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Full text of "La Revue franco-américaine"

L'ILLUSTRATION 

Supplément de "La Revue Franco-Américaine " 



Vol. VIII. No 1. 



Montréal, 1er Novembre 1911 




M. JOSEPH SAUCIER, 

Artiste lyrique. 
Président de l' Académie de Musique de Québec 



LES PATRIOTES DU MAINE 





MTRE GODFROI S. DUPRÉ, 

Membre et aviseur légal du comité per- 
manent de la cause nationale. 



Dr Ai.bkrt C. Maynard, 

Trésorier du comité permanent de la 
cause nationale. 





:Mons. a. t. Bèl^AND, 

Secrétaire du comité permanent de la 
cause nationale. 



Dr Geo. C. Prècourt, 

Membre du comité permanent de la 
cause nationale. 



Chez les Colons Canadiens-Français 



[Reproduction des brochures Vastes champs, publiées par M, Alfred Pelland, 
publiciste du ministère de la colonisation, à Québec] 




Mata pkdia. — :Mont lyaurier — L'église. 




Industrie; forestière. — Cie des Laurentides. 



Les Grands Spectacles Canadiens 




Un feu (le forêt. 




Les chûtes Niagara. 



r- ' -"-. ■■ 




La Revue 
Franco- Américaine 



LA SOCIETE DE 

LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

197, RUE Notre-Dame Est, Montréal 




La Revue 
Franco-Américaine 



Quatrième Année 
Tome VIII. Novembre 1911 



Directeur Administrateur 

J.-L. K.-LAFLAMME J.-A. LCFEBVRE 




Montréal 
197, rue Notre-Dame Est 



t.? 



TABLE DES MATIERES 



VOL Vlll 



Nov. 191 1 à Avril 1912 



Ah ! vraiment ! Michel Re- Agriculture (!') au Dane- 

nouf, 129 msiYk, Henri de Varigny... 348 

Affaire bien comprise, /. A nos abonnés, J.-L. K.-L. 

A. Lefebvre 253 flamme.. 464 

A Percé, poésie, W. Chap- 
man, 337 

B 

Bonne (une) affaire pour flamme, 167 

nos amis, J. A. Lefebvre, 163 Bibliographie 226 

Bonne année ! T.-L. K.-La- 



Corporation Sole — Plaidoyer Ceux qui partent, /.-L. K- 

de Mtre Godfroi S. Dupré, Lajlamme, 259 

devant la commission lé- "Corporation Sole", T.-L. 

gislative de l'Etat du K.- Laflamme, 384 

Maine. (Voir vol. VII) 46, 141 

D 

Décret (un) romain et la loi sociations religieuses, 

de New-York sur les as- J.-L. K.-Laflamme 121 



2 TABLE DES MATIÈRES 

E 

Ecossais (les) du Cap Bre- Est-ce orientation nouvelle 

ton, Errol Bouchette, 6 de l'Eglise? Michel Re- 

Ecole (F) des Belles-Mères, nouf, 390 

(comédie), Eugène Brieux, 24 84 Encombrement des profes- 

Etude socifile, Saint- Sorlin 214 seurs libérales et le fonc- 

Education physique, Dr tionnarisme, Charles 

Henri Lasnier 267 Bowrgouin, 465 

Etude sociale, Saint-Sorlin 378 
Eau (1') d'alimentation de 
Montréal, J, A. Lefehvre, 387 

F 

Feu l'abbé Edmond Mar- Fonctionnarisme et Techno- 

coux, Adolphe Poisson, 264 \ogit,J.-L. K.-Laflamme 419 

G H 

Guerre (la) italo-turque et Hiver (poésie), Paul Harel, 341 

la France, Antoine Re- 
dier, 50 

I 

Il manque une clause à la Industrie (F) nationale, l/i- 
loi électorale de M. Gouin. 394 chel Renouf, 449 

L 

L'aube nouvelle (poésie), Le feront-ils taire ? Michel 

Véga, 49 Renouf, 196 

"Le Gaulois", J.-L. K.-La- Lee présents (poésie), Catit^- 

flamme, 60 le Mendès, 257 

Les deux filles de Maître L'horloge du cœur (poésie), 

Bienaimé (scènes norman- Jean Rameau, 258 

des) roman par Marie Le La lecture des romans, René 

ilfiére,65,159,230,318,400,482 Bazin, 290 

Le givre (poésie), W, Chap- 

man 169 



TABLE DES[|mATIÈEES 

M 



Mines (les), J. A. Lefehvre 

Montcalm (poésie), W. Chap- 

man 



Nation (la) Franco-Nor- 
mande au Canada, Fiie de 



Ouiatchouan (1'), poésie, 
W. Chapman 



Mensonge de chien, Jean 
Aicard, 458 



68 



N 



O 



Fronsac, 115, 199, 274, 

364, 437 



Origines (les) de notre his- 
81 toire parlementaire, E7'- 

rol Bouchette 171 



Politique canadienne (la) et 
les Canadiens-Français, 
Louis Gérenval. 
I — Q uelqu es pages 

d'histoire 

II — Questions actuel- 
les 188, 



102 
295 



III — Notre avenir politi- 
que 472 

Présence d'esprit, Alfred 
Capus 301 



Questions (les) économi- 
ques et la politique na- 
tionale (I), Dr de la 
Glèbe 



Questions (les) économi- 
ques et la politique na- 
tionale (II), Dr de la 
843 Glèbe 426 



R 



Réponse (la) des faits, 
Charles Dupil 48 

Revue des faits et des œu- 
vres. — Léon Kemner. 

Le vote du 21 septembre.. 132 

Le champ de bataille du 13 
sept. 1759 132 



Français et Allemands au 
Maroc 221 

Plus de billets à la porte de 
l'église 222 

Ouvriers anglais et ou- 
vriers américains 225 

Le voilà l'parapluie ! 305 



TABLE DES MATIÈRES 



Changements dans le cabi- 
net anglais 133 

La persécution chez les Aca- 
diens 134 

Les Franco-Américains du 
Connecticut 135 

Les écoles bilingues dans le 
Manitoba 136 

Nouveau supérieur du Col- 
lège Canadien à Rome.. . 137 

Chez les Forestiers Catho- 
liques 138 

Nos compatriotes de l'Ouest 
américain 218 

L'Ecole Sociale populaire. . 218 

Retour au catholicisme. ... 220 



Comment on les traite .... 306 

Un voyageur inconnu .... 307 

Doux pays ! 308 

A propos de cardinalat 309 

Avant le "Grain" . ... 311 

Les Canadiens dans Onta- 
rio., 312 

Plaisanterie intempestive. . 313 
La Louisiane — Aperçu gé- 
néral 315 

Un monument à La Véran- 

drye 466 

Avez-vous des enfants ? . . . 468 

L'obole de la veuve 469 

Un exemple à suivre 470 



Tapisseries (les), poésie, 
Jean d' Harcelines 417 



Voix d'Acadie, Valentin A. 
Landry... 33, 149, 179, 354 

" Vraie (la) presse catholi- 
que." — Arthur Preuss.. . 397 



Les Ecossais du Cap-Breton 



Par M. ERROL BOUCHETTE 



(I) 



Sommaire : Situation économique du pays. — Vétat social. — Deux 
familles. — Le type anglo-américain. — Quelques mots des 
groupes français. 

La présente étude ne comporte pas une description com- 
plète et approfondie de la population du Cap-Breton. Ce 
n'est qu'une esquisse destinée à fixer les reliefs d'un état 
social d'autant plus intéressant qu'il disparaît rapidement. 

La population du Cap-Breton subira en effet l'évolution 
commune aux races parlant la langue anglaise sur notre 
continent. Sous l'influence des conditions anglo-améri- 
caines, celles-ci tendent à se fusionner en un type uniforme. 
Cette observation est certainement vraie pour les Etats amé- 
ricains du littoral de l'Atlantique, ainsi que pour les pro- 
vinces maritimes et la province d'Ontario au Canada. Tout 
observateur attentif pourra se rendre compte que dans cette 
région la formation sociale est au fond essentiellement et 
constamment la même. On remarquera des divergences 
superficielles; et si Ton pousse ses études jusque dans 
l'Ouest américain et canadien, on trouvera, chez les pion- 
niers, des traits caractéristiques temporaires, mais partout 
la tendance ultime est la même et aboutit au type anglo- 
américain. 

Ce type domine donc dans presque toutes les provinces 
anglaises du Canada. Le pays subit du reste, sous une foule 
de rapports, une transformation radicale. Déjà enrichi et 



(i) Travail lu par l'auteur devant la Société Royale du Canada, le 28 
septembre 1910. 



6 LA REVUE FRANCO -AMT^^RIC AINE 

formé aux idées du progrès intense, son peuple éprouvera 
bientôt l'impérieux besoin des hautes cultures intellec- 
tuelles. Comme aux Etats-Unis, nous assisterons ici à une 
renaissance universitaire assez générale pour influer nota- 
blement sur notre avenir. La population tard venue et d'ori- 
gine cosmopolite dépassera bientôt l'ancienne en impor- 
tance numérique. Celle-ci, il est vrai, détiendra longtemps 
encore la direction politique et la forte part des valeurs 
économiques, malgré l'appoint important du capital étran- 
ger. 

Situation économiqe du Cap-Breton 

Il n'en sera pas ainsi dans toutes les parties du Canada, 
et nous trouvons au Cap-Breton une exception à cette règle. 
L'importance de sa situation militaire et par-dessus tout ses 
richesses minérales y attirent déjà, avec d'immenses capi- 
taux, une population nouvelle venant en partie des. autres 
provinces canadiennes, mais principalement de la Grande- 
Bretagne et des Etats-Unis. Aussi f audra-t-il que son peuple 
se transforme ou qu'il cède la place. 

La ville de Louisbourg, ou plus probablement celle de 
Sydney, deviendra la principale base de la défense navale 
du Canada ; ainsi le veut la position stratégique de ces 
havres situés à l'entrée du golfe Saint-Laurent. Choix des 
ingénieurs français du i8e siècle, ce site s'impose encore 
davantage aujourd'hui. La houille et ses dérivés sont deve- 
nus le pouvoir moteur des flottes, et les charbonnages du 
Cap-Breton sont les seuls que l'on trouve sur le littoral de 
l'Atlantique. On se ferait difficilement une idée de l'im- 
portance que vont prendre les mines et les aciéries. Leur 
développement ne fait que commencer (l). Un incident le 



(i) Bn 1908, le Canada produisait en chiffres ronds 8,200,000 tonnes de 
houille. Cette même année, la seule Dominion Coal Company, du Cap- 
Brstou, en produisait 3,600,000 tonnes. Ivcs mines de cette compagnie 
couvrent 145 milles de terrain et on calcule que le gisement total doit 
dépasser un milliard et demi de tonnes. D'autres compagnies possèdent 
des mines presque aussi vastes et riches que celle-ci, très accessibles sur- 
tout et rapprochées d'excellents ports. On comprendra donc que dans 



LES ÉCOSSAIS DU CAP BRETON 7 

fera comprendre. Un jour, cheminant à pied dans la forêt 
des environs de Mira, nous nous efforcions de retracer la 
marche sur Louisbourg du contingent français dont les 
vaisseaux s'étaient brisés aux récifs de Scutari. Quelle fut 
notre surprise, en trouvant tout à coup une ville en pleine 
forêt ! Elle s'élève sur un coteau près d'un beau lac, et plu- 
sieurs édifices considérables entourent un hôtel d'un style 
tout à fait élégant, et luxueux à l'intérieur. Les rues sont 
correctement tracées, mais les maisons, sauf le groupe cen- 
tral, très rares. Dans la vallée s'étendent de vastes usines 
et on aperçoit les ouvertures de plusieurs puits de mines. 
Le tout était désert et silencieux. C'était la ville de 
Broughton, siège principal de la Cape Breton Mining Com- 
pany, rivale de demain de la Dominion Coal Company. 
Un procès suspend actuellement l'entreprise et avec le tra- 
vail et le salaire les hommes sont disparus, mais demain la 
ville de Broughton renaîtra. Ce n'est pas un exemple isolé. 

Déjà les grands centres miniers et manufacturiers de l'île 
ne peuvent plus compter pour s'approvisionner sur la pêche 
côtière ou sur l'agriculture, dans leur état actuel. La pêche 
pourra se transformer; la petite barque fera place au grand 
chalutier à vapeur, et le pêcheur côtier pourra, suivant ses 
talents, devenir patron ou matelot, sans cesser d'être pê- 
cheur. Quant à l'agriculture, il n'est pas certain qu'une 
transformation avantageuse soit possible pour le moment. 

Ce n'est pas l'espace qui manque. La superficie du Cap- 
Breton est d'environ le tiers de celle de l'Ecosse, elle est 
presque égale à celle de la Belgique dont la belle agricul- 
culture, sous la même latitude, nourrit sept millions 
d'hommes. Mais les conditions ne sont pas les mêmes. Ici 
le climat est moins favorable. Les vents et les courants de 
l'Atlantique poussent vers les côtes des banquises qui y sé- 
journent parfois presque jusqu'en mai, sans cependant blo- 
quer les ports. Bien que fertile, le sol n'offre pas Texubé- 



quelques années le Cap-Breton sera littéralement absorbé par l'industrie 
de la houille et celle de l'acier, lesquelles en attireront d'autres. Ce sera 
un des grands foyers manufacturiers du monde. 



8 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

rante productivité de celui des plaines de l'Ouest ; d'autre 
part, les algues, les varechs, les déchets de poisson se trou- 
vant partout en abondance pour l'enrichir, il ne s'épuise 
pas facilement et peut donner de riches moissons. Au midi 
de la Suède, où la terre et le ciel offrent à peu près les 
mêmes ressources et les mêmes inconvénients, on a fait 
merveille; l'Irlande renaît sous l'impulsion de quelques sa- 
vants agronomes et l'exode de ses habitants a à peu près 
cessé. Ces réformes demandent un effort que le Cap- Breton 
ne fera pas maintenant, car on trouve plus de profita ache- 
ter les produits agricoles de l'Ouest canadien ; on épuisera 
cette ressource avant que d'en chercher plus près de soi. 
L'agriculture, au Cap-Breton, semble donc devoir retomber 
au second plan, pour renaître à une époque ultérieure. 
Aussi constate-t-on que la population rurale et côtière, 
ainsi que les produits de leur industrie, n'ont guère aug- 
menté depuis vingt ans. Les vrais et appréciables progrès 
se bornent aux centres miniers et industriels, habités en 
grande partie par des étrangers à l'île dont nous sommes 
à étudier l'état social. 

Etat Social 

Le Cap-Breton a eu plusieurs historiens, surtout M. Brown 
et notre regretté collègue à la Société Roj^ale, Sir Joiin 
Bourinot. Les richesses minérales si variées de la région 
ne sont un secret pour personne; elles étaient connues en 
partie des premiers explorateurs. Décrire ce pays serait 
donc superflu et il nous suffira de rappeler au fur et à me- 
sure les points essentiels à la thèse. 

On sait que le célèbre lac du Bras-d'Or divise géographi- 
quement cette île en deux parties; il en est de même au 
point de vue social, exemple remarquable de l'influence du 
lieu sur les moeurs. En abordant à la rive nord de ce fjord, 
on trouve tout d'abord un pays montueux aboutissant à un 
plateau très vaste et pratiquement inexploré qui s'élève 
parfois à plus de douze cents pieds au-dessus du niveau de 
la mer. Sur de grandes étendues ce plateau est'dénudé et 
exposé aux vents du large ; l'agriculture n'y donnerait que 



LES ÉCOSSAIS DU CAP lUlETON 9 

de médiocres résultats, mais c'est le paradis du gibier et 
notamment du caribou qui le parcourt en hordes nombreu- 
ses. On pourrait avantageusement établir là un parc na- 
tional. Vue de l'Atlantique la côte apparaît aride et déserte, 
mais on trouve dans l'intérieur, nous disent les explora- 
teurs, de profondes vallées où des forêts de chênes et d'é- 
rables ombragent un sol vierge, fertile et protégé contre les 
souffles du large. 

C'est sur la rive septentrionale du Bras-d'Or et jusqu'à 
quelques milles dans les vallées intérieures que se groupe le 
gros de la population catholique d'origine écossaise. Elle 
semble avoir conservé, encore mieux que ses compatriotes 
de la vieille Ecosse, les mœurs et les traditions des ancê- 
tres. Je n'ai fait que passer dans cette région sans pouvoir 
l'étudier, mais j'en ai vu assez pour me rendre compte que 
les habitants sont bien des montagnards écossais, parlant 
encore assez généralement la langue gaélique. Leurs occu- 
pations sont l'agriculture et la pêche, mais ils n'ont pas su 
leur donner de grands développements. C'est que leur émi- 
gration fut antérieure à la réforme agricole en Ecosse. Le 
duc d'Argyll, dans son remarquable ouvrage : Scotland as it 
was and as it is, établit que la misère publique qui a déter- 
miné l'expatriation de tant de familles, tenait presque en- 
tièrement à un mauvais système d'agriculture qu'on refusait 
d'abandonner pour un système meilleur. L'exode d'une 
population très intelligente dans de telles conditions, témoi- 
gne de la puissance de la routine et des efforts qu'il faut 
déployer pour la combattre. Ce groupe est d'un physique 
avantageux, mais le milieu est assez pauvre; les jeunes gens 
sont beaucoup mieux instruits que leurs pères, grâce aux 
excellentes écoles communes de la Nouvelle Ecosse. Bien 
qu'ils ne fussent que tenanciers dans leur paj^s d'origine, 
les colons ont su depuis cent ans conserver la propriété de 
leurs terres. C'est un progrès réel accompli, grâce à un 
concours de circonstances favorables. 

Au midi du Bras-d'Or, le pays est moins accidenté, l'agri- 
culture et la pêche plus faciles, la population plus dense, 
plus instruite et plus prospère. II s'agit ici naturellement de 



10 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

la population rurale établie sur le sol. En dehors de cette 
population et ayant assez peu de rapports avec elle, se 
trouve la population ouvrière des mines et des fabriques. 
Ces populations urbaines, déjà très importantes, dépasse- 
ront bientôt en nombre la population originaire du Cap- 
Breton. Celle-ci, au sud comme au nord du Bras-d'Or, se 
compose en partie des descendants d'émigrants de la haute 
Ecosse, mais avec un fort mélange de " lov/landers" et des 
successeurs de soldats ayant obtenu "-des octrois de terres. 
Le culte presbytérien domine presque partout. Ici encore 
on observe les anciennes mœurs ; la langue gaélique est 
pieusement cultivée, bien que la transformation qui se pro- 
duit soit évidente, surtout chez les jeunes gens. Dans telle 
église, par exemple, le service se fait en langue gaélique 
d'abord, pour les anciens, puis en anglais pour la jeunesse 
qui ne comprend plus guère la langue de ses pères. 

Nous avons donc devant nous comme une miniature de 
l'Ecosse, dont le Cap-Breton est en quelque sorte la réplique. 
Comme en Ecosse, les côtes sont découpées en baies pro- 
fondes et entourées d'îles. Un important bras de mer forme 
la ligne de démarcation entre les terres hautes et basses. 
Ici comme dans l'ancienne patrie la population du nord est 
catholique, tandis qu'au sud du Bras-d'Or comme de la 
Forth, la race celtique se mêle à l'élément anglo-saxon dont 
elle partage la langue et la religion. Pour que rien ne 
manque au tableau, on trouve ici comme eu Ecosse, de nom- 
breux souvenirs français, sans parler des établissements 
acadiens, des côtes occidentale et méridionale et de l'île 
Madame. Ceux-ci cependant forment un groupement so- 
cial séparé rappelant les vieilles colonies Scandinaves des 
Orcades. 

Les Ecossais du Cap-Breton ont conservé pour leur pays 
d'origine un attachement très vivace. A ceux qui se sont 
établis ailleurs sur le continent, il ne reste le plus souvent 
qu'un souvenir affectueux ; ils ont perdu la tradition et sur- 
tout les mœurs. Au Cap-Breton les moeurs se sont peu mo- 
difiées et la tradition est restée longtemps à peu près in- 
tacte, car ce pays isolé ne différait pas essentiellement de 



LES ÉCOSSAIS DU CxiP BRETON 11 

la haute Ecosse. Aussi peut-on dire que pendant près de 
cent ans les Ecossais du Cap-Breton ont fait tache au mi- 
lieu de la population américaine originaire de la Grande- 
Bretagne. Ils sont restés distincts de la masse par les 
moeurs et en partie par la langue. C'est en vivant au milieu 
de ces hommes qu'on comprend qu'il pèse encore sur eux 
quelque chose de la tristesse de leurs pères arrachés à leur 
patrie. Cette tristesse Robert Louis Stevenson l'a fortement 
décrite : "A l'entrée du loch Aline un grand navire est à 
l'ancre. Sur son pont et sur la plage voisine se presse une 
foule compacte; elle s'agite, passe et repasse continuelle- 
ment par d'innombrables barques entre la rive et le vais- 
seau. Une lamentation funèbre s'élève des flots et ceux qui 
sont restés sur la rive y répondent en accents tristes et dé- 
chirants. C'est un départ d'émigrants en destination d'A- 
mérique. Notre barque approche; les exilés penchés sur les 
bastingages tendent vers nous leurs mains suppliantes. 
Mais voici le signal du départ, les voiles se déploient, le 
navire s'éloigne lentement et bientôt nous n'entendons plus 
que le triste refrain : Adieu, adieu Lochaber, s'éteignant 
comme un lointain sanglot." 

Pour ce qui est du Cap-Breton, cette émigration eut lieu 
surtout de l802 à l8l2, ou 1827, dit M. Edv^^ard Gilpin (l). 
Pendant cette période, plus de 25,000 personnes, venues 
pour la plupart du versant occidental de la haute Ecosse, 
se sont établies dans le pays. Ce n'est pas volontairement 
que ces braves gens s'éloignaient de leur patrie si aimée. 
La cause première de l'exode était sans doute la faillite de 
l'agriculture traditionnelle devenue insuffisante pour nour- 
rir la population. Mais il est certain aussi que plusieurs 
grands propriétaires terriens encourageaient systématique- 
ment leur départ, trouvant leur profit à convertir de pauvres 
métairies en pâturages. Les montagnards, l'esprit de clan 
aidant, se soumettaient docilement, mais le cœur serré, à 



(I) Le régime des octrois des terres de la Couronne a pris fin en iSlo; 
depuis lors jusqu'en 1818 on y a substitué le régime des permis (Crown 
I^icences, Warrants, etc, etc.). 



12 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

l'exil qu'on leur imposait. Cet esprit de clan se manifes- 
tait aussi chez les seigneurs, ils savaient que malgré les 
déchirements du départ, le sort de leurs censitaires se trou- 
verait en définitive amélioré. La plupart du temps ils les 
faisaient accompagner d'hommes de confiance, chargés de 
les diriger et de veiller à leur premier établissement dans 
leur nouvelle patrie. L'autorité de ces hommes était une 
délégation de celle du seigneur ou du chef de clan. N'étant 
sanctionnée par aucune loi, les colon s ^'en affranchissaient 
en général dès leur arrivée en Amérique et les chefs qui, 
comme le célèbre Laird McNab, dans Ontario, ont voulu 
imposer une autorité féodale, n'ont pas tardé à le regretter. 

Au Cap Breton il en fut autrement, par suite de l'isole- 
ment des émigrés. On y conserva longtemps, on n'a pas 
encore complètement perdu cette caractéristique de la race 
celtique : fidélité aux personnes plutôt qu'aux idées et aux 
principes. Parmi les chefs qui conservèrent longtemps 
dans l'île une autorité considérable, on en cite un qui 
portait le sobriquet de Long-Doigt, parce que deux des 
doigts de sa main droite étaient démesurément longs et 
rigides ; cette difformité singulière est sans doute pour 
quelque chose dans sa célébrité. Il semble cependant avoir 
possédé quelques-unes des qualités d'un meneur d'hommes 
et il exerçait une influer.ce assez notable. On le prenait vo- 
lontiers pour arbitre des différends et s'il arrivait aux auto- 
rités de Sydney d'émettre un avis contraire au sien il en- 
fourchait sa monture et se rendait à la ville où juges et 
avocats craignaient sa véhémence sinon ses arguments. 

Les chefs de la première génération disparurent dans 
le cours ordinaire de la nature, mais l'esprit communau- 
taire de clan persistant toujours, ils eurent des succes- 
seurs. Pendant de longues années, un excellent prêtre, le 
révérend messire McLeod, fut le maître incontesté de la 
région du nord, tandis que son cousin, le révérend pas- 
teur McLeod, presbytérien, exerçait une influence ana- 
logue au sud. Ce dernier avait obtenu l'autorisation de 
percevoir la dîme. Et ce droit, aux termes de son titre 
de concession, était transmissible à ses descendants qu'ils 



LES ÉCOSSAIS DU CAP BRETON 13 

fussent ou non ministres du culte. C'est un exemple des 
fréquentes concessions irrégulières faites dans ce pays (l). 
Comme tous les événements de Torigine, celui-ci décèle la 
formation communautaire qui donna lieu à tant d'abus du 
système féodal en Ecosse, en Irlande et dans certaines par- 
ties de la France. On sait que la féodalité, restée en somme 
favorable à l'expansion sociale dans les pays anglo-saxons 
et francs, se compliqua bientôt chez les groupes celtiques 
d'exactions sans nombre. Cela donna lieu à la longue à des 
soulèvements populaires, mais pendant des siècles, surtout 
en Ecosse, les peuples souffrirent en silence; ils s'effa- 
cèrent. La merveilleuse chronique de saint Colomban 
d'Iona, redit la carrière du saint dans ses moindres détails 
quant à sa vie spirituelle et à ses rapports avec les grands ; 
mais quant au peuple qu'il a aimé et protégé, qui vénérait 
la trace de ses pas, on chercherait en vain dans ce docu- 
ment des indices sur sa manière d'être et de penser; on di- 
rait qu'il n'existe pas. On sait d'autre part que les chefs de 
clans, qui n'étaient revêtus d'aucune autorité légale, exer- 
çaient alors et longtemps après, un pouvoir absolu d'autant 
plus difficile à entamer que le peuple semblait chérir ses 
liens. 

Les traces de ce régime existent encore au Cap-Breton. 
Elles deviennent de plus en plus faibles et rares et elles 
s'effaceront bientôt entièrem.ent, car le pays tout entier est 
en pleine transformation. Cette évolution est généralement 
plus rapide au sud qu'au nord, mais on trouve encore, même 
au sud du Bras-d'Or, des exemplaires de la tendance an- 
cienne et moderne. 



(i). La confusion des titres au Cap-Breton a toujours été très grande. 
C'est à tel point qu'en 1839 le gouvernement du Cap-Breton les annulait 
en gros dans le but d'accorder des titres nouveaux. La loi de 1843, d'autre 
part abroge celle 1839, et remet tout en question. Aujourd'hui les titre» 
de propriétés sont assez bien établis ; mais il n'en est pas de même p>c"ur 
les droits miniers. Une foule de prétentions contradictoires retardent 
l'extraction du minerai de fer sur l'île. 



14 LA REVUE FRANCO- AMERICAINE 

Deux Familles. 

Deux familles que j'ai pu observer représentent assez bien 
Tune Fancien type écossais du Cap-Breton, l'autre celui qui 
évolue très rapidement vers un état social plus moderne. Il 
serait intéressant et utile de les passer toutes deux au crible 
de la méthode de M. Léon Gérin, et je crois posséder pour 
cela les données nécessaires. Mais outre que la transcrip- 
tion de ces observations comporterait une étude beaucoup 
plus longue que la présente, je m'en'" trouve détourné pour 
des raisons personnelles. J'espère que les quelques indica- 
tions données ici seront jugées suffisantes. Chacune de ces 
familles occupe une terre agricole à l'embouchure de la 
rivière Mira, qui en cet endroit coule étroite et profonde 
entre des rives hautes et escarpées. Une crevasse qu'on 
appelle " Mira Gut " (détroit de Mira) livre passage à la ri- 
vière jusqu'à la mer ; son cours s'élargit en remontant vers 
les jolis lacs qui forment sa source. La terre que possède 
chacune de ces familles est d'une égale fertilité, mais celle 
qui occupe le promontoire de gauche est assez pierreuse. 
Sur les bords de la mer, au pied de ces deux propriétés cir- 
culent les trains de la voie ferrée Sydney et Louisbourg, 
qui passent par les centres importants de Glace Bay et de 
Morienne. Des bateaux à vapeur d'un tonnage suffisant 
remontent la Mira sur une cinquantaine de milles, touchant 
à plusieurs villages et à des points d'une importance indus- 
trielle. La baie de Mira est d'autre part un lieu de villé- 
giature idéal ; grève magnifique, paysage très intéressant 
souvenirs historiques de tous les côtés. 

Sur la rive droite demeure le fils de l'ancien chef de clan, 
Long-Doigt. C'est un homme de soixante-quinze ans, à 
barbe blanche, mais grand, droit et vert, n'ayant presque 
rien perdu de son activité et de sa vigueur. Il porte le béret 
écossais et se drape volontiers dans un plaid qui ne man- 
que pas d'une certaine élégance. Il est fier de son nom, de 
son origine, de sa personne et il nous fait voir une charrue 
apportée d'Ecosse par son père et construite en 1708. Cette 
charrue est presque le seul souvenir matériel qui lui reste, 



LES ÉCOSSAIS DU CAP BRETON 15 

si ce n'est quelques procès qui durent encore. Ses frères et 
ses sœurs sont dispersés au loin, lui-même ne s'est marié 
que bien tard et il est le père de plusieurs enfants dont 
l'aîné n'a que seize ans. 

Dans cette famille le père commande en maître absolu 
et on comprend bien vite en lui parlant que la paix ne 
régnerait pas longtemps au foyer si la mère ou les enfants 
risquaient la moindre contradiction. Et cependant, dans 
ses rapports avec ses voisins, une timidité étrange se mêle 
à un ton naturellement tranchant. C'est que les choses ont 
bien changé. Ce personnage autoritaire dans sa famille et 
cela par la conception traditionnelle de son rôle de chef, 
aurait exercé dans la région une influence analogue à celle 
de son père, s'il eut possédé ses talents, et surtout si le 
milieu social ne s'était pas profondément modifié. Aujour- 
d'hui, il se trouve presque seul de son espèce, du moins au 
sud du Bras-d'Or; ses voisins, tout en ayant soin de ne pas 
entrer en conflit avec lui, n'acceptent plus ses idées. Puis 
on sait qu'au fond du cœur il a des prétentions qu'il ferait 
valoir s'il en avait le pouvoir. 

La terre du fils de Long-Doigt a une étendue de cent 
acres environ; c'est un plateau ondulé se terminant au pro- 
montoire de Mira, au sommet duquel se trouve sa maison, 
assez vaste, mais de pauvre apparence et pas très bien te- 
nue. Cette maison est en bois, elle est exposée à tous les 
vents et facile à incendier. Tout près un coteau s'incline 
doucement vers la Mira ; on y trouve les restes d'un beau 
verger, d'un potager et d'une fontaine dont les eaux arro- 
saient des plates-bandes. Cela entoure les ruines d'une so- 
lide maison de pierre abritée contre les vents. Pourquoi 
avoir abandonné cet excellent site pour un endroit beau- 
coup moins favorable ? Pourquoi quitter des maisons solides 
et substantielles pour de pauvres baraques de bois ? Per- 
sonne n'a su me donner une explication satisfaisante de 
cette singulière manière d'agir qui est générale pourtant 
dans cette partie du Cap-Breton. Ces anciennes maisons 
françaises, offraient pour la -plupart des logements plus 
désirables sous tous les rapports que les maisons actuelles; 



16 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

leur entretien ne présentait aucune difficulté. Cependant on 
voit leurs murs ruinés ou leurs solides cheminées se dres- 
sant soudain dans les champs comme des spectres du passé. 

La principale ressource de cette famille est une agri- 
culture assez rudimentaire et laissant peu de surplus pour 
la vente, si ce n'est un peu de foin. La pêche côtière faite 
très en petit, mais régulièrement, forme aussi un appoint 
important. Du reste toute la famille est suffisamment et 
décemment vêtue, sli nourriture est ^saine et suffisante, se 
composant surtout d'avoine bouillie, le mets national écos- 
sais, de poisson, de lait, de pommes de terre et aussi sou- 
vent de boeuf ou de lard, et la santé de tous ne laisse rien 
à désirer. Sa vie isolée, les traditions qui l'entourent, les 
préjugés auxquels son chef est attaché, son isolement so- 
cial et même jusqu'à un certain point religieux, tout con- 
court à former ici, au point de vue économique et social, un 
type bien inférieur à ceux de la province de Québec que 
décrit M. Gérin. Si le père élevait ses enfants à sa guise, 
ceux-ci hériteraient de beaucoup de ses préjugés et de ce 
qu'on pourrait appeler ses incompétences sociales, sans 
acquérir les vertus un peu barbares de son ancêtre Long- 
Doigt. 

Seulement, et c'est là un point capital dans l'étude qui 
nous occupe, les enfants de cet homme de formation su- 
rannée pour ne pas dire inférieure, sont obligés de par la 
loi de fréquenter les excellentes écoles établies par le gou- 
vernement de la Nouvelle-Ecosse; les autorités municipales 
veillent de près à la rigoureuse observance de cette loi. Il 
est donc probable que les enfants ayant acquis l'instruction 
et des idées plus modernes, cesseront de vivre dans un 
isolement relatif ; leur formation sera supérieure non seule- 
ment à celle de leurs parents, mais aussi à celle de certains 
types qui peuvent être considérés comme plus avancés que 
leur type ancestral, mais qui n'ont que la tradition familiale 
comme guide. Celle-ci (la tradition, la mentalité) a sans 
doute sa très grande importance, mais si elle n'est pas for- 
tifiée par l'instruction elle va nécessairement en s'affaiblis- 
sant. 



LES ÉCOSSAIS DU CAP BRETON 17 

Supérieure au type précédent, supérieure aussi, je crois, 

à celui de Thabitant de Saint-Justin, la famille M offre 

un exemple du groupe écossais du Cap-Breton ayant à peu 
près complété l'évolution qui en fait l'égal des types anglo- 
saxons les plus avancés du continent américain. La compa- 
raison entre cette famille et la précédente est d'autant plus 
intéressante que toutes deux, je l'ai dit, occupent des terres 
voisines de même valeur et étendue à peu de chose près, qui 
leur sont parvenues par héritage. Nous verrons qu'ils ont 
tiré un parti bien différent d'avantages à peu près analogues. 

Cette famille M se compose de neuf personnes, le 

père, la mère, deux fils, quatre filles tous adultes, moins une 
seule fille, et une tante célibataire. On n'emploie pas de 
domestiques, bien que la présence dans la maison, pendant 
la saison d'été, de plusieurs pensionnaires, semblerait le 
justifier. Le père, âgé de 65 ans environ, est le descendan 
d'un ancien soldat dont le régiment a été licencié au Cap- 
Breton. Le vétéran obtint un octroi de terre que ses des- 
cendants cultivèrent de père en fils. En général, au Cap- 
Breton, le fils aîné d'un cultivateur cherche fortune à l'ex- 
térieur ou à l'étranger, pour ne pas obérer le budget fami- 
lial et aussi, s'il se peut, pour augmenter ses ressources 
jusqu'à son mariage. Il en a été ainsi habituellement dans 

la famille M Son chef actuel avait un frère aîné qui est 

devenu marin et qui a péri dans un naufrage. Le fils aîné 
de la génération présente, victime d'un accident qui le rend 
impropre au travail manuel, est télégraphiste sur le chemin 
de fer Sydney et Louisbourg, et en bonne voie de prospé- 
rité. Le cadet, âgé aujourd'hui de vingt-un ans, aide à son 
père et lui succédera. Au physique comme au moral ce 
père et ce fils sont des types supérieurs ; ils sont instruits, 
lisent des livres et des journaux, discutent leurs propres 
affaires et les affaires publiques avec intelligence et modé- 
ration. On ne remarque pas chez eux cette rudesse dans 
les manières qu'on déplore souvent chez les gens de la cam- 
pagne. Les M et ceux qui les entourent sont des gentle- 
men dans leurs manières. Je n'ai pas du reste rencontré de 
gens impolis au Cap-Breton. 



18 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Ils tirent du sol le meilleur parti qu'ils peuvent sans 
changer absolument les méthodes anciennes. Trop exposée 
aux vents du large, leur terre produit difficilement et tar- 
divement les céréales. Il faudrait pour la mettre en rapport 
augmenter le troupeau qui ne se compose actuellement que 
de quatre ou cinq têtes, et se livrer davantage à l'industrie 
laitière. L'agriculture est cependant la principale ressource 
de la famille. 

Dans la famille M on ne fait pjus la pêche. Le tra- 
vail est très exactement réparti entre les divers membres. 
La mère s'occupe exclusivement de la maison, des enfants, 
et, l'été, de ses pensionnaires. Sa belle-sœur et ses filles lui 
aident à tour de rôle, mais chacune a en outre ses occupa- 
tions particulières. La tante tient le bureau de poste de 
Mira; la fille aînée seule est simple fermière, toutes les 
autres, bien que ne dédaignant pas ces travaux, fréquen- 
tent l'école normale et ont obtenu ou obtiendront des di- 
plômes d'institutrices; l'une possède un vrai talent pour la 
musique, mais toutes sont sans prétention, modestes dans la 
mise et le maintien. 

Cela constitue un intérieur agréable oii règne la paix 
absolue. L'habitation modeste est saine et bien tenue, la 
nourriture variée et convenablement apprêtée est semblable 
à celle des cultivateurs aisés de la Nouvelle-Angleterre et 
d'Ontario, peut-être un peu plus recherchée; le vêtement 
est sans recherche, on soigne surtout la personne, les che- 
veux, les dents. Un harmonium, plusieurs liasses de bonne 
musique, livres, revues, journaux, sont la ressource des soi- 
rées d'hiver. Le rouet, qui ne sert plus, reste néanmoins 
dans un coin du " living room." 

Toute cette vie familiale laborieuse, animée et heureuse 
est en grande partie l'oeuvre de l'excellent système des 
écoles publiques de la Nouvelle-Ecosse. Ici sans doute l'é- 
volution était déjà commencée dans la génération précé- 
dente, les parents se trouvent eux-mêmes en état de diriger 
leurs enfants. Mais grâce à une instruction plus complète 
et à une formation énergique, les enfants feront encore 
mieux. C'est ainsi que le fils cadet, successeur de son père, 



LES ÉCOSSAIS DU CAP BRETON 19 

se prépare de longue main à faire valoir la propriété. La 
modeste pension, pouvant recevoir une dizaine de per- 
sonnes, sera entourée de chalets qui rendront la plage po- 
pulaire. Puis il exploitera les carrières qui se trouvent sur 
sa terre et construira des fours à chaux. Cette pierre, utili- 
sable dans l'industrie, entrave l'agriculture mais il nous a 
fait remarquer qu'elle ne nuit en aucune façon à l'élevage 
des vaches laitières et des animaux de boucherie. 

Naturellement, une telle famille exerce une influence 
saine sur son entourage. Appartenant au culte baptiste, 
dont les adhérents sont peu nombreux, elle s'occupe de 
l'entretien de la chapelle et héberge le pasteur plus sou- 
vent qu'à son tour. Ses rapports de voisinage sont fréquents 
et les associations dont elle forme partie tiennent surtout 
de l'école et de l'église. On s'occupe peu des affaires mu- 
nicipales, si ce n'est au point de vue de ces groupements ; 
quant à la politique, on en suit les développements, mais 
sans passion. Enfin chacun des membres de la famille 
affirme dans tous ses actes, la doctrine si salutaire de la 
confiance en soi : " self-reliance et self-help." 

Le type anglo-arnéricain. 

Ces deux familles sont des exemplaires assez typiques de 
la population écossaise rurale du Cap-Breton à l'heure ac- 
tuelle. Sa destinée ultime ne me parait pas douteuse. Elle 
perd rapidement sa caractéristique traditionnelle pour se 
fondre dans la masse anglo-saxonne américaine. Celle-ci 
est partout presque identique, car partout on trouve des in- 
fluences identiques à l'oeuvre : les pouvoirs publics et l'é- 
cole s 'inspirant d'un même principe et agissant dans des 
milieux où les moyens d'existence ne sont pas essentielle- 
ment différents. La facilité et la rapidité des transports 
mettent les mêmes objets et les mêmes ressources à la por- 
tée de tous. Ce phénomène semble du reste général dans 
l'Amérique septentrionale. C'est la langue qui détermine 
les groupements. Les gens de langue française au Canada, 
si différents en France, en Belgique et en Suisse, perdent 



20 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

rapidement ici leurs traits distinctifs. Quant aux Anglais 
modernes, ils ne reconnaissent plus leurs cousins d'Amé- 
rique tant ceux-ci ont évolué. 

Ce type américain ne s'est pas, on le conçoit, formé en 
un jour. On en trouve l'origine aux Etats-Unis. Dès le 
milieu du XVIIIe siècle l'influence d'une élite nouvelle in- 
tellectuelle et sociale se manifestait parmi les descendants 
des pi Igri m fat hers qui s'étaient expatriés pour satisfaire à 
une conviction profonde. Ce fut là^ le foyer de la révolu- 
tion américaine à laquelle le peuple des Etats hors de la 
Nouvelle-Angleterre, ne se rallia d'abord qu'en hésitant. La 
révolution politique triomphante fit la révolution sociale 
dont l'école publique fut l'instrument. Des citoyens gran- 
dirent imbus des traditions plus ou moins véritables de 
cette révolution. On ne craignit pas de nourrir les enfants 
de gloires quelquefois un peu problématiques afin de sti- 
muler leur ambition patriotique. L'effort fut calculé, una- 
nime, énergique. Ses initiateurs, s'affranchissant de toutes 
entraves traditionnelles, s'appliquèrent à former les jeunes 
intelligences d'après un programme de philosophie pra- 
tique nouveau dans l'histoire de l'humanité. 

Naturellement cette innovation donna lieu à de vives cri- 
tiques, les mêmes du reste qu'on fait entendre aujourd'hui 
dans d'autres pays où l'on tente des expériences sociales 
analogues. Il est vrai que le premier produit de l'éducation 
nouvelle fut franchement désagréable. Les nouveaux ci- 
toyens manifestaient leur liberté par la grossièreté et la 
violence. Charles Dickens en a fait un portrait inoubliable. 
Mais il avait écrit sans assez refléchir, car les descendants 
des hommes qu'il critiquait, sortis du même moule scolaire, 
ont, à certains points de vue, réalisé l'idéal de l'écrivain. 

Le système scolaire d'Ontario, des provinces maritimes 
et de l'Ouest canadien fut calqué sur celui des Etats-Unis. 
L'institution est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en 
faire la description. On y exalte systématiquement l'effort, 
mais l'effort concentré, impassible et sans démonstration 
extérieure, ce qui décuple les forces d'un homme en face 
d'un ennemi non averti. C'est une armure. C'est ce qu'un 



LES ÉCOSSAIS DU CAP BRETON 21 

écrivain a appelé : " to learn the lesson of the race." Les 
jeunes gens ainsi formés sont capables presque de tout, car 
on leur a persuadé que rien ne leur est impossible et qu'en 
toutes choses ils doivent compter sur leurs propres forces, 
leur propre jugement. Que nous sommes loin du citoyen 
idéal décrit par le vicomte M. de Vogué : " prêt à tous les 
dévouements et à tous les sacrifices sur un signe du chef 
qui sait capter sa confiance, n'exigeant en retour de ce chef 
qu'une garantie de protection après la lutte quand les com- 
battants licenciés retombent dans leur apathie." Chez les 
populations de formation anglo-américaine, on peut dire 
que l'apathie n'existe pas, on ne demande la protection de 
personne, on ne reconnaît point de chef et c'est tout au 
plus si on consent à déléguer certains des pouvoirs popu- 
laires pour un temps limité. Ces populations sont com- 
plètement particularistes et, à notre avis, l'avantage est 
énorme. 

Plusieurs romanciers anglo-américains et canadiens, no- 
tamment messieurs Robert Barr, Knowles et Montgomery 
se sont faits les peintres de cet état social. Certaines par- 
ties des Etats-Unis, surtout la Nouvelle- Angleterre, sont, on 
le conçoit, en avance sur le Canada où le milieu est moins 
riche et le terrain moins préparé. Aussi trouve-t-on dans 
la république américaine une magnifique floraison d'écoles 
supérieures, dont on peut juger de l'esprit en étudiant cette 
personnalité remarquable, le Dr Goldwin Smith, qui en fut 
une des âmes dirigeantes. 

Impossible de nier en tout ceci l'influence du régime sco- 
laire. Mais l'école ne donne ces résultats que parce que le 
milieu est favorable. Le réformateur reste impuissant en 
face de certaines conditions antisociales. Dans les très 
grandes villes et dans certains centres industriels, où sont 
parquées les masses prolétaires, on trouve une population 
bien diflicile à classifier. L'organisation des unions ou- 
vrières lui a donné une formation, inférieure il est vrai à 
celle que nous venons de décrire, mais bien supérieure à 
son état antérieur. Il ne faut pas l'oublier, en effet, une 
masse prolétaire non organisée et amorphe, est réfractaire 



22 LA REVUE FRANCO -AMÉRICAINE 

au progrès social. On constate donc qu'en Amérique comme 
ailleurs, la classe ouvrière reste distincte du reste de la po- 
pulation et que la divergence entre les deux est profonde. 
Il en est déjà ainsi au Cap-Breton. Un assez grand nom- 
bre de jeunes gens, il est vrai, abandonnent l'agriculture 
pour le travail des mines, mais on remarque que ceux qui 
ont suffisamment évolué vers le type supérieur anglo-amé- 
ricain évitent de se laisser entraîner de ce côté. 

Les groupes français. 

C'est cette force sociale dont nous venons de parler qui 
développe l'Amérique septentrionale. Son esprit est un peu 
exclusif, mais sa puissance est formidable. Ceux qu'elle 
n'assimile pas elle les isole, elle les emmure d'indifférence 
et de silence, comme les abeilles ensevelissent dans la cire 
les intrus qui pénètrent dans la ruche. Cela n'est pas l'effet 
d'un calcul, c'est la résultante d'une impulsion d'oîi l'ins- 
tinct n'est pas absent. Les immigrants qui s'attendent à 
des conditions nouvelles se conforment autant qu'ils le peu- 
vent aux conditions de l'Amérique, mais les Anglais qui 
croient retrouver des Anglais en restent fort surpris ; aussi 
les malentendus sont-ils fréquents. Il en est de même pour 
les Français; il ne comprennent plus d'abord les Cana- 
diens-français. 

Seul un groupe puissant, homogène et économiquement 
indépendant, peut résister à cette assimilation civilisatrice, 
mais un peu trop uniforme et despotique, et cela à la con- 
dition de lui opposer un élément civilisateur également 
avantageux. Il est bien évident que si la formation qu'on 
voulait opposer à la civilisation anglo-américaine lui était 
vraiment inférieure, il ne serait pas sage d'insister pour 
qu'elle survive. Heureusement, la formation sociale cana- 
dienne-française, laquelle nous vient de France, n'est pas 
inférieure à l'anglo-saxonne. Il est indéniable cependant 
qu'il y a arrêt dans le développement normal de nos com- 
patriotes. Les Canadiens-français sont assez nombreux et 
organisés pour résister à l'assimilation ; ils l'ont fait avan- 
tageusement, alors qu'opposés à une population angle- 



LES ÉCOSSAIS DU CAP BRETON 23 

saxonne moins avancée que celle d'aujourd'hui, ils ont con- 
quis la liberté. Ont-ils su conserver leurs avantages ? Ont- 
ils compris la nécessité d'un effort soutenu ? Ont-ils conquis 
surtout l'indépendance économique, corollaire obligé des 
libertés politiques ? Ne sont-ils pas plutôt, comme le ci- 
toyen idéal de M. de Vogué, retombés dans l'apathie ? Ont- 
ils jamais réfléchi que s'il leur arrive de se laisser devan- 
cer dans la lutte, le contre-coup pénible de leur infériorité 
même temporaire se fera sentir jusque dans le plus infime 
groupement français de l'Amérique, et à plus forte raison 
du Canada? Si les colonies françaises de la Nouvelle- 
Angleterre, du Nouvcau-Brunswick, du Cap-Breton sont 
prospères et respectées, c'est que la province de Québec 
aura fait son devoir; sont-elles malheureuses et léthar- 
giques, c'est que dans la province de Québec on est ou- 
blieux du devoir social. Les circonstances ne m'ont pas 
permis de visiter les groupes français de l'île du Cap-Bre- 
ton, je ne les connais que par ouï-dire ; je ne saurais donc 
dire jusqu'à quel point ils souffrent de nos fautes. Ce que 
je sais bien, c'est que ces fautes ne sont pas irréparables, 
que le Canada français peut encore se racheter et reprendre 
son véritable rôle, au prix d'un effort unanime et sérieux. 
Et s'il fait cet effort, les Acadiens, vivant en villages isolés 
sur l'ancienne île Royale, verront s'ouvrir devant eux un 
brillant avenir sans qu'ils aient à sacrifier pour cela la 
langue qui leur est chère. Il fut un temps où le peuple grec, 
jadis si glorieux, n'était plus représenté que par une poi- 
gnée de paysans ruinés et rendus à dem.i-sauvages par des 
siècles d'oppression. Et cependant nous voyons aujour- 
d'hui la nation grecque refleurir non seulement en Grèce, 
mais aussi dans toute la Turquie d'Europe où elle domine 
par sa culture et par sa puissance économique, en attendant 
sa complète émancipation. De tels exemples prouvent que 
les rejetons d'un peuple illustre peuvent tout espérer, s'ils 
veulent faire de sérieux efforts pour reconquérir leur place 
au soleil, sur une terre où l'oppression est inconnue et où 
l'intelligence et l'effort sont sûrs de trouver une prompte 
récompense. 



L'Ecole des Belles-Mè 



ères 



COMEDIE EN UN ACTE 



PERSONNAGES 

FIFINE, femme d'André.. Mmes DULUC 

Mme GRAINDOR, mère de Fifine JENNY ROSE 

Mme MEILLET, mère d'André Netza 

LEONTINE, bonne DiCKSONN 

M. GRAINDOR MM. Lerand 

ANDRE... Maury 

En p e nos jours. 

Un salon 



SCENE PREMIERE 
fifine, ANDRE 

André entre par la porte, en bras de chemise, tenant sa ja- 
quette à la main. Il ne voit pas Fifine qui met son 
chapeau. 
André. C'est trop fort ! (Il appuie avec force, à plusieurs 
reprises, sur un bouton électrique ; il va à la porte du fond 
et l'ouvre en criant.) Léontine ! Léontine ! 

Fifine est arrivée sur la pointe des pieds jusqu'auprès 
de son mari qui ne l'a pas encore vue; elle crie également. 
— Léontine ! Léontine ! (Elle éclate de rire et descend en 
scène.) 

Ah ! tu es là ! Et la bonne } 

Léontine ? 

Oui, ma jaquette n'est pas brossée. 

Tu vas voir des malades, ce matin, monsieur le 



André. 
Fifine. 
André. 
Fifine. 
docteur } 
André. 



Tu sais bien que je n'en ai pas. Depuis un mois 



l'école des belles-mères 



25 



que j'ai passé mon dernier examen... Mais je sonne depuis 
une heure. 

Fifine. Et personne ne répond ? 

André. Non ! 

Fifine. Ca ne m'étonne pas ! 

André. Pourquoi } 

Fifine. Parce qu'il n'y a personne. (Elle rit.) 

André. Tu ne seras jamais sérieuse. 

Fifine. Si, quand j'aurai vingt ans. 

André. Mais moi, j'en ai vingt-cinq et je. . . 

Fifine. Mon pauvre André. . . Faut te brosser toi-même 
comme pendant notre voyage de noces à Paris. 

André. Je n'ai pas trouvé la brosse. 

Fifine. Ah! attends! (Elle lui prend la jaquette des 
mains et la secoue un peu.) Là! 

André, (mettant sa jaquette). — Et Léontine ? 

Fifine. Elle est sortie pour chercher une place. 

André. Une place ! On l'a donc mise à la porte ? 

Fifine. Oui ! 

André. Qui } 

Fifine. Maman, parbleu ! 

André. Pourquoi ? 

Fifine. Je ne sais pas. . . Qu'est-ce que ça peut te faire ? 

André. Et l'autre ? 

Fifine. L'autre, elle est allée faire une course. 

André. Où ça ? 

Fifine. (riant). En voilà, des questions! Est-ce que je 
sais. — C'est maman qui l'a envoyée. Tu es fâché ? 

André. Non ! 

Fifine. Faisez une risette ! 

André, (riant). Embrasse- moi. 

Fifine. Encore ? . . . N'abîme pas mon chapeau. (Il l'em- 
brasse.) Là !.. . C'est assez. . . Comment le trouves-tu, mon 
chapeau ? 

André. Très gentil. 

Fifine. Tu dis ça ; tu ne l'as pas regardé. 

André. Mais si. . . Tu sors ? 

Fifine. Tu vois. 



26 LA REVUE FRANCO-AMÉRICIANE 

André. N'oublie pas de passer chez le tapissier. 

Fifine. Maman y est allée. 

André. Qu'est-ce qu'il a répondu ? 

Fifine. Elle te le dira. 

André. Où vas- tu ? 

Fifine. Je vais avec maman. 

André. Quoi faire ? 

Fifine Ah î voilà ! . . . Acheter un chien ? 

André. Un chien ? 

Fifine. Oui! Oh! il est si petit, que tune t'apercevras 
pas de sa présence. C'est un amour, gros comme ça, avec 
des petites oreilles, des yeux noirs. . . tu verras. Il ressemble 
à ma tante. Tu sais, ma vieille tante. Je le ferai jouer. Nous 
jouerons tous les deux. Tu lui apprendras à faire le beau. 
(Elle saute de joie.) Ce qu'on va s'amuser. 

André (riant). Et combien, cet amour ? 

Fifine. Cher ! . . . mais c'est comme en tout : quand on 
veut avoir du beau, il faut y mettre le prix. 

André. Combien, encore ? 

Fifine. Cent cinquante francs. 

André. Tu es folle, ma petite Fifine ? Voyons, réflé- 
chis... Tu ne l'auras pas huit jours, que tu en seras 
lasse. .. 

Fifine. Tu crois ? 

André. Certainement. Et puis. . . je ne sais pas bien 
comment te dire cela. . . il faut un peu surveiller nos dé- 
penses. 

Fifine (sans mauvaise humeur.) C'est bon ! je ne l'achète- 
rai pas. . . Es-tu content }. . . 
André. Oui ! 
Fifine. Au revoir ! Au revoir ! (Elle sort en courant.) 

SCENE II 

André (seul, puis Léontine) 

André. J'ai peut-être eu tort de la priver de son chien. . • 
mais je ne veux pas laisser sa mère gouverner. (Entre Léon- 
tine. 



l'écgle oes belles-mères 27 

Léontine. Monsieur me demande? 

André. Non ! C'était pour. . .ce n'est plus la peine. 

Léontine. Monsieur sait qu'on m'a renvoyée ? 

André. Oui. Pourquoi ? 

Léontine. Parce que j'avais demandé à madame — à la 
mère de madame — d'aller, dimanche, chez mon grand-père 
qui est malade. 

André. Eh bien, vous irez chez votre grand-père et vous 
resterez à mon service. 

Léontine. Merci, monsieur ! (On entend sonner.) 

André. On sonne ! Allez donc voir ! (Elle sort) 

SCENE III 
André (seul, puis Madame Meillet) 

André. Je veux être le maître chez moi, saperlotte ! (La 
bonne fait entrer Mme Meillet.) 

Madame Meillet— Mon cher enfant ! (Embrassades.) Je 
viens entre deux trains, chez le notaire, pour signer des pa- 
piers. Je n'ai pas voulu passer dans ta rue, sans monter te 
dire bonjour. Fifine va bien } 

André. Très bien ! Elle est sortie. 

Madame Meilkt Déjà ! Alors, je me sauve. . . Et la clien- 
tèle ? 

André. Rien ! Seulement, nous comptons beaucoup sur 
l'influenza, au commencement de l'hiver. 

Madame Meillet Tant mieux ! Et le ménage, ça marche 
toujours, avec ta belle-mère } Quelle idée vous avez eue de 
venir habiter ici. . . Alors, ça marche ? 

André. Oui, seulement. . . 

Madame Meillet Seulement ? 

André. Il y a des petits tiraillements. Fifine n'est pas 
assez affectueuse. . . Elle n'aime pas assez son chez 
soi. . . enfin. . . 

Madame Meillet Je vois ce que c'est II faudrait l'oeil 
de ta mère là-dedans. 

André. J'ai peut-être eu tort de te dire cela. 

Madame Meillet. Du tout ! du tout ! Je cours chez mon 



28 LA REVUE FRANCO-AMJÉRICAINE 

notaire, parce qu'il ne serait plus là, si j'arrivais en re- 
tard. . . et je reviens ici. Et — écoute bien ce que ta mère va 
te dire — je n'en partirai pas avant que tout y soit en ordre. 

André. Ma foi, je te remercie. Je n'osais pas te le de- 
mander. . . ce sera une bonne chose. 

Madame Meillet. Tranquiliise-toi. J'arrangerai tout, et ce 
ne sera pas long. A tantôt ! 

André (la reconduisant). A tantôt. . . (Il reste un moment 
à la porte, redescend et sonne. Léontine paraît.) 

SCENE IV 

André, Léontine 

André. Vous mettrez trois couverts, ce soir ! 

Léontine (surprise). Trois couverts ? 

André. Oui, ma mère dînera ici. . . Qu'est-ce que vous 
avez ? 

Léontine. Mais, monsieur, c'est impossible ! 

André. Parce que .?. . . 

Léontine. Mais, jusqu'ici, monsieur et madame ont tou- 
jours pris leur repas chez les parents de madame, en bas ; 
alors, la cuisine n'est pas en éiat. 

André. Allons ! C'est bien ! 

SCENE V 

Léontine, André, (puis) Fifine 

Entre Fifine avec un petit chien sous le bras. 

Fifine. Je n'ai pas été longtemps. . . 

André. Qu'est-ce que c'est que ça ? 
. Fifine. Est-il gentil, hein ? N'est-ce pas qu'il ressemble à 
ma tante .? (A son chien.) Faisez une risette à son père. 
(A son mari.) Embrasse-le. . . Approche-toi, il va t'embras- 
ser... approche-toi donc. . . (André, après résistance, 
se fait embrasser par le chien. Il s'essuie la figure.) 
Oh ! tu n'as pas besoin de t'essuyer comme ça. Il n'y a rien 
de plus sain que la langue d'un chien. (Au chien.) 11 est 
messant, son papa ? Oh ! n'amour ! qu'il était zoli, zoli, le 
petit sien sien, à sa mémère. . . (Elle l'embrasse.) 



l':école des belles-mères 29 

André. Je croyais que tu ne devais pas Tacheter. 

Fifine. Je ne l'ai pas acheté, j'ai dit à maman que j'en 
avais envie. Elle m'en a fait cadeau. Regardez, Léon- 
tine, s'il est joli, et son petit nez, et ses petites noreilles. . . 
Vous allez faire du feu dans la petite chambre et l'installer 
dans la niche qu'on a apportée. . . Et puis, il faut lui faire 
de la soupe ; allez chercher des os, en bas, et de l'eau ; n'ou- 
bliez pas de l'eau et un bout de sucre. Allez ! (Elle lui 
donne le chien. — A son mari.) Non, mais regarde. André, 
regarde, il veut que tu lui dises bonsoir. On dirait qu'il 
comprend que tu n'en voulais pas. Pauvre tite bête !. . . Bon- 
soir, mon trésor chéri. (Elle lui envoie un baiser. — Léontine 
sort) 

André, sans mauvaise humeur. — Heureux chien ! 

Fifine (riant et lui montrant le doigt). Oh ! Je sais pour- 
quoi tu dis ". heureux chien." — Assieds-toi là. . . Tiens, tu es 
un bon mari. . . J'avais très peur d'être grondée. . . mais c'est 
maman qui m'a forcée à le prendre. Tu es gentil de ne rien 
me dire. Voilà pour ta peine. (Elle l'embrasse. André veut 
la retenir.) Non ! c'est assez, chut ! Soyez sage ! 

André. Méchante ! 

Fifine. Vas-tu quelque part, tantôt ? 

André. Je devais aller à une répétition de l'opéra nou- 
veau, au théâtre des Arts ; je n'irai probablement pas. 

Fifine. Oh ! si, vas-y. 

André. Tu y tiens ? 

Fifine. Oui. . . et emmène-moi ! 

André. Ma chère enfant, c'est impossible. 

Fifine. Pourquoi } 

André. Ce n'est pas convenable. . . Il faut passer par les 
coulisses. . . il faut. . . Enfin, ce n'est pas ta place. 

Fifine. Tu dis tout le temps ça. . . Et, lorsque tu te dé- 
cides à me prendre avec toi, tu es bien content après. . . Tes 
amis le disent bien, qu'on peut conduire sa femme à une 
foule d'endroits, où tu ne veux pas que j'aille. 

André. Oui, mais aucun n'y emmène fa sienne ! Allons 1 
tu resteras là ! tu t'occuperas. 



30 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Fifine. Je resterai là. . . je resterai là. . . Pas ici, toujours. 
En bas ! chez maman. 

André. Pourquoi ? C'est ici. . . chez nous, ce n'est pas en 
bas. 

Fifine. Oh ! oui, mais ici, je m'ennuie, toute seule, je ne 
sais pas où sont les choses. . . Tandis que, chez maman, j'ai 
toutes mes petites affaires à leur place, toutes mes commo- 
dités. . . Enfin, je m'y plais mieux. . . Mais tu serais si gen- 
til de m'emmener ! Si tu savais comrçe ça m'amuse, de sor- 
tir ! Je voudrais être toujours dehors. 

André. Ce n'est pas possible. 

Fifine. Tant pis ! 

André. Tu vas comprendre. . . Il faut t'habituer à rester 
davantage chez toi, prendre plus à coeur ton rôle de maî- 
tresse de maison. 

Fifine. Puisque maman est là. 

André, Mais nous ne resterons pas éternellement chez 
tes parents. 

Fifine. Pourquoi pas ? 

André. Mais. . . un jour viendra où j'aurai des clients. . . 
Alors. . . 

Fifine (s'échappant). Ah! Voilà maman! (Elle va au- 
devant de sa mère qui entre.) 

SCENE VI 

André, Fifine, Madame Graindor 

Madame Graindor. Bonjour, André. 

André. Bonjour, bonne maman ! 

Fifine. Dis donc, maman, André ne veut pas que j'aille à 
une répétition au théâtre des Arts. 

Madame Graindor. André a parfaitement raison î 

Fifine. Il y va, lui. 

Madame Graindor. Eh bien ! c'est qu'il a besoin d'y 
aller... Toi, tu viendras chez nous. . . Tu ne seras pas à 
plaindre. 

Fifine. J'aurais voulu. . . 

Madame Graindor. Ce n'est pas la place d'une femme 
comme il faut. 



l'école des belles-mères 31 

André. C'est ce que je lui disais. . . 

Madame Graindor. J'ai vu Léontine, en entrant. . . A-t- 
elle trouvé une place ? 

André. Elle n'en cherche plus. 

Madame Graindor. Ah ! 

André. Je la garde. 

Madame Graindor. Ah ! 

André. Je lui ai permis d'aller chez son grand-père. 

Madame Graindor. Je ne lui aurais pas refusé d'aller là ! 
mais je crains que, sous ce prétexte. . . 

André. Je suis sûr que c'est là qu'elle va. 

Madame Graindor. Alors vous avez bien fait. Tenez, 
c'est pour vous, ce paquet que je viens d'apporter. (A Fifine.) 
Tu vas voir, comme il va être content. . . D'abord, il faut 
me dire si vous avez grondé bien fort à propos du chien. 

Fifine. Il n'a rien dit. 

Madame Graindor. Vrai ? 

Fifine. Rien ! Il est mignon tout plein. 

Madame Graindor. Si vous aviez vu comme elle en 
avait envie. Et cette petite bête, on aurait dit qu'il com- 
prenait, il lui faisait des caresses à n'en plus finir. 

Fifine. En pleurant ! Et en faisant comme ça avec ses 
petites papattes. 

Madame Graindor. Je n'ai pas su résister. . . et je crois 
qu'à ma place, vous auriez cédé comme moi. Seulement, 
nous avions bien peur toutes les deux, n'est-ce pas, Fifine ? 

Fifine. Oh ! oui, moi, îe coeur me battait, en ouvrant la 
porte. 

Madame Graindor. Et si je suis montée aussi vite, c'est 
pour être tout de suite certaine que vous ne me gardez pas 
rancune. 

André. Fifine est si contente ! 

Madame Graindor. Alors, si vous ne m'en voulez pas, 
ouvrez. . . 

André (obéissant). Des cigares. . . quatre boîtes de vingt- 
cinq. Oh ! bonne maman ! 

Madame Graindor. Et quels cigares, s'il vous plaît ? 
André. Des exquisitos à quatre-vingts centimes. 



32 LA REVUE FRANCO-AMiRICAINE 

Madame Graindor. Parfaitement ! 

André. Mais vous faites des folies, bonne maman. . 
C'est trop. . . comment avez-vous eu Tidée ? 

Madame Graindor. Vous ne vous rappelez pas ? 

André. Non î 

Fifine. Hier. . . après dîner. . . 

André. Ah ! le cigare qu'on m'avait donné. 

Fifine. Et que tu as trouvé si bon. 

Madame Graindor. Vous avez dit : '^Sapristi, je m'y 
habituerais bien, à ces cigares-là ! " '- 

Fifine. Je t'ai demandé le prix et le nom, sans avoir l'air 
de rien ! 

Madame Graindor. Et voilà ! . . . Qu'on dise, maintenant* 
du mal des belles-mères ! 

André. Il faudrait ne pas vous connaître. 

Madame Graindor. Ca, c'est gentil. . .. je suis venue un 
peu vous voir, je me suis dit : " Ils sont tout seuls, là-haut, ils 
vont peut-être s'ennuyer," et j'ai apporté mon ouvrage. . . 
(Tout en causant, elle s'installe.) Dites-moi un peu pour- 
quoi il est convenu que toutes les grand'mères sont bonnes 
et toutes les belles-mères méchantes, alors qu'une grand'- 
mère est toujours une belle-mère ? 

André. Je ne sais, mais vous serez une grand'mère ado- 
rable. 

Madame Graindor. Oh ! le plus tard possible. 

André. Je dis, moi, le plus tôt possible. 

Madame Graindor. C'éstpour vous que je parle. Jouissez 
de votre jeunesse, allez ! les enfants viendront toujours 
assez tôt et assez nombreux. 

André. Je ne suis pas de votre avis ! 

Madame Graindor. Heureux ceux qui n'en ont pas. 

André. J'espère bien que, l'an prochain, vous serez mar- 
raine. 

Madame Graindor. Déjà ! 

André. Les enfants, c'est la joie et la paix du foyer. 

{A suivre.) 



Voix d'Acadie 



Le travail d'assimilation 
II 

LES LEÇONS DE L'HISTOIRE 

" L'histoire est la maîtresse de la vie ; elle enseigne aux 
nations comme aux individus à préparer l'avenir " — Plût à 
Dieu que notre histoire eût eu ce résultat sur notre peuple ! 
Mais, il faut le dire et le répéter, notre peuple ne connut 
que très imparfaitement son histoire. Les ouvrages qui, 
comme ceux de M. l'abbé Casgrain, traitent spécialement 
de l'Acadie ; ou comme ceux de Mgr H. Têtu, sur les 
évêques de Québec, en traitent indirectement; les œuvres 
de Rameau de St-Père et d'autres écrivains de la vieille 
France, rien de tout cela n'est connu chez nous. Je ne serais 
pas étonné que la plupart de nos lettrés, prêtres et laïcs, à 
deux ou trois exceptions près, ne connaissent même pas 
ces noms, 

A ces ouvrages, il convient d'ajouter le livre vengeur du 
comité de prêtres de Québec, en réponse aux mensonges 
sans vergogne de l'archevêque O'Brien. Si ce livre venge 
surtout l'honneur outragé du saint épiscopat de Québec, 
par la force même des choses il venge aussi le peuple aca- 
dien, représenté naguère encore par un écrivain français 
de France, comme un peuple aux idées mesquines, étroites, 
gens têtus et insurbordonnés : échos irrécusables du senti- 
ment officiel de l'archevêché d'Halifax (Les Français du 
Sud-Ouest de la Nouvelle-Ecosse, par le P. Dagnaud, eudiste). 

Je ne ferai pas ressortir le contraste frappant entre le 
genre de familles des évêques français et le genre de celles 
des autres, dans les Provinces Maritimes surtout : on ne 
naît point comme on veut 



34 LA REVUE FRANCO-AMÉRICIANE 

Mais on me permettra bien de faire voir le contraste 
d'éducation entre les deux genres de prélats. 

Le l6 septembre 1/79, Mgr Briand, évêque de Québec, 
écrivant aux Acadiens, s'adresse ainsi : 

'' Nos très chers enfants" (Mémoire vengeur, page 17). 

Mgr d'Esglis, le 19 octobre 1787, s'adressant aux catho- 
liques des Provinces Maritimes, Acadiens et autres, écrit : 

*' A nos très chers Enfants en N.-S.-J.-C " (Mémoire 

vengeur, page 50). Chaque fois que les évêques écrivirent 
à nos pères, ils le firent avec les démonstrations du plus 
véritable amour paternel. 

Le 5 juillet 1818, l'Edmund Burke voyait ses intrigues 
couronnées de succès : il devint ce jour-là vicaire aposto- 
lique de la Nouvelle-Ecosse— et de ce jour- là les fidèles 
catholiques, français et autres, furent sevrés de cette affec- 
tion si nécessaire à tous, surtout à ceux qui peinent et qui 
souffrent, au pauvre peuple. 

Les Evêques et les prêtres français (j'entends par là ceux 
de langue française : Français de France, Canadiens- 
français, Acadiens) prenaient et prennent un soin tout 
paternel de ceux qui leur sont confiés. Ils sont vraiment les 
guides, les conseillers, les pères des fidèles. Cependant, la 
calomnie déversée à flots contre eux depuis Edmund Burke 
jusqu'au "Mémoire irlandais" de 1905, a causé à Rome une 
impression qui est loin d'être effacée, encore que cet eft^ace- 
ment soit commencé. Le 22 mars 1910, un éminent per- 
sonnage disait devant témoin à l'un de mes amis : *'Ne 
croyez pas, cher ami, que l'épiscopat français du Canada 
jouisse de la moindre considération à Rome. J'ai vu, il n'y 
a pas longtemps, une lettre d'une très haute personnalité 
de Rome à un autre au Canada, et je vous assure que dans 
cette lettre l'épiscopat français du Canada était fort mal 
arrangé, et que ce personnage de Rome s'en moquait ferme." 

On accuse les Français qui se défendent — " Revue Fran- 
co-Américaine," journaux de la province de Québec, votre 
humble serviteur — d'être violents, d'exciter les haines de 



VOIX d'acadie 35 

races. Crier lorsqu'on est frappé, et raconter cette brutalité, 
c'est de la violence ? — Insondable bêtise chez les uns, pro- 
fonde méchanceté chez les autres, qui dénaturent ainsi les 
faits, encore que ce soit pour s'attirer les bonnes grâces 
d'un dignitaire quelconque. 

Tout est employé contre nous pour nous tenir ou nous 
mettre sous la domination de l'être insatiable que l'on sait. 
Afin de donner plus de poids encore aux noms portés au 
bas du " Mémoire " de 1905, il faut savoir comment ce 
" Mémoire " parvint à destination avec autorité, avec cer- 
titude. Et tout cela, on en conviendra, dépasse tout ce qui 
se peut concevoir en fait de malignité de coeurs ingrats. 

Par tout le monde catholique, excepté dans certains mi- 
lieux à Rome et chez l'insulteur public, on sait que c'est le 
saint épiscopat français de Québec qui a fait l'Eglise ca- 
tholique dans toute l'Amérique du Nord, comme l'abeille 
fait la ruche. Et l'on peut affirmer, sans la moindre témé- 
rité, que cette Eglise catholique, constituée patiemment, au 
prix des plus durs sacrifices, sera détruite tout aussi sûre- 
ment, mais rapidement, par l'épiscopat assimitateur, si Dieu 
lui laisse vie et puissance. La "Correspondance de Rome," 
après sa fameuse question (au printemps dernier) aux jour- 
naux catholiques- américains, doit le savoir, si elle n'est 
pas, elle aussi, sourde et aveugle. Elle a appris par eux — 
après que les journaux français l'avaient dit et répété de- 
puis des années — qu'ils ne comptent pas quinze millions de 
catholiques quand l'immigration et les naissances forcent 
à en supposer au moins cinquante millions. Et la "Cor- 
respondance de Rome " (organe du Vatican) ne voit pas, 
ou ne veut pas voir, que c'est à déchristianiser le peuple 
français dans toute l'Amérique du Nord, Canada y compris, 
que travailler avec un acharnement digne d'un Julien l'A- 
postat, anglo-saxon et assimilateur. 

A travers ses mensonges, l'ar^chevêque d'Halifax ose 
dire "que c'est aux prêtres irlandais que les Acadiens doi- 
vent leur reconnaissance " (page 142) ; " que c'est grâce 
aux prêtres irlandais et malgré les évêques de Québec que 
les Acadiens avaient gardé leur foi " (page 58). 

On croit rêver 



36 LA REVUE FRANCO -AMÉRICAINE 

LES NOTRES CONTRE NOUS 

Lorsque, par suite de je ne sais quel miracle de la Provi- 
dence, il fut connu à Rome qu'il existait au Nouveau- 
Monde, au Canada, un héroïque petit peuple français mar- 
tyrisé dans sa vie matérielle, puis martyrisé dans sa vie 
morale, l'épiscopat des Provinces Maritimes se hâta d'é- 
clairer le Souverain Pontife et de lui faire remarquer " que 
ce petit peuple vivait d'herbes et de. racines dans le fond 
des bois, comme les sauvages ; que ces gens n'avaient ni 
biens (c'est toujours la partie essentielle, chez l'assimila- 
teur : voyez Walsh ! ), ni éducation, ni la moindre instruc- 
tion ; que les quelques prêtres sortis de leurs rangs n'a- 
vaient ni la science, ni la sainteté, et qu'ils n'étaient point 
du bois dont on fait les évêques." Et autres inepties calom- 
nieuses de ce genre. 

Rome crut nos persécuteurs et nous abandonna à leur 
rapacité. 

Ceci est de l'histoire moderne — très actuelle même. — 

L'archevêque d'Halifax avait peut-être fait généreuse- 
ment — avec l'argent de la partie acadienne de son trou- 
peau — hommage de son livre au Saint-Père ?... Qui veut la 
fin veut les moyens. Et ce moyen, certes, était excellent 
pour garder toute l'Acadie sous le joug. 

Le " Mémoire " vengeur de Québec, j'oserais le jurer, n'a 
jamais été connu à Rome 

Et d'ailleurs, à quoi bon ? 

Ce petit peuple trahi, vendu par ses frères (.?), recourt au 
Pape dès qu'il sait, enfin, que c'est son droit. On le re- 
pousse, lui et les admirables évêques français, sous prétexte 
que " c'en est fait de la langue française en Amérique, qu'il 
importe peu de donner aux fidèles français des évêques de 
leur race et de leur nationalité." Et cela se dit dans l'en- 
tourage immédiat du Pape 

Spectacle stupéfiant : on voit même un journaliste. Fran- 
çais de France, établi en Nouvelle- Angleterre, parvenir à 
faire imprimer au Canada, dans un journal qui, je le crois, 



VOIX d'acadie ^ 37 

est dévoué à la cause de notre race, des faussetés de ce 
genre : 

" Que les temps sont changés ! Le Saint-Siège est occupé aujour- 
d'hui par un saint si détaché des choses de ce monde, que les prières de 
la chrétienté n'arrivent pas toutes jusqu'à lui. C'est ainsi qu'on explique 
le silence obstiné qui suit toute supplique envoyée à Rome pour chercher 
un remède aux maux dont souffrent les Canadiens-Français, et surtout 
les Franco-Américains. Sa Sainteté, dit-on, mettrait tout de suite un 
terme aux mauvais traitements dont les Canadiens-Français sont l'objet, 
si elle en avait seulement connaissance. 

*' Ce sont là, à notre avis, des propos de gens peu au courant du gou- 
vernement du Saint-Siège, ou des consolations banales qu'ils se donnent 
à eux-mêmes et à leurs coreligionnaires, au lieu de se demander si leurs 
prétentions sont acceptables, 

" Voici ces prétentions en quelques mots : La langue française est la 
sauvegarde de la foi parmi les Franco-Américains — pour ne parler que 
d'eux. L'intérêt même de l'Eglise leur fait un devoir de conserver leur 
langue et de réclamer des prêtres de leur nationalité. 

" C'est fort bien dit ; mais malheureusement il se dit aussi partout que 
le français se perd dans la Nouvelle-Angleterre, que les sociétés franco- 
américaines ne recrutent plus de membres nouveaux, parce que les jeunes 
gens ne parlent pas assez bien le français et ne s'en soucient pas. Mal- 
heureusement, tout cela n'est que trop vrai ; tout cela s'imprime dans les 
journaux franco-américains, et les Irlandais ont vite fait de mettre sous 
les yeux du Saint-Siège l'aveu écrit par eux-mêmes de l'impuissance des 
Franco-Américains à perpétuer cette langue française qu'ils disent être 
la sauvegarde de leur foi. Une langue dont la jeunesse ne veut pas, ne 
peut sauvegarder rien, c'est évident. D'un autre côté, les Irlandais met- 
tent au service de l'Eglise une langue bien vivante, pleine d'avenir dans 
le Nouveau-Monde, une langue qui doit unifier tout le troupeau dans ses 
descendants, et par là en rendre le gouvernement plus facile. Les vieux 
s'en iront bientôt avec leurs coutumes étrangères, qui causent tout le 
trouble ; les jeunes suivront docilement celles du pays où ils sont nés. Ne 
voilà-t-il pas de bonnes raisons, et, faut-il s'étonner que la Papauté garde 
le silence ? Peut-être attend-elle que les vieux soient disparus et leurs 
réclamations avec eux ?...." {Moniteur, Hawkesbury, Ont., le 25 août 
1911). 

Le reste de l'article est une réclame barnumesque en 
faveur de la... méthode de l'écrivain prétendant enseigner 
le français par des moyens impossibles. 

Ceux qui, prêtres ou laïcs, ont séjourné quelque peu aux 
Etats-Unis durant ces dernières années, savent combien 



38 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

le français a repris de vogue, d'ascendant, dans toute la 
Nouvelle-Angleterre. Les derniers événements d'ailleurs, 
où l'on a vu l'explosion de la haine la plus aveugle chez 
un dignitaire de la nouvelle église nationale qui, petit à 
petit, se dresse contre celle de Rome; ces événements ont 
été un coup de fouet salutaire aux Franco- Am^éricains — trop 
portés à s'endormir, et à stimuler le courage religieux et 
patriotique des vigilants. 

Certes, si nos journaux français, ^et du Canada et des 
Etats-Unis, ne servaient qu'à publier des choses dans le 
genre de ce qui vient d'être cité, la religion de Rome 
pourrait être surprise et faussée à tout jamais à notre 
endroit. Il suffisait des efforts gigantesques des prélats de 
l'Eglise américanisante et de leurs "K. of C." et de leurs 
complices du Canada, sans que nous-mêmes nous ingéniions 
à fourbir des armes contre nous. Il est temps, aux Etats- 
Unis et ici, que nous profitions de toutes ces leçons de 
l'histoire qui se déroule quotidiennement sous nos yeux — . 

DENIGREMENT PAR LES NOTRES 

Il faut bien, malgré qu'il m'en coûte, que je montre ici le 
travail d'ensemble fait contre nous. Travail d'ensemble : 
parce que, malheureusement, l'assimilateur trouva de 
précieux alliés parmi les nôtres. Je ne remonterai point à 
l'établissement du siège épiscopal d'Halifax, bien que ce 
soit un fait contemporain. Je me bornerai à ce qui s'est 
passé au temps de la génération présente. Contre l'admi- 
rable épiscopat français, nous avons eu, en 1892, le livre 
d'O'Brien, archevêque d'Halifax. Il fallait achever 
l'œuvre malsaine commencée par ce livre : après l'épisco- 
pat français, il fallait noircir le peuple français. 

O'Brien ne pouvait ni ne voulait se charger de cette 
besogne : chat échaudé craint l'eau froide. Il ne fallait 
pas, d'ailleurs, songer à attaquer le peuple de la province 
de Québec : ces gens-là savent se défendre, O'Brien le sait 
à ses dépens. Mais les Acadiens, qui se soucierait des 
attaques que l'on pourrait porter contre eux ?... 

Reste à trouver l'instrument. 



VOIX d'acadte 39 

Bientôt, l'instrument se façonne : la résistance passive 
de paroissiens entièrement dévoués, mais que l'on voudrait 
conduire comme un troupeau d'êtres presque sans raison, 
va faire éclore un projet quasi monstrueux : l'œuvre 
néfaste commencée par O'Brien se trouvera complétée par 
quelqu'un de notre sang, de notre langue. 

Sur qui va-t-on s'appuyer pour étayer sa thèse contre 
le peuple d'Acadie ? — Sur le prêtre le plus dévoué qui ait 
exercé le saint ministère depuis la dispersion dans le 
sud-ouest de la Nouvelle-Ecosse (une petite partie seule- 
ment de l'Acadie; le lecteur peut très bien l'ignorer); sur 
l'un des prêtres les plus vénérés de l'Acadie entière, 
aujourd'hui encore ; sur M. l'abbé Maudé Sigogne, mission- 
naire de la Baie Sainte-Marie et du Cap de Sable de 1799 
à 1844, date de sa précieuse mort. 

Dès les premières lignes de son livre, l'auteur donne la 
dominante de ce livre: 

"Comment s'étonner après cela que le caractère acadien, 
d' 07' dinaire pacifique et endurant (retenons cet aveu), se soit 
aigri dans cette lutte IMPUISSANTE et ait pris l'habitude de 
se mettre en garde contre tout acte d'autorité f..." (Page 52). 

Sans le vouloir, l'auteur nous donne, en ces quelques 
mots, la raison de son amertume à lui. Autoritaire, domi- 
nateur, l'auteur, alors curé de Sainte-Marie, voulait conduire 
tout à son gré. La résistance, respectueuse mais ferme, 
qu'il rencontra, l'exaspéra. '^Comment s'étonner après cela 
que son caractère se soit aigri et qu'il ait pris le parti de 
noircir ce peuple d'ordinaire pacifique et endurant? 

Si Ton doutait de cette disposition de l'esprit de l'auteur, 
on serait fixé immédiatement par la belle préface de ce 
livre par un autre Français de France qui avait visité 
l'Acadie, avait interrogé, avait remarqué. Celui-ci, supé- 
rieur général des eudistes, est bon; avant tout et par- 
dessus tout, il est juste; il ne se laisse point égarer par la 
passion. Chaque ligne de sa préface semble vouloir rache- 
ter une dureté ou une méchanceté de l'auteur. "Occupé 
tout entier à continuer et à développer son oeuvre (de M. 
l'abbé Sigogne), vous rencontrez à chaque heure, à chaque 



40 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

pas, dans les faits, dans les localités, et surtout dans le cœur 
reconnaissant c/es Acadiens, le témoignage vivant des grandes 
choses qu'il a faites pour ce peuple "(Préface, VIII. — "... 
Vous ne voulez nous parler que de ces Acadiens du sud-ouest 
de la Nouvelle-Ecosse que vous avez sous les yeux, que vous 
évangélisez et dont vous avez pu apprendre sur place 
l'histoire, par l'étude de documents originaux et par les 
traditions encore vivaces des familles qui vous entourent. 
" Et pourtant, que de glorieuses et nobles choses vous auriez 
pu nous apprendre sur les origines de ce peuple de héros et de 
martyrs! Combien vous auriez pu nous intéresser en nous 
faisant parcourir les péripéties si variées de sa vie, où il n'y 
a de constant que SON ATTACHEMENT A LA FRANCE ET A 

L'Eglise. 

Nul écrit d'imagination, nul poème ne vaudra jamais 
L'HISTOIRE VRAIE de cet extraordinaire petit peuple." 
(Préface, XI). 

Dans sa description du peuple acadien, le révéren- 
dissime Père LeDoré dit : 

...Longfeîlow se trompait. Les Acadiens n'étaient pas une poussière 
stérile que les vents emportent ; c'était un essaim d'hirondelles fuyant 
sous l'orage qui a renversé leurs nids, mais qui reviendront auK premiers 
jours de soleil, attirées par un invinciMe besoin, s'abattre au même lieu 
et rebâtir leurs demeures avec une patience qui ne connaît pas le 
découragement. 

Aujourd'hui, les Acadiens sont encore là, sur ce sol que leurs pères 
ont doublement sanctifié ; ils cultivent la même terre, ils sillonnent les 
mêmes eaux, ils parlent toujours la même langue, la langue du XVIIIième 
siècle. Leurs mœurs, non plus, n'ont pas changé. Leurs prêtres sont 
toujours leurs pères et leur conseil ; ils prient toujours les mêmes prières, 
chantent les mêmes cantiques, s'agenouillent toujours sur les vieilles 
tombes rangées autour de l'église..., où dorment, à l'ombre des grands 
saules, aux bruissements du vent du large dans les sapins, les aïeux qui 
ont souffert. (Préface, XIX— XV) . 

Il faudrait tout citer. 

Après avoir rappelé l'incendie du presbytère de Sainte- 
Marie en 1893, celui du collège en 1899, le révérendissime 
Père Le Doré poursuit : 

" Ni les habitants, ni nos Pères ne se laissèrent décourager par ce 
double malheur. Grâce aux libéralités des Acadiens et aux généreux 



VOIX d'acadie 41 

sacrifices de notre Congrégation, un magnifique édifice, assez vaste pour 
abriter l'œuvre du Juvénat, a remplacé le modeste presbytère de M. 
l'abbé Sigogne, et cette année (I905) j'ai pu admirer, à la place du col- 
lège incendié en 1899, une construction beaucoup plus vaste et mieux 
appropriée, avec ure très jolie et très vaste chapelle. Je ne dis rien des 
belles églises de Sainte-Marie, de Saulnierville et des Concessions. On 
peut évaluer à cinq on six mille le noynbre des habitants de ce centre de la 
population acadienne de Clare.'' (Préface, XXI— XXII). 

Cette dernière phrase fait rêver... Cinq ou six mille habi- 
tants pour accomplir une telle tâche !... 

Le dernier paragraphe de cette superbe préface résume 
tout : 

** Enfin, tous ceux qui s'intéressent au sort des congrégations exilées, à 
la colonisation et à la manifestation de la vie et de l'âme françaises à 
l'étranger, voudront prendre connaissance de votre livre, qui leur appren- 
dra une partie de l'histoire de ce peuple si hospitalier, demeuré si français 
par sa religion, sa langue, ses traditions et son coeur. Après l'avoir lu, 
tous répéteront à leur tour les paroles que d'autres ont dites bien souvent : 
" Vraiment ce peuple acadien est aussi étonnant par ses vertus que par 
ses malheurs ; il est bien toujours la France, la France des grands siècles, 
la France fille ainée de l'Eglise et le soldat de Dieu." 

Admirable paroles, séchant les larmes que fait couler la 
lecture du livre ! 
Un trait piquant au sujet de ce livre : 

M. l'abbé J. J. S. alors curé assimilateur de Weymouth, 
dont le souvenir est plein de peines pour les paroissiens, 
reçut un assez grand nombre d'exemplaires de ce livre pour 
les vendre aux Acadiens de sa paroisse. Après Tavoir lu, 
le prêtre Irlandais voulut tous les jeter au feu : " Les Aca- 
diens, dit-il, ne méritent pas ces injures î " — Il n'en vendit 
pas un seul. 

Ce fut le sermonnaire de M. l'abbé Sigogne qui servit à 
l'auteur à formuler la charge qu'il a faite contre le peuple. 
Il eût dû se rappeler qu'une paroisse est une grande famille 
où il peut se produire des divergences de vues. Sans au- 
cune mauvaise intention, le bon M. l'abbé Sigogne ne te- 
nait pas toujours compte des meilleures raisons de ses pa- 
roissiens. Un curé, parlant à ses paroissiens, le fait dans 
une réelle intimité. S'il le fait parfois sévèrement, il ne 



42 LA REVUE FRANCO -AMERICx\INE 

s'adresse pas aux étrangers, il ne veut pas que cela aille 
plus loin que les murs de son église. Pense-t-on que quand 
feu Mgr Rogers, évêque de Chatham, injuriait bassement 
la bonne population de Caraquet, assimilant à des chiens, 
et cela du haut de la chaire, les vaillants pêcheurs de ce 
village qui rognaient le morceau de pain durement gagné 
pour en donner la grosse part à l'évêque, pense-t on que 
Monseigneur eût dit ces paroles devant tout le peuple des 
Provinces Maritimes ? . . . Et ces pauvres gens qui se dé- 
pouillaient de tout pour payer les sommes énormes que l'é- 
vêque imposait aux villages français, étaient-ils des chiens ? 
Dira-t-on, aujourd'hui, que les Acadiens sont des pires mal- 
faiteurs, des assassins, parce que, du haut de la chaire, le 
curé irlandais de la plus populeuse paroisse française du 
Nouveau-Brunswick a traité une association essentielle- 
ment catholique, mais française, de " Main noire " ? — Les 
paroissiens de M. Sigogne prévoyaient l'avenir et se de- 
mandaient si leurs enfants trouveraient pratiques les plans 
de M. Sigogne. Il s'agissait autant d'intérêts matériels, 
soit par les sommes à engager, soit autrement, que d'inté- 
rêts spirituels. Il y avait matière à discussion. Un con- 
ducteur d'hommes — prêtre ou autre — ne doit pas adopter la 
manière d'agir de Luther : Sic volo, sicjiibeo, sit pro ratione 
voluntas. Ce que faisait comprendre au zélé curé son évêque, 
Mqr Denaut, lui écrivant le 29 septembre 1800 : 

Tonnez, menacez, à la bonne heure, mais soyez aussi doux 
que N.-S. Soyez patient, sans cesser d'être ferme, selon l'avis 
de saint Paul ''(Mémoire" vengeur, page 157). 

Voilà malheureusement ce que perdent de vue générale- 
ment les Français de France, dès qu'ils ont mis le pied sur 
ce sol du Nouveau-Monde. Ils se croient les seuls civili- 
sés !... 

Valentin-A. Landry. 

Halifax, N.-E., le 1er octobre 191 1. 



La Réponse des faits 

Dans un No. de The Extension Magazine (Vol. V. No. Il) 
traduit dans la Correspondance de Rome du 19 mai 1911, 
nous trouvons cette accusation étrange et cette attaque, 
qui, Tune et l'autre, nous semblent injustifiées. 

L'auteur tente de répondre à cette question: 'VEglise 
catholique a-t-elle éprouvé des pertes aux Etats-Unis ?"(l). 

Il y va d'un aveu sincère mais il dira à tous les curieux 
étrangers avec une désinvolture parfaite : "Le nombre de 
ces pertes est tel que vous seriez épouvantés en apprenant 
quelle a été votre part en elles, si le blâme devait être partagé 
entre ceux qui sont restés fidèles..." 

Il les explique, ces pertes, par les difficultés du début, la 
pénurie des prêtres, la dispersion des fidèles "disséminés 
sur un immense territoire" — A cela rien à redire — mais 
voici l'accusation que porte l'écrivain de l'Extension 
Magazine : 

"Plusieurs (des pays d'où viennent les immigrants) nous 
refusent des prêtres qui seraient disposés, ou capables, ou 
dignes de nous aider à résoudre ce problème difficile." 
(L'évangélisation des immigrants.) Lesquels s'il vous 
plait.? 

Un peu plus loin, il ajoute • "Nous avons raison de 
répondre à nos critiques européens et canadiens (ces frères 
du Canada, toujours prêts à faire de malicieuses compa- 
raisons, oubliant que nous avons à traiter avec des races 
différentes sans aucun des avantages de la solidarité) que, 
si le peuple qu'ils nous ont envoyé avait été mieux instruit, 
il lui aurait peut-être été plus facile de soutenir le feu de la 
lutte religieuse que ceux qui errent loin de leurs foyers 
doivent nécessairement subir d'une façon plus forte que 
ceux qui restent chez eux." 



(i) Voir "Questions actuelles" No 7, 12 août, 19I1. 



44 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

L^auteur s'il avait voulu être sincère aurait pu préciser 
mieux son grief. Quel pays refuse d'envoyer ici des 
prêtres pour s'occuper des immigrants de sa race ? A quelle 
nationalité appartient cette classe des ignorants, proies 
faciles livrées à l'esprit d'irréligion si intense dans la 
grande république ? 

Puis, grâces aux statistiques, il aurait pu nous faire 
toucher du doigt les conséquences fatales, la perte de la 
foi de ces ignorants ? 

Sont-ce les Canadiens ? Je ne le crois pas. Des 1300000 
Franco-Américains qui — vivent sur le territoire des Etats- 
Unis, 1,260,000, pour le moins, sont enfants fidèles de la 
sainte Eglise. Ils sont des mieux organisés comme groupe, 
possédant de magnifiques églises, des écoles paroissiales 
qui donnent une solide éducation religieuse aux enfants et 
cela partout où il y a un noyau quelque peu important de 
familles ; ayant en outre la plus grande proportion de 
prêtres, de religieux et de religieuses voués à l'apostolat 
sous toutes ses formes ; de magnifiques sociétés ; sept 
journaux quotidiens et plus de 15 autres hebdomadaires, etc. 
Est-ce à ce groupe que les Américains non préjugés se 
plaisent à décerner les éloges les plus mérités d'esprit 
d'initiative, de civisme et de loyauté, sans méconnaître les 
hautes qualités et la solide instruction des hommes célèbres 
sortis de leurs rangs, qu'on peut appliquer le terme d'igno- 
rants ? Ignorants ! soit, ils le sont dans l'art de la duplicité, 
parce qu'ils sont d'une race fière et loyale qui ne veut que 
sa part d'influence légitimement acquise par son oeuvre 
laborieuse et féconde ! 

Non, ce n'est pas à eux qu'on peut appliquer le terme 
d'ignorants. — Le Canada a-t-il jamais refusé des prêtres 
aux E-U? Il vaudrait bien mieux rendre justice et compter 
ceux que le Canada a instruits dans ses collèges et ses 
séminaires dans le passé. 

Mais les missionnaires canadiens ont-ils à l'heure 
actuelle la liberté apostolique à laquelle ils auraient droit ? 

Les canadiens qui demandent des prêtres de leur race, 
parlant leur langue, ont-ils partout dans l'Est justice .? 



LA RÉPONSE DES FAITS 45 

Et pour n'avoir pas cette justice en est-il qui perdent la foi, 
ou du moins qui abandonnent les pratiques de leur religion ? 

La manie de l'assimilation qui guide certain évêque ne 
fait-elle pas un tort considérable aux âmes en certains 
endroits ? 

Que gagnent-ils à violer le droit naturel et à proscrire 
de la prédication et de l'enseignement la langue française ? 

Voilà des questions que pourraient étudier avec intérêt 
l'écrivain de l 'Extension Magazi?ie. 

Puis, s'il veut bien se souvenir que 1,5000,000 d'Irlandais 
pour le moins ont déserté l'Eglise aux Etats-Unis et qu'un 
nombre considérable la déserte chaque année, peut-être 
cherchera-t-il — en face de la fidélité des franco-améri- 
cains, — d'autre cause que l'ignorance des immigrants. A 
moins que l'ignorance ne soit leur fait. 

Mais non, il ne faut pas être bien renseigné sur le passé 
pour ne pas constater le mal de l'école neutre (l'école 
publique) des sociétés neutres et secrètes, de la recherche 
de la fortune et des places, des succès politiques payés 
très souvent par l'abandon de la foi, des mariages mixtes, 
etc. etc. Après cela qu'on fasse la part du"J'nien foutisme'* 
d'une certaine partie du clergé trop zélée pour les piastres, 
les dignités et le bien-être, et très reveche aux travaux des 
missions pénibles et peu rénumératrices... 

Et l'écrivain de V Extension Magazine comprendra notre 
pensée quand nous lui disons que l'aumône qu'il sollicite 
fut-elle donnée par millions — si elle peut défrayer les 
missions du chapelcar — ne donnera pas un apôtre de plus 
aux âmes qui demandent des prêtres de leur race et de leur 
langue. 

Ce n'est pas en intriguant autour des mitres que tous les 
D. D. américains sauveront les âmes des émigrants, mais 
en accomplissant le ministère apostolique selon l'esprit du 
Christ : évangéliser les pauvres et catéchiser les enfants 
en parlant la langue du peuple et non en obligeant le 
peuple à parler la langue des missionnaires. 

Charles Dupil. 



" Corporation Sole '* 



Plaidoyer de Mtre Godfroi Dupré, devant la commission 
législative du Maine, le 7 mars 1911. Réponses de 
Sa Grandeur Monseigneur Walsh, du Grand Vicaire 
McDonough, etc. Exposé complet de la question. 

(Suite) 



Avant le discours de M. Dupré, le juge Poster — un des membres les 
plus distingués du Barreau du Maine, — agissant comme conseil des péti- 
tionnaires, avait en quelques mots attire l'attention des commissaires sur 
l'importance de la question qui allait leur être soumise. 

" Nous demandons, tout simplement, dit-il, en terminant, qu'on nous 
rende les droits dont nous jouissions avant 1887." 

M. Poster céda ensuite la parole à M, Dupré qui prononça le terrible 
réquisitoire dont on a pu lire le compte rendu très fidèle dans les trois 
derniers numéros de la Revue. 

Après M. Dupré, l'avocat de l'évêque, un M, Snow, tenta une réplique, 
puis le Grand Vicaire du diocèse, Mgr McDonough, puis Mgr Walsh lui- 
même. 

On verra, par les trois comptes rendus que nous allons en donner, 
quelle défense on a faite du système. Ces comptes rendus sont basés sur 
des notes sténographiques prises à l'enquête. 

M. Snow (avocat de l'évêque) — J'ai écouté avec beau- 
coup d'intérêt le savant discours de mon confrère, M. 
Dupré ; j'ai essayé de le suivre d'aussi près que possible, 
mais pour y découvrir la révélation de ce que nous déplo- 
rons tous, soit : une querelle au sein dhine grande dénomination 
religieuse de l'Etat du Maine. Si je ne me trompe pas, le but 
de cette enquête c'est l'abrogation d'une loi passée en 1887. 

Nous n'avons pas ici à traiter d'une question de droit ; 
ce n'est pas le but de cette réunion. Nous sommes ici pour 
décider s'il faut abroger une loi passée en 1887, et non 
pour redresser les griefs que certains peuvent avoir souf- 
ferts. 



"CORPORATION SOLE " 47 

C'est toute la question qui est soumise à votre comité et 
il faut d'abord savoir si vous êtes compétents à agir dans 
l'espèce. Il ne s'agit pas ici d'une question de dollars et de 
cents. M. Dupré vous demande : "Qu'est-ce que l'on a fait 
de l'argent collecté dans les églises .? " Or, nous prétendons 
que le remède à cette situation doit venir des cours de jus- 
tice et non de la Législature. On prétend qu'il y a eu abus 
de confiance, si l'argument des proposeurs est fondé; on a 
alors le droit de demander aux cours de justice de nommer 
un receveur pour la dissolution de la corporation. 

Au lieu de cela on vous demande de modifier la loi géné- 
rale. Mais je veux revenir à la proposition exacte que je 
veux défendre devant ce comité. Lisons d'abord la loi 
qu'on vous demande d'abroger : 

Loi constituant en eorpopation "l'Èv-êque catholique romain de 
Portland et ses successeurs " 

he Sénat et la Chambre des Représentants à La Législature, en session, 
décrètent ce qui suit : 

Sec. I. L'évêque catholique romain actuel du diocèse de Portland, et 
ses successeurs en office, sont, par la présente loi, constiiués en un corps 
politique et incorporé sous les nom et titre de " 1,'Evêque catholique ro- 
main de Portland," et sous ce nom le dit évêque et ses successeurs en 
office seront connus et se succéderont, avec tous pouvoirs, droits et pri- 
vilèges prescrits, et sujets à toutes les obligations qu'imposent les statuts 
généraux de l'Ktat. 

Sec. 2. La dite corporation aura droit de recevoir, prendre et posséder 
par vente, don, bail, testament ou autrement, des biens, meubles et im- 
meubles de toute description pour des fins de charité, d'éducation, d'in- 
humation, de religion et de culte, de les gérer et d'en disposer sous toute 
forme de transport ou cession légaux conformément à la discipline et au 
gouvernement de l'Eglise catholique romaine, avec plein pouvoir et pleine 
autorité d'emprunter de l'argent et de transporter par contrats d'hypo- 
thèque. 

Voici, messieurs, la loi qu'on vous demande d'abroger. 
Y est-il question de collecte, etc. ? C'est seulement une 
question de bon sens, complètement étrangère à la ques- 
tion des collectes et des collecteurs. 

Avant que la corporation fût organisée la propriété était 



48 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

entre les mains de Tévêque. Lorsque ce dernier entrait en 
fonction il lui fallait faire un testament laissant toute la 
propriété à son successeur. Il y avait toujours danger qu'un 
évêque mourût sans laisser de testament ce qui aurait pu 
amener de graves complications. Puis la ^' Corporation 
Sole" n'est rien de nouveau en ce pays. Elle existe dans 
la Nouvelle- Angleterre, comme dans tout le Maine. L'accu- 
sation que l'évêque a hypothéqué la propriété est fausse. 

L'évêque, à son titre de corporation simple (Corporation 
Soie) a donné son billet et emprunté de l'argent. 

Le bill qu'on propose est inconstitutionnel. Il cherche 
a abolir une corporation, à enlever une propriété à une 
corporation pour la donner à une autre. Ceci est inconsti- 
tutionnel et il est inutile de le discuter plus longtemps. 
Cette loi donne à cinq hommes quelconques le droit de 
diviser et de prendre possession de toute la propriété de 
l'église dans une période de 7 jours. Les lois de TEtat 
donnent à une corporation trois ans pour régler ses affaires. 
La *' Corporation Sole " a donné de nombreux billets aux 
banques. Vous pouvez prendre une propriété à quelqu'un 
et la donner à un autre. Du moment que cette corporation 
est dissoute il n'y a plus personne à qui donner les titres de 
sa propriété. Supposez qu'on mette fin à une propriété pa- 
roissiale, où va le titre 1 II est dans l'air, il disparaît. 

M. Dupré trouve à redire parce qu'il ne sait pas où est 
allé l'argent des paroisses. Que pensera-t-il d'une loi qui 
ne dit pas où va la propriété 1 

Cette loi n'affecte pas toutes les églises — elle n'affecte 
pas les Méthodistes, les Congrégationalistes. Elle n'affecte 
que les catholiques. Si l'on proposait une loi affectant 
toutes les églises, elle pourrait être constitutionnelle, mais 
pas celle-ci ! 

Pour ce qui est du côté légal de la question, les propo- 
seurs ne se sont pas adressé à la bonne place, ils auraient 
dû s'adresser à une Cour d'équité. 

M. Poster, l'avocat des proposeurs dit que la propriété 
des proposeurs a été enlevée. Mais toutes les propriétés sont 
encore ici dans l'Etat du Maine. On n'en a rien enlevé. 



"CORPORATION SOLE " 49 

M. Poster dit encore que le pouvoir de Tévêque est illi- 
mité. Tout ce pouvoir est limité. 

M. Snow déclare ensuite qu'il veut faire entendre quel- 
ques témoins. 

// présente Mgr McDonough, grand vicaire du diocèse. 

{A suivre.) 



-:o:- 



L'aube nouvell 



Le feu pâli se meurt dans la cendre entassée; 
La lampe qui veilla toute la nuit s'éteint; 
Le but tant désiré n'est pas encore atteint, 
Mais le sommeil s'abat sur sa tête lassée. 

Ecarte tes volets ; l'ombre s'est dispersée ; 
Tandis qu'en ta maison pénètrent le matin 
Et l'air vivifiant de l'Océan lointain, 
La force et la clarté rentrent dans ta pensée. 

Tu te redresses prêt à des efforts nouveaux. . . 
Elle viendra pourtant, la fin de tes travaux; 
Les lueurs d'ici-bas te manqueront peut-être : 

Plus de flambeaux ardents ni de foyer vermeil; 
Prie, ouvre l'âme au ciel, à l'aube la fenêtre : 
Tu ressusciteras à l'éternel soleil. 

Vega. 



:o:- 



UACTUALITE. 

La Guerre Italo- Turque et la France 



Les Italiens sont des gens heureux. lis étaient, il y a cin- 
quante ans, assoiffés de liberté. Après des siècles de divi- 
sions stériles, leurs belles cités, Palerme, Naples, Livourne, 
Gênes, Milan, rêvaient une féconde et forte union. Notre 
pavillon aux trois couleurs était, pour ces villes éprises 
d'indépendance, la bandiera di libertà. C'est cette bannière 
libératrice qui vint donc, à point nommé, les affranchir. 

A l'Italie nouvelle, il manqua bientôt la puissance. Nous 
ne pouvions point la lui donner, ayant perdu nous-mêmes, 
à batailler au delà des Alpes, le reste de nos forces. Mais 
l'Allemagne était là. Après Sedan, c'est vers l'Allemagne 
que les Italiens devaient se tourner : elle seule donnerait à 
leur existence nouvelle sa consécration et les ferait admet- 
tre un jour dans les conseils de l'Europe. Ils se firent donc, 
contre nous, les amis des Allemands et devinrent, suivant 
leurs rêves, une grande puissance. Le temps passa. A leurs 
intérêts politiques, ils avaient d'abord tout sacrifié. Deve- 
nus forts, ils songèrent à s'enrichir. La guerre de tarifs 
avec la France les ruinait : ils s'adressèrent donc à la 
France, qui se hâta d'oublier ses rancunes et de traiter avec 
eux. Une prospérité inouïe revint aussitôt dans la péninsule. 

Riches, puissants, affranchis à l'intérieur, ils entendirent, 
par surcroît, ne dépendre, au dehors, de personne. Ils vou- 
lurent être les maîtres de leurs alliances et la protection de 
l'Allemagne leur pesait. Pour secouer ce joug, ils avaient 
une ressource, qui était de reconquérir bruyamment l'amitié 
de la France. Alors ils nous ont tendu la main et nous, peu 
satisfaits de la leur serrer avec effusien, nous leur avons 
donné comme gage de nos sentiments nouveaux,. la Tripo- 
litaine. 



