite rare 
et sur lequel l'attention n'a peut-être pas été suffisamment 
attirée, à n'avoir perdu, depuis le torpillage des deux cui- 
rassés anglais, qu'un transport et quelques unités sans impor- 
tance. Il est vrai qu'en outre des judicieuses mesures de 
défense qu'il prenaient, les alliés jouaient hardiment à leur 
tour de l'ofïensive avec leurs sous-marins et il est assez curieux 
de constater — mais n'est-ce pas là l'application d'une loi 
générale? — que le meilleur moyen d'éviter à nos bâtiments 
de dangereuses attaques fut encore d'aller torpiller dans la 
mer de Marmara, dans la partie Est des Dardanelles, et — admi- 
rable audace — jusque dans la Corne d'Or, les bâtiments de 
l'ennemi. L'ofïensive est la meilleure des défenses. . 



somme, très habitable. Au point ce vue exclusivement technique il .se diffé- 
lencie du sous-marin par une fîollcbiliié heaucoup plus grande. 

1. Ils ont maintenant les deux beaux ports complètement fermés de Mitylène. 
D'autre part, j'apprends à l'instant le torpillage du beau transport anglais 
Royal Edward. 



108 LA REVUE DE PARIS 



* * 



Je disais tout à l'heure que nous en élions, ici, au troisième 
stade de l'évolution de la guerre sous-marine. Pour être plus 
complet, comprenons dans notre exposé une opération du même 
genre que celle qui a i'ailli paralyser les escadres alliées dans le 
Levant, mais qui n'en est encore qu'à l'état de menace des Alle- 
mands contre les Américains. Nos adversaires voient grand, on 
le sait, et j'ai essayé ici même ^ d'expliquer comment ils avaient 
su développer leur imagination au point de vue du concept des 
opérations militaires et de la création des moyens d'action 
correspondants. Aussitôt qu'ils ont compris que l'Union amé- 
ricaine ne céderait pas à leurs prétentions, ils ont admis la 
possibilité d'une rupture et parlé de l'envoi de leurs terribles 
sous-marins sur le littoral des États-Unis. Vaine menace, 
dira-t-on, et « blufï » évident ! Une chose est d'aller de 
Wilhelmshaven à Smyrne, puis à Constantinople, où l'on 
retrouve une base complète d'opérations, une autre de traverser 
tout l'Atlantique et d'aller s'établir « en l'air » — si l'on peut 
juxtaposer ces deux mots — en face d'une côte immense où 
tout serait ennemi. A mon avis la menace n'est point si mépri- 
sable, ni si insurmontable la difficulté ; et je suis assuré que 
l'état-major naval de Berlin a déjà méthcdiquement et minu- 
tieusement dressé le plan de cette opération. 

De quoi s'agit-il, en fin de compte : 1^ d'avoir des submer- 
sibles de grand rayon d'action ; 2° de se créer une base, un 
point d'appui et de ravitaillement dans le voisinage du littoral 
qu'il s'agit d'écumer. 

Sur le premier point, il faut dire que les Allemands, s'ils 
construisent en ce moment et en hâte plutôt des sous-marins 
de tonnage moyen (400 tonnes en surface, 550 environ en 
plongée), destinés aux opérations dans les eaux européennes, ^ 
peuvent parfaitement répéter à quelques exemplaires leur 
type L'-33 — U-3S (710-850 tonnes) dont le rayon d'action 
est de 3 000 milles, à condition d'embarquer, au départ, du 

1. «Les Mentalités «{Reinie de Paris du 15 juillet 1915). 



I,A GIKKIIK SOUS-MAl'.IXE 1 OU 

combustible liquide eu surcharge. Ils peuveut même aller 
beaucoup plus loin, et ils out dit qu'ils allaient le faire : 
comme sous-marin d'escadre et comme sous-marin « du 
large -, ils aurout, quand ils le voudront, un type atteignant 
1000 et 1 200 tonnes en surface, avec une vitesse comparable 
à celle des cuirassés (22 nœuds au moins), tandis que le dépla- 
cement en plongée arrivera à près de 1 500 tonnes, avec 14 ou 
15 nœuds de vitesse. 

Mais ne considérons que les L'-33 qui ont l'avantage 
d'exister déjà, d'entrer en service en ce moment. On ne voit 
pas pourquoi ces bâtiments ne traverseraient pas l'Atlantique 
par la route de l'extrême nord qui leur assurerait relâches 
et ravitaillements, soit en pays neutres, soit en terres anglaises, 
le tout admirablement préparé, machiné comme le savent 
faire les Allemands. La traversée la plus longue, celle de la 
pointe sud du Groenland à un fjord quelconque, écarté, peu 
connu, presque désert, de la côte du New-found-land, ne 
dépasserait pas 800 milles. Ce n'est pas là de quoi les effrayer. 
Et je ne parle pas du moyen très pratique, quand il est bien 
réglé, du remorquage par un « neutre » complaisant, ni 
des réapprovisionnements en pleine mer, à des rendez-vous 
marqués, qui sont toujours possibles s'il n'y a pas trop mau- 
vais temps. Bref, il ne s'agit que de vouloir. Nous n'avons 
pas le droit de douter que nos adversaires y soient fort 
entendus. 

La .création immédiate, de toutes pièces, d'une base navale 
secondaire dans une île, ou un groupe d'îles voisines de la côte 
ennemie, est assurément une opération délicate, mais nulle- 
ment irréalisable. J'en ai parlé — à propos des Allemands, 
justement — ici même \ il y a peu d'années. J'envisageais 
alors cette création au point de vue de l'organisation des 
croisières de grands bâtiments rapides. C'est que je voyais nos 
adversaires y> incliner, fort préoccupés qu'ils étaient alors, 
déjà, de leur lutte contre l'Angleterre. A cette époque à 
peine pensaient-ils aux sous-marins dont ils construisaient 
négligemment quelques unités, types d'expériences... 



1. Ri vue d.: Puris du l'^'^ décembre 1909 : « L? Débarquement des Allemands 
en Angleterre ». 



110 LA REVUE DE PARIS 

Tant y a que, du cap Breton au cap Hatteras, il ne manque 
point d'îles — je m'abstiens de les désigner — qui satisfe- 
raient fort bien aux conditions requises et qu'il ne serait pas 
aisé de reprendre aux Allemands s'ils avaient pu réussir à 
s'y installer. La principale dilficulté que je vois à cette alîaire 
est dans la sortie de la force navale assez considérable qu'il 
faudrait employer à cette opération. A la vérité cette force 
navale ne serait composée que d'unités rapides — croiseurs 
de combat en tête — mais il lui faudrait cependant des com- 
binaisons de mouvements fort délicates et le secours d'une 
brume favorable pour se dérober par le nord à la surveillance 
si exacte des croiseurs anglais. 



*■ * 



Je viens de parler des « sous-marins d'escadre ». Cela me 
conduit tout naturellement au dernier stade que l'on peut 
envisager pour le développement de la guerre sous-marine. 
Ce n'est pas, certes, que l'idée soit nouvelle de faire figurer 
les petites unités qui nous occupent dans la composition des 
escadres et de leur assignw un rôle dans la bataille navale. 
C'est ainsi qu'on a constitué dans plusieurs marines des 
groupes de sous-marins auxquels on a donné, en même temps 
qu'un ravitailleur particulier — bâtiment construit ad hoc 
ou croiseur rapide désafl'ecté — un commandant d'escadrille 
monté sur un navire léger, petit croiseur ou contre-torpilleur 
de forte taille. Il est arrivé malheureusement que dans ces 
formations, qui tendaient, par une pente naturelle, à se modeler 
sur celles des bâtiments de surface, le caractère très particu- 
lier de l'action militaire des sous-marins était, peu à peu, 
perdu de vue. N'a-t-on pas cité de ces groupes où les « plon- 
gées )> étaient devenues exceptionnelles? Restons en tout cas 
dans les généralités en constatant que la guerre actuelle pro-^ 
clame la nécessité de laisser au sous-marin la plus grande 
autonomie qui se puisse concilier — s'il s'agit du submersible 
d'escadre — avec l'intérêt de combiner ses mouvements avec 
ceux des grands bâtiments, en vue de la rencontre tactique 
décisive. 



LA GUERRE SOUS-MARIXE 111 

Cette combinaison de mouvements sera d'autant plus aisée, 
c'est évident, que les vitesses des deux catégories de navires — 
navires de surface et navires de plongée — seront plus rappro- 
chées. Or, c'est par là que péchait jusqu'ici l'alliance, toujours 
équivoque, du cuirassé, devenu peu à peu assez rapide, et du 
sous-marin, dont on ne se préoccupait pas d'accélérer l'allure, 
plutôt lente. Comment courir au combat, dans un cas pressé, 
avec des petits bâtiments qui ne pouvaient dépasser une 
douzaine de nœuds, tandis que les cuirassés en donnaient 
facilement quinze ou seize « en route »? Et comment, avec 
leur marche réduite, en plongée, de 12 nœuds à 8 ou 9, obtenir 
sur le champ de bataille ces concentrations rapides sur tel ou 
tel point de la ligne de l'adversaire qui peuvent, seules, 
assurer le succès? 

On ne tarda pas à comprendre, un peu partout, qu'il fallait 
que les sous-marins acquissent une vitesse comparable, ainsi 
que je le disais tout à l'heure, à celles des cuirassés. Ce fut là 
(et non pas, comme on le pourrait croire aujourd'hui, pour 
étendre leur rayon d'action) le motif essentiel de l'augmen- 
tation des tonnages dans cette nouvelle classe de bâtiments. 
Attendons-nous donc à ce que, dans la grande bataille navale 
qui marquera certainement la phase finale de la guerre actuelle, 
on mette en ligne, de part et d'autre, de très grands sous-marins, 
des submersibles, bien entendu, de vrais « destroyers » sus- 
ceptibles de s'immerger rapidement et qui, s'étant rapprochés 
de l'ennemi à 21 ou 22 nœuds, en surface, termineront leur 
marche offensive en plongée à la vitesse de 13 ou 14. Ces bâti- 
ments ne pourront guère déplacer moins de 1200 tonnes. Leur 
construction, quelque hâte qu'on y mette, durera au moins 
une année, à supposer que l'on ait déjà fait choix de moteurs 
appropriés et que ces moteurs soient commandés — car c'est 
là, en ce moment, la grosse et grave question. Il n'y a donc 
pas un moment à perdre pour ceux qui ne sont pas pourvus 
déjà... 



* * 

« L'alliance équivoque )>, écrivais-je plus haut, du sous- 
marin et du cuirassé... Le fait est que l'on est, en ce moment. 



112 LA REVUE DE PARIS 

plutôt habitué à l'idée d'un conflit fondamental, obstiné, impla- 
cable, entre ces deux éléments si divers de la « force navale . 
Faut-il absolument entrer dans cette vue et se demandei, 
après tant d'autres, comment finira cette angoissante lutte? 
Je pourrais, pour réserver mon opinion, alléguer justement 
qu'une des données de la question ne sera bien définie qu'après 
cette bataille rangée où les sous-marins, utilisés en groupe 
suivant des règles tactiques bien établies, donneront l'exacte 
mesure de leur efficacité. Mais qui sait si leur intervention, 
se produisant de l'un ou de l'autre côté avant que la lutte dar- 
tillerie ne s'engage ou même avant que les deux armées ne 
s'aperçoivent, n'aura précisément pas pour effet de supprimer 
la bataille rangée en supprimant la majeure partie des unités 
qui allaient y prendre part? Tout est mystère encore dans la 
physionomie de cette rencontre et puisqu'aussi bien je ne 
veux pas me dérober au périlleux honneur d'émettre un avis 
sur les destins futurs des deux antagonistes, ne tablons que sur 
ce que nous savons déjà de bonne source, sur ce qu'établit 
solidement l'expérience de douze mois de guerre. 

Or qu'établit cette expérience? Que le cuirassé, tel qu'il est 
aujoiircrimi, est perdu s'il se laisse approcher par le sous-marin, 
tel qiiil est, lui aussi. Le cuirassé ne pourra donc subsister 
que s'il se modifie profondément et si — notons bien ce point 
— les modifications, les transformations plutôt, qu'il acceptera 
tiennent compte de l'augmentation des facultés offensives dont 
il faut dès maintenant attribuer le bénéfice au sous-marin et, 
plus encore peut-être, de l'accroissement continu de puis- 
sance destructive de la torpille automobile. Que restera-t-il, 
ceci admis, du grand cuirassé d'escadre — réserve faite du cui- 
rassé très rapide improprement appelé « croiseur de combat » 
que sauveront quelque temps encore et sa grande vitesse et 
son rôle essentiel de coureur agile de ces vastes espaces de 
mer où se perdent les facultés actuelles du sous-marin? Que 
restera-t-il de ces magnifiques dreadnoughts qu'on n'a su ou ^ 
pu protéger que contre le canon et qui chavireraient lamen- 
tablement sous la formidable explosion des 120 kilogrammes 
de fulmicoton du terrible silure? 

Ajoutons ceci, qu'il n'est point du tout question, quoi qu'en 
puissent dire quelques attardés des discussions du passé, de 



LA GUERRE SOUS-MARINE 113 

la suppression de la cuirasse. Tant qu'il y aura bâtiment de 
surface — et le submersible, lui-même, n'est-il pas le plus 
souvent bâtiment de surface? — ^ il y aura canon ; et tant 
qu'il y aura canon, il faudra bien qu'il y ait cuirasse. Ne 
déplaçons donc pas ni n'embrouillons la question, qui se 
résume en ceci : 

Jusqu'oi^i sera poussée la transformation du cuirassé d'es- 
cadre, de l'instrument de combat principal des eaux côtières 
et des mers intérieures oi^i se jouent toujours les grandes parties 
de dés des conflits maritimes? 

Personne n'en sait rien encore. Je n'en sais pas plus que 
les autres. Je n'oserais même pas dire : jusqu'à la création du 
bélier-torpilleur rapide que j'ai proposé ici même, il y a neuf 
mois, justement parce que c'est moi qui l'ai proposé ^. En tout 
cas il paraît certain qu'en dépit des suggestions de la logiqua 
abstraite et des calculs purement économiques, on sera con- 
duit à diminuer beaucoup le déplacement des unités en aug- 
mentant sensiblement leur nombre, ne fût-ce que pour cesser 
de « mettre tous ses œufs dans le même panier», un panier 
auquel on n'ose plus faire courir aucun risque et qu'on ( ntoure 
de tant de précautions ! Il faudra, en d'autres termes, spécia- 
liser les instruments de combat et appliquer plus complète- 
ment le principe de la division du travail. Cela n'est pas 
nouveau. On en parlait beaucoup dans la marine d'il y a 
vingt ans. Nous y reviendrons. 

CONTRE-AMIRAL DEGOUY 



1 Rcpue de Pcris du 15 npvembre 1914 : « Cuirassés et sous-marius )-. 



1" Septembre 1915. 



QUELQUES SOUVENIRS 



SUR FRANÇOIS-JOSEPH 



Depuis Sadowa, l'Europe, à chaque catastrophe nouvelle 
tombant sur la maison d'Autriche, témoignait à la personne 
de l'empereur François-Joseph un sentiment de respect, sou- 
vent mêlé d'étonnement. D'étonnement, parce que la cons- 
cience universelle des peuples, pour accessible qu'elle fût à la 
compréhension d'une haute résignation en face de désastres 
exceptionnels, n'en était pas moins surprise de constater que 
chaque fois, à côté de cette dignité extérieure avec laquelle 
on portait à la cour les deuils successifs des disparitions et des 
amoindrissements, rien n'apparaissait à la lumière du dehors 
qui eût pu faire croire à une douleur éternelle. Les consciences 
françaises, qui, avec une si pieuse obstination, savaient con- 
server le deuil des provinces perdues, n'étaient pas les der- 
nières à trouver parfois qu'à Vienne, les coups les plus inat- 
tendus et les plus cruels du destin, ceux même qui atteignaient 
les bases de l'existence impériale, comme une hache atteint 
les racines maîtresses d'un chêne, que ces coups ne pouvaient 
rien sur le vieillard couronné, et que le lendemain des catas- 
trophes, que dis-je, les heures suivaptes, le trouvaient debout 
à peu près comme auparavant, allant de son pas tranquille 



QUELQUES SOUVENIRS SUR FRANÇOIS-JOSEPH 115 

à ses occupations journalières, une fois qu'il avait, avec la 
parfaite correction de son sentiment du devoir, rempli les 
obligations souvent pesantes et assisté aux écrasantes céré- 
monies commandées par les circonstances. 

Pour expliquer cette façon de réagir contre la mauvaise for- 
tune, si surprenante pour la sensibilité normale de l'homme 
moderne, il ne suffît point de dire que François-Joseph est 
un « égoïste », comme on se plaît parfois à l'affirmer avec cette 
tendance à la simplification si chère aux foules, et si précieuse 
à l'incompétence. 

L'égoïsme de l'empereur, au dire des personnes les plus auto- 
risées pour le connaître, n'est pourtant point compliqué. Se 
considérant comme usufruitier naturel des privilèges et des 
malheurs publics, le souverain a toujours accepté sans émo- 
tion apparente des faits inévitables et accomplis. Un sort 
presque unique au monde, celui d'avoir régné aussi longtemps 
sur un empire, et qu'un loyalisme de plus de soixante 
années à sa personne avait légitimé, l'avait bercé de quié- 
tude, malgré les revers, et un trop grand nombre de désas- 
tres avait émoussé sa sensibilité dans l'habitude. Mais cet 
« égoïsme » ne lui a jamais fait perdre de vue ses obligations 
envers l'État et, même aux moments les plus troublés de sa vie, 
il expédiait, avec une scrupuleuse conscience, des affaires dif- 
ficiles à examiner, et plus difficiles à arranger. De la sensibilité, 
il en eut peut-être davantage autrefois, mais le vieillard ne 
s'en souvient plus, et, depuis la présente guerre, nous ne 
sommes que peu instruits sur ses agissements par des sources 
dignes de foi. 

Dans la représentation extérieure, il apporte toujours le 
strict respect de la tradition, sans essayer jamais d'en retran- 
cher des devoirs dont la suppression eût flatté sa simplicité 
ou agrémenté ses commodités. Lorsqu'il allait, selon la cons- 
titution, faire des séjours comme roi de Bohême sur le Hrads- 
chin à Prague, il y menait sa bonhomie, un peu distante 
pourtant, et comme refroidie par une ambiance que parfois il 
suspectait. Car, dans maintes circonstances, il avait exprimé 
le regret que le loyalisme dont il recevait les témoignages dans 
ces pays tchèques, fût moins un hommage de fidélité rendu à la 
dynastie, qu'un compliment de sympathie allant à sa personne. 



h 



116 LA REVUE DE PARIS 

En Hongrie, son attitude s'inspirait visiblement de plus de 
confiance et il aimait les séjours parmi les Magnats et le peuple 
hongrois, dont il avait toujours goûté la passion et l'ardeur, et 
dont il disait volontiers : « es ist eiii Herrenuolk » (un peuple 
de seigneurs). 

Mais, en réalité, il n'est entièrement lui-môme que dans ses 
pays de langue germanique, oîi il est comme fondu dans l'essence 
même de la terre natale. Jamais son puissant prestige personnel, 
son talent de conciliation et sa cordialité voulue, si bien faits 
« pour fusionner l'inassimilable et réaliser l'impossible », ne 
se sont autant exercés que dans l'archiduché d'Autriche, en 
Styrie et dans le comté du Tyrol. Car, pour bien comprendre 
le monarque, il faudrait connaître à fond ce tj^pe de gen- 
tilhomme autrichien qu'en d'innombrables spécimens on peut 
rencontrer dans ses domaines. Il y est tout entier, on y trouve 
tout son caractère, assez médiocre d'ailleurs. Rien d'exception- 
nel ne jaillit donc de la personne de François-Joseph en dehors 
du fait même de sa mission dynastique. Qu'on veuille bien faire 
connaissance avec ce gentilhomme, et peu de traits sans doute 
demeureront à l'ombre dans la psychologie de l'empereur. 

Débonnaire, de cette jovialité épicurienne que la race austro- 
allemande du Saint-Empire romain charrie dans ses veines 
depuis des siècles avec tous ses déchets, il est avant toutes 
choses « l'homme qui va à la chasse ». Dans ces fonctions pri- 
mitives de l'être humain, il puisa longtemps la robustesse de 
son tempérament, toute l'étroitesse et toute la signification de 
son caractère. Il y puise ses qualités et ses travers, sa socia- 
bilité et son amour pour la solitude, sa rondeur et sa brusque- 
rie, sa bienveillance et son indifférence. La nature du sol, les 
grandes forêts, les vastes terres de la noblesse l'invitaient à 
rester non seulement fidèle à ces sports et à leur conserver la 
priorité sur tous les autres divertissements, mais la plupart des 
préoccupations, fussent-elles importar tes et d'ordre public, 
devaient céder le pas devant ce sport ancestral. C'est qu'er\ 
vérité, la chasse, il la considère comme un acte national et 
comme une religion nationale dont on ne discute même pas les 
devoirs. Dans ses châteaux, ce gentilhomme vit au milieu 
d'innombrables trophées : les bois de cerf, les bêtes empail- 
lées, les aigles aux ailes déployées descendent des plafonds, 



QUELQUES SOUVENIRS SUK FRANÇOIS- JOSEPH 117 

s'alignent parmi les armures des "chevaliers ; sa maison est 
un musée cynégétique où l'on fait bonne chère avec plus de 
mesure que de raffinement. On s'acquitte fort décemment 
de ses devoirs envers l'Église, avec cette fidélité, pour la tra- 
dition, assez commode en somme et obstinée qui fut toujours 
une des marques fondamentales de la race, et sans l'apport 
des réflexions et des critiques, qui, déjà avant la Réforme, 
avaient, en Allemagne, attaqué les principes de la Foi. La 
guerre, il ne l'aime point comme on l'aime en Prusse, et ce 
serait porter une méconnaissance absolue au caractère du 
(t gnâdige Herr » que de le supposer naturellement belli- 
queux. Si, dans les manuels de l'Histoire, on lit infatigable- 
ment : V abaissement de la Maison cV Autriche, il revient une 
partie des responsabilités précisément au fait que le désir 
d'aventure, que l'instinct de l'attaque et de la conquête 
se sont, dans cette race, singulièrement affaiblis depuis la 
guerre de Trente ans, et que la combativité était moins dans 
l'âme du gentilhomme épicurien que dans une infime minorité 
virulente, parfois même dans une personnalité unique, qui 
arrivait à devenir l'arbitre de la situation, en même temps 
que les seigneurs nonchalants s'accommodaient d'une molle 
défensive. 

Si l'amour très marqué pour la maison et la terre constitue 
pour le gentilhomme de solides vertus patriarcales, l'instinct 
épicurien altère ces dispositions. Les Allemands du nord 
l'appellent la « frivolité autrichienne » alors même que celle-ci 
affecte, en dehors du mariage, la forme d'un louable attache- 
ment consacré par l'habitude et respecté par la société. Telle 
est cette manière de galanterie qui en Autriche a souvent force 
de loi, et qui réalise cet état paradoxal : la fidélité dans 
l'inconstance. 

Lorsqu'un prince de l'illustre Maison d'Autriche annonçait 
à François-Joseph, avec des ménagements, ou par l'entremise 
d'une persona gratissima, sa résolution inébranlable de s'unir 
dans les liens du mariage avec une dame de ses pensées, ren- 
contrée en dehors des limites de la Ebenbiïrtigkeit (équivalence 
dans la hiérarchie), l'empereur se fâchait, puis exprimait hau- 
tement ses regrets qu'un archiduc ne pût pas aimer sans perdre 
complètement la raison. Et lorsque l'intermédiaire diplo- 



118 LA REVUE DE PARIS 

malique voulait lui olîrir des arguments conciliants et énumé- 
rer les qualités de la fiancée, il l'interrompait généralement en 
s'écriant : « Oui, je m'en doute, elle est vertueuse comme une 
sainte, elle sait rôtir une oie et elle va avoir un enfant. » 

Puis, il se retirait dans un grand courroux, mais acceptait 
parfois le fait accompli, tout de même, car il pratiquait rare- 
ment l'intransigeance autrement qu'en matière de religion, et 
désarmait souvent devant l'inévitable. Mais rarement aussi 
il demandait à connaître la personne « si belle et si bonne ». 
Quand l'occasion s'en présentait et que la « morganatique » 
lui plaisait, il lui arrivait de témoigner à celle-ci, tantôt en 
catimini, tantôt devant toute la cour, des marques de bien- 
veillance dont le prix se doublait de la surprise. Il avait une 
fois envoyé un diadème à la comtesse H... au moment où 
elle était encore l'objet de la réprobation, et il lui avait dit : 
« J'espère que vous séduirez toute la ville, mais pour Dieu, 
que l'empereur ne le sache jamais. » 

C'est dans son goût marqué pour le théâtre que le gen- 
tilhomme autrichien satisfait le mieux son penchant pour le 
marivaudage, pour la femme gaie et aimable. Elle lui fait 
parfois un second foyer par le double attrait de son art vien- 
nois toujours souriant et de ses vertus familiales, qu'elle pra- 
tique, dans le cadre d'une vie de coulisses, avec la robuste 
aisance d'une épouse ordonnée. 

Je fus, voici longtemps, témoin du goût, ou plutôt — en 
cette circonstance — de la curiosité de François-Joseph pour 
le théâtre, non pas à Vienne, mais dans un paysage d'une 
extrême rusticité. Je m'étais attardé près de Kufstein, dans la 
vallée de l'Inn, non loin d'un village qui, avec ses propres 
éléments, avait constitué une troupe de comédiens. C'était 
moins le « théâtre de la nature » tel que nous le connaissons 
en France avec des professionnels en tournée et un public 
bourgeois en vacances, que proprement une tradition du 
moyen âge, un théâtre de paysans, continuation directe des 
mifslères qui s'étaient créés autrefois avec les seules ressources 
des milieux populaires. 

C'était un dimanche. Des villages voisins, les Tyroliens arri- 
vaient dans leurs beaux costumes de fêtes, les femmes, les 
filles aux nattes luisantes roulées autour de leur tête. Elles 



QUELQUES SOUVENIRS SUR FRANÇOIS-JOSEPH 119 

portaient toutes le fichu de soie, blanc et rose, des chaînes 
d'argent croisées en tous sens dansaient sur leur poitrine. 
Elles semblaient toutes fort émues dans l'attente du drame 
qu'elles allaient voir. Car on y jouait un drame, et même 
un mélodrame, tiré d'une de ces nombreuses légendes de la 
féodalité qui alimente l'imagination des campagnes. Un 
Guillaume Tell transposé, la liberté du sol défendue contre le 
Tyran, le moine bénissant l'union secrète du vaillant berger 
, avec la fille du chevalier qu'il avait sauvée d'un incendie... 

Ce spectacle se passait au fond d'une vaste grange qu'on 
avait débarrassée de son foin. Déjà remplie de paysans à mon 
arrivée, c'étaient d'étranges demi-ténèbres où couraient des 
lumières rousses filtrant à travers les planches ensoleillées. 
Les décors représentaient des murs crénelés, d'une sombre 
maladresse de peintures de foire. Sur la scène, des person- 
nages criaient, déclamaient et s'apostrophaient, irrésistible- 
ment comiques dans leurs accoutrements romantiques, comme 
découpés d'un plaisant gothique d'almanach dédié à la 
duchesse de Berry. 

Soudain, au milieu de l'action, j'aperçus un groupe de 
messieurs en tenue de chasseurs, se frayant péniblement un 
passage parmi les paysannes qui encombraient la porte de la 
« grange dramatique ». Deux breaks stationnaient un peu 
plus loin sur une prairie où rôdaient les poules. Les nouveaux 
venus ne pouvant s'avancer davantage, le groupe demeura 
debout, comme une cognée dans un tronc d'arbre, parmi ce 
peuple serré l'un contre l'autre, assis sur les bancs de l'école. 
Les messieurs se haussèrent sur la pointe des pieds, fort inté- 
ressés, s'amusant discrètement du jeu des acteurs, de leurs 
gestes convaincus et empruntés. Puis, à la chute du rideau, 
après une scène particulièrement tragi-comique, les inconnus 
s'en retournèrent à leurs voitures. 

Lorsque je sortis à mon tour, je me trouvai face à face avec 
M. de G..., ministre d'État à Vienne, dont j'avais fait la con- 
naissance en chemin de fer et qui habitait fort simplement dans 
le même hôtel que moi, je veux dire une délicieuse auberge 
pleine de savoureuse couleur locale, depuis longtemps disparue 
et où l'on mangeait la plus honnête nourriture qui soit. Il 
m'apprit, à mon vif étonnement, que François-Joseph venait 



120 LA REVUE DE PARIS 

de sortir de la grange. Il s'y était fort diverti et, en essuyant 
de son mouchoir des larmes de rire que la naïveté des artistes 
lui avaient fait verser, il avait manifesté un vif regret de ne 
connaître point la fin de cette « affreuse histoire », son temps 
étant limité dans ce court déplacement. 

Ainsi, il était venu sans avoir été remarqué et sans avoir été 
annoncé dans le pays. Le surlendemain, M. de G..., assis à la 
table commune pour le repas du soir, me raconta que l'empe- 
reur, ce jour-là, au fond de la montagne, avait pénétré chez un 
petit aubergiste fermier avec les personnes de sa suite. L'un 
d'eux s'était penché sur l'homme et, lui ayant appris qu'il 
avait l'honneur d'avoir l'empereur sous son toit, lui demanda 
d'aller chercher le bourgmestre qu'il désirait voir. L'aubergiste 
s'approcha de François-Joseph, le dévisagea Ionguen\ent et lui 
dit : « C'est bon ! Vous voulez vous payer ma tête I Eh bien ! 
c'est moi le bourgmestre ! Que me voulez-vous? » Et, comme 
François-Joseph, fort amusé de ce jeu, lui avoua qu'en effet 
on avait voulu faire une farce, le Tyrolien, débonnaire, dési- 
gnant avec sa pipe le dessus de la porte où trônait le portrait 
de l'empereur, jeune, en une grossière imagerie populaire, 
s'écria : « Je le savais bien ! Le voilà l'empereur ! Il n'est pas 
aussi craquelé que vous ! « 

La vie, entre la chasse et le théâtre, est déjà si bien 
remplie et si bien équilibrée qu'il reste pour les préoccupations 
politiques moins de place qu'on ne pense. C'est l'insouciance, 
l'usure des énergies et la tolérance nonchalante qui a affaibli 
l'Autriche et qui lui a fait perdre la place qu'elle avait si long- 
temps occupée en Europe. Peu à peu, de plus audacieux gagnent 
du terrain, et un jour le fait est accompli : le gentilhomme a 
trop chassé... En 1813, pendant le mouvement de délivrance,Ja 
Prusse s'était ostensiblement indignée de l'inertie de l'Au- 
triche et en 1870 elle s'en était réjouie. 

François-Joseph malgré la conscience avec laquelle il était ^ 
— selon le témoignage de l'Europe entière jusqu'à la guerre de 
1914 — demeuré le chef de l'État, soucieux de bien faire, ne 
fut-il pas un peu le hobereau submergé par les événements? 
Un fonctionnaire qui l'approche beaucoup me le décrivit de 
cette manière : 



QUELQUES SOUVENIRS SUR FUA X ÇOI S- JO SEPII 121 

('■ L'empereur, levé tôt, est rentré de la promenade solitaire. 
Il trouve les nouvelles condensées venant de son vaste empire. 
Il écoute les rapports. Il doit signer deux condamnations à 
mort. Il apprend que de terribles inondations ont ravagé telles 
provinces, que tel incendie; que telle émeute ont fait de nom- 
breuses victimes. Il écoute en silence, puis il déplore haute- 
ment ces malheurs et demande qu'on fasse le nécessaire... 
Enfin la conversation privée s'engage. On lui apprend que la 
comtesse C... a été tuée dans un drame intime. Et le voilà 
qui tout à coup s'anime, s'agite, se lamente. Ce fait-divers a 
pris une place considérable dans sa vie. Il connaît la pauvre 
dame. Il connaît le mari. Il connaît l'autre... « Das ist ja 
schrecklicli » (cela est terrible !), s'écrie-t-il dans son fort accent 
viennois. Il demande des détails, demeure un instant songeur. 
A ce moment, on lui apporte la collation de midi. Un plateau 
est posé sur son bureau même, un plateau de vieux célibataire. 
Il supporte une escalope de veau pannée, un légume et un 
verre de bière. « Schrecklich ! « répète-t-il. Puis d'une main 
tranquille il repousse des papiers et, comme un bourgeois 
qui prend dans son bureau ses repas, montés par les soins 
diligents d'un garçon de restaurant, il mange alors de très 
bon appétit. « Schrecklich ! » répète-t-il tout à coup se sou- 
venant une dernière fois du drame de la ville, puis il allume sa 
pipe et en tire de larges bouffées. » 

Il est simple et borné. Tout son caractère s'explique par ces 
deux mots. Point d'embarras avec cette inutile légion de 
domestiques, fort dévoués d'ailleurs pour la plupart, qui 
peuplent ses châteaux. L'étiquette, le faste, pour les grandes 
circonstances, dans la cour la plus aristocratique qui soit et 
qui par beaucoup de côtés rappelle encore celle de Louis XIV 
et de Louis XV. Mais à l'ordinaire, pour lui, le plus strict 
minimum. Point de grands gestes. Pas d'autre théâlreqne celui 
où, sur les petites scènes, on joue les pièces gaies, oîi la vie 
aimable et tout ce qu'on préfère dans le commerce du monde 
se reflète comme dans un miroir. 

* * 

Si malgré la gravité de l'heure il m'est permis de rappeler 
ici des souvenirs personnels — bien minces en vérité en face de 



122 LA REVUE DE PARIS 

la tragédie actuelle — concernant François-Joseph, que je vis 
maintes fois, je dois rechercher mes premières impressions 
dans ses rapides passages en voiture, d'une souriante banalité, 
et dans les récits fort détaillés que j'entendis pendant mon 
enfance, dans mon entourage immédiat d'alors, fort instruit 
sur son intimité. 

Dans les notes d'un témoin oculaire, je relève un amusant 
propos de l'empereur pendant un séjour de la cour au château 
de Gôdôlô, en Hongrie, après la guerre de 1866. Le couple 
impérial se trouvait là sous le même toit pendant plusieurs 
semaines, et l'impératrice avait l'habitude de faire de longues 
chevauchées matinales avec les officiers d'un régiment de 
hussards qui tenait garnison en cet endroit. Parfois, elle trou- 
vait plaisant dans sa fougue cavalière, de vouloir se mettre à 
la tête de ses troupes et de partir ainsi au grand galop des che- 
vaux vers le vaste horizon de la plaine automnale. Elle jouis- 
sait alors de cette sensation incomparable de liberté qu'elle 
avait tant aimée comme le premier et le plus précieux bien 
dans sa vie trop lourde de servitudes souveraines, et lorsqu'elle 
entendait le souffle i-ythmé de sa monture écumante, elle 
avouait « qu'une ivresse d'espace, de mouvement et de fuite 
tout à la fois » envahissait tout son être jusqu'à la dérober 
à sa conscience d'elle-même. 

C'est ainsi, qu'un matin, l'auguste époux la vit revenir 
après'une de ces courses folles, ayant sur ses épaules une natte 
défaite de ses magnifiques cheveux. François-Joseph fut tou- 
jours de ces parfaits gentilshommes qui, fort chevaleresques 
et galants avec les femmes, gardent pour l'épouse et ses 
caprices une souriante indulgence, dont ils aiment à être payés 
en retour dans certaines circonstances. Mais il tenait par- 
dessus tout aux apparences et à la dignité des démonstrations 
extérieures; lorsqu'il aperçut l'impératrice, il eut un geste 
désolé et, se tournant vers un familier, il dit sur un ton dont 
la décision et le sérieux accentuaient le comique : « Faites-moi 
le plaisir de lever pour moi, sans tarder, un régiment d'ama- 
zones avec les belles filles du pays, si toutefois vous en 
trouvez. Je me mettrai à leur tête, et je ne reviendrai 
plus... » 

Et, après une courte réflexion, il avait achevé, bonhomme et 



QUELQUES SOUVENIRS SUR FRANÇOIS-JOSEPH 123 

goguenard : « Mais ça lui sera, probablement, tout à fait 
égal. » 

On parlait à mots couverts des difficultés d'ordre intime 
qui, dès les premières années de son mariage, se seraient 
élevées entre lui et l'impératrice. Aux appréciations du monde 
sur une situation que l'empereur aurait rendue peu compa- 
tible avec les strictes lois de l'Église, s'ajoutaient des récits que 
la Fama amplifiait à volonté et qui dépassaient de beaucoup 
la vérité. Il n'en était pas moins certain qu'une scission pro- 
fonde s'était produite dès le début, et, pour qui connaissait le 
caractère de l'un et le tempérament de l'autre, il n'y avait 
point là de quoi s'étonner. 

La vie conjugale continuait dès lors sur le mode des gens 
du monde « qui se rencontrent quelquefois ». Néanmoins 
les époux se consultaient encore sur mille choses du dehors 
et du dedans avec le ton d'une amitié que tant d'intérêts 
communs avaient scellée dans l'habitude et dans la nécessité. 

Durant les séjours que je fis autrefois dans les montagnes 
du Tyrol et de la Styrie, j'aperçus parfois l'empereur, et je pus 
constater que la vénération dont il jouissait était partout, 
même au lendemain de l'effondrement de 1866, mêlée d'une 
affection, d'une confiance quand même, peut-être sans exemple 
chez un peuple. Non seulement on ne le rendait pas respon- 
sable des revers, de la diminution de l'empire et de l'humilia- 
tion subie, non seulement la rancune populaire, même des 
Slaves plus ardents à la haine, ne se tournait jamais contre lui, 
mais on semblait, dans ces heures de malheur, redoubler 
d'amour et de fidélité pour le souverain éprouvé, qui, d'ail- 
leurs, acceptait ces rares témoignages avec la douce satisfac- 
tion d'un homme qui y comptait bien. Ni le rigide royalisme 
de la Prusse, ni la foi mystique de la Russie envers leurs sou- 
verains ne sauraient être comparés à cet amour d'un peuple. 
Mais on trouverait dans la spontanéité du cœur, dans les élans 
de la vieille France, des exemples semblables, notamment dans 
le récit qu'on nous a fait des braves gens se portant au-devant 
de Marie Leczinska, lorsqu'elle traversa les provinces pour 
aller voir le roi, malade à Metz. C'est ainsi que, durant tout le 
règne de François-Joseph, on vit le peuple se porter à son pas- 
sage, et avec la complexité des races s' entremêlant, se cho- 



12 1 L.\ REVUE DE PARIS 

quant, se combattant sans cesse dans les limites de l'empire, 
il fallait considérer une telle popularité comme une manière 
de miracle. A ce résultat, le caractère du monarque, sa 
simplicité extrême, son esprit de conciliation n'étaient certes 
pas étrangers. Toujours il entendait demeurer le seigneur qui 
fait le tour de ses terres, arrête les paysans au passage et cause 
avec les bûcherons, comme les princes des images d'Épinal. 
Il n'était pas dépourvu d'une certaine brusquerie, il avait de 
rententissantes colères, vite apaisées d'ailleurs et, à part des 
dispositions qui lui firent abolir la « schlague », spécialité 
barbare de l'armée autrichienne où les déliquants étaient 
ficelés sur une planche et recevaient la bastonnade, il tolérait, 
parallèlement à la bonhomie, cette rudesse native d'un peuple 
qui, dans les [guerres, pouvait facilement dégénérer en bru- 
talité et même, dans certaines provinces, en jvandalisme, 
ainsi que le prouvent [les [exploits du sinistre feld-maréchal 
Radetzky et ceux de la guerre contre les Serbes. 

* 
* * 

En 1<S78, l'année précisément de la campagne d'Herzé- 
govine et de Bosnie, je me trouvais à Vienne, et par une période 
de chaleurs étouffantes, j'assistai au retour des troupes. Elles 
arrivaient des gares par petits paquets, minables, les uni- 
formes en loques, harassées, assoiffées et couvertes dépoussière. 
Croates, Allemands, Polonais, ils parlaient dix langues à la 
fois, se cherchaient, se rassemblaient difficilement au milieu 
du désordre des gens, des paquetages sortis des wagons qui 
s'accumulaient le long des voies. Ils n'étaient point glorieux. 
Ils venaient d'une aventure qui avait réussi contre les Turcs 
et qui ne laissait guère à ce moment d'autres traces qu'une 
ligne fléchie dans les Balkans. L'enthousiasme du public était 
nul. Partout l'indifférence pour un mince fait d'armes qu'on 
sentait sans prestige. Au Prater, les chevaux de bois conti- 
nuaient à tourner, en même temps que les couples enlacés sui- 
vaient avec leur insouciance légendaire le gai rythme des valses 
de Johann Strauss dirigeant son orchestre. L'empereur était 
arrivé d'Ischl pour quelques jours seulement, et venait en 
passant visiter l'atelier d'un peintre hongrois, mort depuis, 



QUELQUES SOUVENIRS SUR FRANÇOIS-JOSEPH 125 

pour voir le portrait d'une dame qu'il avait, je crois, com- 
mandé, et qui était en voie d'exécution. Amené là par un artiste 
transylvanien, je m'y trouvai à ce moment. L'empereur, 
simple comme toujours, y demeura assez longtemps et, après 
les remarques et critiques, fort anodines d'ailleurs, sur le por- 
trait, il parlait de la cour et de la ville, puis enfin des différents 
types de femmes d'Europe auxquels il préférait celui de son 
pays, dans la double incarnation de la Viennoise et de la Hon- 
groise. Je me rappelle avoir été frappé de la rondeur toute 
particulière avec laquelle, dans son bon patois du peuple, il 
énumérait les qualités de l'une et de l'autre, et du silence com- 
plet qu'il gardait sur l'événement du jour : le retour des troupes 
de l'Herzégovine. Bien que le lieu de cet entretien fût tout 
désigné pour causer d'art et de beauté plutôt que de guerre, 
il m'avait semblé qu'il parlait de tout son cœur d'un sujet 
qu'il préférait à l'autre. Mais, peu de temps après, je recueillis 
sur lui un mot qu'il avait prononcé au sujet de cette conquête 
et qui, aujourd'hui, à la lumière des événements actuels, prend 
un relief singulier. Il avait dit à propos de la Bosnie et de 
l'Herzégovine : « Ce sont d'excellentes populations, auxquelles 
il ne manque qu'un bon maître et de l'ordre dans l'adminis- 
tration. Nous allons inaugurer là « ein gùtiges Patronat » (un 
régime de bienveillance) et nous les amènerons complètement 
à nous en moins de temps qu'on le suppose. Nous nous sommes 
bien fait aimer de nos Polonais, et il n'y a pas de meilleurs 
sujets. » 

A Ischl, je le rencontrai bien plus tard, dans des circonstances 
qui pouvaient encore fournir un prétexte de critiques à ceux 
qui accusaient l'empereur d'opposer aux malheurs des autres 
la placidité de son indifférence et des nerfs durcis par trop 
d'adversité. J'étais alors en visite chez une dame qui venait 
d'être plongée dans un cruel deuil par la mort de son mari. 
Celui-ci avait longtemps rempli auprès de François-Joseph 
d'importantes fonctions honorifiques. Le salon était plein 
de. monde qui entourait les membres de la famille ; une 
atmosphère oppressante planait, faite de crêpe noir et de 
silences qu'interrompaient des sanglots et des soupirs, le 
va-et-vient discret des personnes apportant des paroles de 
circonstance. 



126 LA REVUE DE PARIS 

Tout à coup on annonça l'empereur qui déjà montait 
l'escalier. Vite on improvisa un vide relatif. On s'écarta autour 
des portes. Les hommes se retirèrent au fond de la pièce contre 
les lourdes portières à demi baissées qui s'ouvraient sur d'au- 
tres salons. François-Joseph parut, la tète un peu penchée, le 
visage tanné, et comme entaillé « des rides robustes du plein 
air, des rides en largeur », ainsi qu'un physionomiste aimait 
à les définir, pour les distinguer de celles « en longueur « des 
hommes moroses et calfeutrés. Son crâne luisant et jaune avait 
la forme un peu allongée d'un œuf. Ses favoris gris étaient bien 
détachés des joues rondes et petites, « de pommes bien con- 
ser\'ées de l'année dernière ». Dans son regard ordinairement 
distrait et aquatique se lisait une sincérité et une bonhomie 
qui ne pouvaient point tromper, et je ne sais quelle animation 
réelle, qui n'était pas de la tristesse, et qui ne pouvait passer 
pour de l'émoi. Il avança à petits pas zélés et demeura debout 
devant la veuve, à laquelle il exprimait, dans des termes 
fort simples et sur un ton assourdi, ses sentiments d'une cor- 
rection parfaite. 

Empressé, en quelques phrases courtes de curiosité bien- 
veillante, il interrogea la famille, demanda quelques détails 
sur la maladie et sur la fin prématurée de l'ami qu'il disait 
avoir perdu. Puis il prit congé de l'assistance qui, rangée contre 
les murs, s'inclina profondément. Reconduit par la famille 
jusqu'au seuil de la porte, il s'opposa énergiquement à être 
reconduit plus loin, avec un mouvement nerveux de sa main 
gantée. C'était un ordre. On obéit, et je songeai à ce mot de 
Louis XIV à son entourage, qui avait désigné un ambassadeur 
comme « l'homme le plus poli du monde » pour avoir obéi 
simplement à son ordre de monter avant lui dans son carrosse, 
sans faire des embarras. Plus penché encore qu'à son entrée, 
la tête légèrement inclinée ^ur l'épaule, je vis le souverain 
s'éloigner, suivi de son aide de camp. 

Le départ de l'empereur avait rapproché les groupes, ^ 
chacun s'empressant de louer la grande bonté du monarque 
et de se déclarer flatté pour la famille de l'honneur qui venait 
de lui être fait. Je me trouvais debout contre la porte d'entrée, 
lorsqu'une dame étrangère, arrivée à ce moment, s'approcha 
d'un monsieur, avant de saluer la veuve et, comme en état de 



QUELQUES SOUVENIRS SUR FRANÇOIS-JOSEPH 127 

gourmandise aiguë, elle engagea devant moi un caquet on cati- 
mini et, en un flot de paroles hâtives et amusées, elle raconta 
ses plus récentes impressions : « Je montais, disait-elle, l'esca- 
lier, lorsque j'entendis quelqu'un qui descendait, siffler dis- 
crètement entre ses lèvres un air de la Belle Hélène. Qui donc, 
me demandais-je, peut ainsi étourdiment s'oublier dans cette 
maison en deuil et en partir aussi gaiement ? Je levai la tête, 
mais je n'aperçus que l'empereur, avec le comte H..., qui 
tenait la rampe de l'escalier... » 

L'auditeur, gros gentilhomme jovial, qui trouvait cela fort 
drôle, s'apprêtait déjà à sourire discrètement dans son cha- 
peau, lorsqu'une vieille dame attachée à la cour, qui avait 
entendu ce récit, s'approcha viveinent ; avec un geste à la fois 
contrit et suppliant, elle prit la main de la dame indiscrète 
et murmura : « Vous n'avez rien vu, n'est-ce pas, chère 
madame, vous n'avez rien entendu ! » 

Le séjour presque continuel de l'empereur dans un cercle 
étroit et national, toujours le même, et qu'interrompait seul 
le séjour constitutionnel à Prague et à Budapest, lui a consei-vé 
un caractère prodigieux du terroir. Depuis longtemps il a 
oublié le contact vivant du monde extérieur qui jadis, avant 
Solférino, et avant Garibaldi, l'avait lié personnellement à 
l'étranger. Plus ou moins bien renseigné sur la politique, chaque 
désastre l'avait éloigné davantage des peuples dont il ne com- 
prenait peut-être pas entièrement les aspirations nouvelles. 

Nullement dupe de la prudence de son cabinet qui ne lais- 
sait filtrer que l'indispensable, il se plaisait à dire parfois à 
une dame étonnée de lui apprendre un fait de notoriété 
pubhque : « Les souverains sont comme les médecins, ils 
ignorent à peu près tout. » 

Les fréquentes visites de l'empereur Guillaume prenaient 
chaque année, au dire des personnes de la cour, une impor- 
tance moins grande pour lui, à mesure que le malaise de l'Eu- 
rope allait grandissant, car Guillaume II avait trouvé dans 
l'archiduc François-Ferdinand un auditeur plus attentif, 
plus jeune et plus ardent à l'avenir que le vieux monarque. 



128 LA REVUE DE PARIS 

J'eus même l'afTirmatioii en ces temps récents — huit jours 
avant la guerre ■ — que rarchiduc avait « dépassé les espé- 
rances » que l'empereur allemand avait mises dans ses ambi- 
tions belliqueuses. 

François-Joseph, avec son profond désir de repos, a dit à 
plusieurs reprises, après les visites de son « cousin », sur son 
ton familier et bonhomme, << qu'il ne goûtait rien tant que 
la conversation animée de l'empereur d'Allemagne, lorsque 
celle-ci roulait sur des anecdotes de chasse, et qu'il se moquait 
un peu de ses amis ». 

François-Joseph recevait visiblement, depuis les dernières 
années, sur beaucoup d'affaires qui se tramaient dans les cabi- 
nets, le seul écho du fait accompli et son esprit ne s'alimentait 
pas suffisamment des importantes réalités, des courants nou- 
veaux qui venaient des peuples étrangers. Il les suspectait 
silencieusement et, pour ne parler que de la France, il consi- 
dérait qu'elle avait entièrement perdu les traditions qui lui 
semblaient les plus indispensables facteurs de sa vitalité 
morale. Mais il parlait toujours avec une extrême courtoisie 
aux Français qu'il avait l'occasion d'approcher, et il acceptait 
avec plaisir les nouvelles venant des sources diplomatiques 
et mondaines. Il rappelait alors avec agrément des jours loin- 
tains qu'il avait passés dans notre pays, mais il s'obstinait à 
apporter dans son jugement sur l'ensemble de la France 
moderne une méfiance atavique que la fin du Concordat avait 
singulièrement augmentée. Dans ses conversations avec les 
diplomates et quelques dames françaises, il évoquait avec 
plaisir les années brillantes du second Empire, mais les qua- 
rante années de République n'avaient pas contribué à aug- 
menter ses sympathies pour une France libérale et il ne se 
gênait pas pour le dire. 

La physionomie de l'impératrice, sa femme, ne saurait être 
évoquée ici qu'incidemment. Si je me permets d'en parler à cette^ 
place, c'est parce qu'elle complète par certains côtés l'ensemble 
des souvenirs que j'ai conservés de François-Joseph, et, dans 
l'attitude de cette souveraine, on pouvait parfois, lorsqu'il 
était question de son époux, découvrir comme une sourde 
réprobation de tout ce qu'il était et de tout ce qu'il faisait. 



QUELQUES SOUVENIRS SUR FRANÇOIS-JOSEPH 129 

Au cours des dernières années de l'impératrice Élisabetli, 
j'eus à différentes reprises l' occasion Jd' approcher celle-ci ; 
dans ses entretiens, elle parlait peu de l'empereur et, sans 
appréciation directe ; mais son mutisme était éloquent. Une 
fois, au cours d'une conversation sur François-Joseph, je crus 
remarquer une extrême sécheresse dans le ton de sa voix. 
Je lui parlai alors de Louis II de Bavière, pour qui elle pro- 
fessait un culte passionné. Je m'occupais déjà de ce « cheva- 
lier au Cygne »; je rassemblai plus tard les éléments d'une 
étude sur sa vie et sur sa tragique destinée. Aussi, parlant des 
derniers jours de sa captivité, où tant de choses demeureront 
inexpliquées, je racontai à l'impératrice qu'au cours d'un 
voyage à Insbruck, j'avais recueilli, de la bouche même du 
premier piqueur du roi, la certitude d'une tentative de fuite 
qui avait été faite avec le concours de quelques rares per- 
sonnes restées fidèles à son infortune. Il s'agissait, disais-je, 
d'une évasion sur le territoire autrichien où le roi eût trouvé 
un accueil enthousiaste, une protection, une sécurité parmi 
les populations du Tyrol fanatiques pour le défendre, et déjà 
soulevées. A ce moment, elle m'interrompit assez brusque- 
ment et me dit, avec un accent presque dur et qui révélait 
une longue rancune contenue que, pour des raisons politiques, 
il n'avait pas été dans les intentions de l'empereur, son époux, 
de se prêter à cette hospitalité, et que des ordres avaient été 
donnés de s'opposer au passage du roi à la frontière. 

Je n'insistai plus sur le sujet de conversation que j'avais 
abordé, car j'avais senti dans son souvenir une animosité 
profonde contre ceux qui avaient empêché le roi de recouvrer 
la liberté. Au cours de cette causerie, l'impératrice me parla 
des voyages et du bénéfice qui en résultait pour l'esprit. J'ai 
noté au retour ce qu'elle m'en a dit, notamment ceci : « Les 
gens du monde se déplacent, mais ils ne voyagent pas. Ils ne 
connaissent rien et restent avec leurs idées étroites sur toutes 
choses. )) 

Je songeai alors, sans le dire, à l'empereur qui demeurait si 
obstinéihent confiné dans ses États, et qu'elle semblait avoir 
désigné avec toute la cour, lorsqu'elle ajouta avec cet air d'un 
fugitif mais incommensurable mépris qu'elle pouvait prendre, 
lorsqu'elle exécutait son entourage : 

l-' Septembre 1915. 9 



130 LA REVUE DE PARIS 

'< Il est vrai que c'est aussi une grande force de ne rien vou- 
loir connaître. Un homme qui reste dans son pays n'hésite 
jamais dans son jugement sur les voisins. Celui qui les con- 
naît bien hésite toujours. Savoir est une chose bien lourde à 
porter et, loin de vous donner une supériorité parmi le monde, 
si généralement ignorant, les idées larges et les connaissances 
étendues vous isolent de la terre. Il ne reste plus alors qu'à s'en 
évader, et à demeurer seul avec ce que l'on sait, sans profit 
pour le prochain. » 

Lors d'un séjour au Cap Martin, j'eus une dernière fois 
l'occasion de voir François-Joseph. J'aperçus le vieux monar- 
que, se promenant seul sur la route qui longeait la mer et qui 
depuis fut déviée pour agrandir la propriété de M. Kahn. 
Il marchait de son pas régulier et un peu penché, le feutre sur 
l'oreille ; lorsqu'il longea la clôture de la villa Cyrnos, je le 
saluai. 

Ce fut précisément en face d'une modeste petite porte qui 
existe encore et qui a son histoire : c'est par cette entrée 
qu'à l'aube naissante l'impératrice d'Autriche avait l'habitude 
de pénétrer dans le domaine de ceUe qui avait régné sur la 
France. De son pas élastique et aérien qui rappelait le mot 
de Saint-Simon sur la duchesse de Bourgogne : « elle marchait 
comme une déesse si|f les nues », Elisabeth de Bavière venait 
errer dans les beaux jardins d'Eugénie de Montijo. La petite 
porte grinçait sur ses gonds, ses pieds rapides frôlaient le sable 
fm du sentier qui, en des lacets innombrables, descendait 
jusqu'à la mer. A travers les pins, dans l'admirable rusticité 
des broussailles parfumées de thym et de marjolaine, dont 
l'auguste hôtesse avait respecté la beauté sauvage, sa frêle 
silhouette noire paraissait, puis disparaissait sans cesse dans 
sa course vers le soleil levant. Elle allait toujours à la lumière 
comme si elle eût voulu s'absorber en elle, se baigner dans 
sa sereine incandescence. Je la vis ainsi plusieurs fois errer 
«d'un pas de plus en plus rapide, comme portée par une ivresse 
■surnaturelle et absente de la terre « qui lui avait trop 
donné eit rop ravi », comme elle disait dans ses minutées téné- 
breuses. 

L'impératrice Eugénie me rappelait, il y a quelques années, 
devant cette porte même, l'impression et presque l'émotion 



QUELQUES SOUVENIRS SUR FRANÇOIS-JOSEPH 131 

que lui avait parfois causée au lever du jour l'apparition sou- 
daine de cette dame noire si mince et si fragile, qui surgissait 
sous ses fenêtres dans l'imprévu de l'heure matinale. Elle 
m'en parlait avec un souvenir profondément attendri, comme 
d'un être lointain que le destin avait dévoré ainsi qu'un frêle 
oiseau créé par l'azur. 

Au moment le plus tragique de sa vie, au lendemain de la 
mort de l'archiduc Rodolphe, l'impératrice avait eu une crise 
particulièrement grave de misanthropie farouche. L'empereur 
fut frappé comme par le double tranchant d'une épée, dans son 
cœur de père et de souverain, surpris par l'événement qui, 
aux dires de certains, en avait révélé un autre plus boulever- 
sant encore. Il n'avait, pour résister à de tels coups du destin, 
trouvé que le silence. Tout à fait muet sur le drame, il avait 
à son tour cherché la solitude. La première tempête passée, 
iiprès le déchaînement des racontars les plus invraisemblables, 
deux versions persistèrent : celle du suicide, généralement 
admise, et qui eût été la conséquence d'un refus de l'empereur 
concernant le mariage de Rodolphe avec la baronne Vescera, 
la fille de l'éleveur qui fournissait des chevaux à l'impé- 
ratrice. Pour d'autres, les causes de la mort de l'archiduc 
étaient moins liées à un fait passionnel qu'à une série de faits 
politiques et de projets conçus en dehors de l'empereur et 
concernant le régime de la Hongrie. Cette circonstance, et la 
vie profondément dissolue de son fils auraient fait accepter à 
François-Joseph l'horrible disparition de celui-ci avec une rési- 
gnation plus grande que celle dont on le savait capable en 
temps ordinaire. Aujourd'hui encore il serait audacieux de 
préciser des faits dont le secret est resté dans le cercle des 
familiers et des acteurs responsables. Le prince Philippe de 
Cobourg, seul survivant de ce drame, a gardé le plus profond 
silence, et de la Hongrie dont l'avenir était, semble-t-il, inti- 
mement mêlé à ce drame, n'est pas davantage venu un éclair- 
cissement suffisant. 

Quel tempérament eût résisté à de telles adversités î Et 
pourtant, l'empereur avait repris bientôt le cours de sa vie si 
simple, de plus en plus réduite, et dans laquelle ne demeura 
debout que le strict nécessaire, convenable à l'homme si 
fruste dans ses goûts et dans ses habitudes. 



132 L.\ REVUE DE PARIS 



* 



François-Joseph, depuis l'habituelle résignation aveclaquelle 
il avait accepté l'avènement de la Prusse et son alliance, 
avait-il conçu d'autres ambitions que celle de demeurer fidèle 
à ce compromis? Privé de ce ressort de volonté et d'intelli- 
gence qui produit les grandes actions, il n'en nourrissait 
personnellement aucune avec le ferme dessein de l'atteindre. 
Pendant des années, l'aventure éternellement menaçante des 
Balkans l'irritait, sans le préparer à des décisions vigou- 
reuses. Il en parlait, il s'emportait, puis en fin de compte il 
préférait le statu quo et s'en rapportait au hasard dont il atten- 
dait toujours plus que de son initiative propre. C'était fuir les 
responsabilités et espérer l'imprévu. Au fond de son cœur, 
tout imprégné des traditions de sa Maison, il n'a pas oublié 
que celle-ci a été durant des siècles la protectrice naturelle 
et ethnographique des pays de l'Allemagne du Sud. Il 
apporte dans ce souvenir la même impuissance de revendi- 
cation sérieuse et sans nourrir, à l'égard d'un retour à l'an- 
cienne confédération, un espoir illusoire, il y pensait souvent, 
sans d'ailleurs jamais rien tenter pour le réaliser. Il savait 
parfaitement que la Prusse a fait l'impossible pour élever l'es- 
prit de la nouvelle Allemagne dans le mépris des Habsbourg 
et des Autrichiens, dont elle soulignait à tous propos les 
défaites, la négligence et la sottise. C'était une œuvre sournoise 
et savante sous le couvert d'une amitié extérieure qu'elle fai- 
sait sentir comme une grâce, et d'une aide matérielle qu'elle 
faisait sentir comme une massue. Tout ce que cette situation 
comportait d'équivoque, l'empereur l'acceptait en apparence 
et nous pouvons avoir la certitude que son optimisme lui 
promettait néanmoins un heureux imprévu qui pouvait lui 
venir même d'une défaite de son alliée la Prusse. 

Dans les conversations avec dps personnes qui jouissaient 
de sa confiance, l'empereur, sceptique, parlait sans haine, sans 
récrimination de cette alliée, mais souvent avec le souvenir 
d'un temps où le Sud de l'Allemagne était encore sous le 
charme de sa Maison'et d'une situation qui lui paraissait tout 
de même plus conforme aux lois de groupements naturels. 
Ainsi, au moment 'de l'époque troublée d'Agadir, oii l'Aile- 



QtJELQUES SOUVENIRS SUR FRANÇOIS- JOSEPH l."3 

magne pour la seconde fois avait appuyé ses prétentions avec 
une singulière brutalité, François-Joseph avait abordé un jour 
à Schœnbrunn la brûlante question d'une guerre avec la 
France, et le comte de H... au cours d'un dîner, me com- 
muniqua à ce sujet, à Rome, ces curieuses paroles impé- 

iales : 

« Je crois l'Allemagne du Nord dans son état actuel tout à 
lait invulnérable à l'est et à l'ouest. Il n'en est peut-être pas 
vie même du sud que la Prusse ne se chargera pas de défendre 
avec la même énergie que ses propres frontières. Il en résultera 
peut-être un état de choses nouveau qui, pour pénible qu'il 
-oit, pourra amener plus tard une orientation qui ne sera 
plus la Vernunjlheirath (mariage de raison). C'est que les 
États du Sud, nos vieux compagnons d'armes, ont toujours 
fait à la Prusse l'effet de parents pauvres, appelés à partici- 
per à la maison de commerce en apportant leurs économies. 
Qu'il arrive une crise, le plus fort retombera sur ses pieds, 
mais l'autre aura tout perdu. i» 

Puis, trouvant que sa comparaison ne rendait pas entiè- 
rement sa pensée, il en chercha une autre, puisée dans les 
mœurs du peuple autrichien, et il avait ajouté : 

« V03 ez-vous, pour le Nord, les Allemands du Sud n'ont 
jamais été au fond que des « Schùtzenfreunde » (des amis qui 
se réunissent aux fêtes de tir) mais, pour nous, c'étaient des 
« Kegdfreunde » (des amis de jeu de quilles). On a essayé 
de renverser ces rôles, mais le Passé avait raison. » 

Pour comprendre le caractère de ces exemples, il faut con- 
naître les particularités de ces sports en Autriche. Les 
Schiitzenfreunde sont des gens que les grandes circonstances 
des fêtes annuelles ont réunis, où l'on chante, boit et tire 
ensemble sans être véritablement lié d'amitié, tandis que, par 
les Kegelfreunde François-Joseph avait désigné la réunion 
intime et cordiale des gens du même village faits pour vivre 
et pour vieillir ensemble. 

Un jour, au retour d'un séjour à Carlsbad, c'était, si mes sou- 
venirs sont exacts, en 1888, je tombai à Stuttgard dans la 
grande fête internationale qui avait amené en cette ville 
plus de vingt mille tireurs. François-Joseph s'y intéressait 
personnellement, en raison de la participation nombreuse de 



l[')\ LA REVUE DE PARIS 

ses meilleurs fusils. Un immense cortège devant défiler dans 
la ville, je louai une fenêtre chez un particulier et, durant des 
heures, je vis se dérouler la fête dans le claquement des grands 
drapeaux et l'encens de résine que dégageaient sous le soleil 
ardent les arcs de triomphe, ornés de branches de sapins 
fraîchement coupées. Si un étranger, complètement ignorant 
des races germaniques eût voulu, à cette place, recevoir un 
enseignement plastique de leur caractère, il eût reçu à cette 
fenêtre la démonstration la plus précise d'une incompati- 
bilité inguérissable. Les sociétés du nord passaient dans un 
silence réfrigérant, en masses compactes comme des murs, 
au pas de parade prussien, présomptueux et outrecuidant. 
En pleine canicule, sous le soleil implacable, ils portaient des 
chapeaux hauts de forme et des redingotes noires ! Ces milliers 
d'hommes funèbres, solennels et raides, jetaient une note 
étrange, d'une extraordinaire sécheresse dans le remous joyeux 
de cette fête pacifique. Je me souviens encore de ce défilé des 
sociétés de Cologne, des villes industrielles du Rhin — et du 
malaise qu'il avait produit en moi. 

Mais soudain au loin d'immenses clameurs soulevaient les 
populations. De toutes les fenêtres fleuries, de tous les balcons, 
du haut des toits, des cris couraient, frénétiques. On agitait 
des mouchoirs, on jetait des fleurs et des rubans : « Les Autri- 
chiens ! criait-on, voici les Autrichiens ! » Ce fut du délire 
lorsque parurent les Tyroliens. Des bandes joyeuses en désordre, 
pittoresques et colorées, les visages martiaux, les yeux clairs 
pétiOants de malice et d'audace, jetaient leurs chapeaux 
en l'air en lançant des trilles de montagne. Je verrai toujours 
un immense gaiflard noueux comme un chêne, qui agitait un 
étendard. Il semblait, avec sa face rude et tannée et sa longue 
moustache, la personnification du Lansquenet du Saint- 
Empire romain, éternisé par Albert Durer. Cette manière de 
lièvre qui s'était communiquée à cette cité à la vue des Autri- 
chiens, après le glacial accueil des gens du Nord, m'avait 
montré comme un soudain réveil de leur sang particularistc 
— vite étouffé sous la pression prussienne. Mais j'avais réelle- 
mentassisté à une rapide fusion ^de ces éléments d'autre- 
fois. 

Ces indications, plus que jamais aujourd'hui, ont leur valeur 



QUELQUES SOUVENIRS SUR FRANÇOIS-JOSEPH 135 

et méritent sans doute une attention supérieure à celle qu'on 
donne à un fait-divers rétrospectif. Par un attaché d'ambas- 
sade qui quelques jours après se retrouva à Ischl avec François- 
Joseph, j'appris qu'il s'était montré très touché de l'accueil 
que ses tireurs avaient reçu et il avait dit : « wo das Jodeln 
aufhôrt, da hôrt eben aiich das wahre Diutschland auf » (que 
voulez-vous ! Où l'on cesse de chanter la « Tyrolienne » cesse 
aussi la vraie Allemagne). 

Ces mots qui dépeignent tout entier le vieux monarque 
prennent une singulière importance au jour présent où cet 
empire va vers d'autres destinées, et si nul ne peut peser 
'avenir, ni se hasarder sans ridicule au jeu des hypothèses, 
il est néanmoins permis de dire que les vieux groupements des 
fédérations du Sud avec Vienne et du Nord avec Berlin, 
avaient apporté à l'Europe des garanties de paix plus solides, 
eur reconstitution affaiblirait pour longtemps la virulence 
e l'hégémonie prussienne. Avec une habileté consommée, 
elle-ci a attiré à elle par la force les ressources, les servilités 
t les ambitions purement matérielles des pays du Sud, jadis 
i profondément pacifiques. Elle a déplacé l'axe même des 
peuples germaniques en érigeant au nord un centre artificiel 
dépoun'u des bases nécessaires à la véritable homogénéité 
des races. Le vieux François-Joseph fut le nonchalant auxi- 
liaire, tantôt volontaire, tantôt involontaire, d'une influence 
qui a fini par grandir jusqu'à devenir un grand crime contre 
la civilisation. 

Monarque médiocre dans un empire affaibli par les défaites, 
par les discordes et les habitudes de jouissances qui primèrent 
tout dans la vie intime et nationale, il est le riche héritier 
qui s'ensevelit lentement sous les ruines de sa maison mal admi- 
nistrée. 

Avant la guerre de 1914, François-Joseph était certainement 
moins parfait qu'on le disait. Mais sans doute est-il devenu 
depuis un peu plus noir qu'il n'est. Car dans l'éternelle fluc- 
tuation des événements, l'opinion ne peut juger qu'avec ses 
nerfs et avec ses moyens d'information. C'est là une base bien 
fragile et bien incomplète pour une telle complexité. 

Victime complaisante d'un voisinage dont l'impérieuse 
autorité l'acculait sans cesse à la cruelle alternative « de se 



136 LA REVUE DE PARIS 

soumettre ou de se démettre », l'empereur d'Autriche subis- 
sait plus qu'il n'aimait une amitié intéressée, hautaine et 
dangereuse et, héritier d'une agglomération de races que les 
siècles avaient maintenu déjà par miracle jusqu'à ce jour, il 
sera jugé à la fois sur la tragédie de l'heure présente et sur la 
fatalité de son destin à la hauteur duquel il n'aura jamais 
été. 

F E R 1 ) I X A N D B A C 



LA MOBILISATION CIVILE 
DE LA RUSSIE 



a Tous et tout pour l'armée! » Tel est le cri qui retentit 
à travers la Russie depuis que ses troupes ont commencé à 
évacuer la Galicie, 

Ce n'est pas, en effet, par un fléchissement de foi ni par un 
mouvement de désespoir, c'est au contraire par un sursaut 
d'énergie et de volonté que les Russes accueillirent les tristes 
nouvelles de l'abandon de Przemysl et de Lemberg. Notre 
armée, disent-ils, a prouvé sa vaillance en soutenant durant 
de longs mois une lutte gigantesque; elle reste intacte, malgré 
la retraite; en se repliant, elle continue de combattre, infligeant 
à l'ennemi des pertes effroyables. Pourquoi donc désespérer? 
Si l'armée doit reculer, c'est parce qu'elle manque de muni- 
tions, que son outillage de guerre est insuffisant, que son élan 
se brise contre -le formidable matériel allemand. 

Mais le pays a-t-il fait tout son devoir pour donner à l'armée 
ce dont elle a besoin, l'assister de tout son effort industriel, la 
seconder de toutes ses forces productrices, techniques, intel- 
lectuelles? A lui de s'organiser, de se- mobiliser à l'arrière de 
l'armée. 

Tout le monde en a compris la nécessité. Aussi, depuis le 
mouvement de retraite de l'armée russe, assistons-nous en 



138 LA UEVUE DE PARIS 

Russie à un mouvement de mobilisation civile du pays, mou- 
vement spontané et considérable qui entraîne toutes les 
classes, unit toutes les énergies dans le désir commun de 
vaincre. 

Dans les brèves notes qui suivent, nous tâcherons de faire 
connaître ce mouvement, qui donnera d'abord à la Russie- 
plus de force dans la guerre actuelle, et qui, de plus, la pré- 
parera, par un profond renouvellement de la vie nationale, 
à un avenir de paix et de prospérité. 

* 
* * 

Dès le début des hostilités surgirent en Russie deux grandes 
organisations dont l'apparition attestait la popularité de la 
guerre et l'union du pays dans la volonté de vaincre: l'Union 
des villes (ou municipalités) et l'Union des zemstvos. 

On ignore à peu près, dans les pays d'Occident, l'institu- 
tion des zemstvos qui est tout à fait particulière à la Russie. 
Ils assurent le selfgovernment de la Russie agricole, et on 
a parfaitement raison de les appeler les conseils de la terre 
russe ^ L'administration municipale n'existe en Russie que 
dans les villes d'une certaine importance, plus ou moins déve- 
loppées industriellement. Les communes, c'est-à-dire toute la 
Russie, sont administrées par les zemstvos, qui, bien qu'élus 
au suffrage restreint et n'ayant pas toute l'indépendance dési- 
rable, ont néanmoins un champ d'action assez considérable, 
puisque l'instruction etla santé publiques, l'entretien des routes 
communales et départementales, l'approvisionnement, etc., 
sont de leur compétence. Les zemstvos sont organisés par 
districts; de plus dans chaque province ou département, 
pour les affaires d'intérêt général existe une assemblée com- 
mune où sont représentés les zemstvos de tous les districts. 
Ainsi, s'il faut les comparer aux institutions françaises, les 
zemstvos sont à la fois les conseils municipaux des com- 
munes, les conseils d'arrondissement et les conseils généraux. 

Depuis leur création par Alexandre II, les zemstvos eurent 
une tendance très naturelle à élargir leur activité, et à obtenir 

1. I.e nom de zemstvos provient d'ailleurs du mot « zemlia », qui veut dire 
terre. 






LA MOBILISATION CIVILE DE LA RUSSIE 139 

plus d'indépendance. D'où une lutte entre eux et le gouver- 
nement, qui s'efforçait de les tenir soumis au pouvoir central. 
Se méfiant de ce qu'on appelait leurs tendances constitution- 
nelles, le gouvernement russe s'est gardé d'avoir recours à eux, 
même dans des moments critiques, comme la guerre russo- 
japonaise, où ils auraient pu rendre des services inappréciables 
à l'approvisionnement et au service sanitaire de l'armée. 

C'est précisément pendant la guerre russo-japonaise, peu 
populaire en Russie, que la lutte entre les zemstvos, ces 
foyers du libéralisme, et le gouvernement atteignit son maxi- 
mum d'intensité. C'est une assemblée des représentants des 
zemstvos, non autorisée, mais siégeant ouvertement, qui vers 
la fin de 1904 formula la première un programme nettement 
constitutionnel, donnant ainsi un essor considérable au mou- 
vement qui devait aboutir à la convocation du Parlement 
russe — de la Douma de l'Empire. 

Dans la guerre actuelle, guerre essentiellement nationale, les 
zemstvos obtinrent l'autorisation de former une Union pour 
venir en aide aux soldats et à leurs familles. Le gouverne- 
ment permit également aux municipalités des villes de former 
une autre Union dans le même but. La Russie s'est ainsi 
trouvée dotée de deux organisations puissantes, capables de 
grouper, en dehors de l'administration, toutes les initiatives 
privées, et qui, secondant le gouvernement, la Croix-Rouge 
et même l'intendance, ont rendu de précieux services à la 
défense nationale. Grâce à ces organisations, qui émanent plus 
ou moins directement du peuple, le pays entier se trouve en 
quelque sorte à l'arrière de l'armée, pour en améliorer la 
nourriture, l'habillement et surtout pour évacuer les innom- 
brables blessés, les soigner dans les ambulances et hôpitaux, 
les faire rentrer dans leurs foyers. 

Chaque zemstvo, comme chaque municipalité, fait son 
devoir sur place, son devoir pour ainsi dire local, mais en 
même temps, par leurs Unions, ils s'entr'aident et agissent en 
commun. 

C'est par ce concours que dans la guerre actuelle le service 
sanitaire russe est vraiment à la hauteur de sa lourde tâche, 
tâche d'autant plus ardue que le front russe est très mou- 
vant, faisant des bonds considérables en avant et en arrière. 



140 I.A REVUE DE PARIS 

contrairemeiiL à ce qui se passe sur le front occidental. Durant 
seulement les deux premiers mois de la guerre, l'Union des 
zemstvos, à elle seule, a installé 150 000 lits, les échelonnant 
à travers le pays de manière à pouvoir évacuer les blessés 
et les malades, selon leur état et les circonstances, plus 
près ou plus loin du théâtre des opérations. 

Les zemstvos et les villes ont enrôlé toute la jeunesse uni- 
versitaire russe, hommes et femmes; ils ont véritablement 
levé toute une armée de médecins, d'infirmiers et infirmières, 
de brancardiers, de techniciens. Il n'y a pas actuellement en 
Russie de ville, si humble soit-elle, qui n'ait son hôpital ou son 
ambulance, organisé par les zemstvos ou les municipalités ou 
placé sous leurs auspices ; car beaucoup de sociétés ou de 
particuliers qui créèrent de leurs propres moyens des hôpitaux, 
ambulances ou postes de ravitaillement, les mirent sous le 
contrôle des zemstvos et des villes. 

Au front même, les villes et particulièrement les zemstvos 
ont de multiples formations sanitaires qui accomplissent le 
travail le plus pénible et le plus dangereux. C'est sur le champ 
de bataille même qu'ils vont au secours de la vaillante armée 
qui depuis un an combat héroïquement et sans trêve. Nom- 
breux sont ceux, hommes et femmes, qui, faisant le service 
des zemstvos, furent tués, blessés ou faits prisonniers. 

Les zemstvos et les villes ont aussi au front des postes de 
ravitaillement d'où des serviteurs zélés, appartenant à toutes 
les classes de la société russe, portent aux soldats jusque 
dans les tranchées la tasse de thé dont aucun Russe ne peut 
se passer. Dans les villes voisines- du front, les deux Unions 
ont installé des dépôts de produits pharmaceutiques, d'ins- 
truments de chirurgie, de vêtements, de linge. Pendant l'hiver 
elles ont fait travailler tout le pays pour assurer aux soldats 
des vêtements chauds. Elles ont installé, en peu de temps, 
des usines pharmaceutiques pour fabriquer des produits que 
la Russie recevait auparavant de l'étranger et parliculièret 
ment de l'Allemagne. Elles ont constitué des commissions 
savantes pour rechercher les moyens de fabriquer en Russie 
même certains produits chimiques indispensables à l'armée, 
ou pour trouver les moyens de combattre elTicacement les gaz 
asphyxiants allemands. Elles ont aménagé de multiples trains 



LA MOBILISATION CIVILE DE LA RUSSIE 141 

sanitaires, avec lits, cuisine, salle d'opération, salle de panse- 
ment, et un personnel de choix. Elles ont organisé des trains- 
bains où les soldats trouvent du linge propre de rechange. 

Les zemstvos ont aussi créé des sections techniques « volan- 
tes », qui se transportent très facilement et, installent, selon 
les besoins, des cuisines, des bains, des réfectoires, des lavoirs, 
des postes de secours. Les deux Unions, dans leurs formations 
sanitaires, ont des sections auxqualles on a également donné 
le nom de « volantes )\{letoiitzki) parce qu'elles font le ser- 
vice sanitaire dans les positions de première ligne et donnent 
Jes premiers secours aux blessés sur le champ de bataille ^ 

Plus d'une fois les Unions ont organisé des quêtes pour 

învoj'er aux soldats des paquets individuels contenant tabac, 

victuailles, linge, papier à lettres, envois bienfaisants si l'on 

)ense à l'isolement du soldat russe qui ne reçoit pas aisé- 

lent comme ses camarades français ou anglais, des paquets 

ou de l'argent de sa famille. 

Les zemstvos et les villes ont aussi fait beaucoup pour 
l'évacuation et l'assistance des réfugiés. Il faut encore men- 
tionner la lutte des zemstvos contre la propagation des mala- 
dies épidémiques, conséquence habituelle de la guerre. 

Aussi les services des zemstvos et des villes sont-ils haute- 
ment appréciés par tous, comme le prouvent les félicitations 
des commandants des armées, du généralissime russe, le grand 
duc Nicolas Nicolaïevitsch, et du tsar Nicolas. Le gouverne- 
ment a même contribué à développer leur action en alimen- 
tant largement leurs caisses, car leurs propres ressources ne 
leur auraient pas suffi pour donner une telle extension à leurs 
œuvres -. 

1 . Une (Us rccenles formations sanitaires de l'I 'nion des villes, celle de Tomsk, 
partie au front au mois de juin, avait un personnel de 5 médecins, 1 dentiste. 
22 infirmières, 10 infirmiers, 145 sanitaires, plusieurs tailleurs, cordonniers, serru- 
riers, menuisiers. Elle emportait, en outre, des médicaments, instruments, provi- 
sions, etc., tout le matériel nécessaire pour l'installation d'un établissement de 
bain pouvant servir à 1 500 hommes en vingt-quatre heures et un poste de ravi- 
taillement pouvant fournir 3 000 repas par jour. La formation avait en outre 
plusieurs « letoutzki » devant faire le service dans les positions de première ligne. 
Enfin, plusieurs chimistes y étaient attachés pour étudier sur place les moyens 
de combattre les gaz asphyxiants allemands. 

2. Selon le dernier rapport de la direction du Service sanitaire et d'évacua- 
tion, il y avait en Russie, durant les mois janvier-juin, au moins 180 000 lits 



142 LA KEVUE DK PARIS 

Mais le gouvernement a trouvé aussi le moyen de réaliser 
des économies considérables en s'adressant aux zemstvos 
pour l'approvisionnement de l'armée et en évitant ainsi les 
fournisseurs intermédiaires, car les zemstvos achètent hlé, 
fourrage, chevaux sur place, et ne cherchent, bien entendu, 
à faire aucun bénéfice. Ils sont les fournisseurs les plu 
consciencieux et les plus désintéressés de l'État. 

* 

* * 

Quand vinrent les heures d'épreuves, le pays vit dans 
l'action des zemstvos et des villes un admirable exemple à 
suivre et à généraliser pour satisfaire à tous les besoins de 
l'armée. 

Le devoir du pays envers l'armée était clair, impérieux : 
lui fournir en grande quantité, sans arrêt et toujours en plus 
grand nombre, des canons, des fusils, des munitions. Le tsar 
constitua donc, sous la présidence du ministre de la guerre, un 
conseil supérieur des munitions où furent invités quatre 
membres du Conseil d'État et quatre membres de la Douma, 
parmi lesquels son président, M. Rodzianko ^ Pour la pre- 
mière fois depuis la guerre, le gouvernement appela ainsi 
des représentants du pays à collaborer à la direction de la 
défense nationale. 

C'était la première innovation que le gouvernement, cédant 
aussi bien à la force des choses qu'à l'opinion publique, appor- 
tait à l'organisation de la guerre. D'autres devaient suivre, 
comme les remaniements dans le ministère- et la convocation 

disponibles et qui restaient libres même au moment des batailles les plus achar- 
nées de Galicie et de Pologne. — Sur le nombre des établissements sanitaires, 
un tiers avait été installé et organisé par les soins du gouvernement et deu; 
tiers par la Croix-Rouge, les zemstvos, les municipalités et des particuliers. 
Le gouvernement, pendant les six premiers mois de 1915, avait subventionné 
les organisations pour les sommes suivantes : à la Croix-Rouge, 28 167 736 ; à 
l'Union des zemstvos, 71 305 050 ; à l'Union des villes, 28 158 448 ; à certains 
Zîmstvos, 7 406 000 ; à la municipalité de Pétrograd, 9 500 000 ; à celle de Mos- 
cou, 13 656 000 roubles. 

) . L'initiative de la création de ce conseil appartient à M. Rodzianko, ce qui 
explique les bruits qui lui en attribuaient la présidence. 

2. Sans compter la nomination du comte2Ignatieff à la direction du minis- 
tère de l'Instruction publique, en remplacement de M. Kasso, décédé, ont été 



I 



LA MOBILISATION CIVILE DE LA KUSSIE 143 

e la Douma, appelée cette fois non plus à siéger quelques jours 
ur entendre des déclarations officielles et voter le budget, 
mais à travailler efficacement à l'œuvre nationale. 

Les actes du gouvernement furent accomplis quand le pays 
était déjà en mouvement pour se masser à l'arrière de l'armée, 
quand avait déjà retenti le cri : « Tous pour la guerre! » 

Dans son mémorable rescrit du 14-27 juin, le tsar, ordon- 
nant la convocation du Parlement, attestait déjà la grandeur 
du mouvement : 

De tous les côtés du pays natal, je reçois des appels témoignant une 

Ijrte volonté de tous les Russes de consacrer leurs forces à l'œuvre 
e l'approvisionnement de l'armée. Je puise dans cette unanimité 
ationale l'assurance inébranlable d'un avenir radieux. 
La guerre prolongée demande des efforts toujours nouveaux; mais 
iirmontant les difficultés croissantes et parant aux vicissitudes 
inévitables de la guerre, nous raffermissons et trempons dans nos 
cœurs la résolution de mener la lutte, avec l'aide de Dieu, jusqu'au 
triomphe complet des armées russes. 

L'ennemi devra être abattu, sans quoi la paix est impossible. Avec 
une foi ferme dans les inépuisables forces de la Russie, j'attends 
que les institutions gouvernementales et publiques i, l'industrie russe 
et tous les fidèles fils de la patrie, sans distinction de tendance ni de 
classe, travaillent solidairement et unanimement pour satisfaire les 
besoins de l'armée. C'est ce problème unique et désormais national 
qui doit attirer toutes les pensées de la Russie unie et invincible dans 
son unité -'. 

La première grande manifestation de ce mouvement est le 
congrès des industriels, qui s'est réuni vers la fin du mois de 

remplacés en peu de temps : le général Soukhomlinoiï par le général Polivanoff, 
au ministère de la Guerre ; M. Maklakoff par M. Stzerbatoff, au ministère de 
l'Intérieur ; M. Stcglovitoff par M. Khvostofï, au ministère de la Justice ; M. Sabler 
par M. Samarine, à la direction des Cultes (Saint-Synode). Nous n'avons pas à 
apprécier ici ces changements dans le cabinet de Pétrograd, mais il est de toute 
évidence qu'ils ont été faits avec l'intention d'un rapprochement entre le gou- 
vernement et la Douma. En ce qui concerne la nomination du général Polivanoff, 
qui est le grand réformateur de l'artillerie russe, elle a été dictée en outre par des 
considérations sans doute plus strictement militaires. 

T. Le mot publiques qui est dans la traduction offlcielle du rescrit est plutôt 
mal choisi pour définir les obszzslvennya outzrejdenia dont parle le tsar pour 
désigner les institutions du pays, comme les zemstvos et les municipalités. 

2. A remarquer que la date du rescrit est celle de la mémorable réunion de 
tous les ministres, sous la présidence du tsar, au grand quartier général des 
armées. 



I 1 1 I.A llEVUE DE PARIS 

mai à Pétrograd. Dès l'ouverture du congrès, son président, 
le grand industriel M. AvdakofT, et l'adjoint du ministre 
du Commerce et de l'Industrie, M. Veselavo, parlèrent de la 
nécessité d'intensifier l'industrie russe, de la mettre toute 
entière au service de l'armée. « Il faut, déclara le représen- 
tant du gouvernement, M. Veselavo, que tous, industriel 
ouvriers, techniciens, savants, s'unissent pour venir en aide 
à l'armée combattante. » Les orateurs suivants, alïirmant le 
grand devoir que la situation imposait à tous, parlèrent des 
différentes mesures à prendre et surtout de la convocation de 
la Douma. 

Mais le congrès n'a pris toute sa portée qu'avec l'arrivée 
du délégué de Moscou, M. Riabouchinsky, qui venait du 
théâtre des opérations ; dans un discours vibrant et fort, il dit 
ses impressions du front, parla ouvertement des erreurs 
sinon des fautes commises, engagea le congrès à entrer immé- 
diatement dans la voie des réalisations pratiques. 

Nous ne pouvons plus nous occuper de nos affaires de tous les 
jours, — dit M. Riabouchinsky. Tous, dans nos usines et fabriques, 
nous ne devons plus penser et travailler que pour abattre l'ennemi. 
Nous devons tout oublier et nous unir dans le seul but de le vaincre. 

II ne s'agit plus maintenant de parler ; il faut agir... Vainqueurs, nous 
pouvons tout espérer, tout atteindre... Le congrès doit donc affirmer 
qu'il faut, malgré toutes les difficultés, continuer la guerre jusqu'au 
dernier souffie... Nous devons coûte que coûte obtenir une victoire, 
non pas indécise, mais définitive, qui nous délivrera pour toujours du 
danger germanique. 

Le président de la Douma, M. Rodzianko, invité à assister 
au congrès et revenu, lui aussi, d'un voyage au front, appuya 
encore ce langage en donnant sa devise au mouvement qui 
allait naître. 

Je viens, dit-il, de parcourir des milliers de kilomètres au front et 
à l'arrière, je viens de voir nos troupes qui ne se lassent pas de com- 
battre, et nos jeunes soldats qui s'instruisent pour prendre la place 
de ceux qui tombent au champ d'honneur. Je ne trouve pas de 
paroles suffisantes pour exprimer toute l'émotion que j'ai éprouvée, 
toute l'admiration que j'ai ressentie au contact des uns et des autres, 
également prêts à faire le sacrifice suprême pour la patrie. Mais tous 
les citoyens russes ont un devoir immédiat et impérieux : nous devons 
tous assister l'armée et travailler sans trêve pour elle, pour sa victoire. 



V 

I 



LA MOBILISATION CIVILE DE LA RUSSIE x4o 

Désormais, tous les citoyens russes ne doivent avoir qu'un mot d'ordre : 
Tour et tout pour l'armée .' Tout doit être fait pour obtenir la victoire 
par iunion de tous... De même que la société est venue en aide au gou- 
vernement pour assister les malades et les blessés, pour assurer l'ap- 
provisionnement de l'armée, de même le pays doit s'organiser pour 
procurer à l'armée tout ce dont elle a besoin et surtout les munitions. 
La bureaucratie plus ou moins archaïque ne peut pas suffire à la tâche... 
Il faut que le pays intervienne de toute sa force vitale... 

Le congrès, sans longues discussions et dans une véritable 
iiè\ re de travail, prit une série de résolutions inspirées par le 
désir d'aboutir immédiatement, résolutions que le pays entier 
aj)prou\ a avec enthousiasme. 

Afin de diriger toutes les forces productives de la Russie 
vers l'organisation du travail national pour la guerre, le 
ongrès décida : 

1° d'organiser dans toutes les régions industrielles des 
omités locaux chargés : 

a) de dresser la liste des entreprises pouvant être utilisées 
pour la production des munitions ; 

b) d'élaborer un plan de travail pour chaque entreprise 
et de déterminer les besoins des usines et des fabriques en 
matières premières, en combustibles, moyens de transport et 
personnel ; 

c) de coordonner le travail des usines et des fabriques dans 
chaque région ; 

2° d'organiser à Pétrograd un comité militaro-industriel 
central, dont l'action doit consister à coordonner le travail des 
comités régionaux et à réaliser une collaboration étroite avec 
le gouvernement. Ce comité doit comprendre, outre les indus- 
triels désignés par le congrès, des représentants des société^ 
savantes, des administrations des chemins de fer et des com- 
pagnies de navigation, de l'Union des zemstvos et de celle 
de3 municipalités^ 

Le gouvernement, qui voyait ainsi naître une formidable 
organisation, résolue moins à aider l'administration qu'à la 
suppléer, se rendit pourtant à l'évidence : le tsar, comme le 
grand-duc Nicolas, félicitèrent le congrès en souhaitant à la 
nouvelle organisation d'aboutir pleinement dans son admi- 
rable initiative. 

1" Septembre 1915. 10 



14G I>A lîEVUK DE PARIS 

Quelques jours plus tard commença le remaniement du 
ministère dont nous avons parlé plus haut. Le mouvement 
était déclanché, les barrières étaient rompues. 



* * 

Aussitôt après les industriels, l'Union des zemstvos et 
l'Union des villes réunirent à Moscou ^ des congrès de leurs 
représentants. 

Au congrès de l'Union des zemstvos, son président, le 
prince Lvofï, prononça un discours retentissant qui posa le 
problème du jour dans toute son ampleur : 

II ne peut plus y avoir de doute actuellement, déclara le prince 
Lvoff. Le problème qui se pose devant la Russie, devant nous tous, 
ne peut pas être résolu par le gouvernement tout seul. C'est un pro- 
blènxe national dont la solution exige l'effort du pays entier. Les 
zemstvos ne peuvent pas rester à l'écart de la grande tâche qui s'im- 
pose... 

Jetons un regard en arrière. Voyons comment la guerre a élc 
naenée pendant les dix mois écoulés. Était-elle faite avec toute la 
tension de toutes les forces nécessaires, était-elle faite par l'union 
de tous? Nous devons nous rendre compte de l'état réel des choses, 
nous devons les voir telles quelles, sans crainte et sans vouloir nous, 
dissimuler aucunement l'avenir. Nous connaissons la puissance de 
notre pays et nous pouvons garder tout notre sang-froid, quelque 
difficile ou dangereuse que soit la situation. Mais nous ne devons pas 
avoir d'illusions... 

Nous, les zemstvos, nous travaillons partout où combat notre 
armée, assurant le service de l'évacuation et l'assistance des blessés 
et des malades. Nous avons complètement fusionne avec l'armée. 
Demandez à nos délégués aussi bien qu'aux commandants des armées, 
et tous vous l'affirmeront. Il faut qu'ici, à l'intérieur^ de l'Empire, soit 
réalisée la même union que sur les champs de bataille, et quand cela 
sera fait, quand l'armée le saura, l'ennemi sera vaincu... 

Nous pouvons bien dire que tous les services auxquels partici- 
pent les forces vives du pays, le service sanitaire comme celui de l'ap- 
provisionnement, fonctionnent bien et sont complètement assurés. 
Seuls les services auxquels les organisations du pays ne furent pas 
appelées à participer, comme le ravitaillement de l'armée en muni- 
tions, le transport des munitions, l'approvisionnement de la popula- 
tion à l'intérieur du pays, sont défectueux. Mais je suis loin d'en déses- 

1. Le 6/19 juin. 



I 



LA MOBILISATION CIVILK DE LA RUSSIE 147 

pérer. Dans ce fait même que les forces du pays ne sont pas encore 
absorbées, je vois la garantie du succès final. Nous ne sommes pas. 
encore mobilisés, alors que nos ennemis épuisent leurs dernières forces. 
Il n'est pas encore trop tard et tant qu'il n'est pas trop tard nous, 
devons nous hâter de nous mobiliser. Toute la Russie doit devenir une 
organisation militaire. Toute, elle doit se transformer en un énormes 
arsenal de l'armée. A toute demande, à toute réclamation de son 
armée, le pays doit pouvoir immédiatement répondre : Présent ! 

L'Union des zemstvos ainsi que l'Union des villes, qui tint 
ses assises le même jour, décidèrent de se joindre au mouve- 
ment du pays. Les deux Unions élurent des comités chargés 
spécialement de rechercher les moyens d'intensifier la pro- 
duction des munitions et d'en, organiser la fabrication dans 
les usines et les ateliers des villes et des villages non encore 
touchés par la mobilisation industrielle. Elles déléguèrent des 
représentants au comité central des industriels et se mirent 
immédiatement à l'œuvre, montrant dans la nouvelle tâche 
qu'elles ont assumée la même initiative, la même énergie, le 
même esprit pratique que dans leur organisation du service 
médico-sanitaire. 

Vinrent ensuite le congrès des chefs de tous les chemins de 
fer de Russie, le congrès des kousiari (petits artisans villageois) 
du gouvernement de Moscou, le congrès des petits indus- 
triels, le congrès des écoles techniques, la conférence pour 
l'approvisionnement de l'armée en blé, la conférence pour 
donner du travail aux ouvriers réfugiés des régions envahies 
— d'autres congrès encore ayant tous le même but : réaliser 
la mobilisation civile du pays. 



* 
* * 



Le Comité central des industriels se constitua aussitôt après 
le congrès, laissant ses portes largement ouvertes à tous ceux 
dont le concours lui pouvait être utile. Sous la présidence du 
célèbre industriel, membre du Conseil d'État, M. Avdakolï,. 
il comprend des industriels comme MM. Riabouchinsky, NobeU 
Joukovsky ; des représentants des zemstvos, dont leur prési-^ 
dent, le prince Lvofî; des représentants des municipalités^ 
dont les maires de Pétrograd et de Moscou, le comte I. Tolstoï 
et M. Tchelnokofî; des membres de la Douma, dont le président 



1 !8 h\ HEVUE DE PARIS 

actuel et l'ancien président MM. Rodzianko et Alexandre 
Goutchkoff et les députés Protopopolï, Dmitrukoff, Boublikoff, 
Savitch, Feldmann ; des anciens ministres comme MM. Koutler 
et Fedorofï; l'ancien chef de l'Office de travail, M. Litvinoff- 
Falinsky ; des délégués des ministères de la guerre et de l'in- 
dustrie; des délégués des sociétés savantes; des ingénieurs, 
des techniciens, etc., etc. 

Le comité militaro-industriel s'est divisé en sections, au 
nombre de douze : sections des machines, des explosifs, des 
obus, des inventions, des avions, des transports, des combus- 
tibles, sections ouvrière, financière, juridique, etc. Chaque 
section a le droit de s'adjoindre toutes les personnes dont la 
collaboration peut lui être utile. 

S'étant assuré du concours du gouvernement, le comité cen- 
tral commença à organiser partout des comités locaux, envoya 
des délégués dans toutes les régions industrielles afin d'étudier 
sur place toutes les questions concernant le ravitaillement 
de l'armée, obtint du gouvernement tous les renseignements 
nécessaires sur les "munitions et l'outillage, organisa à travers 
le pays une enquête pour établir quelles sont les usines et les 
fabriques inutilisées jusqu'ici, mais pouvant travailler pour 
l'armée, quel est le matériel dont elles ont besoin pour cela 
et dans quelle mesure on peut intensifier le travail des entre- 
prises privées qui. fabriquent déjà des munitions. 

L'Union des zemstvos et celle des villes constituèrent aussi 
des comités de défense nationale. Mais alors que le comité des 
industriels étend son action particulièrement sur la grande 
industrie, les zemstvos et les municipalités dirigent princi- 
palement leurs efïorts vers la mobilisation des petits industriels, 
dans les villes ou à la campagne. 

Les zemstvos se sont demandé s'il n'était pas possible de 
faire travailler pour l'armée les koustari si nombreux dans 
les provinces du centre et qui sont dcr, ouvriers fort habiles. 
Sans doute, on ne peut pas leur confier la fabrication des obus, 
mais ils peuvent parfaitement faire des ciseaux, des pelles, des 
haches, des voiturettes, des harnais, sans parler des vêtements, 
du linge et de tant d'autres objets si nécessaires à l'armée. Les 
zemstvos envoyèrent donc partout des spécimens de ces objets 
et organisèrent même dans cerlaines villes des expositions afin 



LA MOBILISATION CIVILE I) K LA UL'SSIÎ. 140 

que chacun pût voir ce dont l'armée a besoin et ce qu'ii peut 
utilement fabriquer pour elle. 

Enfin l'Union des municipalités s'emploie particulièrement 
à mobiliser les écoles techniques et professionnelles. Après un 
certain temps d'action indépendante, les comités militaires 
des deux Unions ont fusionné et forment maintenant une 
seule organisation d'autant plus importante et forte. 

* 

Comment le pays a-t-il répondu aux appels de ces grandes 
organisations? Comment la population réalise-t-elle l'effort 
que la situation militaire exige d'elle? Il nous suffît de repro- 
duire ici, telles quelles, les informations que nous trouvons 
à ce sujet dans les journaux russes. 

TamhofJ : Il vient de se constituer dans notre ville un comité mili- 
taro-industriel. Les zemstvos, la municipalité et. l'administration du 
chemin de fer y sont représentés. Il a été décidé d'utiliser tous les ate- 
liers disponibles dans toute la province pour la fabrication des muni- 
tions. Une commission spéciale est allée faire une enquête sur place 
pour établir quels ateliers peuvent être mobilisés immédiatement. 

Voronej : Un comité militaro-industriel s'est constitué, composé 
des représentants de la municipalité, du zemstvo, de l'industrie, du 
commerce. A la première réunion du comité, on a fait une quête qui 
a donné 12 000 roubles. Il a été décidé d'organiser la fabrication de 
grenades. On a pour cela une usine dont l'aménagement ne prendra 
que très peu de temps. 

Vidtka : A une réunion des notables de notre ville, on a élu un comité 
militaro-industriel qui a décidé d'ouvrir des sections dans toutes les 
villes de la province. 

Ekatcrinodar : Les représentants des banques, des industriels, des 
commerçants, des artisans viennent de se réunir et ont décidé d'orga- 
niser un comité militaro-industriel. 

Pcrm : Les représentants des usines de l'Oural ont décidé de mobi- 
liser toute l'industrie de notre contrée. 

Novotzerkask : Le comité militaro-industriel considère parfaite- 
ment possible d'aménager une de nos grandes usines pour la fabrica- 
tion des munitions. Ce sera chose faite d'ici peu de temps. 

Krementchoug : L'organisation du comité militaro-industriel est 
achevée. Il est composé des ingénieurs, techniciens, industriels, repré- 



lôO i.A iii:vri: ni: i>aius 

sentants du zcmstvo et de la nuinicipalité. Dès sa constitution il s'est 
mis à l'œuvre. 

Samara : Le zenistvo a voté un crédit de 100 000 roubles pour le 
«comité militaro-industriel de notre ville. 

Kalouga : Le comité militaro-industriel a décidé de mobiliser immé- 
<liatement les nombreuses usines de notre contrée pour la fabrication 
des munitions. 

Tiflis : Il vient de se constituer ici un comité militaro-industriel 
pour tout le Caucase. Ce comité régional créera des organisations 
pour la mobilisation du pays dans toutes les autres villes du Caucase. 

Taganrog : Le comité militaro-industriel vient de recevoir une 
commande considérable de l'État. Le travail est partagé entre les 
grandes usines. Mais le comité vient de convoquer une réunion de 
petits industriels et d'artisans pour savoir lesquels d'entre eux pour- 
ront se charger de la fabrication des munitions... 

Il eu est ainsi dans toutes les villes, grandes et petites, et en 
continuant ces citations nous aurions pu faire vraiment le tour 
de la Russie, depuis la mer Blanche jusqu'à la mer Noire et 
depuis Pétrograd jusqu'à Vladivostok. 

Voici maintenant quelques exemples en ce qui concerne la 
mobilisation des sociétés savantes et des écoles : 

La grande Société Impériale technique russe a constitué un 
comité de concours militaro-industriel qui se distingue par 
une activité vraiment prodigieuse. Il s'emploie surtout à 
adapter les usines de toutes les industries à la fabrication des 
munitions. Il s'elîorce aussi d'intensifier partout le travail : 
c'est ailisi qu'en peu de temps il a plus que triplé la force 
productrice des grandes usines de Pétrograd. — L'Institut 
technologique de Kharkolï a organisé le travail pour l'armée 
•dans toutes les écoles techniques et professionnelles de plu- 
sieurs gouvernements (provinces). — La Haute École technique 
<ie Moscou prépare des instructeurs pour la fabrication des 
obus et des explosifs. Tous les ateliers de l'École fabriquent 
des munitions. — La faculté physico-mathématique de l'Uni- 
versité de Kieiï est mobilisée et s'occupe particulièrement de la 
réparation des instruments de physique employés par l'armée. 
— L'Institut de commerce de Moscou a organisé des cours pour 
les étudiants et les ouvriers afin de leur donner des connais- 



I 



LA MOBILISATION CIVILE DE LA RUSSIE 151 

sances chimiques et techniques suffisantes. En outre, l'Institut 
fabrique lui-même les appareils de protection contre les gaz 
asphyxiants, — Les laboratoires de l'Université de Pétrograd 
travaillent aussi pour l'armée. Cette mobilisation des écoles 
acquiert chaque jour plus d'extension. 

Il faut enfin citer quelques manifestations de l'initiative 
privée. 

A une réunion du comité de la Bourse de Moscou qui eut 
lieu peu après le congrès des zemstvos, on présenta une liste 
de souscription et on recueillit ainsi près de dix millions de 
roubles que le comité décida d'employer pour la construction 
immédiate de deux usines à. munitions. En six semaines, 
ces usines doivent être bâties et prêtes à fonctionner ! — Les 
gros industriels et commerçants de Nijni-Novgorod ouvri- 
rent également une souscription pour la fabrication des muni- 
tions. Nous relevons sur la liste des sommes de 50 000 roubles 
souscrits par la Compagnie de navigation « Volga », de 76 500 
par les Sociétés Bachkiroff, de 15 000 par la Société Bou- 
groff, etc. — La Société des industries textiles des régions de 
Pétrograd et d' Ivanovo-Vosnesensk a décidé de construire en 
toute hâte une usine métallurgique pour fabriquer des muni- 
tions, en plus des usines qu'elle a déjà mises à la disposition 
■du Comité central des industriels. 

En ce qui concerne ces initiatives privées nous aurions pu 
également multiplier les exemples. Mais les faits que nous 
venons d'énumérer nous semblent suffire pour attester la gran- 
deur de l'efîort. 

« La guerre est nationale et elle doit, par conséquent, être 
faite par toutes les forces, par tous les moyens de la nation ! >» 
a déclaré un délégué au Congrès des industriels à Pétrograd. 

C'est à la réalisation de ce grand principe que nous assistons 
actuellement en Russie. 

* 

Sans doute, on ne peut pas, du jour au lendemain, indus- 
trialiser un pays et surtout un pays comme la Russie, immense 
^t peu organisé, manquant de chemins de fer et de routes, 
•d'écoles et de liberté, et gouverné encore selon des principes 



i:y2 

recoiuiiis depuis longtemps archaïques par tous les a.iues 
États de l'Europe. Mais sans accomplir de miracles, la Russie 
est capable d'égaler son effort industriel à toutes les nécessités 
de cette guerre, à condition que ses forces vives puissent 
se manifester. Le mouvement actuel en est une preuve 
éclatante. 

Voici quelques exemples des lacunes et des oublis que le 
mouvement actuel est appelé à combler et à réparer : Le 
comité militaro-industriel de l'Union des zemstvos, après avoir 
fait une enquête auprès des zcmstvos de provinces, a pu cons- 
tater que toute une catégorie de grandes usines pouvant 
fabriquer du matériel de guerre n'a pas encore été utilisée K 
A sa première réunion, le comité militaro-industriel de Moscou 
a ])u constater que seulement un nombre infime des entre- 
prises industrielles de la région de Moscou participe à l'œuvre 
de la défense nationale -. — Le comité central des industriels, 
après enquête, a pu constater que la production de la fonte, 
pendant les six premiers mois de la guerre, a diminué de 
15 p. 100 à cause surtout du manque de personnel. Or, pour y 
remédier, le comité dut faire des démarches auprès du 
ministère de l'Intérieur pour obtenir certaines libertés de 
transport pour les ouvriers ; ceux-ci ne manquent pas, mais 
souvent sont empêchés par des prescriptions administratives 
surannées d'aller où l'on a le plus besoin d'eux \ — Dans 
une réunion des patrons des usines et ateliers de constructions 
mécaniques (automobile et aviation), on constate avec stu- 
peur que la plupart des ateliers qui à Pétrograd même, 
jiourraient parfaitement travailler pour l'armée, ne sont aucu- 
nement utilisés. A Moscou, une usine allemande qui ne fonc- 
tionne plus, renferme tout un matériel utile, et c'est le zemstvo 
qui s'en aperçoit et réclame à l'administration l'autorisation de 
s'en servir. — On n'a commencé à adapter à la fabricatioîi 
des munitions les distilleries de l'État rendues plus ou moins 
libres par la suppression de la vodka, que quand a éclaté le 
mouvement de la mobilisation civile. 