LA GUERRE ITALO-TURQUE ET LA FRANCE 51 

Qui se souvient, en France, des événements de 1900- 
1901 ? Il y eut, il y a onze ans, une heure de touchantes 
effusions entre la France et l'Italie. Le 14 décembre 1900, 
M. Prinetti, ministre des Affaires étrangères d'Italie, répon- 
dant à un député, qui l'avait interrogé au sujet de troubles 
signalés à Tripoli, faisait devant la Chambre cette décla- 
tion. "Les relations amicales de la France et de l'Italie 
sont devenues telles, qu'elles ont permis aux deux gouver- 
nements d'échanger des explications, aussi nettes que sa- 
tisfaisantes, sur leurs intérêts dans la Méditerranée." 

Et, quelques jours plus tard, M. Delcassé vint, dans la 
forme inattendue d'une interview au Gioniale d'Italia, 
apporter des affirmations positives. Par lui nous apprîmes 
qu'il s'agissait à la fois, dans cette affaire, de la Tripoli- 
taine et du Maroc, les Italiens ayant obtenu notre assenti- 
ment à leurs entreprises éventuelles sur Tripoli, en 
échange de leur abstention dans tout l'ouest africain. 

Ainsi, contre le Maroc, qu'ils ne nous donnaient point et 
sur lequel ils n'avaient ni droits ni possibilité d'acquérir 
jamais l'ombre d'un droit, nousleur offrions la Tripolitaine, 
qui, certes, n'était pas à nous, mais que nous avions sous la 
main et dont nous étions parfaitement maîtres de leur per- 
mettre ou de leur interdire l'accès. 

Les Italiens avaient gagné une belle partie. Ces roués, 
qui n'étaient rien, rêvaient peut-être de devenir les maîtres 
de l'Europe. Jusque-là Français contre l'Allemagne ou 
Allemands contre la France, ils seraient à l'avenir Italiens 
contre tout le monde. L'exemple'de l'Angleterre les hantait. 

Ils -admiraient la splendide solitude de ces insulaires et 
le terme de leur ambition, c'était de garder, eux aussi, un 
superbe isolement dans leur péninsule. 



La Tripolitaine est donc, bel et bien, un cadeau qui fut 
fait gratuitement par la France à sa sœur latine. C'est, à 
vrai dire, un désert brûlant et désolé. De la Tunisie à 
l'Egypte, c'est, tout le long de la mer, la plaine basse, dé- 



52 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

roulant à perte de vue ses steppes et ses sables ; à l'inté- 
rieur, c'est, de l'occident à l'orient, la chaîne montagneuse 
du Djebel, escarpée, stérile, éclatante de lumière. 

Dans la plaine, les Arabes poussent leurs troupeaux. Cà 
et là, l'immense mer de sable est coupée d'oasis. Des vil- 
lages sont cachés au milieu des palmiers; toute une popu- 
lation de femmes laborieuses et d'enfants aux mines éveil- 
lées vit autour des sources limpides. Ces oasis malheureuse- 
ment sont elles-mêmes envahies peu à peu par les sables, 
que le vent amoncelle autour d'elles. La plus belle, celle de 
la Mechiya, qui avoisine Tripoli, est particulièrement 
atteinte par cette désolante invasion. Or, les oasis sont, à 
elles seules, tout le pays ; dès qu'on quitte ces îlots de ver- 
dure, c'est pour retrouver les dunes mouvantes de l'éternel 
désert. 

A 100 kilomètres au sud, dans la montagne, vivent d'é- 
tranges êtres. Les Berbères de cette région n'habitent 
point sous la tente comme les Arabes de la côte, ou dans 
de fraîches cabanes pareilles à celle des oasis : ils ont miné 
le sol et leurs villages sont des taupinières. Le bois manque 
à ces déshérités pour la construction des maisons ; ils ne 
peuvent ni travailler la pierre, trop dure, ni se servir, pour 
faire du ciment, de l'eau, trop précieuse; alors ils ont 
creusé dans la marne des puits de 6 à 7 mètres de diamètre. 
Le fond sert de cour et le long des parois s'ouvrent des 
galeries voûtées, qui sont les chambres où l'on vit, les ma- 
gasins où l'on amasse les récoites, l'orge, les olives, les 
figues, les dattes, la cire et le miel. 

Tout le pays est d'ailleurs misérable. Sur une superficie 
de plus de i million de kilomètres carrés, il y a une seule 
ville digne de ce nom : c'est Tripoli. Mais Tripoli est, à un 
certain point de vue, une place de premier ordre, qui vaut, 
à elle seule, la plus vaste colonie, et les Italiens finalement 
n'ont pas fait une si mauvaise affaire en jetant leur dévolu 
sur ce méchant port, isolé dans un désert. 

Un coup d'œil jeté sur la carte de l'Afrique suffit, en effet, 
pour constater que le débouché direct du Soudan et de tout 
le centre africain dans la Méditerranée ne sera jamais, 



LA GUERRE ITALO-TURQUE ET LA FRANCE 53 

quoi que nous fassions, Alger ni Tunis, mais Tripoli. Le 
golfe de la Syrte, en échancrant profondément la côte tri- 
politaine, la rapproche singulièrement des centres com- 
merciaux du désert, économisant aux caravanes plus de lOO 
lieues. En leur livrant un empire désolé, rebut du nord- 
africain, c'est donc la clef même de l'Afrique centrale que 
nous avons donnée aux Italiens. 

Quoi qu'il en soit, les intérêts commerciaux sont encore 
secondaires auprès de certains autres. Oublions donc que 
les Italiens sont à la veille de devenir, par notre faute, nos 
concurrents victorieux dans l'exploitation du trafic transsa- 
harien. Oublions aussi qu'une mince partie de la Tripoli- 
taine, la Cyrénaïque, est une des terres les plus fécondes 
qui soient. Laissons, sans montrer d'amertume, nos amis 
trafiquer et coloniser. Il faut bien que chacun ait sa place 
au soleil. 

Ce qui est intolérable, c'est de songer que, maîtres désor- 
mais de la côte comprise entre l'Egypte et la Tunisie, les 
Italiens vont occuper, dans le bassin oriental de la Médi- 
terranée, une situation stratégique de premier ordre, que 
nous pouvions ambitionner pour nous-mêmes, ou, tout au 
moins, ne pas laisser prendre par d'autres. 

On ne cesse de répéter, même en France, que l'Afrique 
du Nord doit ne nons appartenir que pour moitié et que 
nous devons nous réserver la partie occidentale de la côte, 
laissant à nos rivaux Anglais, Turcs, Italiens, l'autre partie. 
On oublie ainsi que la Méditerranée orientale, c'est pro- 
prement, en vertu de la tradition même, la Méditerranée 
française, c'est-à-dire celle des rivages levantins où nous 
avons, de tout temps, exercé notre protectorat. Notre pa- 
villon a sa place dans les eaux bleues qui sont la route des 
Echelles. Or, dans tout cet important bassin, dont il est 
juste de dire que nous tenons l'entrée par Bizerte, nous n'a- 
vons pas un dépôt de charbon, pas un point d'appui pour 
nos croiseurs, pas le plus mince abri pour des torpilleurs. 

L'Angleterre, naguère encore, n'y possédait rien non 
plus. Longtemps elle n'a occupé que les deux extrémités 
de l'autre bassin, avec Gibraltar et Malte. Or, elle est à 



54 LA REVUE rRANCO-AMERICAINE 

Chypre aujourd'hui et elle tient l'Egypte. L'Italie aura de- 
main, sur la côte tripolitaine, Tobruck, le plus beau port 
naturel de toute la côte d'Afrique. Avant peu d'années, la 
prépondérance stratégique de l'Angleterre et de l'Italie sera 
donc écrasante dans ces mers du Levant, où nous avons 
tant et de si graves intérêts engagés. 

Un moment, on a pu croire que nous trouverions à Myti- 
lène le poste de choix dont nous avons besoin pour faire 
respecter, dans les eaux turques, nos trois couleurs. L'en- 
voi devant l'antique Lesbos d'une division de l'escadre de 
la Méditerranée avait rempli, on s'en souvient, d'espoir et 
d'émotion tous ceux qui savent quel rôle prépondérant 
pourrait encore jouer la France dans ces régions, si elle 
voulait. Il paraissait évident que nous saisirions un gage 
territorial, et qu'enfin nous posséderions là-bas la base d'o- 
pération nécessaire. Ni l'Angleterre, qui s'est emparée de 
Chypre, ni l'Allemagne, qui venait justement de planter son 
pavillon, sans autre forme de procès, sur l*archipel turc des 
îles Farsan, dans la mer Rouge ; ni la Russie, notre alliée, 
n'auraient pris contre nous, si nous avions été plus fermes 
'dans nos résolutions, la défense du sultan. Seule peut-être 
l'Italie eût mis quelque mauvaise grâce à nous laisser faire. 
Mais que pouvait, toute seule, l'Italie contre nous ? La Tri- 
politaine était d'ailleurs là. dont nous pouvions à ce mo- 
ment lui parler... 

Cependant nous avons quitté les eaux turques, abandon- 
donnant le précieux gage. La faute est commise : il faut 
l'oublier. On peut seulement rapprocher, non sans amer- 
tume, l'insouciance que nous avons montrée là pour nos in- 
térêts stratégiques dans le Levant, de l'empressement avec 
lequel nous avons pourvu à ceux des Italiens. 

La Tripolitaine, débouché naturel de tout le trafic du 
centre de l'Afrique, position stratégique de premier ordre 
dans le bassin oriental de la Méditerranée, est, en outre, le 
trait d'union entre la Barbarie et l'Egypte et nous aurions 
dû, à ce troisième titre, plus encore qu'aux deux autres, 
nous garder de la donner à qui que ce fût. 

Tout le long de la plaine sablonneuse, qui, nous l'avons 



LA GUERRE ITALO-TURQUE ET LA FRANCE 55 

VU, longe indéfiniment la mer depuis notre frontière tuni- 
sienne jusqu'au Nil, des oasis nombreuses et soignées for- 
ment une véritable ligne d'étapes, fréquentée jadis par les 
pèlerins du Maroc, d'Algérie, de Tunisie, qui se rendaient à 
la Mecque. Il y a là, reliant la Barbarie à l'Orient, une 
sorte de chaussée stratégique, susceptible de devenir un 
jour une route militaire de premier ordre. C'était jadis la 
voie des invasions musulmanes vers l'Occident ; ce pourrait 
être demain pour nous, si nous voulions, le chemin de TE- 

gypte. 

Il faut songer que nous sommes, au point de vue de l'in- 
dustrie navale, à l'époque des profondes révolutions. Les 
lourdes escadres, qui donnent encore à l'heure présente la 
maîtrise de la mer, n'auront peut-être pas toujours la même 
valeur militaire. Les sous-marins, malgré l'inévitable im- 
perfection des œuvres nouvelles, ont montré déjà que les 
parages fréquentés par eux cesseraient tôt ou tard d'être 
navigables pour les gros navires. Pas plus que les hommes 
ne se baignent dans les eaux infestées de requins, les cui- 
rassés ne s'aventureront à l'avenir dans celles où pourront 
évoluer des navires submersibles. Il y aura ainsi, le long 
notamment de toutes les côtes françaises ou relevant de la 
France, une zone de défense absolument infranchissable, 
allant jusqu'à 250 Du 300 milles au large. En même temps, 
le croiseur, qui représente, à côté de la force brutale du 
cuirassé, la force intelligente, souple et vive, fera la guerre 
aux navires de commerce. 

Nous sommes donc peut-être à la veille de reprendre 
quelque avantage sur nos rivaux, notamment sur les An- 
glais, naguère invincibles. Frappés dans leurs richesses, 
c'est-à-dire au cœur même, obligés de disperser leurs forces 
pour la protection des grandes voies commerciales, ceux-ci 
n'auront même plus la ressource d'attaquer nos rivages, de- 
venus invulnérables et redoutables au suprême degré. Pour 
nous, délivrés du souci d'engager sur mer d'inutiles et rui- 
neuses batailles rangées, nous pourrons enfin porter hardi- 
ment le combat sur la terre, où les Anglais ont suffisam- 
ment montré qu'ils ne seront jamais les plus forts. 



56 LA REVUE FRANCO -AM^^RICAINE 

Malheureusement, nos points de contact avec eux sont en 
petit nombre. L'Egypte était, à cet égard, une des rares 
parties du globe où il nous était possible de les aller sur- 
prendre. 

De l'Algérie et de la Tunisie, une armée d'invasion eût 
pu se ruer, à travers la Tripolitaine, jusqu'au Nil. La route 
est longue, certes. Mais 2,500 kilomètres ne sont pas pour 
effrayer des soldats d'Afrique et, tandis que nos croiseurs 
auraient porté la ruine sur le marché anglais, nos troupes 
eussent frappé au Caire, à Alexandrie, au pied des pyra- 
mides, de glorieuse mémoire, un coup à terrasser le plus 
rude ennemi pour toujours. 

Il n'en sera pas ainsi, puisque les Italiens, demain, seront 
à Tripoli, nous barrant la route. La France s'est montrée 
généreuse : c'est très bien fait. Mais vraiment ses généro- 
sités commencent à ressembler fort à des prodigalités, et 
l'on me pardonnera d'avoir mis à le constater quelque 
amertume. 

Les Anglais, ont, d'ailleurs, admirablement compris quel 
éminent service nous leur avons rendu là. Ils se gardent, 
pour leur part, d'empêcher la conquête de la Tripolitaine 
par les Italiens. Des journaux ont pu montrer, au premier 
moment quelque dépit du rapprochement des deux nation^ 
latines. Pas un n'a protesté contre notre assentiment aux 
vues de nos nouveaux amis sur le nord de l'Afrique, — ce 
qui nous amène, en passant, à constater que, la sympathie 
de l'Angleterre étant, d'avance, acquise à leurs projets, 
notre avis avait le prix exceptionnel d'une approbation dé- 
finitive, emportant le dernier obstacle. 

La résistance des Turcs, au surplus, ne retardera nulle- 
ment la conquête, si les Italiens font en sorte de l'entre- 
prendre sérieusement. On a quelque peu parlé, dans les 
journaux, des garnisons ottomanes éparses dans la colonie. 
Le sultan entretient là 30,000 hommes, qui ne se rendront 
certes pas sans combats acharnés. Pvlais si l'armée d'inva- 
sion ne doit pas s'attendre à faire, comme nous en Tunisie, 
une simple promenade militaire, nos voisins ne retrouve- 
ront pas non plus, sur cette côte sans défenses naturelles, 



LA GUERRE ITALO TURQUE ET LA FRANCE 57 

les désastres abyssins. Les soldats du sultan sont, à la 
vérité, d'assez pitoyables hères. Dans les rues de Tripoli, 
on les voit par bandes enguenillées, marchant pieds nus ou 
chaussées de souliers crevés, n'ayant point tout l'uniforme, 
mais seulement la veste ou le pantalon. Ils vont, parcou- 
rant les marchés et se procurant, çà et là, leur nourriture. 
Beaucoup, pour gagner quelque argent, se font, en dehors 
des exercices, commissionnaires ou porteurs d'eau. 

Vraiment, si les Italiens ne viennent pas à bout de ces 
gens-là, ce sera leur faute. En conscience, nous pouvons, 
sans attendre les événements, considérer que le cadeau est 
fait. 

La Revue Française, Paris, 24 sept. 191 1. ^ 

Antoine Redier. 



CHRONIQUE FINANCIERE. 

Les Mines 



De tous les placements c'est peut-être celui-là qui, tout 
en offrant le plus de séduction, inspire quand même le plus 
de défiance au capitaliste. C'est là surtout que le petit 
capitaliste — plus pressé et surtout plus impatient de réaliser 
de gros profits à courte échéance — risque le plus et aussi 
qu'il se fait le plus souvent tromper. Trompeur comme une 
mine ! Ce dicton est connu tout aussi bien qu'en est le 
pendant : riche comme une mine ! 

Au reste, les mines sont tout à fait comme l'occasion 
qu'il faut saisir par les cheveux, en s'assurant bien de ne 
pas tenir une perruque. 

Mais pourquoi tant de gens se font-ils exploiter dans de 
prétendues entreprises minières } A cette question que je 
posais à un mineur, j'obtins la réponse suivante : 

Dans la province de Québec, cela est dû à diverses causes 
dont la principale est, à n'en pas douter, l'ignorance a peu 
près complète de la population sur ce genre d'opérations. 
Et ce ne sont pas assurément les énormités publiées par nos 
journaux sur ce sujet qui amélioreront cet état de choses. 
Ajoutez à cela l'indifférence du gouvernement de la pro- 
vince envers le prospecteur, l'incompétence de 95% de ceux 
qui s'occupent des mines et n'obtiennent qu'un lamentable 
fiasco là où ils ont trouvé tous les éléments (\v\ succès; 
cette disposition instinctive du plus grand nombre à rêver 
plutôt qu'à réfléchir et qui les rend une proie facile de tous 
les agents hardis, aux gestes nerveux et au verbe élevé, qui 
vendraient des mines dans la lune si on leur offYait une 
commission raisonnable. 

Et pourtant les mines offrent encore un des placements 
les plus rémunérateurs — ils sont de tout premier ordre si 
l'on a à faire avec une mine d'or ou d'argent. 



LES MINES 59 

Les avantages offerts par la province d'Ontario sont 
tout particulièrement intéressants. L'histoire de Cobalt est 
là pour nous l'apprendre. Il y a de ce côté-là d'excellents 
placements à faire ; l'important est de les découvrir. On 
peut y arriver par divers moyens. 

A part la confiance que l'on peut, que Ton doit accorder 
à l'annonce lue dans un journal sérieux, honnête et compé- 
tent, à part les renseignements que l'on peut obtenir de ses 
amis sur la nature des propositions qui nous sont faites, il 
est certaines mesures de précautions dont on aurait tort de 
s'écarter : 

1° Par quels moyens l'agent qui veut vous vendre des 
actions de mine s'est-il introduit chez vous .? 

2° Est-il un mineur compétent.? 

3° Vous promet-il plus de beurre que de pain ou tout 
simplement des profits réalisables en se basant sur ce qui 
a été fait de mieux par les compagnies les plus prospères. 

4° La compagnie qu'il représente est-elle administrée 
économiquement; a-t-elie eu de gros accidents qui lui ont 
occasionné des frais supplémentaines, combien a-t-elle 
d'actions dans son trésor 1 etc., etc. 

Nous reviendrons, du reste, sur ce sujet. L'industrie mi- 
nière est une des plus importantes de la province de Qué- 
bec ; il suffit de le faire voir au public. C'est une tâche qui 
a été admirablement remplie jusqu'ici par les journaux 
d'Ontario pour leur province. Pourquoi n'en ferions-nous 
pas autant chez nous ? 

Pour sa part la Revue F ranco- Américaine entend consacrer 
à cette question quelques pages chaque mois. C'est un dé- 
partement nouveau qui non seulement ne manquera pas 
d'intérêt mais qui, surtout, est appelé à rendre de précieux 
services à nos compatriotes. 

J.=A. Lefebvre. 



.:o: 



Un développement — Le " Gaulois '* 



Nous avons annoncé dans le dernier numéro de la Revue 
la publication prochaine du " Gaulois," hebdomadaire — 
politique, littéraire, artistique. C'est le développement na- 
turel de l'œuvre entreprise il y a quatre ans par la Revue 
Franco- Américaine. 

Que cette œuvre ait été utile, les résultats obtenus ne 
nous permettent plus d'en douter. Grâce au précieux en- 
couragement de nos amis, nous avons pu voir ce que peu- 
vent exercer d'influence salutaire sur l'opinion des amis 
comme chez des ennemis, quelques travailleurs groupés au- 
tour d'une publication vengeresse que ni la crainte ni l'in- 
térêt n'arrêtent, qui arrache les masques et déchire les voiles 
sans se préoccuper des figures que la vérité surprendra 
derrière. 

Nous avons, depuis vingt ou trente ans, exploré des 
champs trop vastes; nous nous sommes engagés, comme 
race, sur des routes trop diverses pour que nous n'ayons ja- 
mais commis d'erreurs, pour que les routes suivies soient 
toutes également bonnes. C'est à l'examen de cette situa- 
tion que nous nous sommes attachés, et vous nous êtes té- 
moins de la lumière abondante que nous avons versée sur 
des plaies qui saignent le plus pur de n«^tre sang, des aver- 
tissements que nous avons placés à l'entrée des routes tor- 
tueuses, si elles paraissent plus faciles, où l'intérêt, l'ambi- 
tion, les appétits, poussent à rangs pressés ceux que nous 
étions tentés de prendre pour des héros et qui n'étaient, le 
plus souvent, que les tristes champions de notre impré- 
voyance nationale. 

Et pour juger de notre vraie condition le meilleur moyen 
est encore de mesurer notre faiblesse à l'audace de nos 
ennemis. Mais le mal ne serait déjà pas si grand si nous 
pouvions en limiter la constatation à la découverte de 



UN DÉVELOPPEMENT. — LE "GAULOIS" 61 

quelques documents poudreux arrachés des mains des cons- 
pirateurs. Il y a par-dessus tout cela — et c'est bien ce qui 
a couvert du secret officiel tant d'intrigues dirigées contre 
nos institutions et nos plus précieuses libertés — il y a par- 
dessus tout cela cette fausse mentalité, ce tempérament 
d'esclave, qui en est sorti, qui pousse un si grand nombre de 
Canadiens-français à croire que leur état de minorité leur 
enlève jusqu'au droit de dire qu'on les vole quand, sous 
leurs yeux, quelques chauvins, aidés de quelques opportu- 
nistes, déchirent les traités les plus solennels. 

Aussi bien le grand danger vient-il moins du fait que 
nous sommes une minorité que de ce que nous nous mon- 
trons dans trop de circonstances une minorité faible, dé- 
sunie, sans détermination. Je ne rappellerai pas ici les 
circonstances où, avec des moyens plus nombreux, nous 
avons reculé devant des situations qui trouvèrent les pères 
de nos libertés politiques irréductibles et vainqueurs. Je ne 
veux même pas tenter de faire le bilan canadien-français 
sous les deux régimes qui se sont succédés à Ottawa de- 
puis la Confédération. On m'accuserait de broyer inutile- 
ment du noir. Du reste, le changement de régime qui date 
du 21 septembre dernier, sans calmer nos appréhensions, 
vient d'ouvrir un champ nouveau à notre observation. 

Même, je crains bien d'avoir poussé trop loin cette di- 
gression quand je voulais me borner à annoncer aux amis 
de la Revue l'entreprise nouvelle qui doit compléter son 
œuvre. 

Pour ce qui est de la Revue elle-même, on comprend que je 
ne veuille pas entreprendre de la juger. Je ne serais pas 
impartial. 

C'est une besogne qu'il appartient à d'autres d'accomplir. 
Et, je l'ai déjà dit, la forte sympathie qu'on n'a pas cessé 
de nous montrer depuis trois ans est bien l'éloge sur lequel 
nous comptons le plus. 

Plutôt soucieux de remettre en lumière certains idéaux 
que les tendances matérialistes de notre époque et de notre 
milieu laissaient tomber en désuétude, nous avons moins 
songé à imprimer une direction nouvelle à la politique de 



62 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

notre pays qu'à réveiller les énergies, à dérouiller les 
consciences, à grouper autour des institutions menacées les 
bonnes volontés et les dévouements accessibles au souci 
patriotique. En cela notre travail ne fait que commencer. 

Jusqu'aujourd'hui, on a pu le constater, nous nous sommes 
surtout appliqués, en jetant les bases d'une solide docu- 
mentation, à ravitailler les groupes placés au front de ba- 
taille, à distribuer des armes aux recrues, à dévoiler les 
plans insidieux et toujours soigneusement préparés de l'en- 
nemi. Ce travail n'est pas fini, mais il est assez complet 
pour que nous songions à lui en associer un autre qui prouve 
sa nécessité et lui fasse produire les fruits attendus. 

Nous allons désormais prendre l'offensive, ce qui est en- 
core le meilleur moyen de nous défendre. Et sur ce point 
comme sur tous les autres, nous tâcherons de mériter la 
confiance et de justifier les encouragements qu'on nous a 
donnés. 

Nous avons plusieurs fois fait appel à la générosité, au 
dévouement de nos amis. Ces appels nous les ferons encore ; 
c'est à ce prix seul que nous avons pu donner à notre insti- 
tution de solides assises. Des projets élaborés avec soin, 
société de publication ou association de protection, pren- 
dront, dans le cours de l'année, une formai définitive et 
apporteront à l'œuvre commune le précieux appoint d'une 
organisation complète, d'une puissance d'action mieux 
aguerrie. 

Le "Gaulois" que nous fondons ne vise pas à autre 
chose qu'à la réalisation plus rapide et plus complète de 
tous ces projets. 

J.-L. K.-Laf lamine. 



•:o: 



Montcalm 



Poèvie lu par V auteur, à Québec, au pied du monument, 
le jour dit dévoilement, le 16 octobre 1911. 



Tout près d'ici, tout près du sol que nous foulons, 
Altier comme Québec debout sur sa falaise, 
Plein du feu des Klébers et des Timoléons, 
En voulant rallier ses fougueux bataillons, 
Montcalm tomba, frappé par une balle anglaise. 

Montcalm tomba, vaincu par le destin jaloux ; 

Mais sa défaite fut glorieuse et féconde, 

Et son nom, radieux et caressant pour nous. 

Et que nous devrions répéter à genoux, 

Comîme un flambeau divin éclaire tout un mondie. 

Oui, sa défaite fut féconde sous nos yeux. 
Et le sang qu'il versa dans la plaine voisine, 
miracle ! baigna tout le sol des, aïeux, 
Y fit croître et fleurir des rejetons nomibreux. 
Dont nul soc meurtrier n'atteindra la racine. 

Oui, grâce à sa valeur, grâce à son dévoueiment. 

Le fier triomphateur respecta notre race, 

Et, sous le sceptre anglais, nous portons hardiment, 

Pour repousser l'entrave et l'asservissement, 

La loyauté pour lance et la foi pour cuirasse. 

La gloire de Montcalm ignore tout déclin. 
Toujours elle grandit, comime croît la lumière, 
Comime dans un ciel pur le soleil du matin, 
A mesure qu'il momte à l'horizon lointain, 
Verse plus de rayons éclatants à la terre. 



64 LA REVUE F1^A^X'0-AMERICA1NE 

Et tant que vers la mer le fleuve souverain, 

Qui vit combattre et choir l'immortel capitaine, 

Roulera ses flots d'or, forte comme l'airain 

Qui nous montre aujourd'hui son front vaste et serein, 

Sa mémoire vivra dans l'âme canadienne. 

Son premier revers fut un suprême succès ; 
Et quand on le coucha dans le sol qu'une bombe 
Avait ouvert non loin d'un bastion français, 
Le feu d'une rancœur séculaire à janmais 
S'ensevelit avec le guerrier dans sa tombe. 

Tel Wolfe terrassé dans l'âpre engagement 
Qui décidait du sort d'un peuple à la mamelle, 
Par sa mort Montcalm a, sous notre firmament, 
Commencé' l'union qui lie étroitement 
La puissante Albion à la Gaule inianor telle. 

Et pendant que, pieux, monte vers le héros 
L'hommage de la vieille et fière capitale, 
Peut-être les vaillants et glorieux rivaux 
Cherchent-ils, réveillés en leurs sombres caveaux, 
A se serrer la main dans l'ombre sépulcrale. 

Il semble que l'un d'eux nous dise en ce moment : 
— Puisque Dieu veut qu'ici des races étrangères 
D'un empire nouveau jettent le fondeiment, 
Formez, mariant l'or pur au pur diamant, 
De deux peuples naissants un grand peuple de frères !. 

Sentant couler en vous le sang noble et fécond 
Que prodiguèrent, plein d'une ardeur sans rivale, 
Les hardis descendants du Franc et du Saxon, 
Efforcez-vous, les yeux sur le même horizon, 
De cimenter partout 1' "Entente cordiale ! " — 

:o: 



Les deux Filles de Maître Bienaimé 

(SCENES MORMANDES) 

PAR 

Marie Le Mière 





(Suite.) 

— Ah ! tu CI ois. . tu crois qu'elle l'aurait endoctrinée ? fit 
Maître Bienaimé, bondissant ; si je savais ça. . je te garantis 
bien. . 

— Non, je ne le crois pas, répondit l'abbé Brissot en le cal- 
mant du geste . . Je ne puis pas le croire. Mais ses manières, 
ses idées, son histoire et tout . . Tu me comprends. 

Puis ils se rapprochèrent d'Eugène, tandis que Léa relevait 
une seconde fois la tête en voyant une ombre se projeter à sea 
pieds, sur le sable. 

— . . Alors, cela ne va pas comme vous voudriez ? 

Louis était près d'elle, sous le noisetier séculaire dont les 
basses branches le touchaient au front. 

— Non, cela ne va pas du tout. 

Il fut frappé de cet accent mélancolique, de l'expression 
morne répandue sur cette physionomie, naguère si vivante. 

— 11 ne faut pas vous affecter, reprit-il doucement, ce serait 
bien pire. Mais . . soufïrez-vous donc, Léa ? 

— Je ne souffre pas, je dépéris, murmura-t-elle, déchique- 
tant une feuille de noisetier. Que voulez-vous ? Ce qui de- 
rait arriver arrive. C'est une maladie d'ennui ; j'ai la cam- 
pagne en horreur. 

Louis Chaumel pâlit légèrement, comme s'il eût reçu un 
coup dans la poitrine. 



Q6 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

— Ah ! ne dites pas cela, vous me feriez trop de peine. 

Ce cri lui échappa si impétueusement qu'il en fut étonné 
lui-même. Puis près d'elle maintenant, il continuait, d'une 
voix presque suppliante : 

— Vous ne le pensez pas. C'est impossible, ce serait renier 
votre race, renier votre père ! Vous Léa, vous n'aimeriez pas 
la terre où vous êtes née, où les vôtres dorment. C'est un 
caprice, une imagination ; votre c^eur n'y est pour rien . . 
Léa. . voyons, Léa. . 

Mais elle secouait la tête et ne regardait même pas celui 
dont le regard l'eût peut-être éclairée. Pauvre enfant ! Etait- 
il possible ! se faire de pareilles idées à son âge, et se rendre 
malade à cause de cela ! Elle paraissait plus frêle en son atti- 
tude alanguie, avec ses deux petites mains abandonnées sur 
son tablier ; et pourtant son visage, où des lueui-s de soleil 
voletaient coaime des mouches lumineuses, ne demandait qu'à 
sourire. Oh ! quel désir de la relever, de l'orienter, de la dé- 
fendre, désir encore irraisonné, mais d'une indicible force, s'é- 
mut au fond de ce coeur viril ! 

— Vous, si gaie par nature, vous qui travailliez, cette année 
encore au milieu des faneuses une fourche à la main . . 

— Je m'étourdissais ! On ne vit pas, ici, on y végète ! on 
n'y respire pas, on y étouffe ! 

—On y étouffe ! protesta Louis, se redressant d'un bond 
juvénile ; mais sentez donc tout ce qui passe dans cet air -là ! 

Devant eux s'ouvrait une éclaircie radieuse ; un vent chaud 
apportait l'odeur mielleuse des fleurs de sarrasin. Des nuages 
floconneux défilaient devant le soleil, faisant courir d'immen- 
ses vagues d'ombre et de clarté sur le marais peuplé de trou- 
peaux somnolents, sur toute cette terre encore verte malgré 
les ardeurs de la canicule. Des bruits d'attelages emplissaient 
rétendue ; trois cloches, au loin, carillonnaient pour un bap- 
tême. 

— Mais regardez ! mais écoutez ! insistait Louis Chaumel. 

— ^C'est toujours pareil, fit Léa. 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 67 

— C'est toujours nouveau, répliqua le jeune homme. 

— C'est la mort ! 

— C'est la vie ! 

Cette fois, elle le regarda, car jamais il ne lui avait parlé 
de la sorte ; l'enthousiasme s'emparait de Louis, faisait mon- 
ter à son visage son beau sang de terrien. 

— La vie, on l'entend chanter dans le plus petit oiseau, on 
la voit mûrir dans la moindre plante. La vie ! ils s'en pénè- 
trent, allez, ceux qui la cultivent par un travail si bon, si 
sain, un des plus nobles qu'on puisse voir. 

—C'est vrai que la terre demande des forces, mais comme 
elle les conserve ! Vous ne trouvez pas que c'est beau de tra- 
vailler au grand air, en plein jour, sous le ciel d'où le bon 
Dieu fait luire son soleil et tomber sa pluie ? C'est bien là, 
dans les champs, qu'on sent la nécessité de prier matin et soir. 
C'est bien là, dans le pays où les nôtres ont vécu, et où leurs 
traces se voient encore, que nous sentons nos relations avec 
eux, et l'obligation de suivre leurs exemples. Gardons l'esprit 
de clocher. Léa ! On en a trop médit ; celui qui aime la petite 
patrie aime la grande , il aime aussi l'honneur, la vertu, tout 
ce que les siens ont aimé... 

Les mots, ardents, vibrants, s'échappaient d'eux-mêmes, 
sans qu'il cherchât à les retenir. Elle écoutait, surprise, va- 
guement remuée au point le plus inconnu de son âme, par la 
supériorité de cette intelligence et de ce caractère. Peut-être 
aussi sentait-elle passer près d'elle un souffle nouveau. . quel- 
que chose de pur et de fort, dont ses lectures ne lui avaient 
jamais donné l'idée. . Là-bas, le prêtre et le fermier, longeant 
la maison, causaient toujours, et derrière Louis, dans une 
allée voisine Mathilde étendait du linge sur un fil de fer sou- 
tenu par des poteaux. 

— C'est très beau, ce que vous dites, reprit Léa, du bout 
des lèvres ; mais le qualifierez- vous encore de noble, cet ou- 
vrage si grossier, si vulgaire, auquel une femme doit se con- 
damner ici ? 



68 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

Il recula d'un pa^s. 

— De quoi parlez- vous ? De ce que font ma mère et ma 
grand'mère ? De ce que ferait ma soeur, si elle vivait ? Léa, 
poursuivit- il plus doucement, en la voyant rougir, vous ne 
regardez que le petit côté des choses ! A travers l'outil, l'ins- 
trument plus ou moins vulgaire, comme vous dites, cherchez 
l'idée qui l'ennoblit ! Pensez donc que vous continuez le passé, 
que vous préparez l'avenir ; en contribuant au bon fonction- 
nement de la ferme vous créez du bien être pour ceux qui 
vous suivront. Vous contribuez, pour votre petite part, à des 
oeuvres très grandes : le relèvement de la prospérité des cam- 
pagnes, l'amélioration du sort des paysans. Et puisque vous 
êtes bonne chrétienne, pourquoi ne pas vous placer au point 
de vue chrétien, le plus haut de tous ? 

Mathilde approchait, lentement, à pas silencieux : les pièces 
de linge qu'elle fixait sur le fil volaient autour d'elle, comme 
des ailes blanches, au vent parfumé. Mais Louis ne pouvait 
s'apercevoir de sa présence. Il continuait, réellement entraî- 
nant parce qu'il mettait au jour le fond le plus sacré de son 
âme, l'idée maîtresse de son existence, et aussi parce que, sans 
se l'avouer encore, il parlait sous l'empire de ce sentiment 
dont Lacordaire a dit : ■' Celui qui a aimé dans sa vie, a été 
vraiment éloquent, ne fût-ce qu'une fois." 

— Que de bien vous pourriez faire autour de vous, avec 
votre nature expansive ! Vos occupations vous rapprochent 
de certaines misères ; vous êtes en contact perpétuel avec de 
pauvres gens, à l'esprit peu éclairé. Que d'occasions de prati- 
quer toutes les charités, d'acquérir de l'influence et de l'exer- 
cer au profit de la bonne cause ! Voilà, j'espère, de quoi élar- 
gir votre horizon et vous faire accepter votre sort. 

Elle cillait comme devant une lumière qui lui eût blessé les 
yeux ; puis elle se renversa de nouveau, les deux mains croi- 
sées sous la tête, et demeura inerte un long moment. 

Vous êtes un fervent de la terre, chuchota-t-elle enfin. 



LÈS DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 69 

Qu'est-ce que vous penseriez alors si je m'en allais un de ces 
jours . . pour vivre à Paris ? 

— Vous, Léa ! Déserter ! 

Il avait saisi l'une des branches. Puis, lâchant brusque- 
■aent le bois qui siffla au-dessus de lui : 

— C'est un enfantillage reprit-il. Vous voulez rire ? . . dites 
dites . . Pourquoi f eriez-vous cela ? 

— Parce qu'à Paris on se distrait, on s'amuse, articula-t-elle 
avec une sorte de bravade ; parce que je meurs d'envie de 
connaître des choses nouvelles, un monde différent de celui où 
j'ai toujours vécu ; parce que. . 

Elle s'arrêta, car elle ne pouvait ajouter qu'elle se trouvait 
trop jolie pour habiter Clairville ; mais déjà Louis s'écriait : 

— Et pour ces petits motifs-là, vous iriez troubler la paix 
de votre famille, abandonner votre poste, vous jeter à l'aveu- 
gle, dans un milieu pour lequel vous n'êtes point faite et dont 
TOUS ignorez tout ! 

— Merci bien ! fit Léa, vexée. Je suis donc si campa- 
gnarde ? 

— Eh ! certainement ; est-ce un tort, ou une décliéance ? 
Peut-on eflfacer le cachet de son origine ? Croyez -vous que je 
ne m'honore point d'être campagnard ? dit fièrement le jeune 
homme, regardant ses mains hâlées. Votre race et la mienne 
en valent bien d'autres, je suppose ; nous n'avons pas à en 
rougir. 

Mais il vit trembler les lèvres de la jeune fille, et il eut 
peur d'avoir frappé un peu fort. 

— Léa, murmura-t-il en se penchant sur le fauteuil, j« vous 
ai parlé comme un vieil ami. Vous n'êtes pas fâchée ? 

— Je ne vous comprends pas, déclara-t-elle sèchement ; on 
voit pourtant des gens, pris de dégoût pour la campagne, aller 
à la ville . . et y réussir. 

Louis devina qu'elle pensait à Mme Lagarde, et il répon- 
dit : 

— J'en conviens ; mais pour un qui réussit et dont on parle 



70 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

combien d'autres qui échouent et dont on ne parle pas ! 
D'abord il faudrait savoir si ceux qui chantent victoire 
ne sont pas, au fond, des vamcus . . s'ils n'ont pas perdu la 
foi, par exemple, l'honnêteté, la délicatesse, la santé même : 
toutes choses plus précieuses que la fortune et la situation 
qu'ils ont pu conquérir . . 

— Alors, interrompit-elle, à vous entendre, on devrait blâ- 
mer tous ceux qui s'éloignent de leur village pour se faire 
soldats, médecins, commerçants, prêtres. . 

— Ah ! mais permettez, protesta Louis en souriant ; il y a 
des attraits sérieux, il y a des vocations. Vous voudrez bien 
convenir que votre . . fantaisie ne rentre pas dans ces catégo- 
ries-là ! Ecoutez-moi, Léa, continua-t-il, redevenant très 
grave : votre place est dans votre monde ; ce serait mal à 
vous d'en sortir. Prenez garde : si vous alliez, du même 
coup, faire votre malheur et le malheur des vôtres ! Quand 
on détache un anneau d'une chaîne, on brise l'anneau et on 
brise la chaîne. Et, dans le cas qui nous occupe, le bon Dieu 
ne se charge pas toujours de la réparation. 

De cet oeil brillant, de cette voix chaude, se dégageait une 
puissance de persuasion vraiment extraordinaire ; Léa, d'un 
geste enfantin, porta les deux mains en avant. 

— Allez-vous en : je ne veux plus de vous ! Je ne veux 
pas être convertie ! 

— Et moi, je veux vous convertir, répliqua Louis Chaumel 
avec une expression intense . . J'ai même l'idée que cela ne me 
sera pas très difficile . . 

Mathilde allait du jardin à la buanderie, de la buanderie à 
la cuisine ; vers onze heures, elle vit repasser l'abbé Brissot, 
essoufflé, tirant sa montre. 

— Je vais manquer le tramway ! s'exclama-t-il. C'est de la 
faute de ce brave Louis Chaumel. Ah ! le bon garçon, le bon 
chrétien ! Nous avons causé tout à l'heure, en prenant un 
verre de cidre avec ton père ; la conversation est tombée sur 
les affaires actuelles . . En voilà un qui ne se gêne pas pour 



LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIME 71 

dire sa façon de penser ! Tu n'étais pas là, ma fille ; c'est dom- 
mage ! 

Mathilde n'était pas surprise ; elle n'ignorait point que son 
voisin était un véritable apôtre, qui propageait les bons jour- 
naux, combattait l'alcoolisme, s'entendait avec le curé de 
Clairville pour fonder une mutuelle agricole. Kt comme il 
parlait, en effet ! Tantôt, auprès du noisetier, elle n'avait pas 
pu se défendre d'écouter un peu. Les choses qu'il disait, elle 
les avait pensées bien des fois ; mais elle n'aurait jamais su 
les démêler une à une, ni surtout les exprimer si bien. Ab ! 
il avait le droit de parler, celui- là, car il prêchait d'exemple ! 
11 aurait pu devenir un monsieur de la ville, un notaire, un 
médecin, tout ce qu'il aurait voulu ! C'était par goût qu'il 
avait choisi la culture. II ne tenait pas seulement à la terre 
par intérêt, par habitude, comme tant d'autres ; il l'aimait. . 
oui, comme on aime une personne ! Il aimait l'âme de la terre ! 
11 avait consacré sa vie à défendre la terre, à la rendre plus 
belle et meilleure, à lui conserver des enfants. 

— C'est avec ces caractères-là qu'on refait un pays ! décla- 
rait l'abbé Brissot en traversant la cour.. Qu'est-ce que tu 
as, toi, ma fille ? demanda-t-il subitement à sa nièce, qui l'ac- 
compagnait jusqu'au bas de la côte. 

— Rien, mon oncle. . C'est à-dire, je suis triste parce que 
vous vous en allez ! . . 

Certes, la réponse était parfaitement sincère ; mais peut- 
être, au fond, tout au fond du coeur de Mathilde, murmurait 
la parole qu'elle s'était répétée maintes fois, pour refouler des 
souffrances physiques : 

" Il ne faut pas s'écouter." 

VIII 

l'assemblée 

Les feux de Tété embrasaient Clairville, desséchaient les 
abreuvoirs, faisaient taire les oiseaux ; la verdure perpétuelle 



72 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

du marais encadrait les chaumes ras, les sarrasins mûrs, les 
pommiers où perlaient déjà les pommes. Une couche de pous- 
sière donnait à la campagne un reflet blanc, et, dans le village 
assoupi, les roses trémières et les " soleils " penchaient leurs 
têtes lourdes par- dessus les murs dégradés. 

Cette langueur des choses rejaillissait sur Léa, qui remon- 
tait vers la ferme au retour d'une messe matinale entendue 
à la paroisse voisine. Elle suivait la Vérelle, la jolie rivière 
qui glisse derrière les masures, se frôle presque au monticule 
ombreux de l'église, et, se détournant tout à coup, s'enfonce 
dans le marais, comme si, malgré sa paresse, elle bondissait de 
joie devant cet immense espace lumineux ! 

Léa " gardait," ce dimanche-là ; c'était son tour ! Oh ! l'in- 
tolérable ennui de rester des heures enfermée à surveiller le 
pot-au-feu ! 

Combien de temps faudrait-il se soumettre encore à tous 
ces vieux usages ridicules, ne .laissant aucun jeu à la fantai- 
sie, à la variété ! C'était un couvent, la Closerie, — si bien 
nommée, hélas ! — la discipline y était pire que chez les Car- 
mélites. Chacun y avait son rôle, étroitement délimité, sa 
place dans la hiérarchie . . La diatribe intérieure fut inter- 
rompue par le bruit de deux sabots cahotants ; la mère Na- 
nette, au bas des marches disjointes qui descendaient de son 
jardinet vers la rivière, abordait Léa en lui soufflant mysté- 
rieusement : 

— Enfin, vous voilà ! Depuis le temps que je vous guette ? 

Avec un rire de sa bouche édentée et de ses petits yeux en 
trous de vrilles, la commère tirait de son tichu croisé une 
enveloppe de format élégant. 

— Ce que ça sent bon, Mam'zelle Léa ! reprenait-elle, exa- 
minant, en dessous, la figure rayonnante. Mes hardes vont 
en garder l'odeur pendant plusieurs jours. 

— Merci, Nanette ! 

Et, dans son eftusion, la jeune fille tendit une pièce d3 
vingt sous à la vieille dont l'ébahissement fut tel, qu'elle de- 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 73 

meura deux secondes immobile, à regarder le disque d'argent 
briller au creux de sa main. 

. . Quelle transformation chez Léa ! Maintenant elle s'en- 
vole, rasant l'herbe brûlée ; rentrée à la maison, elle se sauve 
dans sa chambre, et, d'un coup d'ongle, fend l'enveloppe ; sur 
le vélin aux bords déchiquetés — dernier cri de la mode ! — la 
haute écriture artificielle de Mme Latrarde a tracé ces mots 

" Ma chère enfant, ne me juge pas sur les apparences, et 
ne suspecte jamais l'intérêt affectueux que je te conserve. Ta 
confiance en moi me touche profondément, et je te l'aurais 
déjà dit de vive voix si les circonstances ne m'imposaient une 
discrétion absolue . . Tu comprends bien, n'est-ce pas. que je 
ne puis revenir à la Closerie sans une invitation de ton père, 
et ta manière de t'exprimer, le mode de correspondance que 
tu me proposes, me font penser qu'on ne désire guère, autour 
de toi, voir se poursuivre nos relations. 

" Mais prends patience, ma pauvre chère petite, ou je me 
trompe fort, ou je trouverai, d'ici peu, l'occasion de te ren- 
contrer sans porter ombrage à personne . . " 

Léa baisa par deux fois ce dernier paragraphe. Pour- 
tant . . avec quel sourire Amélie avait écrit cette page ! . . De 
quel ton la chère tante avait murmuré en posant la plume : 
" Après tout, que m'importe ? Je ne m'engage à rien, je n© 
risque rien. . Je n'ai rien à perdre, et j'ai beaucoup à gagner." 

Tout de suite, Léa se sentit renaître ; une sève nouvelle 
circula dans son petit être capricieux. Quinze jours plus tard, 
le fermier, revenu du marché de la Haye-du-Puits où il avait 
rencontré son jeune voisin, annonça en se mettant à t^able : 

— C'est jeudi la fête de la Salette ; il y aura de la place 
pour vous dans la voiture de la Haie d'Epine si le cœur vous 
en dit. 

— Oh ! je veux bien ! s'écria Mathilde avec un sourire très 
rapide, mais incroyablement jeune. 

— Avec les Arcent de Bruneville et les Ghaumel de Saint- 
Damien, vous serez toute une voiturée, ajouta Maître Bien- 



74 LA REVUE FRANCO-AMTÎRICAINE 

aimé. Ils pîirfciiont aussitôt après dîner, dans la carriole à 
trois bancs. 

Mathilde sourit encore, en versant du cidre à Eugène; elle 
se sentait toute joyeuse, la grande fille de la Closerie, la grave 
ménagère, sitôt privée de délassements et de distractions. 

A six kilomètres de Clairville s'élève un sanctuaire dédié à 
la Vierge des Alpes, et très renommé dans le pays ; pendant 
la belle saison, les pèlerinages paroissiaux y affluent de se- 
maine en semaine, et le 19 septemlïre, jour anniversaire de 
l'apparition de Notre-Dame aux deux bergers, est marqué par 
une grande fête, à la fois- religieuse et profane, où toutes les 
communes d'alentour se donnent rendez-vous. Mathilde, à 
cette pensée, croyait redevenir petite ; ce serait gentil de faire 
un tour dans l'assemblée, de retrouver à chaque pas des amis, 
des connaissances, de s'amuser un peu aux boutiques, aux 
loteries, aux " curiosités " . . Mais comme ce serait meilleur 
encore de s'agenouiller devant Notre-Dame de la Salette, de 
la prier bien fort dans la chapelle comble, d'écouter la parole 
si bonne du vieux Curé — un saint ! — et de revenir à la 
" fraîche " en chantant des cantiques ! 

— Mme Chaumel invite Eugène aussi . . ajouta le père, en 
ouvrant son couteau, 

Mathilde posa la main sur l'épaule de son frère. 

— Veux-tu venir à la îSalette ? à l'assemblée ? Veux-tu ? 

Il la regarda fixement, sans paraître comprendre. Et un 
souffle froid éteignit la joie de la jeune fille. 

— Oh ! dit-elle à mi-voix, je resterais bien, alors. . 

— j.*u tout ! intervint Brissot ; ta sœur y est allée sans toi 
les années dernières ; tu te donnes assez de mal pour mériter 
de prendre un peu de plaisir. 

— Pourvu qu'il fasse beau ! s'écria Léa. 

Car s'il faisait beau, elle pourrait se pavaner dans sa toi- 
lette de cérémonie, habituellement réservée à la fête patro- 
nale et à la Fête-Dieu ! 

Les vœux de la jeune coquette furent servis à souhait ; 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 75 

l'azur était radieux et la route incandescente lorsque, le jeudi 
suivant, la carriole de la Haie d'Epine atteignit, vers deux 
heures, les abords de la chapelle. Le véhicule était si long, si 
large, si plein que le vigoureux percheron soufflait, couvert 
d'écume malgré la brièveté de sa course et la modération de 
son allure ; le conducteur, — un valet des Chaumel, — avait dû, 
faute de place, s'asseoir, les jambes pendantes, sur le rebord. 
Il descendit pour guider le cheval par la bride à travers l'é- 
norme affluence de voitures et des piétons qui débouchaient 
de toutes parts. En haut de la côte, face à un horizon fertile 
et rayonnant, le monument se dessinait, blanc, élégant et 
simple avec son fin campanile, au milieu de son enclos orné 
de parterres, fermé d'une grille fleurie et terminé par une 
esplanade d'oii s'élance triomphalement, vers le ciel, un beau 
calvaire taillé en plein granit. 

Le conducteur ayant découvert un endroit propice, on se 
mit en devoir d'opérer la descente, assez laborieuse, mais fa- 
cilitée par le double marchepied. Mme Chaumel, très digne 
avec sa robe noire, son corsage à basques et son bonnet su- 
perbe, en précieuse dentelle de fil, tendit au domestique les 
enfants : toute une tribu de petits Arcent aux joues rouges, 
aux yeux futés. Les femmes sautèrent toutes seules, défri- 
pant leurs jupes d'un geste prompt, non dépourvu d'une grâce 
instinctive. Enfin le valet abaissa, au fond de la carriole, le 
panneau démontable , et les occupants du dernier banc, les 
Chaumel de Saint- Damien, parents éloignés, mais amis trè? 
intimes des Chaumel de Clairville, surgirent à leur tour ; 
après la mère, une Bessinaise, qui avait conservé, de son pays 
natal, la petite coiffe plate en forme de calotte allongée, ceinte 
d'un ruban de velours, vint le grand-père, un vieux en longue 
blouse, au type de patriarche, puis la cousine Marthe," gen- 
tille brune de dix-sept ans, fort timide sous ses cheveux lé- 
gèrement tirés et son chapeau noir enguirlandé de cerises. 
D'une chaise logée on ne sait où, se leva Mathilde Brissot, 
habillée de gris ; alors seulement, avec mille précautions qui 



76 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

ne la rendaient ni gauche ni embarrassée, Léa descendit, belle 
comme la princesse Aurore, éblouissante de fraîcheur avec sa 
robe de voile rose-pâle, ornée de plissés soleil et de dentelles 
Kenaissance, et sa capeline de paille dont les nœuds de gaze 
et les roses pompon s'entremêlaient à sa vaporeuse chevelure 
d'or. 

— Moi, lui avait dit sa sœur, je trouve que ce n'est pas 
commode pour aller en voiture, et il me semble que cela m'en- 
pêcherait de m'amuser . . 

Louis n'avait pas accompagné sa mère : voulant faire son 
pèlerinage à pied, il était parti seul, une heure avant la car- 
riole. Mme Chaumel, après avoir donné l'ordre de conduire 
le cheval à une auberge, prit, dans sa main gantée de tissu 
noir, sa grosse montre d'or. , 

— Les vêpres sont à deux heures et demie, dit-elle ; il est 
grand temps d'entrer si nous voulons avoir des places ! 

Puis, se mettant à la tête de sa bande, elle se dirigea vers 
le porche. 

Entrer, cela se pouvait encore ; mais découvrir des places, 
c'était une autre affaire ! Déjà on s'étouffait dans les bancs, on 
se poussait dans la nef ; Léa, qui marchait la dernière, un 
peu flâneuse, fut retardée par un groupe compact qui sortait 
du magasin de cierges. 

— Ah ! vous voilà ! fit-elle en reconnaissant Louis ; nous 
arrivons, nous autres. Pourquoi donc êtes- vous venu à pied ? 

— J'avais promis. 

— Comme vous dites cela sérieusement ! Qu'est-ce que vous 
avez ! 

C'est qu'il la regardait sans sourire, avec une expression 
qui semblait le grandir encore et le rendait plus beau. 

Une puissante rumeur de prière les enveloppait tous deux : 
on récitait le chapelet aux pieds de Notre-Dame. En face, la 
croix se dressait dans la lumière vibrante, du milieu des 
dahlias flamboyants. Au bas de la côte, l'église paroissiale 
carillonnait, et soudain les voix d'argent du campanile jailli- 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 77 

rent au-dessus de Louis et de Léa, en un concert aérien, 
hymne d'amour et de fête. 

Dans cette grande joie religieuse, dans ce /déploiement de 
splendeur et de vie, il la contemplait. . trop ému de la revoir 
ici, de lui parler au seuil du cher sanctuaire où il était venu 
prier pour elle, confier à la Vierge toute bonne le secret de 
son cœur. 

Non, il ne prenait pas au sérieux les prétentions de Léa, 
son dégoût des choses de la campagne. Ce n'étaient là que 
les fantaisies d'une imagination très jeune ; cela passerait 
certainement dès que Léa connaîtrait la vie réelle, dès qu'elle 
connaîtrait ce véritable amour. 

— Ecoutez, dit-il un peu vite ; j'ai une affaire très impor- 
tante que je vais recommander à Notre-Dame de la Salette. . 
Voudrez-vous bien demander ce que je demande et prier avec 
moi ?.. 

Elle répondit oui, de la tête, et ils entrèrent ensemble. Au 
bénitier, fait d'une vaste coquille, elle toucha, de ses petits 
doigts gantés de peau blanche, la main féconde du jeune tra- 
vailleur. Pendant leur court dialogue, Mme Chaumel était 
parvenue à placer tant bien que mal les enfants, Marthe et 
Matliilde ; les autres durent rester debout. A chaque instant, 
des groupes nouveaux arrivaient, s'insinuaient à travers la 
nef, se coulaient dans la chapelle latérale où un prêtre ma- 
niait vigoureusement l'harmonium, s'écrasaient contre la ba- 
lustrade du chœur. Les vêpres étaient commencées, le chant 
des psaumes s'enflait, tonnait, roulait dun bout à l'autre du 
vaisseau trop étroit, dans la pluie étincelante des vitraux, 
dans le rayonnement des lustres, dans la fulgurance des fais- 
ceaux de cierges grossis de minute en minute. Et la grande 
statue, élevée en arrière de l'autel, illuminée d'en haut par 
une clarté dorée, semblait sourire à la foi des Normands. 

Oh ! cette foi, qui donc eût nié sa présence devant un tel 
concours de foule, devant cet enthousiasme des voix, cette 
gravité des attitudes, cette profusion de flambeaux, ces innpm- 



78 LA REVUE FRANCO- AMERICAINE 

brables ex-voto, témoignages des faveurs qui l'ont récompen- 
sée ! Sans doute, elle est souvent entravée par les préoccupa- 
tions matérielles, refroidie par le vent de scepticisme qui 
souffle de partout, hélas ! Mais pour que, malgré les causes 
contraires, elle puisse pousser encore des jets si robustes, il 
faut que la terre soit bonne et l'arbre bien vivant. 

La moitié de l'assistance, refoulée au dehors, suivait l'office 
avec autant de ferveur ; une multitude immobile stationnait 
devant le porche ; tout le long des grilles de clôture, des 
hommes, des femmes, des enfants, assis sur le mur d'appui en 
files ininterrompues, priaient, le livre ou le chapelet en main ; 
d'autres se tenaient debout, accotés au mur de l'édifice, sous 
les verrières ouvertes d'où les chants s'échappaient, mêlés à 
une buée lourde et brûlante. 

Cependant, sur l'esplanade, la circulation demeurait in- 
tense : d'innombrables voitures arrivaient encore, s'entas- 
saient dans un champ voisin où l'on avait établi une garde. 
Entre les parterres défilaient les blouses brillantes, à boutons 
de nacre, et les vestons de droguet des paysans, parmi les 
flots de bonnets aux brides de ruban crème, aux ruches 'irré- 
prochables, souvent mêlés de nœuds ou de fleurs ; puis c'é- 
taient les bonnets plus hauts du pays de Gorges, les bonnets 
plats, à brides noires, pour le deuil, et, sur les vieilles têtes, les 
bonnets à courte-oreille, les havolets tuyautés sur le cou. Les 
femmes âgées allaient lentement, balançant leur taille déme- 
surément élargie par le bourrelet entourant les hanches. Quel- 
ques aïeules arboraient encore la petite coiffe absolument en- 
gainante, appelée bonnette, le fichu à franges et à fleurs bro- 
chées, le tablier de soie gorge-de-pigeon. Beaucoup de 
paysannes portaient des corsages noirs, à basques, sur des 
jupes de couleur crue : bleu-de-roi, vert-épinard ou violet- 
monseigneur. Tout cela fraternisait avec les toilettes plus ou 
moins estropiées, représentant la gamme entière de l'élégance 
campagnarde, dont les robes claires et les chapeaux empana- 
chés occupaient le sommet Ça et là glissait la silhouette mo- 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 79 

nastique d'une veuve dont la cape rappelait l'habit des Pe- 
tites Sœurs des Pauvres ; et partout fourmillaient des enfants, 
suçant des pipes en sucre d'orge, soufflant dans des mirlitons 
ou des trompettes, tenant au bout d'un fil des ballons en bau- 
druche, ou, au bout d'une baguette, des tourniquets de papier 
multicolore. 

Bientôt un double courant se dessina parmi la multitude : 
un fleuve humain se déversait par le porche, à l'issue des 
vêpres, et toute la société des Chaumel ne tarda point à repa- 
raître, se dirigeant vers le lieu de l'assemblée. Marthe, en 
arrière, chuchotait avec Léa, sa compagne de pension. A la 
barrière du champ de foire, Mme Chaumel tira son fils par la 
manche et lui intima brièvement : 

— Donne le bras à ta cousine. 

Louis arrêta sur sa mère ses prunelles loyales ; mais ayant 
regardé Marthe, il obéit, sentant que la chose ne tirerait pas 
à conséquence; la fillette, beaucoup plus intimidée qu'heu- 
reuse, paraissait très occupée à relever sa robe et ne dit pas 
quatre paroles à son cousin durant tout le temps qu'il l'ac- 
compngna. 

Autour d'eux s'élevaient les boutiques en plein vent, où 
s'étalaient les jouets d'un sou, les "surprises," les amandes 
sèches, les sucres d'orge qui fondaient au soleil, les brioches 
et les " cornnets," sortes d'échaudés à cinq ou six cornes, dont 
le secret de confeétion est jalousement gardé par la famille 
de l'inventeur. Les baraques de saltimbanques voisinaient 
avec les loteries, les tirs, et les longues tentes unies ou rayées, 
installées par les débitants des alentours pour abriter les 
dîneurs. Enfin, au beau milieu du champ de foire, les che- 
vaux de bois, invraisemblables bucéphales dont plusieurs 
8.vaient perdu la queue ou les oreilles, tournaient, — mis en 
branle par un vrai cheval, leur compagnon d'infortune, — sous 
le gigantesque parasol frangé d'un or douteux. 

Et c'étaient, dans le soleil et la poussière, une mêlée, un 
piétinement, un brouhaha indescriptibles ! Par-dessus le roule- 



80 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

ment ininterrompu des conversations, des rires, des exclama- 
tions lancées dans ce patois rude ou l'on croit sentir encore 
riûfluence des conquérants d'outre-mer, retentissaient les 
appels aigus des marchands, les mélopées nasillardes des col- 
porteurs et des vendeurs de gaufres, les glapissements des 
forains à la parade, les battements des grosses caisses, les 
mugissements des trombones, les grincements des tourni- 
quets, les coups de cloche des loteries, les coups de fusil des 
tirs, et, dominant tout, la musique ^du manège, une vieille 
frénétique, broyant, avec le bruit de mille casse-noisettes, les 
airs les plus échevelés ! 

C'étaient les chevaux de bois qui constituaient la grande 
attraction. C'était là que se concentrait cette gaîté bruyante, 
rustique, peu raffinée évidemment, mais saine en elle-même ; 
très populaire, mais nullement populacière, et fleurant l'odeur 
franche du terroir. 

— Vas-tu monter ? dit Léa, tout bas, à Mathilde qui instal- 
lait dans une voiture, les quatre petits Arcent. 

— Bien sûr ! Pourquoi pas ? répondit la jeune fille, sans 
penser le moins du monde à cacher son goût pour ce divertis- 
sement rural. Marthe Chaumel a déjà fait deux tours ; viens- 
tu, Léa ? 

— Oh ! moi, je ne sais pas si je dois, murmura-t-elle, per- 
plexe. 

M&rie Le Mière. 

(A suivre au "prochain numéro.) 



Ci ntiùK «us Nousnrtiore ^utiffim' 




POLITIQUE, LITTERAIRE, ARTISTIQUE 

(HEBDOMADAIRE) 



C'est le titre d'une publication que la " Revue 
Franco- Américaine" va entreprendre pour répondre 
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de la religion. 

" Voyez les assimilateurs en action ! Ce ta- 
bleau vous indigne ? Tant mieux. 

*' Faber comptait toujours sur cette ressource 
suprême pour le triomphe de la justice lorsqu'il di- 
sait : "I am sure to be able to make you think, if 
I can pvit you moderately ont of temper !" 

La "Bêche" est ime pièce que nos lecteurs vou- 
dront ajouter à la documentation déjà convsidérable 
qu'ils ont accumulée avec nous depuis quatre ans. 

Seulement notre réserve s'épuise rapidement, et 
les retardataires s'exposent à ne pas être servis. 

Une copie : 30 cents, franco, — ou quatre copies 
pour un dollar. 



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soit renouvelable le ler mai. 

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lère année, 1908-1909 ------------- |6.oo 

2ème " 1909-1910 ------------- 6.00 

sème " 1910- 1911 (incl) ---- 6.00 



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les chèques de succursales de banques et nos abonnés comprendronr 
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VIENT DE PARAITRE 



DEUX MEMOIRES 



I 

Mémoire présenté par les Irland&is en 1901 et 

signé par M. Charles Murphy 

et quelques autres 

II 

Réponse de Sa Grandeur Monseigneur Duhamel 

adressée au Cardinal Préfet de 

la Propagande 



Extraits de la 

REVUE FRANCO^AMÉRICAINE 

de Mai, Juin et Juillet 191 1 



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Quatre ''Grands Prix'' 



Au sujet de la part prise par le Grand-Tronc dans l'exhibition tenue 
au Crystal Palace, Londres, Angleterre, pendant le festival de l'Empire 
de nouveaux renseignements venus de Londres nous apprennent qu'au 
lieu de de«iX prix mentionnés dans les premières dépêches, les compagnies 
du Grand-Tronc et du Grand-Tronc-Pacifique ont reçu quatre " Grands 
Prix." 

Ces prix ont été accordés sous les titres suivants : " Arts et Métiers ; '* 
" Vie comique ; " "Kclairage" et "Transportation;" il est aussi ques- 
tion des " Métiers constructeurs " et de " l'Annonce. " Tout ceci est un 
grand honneur pour les compagnies nommées, car les autres chemins de 
fer qui ont pris part à l'exposition n'ont reçu qu'une récompense. 

Le rapport officiel du représentant du Grand-Tronc à cette exposition 
pour la semaine finissant le 9 septembre, porte le nombre des. visiteurs 
qui se sont présentés cette semaine-là, au pavillon du Grand-Tronc, à 
21,186. A cette date, le nombre total des visiteurs au pavillon du Grand- 
Tronc était de 279,942. 



A partir de lundi le 18 septembre, le chemin de fer du Grand-Tronc- 
Pacifique a établi un train mixte sur la branche de Régina, entre Melville 
et Régina. Les lundis, mercredis et vendredis, ce train quittera Melville 
à 10 h. 3t; du matin et arrivera à Régina à 7 h. 35 du soir. Les mardis, 
jeudis et samedis, il quittera Régina à 7 h. du matin et arrivera à Mel- 
ville à 4 h. de l'après-midi. Il arrêtera aux postes intermédiaires. 



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Montréal et Québec, 

Montréal et Ottawa, 

Montréal, Joliette et St-Gabriel. 

Montréal, Stë-Agrathe, Noralningue 
et les Les Laurentldes,i 

Montréal et les Chutes Shawlnl- 
san, 

Montréal et Ste-Anne de Beau- 
pré, 

Montréal et le Cap de la Magde- 
lelne, 

Montréal, Bala et le MuskoKa, 



Montréal, St-Jean, N.-B., et les 
Provinces Maritimes, 

Montréal, Manchester, Nashua, 
Loweil, Boston et la Nouvelle- 
Angleterre, 

Montréal, Toronto, Détroit et Chi- 
cago, 

Montréal, Sault Ste-Marie, St- 
Paul, Duluth, MlnneapoJis, 

Montréal, Fort William, WInnipeg, 
^Vaiiconver, le Kootenay et la 
Côte du Pacifique. 



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Le Parc National Algonquin d'Ontario trouve dans son 
altitude son principal sujet d'intérêt, de même que tout le 
profit qu'en rapportent les touristes. 

A la gare du Parc Algonquin, le meilleur poste d'obser- 
vation le long du chemin de fer, l'élévation au-dessus du 
niveau de la mer est de 1700 pieds. A cette hauteur, l'air 
possède des propriétés toniques qu'on ne peut comprendre 
sans en avoir fait l'essai. Grâce à une prévalence des vents 
du nord et de l'ouest, l'air est purifié en passant, comme à tra- 
vers un tamis, sur plusieurs millions de milles carrés de forêt 
dont la plus grande partie se compose de pins et de sapins. 

Le "Highland Inn" offre une accommodation exception- 
nellement bonne aux touristes, qui peuvent visiter ce terri- 
toire en n'importe quelle saison de l'année. L'hôtel est 
ouvert toute l'année. 

On peut se procurer, à ce sujet, une magnifique brochure 
et toutes les informations désirables, et gratuitement, en 
s'adressant à J. Quinlan, agent du district pour les voya- 
geurs, jMontréal. 



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Supplément de "La Revue Franco-Amépicaine " 



\^ol. VIII. No 2. 



Montréal, 1er Décembre 1911 




G. W. SÉGUIN, 

président de l'Union St-Joseph du Canada, décédé subitement 
à Ottawa, le 6 décembre 1911. 



VUEIS CANADIENNES 




Le roi de la forêt. 




Vu^S CANADIENNES. — Sur la rivière des Quinze. 1 



PARLONS AFFAIREIS! 




Pour i<e; gouvkrnkmknt Gouin. — Que fait là ce vieux pont de bois? 

1 




CoRRKCTiON. — Cequi, dans notre dernier numéro était un feu de forêt 
est aujourd'hui ce qu'il doit être — une chute d'eau 
de plusieurs milliers de chevaux- vapeur. Pour avoir 
le feu de forêt, il faut letourner la vignette. Ceux 
qui ne seront pas satisfaits de l'arrangement. . . . 



A QUEBEC 



LA QUESTION DE LA GARE CENTRALE 




M. S. N. Parent, 

appuyé par le gouvernement Laurier, ex-président du TranscontinentaL 
n'avait rien trouvé de mieux que ce pied de falaise, large à peine de 50 
pieds, pour faire entrer dans la ville de Québec un des plus grands che- 
mins de fer du monde. 

Kt le même M. Parent avait décidé de mettre au pied de la terrasse — 
une des plus belles prnmenades du monde — la gare centrale de ce chemin 
de fer. Mais les gouvernements se suivent et ne se ressemblent pas ! 




L'Ouiatchouan 



Il tonne ? Non. Le lac brise sur le rivage ? 

Non. Regardons, tournés vers la forêt sauvage, 

Entre deux rocs abrupts, se dérouler sans fin 

Le fluide rideau d'argent clair et d'or fin 

Dont une extrémité tombe à pic d'une cime 

Et l'autre tourne au fond d'un insondable abîme : 

C'est rOuiatchouan qui plonge et clame éperdument 

Dans son vertigineux entonnoir écumant 

Où le soleil, dorant au loin, frêne, orme et tremble, 

Ose à peine glisser une lueur qui tremble. 

Approchons !... La clameur grandit incessamment. 

Approchons ! approchons encore !... En ce moment 

Nous sentons sous nos pas émus frémir la combe. 

Et le fracas du mur s'écroulant sous la bombe. 

Les craquements du cèdre en proie à l'ouragan, 

Les rauqucs meuglements du farouche océan 

Qui se rue, écumeux, à l'assaut des falaises. 

Les crépitations des pins et des mélèzes 

Allumés par l'éclair incendiant nos bois, 

Le bramement des daims et des cerfs aux abois, 

Les éclats de la foudre et du bronze qui tonne, . 

Les râlements du glas dans la bise d'automne, 

Le hurlement des loups, le grognement des ours, 

Les sifflements du vent, les longs grondements sourds 

Du volcan vomissant la lave et la ruine, 

La plainte des mineurs enterrés dans la mine, 

Tous ces sinistres bruits, tous ces affreux sanglots 

Des hommes, des forêts, du feu, du fer, des flots, 

Des éléments rageurs, des fauves en démence, 

S'élèvent des remous fumants du gouffre immense. 

Approchons ! ... approchons toujours!... Le tonnerre des eaux 

Ici nous assourdit, ébranle nos cerveaux. 



82 LA REVUE FRANCO-AMIÉRICIANE 

Nous grise, nous écrase ; et, la paupière close, 

Tremblant sur les cailloux où notre pied se pose, 

Nous rêvons, nous voyons, dans Tombre du grand bois 

Se glisser, l'arc au poing, le féroce Iroquois ; 

Nous entendons, parmi le fracas formidable 

Du torrent qui se tord dans le gouffre insondable, 

Les longs cris éperdus de prisonniers hurons 

Scalpés et brûlés vifs par des hommes-démons, 

Les lamentations d'une jeune victime 

Qu'un sachem, le front nu, va lancer à l'abîme 

Pour calmer la fureur des puissants manitous... 

Par moments les grands flots échevelés et fous 

— Que nos yeux trompés voient choir du ciel sur la terre 

Dans un apaisement subit, semblent se taire. 

Et soudain notre oreille émerveillée entend 

L'ineffable solo d'un rossignol chantant 

Sur un mouvant rameau qui surplombe la chute. 

Mais aussitôt des trils de hautbois et de flûte. 

Des sons mystérieux, d'indicibles accords. 

Des éclats de clairons, de bugles et de cors. 

Auxquels le sifflement de la balle se mêle. 

Couvrent l'hyme suave et pur de Philomèle, 

Et, redits par l'écho dolent comme un adieu. 

Montent vers l'impassible infini du ciel bleu. 

Puis ce concert sans nom, dont la plage frissonne, 

Redevient un long bruit discordant, monotone. 

Etourdissant, sinistre, effroyable, angoissant. 

Nous venons de toucher enfin le bord glissant 
Du gouffre, où maintenant un soleil d'or flamboie; 
Et, moites de l'embrun qui jaillit et poudroie 
Sous la brise berçant tout près hêtre et bouleau. 
Nous regardons crouler les ondes... — Quel tableau I 
Nul peintre extasié, que la nature enflamme. 
Nul poète portant un brasier dans son âme. 
Ne pourrait sur la toile ou dans l'airain des vers 
Exprimer la splendeur des aspects si divers 
Que sous le dais ombreux de la forêt compacte 



l'ouiatchouan 83 

Déroule la farouche et lourde cataracte. 
Oui, devant l'Ouiatchouan tout art est impuissant. 
Voyez!... voyez!... Des flots de lait rougi de sang, 
Des feuilles de platine et des grappes de perle, 
Roulent dans Teau qui choit, tourne, écume et déferle. 
A nos yeux, tour à tour charmés et stupéfaits. 
L'agate et le rubis confondent leurs reflets, 
Des paillettes d'argent, des lamelles de cuivre. 
Des filigranes d'or, des étoiles de givre. 
Des pétales d'iris, de rose, de muguet. 
D'éblouissants flocons de neige et de duvet 
Tourbillonnent sans fin dans la masse mouvante 
Dont la vaste clameur jette au bois l'épouvante, 
Et, mêlant leurs éclats à ceux du diamant. 
Font de ce lieu d'horreur un lieu d'enchantement. 
Sur qui cependant flotte un voile de tristesse. 

Les mille glas des eaux semblent croître sans cesse, 
Et nous sentons en nous brûler plus ardemment 
La fièvre du vertige et de l'effarement. 

Quelqu'un va-t-il jamais mettre fin au supplice 

Du blanc torrent poussé vers le noir précipice ? 

Non, non. Le torturé furieux vainement 

Tentera d'échapper à l'engloutissement; 

Mais, comme le colosse échevelé qui lutte 

Sans espoir apparaît plus grand après sa chute, 

L'Ouiatchouan, au sortir du puits vertigineux 

Où ses flots sont de blancs serpents tordant leurs nœuds, 

S'élargit, se transforme en un bassin limpide 

Qu'en ce moment la brise à peine effleure et ride. 

Avec un doux murmure elle plonge et se fond 

Dans le sein, vierge encor, d'un lac vaste et profond. 

Sans laisser sur son calme azur la moindre trace. 

Comme s'évanouit et sans retour s'efface 

Le conquérant brutal ou le monstre indompté 

Dans l'infini du temps et de l'éternité. 

W. Chapman. 



L*EcoIe des Belles-Mères 



COMEDIE EN UN ACTE 



(Suite\ 

Madame Graindor. Ne vous pressez pas d'obéir, cela 
viendra assez vite. Si vous saviez les tracas, les chagrins 
que les enfants apportent avec eux, vous changeriez d'avis- 
Ayez-en un, un petit, deux totit au plus. . . Ce sera suffisant. 

André. Moi, j'ai des théories là-dessus. J'en veux avoir 
bientôt et j'en veux avoir beaucoup. La France en a besoin. 

Fifine (riant.) Je me vois déjà en mère Gigogne. 

Madame Graindor (se forçant pour être douce). Vous 
parlez sans raison, mon cher André. D'abord, la santé de 
Fifine ne permettra pas la réalisation de ces rêves. 

André. Allons donc ! 

Fifine. Moi, je suis de l'avis de maman ! 

Madame Graindor (de même). Ton mari plaisante. 

André. Pas du tout. 

Madame Graindor (de même). Vous vous ruinerez en 
frais de nourrice. 

André. J'ai encore des idées là-dessus : mes enfants 
n'auront pas d'autre nourrice que leur mère. 

Madame Graindor (avec très peu d'éclat). Mais vous au- 
riez dû me dire tout cela avant de l'épouser, cher monsieur. 

Fifine (désolée). Et moi qui aime les corsages se bou- 
tonnant dans le dos ! 

Madame Graindor (à André). J'espère que vous ne par- 
lez pas sérieusement. Je trouve inconvenants, oui, c'est le 
mot, inconvenants, les ménages qui. . . 

André (un peu sec.) Vous avez tort, vous avez tort, je 
vous l'assure. D'ailleurs, ceci ne regarde que nous. 

Madame Graindor (douce). Mais, comme vous me parlez, 
mon cher André I Vous pensez bien que, si je vous donne 



L'iécOLE DES BELLES-MÈRES 85 

des conseils, c'est dans votre intérêt et dans celui de ma 
fille. J'ai vécu plus longtemps que vous, mon pauvre ami, et 
je connais mieux la vie. Plus tard, vous vous apercevrez 
que j'avais raison ; mais les enfants ne croient pas au sa- 
voir des vieilles mamans. 

André. Ils ont raison. Moi, je laisserai mes enfants libres 
de faire ce qu'ils voudront. Ils seront, à leur gré, banquiers, 
notaires, soldats, sculpteurs, peintres ou auteurs drama- 
tiques. 

Madame Graindor. Pourquoi pas danseurs de corde } 

André. Et danseurs de corde, si cela leur convient. 

Madame Graindor (riant faux, à Fifine). Et moi qui pre- 
nais tout cela au sérieux ! 

André. Vous auriez tort d'en rire. 

Madame Graindor. Vous aimez plaisanter. (Un temps.) 
J'ai passé chez le tapissier, ce matin ; il viendra mettre les 
rideaux au lit. 

André. Les reprendre, vous voulez dire ? 

Madame Graindor. Non ! les poser. 

André. J'avais demandé à Fifine de les faire reprendre. 

Fifine. C'est vrai, je me le rappelle maintenant. (A An- 
dré.) J'ai seulement dit à maman que tu m'avais priée de 
passer chez le tapissier : j'avais oublié pourquoi. En effet, 
c'était pour lui rendre les rideaux de lit. 

Madame Graindor. Des rideaux que je vous ai donnés ! 
S'ils ne vous plaisent pas, on les changera. 

André. Je ne veux de rideaux en aucune façon à notre 
lit : c'est contraire à l'hygiène. L'air ne circule pas à son 
aise. Les poussières s'amassent dans les plis, et les pous- 
sières, ce sont des mondes de microbes, si vous ne savez 
pas ça, bonne maman. 

Madame Graindor. Nous avons toujours eu des rideaux à 
notre lit, Graindor et moi, et ça ne nous a pas fait mourir... 
Mettez-les aux fenêtres. 

André. Pas davantage. D'ailleurs, nous couchons la fe- 
nêtre ouverte. 

Madame Graindor (à Fifine). Est-ce vrai ? (Fifine fait 
signe que oui). 



86 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

André. L*hygiène, bonne maman ! De votre temps, on 
ignorait l'hygiène ! Tout cela vous surprend. Je vais vous 
étonner plus encore. J'ai deux demandes à vous adresser. 

Madame Graindor. Vous me faites peur. 

André. La première, c'est de nous permettre, à Fifine et 
à moi, de dîner et de déjeuner chez nous. 

Madame Graindor. Est-ce que vous ne mangez pas bien... 
en bas ? Je suis étrangement récompensée de tout le mal 
que je me donne de vous être agréable. . . je ne sais qu'in- 
venter pour vous faire plaisir. Je n'ai pas de chance, vrai- 
ment. Si ma cuisine ne vous paraît pas bonne, dites-le. . . 
dites ce que vous aimez. . . (Prête à pleurer). J'avais remar- 
qué que vous adoriez le rôti de veau : nous en mangeons 
trois fois par semaine. . . Ca me fait des scènes avec mon 
mari qui ne peut pas le souffrir. . . mais je passe par là- 
dessus pour vous. . . Ce soir, il y avait un perdreau truffé. 
Vous voyez bien que je ne suis pas une méchante femme. 

André. Vous êtes très bonne, je ne l'ai jamais contesté- 
Madame Graindor. Eh bien ! vous viendrez nous deman- 
der à dîner quand vous voudrez, aussi rarement que vous 
voudrez. 

André. Ma seconde demande est celle-ci : Je désire que 
vous m'aidiez à retenir Fifine ici, chez elle, où elle reste 
trop peu de temps. 

Madame Graindor, Vous ne voulez pa? la garder en pri- 
son ? 

André. Non. Je veux qu'elle s'habitue à son rôle de maî- 
tresse de maison, qu'elle s'occupe de diriger les domes- 
tiques, etc., etc. 

Madame Graindor. Est-ce que je ne m'en acquittais pas 
bien ? 

André. Si, mais j'aime mieux que ce soit plus mal fait te 
que ce soit fait par Fifine. 

Madame Graindor. Alors, vous ne voulez plus qu'elle 
vienne me tenir compagnie ? 

André. Si, mais moins souvent. 

Madame Graindor. Elle ne pouvait trouver, chez moi»^ 
que de bons exemples. 



l'^cgle oks belles-mères 87 

André. Mais à force de l'attirer chez vous et de l'y rete- 
nir, vous en étiez arrivée à me la reprendre presque tout à 
fait. 

Madame Graindor. C'est bien ! Vous êtes le maître. 

André. Je vous remercie. Faites comprendre cela à Fi- 
fine, je vous en serai reconnaissant. (Il sort). 

SCENE VII 
Fifine, Madame Graindor 

Madame Graindor (éclatant). Ah ! c'est trop fort ! Ah ! 
je ne m'attendais pas à ça de toi ! Ah ! non ! Pendant une 
demi- heure on insulte ta mère devant toi et tu ne trouves 
rien à dire, et tu ne prononces pas un mot pour la défendre ! 

Fifine. Mais, maman, André ne t'a pas insultée. 

Madame Graindor. C'est cela, approuve-le, mon enfant. 
C'est parfait ! il ne te manquait plus que de l'approuver. . . 
Ah ! le mal élevé, le grossier personnage !. . . le. . . Je ne 
sais pas comment j'ai pu me contenir aussi longtemps. . . 
Et moi, bonne tête, je lui apportais des cigares ! Ah non ! 
tu me trouverais trop sotte et l'on se moquerait trop de la 
vieille, ici. (Elle remballe les cigares). 

Fifine. Mais, maman. . . 

Madame Graindor. C'est bon ! c'est bon ! je sais ce que 
je fais ! Des exquisitos pour monsieur ! A quatre-vingts 
centimes ! Ah ' ah ! Ton père les fumera, et jusqu'au bout, 
et il ne les gâchera pas, et il sera bien content. Et, lorsque 
mossieu " voudra bien nous faire l'honneur de venir dînera 
la maison, on lui en donnera un. . . au dessert. (Elle porte 
le paquet à la porte du fond). Léontine, redescendez-moi 
cela ! 

Fifine. Tu n'es pas raisonnable, voyons. Tu ne peux pas 
lui reprendre. 

Madame Graindor. Non, je me gênerai. 

Fifine. Mon mari... 

Madame Graindor. Mon mari. . . mon mari ! . . . Eh bien ! 
quoi, ton mari î On dirait que tu parles d'un bon Dieu ! Il 



88 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

ne me fait pas peur, tu sais, ton médecin de quatre sous, 
sans clients ! 

Fifine. Ce n'est pas de sa faute s'il n'a pas de malades... 
Tu as mal compris ce qu'il te disait. 

Madame Graindor. C'est ça, je suis une imbécile, n'est-ce 
pas } C'est lui qui t'a appris à me répondre comme ça ? 

Fifine. André a très bon coeur et il t'aime beaucoup. 

Madame Graindor. Eh bien ! moi, je le déteste !. . . De- 
puis le premier jour où il a été question d'un mariage avec 
toi. Je me force pour lui faire bonne mine, parce que c'est 
mon devoir, et, si je le soigne à table, si je lui fais des ca- 
deaux, c'est pour toi, c'est pour qu'il ait plaisir à venir chez 
nous, c'est pour qu'il fasse toutes tes volontés. Je te dis que 
je le déteste, ton mari. 

Fifine. Qu'est-ce qu'il t'a fait ? 

Madame Graindor. Ce qu'il m'a fait ? Il t'a prise ! Je suis 
jalouse de lui, si tu veux le savoir. 

Fifine. Je ne te comprends pas. 

Madame Graindor. Tu me comprendras quand ce sera 
ton tour. 

Fifine. Cette histoire de cigares lui causera beaucoup de 
chagrin. 

Madame Graindor. Tant mieux ! Nous ne serons pas 
encore quittes. Et qu'est-ce que tu vas faire, toi ? Tu vas te 
laisser mener par le bout du nez. Réponds, entre ta mère et 
ton mari, tu n'hésiteras pas, hein ? Tu choisiras ce bel 
oiseau-là ! Dieu se chargera de te punir. 

Fifine. Oh ! 

Madame Graindor. Tu verras, tu verras ! tu seras jolie, 
dans quelques années, avec ta nichée d'enfants, qui rempli- 
ront ia maison de cris. . . Ce sera gentil, ici !.. . Oui, avec 
des berceaux jusque dans l'antichambre et des langes sales 
dans tous les coins. . . Tu seras belle, tu auras l'air d'une 
vieille, à trente ans î Et je te promets du plaisir lorsque tu 
te compareras à des amies qui auront eu un mari moins pa- 
triote que celui-là ! Et, pendant que tu seras là, à moucher 
le nez à toute ta bande, lui, bien tranquille et fier, s'en ira 
faire le joli coeur chez des petites dames qui auront leurs 



l'école des belles-mères 89 

nerfs, ou papillonnera dans les coulisses, à des répétitions 
auxquelles tu n'assisteras pas. 

Fifine. André, me tromper i 

Madame Graindor (ironique). Non ! il est autrement que 
les autres ! . . . Mais tu ne vois donc rien ! Mais tu es donc 
aveugle ! Tu ne comprends donc pas, alors ? 

Fifine. Je ne comprends pas, quoi ? 

Madame Graindor. Ce qu'il veut ? 

Fifine. Non ! 

Madame Graindor. Mais je le gêne, ce monsieur, pour 
faire ses farces ! Nous le gênons, ton père et moi ! Et il 
veut se débarrasser de nous. 

Fifine. Comment cela ? 

Madame Graindor. Lorsqu'il t'aura forcée à dîner ici, il 
sait bien que tu seras comme toutes les femmes : que tu 
voudras paraître heureuse malgré tout, et que tu nous ca- 
cheras ses dîners en ville et ses soirées je ne sais où ! Ah ! 
ça, tu ne l'auras pas volé, et je ne te conseille pas de venir 
te plaindre lorsque ça t' arrivera. 

Fifine. Sois tranquille. 

Madame Graindor. Regarde autour de toi ! M. Boguin a 
une danseuse ; M. Pelletier, une chanteuse ; M. Prévost, la 
caissière du café des Arts ; M. Moutier, celle du café de la 
Comédie ; M. Del amarre, c'est Mme Courtin, et M. Courtin, 
c'est Mme Bocquet. . . Oh ! je sais bien, on se dit toujours 
qu'on sera la seule à échapper au sort commun, que son 
mari est une exception. . . On se dit ça jusqu'au jour où on 
se trouve en face de la réalité, et, alors, on regrette de n'a- 
voir pas écouté sa mère. 

Fifine. Je t'en prie, maman. 

Madame Graindor. Maintenant, si tu trouves ça de ton 
goût, à ton aise ! Si tu veux être une esclave, ça te regarde. 
Seulement, il ne faudra pas t'étonner de voir les gens sou- 
rire sur ton passage ! Le fait est que tu seras touchante, 
avec ta candeur et ta crédulité. On commence déjà, d'ail- 
leurs, à se moquer de toi. 

Fifine. Qui ça ? 

Madame Graindor. Quelqu'un que je ne tenommerai pas. 



90 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Libre à toi de croire que ta mère a menti, ça ne doit pas te 
gêner, avec le respect que les enfants d'aujourd'hui ont 
pour leurs parents. 

Fifine. Mais, maman, je t'aime toujours. 

Madame Graindor. Allons donc ! Si c'était vrai, tu ne 
nous sacrifierais pas comme tu le fais. Est-ce que tu crois 
que c'est pour moi ce que je te dis là . . . Ah ! tu seras heu- 
reuse, va, toute seule. . . Nous. . . je ne parle pas de nous, 
ça t'est bien indifférent. D'ailleurs, avec les chagrins que tu 
nous fais, ton père et moi, nous n'en aurons pas pour long- 
temps, heureusement. 

Fifine. Maman, je te promets de parler à André, je te 
promets. 

Madame Graindor (s'attendrissant). Allons ! Au revoir, 
ma fille. . . je ne t'en veux pas, tu sais. Tu viendras nous 
voir quand on te le permettra. . . Seulement, si tu veux que 
nous ne soyons pas trop malheureux, tu tâcheras que ce soit 
souvent. (Elle sort). 

SCENE VIII 
Fifine (seule, puis) André 

André. Eh bien .? 

Fifine. Eh bien, quoi ? 

André. Ta mère t'a-t-elle fait entendre raison ? 

Fifine. Je suis assez grande pour me conduire toute seule. 

André. Qu'est-ce que tu as résolu ? 

Fifine. J'ai résolu que tu n'irais pas à cette répétition. 

André. Ah ! 

Fifine. Si tu y vas, j'irai avec toi. 

André. J'irai, et j'irai seul. Je ne veux pas recevoir d'or- 
dres ni de ta mère ni de toi. 

Fifine. Il n'est pas question de ma mère. 

André. C'est elle qui t'a monté la tête. 

Fifine. Je n'ai besoin de personne. J'y vois clair. Si tu 
tiens autant d'aller à cette répétition, sans moi, c'est que tu 
vas y retrouver des personnes avec lesquelles tu ne te sou- 
cies pas de me faire rencontrer. 



I 



l'école des belles-mères 91 

André. Quelles personnes ? 

Fifine. Est-ce que je sais les noms de ces femmes-là ! 

André. Tout cela ne vient pas de toi, ma chère Fifine. 
Allons ! avoue que ta mère t'a raconté des choses qui t'ont 
rendue jalouse. 

Fifine. Tu te trompes bien, maman ne m'a rien dit du 
tout ! Tu m'entends, rien du tout. 

André. Je dis que ces mauvaises paroles et ces mau- 
vaises pensées sont indignes de toi. 

Fifine. Je te répète qu'on ne m'a rien soufflé. Je suis ca- 
pable d'avoir une idée à moi toute seule, peut-être. Tu me 
trompes ou tu vas me tromper, je le sais. Vous êtes tous les 
mêmes, d'abord. Je ne suis pas assez bête pour croire que 
tu es une exception... je n'ai pas envie qu'on se moque de 
moi 

André. Si ta mère ne t'a rien dit à ce sujet, de quoi t'a-t- 
elle parlé, alors ?... T'a-t-elle conseillé de rester davantage 
chez toi ? 

Fifine. Ah ! oui !... Rester xhez moi !... pour que, pen- 
dant ce temps-là, tu ailles faire le joli cœur devant des pe- 
tites dames qui auront leurs nerfs ! 

André. Ce n'est pas encore toi qui as trouvé cette 
phrase-là. 

Fifine. Si ! si ! si ! Oui, c'est moi ! vous êtes des despotes 
et des hypocrites î Mais, si je suis ta femme, je ne suis pas 
ton esclave ! Et je sortirai quand je voudrai, je sortirai tous 
les jours ; aussi longtemps que je voudrai. Je n'y serai ja- 
mais, ici ! jamais ! jamais ! 

André. Fifine, écoute-moi un peu. Tu t'exaltes, tu dis 
des bêtises... tu vas te faire du mal. 

Fifine. Si je me fais du mal, tant pis. (Un temps). Maman 
t'a repris tes cigares... C'est moi qui le lui ai conseillé. 

André. Elle a bien fait et toi aussi. 

Fifine. Ne dis pas de mal de ma mère. 

André (un silence). Veux-tu que je te dise, ma petite 
Fifine... Ta mère est en train de faire notre malheur à tous 
les deux. 

Fifine. Ne dis pas de mal de ma mère... c'est inutile ! tu 



92 LA REV^UE FRANCO-AMÉRICAINE 

ne réussiras pas à me détacher d'elle, je dînerai chez elle 
tous les jours, je déjeunerai chez elle tous les jours... Quand 
ça ne te plaira pas, il v a des restaurants. 

André (tendre). Ta mère t'a montée contre moi. Elle ne 
me pardonnera jamais d'être ton mari. Je ne lui en veux 
pas, parce que je devine ce que souffre, de tout cela, son 
égoïsm.e maternel. Elle aurait voulu te garder toute sa vie 
auprès d'elle et me hait de t'avoir enlevée. Elle ne se rend 
pas compte du mal qu'elle peut nous faire, si nous ne nous 
aimons pas bien. Aime-moi bien, ma chère Fifine, et rien 
qu'en nous aimant nous trouverons la force de traverser 
cette petite crise, sans y laisser tout notre bonheur. 

Fifine (ébranlée). Mais pourquoi veux-tu aller à cette 
rép'tition ? 

André. Je n'y tiens pas du tout. 

Fifine (plus douce). Tu n'y tiens pas ! Tu n'y tiens pas ! 
C'est trop fort. Tout à l'heure... (Entre Mme Meillet). 

Madame Meillet. Qu'est-ce qu'on me dit ? On se dispute 
ici ! 

André. Fifine est un peu nerveuse, voilà tout. 

Fifine. Non, madame ! 

André (à lui-même). Heureusement, voilà ma mère, elle 
va finir d'arranger tout cela. 

SCENE IX 
Fifine, André, Madame Meillet 

Madame Meillet (allant à Fifine). Bonjour, ma petite ché- 
rie... Voyons, ça ne va pas, ce rnénage ?... Il y a des gros 
chagrins et des grandes colères. Nous allons les guérir. 
Toi, André, va t'en... va-t'en là-bas... au fond, lire ton jour- 
nal. Nous allons causer toutes les deux comme des amies... 
Allez-vous-en, vilain André! Allez! allez! (A Fifine). 
Asseyons-nous ; il a été méchant, le petit mari ? 

Fifine. Il est inutile de me parler comme à une enfant. 

Madame Meillet. Séchez vos yeux. 

Fifine. Je ne pleure pas. 



lV.cole des belles-mères 93 

Madame Meillet. C'est vrai, vous ne pleurez pas. Alors, 
on boude ? 

Fifine. Je vous assure, madame, que je ne suis pas une 
fillette. 

Madame Meillet, Soit ! Causons comme deux damei 
âgées. Vous me reconnaissez bien le droit, alors que je vois 
mon fils malheureux, de m'inquiéter auprès de vous de ce 
qui fait sa peine? 

Fifine. C'est moi qui suis malheureuse et non lui. 

Madame Meillet. Oh ! mon enfant, je connais mon fils : 
il est la bonté et la droiture mêmes et je sais bien que, si 
l'un de vous deux a des torts envers l'autre, ce n'est pas lui 
vis-à-vis de vous. 

Eifine. C'est moi qui ai tort ? 

Madame Meillet. J'en suis certaine. Vous conviendrez, 
n'est-ce pas ? qu'il y a plus longtemps que vous que je con- 
nais André, et, si vous ne savez pas apprécier les rares 
qualités de son coeur, j'ai été à même de les mettre à l'é- 
preuve. 

Fifine (agacée). Eh bien ! madame, c'est entendu : votre 
fils est un ange et moi, je suis un monstre. C'est un ange, 
c'est un ange, c'est un ange, je le dis, je le répète, je le pro- 
clame; il a toutes les vertus et moi tous les défauts. J'ajou- 
terai même qu'il a des clients, si vous voulez... Cela doit 
vous suffire. 

Madame Meillet. Oh ! quel petit caractère vous avez, 
madame ! Je comprends que la vie avec vous ne soit pas 
tout rose pour mon pauvre André. Le malheureux enfant 
méritait mieux que cela. 

Fifine. Eh ! bien ! il fallait lui trouver mieux. 

Madame Meillet. Je regrette de ne pas l'avoir fait. 

Fifine. Regrettez-le et laissez-moi tranquille. 

Madame Meillet. Vous êtes une mal élevée. 

Fifine. Et vous... 

André. Fifine, je te défends de parler à ma mère sur ce 
ton-là 

Fifine. Alors, dis-lui, à ta mère, qu'elle me laisse la paix. 

André. Et je t'ordonne de te taire ! Je n'ai jamais man- 



94 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

que de respect à ma mère, moi, et je ne veux pas qu'une 
gamine de ton âge... 

Fifine. Gamine... 

André. Oui, gamine ! Et si j'avais su prévoir ton manque 
de coeur et ton impertinence... 

Fifine. Qu'est-ce que tu aurais fait? 

André. Tais-toi, tu es une petite sotte. 

Madame Meillet (pleurant). Ne vous disputez pas pour 
moi... je m'en vais... mon pauvre André. 

André. Reste ici, maman. Fifine te doit des excuses et 
elle te les fera. 

Fifine (narquoise). Ah ! ah ! (Entrent M. et Mme Grain- 
dor.) 

SCENE X 
Fifine, André, Madame Meillet, M. et Madame Graindor 

Madame Graindor. Qu'est-ce qu'il y a } 

Graindor. Qu'est-ce qu'il y a.? On vous entend d'en bas. 

Madame Graindor. J'ai cru qu'on se battait, ici. Qu'est-ce 
qu'il y a .'* On vous entend d'en bas. 

Madame Graindor. J'ai cru qu'on se battait, ici. Qu'est- 
ce qu'ils t'ont fait, ma pauvre Fifine .? 

André. Elle a été insolente avec ma mère, et je veux 
qu'elle lui demande pardon. 

NOTA. — (Ce qui suit doit être dit conformément aux indi- 
cations : les personnages parlant ensemble ou séparément 
comme le feraient des chanteurs dans une quintette. Lire 
ce qui suit comme de la musique) : 



Fifine. Je n'ai pas été insolente ! 

André. Si, tu l'as été. 

Mme Meillet. — (pleurant). J'aurais mieux fait de mourir. 

Mme Graindor. Ma fille insolente. 

Graindor. Oh ! 

Fifine. Jamais ! 

André. Mère l Mère ! 

Mme Meillet (toujours pleurant). Elle fera ton malheur. 

Graindor. Voyons, mes enfants, embrassez-vous. 

Mme Graindor. C'est lui qui— 



l'école des belles-mères 95 



Fifine. Non !- 
André. 



Mme Meillet. (toujours pleurant.) — Mon Dieu ! Mon Dieu ! 

Graindor. Fifine, va embrasser ton mari. 

Mme Graindor fera le nôtre, Pourquoi donc ça ! N'y va pas, Fifine. 
Fifine. Il m'a appelée petite sotte, petite sotte, petite sotte. 

André. Ah ! si elle suit vos conseils. Tu l'avais mérité. 

Mme Meillet. (pleurant jusqu'à la fin). Hou ! Hou ! Mon Dieu ! 

Graindor. Voyons, André ! Voyons, Marie ! 

Mme Graindor. Elle aura raison. Petite sotte. 

Fifine. C'est la tienne oui ! C'est la tienne. 

André. C'est ta mère qui est cause de tout cela. Oui, c'est ta mère. 

Mme Meillet. Moi ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! 

Graindor. Voyons, Fifine, va embrasser ton mari. 

Mme Graindor. Moi ! ^Je te le défends. 

Fifine. On veut me tenir enfermée ici. 

André. Pas vrai ! 

Mme Meillet. Votre fille est une mal élevée ! On veut. . . 

Graindor. Madame Meillet ! Mais voyons, Marie ! 

Mme Graindor. Et vous, qu'est-ce que vous êtes ? 

Fifine. 

André. 

Mme Meillet. . que vous fassiez votre devoir qui est de vous occuper 
de la maison, et non d'être toujours dehors. 

Graindor. 

Mme Graindor. Vous ne ferez pas la loi ici, vous. 

Fifine. C'est trop fort !. . . Cet trop fort ! 

André, Parfaitement ! Parfaitement ! 

Mme Meillet. J'ai autant le droit de faire la loi ici que vous. ]e suis 
chez mon fils. 

Graindor. --Etes-vous entêtés à la 

Mme Graindor. Nous verrons, je suis chez ma fille. 

Fifine. Jamais ! 

André. Tu feras des excuses à ma mère. 

Mme Meillet. Quoi ! Laisse-la donc ! 



Graindor. fin de vous disputer comme ça. Tu vas te taire ! 
Mme Graindor. Avec ses manières dirait-on pas! Non, je ne me 
tairai pas. 

TOUS (criant). 
Fifine. Qu'elle m'en fasse d'abord, ce n'est pas moi qui ai été la 

chercher. Non ! je n'en ferai pas, non ! 
André. On dira ce qu'on voudra, mais jamais je ne permettrai 

qu'elle soit impertinente avec ma mère. 
Mme Meillet. Vous n'avez jamais su élever vos enfants. Vous avez 
fait de votre fille une enfant gâtée ! Oui ! 



96 LA REVUE FRANCO -AMÉRICAINE 

Graindor. Vous allez vous taire tous et ne pas parler comme ça tous 

à la fois. Je veux qu'on se taise ! 
Mme Graindor. Ma fille ne s'est pas mariée pour faire une esclave. 
Mon devoir est de la défendre et je la défendrai. 

Graindor. (à sa femme. Marie ! Tais-toi ! André a raison. 
Le devoir de Fifine est de s'occuper davantage de son mé- 
nage. 

Fifine. Moi î 

Madame Meillet et André (tripmphants). Ah! 

Madame Graindor. Mais. . . 

Graindor. Et si l'on m'avait écouté lorsque je m'opposais 
à ce que les enfants habitent avec nous, cela ne serait pas 
arrivé. 

Madame Meillet (sanglote avec des : Mon Dieu ! mon 
Dieu ! (Madame Graindor pleure également). 

Fifine (regarde son père, puis après un silence). Ah ! 
c'est ça, c'est bien, alors ! c'est bien ! (Elle ôte ses boucles 
d'oreilles, ses bagues, sa broche — fiévreusement — et les 
jette sur un meuble. Elle arrache les dentelles de son cor- 
sage et sort violemment). C'est bien, alors, c'est bien ! 

Madame Meillet. Pour la dot que vous lui avez donnée, 
elle ne peut pas avoir dix domestiques. . . 

Madame Graindor. Comment, pour la dot ! Et vous 
qui. . . 

Graindor. Va donc voir ce que fait ta fille !. . . 

Madame Graindor (qui ne l'avait pas vue sortir). Fifine? 
où est-elle ? Fifine ? (Elle sort. Mme Graindor revient 
avec Fifine, qu'elle tient par la main). 

Fifine. Laisse-moi ! laisse-moi ! Puisqu'on veut que je 
sois la bonne. . . Laisse-moi. . . Je vais retourner à la cui- 
sine pour laver la vaisselle. (Elle a une crise de larmes, 
des sanglots d'enfant. Elle essuie ses yeux avec le revers 
de sa main. Un gros chagrin). 

Madame Graindor. Fifine... ma petite Fifine!... Je t'a- 
vais bien dit qu'il ferait ton malheur. 

André. Laissez-la ! 

Madame Graindor. C'est ma fille, monsieur. 

André. C'est ma femme ! 



l'école des belles-mères 97 

Madame Graindor. Vous êtes ici chez moi. 

André. Eh bien ! Je m'en vais. 

Madame Graindor. Je ne vous retiens pas. 

Graindor. Voyons... 

Madame Graindor. Laisse donc! Il retourne chez sa 
mère. 

André. Parfaitement ! (A sa mère). Partons ! (A Mme 
Graindor). Et, si Fifine veut venir me rejoindre, elle vien- 
dra. (Il sort avec sa mère). 

SCENE XI 

Fifine, Graindor, Madame Graindor 

Madame Graindor. Eh bien ! tant mieux ! 

Graindor. Tant mieux ? 

Madame Graindor (l'entraînant à droite). Allons, toi,- 
tu ne vas pas garder cette figure d'enterrement. . . Fifine- 
lous reste : il ne faut pas qu'elle s'ennuie ici. (A Fifine) 

'est fini! 

Fifine. Oui ! c'est fini et je suis contente qu'il soit parti. 

Madame Graindor. A la bonne heure ! Nous allons bien 
lous amuser. . . (A son mari). Sois donc gai, toi ! 

Graindor. Moi ? 

Madame Graindor. Hum ! . . . (A Fifine). Ce soir, nous 
langerons des œufs à la neige. 

Fifine (la pensée ailleurs). C'est cela. 

Madame Graindor. Ca n'a pas l'air de te faire plaisir. 

Fifine. Si! Si! 

Madame Graindor. Nous irons au théâtre. 

Fifine. Mais je ne veux pas qu'on cherche à me distraire, 
[e ne sais pas ce que vous avez après moi. Je n'ai aucune 
•aison d'être triste. Je ne suis pas triste du tout, pas du tout. 
[Elle ne peut se retenir de pleurer silencieusement, elle 
îssuie une larme en cachette). 

Madame Graindor. Nous le savons bien, que tu n'es pas 
triste. 



98 LA REVUE FRANCO -AMÉRICAINE 

Graindor (qui réfléchit longuement, et fait un geste 
comme quelqu'un qui prend une décision, à sa femme). J'ai 
besoin de causer avec Fifine... laisse-nous ! 

Madame Graindor. Mais, mon ami ! 

Graindor. Je te dis que j'ai besoin de causer avec elle. 
Va-t'en... je t'appellerai 

SCENE XII 

Graindor, Fifine 

Graindor. Viens ici, Fifine, assieds-toi et causons.. . Ta 
mère n'est pas là, nous sommes seuls tous les deux, nous 
allons tailler de la bonne besogne. . . Qu'est-ce que tu as 
l'intention de faire } 

Fifine. Rien, père. 

Graindor. Rien, père. . . Dis papa. . . comme il y a deux 
heures. Je ne t'ai rien fait, moi ! Ta mère, elle. . . je ne sais 
pas... elle est allée manigancer dans ton ménage. .. mais 
moi. . . 

Fifine. Je n'accuse personne. 

Graindor. La question n'est pas là... Qu'est-ce que tu 
as l'intention de faire, demain, par exemple ? 

Fifine. Je te dis :, rien. Ce que j'aurai fait aujourd'hui. 

Graindor. Rester ici ? .. . Demeurer avec nous ? 

Fifine. Oui! 

Graindor. Tout le temps ? 

Fifine. Tout le temps. 

Graindor. Ca te fera plaisir } 

Fifine. Oui. 

Graindor. Oui, mais à moi ... Tu ne t'es pas demandé 
si ça me ferait plaisir, à moi ... En somme, nous t'avions 
mariée . . . Nous nous disions : " Elle est casée," et tu nous 
retombes sur les bras... Enfin, ça va peut-être m'ennuyer, 
moi ... je voulais louer cet appartement. 

Fifine. Toi ? 

Graindor. Oui. (Essayant de mentir). Ta mère et moi 



l'école des belles-mères 99 

nous aimons bien être seuls pour déjeuner ... tu nous dé- 
ranges.. . tu. . . tu. . . 

Fifine (très calme). Tais-toi donc } Vous êtes contents 
comme tout. Tu veux faire semblant que ça t'ennuie pour 
que . . . Eh bien ! je resterai ici jusqu'à ce que tu me mettes 
à la porte. 

Graindor. Tu n'aimes donc plus ton mari ? 

Fifine (sans force). Non ! 

Graindor. Alors, il faut divorcer. 

Fifine. Divorcer ! 

Graindor. Dame. (Avec aplomb). Je crois, d'ailleurs, 
qu'André en a l'intention. 

Fifine. Lui ! (Un silence et un petit sourire). Tu ne me 
feras pas croire cela non plus, papa. 

Graindor. Ah ! je ne te ferai pas croire . . . Dans ce cas, 
je n'essaierai pas . . . Parlons sérieusement, alors. Ma petite 
Fifine, vous n'avez qu'une brouille d'amoureux, il ne faut 
pas la faire durer. Ce soir, tu ne dîneras pas ici . . . Tu iras 
retrouver ton mari. 

Fifine. Non ! 

Graindor. Pourquoi ? 

Fifine. Parce qu'André me l'a " ordonné " et que je ne 
veux pas avoir l'air de lui obéir. 

Graindor. Ah ! il faut donc recourir aux grands moyens. 
Tu disais, tout à l'heure, que tu resterais ici jusqu'à ce 
que je te mette à la porte. Eh bien ! je t'y mets. 

Fifine. Je serais curieuse de voir ça ! 

Graindor. Tu vas le voir ... Je ne suis pas en colère 
après toi, tu sais, je t'aime toujours bien ... ne va pas te 
tromper là-dessus . . . Seulement, je te mets à la porte. 

Fifine. Tu veux rire. 

Graindor. Pas le moins du monde. Lève-toi et va-t'en. 

Fifine (inquiète, mais essayant encore de sourire). Il fau- 
dra employer la force. 

Graindor (ceci très tendre et très détaillé). Va-t'en, ma 
bonne petite Fifine . . . Vois-tu, je vais tout te dire. Si je 
n'écoutais que mes manies, que mon propre bonheur, je te 
prierais de rester ici tout le temps, parce que je suis con- 



100 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

tent de te voir, de t'entendre, de te savoir là . . . C'est très 
doux, à mon âge, d'être câliné, d'être dorloté par ces petites 
mains-là . . . Mais les vieux doivent être seuls . . . On a du 
mal à s'y faire, par exemple . . . (Un temps). On a de la 
peine à s'y décider... La plus grande preuve d'amour 
qu'ils peuvent donner à leurs enfants, c'est celle-là, vois-tu, 
parce que ça . . . c'est la vraie douleur de la vie . . . (Très 
tendre). Va-t-en, Fifine, va-t'en ! 

Fifine. Comme tu es bon ! ^ 

Graindor. Ma foi, je crois, en effet, que je le suis en ce 
moment ; mais ça n'est pas si commode que je l'aurais cru. 

Fifine. Tu as du chagrin à cause de moi ? 

Graindor. Oui, c'est à ça que servent les enfants. Si tu 
veux me consoler, c'est bien simple : sois heureuse ! Pas un 
mot de résistance . . . Viens ! (Il la prend par le cou et la 
conduit doucement à la porte, avec une grande tendresse). 
Je te mets à la porte, va mettre ton chapeau et ton manteau. 

Fifine. Je veux t'embrasser. 

Graindor (qui peut à peine retenir ses larmes). Non, ce 
n'est pas la peine . . . On se reverra, on se reverra ! . . . (Il 
descend en scène, en se mouchant. Fifine reste un moment 
à la porte du fond. Entrent André et sa mère). 

SCENE XIII 

Fifine, Graindor, André, Madame Meillet, 
(puis) Madame Graindor 

Madame Meillet. Nous venons faire une dernière tenta- 
tive de conciliation . . . Mon fils l'a exigé. 

Graindor. Ah ! attendez ! . . . (Il appelle sa femme). Ma- 
dame Graindor! Madame Graindor! (Entre Mme Graindor). 
Ecoute. Voici M. André et sa mère qui viennent pour... 

Madame Meillet. Une dernière tentative... 

André. De conciliation. 

Madame Graindor. Mais... 

Graindor. Laisse-moi parler... ça dépend des enfants... 
Ils vont s'expliquer... devant nous... 



I 



l'écolb des belles-mères 101 

Madame Graindor. Il faut d'abord... 

Graindor. Tais-toi!... Ils vont s'expliquer devant nous, 
et nous, nous ne dirons rien, ni les uns ni les autres... Est-ce 
juré ? 

Madame Graindor. Cependant... 

Graindor. Allons, c'est juré... 

Madame Meillet. Moi, je le jure... 

Madame Graindor. Moi aussi, alors... 

Graindor. Et moi, de même... Allez, mes enfants, expli- 
quez-vous ! (Longue scène muette. Fifine et André vont 
lentement au-devant Tun de l'autre, se tendent la main sans 
se dire un mot, se regardent, sourient, et s'embrassent avec 
tendresse). 

Graindor. Voilà!... Maintenant, mes petits agneaux, je 
suis votre propriétaire... je vous donne congé. 

André. Où irons-nous ? 

Madame Meillet. Pas chez moi, toujours... la leçon me 
suffit. 

Graindor. Et moi, je ne veux pas de marmots, ni de 
chiens dans ma maison ! 

Eugène Brieux. 

FIN 



■:o:- 



La politique canadienne et les Cana- 
diens-Français. 



I. — Quelques pages d'histoire. 

La politique est nécessaire à la société puisqu'elle la 
constitue ; elle est le lien de tous les groupes sociaux, si pe- 
tits soient-ils. Rien n'est plus vrai, car au début la poli- 
tique (et son étymologie l'indique) était le gouvernement 
d'une ville. Nous tirons tous nos avantages de la société, 
donc la politique est bonne. Mais elle n'en est pas moins 
une cause de querelles intestines, de guerres civiles, de con- 
flits internationaux. C'est elle qui fait sortir les villes de la 
plaine et les police, qui favorise le développement des 
lettres et des arts; mais c'est elle encore qui multiplie les 
pronunciamentos dans l'Amérique Centrale, qui lance le 
Nord contre le Sud, qui taille et retaille les peuples sans 
merci pour augmenter l'effectif des armées. 

Exercée sous un régime parlementaire, la politique semble 
plus juste, du moins elle est plus populaire. Nous ne discu- 
terons pas le point de vue théorique. Mais au point de vue 
des faits (vous savez quelle est leur force), les bienfaits du 
parlementarisme sont très discutés. Les Anglais, par un^ 
longue pratique, s'en sont fait un instrument de liberté ci- 
vile incomparable ; les peuples latins qui en ont usé, en ont 
abusé et se sont blessés. 

Cependant, bien qu'ils soient latins par origine et par 
éducation, les Canadiens-Français ont m.aîtrisé le régime 
parlementaire pour s'y être soumis. Abandonnés par la 
France occupée au dévergondage des sens et de l'esprit, 
cédés à l'Angleterre devenue marâtre pour ses possessions, 
les souvenirs et les espoirs de leur sang les poussèrent à la 
résistance défensive, ouverte et loyale, ferme, contre l'An- 



LA POLITIQUE CANADIENNE 'ET LES CANADIENS- FRANÇAIS 103 

glais. Descendants des Francs, du pays de la franchise, 
fidèles à leur passé comme à leur idéal, ils combattirent 
avec droiture pour la justice. Les droits d'un peuple sont 
les membres de la justice. Ils en deviennent les membres 
souffrants aussitôt qu'on les attaque ou qu'on les troque par 
des compromis. Ni le vainqueur ni le vaincu n'ont le droit 
de blesser la justice. Ne soyons donc pas surpris de la 
" bonne envie de vivre " du vaillant petit peuple qui habite 
les bords du St-Laurent, et dont il admire pratiquement la 
force et la fécondité. 

Des paysans (6o,000) et une centaine de prêtres : c'était 
après la cession notre seul actif, un actif de bonnes volon- 
tés et de braves cœurs. Ces gens têtus aimaient leur langue 
et leur foi. Il faut dire aussi que Dieu les aimait. Aidant 
les événements, aidés par eux, ils commencèrent de respi- 
rer après l'Acte de Québec, en 1774. 

Jusqu'en 1791 la politique se fit dans les coulisses à Qué- 
bec et à Londres. William Pitt nous donna la constitution 
de 1791. Les fils de paysans instruits dans les presbytères 
et au Petit Séminaire de Québec, se firent élire dans la ma- 
jorité des comtés. Les luttes parlementaires commençaient. 

On nous donna pendant longtemps des gouverneurs qui 
les alimentaient par leur arbitraire. La révolution française 
avait échauffé l'esprit des Canadiens et leur faisait désirer 
plus de liberté sans les rendre révolutionnaires. La jeu- 
nesse intellectuelle du temps, et déjà lancée dans la poli- 
tique, dévorait avidement les quelques périodiques venus 
de France. On s'assimilait l'éloquence, trop ampoulée il 
est vrai, des tribuns français. 

Un peu plus tard, les chevauchées napoléoniennes ve- 
naient renforcer le sentiment français. 

Les deux Papineau, Bédard, Panet, Bourdages, Morin, 
Viger, Blanchet, Taschereau, se firent les défenseurs de leur 
race, troublant les gouverneurs et les membres du Family 
Compact par leurs vigoureux discours dans l'assemblée 
législative et leurs comtés. Les mêmes, aidés plus tard par 
Etienne Parent et Duvernay, continuaient la lutte dans Le 
Canadien ti La Minerve, 



104 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Mais, Louis-Joseph Papineau fut l'étoile de première 
grandeur de cette pléiade. 

Il fut toute une époque, et longtemps notre race 

N'eut que sa voix pour glaive et son corps pour cuirasse. 

En 1835, on étouffait. Le sang monta à la tête de quel- 
ques-uns et l'on en vint aux mains avec les autocrates, en 
1837-38. On en finit avec des torts de part et d'autre, mais 
Tair de la liberté passa plus pur à travers l'Union Jack 
troué. Le Conseil spécial fit la paix et prépara les moyens 
de nous écraser d'une façon plus constitutionnelle. 

Et la bataille va continuer sous l'Union, moins mesquine 
du côté anglais et plus obstinée du côté français. Lord 
Durham, dans son Rapport, avait conseillé l'Union 
comme une transition à la confédération de toutes les 
possessions anglaises de l'Amérique du Nord, seul moyen 
de noyer l'élément français. 

Le Québec commença par payer la dette de l'Ontario. 
En retour, une minorité fanatique s'opposa à l'indemnisa- 
tion des Canadiens qui avaient souffert des pertes injustes 
lors de la répression de la récente rébellion. Avec cette 
hypocrisie qui caractérise la nation qui a pu conquérir un 
empire par la ruse, on dénonçait cette indemnité comme 
récompense aux révoltés, alors qu'en signe de protestation 
ou brûlait l'hôtel du gouvernement à Montréal et qu'on 
lançait des pierres à lord Elgin lui-même. 

" Sans ministère, dit Macanlay, un gouvernement parle- 
mentaire ne peut jamais fonctionner sûrement." La res- 
ponsabilité ministérielle une fois accordée, il devenait plus 
facile de tenir les partis dans le respect de nos droits. La 
crânerie de Lafontaine, qui fait son premier discours au 
parlement en français malgré la constitution, et sa vigueur 
de réclamation rendent notre langue officielle. On nous 
méprise si l'on ne nous hait pas, mais on nous craint cer- 
tainement. Notre population augmente toujours dans des 
proportions alarmantes pour les derniers venus au pays ; 
malgré l'établissement des régiments écossais, malgré l'im- 
migration anglaise et celle des loyalistes dans les Cantons 
de l'Est, nous demeurons numériquement sur le même pied 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 105 

que les Anglais. Finalement, il fallut nous subir comme 
un fait accompli. Et c'est alors que, les animosités s'amor- 
tissant, on prit le parti de nousétudieret de nous connaître. 
Une fois connus, les sympathies nous arrivèrent de plus en 
plus nombreuses, surtout de la part des gouverneurs. 

Lafontaine est la grande figure de la première époque de 
l'Union. Cartier entre dans le cadre après lui. Tous deux 
ont des amis sincères, surtout Baldwin et Macdonald, des 
hommes à esprit large, mais dont la largeur de vue est 
peut-être due un peu à la fermeté des premiers. Ils sont les 
grands législateurs de cet âge intermédiaire de notre poli- 
tique. Sans rien concéder de nos droits, ils ont beaucoup 
fait, par leur caractère et par leur appel â la raison de leurs 
adversaires, pour créer l'entente entre les deux races. 

A leurs côtés on remarquait Morin, Tâché, Cauchon, 
Girouard, Dorion. Ces hommes-là n'avaient pas tous 
les mêmes idées, mais ils avaient tous du caractère- 
On savait alors refuser un portefeuille ou en remettre 
un. Aujourd'hui, à trois ou quatre exceptions près, 
nos politiques nous semblent être des pygmées à 
côté de ces lutteurs; ils ont plus de caoutchouc et 
moins d'acier dans l'épine dorsale. C'est peut-être 
parce qu'on est porté à faire rentrer dans l'épopée 
tout ce qui vieillit. Qui sait si les générations futures ne 
prendront pas pour des grands hommes tous nos lâcheurs 
contemporains .? . . . 

La confédération (1867), conseillée par lord Durham 
pour éteindre notre influence en même temps qu'il recom- 
mandait de se concilier les Canadiens, ouvre une ère nou- 
velle. 

A la conférence de Québec (1864), tous nos droits avaient 
été garantis. Un brillant jeune homme venait de pronon- 
cer le discours d'adieu de ses confrères à la faculté de droit 
de McGill et prêcher l'union des deux races : c'était 
Wilfrid Laurier. Deux ans plus tard, dans Le Défricheur, 
d'Arthabaska, dont il était devenu le rédacteur, il dénonçait 
violemment la confédération comme devant être le tom- 
beau où l'on ensevelirait notre nationalité. 



106 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Après avoir fréquenté, dans sa tendre jeunesse, une 
école protestante à New-Glasgow, où il se retirait dans une 
famille presbytérienne, et après avoir fait son droit à 
McGill, le jeune avocat devait être d'un tempérament éclec- 
tique, c'est-à-dire disposé à concilier, à s'adopter aux mi- 
lieux; car son stage avec les Anglais avait émoussé en lui 
le patriotisme lutteur du Français, et son éducation reçue 
au collège de L'Assomption avait développé chez lui les 
qualités intellectuelles et sociates du latin. En un mot» 
Wilfrid Laurier débutait dans la vie avec beaucoup de 
talent et de distinction, une belle souplesse de caractère qui 
ne diminue pas l'ambition, et la sert au contraire en tirant 
des inspirations de tous les événements pour la conduite 
future. Savoir obéir aux circonstances, c'est souvent se 
faire obéir des hommes. 

M. Laurier naquit à la vie politique avec la Confédéra- 
tion. Il en sera un jour, que dis-je .'* il en sera pendant 
quinze ans le premier citoyen. 

L'acte de l'Amérique Britannique du Nord en nous don- 
nant un gouvernement fédéral et un gouvernement pro- 
vincial doublait, pour ainsi dire, notre politique. Et jus- 
qu'en 1873, quelques-uns de nos politiques furent députés 
en même temps aux communes et à l'assemblée législa- 
tive. 

A Québec, le parlement est français. M. Laurier y laissa 
pressentir sa carrière en 1871. Depuis quarante ans, on y a 
entendu des discours qui auraient fait honneur au Palais- 
Bourbon. Chapleau, Mercier, MM. Chapais, Bourassa et 
Prévost ont été applaudis par des auditeurs venus des villes 
les plus éloignées du pays. Dans aucune autre législature 
provinciale, on n'a pu rencontrer autant d'éloquence et de 
culture intellectuelle. 

Dans le domaine pratique de la politique, les Canadiens- 
Français peuvent être fiers de leur province. Ils possèdent 
la législation civile la plus équitable et la plus claire de 
l'Amérique ; l'enseignement secondaire et supérieur ne le 
cède en rien à celui des autres provinces, et disons à ceux 
qui admirent toujours l'état du voisin que nous possédons 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS- FRANÇAIS 107 

la seule école des hautes études commerciales du pays; 
mais, nous avons encore à apprendre les méthodes d'ex- 
ploiter économiquement nos ressources naturelles : forêts, 
houille blanche, mines, etc. 

Depuis dix ans nous avons cessé de faire de la colonisa- 
tion. Et pourtant des millions d'acres de terre fertile 
attendent la charrue. Nos familles vont s'asphyxier dans 
les villes. Par conséquent la natalité diminue. La race se 
meurt puisqu'elle a plus vécu, et l'on dort à Québec. Les 
colons ne manquent pas à la terre vierge, c'est la terre 
vierge qui manque aux colons. On refuse de leur en donner. 
On a vendu la province aux spéculateurs étrangers qui l'ont 
mise littéralement en coupe réglée. Périssent au plus tôt 
tous les gouvernements qui refuseront de coloniser le nord 
et l'est, quels que soient leurs chefs ! 

Notre politique provinciale en est une d'absurdités de- 
puis quelques années. Soyons juste : l'enseignement, à tous 
les degrés, a beaucoup avancé. Mais, hors de là, si nous 
avançons, c'est malgré nous ; le rapide courant du progrès 
ne peut pas nous laisser sur la rive. Nous nous devons à 
nous-mêmes, — parce que nous sommes la minorité en ce pays 
et que les minorités valent par leur caractère, — de marcher 
en avant de toutes les autres provinces dans le domaine 
commercial et industriel, comme dans le domaine intellec- 
tuel et politique. 

Aux communes, nous eûmes depuis 1867 une moyenne de 
55 à 60 députés de langue française, soit un quart environ 
de la députation totale, avec trois ministres français du 
Québec dans chaque parlement, sous l'un ou l'autre gou- 
vernement. Ces ministres furent les suivants, nommés dans 
l'ordre chronologique de leur appel au ministère : MM. Car- 
tier, Langevin, Chapais, Robitaille, Dorion, Letellier de St- 
Just, Fournier, Geoiïrion, Cauchon, Laflamme, Laurier, 
Baby, Masson, Mousseau, Caron, Chapleau, Ouimet, Angers, 
Desjardins, Henry Joly de Lotbinière, Tarte, Bernier, Bro- 
deur, Préfontaine, Lemieux, Béland, Monk, Pelletier, Nan- 
tel. Ces trois derniers viennent d'être appelés au Conseil 
par M. Borden. De ces noms-là, sept ou huit seront pro- 



108 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

nonces dans les dix années à venir, deux ou trois entreront 
dans notre histoire, et fasse le Ciel que l'un d'eux ne soit 
pas trop amoindri ! Du côté anglais, le nom de Macdonald 
passera seul à la postérité. 

Dans les provinces anglaises, nos compatriotes ne sont 
pas effacés. MM. Joly de Lotbinière, Cauchon, Forget 
furent lieutenants gouverneurs. Actuellement leDrRéaume 
dans l'Ontario, M. Landry dans le Nouveau-Brunswick, M. 
Turgeon dans la Saskatchewan,vSont ministres avec porte- 
feuille. L'Ile du Prince-Edouard élira des premiers mi- 
nistres canadiens- français dans vingt-cinq ans, si elle ne se 
fusionne pas avec les provinces voisines. 

Nous ne parlerons pas de la situation politique des nôtres 
aux Etats-Unis, où nous comptons le gouverneur du Rhode- 
Island, M. Pothier, des juges, un grand nombre de députés 
et de maires. 

Les récentes élections fédérales nous ont donné du neuf. 

Ce ne fut pas sans faire crier les journaux libéraux qui se 
seraient déchiré la poitrine s'ils pouvaient en avoir une. 
Après la défaite, ils attendaient le déluge. Il n'est pas venu, 
ils en sont fâchés. 

M. Laurier a fourni une longue carrière. Il atteindra sa 
70e année le 20 novembre. Il fut quinze ans premier mi- 
nistre. Il sera quelque temps chef de l'opposition. Qua- 
rante années de vie politique, c'est un titre à la retraite. Le 
sort des armes l'impose parfois. 

Si la politique est l'art de manœuvrer assez habilement 
pour atteindre le pouvoir et s'y maintenir longtemps, M. 
Laurier est sans doute un grand politique. S'il suffit en 
politique de posséder du prestige personnel, un beau port 
et une grande variété d'attitudes, une éloquence entraî- 
nante, l'habileté de faire partager ses opinions ou de con- 
cilier celles des autres, sir Wilfrid Laurier est certainement 
un grand homme d'Etat. On ne peut pas le nier, l'ancien 
premier ministre est au tout premier rang des politiques de 
l'empire britannique depuis quinze ans; il fut l'idole de son 
peuple et de sa race ; il eut tous les succès au parlement et 
à la tribune, en France et dans le Royaume-Uni comme 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 109 

chez lui. Ce qui frappe et impose chez M. Laurier, c'est la 
dignité de sa physionomie ; c'est une belle tête pour le 
sculpteur ou le peintre. C'est un charmeur ! Sa mémoire 
vivra, parce qu'il aura été un politique habile et qu'il aura 
étonné davantage l'élément anglais du pays. 

Mais, sir Wilfrid Laurier ne sera pas reconnu par la 
postérité comme grand homme, parce qu'il aura manqué de 
caractère. Un grand homme, c'est celui qui voue sa vie au 
service d'un principe quelconque intéressant l'humanité et 
découlant de la justice, et qui réussit à force de sacrifices 
ou qui succombe plutôt que de sacrifier le principe. 

Le ministère Laurier a été renversé sur une question 
d'intérêt tout matériel. N'aurait-il pas eu plus d'honneur à 
tomber il y a six ans, plutôt que de léser la minorité de 
l'Ouest dans ses droits les plus chers ? 

M. Laurier a péché bien plus par omission et par permis- 
sion que par commission. Au point de vue canadien-fran- 
çais, il a péché des trois façons. Au point de vue adminis- 
tratif, M. Laurier était franchement trop honnête pour tirer 
le moindre avantage personnel de sa position ; mais, il a 
toléré dans son entourage les manipulations et les pots-de- 
vin les plus éhontés. Au point de vue politique, il a per- 
mis à la presse reptile de faire les campagnes les plus scan- 
daleuses que nous avons vues au pays. 

Il serait intéressant, si ce n'était pas aussi honteux pour 
nous, de faire l'histoire de la presse libérale française, et 
d'une prétendue presse indépendante depuis dix ans. On a 
exploité vilement les sentiments de la race, quitte à la li- 
vrer au fanatisme, comme en 1905, quand le marché sera 
plus avantageux. Nous avons encore des Bigots, des Ver- 
gors et des Vitrés. 

La journée du 21 septembre est une sévère punition pour 
le parti libéral; c'est tout particulièrement un coup porté au 
libéralisme du Québec dont les tendances au radicalisme 
sont assez prononcées ; c'est en même temps un exemple et 
un avertissement pour le parti qui prend le pouvoir. 

On a manifesté beaucoup d'anxiété sur la formation du 
ministère. M. Borden a donné trois portefeuilles aux nôtres. 



110 LA REVUE FRANCO- AMIÉRICAINE 

M. Landry sera président du Sénat, et M. Blondin vice-pré- 
sident de la Chambre. Nous n'avons rien à craindre pré- 
sentement de M. Borden. 

Le premier ministre actuel a pratiqué le droit dans la 
Nouvelle-Ecosse de 1878 à 1896. Il a fait sa marque comme 
avocat. Il est reconnu pour son honnêteté et son grand 
amour de la justice. Il se faisait élire député en i8q6 et de- 
venait le chef de l'opposition en 1901. Né à Grand-Pré en 
1854, un siècle après le " grand dérangement," sur cette 
terre de martyrs dont l'histoire, celle d'Evangéline, a dû 
causer ses premières émotions, M. Borden ne peut avoir 
qu'une vive sympathie pour les Canadiens-Français et dé- 
sirer même faire oublier l'histoire de 1755, en favorisant le 
règne de la justice chez les Acadiens. 

Quelle sera la conduite du nouveau parlement, et quelle 
attitude prendront les députés de la province de Québec ? 

Pour répondre à cette grosse question, il faudrait repasser 
toute la politique actuelle. Indiquons tout simplement un 
canevas de législation : 

Commencer d'abord par faire des enquêtes générales sur 
les points faibles de l'administration précédente; 

Etendre à tout le pays la juridiction de la commission du 
service civil ; 

Refaire la loi des banques de façon à protéger effective- 
ment les dépositaires ; 

Donner corps au projet de loi de M. Monk sur les coopé- 
ratives de crédit, de production et de consommation ; 

Remanier le tarif et en donner le travail à une commis- 
sion permanente analogue à la commission des chemins de 
fer ; 

Entreprendre au plus tôt le canal de la Baie Géorgienne 
et outiller les ports du St-Laurent ; 

Imposer des droits sur la marine marchande américaine 

naviguant dans nos canaux ; 

Baisser le tarif postal de nos échanges avec la France ; 

Restreindre l'immigration juive en établissant une fortf 

taxe d'entrée au pays; dépenser pour l'immigration de 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 111 

langue française un budget au prorata de nos contributions 
au trésor public ; 

Soumettre au peuple la question de la participation aux 
guerres de l'empire et de l'entretien d'une marine ; 

Commettre la nomination des juges au barreau de chaque 
province, etc. 

Il est à craindre que la guerre recomrhence entre les deux 
partis au sujet de la marine. Il y a là un gros fonds d'hy- 
pocrisie. Nous dédions aux partisans du loyalisme aveugle 
et quand même ces quelques lignes de M. Phillipps-Wolley, 
un impérialiste convaincu, autrefois député canadien, plus 
tard député aux communes anglaises : 

" Perhaps the very best way in which Canada can show 
her loyalty to the Mother Country, where électoral corrup- 
tion is practically non-existent, is by putting an end to ail 
forms of boodling and driving the crowds of office-seekers 
out of her législative Chambers. Until that is done Canada 
will be loyal only in the letter, not in the spirit, to British 
institutions." (l) 

Que les deux partis en fassent leur bien ! 

Nos députés devront prendre une part active aux travaux 
législatifs. Pour la province, les deux partis seront de force 
égale. Ce sera une cause d'émulation. Il y a du côté mi- 
nistériel un bon nombre de jeunes députés nouveaux qui se 
sont signalés par leur victoire ; notons surtout MM. Rain- 
ville, Lamarche, Achim, Sévigny et Lavallée. Ils ont du ta- 
lent et du caractère. Souhaitons qu'ils cultivent le premier 
par un travail assidu et qu'ils fortifient le second par leur 
indépendance. 

C'est du caractère que nous exigeons aujourd'hui de nos 
hommes publics. Ils en auront grand besoin, car nous 
allons avoir encore une crise d'impérialisme. Lord Grey 
n'a pas été indifférent à la nomination du duc de Con- 
naught comme gouverneur. Nous sommes honorés par ce 



(i) "World Wide," il mars 1905, page 281, col. 3; reproduit du 
Morning Post," de Londres. 



112 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

choix, mais il ne faudra pas nous laisser éblouir par les 
titres, et, à cause des titres, subir toutes les inspirations. 

Le temps de l'arbitraire est passé; nous sommes au règne 
de la diplomatie, de la persuasion. On sait que la force ne 
vaut pas contre nous. 

Lord Grey n'a-t-il pas circonvenu nos personnalités poli- 
tiques et religieuses ? Mgr Fallon, qui n'est pas à une fal- 
lonnade près, n'a-t-il pas commencé de prêcher l'impéria- 
lisme au Sault-Ste-Marie le 26 juillet dernier ? 

Nous ne reprochons à persohne d'être impérialiste 
militant (en tant que la constitution le permet), mais nous 
tenons à exprimer notre droit de nous en défendre. 

Emile Faguet, qui appelle l'impérialisme la *' forme aiguë " 
du patriotisme, dit justement qu'il ** consiste à aimer sa pa- 
trie comme faisait un Romain, c'est-à-dire à croire qu'elle 
est la patrie par excellence, qu'elle doit s'imposer au genre 
humain, que le genre humain ne serait que sage en se sou- 
mettant à elle et en s'incorporant à elle, et qu'en même 
temps que patriotique, il n'est qu'humain d'asservir le genre 
humain à sa patrie." (l) 

Et comme la patrie est faite d'idéaux communs, et comme 
anssi " la langne commune est un lien national extrême- 
ment fort," (2) les tendances de l'impérialisme anglais se 
trouvent assez en relief. 

Ces tendances sont avouées d'ailleurs par notre ancien 
gouverneur et par notre nouveau. 

Voici un passage du discours de lord Grey à l'hôtel 
Windsor, le 4 octobre dernier : 

" De même qu'il n'y a qu'un seul parti dans le Sud-Afri- 
cain, à savoir le parti sud-africain ou britannique, au Ca- 
nada, il n'y a aussi qu'un seul parti canadien ou britan- 
nique. (3) 

Pourtant, nous ne sommes pas tous prêts à dire : '*! am 
British to the core ! " 



(1) .Kmile Faguet, " La Patrie," ch. I. 

(2) Id., ch. VII. 

(3) " Le Devoir," 3 octobre 191 1, p. 2, col. 2. 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 113 

Encore : " Si vous devez être sauvés d'un, changement, il 
faut maintenir la suprématie britannique sur mer "... "Quel 
est l'idéal... ? Est-ce d'être un parasite sur le tronc de l'em- 
pire... ? " etc. 

Le duc de Connaught est aussi explicite dans son dis- 
cours en réponse à l'adresse de bienvenue du Québec : 

" Aux jours d'antan, ce fut la fusion des races française 
et anglaise qui fit la grandeur de l'Angleterre. Ici, l'his- 
toire se répète encore et voit cette fusion qui fait votre 
grandeur." (l) 

Il est si difficile de cacher ses sentiments ! 

La fusion n'est pas faite, et nous entendons bien rester 
français sans mélange. Nous voulons la bonne entente 
entre les deux races, "l'entente cordiale " même, mais rien 
de plus. Cela nous suffit. 

L'impérialisme est bien moins un danger national pour 
nous, Canadiens-Français, qu'un danger politique pour tous 
les Canadiens. C'est pour cela que les députés du Québec 
auront une si grande part dans la politique canadienne; 
car ils sont, eux, plus canadiens que les autres, par la pre- 
mière occcpation du sol comme par l'histoire de ses habi- 
tants. 

Ils suivront, nous n'en doutons pas, la noble attitude de 
M. Monk et de M. Bourassa. 

M. Bourassa fut le premier à prévoir les dangers de l'im- 
périalisme. Pour les avoir dénoncés il a retardé de plu- 
sieurs années son ascension au pouvoir. Mais, peu importe ! 
Le pays avant le parti et le pouvoir, se dit M. Bourassa. 

Dût-il n'être jamais premier ministre, M. Bourassa aura 
laissé une empreinte profonde sur la génération actuelle. Il 
aura gouverné dans l'opposition plus efficacement que les 
premiers ministres ne l'auront fait au pouvoir. 

Cet homme semble avoir été nourri de la moelle des lions, 
tant il est vaillant et intrépide. Il a bravé les cailloux et 
les plus grands orateurs de son temps, le dégoût et la haine, 



(i) " Le Devoir," 13 octobre 191 1, p. 3, coL 



114 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAIXE 

l'isolement et les foules, les applaudissements et les éloges. 
Rien ne l'a ébranlé. C'est un passionné du devoir social, 
du devoir politique, du devoir chrétien, du devoir tout court. 
Et le devoir, c'est la justice envers Dieu, la société et soi- 
même. Jamais la justice ne fut défendue plus éloquemment, 
avec plus d'amour et de passion, que dans la séance de clô- 
ture du Congrès Eucharistique, à Montréal, le 10 septembre 
1910. Ce soir-là, les mânes de Montalembert, d'O'Connell 
et de Moreno ont dû tressaillir. 

Les grandes haines ne s'attachent qu'aux grands carac- 
tères. M. Bourassa recevra donc encore des cailloux, mais 
il sera invulnérable tant qu'il n'aura pas rempli la mission 
qui lui est évidemment assignée. Nous souhaitons ardem- 
ment qu'il ait de nombreux imitateurs parmi la jeunesse 
d'aujourd'hui, afin qu'elle soit longue la liste des Canadiens- 
Français qui auront fait leur marque dans la politique ca- 
nadienne : Papineau, Lafontaine, Cartier, Chapleau, Mer- 
cier, Laurier, Bourassa, etc. 

{A suivre.) 

Louis Gerenv&l. 

Le 22 octobre 191 1. 



-:o:- 



La Nation Franco-Normande au Canada 



Par Le VICOMTE FORSYTH DE FRONSAC 

I 

Je fais orécéder cette esquisse historique d'une explica- 
tion du titre que je lui donne : "Nation Franco-Normande 
au Canada," au lieu de " Nation Canadienne " ou "Nation 
Canadienne-Française." 

S'il est vrai que tous les habitants d'un même pays, sans 
distinction de race, vivant sous un même gouvernement, 
forment les parties constituantes d'une nation, il n'en est 
plus de même lorsque dans le même pays, et sous le même 
gouvernement, vit un peuple ayant une origine différente, 
possédant une langue à lui, des droits et des coutumes 
différents des droits et des coutumes des autres habitants 
du pays ; alors, ce peuple forme non seulement une nation, 
mais une race avec des caractères communs perpétués par 
l'hérédité à travers les siècles (ces caractères peuvent se 
modifier plus ou moins sous l'influence du climat, du genre 
de vie et du croisement). Et si, pour approfondir davan- 
tage le sujet, je remonte à l'origine de ce peuple, je trouve 
que le plus grand nombre de ses familles est originaire de 
Normandie, en France, et que la plupart des autres vien- 
nent de la Touraine, où prédomine le sang des Francs qui 
ont donné leur nom — Francia^ France, — à la Gaule qu'ils 
avaient conquise. 

Voilà pourquoi je donne à mon article ce titre : "La Na- 
tion Franco-Normande au Canada." Je n'ai pas employé 
le terme " Canadiens-Français," parce qu'il renferme quel- 
que chose d'anormal. Le Franc et le Normand sont d'une 
même race (germanique), avec les mêmes coutumes, les 
mêmes droits coutumiers qu'ils ont imposés aux Gallo-Ro- 
mains en les conquérant. 



116 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

A part cela, le Franco-Normand a formé l'aristocratie 
d'Ecosse avec les de Bruce, Fleming de Douglass, Forsyth 
de Fronsac, Beauchamp de Campbell, Beaumont de Hamil- 
ton; Fitzalan-Stuart, de Balieul; celle d'Angleterre avec Guil- 
laume le ConquérantjMartel-Plantagenet d'Anjou,Fortesque, 
Montague, Neuville, Beauchamp, Saville, Villiers, Chaudos ; 
celle d'Irlande avec les De Courcy, de Vesci, de Burg, 
Fitzgerald, de Butler; celle d'Italie avec les de Maurienne 
(maison de Savoie), Tancrèd, Guiscard (Guiscardini), Ger- 
hard (Gerhardini), et la famille"" Colombo de laquelle des- 
cendit Christophe Colomb, le découvreur de l'Amérique. 

L'organisat\on de la race Franco-Normande au Canada 
veut dire une nation autour de laquelle, par des sympathies 
organiques et héréditaires, peuvent se grouper les familles 
Franco-Normandes d'Ecosse, d'Angleterre, d'Italie, etc., 
habitant l'Amérique du Nord et ayant conservé, propor- 
tionnellement à la pureté de leur sang, les instincts trans- 
mis qui sont semblables aux instincts de la race Franco- 
Normande habitant au Canada. 

La raison de ce ralliement autour de la race qui est au 
Canada pour se transformer en mouvement nationaliste, 
c'est que la race, au Canada, s'est établie sur des garanties 
internationales assez solides pour fournir la base d'un gou- 
vernement parmi les autres gouvernements du monde, un 
gouvernement à elle possédant les garanties suivantes : la 
constitution établie par les rois de France au Canada, re- 
connue par le traité international de 1763 et réaffirmée par 
le Canada Act de 1774, loi suprême au-dessus de toutes les 
autres parce que déterminée entre souverains signataires 
des traités, une loi qui est en elle-même une constitution 
souveraine. 

La réponse aux questions suivantes va nous donner l'his- 
toire et le programme de l'Ordre Aryen et Seigneurial qui, 
avec son Collège des Armes de la Nouvelle-France fournit 
le moyen efficace d'organiser la race sur des bases consti- 
tutionnelles. 

I*^. — Qu'est-ce que c'est que cette Constitution Souve- 
raine .? 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 117 

2 . — Sur quoi, droit, principe ou sentiment est-elle fon- 
dée ? 

3°, — Quels obstacles s'opposent à son existence ? Quels 
sont ses ennemis ? 

4°, — Où peut-on trouver la preuve et l'histoire du droit 
de l'Ordre Aryen et Seigneurial ; quels sont ceux 
qui ont qualité pour s'inscrire dans les registres 
nobiliaires de son Collège des Armes de la Nou- 
velle France (Canada) ? 

I. — La Constitution Souveraine. 

La Constitution est royale et la royauté est héréditaire 
avec le consentement des grands (noblesse). Les habitants 
se divisent en la noblesse, la bourgeoisie et la paysannerie, 
l'Eglise est une institution d'Etat et ses ministres ont une 
représentation auprès du gouvernement. 

Dans les premiers registres du Canada, on dit que le mot 
"paysan" n'est pas applicable, parce que la souche du 
peuple au Canada était au-dessus de la paysannerie en 
France, et le mot *' habitant " remplaça le mot "paysan." 
Les lois sont légitimées en conformité avec les coutumes 
du viscomté et prévôté de Paris dans le duché de France. 
Comme l'a dit Sir Hippolyte Lafontaine, de la Cour Suprême 
du Canada : " C'est le droit commun de France royale et 
féodale." 

Les institutions nivellantes de la démocratie que les 
Anglo-Saxons anglais ont introduites dans le pays avec 
leur régime parlementaire et factieux sont ennemies de la 
constitution royaliste et féodale; de plus, elles sont les 
moyens subtiles par lesquels on compte bouleverser les 
droits et les privilèges des habitants, séculiers et religi-eux, 
que la constitution souveraine protège. Les organes prin- 
cipaux de cette constitution sont le Roi, l'Aristocratie, la 
Bourgeoisie, l'Eglise. 

LE ROI 

Article du traité de cession du Canada, du Roi de France 
au Roi de la Grande-Bretagne (1763) :— " Sa Majesté Très 



118 LA REVUE FRANCO-AMitRICAINE 

Chrétienne -énonce toutes les prétentions qu'il a formées 
ou avait formées à la Nouvelle France ou Acadie dans toutes 
les extensions et cède le tout avec toutes ses dépendances au 
Roi de la Grande Bretagne. Et Sa Majesté Très Chrétienne 
cède et garantit à la dite Majesté Britannique en pleine 
souveraineté le Canada avec toutes ses dépendances, le 
Cap Breton et toutes les isles et costes de la baie et fleuve 
Saint Laurent et en général toute chose qui dépende de les 
dites terres et costes du pays avec la souveraineté, territoire, 
possession et tous les droits transmis de traité que Sa Ma- 
jesté Très Chrétienne et la Couronne de France a eu jusqu'à 

présent en prérogative complète sans restriction et 

sans droit dé changer ces concessions et garants sous quel- 
ques prétextes que ce soient." 

Pour comprendre les prérogatives ainsi transmises sans 
interruption et sans délimitation d'un souverain à l'autre, 
voyons en quoi consiste la rovauté dans notre constitution 
souveraine. 

Le roi, c'est le chef de famille de l'état. Le roi, c'est 
l'état personnifié. Sa prérogative s'étend partout sur le 
territoire de l'état. Celui qui tient sa terre du Roi participe 
avec lui dans la prérogative souveraine sur son propre do- 
maine, limitée seulement par les circonstances de son fief. 
L'union de tous les fiefs, grands et petits, fait l'état lui- 
même. L'union de tous les personages qui possèdent ces 
fiefs est consolidée dans la personne du Roi qui représente 
et personnifie la souveraineté de tous les états du royaume. 
Les tenanciers de ces fiefs sont les feudataires du Roi. Leur 
devoir est de s'unir au Roi contre tout ennemi du royaume. 
Ils sont les éléments potentiels dont le Roi est la qualité 
positive — la personnalité. 

Luchaire dans 1'" Histoire des Institutions Monarchiques 
de la France sous les Premiers Capétiens," dit que les Etats 
Généraux du royaume tenus à Notre-Dame de Paris en 
1302 déclarèrent que: "Le royaume de France, que nos 
prédécesseurs ont conquis sur les barbares par leur propre 
courage et par la vaillance de leur peuple, qu'ils ont su gou- 
verner ensuite avec fermeté et qu'ils n'ont jamais tenu de 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 119 

personne que de Dieu : nous l'avons reçu de leurs mains 
par la volonté divine ; désirant les imiter selon notre pou- 
voir, nous sommes prêts à exposer notre corps, nos biens et 
tout ce que nous possédons pour conserver libre de toute 
atteinte l'indépendance du royaume, et nous reputons enne- 
mis de ce royaume et de notre personne tous ceux qui 
s'opposeront à ce dessein." 

La suprématie du roi dans l'état est déclarée par les Etats 
Généraux de 1614, en ces mots : " Soit inviolable et notoire 
à tous, que, comme le Roi est reconnu souverain dans son 
royaume, ne tenant sa couronne que de Dieu seul, il n'y a 
puissance en terre, spirituelle ou temporelle, qui ait aucun 
droit sur son royaume pour en priver les personnes sacrées 
de nos rois, ni dispenser ou absoudre leurs sujets de la 
fidélité et obéissance qu'ils doivent. Tous les sujets tien- 
dront cette loi comme conforme à la parole de Dieu, sans 
distinction, équivoque ou limitation quelconque laquelle 

sera signée et jurée par tous les députés du royaume 

Tous les précepteurs, légistes, docteurs et prédicateurs du 
royaume sont tenus de l'enseigner et publier." 

La prérogative des rois de Prusse vient de la même 
souche que celle des rois de France — l'Empire de Charle- 
magne. Roi des Francs et Empereur Germanique des Ro- 
mains. Denis, dans son ouvrage "La Fondation de l'Em- 
pire Allemand (p. 240) dit : '' La Prusse est une monarchie 
constitutionelle, c'est-à-dire, que le souverain s'est engagé 
à accorder aux sujets certaines garanties, mais ces garan- 
ties sont limitées et précises, et elles n'altèrent pas le pou- 
voir essentiel à la souveraineté ; le pouvoir exécutif appar- 
tient au Roi seul, qui n'est responsable que devant Dieu ; il 
choisit ses ministres ; les Chambres peuvent examiner leur 
conduite et même les censurer ; le vote de défiance des 
Chambres a pour but d'attirer l'attention du Souverain ; si, 
après réflexion, il les maintient en fonction, les Chambres 
n'ont qu'à s'incliner. Les Chambres ont le droit de repous- 
ser les lois nouvelles et les surtaxes d'impôts, mais elles ne 
peuvent modifier l'ordre de choses existant que de l'aveu 
du Souverain : c'est-à-dire que les lois demeurent en vi- 



120 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

gueur et que les impôts continuent à être régulièrement 
perçus tant que le Roi trouve bon ; sans cela on tomberait 
dans l'erreur des démocrates qui transportent le veto du 
Roi aux Chambres, de sorte que le Roi n'est plus que le 
président d'une corporation de politiciens au lieu que le 
Souverain d'un état." 

Les démocrates anglo-saxons au Canada ont réduit la 
prérogative du Roi, dans la constitution souveraine du 
pays, au niveau de la présidence de leur corporation poli- 
tique. — Mais c'est contre le droit eoutumier — la loi suprême. 

Il est incontestable que l'allégeance personnelle des francs- 
tenanciers est un devoir envers la personne du Roi dans la 
souveraineté duquel ils sont les facteurs latents. Le Roi» 
renforcé par cette puissance consolidée en lui-même, doit 
défendre la prérogative de souveraineté de chaque franc- 
tenancier en son fief contre tout édit de la législature qui 
le priverait de la prérogative de franc-tenancier de la 
couronne. Et vice versa, chaque franc-tenancier doit dé- 
fendre la prérogative du Roi contre tout édict de la législa- 
ture qui l'en priverait. 

(A suivre.) 



:o: 



Un décret romain et la loi de New- York 
sur les associations religieuses 



Ceux qui ont étudié avec nous la grave situation qui est 
faite à nos compatriotes du Maine, ont cru, avec nombre de 
journaux franco-américains, qu'un récent décret de la Con- 
grégation du Concile, venait de régler tout le débat. 

Certains ont, dès l'apparition de la nouvelle dans les 
journaux, crié au triomphe des catholiques du Maine, et 
applaudi à ce qu'ils appelaient une colossale rebuffade de 
Mgr Walsh. On a reconnu, depuis, que la rebuffade n'é- 
tait ni si colossale ni la victoire si complète. M. Dupré, du 
reste, le chef des Franco- Américains du Maine, l'a déclaré 
d'une façon très claire, tandis que Mgr Walsh, avant peut- 
être d'avoir saisi tout le sens du décret, affirmait qu'il ne 
le liait en aucune façon. 

Si cette opinion de l'évêque de Portland était la bonne, 
la Congrégation du Concile serait vraiment bien avancée ! 
Il sera, dans tous les cas, intéressant de voir comment ce 
brave homme pourra éluder un texte, qui, comme tous les 
textes romains, est d'une très grande clarté. 

Pour ce qui est du décret lui-même, il est évident qu'il 
répond exactement aux désirs de ceux qui l'ont demandé. 
Cela ne veut pas dire qu'il rende entièrement justice aux 
fidèles sur qui retombe tout le fardeau de l'entretien des 
églises. Il n'est même pas douteux que la Congrégation 
elle-même a dû agir sous l'impression que la loi civile aux 
Etats-Unis mettait des entraves aux associations religieu* 
ses, ce qui est loin d'être prouvé. Car, on admettra bien, 
je suppose, que si des législateurs américains ont pu, à la 
demande d'un évêque, adopter une loi aussi arbitraire, 
aussi odieuse que la Corporation Sole, il eût été aussi 
facile d'en obtenir une loi donnant à l'Eglise toutes 



Î22 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

les garanties voulues, tout en accordant aux fidèles 
la juste part de représentation que le droit commun, 
bien plus, que l'Eglise elle-même, accordent à ceux 
qui donnent de l'argent pour le maintien des insti- 
tutions paroissiales. Comme question de fait, les évê- 
ques ont eu aux Etats-Unis les systèmes qu'ils ont voulus. 
L'histoire de leurs diocèses, au surplus, montre trop souvent 
qu'ils se sont écartés à dessein des lois fondamentales de 
l'Eglise, et que leur principal souci a été moins de consoli- 
der les oeuvres confiées à leur direction que de s'affermir 
dans un absolutisme complet, ne considérant plus les mil- 
lions de catholiques américains que comme un vaste trou- 
peau taillable et corvéable à merci. Cette opinion, ancrée 
dans l'esprit de certains évêques puis répandue dans le 
clergé qui, plus rapproché du peuple qui paie, est devenu 
dans bien des cas l'agent forcé ou inconscient d'une colos- 
sale ignominie, a donné lieu à tous les abus que nous 
dénonçons avec une vigueur parfois voisine de la violence. 

Que si l'on voulait nous accuser de donner dans l'exagé- 
ration, de céder au parti pris, d'agir sous l'impulsion des 
préjugés, nous n'aurions plus qu'à inviternos contradicteurs 
à faire consciencieusement l'examen de la question. Des 
faits, d'une excessive brutalité, leur ouvriront les yeux. 

Témoin, pour ne citer qu'un exemple, cet extrait d'un 
sermon lu dans une église de la Nouvelle-Angleterre, il n'y 
a pas un an, et au sujet de l'acrimonieux conflit qui a mis 
aux prises, dans l'Etat du Maine, l'évêque et les fidèles : 

" Le Souverain Pontife, les évêques, disait l'orateur reli- 
gieux, sont propriétaires des biens de l'Eglise comme un 
roi est propriétaire des biens de son royaume. Mais com- 
ment les ministres de l'Eglise administrent-ils ces biens ? 
Le mode varie selon les temps, selon les lieux, et même se- 
lon les diocèses. Les décrets du concile de Baltimore en 
indiquent trois pour les Etats-Unis." 

Un canoniste, à qui je faisais lire cette déclaration dans 
un journal reproduisant le sermon en entier, se contenta de 
lever les épaules et de dire: "L'auteur n'aura pas eu le 
temps de lire les passages du concile de Baltimore qui se 



UN DISCRET ROMAIN 123 

rapportent à la matière, et semble ignorer tout à fait le 
droit canon et les affaires de son pays." 

Or, i^l suffit de posséder la moindre notion des décrets 
des conciles de Baltimore pour savoir que les trois modes 
d'administration dont il est question dans ce sermon (fidéi- 
commis, possession simple, corporation d'un seul) ne sont 
recommandés que pour les cas où on ne peut pas établir le 
véritable système paroissial de l'Eglise; que ces trois 
modes ne sont pas prescrits mais défendus, excepté dans 
les Etats où un mode conforme aux lois canoniques n'est 
pas admis. Le mode conforme aux lois canoniques, c'est 
non seulement l'incorporation légale des paroisses, mais 
encore l'élection des syndics, des marguilliers par les pa- 
roissiens. Ce mode est, je crois, en usage dans le Wiscon- 
sin. 

Mais je ne veux pas me laisser entraîner à la discussion 
d'un problème aussi complexe dans cet article qui n'a 
qu'un but : mettre sous les yeux des lecteurs de la Revueles 
documents essentiels à la pleine intelligence de la situation 
nouvelle qui sera faite aux catholiques des Etats-Unis. Il 
sera toujours facile d'y revenir et d'étudier dans ses détails 
une situation qui semble, surtout aux Etats-Unis, varier sui- 
vant le temps, le lieu, et même les individus. Voyons donc 
d'abord les documents : le premier à lire est bien, on le com- 
prend, la décision de la Sacrée Congrégation du Concile. 
En voici la traduction que j'emprunte au "Devoir," de 
Montréal : 

LE DECRET 

Sacrée Congrégation du Concii^e 

Rome, 10 août 191 1. 
Révérendissime Seigneur et Frère, 

Il est très à la louange des érêques des Etats-Unis d'Amérique qu'ils 
n'aient jamais manqué, parmi tous les soins auxquels leur zèle s'applique 
et qui leur font dépenser leur dévouement et leurs forces pour le progrès 
de la religion catholique et le soutien de la piété des fidèles, de s'occuper 
avec prudence de la protection des biens temporels de l'Eglise et de leur 
bonne administration. Il existe sur ce point de nombreuses preuves de 
leur sollicitude pastorale, parmi lesquelles il faut assurément mentionner 



124 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

les décrets portés par les conciles pléniers de Baltimore touchant l'admi- 
nistration des biens ecclésiastiques. 

Récemment, quelques évêques, considérant les circonstances actuelles 
et les besoins particuliers de certaines localités, ont cru utile de deman- 
der conseil au St-Siège et ont prié le Saint-Père de fixer des règles pour 
l'administration des biens temporels dans toute la république des Etats- 
Unis d'Amérique. 

Or, la Sacrée Congrégation du Concile, à qui l'affaire a été confiée 
après mûre considération et après s'être enquise, par l'intermédiaire de 
Monseigneur le Délégué Apostolique, du désir des Révérendissimes Ar- 
chevêques de ce pays, et se conformant surtout à ce désir, a proposé et 
décidé, dans sa séance plénière du 29 juillfet dernier, ce qui suit : 

I? Des systèmes de possession et d'administration des biens ecclésias- 
tiques qui sont aujourd'hui en vigueur dans les Etats-Unis d'Amérique, 
celui qui porte le nom de Parish Corporation est le plus préférable, 
pourvu toutefois qu'il soit appliqué selon les conditions et avec les pré- 
cautions qui sont en vigueur dans l'Btat de New- York. Les évêques 
prendront soin d'introduire immédiatement ce système d'administration 
des biens temporels dans leur diocèse respectif, si la loi civile le permet. 
Si la loi civile ne le permet pas, ils feront des instances énergiques au- 
près des autorités civiles pour obtenir aussitôt que possible le consente- 
ment de la loi sur ce point. 

2? Dans les endroits où la loi civile ne reconnaît pas la Parish G7r/>o- 
ra//<7«, et tant qu'on n'y aura pas réussi à obtenir cette reconnaissance 
légale, l'application du système dit Corporation Sole est permise, de telle 
sorte cependant que l'Evêque ne procède dans l'administration des biens 
ecclésiastiques qu'après avoir entendu l'avis des intéressés et des consul- 
teurs diocésains, et, dans les affaires importantes, qu'après avoir obtenu 
leur cons::ntement, la Sacrée Congrégation laissant à la conscience de 
l'Evêque lui-même la responsabilité des manquements à ces prescriptions. 

3** Le système qu'on appelle in Fee Simple doit être absolument aboli. 

Je suis heureux de vous communiquer, de par l'autorité du Saint-Père, 
ces décisions salutaires que les Eminentissimes Pères ont jugé utile de 
prendre, espérant que leur mise à exécution sera très avantageuse au bien 
de l'Eglise dans ce noble pays. 

[^'En attendant, je prie le Seigneur de tout cœur qu'il vous accorde 
toutes sortes de bienfaits, et je me dis avec respect, 

A. T. 

Votre frère, 

C. Gard. GENNARI, Préfet, 

B POMPÏLI, Secrétaire. 

Voilà le document qui ne lie pas Tévêque de Portland ! 
Cest fort possible. Dans tous les cas il aura bientôt Toc- 



I 



UN DÉCRET ROMAIN 125 

casion de montrer comment il entend s'y soustraire. Au 
reste, l'affaire Ponsardin qui dut être jugée deux fois, pour 
obtenir la soumission de feu Mgr Healey, prouve déjà que 
dans le diocèse de Portland la discipline épiscopale ne va 
pas toujours sans subir quelques accrocs. 

Mais ce qu'il importe de connaître maintenant, c'est cette 
loi de New- York qu'on semble avoir représentée à Rome 
comme le dernier mot de la perfection pour l'administra- 
tion des biens paroissiaux. Voyons ce qui en est : 

LA LOI DE NEW-YORK (traduction) (i) 

Texte de la Loi supplémentaire " POUR LA CONSTITUTION CI- 
VILE DES ASSOCIATIONS RELIGIEUSES." 

Supplément à la loi intitulée : " Loi pourvoyant à l'incorporation des 
Associations religieuses," adoptée le 5 avril mil huit cent treize. 

Adopté le 25 mars 1863 • les trois cinquièmes des membres étant pré- 
sents. 

La population de l'Etat de New- York, représentée au sénat et à l'As- 
semblée législative, décrète ce qui suit : 

Article i. — La loi intitulée " Loi pourvoyant à l'incorporation des Asso- 
ciations religieuses," adoptée le cinq avril mil huit cent treize, est par les 
présentes amendée en y ajoutant les dispositions suivantes : 

I. — Il sera permis à toute église catholique romaine ou congrégation, 
se trouvant actuellement dans les limites de cet Etat, ou pouvant s'y 
trouver ci-après, de s'incorporer conformément aux dispositions de cette 
loi : l'archevêque ou l'évêque catholique romain du diocèse dans lequel 
une église pourra être érigée ou devra l'être dans l'avenir, le vicaire-gé- 
néral de ce diocèse, et le curé de cette église, dans le moment, respective- 
ment, ou la majorité de ceux-là, devront choisir et nommer deux laïques, 
membres de ladite église, et devront de concert avec les laïques, signer 
un certificat en double, indiquant le nom ou le titre, en vertu duquel, eux 
et leurs successeurs seront connus et désignés comme corporation, en 
vertu de cette loi, lesquels certificats devront être dûment reconnus at- 
testés, de la même manière que les transports d'immeubles ; l'un de ces 
certificats devra être déposé au bureau du secrétaire de l'Etat, et l'autre 
au bureau du greffier du comté, dans les limites duquel cette église pourra 
ou devra être érigée ; et telle église ou congrégation pourra être considé- 
rée comme un corps politique incorporé sous le nom ou le titre mentionné 
dans tel certificat, et lesdites personnes ayant ainsi signé cedit certificat 
devront être les syndics de ladite église ou congrégation. Les successeurs 

(i) Le texte anglais dont nous donnons ici une traduction est extrait 
des " Statuts" du diocèse d'Ogdensburg, N. Y. 



126 LA REVUE FRANCO -AMÉRICAINE 

de tsl archevêque, évêque, vicaire-général ou curé, respectivement, pour 
le temps où ils seront en fonctions devront, en vertu de leur charge, cons- 
tituer les syndics de telle église au lieu et place de leur prédécesseur : et 
les laïques devront conserver leur charge respectivement pendant un an 
et au cas où la charge de quelqu'un de ces laïques deviendrait vacante 
pour cause de moralité, de départ, de démission ou autrement, son succes- 
seur devra être nommé de la même manière que ci-dessus pourvu pour le 
premier choix. 

II. — Les syndics de toute église ou congrégation et leurs successeurs 
devront jouir de tous les pouvoirs et de toute l'autorité accordés aux 
syndics d'une église, d'une congrégation qii d'une société quelconque, par 
l'article quatre de la loi intitulée " L/Oi pourvoyant à l'incorporation des 
Associations religieuses " adoptée le cinq avril mil huit cent treize, et 
devront également avoir le pouvoir de fixer et déterminer le salaire qui 
devra être payé au curé ou à l'assistant-curé de ladite église, mais toute 
propriété personnelle ou réelle d'une telle église ou corporation, à l'ex- 
clusion de l'édifice de l'église, presbytère, et maison d'école, y compris 
les terrains sur lesquels ils peuvent être érigés, de même que les cime- 
tières, ne devront pas excéder un revenu annuel de trois mille dollars : 
mais rien de ce qui est contenu dans la présente loi ne peut être tenu ou 
considéré comme abrogeant, altérant ou diminuant l'effet du chapitre 
trois cent soixante des lois de mil huit cent soixante. 

III. — Les syndics d'une église incorporée d'après cette loi sont obligés 
de produire, sous serment, à la cour suprême du district judiciaire, dans 
lequel ladite église se trouve comprise, une fois tous les trois ans, un in- 
ventaire de toutes les propriétés réelles ou personnelles, appartenaat à 
ladite église, en même temps que le revenu annuel de ces propriétés, le- 
quel inventaire devra être déposé au bureau du greffier du comté dans le- 
quel les édifices se trouvent érigés. 

IV. — Au cas où une église incorporée d'après cette loi serait dissoute, 
par suite de maladministration ou de négligence à exercer, aucun des 
pouvoirs nécessaires pour son maintien, ou autrement, cette église pourra 
être incorporée de nouveau, d'après le mode prescrit par cette loi, durant 
les six années de la date de cette dissolution, et sur ce, toutes les proprié- 
tés réelles ou personnelles appartenant à la corporation ainsi dissoute, 
lors de sa dissolution appartiendront à la nouvelle corporation. 

Article 2. — La législature peut en tout temps modifier, altérer ou abro- 
ger cette loi. 
Article 3. — Cette loi entrera en vigueur immédiatement. 

La loi qui précède n'est, en somme, qu'une modifi- 
cation de la loi de New-York sur les associations religieu- 
ses. C'est pour cela que nous y cherchons en vain le texte 



UN DECRET ROMAIN 127 

définissant plus clairement le contrôle des paroissiens sur 
leurs propriétés religieuses. 

Nous devons à M. le juge Boire, de Plattsburg, le rensei- 
gnement suivant qui jette plus de lumière sur la question. 
Voici la section de la loi qui décrète dans quelles conditions 
une association religieuse peut disposer de ses propriétés : 

"Srct. 12. — Ventey hypothèque et location des bnmeubles des associa- 
tions religieuses. 

Une association religieuse ne vendra ou n'hypothéquera aucun de ses 
immeubles sans en avoir demandé et obtenu la permission de la cour 
conformément aux règles du code civil de procédure. Les syndics d'une 
association catholique romaine inco; porée ne demanderont pas à la cour 
la permission de vendre, hypothéquer, louer, aucune de ses propriétés 
immobilières sans le consentement de l'archevêque ou de l'é/êque du dio- 
cèse dans lequel se trouve son église, ou en leur absence ou impossibilité 
d'agir, sans le consentem.ent du vicaire-général ou de l'administrateur du 
diocèse. La requête des syndics d'une association incorporée, protesitante 
épiscopalienne ou catholique romaine, devra, à part les détails exigés par 
le code civil de procédure, démontrer que les stipulations de la présente 
section ont été observées. Mais les lots, lopins de terre ou permis d'en- 
terrer dans un cin^etière possédé par une association religieuse pour- 
ront être cédés ou vendus sans la permission de la cour. Les terrains de 
cimetière d'une association religieuse ne peuvent pas être hypothéqués 
tant qu'ils sont employés comme cimetière." 

Cet article 12 est déjà d'une importance capitale, mais il 
nous laisse encore loin de cet amendement à la loi dont 
ont parlé quelques journaux et en vertu duquel "les syn- 
dics ou "trustées" des paroisses ne peuvent faire une dé- 
pense ou contracter une dette au-dessus de mille dollars, 
sans obtenir au préalable l'autorisation du tribunal qui a 
juridiction en la matière." 

Cette précaution qui n'existe pas dans la loi est tout de 
même comprise dans les règlements (By-laws) que les asso- 
ciations religieuses sont invitées à adopter et dont une co- 
pie est publiée dans l'appendice des "Statuts " (l) du dio- 
cèse d'Ogdensburg (pages 66, 6/ et 68). 

L'article 7 de ces règlements dit : " Une dette liant la res- 



(1) " By-1,avjs " çuarum adoptio contmendatur parœciis juxta hanc 
legem constitutis.*' Statuts du diocèse d'Ogdensburg, N. Y. 



128 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

ponsabilité de cette association ne peut être contractée 
qu'en vertu d'une résolution spéciale adoptée pour cette 
fin, inscrite dans ses minutes et signée par au moins trois 
syndics, si elle ne dépasse pas un total de MILLE DOLLARS 
($l,000), et par tous les syndics si elle dépasse cette somme." 

Mais cette garantie, si considérable qu'elle paraisse, ne 
vaut encore qu'en proportion de l'influence des syndics 
laïcs dans la corporation, selon qu'ils représentent plus ou 
moins directement le sentiment de ceux qu'ils sont suppo- 
sés représenter. v 

Or, on a vu par la loi citée plus haut qu'ils étaient choisis 
par l'évêque, le grand-vicaire et le curé. 

Pourquoi n'a-t-on pas détruit toute chance de conflit pour 
l'avenir en confiant aux paroissiens le soin de choisir eux- 
mêmes leurs syndics dans une grande assemblée de la pa- 
roisse } (i)Assurément, si ce dernier mode a pu, dans certains 
quartiers, prêter à quelques abus, il est universellement 
connu que l'autre a, lui aussi, soulevé sa grosse part de ré- 
criminations et d'abus. 

Et, pourtant, Dieu sait si cette loi de New- York est déjà 
une amélioration sur des systèmes comme la " Corporation 
Sole ! " 

Pour plusieurs, la décision de la Congrégation du Concile 
n'apparaîtra pas comme une solution définitive, mais comme 
un acheminement vers une législation qui rende pleine et 
entière justice à tout le monde. 

Ce n'est pas la meilleure loi que l'Eglise pouvait donner 
aux catholiques américains. 



(i) Un membre éminent du clergé suggère que les sj^ndics soient élus 
par les propriétaires de bancs. Il suggère encore que dans les paroisses 
mixtes les syndics soient Franco-Américains quand le curé est irlandais. 

J.-L. K.-Laflamme. 



Ah ! vraiment ! . . . 



Mon Cher Directeur, 

Le croiriez-vous ? me voici victime d'une crise de popu- 
larité auprès de mes amis irlandais. Ils me font fête : je 
suis l'objet de leur conversation quand je suis absent ; et 
quand ils me rencontrent, ils sont communicatifs à l'ex- 
trême. Je ne voudrais pas commettre plus d'indiscrétion 
qu'il ne faut. Pourtant il est des perles qui ne peuvent se 
dérober perpétuellement aux regards. 

L'autre jour, mon ami Patrick me saute au cou, et m'em- 
brassant avec effusion, il me demande à brûle-pourpoint : 
" Savez-vous pourquoi il n'y a pas eu de cardinal cana- 
,dien ? " Comme je n'aime pas les problèmes compliqués, et 
que je ne veux pas me fatiguer les méninges par des efforts 
intempestifs, j'ai répondu le plus simplement du monde : 
"Ma foi, je n'en sais rien." Mais Patrick, d'un air averti, 
me dit en clignant de l'œil : "Je le sais bien, moi." 

Je fis mine d'être indifférent à ses confidences : cette atti- 
tude le rendit plus loquace. 

"Là-bas, on est miécontent," me dit-il, "des écrits de cer- 
tains journalistes ; et pour se venger des rédacteurs de ces 
feuilles, on prive tel archevêque de son chapeau de cardi- 
nal." 

— Ah ! vraiment ! 

" Parfaitement," fit-il ; et il se mit à me donner des noms. 

Je voulus lui signifier que ses raisons ne me donnaient 
pas satisfaction. Il se fâcha tout rouge. Quand il eut re- 
couvré ses sens, j'essayai de lui faire un brin d'histoire 
contemporaine pour lui démontrer que quelques articles un 
peu courageux ne pouvaient pas être la cause de la puni- 
tion infligée à tout un pays aussi vaste que le Canada, et 
qui contient tant de catholiques, dont la très grande majo- 



180 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

rite est de langue française : ce que mon ami oublie tou- 
jours. 

" Mgr Bourne, l'éminent archevêque de Westminster est 
cardinal," lui dis-je. — Oh ! oui ! dil-il avec un sourire ex- 
tatique, qui lui fit oublier sa petite crise de tout à l'heure. — 
"Eh ! bien, vous qui êtes un intellectuel, puisque vous lisez 
la " Revue Franco- Américaine," vous n'ignorez pas que le 
*' Tablet " de Londres, qui est sous la direction immédiate 
de Mgr Bourne, a publié des articles modernistes qui ont mé- 
rité de faire l'objet des commentaires d'un célèbre profes- 
seur à Rome. A plusieurs reprises, le même "Tablet" a 
réédité des mensonges historiques. Tout dernièrement, il 
vient de faire une réclame insensée à 1' "Encyclopedia 
Britannica," ce qui lui a mérité une verte semonce de la 
part de 1' " America," qui se dit "profondément humiliée," 
"heartily ashamed," de voir la conduite du journal qu'elle 
flétrit, en disant "The once respected London Tablet." 

" Jamais, dis-je à Pat..., vous me ferez croire que Rome 
est plus sensible aux bonnes vérités dites pour la revendi- 
cation des droits de la race en Amérique qu'aux hérésies et 
aux insanités imprimées dans le "Tablet." Rome n'a pas 
pu vouloir châtier le Canada, pour des vérités exprimées 
parfois avec violence, et récompenser ceux qui, dans un 
journal qu'ils dirigent immédiatement, laissent passer des 
hérésies, des doctrines qui frisent l'hérésie et des mensonges 
impudent sy 

Cher Patrice, lisez encore, sans préjugés. Vous préten- 
drez que vous êtes au-dessus des questions de nationalité. 
C'est peut être vrai, si l'on admet avec vous, qu'il n'y a 
qu'une race qui a droit d'exister en Amérique : la race an- 
glaise. 

Voulez-vous d'autres exemples pour prouver que l'on ne 
peut punir une race, sous prétexte que des articles qui ne 
plaisent pas à tous ont été publiés dans un pays. Je vous 
en servirai à souhait. Personne ne songe à tenir Son Emi- 
nence le cardinal Merry del Val responsable des articles 
de l'"Asino." de l'"Avanti," du " Messaggero," de la 
"Tribuna," etc., journaux publiés à Rome. 



I 



I- 



' AH ! VRAIMENT !. . . . 131 

Son Eminence ne peut pas s'irriter, comme vous le dites, 
quand dans d'autres pays, où il y a encore du français, on 
dit de bonnes vérités. Je voulus continuer. Pat s'enfuit et 
court encore. 



. DESINTERESSEMENT IRLANDAIS 

Dans le nouveau diocèse de Régina, il y a un seul prêtre 
irlandais. Au jour même du sacre de Mgr Mathieu, il pré- 
senta à son évêque ses hommages. Il voulut profiter de 
l'occasion pour pousser ses petites affaires. Avec un air 
d'abnégation totale d'une brebis qui sent le besoin de se 
faire égorger, il dit à Sa Grandeur : ** Monseigneur, si vous 
voulez réussir dans votre diocèse, il vous faut nommer un 
grand vicaire irlandais" Ce prêtre mérite un chapeau de 
cardinal. Il ira loin. . . très loin. . . 

NOUVELLE FALLONNADE 

Amis lecteurs, vous avez cru jusqu'à ce jour que l'éduca- 
tion des enfants appartient aux parents d'un droit sacré et 
inaliénable. Saint Thomas d'Aquin a écrit de belles choses 
à ce sujet. Mais tout cela est changé. Mgr Fallon a dé- 
crété — et vous savez qu'il est infaillible, même quand il 
parlé contre les enseignements de l'Eglise — Mgr Fallon a 
décrété, lui, qu'il appartient aux enfants de dire quel genre 
d'éducation ils veulent recevoir; et dans son grand amour 
de la langue française, il a demandé aux enfants d'origine 
française quelle langue ils désiraient apprendre. Les pe- 
tits ont répondu * ^' L'anglais " ; et alors la question, est ré- 
glée ; les parents n'ont plus rien à dire. 

Que Sa Grandeur se donne donc la peine d'étudier la 
philosophie et les enseignements de l'Eglise. 

Michel Renouf. 



Revue des faits et des oeuvres 



Le vote du 21 septetmbre 

Le Greffier en chancellerie d'Ottawa a rendu public le 
résultat officiel du vote enregistré le 21 septembre. 
Voici les chiffres du vote par province : 

Votes Votes 
cons. lib. 

Nouvelle-Ecosse 55,265 57,303 

Nouveau-Brunswick 38,880 40,194 

Ile du Prince-Edouard 14,638 13,512 

Québec 157,593 168,446 

Ontario 264,386 198,483 

Manitoba 43,346 37,512 

Saskatchewan 30,994 47,586 

Alberta 29,653 37,076 

Colombie Britannique 25,622 16,350 

660,327 616,462 

Ainsi il y a eu 660,327 votes conservateurs et 616,462 
votes libéraux, soit une majorité de 43,865. 

Le champ de bataille du 13 septembre 1759 

M. Thomas Chapais dans le magnifique et solide ouvrage 
qu'il vient de publier sur le Marquis de Montcalm, écrit à ce 
sujet : 

" L'armée française était rangée en bataille en avant des 
Buttes-à-Neveu, sur le sommet de la déclivité où s'élève au- 
jourd'hui le couvent des Franciscaines, à peu près dans 
l'alignement des tours Martello. Les bataillons étaient 
disposés comme suit : à droite, sur la hauteur où l'hôpital 
Jeffrey Haie est maintenant construit, il y avait celui de 



I 



revtje des faits et des œuvres 133 

la Sarre, puis celui de Languedoc ; au centre, Béarn et 
Guyenne; à gauche, Royal-Roussillon et des milices. Les 
troupes de la colonie et les milices du gouvernement de 
Québec étaient en présence à la droite du bataillon de la 
Sarre. Elles occupaient des broussailles dont ce terrain 
était rempli et avaient en avant d'elles des pelotons pour 
inquiéter les Anglais. Royal-Roussillon avait, lui aussi, en 
avant de lui un peloton de Canadiens. Et plusieurs autres 
pelotons de milices étaient répandus de distance en dis- 
tance en avant de tout le front de bataille. Montcalm était 
au centre avec M. de Montreuil ; M. de Senezergues, briga- 
dier et lieutenant-colonel de la Sarre, commandait la 
droite, et M. de Fontbonne, lieutenant-colonel de Guyenne, 
commandait la gauche. 

L'armée anglaise était à une petite distance, sa droite 
s'appuyant à l'éminence où se trouve maintenant la prison 
de Québec, et sa ligne se prolongeant vers le chemin Ste- 
Foy, entre la rue de Salaberry et l'avenue des Erables." 

Changements dans le cabinet anglais 

De la " Vérité," Québec : 

Une dépêche de Londres mande que d'importants chan- 
gements viennent d'être opérés dans le cabinet anglais. 

Voici les principaux : Winston Spencer Churchill, mi- 
nistre de l'Intérieur, devient premier Lord de l'Amirauté, 
et Reginald McKenna laisse ce portefeuille pour prendre 
celui de ministre de l'Intérieur. Le comte Carrington, 
ministre de l'Agriculture, devient Lord du Sceau Privé; 
C. E. Hobhouse, secrétaire financier au Trésor, a été 
nommé chancelier du Duc de Lancaster; Walter Runiman 
abandonne le" portefeuille de l'Instruction Publique pour 
prendre celui de l'Agriculture, et l'ancien chancelier du 
duc de Lancaster, J. A. Pease, prendra le portefeuille de 
l'Instruction Publique. 

Sir Edward Strachey, secrétaire parlementaire du minis- 
tère de l'Agriculture et le Très Hon. Alfred Emmott, député 



134 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAIXE 

d'Oldham et vice-président de la Chambre des Communes, 
seront élevés à la pairie. 

La persécution chez les Acadiens 

Un vieil ami des Acadiens nous adresse l'intéressante 
note que voici : 

" L'ère des persécutions ne semble pas près de se fermer 
chez nos frères acadiens. Le 2/ septembre dernier, une 
virago orangiste de Moncton qui, en vertu de l'extraordi- 
naire loi de l'Instruction du Nouveau-Brunswick, fait partie 
des Commissaires d'Ecoles de Moncton, donnait avis qu'à 
la prochaine assemblée elle proposerait l'abolition de l'en- 
seignement du français à Vécole catholique française Saint- 
Bernard de cette ville. Elle fit de pressantes démarches 
auprès de plusieurs Commissaires protestants qui refusèrent 
d'appuyer sa proposition si elle l'émettait. L'un d'eux lui 
conseilla même d'abandonner définitivement son projet : 
"Jamais, répondit-elle. Ce n'est que le commencement!. . . " 
A la séance de la Commission des Ecoles du l8 octobre 
dernier, elle prétendit n'avoir point dit que sa proposition 
devait être présentée alors; qu'elle se réservait de la pré- 
senter quand elle le jugerait opportun. Il est à remarquer 
que nos frères acadiens de Moncton se sont vus supprimer 
trois ans sur quatre d'enseignement du français aux tout 
petits (il y a deux ans de cela), grâce à l'action énergique 
— contre eux — du curé actuel qui, pour cela, s'allia aux traî- 
tres acadiens et aux orangistes. Le fait a été signalé à LL. 
EE. NN. SS. Sbarretti et Stagni — sans succès. — Elle savait, 
cette virago, que les Français ne peuvent compter sur AU- 
CUN de leurs prêtres qui sont indifférents ou franchement 
hostiles : De là son avis de motion qui reste comme uneépée 
suspendue sur la tête des pauvres enfants acadiens. La po- 
pulation française de Moncton, d'après le récent recense- 
ment — si mal fait, on le sait — forme le tiers de la popula- 
tion totale de Ja ville, et elle n'a qu'un commissaire sur 
neuf. Ces neuf comptent deux femmes. Le mari de celle 
dont nous parlons briguait humblement les voix françaises 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 185 

pour se faire élire maire de la ville il y a quatre ans— et- il 
y réussit : — il eût dû avoir la franchise (brutale si Ton veut) 
de prévenir ses électeurs de ce que sa digne commère, 
poussée par lui préparait contre ces mêmes électeurs. 
(Nota. — Aux termes de la loi du Nouveau-Brunswick, il ne 
peut y avoir d'écoles confessionnelles ou séparées ni d'é- 
coles françaises ; c'est par pure tolérance qu'il en existe. 
Voilà le vraie situation !)." 

Les Franco-Américains du Connecticut 

Nos compatriotes du Connecticut ont tenu leur 20ème 
congrès, cette année (25 et 26 octobre) à Stafford Springs. 
Il y avait plus de 200 délégués parmi lesquels la plupart 
des prêtres franco-américains de l'Etat. A une séance spé- 
ciale tenue le premier soir des discours furent prononcés par 
M. Alfred Bonneau, directeur de la Justice de Beddeford, 
Maine et par W. Eugène L. Jalbert, un jeune et brillant 
avocat de Woonsocket, P. Q. 

Les congrès a adopté les résolutions suivantes préparées 
par un comité composé de MM. A. O. Baribault, T. Z. Morin, 
A. Morin, Provost. Allard : 

Le clergé, — Les échecs dn catholicisme chez les nôtres, dans le diocèse 
de Hartford, sont principalement dus au marque de prêtres de notre race 
là où nous ne cessons de les demander depuis le commencement de nos 
réunions conventionnelles en 1885. Résolu que le seul et unique remède 
à ce déplorable état de choses est le recrutement de notre propre nationa- 
lité dont le nombre de prêtres serait au moins le double de celui que nous 
avons l'honneur et l'orgueil de posséder actuellement. 

Education et Langue. — Les droits de la langue française dans nos fa- 
milles, nos écoles et nos églises étant reconnus ; aussi bien, le rôle et la 
mission que la Providence a dévolus aux Franco- Américains pour le bien- 
être commun des différents éléments dont se compose la République, étant 
intimement liés à l'éducation et à l'instruction que nous donnerons à nos 
enfants. Résolu qu'il n'est pas juste ni raisonnable que, dans nos écoles 
paroissiales, le français ne soit pas enseigné à l'égal de l'anglais, et que 
nous, représentants attitrés des Américains catholiques d'origine fran- 
çaise du diocèse de Hartford, réunis en cette assemblée solennelle, nous 
nous prononçons carrément pour le droit inaltérable, inviolable et intan- 
gible de l'enseignement et de la diffusion équitable du français dans tous 
nos centres. De plus, nous ne cessons de proclamer comme un déni de 



136 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

justice flagrant, contraire à nos titres de fils soumis de l'Eglise et de ci- 
toyens libres de cette République, le fait que, dans certains milieux, on 
tente sans cesse d'une manière sourde, mais avérée, de reléguer notre édu- 
cation et notre langue françaises à l'arrière- plan. 

Sociétés nationales. — Les bases fondamentales de notre force pour la 
propagation de nos désirs nationaux ont toujours été, et sont encore, nos 
belles associations de mutualité franco-américaines. Résolu que ce con- 
grès exprime hautement sa gratitude à toutes nos sociétés, sans en excep- 
ter une seule, pour tout le bien qu'elles ont fait, et qu'il les engage cha- 
leureusement à continuer de projeter leur influence salutaire dans le do- 
maine d'une saine action sociale, catholique et franco-américaine. 

Naturalisation.— Pour être considéré^- comme de véritables patriotes, 
capables de servir nos intérêts et nos aspirations légitimes, il est admis 
aujourd'hui qu'il faut être citoyens actifs des Etats-Unis, Résolu que 
nous conseillons avec la plus grande ardeur à tous nos compatriotes, in- 
dividuellement et collectivement, de continuer à s'occuper activement 
de la naturalisation des Canadiens-français, et, par ce moyen, agrandir 
l'influence politique à laquelle nous avons droit. 

L,a Presse. — Nos journaux sont un élément de force incalculable pour 
l'avancement de notre cause. Il faut donc les encourager de toutes nos 
forces et au prix de n'importe quel sacrifice. Résolu que chaque délégué 
de retour chez lui, prêche dans toutes nos colonies la nécessité urgente 
de s'abonner d'abord auK journaux franco-américains de la Nouvelle- 
Angleterre, et ensuite de solder promptement le prix d'abonnement lors- 
que la date en est échue. 

Les écoles bilingues dans le Manitoba 

Le Patriote de V Ouest (Duck Lake, Sask., 2 nov. 1911) 
nous apporte un vigoureux article au sujet d'un incident 
survenu dans Tarrondissement scolaire de Union Point, 
près de St-Norbert, Manitoba : 

" Il s'agit, dit-il, d'un procès intenté par un brave père de famille cana- 
dien-français, M. Cyrus Nolette, contre les trois commissaires d'école de 
la localité : MM. James Cox, Otto Swenson et Alexander Jackson, trou- 
vés coupables d'avoir négligé leur devoir en n'engageant pas un institu- 
teur qualifié pour l'enseignement du français. 

" La cause fut plaidée devant M. Henri de Moissac, de St-Norbert, et 
les commissaires furent condamnés par ce magistrat à une amende de. 
^20 et payement des frais de cour. 

" La loi du Manitoba est très claire concernant l'établissement d'écoles 
bilingues. La clause 10 du chapitre 26 des Statuts du Manitoba de 1897 
se lit comme suit : 

" 10. Lorsque dix élèves d'une école parlent la langue française, ou 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 137 

toute langue autre que l'anglais comme langue maternelle, l'enseigne- 
ment de ces élèves se fera en français ou autre langue, et en anglais, d'a- 
près un système bilingue." 

" Il fut prouvé que le nombre des élèves de langue française à Union 
Point était plus que suffisant pour justifier la demande d'un instituteur 
compétent dans l'enseignement du français. Il fut prouvé aussi, par un 
rapport de l'inspecteur, que l'instituteur alors en fonction, M. Oliver H. 
Brown, n'avait pas la compétence voulue, et jugement fut rendu contre 
les commissaires pour avoir voulu maintenir cet instituteur malgré tout. 

" Celui-ci est aujourd'hui remplacé par Mlle Lacroix, de la province de 
Québec, mais les commissaires ont porté leur cause en appel devant 
l'Hon. Juge Prud'homme, de St-Boniface, et le premier jugement a été 
maintenu." 

L'article du " Patriote " s'applique surtout à répondre à 
un journal de Winnipeg, la "Free Press," qui, sur cette 
question comme sur celle du collège de St-Boniface, trouve 
de précieux alliés ailleurs que dans les rangs des oran- 
gistes. 

La "Free Press" réédite, avec ses souffleurs assimulateurs, 
les stupides illusions ramenées en Europe et portées jus- 
qu'à Rome par Mgr Bourne, et les observateurs empressés 
du genre Tampieri, savoir : l'Ouest est un pays de langue 
anglaise, il faut savoir l'anglais pour être autre chose que 
des scieurs de bois et des porteurs d'eau, etc. Toute la " fal- 
lonade" y passe. 

Le " Patriote " remet les choses au point et dit résolu- 
ment à ces modernes anglicisateurs : "Ce pays est bilingue 
de par la constitution, et vous n'y pouvez rien ! " 

Voilà, pourtant, une question qui devait être réglée défi- 
nitivement en 1896 ! Dans tous les cas, il n'est pas sans in- 
térêt de voir les droits des nôtres défendus là-bas par un 
vaillant journal français publié dans la province même 
qui vit la dernière reculade de notre ex-gouvernement 
croupion. 

Nouveau Supérieur du collège Canadien à 
Rome 

La " Revue Franco- Américaine " offre ses plus sincères 
félicitations à M. l'abbé Léonidas Elz. Perrin, professeur 



138 • LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

de théologie au Grand Séminaire de Montréal, qui a été 
nommé supérieur du Collège canadien à Rome. Cette no- 
mination amène un changement auquel beaucoup ne s'at- 
tendaient guère, mais que certains événemients, peu connus 
du public, permettaient aux initiés de prévoir. 

M. l'abbé Perrin remplacera M. Tabbé Georges Camille 
Clapin, qui vient de donner sa démission. Le nouveau titu- 
laire a déjà quitté Montréal pour se rendre à son nou- 
veau poste. 

M. l'abbé Perrin est né à St- Stanislas, comté de Cham- 
plain, le 26 décembre 1868. Il fut ordonné prêtre à Mont- 
réal le 3 juillet 1892, et entra chez les Sulpiciens. Il séjourna 
à Rome, au Collège canadien, dont il vient d'être nommé 
supérieur,de 1892 à 1896. 

Il conquit dans les grandes universités romaines ses 
grades de docteur en philosophie, en théologie et en droit 
canonique. 

A son retour au pays, en 1896, M. l'abbé Perrin fut nommé 
professeur de théologie à l'Université Laval de Montréal, 
poste qu'il a occupé jusqu'à ce jour. 

M. l'abbé Perrin est l'un de nos écrivains les plus distin- 
gués. Collaborateur à la ''Revue Canadienne" depuis plu- 
sieurs années, le distingué professeur a fourni à cette revue 
de nombreuses et solides études sur des sujets de philoso- 
phie et de théologie. 

Chez les Forestiers Catholiques 

La "Tribune" de Woonsocket, R. I., publiait récem- 
ment la note suivante qui offre un intérêt plus qu'ordi- 
naire : 

" La "Gazette Officielle " de Québec annonce qu'une cour de Fores- 
tiers catholiques, composée de Canadiens-français, vient d'obtenir sa li- 
cence comme société de secours mutuels, avec bureau principal à Mont- 
réal. Kst-ce le commencement d'une scission d'avec le siège officiel de 
l'Ordre des Forestiers Catholiques qui se trouve à Chicago ? C'est un fait 
reconnu, que la dernière convention des Forestiers Catholiques, tenue en 
août dernier, a adopté des mesures très impopulaires chez les membre* 
de cette société demeurant au Canada. Nous verrons peut-être se répé- 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 139 

ter chez nos compatriotes du Canada un mouvement semblable à cehii 
qui s'est produit aux Etats-Unis il y a quelques années, lorsqu'un bon 
nombre de Forestiers d'Amérique abandonnèrent cette société pour don- 
ner naissance à l'ordre des Forestiers Franco- Américains." 

Ce n'est pas la première fois que les membres franco- 
canadiens ou franco-américains de cette société cosmopo- 
lite ont à se plaindre de la façon dont ils y sont traités. 
Mais ce qui semble faire le sujet du différend actuel, c'est que 
les membres de la province de Québec n'ont pas obtenu dans 
la formation du conseil supérieur de l'Ordre la représenta- 
tion à laquelle ils ont droit. Comme question de fait ils se sont 
fait balayer par le mouvement progressif qui, après plu- 
sieurs années d'efforts, a enfin donné au système d'assu- 
rance des Forestiers des taux raisonnables. Et, quand on 
songe que depuis bientôt 30 ans, cette société vend de l'as- 
surance en bas du prix coûtant, il faut moins se demander 
si elle vient d'adopter une mesure trop rigoureuse que si 
elle ne l'a pas adoptée trop tard. 

Le "Canada," qui parle aussi de l'affaire, rappelle l'in- 
dignation de certains délégués franco-canadiens à la con- 
vention de Chicago pour la façon plutôt cavalière dont ils 
auraient été traités " par les dignitaires et les délégués irlan- 
dais et même franco-américains.^^ Cette indignation peut 
être motivée. Je ne le sais pas. Mais l'incident me rap- 
pelle la façon dont les Forestiers Catholiques de la pro- 
vince de Québec reçurent leurs frères de la Nouvelle- Angle- 
terre, quand ces derniers leur demandèrent de protester 
avec eux, en 1901, contre le fameux ukase de l'ex-secré- 
taireThiele, défendant aux Forestiers Catholiques de pren- 
dre part au Congrès de Springfield. Ils se sont tout simple- 
ment moqués d'eux. Et, ma foi, j'avoue ne pas avoir de 
très fortes sympathies pour des messieurs qui sont restés 
indifférents devant une question de principe et se soulè- 
vent aujourd'hui sur une simple question de gloriole ou de 
picotin. 

Dans tous les cas, et quelle que soit la raison invoquée, il 
faut plutôt les féliciter de songer à s'organiser chez eux, à 
former une association qui, tout en étant catholique, soit 



140 LA REVUE FRANCO -AMÉRICAINE 

vraiment nationale. Seulement, s'ils fondent une société, 
qu'ils la fondent sur des bases solides et n'entreprennent 
pas de vendre de l'assurance à des taux ridicules. C'est à 
cette condition seulement qu'ils pourront compter sur le 
succès et qu'ils pourront, en fondant une oeuvre durable, 
réparer la grave erreur qu'ils ont commise en confiant pen- 
dant tant d'années leurs épargnes à une association qui ne 
pouvait comprendre leur mentalité ni même reconnaître la 
légitimité de leurs aspirations. 

Tout de même, l'exemple des Forestiers Catholiques de- 
vrait servir à une foule de nos compatriotes de la province 
de Québec qui, enrôlés dans d'autres associations anglo- 
phones, commettent la même erreur et s'acheminent vers 
les mêmes déceptions, 

Léon Kemner. 



.:o:- 



" Corporation Sole 



Plaidoyer de Mtre Qodfroi Dupré, devant la commission 
iégislative du Maine, le 7 mars 1911. Réponses de 
Sa Grandeur Monseigneur Walsh, du Grand Vicaire 
McDonough, etc. Exposé complet de la question. 

(Suite) 



Mgr McDonough. — Avant la corporation simple, la pro- 
priété du diocèse était tenue par Tévêque. Chaque fois qu'un 
nouvel évêque était nommé, il fallait se rendre au bureau 
d'enregistrement, afin de transporter au nouveau titulaire 
tous les titres de la propriété d'église. La nouvelle loi fa- 
vorisait tout simplement une bonne administration d'af- 
faires. Elle permet à l'évêque de trouver, en donnant des 
hypothèques, de l'argent pour l'organisation des nouvelles 
paroisses. Aussi on pouvait trouver de l'argent pour les 
paroisses qui n'avaient pas de propriétés à offrir en garan- 
tie. Elle permet aux jeunes gens qui se destinent au sa- 
cerdoce d'emprunter de l'argent pour acquérir l'éducation 
nécessaire à leur vocation; en d'autres termes elle permet aux 
faibles d'emprunter aux plus forts. Les garanties offertes 
par la "Corporation Sole" sont plus facilement négo- 
ciables. 

Le but de l'évêque Healy en organisant cette corpora- 
tion fut d'avancer les affaires de l'Eglise. Il est un tout 
modeste honnête homme. Le crédit d'une institution dé- 
pend de l'intégrité de ses officiers. Si on veut discréditer 
les officiers de l'Eglise dans le Maine, on s'est trompé d'a- 
dresse en venant ici devant la Législature du Maine. 

Je veux tout simplement me borner aux faits, sans perdre 



142 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

de temps à lancer des feux d'artifice. La " Corporation 
Sole " n'a rien à faire avec l'administration des paroisses ; 
le curé est l'agent de l'évêque, mais pas celui de la '' Cor- 
poration Sole." 

Si l'on doute de l'honnêteté du curé, il est facile de le 
traduire devant les tribunaux de l'Eglise, ou devant ceux 
de l'Etat Le curé est obligé par les lois de l'Eglise à tenir 
'des livres; ces livres sont toujours sujets à inspection. 

M. Dupré. — Prétendez-vous qu'il ne serait pas pratique 
de confier à des laïques l'administration des biens tempo- 
rels de l'Eglise 1 

M. McDonough. — Oh, non ! 

M. Dupré. — Je demandais tout simplement un renseigne- 
ment. 

M. McDonough. — Très bien, vous ne prenez pas mon 
temps. 

M. Dupré. — Vous dites que toutes les collectes sont volon- 
taires } 

M. McDonough. — Oui — Mais il y a une règle obligeant 
le paiement — une règle de pure décence. C'est tout sim- 
plement cette obligation morale qui engage les fidèles à 
supporter l'Eglise dans le besoin. 

M. Dupré. — Il n'est donc pas d'obligation que les prêtres 
soient payés pour leurs services. 

M. McDonough — Il n'y a que cette obligation morale. 

M. Dupré. — N'est-ce pas une loi de l'Eglise qu'on ne 
peut pas exiger de paiement pour les baptêmes et les funé- 
railles ? 

M. McDonough. — Oui, la loi dit de ne pas demander de 
paiement. 

M. Dupré. — Que diriez-vous au prêtre qui a refusé d'as- 
sister un homme. 

M. McDonough. — Je ne suis pas à une conférence. 

Uincident se termine par une sèche admonestation de M. Du- 
pré par deux membres du Comité, MM. Pattengall et Madîgan. 

On interroge ensuite, à la suggestion de l'avocat de Vévêque, 
M. SnoWy les représentants de deux banques ayant fait des prêts 



"COKPORATION SOLE " 143 

à la Corporation Sole. Ce sont M. Keegan, de Van Buren, et M 
CoombSj de Portland. 

M. Keegan. — Je suis intéressé dans la "Van Baren Bank- 
ing Institution. 

M. Snow. — Voulez-vous dire, à votre manière, M. Keegan, 
quels avantages sont offerts par la "Corporation Sole." 

M. Keegan. — Je puis assurément dire que la force de sol- 
vabilité de la " Corporation Sole " est comparitivement plus 
grande que ne le serait le crédit de plusieurs petites cor- 
porations. Nous trouvons en arrière, et l'appuyant, le sen- 
timent des paroissiens. Le fait même que l'évêque favo- 
rise ce système devrait lui donner de la force. Et, moi qui 
ai vu grandir l'Eglise catholique dans le comté d'Aroostook, 
je n'ai pas eu connaissance que dans plus de un ou deux, 
au plus trois cas. on se soit montré en faveur du bill qui 
est devant vous. Je m'étonne qu'on ait pu obtenir avec si 
peu, des résultats aussi considérables. Nous regretterions 
beaucoup qu'on apportât des changements à la loi actuelle. 

Ceux qui veulent des positions sur les bureaux d'admi- 
nistration, sont des gens qui veulent vendre quelque chose 
à l'église. 

M. Poster (avocat^ des requérants). — Que dites- vous de 
cette requête des catholiques de Caribou que je possède et 
qui contient 150 signatures. 

M. Keegan. — Je ne connais rien de cette requête. 

M. Poster. — Si je suis bien informé, vous n'avez pas d'é- 
coles paroissiales dans votre comté } 

M. Keegan. — Non. 

M. Coombs, de Portland, succède à M. Keegan. 

M. Snow. — Vous représentez la Maine Savings Bank, 
n'est-ce pas ? Quel effet aurait l'abrogation de cette loi ? 

M. Coombs. — Je représente la '" Maine Savings Bank " de 
Portland. J'ai prêté $100,000 à l'église, et je n'ai qu'un bil- 
let promissoire. Si la corporation était dissoute, le résultat 
serait désastreux. 

M. Poster. — De quelle garantie serait le billet ? 

M. Coombs. — Je crois qu'il ne serait plus qu'une faible 
grarantie. 



144 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

M. Poster. — Quelle garantie avez-vous pour vos $100,000. 

M. Coombs. — J'ai ie billet de la " Corporation Sole." 

M. Poster, — Prétendez-vous qu'avec ce billet de $I00,000> 
vous pourriez aller à Biddeford, ou dans tout autre centre, 
et en exiger le paiement ? Et que si on refusait vous 
pourriez intenter une action contre notre église ? 

M. Coombs. — Je le pourrais pourvu que la Corporation 
existe ; et je pourrais saisir cette propriété. 

M. Poster. — Quelle garantie avez-vous dit posséder pour 
votre hypothèque .? 

M. Coombs. — Rien autre chose que le billet de la " Cor- 
poration Sole." 

M. Poster. — Si une paroisse était organisée à Portland 
est-ce que sa propreté ne serait pas aussi bonne ? 

M. Coombs. — Non. — La Législature elle-même ne pour- 
rait pas nous forcer à accepter cette garantie. 

M. Poster. — Si la Législature peut légiférer sur cette nou- 
velle corporation, ne peut-elle pas aussi voir à ce que le 
paiement de ces dettes soit garanti ? 

M. Coombs.— Avez-vous lu la Constitution de cet Etat du 
Maine ? 

M. Poster.— Oui. 

M. Coombs. — Alors vous avez dû lire cette section qui dit 
que personne ne sera privé de ses droits. 

M. Poster. — Qu'est-ce que la Législature peut faire } 

M. Coombs. — Si cette Législature décrétait que vous avez 
droit d'aller au Ciel, vous ne la croiriez pas, n'est-ce pas } 

M. Snow, (avocat de l'évêque). — Si cette loi (Corporation 
Sole) était abrogée, quel serait l'effet sur les billets actuelle- 
ment dus ? Qui pourriez-vous poursuivre } 

M. Coombs. — Il ne nous resterait personne à poursuivre. 

M. Snow. — Il y a soixante-douze paroisses dans l'Etat du 
Maine et nous avons des contre-requêtes de soixante-sept 
ou soixante-neuf. Ces contre-requêtes sont signées par les 
citoyens les plus éminents des paroisses. Permettez-moi 
de vous lire un paragraphe d'une lettre écrite par le curé 
d'une paroisse montrant les effets bienfaisants de la " Cor- 
poration Sole " pour sa paroisse et pour tout l'Etat du 



"CORPORATION SOLE" 145 

Maine. "Pour nous, dit-il, il n'y a qu'un pays, qu'un dra- 
peau, qu'un idéal." 

Messieurs, nous devrions remercier Dieu de ce qu'il y a, 
dans notre Etat, une institution dont les prêtres inculquent 
chaque jour à notre peuple une pareille doctrine. Nous de- 
vrions remercier Dieu de ce que cette Eglise existe et que 
nous possédons dans l'Etat du Maine des hommes animés 
de cet esprit patriotique. Ces prêtres écrivent tous que la 
" Corporation Sole " s'adresse au riche comme au pauvre. 
Ce qu'ils disent ici devrait avoir un poids plus qu'ordinaire; 
j'espère qu'il en sera ainsi. 

La défense de Mgr Walsh 

Mgr Walsh. — Qu'il plaise à votre honorable comité re- 
présentant la Législature de l'Etat du Maine. Je me sens 
presque chez moi, mes chers frères, en voyant ici un aussi 
grand nombre des braves gens auxquels j'ai déjà prêché 
dans tout l'Etat. 

Nous avons dans le Maine la " Corporation Simple " re- 
présentant l'autorité de l'Eglise catholique romaine. J'ai 
été élevé à l'épiscopat en 1906, et j'ai pris possession de 
mon évêché le premier jour de septembre de la même année. 
J'ai trouvé cette loi de "Corporation Simple" en exis- 
tence ici depuis 1887. Je l'ai étudiée sous la direction du 
juge Putnam. 

J'avais déjà une expérience de vingt-trois ans de minis- 
tère dans le diocèse de l'archevêque Williams de Boston. 

Je trouve aussi qu'une loi semblable existe dans le Mary- 
land, la Californie, le Massachusetts, à Boston, à Fall River, 
dans le Rhode Island et le New Hampshire. 

Par conséquent, ce mode d'administrer la propriété, d'é- 
glise fut approuvé à Baltimore par soixante-dix-huit évê- 
ques. Il a été approuvé par Rome et dans votre Etat bien- 
aimé du Maine. Il a l'appui de la plus haute autorité de 
l'Eglise et l'approbation de la vaste organisation de l'Eglise. 

Lorsque je devins évêque, je traçai mon travail trois ans 
à l'avance sur un plan que j'ai, depuis, mis à exécution. 
Des églises à Lewiston, Biddeford, Fort Kent, Waterville, 



146 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Bar Harbor, Portland et partout dans l'Etat et en dehors 
de l'Etat, ont pu être secourues à cause de l'existence de 
cette loi. 

Le bill présenté à la place de la "Corporation Sole *' 
n'est pas pratique. Tous les avocats du Maine ne pour- 
raient pas trouver un moyen de l'appliquer. Je pourrais 
vous convaincre qu'il est impraticable de cent manières 
différentes. 

J'ai acquis beaucoup d'expérience depuis trente ans 
comme prêtre et comme évêque."" Les banques nous ont fait 
crédit. Elles ont accepté le crédit de l'Eglise catholique, 
et l'Eglise catholique n'a jamais répudié et ne répudiera 
jamais une de ses dettes. 

Moi, un évêque, je ne puis pas emprunter $5,000 sans 
l'approbation de mon Conseil. La " Corporation Sole " a 
le pouvoir légal, mais elle n'a pas le pouvoir ecclésiastique. 

Plusieurs assertions ont été faites dans les journaux de- 
puis trois ou quatre, ou même cinq ans, et je les ai toutes 
lues et relues plusieurs fois. 

Or, je défie leur auteur, je défie qui que ce soit et appar- 
tenant à n'importe quelle paroisse de ce diocèse, de m'ap- 
porter la moindre preuve qu'un seul sou a été détourné. Je 
déclare, sur mon serment, que je défendrai avec ma vie, que 
pas un sou contribué à une église a été mal employé. Je 
ne permettrais pas "qu'on mette en doute l'intégrité des 
prêtres catholiques romains. Montrez-moi un prêtre qui a 
détourné un seul sou, et je serai le premier et le plus em- 
pressé à le citer devant les tribunaux. 

Si j'avais su que l'intégrité, que l'honneur de mes prêtres 
aurait été mis en doute, je ne serais pas venu ici. Ils ne 
vivent pas dans le luxe, ils ne sont pas riches ; et je vous 
assure, Messieurs, que dans tous les Etats-Unis il n'est pas 
un groupe d'hommes plus dévoués et plus désintéressés 
que les prêtres catholiques de l'Etat du Maine. 

Donc, cette somme fabuleuse dont on nous a parlé est 
absurde à tous les points de vue. Je ne sache pas qu'un 
seul sou des collectes qui ont été faites dans l'Eglise ait 
jamais été détourné de sa fin. 



i 



" CORPORATION SOLE " 147 

On vous parle de l'orphelinat de Biddeford. Je n'ai ja- 
mais eu la moindre intention d'hypothéquer une église à 
Biddeford ; c'est une chose que je ne ferais pas. 

Il me fait peine d'avoir à le dire, mais je suis ici pour 
défendre l'Eglise. Je veux, d'après la loi actuelle, la diri- 
ger d'après les lois de l'Etat, d'après les lois de l'Eglise et 
lui permettre de remplir la mission pour laquelle elle a été 
établie ici. Nos livres sont ouverts à la Législature en 
tout temps qu'elle voudra les examiner. 

// était déjà tard quand Mgr Walsh termina son discours. On 
sait que la séance qui devait commencer à 10 heures du matin ne 
commence qu'à 4 heures de Vaprès-midi, Malgré l'impatience 
manifestée par le comité qui avait Jugé l'affaire avant d' entendre 
les intéressés, le juge Foster, pour les pétitionnaires, fit une 
courte réplique dont voici le résumé : 

Je ne veux pas, dit-il, faire l'éloge de l'Eglise catholi- 
que. Elle n'en a pas besoin. Mais, après avoir entendu la 
" Corporation Sole " nous dire ce qu'elle peut faire et ne 
peut pas faire, il est juste de lui donner un mot de réponse. 

C'est ma position que le légiste Kent appuie lorsqu'il 
dit que la "Corporation Sole " n'a besoin ni de livres ni de 
secrétaire et que tous les loyers qu'elle perçoit lui appar- 
tiennent. 

Il n'y a pas de moyen d'atteindre l'individu constitué en 
Corporation Sole, et c'est à cause de cela que nous som- 
mes ici. Il n'y a pas de moyen de prouver son honnêteté 
ou sa malhonnêteté. Il est sa propre loi. 

J'affirme que la loi de 1887 est anti-démocratique, anti- 
républicaine et contraire aux grands principes fondamen- 
taux de l'Etat. 

Je ne suis pas ici pour rechercher ce que l'Eglise peut 
faire ou ne peut pas faire. 

Tout ce que je sais, c'est qu'il y a un homme qui est au- 
dessus de tous les autres et que la loi ne peut pas atteindre. 

On a prétendu que la Législature ne pouvait pas consti- 
tutionnellement abroger la loi. Nous n'en sommes pas en- 
core rendus à ce point que nous avons de Barons et que 
tous les autres ne sont que des serfs. J'affirme plus que 



148 LA REVUE FRANCO -AMiRI GAINE 

jamais, qu'il est inconstitutionnel que cette corporation 
puisse posséder de la propriété d'après la loi de notre 
Etat. 

Je n'ai rien à dire contre l'évêque Healy ni contre l'é- 
vêque Walsh pour ce qui est de leur intégrité comme indi- 
vidus, mais comme " Corporation Simple " ils doivent s'at- 
tendre à tout ce qui accompagne le système. 

Nous demandons tout simplement justice, nous deman- 
dons que ce qui nous appartient nous soit donné. 



-:o:- 



Voix d'Acadie 



Le travail d'assimilation 

ni 

POURQUOI ? 

Pour quels motifs l'auteur dépeint-il les Acadiens du 
Sud-Ouest de la Nouvelle- Ecosse comme des gens opiniâ- 
tres, résistant à leurs prêtres? N'a-t-il pas essayé lui-même 
d'imposer ses volontés et, voyant la résistance passive, 
humble mais ferme de ses paroissiens, " son caractère ne 
s'est-il pas aigri dans cette lutte impuissante " Pour lui ? 
Voilà ce que la génération actuelle peut affirmer. Si cette 
première raison n'eût pas existé, l'auteur ne pouvait qu'in- 
terroger la génération qui s'en allait quand il est arrivé et 
qui avait connu M. l'abbé Sigogne. Il nous dit bien l'avoir 
fait : le lecteur voit tout de suite que le livre n'est pas le 
résultat de cet interrogatoire. A son propre ressentiment, 
l'auteur a ajouté une amplification un peu trop forcée des 
sermons de M. l'abbé Sigogne. Nul doute que s'il eût en- 
core vécu, le bon abbé n'eût désapprouvé les commentaires 
de son historien. Car il aimait profondément ses Acadiens, 
il le dit en maintes circonstances et le prouve même par 
son zèle. 

L'auteur ne pouvait-il recourir à d'autres sources que 
celles qu'il cite, et pourquoi ne cite-t-il pas même toutes 
celles auxquelles il est allé .? — C'eût été instructif. 

Pourquoi dédaigne-t-il le témoignage de vrais historiens 
comme M. l'abbé H. Casgrain, Rameau de St-Père, Mgr 
Têtu dans son "Journal des Visites pastorales de 1815 et 
1816, par Mgr J.-O. Plessis, évêque de Québec " (Appendice 
C, page 192 — ; Note, page 97) ; ce dernier ouvrage paru en 
1903 et que l'auteur a dû connaître ; *' la vie de M. l'abbé de 



150 LA REVUE FHANCO -AMÉRICAINE 

Calonne, mort en odeur de sainteté aux Trois-Rivières," 
par les Ursulines des Trois-Rivières, imprimée en 1892 (voir 
dans ce livre l'éloge des Acadiens par le saint abbé de Ca- 
lonne ou par TEvêque de Québec, entre autres pages 35, 38, 
46, 81). 

Peut-être les Acadiens, après leur rentrée en Acadie, 
ont-ils changé, leur caractère s'est-il transformé en mal ? — 
A cela M. l'abbé Sigogne et M. l'abbé de Calonne, ainsi 
que l'Evêque, vont répondre eux-mêmes. 

Le 26 janvier 1800, écrivant à son ordinaire. Mgr Denaut, 
alors évêque de Québec, M. Sigogne dit : 

"A mon arrivée j'ai trouvé le peuple assez bien disposé, 
fort satisfait d'avoir un prêtre français, en général peu 
content des prêtres irlandais. 