1. Roiisskid V(donosli, de Mo«;rnu. <in 2( juin lOlô. 

2. Jbid m. 12 juin 1015. 

3. Jbid m. 1.5 juin 1015. 



LA MOBlî.I SATIOX CINILE 1)K i.\ JUSSIJ, 153 

Et un député, le comte Bobrinsky, a pu citer à la tribune 
ide la Douma ce fait vraiment incroyable: la direction de l'ar- 
tillerie, répondant au comité des industriels, pour les ques- 
tions concernant la défense nationale, qu'elle ne pouvait pas 
examiner les propositions du comité, car elles n'étaient pas 
formulées sur un papier affranchi de la façon réglementaire. 

La mobilisation civile du pays a déjà rompu certaines bar- 
rières, jeté bas certains obstacles. 

Avec sa Douma, avec ses zemslvos, avec ses municipalités, 
avec ses multiples comités d'action, avec sa volonté ardente, 
avec son orgueil d'aboutir, le pays est maintenant prêt à 
donner toutes ses forces à la défense nationale. 

La Russie est debout : c'est pour vaincre ^et se rénover. 




GENS DE MER 



XIV 



— Par votre Virginité très sainte et votre Immaculée 
Conception, ô Vierge des Vierges, préservez de toute souillure 
mon cœur, mon esprit et mon corps ! Ainsi soit-il ! 

Les bras de Rose tombèrent sur ses genoux. Elle regarda 
sans la voir la statuette de pierre. Les avertissemeits du rec- 
teur bourdonnaient dans sa tète. Il disait que c'était mal 
d'aimer la créature autrement que comme prochain, citant ce 
commandement : « Œuvre de chair ne désireras qu'en mariagi' 
seulement. » Rose s'effrayait. Faisait-elle œuvre de chair en 
pensant à Madhouas, outrageant Dieu qui la voyait et la ])uni- 
rait? Sans aucun doute. L'homme, c'était, ou le prochain qu'on 
aime en ami, ou la chair, qu'on aime d'amour. 

Elle se savait amoureuse à n'en plus pouvoir dauter. Tou- 
jours, entre son ouvrage et ses yeux, entre la Vierge même el 
elle. Désiré s'interposait. Il efïaçait tout le reste : les devoirs 
pieux, la joie d'être adroite au travail et la peur de Boulhuec 
le méchant. Tout cela disparaissait, comme si un brouillard 
se fût tendu devant. Rose ne voyait plus que le matelot, seul, 
fort, beau, séduisant. Elle rêvait. 

Son rêve n'était pas que douceur. Sa conscience soulîraiL du 

1. Voir la Rrviie di; Paris des l«f el 15 août 1915. 



GENS DE MER 155 

)éché commis. Elle récitait dix actes de contrition par jour, 
m plus de ses pénitences, pour attendrir Jésus irrité. La souil- 
lure de sa pensée, écartée de la religion, se voyait à son front, 
;t tout le monde la regardait d'une manière étrange. Elle 
[sentait monter autour d'elle la réprobation générale. D'abord, 
[il y avait eu l'unanime mouvement de sympathie, après la 
|démaiche ridicule de la Boulhuec à Vannes. Plus encore 
^qu'avant, les gens la saluaient de loin et s'approchaient en 
lui disant bonjour. Les pêcheurs lui donnaient en cadeau les 
lomards bleus pris dans leurs dragues, ou des coquillages 
Kolis. Chacun tenait à la féliciter tle sa bonne mine, ou sollici- 
tait d'elle un renseignement, sur le prochain voyage de la Fitte, 
)u sur les intentions de son père. A présent, ces mêmes gens 
)araissaient gênés de la voir et se djétournaient. Les marins 
iffectaient de regarder la mer, lorsqu'elle traversait le Rebar- 
[uère, allant à l'ouvroir, et Fhostilité des femmes se devinait 
dans leur lenteur à la saluer. 

Qu'avait-elle fait, la malheureuse, et que devait-on dire 
derrière elle? Elle croyait entendre les justes propos mépri- 
sants. Elle avait fauté : elle pensait à Madhouas, et tous le 
savaient. C'était visible ; son cœur éclatait. 

Son père aussi changeait d'attitude. Il paraissait taciturne, 
lui jovial autrefois. Elle surprenait souvent ses yeux tristes, 
son regard fixé sur elle, avec une grosse expression de reproche 
muet. Il s'irritait facilement, imposait silence à sa femme 
bavarde, ressassant l'incident Boulhuec, s'émei-veillant de la 
pétition nombreuse, de la justice rendue au syndic honnête 
par le commissaire. Il n'aimait pas entendre parler de cela. 
Puis, il \ieillissait vite, soudain. En huit jours, ses tempes 
s'argentaient. N'était-ce pas la honte de savoir sa fille égarée 
qui courbait ainsi ses épaules? Il souffrait. Quand il l'embras- 
sait, il ne la serrait plus comme jadis, et il lui arrivait même 
de ne pas lui donner le baiser du soir. Il ne lui disait rien, mais 
une sorte de trou se creusait entre eux, les séparait. Ils n'étaient 
plus l'un contre l'autre. Leurs bras devraient se tendre pour 
les réunir. C'était Rose la coupable. Elle n'aurait pas dû 
attendre pour lui confier son secret. Mais comment le lui dire 
sans l'irriter plus encore, en avouant des fautes anciennes 
déjà? 



156 i.A 

Elle demeura songeuse. Dehors, il faisait beau ; un gai 
soleil jouait sur la lande brune et verte, et la mer n'était pas 
mauvaise. Les voiles rouges des barques s'égaillaient dans le 
golfe, de Biriac au plateau Saint-Jacques, sans qu'aucune 
menace de vent les fît tanguer. 

Dans la salle, les petites voyaient bien qu'il y avait quelque 
chose d'anormal. Elles échangeaient des clins d'yeux par- 
dessus leurs coutures, et des chuchotements voletaient d'une 
chaise à l'autre. Mademoiselle Merrien conversait, chez les 
grandes, a\ec sœur Thérèse, et celle-ci apparaissait parfois, 
troublée, avec un faux air»de vigilance inquiète, et faisait : 
chut ! du bout des lèvres, pour réclamer le silence. Tantète 
Jorace disait dans les coins, en baissant son museau futé, que 
Rose avait été grondée et que ses yeux restaient rouges de 
dépit. Toutes lespionnaient à la dérobée. Elle semblait pour- 
tant attentive à son travail, mais on voyait à son attitude 
qu'elle réprimait un gros chagrin secret. Il y avait de la dou- 
leur dans la crispation de sa bouche humide. Cet air de souf- 
france contenue excitait les curiosités des fillettes nerveuses, 
comme la vue du sang exaspère les compagnes d'une poule 
blessée. D'abord Rose mordait ses lèvres et ne paraissait pas 
entendre les murmures défendus. Plusieurs avaient déjà pu 
quitter la salle sans permission, ou dégourdir leurs jambes en 
frottant à terre leurs sabots, sans réprimande. Quand la sacris- 
taine levait les paupières et qu'on s'attendait à quelques 
paroles, on était surpris de la voir fixer avec une longue atten- 
tion le jour cru de la fenêtre, devant laquelle les nuages rou- 
laient. Elle rêvait des minutes entières, regardant un point 
éloigné, par delà le Piot, vers la mer dont la ligne claire barrait 
l'horizon. Puis elle soupirait et reprenait son ouvrage. Elle 
avait eu des gestes d'impatience aux premières questions 
posées le matin, et n'avait pu débrouiller un échcveau de fil, 
tant ses mains tremblaient. Cela, toutes le remarquèrent. Et 
aussi qu'elle n'avait pas fait la prière à haute voix avec 'les 
autres. 

En partant déjeuner, à onze heures, les approbanistes 
demandaient aux moyennes des renseignements. Elles avaient 
appris que le recteur viendrait le tantôt. Sœur Thérèse le 
disait. C'était pour Rose, peut-être? Ces choses se mêlaient 



G E N s D E M K R 15 7 



I .,„ ,...,..„.. 

^^ernier conseil, assurait que les affaires allaient mal du côté 
des pêcheurs. Bouihuec avait encore fait du tapage, la veille 
au soir, en injuriant la Fitte au débit. On en jasait dans les 
maisons. Et des petites, qui avaient rencontré l'infirme au 
calvaire, contaient qu'il effrayait, avec ses mouvements péni- 
bles, plus encore ce jour-là, parce qu'il mâchonnait entre ses 
dents des gros mots, comme un homme ivre. Ses yeux bril- 
laient d'une lueur singulière. Alors qu'il s'était approché des 
têtes blondes, elles s'étaient égaillées en se moquant de lui. 
Il avait lâché derrière leurs jupes envolées un vilain juron, 

Iui les avait fait se signer. 
Elles se répétaient leurs découvertes, intriguées. Clémence 
sert, même, interrogeait Rose, qui la renvoyait doucement, 
/d langue démangeait à toutes de lui parler encore, mais elles 
n'osaient pas. D'ailleurs la directrice l'appelait. Elle posait 
son dé, et, lentement, obéissante, traversait les salles. Les con- 
versations s'élevèrent dès qu'elle disparut. 

Puis, on se tut pour écouter. Mais les grandes faisaient du 
bruit dans leur salle, et la mélopée chantant des gamins réci- 
tant l'alphabet à l'école bourdonnait au-dehors. On [n'entendit 
rien de ce qui fut dit, mais on put voir que Rose venait de 
pleurer, lorsqu'elle revint, et qu'elle avait peine à contenir ses 
sanglots. On la plaignit. Le seul crissement du fil dans les 
linges s'éleva, avec le claquement métallique des ciseaux 
fermant leurs mâchoires coupantes, 

A la vérité. Rose venait d'être grondée très fort par made- 
moiselle Merrien, pour n'avoir pas rendu compte de la démar- 
che de Madhouas chez son père. Elle était coupable de dissi- 
mulation, et la directrice le lui reprochait sévèrement, comme 
une faute très grave, qui indisposait le curé. Elle avait désobéi 
à l'esprit de la Congrégation et péché par orgueil, en gardant 
secrète une action dont elle devait confidence à ses direc- 
teurs. Le curé viendrait la tancer à cet égard, et, peut-être, 
prendrait-on contre elle une sanction disciplinaire qu'elle méri- 
tait. Sa conduite scandalisait la vieille demoiselle. C'était 
presque un outrage envers elle que ce mutisme pervers et 
cette obstination à ne pas avouer un penchant délictueux. 

Madhouas, on le savait, guettait sa maison. On l'avait vu. 



ir)8 LA REVIIC I>K l'AlUS 

Puis, il y avait les bruits sur Boulhuec. Qu'est-ce que c'était? 
On prétendait qu'il se vengeait du dédain de Rose en cherchant 
noise au syndic. Le château l'avait su, par la mairie, et la 
directrice trouvait cent bonnes raisons de plainte à n'avoir été 
avertie que par son frère. Elle réprimandait encore : 

— Tu excites donc les hommes, à présent, l'un contre 
l'autre? Quelle pitié ! Tu n'as pas honte? Réponds ! Tu pleures, 
ce n'est pas une réponse... 

L'abbé Rèze entrait précisément dans la cour, d'un air 
pressé. Il tenait entre ses mains grasses son bréviaire à fermoir 
de cuivre, et son chapeau penchait en arrière pour dégager 
son front échaulTé. Quelque chose d'alerte dans son allure 
montrait qu'il arrivait pour combattre. Il avait un pas brusque 
et sonore de soldat. Tout de suite, il saluait mademoiselle Mer- 
rien et sœur Thérèse, puis inspectait les salles en tapotant 
du bout des ^oigts, de ci, de là, une joue fraîche et ronde. Il 
avait plaisir à se trouver dans l'atmosphère laborieuse, mais il 
restait plus préoccupé qu'à l'ordinaire. Il ne se détendait pas 
en riant, après avoir conté une histoire amusante tirée des 
Écritures. Cependant, il forma le rond, les petites au centre 
et les grandes derrière. 

— Mes chères filles, — dit-il, — je vous réunis pour mettre 
en garde votre innocence contre les ruses du Malin. Il est bien 
perhde, le Démon, et il faut une attention constante pour 
déjouer ses embûches. Veillez particulièrement sur l'obser- 
vance de l'article 14 de notre règlement, si précis, si nécessaire 
à la pureté de vos âmes : « Les congréganistes doivent fuir 
soigneusement la fréquentation des jeunes gens, les conversa- 
tions suspectes, les lectures dangereuses, en un mot, tout ce 
qui peut blesser la retenue et la modestie. » Ayez toujours 
ceci présent à l'esprit. Ne vous laissez pas tenter par le mal 
du siècle. Je sais que beaucoup d'entre vous n'ont pas toujours 
dans leur entourage le bon exemple. Mais elles ont plus de 
mérite encore à résister et à triompher. Qu'elles se réfugient 
ici ! qu'elles n'oublient pas que le but suprême des Enfants de 
Marie est de servir et d'honorer la Vierge immaculée, non seu- 
lement par les prières, mais encore par toute la conduite de 
la vie ! 

Rose écoutait avec les autres. Elle attendait. Elle sentait 



IGEXS DE MER 1Ô9 

bien que le recteur pensait à elle, qu'il parlait pour elle sans 
avoir besoin de la regarder. 
— Toute la conduite de la vie ! — continuait le prêtre. — 
Tous ceux qui disent : « Seigneur ! Seigneur ! » n'entreront pas 
au royaume des Cieux; mais celui-là qui fait la volonté de 
Dieu ! Qu'on ne puisse dire à aucune de vous, mes enfants : 
i « Tu as péché ! » 

Il tournait le dos à la sacristaine. Elle ne voyait de lui que 
ses larges épaules et son auréole de cheveux argentés. Seule- 
ment, mademoiselle Merrien, placée devant elle, la fixait obsti- 
nément, pour observer l'effet immédiat du discours et rensei- 
gner le conférencier. Paternel, il achevait en demandant à 
quelques-unes des indications sur leurs travaux ou sur la santé 
de leurs vieilles grand'mères. Cette familiarité faisait rire et 
causait du brouhaha. Il l'apaisait à sa volonté, en haussant 
la voix, récitant une invocation comme conclusion : 

— Nous vous saluons, ô Vous qui êtes notre vie, notre 
consolation, notre espérance ! Nous élevons vers Vous nos 
voix, nous Vous présentons nos soupirs et nos gémissements 
dans cette vallée de larmes, ô Vierge Marie, pleine de clémence, 
de douceur et de tendresse pour les hommes ! 

Pendant que le cercle se disloquait, il abordait enfin Rose, 
s'arrêtait, plantait son regard dans sa figure cramoisie : 

— Tu viendras te confesser, — dit-il simplement. 
Et il passa, escorté de la directrice et de la sœur, empressées 

à le conduire. La jeune fille resta stupéfaite et confuse. Ce 
n'était pas son jour de tribunal. Pourtant, elle ne chercha 
pas à résister. Elle se sentait si malheureuse d'être déchue 
qu'elle aspirait à l'absolution. Elle éprouvait le besoin impé- 
rieux de laver son âme, pour retrouver sa tranquillité per- 
due. 

Une envie de secours et de repos la tendait toute vers le 
pardon apaisant^ vers la purification. Ses prières ardentes ne 
suffisaient pas, trop alourdies de réticences. Elle ne voyait 
plus Dieu. 

A quatre heures, elle courut à l'église. La nef était claire, 
agrandie par le vide. Mais, dans un bas côté, vingt gamins 
écoutaient la voix sévère de l'abbé Rèze, Ils étaient assis, tête 
nue, sur les bancs de noyer sculpté. Leurs coiffures s' entas- 



iGO LA . i)l-: l'v.KlS 

saieut sur le catafalque noir, écarlelé de blanc, posé sur un 
tréteau. Le curé disait : 

— Où étiez-vous, il y a cent ans? Vous n'étiez pas. La feuille 
existait sur les arbres ; cette petite chose, que le vent porte si 
haut, tenait déjà sa petite place sur la terre. Et vous, vous 
n'étiez pas. Si je me reporte par la pensée à des siècles en 
arrière, je vois cette église qui nous abrite, je vois la terre qui 
nous porte, je vois l'arbre, je vois le ver de terre que vous écra- 
sez, et j'ai beau regarder à droite, regarder à gauche, je ne vous 
vois pas... 

Cela, scandé, écrasait les enfants. Ils se sentaient si petits 
sous l'œil du prêtre qu'ils n'osaient remuer les doigts. Il les 
appelait à la piété envers Celui qui est de tous les temps; par- 
lait de devoir, de tradition. Debout, il les dominait de sa haute 
taille corpulente. Ils étaient de pauvres petits oiseaux fris- 
sonnants. Mais soudain leur angoisse de catéchumènes se 
dissipa dans un soupir d'aise.' Le recteur fermait sa claquette 
et tous se levèrent. Le Paler bourdonna sous le cintre aux 
poutres brunes. Puis les gamins reprirent leurs chapeaux 
et leurs bonnets et partirent en tapant leurs sabots sur les 
dalles. Alors l'abbé considéra sa pénitente agenouillée, avant 
d'entrer dans le confessionnal. Elle vint, craintive, à son appel. 
Elle s'écroula. 

— Récitez votre acte de contrition, — ordonna-t-il, — dites 
avec moi : Mon Sauveur .Jésus, qui êtes mon Créateur et mon 
Rédempteur, j'ai une douleur sincère de vous avoir offensé, 
parce que vous êtes mon Dieu et que le péché vous déplaît. 
Je vous aime plus que toutes les créatures... Eh bien?... je 
vous aime plus que toutes les créatures... 

— Je suis résolue à tout abandonner et à mourir plutôt 
que de vous offenser... 

Rose redisait les paroles connues. Mais leur signiiication 
précise lui apparaissait tout à coup, traversait sa tête avant 
de s'échapper des lèvres. Elle les comprenait, les paroles 
rituelles, prononcées d'habitude au fil des phrases monotones. 
Elles vivaient, à présent. Elles disaient quelque chose d'ef- 
froyable. Elles renonçaient ; elles repoussaient Madhouas, 
l'amour, les rêves. Elles tuaient la perfide douceur intérieure. 
Le ton de la pénitente dénonça sa révolte intérieure. Elle ne 



GENS DE MEIl 161 

pouvait pas achever. Elle tremblait de la netteté implacable 
des mots. Elle balbutiait, se reprenait, s'arrêtait. Inflexible, 
le prêtre continuait la torture, arrachait la plante poussée 
dans l'âme. ' 

— Je me propose, moyennant Votre sainte grâce, de con- 
fesser tous mes péchés, avec une ferme résolution de n'en plus 
commettre, de m'éloigner des occasions qui peuvent me porter 
au mal... 

Et comme elle hésitait encore, la voix coléreuse du recteur 
gronda. 

— Allons donc ! Vous le savez bien, pourtant !... Je me 
pro-po-se de m'é-loi-gner des oc-ca-sions qui peu-vent me 
por-ter au mal ! d'accomplir la pénitence qui me sera imposée l... 
Sainte Vierge ! comme il est dur d'arriver [au bout I Vous 
péchez envers Dieu, mon enfant, par vos négligences dans vos 
devoirs de piété et vos distractions dans vos prières. Vous 
résistez à la grâce et vous manquez de résignation. Je ne pour- 
rai vous absoudre. 

— Mon père ! 

— Je vais réciter pour vous... Répétez mentalement : Sei- 
gneur 1 je vais me présenter au prêtre à qui Vous avez donné 
le pouvoir de remettre les péchés... 

Rose pleurait, silencieusement, la main comprimant sa 
bouche. Son front se meurtrissait au bois dur de la lucarne 
à glissières. Toute sa peine montait en ondes chaudes de son 
cœur gonflé, coulait par ses yeux, cuisait son visage. Elle 
voulait le sacrifice ; elle ne pouvait pas l'offrir. 

— Faites que je n'aie point de honte à confesser toutes 
mes offenses, puisque je n'en ai pas eu à les commettre... 

Sacrilège ! Elle n'osait mentir jusqu'au bout, jurer la fidé- 
lité impossible. Elle restait croyante et humble pourtant, 
soumise à l'église et à la religion. Une force triomphait de 
sa conscience, imposait sa puissance. 

— Rose, prenez garde ! — morigénait l'abbé, grave. — Vous 
vous détournez des saintes voies de Dieu. Vous qui étiez tout 
notre espoir... Reprenez-vous ! Est-il possible que vous fassiez, 
vous, une mauvaise confession? 

— Mon père l 

— Renoncez ! 

1" Septembre 1915. 11 



162 LA REVUE DE PARIS 

— Je ne peux pas, mon père ! 

Il la sentait à la fois obéissante et rebelle, et la lutte l'exci- 
tait. 

— Vous venez au tribunal de la pénitence avec un cœur 
impur, pour railler Notre Seigneur Jésus-Christ. Vous n'êtes 
pas contrite. Vous retombez clans le péché. Vous vous laisserez 
tenter encore et vous vous perdrez tout à fait. 

Il la repoussait maintenant et son débit se précipitait. 
Chaque mot se faisait pierre pour la lapider. Mais en elle, le 
mal résistait, tenace, tassé, intact au fond de sa poitrine. 
Elle supplia encore, la voix faible. 

— Mon père ! 

Alors, il la ramassa, comme l'on fait d'une pauvresse, lui jeta 
de l'espoir, ainsi qu'une aumône, avec des reproches. 

— Faites pénitence. Trois Ave, trois Pater, et les psaumes 
6, 31 et 37 de la Pénitence, dix fois chacun : Ayez pitié de moi, 
mon Père... et Parce que je me suis tue sur mon péché... 

Il ferma brutalement le judas, quitta la logette. Elle pria, 
anéantie par sa grande douleur. Elle aurait crié de n'être pas 
absoute, tant cela lui était monstrueux. Elle en avait comme 
une plaie vive dans sa tête vide. Dès qu'elle se leva, elle courut 
pour revoir le recteur, l'implorer encore. Sa vue brouillée ne 
pénétrait pas les coins ombreux de l'église déserte, ses jambes 
vacillaient. Elle sortit du sanctuaire, attendit sous l'auvent. 

Le crépuscule violaçait la lande déclive, embrumait la mer 
mêlée au ciel. Les arbres fumaient leur filet léger de branches 
vaporeuses, roux dans la rousseur des nuages. Une torpeur 
tranquille enveloppait les choses. Autour de Rose immobile, 
les petits tas de sable, qui étaient des tombes, enflaient le 
sol de bosses régulières, qui semblaient des êtres couchés. 
Là dormaient les anciens du bourg, ceux qui étaient morts 
dans leurs lits, les pères, les aïeux, les ancêtres, les hardis 
marins, les laboureurs, les marchands ; et les épouses, les 
mères, les filles, les aïeules ; et les vieux et les jeunes du 
passé ; tous ceux et celles qui avaient vécu avant, qui avaieni 
habité les maisons, neuves alors, décrépites à présent, et qui 
avaient prié dans cette même église, prononcé les mêmes mots, 
répété les mêmes invocations, les mêmes cantiques. Ils étaient 
là, groupés sous la croix, morts^dans la foi de leurs pères. On 



GENS DE MER 163 

disait encore des messes pour le repos de leurs âmes. C'était 
pour eux que revenaient si souvent les paroles charitables, 
au prône : un tel et ses défunts! une telle et ses défunts! telle 
famille et ses défunts ! On priait pour soi et pour eux. Tous, 
ils étaient poussière dans la poussière. Ils avaient aimé, ils 
avaient souffert, ils avaient cru. Ils étaient l'humanité per- 
pétuelle, qui naît, vit, passe et pourtant demeure, toujours 
pareille, petite, craintive et misérable. 

Rose sentait confusément ces vérités, tandis que son attente 
se prolongeait. Elle ne distinguait presque plus les croix 
modestes, les bouquets fanés, les couronnes. Sur la place, 
par delà le cimetière, des fenêtres flambaient soudain, papil- 
lons lumineux ouvrant leurs ailes claires sur les maisons. On 
tendait sur elles les rideaux discrets, pour que le regard du 
passant s'y heurtât et n'y pût pénétrer. Et le recteur ne 
venait pas. 

Sa silhouette noire parut enfin. Rose se détacha du mur 
sombre, s'approcha. Le prêtre l'avait déjà reconnue. 

— C'est toi? — dit-il durement. — Que veux-tu? 

— Mon père, absolvez-moi. 

U demeura muet. Elle n'osait tendre le bras pour le saisir 
par sa manche. Elle ne voyait pas sa figure, mais seulement 
l'auréole de ses cheveux d'argent. 

— Pitié ! ~ dit-elle. 

Il frappa du pied, tassant le sable d'une sépulture. 

— Tu ne veux pas sincèrement, — dit-il, — tu veux tromper 
Jésus. Quelle démence ! Pauvre petite ! Ne sais-tu pas qu'il 
te voit, comme il nous voit tous, et qu'il te juge? Que me 
veux-tu? Que moi, son serviteur, je le trahisse à mon tour? 
Recule-toi ! Humilie-toi ! Sa bonté est infinie et immense sa 
miséricorde. Prie ! 

Il n'écoutait pas ses sanglots. Il posa sa main sur son épaule, 
plaça ses yeux près des siens pour bien les voir. 

— Prie ! — répéta-t-il. 

Et il s'en alla. Son large soulier égratigna le gravier. Il 
s'enfonça dans la nuit. 

Rose était seule dans les ténèbres. Elle était réprouvée. 
Mais, au milieu de cette souffrance, la vie résistait encore, 
chantait en sourdine sa joie éternelle de victorieuse. Madhouas 
lui devenait plus cher, du combat pénible livré pour le garder. 



16 1 LA REVUE DE PAIIIS 

Il était comme un rocher solide sur la mer furieuse. Elle s'y 
appuyait. Il l'avait voulue, lui, demandée, et, comme elle, 
avait été repoussé. Une sensation courageuse la pénétra. Elle 
sécha ses yeux rouges, décida sa marche, entra dans la rue 
obscure, gardée par les maisons. Un vent léger venu du large 
rafraîchissait sa figure, calmait la cuisson des larmes à ses 
paupières. Il bavardait tout bas en frôlant ses cheveux, appor- 
tait de la lande un vagissement atténué de bête plaintive et 
le halètement lointain du flot berceur. Des senteurs d'humus 
et de varechs le parfumaient. La lune mince émettait une 
clarté diffuse et calme, qui se posait sur les toits, sur les mares, 
ourlait les murs, blanchissait la grande nuée grise tendue ainsi 
qu'un voile. * 

La jeune fille ralentissait son pas pour laisser reposer ses 
traits. La pensée de Madhouas se reformait plus précise dans 
sa cervelle. Elle ne la chassait plus, lui laissait conquérir tout 
son être, et, soudain, elle ne voulut plus d'obstacles, refusa le 
renoncement, serra sa volonté. Elle devait, tenter encore une 
démarche, parler à son père, avouer son amour, demander 
l'autorisation. Elle saurait l'attendrir, le convaincre. Il la pro- 
tégerait et consentirait à la voir heureuse. Il l'aimait. Elle lui 
dirait tout : comment le matelot l'avait intéressée, puis sur- 
prise et charmée, et que son cœur en était rempli, qu'elle le 
voulait pour mari, lui et nul autre, et qu'elle mourrait si on 
ne voulait pas la satisfaire. La solution, si simple, l' éblouissait, 
et elle était surprise de n'y avoir pas songé plus tôt, sûre de 
la réussite et de la joie prochaine. 

Elle touchait sa maison. Ayant franchi d'un bond'les pierres, 
elle monta. Un rais lumineux soulignait la porte du bureau. 
Vite, elle toqua, entra. Le syndic courbé tourna la tête, le 
front plissé. 

— Tiens ! c'est Rose, - fit-il, — laisse-moi, petite, j'ai des 
comptes. 

Elle ferma le battant, se retourna, gênée. La chose, main- 
tenant, était difficile à dire. Mais elle comprit que son beau 
courage allait fondre, si elle attendait, et, jetant son aveu d'un 
élan, elle prononça le nom cher, le nom évocateur, gros de 
promesses et de menaces. 

— Père, c'est pour Madhouas, que je viens, — fit-elle. 



I 



GENS DE MER 165 

Il s'ébahit une seconde, puis se renfrogna. Mais elle n'avait 
pas de temps à perdre, et vite elle expliquait, 

— Je sais qu'il est venu. Tu lui as refusé. Tu ne savais pas, 
toi ! Dame non ! Tu ne savais pas. Nous sommes bien d'accord^ 
tous deux. 

Il se dressa, l'attira, les doigts noués à ses poignets, et la 
dévisagea. 

— Qu'est-ce que tu dis là? — cria-t-il, soupçonneux d'une 
horrible supposition. — Regarde moi 1 Fi de garce I Lève tes 
yeux ! Non, hein? Tu plaisantes? 

— Puisque je l'aime, — murmura- t-elle. 

Il s'affolait et scrutait sa fille. Puis, vite rassuré par ses pru- 
nelles de vierge, candides et pures, il souffla. La pourpre de 
ses joues, atténuée, revint avec violence et la colère succéda 
à sa douleur profonde. 

— Est-ce que ce sont les filles qui commandent? — cria-t-il. 
' — Je veux? Je veux? Ah, tu veux! Eh bien, moi, je ne veux 

pas! entends-tu? Je-ne-veux-pas ! Est-ce clair? Et puisque 
vous êtes si bien d'accord tous les deux, vous resterez d'accord 
chacun de votre côté. C'est compris? File en haut et tiens-toi 
tranquille, c'est tout ce que j'ai à te dire. Ouste ! Je veux?... 
Il enfonça ses mains dans ses poches, fixa le plancher. 

— Je l'ai flanqué à la porte, ton galant, — reprit-il, — et je 
ne lui conseille pas de remettre les pieds ici, ni à d'autres ! Ma 
parole, ils sont tous fous, dans ce pays. L'un, c'est au père 
qu'il en a, et l'autre, c'est à la fille! Mais, qu'ils bronchent, et, 
aussi vrai que mon nom est Pourru, je leur brise les reins ! 
Voilà ce que je ferai, tu entends? Je ne veux de personne dans 
ma maison. Personne ! Je ne veux pas qu'on farfouille dans 
mes affaires, et tu resteras comme tu es, ou tu t'en iras. Te 
voilà prévenue! jamais un faraud n'entrera ici. Jamais, jamais 
et jamais ! 

Il marchait sUr elle, l' éloignait des écritures accumulées 
sur sa table, la conduisit dehors. Elle ne résistait plus, affai- 
blie et navrée, mais soumise, n'ayant plus de larmes, plus de 
volonté ni même de désirs. Elle avait peur, seulement, peur de 
son père courroucé, peur du mal qu'elle faisait, peur de son 
aveu inutile, peur de demain et de la vie. 

Mais elle emportait serré contre elle, cramponné à sa chair. 



166 LA REVUE DE PARIS 

rivé à son âme, à elle toute, son amour vivant, pelotonné 
comme un petit, frileux, cherchant son cœur pour s'y blottir. 
Elle se réfugia dans sa chambre. 



XV 



La colère du syndic ne manquait pas de sérieuses raisons. 
Pourru n'était pas sûr, absolument, d'avoir tué le bruit mau- 
vais dans le bourg, et rien ne pouvait empêcher qu'il y per- 
sistât. L'élan cordial des pêcheurs posant leurs signatures 
n'avait d'autre valeur que celle mesurée par leur mentalité 
à courte vue. Il suspendait le danger hiérarchique, l'ennui 
d'une enquête du commissaire, soulageait. Il ne supprimait pas 
le bruit, qui existait, tapi quelque part. 

Pourtant le syndic se réjouissait de la dure défaite de l'ad- 
versaire. Boulhuec était châtié. Sa mère devait maintenant 
aller plus loin que Murzac, au Bourg-Jacques, et même jusqu'à 
Noyai et Guerneau, toute courbée par l'âge et lasse au long 
des routes, pour vendre sa pénible récolte de moules. Les gen& 
de Sohec, indignés, refusaient d'entr'ouvrir les portes qu'elle 
cognait de son bâton d'épine. Elle voyait, derrière les vitres 
sombres, s'agiter les têtes des femmes guetteuses, et, lorsqu'elle 
approchait, celles-ci quittaient les fenêtres, s'enfonçaient dans 
l'ombre des pièces. Une longue semaine passa ainsi. Hyacinthe, 
le boiteux, dut choisir un lieu de repos éloigné du calvaire, 
car les enfants et les mousses, en jouant à îa mailloche, l'attei- 
gnaient trop souvent avec leurs pienes. 

Boulhuec rongeait son frein et cherchait, en se traînant 
accablé, un coin de silence. Il s'échouait de l'autre côté des 
Gloses, sur un chemin envahi d'herbes où personne ne passait, 
que, parfois, des laveuses robustes portant d'énormes paquets 
de linge humide. Elles se moquaient de lui, qui restait accroupi, 
immobile, les yeux fixes. La haine corrodait sa poitrine. Il 
regardait la mer déferler sur une plage de cailloux, et, des 
fois, hurlait comme un chien pris de rage. 

Voilà ce qui rendait Pourru joyeux. Mais tout n'était pas 
fini ; le bruit n'était pas mort, aboli. Il ressuscitait, comme le 



GENS DE MEK 167 

feu, SOUS la cendre grise, rejaillit. Il courait de porte en porte, 
de bouche à oreille. On ne l'entendait pas. On savait qu'il 
était. Chacun le colportait un peu, en y ajoutant une toute 
petite part d'invention. Il faisait le tour du bourg, galopait 
jusqu'à une demeure éloignée, revenait, sautait deux maisons, 
entrait dans la troisième, se glissait au bâillement des portes, 
sortait par les fenêtres. Il traînait au long des haies et sur le 
Rebarquère, le jour. La nuit, il frôlait les talus, porté par la 
brise. Il s'amplifiait. Trois mots le tenaient au début, et des 
phrases entières ne le contenaient plus ensuite. Parfois on le 
croyait disparu, puis il revenait, plus important, plus impé- 
rieux plus véridique. Le syndic humait sa présence, le trou- 
vait dans les yeux, dans les attitudes, dans les bouches muettes 
Il ne pouvait le saisir, l'écraser, l'anéantir. 

Le bruit planait. Personne ne voulait le recevoir, ni l'héber- 
ger, mais tous l'attendaient. Les commères se défendaient tout 
haut de lui, et le susurraient tout bas. Pas de conversation, 
de rencontre même, sans qu'il s'y coulât, insinuât, apparût. 
On le rencontrait à Murzac, à Bourg-Jacques, à Denescu, 
ailleurs. Il semait des idées sur sa route, des regrets de perte. 
Il traînait après lui de grosses sommes d'argent, impossible 
à évaluer. On faisait des réserves. On aurait bien voulu savoir 
le fin mot. 

On épluchait la vie du syndic, de sa femme, de sa fille et 
de la Fitte. On remarquait que Pourru faisait beaucoup de 
cadeaux, pour un homme de son emploi, mais on y était 
habitué. On recevait ce qu'il offrait. Donner c'était son droit. 
La Fitte, elle, calmait fréquemment des pleurnicheurs en sor- 
tant de sa poche des cent sous, des dix et même des quinze 
francs, qu'elle prêtait sans être bien sûre de les revoir. Ce 
n'était pas tout à fait naturel, cela, dame ! L'un ou l'autre, 
parmi les gens, ne donnerait pas ainsi, aux lieu et place de 
la Marine. 

La Boulhuec avait peut-être bien raison, après tout, quoi 
qu'en dît Madhouas. Il n'y a jamais de fumée sans feu. Mais 
elle n'avait pas su s'expliquer. Son fils aurait dû avoir sa pen- 
sion, en somme. Il avait été blessé, sûr, puisqu'il lui fallait une 
béquille pour se traîner. Et la mère et le fils crevaient de faim. 
Pourtant, ceux de Damgan, ceux de Pénerf, touchaient, eux. 



168 LA REVUE DE PARIS 

On en connaissait. On savait jusqu'à des Sinagots qui avaient 
eu des secours considérables. Quelqu'un avait dit qu'à Qui- 
beron, à Port Haliguen et i)artout par là, il n'y avait même 
pas besoin de demander pour recevoir. Ainsi !... 

Tout bien regardé, qui donc gagnait le plus d'argent à 
Sohec? 

La Fitte. 

On comptait. Elle gagnait comme débitante, comme com- 
missionnaire, comme marchande de poisson. Elle gagnait 
surtout en prêtant des sous qu'il fallait lui rendre, et plus 
qu'on n'avait reçu. 

Qui la nourrissait? Tout le monde. Tout l'argent du bourg 
passait das ses poches. Elle avait le bras long. 

Et Pourru? C'était un brave homme, -ayant le cœur sur la 
main, volontiers obligeant et pas fier. Mais, s'il fallait tout 
dire, peut-être bien, dame, qu'il n'était pas le plus fort dans 
son ménage. Il y a des hommes qui se laissent conduire par 
les femmes, et celui-là en avait trois à ses trousses : la Fitte, 
capable de tout, la Pourru, qui ne se privait de rien, et Rose, 
mignonne, mais coquette. Une grande fdle pareille, qui s'attife 
sans être regardante, coûte. Celui qui voudrait devenir son 
mari, Madhouas, par exemple, devrait suer pour la vêtir, la 
fournir de coiffes ajourées, de guimpes en dentelle, de mou- 
choirs dé soie. Sans doute, elle avait raison d'en porter, puis- 
qu'elle pouvait les acheter. Nul ne la jalousait. Mais, qui 
payait, en définitive? 

Quelqu'un interrogea la Boulhuec, un jour, sans en avoir 
l'air. Méfiante et revêche, elle fit la discrète, son visage ridé 
clos aux lèvres et aux yeux. La curiosité s'aviva. Elle savait 
plus qu'elle ne voulait dire, pour être ainsi muette. Elle était 
peut-être payée pour se taire, elle qui, si pauvre, était propre, 
toujours. La pêche des moules, une besogne de miséreux ou 
de vieillard impotent, ne pouvait la nourrir. Elle savait des 
choses. Alors, on l'amadoua. , 

Les femmes s'en chargèrent. Comme elle passait courbée 
sous son lourd sac de mollusques, l'une d'elles l'arrêta. 

- - Mais ils étaient très beaux ses coquillages. Où allait-elle 
donc les pêcher ? Par là ? Tiens donc I Et elle les vendait,, 
comme ça, à Questembert, et partout, dans les terres? C'était 



GENS DE MER. 169 

bien loin pour elle, à son âge, et elle devait être lasse, au 
soir ? 

— C'est vrai, dame, qu'après le malheur de son gars, plus 
bon à rien qu'à être nourri, il lui fallait trimer dur. Eh bien, 
donc! qu'elle passe de temps en temps. Elle pouvait aussi 
apporter des crabes et des anguilles, quand elle aurait l'occa- 
sion. 

— Et pour ses affaires, il n'y avait rien de neuf encore? 
Sainte Vierge ! elle réclamait, au moins, elle ne se laissait pas 
faire, pour sûr? Le gars avait droit à quelque chose. Enfin, ça 
la regardait, et on ne voulait pas s'y mêler, mais, à sa place... 

La vieille s'étonna un jour ou deux, puis comprit à moitié, 
et la confiance lui revint. Elle économisait ses pas en vendant 
ses coquilles dans le bourg. Elle répondit donc. 

— Bien sûr qu'elle avait droit; mais, à cause des écritures, 
on l'avait embrouillée. Si son gars allait à Vannes lui-même, 
il s'expliquerait et on ne le roulerait pas comme elle, qui n'était 
qu'une pauvre imbécile. Le malheur, c'est qu'il ne voulait 
plus bouger, maintenant. Il se rongeait les sangs, tout seul, 
à traînailler, et, certains soirs, il avait des yeux de vrai fou. 
C'est ainsi qu'on excite les gens, dame, et qu'il arrive des 
malheurs. Elle qui était la mère, pourtant, il y avait des fois 
où son fils lui faisait peur, fi de garce, oui ! 

Et le bruit emphssait Sohec, errait avec le vent, grondait 
avec la mer. 

Un beau matin clair, alors qu'il ramenait la drague déchirée, 
maniant l'aiguille double, sur le pont net de la V. 2208, 
Madhouas entendit le bruit. 

— Tout de même, si Pourru était un voleur, comme on pré- 
tend?... 

D'abord, l'indignation scella les lèvres du matelot, puis la 
colère chauffa sa cervelle. 

— Voilà donc que cette infamie recommençait ! 

Il en souffrait comme d'une injure personnelle. Elle attei- 
gnait le père et la mère de Rose, et souillait Rose elle-même. 
Il ne pouvait la supporter. Le syndic était un homme violent, 
qui l'avait chassé, mais c'était affaire entre hommes, et cela 
ne faisait pas de Pourru un malhonnête. Il était impossible 
que ce fût un brigand, ou alors il n'y avait plus d'espoir de le 



170 LA REVUE DE PARIS 

fléchir un jour, et Dieu n'était plus Dieu, ni le soleil chaud et 
jaune, ni la nuit noire. 

Madhouas questionna Dréan. 

— Tu y crois, toi, à ces balivernes? 

— Dame, je ne les écoute pas, ça vaut mieux. 
Beaucoup d'autres pêcheurs restaient indifférents à ces 

propos de jupes. Bien sûr, ils regrettaient que leurs vieux, les 
pères, mères, oncles, tantes ou voisins, n'eussent pas de secours 
plus importants, et que la Marine n'augmentât pas le chiffre 
de ses pensions. Plus d'argent ne cause jamais déplaisir. Mais 
ils étaient forts, eux autres, leurs muscles étaient durs, leurs 
poitrines larges. Ils avaient du travail : la barque, la pêche. 
Tant qu'ils pourraient prendre du poisson, l'apporter dans les 
corbeilles, le déposer aux pieds des marchandes loquaces, 
empocher leur salaire, payer les Invalides, chiquer toute la 
semaine et boire la goutte le dimanche, en maniant les cartes 
venues d'Espagne en contrebande et ramenées de Bordeaux, 
ils avaient bien assez de tourments et de joies sans en chercher 
de nouveaux. La plupart se souvenaient de leurs obligations 
envers Pourru ; d'autres devaient à la Fitte. Ils protestaient 
contre l'insinuation. 

— On dit ça, et puis, quelles preuves qu'on a? Rien du tout. 
C'est des on dit. Faut pas y faire cas ! 

Ils crachaient, clignaient, puis lançaient au loin leur regard 
de matelots. Mais Madhouas, obstiné, pensait à Rose. Il ne 
voulait pas qu'elle fût la fille d'un voleur et qu'on pût la soup- 
çonner complice. Il comprenait bien aux propos à son sujet 
qu'elle était hors de cause ; cela ne lui suffisait pas. Il la vou- 
lait immaculée pour tous. Il serrait les poings comme s'il eût 
dû s'en servir tout de suite contre Boulhuec. La menace mys- 
térieuse de l'infirme occupait sa mémoire. 

— Ni toi, ni d'autres ! — avait-il dit. — Personne ne 
l'aura. 

Quelle canaille d'avoir combiné un coup pareil ! Malgré 
l'évidence du mensonge, un doute subsistait dans les esprits. 
Quand lui, Madhouas, montrait l'inanité de la plainte, les gens 
r écoutaient la tête hochante. 

— Bien sûr qu'il avait peut-être raison?... 

Mais ils se réservaient et cela l'exaspérait. En croyant un 



GENSDEMER 171 

peu la médisance, on salissait Rose, qui pleurerait; Rose la 
douce, l'inaccessible, pour l'instant gardée par son père comme 
le trésor de la maison. L'amcureux allait de l'un à l'autre, 
interrogeait, niait, se débattait. 

— Bien sûr, fi de garce, — répondaient les hommes. 

— Bien sûr, dame, — répondaient les femmes. 

On les sentait impénétrables, fermés comme des logis dans 
l'ombre. Leurs regards guettaient dans leurs yeux, comme à 
l'affût. Leur idée restait secrète sous leur crâne dur, et ils 
attendaient sans hâte l'événement qui leur donnerait raison ou 
tort. Ou bien ils s'informaient de la santé de la Madhouas. 

— Allait-elle mieux, à cette heure? Plus de fièvre? Il 
devrait lui faire prendre de la rhubarbe de moine, pour la 
soulager. C'était bon. 

Il remerciait : elle allait bien à présent, solide, vaquant à 
ses besognes, le dos sous le châle, la bride de la coiffe au men- 
ton, le ventre sous le tablier. Elle en avait pour des ans encore, 
heureusement. Et il disait vite, après, à son interlocuteur : 

— • Tu y crois, toi, aux dires de Boulhuec? 

— Que qu'on sait? — • objectait l'autre. — Nous autres, on 
ne saura jamais le fm bout. C'est peut-être des menteries, 
peut-être des vérités. 

— En tout cas, — remarquait-il, — s'il y avait apparence 
de trafic, le commissaire serait venu enquêter. 

— Des fois... 

Il n'y avait pas moyen d'en tirer autre chose, pas plus que 
d'arrêter le bruit méchant et faux. Il était comme un souffle 
de maladie mahgne qui pénètre partout, dans les logis les 
plus clos, les plus écartés, apporte le mauvais air et ravage. 
Du bien, au lieu du mal, n'aurait jamais pu se répandre 
ainsi. Du moins, Madhouas, chagriné, le pensait. 



XVI 



Le vent soufflait. Il y mettait une sorte de rage, lancé comme 
une brute. Il arrivait par rafales, reprenant à peine haleine 
pour mieux courir ensuite. Après avoir franchi d'un saut la 



172 LA REVUE DE PARIS 

surface plane de la lande, il se heurtait à tout ce qui était 
debout. Les arbres ployaient en gémissant aux cassures de 
leurs branches. Les maisons frémissaient sur leurs bases, et 
leurs ardoises s'envolaient. La couverture de zinc du clocher 
se déchirait comme une peau qui s'écaille. 

La mer, Ilagellée, s'irritait. Elle était glauque et trouble, et, 
chassée vers la terre, lançait sur elle de grosses lames furieuses 
qui arrivaient du large, ramassaient tous les clapotis, toutes 
les pointes provocantes d'eau et de mousse, hérissaient leur 
dos, et, soudain, se heurtaient aux rochers pointus, culbutaient 
à moitié, bavaient, poursuivaient leur course et frappaient le 
rivage à grand fracas. La falaise grondait de sa clameur sourde, 
et les galets arrachés, roulés, broyés, hurlaient leur plainte 
stridente. 

Depuis dix jours, les barques ne sortaient plus. Depuis dix 
jours, les pêcheurs venaient par les ruelles au Rebarquère, en 
surouêt, les mains dans les poches de leurs cirés, examinaient 
le baromètre indiquant la tempête, causaient et s'assuraient, 
de loin, que leurs barques alignées dans le Piot ne se détachaient 
pas de leurs ancres. Le vieil Isert, le nez rougi par la brise, 
affirmait n'avoir pas vu pareille fureur depuis vingt ans, pour 
le moins. 

Cette tornade venait de l'autre côté de l'océan, des Florides, 
ou de par delà la Guyane. Elle ravageait tout sur son passage. 
M. Merrien avait dit, à la mairie, qu'elle suivait le gulf-stream, 
et cela semblait possible. Sohec était isolé comme une île, sur 
sa butte. Tout autour, la marée entrait par le Piot, envahis- 
sait le lit étroit de la rivière Saint-Martial et prenait de l'aise 
dans la lande. L'herbe ne se voyait plus guère qu'aux talus, 
et les arbres plongeaient jusqu'à mi-corps. L'eau battait l'em- 
pierrement de la route de Murzac, au pied du grand calvaire. 
On se serait cru aux équinoxes, lorsque les grandes marées 
inondent les bas terrains, remontent par les sources jusqu'à 
Ambon, fdtrent partout. ^ 

On attendait l'accalmie en geignant. Il fallait se priver, car 
le manque de poisson supprimait l'abondance. Les marchandes, 
surtout, se lamentaient avec des termes én'ergiques. Elles res- 
taient des lieures assises au Rebarquère, les genoux serrant 
leurs jupes épaisses, les yeux mauvais. Leurs glapissements 



I 



GENS DE MER ll'.< 

irritaient les hommes patients. Elles regrettaient le profit de 
leurs courses dans les terres, sous les charges des corbeilles 
pleines. 

— Les gars de Moustériau, — assurait l'une, — vont sur des 
mers plus démontées, et leurs femmes les suivent... 

— J'ai vu, à rile-aux-Moines, — disait l'autre, — des 
gamins bondir de vague en vague, sur des plates sans avirons. 

Chacune contait son anecdote, pour faire honte aux marins 
de Sohec. Il ne fut pas jusqu'à Boulhuec qui ne profitât de 
l'angoisse commune pour reparaître et dire son mot, calé 
sur sa béquille. 

— J'ai navigué par des temps plus durs, dans les mers de 
Chine. Seulement, on était des vrais matelots, là-bas... 

— J'ai vu mieux aussi, — contait Dréan, — au cap Horn, 
sur des voiliers... 

D'autres parlaient de la Terre de Feu, d'autres de Dakar, 
en Sénégal. Puis on regardait à nouveau le golfe aux rochers 
empanachés d'écume. Le phare blanc disparaissait par inter- 
valles sous un embrun. On se serrait, eii groupes, à l'abri des 
murs, pour voir. 

— Il y en a qui craignent bien le vent, — remarquait 
Boulhuec, — on ne les voit jamais ici. 

— Qui donc? 

— Des gens, des marins, qu'on dit... 

Il clignait en voyant arriver Madhouas, qui distribuait 
quelques bonjours brefs et s'en allait en l'apercevant. 

— ^ Il a mieux à faire qu'à rester, sans doute, — ricanait 
l'infirme, dans son dos. 

Désiré se réjouissait presque de la tempête. Il tournait le 
Rebarquère occupé par le monde, enfilait la route du Rohec 
et montait lentement la côte taillée dans la roche rouge. Des 
ormes enlacés par le lierre ébouriffaient leurs têtes chauves. 
Les champs étroits s'enclosaient de petits murs aux pierres 
rousses tachetées de lichens et de mousses. Il montait encore, 
émergeait au sommet, près du moulin, sur le plateau couvert 
de bruyères et d'ajoncs. Il dominait de là six lieues de pays 
à la ronde, découvrant un immense panorama circulaire, par- 
semé de bouquets d'arbres, de villages et de landes où pais- 
saient des moutons. Son regard dépassait Limerzel, Noyai, 



171 LA REVUK DE PARIS 

le Gueriio, se promenait à Arzal, franchissait la Vilaine, et 
devinait au loin Camoël et Tréhiguier, avec la côte plus proche 
où se campaient Pénerf, Damgan et Ambon. 

Mais le vent assaillant le plateau frappait violemment sa 
poitrine. Il aimait le sentir courir sur sa peau. Il restait adossé 
au moulin, derrière les ailes immobiles, que le remous de l'air 
faisait gémir et craquer. Il guettait, de son œil perçant, tout au 
long de la route sinueuse de Sohec et voyait soudain une voi- 
ture minuscule sortir des Gloses. Elle longeait le mur, traver- 
sait le bourg, descendait vers Murzac. Parfois, une haie la 
cachait pour la rendre, plus proche et grossie. Au grand cal- 
vaire, elle s'arrêtait. 

Deux femmes en descendaient et s'avançaient en quêtant 
sur le sol. Elles se baissaient parmi les plantes, cueillaient des 
tiges, s'encombraient les bras de gerbes et montaient vers le 
moulin. 

Ce jour-là encore. Désiré distingua les visages de made- 
moiselle Merrien et de Rose. Il dégringola alors dans une 
grande crevasse sciant la terre. On y avait autrefois extrait 
de la pierre dure, et, entre ses deux hauts murs rouges, on 
pouvait disparaître comme dans une rue. Des flaques de pluie 
y croupissaient, auxquelles des pies venaient boire. Embusqué, 
Madhouas siffla court, par inter\'alles, comme le hulot. Rose 
s'agita. Elle s'assura que la directrice était absorbée par ses 
recherches et se redressa ; puis, fascinée, elle vint vers la 
cachette et vit Désiré. 

La première rencontre ainsi préparée l'avait mise en fuite 
vers sa compagne. Elle en était restée apeurée deux ou trois 
jours. Mais elle s'était habituée à savoir Madhouas près d'elle, 
à agir sous ses yeux. Elle avait ensuite aimé venir. Il faisait 
des signes, disait bonjour par gestes, envoyait même des bai- 
sers qu'elle recevait sur le cœur, comme des coups. Appri- 
voisée, elle tournait souvent la tête. Mademoiselle Merrien 
admirait l'ardeur qu'elle montrait soudain pour la cueillette* 
des simples nécessaires à l'ouvroir. Rose s'y attardait, com- 
plaisante. Il lui semblait être sous l'œil de Dieu dans la colline 
broussailleuse où s'accomplissait sa besogne charitable et 
qu'elle ne faisait pas le mal en écoutant un peu son amour. 
Le grand souffle marin arrivant, parfumé de sel et d'iode, 



GENS DE MER 175 

■ apportait les claires sonneries des cloches de Sohec et de 
Noyai. Toute une musique de bronze s'éparpillait sur la 
[hauteur, mêlée à l'immense ahan de la mer furieuse. Le vent 
sifflait sur le sol, zézayait dans les branches, chantait sous les 
nuages. Des oiseaux filaient dans le ciel, lancés comme des 
flèches. Des brins de paille, pris par des tourbillons, tour- 
noyaient en s'élevant de terre, dans une forme mobile de 
danseuse légère et fragile. 

— Arrache donc cette toute-saine, à tes pieds ! — disait la 
directrice. 

— Tiens, du mille-pertuis ! Nous le ferons macérer dans 
l'huile pour les plaies. 

Rose se baissait, cueillait la plante. Et, sous ses cils, elle 
distinguait, entre deux pierres, les yeux guetteurs de son 
amoureux. 

— Ça te rend toute rouge, s'étonnait la châtelaine, tu as 
une bonne mine de santé. 

Le compliment la rendit pourpre davantage. Elle appuya 
fort sa cueillette sur son sein, pour comprimer les battements 
de son cœur. Il lui semblait qu'ils pouvaient la trahir. Elle 
esquissa un mouvement d'effroi, parce que sa compagne allait 
vers la crevasse. 

La catastrophe fut prompte, nette, décisive. Madhouas, 
entendant un pas vers lui, se montra et fut en présence de la 
directrice des Enfants de Marie. Il posait au bout de ses doigts 
un baiser qu'il ne pouvait retenir. Il resta interdit, gauche, 
sans même songer à ôter son bonnet. La vieille fille eut un 
haut-le-corps et se rejeta en arrière. Elle courut sur Rose 
pâlie. 

— Je n'aurais jamais cru cela de vous ! — cria-t-elle. — 
Vous êtes une mauvaise fille ! Vous m'avez trompée. N'êtes- 
vous pas honteuse? Impure! 

Elle arrachait de ses mains les simples, les éparpillait. 

— Laissez cela, qui vous a servi à cacher votre ignominie. 
Allez devant ! 

Elle entraîna Rose, le pas saccadé, et, sans lui permettre de 
tourner la tête, descendit à sa suite le sentier tordu, aux hal- 
liers frissonnants. Les feuilles palpitaient et chuchotaient, les 
pierres roulaient en claquant sur les marches rustiques creu- 



17G LA REVri; di. I'Aiiis 

sées de place en place dans la roche. La sente zigzaguait entre 
des arbres noueux et trapus, et des touffes violettes de blé 
noir. Elle rampait ici comme un serpent agile, galopait là, 
dégringolait plus loin. Peu à peu, la croix du grand calvaire 
montait du carrefour ; puis les statues paraissaient, et les 
balustres, enfin, tout le reposoir divin, édifié à la rencontre 
des routes pour la prière, le repentir et l'espérance. La voiture 
attendait, sur la petite pelouse d'herbe fine, devant le monu- 
ment. Mademoiselle Merrien ouvrit la portière. 

— Vous arrêterez chez le syndic, — ordonna-t-elle au 
cocher, qui se hâtait d'éteindre sa pipe pour monter sur le 
siège. 

L'homme toucha son cheval. Le paysage s'anima dans les 
vitres et s'éploya, virant sur l'horizon. De grands pans de 
landes et de labours passaient. La route grimpait, rude, 
empierrée par les deux cantonniers, qui égalisaient avec du 
gazon pris aux talus leur travail du matin. Les femmes se 
taisaient, séparées par l'irréparable. Rose se pelotonnait dans 
un angle, et elle voyait aux lèvres agitées de la directrice que 
celle-ci priait en silence. Elle détourna son regard. Sohec 
barrait la route. Quelques ormes d'un pré vert secouaient au 
vent leur chevelure hérissée, et les roues grinçaient sur le 
pont enjambant la rivière Saint Martial. Le cheval, au pas, 
tirait par secousses. Des petites filles, qui jouaient à la marelle, 
crièrent bonjour, puis restèrent interdites. 

— Je pense que vous vous confesserez, — dit tout à coup 
mademoiselle Merrien. 

Le tapage du fer cogné chez Jorace annonçait l'arrivée. Le 
cocher arrêtait devant l'enseigne officielle : Syndic des Gens de 
mer. Rose sauta à terre. Ses pensées même s'émiettaient. Elle 
avait le sentiment immense et triste du désastre irrémédiable. 
Il n'y avait plus à résister, à attendre ou à vaincre. Sa répu- 
tation était perdue. Elle allait être chassée de l'ouvroir, cette 
fois, étant prévenue lors du premier scandale. On la montre- 
rait au doigt. Les fillettes informeraient les parents, et, dans 
chaque maison, dans les rues, au Rebarquère, partout où les 
gens se rencontrent, où les épouses trouvent leurs maris, où 
les amis se parlent, s'entendrait la même phrase impitoyable 
et moqueuse : 



GENS DE MER 177 

— Rose Pourru a été surprise au Rohec avec Désiré 
Madhouas ! 

Elle entendait ces mots grimper l'escalier avec elle, se 
grouper, l'entourer, cruels comme un vol de guêpes. Ils arri- 
vaient en essaim à l'étage, traversaient le palier, entraient 
dans sa chambre. Des commentaires, déjà, naissaient à leur 
approche, ricaneurs, hostiles. 

Sa mère, étonnée, poussait la porte, s'exclamait, facile au 
parlage. 

— Tiens ! tu ne vas pas aux Gloses? 

Elle inventait vite un prétexte pour éviter les explications 
immédiates, se débarraissait, incapable de sangloter sur 
ce cœur vain, dont la mollesse ne pouvait lui offrir d'appui 
dans la crise. Et, solitaire, elle examinait encore, une à une, 
les phases de sa situation : son éviction des Enfants de Marie 
et des Gloses, l'allusion certaine du recteur au prêche pro- 
chain, la fureur paternelle et la rumeur pareille à une fumée 
acre et invisible, qui séparerait les honnêtes gens de l'hypo- 
crite Rose Pourru. 

Elle n'avait plus du tout conscience du Dieu clément et secou- 
rable, qui pardonnait toujours aux Madeleines repentantes. 
Elle abandonnait la piété pour l'amour. L'obstacle attirait 
sa pensée, l'irritait, la retenait. Dans le calme du village, vidé 
le jour de ses hommes et clos la nuit par l'ombre, elle songeait 
à Madhouas. Elle ne pouvait l'effacer. Les yeux ouverts, elle 
le voyait ; ses yeux fermés, il été it visible encore. Il appa- 
raissait dans la veille et dans le sommeil. Elle ne lui avait pas 
parlé depuis des jours, mais, parfois, elle tressaillait en enten- 
dant sa voix, et il lui fallait une bonne minute d'attente pour 
reconnaître l'endroit où elle se trouvait seule. Et, lorsqu'on 
la croyait occupée à prier, le front dans ses mains, toute 
recueillie et immobile, elle s'entretenait avec Désiré, et le 
voyait distinctement, au delà de ses paumes tendues devant 
ses yeux. 

Dans son trouble actuel, il s'imposait encore, alerte dans 
son maillot foncé, la moustache blonde et l'œil gai. Il espérait 
contre tout espoir, ne renonçait pas à elle pour une autre, et, 
repoussé du père, ne se dédisait pas. Il demeurait fidèle, attentif 
à plaire. Elle l'aimait davantage d'être têtu. Il lui semblait 

15 Septembre 1915. 12 



178 LA RKVUE DE PARIS 

qu'ils étaient liés ensemble par leurs volontés pareilles et qu'on 
ne pourrait les séparer, même en les éloignant. C'était à lui 
qu'ingénument elle offrait la souffrance appréhendée, au lieu 
de l'offrir à Jésus, en bonne chrétienne. Pieuse encore, elle 
doutait déjà des prêtres ; timide, elle défiait l'opinion ; rejr- 
pectueuse, elle désobéissait à ses parents ; dans son âme, pour 
lui, cela était à la fois terrible et doux. 



xvn 

Il y avait du monde dans le débit clos et tiède, presque 
autant qu'un dimanche. Devant les fenêtres, la Gutte avait 
tiré les rideaux de toile blanche, puis tendu un grand morceau 
de molleton rouge. La lampe de cuivre, lourde comme un fanal 
de bord, éclairait les faces rudes de plus de vingt gars de 
Sohec, jouant aux cartes, en buvant sur les tables. Il y avait 
des vieux et des jeunes, des matelots robustes en jersey ou 
en blouse, le béret serrant la tête, .Torace, aux doigts forts 
comme des pinces, et des retraités, l'œil vif dans le masque 
ridé, les ongles jaunes, les jambes maigres dans les pantalons 
à pièces de futaine. Tous parlaient, fumaient, chiquaient, cra- 
chaient sur la terre battue, écrasant leur salive du pied. L'air 
puait l'humide, l'alcool, le tabac et le suint de sueur, de sel et 
de goudron évaporé des vestes. 

Hors cette chambrée, le vent courait dans les rues cognait 
les murs, glissait des toits. Il venait de la mer, traversait 
la lande, rencontrait le bourg et le secouait, en passant» 
comme il secouait les branches des arbres. On ne se hasardait 
pas à le subir, préférant les intérieurs tranquilles à ses vio- 
lents caprices vagabonds. On avait vu, le matin, la grande 
hurleuse s'écraser sur les roches et rebondir en écume jus- 
qu'au feu du Piot, et, dans ce vacarme de tempête, la V. 220S 
partir au large, Dréan, Madhouas et Angeloc à bord, poin 
pêcher. On avait haussé les épaules à cette avidité téméraire 
de gain, puis regardé les voiles rouges s'éployer aux mâts, et 
la barque glisser dans la passe. Elle dansait dès le travers, 
piquait, redressait, roulait, puis entrait dans la brume. Cer- 



GENS DE MER 179 

tains disaient qu'elle ne tiendrait pas et rentrerait vite. Il 
lui fallait courir droit sur l'île Dumet et se tenir loin de la côte. 
Elle embarquerait, pour sûr, sans même faire bonne pêche. 
La drague pouvait s'accrocher aux fonds et se perdre, par la 
dérive, et beaucoup pensaient que risquer ainsi des vies et un 
bateau était tenter le sort. 

Puis, l'un tirait vers sa maison, l'autre entrait au débit 
avaler une goutte, y trouvait des camarades, s'asseyait et 
maniait les cartes graisseuses, pour passer le temps maus- 
sade. On écoutait de bonnes historres déjà connues, qui fai- 
saient tout de même plaisir à entendre, dans la quiétude. 
Grégam, l'ancien, contait, en mangeant des syllabes, son aven- 
ture de Tahiti, du temps des corvettes à deux poots, la fois 
qu'allant porter à son capitaine un petit baril de farine, 11 
s'était noyé sur la côte, et qu'on l'avait retrouvé, raide, dans 
les galets. Jorace insistait, la voix haute, pour placer ses sou- 
venirs, et comment il était allé jusqu'à la Cévenne sans trou- 
ver du travail. On n'entendait pas tous les mots, parce qu'on 
parlait soi-même, ou qu'un causait près de soi, et l'on ne prê- 
tait plus attention à qui entrait ou sortait. On avait bu, on 
avait chaud, et l'on criait pour un coup douteux de l'adver- 
saire. 

Mais, soudain, il y eut une rumeur, près de la porte. Une 
phrase voleta sur les gens ; des mots dits, qui se répétaient. 
On se tut pour entendre, on se regarda. Le petit Pierre 
Touce, pâle et essoufflé, redisait la chose. 

— Le Dréan est aux Darges ! Puis, il y a Isert etsa fille qui 
ont chaviré... 

Chacun resta suspendu, un instant, coi, pour comprendre. 
Jorace questionnait. 

— Qu'est-ce que tu dis d'Isert? 

— ^ Il a chaviré, — répéta le messager. — Il péchait aux 
moules, avec Clémence, dans leur canot. Il s'est fait prendre à 
la remorque par Dréan, pour rentrer. 

D'instinct, le sens de la nouvelle parvint à tous les cerveaux 
des hommes. Ils imaginaient bien l'accident, la barque empor- 
tée par le vent, avec cette coquille à l'arrière, au bout d'un fdin, 
et la lame qui survenait, attrapait le canot, le culbutait et le 
vidait. Ils ne s'émouvaient pas tout de suite. L'enfant courait 



180 I,A REVUE DE PARIS 

ailleurs répandre l'alarme. Les matelots, indécis, achevèrent 
leur geste arrêté, posèrent leurs cartes sur les tables, en silence. 
Le vent cria plus fort dans la nuit. 

— C'était son idée de sortir tout de même, — dit quelqu'un. 
Il parlait de la V. 2208, échouée. 

— Aux Darges, heureusement, il y a du sable. 

— C'était sûr qu'il arriverait du mal, — prononça un autre. 

— Le vent était norouêt, ce matin ! 
— ^ Il a tourné vite surouêt ! 

— Oui, même plein sud ! 

C'était tout. Ils savaient, maintenant, les causes et les effets. 
Ils n'avaient plus rien à dire, pour le moment. 

— Il faudrait y aller, tout de même, — prononça la Fitte, à 
son comptoir. 

— Dame, il peut avoir besoin, — fit Jorace. 

— Mais, Isert, qu'est-ce qu'il faisait là? — reprit un homme. 

— Avec sa fille, qu'on dit... 

Ils clamaient au hasard, un peu égarés de n'avoir pas de 
chef qui commandât, pour agir. 

— Faut prévenir Pourru, — jeta une voix. 

Cette phrase les rassura. Puis, le syndic devait y être; 
c'était son devoir. Malgré les doutes que certains avaient de son 
honnêteté, il était le syndic, le représentant du commissaire 
des classes. Ils se levaient enfin, en appuyant leurs poings 
pour enjamber les bancs. Ils quittaient le chaud, partant 
comme au travail, sans hâte ni retard, du même pas dont ils 
descendaient chaque jour la côte, et dont ils la remontaient, 
longeant le mur des Gloses, la cadence régulière et paisible. 
Leurs sabots s'accrochaient à des cailloux. Des lanternes 
paraissaient au seuil des maisons, erraient. Ils allaient. Ils 
luttaient contre l'air, rattrapant leurs bérets et serrant leurs 
blouses. Ils ne parlaient pas, baissant la tête pour respirer. 

Pourru fut tout à coup présent dans un groupe, et demanda 
des détails qu'on lui donna en déboulant la lande velue, sur 
les levées des marais qu'une clarté douteuse faisait deviner 
pâles. Les premiers partis escaladaient déjà la dune assaillie 
d'embruns. Les autres les rejoignirent. Ils virent tous, au loin, 
le feu de l'île Dumet, clignotant comme une étoile tombée 
flottant sur la mer, et, dans la crique rocheuse des Darges, 



GENS DE MEK 181 

ils aperçurent la V. 2208 échouée. Elle touchait juste entre 
deux pointes, inclinée sur le flanc, les mâts fichés de biais dans 
sa coque, et la moindre dérive pouvait la soulever et la jeter 
à la côte, pour la briser. 

— Il faut une plate ! — ordonna le syndic. 

Plusieurs coururent au Piot, de l'autre côté, tandis que 
d'autres criaient pour faire connaître leur présence. Mais le 
vent emplissait leurs bouches et emportait leurs voix. Ils se 
tenaient difficilement debout sur le sol immobile, fauchés 
par la bourrasque. Pourru guida la manœuvre pour la plate. 
La marée amenait l'eau haute et l'on ne pouvait crocher la 
bosse du corps mort sans entrer jusqu'au ventre dans la vase. 
Il y entra, hala le canot jusqu'à la jetée, où sa troupe le saisit, 
aidée du flot dans la nuit gênante. Alors, tirant et poussant à 
bras la lourde charge, ils s'arcboutèrent tous, l'enlevèrent, 
muscles tendus, et traversèrent la terre, jusqu'à la plage. Il 
y avait cent pas, pénibles sous le poids. En un instant, la 
toue flotta. Trois hommes embarquèrent et se mirent aux 
rames ; Pourru prit la barre. On n'avait pas le temps de 
s'étonner. 

— Nage ! — dit le syndic. 

Les avirons tombèrent. Les matelots souquaient, le canot 
bondit. Des embruns se jetaient sur lui. Les vagues s'écrê- 
taient avec fureur contre la coque et rugissaient autour, dans 
les roches. Elles bourlinguaient le petit esquif, et de gauche 
à droite, et d'avant en arrière, comme un fétu. Toute la mer 
vivante semblait accourir du fond du golfe pour défendre sa 
proie contre les sauveteurs. Elle dépêchait ses lames rousses 
et vertes, noires et blanches, guidées par le vent vers l'épave 
en danger, et sa colère impétueuse emplissait l'espace obscurci 
par les nuages mous. Elle crachait et bavait, crissante, rageuse, 
poussant son troupeau farouche, sautait, glapissait, allait, 
revenait. 

— Tiens bon ! — criaient les marins secoués. 

De la barque naufragée, on leur répondit. Ils approchèrent, 
jetèrent un câble, à trois reprises. Mais leur canot, léger comme 
un bouchon, dansait sur la lame, trop haut ou trop bas. Ils 
l'éloignèrent, pour ne pas être broyés sur l'épave, et ils voyaient 
mal, les yeux emplis d'eau et d'ombre. Enfin, le câble fut saisL 



182 LA REVUE DE PARIS 

Angeloc se laissa glisser, puis Madhouas, et Dréan, qui portait 
les corbeilles. 

— J'ai ancré, — dit simplement le patron. — Fichu temps ! 
Un tourbillon emporta son dire ; les autres n'avaient pas le 

loisir de répondre. Ils nageaient, plongeant leurs rames dans 
l'écume. Désiré cherchait à les reconnaître, surpris de voir 
Pourru à la barre. Pour qui le syndic risquait-il le danger 
certain ? 

— Oh ! Eho ! Hô ! — criaient les camarades, de la dune, 
pour guider. 

On accosta. Les groupes se serrèrent, pour savoir. Tout le 
monde parlait. 

— Qu'est-ce qu'il y a, à Isert? 

— Il est péri. 

— Avec sa fille? 

— Noyé; quand? 

— Où ça? 

— A la remorque, qu'on dit, donc. 

Dréan expliquait à Pourru. C'était le vieux qui les avait 
perdus. Il péchait des moules avec Clémence, et la marée entraî- 
nait leur plate. Ils ne pouvaient bientôt plus revenir, car la 
mer était trop forte pour leurs bras, et, comme ils avaient 
aperçu la Y. 2208, ils avaient demandé une amarre. Seulement, 
ils refusaient de monter à bord, disant que ce n'était pas la 
peine, et qu'ils étaient bien, à cause de la petite, pour sûr, 
et qui aurait pu se hisser, pourtant. Et soudain, une lame les 
prenait en traître, par-dessous, et les chavirait. Isert apparais- 
sait un moment, cramponné à la quille. Clémence, elle, coulait 
à pic, comme une pierre. Cela se passait avant la nuit fermée, 
mais il n'y avait rien à tenter pour le sauvetage, dans un flot 
si brassé qu'on tirait des bordées soi même. On avait la grand 
voile carguée et trois ris dans la misaine, et c'était de la toile 
trop lourde t ncore, avec le rocher derrière et devant. ' 

On remontait vers Sohec en écoutant cela. Sauveteurs et 
sauvés étaient ruisselants, pareils. Angeloc insoucieux con- 
tait à deux novices comment l'ancre n'avait pas mordu du 
premier coup, et qu'on avait réussi à échouer aux Darges, oîi 
la V. 2208 ne souffrirait pas trop, si elle n'allait pas sur le 
caillou. On la tirerait demain. 



GENS DE MER 183 

Madhouas, renfrogné, ne répondait pas aux questions. Il 
suivait Pourru, en songeant, et s'interrogeait : est-ce qu'il 
lui en voulait encore, le syndic, qui l'avait sauvé ce soir, au 
péril de sa vie? C'était donc pas un mauvais bougre, comme 
il l'avait cru, lui, par dépit d'amoureux éconduit, et il savait 
montrer de la générosité. Alors, fallait lui parler, ou non? 
Des bouts de phrases, criés par les voisins, le gênaient pour 
réfléchir. 

— Fi de garce! Aller aux moules d'un failli temps comme 
ça ! 

— Le père et la fdle ensemble! 

Sauf cette mort, qui endeuillait le bourg, le reste paraissait 
simple à tous, étant naturel. Des leurs étaient en danger, ils 
allaient les chercher, les ramenaient. Dans la pêche, on est 
■des concurrents, pour mieux vendre le poisson et gagner plus 
d'argent, mais, dans le danger, il n'y a ni amis, ni ennemis. 
Il y a des hommes qui vont périr, si on ne les aide pas. On 
peut les aider, on les aide, ils le rendront quelque jour, à vous 
ou à d'autres. Il n'y a pas de mérite à faire cela, qui ne coûte 
pas. On n'en parle guère. C'est un accident coutumier de la vie 
sur la côte ; chacun peut y passer, à son tour, chez les matelots. 

Mais on arrivait en haut de la butte. On débouchait sur le 
Rebarquère. Il y avait là des gens qui attendaient, entourant 
<les femmes anxieuses, qu'il avait fallu empêcher de courir 
aux Darges. 

La Dréan riait en voyant son mari sauf. 

— Qu'est-ce que tu fais là, donc? — s'exclamait le syndic 
«n apercevant Rose. -- Veux-tu bien rentrer ! 

— Isert est mort, donc? — lui demandait le recteur accouru. 

— Oui, et sa fdle. 

La vieille Madhouas, embéguinée de sa cape de laine, pal- 
pait son lils en l'embrassant. Elle avait eu grand'peur tout le 
jour, avec ce tumulte de tempête, et n'avait plus senti ses 
jambes lorsqu'on lui avait appris la nouvelle. Si on ne l'eût 
retenue, elle serait descendue au Piot, Sainte Vierge ! pour 
être plus près. Elle tenait Désiré, et voulait l'entraîner. Mais 
il avait du poisson à vendre, et le posait à terre. Toute l'assis- 
tance rit de le voir faire, car on ne songeait plus à acheter. 
L'abbé Rèze aussi, qui écoutait Pourru, sourit de voir le 



181 I>A REVUE DE PARIS 

matelot promener la lanterne maternelle sur les corBeilles, 
disant que, tout de même, la pêche était bonne. C'était vrai. 

— Rose ! répéta le syndic en se retournant, veux-tu filer ! 
Elle est incorrigible. 

— Cette petite, — remarqua le prêtre, — porte beaucoup 
d'intérêt aux sinistrés, n'est-ce pas? 

Elle s'arrachait, passait devant Pourru pour partir, puis, 
prise par l'ombre, elle revenait vite dans son dos, s'arrêtait 
tout contre Madhouas. 

— Désiré, j'ai eu bien peur, — soufïla-t-elle, — mais, grâce 
à Dieu, vous êtes réchappé. J'ai voulu vous dire... que... que... 

Il fit un geste pour la saisir, l'étreindre, soudain boule- 
versé. Elle se déroba, se sauva tout à fait. La nuit se ferma 
sur elle. 

— Qui veut mes soles, là, pour rien? — cria Madhouas. — 
C'est pas le jour de vendre, après tout. 

Il empoigna ses corbeilles. Ses yeux le piquaient. Il aban- 
donna la place. 



XVIII 

Tous les pêcheurs étaient là, sérieux et tristes, leurs cas- 
quettes neuves à la main. Les femmes caquetaient. Elles y 
étaient toutes aussi, les jeunes épouses guettées par l'avenir; 
celles des hommes aux métiers sédentaires, comme Malhric, 
le cordonnier, Potrel, le boucher, et d'autres, les femmes de 
marins, et, les plus nombreuses, les veuves, pensionnées par 
la Marine. Il y avait les vieilles, voûtées, édentées et branlantes, 
si cassées qu'on croyait ne jamais devenir comme elles. Leux 
yeux conservaient des rougeurs de larmes, et leurs voix, un 
tremblement. Elles hésitaient en leurs mémoires comme en 
leurs gestes, ruineuses et ratatinées, quelques-unes amères 
et hargneuses, d'autres apaisées et douces, d'autres encore si 
minces, si racornies, qu'elles n'étaient plus qu'une sorte de 
cep rugueux, sous leurs vêtements noirs, avec un visage tail- 
ladé dans du buis. Puis, il y avait les jeunes, plaisantes à 
voir, avec leurs guimpes bombées par la poitrine, leurs coiffes 
en dentelle et leurs tabliers à bavette. 



GENS DE MER 185 

Un enfant de chœur secouait l'encensoir fumeux. Un autre 
ramassait dans ses doigts les chaînes du bénitier, d'où sortait 
le manche du goupillon, et Mahel attendait pour lever sa croix 
que le cortège fût formé. L'abbé Rèze, en surplis, la barette 
en tête, pressa le mouvement. Les camarades d'Isert sou- 
levèrent le catafalque où il s'allongeait, dans sa bière. Celle 
de Clémence était couverte d'un drap blanc et suivie des 
Enfants de Marie, pieuses et graves. On partit, suivant la 
rue du Rebec pour traverser le bourg. Au Rebarquère, M. Mer- 
rien, qui attendait, salua largement. Le curé toucha sa 
coiffe. 

A mesure qu'on passait devant les portes, des gens se joi- 
gnaient au convoi. D'autres, plus loin, se signaient en voyant 
arriver les cercueils. Des mots s'échangeaient à voix basse 
entre les proches voisins. Puis, Pourru arriva, rouge, et s'in- 
troduisit au premier rang. Des chuchotements coururent, à 
son sujet, rapport au sauvetage. On l'approuvait. Cela faisait 
oublier davantage la dénonciation périmée. On aimait mieux 
avoir confiance en lui, qu'on connaissait, en sa bonne face 
joviale et colorée, que défiance. On avait l'habitude de le 
savoir syndic. Les plus jeunes n'en avaient jamais vu d'autre. 
Et, pour sûr, il s'était bravement conduit, cette fois encore, 
pour des matelots. On lui en savait gré. Mais, comme il subsis- 
tait quelque chose d'inavoué, on ricana un peu, lorsqu'on vit 
au passage, la Pourru guetter à la fenêtre, ses gros seins emplis- 
sant sa camisole, indécemment. L'irrévérence envers l'épouse 
compensait le respect dû au mari. Personne d'ailleurs n'ou- 
bliait complètement l'histoire méchante, et beaucoup savaient 
que la femme d'Isert, devenue veuve à présent, n'était pas 
femme à se laisser faire. Sa réputation d'avaricieuse était 
justement établie. Par elle, on saurait vite quoi penser de 
Pourru et de ses manigances, s'il y en avait, car elle possédait 
bec et griffes de mauvaise gale. 

Les méchants y pensaient en suivant les morts. Les bons ne 
songeaient qu'à l'épreuve de la grande famille, diminuée d'un 
vieillard et d'une vierge, la grande famille des gens de mer de 
Sohec, la grande famille bretonne. Ils se sentaient solidaires, 
rapprochés par le malheur. La marche scandait leur rêverie 
affligée. Ils n'entendaient, outre le moutonnement des pas, 



186 LA REVUE DE PARIS 

que l'habituel halètement de la mer enragée, qui avait rejeté 
les corps après leur avoir ôté la vie. 

Puis, les premières notes du glas tintèrent au clocher, lentes; 
des sanglots aériens, hoquetés par la tour. Elles vibraient en 
résonant dans les poitrines, comme si le battant de bronze 
eût touché la peau de chacune. On ne pensait plus à rien, en 
l'entendant, qu'à la prière, à Dieu, à la mort. Madhouas lui- 
même, qui portait avec trois autres Isert défunt, ne voulut 
plus, au moment du relais sur la place, parler au syndic une 
fois encore, ainsi qu'il y songeait depuis la veille. Le grand 
bourdonnement funèbre de la cloche l'attristait trop. Il aurait 
fallu qu'il répétât ce qu'il avait dit déjà : qu'il aimait Rose. 
Et puis, s'entendre refuser peut-être, bien qu'il ne fût pas, 
cette fois-ci, un peu bu, comme F autre jour ! 

Le cortège entrait dans l'église. Les gars ôtaient leurs bon- 
nets, regardant loin devant eux. Les femmes se signaient au 
bénitier, et, délibérées, allaient droit à leurs stalles avec une 
aisance d'habitude. Madhouas songeait toujours. Il n'avait 
rien à dire au syndic qu'un grand merci, et n'avait même plus 
à le défendre des imputations calomnieuses. Le temps avait 
bien calmé les esprits, en apparence, et rares étaient ceux que 
le silence de l'administration n'avait pas convaincus de la 
bonne foi de la Fitte et de Pourru. Alors, qu'aurait-il fait, lui, 
Madhouas? Oui, quoi? D'avoir été tiré d'une mauvaise passe 
par le père, cela ne donnait pas la fille, même consentante. 
Et Pourru l'avait bien dit, ferme. 

— Il ne voulait pas de gars chez lui ! 

C'était comme cela. Il fallait attendre, être patient. Plus 
tard, on ne savait pas la vie. Ce qui n'arrivait pas aujourd'hui 
survenait très bien demain ! Puis, ce n'était pas vraiment le 
jour de parler de joie, au milieu du deuil. Une seule chose res- 
tait possible, qui était de regarder Rose à son banc, parmi les 
Enfants de Marie, entourant la bière de leur petite compagne 
d'une garde juvénile aux rubans bleus, aux médailles scintil- 
lantes. Mademoiselle Merrien et la sœur Thérèse surveillaient 
les jeunes, faciles aux rires. Les grandes lisaient leur parois- 
sien, attentives, cependant que le recteur bénissait l'assistance 
et aspergeait d'eau lustrale les humbles caisses de bois enfer- 
mant les novés. Sa chasuble violette le faisait ressembler à 



GENS DE MER 187 

une lleiir énorme, montant les marches de l'autel. Il appuyait 
sur la première syllabe des versets latins, dont les répons 
étaient susurrés dans la nef. 

— Requiem œternam doua eis. Domine... 

— Absolve, Domine, animas omnium fidelium... 

— Donum jac remissionis... 

— Lux œierna luceat eis. Domine... 

L'invocation dépassait les crânes baissés, montait vers le 
ciel, hors des voûtes, vers la Divinité, que la foi des fidèles 
faisait présente. Cela était triste encore, mais Désiré avait sa 
joie. Sans attirer l'attention de personne, il pouvait voir à son 
aise la Rose, grâce au pilier contre lequel il s'appuyait. Elle 
était prise dans un rayon lumineux qui traversait une verrière, 
et les couleurs vives jouaient sur elle, l'enveloppaient, met- 
taient comme des rubans autour de sa tête, sur sa coiffe et sa 
guimpe, et rosissaient ses joues et ses lèvres. Madhouas la 
voyait par-dessus le catafalque de Clémence, posé sur des 
chaises, parce quil n'y avait qu'un support et que le cercueil 
d'Isert Toccupait. 

Devant la jeune fille et derrière, il y avait d'autres jeunesses, 
les filles de l'ouvroir, au teint blanchi par la retraite. On pou- 
vait les comparer entre elles et regarder Rose ensuite. Elle 
était mieux que la plus belle. Son plus petit geste était gra- 
cieux, comme aussi la rondeur de son cou, sa taille, ses mains. 
Il la contemplait dans la lumière teinte, détachée sur le fond 
assombri du transept où s'élevait la chapelle de la Vierge. 
Il pouvait voir combien elle était plus belle que la statuette 
peinte, avec le charme de la vie épanouissant ses formes. 

Mais Mahel ouvrit à deux battants la grande porte centrale 
et le jour blafard entra. Des gens s'ébrouèrent. Un mouvement 
unanime passa dans l'assistance. C'était fini. Des hommes 
empoignaient les cercueils. Des femmes sanglotaient. Les 
Enfants de Marie pleuraient presque toutes et se mouchaient 
en tamponnant leurs yeux. On sortait en un défilé contraint, on 
se rangeait dans le cimetière, près des tombes fraîches ouvertes. 
Il n'y avait d'autre préséance que celle due au prêtre et au 
maire. Pourra restait dans la foule, proche de Madhouas et 
de Dréan. 

Désiré trépignait un peu d'impatience à parler au syndic, 



188 LA REVUE DE PARIS 

mais il devait attendre, parce que l'abbé Rèze récitait les 
ultimes paroles, puis se baissait, prenait une pincée de gravier, 
dessinait le geste rituel, et lâchait le sable, qui sonna sur les 
planches. Le maire l'imita, puis les autres suivirent. Les fillettes 
passaient une à une, ouvrant leurs menottes pour l'offrande 
pieuse de la terre paroissiale. Les pêcheurs défilaient aussi, 
la mine grave. Tous les visages restaient soucieux et tristes de 
la peine commune. Les femmes succédaient aux hommes, lar- 
moyantes. Cela durait, et, la toute dernière, soutenue par Rose, 
vint la nouvelle veuve, défaillante et douloureuse. Son visage 
tuméfié était fripé par le chagrin. Il contrastait si vivement 
avec celui, frais et plein, de la jeune fille que les plus distraits 
en étaient frappés. Désiré, planté, s'extasiait, sans voir que le 
syndic suivait Dréan, qui partait avec les premiers groupes, 
dépassait l'abside sans hâte, et quittait l'enceinte sépulcrale. 
Les pêcheurs, désœuvrés pour le reste du jour, biaisaient 
vers le débit, tandis que les femmes jasaient déjà et disaient 
les mérites des défunts, avec des remarques moins généreuses 
sur quelques vivants. Leurs voiles noirs et leurs coiffes blanches 
s'enfonçaient dans les maisons. L'air était pur maintenant et 
le ciel à moitié bleu s'ouatait de nuages légers, qui voguaient 
vers la terre du côté du moulin de Rohec tournoyant dans le 
vent. Il ne restait plus à sortir que la veuve Isert et la Rose. 
L'abbé demeurait avec les enfants de chœur et Mahel. La 
solitude coutumière du cimetière succédait au mouvement de 
la cérémonie funéraire. La veuve approchait à son tour de la 
sortie et avisait Madhouas, qui la saluait. 

— T'as bien failli y rester aussi, — mon pauvre Désiré, — 
dit-elle. 

— Dame oui, — fit-il, — je dois [une chandelle au syndic. 
Je ne l'oublierai pas. 

Il regardait Rose, émue de sa déférence, et de le retrouver 
seul, l'attendant, gauche du désir qu'il n'osait formuler et 
qu'elle partageait avec lui, tremblante encore de la crainte 
qu'elle avait ressentie à l'idée de sa mort possible, là-bas, 
sur les Darges. Leurs regards se croisèrent. Ils sentirent qu'ils 
s'appartenaient, même séparés, qu'ils s'appartenaient contre 
tout et tous, sans avoir besoin de se le dire, simplement parce 
que leurs âmes étaient unies et que leurs cœurs battaient d'un 



GENS DE MER ' 189 

rythme pareil. Ils ne se détachaient pas en s'éloignant l'un de 
l'autre, comme la vie les y obligeait. Ils restaient ensemble 
pour supporter les bonheurs et les peines, se retrouvant aux 
jours de joie et aux jours' de deuil, au baptême de la V. 2208, 
dans la liesse, et à l'ensevelissement des morts, dans les larmes. 
Rien ne pouvait morceler ce qui n'était pas divisible : leur 
amour. Les persécutions, l'attente, les railleries même, le forti- 
fieraient. Il était la force qui soutient, qui donne la patience 
et la certitude. Il était le soleil qui illumine et chauffe, le par- 
fum subtil qu'on ne respire que sur le sol natal, l'espoir qui 
console et protège. Ils savaient qu'ils s'attendraient et qu'ils 
seraient vainqueurs des obstacles, de la fatalité, de tout ce qui 
s'élevait de provisoire entre eux. Ils avaient la confiance des 
simples. 

Et Rose s'en allait avec la veuve. Elle tournait à gauche, 
Désiré tournait à droite. Ils s'écartaient sans se hâter, sans se 
retourner, "paisibles et troublés à la fois, fortifiés par la pro- 
messe mutuelle de leurs yeux. Car ils s'étaient dit dans ce 
regard tout ce qu'ils avaient à se dire : leur fidélité inébran- 
lable, leur don d'eux-mêmes. Ils ne doutaient pas l'un de 
l'autre ; elle était sa douce, il était son galant. Plus tard, ils 
seraient mari et femme, s'il se pouvait, lorsque le seul obstacle, 
la volonté de Pourru, aurait fléchi, et ils s'aimeraient comme 
aujourd'hui, ils en étaient sûrs, parce que cela était doux et 
nécessaire, aussi naturel que respirer et vivre. 

(La fin prochainemcnL) 

EMMANUEL BOURCIER 



LES LOIS DE LA GUERRE 



DANS 



L'ANTIQUITÉ GRECQUE 



Toute guerre, quoique étant une per- 
turbation de l'état de droit, n'en a pas 
moins des lois spéciales. 

POLYBE, dans Diodore, XXX, 18, 2. 



Notre ville est ouverte à tous. Pas de loi chez nous qui écarte les 
étrangers d'une étude ou d'un spectacle dont nos ennemis pourraient 
profiter. Car notre confiance repose moins sur des préparatifs et des 
stratagèmes prémédités que sur le courage que nous portons en nous- 
mêmes. D'autres, par un laborieux exercice commencé dès l'enfance, 
se font de la bravoure une vertu d'éducation; nous, au contraire, 
malgré une disposition naturelle au laisser-aller, nous sommes à la 
hauteur de tous les dangers... Et quand il serait vrai que nous aimons, 
mieux nous former à la vaillance par une vie facile que par un entraî- 
nement pénible, à l'aide des moeurs plutôt que des lois, nous avons 
l'avantage de ne pas nous tourmenter à l'avance des épreuves à venir 
et, quand il faut être là, nous ne nous montrons pas moins intrépides 
que ceux dont la vie est un travail sans fin'. 

Qui donc oppose ainsi à un État militarisé en permanence * 
une nation trop insouciante pour mettre toute son existence 
au régime de F avant-guerre? L'homme qui parle ici n'est pas 
un citoyen de Paris ou de Londres en l'an 1915 après Jésus- 
Christ ; c'est Périclès s'adressantaux Athéniens en 431 avant 

1. Thucydide, II, { 39. 



LES LOIS DE LA GUEUIIE 191 

Jésus-Christ. Ces mots, qui expriment si bien les plus graves 
préoccupations de l'heure présente, et qu'on dirait découpés 
dans un de nos journaux, ont été prononcés il y a plus de vingt- 
trois siècles. 

Il ne faudrait pas croire à l'une de ces étranges coïncidences 
que l'éternelle identité de la nature humaine fait surgir à 
chaque coin de l'histoire. Quand il s'agit des Grecs, les ressem- 
blances de l'antiquité la plus reculée avec les temps modernes 
ne sont pas fortuites ; elles méritent toujours, le premier 
moment de surprise passé, de fixer l'attention et de stimuler 
la pensée. Car c'est dans l'Hellade que se trouve la source 
même de toutes nos conceptions. Bien des fois il a été dit que 
les Grecs sont des précurseurs, qu'ils ont allumé au feu sacré 
de leurs autels les flambeaux que se sont transmis les généra- 
tions successives, qu'ils ont répandu dans le monde toutes les 
grandes idées, vérités ou erreurs, qu'ils ont essayé toutes les 
formes de la vie politique et sociale. Et précisément chez eux, 
soit dans les petites cités où la race avait ses cadres naturels, 
soit dans les monarchies qu'elle fonda en Orient, se trouvaient 
réunies les conditions nécessaires à la formation et au déve- 
loppement d'un droit international : la pluralité des États et 
l'unité de civilisation. Au-dessus d'un « droit commun aux 
hommes » apparut un « droit commun aux Grecs ». Toutes 
les questions que soulève maintenant la grande guerre ont été 
débattues jadis. Au fracas des batailles se mêle, dans les récits 
des plus vieux historiens, l'écho de discussions tragiques. 
Cherchons-y ce que Polybe appelait déjà « les lois et le droit 
de la guerre » ; nous entendrons des paroles qui sont d'aujour- 
d'hui. 



* 



La guerre doit être juste. Elle ne peut l'être qu'à condition 
de ne pas rompre injustement les traités. La vindicte divine 
et l'opinion publique des nations ont un tel prestige, elles sont 
à ce point capables de renforcer ou d'affaiblir une cause, que 
les cités, même une fois décidées à la guerre, font tout ce 
qu'elles peuvent pour ne pas avoir l'air d'en prendre l'initia- 



192 LA REVUE DE PARIS 

tive. Quand Athènes et Sparte sont bien résolues à en venir 
aux mains, elles restent encore un an à se tâter ; elles imaginent 
les roueries les plus subtiles et les provocations les plus per- 
fides pour rejeter sur la partie adverse la responsabilité d'hos- 
tilités inévitables. C'est que le respect de la foi jurée est la 
condition de la vie sociale, — condition naturelle, puisque la 
vie sociale est un fait de nature. Isocrate loue les Athéniens 
« de se soumettre aux traités comme à des lois nécessaires ». 
Une obligation élémentaire est, par cela même, universelle. 

Telle est la puissance des traités, dit encore Isocrate, qu'ils règlent 
presque entièrement l'existence des Grecs et des barbares : c'est le 
seul bien commun dont ne cessent de jouir tous les hommes *. 

Mais à la sainteté des traités s'opposent la force et la raison 
d'État qui essaient de se constituer en droit. A maintes 
reprises Thucydide donne à entendre que les Athéniens du 
v^ siècle finirent par ne plus vouloir d'autre base juridique 
pour leur empire. A la veille de la guerre du Péloponèse, l'am- 
bassadeur athénien qui assiste au congrès de Sparte défend 
ainsi la politique de ses concitoyens devant leurs adversaires : 

De tout temps il a été admis que le plus faible est maîtrisé par le 
plus fort... Vous parlez de justice. La justice a-t-elle jamais empêché 
personne de prendre par la force tout ce qu'il pouvait ^ ? 

En 427, les Athéniens délibèrent sur le sort des Mityléniens 
réduits à merci. Les rebelles méritent la mort. Tous les ora- 
teurs sont d'accord sur le principe ; ils ne diffèrent que sur la 
question d'opportunité. Cléon est partisan de la rigueur. 

Votre domination, dit-il à ses compatriotes, est une véritable 
tyrannie, imposée à des hommes malintentionnés qui n'obéissent qu'à 
contre-cœur... Injuste ou non, si vous voulez conserver votre empire, 
il faut punir sans tenir compte de la justice, par intérêt. 

L'adversaire de Cléon, Diodotos, ne conteste nullement le 
droit des Athéniens ; c'est l'utilité seulement qu'il considère. 

1. Isocrate, Panégyrique, § 81 ; Contre Callimaque, § 28. 

2. Thucydide, I, § 76. 



LES LOIS DE LA GUERIîE 193 

Je ne vois aucune raison, réplique-t-il, de conclure à la niort, si 
nous n'y trouvons pas notre avantage, comme aussi je ne veux de clé- 
mence que si le bien de l'État l'exige '. 

Quelques années après, quand Athènes veut mettre lin à 
l'indépendance des Méliens, les négociateurs qui parlent en son 
nom exposent péremptoirement une théorie qui, pour eux, 
ne fait plus de doute -. 

Cette théorie, qui ne servit pas seulement aux Athéniens, 
trouva des philosophes pour la soutenir. Aristote, sans lui 
donner raison, ne voulut pas lui donner tort : 

Bien des juristes, dit-il, accusent ce droit, comme on accuse un 
orateur politique, d'illégalité, parce cju'il est horrible que le plus Tort, 
par cela seul qu'il peut employer la violence, fasse de sa victime son 
esclave et son sujet. Ces opinions opposées sont soutenues toutes les deux 
par des sages. La cause de ce dissentiment, le motiï allégué au fond de 
part et d'autre, c'est que le mérite peut, quand il ena le moyen, user 
jusqu'à un certain point même de la violence, et que la victoire suppose 
toujours une supériorité quelconque. Il semble doue qu'il n'y a pas de 
force sans mérite ; mais toute la contestation ])orte sur la notion du 
droit : les uns placent le droit dans le bon vouloir réciproque ; pour les 
autres le droit même est la domination du plus fort. Or, chacune de 
ces argumentations contraires, prise séparément, est également faible 
et fausse ; car elles insinuent l'une et l'autre que le droit de com- 
mander n'appartient pas à la supériorité du mérite. 

Du moins Aristote n'admet pas que les abus de la force 
soient justifiés « priori. 

Il y a des gens, ajoute-t-il, cjui, s'en tenant à ce qu'ils croient un 
droit,... avancent, sans toutefois l'affirmer d'une façon absolue, que 
tout asservissement est juste qui résulte du fait de la guerre ; mais le 
principe de la guerre elle-même peut être injuste '. 

En fait, dans les pires abus de la force, apparaît une inquié- 
tude chez ceux qui les commettent. On a beau marcher à la 
tête d'une armée irrésistible ; avant d'envahir un territoire 
couvert par la foi des traités, on invoque les dieux et les héros 
locaux, on les prend à témoin qu'on a fait tout son possible 

1. Thucydide, 111, § 37, 40, 44. 

2. Thucydide, V, § 89 et suiv. 

3. Aristote, Politique, I, § 2, 16-18. 

l" Septembre 1915. is 



194 LA REVUE DE I>AH1S 

pour s'entendre avec les habitants et que leur refus est une 
offense qu'on doit venger : on admet la nécessité pour la 
guerre d'être juste, par cela même qu'on prétend mettre la 
justice de son côté. Si puissant qu'on soit, on ne nie pas l'exis- 
tence d'une vindicte divine. 

On est plus disposé à dédaigner l'opinion publique des 
nations. Mais il faut bien qu'on en tienne compte, à partir 
du moment où elle ne se contente plus de timides murmures 
et groupe contre le ^ abus de la force tous les États qui ont un 
égal intérêt à s'y opposer. Ainsi la Grèce vit naître la politique 
de l'équilibre. Elle la pratiqua d'abord d'une façon spontanée, 
presque inconsciente, chaque fois qu'une puissance voulait 
' imposer une hégémonie oppressive. Déjà Démosthènes trou- 
vait, pour la définir, quelques traits saisissants que Hume, le 
théoricien moderne de l'équilibre européen, a soigneusement 
relevés ^. C'était au temps où Athènes, déchue de ses rêves, 
pouvait craindre à la fois les jeunes ambitions de Thébes et 
le retour de la suprématie Spartiate. Que faire alors? 

Changer de rivaux, dit l'orateur, ce n'est pas là ce que nous cher- 
chons ; nous voulons que ni les uns ni les autres ne soient de force à 
nous laire tort : voilà le moyen d'obtenir le maximum de sûreté -. 

Mais c'est seulement après les grandes guerres qui mirent 
aux prises les successeurs d'Alexandre, travaillant pour ou 
contre la monarchie universelle, c'est à propos de la formi- 
dable lutte entre Rome et Carthage que Polybe formule le 
principe définitif : 

On ne doit laisser prendre à aucune i)uissance un tel empire, que 
ses projets puissent s'exécuter sans résistance •'. 

Cette coalition de la justice divine et de la solidarité humaine 
fut souvent capable de maîtriser la violence. D'ailleurs, dans 
les luttes continuelles qui déchiraient la Grèce, tour à tour 
chaque cité eut à invoquer les lois qui protégèrent les faibles 
et les vaincus. L'expérience accumulée donna ainsi au droit 

1. Hume, The balance of poioer, édit. Grcen et Grose, I, p. 318 et suiv. 

2. Démosthènes, Pour les Mégopolilains, § 5. , 

3. Polybe, I, § 83, 3 



LES LOIS DE LA GUERRE 195 

une validité reconnue et une force de plus en plus efficace. 
L'obligation de ne commencer une guerre que pour de justes 
motifs fit hésiter bien des ambitions ; car, selon Démétrios 
de Phalère, qui n'était pas un esprit chimérique, 

Quand la cause d'une guerre paraît juste, elle augmente la valeur 
des succès et diminue le danger des échecs ; quand elle est honteuse et 
inique, c'est le contraire qui arrive *. 

Mais c'est une redoutable question de savoir à quel moment 
les griefs d'un pays contre un autre justifient la guerre. 

Des sages, dit Xénophon, ne doivent 'point commencer les hosti- 
lités quand ils sont séparés par de faibles dissentiments... Si les dieux 
ont voulu qu'il y ait des guerres parmi les hommes, il faut du moins 
ne les commencer qu'à la dernière limite -. 

La plupart des différends peuvent être vidés par arbitrage, 
et un grand nombre le sont en effet : les Publications de Vlns- 
iitui Nobel norvégien débutent par un volume sur l'arbitrage 
international chez les Hellènes, où sont étudiés plus de quatre- 
vingts exemples connus depuis le viii^ siècle jusqu'à l'ère 
chrétienne ^ et, à chaque instant, de nouvelles inscriptions 
viennent allonger la liste. Même en dehors des cas prévus par 
les conventions d'arbitrage, un peuple ne peut légitimement 
avoir recours aux armes qu'en face d'exigences qui mettent 
en péril sa vie ou son honneur. Repousser la force par la force, 
demander raison pour la rupture flagrante d'un traité, pour 
un acte d'inimitié formelle ou pour une offense particulière- 
ment grave : voilà les seuls motifs de guerre qu'autorise le 
droit des gens hellénique. 

En somme, le droit à la résistance est certain, dès lors qu'il 
apparaît comme un devoir. Il ne faut pas que l'injustice, si 
forte qu'elle soit, puisse compter sur la résignation de ses 
victimes. Qu'on s'accroche, tant que c'est possible, à « ce bien 
qui, de l'aveu général, est le plus grand de tous », à « ce bien 
que nous demandons tous aux dieux, que nous sommes prêts 

1. Polybe, XXXV I, § la. 

2. Xénophon, Helléniques, VI, § 3, 5. 

3. A. Rœdcr, /'A/Z)i7/-a(7e inlernational chez les Hellènes. Kristiania, 1912. 



196 LA REVUE DE PAKIS 

à acheter au prix de mille souffrances, qui seul a chez les 
hommes une valeur incontestée, la paix ^ ». Mais l'amour de 
la paix ne doit pas dégénérer en lâcheté. Quand Polybe vient 
de raconter que les Messéniens laissaient envahir leur pays par 
les Étoliens sans le défendre, il s'indigne : 

Oui, je le reconnais, c'est un ternl)le fléau que la guerre, nuiis 
non pas terrible au point qu'il faille tout supporter pour l'éviter. Que 
signifient, en effet, tous ces beaux mots d'égalité, de liberté, d'indé- 
pendance, s'il n'y a rien au-dessus de la paix?... Sans doute la paix avec 
la justice et l'honneur est le plus beau et le plus précieux des biens. 
Mais, au prix d'une vilenie et d'une servitude honteuse, c'est la suprême 
infamie et le mal le plus funeste ^. 

De même, Thucydide déclare qu'il y a des circonstances où 
« la guerre est une nécessité autant qu'un acte de sagesse », 
parce que « c'est par la guerre que la paix s'alîcrmit, tandis 
que l'inertie pacifique ne préserve pas de la guerre ». Et voici 
comment il fait parler les Corinthiens, iassés de la tyrannie 
athénienne : 

Certes, discut-ils à ^ears alliés, il est de la prudence ilc rester tran- 
quilles tant que nul ne nous outrage ; mais, quand on les offense, les 
hommes de cœur n'hésitent pas à courir aux armes... Vous ne serez 
pas les premiers à rompre la paix... ; vous en vengerez plutôt la viola- 
tion ; car la rupture ne vient pas de ceux qui se défendent, mais de 
ceux qui commettent la première agression... Soyez donc persuadés 
que l'État qui s'érige en tyran de la Grèce est une menace pour nous 
tous également, puisqu'il tient déjà les uns sous sa domination et qu'il 
aspire à y placer les autres. Marchons pour l'abattre, afin de vivre 
désormais en sécurité et de délivrer les Grecs maintenant asservis •'. 

* * 

La manifestation la plus odieuse du droit que s'arroge la 
force, celle où, par conséquent, le véritable droit est le plus sûr 
de soi et peut inspirer le plus d'héroïsme, c'est l'agression 
contre un petit pays qui veut garder la neutralité. Les contem- 
porains de Thucydide réfléchirent beauconp sur ce cas. A 

1. TlHU-yilidi'. IV. S ()2. 2 ; l'olyl)c, IV, Si 71. 3. 

2. Polyl.c. \\\ § :!l. 

:•.. ■rinicvdidc. I, < !2n-!2 1. 



LES LOIS DE LA GUERRE 197 

deux reprises riiistorieii présente longuement, avec une froide 
impartialité dont l'effet est saisissant, les arguments qu'es- 
saient de faire valoir la force qui se heurte au droit et le droit 
qui se débat contre la force. On dirait chaque fois entendre, 
comme dans la fable d'Hésiode, l'épervier insulter le rossignol 
qu'il tient entre ses serres. 

En 429, le roi de Sparte Archidamos paraît devant Platées ; 
il somme la ville de lui livrer passage, pour qu'il puisse se jeter 
sur l'Attique. Les Platéens lui envoient des députés, qui lui 
disent : 

Archidamos et vous, Lacédémoniens, ce n'est pas une conduite 
juste, ni digne de vous et de vos pères, que d'entrer à main armée dans 
le pays des Platéens. Lorsque le Lacédémonien Pausanias eut délivré 
la Grèce '..., en présence de tous les alliés .assemblés, il rendit aux Pla- 
téens la libre possession de leur ville et de leur territoire, déclarant 
que, si jamais personne les attaquait injustement et pour les asservir, 
les alliés présents les assisteraient de tout leur pouvoir. Voilà ce que 
vos pères nous garantirent... Et vous, vous faites précisément le 
contraire. Vous venez pour nous asservir. Prenant donc à témoin 
les dieux qui reçurent alors vos serments, nous vous sommons de res- 
pecter le territoire de Platées. , 

Archidamos répond : 

Ce que vous dites est juste... Gardez l'indépendance que Pausa- 
nias vous a garantie ; mais joignez-vous à nous... en observant la neu- 
tralité. Recevez les deux partis à titre d'amis, sans aider ni l'un ni 
l'autre de vos armes. C'est tout ce que nous vous demandons. 

Les députés vont soumettre cette proposition à leurs conci- 
toyens. Ils reviennent dire qu'une pareille convention ferait 
courir à Platées le plus grand danger, soit de la part des Athé- 
niens, qui s'y opposeraient sûrement, soit de la part des Thé- 
bains, ennemis de Platées et alliés de Sparte, qui profiteraient 
de l'occasion pour garder la ville. Archidamos s'efforce de les 
rassurer : 

Eh bien ! remettez aux Lacédémonieiis votre ville et vos maisons... 
Retirez-vous où bon vous semblera... pour toute la durée des hostilités. 

1. Allusion à la victoire de Platées, qui délivra la Grèce continentale de l'in- 
vasion perse en 479. 



198 LA REVUE DE PARIS 

La guerre finie, nous vous restituerons le tout avec fidélité. Jusque-là 
nous le garderons en dépôt. 

Cependant les Platéens obtiennent un délai. D'autres dépu- 
tés vont demander à Athènes quelles sont ses intentions. Ils 
rapportent la déclaration suivante : 

Platéens, depuis le jour où vous êtes devenus leurs alliés, les Athé- 
niens ne vous ont jamais laissés en butte à un outrage ; ils ne vous 
abandonneront pas davantage aujourd'hui, et leur appui ne vous fera 
pas défaut. 

Sur ce rapport, les Platéens décidèrent de ne pas céder aux 
exigences des Lacédémoniens, « mais de supporter au besoin 
que leurs terres fussent ravagées sous leurs yeux et de se 
résigner à toutes les extrémités ^ ». 

En 416, les Athéniens suivent l'exemple donné par les 
Spartiates. La neutralité de Mélos est une insulte à la toute- 
puissance de leur empire. Ils sont décidés à mettre la main sur 
cet îlot, coûte que coûte. Leurs troupes débarquent. Une 
conférence réunit les représentants des deux parties. 

Les Athéniens vont droit au fait : 

Nous n'irons point chercher de belles phrases pour justifier notre 
domination par notre triomphe sur le Mède, et notre agression actuelle 
par vos torts envers nous : ces longs discours ne convaincraient per- 
sonne... Il faut partir d'un principe constant : c'est que, dans les 
affaires humaines, on se règle sur la justice quand on en sent la néces- 
sité de part et d'autre, mais que les forts exercent leur puissance et que 
les faibles la subissent. 

Les Méliens, ainsi contraints de se placer sur le terrain de 
l'intérêt, demandent qu'au moins on ne fasse pas abstraction 
de l'utilité commune. 

LES ATHÉNIENS : Si uous sommes ici pour le bien de notre empire, 
nous ne perdons pas de vue le salut de votre ville : nous voulons que 
vous acceptiez notre souveraineté docilement et que vous soyez 
sauvés dans l'intérêt des deux parties. 

LES MÉLIENS : Et si iious icstioiis neutres et tranquilles, en étant 
vos amis au lieu d'être vos ennemis, vous n'y consentiriez pas? 

LES ATHÉNIENS i Noii ; Car votre hostilité nous est moins préju- 

1. Thucydide, II, §71-74. 



LES LOIS DE LA GUERRE 199 

diciable qu'une amitié où nos sujets verraient un signe de faiblesse, 
tandis que votre haine atteste notre puissance. 

LES MÉLiENS : Mais pensez à ceux qui sont neutres aujourd'liui ; 
comment pourrez-vous ne pas vous en faire des ennemis, quand ils 
verront ce qui se passe ici et qu'ils se diront qu'un jour ou l'autre ce 
sera leur tour? 

Les Athéniens ne veulent pas de conseils. 

LES MÉLIENS : II y aurait faiblesse et lâcheté, à nous qui sommes 
encore libres, à ne pas tout risquer plutôt que de tomber dans l'escla- 
vage. 

LES ATHÉNIENS : Nou, si VOUS délibérez sagement. Il ne s'agit pas 
ici de courage, ni d'une lutte d'égal à égal, où vous ne pourriez suc- 
comber sans ignominie ; il s'agit d'aviser à votre conservation, sans 
vous hasarder contre des forces infiniment supérieures. 

LES MÉLIENS : Nous savous qu'il est difficile d'entrer en luLte avec 
votre puissance et votre fortune... Toutefois, pour ce qui est de la for- 
tune, nous plaçons notre confiance dans la faveur divine, car notre 
cause est juste, et la vôtre ne l'est pas ; et, pour ce qui est de nos forces, 
l'infériorité en sera compensée par l'alliance des Lacédémoniens,' 
alliance dictée par la communauté d'origine et par un sentiment 
d'honneur. 

LES ATHÉNIENS : Nous lie craignoûs pas non plus que la protec- 
tion divine nous manque... Quant à votre confiance dans les Lacé- 
démoniens, que vous vous figurez prêts à vous secourir par un senti- 
ment d'honneur, nous admirons votre innocence, tout en plaignant 
votre crédulité. Les Lacédémoniens, entre eux et pour tout ce qui 
touche à leurs lois nationales, sont pleins de vertus ; mais leur poli- 
tique extérieure, on peut la résumer en deux mots : c'est l'exemple 
le plus éclatant qu'on connaisse de la confusion entre,le bon plaisir et 
l'honnête, entre l'utile et le juste. 

LES MÉLIENS : C'est là précisément ce qui nous rassure : dans leur 
propre intérêt, ils ne voudront pas abandonner Mélos. 

LES ATHÉNIENS : Ne peusez-vous pas que l'intérêt ne va pas sans 
la sûreté, tandis que la justice et la droiture sont inséparables des 
dangers?... Vous n'allez pas suivre le chemin qui mène presque tou- 
jours à la ruine, celui ûe l'honneur... Réfléchissez, et dites-vous bien 
que c'est ici pour votre patrie une question de vie ou de mort. 

La discussion est close. Les Méliens, demeurés seuls, adop- 
tent une résolution définitive : 

Athéniens, notre manière de voir n'a pas changé. Il ne sera pas 
dit qu'une cité qui compte sept siècles d'existence se soit laissé en 
quelques instants ravir sa liberté. Pleins de confiance dans la protec- 



200 I.A REVUE DE PARIS 

tion divine, qui nous a préservés jusqu'à ce jour, dans le secours des 
hommes el notamment des Lacédémoniens, nous essaierons de pour- 
voir à notre salut '. 

S'opposer par tous les moyens aux attentats de la force bru- 
tale contre l'indépendance pu la neutralité des cités, c'est donc 
bien un devoir. Devoir imprescriptible, non seulement pour 
ceux que l'État despote a choisis comme adversaires, mais 
même pour ceux qu'il a préféré s'enchaîner comme alliés. Un 
peuple entier j)cut ainsi se trouver placé devant un terrible 
cas de conscience, lorsque, engagé dans les liens d'une alliance 
occasionnelle, il s'aperçoit que les obligations qu'il a contrac- 
tées l'entraînent, au mépris de son passé, au détriment de son 
avenir, dans des complicités qu'il abhorre. C'est dans une 
pareille circonstance que Démosthènes eut un jour à montrer 
aux Athéniens le droit chemin. Les Spartiates, voyant Thèbes 
occupée par une guerre lointaine et désastreuse, voulaient se 
Jeter sur sa protégée, la faible Mégalopolis. Ils savaient bien 
qu'Athènes, quoique associée à eux depuis quelques années, 
n'était pas du tout disposée à les suivre. Ils lui envoyèrent un 
ambassadeur avec mission spéciale de lui promettre un terri- 
toire limitrophe qu'elle avait perdu en des temps malheureux 
et ([u'elle ne cessait de regretter. Certains politiciens conseil- 
laient d'accepter une olïre aussi tentante. Mais Démosthènes 
tint tète à ces gens « qu'on eût pris pour des Laconiens, s'ils 
}ravaient pas été si connus et n'avaient pas parlé la langue 
attique - ». Dénoncer l'alliance, c'était, disait-on, déconsidérer 
Athènes. Non; si l'alliance est rompue, la responsabilité en 
retombe tout entière sur la partie qui agit en contradiction 
avec l'esprit de l'alliance. En concluant le traité, Athènes 
entendait sauvegarder ses intérêts, maintenir l'équilibre hellé- 
nique, assurer le droit international ; du moment qu'on lui 
demande de compromettre son existence, d'élever un État 
au-dessus des autres et de faire régner l'injustice en Grèce, 
elle refuse son concours, et elle en a le droit. 

.Je m'étonne qu'on ose dire qu'en agissant de la sorte la cité 
paraîtra changer de ])olitique et ne plus mériter aucune confiance. 

1. Thiicyciick', V, § 89, 111. 

2. I),ni()stlu'iu-s, Pour 1rs Mégalopilnins. § 2. 



LES LOIS DE LA GUERRE 201 

C'est le contraire qui me paraît la vérité. Et pourquoi? Parce que 
personne ne niera qu'en sauvant les Lacédémoniens après les Thébains, 
et puis les Eubéens, pour faire ensuite alliance avec eux, la cité ait 
toujours poursuivi le même but. Lequel? Sauver les opprimés. S'il en 
est ainsi, ce n'est pas nous qui avons changé, mais ceux qui refusent 
de rester dans le droit ; c'est la situation qui a changé, manifestement,, 
et toujours par la faute d'un peuple qui veut être au-dessus de tout*. 

Contre la nation qui prétend ériger la force en droit, la 
guerre est donc juste pour les ennemis qu'elle attaque directe- 
ment, pour les neutres qu'elle violente, pour les alliés qu'elle 
voudrait captiver. 

* * 

Les conditions même qui légitiment la guerre en déterminent 
le but. Il ne saurait être question d'anéantir un peuple, pour 
prendre possession de ses terres et de ses biens. Il s'agit seule- 
ment d'obtenir le redressement d'un tort collectif par une 
contrainte collective. Aux barbares on peut faire la guerre 
« jusqu'à extermination » ; entre gens de même race, on ne 
doit la faire que « jusqu'à la victoire ». Dans la République 
de Platon, Socrate, parlant pour les Grecs et les traitant en 
peuples frères, demande que la guerre ait toujours pour objet 
de donner une correction quasiment amicale en exigeant une 
satisfaction légitime, et qu'elle soit toujours menée en vue 
d'une prompte réconciliation -. Est-ce là une utopie senti- 
mentale? Écoutons le réaliste Polybe : 

Un peuple généreux combat un peuple même criminel, non pas 
pour exterminer et pour détruire, mais pour redresser et réparer les 
torts, non pour envelopper dans un même châtiment coupables et 
innocents, mais plutôt pour sauver et ménager avec les justes ceux 
qui paraissent ne l'être point ■'. 

Déjà Thucydide avait fait dire par les Corinthiens que la 
guerre nécessaire et sage est celle qui se propose un affermisse- 
ment de la paix *. Aristote prononce le mot décisif : 

La guerre a pour but la paix •'*. 

1. Id., ibid., §. 14. 

2. Platon, Ménexcne, p. 239 ; République, V, p. 471. 

3. Polybe, V, p. § 5. 

4. Thucydide, I, § 124, 2. 

5. Aristote, Politique, IV, § 13, 16. 



202 LA REVUE DE PARIS 

La guerre ainsi comprise doit obéir à des lois. 

Toute guerre, dit Polybe, quoique étant une perturbation de l'état 
de droit, n'en a pas moins des lois spéciales '. , 

Comment est-ce possible? Le but suprême de chaque belli- 
gérant n'est-il pas de faire à l'ennemi le plus de mal qu'il peut? 
N'importe ; il est des règles positives, confirmées par le consen- 
tement tacite des peuples et par une politique constante, qui 
défendent rigoureusement certains actes, 

A l'égard des combattants, les règles sont assez simples. Les 
lois de la guerre interdisent de violer les armistices, de porter 
la main sur les parlementaires, de tuer tout homme qui se 
rend, de dépouiller les morts, de refuser à l'ennemi une trêve 
pour les ensevelir. Toutes les armes ne sont pas licites, ni toutes 
les ruses. Strabon mentionne un traité très ancien où Chalcis 
et Érétrie convenaient de ne pas employer certains projec- 
tiles 2. Mais déjà Polybe regrette le temps où l'on s'engageait 
réciproquement à ne se servir ni d'armes cachées, ni de traits 
lancés de loin, où l'on se battait au grand jour, corps à corps ; 
il constate avec amertume que la pratique des moyens réprou- 
vés dans la conduite de la guerre s'est tellement répandue, 
qu'agir à découvert passe pour le fait d'un mauvais général 
et que la fourberie paraît une nécessité \ 

En ce qui concerne les non-combattants, les questions sont 
plus complexes, et plus variables les solutions. Le principe est 
toujours le même : « une loi universellement reconnue attribue 
les biens acquis en temps de guerre à ceux qui les ont acquis ^ », 
et ces biens comprennent les personnes mêmes du peuple 
vaincu. Mais, dans l'application, ce principe se restreint et 
s'adoucit plus ou moins. Tantôt on fait prévaloir l'idée que la 
guerre est un mode d'acquisition légitime ; tantôt on s'en 
tient à la conception de l'utilité militaire, et l'on autorise 
tous les actes qui ont pour effet d'affaiblir l'adversaire ; enfin, 



1. Polybe, dans Diodore, XXX, § 18, 2. 

2. Strabon, X, § 1, 12. 

3. Polybe, XIII, § 3. 

4. Aristote, Politique,!, § 2, 10. 



LES LOIS DE LA GUERRE 203 

dans l'une et l'autre de ces théories, on tient compte ou non 
de la différence entre Grecs et barbares. 

Le droit de faire des esclaves à la guerre s'est donc prêté à 
des pratiques très diverses. On admet de bonne heure qu'il ne 
s'exerce pas dans les villes et villages qui capitulent ou ne se 
défendent pas. Dans les places emportées d'assaut, le droit 
strict subsiste. Nombreux sont les sièges qui se terminent par 
la vente des femmes et des enfants, et, si l'on adjoint les 
hommes au troupeau, c'est par clémence, parce qu'on ne veut 
pas les passer au fil de l'épée. Cependant des hésitations se 
produisent lorsqu'il s'agit de Grecs. Épaminondas et Pélopi- 
das, par exemple, furent loués de n'avoir jamais tué uu seul 
homme après la victoire et de n'avoir réduit aucune ville en 
servitude. Mais l'arrivée des Macédoniens amena une régression 
dans les usages de la guerre. Philippe faisait le plus d'esclaves 
possible, pour lui, pour les siens, pour tous ceux qu'il voulait 
récompenser ou gagner à sa cause. Bientôt on ne fait plus 
aucune réserve en faveur des Grecs, et les tempéraments admis 
deviennent moins obligatoires. Au temps de Polybe, les lois de 
la guerre ne distinguent plus entre les villes prises d'assaut et 
les autres : « laisser partir tout le monde en vertu d'une capi- 
tulation », ce n'est plus qu'une « concession ^ ». 

La vieille loi qui mettait les biens de l'ennemi à la discré- 
tion de l'armée envahissante ne l'autorisait cependant pas à 
tout piller, à tout saccager. Voici comment Platon détermine 
les droits de l'envahisseur en territoire grec : 

Quand tes soldats auront pour ennemis des Grecs, leur permet- 
tras-tu de dévaster les champs et de mettre le feu aux maisons?... 
Moi, je ne permettrai ni l'un ni l'autre, mais seulement d'emporter 
la récolte de l'année... Comme ils sont eux-mêmes des Grecs, ils ne 
vont pas dévaster la Grèce, ni brûler les habitations, ni traiter en 
ennemie toute la population... Les vainqueurs se contenteront d'en- 
lever les récoltes aux vaincus, dans la pensée qu'ils se réconcilieront 
et ne se feront pas toujours la guerre '-. 

Polybe s'inspire certainement de Platon, quand il écrit : 

Je ne puis approuver ceux qui se laissent emporter contre des 
gens de même race au point, non seulement de saccager la récolte 

1. Polybe, II, § 58, 9 et 5. 

2. Platon, République, \, § 16, p. 470a-471a. 



20 f lA i'>i;vri; di; fahis 

annuelle de l'ennemi, mais de détiuiic les arbres et tout le matériel, 
sans laisser même de place au repentir. 

Et Polybe, qui entend être toujours « pragmatique ^ », 
ajoute : 

Il faut laisser tout ce qui ne sert pas pour le moment à la défense. 
Dévaster la campagne pour des années est une cruauté ; épargner les 
villes prises, quand leur destruction n'est pas absolument nécessaire, 
est une loi d'humanité '-. 

Ces restrictions, forcément très vagues, ne gênaient guère la 
rapacité ou la férocité des armées victorieuses ; mais une loi 
d'une valeur universelle et absolue assurait l'inviolabilité aux 
temples. Si un peuple s'en prenait aux sanctuaires, l'excuse 
même des représailles n'autorisait pas à venger le sacrilège 
par le sacrilège. 

Tous les actes contraires au droit de la guerre sont réunis 
par Polybe dans le récit où il raconte les incursions des Étn- 
liens. Leur chef Scopas arrive en Macédoine, à Dion. 

Les habitants avaient évacué la ville. Il y entre, rase les nuus. 
les maisons et le gymnase, incendie les portiques qui entourent l'en- 
ceinte sacrée et renverse toutes les statues des rois. Et dire que pour 
avoir fait la guerre, non seulement aux hommes, mais aux dieux 
mêmes, il reçut des éloges 1 Quand il revint en Ktolie, on ne le traita 
pas en impie, mais en brave, en serviteur dévoué de l'Ktat : on l'honora, 
on le regarda de toutes parts avec admiration, tant il avait rendu aux 
Étoliens l'espérance et gonflé leur orgueil ! 

Un autre stratège des Étoliens, Dorimachos, ])énèlre dans 
la Haute Êpire. 

Il ravage le pays avec acharnement, moins dans l'intérêt de sa 
lampagne que pour le plaisir de faire le mal. Arrivé au sanctuaire de 
Dodone, il en brûle les portiques, y détruit un grand nombre d'ex-voto 
et renverse l'édifice sacré ■', 

Polybe condamne les excès des Étoliens ; il n'est pas moins 

1. Le mot est (If l'iilybo lui-niCmo et se tromf an (lol)ut de son llisloir. 
(h S 2, S). 

2. Polybe, XXIII, § 15, 1-2. 

:i Polybe, IV. § 62, 67. 



LES LOrS DE r..V GUERRE 205 

sévère pour Philippe V de Macédoine, quand ce roi, par repré- 
sailles, met le feu au temple de Thermos : 

Par le pillage des offrandes il se rendit sacrilège envers les dieux 
et, par la violation des droits de la guerre, coupable envers les 

hommes * 

C'est à ce propos que Polybe résume, avec une admirable 
précision, tout ce qui est permis et défendu par les usages de 
la guerre : 

Enlever à l'ennemi et détruire forteresses, ports, villes, soldats, 
vaisseaux, récoltes, en un mot faire tout ce qui peut affaiblir l'adver- 
saire et donner plus d'efflcacité à nos plans et à nos opérations, c'est 
chose que les lois et le droit de la guerre nous contraignent à faire. 
Mais, sans aucun espoir d'augmenter ses propres forces ou de dimi- 
nuer celles de l'adversaire pour la poursuite de la guerre, renverser 
de gaîté de cœur les temples avec les statues et tous les objets sacrés, 
n'est-ce pas le fait de la i)assion aveugle et de la rage folle-? 



De tout cela rien n'a vieilli. On a vu, par des exemples carac- 
téristiques, qu'à mesure que les événements politiques et mili- 
taires se déroulent, tous les problèmes que les hommes agitent 
aujourd'hui parmi des tourbillons de feu et des Ilots de sang 
ont passionné les esprits au même degré et reçu des solutions 
identiques chez le peuple en qui nous devons, pour tout ce qui 
est de l'ordre intellectuel et moral, reconnaître nos ancêtres. 
Chez les Grecs comme chez nous, le droit des gens a dû se 
dégager, à force de souftrances, des sophismes homicides et 
incendiaires. Qu'il s'agisse des motifs de guerre, du respect de 
la neutralité, du maintien des alliances, des moyens de con- 
duire les hostilités, la Grèce a eu ses Frédéric le Grand et ses 
Guillaume II, ses Bethmann-Hollweg et ses Biilow, ses Clau- 
sewitz et ses Bernhardi ; elle a médité, elle aussi, les vieilles 
Instructions pour la direction de l'Académie des nobles et les 
dernières Instructions du grand état-major allemand. Mais 
elle a entendu d'autres voix exprimer d'autres idées que 

1. i'olylx', § 7. 'S. 

2. Polybe. V. ni. l'-l. 



206 LA REVUE DE PARIS 

l'expérience a fortifiées et que la conscience humaine a précieu- 
sement recueillies, celles que les siècles ont transmises aux 
hommes d'État français et anglais et qui ont donné un si bel 
accent au langage d'un Broqueville ou d'un Salandra. Et 
— on peut en être sûr — chaque fois que dans l'avenir se 
poseront de nouvelles questions de droit international, on en 
trouvera les antécédents chez les Grecs, jusqu'au jour où 
l'on pourra dire avec Platon : 

Il ne faut pas prolonger la lutte au delà du moment où les cou- 
pables seront forcés par les iniîocents, las de souffrir, à donner satis- 
faction K 

GUSTAVE GLOTZ 



1. Platon, République, V, § 10, p. 471. 



! 



PROBLÈMES YOUGO-SLAVES' 



On parle beaucoup de l'expérience politique ; or, il arrive 
souvent que ceux-là mêmes qui devraient en avoir le plus en 
manquent tout à fait. Voici, par exemple, le gouvernement 
autrichien : ses pertes en Italie auraient dû le renseigner sur 
la politique à suivre envers les nationalités qui lui restaient 
soumises. Or, il n'a jamais consenti à les traiter avec équité; 
il a voulu avoir une mesure pour les Allemands et les Magyars 
et une autre pour les Slaves, à moins qu'ils ne fussent russo- 
phobes, comme parfois les Polonais. Quand des nationalités 
ont résisté, il s'est proposé ouvertement d'étouffer les unes 
au profit des autres. 

Il est d'ailleurs curieux d'observer que le régime autrichien 
a fait lui-même germer et croître ce qu'il s'est efforcé plus tard 
de détruire. Au xviii^ siècle, l'empereur Joseph II a permis 
l'ouverture d'écoles en langue nationale ; elles se sont multi- 
pliées, développées dans toutes les directions. Puis est venu, 

1. M. Stoyau Novakovitch est mort subitement, cet hiver, quelques jours après 
avoir écrit cet article, qu'il n'avait pas entièrement mis au point. Nous nous 
sommes permis de l'abréger ; quelques développements historiques n'auraient 
pu être utiles pour le lecteur français qu'avec des éclaircissements. Il sera, 
d'ailleurs, intégralement publié en serbe. 

Est-il utile de rappeler que M. Novakovitch a été le plus éminent des histo- 
riens serbes, et que, plusieurs fois ministre et président! du Conseil, notamment 
iors de la crise provoquée par l'annexion de la Bosniejet de l'Herzégovine, il a 
encore représenté la Serbie au congrès de Londres en 1913? Avec lui a disparu 
une des plus hautes personnalités du monde balkanique. 



208 LA REVUE DE PARIS 

au xix« siècle, rinfluence du nationalisme romantique et laii- 
tastiquei importé crAllemagne, où il servait le germanisme, 
en Autriche où il favorisa l'éveil des nationalités les plus 
diverses. Slaves, Magyars, Roumains sentirent une douce 
mélancolie à s'envelopper des ténèbres des mythes nationaux 
à demi historiques; leur littérature populaire ressuscita 
légendes et héros d'autrefois. L'exemple des uns entraînait les 
autres ; les Tchèques éveillaient les Slovaques ; les Serbes, 
les Croates, et ceux-ci, les Slovènes. Les masses ([u'on croyait 
presque germanisées apparurent subitement comme des unités 
nationales, conscientes et jalouses de leurs droits. 

Surprise peu agréable pour les dirigeants, Vienne devint 
par la force des circonstances, un centre panslaviste. Mieux 
qu'ailleurs on pouvait s'y informer de tout ce qui touchait les 
Tchèques, les Polonais, les Russes, les Slovènes, les Croates, 
les Serbes, les Bulgares. La première chaire de slavisme 
positif — « objectif », comme disent les Allemands — fut créée 
à Vienne ; Kopitar et Miklosich, deux Slovènes, et Jagic, un 
Croate, y consacrèrent leur talent à l'élaboration de ce que 
l'État ne désirait pas ; en fixant les bases historiques (Ui sla- 
visme, ils jetèrent les premiers jalons d'un « panslavisme » 
conforme aux réalités vivantes. 

Ces aspirations slaves, ([u'on avait contribué à susciter, on 
aurait dû les satisfaire, l^ourtant, quand il y eut lieu de refaire 
l'Autriche après les guerres malheureuses de 1859 et de 1866, 
on ne songea qu'à satisfaire les Magyars. L'ancienne Autriche 
devint l' Autriche-Hongrie ; quant aux Slaves, ils furent sacri- 
fiés, et particulièrement les Slaves du Sud ou Yougo-Slaves, 
Serbes de Hongrie, Croates, Dalmates, Slovènes de Carniole ou 
de Carinthie. Le duché autonome de Serbie, une création de 
1848, avait déjà disparu en 1860; en 1867, la Croatie perdit 
la meilleure part de son antique autonomie; la Dalmatie, 
jadis unie à la Croatie, devint simple province autrichienne.. 
Puis, quand des Slaves protestèrent, on en rendit responsables 
leurs frères du dehors, Serbes ou Russes ; il était entendu, à 
Vienne, que sans ces malencontreux voisins, les Slaves d'Au- 
triche n'auraient pas songé à revendiquer leurs droits. 

Nous nous proposons d'examiner ici les revendications de 
leur groupe le plus important, les Yougo-Slaves, et d'en mon- 



PROBLÈMES YOUGO-SLAVES 209 

trer Tongine, moins dans les combinaisons des siècles passés 
que dans le fait de l'unité de race, et plus encore dans l'évo- 
lution des masses populaires. Le u yougo-slavisme » est le 
produit du mouvement démocratique moderne; les forces qui 
s'opposent à son progrès viennent du moyen âge, et la lutte 
que nous voyons se poursuivre est avant tout celle de deux 
époques. 



Au moyen âge, diverses circonstances ont empêché la for- 
mation d'un État yougo-slave unique. Apres que l'invasion 
slave eut submergé la majeure partie de la péninsule balka- 
nique, nulle part il ne se forma de noyau capable de ras- 
sembler autour de lui les tribus éparses. Les Bulgares réus- 
sirent bien, à la fin du x^ siècle, à réunir celles qui occupaient 
la moitié orientale de la presqu'île; mais de bonne heure ils 
succombèrent sous les coups de l'Empire byzantin. Dans 
l'autre moitié de la presqu'île, la masse slave donna naissance, 
vers les viii^ et ix^ siècles, aux États serbes et croates, 
s' appuyant, les uns à la mer, les autres au massif des Alpes 
dinariques. Les Byzantins et les Vénitiens étaient leurs enne- 
mis héréditaires, et aussi les Allemands de la Bavière et du 
duché d'Autriche qu'attirait la mer Adriatique. Exposés à la 
pression allemande venue de l'ouest et du nord, les Slaves des 
Alpes orientales furent submergés les premiers, et les Alle- 
mands atteignirent la mer du côté de l'Istrie. Cependant, dans 
la plaine du Danube, les Slaves étaient refoulés par les Magyars 
qui, cherchant, eux aussi, une issue vers l'Adriatique, finirent 
par faire tomber les Croates dans leur sphère « d'influence » ; 
dès lors tiraillées, désunies, les masses slaves ne servirent plus 
qu'à fournir des matériaux amorphes à leurs ennemis. 

Les influences de culture et de religion ne furent pas moins 
contraires à l'union des Slaves. La culture chrétienne, l'unique 
culture en ce temps, se répandait par deux sources, dont l'une 
était à Constantinople et l'autre à Rome, et chacun de ces 
deux centres étendait avec le christianisme sa domination 

le'- Septembre 1915. 14 



210 LA REVUE DE PARIS 

politique. Or, le malheur des Yougo-Slaves voulut qu'ils se 
trouvassent partagés entre ces zones d'influences rivales. Les 
uns, ceux de l'est, reçurent de Byzance leurs apôtres, Cyrille 
et Méthode, et leur durent une liturgie et une culture natio- 
nales; les autres, ceux de l'ouest, restèrent soumis à l'auto- 
rité de Rome qui voyait une hérésie dans la liturgie slave. 
Croates et Slovènes furent dressés par leurs prêtres catho- 
liques à ne plus voir dans les Serbes, leurs frères de race, 
que des schismatiques impurs, qu'il fallait éviter comme des 
lépreux. 

D'ailleurs, ni du côté serbe ni du côté slave, personne 
ne supposait qu'une telle séparation, entre gens de même race 
et de traditions identiques, fût anormale. En ce temps, les 
agglomérations ne se faisaient que par la force mise au ser- 
vice des religions ; un groupement formé uniquement d'après 
des penchants et des sentiments nationaux pareils à ceux de 
notre époque, ne se rencontrait jamais. 

Dans les pays serbes ou croates, les seigneurs étaient hos- 
tiles à toute union ; elle aurait compromis leur puissance. 
Les rois eux-mêmes ne paraissent pas en avoir eu le désir. 
Alors même que la puissance des Hongrois n'y faisait pas 
obstacle, les alliances de familles n'amenaient nul rapproche- 
ment. Au xiii^ siècle, la fille d'un roi serbe épouse un ban de 
Bosnie ; l'isolement de la Bosnie reste le même. La puissante 
famille croate des Choubitch (plus tard les Zrinyi) est mêlée, au 
xv^ siècle, à la vie de la Bosnie ; il n'en résulte aucun lien 
entre Bosniaques et Croates. A la vérité, le gendre croate, 
Mladène Choubitch, de l'empereur serbe Etienne Douchan, suit 
la politique de son beau-père à l'égard des Vénitiens et des 
Hongrois; mais c'est là concordance à demi fortuite. Tout au 
plus peut-on noter que l'identité de langue entre les Yougo- 
slaves ne fut pas sans quelque effet pratique. C'est grâce à 
elle que les Ragusains établirent des liens commerciaux entre 
la Serbie et l'Europe occidentale ; par elle aussi que l'Alle- 
mand Palmann, né en pays Slovène, contribua aux victoires 
de Douchan, en lui amenant des mercenaires mieux armés 
que les Serbes. 



PROBLÈMES YOUGO-SLAVES 211 



II 



Transportons-nous un moment au temps présent. Je prie 
qu'on me permette d'invoquer ici des souvenirs personnels qui 
me semblent caractéristiques. 

En l'année mémorable 1912, quelques jours seulement avant 
la guerre balkanique, je m'arrêtai, au cours d'un voyage à 
Lioubliana (Laibach), pour y passer une journée en flânerie et 
recueillir des impressions directes. Je sortis de mon hôtel 
avec l'intention de visiter les divers centres du mouvement 
littéraire et de la culture Slovène, la Matica Slovenska ^ en 
premier lieu. 

Me promenant lentement par les rues, je m'adressai en 
serbe aux gens que je rencontrai, demandant mon chemin. 
Chacun me répondit en son slovène sans paraître surpris de 
mon langage, et je trouvai ce que je cherchais à Lioubliana 
sans plus de difficulté que si j'avais été à Belgrade. En 
flânant ensuite par la ville, je remarquai partout un esprit 
Slovène très vif. Les enseignes en slovène prédominaient. La 
moindre affiche était en slovène, ce qui me sembla très carac- 
téristique. Quand je me trouvai avec mes amis, ils s'éton- 
nèrent de ce que nous écrivions sur nos envois postaux 
Laibach au lieu de mettre tout simplement Lioubliana. Ils se 
sentaient blessés par notre manque de confiance dans la 
valeur de leur langue en son propre pays. 

Deux ans plus tard, quelques semaines avant l'attaque 
autrichienne de la fin de juillet 1914, on inaugura à Belgrade 
un beau monument érigé à Dosithée Obradovic, le célèbre 
philosophe du xviii^ siècle, le protagoniste de la langue natio- 
nale, des idées libérales et de l'instruction du peuple, en 
même temps que de l'unité nationale des Serbes et des Croates 
sans égard à leur religion. Le monument avait été érigé par 
souscription nationale serbe, et c'est le projet d'un Croate qui 
avait été choisi après concours. A Belgrade, on avait organisé 

1. Société littéraire et scolaire. 



212 LA HEVl E DE PARIS 

les fêtes de Tinauguration un peu à la hâte ; néanmoins, les 
municipalités de Zagreb, de Raguse, de Lioubliana répondirent 
à l'invitation de celle de Belgrade et de la Srpska Kgnijevna 
Zadrouga (Société littéraire serbe), et déléguèrent des hommes 
éminents. Il y eut alors à l'hôtel de ville, une réunion solen- 
nelle, où tous les délégués prononcèrent des discours. Ceux de 
Zagreb et de Raguse parlèrent naturellement en leur langue 
croate, qui ne diflere en rien du serbe, et fut goûtée autant que 
le serbe des orateurs belgradois. Quand le tour des Slovènes 
arriva, ils parlèrent aussi en leur langue maternelle. Le public 
était formé d'intellectuels de toute classe, membres de l'Aca- 
démie, journalistes, élèves des hautes écoles, etc. Le représen- 
tant de Lioubliana parlait avec verve et j'observais attentive- 
ment l'effet de son discours à cause de la différence des langues. 
Or, ce public purement serbe démontrait par ses applaudisse- 
ments qu'il comprenait jusqu'aux moindres nuances de l'ora- 
teur. La même chose se produirait à Lioubliana si l'occasion 
s'y présentait d'entendre un orateur serbe. Personne n'aurait 
besoin d'une traduction. 

L'époque contemporaine où se manifestent ces signes 
d'unité yougo-slave est tout à fait différente de celle dont 
nous parlions tout à l'heure. Le peuple autrefois ne comptait 
pour rien ; l'impulsion partait des classes dirigeantes ; main- 
tenant elle vient du peuple, et ses chefs doivent suivre la 
voie qu'il a choisie. Comment l'a-t-il trouvée? 

Chez les Slovènes, les progrès de l'imprimerie furent le pre- 
mier levain qui généralisa la pensée et la communiqua aux 
masses. Ses progrès furent suivis par ceux du protestantisme 
qui, d'Allemagne, se répandit dans tous les pays voisins. 
Comme les Slovènes se trouvaient sur la route d'Augsbourg et 
de Munich à Tri este et à l'Adriatique, ils furent bientôt 
entraînés par le courant. Or, il se trouva qu'il les servait 
non seulement dans leur lutte contre Rome pontificale, mais 
aussi dans leur résistance à la germanisation. A la stupéfac- 
tion des seigneurs et du clergé, on se mit en Slovénie à écrire 
en slave. Puis le mouvement gagna les Croates, mais il est 
curieux de constater qu'il n'eut pas d'écho en Dalmatie. La 
Slovénie et la Croatie faisaient partie, en effet, des pays 



PROBLÈMES VOUGO-SLAVES 213 

de civilisation allemande ; la Dalmatie, au contraire, était 
imprégnée de la culture de l' Italie, et comme celle-ci ne faisait 
point cas des leçons de Luther, la Dalmatie n'y prit pas garde 
non plus. D'ailleurs le protestantisme ne réussit à se maintenir 
ni en Croatie, ni en Slovénie; mais l'attachement à la litté- 
rature nationale et le sentiment ethnique ne disparurent pas 
avec lui. Une fois réveillé, l'esprit slave se maintint tant bien 
que mal jusqu'aux époques qui lui apportèrent une nourriture 
plus abondante, mais sans impliquer encore un sentiment de 
solidarité avec les Slaves de même langue, placés plus à l'est, 
sous le joug des Turcs. Il fallut, pour le créer, les événements 
militaires et politiques des xvii^ xviii^ et xix^ siècles. 



III 



Le xvii^ siècle a été, pour l'Europe orientale, celui de la 
débâcle des Turcs ; de Buda-Pest à la Save, leurs conquêtes 
d'antan leur furent reprises par les Charles de Lorraine et les 
Eugène de Savoie, de sorte que beaucoup de Serbes, qui habi- 
taient ces provinces, se trouvèrent affranchis, et avec eux 
beaucoup d'autres Serbes que les promesses des généraux 
autrichiens firent accourir, du fond des Balkans, sur les terres 
abandonnées par les Turcs. Le xviii^ siècle fut, lui, le siècle des 
efforts pour organiser ces nouvelles conquêtes, et l'Autriche 
tout entière. On sait comment Joseph II s'efforça de trans- 
former la mosaïque autrichienne en un État de langue et de 
culture allemandes, et quel résultat contraire à ses intentions 
il obtint. Or, dans le mouvement de résistance qu'il suscita, les 
Serbes jouèrent un rôle important : ils avaient, grâce à leur 
solidarité religieuse, à leur alphabet cyrillique, à leur atta- 
chement traditionnel à la Russie, la pleine conscience de leur 
unité nationale. Au contraire, leurs frères de race, Dalmates 
ou Croates, étaient moins avancés ; chez eux la diversité était 
partout jusque dans l'orthographe, qui variait selon les pro- 
vinces. Cet émiettement plaisait à l'Autriche, dont il favori- 
sait la politique ; mais, dès la fin du xviii*^ siècle, les esprits 



214 LA REVUE DE PARIS 

éclairés comprirent le besoin de l'unification. Malgré les diver- 
gences, l'unité ethnique était évidente ; dès le début d'une ère 
d'émancipation et de lumières, elle devait apparaître aux yeux 
de tout le monde. Déjà en 1780, le philosophe serbe Dosithée 
Obradovic savait et prêchait l'union entre Serbes et Croates, 
orthodoxes ou catholiques, qu'ils fussent de Syrmie, de Sla- 
vonie, de Croatie, de Dalmatie, de Bosnie, d'Herzégovine ou 
de Serbie; pour lui, sa réalisation n'était plus qu'une question 
de temps. 

A cette idée nouvelle, la tourmente qui secoua l'Europe à la 
fin du xviii^ siècle et au commencement du xix^ donna une 
force inattendue. Certes, la Révolution française, avec ses 
idées de liberté, de progrès, d'union nationale, ne pouvait 
pas ne pas atteindre les plages yougo- slaves; mais qui aurait 
cru que les représentants de cette Révolution française vien- 
draient eux-mêmes, en chair et en os, sur le littoral adriatique 
pour y apporter leurs suggestions fécondes ? Ce fut pourtant 
ce qui arriva. 

En 1797, le général Bonaparte occupa Venise et mit fin à la 
République vénitienne ; les îles et les cités à demi autonomes 
du littoral dalmate restèrent sans maître. Bientôt, par le 
traité de Campo-Formio, le général céda ces pays vénitiens, 
mais de nationalité serbo-croate, à l'Autriche qui les occupa 
immédiatement. Huit ans plus tard, par la paix de Pres- 
bourg, ils furent rétrocédés aux Français, qui les occupèrent 
ei* 1806, et c'est alors qu'ils mirent fin à l'antique république 
de Raguse. Puis, en octobre 1809, par la paix de Schoenbrunn, 
Napoléon acquit encore l'Istrie, une partie de la Carinthie, 
la Carniole et la Croatie, à droite de la Save, jusqu'à l'embou- 
chure de l'Ouna. Tous ces territoires, dont la population était 
slave, avec très peu d'Italiens ou d'Allemands, Napoléon les 
groupa sous le nom — proposé par leur gouverneur, le général 
Marmont, et sans doute suggéré par quelque érudit ragu- 
sain — de Provinces illyriennes. Le sens de ce mot renouvelé 
de l'antique, se révèle dans la langue du journal officiel de 
Lioubliana, le Télégraphe des provinces ilhjriennes ; cette 
langue est le serbo-croate. 

Le régime français n'a pas duré longtemps, mais il a laissé 
derrière lui le souvenir d'une administration équitable, et 



PROBLÈMES YOUGO-SLAVES 215 

d'efîorts heureux pour améliorer la culture et les communica- 
tions. Il a laissé aussi le souvenir de l'unité éphémère qu'il 
avait créée. Vingt ans plus tard, le Croate Lioudevit Gaï a 
repris le mot « illyrien » pour répandre l'idée d'unité nationale 
en Croatie, en Slavonie, en Dalmatie, et même chez les Serbes 
orthodoxes. Mais bientôt Vienne soupçonna que « l'illyrisme » 
pouvait aboutir à détacher de l'Autriche ses pays yougo- 
slaves, pour en former, en les joignant à la Serbie, une 
« Illyrie » indépendante ; le résultat de cette révélation fut 
que l'emploi du mot fut aussitôt défendu, à la grande stu- 
péfaction des « Illyriens » de Croatie. A Vienne mieux qu'à 
Zagreb, on avait compris ce que ces jalons signifiaient pour 
l'avenir ; mais, par contre, on s'y faisait singulièrement illusion 
sur l'efTicacité des interdictions officielles. 

Les littératures serbes et croates étaient déjà, en effet, péné- 
trées d'un commun esprit : l'esprit serbo-croate. Ce qu'elles 
demandaient, ce n'était pas l'union politique — on voyait 
trop bien la difficulté de l'atteindre — mais du moins la liberté 
de parler et de propager la grande idée. L'effet produit sur 
les masses par cette idée apparut à la lueur des événements 
de 1848-1849, quand le nom serbo-croate fut porté, avec les 
armées et les étendards nationaux, sur les champs de bataille 
de Hongrie et presque sous les murs de Vienne. Depuis ces 
années, les progrès de la presse, de l'enseignement, des com- 
munications ont répandu partout l'idée de l'union ; la ques- 
tion n'était plus que de savoir si elle se ferait sous l'égide serbe 
ou sous l'égide 'croate. Le mot « yougo-slavisme » qui compre- 
nait aussi les Slovènes et les Bulgares apparut en 1860, quand 
révêque d'Ossiek, l'illustre patriote Strossmayer, fonda, à 
Zagreb, l'Académie yougoslave des Arts et des Sciences ; de 
son vaste regard il envisageait l'avenir lointain qu'elle devait 
préparer. Elle fut inaugurée en 1867, avec la participation 
officielle de la Serbie, en dépit de la moue impuissante des 
gouvernants de Vienne. La grande idée, d'une génération à 
l'autre, se fortifia et pénétra dans les masses ; on ne pouvait 
plus, à Vienne, compter que sur l'appui du cléricalisme catho- 
lique dont on s'imaginait qu'il ne transigerait jamais avec 
l'orthodoxie grecque... Je rentrais en 1911 de Zagreb où j'avais 
dû m'entendre avec l'Académie yougo-slave au sujet de l'édi- 



216 LA REVUE DE PAKIS 

tiou d'un dictionnaire encyclopédique yougo-slave. Un Alle- 
mand de Vienne vint me voir et causer avec moi. Il me ques- 
tionna sur mes impressions de Zagreb. Je lui dis qu'elles étaient 
si bonnes que je considérais l'unité nationale serbo-croate 
comme accomplie. Il me fit alors cette question : « Et le 
clergé catholique, en ètes-vous tout à fait sur aussi? » Je lui 
répondis que le clergé catholique n'aurait à la fin qu'à suivre 
ses ouailles. 



IV 

Personne n'a cru que la véritable cause de l'attaque dirigée 
par r Autriche-Hongrie contre la Serbie fût le meurtre de 
Sarajevo. Le vrai crime des Serbes, c'était la ténacité natio- 
nale de ceux qui vivaient en Autriche, et le mauvais exemple 
que leur donnait l'indépendance de ceux qui vivaient en 
dehors. 

Utiles jadis pour la guerre contre les Turcs, les Serbes étaient 
devenus, de bonne heure, pour l'Autriche, des sujets peu com- 
modes. Elle ne pouvait, en effet, espérer les changer, comme 
d'autres, en Allemands ou demi- Allemands ; leur sentiment 
national était trop vif. D'autre part, toutes leurs caractéris- 
tiques, confession grecque orthodoxe, langue religieuse à peu 
près nationale, alphabet cyrillique, leur étaient communes 
avec les Russes, et, du jour où la Russie, avec Pierre le Grand, 
était apparue sur la scène européenne, on s'était senti fort 
gêné, à Vienne, d'avoir au sud de la monarchie, ces frères 
ou ces cousins des grands voisins du nord. On s'efforça donc, 
d'abord, de les détacher de l'orthodoxie, de leur calendrier, 
de leur alphabet, en les unissant à l'église de Rome ; puis, 
ces efforts ayant été vains, on se rabattit sur la politique qui 
consistait à prév-enir la formation, sur les frontières, de toute 
autonomie capable de devenir gênante. 

Faut-il rappeler l'histoire du Serbe Georges Braiikovitch qui, 
à la fin du xvii^ siècle, induit par l'homonymie de son nom 
avec celui de l'ancienne dynastie des Brankovitch, eut l'idée de 
s'attribuer leurjtitre de despote héréditaire, tout en restant 
fidèle à l'empereur, mais en visant à la création d'un État 



PROBLÈMES YOUGO-SLAVES 217 

serbe à demi libre? Son geste suffit à le faire saisir, emprisonner 
à Vienne, puis en Bohême, à Eger, où il mourut vingt ans 
plus tard. Que ne firent pas les Serbes pour le sauver? Tout 
fut vain ; de Vienne on leur répondait : « Nihil malefecit, sic 
ratio status exiguit. » 

Plus tard, après d'infructueuses tentatives pour conquérir 
la Serbie du sud de la Save, l'Autriche aurait pu lui obtenir 
au traité de Sistovo (1790) une certaine autonomie; les 
Serbes, qui avaient versé leur sang sous ses drapeaux, l'en 
suppliaient ; ce fut encore en vain. On sentait dès lors que, 
pour la Serbie, la maxime du cabinet de Vienne était « ou 
turque ou autrichienne »; on le sentit encore mieux lors de 
l'insurrection de Karageorges. Au commencement, tant qu'il 
sembla qu'elle aboutirait à livrer le pays à l'Autriche, les 
autorités autrichiennes lui furent favorables ; aussitôt qu'on le 
vit prendre un autre chemin, vers l'indépendance, et recevoir 
des secours russes, on lui fut hostile. Pourtant, quand Napo- 
léon proposa à Metternich, en 1810, d'occuper Belgrade ; 
quand la Russie elle-même, en 1812, lui offrit la Serbie, il 
n'osa accepter ni l'une ni l'autre de ces ofïres, par crainte, 
d'un côté, d'une rupture ultérieure avec la Russie ou, de 
l'autre, d'un conflit avec la Turquie ; la Serbie en profita pour 
s'alïermir, pousser plus profondément ses racines. Ahl certes, 
sil n'y avait eu en cause que la Turquie et l'Autriche, la 
pauvre principauté aurait disparu sans laisser de traces ! 
Mais Metternich comprenait, mieux que le comte Berchtoîd, 
qu'il y avait là un problème de toute l'Europe. Qu'il ait eu 
raison, la crise actuelle en est la preuve. 

C'est après la guerre russo-turque de 1876-1878 que l'Au- 
triche commença à être moins prudente. Au congrès de Berlin, 
pour s'agrandir et entraver, en même temps, le progrès de la 
Serbie, elle se fit accorder l'occupation de la Bosnie et de 
l'Herzégovine, avec certains droits sur le sandjak de Novi 
Bazar. Puis elle interposa ses garnisons entre la Serbie et le 
Monténégro, ne s'occupa que des chemins de fer aboutissant à 
Budapest et à Vienne, jamais de ceux qui auraient atteint 
l'Adriatique, et s'efforça, d'autre part, d'entamer l'indépen- 
dance de la Serbie par des traités de commerce et des con- 
ventions de chemins de fer dont aurait pu sortir une union 



218 LA REVUE DE PARIS 

douanière, etc. Les gouvernements serbes se gardèrent de leur 
mieux. Les ministères progressistes du roi Milan (1880-1887) 
firent certaines concessions en matière de commerce pour faci- 
liter l'essor économique du pays, mais il ne se trouva per- 
sonne pour adhérer à n'importe quelle union douanière. Le 
roi Milan se laissa bien entraîner, sans consulter ses ministres, 
à signer une convention secrète (1881) par laquelle il recon- 
naissait l'annexion de la Bosnie en échange de la promesse 
d'appuyer sa dynastie et de favoriser l'extension serbe en 
Macédoine : mais un nouveau ministère progressiste, en 1895, 
ne voulut accepter le pouvoir qu'à la condition que cette con- 
vention ne serait pas renouvelée et le roi Alexandre y con- 
sentit. La Serbie ne céda donc à l'Autriche que temporaire- 
ment, dans la mesure où son intérêt l'exigeait, et sortit de 
ces luttes sans avoir subi une atteinte quelconque à son indé- 
pendance. 

Enfin, quand on sentit, au xx^ siècle, approcher la liqui- 
dation de la Turquie d'Europe, le cabinet de Vienne commença 
à craindre la reconquête par les Serbes de leurs anciens pays 
de Vieille-Serbie et de Macédoine; il fomenta donc, en 1912, 
l'insurrection albanaise, pendant laquelle les Albanais occu- 
pèrent, tambour battant, Prichtina, Skoplié et d'autres villes, 
mais pour finir, comme toujours, par pactiser avec Conslan- 
tinople qui savait par où les prendre. La guerre balkanique éclata 
quelques mois plus tard, mais sans que Vienne s'en émût ; on 
y était persuadé que les Turcs seraient vainqueurs. La fausse 
nouvelle qu'ils avaient gagné la bataille de Koumanovo y 
fit éclater une joie qui fit place à la consternation lorsqu'arriva 
la vraie nouvelle, celle de la victoire serbe. De ce jour, la presse 
de Vienne se mit à ferier à l'impossibilité de supporter une suc- 
cursale de l'Empire de Russie sur la Save ; de ce jour, le gou- 
vernement pensa à détruire la Serbie, ou du moins à la rendre 
à jamais inoffensive, et c'est dans cet état d'esprit qu'est 
la véritable cause de la déclaration de guerre du 15-28 juillet. 

Certes une compréhension aussi bizarre des « intérêts 
vitaux » de l'Autriche-Hongrie, ne se serait pas produite si 
Vienne avait voulu se plier à l'état naturel des choses ; si 
le dualisme n'avait pas essayé de subordonner à 23 millions 
d'Allemands et de Magyars (largement comptés). 28 ou 29 mil- 



PROBLÈMES YOUGO-SLAVES 219 

lions de Slaves et de Latins. La répartition des populations 
de r Autriche-Hongrie par langues, d'après les statistiques 
officielles, était en 1910 : 

1 . — Allemands 12 010 669 

Hongrois 10 067 992 

Total 23 078 661 

2. — Bohémiens, Moraves, Slovaques 8 475 292 

Polonais 5 019 496 

Ruthènes (Malorusses) 3 998 872 

Croates et Serbes 5 545 531 

Slovènes 1 349 222 

Total 24 388 413 

3. — Roumains '. 3 224 755 

Italiens et Latins 804 271 

Total 4 029 026 

Si l'on s'était décidé à une confédération où chacun aurait 
eu sa part, on n'aurait pas eu à craindre les tendances des 
Slaves vers la Serbie ou vers la Russie, ni celle des Latins vers 
l'Italie et la Roumanie; le contraire, l'attraction vers l'Au- 
triche, aurait pu se produire. Mais il aurait fallu pour cela 
renoncer à l'injustice et à l'intolérance traditionnelles des 
Allemands et des Magyars, et c'était apparemment trop 
difficile. 

En somme, la guerre contre la Serbie a été commencée sans 
qu'on s'en fût fait une idée exacte et sans qu'on en eût calculé 
toutes les conséquences. On avait trop d'orgueil pour recon- 
naître qu'il pût s'agir d'une guerre entre l'Autriche-Hongrie 
et le pauvre petit royaume de Serbie ; on baptisait donc l'en- 
treprise, à Vienne, du nom de Straf expédition. En même temps, 
à Berlin, on disait qu'il ne s'agissait que d'une leçon à donner 
à un petit État inconscient de ses devoirs ; on n'imaginait pas 
que ce petit État pût avoir des droits, tout comme une grande 
puissance, et l'on affectait de croire que la Russie, la France 
et l'Angleterre ne trouveraient rien à redire à ce que l'Au- 
triche corrigeât sa voisine, cette gamine. Était-ce là une affaire 
internationale ? En définitive, la parole est restée aux canons 
et aux fusils; la Straf expédition a tourné contre son auteur, 
et dès à présent on peut, sans devancer la parole finale du des- 
tin, examiner quel est l'enjeu de la guerre, d'après les Autri- 
chiens eux-mêmes. 



220 LA REVUE ni; i'aius 

Dans le réquisitoire contre la Serbie, du 27 juillet 1914, 
qu'il a fait distribuer à toutes les grandes puissances, le gou- 
vernement autrichien affirme que « l'agitation serbe s'est 
donné pour but d'arriver à séparer de la monarchie autri- 
chienne les parties slaves du sud pour les rattacher à un 
grand État serbe » et que cette agitation qui « remonte très 
loin en arrière « avait fini, après la crise de l'annexion de la 
Bosnie, par se montrer « avec toute la franchise de ses ten- 
dances », révélant ainsi « son intention de réaliser ses des- 
seins, sous le patronage du gouvernement serbe, avec tous les 
moyens disponibles». 

Que ces incriminations ne correspondent pas à la vérité, 
l'Europe le sait. Sauf peut-être dans ces groupes de jeunes gens 
qu'aucun pays ne prend au sérieux, nulle part, en Serbie, ni dans 
les cercles gouvernementaux, ni dans les partis modérés et 
mûrs, personne ne songeait à un démembrement quelconque de 
l'Autriche-Hongrie ; on savait très bien qu'il n'en pourrait sortir 
qu'une grande guerre européenne. On ne désirait donc qu'un 
régime juste pour les Slaves autrichiens et surtout pour les 
Serbes et Croates ; tout en voulant profiter des lois libérales 
autrichiennes pour fortifier l'idée d'unité nationale, on sou- 
haitait qu'un Serbe, en Autriche-Hongrie, pût accorder sa 
fidélité à l'Empire avec la fidélité à sa nation. Il est certain 
que les procès monstrueux de Zagreb et de Vienne, que les 
infractions capricieuses et arbitraires au droit constitutionnel, 
en Croatie ou en tout autre pays yougo-slave ou slave ne 
pouvaient trouver d'approbation chez nous, et il faut recon- 
naître qu'on les y condamnait bruyamment, d'autant plus 
que notre presse est absolument libre. Mais, quoi qu'il en soit 
des prétextes invoqués par la note autrichienne, elle déter- 
mine exactement l'objet du litige quand elle nomme « les 
parties slaves du sud de la monarchie ». Elle a posé la ques- 
tion ; après cinq mois de la guerre la plus atroce, nous avons 
le droit d'y répondre. 

Nous ne nous appuyons ni sur le droit de conquête des 
comtes et ducs du moyen âge, ni sur celui de la force, ni sur 
le « droit héréditaire » qui en provient. Notre base est unique- 
ment le droit divin de la nationalité. L'État yougo-slave 
doit comprendre les pays de nationalité serbo-croate et 



PROBLÈMES YOUGO-SLAYES 221 

Slovène et englober la wSerbie et le Monténégro actuels, la Dal- 
matie, l'Herzégovine, la Bosnie, le Banat de Temesvar, selon 
les frontières de l'ancien duché serbe de 1848 ^, le comitat de 
Baranya en Hongrie, la Slavonie avec la Syrmie (Srem), la 
Croatie avec le district de Fiume (aujourd'hui rattaché à la 
Hongrie contre tout droit), l' Istrie et la Slovénie. 

Sans aucun égard à son unité ethnique, et peut-être pour 
la mieux dissimuler, la Slovénie se trouve répartie en diffé- 
rentes circonscriptions administratives : duchés de Carinthie 
et de Styrie, le comté de Goritz, Trieste, comté d' Istrie. 

Voici la statistique ethnique des Slovènes : 

1 . — Dans le duché de Carinthie 762 200 

2. — Dans le duché de Styrie 410 800 

3. — Dans le comté de Goritz 155 000 

4. — • Dans la ville autonome de Trieste et ses envi- 

rons. 80 000 

5. — Dans le comté d' Istrie 55 000 

6. — En Amérique 100 000 

7. — En différents pays ' 20 000 

Total 1 482 000 

Que ces pays soient unis par la géographie, ce n'est pas ici 
le lieu de le prouver longuement ; un simple coup d'œil sur 
la carte suffît à montrer que la Save est leur lien. Par leur 
fleuve, par la configuration de leurs pays, les Slovènes sont 

1. Le duché de Serbie, réalisation tardive des demandes réitérées que les 
Serbes d'Autriche-Hongrie avaient exprimées dans leurs congrès nationaux des 
xvii® et xviii« siècles, a été proclamé, avec les frontières désignées par l'Assem- 
blée nationale des Serbes-Autrichiens, le 1-13 mai 1848, à Karlovci (Karlowitz). 
Ces résolutions furent sanctionnées par l'empereur François-Joseph le 3-15 décem- 
bre 1848, sans d'ailleurs que les frontières du duché fussent précisées. Le duché 
de Serbie et le Banat de Temesvar furent mentionnés, à titre de nouveau Kron- 
land, dans l'article 72 de la nouvelle constitution du 4 mars 1849. Puis, par lettre 
patente impériale du 6 novembre 1849, ses frontières furent fixées, mais autre- 
ment que ne l'avait fait l'Assemblée nationale de Karlovci, car des pays peuplés 
par des Roumains, que les Serbes n'avaient pas convoités, y furent inclus. Le 
nouveau Kronland comprenait le comtat de Bacska, les circonscriptions de 
Ruma et d'Ilok en Syrmie, le Banat, c'est-à-dire les comitats de Krasov, Tamis 
et Torontal. La ville de Temesvar devenait la capitale du nouveau Kronland. 
Les régiments des frontières adjacentes y furent rattachés aussi avec leur terri- 
toire, tout en restant sous les ordres du Ministère de la Guerre de Vienne. On 
commençait lentement à exécuter la lettre patente du 6 novembre 1849, quand, 
à la suite des difflcultés crées par la nature hétérogène de la population, et sur- 
tout sur les instances des Magyars, l'empereur supprima le duché do Serbie 
(15-27 décembre 1860). 



222 LA REVUE DE PARIS 

orientés vers les Serbes et les Croates, avec lesquels ils fusion- 
nent d'ailleurs très facilement et très vite, avec ceux-ci peut- 
être encore plus vite qu'avec ceux-là, car aucune différence de 
religion ne les en sépare. L'union se fera, mais il est difficile de 
dire sous quel nom, dans quelle forme. Fera-t-on simplement 
une « Grande-Serbie », ou bien une confédération d'États 
yougo-slaves, d'un côté une Serbie agrandie, comprenant, outre 
les deux royaumes actuels, la Bosnie, l'Herzégovine, la Dal- 
matie jusqu'à la Zétina, le Banat et la SjTmie, puis, de l'autre 
côté, l'ancien royaume de Croatie et la Slovénie, réunis à la 
Serbie à la façon de la Hongrie et de l'Autriche, ou de la Saxe 
et de la Prusse? Ne fera-t-on pas de même avec la Slovénie? 

Quelle constitution donner à ces pays? Une constitution 
centraliste comme celle de la Serbie, ou une constitution de 
pays confédérés sous l'hégémonie de la Serbie, mais en laissant 
à chacun son organisation conforme à ses traditions et ses 
besoins? Y aura-t-il dans chaque pays une diète à part ; puis, 
pour l'ensemble des pays confédérés, une assemblée générale, 
en prenant comme exemple la Confédération Suisse ou le 
système allemand, autrichien ou américain? Les prémisses 
manquant absolument, nous ne pouvons pas être plus posi- 
tifs et ce n'est qu'un vague essai que nous faisons ici, d'autant 
plus que tout l'avenir des Yougo-Slaves ne tient pas dans 
celui du groupe serbo-croate. 



V 



U existe, en effet, deux conceptions du yougo-slavisme : une 
plus large et plus complète et une autre plus restreinte. La 
première comprend les Bulgares qui ne peuvent être rangés 
nulle part en dehors des Yougo-Slaves ; la deuxième ne com- 
prend que les Yougo-Slaves de l'ouest de la péninsule jus- 
qu'aux Alpes Noriques. 

Il semble impossible actuellement de parler du yougo- 
slavisme au sens large ; on ne peut pourtant, dans une étude 
des problèmes yougo-slaves, passer la Bulgarie sous silence. 



PROBLÈMES YOUGO-SLAVES 223 

Si elle persiste dans son entêtement de vie à part, il y aura 
deux États yougo-slaves dans l'Orient balkanique : la Yougo- 
slavie proprement dite et la Bulgarie, qui,. si elle continue sa 
politique actuelle, s'elïorcera de garder le contact avec tous 
les adversaires du nouvel État yougo-slave et flirtera sans 
cesse avec eux jusqu'au jour où tous les pays qu'elle prétend 
bulgares, auront été réunis dans son giron. Or, au sujet de 
ces pays, on pourra toujours contester; les chauvins bulgares 
parlent comme si les Bulgares étaient des Sémites et les 
Serbes des Aryens mais, en fait, il est impossible de trouver, 
dans la zone centrale de la presqu'île balkanique, une ligne 
de démarcation entre les dialectes ; celui qu'on parle en 
Macédoine n'est ni le serbe, ni le bulgare, mais il contient les 
éléments de l'un et de l'autre. Le to be or not to be de la Macé- 
doine est tout entier dans le choix qu'elle doit faire entre les 
langues littéraires de Sofia ou de Belgrade; celle-ci, m'assure- 
t-on, est pour un Macédonien la plus facile à apprendre. 

Est-il sûr, d'ailleurs, que, comme on le dit à Sofia, les États 
ne puissent être formés que sur le principe ethnique? S'il en 
était ainsi, une paroisse bulgare à Valona ou à Durazzo suffi- 
rait pour que ces villes devinssent bulgares, à presque aussi 
bon titre que la Macédoine où, de leur aveu, les Bulgares ne 
comptent que pour un tiers de la population. 

Le rêve de certains Bulgares, c'est la suppression, avec 
l'aide de l'Autriche, de la Serbie indépendante et l'installation 
sur ses ruines, d'une Grande-Bulgarie, magyarophile, germa- 
nophile, antislave; mais imagine-t-on à Sofia que 11 millions 
de Serbes, de Croates et de Slovènes se résigneraient à cet 
esclavage? La Bulgarie pourrait-elle supporter l'état de 
désordre et de guerre perpétuelle qui s'ensuivrait, et ne vaut-il 
pas mieux rêver d'un avenir de paix et de civilisation? 

Un temps arrivera où les Bulgares eux-mêmes le pense- 
ront, où leur rêve d'hégémonie balkanique, et d'impérialisme 
renouvelé des tsars du x*^ siècle, s'évanouira pour toujours. 
Quand? Nous n'en savons rien ; mais nous sommes persuadés 
que les Bulgares ne tarderont point à s'entendre avec les 
autres Yougo-Slaves pour créer, de la mer Noire à l'Adria- 
tique, une confédération que ne troubleront ni querelles de 
clochers, ni polémiques suscitées par la place de l'accent dans 



224 LA uevt:e de paris 

tel ou tel dialecte. Nous nous en réjouirons pour notre part, et 
c'est sans rancune que nous leur ferons place à nos côtés. Ce 
que sera cette place au juste, le congrès européen le dira 
quand, après cette formidable guerre, il refera les cartes poli- 
tiques; le litige macédonien trouvera sa solution devant lui. 
La Bulgarie n'a pas voulu de l'arbitrage du tsar en juin 1913, 
mais se refusera-t-elle à celui de l'Europe, et n'est-il pas 
probable qu'en l'acceptant, elle acceptera des conceptions 
d'avenir différentes de celles qu'elle caresse aujourd'hui? 
Tempora muiantur et nos in illis. 

STOYAN NOVAKOVITCH 



L' administrateur-gérant : k. bachelier. 



YOUMA 



La (la, aux premiers temps de la colonisation, tenait souvent 
une place importante dans les riches familles de la Martinique. 
La da était, en général, une négresse de la nuance la plus fon- 
cée, — une capresse plutôt qu'une mesliue. A son égard, le 
préjugé de la couleur n'existait pas. La (la était esclave, mais 
jamais l'affranchie la plus belle, la plus cultivée, n'a joui d'une 
situation privilégiée comparable à celle de certaines das. 

La da était aimée et respectée comme une mère : elle était 
à la fois la mère adoptive et la nourrice. Car l'enfant créole 
avait deux mères : l'aristocratique maman blanche qui lui 
donnait le jour, — et la sombre mère-esclave qui lui donnait 
tous ses soins, qui le nourrissait, le baignait, lui apprenait 
le doux et mélodieux parler des nègres, le promenait dans ses 
bras afin de lui montrer la belle nature tropicale, lui racontait 
le soir de merveilleuses histoires populaires, l'endormait aux 
sons de berceuses, et, en somme, se tenait nuit et jour prête à 
accomplir son moindre désir. Aussi n'est-il guère surprenant 
que les das aient été mieux aimées que les mères blanches, au 
moins pendant l'enfance des petits créoles qu'elles élevaient. 
Lorsqu'il existait une préférence marquée, elle était presque 
toujours en faveur de la da. C'est que l'enfant se trouvait beau- 
coup plus souvent avec elle qu'avec sa vraie mère. C'est que 

15 Septembre 1915. i 



22(5 I>A REVLE DE PAKIS 

ia da seule savait contenter tous ses menus caprices : il la Irou- 
^ vait plus indulgente, plus patiente, peut-être même plus cares- 
sante que sa mère. Et la da elle-même était une enfant ; elle en 
avait l'âme ; elle parlait le langage des enfants, elle prenait 
plaisir à des choses enfantines ; elle était naïve, enjouée, affec- 
tueuse. Elle savait comprendre les pensées, les élans, les peines 
et les fautes du tout petit, mieux que ne l'eût fait, souvent, la 
mère blanche. Elle savait d'instinct l'apaiser en toute cir- 
constance, amuser, divertir ou flatter son imagination. Une 
harmonie parfaite régnait entre les deux natures, — une 
heureuse communauté de sympathies et d'antipathies, — un 
parfait accord dans la joie animale d'exister. Plus tard, au 
moment où l'enfant, grandi, recevait les premières leçons de 
français du précepteur, ou de la gouvernante, au fur et à 
mesure des progrès de son esprit, son affection pour la da 
commençait à se distinguer de son affection pour sa mère. 
Mais bien qu'il se mît peut-être alors à aimer sa mère plus 
qu'auparavant, il ne chérissait pas moins la da. Son amour 
paur sa nourrice durait toute sa vie. Et rarement la da 
était-elle abandonnée par la famille. Cela n'arrivait guère 
que lorsqu'elle avait été durement louée par un marchand 
d'esclaves. 

Souvent la da était née sur la propriété de la famille, parfois 
elle servait de bonne d'enfants à deux générations nées sous 
le même toit. Mais il arrivait plus souvent que lorsque la 
famille augmentait et se divisait, lorsque les fds et les fdles 
devenus grands se mariaient à leur tour, elle soignait tous leurs 
enfants l'un après l'autre. Elle finissait ses jours auprès de ses 
maîtres ; bien qu'elle leur appartînt selon la loi, c'eût été 
presque une infamie de la vendre. Lorsqu'on l'affranchissait, 
en reconnaissance des services rendus, elle n'avait pas le désii' 
de fonder un foyer propre : la liberté n'avait pour elle que peu 
de prix, à moins qu'elle ne survécût à ceux auxquels elle était 
attachée. Elle souhaitait la liberté pour ses enfants, plus que 
pour elle-même. Elle avait même le droit de la demander poui- 
eux puisqu'elle avait sacrifié tant de ses plaisirs maternels 
^pour les enfants d'autrui. Son désintéressement et son dévoue- 
ment forçaient la reconnaissance des natures les plus dures. 
Elle représentait le type le plus haut de la bonté dans une race 



YOUMA 227 

intellectuellement peu développée et maintenue dans une 
demi-barbarie par la servitude, mais qui, cependant, était 
remarquablement raffinée au point de vue physique, grâce au 
climat, au milieu et à toutes ces influences mystérieuses qui 
déterminent le caractère des peuples créoles. 

La (la appartient déjà au passé : c'était un type tout parti- 
culier tiré de l'esclavage, par sélection. C'est sans doute le seul 
produit de l'esclavage qu'on puisse regretter, — fleur étrange 
poussant parmi les sombres herbes touffues de ce sol amer. 
L'atmosphère de la liberté ne devait pas être nécessairement 
fatale à la durée de ce type, mais la liberté amena bien des 
changements inattendus. L'établissement du suffrage uni- 
versel fut suivi d'une grande dépression industrielle, due à la 
concurrence étrangère et aux nouvelles découvertes, tandis 
que la subordination de l'élément blanc à l'élément noir provo- 
quait une insurrection politique, et la ruine complète de l'an- 
cienne organisation sociale. La transformation était trop 
violente pour amener de bons résultats. L'abus des pouvoirs 
politiques, conférés trop vite et sans choix, aviva les haines 
anciennes et en provoqua de nouvelles. Les deux races se 
séparèrent pour toujours au moment même où elles étaient le 
plus nécessaires l'une à l'autre. Et puis, les difficultés toujours 
croissantes de la vie développèrent vite l'égoïsme. La géné- 
rosité et la prospérité disparurent ensemble. La vie créole se 
lit plus étroite, se resserra sur soi-même. Et visiblement, 
chacune des classes, sous la pression de nécessités inconnues, 
s'enferma dans son caractère. 

Il n'y a plus de das. Aujourd'hui, il y a des gardiennes et 
des bonnes, qui souvent ne restent guère dans la même place 
trois mois de suite. La loyauté et la simplicité de la da ne sont 
plus que des traditions, et il serait bien inutile de rechercher 
des vertus équivalentes dans la génération nouvelle de domes- 
tiques salariés. Cependant plusieurs des das d'autrefois 
vivent encore. Elles portent toujours ce nom. Celles à qui on 
l'a donné le gardent toute leur vie comme un titre d'honneur. 
On voit encore quelques das à Saint-Pierre. 

11 y a par exemple du côté de la Grande-Rue, face à la mer, 
une très belle maison où, tous les matins de beau temps, une 
très vieille négresse, qui aime le soleil, sort et vient s'asseoir 



228 LA REVUE DE PARIS 

sur le seuil de marbre. C'est da Suyotte. Des passants occupant 
de hautes situations, dans le monde des affaires ou du barreau, 
la saluent en se croisant avec elle. Les hommes de la famille 
chez qui elle vit, — le vieux père grisonnant et ses grands fUs, 
s'arrêtent pour bavarder avec elle avant de se rendre à leur 
bureau. Les jeunes femmes se baissent et l'embrassent, avant 
de monter dans la voiture qui va les mener à la promenade. 
Et, si vous vous attardez un instant, vous remarquerez que 
tous les visiteurs la saluent avec un sourire, et lui demandent 
amicalement : 

— Comment ou yé, da Suyotte? 

Malheur à l'étranger qui, se figurant qu'elle n'est qu'une 
domestique, lui parlerait grossièrement. 

— Si elle n'est qu'une domestique, — répliqua un jour le 
maître de la maison à quelqu'un qui avait commis cette 
erreur, — vous n'êtes qu'un va et ! 

Insulter la da, c'était insulter toute la famille. Quand da 
Suyotte mourra, on lui fera de ces obsèques qui ne s'achètenl 
pas au prix d'argent ; elle aura un enterrement de première 
classe, auquel assisteront tous les habitants les plus riches 
et les plus orgueilleux de la ville. Ce jour-là, certains planteurs 
feront vingt milles à cheval, par-dessus les mornes, pour venir 
tenir les cordons du poêle. Certaines femmes qui foulent 
rarement le pavé des rues, et qui sortent presque toujours 
en voiture, suivront à pied, sous le so^.eil brûlant, le cercueil 
de la vieille négresse jusqu'au cimetière du Mouillage. Et ils 
enterreront la da dans le caveau de la famille, tandis que les 
cimes des grands palmiers frissonneront à la voix du bourdon. 



I 



Il y a encore à Saint-Pierre des vieilles gens qui se rappellent 
Youma. C'était une grande capresse. Elle appartenait à 
madame Peyronnette. La servante était plus connue que la 
maîtresse ; car, depuis la mort de son mari, un riche négociant 
qui l'avait laissée dans une situation très aisée, madame Pey- 
ronnette sortait peu. 



YOUMA 229 

Yoiima était l'esclave favorite et aussi la filleule de 
madame Peyronnette ; sous l'ancien régime, il n'était pas 
rare que des dames créoles devinssent les marraines de petits 
esclaves. Douceline, la mère de Youma, avait été achetée pour 
servir de da à Aimée, la fille unique de madame Peyron- 
nette ; mais elle était morte lorsque Aimée eut cinq ans. Les 
deux enfants avaient à peu près le même âge, et paraissaient 
très attachées l'une à l'autre. Après la mort de Douceline, 
madame Peyronnette résolut d'élever la petite capresse et 
d'en faire 'a compagne de jeu de sa fille. 

Les caractères des deux enfants étaient très différents, et 
cette différence alla s' accentuant au fur et à mesure qu'elles 
grandissaient. Aimée était démonstrative et affectueuse, sen- 
sible et passionnée, avec de brusques passages du chagrin à 
ia joie, des larmes aux sourires, Youma, au contraire, était 
presque taciturne ; elle trahissait rarement une émotion quel- 
conque ; elle jouait silencieusement quand Aimée criait, et 
souriait à peine tandis qu'Aimée riait si fort qu'elle effrayait 
presque sa mère. Mais, malgré ces différences, ou peut-être 
précisément à cause de ces différences, les deux fillettes s'en- 
tendaient fort bien. Elles n'eurent jamais de querelle sérieuse, 
et ne se séparèrent pour la première fois que lorsque Aimée 
fut envoyée, à neuf ans, dans un couvent, pour y compléter 
son éducation. Aimée éprouva un grand chagrin en quittant 
sa compagne ; sa peine ne fut pas adoucie lorsqu'on lui assura 
qu'elle retrouverait au couvent des amies plus gentilles que la 
petite capresse. Youma, qui certes perdait le plus par la sépa- 
ration, demeura calme, en apparence ; elle fut d'une conduite 
irréprochable, dit madame Peyronnette, trop fine observa- 
trice pour attribuer cette « conduite irréprochable » à l'insen- 
sibilité. 

Cependant, les deux amies continuèrent à se voir. Tous les 
samedis, madame Peyronnette se rendait au couvent dans sa 
voiture, et elle emmenait toujours Youma. Aimée ne parais- 
sait guère moins heureuse de voir son ancienne compagne de 
jeu que de voir sa mère. Leur amitié d'enfance se renoua 
naïvement pendant les premières vacances d'été, et pendant 
celles de Noël, et leur affection réciproque survécut à la fm de 
leur existence commune. Bien qu'elle fût théoriquement une 



230 



LA REVUE DE PARIS 



domestique, et qu'elle ne s'adressât à Aimée qu'en la nom- 
mant ({ maîtresse », Youma était traitée presque comme une 
fille adoptive. Et, lorsque « mademoiselle » eut fini ses étudse, 
la jeune servante esclave demeura sa confidente, et en quelque 
sorte sa compagne. Youma n'apprit jamais à lire, ni à écrire. 
Madame Peyronnette croyait que si elle s'instruisait elle 
souffrirait d'un avenir que rien ne saurait lui épargner. Mais 
la jeune fille était d'une intelligence naturelle qui compensait, 
sous bien des rapports, son défaut d'instruction. Elle savait 
toujours ce qu'il fallait dire et faire dans toutes les circons- 
tances de la vie. Youma était devenue une femme superbe ; 
c'était certainement la plus belle capresse de l'arrondisse- 
ment. Son teint était d'un rouge profond mais clair ; tous ses 
traits avaient une douce et vague beauté, un je ne sais quoi 
qui, surtout de profil, iaisait songer au visage indéfinissable du 
Sphinx. Ses cheveux, bien que bouclés comme une toison 
noire étaient longs et assez beaux. De plus elle était gracieuse 
et très grande. A quinze ans elle semblait tout à fait femme, 
à dix-huit ans elle avait la tête et les épaules de plus que sa 
jeune maîtresse : et lorsqu'elles sortaient ensemble, made- 
moiselle Aimée, qui était de taille moyenne, était obligé de 
lever les yeux pour regarder Youma. La jolie bonne était 
universellement admirée, c'était bien une de ces silhouettes 
que les Martiniquais montraient orgueilleusement aux étran- 
gers, comme le type accompli de la beauté des races mêlées. 
Car même au temps de l'esclavage, le créole ne se refusait pas 
le plaisir d'admirer ces tons bronzés ou dorés de la peau 
humaine. Il avouait très franchement qu'il les appréciait ; au 
point de vue esthétique le préjugé de la couleur n'existait pas. 
Pourtant aucun des jeunes gens de la race blanche n'eût osé 
dire à Youma son admiration. Quelque chose dans le regard 
et les manières sérieuses de la jeune esclave la protégeait 
tout autant que le prestige de la famille qui l'avait élevée. 

Madame Peyronnette était fière de sa domestique ; elle 
prenait plaisir à la voir vêtue, avec toute l'élégance possible, 
du costume brillant et gracieux que portaient alors les femmes 
de couleur. En fait de toilettes, Youma n'avait à envier aucune 
femme de la classe des affranchies. Elle possédait tout ce 
qu'une capresse pouvait souhaiter. Au goût du pays, qui 



YOUMA 231 

recherchait les contrastes de couleurs, elle avait des jupes de 
soie et de satin, des robes dezindes, avec des foulards et des 
coiffures assorties, — azur et orange, rouge et violet, jaune 
et bleu criard, vert et rose. Pour les grandes circonstances, 
telles que la première communion d'Aimée, la fête de madame, 
un mariage auquel toute la famille était conviée, Youma revê- 
tait un costume magnifique. Sa jupe à traîne de satin orange, 
était attachée un peu au-dessous des seins ; la chemise brodée, 
fermée par des lacets, avait des manches courtes qui laissaient 
nus les bras chargés de bracelets, et maintenues au coude par 
des fermoirs d'or (boutons à clous) ; son foulard (mouchoué 
enlai) était jaune canari rayé vert et bleu ; elle portait un 
triple collier de perles d'or ciselées, collier chou ; ses boucles 
d'oreilles ou zanneaux à clous, étaient chacune composée 
d'épais cylindres d'or entrelacés ; son turban Madras aux 
raies jaunes était tout scintillant de bijoux, d'épingles trem- 
blantes, de chaînes, de glands d'or frissonnants. Ainsi parée, 
Youma eût pu poser pour un peintre la Reine de Saba. 
Youma possédait aussi de jolis petits ornements qui lui 
venaient d'Aimée. Mais la plupart de ses bijoux lui avaient 
été donnés par madame Peyronnette comme cadeaux de nou- 
vel an. 

En somme rien ne manquait à Youma de ce qu'elle pou- 
vait raisonnablement désirer, — sinon de la liberté. Peut- 
être ne s'était-elle jamais beaucoup inquiétée à ce sujet ; 
cependant madame Peyronnette y avait songé longuement 
et elle avait pris une décision. Elle refusa deux fois la liberté 
de Youma à mademoiselle Aimée malgré les supplications et 
les pleurs de sa fille. Son refus était motivé par des raisons 
qu'Aimée était trop jeune encore pour bien comprendre. 
Madame Peyronnette comptait affranchir Youma dès que la 
liberté rendrait celle-ci plus heureuse. Pour le moment, elle 
considérait que sa servitude était pour la servante une protec- 
tion morale : Youma demeurait ainsi sous le contrôle de ceux 
qui l'aimaient le mieux, et elle était à l'abri de dangers qu'elle 
ne soupçonnait pas encore. Et surtout elle était ainsi dans 
l'impossibilité de contracter un mariage que sa maîtresse 
désapprouverait. Madame Peyronnette avait ses projets pour 
l'avenir de sa filleule ; elle avait l'intention de la marier un 



232 LA REVUE DE PARIS 

jour à un afïranchi travailleur et économe, qui lui ferait un 
foyer agréable : à un charpentier, un ébéniste, un constructeur 
ou patron mécanicien. Alors Youma recevrait la liberté, et 
peut-être une petite dot. Mais en attendant, elle serait ainsi 
aussi heureuse que possible, 

A dix-neuf ans. Aimée fit un mariage d'amour ; — elle 
épousa M. Louis Desrivières un cousin éloigné, plus âgé qu'elle 
de dix ans. M. Desriviéres avait hérité d'une importante plan- 
tation, en pleine prospérité, située sur la côte est de l'île ; mais, 
comme beaucoup d'autres riches planteurs, il passait de préfé- 
rence la plus grande partie de l'année en ville. Et il mena sa 
jeune femme dans la maison de sa mère, située dans le quar- 
tier du Fort. Suivant le désir d'Aimée, Youma l'accompagna 
dans sa nouvelle demeure. Il n'y avait pas loin de la Grande- 
Rue, où se trouvait la maison de madame Peyronnette, à celle 
des Desrivières dans la rue de la Consolation : ainsi ni sa fdle 
ni sa filleule ne s'attristeraient de la séparation. 

Treize mois plus tard, Youma vêtue comme une princesse 
orientale porta au baptistère une petite fille, dont la venue 
dans le petit monde colonial fut enregistrée ainsi aux archives 
de la Marine : 

« Lucile-Aimée-Francillette-Marie, fille du sieur Raoul- 
Ernest-Louis Desrivières, et de dame Adélaïde-Hortense- 
Aimée Peyronnette, son épouse. » 

Alors Youma devint la da de la petite Mayotte. L'enfant 
créole est toujours désigné par le dernier des noms qui lui ont 
été donnés à son baptême, ou plutôt par quelque diminutif 
créole de ce nom... Et le diminutif de Marie est Mayotte. 

Dans les deux familles on avait décidé que Mayotte ressem- 
blait plus à son père qu'à sa mère ; elle avait de celui-ci les 
yeux gris, et les cheveux bruns, — ces cheveux brillants qui, 
chez les enfants des plus anciennes familles créoles s'assom- 
brissent et deviennent presque noirs avec les années. Elle 
promettait de devenir jolie. 

Une autre année passa. Il n'y avait pas de ménage plus 
heureux que celui d'Aimée Desrivières, Puis, avec une sou- 
daineté cruelle, Aimée mourut. Elle était sortie avec son mari 
pour faire une excursion en voiture sur la belle promenade 
qu'on appelle la Trace, Youma et l'enfant étaient restées à 



YOUMA 233 

la maison. Les promeneurs furent surpris, au beau milieu d'une 
après-midi particulièrement chaude, par une de ces averses 
glacées et torrentielles, qui, en certaines saisons accompagnent 
les orages. Ils étaient encore éloignés de tout abri et furent 
tous deux trempés en un instant. Un violent vent du nord-est 
s'éleva et souffla jusqu'à leur arrivée chez eux. La jeune 
femme, naturellement délicate, s'alita, atteinte de pleurésie ; 
malgré tous les soins possibles, elle succomba avant le lever 
du soleil. Et Youma la vêtit pour la dernière fois, adroitement, 
tendrement, comme elle l'avait habillée pour son premier 
bal tout en bleu pâle, et pour son mariage tout en blanc vapo- 
reux. Seulement, cette fois. Aimée était vêtue de noir, comme 
le sont les mères créoles. 

M. Desrivières avait passionnément aimé sa jeune femme. 
Il s'était marié le cœur neuf et le caractère pas encore endurci 
au contact des rudesses de la vie. L'épreuve fut pour lui 
terrible, et pendant quelque temps on craignit qu'il n'y sur- 
vécût pas. Lorsqu'il se remit un peu de la grave maladie que 
lui avait value sa douleur, il lui fut iriipossible de demeurer 
dans la maison de la rue de la Consolation, toute remplie de 
souvenirs. Il se réfugia, dès qu'il le put, dans sa plantation et 
essaya de s'y occuper, en faisant de temps à autre de brusques 
visites à la ville pour y voir sa iille. Madame Peyronnette avait 
insisté pour se charger de Mayotte. Mais l'enfant était délicate 
comme sa mère, et six mois* plus tard, pendant une saison 
d'épidémie, madame Peyronnette décréta qu'il serait plus 
sage de l'envoyer à la campagne chez son père, avec Youma. 
Anse-Marine était un des endroits les plus salubres de la colo- 
nie, Mayotte y gagna vite des forces, de même que la sensi- 
tive, — la zhébé-Mamisi, — se fortifie dans la chaude brise 
marine. 



II 



Il y a une longue chevauchée pour aller, à travers la mon- 
tagne, de la ville de Saint-Pierre à la plantation d'Anse- 
Marine que les Desrivières possédaient autrefois. Pourtant 



234 LA REVUE DE PARIS 

la fatigue de six heures de selle, sous le soleil des tropiques 
n'est rien pour quiconque n'est pas insensible à la men^eilleuse 
beauté du paysage. Parfois la route s'élève presque jusqu'à 
ces nuages blancs, qui souvent voilent les cimes des grands pics. 
Parfois elle s'enfonce en pente douce dans le crépuscule vert 
des forêts vierges ; parfois elle domine les vastes profondeurs 
de vallées murées de montagnes aux formes et aux couleurs 
étranges. Parfois encore elle serpente par-dessus des champs 
de cannes à sucre dont l'étendue jaune s'interrompt au loin 
à la courbe vaporeuse d'une mer presque pourpre. 

Et pendant des heures entières, vous n'observerez proba- 
blement aucun autre mouvement que ceux des feuilles et de 
leurs ombres, vous n'entendrez pas d'autre bruit que la sono- 
rité des sabots de votre cheval, ou le bruissement des cannes à 
sucre balancées par le vent, — ou encore, à la lisière de quelque 
abîme de verdure, voilé de fougères arborescentes, le long appel 
flûte d'un oiseau inconnu. Mais, tôt ou tard, à un détour du 
chemin, il surviendra un incident plus humain, — plus vivant, 
et d'un charme exotique : par exemple une caravane de jeunes 
négresses nu-pieds et nu-bras, portant sur leurs têtes le produit 
d'un cacaoyère qu'elles vont vendre au marché, ou bien un 
nègre, qui passe courant malgré sa charge formidable de fruits- 
à-pain ou de régimes-bananes. 

Vous rencontrerez peut-être une troupe de noirs Uainant 
à la côte un gommier déjà vidé et taillé en forme de canot posé 
sur un diable, véhicule solide et bas, aux essieux grinçants. 
Les nègres placés à l'arrière du diable le poussent ; ceux qui se 
trouvent à l'avant le tirent ; et un tambour frappe de son La 
le fond du bateau inachevé, pour rythmer l'efîort de tous, et le 
chant que voici : 

Bom ! ti canot ! Allé chaché ! Mené vini ! Boni ! ii canot !... 

Ou bien vous apercevrez une bande de bûcherons, qui sur 
le bord de la route, scient, pour en faire des planches, le cœur 
jaune safran ou rouge vermillon d'un arbre à peine abattu 
et dont vous ignorez le nom. Le tronc encore vivant est hissr 
sur un robuste cadre de bois, et trois hommes activent la 
lourde scie, — un dessus et deux dessous. Tous trois ont le 
torse nu. Et l'un est jaune orange, l'autre couleur cannelle. 



i- YOUMA 23 5 

le troisième est d'un noir brillant comme la laque. Tous sont 
musclés en statues. Et, tout en travaillant, ils chantent : 

Aie! Dos calé! 

Aie! 
Aie dos calé! 
Aie scié bois 

Aie 
Pour nous allé... 

Cependant les incidents de route se font plus rares quand 
commence la longue descente à travers les champs de cannes 
et les cacaoyères, qui part des cimes boisées et va jusqu'à la 
mer lointaine. Là plus d'ombre ni de fraîcheur. Vous chevau- 
chez par des terres nues, offertes au soleil. Mais l'immense 
paix charme comme une caresse, et la magnifique étendue 
ouverte au regard console de l'apparente absence de toute 
vie humaine. Derrière vous, et aussi au nord et au sud, les 
mornes élèvent leurs demi-cercles au-dessus des lieues ondu- 
lantes de cannes à sucre ; plus loin surgissent des sommets 
aigus, tout violets : au-dessus de ces pointes violettes se 
superposent des pics, des cornes et des pitons, fantômes bleus 
et nacrés. Devant vous, au delà des plaines jaunes, le crois- 
sant lointain de la mer rougit, à la courbe de l'horizon, bande 
de lumière opaline qui pâlit près du ciel. Un vent fort et 
chaud vous soufïle au visage... Vous continuez votre chemin, 
parfois au-dessus d'un plateau, — plus souvent le long d'une 
pente douce ; — la mer tour à tour apparaît et disparaît, 
et vous quittez enfin la route principale pour suivre un sentier 
jusque-là caché derrière les ondulations du sol, un sentier de 
plantation, bordé de cacaotiers. Il vous amène par de longs 
détours à travers les hautes cannes à sucre qui vous ferment 
la vue des deux côtés, dans une des plus jolies vallées du monde. 
Du moins c'est ainsi qu'elle vous apparaîtra, lorsque vous 
ferez halte au flanc du morne pour admirer le demi-cercle 
presque parfait des collines doucement ridées qui s'ouvrent 
sur la mer, dont la ligne d'écume s'étend comme un fil neigeux 
et frémissant entre deux pics verts au delà d'une bande de 
plage sombre. Plus près de vous, les champs dorés des cannes 
à sucre que la rivière divise et que marquent des franges de 
bambous s'élargissent pour atteindre les brisants, et sur tout 



236 LA REVUE DE PARIS * 

cela plane la tendresse d'ombres bleuies par des buées, le 
scintillement du soleil dans l'argent des cascades, et enfin, 
l'union bleue du ciel et de la mer. 

Vous remarquerez ensuite sur une petite colline, au-dessous 
de vous, les bâtiments de la plantation, dans un bosquet de 
cacaotiers ; le long moulin, peint en jaune, avec sa roue gron- 
dante et sa haute cheminée, la sucrerie, la rhiimmerie, le vil- 
lage de cases à toits de chaume, où des feuilles de bananiers 
tremblent dans de tous petits jardins ; la maison à un étage 
du planteur, toute basse pour résister aux vents et aux trem- 
blements de terre ; le cottage de l'intendant ; la maison à 
ouragan ou case-à-vent, et la silhouette blanche de la haute 
croix de bois plantée à l'autre extrémité de la petite colonie. 

Tout cela appartenait jadis aux Desrivières, — comme la 
vallée entière, depuis la plage jusqu'au sommet de la colline : 
Y atelier comprenait à peu près cent cinquante mains. Depuis 
lors, la plantation a été vendue et revendue plusieurs fois, 
elle a été exploitée avec plus ou moins de succès par des étran - 
gers et par des créoles. Pourtant si peu de changements sem- 
blent s'être produits que le village est sans doute resté tel 
qu'il était il y a cinquante, ou même cent ans. 

Mais à l'époque où les Desrivières possédaient Anse-Marine, 
la vie des plantations offrait un aspect bien différent de ce 
qu'elle est aujourd'hui. Sur cette propriété, en particulier, 
elle était patriarcale et pittoresque au point que cela est incon- 
cevable pour ceux qui n'ont connu la colonie qu'après l'affran- 
chissement. Les esclaves étaient traités presque comme des 
enfants ; c'était une politique traditionnelle de la famille de 
vendre seulement ceux qui ne se laissaient diriger qu'à l'aide 
de châtiments corporels. On donnait à chacun des adultes un 
petit jardin qu'il pouvait cultiver à sa guise. Deux demi-jour- 
nées par semaine lui étaient réservées pour cela. L'esclave 
avait le droit de garder la plus grande partie de l'argent gagné 
par la vente des produits de son jardinet. Légalement un esclave 
ne pouvait rien posséder. Pourtant plusieurs serviteurs des 
Desrivières, encouragés d'ailleurs par leurs maîtres, avaient 
économisé des sommes considérables. Tous travaillaient avec 
accompagnement de chants et au rythme d'un tambour. Il y 
avait des jours de vacances, et des soirées où il était permis 



YOUMA 237 

de danser. Le grand jour de l'année était la fête de madame 
Desrivières, la mère du jeune planteur, la vieille maîtresse 
(tétessé). Ce jour-là, il y avait des bamboulas et des caleindas ; 
la maîtresse recevait tous ses esclaves sous la véranda. Ils 
venaient tous lui baiser la main, et chacun y trouvait une 
pièce d'argent. 

Pour un étranger, et surtout pour un Européen, c'était une 
vraie joie que le spectacle des incidents ordinaires de cette vie 
coloniale rustique, si pleine de bizarreries exotiques, et d'in- 
consciente poésie. 

La routine de chaque jour commençait par une scène fort 
amusante : l'inspection matinale des pieds des enfants. Ceux-ci 
jusqu'à l'âge de neuf ou dix ans, n'avaient guère d'autres 
occupations que jouer et manger. Ils étaient confiés à l'infir- 
mière, Tanga, une vieille Africaine. Celle-ci, aidée de ses filles 
préparait leur simple nourriture et les surveillait pendant que 
leurs mères étaient aux champs. Dès le lever du soleil, Tanga, 
accompagnée du surveillant, assemblait tous les enfants, et 
les faisait asseoir en rang sur les longs bancs de bois disposés 
sous les tentes de l'infirmerie. Puis, au commandement de 
« Levé PiezaiiU » ils levaient tous ensemble leurs petits pieds 
et l'inspection commençait. Si l'œil exercé de Tanga découvrait 
la petite enflure ronde qui trahit la présence d'une chique, 
l'enfant était envoyé à l'infirmerie pour y être soigné immédia- 
tement, et le surveillant notait le nom de la mère afin de la 
gronder, car elle était tenue pour responsable de la chique 
qu'elle avait laissé subsister une nuit entière dans le pied de 
son enfant. Mais, pendant ces inspections, on se chatouillait, 
on riait et on criait si fort, qu'il fallait toujours que Tanga 
effrayât plusieurs fois les enfants de ses gronderies et de ses 
menaces avant d'arriver au bout de son examen. 

Une autre scène matinale intéressante était le départ d'une 
caravane chantante de femmes et de jeunes filles. Elles por- 
taient au marché, dans des paniers posés sur leurs têtes, les 
différents produits de la plantation : du cacao, du café, du 
cassis et des fruits, — des noix de coco, des mangues, des 
oranges, des bananes, des corossols, et des pommes canelles... 

Puis un joyeux événement se produisait presque chaque 
semaine : c'était la sortie du gommier, — immense canot de 



238 LA REVUE DE PARIS 

près de soixante pieds de long, taillé dans un seul arbre gigan- 
tesque. Ce canot n'avait pas de gouvernail, mais une proue 
à chaque extrémité, de façon à pouvoir naviguer aussi faci- 
lement dans les deux directions ; il contenait des bancs pour 
une douzaine de rameurs, et au milieu un siège plus élevé pour 
le joueur de tambour. Le gommier avait deux « comman- 
deurs », un à chaque proue, il pouvait porter une douzaine de 
barils de rhum, et six ou sept tonneaux de sucre. On s'en 
servait surtout pour transporter ces produits aux petits navires 
venus de Saint-Pierre, qui n" osaient pas s'aventurer trop près 
des brisants dangereux. Le gommier ne pouvait prendre la 
mer que s'il était lancé, à l'aide d'un cadre incliné construit 
exprès, dans une eau profonde, au creux d'une haute falaise. 
Lorsque la cargaison était arrimée à bord, et que les rameurs 
étaient à leur poste, le tambour donnait le signal : on enle- 
vait les cales, on lâchait les cordes, et la longue embarcation 
filait dans la mer, — toutes ses rames frappant l'eau en môme 
temps, au rythme du tamtam ou du tambou bêlai. 

Tous les dimanches, dans l'après-midi, le père Kerambrun 
arrivait à cheval du prochain village, pour apprendre le caté- 
chisme aux négrillons. Il tenait en général la petite classe 
dans a sucrerie. Les larges portes à l'avant et à l'arrière du 
bâtiment s'ouvraient toutes grandes à la brise de la mer, et le 
soleil projetait sur le sol l'ombre des cimes des palmiers. Le 
vieux prêtre savait enseigner les tout petits dans leur propre 
langue ; il répétait inlassablement chaque question et chaque 
réponse du catéchisme créole jusqu'à ce que les enfants les 
sussent par cœur, et fussent capables de les chanter comme 
un refrain. 

— Couinent ou ka crié fi Bon Dié? — demandait le père. 
(Comment appelez-vous le Fils du Bon Dieu?) 

Alors toutes les voix enfantines, répétant la question et la 
réponse, flûtaient en unisson : 

— Comment ou ka crié fi Bon Dié? Nou ka crié li Zézou Chri ! 

— Et ça y fait pou nou-zautt, fi Bon Dié ? 

— Li payé pou nou p'allé dans Venfé ; li baill toult sang-li 
pouça. 

(Il a payé pour que nous n'allions pas en enfer ; il a donné 
tout son sang pour ça.) 



YOUMA 239 

— Et qiiilé prié qui pli meillé-adans toute prié iiou ka fait? 
(Et quelle est la meilleure prière parmi toutes les prières 
que nous récitons?) 

C'est note Pé. 
Pacé Zezou Chri 
Montré nou li. 

Tous les enfants chantaient ensemble. (C'est le Pater Nos- 
ter parce que c'est Jésus-Christ qui nous l'a enseigné.) 

Et, à la fm de la tâche quotidienne, lorsque rententissait 
pour la dernière fois la coquille de lambi, afin de rappeler 
tout le monde des champs et du moulin, on assistait au spec- 
tacle patriarcal de la prière du soir, selon la vieille coutume 
coloniale. Le maître et son surveillant, debout près de la 
croix érigée à l'entrée du petit village de la plantation, atten- 
daient que tous les esclaves fussent réunis. Les hommes appor- 
taient chacun le paquet réglementaire de foin pour les ani- 
maux ; ils le posaient à terre devant eux, puis ils enlevaient 
leur chapeau. Alors, tous, hommes et femmes, s'agenouillaient 
et répétaient ensemble le « Je vous salue, Marie », le Pater 
et le Credo, tandis que les étoiles frémissantes apparaissaient 
et que le jaune flamboiement du soleil s'éteignait derrière les 
cimes. 

Souvent, par les nuits claires et chaudes, les esclaves s'assem- 
blaient après le repas du soir, pour écouter les histoires con- 
tées par les libres de savanes, vieux et vieilles esclaves exempts 
de travail. Et c'étaient de curieuses histoires. Elles formaient 
la meilleure partie de la littérature traditionnelle d'une race 
à qui la lecture était interdite. Dans ce temps-là cette lit- 
térature orale enchantait les grands comme les petits, elle 
plaisait aux békés comme aux nègres. Elle exerçait même 
une influence très visible sur le caractère colonial. Toute da 
était une conteuse d'histoires ; ses récits développaient d'abord 
l'imagination du petit blanc confié à ses soins, en l'africanisant 
tellement que l'éducation européenne ne devait plus effacer 
cette empreinte, et en créant chez lui un double et curieux 
amour du comique et du merveilleux. On ne se lassait pas 
d'entendre répéter ces histoires, car elles étaient dites avec 
un art impossible à décrire. Les refrains ou les chansons 



240 LA REVUE DE PARIS 

dont elles s'entrecoupaient, étaient composés de mots afri- 
cains et plus souvent de rimes dépourvues de sens, imitant les 
chants des bamboulas et les improvisations des caleindas. 
Elles avaient un charme étrange que les grands musiciens 
eux-mêmes étaient bien forcés de reconnaître. Et de plus il 
y a dans les contes créoles une couleur locale surprenante, 
qu'ils soient d'invention purement africaine, ou qu'ils aient été 
simplement adaptés du folk-lore du vieux monde ; il y a dans 
ces contes un je ne sais quoi de F âme de la vie et de la pensée 
coloniale qui ne peut passer dans aucune traduction. Leurs 
scènes i e déroulent parmi les bois et les collines des A- tilles, 
ou parfois dans le quartier le plus bizarre d'un vieux port 
colonial. Le cottage européen des histoires populaires devient 
la case ou l'ajoupa des tropiques, aux murs de bambou, et au 
toit de feuilles de canne séchés ; les Belles du Bois Dormant 
sont toujours surprises dans les forêts primitives par un nègre 
marron ou un chasseur-Chou. Les Cendrillons et les Princessess 
apparaissent comme de belles jeunes métisses portant des cos- 
tumes qu'on ne voit jamais dans les livres d'images ; les fées 
des légendes du vieux monde y sont remplacées par la Vierge 
Marie et le Bon Dié ; les Barbes-Bleues et les Géants se trans- 
forment en quimboiseurs et en diables ; les démons eux-mêmes, 
sauf quand ils baillent pour montrer le feu brûlant dans leurs 
gorges, ressemblent trop aux travailleurs demi-nus, vêtus de 
pantalons de canevas, du mouchoué-fautas, et d'autres pièces 
de costume nègre pour qu'on ne puisse les reconnaître. Il faut 
les examiner de très près pour déterminer chez eux les signes 
diaboliques, — les cheveux rouges, les yeux cramoisis et les 
racines des cornes, dans l'ombre de l'énorme chapeau dit 
« chapeau nourriture de mule », ou chapeau bakoué. 

Et puis le Bon Dié y figure comme le meilleur et le plus doux 
des vieux békés, des vieux blancs; c'est un affable planteur 
grisonnant dont la demeure est située dans les nuages au-dessus 
de la montagne Pelée. On voit parfois ses « moutons » et ses 
choux-caraïbes dans le ciel. Et celui qui rompt les enchan- 
tements, c'est le prêtre de la paroisse, Missié Labbé, — qui 
sauve les jolies filles peu sages en leur passant son étole autour 
du cou ! 

Ce fut à Anse-Marine que Youma apprit la plupart des his- 



YOUMA 241 

toires qu'elle raconta ensuite à Mayotte, dès que la petite fille 
fut assez grande pour les aimer. 

Depuis un siècle, la vie s'écoulait ainsi sans beaucoup varier 
dans la vallée de la plantation. Sans doute il y eut bien quel- 
ques ombres et quelques douleurs qui ne s'exprimèrent jamais ; 
il y eut, sans doute aussi, certains événements qui ne furent 
notés dans les vers d'aucune chanterelle, — il y eut des journées 
sans chansons et sans rires, où les champs étaient silencieux. 
Mais, toujours, le soleil des tropiques l'inonda de couleurs 
éblouissantes, — les grandes 'unes la baignèrent de lumière 
rose, et toujours, toujours, de l'immensité pourpre de la mer, 
un souffle puissant y soufflait, chaud et pur, le souffle des vents 
appelés invariables, — les Vents Alizés. 



III 



Le matin, Youma conduisait généralement Mayotte à la 
rivière. Elle l'y baignait dans une crique claire et peu pro- 
fonde, dissimulée par des bambous et peuplée d'innombrables 
et bizarres petits poissons. Parfois, vers le soir, une heure avant 
le coucher du soleil, elle la menait à la plage goûter la brise 
de mer et admirer l'écume des brisants. Mais, durant les 
heures chaudes de la journée, l'enfant n'avait la permission 
de regarder le monde merveilleux de la plantation que des 
vérandas entourant la maison. Et ces heures lui paraissaient 
longues. La moisson de la canne à sucre dans les champs voi- 
sins, au rythme du tambour, — l'allée et venue des chariots 
qui grinçaient sous leurs fardeaux de tiges coupées, — l'ai- 
guisage des coutelas sur la meule, l'odeur sucrée du vesou, 
le grondement des machines, l'écume bruyante du petit ruis- 
seau qui faisait tourner la roue dû moulin, tous les aspects, 
toutes les odeurs, et tous les bruits de la vie de la plantation, 
lui faisaient souhaiter follement de s'y mêler. Et ce qui la 
tourmentait le plus, c'était le spectacle des petits enfants 
d'esclaves s' amusant sur l'herbe autour des maisons, à des 
jeux fort drôles auxquels elle eût voulu prendre part. 

15 Septembre 1915. 2 



24 2 LA REVUE DE PAKIS 

— Je voudrais être une petite négresse, — dit-elle un jour 
qu'elle se tenait sous le porche et regardait les enfants jouer. 

— Oh ! — s'écria Youma étonnée, — et pourquoi cela? 

— Parce que alors, tu me laisserais courir et me rouler au 
soldl. 

— Mais le soleil ne fait pas de mal aux petits nègres et aux 
petites négresses. Et le soleil te rendrait très malade, dou- 
doux... 

— C'est pourquoi j'aimerais être une petite négresse ! 

— Ce n'est pas bien de désirer cela 1 — déclara Youma 
sévèrement. 

— Pourquoi? 

— Si !... Vouloir ressembler à laide petite négresse!,,. 

— Pourtant toi tu es une négresse, da, ou presque, et tu 
n'es pas laide du tout. Tu es belle, rfa, tu as l'air d'être toute en 
chocolat. 

— Mais n'est-ce pas beaucoup plus joli de ressembler à 
de la crème? 

— Non ! J'aime mieux le chocolat que la crème... Raconte- 
moi une histoire, da ! 

C'était la seule façon de la faire tenir tranquille. Mayotte 
avait maintenant quatre ans, et elle s'était éprise d'une pas- 
sion extraordinaire pour les histoires. L'histoire de Montala, 
ou de r oranger-sorcier qui poussait jusqu'au ciel: l'histoire de 
Manzeliii-goiiin, ou la jeune fille orgueilleuse qui épousa un 
fantôme ; celle de V'Oiseaa Zombi, dont les plumes avaient 
« la couleur des jours passés », qui chantait dans les estomacs 
de ceux qui le mangeaient, et renaissait ensuite ; i'histoire 
de la Belle, qui avait la Vierge pour marraine ; l'histoire de 
Pié-Chique-a, qui apprit à jouer du violon àla façon du diable; 
l'histoire de Colibri, l'oiseau bourdonneur: Colibri possédait 
le seul tambour qu'il y eût au monde, et il refusa de le prêter 
lorsque le Bon Dié le lui demanda pour faire une route, bien 
que les nègres eussent déclaré qu il leur était impossible de 
travailler sans tambour ; l'histoire de Nanie-Roselte, la petite 
fille gourmande, qui s'assit sur le Rocher du Diable, et ne put 
plus se relever, de sorte que sa mère dut engager cinquante 
menuisiers pour lui construire une case, avant que minuit ne 
sonnât ! 