" Je les trouve dociles et de bonne volonté..." (Mémoire 
vengeur, page 156). 

Le 29 septembre 1800, Mgr Denaut écrit à M. de Calonne. 

Le détail que vous me donnez de l'état actuel des mis- 
sions, me réjouit et m'afflige en même temps; il est conso- 
lant, sans doute, pour moi d'entendre l'éloge que vous 
faites des Acadiens "si instruits de leur religion, si atta- 
chés à leurs devoirs, " si reconnaissants des soins que l'on 
se donne pour eux..." (Mémoire, page 160). 

Le 24 juillet 1804, Mgr Denaut écrit à M. l'abbé Sigogne : 

" Je vous remercie de tous vos beaux compliments : je 
suis charmé de votre reconnaissance " et de celle de tout 
votre peuple ;" je vous laisse la manière de me la témoi- 
gner" (Mémoire, page 191). 

Si le Père Dagnaud eut dit ces choses, le lecteur eût trop 
compris. M. l'abbé Sigogne ne cessa point de correspon- 
dre avec les saints Evêques de Québec après l'élévation du 
Burke à l'épiscopat. Il n'y a pas de doute qu'il ne se fût 
plaint à ceux qu'il regardait comme ses bienfaiteurs, ses 
conseillers, s'il eût eu vraiment motif de se plaindre de ses 
paroissiens qu'il aimait de tout son cœur, qui le lui rendi- 
rent au point que, chez leurs enfants, sa mémoire est encore 
en bénédiction et aussi vivace que chez la génération dis- 
parue. Si l'auteur avait, comme il dit l'avoir fait, interrogé 



VOIX d'acadie 151 

à fond les anciens qui connurent M. Tabbé Sigogne, il 
n'eût point chargé ainsi son tableau. 

Le Très Révd Père Le Doré fait pressentir, dans sa belle 
Préface, un autre mobile qui a dû animer l'auteur des 
" Français du Sud-Ouest de la Nouvelle-Ecosse." On dit, 
en effet, à la page XXI de cette Préface : 

'* Grâce à une souscription de la population, aux res- 
sources fournies par notre Congrégation et à une fondation 
d'un de nos Pères, un beau collège fut construit au milieu 
des terres appartenant à l'église Sainte-Marie. Comme la 
majeure partie des frais avait été supportée par nous, 
*' S. G. Mgr O'Brien consentit," en 1893, " à nous en assu- 
rer la pleine propriété, et, pour cela, "il nous vendit le col- 
lège et le terrain nécessaire à son fonctionnement." (Ce 
qui prouve que la " Corporation Sole " sévit en Acadie). 

A la page XXIII, le T. R. Père dit encore : 

"En 1898, S. G. Mgr O'Brien, toujours bienveillant pour 
notre Congrégation, nous aidait à pénétrer dans le Nouveau- 
Brunswick." 

L'auteur voulait donc peut-être payer une dette de re- 
connaissance {}) à l'archevêque, peut-être se ménager ses 
bonnes grâces, ou les^ deux sentiments à la fois. 

Mgr O'Brien, "toujours bienveillant pour notre Congré- 
gation," dit le T. R. Père Le Doré, l'était-il pour ses ouailles 
de même sang, de même langue que les Pères Eudistes ? 

" L'auteur des " Memoirs of Bishop Burke (Mgr O'Brien) 
fait de grandes protestations d'attachement aux Acadiens 
et à la langue française que ceux-ci tiennent essentielle- 
ment à conserver... Ceux qui sont au courant de ce qui se 
passe chez nos frères les Acadiens, n'ont pas oublié la fa- 
meuse lettre que Mgr O'Brien a adressée à la grande con- 
vention acadienne tenue à la Baie Sainte-Marie en 1890. 
En donnant son approbation à un projet, déjà émis depuis 
quelque temps, de fonder un collège à Sainte-Marie, centre 
exclusivement acadien, " il reléguait le français au dernier 
rang," ne préconisait que l'anglais, ne recommandait que 
l'étude de cette langue ; "si bien qu'on ne peut lire cette 
lettre saViS y voir une exhortation à l'oubli du français" au 



152 LA REVUE FRANCO -AMl^JRIC AINE 

profit de la langue anglaise. "Là était, selon lui, l'avenir 
des Acadiens. (On voit qu'il a tracé la voie aux Fallon, 
aux Scollard, aux Ireland, aux Bourne, etc. — V. A. L.). 

" Ceux qui sont convaincus de ce fait, disait-il, et qui ne 
" craignent pas de l'avouer, en s'efforçant d'inculquer 
" sa pensée dans l'esprit de ceux qui doivent en bénéfi- 
" cier, " que la chose leur soit agréable ou non," sont les 
" vrais guides du peuple et ses vrais amis." 

" La lecture publique de cette lettre produisit dans la 
Convention un soulèvement d'inddgnation générale..." 

Des résolutions énergiques furent votées à l'unanimité. 

** Elles produisirent leur effet; car c'est depuis lors 
qu'eut lieu le changement de front que l'on constate..." 
(Mémoire, pages 26S-269). 

Le Père Dagnaud ne souffle mot de l'indignation de la 
Convention. Au contraire, il loue le zèle de l'archevêque 
en cette triste occasion. N'a-t-il pas compris la lettre de 
Mgr O'Brien ? — Ce serait pour le moins étrange. — Le co- 
mité des prêtres du diocèse de Québec, les auteurs du 
"Mémoire sur les Missions de la Nouvelle-Ecosse," etc., 
savaient à quoi s'en tenir quant à l'illustre Mgr C. O'Brien," 
" ami sincère et dévoué des Acadiens." Le Père Dagnaud 
a publié son livre en 1905 ; le Mémoire vengeur sortit de 
presse en 1895 : le Père Dagnaud ne devait pas ignorer cet 
ouvrage auquel il semblerait avoir fait quelques emprunts 
fort inoffensifs. . 

UN COLLEGE ACADIEN EN N.-E. 

" Le projet d'un collège acadien était émis depuis quel- 
que temps," lisait-on tout à l'heure. 

Le nom vénéré de M. l'abbé Gay — également Français 
de France où il retourna mourir — , l'un des successeurs, 
par les vertus et le désintéressement, de M. l'abbé Sigogne, 
ne peut être passé sous silence. Dès 1883, pénétré de la 
nécessité de l'instruction pour ses chers Acadiens, il rêvait 
de se dépouiller de tout ce qu'il possédait et de son pres- 
bytère même, afin d'en faire un commencement de collège. 
Ils s'en ouvrit à Mgr O'Brien 'dès la première visite pasto- 



VOIX d'acadie 153 

raie qu'en été même l'archevêque, nouvellement élu, fit aux 
comités de Digby et de Yarmouth. 

" En décembre 1886, Mgr O'Brien fit les premières dé- 
marches pour établir la fondation projetée " (P. Dagnaud, 
p. 217), mais il échoua partout où il s'adressa pour obtenir 
des professeurs. Les années 1887 et 1888 ne furent plus 
heureuses. 

En 1888, un prêtre anglais, dont le nom est béni chez les 
Acadiens de la Baie Sainte-Marie, M. l'abbé Parker, entré 
en religion en 1909, réunit quelques Acadiens dévoués et 
entreprenants, parmi lesquels feu M. F. X. Vauteur, V. A. 
Landry de " L'Evangéline " fondée à Weymouth depuis 
un an, et autres. Cette conférence eut pour résultat l'entrée 
en scène de façon très active du jeune prêtre anglais. Pré- 
cisément en ce même temps, l'éminent historien du Canada 
français et de l'Acadie parcourait la Nouvelle-Ecosse, pré- 
parant son bel ouvrage : "Voyage au pays d'Evangéline. 
MM. F. X. Vautour et V. A. Landry se rendirent jusqu'au 
Petit-Ruisseau où le grand écrivain était descendu. M. 
Vautour lui demanda son avis sur la création du collège. 
M. l'abbé H. Casgraia se fit exposer minutieusement l'état 
de cette partie de l'Acadie et, ayant tout entendu, approu- 
va hautement le projet. 

M. l'abbé Parker '* épousa, avec toute l'ardeur d'une na- 
ture généreuse, la cause acadienne, et comprenant que les 
ressources matérielles étaient ici la première condition de 
succès, il appuya, de sa parole entraînante et chaude, la 
souscription qu'il ouvrit» pour honorer la mémoire du Père 
Sigogne par un monument digne de l'apôtre de la Baie 
Sainte-Marie. L'avenir dirait quelle serait la nature de 
l'hommage rendu à l'illustre défunt. La souscription ré- 
pondit à l'attente et aux fatigues de son promoteur et, après 
quelques mois, le Père Parker pouvait annoncer qu'elle dé- 
passait 3,000 dollars " (P. Dagnaud, p. 219). 

M. l'abbé Parker, dont l'ascendant sur son ordinaire 
était très grand, ne se donna de repos que lorsque la cause 
fut gagnée. Et, nous dit le T. R. Père Le Doré, les Eudistes 



154 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

étant survenus sur ces entrefaites, ils trouvèrent Mgr 
O'Brien bien disposé à leur égard. 

Le vénérable M. l'abbé Gay, plus tard, sacrifia tout son 
avoir pour le collège et ne demanda en retour qu'une mo- 
deste rente. Le Père Ory, Eudiste, qui possédait une 
grande fortune, la consacra aussi au collège, dit le Père 
Dagnaud. Que les noms de ces bienfaiteurs du peuple 
acadien soient éternellement bénis, ainsi que les noms 
ignorés, mais que Dieu connaît et saura récompenser, de 
nos compatriotes à l'aumône pl^us modique mais au cœur 
très large. 

Ainsi fut fondé le florissant collège acadien de la Nou- 
velle-Ecosse qui, aujourd'hui, a comme Supérieur un fils de 
nos martyrs, le Rév. Père Chiasson. 

^ -f ^ 

N'est-eîle pas cruellement ironique cette dédicace du 
livre en question : 

" Aux Acadiens des Provinces Mariâmes — Hommage de 
" sincère attachement et de respectueux dévouement. — 
" P.— M. D." 

Le livre a été imprimé en France. En France même il a 
produit un effet déplorable. Malheureusement, tous les 
Français de France ne connaissent pas i'Acadie, eux qui, 
de leur propre aveu, ne connaissent même pas l'Europe. 

EDUCATEURS DU PEUPLE 

Le "Mémoire"' vengeur du comité de prêtres du diocèse 
de Québec contient plus de quarante passages montrant 
que le prêtre irlandais est insubordonné, inapte à conduire 
des peuples, mais très propre à semer la discorde. Parmi 
ces passages, il y a des pages entières. Ce n'est point sur 
des suppositions que se basent les auteurs : ils ont en main 
les archives de l'Archevêché de Québec, des documents de 
la Propagande à Rome. Très souvent c'est dans les écrits 
mêmes des prêtres irlandais qu'ils trouvent les preuves de 
ces qualités fort... négatives ! 



VOIX d'acadie 155 

Si l'on objecte qu'aujourd'hui, les prêtres et les évêques 
irlandais, nés sur ce continent, n'ont plus la même menta- 
lité que ceux d'alors qui venaient directement d'Irlande, les 
faits quotidiens, ici et aux Etats-Unis, répondent haute- 
ment "que le naturel d'un peuple ne se détruit pas." Inutile 
d'essayer de citer ces faits à commencer des Fénians, pas- 
sant par les Knights of Columbus pour arriver aux Walsh, 
aux Fallon et tutti quanti. L'agitation intense aux Etats- 
Unis et ici en faveur du " Home Rule." Les moyens em- 
ployés dans ces différents états d'âme de l'Irlandais. Et si 
l'on veut des faits plus précis, citerai-je ce curé irlandais 
de la plus grande paroisse française du Nouveau-Brunswick 
annonçant " en chaire," cette année 1911, une séance ré- 
créative payante d'une Société mixte soi-disant catholique, 
dont le profit devait aller en Irlande par le " Home Rule ? 
Et ce même prêtre, le 9 avril 1911, interdisant du haut de 
la chaire aux Sociétés catholiques françaises de donner au- 
cune séance récréative payante si ce n'est pour l'église et 
pour les écoles ! Quelles écoles? — Les écoles catholiques 
françaises de la paroisse où, il y a quelques mois, de con- 
cert avec des traîtres et les ennemis du nom français, ses 
Hiberniens unis aux Orangistes, il a fait supprimer pres- 
que totalement l'enseignement de . la langue française. 
(Trois années furent supprimées sur les quatre obtenues 
deux ans auparavant).— Oeuvre de discorde s'il en fut, et 
qui divise aujourd'hui encore la paroisse ! — Faut-il dire ce 
qui se trame, aujourd'hui encore, grâce à ces mêmes in- 
fluences, pour supprimer la seule année d'enseignement de 
la langne française qui nous reste dans les écoles catholi- 
ques françaises 1 

Quant à l'interdiction des séances récréatives payantes 
portée par ce curé, ni le droit ecclésiastique ni le droit 
civil ne permettent de formuler cette interdiction dans les 
conditions où elle a été formulée. Les Sociétés catholiques 
françaises de cette paroisse soumettent toujours au prêtre 
français les pièces à jouer et le programme des séances. 
C'est leur devoir — tout leur devoir — . Elles n'ont point à 



156 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

s^inquiéter du veto de leur curé tant que la morale est sau- 
vegardée. 

L'Irlandais est le même en IQII qu'il était en l8oo. Une 
rivière peut-elle remonter à sa source pour changer son 
cours ? Peut-on changer le naturel d'un peuple qui, s'il 
n'oublie rien des persécutions qu'il a subies dans son pays, 
n'apprend rien, dans le pays de liberté où il se trouve 
transplanté, au contact des autres peuples si ce n'est à les 
opprim.er à son tour, lui qui était né esclave. 

Les Ecossais des Provinces Maritimes en savent quelque 
chose ; mais eux, du moins, ne se laissent pas béatement 
piétiner cemme le fait le peuple français d'Acadie — de 
presque par toute l'Amérique du Nord ! — 

■4^ ^ ^ 

Ma santé m'ayant forcé à prendre un certain temps de 
repos, je passai trois mois de l'été dernier aux Etats-Unis, 
partie dans le Maine, partie en Pennsylvanie. Ce voyage 
fut très fructueux... pour moi. Je pus voir de mes yeux, 
entendre de mes oreilles, bien des choses relativement à la 
persécution atroce de l'assimilateur à l'égard de nos frères 
les Franco-Américains. Mais je puis constater aussi les 
effets merveilleux que produit l'union surtout pour une 
cause juste. 

J'eus l'honneur et le bonheur à Biddeford, cette jolie 
ville si française qui a une église et deux prêtres de notre 
sang, de notre langue, pour ses milliers de fidèles, de voir 
les principaux défenseurs de la cause française, MM. Du- 
pré, avocat, A. J. Béland, le vaillant secrétaire de M. Dupré, 
marchand en gros et en détail, Dr Geo. C. Précourt, membre 
du comité de la Cause nationale, et d'autres. 

M. l'avocat Dupré me fit entendre qu'il avait tout espoir 
de voir réussir les démarches des nôtres tant à Rome qu'à 
la Législature du Maine. En ce moment, ils jouissent gran- 
dement, je n'en doute pas, de leur superbe victoire à Rome, 
quelles que soient les résistances intempestives de leur or- 
dinaire. Grâce à l'énergie de M. l'avocat Dupré et son co- 
mité, elle est donc finie aux Etats-Unis cette hideur qui 



VOIX d'acadie 157 

avait nom : " Corporation Sole " ! On n'eût pu plus juste- 
ment l'appeler " Incorporation of Soûls") — machine dirigée, 
sous n'importe lequel de ces deux noms, contre les âmes de 
ceux que l'on prétendait assimiler à tout prix, au nom de 
Dieu. 

Cette décision de Rome ne doit-elle pas s'appliquer, de 
jure et de facto, dans bien des paroisses des Provinces Mari- 
times où sévit le même abus — entre autres à Moncton — 
sous le nom de "Corporation Episcopale " ? Ou nous fau- 
dra-t-il, à notre tour, recourir à Rome pour provoquer le 
même décret en notre faveur?... 

La soif des jouissances est largement démontrée chez les 
fils de la verte Erin par le " Mémoire " vengeur des prêtres 
de Québec : il y en a des pages entières. J'ai entendu moi- 
même, durant mon séjour aux Etats-Unis l'été passé, dans 
bien des églises desservies par des prêtres irlandais, de 
terribles menaces à ceux qui ne donneraient point ou pour 
l'église ou pour les écoles catholiques prétendument... ou 
le " Home Rule " ? L'office terminé, le curé passait lui-même 
avec un sac, un homme recueillant dans un plateau ce que 
chacun voulait y mettre. Le curé avait l'œil sur chaque 
don... Il faisait bien voir quand ce don lui plaisait ou non ! 

En Pennsvlvanie, une jolie, poputeuse et assez riche pa- 
roisse — mais presque entièrement peuplée d'Italiens — est 
dirigée par un prêtre italien : on sait que le Pape lui-même 
a donné l'ordre au Délégué Apostolique d'accorder ou de 
faire accorder aux Italiens des prêtres de leur race quand 
certaines conditions se rencontrent. Cette belle paroisse 
est voisine de deux autres, irlandaises, mais bien moins 
payantes ? Les Irlandais la convoitent donc avec grande 
envie, vous le pensez bien. Ils crurent se la faire attribuer 
en employant un moyen dénoncé déjà par le " Mémoire" 
vengeur : tant il est vrai qu'ils sont toujours les mêmes et 
le resteront. Ils noircirent le prêtre italien auprès de Mgr 
Falconio, incriminant sa conduite privée... Mgr Falconio 
leur répondit à peu près : " Pourquoi ne faites-vous pas ces 
mêmes dénonciations contre ceux d'entre vous qui le mé- 



158 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

ritent ? Je suis Italien : la paroisse du prêtre incriminé est 
italienne; il y restera." 

^ ^ ^ 

Vous allez, mon cher Directeur, fonder une nouvelle pu- 
blication à laquelle je souhaite tout le succès possible, la 
plus grande diffusion, particulièrement en Acadie où l'on 
commence à apprécier votre indomptable vaillance, vos 
nobles efforts pour nous garder Français. Je voudrais être 
le premier parmi mes compatriotes à vous donner un en- 
couragement, bien modeste, mais encouragement tout de 
même. Sous ce pli vous trouverez un mandat- poste pour 
mon abonnement d'un an à votre nouvelle publication dès 
qu'elle paraîtra. 

Bravo à vous, succès et prospérité à vos œuvres. 

Valentin-A. Landry. 

Novembre 191 1. 



-:o:- 



Les dewx Filles de Maître Bienaimé 




(SCENES N ORIVf A.IM DES) 

PAR 

Marie Le Mière 



(Suite) 

C'était si commun cela, si " campagnard " ! Et pourtant, au 
fond, elle en avait tant envie ! . . Juste à ce moment, cinq ou 
six dames, habillées de mousselines et de linons, passèrent en 
riant, escaladèrent, sans aucune fausse honte, les primitives 
montures. . La femme du médecin, la sœur du pharmacien, 
la fille du notaire : toute la haute société du bourg! Oh ! bien, 
Léa n'avait plus à se contraindre ; d'un mouvement vif où 
éclatèrent sa jeunesse et sa grâce, elle saisit l'une des tiges de 
fer, et, dédaignant le marchepied, s'élança près de Mathilde, 
sur un coursier rouge, à l'air féroce ; un signal retentit, la 
musique se lit plus enti-aînante, et bientôt la rondo folle du 
manège emporta Léa dans son tourbillon. 

Les bêtes apocalyptiques tournaient au son de la vielle 
enragée, sous l'œil des spectateurs qui s'amusaient de la bigar- 
rure des toilettes, et admiraient les rangées de filles en bon- 
net, amazones bien droites, bien sages, tenant à deux mains, 
comme un cierge, la tige métallique, et laissant leur jupe 
flotter en queue de poisson dans le courant d'air. 

Léa, malgré sa vanité, fut d'abord tout entière à l'agréable 
sensation d'allégement et de vitesse. Elle cherchait, dans la 
foule, le groupe des Chaumel, et s'étonnait de ne plus l'aperce- 
voir, quand, soudain, elle eut un tel soubresaut, qu elle faillit 
tomber à bas de son cheval. 

— Mathilde, cria-t-elle, en touchant le bras de sa sœur, ma 
tante Amélie ! 

— Tu rêves ! 



160 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

— Non, non, regarde... Au premier rang. . La dame en 
chapeau mauve. Elle nous a vues ! elle me fait signe ! 

Et Léa, frémissante, saluait de la tête, de la main. Par 
bonheur, le tour allait finir tout de suite ! Au premier signal 
de l'arrêt, elle se laissa glisser, n'y pouvant plus tenir ; mais, 
étourdie encore, elle chancela, et Mme Lagarde dut étendre le 
bras pour prévenir une chute. 

— Oh ! ma tante, comme je vous remercie d'être venue ! 
Quelle surprise ! quelle joie, mon Dieu ! 

Un remous de la multitude les avait repoussées loin du 
manège, d'où Mathilde se préparait en ce moment à des- 
cendre. 

— Bonjour, bonjour, mignonne, répétait Amélie, entraînant 
Léa par la main, je constate que ton indisposition ne t'a pas 
fait perdre tes exquises couleurs. Te voilà aussi rose que ta 
robe ! Et comme tu t'amusais tout à l'heure, aux chevaux de 
bois ! 

— Que voulez-vous ?. . balbutia Léa; faute de mieux. . 

Une voix masculine, inconnue, s'éleva près d'elle : 

— Je ne cherche que depuis une heure et j'ai déjà trouvé ! 
Allons, je n'ai pas la main trop malheureuse ! 

Mme Lagarde se retourna, et, pendant deux secondes, sem- 
bla changée en pierre. 

Si Léa l'eût regardée alors, elle eût compris que l'appari- 
tion la prenait au dépourvu et n'entrait point dans le pro- 
gramme ; mais Léa pouvait-elle s'arrêter à cette observation ? 
Quelle stupeur ! Quel rêve ! Un Monsieur élégant comme un 
prince avec ses cheveux frisés, ses gants jaunes, et le monocle 
qui lui donnait un air si distingué, s'inclinait devant elle, 
chapeau bas, et Mme Lagarde disait : 

— Léa, c'est mon beau-fils, Roger Daubreuil. 

— Mademoiselle, je vous présente mes hommages. 

Jamais pareille phrase, jamais pareil salut ne s'étaient 
adressés à la fille de Bienaimé Brissot ; la tête lui tourna, 
comme à la descente du manège. Elle voulut répondre quel- 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIM^ 161 

que chose qui rentra dans sa gorge. Les joues brûlantes, les 
yeux cillant dans la lumière crue, elle s'accrocha de nouveau 
à la main de sa tante, en répétant à tout hasard : 

— Que je suis heureuse . . que je suis heureuse de vous re- 
voir ! 

Boger considérait avec un mélange d'étonnement profond 
et d'admiration amusée, la petite créature qui restait idéale- 
ment fine, souple et jolie dans sa rougeur et son embarras. 

— Comment se fait-il . . interrogeait Amélie, très contrariée 
au fond, mais dissimulant à cause de sa nièce, 

C'est qu'elle n'aimait pas du tout les coups de théâtre dans 
la vie. Elle voulait bien étudier les chances de réussite, 
mais non pas s'avancer imprudemment, et elle n'entendait 
point que Koger intervînt avant l'heure, au risque de brouiller 
toutes les cartes. Il fallait néanmoins faire bonne conte- 
nance ! c'était, pour le moment, la seule diplomatie possible. 

— Qu'est-ce que six lieues pour mon bijou d'auto, mon hi- 
rondelle ! On ne voyage pas ; on part et on arrive, répondit 
le jeune homme, pensant, comme toujours, pour la galerie, et- 
promenant des yeux narquois sur les passants qui le dévisa- 
geaient- Figurez- vous que les naturels du pays en sont en- 
core à la frayeur superstitieuse devant ces machines-là ! Je 
crois, ma parole ! qne j'ai vu une bonne femme se signer. 

Au rire complaisant dont Roger soulignait ses propres pa- 
roles, un rire frais, perlé, fit écho ; Léa s'était complètement 
ressaisie, et levait vers le jeune Daubreuil son petit nez fin 
ses roses pompon et ses yeux dorés. 

— Depuis tantôt. Mademoiselle, reprit-il, intérieurement 
flatté de cette admiration ingénue, je marche de découverte 
en découverte, et d'écrasement en écrasement. Ce n'est pas 
une assemblée, c'est un étoufibir. Ça ne manque pas d'intérêt 
malgré tout. Il y a de la couleur locale, du pittoresque. J'ai 
rencontré des types primitifs à mettre sous verre dans un 
musée d'antiquités ! Les femmes ne sont pas jolies . . à part 



162 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

quelques exceptions d'autant plus charmantes que la règle 
générale l'est moins ! 

Léa rougit derechef, et se mit à tourmenter les glands de 
son ombrelle. Vraiment il n'y avait que les Messieurs de 
Paris pour savoir tourner les compliments d'une façon si in- 
génieuse et si discrète. Devant le trio défilaient des couples 
campagnards : les jeunes filles tenaient le bras de leurs " bons 
amis, " beaux gars en blouse, fiers comme des Artabans. 
Et voilà que Louis Chaumel pa§sa, seul, à dix pas de Mme 
Lagarde ; il avait l'air préoccupé, et semblait chercher quel- 
qu'un ou quelque chose ; mais la robe rose de Léa, cachée par 
l'ample jupe de la tante, n'attira point l'attention du jeune 
cultivateur. 

— Oh ! là là ! quel colosse ! fit Roger avec sa verve mo- 
queuse ; est-ce un toucheur de bœufs ? il devrait monter sur 
les tréteaux, pour lutter avec l'Hercule vert de là-bas. 

Une impression pénible glissa sur la jeune fille ; elle eut 
envie de dire : c'est notre voisin, notre ami . . Elle n'osa 
pas. . Et tout à coup Louis Chaumel lui parue lourd, inélé- 
gant et vulgaire sous le complet gris qu'il portait ordinaire- 
ment les dimanches d'été. 

— Ma chère petite, reprit Amélie, étreinte par une gêne in- 
définissable, et fatiguée de rester debuut dans cette atmos- 
phère de feu, as-tu fait le tour du champ de foire ? As- tu ex- 
ploré tous les coins ? 

Rocrer saisit la balle au bond. 

— M'est-il permis de vous ofirir mon bras. Mademoiselle, 
pour vous conduire où il vous plaira d'aller ? 

Cela, c'était l'apothéose ! 

Transportée, grisée, ravie, Léa posa vivement le bout de 
ses doigts sur la manche du Parisien, en répondant avec un 
élan irréfléchi : 

— Où vous voudrez ! Cela m'est égal ! 

M&rie Le Mière. A 

{A suivre.) 



CHRONIQUE FINANCIERE. 



Une bonne affaire pour nos amis 



C'est grâce à l'appui constant de nos abonnés si la Revue 
Franco-Américaine a pu faire face aux menaces, aux ennuis 
et aux coups de jarnac montés par ceux qui méditent notre 
perte et, jusqu'aujourd'hui, nous n'avons pu qu'offrir de la 
reconnaissance à nos amis. C'est peu, si vous voulez, mais 
enfin nous n'avons pas pu faire d'avantage. Toutefois, il 
se présente actuellement, pour ceux de nos lecteurs qui 
voudront en profiter,une occasion tout à fait exceptionnelle,- 
et cela sans courir de risques, - d'acquérir des valeurs qui 
seront quintuplées d'ici peu de temps. C'est en effet dans 
l'intention de faire bénéficier nos amis, que nous nous 
sommes rendus acquéreurs de 300,000 parts d'une com- 
pagnie minière située en plein centre de Cobalt, ayant des 
travaux considérables de commencés et une perspective des 
plus encourageantes. C'est donc après s'être complètement 
renseignés sur "The Malouf Mines, Limited" que nous 
avons acquis ces 300,000 parts pour les offrir à nos amis. 
Nous en céderons 150,000 à 20 cents la part, et 150,000 à 25 
cents. 

Nous sommes donc en état de vous dire que nous déte- 
nons une valeur de tout premier ordre et qui se trouve entre 
les mains de compatriotes honorables et avertis. Voulez- 
vous en profiter .? . . . alors faites votre chèque payable au 
pair à Montréal, à l'ordre de "The Malouf Mines, Limited" 
et adressez-le, en mentionnant le nombre de parts que vous 
voulez acheter à La Revue Franco-Américaine. D'un autre 
côté, seriez- vous prêts à placer quelques dollars dans l'en- 
treprise et désireriez-vous payer dans quelque temps } vous 
n'avez qu'à faire votre chèque et le dater comme vous l'en- 



164 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

tendrez, à condition que ce ne soit pas après le 1er mars 
prochain, 1912. Les mines de Cobalt ont déjà enrichi un 
bon nombre de nos compatriotes ; vous devez en connaître 
dans votre entourage, pourquoi ne profiteriez-vous pas de 
l'occasion unique qui se présente à vous aujourd'hui. "La 
Revue Franco-Américaine" a audelà de 50,000 lecteurs. 
Cela veut dire que vous devrez être prompts à vous décider, 
tout en étant prudents, si vous voulez posséder quelques- 
unes des 300,000 parts dont nous avons pris le contrôle 
pour vous. "• 

Un mot maintenant de Cobalt et de ses richesses. Voici 
comment les mines furent découvertes : un forgeron à 
l'emploi du chemin de fer de Témiscamingue et Nord 
Ontario frappa une veine d'argent qui courait à la surface 
du sol. La nouvelle se répandit comme une traînée de 
poudre, et six mois plus tard le pays était couvert de pros- 
pecteurs, et une petite ville portant le nom du minerai que 
l'on avait découvert était fondée. Cela avait lieu en 1903. 
En 1910, grâce aux expéditions, aux entreprises nom- 
breuses, attirées par la richesse du pays, la production 
totale du minerai d'argent dans la région de Cobalt attei- 
gnait déjà $50,000,000. Et dans ce calcul je ne compte pas 
le minerai de deuxième classe qui est en quantité énorme 
sur les décharges de mines en exploitation, et qui, dans 
un avenir rapproché, sera exploité à son tour, avec de gros 
profits. Les mineurs ont d'abord accordé leur attention au 
minerai le plus riche. Voici, du reste, les détails du rende- 
ment de Cobalt pour les dernières cinq années (cantons de 
Bucke et Coleman, Ont.) 



1906 


expédition 


de 


5856 tonnes de minerai 


1907 


t( 




1485 1 


it (( 


1908 


it 




25362 


i( ti 


1909 


n 




35000 


il •( 


I9IO 


u 




40000 


H (l 



donnant de $300 à $6ooo la tonne. 



I 



CHRONIQUE FINANCIÈRE 165 

Voilà, assurément, des preuves manifestes de la richesse 
phénoménale de la région. Mais cela veut-il dire que tous 
les propositions minières qui viennent de Cobalt sont éga- 
lement bonnes ? Pas le moins du monde. 

Cette région, comme tous les grands centres miniers, du 
reste, a fourni le prétexte à sa bonne part de spéculations 
véreuses ; elle a produit ce qu'en termes du métier on 
appelle des wild cats et des mines dans la lune. A part 
cela, il y a eu certain nombre d'organisations qui ont vendu 
du stock sur des minerais loués de voisins complaisants, 
d'autres qui, possédant d'excellentes mines, n'ont pas 
réussi parce que les organisateurs, grisés par l'assurance 
d'une fortune très probable, ont mangé en folles dépenses 
le capital souscrit par le public, afin d'arracher à la terre 
les trésors qu'elle cachait dans son sein. Du reste, on 
connaît le dicton : argent vite gagné, argent vite dépensé. 
Le malheur dans tout cela, c'est que certains organisateurs 
prennent pour de l'argent vite gagné, des capitaux qu'on 
leur avait confiés, non pas pour faire des épattes ou de 
l'esbrouffe, mais pour développer la mine dans laquelle on 
avait acheté des actions. 

C'est de ce genre de spéculation, on le comprend, que 
vient cet esprit de défiance avec lequel on est instinctive- 
ment porté à accueillir une proposition minière. Et on n'a 
pas tout à fait tort. Pourtant, ceci n'empêche pas que l'in- 
dustrie minière soit encore à peu près îa seule qui permette 
de réaliser de très gros profits sans donner prise à la cri- 
tique. Comme je le disais dans ma dernière chronique, il 
faut savoir saisir par les cheveux une occasion... qui a des 
cheveux, ou plutôt, il faut savoir s'intéresser à une mine 
qui en est une véritable. 

C'est dans ce choix qu'apparaît bien l'opportunité et l'u- 
tilité des conseils que je donnais le mois dernier au sujet 
des placements à faire dans l'industrie minière. Il faut sa- 
voir s'intéresser à une entreprise qui offre le maximum de 
chances de succès en même temps que le minimum de 
risques. C'est, du reste, une règle de gros bon sens qui 
s'applique à toutes les entreprises. 



166 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Je lisais tout dernièrement dans les journaux l'avis par 
lequel une compagnie de Cobalt déclarait un dividende 
mensuel de 5%, c'est-à-dire 6o% par année, avec un bonus, 
en plus. Cela prouve bien que l'industrie minière, et en 
particulier celle de Cobalt, offre des chances de succès qui 
valent bien qu'on y risque quelque chose. Du reste, en 
prenant toutes les précautions voulues, le risque ne s'étend 
plus guère que sur la marge des profits, c'est-à-dire que ce 
qui, dans une mine sérieuse, est incertain, ce n'est pas le 
dividende, mais le chiffre que ae dividende va atteindre. 
C'est là qu'entre en ligne de compte la compétence de ceux 
qui sont chargés de diriger l'entreprise. "Rien de trop", 
voilà la devise qui devrait être inscrite sous les yeux de 
tous les directeurs miniers. C'est avec les économies faites 
raisonnablement sur le coût d'une exploitation, qu'on arron- 
dit un dividende. 

J. A. LEFEBVRE. 



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Quand on se sert de son chèque personnel, ajouter 15 cents pour l'échange.. 

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s'adressera: LA REVUE PRANCO-ArdERÎCAîNIS, 2487 case pos- 
tale, Montréal. 



The Malouî Mines, umited 

53 RUE SAINT-JACQUES 



Capital autorisé - - - - $200,000 

Capital déjà souscrit - - - $100,000 



Cette mine est située dans le cœur de Cobalt, 
à 3 et 1-2 milles du chemin de fer Témiscam.in^e 
& Northern, Ontario. Un chemin public du gouver- 
nement longe la propriété. 

Actuellement, les actions qui restent à vendre 
sont à 20 cents, prises par lots de 25 au moins. 
Aux prévoyants nous conseillons d'acheter immé- 
diatement tandis que c'est le temps. Faites vos 
paiements par chèque payable au pair à Montréal 
ou par mandat-poste, à l'ordre de la compagnie. 

Pour plus amples informations, analyses de mi- 
nerais, description de la mine, rapports des ingé- 
nieurs sur les opérations, etc., s'adresser à la com- 
pagnie qui s'empressera de fournir tous les rensei- 
gnements. 

BI^ANC DE SOUSCRIPTION. 

Messieurs, 

Je, soussigné, souscris pour 

parts entièrement acquittées et non assessables du 
Capital-Actions de The MALOUF MINES Limit- 
ed, pour lesquelles vous trouverez ci-inclus la som- 
me de (S ) dollars 

Nom 

Adresse 

Date . . 19 



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ont été réalisés Jans la propriété des villes de l'Ouest en 1909. 

Avez-v(.us partieipé à ces énormes bénéfices? Etes- vous celui qui a réa- 
lisé un profit ou le malheureux qui en a e . a chance, mais ne pussédait pas 
assez rie jug-ement pour risquer le marché? Une personne digne de sympa 
thic, c'est celle qui dit : "Il y a cinq ou dx ans, j'ai acheté telle ou telle 
propriété pour $100 ou $500 et elle vaut maintenant $:0,00()." Allez-vous 
dire dans cinq ans d't»,,>jourdhui que voua avez acheté des lots à Poe, Alta., 
à|50ou310ti chacun, q c vouh avez réalit-é de §1,000 à $10,000 pour avoir 
acheté une propriété dans c< tte ville on l'an d^ grâce 1911 ? 

POE UN FUTUR ^ ENTRE COMMERCIAL. 

Poe est situé sur la Y<.çr,n" principale dxi Grand-Tronc-Pacifique Pntre 
Edmonton et Saskatoon. dans l'un des plus beaux districts agricoles et de» 
plus peuplés de l'Ouest Canadien, possédant de riches mines de charbon ; si- 
tué près de rivières et de lacs à proximité des forète. Ces ressources natu- 
relles assurent aux habitants de cette ville, un coût peu élevé de la vie, et 
d'une jErrande activité commerciale, chos<'s essentielles pour l'érection d'une 
gi'ande ville, créant ainsi une propriété foncière de grande valeur 
POE UN CENTRE DE MANUFACTURES. 

Ce site de la ville et le territoire contigu a toutes les choses exigées par 
les manufacturiers pou^ l'installation de grandes upines ou de grosses entre- 
prises de tous Ket:rcs emplcj^ant un grand nombre de personnes. Lesriviiîres 
et les lacs fournissent l'eaxi, les mines et les forêts fournissent 1.- combustible 
et le matériel de conslru<^tion à bon rnarc'-'é, les terres agricoles fournissent 
les produits de la ferme, de sorte que les habitan s peuvent vivre à un vrai 
bon marché. 

Déjà plus de 20D Icts out été vendus, et plusieurs de ces lots oot déjà 
changé de mains avec une auji-mentation substannelle. La plupart de ces 
lots ont été "chetés par des hom'ues d'atiàires de tout le Canada, qui main- 
tenant bénéficient de leur prévoyance. 

Le site de Li ville c st haut et sec et très propice à la ■construction. 
L'OPPORTUNITE 
ne signifie rien si vous ne possédez pas le courage d'agir. Vous pouvez pos- 
séd':'r une grande sag- sse, voyager beaucoup et voir ainsi t'entes sortes de 
chances de fair'- de l'argent, mais à moins que vous n'ayez le courage d'agir 
sur votre pi'opre juge uent et vutre propre sagesse, ces qualités ne vous sont 
d'aucune utilité. 

1 e-i lots de Poe sont un bon placen.ent aux prix actuels. La ville est for- 
cée de eranriir vite. Grâco aux conditions faciles de paiement, vous avez la 
possibilité d'acheter. 

LES TITRES TOFRENS. 

NoTS possédons la ville de Poe sous le système des titres Torrens. Avec 
ce système, le titre est garanti par le gouvcTnement, dès lors absolument si\r. 
PRIX ET TERMES. 

Les prix des lots sont de .Ç50 à $100 chacnn, et on peut les acheter aux 
conditions de 10 pour cent compt?nt. la balance en dix-huit paiements égaux 
mensuels ; ou le quart comptant et la balance en six, douze ou dix-huit mois. 
INFORMATIONS. 

Nous avons publié une circulaire attrayante donnant toutes les informa- 
tions relatives à la ville et à ses perspectives, avec une carte montrant les 
lots à vendre. Si voxis désirez recevoir cette jolie circulaire, détachez le cou- 
pon c'-joint et adressez-nous le par le prochain courrier. 

Poe est une bonne ville nouvelle où vous pouvez allez faire des afl^aires 
ou pratiquer une profession. 

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POLITIQUE, LITTERAIRE, ARTISTIQUE 

(HEBDOMADAIRE) 



C'est le titre d'une publication que la " Revue 
Franco- Américaine" va entreprendre pour répondre 
au désir de tous les amis de la cause qu'elle défend. 

Nous l'avons annoncée le mois dernier, et nous 
avons déjà pour notre future publication une liste 
d'abonnés fort respectable. Nous en remercions très 
cordialement nos amis pour l'empressement qu'ils 
mettent à nous seconder dans cette nouvelle entre- 
prise. Qu'ils continuent la propagande dans leur en- 
tourage, parmi leurs amis qui sont aussi les nôtres. 

Le "Gaulois" publiera son premier numéro dans 
quelques semaines. 

Nous avertissons ceux qui désirent en posséder 
la série complète, de ne pas tarder à nous envoyer 
leur abonnement dès maintenant. 

IvC "GAUIyOIS", revue littéraire, politique et 
artistique. Grand format. 

Questions d'actualité, traitées au point de vue 
des intérêts canadiens-français. — Feuilletons irré- 
prochables. — Une revue qui intéressera tous les 
membres -de la famille et pourra être mise entre tou- 
tes les mains. 

Prix de l'abonnement : f 2.00 par année. 

Adresse: I^K CrAUI^OïS, Boîte 34B7, 

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l'œuvre de 

La Revue 

Franeo- 
Américaine 

Devenez 
un abonné 
régulier et vous 
serez heureux 
ensuite de la 
recommander 
à vos amis et 
connaissances. 

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ET FAITES ABONNER 
VOS AMIS .AEE^^E^^^= 

la Revoe 
Fraflco-Affléricame 



CKTTE publication superbement illustrée 
paraît le premier de chaque mois et 
s'occupe spécialement, sans se mêler à la 
politique, des revendications nationales. 
Vous la trouverez, en Amérique, dans au-delà 
de 400 cercles, salons de lecture, clubs, 
unions, etc., ainsi que dans toute famiHe 
aisée, d'origine française. 



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'"OUS n'avez pas le temps ni le moyen de com- 
battre, comme vous le voudriez, pour conser- 
ver les droits acquis à notre nationalité, alors, par 
votre «souscription à notre œuvre, vous aurez au 
moins fait une partie de votre devoir. 



T A Revue Franco-Américaine devrait se trouver 
dans toutes les salles d'attente des hommes de 
profession, avocats, médecins, notaires, etc., dans 
tous les presbytères et couvents. Elle devrait être 
le ralliement, le signe infaillible que vous avez à 
faire avec un patriote chaque fois que vous la verrez 
dans une famille d' origine fî ançaise. 



ABONNEZ- VOUS et faites ABONNER vos amis. 



La Revue Franco=Américaine 

Bureaux: 197, rue Notre-Dame Est, Montréal 
Téléphone Main 3496 2487, case postale, Montréal 



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AGENT DE LA 

Revue Franco-Américaine 

POUR MONTREAI. ET DISTRICT 



RETOUR 

DES 

MONTAGNES ROCHEUSES 



M. A. O. Wheeler, F. R. G. S., directeur du Club Alpin du Canada, 
vient de revenir à Vancouver d'un été passé dans les Montagnes Rocheu- 
ses dans le voisinage du Passage Yellowhead, et il est très impressionné 
de son voyage. 

Dans une entrevue, M. Wheeler a ^it : " Ce fut l'impression générale 
que les Montagnes Rocheuses du Canada atteij.inent leur plus grande 
hauteur non loin au nord de la ligne de frontière. Kn ces dernières 
années l'on a beaucoup entendu parler du Mont Robson, qui domir.e la 
région du Passage Yellowhead, mais l'opinion générale était qu'il n'y 
avait rien dans les environs qui valait la peine d'être vu, et que le Grand- 
Tronc-Pacifique passerait dans une région très peu intéressante au point 
de vue du touriste ou de l'alpiniste. 

On ne se trompait pas sur le Mont Robson. Il est sans doute, comme 
l'a déclaré l'un des alpinistes les plus expérimentés et les plus habiles du 
jour, le Dr Norman Collie, l'une des montagnes les plus magnifiques au 
monde, qu'il soit vu du sud, la vue la plus familière, ou du superbe lac 
Berg, il est encore suprême. Sur le circuit de cent milles du grand 
massif, on a trouvé de tous côtés des barrières de neige, des ■ grands 
champs couverts de neige, des chutes de glace, des torrents impétueux, 
des chutes d'eau, des prairies de fleurs et de vast-ïs étendues de belles 
forêts noires. Beaucoup des sommets ont reçu des noms des arpenteurs, 
mais ils sont légions, et cela prendra beaucoup d'années avant qu'ils 
soient connus familièrement comme montagnes individuelles." 

En parlant du glacier Robson, qui est du côté Est de la monstrueuse 
montagne, M. Wheeler a dit : "Nous avons été stupéfiés de voir qu'une 
chose aussi superbe, aussi grandiose existait. A nos pieds coulait la 
grande rivière de glace, chaque crevasse, chaque glaçon apparaissait 
clairement. Droit en face s'éle/ait le massif, sa hauteur nette de la base 
au sommet était de 8,000 pieds. Des superbes prairies au haut de la 
Vallée Resplendissante on comptait vingt-cinq sommets inconnus et sans 
nom. On voyait partout des lacs qui offraient peut-être le charme le 
plus caractéristique de toutes les Montagnes Rocheuses. 

Au sommet du Passage Yellowhead, le parti de M. Wheeler érigea 
un monument limitant la frontière entre l'Alberta et la Colombie 
Anglaise, à l'intersection de la Grande Division. Sur la colonne dressée, 
qui est entourée d'un tas de pierres, sont inscrits les mots "Colombie 
Anglaise" sur le côté ouest, et " Alberta " sur le côté Est, et au bas 
"3727-9S Dieds," étant l'altitude du sommet au point où la colonne est 
établie." ' 



La construction sur la section incomplète du Grand-Tronc-Pacifique, 
depuis Tête-Jaune en se dirigeant à l'ouest vers Aider, dans la Vallée 
Bulkley, a été commencée, il y a quelques semaines, par les entrepre- 
neurs, MM. Foley, Welch & Stewart. Les opérations sont astreintes à 
la route le long de la fourche Sud du Fraser, entre Tête-Jaune et Fort 
George. 



Le Grand^Tronc 



HORAIRE DES TRAINS PASSAGERS 

QUITTANT LA GARE BOxMAVENTURE 

JUSQU'A NOUVEL ORDRE. 



7.16 A.M.— (Tous les jours) pour Richmoad et gares intermédiaires. 

7.26 A.M.— (Tous les"} ours, dimanche excepté) pour I^aprairie, Heramingford, Ste- 

Martine Jet., Howiclc, Ormstown, Huntiugdon, Fort Covingtou et Mas- 

sena Springs. 
8.00 A. M.— (Tous les jours) pour Richmond, Sherbrooke, Port'.and ; tous les jours, 

dimanche excepté, pour L,évis (Québec.) 

8.30 A.M.— (Tous les jours) pour Coteau Jet., Glen Robertson, Alexaudria, Ottawa, 

Valleyfield et les points sur la division d'Ottawa. 

8.31 A. M.— (Tous les jours) pour 8t-Jean, St. Albans, Burlington, Springfield, Boston 

et New-York via V. C. R'y. 

8.35 A.M.— (Tous les jours) pour St-Jeau, Rouses Point, Plattsburg, Troy, Albany et 
New-York via Cie D. & H. 

8.51 A.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour Chambly, Marieville, Farnham, 
Granby et Waterloo via V. C. R'y. 

9.00 A. M. —(Tous les jours) "International Limitée" pour Cornwall, Brockville, 
Kingston, Toronto, Hamiltou, Niagara Falls, Buffalo, Détroit, uhicago 
et tous les points à l'ouest. 

9.45 A.M. — (Tous les jours) pour Vaudreuil, Cornwall, Prescott, Brockville, King- 
ston, Belleville, Toronto et gares intermédiaires. 

1.35 P. M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour St-Jean, Iberville, St. Albans, 
Burlington et White River Jet. 

3,00 P.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour St-Jean, Rouses Point, Platts- 
burg, Troy, Albany ft New-York. 

3.55 P.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour Ste-Anne, Coteau Jet., Valley- 
field, Glen Robertson, Alexandria, Ottawa et les points sur la division 
d'Ottawa. 

4.16 P.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour St-Hyacinthe, Richmond, Lévis 
(Québec), SherbrooTke et Island Pond. 

4.20 P.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour Vaudreuil, Valleyneld, Cornwall, 

Brockville et gares intermédiaires. 

4.21 P. M.— (Tous les jours, dimanche excepté) pour Laprairle. Heramingford, Ste- 

Martine Jet., Howick, Ormstown, Huntingdon et Fort Covington. 

4.50 P.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour St-Jean, Rouses Point, et gares 
intermédiaires. 

4,55 P.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour Chambly, Marieville, Farnham, 
Frelighsburg. Granby et Waterloo. 

5.20 P.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour St-Hyacinthe, et gares inter- 
médiaires. 

5.30 P. M. —(Tous les jours, dimanclie excepté) pour St-Jean, Iberville et St-Aîbans. 

6.25 P.M.— (Tous les jours, dimanche excepté) pour St-Lambert, Chambly, Marie- 
ville et St-Césaire. 

7.25 P. M. —(Tous les jours) pour St-Jean, Rouses Point, Plattsburg, Troy, Albany 
et New-York via Cie D. & H. 

7.30 P.M.— (Tous les jours) pour Cornwall, Brockville, Kingston. Belleville et To- 
ronto. 

8.00 P.M. — (Tous les jours) pour Coteau Jet., Alexandria, Ottawa et les points sur 
la division d'Ottawa. 

8. 15 P. M.— (Tous les jours) pour St-Hyacinthe, Richmond, Lévis, (Québec), »Sher- 
brooke, Island Pond et Portland. 

8.30 P. M.— (Tous lesjours) pour St-Jean, St-Albans, Burlington, Springfield, Boston 
et New-York via V C. R'y. 

10.30 P.M. —(Tous lesjours) pour Brockville, Kingston, Toronto, Hamiltou, .Viaga- 
ra Falls, Buffalo, London. Détroit, Chicago et tous les points à i'ouest. 



Pour billets, taux, mappes, indicateurs, wagons-lits, et toute autre information, 
s'adresser au bureau de la compagnie, 130 rue St-Jacques, Tél. Main 6905, ou à la 
gare Bonaventure, Tel. Main 4779. 



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Joliotte eL St-Gabrîel. 
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et les Chutes Siiawini- 

et Ste-Anne de Beau- 

et le Cap de la Magde- 

Sala et le MuskoKa, 



Montréal, St-Jean, N.-B., et les 

Provinces Maritimes, 
Montréal, Manchester, Nashua, 

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Montréal, Toronto, Détroit et Chi- 
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Un montant de $2.00 paiera un abonnement d'un an à la 

REVUE FRANCO-AMERICAINE. 



L'abonnement et le renouvellement des étrennes chaque mois. 
Il n'y a pas de meilleur moyen de se rappeler aux amis. 



ï 



L'ILLUSTRATION 

Supplément de "La Revue Franco-Américaine" 



ol. VIII. No 3. 



Montréal, 1er Janvier 1912 




M. LUDGER GrAVEI. 

Président de la Société des Artisans Canadiens-Français. 




M. U. H. Dandurand 



MM. Dandurand, Marcil et Laval lée 
sont candidats à la mairie de Montréal. 

Cette pléthore de candidats cana- 
diens-français pourrait peut-être induire 
le maire irlandais actuel, M. Guerin, à 
se faufiler pour un nouveau terme. 
Pendant que l'on se battrait entre nous, 
il ferait sanctionner par une minorité, 
devenue majorité, ses histoires de 
course aux successions, de drapeau 
irlandais sur l'hôtel-de-ville, de voyage 
du collier du maire, etc., etc. 




M. Gko. Marcil 




Les portraits que nous reproduisons ici gra- 
tuitement, nous ont été fournis par les candi- 
dats eux-mêmes. Certains compareront la po- 
pularité du candidat avec la grandeur du por- 
trait. "D'autres diront ; qui s'agrandit sera 
rapetissé, qui se rapetisse sera agrandi 



M. I,, A. Lav ALLÉE 




G C 

© y 



O 
Pi 




ivE Mont Hardisty 

Chaîne de montagnes rocheuses, le long de la rivière Athabaska, 
sur le parcours du Grand-Tronc-Pacifique. 




Au bord^du^Lac Maligne, 
Survie parcours du Grand-Tronc-Pacifique. 



Avis à nos abonnés 



A portir du 1er mai 1912 Je prix d'abonnement à 

LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

sera uniforme, tant pour le Canada que pour l'étranger, 
soit iii^2.00 par aneée. 

De plus la Revue se voit obligée de 

RETRANCHER DE LA LISTE 

ceux de ses abonnés qui n'auront pas payé leurs arré- 
rages et (jui ne paieront pas davance pour l'année 
1912-1918. 

EN VOICI LE POURQUOI : 

Environ 200 amis de la Revue négligent chaque an- 
née de payer à temps leur abonnement et par là nous 
forcent à tenir des livres. Conséquence : en dehors de 
ces 200 amis, 800 à 400 individus qui se sont abonnés 
par lettre — et qui doivent être habitués à faire ce petit 
jeu avec tous les journaux — en profitent pour ne jamais 
payer. Depuis la fondation de la Revue nous avons, 
par ee ])rocédé, perdu 

A^u-delà de $2,000 

Nous trouvons que c'est trop et nous avons décidé de 
prendre le seul moyen radical : l'abonnement payable 
d'avance. Que nos vrais amis, retardataires ou négli- 
gents, ne se formalisent pas, mais qu'ils songent à ce 
qu'ils feraient s'ils étaient à notre place. 

LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 



B 



onne année ! 



L'apparition de l'année nouvelle est le signal de réjouis- 
sances sans nombre auxquelles nous nous empressons de 
nous joindre. Et nous voulons croire qu'à cette époque si 
admirablement dominée par l'effusion des sentiments affec- 
tueux, par le triomphe de l'universelle bonté, les amis de 
la Revue auront pour agréable l'expression des vœux très 
sincères que nous formons pour leur bonheur et la réalisa- 
tion de leurs plus chères espérances. 

Formés à la même école batailleuse et patriotique, soli- 
daires des mêmes revendications et aussi des luttes parfois 
ardentes que ces revendications soulèvent, aussi peu sou- 
cieux d'éviter les coups que l'amour de la vérité nous attire 
que peu désireux de tenter, par un faux amour de la paix, 
le moyen pusillanime des temporisations ruineuses, nous 
croyons répondre à un désir universellement ressenti, en 
convoquant la grande famille de nos lecteurs et amis au- 
tour de l'idée qui noivs réunit depuis quatre ans et en les. 
invitant à formuler pour une cause chère les souhaits qu'ils, 
se sont déjà faits les uns aux autres. 

Du reste, on ne lutte pas impunément pour le triomphe, 
d'un idéal commun. Il coule de l'ensemble des sacrifices 
faits, des dangers courus ensemble, des défaites mêmes 
essuyées sans découragement, une source profonde de sym- 
pathie, qui relie plus étroitement les cœurs après avoir 
consacré l'union harmonieuse des esprits. 

L'œuvre poursuivie avec ardeur et, aux yeux de plusieurs, 
avec acharnement, par la REVUE FRANCO-AMERICAINE, 
a subi, je ne le cache pas, des assauts terribles pendant 
l'année qui vient de s'écouler. Mais, comme on me l'a fait 
observer plus d'une fois, les situations les plus compliquées 
ne sont jamais si près de leur solution définitive que lors- 
qu'elles paraissent le plus tendues. Et c'est bien ce qui 
fait entrevoir à travers les événements des derniers jours 



168 LA REVUE FRANCO-AMTtRICAINE 

la marche lente, mais toujours sûre, de la vérité et du droit 
vers le triomphe final. 

Sans doute, si nous faisions la revue de nos questions 
nationales pour en calculer le progrès, nous serions tentés 
de dire que beaucoup de causes ont succombé sous des 
coups moins terribles et moins nombreux que les assauts 
livrés contre les points réputés les plus forts de notre orga- 
nisation nationale. Est-ce la première fois que les conseils 
des pusillanimes ont prévalu } Nous tenons encore pour 
cette doctrine qu'il n'y a pas de djoit contre le droit. Et, 
pour ma part, je ne constate pas sans un sentiment irré- 
pressible de satisfaction que les am.is de la " petite paix" 
en sont encore réduits, malgré l'autorité de leur voix ou l'é- 
clat de leur nom, à discuter l'opportunité de certaines pa- 
roles ou le ton de certains actes. Cela prouve que si la vé- 
rité met du temps à se faire jour, elle reste, en dépit de 
tout, solidement assise et inébranlable sur ses positions. La 
Providence se chargera bien de faire le reste. Aux patriotes 
de ne pas oublier que si la Providence ne ménage pas sa 
protection à ceux qui l'invoquent, elle veut aussi que l'on 
s'aide. 

Et quel autre. souhait plus pratique peut se dégager de 
ce qui précède, si ce n'est un souhait de courage, de fermeté 
d'initiative ? C'est le souhait qui demeure, c'est celui que 
nous aimerons à retrouver demain, avant de reprendre 
notre tâche interrompue par le culte donné aux sereines 
joies de nos foyers ; c'est celui que nous voudrons revoir à 
l'aube des luttes qui s'annoncent, ouvriers de la foi, ouvriers 
de la race, arrêtés en prière devant un berceau portant sur 
un peu de paille le Roi du monde; c'est lui qu'il vous 
plaira d'entendre, pasteurs avant de reprendre vos hou- 
lettes, écrivains avant de reprendre vos plumes, poètes 
avant de reprendre vos lyres, patriotes avant de reprendre 
le sillon que vous creusez avec espoir dans le vaste champ 
du Maître ! 

J.-L. K.-Laflamtne. 



.e givre 



Depuis un mois il neige à flots. La nuit dernière 

Il a plu. Maintenant sous la froide lumière 

Du soleil hivernal le givre immaculé 

Etincelle aux rameaux du grand bois constellé. 

Quel séduisant tableau ! quelle vaste féerie ! 

Chaque fourré devient une cristallerie ; 

Et les blancheurs du lait, de la nacre, du sel, 

De l'onyx, de l'argent, de la nappe d'autel, 

Sur les branches du pin, du chêne et de l'érable 

S'entremêlent dans une harmonie ineffable. 

Parfois des rayons d'or frappent l'arbre qui luit, 

Et l'on dirait alors qu'au milieu de la nuit 

Une fée a touché du bout de sa baguette 

Les fûts de la forêt solitaire et muette. 

En a fait les piliers d'une église sans nom; 

On songe au merveilleux temple de Salomon, 

Aux trésors apportés du Pérou par Pizarre. 

Parfois sur ces piliers d'agate et de carrare 

Une ombre passe et fait s'évanouir soudain 

Le vif scintillement de ce nouvel Eden. 

Et le bois assombri, que nul souffle n'agite. 

Devient la grotte où pend la blanche stalactite; 

Le soleil, mi-voilé d'un nuage blafard. 

Entre d'épais massifs glisse un tremblant regard, 

Tandis qu'aux alentours un feu d'apothéose 

Sur les rameaux vitreux met une lueur rose 

Projetant sur la neige un reflet de vermeil. 

Mais un nuage encor nous cache le soleil : 

Le morne clair-obscur des vieilles basiliques 

Filtre à peine à travers les fûts mélancoliques 

Du temple indescriptible habité par l'Hiver; 

Puis tout à coup des traits lumineux fendent l'air, 



170 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Et, frappés par ces traits comme par un bolide. 
Le frimas étoile, le glaçon translucide. 
Reprennent leur éclat; et notre œil éblou 
S'enivre de nouveau d'un spectacle inouï. 

Que ne saurait décrire aucune langue humaine 

Quel prodige !... Toujours une nouvelle scène 
Du long panorama dessiné par le gel 
Se déroule au sommet du grand bois solennel. 
Comme un drapeau géant tissé de blanche soie 
Sous la mitraille d'or du soleil qui flamboie. 
Tantôt, aux vifs rayons qui pleuvent du ciel bleu, 
L'immensité s'embrase : on croirait que le feu 
Dévore, comme en juin, la forêt centenaire. 
Tantôt, dans plus d'un arbre inondé de lumière. 
Par un mystérieux et magique travail, 
La branche se transforme en rameau de corail. 
Tantôt le chêne altier, qu'hier tordait Eole, 

Prend l'aspect d'une immense et riche girandole 

Tout ce que le ciseau patient du sculpteur 
Dans le marbre glacé sait créer d'enchanteur 
En ciselant le lis, le lotus et l'acanthe, 
Scintille sous les arcs de la forêt géante. 
Tout ce que le ciseau du maître à l'œil de feu 
Peut, comme un blanc reflet de la maison de Dieu, 
Déployer sur le mur qui doit porter la fresque. 

Est bien pâle à côté de ce tableau dantesque 

Mais peut-être demain le grand flambeau des cieux 
Fera fondre les fleurs du givre radieux. 
Et tout ce vaste éclat de prodige et de rêve 
Devra passer ainsi que la jeunesse brève 
Qui, reflétant les feux du soleil des amours, 
Eblouit un instant et s'éteint pour toujours. 

W. Chapman. 



Les origines de notre histoire 
parlementaire 



Lacunes dans les comptes rendus du parlement anglais 
au X Ville siècle.— Comment il serait possible de les 
combler. — Découvertes faites par M. Paul Mantoux. 
—Le français langue des tribunaux en Angleterre 
jusqu'en 1731. 

Personne ne contestera au Parlement de la Grande- 
Bretagne le titre que lui a décerné l'histoire. Cette auguste 
assemblée est bien " la mère des parlements." De toutes 
les anciennes comices féodales c'est la seule qui se soit 
normalement développée. Depuis la conquête normande, 
on peut suivre son évolution de siècle en siècle jusqu'à nos 
jours. Nous possédons pour cette étude deux documents 
précieux : "L'Histoire parlementaire," compilation de Cob- 
bett, en trente-six volumes, publiée en 1806, et embrassant 
la période de 1058 à 1804, et les comptes rendus parlemen- 
taires de Hansard et de ses successeurs, formant une suite 
ininterrompue de 1804 jusques à aujourd'hui : (l) 

L'historien soucieux de la précision scientifique peut 
accepter presque sans réserve les comptes rendus du dix- 
neuvième siècle. Us sont suffisants ; les lacunes graves, les 
erreurs absolues y sont rares. Oa ne saurait en dire au- 
tant de l'histoire parlementaire de Cobbett, et cela pour 
plusieurs raisons. Cette œuvre considérable devait néces- 
sairement s'appuyer sur des sources plus anciennes, dont 
elle n'est en fait qu'une collection ordonnée et jusqu'à un 
certain point contrôlée par les compilateurs. Les ''jour- 
naux" (procès-verbaux) de la Chambre des Lords et de la 
Chambre des Communes, dont la publication commença 



(1) lyuke Hansard n'était que l'imprimeur des débats, mais la série 
n'en porte pas moins son nom. 



172 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

vers le milieu du dix-huitième siècle, — mais dont la série 
authentique remonte beaucoup plus loin, — nous donnent 
bien le texte des motions et des amendements, ainsi que le 
résultat des votes ou divisions ; et à ce point de vue " l'his- 
toire parlementaire " est irréprochable. Elle laisse, par 
eontre, beaucoup à désirer pour ce qui est des débats pro- 
prement dits dans les deux Chambres, jusqu'à la fin du dix- 
huitième siècle. L'absence des discours historiques de 
certains, grands parlementaires est particulièrement re- 
grettable. 

Avant le dix-neuvième siècle, celui qui osait publier les 
débats du parlement se trouvait par ce fait coupable d'un 
délit et passil)le d'amende et d'emprisonnement. Pour être 
admis à assister aux séances, il fallait obtenir un permis 
spécial et cette faveur était, la plupart du temps, réservée 
à de grands personnages, parmi lesquels il faut mention- 
ner particulièremenc les diplomates accrédités des puis- 
sances étrangères. 

Naturellement, le public désirait vivement se tenir au 
courant de l'œuvre législative et du mouvement politique. 
Aussi, malgré l'interdiction, s'est-il trouvé, à toutes les 
époques, mais dans l'avant-dernier siècle surtout, des gens 
qui ont transcrit, tant bien que mal, certains discours im- 
portants et qui se sont efforcés de fixer la physionomie de 
plusieurs séances mémorables. Dans ces comptes-rendus, 
imprimés tels quels par Cobbett et ses collaborateurs, les 
lacunes sont innombrables. C'est ainsi, pour ne citer 
qu'un exemple en passant, que les grands discours du pre- 
mier Pitt (Lord Chatham) n'y figurent en aucune façon et 
semblent perdus pour la postérité, la censure étant devenue 
très sévère à l'époque la plus brillante de sa carrière. 
D'autre part, les collaborateurs parlementaires du London 
Magazine et du Gentleman' s Magazine^ où sont surtout con- 
signés ces articles, n'assistaient pas toujours aux séances à 
cause du huis-clos qui excluait souvent le public, et aussi 
des huissiers qui connaissaient les nouvellistes et qui les 
faisaient sortir sous le moindre prétexte. Ceux-ci se ren- 
seignaient comme ils le pouvaient et faisaient souvent 



LES ORIGINES DE NOTRE HISTOIRE PARLEMENTAIRE 178 

œuvre d'imagination. Ce jugement n'a du reste rien de 
désobligeant pour ces écrivains qui, entourés de difficultés 
presque insurmontables, ont cependant réussi à produire 
une oeuvre historique, précieuse en somme, bien que très 
incomplète et souvent inexacte. Dans ces conditions, il 
n'est pas surprenant que la plupart des discours qui nous 
sont ainsi parvenus paraissent ternes ; mais, d'autre part, 
ils s'élèvent parfois à une haute éloquence sous la plume 
d'un homme supérieur comme Samuel Johnson, sans être 
pour cela plus authentiques. C'est Johnson lui-même qui 
nous en avertit sous une forme assez plaisante dans ses 
mémoires, (i) Il reste donc acquis que les sources connues 
jusqu'à présent des anciens débats du Parlement laissent 
beaucoup à désirer. 

Regrettables au point de vue général de l'histoire, ces la- 
cunes sont vraiment déplorables en ce qui regarde les ori- 
gines de la domination anglaise au Canada. On trouve- 
rait en effet dans l'histoire parlementaire complète du dix- 
huitième siècle la genèse de cette politique qui a préludé à 
la conquête, et aussi celle de toutes les anciennes luttes cons- 
titutionnelles dans notre pays. Même dans son état in- 
complet nous pouvons y relever des faits importants, no- 
tamment cette loi si intéressante de l'année 1731 décrétant 
" That ail proceedmgs in Courts of Justice shall he in the Efiglish 
anguâgeJ' Mesure capitale au point de vue de la langue 
dont on devra se servir dans la colonie qui sera conquise 
trente ans plus tard. Les adversaires du " bili," dit l'his- 
toire parlementaire, affirmaient qu'une telle loi ferait per- 
dre la tradition légale tout en multipliant outre mesure le 
nombre des avocats. On leur répondait que la tradition 
ne courait aucun danger et qu'on saurait bien limiter par 
d'autres mesures le nombre des hommes de loi. Et voilà 
tout. Ce sont, on le voit, des généralités qui n'éclairent 
que faiblement. 



(1) Dans la préface des débats rapportés par Henry Cavendish, M. P. 
(1768-1771) reconstituant en partie " The Unreported Parliament," il 
est dit : " Au moins celui-ci n'était pas exposé à être mis à la porte au 
milieu d'un discours." 



174 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Pourtant, le seul fait qu'il y eut opposition à l'usage ex- 
clusif de la langue du pays dans les plaidoiries, indique 
déjà quelle large place le français occupait encore à cette 
époque dans la vie publique en Angleterre. Les expres- 
sions et les formules parlementaires, celles du Conseil 
privé, les vocabulaires aristocratique, militaire, municipal 
et surtout judiciaire venaient de source française et la 
langue elle-même subsistait jusqu'à un certain point. Avant 
1731, disent Pollock & Maitland, dans leur histoire du 
droit anglais, on se servait du latin et du français comme 
de l'anglais devant les cours de justice. 

Séance mémorable, certes, que celle où s'est accomplie 
cette espèce de prise de possession de la langue nationale. 
La date relativement récente de l'événement explique 
peut-être l'exclusivisme absolu et intolérant du parler 
qu'on remarque dans certains milieux anglo-saxons. On 
a dû pourtant, au cours du débat, faire observer que s'il 
était juste et avantageux de s'en tenir à la langue nationale 
en Angleterre, il serait, par contre, malheureux d'oublier la 
française dont elle dérive en si grande partie. L'anglais 
classique, dit-on à Oxford, s'inspire du latin et du français 
comme du saxon. Ces sources diverses l'enrichissent et en 
font un instrument perfectionné pour la transmission de la 
pensée. 

Qu'il eût été intéressant de connaître sur ce point l'avis 
de Walpole, de Pelham, de Wyndham, de Pulteney et sur- 
tout de Chatham, au moment où il se préparait à une lutte 
à mort contre la suprématie française, Chatham dont le 
geste dominera à jamais la destinée du nouveau monde, 
changée par ses efforts. 

Mais ce n'est là qu'un point de vue spécial. Nous plaçant 
sur un terrain plus élevé, n'est-il pas manifestement im- 
portant de pouvoir suivre de très près le fonctionnement 
du parlementarisme dans une crise vitale comme celle 
provoquée par Chatham ? Bien que gênée par l'ingérence 
d'un monarque capricieux, l'institution se révéla puissante 
en face du régime absolutiste français soumis à toutes les 
influences corruptrices et désorganisants. Nous savons 



LES ORIGINES DE NOTKE HISTOIRE PARLEMENTAIRE 175 

cela d'une manière générale, mais les détails nous font 
défaut. 

Afin de pouvoir juger de la portée de l'oeuvre accomplie 
plus tard par le groupe constitutionnel canadien, n'est-il 
pas essentiel de connaître le fond de la pensée de Chatham 
et celle de son fils, plus grand encore ? Ils incarnent tous 
deux l'aspiration de ce peuple qui, suivant l'ambassadeur 
français Nivernois, " se compare volontiers aux Romains, 
qui possède effectivement leur orgueil et leur entêtement, 
en même temps que l'âpreté et l'égoïsme des Carthagi- 
nois." (l) On connaît l'esprit qui animait alors les vain- 
queurs, dont quelques-uns prétendaient pousser les consé- 
quences de la conquête du Canada jusqu'à dépouiller les 
seigneurs et toute la population du Canada et de l'Acadie 
de leurs propriétés en terres (2). La connaissance des dé- 
bats qui ont manifesté cet état d'esprit serait utile. On 
saurait mieux alors la vraie nature de ces ressentiments que 
les Canadiens eurent à vaincre par leur attitude calme et 
conciliante, mais ferme et comportant l'adaptation à leurs 
besoins de l'admirable instrument de gouvernement que 
leur apportait l'Angleterre. 

Toute l'histoire, toute la vie nationale canadienne 
tiennent ainsi par certains côtés à cette époque 
mal connue de l'histoire parlementaire britannique. 
Les sources anglaises semblent épuisées. "La vie de 
Chatham, dit Lord Roseberry, est extrêmement difficile 
à écrire ; à vrai dire on ne pourra jamais l'écrire," (3) Green, 
Macaulay, Thackeray et plusieurs autres constatent le 
même fait, non seulement pour la carrière de Chatham, 
mais pour toute l'histoire parlementaire de 1737 à 1800, 
époque qui nous intéresse particulièrement. C'est en 1737 
que Chatham entre en scène et que commence le duel tita- 
nique qui valut à l'Angleterre la possession de l'Amérique 
française. Pour comprendre dans quelles conditions s'est 



(1) Archives du ministère des Affaires étrangères, Tome 447 (1763). 

(2) (Ibid). 

(1) Lord Chatham, his early life and charaeter, London, 1910. 



176 LA REVUE FRANCO -AMÉRICAINE 

faite la lutte, et nous rendre compte de la situation où s'est 
trouvé, à la paix, le groupe français resté dans la colonie, 
il faudrait savoir aussi exactement que possible ce qui 
s'est passé au Parlement avant et après cette époque. 

Or nous constatons que cette période de l'histoire parle- 
mentaire est particulièrement difficile à rétablir. De 1730 
à I743> les collections du London Magazine et du Gentleman^ s 
Magazine sont peu sûres et ne touchent guère aux questions 
qui nous intéressent le plus. De 1743 à 1774 la collection 
Almon, qui fait suite aux rapports de Samuel Johnson, 
laisse encore plus à désirer. Nous arrivons ainsi, toujours 
dans les ténèbres, ou plutôt dans un crépuscule historique, 
jusqu'à l'époque de l'Acte de Québec (1774) et de l'Acte 
Constitutionnel (1791). 

Telle est la situation. Comme on le voit, il y a là une 
réelle lacune à combler. Est-il possible de reconstituer ces 
débats parlementaires qui éclaireraient d'une si vive lu- 
mière certains côtés de notre histoire? Peut-être, jusqu'à 
un certain point, pouvons-nous répondre. Il existe, en effet, 
d'autres sources auxquelles l'on ne semble pas avoir songé 
en Angleterre. 

Nous savons que les ambassadeurs et certains autres 
membres du corps diplomatique se trouvaient parmi les 
privilégiés admis aux séances du parlement. Or les am- 
bassadeurs ont pour mission de renseigner leurs gouverne- 
ments sur ce qui se passe dans les pays auprès desquels ils 
sont accrédités. Il devait en être ainsi surtout à cette 
époque où les feuilles publiques étaient bien rares et les 
comptes rendus officiels inconnus. Deux grands souverains 
régnaient alors en Europe : Catherine, en Russie, et Frédé- 
ric, en Prusse. Tous deux avaient un intérêt direct à con- 
naître par le menu ce qui se passait au Parlement Anglais. 
La Prusse, l'Autriche, la Hollande touchaient des subven- 
tions pour combattre la France. La France elle-même, 
faisant face à l'Europe, devait exiger de son représentant 
des renseignements détaillés. 

Nos archives n'ont encore rien recueilli à ce sujet. 
L'abbé Verreau a dépouillé les années 1761, 1762, 1763 et 



LES ORIGINES DE NOTEE HISTOIRE PARLEMENTAIRE 177 

1764 des archives du ministère des Affaires étrangères de 
France. Mais son travail, bien que fort important, ne 
touche en aucune manière aux débats parlementaires 
anglais, car il s'est attaehé surtout à l'époque où ces comp- 
tes rendus étaient interrompus à cause de la guerre qui 
avait naturellemeat mis fin aux relations diplomatiques. 

D'autres chercheurs sont allés plus loin et nous savons 
aujourd'hui, qu'en France au moins, il existe toute une sé- 
rie de comptes rendus parlementaires anglais inédits. Un 
écrivain distingué, M. Paul Mantoux, porte à notre atten- 
tion dans un livre récent (l) l'importance de la "corres- 
pondance politique " dans la série " Angleterre " des Ar- 
chives du ministère des Affaires étrangères de France. 
Cette correspondance, dit-il, contient de nombreux comptes 
rendus du Parlement anglais inégalement repartis parmi 
les volumes du XVIIIe siècle. Leur importance historique, 
ajoute t-il d'ailleurs, serait médiocre, si nous possédions 
d'autre part un texte complet et sûr des débats parlemen- 
taires antérieurs au XIXe siècle. Nous avons déjà constaté 
que ce texte n'existe pas. 

Mais, fait observer M. Mantoux, "si ces comptes-rendus 
sont parfois courts et incomplets, la plupart ont, en re- 
vanche, la valeur de témoignages directs provenant quel- 
quefois de sources officielles et qui, dans tous les cas, n'ont 
nullement été empruntés aux publications anglaises." De 
nombreux détails sur les séances, sur la manière de s'ex- 
primer des orateurs et surtout le fait que les dépêches arri- 
vaient hebdomadairement à Paris, tandis que les maga- 
zines anglais ne paraissaient que chaque mois, établissent 
clairement ce point. En les comparant avec l'œuvre de 
Cobbett, on constate que certains débats transmis en France 
ne se trouvent pas dans "l'histoire parlementaire," que 
d'autres sont plus détaillés et plus précis dans les dépêches 
de l'ambassadeur de France. Voilà ce aue révèle un 



(1) Notes sur les comptes rendus des séances du parlement anglais du 
XVIIIe siècle conservés aux Archives du ministère des Affaires étran- 
gères. In-i2. Paris. V. Giard et E. Brière, éditeurs, 1906, 



178 LA REVUE FRANOO-AMÉRICAINE 

examen sommaire. Le livre de M. Mantoux contient des 
extraits fort intéressants mais qui ne touchent pas directe- 
ment aux choses canadiennes, car il ne se place pas au 
point de vue spécial qui nous occupe. 

Il serait certainement fort utile de faire le dépouillement 
de ces pièces pour enrichir nos archives, et de consulter 
aussi les archives d'autres pays, en autant qu'elles peuvent 
être accessibles, pour découvrir la nature des renseigne- 
ments qu'on envoyait à Frédéric, à Catherine et à d'autres 
souverains. Même si nous n'y tVouvions pas de documents 
portant directement sur notre pays, elles offriraient cer- 
tainement un grand intérêt au point de vue de l'histoire et 
des traditions parlementaires de la Grande-Bretagne qui se 
perpétuent et se continuent au Canada comme dans la mé-' 
ropole, avec des adaptations et même, disons-le, des amé- 
iorations qui ajoutent encore à l'importance et à la saveur 
de ces records anciens. 

Errdi Bouchette. 



-:o:- 



Voix d'Acadie 



Le travail d'assimilation 

TV 

L'Irlandais est bien toujours et partout le même. Le 
" Mémoire " vengeur du comité de prêtres de Québec, réfu- 
tant les calomnies d'OBrien, archevêque de Halifax, contre 
l'épiscopat de Québec, montre de façon irréfutable la mau- 
vaise foi unie à la méchanceté froide de ces obligés des 
Français; Inutile, à ce sujet, de rappeler l'entrevue accor- 
dée à l'envoyé d'un journal de Montréal par l'évêque Walsh, 
entrevue rapportée dans le numéro de ce journal du / no- 
vembre dernier. Mgr Vv^alsh y proteste de son tendre amour 
pour les Français. Qu'eût-ce été. Seigneur, s'il les eût 
haïs ?... On songe à ce fait conté par M. l'abbé Lacroix, de 
Paris, il y a quelques années, dans son livre : Yankees et 
Canadiens, publié à la suite du voyage ici fait par ce prêtre 
distingué vers 1892, si la mémoire de l'ami qui me cite ce 
fait est fidèle. M. l'abbé Lacroix raconte donc qu'au Ca- 
nada il a eu l'honneur de faire un assez long trajet en che- 
min de fer en compagnie de Mgr Cameron, évêque d'Anti- 
gonish. Apprenant que M. l'abbé Lacroix était de Paris, 
l'évêque lui dit avoir une grande portion de son troupeau 
de langue française. Il protesta de son amour pour la lan- 
gue et pour son peuple français (du Walsh tout pur!). 
Mais j'appris plus tard," continue M. l'abbé Lacroix, "que 
cet évêque persécutait ces Français qu'il m'avait dit tant 
aimer. Et si j'eusse connu ce fait avant ma conversation 
avec lui, je ne me fusse point fait défaut de lui nanifester 
ma surprise et mon indignation." Mgr Cameron était un 
des rares Ecossais à l'esprit étroit qui avaient épousé la 
haine du Français à l'école de l'Irlandais. On se souvient, 
au Canada comme en Acadie, des mauvais traitements que 



180 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

cet évêque fit subir aux meilleurs de nos prêtres acadiens 
de son diocèse ajoutant foi aux enseignements de l'Ecri- 
ture sainte dans son récit du grand prêtre Matathias et de 
ses fils les Macchabées. M. l'abbé Guillaume LeBlanc, d'Ari- 
chat, mort en 1907, fut sa dernière victime. 

En passant, faisons aussi observer que ce fut cette même 
méchanceté froide de Mgr Cameron, uni à son métropolitain 
l'archevêque O'Brien (toujours !), qui poussa ces deux pré- 
lats à enlever à Arichat le siège de l'évêché le 23 août 
1886, parce que cette ville était ^trop française, pour trans- 
porter ce siège à Antigonish, dans des conditions de véri- 
table injustice relativement à certains fonds... 

Ce dernier point est aussi dans les traditions constantes 
des Irlandais. Lisez, dans le "Mémoire" vengeur, les 
vols commis au détriment des nobles Evêques de Québec 
"qui n'avaient même pas où poser la tête," par ce Jones, 
grand vicaire d'Halifax, prédécesseur de l'Edmund Burke. 
Cela commence dès la page 80, puis l'accusation se précise 
avec preuves à l'appui pages 90, 91, 92, 93. A la page m, 
on prouve clairement le désir de Burke de mettre le grappin 
sur l'argent auquel, d'aucune manière, ni comme homme 
ni comme prêtre, il ne peut toucher. Voyez ensuite à la 
page 119 la haine que voue ce prêtre au prêtre canadien- 
français qui a fait échouer d'autres plans de rapine, de 
fiibusterie du futur évêque d'Halifax. A la page 133, Mgr 
Hubert, évêque de Québec démontre au Burke l'injustice 
de ses aspirations. La page 215 laisse planer un soupçon 
extrêmement grave sur la probité de ce futur évêque : 
" Gardait-il pour lui les dépôts qui lui étaient confiés ? " — 
Outre le cas d 'Antigonish, de nos jours, n'avons-nous pas 
aussi le cas des sommes envoyées de France pour les en- 
fants acadiens et les Micmacs et, détournées de leur but, 
allant en Irlande servir à nous préparer d'autres persécu- 
teurs.? — Et les évêques assimilateurs des Etats-Unis... — 
Mais toutes ces exactions, ces malversations se passent au- 
jourd'hui, maintenant, sous nos yeux i Seule, Rome semble 
ne voir ni ne comprendre. 
Qu'on me permette une petite digression. 



VOIX d'acadte 181 

Tous les lecteurs de la REVUE FranCO-AmeriCAINE se 
rappellent le discours prononcé par l'évêque Fallon devant 
tous ses prêtres, il y a quelques mois. Le prélat '^cow-boy " 
se vantait, en ce discours, de n'obéir ni à ceux qui sont au- 
dessus de lui, ni à plus forte raison à ceux qui sont au- 
dessous de sa grandeur. "L'homme est souvent puni par 
où il a péché, dit la sainte Ecriture. Que le lecteur savoure 
cette petite note datée de Toronto le 14 novembre dernier 
et qu'il admire la vaillance (? !) du gnome titubant devant 
son évêque comme certain vicaire de l'Ile Saint-Jean de- 
vant le Saint-Sacrement. Encore une fois, qu'est-ce que 
Dieu devant ces Fallon et ces gnomes 1 

Voici cette dépêche : 

Toronto, 14 nov. 191 1. — Le Rév. P. J. Gnam, curé de 
Wyoming, en a appelé de la décision du juge McWatt, 
approuvant Mgr Fallon, évêque de London, de le rappeler 
de sa cure. La cause sera plaidée devant la cour de Divi- 
sion. 

Mgr Fallon a écrit qu'il s'était vu forcé de prendre la dé- 
cision de rappeler M. Gnam, à cause de la conduite de ce 
dernier qui fréquentait les buvettes et faisait usage de li- 
queurs alcooliques. 

Si ce gnome était le seul de son espèce !... Hélas ! ils sont 
légion... 

Non, l'Irlandais n'a pas changé : il est bien toujours et 
partout le même. Il présente une caractéristique toute par- 
ticulière, propre seulement à cette nation. Nous y sommes 
habitués, nous qui sommes nés sur ce continent. Mais l'é- 
tranger en est frappé et ne peut en cacher son indignation. 
Cette caractéristique, c'est Vart (.? !) de calomnier. J'entends, 
tout ce qui a trait à la colomnie. A tout crime, il y a le 
prologue (si j'ose m'exprimer ainsi) où l'on trouve les mo- 
biles de l'acte, la préméditation, l'étude du plan. Ensuite 
l'exécution, à laquelle succèdent le châtiment et la répara- 
tion. C'est ici que se distingue le génie... rhauvais de THi- 
bernien. Quelle que soit la réfutation de ses calomnies, 
quel que soit le rang social de celui qui les a réfutées ; en- 
core que le calomniateur ait paru admettre qu'il n'est qu'un 



182 LA RJEVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

impudent menteur, il ne réparera rien. O'Brien a joué mer- 
veilleusement ce rôle avec le Cardinal Archevêque de Qué- 
bec : il a frayé la voie; les Murphy, les Coleman, les 
Devlin et autres Walsh et Fallon ont emboîté le pas. Ils 
faussent l'histoire. Ils dénaturent les faits les plus évidents. 
Ils ridiculisent les peines et les souffrances de nos saints 
missionnaires. Ils croient ternir de leur bave immonde la 
blanche hermine de nos Evêques. Ils outragent la Papauté. 
Ils blaguent la Divinité par leurs chapel-cars... Eux seuls sont 
sacro-saints. Ils veulent être adorés. 

Ils construisent ainsi leur Eglise nationale. Il faut bien 
que les voies soient préparées au Pontife qui viendra — afin 
qu'il trouve la Religion tout à fait dépeuplée sur ce continent 
comme dans les vieux pays. L'Arabe dirait: "C'est fatal !" 
nous ajouterions : " Grâce à eux..." 

ENCORE DES FAITS 

Dans nos remarques parues en cette Revue au mois 
d'août dernier, nous avons montré comment l'esclave de- 
venu libre entend la liberté pour les autres. J'ai parlé du 
beau comté français de Kent et j'y reviens. J'ai dit ce qui 
se passait lors des élections. Si les magistrales raclées 
administrées à ces ivrognes par nos gens ont diminué quel- 
que peu les assauts, il n'en est pas moins vrai qu'il se pro- 
duit encore des bagarres. 

M. Renaud, Français de France, ai-je dit, fut le premier 
député fédéral élu par les Acadiens. 

Lors d'une de ses campagnes — je ne puis me rappeler la 
date exacte, ce qui importe peu du reste — , il revenait cer- 
taine nuit de Richibouctou à Bouctouche où il résidait. 
Les ennemis, embusqués derrière des arbres, l'attendaient. 
Dès que la voiture parvint à leur hauteur, ils tirèrent sur 
lui : une balle traversa la manche de son habit. 

L'un des principaux citoyens du comté, né à Saint-Louis, 
d'une des plus respectables familles d'Acadie, M. Jean 
Vautour, homme très capable, obtint par l'entremise du dé- 
puté acadien M. Renaud, de sir Georges-E. Cartier, alors 
ministre des Postes, la position de percepteur des Postes à 



I 



VOIX d'acadie 1H3 

Richibouctou. C'était aussi le premier Acadien parvenant 
à un emploi enviable du gouvernement. Cela ne faisait 
point l'affaire des ennemis du nom français. Aussi presque 
chaque soir, et durant longtemps, M. Vautour se vit en butte 
aux pires traitements. Cachés derrière des murs ou profi- 
tant des nuits très obscures, les malandrins lançaient contre 
le bureau des pierres énormes, brisant les fenêtres, mettant 
en danger les jours de M. Vautour. 

Un soir qu'il se rendit en voiture au bureau pour affaires, 
un vaurien lui lance une pierre, de près de cinq livres! avec 
tant de force qu'elle lui brise sa montre d'or. Le coup, 
heureusement, ayant été amorti par la montre, ne fut point 
mortel. Et, quoique gravement blessé, M. Vautour se ren- 
dit à son bureau. 

Il ne pouvait plus hésiter. Il fit donc rapport de tous ces 
faits, de l'imminence du danger pour lui, à son chef, sir 
Georges-E. Cartier. Immédiatement le ministre lui répon- 
dit, lui donnant instruction formelle de tuer le premier qui 
oserait encore l'attaquer, lui promettant que le gouverne- 
ment le protégerait. 

M. Vautour fit faire des affiches contenant cet ordre du 
ministre et les fit apposer par toute la ville. " La crainte du 
fusil est le commencement de la sagesse" du fusil de la 
verte Erin : les attaques contre M. Vautour cessèrent aussi- 
tôt. 

Le comté de Kent est riche en faits de ce genre— richesse 
peu enviable ! Je me permettrai d'en rapporter de temps à 
autre si je ne suis pas lapidé d'ici-là. 

Voilà les gens qui fournissent ce que leurs évêques ont 
baptisé du nom baroque de timber à faire des ministres du 
Dieu de paix et d'amour. 

Ce n'est pas seulement dans le comté de Kent que se pro- 
duisent les actes de sauvagerie dont j'ai donné quelques 
exemples. C'est partout. Vous-mêmes, dans la province 
de Québec, vous n'en êtes pas exempts. Cela ne vous cor- 
rige pas plus que nous, et, tout aussi stupidement que nous, 
vous trouvez moyen de pousser ces énergumènes, sous le 
prétexte, adorable de bêtise humaine," qu'il faut être 



184 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

large..." — C'est ainsi que, doucement mais sûrement, nous 
nous suicidons. Nous le savons, nous le voyons, nous le 
sentons. Est-ce que ce serait à notre race que s'applique- 
rait la parole de Virgile : Ouos vult perdere Jupiter dementatf 
— Malheur de vous, en ce cas !... 

OU LES COUPS CONTINUENT 

Le grand comté de Northumberland ne compte guère 
qu'un quart de Français. Je ne m'v arrête pas aujourd'hui, 
pour arriver tout de suite au beai^ comté de Gloucester aux 
trois quarts et plus français. 

Le chef-lieu de ce comté est Bathurst, jolie petite ville où 
à l'origine l'Irlandais dominait. Plus au sud se trouve la 
paroisse municipale d'Inkerman, mieux connue sous le nom 
de Pokemouche. C'est le meilleur centre agricole du comté. 
Je fus témoin oculaire de ce que je vais rapporter. J'étais 
alors bien jeune. 

Dès que l'automne arrive, c'est la coutume de se réunir 
plus ou moins nombreux tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, 
afin de passer le plus agréablement possible les longues 
veillées. Presque chaque fois, ces réunions toutes paisibles 
étaient troublées par les Irlandais pleins de whiskey qui 
s'emparaient même avec des violences regrettables des 
maisons où s'amusaient les nôtres. Quand les nôtres étaient 
prévenus à temps, ils se préparaient en conséquence et re- 
cevaient magistralement les assaillants, forts seulement 
lorsqu'ils étaient dix contre un. Toute la population de 
langue anglaise ne formait pas un quart de la paroisse. 
Les Anglais eux-mêmes vivaient en très bonne intelligence 
avec les Français et ne prenaient jamais part aux sauvage- 
ries de leurs ilotes. Ces attaques des voyous irlandais de- 
vinrent si graves, les lois nous protégeaient si peu, la note 
des tribunaux était si élevée et les procès duraient si long- 
temps, que les Français finirent par où ils eussent dû com- 
mencer : s'exercer et se défendre eux-mêmes. La jeunesse 
d'alors se mit à l'étude de la boxe, elle s'adonna au pugilat. 
Nos jeunes gens devinrent si forts qu'un seul d'entre eux 
mettait aisément à mal cinq ou six de ces fier-à-bras. Il ne 



VOIX d'acadie 185 

fallut pas une génération pour en arriver à ce résultat, 
croyez-le bien. Et bientôt, nos jeunes gens prouvèrent par 
les a,rguments frappants — si efficaces auprès de nos enne- 
mis — que si charbonnier est maître chez soi, les Acadiens 
entendaient jouir du privilège du dit charbonnier. Les Ir- 
landais, dès lors, commencèrent à réfléchir. Que de horions 
ils reçurent pour en arriver à comprendre le précepte de la 
sagesse des nations ! 

A cette époque— il y a un demi-siècle environ — , il n*y 
avait à Pokemouche qu'un seul marchand acadien, le pre- 
mier jusqu'alors. Désireux de donner une bonne instruc- 
tion à ses enfants, il les enseignait lui-même, puis décida 
d'en envoyer un au moins à Halifax, les collèges étant 
rares alors, aucun de notre langue n'existant encore. Celui 
qui fut envoyé à Halifax n'avait pas 20 ans. Il demeura 
deux ans à la capitale de la Nouvelle-Ecosse et, à ses études, 
joignit un cours extrêmement complet de boxe. Revenu au 
foyer paternel, il eut bientôt l'occasion de montrer son sa- 
voir-faire et, après quelques rencontres, il devint la ter- 
reur des Irlandais. Dans une bagarre quelconque, son nom 
seul jeté dans la mêlée par l'un des nôtres amenait la fuite 
des assaillants. 

C'était un spectacle réjouissant ! Je pourrais citer le nom 
de ce brave : qu'il me suffise de vous dire qu'il me touche 
de très près. . . 

Je passe à un fait assez tragique que je prends entre 
cent autres. 

Il y a des années. . . pas bien des années, depuis la Con- 
fédération, un de nos compatriotes fut nommé par le gou- 
vernement fédéral comme officier garde-pêche. Il devait 
surveiller les seines. Un dimanche, il en saisit une certaine 
quantité qui, on le sut bientôt, appartenaient à quelques fa- 
milles irlandaises de la paroisse. Cette saisie, jointe à la 
haine du Français choisi à ce poste au lieu d'un des leurs, 
exaspéra ces gueux. Ils résolurent donc d'attenter mêm.e à 
la vie de l'officier. Ce n'était pas assez. Ils formèrent le 
complot de ruiner sa famille. 

Cet officier, fermier très à Taise, venait d'achever la 



186 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

construction d'une grande et belle grange de quelques mil- 
liers de piastres. Un soir, quatre ou cinq de ces ennemis 
de tout ordre et de toute liberté se concentrent. Ils ont pu- 
bliquement vociféré des menaces de toute sorte contre les 
propriétés et la vie de l'officier — grâce à l'excellence de nos 
lois, à la protection qu'elles semblent assurer tout spéciale- 
ment aux criminels. L'officier et sa famille venaient de se 
coucher lorsque le feu éclata soudain aux dépendances. 
Les incendiaires menacent du fusil le brave officier, vic- 
time de son devoir. En peu de'^temps maison, écuries, re- 
mises, récoltes, tout est anéanti : à grande peine la famille 
peut-elle échapper saine et sauve. 

Une enquête s'ouvre. Ceux qui s'étaient publiquement 
montrés comme auteurs du crime sont soupçonnés et arrêtés 
mis en prison en attendant un procès. Le procès s'instruit. 
Le curé de la paroisse (ce n'était pas un Français), à peine 
le crime consommé, le flétrit en chaire, en dénonce les fau- 
teurs, disant qu'ils doivent être traduits devant les tribunaux 
pour être punis. Il ajoute qu'il connaît les coupables (ce 
qui n'était un mystère pour personne). 

Ce beau mouvement ne se produisit que cette seule fois. 
Y eut-il des menaces faites à ce prêtre 1. . . ou d'autres 
raisons ?. . . 

Il refusa, depuis lors, de s'occuper aucunement de cette 
affaire. 

Il fallut choisir le jury. Le shérif a bien le droit de nom- 
mer ses hommes — pourvu que le choix soit impartial et 
que l'idée de justice domine dans ce choix. — Je dois ob- 
server que ce Shérif n'était pas un Anglais : je veux dire 
par là que c'était un Irlandais ou un Français. Chose 
ignoble, tout le jury fut choisi parmi les Irlandais, il n'y 
eut pas un seul, que je sache, de ses membres qui fût 
français. Le prêtre de la paroisse avait-il mis la main 
à cela 1 , .. Mystère ! . . . 

Vous avez déjà prévu l'issue de ce procès scandaleux : 
les incriminés furent libérés. . . Voilà nos lois ! — Ce cas 
est un cas de pénitencier pour la vie : ces brutes en sorti- 
rent presque glorifiées. . . Le gouvernement indemnisa-t-il 



VOIX d'acadie 187 

son fidèle serviteur ? . . . — Croyez-le, et buvez de l'eau 
fraîche si le cœeur vous en dit. 

Le curé de la paroisse, s'étant attiré la disgrâce de ses. . . 
torcols par un sermon dans lequel il s'oublia au point de 
leur rappeler leurs devoirs, prêchait à la grand* riiesse le 
dimanche suivant : la servante était, elle aussi, à la messe. 
Elle avait préparé la table pour le dîner. 

La douce canaille (je ne parle pas de la servante), qui se 
tient de préférence au dehors de l'église pendant les offices 
pour mieux préparer ou jouer ses tours, se rendit à la grange 
du curé, vola, brisa tout ce qui s'y trouvait, passa au pres- 
bytère, y mit la table en pièces, cassa plats et soupière, la 
vaisselle, saccagea à son goût. Après la messe, ces braves 
prirent la fuite sans laisser d'adresse. 

La hiérarchie irlandaise affiche ouvertement son mépris 
de l'autorité de Rome : l'exemple venant ainsi de ces gens- 
là, ils ne doivent pas s'étonner que leurs congénères les 
imitent. C'est bien qu'ils récoltent ce qu'ils ont semé. 

Par ce qui précède, vous pouvez vous imaginer facile- 
ment l'énorme quantité d'excellent "timber" qu'ils possè- 
dent pour y tailler des O'Brien, des Walsh ou des Fallon î 

V.-A. Landry. 



:o: 



La politique canadienne et les Cana- 
diens-Français. 



IL — Questions actuelles. 

L— L'exploitation dès préjugés. 

Platon était philosophe comme on en rencontre peu de 
nos jours. Mais, il se déridait à l'occasion, comme la fois 
qu'il écrivit dans "le Politique" que la politique est la 
science du gouvernement " des bipèdes sans cornes et sans 
plumes." Je ne dis pas que Platon exagère les qualités de 
ses contemporains, mais je serais gêné d'avoir autant de 
franchise à l'égard des miens. 

Cousin est de l'avis de Platon, mais il le dit tout autre- 
ment : '* la vraie politique repose sur la connaissance de la 
nature humaine." Cela veut dire que l'homme est un bipède, 
qu'il a des instincts qu'il faut écouter et des besoins qu'il 
ne faut pas contrarier. Il n'est pas que la vraie politique 
qui repose sur la connaissance de la nature humaine, l'au- 
tre aussi, surtout l'autre, la politique qui n'a pas de qualifi- 
catif, celle qui vit de la sottise ambiante. Cette autre, au 
lieu d'étudier la nature humaine pour obéir à ses hautes 
aspirations, en recherche toutes les faiblesses, les mau- 
vaises inclinations et les tendances ataviques afin de s'en 
faire un marchepied facile. 

Deux grandes races se partagent le Canada. Elles se sont 
longtemps combattues, et la paix s'est faite. Toutes deux 
devraient vivre en harmonie, dans le respect l'une de l'autre- 
Des heurts se produisent périodiquement, toujours causés 
par la politique, provoqués par des esprits étroits ou des 
gens de mauvaise foi. On peut loyalement différer d'opi- 
nion, discuter avec ardeur même, mais on ne devrait ja- 
mais supposer chez l'adversaire des motifs qui n'existent 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 189 

pas. Or, le rôle d'un bon nombre de nos hommes politiques 
et de nos journalistes, depuis une vingtaine d'années, est 
précisément celui de tromper une partie du peuple sur ce 
que pense l'autre partie. 

Depuis la généreuse folie politique de Riel, à tous les 
moments d'excitation, il s'est trouvé chez les Anglais et les 
Français de=J opportunistes, tels par égoïsme ou servilité, 
pour donner aux faits une interprétation fausse et aux 
choses un sens qu'elles n'avaient pas. Autrefois, la lutte 
entre les partis était plus franche On était ouvertement 
anglophobe ou francophobe sur les questions d'intérêt na- 
tional. Aujourd'hui, le député orangiste mange devant ses 
électeurs tous les Canadiens-Français du Québec et devient 
agneau au Parlement, alors que le député opportuniste ca- 
nadien-français jure dans son comté qu'il mourrait pour 
les siens à les défendre contre l'orangiste et vote aux Com- 
munes avec son chef pour n'importe quelle mesure restric- 
tive de nos droits. 

Sir Wilfrid Laurier s'est employé pendant vingt ans à 
soulever les deux races l'une contre l'autre, sous le prétexte 
de les rapprocher. Nous ne doutons pas que l'ex-premier 
ministre ait désiré sincèrement la fusion des deux groupes 
ethniques canadiens. Il a voulu surtout, avant tout, son 
succès. Pour l'obtenir, il a posé en conciliateur, auprès de 
chacune des deux races, faisant croire à des sentiments 
d'hostilité qu'il exagérait, gagnant ses élections dans le 
Québec et y édifiant sa popularité avec la vanité nationale, 
y cultivant avec soin l'instinct de la peur de l'Anglais re- 
présenté faussement comme un ogre, d'un autre côté ama- 
douant le fanatisme de quelques francophobes par des con- 
cessions et des compromis, se plaisant dans les provinces 
anglaises à se dire persécuté par ses compatriotes piour ses 
idées sur l'unification du peuple canadien. 

On a exploité tous les préjugés de l'électorat sur la ques- 
lion des écoles en 1896, lors de la guerre de l'Afrique-Sud, 
lors de la création des nouvelles provinces, et lors des der- 
nières élections fédérales. Cette vile exploitation continue 
dans la presse et sur les tribunes : en Ontario, des députés 



190 LA REVUE FRANCO AMÉRICAINE 

font croire à leurs commettants, avec Taide des journaux, 
que le gouvernement du Canada est aux mains des natio- 
nalistes du Québec, alors qu'ici on se plaint d'être gouverné 
par le colonel Hughes et le Dr Sproule. 

Sans le savoir peut-être, ces exploiteurs des préjugés na- 
tionaux, religieux et' politiques, préparent, bien qu'ils po- 
sent en prédicateurs de l'esprit canadien, la division com- 
plète entre le Canada français et le Canada anglais; ils la 
rendent inévitable. 

C'est que le préjugé politique est fort lui aussi, plus chez 
le Canadien-Français que chez les autres. L'homme qui 
tourne le dos à son parti est excommunié, c'est un interdit 
politique. Il est bien difficile de ne pas changer de parti 
quand on ne veut pas changer d'opinion ; et celui qui est 
très attaché à son parti et à son chef doit changer d'opi- 
nions vingt fois l'an. Cependant, il y en a qui sont assez 
habiles, parmi les chefs, pour ne pas changer de parti tout 
en changeant d'opinion. C'est qu'ils font changer d'opi- 
nion au parti. 

Il se formera un esprit canadien plus large quand la 
presse sera plus libre de toutes les puissances d'argent. Si 
elle ne le devient pas, cet esprit ne se formera pas. Et les 
journalistes anglais devraient étudier davantage le Québec. 
Ils n'en connaissent malheureusement ni la langue ni la 
mentalité. 

Que les orateurs anglais sincères viennent exposer leurs 
idées dans nos villes, et que les orateurs français sincères 
aillent exposer les leurs dans les villes anglaises. On se 
connaîtra plus et mieux. Les préjugés politiques et les 
autres disparaîtront. On finira par se convaincre, à force 
d'entendre des hommes sincères, que l'esprit de parti n'est 
pas le parti de l'esprit. 

2.— La représentation des provinces aux Communes et la 
part des Canadiens-Français 

Le préjugé est comme une hypertrophie du sentiment. P 
faut condamner l'hypertrophie, mais non le sentiment. 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 191 

Chaque groupe du peuple canadien voudrait avoir une large 
part dans la gouverne du pays, la plus large part. C'est 
affaire de sentiment, d'un sentiment d'orgueil. L'ambition 
n'est pas téméraire tant que le groupe mérite autant d'hon- 
neur, et tant qu'il ne lèse pas les droits des autres groupes. 

La population de l'Est du Canada voit avec chagrin 
l'influence politique augmenter de plus en plus dans l'Ouest. 
Les Provinces Maritimes s'en plaignent tout particulière- 
ment. D'entre elles, la Nouvelle-Ecosse a fourni des 
hommes éminents à la politique canadienne. Sa popula- 
tion, comme celle de ses deux provinces sœurs, est stable, 
alors que la population des provinces de l'Ouest a augmen- 
té de 175 p. c. durant la dernière décade. Résultat : cha- 
cune des quatre provinces de l'Ouest gagne cinq députés 
par le dernier recensement, et les trois Provinces Maritimes 
en perdent cinq. Vous voyez le nœud du problème, qui 
intéresse jusqu'à l'Ontario perdant aussi quatre députés : 
les provinces de l'Est, qui ont tout fait pour la Confédéra- 
tion, vont-elles perdre leur prestige } Va-t-on laisser aux 
nouveaux venus le soin de nous gouverner ? Ne convien- 
drait-il pas de fixer un minimun de représentation aux 
vieilles provinces et un maximum aux nouvelles, afin de 
laisser à ceux qui ont une histoire et qui connaissent les 
traditions de notre patrie la responsabilité d'en diriger les 
destinées ? 

Question importante, qui peut devenir épineuse, question 
de sentiment, mais d'un sentiment juste. Tôt ou tard elle 
sera abordée de front. Nous sommes d'avis que l'article 51 
de l'Acte de l'Amérique britannique du Nord, de 1867, est 
parfaitement équitable et qu'il doit demeurer ce qu'il est, 
la base de l'unité de représentation, c'est-à-dire le soixante 
et cinquième de la population du Québec, ne doit pas chan- 
ger. Cette unité est actuellement de 30,780 de population. 
Chaque groupe de 30,780 habitants a droit à un député. 

Le Québec est intéressé au problème de la représenta- 
tion aux Communes au même titre, et plus, que les Provinces 
Maritimes. Nous sommes la minorité et nous avons besoin 
d'avoir toute la représentation à laquelle nous avons droit. 



192 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Voici une considération que nous croyons bien neuve et 
dont l'étude pourra garder à TEst canadien pour cinquante 
ans encore sa prépondérance à Ottawa. Les provinces de 
rOuest sont peuplées pour plus de la moitié d'émigrés eu- 
ropéens ou américains ; et de ces émigrés près de la moitié 
ne sont pas sujets britanniques, n'ayant pas eu le temps de 
le devenir ou ne le voulant pas. Et nous ne savons pas 
combien passeront aux Etats-Unis ou retourneront dans 
leur pays d'origine après avoir fait une petite fortune. Se- 
rait-il juste de donner 20 députes de plus à l'Ouest pour 
600,000 immigrés qui ne seraient pas sujets canadiens ? 

La représentation juste serait basée sur le chiffre de la 
population britannique. 

D'ailleurs, au point de vue canadien, comme au point 
de vue des intérêts de l'Est, l'accroissement rapide de 
l'Ouest, s'il fait songer, n'est pas encore un danger. Il le 
pourrait devenir si l'immigration continuait à être aussi 
mal choisie. 

Il y a un peu de jalousie et d'envie dans les craintes des 
Provinces Maritimes et de l'Ontario. Remarquons que la 
population de l'Ouest n'est pas encore le tiers de la popu- 
lation de l'Est, soit 1,650,000 contre 5,425,000. 

La Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick et l'Ile du 
Prince Edouard gagneraient beaucoup, croyons-nous, à 
former une seule province de 907,000 habitants. Cependant, 
nous croyons que l'état actuel favorise mieux l'expansion 
des Acadiens. 

Le meilleur moyen, pour ses provinces, d'augmenter le 
nombre de leurs députés, et leur influence par conséquent, 
c'est de favoriser l'agriculture et la colonisation. Qu'elles 
améliorent le sort des Acadiens assez longtemps traqués, 
et ceux-ci leur donneront la population que l'immigration 
ne leur donne pas. 

Avons-nous, Canadiens-Français, la représentation qui 
nous revient aux Communes ? 