YOUMA 213 

Et puis l'histoire merveilleuse de Yé, qui ayant trouvé 
un vieux diable aveugle en train de faire cuire des escargots 
dans un bois, lui vola sa nourriture dans sa calebasse, mais 
le vieux diable attrapa Yé, et se fit de force emporter chez 
lui et nourrir pendant très longtemps... 

Mayotte avait entendu toutes ces histoires, et bien d'autres 
encore, et plus elle en entendait, plus sa curiosité était stimulée. 
Si ces légendes n'étaient pas son plus grand plaisir pendant 
son séjour à la plantation, du moins elles enchantaient et 
coloraient tous ses autres plaisirs, — entourant la réalité d'une 
atmosphère délicieusement irréelle, communiquant une per- 
sonnalité fantastique aux choses inanimées, remplissant les 
ombres de zombis, donnant la parole aux arbustes, aux arbres 
et aux pierres, car les cannes à sucre elles-mêmes lui parlaient 
choaoLia-choiwua comme le vieux Babo, le vieux libre-de- 
Savane qui se murmurait des choses tout bas. Chaque habitant 
de la plantation, depuis le plus pelit négrillon jusqu'au grand 
Gabriel, ou « Gabou » le commandeur de tous les autres, per- 
sonnifiait pour Mayotte quelque silhouette sortie des contes. 
Et chacun des recoins des collines, des ravins ou de la plage 
qu'elle parcourait pendant ses promenades matinales avec 
Youma, lui fournissait le décor de quelque épisode fantas- 
tique... 

— Mayotte, — s'écria Youma, — tu sais bien qu'il ne faut 
pas raconter des histoires dans la journée, à moins qu'on ne 
veuille voir des zombis, la nuit ! 

— Non, da ! Raconte-moi une, tout de même, une toute 
petite,... je n'ai pas peur. 

— Oh ! la petite menteuse !... Tu as peur, tu as très peur 
des zombis. Et si je te raconte une histoire, tu les verras ce 
soir ! 

— Non, doudoiix da ! Dis-m'en une... 

— Tu ne me réveilleras pas cette nuit en me disant que tu 
vois des zombis'? 

— Non, da ! Je te le promets. 

— Eh bien, alors pour cette fois, dit — Youma, en pronon- 
çant les paroles traditionnelles qui annoncent que le conteur 
d'histoire créole est prêt à parler : bobonne fois? 

— ToLia fois bel conte ! — s'écria l'enfant ravie. 



211 LA REVUE DE PARIS 

Alors Youma commença : 

Dame Kélémeiit. 

« Il y avait une fois, il y a très très longtemps, une vieille 
femme que tout le monde disait être une sorcière, et d'accord 
avec le diable. Et presque toutes les méchantes choses qu'on 
racontait sur elle étaient vraies. 

Un jour, une pauvre petite fille perdit son chemin dans les 
bois. Elle marcha tant et tant qu'enfin elle ne pouvait plus 
faire un pas. Alors elle s'assit, et se mit à pleurer. Et elle pleura 
très, très longtemps. 

Tout autour d'elle, il n'y avait que des arbres et des lianes. 
Le sol était recouvert de racines vertes, très glissantes ; et les 
lianes s'y entrecoisaient à tel point, qu'il y faisait très sombre. 
Elle était perdue dans les grands bois, — dans les grands bois 
où grouillent les serpents ! 

Tout à coup, comme elle était assise là, elle entendit près 
d'elle des bruits étranges, des bruits de chants et de danses 
Elle se leva, et marcha dans la direction d'où venaient ces 
bruits. Elle regarda à travers les branches et elle vit la vieille 
femme dont tout le monde parlait, chevauchant un balai ', 
et dansant en rond avec d'innombrables serpents et des cra- 
pauds-ladé, — les grands crapauds qui sont si laids. Et ils chan- 
taient tous ensemble cette chanson : 

Kingué, 
Kingué, 
Vonvon 
Malalo, 
Bloum-voum ! 
Jambie, 
Kingué, 
Tou gale 
Zo gale 
Vloum ! 

La petite fille immobile, était hébétée de peur, elle n'avait 
même plus la force de pleurer. Mais la vieille femme avait vu 
remuer les feuilles. Et elle s'approcha tout entourée de flamme^ 
qui jouaient autour d'elle, et elle demanda à la petite fille : 

1. Halai fait des branches duu arbuslc appelé giiiyan'inc. 



YOUMA 2 45 

— Que fais-tu dans le razié? 

— Mère, j'ai perdu mon chemin dans les bois. 

— Alors mon enfant, il faut me suivre dans ma maison... 
Car si tu en avais l'occasion tu me trahirais, tu me tuerais 
peut-être. 

Mais la petite fdle ne comprenait pas ce que la sorcière lui 
disait. Car la méchante vieille lui parlait de choses que seuls 
les magiciens connaissent. 

Lorsqu'elles arrivèrent à la maison de la sorcière, la pauvre 
petite fiîle était très fatiguée, elle s'assit sur une calebasse 
qui servait de chaise à la sorcière. Puis elle vit celle-ci allumer 
deux feux sur le sol de terre battue, avec de la gomme-à- 
torche qui à l'odeur de l'encens. Sur un des deux elle posa un 
grand pot tout rempli de maman-chou, de camagniocs de yams, 
de christophines, de melonjènediable, et de beaucoup d'herbes 
dont la petite fille ignorait les noms. Et sur l'autre feu, elle 
fit bouillir quelques crapauds et un lézard de terre, un zanoli 
ié. A midi, la vieille femme avala tout cela, comme si ce n'était 
rien du tout, puis elle' regarda la petite fille qui était presque 
morte de faim, et lui dit : 

— Tu n'auras rien à manger jusqu'à ce que tu me dises 
quel est ton nom... 

Puis elle s'en fut, en laissant la petite fille seule. 

Alors la petite fille se mit à pleurer. Mais tout à coup, elle se 
sentit frôlée par quelque chose. C'était un grand serpent, le 
plus grand qu'elle eût vu de sa vie. Elle eut tellement peur, 
qu'elle crut mourir. Et elle s'écria : 

— OU Papa moin? 
OU Maman moin ? 
LaUtolé-ké mangé moin! 

Mais le serpent ne lui fit pas de mal ; il frotta seulement de 
sa tête très doucement l'épaule de la petite fille et chanta : 

— Bennemé, Bennepé, tambou bêlai. 
Yehé p'accoutumé tambou bêlai. 

Alors la petite fille cria encore plus fort 

— OU Papa moin ? OU Maman moin ? 
Latitolé-ké mangé moin. 

Mais le serpent frottant toujours sa tête doucement contre 
elle, répondit en chantant très bas : 



24 6 LA REVUE DE PARIS 

— Bennépé, Bennemé, tamboii bêlai. 
Yehé p' accoutumé bambou bêlai. 

Alors, quand il la vit un peu rassurée, il leva sa tête tout 
près de l'oreille de la petite fille, et lui murmura quelque 
chose. 

Dès qu'elle entendit ce que le serpent lui avait murmuré, 
elle sortit en courant de la maison, et s'élança dans les bois. 
Et là, elle se mit à demander à tous les animaux le nom de la 
vieille sorcière. 

Elle interrogea tous les animaux qui vont à quatre pattes, 
tous les lézards, et tous les oiseaux. Mais ils ne savaient pas. 

Elle arriva à une grande rivière et elle questionna tous les 
poissons. Et les poissons lui répondirent tous, l'un après l'autre 
qu'ils ne savaient pas. Mais le cirique, le petit crabe de rivière 
qui est jaune comme le plantain, le cirique savait. Le cirique 
était le seul être, dans tout l'univers, qui sut le nom de la sor- 
cière : Dame Kélément. 

Alors la petite fille regagna la maison de la vieille en courant 
aussi vite que possible. Son petit estomac vide lui faisait si 
mal qu'elle savait qu'elle ne pourrait pas supporter la douleur 
encore longtemps. La vieille était déjà de retour, grattant du 
manioc pour en faire de la farine et de la cassave. 

La petite fille marcha droit vers elle et dit : 

— Donne-moi à manger. Dame Kélément ! 

Deux étincelles enflammées jaillirent des yeux de la sor- 
cière, et elle eut un sursaut si violent qu'elle se fracassa presque 
la tête contre les pierres sur lesquelles elle balançait ses 
pots. 

— Enfant ! tu m'as vaincue ! — hurla- t-elle. — Prends tout ! 
Prends tout ! Mange ! Mange ! Mange ! Tout ce qui est dans 
la maison t'appartient ! 

Puis elle bondit par la porte rapide comme une explosion 
de poudre, elle sembla voler à travers les bois et les champs... 
Et elle courut tout droit à la rivière, car c'était sous le lit de 
la rivière, que le diable avait enfoui très profondément le nom 
qu'il lui avait donnée. Et elle s'arrêta sur les bords de la rivière, 
et se mit à chanter : 

— Loche ! ô loche, est-ce toi qui as dit que je m'appelais 
Dame Kélément? 



YOUMA 247 

Alors la loche, qui est noire comme les pierres noires de 
la rivière, leva la tête et cria : 

— Non, maman, non, maman, ce n'est pas moi qui ai dit 
que tu t'appelais Dame Kélément. 

— Tiliri, à titiri ! Dites moi, est-ce un de vous qui a dit 
que je m'appelais Dame Kélément? 

Alors les titiri, les minuscules et transparents titiri, répon- 
dirent tous ensemble, aggrippés aux cailloux : 

— Non ! maman ! Non, maman ! Aucun de nous a jamais 
dit que tu t'appelais Dame Kélément ! 

— Cribiche! ô cribiche, est-ce toi qui as dit que je m'appe- 
lais Dame Kélément? 

Alors la cribiche, la grande écrevisse leva la tête et les pinces 
et répondit : 

— Non maman, non maman, ce n'est pas moi qui ai dit 
que tu tappelais Dame Kélément. 

— Têtard ! o têtard, est-ce toi qui as dit que je m'appelais 
Dame Kélément? 

Et le têtard, qui est gris comme les rochers gris de fer aux- 
quels il s'accroche, répondit : 

— Non, maman ! non, maman ! Ce n'est pas moi qui ai dit 
que tu t'appelais Dame Kélément. 

— Dormeur, ô dormeur, est-ce toi qui as dit que je m'appe- 
lais Dame Kélément? 

, Et le dormeur, le dormeur paresseux qui sommeille à l'ombre 
des rochers, s'éveilla, se leva et répondit : 

— Non, maman, non, maman ! Ce n'est pas moi qui ai dit 
que lu t'appelais Dame Kélément. 

— Matavalé, ô matavalé, est-ce toi qui as dit que je m'appe- 
lais Dame Kélément? 

Et le matavalé, le matavalé brillant qui scintille comme du 
cuivre lorsque le soleil se pose sur ses écailles, ouvrit la bouche 
et dit . 

— Non maman ! Ce n'est pas moi qui ai dit que tu t'appe- 
lais Dame Kélément, 

— Milel! — bouc!— pisquette! — Zangui! — Zhabitant! Est- 
ce l'un de vous qui a dit que je m'appelais Dame Kélément? 

Et ils crièrent tous : 



248 LA REVUE DE PARIS 

— Non ! non ! non ! maman, nous n'avons jamais dit que 
tu t'appelais Dame Kélément ! 

— Cirique, ô cirique est-ce toi qui as dit que je m'appelais 
Dame Kélément? 

Alors le cirique leva les yeux et ses pinces jaunes, et 
cria : 

— Oui, oui, vilaine vieille ! Oui, vieille sorcière ! Oui ! 
vieille malédiction ! Oui, c'est moi qui ai dit que tu t'appelais 
Dame Kélément. 

Dès qu'elle entendit ces paroles, elle se mit à trépigner si 
fort sur le sol, que le diable l'entendit et ouvrit un grand trou 
à ses pieds. Et elle s'y précipita la tête la première. Et la terre 
se referma sur elle. Et, deux jours plus tard, à cet endroit 
même, avait poussé une touffe de l'arbuste qu'on nomme 
V arrête-nègre, de l'arbuste qui est tout en épines 

Or, pendant que tout ceci se 'passait, le serpent s'était 
transformé en homme, car c'était la méchante vieille sorcière 
qui l'avait changé en reptile. Et il prit la petite fille par la main, 
et la ramena à sa mère. 

Mais le lendemain, ils revinrent fouiller la case de Dame 
Kélément. Ils y trouvèrent sept tonneaux remplis d'ossements 
humains, et aussi beaucoup d'or et d'argent, plus qu'il n'en 
fallait pour que la petite fille devînt très riche. Et lorsqu'elle 
se maria, elle eut la plus belle noce qu'on eût jamais vue dans 
ce pays !... » 

Les visites que Mayotte faisait, chaque matin avec Youma 
à la rivière, lui avaient permis d'imaginer tous les décors de la 
dernière partie de cette sotte petite histoire. Et elle fut si 
fort enchantée qu'elle obligea sa bonne à les lui répéter plu- 
sieurs fois. Elle avait vu les écrevisses sortir leurs têtes des 
flaques d'eau; elle avait attrapé, dans ses petites mains, les 
titiri ; elle connaissait de vue la loche, le têtard, le matavalé, 
le zhabitant, le dormeur et le cirique. Elle connaissait aussi, 
grâce à de douloureuses expériences, V arrête-nègre. Elle se 
disait que Dame Kélément devait ressembler à la vieille Tanga, 
quand celle-ci était en colère ; et la petite fille qui perdit son 
chemin dans les bois était sans doute l'image de certaine 
petite négresse c[ue Tanga grondait souvent et qui se mettait 



YOUMA 249 

à pleurer d'une façon tout à fait extraordinaire : Aië-yaië- 
yaië-yaië-yaié-yaië ! 

Mais au milieu de son extase, elle ressentit une légère 
crainte en se rappelant l'avertissement de Youma : 

— Da, — demanda-t-elle presque timidement, — dis, je ne 
verrai pas de zombis ce soir. 

— Ah ! il ne faut plus me demander de te raconter des his- 
toires le jour ! — répondit Youma avec réserve. 

— Mais dis-moi, je ne les verrai pas ce soir? dis? 

— Si tu les vois, — répliqua Youma, — appelle-moi ! Je 
les chasserai ! 



IV 



Ce soir même, Youma était seule à la maison avec l'enfant, 
M. Desrivières était allé à cheval jusqu'à Sainte-Marie, et les 
domestiques occupaient un bâtiment voisin... Soudain elle 
fut éveillée de son sommeil en entendant Mayotte crier : 

— Da, oh da, moin pé! 

La lampe qui brûlait habituellement devant les images des 
saints s'était éteinte, et la petite Mayotte avait peur. 

— Pa pé ! — dit Youma en se levant vivement pour la cares- 
ser, — mi da-ou, ché ! 

— Oh ! il y a quelque chose dans la chambre, da ! — dit 
r enfant. 

Elle avait entendu des bruits furtifs. 

— Non, doudoux, tu as rêvé. Da va t'allumer la lampe. 
Youma étendit la main, tâta pour trouver les allumettes 

sur la table de nuit, elle ne put les trouver, et se souvint 
qu'elle les avait laissées dans le salon contigu. Alors elle se 
dirigea vers la porte, et soudain son pied se posa sur quelque 
chose qui glaça tout son sang, — quelque chose de visqueux 
et de froid qui vivait... Elle porta immédiatement tout le 
poids de son jeune corps souple sur son pied gauche, — elle 
ne sut jamais dire pourquoi. Peut-être était-ce par pur instinct 
Sous son talon nu, la vie frigide qu'elle tentait d'écraser se 
tordait avec une force soudaine qui la fit presque tomber; et 



250 LA REVUE DE PARIS 

au même instant elle sentit quelque chose s'enrouler autour 
de sa cheville, au-dessus de son genou, enlaçant toute la chair 
du talon jusqu'à la cuisse avec une force meurtrissante : 
c'était les anneaux d'un serpent. 

— Tambou ! — murmura-t-elle entre ses dents. 

Et elle tendit tous ses muscles contre l'enlacement qui se 
resserrait et affermit la pression de son pied sur l'ennemi 
invisible... Le pied des métis, que les souliers n'ont jamais 
déformé, garde une certaine facilité d'appréhender les objets, 
et peut saisir comme une main ; le serpent se tordit en vain 
pour essayer d'échapper. Déjà la terreur glacée de Youma 
s'était dissipée, et elle ne ressentait plus que la colère calme 
de la résolution ; elle avait une de ces natures à demi sauvages 
chez lesquelles la peur ne dure pas au delà du premier moment 
de surprise nerveuse. 

Elle appela doucement l'enfant : 

— Ti doudoux? 

— Da"? 

— Ne bouge pas avant que je ne te le dise. Reste dans ton 
lit. Il y a une bête dans la chambre. 

— Aie ! Aie ! — sanglota l'enfant terrifiée. — Qu'est-ce 
que c'est, rfa? 

— N'aie pas peur, cocotte. Je la tiens, elle ne peut pas te 
mordre si tu ne quittes pas ton lit. Je vais appeler Gabriel. 
Ne bouge pas, chérie. 

Et, de toute la force de sa voix claire, Youma appela : 

— Sucou ! Sucou. Eh I Gabon. 

— Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est, da? — pleurait 
la petite lille. 

— Ne crie pas comme ça, ou je vais me fâcher... Comment 
puis-je voir ce que c'est dans le noir?... 

Elle appela de nouveau au secours, et puis encore : Bon Dié ! 
Comme le serpent était fort, la pression de ses anneaux lui 
donnait une souffrance engourdissante. Youma sentait sa 
force diminuer déjà sous la pression obstinée, glacée, toujours 
plus forte... Qu'arriverait-il si la crampe s'en mêlait? Ou 
était-ce le venin pénétrant dans son sang qui provoquait les 
étranges tremblements et les cinglements? Elle ne s'était pas 
sentie mordue, mais il y avait à peine un mois de cela un des 



YOUMA 251 

esclaves avait été mordu, dans l'obscurité, sans le savoir... On 
n'avait pas pu le sauver... Eh Gabon !... Les domestiques dans 
le pavillon voisin paraissaient dormir comme des morts... Et 
si l'enfant quittait son lit, malgré sa défense?... 

— Oh ! on vient, da ! — s'écria Mayotte. — Gabou vient ! 
Elle avait aperçu le scintillement de la lanterne du com- 
mandeur à travers les lattes des volets. 

— Mais, (la, la porte est fermée ! 

— Reste dans ton lit, sans quoi tu seras mordue, si tu 
bouges. 

Le salon s'emplit de voix et du bruit de pas. Puis on poussa 
la porte de la chambre à coucher. 

- — Elle est fermée, — cria Youma, — mais enfoncez-la, 
brisez-la, je ne puis pas bouger. 

l'n fracas ! la pièce s'emplit du reflet des lanternes. Et alors 
Youma vit qu'elle tenait la gorge du serpent sous son pied, 
pendant que le reptile tendait vainement sa tête hideuse vers 
son talon. 

— Pas bouéné piess ! — cria la voix du commandeur. — Ne 
bouge pas, pour ta vie, ma fille. Reste tranquille ! Reste 
comme tu es. 

Youma demeura immobile comme un bronze. Gabriel était 
prèsvd'elle, son coutelas ouvert à la main. 

— Quim foè ! Qiiim fà ! pas boiiené piess, piess, piess... 
Alors elle vit l'éclair de l'acier, et la tête tranchée du serpent 

bondir jusqu'aux lambris, où elle tomba, les yeux brûlants 
encore comme des étincelles de charbon. Au même instant 
les anneaux se desserrèrent et Youma leva le pied; le corps 
du reptile fouetta le parquet se tordit et essaya de ramper 
comme pour rejoindre la tête, mais le coutelas s'abattit encore, 
toujours, et pourtant chaque fragment sectionné continuait 
à remuer. 

— Es-tu blessée, ma fille? — demanda une voix amicale. 
. C'était M. Desrivières qui avait tout vu. 

— Pa coiié, màîte, — répondit-elle, en regardant son pied. 
Mais elle ne savait pas. Alors il la mena jusqu'à une chaise, 

s'agenouilla et l'examina lui-même. Tandis que Mayotte 
grimpa sur les genoux de Youma et se suspendit à son cou, en 
l'embrassant, en la serrant et en pleurant : 



252 LA liEVUE DE PARIS 

— Est-ce quil t'a mordue, chère da V Est-ce qu'il l'a 
mordue? 

— Non, doudoux ! Non, cocotte ! Ne crains rien. 

Elle disait vrai, sans s'en douter, car le serpent n'avait pu se 
servir de ses crochets. Pourtant la marque de son corps resta 
imprimée sur la peau lisse et rouge de Youma qui semblait 
marquée au fer. 

Gabriel avait lâché son coutelas, et défait le long mouchoir 
fanias qui enserrait sa taille pour faire une ligature. C'était lui 
le panseiir de la plantation. 

— C'est inutile, mon lils, — lui dit M. Desrivières, — elle 
n'a pas été mordue. 

Gabriel demeura muet d'étonnement. 

Pendant ce temps, la chambre s'était emplie d'esclaves, et 
il y régnait un brouhaha d'exclamations. 

— Dié Seigné, qui sépent ! 

— Mi tête-là ké lé mode toujou ! 

— Cesl guiabe memm ! 

— Moccaua ka limié pou yo joiime. 

— Aie ! Youma tchoque ! ouile papa? 

Et un serpent de près de six pieds de long I Personne n'avait 
jamais entendu pareil exploit. Lorsque Youma raconta ce qui 
était arrivé, très simplement, et avec un grand sang froid, il 
y eut un lourd silence d'admiration. Ce silence fut rompu par 
la basse vigoureuse du commandeur qui s'écria : 

— Ouaill ! ou brave ma fi ! Ou sévé ! 

Sévère est l'adjectif le plus fort dont le nègre dispose pour 
qualifier le courage, et garde dans son patois un sens bizarre, 
admiratif et respectueux, presque le sens qui survit dans ce 
mot lorsque nous autres modernes nous l'appliquons à l'art 
et à la vérité. Aujourd'hui, le créole ne l'emploie plus que par 
ironie, mais Gabriel le prononça avec une délicatesse incons- 
ciente. Et M. Desrivières lui-même l'applaudit. 

— Doudoux-da-moin, — s'écria Mayotte en étouffant sa 
bonne de caresses. — Ti-cocotte-da-moin ! Mais bo-jj, papoutr, 
bo y ! — supplia-t-elle, en s'adressant à son père. 

Alors, il sourit et embrassa Youma sur le front. 

— Et c'est tout de ma faute, — dit Mayotte, en se remet- 



YOUMA 253 

tant à pleurer, — j"ai voulu qu'elle me raconte des histoires 
en plein jour ! 

Mais ce serpent-là n'était pas un zombi, on retrouva sa trace 
et on la suivit jusqu'à un trou qui avait été creusé par un rat 
dans le parquet du salon, sous un buiîet. 



A partir de ce jour-là, Youriia devint l'objet d'une sorte de 
culte à Anse-Marine. Il n'y a pas de qualité que le nègre 
admire autant que le courage physique. Ualeliev entier témoi- 
gna à son égard d'un intérêt presque fétichiste. L'héroïsme 
de la jeune fille fit taire toutes les mesquines antipathies que 
ses manières citadines et sa réserve naturelle avaient éveillées ; 
les petites jalousies des domestiques de la maison qui se 
croyaient supplantés par une étrangère dans la demeure de 
leur maître s'évanouirent pour toujours. Ils ne cherchaient 
plus qu'à obtenir ses bonnes grâces, et à gagner son sourire ; 
la plantation entière se déclara fière d'elle et vanta sa prouesse 
aux esclaves des propriétés voisines ; les manœuvres la 
saluaient quand elle passait, comme si elle était une « maî- 
tresse )) ; et les improvisateurs des chants de caleindas célé- 
braient ses louanges dans leurs bêlais. Le surintendant lui- 
même, M. de Comiselles, bien qu'il fût un fen'ent défenseur 
de la discipline, ne s'adressait plus à elle en l'appelant ma fi, 
— ma fille, — mais : manzelle Yoiima. 

Mais Youma était surtout sensible aux attentions de Gabriel. 
Gabriel semblait avoir pris un goût soudain pour elle. Il était 
l'homme le plus occupé de la propriété, pourtant il trouvait 
le temps de lui témoigner son amitié par de petites gentil- 
lesses, et des marques de courtoisie dont on n'eût guère cru 
capable une aussi rude nature. 

Il inventait des prétextes pour la retrouver pendant le 
repas de midi, et aussi le soir, avant ou après sa tournée 
nocturne, pour s'assurer si toutes les règles de bon ordre et 
de propreté avaient été observées dans toutes les cases, si les 



2Ô4 LA KEVUE DE PARIS 

vêtements étaient lessivés et les ordures enlevées. Ses visites 
étaient forcément brèves ; elles étaient aussi étrangement 
silencieuses. Il parlait rarement, sauf lorsqu'on lui posait une 
question directe, ou lorsque Mayotte le taquinait, et le forçait 
à la prendre sur ses genoux et à répondre à son babillage. Plus 
souvent il s'asseyait simplement sur la véranda, près de la 
chaise à bascule de Youma, et l'écoutait bavarder avec l'en- 
fant ou raconter des histoires. II tournait rarement son visage 
vers elle, et paraissait attentif seulement à la vie bruyante 
des cases. Cependant à chacune de ses visites il apportait quel- 
que petit présent pour l'enfant, sachant qu'elle le partagerait 
avec sa da. C'était ou des fruits cueillis dans son propre jardin, 
un bouquet de figues, qui sont de toutes petites bananes de 
dessert à peine longues de deux pouces, ou un zabricot (abricot 
des tropiques), ce fruit singulier, que les anciens habitants de 
Haïti tenaient pour sacré parce qu'il était la nourriture des 
fantômes : une prune colossale, aussi grande que le plus grand 
des navets, à la chair vermeille et musquée, au noyau gros 
comme un œuf de canard ; ou bien une branche odorante de 
zorange-mandarine, chargée de mandarines, ou un fouille 
défendu, le même suivant la tradition créole que le serpent fit 
manger à Eve, sorte d'immense orange, plus grosse qu'une 
citrouille, mais dont la chaiV rose est savoureuse... Un jour, 
le jour de la fête de Mayotte, Gabriel apporta un très joli 
cadeau : un panier qu'il avait tressé lui-môme avec des lattes 
de bambou, et des tiges de lianes, rempli d'échantillons de 
presque tous les produits de la plantation. Il y avait un joli 
petit pain de sucre, un paquet de bâtons-caco, ou bâtons de 
chocolat, un petit couï, ou demi-calebasse rempli, de sucre 
brun, un bidon de sirop raffiné, un pain-mi, ou gâteau de maïs 
bouilli, sucré et enveloppé dans une feuille de balisier attachée 
par un ii-liane razié, quelques tablettes de cacao gratiné, con- 
fites dans du sucre liquide, et un joli paquet de canne à sucre 
de Chambéry attaché par une feuille de canne. Un autre jour, 
tandis que Youma conduisait l'enfant à la rivière pour prendre 
son bain matinal, elle y trouva, fixé sur les bords du petit 
étang un large banc rustique' construit avec des longues tiges 
dures du pommier rose, et dont le siège et le dossier étaient 
de bambous fendus. C'était l'œuvre de Gabriel, il v avait 



YOUMA 255 

travaillé toute Ja nuit, et l'avait porté à la rivière avant l'au- 
rore, pour faire une surprise à Youma... 

Toutes silencieuses que fussent les visites de Gabriel, elles 
commençaient à exercer sur Youma une certaine influence. 
Elle y trouvait un plaisir inaccoutumé, elle se surprit à les 
attendre avec une ardeur insconciente ; elle se sentait même 
vaguement malheureuse lorsqu'il ne venait pas. Et pourtant, 
lorsqu'elle ne l'avait pas vu depuis plus longtemps que de 
coutume, elle ne demandait jamais ce qui avait retardé sa 
visite : elle ne se serait jamais avoué, même à elle-même, 
qu'elle redoutait l'indifférence de Gabriel. Celui-ci, d'autre 
part, ne donnait jamais d'explication. Ces deux natures 
étranges se comprenaient sans parler, d'une façon muette, 
primitive, et à demi barbare. 

... Une après-midi, il apporta un beau sapote, — ce fruit à la 
peau douce, rosée et sombre, qui rappelle à l'imagination 
créole la beauté des métis. Sa graine noire et plate contient 
entre les deux moitiés du noyau une pellicule, — crémeuse, 
fragile, en forme de cœur ; pour l'ôter sans la briser, il faut 
beaucoup d'adresse. Les amoureux se défient à ce jeu, symbole 
d'amour. 

— Mayotte, — dit Youma, quand elles eurent mangé le 
fruit ensemble, — je veux voir si tu m'aimes. 

Elle fit craquer entre ses dents la coquille dure d'une graine ; 
elle essaya ensuite d'enlever la pellicule : elle la cassa. 

— Oh da ! — s'écria l'enfant, — ce n'est pas vrai, tu sais 
bien que je t'aime. 

— Piess ! Piess ! — dit Youma pour la taquiner, — tu ne 
m'aimes pas du tout ! 

Alors Gabriel demanda uii^ graine, et elle la lui tendit. Et 
tous rudes et durs que fussent ses doigts, il enleva délicatement 
le petit cœur et le tendit intact à Mayotte. 

— Ou oué ! — dit-il malicieusement, — da ou ainmein 
moin passé ou ! (Votre da m'aime mieux que vous.) 

— Ce n'est pas vrai ! Non, cocotte ! — affirma Youma pour 
rassurer l'enfant. 

Mais elle n'était pas bien convaincue de ce qu'elle disait. 

Lorsque la saison de la moisson des cannes à sucre fut passée, 



256 LA REVUE DE PARIS 

Gabriel demanda et obtint la permission d'aller, un matin 
de fête, à la Trinité. Il revint le même soir, plus tard que 
l'heure où il rejoignait habituellement la jeune capresse sous 
la véranda. Youma était encore là. En le voyant approcher, 
elle se leva, tenant l'enfant endormie dans ses bras, et porta 
un doigt à ses lèvres. 

— Qiiimbé ! — murmura Gabriel en glissant dans la main 
de Youma quelque chose de plat et de carré, enveloppé de 
papier de soie. 

Puis, sans prononcer un mot de plus, il regagna son quartier. 

Lorsqu'elle eut mis Mayotte au lit, Youma regarda le 
paquet... C'était une petite boîte en carton ; dedans, sur une 
couche de ouate rose, brillaient deux grands et légers anneaux 
d'or simple, deux boucles d'oreilles barbares que seuls les 
orfèvres coloniaux travaillent, mais qui s'harmonisent bien 
au costume et à la peau bronzée de la race de couleur... Youma 
possédait déjà de bien plus beaux bijoux, mais Gabriel avait 
lait trente kilomètres à pied pour lui acheter ceux-ci ! 

Il sourit, lorsqu'il passa devant sa fenêtre, le lendemain 
matin et vit les anneaux qui brillaient aux oreilles de la jeune 
capresse. Le fait qu'elle eût accepté ce cadeau, signifiait son 
assentiment à une question qu'il n'avait pas encore posée, à 
cette question que les hommes civilisés redoutent le plus de 
poser, mais que l'esclave créole avait su formuler sans paroles. 



VI 



— Qu'y a-t-il, mon fils? — ^it M. Desrivières à Gabriel 
qui avait demandé à lui parler en particulier. Mais le comman- 
deur demeurait silencieux et tournait nerveusement entre ses 
doigts son grand chapeau de paille. 

— Maître, commença-t-il timidement, — moin ainmein ii 
bonne ou... 

— Youma? — demanda M. Desrivières surpris. 

— Mais oui, maître. 

— Et Youma consent-elle à t'épouser? 

— Mais oui, maître. 



YOUMA 257 

M. Desrivières ne répondit pas de quelques instants. Il 
n'avait jamais songé à la possibilité d'un mariage entre Gabriel 
et Youma, et l'aveu de Gabriel lui causa presque un choc. 
Le commandeur était certainement un des plus beaux hommes 
de sa race, il était jeune, travailleur, intelligent. Pourtant il 
ferait un bien rude mari pour une fille élevée comme Youma. 
Sans doute, elle n'était qu'une esclave sans instruction, mais 
elle avait reçu une éducation domestique qui lui donnait une 
supériorité bien marquée sur les autres femmes de sa classe. 
Elle avait également des qualités morales infiniment plus 
raffinées que celles de Gabriel, Et puis, surtout, elle avait été 
:a compagne d'enfance d'Aimée, et ensuite son amie plutôt 
que sa servante. Elle se ressentait encore beaucoup de l'in- 
fiuence d'Aimée ; elle avait dans ses manières et sa pensée 
quelque chose des manières et de la pensée d'Aimée. 

Non. Madame Peyronnette ne voudrait jamais entendre 
parler de cette union : l'idée même la révolterait comme une 
brutalité. 

— Maître, je sais que Youma appartient à madame Pey- 
ronnette, dit Gabriel en faisant tourner le bord de son chapeau- 
bacoué encore plus vite. Mais je pensais que vous aimeriez 
faire quelque chose pour moi. 

Le planteur sourit à ces paroles. Il a^ait souvent exprimé 
à Gabriel le désir de le voir se marier, et avait même promis 
de lui faire un beau cadeau de noces dès qu'aurait il fixé son 
choix. Mais Gabriel ne paraissait nullement pressé de choisir. 
Puis, on apprit que tandis qu'il demeurait indifférent aux filles 
d'Anse-Marine il avait l'habitude de faire des visites furtives 
à une propriété voisine ; M. Desrivières s'y rendit en personne, 
afin de découvrir qui était l'objet de ces visites : c était une 
be'!e « griffone » et, voulant faire une surprise agréable à 
Gabriel, il acheta cette fille pour quinze cents francs et la 
ramena avec lui. Mais dès l'instant où elle appartint à la plan- 
tation, Gabriel ne lui témoigna plus la moindre attention. 
Dans son for intérieur, il avait été froissé de l'intervention de 
son maître, et pourtant malgré cet incident, il lui paraissait 
tout naturel de supplier maintenant M. Desrivières d'acheter 
Youma pour lui. 

Le planteur ne se fâcha point, l'aventure l'amusait. Il esti- 

15 Septembre 1915. 3 



258 LA REVUE DE PARIS 

mait beaucoup Gabriel et le comprenait bien : c'était une 
nature impatiente de toute autorité mais capable d'en exercer 
une très grande. Comme commandeur il était inappréciable, 
comme travailleur il eût été impossible à diriger. Son pro- 
priétaire précédent, un petit blanc, avait été ravi de le vendre, 
en assurant sincèrement qu'il était « bougon, incorrigible et 
dangereux «. 

— Je ne puis acheter Younia pour toi, mon fils, dit M. Des- 
rivières doucement. Elle n'est pas à vendre, madame Peyron- 
nette ne la vendra à aucun prix, même pas à moi. Mais 
demain je vais à Saint-Pierre, je demanderai à ma belle-mère 
si eîle consent à ce que Youma t'épouse. C'est tout ce que je 
puis pour toi. 

Gabriel cessa de faire tourner son chapeau ; il demeura 
quelques instants silencieux les yeux baissés, et son visage prit 
une expression sinistre. Il n'avait jamais songé que le sort de 
Youma pût ne pas dépendre de la fortune et de l'influence de 
M. Desrivières. Et sa pensée fut momentanément assombrie 
par le soupçon que les assurances du planteur étaient peut-être 
fausses. Puis il releva la tête, salua M. Desrivières, et se retira 
en murmurant d'une voix rauque : 

— Méci, malle. 

« C'est Youma quf souffrira le plus », songea M. Desri- 
vières en le regardant s'éloigner. 



VII 



La décision de madame Peyronnette fut précisément ce 
que M. Desrivières avait prévu. Elle fut encore plus étonnée 
que lui par le choix de Youma, et ne put l'expliquer que par 
une attirance purement physique, ou, comme elle disait, 
animale ; et c'était là un danger qu'elle avait toujours redouté 
pour Youma. Elle lit même des reproches à son gendre, le 
tenant comme responsable de toute cette affaire. Enfin elle 
insista pour que Youma retournât immédiatement à Saint- 
Pierre. Elle ne voulait pas qu'une autre devînt la bonne de 



YOUMA 259 

Mayotte, mais que l'enfant demeurât ou non à Anse-Marine, 
Youma réintégrerait la ville. Du reste, il était grand temps 
que l'enfant apprît autre chose qu'à sucer les cannes à sucre, 
et à jouer avec des négrillons. Et puis elle était devenue tout 
à fait forte, et la ville était exceptionnellement saine. Youma 
pouvait continuer à vivre chez les Desrivières au quartier 
du Fort, mais une jeune fille qui était assez innocente pour 
s'amouracher du premier nègre vulgaire qui lui faisait la cour, 
avait besoin d'être surveillée... Et madame Peyronnette 
comptait s'assurer que pareille aventure ne se reproduirait 
pas. 

M. Desrivières ne fit aucune résistance aux désirs de sa 
belle-mère. Il déclara qu'il avait l'intention de revenir en ville 
aussitôt que possible, et qu'il ramènerait Mayotte et sa bonne 
avec lui. 

Cette décision causa à Youma un tel choc douloureux 
qu'elle en fut trop étourdie pour pleurer. Puis, avec le ressen- 
timent machinal et instinctif que provoque la douleur sou- 
daine, elle comprit pour la première fois, pleinement et amè- 
ment, qu'elle n'était qu'une esclave impuissante à résister à la 
volonté qui la frappait. Toutes les déceptions qu'elle avait 
eues, toutes les contraintes, tous les refus, tous les reproches 
qu'elle avait subis, toutes les fois où elle avait réprimé un mou- 
vement spontané, toutes les petites peines dont elle avait souf- 
fert, revinrent en foule à sa mémoire, la brûlant. Elle eut 
l'illusion qu'elle avait été malheureuse toute sa vie, et elle fut 
remplie d'une colère sourde et violente contre la longue injus- 
tice dont elle s'imaginait être la victime, — d'une colère qui 
anéantit son bon sens, son habitude acquise de sereine rési- 
gnation. A ce moment elle se prit presque à haïr sa marraine, 
à haïr M. Desriyières, à haïr tout le monde, sauf Gabriel. Dès 
l'arrivée de Gabriel dans sa vie, quelque chose qui depuis long- 
temps était tenu en soumission chez elle, quelque chose qui 
ressemblait à une seconde âme plus sornbre, plus passionnée, 
remplie d'étranges impulsions et de mystérieuses émotions 
s'était levé allant au-devant de Gabriel, brisant ses liens, et 
parvenant enfin à la domination : la nature de la race sauvage 
dont le sang prédominait dans ses veines. 

Jusqu'ici, les révoltes de ce sang sauvage n'avaient eu d'au- 



260 LA REVUE DE PARIS 

très résultats que de secrets accès de mélancolie, qui commen- 
cèrent après le départ d'Aimée pour le couvent. C'est à cette 
époque que Youma fut admise pour la première fois dans une 
existence, qui dans ce temps, était entourée par les hauts murs 
de formalités extraordinaires. Sauf pendant les soirées d'une 
brève saison théâtrale, et à l'occasion d'un bal très choisi, les 
dames créoles demeuraient presque cloîtrées chez elles, d'un 
dimanche à l'autre. Elles ne quittaient guère leur appartement 
que pour aller à l'église ; elles n'entraient jamais, sous aucun 
prétexte, dans un magasin, car elles faisaient faire leurs moin- 
dres emplettes par des esclaves. Énervées par un climat qui 
eût sans doute exterminé l'élément européen de la population 
au bout de quelques générations, n'avait été l'apport cons- 
tant de sang étranger nouveau, les femmes blanches des colo- 
nies s'adaptaient sans peine à cette vie de réclusion fraîche 
et élégante. Mais Youma appartenait à la race qui aime le 
soleil. 

Les privilèges même qu'on lui concédait, l'éducation qu'elle 
avait reçue en sa qualité de fille adoptive, avaient tendu 
plutôt à comprimer sa vie naturelle qu'à l'épanouir. A la 
campagne elle avait trouvé plus d'occasions de plaisirs au 
grand air, elle s'était libérée de contraintes formalistes; 
mais, même à la campagne, sa vie s'était trouvée limitée par 
son devoir de bonne, enfermée en quelque sorte dans la petite 
sphère des exigences d'un enfant. Youma était trop jeune pour 
être une da. Pour la da il n'y a pas -de plaisirs. Une telle 
situation n'exigeait rien de moins qu'un sacrifice de soi absolu, 
aussi n'en confiait-on en général, la responsabilité qu'à des 
esclaves qui avaient été mères, qui avaient déjà accompli 
la destinée naturelle de la femme. Mais à peine Youma avait- 
elle cessé d'être une enfant, qu'elle se voyait de nouveau con- 
damnée à agir, penser et parler comme un enfant, — pour 
l'amour d'une fillette qui n'était pas à elle. Sa jeunesse magni- 
fique protestait silencieusement contre cette contrainte per- 
pétuelle. Malgré le sentiment de dignité personnelle que 
madame Peyronnette n'avait épargné nulle peine pour lui 
inculquer, — le sentiment d'une supériorité sociale parmi ceux 
de sa classe, — elle se surprenait parfois à envier le lot de cer- 
taines femmes qui eussent volontiers changé de place avec elle : 



YOUMA 261 

les filles qui voyageaient en chantant par les routes ensoleillées 
des montagnes, les négresses qui travaillaient aux champs, en 
fredonnant des bêlais au rythme du ka. Youma ressentait 
comme un plaisir douloureux à les regarder. Elle souffrait tant 
de la lassitude, de l'inaction physique ! Elle était si lasse de 
vivre à l'ombre, de se reposer dans des fauteuils à bascule, 
de parler un babil enfantin !... De même autrefois elle s'était 
lassée de vivre derrière les volets clos à broder ou à coudre 
dans le demi-jour, à écouter des conversations qu'elle ne 
comprenait pas... Pourtant, à ces moments-là, elle s'était 
jugée ingrate, presque méchante ; elle avait lutté contre son 
mécontentement elle l'avait vaincu, jusqu'à l'arrivée de 
Gabriel. 

Gabriel !... Il lui avait révélé un monde nouveau, où se trou- 
vait tout ce à quoi son être aspirait, — la lumière, la joie, la 
mélodie. Il lui apparut comme mêlé en quelque sorte à la 
liberté de l'air et du soleil, à la liberté de la rivière et de la mer, 
aux parfums frais des bois et des champs, aux longues ombres 
bleues du matin, à la lumière rose du clair de lune tropical, 
aux chansons des chanterelles, à la gaîté des danses sous les 
cocotiers, au battement des tambours tonnants. Gabriel, si 
calme, si droit ! Son homme parmi tous les autres hommes, 
le Bon Dié l'avait créé pour elle ! Gabriel qui, bien qu'esclave, 
forçait l'estime de son maître ! Gabriel, pour qui elle priait 
chaque soir et pour qui elle déposait une petite offrande de 
fleurs sauvages devant l'image de la Vierge ; Gabriel avec qui 
elle serait heureuse même dans la plus misérable des ajoupas. 
Elle sacrifierait volontiers sa liberté, si elle l'avait, et même 
sa vie pour l'aider. On disait qu'elle était belle, yon bel bois, 
comme un jeune palmier. Pourtant elle ne désirait être belle 
que pour plaire à Gabriel. Et cependant, on allait la séparer 
de lui, sous prétexte qu'il n'était pas bon pour elle ! Comme 
si les maîtres pouvaient savoir ! Ils désiraient la garder auprès 
d'eux pour toujours, pour toujours souffrir pour eux à vivre 
dans l'obscurité et dans le silence comme un manicoii. Et ils 
avaient le droit de la torturer, de lui enlever Gabriel I Tout 
était mauvais sur cette terre, pour elle du moins. Tous ceux 
qu'elle avait aimés lui avaient été enlevés, d'abord sa mère. 
Douceline, puis Aimée Desrivières, et maintenant Gabriel... 



262 LA REVUE DE PARIS 

Le lendemain de son retour à la ville, M. Desrivières prit 
Youma à part et lui apprit ce qu'il avait décidé, d'accord 
avec madame Peyronnette. Youma revenait de la rivière avec 
Mayotte, après avoir donné à Fenfant son bain quotidien. 
Il lui parla avec bonté, mais très franchement et d'une manière 
qui ne lui laissa plus aucun espoir. 

Elle demeura longtemps immobile et silencieuse, dans sa 
chambre. Puis obéissant au désir de Mayotte, elle l'accompa- 
gna sur la véranda. H faisait une journée d'une clarté exquise; 
une brise tiède soufflait de la mer ; du côté le plus rapproché 
de la vallée retentissait le roulement sourd et fondu d'un 
tambour-belai, et le refrain d'une chanson africaine. Une troupe 
de manœuvres traçait un nouveau sentier jusqu au sommet 
d'un morne, l'ancien chemin ayant été balayé par des pluies 
récentes. L'intendant avait déterminé la direction à suivre, 
et tracé des zigzags avec des cordes. Et les ouvriers descen- 
daient lentement en une double file : ils chantaient tous, et, 
de leurs bêches et de leurs battes, ils battaient la mesure au 
rythme des tambours. Parfois ils jetaient leurs bêches en l'air, 
et les rattrapaient, ou bien ils se les lançaient les uns aux 
autres, sans perdre la cadence du mouvement. Une jeune fille, 
la petite Chryalinde, portait un plateau chargé défasses d'étain, 
de dabannes d'eau et d'un pichet de liqueur. Elle versait à 
boire à tous dans les moments de répit, car il faisait chaud à 
travailler... Youma chercha des yeux à la tète de la colonne, 
une grande silhouette vêtue d'une chemise de cotonnade bleue, 
et de pantalons de canevas blanc. Mais Gabriel était invisible. 
Marins, un autre esclave, le remplaçait il surveillait le travail, 
guettant les serpents. 

Plus que trois jours ! Ensuite elle quitterait Anse-Marine, 
et elle ne verrait plus Gabriel. Ils allaient retourner à la ville 
monotone et chaude pendant le mois le plus monotone et le 
plus chaud de l'année. Gabriel le savait-il?... Était-ce parce 
qu'il avait appris son prochain départ qu'elle ne le voyait 
pas parmi les ouvriers?... Youma devinait que s'il savait, il 
trouverait bien moyen de lui parler... 

Au moment même où elle éprouvait le désir de le voir, 
Gabriel apparut devant la maison. Il lui fit signe de laisser 
l'enfant et de le rejoindre. 



/ YOUMA 263 

Il lui posa doucement la main sur l'épaule et lui murmura : 
— - Le maître m'a tout raconté ce matin... Il va vous enle- 
ver à nous? 

— Oui, — répondit-elle tristement, — nous retournons à la 
ville. 

— Quand ça? 

— - Lundi prochain. 

— Et il n'est que jeudi ! — dit-il avec un sourire étrange. — 
Doudoux, vous savez qu'une fois qu'ils vous auront ramenée 
en ville, ils ne vous laisseront plus jamais me revoir, plus 
jamais. Oui, vous le savez ! 

— Mais, Gabriel, — répondit-elle d'une voix qui s'étranglait, 
blessée par le ton de supplication de ses paroles, — que puis- je 
faire? Il n'y a pas de moyen ! 

— Si, il y a un moyen, — interrompit Gabriel, presque dure- 
ment. 

Étonné elle le regarda, et un espoir, nouveau et vague, 
pointa dans ses grands yeux. 

— Il y a un moyen, ma fille, — répéta Gabriel, si vous êtes 
brave. Regardez ! 

Du doigt il désigna un point au delà de la vallée, au-dessus 
de la mer, vers le nord-est, où surgissait une forme d'une 
beauté fantastique, — visible seulement par le beau temps. 
Du cercle pourpré de l'Océan, la silhouette de la Dominique 
se découpait sur le jour améthyste, couronnée de surnaturelles 
cimes violettes, au-dessus desquelles s'enroulaient des nuages, 
pareilles à une lumineuse ouate d'or. 

— DOudoux, on arriverait là-bas, en une seule nuit, — mur- 
mura-t-il, en surveillant le visage de Youma. 

Elle comprit ce qu'il voulait dire... La liberté attendait 
l'esclave qui poserait le pied sur le sol britannique ! 

— Gabriel ! — appela la voix de l'intendant. 

— EU ! — cria-t-il en réponse. — Penses-y ma fille, — dit-il 
tout bas à Youma, — chongé, changé bien, ché ! 

— Gabriel ! — cria une deuxième fois l'intendant. 

— Ka vint ! — dit Gabriel en courant où on l'appelait. 

Youma regagna sa place habituelle, sous la véranda, où 
Mayotte jouait avec un petit chat noir. Elle entendit à peine 



261 LA REVUE DE PARIS 

le rire de l'enfant, qui cherchait gaîment à lui faire remarquer 
les gambades comiques de l'animal. Elle lui répondit machi- 
nalement, comme à demi éveillée. Son regard était toujours 
fixé sur l'apparition qui brillait à l'horizon et dont la vapo- 
reuse beauté tentait son désir. Et tandis qu'elle la contem- 
plait l'île prit lentement une pâleur diaphane, et commença 
à s'effacer dans l'immense clarté. 

Puis à mesure que le soleil montait dans le ciel, elle disparut 
mystérieusement : et il ne resta plus que la mer claire et mou- 
vante, et le dôme pur du ciel d'été... 

Pourtant le lumineux souvenir violet de la vision s'attarda 
en elle, et pénétra toute sa pensée. Ce jour-là elle ne revit plus 
Gabriel. Il sembla l'éviter exprès, pour lui laisser le temps de 
réfléchir. 

(La fin prochainentent.) 

LAFCADIO HEARN. 
TRADUIT DE L' ANGLAIS PAR MARC LOGÉ. 



TROUPES COLONIALES 



NOS FORGES IGNORÉES 



La guerre se prolonge. La campagne d'hiver est certaine et 
les espoirs, sinon les plus optimistes, du moins les plus auto- 
risés et les plus raisonnables, ne conçoivent guère la mort de 
la Bête avant un an, peut-être davantage. Sans doute elle 
s'épuise; son sang fuit par mille blessures; mais le nôtre 
coule aussi, et nous devons l'économiser. Or, quelle est aujour- 
d'hui la situation de nos effectifs? 

Disons tout de suite qu'elle est bonne. Nous n'avons, Dieu 
merci, connu la crise du nombre que pendant la paix. Ce 
n'est pas un des moindres mérites du Temporisateur qui tient 
en ses mains patientes nos destinées, d'avoir en pleine guerre 
résolu le problème angoissant de jadis. Mais notre flot est au 
plein, et nous donne aujourd'hui son maximum de force, 
Ce n'est un secret pour personne que, de toutes nos classes 
normalement mobilisables, les deux plus anciennes (1887 et 
1888) seules, n'ont pas été appelées. Si bien intentionnés que 
puissent être les soldats de ces classes, ils ne peuvent avoir 
l'élasticité des muscles ni la vigueur que nécessitera la 
reprise inévitable de la guerre de mouvement menant à la 
victoire. Pratiquement, ce sont deux classes « de remplace- 
ment »; moins nombreuses que les précédentes en raison du 
déchet vite croissant avec les années, elles peuvent tout 



"266 LA REVUE DE PARIS 

juste libérer des services de l'arrière moins de deux classes 
plus jeunes. 



Or, devant nous s'ouvrent jusqu'au printemps huit mois 
de guerre d'usure, précédant vraisemblablement l'assaut final 
mené par des troupes de choc, spécialement ardentes; com- 
ment remplacer ceux qui auront disparu à cette date ? 

* 

* * 

Une des caractéristiques de cette guerre c'est le rôle consi- 
dérable joué par les moyens de communication modernes. 
Supprimant en partie l'espace et le temps, ils ont aggloméré 
les forces dispersées aux quatre coins du monde. L'Angleterre, 
la Nouvelle-Zélande, l'Australie, les Indes, le Canada, tous 
«es fils de l'Empire britannique mêlent leurs forces sur l'im- 
mense champ de bataille, depuis l'Yser jusqu'à l'océan Indien. 

Or, nous aussi, nous disposons d'un empire. Seuls quelques 
manuels vétustés enseignent encore que la France est bornée 
au sud par la Méditerranée. Par delà ses eaux bleues, nous 
avons pris la charge de groupes humains participant désor- 
mais de notre vie, appelés à prospérer et à souffrir avec nous. 
Leur existence, leur destinée sont fonction des nôtres. A nous 
*de les élever à une vie supérieure, et de les préserver de la 
domination de l'Allemagne, qui, partout, s'est montrée si 
■dure aux indigènes, et qui ne voit dans ses colonies que 
matière à exploitation. Nous avons donc le droit, — et pas 
seulement un droit de maître, — de requérir l'aide de nos 
sujets, puisque leur intérêt se confond avec le nôtre. 

Quelle part de l'effort commun leur avons-nous demandée? 
Une part vraiment bien minime. 

Dans nos possessions et protectorats d'outre-mer, vivent à 
l'ombre de notre drapeau, des populations indigènes réparties 
•comme il suit : 

Algérie 4 740 526 

Tunisie (statistique générale de la Tunisie) 1 740 000 

Maroc (partie occupée) 2 300 000 

A reporter. .... 8 780 526 



TROUPES COLONIALES 2 67 

Reporl 8 780 526 

Afrique Occidentale française : 

Sénégal 1 238 739 ^ 

-Mauritanie 250 000 ' 

Haut-Sénégal-Niger 5 090 253 -, n 7^« oon 

Guinée 1 922 277 ^ lu /i)» y^U 

Côte d'Ivoire 1 359 426 

Dahomey 898 225 

Afrique Équatoriale française : 

Gabon 258 733 

.Moyen Congo 900 53 1 

Oubanghi-Chari 310 769 } 5 602 416 

Territoire militaire du Tchad 2 632 380 

Territoires reconquis aux Allemands. . . 1 500 000 

Madagascar et Dépendances 3 130 498 

Mayotte 93 739 

Côte française des Sonmlis 5 232 

Établissements de V Inde 225 423 

Indo- Chine : 

Cochinchine 2 866 467 

Cambodge .* 1 524 750 

Tonkin 6 067 751 i . o-a oqq 

Annam 2 984 988 ^ 14 2o0 293 

Laos 638 471 

Kouang-Tchéou-Van 167 866 

42 847 047 

Ces chilïres, extraits des statistiques officielles, appellent 
quelques commentaires. Ils ne comprennent pas les vieilles 
colonies; celles-ci ont été, depuis 1912, soumises, sur leur 
demande, à la loi de recrutement française. En outre, ils ont 
été arrêtés en 1911, et certains, concernant l'Afrique noire, 
sur des calculs remontant à 1905 et 1906. Or, en quelques 
points, il a été possible de mesurer l'accroissement extrême- 
ment rapide du peuplement de l'Afrique noire, depuis que 
nous lui avons apporté la paix, la vaccination et un bien-être 
relatif. Ce peuplement paraît devoir doubler en un laps de 
temps un peu supérieur à vingt-sept ans, mais sûrement infé- 
rieur à trente. De 1905 à 1915, c'est dix ans : soit un tiers 
•d'augmentation. 



268 LA REVUE DE PARIS 

Puis, les recensements sont fiscaux. Je m'explique : en 
France même, on sait que la population officielle est généra- 
lement inférieure à la réalité : si une ville, d'un recensement 
à l'autre, dépasse un nombre déterminé d'habitants, elle est 
rangée dans une classe supérieure, et ses charges, impôts, 
traitements des fonctionnaires, etc., augmentent en proportion. 

Pour cette raison, elle a intérêt à réduire le nombre de 
ses ressortissants. L'écart n'est jamais très considérable, car 
le contrôle de l'état civil existe. Or, dans les pays d'outre-mer, 
rien qui ressemble à l'état civil; l'administré, astreint à la 
capitation, possède cent moyens de se dérober à une autorité 
qui, taxant et percevant sous sa responsabilité propre, n'a nul 
intérêt à compliquer sa tâche. Au fond, on est d'accord de 
part et d'autre pour ne se faire réciproquement nulle peine, 
môme légère. Il en résulte quele recensement est d'une approxi- 
mation fort élastique, variable selon les mailles plus ou moins 
larges du réseau administratif. 

En fait, l'expérience a prouvé — en Afrique Occiden- 
tale notamment — que les chiffres sur lesquels on tablait 
en 1911, et qui se sont accrus depuis, étaient déjà d'un tiers 
trop faibles. Si les évaluations sont plus serrées pour l'Afrique 
du Nord, et même pour l' Indo-Chine, en revanche elles le 
sont infiniment moins en Afrique Équatoriale. La Côte fran- 
çaise des Somalis, qui ressort au total pour 5 232 habitants, 
est en état, d'après les remarquables travaux du lieutenant 
d'infanterie coloniale Depui, de fournir plusieurs bataillons 
par an. 

Enfin, je ne vois nulle difficulté à escompter, dans la 
mesure du possible, les contingents que les habitants du Togo ^ 
et du Cameroun - voudront bien nous ofïrir, en vue des belles 
revanches qu'ils ont, eux aussi, à prendre sur les Allemands, 
leurs maîtres d'hier. Laissons de côté notre Afrique du Nord, 
dont l'organisation n'est pas à forme coloniale ; nous sommes 
très certainement au-dessous du vrai, en fixant à 35 millions 
la totalité des ressources humaines dont nous disposons en 
Afrique noire et en Extrême Orient. 

1. Un million environ. 
2.2 540 000. 



TROUPES COLONIALES 269 

Exploitée à l'européenne, cette matière recrutable devrait 
rendre 3 500 000 soldats. Qu'en avons-nous tiré? 

Comme il ne nous est pas possible de donner un chiffre, 
disons seulement : un contingent très faible. Qu'on en défalque 
près des deux tiers maintenus outre-mer, soit pour assurer une 
sécurité locale, que rien ne trouble, soit pour achever la 
conquête des colonies allemandes, on est en droit de con- 
clure qu'au rebours de l'exemple impérial anglais, l'aide 
militaire venue de ces possessions est à peu près nulle. Pour- 
quoi nous en sommes-nous tenus là ? Plus on regarde au 
fond des choses et moins on aperçoit de réponse valable à 
cette question. 

Deux causes seulement pourraient justifier notre extrême 
discrétion dans l'emploi de nos forces indigènes : leur infé- 
riorité devant d'aussi redoutables adversaires que les Alle- 
mands ; les difficultés de recrutement. 

Les seules troupes indigènes que nous ayons importées 
viennent d'Afrique : Algéro-Tunisiens, Marocains et troupes 
noires. Des Algéro-Tunisiens — les tiircos — il est superflu 
de parler. C'est leur secondes campagne d'Allemagne, et nos 
ennemis se souviennent encore de leurs anciens de Wissem- 
bourg, noirs pour les trois cinquièmes, soit dit en passant. 
L'éloge des Marocains, lui non plus, n'est pas à faire. Leurs ser- 
vices éclatants de la Marne à Arras les égalent aux meilleures 
troupes Les Africains du Nord sont donc hors de cause. 

Parce qu'elles étaient moins connues, que leur utilisation 
en Europe avait soulevé de passionnées polémiques, les troupes 
noires ont excité d'abord plus de défiance 



Vinrent ensuite les magni- 
fiques bataillons d'Algérie et du Maroc, corps homogènes, 
admirablement entraînés par le dressage intensif pratiqué 

dans les postes du Sud et par d'incessantes campagnes Ils 

furent excellents. 



270 LA REVUE DE PARIS 

Voici quelques jugements typiques de chefs de corps : 

Le soldat sénégalais a prouvé depuis le commencement de la guerre 
franco-allemande qu'il n'avait rien perdu de son aptitude guerrière. 
Le feu de l'artillerie, particulièrement de la grosse, ainsi que ses 
effets étaient inconnus de lui. Il n'en a ressenti aucune surprise et on 
peut même dire qu'il s'en est amusé. Journellement, le bataillon était 
arrosé, à Reims, nuit et jour, par des bordées de shrapnells et d'obus 
de gros calibre. Dès le deuxième jour, les noirs s'en amusaient et 
jamais, malgré les avertissements qui leur étaient donnés, ils ne s'en 
sont abrités lorsqu'ils étaient hors de leurs tranchées. Plusieurs ont 
été blessés, d'autres ont été tués, un caporal a eu la tête emportée : 
pas une fois, l'artillerie n'a obligé les Sénégalais à un mouvement de 
recul... 

Espérant les terroriser, les Allemands, chaque fois qu'ils se sont 
trouvés en face d'çux aux tranchées ou en rase campagne, ont con- 
centré sur eux toute leur artillerie disponible. Jamais les hommes 
n'ont reculé. Chose curieuse, ils ont appliqué d'eux-mêmes ce qu'on 
leur avait appris en garnison, et c'est par la fuite en avant qu'ils 
cherchaient à se soustraire au feu de l'artillerie ennemie. A plusieurs 
reprises, j'ai entendu des hommes dire : « L'artillerie fait beaucoup 
de bruit, mais n'y a pas beaucoup mal. Si marmites touchent Séné- 
galais, lui y a mort ; mais lui à peu près tout seul et c'est que li bon 
Dieu l'aura voulu. » 

Dans toutes les attaques des tranchées allemandes, ils ont poussé 
de l'avant sous le feu d'artillerie le plus violent jusqu'aux fds de fer 
de l'ennemi. 

Plus loin, le même chef de cor])s déclare que ce u bataillon 
pouvait être mis en parallèle avec n'importe quel bataillon de 
chasseurs. En marche, en stationnement, au combat, il a 
émerveillé tous ceux qui l'approchaient et il tenait haut la 
main le premier rang parmi les troupes de son entourage 
immédiat. ^) 

Un autre officier supérieur écrit : 

Les deux bataillons noirs que j'avais l'honneur de commander 
(le premier venant du Maroc, le second venant d'Algérie) ont été 
placés dans des tranchées ébauchées, le jour même de leur arrivée 
sur le front. Dès le premier jour, ils ont fait très bonne figure et ont 
repoussé les attaques allemandes tout aussi bien que les autres 
troupes que je commandais dans un secteur près de Reims. J'ajoute 
qu'ils ont l'ait, dès le début, meilleure figure que certaines troupes 
françaises. Ils se sont mis tout de suite à cette guerre spéciale et le 
bataillon .... a su leur faire faire en très peu de temps des tranchées 



TROUPES COLONIALES 27Î 

mieux conditionnées que celles de certaines autres troupes de mon 
secteur (les tranchées de ce bataillon se trouvaient en rase cam- 
pagne). Chaque fois que nos Sénégalais ont eu à attaquer, ils l'ont fait 
avec l'ardeur qui les caractérise... 

En un mot, ces troupes noires sont excellentes pour la guerre euro- 
péenne, si on sait les employer et si les officiers qui les commandent 
sont à la hauteur de leur tâche : tout est là. 

Ces appréciations pourraient se répéter pour les cinq autres 
bataillons qui complétèrent avec les trois précédents le petit 
groupe de troupes noires dont nous disposions au début des 
hostilités. 

Corroborons tous les témoignages par celui-ci, qui n'est pas 
suspect et qui, à lui seul, vaut tous ceux que nous pourrions 
invoquer : dans une étude consacrée à l'armée française, le 
correspondant de guerre de la Gazette de Francfort, M. Walter 
Oertel, décerne à nos soldats noirs ce certificat de bonne 
conduite : « Les Sénégalais sont également d'excellents 
tireurs et se battent en général très bien ^. » 

Quant aux soldats jaunes, la guerre russo-japonaise a montré 
ce qu'on peut attendre de ces races qui étaient réputées,, 
il y a un quart de siècle seulement, entièrement réfractaires 
aux choses militaires. Nous avons eu d'ailleurs la preuve de 
la fausseté de cette opinion dans le rôle des régiments de 
tirailleurs annamites et des compagnies chinoises pendant la 
conquête du Tonkin. Nous avons pu constater nous-mêmes, 
par la bravoure et la fidélité à leurs chefs qu'ont constamment 
témoignées les célèbres Pavillons-Noirs, de la valeur très 
réelle des soldats des hautes régions et des confins chinois. Il 
est, en outre, fort aisé de donner aux troupes d'Indo-Chine 
une armature solide en ouvrant largement l'accès à l'épau- 
lette aux oOiciers d'origine annamite. Les forces tirées d'Indo- 
Chine prendraient ainsi une âme nationale, et quelque chose 
de- cette force morale qui fut le secret de la victoire japonaise. 
Au surplus, à cette même place, la question a été longuement 
étudiée par l'homme du monde qui la connaît le mieux, le 
général de division Pennequin, lequel, débarqué sous-lieute- 

1. Cite par le Matin du 27 décembre 1914. 



272 LA REVUE DE PARIS 

nant en Indo-Chine en 1878, y a terminé sa glorieuse carrière 
coloniale comme commandant supérieur des troupes, en 
février 1913. 

A défaut d'expériences faites au cours de la guerre actuelle, 
citons cette appréciation des troupes indo-chinoises émise 
par M. Messimy : 

L'éloge de nos troupes indigènes, tirailleurs annamites et tonki- 
nois n'est pas à faire. Les qualités de bravoure, de discipline, de résis- 
tance physique dont ils ont déjà donné tant de preuves sous notre 
commandement sont trop connues pour qu'il y ait lieu d'y insister '. 

Il n'est pas de raison pour que celles des populations de 
Madagascar qui ont gardé le type primitif, très voisin de 
celui des peuplades noires de l'Afrique centrale, ne donnent 
pas des résultats comparables. En ce qui a trait à notre 
Afrique Équatoriale, il suffit de remarquer que les Belges 
tirent de populations toutes semblables leurs 30 000 hommes 
de mihce locale; qu'à l'heure actuelle, nous luttons pénible- 
ment, au Cameroun, avec l'élite de nos tirailleurs sénégalais, 
contre des forces noires recrutées par les Allemands dans ce 
pays; que les premiers essais de recrutement congolais, tentés 
notamment par M. le général Goullet, avaient donné toute 
satisfaction. Nous pouvons donc conclure que notre Afrique 
Équatoriale peut et doit, tout comme sa voisine, l'Afrique 
Occidentale, apporter à la défense nationale sa quote-part, 
.sans qu'on soit fondé à douter a priori de la valeur des 
ressources qu'elle offre. Notons par ailleurs que la question 
de l'acclimatement, qui pourrait faire hésiter, ne se posera 
pas pour une troupe indigène, si on l'appelle d'abord à 
participer aux opérations du printemps et de l'été. 

* 
* * 

Passons maintenant à la seconde objection : difliculté de 
recrutement. Celle-ci n'est guère plus sérieuse. Les modalités 
du système de recrutement appliqué en nos diverses colo- 
nies sont différentes, et réglées par décrets spéciaux à chacune 

1, Notre œuvre coloniale, par A. Messimy, 1910, p. 177. 



TROUPES COLONIALES 273 

d'elles. Mais elles se ramènent toutes soit au service obliga- 
toire, soit à l'engagement volontaire, à vrai dire mal rému- 
néré. 

Il importe toutefois de ne pas se payer de mots. Que peut 
bien représenter le mot « obligatoire » dans des pays où la 
base même de l'obligation manque : je veux dire l'état civil? 
On sait combien de Français lui échappaient ces dernières 
années en dépit des précautions minutieuses que prend l'état 
civil. Des voix autorisées, comme celle de M. Ch. Humbert, 
dénonçaient peu avant la guerre les 70 000 insoumis passés à 
travers les mailles du filet. Joignez-y les omis, les « fuyards » 
de toute espèce, et vous aurez 10 p. 100 environ des effectifs 
de paix. Qu'on juge de ce que peuvent être les mêmes causes 
en des pays où l'autorité locale s'exerce sans gendarmes, sans 
télégraphe, sans communications, sans ce catalogue qu'est 
l'état civil et par l'intermédiaire de fonctionnaires résidant 
à des journées de marche des extrémités de leurs circons- 
criptions administratives. L'obligation s'est donc toujours tra- 
duite dans la pratique par la contrainte imposée aux seuls 
chefs des communautés indigènes d'avoir à fournir un certain 
contingent, ce qui était, pour la communauté, un pur sacrifice, 
sans compensation comme sans but. Voici ce qu'en dit 
M. Messimy, à propos de l' Indo-Chine : 

Les recrues étaient désignées par les notables parmi la classe la plus 
pauvre de la population ; les indigènes ainsi choisis étaient souvent 
amenés devant la commission contre leur gré, et il en résultait de nom- 
breuses désertions dans les premiers mois qui suivaient l'incorpo- 
ration. 

A mêmes causes, mêmes effets. Des décrets de 1911 et 1914 
ont introduit en Afrique Occidentale et en Afrique Équato- 
riale le système de l'obligation. Les résultats s'en sont 
immédiatement fait sentir. La qualité des contingents a 
aussitôt baissé et le métier militaire, qui était jusqu'alors 
recherché, a tendu à perdre toute popularité. Peut-être au 
surplus l'autorité coloniale a-t-elle tout simplement cherché 
à limiter les demandes de la métropole en faisant craindre que 
leur multiplicité ne provoquât des révoltes. 

En fait, dès que, la guerre déclarée, il a fallu reconstituer 

15 Septembre 1915. 4 



27 i LA in:vuE de paiws 

les eiïectifs des bataillons noirs engagés en Plurope, dont l'em- 
ploi et par suite le renouvellement n'avaient pas été prévus, 
on a procédé d'urgence à coups de télégrammes et, disons- 
le, de force. Qu'on imagine l'effet que peut produire en des 
villages de paysans, totalement étrangers à une guerre ignorée 
et lointaine, livrés à leurs travaux agricoles habituels, raj)pa- 
rition du recruteur exigeant qu'un certain nombre d'habitants 
quittent sur l'heure père, femme, enfants pour le suivre. Telle 
est pourtant la physionomie de l'opération. Faut-il s'étonner 
qu'on ait vu se produire dans les troupes noires des maux 
jusqu'alors ignorés : désertion, mauvais recrutement, indisci- 
pline, même grave et collective. 

Pourtant, faut-il rejeter l'idée même de l'obligation? Non 
pas. D'abord, elle pose un principe : elle habitue l'indigène 
à cette idée qu'il doit en échange de la paix qu'il goûte, de 
l'enrichissement qu'il en tire, un certain impôt qui n'est pas 
tout en écus, et cela dans l'intérêt d'une grande famille dont 
il est, à un titre imprécis à ses yeux, un membre éloigné tout 
de même. Il sait fort bien que, du temps où il était livré 
à lui seul, ses chefs exigeaient le même impôt du sang avec 
une dureté autrement impérieuse que celle que nous y appor- 
tons. Le principe de l'obligation a donc du bon et il serait 
fâcheux de le laisser tomber en désuétude. 11 peut servir dans 
un cas particulier de mauvaise volonté démontrée. Mais en 
général, dans ces pays où l'autorité blanche s'exerce faible- 
ment, à grande distance, la loi demeure un vain mot. Elle 
donne ce qu'elle peut et c'est tout. Elle a donné ce qu'elle a 
pu en Afrique noire et il faut chercher autre chose. Quoi? 

La solution en a été fort clairement indiquée par les faits 
mêmes : puisque l'obligation ne suffit pas, faisons appel a 
l'engagement volontaire. Les résultats qu'il a fournis ont 
toujours été excellents quant à la qualité des hommes. Quant 
au nombre, s'il ne s'est pas accru aussi vite que nos besoins, 
c'est bien notre faute. Pour attirer, il fallait offrir. Or, au fur 
et à mesure qu'on allait, on offrait moins. Le nombre d'ama- 
teurs toutefois ne baissait point, au contraire, mais il demeu- 
rait insuflisant, ce qui nous avait acheminés tout naturelle- 
ment à adopter le principe économique de l'obligation. 

Il eût suffi pourtant de peu pour donner tout son rendt- 



TROUPES COLONIALES 275 

ment au système excellent de l'engagement. Des preuves sura- 
bondantes démontrent que l'indigène aime le service : la plus 
frappante est le nombre sans cesse croissant des rengagements : 
75 p. 100 environ pour les bataillons noirs après les campagnes 
du Maroc ; 33 p. 100 en Indo-Chine. Quand la mission de 
recrutement des troupes noires du général Mangin parcourut 
l'A. O. F. en 1910-1911, elle était officiellement autorisée à 
promettre aux indigènes : 1° l'engagement volontaire ; 2^ le 
paiement immédiat de la prime d'engagement (permettant 
au volontaire de prendre femme en payant la dot demandée) ; 
3" un congé avec voyage gratuit jusqu'au village natal entre 
deux rengagements de quatre ans ; 4^ la retraite à douze ans 
de services. Le contact direct de la mission avec la population 
dans des palabres cjui parfois rassemblèrent, a dit le général 
-Mangin ^, des milliers d'auditeurs, donna des résultats qui stupé- 
iièrent les autorités locales, toujours en quête d'une main- 
d'œuvre trop peu payée. On vit quatre administrateurs du 
?^Iossi, vaste région peuplée de 2 millions d'habitants environ, 
déclarer ofTiciellement qu'ils se chargeraient d'obtenir et d'en- 
tretenir, en cas de besoin, un effectif de hommes ; l'admi- 
nistrateur de Faranah -estima que les moyens mis en œuvre 
eussent sufli « à dépeupler son cercle «. Le Gouverneur du 
Dahomey, M. Malan, admettait pour sa colonie, peuplée de 

800 000 âmes, recrues. Les indigènes des campagnes 

— non des villes — sénégalaises, chefs entête, consentaient à ce 
qu'on leur demandait. Bref, sans pression, par le simple appel 
à la bonne volonté, et après discussion raisonnable et publique, 
le général Mangin avait trouvé, en la seule A. 0. P., un total 

probable supérieur à ; hommes par an. Le tirailleur noir 

accomplit en moyenne huit années de services. C'eût été une 
armée noire de soldats de métier assurée. 

Mais les promesses faites ne furent pas tenues et nous en 
sommes restés au contingent actuel. Il est vrai que le recru- 
tement obligatoire, ne s'adressant pas à la même clientèle, 
n'a guère touché à nos vraies ressources, à la masse d'hommes 
qui serait venue à nous volontairement. 

Comment en obtenir sur-le-champ tout ce qu'elle peut 

1. Conférence faite kV Afrique /iaiii-((ise en décembre 1910. 



276 LA REVUE DE PARIS 

rendre. Nous n'avons pas le choix : il faut parler à l'intérêt. 
En l'espèce, il n'est pas simple. Il y a l'intérêt de l'engagé : 
prendre femme et fonder sa famille ; sa prime, immédiate- 
ment payée, y pourvoira. Il y a aussi l'intérêt de son chef de 
famille, indispensable à satisfaire. 

Le paterfamilias, c'est, en pays noir, un personnage consi- 
dérable. Il est le survivant, l'ancien, devenu maître d'une 
cellule sociale dont il a charge et qu'il administre. Dans ces 
sociétés qui n'ont guère conçu d'échelon supérieur à la gens, 
au plus au canton, au « pays » de l'ancienne France, la famille 
a pris une force sans équivalence. Son chef y exerce tous 
les droits, car il doit pourvoir à toutes les nécessités. Or, quand 
nous avons fait appel au jeune homme, d'ofïice ou de plein gré, 
nous avons enlevé un de ses membres à la famille, sans com- 
pensation pour la perte subie. Si bien que, toujours, nous avons 
trouvé devant nous, soumis en apparence, mais sournoisement 
hostile, le chef de cette famille non indemnisée. Celui-là aussi, 
il nous faut le gagner. 

Ainsi se dégagent nettement les considérations qui doivent 
nous guider. Elles découlent d'un sentiment respectable entre 
tous et cher par excellence au noir : l'amour de la famille, 
ascendante et descendante. Si nous réparons dans la pre 
mière la perte sèche d'un homme et si nous assurons à la 
seconde le moyen de vivre, nous aurons résolu le problème. 
Il s'agit d'étendre à l'Afrique la pratique de l'allocation aux 
femmes des mobilisés. Seulement ici, elle est à partager entre 
le chef de famille et la femme du soldat. Donnons à l'un et à 
l'autre une indemnité journalière de fr. 50, et, en cas de 
mort, une pension à partager entre l'un et l'autre ; assurons 
une retraite honorable aux mutilés ; nous aurons à la fois 
satisfait la justice et nos besoins militaires, car à l'autorité 
nous aurons substitué un agent autrement actif : la puis- 
sance de l'argent. 

Elle est, dans ces pays sans numéraire, formidable. Qu'on 
songe qu'une solde de 20 francs par mois suffit au Mossi à 
faire vivre comme un pacha un garde de milice : il peut avoir 
deux ou trois femmes, un ou plusieurs chevaux et sa vale- 
taille. Il n'est pas de campagne en Afrique où une large 
subsistance dépasse un ou deux sous par jour. Dans les villes. 



TROUPES COLONIALES 277 

hormis certains ports oi^i touchent les paciuebots européens, 
une vie luxueuse se mène avec 10 ou 12 francs par mois. Le 
tirailleur actuel n'a pas de disponibilités comparables, et 
cependant sa femme, toujours coquettement vêtue, porte 
pagnes de soie, bijoux d'argent et même d'or. Dans l'escar- 
celle du chef de gens, pour 10 volontaires, 150 francs vont 
tomber chaque mois. Pour cette rente, il vendrait toute sa 
famille. L'affaire deviendrait immorale si l'on ne savait juste- 
ment que l'obstacle véritable aux engagements volontaires a 
toujours été l'opposition obstinée du vieillard, laiidator tem- 
poris acti. « Alors, cUsait l'un d'eux au cours d'un palabre, la 
nuit tombée, le fils s'en va sans avoir dit adieu au père. » 

* 

J'ai parlé spécialement de l'Afrique noire parce qu'elle est 
appelée à fournir les plus gros effectifs. Mais le même prin- 
cipe jouerait en Indo-Chine ou à Madagascar. Il ne s'agit donc 
que de l'appliquer en vue du rendement maximum. 

La première chose à faire est d'en répandre à profusion 
l'idée dans le pubhc indigène, d'organiser par conséquent une 
réclame aussi intense, aussi insistante que possible. Nous 
venons d'assister à une opération de ce genre dont le résultat 
paradoxal a dépassé toutes les attentes : j'entends la création 
de l'armée britannique. En un pays, non point antimilitariste, 
mais antimilitaire, où toute activité en quête d'emploi trouve 
travail et rémunération, on a pu, en un an, lever et armer 
3 millions de volontaires. Qui l'eût cru? Mais aussi quelle admi- 
rable méthode, quel art de sollicitation, quelle obsession perpé- 
tuelle s'imposant au récalcitrant!... Or notre autorité coloniale 
n'a pas aujourd'hui de devoir plus sacré que de s'employer à 
semblable tâche. Par tous les moyens, palabres dans les lieux 
publics, tournées administratives, elle doit s'efforcer de semer 
les paroles d'où lèveront les moissons de soldats. Elle n'a pas 
d'autre façon — et celle-ci est excellente — de prendre sa part 
d'une guerre où elle n'a pas le droit de rester simple specta- 
trice, où ses intérêts immédiats sont engagés. On voit la suite 
du système : tout édifice administratif transformé en bureau 
de recrutement ; derrière chaque guichet, chaque table, tout 



278 LA REVUE DE PARIS 

fonctionnaire devenu délégué de l'autorité militaire. Appliquée 
avec une conscience suffisante, nul ne peut fixer de limite au 
rendement de la méthode : un demi-million de fusils en ligne 
au printemps prochain, peut-être davantage. 

L'imprévu, l'énormité du chiffre fait surgir immédiatement 
d'autres questions : comment encadrer ce flot d'hommes? 

Avant de répondre, faisons d'abord quelques constatations. 
Le nouvel examen des anciens réformés, puis la loi Dalbiez ont 
ramené sous les drapeaux environ 700 000 hommes sur lesquels 
on ne comptait pas. Nous avions d'autre part commencé la 

guerre avec un déficit de lieutenants ou sous-lieutenants. 

On sait les pertes en officiers que nous ont coûté les premiers 
mois de guerre. Aujourd'hui, néanmoins, ces 700 000 soldais 
sont absorbés dans les cadres. Avons-nous pour cela résolu 
un problème surhumain? Non point : songeons à l'Angleterre 
qui sut créer non seulement les effectifs, mais les cadres en 
même temps. 

La guerre nourrit la guerre. Nos armées contiennent aujour- 
d'hui toutes les jeunes classes qui, en temps de paix, nous 
auraient donné les élèves des grandes écoles et des ofhciers 
de réserve. Comment pourraient-ils apprendre mieux leui- 
métier qu'en vivant toute une année sous les marmites alle- 
mandes? Or, de général à sous-lieutenant, la pépinière d'un 
grade est naturellement le grade inférieur et le renouvelle- 
ment du grade le plus bas, celui de chef de section, est le 
plus important. 500 000 hommes exigent 6 000 chefs de sec- 
tion. A qui fera-t-on croire que, sur un effectif combattant 
de 2 millions d'hommes, la France ne puisse, en cas pressant, 
trouver 6 000 jeunes gens capalSles de mener, d'enlever hardi- 
ment 50 soldats, — ce à quoi se réduit presque le rôle de chef 
de section. 

Disons d'ailleurs que l'encadrement possède dans nos troupes 
de métier des ressources encore si amples, que chez certaines, 
en dépit des pertes sévères, la seule venue des réservistes 
retraités a suffi à combler à peu près tous les vides. Des cadres 
européens, non certes, nous n'en manquerons point, mainte- 
nant surtout que toutes nos jeunes classes sont instruites. Le 
tout est de les adapter immédiatement, dès le premier jour, à 
la troupe qu'ils devront commander. 



TUOUPES COLONIALES 279 

Toutefois les troupes d'outre-mer possèdent un cadre indi- 
gène et celui-ci est moins facile à trouver. La formation de ce 
chef-d'œuvre de bravoure, d'autorité et de dignité qu'est un 
sergent sénégalais est une tâche longue : il y faut des fatigues, 
des campagnes, du sang versé; on devrait donc puiser jus- 
qu'aux dernières ressources dans les 13 bataillons du Marco, 
aguerris déjà et anciens de service, dans les 5 à 6 000 tirail- 
leurs qui mènent au Cameroun les combats au canon et à 
la mitrailleuse, que notre légèreté coloniale s'était dispensée 
de prévoir. Enfin, il faudrait faire appel à la fierté, à l'auto- 
rité des fils de grandes familles noires, qui, dans nos rangs, 
paient aujourd'hui largement de leurs personnes : le fils de 
Mademba, fama (roi) de Sansanding, blessé, cité, attend son 
épaulette ; un fils de Samory, Mande Touré, adjudant, a 
obtenu aux .Dardanelles une admirable citation ; un fils de 
Behanzin et un fils de Dinah Salifou sont, dit-on, lieutenants. 
En Indo-Chine, le problème n'a pas la même acuité; le général 
Pennequin l'a étudié dans son projet d'armée annamite et tout 
fait croire qu'il serait aisé de trouver dans cette race intelli- 
gente tous les éléments d'un encadrement en sous-officiers et 
même, pour une part, en officiers subalternes. 

Les autres problèmes, armement, habillement, équipement, 
sont de pure organisation. Certains peuvent être délicats, 
aucun n'apparaît insoluble : ils se ramènent tous au fond 
à une question d'argent. 

Il n'est, bien entendu, pas possible, de lever d'un seul coup 
un demi-million d'hommes. Cette opération dépend de condi- 
tions inéluctables, notamment la distance et les voies de com- 
munication. On pourrait, dès aujourd'hui, par un simple câblo- 
gramme, donner connaissance aux gouvernements locaux des 
moyens nouveaux de recrutement mis à leur disposition; mais 
cet ordre n'arriverait guère qu'après une quinzaine aux postes 
éloignés de l'A. O. P., après des semaines aux extrémités de 
l'Afrique Équatorialc, Par suite, s'il peut s'exécuter sur l'heure 
au voisinage des chemins de fer et des lignes télégraphiques, il 
ne porterait d'efïet général que peu à peu. D'où, dans les pays 
rapprochés de la mer, un afïlux successif par région, d'ailleurs 
facile à prévoir et régler. Concurremment, de France, l'orga- 
nisation suivrait les mêmes étapes et les cadres seraient expé- 



280 LA HKVUE DK PARIS 

diés graduellement aux garnisons fixées. Il faut évidemment 
à une telle affaire, que la paix eût dû préparer, un cerveau 
organisateur. Mais après les miracles que la France a faits au 
cours de cette guerre, il faudrait désespérer de son clair génie 
si, de ses fils lointains accourus à son appel, elle ne savait 
tirer, au jour du péril, les soldats qu'il lui faut. 



X.. 



GENS DE MER' 



QUATRIÈME PARTIE 



XIX 



Un grand mois épuisa tous ses jours. Sohec vivait sa vie 
calme. Chaque dimanche, les cloches appelaient les fidèles, 
qui entraient à l'église, emplissaient la nef, écoutaient le 
prêche, suivaient la messe et se répandaient une heure après 
sur la place, puis disparaissaient dans les maisons. Autrement 
les rues et les ruelles restaient livrées au silence. Par rares 
intervalles, une silhouette de femme ou d'homme se déplaçait 
un instant. Un chien flairait la terre, un chat ensommeillé 
s'étirait, une poule picorait dans la poussière. Les pêcheurs 
envahissaient, aux marées, le Rebarquère, descendaient au 
Piot, remontaient le poisson, allaient boire au débit. Les 
enfants chantaient l'alphabet à l'écolC" ou jouaient devant 
le Calvaire. Le piéton apportait une fois le jour, de la poste de 
Murzac, quelques lettres de gars au service de la marine de 
l'État, et deux ou trois journaux, que l'abbé Rèze et M. Mer- 
rien lisaient. 

Au delà, d'un côté, c'étaient la lande et la mer, avec les 
variations lumineuses des heures, la candeur des aubes, l'ago- 

1. Voir la Rwue de Paris des 1", 15 juillet, l^S 15 août &tl^' sept. 1915. 



282 l.\ 1U:VLK DE PARIS 

nie des couchants. Les bestiaux de la ferme des Darges pais- 
saient dans les enclos. Des pies et des corbeaux volaient et 
s'abattaient. Le feu aux lueurs rouges et vertes s'allumait 
et s'éteignait. De l'autre côté, c'étaient la colline et la terre, 
les arbres et le moulin du Rohec, la rivière Saint-Martial qui 
serpentait, la route sinueuse reliant par plus de vingt kilo- 
mètres d'étape Vannes, ou, à l'inverse, la Roche-Bernard^ 
sur la Vilaine. 

Sohec, dans cette étendue de sol et d'eau, limitée parrhorizon 
circulaire soutenant le ciel, Sohec végétait comme une plante 
maigre de pierre, de plâtre et d'ardoises. Isolés au bout du 
cantœi, les gens ne songeaient à rien qu'au manger et au boire, 
à la religion, au gain modique. Ils étaient prisonniers de leurs 
maisons, de leurs habitudes, de leurs existences. Ils ne cher- 
chaient pas à changer. 

Boulhuec se taisait, maintenant, pour ne pas nuire au com- 
merce de sa mère. Il fallait qu'il eût bu une topette de vulné- 
raire en plus de son compte pour menacer encore les fdles sor- 
tant de l'ouvroir, les garçons sautant au cheval fondu, ou 
injurier le syndic. Il semblait accepter son sort, ou s'y rési- 
gner. Et Jorace, martelant le fer rouge, le voyait moins sou- 
vent rôder auprès du Rebarquère, en guettant les passages de 
Rose... La torpeur de Sohec avait abattu sa violence d'infirme. 
Il s'assagissait, occupé à tendre des lignes sur la côte, ou à 
saisir les anguilles gluantes cachées sous les pierres, après la 
marée. Le forgeron le disait à IMadhouas : 

— Boulhuec avait eu une fureur légitime, mais il ne fau- 
drait pas lui en garder rancune ; il n'était pas méchant comme 
il en prenait l'air. 

C'était Uni le temps des injures à Pourru, et ])ersonne ne 
s'en souvenait, pas même lui, peut-être. 

Aussi, ce fut une stupeur, comme un coup de tonnerie dans 
un ciel pur, lorsque Jorace et des pécheurs qui battaient les. 
cartes, avec Boulhuec, à ce moment-là, chez la Fitte, virent 
arriver la veuve Isert. Sa coilïe était toute dérangée par la 
vivacité de sa course. Elle crocha sa main sur la clenche et 
pesa. La porte s'ouvrit. Elle entra, toute colère, dans la salle 
obscure, et d'abord ne distingua pas les choses ni les gens. Il 
lui fallut reprendre haleine, tant elle avait marché vite. Dès 



GENS DE MER 283^ 

qu'elle fut introduite, elle cria dans la figure de la Gutte- 
ahurie, qui essuyait des bols. Sa voix âpre tremblait de fureur. 

— La Fitte est là? 

— Oui, dame, — fit l'autre. 

— Fais-la un peu venir, que je lui dise un mot ! 

On voyait aisément à son ton qu'elle ne plaisantait pas^ 
branlant sa tête à cheveux gris, et tous les gars présents son- 
gèrent tout de suite à son défunt si calme, qu'elle secouait 
ainsi, au su de tous, en maîtresse femme qu'elle était. Sa dou- 
leur de mère et d'épouse ne lui faisait pas négliger complète- 
ment son intérêt, et d'avoir perdu à la fois mari et fille, d'avoir 
souvent les yeux humides ne l'empêchait pas de songer à son 
dû et de faire le nécessaire pour l'obtenir. Elle avait servi, 
domestique, autrefois à la ville et connaissait les choses. On 
ne lui en remontrait pas et elle semblait inébranlable, solide^ 
taillée en force, comme un homme, 

— - Qu'est-ce qu'il y a donc? — s'inquiéta la Fitte, en parais- 
sant sur le seuil d'arrière, haute et noire dans le jour qui l'enve- 
loppait. 

Les deux femmes se mesurèrent du regard avant de com- 
battre. Elles se valaient, d'un aspect pareil de commères, 
robustes, dures ainsi que les poutres majeures, larges, l'œil 
petit, le front bombé, la bouche mince, et la taille pleine, sous 
les cottes. Les marins les observaient en silence, certains d'ap- 
prendre du neuf. 

— Avance, qu'on te dit, — cria la Isert, — voilà une lettre 
de monsieur Podras, ma fille, et qui en dit long. 

— Le conseiller général? 

— Lui-même. Écoute un peu : qu'il a su que j'avais à reve- 
nir un secours de trente francs. Tu peux voir, c'est porté 
dessus. Eh bien? où donc qu'ils sont, nies trente francs? Hein? 
En sais-tu quelque chose, toi, dis voir? 

— Dame, non, je n'en sais rien. 

L'indignation blêmit les pommettes de la réclamante. Elle 
se campa, le cou tendu, ramassa d'un geste l'attention de tous 
les présents, avant de s'exclamer, puis elle attaqua. Elle appor- 
tait la justice et la vérité qu'elle plaçait en face de la faute et 
du mensonge, haussant la voix, vidant sa colère amassée dans- 
sa maison solitaire, à ne rien voir venir, ni consolations, ni 



284 LA REVUE DE PARIS 

argent, depuis un mois. Elle avait reçu, déjà, les bonnes 
paroles du syndic et de la commissionnaire, les paroles d'es- 
poir encourageant à la patience et à la résignation. Mais elle 
n'était pas une de celles qui se laissent faire. Elle casserait 
tout, s'il le fallait, pour son droit. Et aussi sûre d'elle ([uo de 
la fourberie de la Fitte et de Pourru, elle explosait, mainte- 
nant qu'elle avait la preuve, sa lettre, qu'elle brandissait. Elle 
en criait les termes, éclatants de lumière pour elle et pour tous. 
Elle trouvait brusquement des mots qui faisaient balle, 
prompts et durs, d'autres plus légers, s' éparpillant en gre- 
naille, et, sous la mitraille verbeuse lancée par sa bouche 
infatigable, grondaient en sourdine, comme un son de canon, 
lointains encore, les mots qu'elle ne disait pas et qui bour- 
donnaient dans sa ^téte, les mots qui auraient abattu sur la 
figure de l'adversaire sa conviction du vol dont elle était 
victime, elle après d'autres, qu'elle venait venger. 

Son homme mort, sa fille morte, c'était de l'argent à revenir, 
une pension, des secours. La Marine devait. Et la Marine 
payait ! 

— Je lui avais écrit, moi, à monsieur Podras, — hurlait- 
elle, — pour savoir de lui la vérité, et que je m'étonnais de 
ne rien recevoir de la Marine, et puis tout. Je mettais les 
choses sur mon papier, oui, dame, comme c'était, et je lui 
demandais de faire les démarches. Ça n'a pas traîné, tu vois. 
Voilà sa réponse ! Il met que mon secours de trente francs a 
été touché à Vannes par la veuve Fitte, mandataire des gens 
de mer, et qu'il est content de me l'annoncer. Un secours d'ur- 
gence, entends-tu? Alors, où c'est qu'il est, cet argent-là? 

Elle dévisageait la commissionnaire, crispée à son comptoir. 
Elle triomphait. Le témoignage venu de l'extérieur, hors du 
bourg, avait une force incomparable. Ce n'était pas le racontar 
de n'importe qui, d'une commère au lavoir, ou d'un pécheur de 
moules. C'était l'écrit d'une personne sérieuse, considérable : 
le conseiller général, qui vo^^ait le préfet, était quelqu'un. Il 
ne parlait pas pour s'amuser, celui-là, ou pour causer préju- 
dice. Il disait ce qu'il avait appris, pas plus, pour rendre ser- 
vice. Alors, tant pis pour ceux que cela gênait ! Elle avait son 
droit, elle, femme Isert, de réclamer. Et même, elle était bonne 
de ne pas se plaindre du retard. C'était cela qui l'amenait, et 



GENS DE MER 285 

avec raison peut-être, mais elle écouterait les explications, s'il 
il y en avait. 

— D'abord, — commença la Fitte, — tu n'as pas besoin 
de crier pour t' expliquer. On dirait qu'on t'a écorché la peau 
vive. Et puis, tu pouvais bien venir me trouver sans remuer 
les bras comme tu fais. Ce n'est déjà pas si gentil d'avoir un 
espion contre Pourru et moi. .Te vois bien ce que tu veux, va, 
et personne n'en sera la dupe : c'est les choses qui recom- 
mencent contre le syndic, pour le perdre. Mais on verra ton 
affaire. On n'a pas tout dans la tête, tu penses bien, et, si on a 
oublié de te remettre ton argent, tu l'auras, sans avoir besoin 
d'avoir peur. * 

Mais l'autre sentit la victoire, et l'indécision de la réponse. 
Elle insista. 

— C'est tout de suite que je le veux ! Voilà assez que 
j'attends, peut-être? Je ne sors pas d'ici sans mes dix écus. 

Elle voyait sur les bancs les hommes attentifs. Boulhuec 
ricanait et l'encourageait à petits coups approbatifs du col. 
Les autres, ne sachant que penser, gardaient des mines 
gênées, les yeux clignants. Plusieurs avaient signé la pétition 
pour le syndic, et la veuve le savait, mais cela ne l'arrêtait pas. 
Sa certitude était profonde et soutenait sa rancune de bafouée. 
Elle refusait tout, tout atermoiement nouveau, tenace et 
hargneuse, excitée par la lutte, prête à griffer, s'il le fallait, à 
se battre même, le corps projeté en avant, menaçant de la 
tête calée dans ses épaules arrondies. 

La Fitte s'encolérait aussi, dépitée et confuse, l'œil allumé. 
La querelle emplissait le cabaret de ses reprises criardes. 
Devant la porte restée ouverte, le petit Touce, curieux, se 
dandinait, la figure ébahie d'attention. La tranquillité du 
bourg entier, assoupi dans sa quiétude, mais vivant et guet- 
teur, semblait faire silence pour mieux entendre. Le sort de 
chacun se débattait entre ces deux partenaires. Tout à l'heure, 
la chose serait sue, se répandrait parmi les maisons, pénétre- 
rait partout. Le débat était vital. L'une ou l'autre devait 
vaincre, sur-le-champ, et elles le sentaient toutes deux. Il y 
allait de cent intérêts informulés, de la confiance à accorder 
ou à refuser, définitivement. Les mots allaient tuer quelqu'un 
et faire naître l'état nouveau pour tous les membres du pré- 



286 LA REVUE DE PARIS 

posât. La gène ambiante allait disparaître, el déjà, on sentait 
un lléchissement. La Fitte se troublait, reculait. 

— Je peux te donner quelque chose, — dit-elle, — si tu en 
as besoin, et pour t' obliger. Nous compterons après. Veux-tu 
dix francs? 

— C'est tout qu'il me faut, je te dis î 

— Comme t'y vas ! 

— Sûr ! Je demande ma justice, vois-tu, la bonne ! Ça ne te 
plaît pas. Tant pis 1 Ah, garce ! Y a assez qu'on attend ! 
Qu'est-ce que tu croyais donc? Tu m'as volée, volée, volée I 
Je te dis, moi, si nul n'y songe, et tout le monde le saura. Je 
ne mâche pas ma langue pour te farler. Toi et Pourru, c'est 
de la même graine, qu'on vous donnerait la confession à votre 
mine, dame, et que vous ne valez rien de rien. T'es une pas 
grand'chose, et tu vas payer ! C'est fini de rire, saleté ! 
Voleuse ! 

Les buveurs se réjouissaient. Ils retrouvaient la parole. La 
veuve les persuadait. Il leur avait fallu le temps de comprendre. 
A présent, ils voyaient clair, ils savaient, et ils étaient fâchés 
d'avoir hésité, honteux de leur niaiserie. Ils se levaient, rou- 
leurs, jetaient leur monnaie sur les tables, partaient. Des 
marchandes de poisson posaient contre le mur leurs corbeilles 
vides, avant d'entrer, et assistaient à la lin de la scène. Ils les 
renseignaient. 

— Quelle entêtée ! — rugissait la Fitte, en étalant les 
pièces. — Gare si tu te trompes, ce ne sera plus la peine de 
compter sur Pourru pour s'occuper de toi, tu penses? Ton 
homme s'est noyé en me devant. C'est-y pour boire qu'il 
empruntait mes sons? Dis? Ton homme, oui, ton homme, que 
tu ne raccommodais pas, au vu de tous, et qui se promenait 
quasi avec les jambes à l'air. Que c'était une pitié et qu'il vaut 
mieux qu'il soit mort ! 

— Il y a assez longtemps que tu lanternes, dame, — railla 
l'autre, en ramassant les écus, — il fallait que ça finisse un 
jour. Tu nous prenais pour plus bêtes qu'on n'est. 

Boulhucc, lent et sournois, sortait en traînant sa béquille. 
La joie brûlait dans son regard méchant. 

— Ce qu'il y a? — expliquait-il aux coureuses de route, 
interdites et n'osant commander la goutte qu'elles venaient 



GENS DE M EU 287 

boire, — H y a que la veuve d'Isert, qui s'est noyé avec Clé- 
mence, menace des gendarmes la Fitte et Pourru, Elle a une 
lettre de monsieur Podras, le conseiller général, qui suffirait 
pour conduire en prison bien des gens. Voilà ! 

Et il se tournait encore pour féliciter la victorieuse, qu'il 
avait conseillée lui-même en secret, pour sa démarche. 

— Bravo ! C'est comme ça qu'il faut faire ! Ça va être aux 
honnêtes gens de rire. T'as bien agi. Ce sera mon tour avant 
peu. 

La femme marchait, fière et agitée, traversant le groupe en 
rumeur des arrivantes. Puis elle avisait la Grégam, cassée par 
l'âge, et l'abordait. 

— Faut réclamer aussi, toi ! 

Elle disait sa victoire, dans la joie de la réussite, montrant 
son pécule, au creux de sa paume, nommait les témoins, qui 
avaient vu. On l'entourait, gesticulante, enfiévrée et les yeux 
i^uettaient l'envol des mots sur les lèvres. Les têtes hochaient, 
l'envie descendait dans les cœurs d'avoir soi aussi sa part du 
butin, la reprise de l'argent venu de la Marine maternelle et 
lointaine, soustrait par fraude. Les objections se dispersaient 
au souffle de l'évidence, comme la fumée s'effiloche au vent de 
la mer. La preuve du dol s'avérait, s'imposait aux esprits. 
On se sentait victime, créancier de la faillite enfin prononcée. 
Chacun et chacune, renseignés, portaient désormais cette 
A^érité nouvelle, indiscutable : l'accusation contre Pourru était 
juste. Il volait les gens de mer ! La Fitte avait avoué, elle 
payait, elle remboursait. Il fallait se hâter pour profiter. 
Instantanément, ainsi que l'air pénètre, l'incident récité 
s'infiltrait, entrait dans les maisons, réjouissait les couseuses 
embusquées derrière leurs fenêtres à carreaux troubles, réveil- 
lait les vieux chauffant leurs membres froids près des cendres, 
animait les causeries des laveuses tapant le linge dans la rivière 
Saint-Martial, gagnait du terrain, emplissait le bourg. L'abbé 
Rèze l'apprenait au presbytère, l'instituteur, à l'école, M. JNIer- 
rien, au château, La grosse Dréan, qui revenait de Morzac, 
€t montait en souffiant le raidillon au long du cimetière, l'avait 
su de Potrec le boucher, la vieille Boulhuec l'entendait d'un 
retraité, en arrachant des moules aux rochers. Une voix mysté- 
rieuse et multiple colportait rapidement, la vérité, par les rues 



288 LA UEVUE DE PARIS 

et les ruelles, à travers les clos et les murs, chassait les 
hésitations, ressuscitait les souvenirs. Les partisans de Pourru 
perdaient pied, abandonnaient leurs arguments favorables, 
écrasés par l'accusation victorieuse. Leurs objections tom- 
baient mortes. En vain rappelaient-ils sa conduite lors de 
l'échouage de la V. 2208. Il semblait à tous qu'il n'eût pas de 
mérite, et que c'était louche, déjà, qu'il eût ainsi payé de sa 
personne. Les plus hostiles disaient qu'il voulait savoir plus 
tôt le sort des naufragés, pour profiter de leur décès, établir 
ses dossiers, ramasser l'argent. Il devenait capable de tous les 
crimes, haï soudain pour sa duplicité plus que pour ses exac- 
tions. 

Car on se repentait d'avoir été crédule, aveugle et sourd, 
malgré les avertissements, d'avoir méconnu Boulhuec, plus 
malin que tous, et qui savait. On discutait les suites à prévoir, 
le mépris à la bouche; les violences sortaient des gosiers, 
pressées de venger l'affront, la misère, la trahison. On se sentait 
solidaires, du même troupeau tondu par le mauvais berger, 
depuis si longtemps que les fils avaient succédé aux pères, sous 
la même exploitation éhontée, sans protester, sans se plaindre, 
dans l'accoutumance d'une soumission qui soulevait à présent 
le dégoût. Celui-ci se souvenait de la dette contractée chez la 
Fitte, pour suppléer au secours refusé ; celui-là pensait au 
lopin de terre vendu pour payer la dépense d'une maladie 
soudaine. L'un avait gémi de la modicité d'une pension, l'autre 
n'avait pu réparer sa barque. Tous les maux, toutes les souf- 
frances venaient du syndic prévaricateur, étaient de son fait, 
de sa gestion coupable... Et tous se croyaient frustrés d'une 
somme que le temps avait grossie, et dont le chiffre restait 
ignoré. 

On répétait, pour bien se convaincre, la défense piteuse de 
la Fitte, puis sa reddition, qui avouait. Et l'on calculait que la 
chose ne saurait en rester là et que, bientôt, sans doute, les 
gendarmes allaient s'en mêler. On les voyait venir, sombres 
et rayés de blanc, frapper à la porte, monter l'escalier, exécuter 
les ordres. Pourru partirait entre leurs uniformes, à grand 
scandale, la tête basse. On le conduirait à Vannes, en prison. 
Il tomberait comme dans un trou et l'on serait délivré de sa 
honte, contagieuse et malpropre, qui souillait Sohec. 



GENS DE MEK 289 

Le châtiment de la loi, évoqué, palpitait autour des fronts 
songeurs, fatal et formidable, dans son appareil de juges, de 
tribunal et de geôliers. L'air qu'on respirerait après serait 
nouveau, purifié, comme si une chose malodorante, décou- 
verte, eût été enlevée et enfouie. On avait besoin de le 
savoir puni, d'être vengé. Vengé d'avoir été crédule, d'avoir 
souffert, d'avoir peiné, d'avoir lutté, vengé des privations, 
des mauvaises pêches, des dettes et des deuils. On s'associait, 
francs et honnêtes, contre le fourbe et le voleur. On le huait, 
et nul ne trouvait plus, sous l'outrage de la révélation, la 
pensée d'une excuse possible, ou le pardon. La haine germait, 
semée dans les cœurs comme la graine par le vent dans les 
terres, changeait les âmes et s'exhalait en paroles, dans les 
conciliabules épars ici ou là, au coin des rues, aux angles des 
ruelles, au dehors et au dedans des maisons. Le bourg entier 
frémissait ainsi qu'un être frappé qui geint, tout bas, la 
plainte de sa blessure. L'âme commune était prête pour 
vouloir l'exécution. 



XX 

C'est le matin, z'au pohit du jour. 

Qu'on fait le branle-bas, z'au fifre et au tambour. 

Dans leur hamac, si y en a qui s'attardent, 

L'capitaine d'arme y dit : Attends que j'te r'garde ! 

C'iui-là, qu'il aura pris son nom, 

C'iui-là n'en aura pas, du vin dans son bidon 1 

— Un deux ! — cria Dréan. 

C'Iui-là, qu'il aura pris son nom, 

C'Iui-là n'en aura pas, du vin dans son bidon 1 

— Ah ! Je l'ai assez chantée, celle-là et d'autres, dame, sur 
les voiliers ! C'était le bon temps. On savait ce que c'était que 
les bordées, garce I 

— On les disait bien aussi, va, nous autres, fit Madhouas 
en levant la tête, tout en serrant entre deux doigts les mailles 
rompues de la drague. 

15 Septembre 1915. 5 



290 LA REVUE DE PARIS 

Le monde commence à déjeuner, 
Faut nous voir l'un et l'autre nous mettre à béquiller l 
Mais, attention I Tout un chacun qui gueule, 
L'capitaine d'arme, il le met sur sa feuille... 

— Voilà ce que c'est de partir vite, coupa le patron ; je n'ai 
pas ma carotte, et j'en suis tout gêné. Vivement qu Angeloc 
arrive pour retourner eu prendre ! 

Désiré acheva. 

G'iui-là, dont auquel il prend l'nom, 
C'iui-là n'en aura pas, du vin dans son bidon 1 

Il s'appliquait à son ouvrage, accroupi, les jambes croisées 
sur le sable des berges du Piot. Alignées, les barques flottaient 
au jusant, et les équipages préparaient les chaluts et les voiles. 
Les petites lames du Ilot clapotaient sur les rives en les léchant. 
Par delà les marais, la lande onduleuse se teintait, du violet 
au bleu tendre, parsemée des rares bouquets d'arbres maigres 
et roux. Au loin, derrière, Sohec campait près de l'église ses 
maisons basses, et, plus loin encore, tache à peine distincte 
dans la grisaille, Murzac se devinait, au bout d'une lieu de 
terrain. Madhouas mâchonnait entre les dents sa chanson- 
nette. 

Pour le dîner, quand vient midi. 

On chique la légume, suivant l'jour que c'est -y. 

Le vendredi, c'est le jour du fromage. 

Et si l'pauvr' matelot y dit : Ah ! Quel dommage ! 

L'officier, qui passe sur le pont, 

Lui dit : T'en auras pas, du vin dans ton bidon ! 

— Tiens ! Le voilà, Angeloc ! — s'écria Dréan, en guettant 
un point noir mobile sur la route. 

Il le suivit du regard, qui passait les marais, puis prenait 
le raccourci en faisant lever sous ses pas les lourdes pics. 

— Oui, — dit Madhouas tranquille, — le voilà. 

Demain, nous serons à Toulon, 

Là qui y en a toujours du vin plein les bidons! 

Le mousse approchait. D'autres hommes quittaient le bourg,. 
dévalaient vers le Piot. C'étaient les pécheurs qui venaient à 
la marée, pour prendre la mer. 



GENS DE MER 291 

Nous en irons chacun chez notr' hôtesse, 
Qui nous fera cinquante politesses, 
Buvons, mes amis, buvons donc... 

Le chant traînait sur les lèvres de Désiré, bourdonnait, à 
l'allure lente de la rêverie du gars. L'hôtesse, c'était Rose, 
pardi ! 

Et y en aura toujours du vin plein les bidons I 

Sur la y. 3010, la grand'voile grimpa pesamment sur le mât 
et s'éploya, toute rouge. 

C'iui-là, qu'il a fait la chanson, 

Puis la misaine s'étala à son tour. Un grincement aigu de 
chaîne strida. 

C'Iui-là, c'est Chenu, un gabier d'artimon. 

Et, la première, la vieille barque froissa l'eau unie, en glis- 
sant dessus. 

C'était un soir, qu'étant en pénitence, 

Au sec dans les haubans, pour avoir fait bombance, 

Les deux hommes regardèrent passer les camarades. 

Avoir liché sans permission, 

Du vin qu'il en restait dans le fond d'un bidon 1 

— Dépêche-toi un peu ! — criait Dréan au mousse qui 
apparaissait au tournant ! 

— Ah ! bien ! Vous ne savez pas, — s'exclama celui-ci, — 
Y a du beau ! 

Du vin qu'il en restait dans le fond d'un bidon I 

— Va donc me chercher de la carotte... — commença le 
patron. 

Mais il s'interrompit et resta béant à regarder Angeloc, 
dont toute la figure paraissait changée. 

— Qu'est-ce qu'il dit donc? — fit-il à Madhouas, qui leva 
le nez. 

— Il y a, — cria le gamin en courant, — que la veuve Isert 



292 LA REVUE DE PARIS 

a menacé la Fitte des gendarmes, et qu'elle avait un papier. 
Et, d'une seule haleine, il expliqua l'aventure, comment la 
Isert avait écrit à Podras, le conseiller général, et la réponse 
qu'elle en avait reçue, que la mandataire avait touché trente 
francs pour elle, et avait dû les lui rendre, devant tout le 
monde, Jorace, Boulhuec et les autres, qui étaient au débit. 
Désiré restait stupéfait à l'entendre, la poitrine serrée d'émo- 
tion. 

— Et tu dis que la Fitte a payé? — questionnait le patron. 
- — Comme je vous vois. Trente francs ! 

Madhouas se le lit répéter encore, pour bien le croire. Une 
sorte de masse pesante semblait passer sur sa tête et l'hébé- 
tait. Il regardait le porteur de mauvaise nouvelle avec une telle 
anxiété qu'il lui faisait peur. La terre tournait autour de 
lui, comme s'il avait été au centre d'un manège; il ne voyait 
plus que le temps était beau et qu'une à une, les barques 
fdaient dans le Piot, couvrant et découvrant à mesure, de leurs 
voiles rouges, les maisons éloignées de Sohec et la grande tour 
carrée des Gloses. Il était étourdi comme un homme ivre. Car 
brusquement, lui aussi, il ne pouvait plus douter de la culpa- 
bilité de Pourru devant l'aveu de sa complice. Et Rose se 
trouvait atteinte. Rose, sa pure idole parfumée, trois fois 
sainte, enfermée au fond de son cœur dans un tabernacle 
secret, tombait d'un seul coup, brisée sous l'opprobre, liée à 
des misérables, fille et nièce de voleurs. Cela lui causait encore 
plus de stupeur que de peine. Il avait l'elïroi et l'angoisse que 
cela fût seulement possible. Et il sentait que c'était vrai, sans 
comprendre. C'était. Cela existait. C'était inouï, mais cer- 
tain, absolu : le syndic volait. Ce n'était plus Boulhuec jaloux 
qui l'accusait. C'était un homme honorable, une autorité, 
M. Podras, un riche. La Fitte remboursait. 

— Alors? — dit-il. 

— C'est tout, — répliqua Angeloc, — mais d'autres récla- 
meront, pour sûr. 

— Oui, mais alors, quoi? Qu'est-ce qu'il y a? 

Il ne savait plus bien ce qu'il disait, ni ce qu'il demandait. 
Il aurait voulu qu'on l'éveillât d'un mauvais cauchemar, 
qu'on le rassurât, d'un mot, en lui disant qu'il se trompait, 
que tout était faux, qu'il y avait erreur, mensonge et calomnie. 



GENS DE MER 293 

et il n'entendait rien que les derniers détails accusateurs 
tombés de la bouche du gamin. La certitude s'ancrait dans 
son cerveau, impérieuse. Il l'avait en lui, lui, Madhouas, qui 
serrait les poings quand il se retenait pour ne pas écraser les 
détracteurs du syndic... Il aurait voulu se meurtrir pour 
châtier sa foi involontaire dans le mal. Mais Pourru était 
coupable. Mille faits ténus, repoussés comme futiles, accou- 
raient, se groupaient. La vérité était aussi lumineuse que le 
ciel en ce moment. 

— Ah bien ! — grommelait Dréan, — ça fera du train, 
dame ! 

— Y a déjà du monde pour en causer, — déclara le mousse. 

— C'est bon, embarque ! Si tu veux, Madhouas, c'est le 
temps. 

Désiré les suivit, tous deux, qui se hissaient à bord. Il fai- 
sait, pour les aider au départ, les gestes machinaux, tirant 
sur les filins, halant les vergues, tendant la fune. Mais, tandis 
que la barque prenait le flot et sortait de la jetée, tandis 
qu'elle bondissait sur l'écume de la passe et qu'elle filait droit 
sur l'île Dumet en longeant Piriac, l'âme du matelot fuyait 
vers la terre, traversait la lande, entrait dans le bourg, jusqu'à 
la rencontre de la silhouette chérie entre toutes, qui avait de 
grands yeux innocents, une bouche aux lèvres rouges, et toute 
une séduction candide, adorable. Il se portait au-devant pour 
la défendre, avec un besoin instinctif de mettre sa force au 
service de cette faiblesse, prêt à la secourir, sans rien lui 
demander en échange que d'être supporté pour cette tâche 
librement voulue. 

Et pourtant, il ne ressentait aucune pitié pour le syndic et 
ne cherchait pas à atténuer sa faute. Pourru lui faisait horreur, 
ainsi qu'un être faux et dangereux. Il ne voulait ni l'excuser, 
ni le comprendre. Il le sentait coupable davantage, parce qu'il 
était le chef, et il éprouvait à son égard le même sentiment 
douloureux qu'il avait eu déjà, au service, en voyant la sotte 
forfaiture d'un gradé, rendu voleur par la passion du jeu. 
Cela dérangeait son honnêteté native, c'était étranger à sa 
conscience. C'était monstrueux. Il le constatait, il ne pouvait 
l'expliquer. 

Il devinait bien que ses compagnons silencieux suivaient 



294 LA REVUE DE PARIS 

des songes pareils, au-dessus des clapotis légers de l'eau verte 
et calme. Il leur sentait au cœur la même colère triste qui 
emplissait le sien contre le traître. Chacun, dans Sohec, devait 
être amoindri et furieux, un peu déshonoré et sot, à la fois. 
Mais il avait, de plus que les autres, la blessure saignante faite 
à sa Rose, quelque chose qui pleurait doucement en lui, goutte 
à goutte... 

Le refus du syndic devenait compréhensible. Il ne voulait 
pas de gendre, pas de témoin dans sa maison, qui pût un jour 
constater ses vols. Il voulait être le maître d'arranger ses 
papiers, d'y inscrire à sa volonté, de garder son profit déshon- 
nête, dépouillant les gens. Pour cela, il repoussait l'amou- 
reux d'un geste de mépris, simple et brutal, sans même 
fournir de raisons. Et, pardi ! lesquelles aurait-il pu donner, 
dans sa honte? Voleur ! C'était un voleur ! IVIadhouas se le 
répétait. 

— Pourru, le syndic, est un voleur I 

La chose était énorme et couvrait tout ce qui n'était pas 
elle. La mer n'était plus la mer, belle et changeante. 

— Pourru est un voleur ! 

Les vagues le criaient en s'étirant, voluptueuses et inquiètes. 
Les mâts, en grinçant au roulis, le scandaient. Les vergues 
gémissaient, les voiles claquaient... 

— Voleur ! 

Le vent courait... 

— Voleur I 

Les barques s'essaimaient dans^le golfe. Mais tout dispa- 
raissait sous la hantise. Madhouas fixait le pont humide, 
arqué sous ses jambes bottées, le corps à l'abandon, l'âme 
chavirée comme le canot d'Isert, l'autre jour. L'obsession lui 
martelait le crâne, 

— Pourru, le syndic, est un voleur I 

Et, près de lui, Dréan commandait la manœuvre, inclinait 
la barre, faisait délier les garcettes. Qu'est-ce qu'il disait, à 
faire? Qu'est-ce qu'Angeloc fredonnait entre ses dents? Pour- 
quoi le regardaient-ils? N'y avait-il pas des yeux, dans les 
remous de l'eau, qui regardaient aussi ? N'y avait-il pas des 
bouches qui susurraient l'accusation, sans cesse, comme une 
musique? 



GENS DE MER 295 

— Pourrii est un voleur ! 

Mais depuis quand cela dure? Est-ce qu'on saura? Est-ce 
qu'on ne s'est pas trompé, aussi? A-t-on bien vu? 
— • Angeloc? 

— Quoi? 

— Alors, elle n'avait pas payé la veuve d'Isert? 

— Non, dame, depuis un mois. 

Ainsi, il ne peut y avoir de doute. On sent bien les choses 
qui sont vraies. Elles ne vous entrent pas dans la poitrine 
pareilles aux autres. Elles font tout de suite leur trou et se 
logent, on ne peut plus les arracher. On n'a même pas besoin 
qu'on vous les explique ; on y croit parce qu'elles sont vraies. 
Quoi? Peut-on les oublier, après qu'on les a sues? On sent bien 
qu'elles ont croche en pleine viande, et qu'elles tiennent au 
cœur. Est-ce qu'on peut épouser Rose, maintenant, sans être 
complice? Est-ce que ça ne fait pas pitié, ce déshonneur? 
Est-ce que les Madhouas ont volé, de père en fils, depuis les 
aïeux des temps, qui dorment leur sommeil de justes dans le 
•cimetière, jusqu'au père qui les a rejoints, voilà dix ans déjà, 
péri en mer? Aurait-on pu, à celui-là, reprocher une pecca- 
dille seulement? Et pourquoi a-t-il fait cela, Pourru? C'est 
donc si tentant, la honte? On peut donc y entraîner ses enfants, 
sans rien sentir dans son ventre qui s'agite? 

— ■ Madhouas ! 

— Eh ben, quoi? Madhouas ! 

— A hisser I 

C'est bon. On s'y met. On se penche sur la fune ruisselante, 
qui remonte ; on tourne le treuil à pleins muscles, hardi I et 
l'on souffle, et l'on gémit, et l'on se crispe. Le chalut affleure, 
.hardi I et han I h an ! ahan ! Fi de garce ! Tire, amène ! 

Le poisson grouille. Belle alTaire : 

— Pourru est un voleur ! 

Quand même ! Oui, la pèche sera bonne et gros le profit. 
Trois mois encore de cette vie de chien, sans répit, malgré les 
gerçures qui fendent la peau, sous le sel, malgré la fatigue, 
malgré les nuits blanches, les heures longues, le danger, le 
vent, la pluie, et l'ombre, et le soleil, le froid et le chaud, et 
Désiré pourrait acheter sa barque, à crédit, la commander à 
Concarneau, avec ses beaux mâts en bon bois rouge de Nor- 



296 LA REVUE DE PARIS 

vège, avec* un pont solide et des apparaux neufs. Il serait 
patron, à son tour, aurait la moitié de la recette pour la 
barque, sa part, et la moitié du menu pour sa femme. Il paie- 
rait les Invalides, le vin de marée, la marchande, tiendrait la 
barre, ferait hisser les voiles, les carguer, prendrait son corps 
mort dans le Piot, à la suite des autres. Ce serait l'aisance 
presque, et la sécurité du lendemain. Il avait combiné cela, 
lui, pour les accordailles. Est-ce que ça n'aurait pas été joli, 
de dire à la Rose : 

— Dès que je t'ai vue, je t'ai voulue. C'était au baptême 
de la V. 2208. Voilà ma barque, à présent. En veux-tu être 
marraine, et femme du patron? 

C'était siir qu'elle le voudrait bien, et avec une fierté, 
encore, que tout avouait à l'avance et qu'elle ne songeait pas 
à cacher. Les jours auraient coulé bien paisibles ensuite, avec 
du bonheur à rendre jaloux. Un beau foyer bien propret, 
qu'elle aurait tenu si net, coquette comme elle l'était. Et que 
ça ferait plaisir de la voir, si fine, sous sa coiffe neuve d'épousée, 
rougissante. Et tout cela qui passait dans la tête de Madhouas, 
en rêves imprécis mais doux, des formes de petits marmots 
trébuchant dans les jambes, à la rentrée, et farfouillant dans 
la barbe râpeuse, de leurs menottes roses comme sont les 
fleurs des haies, le bec tout humide et la frimousse barbouillée. 

Ah, malheur ! 

Est-ce qu'il y a vraiment une justice du bon Dieu, qu'on en 
parle toujours, et qu'il arrive des coups pareils? Est-ce que 
vraiment, si le Dieu du ciel était juste, il permettrait tout 
cela? Et pourtant, fallait-il donner tort à la Isert, pauvre 
femme tant éprouvée et déjà si à plaindre? C'était son bien 
qu'on lui enlevait,- qu'on lui volait, que Pourru lui volait, 
comme à d'autres, lui, syndic, gras à lard, rougeaud, suant 
la santé, brusque comme un qui n'a rien à se reprocher et qui 
peut rudoyer les gens. Bien sûr qu'elle avait eu raison, cette 
femme, et que la chose n'en resterait pas là. On en jasait. 
L'autorité allait se mettre en mouvement, enquêter et sévir. 
C'était du propre. 

Ah I Rose I Rose I si jolie, si gracieuse et si douce, aimante, 
bien sûr, et qui languissait de la séparation. Comme elle allait 
souffrir, la tendre fleur, humiliée et honteuse, n'osant se mon- 



GENS DE MER 297 

trer, toute amollie par les larmes. Le monde la mépriserait en 
méprisant son père et chacun lui jetterait la pierre. Comme 
les commères jalouses allaient s'en donner ! 

Fi de garce ! Halte-là î Le premier qui y touche trouvera 
Madhouas. Après tout, est-elle responsable? Qu'on la laisse 
tranquille, ou gare ! Et que le Boulhuec ne s'avise pas de 
ricaner par triomphe, lui aussi I S'il a droit à quelque chose, 
qu'il réclame, qu'il fasse valoir sa plainte ! Mais qu'il en reste 
là ! C'est bien assez du malheur qui arrive sans qu'il y mêle 
sa gausserie sournoise. Et même, qu'on n'aie pas la preuve 
qu'il a conduit toute la manigance, ce dont il est bien capable, 
car il en adviendrait quelque atout pour son compte... 

^ Pare à virer î — crie Dréan. 

Change l'écoute, Angeloc. On va rentrer. On va savoir le 
fm de l'histoire. Il y aura assez de parleurs pour donner les 
détails. On sera fixé. C'est loin. C'est là-bas, au delà du phare, 
derrière le Piot, près la tour des Gloses, qui pointe, que sont 
Pourru le voleur, sa maison aux marches usées, l'inscription 
à moitié déteinte : Syndic des Gens de Mer, ses registres, ses 
dossiers, la preuve. Quand on aura doublé l'île de Belair, 
puis la pointe de Cofrenau, on n'en aura plus que pour une 
bonne demi-heure à entrer dans la passe. Le soleil tombe ; 
avant la nuit, on foulera du pied la place du Rebarquère, et, 
tandis que les marchandes pèseront le poisson et offriront 
leurs prix en criant, on apprendra ce qu'il faut apprendre 
pour être instruit de tout et se faire une opinion juste. Mais, 
d'avance, on sait bien ce que ce sera. On sait bien qu'on ne 
pourra pas faire que ce ce qui est ne soit, pas, et qu'il faudra 
accepter l'évidence. 

— Pourru, le syndic, est un voleur ! 

Est-ce que Dréan, lui-même, qui parle si peu, ne le dit pas, 
après avoir compté le poisson, que le mousse a rangé par 
tailles dans les corbeilles. 

— Ça ne te fait pas drôle, toi. Désiré, que Pourru soit un 
voleur? 

Ah, fi de garce 1 Si, cela fait drôle ! Si drôle que les yeux 
piquent. Saints du Paradis, comme s'il y avait presque des 
larmes pour y brouiller la vue, et que la mâchoire est tant 
serrée que les dents vont se briser, un peu plus. Si, cela fait 



"298 LA REVUE DE PAKIS 

"drôle,. cela fait qu'on a comme des envies de sauter dans l'eau, 
là, devant la barque, pour arriver plus vite, se donner du 
mouvement et brasser la mer à furieux coups de coudes, 
pousser sur les roches, cramponner la côte et courir à toute 
haleine, par le travers de la lande, sans souci des pierres et 
des flaques, des talus, des herbes et des piquants, pour être 
tout près, dans le bruit, dans la certitude. 
— Ah, si ! cela fait drôle, va, Dréan! 



XXI 



Serrée de tout le long de son corps contre la cloison, Rose 
•sanglotait doucement. Elle avait entendu chaque cri, et la 
dispute résonnait encore dans sa tête. 

— Il faudra tout payer, tout, tout et tout ! — criait Boulhuec 
•exaspéré, en tapant le plancher de sa canne. — C'est plus des 
Jiistoires qu'il faut. C'est de l'argent ! 

Et cela avait continué presque une heure, dans le bureau. 
Le syndic s'était défendu tout d'abord. Sa voix dominait celle 
de l'infirme, cherchant à lui imposer silence. 

— Je ne me laisserai pas faire, — hurlait le boiteux, — on 
fera les comptes ! 

Son rire passait au travers des murs. Pourru grondait en 
vain, essayant de tenir tête. Mais il n'avait pas pu. Et il 
n'avait plus rien dit, lorsqu'il avait vu, par la fenêtre, 
Jorace, hors de sa forge, qui levait le nez, attentif, auprès 
<ie l'abbé Rèze, arrêté. La porte s'était ouverte. Boulhuec 
sortait, braillant dans l'escalier, et donnant, avant de descen- 
dre, de tels coups de poing sur la rampe, que la maison entière 
■était ébranlée. Il lâchait encore une bordée de gros mots, 
effroyables, de ces mots ramassés dans les ports, qui semblent 
racler les gorges vomissantes et s'étalent com.me de la boue. 
Puis son pas clopinant frappait les marches de bois. Et, au 
«euil, il vociférait, devant les gamins allant à l'école qui for- 
maient le cercle, et les approbanistes se rendant à l'ouvroir. 
X,a rue était pleine de sa clameur, jusqu'à ce que le recteur 



GENS DE MER 299 

s'interposât, chassant les enfants et les filles, et l'entraînant, 
lui, en tenant son bras. 

Alors, un silence tragique avait succédé au tapage, comme 
le calme après la tempête. Mais Rose savait maintenant. Elle 
pantelait, avec une horrible sensation de blessure physique... 
Elle savait que les gens tenaient son père pour un voleur, 
que la Grégam, la vieille Isert et beaucoup d'autres l'accu- 
saient de nourrir sa femme et sa fille et de faire des largesses 
avec l'argent des malheureux. 

Tout le bourg hostile clamait son mépris. Boulhuec avait 
cité les noms. Celui-ci, celui-là, cet autre, celle dont le mari était 
mort, celle dont le fils avait disparu, et tous et toutes, victimes 
infortunées que la mer accablait, et que le syndic dépouillait. 
Il disait même des chiffres, des trente francs, des cinquante, 
des dix et des quinze, qui faisaient des sommes, des centaines 
de francs détournés, volés, depuis des ans et des ans. Et qu'il 
n'était pas étonnant que sa fille, elle. Rose, eût de si belles 
coiffes et fût si difficile dans le choix d'un galant, avec le magot 
amassé par le père ! 

Cela surtout la faisait souffrir. Elle avait un dégoût d'elle- 
même. 

Car, d'abord, elle s'était révoltée, prête à bondir sur l'insul- 
teur, pour lui cracher au visage. 

— Tu es un naufrageur ! — glapissait Boulhuec, — et c'est 
au bagne qu'on envoie les nauf rageurs ! 

Peut-on entendre de telles paroles et ne pas mourir sur le 
coup? Son père répondait. Mais par quelle violence, se débat- 
tant avec quel accent de rage impuissante? Il se défendait 
comme un coupable pris au piège, niait, discutait, au lieu 
de jeter dehors le misérable menteur, de le châtier... Puis, 
soudain, il avouait. 

— Et puis, si je l'ai fait, et après? 

— ■ Ta fille est chassée de l'ouvroir, — reprenait l'autre. — 
C'est bien fait, et ce n'est pas fini. Les gendarmes viendront te 
prendre ; ils viendront ici avec leurs menottes, pour t'emme- 
ner comme un voleur ! 

C'est alors que le syndic s'était tu. 

— Tu peux pleurer tes larmes de crocodile, — avait jeté 
l'infirme en partant, — tu rembourseras ! 



300 LA REVUE DE PARIS 

Tu peux pleurer ! Son père pleurait ! Son père ! Cette bonne 
figure aimée, souriante, joviale, lavée par des larmes ! Des 
larmes paternelles ! Quelles soulTrance ! Et ne pouvoir courir 
à lui, l'enlacer, le consoler, ou pleurer avec lui, s'abîmer dans 
la même douleur, à bras joints, front contre front, joue contre 
joue, pour la même cause, supporter avec lui le lourd fardeau 
envoyé par le sort, l'apaiser, le redresser ! 

Rose ne le pouvait pas. Elle devinait son père acculé ainsi 
qu'une bête fauve fouaillée par son maître. Elle était épou- 
vantée. Elle ne trouvait plus les mots qui forment les prières. 
Ses jambes étaient rompues, sa tête vide. Elle s'appuyait 
pour ne pas tomber, hébétée, molle comme une chilTe, la 
gorge serrée, malheureuse de savoir que ce qu'elle avait bu, 
ce qu'elle avait mangé, ce qui la vêtait, sa guimpe, sa jupe, 
sa coiffe et son fichu, tout ce qu'elle touchait, tout ce qu'elle 
voyait, avait une origine trouble et misérable, était l'épave 
de quelque victime rançonnée par son père, son père voleur ! 

C'était la raison véritable de son renvoi de l'ouvroir. Made- 
moiselle Merrien prétextait son amour pour Madhouas pour 
refuser de la voir. On la rayait d'abord de sa dignité de sacris- 
taine et des réunions du conseil. Marianne prenait sa place 
et surveillait les petites. Puis, sur son refus, en confession, de 
choisir Dieu seul en chassant Désiré de son âme, on l'excluait 
tout à fait des Enfants de Marie, à grande honte. Elle n'avait 
plus de place marquée à l'église et se dissimulait dans un bas 
côté pour entendre la messe, n'osant lever les yeux de son livre 
et s'abîmant en prières éperdues. Il y avait deux mois déjà 
qu'elle n'avait pu obtenir l'absolution, deux mois qu'elle 
vivait dans le péché, avec ce poids sur la conscience, malgré 
son repentir et ses remords. Il y avait deux mois que chacune 
de ses fautes s'ajoutait aux premières, la surchargeant et 
l'étouffant. Et il y avait le même temps que ses compagnes ne 
lui souriaient plus et se détournaient d'elle. Elle était 
la brebis galeuse du troupeau. 

Et maintenant? Sa tante Fitte volait ! Son père volait ! 
Sa mère?... 

— Tu nourris ta femme et ta fille avec nos dépouilles... 

Ta femme et ta fille? Elle, Rose, qu'elle fût coupable, elle 
le savait. Elle ne se plaignait pas d'être frappée. Elle avait 



GENS DE MER 301 

choisi Madliouas. Mais imaginer que son père volait, que ce 
n'était pas là une invention diabolique, était au-dessus de ses 
forces. Ou bien c'est que Dieu la punissait.. 

... Il y avait du temps qu'elle était immobile. Ses cheveux 
pesaient lourd à son crâne chaud. Ses yeux brûlaient. L'ombre, 
peu à peu, rétrécissait la pièce. 

Elle n'osait remuer, faire connaître sa présence, ni sortir 
pour allumer la lampe dans la grande salle. Tout à l'heure, il 
lui faudrait revivre, pourtant, s'asseoir devant son assiette 
à la table familiale, regarder la figure de son père et de sa mère 
et répondre à leurs paroles. Il lui faudrait regarder le visage 
nouveau de son père dévoilé, le visage de son père voleur ! 
Oui , regarder le visage du père voleur, qui lui avait dit, 
lorsqu'on l'avait chassée de l'ouvroir : 

— Tu veux donc amener le déshonneur dans cette maison 
respectée? 

Il ne dirait plus cette phrase terrible. Mais elle la lirait 
encore dans ses yeux, dans son attitude. 

Brusquement, elle tomba sur ses genoux, traça le signe de 
la croix sur elle, et implora : 

— Notre Père, qui êtes auxcieux... donnez-nous aujourd'hui 
notre pain quotidien... pardonnez-nous nos olîenses, comme nous 
pardonnons à ceux qui nous ont offensés... 



XXII 

Boulhuec ne goûtait pas sans inquiétude l'orgueil d'avoir 
aidé la justice. Il n'avait pas été assez longtemps populaire 
et constatait un revirement singulier dans l'attitude générale 
à son égard. Après le premier enthousiasme, à voix tonnantes 
et à poings levés, le calme prudent s'était étendu sur les faces. 
Et Boulhuec appréhendait les périls de son rôle. Il était l'in- 
surrection. Les gens l'avaient suivi, dans leur colère de dupes, 
approuvant sa conduite auprès de la veuve Isert. Puis, ils se 
réservaient, pour le reste. Leurs yeux conservaient le secret 
de leurs âmes hésitantes, alors même que leurs bouches gron- 
daient encore les mots de violence. 



302 LA REVUK DE PAItlS 

13'abord, ils ne voulaient pas risquer une mauvaise affaire 
et se compromettre. Ils avaient à perdre en déplaisant à 
M. Merrien et au recteur, et ceux-ci soutenaient le syndic. 
L'abbé Rèze y avait fait allusion aux prêches, sans embarras, 
absolvant le coupable et imposant aux fidèles l'indulgence et 
le pardon, au nom de la commisération divine. Quant au maire, 
son attitude semblait plus nette encore, puisqu'il était venu 
ouvertement au débit faire un petit discours dans le même 
sens clément. L'un prenait ainsi les femmes pieuses, l'autre 
les hommes buveurs. Cela faisait réfléchir. En causant, opi- 
nions échangées, on s'apercevait que le silence convenait à 
l'histoire trouble. Pourru, protégé, rembourserait sans doute, 
et l'on oublierait. On préférerait se taire et voir venir. L'espoir 
du gain, seul, donnait à l'infirme protestataire une apparence 
d'autorité verbale. On le poussait en avant, et l'on restait der- 
rière... 

Il le comprenait et suppléait à sa sécurité apparente par une 
hardiesse outrée de langage. On le voyait aller et venir dans le 
bourg, toquant aux portes, clignant de l'œil devant les car- 
reaux, arrêtant les matelots lorsqu'ils partaient au Piot, 
s'accoudant au parapet de la rivière Saint-Martial pour jaser 
aux laveuses, et disant son mot aux retraités aspirant l'air 
sur les seuils. Le débit lui manquait à présent, car il n'osait 
s'y aventurer, redoutant la fureur de la Fitte, qui l'aurait mis 
dehors sans tarder, avec sa vigueur de forte commère. Et, 
lorsqu'il n'y avait personne dans les rues, que les pêcheurs 
étaient en mer, les épouses à leurs besognes, les garçons à 
l'école et les filles à l'ouvroir, il ne savait vraiment plus que 
faire, seul entre les maisons. Les cantonniers connaissaient 
son récit et ne l'écoutaient plus, tassant la terre avec leurs 
demoiselles pour n'être pas surpris en défaut par M. Merrien, 
et les paysans, peinant dans leurs clos, ne voyaient pas 
d'un bon œil cet innoccupé stationner, le bavardage prêt aux 
lèvres. D'ailleurs, le litige ne les intéressait pas. 

Et Boulhuec était contraint par toute cette ambiance. Il 
se sentait blâmé par la cure et par la mairie, suspect à beau- 
coup, antipathique à d'autres. 

Il restait pour la plupart le petit Boulhuec, le bancroche, 
qui avait une rancune légitime. Plusieurs le prévenaient de 



GENS DE MER 303^ 

l'hostilité de Madhouas, qui en tenait pour Pourru. Seulement^ 
l'infirme se vengeait le soir. Lorsque la nuit prenait le ciel et 
la terre, suspendant les regards des curieux, il entrait ici ou 
là, où il y avait veillée, derrière le linge opaque tendu aux 
châssis des fenêtres. Les voisins ne s'étaient pas assemblés, 
pour l'attendre et l'hôte le recevait d'une salutation ordinaire. 
Le silence l'accompagnait et entrait avec lui. Les jeunes fdles 
baissaient la voix pour se conter dans leur coin des secrets 
dont elles poufîaient, et les vieux tiraient sur leurs pipes, à 
joues creuses, les yeux guetteurs sous les paupières. 

Boulhuec s'asseyait, et bientôt il parlait. Il parlait du 
syndic Pourru. Toute sa joie libre montait du fond de lui 
à sa bouche. Les mots se pressaient contre ses dents. Il ne 
cherchait pas ce qu'il avait à dire. Il libérait d'abondance 
ses arguments précis, et s'échauffait à s'entendre. Parfois, 
un contradicteur émettait à voix haute un détail, et la réplique 
partait, vive, soulevant comme un tourbillon de paroles. Les. 
hommes s'animaient, pour ou contre, et les plus assurées des- 
femmes, les matrones de bon âge, ni décrépites, ni jeunettes,, 
lançaient, elles aussi, leurs phrases aigres, pour combattre ou 
approuver. L'argent, toujours, sonnait dans les propos. Son 
tintement clair picotait les cervelles, dans l'espoir indécis, 
des pièces trébuchantes que l'audace pourrait valoir. Les cal- 
culs se faisaient, au maniement mutuel des chiffres, et les 
sommes modifiaient leur total à chaque observation présen- 
tée. Puis le désir et le regret luttaient enserdble. Les bouches 
se fermaient, les yeux restaient fixes. Et l'on n'entendait plu&. 
que Boulhuec, grognant après le recteur et le maire, qui se 
mettaient du côté des voleurs, pour spolier le pauvre monde. 

On ne répondait plus, on ne protestait pas davantage. Le- 
trouble gagnait. On songeait. Nul n'aurait pu dire qui avait 
raison, qui avait tort, mais Boulhuec allait trop loin, et on le 
laissait aller seul. Les têtes durcies n'avaient plus d'oreilles ni 
de. langues. Les masques ne vivaient plus, ni les corps. On ne. 
bougeait plus pour ne pas attirer l'attention, éviter la mise en 
cause directe, qui compromettrait. On ne perdait cependant 
pas une syllabe et on formait son opinion, jusqu'à ce que 
l'heure fût venue de la détente brusque pour le départ, la sor- 
tie du clair de la pièce pour rentrer dans l'obscur, et le retour 



304 LA REVUE DE PARIS 

des ombres anonymes dans l'ombre ambiante des rues con- 
fondues et muettes. Alors, on s'en allait, par couples, enfer- 
més de nuit. On rentrait chez soi, on poussait la targette. Et 
là, rassuré, on combinait de visiter dès le lendemain le syndic 
pour lui arracher une somme. On savait la chose possible. 
Ceux qui avaient essayé étaient revenus contents, et même 
n'ayant aucun droit, ni de secours, ni d'autre, par simple 
crainte inspirée et pour leur silence acheté, avaient eu des 
légumes, ou des saucisses du cochon tué la semaine d'avant. 
Autant de cadeaux pris, et aussi utiles pour soi que pour le 
voisin. Il fallait en user, durant le bon moment. Pourru deve- 
nait une épave. On se lançait sur l'épave, on allait au pillage. 
On y rêvait en montant au lit, et le rêve vous berçait sous 
la couette. 



XXIII 

La vie n'était plus tenable dans la maison du syndic. Il se 
souvenait du temps si lointain où il naviguait dans la Hotte, 
insoucieux, jeune et gai. Il ne pensait pas au vol, dans ces 
époques-là, ni à rien de pareil. Il avait bonne allure de franc 
gars, et le mot pour faire rire les camarades. Son bateau était 
désarmé comme on le libérait, juste en même temps. Son 
grade de second maître lui avait valu une place d'auxiliaire, 
à Bordeaux. Encore du bon temps, avec les commis, sous un 
brave homme d'administrateur indulgent. Enfin la nomination 
deux ans après, à Sohec, et les ans succédant aux ans, un à un. 
Celui du mariage était dans les bons, celui de la venue do 
Rose aussi, et puis... 

Et puis, c'était un cas qui se présentait, le premier. Un bre- 
vet de pension rendu, son titulaire mort, par la commission 
d'un hospice, la facilité d'un certificat de vie à établir par lui, 
syndic. Justement, il y avait des frais pour le baptême de la 
petite, et peu d'argent dans la tire-lire. Il y avait eu, quoi 
donc? Oui, on ne sait plus, un rhume, ou le toit à refaire 
cette année -là, quelque chose enfin. Et voilà que ce brevet sur- 
venait, quinze jours avant le trimestre. Le défunt n'était pas 



GENS DE MER 305 

du pays, ou, s'il en était, peut-être, c'est un autre après, qui 
n'en était pas. Toujours est-il que celui-là n'avait pas de 
parents. Alors, de fil en aiguille, d'idée en raison et de raison en 
idée, il avait machinalement fait le nécessaire pour toucher 
à la banque ce prochain trimestre de pension, qui tombait 
si près. Même qu'il allait à Vannes exprès pour cela. On le 
connaissait dans les bureaux. Il serrait des mains amies. 

— Signe-moi donc ça, hein, qu'il faut que je touche pour un 
de mes paroissiens ! 

— Oui, donc. 

Bon ! A^oilà deux témoins trouvés, comme par hasard. La 
pièce est en règle. Le commissaire fait payer. On oublie le 
danger, quand il est passé. Après, le reste va de soi. Le bap- 
tême a lieu, en grande cérémonie. Quelle belle fête ! On ne s'y 
ennuie pas, pour sûr, on y boit, on y chante. La vie est douce. 
Oui, mais ensuite, dame, survient quelque accident. Une 
bouche de plus à nourrir, ça compte. C'est cent sous par ci, 
quarante par là, qu'on prend sur un secours. C'est une com- 
mission prélevée sur une demande, sur une démarche, sur une 
pension. Faut vivre. On s'habitue à la dépense. On achète 
un champ, pour récolter quelques légumes, par économie. 
Faut de l'argent pour s'acquitter, quoi ! Puis, faut bien conti- 
nuer à toucher aussi les trimestres suivants pour ce brevet de 
hasard, sans quoi on verrait la fraude. On ne fait déjà plus 
la différence entre cette somme là et le vrai traitement. C'est 
une augmenation qui devient naturelle et l'on est gêné encore. 
Si un cas pareil se présente, l'aubaine sera la bienvenue. Trop 
longue à venir, on y supplée. Ce mort ne dira rien d'une allo- 
cation perçue en son nom? Le ministre a signé la liste, et c'est 
comme un mandat au porteur qu'on a. La Fitte est là, qui tou- 
chera sans inconvénient. 

Et puis... 

Et puis? Ah, malheur ! Ça va vite sur ce chemin là. Il 
conduit à une pente terrible. L'argent, c'est comme l'alcool. 
Plus on boit, et plus on a soif. On croit le mener à sa guise, et 
c'est lui qui vous mène, où il veut et comme il veut. On est sa 
proie bien docile. 

Et puis... 

Il faut bien faire mourir un jour les défurits, pour que leur 

15 Septembre 1915. 6 



306 LA REVUE DE PARIS 

âge trop avancé n'éveille pas les soupçons dangereux. L'un 
a quatre-vingt-douze ans. Déjà ! Il y a combien de temps 
qu'il dure? Vingt ans. Vingt ans ! Non? Il y a vingt ans qu'on 
touche à sa place, à cet inconnu, péri en mer, dont la carcasse 
elle-même n'existe sûrement plus î Vingt ans ! Ce n'est pas 
possible. Vingt ans ! Fi de garce ! 

Eh oui ! Il y a cela. Il y a vingt ans qu'on le certifie vivant, 
solide au poste. Mais tout de même, on commence à plaisanter 
dans les bureaux. D'autant qu'il y en a d'autres qui suivent. 
Le plus près a soixante-dix-neuf ans. 

— Ça conser\'e, l'air de Sohec, a remarqué le trésorier, une 
fois, en payant. 

C'est vrai. Quatre-vingt-douze ans ! Alors, au premier 
voyage, la Fitte annonce sa lin et montre le petit avis jaune 
<ie cessation de paiement. Voilà un trou dans le budget. Un 
autre encore peut se produire. Allons, c'est trop tard pour 
s'arrêter ! 

Allons ! Pourru, allons ! A l'œuvre ! Déterre un cadavre nou- 
veau ! Redonne lui une vie factice, puisque tu le peux ! Va 
au cimetière, choisis ! Les morts, c'est discret. Signe ! Certifie 
une existence ! Crée-la ! Faux en écritures publiques ! Bah 1 
va donc ! As-tu jamais été pris? Sors celui-ci encore de sa 
tombe ! Vole celui-là ! Prends à cet autre ! Va donc ! Fitte 
veut sa part, augmente la tienne ! Ta fille grandit, ses robes 
s'allongent, paye ! Ajoute un nom sur ta liste ! Tourne ta ronde 
majuscule : Propositions d' alla calions à titre de secours 

Tous vivants ! Ah, ah ! Et puis?... Boulhuec? Le chien ! 
Il arrive. Il braille. Qu'est-ce qu'il veut? On ne l'a pas volé, 
lui? Son affaire vient de plus loin. Se taira-t-il, l'animal? 

Là ! Ça y est, il casse ! L'idiot ! Ah, canaille ! Il réclame. 
Bon ! On lui donne tort. Le voilà maté. Non? Encore? La 
veuve Isert, à présent ! Bon Dieu ! Bien sûr, fallait pas. Je 
l'avais dit à la Fitte. La Société des Naufragés avait fait par- 
venir la somme, mais le trimestre a été mauvais. Elle ne savait 
pas, la vieille, que son argent était là. Et Podras, cet imbécile, 
qui mange le morceau ! Tout va de mal en pis, maintenant, 
et tout est possible. Il y a quelque mauvais sort de jeté. 
Qu'est-ce qu'il y a de pire qu'avant? Rien et tout. Tout est 
traître, tout est hostile, tout est faux, louche, méchant. Les 



GENS DE MER 307 

morts surgissent des papiers. Ils grimacent. Le vieil Isert, le 
dernier, ricane dans sa barbe blanche, et sa fillette, la Clémence, 
a l'aspect de Rose plus jeune, une Rose qui serait noyée, son 
cadavre verdi jeté par la vague sur la plage. 

Non ! Eh là ! Je rêve? Rose ! Oh là ! Ma Rose ! Ah ! Elle- 
même, on me l'a chassée de l'ouvroir, comme une chienne! 
Tout craque bien, tout grince, tout menace. Est-ce que je suis 
coupable encore, depuis le temps? Ma fille n*est-elle pas hon- 
nête, et élevée comme il faut qu'on soit? 

Là, je savais bien : 

... les négligences consialées dans votre service m'obligeront, 
si elles se reproduisent, à une répression qu'il vous est encore 
loisible d'éviter. ^ 

Le commissaire de l'Inscription maritime. 

Ah, le commissaire ! C'est lui qui prévient. Il va sévir ! 
Ma place ! On peut me chasser de ma place, et c'est Boulhuec 
qui me vaudrait cela! Qu'est-ce que j'ai fait? Rien! Et ce 
Madhouas qui voulait ma Rose ! Ils sont tous associés contre 
moi. Us m'en veulent. Us oublient ce que j'ai fait pour eux. 
Ils étaient bien contents de venir faire leurs grâces pour avoir 
des secours, pour avoir des pensions, pour obtenir quelque 
chose. Us en font fi, à présent. Est-ce que je dois quelque chose 
à personne? Non. C'est Fitte qui m'a poussé, la carogne ! 
C'est elle, je vous dis ! Elle a le lucre et l'usure dans le sang, 
cette garce-là ! Moi, je voulais m'arrêter. Ainsi, le vieux 
Grégam, je ne voulais pas. On pouvait savoir, deviner, 
apprendre. C'était dangereux. Eh bien, il a fallu ! Elle voulait 
tout. Et puis, est-ce qu'on sait comment cela va? On oublie. 
On a pris, la somme a fondu. Sait-on même oii elle passe? 

Mes comptes! Ah, si les gendarmes venaient! Si les gen- 
darmes venaient ici, m'arrêter, moi, Pourru, syndic, ancien 
second maître ! Si les gendarmes me mettaient les menottes ! 
Us me conduiraient en prison, au bagne. J'ai naufragé. Je suis 
un naufrageur, et c'est au bagne que vont les naufrageurs. Au 
bagne. Au bagne ! J'aurais la casaque brune, le crâne rasé, les 
galoches. Et puis le numéro. Ah, non ! Non ! Non ! Là-bas, à 
Cayenne, avec le fort qui domine le pénitencier, et les chaouchs 
armés du revolver ! Ou à Bourail, à la Nouvelle, moi, Pourru ! 

Pourru, tu iras au bagne ! On te jugera, on te condamnera. 



30S LA lîKVUE DE PARIS 

Tu as volé. Tu es un voleur ! Les morts t'accusent, les papiers 
t'accusent, les vivants t'accusent ! Tout t'accuse, tout ! 

Qui est-ce qui a ri? Qui est-ce qui ricane donc là, dans 
l'ombre? Qu'il se montre ! Il y a quelqu'un là. Il n'y a per- 
sonne, je suppose. Je rêve. Est-ce que je rêve? On a bougé. 
Hein? 

Mais je vais les refaire, mes comptes. Voyons ! 

Cent francs, secours. Non, Société de Courcy. Peut-être. 
Allocation de la Société centrale. C'est au sommier. J'ai 
détruit. Il faut certifier, avant que les gendarmes n'arri\'ent. 
Ils vont venir, les gendarmes, et ils n'auront pas pitié. Les 
gens crieront, par derrière, comme des chiens qui hurlent. Il 
me faut arranger mes comptes avant. Mes comptes ! Comment 
les rendrai-je, mes comptes? Vous voyez bien que cette écri- 
ture danse et que les papiers font une ronde dans le vent. Les 
voilà qui s'envolent, et mes comptes montent en tourbillon- 
nant, plus haut que le clocher, vers le ciel. Mes comptes ! Ah, 
ah ! Mes comptes ! Qui veut que je lui rende des comptes? En 
voilà, des comptes ! J'ai volé ; Pourru a volé. Entendez- vous, 
braves gens? 

Pourru a volé ! Pourru, votre syndic, vous a tous volés, tous, 
tous ! Tous volés ! Ah, mais ! Oui, tous volés ! Il ne peut pas 
rendre ses comptes, puisqu'il vous a tous volés. Les petits, les 
grands, les gros et les maigres, les vivants et les morts, tous, 
vous êtes tous dépouillés, et Pourru n'a pas d'argent à vous 
remettre, ni de comptes, ni rien. Plongez vos mains dans sa 
caisse, et prenez ; elle est vide. Qu'est-ce que vous en dites? 
Vous ne le saviez pas? Cela vous étonne? Non, hein? Vous le 
saviez bien? Arrive, fossoyeur, rentre -moi tous ces morts qui 
braillent. Allez, ouste, dans la fosse ! Jette-moi celui-ci à l'eau, 
au fond de la mer. C'est sa place. Pourquoi me rcgarde-t-il? 
Allez, allez ! Je ne rends pas de comptes. Je ne sais pas ce 
qu'on me veut. 

Qui a parlé de comptes? On ne parle pas de comptes ici. 
Il n'y a pas de comptes. Je n'ai jamais compté, moi. Jamais, 
je vous dis. C'était la sarabande des écus, gai ! On la menait 
joyeuse, et tant pis pour les naïfs que cela gênait. Pourquoi 
j'aurais eu des comptes? Est-ce que vous savez compter, vous 
autres? Moi, pas. Les gendarmes me prendront bien sans 



GENS DE MER 309 

comptes. Ils ne comprendraient pas. Pourquoi faire, des 
comptes? 

Vous dites qu'il faut rendre des comptes? Mais comment, 
les rendrais-je, mes comptes, encore une fois? Il peut venir, 
l'administrateur, voir s'il y a des comptes ici. Le curé en a 
voulu, des comptes. Nenni. Le maire aussi. Nenni. Tout le 
monde : non ! Pas de comptes ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !... Ah ! 

Pas de comptes. Ils sont morts. Ils sont tous morts, et les 
gendarmes vont les emporter. 

Rose regardait avec épouvante son père fou. La menace du 
commissaire avait eu cet effet terrible. Le syndic avait, 
depuis, des regards errants vers les choses. Il repoussait des 
fantômes menaçants qui l'assaillaient, et lançait des jurons à 
sa femme, lorsqu'elle voulait l'apaiser. Des peurs le dominaient. 
Il se cachait la tête sous les couvertures de son lit, et il fallait 
des sollicitations nombreuses pour le décider à risquer les 
yeux dehors, et à prendre quelque nourriture. Il fallait lutter 
avec lui pour l'empêcher de se jeter sur les fenêtres. Ses traits 
burinés par le mal, se crispaient en d'atroces rictus et ses sour- 
cils roulaient au-dessus de ses paupières, comme deux grosses 
chenilles velues. Il n'y avait plus une seule chemise intacte 
dans les armoires, car il les avait toutes déchirées en minces 
lanières, pour s'étrangler. Il grelottait de terreur. Chaque 
craquement des murs le faisait sursauter et guetter les portes 
closes, comme si un ennemi dissimulé y fût prêt à bondir. Il 
demandait ses livres, tournait les pages, essayait des comptes 
et grondait, pour des grattages observés, trépignait, pleurait, 
puis tombait, en des prostrations lugubres qui le tenaient 
immobile, le regard arrêté. Il en sortait furieux, pris d'accès 
effroyables le lançant sur les murailles, la bave à la bouche. 
Il sanglotait par instants, et demandait pardon du mal com- 
mis, avec une voix d'enfant. 

Rose voyait tout cela, horrifiée. Elle entendait son père 
s'accuser de crimes, citer les morts dépouillés, dire ses forfaits 
et hurler de la peur du châtiment. Elle l'empêchait de heurter 
son front, et le ramassait lorsqu'il sautait de son lit et roulait 
sur le sol. Il la supportait sans la reconnaître. Des lueurs 
fulguraient dans ses prunelles quand ses yeux rencontraient 



310 LA KEVIE DE PARIS 

les siens. Elle pleurai l, voyant le doigt de Dieu appliquant 
cette épreuve à son âme de coupable abandonnée de l'Église. 

— Tu vois, — avait dit le recteur, ■ — ce qui arrive, lors- 
qu'on a ofTensé Dieu. 

Elle le croyait. Elle s'humiliait, implorant Jésus et la Vierge, 
pour qu'ils abrégeassent ce martyre. L'hostilité des hommes 
ajoutait pour elle l'opprobre de la terre à la réprobation céleste. 
Le curé venait, le maire venait. A eux trois, ils compulsaient 
les registres, cherchaient à rétablir les comptes embrouillés, 
fouillant les casiers, rangeant les paperasses. Nul ordre ne 
sortait de leurs travaux. Ils ne retrouvaient pas les sommiers 
nécessaires, les feuilles d'allocations, mais découvraient les 
titres mensongers des pensions retenues en fraude, les preuves 
des faux, des dois, des abus de toutes espèces. La culpabilité 
du syndic prévaricateur s'enflait à chaque page nouvelle mise 
à jour. Le total des sommes détournées augmentait indéfi- 
niment. Les mois s'ajoutaient aux mois, les trimestres aux 
trimestres, les années aux années. Il devenait vite impossible 
d'éviter le désastre, de le nier. Chaque trouvaille aggravait le 
cas déjà grave du voleur, aux yeux des témoins et aux yeux 
de sa fille rouge de honte. En vain M. Merrien avait-il averti 
à Vannes d'une indisposition légère du syndic de Sohec, et dit 
que par ses soins les livres seraient tenus. La vérité allait sortir, 
se répandre, amener l'irréparable. 

Et tandis qu'on cherchait, dans le bureau, la voix exaspérée 
du fou glapissait à l'étage, traversait les murs, ameutait les 
gamins dans la rue. Les marchandes de poisson s'arrêtaient 
et se groupaient pour l'entendre. Tout le monde jasait. On 
s'inquiétait de la maladie du syndic. Les uns tenaient pour 
les fièvres des îles, ces tremblements froids et chauds pris dans 
les mauvais climats et qui courbent les marins après le retour; 
les autres croyaient à une éruption, et quelques-uns répétaient 
les sarcasmes de Boulhuec, plus arrogant que jamais, criant 
partout au mensonge et à l'imposture. 

La Fitte s'était enfuie chez une parente, à Miirzac, fermant 
le débit et ne laissant que la Gutte pour fournir aux aclieteurs 
le tabac nécessaire. Il y avait eu avant son départ une scène 
terrifiante, alors qu'elle revenait de Vannes. C'était la première 
crise du syndic dément. Elle avait grimpé le trouver, lorsque 



GENS DE MER , 311 

retentit soudain un hurlement, un cri pareil à celui que 
poussent les cochons que Potrel égorge, avec des râles et des 
glapissements. Puis, une tuerie avait succédé à cela. Pourra 
criait comme on n'avait jamais entendu crier un chrétien. A 
l'école, les enfants se taisaient au beau milieu de l'alphabet, en 
entendant ce vacarme. Rose se précipitait, et elle voyait sa 
tante sortir du bureau, échevelée, la coiffe en loques et la lèvre 
saignante, débouler les marches et traverser le Rebarquère 
en courant. Par la porte laissée ouverte, elle apercevait son 
père gesticulant, dans un désordre inexprimable, cognant les 
meubles, renversant l'encre, déchirant les cahiers... 

Et puis, c'étaient, sans relâche, les doléances des gens 
venant réclamer, avec des mines compatissantes et curieuses. 
Ils se plaignaient de leur misère, prêts aux allusions, inter- 
rogeant et menaçant à la fois. Les femmes insidieuses deman- 
daient toujours plus de détails, l'œil inquisiteur, l'attention 
aiguë. Elles s'inquiétaient de la présence possible du démon, 
que le recteur exorciserait. Elles citaient les dires des autres, 
la face hypocrite, affirmant qu'un sort fatal était jeté sur 
le pays, auparavant si tranquille. Elles rappelaient que, la 
nuit, dans la lande, les chandelles de malheur avaient été 
vues errantes autour des Gloses. Trois, une à chaque angle, 
et le nord seul libre, s'étaient consumées sur la tour, au vu 
de chacun. Les feux de la Loire s'étaient reflétés un soir sur 
le ciel en longue traînée rouge. Elles se signaient sans 
cesser de guetter les réponses ou de prêter l'oreille aux 
clameurs du syndic hurlant son impuissance à rendre ses 
comptes et sa terreur des gendarmes. Les dialogues étaient 
affreux, scandés par ces cris inhumains. Rose n'essayait plus 
de feindre, accablée. Elle disait humblement son ignorance 
aux commères arrogantes, dont elle sentait le mépris triom- 
phant affilant> la coupure des lèvres. Sa mère ajoutait à son 
embarras, au lieu de l'aider, clabaudant sa peine auprès de 
tous les auditeurs complaisants, galvaudant sa fille à tous 
propos et son mari, tout le long du jour. Elle joignait ses accu- 
sations acrimonieuses à celles des autres, pour s'attirer des 
sympathies menteuses et geignardes, en des jérémiades qui 
n'en finissaient plus. Elle ne savait heureusement rien des 
comptes et parlait au hasard. Sa fille, attentive aux besoins 



312 LA REVIK UK PARIS 

du malade, l'eiiteiidait pérorer. EL les deux femmes se retrou- 
vaient ensemble pour les repas brefs. 

— Qu'est-ce que dit monsieur Merrien? — interrogeait la 
mère. 

— Il dit qu'il va falloir faire interner papa à l'asile de 
Lesvellec, — répondait Rose sanglotante. 

La femme levait les bras et les yeux, puis sa curiosité la 
talonnait. 

— Qu'est-ce que dit monsieur le recteur? Te reprendra- 
t-il à l'ouvroir? Nous sommes perdues, ma pauvre enfant. 

Non, l'abbé Rèze ne reprendrait pas Rose à l'ouvroir, pour 
l'exemple, et malgré sa pitié sincère de la jeune fdle. Il n'abor- 
dait môme pas ce sujet, et elle n'osait en parler la première, 
dans les circonstances présentes. Même en son affliction, elle 
ne renonçait pas à son péché, elle rêvait à Madhouas. 

Elle regrettait bien, pourtant, les calmes journées de cou- 
ture, dans la salle laborieuse où s'appliquaient les apî)roba- 
nistes. Elle les revoyait toutes, passant la rue à des heures 
régulières : elles levaient leurs yeux sournois vers ses fenêtres. 
Leurs gestes restaient en sa mémoire. Elle sa\ait les adroites, 
qui apprenaient vite les points difficiles, et les sottes, dont le lil 
cassait ou s'embrouillait toujours. Elle savait les câlines aux 
manières de chattes, et les bourrues, hargneuses ainsi que des 
dogues. Des détails revenaient tout à coup, des souvenirs de 
réunions dominicales, où l'on chantait des cantiques après 
vêpres, et des réceptions aux Gloses, par mademoiselle Mer- 
rien offrant les confitures faites des fruits de ses arbres. Elle 
rappelait d'autres souvenirs encore, plus reculés dans son 
enfance, de menus faits d'école, ou bien l'affection protectrice 
de la sœur Angélique de la Foi, qui avait précédé la languis- 
sante sœur Thérèse, et qui lui avait appris à reconnaître les 
simples, parmi les herbes. C'était aussi d'elle que Rose tenait 
ses connaissances utiles, par exemple faire de l'acidulage avec 
les baies de l'épine vinette, ou des pâtes de roses trémières. 
Rose évoquait avec attendrissement l'image de cette grande 
femme marquée de petite vérole, et qui l'aimait bien. La sœur 
avait une manie douce, qui agaçait le recteur, c'était de dire 
à tous propos des proverbes de Salomon qu'elle connaissait 
par cœur : 



GENS DE MER 313 

« L'Éternel a fondé la terre par la sagesse, et disposé les 
cieux par l'intelligence. » 

(( N'entre point au sentier des méchants, et ne pose pas 
ton pied au chemin des pervers. » 

Cela faisait rire Rose toute petite. Combien il y avait de 
vérité pourtant dans ces maximes ! L'une d'elles restait pré- 
cise dans l'esprit de l'enfant : 

« La grâce trompe et la beauté s'évanouit ; mais la femme 
qui craint l'Éternel est celle qui sera louée. » 

Ce proverbe marquait longtemps la fillette de sa profonde 
empreinte, et elle évitait presque un an de se regarder dans la 
glace de sa chambre, pour offrir. puérilement à Dieu le sacrifice 
de sa grâce de gamine. Ses yeux de vingt ans s'humectaient à 
ces évocations qui lui rappelaient aussi des années de tran- 
quille bonheur familial, de paix et de candeur. 

Brusquement, dans ce calme d'autrefois, ramené à la surface 
de l'âme par la songerie amollissante, un hurlement fusait, 
sauvage : 

— • Mes comptes ! Comment rendrai-je mes comptes? 

Et son père, furieux, repoussait ses draps, sautait et courait 
par la chambre. Elle l'attrapait, inconscient, au passage, et 
l'enlaçait de ses bras, pour le maîtriser. 

XXIV 
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ 

Asile public d'aliénés 
de 
Lesvellec Lesvellec, le 11 décembre 18.. 

DIRECTION 

— M., 

Objet : Le Directeur, Médecin en thef de l'Asile 

public d'aliénés de Lesvellec, a le regret de vous 
informer du décès de M. Pourru, Justin-Alexis, 
survenu dans la nuit du 10 décembre. 

Et, en vous priant d'agréer ses respectueuses 
condoléances, vous informe que l'inhumation aura 
lieu après demain, 13 courant, à neuf heures du 
matin. P' /g Directeur, Médecin en chef. 
Le Secrétaire de Direction, 

lEANIC 



314 LA REVUE DE PARIS 

Rose faiblit et tomba, assise, le dos rond, la tête enfouie 
dans sesmains. Puis les larmes ardentes jaillirent et coulèrent 
sur ses paumes. Elle suffoquait, éperdue de chagrin. Elle 
n'avait pas encore la force de penser. Ce choc l'assommait ; 
son père était mort, parti, disparu. Il n'en restait plus qu'un 
corps inerte, à confier à la terre. Elle se le représentait, étendu 
dans cet horrible hospice grillé, là-bas, où elle l'avait vu, des- 
mois, rugir comme une bête, — ne la reconnaissant pas, ni sa 
mère, à leurs visites lamentables, escortées d'un gardien 
inflexible, qui limitait l'entrevue au strict nécessaire, ou la 
refusait, quand il en avait reçu l'ordre, à cause de l'état d'exal- 
tation du fou. Elle le revoyait, boursouflé, comme il était la 
dernière fois, avec ses cheveux blancs hirsutes, ses joues- 
rugueuses de barbe repouèsée, et ses effroyables orbites, sur- 
tout, cerclées comme des billes de verre à stries. Elle entendait 
les affreuses clameurs de son repentir, obsédantes, mêlées 
aux plaintes, aux gémissements et aux fureurs des hallucinés- 
enclos dans les cabanons voisins : vacarme tel que l'épouse 
avait renoncé aux voyages et laissé à la fille seule ce soin pieux 
et douloureux... 

Ainsi, il était mort, tout à fait mort, cette fois, le pauvre 
homme. Une grande pitié envahissait Rose, pour la morne fin 
du terrible malheur paternel. Elle ne sentait plus que sa perte 
définitive, le lien qui se rompait avec l'être aimé, chéri malgré 
ses fautes, malgré l'opprobre, malgré la maladie dégradante, 
et elle avait une immense impression d'abandon. C'était le 
terme de sa lutte filiale : la raison de son courage s'en allait 
pour toujours. Cela rompait l'ordre nouveau introduit dans 
sa vie par les événements. 

Il était mort, là-bas, de l'autre côté du département, dans 
la geôle médicale, tué par le remords auquel sa raison avait 
succombé. Il était mort d'avoir volé, châtié par Dieu juste et 
puissant. Elle savait, elle, sa fille, qu'il en était ainsi, et que 
Dieu l'avait jugé et atteint. Et elle implorait souvent la clé- 
mence divine, pour que le supplice lui fut abrégé. Le céleste 
Juge l'exauçait aujourd'hui. Il délivrait l'âme du coupable 
pour la faire comparaître à son tribunal. Déjà le pécheur était 
en présence de son maître, qui pèserait les torts et dicterait 
la peine. Son père échappait aux hommes. Il n'y avait plus 



GENS DE MER 315- 

de recours qu'en l'intercession de Jésus et de la Vierge, pour 
attendrir le Père. Il ne restait plus qu'à prier. 

Oh oui ! prier pour le malheureux, implorer et s'humilier 
pour le sauver ! Racheter son passé trouble, en se donnant en 
holocauste à la colère divine, supplier et glorifier le Seigneur,, 
fait de lumière, de puissance et d'éternité ! Sortir de son 
cœur la contrition sincère qui rachète, être dans les mains 
créatrices la victime consentante, offrir sa faiblesse à l'omni- 
potence, sa douleur à la sévérité, sa passion à la Passion ! 

Elle pria. Des hoquets la secouaient, montés du fond de ses- 
entrailles tressautantes. Elle se confiait à la Mère virginale, 
qui est toute pitié et toute adoration, pour qu'elle intercédât 
et apaisât l'horreur méritée par le crime. Elle pria pour éviter 
l'enfer qui corrode et brûle, l'enfer rougeoyant de flammes, 
empesté de soufre, retentissant de cris et de pleurs, l'enfer des 
damnés tourmentés par les démons noirs aux masques d'épou- 
vante, aux rictus sardoniques. Elle pria pour écarter la poix 
vive, le goudron incandescent, le plomb fondu, la fumée 
puante, que les récits et les lectures avaient jetés dans son 
imagination naïve. 

Sa prière était fervente, mais sa pensée demeurait confuse, 
incapable d'atteindre à la splendeur surhumaine de l'enfer 
dont elle pressentait les formes vagues, pareilles à celles d'un 
nuage orageux. Elle priait avec sa ferveur filiale et sa terreur 
pieuse, mais, autour d'elle, la vie continuait. Le doux ciel 
breton tendait aux carreaux sa faille grise et moirée, les chants 
des écoliers studieux vrombissaient au dehors, le fer martelé 
de Jorace tintait en notes de bruit clair, et Herbec, le nouveau 
syndic, fredonnait dans le bureau conservé provisoirement 
en attendant l'installation définitive. Elle priait, mais les 
soins domestiques s'imposaient et endormaient peu à peu sa 
douleur, Dans ses invocations s'emmêlaient le besoin de pré- 
venir sa mère insoucieuse, partie laver le linge à la rivière, et 
qui geindrait sans mesure, la nécessité d'écrire à la tante 
Fitte, réfugiée à Ploërmel chez les parents de son mari défunt 
et la coïncidence de cette mort, à la fois attendue et subite, 
avec la pension de retraite obtenue grâce au maire, qu'il 
faudrait toucher à Vannes, à l'Inscription maritime. 

Il s'y mêlait encore une sorte de soulagement indistinct, une 



316 LA KEVUE DE PARIS 

délivrance où Madhouas iiioublié surgissait. Et Madhouas 
amenait, avec sa belle prestance intacte, les remembrances 
amoureuses, ses regards attendris, ses démarches discrètes, 
ses saints, ses dires, et la rivalité ancienne, maintenant 
éteinte, avec Boulhuec, doté d'une pension et saulnier aux 
marais de M. Merrien. 

Et ceci combattait cela. L'espérance poussait le désespoir, 
l'écartait, illuminait les ténèbres. La paix dans les sens succé- 
dait à l'anxiété et triomphait. La fatigue physique, l'aidait, 
l'engourdissait. La souffrance de la meurtrissure se calmait, 
et la jeune iille endolorie encore pouvait relire à prunelles 
libres la lettre fatale, en sa froideur administrative, régler 
dans son esprit les devoirs successifs qui s'imposaient, tandis 
que l'impatience de la vie assaillait son deuil de sa clarté 
d'aube et de résurrection. 



XXV 

Dans la rue, quelques femmes passaient, la coiffe bien 
blanche enveloppant la tête serrée dans le fdet, et les volants 
repliés derrière, avec une épingle. Les tabliers verts, violets 
ou bleus serraient les tailles, et les corsets droits montaient 
haut en aplatissant les poitrines. Elles portaient des paniers 
à anses et des parapluies de coton. 

— Dépêchons-nous, Rose, — fit madame Pourru, — Nous 
prendrons le beurre et les pommes. Il faudra demander aussi 
chez Horward qu'il nous porte la viande avec sa voiture. 

Rose descendit en silence, auprès d'elle, la pente du Tréhec. 
Désiré Madhouas, juché sur son toit, qu'il passait à la chaux 
pour occuper ses loisirs, la vit s'en aller. Il arrêta le mouve- 
ment régulier de son tampon de toile, et contempla sa démarche 
aisée. Elle allait, balançant les hanches, fine auprès de sa 
mère lourde, pareille à une petite barque gracieuse louvoyant 
sous le vent d'un gros transport. Il se réjouit à la pensée de 
la bonne ménagère qu'elle allait devenir, enfin, après des mois 
passés à l'attendre. A présent que les accordailles étaient 



GENS DE MER 317 

faites et la date des noces fixée, il ne voulait plus se souvenir 
des mauvais jours. Cela eût pu être mieux, mais il fallait se 
contenter. En somme, la Rose de maintenant valait cejle 
d'autrefois, et il ne l'avait jamais tenue pour responsable du 
gâchis fait par son farceur de père. Il pouvait bien la prendre, 
en toute honnêteté, et nul n'aurait à redire. Boulhuec lui- 
même ne répétait plus sa phrase mauvaise, à son sujet : 

— Ni toi, ni d'autre ! 

Dame, le Boulhuec s'était résigné. L'argent de sa pension 
sufïisait à le rendre heureux. Lui, Madhouas, c'était la Rose 
qu'il voulait. Il l'avait dans l'idée, et il ne changeait pas faci- 
lement d'idée, quand il en tenait une. Son obstination trou- 
vait sa récompense. Il badigeonna, de franc cœur, en chan- 
tonnant le fameux refrain des bidons. 

Le pont z-il a été briqué, 

Sur le gaillard d'arrière, on nous fait s'aligner. 

Sur nos habits, s'il y a quelque tache... 

En fait de pont qui serait briqué, celui de la V. 2302, qui se 
construisait en ce moment même à Concarneau, ne serait 
jaloux d'aucun. Et allez, donc, il y aurait de beaux jours à 
venir, pour les braves gens. 

L' commandant dit : Faut que tu te décrasses, 

Avec de l'eau et du savon. 

Ou bien t'en auras pas, du vin dans ton bidon 1 

Ma foi bui, le Madhouas épousait la Rose. Et après ? Était-ce 
son droit? Dréan l'approuvait, M. Merrien aussi, et tous les 
camarades. Sa mère, la vieille Madhouas, avait dit : « J'en 
suis contente, mon gars. » Il n'y avait que quelques commères 
prudes, qui grimaçaient en en causant. Belle affaire, en vérité ! 
Eh bien ! On serait un peu moins au festin et à la danse, à 
claquer des mains et à vider des pots, mais la gaieté serait la 
même, les gêneurs s'abstenant. On ferait même ripaille, avec 
bonnes cuisines en plein air doux et tablées creusées dans la 
terre, et l'on visiterait la Gutte, au débit tenu par elle, depuis 
le départ de la Fitte. 

Et cependant qu'il s'activait, la Rose et sa mère descen- 
daient vers Murzac. La route était animée, ce jour-là. C'était 



318 I.A REVUE DE PARIS 

la foire mensuelle, et les ménagères s'y rendaient pour leurs 
emplettes. On les voyait marcher en tendant les jambes, et 
leurs jacasseries résonnaient dans l'air tranquille. Elles ne 
prêtaient pas d'attention à la lande où traînait la petite 
rivière Saint-Martial, passant et repassant entre les monti- 
cules herbus. A chaque tournant, on en voyait davantage, 
endimanchées. Des paysans rasés, le chapeau breton descendu 
sur les pattes de poils de leurs joues, conduisaient des vaches 
nerveuses et des porcs. 

Au grand Calvaire du Rohec, tous se signaient. L'une ou 
l'autre des passantes, se détachant d'un groupe, s'arrêtait un 
instant et s'agenouillait pour dire vite cinq Pater et cinq Aue, 
qui gagnaient les quarante indulgences. On les voyait, en bas 
de la dernière des treize marches moussues, noires entre les 
statues de plâtre de Bélisaire et d'Anne, sous la grand'croix 
semée de larmes d'or où agonisait pour toujours le Sauveur 
couronné d'épines. En levant à peine les yeux sur le socle en 
forme de tombeau, elles apercevaient, souvent sans le lire, 
l'exergue gravé dans la pierre : Rex Gloriœ. Les autres conti- 
nuaient leur route, et la retardataire pieuse se pressait ensuite 
pour les rejoindre, mêlée aux gens de Tréhiguier, dont le che- 
min débouchait au carrefour. 

Les vieux moulins de Murzac étaient au repos, les ailes 
immobiles. On remarquait, de loin, une grande animation 
dans le bourg. En approchant, on entendait la rumeur de la 
foule. Les taches bleues des blouses allaient et venaient. Et, 
dès qu'on atteignait l'auberge de Mahé, on entrait dans la 
cohue. Le collecteur courait après tous les piqueurs de bœufs 
et les carrioles chargées de porcs et de veaux, et donnait le 
ticket de stationnement pour un sou ou deux, suivant l'ani- 
mal. Sur la place, des rangs parallèles de bêtes, au pelage jaujie 
pâle ou noir, taché de blanc, attendaient l'acheteur. Les bœufs 
meuglaient, roulant leurs gros yeux stupides, ou lançaient 
leur langue épaisse dans leurs naseaux humides de bave. Les 
piqueurs, la face rouge, les frappaient à coups d'aiguillon. On 
reconnaissait les valets à la crasse de leurs cols, à l'usure de 
leurs chapeaux rongés, et à leurs blouses décolorées par les 
lavages et rapiécées. Les maîtres étaient plus propres, fine- 
ment rasés. Ils suaient tous en s'agitant, pesant sur les cornes 



GENS DE MER 319 

des vaches, tandis que les amateurs tâtaient les pis et faisaient 
couler un peu de lait, dans leur paume. Des discussions éle- 
vaient les voix. Les femmes y prenaient part en glapissant, 
pour couvrir les cris des cochons liés par une patte. 

Au long de la route, hors de ce fouillis vivant, les voitures 
s'alignaient, boueuses et grises, et les chevaux poilus, dételés, 
se couchaient dans leur crottin en mâchant l'avoine et la 
paille. A l'auberge, les servantes s'empressaient dans les deux 
salles pleines. Accoudés aux tables, les buveurs comman- 
daient les gouttes, les bolées et les miques. Des gens, partis 
dès l'aube de leurs terres lointaines, se restauraient avec des 
portions de ragoût. Des commères émerillonnées querellaient 
leurs partenaires et offraient en gémissant la tournée néces- 
saire aux contrats. Les marchandages, ébauchés dehors, s'ache- 
vaient dedans. Excités, les vendeurs ravis du gain parlaient 
haut dans la figure de leurs auditeurs, qui n'écoutaient guère, 
et renversaient en remuant le contenu de leurs tasses. Puis, 
les accords se faisaient. Sur le coin des tables trempées de 
cidre et d'alcool, on comptait les louis d'or et les écus d'argent, 
«t on les recomptait encore, l'un devant l'autre, en faisant 
tinter les pièces. Le marché conclu, les valets libres roulaient 
leurs cordes autour des jougs, qu'ils remportaient. Ou bien ils 
se mettaient à table pour boire. 

Rose et sa mère évitèrent les bestiaux, et, longeant l'hôtel 
de ville, atteignirent la Grand'Place, pleine d'éventaires et 
de marchands. C'étaient, sous les tentes de coutil rouge, blanc 
ou bleu, des étalages colorés de multiples objets, tous utiles 
ou séduisants. Il y avait la rangée des toiles, avec les cotons, 
les soieries, les roguets, les jupons chauds, les caleçons pelu- 
cheux, les couvertures de laine, les coupons de velours, les 
gilets de chasse en tricot, et, plus loin, les casquettes, les cha- 
peaux, pour tous les besoins et toutes les envies. Il y avait 
l'allée de la vaisselle, avec les assiettes à grosses enluminures, 
les soupières pansues, les terrines, les plats, la verrerie. Puis, 
d'autres commerces voisinaient, des vendeurs de bimbelote- 
rie, de brosses, de couteaux, de lampes, et jusqu'à des fri- 
teuses, qui cuisaient des crêpes, pour la gourmandise. 

Les femmes se rencontraient et bavardaient dans le coin 
•où les fermières vendaient leurs œufs, leurs poulets et leurs 



320 LA r.EVlE DE PARIS 

lapins. Des volailles passaient la lOte hors des paniers et glous- 
saient en clignant des yeux. Des chiens rôdaient entre les 
jupes, rabroués, enfonçant leurs queues entre leurs jambes. Des 
gendarmes, les mains au dos, surveillaient des coureurs de 
routes, qui, la boîte en sautoir, olïraient des aiguilles, du fil 
et du papier odorant. Des caravanes aux volets rabattus 
occupaient en biais tout un angle, pleines de mercerie. Entre 
deux de ces voitures, un chanteur dépenaillé braillait pour 
des badauds. Il désignait à mesure, du doigt, sur la violente 
enluminure qu'il colportait, les péripéties et les personnages 
de l'horrible drame de sa complainte. Sa voix dominait les 
invites des marchands, les rires des femmes et les cris des 
animaux. 

— Voyez, braves gens ! — disait-il, — le misérable que voici 
se lance avec son couteau grand ouvert, voilà le couteau, sur 
sa pauvre victime, qui est cette femme-là, et plante son grand 
couteau rouge, voyez-le, dans la gorge de la pauvre victime. 
Mais alors, les gendarmes viennent et mettent les menottes 
aux mains de l'afîreux brigand. Voyez la figure sauvage du 
criminel ! Voyez, braves gens, l'assassinat épouvantable, et 
la complainte que voici, qui a été faite sur l'air composé exprès 
pour ces tristes circonstances ! Vous avez ce grand papier et 
ce superbe tableau, plus les paroles qui sont imprimées, et 
toute la musique, pour deux sous seulement, qui ne seront pas 
perdus, braves gens, et je vais recommencer la funèbre 
romance. Écoutez ! 

Rose passait toute droite, sans écouter ce boniment. Elle 
ne prêtait pas attention aux œillades impertinentes des 
hommes. Elle suivait sa mère, qui voulait acheter un beau 
châie pour en garnir les épaules de l'épousée, et bavardait. 

— Allons, fille, presse ! Je ne vois rien de bon dans tout ça. 
Et toi? 

Elle palpait une étoile, s'informant du prix, et allait plus 
loin. Les vendeuses habiles jetaient sur le dos de Rose leurs 
mouchoirs soyeux, en les liant à deux mains aux épaules, à 
la mode de Murzac. Mais madame Pourru n'était satisfaite 
ni de l'une, ni des autres.^Certaines montraient des coilîes 
fines, aux brides transparentes, délicatement ajourées. Elles 
les plaçaient sur leurs poings, pour les faire admirer dans tous 



GENS DE MER 321 

les sens, et trouvaient à dire des mots enjôleurs. L'une y mit 
plus d'insistance, parlant, le sourire trouble, des galants, avec 
un sans-gêne de nomade habituée aux hardiesses des auberges, 
mais le regard courroucé qu'elle reçut renfonça ses gaillar- 
dises dans sa gorge. Enfin, les deux chercheuses s'arrêtèrent 
longuement à un éventaire où les toiles furent déballées 
devant elles. Chacune était seyante. 

— Qu'en penses-tu. Rose? — faisait la mère, tentée. 

Car elles étaient bien jolies, ces toiles, sous la lumière rosie 
par le grand parasol rouge fiché au bout d'un pieu, et la 
fillette était avenante dans leurs plis. Mais son front s'embru- 
mait pourtant, et elle refusait avec douceur. Elle ne voulait 
pas être frivole, pour ne choquer personne de sa joie et ne pas 
attirer les médisances faciles aux mauvaises langues. On dut 
recommencer les recherches, froisser dans les doigts de nou- 
velles pièces, déplier d'autres rouleaux, fouiller dans les voi- 
tures, dans les coffres suspendus entre les roues par des chaînes, 
et sous les bâches par-dessus les caravanes. On examina avec 
attention les soies teintes en couleurs foncées, on les étala, on 
les plissa jusqu'à ce qu'un morceau fût agréé. 

Ce fut ensuite le tour du galochier. Il y avait chez lui des 
sabots de toutes formes et de toutes tailles, des petits, pour 
protéger les pieds minuscules des princesses de contes, et 
d'énormes, pour les bergers épais qui gardent les vaches dans 
les landes. Il y en avait d'ouvragés comme des châsses, avec 
des figures et des fleurs sculptées, d'autres tout simples, à 
peine équarris, que de la paille emplirait, chauffant des pieds 
nus. 

Rose prêta sa jambe à la servante agenouillée, qui essayait 
patiemment et décrochait du plafond d« nouvelles guirlandes 
de galoches, pour les montrer à choisir, et tâchait de placer 
les plus belles, sans y parvenir. Car Rose tenait à son idée. 
Elle voulait rester simple, comme on la voyait toujours, en 
son ajustement presque sévère, môme en ce jour proche du 
grand bonheur, où Désiré allait la prendre tout contre lui, 
et la mener, bien fière et bien heureuse, s'asseoir au foyer des 
Madhouas, petite épouse nouvelle, si longtemps attendue. 
Dans sa joie passaient les phrases entendues autrefois, qui 
accusaient sa coquetterie, innocente du mal. 

15 Septembre 1915. 7 



322 LA REVUE DE PARIS 

— Tu nourris ta femme et ta fille avec nos dépouilles ! 

Il n'y avait plus de dépouilles, et elle en voulait chasser 
jusqu'au souvenir. Il fallait que la noce fût joyeuse, et que 
chacun, claquant des mains, hommes et femmes, voisins et 
parents, apportât dans la ronde, sur la place, son cadeau sur 
le tas. L'un verserait un ustensile de cuisine, l'autre un objet 
d'ajustement. Les plus pauvres donneraient quelque chose, 
de bon cœur, à l'habitude. Mahel avait promis d'allumer les 
cierges pour rien, et Potrec gardait au piquet un agneau de 
six semaines, pour le repas. 

L'abbé Rèze, qui circulait en conduisant mademoiselle 
Merrien, s'arrêtait dans la rue, devant Rose et sa mère, la 
figure épanouie d'un sourire. Sa grosse voix entra dans la 
boutique : 

— Choisis-les solides, tes sabots. Rose ! — disait-il. — Il 
faut qu'ils durent pour ne pas s'user dans le droit chemin. Je 
t'attends pour deux heures, demain, au tribunal, ma fille. Ton 
absolution est prête ! 

EMMANUEL BOURGIER 



LES SOLDATS ALLEMANDS 
EN CAMPAGNE 

D'APRÈS LEUR CORRESPONDANCE 



Lorsque le moment sera venu d'écrire l'histoire de la guerre^ 
ce n'est pas seulement la suite des opérations et le détail dés 
manœuvres militaires que l'on cherchera à mettre en lumière. 
On sera également curieux d'étudier l'histoire psychologique 
des belligérants et, en particulier, celle des combattants alle- 
mands. Quels ont été, pendant les diverses phases de la lutte, 
les sentiments des acteurs et auteurs du drame? Commer- 
çants, fonctionnaires, ouvriers, cultivateurs, arrachés à une 
existence confortable et méthodique, à des travaux d'appa- 
rence pacifique, à une civilisation qui se vantait d'être ultra- 
moderne, et brusquement précipités dans une tourmente d'Un 
autre âge, invités du jour au lendemain à retrouver au fond 
d'eux-mêmes l'âme vengeresse et la fureur sacrée du vieux 
guerrier teuton, — comment ont-ils réagi? Qu'ont-ils pensé? 
Qu'ont-ils compris? Comment ont-ils interprété les actes aux- 
quels ils ont pris part? 

Si l'on veut se renseigner à ce sujet, ce ne sont pas les grands 
journaux quotidiens que l'on consultera. Raisonnant tous' 
d'après le même mot d'ordre — et surtout avec la même 



324 I.A REVUE DE PARIS 

dialectique — ils nous présentent l'Allemand tel qu'il doit 
être d'après la théorie des penseurs germaniques, et non pas 
nécessairement tel qu'il est. Les lettres et journaux de route 
trouvés sur les prisonniers fournissent des indications et des 
témoignages bien autrement précieux et dignes de foi. Mais il 
est une troisième source de renseignements que l'on ne 
connaît guère en France, et qu'il sera fort intéressant d'exa- 
miner. 

A côté des grandes gazettes quotidiennes, il paraît en Alle- 
magne — il a paru surtout pendant la guerre — un nombre 
considérable de petites feuilles périodiques où sont publiées 
régulièrement des lettres de soldats. Ce sont d'abord les bulle- 
tins des grands syndicats, qui cherchent à faire connaître 
par des témoignages directs l'état d'esprit de leurs membres : 
syndicats d'ouvriers métallurgistes, d'ouvriers du bâtiment, 
d'ouvriers des transports, syndicats de boulangers, de peintres, 
de chapeliers et de la plupart des corps de métiers. A côté se 
rangent les feuilles publiées par les associations profession- 
nelles : associations d'employés de commerce, de postiers, de 
concierges, de garçons de café, de gardiens de la paix, de 
sténographes, d'employés communaux ; la liste complète serait 
aussi longue que pittoresque. Souvent ce sont les patrons qui 
se chargent de recueillir les lettres de leurs employés : ainsi 
font la Société générale d'Électricité, une grande maison de 
cafés de Berlin, plusieurs fabriques de produits chimiques. 
Puis nous avons les organes de sociétés diverses : confréries 
religieuses ou maçonniques, annuaires de corporations univer- 
sitaires, bulletins de sociétés agricoles, antialcooliques, spor- 
tives. Et si nous quittons les grandes villes pour pénétrer 
dans les campagnes, nous serons submergés sous le flot des 
feuilles paroissiales, que rédigent les pasteurs de villages, et 
dont le nombre se chiffre par milliers. 

Quelle multitude de renseignements ne trouvera-t-on pas 
dans ces publications lorsqu'on pourra se les procurer et les 
lire à loisir? Contentons-nous pour l'instant d'extraire de 
quelques-unes d'entre elles certaines indications sur l'état 
d'âme et les dispositions du soldat allemand pendant les 
premiers mois de la campagne. 



LES SOLDATS ALLEMANDS 325 



C'est d'abord l'enthousiasme du départ, les plaisanteries 
du voyage, les chants patriotiques, la joie de pénétrer en ter- 
ritoire ennemi. 

Nous arrivâmes, — écrit le fils du peintre Koller ^ — à la frontière 
française, qui fut franchie au cri de : Hourra ! Bientôt nous entrâmes 
dans la ville de Cirey, où nous avons bu notre premier vin de France : 
il coûtait 80 centimes la bouteille. 

Mais bientôt les surprises commencent. On croyait faire la 
guerre à la France et voici que la Belgique veut attaquer 
l'Allemagne. 

Je vous avais toujours dit dans mes dernières lettres, — écrit à sa 
famille le soldat Ernst Bergmann -, — que nous marchions contre 
la France. C'était vrai au commencement. C'est seulement en cours 
de route — nous n'étions pas encore sur le sol belge — que nous 
apprîmes que la Belgique nous avait déclaré la guerre. C'est pourquoi 
nous avons marché contre la place de Liège. 

Pour ceux qui opèrent en Alsace-Lorraine, autres décep- 
tions. Un militaire, dont le régiment est dirigé vers la Lorraine 
à travers la Belgique et le Nord de la France, raconte^ : 

Nous fûmes embarqués en chemin de fer pour aller faire connais- 
sance avec la Lorraine allemande. Un ignoble pays, — je veux parler 
de la population. En Belgique et en France, au moins, on était bien. 
Là nous vivions confortablement. Les habitants étaient aimables. 
D'ailleurs, le plus souvent, les maisons étaient abandonnées et nous 
en profitions pour nous mettre à notre aise. La cuisine de campagne 
était bonne également parce qu'elle s'approvisionnait à bon marché 1... 
Mais la Lorraine 1 Les habitants paraissent plus Français qu'Alle- 
mands 1 La plupart parlent à peine l'allemand. L'idée ne leur venait 
même pas d'avoir quelques attentions pour nos soldats. Plusieurs 

1. Lettre publiée dans la Sûddeutsche Maler-Zeitung, Munich, 29 novem- 
bre 1914. 

2. Lettre d'Ernst Bergmann, soldat au 1358 d'infanterie, datée de Liège, 
7 août, publiée dans Aus dcr Heimat, Evangelisclies Gemeindeblati fur Kayna, 
septembre 1914, 

3. Lettre de Karl Lampe, membre de la corporation universitaire A. T. V. 
Kurmark, publiée dans le bulletin Altherren-Boole des A. T. V. Kurmark, Berlin, 
15 mars 1915 



.32.Ç LA REVUE DE PARIS 

familles ont même leurs fils dans les rangs de l'armée française. Et 
cela après que nous leur avons fait des avances pendant quarante- 
quatre ans ! 

A ceux qui traversent les champs de bataille et les vil âges 
de Belgique et de France, les ravages causés par les armées 
qui les ont précédés apparaissent bientôt dans toute leur 
horreur. 

Le spectacle d'un champ de bataille n'est pas beau, — écrit le doc- 
teur Obladen '. — Des monceaux de cadavres, dont certains sont 
encore en position à genoux, raidis par la mort, le fusil dressé comme 
pour tirer. Des débris de canons, d'hommes, de chevaux entassés. Des 
membres arrachés, des entrailles dans les tranchées. Il faut avoir les 
nerfs solides... 

Ce que nous avons vu est terrible, — écrit de Lille le soldat Max 
Sierlinsky -. — Partout les belles villes et les beaux villages de France 
sont totalement anéantis et détruits par le feu de l'artillerie. Partout 
où l'on tourne ses regards, on n'aperçoit que des flammes. 

... Des rues entières ont été détruites, — écrit le concierge Franz 
Tuschick ^ parlant probablement de Louvain. — Coupables ou inno- 
cents, on ne pose pas la question. Dans certaines maisons qui ne sont 
pas brûlées, fenêtres et rideaux sont percés à jour comme des tamis. 
Sous les décombres on trouve tous les objets imaginable»; de nom- 
breux cadavres ; beaucoup de cassettes et beaucoup de vin ont déjà été 
retirés... Quant aux gens riches, la plupart se sont enfuis avec tous 
leurs domestiques ; même les concierges sont partis en grand nombre. 
Châteaux et villas restent abandonnés avec tout ce qu'ils contenaient. 

A chaque pas le soldat retrouve le spectacle des édifices 
en ruines. W. W. écrit le 11 octobre à son collègue Boenisch^ : 

Nous sommes allés en chemin de fer jusqu'à Dinant. Dinant était — • 
je dis à dessein était — une ville d'environ 10 000 habitants, une station 

1. Lettre du docteur Obladen, vétérinaire militaire, membre de la corporation 
universitaire Uiiiias Salia, publiée dans le bulletin Unitas, décenibre 1914. 

2. Lettre publiée dans Gott im Kriege, Eine Gabe :um Kriegs-Weilmachlsfesl 
1914, dem Kirchspiel Technilz dargcbrachl von scincn Soehnen im Felde, bereifct 
von Pfarrvikar Karl Joseph Friedrich. 

3. Lettre publiée par la Deutsche Portier-Zeitung, Organ des deutschen Portier- 
Verbandes, Berlin, 15 décembre 1914. 

4. Lettre publiée dans Der Prolelarier, Hanovre, 13 février 1915. 



LES SOLDATS ALLEMANDS 327 

•d'été très fréquentée sur la Meuse. Entourée à gauche par des 
rochers à pic, à droite par des collines boisées, c'était un ravissant coin 
de terre. Mais aujourd'hui quel aspect 1 Un monceau de ruines 
fumantes I Pas une pierre n'est restée en place. Bien peu de maisons 
sont encore debout. En voyant cela nous comprîmes toute l'horreur 
de la guerre. On nous raconta que les habitants avaient pris part à la 
lutte. C'est pourquoi la ville fut détruite *... 

Un autre assiste du fort Brimont à l'incendie de Reims ^. 

On voyait la nuit la ville en feu ; les tours de la célèbre cathédrale 
étaient enveloppées de nuages rouges. Effrayant spectacle ! 

Un troisième appartient au régiment d'artillerie qui « reçut 
l'ordre d'abattre (niederlegen) la cathédrale d'Ypres » parce 
qu'on avait cru y découvrir un poste d'observation. 

Depuis hier 22 novembre, — écrit-il \ — il faut dire : Ypres avait 
une cathédrale. Aujourd'hui cette cathédrale, détruite par les obus 
et l'incendie, n'est plus qu'une ruine. 

Mais ce sont surtout les souffrances humaines, les deuils et 
la misère des populations, qui impressionnent les soldats dans 
leur marche à travers les territoires dévastés. 

Les habitants sont à faire pitié, — dit un boucher écrivant de 
France *. — Quand on va aux environs pour réquisitionner du bétail, 
•on voit des étables qui contenaient naguère de vingt à trente bêtes 
et où il n'y a plus maintenant que deux ou trois maigres vaches perdues 
dans un coin. Tout a été pris à ces gens. On leur enlève jusqu'à la der- 
nière botte de paille pour protéger les hommes contre la gelée. Hier 
j'ai dû réquisitionner dans une ferme dont les bâtiments sont à peu 
près aussi grands que ceux de Goben-Bauern '. En fait de bétail il ne 
restait qu'une chèvre. La fermière m'a dit que, depuis trois semaines, 

1. « Le plus horrible spectacle que nous ayons vu, — écrit le 14 novembre un 
employé de commerce, Paul Hartung, — est la ville de Dinant sur la Meuse, 
entièrement détruite. Il y a là-dessus un article de moi dans le Leipziger Taçfc- 
blatl du 12 octobre. C'est un article intitulé « Le premier vin français », que ma 
iemme a donné (l'article non le vin) à mon insu. » (Lettre publiée par les 

Verbandsblaetter, Leipzig, janvier 1915.) 

2. Lettre d'un aide-major, publiée dans le bulletin du Vcrein S. G. V. 
Gœttingen, 19 janvier 1915. 

3. Lettre d'un membre de la corporation universitaire Allemania, publiée 
•dans les Burschenschaftliche Blaetter, Berlin, 15 février 1915. 

4. Lettre du boucher Joseph Ehrl junior, de Teisbach, Bavière, publiée par 
i'Isar-Zeitung, 13 décembre 1914. 

5. Sans doute une ferme des environs de Teisbach. 



328 LA REVUE DE PARIS 

elle ne vivait que du lait de cette chèvre et de quelques pommes de 
terre. 

Et le jardinier Arthur Naumann, décrivant son arrivée dans 
un village français qui, pris et repris quatre fois, est resté la 
cinquième fois aux mains des Allemands^ : 

Cette fois — dit-il — nous avons à remplir une mission particulière. 
Nous devons perquisitionner dans le village pour reconnaître la popula- 
tion civile, le bétail, Igs vivres, le charbon et tout ce que nous pouvons 
utiliser. Nous ne trouvons pas grand'chose. Quelques vieux chevaux 
à moitié morts de faim, une vache et environ trente femmes et enfants. 
Tout cela est transporté au loin à l'arrière. Mais ce que nous avons vu 
pendant notre perquisition, cela est indescriptible. Des cadavres de 
bêtes et de gens tombés ou brûlés, cela ne nous fait pas grande impres- 
sion. Mais, dans une cave, où se trouvaient un ménage avec deux 
enfants, manifestement morts de faim, l'horreur a saisi nos cœurs 
endurcis !... 

Est-ce la peur qui a retenu ces malheureux dans leur cave, 
se demande Naumann, ou bien« étaient-ils trop fiers pour solli- 
citer un morceau de pain de l'ennemi »? — Combien d'épi- 
sodes tragiques de cette guerre resteront à jamais ignorés! 

* 

Beaucoup de villages ont été détruits par les obus au cours 
de la lutte ; mais un grand nombre ont été incendiés par ordre, 
à titre de châtiment (Strafe), parce que des civils étaient accu- 
sés ou soupçonnés d'avoir commis des actes hostiles. C'est ce 
qui est arrivé à Louvain, à Malines, à Badonviller et en tant 
d'autres endroits. 

Dans toutes les localités où l'on tirait sur nous, — écrit un fidèle de 
l'église de Groeningen -, — les maisons étaient incendiées et le village 
brûlé. La Belgique est totalement anéantie. 

Comme nous arrivions sur la place du Marché (de Namur), — écrit 
un membre de la Turnerschaft Philippina •', — des coups de feu par- 

1. Lettre publiée par l'AUgemeine Deutsche Gacrlncr-Zciluiuj, Berlin, 12 décem- 
bre 1911. 

2. Lettre publiée dans V Evangelisches Gemeindeblall fur dcn Kirchenkreis 
Groeningen (Bezirk Magdcburg), décembre 1914. 

3. Lettre de F. W. Beusliauscn, du 5» régiment de la Garde, publiée dans la 
Zciischrif dcr Turnerschaft Philippina, Marburg, janvier 1915. 



LES SOLDATS ALLEMANDS 329 

tirent des fenêtres et des caves. Au bout d'une demi-heure l'hôtel de 
ville et toute la place du Marché étaient en flammes. Nous avons dû 
mettre le feu par vengeance, et cent maisons environ ont été brûlées. 

Le village de Jarny, — écrit le docteur Hccking ^ le 21 novembre, — 
a maintenant une triste apparence. Là les habitants, à la fin d'août, 
avaient pris part à la lutte et on avait même tiré sur nos troupes du 
haut du clocher. Aujourd'hui la moitié du village n'est plus qu'un tas 
de ruines, plusieurs personnes ont été fusillées, si bien que la tranquil- 
lité et la paix régnent maintenant dans le village. 

Grâce à ces terribles répressions, on espère produire un effet 
d'intimidation. 

Le séjour de Bruxelles -, — écrit un commerçant, — est pour le 
moment sans danger, car il y a une garnison suffisante et, en outre, 
des obusiers sont tournés vers la ville basse et la regardent d'un air 
menaçant, prêts à faire feu si les habitants se laissent entraîner à des 
actes hostiles. D'ailleurs le sort de Louvain est sous les yeux des Bruxel- 
lois pour leur servir d'exemple. 

Que les soupçons des Allemands contre la population civile 
aient été le plus souvent — presque toujours — injustifiés, 
d'irréfutables témoignages l'ont établi. Il suffit d'ailleurs de lire 
les lettres de leurs soldats pour constater qu'ils avaient une 
véritable phobie des « francs- tireurs ^ », qu'ils en voyaient 
sans cesse où il n'y en avait pas, et qu'ils n'hésitaient pas à 
infliger un châtiment alors même que la preuve du délit était 
impossible à faire. 

1 . Lettre publiée dans le bulletin de la fabrique de produits chimiques Heukel 
et C" : Blaeiler vom Hausc, Dùsseldorf, 15 décembre 1914. 

2. Lettre publiée dans Der Handelsland, Hambourg, 1" janvier 1915. 

3. On sait que, détournant le mot de sa signification primitive, les Allemands 
appellent aujourd'hui « franc-tireur » tout civil qui aide directement ou indi- 
rectement les armées alliées ou, simplement, se trouve avoir une arme chez lui. 
Les francs-tireurs sont ceux qu'on refuse de traiter en militaires, ce qui n'em- 
pêchera pas de regarder à l'occasion les militaires comme des francs-tireurs 
lorsque l'on y trouvera avantage. « Ce qu'il y eut de particulier à Badonviller, — 
écrit un soldat du 2" régiment bavarois, — c'est que les habitants n'étaient pas 
seuls à tirer ; il y avait avec eux un très grand nombre de soldats qui s'étaient 
cachés là en battant en retraite, et qui se rappelaient maintenant leur qualité. 
La suite se devine sans peine : des cadavres, des blessés et des maisons en flammes, » 
(Lettre de Kanefend, publiée par le bulletin de la Turnerschaft Philippina, 
Marburg, janvier 1915.) 



330 LA REVUE DE PARIS 

Un soir, — écrit dans son journal de route l'aumônier militaire von 
Bergh S — un soir, c'était à Namur, des bruits alarmants commen- 
cèrent à circuler. On disait que de fortes colonnes de francs-tireurs 
approchaient. On croyait voir distinctement sur les hauteurs des 
signaux lumineux. Mais c'était une fausse alerte. La nuit se passa 
tranquillement. 

Combien de fois l'alarme n'a-t-elle pas été ainsi indûment 
donnée ! 

Le docteur Obladen ^ décrit plusieurs combats de rues qui 
furent livrés la nuit et dans des conditions telles — le 
récit le prouve clairement — qu'il était impossible aux Alle- 
mands de savoir s'ils avaient affaire à des civils ou à des mili- 
taires attardés. 

A B..., connue nous arrivions de nuit, l'aimable population nous 
accueillit par des pruneaux. Alors nous mîmes le feu à cinq maisons, 
par ordre. Qui, et combien de gens, nous avons tué à cette occasion, il 
ne fut pas possible de s'en rendre compte malgré la lueur du feu... 

A S..., dans des maisons incendiées, j'ai trouvé des cadavres de 
femmes et d'enfants carbonisés, — fin de francs-tireurs. Nous conti- 
nuâmes par M... et arrivâmes à V... la nuit. Pour changer, nous reç4i- 
mes de nouveau des coups de fusil sans pouvoir découvrir le tireur. 
Une patrouille de douze hommes fut donc formée, nous prîmes comme 
otages le maire et « monsieur le curé », et nous leur fîmes traverser 
le parc du château (il serait plus exact de dire la forêt vierge), un parc 
d'environ vingt arpents, dans lequel la population était cachée et 
d'où les coups partaient. Tous les vingt pas la troupe s'arrêtait, et 
monsieur le pasteur élevait sa voix sonore pour faire comprendre à la 
population qu'au premier de coup de feu, lui et le maire seraient 
fusillés, qu'il faudrait de plus payer trois mille francs d'amende et 
que toutes les maisons seraient détruites. 

Que parfois un civil, croyant agir en patriote, ou indigné 
par les horreurs qu'il voit sous ses yeux, fasse usage d'une arme 
à feu ou commette un acte hostile, cela est inévitable. Mais 
qu'il soit permis de punir, et souvent de détruire, tout un 
village pour la faute d'un seul, la conscience humaine et les 
conventions internationales se refusent à l'admettre. C'est 
cependant ce que l'armée allemande a fait et entend faire 

1. Lettre publiée dans le Deutscher Soldatenfrcimd, Kalender. Stuttgart 1915. 

2. Lettre du docteur Obladen, déjà citée plus haut. 



LES SOLDATS ALLEMANDS 331 

d'une manière systématique ^ La lettre du peintre Cari Ghris- 
tiansen indique clairement de quelle manière le principe 
est appliqué-. 

Avant-hier a été pour les habitants des villages où nous canton- 
nons, un jour d'une tristesse indicible. Ils ont dû, au galop, évacuer 
leurs demeures. Pourquoi? La veille, un de nos camarades, qui com- 
prend le français, entend un garçon de onze ans dire à sa mère : 
« Tu sais, ce soir, nos soldats ne tireront pas sur les Allemands à 
Roye. » Notre camarade engage la conversation et demande au petit, 
sans en avoir l'air, d'où il sait que Roye ne sera pas bombardé ce soir. 
« C'est... qui nous l'a dit. » La suite de l'histoire vous la devinez tous. 
L'enquête révéla que de la maison de N... un câble souterrain condui- 
sait aux positions françaises. N... fut pendu. Mais, conséquence plus 
grave, tous les habitants, femmes, enfants et vieillards, à qui on avait 
laissé jusque-là leurs demeures et leurs biens, durent cette fois les 
abandonner. Encore un résultat de la pratique des francs-tireurs. 
Naturellement nos camarades, qui avaient épargné jusque-là les 
maisons habitées, s'y installent maintenant avec empressement ; car 
en hiver, tout de même, les greniers et les granges ne sont pas aussi 
confortables que les bonnes maisons du village. Et nouvelle consé- 
quence, il arrive que tout — mais absolument tout — ce qui est utili- 
sable, nous le prenons ou le consommons. Et les pauvres gens perdent 
ainsi jusqu'à leur dernier avoir. Pouvez-vous, par la pensée, vous 
« peindre » ce tableau? Et pourtant il est bien qu'il en soit ainsi, 
car la guerre finira d'autant plus vite. Peut-être y a-t-il des personnes 
qui ne peuvent se faire à cette conception de la guerre. Et, cependant, 
soyez persuadés que nous avons tous une profonde pitié pour les 
malheureux. Mais l'échelle de la pitié n'est plus la même qu'en temps 
normal. De dures nécessités dictent notre conduite. La tendresse et le 
sentiment ne nous troublent plus, croyez-le. Que nous puissions seu- 
lement nous habituer à supporter toutes ces fatigues ! 

Cette fois l'armée allemande s'est contentée de piller. Mais 
l'incendie et le massacre sont pratiqués d'après la même 
méthode. 



1. Le cas est prévu dans les manuels de conversation française destinés aux 
soldats allemands. On y trouve, avec la prononciation figurée, des phrases comme 
celles-ci : « Des francs-tireurs y a-t-il? — Le village sera détruit s'il y a des francs- 
tireurs 1 » (Dâft frangtirôr ialil? — Lô willassch ssera delriïih silja dâh frangtirôr !)• 
— « Je vous ferai fusiller et détruire le village I » (Schô wuh ferrâh fiïsijeh eh 
dehtrûir lô willasch !) [Deulsch-franzôsisclier Kriegs-Dolmetscher fur Soldalen, 
von Dr. F. Wolfson, Leipzig.] 

2. Lettre du 11 décembre, publiée dans VAllgemeine Maler Zeitung, 16 jan- 
vier 1915. 



332 



LA REVUE DE PARIS 



Coupables ou innocents, on ne se pose pas de question, dit 
le concierge Tuschick dans la lettre que nous avons citée ^. 
On s'en donne dès lors à cœur joie. W. Rieck, un autre con- 
cierge, prend part au châtiment de la ville d'A... où des civils 
sont accusés d'avoir tiré. 

On leur a bientôt montre, — écrit-il *, — qu'ils n'étaient pas les plus 
forts. Ce qui s'est passé, tu ne peux te l'imaginer. C'est ^ alors qu'on a 
tapé et lardé. C'était horrible à voir. Torrents de sang et cadavres 
plein les rues et les maisons. Là il n'y avait pas de merci. Portes et 
volets étaient enfoncés et cette lâche racaille recevait son dû. 

Et le docteur Karl Ruehl * passant à Cernay : 

Çà et là une maison en feu, d'où l'on a tiré sur nos hommes ; une 
troupe de francs-tireurs prisonniers en larmes, parmi eux de belles 
jeunes filles et de vieux ratatinés à l'air idiot ; un jugement rapide ; 
des soldats et des paysans curieux rassemblés sur la place du marché ; 
un prêtre pâle et hâve qui dispense les dernières consolations; un com- 
mandement bref et coupant ; une dernière convulsion dans le corps 
des délinquants, puis ils s'abattent. On passe à la deuxième fournée, 
et ainsi de suite, jusqu'à ce que le terrible travail soit achevé avec 
méthode et précision. 

* 
* * 

En présence de ces scènes atroces, que pensent et que disent 
les soldats allemands? Beaucoup ne peuvent réprimer un 
premier mouvement d'horreur. On l'a vu dans les lettres qui 
précèdent. Quelques-uns même, bien timidement, osent expri- 
mer le trouble de leur conscience : 

Avant-hier, — écrit le docteur Kaufmann '% — j'ai dû faire arrêter 
le maire du faubourg de Saint-M... qui était soupçonne de trahison. 

1. Voir plus haut : < Schuldige, auch Nichlschuldige, dus knnn dabei niclit iii 
F rage kommen. » 

2. Lettre publiée dans la Deutsche Portier-Zeilimg, Berlin, 15 décembre 1914. 

3. « Da gab es Hiebc und Sliche, dus ivur direkt grauenhajl... Da gab es kein 
Pardon... » 

4. Burschenscliaflliche Blaetler, Berlin, 15 décembre 1914 : kUrc du docteur 
Ruehl, membre de la Corporation Allcmania de Giesscn. Il s'agit de Cernay 
(Marne). 

5. Lettre du docteur l'aulus Kaufmann, publiée dans J->et Evaiijelisl. 
Brème, 26 décembre 191 1. 



LES SOLDATS ALLEMANDS 333 

lA parler franc, c'est vraiment indigne la dureté avec laquelle il faut 
t^gir dans ces circonstances. L'homme se tient blotti dans une cave 

avec sa vieille mère. Celle-ci a une hémiplégie, causée par une attaque. 

Néanmoins je dois, impitoyable, arracher le fils à la vieille femme 

gémissante. A côté de moi se tiennent deux hommes baïonnette au 

canon. C'est la guerre ! 