L'unité de représentation, avons-nous dit, est de 30,000 
près, exactement 30,780. La population du Canada est de 
7,100,000, plus que moins. La population française se ré- 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 193 

partit comme suit : Québec : 1,700,000 (très approximatif 
pour 1911); Ontario : 240,000 (1909); Provinces Maritimes : 
150,000 (141.661 en 1901 ; l'augmentation que nous suppo- 
sons est certainement minorée); les Provinces de l'Ouest : 
65,000 (1909) ; soit le total de la population française : 
2,155,000. 

Nous aurions donc le droit d'élire 67 députés de notre 
langue et nous pourrions en élire plus, alors que nous n'en 
élisons que 56 sur 221. Nous sommes trop généreux au 
Québec, et l'on ne nous rend pas justice dans les provinces 
anglaises. Le Nouveau-Brunswick seul nous donne un 
nombre de députés proportionnel à notre population fran- 
çaise, trois. En Ontario, nous avons deux députés aux 
Communes quand nous y avons droit à huit. L'Ouest nous 
donne un député au lieu de deux. La Nouvelle-Ecosse 
nous doit un gros député, puisque nous y sommes 45,000, 
et elle nous oublie complètement. Il est plus juste de con- 
fesser que nous nous oublions nous-mêmes. 

Demeurons généreux chez nous, c'est exercer une vertu 
française ; mais, soyons fermes chez le voisin, pour exercer 
une autre vertu française. 

3. —L'immigration 

La population du Canada s'est accrue de 32 p. c. durant 
la dernière décade. C'est évidemment dû à l'immigration 
et à la haute natalité chez les Canadiens-Français. Depuis 
1901, il nous est venu 1,453,390 immigrants, soit un cin- 
quième de notre population totale. En 1901, près d'un 
septième de notre population venait de l'étranger. Donc, si 
nous n'avons pas payé pour faire venir des immigrants aux 
Etats-Unis par la porte du Canada, près d'un tiers de la 
population du Canada est étranger à notre histoire, à nos 
moeurs, en un mot à l'esprit canadien. 

Relativement à leur population, les Etats-Unis n'ont ja- 
mais reçu autant d'immigrants que nous. Ils ont eu le soin 
de varier, souvent cette immigration, l'appelant tantôt de 
TAllemagne, tantôt du Royaume-Uni, tantôt des pays la- 



194 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

tins, tantôt de la Russie, afin de permettre à chaque groupe 
de s'assimiler au plus tôt. Cependant, ils n'ont pas atteint 
leur but : le français est plus parlé qu'on ne le voudrait 
dans la Nouvelle-Angleterre et la Louisiane, l'allemand 
depuis la Pennsylvanie jusqu'au Kansas, l'espagnol dans 
les Etats du Sud. On ne sait pas quelles guerres civiles 
attendent encore la grande République. 

Réussirons-nous mieux que nos voisins à nous assimiler 
les nouveaux venus ? Quant à la langue, l'assimilation est 
double, française dans une grossb partie de l'Est et anglaise 
dans l'Ouest. Quanta l'esprit national, " canadien avant 
tout," il est difficile à l'Européen comme à l'Américain, 
surtout à ce dernier qui en est si proche, d'oublier la terre 
natale. On arrive ici avec les préjugés de sa patrie, avec 
ses haines, et l'on est forcé souvent de se retrouver avec des 
ennemis nationaux. Alors les animosités se font jour et se 
déterminent. Dans l'Ouest, bien que parlant la même lan- 
gue, Anglais et Américains se regardent de travers. Ces 
derniers ne se gênent pas, en pleine terre britannique, pour 
afficher à la fin de leurs annonces en demande de travail- 
leurs l'habituel *'No Englishmen need apply." Ils sont en- 
viron 400,000 qui n'auront de reconnaissance pour l'Angle- 
terre que si elle leur donne l'occasion un jour de lui tomber 
dessus. 

Montréal est à la veille d'avoir sa question juive, résultat 
d'une immigration insensée. Il s'y trouve une forte colonie, 
près de 50,000, d'Israélites, gens qui n'auront jamais d'es- 
prit canadien parce qu'ils sont essentiellement cosmopo- 
lites. On les a tous dirigés dans la province française afin 
de la tondre. Les premiers arrivés, chiffonniers il y a dix 
ans, regrattiers il y a huit ans, petits usuriers il y a six ans, 
agents véreux ou manufacturiers il y a quatre ans, sont de- 
venus gros propriétaires il y a deux ans, et font de la grande 
spéculation en 191 1. Dans quelques années, ils seront nos 
banquiers, contrôleront nos marchés, et nous nous remue- 
rons avec leur permission. Ils ont déjà mis une main plus 
large qu'on ne le croit sur notre presse, afin de former 
l'opinion publique. Ils se préparent activement à dé- 



LA POLITIQUE CANADIENNE 'ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 195 

buter dans la politique. Des projets de lois sont déjà 
ébauchés. 

Les Canadiens- Français ont le devoir de réagir vigou- 
reusement contre toute immigration juive, et le pluspromp- 
tement possible. Le Juif ne détruira pas notre nationalité ; 
c'est comme dissolvant de la morale et ,des mœurs publi- 
ques qu'il faut le combattre. Les Anglais sont aussi inté- 
ressés que nous à lutter contre la pénétration juive, s'ils ne 
veulent pas que la haute finance leur échappe. 

C'est avec le flot de l'immigration que notre criminalité 
s'est élevée. Dans la seule ville de Montréal où les trois quarts 
de la population sont canadiens-français, les trois quarts 
des crimes et des délits sont au dossier de l'immigration. 

Il fallait avoir du toupet politique et une grande con- 
fiance en soi-même pour désirer la fusion de toutes les 
races au Canada en un seul tout, et s'acharner à y faire en- 
trer tant d'éléments disparates. 

De plus l'immigration nous a fourni des bras incapables 
du travail de la terre, inhabiles aux emplois de nos indus- 
tries, des sujets décharnés et sans vie. Nous n'avons que 
faire des épileptiques, des rachitiques et des alcooliques, 
qu'ils viennent de la Grande-Bretagne ou des ghettos de la 
Russie. 

Il ne s'agit pas d'arrêter complètement l'immigration. Ce 
qu'il faut arrêter, c'est l'émigration de nos meilleurs sujets 
canadiens. L'immigration nous est nécessaire, et nous se- 
rions égoïstes si nous ne voulions pas faire bénéficier de 
nos richesses les étrangers qui consentent à mener une vie 
commune avec nous. Il s'agit tout simplement de restrein- 
dre l'immigration et de faire un choix judicieux des immi- 
grants. 

On a trop négligé jusqu'ici l'immigration française et 
belge, celle des montagnards italiens et espagnols. 

Il nous faut, qu'on les prenne où l'on voudra, des hommes 
sains de corps et d'esprit. Une nation forte ne se forme 
pas avec le déchet humain des vieux pays. 

(A suivre.) 

Louis Gérenval. 



Le feront-ils taire ? 



Mais oui ! imposera-t-on silence au père Vaughan ? Avec 
une inconvenance remarquable le cher père vient ici mettre 
les pieds dans le plat avec fracas^ en disant avec éclat : 

"Nous pourrions vivre avec moins de politiciens et plus 
d'hommes d'Etat. On mêle de tout à la politique. Bien 
que cela ne soit pas de mes affaires, une chose me semble 
claire : de même que nous aimons qu'il ne se parle qu'une 
langue dans nos maisons, ainsi dans cette grande maison 
que l'on appelle l'empire britannique, chacun ne devrait 
pas considérer seulement comme un privilège, mais comme 
un devoir de parler la langue de l'empire." "Sans doute 
les autres langues doivent être tolérées, mais la langue 
dominante doit être hors de tout doute, la langue anglaise." 

Et voilà le refrain de Son Eminence le cardinal Bourne. 
Y a-t-il conspiration, oui ou non ? 

Voilà un Anglais de Londres, qui est ignorant comme une 
carpe en matière d'histoire, et qui vient dire que, dans 
l'empire britannique la langue française est tolérée seule- 
ment. Mais cet homme devrait penser avant de laisser 
chevaucher sa langue à droite ou à gauche. Il ne sait donc 
pas que la langue française est officielle au pays. Il n'a 
qu'à relire l'Acte britannique de l'Amérique du Nord. Je 
ne veux pas refaire l'histoire constitutionnelle de notre 
langue. Je veux tout simplement attirer l'attention de cer- 
tains prélats romains qui s'alarment lorsque nous protes- 
tons contre les assimilateurs. Oui ou non, la langue fran- 
çaise est-elle combattue ici 1 Oui ou non, le père Vaughan 
a-t-il reçu la mission de venir prêcher l'impérialisme. On, 
veut bâillonner les journalistes indépendants qui revendi- 
quent nos droits. Voudra-t-on bâillonner d'abord ceux qui 
viennent ici répéter de pareilles inepties .'' 



LE FERONT- ILS TAIRE ? 197 

Mgr Sbarretti sera sans doute dans l'allégresse de voir 
que de fermes zélateurs continuent ici son œuvre. Nous lui 
demandons humblement de faire valoir toute son autorité 
auprès des congrégations romaines pour faire cesser les 
persécutions contre la race française. 

On dit qu'il prend les articles de revues ou de journaux 
dans lesquels il est fait mention de son œuvre et qu'il va 
les mettre sous les yeux de tel ou de tel prélat en disant : 
"Voyez comme on attaque le délégué apostolique." Ce 
procédé manque de justice et d'équité. Nous n'avons ja- 
mais attaqué la délégation apostolique au Canada. Le 
Souverain Pontife, dans sa sagesse, a jugé à propos de 
nous donner une marque de sa sollicitude, en nous en- 
voyant un délégu"^ permanent ; et cet envoyé nous l'avons 
toujours traité avec tout le respect qui est dû à son rang 
dans l'accomplissement de ses fonctions. Mais chaque 
fois qu'il a voulu mettre son influence au service de la race 
qu'il croit supérieure pour humilier la race qu'il suppose 
inférieure, nous avons protesté avec énergie, parce que 
nous savions bien que Son Excellence outrepassait ses 
. pouvoirs. Nous tenons à le lui signifier encore une fois. 
Que Mgr Sbarretti ne se froisse pas pour les vérités que 
nous sommes obligés de lui signifier. Qu'il répare tout le 
mal qu'il a fait à la race française en Amérique, en faisant 
taire tous les impérialistes religieux qui viennent ici prê- 
cher l'unité de langue. Qu'il dirige tout son zèle pour 
nous protéger et qu'il envoie le père Vaughan aux Indes 
prêcher la nécessité de ne parler que l'anglais dans cette 
portion de l'empire britannique. Les Hindous le rece- 
vront sans doute comme il le mérite. 

* 
* * 

M. l'abbé McShane a des visions de Pucelle d'Orléans. 
Il s'imagine que la cause du catholicisme sera un jour 
défendue dans la bonne ville de Montréal par l'élément 
irlandais. Déjà, il entrevoit dans ses rêves la création 
d'une cinquantaine de paroisses irlandaises. Ah ! vrai- 



198 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

ment, les Canadiens-Français, dont ce monsieur se paie 
agréablement la tête en déclamant partout l'habitant de 
Drummond et en lisant des lettres écrites par nos compa- 
triotes en mauvais anglais, seront tous descendus dans la 
tombe ou parleront la langue anglaise, destinée à devenir 
l'unique langue de l'Empire. On le dit à nos portes et 
nous ne protestons pas avec assez d'éloquence. 

Parlons donc plus français. Au lieu d'écrire en mauvais 
anglais des lettres que M. l'abbé McShane promène par- 
tout pour se moquer de nous, ^écrivons en français; obli- 
geons ces messieurs à parler le français. 

Au surplus, on pourrait facilement se donner la joie de 
déclamer du Chouinard et de démontrer que nos amis les 
Anglais commettent des bourdes énormes au sujet de la 
langue qui est la nôtre. N'insistons pas pour aujourd'hui. 

Michel Renouf. 



:o:- 



La Nation Franco-Normande au Canada 



Par Le VICOMTE FORSYTH DE FRONSAC 

II 
LA NOBLESSE DE NOM ET DES ARMES 

Après le Roi c'est la noblesse. Sans noblesse pas de 
monarchie, dit Montesquieu dans son livre " L'Esprit des 
Lois." La noblesse est la seconde partie de la constitution. 

Au Canada, le XVIIe Article de la Capitulation de Mont- 
réal de 1760, signée par M. de Lévis et le Marquis de Vau- 
dreuil au nom du Roi de France et contresignée par sir 
Jeffrey Amherst au nom du Roi Britannique, dit que "La 
Noblesse, les officiers militaires et civils... et tous les habi- 
tants tant de ville que de campagne conservent l'entière 
possession de leurs privilèges et biens, nobles et bourgeois, 
mobiliers et immobiliers, marchandises, fourrures et bat- 
teaux." Sauf " les privilèges et biens appartenant au Roi 
de France, lesquels passent par cette capitulation au Roi 
Britannique." La commission donnée au Marquis de La 
Roche, le premier gouverneur, l'autorisa à concéder " aux 
gentilshommes et gens de mérite des fiefs en seigneurie au 
Canada et autres dignités relevant du Roi, à la charge qu'ils 
serviront à l'entretien et défense des dits pays." Article 
258, Ordonnance d'Orléans, déclare : " Roturiers et non- 
nobles " achetant fiefs nobles ne seront pour ce annoblis 
ni mis au rang de nobles de quelque valeur que seront les 
biens acquis par eux." 

L'étude de la noblesse est bien intéressante : c'est l'his- 
toire de la nation, de ses grands faits ; au Canada parmi 
les cent vingt noms de la noblesse seigneuriale, c'est la 
souche de toute famille illustre. 

Avec les registres de cette noblesse conservés de 1604 à 



200 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

1763 aux archives de l'intendance au Canada, commencent 
les collections héraldiques et généalogiques du Collège 
des Armes du Canada. 

La noblesse, c'est l'aristocratie en fonction. L'aristocratie, 
c'est la race pure aryenne qui a dominé la civilisation de 
l'ancien monde. 

A Rome, au moins sous l'Empire, l'aristocratie, selon de 
Baume, était surtout une caste. C'était un état dans l'Etat. 
Le noble avait de nombreux privilèges : il possédait sou- 
vent de très grandes propriétés, " mais ce n'était pas exclu- 
sivement de la possession de ses privilèges ou de ses vastes 
domaines qu'il tenait son rang ; c'était plus encore de sa 
famille, du souvenir de l'illustration de ses ancêtres." 

Parmi les Gaulois et les Ecossais, dit le même auteur, la 
nation se divise en trois classes : celle des nobles ou che- 
valiers ; celle des druides et le peuple. Les deux premières 
seules exerçaient le pouvoir et tenaient les richesses. La 
classe de la noblesse formait la cavalerie, elle exerçait en 
outre tous les commandements dans l'armée. La noblesse 
était maîtresse dans les assemblées politiques, fournissait 
seule les sénateurs et presque tous les magistrats. Elle ne 
servait que dans la cavalerie, armée d'élite que César dé- 
clarait redoutable. La noblesse était héréditaire, mais 
tout homme riche et distingué à un titre quelconque pou- 
vait y parvenir, à la condition de se faire accepter d'abord 
parmi les soldurii d'un chef, qui ensuite lui facilitait l'ac- 
cès à la classe supérieure. 

Au-dessus de toutes les institutions sociales de la vieille 
Germanie, Tacite place une aristocratie guerrière qui con- 
duit la tribu au combat et qui la juge pendant la paix. La 
royauté n'est qu'une émanation de cette aristocratie essen- 
tiellement mobile comme l'état social de ces jours-là, qui 
n'a pas de terres, qui n'a pas de privilèges, "qui ne pos- 
sède en propriété que sa gloire et son renom personnel, et 
qui les transmet à ses descendants." Ses guerriers gou- 
vernent et administrent ceneurrement avec le Roi : ils en 
reçoivent des terres à titre de récompense, "mais ils n'ad- 



LA NATION FRANCO -NORMANDE AU CANADA 201 

mettent pas que le souverain pouvoir soit la propriété ex- 
clusive du Roi " 

Parmi les Francs, le Prologue de la loi Salique dit que : 
l'illustre nation des Francs, constituée par la main de 
Dieu, forte dans la guerre, profonde dans le Conseil, d'une 
noble stature, d'une beauté primitive de sang et de forme, 
plein de courage, de promptitude -jt d'élan, cherchant la 
science sous l'inspiration de Dieu, désirant la justice et 
gardant l'honneur de race selon ses mœurs, dicte la loi Sa- 
lique *'par l'organe des grands, ses chefs." 

Les Francs étaient supérieurs à tous les autres peuples, 
et leurs nobles étaient leurs capitaines à la guerre et leurs 
juges à la paix. Ils restaurèrent l'Empire Romain sur la 
base de leur féodalité et instituèrent pour les élites l'ordre 
de la Chevalerie. 

La féodalité était l'ensemble des lois tt coutumes consti- 
tuant la constitution d'Etat, inviolable en soi, qui régirent 
l'ordre politique et social en France et au Canada sous l'an- 
cien régime. Sous le régime féodal, la royauté ne fut plus 
que le centre autour duquel se groupèrent les états féodaux. 
Une hiérarchie s'établit, chaque seigneur demandant la 
protection et devenant le vassal d'un seigneur plus impor- 
tant, et le Roi n'est que le seigneur des seigneurs. 

Le contrat d'inféodation par lequel le fief était constitué, 
comprenait une double formalité : de la part du vassal, 
l'hommage et le serment de fidélité; de la part du seigneur, 
l'investiture ou mise en possession du fief. Au Canada les 
cérémonies de l'investiture eurent lieu au Château de Saint- 
Louis, à Québec. Le vassal devait au seigneur le service 
militaire, l'assistance dans l'administration de la justice. 
Pour posséder un fief, il fallait être noble. Selon "Le Code 
de la Noblesse," p. 141, la féodalité était un ordre régulier 
et par ce seul avantage elle l'emportait de beaucoup sur l'é- 
poque antérieure. Elle n'avait été constituée ni en vue de 
despotisme (puisque c'est sous son empire et souvent de 
son propre consentement que le peuple s'affranchit, que la 
classe bourgeoise se fortifia), ni en vue de ravilissement 
des esprits (puisque c'est de son temps que la langue, les 



202 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

mœurs, la littérature et les arts sortirent de la barbarie et 
enfantèrent des merveilles), ni en vue de l'égoïsme de la 
classe noble (puisque pendant que le peuple s'enrichit et 
prospéra à l'ombre des vieux manoirs, les seigneurs féo- 
daux s'appauvrirent volontairement pendant deux siècles à 
lutter contre les infidèles et dévouèrent généreusement sous 
le manteau des croisés, ou sous les côtes des mailles du 
chevalier leur existence, leur courage et leur sang à la dé- 
fense des opprimés, des misérables et des faibles). 

La féodalité déploya de hautes vertus et d'admirables 
instincts : elle adoucit les moeurs et, dès qu'elle fut à son 
apogée, un dem.i-siècle suffit pour donner à la France une 
face nouvelle pour la régénérer, pour guérir les blessures 
de cinq siècles de confusion et de désordres. Mais bientôt 
éperonnée par la criminelle malice des démagogues, le tocsin 
des communes sonna (1792) le glas de la monarchie en 
France et les funérailles de l'antique noblesse que la mo- 
narchie plus ambitieuse que prévoyante avait laissée sans 
force. Déjà mutilée par le feu des batailles, avilée et rui- 
née par les courtisanneries royales, démoralisée par les 
sophismes voltairiens, elle finit par tomber sous le hideux 
couteau révolutionnaire et par emporter avec sa constitu- 
tion pour linceul, le salut, la grandeur et l'esprit chevale- 
resque de la France. 

Martin, le grand historien de France, dit : La féodalité 
apporte avec elle un idéal politique; sa théorie est une 
hiérarchie guerrière partant du dernier feudataire posses- 
seur d'une tour, d'un cheval et d'une armure pour s'élever de 
degré en degré jusqu'au Roi, clef de voûte de l'édifice et 
chef de cette grande armée de propriétaires soldats, jus- 
qu'au Roi dont la couronne ne relève que de Dieu et de son 
épée. A tous les degrés de cet ordre de noblesse féodale un 
serment réciproque, renouvelé à chaque mutation des per- 
sonnes, lie le seigneur et le vassal. Le vassal doit se lever 
en armes au ban de son seigneur et siéger comme asses- 
seur dans les plaids seigneuriaux ; le seigneur doit proté- 
ger le vassal dans la jouissance de son fief envers et contre 
tous. Le vassal perd son fief pour félonie envers son sire. 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 203 

Le seigneur perd sa suzeraineté s'il vent priver son vassal 
induement de son fief ou de ses droits de personne et des 
biens. Le vieux droit germanique de se faire justice à soi- 
même est reconnu à tous les degrés en cas d'infraction de 
serment. 

Aujourd'hui en France moderne, une impopularité indélé- 
bile pèse toujours sur le souvenir de la féodalité. La che- 
valerie, au contraire qui semble n'avoir été pourtant que la 
féodalité armée et qui rejetait "dédaigneusement des rangs 
de sa milice l'homme étranger à la caste nobiliaire," a 
trouvé grâce devant l'opinion du peuple ; son nom est resté 
quelque chose de national en France et n'évoque dans la 
mémoire populaire que de vagues souvenirs de courage, de 
loyauté, de générosité, de foi ardente, d'amour idéal et cons- 
tant ; le fantôme chevaleresque apparaît à travers les 
nuages du passé abritant sous son écu sans tache les veu- 
ves, les orphelins, les opprimés et consacrant sa force à la 
défense de la faiblesse et du droit outragé. 

Un mot caractéristique, celui de courtoisie, désigne l'en- 
semble des qualités qui naissent; c'était en effet dans les 
cours d'honneur des châteaux, théâtre des jeux guerriers, 
que se développaient cette galanterie, cette bonne grâce, 
cette politesse, cette générosité qui faisaient le chevalier 
courtois. Le récipiendaire de chevalerie s'agenouillait de- 
vant le parrain qui lui devait conférer l'ordre et ciui lui 
rappelait brièvement les devoirs guerriers, (lue tout cheva- 
lier doit avoir droiture et loyauté ensemble ; il doit proté- 
ger les pauvres gens pour que les riches ne les puissent 
fouler, et soutenir les faibles pour que les forts ne les puis- 
sent honnir. Il se doit éloigner de tout lieu ou gît la trahi- 
son ou l'injustice. Lorsque dames ou demoiselles ont be- 
soin de lui, il les doit aider de son pouvoir. Les chevaliers 
doivent garder la foi inviolablement à tout le monde et 
surtout à leurs compagnons ; ils &e doivent aimer, honorer 
et assister les uns les autres en toute occasion. 

Ceci est en bref l'histoire de la noblesse, le parti princi- 
pal de la constitution de l'Etat. Et il est notable que la 
noblesse ne naquit ni du Roi, ni du peuple—parce que la 



204 LA REVUE FRANCO-AM^JIICAINE 

royauté n'est qu'aune émanation de la noblesse" — mais 
qu'elle naquit de la race aryenne germanique des Francs, 
des Normands et des Goths, qui de sa pureté de sang et 
supériorité d'honneur et d'esprit se prolonge en caste avec 
ses registres généalogiques et signes héraldiques jusqu'à 
nos jours comme la noblesse de nom et des armes. 



Les Souches des Famiiles de la Noblesse de nom et des 
armes, seigneuriale, consulaire, bourgeoise et alum- 
nale dans les Arckives du Collège des Armes du 
Canada. 

Les descendants de ces 
familles en noms de fa- 
mille qui désirent enregis- 
trer les preuves de leur 
noblesse dans les regis- 
tres du Collège et recevoir 
le diplôme, le bouton et 
la décoration de la no- 
blesse de l'Ordre Aryen 
et Seigneurial, doivent en- 
voyer leurs renseigne- 
ments au bureau de cette 
Revue, adressés au Vi- 
comte de Fronsac, maré- 
chal de blason, *' Revue 
Franco- Américaine> 197, 
rue N o t r e-Dame Est, 
Montréal. 

LAW, DUC D'ARKANSAS 

Armes : D'hermine à ia bande de gueules accompagnée de 
deux coq 5 du même, l'un en pointe, l'autre en chef, une bor- 
dure du même, couronne de duc au-dessus d'une couronne 
seigneuriale. 




LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 205 

histoire: Le duché d'Arkansas, créé par le roi Louis 
XIV, fut concédé à M. Jean Law, son ministre des finances, 
en 1715, qui y envoya quinze cents colons parmi lesquels 
était l'ancêtre de Gortschauk le musicien. La famille Law 
est bien célèbre et ancienne dans l'histoire du royaume 
d'Ecosse, où elle possédait plusieurs baronnies depuis des 
siècles. Jean Law, un cadet de cette ancienne et noble fa- 
mille avec son frère fondèrent la branche française de 
cette famille. Les enfants du célèbre financier de Louis 
XV ne laissa pas d'héritiers, mais son frère, un officier gé- 
néral des troupes dans l'Inde orientale française, avait 
l'honneur de transmettre la gloire du nom illustré par un 
maréchal des armées de France sous Napoléon 1er et par 
quelques généraux de distinction. Le chef de cette famille 
en France porte le titre de marquis de Lauriston. 



CAEN, BARON DU CAP TOURMENT 

Armes : D'azur à une fleur de lys d'argent, couronne 
seigneuriale. 

Histoire : Guillaume de Caen, dont le nom est dérivé 
d'une seigneurie en Normandie, un fief noble de haute, 
moyenne et basse justice, avait Thonneur de porter le titre 
de la première baronnie concédée par le roi de France au 
Canada, quoiqu'il fût ensuite dépossédé. La postérité ré- 
side dans la Guadeloupe. 



LIENARD, COMTE DE BEAUJEU 

Armes : D'or au lion de sable armé et lampas.sé de 
gueules. 

Histoire : Cette famille était rangée pendant des siècles et 
depuis le IX siècle parmi les grands feudataires de la 
France. Le nom de Beaujeu de Beaujolis est renommé dans 
l'histoire. De cette famille fut Anne de Beaujeu, reine de 
France. 



206 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Philippe, comte de Beau/eu, chef du gobelet du Roi, gui- 
don des chevaux légers de la garde du Roi et son épouse 
Catherine Gobert eurent un fils : 

Louis Liénardf comte de Beaujeu, chevalier de St-Louis, 
major des troupes envoyées au Canada en l/eo. Il naquti 
en 1682 et épousa à Montréal en 1706 Denise T., fille de 
Jean B. Migeor, remeuse de L. S. les enfants de la famille 
royale. Enfants : I Louise, II Louis J., III Marie J., IV Da- 
niel H., V Marie C, VI Charlotte, VII Louise, VIII Louis, 
IX Marie J. R, X Jean B. G. 

Louis Liinard^ comte de Beaujeu, né en 17 16, fils du précé- 
dent, seigneur de Villemonde, lieutenant des troupes, 
épousa (Québec 1747) Louise C, fille de François C. Cugnet, 
et ensuite Geneviève, fille de Paul J. Lemoyne (1753), de la 
famille du baron de Longueuil. Enfants : I Julie L., II Eli- 
zabeth G., III Marie L., IV François, V Marie. Le chef 
actuel de la famille est Marie, Jules, Georges, Raoul, Mo- 
nougahéla Saveuse, vicomte de Beaujeu, et membre du 
conseil de l'Ordre Seigneurial. Cette famille a donné au 
Canada un des héros de son histoire : Daniel Hyacinthe de 
Beaujeu, commandant au fort Duquesne sur l'Ohio, qui dé- 
fit le général anglais Braddock et son armée de plus de 
2,000 réguliers avec à peine 600 Canadiens-Français et 
Peaux Rouges. 

* 
* -* 

LORE 

Armes : D'hermine à trois quintefeuilles de gueules. 
Couronne seigneuriale. 

Histoire : Maison d'origine chevaleresque qui a pris son 
nom d'une terre située à trois lieues de Mans et où l'on 
comptait cent quarante-sept feux. Elle florissait dès le 
treizième siècle, et avait contracté des alliances avec les 
plus anciennes familles de l'Anjou, du Poitou, du Maine 
et de la Touraine. 



LA NATION FRANCO- NORMANDE AU CANADA 207 

PREVOST DE ST-FRANCOIS 

Armes : Tiercé au l d'azur au croissant d'argent ; au 2 
d'or à trois étoiles d'azur ; au 3 de sable à la sirène d'ar- 
gent. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Famille qui a donné Robert Prévost, seigneur 
de Montreuil du Péreux, trésorier, receveur général et 
payeur des rentes de l'hôtel de ville de Paris. Né vers l'an 
1654, ^ut reçu conseiller-secrétaire du Roi, de sa maison et 
de la couronne de France et de ses finances. Cette famille 
en obtint les provisions le 3 mai 1708. 

Jean B. Prévost, sieur de St-François, représentait cette 
famille au Canada en 1683, date de son mariage à Beau- 
port avec Marie, fille de Martin Giroci. Mais il épousa 
ensuite en 1712 à Ste-Famille, Marie G., fille de Jean Sedi- 
lot. Son père fut Martin et son srand-père et grand'- 
mère furent Pierre, et Charlotte (View) Prévost Montreuil 
sur Bois de Vincennes. 

* 

•* * 

DE LA MOTHE DE CADILLAC 

Armes : De gueules au lion d'or, la patte dextre surmon- 
tée d'une étoile du même au canton dextre de l'écu. Devise : 
Hinc lucet, hinc dimicat. Couronne seigneuriale. 

histoire : La famille de La Mothe est une des plus an- 
ciennes du Vivarais ; elle établit par actes authentiques sa 
filiation depuis l'an 1371. Elle a porté jusqu'en 1545 le 
nom de Chalendar, époque à laquelle elle a pris le nom de 
La Mothe. Lors de la vérification des titres de noblesse, 
des jugements, à la date du 7 juillet 1668 et au 1er septembre 
1669 la lui confirmèrent sous ce nom dans les provinces du 
Languedoc et du Dauphiné. Presque tous les membres de 
cette famille ont servi successivement dans les pages de 
la Chambre et de la petite écurie et ont tenu des emplois 
élevés dans la marine et dans l'armée territoriale. Le titre 
de comte a toujours été à la famille qui jouissait, avant 
1789, de tous les droits seigneuriaux. 



208 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Antoine de La Mothe, sieur de Cadillac, de cette famille, 
était capitaine en 1699 commandant le fort Pontchatrain 
dans la Louisiane, de laquelle province il devenait gouver- 
neur en 1714. Il naquit en 1661, fils de Jean de La Mothe 
(frère du marquis de Jourdis) et de Jeanne de Malenfant 
(Toulouse). Il épousa à Québec en 1687 Marie Thérèse, fille 
de Denis Guyon. 

* * 

AMYOT DE ST,E-CROlX 

Armes : D'azur à la bande d'argent chargée de 5 mou- 
chetures d'hermine de sable posées dans le sens de la 
bande. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Cette famille avait donné beaucoup d'hommes 
illustres dans la litérature et les arts en France. Elle est 
d'origine normande et fut établie à Moyencourt en Nor- 
mandie. 

Mathieu Amyot, né à Chartres (Normandie) marié au Ca- 
nada à Marie, fille de Pierre Miville à Québec en 1650. 
Son père et sa mère furent Philippe Amyot (Chartres) et 
Anne Convent, fille de Guillaume et d'Antoinette de Long- 
val, évêché de Soissons. Par la recommandation du mi- 
nistre Talon auprès du Roi, il fut doté de la seigneurie voi- 
sine de Ste-Croix. Son fils : 

Charles Amyot, seigneur de Vincelette, marchand, né 
en 1650, épousa Geneviève, fille de François de Chavi- 
gny, sieur de Berchereau-Créancé en Champagne, et de 
son épouse Eléonore de Grandmaison. Son fils : 

Charles Joseph Amyot, seigneur du Cap St Ignace, épousa 
en 1691 Marie Gabrielle, fille de Jean Hautmonay. Issu 
de lui fut : 

Gabriel J. Amyot, sieur de Hautmonay, qui épousa à Qué- 
bec en 1741, Marie, fille de J. B. La Coudray. 

* 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 209 

AVICE DE LAGARDE 

Armes : D'azur à 3 diamants taillés en triangle posés sur 
leur pointe. Chaque diamant à 3 facettes. Couronne 
seigneuriale. 

Histoire : D'une ancienne famille de Poitou, Charles H. 
Avice, sieur de Mougon, exempt des Gardes du Roi, co- 
lonel de cavalerie, épousa Blanche Colombe de Rasilly 
(N.-D. de Niort, Poitiers) et son fils : 

Michel M. Avice, seigneur de la Garde au Canada, 
épousa à Montréal en 1760 Marie A., fille de Louis Prud'- 
homme. 

* 

AUDET DE BAYEUL 

Armes : D'azur à 3 épées d'argent pointes en bas. Cou- 
ronne seigneuriale. 

Histoire : De cette famille d'Odet ou Audet de Bretagne, 
est dérivé : 

Louis Audet, sieur de Bayeul au Canada, marié en 1702, à 
Contrecœur, à Madeleine, fille de Toussaint Chrétien, et en- 
suite en 1702 (Isle de Jersey), à Marie A., fille d'Antoine 
Trottier. 

* 
* * 

D'AMOURS DE CHAUFOURS 

Armes : D'argent à trois clous de sable surmontés d'un 
sanglier du même. Couronne seigneuriale. 

Histoire: Mathieu D'Amours, seigneur de Chaufours, un 
des grands seigneurs du Canada, né en 1518, marié (Qué- 
bec, 1652) à Marie, fille de Nicolas Marsolet. Il fut fils de 
Louis D'Amours, conseiller du Roi en son château à Paris, 
et d'Elisabeth Tessier (St-Paul, Paris), et la cinquième gé- 
nération de François D'Amours, seigneur du Serin (1490), 
maître de l'Hôtel de Sa Majesté Louis XII. Un.des frères 
de Mathieu (Gabriel) était aumônier de S. M. le Roi Louis 



210 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

XIV en 1664, et un autre (Pierre), chevalier et maréchal des 
champs. Mathieu avait plusieurs fils dont : 

Louis D'Amours^ sieur de Jemsey en Acadie, né en 1655, 
épousa en 1686, à Québec, Marguerite, fille de Simon 
Guyon. 

René D'Amours^ sieur de Clignancourt, né en 1660, épousa 
Françoise C, fille de Charles Le Gardeur. 

Mathieu D'Amours^ sieur de Preneuse, né en 1657, épousa 
Louise, fille de Simon Guyon. 

Charles D'Amours, sieur de Louvière, né en 1662 (rivière 
St-Jean, Acadie), épousa en 1698, Marie A., fille de François 
Genaple, et ensuite à Port Royal, Acadie, Marie A., fille 
de Pierre Thibodeau et de n Jeanne Terio. 

Bernard d'Amours, sieur de Plaine, officier à Port Royal, 
Acadie, marié à une fille de La Borgne de Belleisle. 



ADHELMAR DE ST-MARTIN, ETC. 

Armes : D'or à 3 bandes d'azur. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Ancienne famille de Provence de laquelle était 
Antoine Adhémar, sieur de St-Martin, notaire royal au 
Canada, né en 1740, fils de Michel Adhémar et de Cécile 
Dalbe (St-Salvy, d'Alby, haut Languedoc), qui épousa Ge- 
neviève, fille d'Antoine Segeot et de Marguerite ruffel, St- 
André-des-Arts, Paris. De la même famille aussi en Ca- 
nada était : 

Gaspard Adhémar, seigneur de Lantagnac, fils d^Antoine, 
gouverneur de Manton, Provence, et de Jeanne de Truck. 
Il était chevalier et lieutenant, marié (Québec 1720) à Gene- 
viève, fille de Mathieu, sieur de Lino. 



BOURGONNIERE DE HAUTEVILLE 

Armes : De gueules au chevron d'or, accompagné de 3 
croissants d'argent. Couronne seigneuriale. 



LA NATION FRANCO NORMANDE AU CANADA 211 

Histoire : Le premier de cette illustre famille au Canada 
fut: 

Barthélémy François Bourgonnière, sieur de Hauteville, 
secrétaire du gouverneur, né en 1666, fils de Yves Bourgon- 
nière, notaire royal de Bayeux, et de Françoise Testu. Il 
épousa (Québec 1696) Marie A., fille de Jean Levrard. 

RIGAULT, MARQUIS DE VAUDREUIL 

Armes : D'argent au lion de gueules, couronné d'or. Cou- 
ronne seigneuriale. 

Histoire : Les seigneurs de Rigault furent d'une haute, 
ancienne et puissante race à St-Papoul, en France. 

Jean L. de Rigault, seigneur de Castel-Verdun et de Vau- 
dreuil, accompagna les troupes de France au Canada 
comme officier supérieur. Il épousa à Québec, en 1690, 
Louise E., fille de Pierre de Joybert, seigneur de Soulange. 
Ses enfants : I Louis P., II Philippe A., III Pierre, IV Hec- 
tor, V François, VI Joseph H., VII Louise E. 

Louis Philippe de Rigault, marquis de Vaudreuil, capi- 
taine des gardes, né en 1691, fils du précédent, fut succédé 
par son frère : 

Philippe Anaud de Rigault, marquis de Vaudreuil, der- 
nier gouverneur-général du Canada pour le Roi de France 
Louis XV en 1/59, naquit en 1705 et épousa Antoinette 
Colombel. 

Le marquis de Vaudreuil aussi fut gouverneur de la 
Louisiane et lorsque la collection Vaudreuil, contenant les 
archives du Canada et de la Louisiane de son administra- 
tion, fut dotée à la Louisiane par l'héritier du titre dans le 
XIX siècle, l'administration anglaise au Canada se félicita 
de la perte de cette collection. 

* 
* * 

DE ST-VINCENT, BARON DE NARCY 

Armes : Ecartelé aux l et 4 d'or à un bœuf passant de 
gueules, clarine du même, au canton senestre d'azur chargé 
d'une croix potencée et alésée d'or ; aux 2 et 3 d'or à une 



212 LA REVUE FRANCO -AMÉRICAINE 

cloche de gueules. Couronne de baron et de seigneur. 
Cimier : un bœuf issuant entre deux bannières aux armes 
du deuxième. Aussi couronne seigneuriale. 

Histoire : Cette famille est ancienne et noble dans la 
Champagne et les Pays-Bas. 

Pierre de St-Vinceat, baron de Narcy en Champagne, 
premier capitaine des troupes du pays, chevalier de St- 
Louis, né en Iô6o, épousa Marie Antoinette Ducjard. En- 
fants : I Marie H., II Henri A., III Jean C, IV Daniel, V 
Elisabeth. 

Henri Albert de St- Vincent, fils du précédent baron de 
Narcy, officier des troupes à Lorette (Canada) en 1730, 
épousa (Québec 1719), Marie M. L., fille du seigneur Jacques 
Le Vasseur. Enfants : I Thomas A., II Marie T. E., III 
Charles A. 

Thomas Antoine de St- Vincent, baron de Narcy, fils du 
précédent dont les descendants continuent les titres et les 
droits de famille. 



TONTY, BARON DE PALUDY 

Armes : D'argent à la bande engraillée de sable. Ci- 
mier : Un oiseau au naturel affronté de 3 plumes d'autru- 
che de gueules comme descendant des comtes Dondi à Ve- 
nise. Couronne de baron et de seigneur. 

Histoire : Laurent Tonty épousa Isabelle de Liette et son 
fils fut : 

Alphonse Tonty, baron de Paludy capitaine-comman- 
dant le poste de Détroit, né en 1659, marié d'abord (Mont- 
réal 1689) à Anne, fille de Pierre Picoté, famille seigneuriale 
de Bellestre, et ensuite en 1717 à Marie A., fille de Jacques 
Roch La Marque. Enfants : I Marie H., II Louis, III Char- 
les II, IV Claude, V Thérèse, VI Pierre A., VII, Marie J. 

Charles Henri Joseph Tonty, baron de Paludy, gouver- 
neur du fort St-Louis, sur le Mississipi, fils du précédent, 
marié (Chambly 1722) à Marie M., fille de Pierre Savourin, 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 213 

et ensuite à Louise, fille de Charles Renaud (1732). En- 
fants : I Angélique et des autres parmi lesquels a été 
transmis le titre de Paludy. Il était le fondateur des 
villes de Little Rock et de Preoria, et appelé le " Père d'Ar- 
kansas." 

(A suivre.) 



:o:- 



Etud 



e sociale 



Le Canada est un pays riche et prospère. On le dit par- 
tout, même à l'étranger, et nous avons fini par y croire, 
lorsque c'est par là que nous aurions dû commencer. Il faut 
donc le répéter afin que personne ne l'ignore, surtout ceux 
qui ne participent pas à la richesse nationale dans la 
mesure qui devrait leur en revenir. Cela pourra les porter 
à se demander pourquoi ils ne jouissent pas de toute leur 
part de prospérité, et il n'en résultera que du bien au point 
de vue social. Il faut savoir de quoi l'on souffre pour y 
remédier, et c'est en remontant de l'effet à la cause que l'on 
y arrive le mieux. 

Nos gouvernants ont le pouvoir de maintenir l'équilibre 
économique, et ils doivent le faire de telle sorte qu'aucune 
classe de la Société ne soit plus favorisée qu'une autre. Ils 
ont souvent la bonne volonté de le faire, mais leurs bonnes 
intentions sont aussi souvent faussées par la partisannerie 
moutonnière, trop facilement satisfaite. C'est par elle que 
nous manquons à notre devoir de les renseigner sur les 
besoins réels et pressants. Pour bien diriger il faut bien 
connaître, et comment arriver à la vérité économique 
lorsque la plupart des électeurs sont des politiciens com- 
promis avant d'être des économistes de bonne volonté. 

Il y a d'heureuses exceptions et votre excellente Revue 
est avec les meilleures. Cependant son nom ne nous rap- 
pelle pas moins que la race française en Amérique est par- 
tagée en deux grands tronçons. Si nous remontons à l'épo- 
que de la séparation, qui s'effectua surtout entre l86oet 1875, 
il faut bien dire qu'il ne fut rien fait de pratique pour 
enrayer un mouvement que Ton a justement considéré 
comme une calamité nationale. Nous aurions dû élever le 
principe économique remédiateur à la hauteur d'une ques- 
tion nationale; l'on préféra dans le temps en faire une 



ÉTUDE SOCIALE 215 

question de parti, quitte à en déplorer par la suite les 
conséquences néfastes. 

Nous avons constaté brièvement sans discuter, voulant 
seulement en arriver à formuler un vœu, qui est celui-ci : 
C'est que les continuateurs de ceux qui nous donnèrent la 
protection, cause principale de la prospérité que nous 
constations au début, complètent la grande œuvre des ini- 
tiateurs de cette politique bienfaisante, en mettant les 
questions de tarif hors du domaine de la politique active 
et des débats stériles de parti. 



Si le Canada est riche et prospère, la richesse n'est pas 
également répartie entre les différentes races qui composent 
la nation. Nos compatriotes sont d'excellents travailleurs, 
et leur activité contribue grandement au développement 
de la richesse nationale. Néanmoins la race française 
n'est pas cotée bien haut que nous sachions dans la fi- 
nance. Le Star de Montréal donnait à la fin de 1911 une 
liste de cent^millionnaires de notre métropole, et dans cette 
nomenclature on ne relevait que trois noms français : For- 
get, Beaubien et Béique. 

Notre nationalité produit peut-être autant qu'une autre 
en Canada ; ce qui est certain, c'est que nous sommes- 
moins outillés que les autres pour conserver et bénéficie/ 
des fruits de notre production. La finance, c'est l'argent 
des autres, a dit un économiste. La finance en France a 
été grandement alimentée par l'épargne populaire, qui a 
fait des prodiges. Il faut qu'il en soit ainsi pour les nôtres 
dans ce pays, malgré que la situation soit bien différente. 
Il y a dans notre ancienne mère-patrie unité nationale, 
tandis qu'ici plusieurs nationalités se coudoient sans se fu- 
sionner. Mais elles peuvent se coaliser contre une autre et 
c'est alors que la vigilance est le prix de la liberté. L'asser- 
vissement par le capital est une vassalité qui n'est pas 
plus désirable qu'une autre servitude. 

Lorsqu'il n'y a point unité de race, il ne peut y avoir 



216 LÀ REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

unité d^action financière, et c'est la nationalité qui a le 
plus grand nombre d'institutions financières, qui profite 
le plus de l'argent des autres. Il faut donc un mot 
d'ordre : alors faisons surgir des organisations qui offrent 
des placements sûrs et fructueux à l'épargne populaire, 
tout en servant à l'accumulation des capitaux. Organi- 
sons surtout dans les branches où nous faisons la plus 
piètre figure. De plus, ne copions pas trop les institu- 
tions étrangères, car notre mentalité étant différente, 
nous n'y trouverions pas toujours le succès. Adaptons 
plus tôt, et ce qui est mieux, créons ce qui est indispen- 
sable à nos besoins actuels, sans cesser d'améliorer et de 
perfectionner ce qui existe déjà. 

N'oublions pas que dans un pays comme le nôtre, 
une race ne peut être maîtresse de ses destinées sans 
contrôler les institutions qui reçoivent ses épargnes, et nous 
trouverons là le but vers lequel doivent tendre nos efforts. 
C'est en cherchant une solution aussi pratique à nos pro- 
blèmes sociaux que nous assoirons l'avenir sur des bases 
solides. Nous avons tous les éléments nécessaires à la for- 
mation d'organisations sérieuses, capables de produire la 
plus grande somme de bien. Il ne s'agit que de les réunir 
et de les mettre en action. Les grands financiers n'ont pas 
toujours le temps de penser aux petits. Pourquoi ces der- 
niers ne prendraient-ils pas l'initiative d'œuvres qui con- 
tribueront à leur émancipation financière } 

Nous terminerons cette courte étude en signalant deux 
organisations nouvelles qui promettent beaucoup et qui 
tiendront tout ce qu'elles font espérer : l'une est 1' "Epar- 
gne Foncière," l'autre est la "Société Hypothécaire.'' Elles 
sont le résultat d'une étude approfondie de la situation et 
des nécessités présentes. M. P. Bilaudeau eut le premier 
l'idée de 1' " Epargne Foncière " et son travail serait peut- 
être demeuré à l'état de projet sans les encouragements de 
MM. J.-L. K.-Laflamme et J.-A. Lefebvre, qui non seule- 



ÉTUDE SOCIALE 217 

ment approuvèrent la suggestion mais insistèrent pour 
qu'elle prît au plus tôt une forme réelle et active. 

L' " Epargne Foncière" est sous demande d'incorpora- 
tion et, en attendant les lettres patentes qui en feront défi- 
nitivement une corporation, elle a ouvert ses bureaux au 
No 71a, rue Saint-Jacques, Montréal. Ceux>de nos amis qui 
s'intéressent à l'oeuvre naissante auront de plus amples 
informations en s'adressant à la REVUE. Disons de suite 
que cette Compagnie se propose de demander à ses adhé- 
rents une piastre par semaine pour en faire le placement 
sur propriétés foncières, à Montréal. C'Qst un placement 
de tout repos et qui produira les meilleurs résultats. Ainsi 
celui qui n'a que deux ou trois cents piastres ne peut, dans 
l'état actuel du marché foncier, faire une transaction consi- 
dérable, mais par 1' " Epargne Foncière,'^ qui réunira la mise 
de chacun, l'opération peut se faire avec le plus grand 
avantage. 

Saint-Sorlin. 



■:o: 



Revue des faits et des oeuvres 



Nos compatriotes de l'ouest américain 

Il n'est pas trop tard pour signaler aux lecteurs de la 
Revue la quatorzième convention de l'Union des Sociétés 
canadiennes-françaises de l'ouest américain, tenue, dans 
le mois de septembre, à Iron Mountain (Michigan). 

A cette convention on a adopté les taux du Congrès fra- 
ternel, qui sont, on le sait, le tarif minimum à exiger par 
une société si elle désire se maintenir. La société, à l'ave- 
nir, émettra des polices sur la vie de ses membres pour des 
sommes variant de $250 à $2,000. Les conventions de la 
société auront lieu tous les trois ans le 3e mardi de sep- 
tembre. La prochaine convention aura lieu à Alpena, 
Mich. 

L'Union des sociétés a choisi le bureau suivant : 

Chapelain — R. P. Farceau, de Iron Mountain, Mich. 

Président— Mathias Filion, d'Escanaba, Mich. 

1er vice-président — Emile F. Prince, de Lake Linden, 
Mich. 

2e vice-président — Ant. Chouinard, de Minneapolis. 

Secrétaire — Eusèbe Bertrand, de Marquette, Mich. 

Trésorier — Henri Routhier, d'Ishpeming, Mich. 

Médecin-réviseur — Dr Charles F. Pequenot, de Détroit, 
Mich. 

Directeurs— Eugène Ménard, Sault Ste-Marie, Mich.; F. 
X. Normand, Iron Mountain, Mich.; F. Cloutier, Calumet, 
Mich. 

L'Ecole Sociale Populaire 

C'est une œuvre canadienne de fondation récente ; elle 
est appelée à faire beaucoup de bien, si elle reçoit du pu- 
blic l'encouragement qu'elle mérite. L'E. S. P. prit nais- 



revije des faits et des œuvres 219 

sance à Montréal, en janvier 191 1, dans un congrès inter- 
diocésain convoqué par la Fédération générale des Ligues 
du Sacré-Cœur; huit diocèses y étaient représentés. L'E- 
cole veut " travailler au salut du peuple et à Tamélioration 
de son sort, en propageant l'idée d'association catholique, 
surtout sur le terrain professionnel." Les œuvres dont elle 
cherche à provoquer l'établissement sont : "les caisses ru- 
rales et ouvrières, les secrétariats ouvriers ou bourses du 
travail, les unions professionnelles, les ateliers d'appren- 
tissage, les patronages, les sociétés coopératives, les habi- 
tations à bon marché, etc." Parmi les principaux moyens 
d'action on remarque : I. les tracts périodiques ; 2. les cer- 
cles d'études sociales; 3. les groupes de conférenciers ; 
4. les secrétariats sociaux ; 5. les cours de l'Ecole ; 6. le re- 
crutement des membres actifs. L'E. S. P. a aussi l'inten- 
tion, aussitôt que les ressources le permettront, de fonder 
une chaire d'études sociales, une bibliothèque sociale pu- 
blique, et d'organiser des journées sociales. " Prêtres et 
laïques, a dit S. G. Mgr Bruchési, dans une belle lettre aux 
organisateurs, unissez-vous pour étudier les problèmes éco- 
nomiques à la lumière de l'Evangile... L'Eglise compte sur 
vous et la patrie vous sera reconnaissante, parce que vous 
hériterez à brève échéance de la popularité du socialisme." 
L'Ecole est administrée par un "Conseil central" et par un 
"Bureau de direction." "Les membres d'honneur" se di- 
visent en deux catégories : a) " fondateurs," qui contribuent 
$500 ou plus ; b) " bienfaiteurs," qui donnent $100 en un ou 
plusieurs versements. " Les membres actifs" sont, soit : a) 
"correspondants," nommés par NN. SS. les Evêques ; soit 
b) "actifs proprement dits," qui prennent part aux travaux 
de l'Ecole et paient la contribution annuelle de $1, en re- 
tour de laquelle ils reçoivent les grands tracts et sont admis 
aux conférences gratuitement. Comme les cercles d'études 
peuvent être agrégés à l'E. S. P., nous invitons les cercles 
de l'A. C. J. C. à se mettre en communication avec notre 
vice-président, Arthur Saint-Pierre, qui est le secrétaire de 
l'E. S. P. et se fera un plaisir de fournir tous les renseigne- 



220 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

ments désirés. L'adresse du " Secrétariat de l'Ecole So- 
ciale Populaire est : 1075, rue Rachel, Montréal. 

Retour au catholicisme 

A Paris, dans la *' Revue de l'Archiconfrérie de N.-D. de 
la Compassion," M. l'abbé Billecocq a dressé le tableau des 
principales conversions de protestants anglais au cours de 
l'année 1910. 

On connaît déjà les plus remarquables parmi ces con- 
versions, notamment celle des pasteurs de Brighton entrés 
en conflit avec leur évêque sur la question du culte public 
à rendre au Saint-Sacrement. 

En dehors de ces retours sensationnels opérés à Brighton, 
M. Billecocq signale la conversion de onze autres ministres 
protestants et donne une longue liste de notables convertis, 
parmi lesquels une nièce de M. Asquith, premier ministre, 
et de hauts fonctionnaires civils et militaires d'Angleterre. 
Après quoi, l'autorité ajoute : 

" Après cette énumération des conversions les plus no- 
tables, nous pourrions ajouter comme saint Jean dans l'A- 
pocalypse : ** après cela je vis une foule immense que per- 
sonne ne pouvait compter," car indépendamment des 200 
conversions de Brighton, enregistrées ci-dessus, la " Lamp " 
de Garrison, de mars dernier, affirme que dans le seul dio- 
cèse de Philadelphie, plus de 300 convertis ont été confir- 
més en mai 1910; et 1'" Examiner" de Bombay, du 25 fé- 
vrier dernier, nous fournit, pour la même année, les conso- 
lantes données qu'on va lire. 

Et il énumère des conversions globales parmi lesquelles 
nous relevons, en décembre, celle de \^ étudiants de St- 
Louis aux Etats-Unis. M. Billecocq peut donc conclure 
sans vain optimisme : 

" L'année 1910 est une de celles qui ont vu le plus de 
conversions, et parmi ces retours un grand nombre de la 
plus haute importance... Mais ce qui est plus consolant en- 
core, c'est de penser que cette statistique est loin d'être 
complète et qu'en IQIO il y a eu, en dehors de ces conver- 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 221 

sions, un grand nombre d'autres ignorées, qui ont contri- 
bué, comme les plus éclatantes, à augmenter dans la région 
où elles se sont produites, le prestige de l'Eglise catholi- 
que. Le mouvement vers Rome s'accentue tous les jours 
davantage, parce que nos frères séparés se rendent de plus 
en plus compte de l'impuissance du protestantisme à leur 
transmettre intégrale et pure la doctrine de Jésus-Christ." 

Français et Allemands au Maroc 

La France et l'Allemagne ne se battront pas au sujet du 
Maroc. Il fallait bien s'y attendre un peu. Pour une fois, 
les diplomates auront suivi le conseil de l'abbé Barthélémy : 
" Toute guerre finit par là où elle devrait commencer — la 
paix." Ils ont conclu un accord dont voici les articles 
essentiels : 

L'Allemagne reconnaît à la France le droit d'établir son 
protectorat sur le Maroc, que les deux nations vont s'appli- 
quer à faire reconnaître par les puissances signataires de 
l'acte d'Algésiras. 

En ce qui concerne le Maroc, la France consent à respec- 
ter la liberté économique et commerciale mentionnée dans 
les traités existants. 

Comme compensation, la France cède à l'Allemagne en- 
viron 250,000 kilomètres carrés de territoire dans le nord 
du Congo, voisin du Cameroun. 

Le territoire cédé est habité par un million de nègres en- 
viron, et son commerce annuel est évalué à 12 millions de 
francs. 

La nouvelle frontière de la colonie allemande part de la 
baie de Monda jusqu'à la rivière Sangha, puis à la rivière 
Kandeko et par le Congo rejoint le lac Tchad en suivant 
les rivières Oubanghi et Logoué. 

La France conserve le droit d'exploiter les lignes de che- 
min de fer sur le territoire allemand, afin de réunir les diffé- 
rentes parties de ses colonies de l'Afrique occidentale. 
L'accord ne touche en rien le Togoland, mais l'Allemagne 
cède la partie du Cameroun appelée le Bec de Canard s'é- 
tendant de la rivière Chari à la rivière Logoué. 



222 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Elle cède tout le territoire réclamé par la France pendant 
la longue controverse relative à la délimitation des fron- 
tières du Togoland et du Dahomey. 

Elle accorde à la France le droit d'établir une ligne de 
postes le long de la rivière Benoué et le Mayo Kebbi sur le 
territoire du Cameroun. De cette façon les communications 
seront assurées entre les bassins du lac Tchad et du Niger. 

La France et l'Allemagne acceptent de soumettre au tri- 
bunal de la Haye toutes les difficultés qui pourraient surgir 
par la suite. 

La seule allusion aux droits commerciaux dans les terri- 
toires cédés, est l'entente mutuelle de respecter les droits 
des compagnies y ayant des concessions. 

Et maintenant, si vous lisiez tous les journaux allemands 
et français, vous finiriez par croire que des deux côtés on a 
fait un marché de dupes ! 

Plus de biilets à la porte de Téglise 

Son Excellence Mgr Diomède Falconio, délégué aposto- 
lique à Washington, a adressé à tous les archevêques et 
évêques des Etats-Unis, la lettre circulaire dont la teneur 
suit : 

Délégation Apostolique, à Washington. 
Monseigneur, 

Plusieurs fois déjà des plaintes m'ont été adressées au 
sujet de cette coutume qui existe en maints endroits, de 
percevoir à la porte des églises un certain prix d'entrée, de 
la part de ceux qui viennent assister à la messe, ainsi qu'à 
divers autres offices. 

J'ai même appris que dans diverses localités des billets 
se vendent habituellement pour entrer à l'église à l'occasion 
de plusieurs fêtes, telles que Noël et Pâques. Ces billets 
sont exigibles à la porte de l'église. 

Une enquête était devenue nécessaire. Elle fut faite, et 
il en résulte que les plaintes sus-relatées sont malheureuse- 
ment trop vraies. La coutume que nous déplorons est en 
vigueur dans différentes paroisses de la plupart des dio- 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 223 

cèses. Les Ordinaires intéressés ont d'ailleurs été préve- 
nus dûment par moi déjà, de mettre fin à cet état de choses. 

Comme la coutume de percevoir de l'argent selon les mé- 
thodes précitées est réellement répréhensible, comme cette 
coutume a déjà été défendue et condamnée et qu'elle peut 
aisément se propager tout en causant davantage de scan- 
dale encore, non seulement chez les catholiques, mais aussi 
chez ceux qui ne le sont pas, j'ai cru de mon devoir devons 
expédier cette lettre-circulaire. 

On sait depuis longtemps combien le Saint-Siège a ré- 
prouvé sévèrement de telles méthodes. Ces méthodes ont 
été condamnées d'une manière très explicite par le Pape 
Pie IX en 1862. Non moins explicites que la susdite répro- 
bation sont les prévisions adoptées par le second et le 
troisième conciles pléniers de Baltimore, sur le même sujet 
(cfr. conc. Pién. Balt. Il, No, 397 et conc. Plén. Balt. III, 
No. 288). A tout cela, il faut ajouter que la Sacrée Con- 
grégation de la Propagande a adressé aux évêques des 
Etats-Unis, à la date du 15 août 1869, une lettre disant no- 
tamment : *' Praxim pecunias exigendi ad fores ecclesiarum 
ut fidèles ingredi possint, et divinis mysteriis adesse. . . pe- 
nitus aboleri atque eliminari cupiens, S. Congregatio A. 
Tuam nunc in Domino adhortari non desinit, ut omnem cu- 
ram conféras, si forte in aliquibus istius diocesis locis con- 
suetudinem hujusmodi invaluisse noveris, NE ULLI OM- 
NINO COLLECTORES, quando christifideles in ecclesiam 
ingrediuntur quo divinis mysteriis adstare, vel verbum Dei 
audire possint, ad earumdem ecclesiarum fores ponan- 
tur." (i) 

Je tiens à vous dire en outre que le 22 mai 1908, Son Emi- 
nence le cardinal-préfet de la Propagande, ayant reçu per- 
sonnellement des plaintes au sujet de la coutume funeste 
qui fait l'objet de la présente lettre, m'ordonna de prendre 
des mesures afin de prévenir la répétition d'abus sembla- 



(i)Xe ne sont pas les seules règles des conciles de Baltimore restées 
lettre morte pour nos évêques américains. L'histoire de la " Corporation 
Sole " en est un autre exemple ! (Réd.) 



224 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

bles. Conformément à cet ordre, je prévins les évêques 
dans les diocèses desquels les dits abus se commet- 
taient. 

Après tout ce que je viens de dire, Votre Grandeur, qui 
considère la dignité de TEglise et le salut des âmes comme 
première loi, sera de plus en plus convaincue de la néces- 
sité de faire cesser radicalement des faits aussi perni- 
cieux. 

Conséquemment je vous requiers de donner l'ordre aux 
curés de votre diocèse de mettre fin à toutes les coutumes du 
genre de celles dont j'ai parlé plus haut, si ces coutumes 
existent déjà dans leurs paroisses, et de ne permettre sous 
aucun prétexte de les mettre en pratique si elles n'existent 
pas. 

Je sais parfaitement que dans certaines églises on per- 
çoit de l'argent à la porte non à titre de don, mais en paie- 
ment des places de banc. Cette habitude elle-même doit 
êiire abolie, car en outre qu'elle jette une impression défa- 
vorable sur nous et qu'elle a été la cause reconnue de faits 
très regrettables, elle se trouve directement et manifeste- 
ment opposée à l'esprit de la lettre sus-relatée, émanant de 
la Sacrée Congrégation de la Propagande. Dans cette 
lettre, en effet, il est dit d'une manière explicite : "Ne ulli 
omnino collectores. . . ad ecclesiarum fores ponantur " — que 
cette coutume soit donc elle aussi abolie. 

Toutefois, afin que le revenu des bancs ne soit pas perdu, 
Votre Grandeur pourra mettre en vigueur quelque autre 
méthode contre laquelle nulle objection ne puisse s'éle- 
ver. 

Il n'est point besoin de dire naturellement que la pré- 
sente lettre n'empêchera pas la distribution de billets don- 
nés gratuitement, lorsque des circonstances spéciales né- 
cessiteront leur emploi. 

Je suis convaincu. Monseigneur, que Votre Grandeur va 
mettre à exécution sans retard ce que je viens d'ordonner 
comme un devoir de conscience et qu'Elle va en même 
temps annoncer de ma part à son clergé que si, à l'avenir, 
d'autres plaintes bien fondées me sont adressées relative- 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 225 

ment à des faits du genre de ceux qui ont motivé cette 
lettre, le curé responsable sera très sévèrement puni ! 

Veuillez donc, Monseigneur, m'accuser réception de cette 
lettre. 

Respectueusement à vous en N. S. J. C. 

(Signé) D. FALCONIO, 

Délégué Apostolique. 

Ouvriers anglais et ouvriers américains 

Parmi les arguments sans nombre qui ont été invoqués 
par les républicains aux cours des récentes élections lo- 
cales aux Etats-Unis, il en est de fort ingénieux. Ainsi, 
les républicains qui depuis cinquante ans ont défendu les 
théories protectionnistes, se sont surtout appliqués à faire 
voir aux ouvriers les effets que pourrait avoir sur leurs sa- 
laires la révision du tarif promise par les démocrates. Et 
ils concluaient que pour être certains de défaire les démo- 
crates aux prochaines élections présidentielles, il fallait, 
dès cette année, organiser les forces protectionnistes et en- 
voyer des majorités républicaines dans toutes les législa- 
tures locales. Et on a suivi ce conseil à tel point que le 
'^ Tammany Hall," la grande et longtemps toute-puissante 
organisation irlando-démocratique de New- York, a subi 
une des plus rudes défaites de son histoire. 

On lira avec intérêt cette comparaison établie entre les 
ouvriers anglais et les ouvriers américains, qui a été publiée 
dans la presse franco-américaine. On attire l'attention des 
ouvriers en textile sur les gages payés par deux manufac- 
turiers, un anglais et un américain, puis sur la différence 
du coût de la vie dans les deux pays, les chiffres donné!: 
étant ceux des deux compagnies mises en cause, Joseph 
Beun & Fils, de Clayton, Angleterre, et la Compagnie 
Greystone, du Rhode Island. 

En résumé, on démontrait que sous un tarif protecteur, 
l'ouvrier américain reçoit 130 pour cent de plus que l'ou- 
vrier anglais, tandis que ses denrées et son loyer ne lui coû- 
taient que 52 p.c. plus cher. 



226 



LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 



GAGES COMPARES PAR SEMAINE sSlford* 

Woolsorters (day work) $7-79 

Men box rainders 4.30 

Noble comb minders 4.87 

Can gill minders 3.04 

Drawers 3.04 

Rovers 2.68 

Spinning overlookers 7.30 

Girl spinners 2,74 

DoflFers 2.19 

Girl twisters ^ 2.68 

Girl warpers 3.16 

Weavers 3.85 

Weaving overlookers 8.76 

Joiners 7.75 

Mechanics 7.30 

Stokers 6.08 



PRIX COMPARES SUR LES 
VIVRES 

Meilleure farine par 14 livres 

Meilleur beurre (Danois) la livre 

Meilleure graisse, la livre 

Meilleur fromage, la livre 

Sucre 

Petit raisin sec 

Raisin sec .... 

Thé de Ceylan 

Café 

Oignons 

Jambon 

Lard fumé (Irlandais) 

Pommes 

Riz 

Lait, la pinte 

Vinaigre, la pinte 

Lait suisse de Nestlé, le bidon 

Bananes, la douzaine 

*Americain. 



Clayton and 
Bradford 

Prix 

Coopératifs 

Cents 

50.7 
34.5 
18.2 
20.3 

5.6 
10. 1 
14.2 
46.6 
40.5 

2.5 
26.4 
24.3 

6.6 

6.6 

6. 

8.1 
II. I 
16. 



Greystone. 

$16.22 
8.11 

9-63 
7.09 
7.09 
7.09 
15-21 
6.20 
4.56 
7.09 
8.11 

11.37 
16.22 
15-21 
15.21 
12.17 

Greystone 

Prix 
Coopératifs 

Cents 

54-7 

*32-4 

152 

20.3 

5-6 
12.7 
15.2 
44-5 
28.3 

5- 

25-3 
20.3 

3- 

9-1 

6. 

7.1 

7-7 
12,7 



-:o:- 



Bibliographie 



Pour les missions. — L'Apostolat en Afrique. 

C'est un joli volume, illustré, d'une matière abondante, variée et ins- 
tructive. Une carte géograpliique bien exécutée ajoute à l'intérêt en 
permettant d'étudier ces territoires de missions de l'Afrique du nord, 
du Sahara, et de l'Afrique du centre (équivalant en étendue aux ^ de la 
Puissance du Canada) confiés aux Pères Blancs et aux Sœurs Blanches. 
Domaines immenses, pleins de promesses, mais où tant d'ouvriers, tant 
de ressources pécuniaires sont indispensables ! 

Cet ouvrage, imprimé à Québec, nous semble avoir une note suffisam- 
ment canadienne puisqu'il contient une cinquantaine de pages écrites, 
sous forme de lettres, par nos missionnaires (plus de 60 déjà) qui sont à 
semer le grain de sénevé dans cette terre de désolation. De ce chef la 
lecture devrait en être pour nous. Canadiens, d'un intérêt très spécial. 

C'est donc un livre qu'il faut lire et que, par conséquent, il faut ache- 
ter. Le prix, d'ailleurs, est à portée de toutes les bourses. A nos lec- 
teurs, particulièrement à nos lectrices de la Nouvelle-Angleterre, nous 
demandons cette modeste contribution à une grande œuvre. 

On se le procure à L'Oeuvre des Missions d'Afrique, B. P. 158, Québec, 
ou chez les libraires. Prix: 20c. franco, 25c. Cartonné, avec beau mo- 
nument du cardinal Lavigerie à Biskra, au recto, et carte géographique, 
au verso, 40c ; élégamment relié en percaline, 45c. par 10 exemplaires et 
plus, 35 et 40c. version anglaise, 5c. en plus, ajouter 5c. pour recevoir 
franco. 



POUR VOUS, MESDAMES.— Le R. P. C. Doyon,0. P., a mis en bro- 
chure sous ce titre, toute une série d'articles antialcooliques fort instruc- 
tifs qu'il a dédiés aux femmes canadiennes, et aux femmes de son pays, 
afin qu'elles sachent mieuK garder l'honneur de nos familles, et la géné- 
ration de demain saine et vigoureuse, en la préservant de l'alcoolisme 
sous toutes ses formes. Connaître le danger, ajoute l'auteur dans sa dé- 
dicace, est la première condition pour le combattre avec succès. 

Il faut donc lire l'ouvrage antialcoolique du P. Doyon. Dans moins 
de 200 pages, il a eniassé une foule de récits intére«sanls et des rensei- 
gnements utiles. Voici les titres de quelques-uns des chapitres de cette 
brochure: Boissons, Poison ; L'ignorance criminelle; Le préjugé; L'hé- 
rédité; La fée verte; La lutte sociale ; Le rôle de la femme ; etc. 



228 LA REVUE FRANCO- AMERICAINE 

On peut se procurer l'ouvrage du R. P. Doyon en s'adressant à l'au- 
teur, Fall River, Mass. 

L'unité, 25c. franco, cartonné ; 30c. franco, relié. 



ASSURANCES, par Jos. T. Chenard. — Connaissances utiles à tous sur 
l'assurance, principalement aux solliciteurs. 
150 pages, relié en toile. 
Kn librairie |i.oo — Franco $1.05. 



IvES Deux FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ.— Par Marie LeMière. 
Un volume in-12. Prix franco. . 3 francs. Le même, relié toile bleue, 
tranches marbrées, 3 fr. 50. 

Actuellement en cours de publication par la "Revue Franco- Améri- 
caine." 

C'est dans le cadre opulent et rutilant de la Normandie, que l'auteur a 
placé l'action principale de ce roman qui mérite d'être mis au premier 
rang des productions m jdernes de notre littérature. 

Maitre Bienaiuié, vieux cultivateur attaché à sa terre, comme à la 
mère nourricière qui a donné l'opulence à tous ceux de sa race, a deux 
filles aussi dissemblables de caractère qu'elles le sont au physique. 

Mathilde est un peu gauche, un peu fruste. Tout chez elle, tient du 
père, dont, avec son endurance au travail et son esprit de pondération, 
elle est la collaboratrice précieuse. Léa, la cadette, est la vivante anti- 
thèse de son aînée. Menue, délicate, belle d'une beauté qu'elle n'ignore 
pas, mise en éveil par des lectures dangereuses, elle a, au cœur, des aspi- 
rations qui la tourmentent et l'appellent vers un intonnu dont elle 
caresse le prestigieux mirage sans en soupçonner les écueils. 

Sourde aux bons avis que ne lui marchandent ni sa sœur ni son oncle, 
un respectable curé du pays, la pauvrette repousse un honnête cultiva- 
teur dont l'amour l'aurait régénérée. Une scène terrible é. late entre le 
père et la fille qui fuit la maison paternelle pour ce Paris qui l'attire. 

Hélas! la fugue de Léa entraîne de lamen'ables conséquences autant 
pour elle-même que pour ceux qu'elle a abandonnés. Ceux qui ont lu ce 
roman dans la "Revue Franco-Américaine" seront heureux de se procu- 
rer l'ouvrage sous une forme séparée. 

Envoi franco contre mandat-poste ou timbres français, non coloniaux, 
à l'adresse de M. Henri Gautier, éditeur, 55, quai des Grands-Au- 
gustins, à Paris. 

MAGALL — Par M. Delly. Un volume in-12. Prix franco . . 3 francs. 
Le même, relié toile bleue, tranches marbrées 3 fr. 50. 

Pour ouvrir le récit, l'auteur nous place dans une des grandes gares de 
Paris; un train vient d'arriver; déjà les voyageurs s'éparpillent dans 
tous le» sens ; seuls, dans leur compartiment sont restés une jeune femme 



BIBLIOGRAPHIE 229 

qui semble dormir et deux enfants en pleurs. La femme a cessé de 
vivre; les enfants ne peuvent donner, sur leur identité, que de vagues 
indications ; ils s'appellent Fred et Magali Daultey et viennent de 
Bombay, où leur père est mort quelque temps auparavant dans des 
circonstances tragiques. La mère, Provençale d'origine, rentrait en 
France, dans l'espoir d'y trouver l'emploi nécessaire à sa subsistance. 

Voilà les pauvres orphelins sans asile, dans une ville oii ils ne con- 
naissent personne, mais la Providence veille sur eux ; une voyageuse les 
recueille et les fait adopter par la duchesse de Staldiff. 

Cette duchesse est hautaine, mais elle a le cœur compatissant. Son 
fils, lord Gérald, est loin d'être mauvais, mais il a tout l'orgueil de l'a- 
ristocratie anglaise. Magali respecte, en lui, le fils de sa bienfaitrice, 
mais elle ne l'aime pas. 

Avec les années qui passent, la fillette devient une belle jeune fille. 
Bien des sympathies lui vont, mais aussi bien des rivalités lui tendent des 
pièges, auxquels elle échappera, grâce à l'intervention de lord Gérald qui, 
malgré ses défauts, reste grand seigneur, loyal, inaccessible à la mesqui- 
nerie des cabales. 

Et une intrigue se noue, intrigue d'un charme captivant et prime-sau- 
tier. Par un acte de générosité sublime, lord Gérald gagne le cœur de 
l'orpheline et les jeunes gens comprennent enfin qu'un irrésistible attrait 
les pousse l'un vers l'autre. Mais, hélas! il faut imposer silence à la 
voix du cœur, car un duc de Staldifî, pair d'Angleterre, peut-il épouser 
ime pauvre fille, une enfant trouvée? 

Et l'action rentre dans le drame. Drame extraordinairemeut émou- 
vant, corollaire de cet autre drame qui, plusieurs années auparavant, 
coûta la vie au père de Magali. 

Quel était le véritable nom de cet artiste qui se faisait appeler Luc 
Daultey ? Quelle fut la main criminelle qui le frappa ? Comment saura- 
t-on la vérité sur ce drame lointain, et quelle répercussion aura-t-il sur 
les destinées de lord Gérald et de Magali ? 

Le divulguer serait amoindrir le plaisir qu'on aura à lire ce beau et 
bon roman. 

Envoi franco contre mandat-poste ou timbres français, non coloniaux, 
à l'adresse de M. Henri Gaut^r, éditeur. 55, quai des Grands-Au- 
gustins, à Paris. 



L'ALMANACH ROLLAND.— Agricole, Commercial et des Familles 
pour 1912. Publié par la COMPAGNIE J.-B. ROLLAND & F'ILS, 
6 à 14, rue Saint- Vincent, Montréal. 

Prix ; 10 cts, franco par la malle, 13 cts. 



-:o: 



Les deux Filles de Maître Bienaimé 




(SCENES NO RIVI A.N DES) 

PAR 

Marie Le Mière 



(Suite) 

. . Maintenant, suivie de Mme Lagarde, elle marchait près 
de lui, croyant avoir des ailes, ne voyant plus rien, ne saluant 
plus personne, tout occupée de celui qui venait de surgir, 
comme par miracle, sur sa route. Que lui disait-il ? elle ne 
savait plus trop ; elle écoutait la voix, qui était harmonieuse, 
avec une pointe légère, très légère, d'accent faubourien . . Elle 
riait de confiance aux traits d'esprit que Roger multipliait 
sans relâche ; elle s'extasiait devant cette fî^conde intarissable, 
et cette désinvolture qu'elle prenait pour le " nec plus ultra " 
de la distinction ! 

— Quel dommage qu'on ne danse pas, fit le petit Monsieur, 
encore excité par la musique endiablée qui lui criait en ce 
moment dans les oreilles. C'est assez drôle, cette tarentelle ! 

Puis il fredonna : 

— La si do la si do ré, — si si. . 

— Ah ! tout cela ne ressemble guère à Paris . . soupira Léa, 
penchant, d'un air dolent, sa tête mignonne. 

— Tant mieux, cela me change ! déclara le jeune homme 
j'ai l'impression d'excursionner dans une autre planète. 

— Il en serait de même pour moi, reprit- elle, si je pouvais 
aller là-bas. . 

— Vous aimeriez Paris ? 

— Oh ! Paris ! c'est mon rêve ! exclama Léa, la main sur 
son cœur. 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIEN AIMÉ 231 

— Je le conçois ! repartit Roger, qui, décidément, se piquait 
au jeu ; vous y seriez parfaitement à votre place, et beaucoup 
mieux qu'ici ! 

Léa tressaillit d'allégresse jusqu'au bout de ses petits sou- 
liers mordorés. Elle le savait bien, qu'elle n'était pas du tout 
campagnarde ! Mais comme il était aimable de le lui dire ! 

— Ils marchent sur vous, ces olibrius-là ! exclama d'un air 
indigné le beau-iils d'Amélie, toisant un gros paysan qui ve- 
nait de coudoyer la jeune fille. Ah çà ! sommes-nous chez les 
Hurons ! chez les Congolais ? On ne peut pas seulement se 
faire comprendre de ces indigènes ! Tantôt, à l'auberge, la 
servante me regardait comme une bête curieuse parce que je 
demandais un soda ! 

— Qui, la bête curieuse ? fit Léa, de plus en plus électrisée. 

— Mais moi ! s'écria le jeune Daubreuil, éclatant de rire. . 
Non ; elle plutôt ! Tiens ! tiens î 

Et ses yeux ajoutaient : 

— Vous avez de l'esprit. Mademoiselle ! De l'esprit aussi !. . 
Allons, c'est complet. 

Mme Lagarde voulait intei venir dans la conversation : Ro- 
ger ne l'entendait même pas ; prodigieusement diverti par le 
piquant de l'aventure, glorieux d'exhiber ses talents et avan- 
tages devant des regards si visiblement éblouis ! Il prenait 
plaisir encore, tant il était étourdi et fat, à promener en 
triomphe, au milieu de ce public pourtant si dédaigné, le plus 
joli minois et la plus jolie robe de toute l'assemblée. 

Ils longeaient une file de loteries, où s'entassaient en pyra- 
mides savantes les bols, les verres les porte-flambeaux, les, 
vases à fleurs, spécimens du goût le plus criard. 

— Si nous allions tirer ? proposa le Parisien ; ce serait amu- 
sant de gagner quelques-unes de ces petites horreurs. 

— Des abominations ! renchérit Léa, oubliant qu'elle possé- 
dait, sur la cheminée de sa chambre, toute une collection d'ob- 
jets de cet acabit. Cela ne fait rien : venez essayer votre 
chance. 



2^2 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

— Ma chance ! répéta Roger relevant sa moustache d'un air 
vainqueur. Elle est tout essayée . . A vous d'abord . . 

Une femme très grande, habillée de gris, tournait en ce 
moment l'angle de la baraque ; une main s'avança vers la 
robe rose, deux exclamations retentirent : 

^Léa! 

— Mathilde ! 

Léa se frotta rapidement les yeux : ah ! oui, Mathilde, les 
Chaumel ! Où donc les avait-elle laissés ? dans quelle sphère 
nébuleuse ? dans quel passé lointain ! 

La fille aînée de Brissot était haletante et semblait cons- 
ternée, égarée. Que voyait-elie, bon Dieu ! Qu'est-ce que cela 
voulait dire ? Léa paradant avec des raines coquettes au bras 
d'un élégant, d'un inconnu. . et causant, riant avec lui, de fa- 
çon à se faire remarquer de tout le monde ! Mais Mathilde 
aperçut Mme Lagarde, et crut comprendre ; du reste, Léa, les 
prunelles pétillantes, se chargea d'expliquer : 

— Tu me cherchais, me voici, avec ma tante et mon cousin ! 

— Très honoré du privilège ! répliqua Daubreuil avec un 
plongeon. D'ailleurs nous sommes en Normandie, et l'on y 
cousine à perte de vue ; ce qui n'est pas pour me déplaire. 

Mathilde tendit simplement la main au jeune homme, s'in- 
forma, en quelques mots, de la santé d'Amélie ; mais quelque 
chose d'étrange la serrait au cœur. 

— Tu nous en veux, ma bonne fille, de t'a voir enlevé ta 
soeur, susurra Mme Lagarde, comme si elle l'eût devinée. 

— Mais pas du tout, ma tante, et je resterais bien aussi 
avec vous ; seulement, nous ne sommes pas libres. Les voisins 
qui vous ont amenées sont bien " en soin " (1) de Léa ; depuis 
une demi-heure, ils se demandent où elle est passée. . 

— Si tu crois qu'il n'est pas facile de se perdre là-dedans ! 
interrompit Léa. 

— Enfin, l'essentiel est de se retrouver, reprit l'aînée avec 



(i) En peine. 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 233 

un sourire tant soit peu contraint. Voilà le Salut qui sonne : 
vous y venez, ma tante ? 

— Impossible, ma chère enfant ! Je le regrette, mais dans 
cette atmosphère suffocante, je risquerais de m'évanouir. 

— Alors on va être obligé de vous dire " à une autre fois," 
conclut Mathilde de son accent tranquille. 

— Mais je n'ai pas besoin de venir au Salut, moi ! protesta 
sa cadette, rouge de contrariété. 

— Mme Chaumel te garde une place ; tu ne peux pas faire 
d'impolitesse. Et puis, manquer le Salut, ce ne serait pas 
bien, tu sais ? Ma tante excusera. 

— (Jh ! comment donc ! fit Amélie. 

Et après un rapide échange d'adieux, Mathilde s'éloigna, 
entraînant sa soeur par le poignet. 

— Eh bien ! déclara Roger d'un ton admiratif, en voilà une 
qui n'y va pas par quatre chemins ! Elle n'est pas mal non 
plus, en son genre. . Un magnifique modèle pour Millet. . si 
Millet vivait encore. Mais la petite, on va la revoir, dites, 
belle-maman ? JSon, ce qu'elle est amusant3 ! 

— Laissé moi, dit sèchement Mme Lagai de en l'écartant du 
geste : j'ai mal à la tête. 

Au moins, qu'il lui donnât le temps de coordonner ses 
idées ! Devant la tournure brusque, inattendue, que prenaient 
les choses, elle avait presque peur. . N'allait-elle donc rap- 
porter, de sa fugue à la Salette, que la sensation d'une mi- 
graine atroce, et l'impression sourde, irritante, qu'elle avait 
déchaîné des événements dont elle ne serait plus maîtresse au 
jour où elle prétendrait les diriger ? 

. . Abasourdie, comme ceux qui viennent de faire . une 
chute, Léa suivait Mathilde en maugréant indistinctement. 
Mathilde ne semblait pas entendre. C'est qu'il n'avait pas 
du tout l'air sérieux, ce jeune homme ! Ne s'était-il pas mo- 
qué de Léa ? Est ce qu'on pouvait savoir ! Enfin, cela n'avait 
pas beaucoup d'importance ; on ne le feverrait probablement 
jamais. 



234 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

— Entre, dit la soeur aînée au seuil de la chapelle ; Mme 
Chaumel est à droite, vers le milieu. Moi, je vais acheter un 
cierge. 

Déjà le Salut commençait, l'autel n'était plus qu'un bloc de 
feu, entouré d'un cercle éblouissant par les rangs serrés des 
chapes. A genoux contre la grille du chœur, le plus près 
possible de la Vierge, Louis Chaumel priait de toute son âme 
chrétienne, de tout son cœur simple et profond. 

— Notre-Dame-de-la-Salette, protégez celle à qui je pen- 
sais, sans m'en douter, quand elle était encore petite ; celle 
que j'aime tant, que j'ai aimée toujours ! Bénissez mes pro- 
jets, faites-moi heureux pour qu'on soit heureux chez nous ! 
Rendez-la sérieuse, forte et vaillante comme ma mère, et don- 
nez-la moi bien vite pour que je la préserve de tout ce qui 
pourrait lui faire du mal. 

Absorbé par cette ferveur qui lui mettait les larmes aux 
yeux, il ne sentait point passer les minutes. Mais voilà qu'un 
frisson parcourut l'assistance, qu'un souffle frémit et gronda, 
pareil au grand vent de mer quand il rase les plaines du Co- 
tentin. Un prêtre à la physionomie ardente, à l'organe rude 
et puissant, venait d'entonner le cantique populaire : 

Reine des Normands, nous te saluons ! 
Vierge immaculée, en toi nous croyons. 

On eût dit que la voûte et les murs allaient crouler sous la 
poussée tumultueuse des ondes sonores. 

Louis se leva tout droit ; sa belle voix grave entraînante, 
s'ujiit à l'enthousiaste clameur où semblait re ître la piété 
naïve des vieux âges. 

Jadis nos aïeux, soumis à ta loi. 

Sans rien réserver, t'ont donné leur foi. 

A ce moment, la voix de Mathilde Brissot retentit près du 
jeune homme. Après avoir offert son cierge, elle était restée 
là, pour mieux s'emplir l'âme d'encens et de prière, pour rap- 



I 



LES DELX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 2^5 

porter, au milieu de sa vie austère et laborieuse, plus d'idéal 
divin. Le reflet des flambeaux donnait à ses traits une dou- 
ceur chaude, allumait des lueurs dans ses grands yeux. Et la 
voix mâle et la voix fraîche n'en faisaient qu'une. 

Bénis nos travaux ! Donne à nos sillons 
Soleil et rosée, et riches moissons. 

Louis fut obligé de se taire, tant l'émotion le poignait ! 
Mais pourquoi Léa n'était-elle point à ses côtés ? Comme il 
aurait voulu, en ce moment si beau, la voir, l'entendre, la 
sentir là, tout près, vibrante des mêmes émotions, transportée 
par la même prière ! 

Quand la foule, avec un bruit de reflux, s'écoula dans le 
jour qui se donait chaudement, Louis chercha en vain la robe 
rose .• en vain il se posta près du bénitier. Déjà Mathilde 
avait rejoint, sur le seuil, Mme Chaumel et toute sa compa- 
gnie. 

— Ah! te voilà ? fit la mère de Louis en apercevant la 
jeune fille. Ta sœur est sortie avant le Tantum ergo, en me 
disant qu'elle étouflîiît, et qu'on la retrouverait d'ici deux mi- 
nutes auprès du Calvaire. Je ne la vois pas . . C'est qu'il est 
bientôt temps de ratteler ! 

— Allez où vous avez affaire, Madame Chaumel, répondit 
Jiiîathilde, moi, je vais attendre Léa. 

Fort contrariée, elle s'assit sur le petit mur, à gauche du 
Calvaire. Cette éclipse soudaine l'inquiétait pour des raisons 
multiples ! 

— Mathilde ? appela t-on près d'elle. 

Elle se retourna si vivement, qu'elle se piqua la main à la 
fausse épine de la clôture. 

— Je suis obligé de repartir tout de suite, reprit Louis 
Chaumel ; j'ai là deux petites médailles que je viens de faire 
bénir ; voulez- vous bien en accepter une pour vous et une 
pour votre soeur ? 

Oh! celle-ci, comme il eût aimé à la remettre lui-même. 



236 LA REVUE rRANCO-AMÉRICAINE 

avec des mots qui auraient donné au présent une signification 
toute particulière ! mais puisqu'il ne pouvait pas rencontrer 
Léa. . 

Les joues de Mathilde avait rosi sous leur hâle léger. 

— Merci, Louis, répondit-elle ; merci pour nous deux. Vous 
êtes bien aimable : elles sont très jolies. 

— Ce n'est rien du tout, piotesta le jeune homme ; seule- 
ment ces petits souvenirs-là nous portent à prier les uns pour 
les autres. 

Elle le regarda s'éloigner dans la clarté orangée ; et tout à 
coup elle s'en voulut de n'avoir pas su trouver d'autres pa- 
roles pour le remercier de sa bonne attention d'ami : 

Mais qu'est-ce que Léa faisait donc ? A quoi pensait-elle ? 

La multitude s'essaimait par les chemins, le roulement inin- 
terrompu des carrioles se mêlait, dans la campagne, aux mu- 
gissements des troupeaux. Le soleil se coucha ; un peu de 
buée froide flotta dans les creux et Mathilde frissonna sur 
l'esplanade déserte. Un appel monta du chemin : 

— Mam'zelle Brissot ? 

La jeune fille reconnut le valet de la Haie-d'Fpine. 

— Mme Chaumel m'envoie vous dire qu'elle vous attend 
chez Renard . . C'est-il que Mam'zelle Léa n'est pas encore 
revenue ? 

— Mais non ! répondit Mathilde humiliée et troublée au 
delà de toute expression. Je ne sais pas ce que cela signifie . . 
je crois qu'elle était avec des parents . . Pourvu qu'il ne lui 
soit rien arrivé. . 

La pauvre Mathilde balbutiait au hasard. Elle qui ne s'é- 
nervait jamais avait envie de pleurer, et tiraillait le bout de 
ses gants de fil. Une crainte folle lui traversa l'esprit : 

— Si ma tante l'avait emmenée ! Il ne manquerait plus que 
cela ! " 

L'homme, perplexe, demeurait planté au pied du mur ; mais 
une forme claire apparut là-baa, vers la grille, un pas volti- 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 237 

géant effleura l'allée du parterre ; Léa s'élança vers sa soeur, 
avec un petit air à la fois évaporé et décidé : 

— Je les ai retrouvés ! Et je viens de les mettre en auto. 
Ce que c'est agréable, l'auto ! Et M. Daubieuil, en voilà un 
chauffeur *' à la hauteur " ! Si tu l'avais vu, ma chère ! 

— C'est bien, fit MathiMe, mécontente. Mais tâche une 
autre fois, de prendre moins de temps pour tes adieux . . Les 
Chaumel attendent depuis une heure, avec la voiture attelée ; 
c'est ridicule de faire poser les gens comme ça. 

— Alors j'ai commis un crime en allant embrasser ma 
tante ? répliqua la petite personne, d'un ton provocant. Après 
tout, fâche-toi si tu veux : tu auras deux peines ! 

Et, pirouettant sur ses talons, Léa prit délibérément les 
devants, et se mit à fredonner : 

" La si do la si do ré. . si si " 

. . Pendant ce temps, la voiturette, fanaux allumés, filait 
dans la poussière et dans la brume : Koger, dont la sveltesse 
avait complètement disparu sous l'accoutrement de chauffeur, 
continuait de rompre la tête endolorie de Mme Lagarde assise 
à ses côtés. 

— J'ai voulu voir, j'ai vu!. . Ah ! ah ! belle-maman, vous 
me faisiez des mystères ! savez- vous qu'elle est furieusement 
jolie, votre nièce ? tous mes compliments !.. La reine Mab 
en personne. Un feu follet enfermé dans un Tanagra !.. Et 
pas mal habillée du tout ! Un chic extraordinaire ! Où a-t- 
elle pris ça dans le fond de sa campagne ? Du diable si je 
m'attendais. . 

Vraiment, cela devenait intolérable! Raillait- il? Préten- 
dait-il mystifier sa belle-mère ? Ou bien . . était-ce réel, cet 
engouement subit, et pouvait-on espérer en faire le fonde- 
ment d'un édifice solide qui ne risquât point de s'écrouler un 
beau jour. . sur la tête d'Amélie ! 



238 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

IX 

LE MONSIEUR DE PARIS 

Léa! 

— Tout de suite, papa. . 

Maîfre Bienaimé interrompit sa comptabilité laborieuse, 
posa ses lunettes sur le registre et se dressa sur le seuil du 
petit cabinet ouvrant au pied de son alcôve, et dont il gar- 
dait constamment la clé sur lui. ^ 

Qu'est-ce que vous voulez ? interrogea sa fille, se plantant 
au milieu de la cuisine et se balançant sur un pied, comme 
une valseuse prête à partir. 

—Coupe la viande pour la collation des hommes. 

— Oui, papa. . 

Kt, s'armant d'un couteau énorme, remuant la tête d'un 
air délibéré et légèrement narquois, elle se mit à tailler des 
tranches dans le lard rosé, strié de veines blanches et lui- 
santes comme des incrustations de marbre, tandis que le 
maître de la Closerie surveillait d'un œil scrupuleux les dé- 
tails de lopération. 

— Hé bien ! Léa, s'écria-t-il tout à coup, il faut dix por- 
tions et tu en fais plus de quinze. . Bon, bon ! voilà une 
autre affaire ! reprit-il, en la voyant diviser chaque tranche 
en deux. Qu'est-ce (jue ça veut dire ? Es tu dans la lune ? 

Elle le regardait vaguement, en personne qui ne comprend 
pas. 

. . Ah ça ! devenait-elle tout à fait folle ? C'est qu'il s'agis- 
sait d'ouvrir l'œil ; Maître Bienaimé n'ignorait pas ce qui s'é- 
tait passé à l'assemblée, car Mathilde, en évitant toute ré- 
flexion capable d'indisposer son père contre sa sœur, avait 
cru devoir, néanmoins, raconter l'apparition de Mme Lagarde 
et de M. Daubreuii sur le champ de foire. Kt, depuis le 19 
septembre, Léa prenait des manières nouvelles, parlait en pin- 
çant la bouche, se tournait des chignons extraordinaires et 
des frisons qui lui tombaient jusque dans les yeux et dans les 



LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIME 239 

oreilles, chantonnait du matin au soir des " do ré mi," des " la 
si do," elle qui n'avait jamais appris la musique et n'aurait 
peut-être pas seulement pu monter la gamme sur un accor- 
déon ! 

Qu'est-ce qu'Amélie était venue faire à la Salette ? . . Bris- 
sot commençait à flairer quelque manœuvre louche. Jamais 
encore personne ne s'était joué de lui . . Ah ! il ne faudrait 
pas que Mme Lagarde s'avisât d'intriguer à ses dépens : il lui 
signifierait, et carrément, qu'il n'est pas du bois dont on fait 
les dupes ! 

Cependant Léa s'était installée de nouveau dans la salle, et 
ses petits doigts bruns maniaient un crochet. Léa n'était 
point à proprement parler une paresseuse : la sève exubé- 
rante qui courait en elle se dépensait volontiers en herbes 
folles, mais ne lui permettait pas l'oisiveté complète. Quand 
la jeune fille ne lisait pas, ou qu'elle ne s'adonnait point, par 
ordre, à l'une de ces besognes qualifiées par elle de " travaux 
forcés," elle aimait à confectionner des riens amusants, comme 
ce dessus de table composé de rosaces assemblées, en cordon- 
net blanc et rouge. Mais il ne fallait pas que son père la 
surprît dans cette occupation alors que la corbeille à raccom- 
modages débordait de chaussetttes percées ! 

Un pas retentissait le long du cûemin qui passait sous la 
fenêtre ; Léa se retira vivement en arrière du rideau, tandis 
que son peloton roulait sous la table. . Si c'était lui, vrai- 
ment, et s'il l'apercevait, habillée comme cela ! Lui, à Clair- 
ville ! Non, cela ne se pouvait pas ? Et pourtant. . sous le 
long pardessus à carreaux, digne d'un insulaire d'outre-Man- 
che, elle avait bien cru reconnaître l'allure preste, souple, la 
minceur élégante. Mais pourquoi cet attirail qu'il portait sur 
le dos. . Décidément, elle se trompait : ce devait être un pho- 
tographe. 

Le soir, Mathilde, revenant de l'égfise où elle s'était con- 
fessée pour la fête du Rosaire, suivait le chemin qui côtoie la 
Vérelle. A ce moment des vaches débouchaient, une à une, 



240 LA REVUE FRANCO-AMiRIGAINE 

d'une " chasse " (1) étroite qui descendait en pente raide : 
c'était le troupeau de la Closerie, que deux valets menaient 
boire à la rivière. 

La file s'allongeait ; les grandes bêtes au pied sûr, à l'allure 
tranquille, pesamment balancée, faisaient rouler les cailloux 
de la sente ; puis, maintenues par les deux hommes, elles se 
massaient au milieu du chemin, avec de lourds remous, des 
meuglements profonds. Elles entraient dans l'eau jusqu'à 
mi-corps, et les flancs tachetés de roux, de blanc, de noir, fré- 
missaient d'aise ; et les mufles roses se relevaient en cadence, 
laissant découler, parmi les roseaux, des jets liquides, irisés 
par le soleil. 

Arrêtée à dix pas, la jeune fille observait ; puis, sans mot 
dire, elle passa au milieu du troupeau, écartant de la main 
deux ou trois bêtes qui la flairaient. 

Au seuil de la ferme, Brissat regardait fonctionner l'appa- 
reil à beurre : un baril fixé au mur, et contenant la crème, 
barattée par un mécanisme ingénieux qu'un cheval actionnait 
en tournant au milieu de la cour, sous la conduite du grand 
valet. Le fermier aperçut sa fille et lui trouva une physio- 
nomie telle, qu'il rentra instinctivement dans la cuisine, atten- 
dant que Mathilde parlât. 

— Papa, dit-elle en ôtant son chapeau, où sont donc les 
quatre belles génisses que vous aviez achetées à la Mu- 
guette (2) ? 

— Pourquoi me demandes-tu ça ? 

— Parce que je viens de rencontier tout le troupeau, et que 
je ne les ai pas vues, répondit la jeune fille, qui délaçait 
maintenant ses bottines sur la pierre de l'âtre. . Est-ce que 
vous les auriez vendues avant-hier, avec les bœeufs ? 

— Pourquoi pas ? Je puis vendre mes bêtes quand ça me 

(i) Petit chemin. 

(2) Grande foire de mai. Le mois des muguets. 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 241 

plaît, j'imagine, fit Brissot d'un ton rogue, en chiffonnant le 
rideau de cotonnade rouge. 

— C'est que. . voilà. . repiit Mathildd mettant son tablier, 
j'aurais cru que ce n'était pas le meilleur moment. Dans 
quelques mois, elles auraient pu valoir cent francs de plus 
chacune. 

Une rougeur montait à son front, tandis qu'elle commen- 
çait à tailler la soupe sur le bout de la grande table. 

— Je m'y connais peut-être aussi bien que toi, répliqua le 
fermier. 

— Oh! papa, ce n'est pas pour dire. . seulement, si les 
choses n'allaient pas comme vous voulez., si., vous aviez 
des ennuis, j'aimerais mieux le savoir, je tâcherais de veiller 
de plus près, d'économiser encore . . 

La petite servante rentrait avec un panier plein de légu- 
mes, et le dialogue se coupa net ; mais Mathilde, malgré son 
calme apparent, demeurait confondue ; était-il possible que 
son père fût serré de si près !... Une échéance, sans doute, l'a- 
vait forcé de réaliser immédiatement une somme considérable, 
et il avait emmené ses plus belles bêtes, celles qu'il était sûr 
de vendre ! Klle savait bien que l'année n'était pas bonne, 
que le commerce allait mal, que les foins et les blés avaient 
beaucoup souffert des orages, que, maintenant, la sécheresse, 
malencontreuse comme l'avait été la pluie naguère, empêchait, 
les regains de pousser. Autrefois, maître Bienaimé se tirait, à 
son honneur, de contretemps analogues, mais aujourd'hui !... 
Que faire, pourtant ? Il fallait absolument sauvegarder les 
apparences, ménager même la susceptibilité ombrageuse du 
fermier. Mathilde ne s'offensait pas de cette humeur irri- 
table : l'homme qui souffre devient facilement agressif, à 
moins d'être un grand chrétien... Et le maître de la Closerie 
était si peu chrétien 1 Sa religion se réduisait à une routine, 
évidemment meilleure que l'abstention complète, mais si dé- 
plorablement illogique ! Tout entier aux préoccupations ter- 
restres, il ne se mettait même pas en peine d'établir un équi- 



242 LA REVUE FRANCO-AMÉRICIANE 

libre quelconque entre les pratiques extérieures qu'il conser- 
vait et les théories incohérentes qu'il professait. Ainsi, Maître 
Bienaimé allait à la messe du dimanche et rejetait au moins 
la moitié des dogmes du Credo ; La Croix, prêtée par le Curé, 
et Le Petit Parisien, prêté par l'instituteur, voisinaient fré- 
quemment dans sa poche ; en politique, il n'avait pas d'opi- 
nion fixe et n'éprouvait pas le besoin de s'en former une ; 
souvent l'abbé Brissot avait tenté de l'amènera réfléchir, mais 
le fermier répondait invariablement : 

— Je ne m'occupe pas de tout ça ; c'est bon pour ceux qui 
ont le temps ! 

Pendant que Mathilde continuait de s'affairer, tout en re- 
muant au fond d'elle-même les plus tristes pensées, un jeune 
étranger, enveloppé d'un pardessus écossais et suivi d'un ga- 
min d'environ treize ans, porteur d'un chevalet, d'un pliant et 
d'une boîte assez volumineuse, rôdait autour de la Closerie 
qu'il examinait sur toutes ses faces. Après beaucoup d'hési- 
tations, de tâtonnements, il finit par découvrir au delà des 
étables une barrière non cadenassée, qui fermait un champ 
immense, tout doré de soleil. 

— Ça va bien ! murmura-t-il. 

Des mains de son portefaix improvisé qui l'observait avec 
des yeux énormes, il prit l'attirail, puis d'un geste pompeux, 
il tendit une pièce de deux francs en disant : 

— Tiens, mon brave ! 

Un gamin de Paris eut répondu : " Merci, mon prince." Le 
gamin de Clairville se contenta de rire, d'un rire béat qui lui 
fendit la bouche jusqu'aux oreilles, et détala précipitamment 
au galop de ses pieds nus. 

Le jeune homme s'avança vers le point culminant du 
champ et s'installa devant son chevalet, sous un pommier su- 
perbe ; la Closerie se présentait à son avantage, derrière cette 
masse d'arbres arrondis et fructueux, symbole de richesse et 
de prospérité ! Quelle idée ingénieuse il avait eue là ! Cela 
lui permettait d'attendre sur place les bonnes inspirations et 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 243 

peut-être de se ménager une entrée en matière ! Car, com- 
ment se présente-t-on dans ces fermes ? En quelle langue 
parle-t-on à ces paysans, êtres aussi énigmatiques, aussi dé- 
concertants que les Groënlandais et les Esquimaux ? Poui la 
première fois de sa vie, Roger Daubreuil se sentait embar- 
rassé. Puis il y avait là-bas des vaches aux yeux hostiles, 
aux cornes menaçantes . . Mais bah ! à vaincre sans péril on 
triomphe sans gloire ; et le jeune homme, bravement, se mit 
à vider ses tubes de couleurs. 

Au bout de quelques minutes, il s'aperçut qu'il n'était pas 
seul dans le champ : les bêtes, en s'écartant, venaient de dé- 
masquer une grande paysanne massive qui évoluait lourde- 
ment, près d'une haie, au milieu des cannes (1) qui luisaient 
dans l'herbe comme autant de soleils. Elle les prenait une à 
une, les déposait dans une petite voiture à bras et finalement, 
empoignant les brancards et poussant le véhicule, elle s'a- 
vança entre les pommiers dans une coulée de lumière ar- 
deate qui faisait flamber ses cheveux roux. 

— Oh ' délicieux ! . . Très normand . . pittoresque au pos- 
sible ! 

Zélie lâcha les brancards si violemment, qu'une cruche per- 
dit l'équilibre et laissa jaillir sur l'herbe un brusque flot de 
lait. 

— Arrêtez ! arrêtez ! criait le Parisien, joignant le geste à 
la parole ; restez où vous êtes . . Cinq minutes ! Je vous de- 
mande cinq minutes pour faire votre portrait. 

— Me tirer en portrait ? bredouilla la servante. 

Cramoisie, les bras pendants, les mains raides, elle demeu- 
rait ébahie devant ce Monsieur qui avait l'air très bien, qui 
tombait on ne savait d'où et qu'elle trouvait installé là comme 
chez lui. 

— Monsieur est photographe ? put-elle dire enfin de sa 
voix traînante. 

(i) Cruches à lait. 



244 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

' — C'est ça ! Je fais de la photographie en couleurs ; oh ! 
soyez sans crainte, voua n'aurez rien à payer ; c'est pour moi. 

Cette fois, l'ébahissement atteignit ce degré redoutable où 
il abolit la notion du réel et supprime la pen<^ée ; Zélie, ré- 
duite à un état purement passif, laissa Eoger opérer à l'aise 
pendant un laps de temps qu'elle ne put mesurer. Subite- 
ment, une voix cristalline retentit au seuil du clos : 

— Zélie ! on m'envoie vous demander ce que vous faites. . 

Tandis que la servante, interdit^ et confuse, balbutiait des 
choses inintelligibles, Roger se levait, étouftant une exclama- 
tion ravie. Par exemple ! il avait trop de chance : elle ! la 
petite fée rose de l'autre jour 1 II est vrai qu'elle n'était plus 
en rose : elle portait, juste Ciel 1 un corsage de percale dé- 
teinte et une vilaine jupe courte, découvrant une paire de 
gros souliers ! Par quel miracle trouvait-elle moyen de rester 
aussi jolie, et d'effleurer l'herbe comme avec des escarpins ? 

Mais Léa, littéralement abasourdie, presque 'effblée par la 
stupeur de cette rencontre et par l'humiliation d'être sur- 
prise en pareil négligé, se tenait immobile à dix pas du jeune 
homme ; un tumulte d'impressions contradictoires la faisaient 
trembler. Elle entendit à peine la phrase de salutation ; 
bientôt, pourtant, la joie prit le dessus. Alors, luttant contre 
son embarras, décuplé par la présence de Zélie qu'elle n'eût 
cependant pas voulu éloigner, Léa s'approcha, minaudant un 
peu, avec ce mélange de naïveté et de prétention qui lai était 
spécial. 

— Bonjour, mon cousin ! fit-elle la main tendue, comment 
va ma tante ? 

— Elle ne va pas plue mal. Mademoiselle ma cousine, et je 
constate avec bonheur que vous n'avez pas changé non plus 
depuis l'assemblée ! 

— Vous dites cela, murmura-t-elle en rougissant, mais je 
suis sûre que vous ne m'avez pas reconnue d'abord... 

Et i.éa, d'un air très affligé, tiraillait les plis de sa vieille 
jupe. 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 245 

— Comment donc ! protesta le jeune Daubreuil, vous me 
faites l'effet d'être déguisée, voilà ! Et n'est-ce pas la vérité ? 
Ne jouez-vous pas. à la fermière, comme les marquises de 
Trianon ? 

— Merci ! s'écria Léa, ne pouvant contenir l'élan de sa re- 
connaissance. 

Puis, s'apercevant qu'il la regardait avec étonnement, elle 
eut peur d'avoir dit une sottise. 

— Alors, reprit-elle d'une voix mal assurée, vous voilà dans 
le imys ? 

— Comme vous le voyez; je profite de mes vacances pour 
explorer la contrée avec mon chevalet, aussi sorcier que mon 
automobile aux yeux des bonnes gens ! Je passais tout près 
de Clairville, et, ma foi. . 

— Vous allez entrer chez nous ? invita Mlle Brissot avec 
une certaine gêne, car un vague instinct l'avertissait que la 
visite ne serait pas du goût de son père. 

— Certes ! répondit le beau -fils d'Amélie, le temps de 
réunir tous mes accessoiies, et de les confier. . Ah ça ! je dois 
sans doute un dédommagement à cette brave fille, pour la se- 
monce qu'elle va s'attirer à cause de moi. Elle a de l'attitude 
de la couleur, savez-vous ? Cela a tenté mon pinceau. Mais 
je l'ai détournée de sa besogne et de plus, j'ai commis une 
violation de propriété ! Ne sont-ce point là deux cas pen- 
dables ? 

— Je ne crois pas qu'on vous pende, même une fois ! ré- 
pliqua-t-elle en riant, de son joli rire si frais. 

Mais, sans savoir pourquoi, elle éprouvait un malaise. Du 
portrait de Zélie il n'était plus question, et la grande rousse, 
libérée de sa contraiute, écoutait curieusement, tout en fai- 
sant mine de caler ses cruches avec la paille qui garnissait le 
fond de la voiture. 

— Ainsi, vous save« peindre ? interrogea Léa. 

— Certainement ; j'ai envoyé plusieurs tableaux au Salon. 



246 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Roger se gardait bien d'ajouter que ces envois avaient été 
impitoyablement exilés du sanctuaire ! 

— Oh ! montrez donc, s'écria la jeune fille en se glissant 
derrière lui. C'est superbe ! 

Et Léa joignait les mains, en toute confiance, devant le bar- 
bouillage où l'œil le plus expérimenté eût été bien en peine 
de démêler quoi que ce fût. 

Daubreuil rangeait ses tubes avec une lenteur calculée ; 
mais la situation devenait de plus en plus embarrassante et 
ne pouvait se prolonger. Déjà la rosée perlait au bout des 
herbes ; de longues bandes de brume, à l'efiet curieux, 
striaient le paysage d'automne ; Zélie finissait par s'éloigner 
du côté de la barrière, et Léa répétait : 

— Venez-vous à la maison ? 

Il fallait absolument qu'il entrât ou qu'il s'en allât... C'était 
une alternative fort ennuyeuse ; s'en aller ainsi, c'était ridi- 
cule ; entrer... cela ne lui disait rien pour aujourd'hui. Il 
avait voulu revoir Léa, qui, décidément, hantait ses rêves ; 
il l'avait revue. Que lui importait le reste, cette Closerie 
rébarbative, cette Mathilde puritaine, ce fermier qui menait 
son monde à la baguette et que Roger se représentait comme 
un père tyran ? 

L'étourdi se décida brusquement ; tirant sa montre, — un 
chronomètre des plus sélect — il exclama : 

— Diantre ! six heures un quart ! Désolé, désolé ! C'est la 
faute de cette bonne fille ; je dois être à la villa dans une 
demi-heure ! On y fait de la musique, ce soir, et l'on compte 
sur mon violon ! 

— Vous jouez du violon ? 

— Oh ! je joue un peu de tout, répondit-il, avec le petit 
rire satisfait dont il ponctuait presque toujours ses phrases. 
Alors, j'aurai l'honneur de m.e présenter une autre fois chez 
Monsieur votre père ; d'abord, il est tard, je craindrais de 
déranger en tombant ainsi, comme un bolide ... et je ne suis 
vraiment pas en tenue de visite ! 



LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 247 

— Eh bien ! au revoir, dit Léa troublée. 

— Au revoir ! répéta Roger avec un accent très eigniticatif . 

Leurs mains se tendirent à la fois l'une vers l'autre ; quel- 
ques secondes après, Daubreuil, chargé de son attirail, arpen- 
tait la route en monologuant : 

— Ce n'est pas très correct cette façon de s'esquiver sans 
avoir salué le " paternel ". Bah ! bah ! ces paysans sont bien 
incompétents en la matière ! 

Léa, cillant comme une personne mal éveillée et se posant 
lille questions, rejoignait Zélie qui faisait entrer la voiture 
ma la cour de la ferme en disant d'un air bonasse : 

— Alors, c'est votre cousin, Mam'zelle ? LTn joli Monsieur, 
mr sûr, et qui doit en avoir des écus, pour se promener 
)rame ça 1 En voilà encore un qui est plus riche que moi ! 

X 

LA HAIE- d'Épine 

Il est près de neuf heures ; dans la grande salle de la Haie- 
'Epine, Mme Chaumel tricote sous la lampe, tandis que son 
Ils, adossé à la cheminée, feuillette une revue agricole ; ils 
>nt seuls dans la vaste pièce à quatre fenêtres qui prend 
)ute la largeur de la maison, mais ils sentent, autour d'eux, 
['invisibles présences. En cet intérieur patriarcal, chaque 
)bjet a son histoire ; les meubles anciens, solides, portent 
l'empreinte d'une race, exhalent le parfum des traditions» 

L'immense table ronde, qui occupe le milieu, fut souvent 
)énie par la main d'un prêtre, pour des agapes oi\ la charité 
ïgna toujours, comme en témoigne cet écriteau, cloué sur la 
)rte d'entrée : 

Hors d'ici médisants dont la langue coupable 
Déchire l'honneur des absents; 
On ne permet à cette table 
Que des entretiens innocents, (i) 

(i) Inscription remarquée dans une maison de cultivateurs. 



248 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Depuis des minutes, le silence est profond ; on entend cli- 
queter les aiguilles du tricot ; Louis Chaumel laisse retomber 
la revue qui lui cachait le visage ; ses traits apparaissent, un 
peu défaits. 

— Vous ne me dites plus rien, reprend- il avec douceur; 
est-ce que je vous aurais froissée, maman ? 

— Non, mon pauvre garçon, non, répond Mme Chaumel 
d'une voix basse et rauque ; seulement, je ne peux pas me 
faire à cette idée-là. Cela ressemble si peu à ce que j'espérais. 

— Oh ! maman, ne me parlez pkis de fortune ! La fortune., 
j'en ai, malheureusement, plus que ma part, ajouta-t-il, pen- 
.sant au frère et à la sœur disparus. Une jeune tille vaut-elle 

moins parce qu'elle est moins dotée ? Vous qui v^enez de faire 
la prière avec vos domestiques, aux pieds du Crucifix que 
voilà, vous qui savez si bien que les plus pauvres gens sont 
nos égaux devant Dieu . . 

— Tu dis de belles choses, et tu es plus savant que moi, 
interrompit la mère avec un mélange d'humilité et d'entête- 
ment. Que veux-tu ? j'ai toujours vu, dans les mariages, les 
familles s'occuper d'assortir les fortunes comme tout le reste, 
et le monde n'en allait pas plus mal, à ce qu'il me semble. 
Maître Bienaimé fait valoir les terres de M. de Presly, mai.s 
combien a-t-il de vergées à lui ?. . .Avec ça, on prétend, ..il y 
a des bruits qui courent. . . Dire que si tu voulais tu aurais 
Marthe ! Marthe qui t'irait si bien ! . . 

— Mais puisque ce n'est pas elle que j'aime, interrompit 
Louis, souffrant réellement de se trouver, pour la première 
fois, en conflit d'âme avec cette mère qu'il entourait d'un 
culte. 

— C'est cela justement ! répliqua Mme Chaumel ; quand je 
pense que tu aimes Léa. . . si encore tu m'avais parlé, .d'une 
autre. . Mais Léa. . Léa. . Léa. . 

Posant son tricot, tenant ses deux mains à plat sur ses 
genoux, elle répétait le nom comme pour enfoncer, de force, 
l'idée en son esprit. 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 249 

— Non, jamais je ne me serais figuré. . . Toi et Léa, mon 
pauvre garçon ! Mais c'est le "jour et la nuit " ! 

— Vous croyez ? fit le jeune homme, attachant sur elle ses 
grands yeux tristes. 

— Mais quand ça s'est-il fait. . . et comment. . . 

— Je ne pourrais pas vous le dire, murmura Louis Chau- 
mel, s'accoudant à la cheminée. Elle a toujours été mêlée à 
ma vie, si bien mêlée que je ne vois plus du tout ma vie sans 
elle, ni dans le passé, ni dans l'avenir. , . Ah ! elle est créée, 
celle là, pour mettre la joie et l'animation autour d'elle. Seu- 
lement elle a besoin d'être guidée, comme une petite qu'on 
tient par la main. . . Je crois qu'avec la grâce du bon Dieu, 
je la prendiai comme il faut la prendre... et vous verrez, 
maman . . 

Ah ! c'était beau, cet enthousiasme juvénile, cette convic- 
tion absolue. . Mme Chaumel, impressi* nnée, fixait ce Louis 
qui ne doutait de rien parce qu'il aimait ! Oui, plus que cette 
grâce, cette fraîcht'ur, ce sourire, il aimait l'âme qu'il avait 
soif d'initier et de former. Et il aimait encore, à travers 
Léa, sa jeunesse à lui, et son adolescence, tout illuminées de 
cette image, tout embaumées de ce parfum. Si Louis n'avait 
eu à combattre, chez Léa, que de vagues rêveries, si les 
illusions de la jeune fille n'eussent revêtu en ce moment une 
forme concrète, la plus séduisante et la plus redoutable, elle 
eût pu être facile en efiet, la victoire de l'amour sauveur, de 
l'amour chrétien ! 

Cependant Mme Chaumel hocha de nouveau sa tête, aux 
bandeaux noirs bien plaqués sur le front ; elle ressemblait à 
tant d'autres mères, qui veulent forcer leurs fils à être heu- 
reux comme elles l'entendent, selon un programme qu'elles 
ont tracé ; mais elle voulait surtout que Louis fût heureux, 
et, à se dire qu'il faisait fausse route, elle sentait une angoisse 
la mordre au cœur. 

— Tu es tellement pris, soupira-t-elle après une longue 
pause, que je passerais peut-être sur la question de fortune. 



250 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Mais c'est si étourdi . . c'est si volage ! La vois-tu, chez nous, 
perdre son temps en lectures et en toilette, sans vouloir 
mettre la main à rien ? Elle te ferait de la peine, va, et tu 
regretterais bientôt. . 

— Oh ! interrompit Louis, comme vous la jugez mal, la 
pauvre petite, pour quelques idées en l'air, quelques paroles 
dites sans y penser, dans des moments de contrariété. . Elle 
qui est d'une si bonne race, d'une race de travailleurs. . 
allons donc ! D'abord, continua-t-il. très graves, si elle m'aime, 
elle entrera dans mes idées, à moi*-; elle sait que ma femme 
devra faire comme ma mère, et je n'ai pas l'intention de 
tromper Léa sur ce que je demanderai d'elle Mais je lui 
rendrai la vie si douce, qu'elle n'aura pas envie de la trouver 
trop sévère. 

Mme Chaumel s'était levée ; Louis alla vers elle, lui saisit 
les deux mains, et, d'une voix suppliante : 

— D'ailleurs, elle aura une mère ici. . Alors, maman, qu'est- 
ce qui lui manquera ? 

Elle détourna les yeux en soupirant encore : 

— Il est tard, fit-elle ; c'est assez de conversation pour 
aujourd'hui. 

Le jeune homme eut le cœur serré ; il s'inclina toutefois, 
présenta son front aux lèvres qui se refermaient, rigides. 

— Bonsoir, maman. 

— Bonsoir, mon garçon, répondit-elle avec tristesse ; tâche 
de dormir... 

Dormir, il n'y songeait guère ; longtemps il erra dans le 
jardin, entre les poiriers lourds de rosée. Il savait bien que 
sa mère finirait par céder, par sanctionner un choix irrévo- 
cable ; mais c'était douloureux, cette lutte, et — il le sentait 
parfaitement — jamais Mme Chaumel n'accueillerait Léa 
qu'au prix d'un sacrifice. 

"Si encore tu me parlais. . d'une autre. . " avait-elle dit ; 
son fils n'avait même pas compris. 

Dans sa vie austère, parmi ses préoccupations élevées. 



LES DEUX FILLES DE MAItRE BIENAIMÉ 251 

Louis Chaurael gardait une extrême jeunesse de cœur ; il 
voulait, chez celle qui serait sa compagne, l'élan joyeux, la 
tendresse épanouie, répondant à ce qu'il pouvait donner lui- 
même. Pour lui, Mathilde était comme en marge ; il ne la 
regardait pas plus qu'on ne regarde une femme mûre,, ayant 
passé l'âge de fonder un foyer. Cette impression, qu'il n'était 
pas seul à ressentir, s'expliquait par l'aspect habituel de la 
jeune tille, ses allures si calmes, qu'elles la faisaient paraître 
indifférente ; son langage un peu lourd, et presque toujours 
embarrassé quand il ne s'agissait pas de donner des ordres. 
Jamais Louis ne l'avait entendue émettre une idée person- 
nelle, traduire un sentiment, une émotion. Elle se connais- 
sait trop peu pour savoir se faire connaître ; aussi Louis, tout 
en l'appréciant beaucoup comme ménagère et comme fei 
mière, n'aurait pas même eu la pensée de chercher en elle le 
rayon, le bonheur, le charme... Comment, d'ailleurs, la sépa^ 
rer de cette Closerie à laquelle elle semblait liée indissoluble 
ment ? 

Le jeune homme rentrait, et se disposait à faire sa ronde 
comme tous les soirs, lorsque, dans le corridor, une main 
tremblante lui toucha l'épaule ; il poussa un cri : 

— Orand'mère ! Vous n'êtes pas couchée ! Etes-vous ma- 
lade ? 

— Non, mon petit; seulement. . j'étais en peine de toi. 

Doucement, elle le ramenait vers le jardin ; bien qu'il n'y 
eût pas de lune, la nuit était très claire ; le ciel, entre les 
étoiles, avait une teinte bleuâtre, lumineuse, et Mme Jacques 
put observer la physionomie de son petit-fils. 

— Je t'ai vu te promener là, tout seul, continua-t-elle, et 
t'arrêter, la tête dans la main, comme un homme qui souflTre... 
Eh ! tu n'as pas besoin de parler ; à mon âge, on devine bien 
des choses. . Mon pauvre Louis, tu souffriras encore, car tu 
ne prends pas le bon chemin pour être heureux . . 

— Vous aussi, grand'mère ! murmura-t-il sourdement. . 

— Tu ne comprends pas ce que je veux dire, interrompit la 



252 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

vieille femme, haletant sous le châle de tricot dont elle s'é- 
tait enveloppée jusqu'au front. Tu vas au-devant d'un cha- 
grin auquel tu ne penses pas du tout, ni ta mère non plus . . 
Et je ne peux pas te préserver de ça !...Et pour t'adresser là 
où tu n'as que faire, tu passes auprès de celle qui te con- 
vient. . qui semble créée et mise au monde exprès pour toi 
par le bon Dieu ! 

— Marthe ! protesta Louis. Comment savez- vous cela, 
grand'mère ? Moi, je suis persuadé qu'elle ne voudrait pas. 

Il se retourna, car déjà Mme Jacques s'enfonçait dans le 
noir du corridor, avec un geste mélancolique. 

Ni l'un ni l'autre ne se doutaient qu'à cette heure même, la 
paix nocturne de la Closerie était troublée par une discussion 
beaucoup plus orageuse. Au pied de l'escalier donnant sur la 
cuisine, Maître Bienaimé se tenait debout, les bras croisés ; 
Léa, dont les mains étreignaient la boule de la rampe, et dont 
le petit corps fondait ses lignes dans l'ombre compacte du 
recoin, balbutiait d'une voix coupée de sanglots et cependant 
révoltée : 

{A suivre.) 

M&rie Le Mière. 



Savez-vous que la Revue Franco-Américaine, 
la plus belle, la mieux illustrée, sort des presses de 

L'IMPRIMERIE BILAUDEAU 

197 EST, RUE NOTRE-DAME 

MONTREAL. 

Avez- vous des travaux à faire faire ? oui, n'est-ce 
pas ? Alors, venez donc nous voir. 



CHRONIQUE FINANCIERE. 



Une affaire bien comprise 



Les résultats que nous avons déjà obtenus avec notre 
offre des actions des Mines Malouf, nous a démontré qu'une 
bonne proposition est toujours sûre de rencontrer auprès du 
public un accueil favorable. Cela nous a démontré, en 
même temps, que la publicité offerte par la Revue Franco- 
Américaine est de tout premier ordre et qu'elle s'adresse 
surtout à un public averti. C'est un fait qui aura le double 
avantage de réjouir nos amis et de faire l'affaire de ceux 
d'entre eux qui désirent faire des placements profitables et 
qui ont profité de l'offre que nous leur avons faite. 

Nous avons déjà dit quel genre d'entreprise c'était que 
les Mines Malouf. Situées dans le centre le plus productif 
de Cobalt et ayant subi avec succès les épreuves les plus 
sévères, elles en sont rendues à une simple question d'ex- 
ploitation. C'est-à-dire qu'il ne s'agit plus que sortir du 
sol le minerai argentifère qui s'y trouve en quantités 
énormes. 

Dix compagnies de Cobalt qui se trouvent tout près des 
Mines Malouf et exploitent une formation minière identique 
produisant l'argent au coût moyen de 7 cents l'once. Or, 
l'argent qui est en demande constante sur le marché, à une 
valeur moyenne établie de 60 cents l'once. Il suffit pour se 
convaincre de ce fait de lire les chroniques financières 
quelque peu sérieuses publiées par les journaux On peut 
y voir, au chiffre des dividendes déclarés, combien sérieuse 
est la proposition que nous avons faite à nos lecteurs qui 
ont des capitaux à placer. 



254 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Dans cette entreprise, comme dans toutes celles du même 
genre, nous conseillons à nos amis d'agir avec toute la 
prudence que nous avons déployée nous-mêmes avant 
d'accepter le contrôle des 300,000 parts des Mines Malouf 
Plus que toute autre, une entreprise minière a besoin de la 
confiance absolue, de l'enthousiasme même de ceux qui s'y 
intéressent. En résumé, nous voulons des actionnaires 
comme ceux qui nous sont venus depuis deux semaines que 
notre proposition est sur le marché. 

Il ne fait pas de doute que lefs Mines Malouf ne soient 
appelées à un succès colossal. Et cela pour une foule de 
raisons que^ous ne saurions répéter trop souvent. 

Economie dans l'exécution des travaux d'autant plus 
grands que l'exploitation n'est pas soumise aux trop coû- 
teuses spéculations qui ont exigé des déboursés énormes 
avant d'atteindre des profits. 

Accès facile de la mine à proximité d'un chemin de fer. 

Formation de la roche commune absolument identique 
à celles des mines voisines qui paient aujourd'hui de gros 
dividendes. 

J'en ajoute un autre qui ne manque ni d'intérêt, ni d'im- 
portance. C'est que les ouvriers chargés de creuser le 
premier puits (lOO pieds de profondeur et de 9 x 6) ont tous 
exigé des actions pour une partie de leur salaire. 

Ces gens-là ont vu la mine ; ils ont palpé son minerai; 
ils l'ont comparé avec celui des mines avoisinantes. Leur 
expérience vaut donc quelque chose et ne constitue pas un 
mince encouragement à suivre leur exemple. 

Le minerai de Malouf est à base d'argent avec une forte 
proportion de nickel et de cobalt. C'est la reproduction 
exacte du minerai qui a permis à d'autres compagnies, en 
extrayant l'argent seul, de réaliser des profits énormes. 
Certaines de ces dernières déclaraient tout dernièrement 
un dividende mensuel de 5%, ce qui représente un taux 
annuel de 6o%. 

Dans ces conditions, on peut s'attendre à ce que les Mines 
Malouf fassent iparler d'elles, et prochainement, et soulè- 
vent un intérêt qui ne sera pas même surpassé par la re- 



CHRONIQUE FINANCIÈRE 255 

nommée des premières découvertes qui ont été faites à Co- 
balt. 

Les actionnaires des Mines Malouf n'attendent plus que 
leurs ouvriers frappent une première chute d'argent le long 
des veines qu'ils ont déjà mises à nu pour calculer sûrement 
le chiffre de leurs profits. Les analyses que l'on fait con- 
tinuellement sur le minerai sorti de la mine indiquent sûre- 
ment que l'on va vers des gisements d'argent natif qui dé- 
passeront toutes les prévisions. 

Ceux qui sont sages, mais progressifs en même temps, fe- 
ront bien de ne pas perdre de vue cette entreprise. 

J. A. Lefebvre. 



Conditions d'abonnement 



TOUJOURS LIRE LES LIGNES SUIVANTES 
AVANT D ÉCRIRE. 



LA REVUE FRANOO-AMERIGAINE, 



mensuelle illustrée, est pu- 
bliée dans la prem* ère quin- 
zaine de chaque mois. 

L'abonnement est de deux piastres ($2.00) par année. Toujours faire tomber 
le reno'îvellement pour le 1er mai. Le naméi o, 15 cents dans les dépôts et 20 cents 
parla ooste. L'abonnement, invariablement piyabie d'avance, devra être fait par 
billet de banque [lettre recommandée], par mandat de poste ou d'express, par 
chèque payable à l'ordre de la Revue Franco-Américaine et au pair à Montréal, 
ou bon postal. 

Quand on se sert de son chèque personnel, ajouter 15 cents pour l'échange.. 

Pour changement d'adresse, mentionner l'ancienne et écrire bien lisiblement 
la nouvelle adre; se et joindre 10 cents en timbres-poste. 

Taux d'annonces: 20 cents par ligrne agathe. Pour contrats d'annonces, 
s'adressera: LA REVUE FRANCO-AMERICAINE, 2487 case pos- 
tale, MontpéaL 



The Malouî Mines, umited 

52 RUE SAINT- JACQUES 



Capital autorisé - - - - $200,000 

Capital déjà souscrit .- - - $100,000 



Cette mine est située dans le cœur de Cobalt, 
à 3 et 1-2 milles du chemin de fer Témiscamin^e 
& Northern, Ontario. Un chemin public du gouver- 
nement loi^ge la propriété. 

Actuellement, les actions qui restent à vendre 
sont à 20 cents, prises par lots de 25 au moins. 
Aux prévoyants nous conseillons d'acheter immé- 
diatement tandis que c'est le temps. Faites vos 
paiements par chèque payable au pair à Montréal 
ou par mandat-poste, à l'ordre de la compagnie. 

Pour plus amples informations, analyses de mi- 
nerais, description de la mtine, rapports des ingé- 
nieurs sur les opérations, etc., s'adresser à la com- 
pagnie qui s'empressera de fournir tous les rensei- 
gnements. 

BLANC DE SOUSCRIPTION. 

Messieurs, 

Je, soussigné, souscris pour 

parts entièrement acquittées et non assessables du 
Capital-Actions de The MALOUF MINES Limit- 
ed, pour lesquelles vous trouverez ci-inclus la som- 
me de(| ) dollars 

Nom 

Adressé 

Date • 19 



p. BILAUDEAU J.-L. K.-LAFLAMME J.-A. LEFEBVRE 

PRÉSIDENT 8KCKÉTA1KK TRESOKIER 

HENRI-H. DECELLES. GERANT 

Capital, - - $50,000.00 

L'EPARGNE FONCIERE IraiTEE 

Siège Social : 7Ia, RUE ST-JACQUES 
MONTRÉAL 



BUT. — Cette Compagnie reçoit des épargnes pour 
les appliquer sur propriétés foncières ; 

MOYEN. — On contribue une piastre par semaine 
pour former une part de S260, et on peut souscrire 
plusieurs parts ; 

GESTION. — La Compagnie ne peut distraire 
plus de $26. par part, soit 10% du montant à contri- 
buer pour frais de recrutement et de gestion ; 

PLACEMENT. — Les contributions sont placées 
sur biens-fonciers et les revenus sont capitalisés de 
la même manière, après . avoir pourvu aux charges 
administratives ; 

AVANTAGE.— Après avoir contribué $260. à 
une piastre par semaine, l'adhérent reçoit une part 
de revenus proportionnelle sur toute la masse accu- 
mulée, revenus qui lui seront remis tous les trois mois 
sa vie durant ; 

REVENUS. — Aucun adhérent ne peut recevoir 
des revenus dépassant $65. par part la première an- 
née, S104. la 2e année, S156. la 3e année, $208. la 
4e année, ni plus de $260. après cela en une seule 
année. 

^DEMANDEZ UNE CIRCULAIRE EXPLICATIVE. "^J 



estimées, JlUv,UUU,UuU.^" vernement, 

ont été réalisés dans la propriété des villes de l'Ouest en 1909. 

Avez-\ ous participé à ces énormes bénéfices ? Eltes-vous celui qui a réa- 
lisé un profit 'u le malheureux qui en a e i a chance, mais ne possédait pas 
assez de jugement pour risquer le marché? Une personne digne de sympa- 
thie, c'est celle qui dit : "Il y a cinq ou dx ans, j'ai acheté telle ou telle 
propriété pour $100 ou |500 et elle vaut maintenant $ 0,000." Allez-voua 
dire dans cinq ans d'aujourd hui que vous avez acheté des lots à Poe, Alta., 
à $50 ou $100 ehacmi, q -e vous avez réali-é de $1,00^ à $10,000 pour avoir 
acheté une propriété dans cette ville en l'an de grâce 1911 ? 

POE UN FUTUR CENTRE COMMERCIAL. 

Poe est situé sur la ligne principale du Grand-Tronc-Paciflque f ntre 
Edmonton et Saskatoon, dans l'un des plu-i beaux districts agr coles et des 
plus peuplés de l'Ouest Canadien, possédant de riches mines de charbon ; si- 
tué près de rivières et de lacs à proximité des forête. Ces ressources natu- 
relle» assurent aux habitants de cette ville, un coût peu élevé de la vie, et 
d'une grande activité commerciale, choses essentitlles pour l'érection d'une 
grande ville, créant ainsi une propriété foncière de grande valeur 
POK UN CENTRE DE kANUFACTURES. 

Ce site de la ville et le territoire contigu a toutes les choses exigées par 
les manufacturiers pour rinstallation de grandes usines ou de grosses entrc- 
priees de tot.s Heures employa: t un grand n<»t».bre de personnes. Les rivières 
et les lacs fournissent l'eau, les mines et les forêts fournissent 1 combustible 
et le matériel de construction à bon marché, les terres agricoles fou^ni-^sent 
les produits de la ferme, de sorte que les habitan s peuvent vivre à un vrai 
bon marché. 

Déjà plus de 200 lots ont été vendus, et plusieurs de ces lots ont déjà 
changé de mains avec une augmentation substanielle. T^a plupart de ces 
lots ont été > chetés par des hommes d'ailaires de tout le Canada, qui main- 
tenant bénéficient de leur prévoyance. 

Le site de la ville est haut et sec et très propice à la constructioD. 
L'OPPORTUNITE 
ne signifie rien si vous ne possédez pas le courage d'agir. Vous pouvez pos- 
séder une grande sag' sse, voyager beaucoup et voir ainsi toutes sortes de 
chances de fair.; de l'argent, mais à moins que vous n'ayez le courage d'agir 
sur votre propre juge nent et votre propre sagesse, ces qualités ne vous sont 
d'aucune utilité. 

Le-' lots de Poe sont, un bon placement aux prix actuels. La ville est for- 
cée de arrandir vite. Grâce aux conditions faciles de paiement, vous avez la 
possibilité d'acheter. 

LES TITRES TQTîRENS. 

Nous possédons la ville de Poe sous le système des titres Torrens. Avec 
oe système, le titre est garanti par le gouvernement, dès lors absolument sûr. 
PRIX ET TERMES. 

Les prix des lots sont de $50 à $100 chacun, et on peut les acheter aux 
conditions de 10 pour cent comptant, la balance en dix-huit i aiements égaux 
mensuels ; ou le quart comptant et la balance en six, douze ou dix-huit mois. 

INFORMATIONS. 

Nous avops publié une circulaire attrayante donnant toutes les informa- 
tions relatives à la ville et à ses perspectives, avec une carte montrant 'es 
lots à vendre. Si vous désirez recevoir cette jolie circulaire, détachez le cou- 
pon ci-joint et adressez-nous le par le prochain courrier. 

Poe est une bonne ville nouvelle où vous pouvez allez faire de? affaires 
ou pratiquer une profession. 



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avec une carte et la liste des prix et obliger votre tout dévoué, 



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POLITIQUE, LITTERAIRE, ARTISTIQUE 

(HEBDOMADAIRE) 



C'est le titre d'une publication que la '* Revue 
Franco- Américaine" va entreprendre pour répondre 
au désir de tous les amis de la cause qu'elle défend. 

Nous l'avons annoncée le mois dernier, et nous 
avons déjà pour notre future publication une liste 
d'abonnés fort respectable. Nous en remercions très 
cordialement nos amiis pour l'empressement qu'ils 
mettent à nous seconder dans cette nouvelle entre- 
prise. Qu'ils continuent la propagande dans leur en- 
tourage, parmi leurs amis qui sont aussi les nôtres. 

Le "Gaulois" publiera son premier numéro dans 
quelques semaines. 

Nous avertissons ceux qui désirent en posséder 
la série complète, de ne pas tarder à nous envoyer 
leur abonnement dès maintenant. 

Le "GAULOIS", revue littéraire, politique et 
artistique. Grand format. 

Questions d'actualité, traitées au point de vue 
des intérêts canadiens-français. — ^ Feuilletons irré- 
prochables. — Une revue qui intéressera tous les 
membres 'de la famille et pourra être miise entre tou- 
tes les mains. 

Prix de l'abonnement : $2.00 par année. 
Adresse: E^IS ©AUILrOIS, Boîte 2487, 

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dimanche excepté, pour Lévis (Québec.) 

8.30 A. M. —(Tous les jours) pour Coteau Jet., G!en Robertson, Alexandria, Ottawa, 

Valieyfield et les poiuts sur la division d'Ottawa. 

8.31 A.M.— ( Tous les jours) pour St-Jean, St. Albaus, Burlington, Springfield, Boston 

et New-York via V. C. R'y. 

8.3.5 A. M.— (Tous les jours) pour St-Jeau, Rouses Point, Plattsburg, Troy, Aibany et 
New-York via Cie D. & H. 

8.51 A.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour Cliambly, Marieville, Farnham, 
Granby et Waterloo via V. C R'y. 

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Kingston, Toronto, Hamiltoa, Niagara Falls, Buffalo, Détroit, hicago 
et tous les points à l'ouest. 

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ston, Beilevtile, Toronto et gares intermédiaires. 

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Buriington et V/liite F<iver Jet, 

3.00 P.M.— (Tous les jours, dimanche excepté) pour St-Jean, Rouses Point, Platts- 
burg, Troy, Aibany rt New-York. 

3.55 P.M.—( Tous les jours, dimanche excepté) pour Ste-Anne, Coteau Jet., Valiey- 
field, Glen Robertson, Alexandria, Ottawa et les points sur la division 
d'Ottawa. 

4.16 P.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) poxir St-Hyacinthe, Richmond, Lévis 
(Québec), Sherbrooke et Island Pond. 

4.20 P.M.— (Tous les jours, dimanche excepté) pour Vaudreuil, Valieyfield, Cornwall, 

Brockville et gares intermédiaires. 

4.21 P.M.— (Tous les jours, dimanche excepté) pour Laprairle, Hemmingfod, Ste- 

Martine Jet., Howick, Ormstown, Huntingdon et Fort Covingjon. 

♦.SO P.M. — (Tous les jours, «limanche exceoté) pour St-jean, Rouses Point et gares 
intermédiaires. 

4.55 P.M,— (Tous les jours, dimanche excepté) pour Chambly, Marieville, Farnham, 
Freiighsburg. Granby et Waterloo. 

5.20 P.M. — (Tous les jours, dimanche excepté) pour St-Hyacinthe, et gares inter- 
médiaires. 

5.30 P.M.— (Tous les jours, dimanche excepté) pour St-Jean, Iberville et St-.\lbans. 

6.26 P.''!.— (Tous les jours, dimanche excepté) pour St-Lambert, Chambly, Marie- 
ville et St-Césaire. 

7.25 P. M. —(Tous les jours) pour St-Jean, Rouses Point, Plattsburg, Troy Aibany 
et New-York via Cie U. & H. 

7.30 P.M.— (Tous les jours) pour Cornwall, Brockville, Kingston. Bellevilb et To- 
ronto. 

8.00 P. M. — (Tous les jours) pour Coteau Jet., Alexandria, Ottawa et les points sur 
la division d'Ottawa. 

8.15 P. M.— (Tous les jours) pour St-Hyacinthe, Richmond, Levis, (Québec), Sher- 
brooke, Island Pond et Portland, 

8.30 P. M.— (Tous lesjours) pour St-Jean, St-Albans, Burlington, Springfield, Boston 
et ^ew-Yoï-k via V C. R'y. 

10.30 P.M. — (Tous leL- jours) pour Brockville, Kingston, Toronto, Hamiltou, Niaga- 
ra Falls, Buffalo, London. Détroit, Chicago et tous les points à l'ouest . 



Pour billets, taux, mappes, indicateurs, waçons-lits, et toute autre information' 
•'adresser au bureau de la compagnie, 130 rue St-Jacques, Tél. Main 6905, ou àla 
gare Bonaventure, Tel. Main 4779. 



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FAITES DURER VOS ETRENNES 



Un montant de $2.00 paiera un abonnement d'un an à la 

REVUE FRANCO-AMERICAINE. 

L/'abonnement et le renouvellement des étrennes chaque mois. 
Il n'y a pas de meilleur moyen de se rappeler aux amis. 



1 



L'IIvIvUSTRATION 

Supplément de "La Revue Franco-Amépicaine " 



Vol. VIII. No 4. 



Montréal, 1er Février 1912 




Feu l'abbé Edmond Marcoux. 




M. Raymond Poincark, premier ministre de France. 

M. Raymond Poincaré nous écrivait, le 8 février 1910, en réponse à une 
enquête faite par M. J. A. Lefebvre: " Comme on nous voit en France " : 

" J'ai lu avec un vif intérêt le numéro de la Revue Franco- Américaine 
que vous avez bien voulu m'envoyer. 

" Je vois avec quelle pieuse fidélité les Canadiens-Français conservent le 
souvenir de leur origine et avec quelle perfection ils parlent et écrivei 
notre langue. 

" J'applaudis à tout ce qui peut resserrer les liens qui noiis unissent à èi 
et je suis heureux que votre Revue me fournisse l'occasion de leur envoyé 
le salut cordial d'un Français d'Europe. 

" Croyez à mes sentiments distingués." 



La Fecme dans les Eaux Canadiennes 

LE LONG DU GrAND-TrONC 




Tout le monde est heureux : Monsieur et madame sont enchantés 
de leur pêche. 




o H 

'■5 '^ 



^ -5 

si 



o 




Les jeunes à la pêche. A qui le plus gros ? 
Camp Cochrane sur le G. T. R. 




De la truite franche du " Lake of Bays," près de 
Dorset, sur le G. T. R. 




La pêche an brochet, Rivière aux Français, 
le long du Grand-Tronc. 





MB^ÊÊfÊÊ^ - ,^.^,|i|briyHn 


|^J£^3l2 



Un pique-nique à Rose Point, Baie Géorgienne, 
le long du Grand-Tronc. 






:*X 



Fig 156. 




Dr He^nri Lasnirr (voir son article) 



Avis à nos abonnés 



A portir du 1er mai 1912 le prix d'abonnement à 

LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

sera uniforme, tant pour le Canada que pour l'étrano-er, 
soit $2.00 par année. 

De plus la Revue se voit obligée de 

RETRANCHER DE LA LISTE 

ceux de ses abonnés qui n'auront pas payé leurs arré- 
rages et (]ui ne paieront pas d'avance pour l'année 
1912'"-1918. 

EN VOICI LE POURQUOI : 

Environ 200 amis de la Revue négligent chacjue an- 
née de payer à temps leur abonnement et par là nous 
forcent à tenir des livres. Conséquence : en dehors de 
ces 200 amis, 300 à 400 individus qui se sont abonnés 
par lettre — et qui doivent être habitués à faire ce petit 
jeu avec tous les journaux — ^en profitent pour ne jamais 
payer. Depuis la fondation de la Revue nous avons, 
par ce procédé, perdu 

ALU-delà de $2,000 

Nous trouvons que c'est trop et nous avons décidé de 
prendre le seul moyen radical : l'abonnement payable 
d'avance. Que nos vrais amis, -retardataires ou négli- 
gents, ne se formalisent pas, mais qu'ils songent à ce 
qu'ils feraient s'ils étaient à notre place. 

LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 



Les présents 



Enfant, je vous donnerai 

Pour vos fiançailles 
Un clair bleuet azuré 

Parmi l'or des pailles; 
Et jamais un bleu plus pur 
N'aura teint de fleur plus belle, 
Sinon dans le vierge azur 

De votre prunelle. 

Enfant, je vous donnerai 

Pour vos épousailles 
Un œillet rouge, empourpré 

Comme les batailles ; 
Et jamais calice en juin 
N'aura versé plus de fièvres, 
Sinon l'œillet purpurin 

De vos jeunes lèvres ! 

Enfant, je vous donnerai 

Pour vos funérailles 
Un lis hélas ! expiré 

Parmi les broussailles ,- 
Et jamais plus belle fleur 
N'aura blêmi de la sorte 
Si ce n'est dans la pâleur 
De ta beauté morte. 



Catulle Mendès. 



L'horloge du coeur 



Oui, mon enfant, c'est très certain : 
Dans notre poitrine paisible 
Qui fait tic tac, soir et matin, 
Se trouve une horloge invisible. 

Jadis, avant d'ouvrir vos yeux, 
Un ange blanc l'y mit, je pense, 
Et chaque nuit il vient des cieux 
Pour la remonter en silence. 

Bon ange blanc, venez, venez. 
Du paradis où Dieu vous loge, 
Et, dans le cœur des nouveau-nés, 
Faites battre longtemps l'horloge ! 

Pour que les pères soient joyeux, 
Pour que les mères soient bénies, 
Et, qu'en souriant, les aïeux 
Ferment leurs paupières ternies. 

O mon enfant, mon tendre amour, 
Puisqu'on ne peut taire ces choses. 
Puisque l'horloge sainte, un jour. 
Doit s'arrêter sous vos chairs roses. 

Priez, priez avec ferveur. 
Afin qu'à votre heure dernière. 
Quand Dieu reprendra votre cœur 
Des mains de l'ange de lumière. 

Ce cœur, qui fut si doux au mien, 
Soit, sans aigreur, soit sans souillure 
Et n'ait battu que pour le bien 
Dans votre vie honnête et pure. 



Jean Rame&u. 



I 



Ceux qui partent 



Je ne sais plus quel auteur a écrit cette parole de pro- 
fonde philosophie : " Nos aînés s*en vont; nous ne les avons 
pas assez consultés." Le souvenir vient d'en être éveillé 
dans mon esprit par une courte notice que m'adresse M. 
Adolphe Poisson à l'occasion de la mort de notre ami com- 
mun, feu Tabbé Edmond Marcoux, ancien curé deFichburg, 
Mass., déc'^dé, il y a quelques mois, au fond d'une province 
de France. Mais le billet de M. Poisson m'a apporté plus 
qu'un souvenir. Il m'a aussi apporté un remords, et je m'en 
veux de m'être laissé distraire par des occupations, si nom- 
breuses qu'elles aient été, du devoir que m'imposaient de- 
vant deux tombes à peine fermées quinze années d'une ami- 
tié fortifiée par des luttes sans nombre et que rien n'a pu 
ébranler. Je devais cet hommage à ceux qui pendant tout 
ce temps, au plus fort des batailles livrées pour nos 
compatriotes des Etats-Unis, m'ont encouragé par leur ex- 
emple, aidé de leurs conseils et, pourquoi ne le dirais-je 
pas ? consolé, avec toute l'éloquence de leur foi ardente, 
des déboires immérités et des défections les plus injustes. 

Aussi comprendra-t-on pourquoi je veux associer dans 
une même pensée d'affection la mémoire des deux patriotes 
que furent parmi les Franco-Américains l'abbé F. X. Cha- 
gnon, ancien curé de Champlain, N. Y., et l'abbé Marcoux, 
ancien curé de Fitchburg. 

Etablis aux deux extrémités de la Nouvelle-Angleterre, 
ces prêtres patriotes formaient comme les traits d'u- 
nion indispensables pour maintenir l'unité d'action entre 
les Franco-Américains de l'Ouest et de l'Est, le premier en 
apportant à son confrère, arrivé plus récemment sur le ter- 
rain de la lutte, le fruit de plusieurs années de travail na- 
tional, et le second,, vite initié aux besoins de ses compa- 
triotes, les ressources d'un intarissable dévouement. 

M. l'abbé Chagnon, plus peut-être que M. Marcoux, a 



260 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

attiré l'attention des siens. Lancé plus tôt sur une scène où 
il devait briller pendant près d'un demi-siècle, initiateur 
enthousiaste de nos premières manifestations nationales 
aux Etats-Unis, à ce point qu'il a mérité le titre de " Père 
des conventions," orateur d'une éloquence enjouée et per- 
suasive, écrivain d'une fprce remarquable, il fut pendant 
toute une époque le chevalier sans peur que les premières 
organisations franco-aaiéricaines suivaient avec entrain, le 
conseiller ferme, mais toujours prudent, qui leur assura 
plus d'une victoire. Ecrire sa Vie ce serait écrire l'histoire 
de l'immigration canadienne-française vers les Etats-Unis. 
Autour de son nom rayonnent d'autres noms mêlés aux 
luttes des premiers jours, prêtres, avocats, journalistes, 
marchands, artisans tous pionniers de lidée française et 
catholique, sachant voler aux rudes exigences d'une vie 
transplantée en sol nouveau, le temps de semer autour de 
leurs paroisses ou de leurs foyers les germes d'un dévelop- 
pement que certains combattent avec une frénésie qui res- 
semble à la démence. 

L'action de M. l'abbé Marcoux, pour s'être exercée plus 
particulièrement dans les centres de la Nouvelle-Angle- 
terre, n'en a été ni moins suivie ni moins féconde. Con- 
vaincu de la justice des revendications de ses compatriotes, 
soucieux de perpétuer au milieu d'eux cette glorieuse tra- 
dition qui place les prêtres canadiens-français au premier 
rang des sauveurs de la race après la conquête, il n'est pas 
de sacrifice qu'il n'ait fait, de démarches qu'il ne se soit 
imposées afin de faire triompher le droit et de faire aimer 
l'Eglise. Les événements qui se sont déroulés dans la Nou- 
velle-Angleterre depuis quelques années, devaient se prêter 
admirablement à l'exercice de son zèle et lui confier les 
plus délicates fonctions. 

Je viens de relire le mémoire si fortement agencé qu'il 
prépara, à la mort de Mgr Stang, en faveur du choix d'uni 
évêque franco-américain pour le diocèse de Fall River. Jej 
relis ses lettres nombreuses, que je voudrais citer, où se] 
rencontre à chaque ligne la parole vengeresse et apostoli- 
que qui défend l'Eglise contre les outrages faits à son nomj 



CEUX QUI PARTENT 261 

par ceux-là mêmes qu'elle accable de faveurs. Elle est de lui 
cette parole, que je citais il y a quelques mois, stigmatisant 
la théorie assimilatrice, la théorie de ceux qui, disait-il, 
" veulent coudre cette pièce sur la robe sans couture du 
Christ." 

Hélas! dans la Nouvelle- Angleterre il n'y a pas que les 
causes saintes qui soient l'objet d'une douloureuse indiffé- 
rence de la part des autorités suprêmes ; ceux qui les dé- 
fendent ne sont pas toujours à l'abri des coups des puis- 
sants qui profitent d'une longue impunité pour essayer de 
tarir dans leur source les sentiments de fierté nationale, 
jusqu'aux instincts eux-mêmes de conservation, qui pous- 
sent les petits groupes nationaux à demander, en attendant 
qu'ils l'exigent, qu'on les laisse vivre. 

La mémoire du curé Marcoux, mort en terre étrangère 
sous le coup d'une disgrâce imméritée, loin de ceux qui l'ai- 
maient, laissera quelque part, je le crois, si la conscience 
n'est pas un vain mot, une trace profonde, un remords cui- 
sant. La tyrannie peut méconnaître bien des sentiments, 
mais un châtiment qui la suit partout, attaché à ses flancs 
comme une robe de Nessus, la force d'admirer quand même, 
et jusque dans la mort, ceux qu'elle a "pu écraser, mais 
qu'elle n'a pas réussi à vaincre. 

Les abbés Chagnon et Marcoux ont fait plus que dépen- 
ser leurs vies au service de leurs compatriotes. Ils leur ont 
légué un grand exemple d'abnégation, de patriotisme et de 
foi. Quelle que soit la destinée qui attende les groupes 
français delà république américaine, la pensée de ces deux 
prêtres patriotes sera invinciblement mêlée, parmi les plus 
aimés, aux souvenirs de cette lutte gigantesque soutenue par 
un million et demi des nôtres pour leur existence nationale. 
Et ce sera une des consolations de l'Eglise d'apprendre 
plus tard, quand les vérités américaines auront atteint les 
Sept Collines, que, pendant les longues années d'épreuves 
traversées par ses enfants les plus fidèles, des héros obscurs, 
forts de ses vertus divines, ont prêché l'amour de son nom 
aux faibles sollicités par la révolte et dont la longue et 



262 LA REVUE FRANCO -AMéRICAINE 

douloureuse prière fut si longtemps couverte par la voix 
plus forte des politiciens de toute robe. 

Je sais bien qu'en dehors d'un groupe relativement res- 
treint — ce sont les fidèles — on va trouver à redire sur cette 
opinion, très sommaire, du reste, exprimée sur la vie de ces 
deux amis disparus. Cela n'enlèvera rien à leur gloire, et 
bien moins encore au mérite qu'ils ont eu de comprendre 
les besoins véritables de leur race, et surtout de reconnaître 
les meilleurs moyens de lutter. Ces critiques, ils n'ont pas 
eu besoin de mourir pour en ressentir les atteintes. Habi- 
tués à vivre dans un monde qui n'était pas exempt de fai- 
blesses, coudoyant les pusillanimes pour lesquels leur cou- 
rage était une vivante accusation, mêlés à des jouisseurs 
pour lesquels l'austérité de leur vie était une condamnation, 
ils ont appris de bonne heure à souffrir les attaques comme 
à résister aux louanges. 

Chacun d'eux aurait pu faire sienne en l'appliquant à la 
situation contre laquelle ils s'efforçaient de réagir, cette 
opinion du cardinal Pie sur la société de son époque : " Si 
je crois apercevoir les plus coupables d'un côté, disait-il, je 
reconnais de l'autre les plus aveugles et les plus incorri- 
gibles. Les premiers, du moins, ont la logique du mal; les 
autres reculent devant la logique du bien. Malades déses- 
pérés, qui invoquent à grands cris le médecin, mais à la 
condition de lui dicter ses ordonnances, et de n'accepter 
pour régime curatif que celui-là même qui les a réduits à la 
dernière extrémité. Naufragés qui voient et qui appellent 
le sauveteur, mais résolus à repousser la main qu'il leur 
offre tant qu'il n'aura pas attaché lui-même à son cou la 
pierre qui les a fait descendre et qui les retient au fond de 
l'abîme." 

Ils voyaient clair. Aussi je connais nombre de leurs con- 
frères qui, dans les paroisses franco-américaines de la 
Nouvelle-Angleterre, pensent comme eux et pour qui, leur 
départ est regardé comme une calamité nationale. A 
chaque départ comme ceux-là, c'est un deuil nouveau et 
plus profond devant l'incertitude où les laisse un avenir 
bien mal préparé devant un ennemi sans scrupule toujours» 



CEUX QUI PARTENT 263 

quand il n'est pas scandaleusement appuyé. Cest notre 
Grande Armée qui se décime ; ce sont les aïeux qui partent 
un à un sans même pouvoir garantir l'intégrité du patri- 
moine qu'ils ont fondé. Nos jeunes compatriotes, membres 
du clergé franco-américain, n'y songent peut-être pas assez, 
mais ils devront compenser par un patriotisme plus intense, 
et d'autant plus ardent qu'il sera plus combattu, le relâ- 
chement de l'enthousiasme national émoussé par le temps 
et des conditions nouvelles. 

C'est pour eux que l'exemple des abbés Chagnon et Mar- 
coux est d'un prix inestimable. Sans doute, la part des sa- 
crifices y paraîtra plus grande que tout le reste, mais ils 
bénéficieront aussi des longs travaux accomplis pour eux 
s'ils savent tirer parti de ce sentiment profond de soli- 
darité qui, dans la vie d'une race, réunit une génération 
à l'autre et ne fait que réunir les œuvres du présent à 
l'idéal entrevu et poursuivi par les ancêtres. 

Certains vont me dire que ceci est beaucoup plus facile 
à exprimer en quelques phrases qu'à mener à parfaite 
réalisation, que les tendances de notre époque, que les 
puissants même qui ont le plus de pouvoir sur 
notre destinée — à part celui que nous avons nous-mêmes 
et qui est suprême — nous traitent déjà comme si nous n'é- 
tions pas, que nos demandes ne sont pas entendues, que 
nos persécuteurs sont honorés. Tout ceci peut être vrai 
sans enlever une parcelle des devoirs qu'impose à des 
hommes de cœur la lutte pour la justice et le droit. 

A la fin ce sont toujours ces derniers qui triomphent. 
M Paul Bourget l'a dit admirablement, les "vérités se 
vengent." Aman ne fut jamais si près de sa ruine que 
le jour où il crut avoir dans sa main le sort d'un mendiant, 
d'un émigré assis sur les marches du palais d'Assuérus et 
qui s'appelait Mardochée. 

J.-L. K.-Laflamtne. 



R. I. P, 



Feu l'abbé Edmond Marcoux 

Il y a quelques mois, deux ou trois journaux de la pro- 
vince annonçaient en termes très brefs le décès de l'abbé 
Edmond Marcoux le II août deraiier à Hyères, dans le midi 
de la France où il était allé refaire sa santé chancelante. Il 
espérait, et tous ses amis avec lui, grâce au vivifiant soleil 
de la Provence, une guérison du mal qui le minait depuis 
plusieurs années... Malheureusement son espoir et le nôtre 
ont été déçus. Il lutta toutefois pendant un an et demi, ayant 
à ses côtés, compagne assidue et dévouée, sa sœur dont 
les soins empressés, l'ont aidé à traverser avec courage et 
résignation l'agonie qui l'a cloué si longtemps sur son lit 
de souffrance. Les sommités médicales de l'endroit furent 
appelées auprès de lui, mais la science française se déclara 
impuissante devant un mal qui avait pris trop racine. 
Averti qu'il n'avait plus à compter que sur l'intervention di- 
vine, il vit venir sa fin avec cette sérénité de caractère que 
ses amis ont toujours admirée chez lui. Ces amis, ils étaient 
nombreux; car, tous ceux qui l'ont connu intimement devi- 
naient vite sous son apparance un peu froide qu'il cachait 
un cœur qui, une fois donné, restait fidèle à l'amitié jurée. 

De taille un peu au-dessous de la moyenne, on remarquait 
chez lui une forte ossature qui révélait une force peu ordi- 
naire. Ainsi constitué, il n'est point étonnant qu'il eût une 
énergie que nul obstacle ne pouvait briser. Aussi sa car- 
rière fut très mouvementée dans le cercle restreint que son 
caractère de prêtre lui assignait. D'un jugement très sûr, 
d'une réserve qui au premier abord pouvait passer pour de 
la timidité, il ne s'emballait jamais et, même sur les bancs 
du collège, sa façon si pratique et si prudente d'envisa- 
ger toute question jetait souvent du froid sur l'enthousiasme 
de ses confrères. Sans posséder un esprit caustique sa ma- 



FEU l'ABIîÉ EDMOND MARCOUX 265 

nière d'exprimer son opinion avait un cachet d'originalité 
qui lui attirait assez fréquemment les suffrages. L'abbé 
Gingras et moi, déjà tourmentés par la Muse, nous demeu- 
rions encore pleins des illusions de la jeunesse que notre 
ami Marcoux entrevoyait la vie sous un aspect plus sombre 
et se préparait mieux que nous aux luttes de l'avenir. A-t-il 
été pour cela plus heureux ? Il est permis d'en douter car 
c'est à se dépenser dans une activité plus fébrile qu'il a 
abrégé ses jours et privé sa patrie des services qu'il aurait 
pu rendre encore. Cette patrie, il l'aimait avec ardeur et 
le sort a voulu qu'il se soit éteint à 3,000 milles du sol qui 
l'a vu naître et qui ne reverra pas sa dépouille mortelle. 
Notre ami repose sur les bords enchanteurs de la Méditer- 
ranée, et il ne sera peut-être jamais donné à aucun de nous 
d'aller nous agenouiller sur son humble tombe et prier pour 
l'ami fidèle dont l'amitié ne devait être rompue que par la 
mort cruelle qui l'a enlevé à l'affection de tous ceux qui 
l'ont connu. 

Il exerça le ministère pendant 20 ans dans la république 
voisine et y déploya le plus grand zèle pour les intérêts de 
nos compatriotes en butte à tant de misères. Son cœur de 
patriote a saigné bien souvent et il s'est usé vite à com- 
battre l'action dissolvante des assimilateurs qui paraissent 
avoir juré la disparition de notre langue sur le continent 
américain. Il lui a été épargné de voir les derniers déve- 
loppements que la question de race a provoqués. Son cœur 
de catholique et de français en eût souffert. Il ne sera plus 
là pour lutter avec ses confrères, mais des œuvres restent 
pour perpétuer le souvenir d'un homme qui fut croyant sans 
ostentation et patriote sans faiblesse. 

Voici quelques notes biographiques sur le regretté dé- 
funt : 

Né à St-Charles de Bellechasse le 26 octobre 1848, du 
mariage de J. B. Marcoux_jet de dame Hermine Turgeon, il 
fit ses études au séminaire de Québec et fut ordonné prêtre 
par Monseigneur Taschereau le 7 juin 1873. De 1873 à 
1885, il occupa au séminaire les charges suivantes : pro- 
fesseur, assistant directeur et directeur du petit séminajre 



266 LA REVUE FRANCO-AMT^RICAINE 

et du pensionnat de l'Université Laval. Il fut aussi biblio- 
thécaire de cette dernière institution, aumônier des Frères 
des Ecoles chrétiennes et du couvent de Bellevue. Il laissa 
Québec en 1885 pour devenir vice-recteur de l'Université 
Laval à Montréal, charge qu'il occupa jusqu'en 1889 alors 
qu'il fut appelé à exercer le ministère à Champlain, Etat de 
New-York. Un an plus tard il était vicaire à Notre-Dame 
de North Adams, Mass. En 1893 il était promu à la cure 
de St-Raphaël de Williamstown. Cette paroisse lui doit la 
construction du presbytère et l'organisation d'une école 
paroissiale. En même temps il jetait les fondations d'une 
église à Greylock. De St-Raphaël il fut transféré à la pa- 
roisse de Indian Orchard, qui lui doit aussi une école pa- 
roissiale fondée en 1898. En 1901 il devenait curé de Tlm- 
maculée-Conception de Fitchburg, Mass., qu'il a divisée en 
1903 pour fonder la nouvelle paroisse de St- François d'As- 
sise. Lorsqu'il s'est senti atteint du mal qui devait l'emporter, 
il était curé de Mittineague, Mass., endroit de peu d'impor- 
tance comparé à la cure qu'il venait de laisser. Il accepta 
avec résignation cette déchéance, heureux de souffrir pour la 
cause qui lui était si chère. Sa santé n'en fut pas moins 
affectée et, sentant ses forces s'affaiblir, il comprit que son 
rôle de patriote était terminé et qu'il ne lui restait plus qu'à 
lutter contre la maladie et résolut d'aller sous un ciel plus 
clément finir une vie consacrée au service de la religion et 
de la patrie. Et nous qui lui survivons, nous qui l'avons 
aimé, faisons voltiger sur sa tombe lointaine la douce brise 
de l'affection et du souvenir. 

Monsieur Marcoux a laissé un frère M. François 
Marcoux, de Victoriavillè, et trois soeurs, madame Louis 
Dallaire, madame veuve Eusèbe Couture et mademoiselle 
Priscilla dont les soins et le dévouement ont accompagné 
son frère jusqu'à son dernier soupir. 

Adolphe Poisson. 




Education physique 

PAR 

LE DR HENRI LASNIER DIRECTEUR 

DE 

" l'Institut de Physiothérapie " 



" Le mouvement c'est la vie," 

disent les savante. 

" La paresse est un péché," 

répètent les moralistes. 

Et ils ont raison les savants et les mora- 
listes ! Voilà un point au moins sur lequel 
s'accordent la religion et la science. 

" A défaut d'autre foi, d'autre culte, nous 
avons foi dans le sport, le culte de la na- 
ture." 

L'un nous fait plus vaillant, l'autre nous 
rend meilleurs. 

Regardée sous cet angle, une bibliothè- 
que de culture physique devient un com- 
mentaire de l'Evangile. 
En tout cas, c'est sûrement 
l'évangile de ceux qui 
veulent bien se porter. 

"La Revue Franco-Américaine" veut 
que nous promenions ses lecteurs à tra- 
vers cette bibliothèque. Nous répondons 
à cet honneur avec plaisir, mais nous 
prévenons de suite ceux qui vont nous 
suivre, que nous n'acceptons ici que le 
rôle de guide dans un musée. Nous di- 




ExtensioR dm tronc. 




Reiion da tronc. 



268 



LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 



rons : voyez ceci, voyez cela. Nous tour- 
nerons pour eux les pages s'ils le veulent 
bien. Nous soulignerons des passages, ex- 
poserons les opinions adverses, ne voulant 
accepter la responsabilité d'aucune, par- 
dessus tout prenant bien garde de nous po- 
ser comme auteur. 

En notre temps de confort à outrance, de 
chemins de fer, de tramways, d'ascenseurs 



Bonne station droit* 



(^ 



^ 



C:^ 



et de bien d'autres choses encore qui nous dispensent de 
tout exercice, la culture physique est devenue une néces- 
sité de tous les âges, de toutes les conditions. C'est le re- 
mède à côté des maux de la vie sédentaire, la vraie fon- 
taine de Jouvence, qui nous fera recouvrer à l'instant la 
souplesse, la jeunesse, la santé, le bonheur. 

C'est le secret des vieillards qui ont fourni une carrière 
extraordinaire. Gladstone disait que sa hache et sa scie 
avaient puissamment aidé dans la gouverne de l'Etat, et que 
le placement qu'on fait sur sa santé paie toujours au cen- 
tuple. 

L'importance d'une bonne éducation phy- 
sique n'est plus à faire, et la question devait 
naturellement être traitée ici dans une revue 
où les idées s'entrechoquent comme les 
épées dans une passe d'armes, dans une re- 



iB/^/O Je: Ji'péifl 



:<^ 







Fle.xio,n de h- 



jamt 



EDUCATION PHYSIQUE 



269 




& bduction des bras eo arrière 



vue qui s'est donné poUr mission de 
fournir continuellement à nos com- 
patriotes des armes de lutte et de dé- 
fense. Elle veut leur dire que nous de- 
vons plus que tout autre être forts, 
pour être calme, mais énergiques, en- 
treprenants et résistants dans la lutte 
que nous avons à supporter au milieu 
des autres races qui nous entourent. 
Au point de vue éducatif, la supério- 
rité de la culture corporelle sur celle 
de l'intelligence seule est éclatante. 
Nous avons plus de paresse dans le 
muscle que dans le cerveau. Si l'on 
veut acquérir les bonnes habitudes, base de toute éduca- 
tion rationnelle, c'est par le muscle qu'il f^ut commencer. 
Les bonnes habitudes du corps doivent précéder celles de 
l'âme. 

La culture physique consiste en un ensemble de mouve- 
ments et d'exercices méthodiques ayant pour but de faire 
travailler chacun des muscles du corps graduellement, 
et proportionnellement à l'importance qu'il occupe dans 
l'économie. 

Elle repose sur la connaissance de l'anatomie et de la 
physiologie. 

Elle peut se faire uniquement par les ex- 
ercices naturels, sans ordre ni méthode. Il 
y a des sauvages qui sont des modèles de 
développement musculaire. Mais la valeur 
finale de leur éducation physique est très 
incertaine, étant adaptée aux conditions et 
aux nécessités du milieu où ils vivent. 

Ceux des civilisés qui n'étant obligés au 
travail manuel ont le loisir de prendre une 
dose suffisante d'exercice en rapport avec 
leur constitution, peuvent sans aucune mé- 
thode arriver à un complet développement 
par la simple pratique de l'exercice naturel, 




270 



LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 




Adduction da ia euissô. 



par des travaux manuels. Ils imitent en 
cela l'homme vivant à l'état de nature, 
mais avec la différence qu'ils font par 
plaisir ce que les autres font par néces- 
sité. 

Ces sujets sont l'exception. En général 
les préjugés, les habitudes de la vie mo- 
derne sont tels que dès l'enfance, l'acti- 
vité est plutôt refrénée qu'encouragée. 
Dans nos couvents, ne propose-t-on pas 
comme modèle de *' petite demoiselle " la 
jeune fille qui, tranquille comme une 
image, ne sait que marcher, bien posé- 
ment. N'appelle-t-on pas dissipées, gar- 
çonnières même celles qui se donnent du mouvement, sont 
turbulentes, jouent comme des garçons, comme si au point 
de vue des exercices il devait y avoir de 
la différence entre fillettes et garçons jus- 
qu'à l'âge de quinze ans. 

Et dans nos collèges nombreux sont 
ceux qui professent pour les exercices du 
corps un beau mépris du moyen âge. 
Les "forts à bras" comme on les appelle 
trop souvent sont tenus en mésestime, on 
dit que chez eux " la chair étouffe l'in- 
telligence," parce qu'ils se préoccupent 
autant et même un peu plus d'avoir une 
bonne santé que 
d'être un, deux ou 
trois numéros plus 
rapprochés de la 
tête dans les concours de classe. 

ce sont ceux-là qui ont 





Rotation de la cuisse 
on dehors. 



Fjg. 26, — Fente en avant 
à fond» brasUotizontau^ 
de côté. 



Pourtant 
raison. 

Tout encourage à la paresse phy- 
sique dans notre civilisation. 
On cite souvent des exemples de 



EDUCATION PHYSIQUE 



271 




Flexion du pied. 



ri-. i6i. 



sujets fort bien doués au point de 
vue physique. Mais il convient de re- 
marquer que ces sujets avaient générale- 
ment des dispositions naturelles, et en- 
suite que s'ils sont tels c'est qu'ils ont 
pratiqué les jeux et les sports qui impli- 
quent la marche, la 





Rotation de la cuisse 



en 



course, la natation, 
le " grimper," tous 
les exercices natu- 
rels et leurs dérivés. 

Si malgré les difficultés qu'il ren- 
contre, l'habitant des pays civilisés 
veut, tout en restant fidèle aux con- 
ventions et 



Flexion latérale du tronc. 



obligatio ns 
sociales arri- 
ver à un dé- 
veloppement 
physique 
complet, ou 
simplem e n t 
s'entretenir en bonne santé, il 
lui faut se soumettre aux deux 
principales obligations suivan- 
tes : 



I? Consacrer journellement à pig. 369. - Conformation défec 

la culture du corps un temps SUf- tueuse d'un enfant faible. 




272 



LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 



Dos rond. fisant ; 2° régler mieux la dépense de 

ce temps pour ne rien faire d'inutile. 

L'idéal est d'arriver à produire dans 
un temps donné, ou dans le minimum de 
temps sans nuire à l'organisme une dose 
d'activité à peu près égale à celle que 
représenterait une journée entière de vie 
au grand air à l'état de nature. 

Il ne peut y arriver que par l'éducation 
physique, méthodique, scientifique, médi- 
"^ cale, que sous la conduite d'un maître et 
sous le contrôle d'un médecin qui, par leur collaboration, 
mettront plus de précision dans le travail, éviteront le tâ- 
tonnement, tout ce qui est inutile, et contrôleront les résul- 
tats. 







Fig. 219. 



Fig. 116. 



Fip. 115. 

La méthode permet alors de marcher avec certitude vers 
le but à atteindre, surtout quand le temps est limité. 

Si l'on considère que tout en cultivant le muscle, il faut 
corriger certaines difformités, combattre une foule d'afîec- 






Fig. 217. 



Saul cil liatileur dvcc éi.uii. 



EDUCATION PHYSIQUE 



273 



tions, on comprendra que le rôle du mé- 
decin, du chirurgien, de l'orthopédiste, 
est ici nécessaire et combien ridicules 
les annonces de certains athlètes pré- 
tendant que pour n'avoir pas de mus- 
cles hypertrophiés à montrer comme 
en parade de foire, pour n'avoir pas eu 
ses diplômes d'une école militaire 
quelconque, un médecin, un homme 
quelconque ne peut faire et faire faire 
de la bonne culture physique. C'est 
dire qu'il n'est pas nécessaire de con- 
naître les effets physiologiques sur l'organisme, de connaître 
l'anatomie et les agents physiques accessoires qu'on utilise 
dans le choix de la méthode appropriée à chaque cas — qu'il 




Suspension fléchie. 




*ittutj luecesslfs. 

suffit de dire, lever la jambe tant de fois comme çâ, comme 
moi, et que l'ensemble de connaissances qui caractérisent le' 
médecin sont inutiles. Un peu plus on remplacerait le pro- 
fesseur de culture physique par un appareil mécanique qui 
lèverait des poids, grimperait dans des câbles, comme 
certains jouets mécaniques, et on aurait qu'à dire à l'élève : 
" Imitez ça." 



(A suivre.) 



La Nation Franco-Normande au Canada 

Par Le VICOMTE FORSYTH DE FRONSAC 



III 
LA NOBLESSE DE NOM ET DES ARMES 

Les règles établies par la noblesse elle-même, contresi- 
gnées par le roi, sont incorporées dans le Code de la Noblesse 
et régies par le collège des Armes où sont gardés les registres 
et le blason des familles. Le consentement de la noblesse 
est nécessaire même au Canada, dans le gouvernement 
royal. ** Aucun prince carolingien n'est monté sur le trône 

sans avoir été formellement reconnu L'aristocratie ne 

considère le prince que comme son senior... Cette couronne 
n'est pas purement et simplement héréditaire, ni élective : 
au début elle est héréditaire " k la condition du consente- 
ment des grands." (Glasson, "Histoire de Droit et des 
Institutions de la France," tome II, p. 411.) 

Depuis la conquête normande la même règle s'applique 
en Angleterre et, par le traité de 1763, au Canada. Par 
exemple, au temps de Pépin le Pieux, à qui les grands 
des Francs avaient offert le trône, le pape Zacharie écrit 
par l'interimédiare de l'évêque de Wartzburg que de l'avis 
des nobles romains, il serait mieux de donner le nom de roi 
à celui qui en avait la sagesse et la puissance plutôt qu'à 
celui qui n'avait du roi que le nom sans l'autorité. 

Charlemagne lui-même n'était pas seulement empereur 
des Romains, il gardait aussi la qualité de roi des Francs 
et prit celle de roi des Lombards, mais il '' était surtout et i 
toujours le chef de l'aristocratie austrasienne." 

Manque de foi et d'hommage à la part d'un noble déroge 
de sa noblesse ; manque d'obligation du roi à sa part en- 
vers la noblesse déroge de sa royauté. 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 275 

Les lois des nobles Francs établis en pays conquis de- 
vinrent personnelles. Ce principe de la personnalité a ex- 
isté de tout temps chez les Aryens Germaniques. Ils ont 
attaché une grande importance à ce système de la person- 
nalité des lois, qui s'est prolongé beaucoup plus longtemps 
que ne le disent certains savants. Le roi des Lombards, 
Ratchie, pçrdit son trône pour avoir voulu régler le régime 
des biens vis-à-vis de sa femme Tassia, d'après la loi ro- 
maine au lieu d'observer la loi du Lombards. Sous les 
Francs, chaque peuple, noble et commun, avait sa loi-lex. 
Chaque lex s'applique à tout membre de chaque peuple, 
même s'il se trouve en dehors du territoire de ce peuple. 
On peut dire que les *' leges," à la différence des capitulaires 
" ne sont pas territoriales " — les " lèges " constituent à pro- 
prement parler le droit coutumier. "Ainsi la personnalité 
des peuples, des races, des nobles, restaient supérieures 
aux circonstances et aux localités. 

Pour distinguer la noblesse, ses membres portaient des 
symboles en écu qui sont leurs marques distinctives par ex- 
cellence. La loi donnée par les Etats-Généraux à Angers, 
le 17 juin 1487, met ces marques et le droit de leurs pos- 
sesseurs en ordre; elle dit : "Que plusieurs princes, rois, 
ducs, comtes, barons, et autres nobles hommes pour trans- 
mettre leur mémoire à la postérité et pour se faire recon- 
naître dans les titres qu'ils avaient mérités par leurs faits 
vertueux et leur magnanimité, avaient pris des armes et 
des enseignes qui répondaient à ce qu'ils avaient de re- 
commandable, lesquelles ils avaient transmises à leurs des- 
cendants, afin que par le tableau de leurs belles actions, 
leurs hoirs et successeurs fussent plus attentifs à suivre le 
chemin de la vertu ; que cet usage, connu de tout le monde 



(Note A) — Glasson, Histoire du Droit et des Inst. de la France, tome 
I» P- 197. dit que, " jusqu'à l'époque de Constantin, il fut admis sans 
difficulté que la coutume pouvait non seulement faire la loi, mais encore 
l'abroger". ..." Constantin à son tour, contraire à la coutume, fît pré- 
valoir ses capitulaires, mais, " après la conquête de l'empire par les 
Francs et les Germains, la force des coutumes fut rétablie." La conserva- 
tion du droit coutumier est l'élément distinctif de la constitution légitime. 



276 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

avait été particulièrement attaché à la nation française, 
que le nom et les armes des Français seraient en honneur 
éternel, et, comme l'intention du souverain est de conser- 
ver cette coutume, il ordonne qu'il sera fait un catalogue 
dans lequel seront inscrites toutes les armes des ducs, prin- 
ces, comtes, barons, seigneurs, châlctains et autres gens 
nobles dans toutes les provinces et autres jurisdictionsdu 
royaume, pays de Dauphiné, comté de Provence et autres 
places appartenant; et, comme faute de connaissance de la 
science de blason, plusieurs arraes étaient fausses. Sa Ma- 
jesté donne pouvoir au roi des armes, au maréchal de Bla- 
son, de les voir et visiter en ordre dans le dit catalogue 
chacun selon son degré afin que dorénavant ceux auxquels 
elles appartiennent, puissent en jouir sans débat ni con- 
traint." 

L'ordonnance d'Amboise du 26 mars 1555, dit: ''Pour 
éviter les suppositions des noms et des armes, défenses 
sont faites à toutes personnes de changer leurs noms et 
leurs armes sans auparavant avoir obtenu des lettres de 
dispense et de permission à peine de I,000 livres d'amende, 
d'être punies comme faussaires et dégradées de la noblesse." 

L^ordonnance d'Orléans (1579), article 258, dit que la 
seule possession du fief ne constitue pas un noble de sang. 
C'était parce que autres que les nobles avaient commencé 
sous l'encouragement de la cour à acheter des fiefs et des 
titres. D'Avenel dit dans son livre "La Noblesse Française 
sous Richelieu," p. 305 : "En mettant la noblesse à la por- 
tée du premier venu, le souverain l'avilit, et, en l'avilissant 
par insoucience ou par calcul, il porta préjudice à la mo- 
narchie elle-même, puisque cet ordre était censé y occuper 
la première place." 

Montesquieu a dit dans "l'Esprit des lois '* que : " Tout est 
perdu lorsque la profession lucrative des traitants parvient 
par ses richesses à être une profession d'honneur." 

Martin dans 1' "Histoire de France," tome XVIII, p. 5, dé- 
clare : " Autrefois le noble et le guerrier ne faisaient qu'un... 
il n'était plus ainsi depuis longtemps, et rien n'était plus 
choquant que de voir un traitant, un usurier acquérir les 



LA NATION FRANCO NORMANDE AU CANADA 277 

privilèges nobiliaires avec l'argent qu'il avait volé du peu- 
ple, tandis qu'un brave officier, pauvre et couvert de bles- 
sures, était imposé à la taille comme roturier." 

D'Avenel dit: "L'anoblissement par la possession des 
fiefs fut regardé comme usurpation de noblesse. Tandis 
que la profession des armes continua à anoblir jusqu'au 
commencement du XVIIe siècle ceux qui l'exercèrent — même 
sans posséder des terres nobles." (p. 8). "Les nobles ser- 
vaient à l'armée en grande majorité mais non pas sans ex- 
ception, tandis que tous sans exception étaient dispensés 
de la taille. S'ils étaient dispensés de la taille, ce n'était 
pas parce qu'ils servaient, mais parce qu'ils étaient nobles.' 

Le privilège n'était pas la récompense du service rendu 
mais " le droit de la naissance " (p. 40). "Les droits hono- 
rifiques des nobles à présent sont le port d'armes et le 
blason, le privilège d'orner leur chapeau d'un plumet blanc 
et le toit de leur demeure d'une girouette : la représenta- 
tion comme corps principal du gouvernement, et l'entrée 
à la cour royale après la famille Royale — tels étaient les 
principaux avantages qu'un gentilhomme tirait de sa qua- 
lité" (p. 23). 

Une ordonnance dit que : ''Les roturiers acquéreurs des 
terres nobles ne puissent en prendre les titres ni obliger les 
gentilshommes qui en relevaient, à leur rendre hommage." 

Sur diverses remontrances de la noblesse présentées au 
Roi par les Etats Généraux tenus à Paris en 1614 parce que 
les usurpations continues des titres et des droits nobiliaires, 
tendaient à ce qu'il fût établi un juge d'armes lequel dres- 
serait des registres universels des familles nobles du 
royaume. Sa Majesté créa en titre d'office, par édit du mois 
de juin 1615, un juge général d'armes ''nommé parmi les 
gentilshommes d'ancienne race. Cette charge fut donnée 
d'abord en 1615 à François de Chemières de Saint- Maurice, 
qui en 1633, indigna lui-même au Roi Pierre d'Hozier 
pour son successeur. Depuis, cette charge s'est transmise 
héréditairement dans la famille d'Hozier avec l'agrément 
du Roi — [de Miville "Armoriai Historique de la Noblesse 
de France," p. 127]. 



278 LA REVUE FRANCO-AMÉRICIÀNE 

Ensuite, l'ordonnance de 1629 enjoignait aux gentils- 
hommes de signer " le nom de leur famille " et non celui 
de leurs seigneuries. 

Un gentilhomme perdait son titre en vendant sa terre, 
" tandis qu'il ne pouvait aliéner sa noblesse " [D'Avenel, 
" La Noblesse Française sous Richelieu," p. 96.) Mais la 
femme noble mariée à un roturier cessait même de jouir 
des privilèges de la noblesse — [ibid., p. 114]. 

Par ces lois on voit la grande nécessité de préserver la 
pureté de sang. Les remontrances des députés de la no- 
blesse aux Etats Généraux de 1626, dit : "Nous attribuons 
la décadence de la noblesse au mélange des races nobles 
avec les roturiers ; aux insolentes et trop effrénées ambi- 
tions de quelques-uns de leur ordre du siècle passé qui ayant 
diminué la bienveillance et accru la défiance des rois en 
leur endroit les auraient portés à croire qu'il fallait en 
abaisser la puissance par l'élévation du tiers état et par 
l'exclusion des charges et dignités dont ils avaient abusé." 

[Callet, L' " Administration en France sous Richelieu," p. 
123]. Richelieu certifie que : *' La noblesse a été depuis 
quelque temps si abaissée par le grand nombre d'officiers 
que le malheur du siècle a élevés à son préjudice qu'elle a 
grand besoin d'être soutenue contre l'entreprise de tels 
gens. L'opulence et l'orgueil des uns accablent la néces- 
sité des autres qui ne sont riches qu'en courage, ce qui les 
porte à employer leur vie pour l'état dont ces officiers tient 
la subsistance " — [ibid., p. 128]. Dans son testament politi- 
que pour le roi, Richelieu continue : "Après avoir parlé 
séparément des divers ordres dont l'Etat est composé, il ne 
me reste rien à dire en gros, sinon qu'ainsi qu'un tout ne 
subsiite que par l'union de ses parties en leur ordre et 
lieu naturel : aussi ce grand royaume ne peut être florissant 
si Votre Majesté ne fait subsister les corps dont il est com- 
posé en leur ordre. — Je dis hardiment ce fait, parce qu'il est 
aussi important que juste d'arrêter le cours des entreprises 
de certains officiers qui, enflés d'orgueil soit à cause des 
grands biens qu'ils possèdent ou de l'autorité que leur 
donne l'emploi de leurs charges sont présomptueux jusqu'à 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 279 

tel point que de vouloir avoir le premier lieu où ils ne peu- 
vent prendre que le troisième. Ce qui est tellement contre 
la raison et contre le bien de Votre Majesté, qu'il est abso- 
lument nécessaire d'arrêter le cours de telles entreprises, 
puisque autrement la France ne serait plus ce qu'elle a été 
et ce qu'elle doit être, mais seulement un corps monstrueux 
qui comme tel ne pourrait avoir de subsistance ni de 
durée." 

Ainsi, c'est l'histoire qui démontre que l'aristocratie est 
un produit et une partie de la constitution de La Nature. 
D'abord guidée inconsciemment par les lois organiques d'as- 
sociation des semblables dune même race, ensuite, quand 
l'aristocratie est devenue forte et intelligente, établie sur 
les principes de race, d'honneur, de loyauté, son intelli- 
gence, s'affirmant la 'mène à la suprématie dans l'état : 
son honneur donne au peuple confiance à son administra^ 
tion des affaires : sa loyauté envers ses membres l'organise 
si puissament que le pouvoir de tous est le pouvoir de 
l'un, et les droits et les privilèges de l'un leur deviennent une 
cause commune. Finalement sa bravoure et sa stabilité lui 
donnent une force qui ne recule jamais devant les diffi- 
cultés que ses adversaires lui offrent. 

De fait, on était noble, soit d'après sa naissance, soit à 
cause des vertus de ses pères, l'illustration de race elle- 
même. Il y avait ainsi deux sortes de nobles : (I) les an- 
ciens par l'effet du privilège de race attaché depuis un 
temps immémorial à leur famille : (II) les nouveaux qui de- 
vaient cette dignité à la réputation que s'étaient acquise 
leurs derniers ancêtres. 

La noblesse ne s'attache pas seulement aux hommes capa- 
bles de porter les armes blasonnées : on était noble dès sa 
naissance, les femmes comme les hommes, même les jeunes 
filles portaient cette qualité. Cette dignité s'acquérait diffi- 
cilement. En fait, les familles nobles étaient entourées d'une 
haute estime auprès du public. C'étaient leurs membres 
qu'on préférait pour les fonctions publiques, à cause du 
mérite sur lequel elles sont établies. Envers leurs enne- 
mis, comme dit André Lebel dans "Le Connétable de 



280 LA REVUE FRANOO-AMÉRÏCAINE 

Bourbon, p. 4, ''Le mérite a le droit d'en vouloir à la 
sottise qui le néglige ou à la médiocrité qui lui ba:rre la 
route." 

Lorsque l'aristocratie s'est élevée à cette condition com- 
mandante dans l'Etat, consciente de soi-même, elle se pro- 
clame la noblesse par pronunciamento d'état. En ceci est 
la différence de l'aristocratie et de la noblesse. L'aristo- 
cratie est la noblesse en germe, mais elle n'est noblesse 
que après développement, elle domine l'état. Alors elle 
élève sur son bouclier (son écu blasonné) son chef et le fait 
roi. Ce fait accompli, l'état, le royaume éinerge de l'a- 
narchie ; l'ordre, la discipline, la confiance succèdent. 

Une famille perd la qualité de noble par des mariages 
non nobles. Aussi on peut déroger par manque de parole 
d'honneur, ou par manque de foi engagée. Un gentilhomme 
ne dérogeait pas en faisant le commerce maritime. Henri 
IV le déclara formellement pour favoriser l'extension de la 
puissance coloniale en Canada et autres pays. En Breta- 
gne, par un privilège spécial, les nobles ne dérogeaient pour 
aucun commerce; seulement. pendant tout le temps qu'ils se 
livraient au trafic, négoce, et usaient de bourses communes 
leur noblesse " dormait." Les médecins n'étaient jamais 
réputés déroger, et en Dauphiné, ceux qui n'étaient pas no- 
bles étaient exempts des payements roturiers, lequel était 
un privilège de noblesse. 

Un gentilhomme cultivant ses terres et un avocat ne dé- 
rogeaient pas non plus. 

Quand un gentilhomme avait dérogé en exerçant quelque 
charge serviie, il fallait que ses descendants obtinssent des 
lettres patentes de rétablissement du collège des Armes. 

La domination de la noblesse française était l'épopée du 
royaume. "Enthousiasme, dit Renan (Revue des Deux- 
Mondes 1906) du beau, l'amour de la gloire, ont disparu avec 
la race noble qui incarnait l'âme de la France... Le juge- 
ment et le gouvernement des choses sont transportés à la 
masse lourde et grossière dont l'esprit est fait d'appétits 
purement matériels et de dédain pour le sentiment poétique 
d'honneur et de gloire." 



LA NATION FRANCO- NORMANDE AU CANADA 281 

Avec ses droits, ses privilèges et ses obligations la no- 
blesse en Canada se continue sur le modèle de celle de 
l'ancien régime e-.i Frap.ce, protégée par le traité de cession 
de 1763. 



Les Familles de la Noblesse de nom et des armes, sei- 
gneuriale, consulaire, bourgeoise et alumnale dans les 
Archives du Collège des Armes du Canada. 

Les descendants de ces 
familles en noms de fa- 
mille qui désirent enregis- 
trer les preuves de leur 
noblesse dans les regis- 
tres du Collège et recevoir 
le diplôme, le bouton et 
la décoration de la no- 
blesse de l'Ordre Aryen 
et Seigneurial, doivent en- 
>^^^H voyer leurs renseigne- 
^^1^ ments au bureau de cette 
#'' Revue, adressés au Vi- 
comte de Fronsac, maré- 
chal de blason, *' Revue 
Franco- Américaine, 197, 
rue Notre-Dame Est, 
Montréal. 

BE^AUSACQUE DE BOUILLEMONT 

Armes : D'azur au château flanqué de 2 tours, sommé d'une 
troisième tour sur laquelle flotte une bannière d'argent : le 
tout d'argent maço-mé de sable, au lion rampant d'or te- 
nant une épée d'argent posée sur le seuil du château. Cou- 
ronne seigneuriale. 

Histoire : Louis Beausacque, contrôleur et directeur dans 
rétendue de la Picardie, et son épouse Geneviève Michel 



282 LA REVUE FRANCO-AMiRlCAINE 

(St-Firmin, Caôtillon) avait un fils : 

Michel H. Beausacque, sieur de Bouillemont en Canada, 
né en 1705, marié (Montréal 1729) à Catherine, fille d'Etienne 
de l'Argenterie. 

* •«- 

BRASSARD-DESCHENEUX DE NEUVILLE 

Armes : De sable au chevron d'or accompagné de 3 
fleurs de lys du même. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Charles Brassard, descendu d'Antoine Brassard 
(France 1609) et de Françoise Méry, eut un fils : 
. Joseph Brassard, seigneur de Neuville, de St-Michel et 
de Livaudière en Canada, secrétaire de l'intendant, né en 
1722, marié (Québec 1752) à Marie A., fille de J. B. Vallée, 



CHESNAY DH LOTHALN VILLE 

Armes : D'or à un chêne arraché d'azur, le tronc chargé 
de 2 épées de gueules passées en sautoire. Couronne sei- 
gneuriale. 

Histoire : Nicolas Chesnay et Catherine La Ringue (St- 
Brieuc, Bretagne) eut un fils : 

Bertrand Chesnay, sieur de Lothainville en Canada, né 
en 1621, marié (Québec 1656) à Marie M., fille de François 
Bélanger, et ensuite à Elisabeth, fille de Charles Aubert. 

* 

* * 

DE FLEURY DESCHAMBEAULT 

Armes : D'azur à un rosier d'argent fleuri de 3 pièces de 
gueules. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Jacques de Fleury, seigneur Deschambeault en 
Canada,né en l642,futfils de Jacques de Fleury et de Perinne 
Gabar (St-Jean de Montagne, Luçon Poitou), conseiller du 
Roi, lieutenant au siège ordinaire de la justice royale de 
l'isle de Montréal, épousa d'abord Marguerite, fille de Fran- 
çois de Chavigny, et ensuite Marguerite R., fille de Pierre 
Denys, seigneur de La Ronde. 



LA NATION FRANCO -NORMANDE AU CANADA 283 

DE SOREL 

Armes : D'azur à la croix d'argent. Couronne seigneu- 
riale. 

Histoire : Cette famille de l'ancienne noblesse a porté 
le même blason depuis l'an 1427. Mathieu de Sorel et 
Jeanne de Giraud (N.-D. de Grenoble) envoya leur fils : 
Pierre de Sorel, en Canada, où il devint seigneur de So- 
rel et officier. Il naquit en 1628 et épousa à Québec en 
1668 Catherine, fille de Charles Le Gardeur. 



DES CAILHAUT DE LA TESSERIE 

Armes : D'or au lion de sable. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Jacques des Cailhaut, sieur de la Tesserie en 
Canada, conseiller au conseil souverain à Québec, né en 
1624, fils de Samuel Des Cailhaut et de Louise Le Texier 
(St-Herbelain, près de Nantes). Il épousa (Québec 1663) 
Eléonore de Grandmaison. 

DESCHAMPS DE LA BOUTE ILLERIE 

Armes : D'azur à 3 roses d'argent. Couronne seigneu- 
riale. 

Histoire : Jean B. L. Deschamps, seigneur de la Bouteil- 
lerie en Canada, né en 1646, fils de Jean Deschamps, sei- 
gneur des Landes et d'Elisabeth de Brien (Clipponville, 
Rouen) marié l^ à Catherine, fille de Nicolas Macard, et 
2^ à Jeanne M., fille de Jean Chevalier. 

* * 
SABREVOIS DE BLEURY 

Armes : D'argent à la fasce de gueules accompagnée de 
6 roses du même. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Jacques de Sabrevois, seigneur de Bleury en 
Canada, né en 1667, fils d'Henri Sabrevois de Bleury, sei- 
gneur de Sermonville, et de Gabrielle Martin (Châlons), 
épousa (Boucherville 1698) Jeanne, fille de Pierre Boucher, 
seigneur de Boucherville. 



284 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

DELACROIX DE MAUFOIES 

Armes : Ecartelé aux i et 4 de gueules, à la croix alésée 
d'or; aux 2 et 3 d'argent à une anille de sable. Cimier — 
l'anille de sable. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Hubert Delacroix, seigneur de Maufoies, chi- 
rurgien, fils de Dominique, seigneur de Maufoies, et de Ca- 
therine Clément (Liège), épousa à Québec, en 1732, Anne, 
fille de Jacques Dontaille. 

* 
* * ^ 

DE ROY DE LA BARRE 

Armes : D'argent au chevron d'or, accompagné de 3 cou- 
ronnes du même. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Jean M. De Roy, sieur de la Barre, fils de 
Claude De Roy et de Jeanne Dariveau (Angers), épousa à 
Montréal, en 1726, Marie A., fille de Joseph Benoit. 

*- * 

EURY DE LA PERELLE 

Armes : De gueulss à 2 cotices, accompagnés d'un lion 
léopardé en chef et une étoile en point, le tout en argent. 
Couronne seigneuriale. 

Histoire : J^e premier de cette famille au Canada fut : 
François Eury, sieur de La Perelle, major de l'Ile Royale, 
qui épousa (1721) Charlotte, fille da Charles Aubert, sei- 
gneur de la Chenaye. 



FAUCHER DE ST-MAURICE 

Armes : Tiercé en fasce : aux I et 4 à 3 chausse-trape 
d'argent; aux 2 et 3 à 3 molettes d'or; au 3 d'azur à 3 annu- 
els d'or. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Léonard Faucher, sieur de St-Maurice, né en 
1646, fils de Barthélémy Faucher et de Sybelle Briant (St- 
Maurice, Limoges), épousa à Québec an 1669 Marie, fille de 
Pierre Damoys. 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 285 

FOURNIER DE ST-CH ARLES 

Armes : D'azur au chevron d'or, accompagné de 3 bustes 
humains du même. 

Histoire : Guillaume Fournier, seigneur de St-Charles 
en Canada, né en 1619, fils de Guillaume Fournier et de 
Noëlle Gagnon (Couine, Normandie), épousa à Québec en 
1654, François, fiille de Guil. Hébert. 

* 
* * 

GIFFARD DE BEAUPORT 

Armes : D'argent à la croix de gueules chargée de 5 co- 
quilles d'or et cantonnée de 4 lions de gueules armés et 
lampassés et couronnés d'or. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Robert Giffard, seigneur de Beauport en Ca- 
nada, médecin, etc., né en 1587, marié à Marie Renouard et 
eut des enfants : 

Joseph Giffard, seigneur de Targy, marié (Québec 1663) 
à Michelle N., fille de Jacques Nau, et ensuite à Denyse, 
fille de Jean de Peiras en 1700. 



GODFROY DE LINCTOT 

Armes : D'azur à 2 chevrons d'argent accompagnés en 
chef de 2 molettes d'or et en pointe d'une rose du même. 
Couronne seigneuriale. 

Histoire : Jean B. Godfroy, seigneur de Linctot, fils de 
Pierre, seigneur de Linctot, et de Perette Cavalier (Caux, 
Normandie), marié (Québec, 1636) à Marie, fille de Mathieu 
Le Neuf, sieur du Hérisson. De ses fils furent : 

Louis Godfroy de Linctot, seigneur de Normanville, ma- 
rié (Québec l668) à Marguerite, fille d'Etienne Seigneuret, 
il était procureur du Roi. 

Michel Godfroy de Linctot, sieur Dutort, marié (Montréal, 
1664) à Perinne, fille de Pierre N. Picoté, seigneur de Bel- 
lestre. 



286 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

René Godfroy de Linctot, seigneur de Tonnancour, fils 
de Louis, seigneur de Normanville, marié (1693) à Margue- 
rite, fille de Séverin Ameau. Il était conseiller du Roi et 
ieutenant-général civil et criminel en 1717. 

JOYBERT DE MARSAN-SOULANGES 

Armes : D'or au chevron surmonté d'un croissant de 
gueules et accompagné de 3 roses du même. Couronne 
seigneuriale. 

Histoire : La famille de Joybert est originairement du 
Perche, et d'une ancienneté qui la met parmi la vieille no- 
blesse. 

Pierre de Joybert, sieur de Marsan-Soulanges, comman- 
dant en Acadie, né en 1644, fils de Claude de Joybert et 
de Claude Brissier (St-Hilaire de Soulanges, Châlons, 
Champagne), était le premier de son nom au Canada. Il 
épousa Marie, fille de Louis Theandre Chartier, seigneur 
de Lotbinière. 

d'estienne 

Armes : D'az. à 3 baades d'or. Supports : deux griffons 
d'or. Cimier : un buste d'homme avec un chapeau chargé de 
quelques plumes en mémoire de ce que l'origine de cette fa- 
mille est l'Albanie. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Estienne en Provence, une des plus anciennes fa- 
milles de la province, remonte par titres authentiques à Jacques 
D' Estienne qui rendit ses comptes en 1267 comme châtelain 
de Bouc et de Pennes. Son fils Pierre D' Estienne et le neveu 
de celui-ci furent confirmés dams le titre de chevalier par 
Charles II, roi de Sicile et de Jérusalem en 1307, attendu 
qu'ils tiraient leur origine d'anciens chevaliers. Leur descen- 
dance, qui se divisa en plusieurs branches, dont les principales 
sont celles d'Estienne de Chaussegros de Lioux et d' Estienne 
de St-Jean, compte plusieurs représentants : Charles, mar- 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 287 

quis d'Estienne de Chaussegros de Lioux, général de brigade, 
et Ludovic- Joseph, vicomte d'Estienne de St-Jean (1872) Aix, 
Bouches-du-Rhône. 

Denis d'Estienne, noble, lieutenant dans la marine, aide- 
major à Montréal, né en 1670, est le premier de sa famille au 
Canada. Il fut fils de Denis D'EvStienne, conseiller du Roi au 
parlement de Provence, et de noble dame Françoise Desvoyer 
de Clerin. Il épousa à Montréal, en 1691, Jeanne, fille de Ga- 
briel Celles- Duclos. 

* 
* * 

de: grasse 

Armes : D'or au lion de sable, couronné, lampassé de gueu- 
les, écartelé depuis l'alliance avec Marthe de Foix, descen- 
dante des rois de France (1535). I Foix et Béarn (aj d'or, 
3 pals de gueules(b) or, deux vaches de gueules ; II (Navarre) 
de gueules aune chaîne en croix et en sautoir d'or ; III Ara- 
gon et Sicile, gironné de 4. (a) Foix (b) d'argent à l'aigle dé- 
ployé de sable. IV (Evreux) d'azur, à la bande de gueules 
chargée de 3 billettes d'argent entre 3 fleurs de lys d'argent po- 
sées I et 2. Couronne seigneuriale. 

Histoire : La famille de Grasse est connue dans l'histoire 
depuis la fin du Xe siècle ; elle eut titre de principauté sur la 
ville et le comté d'Antibes. 

Le cartulaire de l'abbaye de Lérins en fait mention depuis 
Rodoard, prince d'Antibes (980). 

Elle a donné deux chevaliers croisés (1096), des amiraux, 
généraux, évêques, gouverneurs de ville, des commandeurs, 
etc. , et grands prieurs de Malte. 

Elle a été titrée prince d'Antibes 980, comte de Bar 1535, 
comte de Grasse 1676, marquis de Grasse 1709. 

Elle a formé les branches du Bar, de Mouans, de Boimer, 
du Mar, de Cabrés, de Montauroux de St-Nazaire, de Brian- 
çon, etc., en Provence (éteintes), et existante, celle de Limer- 
mont en Picardie. 

Etienne, comte de Grasse, s,' établit en 1708 en Picardie par 



288 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

suite de son mariage avec Etiennette d'Hallencourt, dame de 
lyimermont. Le neveu du comte de Grasse s'établit près Ba- 
thurst, N. B., après la révolution en France. 

* 
* * 

GOURDEAU DE BOILEAU 

Armes : D'argent à l'aigle de sable, becqué et armé d'or. 
Couronne seigneuriale. 

Histoire : Jacques Gourdeau, sieur de Boileau, né en 1624, 
fils de Nicolas Gourdeau, procureur au siège royal de Niort 
en Poitou, marié (Québec, 1652) à Eléonore de Grandmaison, 
veuve de François de Chavigny. Son fils fut : 

Jacques Gourdeau, sieur de Grosardière, qui épousa à Qué- 
bec en 1691 Marie, fille de François Bissot. 

* 
* * 

LECOMPTE DE LA VIMAUDIERE 

Armes : D'argent au chevron de gueules accompagné de 3 
corbeaux de sable. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Samuel Lecompte, sieur de la Vimaudière, chi- 
rurgien, né en 1667, fils de Noël Lecompte et de Françoise Le- 
tellier(St- Georges, St-Lô, Coutances), marié (Château-Richer 
1695) à Anne, fille de Louis Jobidon. 

* 
* * 

LECOMPTE DU PRÉ 

Armes : De gueules au chevron d'or accompagné en chef de 
2 étoiles du même, et en pointe, d'une tête de lion d'argent. 
Couronne seigneuriale. 

Histoire : Louis, seigneur Lecompte du Pré, né en 1654, 
fils de Charles et d'Anne Defosse, marié (1683) à Marie C, 
fille d'Adrien de St-Georges. Descendu de cette famille était 
le colonel Lecompte St-Georges du Pré, un des plus vaillants 
défenseurs de Québec en 1775. 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 289 

LEFKBVRE DUPLESSIS-FABER 

Armes : D'azur au chevron d'or surmonté d'une tour d'ar- 
gent, accompagné en chef de 2 étoiles d'or, et en pointe, d'une 
ancolie du même. Couronne seigneuriale. 

Histoire : François Lefebvre, sieur Duplessis-Faber, capi- 
taine de la marine, fils de Pierre, maître de l'hôtel du Roi, et 
de Marguerite Bassade (St-Jean-en-Grève, Paris) marié (Cham- 
plain 1689) à Marie M., fille de François Chosel. 

K LE GOUS DE GOUS 

K Armes : De sable au lion d'or armé et lampassé de gueules. 

Hbvise : " Sans défalloir." Couronne seigneuriale. 

I^paistoire : Louis J. Le Gous, seigneur de Gous, chevalier, 

'capitaine des troupes, né en 1666, fils de Charles Le Gous et 

de Catherine Bonne (St-Gilles,, Bayeux) marié (Québec, 1694) 

à Marguerite, fille de Charles Le Gardeur, sieur de Tilly. 

* 

LE NEUF DU IIERRISON 

Armes : De gueules à 3 coUvSsins houppes d'or. Couronne 
seigneuriale. 

Histoire : Une des familles les plus considérables dans l'his- 
toire du Canada. 

Mathieu M. Le Neuf, sieur du Herrison, lieutenant-génëraî, 
né en 1601, marié (Québec, 1636) à Jeanne Lemarchand. Son 
frère : 

Jacques Le Neuf, sieur de La Poterie, né en 1606, était gou- 
\erneur- général en 1665, et il épousa l^arguerite, fille de René 
Le Gardeur. Son fils : 

Michel Le Neuf, sieur de la Vallière, marié à Marie F., fille 
de Simon Denys, sieur de la Trinité ; son frère : 

René Le Neuf, .sieur de Beaubassin en Acadie, lieutenant 
de la marine. 

(A suivre.) 



La lecture des romans 



Au moment où deux grands prix littéraires de ^i.ooo viennent d'être 
décernés, en France, on ne lira pas sans intérêt cette page remarquable 
oii réminent collaborateur de la " Revue Française," René Bazin, expose 
si bien les raisons pour lesquelles la sagesse des parents doit interdire 
aux trop jeunes gens et aux jeunes fiUes la lecture des romans. 

Quel est le public naturel du roman ? A supposer qu'une 
œuvre romanesque puisse être lue par tout le monde, est-ce 
là une supériorité ou un simple accident ? Y a-t-il là un 
idéal dont doive se préoccuper un écrivain, ou bien existe- 
il, dans l'idée même du roman, un élément qui détermine 
et limite le public auquel s'adresse le romancier? En un 
mot, quelle valeur faut-il accorder, esthétiquement, à la fa- 
meuse formule du roman "qui peut être mis entre toutes 
les mains " ?... 

Je crois et je vais essayer de prouver que le roman pour 
les jeunes filles ne saurait être autre chose qu'un accident 
heureux, dans une littérature qui n'est pas faite pour elles 
Pour mieux poser la question, je crois que le roman, par sa 
nature, est destiné à ceux-là seuls qui ne sont pas au début 
de la vie. 

Une des raisons, c'est qu'il est une oeuvre destinée à 
peindre les hommes tels qu'ils sont. 

Que le roman soit d'abord une oeuvre d'observation, per- 
sonne n'y contredira. Sans doute, l'écrivain aura le choix 
de son milieu, de ses personnages, de l'intrigue et du dé- 
nouement de son drame, mais toujours son récit devra don- 
ner quelque figure de la réalité, en produire l'illusion. Or, 
la réalité est n^êlée de bien et de mal, et la proportion du 
mal dépasse celle du bien. Les situations tragiques sur-j 
tout ne supposent-elles pas, presque toujours, une faut 
dont elles sont la conséquence ? N'est-ce pas du spectacl 
de la lutte contre les plus violentes passions, du contrasté 



u 

1 




LA LECTURE DES ROMANS 291 

entre le bien et le mal représentés par des personnages 
différents, ou par les tendances différentes du même per- 
sonnage, que naîtront les sentiments que l'auteur veut faire 
éprouver au lecteur : l'admiration, la crainte, la haine ? L'é- 
crivain le plus honnête a-t-il le droit, a-t-il le pouvoir de 
chercher ailleurs le principal ressort et l'intérêt de son 
œuvre r* Evidemment non. Il doit savoir et il doit lire le 
mal. Et, par là, son devoir est tout autre que celui des pa- 
rents, qui est de préserver l'enfant de la vue du mal. Ob- 
servez comme ils s'y emploient : ils l'écartent des compa- 
gnies dangereuses; ils ferment à clef la petite bibliothèque 
vitrée; ils s'abstiennent devant lui, non seulement des mots 
libres, mais de conversations qui pourraient, tout honnêtes 
qu'elles soient, lui donner trop tôt la science du milieu de 
la vie; ils veillent à ne l'initier que peu à peu aux préoccu- 
pations, aux passions, au langage même des âges qui ne 
sont pas venus pour lui. On peut dire que ce petit com- 
I battant n'est armé que par degrés, afin que ses armes ne le 
I blessent pas lui-même tout d'abord, et qu'il les reçoit une 
I à une, comme les enfants des chevaliers d'autrefois, selon 
i l'aventure qu'il peut courir. Mais, Si tel est le devoir des 
parents, n'aperçoit-on pas qu'on ne peut, sans exagération, 
I sans péril pour l'art, en étendre l'obligation aux écrivains ? 
Ceux-ci répondront, avec raison, qu'ils n'écrivent pas pour 
[des enfants; qu'ils n'ont pas à se préoccuper de l'âge de 
I ceux qui les liront ; qu'ils ne sauraient être astreints à pein- 
I dre la vie autrement qu'elle n'est, sous prétexte qu'ils au- 
jront peut-être des lecteurs ignorants de la vie; ils préten- 
I dront, et ils n'auront pas tort, qu'ils sont quittes envers la 
i morale s'ils écrivent ce que d'honnêtes gens peuvent hon- 
I nêtement et utilement lire. 

î II faut ici préciser. La licence de tout dire n'existe pas. 
[Je sais bien qu'elle est proclamée, comme un dogme, par 
I toute une école de publicistes qui prétendent que l'art n'a 
: pas de règle, n'a pas de pudeur et n'a pas de danger. Je 
suis d'un avis tout contraire. Je crois que l'art est soumis 
' à la loi morale, à laquelle n'échappe aucune manifestation 
de l'activité humaine, et qu'il y est d'autant mieux soumis 



292 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

que l'œuvre d'art est une œuvre d'enseignement, une leçon, 
un acte d'influence et de direction sur autrui. Je crois que 
le livre est une puissance extrêmement féconde, soit pour 
le bien, soit pour le mal. Et dès lors, pour me renfermer 
dans le sujet que j'ai entrepris de traiter, il me semble que 
le romancier aura pleinement satisfait à la morale, s'il rem- 
plit deux conditions, dont l'une concerne le but et l'autre 
les moyens. 

Il doit d'abord exprimer ou laisser transparaître une con- 
clusion saine. Je ne dis pa§ une conclusion optimiste; je 
ne dis pas célébrer le triomphe du bien sur le mal, que nous 
ne voyons pas toujours se manifester, hélas ! dans la vie. Je 
pense seulement que le livre sera bon si le lecteur, en le fer- 
mant, a senti plus vivement le danger, personnel ou social, 
de la faute ou de l'erreur que l'auteur a décrite, ou s'il 
plus clairement compris la grandeur et la nécessité de li 
loi morale à laquelle il est, comme homme, obligé d'obéi^ 
Sans cela, et si le livre excite l'homme à la révolte, je 
vois plus dans l'oeuvre écrite qu'un désordre, que toutes 1< 
raisons d'art ne sauraient excuser, car l'art ne peut êtrj 
antisocial, antihumain ; il doit être un agent de progrès, e! 
une force pour soulever les ârnes ; ou bien il n'est qu'un 
danger qui grandit avec le talent de l'écrivain. 

Un grand nombre de romanciers ont eu l'intelligence de 
cette obligation première et s'y sont conformés. Il y en a 
très peu qui se soient proposé, délibérément, de laisser à 
ceux qui les lisent une impression finale contraire à la mo- 
rale. Mais cette condition ne suffit pas. Je connais, vous 
connaissez tous, de détestables livres, qui ont un excellent 
chapitre treptième. On citerait, à la douzaine, des romans 
qui ont souillé des imaginations, troublé des cervelles et des 
coeurs, et qui renferment quatre pages finales de la plus 
belle envolée, d'une philosophie acceptable et même ex- 
cellente. 

C'est que, en effet, une autre règle plus délicate, infini- 
ment plus difficile à observer, s'impose à l'écrivain, à celui- 
là surtout qui prétend raconter et analyser le monde des 
passions humaines. Obligé de dire le mal, il doit en éveil- 



LA LECTURE DES ROMANS 298 

1er l'idée sans en exciter le désir. Il doit prendre garde 
que la peinture, trop complaisamment poussée, d'un senti- 
ment mauvais, d'un vice, d'une faute, ne fasse oublier au 
lecteur la perversité du sentiment ou de l'acte; il faut qu'il 
mesure le danger de l'exemple qu'il crée lui-même, et que, 
par une habileté dont le public ne s'apercevra peut-être 
pas, sans le dire le plus souvent, il laisse aux manifestations 
de la volonté humaine leur caractère de liberté, de mérite 
ou de démérite. Règle redoutable ! J'avoue qu'elle est gê- 
nante, mais il n'y a rien de facile en art. Il suffit qu'il soit 
possible de la suivre, et cela n'est pas douteux. La diffi- 
culté n'est pas de citer des exemples, mais de les imiter. 
Où commence l'inutile excès d'analyse.? Où la secrète in- 
dulgence qui flatte le fond perverti de l'homme ? Où le dé- 
tail qui n'ajoutera rien à la valeur du livre et qui risque 
d'en altérer le sens et d'en ruiner le bienfait? Toutes les 
explications sont ici superflues, tous les commentaires ne 
guideraient pas sûrement. Le seul guide qui ne trompera 
pas, c'est une conscience affinée, respectueuse des âmes, et, 
pour tout dire, le tact chrétien de l'auteur. 

Ainsi l'écrivain est lié. Faites attention qu'il est, en 
même temps, singulièrement grandi par ses obligations en- 
vers la loi morale. Mais que, tout au moins, dans ces li- 
i mites, sa liberté soit entière ! Qu'on n'aille pas la restrein- 
I dre, sous prétexte que des enfants de quinze ans liront 
peut-être ses œuvres Non ; là commencerait un abus tout 
à fait condamnable, destructeur de la sincérité, de la beau- 
té, de l'art lui-même. Cette liberté, nous la voulons aussi 
respectée... 

Et c'est pourquoi j'affirmais tout à l'heure que le roman 
"pour toutes les mains" est un genre faux. Il écarte de la 
i vie un élément qui appartient à la vie et dont le plus hon- 
I nête homme ne peut pas ne pas tenir compte. Il conduit 
I les auteurs à ces mièvreries dont les petites pensionnaires 
I elles-mêmes devinent le mensonge, puisqu'elles ne les re- 
I lisent pas. Car, c'est une observation qui fait honneur à 
[ rinstinct de la jeunesse : les jeunes filles de vingt ans dé- 
! daignent les livres qu'elles ont dévorés en sortant de pen- 



294 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

sion. Elles ne savent pas ce qu'est la vie, mais elles sa- 
vent que la vie n'est pas dans ces contrefaçons illicites, et 
elles sentent qu'on les a trompées. Elles en acquièrent plus 
tard la certitude. A quoi bon de pareilles lectures ? A quoi 
bon surtout de pareils ouvrages .?... 