J..., ouvrier peintre, écrivant de Pologne ^, décrit l'entrée 
des troupes allemandes dans un village russe que l'artillerie 
allemande vient de détruire : 

Lorsque tout fut en llammes nous avançâmes. L'horreur me saisit. 
Là un homme était assis près d'un arbre, la tête emportée. Ici un autre 
avait le corps ouvert ; partout des pieds, des mains, des bras, des têtes 
arrachés. On amena même une vieille femme dont la poitrine laissait 
échapper un flot de sang : sa longue chevelure blanche l'enveloppait 
comme d'un suaire. J'ai appris ce jour-là jusqu'à quel degré de bestialité 
l'homme est capable de se dégrader. Nous passions près d'une batterie 
russe détruite : sous un canon se trouvait un artilleur à l'air intelli- 
gent, grièvement blessé. Il nous regardait d'un œil triste et si malheu- 
reux que les larmes eu venaient aux yeux. Néanmoins, un homme qui 
passait ne put résister à l'envie de lui cracher au visage. Pense un peu ! 
A un pauvre mourant abandonné î Et cependant l'homme qui a fait 
cela était bon. Il a partagé avec moi son dernier morceau de pain. 
Mais la vue d'un Russe suffit à le ravaler au niveau d'une bête. Tel 
est l'effet de cette guerre. 

Je pourrais te raconter bien d'autres traits, qui nous empêcheront 
d'être jamais des partisans de la guerre. Ce sont de tristes histoires 
qu'entendra la postérité. Je suis toujours agacé quand je vois des jour- 
naux, qui ont systématiquement excité à la guerre, s'étendre mainte- 
nant sur les atrocités et les horreurs de cette lutte furieuse. Sauront-ils 
au moins tirer les conséquences de ces événements et écarter dans 
l'avenir les causes de la guerre? Je doute qu'ils touchent jamais aux 
causes primordiales. Mais nous, nous savons maintenant quelles cala- 
mités entraîne la guerre. 

J... est malheureusement une exception. Non moins excep- 
tionnels sont les trois néo-apostoliques auteurs de l'étrange 
lettre qui suit -, où ils dénoncent à leur évêque les actes de 
brutalité et d'irrévérence commis par les soldats allemands 
dans une église française. 

1. Vercins-Anzeiger, Organ des Vcrbandes der Maler, Lackierer, etc., Ham- 
bourg, 16 janvier 1915. 

2. Lettre publiée par la Neuapostolische Rundschau, Zcitschrift zur Foerde 
rang des Glaubenlebens der NeuapostolischenGemeinden, Leipzig, 27 décembre 1914. 



334 LA REVUE DE PARIS 

Nous n'avons trouvé notre régiment qu'à Liège. Ce régiment a 
beaucoup, beaucoup souffert à Namur, Maubeuge, etc. Qui sait où 
nous serions [si nous l'avions rejoint plus /dZ]? Mais voici seulement 
que nous rejoignons, et nous disons : « Le Seigneur a fait en nous de 
grandes choses ; nous nous en réjouissons. Il sacrifie des hommes pour 
toi et des peuples pour ton âme. »... Nous étions il y a huit jours dans une 
église à Boucouville. Quel spectacle 1 Les murs, les fenêtres percés par 
les obus, les crucifix, les cierges, les tableaux, l'autel et l'harmonium 
en morceaux, les accessoires du Saint-Sacrement, lés étoffes sens des- 
sus dessous. On voit des soldats qui tournent eri dérision la barette du 
prêtre. Les habits des enfants de chœur, dépouillés de leurs dentelles, 
servent comme essuie-mains ou pour d'autres usages. Cela nous fait 
penser à Sion, s'il tombait entre les mains de l'ennemi. Terrifiante 
pensée I Un soldat avait mis sur sa tête la coiffure du prêtre ; je la lui 
arrachai; il la reprit de force et, là-dessus, tout le monde de rire. 
Tel est l'endurcissement du cœur, indomptable et insensé jusqu'à la 
fin. A Dieu notre respect ; à vous et à notre cher apôtre cordial merci : 
à nos femmes notre cœur et notre main. Nous vous saluons avec la 
devise : « Si Dieu est pour nous, qiii donc sera contre nous? » 

AD. BAUNMUTTER, WALT. PETSCH, W. KRAMER. 

* 
* * 

La plupart des combattants s'endurcissent, cependant, et 
bientôt les horreurs de la guerre ne font plus sur eux d'impres- 
sion. «La tendresse et le sentiment ne nous troublent plus», 
disait le peintre Christiansen^. — « On s'habitue peu à peu 
comme si c'était tout naturel », écrit un autre. — « Les 
maisons incendiées sont à l'ordre du jour; leur vue né sur- 
prend plus personne », déclare un instituteur '-. — Les soldats 
allemands obéissent au mot d'ordre que formule si bien une 
institutrice de Dresde dans une lettre adressée à un journal 
de la ville * : 

Nos ennemis ne reconnaissent pas notre générosité, — dit-elle, — 
et la prennent pour de la faiblesse. // faut que nous soyons pour nos 
ennemis d'une dureté inexorable... 

1. Voir plus haul. 

2. Lettre publiée par la Hannoversche Schulzeitimg^ Hanovre, 5 janvier 1915. 

3. Dresdncr Xachrichlen^ 30 décembre 1914. L'institutrice écrit au journal de 
Dresde pour se plaindre de la faiblesse avec laquelle sont traités les correspon- 
dants de journaux étrangers. « Pourquoi, dit-elle, ne faisons-nous pas tout de 
suite leur procès à ces traîtres? Peu importe qu'ils soient Anglais ou Améri- 
cains... » 



LES SOLDATS ALLEMANDS 33 5 

Ne nous guérirons-nous donc jamais de notre sentimentalisme? 
Dans cette guerre — la plus terrible de toutes — il ne faut pas que la 
voix du cœur se fasse entendre. Nous devons montrer à nos ennemis 
que nous sommes capables d'être cruels et impitoyables. « Landgrave, 
endurcis-toi. » En parlant ainsi, ce n'est pas mon opinion que j'ex- 
prime, mais celle de centaines de milliers d'individus, celle — j'ose le 
dire — de la majorité de notre peuple allemand. 

Donc le soldat allemand sera dur. Il commettra volontai- 
rement des brutalités, tout en conservant son. sang-froid et 
en riant sous cape des bonnes plaisanteries auxquelles il se 
livre. 

Malgré les fatigues et les privations, — écrit l'employé Dietel ', : — 
notre campagne a été fort variée et intéressante; les scènes comiques 
n'ont pas manqué non plus. Un jour, par exemple, je voulais obtenir 
d'un paysan du bois à brûler. — - Réponse : « Ne plus de bois - ». — 
Ah : cest comme ça? je vais chercher une hache;, je prends la chaise 
sur laquelle il venait de s'asseoir et je commence tout tranquillement 
à fendre du bois. Le bonhomme pousse un cri, disparaît et rapporte 
une charge de bois, si grosse qu'il plie sous le poids. Et voilà com- 
ment les jours s'écoulent. — ■ Mes nieilleurs saints. Volontaire dietel^. 
« C'est la guerre ■'. » 

H... et F. M..., de la paroisse de Vilsen, inventent d'ingé- 
nieuses distractions. 

Les habitants, — écrivent-ils du Nord de la France ', — n'ont plus 
rien à manger.Nous leur donnons bien du pain, mais, quand les enfants 
viennent demander, nous les forçons d'abord à chanter : Deutschland, 
Deutschland iïber ailes! Ils chantent cela très bien déjà; on les pren- 
drait pour des Allemands. Nous les forçons aussi à dire : Français 
capout ! C'est très comique. 

Tout en lampant dans un petit café français une tasse ^ 
dix centimes, le canotier Fritz Mussofî flirte délicatement. 
Une jeune fille est seule dans la salle : 



1. Lettre du 9 novembre, publiée dans le NaclwichlenblaV. du personnel delà 
maison H. Schlinck et Cie, à Hambourg. 

2. Eu français dans le texte. 

3. En français dans le texte. 

4. Lettre publiée par le Vilscr Inspcklions Boic, décembre 1911. 



f 



336 LA REVUE DE PARIS 

Je la prenais d'abord pour une Allemande, — dit Musolfï S — car elle 
n'avait rien du type français ; elle était blonde tandis que toutes les 
femmes ici ont les cheveux d'un noir éclatant. De plus, contrairement 
à la coutume générale des Françaises, exceptionnellement, elle n'était 
point fardée. Comme elle me servait le café, je ne voulus pourtant pas 
laisser échapper l'occasion favorable — songez que pendant cinq mois 
on n'avait pas vu un être du sexe féminin I — ^ et je me permis donc de 
lui pincer les joues. 

Et, poète à ses heures, le référendaire Erich Kunz- décrit 
en termes pittoresques un village dévasté qui présente les 
motifs « les plus ravissants )) : 

Les armoires arrachées et renversées ont répandu leur contenu 
bigarré dans les chambres, dans les cours et dans les jardins. A côté 
d'une camisole de nuit blanche, un vieux haute-forme enfoncé porte, 
sous les rameaux fleuris, le deuil de son ancien maître ; une paire de 
lunettes bleues regarde tristement hors d'un seau de pommes pour- 
ries, et en haut d'un tas de fumier trône un lit d'enfant bleu de ciel... 
Les nombreux lapins qui sautillaient joyeusement alentour ont été 
l'un après l'autre rôtis sur les poêles français et « incorporés » dans 
nos corps allemands. Il n'y a plus que deux maigres poulets qui courent 
çà et là dans la cour, jouissant d'une liberté inusitée ; mais eux aussi 
sont déjà suivis par des regards amoureux. 

* 
* ■••.: 

Un trait caractéristique de l'Allemand, et que nous retrou- 
vons dans sa -correspondance de guerre, est la persistance 
chez lui de l'empreinte professionnelle. Qu'il entre dans un 
salon, qu'il voyage, ou qu'il se récrée, l'Allemand n'oublie 
jamais sa spécialité, son Fach : il ne l'oublie pas davantage 
sur le champ de bataille. 

Le jardinier sait gré aux Belges de n'avoir pas obligé les 
Allemands à détruire la ville de Gand ' : 

Gand possède en effet plus de monuments ennemis que toutes les 
autres grandes villes de la Belgique réunies. Et l'art des jardiniers, 

1. Sonder-Ausgabe zim 25-jàhrigen Bestehen des Berliner-Ruder-Club Sturm- 
vogel, Berlin 1915. 

2. Lettre publiée clans les Barschcnschaflliche Blàller, Berlin, 15 janvier 1915. 

3. Lettre publiée dans VAllgemeine Deutsche Gaerlncr-Zeitung, Berlin, 
19 décembre 1914. 



LES SOLDATS ALLEMANDS 337 

spécialement, aurait reçu là un coup funeste I II y a plusieurs centaines 
de jardins aux abords de cette ville magnifique. Là flamboie le rouge 
de milliers de bégonias, etc.. 

Le peintre juge la guerre à son point de vue : 

Et ce magnifique tableau, — écrit Philippe Sch. *, — quand les enne- 
mis, en colonnes débandées, se dispersent dans la vallée, les pantalons 
rouges flambant sur les champs ondoyants. A ce spectacle la déman- 
geaison de peindre vous prend. Malheureusement il nous était interdit 
de mettre impudemment le nez hors de la tranchée, car chaque fois 
nous attrapions quelque chose. 

Le commerçant n'oublie pas ses affaires et il parcourt les 
magasins des villes françaises pour voir s'il y trouvera les pro- 
duits de sa maison -. Le Herr Doktor terrorise en latin les habi- 
tants des villages français. L'éleveur de lapins fait un singu- 
lier mélange de ses impressions de guerre et de ses préoccupa- 
tions professionnelles : 

Très honoré monsieur Koppe, — écrit Franz Herkroth^ à un 
ami, — nous sommes en guerre. Il n'y a pas à sortir de là... Nous 
avons traversé toute la Belgique en vainqueurs. Maubeuge fut la pre- 
mière forteresse qui dut se soumettre. L'exemple fut bientôt suivi 
par la flère Anvers, que d'après les Belges nous ne devions jamais 
conquérir. Gomme elle a vite ouvert ses portes cependant ! J'ai souvent 
eu l'occasion de voir des cages à lapins, mais nulle part je n'ai trouvé 
des procédés d'élevage et une race comparables à ce que nous avons en 
Allemagne. J'ai aussi expérimenté divers rôtis : la viande avait bon 
goût et me changeait agréablement de l'ordinaire. ^Maintenant nous 
sommes depuis des mois en Flandre. 

Je t'envoie de l'écurie un salut de soldat. — franz herkroth. 

... Nous avons conquis toute la Belgique, à un petit coin près, 
— écrit un autre éleveur * — et bientôt tout le pays sera allemand, 
aussi allemand que le sol béni de notre patrie. Il nous faudra donc 
veiller à faire revivre, ici en Belgique, l'élevage des lapins, et nous ne 
devrons pas oublier qu'après la guerre la Belgique sera pour nous un 

1. Lettre du 26 décembre, publiée par VAllgemeine Maler-Zeitung. Berlin, 
16 janvier 1915. 

2. Lettre d'Otto Straub, employé de la maison de cafés Franck etflls, publiée 
dans le bulletin de guerre de la maison : Mitteilungen von Ihrer Finna und Ibren 
Kollegen, Berlin, 2 janvier 1915. 

3. Lettre publiée dans Der KaninchenziXchicr, Leipzig, 26 février 1915. 

4. Ibidem. 

15 Septembre 1915. 8 



338 LA REVUE DE PARIS 

débouché. Comme il ne reste que très peu de lapins sur le sol belge et 
que les Belges demeurés dans le pays désirent recommencer l'élevage, ils 
seront obligés de s'adresser à l'Allemagne. Ils réclameront des « géants 
belges » ou « flamands». Si nous leur répondons que le « géant belge» 
n'existe plus chez nous, et si nous le baptisons d'un autre nom, le 
Belge se fâchera et l'éleveur allemand perdra son débouché. Mais 
sans doute conservera-t-on l'ancien nom, car après tout la Belgique 
«st dans nos mains ; elle est et elle restera allemande. Après la conclu- 
sion de la paix, nous ferons voir aux éleveurs belges les avantages des 
procédés de sélection, et nous échangerons avec eux nos bêtes et nos 
idées. Il faut espérer que nous pourrons fahe de même dans une partie 
des territoires français conquis. Mais une chose est sûre. Il faut que 
Dieu punisse l'Angleterre et qu'il la punisse bien I 

Cet attachement de l'homme à son métier a au premier 
abord quelque chose de touchant. Mais méfions-nous du 
spécialiste, trop souvent fermé aux sentiments généreux et 
dont les préoccupations étriquées témoignent tout au moins 
d'une singulière indifférence à l'égard des drames et des 
misères dont il est le témoin. Grattez un peu, et vous verrez 
apparaître le pédant, le cuistre, gonflé de suffisance et d'or- 
gueil national. 

Laissez-moi, — écrit le pâtissier Hugo Kreuter *, — vous donner 
quelques impressions du pays de la « grande nation ». J'ai toujours 
entendu dire et lu que le peuple français était civilisé. Il n'en est rien 
aujourd'hui I — Peut-être au xviii^ siècle ce peuple a-t-il atteint un cer- 
tain degré de civilisation. Aujourd'hui les villes et la campagne ont un 
aspect 4' abandon ; la soif de la vengeance a empêché ce peuple de tra- 
vailler et de produire. Il n'y a dans tout le pays que les grandes routes 
qui soient en bon état. Les chemins de campagne sont presque inconnus 
dans le Nord de la France. C'est surtout dans l'art de bâtir que les 
Français sont prodigieusement en retard. Il est rare qu'on trouve chez 
eux des chambres convenablement aménagées. Quelques beaux monu- 
ments de l'ancien temps rappellent la grandeur passée du pays. — Les 
localités où notre métier est représenté laissent fort à désirer. J'ai 
visité plusieurs installations de pâtissiers et n'en ai presque trouvé 
aucune qui eût l'air d'un vrai fournil. Çà et là, cependant, il y a, — ou 
plutôt il y avait, — quelques maisons bien installées. Malheureusement 
le travail est arrêté presque partout. A Cambrai et à Saint-Quentin 
j'eus l'occasion de voir plusieurs confiseries; mais, à part quelques sucre- 
ries, elles ne vendaient que du chocolat et des fruits confits et candis. 
J'aurais bien voulu m'acheter une brioche authentique, mais partout 

1. Lettre publiée dans la Kondilor-Zeitung, Trêves, iS décembre 1914. 



LES SOLDATS ALLEMANDS 339 

'C'était la même réponse : « Ne plus, monsieur ^ ». Quant aux petits 
fours et aux « gâteaux mêlés », on ne peut en voir nulle part. 

Si la pâtisserie allemande elle-même affirme si péremptoire- 
ment sa supériorité, il est clair que les alliés n'ont plus aucune 
indulgence à attendre dans aucun domaine. 

Les femmes belges ne sont pas précisément jolies, • — écrit un sol- 
dat ^, — elles sont toutes coiffées en « ponnys », leurs cheveux ramenés 
sur le front leur couvrent presque les yeux. C'est affreux. Et toutes 
laides de visage I Et mal habillées I Ah I combien je préfère les jeunes 
filles allemandes, en général et en particulier 1 Quant aux hommes, ils 
me paraissent extrêmement paresseux. On les voit partout flâner, les 
mains dans les poches, et ils ne consentent pas à se déranger. C'est 
ici que nous sentons tout le prix dès vertus et des manières allemandes. 

Dans les villes françaises tout est vétusté, petit et désor- 
donné. Heureusement, on se préoccupe d'habituer à F « ordre 
allemand » le petit nombre de civils français qui sont restés. 
Cette éducation se fait « sous la surveillance des gendarmes 
prussiens '' » . 

Quant à la Russie, c'est le néant. 

Le pays que nous traversons, — dit un électricien \ — est le comble 
de l'inculture. Pas la moindre trace de civilisation. 

Il faut maintenant que je vous décrive la Russie, — écrit un 
autre ^. — Comme les Russes se sont fortement retranchés au nord 
de la Vistule et ne peuvent pas, par suite, passer à l'offensive, nos 
troupes reçurent l'ordre de s'approcher de l'ennemi à marches forcées. 
Nous cantonnâmes pour la première fois à Koschheglowo (?) qui est 
censé être une ville. C'est un misérable et sale campement où logent 
des créatures également misérables qu'on ne reconnaît pour des 
hommes qu'en les voyant marcher debout. D'une manière générale les 
hommes ici, sans exagération aucune, ressemblent à des cochons. 

Voilà des observations qui ont le mérite d'être précises I 

1. En français dans le texte. 

2. Lettre du 4 décembre, publiée dans VOsnabriicker-Zeitung, 18 décem- 
bre 1914, 

3. Lettre de Schneider, publiée par les Verbandsbiaetter, organe d'une asso- 
ciation d'employés de commerce, Leipzig, novembre 1914. 

4. Lettre publiée dans les ilfz7/ei7ungen des Vereins der Beamten der A, E. G. 
und B. E. W., Berlin, novembre 1914. 

5 Ibidem 



340 LA REVUE DE PARIS 



Tout le monde n'a pas l'esprit critique aussi développé. 
La plupart des combattants, une fois surmontées la stupeur 
et l'émotion du début, tombent dans l'apathie la plus com- 
plète et ne sont plus animés que par des préoccupations très 
élémentaires : boire, manger, garnir leurs bagages, — et tout 
ce que la censure allemande interdit de raconter. 

A quoi bon se priver des choses qui vous font envie? Tout 
cela ne coûte rien. On paye avec des bons, c'est-à-dire avec du 
papier. 

C'est moi, — écrit un instituteur ', — qui, comme le plus ancien 
sous-offlcier, dois maintenant * commander la compagnie. Je me fais 
à moi-même l'effet d'un demi-dieu. Je dois donner des signatures 
importantes et établir des bons pour tous les objets possibles ou impos- 
sibles. On ne paye plus rien comptant. 

Je lui ai signé en échange un bon de trois cents marks, — écrit le 
médecin-major Kohne^ qui vient de prendre un cheval à un vieux 
paysan français. Tout cela sera payé — ou ne le sera pas — après la 
guerre *. 

Quand on rencontre une maison inoccupée, point n'est 
besoin de formalités, et l'on « achète » avec la plus grande 
facilité tout ce qui vous tombe sous la main. Ainsi le doc- 
teur Obladen -' va en tournée dans une voiture de chasse 
« achetée », et « mobilise » dans les villages bouteilles de 
Champagne et bouteilles de cognac. D'autres officiers se meu- 
blent, et au besoin s'approvisionnent en souvenirs. 

Les habitants avaient disparu comme toujours, — écrit Rudolf 
Seng 6, — nous nous mîmes donc à l'ouvrage. Ici, il y avait une petite 

1. Lettre citée plus haut, publiée par la Hannoversche Schulzeitung. 

2. La compagnie vient de subir de lourdes pertes et n'a plus d'officiers. 

3. Journal de route publié dans la Zeitschrift der Turnerschaft Philippina, 
Marburg, janvier 1915. 

4. « La rétribution pour le logement sera versée plus tard » enseigne à dire 
le manuel de conversation du docteur Wolfson {La rcblribiissjong puhr lô losch- 
mang sscra werseh plUh labr !) 

5. Voir plus haut. 

6. Lettre publiée dans V Alte-Herren-Zeitung der Burschenschaft Holzminda, 
Gœttingen, février 1915. 



LES SOLDATS ALLEMANDS 341 

armoire fort commode, là un miroir qui faisait très bien dans le coin... 
et l'horloge avait une bien belle sonnerie 1 

Avant tout il s'agit de bien vivre, et c'est à quoi s'appliquent 
principalement les envahisseurs. Le lieutenant Fischer ^ 
arrive à Anvers au milieu d'octobre : 

C'est une bénédiction, — écrit-il, — d'être dé nouveau dans une 
ville. Nous avons subi des fatigues et des privations terribles. Mainte- 
nant, enfin, nous recommençons à vivre bien, aux frais de la popuhttion 
d'Anvers, dont la plus grande partie s'est enfuie. 

L'entrée des Allemands à , Reims fut l'occasion d'âpres 
rivalités. Qui boirait le premier? 

L'aumônier de la garde, von Bergh-, narre en ces termes 
l'arrivée de son corps en vue de la ville : 

... Comme nos canons tiraient encore, voici qu'une auto aux puis- 
santes lanternes arrive tout à coup de Reims à toute vitesse. L'occu- 
pant, un officier d'état-major saxon, annonce que les Saxons avaient 
pénétré dans la ville de l'autre côté, et que les Français s'étaient retirés. 
Nous cessâmes le feu naturellement et nous nous remîmes en route. 
Nous aurions bien voulu voir de près la belle ville et boire à lai source 
le meilleur ^< Champagne ». Mais cette récompense nous fut refusée. 
Elle fut réservée aux Saxons qui étaient entrés les premiers dans la ville. 
Au lieu de cela on nous octroya une nouvelle marche qui fut très 
pénible pour nos hommes. Le soir nous atteignîmes Dizy-Magenta, 
d'où nous eûmes une vue superbe sur les vallées d'Ay et d'Épernay 
si célèbres par leur vin. Là enfin nous pûmes procéder à quelques 
expériences et nous savons maintenant quel est le goût du véritable 
« Champagne ». 

Les descriptions d'aventures gastronomiques reviennent 
sans cesse dans la correspondance des soldats allemands. Voici 
par exemple les expériences que fit N., ouvrier électricien, 
et que ses patrons ont cru bon de livrer à la publicité'^ : 

La semaine dernière nous sommes passés près d'une grande ferme, 
à l'aspect de fabrique, qui était abandonnée. Elle fut aussitôt visitée 
de près. Nous y avons trouvé du beurre et de la crème, des centaines 

1. Zeitschrifi der Tnrnerschafi Philippina, janxicv 1915. 

2. Journal de route du Divisionspfarrer von Bcrgh. 

3. Lettre publiée dans les Milteilungen des Vercins der Beamlen der A. E. G. 
und B. E. W., Berlin, novembre 1914, 



342 LA REVUE DE PARIS 

de quintaux. J'ai bu pour ma part au moins deux litres de crème douce. 
J'ai encore découvert dans la cave une boîte contenant cinq livres de 
chocolat qui firent fort bien mon affaire, et aussi des confitures fran- 
çaises. Dans les caves des fermes on trouve souvent des centaines de 
pots de fraises et de prunes en confitures. J'ai aussi fait récemment 
l'essai du Champagne, pour la première fois ; il fut fort à mon goût ; 
en revanche, je n'arrive pas à aimer le vin ordinaire, dont il y a ici des 
quantités énormes ; je préférerais une cigarette ; elles sont très rares 
Ici. 

En France, ■ — écrit O...» de la paroisse de Groeningen \ — le vin 
et le Champagne ne manquent pas. Dans chaque maison, la cave est 
pleine de tonneaux de vin. Chaque fois que nous nous arrêtions quel- 
que part, tous les hommes se précipitaient dans les maisons pour 
prendre du vin. 

Un sous-offîcier qui écrit ' à ses parents raconte l'emploi de 
sa journée dans un village français :• 

Un punch magnifique est en train de chauffer. Hier nous avons décou- 
vert deux cents bouteilles devin rouge et blanc qui étaient murées... 
Le lendemain matin, à notre grande joie, nous avons aperçu des poules 
nombreuses qui se promenaient dans le jardin. Nous n'étions pas de 
service. Vite à la chasse aux poules î Une poule est vite attrapée, 
plumée toute chaude, rôtie, vidée ; au bout de quelques minutes un 
plat de poulet aux pommes de terre était prêt. Le temps est beau. Vite 
je sors une table que je place sous un pommier, je la couvre (j'avais 
trouvé un jupon blanc tout neuf dans l'armoire), avec cela quelques 
bouteilles de bière française (nous les avions trouvées murées), quelques 
verres de vin, et le plat de poulet et de pommes de terre fumantes. 
Mon camarade mangea peu, un tiers de poule seulement ; c'est moi 
qui ai mangé les deux autres tiers. 

Il y a cependant un ascète dans l'armée allemande, et nous 
nous en voudrions de ne point le faire connaître : Willy 
Patzig, de l'église de Technitz, écrit ' à son pasteur cette lettre 
édifiante : 

Il y en a malgré tout beaucoup qui se font envoyer de la maison des 
saucisses et du lard. Il me semble tout de même que ce n'est pas bien. 

1. Lettre publiée dans V Evangelisches Gemeindeblait filr den Kirchenkrcis^ 
Groeningen, décembre 1914. 

2. Lettre publiée dans le Kirchliches Gemeindeblait fiir Anhalt. Dessaii 
28 décembre 1914. 

3. Lettre publiée dans Goti im Kriege (voir plus haut) 



LES SOLDATS ALLEMANDS 343 

En tout cas il me paraît parfaitement dans l'ordre de manger du pain 
sec à la guerre. J'ai célébré le patron de notre église en m'offrant un 
extra de pain d'ordonnance et imaginant par la pensée que c'était du 
gâteau. 

Hélas l Willy Patzig n'a point fait école, et la masse des 
soldats allemands se rue avec avidité sur notre infortuné pays. 
De la plupart des lettres que nous lisons une même impression 
se dégage : c'est que l'Allemand est singulièrement à son aise 
dans son rôle d'envahisseur. On dirait que les vieux nstincts 
de sa race se réveillent chez lui. Tant qu'il n'est pas person- 
nellement exposé, l'Allemand ne voit dans la guerre qu'une 
intéressante partie de plaisir, un voyage de vacances profi- 
table, et il jouit naïvement de ses aventures. Il faudra qu'il 
soit à la peine et qu'il souffre cruellement, pour s'apercevoir 
en fin de compte que tous les aspects de la guerre ne sont pas 
également joyeux. 

(A suivre.) 

PIERRE BOUTROUX 



LES ANGLAIS A ROUEN 



Avec ses quais, ses docks, ses magasins, sa sécurité de port 
intérieur et la proximité de la Manche, avec les facilités de 
débarquement qu'il offre et le réseau ferré dont il est le 
centre, Rouen s'imposait, comme base militaire, au choix de 
nos alliés britanniques. Ils y vinrent dès la seconde semaine 
d'août 1914, et se mirent aussitôt à l'œuvre. Ce fut, cette fois, 
pour peu de temps. Au lendemain de Charleroi, l'ennemi 
envahissait notre territoire. En même temps qu'il fonçait sur 
Paris, il se déployait vers le sud-ouest. Nos hôtes n'atten- 
dirent pas qu'il fût à Amiens pour lever le camp et se trans- 
porter en lieu sûr. Pendant toute une nuit, ce fut à travers la 
ville un roulage ininterrompu dont on ignorait la destination. 
On sut plus tard que la base rouennaise s'était transportée à 
Nantes, celle du Havre à Saint-Nazaire. 

Je ne vis point cette arrivée ni cet exode, me trouvant alors 
à Penmarch, dans une paix paradoxale et accablante que trou- 
blaient, de loin en loin, de mystérieux coups de canon. Les 
barques de pêche, dont les équipages étaient encore presque 
au complet, allaient à leur besogne quotidienne, qui était 
fructueuse. Les usines de la côte travaillaient de leur mieux, 
escomptant d'ailleurs que les réquisitions épuiseraient vite 
leurs stocks. Hors le va-et-vient des voiles brunes en baie, 
peu ou point de navigation. En septembre, le spectacle 
changea soudain. De gros vapeurs apparurent du large, faisant 



LES ANGLAIS A ROUEN 345 

cap au sud-est, droit sur la pointe. Penmarch est un observa- 
toire unique pour de tels passages. On regardait grandir les 
fumées, se préciser les silhouettes : il y avait des deux-mâts, 
des trois-mâts, des quatre-mâts, se succédant par groupes. 
Un croiseur convoyait chacun de ces groupes, les précédait 
parfois, puis revenait seul, après l'avoir sans doute confié 
à un autre gardien. Il s'approchait de la côte jusqu'à en raser 
la première ligne de récifs, courait brusquement à l'ouest, et 
se perdait dans les brumes de l'horizon. Des marins du pays 
disaient : « C'est le Kléber !» ou : « C'est le Lavoisier ! » ou 
encore : « Ce n'est pas un de chez nous ! » Mais sur le 
compte des paquebots, point d'hésitation : c'étaient des 
anglais, d'aucuns précisaient : cunarders. Assurément ils 
avaient embarqué à Liverpool ou à Glasgow des troupes et 
du matériel, et se dirigeaient sur « la rivière de Nantes ». 
Tout ce que le port comptait de jumelles, marines ou non, 
et de longues-vues, y compris celle du syndic, dont l'objectif 
officiel était fêlé, se braquait sur les longs et hauts navires 
qui transportaient tant de nos espérances. On les suivait 
jusqu'à leur disparition derrière le phare d'Eckmiihl, on les 
admirait, on supputait leur tonnage, leur chargement, leur 
vitesse. Pendant que tout haut on leur attribuait quantité de 
nœuds à l'heure, tout bas on s'inquiétait de les voir ralentir 
dans les grosses houles, stopper presque, pour des raisons 
obscures. Et nous pressions en pensée leur marche vers les 
ports de France qui les attendaient. 

Depuis, ils ont repris la direction de la* côte normande, et la 
base rouennaise, ébauchée seulement en août, s'est constituée 
solidement. Rouen, aux premiers jours d'octobre, avait encore 
des airs de ville morte. Non seulement elle a repris vie, mais 
encore elle est devenue, grâce à l'alliance, l'une des cités les 
plus actives, les plus grouillantes de ces temps de guerre, et 
l'une de nos garnisons les plus pittoresques. 

* ' * 

D'une des hautes falaises qui la dominent, de la crête du 
mont Gargan ou de la terrasse de Bon-Secours, par exemple, 
on a une bonne vue d'ensemble sur le camp des Anglais, ou 



346 LA KEVUE DE PARIS 

plutôt sur le principal de leurs camps. Il occupe, dans une 
boucle de la Seine, un vaste terrain de prés et de bruyères, 
jusqu'aux lisières d'une sombre forêt de pins, sur laquelle se 
détache au soleil la blancheur des tentes et des toitures en 
tôle ondulée. Mais, pour en apprécier l'importance, il faut le 
traverser en long et en large, soit muni d'une autorisation qui 
est assez facilement accordée, soit mêlé à la foule qu'on y 
admet les après-midi de dimanches. Avec leurs propres res- 
sources et l'aide d'entrepreneurs français, nos alliés ont réalisé 
là des merveilles. Ils ont bâti avec de la toile et des planches, 
non pas une caserne et une infirmerie, mais un grand village, 
un village modèle, d'aspect presque riant à force de netteté. 
Il ne lui manque ni le château d'eau, ni l'éclairage électrique, 
ni le tramway circulaire ; et vous y distinguez des rues cor- 
rectement alignées, des places géométriques et des linéaments 
de squares. Quel progrès depuis les premiers travaux qui, 
maintes fois gênés par les bourrasques et les averses d'au- 
tomne, multipliaient sous les pas les débris et les fondrières ! 
Les soldats pataugeaient dans une boue noirâtre; mais ce 
sont des terrassiers remarquables : ils ont bêché, pioché, 
nivelé, macadamisé. Des trottoirs en mâchefer courent le long 
de leurs baraquements en clair sapin, auxquels il ne faut plus 
qu'un revêtement de verdure pour paraître d'avenants cot- 
tages de la banlieue londonienne. Peut-être l' auront-ils : déjà 
des potagers et des parterres minuscules les égaient partout 
où c'est possible. J'ai vu de pacifiques rangées d'oignons, de 
laitues, de haricots, de petits pois (avec ou sans perches) pros- 
pérer au soleil de mai sous l'arrosoir de jardiniers dont beau- 
coup, partis depuis au feu, n'auront pas eu la joie de la 
cueillette. Qu'importe? D'autres sont venus, d'autres vien- 
dront. Carpent tua poma... Voici encore des plantes d'orne- 
ment et des fleurs ; voici des géraniums qui sortent de deux 
grosses souches pourvues de terreau, primitives potiches signa- 
lant une allée principale ; voici des blocs de marne faisant le 
même office, et des alignements de cailloux crayeux, de 
mousses, de lichens, délimitant des plates-bandes ; et voici 
deà décorations plus compliquées, chefs-d'œuvre d'architectes 
paysagistes, des croix de différents ordres, des écussons, des 
ancres (ces fantassins insulaires sont toujours un peu mate- 



LES ANGLAIS A ROUEN 347 

lots), mieux : un ensemble héraldique formé de deux dra- 
peaux, l'un anglais, l'autre français, d'un fer à cheval et de 
l'universelle devise : To good luck! (Bonne chance!) Dans un 
endroit plus ombragé, plus fleuri, plus abrité contre l'indis- 
crétion des visiteurs, des tentes d'une parti cuHère blancheur 
foraient cercle autour d'une arène ratissée. Commodément 
assis dans de larges fauteuils de rotin, des officiers passent 
leur fin de dimanche à lire des journaux et des magazines. 
C'est là leur mess : un vrai coin de villégiature î 

En dehors de ce camp et de quelques autres, plus modestes, 
les alliés occupent dans la ville et dans sa banlieue un 
nombre considérable d'immeubles : hangars, magasins, salles 
de spectacle, couvents désaffectés, écoles vides d'élèves, palais 
gothiques ou Renaissance, hôtels à fronton du xviii^ siècle, 
appartements modernes, ils ont loué pour leurs bureaux et 
services — leurs « offices » — tout ce qu'ils ont pu, tout ce 
qui leur convenait. On s'étonne, en passant devant des mai- 
sons de maître ou de rapport situées en bonne place, faites 
pour l'existence cossue et voilée de nos bourgeois, de sur- 
prendre, à travers des fenêtres veuves de leur tulle grec ou de 
leur filet, des tables de bois blanc, des chaises de paille, un 
lit de sangle, des ampoules électriques à réflecteurs de tôle 
peinte, un téléphone et tout un réseau compliqué de fils parmi 
lesquels circulent des uniformes. Des casquettes pendent à 
des clous fichés dans le papier de luxe dont les murs sont 
restés tendus : contraste étrange avec les baguettes de cuivre 
et les moulures de la corniche, les glaces et les cheminées de 
marbre ! Quelques réparations seront nécessaires, quand il sera 
temps d'y songer, et les propriétaires n'y perdront rien : le War 
Office paie largement, ce qui ne veut pas dire sans compter. On 
a tôt fait de créer des légendes, et l'on s'est hâté d'affirmer 
que les Anglais, à Rouen, jetaient, selon la formule, l'argent 
par les fenêtres ; qu'ils louaient pour deux ans, pour trois ans, 
comme si la guerre allait durer toujours. La vérité est que 
tous les immeubles sans distinction sont loués au mois, le 
bail étant prolongeable à la volonté seule du preneur. Bien 
entendu, il ne s'agit point ici des tractations privées. Un 
grand nombre d'officiers, de sous-officiers, de soldats auxiliaires 
ont leur appartement ou leur chambre en ville. Au début, et 



348 LA REVUE DE PAKI S 

par exception, ils étaient reçus chez l'habitant à titre gratuit, 
grâce au système des billets de logement. Aujourd'hui qu'ils 
disposent de camps et d'immeubles, toutes ces locations 
supplémentaires sont à la charge des intéressés : excellents 
payeurs et qui regardent peu à la dépense, pour\'u qu'on leur 
assure à peu près le confort dont ils ont l'habitude, au mini- 
mum une salle de bain. 

Il faut avoir parcouru Rouen et sa banlieue à maintes 
reprises et y avoir découvert, à chaque visite, quelque installa- 
tion nouvelle de ses hôtes, pour se rendre compte de l'acti- 
vité anglaise dans l'organisation des services de l'arrière, de 
l'importance et de la multiplicité de ces services : services de 
l'armée métropolitaine, de l'armée indienne, australienne, cana- 
dienne, services de l' état-major, de l'intendance, de la santé, 
de la trésorerie, de la poste, tous nos services en un mot, 
augmentés de deux : celui du culte que nous n'avons plus, 
et celui des jeux, que nous n'avons pas encore. 

On sait que dans l'armée britannique les ministres du culte, 
pasteurs, prêtres, rabbins, sont strictement enrégimentés. 
Tous ont rang d'ofiiciers et portent l'uniforme, reconnais- 
sablés seulement à leurs pattes d'épaule noires. A Rouen, le 
culte ritualiste se célèbre en un temple de l'île Lacroix, qui 
existait avant la guerre et a toujours été réservé aux dévo- 
tions de la colonie anglaise. Les adeptes des autres sectes 
forment des groupes, pourvus ou non de leur « chapelain ». 
Lesdits chapelains ont, eux aussi, leurs bureaux, où ils sont 
accessibles à des heures définies. Et je ne parle pas de la 
fameuse Salvation Army — l'Armée du Salut — qui a immé- 
diatement fondé à Rouen une succursale, si l'on peut dire, 
promène dans les rues de vastes écriteaux portant que « Christ 
est notre juge », et distribue libéralement de petites bibles 
illustrées de chromos. Quant aux catholiques de l'armée 
anglaise, ils sont avisés par des affiches et des circulaires que 
chaque dimanche, à midi, il y a messe à la cathédrale pour les 
soldats français et alliés. Ils ne manquent guère d'y assister. 
Le 3 janvier — jour désigné par le roi George pour « d'humbles 
prières » en commun — l'office hebdomadaire prit un carac- 
tère plus solennel : l'officiant était Mgr Keatinge, aumônier 
catholique en chef du corps expéditionnaire. Dans le chœur 



LES ANGLAIS A ROUEN 349 

avaient pris place, outre plusieurs notables, des généraux 
français, belges et anglais, parmi lesquels le« général» Simms, 
chapelain directeur de toute l'armée britannique, lequel est 
protestant, mais protestant d'une secte dissidente. Des offi- 
ciers et soldats des trois armées remplissaient la nef. A l'éléva- 
tion, les tambours et clairons français sonnèrent : au drapeau 1 
Il y eut un sermon en anglais, de M. King, et une bénédiction 
de Mgr Fuzet, archevêque de Rouen, qui présidait la céré- 
monie. 

Divertissements et culte sont parfois combinés très hardi- 
ment et très pratiquement par nos alliés. Ici, le bureau 
d'un chapelain voisine avec un club de soldats. La très 
puissante et très active « Société chrétienne de la jeu- 
nesse » (Young men Christian association) — abréviativement 
l'y. M..C. A. — collabore avec les chefs de l'armée pour 
donner aux troupes des plaisirs honnêtes et sains. Elle avait 
loué jusqu'à la mi-juin un établissement de caractère assez 
frivole dénommé les « Folies-Bergère » et y avait organisé 
un cercle aussi édifiant que récréatif. Le détail est savoureux 
pour ceux qui savent à quel point cette enseigne symbolise, 
pour la moyenne de nos amis insulaires, les piments de la gaîté 
parisienne et l'alléchante facilité de nos mœurs. Or, l'enseigne 
était restée sur l'édifice et se répétait en toutes lettres sur les 
affiches anglaises de la pieuse Y. M. C. A. Dans un jardin 
d'hiver, fait à d'autres coutumes, les soldats soucieux de leur 
tenue et de leurs aisés trouvaient des boissons hygiéniques, 
de bonnes lectures et des sièges de repos. Une fois par semaine, 
un concert se donnait dans la salle de spectacle devant un 
public exclusivement britannique et militaire, y compris les 
nurses des hôpitaux. Amateurs et professionnels se prodi- 
guaient. Ne croyez pas que ces professionnels fussent de 
second ordre, des doublures : on vit là des célébrités de la 
scène anglaise, entre autres miss Lena Ashwell. J'ai pu 
assister à l'une de ces soirées — non sans peine. On la donnait 
au bénéfice de la veuve d'un réfugié du Nord, écrasé quelques 
jours plus tôt — un jour de terrible bourrasque — par un 
des lourds camions britanniques. Pour augmenter la recette, 
il avait été décidé que les simples civils seraient admis cette 
fois. Cependant, quand je me présentai au guichet avec un 



350 LA REVUE DE PARIS 

Belge de ma connaissance, nous nous heurtâmes au : no ! sans 
réplique de l'honorable gentleman qui siégeait là. Notre douce 
obstination à ne point partir toucha le cœur d'un sergent 
écossais, qui agréa notre obole et nous ouvrit la porte. La salle 
était comble. La représentation venait de commencer : trois 
jeunes filles en toilette de ville, d'une élégance discrète, occu- 
paient la scène, assises sur de modestes chaises de jardin, avec 
un major organisateur de la soirée et un simple soldat — évi- 
demment du meilleur monde — qui tenait le piano. Chacune à 
tour de rôle se détachait du groupe et s'approchait de la rampe, 
l'une jouant un morceau de violon — généralement du Schu- 
mann (nul jingoïsme, on le voit), une autre chantant avec une 
grâce très sweei des romances en vogue outre-Manche, la troi- 
sième s'armant d'un petit air crâne pour précipiter de plai- 
sants couplets sur une mesure de gigue. Toute la salle repre- 
nait le refrain, notamment un certain Sister Suzie stewing 
shirts for soldiers ( « Ma sœur Suzie cousant des chemises pour 
les soldats »), lequel fut, ne disons pas applaudi, mais sifflé 
avec enthousiasme, puisque les Anglais marquent ainsi leur 
approbation. Ce sifflement prolongé, joint à celui de tous ces s 
du vers à succès, ne manquait certes pas d'exotisme pour des 
oreilles françaises. Un comique disputa à la vaillante miss 
les honneurs de la soirée en imitant à s'y méprendre la recrue 
qu'on exerce, le boxeur qui s'entraîne, la poule qui pond, 
le roquet à qui l'on marche sur la patte, l'oie qui s'avance 
au pas de parade, et même le kangourou I A ma gauche, trois 
sombres Indiens riaient à en perdre leur dignité orientale. La 
Marseillaise et le God saue, écoutés debout, terminèrent gra- 
vement le concert. 

Cette libérale Y. M. C. A. dont on voit trépider les autos 
dans les rues de la ville, quelquefois avec une femme au volant, 
est parvenue à installer dans l'intérieur même du camp anglais 
des baraques spacieuses qui sont à la fois des salles de spec- 
tacles, munies d'une petite scène et d'un piano, et des salles de 
jeu, de repos, de lecture, de correspondance : Reading, Writing, 
Récréation, telle est leur enseigne. Ce sont aussi des bars, — 
bars de tempérance, naturellement. Le camp possède d'ailleurs 
des cantines analogues à celles de nos casernes, ouvertes comme 
elles pendant un temps limité, dry canleens et wet canteens. 



LES ANGLAIS A ROUEN 3.5.1 

cantines « sèches » où se vendent au prix coûtant les fruits 
confits et les cakes chers aux palais britanniques, les boîtes 
d'allumettes à deux doubles (quatre sous) la douzaine, le 
tabac favori, etc., et — je ne trouve pas l'équivalent en 
français — ■ ... les autres, où se débitent les liquides autorisés, 
surtout la bière, bière rouennaise, celle-ci, point méprisable, 
mais trop dénuée de force, me confiait un soldat évidem- 
ment frappé dans sa tendresse pour Vale et le stoiii natals. 

C'est un perpétuel sujet de surprise, pour nous Français, 
que l'organisation du repos et du plaisir dans l'armée britan- 
nique. Dans plusieurs quartiers de Rouen, des appartements 
convenables et presque spacieux ont été convertis en soldiers 
clubs. Le nouveau venu qui erre, un peu désemparé, dans la 
ville amie, mais étrangère, sait qu'il trouvera là des cama- 
rades. Un écriteau à la porte d'entrée, le drapeau national au 
balcon, un air du pays jeté de l'intérieur à la rue par quelque 
piano ou banjo, des piles de sandwiches prenant le frais à une 
fenêtre entre des bouteilles de bière et de limonade, et parfois, 
à une fenêtre voisine, les pieds d'un compatriote ami de ses 
aises, lui désignent cordialement l'hospitalier local. Les infir- 
mières ne sont pas plus à plaindre : de coquettes maisons de 
faubourg leur ont été aménagées en nursing rests. 

Mais ces clubs sont surtout à l'usage des sédentaires que 
leur service a fixés dans la ville. Pour ceux qui passent, le 
principe est de les retenir le plus possible au camp, en leur 
offrant sur place ce qui les amuse le mieux. On a été jusqu'à 
louera leur intention tout le matériel d'un cirque forain : cette 
grosse tente parmi les innombrables petites tentes, c'est un 
cinéma. Voici un tir où, pour un penny, on peut, si l'on est 
adroit et que la carabine soit juste, mettre cinq balles dans 
un Allemand porte-casque figuré sur le traditionnel carton. 
Mais l'essentiel pour des soldats anglais est de trouver là les 
jeux qui exercent le corps et en améliorent la « forme ». Ils 
y sont. Le dimanche, vous voyez ces sportsmen se livrer avec 
conviction aux joies du foot-ball, de la course, de la corde, des 
anneaux, du disque, tâcher d'encercler, à une dizaine de mètres, 
avec une sorte de palet troué, un piquet de bois fiché dans le 
sol. Et n'allons pas oublier le «. noble art » — qui est, comme 
chacun sait, la boxe I J'en ai vu une séance bien amusante. Il 



352 LA REVUK DE PARIS 

y avait, près d'une wet canteen — voisinage imprudent, mais 
si naturel ! — un ring classiquement surélevé et entouré de 
cordes, et sur ce ring quatre personnages ; les deux concurrents, 
qui attendaient, chacun à son coin, l'un en chaussettes et 
l'autre nu-pieds ; une sorte d'Hercule roux sans veste, aux 
manches retroussées sur de pittoresques tatouages, discoureur 
véhément et passablement abreuvé, qui paraissait s'être 
chargé du boniment ; enfin, un complaisant camarade qui 
présentait sa casquette à la générosité de l'assistance, pour 
constituer la bourse de rigueur dans tout match qui veut être 
pris au sérieux. Quand elle eut été jugée suffisante, un sous- 
officier grimpa sur le ring, fit déguerpir l'homme à la casquette 
et l'Hercule, passa les gants de combat aux adversaires, tira 
sa montre, donna le signal, et l'assaut se développa dans les 
formes. Il ne fut pas long : au deuxième round, après de vigou- 
reux échanges de coups et une sensationnelle culbute dans les 
cordes, l'un des deux combattants était proprement knocked 
oui, étendu les bras en croix sur le plancher, chronométré 
dans cette humiliante posture les neuf secondes réglemen- 
taires, puis livré à des soigneurs facétieux, qui lui soufflèrent 
dans le nez pour lui rendre le sentiment. Et, comme le vaincu 
était le plus osseux, le plus large, le plus fort et, disait-on aussi, 
le plus méchant, une fois de plus triomphait la justice popu- 
laire, qui a toujours été contre les Goliath. Je notai que pen- 
dant la séance, dont les préliminaires furent assez tumultueux, 
un policeman se tenait, discret, mais attentif, au premier rang 
des spectateurs. 

C'est peut-être dans le service de santé que se révèle le mieux 
l'excellence de l'organisation anglaise. On voudra bien me 
dispenser, sur ce point, d'une technicité qui n'entre point dans 
ma compétence ni dans les intentions de cette étude. Avant 
tout, il s'agit d'y présenter des images et des traits de mœurs. 
Dans l'aménagement scrupuleux d'une ambulance, comme 
dans celui d'une salle de jeux ou d'un terrain de sport, ne 
voyons pas seulement de la conscience professionnelle, une 
poursuite peut-être exagérée du définitif dans le provisoire, 
mais plutôt le sentiment élevé des égards qu'inspire la per- 
sonne humaine au pays de Vhabcas corpus. Le soldat anglais 
n'est pas, à la manière allemande, un simple rouage dans la 



LES ANGLAIS A ROUEN 353 

machine de guerre, qu'il est matériellement avantageux d'en- 
tretenir en forme pour le rendement total ; il est un citoyen, 
un semblable. Cela se reconnaît à plus d'un signe : cette abon- 
dance d'hôpitaux disséminés à Roiien même et autour de 
Rouen, cette perfection des installations chirurgicales qui fait 
l'admiration et l'envie de nos spécialistes, cette armée de méde- 
cins et d'infirmières reconnaissables à la minuscule croix de 
Genève qu'ils portent en écusson sur la manche khaki et, pour 
compléter le contingent du Médical Corps, le sympathique 
régiment des nurses, les unes militarisées, les autres volon- 
taires, toutes également placées sous la direction très effec- 
tive des chefs de service. Ces nurses sont une des curiosités 
du Rouen actuel. Quelles que soient les exigences de leur 
tâche, on en voit circuler sans cesse dans les rues, ce qui 
suppose un roulement par équipes, et, partant, d'amples 
effectifs. Beaucoup d'entre elles, notamment les nurses de 
carrière, ne sont pas des modèles de grâce féminine, dans leur 
accoutrement grisâtre de diaconesses, rehaussé d'un vermillon 
acide. Mais plusieurs ont fait de lointaines et difficiles campa- 
gnes, il en est qui portent la médaille du Transvaal ou de 
l'Inde, et to.utes commandent le respect. Je dois spécifier, 
pour les amateurs d'élégance, que les dernières venues — des 
Canadiennes — sont mieux prises dans un uniforme plus 
militaire de drap bleu marine ou de toile bleu azur, et qu'on 
leur trouve généralement bonne mine et un grain de fantaisie 
sous leur coquet panama. 

Il est aisé de voir que nos alliés ont voulu pour leurs blessés 
et leurs malades les locaux les plus salubres et les plus accueil- 
lants : ici c'est un couvent presque neuf agrémenté de hauts 
arbres et de pelouses drues, là une fabrique dressée à mi- 
coteau devant la spacieuse vallée d'une rivière chétive, 
ailleurs une sorte de château environné d'un magnifique parc, 
qui jusque-là servait de sanatorium à de fragiles ouvrières et 
qu'on appelait, pour cette raison, la « maison des midinettes » : 
de nombreuses tentes ont envahi le parc, mais il a gardé ses 
ombrages, ses allées sablées et seç fleurs ; autour, c'est le pla- 
teau cauchois avec ses prairies, ses étendues de blé, ses pom- 
miers, ses bois barrant l'horizon, et j'imagine qu'il est doux 
aux éclopés de la bataille de réparer leurs forces dans un 

15 Septembre 1915. 9 



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pareil site, en respirant cet air abondant de campagne, même 
si ce n'est point l'air de la patrie. 

Mais le principal groupe des locaux sanitaires se trouve au 
camp, dont ils occupent les régions les plus verdoyantes. Des 
baraques encore et surtout des tentes en constituent la majeure 
partie. Par l'ouverture de la toile épaisse doublée de jaune, 
s'aperçoivent lits de fer et petits poêles de fonte, les uns et 
les autres égayés d'émail noir. Des fleurs aux chevets ou sur la 
table des réfectoires contribuent encore à donner l'impression 
du home. Par les beaux jours, on voit les grands blessés prendre 
l'air sur des chaises roulantes. Les convalescents vont et 
viennent dans les allées, et de préférence dans celle qui borde 
la route, bien qu'un écriteau le leur interdise : Patients must 
not loiter near realings — « les malades ne doivent pas flâner 
près de la grille... » A cause de la poussière ou des promis- 
cuités possibles? Toujours est-il qu'ils paraissent apprécier fort 
cette flânerie coupable, et qu'ils ne manquent pas une occasion 
d'interpeller les badauds. C'est là qu'on les voit le plus, debout, 
assis, allongés sur l'herbe, la pipe ou la cigarette aux dents, 
douillettement vêtus d'un molleton bleu doublé de blanc, et 
cravatés de rouge, ce qui fait de chacun d'eux une sorte de 
vivant emblème à nos couleurs. Seuls les Indiens, qui sont 
soignés à part dans le même camp, gardent leur uniforme 
poussière : simplement un bonnet de laine remplace leur volu- 
mineux turban. 

Au service de ces hôpitaux vont et viennent les automo- 
biles portant la croix de Genève, presque toutes à quatre bran- 
cards, et, depuis quelque temps, de longs autobus, réservés 
aux blessés les plus valides. Ce n'est pas tout : une demi- 
douzaine de péniches, remises à neuf, radoubées jusqu'à étan- 
chéité parfaite, intérieuremenr blanchies au ripolin, pourvoies 
de lits, de chaises longues et de tentes, font le service d'éva- 
cuation de Paris à Rouen, de Rouen au Havre. La première 
qu'on vit arriver était le Fuego, de Dunkerque. C'était le jour" 
de la Toussaint, un beau dimanche ensoleillé. Les passagers 
— tous des amputés — avaient pu rester sur le pont et jouir 
du merveilleux parcours, comblés de vœux et de friandises 
à chaque escale. Deux ou trois fois par semaine, un navire- 
hôpital, Saint-Patrick, Saint- Andrew ou Saint-George, vient 



LES ANGLAIS A ROUEN 355 

d'un port anglais à Rouen, y faire son chargement de glo- 
rieuses souffrances. C'est un des spectacles les plus émouvants 
— les plus féconds aussi — de la vie rouennaise en ces mois 
de guerre. Accourues des différents points ée la ville, les autos 
de la Croix-Rouge défilent le long du vapeur blanc et vert 
à l'élégante silhouette d'aviso. Et l'on transborde au fur et 
à mesure ceux qu'on rapatrie, tôtes bandées, bras en écharpe, 
visages exsangues et parfois rubiconds, ceux-ci clopinant, 
d'autres emportés sur des civières empaquetés dans des cou- 
vertures qui tantôt laissent deviner des jambes, et tantôt de 
pauvres moignons. Mais, si mutilés soient-ils, presque tous 
fument une cigarette. La foule recueillie se sent émue d'une 
amitié et d'une reconnaissance qu'elle ne sait comment expri- 
mer. Le soir, tous les hublots s'éclairent, et des promeneurs 
s'attardent à surprendre des intérieurs d'acajou et de pitchpin 
verni, un salon en miniature, des coins de réfectoire, et le va-et- 
vient des nurses affectées au paquebot. Une bande de verts' 
falots électriques court sur la rambarde, et une grande croix 
de Genève luit en rouge à la hauteur des cheminées, mettant 
sous sa protection la traversée qui s'annonce. Chaque semaine 
aussi, pendant de longs mois, s'amarrait au quai un charmant 
petit yacht, le Sunbeam — « le Rayon de Soleil » — qui avait 
pour mission de ravitailler les ambulances anglaises de Rouen, 
et de prendre également à son bord quelques malades. Ce yacht 
appartient à lord Brassey — nom britannique de la vieille 
maison normande des Brecey — grand patriote et fervent ami 
de la France. D'ici longtemps, Rouen ne verra plus le Sun- 
beam ni lord Brassey : ils sont partis l'un et l'autre aux Dar- 
danelles. 

D'autres volontaires de l'assistance médicale méritent une 
mention spéciale : ce sont les dames de la Red Cross qui 
ont fondé au centre de la ville un hôpital anglo-belge pour 
le traitement des paralysies locales dues à des blessures. Les 
chirurgiens, comme les blessés, sont belges, mais l'organi- 
sation est tout anglaise. L'initiative en revient à une femme 
de grand cœur et d'esprit remarquablement pratique, miss 
Dorner Maunder. Elle avait déjà fondé un hôpital du même 
genre au Kursaal d'Ostende; devant l'invasion, il fallut partir. 
Elle vint à Rouen, où elle fit plus et mieux. Le 11 mars, 



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le général de Selliers de Moranville lui a remis, au nom du 
roi Albert, la croix de chevalier de l'ordre de Léopold : juste 
hommage à l'une des plus belles œuvres de solidarité que la 
guerre actuelle ait fait naître. 

On n'attend pas que, pour continuer cette rapide revue 
d'une base anglaise, nous jettions un regard indiscret sur les 
bureaux de l'état-major. Mais nous pouvons aborder au 
moins le chapitre des approvisionnements. Rouen est devenu 
un vaste entrepôt de l'armée britannique. Une bonne partie 
de ses quais, de ses docks, est — ne disons pas : encombrée 
(car tout y est classé avec une rigoureuse méthode) — mais 
chargée d'un amoncellement de victuailles. Là s'étagent en 
masses imposantes les caisses de biscuits, de fromage, de confi- 
tures, de bœuf salé, le tout aux meilleures marques ; là s'em- 
pilent les quartiers de viande frigorifiée qu'il faut détailler 
à coups de hache, les sacs de farine par centaines, ceux d'avoine 
et les cubes de foin comprimé. Un troupeau de moutons et 
de chèvres, renouvelé sans cesse, et réservé à l'alimentation 
des troupes indiennes, a longtemps rempli une ancienne halle 
aux grains. Chèvres et moutons proviennent des pentes de 
l'Himalaya : les Indiens n'en voudraient point d'autres. Quant 
au soldat métropolitain, il a aussi ses exigences. Son appétit 
est excellent, son palais délicat, et il n'entend point raillerie 
sur ce chapitre. Quand nous parlons, un peu au hasard, de 
son confort, il nous arrive d'exagérer : volontiers il couche 
sur la planche, ce qui est si désagréable à nos soldats des 
dépôts. Point de matelas dans son camp, ni de paillasse, ni 
même de paille. Son sac lui suffit comme oreiller, et, comme 
couveHure, sa capote. En revanche, il se contenterait diffi- 
cilement de l'éternelle soupe et de l'éternel « rata » de nos 
casernes. A Rouen on a vu de simples Tommies se plaindre à 
leur général qu'on leur servît trop souvent du ragoût, et il a 
fallu leur promettre qu'ils n'en auraient plus que trois fois par 
semaine. D'autres lui ont respectueusement affirmé que la 
pomme devenait dans leur marmelade un véritable abus. Or 
nous savons, depuis la guerre sud-africaine, combien la ques- 
tion de la marmelade tient au cœur, ou à l'estomac de ces 
militaires. Des ordres furent donnés pour qu'on variât leur 
marmelade. 



LES ANGLAIS A KOUEN 357 

Si les munitions anglaises ont pu se faire rares à certains 
moments, le matériel proprement dit est toujours venu en 
abondance. Il faut voir les équipes en tricot brun ou en fla- 
nelle grise s'empresser au débarquement des toiles de tentes, 
des cloisons toutes préparées, des paquets de pneumatiques, 
des motocyclettes, des automobiles et des puissants camions 
qui pourront porter de une à trois tonnes. Suspendus au bras 
de grues par quatre fils d'acier que le contraste fait paraître 
d'une minceur paradoxale, ils sont déposés délicatement sur 
le pavé, puis s'alignent, semblables à des soldats, et vêtus 
comme eux de kliaki pour défiler ensuite par les rues jusqu'à 
leurs dépôts en plein air. En les regardant de près, on 
s'aperçoit que leur uniformité n'est pas absolue, qu'ils sont 
de modèles différents et de différentes marques. Par surcroît, 
la fantaisie des chauffeurs leur attribue à chacun une person- 
nalité, leur donne un nom, peint en blanc ou simplement 
tracé à la craie sur le couvercle du moteur • — un léger nom 
de femme, antithétique et charmant, Arabella, Nelly, 
Dorothy, Lucy, Alice, j'ai aussi découvert un John Bull, 
fidèlement suivi d'une Mary Bull. Tour à tour les mastodontes 
prennent la route du Nord, remplacés par de nouveaux arri- 
vants d'une façon presque ininterrompue. 

Ininterrompu aussi l'arrivage des troupes. On peut s'en 
offrir le spectacle presque chaque jour, à condition d'être 
vigilant, car l'opération est rapide, il est vrai qu'un transport 
accoste rarement seul, et qu'il en vient d'ordinaire deux ou trois 
ensemble. Ce sont de petits transports d'environ 2 000 tonnes, 
chargés en temps normal du service des estuaires ou des îles. 
Sévèrement noircis — coque, mâts, cheminée — portant les 
antennes du « sans-fil » et, à la drisse de misaine, la flamme 
rouge qui signale : « matières explosibles », les voilà trans- 
formés en guerre. Pas ombre de canon à leur bord, sinon à 
l'arrière un inofîensif canon-joujou d'alarme ou porte-amarre. 
Mais leur vitesse et surtout l'aide des convoyeurs leur ont 
permis jusqu'ici d'échapper aux mauvais desseins de l'adver- 
saire. Il est établi que les sous-marins de l'amiral Tirpitz, si 
entreprenants contre de pacifiques chalutiers, sont d'une 
prudence méritoire à l'égard des destroyers, et qu'ils ne 
hasardent pas facilement leur périscope. 



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On se doute de ranimation du port de Rouen, avec ces débar- 
quements de troupes, de provisions et de matériel. Elle est 
d'autant plus grande qu'il n'a pas cessé d'être un port de 
commerce des plus actifs. On y a même connu une période 
d'encombrement et de désarroi, quand aiïluaient sur ses quais 
les charbons de Cardifï et de Newcastle, dont il a toujours été 
un grand entrepôt, mais qu'il reçut par quantités inédites 
l'automne dernier. Dès le 24 octobre, après deux mois de stag- 
nation, on y signalait à l'arrivée vingt-cinq navires, dont 
vingt-deux charbonniers d'Angleterre. Ce mouvement n'a 
l'ait que croître : les pilotes de Quillebeuf et de Villequier sont 
sur les dents. Mais jamais leur profession n'a été aussi lucrative 
et généreusement ils le reconnaissent par d'abondantes sous- 
criptions dont la Red Cross rouennaise a sa bonne part. C'est 
qu'en dehors même des bateaux affrétés pour les besoins du 
War Office, la plupart des cargos qui remontent la Seine 
battent pavillon britannique. Il continue cependant à en 
venir de norvégiens, de suédois, de danois, quelques espagnols, 
quelques grecs. Vers la mi-février, quand TAllemagne eut 
annoncé son blocus par sous-marins et que les premiers torpil- 
lages au large de la Hève eurent précisé la menace, ce furent 
à bord des navires neutres, de Rouen à Croisset et à Quevilly, 
de soudains et curieux travaux de peinture : pendant des 
heures et des jours, on vit leurs équipages occupés à faire 
flamboyer sur les coques, en lettres géantes, le nom du navire, 
de soii port d'attache, de sa nationalité, à y étaler leurs cou- 
leurs sous un pinceau prodigue, cependant que, par une 
méthode inverse, les alliés eiïaçaient sous une couche unifor- 
mément noire ou grise les indications les plus modestes. Je 
ne veux pas jurer qu'au large ils n'eussent pas les moyens de 
rompre cette austère uniformité qui à elle seule eût été pour 
l'ennemi une désignation. Qu'ils l'aient fait ou non, plus d'un, 
hélas ! est resté en route. Mais le trafic, dans son enseml)le. 
n'a pas souffert. Tel est même le nombre des entrées, que 
chaque arrivant est obhgé d'attendre son tour, soit en rade 
du Havre, soit dans l'avant-port de Rouen. Or des prisonniers 
allemands sont internés par là, sur les deux rives de la Seine» 
et employés au déchargement de quelques cargos et péniches. 
Il m'est revenu qu'ils grincent un peu des dents quand ils 



LES ANGLAIS A ROUEN 



voient — spectacle quotidien — passer sous leurs yeux le 
pavillon de l'Union Jack. Leur dépit se conçoit : à quoi pense 
donc leur « vieux Dieu », expressément chargé de punir l'Angle- 
terre? Nous n'avons pas à nous attendrir sur leur sort qui, 
matériellement, n'a rien de sinistre. Quant aux taubes et 
aviatiks dont ils pourraient saluer la venue avec joie, il s'en 
est, à ma connaissance, aventuré un ou deux jusqu'ici. Mais 
nos aviateurs veillent, et l'on se doute, à voir passer les hommes 
du Royal Flyîng Corps, si gaillards sous leur bonnet khaki, 
que chez nos alliés on ne veille pas moins. 



* * 



Ce n'est pas un mince honneur pour Rouen, que d'abriter 
une base anglaise : jamais ville de France n'avait, en si peu 
de mois, dû à l'entente devenue alliance autant de visites consi- 
dérables. Celle de, lord Roberts, il est vrai, lui a manqué au 
moment même où tout se préparait à y recevoir le vétéran 
illustre. Mais elle a eu celle du field-marshal Robertson, 
inspecteur général des communications. Elle a eu, du 8 au 

10 décembre, celle d'un jeune homme beaucoup moins élevé 
dans la hiérarchie militaire, mais devant qui s'inclinent les 
plus hauts grades, le prince de Galles. Pendant trois jours, il 
a visité les ambulances de la base, le camp en formation et, 
incognito, la ville, qu'il avait jadis parcourue en compagnie 
de son précepteur. Pendant trois jours, la population rouen- 
naise, légèrement intriguée, mais ne soupçonnant pas son 
importance, le vit, charmant, rose, blond, et la pipe à la bouche 
comme un grenadier, passer entre deux officiers à visière ornée 
d'or, s'arrêter aux vitrines, plaisanter, rire, entrer dans les 
magasins et les églises. Des femmes et des jeunes filles disaient 
en croisant le groupe : « Celui du milieu est gentil. Comme 
il a l'air mignon! » A Saint-Oueii, on faillit le reconnaître. 

11 sortit à temps et, après être allé saluer le général Goiran, 
quitta la ville, où l'on souhaite son retour. — Le 31 janvier, 
Mgr Bourne, archevêque de Westminster et ancien élève de 
Saint-Sulpice, revêtu de la capa magna et assis sur le trône du 
chœur, présidait une grand'messe à la cathédrale avec l'assis- 



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tance de son secrétaire Mgr Jackmann, de Mgr Keatinge et du 
général Simms. Un autre jour, c'est madame Despard-French, 
la sœur du maréchal, qui vient conférencier sur l'union néces- 
saire. Un autre jour encore, c'est M. Henderson, qui accom- 
pagne à Rouen un formidable envoi de vêtements, de vic- 
tuailles et de jouets à l'intention des réfugiés et des nécessiteux 
de la ville. M. Henderson, à cette date, ne faisait pas encore 
partie, comme ministre, du gouvernement du Royaume- 
Uni. 

Mais il était déjà membre du Parlement, chef du parti tra- 
vailliste, et, ce qui importait surtout en la circonstance, prési- 
dent du N. B. C, entendez : le National Brotherhood Coimcil, 
vaste mutualité de six cent mille membres. On connaît les 
efforts de ce rude lutteur contre les taudis et l'alcool. Solide, 
haut en couleur avec d'abondantes moustaches à la gauloise 
(rasées depuis, si l'on s'en rapporte à des photographies 
récentes), l'air d'un bon vivant prompt au rire — au rire 
éclatant — causeur agréable, plein de bonhomie et de verve, il 
laisse aisément entrevoir ce que peut être son action sur 
les foules. Il a pu se rendre compte qu'elle ne serait pas 
déplacée dans la capitale de la Normandie, et l'on me dit 
que sur ses conseils il s'y organise déjà une... S islerliood (nous 
n'avons pas le mot), une sorte de mutualité féminine, qui sera 
bien, à Rouen, l'un des fruits les plus inattendus de cette 
guerre. 

Toutes ces visites sont restées discrètes et, en dehors des 
initiés, elles ont passé inaperçues. Ce qui frappe tous les yeux, 
c'est l'aspect nouveau de la ville. Ville franco-anglaise, à la 
lettre, on serait tenté de dire : plus anglaise que française, tant 
l'uniforme allié, si peu voyant qu'il soit, y prédomine. Et alors 
on se demande : comment donc s'opère la fusion, ou le mélange? 
Est-ce sans mécompte et sans heurt que se produisent les 
contacts de chaque jour? Qu'on ne m'objecte pas que c'est 
là une question déplacée, injurieuse aux uns comme aux 
autres ! 

Qui ne sait que les meilleures volontés sont sujettes à des 
défaillances, que des inclinations réciproques ne sont pas une 
garantie de concorde, ni la communauté des intérêts une assu- 
jance contre la diversité des humeurs? Voici une ville de France 



LES ANGLAIS A ROUEN 361 

OÙ des amis d'Angleterre séjournent depuis de longs mois. 
Elle a, comme une autre, ses façons, ses goûts, ses préjugés, 
ses libertés, ses contraintes. Ils y apportent les leurs. Quel est 
donc le bon Français, quel est aussi, je pense, le bon Anglais 
qui juge oiseuse l'étude de ce mutuel apport, et qui ne se 
penche avec sollicitude, avec inquiétude, avec espoir, sur cette 
épreuve précise et prolongée de l'entente? 

Eh ! bien, je ne crois pas m'exposer à des démentis en affir- 
mant que l'épreuve est pleinement rassurante. Signalerai-je 
la parfaite correction, la franche cordialité des relations mili- 
taires et administratives? Toutes les facilités ont été accordées 
à nos hôtes, toutes les difficultés réglées à l'amiable. La police 
de la rue pouvait amener quelques situations délicates. On 
a autant que possible divisé la tâche en adjoignant aux agents 
municipaux des policemen pour la surveillance des soldats 
anglais. A toute heure du jour on en voit passer deux par 
deux, à peine reconnaissables sous l'uniforme que distingue 
seul un brassard noir portant en rouge les lettres M. P. {Mili- 
tary police). Chaque soir, les patrouilles des alliés parcourent 
la ville et, plus tard, le bourgeois qui se couche entend sonner 
sous sa fenêtre le sabot des chevaux de leur gendarmerie. 
Des arrêtés bilingues, et trilingues quand le flamand s'en mêle, 
ont été pris d'un commun accord et affichés. Il fallait, notam- 
ment, réglementer une circulation devenue intense et péril- 
leuse. 

Au début, les wattmen anglais cédaient peut-être outre 
mesure au vertige de la vitesse en des rues parfois étroites, 
sur des pentes souvent rapides. Ce n'était pas toujours sans 
dommage pour les piétons ni pour eux. Il y eut quelques blessés 
et quelques morts. Le moins qu'on leur reprochât, par les jours 
pluvieux d'hiver, était de consteller de boue les façades et les 
devantures. De grands écriteaux en anglais furent apposés 
aux bons endroits, leur prescrivant, par exemple, de ne point 
dépasser six milles à l'heure, de prendre leur droite (ce qui, 
on le sait, est le contraire de l'habitude anglaise), d'éviter 
telle allée, tel trottoir. Des avis, placardés à l'intérieur des 
tramways, leur prescrivirent aussi d'avoir à payer leur place 
— plus exactement leur demi-place — ce qui, vraisemblable- 
ment, en avait surpris plus d'un. Ainsi a-t-il fallu, çà et là, 



362 LA REVUE DE PARIS 

procéder à quelques opérations de mise au point, qui toutes 
ont été accueillies avec une accommodante discipline. 

Que les rapports entre les autorités en contact soient tels 
qu'on pouvait s'y attendre de gens bien élevés et soucieux 
des devoirs de l'heure présente, il serait superflu de le signaler, 
s'il ne se mêlait à cette politesse une nuance remarquable de 
vif et cordial empressement. C'est ce qui caractérise les mani- 
festations locales — grandes et petites — de l'entente, les 
lettres qu'échangent le général Goiran, commandant de notre 
troisième région, et le général Marrable, commandant de la 
base anglaise, une visite de la municipalité aux hôpitaux 
britanniques, sur invitation de leur organisateur, le colonel 
Skinner, la commémoration d'un épisode de 70, l'inauguration 
d'un monument aux morts, une remise de croix de guerre à 
des blessés. Quand miss Maunder vint fonder à Rouen son 
hôpital anglo-belge, ce fut la ville de Rouen qui lui offrit un 
immeuble. Le comité rouennais de la Rcd-Cross recueille des 
souscriptions françaises. Un concert anglo-français fut donné 
certain soir, à son bénéfice. La musique municipale va jouer 
dans les ambulances de nos alliés. En revanche, les Tommies 
et leurs officiers ont contribué de leur mieux au succès de 
toutes les « Journées » nationales. Le 15 mai, ils ont fleuri la 
statue assez emphatique et contestable qui, sous le nom de 
Jeanne, orne depuis cent cinquante ans la place de la Pucelle. 
Le 30, deux soldats sont venus, avec un beau salut militaire, 
décorer d'une gerbe nouée aux couleurs de l'Union le marbre 
qui perpétue le souvenir du martyre, de « l'impérissable 
faute, dit Kipling, dont chacun des deux peuples eut sa part, 
sur la place du marché de Rouen ». Entre temps, le 24 mai, 
lundi de la Pentecôte, il y avait eu un pèlerinage patriotique 
à l'église de Bon-Secours. Les catholiques de la ville mani- 
festaient ainsi leur reconnaissance d'avoir été sauvée de 
l'invasion. Nombre d'Anglais en uniforme, ainsi que de 
Belges, s'étaient joints à la foule des pèlerins, les uns en 
dévots, la plupart peut-être en curieux. Mais ce fut une curio- 
sité pleine d'égards et d'émotion. Il y avait là autre chose que 
du simple tourisme : le désir de s'exalter entre amis, un 
émouvant témoignage de l'union sacrée qui règne entre 
opinions, entre cultes, entre peuples. 



LES ANGLAIS A ROUEN 3 63 

Veut-on voir à l'œuvre, dans un cas particulier, la bonne 
volonté anglaise? Le 26 mai, un violent incendie éclate dans un 
entrepôt de rouenneries, se propageant à des maisons voisines. 
Les pompiers et les casernes étaient à peine prévenus, que 
deux cents Anglais, cantonnés aux environs, accouraient sous 
les ordres du provosl-marshal, et ce ne fut pas un spectacle 
banal que de voir ces troupiers alertes déménager avec prestesse 
et sollicitude des meubles variés, dont un lourd piano, rouler 
d€S fûts d'huile et de pétrole, emporter des sacs de pommes 
de terre, des paniers, des bottes de paille, faire la chaîne et 
mettre en action une vieille pompe dénichée dans un coin de 
la préfecture toute proche. On en voyait surgir à toutes les 
fenêtres dans des nuages de fumée ; on leur criait de descendre. 
Ils tinrent bon jusqu'à l'arrivée des pompes. Le général Goiran 
leur fit adresser de chaleureux remerciements par la voie de 
l'ordre. 

Il n'est pas sans intérêt de citer ce passage de la réponse 
du général Marrable : « Je me félicite que ce sinistre, dont nous 
regrettons la gravité, ait du moins donné aux troupes britan- 
niques de Rouen l'occasion, encore insuffisante à leur gré, de 
fournir à la population rouennaise une preuve de leur recon- 
naissance pour les attentions dont elles ont été constamment 
l'objet de la part de tous les habitants de cette ville, et de vous, 
mon général, en particulier. » 

Compliments de pure forme? Non pas : l'accueil de Rouen 
à ses hôtes a été d'une chaleur d'autant plus digne de remarque 
que les compatriotes de Corneille, qui sont aussi ceux de Fonte- 
nelle, passent, à tort ou à raison, pour un peu froids. Cette 
chaleur persiste ; mais, naturellement, elle n'est plus démons- 
trative comme aux premiers jours, malgré tous les incidents, 
toutes les circonstances de nature à renouveler l'enthousiasme. 
J'y pensais en assistant, il y a quelques semaines, à un débar- 
quement de troupes, six cents hommes environ, des Royal 
Scots pour la plupart. Le petit transport avait jeté ses amarres 
au quai et il approchait lentement, incliné à bâbord sous le 
poids des soldats qui se pressaient coude à coude pour mieux 
voir. La multitude des visages faisait une ligne extraordinaire- 
ment rose sur le fond khaki des équipements et noir du navire. 
Quelques casquettes s'agitaient, ou quelques bonnets bleus 



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à ruban. De temps à autre une voix lançait le : Are yoii down- 
hearled? auquel répondait un no formidable. Et parfois un 
groupe entamait un refrain qui n'était pas nécessairement 
celui de Tipperanj. Je l'avoue, j'étais un peu fâché qu'en 
réponse à leur bonne humeur et au symbole de leur arrivée 
il n'y eut sur le quai que quelques saluts de la main, quelques 
paroles d'un monsieur parlant leur langue, la piaillerie de 
gamins crasseux en quête de biscuits que ces soldats leur 
jetaient avec une prodigalité joyeuse, les offres des marchandes 
de gâteaux et d'oranges, et le sourire provocant, mais édenté, 
d'inévitables personnes au corsage rutilant, vert, mauve, azur, 
voire « tango «. Il y avait pourtant quelque chose de particu- 
lièrement touchant dans le fait que beaucoup de visages roses 
étaient des visages de tout jeunes hommes, de grands adoles- 
cents à qui le bonnet à pompon et le klU donnaient un air 
encore plus enfantin que martial. Solides gaillards, du reste, 
dont les jambes demi-nues disaient l'entraînement sportif, 
et qui tenaient ferme en main leur fusil courtaud. On les 
regarda débarquer, s'aligner par sections et se mettre en 
marche en colonnes par quatre, comme les nôtres, mais le 
fusil sur l'épaule gauche. Et ce fut tout : de la cordialité certes, 
mais nulle grande émotion visible. On se borne à regarder, en 
badauds sympathiques. Au début, il n'en allait pas ainsi : 
que de bravos, de hurrahs, de poignées de main, de cigarettes, 
de fleurs, de chopes de bière et de pièces blanches ! Mais quoi 1 
Il y a des mois et des mois que ces débarquements ont lieu. 
Des manifestations quotidiennes finiraient par ressembler à 
celles d'une claque. Plusieurs de ces soldats n'en sont plus 
eux-mêmes à leur premier voyage. Ils comprennent de mieux 
en mieux la gravité d'une guerre où ils allaient, l'an passé, 
comme à un sport périlleu-x et passionnant. Ils ne peuvent 
qu'apprécier la sympathie discrète, mais confiante, qui a 
remplacé les exubérances d'antan : c'est celle dont nous 
saluons le départ de nos propres soldats, celle qu'on réserve 
à de vieux amis. 

Et puis l'habitude a émoussé bien des curiosités. Les Fran- 
çais d'une autre ville qui tombent ici, dans une exubérance 
de couleur locale et de romantisme, peuvent être surpris, cho- 
qués même du sang-froid qui préside au grouillement quoti- 



LES ANGLAIS A ROUEN 365 

dien. Eh ! quoi, tous ces soldats en drap khaki dans des rues 
de chez nous, ces officiers d'état-major à casquette rehaussée 
de rouge, ces minces Ueutenants armés d'une badine, ces vété- 
rans chenus et décorés, ces Écossais en jupe courte, ces Aus- 
traliens coiffés de cuir, ces nurses grises ou bleues, tout ce 
monde va, vient, se promène sans qu'on ait l'air de s'en 
douter ! Voici passer des Sikhs, des Pathans, des Gourkhas, 
et pas un ne fait retourner les têtes I Ne sommes-nous donc 
plus dans cette France où, jadis, il paraissait invraisemblable 
qu'on pût être Persan? Si fait, mais rien ne blase sur l'étran- 
geté d'une coiffure comme de la revoir chaque jour à de 
plus nombreux exemplaires. En octobre, ces Indiens avaient 
le plus grand succès. Les clôtures du pré où paissaient leurs 
chèvres fléchissaient sous la poussée des visiteurs. On remar- 
quait sous les turbans jaunâtres de fines têtes de bergers 
aux cheveux drus, aux traits de jeunes filles, d'autres qui 
semblaient vénérables et presque sacerdotales avec leur 
épaisse et longue barbe blanche. Il y avait surtout le sacrifica- 
teur, que nous, mécréants occidentaux, nous appellerions un 
boucher : comme il était très haut, très noir, qu'il balançait 
sur de fléchissantes guibolles un buste d'athlète, et qu'il por- 
tait habituellement une hache courte au manche indéfini, on 
voulait lui trouver un air terrible. On offrait des cigarettes 
aux chevriers imberbes, on s'amusait de leurs sourires, de 
leurs turbans compliqués dont ils raffermissaient de temps en 
temps l'édifice, de leurs babouches aux pointes courbes qui 
tenaient mal à leurs pieds nus (et, soit dit en passant, je n'ai 
jamais observé qu'un de ces Indiens parût souffrir du froid), 
on s'amusait surtout des chemises de flanelle que leur avaient 
délivrées les magasins d'habillement et que, avec un souci très 
particulier d'élégance, ils s'obstinaient à faire pendre par- 
dessus leur pantalon. On souriait des lunettes cerclées d'or 
qui font à certains de ces militaires des têtes de savants respec- 
tables, et aussi des parapluies que beaucoup d'entre eux ont 
portés sous le bras tout l'hiver, moins par utilité, il semble, 
que par coquetterie. Finis, ces sourires et ces découvertes ! 
On ne s'étonne pas plus, après dix mois, de les voir à Rouen, 
que sans doute ils ne s'étonnent d'y être. Et voilà bien, peut- 
être, le plus étonnant ! 



366 LA REVUE DE PARIS 

Quant à nos alliés insulaires, il est entendu qu'il sont par- 
tout chez eux ; mais il est certain que l'attitude des Rouen- 
nais leur a encore facilité l'acclimatation. Toute la ville, pour 
les recevoir, s'est plxis ou moins anglicisée. Elle avait leurs 
sympathies à se concilier, leur clientèle à conquérir. Nous 
sommes en pays normand, qui de tradition aime à gaigner et 
s'y entend assez bien. L'adaptation a été rapide, la réfection 
des enseignes générale. Le coiffeur est devenu, du Jour au 
lendemain, un liair dresser. La vitrine du chapelier, du chemi- 
sier, du tailleur s'est mise à faire étalage de khaki. Voici un 
établissement de bains qui, dans un sabir de circonstance, se 
baptise sur une large banderolle Grands Baths. Crieurs et 
crieuses de journaux circulent avec des paquets de Daihj Mcdl, 
de Daili] Miror, 6! Illastraled News, etc., tandis que les libraires 
exposent les collections britanniques et les magazines en 
vogue, les manuels de conversation anglo-français, les dic- 
tionnaires de poche, les cartes postales où chatoient naïve- 
ment, à l'aquarelle ou au coton perlé, les couleurs de l'Union 
avec celles de la France, les fers à cheval, les pensées, les myo- 
sotis, les devises sentimentales et patriotiques : Remember !... 
For England !... Right wUh might ! et d'autres analogues. Le 
soldat stationne devant ces merveilles, et parfois en achète, 
sans mépriser les vues de Rouen. Ailleurs, des « palaces » 
cinématographiques l'invitent dans sa langue, sauf à l'écor- 
cher un peu, à s'égayer des aventures de Max et de Rigadin, 
que corseront quelques fdms importés d'outre-Manche. En 
voici un <iui se targue d'accepter de la monnaie anglaise : 
hère we iake english money. Vaine prétention ! L'effigie de 
Sa Majesté Victoria, d'Edouard VII et de George V circule 
dans tout Rouen aussi librement que celle de notre Répu- 
blique. 

Parmi les bénéficiaires de l'alliance, gloire surtout aux 
pâtissiers I Grâce à l'institution sacro-sainte du fwe o'clock, 
ils ont doublé, triplé leur clientèle, sans autre initiative à 
prendre que de multiplier les petites tables. Quelques-uns 
crurent bien faire en s'approvisionnant d'authentiques plum- 
cakes de Gloucester, des biscuits au sel et au gingembre qui 
sont en honneur là-bas. C'était un excès de zèle superflu. Le 
goût de nos voisins s'est immédiatement fait à nos pâtes, et 



LES ANGLAIS A ROUEN 367 

ce n'est pas une mince satisfaction pour l' amour-propre natio- 
nal que de voir ces guerriers affluer dans les salons rouennais 
de la crèm€ au beurre. Les nurses aussi y font bonne conte- 
nance. L'exemple de cette prospérité ne pouvait manquer 
d'être contagieux : on n'imagine pas le nombre des tea-rooms 
que Rouen a vu naître depuis l'automne, soit par génération 
spontanée, soit par métamorphose — non pas, comme on pour- 
rait le croire, de ces maisons au « chic » britanno-parisien dont 
l'accès reste difficile au soldat impécunieux, mais de chétives 
boutiques qui furent pour la plupart de braves laiteries, frui- 
teries, brasseries, et qui affichent aujourd'hui, en un anglais 
presque correct, le hreakjasl, le luncheon, les boissons légères, 
— light refreshmenis — notamment la bière rouennaise et 
le cidre mousseux — frothy cider — lequel ne saurait être 
une révélation pour les natifs du Devon, du Dorset et du 
Somerset. 

Là point de surprise : les prix sont annoncés par écrit, et 
Tommy sait, en entrant, ce que lui coûtera la tasse de chocolat, 
celle de thé, la tranche de jambon ou de bacon sous un couple 
d'œufs frits ; il lit, à la porte de telle taverne, que pour trois 
« doubles » il y trouvera une grande pinte de bière ; à la porte 
de telle autre, qu'à trois francs la bouteille on lui servira une 
« spécialité de Champagne, la meilleure de toutes les bois- 
sons », the best drink of ail, précise un grandiloquent écriteau. Il 
a d'ailleurs ses préférences, qui vont en général aux comptoirs 
où il a le plus de chances de se faire comprendre. Heureuses 
les maisons qui peuvent mettre légitimement sur leur vitrine 
ou à leur porte : English spoken ! 

En dehors des grâces mercantiles et des amabilités de maga- 
sins, nos alliés ne sauraient trouver que Rouen leur fait grise 
mine. Ils y sont populaires. Cela se devine à des enfantillages 
de la mode, depuis les grosses pipes des lycéens jusqu'aux 
imperméables khaki et aux toques de toile cirée que des 
femmes arborent par les temps les plus secs. J'ai vu trois 
petites oies — pas blanches — y ajouter un stick qu'elles por- 
taient gravement sous le bras, à la façon des officiers, ce qui fit 
éclater de rire deux braves vétérans d'Ecosse. Elles ont trouvé 
des imitatrices. N'insistons pas sur quelques fautes de goût. 
D'une façon générale, on se doute que des Français n'avaient 



368 LA REVUE DE PARIS 

pas à se forcer pour être aimables. Plaire est un peu notre 
vocation. 

Il faut cependant noter, ici, l'absence presque com- 
plète de certaines relations qui n'eussent pas manqué, en 
d'autres circonstances, d'être aussi fécondes que charmantes. 
Depuis un an, il n'y a plus à Rouen — comme dans toute la 
France — de vie mondaine. La raison n'en est pas seulement 
dans les deuils qui se multiplient, dans le souci de décence que 
l'heure impose, elle est surtout dans les œuvres très absorbantes 
— hôpitaux, ouvroirs, trains de réfugiés, trains de blessés — 
auxquelles les femmes les plus désœuvrées jadis se consacrent 
quotidiennement. En août, des officiers de la base ont été 
logés dans les meilleures maisons rouennaises. Ils y ont été 
reçus — cela va sans dire — le mieux du monde, ils ont gardé 
de cet accueil un reconnaissant souvenir ; il en est résulté de 
bonnes relations que la paix future ne devra pas interrompre. 
Mais l'expérience ne s'est pas étendue ; les formalités d'intro- 
duction ne la facilitent pas, et c'est dommage. 

En revanche, rien n'est accessible comme les petites gens, 
et le menu peuple rouennais est d'une familiarité savoureuse, 
toujours prêt (le calvados y aidant plus d'une fois) à faire 
confidence au passant de ses émotions et de ses idées. De là 
bien des conversations où le geste doit suppléer aux lacunes 
et de l'anglais et du français, mais où la cordialité surabonde, 
ir faut dire aussi que quantité de boutiquiers et de logeurs 
sont devenus des amis pour leurs clients d'outre-Manche, ce 
qui est à leur mutuel honneur. Le dimanche, on voit de ces 
braves gens se promener ensemble, en famille. Les pentes sont 
raides, au sortir de la ville : le mari, conscient de son devoir, 
porte sur les épaules son dernier né; la femme, consciente aussi 
du sien, fait l'aimable ; monsieur le sergent ou le caporal, à la 
fois sérieux et à l'aise, donne la main à une fillette ou à un 
garçonnet qui ne paraît pas insensible à cet honneur. Une fois 
le plateau atteint, on s'asseoit à la terrasse d'une auberge dont 
le cidre ou la bière rafraîchira les gosiers en « arrosant » 
l'alliance. 

Autre scène dominicale : nous sommes au camp anglais. 
Des jeunes filles, dûment escortées de leurs mères, se sont 
emparées d'un bout de terrain vague et sautent à la corde. 



LES ANGLAIS A KOUEN 369 

Elles sont en cheveux, en mantille. Il y a parmi elles une fraîche 
figure de keepsake, toute fine, toute rose, avec des yeux bleus et 
des sourcils noirs, au bout d'un corps dégingandé qui rappelle 
l'âge ingrat. Des soldats s'approchent, regardent et se mêlent 
au jeu sans qu'on les invite (mais n'est-on pas chez eux?). 
A la longue, on les juge encombrants et l'on fait mine de s'en 
aller. Ils s'entêtent, tirent sur un bout de la corde, elles sur 
l'autre. Rires, quolibets, colères simulées chez ces dames, 
impuissantes contre tant de biceps. La corde leur échappe. 
Une goutte de sang rougit l'index de la jolie fille, victime 
d'un ongle brutal. Le coupable, un jovial gaillard, bien pris, 
les cheveux bouclés, des yeux gris avivés de caressante malice 
— laisse passer quelques minutes, puis vient faire sa paix 
en baisant fort galamment le doigt éraflé. Et le jeu recom- 
mence, très sérieux, encore que bruyant. 

Voici, sur une place populeuse, qu'un cercle s'est formé 
autour d'un grêle violoneux et d'une volumineuse cantatrice. 
Dans l'affluence, la tache verdâtre de quelques casquettes 
anglaises, de quelques turbans indiens. Tous chantent à pleine 
voix le refrain de Tipperanj, et rien n'est amusant comme 
d'entendre les gosiers français détacher à l'anglaise, c'est-à- 
dire à r emporte-pièce, les to go ! et les IV s a there ! Mais si, 
j'ai vu mieux : une manifestation internationale devant cer- 
taine boulangerie-pâtisserie dont le propriétaire, un Badois, 
disait-on, avait eu la maladresse d'attirer sur lui l'attention 
publique en faisant à un voisin une querelle d'Allemand. Non 
seulement des Anglais, mais des Indiens étaient là, et, s'il était 
une chose imprévue, c'était bien le cas de ces fils du Gange en 
train de faire chorus, dans une ville française, contre un indé- 
sirable d'outre-Rhin. 

Dans toutes les scènes humoristiques gentilles, édifiantes, 
pittoresques, qu'un amateur clicherait à chaque coin de rue, 
le premier rôle revient aux enfants. Nos alliés montrent une 
prédilection particulière et vraiment touchante pour ces petits, 
qui le leur rendent bien en admiration, en affection, en curio- 
sité parfois indiscrète et tapageuse. Comme dans la plupart 
des villes industrielles, il y a ici une terrible marmaille. Les 
ïommies la supportent volontiers ou la corrigent avec bonne 
humeur, dédommagés qu'ils sont par les jolies manières des 

15 Septembre 1915. If) 



370 LA REVUK DE PARIS 

autres. Je pense quelquefois au merveilleux roman de voyages 
que vivent ces enfants de Rouen sans avoir à quitter leur ville, 
et dont ils garderont un souvenir enchanté. Chaque jour ils se 
familiarisent avec l'exotisme en sautant sur les genoux de nos 
alliés, en venant leur prendre les mains et se faire caresser par 
eux. Et ces soldats se plaisent en leur compagnie, s'intéressent 
à leurs jeux, y participent. J'ai vu une grave patrouille, poli- 
cemen en tête, provoquée au cours d'une halte par un gamin, 
jouer à la balle avec lui. Peut-être estiment-ils, ces excellents 
sportsmen, qu'en France il n'y a de bon sport que jusqu'à 
douze ans. Puis, leurs jeunes amis sont des intermédiaires 
naturels près des grandes personnes, tenues à plus de réserve. 
Et enfm, ce sont de bons élèves d'anglais et de dévoués pro- 
fesseurs de français. Que de groupes sympathiques et studieux 
sur l'herbe, sur un banc de jardin, autour des manuels de 
poche « pour parler » l'une ou l'autre langue ! Je soupçonne 
que l'hindoustani même est intéressé à ces aimables leçons, 
tant j'y vois de Sikhs et de Gourkhas assidus. 

Quelles impressions ces Orientaux rapporteront-ils chez eux, 
de la lointaine cité où ils ont déjà passé de nombreux jours? 
A en juger par leur fréquent et joli sourire, qui n'a rien d'obsé- 
quieux et qui s'accorde à beaucoup de majesté naturelle, ces 
impressions ne lui seront pas défavorables. L'un d'eux, un 
Bengali de taille imposante qui m'escortait un jour de mai à 
travers champs (il m'avait, je crois, adopté comme diction- 
naire), me résumait les siennes en des phrases d'une rudimen- 
taire syntaxe, dont celle-ci, répétée avec complaisance : 
« Rouen, beaucoup promenades. )> Je l'interprétai non seule- 
ment comme une allusion à la circonstance, mais aussi 
comme l'hommage d'un connaisseur à la beauté du site rouen- 
nais. Les soldats métropolitains l'apprécient également : s'ils 
stationnent volontiers devant la cathédrale, Saint-Ouen, Saint- 
Maclou, le palais de justice, peut-être leur préfèrent-ils encore 
les belles prairies veloutées comme des pelouses, les. amples 
frondaisons, les forêts profondes, les vergers, les jardins, le 
fleuve, toute cette splendeur et cette aménité normandes qui 
leur rappellent leurs plus florissants paysages des comtés du 
Sud. 

Ils s'étonnent que, le dimanche venu, tous les Rouennais 



LES ANGLAIS A ROUEN 371 

ne prennent pas leurs ébats au grand air, dans la verdure 
reposante, et qu'il en reste à battre le pavé des rues : ils 
ignorent à quel point la sociabilité française est exigeante, et 
combien il est essentiel pour nos grands et petits bourgeois de 
« voir des gens ». Eux, ils se répandent à l'envi dans cette 
grasse campagne, en flânerurs, en touristes, en sportsmen. Les 
uns se contentent d'aller aux lisières de la ville assister ou 
participer à quelque match entre une équipe de l'A. S. C. 
(Army service corps) ou du R. A. (Royal arlillery) et une équipe 
du jp. C. R. (Foot'ball Club rouennais). D'autres pédalent le long 
des routes crayeuses. D'autres rament sur la Seine, d'une île à 
l'autre, comme ils le feraient sur la Tamise ou l'Avon. D'autres 
s'embarquent à bord d'un des vapeurs qui descendent le fleuve 
jusqu'à la Bouille. Ils reviennent le soir en chantant. J'écou- 
tais récemment un de ces chœurs. La nuit tombait, une belle 
nuit de juin. Des « scies » humoristiques se succédaient, 
ponctuées de rires. Et soudain, à la première escale, ce fut le 
refrain de la Marseillaise. Le chant était juste, grave, sans 
accent, et, à la faveur de l'ombre, on aurait pu croire que les 
chanteurs étaient des nôtres. Je sais bien qu'ils avaient copieu- 
sement dîné dans quelque guinguette du bord de l'eau, et que 
la digestion favorise l'enthousiasme. N'importe : l'hymne de 
liberté a une puissance qui s'impose à tout et à tous, et, par 
ces temps de guerre sainte, dans cette nuit piquée par les feux 
des cargos nolisés, il prenait une belle signification sur les 
lèvres de ces étrangers, nos compagnons de lutte. Les gens de 
l'embarcadère, ignorant le God save, applaudirent. 

Bons et braves alliés ! Il y a vraiment plaisir à les voir 
passer de leur pas résolu de pedestrians, le buste droit, les 
épaules un peu chaloupantes comme il sied à des frères de 
marins, la mine ouverte et satisfaite, traînant après eux une 
odeur de tabac anglais. J'entendais une jeune bourgeoise dire 
d'eux, avec une expression admirative : « Ils sont frais. » 
Mot très juste, que ne justifient pas seulement leur visage rose 
et rasé de près, leur vêtement net et de bonne coupe, leurs 
molletières bien mises, leurs bulïleteries neuves, mais aussi 
quelque chose de plus intérieur, une sorte d'ingénuité juvé- 
nile qui n'a rien à craindre du grisonnement des tempes ni des 
pires fréquentations. Les premiers débarqués, en 1914, firent 



372 LA REVUE DE PARIS 

l'effet d'écoliers en vacances. C'étaient des soldats de carrière, 
un peu mauvais sujets, assure-t-on. Leurs successeurs sont 
plus sérieux. 

Cependant, ils continuent à réaliser pour la plupart le 
type du bon compagnon, du jolly good fellow, et de nous 
faire souvenir que le pays du spleen s'est longtemps appelé 
la joyeuse Angleterre — merry England. Philosophes-nés, ils 
excellent à prendre le temps comme il vient, sans arrière- 
pensée, sans complication, tout entiers à leur tâche ou à leur 
plaisir. Demain on peut leur demander de combattre, de se 
faire tuer s'il le faut : ce n'est pas une raison pour s'ennuyer 
aujourd'hui, surtout en France. 

Que leur gaîté ne soit pas toujours innocente, c'est indé- 
niable. Lord Kitchener connaissait bien ses soldats quand 
il leur demandait, au moment du départ, non point du cou- 
rage — recommandation superflue — , mais d'être sobres et 
de ne pas outrer la galanterie. Or Tommy n'est pas toujours 
sobre, et il lui arrive d'être plus que galant. Contre le premier 
péché, on a pris des mesures, généralement efficaces. Contre 
l'autre également, mais avec moins de succès, parce que 
c'était beaucoup plus difficile. La police et l'hygiène du front 
ont fait refluer dans certaines villes de l'arrière (et Rouen 
vient en tête de celles-ci) des cohortes de professionnelles 
sirènes dont les appels sont d'autant plus puissants sur Tommy 
qu'ils le changent davantage de la respectabilité britannique. 
Mais la justice m'oblige à ajouter qu'il passe aussi pour un 
terrible charmeur, et que, dans un monde moins gangrené, il 
ne trouve pas beaucoup do cruelles. Le soir, on voit s'égarer 
ça et là des couples internationaux, la taille mutuellement 
enlacée : admirable sujet pour cartes postales ! Christmas 
inaugura, dit-on, plus d'une de ces idylles. Il apparaît d'ailleurs 
que si pour nos alliés ces plaisirs d'amour sont sans consé- 
quence, nos pécheresses en jugent à peu près de même en ce 
qui les concerne. Telle s'indignerait des entreprises d'un 
concitoyen, qui ne peut rien refuser à l'étranger ami. Les 
demoiselles de magasin, si facilement sèches envers des clients 
dénués d'exotisme, sont tout sourire pour l'allié et — ceci 
soit dit pour établir la candeur relative de leurs intentions — 
elles ne mesurent point leur amabilité au grade : le simple 



LES ANGLAIS A KOUEN 3/3 

soldat en a sa part, comme le capitaine. Est-ce engouement 
chez elles, ou sentiment du devoir? 

J'ai entendu des gens de Paris ou d'ailleurs se scandaliser 
que Rouen prît, dans certains quartiers et à de certaines 
heures, les aspects d'une ville de plaisir. De bons Rouennais 
aussi se lamentent des inconvenances qu'ils voient. Ils se 
demandent avec inquiétude ce que penseront de la femme 
française leurs alliés, une fois venue l'heure du recueillement. 
Ils redoutent pour elle le jugement des Anglaises qui séjour- 
nent à Rouen près de leurs maris ou de leurs fils, celui des 
excellentes nurses, qui sont de bien poétiques personnes, 
aimant les fleurs, les gâteaux, les fruits, et qui ne flirtent 
pas, elles, sinon un peu, quelquefois, avec leurs seuls officiers, 
des compatriotes. Je pense qu'ils peuvent se rassurer : la 
réputation de la femme française, ou seulement rouennaise, 
n'a pas grand'chose à voir dans le cas de quelques veuves 
joyeuses, de quelques fillettes précoces et de quelques épouses 
défaillantes. Nous pouvons compter que le bon sens de nos 
hôtes leur évitera les généralisations déplacées. Ils savent que 
la folie est bruyante, mais que la souffrance et la charité sont 
discrètes. Ils savent que la liberté de la rue est grande en 
France. Ils savent enfin qu'il y aurait de l'injustice à se mon- 
trer trop sévère pour des faiblesses qu'on a partagées et favo- 
risées. Je crois plutôt qu'ils n'y penseront pas, à l'occasion, 
sans un peu de complaisance et de tendresse bien pardonnables. 

Un grave inconvénient de tous ces plaisirs et des autres, 
c'est qu'ils coûtent cher, et, si munificent que soit le War 
Office, Tommy, quand il n'a plus un double en poche, en est 
réduit à s'abstenir — ou à trafiquer. Il « touche » d'excellent 
tabac qu'il offre au meilleur compte : pour « oune franque » 
et même moins, il vous cédera une pleine boîte de Navy eut. 
Mais ce sont là de bien mesquines opérations : avec un sens 
parfait des affaires — business is business — Tommy se fait 
marchand d'habits, au grand préjudice de son équipement. Il 
se dépouille de ses chaussettes de laine — la bonne laine 
d'Ecosse — de son épais tricot, de son fin caoutchouc. Il met en 
réserve des confitures, du beurre, du fromage, des rumsteacks, 
et revend le tout dans les coins à des acheteurs désencombrés 
de scrupules. Il le revendait, devrais-] e dire : car ce trafic, qui 



374 LA REVUE DE PARIS 

devenait une calamité, n'a guère résisté à une répression éner- 
gique. On a fortement sévi, au camp et aussi en ville. Tantôt 
c'est une demoiselle qui récolte six jours de prison pour avoir 
accepté des pots de marmelade ; tantôt c'est un gaillard qui 
paie de dix jours, en plus des décimes convenus, la chemise 
d'un Écossais. On a fini par trouver que ces « occasions » 
devenaient coûteuses : la demande a baissé, et l'offre aussi. 

Croirait-on que des esprits hargneux — il faut tout dire — 
persistent à brandir de tels griefs contre des troupes dont la 
plupart des commerçants louent au contraire la parfaite 
honnêteté et l'humeur plus qu'accommodante? Ce sont les 
mêmes gens qui leur en veulent de garder, la nuit, leurs portes 
ouvertes, de ne pas éteindre, de chanter trop tard, de faire du 
bruit trop tôt, et — ceci est un comble — d'être envahissants I 
S'ils allaient s'incruster, comme au temps de Jeanne d'Arc I 
Voilà les joyeusetés de la routine — un des vilains côtés de 
notre province, triste contrepartie de l'amabilité nationale. 
Que pèsent, au reste, ces misères en regard de la fraternité 
d'armes qu'on sent palpiter dans cette ville entre les deux 
nations alliées, et qu'entretiennent de nobles spectacles? Dans 
l'un de ces bataillons britanniques qui chaque jour s'eiTibar- 
quent pour le front, on remarquait avec émotion, il y a quel- 
ques semaines, qu'un des officiers les plus jeunes était amputé 
d'un bras : il n'en marchait pas moins d'un pas allègre devant 
ses hommes, prêt à d'autres mutilations. Mais il est auprès de 
la ville un lieu entre tous révélateur : c'est, au cimetière Saint- 
Sever, le terrain des Anglais, quatre cents tombes environ, 
formant sur une douzaine de rangs une sorte d'hémicycle. 
Des hommes du camp les ont creusées, faute d'un nombre 
suffisant de fossoyeurs civils. Là quelques officiers reposent, 
et des soldats de toutes armes, de tout régiment : enfants de 
l'Angleterre, de l'Ecosse, de la loyale Irlande, Canadiens dont 
plusieurs portent un nom de chez nous — un Dassous, un 
Ernest Coté, un Boudreau — quelques Indiens. Tous sont 
venus, après de terribles combats, chercher en terre française 
la paix suprême : peace, perfed peace, porte une Inscription 
funéraire. La plupart de ces tombes n'ont encore qu'une 
petite croix de bois, quelques-unes ont déjà une stèle qui 
perpétue une mémoire aimée : In loving memorij... Regardez 



LES ANGLAIS A ROUEN 375 

bien : sur chacune de ces stèles ou de ces croix, ce menu bou- 
quet de celluloïd tricolore, c'est le comité rouennais du 
« Dernier devoir » qui l'a offert aux victimes de la grande 
lutte. Ces cartes suspendues à un fil de fer ou épinglées au 
bois portent le nom des gens de la ville ou de la banlieue qui 
ont pris à leur compte l'entretien de ces sépultures. Pas une 
qui soit négligée, pas une que n'attendrisse un œillet, un 
géranium, un héliotrope, un ornement modeste. Voilà où il 
est bon d'aller au sortir du Rouen qui s'amuse un peu trop, 
pour mieux prendre conscience du présent tragique et sublime. 
Dans l'air sacré des tombes, au contact de ces glorieux morts 
auxquels font vis-à-vis les nôtres, on sent qu'en cette ville le 
motd' «humanité » acquiert chaque jour, en dépit de quelques 
apparences, un sens plus neuf, plus précis et plus fort. 