La lecture du roman ne peut convenir à tout le monde, 
parce qu'elle demande une expérience personnelle de la 
vie... Ceux qui ont souffert, ignorants ou savants, compren- 
dront toujours quelque chose aux récits de la vie. Que les 
autres, ceux qui sont ieunes,^ attendent la leçon commune 
qu'ils laissent de côté le roman comme une œuvre pour e 
vide de sens, écrite dans une langue étrangère. Ils l'ouvrï 
ront le lendemain du jour où ils auront pleuré : cela 
tarde jamais beaucoup. 

René Bazin, 
de l'Académie français 



i 

"1 



y La politique canadienne et les Cana- 
diens-Français. 



4. — L'impérialisme 

Il n'y a rien de neuf dans l'impérialisme moderne. Il ressem- 
ble à l'impérialisme romain comme celui-ci ressemblait à l'impé- 
rialisme des Macédoniens, à celui des Perses, à celui des Baby- 
loniens ; comme lui ressemblera l'impérialisme des Japonais. 

ly'impérialisme, c'est le pangermanisme, le panslavisme, le 
panaméricanisme. C'est toujours une doctrine ou mieux un 
idéal politique qui tend, sinon à l'asservissement, du moins à 
la dépendance du genre humain, à une nation forte et orgueil- 
leuse dont l'ambition n'est jamais assouvie. Le motif en est 
tout de vanité et de cupidité. L'impérialisme carlovingien fut 
le seul qui eut une fin supérieure. — 

Le panbritannisme, si l'on veut permettre le mot, désignerait 
bien l'impérialisme anglais, mais en terre britannique plus que" 
partout ailleurs, on feint de vouloir laisser aux groupes hété- 
rogènes leur entière individualité et l'on évite d'user d'une ex- 
pression qui ferait entendre clairement ce que tout homme 
averti comprend par impérialisme. 

Car, en somme, la lutte est entre l'impérialisme et le natio- 
nalisme. Le premier veut l'uniformisation, l'unification, la 
fusion, l'alliage de tous les éléments humains. Le second tra- 
vaille au développement intensif delà nationalité, presque tou- 
jours une minorité combattue, de ses facultés politiques, intel- 
lectuelles, commerciales. D'une autre part, l'internationa- 
lisme et le nationalisme sont aux antipodes. Cependant, il est 
curieux de voir encore une fois comment les extrêmes se tou- 
chent. L'impérialiste est un nationaliste exalté, mais puissant, 
qui ne voudrait voir sur la terre qu'une nation, la sienne. 
L'internationaliste est un impérialiste dont le rêve est de faire 



296 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

de rhumanité une nation, une république, une communauté, 
avec les caractères que le hasard lui donnera. L'impérialisme 
tend à diminuer le nombre des frontières, l'internationalisme, à 
les supprimer. 

Les petits groupes ethniques tiennent à la vie comme les in- 
dividus. Les uns disparaissent complètement comme les dif- 
férentes peuplades sauvages de l'Amérique. Les autres sont 
condamnés à l'assimilation, par la langue ou par la politique, 
comme les différents peuples germaniques et les diverses popu- 
lations de l'Italie, autrefois divisés et souvent en guerre, au- 
jourd'hui unis par un même esprit national. Les groupes qui 
ne sont pas assez forts pour dominer, doivent donc disparaître 
ou s'assimiler. C'est la loi de la "lutte pour la vie" : les fai- 
bles s'éteignent pour conserver la force de la race. Mais, la 
résistance est parfois longue. Par exemple, toutes les pré- 
somptions sont en faveur de notre nationalité qui a su pendant 
trois siècles défendre son intégrité contre des populations hos- 
tiles toujours dix fois plus nombreuses. Voilà la démonstra- 
tion d'une force qui assure notre survivance et même notre 
droit au chapitre des nations, dans un avenir que notre énergie 
fera plus ou moins bref. 

La question se pose : Doit-on nous identifier avec l'empire, 
ou tendre, lentement, vers l'indépendance politique pour for- 
mer une nation, je ne dis pas canadienne, mais canadienne -fran- 
çaise? Car, si l'on parle d'un nationalisme canadien, peut-être 
pour donner le change, il ne faut pas oublier qu'il y a un na- 
tionalisme canadien-français, dont on parle peu, mais qui ex- 
iste, et qui est couvert par l'autre. 

La grandeur de l'empire britannique a été chantée par tons 
les poètes anglais sur toutes les cordes de leur lyre. Débarras- 
sée de toute rhétorique, elle est la résultante de cette devise : 
"What we iiave we hold, what we hâve not we're after. " 
Depuis Elisabeth jusqu'à la fin du règne de Victoria, les deux 
plus grands rois de l'Angleterre puisque ses rois ont eu des ca- 
ractères de reines, les ministres anglais ont essayé la devise sur 
toutes les terres de l'Amérique, de l'Asie, de l'Afrique et de 
l'Australasie, avec les succès que l'on connaît. La diplomatie 
anglaise a tout fait cela. Il est vrai qu'elle ne s'est pas tou- 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 297 

jours exercée dans les chancelleries, qu'elle a beaucoup travail- 
lé dans les loges et les salons des banquiers juifs, mais peu im- 
porte pourvu qu'elle ait atteint son but. Allons-nous deman- 
der compte à l'Angleterre d'avoir fait l'unité italienne pour 
dépossédera Pape et affaiblir rAutriche, d'avoir formé l'unité 
allemande pour écraser la France, de se faire aujourd'hui des 
alliés pour faire peur à l'Allemagne ? 

Quelques chiffres nous feront connaître l'état de l'empire 
britannique. La superficie terrestre du globe est de 52,500,000 
milles carrés, l'empire en comprend environ 12,000,000 soit 
près d'un quart. Sa population est de 400 millions, dont 60 
millions de population blanche, alors que la population mon- 
diale est de 1500 millions. Le commerce de l'empire qui n'é- 
tait que de ^170,000,000 en 1800, était de ^1,500,000,000 en 
1900. L'Angleterre est le cœur de cet immense empire, re- 
cevant par ses nombreuses artères les produits de toutes les la- 
titudes. 

Il n'est pas d'avantages sans inconvénients. Les colonies 
anglaises sont toutes éloignées de la mère-patrie, couvrant de 
grandes portions de continents. L'Angleterre, par ce fait, est 
autant ;ine puissance continentale qu'une puissance insulaire. 
Mais, c'est une puissance continentale sans armée. La guerre 
du Transvaal l'a trop démontré. 

Alors, comment l'Angleterre va- t-elle défendre ses nombreux 
territoires ? Elle va persuader à ses colonies que ses intérêts 
sont les leurs, et les colonies vont contribuer à la défense im- 
périale en hommes ou en argent, ou même des deux façons. 
Et l'on tombe dans la question la plus vive de l'impérialisme 
militaire, car il esc aassi politique et commercial. 

Après la guerre maritime de sept ans qui lui avait coûté 
^90,000,000, l'Angleterre s'était arrogé le droit de taxer les 
colonies d'Amérique, afin de s'indemniser des pertes subies à 
les défendre. Les gens de Boston l'entendirent de la mauvaise 
oreille, et la séparation suivit après une longue guerre. Les 
autorités impériales, assagies par le traité de Paris (1783), 
acceptèrent la charge complète de défendre les territoires de 
l'empire, jusqu'au jour où le contribuable anglais, écrasé sous 
les impôts, commença de geindre. 



298 LA REVUE FRANCO- AMÉHICAINE 

Dès la fin du XVIIIe siècle, Burke avait médité le projet 
d'une fédération impériale, mais les préoccupations du temps 
ne lui permirent pas de le pousser de l'avant. Son intention 
était de soulager le peuple anglais d'un fardeau qu'il s'impa- 
tientait de porter, en faisant partager aux colonies les guerres, 
mais aussi le gouvernement de l'empire. 

Vers 1850, les colonies reçurent la liberté de commerce et 
acceptèrent en principe l'obligation de la défense territoriale. 
De 1846 à I856, elles font des travaux de fortification. Il fut 
question de fédération impériale en Nouvelle-Zélande dès 1852. 
Cinq ans plus tard, les représentants des colonies australiennes 
à Londres soulevèrent la même question. 

En même temps, c'est-à-dire de 1845 à 1875, sous l'influence 
surtout de Cobden et de Bright, la ligue de Manchester 
(Manchester School) s'eft'orça de faire comprendre au peu- 
ple que les colonies étaient à charge à la mère-patrie, et 
que le plus tôt qu'elles seraient indépendantes, mieux ce serait 
et pour elles-mêmes et pour l'Angleterre 

La réaction ne se fit pas attendre contre ces théories subver- 
sives à la vie de l'empire. La publication en 1868 d'un ou- 
vrage, Greater Britain, par sir Charles Dilke, mort récejnment, 
et la fondation, la même année, du Royal Colonial Institute 
réveillèrent ou créèrent des sentiments impérialistes. Quel- 
ques apôtres entreprirent de faire l'éducation des masses, en 
faisant des conférences dans les principales villes. En 1884 se 
forma l'Impérial Fédération League, ayant pour but d'assurer 
l'unité permanente de l'empire par la fédération de toutes ses 
parties pour la défense de leurs intérêts communs, tout en 
sauvegardant l'autonomie des parlements locaux. Des hommes 
de tous les parties politiques s'y rencontrèrent. Mais ils ne 
furent jamais d'accord sur les questions concrètes. Et dix ans 
après sa fondation la ligue disparut. 

Cependant, la cause de la fédération impériale ne fut pas en- 
terrée. Les conférences coloniales de 1887, 1894 (à Ottawa), 
1897, 1902, et les conférences impériales de 1907, 1909 et 191 1 
semblent avoir rapproché de plus en plus l'Angleterre de ses 
colonies. En 1895, celles-ci commencèrent de contribuer aux 
dépenses navales de l'empire. 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 299 

Mais ie Canada, entraîné par le mouvement général, parait 
s'être ressaisi depuis un an. Nous ne discuterons pas ici la 
loi du service naval due à M. Laurier, pas plus ses antécé- 
dents que ses conséquences. On ne sait plus, à l'heure ac- 
tuelle, de quel côté le pa3'S penchera. 

Il y a au Canada des impérialistes convaincus et outrés, des 
autonomistes constitutionnels, des partisans de l'indépendance 
immédiate. Il y a aussi des politiciens qui sont prêts à tout 
accepter. 

Quelques uns voudraient concilier l'impérialisme et le natio- 
nalisme, en demandant pour le Canada qu'il ait sa voix au 
chapitre de l'empire, qu'il ait le droit de décider de la guerre 
s'il doit y participer. Et ils tombent en pleine fédération im- 
périale. 

Et voici ce qu'est la fédération impériale, réclamée par lord 
Beaconsfield, Forster, lord Roseberry, Young, Parkin, Cuning- 
ham, Brassey, etc. On donnerait à l'Angleterre, à l'Ecosse, 
à l'Irlande et même aux Galles des parlements locaux auto- 
nomes chargés des affaires locales, les colonies gardant leur 
status actuel. Puis, on créerait un parlement vraiment im- 
périal, représentant le Royaume-Uni et toutes les colonies, 
lequel parlement aurait le contrôle de l'armée et de la 
marine, des relations avec les puissances étrangères ; des 
relations intercoloniales de l'empire, des douanes et des 
finances, des postes et de la justice. 

ly'Inde, dont le réveil est proche, voudra aussi ses députés 
à ce parlement impérial. En supposant que l'unité de repré- 
sentation serait de 2,000,000 de population, le parlement comp- 
terait 200 députés. C'est-à-dire que nous, Canadiens-Fran- 
çais, y serions représentés par un député. Le voyez-vous, ce 
député, défendre nos droits contre 199 députés quand nous eu 
avons 60 ici qui ne les peuvent défendre contre 1 50 ? Conce- 
vez-vous un parlement impérial où l'Angleterre aurait la mi- 
norité des députés ? Cro3'ez-vous, par ailleurs, qu'elle puisse 
ne pas donner le même droit de représentation à toutes ses co- 
lonies ? Et supposant que l'Inde n'y enverrait pas de députés, 
ne trouvez-vous pas qu'il serait illusoire d'opposer trois ou 
quatre députés à cinquante ou plus ? 



300 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINl 

I^a fédération impériale peut sourire aux anglochtones. Ce 
serait pour eux une apothéose avant la chute de l'empire. 
Nous n'y voyons qu'un moyen de fusionner toutes les minori- 
tés. Quand l'impérialisme commercial de Chamberlain sera 
accepté, ou passera à la fédération impériale proprement dite 
par la création d'un parlement qui visera naturellement à l'u- 
niformité de législation. Après le servage commercial, écono- 
mique, ce sera le servage intellectuel et moral. A moins que 
l'empire croule trop tôt, et que nous émergions trop vite au- 
dessus des débris. v 

Louis Gerenvsi. 

(Fin au prochain numéro.) 



:o: 



Présence d'esprit 



Le petit Serquy et Jules Debot, que ses amis appelaient plus 
communément Bobo, étaient complètement décavés depuis un 
temps immémorial. C'est au point que, sauf les ancêtres du 
boulevard, nul ne se rappelait avoir vu de l'argent entre leurs 
mains. Ils étaient arrivés à cette situation par des chemins 
différents, mais également sûrs. Bobo avait en peu d'années 
perdu ou gaspillé un assez mince patrimoine, et quant au petit 
Serquy, il n'avait jamais possédé la moindre valeur. Les né- 
cessités de l'existence les avaient toujours empêchés, l'un et 
l'autre, d'exercer une profession quelconque. On ne connais- 
sait pas leurs familles ; d'ailleurs, ils vivaient très bien et ne 
se montraient que vêtus avec une extrême élégance. Ils fré- 
quentaient aussi la meilleure société. Leur âge était à peu 
près le même, quarante ans environ, et leur réputation, sans 
être de celles qu'on exige des arbitres en matière d'honneur, 
était encore enviable. 

Une bonne humeur charmante, une gaieté inaltérable, leur 
attiraient des invitations fréquentes, des succès, des relations ; 
et on leur pardonnait, grâce à ces agréments personnels, les 
' * tapages ' ' incessants qui constituaient leur seule ressource. 

Car ils ne subsistaient véritablement plus que de cette va- 
riété si délicate et si parisienne de l'emprunt, à laquelle il a 
bien fallu donner un nom particulier : le " tapage," en effet, 
n'est pas l'emprunt et, tout en étant une opération financière 
de la -même famille, il s'en distingue par des traits essentiels. 

Si vous demandez, par exemple, une somme d'argent à 
quelqu'un, en lui promettant de la lui rendre à une époque 
déterminée, vous contractez un emprunt ; si vous vous conten- 
tez, au contraire, de dire à un ami ou à une simple connais- 
sance ou à un étranger : ' * Prêtez-moi donc une cinquantaine 
de louis," sans vous engager aucunement à les lui restituer, 
c'est d'un " tapage " qu'il s'agit. Les hommes s'empruntent 



302 LA IIEVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

réciproquement de l'argent dans tous les pays et dans toutes 
les conditions, mais on ne ''tape" qu'à Paris, et entre gens 
d'un certain monde. L'emprunt est souvent pénible : il vous 
place momentanément dans une position inférieure et légère- 
ment humiliante. Il n'en est pas de même du tapage, qui 
doit être pratiqué avec une large désinvolture et comme si le 
fait de taper était une sorte d'hommage à la personne choisie. 
Bobo et Serquy excellaient à cet art redoutable. Ils avaient 
chacun une méthode fixe dont ils avaient expérimenté la puis- 
sance par un long usage. La force du petit Serquy consistait 
en un tact surprenant qui lui faisait deviner la minute exacte 
où quelqu'un pouvait être tapé : il savait lorsque son client 
avait gagné au jeu, il guettait l'air de sa physionomie, il n'a- 
busait pas, il se servait de phrases brèves. C'était l'opérateur 
discret qui vous arrache une dent d'une poigne solide, au mo- 
ment qu'il faut, sans étaler ses instruments. Il ne comptait 
plus ses triomphes. 

Bobo était le dentiste plein de faconde qui n'attache visible- 
ment aucune importance à ce que vous ayez une dent de plus 
ou de moins. A ses gestes bon enfant, à sa parole souriante 
et douce, les poches s'ouvraient naturellement. Ainsi, tous 
les deux, ils menaient une existence facile et joyeuse, exempts 
de pessimisme, supportant sans dégoût les échecs passagers et 
se fiant aux combinaisons innombrables du hasard. Même, 
ils avaient eu dans leur vie de brillantes périodes et jusqu'à 
des heures de luxe : les mois qui précédèrent le krach res- 
taient dans leur souvenir, puis l'époque du Rio-Tinto. Ils 
espéraient toujours que des moments pareils reviendraient, car 
leurs destinées suivaient les péripéties de la fortune publique ; 
et, après les grands coups de Bourse, on les voj^ait arriver chez 
leurs relations, comme des glaneurs. 

Mais, depuis quelque temps déjà. Bobo et Serquy traver- 
saient une crise assez dure : les affaires n'allaient pas, et ils 
étaient les victimes d'une accalmie déplorable. Ils venaient 
de passer une semaine avec de vagues pièces de monnaie, pre- 
nant leurs repas dans des restaurants indignes, se rencontrant 
parfois à la table de quelque gargote, les soirs oîi ils ne 
dînaient pas en ville, et échangeaient alors des considérations 



PRÉSENCE d'esprit 303 

sur la difficulté de la vie à Paris et l'augmentation de toutes 
choses. Ils conservaient, cependant, une tenue parfaite vis-à- 
vis l'un de l'autre et affectaient de réaliser des économies, en 
attendant que les affaires reprissent. 

Par une coïncidence fâcheuse, la plupart de leurs clients or- 
dinaires jouaient de déveine. Blaclie, le coulissier, qui ** avait 
les dix louis faciles," prenait au club la forte culotte; Dick 
perdait aux courses une somme énorme. Des accidents ana- 
logues frappaient leurs meilleurs camarades. Jamais, peut- 
être, ils ne s'étaient trouvés dans des circonstances aussi défa- 
vorables. 

Enfin, une nuit, Bobo, en traversant la salle de jeu du cer- 
cle, comme il avait coutume chaque jour pour savoir les nou- 
velles, apprit, par le bruit des conversations, que Boisgenet, 
un très gentil garçon, tout jeune, presque un débutant, venait 
de tailler ime de ces banques auxquelles l'argot des joueurs 
donne le nom pittoresque de " rasoir." Après cet exploit, 
Boisgenet avait immédiatement quitté la partie. Bobo se 
hâta de regagner son domicile et laissa à son concierge, sur une 
de ses cartes, l'ordre de le réveiller à dix heures du matin. 

A dix heures et demie, il pénétrait dans l'antichambre de 
Boisgenet. 

— Monsieur est sorti, dit le domestique. 

Bobo murmura un " ah !" de désappointement. 

— Mais il rentrera sûrement avant midi : il a des amis à dé- 
jeuner. 

— Parfait, dit Bobo ; je vais l'attendre au fumoir. 

Et il se mit à lire un journal avec tranquillité. Mais il avait 
à peine parcouru quelques lignes que le domestique ouvrait la 
porte de nouveau et introduisait un visiteur très correct, ganté 
de clair, souliers vernis, le sourire aux lèvres. C'était Serquy. 
Bobo et Serquy se serrèrent la main en fronçant imperceptible- 
ment les sourcils. 

— Vous allez bien ? 

— Pas mal, et vous? 

— Tiens ! comment se fait-il qu'on ne v^ous ait pas v^u au 
club, hier soir ? demanda Bobo. 



304 *LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Serquy reprit : , 

— Je suis arrivé un peu tard ; on m'a dit que vous veniez de 
partir. 

—Ah ! 

— Un silence embarrassé suivit ces paroles ; Bobo et Serquy 
connaissaient trop bien l'existence pour conserver le plus léger 
doute sur le but de leurs visites ; d'un autre côté, ils étaient 
trop corrects pour se permettre des plaisanteries déplacées. 
Très résolus à n'abandonner le terrain ni l'un ni l'autre, ils se 
regardèrent, froids graves, attentifs. Et ils commencèrent à 
causer de choses indifférentes, évitant de prononcer le nom de 
Boisgenet, comme s'ils n'étaient pas chez lui. Une demi- 
heure s'écoula ainsi. 

Tout à coup, la physionomie de Bobo se détendit. Il appela 
le domestique : 

— Vous êtes bien certain que Monsieur rentrera pour dé- 
jeuner ? 

— Absolument certain. 

^Bien. 

lyC domestique disparut. Bobo se tourna vers Serquy. 

—Figurez- vous, cher ami... Au fait, je peux vous dire cela, 
à vous... Vous connaissez Boisgenet, n 'est- pas ? Quel char- 
mant garçon ! Et obligeant... Figurez-vous donc que, le mois 
dernier, Boisgenet m'a prêté cent louis... avec une cordialité î 
Ah ! les gens qui vous prêtent cent louis quand vous êtes gêné 
deviennent rares, allez ! Et je vous avoue que ce matin, en re- 
cevant de l'argent de chez moi, j'ai eu un plaisir énorme à 
penser : ' ' Tiens ! je vais pouvoir rendre ses cent louis à Bois- 
genet ! " Ma foi, il nous fait un peu poser, mais je l'attends 
tout de même. Je n'aurais qu'à les reperdre ce soir... Quel 
charmant garçon, ce Boisgenet, hein? 

— Charmant ! fit l'autre. 

Et, comme il était un peu énerve par l'attente, Serquy per- 
dit une minute la netteté de son esprit. Il songea naïvement : 
" Ça se trouve très bien ; je repasserai après déjeuner." Et, 
se levant : 

— Ma foi, moi, je venais tout simplement lui demander un 
renseignement sur les courses de demain. Je le verrai ce soir, 
il sera toujours temps. Au revoir, cher ami. 

Et ce fut Bobo qui, cette fois-là, tapa Boisgenet. 

Alfred Capus. 



Revue des faits et des oeuvres 



Le voilà l'parapluie. 

De la REVUE FRANÇAISE POLITIQUE ET LITTERAIRE, publiée 
à Paris (17, rue C&ssette) : 

Votre parapluie a-t-il des fenêtres? Oui, des plaques de 
mica fixées dans l'étoffe, entre les baleines, et permettant 
devoir devant vous tout en vous protégeant lorsque la pluie 
fouette à rencontre ? Vous avez sûrement expérimenté les 
inconvénients du parapluie sans fenêtres dans le cas sus- 
indiqué. Que se passe-t-il d'ordinaire ? Vous tenez votre 
"robinson" le manche parallèle aux " lances de l'averse," 
vous vous coiffez jusqu'aux épaules du dôme opaque, ré- 
sonnant et ruisselant, vous courbez l'échiné, vous regardez 
le bout de vos caoutchoucs flic-flaquants, vous marchez 
vite pour gagner l'abri le plus proche et... vous heurtez un 
bec de gaz impassible ou un passant qui vous prodigue des 
épithètes désagréables ! Avec le parapluie vitré, rien de 
pareil; la pluie bat votre petit carreau de mica sans em- 
pêcher la vue ; un œil à ce petit carreau, et plus de collision 
fâcheuse. Est-ce pratique ? 

Eh bien, à Londres — où un prince russe l'avait dernière- 
ment importé — le parapluie vitré n'a eu qu'un succès rela- 
tif ! C'est vraiment déconcertant ! Il suffit jadis qu'une in« 
vention fût utile pour que l'Angleterre la consacrât. Nos 
amis d'outre-Manche se lasseraient-ils de cet honneur.? 
Vont-ils, en raison de l'entente cordiale, prier désormais 
messieurs les Français de tirer les premiers.? Quoi qu'il en 
soit, en ce qui concerne la mise en vogue du parapluie vitré 
ils nous ont laissé le champ libre. 

Au fait, eût dit Alphonse Allais, si nous avons le champ 
libre, nous n'avons plus besoin du parapluie vitré !... 



306 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Comment on les traite. 

Je retrouve parmi mes notes une découpure du "Devoir," 
de Montréal, au sujet de l'enseignement du français à 
Arnprior. Il y est question d'un fait que je tiens à signa- 
ler ici, parce qu'il a sa place dans la documentation que la 
Revue h ranco Américaine a entrepris de préparer sur les 
questions nationales. 

Nos compatriotes de Arnprior voulaient obtenir l'ensei- 
ment du français dans leur école. Pour être plus sûr que 
cela pouvait se faire sans contrevenir à la loi, le curé de 
l'endroit s'est informé auprès du ministre de l'Education 
des exigences de la loi sur ce point. Vous allez voir com- 
ment les choses ont tourné. 

Voici la lettre que l'honorable M. Whitney, premier mi- 
nistre d'Ontario, a fait écrire à M. l'abbé Chaîne, curé d' Arn- 
prior, la semaine dernière, touchant le droit d'enseigner le 
français à l'école séparée de la localité. 

ONTARIO 

Department of Education, 

Toronto, July 25th, 191 1. 
Rev. and Dear Sir : — 

I am directed by the Prime Minister, Sir James Whitney, 
to acknowledge your letter of the 2lst, and to state that no 
change has been made in the School Law or the Départ- 
mental Régulations affecting the study of the French lan- 
guage in the schools. 

I am directed to point out that the question is one entire- 
ly under the control of the Board of Trustées. 

I hâve the honor to be, 

Your obedient servant, 

A. H. COLQUHOUN, 
Deputy Minister of Education. 



IIEVLE DES FAITS ET DES ŒUVRES 307 

Il n'y a pas eu de changement dans la loi ou dans les rè- 
glements scolaires quant à l'enseignement du français à 
l'école, et toute la question est du ressort des commissaires. 

Les Canadiens-Français d'Arnprior avaient demandé du 
français à l'école, c'est-à-dire une classe bilingue à l'usage 
des élèves commençants. La Commission, présidée par M. 
Tabbé Jones, vicaire à Arnprior, déclara que si elle pouvait 
légalement accorder la classe, elle le ferait avec un grand 
plaisir. La lettre de sous-ministre de l'instruction publique 
arriva à temps à la réunion de" la Commission et fut lue en 
public. Malgré cela, la commission ne voulut pas de classe 
française et déclara que cela augmenterait les taxes, ce 
qui est faux. On s'empressa d'engager une institutrice qui 
ne sait pas un mot de français, malgré la lettre pourtant 
formelle du bureau de l'instruction publique. 

Cela donne une bonne idée de la confiance qu'on peut 
accorder à certains de nos coreligionnaires en Ontario. 

A ceux qui avaient encore des doutes sur ce point, l'hon. 
-Vl. Fov s'est chargé depuis de dessiller les yeux! 

Un vengeur inconnu. 

Un pur hasard m'a fait consulter, il y a quelque temps, à 
la bibliothèque du parlement provincial à Québec, la "Vie 
du cardinal Pitra," par l'abbé Battandier. C'est un ouvrage 
très intéressant. Mais il paraît que certaines conclusions 
du livre de l'abbé Battandier n'ont pas plu à tout le monde. 
Ainsi, un inconnu qui redoutait sans doute l'influence de 
l'historien du vaillant cardinal, a soigneusement collé entre 
les pages 704 et 705 du volume, la note suivante copiée au 
dactylographe : 

" L'abbé Battandier, auteur de la vie du cardinal Pitra, 
n'a rien négligé dans les pages qui précèdent pour justifier 
le cardinal de s'être opposé ouvertement au pape Léon XIII 
dans la direction qu'il donnait à l'Eglise. L'abbé Battan- 
dier qui était alors le secrétaire du cardinal, fut un de ceux 
qui le poussa avec le plus d'imprudence à commettre l'acte 
de révolte qui attira sur lui l'orage terrible que Ton sait. Ce 



308 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

coup de foudre n'a pas ramené l'abbé à de meilleurs senti- 
ments. Voici en effet ce qu'il vient d'écrire, en parlant de 
l'élection du Pape Pie X, dans la correspondance romaine 
de la ''Semaine Religieuse" de Montréal (No du 31 août 
rÇOSX Qu'il signe Dom Alessandro. Son hostilité à l'é- 
gard de Léon XIII perce clairement dans la prétendue 
orientation nouvelle que le Pape Pie X imprimerait à l'E- 
glise. 

" Voici, dit-il, le sens exact de la phrase par laquelle au 
conclave le cardinal Sarto itvdiqua le nom qu'il voulait 
prendre. — J'ai remarqué, dit-il (je cite le sens et non les 
termes) que les pontifes du nom de Pie ont été de saints et 
grands papes; de plus ceux qui ont porté ce nom plus près 
d« nous ont été les constants adversaires de ceux qui vou- 
draient -détruire l'Eglise, et c'est pour cela que je prendrai 
le nom de Pie X. Par cette phrase habile, il indiquait un 
retour à la politique de Pie IX, et le faisait d'une manière 
qui ne pouvait point blesser ceux qui étaient contraires à 
ce changement d'orientation." 

" La conclusion à tirer de cette supposition, d'ailleurs 
toute gratuite, n'est que trop évidente : c'est que la direc- 
tion suivie par Léon XIII n'était pas la bonne, puisque le 
nouveau pape doit l'abandonner pour suivre une autre 
orientation. Pie X serait bien à plaindre s'il n'avait à 
Rome d'autre conseiller que l'abbé Battandier." 

Et après .? Je conseille à ce collaborateur anonyme de 
préparer de nouveaux feuillets pour le reste de l'histoire de 
l'Eglise ! 

Doux pays ! 

Les journaux illustrés n'ont pas fini de publier des re- 
productions des scènes de splendeur qui ont marqué le cou- 
ronnement des souverains anglais à Delhi. Et les histoires 
de fortune fabuleuse, de diamants géants, de carrosses de 
pur argent et d'or fin, abondent toujours dans les légendes 
inscrites au bas des gravures. Témoin le compte rendu 
suivant au sujet du maharadjah de Baroda, celui-là même 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 309 

qui tourna si prestement le dos au roi Georges V et à la 
reine Marie après leur avoir rendu hommage. 

" Parmi les potentats hindous qui firent escorte aux sou- 
verains anglais pendant les fêtes du couronnement, à 
Delhi, un des plus riches, sinon le plus riche, fut le maha- 
radjah de Baroda, Sajadschi Rao III. 

" Il y a quinze ans, les revenus de Sajadschi Rao étaient 
déjà estimés à plus de seize millions de roupies. 

" Les palanquins de ses cinquante éléphants, que soi- 
gnent cinq cents domestiques et cornacs, sont en or et en 
argent et littéralement couverts des plus belles pierres pré- 
cieuses ; les chabraques et les harnachements se composent 
d'un tissu en fil d'or des plus précieux. 

" Dans les grandes solennités, le maharadjah de Baroda 
porte un collier qui représente une valeur de plus de $1,200,- 
000; l'une des pierres de ce collier est un diamant de 125 
carats qu'on dit avoir appartenu autrefois à Napoléon 1er. 

" Les autres ornements du maharadjah sont évalués à 
dix millions. 

" Parmi les objets bizarres qui emplissent le palais de 
Sajadschi Rao, figure un grand canon en argent massif, 
estimé à $400,000. 

" Malgré sa fortune fabuleuse, le maharadjah de Ba- 
roda ne dépense pas plus de $600,000 par an. 

" Ajoutons, en terminant, que dans l'Inde anglaise où 
vit ce potentat si riche, des centaines de mille — quand 
ce n'est pas des millions — de pauvres diables sont em- 
portés par des famines périodiques." 

A propos de cardinalat 

Il paraît que si ne devient pas cardinal qui veut, il 
s'est présenté des cas — il y a passablement longtemps, du 
reste, — où le Pape a forcé, au nom de la sainte obéissance, 
des ecclésiastiques savants et pieux à accepter la pourpre 
romaine. La ''Semaine Religieuse" de Montréal nous 
donne là-dessus des renseignements très précieux. Même, 
ces renseignements publiés quelques jours seulement après 



310 LA REVUE FRANCO-AMiRICAINE 

la nomination des cardinaux américains (?) O'Connell, 
Farley et Falconio, avaient une saveur tout particulière- 
ment délicieuse. Donc, dit la "Semaine Religieuse," il 
n'est pas nécessaire de donner son consentement pour être 
fait cardinal. En cela le "cardinal " diffère de " l'épisco- 
pat," que l'on peut refuser efficacement d'accepter, car ce 
dernier est un contrat entre l'Eglise et son pasteur, et il 
faut dans ce dernier la volonté d'accepter le lien. 

Les papes ont parfois usé des censures pour forcer des 
personnes de mérite à accepter^'la distinction du cardinalat 
que leur modestie ou la peur de la responsabilité à encourir 
leur faisait refuser. On cite les exemples suivants : 

Saint Pierre Damien n'accepta que sous le précepte de 
l'obéissance le titr'e de cardinal évêque d'Ostie que lui con- 
férait Etienne X (1057). 

Le Bienheureux Urbain II contraignit par les censures 
Bernard Hubert, abbé de Vallombreuse, à accepter le car- 
dinalat. Martin V en agit de même avec le Bienheureux 
Nicolas Albergati. 

Paul III dut contraindre Pierre Caraffa à accepter le car- 
dinalat (1534). Ce cardinal fut depuis pape sous le nom de 
Paul IV, et, en 1539, usa même des censures contre Frédé- 
ric-Grégoire pour lui faire agréer cette dignité. 

Paul IV dut commander, au nom de l'obéissance, à Jean 
Croppero d'accepter sa nomination, et Pie IV en agit de 
même envers Stanislas Osio. 

On trouva un cas analogue sous saint Pie V : celui du 
cardinal Jérôme Socher, mais celui-ci avait déjà été nommé 
cardinal et se refusait à accepter sa nomination. 

On a trois exemples identiques sous Clément VIII, l'un 
pour le jésuite François Tolet (1593), l'autre pour Baronius 
(1596), le troisième pour le Vénérable Bellarmin (l599)- 
Tous furent contraints d'accepter en vertu de l'obéissance. 

Urbain VIII fit de même à l'égard de son frère, Antoine 
Barberini, capucin ; de Pierre de Bérulle, qui était lié par 
son voeu de ne point accepter de dignités ecclésiastiques, 
et du cardinal de Lugo, jésuite. 

Alexandre VIÎ eut à contraindre, en vertu de la sainte 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 311 

obéissance, deux jésuites, Pallavicini et Nidardi, à devenir 
cardinaux. 

Le cardinal Orsini fut élevé à la pourpre contre sa. vo- 
lonté par Clément X, et contraint par ordre exprès du pape, 
d'accepter cette dignité. 

Flaminio Taya et Tabbé Rici furent créés cardinaux par 
Innocent XI, mais comme quarante-cinq jours après le con- 
sistoire, ils ne s'étaient point décidés à donner leur consen- 
tement, le pape les fit venir devant lui et leur ordonna d'a- 
jouter au mérite de la modestie celui de l'obéissance. 

Avant le ** Grain " 

L'Indépendant," de Fall River, Mass., ne voit pas sans 
une certaine crainte les fonctions confiées au cardinal 
O'Connell, de Boston, dans certaines congrégations ro- 
maines. Voici, du reste, ce que dit le journal franco-amé- 
ricain : 

" Un câblogramme, adressé de Rome à Boston, annonce 
que le Pape a nommé le cardinal O'Connell membre des 
congrégations du Concile et des Etudes. 

" Ces congrégations sont d'une très grande importance- 

" En effet, celle du Concile a pour mission non seulement 
d'interpréter les canons de l'Eglise et les décrets du Concile 
de Trente, mais encore de s'occuper, dans les pays érigés 
canoniquement, comme les Etats-Unis, par exemple, des 
problèmes, souvent délicats, qui concernent la régie interne 
des diocèses. 

" Le cardinal O'Cop.nell, d'après le câblogramme dont il 
est question plus haut, se dit particulièrement heureux de 
sa nomination à la congrégatioa du Concile, et nous le 
croyons sans peine, parce qu'il aura plus d'influencé que 
jamais dans le règlement de certaines questions qui inté- 
ressent au plus haut degré les divers éléments catholiques 
de la Répuplique américaine. 

" D'autre part, la congrégation des Etudes a la haute 
main sur les institutions ecclésiastiques du monde entier. 

" Et le cardinal O'Connell a lieu de se féliciter égale- 



312 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

ment d'en faire partie, parce qu'il pourra surveiller de près 
la formation des prêtres dans la Nouvelle-Angleterre, où il 
dépensera la plus grande partie de son zèle, de ses énergies 
et de son activité. 

" Le temps nous fera connaître dans leurs moindres dé- 
tails les nouvelles fonctions du cardinal O'Connell. 

" Mais nous avons tenu à en tracer les grandes lignes, afin 
de laisser entrevoir à nos lecteurs la situation religieuse 
que peut créer aux catholiques américains dont l'anglais 
n'est pas la langue maternelle, "-celui qui est appelé à les 
exercer." 

Au fond, r "Indépendant " a bien tort de s'inquiéter. 
Après ce qui vient d'arriver, on peut s'attendre à ce que tout 
arrive ! 

Les Canadiens dans Ontario. 

D'ai)rès une étude faite par le "Toronto Star," la popu- 
lation française de l'Ontario est aujourd'hui d'au moins 
247,000, groupée dans une même partie de la province, et 
y ayant la majorité dans quatorze comtés. 

L'augmentation de la population française a été cons- 
tante depuis le dix-huitième siècle, mais elle s'est surtout 
accentuée depuis cinquante ans. 

En 185 1, Prescott et Russell avaient une population de 
13,357) dont"4,l25 français. Dix ans plus tard, les chiffres 
étaient de 22,323 et de 9,447, soit une augmentation de 67 
p. c, et de 120 p. c, respectivement en 1881, vingt ans plus 
tard, sur une population de 47,939 âmes, il y en avait 24,223 
Français, environ la moitié. Vingt ans plus tard, au der- 
nier recensement, Prescott et Russell avaient une popula- 
tion réunie de $62,201, dont 36,712, presque 60 p. c, françai- 
ses. Le présent recensement, croit-on, montrera que la po- 
pulation française de ces deux comtés atteindra soixante- 
quinze pour cent. 

A l'autre bout de la province, le comté d'Essex avait en 
1851 une population de 16,817, dont 5,424 Canadiens-fran- 
çais. Au dernier recensement, la population totale était 



UEVUE DES FATTS ET DES (EU VUES 8 Ui 

de 33,418 dans Essex-Nord avec une population française 
de 13,208, tandis qu'il n'y avait que 3,177 Français dans 
Essex-Sud sur une population de 25,326. 

Il est probable que le recensement de 1911 montrera que 
la population de la frontière nord de la province s'étendant 
jusqu'à celle du Manitoba, est presque exclusivement fran- 
çaise. D'ailleurs en 1901 sur une population de 36,551 le 
district de Nipissing comptait 15,384 français. 

Plaisanterie intempestive. 

Remarques inspirées à 1'** Action Sociale/' de Québec, 
par les discours du désormais fameux Père Vaughan : 

" Nous aurions mieux aimé et avions même décidé de ne 
pas parler de la récente manifestation d'opinion du R. P. 
Vaughan, touchant la question des langues. Puisque la 
presse s'en occupe, il nous faut bien en dire un mot pour 
nos lecteurs. Quelques-uns de ceux-ci pensent peut-être 
que cette manifestation d'opinion tire à conséquence, et 
croient qu'elle vient d'une autorité quelconque, ou au moins 
d'un homme très réservé et très soucieux de ne blesser, que 
pour des raisons très sérieuses, les légitimes susceptibilités 
de ses auditeurs ou de ses lecteurs. La vérité est qu'elle ne 
tire à d'autre conséquence que de faire voir une fois de plus 
que le R. Père aime volontiers exciter l'étonnement et qu'il 
devient de plus en plus coutumier de cette originalité qu'il 
affectionne. 

" Voici les paroles que les dépêches, non contredites, 
rapportent comme étant de cet aimable père, et dont la 
première partie est la plus vraie :^ 

" Nous pourrions vivre avec moins de politiciens et plus d'hom- 
mes d'état. On mêle de tout à la politique. Bien que cela ne soit 
pas de mes affaires, une chose me semble claire : De même que 
nous aimons qu'il ne se parle qu'une langue dans nos rnaisons, 
ainsi dans cette grande maison que l'on appelle l'Empire Britan- 
nique, chacun ne devrait pas considérer seulement comme un pri- 
vilège, mais comme un devoir de parler la langue de l'empire. 



314 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Sans doute, les autres langues doivent être tolérées, mais la 
langue dominante doit être, hors de tout doute, la langue an- 
glaise.'^ 

" Toute la force de ce raisonnement repose sur cette base 
étonnante que l'empire britannique est une grande maison. 
Or dans une maison on parle la même langue. Donc... On 
pourrait continuer très longtemps le développement de ce 
raisonnement. 

*' Dans une maison, on vit à la même température : donc 
aussi dans tout l'empire. Dans une maison, on mange à la 
même table : donc aussi dans tout l'empire. 

" Dans une maison, on porte en général le même nom : 
donc aussi dans tout l'empire. Dans une maison, on est de 
même condition sociale : donc aussi dans tout l'empire. 
Dans une même maison, on se lève à la même heure : donc 
aussi dans tout l'empire. Dans une même maison, il n'y a 
qu'une salle à manger et qu'une cuisine : donc aussi dans 
tout l'empire. Dans une même maison, il n'y a qu'un père 
et qu'une mère : donc aussi dans tout l'empire. 

" Comme on le voit, ce raisonnement est original et amu- 
sant. On s'explique qu'il plaise à ce bon père Vaughan, 
qui ne manque pas d'originalité et qui aime à amuser son 
monde. 

" Malheureusement, il aurait pu réfléchir que la plaisan- 
terie était ici de mauvais goût, et qu'un prédicateur de son 
renom devrait avoir autre chose à faire que de s'amuser à 
raviver des difficultés sur lesquelles notre Saint-Père le 
Pape aime à voir se faire la paix. 

" Il n'a pas réfléchi que sa plaisanterie blessait au cœur 
une portion notable des meilleurs sujets britanniques, qui 
existent au Canada, de ceux qui défendront le plus long- 
temps les droits de la couronne d'Angleterre sur la terre 
d'Amérique. 

" Si le bon roi Edouard, qui s'amusait parfois des origi- 
nalités du P. Vaughan, vivait encore et que le bon Père 
l'eût consulté sur l'opportunité de sa plaisanterie, il est 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 315 

probable que le roi lui aurait dit : "Oh ! mon père, ne faites 
pas cette gaffe." 

" Le bon conseil n'a pu être donné. La gaffe est faite. 

" Elle excitera le fanatisme de ceux qui en ont déjà trop. 
Elle amusera les indifférents. Elle peinera ceux dont la 
sensibilité a déjà trop souffert des inutiles vexations dont 
notre langue est l'objet. 

" Elle fera voir à tous qu'il est singulièrement facile pour 
certains hommes d'esprit de paraître parfois tout le con- 
traire de ce qu'ils sont.'' 

La Louisiane — Aperçu généra!. 

A lire cette esquisse publiée par A. D'Avesne, officier 
d'académie, dans le " Moniteur Acadien" : 

" La Louisiane, dont l'hospitalité des habitants est pro- 
verbiale, et qui tient à la France et au Canada par les at- 
taches les plus saintes de l'histoire et de la religion, avec 
son climat idéal et des plus salubres, avec ses immenses 
étendues de terres d'une fertilité incomparable, peut à juste 
titre revendiquer le nom de " Eden de l'Amérique." 

" Cet état, sous la pression énergique autant que désinté- 
ressée de tous ceux qui la connaissent ne peuvent qu'aimer 
dans toute la force du terme cette véritable terre promise, 
passe actuellement par une heureuse période de développe- 
ment qui fera, dans un temps très prochain, du vieux " Pé- 
lican State " le pays agricole le plus riche qui soit au 
monde. 

" Le mot '* développemejit " comporte nombre d'interpré- 
tations différentes; ici, il a toute son ampleur, et signifie 
non seulement l'amélioration des conditions d'existence des 
habitants des campagnes de la Louisiane, et le souci d'un 
confort inconnu en d'autres pays, mais encore l'application 
des merveilleuses inventions de la science moderne à la 
culture des produits innombrables qui... (grâce d'une part 
à une fertilité dépassant en intensité celle si vantée de la 
vallée du Nil)... peuvent être récoltés dans ces terres mer- 



316 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

veilleuses qui mériteront bientôt à la Louisiane le nom si 
vrai de ''Jardin de l'Amérique." 

" Le véritable développement de la Louisiane s'est pres- 
que entièrement manifesté dans ces dernières années par 
suite de l'affluence de cultivateurs étrangers, qui, appli- 
quant le système de " l'intense culture " à des terrains qui 
peuvent produire de trois à quatre récoltes par année, ont 
obtenu des résultats jusqu'alors inconnus, décuplant ainsi 
leur capital initial en quelques années, 

" A notre époque, où grâce aux merveilleuses inventions 
modernes, les nouvelles se transmettent d'un bout du monde 
à l'autre, et sont ensuite communiquées au Public par la 
Presse, qui, de jour en jour, à oas de géant, guide de plus 
en plus l'opinion publique et dirige l'action des masses, on 
peut comprendre qu'un tel mouvement n'eût pu se produire 
avec tant d'intensité, si cette même Presse... (qui toujours 
si volontiers prête son concours autant désintéressé que gé- 
néreux et efficace, à toute entreprise où le bien de l'huma- 
nité est en jeu) n'avait apporté son précieux appui à l'œuvre 
admirable de faire connaître au monde des travailleurs, 
qu'il y avait en Amérique un pays béni de Dieu, où ils pour- 
raient sans capital, mais avec du courage, de l'énergie et 
quelques connaissances, même élémentaires . d'agriculture, 
se créer, pour eux et pour leur famille aimée, un avenir de 
bonheur et de prospérité auquel ils n'eussent pu prétendre 
sous d'autres cienx. 

'* En Louisiane, le fermier peut cultiver non seulement 
la canne à sucre et le maïs, mais aussi les oranges, les 
figues, les fraises et tous autres fruits tant ceux du Nord 
que ceux des pays semi-tropicaux, et encore tous les légu- 
mes, tels que : melons d'eau, laitue, concombre, radis, as- 
4)erges, pommes de terre, choux, etc., etc.. Les pâturages 
y sont merveilleux et l'on peut obtenir de trois à quatre ré- 
coltes de foin par année. 

" Les bestiaux, bœufs, vaches, moutons, porcs, etc., y 
sont élevés en quantité et sans presque aucune dépense 
pour le fermier, grâce au climat si doux de la Louisiane 
qui permet aux bestiaux de vivre en plein air toute l'année. 



REVUE DES FAITS ET DES (El^VRES 317 

Les volailles de toutes espèces offrent aussi une magnifique 
source de revenus pour le fermier. 

" Les terres en Louisiane, peuvent encore, maintenant 
être acquises à des prix des plus modérés, deux ou trois fois 
moins élevés que ceux demandés dans les Etats du Nord 
ou de l'Est, tout en produisant pour le fermier un rapport 
annuel trois ou quatre fois supérieur à celui des meilleures 
terres du Nord ou de l'Est." 

Léon Kemner. 

:o: 



''The Malouf Mines, Limited." 



Le Bureau de direction de " The Malouf Mines Limited" 
adresse la lettre suivante : 

AUX ACTIONNAIRES, 

Le bureau de direction de vôtre compagnie, réuni en assemblée spéciale, 
a l'honneur de faite rapport des affaires transigées depuis la dernière as- 
semblée générale, et en même temps il saisit l'occasion d'offrir aux acti- 
onnaires ses remerciements pour leur encouragement. 

L/'élection des officiers actuels eut lieu à l'assemblée générale du 21 
juillet 191 1, et nous pouvons vous assurer que cette nouvelle administra- 
tion fait tout en son pouvoir pour mener l'entreprise à un succès éclatant. 

Uu nouveau contrat a été signé entre un nouvel intermédiaire pour la 
vente exclusive de 300,000 actions, dont la moitié à 20 cents et la balance 
à 25 cents, et nous vous affirmons que la souscription du stock se fait ra- 
pidement.. 

Et depuis, nous avons rentré un fonds qui nous permettra sous peu de 
faire l'achat de nos machineries pour l'installation cette hiver. 

l,es actionnaires qui désirent augmenter le nombre de leurs actions, 
feront bien de se hâter, car nons ne pouvons pas vous adresser un autre 
rapport avant l'assemblée générale. Nous avons l'intention de mettre 
uotre stock à la bourse, et ce fait devra en hausser le prix, et en faciliter 
la demande incessante. 

CONDITIONS: — Toute souscription devra nécessairement être ac- 
compagnée d'un mandat de poste, mandat d'express ou d'un chèque ac- 
cepté, plutôt que par lettre enregistrée à l'ordre de "The Malouf Mines 
L/imited," et adressée au trésorier. 



Les deux Filles de Maître Bienaimé 



(SCENEIS ISI ORIVl A.IM DES) 

PAR 

Marie Le Mière 



(Suite) 

— Est-ce que je pouvais m'y prendre autrement, moi ? 
Est-ee que je savais qu'il était-là ? Je ne l'ai pas seulement 
reconnu d'abord : demandez à Zélie ! 

— Je ne t'incrimine pas, reprit le fermier, mais c'est bien le 
moins que j'essaie de me renseigner sur les intentions de ceux 
qui s'introduisent chez moi et qui causent avec ma fille ! 

— Comme si je les connaissais, moi, ses intentions ! Est-ce 
qu'il me les a dites ! Puisque la barrière était ouverte, il ne 
faisait pas grand mal, et quand il aurait écrasé deux ou trois 
brins d'herbe, en voilà un malheur ! 

— Tâche de me parlej: sur un autre ton, et de ne pas dé- 
fendre un individu qni s'est conduit comme un mal élevé ! ar- 
ticula rudement Brissot, avec ce formalisme très respectable 
que professent les paysans du Cotentin, — n'en déplaise aux 
Messieurs de Paris. 

— Par exemple ! C'est trop fort! s'écria Léa, bondissant 
d'indignation. 

— On ne rôde pas comme ça autour de la maison des gens ! 
appuya Maître Bienaimé ; ce n'est pas des " manières" ! Quand 
on veut entrer chez moi, j'entends qu'on y entre par la 
grande poite. 

— Mais puisque c'était pour peindre ! interrompit Léa, 
crispée des pieds à la tête, puisque . . 

— A qui fera-t-il croire, poursuivit le père en élevant la 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 319 

voix, qu'il venait là seulement pour peindre ma servante et 
lorgner ma ferme ? Non, non, ce n'est pas à moi qu'il faut 
conter des histoires à dormir debout. 

— Oli ! s'exclama-t-elle, étendant tragiquement les bras, je 
ne peux plus écouter de pareilles injustices î Je m'en vais ! 

Déjà elle avait disparu dans la spirale étroite, et l'on en- 
tendit claquer, en haut, la porte de la chambre. 

Les nerfs du fermier tressaillaient comme s'ils eussent été 
à nu ; sa face ardente, creusée et pour ainsi dire rongée par 
tous les tourments, eût fait mal à voir. 

Etaient-ce là, par hasard, des manœuvres d'Amélie ? Cette 
idée le vexait si cruellement qu'il se sentait hors de lui. 

Il s'arrêta, serrant les poings. 

— Surtout, proféra-t-il, que celui-là ne s'avise pas de reve- 
nir par les clos ou par ailleurs.. Car je le flanque dehors, 
sans plus de cérémonie ! 

XI 

EMPRISE 

Hélas ! il était si clair qu'elle s'éprenait, et que, déjà, elle 
ne se possédait plus î Pauvre petite tête, grisée par la pre- 
mière flatterie, pourtant si vulgaire ! obsédée nuit et jour par 
l'image du flatteur. 

Ce n'était plus, chez Léa, l'humeur simplement inégale et 
[nquiète, laissant place à des éclairs d'enjouement gracieux, à 
les mouvements de sensibilité charmante : c'était un détra 
(uement universel ! Les qualités natives, les influences héré- 
litaires s'annihilaient dans l'hypnotisme produit par le mi- 
rage de la ville, par le prestige du luxe et des frivolités, sou 
knu du prestige encore plus fascinant d'un attrait romanes- 
|ue ! Sur le terrain si bien préparé par la belle-mère, le 
)eau-fils s'établissait en maître ; à cette jeune fille très igno- 
rante et très exaltée, le premier élégant à la langue dorée, 
kux bottines vernies, était apparu comme l'Idéal ! 



320 LA REVUE FRANCO-AMÉRICIANE 

Oh ! combien Louis aurait eu peine à la reconnaître, la 
chère petite Léa qu'il rêvait et qu'il aimait ! 

Elle et son père se heurtaient continuellement, les scènes 
pénibles se multipliaient. Et là-bas> à Paris, dans les bureaux 
des chemins de fer du Nord, Roger Daubreuil s'ennuyait de 
moins en moins et travaillait de mal en pis, car une vision 
rieuse et folâtre lui tenait compagnie. Entre ses yeux et les 
lettres anglaises qu'il était chargé de traduire, une silhouette 
fine dansait, une robe rose flottait, une chevelure d'or s'ébou- 
riffait autour d'un visage en fleun 

Comme elle l'avait admiré tout de suite, naïvement, abso- 
lument ! Le jour où il le voudrait, il se ferait passer près 
d'elle pour un héros et un génie ! La délicate et fraîche beauté 
de Léa, son élégance innée, — d'autant plus frappante (ju'elle 
n'était pas un produit du milieu, — l'entrain sémillant que la 
jeune, fille avait montré lors de leur rencontre, l'amusement 
de ce demi-cousinage, le plaisir de jouer, dans une vie fémi- 
nine, le rôle du Prince Charmant épousant Cendrillon, ou du 
chevalier délivrant la belle, achevaient d'expliquer, chez un 
être aussi superficiel et frivole, l'entraînement irréfléchi qu'il 
éprouvait à cette heure. Et la fortune assez ronde qu'il sup- 
posait à Léa contribuait, pour une part, à la détermination 
du jeune homme; cependant, il faut l'avouer, cette préoccupa- 
tion passait au second plan : le beau- fils d'Amélie était beau- 
coup plus léger que vénal, beaucoup plus capricieux qu'insin- 
cère, et l'argent lui glissait si rapidement entre les mains, 
qu'il n'avait pas le temps d'y attacher son cœur. 

Un soir, il sortit de son bureau plus précipitamment que 
de coutume, et, sans prendre le loisir de chauflér son auto, il 
héla un fiacre pour se faire conduire chez sa belle-mère. De- 
puis le retour à Paris, l'état de Mme Lagarde s'aggravait de 
façon assez inquiétante ; en ce moment, elle se reposait, éten- 
due, dans un petit salon où les stores peints entretenaient un 
demi-jour doucement coloré. Enveloppée d'une robe vague, 
une brochure à la main, elle lisait la pièce nouvelle. 



LES DEUX FILI.es DE MAÎTRE BIENAIMÉ .']21 

Le mal qui rongeait Amélie et lui causait parfois d'intolé- 
rables souffrances changeait peu à peu les allures compassées 
de cette femme, embrumait ses yeux gris et fouilleurs. 

— Guite ! appela-t-elle tout à coup. 

Une forme blanclie, idéalement flexible, émergea d'un fouil- 
lis de capillaires. 

— Que désirez- vous, maman ? interrogea la jeune fille. 

— Veux-tu arranger mes coussins ? 

Marguerite s'inclina gracieusement sur le canapé broclié ; 
ses, cheveux blond pâle entouraient de leurs bandeaux un vi- 
sage un peu long, au teint laiteux ; sans être jolie, elle avait 
un charme doux, sérieux, légèrement mélancolique. 

— Oh ! tu n'es pas belle aujourd'hui, Marguerite, fit Amé- 
lie, promenant un regard de reproche sur la simple robe de 
piqué, sans ruban ni dentelle. 

— Qu'importe, maman ! 11 ne va venir personne, et je me 
plais tant ainsi ! 

— Mais moi, repartit Mme Lagarde, j'aime à te voir tou- 
jours très bien habillée, ainsi ([u'il convient à une jeune fille 
riche ! 

Kn cet instant où Amélie cessait dâ se contraindre, comme 
on sentait en elle la " parvenue ", dans l'acception la plus 
affligeante du terme ! 

— Ne me répétez pas cela", murmura Mlle Daubreuil, avec 
un mouvement de sensitive qui se replie. 

— Pourquoi donc ? exclama la mère. 

La jeune fille ne répondit pas; elle rangeait silencieuse- 
ment les divers objets encombrant l'étagère mobile placée 
près du canapé : ses yeux rencontrèrent le titre de la brochure 
qui reposait maintenant sur la tablette supérieure, et un flot 
rose envahit son front pur. 

Marguerite, élevée par les religieuses de Notre-Dame, avait 
reçu d'elles d'autres principes et d'autres exemples que ceux 
de sa mère. 



322 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Tandis qu elle retournait à sa broderie, un timbie sonna 
par trois fois. 

— C'est Roger, soupira Mme Lagarde, dont les sourcils 
noirs se foncèrent. Je reconnais sa façon . . Dieu, quel ennui ! 
On ne peut pas avoir une minute de tranquillité. 

Tout de suite, elle quitta sa posture abandomiée, et fixa la 
porte par où le jeune homme ne tarda pas à entrer, ganté de 
frais, arborant un nœud de cravate inédit. 

— On s'embrasse, petite sœur ? fit-il, enlaçant la taille 
svelte de Marguerite qui venait de lui ouvrir. 

— Tu me décoiffes, grand fou, dit- elle avec un sourire in- 
dulgent. 

— Eh bien ! quelles nouvelles ? s'enquit Roger, en s'avan- 
çant vers sa belle-mère. 

— Je te remercie, répondit-elle froidement ; je n'ai pas souf- 
fert aujourd'hui. J'ai quelque espoir en mon nouveau ré- 
gime. Assieds-toi, je t'en prie, ajouta t-elle, déjà fatiguée de 
le voir se trémousser à travers le salon. 

— Ah ! ceci me va bien, s'écria le jeune homme, s'installant 
commodément dans ua fauteuil, car j'ai l'intention de m'offrir 
un entretien sérieux . . Sujet interdit aux demoiselles. Aussi, 
ma chère soeur, avec tous les égards qui te sont dus . . 

Marguerite, ayant jeté un coup d'oeil à sa mère, plia son 
ouvrage et sortit. 

— Vous êtes vous occupée de moi ? demanda carrément le 
jeune Daubreuil dès qu'elle eut disparu. 

Un malaise contracta le visage d'Amélie. 

— Un malaise contracta le visage d'Amélie. . 
' — Un peu de patience ! reprit-elle : laisse-moi me retour- 
ner. Qui m'assure, d'abord, que ce ne soit point là une vel- 
léité, comme il t'en a déjà passé maintes fois dans la cervelle ? 

— Ça non ! je vous le jure ! Je suis abs Jument pris, ap- 
puya Daubreuil ; ça ne se discute pas, c'est un fait. 

— Quand je l'admettrais, poursuivit Mme Lagarde, il n'en 
resterait pas moins vrai que la situation est difficile ! Mon 



LES DEIjX filles DE MAÎTRE BIENAIMÉ â23 

frère affecte de m'ignorer, tu le sais très bien, et ta démarche, 
au moins intempestive, de l'autre jour, a pu compliquer terri- 
blement les choses ! 

Si Amélie hésitait à ce point, ce n'était nullement par scru- 
pule de conscience ou de coeur ! Le bonheur de Roger, le bon- 
heur de Léa lui importaient médiocrement, on peut le croire ! 
Que la paix d'un foyer fût troublée, qu'une jeune fille se ré- 
voltât contre l'autorité paternelle, elle n'en avait cure. Elle 
désirait seulement .se débarrasser d'un être gênant et d'une 
inquiétude suspendue sur sa tête comme une épée de Damo- 
clès. Marier Roger : certes, elle ne demandait que cela ! Au 
moins failait-il savoir si cette petite possédait assez de for- 
tune pour améliorer la situation du jeune homme ; si elle se- 
rait capable, une fois mariée, de le retenir dans la course qui 
mène à l'abîme . . et peut forcer les proches aux plus désa- 
gréables interventions î 

— D'abord, continua-t-elle, songeuse, je ne suis pas exacte- 
ment renseignée sur l'état des affaires ; il paraît que la mar- 
raine de Léa lui a laissé des pièces de terre destinées à lui 
constituer une dot. . 

— ' )ui, oui, oui ; allez toujours, belle maman ! On le dépla- 
cera, le petit capital, on lui fera rapporter 10 et 15 pour cent. 
J'ai des amis qui me donneront des " tuyaux " numéro un . . 
Cioyez-vous, d'abord, que le bonheur ne fournit pas des ins- 
pirations en tout genre ? 

— Deviendrais-tu, par hasard, un homme pratique ? fit 
Amélie avec scepticisme. 

— Je serai sage comme une image ! La perle des maris ! . . 
Seulement, pour cela, il me faut votre nièce . . Ma foi ! je se- 
rais capable de l'épouser pour ses beaux yeux. 

Puis, s'attendrissant : 

— Ah! la délicieuse petite Parisienne qu'elle fera!.. Mi- 
gnonne et raffinée jusqu'au bout des ongles. Ah ! je la resti- 
tuerai, moi, à son élément naturel î Non, mais a-t-on idée de 
cloîtrer cette malheureuse enfant dans une ferme, de l'obliger 



324 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

à soigner des veaux ! exclama Roger, bondissant sur son fau- 
teuil avec une colère subite. Est-ce assez ridicule ! est-ce 
assez honteux ! 

Jamais Mme Lagarde ne l'avait vu si exalté. 

— Ne t'emporte pas, ainsi, conseilla-t-elle ; réfléchis plutôt, 
mûris tes projets. D'abord, ne l'oublie pas, je ne t'ai rien 
promis. 

Vous ne m'avez rien promis ! protesta-t-il, le rouge au vi- 
sage. Ah ! ça, par exemple..^ J'ai pourtant besoin d'espoir 
pour me faire supporter la vie que je mène. Si vous croyez 
que c'est folâtre, le rond-de-cuir pendant six heures par jour, 
et mon appartement de garçon devant l'hôpital Lariboisière, 
dont toutes les fenêtres me regardent comme autant d'yeux 
sinistres et menaçants. . 

— -Menaçants. . 

— Eh oui ! répondit le jeune homme, faisant miroiter le 
chaton de sa chevalière, je me dis : " C'est peut-être là que je 
mourrai un jour, si la belle- maman n'arrange pas mes affai- 
res." 

— En vérité ! 

— J'ai confiance en mes talents, poursuivit Daubreuil, s'ex- 
citant à ses propres paroles, mais le courage peut manquer, et 
le ressort se détendre. D'abord, si vous me refusez votre 
nièce, je tire ma révérence à la Compagnie du Nord, dont j'ai 
déjà par- dessus la tête ! 

— Te refuser ma nièce. . Mais est-ce que je l'ai, voyons ! fit 
Amélie, excédée. 

— Vous l'aur.z quand vous voudrez ! Les prétendants ne 
doivent pas affluer à Clairville : ci oyez- vous que M. Brissot 
ne sera pas enchanté de marier sa fille dans ces conditions- là? 
Quant à son consentement, à elle, je m'en charge ! déclara 
Daubreuil avec une fatuité souveraine. 

Quelle alternative ! D'un pareil coup de tête, d'une poussée 
d'imagination aussi violente, pouvait-il sortir rien de rassu- 
rant ? Par contre, si ce mariage n'avaic point lieu, l'irritation, 



J.ES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIME 825 

le dépit ne porteraient-ils pas Roger aux plus déplorables fo- 
lies ? S'il allait jouer, par exemple. . ou s'enrôler avec des ca- 
botins, comme il l'en avait déjà menacée., lui, le frère de 
cette Marguerite dont le raffinement et la distinction étaient 
appréciés dans un monde supérieur à celui de sa mère. . 

Ah ! les conséquences de nos actes vont plus vite que nous, 
et nous entraîneiit souvent plus loin que nous le voudrions. 
Mme Lagardedut congédier son beau-fils sur des paroles d'es- 
poir. Les jours suivants, il revint à la charge avec de telles 
instances, qu'il finit par lui arracher une promesse d'agir ! Il 
y avait une dot, cela était certain, et le chiffre de la fortune 
n'était plus désormais le point capital, car les allures de Ro- 
ger ne pouvaient permettre aucun doute : Léa représentait 
maintenant la seule chance de salut. Et une chance, même 
très hasardeuse, est toujours préprérable à un mal assuré. 

— Tu sais, mon ami, conclut la belle-mère, profitant de son 
avantage, à la première incartade, j'abandonne tout, et te 
laisse seul te tirer d'affaire ! 

Daubreuil, ravi, promit de se ranger, se confondit en té- 
moignage de reconnaissance; il était sincère, d'ailleurs : son 
caprice actuel abolissait momentanément tous les autres. A 
dater de ce jour, la correspondance clandestine entre la tante 
et la nièce devint plus assidue. Mme Lagarde, pressée, ta- 
lonnée, ne négligeait cependant aucune de ces précautions qui» 
chez elle, étaient instinctives : il n'entrait point dans ses vues 
de provoquer un éclat. 

— Essaie, disait-elle, de convaincre ton père. Prouve-lui, 
sagement, raisonnablement, que rien de bon ne se fait par la 
contrainte: qu'en exigeant de toi une besogne incompatible 
avec tous tes instincts, il compromet ses propres intérêts • 
Dis-lui que, ne voulant pas épouser un homme de la cam- 
pagne, il importe que tu te prépares à un autie avenir. 

On approchait de la Toussaint ; Clairville s'enveloppait do 
brouillard et de mélancolie, la nature se recueillait pour affion- 
ter les rigueurs de l'hiver. L'habitude de veiller en commun 



326 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

a presque disparu de nos fermes normandes ; depuis long- 
temps, à la Cioserie, c'en était fini des longues réunions où 
les maîtres et les serviteurs se groupaient autour du même 
foyer, pour entendre les histoires de " goubelins ", que les 
femmes contaient en filant. Mais, le souper achevé et la 
maison remise en ordre, Mathilde et son père se tenaient vo- 
lontiers dans la cuisine où il faisait chaud, et d'où la surveil- 
lance était toujours facile. Un soir, vers sept heures et de- 
mie, la jeune fille cousait, entre l'alcôve et l'âtre, près d'une 
lampe à pétrole posée snr une petite table ronde. L'abat- 
jour de carton vert projetait un cône de clarté sur la brune 
travailleuse, sur l'aire bien balayée où deux chats erraient à 
pas de velours, tandis que, le long des murs et au plafond, 
l'ombre s'amassaif, semblait reléguer dans des lointains inac- 
cessibles les paquets d'oignons et les tranches de lard suspen- 
dus aux poutres, les chandeliers d'étain rangés sur la chemi- 
née, et laissait à peine deux ou trois reflets de cuivre, tels des 
étoiles clignotantes, apparaître ça et là. 

Maître Bienaimé, de l'autre côté de la lampe, parcourait nu 
journal qu'Eugène regardait vaguement, penché sur son 
épaule ; dans un coin, la petite servante cirait des chaussures, 
et le frottement cadencé de la brosse, le sifflement du vent 
accompagnaient un peu de bruit montant de la cour et des 
écuries, où des valets s'activaient encore. Personne ne parlait 
dans la grande cuisine, et Mathilde jetait, de temps à autre, 
un coup d'œil triste su)- une chaise inoccupée, sur un minus- 
cule panier de vannerie laissant traîner un bout de dentelle. . 
Elle était partie brusquement, comme cela lui arrivait à cha- 
que instant. 

Oh ! pourquoi changer ainsi, et faire tant de paine à 
ceux qu'on pourrait tant réjour ! Autrefois, pendant les 
soirs d'autonnie, elle babillait gentiment, courait par la mai- 
son, lutinait les chats ; elle chantait, de sa jolie voix fraîche 
et gaie comme celle des merles, de petites chansons appri- 
ses au couvent, et qui amusaient tout le monde ; les donies- 



LES DEUX FILLES DE MAiXlîE BlENALAlÉ 327 

tiques s'arrêtaient pour l'écouter ; le pauvre Eugène lui-même 
riait avec les autres . . 

Mais Léa s'étudiait maintenant à s'isoler, le plus complète- 
ment possible, de son entourage, à marquer, de toutes façons, 
les divergences qui existaient entre elle et les siens ! . . Ma- 
thilde croyait la voir encore, assise à cette place, tiavaillant 
à demi-détournée, l'air à la fois boudeur et dédaigneux sous 
sa coiffure savante. . Elle se parfumait très fort, mettait un 
chapeau et des gants pour traverser le village ; adieu les ju- 
pes courtes, les caracos et les sabots : Léa s'était confectionné, 
pour le matin, un peignoir élégant, et ne portait plus que ses 
tabliers brodés. 

Mathilde étoufia un soupir qui parvint cependant aux 
oreilles de son père. 

— Où est ta soeur ? interrogea-t-il. 

— Dans sa chambre, je pense, répondit la jeune fille d'une 
voix un peu lasse. 

— Va la chercher ; la lumière d'ici peut servir à tout le 
monde ; il n'est pas utile de brûler du pétrole à plaisir. 

Mais Léa n'était pas dans sa chambre, et Mathilde l'appela 
en vain par tous les coins de la maison. 

— Ah ça ! Qu'est ce que ça \ (^ut dire ! exclama le fermier, 
jetant sur la table son journal et ses lunettes ; voilà vingt mi- 
nutes qu'elle est partie. 

Et Maître Bienaimé se rappela que, depuis deux ou trois 
semaines, les disparitions subites de Léa se renouvelaient 
bien souvent. Qu'étaient-ce que ces mystères ? Qu'y avait- 
il au fond de cette révolte ? En aurait-il le coeur net, à la tin ! 
Il se précipita au dehors ; dans la cour, des ombres se mou- 
vaient, une lanterne s'agitait vers les granges ; un flot de lu- 
mière brouillée se déversait par le portail de l'écurie, et, dans 
l'ouverture cintrée, trois hommes, qui devisaient en gesticu- 
lant, se turent tout à coup à l'approche du maître. 

— Si vous n'avez plus rien à faire, coucliez-vous et finissez 
en ! ordonna-t-il. 



328 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Puis il passa, tai)dis qu'on ricanait tout bas derrière lui. 

— 11 a la poigne diîre, le patron ! déclarait l'un des domes- 
tiques. 

— Et moi donc, qu'est-ce que je devrais dire ! répliqua le 
grand valet, se rengorgeant d'un air de suffisance ; il m'a fait 
travailler aux pommes toute la journée ! mais s'il y revient 
je lui signifierai carrément que je ne suis pas là pour ça ! Je 
dois rn'occuper du "harnais," moi, pas d'autre chose ; (1) seu- 
lement, voilà : il ne veut pas prendre de journaliers autant 
qu'il en faudrait, et tout nous retombe sur le dos ! 

— Ce n'est pas bien, ce que vous contez là. 

A ces mots, tous trois se retournèrent, stupéfaits ; la petite 
servante portant un broc trop lourd pour elle, venait de sai- 
sir une phrase au passage. 

— Tiens, la " basse !" (2) fit un gros homme bourru ; tâche 
de ne pas nous vendre, ou bien . . 

— N'ayez pas de crainte, répondit Maria, levant très haut 
son nez retroussé, je ne suis pas une "moucharde," mais je 
trouve que vous n'avez j)as à vous plaindre : c'est une bonne 
maison, où on a toujours à manger " son content." Si les maî- 
tres demandent de l'ouvrage, ils en font, eux les tout pre- 
miers. . Ce n'est pas quand ils ont de l'ennui et des difficul- 
tés qu'il faut leur crier dessus et se monter contre eux ! 

— As-tu vu cette gamine ? 

Mais Maria s'éloignait, contente et fière de son interven- 
tion si désintéressée ! Car, de tous ies membres du person- 
nel, c'était sans contredit cette enfant, placée au dernier de- 
gré de la hiérarchie, qui peinait le plus et qui gagnait le 
moins. 

Pondant ce temps, Jules, le plus jeune des "triolets," avait 
an été le fermier près de la barrière en lui disant : 

— Cherchez- vous Mlle Léa ? Je l'ai vue traverser la cour 
voilà un bon quart d'heure, et filer à droite. Elle n'allait pas 
loin, probable, car elle n'avait pas seulement de fichu. 



LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 329 

Léa n'était pas loin, en effet : pourtant elle commençait à 
rouver effrayants l'isolement et le silence du petit chemin 
creux bordant les vergers de la Closerie; le ciel, très bas, 
semblait accrocher ses nuages aux pommieîs, pareils à des 
dômes lourds ; de l'autre côté de la sente, un rang de bali- 
veaux aux silhouettes tourmentées longeait une prairie où re- 
muaient de grandes formes pâles, où tramaient les chaînes 
des bestiaux attachés dans les regains. 

Au bout d'une minute, une apparition massive, tournant le 
coin de la haie, s'avança dans le bruit d'un souffle inégal. 

— Donnez ! dit précipitamment Léa, mais une autre fois, 
tâchez de mieux choisir votre heure ! 

— Dame, répliqua la mère Nanette, dont les petits yeux, 
pareils à des yeux de chat, luisaient faibleiïient dans l'obscu- 
rité, vous vouliez l'avoir aujourd'hui : croyez-vous que c'était 
commode avec tout le " remuement " qu'il y a chez vous, rap- 
port aux pommes ? . . Merci bien, Marazelle ! toujours à votre 
service. 

Déjà Léa se sauvait, regardant à droite et à gauche, s'ac- 
crochant aux ronces traînantes dont elle écrasait les fruits. 
Mais, en débouchant sur la route, elle se sentit saisie par le 
poignet, et cria d'effroi, bondissant en arrière. 

— D'où viens-tu ? fit à son oreille une voix sifflante. 

La jeune fille, clouée au sol, tant par la stupeur que par 
cette main nerveuse, ne trouva pas un mot sur ses lèvres. 

— D'où viens-tu ? répéta Brissot, l'entraînant dans le ren- 
foncement d'une barrière. 

— Oh ! mon Dieu ! En voilà. . en voilà. . balbutia-t-elle. 
J'étais à deux pas dans le chemin . . 

— Avec qui ? interrogea violemment son père. 

— Comme si je ne pouvais pas y être toute seule ! répli- 
qua-t-elle avec un rire qui voulait être impertinent et qui 
sonnait creux. 

Une sueur imprégnait la main qui serrait toujours, comme 
un étau, les doigts menus. 



330 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

— ïu vas parler ! proféra Brissot. 

— Eh bien ! fit Léa s'efforçant de braver, j'étais avec Na- 
nette Lemaçon, tout bonnement, puisque vous tenez tant à le 
savoir. i 

— Pouri|uoi la nuit ? Pourquoi en cachette ? On ne se ca- 
che pas quand on ne fait pas de mal. Cette femme- là t'a re- 
mis quelque chose, alors. . de la part de quelqu'un. . 

Cette scène, dans les ténèbres, au milieu des arbres où des 
chouettes hululaient, était impressionnante, et Léa tremblait 
comme un brin d'herbe. 

— Est-ce une lettre ? articula le fermier. 

— Lâchez-moi ! lâchez-moi ! s'écria t-elle. 

Mais il avait aperçu un carré blanc qui débordait de la 
poche du tablier ; Léa, suprise par son père, avait glissé là en 
toute hâte, le message mystérieux. Vivement, Brissc^ s'em- 
para de l'enveloppe, tandis que sa fille protestait épeidue : 

— Voulez-vous bien!.. C'est de ma tante, je vous dis.. 
C'est de ma tante! 

— Ah ! ta tante. . reprit-il sourdement; elle n'a pas honte 
d'employer ces moyens-là ! Et toi, tu t'adresses bien pour tes 
commissions, petite malheureuse ! Tu veux donc informer 
tout le monde que tu reçois des lettres " en arrière " de nous ? 
Qu'est-ce qu'elle peut bien croire, la femme Lemaçon ? Et les 
autres ? Tu ne sais pas ce que c'est alors, que la réputation 
d'une fille ? 

Mais Léa ne manifestait aucun repentir, tandis que Bris- 
sot, crispé par l'indignation et la colère, reprenait avec elle le 
chemin de la maison. Oh ! en la voyant adopter certaines 
manières, en l'entendant dire certains mots, il aurait bien du 
penser qu'elle ne trouvait pas cela toute seule. . On lui souf- 
flait de mauvaises choses . . On était venu chez lui, travailler 
contre lui ! 

Cela surtout était intolérable . . Ainsi, en recevant sa soeur 
au mois de mai, il avait introduit le loup dans la bergerie ? 
Mais pouvait-il savoir ! 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 331 

— Ecoute-moi, scanda-t-il, retenant sa fille à l'entrée de la 
ferme : je te défends d'écrire jamais à Mme Lagarde, et tu 
m'obéiras de gré ou de force. Quant à moi, je lui ferai mon 
compliment ! 

Hélas ! il avait trop peu de foi pour se servir de l'argu- 
ment le plus efficace, pour rappeler l'autorité divine, d'où, ce- 
pendant, l'autorité paternelle tire toute sa force et toute sa 
dignité ! Et Léa, frémissante, furieuse, s'enfuyait vers sa 
chambre en sifflant : 

— C'est bien ! j'ai mon idée ! 

XII 

l'homme EN BLOUSE 

La charrue est au bout du dernier sillon : Louis Chaumel, 
haletant sous le tricot marron qui moule ses bras musculeux 
d'athlète, se redresse à la tête des chevaux qu'il conduit, et 
dilate, au vent froid, sa large poitrine. 

Le champ ressemble à une mer brune, dont les flots courts 
se seraient figés. C'est du " haut fond," de la bonne terre, bien 
meuble, où le soc enfonce mollement, pleinement, sans crier, 
et déjà, comme s'il voyait rouler le flot d'or de la récolte, le 
jeune laboureur rend grâce a Dieu. 

— Du bel ouvrage ! exclame le valet qui tient la charrue, 
et voilà qui vous met du sang dans les veines. 

C'est que l'effort est bon, par ce temps à la fois glacial et 
humide ; on se croirait dans une presqu'île ; un demi-cercle 
d'eau borne l'horizon : eau morne, terne, reflétant le gris des 
nuages et le noir des bordure-* boisées ; c'est l'inondation pé- 
riodique. " Les marais sont blancs," selon l'expression du 
pays. 

A l'autre extrémité du champ, quelqu'un s'avance suivi 
d'un chien, le long d'un sentier pratiqué contre la haie. Louis, 
ayant reconnu son voisin, donne l'ordre de ramener la char- 
rue et s'approche vivement : 



332 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

— Comment ça va-t il chez vous, Maître Bienaimé ? 

— Pas mieux que ça, mon garçon, répond Brissot avec une 
moue soucieuse. 

Ils vont côte à côte : Louis, découvert, aspire énergique- 
ment la bise, tandis que son compagnon se recroqueville, fri- 
leux, sous une casquette enfoncée jusqu'aux oreilles ; entre 
ces deux hommes de même race, le contraste impressionne : 
par la faute des événements, plus que par celle de 1 âge, l'un 
monte, et l'autre, hélas ! descend . . 

— Oui, j'ai entendu dire, reprend le jeune homme avec in- 
quiétude, mais ce n'est pas plus grave que la première fois, 
sans doute ? 

— Il faut espérer. . Une petite crise de faiblesse. . Peut- 
être le changement de saison. . 

Louis se détourne à demi, le dos à la haie. Quelle force le 
décide tout à coup ? Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs ? A ce 
moment plutôt qu'à un autre ? Il n'en sait rien, mais il sent 
qu'il ne peut plus se taire. 

— Maître Bienaimé, dit-il d'une voix un peu voilée, j'avais 
précisément à vous parler d'elle. 

— De qui ? fit le fermier en un sursaut. De Léa ? 

— De Léa, répéta Louis plus bas encore. 

Et, tout simplement, avec une émotion qui se traduisait 
surtout par une pâleur légère, il regarda Brissot dans les 
yeux en ajoutant : 

— Est-ce que vous voudriez bien me la donner ? 

— Comment ? exclama le père, n'osant en croire ses oreilles. 

Le beau regard du jeune terrien glissa vers l'horizon, ses 
paupières battirent lorsqu'il acheva. 

— Je l'aime. . depuis toujours. . Et je vous promets de lui 
faire une vie heureuse ! 

Une grande envolée de corbeaux passait en criant ; ni Louis, 
ni son voisin ne les entendirent. Au tumulte des impres- 
sions premières avait succédé, chez Brissot, une j^oie telle- 
ment impétueuse, qu'il eut la sensation d'en être .cassé. 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 333 

Mais, en témoignant ouvertement son bonheur 'devant une 
proposition de ce genre, il eût dérogé à tous ses principes et 
à toutes ses habitudes ; un peu solennel, il tendit au jeune 
homme une main qu'il ne put, cependant, empêcher de trem- 
bler. 

— Votre mère consent ? interrogea-t-il. 

— Elle consent... Vous pensez bien que j'ai commencé par 
m'adresser à elle. '•' 

— Mon cher ami, reprit Maitre Bienaimé après un silence, 
moi, je ne dis pas non, vous savez... Nous verrons ça... On se 
connaît, on se convient... Il est un fait certain ; c'est que les 
gens comme vous et nous sont pour aller ensemble. Dans 
quelques jours, vous viendrez me trouver à la maison, et on 
pourra s'entendre pour les affaires. 

— Comme vous voudrez, répondit Louis avec la noblesse 
de son amour très pur; mais je tiens à vous dire, dès aujour- 
d'hui, que, sur ce point-là, il n'y aura jamais de difficulté en- 
tre nous! 

Et, sur une nouvelle poignée de main, les deux hommes se 
séparent. 

Maitre Bienaimé, d'abord, poursuit machinalement sa rou- 
te; mais la. secousse a été si forte, qu'il est bientôt obligé de 
s'asseoir au bout d'une ' 'banque", les pieds allongés dans la 
terre labourée qui s'attache à ses sabots . . . 

Il promène ses yeux vagues, éblouis, sur les choses qu'il ne 
reconnaît plus. Est-ce qu'il rêve ? A-t-il senti l'étreinte de 
cette main généreuse ? A-t-il vraiment entendu ces paroles : 
''Voulez-vous me la donner?" 

Oui, c'est un rêve... Ainsi, le sort lui offrirait une telle re- 
vanche? Lui, si cruellement frappé dans sa paternité, il pour- 
rait dire "mon fils" au premier propriétaire de Clairville, à 
un garçon si beau, si vigoureux, si riche, si honoré ! Il ver- 
rait croître, tout près de lui, sa lignée vaillante et prospère ! 
Peu à peu, des perspectives se découvrent, radieuses, couniie 



834 LA REVUE FRANOO-AMÉRTCAINE 

en un paysage, quand la brume des lointains s'enlève au so- 
leil ! 

Les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, Brissot 
murmure : 

— Cela sauverait tout, oui, tout ! 

Une fois lié à Louis Chaumel par des intérêts communs, 
ah ! il aurait bientôt fait reculer la mauvaise fortune et do- 
miné de haut une situation qui, tout à l'heure encore, lui 
semblait si menaçante ! ^ 

— Voilà qui va la guérir d'un coup, pensa le père de Léa, 
et lui faire passer toutes ses idées ridicules. Il s'agit, mainte- 
nant, de prendre Ja vie au sérieux. Elle peut se vanter d'a- 
voir de la chance, celle-là... plus qu'elle n'en mérite, ajouta-t- 
il avec un retour de rancune. 

Soudain, une crainte lui vint... une crainte si atrocement 
douloureuse qu'il en eut le frisson. Il se leva, cinglé par 
une rafale stridente qui lui enfonçait des vrilles dans les 
oreilles. 

— Bah' bah î je déraisonnne. Ça ne se peut pas ! ça ne 
s'est jamais vu !... fit Brissot en haussant les épaules. 

Mais c'en était fini du transport qui l'avait arraché, mo- 
mentanément, à toutes ses préoccupations, il chercha dans sa 
poche un papier froissé: la lettre enlevée à Léa, la nuit, près 
de la barrière. Tout en marchant, il parcourut de nouveau 
ces lignes tracées à la hâte, et presque insignifiantes en appa- 
rence : le nom de Roger n'y figurait point, et Maître Bienai- 
mé, malgré sa finesse, était trop paysan, trop peu épistolier 
pour savoir lire entre les phrases alambiquées de sa soeur. 
Il lui déplaisait cependant qu'Amélie appelât Léa ''ma pauvre 
petite", et lui décrivît en termes pompeux les magnificences 
de la capitale en hiver ! 

Le premier mouvement de Brissot avait été d'écrire à Mme 
Lagarde pour lui demander de quel droit elle se mêlait de ce 
qui ne la regardait pas, dans quel but elle usait de détours 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIEN AIMÉ 335 

vilains... Mais si le fermier de la Closerie lisait passablement 
et comptait parfaitement, il écrivait fort mal, et pour la ré- 
daction de certaines épîtres, on ne saurait emprunter la plu- 
me d'autrui. 

Pendant que Maître Bienaimé circule, Romano sur les ta- 
lons, Léa se blottit encore sous ses couvertures. Elle est dé- 
faite et pâle; dans son visage amenuisé, ses lèvres paraissent 
fanées, ses yeux fixes ont un reflet vitreux. 

Près d'elle, Mathilde, désolée, insiste pour lui faire accepter 
un oeuf à la coque. 

— Il est tout frais; je viens de le chercher dans le nid ex- 
près pour toi. 

— Je n'ai pas faim, répond Léa, très sombre. 

— Force-toi, le médecin veut que tu manges. Un œuf, ça 
se prend bien sans faim, voyons. 

Et la pauvre Mathilde ajoute, de son ton, le plus enga- 
geant : 

— Regarde les jolies mouillettes ! Je les ai arrangées comme 
tu les aimes, avec beaucoup de beurre... Allons, un petit effort. 

— Je ne peux pas ! 

Mathilde découragée, pose l'assiette, et s'inclinant, à tou- 
cher de ses cheveux noirs les cheveux blonds en désordre : 

— Qu'est-ce que tu as ! interroge-t-elle avec une intonation 
singulière ? 

— Tu le sais ! réplique Léa; je l'ai dit au docteur. C'est 
l'air d'ici, ce vent, cette eau... l'ennui surtout... Oh ! cette en- 
nui qui me tue... 

Et, se redressant désespérément sur son lit : 

— Enfin, puisqu'on veut que je meure ! 

Elle entrait si bien dans son rôle, que, comme les tragé- 
diennes de professioQ, elle arrivait facilement à s'illusionner 
la première... Mathilde avait frémi : certains iftots ont beau 
être exagérés, absurdes, ils font toujours du mal. 

— Oh ! Léa, s'écria-t-elle en relevant l'oreiller, peux-tu 
dire ! Nous qui t'aimons tant. 



336 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

— Si VOUS m'aimiez, vous ne me demanderiez pas des cho- 
ses impossibles, vous ne m'imposeriez pas un genre de vie 
que je hais ! 

Sa soeur, déconcertée, malheureuse, la regardait avec tris- 
tesse... Que faire î Elle avait essayé cent fois de raisonner 
Léa, de lui parler du bon Dieu, du devoir, de la mère dispa- 
rue... Elle n'avait trouvé sur ses lèvres que de pauvres phra- 
ses balbutiantes... Ah ! la pitié de ne pas savoir dire... de ne 
pas pouvoir ouvrir son coeur ! IK était trop lourd, trop dou- 
loureux devant de pareilles misères. Mais pourquoi Léa ne 
devinait-elle pas ? Pourquoi semblait-elle prendre plaisir à 
tourmenter les siens ? Une idée torturait Mathilde : 

— Cherche-t-elle à se rendre malade ? Est-ce pour cela 
qu'elle refuse de manger? 

De fait, Léa ne prenait que ce qui lui était nécessaire 
pour ne pas mourir de faim; et, l'afiaiblissement survenant' 
les nerfs se déséquilibraient, la fièvre montait tous les soirs, 
l'insomnie agitait, pendant la moitié de la nuit, cette enfant 
imprudente et romanesque. N'avait-elle pas vu, .dans l'un 
de ses feuilletons, rhéroine user du même moyen pour en 
arriver à ses fins ! 

Vers midi, elle se levait, et, demeurant étendue près de sa 
fenêtre, elle s'enivrait de mélancolie exaltée, irritait follement 
son mal dans la contemplation du paysage d'hiver. 

Marie Le Mière. 

(A suivre.) 

i^Les articles de nos vaillants collaborateurs MM. 
Michel Renouf et V. A. Landry nous sont parvenus trop 
tard pour publication dans le présent numéro. Ils sont 
donc remis au prochain numéro de la ** Revue." 



L'ILLUSTRATION 

Supplément de "La Revue Franco-Américaine" 



'vol. VIII. No 5. 



Montréal, 1er MARS 1912 




M. W. Chapman 










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Des Alpinistes ? Ne devrait-on pas dire plutôt des 
Rochensistes ", puisqu'il ne s'agit pas ici des monts al 
mais des Montagnes Rocheuses, sur le C. P. R. 



pins, 




Hôtel sur le C. P. R., près du >Mont Stepliens. 




Château I^ake Louise, Ivaggan, Colombie Britannique, 
le long du C. P. R., dans les Montagnes Rocheuses. 




Débarcadère près du magnifique Hôtel de Banff, 
sur le C. P. R. 















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Basilique de Ste-Anne de Beaupré. 




L/Cs Chutes Niagara, comme on les voit en été. 



Avis à nos abonnés 



A portir du 1er mai 1912 Je prix d'abonnement à 

LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

sera uniforme, tant pour le Canstda que pour l'étranger, 
soit $2.00 par année. 

De plus la Revue se voit obligée de 

RETRANCHER DE LA LISTE 

ceux de ses abonnés qui n'auront pas payé leurs arré- 
rages et qui ne paieront pas d'avance pour l'année 
1912-1913. 

EN VOICI LE POURQUOI : 

Environ 200 amis de la Revue négligent chaque an- 
née de payer à temps leur abonnement et par là nous 
forcent à tenir des livres. Conséquence : en dehors de 
ces 200 amis, 800 à 400 individus qui se sont abonnés 
par lettre — et (jui doivent être habitués à faire ce petit 
jeu avec tous les journaux — en profitent pour ne jamais 
payer. Depuis la fondation de la Revue nous avons, 
par ce procédé, perdu 

A^u-delà de $2,000 

Nous trouvons que c'est trop et nous avons décidé de 
prendre le seul moyen radical : l'abonnement payable 
d'avance. Que nos vrais amis, retardataires ou négli- 
gents, ne se formalisent pas, mais qu'ils songent à ce 
qu'ils feraient s'ils étaient à notre place. 

LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 



A Percé 



(I) 



A M. l'abbé J.-Eug'ène Martin 

Nous sommes sur le fier plateau du mont Sainte-Anne. 

Devant nous, vers le sud, dans la mer calme et plane 

—D'où semble s'élever un suave sanglot — 

Ainsi qu'un colossal et muet cachalot 

Emergeant des flots bleus, l'île Bonaventure 

Profile vaguement son contour qui s'azure 

A travers les réseaux d'un brouillard opalin 

Teinté des feux pâlis du jour à son déclin. 

Alentour, par milliers, margots, mauves, marmettes, 

Grèbes, macreuses, gods, cormorans et mouettes 

Tourbillonnent, pendant que, plus bas, vers le nord, 

Sur des bateaux mouillés dans l'onde qui s'endort 

En caressant leurs flancs de ses baisers d'écume, 

Maints pêcheurs vont tirant, penchés sur l'eau qui fume. 

Le poisson que le Golfe agglomère en son lit. 

En deçà, près du bord, voisin du mont Joli, 

Comme un vaisseau géant qui serait de calcaire 

Et tournerait son large éperon vers la tferre. 

Entouré de brisants, le fameux Roc percé 

Dresse orgueilleusement son sommet élancé. 

Et, sous le vol bruyant de lourds oiseaux sans nombre. 

Mire au cristal des eaux l'arche géante et sombre 

Ouverte dans son flanc poreux et lézardé 

Par les constants assauts du grand flot débordé. 

A droite, en contre-bas de collines coquettes. 

Se dessinent les toits de blanches maisonnettes, 

Les replis de chemins bordés d'arbres ombreux, 

Des prés où des troupeaux de moutons et de bœufs 

Broutent, comme noyés dans l'herbe épaisse et haute. 



338 LA REVUE FRANCO-AMÉRICIANE 

A gauche, dominant tous les caps de la côte, 

Les Murailles, rochers abrupts et sourcilleux. 

Semblent dans le lointain les pilastres des cieux, 

Et leur hauteur farouche et formidable écrase 

Les marins dont la barque approche de la base 

De ce clîffoù déjà s'éteint l'ombre du soir. 

En arrière, tout près, creusée en entonnoir, 

La Grand'Coupe à la fois épouvante et fascine 

Le voyageur suivant, à travers la bruine 

Qui s'élève du gave à mille pieds sous lui, 

La route étroite et sombre, où nul rayon ne luit. 

Qu'on dirait cramponnée au tuf de la falaise 

Sous le couvert du pin, du cèdre et du mélèze. 

Presque à nos pieds, dans l'Anse au contour sinueux. 

Le long village, avec ses clochers somptueux. 

Ses toits souvent fouettés par la bise bourrue, 

Ses files de vignots où sèche la morue, 

Resplendit des derniers reflets du soleil d'or 

Tombé dans les grands bois lointains du Labrador, 

Et fait de vingt maisons bruyamment animées 

Monter vers le ciel bleu de paisible^ fumées 

Annonçant que bientôt les vieilles en bonnets, 

Devant les lourds sarments en feu sur les chenets. 

Pour les pêcheurs qu'un vent léger ramène aux grèves. 

Sur la table de lin mettront la soupe aux fèves. 

Et, par- dessus les flots, par-dessus les forêts. 

Les abîmes, les monts, les rocs et les guérets. 

Le zénith ouvre ainsi qu'une bannière immense 

L'azur éblouissant d'un ciel de la Provence. 

Non, nul panorama plus vaste et saisissant 

N'a fixé le regard étonné du passant. 

Non, jamais l'infini de la mer claire et pure 



A 1>£KCÉ 339 

N'a mieux séduit l'amant de la grande nature ; 
Et le divin pinceau de Salvator Rosa, 
Que le feu créateur du génie embrasa, 
Nous ferait contempler à peine un reflet terne 
De ce site qui tient du Pinde et de rAverne. . . 
Et Percé dès longtemps a conquis un renom 
Stable comme son île, altier comme son .mont. 

Cependant la pénombre envahit la prairie, 

La montagne, la mer, le bois. . . La rêverie 

Avec elle descend de l'infini des cieux ; 

L'astre des souvenirs, moroses ou joyeux, 

Eclaire notre esprit, et devant nos prunelles 

Défilent sur les eaux galions, caravelles. . . 

Et nous voyons Cartier et ses vaillants Bretons 

Pénétrer dans le Golfe, au hasard, à tâtons, 

Et contempler le Roc — désormais si célèbre — 

Que lentement la nuit estivale enténèbre ; 

Nous les voyons plonger fiévreusement les yeux 

Dans la sombre épaisseur de bois mystérieux 

Balançant leurs arceaux aux brises printanières 

Et chercher dans ces lieux mornes et solitaires 

Une cime où planter pour la première fois 

Le drapeau de la France et l'arbre de la Croix. 

Sous nos yeux, près d'ici, débarqué du navire 

Qui l'amena de France à Percé qu'il admire, 

Laval, le grand Laval, au pied d'un humble autel. 

Elève l'Ostensoir vers la voûte du ciel. 

Puis, sur le front courbé de blancs et de sauvages, 

Etend la main qui doit chasser tous les servages, 

Et faire luire, au bord du fleuve illimité. 

Le labarum du Christ et de la Liberté ! 

Sous nos yeux, loin, là-bas, les flots tordent leur crête, - 



340 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Et, dans toute l'horreur sans nom d'une tempête 
Qui semble soulever les ondes jusqu'aux cieux, 
La flotte de Walker s'engouffre à l'Ile — aux Oeufs, 
Naufrage qui sauva le pays en détresse. 
A travers le babil du vent qui nous caresse 
Nous entendons gémir les malheureux colons 
Oubliés sur le sol inclément des Sablons; 
Nous entendons pleurer les fils de l'Acadie, 
Victimes de la guerre et de la perffdie, 
Entassés dans la cale infecte de trois-mâts 
Pour être dispersés sous de lointains climats 
Qui les verront traqués compe bêtes de proie ; 
Nous entendons aussi vibrer les cris de joie 
D'un peuple revenu d'un exil douloureux 
Au terroir fécondé par le sang de ses preux 
Et loué par la grande et sainte Poésie . . . 

Et notre oeil tout rêveur de nouveau s'extasie 

Devant les mille aspects frappants ou gracieux 

Que déroulent la mer, les champs, les monts, les creux. . . 

Soudain, couvrant les bruits indécis de la plage, 
Les sons de l'Angélus s'élèvent du village. 

Répétés par l'écho de ravin en ravin 

Et, dans la grande voix sonore de l'airain. 
Le flot d'argent, le pin touffu, la fleur suave, 
La falaise, l'écueil, le goémon, l'épave. 
Le gouffre obscur, la cime au radieux éclat, 
Tout, tout murmure et chante : Ave, Maris Stella ! 

W. Chapman. 

(l) Cette pièce de vers fait partie d'une série de poè- 
mes soumis par notre callaborateur au concours de l'Aca- 
démie des jeux Floraux et qui lui ont value le prix Leconte 
de Lisle. 



H 



iver 



Les grands arbres, le long des prés 

Et dans les taillis, sont poudrés 

En marquis, jusqu'au bout des branches ; 

Et, sous le soleil froid et clair, 

Dans les champs, les pommiers ont l'air 

De bons bourgeois à têtes blanches. 

Pinsons joyeux, merles siffleurs, 
Chantez ! Les pommiers sont en fleurs ! 
Quoi ! vous vous taisez, vieux et jeunes ? 
— Les oiseaux ne s'y trompent pas, 
L'hiver cache sous ses frimas 
Le froid silence et les longs jeûnes. 

Sur le bord des ruisseaux gelés. 
Les martins-pêcheurs désolés 
Grelottent à jeun sous leurs plumes, 
Les canards, auprès des étangs. 
Ouvrant le bec de temps en temps, 
Barbotent en vain dans les brumes. 

La voix rauque, le jabot creux. 
Les gloutons se plaignent entre eux, 
Et, pour tromper la faim cruelle, 
Se passent le bec sur le dos. 
Puis ils attendent en repos 
Le dégel, la tête sous l'aile. 

Le houx, couvert de fruits rougis, 
Sert de refuge et de logis 
A la grive brune qui rôde ; 
Le pivert semble s'ébahir 
En sentant le froid l'envahir 
Sous sa tunique d'émeraude. 



342 LA REVUE FRAXCO-AMÉRICAINE 

Tous les habitants des halliers 
Cherchent des toits hospitaliers : 
Les corbeaux ne sont plus farouches, 
Et les pauvres petits rebecs 
Piquent la vitre à coups de becs 
En croyant attraper des mouches. 

Sous le firmament nébuleux 

Le merle prend des airs frileux : 

Il tremble, ce mangeur 4.e pommes ! 

Les cigales et les grillons 

Vont sans doute, sous les sillons, 

Trouver les fourmis économes. 

Sans mie, sans eau, sans feu ni lieu. 
Les créatures du bon Dieu 
Semblent chercher qui les assiste ; 
Le vent gémit dans les roseaux, 
La mort menace les oiseaux. 
— Comme parfois l'hiver est triste ! . . . 

Paul Harel. 



-:o: 



Les questions économiques et la politique 
nationale 



T 

Le résultat global du dernier recensement, mettant à 
jour un déficit d'un million d'âmes sur les anticipations 
officielles, fut une première révélation d'un état de choses 
incontestablement surfait au bénéfice des politiciens. 
Grande fut donc la déception de ces optimistes intéressés, 
tandis que, d'autre part, les hommes au courant des mouve- 
ments de la population canadienne n'en éprouvaient au- 
cune surprise. En dépit d'un système de dénégation par- 
faiternent organisé, ils connaissaient trop bien l'existence 
d'une ''émigration considérable" et toujours persistante 
vers les Etats-Unis, et d'un courant de retour non moins 
" important d'immigrants d'Europe," qui ne font que " pas- 
ser," ou ne séjournent que temporairement sur nos rives. 
Plus de la moitié du déficit provient de ces deux chefs, la 
balance devant être attribuée à l'inscription plusieurs fois 
répétée comme " immigrants " de touristes en promenade 
au pays d'origine, aux fraudes de la " North Atlantic Trad- 
ing Co," et aux exagérations calculées des " boomers " poli- 
tiques. 

Mais beaucoup plus grave et plus déplorable est la cons- 
tatation fourni^ par le mêine recensement d'une " décrois- 
sance notable du chiffre de la population agricole, dans 
toute la partie est de la Confédération," parallèlement à 
une *' élévation équivalente " du prix des choses nécessaires 
à la vie. 

J'irai plus loin : j'affirme que le recensement de IQII dé- 
montre un réel déficit dans le nombre des cultivateufs 
considéré d'une manière absolue. La presse libérale nie 
le fait, du moins dans son étendue, et se raccroche à un 
prétendusurplus de la classe rurale actuelle sur les chiffres 



344 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

de 1901. Or, ce surplus, fort minime d'ailleurs, disparaît 
entièrement si l'on en déduit — l'accroissement de la popu- 
lation des "villages" de campagne, qui est proportionnel 
à celui des villes de 2,000 âmes et plus, population que l'on 
attribue à tort à la classe des "cultivateurs pratiquants." 
Retranchons en effet les hommes de profession, et de mé- 
tier, les instituteurs et les rentiers, et tous les citoyens de 
ces villages qui ne sont pas des " producteurs agricoles " 
proprement dits, mais des "consommateurs," et nous au- 
rons là la preuve d'un déficit bien authentique. 

L'enquête à faire ne devrait pas nécessairement s'étendre 
à toutes les provinces de l'Est limité au Québec, dont la 
population, d'ailleurs, sert de base à la représentation des 
autres provinces ; le relevé que je suggère fournirait une sta- 
tistique suffisant à établir ma prétention " que les chiffres 
actuels de la population rurale sont au-dessous de ce qu'ils 
étaient en 1901." 

Quoi qu'il arrive, l'abandon des campagnes, le déclin 
marqué de la production agricole dans un pays jeune 
comme le nôtre est certainement un point noir qui dépare 
notre horizon économique. L'équilibre social se déplace et 
menace de se rompre en causant des pertubations domma- 
geables. Déjà l'accroissement anormal du nombre des 
" consommateurs " dans les centres arrivant en même temps 
que la diminution non moins sensible de "producteurs 
agraires" dans les campagnes, a provoqué la hausse du 
prix des aliments au point de pouvoir dire que nous sommes 
entrés en " pleine crise " de la vie chère. Sans doute, l'ac- 
caparement des vivres par les trusts, l'abondance du nu- 
méraire en circulation et autres faits de moindre impor- 
tance expliquent à un certain point le malaise du jour. 
Mais tout le monde s'accorde à reconnaître que la rareté de 
certaines denrées en exagère la valeur et que, s'il était pos- 
sible, par exemple d'en quadrupler la production, le prix 
en fléchirait sensiblement. 

A diverses reprises, des hommes éclairés signalèrent 
aux autorités fédérales la gravité de la situation ; mais 
elles firent la sourde oreille, tandis que la presse reptilienne 



LES QUESTIONS ÉONMIQUES ET LA POLITIQUE NATIONALE 345 

endormait l'opinion publique en assurant que la dépopula- 
tion des campagnes était un phénomène universel sur le- 
quel les gouvernements n'avaient aucune action possible. 
Aussi la satisfaction publique fut grande lorsque, durant 
la dernière campagne électorale, les chefs conservateurs 
s'engagèrent à remédier au mal dans la mesure de leurs 
attributions. Elle redoubla lorsqu'ils déclarèrent, après 
leur triomphe, qu'ils allaient incessamment exécuter cette 
partie de leur programme en travaillant à améliorer l'état 
présent de " Pagriculture" par des mesures aussi variées 
qu'efficaces. 

Il serait présomptueux de ma part — et le cadre restreint 
d'une simple correspondance m'en interdirait l'entreprise — 
de faire l'étude complète des " causes " de dépression de 
l'élément agricole dans notre société, ainsi que des 
"moyens" de l'enrayer efficacement. Le sujet d'ailleurs 
est assez souvent traité et, comme je n'ai d'autre but que 
d'être utile aux tenants des principes économiques dont je 
désire voir l'application, je me bornerai à quelques aperçus 
spéciaux, inspirés surtout par les circonstances. 

On admet généralement que les causes de "l'abandon" 
des campagnes sont multiples et complexes. On peut les 
ranger cependant en deux ordres principaux : causes mo- 
rales, causes économiques. 

Je ne m'étendrai pas sur les premières. Les hommes ai- 
ment le bien-être, la vie facile, le commerce de leurs sem- 
blables. Les cultivateurs sont des hommes,... leurs fils vi- 
sitent parfois les villes, y rencontrent d'anciens camarades, 
s'amusent un brin et s'en retournent, mélancoliques, à leur 
isolement sur la terre paternelle. Ils s'ennuient, rêvent 
d'une vie plus... vivante et s'en vont. C'est simple comme 
un conte de Perrault. Admise, donc, l'influence des causes 
morales. 

Les causes économiques, pour être moins évidentes de 
prime abord, sont tout aussi réelles et effectives que les 
autres. Trop souvent on en néglige l'étude, et elles restent 
ainsi lettre morte. A part l'ignorance des lois de "l'épar- 
gne," elles se résument presque toutes dans la difficulté de 



346 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

trouver "les voies de placement" nécessaires à la conser- 
vation — de l'élément agricole dans son milieu. Les culti- 
vateurs ne savent que faire de "leurs fils," dont l'établisse- 
ment, dans un voisinage immédiat, est un problème insolu- 
ble. Arrivé l'âge de fonder à leur tour un foyer, les fils, 
n'en voyant aucunement les moyens, "s'en vont " aussi. 

Bien des fois j'ai soumis à des hommes expérimentés ce 
problème d'importance majeure en l'espèce. "Comment, 
dans une paroisse dont toutes les terres sont occupées, le 
père de quatre ou cinq garçons les établka-t-il comme 
fermiers ? " Les " garçons " sont souvent plus "nombreux, et 
le pas est d'occurence journalière. Aucune réponse satis- 
faisante m'est parvenue jusqu'à présent et je n'en attends 
pas, non plus, aussi longtemps que durera le mode d'exploi- 
tation actuelle de la propriété rurale. 