AUGUSTE DUPOUY 



LA 



nmnm ambassadrice de Belgique 

A PARIS' 



Elle s'appelait la comtesse Le Hon. Pendant des années, 
elle trôna vraiment à Paris en reine de la beauté, assemblant 
autour de sa personne un cercle d'admirateurs où ne crai- 
gnirent pas de s'introduire, avec les plus grands artistes, les 
plus grands noms de France. Sous la Restauration, elle groupa 
autour d'elle une véritable cour dans sa Jolie habitation de la 
rue du Mont-Blanc. Sous le second Empire son hôtel des 
Champs-Elysées fut célèbre et par la qualité des personnages 
qui le fréquentèrent et pour les intrigues politiques qui s'y 
nouèrent. En tous temps, elle fut adulée, flattée, encensée 
de toutes les manières et par les plus authentiques connais- 
seurs de la Femme, comme Théophile Gautier et Arsène 
Houssaye. Elle mérita les épithètes les plus extravagantes, 
depuis celle d' « Iris aux yeux bleus » que lui décerna un 
jour Balzac, jusqu'à celle d'« ambassadrice aux cheveux 
d'or » que les dandys lui appliquaient couramment du Café de 
Paris au balcon du Jockey-Club. Enfin, partout où elle passa. 



1. Encore que M. T.e Hon « niinislre de Belgique ù Paris » n'eût jamais 
porté le titre officiel d'amljassadeur, la comtesse, sa femme, est toujours désignée 
sous le nom (Vambassddrici' dans tous les périodiques de l'époque. Cf. hi Mode, 
la Sylphide, le Follrl, le Bon Ton, le Mercure de France, etc. 



I.A PREMIÈRE AMBASSADRICE DE BELGIQUE 377 

elle provoqua ce frisson d'enthousiasme et d'envie qui est, à 
Paris, le signe visible des royautés de cette nature. 

Est-il besoin d'ajouter que cette ambassadrice d'une toute 
petite nation qui venait à peine de naître rendit le plus grand 
service à son pays en imposant celui-ci à la société parisienne, 
toujours disposée à s'incliner devant la beauté, et qui reporta 
sur la Belgique entière un peu de l'engouement dont elle était 
prise pour son ambassadrice? 

La comtesse Le Hon fut donc mieux qu'une femme à la 
mode en ce brillant Paris du règne de Louis-Philippe : elle eut. 
sans le vouloir, un véritable rôle diplomatique en gagnant 
pas à pas les faveurs de la Cour, en faisant tomber une à une 
les barrières érigées par la vieille étiquette formaliste contre 
les jeunes peuples. 

C'est ce double rôle que nous voudrions mettre en valeur en 
soulignant les traits qui donnent à madame Le Hon son carac- 
tère de femme à la mode, tout en évoquant les milieux mon- 
dains de ce temps si pittoresque que traversa l'ambassa- 
drice. 

* * 

L'avènement à la Cour de la bourgeoisie française, sous 
Louis-Philippe, amena, par contre-coup, la consécration quasi- 
officielle d'un de ses centres les plus brillants, celui de la 
chaussée d'Antin. 

Nous ne pouvons plus aujourd'hui nous faire une idée de ce 
qu'était alors la démarcation très nette entre les différents 
quartiers de la capitale : chacun d'eux avait ses mœurs, ses 
traditions, et la société qui le composait se refusait à frayer 
avec celle du quartier voisin. 

La chaussée d'Antin était le centre des enrichis de fraîche 
date, grands financiers et haute bourgeoisie. Quartier tout 
flambant neuf, aux belles maisons, aux hôtels élégants 
entourés de spacieux jardins : « La chaussée d'Antin, s'écrie 
avec emphase un écrivain du temps i, c'est la terre promise 
de toutes les ambitions qui visent au bonheur. C'est le fau- 
bourg Saint-Germain du nouveau régime, avec cette diffé- 



1. Bazin, Époque 



sans nom. 



378 LA REVUI£ DE PARIS 

reiice que cet autre paradis de l'aristocratie acquise est ouveit 
à chacun, à la seule condition de s'y étaler noblement et de 
contribuer ainsi à la splendeur commune. » 

Au centre de ce quartier opulent, la rue du Mont-Blanc 
{aujourd'hui rue de la Chaussée-d'Antin) formait l'artère prin- 
cipale. Elle était bordée de beaux jardins et de superbes mai- 
sons particulières : celle qui s'élevait au n^ 7 (sur l'emplacement 
actuel de la rue Meyerbeer) allait devenir précisément la 
demeure de madame Le Hon. 

Ce très joli hôtel avait toute une histoire. Il avait été cons- 
truit à l'usage de l'opulent Necker lequel, en 1788, l'avait 
passé au banquier Récamier, qui l'avait transformé, embelli 
à la mode du temps. L'architecte Berthaut s'était chargé de 
cette restauration. On lui avait donné carte blanche pour la 
dépense : il s'acquitta de sa tâche avec infiniment de goût 
en se faisant aider dans son entreprise par Percier. Rien ne fut 
négligé de ce qui pouvait rendre la maison plus harmonieuse 
et plus confortable. Chacune des pièces de l'ameublement 
fut dessinée et modelée tout exprès, et c'est Jacob lui-même, 
le premier ébéniste du temps, qui exécuta les modèles. Dra- 
peries de soie chamois ornementées d'or, relevées sur des 
rideaux de soie ornementés de noir, meubles d'acajou, fau- 
teuils à cols de cygne, tables rehaussées de bronze et garnies 
de marbre, lampes antiques répandues de tous côtés, ce fut 
vraiment la maison-type du goût Directoire où, pendant dix 
ans, siégea la royauté de Juliette Récamier. En 1808, survint 
la faillite du banquier : la nécessité de donner des gages à 
ses créancicFS le poussa à revendre cet hôtel, déjà quasi-histo- 
rique pour la qualité des personnages qui l'avaient fréquenté. 

Il chercha uji acquéreur et en trouva tout de suite un dans 
la personne du père de madame Le Hon, M. Mosselman, ban- 
quier de Bruxelles déjà opulent, propriétaire d'importantes 
mines de houille, qui, rêvant de conquérir Paris à son tour, 
s'établit avec joie dans le somptueux hôtel eu compagnie des 
deux filles et des deux fils qu'il avait eus de son mariage aver 
Marie-Jo£èphe Tacqué. 

Ces quatre enfants étaient également beaux, également 
généreux, également créé» pour la vie oisive et brillante. Dr 
fait, aucun d'eux ni u a manqué à sa destinée : Alfred Mos- 



LA PIUCMIÈRE AMBASSADRICE DE BELGIQUE 379 

selinaii qui fut attaché à la légation de Belgique deviutl'un des 
hommes les plus spirituels du boulevard, tandis que ron frère 
Hippolyte, qui fut surtout un homme de turf, se rendit fameux 
par ses chevaux et par ses maîtresses, dont la fameuse pré- 
sidente madame Sabatier ^. Des deux filles, l'une épousa 
M. Fontenilliat et devint la belle-mère du duc Pasquier et de 
Casimir-Périer, l'autre fut la comtesse Le Hon. On peut donc 
dire que chacun des membres de la famille Mosselman aura 
également réussi : mais aucun n'aura connu les faveurs de la 
gloire comme notre héroïne, épousant M. Le Hon, le premier 
ambassadeur de Belgique à Paris. 



Né à Tournai en 1792, ce dernier avait été élu vers 1820 
membre des États Généraux des Pays-Bas, puis bourgmestre de 
Tournai à la Révolution de 1830. A ce moment, marié à 
mademoiselle Mosselman, il cherchait à venir à Paris. Ayant 
fait partie de la députation chargée d'ofîiir au duc de Nemours 
la couronne de Belgique, il montra des preuves d'habileté 
diplomatique, plut au Roi et se fit agréer comme ministre 
plénipotentiaire dans la capitale française. L'ambassade de 
Belgique fut installée par lui dans le petit hôtel de la rue du 
Mont-Blanc. 

Les soins de cette installation furent réglés par la comtesse 
elle-même. 

Elle laissa à la cour d'honneur ses réverbères imposants et 
fit décorer le Joli perron xviii® siècle de tapis turcs, de fleurs et 
d'arbustes rares. L'antichambre conserva ses consoles d'acajou 
et son lustre de bronze. Les deux salons de droite demeurèrent 
intacts, ainsi que la fameuse chambre à coucher de madame 
Récamier, qui fut respectée comme le sanctuaire des sanc- 
tuaires. Fidèle à la tradition qui nous montre les invités de la 
belle Juliette défilant en cortège dans la chambre de la maî- 
tresse de céans, madame Le Hon se proposa de faire une sorte 
de musée de cette très belle pièce : rien absolument ne fût 
modifié au chef-d'œuvre de Percier. « L'acajou y régnait en 

1. Cf. la Jeunesse dorée sons Louis-Philippe, de Lcou Séché. 



380 LA REVUE DE PARIS 

maître : pilastres en bois d'acajou, chambranles et portes en 
bois d'acajou, piédestaux en bois d'acajou, fenêtres en bois 
d'acajou. 

« D'un filet aux mailles d'or, frangées d'or et de perles, 
quatre rideaux descendaient sur un lit d'acajou. Deux cygnes 
de bronze doré bordaient le lit d'une guirlande de Heurs 
échappée de leurs becs, le lit se confessait à une glace de ruelle 
encadrée d'un acajou à filets d'or^. » Partout des draperies 
dans le goût du temps, de grandes glaces entre les portes à 
marqueterie, une table de nuit d'acajou surmontée d'une cor- 
beille de fleurs en tôle, une autre table sur laquelle repose une 
lampe antique, — décor digne de Pompéi, borné à gauche 
par une statuette de marbre, à droite par un candélabre de 
bronze. 

La salle de bains ornée de glaces, la salle à manger décorée 
de jolies peintures demeurèrent également intactes, mais 
madame Le Hon voulut avoir son coin bien à elle, arrangé à la 
mode de l'époque, et ce fut naturellement le boudoir qu'elle 
choisit pour le transformer en boudoir 1833. 

Un rédacteur de la Mode, extasié, le décrit ainsi : « Un 
des plus jolis boudoirs de Paris, en moire bleu-de-ciel avec une 
colonnade formée par de gros câbles d'argent. Les rideaux en 
moire blanche diaphane sont bordés d'un très large galon bleu 
brodé en argent. Le tapis bleu à rosace blanche ; autour, un 
divan en moire bleue ayant de riches dessins incrustés en 
lapis, enrichis de reliefs d'argent. Une lampe en lapis, soulevée 
par des chaînes, est suspendue au milieu du plafond également 
tendu en moire bleue, les câbles d'argent réunis tous au milieu 
et se séparant vers le bord. » 

Dans ce décor très Restauration, qui jure évidemment avec 
le style des autres pièces, madame Le Hon se tient de préfé- 
rence, heureuse de fixer dans ce cadre bleu la blondeur de sa 
beauté. Caria femme du ministre de Belgique est déjà célèbre 
pour ses beaux cheveux et ses yeux splendidcs, ainsi qu'il est 
dit dans les Belles Femmes de Paris : 

« Quoique Belge, s'écrie son admirateur anonyme, madame 
Le Hon est le vrai type de la jolie femme de Paris. D'abord 

1. E. et ,1. de Concourt, la Société française pendant le Directoire. 



LA PREMIÈRE AMBASSADRICE DE BELGIQUE 381 

madame Le Hoii est blonde, non de ce blond audacieux et 
risqué qui, chez les femmes du Midi, tourne quelquefois au 
roux, mais d'un blond pâle, cendré et contenu que nous ne 
saurions comparer qu'au blond de l'épi... Les yeux sont bleus, 
non de cet azur opaque et fulgurant que donne le ciel d'Italie, 
mais d'un bleu tendre, quoique vif et passionné. Ils regardent 
admirablement, sans affectation ni mignardise, mais avec cette 
grâce friponne qui sied si naturellement aux blondes... 

« La taille, ce signe distinctif des femmes de Paris, est 
prodigieusement fine, surtout si nous la comparons aux plans 
assez largement étendus des épaules, des seins et du col... 
La main que nous avons toujours vue gantée nous a paru 
heureusement tournée et adorablement mignonne. Une jambe 
finement arrondie par le bas profite des indiscrétions de la 
robe pour se montrer de temps en temps aux regards séduits 
et curieux. Tout cela forme un ensemble d'une harmonie par- 
faite... » 

Et la comtesse Dash, qui faisait sa connaissance vers la 
même époque, de noter dans ses Mémoires : 

« Je ne crois pas avoir vu une plus belle taille ; mince comme 
une guêpe, elle avait des épaules splendides. Le visage était 
bien, sans être d'une beauté régulière : des yeux magnifiques 
et des cheveux blonds d'une nuance délicieuse en faisaient une 
merveille, bien qu'il fût un peu plat et la bouche un peu dédai- 
gneuse. Ajoutez à cela une suprême élégance, des toilettes que 
l'on citait partout. Joignez-y un esprit rare, beaucoup d'ins- 
truction, un grand sérieux dans les idées sous une apparence 
légère, et vous comprendrez le grand succès de l'ambassadrice 
de Belgique. » 

* 

* * 

Ce grand succès, madame Le Hon ne le conquit pias du pre- 
mier coup. Nous l'avons dit, elle le mérita par une diplomatie 
de plusieurs années qui lui ouvrit le chemin de la chaussée 
d'Antin au faubourg Saint-Germain. Nulle route plus âpre : 
la lutte s'était établie tout de suite après l'Empire entre le 
quartier des enrichis et celui de la vieille société tradition- 
naliste; sous Louis-Philippe, elle prit des allures épiques. 



382 LA REVUE DE PARIS 

Les « émigrés », comme on les appelait encore» se groupèrent 
eu une cohorte compacte qui refusa de reconnaître l'usurpa- 
teur, le cribla d'épigrammss, lui et sa famille, et, plus encore, 
la société qu'il admettait aux Tuileries. 

Cependant, si solidement qu'on tînt entrebâillées les portes 
du divin faubourg, la poussée fut telle à certains moments 
que pas mal de personnes parvinrent à s'y glisser. Madame Le 
Hon fut du nombre. Il est vrai qu'elle fut servie par sa beauté, 
sa grâce, son élégance et surtout la situation diplomatique 
de son mari qui lui donna tout de suite accès dans la haute 
société étrangère, société brillante, tenant tout le premier plan 
des mondanités de l'époque. Que madame Le Hon regarde 
autour d'elle, elle ne trouvera pas de salon mieux composé ni 
plus éblouissant que celui de l'ambassade d'Angleterre, de 
l'ambassade d'Autriche ou de l'ambassade de Russie. Chacun 
de ces centres aristocratiques a, du reste, ses habitudes, ses 
traditions : l'on y reçoit d'une façon particulière et à une cer- 
taine heure. 

A l'ambassade d'Angleterre, chez lord Grandville, l'am- 
bassadrice de Belgique est accueillie avec une aménité parti- 
culière. Elle est de toutes les fêtes, de tous les raoïils; son nom 
figure sur tous les comptes rendus donnés par la Mode, le Bon 
Ton, le Conseiller des Dames. Les salons du faubourg Saint- 
Ilonoré sont somptueux, les fleurs de l'ambassade célèbres. 
Ce qu'on y attend, c'est la magnificence du souper toujours 
servi dans les serres tapissées de roses en toute saison et où la 
comtesse Le Hon apparaît parfois, ainsi que les autres invitées, 
vêtue de blanc et de rose, couleurs favorites de la reine Vic- 
toria, les hommes portant tous à la boutonnière un petit bou- 
quet composé d'une rose et de quelques tiges de muguet ^. 
Madame Le Hon a déjà un petit cercle d'admirateurs autour 
d'elle. 

Tant de beauté, jointe à tant de grâce et à tant de dis- 
tinction, séduit tout ce qui l'approche. Voici MM. de Contades, 
de la Trémoille et d'Haussonville qui l'invitent respectueu- 
sement à un walse ou à une redowa. Voici le bel Antonin de 
Noailles, celui qu'on a surnommé Antinoiis, et les Morny 

1. Bcauiuont-N'assy, les Salons de Pan:,. 



LA PREMIÈRE AMBASSADRICE DE BELGIQUE 383 

et les Jumilhac. Voici M. Hope, le richissime banquier, et 
M. Thorn, le fastueux Américain ; voici les deux Labrifïe et les 
Baring ; voici les gens de lettres, Balzac toujours vulgaire, 
mais si amusant et dont le regard est si merveilleusement 
inquisiteur ; Eugène Sue impeccable dans son habit couleur 
bronze; les Roqueplan, Lautour-Mézeray avec son éternel 
camélia à la boutonnière, et tant d'autres... Des femmes aussi, 
déjà jalouses des succès de cette belle étrangère, mais qui 
n'osent la bouder en public. 

Rue de Grenelle-Saint-Germain, à l'ambassade d'Autriche, 
c'est la même cohue élégante. Mais le comte Apponyi n'a rien 
d'un libéral et la comtesse voudra ignorer jusqu'à la fin les 
gens du « juste milieu )>, Partagée entre ses opinions et ses 
obligations d'ambassadrice, elle a imaginé d'avoir les grands 
et les petits jours, les uns pour les intimes, les autres pour le 
monde obligé. Aux intimes les soirées musicales restreintes où 
ne figurent que les ultras, ceux qui appellent Gros-Poulot 
le duc d'Orléans et parlent d'Holy-Rood avec des soupirs à 
fendre l'âme i. Au monde officiel, les fameux déjeuners dan-» 
sants. 

On arrive en plein soleiî, à deux heures de l'après-midi. 
Les équipages envahissent l'étroite rue de Grenelle, la livrée 
de l'ambassade bleu foncé avec aigrettes sur l'épaule et 
cocarde jaune et noire se précipite aux portières. Madame Le 
Hon descend de sa voiture, reçoit, en entrant, un bouquet et 
pénétre dans les salons dont la salle du trône, splendide, 
étincelle de mille bougies. Au pied du trône, devant un amon- 
cellement de plantes vertes, se tient le comte Apponyi dans 
un éblouissant costume de magyar, la Toison d'or au cou. 
Ventripotent et la lèvre dédaigneuse, il regarde passer, d'un œil 
morne, cette cohue d'artistes et de femmes élégantes qu'il 
méprise du haut de son autocratisme. 

Dans les salons, c'est toute la société parisienne, pairs de 
France, officiers, ambassadeurs, hommes de lettres, étrangers 
mêlés en une foule pittoresque où chatoient les uniformes 
et où éclate la parure des femmes sur le drap sombre des redin- 
gotes masculines. 

1. La Mode, mai 1836 ; le Bon Ton, juin 1835. 



'.')S4 LA REVUE DE PARIS 

Courtisée par les uns, enviée par les autres, l'éclatante 
beauté de l'ambassadrice de Belgique est le point de mire de 
tous les regards. Dédaigneuses, les femmes du vrai faubourg 
l'observent de loin qui va de groupe en groupe, sollicitée de 
toutes parts, passant de la société de madame de Rothschild 
à celle de la duchesse de Sutherland ou de lady Grandville, et 
l'on jase, et un rédacteur de la Mode prépare dans un coin la 
flèche empoisonnée qu'il lancera dimanche prochain contre 
la blonde étrangère dans son petit journal ultra-légiti- 
miste. 

Cependant les walses se succèdent, menées dans un rythme 
langoureux par Pastouret, le roi des chefs d'orchestre, et l'on 
s'éparpille dans les jardins où, sous une tente, un souper est 
préparé. Madame Le Hon y ligure en bonne place auprès de 
quelques artistes qu'elle a choisis elle-même et de deux ou 
trois hommes du monde qui se sont offerts. Et la journée 
s'achève comme elle a commencé dans le fracas des voitures, 
le piaffement des attelages, les appels de la livrée dans la nuit 
qui tombe, aux premiers feux des réverbères que l'on allume 
et qui font scintiller les gourmettes des chevaux ou l'éclair 
d'un diadème dans une coiffure^... 

* 
* * 

Aux Tuileries, madame Le Hon est naturellement devenue 
une assidue des quatre grands bals qui s'y donnent chaque 
hiver et des deux petits concerts où la reine reçoit plus parti- 
culièrement. 

L'envoyée de la Belgique ne saurait être accueillie avec trop 
de bonne grâce par tout ce qui touche au château. En somme, 
ce petit pays, c'est un peu l'œuvre de Louis-Philippe, c'est 
avec le sang français que vient de se sceller sa liberté et se fon- 
der son indépendance. Le roi est sensible à l'habileté de 
M. Le Hon qui est parvenu à se faire agréer par le corps diplo- 
matique au rang des ambassadeurs des autres puissances, et 
il est reconnaissant aussi à la belle comtesse d'ajouter tant de 
beauté à tant de bonne grâce. 

1. Cf. Beaumont-Vassy, les Salons^ de Paris. — La Mode, la Sylphide, 1832 
:) 1840. 



LA PREMIERE AMBASSADRICE DE BELGIQUE 385 

C'est à l'une de ces soirées que madame Le Hon peut appro- 
cher les princes et qu'elle se lie plus particulièrement avec le 
duc d'Orléans. Celui-là est plus qu'aimable, c'est le charme 
même. Les traits réguliers, la taille bien prise, la voix chaude, 
une ardeur contenue dans l'expression et toujours, cependant, 
un beau sang-froid : un cavalier accompli. Il y a dans sa voix, 
dans son sourire, quelque chose qui fascine. Un charme magné- 
tique émane de lui. 

A peine lui-même a-t-il aperçu Y ambassadrice aux cheveux 
(Vor, comme on appelle déjà la comtesse, il est séduit. Il se la 
fait présenter, lui parle, et les voilà tout de suite les meilleurs 
amis du monde. Madame Le Hon est infiniment flattée de 
l'hommage public qu'elle reçoit. Désormais le prince s'intitule 
son cavalier, il lui servira de parrain pour forcer toutes les 
portes, elle peut disposer de son cœur et de son crédit. Madame 
Le Hon en use au mieux de ses intérêts et de ceux de son 
pays, et elle se fait accueillir, elle et son mari, chez le favori de 
demain, l'énergique petit M. Thiers. 

Là tout est calme, décence et bourgeoisie : les salons sont 
modestes, l'éclairage raréfié, la livrée absente. Mais au-dessus 
de toutes ces mesquineries il y a l'esprit du maître de la mai- 
son, et cette galanterie respectueuse mais continue qu'il pra- 
tique auprès de toutes les femmes et qui les flatte comme un 
hommage perpétuel. Ainsi que les autres, madame Le Hon 
est prise par ce beau ramage, et ses grands yeux bleus ont pour 
le petit homme à lunettes la même expression câline que s'il 
était Chérubin en personne. Et, après une soirée passée ainsi 
dans un tête-à-tête familial en un coin du simple hôtel de la 
place Saint-Georges, il lui semble qu'elle a fait un grand pas 
dans la conquête de Paris. 

* 

Déjà, en effet, elle a autour d'elle quelques fidèles qui vont 
devenir ses amis. Les frères Roqueplan sont au premier rang. 
Entre Camil e et Nestor, elle opte, du reste, presque toujours 
pour ce dernier, séduite, comme elles l'étaient toutes, par 
l'élégance, l'esprit, la gloire boulevardière de celui que madame 
de Girardin appelait un Musset à cheveux noirs. 

15 Septembre 1915. 11 



'dS6 LA REVUE DE PAIUS 

Nestor Roqueplan arrivant rue du Mont-Blanc, c'est le Café 
de Paris en personne faisant irruption chez madame Le Flon. 
Comment ne la bouleverserait-il point? C'est le plus délicieux 
des enfants gâtés, auquel on pardonne toutes ses frasques, 
tous ses actes, toutes ses plaisanteries. Habillé à la mode de 
demain, parfumé d'arômes, il a l'élégance impeccable d'un 
dandy et l'esprit infernal d'un petit joiirnalisle. Il apporte les 
nouvelles et il les détaille d'un ton inimitable, il est au courant 
des derniers potins et il fait circuler les plus énormes avec une 
verve de mystificateur à froid qui transporte son auditoire. 
Pour amuser madame Le lion, que ne débite-t-il pas devant 
elle? 

Il prétend avoir trouvé l'invalide qui fait les pièces de 
Dennery moyennant trois francs par jour et la nourriture. 11 
a déjeuné ce matin avec le forçat évadé qui, retiré dans les 
carrières de Montmartre, fournit ses « mots » à Romieu. Il 
dit son exécration de la campagne et il afïirme que les arbres 
eux-mêmes ne la peuvent souffrir, venant tous se réfugier à 
Paris : « Voyez-les plutôt passer en chariot sur les boule- 
vards ^ ! » 

Avec la même gaminerie, il a accepté le faix de cinq ou six 
directions de théâtres qu'il porte allègrement. On l'interroge 
sur ses créanciers : il répond par une boutade ; sur ses soucis 
de directeur : il réplique par un mot. Il est la vie, le mouvemen i 
cl la gaieté mêmes. Son amour de la toilette qu'il pousse jus- 
qu'aux raiïinements les plus extrêmes (il ne dort pas de la nuit 
lorsqu'il doit essayer un vêtement le lendemain matin) lui fail 
priser le goût dont témoigne madame Le Hon pour l'arran- 
gement de ses robes et le choix de ses chapeaux. Mais il n'ap- 
prouve nullement la façon dont elle a embelli l'hôtel de la 
belle Juliette. C'est que Roqueplan est collectionneur. En 
compagnie de son ami Eugène Gautier, il parcourt sans cesse 
boutiques et antiquaires, à la recherche continuelle de l'objet 
rare, du meuble précieux, du bibelot surtout. Le bibelot, cette 
chose fragile et éphémère, le ravit. Il collectionne soigneu- 
sement les boîtes à poudre, les tabatières, les saxes et les bon- 
bonnières du xviii« siècle. Il ne dédaigne pas non plus les 

1. Villcnicssant, Mémoires d'un Joiirnalisle, t. II. 



LA PREMIÈRE AMBASSADRICE DE BELGIQUE 387 

bahuts, les commodes et il expose dans sa salle à manger 
jusqu'à vingt-neuf bassinoires ^ ! 

Sous l'influence de Roqueplan, voilà madame Le Hon qui, 
elle aussi, se met en quête d'antiquailles et rêve bibelots. A 
la suite du dandy, elle pille les magasins de vieilleries, far- 
fouille dans les tapisseries poussiéreuses, s'éprend des étoffes 
passées et des dentelles défraîchies. Et le vieil hôtel de la rue 
du Mont-Blanc, paré de toutes ces choses, prend un aspect 
nouveau. Un rédacteur du Mercure de France, qui le visite à 
cette époque, parle avec admiration de l'horloge de Boule 
qui décore l'antichambre et des magnifiques lampes citron et 
blanc à grands ramages qui ornent maintenant le salon : 
<( Tout l'entourage de la^maîtresse de maison est vieille 
mode. Dans une niche à glaces entourée de vieilles draperies 
bleues doublées de rose, s'élève sur une estrade un sopha à 
coussins fendus; en face est la cheminée avec sa pendule 
Dubarry, ses flambeaux, ses vases. Des meubles de Boule 
contiennent de petits objets qui servaient jadis à notre usage 
habituel et que je retrouve soigneusement enfermés sous 
clef... C'est que le temps leur a donné sa valeur de conven- 
tion, le temps seul peut les avoir rendus précieux... » L'au- 
teur anonyme des Belles Femmes de Paris renchérit encore 
sur ce goût du bibelot que satisfait la belle ambassa- 
drice : 

« Elle a chez elle des meubles à la Louis XV de très grand 
prix, d'énormes vases de porcelaine du Japon, des fauteuils 
Louis XIII à franges d'or, des bahuts moyen âge, de sorte 
que son ameublement est une mosaïque de plusieurs temps. 
Tout ce qui est chez madame Le Hon, Heurs, vases, pen- 
dules, curiosités, lui ressemble ; tout cela a sa délicatesse, sa 
fraîcheur et sa grâce. » 

Ainsi aménagé sur les conseils de Roqueplan, le petit hôtel 
n'est plus reconnaissable. Il n'est bruit dans Paris que de 
cette transformation et la curiosité s'en donne à cœur joie. 
Chacun félicite, du reste, l'ambassadrice de son bon goût et de 
la façon où elle a su tirer parti du décor. Un des plus chaleu- 



1 Cf. ViUemessant , op. cil.; Claudin, Mes Souvenirs ; A. Karr, le Livre de 
Bord, t. I. 



388 LA REVUE DE PARIS 

reux partisans de cette mode nouvelle du bibelotage, main- 
tenant un des familiers de la rue du Mont-Blanc, est Eugène 
Sue qui, vers cette année 1834, passe pour l'un des fashionabli 
les plus accomplis. 

Où madame Le Hon l'a-t-elle rencontré? A l'ambassade 
d'Angleterre probablement dont il est devenu l'un des intimes. 
— car il pousse l'anglomanie au point de ne vouloir s'en- 
tourer que d'Anglais. Avec ses larges épaules bien carrées, sa 
tête carrée aussi et couverte d'une épaisse chevelure d'un noir 
de jais, avec ses yeux brillants sous d'épais sourcils et son 
nez légèrement retroussé, sensuel et amusant à la fois, c'est 
bien, sous l'impeccable tenue du dandy, le « beau pirate 
tel qu'il l'a maintes fois décrit dans ses romans. Madame Le 
Hon est éblouie par ce cavalier magnifique qui a des recherche^ 
de tenue toutes féminines, des épaules de boxeur et une vie 
infernale. Il la séduit, mieux : il l'halluciné. L'aisance avec 
laquelle il a forcé les portes les mieux closes du Faubourg a 
quelque chose de diabolique, il n'est bruit que du luxe de ses 
déjeuners, de la richesse folle de son intérieur. Dans les meil- 
leures maisons on l'agrée, il est le favori de la duchesse dv 
Rauzan, fréquente les petites soirées des Apponyi, traite sur le 
pied de la familiarité le comte Mole et jusqu'à M. de Chateau- 
briand. 

A un bal costumé éblouissant donné par M. Tliorn, 
madame Le Hon, qui porte à ravir une délicieuse toilette de 
chasseresse, ne se lasse pas de l'admirer en pourpoint de velours 
noir conversant avec Anatole Demidoff en Tartare russe cl 
M. Hope en banquier hollandais. 

De l'admiration, l'ambassadrice passe à l'imitatioa. Loniine 
M. Su3, elle déclare de bon goût l'anglomanie, appelle John 
son palefrenier, juge que Paris n'est qu'un vaste cloaque à 
côté de « l'air pur » de Londres, parle sans cesse de confor- 
tçibililé, de fashionahilité, achète des sucreries à V Imlia Tea 
Wareliouse de la place Vendôme, s'entretient du chenil, des 
chiens, des animaux, des boxeurs et enfin et surtout des courses. 
Comme M. Sue, elle suit les courses de chevaux, les chasses 
à courre, les réunions du Jockey et celles du Champ-de-Mars. 
encore que ces dernières ne soient pas assez anglaises à son 
gré. A la Croix-de-Berny, elle se montre régulièrement, mais 



LA PREMIÈRE AMBASSADRICE DE BELGIQUE 389 

c'est à Chantilly que vont ses préférences, — Chantilly, l'en- 
droit le plus aristocratique et le plus délicieux aux environs 
de 1837. 

hcs fashioiiablcs s'y rendent dès la veille, soit dans un rapide 
tilbury, soit dans un phaéton. L'ambassadrice de Belgique 
s'y montre dans sa wurst sans portières, si basse et si rapide, 
abritée par de larges ailes contre la boue, où elle paraît raser 
le sol. Tout le village est en fête, les auberges grouillent de 
monde, les sapeurs du château, aux barbes majestueuses, 
font la haie, les paysans offrent des bouquets aux belles dames, 
on tire des pétards, le mât de cocagne est dressé, le ciel est 
bleu, la pelouse d'un vert éblouissant : il y a de la joie cham- 
pêtre dans Fair. 

Accompagnée de son fidèle Eugène Sue, madame Le Hon 
inaugure une robe à la duchesse doublée de mousseline des 
Indes avec entre-deux brodés du plus merveilleux effet. Son 
cliapeau en paille de riz, comme il sied, égayé de fleurs des 
champs, forme un cadre délicieux à son blond visage juvénile. 
L'auteur de Mathildc est éblouissant, lui aussi, serré dans sa 
rcdingotie courte, le pantalon de nankin, les guêtres grises, le 
chapeau gris, et, à la boutonnière, la rose blanche, insigne du 
Jockey. 

A l'intérieur du champ de courses, le spectacle est du plus 
haut goût : 

(. La pelouse est diaprée d'équipages, de chevaux, de fraîches 
toilettes d'été, d'ombrelles éclatantes, de drapeaux flottant 
au vent. Dans les tribunes, même éclat, mêmes toilettes cha- 
toyantes ; les princes braquent leurs lorgnettes de course sur les 
chevaux et les jockeys ; les jolies femmes braquent leurs 
jumelles sur la tribune des princes et celle du club ou se 
lorgnent elles-mêmes et critiquent réciproquement leurs toi- 
lettes ; les dandys, la rose à la boutonnière, roulent leur stick 
entre leurs gants jaunes ^. » 

C'est là, sur ce terrain neutre, que madame Le Hon peut 
mesurer le chemin accompli par elle. Une petite cour se presse 
autour d'elle, dont le duc d'Orléans n'est pas le moins fidèle. 
Mais déjà aussi il a un rival dans le cœur de la belle ambassa- 

1 . Beaumont-Vassy, op. cit. — La Mode. — Le Journal des Haras, etc. 



390 I.A REVUE DE PAP.IS 

drice en la personne de Morny. Sans doute celui-ci n'est pas 
prince, sans doute il ne dispose pas de la puissance, mais il a 
tant de séduction ! Sans être véritablement beau, il a la phy- 
sionomie fine, de l'élégance, de la race. Et, surtout, il y a en 
lui un besoin de jouissance, un désir d'arrivisme, comme nous 
dirions aujourd'hui, qui impressionne les faibles femmes. 
Une légende auréole son nom. L'ancien pupille de madame 
de Souza n'a fait que passer par l'armée, mais il y a laissé le 
souvenir du plus intrépide des lanciers du roi. Il s'est ensuite 
établi grand industriel, et il a réussi à merveille. Son intelli- 
gence souple s'accommode de tout, son habileté est prête à le 
servir dans tous ses desseins. Décidé à vivre dans le luxe, on 
le sent prodigue et ambitieux, sans scrupules dans la réussite, 
mais heureux de faire partager sa fortune à ses amis. Il a, 
d'instinct, le mépris des hommes, et, cependant, il goûte la 
coquetterie de leur plaire, il est tour à tour séduisant et 
plein de hauteur, dissimulé et férocement cynique : ce sera 
« l'homme fort » du second Empire. Pour l'instant, c'est le 
beau cavalier ambitieux, à la poursuite de la conquête, qui 
vous enlèverait en croupe pour vous faire partager sa for- 
tune. 

Madame Le Hon, quand elle le contemple comme en cette 
journée de Chantilly, si correct, si gentleman, et, pourtant, 
si impétueux déjà, si dominateur, ne peut s'empêcher d'être 
émue, et, en secret, elle compare le charme féminin du duc 
d'Orléans à la grâce virile de Morny, et son cœur ne sait déci- 
der pour l'un ni pour l'autre... 

* 

* * 

Tant de séduction, de grâce et d'adresse ont, cependant, 
porté leurs fruits. Voici l'ambassadrice de Belgique promue 
au rang de femme à la mode. La comtesse Le Hon est main- 
tenant citée en tête de tous les comptes rendus mondains de 
fêtes et de théâtres. La « belle ambassadrice », 1' « ambassa- 
drice'aux cheveux d'or », « la reine de Paris », « la blonde fée 
de toutes nos fêtes » sont les qualificatifs les plus ordinaires 
employés par le Bon Ton, le Follet ou la Sylphide lorsqu'ils 
parlent d'elle. Les légitimistes, sans doute, grognent encore, et 



LA PREMIÈRE AMBASSADRICE DE BELGIQUE 391 

la Mode ne perd pas une occasion d'égratigner l'ambassadeur 
de Belgique et sa femme, mais c'est un fait que madame Le 
Hon est parvenue à s'imposer au premier rang de la société 
parisienne. Ses moindres gestes défraient maintenant la chro- 
nique. 

On le voit bien en cet automne de 1836 où éclate ce que 
les petits journaux appellent le scandale de la loge de madame 
Le Hon. 

Ce scandale se réduit, en somme à peu de chose, mais la 
qualité des personnes en jeu lui donne une importance excep- 
tionnelle. Depuis l'avènement du docteur Véron au siège 
directorial de l'Opéra, madame Le Hon, comme toutes les 
femmes élégantes de Paris, possède une loge de six places, et 
cette loge, elle y tient, on le pense bien, comme à la prunelle 
de ses beaux yeux. Or qu'elle n'est pas sa surprise, à son 
retour des « eaux » de Pornic, d'apprendre que M. le baron 
de Rothschild, par on ne sait quelle subtilité de prestidigita- 
teur, est arrivé à la lui souffler ! Madame Le Hon dépossédée 
de sa loge ! « Il serait impossible de décrire la colère de 
madame l'ambassadrice : cette loge où elle brillait trois fois 
par semaine de tout l'éclat de sa beauté, cette loge si bien 
placée près des loges royales que madame Le Hon avait 
presque l'air d'être de la famille i !... » Tout le Paris du Boii- 
levart est en émoi ! Piquée au jeu, madame Le Hon multiplie 
les démarches, harcèle les ministres, va jusqu'à M. Thiers. 
Là-dessus, des gens proposent leurs bons offices : on offre des 
transactions. On s'entend sur le prix qui serait partagé, mais 
chacun des deux adversaires désire que la loge soit à son nom. 
Et les hostilités de recommencer de plus belle... Où la chose 
va-t-elle s'arrêter? « M. Thiers, que cette affaire préoccupe 
beaucoup, a reculé devant la difficulté de trouver un accom- 
modement, et l'on n'a plus d'espoir -que dans la médiation de 
M. de Metternich. On dit que si madame Le Hon n'a plus sa 
loge à l'Opéra, M. l'ambassadeur de Belgique prendra le parti 
de demander à M. Thiers ses passeports. » Dieu merci, l'affaire 
ne va pas jusque-là, et madame Le Hon peut rentrer en triom- 
phatrice dans sa loge sans avoir fait déclarer la guerre : mais que 

1. La Mode, 1836. 



392 LA REVUE DE PARIS 

de luttes, que d'émotions, et quelle ténacité de jolie femme !... 

On devine comment un tel retour est accueilli en cette soi- 
rée de décembre 1836 : toutes les lorgnettes de la salle sont 
braquées sur madame Le Hon. L'ambassadrice n'a jamais été, 
du reste, d'une beauté aussi éclatante : elle porte ce jour-là, 
comme dit le Bon Ton, <; une vraie robe de blonde », robe 
blanche à manches plates formant trois étages, et, à l'endroit 
où finit chaque volant, découvrant un bracelet d'or qui serre 
le bras. Ses cheveux sont tout parsemés de diamants. Autour 
d'elle, les Morny, le la Valette, le duc Decazes, le fidèle 
Roqueplan, Balzac et Lautour-Mézeray, tous les habitués 
de la loge infernale, venus saluer la « divine Iris aux yeux 
bleus ». 

On s'entasse dans l' arrière-salon : on parle des pirouettes 
de Fanny Essler et de la Taglioni, des soirées de M. Thiers et 
du concert Musard, des bons mots de M. Dupin et de ceux de 
mademoiselle Déjazet. Balzac est rutilant dans son habit 
bleu à boutons d'or, Roqueplan fait des mots sur le catarrhe 
de M. Pasquier et madame Le Hon demande avec curiosité 
des nouvelles de l'orang-outang qui se meurt au Jardin des 
Plantes. Ainsi vont et viennent les propos en ce Paris léger et 
spirituel où une histoire de cercle fait émeute et la dispute 
d'une loge de théâtre, révolution. 

A la mode tout cet hiver, madame Le Hon l'est encore tout 
le printemps suivant à cause du portrait que Dubufe a fait 
d'elle et qui devient l'un des« clous» du Salon de 1837. L'artiste 
a surtout voulu rendre la grâce incomparable, la joliesse du 
modèle, et il y a réussi admirablement : « Vous qui n'avez pas 
vu le portrait, s'écrie Arsène Houssaye enthousiaste, vous le 
devinez. Elle est svelte et se cambre avec une grâce provo- 
cante. 

« Elle a tordu ses blouds cheveux sur sa tête, tout en 
éparpillant quelques touches légères sur les épaules, comme 
la folle avoine s'échappant de la gerbe. Les yeux sont bleus 
et souriants, épanouis comme des fleurs par une pensée amou- 
reuse. Trois fossettes creusées dans le marbre rose des joues et 
du menton par M. de Cupidon lui-même. Le nez bat des ailes 
parce que la passion bat le rappel, La robe montre tout juste 
ce qu'il faut voir du sein pour attarder les yeux. « 



LA PREMIÈRE AMBASSADRICE DE BELGIQUE 393 

Dès l'ouverture du Salon, ce n'est qu'un cri d'admiration 
chez tout le beau monde qui se presse devant ce portrait, 
demain légendaire. On discute, on s'exalte, on critique : 
« Plusieurs personnes très excitées reprochent à l'artiste 
d'avoir enlaidi le modèle, d'autres font des réserves sur le fond 
du tableau. Nous avons vu quelques femmes que nous pour- 
rions nommer pincer les lèvres et déclarer qu'en somme elle 
n'est pas si folie que cela ! » 

Petites rages féminines qui n'empêchent le très grand succès 
mondain de ce portrait durant tout le printemps de cette 
année-là : « Il est maintenant jashionahle d'aller passer une 
heure ou deux dans ces longues galeries », constate la Mode 
qui n"est cependant pas tendre pour l'ambassadrice de Bel- 
gique. 

Les femmes y vont avec la toilette de la promenade et 
des Tuileries, le chapeau de velours ou de satin à plumes, le boa 
et le manchon de martre-zibeline, les manteaux crispin bordés 
d'hermine. Les ganls jaunes du Boulevard s'y montrent avec 
les petites redingottes couleur famée de Londres adorablement 
pincées à la taille. Romieu arbore un gilet à schall ouvert qui 
laisse échapper les plis d'un jabot de batiste « sur lequel se 
détache un cordon de soie noire, tressé de l'épaisseur d'un fil, 
qui retient le lorgnon en écaille, de rigueur pour admirer 
Dclaroche ou Dubufe ». Au milieu de ce concert de louanges, 
madame Le Mon se laisse aller au cours du bonheur. Le comte 
Apponyi qui assistait à une grande fête donnée vers cette 
époque à l'hôtel de la rue du Mont-Blanc a une jolie expres- 
sion : . La maîtresse de maison me rappelait un cygne qui 
nage iranquillement en se mirant dans la surface calme d'un 
bassin. 

Pourquoi, en vérité, ne serait-elle pas heureuse? N'a-t-elle 
pas atteint son but? Toutes les portes — ou presque — ne se 
sont-elles pas ouvertes devant elle, devenue une des reines de 
Paris et qui reçoitmaintenant à l'ambassade une partie du 
Faubourg? De 1836 à 1840, ce sont les années de gloire ofTi- 
cielle de la belle comtesse. Chaque fête rue du Mont-Blanc 
est un événement qui met en émoi la chaussée d'Antin tout 
entière. Apponyi lui-même, si dédaigneux quand il ne s'agit 
pas de personnes bien nées, ne peut s'empêcher de reconnaître 



394 LA REVUE DE PARIS 

l'éclat de ces fêtes magiiiiiques. Ne vous y trompez pas, du 
reste : c'est madame Le Hon qui organise, invente, combine 
toutes choses, aidée du seul M. Vatout, l'ineffable M. Vatout 
dont elle a fait le bon toutou de la maison, son docile et tout 
dévoué secrétaire. « Que de mal se donne ce pauvre M. Vatout 
pour jouer les Voiture ! », écrit la Mode d'un ton pincé. Sans 
doute, mais le succès couronne son zèle : jamais l'ancien hôtel 
de madame Récamier ne brilla d'un plus vif éclat. 

Madame Le Hon l'a encore une fois transformé : elle n'a 
décidément conservé du souvenir de la belle Juliette que la 
chambre-musée. Elle-même, après s'être aménagé un boudoir, 
fait d'un des salons son cabinet de travail. Comme, jadis, 
madame Récamier entraînant ses invités dans sa chambre, 
quelques familiers comme Roqueplan ou Vatout entraînent les 
belles dames et les élégants cavaliers, les soirs de bal, vers le 
fameux cabinet de travail de la maîtresse de maison, et c'est 
aussitôt un concert de louanges : 

« Où sommes-nous dans cette atmosphère parfumée eL 
céleste, en un demi-jour voilé qui nous permet à peine de 
suivre les lignes de cette table surchargée de mille objets 
d'art : des bronzes, des statuettes, des pinceaux, des crayons, 
des albums, un croquis commencé, une broderie qui s'achève, 
et, autour de cette table, une grille dorée qui nous dépasse en 
hauteur et que tapissent les innombrables enlacements d'un 
lierre naturel qui laisse courir ses vertes guirlandes sur le 
tapis? On dirait d'un musée : c'est le cabinet de travail de 
madame la comtesse Le Hon ^. » 

On s'extasie sur un goût aussi artiste, sur les bibelots et les 
peintures, les estampes et les meubles. Puis l'on se répand à 
travers la demeure où deux orchestres versent des flots d'har- 
monie. Soudain, à onze heures sonnées par la pendule rococo 
du grand salon, on entend un brouhaha et une voix annoncer: 

— Monsieur et madame Thiers !... 

« A ce nom, l'orchestre se tut, les danses s'arrêtèrent 
comme par enchantement : tous les regards étaient fixés sur 
l'illustre président du Conseil, comme quelques heures aupa- 
ravant, à la Chambre des députés. Et, après ce premier honi- 

1. La Sijlptiide, 1840, t. I. 



LA PREMIÈRE AMBASSADRICE DE BELGIQUE 395 

mage de^ l'admiration silencieuse, toutes les voix crièrent: 
bravo ! toutes les mains battirent d'enthousiasme. M. Thiers 
demeurait calme au milieu de ces acclamations : son bonheur 
ne rayonnait que sur le visage blanc et rose de madame Thiers, 
simple dans sa fraîche robe blanche i. » 

Tels sont les effets de la gloire chez les personnes bien nées. 
Telle était aussi la qualité des hôtes que groupait chez elle la 
comtesse Le Hon : l'arrivée de monsieur et madame Thiers 
dans les salons de la rue du Mont-Blanc, n'est-ce pas l'apo- 
théose d'un beau travail diplomatique?... 

* 

Après un tel succès, la belle comtesse pouvait sans remords 
résigner ses fonctions officielles pour se contenter de demeurer 
une des plus jolies femmes de Paris. Elle le fit de bonne grâce 
un peu après cette année 1841 qui lui avait valu ses plus belles 
victoires mondaines. Désormais elle demeurait au premier 
rang dans la ville que sa beauté avait conquise. EHe avait 
fait mieux que d'inscrire son nom parmi ceux de toutes les 
femmes qui furent à la mode en ce capricieux Paris : elle 
avait fait accueillir en sa personne un peuple tout entier. 

JULES BERTAUT 



1. La Sylphide. 



LA GUERRE 



VUE PAR DES ENFANTS 



— SEPTEMBRE 1914 — 

J'ai rencontré à Ëpcrnay des enfants qui, .l'an dernier à })areillc 
époque, ont vu la guerre de près. Les uns, après avoir subi huit jours 
l'invasion allemande, furent délivrés par la victoire de la Marne ; 
d'autres, des Rémois, ont vu le bombardement et l'incendie de leur 
cathédrale ; ceux mêmes qui à la fln d'août 1914 précédèrent ou accom- 
pagnèrent la retraite française, ont du moins, revenus chez eux à 
l'automne, parcouru les plaines de Saint-Gond ou les sinistres bois 
de Fère-Champenoise, vu les tranchées, les trous dobus, les ruines, et 
ces centaines de tombes qui disséminent au hasard leurs croix de bois 
et leurs képis décolorés. A ces enfants, j'ai demandé de raconter ce 
qu'ils ont vu, et voici, classées mais non pas corrigées, quelques-unes 
des pages que m'ont remises les élèves de troisième du collège 
d'Épernay. 

Ces récits sont sincères ; leurs auteurs d'abord manquent trop d'ima- 
gination pour embellir leurs souvenirs, et leur sécheresse garantit leur 
véracité ; d'autre part leur spontanéité confiante assure qu'ils n'ont 
pas de scrupule à dévoiler leurs vrais sentiments. Également éloigné 
de la blague du Méridional et de la réserve ombrageuse du Breton, 
l'enfant de Champagne ne dit que ce qu'il a vu, et dit tout ce qu'il 
a vu. 

André A..., physiquement et moralement, est bien de son pays : 
quinze ans et demi, un gars bien planté, cheveux blonds, œil brun 



LA GUERRE VUE PAR DES ENFANTS 397 

et lèvre rouge, un esprit étranger aux vaines littératures et peu 
instruit des choses de l'art, mais net et pratique, observateur mé- 
ticuleux et travailleur réfléchi, et par là-dessus, un cœur très jeune 
et très sensible ; c'est à lui qu'il faut demander le compte rendu com- 
plet et méthodique de tout ce qui s'est passé à Épernay du 29 août au 
11 septembre 1914. 

Je vais raconter jour par jour ce qui s'est passé dans notre 
ville où je suis resté avec mes parents, moins par mépris du 
danger (car, après ce qu'avaient fait les Allemands en Bel- 
gique, on pouvait craindre beaucoup de leur sauvagerie) 
que par l'impossibilité de partir. 

C'est le samedi 29 et le dimanche 30 août que commença 
à proprement parler la retraite des soldats français qui venaient 
de Charleroi. Elle fut précédée par le passage de plus de trois 
cents autobus, arrivant par la rue du Commerce ^ et se diri- 
geant sur Paris par la rue de Grandpierre -, roulant sans inter- 
ruption depuis trois heures jusqu'à sept heures du soir. C'est 
aussi à partir de dimanche que commença la fuite de beau- 
coup de gros commerçants d'Épernay : de fortes limousines 
dont le porte-bagages était comble de malles et de paquets 
entassés pêle-mêle, sillonnaient la ville à toute allure, se diri- 
geant sur Paris. La gare était également envahie, et l'on ne' 
pouvait y pénétrer ; de même pour celle du C. B. R \ 

Le lundi [31], à partir de trois heures du matin jusqu'à 
onze heures, de nouveaux camions automobiles passèrent 
sans arrêt. La chaleur était insupportable, depuis plus de 
huit jours il n'était pas tombé une goutte d'eau ; les malheu- 
reux conducteurs étaient couverts de poussière, à peine 
voyait-on leurs figures tirées, et pantalons rouges et dolmans 
bleus étaient tout gris. Ils étaient épuisés et la soif les tenail- 
lait terriblement : aussi beaucoup d'habitants avaient-ils sur 
leur passage mis de grands baquets d'eau fraîche avec du coco 
et les gamins allaient en porter aux soldats. Pour ma part, 
avec mon ami L..., nous allâmes au jardin chercher une grande 
brouettée de fruits : pommes, poires, reines-Claude, et nous 

1. Route de Cliâlons-sur-Marne, à l'est d'Épernay. 

2. Route de Sézanne, au sud. 

3. Chemin de fer de la banlieue rémoise, ligne d'Épernay à Montmirail. 



398 LA REVUE DE PARIS 

faisions la distribution : nous courions après les camions et 
dans les képis que nous tendaient les soldats nous lancions les 
fruits rafraîchissants. 

Le l®"" septembre, ce fut un spectacle bien différent. Depuis 
cinq heures du matin un gigantesque troupeau de bêtes à 
cornes et de chevaux, conduit par des soldats, passa sans dis- 
continuer jusqu'à neuf heures. C'étaient les animaux que les 
soldats avaient trouvés abandonnés dans les champs ou que 
les fermiers leur avaient confiés pour les mettre en sûreté. 
Les pauvres bêtes avaient déjà couché la nuit précédente à 
la belle étoile dans la plaine d'Ay^et elles allaient, comme nos 
propres soldats, vers une direction inconnue. 

L'après-midi, ce fut le cortège angoissant des émigrés de 
Rethel, des environs de Reims et même de Belgique. Ils 
venaient de là-bas avec des charrettes remplies jusqu'aux 
bords de ce qu'ils avaient de plus précieux, lits, matelas, bicy- 
clettes, sommiers entassés pêle-mêle. C'était terrible à voir ; 
sans le vouloir, les larmes nous montaient aux yeux. Ce qui 
est le plus malheureux, c'est que beaucoup de ces pauvres 
émigrés qui avaient quitté leur pays pour ne pas se trouver 
face à face avec les Allemands, furent dans le plein de la 
bataille de la Marne et eurent à souffrir des brutes germaniques 
qui leur prirent tous leurs biens. 

Ce fut aussi le mardi que la Croix-Rouge fut dissoute : 
devant l'approche de l'ennemi, on évacua les quelques blessés 
qu'il y avait dans les hôpitaux militaires et annexes, et après 
le renvoi du personnel, on déménagea les locaux en reportant 
les lits chez les particuliers qui les avaient prêtés. 

Vers le soir, les soldats commencèrent à arriver en grand 
nombre, mais la plupart par le train. Ils n'étaient pas trop 
épuisés , mais beaucoup se demandaient où ils étaient. Ils 
stationnèrent sur les diverses places de la ville... Dans la 
soirée, on commença à entendre le canon du côté de Château- 
Thierry. On sentait que les Allemands approchaient de plus 
en plus, et les habitants qui allaient prendre le train étaient 
plus nombreux que jamais ; on devait garder la gare militai- 
rement et les faire passer un par un, tant il y en avait. 

1. Quatre kilomètres au nord-est d'Épernay, sur la rive droite de la Marne. 



LA GUERRE VUE PAR DES ENFANTS 399 

Le mercredi 2 septembre, de nombreux aéroplanes survo- 
lèrent la ville, une quarantaine environ, dont plusieurs boches 
qui, du reste, furent bientôt mis en fuite par les nôtres. Plu- 
sieurs aéros français atterrirent dans la plaine d'Ay et de 
Cumières : plusieurs de mes amis m'ont dit qu'ils étaient blin- 
dés et armés de mitrailleuses, mais je ne puis l'affirmer, 
n'ayant pas pu aller les voir moi-même ^ 

Beaucoup de soldats passèrent sans discontinuer en ville ; 
c'était le gros de l'armée. Ils se dirigeaient surtout du côté 
de Mardeuil et Cumières -. A Mardeuil, où mon oncle était 
G. V. C, les soldats avaient établi leur boucherie. Ils tuèrent 
en une après-midi quatre-vingts bœufs de la sucrerie ; aussitôt 
on mit cette viande dans de gros autobus, tapissés intérieu- 
rement de petit treillage très fin : cela ressemblait à de grands 
garde-manger ambulants. Il y eut beaucoup de viande per- 
due, et les habitants de Mardeuil eurent du pot-au-feu à 
manger pendant quatre jours : les soldats donnaient de la 
viande à tout le monde. 

C'est ce mercredi que nous avions, mes parents et moi, 
résolu de partir. Nos paquets étaient faits, nos sauf-conduits 
en règle, et le soir nous avions été dire au revoir à mon oncle. 
A dix heures du soir, après avoir essayé de nous en aller en 
auto, puis en voiture, ces combinaisons ayant toutes échoué, 
nous allâmes à la gare pour prendre le train. Mais il y avait tant 
de monde que nous aurions dû attendre au moins jusqu'au len- 
demain matin pour avoir des billets ; encore n'aurions-nous 
pas été certains de pouvoir partir. 

Pendant la nuit du mercredi [2] au jeudi [3 septembre] et le 
jeudi toute la journée, des soldats passèrent sans arrêt devant 
nos portes. ]\Ionté sur le rebord de la grille, de huit heures du 
matin à midi, je ne me lassais pas de les regarder passer. Il y 
avait de tout, artilleurs, fantassins,, chasseurs à pied, dragons, 
chasseurs à cheval, spahis algériens, sénégalais, etc. Ils étaient 
épuisés. Chaque fois qu'il y avait un arrêt, sans attendre 
l'ordre, ils se couchaient par terre ou venaient dans les mai- 

1. Ce détail suffit à garantir la parfaite véracité de tout le récit. 

2. Deux villages à l'ouest d'Epernay, Mardeuil sur la rive gauche, Cumières 
sur la rive droite de la Marne. 



-100 LA REVUE DE PARIS 

sons demander à boire. Comme des grappes ils s'accrochaieiU 
aux grilles et tous ces hommes aux figures tirées n'avaient 
qu'un cri : « A boire, à boire ». C'était poignant, et tous les 
habitants de la rue de Grandpierre avaient mis, soit dans leur 
jardin, soit sur le pas de leur porte, de grandes tinettes d'eau 
avec du vin ou du coco : c'étaient les chefs qui nous avaient 
recommandé de mouiller beaucoup le vin, pour qu'il ne tapât 
pas trop sur la tête des soldats. 

Tout cela me frappa beaucoup, mais ce sont les petits spahis 
algériens qui m'ont ému le plus. Montés sur de petits chevaux 
rétifs qui ruaient à chaque instant, ils allaient au trot, bran- 
dissant leurs cimeterres ou leurs carabines en criant : « Allah, 
Allah ! » et d'autres mots, puis dans leur langue gutturale ils 
entamaient une chanson. Ils paraissaient farouches dans leurs 
habits khaki, bariolés de toutes les couleurs; leurs chefs étaient 
vêtus de teintes voyantes : groseille, bleu clair, etc. ; le dru- 
peau était bizarre : un long manche avec une oriflamme verlo, 
blanche ou rouge, où était brodé un croissant, et en haut de 
la hampe une queue de cheval blanche, noire ou châtain : 
c'était très drôle. A un moment donné, place des Fusiliers, 
ils furent terribles. La rue était encombrée par de Inifanteric 
et un convoi d'artillerie. Les spahis algériens qui arrivaient 
par une autre rue, car ils venaient de débarquer de Marseille 
sans avoir jamais combattu, voulurent passer avant les autres 
soldats. Comme ceux-ci ne se garaient pas assez vite, les ofU- 
cicrs algériens commandèrent la charge. Aussitôt les soldats 
tirant leurs cimeterres les brandirent et chargèrent. Les artil- 
leurs et fantassins se mirent alors de côté et les spahis pas- 
sèrent. Ils prirent l'avenue Paul-Chandon, puis la rue Magenta, 
et c'est ainsi qu'ils arrivèrent devant notre maison, dans un 
image de poussière. 

Il passa ainsi des troupes toute la journée et toute la nuit. 
Les boulangeries furent dévalisées, et comme je n'y avais pas 
été de bonne heure, nous manquâmes de pain au repas de 
midi. L'après-midi, on retira tout ce qu'il y avait à la poste, 
ainsi que les machines aux ateliers des Chemins de fer de 
l'Est. On sentait que les Boches arrivaient de plus en plus vite. 
Le canon tonnait beaucoup plus fort, et mon oncle ainsi que 
ceux avec qui il était sur les voies furent renvoyés. A cinq 



LA orERIiK VUE PAU DES E NIA NT S 401 

heures, il passa deux automobiles contenant chacune deux 
officiers allemands, debout, les yeux bandés, et gardés par 
deux gendarmes revolver au poing. Au moment de leur pas- 
sage, on disait que c'étaient des parlementaires et tous les 
habitants criaient : « A mort ! à mort! » Mais je ne sais au 
juste, même maintenant, ce qu'étaient ces officiers : car le soir 
on me les disait parlementaires et le lendemain prisonniers. 
A six heures, deux C B. R. arrivèrent remplis de blessés^. 
Reims était occupé, disait-on, et les Allemands s'approchaient 
d'Épernay. A huit heures du soir, des explosions se firent 
entendre. Était-ce le tunnel de Reims- qui sautait? se 
demandait-on avec angoisse ; nous apprîmes plus tard que 
non. 

Le vendredi 4 septembre, je fus réveillé par ma tante qui 
me criait : « Lève-toi vite pour chercher du pain, nous allons 
encore en manquer. » En efïet, rue de Grandpierre, il y avait 
déjà une procession de gens qui venaient de la « Goësse » 
avec de gros pains fumants dans leurs tabliers. La retraite 
des Français continuait toujours et les derniers traînards 
passèrent à dix heures. Nous essayâmes bien encore de partir, 
mais cela nous fut complètement impossible, car les routes ^ 
encombrées étaient gardées, et de plus que faire à pied ! 

Les Allemands arrivèrent en ville en grand nombre (car 
à deux heures il était déjà arrivé une demi-douzaine de uhlans 
et deux motocyclistes, revolver au poing) entre trois heures 
et quatre heures, musique en tête jouant leur hymne national : 
r Allemagne au-dessus de tout. En passant place Victor-Hugo 
(il en arrivait de tous côtés) où était un des fils de l'empereur 
et les officiers supérieurs, les soldats prirent le grotesque pas 
de parade qui caractérise bien la brutalité et la bestialité teu- 
tonnes. 

Le lendemain 5 septembre, les troupes du kaiser défilaient 
toujours arrivant par toutes les routes. Des taubes survolaient 
continuellement la ville. Vers le soir, un civil ayant tiré un 
coup de feu sur un Allemand, on parlait de mettre le feu au 

1. De la direction de Reims. 

2. Tunnel du chemin de fer de Reims à Épernay, à travers la Montagne de 
Reims. 

15 Septembre 1915. 12 



402 LA REVUE DE PAUIS 

pâté de maisons où l'attentat avait été commis ^ Le maire fut 
pris comme otage avec trois conseillers municipaux et menacé 
plusieurs fois d'être fusillé. 

Le dimanche [6 septembre], le canon tonnait très fort du 
côté de Vertus^. On apprit plus tard que ce jour avait été l'un 
des plus forts de la bataille de la Marne. Les renforts prussiens 
arrivaient jour et nuit par la rue du Commerce et la roule 
de Reims. Les troupes du kaiser avaient réquisitionné à la 
municipalité 12 000 kilos de lard, ou, si cek\ lui était impos- 
sible, cinq fois la valeur de la réquisilion, soit 176 550 francs, 
dont 45 000 en or et le reste en argent, car les Allemands, qui 
croyaient bien que la France était écrasée, n'avaient plus con- 
fiance en ses billets. Cette somme devait être donnée à midi. 
On remit l'argent, car quoique les gardes civils eussent perqui- 
sitionné chez tous les charcutiers, ils ne trouvèrent pas le 
poids de lard demandé '\ 

Le 7 septembre, les Prussiens montèrent leurs fours à pain 
sur le square Raoul-Chandon (ils se croyaient sûrs de la vic- 
toire et de faire d'Épernay un centre de ravitaillement : ils 
ignoraient que deux jours après ils seraient obligés de déloger). 
On disait que les Français avaient lâché les eaux dans les 
marais de Saint-Gond pour inonder les Boches (comme on 
les appelle vulgairement) qui en avaient jusqu'aux genoux 
et dont les pièces de canon étaient pour la plupart embourbées 
jusqu'à l'essieu*. 

Le mardi 8, nous étions dans l'anxiété plus que d'ordinaire ; 
qu'allait-il arriver? Le canon tonnait de plus en plus fort et 
taubes et aviatiks survolaient continuellement la ville, se diri- 
geant sur Reims et Châlons. Un grand nombre de blessés arri- 
vaient et quelques troupes, toutes en mauvais état, revenaient 

1. Cf. une afliche du maire : « Aux habitants d'Épernay » (6 septembre) : 
« Hier, vers midi, un grave évéïiement s'est produit : im soldat allemand, posté 
dans la ruelle des Vignolles, a reçu une balle dans la jambe gauche... » 

2. Environ vingt kilomètres au sud d'Épernay. 

3. Cf. le compte rendu de la Séance extraordinaire du Conseil mnnicip(d 
d'Épernay, le samedi 5 septembre au soir. 

4. Ce bruit courut dans le pays sur la foi de blessés Allemands, qui attribuaient 
à une inondation artificielle ce qui était en réalité le résultat d'un violent orage, 
détrempant la vallée marécageuse du Pctit-Morin. 



LA GUERRE VUE PAR DES ENFANTS -103 

par la route de Graiidpierre ^ Pouvions-nous espérer encore la 
délivrance? Telle était la question que se posait chacun. 

Le 9 commença la grande reculade des Allemands et leur 
retour précipité à Épernay. Des blessés arrivaient toujours 
soit par le C. B. R., soit par de gros tombereaux. Les Alle- 
mands retirèrent les fours à pain du square Raoul-Chandon. 
Route de Grandpierre, les soldats revenaient harassés et 
marchant à la débandade : c'était pourtant le fameux corps 
de la Garde qui était arrivé le premier à Épernay frais et 
dispos, car c'était lui qui devait faire l'entrée triomphale à 
Paris. Artilleurs, fantassins étaient tous mélangés. En montant 
sur la terrasse d'un voisin, je les voyais avec une jumelle se 
diriger sur Reims par Champillon. Le canon tonnait toujours, 
mais les coups étaient plus sourds ; les soldats passaient en 
désordre et, dès leur arrivée place de la République, ils se cou- 
chaient de tout leur long sur le pavé recouvert de poussière. 
Quelque espoir commençait à renaître, mais qu'allait-il adve- 
nir de cette retraite? Les Prussiens vaincus n'allaient-ils pas 
bombarder la ville? 

C'est le jeudi 10 que la retraite battit son plein. Le canon ne 
tonnait presque plus. Les soldats : artilleurs, fantassins, uhlans, 
hussards de la Mort, passaient en même temps que les autos 
([ui roulaient sur les trottoirs, sur cinq rangs de file. Ils étaient 
épuisés et mouraient de faim ; ils voulaient prendre le pain 
à tout le monde et un grand nombre de soldats le payèrent un 
ou deux marks ; certaines personnes en faisaient un commerce. 
Les troupes passèrent ainsi toute la journée et toute la nuit. 
Beaucoup de personnes manquèrent de pain. Quant à nous, 
nous en avons eu tout de même, car nous allâmes de bonne 
heure en chercher. 

Les autorités allemandes rendirent à la municipalité les 
176 550 francs pour qu'on soignât leurs blessés - ; ils firent 
même jurer au docteur V... de ne pas les abandonner. Dans 

1. De la direction de Sézanne, Baye, Montmort. 

2. Avis de la mairie (du 9 septembre) : « Le maire de la ville d'Épernay a 
l'honneur de faire connaître aux habitants que, pour les remercier des bons 
soins donnés aux blessés allemands, M. le Général Commandant les Gardes du 
Corps a bien voulu faire remise à la ville de l'amende de guerre qui leur avait 
été infligée... » 



I.V UKVl-K DE PAmS 



la journée beaucoup d'aéroplanes survolèrent la ville, don! 
un irançais (le premier depuis l'occupation). Vers le soir et 
pendant la nuit, les Prussiens enlevèrent tous leurs blessés 
transi)ortables dans des voitures drapées intérieurement de 
noir. Il ne resta à Épernay qu'environ deux cents blessés prus- 
siens, dont un grand nombre mourut. 

Le vendredi matin 11 septembre, tous les Allemands quit- 
tèrent la ville. A dix heures, on entendit de nombreuses explo- 
sions ; c'étaient les dernières troupes du kaiser qui, après leur 
passade, faisaient sauter tous les ponts sur la Marne et le 
canal, luilin nous commençâmes à revivre ; nous étions déli- 
vrés ! Cette sale vermine de Prussiens n'était restée que huit 
jours à Épernay '. 

Durant cette semaine, ils dévalisèrent les bureaux de tabac, 
mirent à sac les maisons abandonnées, les casernes et les hôpi- 
taux auxiliaires, firent des saletés partout (c'est du reste ce 
qui les caractérisait), prirent quelques « souvenirs », comme 
ils disaient, chez les particuliers où ils furent logés et nourris. 
Ce qui leur était le plus cher, et par conséquent ce qu'ils nous 
empruntèrent le plus, c'étaient les montres, les pendules et 
les bouteilles de Champagne -. 

Les premiers Français, des chasseurs à cheval, arrivèrent 
à midi, juste deux heures après que les derniers Allemands 
eureirt quitté l^pernay. Un accueil inoubliable fut fait à ces 
braves cavaliers de la délivrance que nous ne croyions plus 
revoir, sinon comme prisonniers. Dans la rue de Grandpierre, 
par laquelle ils entrèrent à Épernay, tout le monde était sur 
le pas des portes, de magnifiques gerbes do fleurs tricolores 
dans les bras. On attendit ainsi pendant une demi-heure qui 
nous parut un siècle, impatient de voir les premiers pantalons 
rouges et dolmans bleus. Le temps était maussade, il faisait 
à peine clair ; tout cela avec l'attente pesait sur tout le monde. 



1. Les heures précises sont, pour l'arrivée, le vendredi t à 11 li. 45 (à la Cas- 
cade, route de Paris) et pour le départ, le vendredi 11 à ît h. :W (au pont de 
Marne, roule de Reims). 

2. « Ce qu'ils préféraient prendre, écrit de même l-'ernand .1... (voir plus loin 
son récit), c'étaient des montres, des bijoux, (les jumelles, des bicyclettes... 
Tout ce qui leur semblait comestible, ils l'avalaient comme de vrais gloutons ; 

puis Ions dciiiaudaienl : ■ rikarrii. cikavrUru "... 



LA GUERRE VUE PAR DES J:n IAXIS 105 

Tout à coup à l'exlrémité de la rue, uue grande rumeur se lit 
entendre : « Les voilà, les voilà ! » Nos nerfs se détendirent : 
en eiïet, nos soldats arrivaient fièrement, se redressant parmi 
les ileurs magnifiques qui les couvraient. Tous les spectateurs 
criaient à leur passage, des larmes dans les yeux. 

Il en défila jusqu'au soir; la plupart avaient des casques 
allemands, des sacs, des pompons, quelquefois même des 
manteaux d'officiers. Tous les habitants leur donnaient quel- 
que chose. Ce qui est le plus étrange, c'est que les bureaux 
de tabac, qui avaient été presque tous dévalisés par les Alle- 
mands, étaient ouverts et fournissaient encore du tabac à nos 
braves soldats qui en avaient manqué pendant huit jours. 
Rue Saint-Thibault on voyait des fantassins avec des bouteilles 
de Champagne, et beaucoup de dames, malgré une pluie torren- 
tielle, venaient avec de grands plateaux oilrir aux soldats des 
gâteaux et verser dans leurs quarts du café bien chaud. Ils 
étaient d'ailleurs dignes de ces présents : eux, qui huit jours 
auparavant étaient passés épuisés, bien qu'ayant combattu 
encore huit jours de plus, repassaient fièrement, oubliant 
toutes les souffrances qu'ils avaient endurées, heureux de nous 
délivrer. Ce spectacle sera à jamais gravé dans ma mémoire ^ 



J'ai retranché très peu de choses à ce récit net et complet, so])rcnicnt 
et rermemeiit écrit ; j'emprunte maintenant à d'autres relations 
quelques pages plus pittoresques qui en illustreront la précision un peu 
sèche. Henri L..., un grand gosse blond de treize ans et demi, raconte 
le passage des émigrés du Nord avec un mélange curieux d'obser- 
vation froide et presque ironique et d'émotion attendrie. 

... Le plus débrouillard de chaque groupe d'émigrés était 
chargé de diriger le convoi. C'était un spectacle émouvant : 
de. grandes voitures comme oh n'en voit pas par ici, attelées 
d'un cheval, supportaient toutes sortes d'objets ; on y voyait 

1. A partir de 4 h. 'AO jusqu'à 8 heures du soir, les Allemands bombardèrent 
le pont de la INIanie. Leurs obus ne réussirent pas à empêcher les troupes fran- 
çaises de traverser la rivière, mais allumèrent un grand incendie et lirent 
(luelqucs victimes parmi les soldats du génie et même dans la population civile. 



106 LA KEVUE DE PARIS 

jusqu'à des lits et des armoires. Tout avait été emporté, même 
la basse-cour : entre les roues, de grands paniers maintenus 
par des ficelles donnaient asile à des lapins, des poules, etc. 
A côté de ces chariots à betteraves devenus voitures de démé- 
nagement marchaient des hommes, des femmes et des enfants. 
Quelquefois les grand'mères, incapables de faire un pareil 
trajet à pied, étaient étendues sur un matelas casé tant bien 
que mal sur le mobilier. Sur leur passage, tout le monde 
courait leur porter un morceau de pain, de l'argent, de la 
bière, etc. Quelque peu de valeur qu'eût ce qu'on leur donnait, 
c'était pour eux une consolation de voir combien les habitants 
des pays qu'ils traversaient prenaient part à leur malheur. 
Par contre, cela faisait revivre leur tristesse : ils se revoyaient 
chez eux, oii eux-mêmes avaient partagé leur part avec des 
évacués des pays occupés avant les leurs. Que de petits enfants 
malades ! Par ces jours de chaleur, un verre d'eau fraîche 
était disputé entre plusieurs et parfois partagé. Inévitable- 
ment, des troubles intestinaux survenaient \ 

Je me souviens d'avoir donné quelques œufs à des Belges 
de Namur. Leur joie était inexprimable : vite, un couteau 
était prêt à faire deux petits trous à chaque œuf, et aussitôt 
plusieurs bouches étaient déjà ouvertes, attendant leur part 
avec impatience ; elle n'était pourtant pas bien grande, cette 
part, et elle semblait être tout un repas, fait par deux gosses 
avec un œuf... 

* 

Et voici de nouveau les phases du drame : l'arrivée de renncnii, 
l'occupation qui ne détruit pas l'espoir, puis la fuite et le retour des 
nôtres, tout cela vu par Fernand J. ., un garçon de quinze ans, 
intelligent mais ingénu, à la fois très curieux et un peu poltron, 
prompt au rire comme aux larmes. 

Retraite des Français et arrivée des Allemands. — 4 septembre. 
— ... Nos pauvres soldats étaient exténués de fatigue ; ils 
ignoraient où ils allaient et marchaient comme des moutons, 
ne sachant pas qu'ils allaient vers la victoire. Certains cepen- 

1. Henri L... est fils d'un pharmacien. 



LA GUERRE VUE PAR DES ENFANTS 407 

dant nous disaient : « On va les attendre à Champaubert, 
les Boches», et un petit sourire, rempli à la fois de joie et de 
colère, éclairait leur visage fatigué. 

Vers deux heures de l'après-midi, le défilé des troupes fran- 
çaises cessa. Derrière nos régiments suivaient des fourgons, 
l)uis enfin des traînards, des éclopés, etc. Il en passa comme 
cela jusqu'à deux heures et demie, puis c'est tout : plus de 
soldats français. 

A quatre heures de l'après-midi, on apprit que les Prussiens 
étaient aux portes d'Épernay ; anxieux, on attendit. Soudain 
on vit venir de l'avenue Paul-Chandon deux automobiles 
filant à toute vitesse et cornant le plus fort possible. Elles 
étaient montées par des Allemands qui, revolver au poing, 
fusil en main, nous dévisageaient effrontément et ironique- 
ment : c'étaient des parlementaires. Tout effrayé, je courais 
pour rentrer à la maison, mais je passai près d'un groupe au 
milieu duquel se tenait un cyliste allemand. Il était blanc de 
])oussière et malgré le masque gris qui cachait ses traits, je 
crus reconnaître en lui un gentil garçon d'une vingtaine 
d'années... 

Tout à coup s'arrêta devant l'hôtel de Montmirail une auto- 
mobile. Il en descendit trois officiers, coiffés du casque à 
pointe ; ils étaient grands, forts et avaient le visage sévère. 
L'un d'eux demanda à l'hôtelier de lui montrer les écuries ; 
pendant l'inspection de l'hôtel, ce grand diable d'Allemand 
tenait toujours son revolver à la main. Après avoir marqué 
à la craie sur les portes des écuries le nombre des chevaux 
qui devaient y loger, l'officier rejoignit ses compagnons qui 
buvaient du Champagne de première marque dans une salle 
de l'auberge. Sur ce, ils firent un bon de réquisition et conti- 
nuèrent leur route. 

... Je retournai la tête, je ne sais pas exactement pourquoi. 
Ce que je vis me glaça d'effroi, et tous ceux qui étaient là se 
dispersèrent. C'était un grand officier monté sur un cheval 
superbe. Une main tenait les guides de son cheval et l'autre 
était sur sa hanche. Il était revêtu d'une grande cape bleue 
qui descendait jusqu'au bas-ventre de son cheval. Ses yeux 
petits et sa barbe droite, rousse, son casque à pointe, lui don- 
naient une expression de sauvage, de barbare, et je voyais 



i08 I,A REVUE DE PARIS 

en lui le vrai type prussien. Je ne peux exprimer la peur que 
me causa cet officier. Je m'eniuis tremblant et je racontai tout 
bas à mon parrain la vue elîrayante de cet homme. 

Par prudence, il me pria de rester près de lui. Mais c'était 
plus fort que moi, il fallait que je voie. Je sortis et me dirigeai 
je ne sais où. Je rencontrai ma mère et ma sœur qui me cher- 
chaient. Ma mère voulait rentrer, ma sœur et moi voulions 
voir... Tout à coup j'entendis de la musique du côté de l'hôtel: 
c'était l'infanterie qui arrivait, venant de la route de Reims. 
La musique marchait en tête ; on entendait le bruit bizarre 
des fifres, le roulement sinistre de leurs tambours et le son 
grossier de leurs cuivres ; je fus ému et des jarmes mouillaient 
mes yeux. Les musiciens et tous les soldats défilaient au pas 
de parade. J'avais envie de rire de les voir lever la jambe, 
mais par prudence je me retenais. Ils étaient tous de même 
grandeur et leurs casques à pointe les faisaient paraître plus 
grands et encore plus sauvages. 

Je ne pus observer continuellement ce qui se passait, car 
un soldat boche me demanda mon couteau pour couper le 
bout de son cigare. Je le lui prêtai, mais je faisais attention 
qu'il ne le mît pas dans sa poche. Déjà il l'avait refermé et 
m'avait tourné le dos, mais je ne me laissai pas influencer 
par sa haute stature et lui demandai mon couteau. Il me le 
rendit, sans doute à regret, car c'était un beau canif. 

Les Prussiens rompirent les rangs, les musiciens furent 
conduits par un sous-officier dans l'hôtel de Montmirail. Ils 
étaient trente-cinq et il fallait les loger. Le chef était bref, 
cassant. L'hôtelier lui faisait comprendre qu'il ne pouvait 
loger tous ces soldats, vu qu'il avait des pensionnaires. L'Alle- 
mand répondit : « Je me moque de vos pensionnaires », et il 
ordonna de lui montrer les chambres. Il réussit à loger ses 
trente-cinq soldats. Quand ces derniers descendirent de leur 
chambre, ils vinrent à la buvette et tous demandaient : cika- 
ren, cikareilen. Je les regardais du coin de l'œil, ils me virent 
et m'entraînèrent dans la rue. Je refusai obstinément de les 
conduire, je leur montrai simplement de loin les bureaux de 
tabac. Quelques-uns me demandaient des marchands de chaus- 
settes, mais je faisais semblant de ne pas comprendre (ce qui 
les faisait rager) et je m'éloignai. Quelques-uns aussi tâchaient 



LA GUERRE VUE PAU DES ENFANTS 409 

de me questionner. Il y en a un, un sous-officier (je me rap- 
pellerai toujours son visage sournois), qui me demanda s'il y 
avait des Français cachés dans la ville, ou s'ils étaient loin. 
Comme je voyais à quoi il voulait en venir, je rentrai précipi- 
tamment à l'hôtel. 

Détails de V occupation allemande. — Un jour, je me rap- 
pelle, j'étais venu voir mon parrain à l'hôtel. Les musiciens, 
qui étaient partis dès le lendemain matin de leur arrivée, 
avaient été remplacés par des gendarmes. Ils étaient habillés 
en vert et leur visage était très rude. Parmi eux, il y en avait 
un très jeune qui me paraissait malin, mais bon garçon. Il 
s'approcha de moi et moitié en français, moitié en allemand, il 
me parla de la guerre. « Français capout, nous comme cela », 
me dit-il, en décrivant avec son pied, sur le sol, un demi- 
cercle, « et Français dedans, Français dedans ; donc Français 
capout ! » Moi je rageais et n'osais lui répondre; il le voyait 
bien et toujours il me disait : « Français capout. » Je voulais 
toujours m' écarter de lui, mais toujours il venait vers moi. 
Il me disait que les Russes étaient repoussés et qu'ils étaient 
« capout, aussi ». Une fois, comme il voyait que je savais un 
peu l'allemand, il me demanda où je l'avais appris. Je lui dis : 
au collège d'Épernay. Il me répondit : « Maintenant toi 
apprendre allemand toujours, toi chanter allemand toujours 
et toi être Allemand. » 

Il me disait cela d'un aii- railleur, mais il ne savait guère que 
je me moquais de toutes ses menaces : car j'avais de l'espoir et 
je savais que les Prussiens seraient repoussés. 

Retraite des Allemands et retour des Français. — Jeudi 10. — 
A deux heures, les voitures, les fourgons commencèrent à 
passer : « C'est la débandade, se disait-on tout bas, nous 
sommes vainqueurs », et nos cœurs battaient à rompre. Les 
soldats fouettaient rageusement les chevaux, les officiers com- 
mandaient sèchement, les mouvements brefs, et ils avaient 
moins d'arrogance envers les habitants. Une colère sourde 
les envahissait surtout, de voir nos visages s'égayer, et de 
se savoir battus. 

Il passa des voitures toute la nuit. Vers une heure du matin 



410 LA revup: de paris 

ce fut pêle-mêle : infanterie, artillerie, tout passait en courant. 
Les soldats étaient exténués de fatigue. Chaque fois qu'il y 
avait un petit arrêt, ils se couchaient au milieu de la rue. 

Vendredi 11. — Plus d'Allemands ! Oh ! quelle joie, quel 
bonheur de ne plus être sous le joug de pareils sauvages ! 
Tout le monde sortait sur le pas des portes et la ville reprenait 
un peu d'animation. Vers onze heures on entendit de toutes 
parts : « Voilà les Français I voilà les Français ! » J'en pleurais 
et frissonnais de joie. Bientôt quelques chasseurs à cheval 
arrivaient dans la ville. « Vive la France ! Vive l'armée ! » 
criait-on. Quelle joie de revoir nos soldats avec leurs gais 
uniformes ! On leur offrait des cigarettes, du chocolat, des 
gâteaux, des bouquets. Un fier sourire illuminait leur visage 
fatigué et semblait nous dire : « Eh bien, que dites-vous de 
cela? » et nous, ne sachant contenir notre bonheur, nous leur 
lancions des fleurs. 

* 

* * 

Chouilly, Cumières, petits villages de la vallée de la Marne, au 
pied des coteaux couverts de vignes : de là partent tous les matins 
des garçons du pays qui font à pied les quatre ou cinq kilomètres de la 
grand'route pour venir au collège de la ville. En voici un de Chouilly, 
Léon M..., qui souvent manque la classe pour aider à sulfater les 
vignes paternelles : grand diable de dix-sept ans, fantasque et bizarre, 
qui, dans le désordre de ses impressions, laisse percer çà et là des 
visions singulièrement intenses. 

C'est le 4 septembre à onze heures vingt du matin que j'aper- 
çus le premier Allemand descendant en motocyclette la côte 
de Chouilly ^ ; il venait de Châlons et se dirigeait sur Épernay 
avec une vitesse folle. 

Puis une auto passa, où se trouvaient quatre Allemands 
de forte taille ; les deux de derrière avaient le fusil braqué 
sur le côté. Puis trois hussards de la Mort, montés sur de beaux 
chevaux rouges, traversèrent le pays '^ Dans l'après-midi, 

1. Village à cinq kilomètres à l'est d'Épernay, sur la route de Châlons. 

2. On appelle les villages des « pays » en Champagne. 



LA GUERRE VUE PAR DES ENFANTS 411 

011 ne vit que des convois. Vers six heures du soir, le génie 
passa : de grandes barques étincelant au soleil ; les soldats, 
cartouchière au côté, avec de grandes bottes jaunes et le casque 
recouvert de vert... 

Le sixième jour [9 septembre], une automobile passa dou- 
cement et l'on put distinguer un chef allemand complètement 
bandé de toile blanche recouverte de sang ; caché derrière les 
rideaux, j'étais content de le voir souffrir. Deux heures après, 
un autobus de Berlin passa, et l'on apercevait à l'intérieur 
des blessés allemands couverts de sang et de poussière ; sur 
la plate-iorme arrière, cinq à six gros Teutons blessés légè- 
rement étaient assis; soudain l'un d'eux tira sa baïonnette 
et l'on put y apercevoir un filet de sang : je devins blanc 
comme un mort, car je ne m'attendais jjas à cela. Pendant 
ce temps, le conducteur fumait de gros cigares... 






Jean R..., enfant de (>umières ', a seize ans et demi; on les lui 
donnerait facilement : gaillard râblé et forte tête, avec cette expérience 
précoce que donne la vie des champs ; il a de plus une certaine rou- 
blardise littéraire qui, spontanément, classe ses souvenirs en une 
série de petits tableaux assez habilement composés. 

Vers le 30 août, j'étais allé à bicyclette avec quelques cama- 
rades dans la forêt, sur la route de Reims ; nous ignorions 
complètement une si grande proximité des Boches. Il était 
environ cinq heures du soir, nous nous rafraîchissions à Mont- 
Chenot -, quand nous perçûmes assez distinctement plusieurs 
rafales d'artillerie. Nous étions tous complètement interlo- 
qués ; vivement nous enfourchons nos bicyclettes pour reve- 
nir. Au bout de quelques kilomètres, en entrant de nouveau 
sous bois, nous entendîmes par moment le cri strident des 
mitrailleuses ; un combat venait de s'engager au nord de 
Reims. Nous fîmes en une demi-heure le trajet que l'on fait 



1. Village au nord-ouest d'I^pernay, sur la rive droite de la Marne, au pied de 
la forêt de Reims. 

2. Sur la route dÉpernay à Reims, à quinze kilomètres de Reims environ. 



H 2 LA REVrE DE PARIS 

habituellement en une heure. Au pays, personne ne voulut 
nous croire... 

Le lendemain, vers six heures du soir, il ne restait plus à 
(lumières (pie quelques chasseurs à cheval, la carabine sur 
la cuisse, prêts à toute éventualité. Toute la nuit ils patrouil- 
lèrent dans le pays. Le lendemain matin, vers six heures, trois 
coups de carabine claquèrent à l'entrée du village, puis trois 
chasseurs passèrent au triple galop ; ils rejoignirent les autres 
et partirent vers Épernay. Alors arrivèrent les premiers 
uhlans... 

Un matin je venais de monter avec mon père et quelques 
amis sur la place près de la Grande-Rue, quand à l'entrée du 
pays apparurent deux uhlans, la carabine sur la cuisse ; ils 
devançaient un convoi de ravitaillement. Quand l'oflicier 
qui était en tête du convoi apparut, il nous fit le salut militaire 
à la boche; nous lui ôtàmesnos casquettes. Puis vint la longue 
file des voitures. Il en défilait depuis un quart d'heure quand 
nous vîmes, encadrés de Saxons baïonnette au canon, un 
groupe d'environ cent cinquante prisonniers français, l'allure 
dégagée, l'air indifférent, la tête haute, surtout les grands tirail- 
leurs sénégalais (car il y en avait de toutes les armes) qui dépas- 
saient les autres de toute la tête. Tous ceux qui les regardaient 
passer avaient les larmes aux yeux : on leur porta à boire et 
à manger, et les Prussiens laissèrent faire. L'un des prisonniers 
demanda : « Est-ce ici Cumières ? — Oui », lui répondit-on ; 
et il ajouta : « B... sain et sauf. » C'était un de ses camarades 
du 9^ cuirassiers, un jeune homme du pays, dont il donnait 
des nouvelles. 

Environ une heure plus tard arriva un autre convoi de ravi- 
taillement, toujours avec deux uhlans en tête, puis l'officier 
ensuite. En arrivant sur la place, avisant sans le savoir un 
vieux combattant de 70, il demande en assez bon français, et 
d'un ton arrogant : >. Avez-vous vu les prisonniers français? > 
Le vieux qui avec ses yeux noirs et sa barbe hérissée avaii 
l'air farouche, lui répond avec autant d'arrogance : « Non. » 
L'autre paraît étonné d'une telle audace et prenant un air 
terrible, il tire son sabre, prend le vieux à la gorge et lui posani 
la pointe du sabre sur la poitrine, il répète en articulant chaque 
syllabe, avec un accent qui dénote la rage : Avez-vous vu 



LA GtERUE VUE PAU DES ENFANTS 413 

• 

les prisonniers français? » Alors, avec le même air arrogant, 
le vieux répète : « Non. » Aussitôt le Boche, admirant une 
telle audace, rangea son cheval près du vieux, le montra avec 
la pointe du sabre à tous les gens présents en ayant l'air de 
dire : « Admirez-le », puis il repartit, se retournant plusieurs 
lois pour le regarder. 

Bientôt après, c'était la retraite. 

Des régiments allemands qui étaient passés au complet 
quelques jours auparavant revejiaient maintenant fondus 
des trois quarts, et les hommes qui restaient étaient à bout 
de forces. Il repassa sur le poirt de Cumières douze drapeaux 
accompagnés seulement de quinze cents hommes ; le reste 
était tué, blessé Ou prisonnier. Quelle ne fut pas ma joie quand 
le lendemain un de mes cousins, du 12*^ chasseurs à cheval, 
arriva en éclaireur par Damery ^ seul à la recherche des 
Boches qui venaient de faire sauter le pont d'une façon magis- 
trale. Dans le village, c'était du délire de revoir enfin un soldat 
français. Il les rejoignit à Hautvillers - où il en tua un, puis 
redescendit à fond de train faire son rapport à ses chefs. Les 
Boches envoyaient encore quelques obus sur le pont d'Éper- 
nay pour empêcher les Français de le raccommoder. Enfin 
les fantassins à culottes rouges ' arrivèrent, exténués mais 
souriants et couverts de gloire, car ils venaient de sauver la 
France. 

A ce moment, nous allions traverser la Marne en barque afin 
d'aller barrer l'avenue du pont détruit et porter à manger 
et à boire aux soldats qui venaient d'arriver, quand ceux-ci 
nous crièrent que les Boches arrêtés à Hautvillers nous lor- 
gnaient et gesticulaient au haut de la côte. Nous passâmes 
quand même, mais au moment oîi nous arrivions de l'autre côté, 
un Français leur envoya un coup de fusil qui reçut en échange 

1. Trois kilomètres à l'ouest de Cumières. sur le bord de la Marne. 

2. Au-dessus de Cumières, à flanc de coteau. 

3. Le mot n'est pas indifférent. Déjà, plus haut, Fernaud .T... parlait des 
« gais uniformes » de nos troupes ; un Rémois, Pierre L... (quinze ans) écrit plus 
explicitement : « Cinq niinutes après, quatre chasseurs à cheval apparaissent ; 
ils s'arrêtent à peine et repartent aussitôt. C'est suffisant, nous avons revu les 
pantalons rouges, ce fameux rouge si dangereux (l(iu:< l-i Ixitnille, mais si gai quand 
il annonce noire victoire et la déroute des ennemis. • 



111 L.V l',EVi:i-: DE l'AlUS 

une volée de mitrailleuses. J'avoue qu'à ce moment un frisson 
me traversa le corps : cela m'avait fail drôle, comme on dit... 



Voici niaintcuant un Rémois, Emile C... ; malgré ses seize ans et 
demi, son style a des puérilités singulières, et sa main est plus habile 
à construire un canon-miniature qu'à orthographier des mot.s diffi- 
ciles ; mais il a, plus que ses camarades, de rimagination, une imagi- 
nation étrange qui lui fait inventer à la fois des mécaniques com- 
pliquées et des images frappantes. 

[Le 30 août] je vais comme tous les jours à la Croix-Rout>e 
dont je faisais partie comme cycliste : plus personne à la Croix- 
Rouge ^ Je vais me promener dans la rue de Vesle, mais arrive 
à toute vitesse une auto, puis deux, trois, quatre ; il y avait 
dedans des Boches, fusil au poing, qui nous regardaient 
furieux. Je les vis repartir ; moi, je rentrai à la maison bien tran- 
quillement. Tout à coup un sifflement prolongé, aigu, se fait 
entendre, puis un éclatement de ferraille, mais je n'y fais pas 
attention ; encore un autre, puis deux, trois, enfin cela n'arrê- 
tait plus. Je commençai à marcher plus vite, surtout que les 
obus (car c'étaient des obus) passaient sur ma tête en sifïlant. 
Quand je vis de loin ma maison, je me dis : je suis sauvé ; 
mais un sifflement se lit entendre très fort ; l'obus arriva 
comme lin train qui déraille, rasa notre maison et éclata à dix 
mètres d'elle et à cent mètres de moi ; une fumée terrible 
s'éleva puis se dispersa. Moi, à ce moment, j'eus un peu plus 
peur, je me mis à courir et j'arrivai à la porte de chez moi 
à fond de train. Je descendis l'escalier et arrivai à la cave, 
où je vis mes parents réunis qui s'inquiétaient de mon sort. 
Au bout de quarante minutes, les obus cessèrent peu à peu. 
On sortit de la cave et à la place de l'obus on vit un petit 
trou de vingt centimètres de profondeur, des traces d'éclats 
sur le mur de la maison d'en face, tous les carreaux étaient 
cassés, des éclats entrés par une fenêtre avaient renversé une 
armoire et défait un lit. 

Ensuite, pendant huit jours, on vit les Boches qui avaient 

1. On avait fùL évacuer les liôpitaux à l'approche des Alleinands. 



LA GUERRE VUE PAR DES ENFANTS 415 

la forme des singes et comme des lêles /aunes... Le samedi (12 sep- 
tembre] le canon était aux portes de la ville... Le soir, il pleu- 
vart à seaux: vingt Boches et un olïicier vinrent demander 
si on pouvait les recevoir ; on les mit dans la plomberie et 
le lendemain matin, ils furent faits prisonniers par les Fran- 
çais. 

... Le samedi 19 septembre après-midi, les obus commen- 
cèrent à pleuvoir autour de la cathédrale ; tout à coup un obus 
tombe sur le toit, éventre tout, et fait un énorme trou dans la 
toiture. Ensuite un obus tombe au pied de la tour droite : une 
fumée intense, puis plus rien. On vit ensuite une fumée s'éle- 
ver, devenir plus épaisse, puis les llammes paraître ; l'obus 
avait mis le feu à la paille sur laquelle étaient couchés les bles- 
sés allemands, puis à l'échafaudage. Alors l'échafaudage tout 
en flammes plia, puis tomba avec des flammes encore plus 
grandes, et il s'écrasa sur le sol avec une épaisse fumée qui 
s'éleva et enveloppa la cathédrale. Une fois les échafaudages 
tombés, le feu avait pris à la toiture, déjà tout le plomb fon- 
dait et coulait dans les gargouilles ; un nuage énorme, tout 
blanc avec des reflets jaunes, monta vers le ciel, et qui parais- 
sait sortir de la cathédrale. Il ne resta plus que la charpente 
toute rouge, puis elle tomba sur la voûte et cessa peu à peu 
de brûler, comme une pièce de feu d'artifice qui s'éteint. 11 ne 
restait plus que des dentelles de pierre tout autour de la voûte. 
Quand vint la nuit, une lueur rouge s'éleva dans le ciel, comme 
le sang de la cathédrale brûlée qui demande vengeance. 



Immédiatement après la bataille de la Marne, un petit garçon de 
quinze ans, le plus rieur et le plus insouciant, Jean D,.., parcourait à 
bicyclette un coin de la plaine de Saint-Gond, et le tragique de son 
récit étonne pour qui connaît la puérilité de l'auteur. 

. Entre Vertus et Bergères-les- Vertus ^ — Quarante-cinq che- 
vaux allemands étaient là étendus, pattes cassées, ventres 
ouverts, couchés sur le dos, sur le flanc, appuyés contre le talus 

1. Vertus, chef-lieu de canton, entre Épernay et Fèrc-Champenoisc ; Ber- 
gères, à deux kilomètres au sud de Vertus. 



•1 1 (j I- A I! i; V VK DE P A P. I S 

de la route ou contre les arbres : c'était alTreux. Un aéroplane 
français qui était passé deux jours auparavant, avait lancé là 
des bombes. Tout à côté de la route douze tombes : c'étaient 
douze Allemands, tués aussi par les bombes... 

Féichnamjcs '. — Nous allons aussitôt dans l'habitation 
du beau-père de mon ami. Quel désastre ! Les portes sont 
enfoncées, nous entrons dans la cuisine; le tout est pêle-mêle, 
les chaises sont cassées, les bancs retournés, sur le parquet il 
y a une épaisseur de dix centimètres d'épluchures de pommes 
de terre, des choux, des plumes ; et seul au milieu de tout, le 
gros chien de la maison... 

Sur la route de Coiujij', les tombes se multiplicnl de plus 
en plus ; on les voit simplement indiquées par une branche de 
sapin. Le paysage devient de plus en plus triste ; les routes 
sont couvertes de débris de sacs, ceinturons, fusils, vêtements. 
A cet endroit, sur la route de Congy à Coizard, au moins cinq 
cents poteaux télégraphiques ont été abattus. Dans les 
champs tout autour, des troupeaux entiers broutent le peu 
d'herbe qui reste. 

Nous arrivons à Coizard '. Le feu et les obus ont détruit la 
plus grande partie du village, des fermes complètes sont 
détruites, et une fumée acre couvre encore les décombres. 
Nous entrons dans une maison déserte ; on trouve là des amas 
de sacs, ceinturons, cartouches, uniformes, fusils, le tout 
appartenant aux Allemands. C'est là qu'ils avaient établi 
une infirmerie, mais comme le village avait été pris et repris 
par les turcos, au moins deux cents soldats avaient péri e1 
gisaient sur le foin, dans la cour, dans les appartements, par- 
tout. 

Nous fûmes vite sortis de cet endroit où les cadavres 
en décomposition nous firent horreur. Mais en continuant 
notre route, nous entrons dans les marais : pièces, caissons, 
chevaux, hommes jonchaient la plaine ; par endroits, des 

1 . (;iiiq kiloiiiùlros à l'esl tic Cliaiupaubert. 

2. Deux kilomètres au sud-ouest de T'érebrianges, sur le plateau dominant 
au nord la plaine de Saint-Gond. 

.'?. A la lisière nord des marais de Saint-Gond. 



LA GUERRE VUE PAR DES ENFANTS 417 

tas de soldats de soixante-quinze centimètres^barraient les 
sentiers... 



Un mois plus tard, le champ de bataille gardait encore assez d'hor- 
reur pour altérer la sereine bonne humeur du gros Robert D... (seize 
ans et trois mois). 

... Nous nous sommes dirigés vers le village de Reuves^ où 
nous avons déjeuné dans une auberge qui n'a reçu que deux 
obus. Dans ce village, il y a une partie presque intacte, mais 
l'autre partie a été arrosée par les obus boches et français ; la 
pauvre église est très malade, il ne reste que les quatre murs et 
le clocher ne tient que par deux ou trois poutres à demi 
consumées... 

Après le déjeuner, nous sommes repartis dans la direction 
du château de Mondement qui se trouve au bord d'un plateau ; 
pendant la bataille de la Marne se trouvait dans le château 
un état-major allemand. Le château fut pris et repris quatre 
fois par nos troupes marocaines. Il ne lui reste plus de toit, les 
murs sont des écumoires, et les communs sont aux trois quarts 
démolis ; il n'y a plus d'écuries, ni de remises, ni de serres ; 
la pièce d'eau est défoncée par les obus. Nos troupes quand elles 
arrivèrent dans le château pour la quatrième fois, se battirent 
partout, dans les couloirs, dans les chambres ; et comme beau- 
coup n'avaient plus de fusil, ils se battaient avec des barres de 
fer qu'ils ramassaient un peu partout. Les arbres qui se trou- 
vent à côté du château ont été coupés comme avec une hache 
soit au ras de la terre, soit à la hauteur d'un homme. Le châ- 
teau était affreux à voir et je voyais un paysage tellement 
ravagé partout que j'avais presque envie de pleurer. Je pen- 
sais aussi aux pauvres soldats qui étaient morts en montant 
à l'assaut du château, mais je me disais que c'était une belle 
mort que de mourir au champ d'honneur pour sa patrie... Je 
suis retourné depuis dans ces endroits ; la vie a repris comme 
avant, les maisons sont en partie reconstruites, et les champs 
qui étaient incultes sont maintenant labourés et ensemencés. 

1. A la lisière sud des marais de Saint-Gond, directement au-dessous du pla- 
teau de Montgivroux-Mondemcnt. Sur cet épisode de la bataille de la Marne, 
cf. les récits, dessins et plans parus dans l'Illustration du 3 juillet 1915. 

15 Septembre 1915. 13 



418 LA REVUE DE PARIS 

Les collégiens qui ont écrit ces pages ont acquis l'an dernier un& 
terrible expérience ; leur âme a, certains jours, trop fortement vibré 
pour qu'il ne leur en reste pas pour toute leur vie une sensibilité par- 
ticulière à de certaines émotions. On aurait tort de croire pourtant 
qu'ils aient gardé de ces spectacles l'épouvante hagarde qu'on voit à 
certains convois de réfugiés ; ils n'ont rien perdu de leur belle 
humeur '. Mais leur âme a gagne à cette épreuve en profondeur, en 
maturité, en énergie. Ils s'en aperçoivent plus ou moins obscurément,, 
et naïvement ils s'en étonnent. « La guerre, dit l'un, nous a vieilli le 
caractère », et cet autre, rappelant combien l'an passé il avait peur de 
tout, conclut : « Eh bien! maintenant je suis brave. Je le suis devenu 
depuis la guerre. Pourquoi? .Je ne sais pas. » 

RENÉ MAUBLANC 



1. On ne saurait trop protester contre la légende des enfants « qui ne savent 
plus jouer » pour avoir vu de près les horreurs de la guerre. Lorsqu'arrivant à 
Épernay, je demandai au collège si les élèves étaient plus tristes et moins 
bruyants qu'à l'ordinaire, tout le monde me rit au nez. Il n'en est pas autrement 
sur les champs de bataille, où les gosses considèrent avant tout les ruines comme 
un excellent terrain pour jouer à caclie-cachc. 



FRONT ITALIEN 



Voici un nouveau et bien séduisant théâtre d'opérations. 
Que nous sommes loin, sous ce ciel de la Méditerranée, parmi 
ces fières montagnes, de l'humble relief qui se déroule de la 
mer du Nord aux Vosges, et de la Baltique aux Karpates ! 
Du premier élan, voilà les alpins itahens accrochés, à 
2 246 mètres, au sommet du Monte-Nero, ou couronnant de 
leur artillerie, à 2 078 mètres, la montagne qui porte le nom 
ambitieux d'Altissimo ! A côté de ces âpres cimes décharnées, 
les sommets arrondis et boisés des Beskids font piètre figure ; 
vus de ces hauteurs, la crête de Notre-Dame de Lorette et 
le bastion des Éparges se confondraient avec les plaines qu'ils 
dominent. En même temps, une magnifique variété embellit 
de son éclat le nouveau champ de bataille. En bas, la mer 
bleue, elle-même variée, puisqu'à l'Est elle s'insinue dans les 
replis rocheux de la côte d'Istrie, tandis qu'à l'Ouest elle se 
môle aux terres basses de la Vénétie dans le dessin capricieux 
des lagunes. Puis la plaine, large d'une cinquantaine de kilo- 
mètres, tour à tour humide, verdoyante et débordante de vie 
aux abords de la côte, plus aride et plus pauvre à l'approche des 
montagnes. Enfin le monde des Alpes, un dédale de vallées pro- 
fondes et changeantes, de chaînons, plateaux et hauts massifs, 
où la variété des roches et du plissement entraîne la diversité 

1. Voir la carte à la fi:i de la livraison. 



420 LA REVUE DE PARIS 

des formes. Le mélange des races et des langues vient accroître 
la complexité de la nature. Les Italiens occupent les rivages 
et la plaine, remontent les hautes vallées de l'Ouest : à l'Est 
la poussée slave submerge les plateaux, tandis qu'au Nord les 
Germains tendent à déborder par les deux ailes. Les sinuosités 
d'une frontière politique presque partout absurde apportent 
un dernier élément de complication et de variété. 

Il est possible cependant de mettre un peu d'ordre dans ce 
chaos de contrastes. Entre ces rivages, ces plaines, ces vallées 
et ces montagnes, il y a un lien d'origine. Toutes ces chaînes 
puissantes sont en effet orientées, — disons, en st^ie mili- 
taire, organisées, — par rapport à la fosse d'effondrement 
à demi comblée qu'est l'Adriatique ; c'est pourquoi elles 
forment autour de l'extrémité septentrionale de cette mer 
une sorte d'immense amphithéâtre, dont les larges gradins, 
dessen.'is par le réseau de couloirs que forment les vallées, 
s'enlèvent majestueusement du bord de la fosse adriatique 
vers l'intérieur. Au centre de l'amphithéâtre, la plaine de 
Vénétie est une conquête de la montagne sur la mer ; elle est 
faite des débris arrachés aux Alpes et patiemment accumulés 
dans la dépression par une foule de torrents, qu'on voit encore 
à l'œuvre, poussant à la mer leurs deltas et rétrécissant les 
lagunes. Ainsi la plaine, avec ses terrasses, ses cours d'eau, ses 
rivages, est liée intimement à la montagne. Non seulement 
la montagne la commande et la domine, y fait déboucher et 
croiser ses routes : mais cette plaine est fille des Alpes, elle 
est faite de leur chair ; la structure de chacun des massifs se 
reflète dans la nature et les conditions d'existence de la partie 
de terres basses qu'ils surplombent. Dès lors, on comprend 
déjà ce qu'a d'irrésistible et de sacré le désir des Italiens de 
posséder toutes les pentes de cet amphithéâtre et de réaliser 
l'unité politique d'une région dont l'unité physique nous 
apparaîtra avec clarté. 

Pénétrons donc d'abord dans cette large plaine de Vénétie, 
d'où partent les armées italiennes pour le difficile assaut des 
hauteurs. A leur suite, nous gravirons les gradins de l'amphi- 
théâtre, le long des trois façades que la montagne dispose 
autour de la plaine, le Trentin avec ses chaînes et ses vallées 
Nord-Sud, les Alpes Carniques orientées de l'Ouest à l'Est, 



FRONT ITALIEN 421 

enfin les Alpes Juliennes et leurs grands plateaux alignés vers 
le Sud-Est. Tout au long de ces montagnes, nous retrouverons 
dans le climat, la végétation, les cultures, les occupations 
humaines, l'influence de la mer voisine, attestant l'unité de 
cet ensemble qui mérite d'être appelé l'amphithéâtre alpin 
de l'Adriatique. 



LA PLAINE DE LA VÉNÉTIE 

Depuis Coni et Saluées, dans le lointain Piémont, jusqu'à 
Gorizia et Monfalcone, toute la plaine de l'Italie du Nord est 
un présent des montagnes qui la dominent. L'énorme masse 
de débris arrachés aux Alpes a fait peu à peu refluer la mer 
hors de la dépression, jusqu'à ses limites actuelles, et a 
constitué ainsi un sol d'alluvions, de plusieurs centaines de 
mètres d'épaisseur. Ces dépôts sont variés : leur perméabilité, 
la grosseur et la disposition des éléments qui les forment, 
diffèrent suivant l'ampleur, le nombre et le régime des cours 
d'eau alpins, et aussi suivant la*' nature des montagnes aux- 
quelles ces alluvions ont été enlevées. Cependant, dans toute 
la plaine dont le Pô occupe l'axe, c'est bien aux bords des 
montagnes que se trouvent les dépôts les plus grossiers et les 
plus élevés, par suite les plus secs, tandis que les éléments 
fins, moins perméables, se trouvent entraînés plus bas et plus 
loin, garnissant le sol des parties plus proches de l'axe. Au 
contact de ces deux zones qui se poursuivent parallèlement 
au bord des montagnes, une grande partie des eaux infiltrées 
à travers les cailloux et graviers des dépôts grossiers sourd 
en suintements, en filets, en ruisselets, qui viennent épancher 
leurs ondes pures à travers les terres basses dont le sol imper- 
méable n'est déjà que trop disposé à conserver l'humidité à 
sa surface. Pas assez d'eau sur les hautes surfaces sèches du 
rebord, trop d'eau au-dessous de la ligne de sources qu'on 
appelle en Milanais les « fontanili « ; le premier problème qui 
s'est imposé aux habitants de la plaine a été celui d'une meil- 
leure répartition de l'eau. Créer sur les terrasses élevées et 
sèches des rigoles d'irrigation, organiser l'écoulement à travers 
les terres basses et préser\^er celles-ci des inondations tout en 



422 LA HEVUE DE PARIS 

essayant d'y aménager des voies navigables, c'est là une tâche 
considérable dont l'état d'achèvement est loin d'être égal 
dans les différentes parties de la plaine. 

Parmi ces régions, la Vénétie, c'est-à-dire le pays qui s'étend 
à l'Est de l'Adige, est probablement celle où ce problème de 
l'eau a reçu les solutions les plus élémentaires. Et aussitôt 
nous voyons se dresser au-dessus de la plaine l'influence hostile 
des montagnes qui la dominent. Cet amphithéâtre de mon- 
tagnes, qui de trois côtés cerne la Vénétie et l'isole des grandes 
Alpes, écarte d'elle les eaux nées au pied des plus hauts som- 
mets. Les cours d'eau puissants qu'alimentent des glaciers 
s'échappent par l'Ouest ou par l'Est : l'Adige, filant derrière 
les murailles des Dolomites et des monts Lessini, est rabattue 
vers le Pô ; la Drave, mieux écartée encore, se dirige vers le 
Danube. La plaine ne voit fondre sur elle que des torrents 
rageurs, que ne calme pas, avant de pénétrer dans les terres 
basses, l'influence apaisante des grands lacs. En effet, ces 
sauvages montagnes des Préalpes vénitiennes, faites de roches 
croulantes que le déboisement livre aux intempéries, n'en- 
gendrent que des rivières inégales, sur lesquelles les averses 
énormes du régime méditerranéen provoquent de dangereux 
paroxysmes. Ajoutons que les dépôts alluviaux accumulés 
par ces torrents impétueux, et à la surface desquels ceux-ci 
roulent à la sortie des montagnes, ont consente une forte 
pente ; les crues bondissent donc avec violence vers les parties 
les plus basses, où le souci légitime des habitants a été de se 
préserver de leurs atteintes, bien plutôt que d'utiliser ces eaux 
pour une irrigation savante, semblable à celle qui fait la gloire 
du Milanais. 

A ces causes physiques d'infériorité, il convient d'ajouter 
des causes historiques. L'influence de Venise sur le développe- 
ment de ses possessions de Terre Ferme n'a pas toujours été 
favorable. Tandis qu'en Milanais l'existence d'un grand foyer 
urbain au centre de la région à améliorer valait à celle-ci toute 
la sollicitude des dirigeants de la cité, ici l'impulsion partait 
d'une ville située à l'écart, dont les intérêts étaient très diffé- 
rents, souvent opposés à ceux des gens de la plaine, qui se 
trouvaient ainsi sacrifiés. N'oublions pas que la conquête de 
la Terre Ferme n'a été elïectuée par la République que pour 



FRONT ITALIEN 423 

s' assurer du cours inférieur des fleuves cô tiers, et en régulariser 
l'embouchure de façon à écarter des lagunes vénitiennes le 
danger de leurs alluvions. Venise a donc de bonne heure 
détourné et enserré dans un corset de digues la Brenta, le Sile 
et la Piave, pour les empêcher de reprendre un jour, dans une 
course vagabonde, le chemin des lagunes. D'autre part, afin 
d'organiser en arrière du grand port un utile réseau navigable, 
l'effort des ingénieurs de la République a tendu à concentrer 
les eaux dans les chenaux fluviaux, plutôt qu'à les épancher 
à travers la plaine dans un lacis de rigoles d'irrigation. On 
s'explique ainsi que la Vénétie présente moins que le Milanais 
le spectacle d'une région entièrement aménagée, et presque 
forcée par l'homme ; cette partie de la plaine s'est donc con- 
servée plus proche de la nature, et les traits particuliers à 
chacune des zones que l'on y distingue sont restés plus nets 
dans le paysage. 

Nulle part cette netteté des aspects, cette dépendance, 
restée étroite, de l'homme à l'égard des conditions géogra- 
phiques, ne sont plus remarquables que dans la partie orien- 
tale de la Vénétie, qu'on appelle le Frioul. Cette petite région, 
qui s'étend du fleuve Livenza jusqu'à Gorizia et aux pentes 
du Karst, a toujours été dans la grande plaine italienne un 
pays à part, dont l'originalité est attestée par l'usage qu'y 
font les habitants d'un dialecte assez spécial, déjà bigarré 
de mots slaves. C'est l'entrée orientale, c'est-à-dire une des 
grand'portes, de la plaine : donc, un pays sans cesse menacé, et 
qui porte encore la peine de l'insécurité de cette situation. 
Aujourd'hui encore la frontière autrichienne, taiUadant la 
plaine à l'Ouest de l'Isonzo, vient brutalement rappeler les 
dangers d'invasion suspendus au-dessus du Frioul. Enfin les 
conditions physiques y sont moins favorables que dans tout 
le reste de la plaine du Pô. L'influence des mauvaises mon- 
tagnes qui se dressent avec rudesse au-dessus de ses vastes 
horizons y a exagéré les caractéristiques habituelles du bas 
pays. En Frioul plus qu'ailleurs les hautes terres du bord des 
montagnes occupent une vaste étendue, et nulle part elles ne 
sont aussi arides, aussi âpres et tristes. En revanche, la zone 
basse a trop d'eau ; l'apport de la hgne des sources est si 
-considérable, qu'une partie ne peut s'écouler et alimente des 



424 LA REVUK DE PARIS 

marais. Vers la mer enfin, une large bande de terres à demi 
•noyées et de lagunes isole l'intérieur presque complètement 
du littoral, et le prive d'échanges aisés avec la mer. 

Les fleuves qui descendent des montagnes vers la mer sont 
responsables de cet état de choses. La nature des chaînes où 
ils s'alimentent, l'allure du climat dont ils dépendent, contri- 
buent à en faire de redoutables torrents. Tandis qu'à l'Ouest, 
dans la Vénétie proprement dite, sortent de la base des pla- 
teaux calcaires interposés entre plaine et montagne des cours 
d'eau paisibles et tout formés d'un coup, comme la tranquille 
Livenza, à l'Est les âpres chaînes du Pramaggiorc jettent 
droit sur le Frioul des rivières violentes, que surexcitent la 
raideur des pentes, et la présence de roches imperméables 
et ébouleuses. L'alimentation de ces torrents est défectueuse ; 
des averses brutales assaillent ces montagnes à la fin du prin- 
temps, précipitant la fonte des neiges ; des trombes d'eau 
plus violentes encore s'abattent sur la contrée en automne. 
A Tolmezzo, bourgade pourtant tapie au fond de la vallée du 
Tagliameiito, il tombe 2 mètres et demi d'eau par an ; à Plezzo 
(Flitsch), sur l'Isonzo supérieur, qui n'est qu'à 450 mètres 
d'altitude, près de 3 mètres. Il est donc probable que les par- 
ties élevées en reçoivent, par déluges, 4 à 5 mètres. Lorsque 
ces masses d'eau, à la fin du printemps ou à l'automne, dévalent 
sur les pentes dénudées des montagnes, elles transforment 
tout à coup en fleuves redoutables, roulant des masses de 
débris, les minces filets d'eau qui se traînaient sur les gra- 
viers ; le débit du Tagliamento, mesuré au point où le fleuve 
débouche dans la plaine, peut varier en quelques jours de 40 à 
9 000 mètres cubes. Ce flot énorme, échappant brusquement 
à l'étreinte des montagnes, s'élargit, s'épanouit en une nappe 
de plusieurs kilomètres, ralentit son impétuosité, dépose les 
plus lourds des matériaux qu'il traînait et hs accumule en 
un immense talus de débris. Ainsi se sont formés peu à peu, 
et continuent à se former sous nos yeux, les vastes cônes 
d'alluvions du Tagliamento et de l'Isonzo, que les cônes secon- 
daires construits par des torrents moins considérables ont 
peu à peu soudés en un vaste plan inchné qui forme la zone 
sèche et élevée du Frioul. 

L'étendue de ces terres arides, qui portent comme en Lom- 



FKONT ITALIEN 425 

hardie le nom de Campagna, dans lequel nous reconnaissons 
nos Champagnes, est beaucoup plus grande ici que dans tout 
le reste de la plaine du Pô : réduites en général à une frange 
le long des montagnes, elles forment en Frioul un peu plus de 
la moitié du territoire, témoignage éloquent de la puissance de 
transport que possèdent les organismes torrentiels des Alpes 
vénitiennes. De même, la pente de ce plan incliné est souvent 
remarquable : le long de la Cellina, torrent du Frioul occi- 
dental, elle est de 15 mètres par kilomètre. Enfin l'épaisseur 
de cette masse de débris grossiers est si considérable, que 
parfois à 100 mètres de profondeur la sonde n'a pas encore 
atteint l'eau qui a disparu de la surface. La perméabilité de 
cette plaine de cailloux est donc extrême ; elle absorbe les 
averses les plus copieuses sans en rien laisser écouler ; elle 
happe au passage les eaux des rivières, et transforme des 
cours d'eau puissants en oueds, analogues à ceux d'Algérie. 
La Cellina, la Meduna, la Torre, qui descendent à grand bruit 
des montagnes, se transforment bientôt, en plaine, en champs 
de cailloux où l'eau ne paraît que lors de crues exceptionnelles. 
Le Tagliamento lui-même est réduit à moins de 10 mètres 
cubes au pont de la Delizia, et parfois on a vu son lit entière- 
ment à sec. 

Cette perméabilité entraîne l'aridité. La Campagna du 
Frioul est une steppe ; on ne peut mieux la comparer qu'à 
notre Cran d'Arles, mais une Crau gigantesque, dont la base 
a 80 kilomètres de longueur. Les parties les plus désolées sont 
les vastes lits actuels des cours d'eau, amples étendues de 
galets luisants qui couvrent parfois des largeurs de plusieurs 
kilomètres. De chaque côté, les territoires abandonnés depuis 
longtemps par les eaux forment les magredi (terres* maigres), 
où une végétation pauvre et monotone a commencé à s'instal- 
ler : ombeUifères aux teintes fauves, bruyères, scabieuses, 
centaurées, innombrables touffes de choin (Schoenus nigri- 
cans) dont la couleur vert cendré aggrave la tristesse du 
paysage. Quelques saules et peupliers souffreteux et tordus 
se risquent aux abords des torrents, où ils peuvent trouver 
un peu d'eau. Les villages les imitent, en dépit des dangers 
d'inondation, parce que le voisinage de ces oueds est le seul 
emplacement où des nappes d'eau peuvent se rencontrer ^ 



426 LA REVUE DE PARIS 

une profondeur raisonnable, particulièrement au long du 
Tagliamento. Autour de leurs maisons serrées se groupent 
étroitement les cham])s cultivés, les mûriers et les vignes ; 
tout le reste de la Campagna est abandonné au pâturage. 
Heureusement, à l'Est du Tagliamento les conditions s'amé- 
liorent. Au delà du fleuve que rejette au Sud-Ouest la masse 
de moraines édifiées au bord de la plaine, les montagnes sont 
plus résistantes, et n'encombrent pas entièrement le Frioul 
de leurs débris ; de la Campagna pointent des îlots de roches 
du socle, sur l'un desquels s'est installée la ville d'Udine. La 
perméabilité est moindre, mais la fertilité plus grande : 
d'autre part les pluies, déjà très abondantes dans ce cul-de-sac 
que cernent les hauteurs, permettent de larges récoltes de 
maïs. Des arbres de développement rapide, comme l'acacia, 
parsèment la plaine. Les villages sont plus petits, mais beau- 
coup plus nombreux ; l'un d'eux nous rappelle de glorieux 
souvenirs : c'est le célèbre Campo-Formio. Tout d'ailleurs 
parle de guerre dans cette plaine, assez sèche pour favoriser 
le passage, assez riche pour ravitailler les envahisseurs ; beau- 
coup de villages s'entourent encore de murailles ruinées et de 
fossés établis du xii® au xiv^ siècles pour braver les raids des 
Hongrois, des Mongols, et les violences des féodaux. Plus tard 
ee sont les Turcs qui essaieront par cette voie d'atteindre 
Venise, et c'est pour les arrêter que la République édifie au 
xvii^ siècle la forteresse de Palmanova. 

Mais ces facilités de passage s'évanouissent dès qu'on 
aborde la zone humide, en atteignant la hgne le long de 
laquelle naissent partout sous les pas les risiillive ou risurgive, 
c'est-à-dire les sources qui ramènent au jour les eaux absor- 
bées par "les graviers de la Campagna. Brusquement l'eau 
apparaît, sourd de toutes parts entre les graviers et les sablons, 
ruisselle sur la pente adoucie du plan incliné ; et telle est la 
quantité absorbée par les hautes terres altérées, qu'ici il y a 
tout d'un coup surabondance, et parfois excès d'humidité. 
Une foule de gros ruisseaux émergent de la lisière des magredi 
désertes, dessinant sur le sol un chevelu serré, et s'unissent 
bientôt en cours d'eau abondants et réguliers, aisément navi- 
gables, qui ne connaissent pas d'inondation et ne colmatent 
pas les lagunes : le Lemene, la Stella, véritables artères du 



FRONT ITALIEN 427 

bas pays. Les fleuves venus des montagnes, et roulant d'une 
pente assagie, y retrouvent la vigueur perdue dans la traversée 
des terres sèches ; le Tagliamento, égaré à la Delizia dans sa 
plaine de cailloux, se resserre et se raffermit en aval, devient 
navigable à Latisana. L'afflux des eaux retrouvées est parfois 
si grand, qu'elles ne peuvent s'écouler et s'attardent en marais; 
à l'Est, pinces entre le cône du Tagliamento et celui de l'Isonzo, 
les ruisseaux nés à la base de la plaine d'Udine se perdent 
dans les marais de Talmassons, qui se dégorgent péniblement 
vers la lagune de Marano. D'ailleurs, dans tout ce bas Frioul, 
l'écoulement des eaux n'a jamais été vraiment aménagé ; 
l'homme s'est adapté à la nature, sans essayer de la plier à ses 
commodités. Pas d'irrigation véritable : on utilise l'eau là 
oii on la trouve, le long des tortueuses rivières nées des sources, 
sans chercher à l'amener là oîi elle manque, où à en diminuer 
ailleurs la surabondance. Cette apathie tient à des causes histo- 
riques : le conflit des intérêts locaux avec ceux de Venise, 
l'influence néfaste d'une féodalité turbulente, qui n'a disparu 
que depuis un siècle, la menace constante des invasions, 
l'insécurité due au rôle de pays frontière, tiraillé aujourd'hui 
encore entre deux dominations. 

Aussi des coins de nature sauvage, des touches de l'aspect 
primitif, parsèment-ils encore cette terre pourtant si favorable 
à l'homme, et si fortement habitée. Des bosses caillouteuses, 
prolongement des campagnes du Nord, et recouvertes de prés 
maigres, ondulent parmi les herbages trop humides, les marais 
peuplés de joncs et de roseaux. En rangées denses, les saules, 
les aulnes, les peupliers suivent fidèlement les méandres des 
cours d'eau ; mais il reste aussi des bouquets de chênes où 
l'on chasse, débris de la grande forêt qui a couvert tout le bas 
Frioul, et que Conrad II donnait en 1028 au patriarche 
d'Aquilée. Partout ailleurs, voici les cultures, les champs de 
céréales, de sorgho et de luzerne, les files de mûriers et d'arbres 
fruitiers, la vigne accrochée en festons de saule en saule, 
comme Hérodien le note déjà pour le pays d'Aquilée, et Mar- 
tial autour de Padoue. L'homme envahit le paysage ; dans la 
zone des sources, les habitations sont encore groupées sur les 
points élevés, évitant les marais ; mais au-dessous, où l'écou- 
lement est mieux assuré, les maisons s'éparpillent à travers 



428 LA REVUE DE PARIS 

la campagne, ne se rapprochant en lignes plus serrées qu'au 
long des routes (passaggi) ou sur les bords des cours d'eau 
{rivière). Les communications sont en elïet difficiles au milieu 
de ce dédale d'eaux courantes, de marais, de digues. Deux 
routes desservent le pays, au long desquelles se sont groupés 
une foule de villages et de bourgs. En haut, la Stradalta, 
installée à la limite même de la zone des sources, et qui rem- 
place peut-être la via Postumia : de Gorizia et Gradisca elle 
mène vers Palmanova, Codroipo et Pordenone, pour gagner 
de là Trévise. En dessous la Callalta se lance hardiment à 
travers le pays bas, franchissant les principaux cours d'eau 
aux points où ils commencent à être navigables, par Cervi- 
gnano, Latisana, Portogruaro, doublée aujourd'hui par la 
voie ferrée de Venise à ïrieste. 

La Callalta n'est haute, comme son nom l'indique, que par 
rapport à une zone plus basse encore, celle des lagunes et des 
marais du littoral. A l'approche de cette bande amphibie, 
large de 5 à 15 kilomètres, les habitations disparaissent; 
l'homme fuit devant la fièvre. La nature redevient entière- 
ment sauvage : entre la Callalta et la lagune de Marano s'étend 
un manteau de grands bois de chênes, puis de vastes marais 
à demi exploitables, où paissaient jadis en troupeaux comme 
dans notre Camargue les chevaux de race frioulane, disparus 
depuis le partage de ces terres basses. Enfin apparaît la lagune, 
si peu profonde que le reflux de la faible marée de l'Adria- 
tique (0 m. 80) y laisse à découvert de vastes étendues, appe- 
lées lagune morte, toutes tapissées d'herbes marines. Depuis 
qu'Aquilée s'est éteinte, enlisée dans la vase, aucune autre 
exploitation ici que celle des pêcheries ; quelques hameaux 
de pêcheurs, Grado, Caorle sont installés sur la courbe molle 
du cordon littoral, trouée çà et là de chenaux (Porto-Buso), et 
que recouvre une maigre végétation d'yeuses, de genévriers 
et de pins, débris de l'antique pinède qui s'étendait jadis du 
Pô au Timavo. Cependant à l'Est cette région marécageuse 
et déserte se rétrécit, finit par disparaître. L'Isonzo a construit 
sur sa rive gauche, au pied du plateau du Karst, un vaste talus 
de débris que sa pente, restée suffisante, préserve de l'excès 
d'humidité : c'est la plaine de Monfalcone, assez perméable 
pour qu'il soit nécessaire de l'irriguer. Un gros canal, dérivé 



FRONT ITALIEN 429 

de risonzo à Sagrado, pourvoit à cette tâche, et permet la 
culture du riz, des céréales, de la vigne ; c'est ce canal que les 
Autrichiens avaient barré non loin de Monfalcone, de façon 
à inonder la région de Sagrado-Ronchi et à barrer ainsi par 
une nappe d'eau les abords du Karst. Par cette plaine fertile 
et sèche, le Frioul atteint enfin librement la mer, une mer assez 
profonde pour que la grande navigation puisse y prendre 
contact avec la côte : là s'ouvrent, au pied du Karst, les bassins 
et s'élèvent les chantiers de Monfalcone, dont l'activité 
annonce déjà Trieste, aperçue au-dessus des Ilots, à l'horizon 
du Sud-Est. 

Ainsi l'unique débouché maritime du Frioul était jusqu'ici 
entre les mains de l'étranger. L'inlluence de la proximité de 
l'ennemi, la paralysie déterminée par la menace de l'invasion, 
pesaient hier encore sur cette marche de l'Italie. Trouble 
d'autant plus grave, que la nature est ici plus violente, moins 
aisée à discipliner que dans le reste de la plaine du Pô. Ainsi 
l'influence des rudes montagnes qui cernent le Frioul est une 
oppression physique, aussi bien que morale. Il lui faut donc 
de l'air, de la sécurité, pour le développement de ses ressources 
et l'aménagement de son sol, aux traits un peu trop accusés ; 
plus qu'à tout le reste de la plaine, la possession des mena- 
çantes chaînes qui l'entourent lui est une nécessité. Aussi 
est-ce de là que part le grand effort des armées italiennes, vers 
ce revers méridional des Alpes qu'il leur faut conquérir pour 
achever le véritable édifice de l'Italie. 



LE TRENTIN 



Lcntreprise des armées italiennes n'est pas aisée ; les mon- 
tagnes auxquelles elles s'attaquent sont hautes, variées, 
difficiles. Leur masse est peut-être plus épaisse à l'Est ; les 
gradins de l'amphithéâtre y sont plus larges, mais moins élevés. 
C'est à l'Ouest, dans le Trentin, que les chaînes sont les plus 
hautes, escarpées et serrées. C'est là aussi qu'est pour l'Italie 
la menace la plus grave, puisque cette masse montagneuse 



430 LA REVUE DE PARIS 

pousse droit au Sud à travers la plaine, séparant le Milanais de 
la Yénétie, dominant l'un et l'autre. 

Cette direction des montagnes du Trentin, non moins que 
leur structure, évoque les rapports entre la formation de ces 
chaînes et celle de la mer Adriatique ; chaînes et vallées sont 
disposées par rapport à la fosse où est installée cette mer : 
comme le disent les géologues, elles sont périadriatiques. Des 
massifs, des chaînons, orientés presque exactement au Sud, 
séparés par des vallées qui le plus souvent ont utilisé des 
failles, donnent à cette région accidentée un dessin général 
d'une grande régularité. Cependant ces directions ne sont pas 
strictement parallèles. Vers le Sud, les coulisses de montagnes 
tendent à seserrer, tandis qu'elles s'écartent au Nord ; la forme 
est donc plutôt celle d'un éventail de montagnes et de vallées, 
dont le manche s'engagerait dans la direction de Vérone. Ainsi 
les vallées du Trentin, larges et amples dans leur partie septen- 
trionale où l'action des glaciers a d'ailleurs été plus considé- 
rable sur le creusement, se rétrécissent, s'étranglent au Sud, 
ne livrant plus que des débouchés étroits vers la plaine du Pô, 
entre les barrières montagneuses rapprochées. 

A l'Ouest du lac de Garde et de l'Adige, plusieurs rangées 
serrées de hautes chaînes défendent efficacement l'accès du 
pays. D'abord se dresse, au-dessus de la vallée de l'Oglio 
(val Camonica) l'énorme bastion de l'Adamello, réplique du 
massif de l'Ortler, qui en prolonge la direction au Nord. La 
montagne est de formes lourdes, et présente jusque peu 
au-dessous des crêtes supérieures (3 564 mètres) des formes 
aplaties, entièrement couvertes de glace. Dans cette masse 
de roches dures s'ouvrent des vallées profondes, étranglées, 
si étroitement dominées par de hautes falaises hostiles, que 
ni forêts, ni cultures ne peuvent s'y installer ; sur la haute 
Chiese, le village le plus élevé n'est qu'à 767 mètres d'altitude. 
En arrière de cette masse inhospitalière, dont les flancs 
d'éboulis grisâtres ne portent qu'une maigre végétation, 
d'autres chaînes défendent l'accès du val d'Adige. Moins 
épaisses, et moins élevées, elles sont cependant difficiles à 
franchir : ce sont de longues murailles calcaires, dont les pentes 
descendent avec quelque lenteur vers l'Ouest, mais tombent 
brusquement vers l'Est par des à-pic. Ainsi se présentent les 



FRONT ITALIEN 431 

âpres montagnes qui surplombent la rive occidentale du lac 
de Garde, et la crête aiguë du Monte-Baldo, dont l'extrémité 
septentrionale (mont Altissimo) domine l'Adige à Rovereto. 
Ces escarpements sont si raides que les éboulements sont 
fréquents et désastreux ; plusieuis lacs de la montagne doivent 
leur origine à l'obstacle que forment ces pans de murailles 
écroulées, et sur la basse Adige vers Mori les décombres des 
Slavini di San Marco obstruent encore la vallée. Sans doute 
ces chaînons difficiles sont traversés par des gorges, où passent 
les rivières qui se dirigent vers l'Adige ou le lac de Garde, 
Sarca, Noce. Mais ces défilés sont si profonds et abrupts, qu'il 
est aisé d'intercepter le passage. Au Nord de l'Adamello, 
l'accès de la vallée de la Noce (val di Sole, ou Sulzberg) par 
1^ col de Tonale (1 884 mètres) est facile à défendre. Au Sud, 
un détachement tournant l'Adamello par la dépression longi- 
tudinale du val Giudicaria, devra pour déboucher sur Arco 
et Trente forcer successivement les défenses du col de Roncone, 
puis les défilés de la Sarca sous Stenico et derrière Sarche. 
Ainsi ces raides montagnes, peu utilisées par l'homme, couvertes 
de forêts maigres de pins ou de pâturages dévastés, sont sur- 
tout un obstacle efficace ; elles couvrent hermétiquement à 
l'Ouest la belle vallée de l'Adige. 

A l'Est, les remparts montagneux sont fort différents ; et 
quoique plus larges, plus variés, leur rôle de barrière est moins 
effectif. Le long de la plaine se dressent brusquement deS' 
plateaux calcaires, interposant entre la Vénétie et la haute 
montagne, jusqu'à la frontière du Frioul, un paysage de 
causses : vastes bassins fermés, où sont groupés les villages 
pastoraux des Sette Comuni parmi lesquels les Allemands 
retrouvent avec attendrissement et vénération des descen- 
dants des Cimbres ; conque boisée du Bosco del Gansiglio, 
dominant tout le Frioul du rebord escarpé de son Monte 
Cavallo ; surfaces plus échancrées, plus hérissées, des monts 
Lessini, dont les pentes méridionales, avec leurs gros villages 
entourés de cultures délicates, tombent de façon si charmante 
sur Vérone, mais que les vallées profondes descendant à 
l'Adige ont découpé au Nord en vrais sommets (Pasubio). 
Entre ces plateaux s'enfoncent des carions pittoresques et 
difficiles, qu'ont entaillés la Piave en aval de Feltre, l'Astico,. 



432 LA REVUE DE PARIS 

et surtout la Brenta pour sortir du Val Sugana. Rien n'est 
plus aisé que de défendre ces gorges, comme le font les forti- 
fications italiennes de Primolano et de la Cima di Campo sur 
la Brenta. Mais les plateaux donnent vers la plaine, ou vers 
le Nord, un accès aisé. C'est par là que les Italiens menacent 
le plus eiïicacement les vallées du Trou tin méridional ; au 
Nord des monts Lessini, l'occupation du Corni Zugna et du 
Pasubio menace Rovereto ; les combats autour de Lavarone 
et de Folgaria leur donnent peu à peu l'accès de Trente ; vers 
le Val Sugana, ils dominent Borgo. L'importance de ces pas- 
sages est d'autant plus grande qu'ils débouchent au Nord sur 
de belles et amples vallées, parallèles à l'axe des montagnes, 
et établies sur l'emplacement des failles qui les ont morcelées : 
large bassin de Belluno, conque du Val Sugana supérieur, 
tout remplis de magnifiques cultures, mûriers, vignes, maïs, 
riants et peuplés. 

Mais en arrière, des montagnes moins accueillantes se 
dressent, qui par leur altitude, la raideur de leurs formes, 
l'ampleur de leur masse, sont des obstacles plus difficiles à 
surmonter. Au Nord du Val Sugana, l'horizon est fermé par 
im dôme granitique, riche en métaux, la Cima d'Asta, aux 
raides pentes couvertes d'éboulis, puis par la crête sauvage 
des monts Lagoraï, découpée en pointes aiguës qui dépassent 
2 700 mètres ; cette sombre •muraille n'est franchie que par 
quelques sentiers proches de 2 000 mètres, sauf à l'Est où la 
route du col de Rolle, à 1 984 mètres, joint péniblement au 
Trentin le bassin de Primiero. D'ailleurs, derrière la chaîne, 
les obstacles ne sont pas moindres. L'énorme masse de por- 
phyre de Botzen forme entre les Lagoraï et l'Adige un grand 
plateau ondulé de 1 000 kilomètres carrés d'étendue, haut 
de 1 200 à 1 600 mètres, pauvre et en grande partie boisé, 
presque impraticable parce qu'il est découpé i)ar des vallées 
profondes comme des gouffres, Eggental, vallée de TAvisio. 
Celle-ci est si encaissée, vers l'aval surtout, entre les hautes 
murailles rougeâtres tle porphyre s'érigeant aux angles en 
colonnades effilées au-dessus des masses d'éboulis, qu'elle a 
toujours été une sorte de république indépendante, dont 
l'organisation autonome n'a pas entièrement disparu. Entin, 
pour flanquer au Nord-Est ce glacis coupé de fossés, voici 



FRONT ITALIEN 433 

un redoutable bastion : le massif des Dolomites. L'originalité 
de ces étranges montagnes est due à la superposition de cou- 
ches très variées, où prédominent les calcaires dolomitiques, 
auxquels l'érosion donne des silhouettes fantastiques, toujours 
hardies, d'aspect ruiniforme ; de là un relief surprenant et 
varié, murailles blanches surmontant des assises rougeâtres 
ou de sombres amoncellements volcaniques, falaises à pic sur 
500 à 600 mètres, pointes déchiquetées, tours, dont la beauté 
est rehaussée par la présence de névés abondants, de petits 
glaciers, et surtout par les teintes d'une splendide végétation 
de forêts et d'alpages. Le pays est rude, à cause de sa grande 
altitude ; les principaux sommets dépassent 3 000 mètres, les 
cols, 2 000. Aussi est-il à peine peuplé : le fameux village de 
Gortina d'Ampezzo, capitale de tourisme, n'a pas 1 000 habi- 
tants. Cependant les Dolomites ont des routes, créées à grands 
frais pour permettre la visite du pays aux étrangers, qui y 
viennent plus nombreux qu'en toute autre partie des Alpes 
orientales ; mais ces voies, qui franchissent des cols de 
2250 mètres et sont encore encombrées en juillet des débris 
d'avalanches tombées au printemps, sont faciles à obstruer et 
à défendre. Le seul passage vraiment accessible, qui débouche 
de Gortina sur Landro par le col de Polzenigo (1 544 mètres) 
a ses abords soigneusement fortifiés ; encore donne-t-il accès 
sur le Pustertal, et n'a-t-il rien à voir avec la vallée de 
l'Adige. 

Entre ces puissantes montagnes, qui en gardent si jalouse- 
ment toutes les avenues, cette belle captive qu'est le val 
d'Adige va s'épanouissant peu à peu vers le Nord, jusqu'au 
pied des chaînes centrales des Alpes orientales. On l'a comparé 
à un arbre puissant, dont la ramure irait s'élargissant vers le 
haut. La comparaison est exacte : vers le Sud, la vallée se 
rétrécit, les affluents diminuent de nombre et d'ampleur ; le 
Trentin se transforme en une gorge. Pour déboucher sur la 
plaine, l'Adige doit s'engager dans un étroit défilé de 200 mètres 
de profondeur, la cluse de Vérone, que domine à droite la 
courbe harmonieuse des arcs morainiques où se perche le 
village de Rivoli. En amont, vers Borghetto, Ala, jusqu'à 
Mori et Rovereto, la vallée n'a guère que 500 mètres de large. 
Mais à l'inverse des vallées ordinaires, celle-ci ne cesse de s'épa- 

15 Septembre 1915. 14 



434 LA REVUE DE PARIS 

nouir vers l'amont, finit par occuper une étendue de trois à 
quatre kilomètres, se transforme à Botzen en une vaste 
plaine. C'est que l'énorme glacier qui l'a creusée et élargie, au 
lieu d'accroître sa puissance vers l'aval, la voyait rapidement 
diminuer dans cette direction, non seulement à cause de la 
fonte, plus active en approchant de la plaine italienne, mais 
surtout parce qu'il perdait une grande partie de sa masse en 
projetant à droite et à gauche deux langues puissantes, dont 
l'une a creusé le val Sugana, l'autre la basse vallée de la Sarca 
€t la fosse du lac de Garde ; ainsi, c'était un appareil très 
diminué qui s'épuisait à déblayer la gorge d'Ala, et aboutis- 
sait aux moraines de Rivoli. Le Val Sugana et la basse vallée 
de la Sarca peuvent donc être considérés comme des débou- 
chés du val d'Adige, et si celle-ci ne mène qu'aux eaux bleues 
et profondes du lac de Garde, serrées entre leurs montagnes, 
le premier a été longtemps la route de l'Allemagne vers Venise 
et l'une des issues du Trentin, comme Bonaparte le fit bien 
voir à Wûrmser, en l'y poursuivant l'épée dans les reins par 
Primolano et Bassano. Vers le Nord, la ramure de l'arbre du 
Trentin s'épanouit. En amont de Trente débouchent par des 
gorges les vallées de l'Avisio et de la Noce ; à Botzen se réunis- 
sent le haut Adige et l'Eisack. Si celle-ci, presque tout au long, 
court dans des défilés, ceux de la Sachsenklemme en amont, 
du Kunsterweg en aval, la haute vallée de l'Adige, labourée 
par les glaces de l'Ôtztal, de l'Ortler et même des Grisons, 
présente presque jusqu'au col de Reschen l'aspect d'une 
ample dépression, large de deux kilomètres, et par où remon- 
tent jusqu'au cœur des Alpes les influences du Midi. 

Si nettement séparées de l'Italie par les montagnes et les 
défilés, ces vallées du Trentin sont en effet entièrement ita- 
liennes par le climat, la végétation, les cultures. Dès qu'au 
sortir des cols et des gorges du Nord on aborde les combes de 
l'Eisack ou de l'Adige, c'est la lumière éclatante, le ciel bleu 
et profond, la végétation aux couleurs vives, le pittoresque 
des villages, la vivacité des visages et des paroles. La tempé- 
rature est assez douce pour que les amples bassins du Nord, 
abrités par la masse de l'Ôtztal et des Alpes de Sarntal, soient 
des séjours d'hivernants : Meran et Botzen sont les fleurons 
d'une « Riviera » allemande, et la première de ces villes 



FRONT ITALIEN 435 

accueillait chaque année 25 000 hôtes de villégiature. Si le 
fond des vallées, souvent marécageux et parfois brumeux, est 
fréquemment désert, les pentes sont couvertes de vignobles, de 
plantations d'arbres fruitiers ; le figuier, le mûrier entourent 
les champs ; l'olivier même s'installe à l'extrémité du lac de 
Garde. Jusqu'à 800 et 900 mètres, aux bonnes expositions, la 
vigne et le châtaignier alternent sur les pentes d'éboulis. Une 
abondante population, dont la densité varie de 75 à plus de 
200 habitants au kilomètre carré, éparpille sur toutes les 
basses pentes, cônes d'alluvions, talus d'éboulis, ses gros vil- 
lages pittoresques avec leurs balcons de bois garnis de treilles, 
dominés par la flèche des canipaniles. Des villes nombreuses et 
actives, Meran, Botzen (Bolzano), Trente, Rovereto, occupent 
le long de l'Adige tous les emplacements favorables au com- 
merce. Toute la vallée est ainsi comme un écrin où sont dis- 
posés, dans un décor magnifique, des joyaux de civilisation 
méridionale, disons même italienne, ou mieux, latine. 

Cependant, cette civilisation latine lutte depuis des siècles 
contre la poussée du germanisme. Voilà neuf siècles que la 
bataille fait rage, mêlée de succès et de revers. La langue 
latine, suivant les aigles romaines, avait pris complète posses- 
sion de ces vallées du versant Sud des Alpes, comme d'ail- 
leurs de celles du versant Nord, et ce sont les fidèles de ce 
latin des montagnes, conservé sous le nom ,de ladin ou de 
rhéto-roman, qui peuplent encore les vallées des Dolomites et 
certaines communes du Val di Non (Nonsberg); c'est au 
xviii^ siècle seulement que l'allemand a conquis sur le ladin 
toute la haute vallée de l'Adige en amont de Meran (Vintsch- 
gau). Dans ce pays roman, les colons allemands n'apparaissent 
guère qu'à partir du xi« siècle ; et comme dans les provinces 
baltiques, comme en Transylvanie, comme dans la bordure 
orientale des Alpes, ils sont imprudemment appelés par les 
souverains locaux ; l'archevêque de Trieste, la Répub.ique de 
Venise, ont encouragé ces solides et dociles Bavarois à venir 
défricher les forêts, d'autres à faire du commerce. On leur 
offre des privilèges, et voilà que se constituent ces républiques 
paysannes des Sette et des Tredici Comuni, ces communautés 
allemandes de Brixen, Botzen, Meran et même de Mezzo- 
Tedesco, S. Michèle et Lavis, aux portes de Trente. Au 



436 I.A HT. VUE I)K iWIUS 

xv^ siècle la mise en exploitation des mines de la Cima d'Asta 
a jeté sur le Primiero et le Val Sugana une nouvelle alluvion 
de colons germaniques. Peu à peu les Allemands s'infiltraient 
ainsi à travers le H'rentin, s'installaient sur les montagnes qui 
dominent la Vénétie. C'est la contre-réformation qui, à partir 
du xvii^ siècle, a donné le signal du retour ollensif de la langue 
italienne. Dès le xviii^ siècle, l'italien s'avance de nouveau 
jusqu'à Botzen, et assimile les communautés ladines de l'Avisio 
et du Val di Non; les colonies allemandes du Sud sont sub- 
mergées, et réduites à l'îlot, très compromis, du village de 
Luserna, que toute la piété germanique se sent impuissante à 
préserver. Mais la bataille continue, très âpre, sur l'Adige 
supérieur. Les Italiens du Trentin, prolifiques et pauvres, 
otîrant une main-d'œuvre à bon marché, remontent vers le 
Nord ; ils essaiment jusque dans les districts industriels du 
Vorarlberg. Sur l'Adige, en amont de Salurn, ils forment 
jusqu'à Botzen, dans des villages aux noms germaniques, plus 
de la moitié de la population et représentent entre Botzen et 
Meran une minorité imposante, à l'entrée de ce Vintschgau où 
les souvenirs ladins sont encore d'hier. Seule la vallée de 
l'Eisack, route du Brenner et du Pustertal, reste purement 
allemande derrière ses ciuses. Ces succès, qui ont abouti à une 
reconquête presque complète du 'JYentin, sont de bon augure ;; 
ils attestent la vitalité de l'italianisme, dès avant la reconstitu- 
tion du jeune royaume : ils légitiment la volonté enfin déclan- 
chée de l'Italie, de racheter ces fils enchaînés par le germa- 
nisme derrière la haute barrière des montaf^nes. 



LES ALPES CARNIQUES 

Beaucoup plus simple que le Trentin, et beaucoup plu^ 
favorable aux Italiens, est le théâtre d'opérations qui se 
déroule à l'Est des Dolomites, celui des Alpes Carniques, entre 
la Piave et l'Isonzo. Ici, les Italiens sont chez eux ; ils occupent 
presque toute la largeur des montagnes. Appuyés sur cette 
base d'opérations que sont les vallées des Préalpes véni- 
tiennes, ils assaillent la chaîne Carnique, d'où ils peuvent 



FRONT ITALIEN 437 

déboucher dans les grandes vallées de la Carinthie et du Tyrol. 

C'est d'ailleurs une âpre région que celle de ces montagnes 
et vallées italiennes, pays de la haute Piave que les Italiens 
appellent le Cadore, pays du haut 7'agliamento qu'ils nomment 
la Garnie. De rudes montagnes calcaires, qui dépassent sou- 
vent 2 000 mètres et ne sont pas loin d'atteindre 3 000, érigent 
des profils raides et menaçants, tours, crêtes, dents, murailles. 
Au-dessous, d'énormes masses de débris, que le déboisement, 
aidé par les violences du climat méridional, livre sans défense 
à l'érosion ; les éboulements sont fréquents, ou les glissements 
de pans de montagnes que sollicite l'inclinaison des roches 
imperméables de leur socle. Dans les vallées, d'énormes grèves 
de cailloux, sur lesquelles serpentent les filets d'eau des tor- 
rents ; mais viennent quelques-unes de ces formidables chutes 
de pluie, capables de donner 3 mètres d'eau par an, et toute la 
vallée est envahie par un flot où s'entrechoquent les débris 
arrachés à la montagne. Ainsi se présentent les lignes dures du 
Cadore, qui ont inspiré au Titien, fils de ces montagnes, ce 
qu'il y a d'étrange dans ses paysages; plus au Sud les Alpes 
de Pramaggiore, d'où sortent les redoutables torrents du haut 
Frioul, sont encore plus délabrées et désolées ; on peut y cir- 
culer des jours entiers, sur des sentiers jonchés de débris, 
brûlés par le soleil ardent que réfléchissent les roches blanches, 
sans rencontrer âme qui vive. Les habitants sont surtout des 
pasteurs, qui gagnent l'été .les alpages plus frais et plus riches 
des montagnes de Carinthie ; beaucoup d'entre eux se font à 
la belle saison maçons, terrassiers, rémouleurs ou colporteurs à 
travers l'Allemagne et l'Autriche ; d'autres, enfin, quittent 
définitivement le pays : la province d'Udine a perdu par émi- 
gration, dans certaines périodes, jusqu'à 5 p. 100 de sa popu- 
lation. 

En remontant ces vallées de la Piave, du Degano, du But, 
on atteint une chaîne régulière et continue, orientée presque 
exactement Est-Ouest, et qu'accompagne sur une grande 
partie de sa longueur la frontière actuelle : c'est la haute 
chaîne Carnique. C'est une muraille, peu épaisse (15 kilomètres 
environ), mais très continue sur 100 kilomètres, raide et sau- 
vage, particulièrement à l'Ouest, où ses pointes schisteuses 
s'élèvent jusqu'à plus de 2 700 mètres (Creta Verde, Coglians). 



438 LA REVUE DE PABIS 

Dans l'Est, sur des roches plus variées, les formes sont plus 
douces, les altitudes moindres ; les sommets de la ligne de 
faîte sont souvent des dômes herbeux, des alpages, à proxi- 
mité desquels s'élèvent des chalets (casere) ; telles les fameuses 
positions du Freikofel, du Pal Piccolo, du Pal Grande, si obsti- 
nément disputées. La grande difficulté qu'on éprouve à franchir 
cette chaîne réside dans la brusque différence d'altitude entre 
cette ligne de plus de 2 000 mètres et les vallées profondes qui 
la longent, celles du Degano, du But, au Sud, à 7 et 800 mètres, 
celle du Gail au nord, à moins de 700. Heureusement, il existe 
au milieu même de la chaîne une échancrure très prononcée. 
De la vallée italienne de Timau, où vivent encore des descen- 
dants de bûcherons germaniques, on monte aisément au col 
du Monte-Croce Caruico, que les Autrichiens appellent Plôcken 
Pass, et qui franchit la chaîne à 1 363 mètres ; de là on dégrin- 
gole le long du rapide torrent de Valentin sur Mauthen et le 
Gailtal. D'autre part, à l'extrémité occidentale de la chaîne, 
une route partant du Cadore mène aisément dans le Pustertal 
par un autre col de la Croix, le Monte-Croce de Padola 
(Comelico) (1 636 mètres), d'où l'on descend droit sur Innichen 
et Toblach. 

Ces passages sont peu employés aujourd'hui. Le Plôcken 
ne voit guère passer sur son mauvais chemin que les pâtres de 
Garnie gagnant avec leurs troupeaux les pâturages du Gailtal, 
ou les maçons et colporteurs partant pour le Nord. Le col de 
Padola n'est desservi du côté autrichien que par une route 
médiocre. Cependant, ils valent mieux que leur utilisation 
actuelle : ils ont été de grandes voies internationales. Une 
route romaine se glissait dans F échancrure du Plôcken ; au 
Sud, elle venait d'Aquilée, l'ancien port des lagunes friou- 
lanes ; au Nord, elle se bifurquait en trois tronçons, dont l'un 
gagnait Juvavum (Salzbourg) par les passes des Radstâdter 
Tauern, le second menait aux mines d'or des Hohe Tauern, 
le dernier enfin au Brenner, évitant ainsi le passage des défilés 
du Kunsterweg sur l'Eisack, longtemps impraticables. P us 
tard, lorsque Aquilée enfermée dans sa lagune comblée eut 
abandonné sa prépondérance à Venise, les routes se dépla- 
cèrent vers l'Ouest, de la Carnie vers le Cadore, et par le Monte- 
Croce du Comelico passa la Slrada per Germania, en concur- 



FRONT ITALIEN 439 

rence avec la Strada d'Alemagna qui remontait la vallée d'Am- 
pezzo et le col de Polzenigo ; par ces deux routes fut dirigé du 
xii^ au xiv^ siècles tout le trafic du Brenner, jusqu'à ce que 
fût ouvert en 1314 le chemin audacieux du Kunsterweg, qui 
dévia définitivement par Botzen et le Val Sugana le commerce 
de l'Allemagne avec Venise. Ainsi ces cols ont un glorieux 
passé ; ils sont donc encore utilisables. L'empressement des 
Italiens à s'assurer leur possession, dès les premiers jours des- 
hostilités, l'obstination des Autrichiens à essayer de les leur 
reprendre, particulièrement le Plôcken, que ne maîtrise 
aucune forteresse, disent assez leur importance. 

Mais que trouve-t-on derrière les montagnes qu'ils tra- 
versent? Sur quoi débouchent les routes qui les utilisent? Un 
détachement franchissant le Plôcken n'est pas au bout de ses 
peines. Devant lui s'ouvre une large et profonde vallée maré- 
cageuse, celle du Gail, extrêmement rectiligne, profondément 
excavée par les glaces, au contact de roches tendres. Ce 
Gailtal, où d'énormes cônes de débris descendus des mon- 
tagnes voisines empêchent l'écoulement régulier des eaux, est 
tout en prairies humides et en marais semés de bosquets 
d'aulnes ; l'hiver et l'automne, des buées froides se lèvent des 
terres humides. En dépit de la faible altitude (6 à 700 mètres), 
la population est peu nombreuse et pauvre ; le trafic est nul, 
les difficultés du passage étant aggravées du fait que la vallée 
se termine à l'Ouest en cul-de-sac, par une sorte de rainure 
étroite et impraticable. Ce n'est donc pas une commode voie 
d'invasion. Lorsque la route romaine empruntait le Plôcken, 
elle se hâtait de traverser le Gailtal pour aborder aussitôt la 
chaîne sauvage qui borde la vallée au Nord, et la franchir au 
col de Gailberg. C'est au delà de ce nouvel obstacle qu'on ren- 
contre enfin une grande ligne de communication, l'extrémité 
orientale de ce curieux Pustertal (Pusteria), qui de chaque côté 
d'un seuil insignifiant (col de Toblach, 1 209 mètres) mène à 
l'Est le long de la Drave vers les bassins de Carinthie, à l'Ouest 
par la Rienz à l'Eisack et à la montée du Brenner. En s'intro- 
duisant dans cette grande dépression longitudinale, véritable 
chemin de ronde disposé derrière l'amphithéâtre alpin de 
l'Adriatique, on peut couper les communications du Trentin 
avec le Sud-Est de la monarchie austro-hongroise, menacer la 



110 T-A REVUE I)K PARIS 

voie du Breimer. ]\lais est-il possible de faire plus? Une tenta- 
tive vers le Brenner se heurterait, au débouché sur l'Eisack, 
aux défilés de Franzensfeste, barricade du Tirol ; une marche 
vers l'Est aurait à franchir les gorges de Lienz, puis la « porte 
du Tirol » à Drauburg, enfin, le défilé de Sachsenburg avant de 
pénétrer au cœur de la Carinthie et de mettre la main sur la 
grande voie ferrée qui traverse les Tauern, joignant par 
Salzbourg Berlin à Trieste. La présence d'une pareille succes- 
sion d'obstacles, l'inconvénient de ne déboucher, après les 
avoir surmontés, que dans des régions très montagneuses et 
encore très éloignées des plaines ou des grandes villes, font 
(ju'une offensive importante des troupes italiennes ne paraît 
pas probable à travers la Garnie et le Cadore. En occupant 
ces chaînes et leurs passages, nos alliés se gardent contre une 
attaque de flanc des Autrichiens ; de plus, ils menacent les der- 
rières de l'ennemi; ils donnent, comme on disait au grand 
siècle, des jalousies à l'adversaire. Mais c'est vers l'Est, par 
des passages plus directs, ou à travers des montagnes moins 
élevées, que doit s'engager l'action décisive. 



LES ALPES JULIENNES 

Dès avant d'aborder les montagnes, fondues de plus en plus 
en plateaux, qui tournent résolument au Sud-Est dans les 
Alpes Juliennes, se présente un des plus beaux passages des 
Alpes, et mieux même qu'un passage, un carrefour. Cet empla- 
cement privilégié, c'est celui de Tarvis. 

Au bord méridional dé la ligne de vieilles roches qui forme 
la haute chaîne carnique et son prolongement oriental, les 
Karawanken, s'est dessinée dans des affleurements plus ten- 
dres une bande déprimée, où coulent aujourd'hui en des sens 
différents, unis plutôt que séparés par des seuils de 797 et 
868 mètres, la Fella vers l'Adriatique, le Gailitz vers la Dravc, 
enfin la Save supérieure. Sur cette superbe voie Est-Ouest se 
sont ouvertes, à grand renfort d'actions glaciaires, des portes 
vers le Nord et vers le Sud : au Nord le long du Gailitz une 
route atteint bientôt Villach, au cœur de la Carinthie ; vers 



FRONT ITALIEN 441 

le Sud par le col dePredil(l 162 mètres) on descend bientôt sur 
Plezzo (Flitscli) et la haute vallée de l'Isonzo. Qui tient Tarvis 
peut donc déboucher à la fois vers le haut ou le bas Frioul, 
vers les bassins de Carniole ou ceux de Carinthie. Aussi les 
hommes d'Église germaniques du haut moyen âge, sous l'in- 
fluence desquels s'est faite la poussée allemande dans ces 
contrées, s'étaient-ils avisés d'établir dans ce carrefour un 
élément allemand qui s'est maintenu jusqu'à nos jours de 
Pontafel à Tarvis entre l'étau des Italiens et des Slovènes. 
Bien entendu, les Autrichiens y ont accumulé, sur 4e col de 
Predil et autour deMalborghetto, dominant la dépression étroite 
et pierreuse qui mérite ainsi son nom de Kanal (défilé), de 
puissants travaux de fortification. 

En attendant la destruction de ces ouvrages, qui libérera 
cette route par oîiBonaparle s'élança en 1797 vers Leoben et 
le Semmering, c'est donc plus au Sud encore, entre les sources 
de l'Isonzo et la mer, que s'opère la principale poussée des 
troupes italiennes. Le caractère des montagnes y change, en 
même temps que leur direction. La bande de hautes terres, au 
delà de Tarvis, tourne résolument au Sud-Est, triple de lar- 
geur, mais s'abaisse peu à peu d'autant. Les chaînes altières 
qui dominent au Sud la vallée de Kanal se transforment peu 
à peu en plateaux austères, qui s'affaissent en gradins vers le 
Sud-Ouest, et vers l'Est au contraire descendent en pentes plus 
douces vers les amples bassins de la Save. Donc, du côté de la 
Carniole, rien de brutal ; une transition assez ménagée fait 
passer sans secousses de la nature de montagne au paysage des 
collines croates. Mais vers le Frioul, le contraste est violent, 
et soudain ; et comme pour mieux l'accentuer, la montagne 
se couvre de ce côté d'un fossé profond, au tracé tortueux, où 
se précipite un fleuve torrentiel, l'Isonzo. 

Les formidables masses calcaires dont tous ces massifs sont 
construits se découpent vers le Nord, aux abords de Tarvis, 
en véritables chaînes, hautes murailles blanches déchique- 
tées en pointes du Montasio, du Mangart, qui dominent de 
2 000 mètres la vallée de la Fella ou le bassin de Plezzo ; au 
Sud de celui-ci, le chaînon parallèle du Monte-Nero (Krn) 
s'élève à 2 246 mètres. Ces montagnes escarpées rappellent les 
Dolomites, sans avoir la variété que vaut à celles-ci la super- 



442 LA KEVUE DE PARIS 

position de roches très différentes : ce sont trop exclusivement 
des falaises calcaires, sous lesquelles s'épanouit un piédestal 
d'éboulis, pentes croulantes sans végétation. C'est là que se 
sont accrochés hardiment les Italiens pour dominer le haut 
et le moyen Isonzo, qu'ils surplombent à Caporetto de plus de 
2 000 mètres. Vers le Sud-Est, ces montagnes s'empâtent, car 
les deux chaînes se transforment en rebords d'un vaste plateau 
qui descend en gradins vers la Save. Ces rebords sont encore 
très élevés (2 864 mètres au Triglav); en revanche, au cœur 
du plateau est enfoncée la profonde vallée de Wochein, où de 
grosses sources font jaillir les eaux infiltrées à la surface des 
masses calcaires. Rudes sont les contrastes de pentes, que 
l'action des glaciers, jadis puissants dans ces massifs très 
arrosés, a exagérés ; rude est la nature sur ce plateau sans eau, 
où se grave déjà profondément la topographie d'effondre- 
ments propre aux surfaces calcaires. Vers le Sud, les chaînes 
font décidément place aux tables. Il y a bien encore quelques 
crêtes sur la rive droite de l'Idria, dominant la vallée où s'en- 
fonce si profondément cet affluent de l' Isonzo : un pays coupé, 
raviné, difficile. Mais les plateaux triomphent dès qu'on a 
franchi, vers le Sud-Est, la longue hgne de fracture Tolmino- 
Idria-Loitsch : plateau, la vaste conque de la forêt de Ter- 
nova, relevant son bord méridional jusqu'à 1 300 mètres ; pla- 
teau, son prolongement, la forêt de Birnbaum, haute encore de 
1 300 mètres. Cependant, la masse s'abaisse. Au delà d'une 
zone d'effondrement où s'installe la vallée du Vippaco, le pla- 
teau recommence, mais plus aplani, de plus en plus régulier, 
de moins en moins élevé. L'altitude est encore de 5 à 600 mètres 
au-dessus du Vippaco ; la voilà qui descend à 250 mètres 
derrière Miramar, et même à 120 mètres au bord du Frioul, 
au-dessus de Sagrado et Monfalcone. Le passage n'est-il pas 
tout indiqué ici, sur ces vastes étendues du Karst (Carso), 
d'autant plus favorables à la circulation que sa surface est 
aussi sèche que la peau d'un crocodile? Aussi les voies de 
communication apparaissent, se pressent sur ces plateaux 
abaissés qui ne tarderont pas à se relever au Sud. La voie 
romaine menant d'Aquilée en Pannonie, insinuée' par la vallée 
du Vippaco, passait le long du Birnbaum. Par Adelsberg se 
glisse le tronc de voie ferrée, qui s'épanouit dans la région 



F HO NT ITALIKN 443 

côtière aux embranchements de San-Peter, Divazza, Cosina^ 
Nabresina ; là est le lien qui unit à l'intérieur de la monarchie 
la blanche Trieste, pressée contre la mer à l'abri de la falaise 
karstique, à l'endroit où l'Adriatique, insinuée entre les replis 
du plateau d'Istrie, commence à y ménager des abris et des 
sites de ports. 

Voilà donc enfin cette région de passage, que nous avions 
cherchée en vain Jusque-là autour de l'amphithéâtre alpin 
de l'Adriatique. Avouons qu'elle n'est pas encore très favo- 
rable. Laissant de côté les obstacles que présente encore le 
relief, bords raides de plateaux avivés par des failles, abîmes 
des bassins d'effondrement, où des rainures fluviales qui s'en- 
foncent pour rejoindre la profonde vallée de l'Isonzo, consta- 
tons que le pays est singulièrement pauvre et revêche. Le 
climat est dur. Le terrible vent de la bora, frère aîné de notre 
mistral, souffle avec tant de violence à la surface des plateaux, 
bondissant en hurlant vers l'Adriatique, qu'il tranche comme 
une faux tout ce qui ne se tapit pas dans les creux. Des déluges 
de pluie assaillent le pays en automne, et encore au printemps : 
2 800 milhmètres d'eau par an au bord du Ternova, 3 m. 25 
aux abords d'Idria ; les Italiens ont eu déjà fort à faire avec les 
crues de l'Isonzo. Une neige épaisse couvre tout le massif pen- 
dant l'hiver ; des hauteurs de 3 mètres n'y sont pas rares. Cette 
neige tombe jusqu'au printemps dans les parties hautes, avec 
accompagnement d'avalanches, obstruant les passages, et 
ceux qui connaissent le pays prévoyaient aisément que l'Italie 
ne pouvait se risquer avant la fin du printemps à y entre- 
prendre une action militaire. La plus grande partie des pla- 
teaux ne peut même pas être exploitée par l'homme. Sur les 
hautes terres du Wochein et du haut Isonzo, la superficie 
entièrement improductive est environ de la moitié du sol ; un 
quart est occupé par de maigres pâturages à moutons, le reste 
par des forêts, qui ne dépassent pas d'ailleurs l'altitude de 
1 600 mètres, soit une des plus basses limites de végétation 
que présentent toutes les Alpes. Les plateaux moins élevés de 
Ternova et Birnbaum sont presque entièrement couverts de 
bois, où se pressent les chênes, hêtres et frênes des forêts illy- 
riennes. Les cultures n'apparaissent guère qu'au-dessous de 
800 mètres, tapies dans les vallées, ou ^dans les cavités du 



444 I,A REVUE DE PARIS 

plateau karstique. La population est donc très peu nombreuse. 
Les Slovènes qui la composent sont dispersés en une foule de 
.petits villages, et leur existence est si misérable, qu'ils passent 
une partie de l'année hors de chez eux à vendre des fruits 
méditerranéens, à se louer comme maçons ou bûcherons. Ils 
tendent aussi à se rapprocher des pays riches, au ciel clément, 
la côte, la plaine frioulane ; ils sont déjà 57 000 à Trieste 
d'après les chiffres oiïiciels, et peut-être 80 000, réduisant les 
Italiens à ne plus former que 63 p. 100 du total de la popula- 
tion ; à Gorizia ils possèdent tous les faubourgs industriels, et 
dans la ville même ne sont pas loin de former la moitié des 
habitants. Croissance rapide, et grosse de complications, dont 
les Autrichiens n'ont pas manqué de tirer parti. 

Quelque revèches que soient ces hautes terres, et pour 
monotone qu'en soit la traversée, du moins ont-elles le mérite 
de ne pas dissimuler derrière elles d'autres obstacles. Vers 
l'Est s'ouvrent des régions accueillantes. Les plateaux s'affais- 
sent et se disloquent ; de vastes bassins d'effondrement, que 
les alluvions ont comblés, étalent leurs terrasses couvertes de 
cultures. La Save, passant de l'un à l'autre, ménage par sa 
vallée une voie de communication qui passe du petit bassin de 
Radmannsdorf, encore élevé et froid (500 mètres d'altitude), 
à celui de Krainburg, plus ample et plus bas (360 mètres) et 
enfin aux plaines de Laibach, dont l'altitude n'atteint même 
plus 300 mètres. II fait encore grand froid l'hiver au fond de 
ces dépressions où l'air glacé s'accumule, et sur lesquelles la 
brume s'appesantit des semaines ; mais la forte chaleur des 
étés, d'ailleurs arrosés de pluies copieuses, assure la maturité 
rapide des céréales. Champs de blé et de seigle se partagent les 
plaines de Carniole, refoulant le millet et le sarrazin ; le bétail, 
abondant, va paître l'été dans les forêts qui couvrent les pla- 
teaux environnants. Au sortir des hautes terres boisées, ces 
larges étendues cultivées animées de villages et de routes, et 
semées d'îlots rocheux qui en rompent la monotonie, déroulent 
entre les festons de leur rebord la gaieté de vastes oasis. La 
population se presse sur les terrasses qui dominent les cours 
d'eau, ou le long des flancs du haut pays. Peu de villes, peu 
d'industrie, une civilisation tout agricole. Le pays est pure- 
ment Slovène sauf dans quelques bourgades commerçantes 



FRONT ITALIEN 445 

et dans les lieux de villégiature où se fait sentir l'influence 
germanique ; pourtant il fut un temps où les évêchés allemands 
de Brixen et Freising possédaient les deux tiers du territoire. 
A Laibach même (Ljubljana), l'élément allemand est passé 
en trente ans de 23 p. 100 à moins de 15. Cette capitale de la 
Carniole est une des villes les plus slaves de l'Autriche, et cela 
a son intérêt, car elle commande toutes les avenues du pays. 
Proche de la Save, échancrant de la plaine qu'elle maîtrise les 
plateaux du Karst au droit de leur ensellementleplus accentué, 
elle est le carrefour des routes menant à Trieste, à Tarvis, et 
vers l'Est, par un pay.sage de collines ondulées, vers la Croatie 
et la Hongrie. 

Mais pour arriver dans ces plaines ouvertes, qui les mènent 
au cœur du pays ennemi, pour déboucher sur les plateaux qui 
dominent ces dépressions, les Italiens ont à surmonter un 
redoutable obstacle : il leur faut franchir l'Isonzo, gravir les 
pentes escarpées qui à FEst dominent le fleuve. Ce cours d'eau 
au nom italien, sur les rives duquel la langue italienne prédo- 
mine, c'est le plus sérieux rempart de la monarchie austro- 
hongroise. Les difficultés qu'il oppose à la marche d'une armée 
sont multiples. D'abord la direction tortueuse de son cours 
distribue ses rives en rentrants et en saillants successifs. Ten- 
dant à descendre directement des hauteurs du Triglav, où il 
naît, vers la plaine du Frioul, il est plusieurs fois détourné 
brutalement vers le Sud-Est, le long de failles ou de bassins 
d'effondrement parallèles à la direction des montagnes ; de là 
les coudes qu'il prononce brutalement, soit au sortir du bassin 
de Plezzo, soit à Tolmino, soit à Plava, et encore à Gorizia. 
D'autre part, la présence, le long du tracé, de bassins très 
affaissés et de lignes de faible résistance a permis au cours 
d'eau, d'ailleurs très vigoureusement alimenté, d'établir son 
lit tout au long à une très faible altitude ; mais il n'est arrivé 
à ce résultat qu'en sciant profondément les blocs calcaires 
quil lui faut traverser, et en s' enfouissant au fond de gorges 
profondes, appelées ici Canale, comme dans toute la région. 
Fossé profond et contourné, dominé par d'énormes pentes, 
pris d'enfilade du haut des saillants de la montagne, tel se pré- 
sente l'obstacle de l'Isonzo. 

La haute vallée est atroce. Enfoncée au-dessous de 500 mètres. 



446 LA REVUE DE PARIS 

€t dominée à pic par des montagnes de 2 500 mètres, elle est 
toute en pentes croulantes, entièrement nues, à peine tachetées 
de quelques touffes de genévriers. Chaque printemps, les ava- 
lanches y glissent à grands fracas, renouvelant le manteau 
grisâtre de pierres et d'éboulis qui drape de ses hgnes raides 
les flancs de la gorge. En bas, le torrent se débat avec fureur 
contre tous les obstacles qu'y accumule la démolition de la 
montagne : névés d'avalanches, cônes d'éboulis, fragments 
écroulés des versants. Pas d'habitants ; ni alpages, ni champs, 
et l'homme li'y paraît que pour y poursuivre les chamois, ou 
guider quelques moutons ; le district de Plezzo tout entier n'a 
que 15 habitants au kilomètre carré. Brusquement la mon- 
tagne s'ouvre en un ample bassin ; du Nord débouche, par la 
vallée de la Koritnitza, la route de Predil. Sur une terrasse 
d'alluvions, hors de portée des avalanches et de la mitraille 
des éboulements, voici des champs bien tenus, une oasis 
verdoyante au miheu des montagnes grises : c'est Plezzo, avec 
ses 1 300 habitants, ses maisonnettes à l'aspect italien, quoique 
en partie habitées par des Slovènes. A l'Ouest, par des sentiers 
mal entretenus, mais qui ne s'élèvent même pas à 900 mètres, 
on atteint sans grand' peine le Tagliamento. 

Mais déjà l'oasis est loin en arrière. La vallée redevient 
héroïque. Elle tourne brusquement au Sud-Est, et s'enfonce 
sous la haute falaise du Polonnik, qui prolonge à l'Ouest le 
Monte-Nero. De nouveau la montagne menace le fleuve, lui 
décoche ses décharges d'éboulis ; des pans entiers de versants 
se sont écroulés sur la vallée, à Serpenizza et Caporetto. Nou- 
velle accalmie : par 216 ^mètres d'altitude, le fleuve franchit 
la cluse de Ternova, débouche dani? la zone de moindre résis- 
tance que jalonne la faille Tolmino-Idria. L'Isonzo y a déblayé 
un sillon plus large, qui se dilate même en bassins. Des mon- 
tagnes désolées, aux pentes nues, Monte-Nero à gauche, Mata- 
jur et Kolovrat à droite, mettent au-dessus du couloir la 
menace de leurs cimes ; mais en bas la nature est déjà riante; 
la vigne apparaît dès Caporetto, le long de toutes les basses 
pentes exposées au Sud-Ouest. Des bourgades, Caporetto, 
Tolmino, s'installent aux bonnes expositions. Aux deux extré- 
mités, des routes mettent ce secteur en relation avec l'exté- 
rieur. De^Caporetto, une large brèche mène presque de plain- 



FRONT ITALIEN 447 

pied au Natisone et à la frontière ; par là les Italiens ont 
pénétré dès les premiers jours, et d'un élan hardi escaladé 
les pentes du Monte-Nero, d'où ils maîtrisent toute la haute 
vallée. A Tolmino débouchent les routes qui mènent au bassin 
de Krainburg, et mieux encore, la voie ferrée des Tauern, qui a 
traversé par un tunnel de 6,3 kilomètres le plateau de Wochein, 
et par où se fait la liaison directe de l'Allemagne vers Trieste. 
Mais déjà les Italiens s'infiltrent autour de la bourgade, la 
tiennent sous leur feu, et barrent les passages. 

Cependant, l'Isonzo a changé de direction, et sa vallée 
d'aspect. De nouveau le fleuve fonce à travers les montagnes 
et les plateaux, s'y fraie une gorge, d'abord extrêmement 
étroite et déserte sous Santa-Lucia, un peu élargie à Canale. 
Quelques débris de terrasses sont restés accrochés aux flancs ; 
là se cramponne une végétation méridionale déjà vigoureuse, 
la vigne, les plantes méditerranéennes. La voie ferrée l'accom- 
pagne, trouant les parois de tunnels. A Plava, une route se 
risque hors du défilé, grimpe en lacets jusqu'aux hauteurs qui 
dominent la frontière : par là sont encore venus les Italiens, 
qui ont occupé ce coude de la vallée au point où elle se replie 
au Sud-Est, et se logeant sur la rive gauche prennent pied sur 
le plateau de Ternova. De nouveau la vallée est étroite, recti- 
ligne, dominée presque à pic, de 500 mètres de haut, par des 
falaises boisées. Dernier avatar : l'Isonzo tourne à l'Ouest. 
Ses eaux bleu-verdâtre s'engagent, tumultueuses, dans la 
cluse de Salcano, et tout à coup débouchent dans un large 
bassin, antichambre de la plaine frioulane qu'on voit luire 
entre les pentes aimables des collines. Là se cache la douce 
Gorizia. La haute falaise de la Forêt de Ternova la couvre des 
morsures de la bora ; tout à l'entour saint Michel, saint Pierre, 
saint Marc, saint Daniel, saint Florian, saint Martin, saint 
Maliro, saints italiens et saints Slovènes, du haut de leurs 
oratoires, veillent sur les pentes bénies couvertes de vignobles, 
d'arbres fruitiers, de jardins, de chênes verts. Des voix plus 
rudes grondent aujourd'hui sur les collines, rapidement héris- 
sées de batteries ; les Autrichiens en ont fait un camp retranché 
improvisé, qui défend le passage du fleuve, et surtout la route 
la plus directe d'Itahe vers Laibach, celle de la vallée du Vip- 
paco, sur l'emplacement de la Via Postumia. 



448 LA HEVUK DE PARTS 

Gorges, falaises, pentes pierreuses, forêts, les Italiens n'ont 
ici, en fait d'obstacles, que l'embarras du choix ; tous d'ail- 
leurs aggravés par la présence du torrent, roulant avec vio- 
lence des eaux inégales qu'enflent de brusques inondations. 
Cependant, ils paraissent avoir habilement procédé pour 
vaincre toutes ces dillicultés. Maîtres du bassin de Plezzo, ils 
pressent par le Sud les défenses de Predil; agrippés au Monte- 
Nero et au Kolovrat, ils dominent Tolmino ; par Plava et par le 
Karst, ils tournent Gorizia. Les surprises heureuses, d'ailleurs 
longuement méditées, que les troupes italiennes ont effectuées 
dès les premiers jours de la guerre, les ont mises en état de pour- 
suivre méthodiquement la tâche de forcer le passage du fleuve 
et de déboucher sur le plateau. D'un bout à l'autre de la fron- 
tière autrichienne, les affaires de l'Italie paraissent menées 
avec ensemble, prudence et décision. Dominant et masquant 
le Trentin, menaçant du haut des chaînes carniques les lignes 
de communication de l'ennemi, l'armée de nos alliés peut en 
toute tranquillité consacrer ses efforts à l'opération essen- 
tielle, prendre pied sur les plateaux abaissés de l'Illyrie, et de 
là foncer, à la rencontre des Slaves du Sud, vers les terres 
basses de la Save et du Danube. 

RAOUL BLANCHARD 



L' aiminislraieiir-gèrant : *.. nA.cHEi.iER. 



LE PETIT PIERRE 



XVI 



PRESTIGE 



A peu de temps de là, un événement s'accomplit qui fait 
époque dans ma vie. J'assistai à la représentation d'une pièce 
de théâtre. Mes parents n'allaient guère au spectacle et il 
fallut, pour qu'ils m'y menassent, un concours extraordinaire 
de circonstances : il fallut que mon père sauvât par son art et 
ses soins la femme d'un auteur dramatique, qui peu de temps 
après cette heureuse guérison fit jouer un drame historique à 
la Porte-Saint-Martin, il fallut que l'auteur reconnaissant 
offrît une loge à mon père et que le billet fût valable pour la 
seule soirée de la semaine où je pusse veiller, celle du samedi, 
jour où les directeurs de théâtre sont avares de leurs faveurs, 
il fallut enfin que la pièce parût de sorte à ne point offenser 
d'innocentes oreilles. 

Pendant vingt-quatre heures, je vécus agité de crainte et 
d'espérance, dévoré de fièvre, dans l'attente de cette félicité 
inouïe, et qu'un coup soudain pouvait détruire. On devait 
craindre jusqu'à la dernière minute que le docteur ne fût 
appelé auprès d'un malade. Je crus que, le jour de la repré- 
sentation, le soleil ne se coucherait jamais. Le dîner dont je 

1. Voir la R;vue de Paris des 15 juillet, 1" août et 1« septembre 1915. 
1" Octobre 1915. 1 



45 LA REVUE DE PARIS 

n'avalai pas une bouchée, me parut interminable, et je fus 
dans des transes mortelles d'arriver en retard. Ma mère n'en 
finissait pas de s'habiller. Elle craignait, en manquant les 
premières scènes, de désobliger l'auteur et perdait cependant 
un temps précieux à arranger des fleurs à son corsage et 
dans ses cheveux. Ma chère maman étudiait devant son 
armoire à glace sa robe de mousseline blanche recouverte 
d'une tunique transparente semée de pois verts, et semblait 
attacher une sérieuse importance à l'ordre de sa coiffure, 
à la ligne que dessinait sa berthe sur ses épaules nues, aux 
broderies de ses manches courtes et à diverses autres circon- 
stances de sa toilette que je jugeais frivoles. Jugement que, 
depuis, j'ai réformé. Le fiacre appelé par Justine attendait. 
Maman mit de l'eau de lavande sur son mouchoir et descendit. 
Elle s'aperçut dans l'escalier qu'elle avait oublié son flacon de 
sels sur la toilette et m'envoya le chercher. Enfin, nous arri- 
vâmes ; l'ouvreuse nous introduisit dans une loge toute rouge 
qui s'ouvrait sur une vaste salle bourdonnante, d'où partaient 
les sons inharmonieux des instruments que les musiciens 
accordaient. La solennité des trois coups frappés sur la scène 
et suivis d'un profond silence m'émut. Le lever du rideau fut 
vraiment pour moi le passage d'un monde à un autre. Et dans 
quel monde splendide j'entrais! Habité par des chevaliers, des 
pages, des dames et des damoiselles, la vie y était plus ;grande 
et plus magnifique que dans le monde où ma naissance m'avait 
placé, les passions plus terribles, la beauté plus belle. Dans 
ces vastes salles gothiques, les costumes, les gestes, les voix 
charmaient les sens, étonnaient l'esprit,, ravissaient le cœur. 
Rien n'existait plus pour moi que ce monde enchanté subite- 
ment ouvert à ma curiosité et à mon amour. Une irrésistible 
illusion s'était emparée de moi, et ce qui aurait dû la détruire 
en me rappelant que j'assistais aux jeux du théâtre, les plan- 
ches, les frises, les bandes de toile peinte qui représentaient le 
ciel, ces rideaux qui encadraient la scène, me retenaient encore 
p'.us fortement dans le cercle magique. Le drame nous trans- 
portait aux dernières années du règne de Charles VII. Et ,pas 
un des personnages qu'il fit passer sur la scène, non pas même 
le veilleur de nuit et le sergent du guet, ne se montra à mes 
yeux sans y laisser une vive image. Mais quand parut Margue- 



LE PETIT PIERRE 451 

rite d'Ecosse, un trouble extraordinaire s'empara de moi, je 
nîe sentis brûlant et glacé et fus près de défaillir. Je l'aimai. 
Elle était belle. Je n'aurais jamais cru qu'une femme pût 
l'être autant. Elle apparut pâle et mélancolique dans la nuit. 
La lune, qu'on reconnaissait tout de suite pour une lune du 
moyen âge à cause de son cortège de nuages lugubres, et par sa 
visible amitié pour les clochers, versait sur la jeune dauphins 
des rayons d'argent. Je ne sais dans le tumulte de mes souve- 
nirs quel ordre suivre ni comment achever mon récit. J'admi- 
rai que Marguerite fût si blanche et, lui voyant les paupières 
bleues, je pensai que c'était un signe d'aristocratie. Femme du 
'dauphin Louis, elle aime l'archer Raoul, jeune et beau, et 
qui ne se connaît ni père ni mère, ce qui le rend extrême- 
ment triste. On n'ose blâmer la dauphine d'aimer l'archer 
Raoul, quand on sait que cet archer est fils de Charles VIL 
Le roi, averti par les astrologues qu'il mourrait de la main 
de ce fils, le fit exposer, dès sa naissance, et lui substitua 
un enfant trouvé qui épousa Marguerite d'Ecosse et devint le 
dauphin Louis, en sorte que c'est réellement à Raoul que 
Marguerite était destinée. Elle ne le sait pas, Raoul l'ignore, 
mais une force mystérieuse les attire l'un vers l'autre. 
• Les en tr' actes qui me ramenaient brusquement à la vie 
de tous les jours me semblaient d'une brutalité odieuse, et 
les cris de : sirop, limonade, bière ! bien que nouveaux à mes 
oreilles et par conséquent sans vulgarité, me blessaient par 
leur caractère profane. 

Je vis sur le programme que le rôle de Marguerite d'Ecosse 
était tenu par mademoiselle Isabelle Constant, et ce nom se 
grava dans mon cœur en traits de feu, très doux. Il me restait 
encore assez d'intelligence pour distinguer entre le person- 
nage et l'interprète ; mais je prêtais à mademoiselle Constant 
le caractère de Marguerite d'Ecosse, tel que le dramaturge 
l'avait exprimé, le goût des lettres, une âme généreuse et pure, 
. un cœur noble, une mélancolie romantique. 

Pendant le dernier entr'acte, l'auteur, grand homme gri- 
sonnant, bourgeonné, vint dans notre loge et je le v^is qui 
saluait courtoisement ma mère. En vain il me posa la main 
sur la tête comme autrefois avait fait Rachel, en vain il me 
parla obligeamment de mes études, me félicitant de mon goût 



452 LA REVUE DE PARIS 

précoce pour les lettres, et m' exhortant à apprendre à fond le 
latin, connaissance qu'il possédait lui-même et à laquelle il 
attribuait la force de son style, bien différent de celui de ses 
confrères dramatiques qui écrivaient comme des fiacres. Je 
lui répondis à peine et sans le regarder. S'il avait su la cause 
de mon indifférence, il en aurait été flatté, mais probablement 
il me trouva stupide, sans attribuer ma stupidité à l'impres- 
sion prodigieuse que son œuvre produisait sur mon esprit. La 
toile se releva. Je recommençai à vivre. Marguerite d'Ecosse 
me fut rendue. Hélas I je ne la retrouvai que pour la perdre 
aussitôt. Elle périt de la main du dauphin Louis au moment 
où l'archer Raoul se jetait à ses pieds. L'archer Raoul tomba 
frappé du même poignard et apprit en expirant qu'il était 
aimé. Combien j'enviai son sort 1 

Le lundi, à la classe du matin, avec quel superbe dédain 
je regardai mon professeur qui insistait sur l'importance qu'il 
y avait à bien distinguer les trois voix des verbes grecs, comme 
si quelque chose au monde importait hors mademoiselle Isa- 
belle Constant, sa gloire et sa beauté. Contemplant l'image 
adorable imprimée dans mon cœur, je n'entendis point les 
explications de M. Beaussier sur la voix moyenne qui ne 
répond pas au verbe purement réfléchi, comme on ne le croit 
que trop communément. Ce défaut d'attention me rendit 
incapable de décider, sur l'injonction de mon professeur, si 
Ttapacr/xeECTÔat, signifie se présenter ou présenter pour soi, sens 
évidemment différents l'un de l'autre. Au lieu de répondre 
au hasard, ce qui me réservait une chance sur deux de rencon- 
trer juste, je gardai stupidement le silence et fus traité de 
cancre, injure que je ressentis cruellement au dedans de moi, 
car l'amour rend les âmes fières. 

Pendant la récréation, je contai la soirée qui avait décidé 
de mon sort à Mouron dont l'âme exquise me semblait propre 
à recevoir mes confidences. A ma grande déception, Mouron, 
loin d'admirer et de s'émouvoir, garda durant mon récit un 
sourire moqueur, et quand je lui dis la beauté d'Isabelle, il me 
répondit, sans nulle émotion, par un de ces agaçants jeux de 
mots, habituels à son esprit polyglotte : 

— Isabella bella dona, Isabelladone par contraction. 

Il y avait des petitesses dans l'esprit de Mouron. 



LE PETIT PIERRE 453 

Le soir, pendant que, nos portefeuilles sous le bras, nous sui- 
vions ensemble, selon la coutume, la rue du Cherche-Midi et 
la rue des Saints-Pères, je ne pus me défendre de parler à 
Fontanet du seul sujet qui existât pour moi. Connaissant 
l'esprit ironique de mon camarade, je craignais qu'il ne se 
moquât de mes sentiments exaltés. Il me montra, au contraire, 
un visage grave et parut m'encourager par son silence à lui 
verser mon âme toute entière. Trouvant inopinément un cœur 
fait pour me comprendre, je décrivis à mon cher condisciple 
l'état où m'avait plongé l'apparition de Marguerite d'Ecosse, 
blanche sous les rayons de la lune. 

Fontanet me regarda d'un air sombre et me dit : 

— Prends garde, Nozière, prends garde : la femme est 
perfide. 

Et il ajouta avec une violence imprévue : 

— Quand on a aimé une femme, quand on a foulé avec elle 
la mousse des bois, quand on a noué dans ses cheveux la fleur 
de l'églantier, quand on a reçu ses serments sous un tilleul, si 
cette femme est infidèle, vois-tu, c'est terrible I On n'a plus 
de raison d'être dans la vie, on n'existe plus, on n'est plus 
qu'une ombre et qu'un cadavre. 

Évidemment, ces paroles ne correspondaient pas exacte- 
ment aux miennes, mais elles respiraient l'amour, et tous deux, 
nous alternions nos chants comme des bergers de Sicile. J'y 
goûtais du plaisir, non sans en éprouver de la surprise. 

Jamais avant ce jour Fontanet ne m'avait entretenu de la 
perfidie des femmes, et jamais il n'avait parlé avec tant d'exal- 
tation. Ses conversations ordinaires donnaient plutôt l'idée 
d'un esprit propre aux affaires, et je l'admirais surtout comme 
homme d'État. Mais, ce jour-là, Fontanet ne songeait pas à 
la vie publique. Voué tout entier à l'amour fatal, il annonçait 
des résolutions farouches. 

— Ah ! s'écria-t-il, goûter les délices de la vengeance ! 

— Je voudrais la revoir, ne fut-ce qu'un instant, — dis-je 
en soupirant, — me trouver dans l'ombre sur son passage. 

Fontanet murmurait le nom de Madeleine et semblait en 
proie à de magnifiques tortures. 

— Qui est Madeleine, — demandai-je ému, — ■ où l' as-tu 
connue? 



454 T,A REVUE DE l'AUiS 

Foiitanet me répondit avec gravité. 

— Madeleine est l'héroïne d'un roman qui est une histoire 
véritable. Je l'ai lu dimanche, dans le jardin du Luxembourg 
sur un banc, devant la statue de Velléda. Ce roman s'appelîe 
Sous les Tilleuls. Il faut l'avoir lu pour connaître les passions. 
Je te le prêterai. 

Les jours succédaient aux jours et je n'oubliais pas Isabelle, 
je me demandais quel palais elle habitait, dans quels jardins 
délicieux elle se promenait. Mais je ne trouvai personne qui 
pût me l'apprendre. Je manquais de relations dans le monde 
du théâtre. Faute de renseignements, je lui donnai un logis 
à mon goût, un château du xv^ siècle où j'entassai toutes 
les splendeurs de l'Orient. 

Un jeudi, je rencontrai rue de Tournon mon voisin M. Mé- 
nage, qui revenait du musée du Luxembourg où il copiait pour 
vivre V Appel des Condamnés, grande toile sentimentale dont 
il se disait écœuré. Il se plaignit de la décadence des arts, 
poursuivit de ses invectives les philistins, ennemis nés du 
génie, vomit longuement la peinture chloro tique d'Ary 
Schefîer et, plein d'horreur et de dégoût pour le temps pré- 
sent, jeta l'anathème sur la poésie, le roman et le théâtre 
bourgeois. A force de ruse et de patience, je parvins à main- 
tenir la conversation sur le théâtre et lui demandai s'il ne 
connaissait pas mademoiselle Isabelle Constant. 

— Ah I — s'écria-t-il en souriant tout à coup, — la petite 
Constant... C'est la fille du père Constant, le coiffeur de la rue 
d-'Assas, tu vois d'ici sa boutique bleue, surmontée d'une boule 
d'or, d'où pend une queue de cheval. Dans une cage accrochée 
à une fenêtre de l'entresol sifïlent les serins de la petite Cons- 
tant, qui lui ressemblent par la couleur, le ramage et l'esprit... 
Et il faut voir la mère Constant, son chapeau orné de coque- 
licots, ses anglaises attachées à ses oreilles par des ficelles 
rouges, ses coques, son petit châle jaune et son cabas ! Elle 
ne quitte pas sa fille, l'accompagne au théâtre, lui fait gober 
des œufs crus pour lui éclaircir la voix, s'installe dans la loge 
d^ la petite, reçoit les critiques et les amoureux, dénombre 
aux ouvreuses toutes les beautés d'Isabelle, et les médecines 
qu'elle lui administre, et ramène l'enfant par « la dernière 
omnibus »... Si tu veux la voir, la petite Constant, ce n'est pas 



LE PETIT PIERRE 455 

difficile. Tous les lundis régulièrement, le père Constant lui 
lave la tète au -quinquina, puis vers les quatre heures, lorsque 
le temps est beau, il la mène au Luxembourg, la fait asseoir 
sur un pliant et fume sa pipe à côté d'elle, pendant que les 
cheveux de l'infante sèchent au soleil... 



XVII 

AMITIÉ 

Je faisais partie, avec Mouron et Fontanet, du groupe des 
péripatéticiens qui, pendant les récréations, en se promenant 
de long en large dans la cour, dissertaient de toute chose con- 
naissable et inconnaissable. Et je ne surprendrai point les 
sages en disant que plus les problèmes que nous examinions 
étaient ardus, plus nous les résolvions facilement. 

Nous ne rencontrions guère de difficultés métaphysiques, et 
n'éprouvions nul embarras relativement au temps et à l'es- 
pace, à l'esprit et à la matière, au fini et à l'infini. Je m'em- 
barrassais peut-être un peu plus que les autres dans les diffi- 
cultés que de tels sujets offrent à l'esprit, aussi Fontanet 
doutait-il de la profondeur de mon intelligence. 

Nous parlions souvent du choix d'une carrière, et, à mesure 
qjienous avancions dans nos études, ce sujet se présentait avec 
plus de force à notre esprit. Se sentant atteint du même 
mal dont son père était mort jeune. Mouron pour se donner 
le change, abondait en projets. Son goût réel de la linguistique 
le poussait vers les carrières studieuses et sédentaires, telles 
que le haut enseignement ; cependant, dans la crainte que sa 
santé ne lui permît pas de se livrer à des travaux assidus, il se 
destinait à la navigation. Il avait aussi du penchant pour l'en- 
tomologie et les travaux de laboratoire, et vraiment il nous 
surprenait par sa connaissance approfondie des mœurs des 
fourmis. 

Fontanet montrait moins d'hésitation dans le choix d'une 
carrière. Il se destinait au barreau et se proposait d'entrer à 
la Chambre dès qu'il aurait l'âge légal. Jaloux de devenir un 



456 



LA REVUE DE PARIS 



nouveau Berryer, notre éloquent camarade cherchait déjà 
pour l'embrasser une grande cause perdue. C'était, disait-il, 
dans le parti des vaincus que se montre la grandeur d'âme. 

Quant à moi, ne me découvrant point de vocation, je me 
résignais par avance à accomplir d'humbles tâches, et pour 
conformer ma destinée à ma nature, j'aspirais à la médiocrité. 
Mais cette médiocrité concernant les choses ne s'étendait pas 
aux idées; j'aspirais à tout voir, tout savoir, tout sentir, à 
renfermer le monde entier en moi, désir qui ne devait pas être 
pleinement satisfait. 

Chazal se joignait souvent à nous. Nous méprisions l'inélé- 
gance de son esprit, mais il nous fallait reconnaître sa rude et 
simple bonté. Moqué à F envi par ses maîtres et ses camarades 
pour son parler antique, son accent berrichon, son ignorance 
des arts et des lettres et son bon sens dont tous les traits por- 
taient, souvent rossé, malgré sa force musculaire dont il 
n'abusait pas, Chazal gardait sa tranquillité, la possession de 
soi et cette sereine gaîté qui prenait sa source au dedans de 
lui-même. Chazal n'aimait que la campagne ; issu de gros pro- 
priétaires, il se destinait à faire valoir les biens de sa famille. 
J'aimais la campagne autant qu'il pouvait l'aimer, mais non 
pas de la même manière. Il l'aimait en paysan laborieux et 
âpre. Il cherchait en elle l'effort et le gain. Et moi, je deman- 
dais à la nature de goûter sur son sein la volupté qu'elle mêle à 
la mort. Je lui demandais de me livrer sa beauté désespérante. 
Comme on change peu ! En écrivant ces lignes, je me sens 
agité de tous les frissons de mon enfance. 

Je me sentais capable d'amitié et croyais en éprouver pour 
Mouron. Succédant à une longue inimitié, ma tendresse pour 
lui avait jalli soudain avec force, et le charme de Mouron la 
rendait exquise. J'estimais son esprit d'un fini précieux et son 
caractère ferme dans sa douceur. Le seul danger qui menaçât 
notre parfaite concorde venait de cette tendance à l'exagéra- 
tion qui a souvent gâté mes meilleures intentions. L'ayant 
trop longtemps méconnu, j'admirais Mouron, par compensa- 
tion, avec un excès fatigant pour lui comme pour moi. Et ce 
n'était pas seulement sa modestie que je risquais d'offenser, 
mais un sentiment de la mesure qui faisait le fond même de 
son esprit et de son caractère. 



LE PETIT PIERRE 457 

Je ne savais pas que j'aimais Chazal et cette ignorance 
paraîtra incompréhensible, quand j'aurai dit que je ne pou- 
vais voir et entendre Chazal sans être illuminé de joie. Je sen- 
tais l'agreste beauté de son âme, je goûtais la saveur de son 
langage rustique. Mais servilement soumis à l'opinion publique 
qui faisait de Chazal une bête, j'étais assez sot pour croire que 
c'était mon esprit qui donnait du sel à ses balourdises. Pour 
tout dire, il exhalait une forte odeur de sueur, et j'eusse pré- 
féré qu'il sentît la violette. 

Quant à Fontanet, le connaissant depuis très longtemps, je 
n'examinais plus les fondements d'une vieille amitié qu'il 
convenait de regarder comme inébranlable. Mon admiration 
pour son esprit ingénieux et plus encore la satisfaction que lui 
donnait ma simplicité confiante la resserraient tous les jours. 
Fontanet qui avait le profil du renard, en avait aussi les mœurs. 
Et, sans son goût pour la trufïerie, sans sa perpétuelle déman- 
geaison d'engeigner autrui, je crois qu'il aurait recherché un 
compagnon moins candide que moi. 

On comptait encore parmi les péripatéticiens S. Lavigny 
haut comme une botte, fier comme Artaban, qui se destinait 
à la marine et se refusait obstinément à étudier la géogra- 
phie, alléguant qu'il l'apprendrait très bien en naviguant, et 
Maxime Denis qui composait un poème latin, imité d'Ovide, 
sur la métamorphose de M. Mésange en oiseau. Pour ceux 
qui le pourraient ignorer, il faut dire que M. Mésange, notre 
professeur de mathématiques, portait en cette vie transitoire 
un corps immense, informe, portenteux, d'une pesanteur 
inique, sous laquelle il succombait. Cette masse indigeste 
ruisselait d'une transpiration perpétuelle, et il s'en exhalait 
une buée chaude, très agréable aux mouches. Or, la nature 
ayant joint sans discernement à ce tronc monstrueux des bras 
d'enfant, M. Mésange ne pouvait sans peine chasser les insectes 
ailés qui venaient par essaims se nourrir sur son crâne onc- 
tueux. 

Et tandis qu'il nous enseignait lès propriétés des nom- 
bres, il contemplait d'un œil d'envie les oiseaux légers qui 
becquetaient les miettes de pain dans la cour. Aussi était-ce 
dans un esprit de bienveillance que Maxime Denis chantait 
la métamorphose du professeur obèse en cet oiseau, chasseur 



458 LA REVUE DE PARIS i 

d'abeilles, dont il portait le nom. Je n'ai de ce poème, retenu 
qu'un vers, dont on goûtera l'élégante latinité : 

Versicolorque merops, apibus certissima fessîs 
Pernicies... 

Ainsi Sious l'œil soupçonneux du surveillant Péiissier, nous 
échangions des idées ou riantes ou graves. Mais je fus emporté 
tout à coup hors de cette compagnie d'élite par un sentiment 
auquel je m'abandonnai avec une aa:deur siagulière. Une cir- 
constance peu importante le fit éclater. Mon père obsers'ant 
d'aventure mon impuissance à résoudre des problèmes do 
géométrie qui n'étaient nullement insolubles, attribua celt 
incapacité à mon ignorance des éléments d'une science dans 
laquelle les vérités se déduisent les unes des autres. Pour y 
remédier, il demanda à M. Mésange de me donner des répé- 
titions de géométrie. M. Mésange y consentit et me prit à part, 
deux fois la semaine, d^e quatre heures et demie à cinq heures 
et demie, avec mon camarade Tristan Desrais, que je connaissais 
fort bien, puisqu'il suivait depuis six mois les mêmes classes 
que moi, mais avec qui j'avaisi entretenu aussi peu de relations 
que possible. A peine avions-nous échangé quelques paroles à 
la classe de dessin où il se montrait fort dissipé, tandis que je 
copiais attentivement la tête d'Hersilie. Desrais, de même 
taille et de même âge que moi, paraissait un peu plus, jeune. Je 
n'observais guère les traits de son visage, mais ses lèvres 
rouges comme si elles eussent été fardées, attiraient le regard. 
Je remarquai aussi ses cheveux châtains, légèrement ondes et 
dorés par endroits, ses longs cils, son teint mat et ses oreille^ 
trop évasées. Il aurait paru froid et dur sans un mince sourire 
qui lui éclairait habituellement le visage. Il se rongeait les 
ongles jusqu'au sang, ce qui lui gâtait les mains. Sa sveltesse 
et sa taille déliée dissimulaient des muscles robustes. Tous se? 
mouvements étaient empreints d'une élégance que ma pré- 
coce habitude de la statuaire antique me faisait sentir. Au 
reste, sa supériorité dans tous les exercices du corps était una- 
nimement reconnue et il paraissait au milieu de nous comme 
un étudiant anglais. La jeunesse des écoles, en ce temps-là, 
ne s'adonnait guère aux sports. On ignorait la culture phy- 
sique ; les leçons de gymnastique que nous donnait un caporal 



LE PETIT PIERRE 459 

de pompiers étaient peu suivies. Nous dédaignions le gym- 
nase établi dans une des cours. Mais certains jeux, comme 
les barres et le ballon, donnaient occasion aux plus forts de se 
montrer à leur avantage. Desrais en partageait la royauté 
avec La Berthelière. Je fuyais ces. jeux athlétiques pour les- 
quels je n'avais point de goût et où je n'espérais pas briller, 
et Desrais n'attirait nullement mon attention. Mais dés la 
première répétition de géométrie que nous prîmes ensemble, 
j'éprouvai pour lui une amitié soudaine. 

En soi, ces répétitions de géométrie n'étaient pas la chose 
du monde la mieux entendue. M. Mésange y faisait marcher 
de front Desrais qui préparait ses examens pour Saint-Cyr et 
un apprenti géomètre qui n'eût point passé sans aide le Pont 
aux Anes. Elles se donnaient dans une classe du grand col- 
lège, à l'heure du goûter ; nous efforçant 

De poursuivre une sphère en ses cercles nombreux 
Et du sec A plus B les sentiers ténébreux, 

nous tracions des figures sur le tableau noir, et nous avalions 
avec notre pain et notre chocolat la poussière de la craie,, tan- 
dis que dans la salle voisine, M. Régnier, lauréat du Conser- 
vatoire, donnait à La Berthelière et à Morlot une leçon de 
violon qu'on eût facilement prise pour un concert de chats 
et dont les charmes aigus plongeaient rapidement M. Mésange 
dans un sommeil profond et sonore. Respectant le repos du 
maître, j'échangeais avec Desrais des propos qui me ravis- 
saient, je ne sais pourquoi. Desrais parlait souvent de ses cra- 
vates, dont il vantait la forme et la couleur ; il me confiait 
aussi ses progrès en équitation et l'espoir que sa mère, aux 
vacances, lui donnerait un poney. Quand il jugeait que la 
répétition avait assez duré, il secouait le torchon poudreu-x 
sur le maître endormi, bouche bée, qui s'éveillait en sursaut, 
suffoquant dans un nuage de craie. 

J'appris peu de géométrie dans ces répétitions, mais j'y 
goûtai les plaisirs très doux de l'amitié. Voir Desrais, causer 
et rire avec lui m'étaient infiniment agréables. Dès lors, je 
pecherchai sa compagnie, et me mêlai à ses jeux. Quand la 
mode fut aux échasses. Desrais, qui suivait toujours la moée:, 
s'en procura une paire. Je l'imitai et me hissai sur des échasses 



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aussi hautes que les siennes, malgré une horrible peur de 
tomber que justifiait ma maladresse. Désormais, je ne man- 
quais plus une partie de barres ni de ballon, moi qui n'avais 
éprouvé jusque-là que du dégoût pour ces jeux. Sans me 
flatter, j'ai toujours eu de la propension à la libéralité ; encore 
me fallait-il une occasion de l'exercer. J'en trouvai dès lors un 
perpétuel sujet. Ayant remarqué que Desrais aimait la pape- 
terie, je lui donnai les cahiers les plus beaux qui se pussent 
trouver dans la boutique de madame Fuzelier, des cahiers 
reliés en toile blanche, en chagrin noir, en maroquin Laval- 
lière et dorés sur tranche. Je lui offris un porte-plume fait d'un 
piquant de porc-épic terminé par une boule d'argent, et un 
encrier de poche en galuchat. Je m'y ruinais ; ma mère s'éton- 
nait du désordre de mes finances et de l'importunité de mes 
demandes. 

Sans être très réfléchi ni très laborieux Desrais montrait un 
esprit facile et, sachant plaire, se faufilait dans l'élite, parmi 
ceux que mon parrain le paléontologue appelait les primates. 
Mon amitié pour lui m'inspira assez d'émulation pour me sou- 
lever quelque temps dans les mêmes régions, et il m'y fallait 
plus d'efforts, n'ayant pas, comme lui, la grâce. 

Recherchant sa compagnie, bien plus qu'il ne recherchait la 
mienne, après la répétition de géométrie je l'accompagnais 
jusqu'à la maison de la rue Saint-Dominique où il demeurait, 
bien que ce ne fût pas mon chemin. Un soir, sur le carrefour 
de la Croix-Rouge, nous rencontrâmes le caporal de pompiers 
Duluc, notre moniteur. 

— Nous allons le griser, — me dit Desrais à l'oreille. 

Et abordant le jeune soldat, timide comme une demoiselle, 
il l'entraîna rougissant chez un marchand de tabac du carre- 
four où il lui offrit de l'eau-de-vie et des cigarettes. Et nous 
levâmes notre verre à sa santé. Desrais ne grisa pas le pom- 
pier, mais me causa un violent mal de tète. Le lendemain il 
me fit fumer une cigarette de maryland qui me souleva le 
cœur. Enfin, chaque jour me faisait découvrir de nouvelles 
raisons d'admirer mon ami. 

Desrais, d'une famille d'officiers, se destinait à l'armée. Je 
me découvris alors un goût du métier militaire, que je ne 
m'étais pas connu jusque-là. Je me voyais déjà lieutenant, 



LE PETIT PIERRE 461 

capitaine, héroïque et doux et mélancolique comme un offi- 
cier d'Alfred de Vigny. En attendant, je cherchais vainement 
à donner à Desrais des marques illustres de mon attachement. 

Un jour, je lus dans je ne sais quel traité de la poésie 
grecque, que M. Dubois m'avait prêté, l'épigramme funé- 
raire d'Amyntor, fils de Philippe, qui mourut jeune dans un 
combat, en couvrant un ami de son bouclier. Je tressaillis et 
me sentis transporté du désir de mourir pour Desrais. 

Cette amitié héroïque se brisa en un moment. Un jour d'au- 
tomne, à la récréation de midi, comme on avait décidé une 
partie de ballon, Desrais et La Berthelière, chefs de camp, 
choisissaient leurs champions. Alléguant que j'étais très faible 
à ce jeu, ce qui était une évidente vérité. Desrais ne me prit 
pas dans son camp. Je rompis aussitôt avec lui, plein de dépit, 
mais sans regret, et sentant bien que je ne renouerais jamais. 

Et l'ami pour qui la veille je voulais mourir me devint 
indifférent. 



XVIII 

M. DUBOIS 

J'avais eu, cette semaine-là, des notes déplorables. Ma con- 
duite était mauvaise, mon travail nul. Ma pauvre mère, 
accablée d'affliction, implora M. Dubois. 

— n Puisque vous voulez bien vous intéresser à cet enfant, — 
lui dit-elle, -^ grondez-le. Il vous écoutera mieux que moi. 
Faites-lui comprendre le tort qu'il se fait en négligeant ses 
études. 

— - Comment lui faire concevoir ce tort, chère madame, — - 
répondit M. Dubois, — ^si je ne le conçois pas moi-même? 

Et tirant un volume de sa poche, il lut ces lignes : 

« Homère ne passa point dix ans dans le fond d'un collège 
à recevoir le fouet pour apprendre quelques mots qu'il eût 
pu, chez lui, savoir mieux en cinq ou six mois. » 

Ma mère le regarda, surprise et désolée. Et M. Dubois, me 
tirant doucement l'oreille : 



462 LA REVUE DE PARIS 

— . Moii ami, ce n'est pas tout que d'être sourd à ces cuistres, 
ennemis de la nature ; il faut écouter la nature qui seule peut 
t' expliquer Virgile et t'enseignerles lois des nombres. Ne perds 
pas un moment pour rattraper, quand tu es libre, le temps 
que tu perds au collège, 

M. Dubois était alors un grand vieillard de soixante-dix à 
soixante-douze ans qui portait haut la tête, saluait avec grâce 
et se montrait à la fois affable et distant. Une coiffure en coup 
de vent et de courtes pattes de lièvre, à la mode de sa jeunesse, 
rehaussaient son long visage glabre. Sa face était sévère, 
son sourire charmant. Il portait d'ordinaire une longue redin- 
gote vert bouteille, prisait dans une boîte d'écaillé à médail- 
lon, et se mouchait d.ans un vaste foulard rouge. 

Il s'était trouvé en relation avec ma famille par sa sœur dont 
mon père avait été le médecin et l'ami. Après la mort de cette 
sœur, M. Dubois ne cessa pas de fréquenter notre maison. Il 
y était très assidu. Si je n'avais pas entendu M. Dubois causer 
avec mon père, dont il ne partageait les opinions sur aucun 
sujet, si je ne l'avais pas vu rendre ses devoirs à ma mère qui 
était trop simple et trop timide pour encourager les belles 
manières, je n'aurais pas l'idée du point de perfection auquel 
un galant homme peut porter le bon ton, la réserve et la poli- 
tesse. Issu de gros bourgeois de Paris, avocats, magistrats sous 
l'ancien régime, M. Dubois tenait par son éducation à la 
vieille société française. On le disait égoïste et parcimonieux. 
Je crois qu'en effet pour lui la grande affaire était de vivre,. 
et que, menant un train des plus réduits, il ne recherchait 
pas les occasions de faire des largesses. C'était un homme 
d'habitudes, qui aimait la simplicité, la pratiquait, s'en faisait 
à la fois un agrément et une vertu. Il habitait seul avec sa 
vieille gouvernante Clorinde qui lui était dévouée. Mais « elle 
buvait », ce qui la rendait incommode, et peut-être, M. Dubois, 
en recherchant notre maison, fuyait-il la sienne, 

M. Dubois me témoignait une bienveillance d'autant plus 
précieuse qu'elle venait d'un vieillard qui n'aimait pas les 
jeunes gens. Je la gagnai, à ce que je pense, en l'écoutant avec 
attention ; car il se plaisait à conter, et tout enfant que j'étais, 
ce qu'il disait m'intéressait presque toujours. Vers mes seize 
ans, je fus tout à fait dans ses bonnes grâce. Snns me flat- 



LE PETIT PIERRE 463 

ter, il causait avec moi plus volontiers qu'avec mon père. 
Après si longtemps qu'elle s'est tue, j'ai encore sa voix dans 
l'oreille. Elle était sans beaucoup de force et ne s'élevait 
jamais. Sa prononciation, ainsi que celle de ses contemporains, 
différait de celle des hommes d'aujourd'hui : elle était plus 
facile et plus douce. M. Dubois disait marne pour madame. 
Sèves pour Sèvres, Liiciennes pour Louveciennes. Il disait 
segret pour secret, ne faisait jamais sonner les lettres doubles, 
prononçait commentaire, comme nous prononçons comment, 
et ne faisait pas entendre les consonnes finales dans les mots 
fils, onrs, dot, legs, lacs. 

De sa vie, je savais peu de chose et ne me souciais pas d'en 
savoir davantage ; je n'avais pas alors, comme aujourd'hui 
la curiosité du passé. A vingt ans, au déclin de l'Empire, il 
était entré dans l'armée, et avait fait, comme aide de camp 
du général D... la campagne de 1812. Il avait eu les oreilles gelées 
à Smolensk. M. Dubois n'aimait pas Napoléon à qui il repro- 
chait avec une égale amertume d'avoir fait périr cinq cent mille 
hommes en Russie et de s'être coiffé, pendant la cam- 
pagne, d'un bonnet polonais à créneaux, fort séant, sans doute, 
aux magnats, mais qui lui donnait l'air d'une vieille femme. 

-^Et dans le fait, curieux et bavard, — - ajoutait M. Dubois, 
— c'était une véritable commère. Quand je l'ai vu, il était 
gras et jaune. Il n