Je suis un médecin de campagne, porté naturellement à 
l'observation des faits et de leurs causes. Depuis plus de 
vingt ans, je vis dans un des plus anciens et des plus riches 
comtés des environs de Montréal, et j'y poursuis sans relâ- 
che une véritable " enquête locale " sur la question qui nous 
occupe. Mes études ont abouti aux conclusions suivantes. 

Il y a déjà plus d'un demi-siècle que le chiffre de la po- 
pulation agricole suit une progression descendante. Il n'at- 
teint pas aujourd'hui la moitié de ce qu'il était en 1860. 
"Trente mille personnes," au bas mot, sont parties de six 
paroisses pour aller résider, les unes, surtout au début de 
l'exode, dans les cantons de l'Est et les Etats-Unis, et les 
.autres, plus récemment, dans la ville de Montréal ou les 
territoires du Nord-Ouest canadien. Fait digne de remar- 
que, une partie notable de déracinés n'en est pas moins 
restée fidèle à l'agriculture, ce qui démontre que le dédain 
de cette dernière n'est pour rien dans leur éloignement du 
clocher natal. 

A la lumière de ces constatations, je n'hésite pas à affir- 
mer que l'amélioration, ou, si l'on veut, la rénovation de 
notre système de culture est le remède par excellence à 
l'état de choses actuel. Et j'ajouterai que l'administration 
fraîohement issue du vote du 21 septembre 191 1 paraissait 



LES QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET LA }»OITIQUE NATIONALE 347 

l'entendre ainsi, lorsqu'elle a manifesté sa résolution de 
contribuer à la confection de la voirie, de faire bénéficier 
les vieilles provinces des avantages de l'immigration, et, 
en général, d'y promouvoir le développement de l'industrie 
agricole " en étendant de son côté le régime fécond de la 
grande politique nationale," que nous devons au génie de 
nos chefs. 

Oui, l'application à l'agriculture, mntatis mutandis, des 
moyens d'expansion fournis jadis à la grande industrie 
manufacturière, tel est l'enchainement logique dans lequel 
l'entraîne l'initiative généreuse des derniers jours. Telle 
est également la recette indiquée pour "alimenter" à des 
conditions raisonnables le *Snarché indigène" crée par 
cette politique nationale et pour fournir, d'autre part, aux 
travailleurs du sol les facilités de vivre heureux et nom- 
breux au sein de la patrie commune. 

Au surplus, ne trouve-t-on pas dans l'industrie agricole, 
la reine de toutes les autres, et dans les industries connexes 
à l'agriculture, le champ d'exploitation le plus vaste, le plus 
varié et en même temps le plus stable qui soit au monde .? 
Pendant que les industries manufacturières, chimiques, mi- 
nérales, etc., disparaissent avec les éléments et la matière 
première qui les constituent, l'industrie agricole et ses dé- 
rivées puisent dans la terre des sources de vie toujours re- 
nouvelées, conservant ainsi une jeunesse perpétuelle. 

Formulé en deux propositions, qui pourraient être ré- 
duites à une seule, le programme qui s'impose devrait con- 
sister " à mettre en vigueur la culture intensive " dans les 
régions depuis longtemps établies à l'est de Winnipeg, et, 
secondement, à former, sur le même champ d'action, " de 
nouvelles colonies agricoles " à même le domaine national, 
encore couvert de forêts plus ou moins vierges, — tout en 
implantant du coup et partout les industries se rapportant 
à l'art agricole, y compris les innombrables industries do- 
mestiques en honneur chez les autres peuples. 

Afin d'atteindre le but désiré, quatre choses essentielles 
se recommandent, chez nous, à l'attention des économistes 
et administrateurs des affaires publiques : 



348 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

1° — La diffusion ou vulgar'isation de l'enseignement agri- 
cole au sein de notre population rurale ; 

2° — -L'apport d'une main-d'œuvre abondante et à prix 
raisonnable ; 

3° La création d'un système de voirie aussi étendu et 
complet que possible ; 

4° — L'organisation économique de la classe agricole. 

Rien d'absolument "nouveau" en fait d'idées dans ce 
programme, mais en voir ''l'exécution" serait une chose 
au plus haut point nouvelle et intéressante. Aucune partie, 
non plus, n'est au-dessus des forces humaines. Une volonté 
ferme et persévérante suffirait à réaliser l'entreprise. Les 
ressources intellectuelles et matérielles abondent. Alors, 
quoi .^.. Mettons-nous à l'œuvre. 

Docteur de la Glèbe* 



-:o:- 



L' Agriculture au Danemark 



La cherté des denrées alimentaires. — Le triomphe de la 
science et de la méthode. — Ce que nous apprend M. 
Eugène Tisserand. 
(Article réproduit de L'OUVRIER, 55 quai des Grands-Au- 
gustins, Paris, 31 janvier 1912.) 

Depuis plusieurs mois, nous ne le savons que trop, les 
denrées alimentaires ont beaucoup renchéri. Cela tient 
sans doute à des causes variées, d'ordre économique. 

Pourtant, il y a un côté scientifique à la question, et M. 
Fernand David, rapporteur du budget de l'agriculture, fai- 
sait observer avec raison que la production française n'est 
pas ce qu'elle devrait être. Elle l'est d'autant moins que la 
France, jouissant d'une variété de climats appropriés, est 
plus qu'aucun autre pays peut-être en état de s'adonner 
avec succès, et facilité, à des industries agricoles plus di 
verses et nombreuses. C'est un admirable jardin, propre 



L AGRICULTURE AU DANEMARK 349 

aux cultures les plus variées, tant d'animaux que de plantes. 

Mais il manque la méthode, l'esprit scientifique. La na- 
ture ne peut tout faire : il faut l'aider; une organisation est 
nécessaire, et nous ne la possédons pas. 

Ce qu'on peut faire avec elle est prodigieux, et rien ne le 
montre mieux que les mémoires où M. Eugène Tisserand, 
directeur honoraire de l'agriculture, a fait connaître les 
progrès de l'agriculture danoise. 

Le Danemark est quatorze fois plus petit que la France 
un peu plus grand que la Bretagne ou la Normandie, et 
porte une population à peu près égale à celle de chacune 
de ces provinces. Il vit de l'élevage, malgré un climat qui 
n'est pas exceptionnellement favorable. 

En 1905 — date de la dernière statistique citée par M. E. 
Tisserand — il a trouvé le moyen d'exporter : 

29,421 chevaux, autant que la France entière, mulets com- 
pris ; 

122,696 têtes de gros bétail — trois fois plus que la France 
110,490,000 kilos de viande de boucherie et de porc salé — 
dix-huit fois plus que la France ; 

79,400,000 kilos de beurre — quatre fois l'exportation de la 
France ; 

350 millions d'oeufs environ, alors que la France en im- 
porte 130 millions environ. 

Le tout représentant près de 500 millions de francs. Et 
cela, il faut le répéter, pour un pays quatorze fois moindre 
que le nôtre. Il est vrai, l'agriculture et l'élevage sont les 
principales industries ; les autres activités industrielles et 
commerciales sont peu de chose. On ne pourrait soutenir 
que la France doit produire quatorze fois ce que produit le 
Danemark. Mais on peut soutenir qu'elle est en état de 
produire au moins autant, et sans doute plusieurs fois au- 
tant. 

De quelle manière le Danemark a procédé pour prendre 
dans les industries agricoles la place éminente où il est 
parvenu depuis quelques années, M. Eugène Tisserand l'a 
raconté de façon très précise. 



350 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

A la base, naturellement, il y a eu une évolution impor- 
tante des cultures. Quantité de terres non exploitées, landes, 
marécages, et le reste, ont été mises en état de produire. 
Les landes ont été défrichées, les marécages desséchés, les 
terres humides drainées, les terrains sablonneux marnés. 
Les bois même se sont accrus (et il ne faudrait pas toucher 
à la forêt en France pour augmenter la superficie arable) et 
actuellement la superficie du sol danois se décompose de 
la façon suivante : 

Terres arables et prairies. . . .^ \ . 

Forêts et jardins i 

Tourbières, marais 1 ^ . 

Plages, landes i 

Plus des neuf dixièmes du sol sont en culture, pour le 
profit ou pour l'agrément. 

Il y a donc utilisation aussi complète que possible. Car il 
ne faut pas tenir pour inutile la superficie non cultivée : les 
tourbières donnent du combustible et les marécages de la 
litière pour le bétail. 

Utilisation plus intelligente aussi. Le Danemark fait 
moins de blé qu'autrefois; il en importe, trouvant plus pro- 
fitable de faire des fourrages et d'exporter le beurre et la 
viande, avec le prix desquels il achète du blé. Il ne faut 
pas vouloir faire toute culture partout, mais adopter celle 
qui se fait le plus facilement, et avec le plus de profit. 

La culture fourragère a donc pris une extension énorme 
au Danemark. Plus des deux tiers de la surface cultivée 
sont employés à produire des grains et fourrages pour ani- 
maux, dont on vend le lait, la chair, le beurre, les œufs, etc. 
L'extension a été bien conduite en même temps ; par la sé- 
lection des semences, on a éliminé les espèces inférieures 
pour ne conserver que celles dont le rendement est ex- 
cellent. 

On pourrait croire que les résultats obtenus supposent 
une industrialisation de l'agriculture et de l'élevage, leur 
concentration entre les mains de quelques grands proprié- 
taires, riches et intelligents, ou de Sociétés capitalistes dis- 
posant des ressources de la science et de l'argent; de So- 



l'agriculture au DANEMARK 35 l 

ciétés ou individus représentant le bon tyran, et dirigeant 
tout de façon avisée. Il n'en est rien ; dans l'immense ma- 
jorité des cas, la propriété est la petite propriété (moins de 
10 hectares); on compte 161,540 propriétés de moins de 10 
hectares, pour l,20l ayant plus de 120 hectares. 

C'est donc que le peuple des cultivateurs doit être parti- 
culièrement instruit des choses de son métier. Il l'est, en 
effet, et c'est là le point important. Et il consomme de 
moins en moins d'alcool, malgré le climat. 

L'agriculture danoise est celle que M. E. Tisserand rêve 
pour la France : essentiellement scientifique. 

L'agriculture est une science, reposant sur des données 
très nombreuses et complexes : un agriculteur digne de ce 
nom est un homme qui sait beaucoup de choses et de très 
diverses, en physique, en chimie, en biologie. 

Or, au Danemark, la grande préoccupation a été l'ensei- 
ment agricole, théorique et pratique, et la formation d'un 
peuple agricole sachant son métier. On a beaucoup fait 
pour l'instruction populaire, et surtout on l'a fait de façon 
intelligente. Il ne suffit pas de dépenser des millions : il 
faut encore les dépenses avec discernement. 

C'est ce qui a été fait depuis plus de cent ans " sans ja- 
mais perdre de vue les exigences de la vie présente et ré- 
elle." Le Danemark a dans ses communes rurales 71 écoles 
primaires supérieures, recevant chaque année en moyenne 
6,250 garçons et filles. 

A côté de ces établissements, il y a les écoles spéciales, 
et tout un personnel de conseillerstechniquesdontletem.ps 
se passe à parcourir le pays, à enseigner les méthodes nou- 
velles, à donner des conseils. Ils sont tous spécialisés : les 
uns en ce qui concerne la laiterie, d'autres en ce qui con- 
cerne les maladies des plantes, la zoologie et l'entomologie 
agricoles, la chimie, l'horticulture, les machines, l'élevage 
et le reste. Tous surveillent et conseillent. Il y a des vé- 
térinaires aussi, pour la protection des animaux d'élevage. 
Grâce à eux, la tuberculose bovine disparaît peu à peu. 

D'autres surveillent l'industrie du beurre. On a estimé 
avec raison que pour créer au beurre danois un marché il 



252 LA REVUE FRANCO -AM^JRIC AINE 

fallait avant tout lui faire une réputation, et la lui conser- 
ver. De là une législation et une surveillance spéciale sur 
la fabrication : même celle de la margarine. 

Le beurre danois ne devant pas pouvoir être soupçonné, 
la loi défend de^abriquer et entreposer la margarine là ou 
se vend et entrepose le beurre. Et ceci encore : elle va 
même jusqu'à interdire de marquer sur une margarine le 
fait qu'elle contient du beurre, bien que l'addition soit per- 
mise, jusqu'à un certain point. Elle a raison, car il ne 
manquerait pas d'industriels, à l^tranger, pour vendre la 
margarine additionnée de beurre, pour du beurre conte- 
nant un peu de margarine. 

Toute laiterie a sur le toit une épée de Damoclès : chaque 
matin elle peut recevoir l'ordre d'envoyer à un bureau 
d'examen et d'expertise un tonnelet de beurre de 20 kilos, 
le jour même. Il faut donc qu'elle envoie sa fabrication 
courante. Et celle-ci est examinée par une série de spé- 
cialistes : examen à la suite duquel on dresse et publie la 
liste des "très bons beurres" sur laquelle il est commer- 
cialement utile de figurer. Les laiteries dont le beurre a 
été reconnu moins satisfaisant reçoivent des observations 
et des conseils sur la manière d'améliorer leur production. 

On a perfectionné l'industrie des œufs, comme celle du 
beurre. Non point en exhortant les poules, ce qui n'eût 
servi de rien, mais par une série de mesures intelligentes : 
sélection des pondeuses, création d'Unions dont les mem- 
bres s'engagent à ne livrer que des œufs frais et à bien te- 
nir leurs poulaillers. Bien entendu, l'engagement ne suffit 
pas : des inspecteurs vont voir si les poulaillers sont cor- 
rects ; et, comme chaque oeuf porte la date de la ponte et 
la marque du sociétaire, on examine les produits au hasard. 
Et l'oeuf impropre à la consommation coûte ^ francs au 
propriétaire, qui peut être exclu de la Société, et dès lors a 
de la peine à vendre sa denrée. Il y a 709 sociétés d'ex- 
portation organisées sur la base qui précède et comprenant 
57,000 membres. Grâce à elles, les oeufs exportés sont de 
qualité uniforme, et la marque danoise a pris la valeur 
qu'elle possède. 



AGRICULTURE AU DANEMARK 353 

Même chose pour le porc et le bétail. On a organisé des 
abattoirs coopératifs, où l'abatage se fait proprement, où 
la viande est inspectée avec soin, puis conservée comme il 
convient. 

En un mot, tout ce que la science enseigne, et qui inté- 
resse l'agriculture et l'élevage, est porté à la connaissance 
de tous, et appliqué. Tout est organisé scientifiquement. 

L'Etat n'est pas seul à jouer un rôle : celui de l'initiative 
privée est considérable. Ainsi, une Société existe dont le 
but est d'indiquer le parti à tirer des landes, l'utilisation qui 
semble la meilleure : les utilisations plutôt, car la solution 
varie selon les conditions. Elle a organisé des champs de 
démonstration qui sont d'excellentes leçons de choses. Elle 
a pourvu à la création de 70,000 hectares de forêts résineux ; 
elle a drainé, desséché, planté, extrait de la marne et fait 
les métiers les plus divers. Il n'est guère de pays aussi in- 
telligemment et complètement exploité que le Danemark. 
* Cela suppose une très forte organisation scientifique du 
service de l'agriculture et des sociétés agricoles, et un es- 
prit tout particulièrement ouvert chez les agriculteurs : et, 
en fait, tout cela existe. Mais aussi les résultats sont là 
pour faire voir à quoi l'on arrive avec de la méthode. Le 
Danemark vit bien et vend admirablement ses produits au 
dehors. 

Il est hors de doute que la France qui exporte moins de 
bétail, de viande, de beurre et d'oeufs que le Danemark 
pourrait en produire beaucoup plus. Evidemment il est 
plus facile d'organiser 'scientifiquement un petit pays ho- 
mogène, ayant même climat et même sol, qu'un grand pays 
hétérogène. Mais ce dernier consiste en réalité en petits 
pays, en régions ou provinces naturelles, qui diffèrent par 
le sol, la météorologie, la géologie, et les aptitudes. Il suffi- 
rait de faire pour chacune d'elles ce qui a été fait pour le 
Danemark, de déterminer dans chaque cas la méthode à 
suivre et les industries à développer. Est-ce à dire qu'avec 
une production très accrue la vie serait moins chère } Il se 
peut que non : mais le nombre de ceux qui souffrent de ce 
renchérissement serait diminué. 



364 LA REYUE FRÀNOO-ÀMÉRICAINE 

De toute façon il serait très désirable que l'exemple des 
Danois fût suivi en France et que les conseils de M. E. 
Tisserand fussent entendus. Nul ne connaît^ la matière 
mieux que lui. 

Henry de Varigny. 



:o: 



Voix d'Acadie 



A l'assaut de rAssomption Nationale 

Jusqu'ici je me suis efforcé de faire constater l'attitude de 
l'assimilateur à notre égard et donnant des faits pour prouver 
ce que j'avançais. Ces faits ne sont point épuisés, loin de là ! 
Il en paraîtra en temps et lieu. 

Je voudrais aujourd'hui montrer la manière d'opérer de l'as- 
similateur pour s'opposer à nos œuvres, pour les détruire s'il 
l'eût pu. Combien de gens, en Acadie même, ne savent rien 
de ces choses ! 

La première de nos œuvres, œuvre vitale s'il en fut, c'est 
bien I'Assomption, représentant dans l'esprit des fondateurs 
le peuple même, tout le peuple acadien. Il s'agit, on le com- 
prend, de r ''Assomption Nationale" qui date effectivement 
du premier Congrès d' Acadie, tenu à Memramcook en 1881. 

A l'instant où fut formée cette ligue de notre peuple, elle 
se heurta à une formidable opposition qui pensa la faire som- 
brer... Ce n'était pas l'Anglais qui la voulait détruire : ceux 
qui se sont mis en travers de son chemîn, ce furent ceux dont la 
mission est de diriger les âmes, de répandre parmi les fidèles 
du Christ la paix et la concorde. Tout a été tenté ou fait paf 
la hiérarchie religieuse pour nous écraser, pour tuer dans 
l'œuf le projet de nos chefs. Le clergé acadien entier était 
avec nous : nous étions donc supposés marcher droit. Rien 
n'}^ faisait : on voulait notre disparition comme peuple. 

Je me suis opposé de toutes mes forces à ce qu'on laissât 
tomber la Société Nationale aux mains d'une Association quel- 
conque, celle-ci se dit-elle même ' ' nationale. ' ' Une Associa- 
tion, dont la fin principale est l'assurance de ses membres, 



VOIX d'acadie 355 

peut manquer, si puissante soit-elle. Tous les jours on en a 
des exemples. Que l'élément constituant le Conseil Exécutif 
de la Nation se retrempe, se vivifie, se renforce par l'adjonc- 
tion de jeunes, c'est dans l'ordre. Mais cela ne signifie point 
qu'il faille livrer le peuple aux hasards, aux caprices d'une 
compagnie dont l'intérêt est un des principaux mobiles. 

Ivorsque la hiérarchie religieuse des Provinces Maritimes 
constata le courant qui se formait en Acadie en faveur du re- 
lèvement du peuple, des efforts couronnés de succès de nos 
chefs pour nous retirer des mains de l'envahisseur, le Métro- 
politain de la province ecclésiratique crut frapper notre peuple 
de rnort en adoptant, avec empressement, la nouvelle législa- 
tion sur l'Instruction publique de la Nouvelle- EcoSvSe ; croyant, 
par ce moyen, faire disparaître la langue françaivSe, ne s 'ima- 
ginant pas que cette loi pouvait être utilisée par nous et nous 
aider au travail de notre émancipation. Un jour, frappant du 
pied avec colère, l'archevêque Mgr ConnoUy avait dit : 

" Je ferai disparaître la langue française de mon diocèse ! " 
Il a disparu, . . la langue française s'étend chaque jour da- 
vantage. 

AGISSEMENTS DES FRANCOPHOBES 

Des requêtes furent adressées de toute part au gouverne- 
ment, demandant à ouvrir des écoles françaises. ly'assimila- 
teur ne s'attendait point à cela ! 

Des couvents furent édifiés : il en surgissait de tous côtés. 
Les Acadiens prenaient goût à l'instruction, eux qui en 
avaient été totalement privés depuis la néfaste dispersion, de- 
puis la mise à prix des têtes de leurs admirables missionnaires 
français, modèles sublimes et victimes glorieuses du plus pur, 
du plus ardent patriotisme. 

Les Acadiens avaient fini par comprendre que l'instruction 
leur est aussi bonne, aussi nécessaire, aussi profitable qu'aux 
Anglais. Ceux-ci, de leur côté, nous donnaient immédiate- 
ment toutes les facilités voulues. 

La construction des couvents sur les terrains de l'archevêché 
(la néfaste Corporation Episcopale en tout semblable à celle de 
Walsh : que le digne auteur à la limace me pardonne ! ) met- 



356 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

tait, hélas ! ces couvents à la merci de l'assimilateur. Lorsque 
tout fut organisé, que l'enseignement progressa, l'Irlandais 
vit avec effroi qu'il y avait trop de français enseigné. Il ré- 
solut de le faire disparaître au plus vite, et pour cela mit la di- 
rection des couvents entre les mains de religieuses irlandaises 
avec une ou deux Sœurs pour le français, selon l'importance 
de l'établissement. 

Ainsi fut-il fait pour les couvents de Sainte- Anne d'Kel Brook, 
de Pubnico, dans le comté de Yarmouth ; dans celui de Digby, 
pour les couvents de Church Poin^, de Meteghan ; à l'Ile 
Royale (Cap- Breton), dans le comté de Richmond, pour deux 
couvents. Plus tard, dans le comté d'Inverness, pour deux 
couvents. ly'un d'eux, érigé par le zèle de M. l'abbé Fiset avec 
le concours dévoué de tous ses paroissiens, vit le même arbi- 
traire : tous sous l'épiscopat désastreux de Mgr ConnoUy, le 
francophobe. 

Le couvent étant construit, il fallait, évidemment, y metttre 
des Sœurs institutrices. L'archevêque s'empressait d'impo- 
ser ses créatures. Non pas toutes irlandaises, mais la direc- 
tion tout entière. Il avait trop peur d'une révolte. Je l'ai 
dit, selon l'importance de l'établissement, il octroyait géné- 
reusement une, tout au plus deux Sœurs subalternes capables 
d'enseigner quelque peu de français. Quelle générosité, quel 
amour de la moitié de son peuple catholique ! . . . 

C'était trop de condescendance encore. Il y avait trop de 
français enseigné. Il diminua — ou supprima — insensiblement 
le nombre de Sœurs françaises. . . 

Par la suite, en application de la loi nouvelle, ces couvents 
eurent mission de tenir l'école publique, qu'il fallait française. 

Les pensionnats restèrent sous la coupe de l'assimilateur, et 
le français en fut banni. S'il arriva qu'il ne le fut pas totale- 
ment, il n'était enseigné que comme le latin dans nos écoles 
publiques pour se faire une idée de ce qu'est l'enseignement 
du français, aujourd'hui encore, aux grands couvents de la 
province ! On voulut même diminuer le nombre d'heures de 
classe dans les écoles publiques, afin de donner la prépondé- 
rance à la langue anglaise. Mais les syndics veillaient. L'ar- 
chevêque dut plier. 



VOIX d'acadie 367 

Actuellement encore, dans ce diocèse d'Halifax, en bien 
des endroits tout français, les Français éprouvent des difficul- 
tés sérieuses pour faire enseigner la langue maternelle à leurs 
enfants. 

II. FAUT LK TUER ! 

Frustré dans ses secrets espoirs, l'ennemi résolut de frapper 
un dernier coup, décisif, croyait-il. 

lyC collège de la Pointe-de-l' Eglise (Church Point, N. E.) 
allait s'ouvrir sous la direction des excellents Pères Eudistes, 
venus de France et presque tous très dévoués à leurs malheu- 
reux frères d'Acadie. 

L'archevêque Connolly était allé rendre compte de sa ges- 
tion à Celui par qui les nations existent et subsistent. Mgr 
Hannan, qui lui avait succédé le 20 mai 1877 et s'était montré 
juste envers les Acadiens, avait eu à subir lui-même de la part 
des siens une persécution qui abrégea ses jours. Il mourait le 
17 avril 1882 et était remplacé le 21 janvier 1883 par Mgr 
O'Brien, de triste mémoire. 

Les 13 et 14 août 1890 se réunissait précisément à la Pointe- 
de-l'Eglise, le troisième congrès de l'Acadie. Les évêques de 
la province ecclésiastique de Halifax avaient usé de leur pou- 
voir pour eu abuser : ils avaient interdit à nos prêtres d'y 
assister". Six mille personnes environ y accoururent de toutes 
les parties des Provinces Maritimes, et des prêtres acadiens ve- 
nus de la Province de Québec. 

L'archevêque O'Brien envoya à la Convention une lettre qui 
se trouve en entier pages 211 et suivantes de l'ouvrage : " Con- 
ventions Nationales des Acadiens, vol. I — Imprimerie du 
" Moniteur Acadien," Shediac, 1907. Je me bornerai adon- 
ner, de cette lettre " mortuaire," les passages publiés dans le 
"Mémoire" vengeur du comité des prêtres de Québec avec 
les commentaires autorisés de ces savants auteurs : 

L'auteur des ** Memoirs of Bishop Burke " fait de grandes 
protestations d'attachement aux Acadiens et à la langue fran- 
çaise que ceux-ci tiennent essentiellement à conserver. Si ces 
protestations sont sincères — ce que nous espérons, — elles ne 
sont pas moins en contradiction avec ce que le même auteur 
disait il n'y a pas longtemps. Ceux qui sont au courant de ce 



358 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

qui se passe chez nos frères les Acadiens, n'ont pas oublié la 
fameuse lettre que Mgr O'Brien a adressée à la grande con- 
vention acadienne tenue à la Baie-Sainte-Marie en 1890. En 
donnant son approbation à un projet, déjà émis depuis quel- 
que temps, de fonder un collège à Sainte- Marie, centre exclu- 
sivement acadien, il reléguait le français au dernier rang, ne 
préconisait que l'anglais, ne recommandait que l'étude de cette 
langue ; si bien qu'on ne peut lire cette lettre sans y voir une 
exhortation à l'oubli du français au profit de la langue an- 
glaise. Là était, selon lui, l'avenir des Acadiens. 

" Ceux qui sont convaincus de ce fait, disait-il, et qui ne 
craignent pas d'avouer, en s 'efforçant d'inculquer *'sa" 
pensée dans l'esprit de ceux qui doivent en bénéficier, "que 
la chose leur soit agréable ou non," sont les vrais guides du 
peuple et ses vrais amis ' ' 

La lecture publique de cette lettre produisit dans la Con- 
vention un soulèvement d'indignation générale. Une série de 
résolutions furent immédiatement préparées pour protester 
contre cette abdication et réclamer l'enseignement de la langue 
française. Ces résolutions, au nombre de trois, se lisent comme 
suit : 

" 1° La convention acadienne décrète qu'il est désirable que 
dans toutes nos écoles, soit primaires, soit secondaires, académies 
ou collèges, couvents ou pensionnats, la langue anglaise soit 
enseignée concurremment avec la langue française, mais qu'en 
autant que possible la langue de l'enseignement soit le fran- 
çais. 

** 2° La convention désire attirer humblement l'attention 
des autorités religieuses et laïques sur le fait qu'il existe à la 
Nouvelle- Ecosse et à l'île du Prince- Edouard un grand nom- 
bre de localités toutes françaises où le français n'est nullement 
enseigné dans les institutions d'éducation ; que cet état de 
choses est très préjudiciable aux meilleurs intérêts religieux 
et matériels des Acadiens ; qu'il est désirable d'y remédier en 
encourageant l'enseignement du français à tous les Acadiens, 
sans préjudice à renseignement de l'anglais ou de toute autre 
langue. 

"3° La convention regrette que dans un très grand nombre 
de nos couvents, principalement dans les comtés de Digby, de 
Richmond et de Yarmouth, la langue française ne soit pas en- 
seignée ou ne le soit qu'imparfaitement. Cet état de choses se 
voit dans des centres où la majorité et même la totalité des 
élèves et des parents sont français. Elle désire attirer respec- 
tueusement l'attention des autorités compétentes sur cette re- 
grettable lacune. " 



VOIX d'acadie 3é9 

Ces résolutions proposées en séance solennelle, le 14 août, 
furent votées à l'unanimité. Elles produisirent leur effet ; car 
c'est depuis lors qu'eut lieu le changement de front que l'on 
constate. L'auteur des " Memoirs " en profite pour procla- 
mer bien haut dans son opuscule que c'est grâce à ses compa- 
triotes que les Acadiens ont eu des prêtres parlant le français 
( "speaking their own language " ), p. 142. Qu'il continue à 
favoriser de plus en plus l'enseignement de la langue française, 
concurremment avec l'anglais, et la formation d'un clergé 
acadien, nous serons les premiers à lui en rendre justice. 

Le coup décisif de l'archevêque avait raté : la Providence 
avait culbuté à plaisir tous ses plans. 

EFFETS DE I.A RAGE IRI.ANDAIS 

Le collège de Memramcook, fondé dans les larmes et à tra- 
vers toutes les difficultés que peut susciter un esprit malfai- 
sant ; ce collège, fondé par le vénérable M. l'abbé Lafrance, 
un Canadien-Français tout dévoué aux Acadiens, avait vu les 
temps les plus sombres, l'évêque de St-Jean, N. B., Mgr Mc- 
Sweeny ayant déclaré que s'il autorisait ce collège pour les 
Acadiens — la majorité de son troupeau et des sueurs duquel il 
vivait grassement — , c'était uniquement pour en faire une 
" Ecole de Réforme." Et il ajoutait, avec un sourire que Vol- 
taire eût pu lui envier ; " C'est assez bon pour les Acadiens. " 

Malheureusement pour lui, on ne peut trouver, dans toutes 
les prisons des Provinces Maritimes, UN SEUL ACADIEN 
condamné à la Réforme. L'évêque envoya donc à notre pre- 
mier établissement d'instruction secondaire ses Irlandais 
RÉFORMES de St-Jean : car il en avait une cargaison. Par ce 
mo3^en, l'évêque ** empesta" les origines de ce collège : les 
effets de cette infection, malgré tout le travail acharné du bon 
Père Lefebvre, se font sentir aujourd'hui encore. vSi l'on veut 
des témoignages irrécusables de ce que j'avance, je suis prêt à 
les donner. 

Si ces actes ne sont pas irlandais, qu'on leur trouve un au- 
tre qualificatif. 

UN JET DE LUMIÈRE 

J'ai dit précédemment qu'un journal français ( " l'Evangé- 
line") fut fondé en Nouvelle-Ecosse, où le besoin s'en faisait 
plus vivement sentir qu'ailleurs. 



360 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Comme c'était un journal catholique, le fondateur crut de- 
voir aviser de son apparition l'archevêque O'Brien. Avec cette 
noble bonté qui caractérise le peuple obligé de la toujours 
France, il daigna répondre "qu'il ne voyait pas l'opportunité 
d'un journal de langue française en Nouvelle- Ecosse ; que le 
clergé irlandais avait fait beaucoup pour les Acadiens à qui 
cela devait suffire. ' ' 

Ce qui éclaire et illustre le livre d'injures qu'il méditait alors 
contre l'admirable Episcopat de Qhébec, ses fameux " Me- 
moirs of Edmund Bnrke," cet insoumis qui causa la mort d'un 
très bon prêtre, M. l'abbé Dufaux. Lisez cela dans le " Mé- 
moire vengeur, à la page 130. Voilà le " timber " dont ils 
font des êvêques — et dont ils ont le cauchemar de faire un 
pape. . . ou un antipape, peu leur importe. . . — 

A la Convention générale de la Pointe de l'Eglise, en 1890, 
je crois devoir donner les détails suivants : 

Mesdames, Messieurs, 

En m 'appelant à porter la parole, en cette occasion solen- 
nelle, vous savez que vous m'imposez une tâche difficile ; et si 
vous ne le savez tous, laissez- moi vous l'assurer à tous. Et si 
je n'étais pas mêlé à une œuvre acadienne, qui, je l'espère, 
fera sa part de bien dans la Nouvelle- Ecosse et un peu ailleurs, 
dans les Provinces Maritimes, je n'oserais pas me rendre à votre 
gracieuse invitation. 

Quelqu'un a dit chez les anciens que le succès seconde l'au- 
dace. Celui-là n'a pas menti. 

Messieurs, j'ai toujours cru que nul d'entre nous ne pouvait 
se créer une position parmi nos compatriotes d'autre origine 
qu'en faisant violence aux circonstances qui nous entourent et 
à force d'efforts et de ténacité. 

Aussi en fondant le journal " l'Evangéline ' ' que le public 
acadien a .si bien encouragé et si bien apprécié jusqu'à ce jour, 
il m'a fallu et de l'audace et une persévérance subséquente 
dont j'ai connu plus d'une fois les fatigues, les labeurs et les 
ennuis. 

Si je n'eusse connu la Nouvelle-Ecosse comme je la con- 
naissais, jamais je n'aurais songé à me placer à la tête d'une 
telle œuvre, comme je le fis en 1887. 

Il y a près de trente ans que j 'ai foulé pour la première fois 
le sol d'Evangéline. 

J'étais à Saulnierville, lorsqu'en 1866, on célébra le cente- 



VOIX d'acadie 861 

naire de rétablissement du district de Clare, à la Pointe- à- Ma- 
jor. Et si, dès cette époque, je n'avais, à coup sûr, aucune 
idée d'y jamais fonder un journal, je puis certifier en votre 
présence cependant, que l'intérêt que j'éprouvai dès- lors en- 
vers les Français de la vieille Acadie fut assez grand et vif 
pour m'en faire prendre le dessein, — si tel dessein eût alors 
paru réalisable. 

Mais ce qui ne paraissait pas réalisable en 1866 est passé à 
l'état d'affaires accomplies pour les Acadiens, non seulement 
dans le journalisme, mais dans les diverses échelles sociales et 
dans les rangs de la milice ecclésiastique. 

" En 1864, surgissait l'oeuvre par excellence du collège St- 
Joseph, qui a fourni tant d'hommes au commerce, aux pro- 
fessions libérales et à l'Eglise. 

En 1867, le " Moniteur Acadien," le premier-né dans notre 
presse acadienne, paraissait devant le public des provinces ma- 
ritimes pour dire haut et fort à tous ceux qui pouvaient le com- 
prendre, que pour conserv^er sa langue, il faut que le peuple 
non-seulement la parle dans ses entretiens de famille, mais qu'il 
doit aussi la lire dans ses lectures du foyer. 

En 1885, "Le Courrier des Provinces Maritimes" vit le 
jour. J'avais été pendant huit ans inspecteur des écoles au 
Nouveau- Brunswick. J'avais eu souvent l'occasion de con- 
naître et d'apprendre les vues du clergé au sujet d'une telle 
fondation ; je me trouvais, chaque jour, en face dés besoins de 
nos populations françaises ; — aussi, de concert avec quelques 
nobles et braves compatriotes, je m'intéressai à la fondation 
du journal français de Bathurst. J'y pris des actions en grand 
nombre, je sollicitai partout des abonnés à la seconde feuille 
acadienne française et j'en eus l'administration pendant deux 
ans. 

Lorsque ce journal fut sur un pied solide et entre les mains 
d'un comité qui était capable de le maintenir, comme les évé- 
nements l'ont prouvé jusqu'à ce }our, je me dirigeai vers la 
Nouvelle-Ecosse. ^ 

Sur cette vieille plage où fut placé le berceau de la colonie 
par Poutrincourt, où Evangéline et Gabriel se déclarèrent 
leurs premiers amours et se jurèrent une éternelle fidélité, il 
me semblait qu' Evangéline pouvait renaître. 

Dieu n'a jamais voué à une devStruction complète ec perma- 
nente les races qui se sont multipliées sur la surface du globe. 
Pourquoi les idiomes, les traditions et la langue des peuples 
persécutés ne pourraient-ils pas revivre là même où ils avaient 
semblé périr. 

Je vous l'ai déjà dit : je connaissais bien la Nouvelle- Ecosse, 



362 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

surtout les deux comités de Digby et de Yarmouth où j'avais 
enseigné pendant plusieurs années. Je savais que les nom- 
breuses relations commerciales et autres de nos compatriotes 
d'ici avec leurs proches voisins limotrophes — les Américains — 
étaient préjudiciables à la langue française, parmi les popula- 
tions intelligentes qui forment le groupe français établi sur la 
Baie Sainte- Marie. 

Je savais, de plus, que nos nationaux étaient désireux d'a- 
voir au milieu-d'eux un organe français qui serait là pour leur 
rappeler leur devoir dans la conservation de ce dépôt sacré 
dont nos pères ne voulurent point se départir. 

Point de collèges, ni d'académies, il fallait au moins un 
foyer quelconque, un centre d'où pourrait sortir la lumière, 
quelque faible que fut cette dernière. 

Il fallait un messager qui pût se rendre souvent au sein des 
familles acadiennes de la Nouvelle- Ecosse, leur parler avec 
l'idiome de nos pères, et je crus que nul ne serait mieux reçu 
que la poétique et historique Evangéline. 

C'est elle qui vous entretiendrait sur le sujet si important de 
l'éducation. C'est elle qui parlerait avec connaissance de 
cause des notions si utiles de l'hygiène, qui vous fournirait les 
renseignements voulus pour faire de vous des agriculteurs pra- 
tiques. Elle irait chaque semaine sous vos toits pour vous ra- 
conter les nouvelles courantes dans une langue qui semblait in- 
terdite dans la presse de notre province depuis que notre pro- 
vince et r Acadie existent. 

Ce plan me paraissait beau : le projet, malgré toutes les 
difficultés qui s'y rattachaient nécCvSsairement, me parut noble, 
patriotique, digne d'efforts et de sacrifices. 

Pour un moment, il s'éleva quelques petites oppositions, 
même parmi les nôtres. Mais, la voix de nos vrais patriotes 
laïques et hommes du clergé s'éleva dans une magnifique pro- 
testation contre tout esprit de jalousie qui voulait entraver 
l'expansion de nos œuvres nationales. Aussi cet antagonisme 
fut-il de courte durée. 

Il fallait de plus ne pas heurter de front les préjugés des po- 
pulations anglaises qui nous entourent. Car l'élément an- 
glais de la Nouvelle- Ecosse, sachant que les Acadiens pou- 
vaient comprendre les journaux anglais plus aisément qu'ils 
ne pouvaient interpréter un journal en leur propre langue, ne 
pouvaient pas s'expliquer le but ou l'utilité d'une telle entre- 
prise. 

Un jour, lorsque je faisais de la propagande à Yarmouth 
dans le but de trouver quelques annonceurs pour la feuille que 
j'étais à la veille de fonder, un avocat de cette dernière ville 



VOIX d'acadie 363 

me fit part nettement de ses appréhensions. ** Pourquoi, dit-il, 
vouloir fonder un journal en langue française, au milieu de 
nous ? Est-ce pour susciter les vieilles animosités que nous 
nous efforçons partout d'éteindre? Est-ce pour nous mettre 
sans cesse sous les 3'eux des actes d'autrefois dont il ne devrait 
plus être fait mention dans nos relations actuelles? S'il en 
est ainsi, me dit-il, votre feuille sera une publication dange- 
reuse, elle jettera le désordre là où des temps plus heureux et 
de meilleures circonstances ont réussi à semer et à entretenir 
la bonne entente et la paix." 

Non, lui dis-je, mais vous oubliez quelque chose. Si de 
meilleures circonstances ont ramené la paix, elles n'ont pas 
encore donné aux Acadiens les chances d'éducation qu'elles 
vous ont données à vous autres. Car les Acadiens veulent 
une éducation dans leur langue à l'égal de la langue anglaise. 
Or, c'est l'oeuvre d'un journal. En fondant celui-ci, notre 
but est de stimuler nos compatriotes à s'instruire, à s'élever 
par l'instruction au niveau de ceux qui les entourent. 

IyCS Acadiens sont actifs, industrieux, intelligents ; lorsqu'ils 
auront les mêmes facilités que vous, ils n'auront plus droit de 
se plaindre et ils en seront par là même plus portés à entrete- 
nir la paix • par le fait qu'ils jouiront des mêmes avantages 
que vous et qu'ils pourront atteindre le même degré dans l'é- 
chelle sociale. Et voilà ce qui explique et détermine la néces- 
sité d'un journal. 

Non seulemont l'avocat m'a compris, mais tous les Anglais, 
Ecossais, Irlandais, etc., de la Nouvelle- Ecosse ont compris 
qu'un pareil organe était indispensable au milieu des nôtres. 

Eh bien, messieurs, c'est à vous à encourager notre presse 
acadienne comme vous l'avez fait jusqu'aujourd'hui, et plus. 
Ceux qui président à cette presse, au " Moniteur," au " Cour- 
rier," et à r "Evangéline ; ceux qui s'y intéressent directe- 
ment ou de près, sont des hommes du paj^s, qui connaissent la 
situation du peuple et qui sont par conséquent en mesure de 
la sauvegarder. 

C'est là leur mission ; s'ils y sont infidèles, à vous de les 
censurer ; au contraire, s'ils y consacrent leur énergie et leurs 
deniers, il est de notre devoir, par honneur et par reconnais- 
sance, de leur donner l'appui qui fera de la presse un levier 
puissant pour la cause du bien. — Discours de V. A. Landry. 

V. A. Landry. 



La Nation Franco-Normande au Canada 



Par Le VICOMTE FORSYTH DE FRONSAC 



IV 

LA NOBIyESSE DE NOM^ET DES ARMES 
ETABLISSEMENT DE LA NOBLESSE AU CANADA 

lya Noblesse du Canada est la partie la plus faible de la 
constitution, quand ses membres ne sont pas unis ! Séparés, 
ils sont les premiers à être renversés par des actes inconstitu- 
tionels ; mais, unie dans ses membres, la Noblesse est la plus 
forte partie de la constitution par son intelligence, par son sa- 
voir faire, par la renommée de son passé, par son audace 
fondée sur la justice de ses prétentions, et surtout, par la 
sympathie que sa cause excite parmi les noblesses étrangères 
de toutes les nations civilisées du monde. 

Les familles de la Noblesse disparaîtront une à une, si elles 
ne s'unissent pas dans leur ordre^ qui doit être pour elles leur 
planche de salut. Comme dit M. le juge A. B. Routhier : — 
" Il y a dans chaque pays des familles privilégiées qui sem- 
blent destinées à marcher toujours à la tête de la société. 
Cette constance des honneurs s' attachant à un nom n'est pas 
le produit du hasard : elle s'explique par une véritable mission 
que la Providence impose à certaines familles, comme à cer- 
tains individus, et elle se justifie par la perpétuation du talent 
et de l'honneur," 

Sir Wilfrid Laurier, ex-premier ministre du Canada, dit au 
jubilé sacerdotal du cardinal Taschereau : ** Quand je vais 
dans mon pays natal et que je vois le domaine seigneurial en 
ruine, les bois coupés, les jardins rasés, le parc devenu pâtu- 
rage, le manoir occupé par un excellent homme mais décidé- 
ment trop utilitaire, je me sens pris d'un invincible sentiment 
de tristesse, je voudrais encore voir le manoir aux mains de 
ses anciens maîtres, dans l'état d'aisance et de splendeur qui 
caractérisait jadis leur train de maison." 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 365 

Mais tous ces ho aimes n'ont jamais compris le principe or- 
ganique de la noblesse. " Ils oublient qu'un potentat, un roi, 
un empereur, un autocrate peut bien faire un prince, un duc, 
mais qu'il n'est pas en son pouvoir de faire le plus mince gen- 
tilhomme : ils oublient qu'il n'y a pas d'autorité sur la terre 
qui puisse effectuer qu'un homme ne soit pas le fils de son 
père, le petit-fils de son aïeul" — "Revue de la Noblesse," 
tome II, p. 159. Mais ce qu'ils ont dit est en accord avec 
l'instinct de race dominatrice et chevaleresque des gentils- 
hommes franco- normands qui ont apporté de l'étranger au 
Canada leurs droits, leurs coutumes, leurs honneurs et leur 
blason héréditaire. S'ils perdent* seigneurie, terre, place à 
la cour, ils ne perdent jamais ni race, ni droits, ni naissance, 
ni n'est capable quelque souverain que ce soit d'élever par des 
titres d'anoblissement des gens serviles et de race inférieure à 
leur niveau. Tels sont les droits de race sous l'Empire Germa- 
nique établi par Charlemagne, roi des Francs, et perpétué par- 
tout en Europe aryen. Sous ses lois, Charles V, dit Charles 
Quint, fils de Philippe le Beau, roi d'Espagne (1516), empe- 
reur d'Allemagne et des Romains (15 19), organisa les gentils- 
hommes de race et des armes venant en Amérique par édict 
de 1 540, ayant concédé le premier fief — le duché de Veragua — de 
cette noblesse à Colon, petit-fils de Christophe Colomb des- 
cendude Colombo, un des Normands qui accompagna Tancrède 
en Italie, avant la première croisade. François 1er, roi de 
France en 1515, né à Cognac en 1494, filsde Charles d'Orléans, 
comte d'Angoulême, qui disputa à Charles Quint la couronne 
d'Allemagne- Romaine, qui a mérité les titres glorieux de père 
et restaurateur des lettres, projeta aussi la même organisation 
de cet ordre de la noblesse aryenne de l'empire dans ses terres 
en Amérique, lequel projet fut transmis à ses successeurs les 
rois Henri le Grand et Louis Quatorze, qui fortifia la chevale- 
rie au Canada par des titres de noblesse et des terres seigneu- 
riales. 

En 1880, les différentes parties de cet ordre de l'empire de 
Charles V et de François 1er en Amérique, étaient confédérées 
sous le nom de l'Ordre Aryen et Seigneurial de l'Empire en 
Amérique, enregistré dans le collège des Armes du Canada 



366 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

lequel collège est le département établi par les rois de France 
au Canada. Dans le bureau, de l'intendance pour registres, se 
trouvent les titres et les fiefs de noblesse au pays, à présent 
sous l'autorité du conseil souverain de cet Ordre Seigneurial. 
L'histoire des différents ordres confédérés est à suivre : 

Dans la première commission donnée par le roi Henri IV 
de France et de Navarre, au marquis de La Roche, son lieute- 
nant général et gouverneur au Canada, commença la préro- 
gative de la Noblesse au Canada, relevant de la couronne, 
mais appartenant au pays, en oi;;donnant au gouverneur de 
donner ' * aux gentilshommes et à ceux qu'il jugera gens de mé- 
rite, des fiefs, seigneuries, comtés, vicomtes, baronnies et au- 
tres dignités relevant de Nous, à la charge qu'ils serviront à 
l'entretien et défense des dits paj^s." — Lareau, " Hist. du 
Droit Canadien," p. 159. Par cette loi, la noblesse avait la 
prérogative de gouvernement général. 

Lorsque Richelieu forma la Compagnie des Cent- Associés 
pour le gouvernement au Canada, il lui fut accordé par le roi 
Louis XIII, toute la Nouvelle- France en pleine propriété, sei- 
gneurie et justice, avec la prérogative de donner aux terres 
inféodées tels titres, droits et facultés qu'elle jugerait conve- 
nables et d'ériger même des duchés, marquisats, comtés, vi- 
comtes et baronnies, " sauf confirmation par le Roi. " 

La Compagnie ne pouvait songer, néanmoins, à couvrir de 
duchés et de marquisats un pays sans habitation ; d'abord elle 
y concéda de simples seigneuries. Ily eut vingt-neuf seigneu- 
ries accordées à des marchands, à des militaires et à des cor- 
porations religieuses, de 1626 à 1663, savoir : dix-sept dans le 
gouvernement de Québec, six dans celui de Trois- Rivières et 
un pareil nombre dans celui de Montréal. — Garneau, * 'Hist. du 
Canada," tome I., p. 171. 

Le premier fief noble dont les registres du Canada fassent 
mention, est celui de Saint- Joseph, concédé à Louis Hébert en 
1626. Mais il paraît que le Cap Tourmente avait été déjà 
érigé en baronnie, en faveur de Guillaume de Caen, qui en 
avait été ensuite dépossédé. 

Pour la noblesse étrangère résidant dans le pays : Dans la 
charte de concession de la Compagnie Royale du Canada, fon- 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 367 

dée par le roi au mois de mai de l'an mil six cent soixante- 
quatre et le vingts deuxième de son règne, il est dit : "La dite 
compagnie sera composée de tous ceux de nos sujets qui vou- 
draient y entrer, de quelque qualité et condition qu'ils soient, 
* ' sans pour cela déroger à leurs noblesse et privilèges. Les 
étrangers qui entreront dans la dite compagnie seront réputés 
français et régnicoles." 

" Pourra la dite compagnie prendre pour ses armes un écus- 
son en champ d'azur semé de fleurs-de-lys d'or sans nombre, 
l'écu timbré d'une couronne tréflée. Supports : deux sauvages 
en grande tenue." 

En 1667, Talon, comte d'Orsainville dans l'Ordre Seigneu- 
rial du Canada (comté sur le fleuve du Saint-Laurent), admi- 
nistrant la province pour le roi, demanda des lettres d'admis- 
sion à cette noblesse pour MM, Godefoy, Denys, Lemoyne et 
Amyot, quatre des habitants les plus considérables du pays, 
Parmi les premiers colons qui vinrent aussi s'établir au Cana- 
da dans le 17e et le i8e siècle, plusieurs appartenaient 
déjà à la haute aristocratie française. De plus, le roi Louis 
XIV, fier de cette noblesse qui, "'au risque des plus grands 
périls, essayait de fonder en Amérique une nouvelle France," 
investit ses membres d'une organisation autonome, ** relevant 
de la couronne, mais appartenant au pays." Les cérémonies de 
l'investiture avaient lieu dans le château de Saint-Louis à Qué- 
bec et étaient enregistrées dans le Collège des Armes. 

LES DROITS d'administration LOCALE DE LA NOBLESSE 

On ne doit pas confondre la prérogative gouvernementale de 
la noblesse, qui était en général à " tenir en tuition et défense 
le pays," selon la commission donnée par Henri IV (laquelle 
était un ' ' transcriptum " de la prérogative de la noblesse en 
France) avec les droits d'administration locale, à savoir : 

Le Seigneur canadien était j uge et capitaine dans les limites 
de son fief . Il av^ait "la connaissance de toute espèce d'of- 
fense, sauf le crime de lèse-majesté divine ou humaine, fausse 
monnaie, port d'armes, assemblées illicites, assassinats." 

L'application de la prérogative du gouvernement général, 
sous le régime français, voit les nobles, les seuls associés dans le 



368 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

conseil supérieur du pays, avec les officiers envoyés de France 
par le Roi. Il n'y a pas d'exemple de la formation d'un con- 
seil gouvernant le pays sans la participation de la noblesse du 
pays parmi les membres du conseil, représentant le pays. 
Cette prérogative est distincte des droits appartenant aux sei- 
gneuries — des droits particuliers. 

LA NOBLKSSK sous L'ADMINISTRATION ANGLAISE. 

Lorsque le roi d'Angleterre succéda à la souveraineté du 
roi de France en 1760, par la capitulation de Montréal, il 
promit par son représentant de continuer à la noblesse du 
Canada tous ses droits et toutes ses prérogatives qui exis- 
taient sous les rois de France. Dans le traité de Paris, de 
1763, cédant le Canada du roi de France au roi d'Angle- 
terre, il çst stipulé que toutes choses resteraient en "statu 
quo," et que les coutumes de Paris seraient le droit cana- 
dien comme auparavant. Ces coutumes — la loi commune 
de la France — sont celles de qui est dérivée la prérogative 
générale de la noblesse, mentionnée dans la commission 
d'Henri IV, "à tenir en tuition et défense le dit pays," et 
les droits particuliers des seigneurs sur leurs fiefs. 

De 1774, et pour plusieurs années, le gouvernement an- 
glais au Canada respecta ses obligations vis-à-vis des sei- 
gneurs : c'est-à-dire, la prérogative du gouvernement gé- 
néral de la noblesse fut reconnu. Avec les officiers de la 
couronne envoyés de l'Angleterre dans la suite du gouver- 
neur-général, furent associés des seigneurs dans le conseil 
établi sur demande des pétitionnaires nobles, lesquelles de- 
mandes ayant formé la base de l'Acte de 1774. 

Mais après le terme du gouverneur Carleton, lord Dor- 
chester, par les luttes néfastes des sectes religieuses, celles 
des démagogues du peuple et de la bureaucratie anglaise, 
quelquefois tous les trois s'unissant contre la prérogative 
et les droits privés de la noblesse, les seigneurs furent 
écartés un à un des affaires «publiques ; on commença à 
ignorer leur prérogative de gouvernance générale. 

Encore une fois, les représentations seigneuriales au Par- 
lement britannique réussirent dans l'Acte de 1791, erroné- 



LA xNATION FRANCO- NOKMANDE AU CANADA 369 

ment appelé " la Constitution de I/QI," où il est dit : Aux 
certains droits de représentation dans le conseil supérieur 
du pays, l'Acte autorise le roi à ajouter des sièges hérédi- 
taires dans ce conseil. Mais les préjugés contre la consti- 
tution furent trop grands à la faible intelligence et au sens 
éthique de l'administration. 

En France, où sous le régime légitime, un tel dévouement 
de la part de la noblesse aurait mérité la reconnaissance 
de cette monarchie qui fonda l'Ecole royale militaire, en 
1757, ne pouvant, comme il est dit dans la lettre de fonda- 
tion : ''envisager sans attendrissement que plusieurs mem- 
bres de notre noblesse, après avoir consommé leurs biens 
pour la défense de l'Etat, leurs fils se trouvassent laissés 
sans éducation, eux qui auraient pu servir un jour d'appui 
à leurs familles, et qu'ils eussent le triste sort de périr ou de 
vieillir dans notre armée, avec la douleur de prévoir l'avi- 
lissement de leurs noms dans une postérité hors d'état d'en 
soutenir le lustre." 

Mais le gouvernement anglais, au lieu de cette reconnais- 
sance, sanctionna en 1854, après un long conflit civil en Ca- 
nada de toutes les parties anglaise (les descendants des 
traîtres anglais de 1775-83), contre la noblesse (loyale à la 
couronne en 1775-83), l'abolition de la tenure seigneuriale. 
Le préambule de l'Acte Seigneurial est ainsi conçu : "At- 
tendu qu'il est expédient d'abolir tous droits et devoirs féo- 
daux dans le Bas-Canada, soit qu'ils portent sur le censi- 
taire ou sur le seigneur, et d'assurer une compensation au 
dernier pour tout droit lucratif qu'il possède aujourd'hui lé- 
galement, et qu'il perdra par telle abolition ; et, attendu 
qu'en considération des grands avantages qui doivent ré- 
sulter pour la province de l'abolition des dits droits et de- 
voirs féodaux et de la substitution d'une tenure libre à celle 
sous laquelle ont été tenues jusqu'ici les propriétés qui y 
sont sujettes, il est expédient d'aider le censitaire à rache- 
ter les dites charges, plus spécialement pour ce qui est de 
celle qui, tout en pesant le plus lourdement sur l'industrie 
et l'esprit d'entreprise, ne peuvent, par leur nature même 
être autrement rendues immédiatement rachetables, sans 



870 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

oppression ni justice dans beaucoup de cas: à ces causes, 
qu'il soit statué," etc. 

Cet Acte parle de "justice!" Lorsque la législature 
usurpe le droit de renverser la Constitution du pays, les ar- 
ticles du traité de cession de 1763 et le gage d'honneur de 
1774 entre la noblesse du Canada et la Couronne, un gage 
iquî avait tenu le pays " en tuition et défense " contre les 
insurgés du dehors et les traîtres du dedans ! La procédure du 
gouvernement anglais en Canada, par ce fait,, n'est pas 
constitutionnelle; c'est révolutionnaire, mais si les Anglais 
aiment mieux assister à la révolution, qu'ils garent à la ré- 
volution. 

M. Turcotte dit, dans sou " Hist. du Canada sous l'Union, 
p. 244-5 " • "Dès le début, les seigneurs jouèrent au Canada 
un beau rôle, celui de protecteurs, de conseillers du colon 
Ils avaient dans leurs mains l'autorité civile et militaire 
qu'ils avaient conquise par leur éducation, par leur position 
et par leur fortune. Ils se montrèrent généreux et tolérants 
envers leurs censitaires, et ces nobles qualités se transmi- 
rent à leurs successeurs dans beaucoup de seigneuries." 
Hist., p. 163. M. Papineau (seigneur de Montebello) censu- 
ra la conduite de ceux qui agitaient l'abolition de la tenure 
seigneuriale. Il soutint que le seigneur était propriétaire 
absolu de ses domaines, et prétendit que les cours de jus- 
tice avaient toujours décidé que le taux de rente était à la 
volonté du seigneur. '' Cette tenure, contre laquelle on a 
tant crié, continua-t-il, est fondée sur la sagesse et sur la 
justice, et il est absurde de supposer que les seigneurs 
peuvent être forcés à concéder leurs terres bon gré mal 
gré... L'agitation actuelle " n'a été créée que par des men- 
diants de popularité." 

La couronne britannique sanctionna cette mesure incons- 
titutionnelle, mais la position de la couronne britannique 
au Canada n'est pas constitutionnelle elle-même. Selon le 
traité de 1763, " la Jcouronne britannique succéda aux pré" 
rogatives de la couronne de France sur le pays." Les pré- 
rogatives de la couronne de France étaient personnelles et 
royales, appartenant au roi, comme roi ; c'est le roi, en 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 371 

France, qui nomma les ministres et les gouverneurs, et le 
parlement n'avait pas voix dans ces matières. Les pré- 
rogatives de la couronne d'Angleterre sont fictives, appar- 
tenant ^ux ministres du parlement ; c'est le parlement en 
Angleterre qui nomma les ministres, et par les mains de 
ses ministres, les gouverneurs. Ea coaséquence, tous les 
actes du gouvernement anglais au Canada sont révolution- 
naires, illégaux. Ils ont force "de facto," mais pas "de 
jure." Le roi doit faire ses nominations au Canada, en 
"propria persona," comme roi, selon les prérogatives 
dont il a hérité par le traité de cession de 1763, qui est la 
loi suprême au-dessus de toute loi de parlement : c'est la 
constitution du pays. 

La maison de première noblesse en Amérique représen- 
tant les empereurs romains ou germaniques dans l'ordre 
Aryen et Seigneurial de l'Empire, avec le titre de recon- 
naissance le plus grand, est celle de Christophe Colomb, 
qui porte le titre de duc de Véragua, amiral héréditaire 
des Indes Occidentales et vice-roi, avec la faculté de propo- 
ser pour les hauts emplois trois candidats dans chaque pro- 
vince, ayant en plus le dixième des revenus royaux en 
perles, pierres précieuses, or, argent, épices et autres 
denrées. 

Colomb serait seul juge dans tous les procès re- 
latifs au commerce de ces terres avec l'Espagne, se ré- 
servant de fournir le huitième de la dépense de l'expédi- 
tion, et recevrait en outre le huitième du bénéfice total. 

Ce grand homme, le fondateur de cette maison ducale, 
Christophe Colomb, le découvreur de l'Amérique, fut fils de. 
Dominico Colombo, et petit-fils de Giovanni Colombo, ap- 
paremment originaire de la vallée génoise de la Fontana- 
buona. Ses prédécesseurs furent d'une famille respectable 
de la bourgeoisie, dont les membres appartenaient à la 
" Compagnie des tisserands." Colomb ne reçut dans sa 
jeunesse qu'une éducation très élémentaire, mais plus tard 
pendant son séjour en Portugal, dans ses voyages, il s'ins- 
truisit par ses propres efforts. Il semble qu'il abandonna 
l'emploi de tisserand pour se faire marin. Lorsqu'il 



372 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

eut conçu son projet de découvrir les pays d'Ouest, il fut 
encouragé par Noscanelli, un des plus grands et des plus ins- 
truits marins de l'Europe. 11 essaya naturellement de le faire 
adopter par le roi du Portugal, mais les Portugais n'en- 
trèrent pas dans les vues de Colomb. Celui-ci porta alors 
son projet à l'Espagne à la France et à l'Angleterre (1488). 
En son dernier appel en 1491, les gens de la cour l'avaient 
raillé. Désespéré, il se rendit à Huelva chez un homme 
nommé Muliar, époux d'une sœur de sa femme, où il ren- 
contra le médecin Garcia Keindez, dé Palos, qui savait un 
peu de cosmographie, et, admirant le plan qu'on lui divul- 
guait, résolut que le frère Juan Pérez, ancien confesseur 
de 1 i reine Isabelle, enverrait une lettre à sa souveraine. 
Le frère conféra avec la reine, lui fit partager sa confiance 
et revint à la Rabida chercher Colomb, qu'il ramena au 
camp de Santa Fe en déc. 1491. Dans le mois de janvier 
1492 il décidait une expédition qui devait donner à l'Es- 
pagne les domaines les plus vastes. Il partit peu de 
mois après la même année avec trois vaisseaux portant 120 
hommes d'équipage et officiers. La deuxième fois que Colomb 
croisa les mers pour l'Amérique, il amena avec lui 15,000 
hommes, un millier de marins, des officiers, 50 pages, 20 
lanciers montés, etc. 

Christophe Colomb obtint par lettres patentes données à 
Burgos, le 23 avril 1497, l'autorisation de constituer un ma- 
jorât pour perpétuer dans sa famille son nom, ses armes, 
ses titres de noblesse et ses privilèges. Il institua ce majo- 
rât, le 22 janvier 1498 au profit de son fils Diego. 

Le père de Colomb épousa Suzanne Fontanarossa, origi- 
naire de Bisagno dans la banlieue de Gênes, et il en eut 
quatre fils (Christofo, Giovanni-Pellegrino, Bartolomeo, et 
Diego) et une fille (Bianchinetta). 

Des frères de Colomb, " Bartolomeo " fut associé à des en- 
treprises et s'établit à Lisbonne, où il était apprécié comme 
cartographe et comme marin pratique. Il était cartographe 
auprès la reine de France (Anne de Beaujeu), quand son frère 
le rappela en 1493. En 1494, il commanda une escadre 
destinée à ravitailler son frère. Celui-ci le nomma gouver- 



LA NATION FRANCO- NORMANDE AU CANADA 373 

neur d'Hispaniola (1494) sénéchal des possessions nou- 
velles (1496), titre confirmé par les rois d'Espagne. Il fonda 
Saint-Dominique. Il n'eut qu'une fille, Maria, née en 1508. 
" Diego," dernier frère de Christofo, né en 1446, mort à 
Séville en I5I5> suppléa quelque temps son frère à Hispa- 
niolaen 1496. En 1500 il entra dans les ordres. Sa sœur, 
"Bianchinetta, épousa Giacomo Bavarello et en eut un fils, 
Pantaleone, né en 1490. 

"Christofo" lui-même épousa Philippa Moniz et en eut 
un fils : 

" Diego Colon," né en i486, page de la reine Isabeile en 
1498. A la mort de son père, il hérita de ses privilèges, de ses 
revenus et du titre d'amiral des Indes. En 1509 il partit pour 
l'Hispaniola comme gouverneur général, avec sa femme, 
Maria de Toledo. L'empereur Charles V lui rendit en 1520, 
son titre de vice-roi des Indes. Mort en 1526, il laissa sept 
enfants légitimes. Il épousa Maria de Toledo, fille deFer- 
nando, grand fauconnier et commandeur, major de l'Etat 
de Léon, frère du duc d'Albe. Ses enfants furent : I Filippa, 
m.s.p.(l); II Maria, mariée à Don Sancho de Cardona, amiral 
d'Aragon; III Juana, mariée à Don Louis de la Cerda; IV 
Isabelle, mariée à Don Jorge de Portugal ; V Loiàs (à sui- 
vre) ; VI Cristoval, souche de la branche actuelle des Co- 
lomb ; VII Diego, m. s. p. Par ce mariage, les Colomb te- 
naient à la famille royale d'Espagne, Maria de Toledo étant 
petite-fille de Maria Enriquez, soeur de Juana, mère du roi 
Ferdinand le Catholique. 

" Louis Colon y Toledo (fils de Diego) Ille amiral des Indes 
et 1er duc de Véragua. Son domaine fut définitiveuient fixé 
au nouveau monde par l'empereur Charles V de 25 lieues 
carrées dans la province de Véragua en Amérique Centrale 
avec le titre et les fonctions d'amiral des Indes pour lui et 
ses descendants. 

Il avait le titre de capitaine-général d'Hispaniola en iS^jO. 

"Cristoval Colon, son frère fut successeur du précédent. 
Il se maria trois fois : l"* avec Léonore Loazo ; 2° avec 
Anna de Pravia ; 3^ avec Madelena de Guzman y Maya, 

(l) m. s. p., mort sans postérité. 



374 



LA REVUE FRANCO-AMIÉRICAINE 



tous trois de Saint-Domingo. Par le deuxième mariage, il 
eut : 

" Diego Colon," qui devint titulaire du majorât, duc de 
Véragua, etc., après la mort de son oncle Louis. Il épousa 
Filippa, fille cadette de Louis en 1573. Il mourut sans 
postérité ; et sa soeur : 

"Franciexa Colon y Pravia" épousa Don Diego Ortegon, 
juge au tribunal de Quito, Pérou, Amérique du Sud. Elle 
résida à Panama en 1574. 

Le titre est porté aujourd'hui dans la lignée femelle des- 
cendue aussi de la famille de Fitzjames issue du roi 
Jacques VII d'Ecosse et II de la Grande-Bretagne, et 
Arabella Chnr chil!. Le duc de Véragua demeure actuel- 
lement à Madrid, en Espagne. 



Les Familles de la Noblesse de nom et des armes, sei- 
gneuriale, consulaire, bourgeoise et alumn&le dans les 
Archives du Collège des Armes du Canada. 

Les descendants de ces 
familles en noms de fa- 
mille qui désirent enregis- 
trer les preuves de leur 
noblesse dans les regis- 
tres du Collège et recevoir 
le diplôme, le bouton et 
la décoration de la no- 
blesse de l'Ordre Aryen 
et Seigneurial, doivent en- 
voyer leurs renseigne- 
ments au bureau de cette 
Revue, adressés au Vi- 
comte de Fronsac, maré- 
chal de blason, "Revue 
Franco- Américaine, 197, 
rue Notre-Dame Est, 
Montréal. 




LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 375 

FITZJAMES COLON DE LA CERDA, DUC DE VERAGUA 

Armes : Ecartelé, I et 4 le blason royal du roi Jacques 
VII d'Ecosse, contourné d'une bordure componée des lions 
et des fleurs de lis ; 2 et 3 en premier, le blason du royaume 
de Castille ; en second, celui du royaume de Léon ; en troi- 
sième, onde d'azur à un continent et 29 îles d'or; en qua- 
trième, d'azur aux 5 ancres d'or, l'écu enté en pointe 
à une bande d'azur accompagnée d'un chef de gueules. 
Couronne ducale au-dessus de celle d'un seigneur de l'Em- 
pire. 

LEPAGE DE RIMOUSKI 

Armes : D'argent à l'aigle de sable armé, becqué et épe- 
ronné de gueules. Couronne seigneuriale. 

Histoire : René Lepage, seigneur de Rimouski, né en 
1659, fiis de Germain et petit-fils d'Etienne Lepage et de 
Nicole Berthelot (N. D. d'Ouenne, Auxtrre), marié en 1686 
à Marie M., fille de Pierre Gagnon. Son fils : 

Pierre Lepage, sieur de St-Barnabé, né en 1687, marié au 
Château-Richer en 1716 à Marie A., fille de François de 
Trépagny. 

* * 

MARTEL DE LA CHENAYE 

Armes : D'azur à un marteau d'argent, couronné d'or, en 
pal, accompagné d'un croissant du second. Cimier: Un 
lion issuant d'argent, couronné d'or. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Raymond Martel, sieur de la Chenaye, fils de 
Pierre et de Jeanne de La Hargue (Clarence, Rayonne), ma- 
rié à Batiscan en 1697 à Marie, fille d'Antoine Trottier. 

MOREL DE LA DURANTAYE 

Armes : D'argent au léopard de gueules. Couronne 
seigneuriale. 

Histoire : Olivier Morel, sieur de La Durantaye, né en 
1644, fi^s de Thomas et d'AUiesse du Haussay (Gaure, 



376 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Nantes) marié à Québec en 1670 à Françoise, fille de Denis 
Duquel. Son fils : 

Olivier Morel, sieur du Haussay, lieutenant, marié à 
Montréal en 1696 à Marie T. Guyon. 



NAU DE FOSSAMBAULT 

Armes : D'azur au lion d'argent, armé et lampassé de 
gueules, couronné d'or, tenant en patte dextre une épée 
d'argent. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Jean Nau, seigneur de Fossambault, né en 1642, 
fils de Jacques et de Perinne Clavier (Trinité Moscou, Bre- 
tagne), marié à Québec en 1661 à Marie, fille de Nicolas 
Bonhomme. 

NEPVEU DE NORAYE 

Armes : De gueules à 6 billettes d'argent au chef du 
même. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Jean Nepveu seigneur de la Noraye, colonel de 
milice, né en 1676, fils de Philippe et de Denyse Sylvestre, 
marié à Montréal en 1702 à Marie J., fille de Jacques Pas- 
sard, et ensuite en 1704 à Françoise, fille de Jean Legras. 



NORMAND DE REPENTIGNY 

Armes : D'argent au chevron de sinople, accompagné en 
chef de 2 croissants et en pointe d'une tête de Maure tor- 
tillée d'argent. Couronné seigneuriale. 

Histoire : Jean B. Normand, seigneur de Repentigny, né 
en 1717, fils de Charles, fils de Joseph, fils de Pierre, marié 
(1786) à Marie, fille de J. B. Richaume. 



PAYEN DE NOYAU 

Armes : D'argent à 3 tours de sable, la première chargée 
d'une rose d'or. Devise : "In arduis fortior." Couronne sei- 
gneuriale. 



LA NATION FRANCO- NORMANDE AU CANADA 377 

La Nation Franco-Normande au Canada 
Histoire : Pierre Payen, sieur de Noyau, fils de Pierre, 
chevalier de Chevoir, et d'Hélène Vivien (Avraiiches), marié 
en 1664 à Catherine J., fille de Charles Lemoyne, baron de 
Longueuil à Québec. 

* * 

PILET DE DIJON 

Armes : De gueules à 3 javelots d'or accompagnés en 
chef d'une colombe du même. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Guy Pilet, seigneur de la Valle de Dijon, fils 
de Jean et de Claudine de la Pierre (Langres), marié à Qué- 
bec en 1694 à Louise, fille de Jean Minot. 

* 

* * 

PIRON DU LONG 

Armes : D'argent à 3 fasces de gueules accompagnées de 
10 molettes du même. Couronne seigneuriale. 

Histoire : Pierre Piron, sieur du Long, né en 1636, fils du 
Dr Thomas et de Françoise Bajot (Malicorne, Mans), ma- 
rié à Québec en 1663 à Jeanne, fille de Mathieu Lorrion. 



Etud 



e sociale 



Montréal est remarquable à plus d'un titre. Admirable- 
ment située au pied du Mont-Royal, sur les bords enchan- 
teurs du majestueux St-Laurent, pour nous le plus beau 
fleuve du monde, notre cité, ^qui s'étend maintenant en 
arrière jusqu'à la rivière des Prairies, au cours très rapide, 
devrait être d'une salubrité parfaite. 

Vous croyez qu'il en devrait être ainsi ? Ah! détrompez- 
vous. Le siècle où nous vivons demande des records en 
tout genre'. Montréal a le sien : c'est celui par trop macabre 
d'une excessive mortalité. On attrape ce que l'on peut. Il 
n'en mérite pas moins de ce fait le surnom peu enviable, 
mais suffisamment caractéristique, de "Cité de la Mort." 

Sa spécialité est la mortalité infantile. 

Saturne dévorait ses enfants : Montréal est satisfait de 
les voir mourir prématurément. Cela fait moins de bouches 
à nourrir. Puis, la nécropole du Mont-Royal est si vaste 
Néanmoins les journaux à nouvelles en font mention au 
temps de la canicule. On va même parfois jusqu'à parler 
de mesures préventives. Mais la statistique ne nous a point 
encore révélé l'efficacité du procédé. 

Passons sans insister. 

•X- -x- 

Montréal est la métropole du Canada. 

C'est non seulement 1^ plus grande et la plus populeuse 
cité de la Puissance, c'en est encore la plus prospère et la 
plus riche. On y compte plus de cent millionnaires. Que 
pourrait-il lui manquer pour couronner tout cela } 

Rien que l'on sache, puisque Montréal est en même temps 
la ville la plus malpropre du continent, ce qui n'est pas peu 
dire. Finis coronat opiis ; le couronnement est digne 
d'une ville qui se distingue également par ses bicoques in- 
salubres. Il est aussi à la hauteur du civisme de ses apa- 
thiques habitants. 



ÉTUDE SOCIALE 379 

Sir Guillaume van Horne, au retour d'une excursion à 
Cuba, a pu dire récemment que les rues les plus sales de la 
Havane ne Tétaient pas autant que celles de la métropole 
du Canada. 

Le nom de sir Guillaume a été mentionné en rapport 
avec la nouvelle Commission des Parcs. Il connaît son 
monde et sait que nous prenons surtout les petites choses 
au sérieux. Il a jugé le sujet assez important pour nous 
parler sans détour. Cela n'aura pas pour effet de nous é- 
mouvoir outre mesure; c'est dès maintenant une affaire 
classée avec la mortalité infantile, jusqu'à la prochaine ca- 
nicule. 

Seulement, pour une fois, la grande presse, d'ordinaire si 
avide de détails, a omis de nous dire si l'illustre voyageur 
avait retroussé ses pantalons avant de descendre du con- 
voi. Elle pourra se reprendre lorsque le futur commissaire 
mettra la main à la pâte, pardon, à la boue des parcs, et 
nous apprendre alors s'il a retroussé ses manches. 

Ne poussons pas plus loin la digression. 

* * 

Montréal est donc une sale ville. 

Une partie de la population s'en réjouira. C'est que, en 
dehors du corps échevinal, on compte bel et bien cinquante 
mille Israélites. Montréal est une nouvelle terre promise 
très hospitalière. 

Et dans cette bonne ville, toujours pour se distinguer, on 
est surtout hospitalier pour les étrangers. C'est une glo- 
riole de plus. Comme noblesse oblige, il faut bien faire en 
sorte que tout ce monde-là grouille à l'aise, et il est en 
effet bien chez lui. 

Max O'Rell, qui voyageait autant que sir Guillaume van 
Horne, ne connaissait qu'un pays au monde où il n'y a 
point de Juifs : l'Ecosse. Par là, il reconnaissait une 
certaine supériorité aux Ecossais. L'auteur de "John Bull 
et son Ile" serait, tout comme un vulgaire nationaliste, ab- 
solument incompris à Montréal. 



380 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

On a entendu dire et répéter que, pour plaire aux Hé- 
breux, il faut surtout deux choses : de la malpropreté et de 
l'argent à amasser. Montréal leur a offert l'une et l'autre 
en abondance. 

Mais tout cela ne serait plus qu'une légende, que le pre- 
mier échevin d'origine juive va faire disparaître. En effet, 
M. Blumenthal s'est empressé de se lever pour demander 
que l'on étudie les moyens à prendre pour faire disparaître 
les masures et les taudis, qu'on^a pris l'habitude de regarder 
comme autant de monuments d'un autre âge. 

Il ne restera plus à la bénévole population chrétienne de 
la métropole, qu'à attendre la récompense qui échoit inévi- 
tablement à tous ceux qui ont la bosse de la résignation 
par trop développée : un maître !... 

* 
* * 

Nous en avons déjà plusieurs. Au point de vue spirituel, 
les Irlandais le sont depuis longtemps. 

Ayons le courage de faire un examen de conscience ci- 
vique et de nous demander, en rapport avec le sujet qui 
nous occupe, si nous sommes bien ce que nous devrions 
être. Si nous l'étions, comment ceux qui, dans l'ordre ré- 
gulier des choses, devraient plutôt nous être tributaires 
seraient-ils nos maîtres .? 

On pourrait s'en rendre compte en faisant une inquisition 
sur la propreté de chaque groupe. Et si l'on s'enquiert de 
ce chef auprès des Canadiens, que répondront-ils } Qu'ils 
sont propres, naturellement, grâce à l'activité de leurs mé- 
nagères, et ils n'auraient qu'à ouvrir leurs demeures pour 
nous en donner la preuve. N'est-ce pas suffisant ? 

Cleanliness is next to godliness, disent les Anglais. Sir 
Guillaume van Horne, parlant pour eux, nous a librement 
fait connaître leur sentiment. Comme toutes les minorités, 
ils subissent ce qu'ils ne peuvent empêcher. 

Alors voici qui est fort étrange : la majorité de la popu- 
lation de Montréal est propre ; elle comprend toute l'impor- 
tance de la propreté, elle la pratique intérieurement en toute 
circonstance, et elle tolère sans protester que les rues de la 
ville soient aussi mal entretenues ! 



ÉTUDE SOCIALE 381 

Pourquoi ne pas afficher au dehors ce qui se pratique au 
dedans ? Pourquoi cette anomalie ?... 

On a pu croire, et apparemment avec raison, que c'était 
par complaisance pour les Juifs. Pouvions-nous autrement 
atténuer notre inconséquence ?... 

Maintenant tout cela nous échappe. Voilà que le pre- 
mier enfant d'Israël que nous faisons entrer à l'Hô- 
tel de Ville, fait un geste énergique pour attester qu'il n'en 
est rien. Il veut faire disparaître les taudis : c'est un grand 
nettoyage. De là à celui des rues il n'y a qu'un pas. Otte 
attitude est aussi étonnante qu'imprévue, en ce qu'elle 
tend à dégager la responsabilité sémitique. 

Le soufflet est rude, mais il nous reste une autre joue. 

* * 

Ne pourrait-on pas trouver, au sein d'une grande et po- 
puleuse cité comme Montréal, des hommes propres à re- 
présenter leurs propres concitoyens proprement, en dehors 
des tribus d'Israël .?... 

D'abord peut-on conséquemment être dans la vie civique 
ce qu'on est dans la vie privée .?... Il faut être de bon compte. 
Un brave citadin peut bien vouloir que sa maison soit 
propre. Peut-il également souffrir que son mandataire 
le soit .^.. Qu'adviendrait-il de celui qui, par inexpérience, 
oserait pratiquer ouvertement ce que la majorité professe 
privément à cet égard? 

On ne le sait que trop !... 

Il faut bien être de son temps et de sa ville, accepter les 
influences malsaines qui surgissent on ne sait d'où, changer 
nos coutumes pour accepter les habitudes malpropres de 
tous les saligauds dont Montréal est le refuge !... 

Ne faut-il pas subir ce qui nous domine ? 

Tant que nous avons pu supposer que la malpropreté de 
la ville convenait mieux aux Israélites, nous avions un pré- 
texte pour l'accepter d'aussi bonne grâce. A présent qu'on 
prévoit qu'il en est autrement, allons-nous continuer à nous 
la laisser imposer de la même manière .?... 



382 LA REVUE FRANCO-AMÉRICIANE 

Nous aimons qu'on nous paye de mots. Nous avons trop 
souvent préféré la flagornerie et la hâblerie !... Il n'y a que 
les gens de bien qui peuvent entendre toute la vérité, et ci- 
viquement nous n'y sommes pas. Pour devenir conséquents 
avec nous-mêmes, il faudrait cesser d'être veules. Au point 
de vue civique, en sommes- nous encore capables } Notre 
force d'inertie est bien grande, et notre esprit public bien 
étroit ! 

N'avons-nous pas trop d'engouement pour les sépulcres 
blani:his } Nous nous y attachions parfois jusqu'à ce qu'ils 
tombent en pièces. On pourrait tout renverser pour main- 
tenir tel faiseur au pinacle, mais on ne donnerait pas un 
vote pour la sauvegarde d'une prérogative; on ferait une 
révolution pour porter un pygmée quelconque, genre Giroux, 
sur le pavois, sans prendre la peine de lever un doigt pour 
le maintien d'un principe. 



Quoi qu'il en soit, les rues de Montréal n'en restent pas 
moins sales, plus sales qu'à la Havane. Devons-nous y 
voir une marque indélébile de notre moralité civique } "Les 
vices d'autrefois sont les moeurs d'auiourd'hui." Cette pa- 
role d'un moraliste serait applicable à notre cas. 

La consigne est donc d'être malpropre. 

En hiver il y aurait moins raison de l'être. Les cendres 
y contribuent beaucoup, et le sel bien davantage : il rend 
la neige des rues friable et mouvante comme du sable. 
Cette neige devient rapidement noire et infecte ; transpor- 
tée par les piétons sur les trottoirs, elle les rend visqueux et 
dégoûtants au possible. 

Cette malpropreté est bien volontaire. Ce ne sont pas 
les moyens qui nous manqueront quand il nous plaira de 
nous nettoyer. Le jour n'est pas éloigné où les revenus de 
la cité de Montréal atteindront dix millions de piastres 
annuellement. C'est beaucoup d'argent ! Ne pourrait-on pas 
en distraire un peu plus pour la toilette municipale }... 

C'est une vérité de La Palice que, pour tenir la ville plus 
propre, il faudrait dépenser plus d'argent à cette fin. Mais 



ÉCOLE SOCIAL 383 

le plus économe de nos échevins connaît trop bien que 
l'argent n'est pas fait pour se gaspiller, du moins de cette 
façon !... Et puis, en dépit de leur malpropreté, les rues sont 
encore passables en voiture automobile. 

Comme toujours, les gens à l'aise peuvent s'en tirer. 
Quant aux menues classes, les plus nombreuses, partant les 
plus responsables du régime, c'est moins facile mais ce 
n'est que justice, la justice immanente des choses. 

On n'a que les gouvernements qu'on mérite, même en po- 
litique municipale. 

On ne peut rien faire de plus. 

La sagesse dit bien : Aide-toi, le ciel t'aidera. L'incon- 
vénient est qu'il faut s'aider. Mais s'il fallait changer l'état 
de choses acceptés si bénévolement, ce serait assez pour 
dégoûter le premier venu dénué de tout civisme, n'ayant 
du zèle que pour le patronage ; assez, disons-nous, pour le 
dégoûter à jamais d'être échevin!... 

Heureusement que nous ne sommes pas sauvages à ce 
point. 

D'ailleurs le changement nous gâterait notre cher Mont- 
réal, que nous connaissons si bien, et dont le moindre cloa- 
que nous est si familier; notre cité si bien boueuse les jours 
de pluie, si bien remplie de poussière les jours de soleil !... 
Pourrions-nous jamais consentir à voir disparaître tout 
cela .?... 

Que deviendrons-nous ? 

Grand Dieu! n'avons-nous pas déjà assez d'embarras 
pour remplacer seulement un contrôleur ?... Jugez donc s'il 
fallait faire maison nette! Non, n'ouvrons point cette boîte 
de Pandore !... 

Mais M. Blumenthal est là !... Qu*arrivera-t-il ? 

S&int-Sorlîn. 



Corporation Sole 



Nos lecteurs ont encore présents à la mémoire les événe- 
ments qui se sont déroulés dans l'Etat du Maine, depuis 
une couple d'années, autour d'une question singulièrement 
épineuse, la tenure des propriétés paroissiales. Le superbe 
plaidoyer de maître Dupré devant le comité des lois du 
parlement de l'Etat du Maine, leur a montré une situation 
rigoureusement exacte, mais étrange à ce point que beau- 
coup, même parmi les amis de la cause, ont refusé d'y voir 
autre chose qu'une charge irréfléchie, inspirée par des pré- 
jugés sans nombre, par une sorte de sentiment aigri par la 
lutte sans trêve soutenue par les nôtres sous la verge de fer 
de certains évêques de la Nouvelle-Angleterre. 

M. Dupré leur a montré comment, sans avis, les catholi- 
ques du diocèse de Portland ont été privés des droits les 
plus sacrés sur la simple demande de Mgr Healy. Mais 
l'Etat du Maine n'a pas été le seul à être affligé d'un%areil 
déni de justice, comme il n'est pas le seul, du reste, a pos- 
séder le triste honneur de voir des milliers de citoyens 
libres livrés à la curée des despotes assimilateurs. 

J'ai souvenance qu'en 1903 se produisit un grand émoi 
dans le diocèse de Hartford, Connecticut, à la nouvelle que 
la législature de l'Etat venait, en changeant le mode d'é- 
lection des syndics paroissiaux, de priver les catholiques du 
droit d'exercer un certain contrôle sur les deniers contri- 
bués au culte. Et, en relisant les lettres de quelques pa- 
triotes qui me font l'honneur de m'écrire leurs impressions 
sur l'oeuvre de la REVUE, je retrouve une lettre racontant 
au long l'histoire de la législation spoliatrice adoptée par 
la législature du Connecticut, à la demande de feu l'évêque 
Tierney. Cette lettre est un véritable document historique 
que je tiens à vous citer en entier. Elle est écrite par un 
témoin oculaire, même plus, par un acteur, hélas ! impuis- 
sant contre le nombre, dans ce que je peux bien appeler 



CORPORATION SOLE 385 

ce nouveau drame qui fait, avec tant d'autres, le fond de la 
vie des catholiques franco-américains. Lisons ensemble : 

" Oui, mon cher ami, j'étais présent à la législature du Connecticut, 
en 1903, lorsque fut changé, par une loi, le mode d'élection de nos syndics 
paroissiaux. Je me souviens de tout cela comme si c'était arrivé hier ; 
c'est même un drame auquel j'ai pris une part active. 

" Tu sais qu'avant 1903 le choix des syndics dans le diocèse de Hartford 
se faisait de la façon suivante : le curé convoquait une assemblée de pa- 
roisse ; cette assemblée choisissait deux membres d'un comité de trois, 
dont le curé était membre ex-officio. Ce comité, composé de deux laïques 
et du curé, choisissait ensuite à la majorité des voix les deux sgndics de 
la paroisse. Ce système causait, paraît-il, quelques ennuis à certains cu- 
rés, surtout dans les paroisses mixtes ou dirigées par des curés européens 
la plupart ligués avec l'évêque contre les Franco-Américains. C'est pour 
cela que Mgr Tierney demand^. et obtint de la législature une loi con- 
fiant le choix des syndics au curé, à l'évêque et à son Grand Vicaire. 

" Pendant cette session de 1903 j'avais été très occupé avec un collè- 
gue, un " good fellow " qui ne disait pas grand'chose et ne faisais pas 
davantage, à surveiller certains projets de loi intéressant notre ville. Le 
Bill de Mgr Tierney passa à peu près inaperçu à la chambre basse, puis 
au sénat qui l'adopta un jeudi. 

" Le dimanche suivant, le curé de Putnam annonça en chaire qu'il 
n'aurait plus de trouble avec ses paroissiens pour le choix des syndics, 
qu'une loi recomment adoptée par la législature venait d'arranger tout 
cela. C'était la première nouvelle qu'on en avait dans tout l'Etat. Le 
Dr Orner Larue, présent à la messe, arrivait à Hartford le mardi suivant 
et nous partîmes tous deux à la recherche des moyens de conjurer ce 
danger qui nous arrivait d'une façon aussi inattendue. 

" J'appris alors que le fameux bill n'attendait plus que la signature du 
gouverneur pour devenir loi. Avec un peu de travail de notre ami le 
sénateur Brown, le bill fut rappelé sans opposition par le sénat, tandis 
qu'une résolution demandant la même chose était présentée à la chambre 
des députés. Immédiatement, quelques bons Irlandais prétendirent que 
cette opposition au bill arrivait après coup et que la chambre n'avait pa» 
besoin de se déjuger. On fit alors observer aux députés que le bill soule- 
vant une très forte opposition qui se serait certainement manifestée à 
l'audience si on lui avait donné la publicité convenable ; que, dans tous 
les cas, la chambre basse pouvait fort bien suivre l'exemple du sénat qui 
venait d'accorder la reconsidération du projet. Cet avis prévalut. 

-' Il y eut une nouvelle audience qui permit à un très grand nombre de 
nos compatriotes de protester contre une loi qui leur enlevait tout droit 
de représentation dans les affaires temporelles de leurs paroisses. Nos 
amis invoquèrent le principe connu : No taxation without représenta- 
tion, qui avait poussé les jeunes colonies américaines à prendre les aimes 



386 LA REVUE FRANX'O-AMÉRICAINE 

et ils firent remarquer que le bill était non vSeulement anti-âmérîcain mais 
«le n ,ture à causer des torts considérables à l'Eglise elle-métne. 

" Une vive polémique fut soulevée dans les journaux. Pour ma part, 
je fus l'objet de visites assez anusantes de la part de certains membres du 
clergé irlandais. Un d'entre eux qui se disait chargé de />r£^jr^«/z> m'a- 
vertit charitablement que si je ne cessais pas de combattre le bill, c'en 
était fait de mon avenir politique. Je lui répondis que mon avenir poli- 
tique ne devait plus être considéré lorsqu'il s'agissait d'un principe 
comme celui que nous défendions. Le bon abbé ne fut pas sati fait de 
ma réponse, mais il a tenu parole avec les siens en mettant un terme à 
ma carrière politique, ce dont je ne me plains pas du reste. 

" Beaucoup de députés dont certains, irlandais dont les intérêts sont 
identiques aux nôtres, m'avaient promis avant l'audience de voter contre 
le bill de Mgr Tierne3^ Quelle ne fut pas ma surprise à l'audience de les 
entendre parler en faveur de la mesure qu'ils avaient promis de combat- 
tre. O consisteficy , ihou art ajewel! L'un d'entre eux auquel je de- 
mandais des explications me répondait : " Well, you know, we cannot 
come out in open opposition to our priest." Ces braves gens préfèrent 
abandonner l'Kglise plutôt que de défendre leurs droits contre leurs curés. 
Voilà bien une des causes des millions de défections irlandaises dans l'E- 
glise des Etats-Unis. 

" Voyons maintenant le bill devant la Chambre. Le jour du vote, il y 
avait dans la salle des séances un grand nombre de prêtres, tous des Ir- 
landais, venus, paraît-il, pour surveiller le vote des députés dont ils n'é- 
taient pas sûrs. Un d'enirc eux était assis près de moi et avait à sa 
droite un des députés de New London qui m'avait promis de voter contre 
le bill et qui vota pour sous l'œil du Révérend Père. Il me disait, après 
la^éance, tout bas et dans l'oreille, qu'il n'avait pas pu refuser de voter 
pour le bill à son curé parce que ce dernier l'avait marié. 

"le comptais faire certaines observations contre le bill devant les dé- 
putés. Le président de la chambre, Michael Kennealy, dont l'origine 
n'est pas douteuse, décida qu'il n'y aurait pas de discussion. Le bill fut 
adopté. Et je t'assure que les curés n'ont plus de trouble ; ils ne consul- 
tent même pas, dans certaines paroisses, ceux qu'ils ont choisis, lorsqu'il 
s'agit de dépenser des sommes très considérables, 

" Et voilà, mon vieux, comment nous fûmes roulés par cette loi qui 
nous laisse piller tous les jours pour la plus grande gloire de Dieu !" 

" Et puis, t ens, écoute ceci. Puisque je suis en frais de t'écrire, je pro- 
fite de l'occasion pour vous féliciter et vous remercier, toi, tes collègues 
et collaborateurs de la Revue Franco- Américaine, pour le travail colossal 
que vous faites pour la cause nationale. La REVUE est la meilleure pu- 
blication française sur le continent américain ! 

" Vous faites pénétrer la lumière brillante de la vérité à travers lei 
menées ténébreuses des assimilateurs. Vous faites de l'histoire, une be- 
sogne rare, mais qui est indispensable pour réveiller nos endormis. 



l'eau d'alimentation de la ville de MONTRÉAL 387 

*' Je te souhaite tout le succès possible, même jusqu'au miracle. Con- 
tinuez votre œuvre admirable, nous avons tous les yeux sur vous et la 
Revue." 

Cette lettre est un peu longue pour être insérée dans une 
note, mais je suis certain que le lecteur ne s'en est guère 
aperçu. Quant au couplet de la fin, j'avoue y prendre un 
plaisir extrême. Au fait, un ami ne peut guère se montrer 
plus aimable tout en nous prouvant que nous ne sommes 
pas seuls à faire de l'histoire. 

J. L. K.-Laflamme 

L'eau d'alimentation de la ville de 
Montréal 



M. A. Blumenthal, récemment élu échevin de fa ville de 
Montréal par le quartier Saint-Louis, à une séance du con- 
seil municipal, a posé une question du plus haut intérêt et 
qui peut se résumer comme suit : 

Sait-on qu'il existe à Montréal des taudis infectes, d'une 
malpropreté sans nom, qui sont une menace constante pour 
la santé publique ? 

La ville de Montréal a-t-elle l'intention d'adopter des 
règlements supprimant ce déplorable état de choses ? 

M. Blumenthal mérite des félicitations pour son civisme 
éclairé. Personne ne peut connaître mieux que lui les tau- 
dis dangereux pour la santé publique, parce qu'ils se trou- 
vent pour la plupart dans le quartier qui l'a élu. 

Voilà un échevin que "l'égoïste et basse hantise de la 
réélection ne tient pas au cou comme un carcan," dirait 
Allombert. Il n'a pas eu peur d'appeler les choses par 
leur nom et de dire, indirectement, leur fait à ses com- 
mettants. Bravo î 

Mais il y a bien autre chose encore qu'un échevin avisé 
pourrait demander au Conseil de Ville. Ceci par exemple : 

I. Sait-on que la ville de Montréal puise son eau d'ali- 
mentation dans le fleuve Saint-Laurent, à Lachine, en aval 
du confluent des rivières Saint-Laurent et Ottawa ? 



388 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

2. Sait-on que les rivières Saint-Laurent et Ottawa et 
leurs affluents servent d'égouts à un immense territoire 
couvert de fermes, d'industries de toutes sortes, de villes 
considérables ? 

3. Sait-on qu'à part Toronto, dont la population est d'en- 
viron 450,000 aujourd'hui et qui atteindra bientôt son pe- 
tit million, il y a du côté canadien, sur les rives du Saint- 
Laurent, d'autres villes considérables dont la population 
augmente toujours, entre autres Niagara, Hamilton, Sainte- 
Catherine, Belleville, Kingston, Brockville, Cornwall, 
Valleyfield, Beauharnois, etc., etc., et nombre de villes du 
côté américain; que sur l'Ottawa se trouvent les villes d'Ot- 
tawa, de HuU, Hawkesbury, les villages de Buckingham, 
Rigaud, Vaudreuil, Ste-Anne, etc., etc. ? 

4. Sait-on que les habitants de ces villes et villages ont 
les mêmes nécessités que les habitants de Montréal, et que 
leurs égouts débouchent dans les rivières Saint-Laurent et 
Ottawa, qui ont leur confluent en amont de la prise d'eau 
d'alimentation pour la ville de Montréal } 

5. Sait-on qu'à part les matières excrémentielles les eaux 
de ces rivières charroient une énorme quantité, qui ira tou- 
jours en augmentant, d'eaux usées et contaminées par toutes 
sortes de manufactures, de tanneries, de tueries, d'abattoirs, 
de pulperies, de fabriques de produits chimiques, etc., si- 
tués soit sur les rivières Saint-Laurent et Ottawa soit le 
long de leurs affluents ainsi que des déchets innommables 
en putréfaction ? 

6. Sait-on qu'il existe une brochure intitulée : " Report 
on the improved water supply for the City of Montréal 
made to His Worship the Mayor and the Commissioners of 
the City of Montréal, Montréal, Québec, Hering and^FuUer 
Consulting engineers, July 2, 1910 .?" 

7. Sait-on que ce rapport contient des assertions qui sont 
en flagrante contradiction avec celles incontestables d'ex- 
perts universellement connus ? 

§. Sait-on que ledit rapport contient des chiffres fantai- 
sistes qui porteraient à croire que les messieurs qui l'ont 
préparé sont ni compétents, ni même sérieux ? 



l'eau d'alimentation de la ville de MONTRÉAL 389 

9. Sait-on que Teau d^alimentation de la ville de Mont- 
réal, à part d'être polluée, est une eau dure et insalubre ? 

10. Sait-on que la ville de Montréal est admirablement 
située pour avoir un aqueduc par gravitation ? 

11. Sait-on que cet aqueduc par gravitation pourrait 
fournir une eau pure salubre, douce et pouvant alimen- 
ter plusieurs millions d'habitants ? 

12. Sait-on que ce système d'aqueduc par gravitation, 
pouvant ainsi fournir toute l'eau nécessaire, coûterait, 
moins cher à la ville de Montréal que le système de pom- 
page actuel ? 

13. (Nombre fatidique). Sait-on que la ville de Montréal 
détient le record pour la mortalité de ses habitants ? 

Et enfin cet échevin avisé pourrait ajouter : 
La ville de Montréal a-t-elle l'intention d'adopter une 
mesure mettant fin à ce déplorable état de choses, non pas 
par l'établissement d'un filtre qui n'enlèverait rien aux 
essences déposées dans son eau d'alimentation actuelle par 
ses généreux amis d'amont, mais en allant ppiser aux sour- 
ces mêmes des rivières, la belle, bonne et vraie eau du bon 
Dieu .? 

J. A. Lefebvre. 

Réponse à M. C. B. . . demandant des renseignements sur la 

Malouf Mines Co., Ltd. 

Vous me demandez où se trouve la mine Malouf. Veuillez 
relire mes chroniques financières sur cette propriété et vous 
y verrez qu'elle se trouve en plein domaine minier de 
Cobalt. 

Jusqu'aujourd'hui il n'a guère été fait que des travaux 
d'exploration et voilà pourquoi les actions ne valent que 
25cts. L'exploiiation de la mine va commencer au prin- 
temps, m'affirme-t-on. Les directeurs sont à choisir le ma- 
tériel nécessaire pour conduire l'entreprise à bonne fin. 

Toutes les probabilités sont, au dire d'ingénieurs compé- 
tents, pour que la mine renferme les mêmes richesses que 
ses voisines, assurant ainsi le même avenir, et puisque vous 
désiriez vous intéresser à une mine de Cobalt, à ses débuts, 
je ne puis que vous recommander celle-ci, que j'étudie de- 
puis longtemps et dont je suis la marche avec le plus grand 
soin. 

Encore une fois, je crois que l'affaire est bonne. En tout 
cas, elle est soutenue par des personnalités marquantes du 
monde financier et industriel de Montréal. 

J. A. L. 



*> 



Est-ce orientation nouvelle de TEglise ? 

L' "Indépendant, de Fall River, Mass., du 2i février 1912 
contient la note suivante : 

" Le cardinal O'ConneU et Topera de Boston 

Les journaux de Boston publient une lettre du cardinal 
O'ConneU à M., Eben-D. Jordan, dans laquelle Son Emi- 
nence parle de l'intérêt qu'il porte à l'opéra de Boston. 

Il en profite pour transmettre à M. Jordan sa contribu- 
tion au fonds prélevé dans l'intérêt de cette institution ré- 
cemment menacée de banqueroute. 

" Ce serait profondément déplorable, écrit-il, si l'opéra 
devait cesser d'exister faute d'encouragement." 

Les journaux de la métropole ne mentionnent pas le 
montant de la souscription de Son Eminence; mais on a 
lieu de croire qu'il est important." 

Le cardinal irlandais vient de faire un beau geste, n'est- 
ce pas? Mécène jouissait d'un immense crédit auprès d'Au- 
guste, empereur des Romains, et il s'en servait pour combler 
de bienfaits plus d'un " lyreux," mais onques on ne vit 
prince de l'Eglise catholique encourager des œuvres comme 
"Carmen" la zingara, Mme "Butterfly," "La Juive," "La 
Vie de Bohème, Salomé, de Strauss, Pelléas et Méiisande, 
etc. Pour du nouveau, en voilà, et dernier genre, encore. 

Evidemment il n'y a pas de nécessiteux catholiques dans 
l'archidiocèse de Boston. Toutefois — me sera-t-il permis de 
le penser, — Son Eminence aurait pu, avant de faire son 
chèque, se renseigner auprès de ses suffragants ; là, sans 
doute, on aurait trouvé où placer cet argent : il y a si peu 



EST-CE ORIENTATION NOUVELLE Dfi l'EOLLSE ? 391 

longtemps que Mgr de Portland fermait les portes de Tor- 
phélinat franco-américain de Biddeford. 

J'ai peut-être tort de trouver le procédé étrange, car Té- 
minent cardinal irlandais fera sa part à chacun. Son 
peuple est excessivement généreux, si Ton en juge par la 
coupure de r "Etoile," de Lowell, Mass., du II décembre 
1911, que je me permets de reproduire : 

CADEAU PRINCIER 

Les Catholiques de l'Archevêché de Boston 
offriront $100,000 au Cardinal 

Un cadeau en argent qui s'élèvera à $100,000 sera pré- 
senté au cardinal O'Connell, à un magnifique'banquet qui 
doit lui être offert à l'hôtel Somerset, à Boston, à son re- 
tour de Rome, par les catholiques de l'archevêché de Bos- 
ton, afin de montrer leur appréciation du grand honneur 
qui leur a été fait par l'élévation de leur archevêque au 
cardinalat. 

Des blancs de souscriptions sont en circulation parmi 
les catholiques. Chaque personne qui contribue donne au 
moins $100. Un don de $1500 a été fait et plusieurs de 
$1000, et d'autres encore plus nombreux de $500. 

La Fédération des Sociétés catholiques dirige la cam- 
pagne de souscriptions. On a pensé que quelque chose de- 
vrait être fait pour montrer l'appréciation de» catholiques 
pour l'honneur fait à l'archevêché, et on a décidé de faire 
cette offrande au nouveau cardinal. 

Un comité s'occupe de la chose depuis deux semaines, et 
les chefs des différentes sociétés catholiques furent invités 
à y participer. 

Depuis ce temps-là, plusieurs blancs de souscriptions cir- 
culent. Malgré qu'il n'y ait pas encore eu d'assemblée du 
comité général, pour établir les comptes, on croit qu'on 

n'est pas loin des $100,000. 

* 

* * 

N'insistez pas, c'est inutile 

On écrit de Providence, R. I. (l) que les évêques de l'ar- 



(1) "Le Messager," de Lewiston, 21 février 1912. 



392 LA REVUE FRANCO- AMJÉRIC AINE 

chidiocèse de Milwaukee viennent de publier une lettre 
collective lue au prône dans toutes les églises, dimanche, 
le l8 février, au sujet des Polonais catholiques qui deman- 
dent à Rome un épiscopat polonais. 

Il y aune trentaine d'années, les Allemands obtinrent de 
Rome, malgré les prétentions, les exigences des prélats ir- 
landais des Etats-Unis, le cardinal ^Gibbons en tête, la 
nomination d'évêques de leur race. 

Aujourd'hui les Polonais, tout comme les Allemands 
d'autrefois, veulent que leurs groupes ethniques soient re- 
connus et honorés par Rome. 

Inutile de rappeler que les deux races ne s'aiment pas et 
que les Polonais n'ont pas à craindre l'arrivée de Guillaume 
et de ses Teutons. Aussi l'on se bat ferme et les prélats 
allemands, Mgr Messm.er, archevêque de Milwaukee, Mgr 
Schwebach, de la Crosse, Mgr Els, de Marquette, Mgr Shin- 
ner, de Superior, etc., n'ont-ils rien trouvé de mieux que de 
condamner deux journaux pour leur nationalisme et une so- 
ciété nationale polonaise pour la défense de leurs droits. 

La lettre de Providence qui sent son irlandais d'ici, 
prend prétexte pour ajouter : 

"Dans tous les cas, cette agitation partielle et ces violen- 
ces de langage ne font jamais bonne impression à Rome, 
et ce n'est que de Rome que l'on pourra obtenir des résul- 
tats durable^ 

" Pendant que l'on verse des torrents d'éloquence et des 
flots de littérature dans nos assemblées, nos fêtes et nos 
journaux, les autres, dans le silence et la tranquillité, en- 
voient mémoires et statistiques, cadeaux et protestations 
de soumission à Rome, et leur travail, quoique moins 
bruyant, est bien plus efficace. 

" Aujourd'hui, si nous voulons nous faire entendre à Rome 
et obtenir ce que nous demandons, il faut aller lentement, 
suivre le canal ordinaire, fonder nos réclamations sur des 
faits et des chiffres." 

Vous avez bien lu " envoient mémoires et statisques (on 
" aurait pu ajouter, " secrets," mensonger, perfides), cadeaux 
" et protestations de soumission à Rome, etc.," et enfin 



EST-CE ORIENTATION NOUVELLE DE l'EGLISE 393 

^' cette lettre conseille de "suivre le canal ordinaire." Nous 
le connaissons bien ce canal ordinaire, et celui gui donne 
le conseil de le suivre sait lui aussi parfaitement à quoi s'en 
tenir. Il semble ne pas avoir de débouché pour nous, les 
Français d'Amérique. Il y a une écluse qui ne s'ouvre pas 
quand nos nautoniers veulent faire parvenir au port nos mé- 
moire sefstatistiques publics, nos protestations de soumis- 
sion, réclamations appuyées par des faits et des chiffres réels 

Quant à nos cadeaux 

L'éclusier qui garde actuellement le bassin intérieur où 

aboutit le canal, trouve, paraît-il, que ces nautoniers n'ont 

pas assez d'expérience, qu'ils sont trop jeunes, qu'ils sont 

trop petits et d'avance ils sont condamnés à toujours être 

petits, puisqu'aucun d'eux ne peut dire avec la chanson. " Il 

grandira car il est espagnol." 

* * 
* 

Les pieds dans les plats 

"Le Patriote" de Duck Lake, du 15 février 1912, publie : 
De quoi se mêle-t-il? 

Le"Tablet, de Londres, au dire de l'impartiale revue 
" America," fut " autrefois " une publication catholique 
respectable." 

Depuis une vingtaine de mois toutefois, c'est-à-dire de- 
puis qu'il s'occupe des questions canadiennes, — celles de 
l'Ouest surtout — avec la savante compétence d'un rustaud 
malappris, il a commis plus de bourdes qu'il ne suffit à 
mériter la note sévère qu'on lui applique, très justement, 
dans tous les milieux impartiaux où la doctrine tapageuse 
de Joe Chamberlain n'est pas érigée sottement à la hau- 
teur d'un dogme catholique. 

La dernière gaffe du "Tablet " a trait à la brûlante ques- 
tion des écoles dans les territoires qui seront prochaine- 
ment annexés au Manitoba. Voici ses paroles que l'on ne 
s'étonnerait pas de rencontrer dans un journal orangiste, 
mais qui détonnent singulièrement dans une feuille catho- 
lique, qui passe, à tort ou à raison pour être l'organe du 



394 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

cardinal Bourne : " Sur ce point (l'extension des frontières 
manitobaines) on ne voit pas bien où pourrait se trouver la 
difficulté. Si le Manitoba élargit ses frontières, son système 
actuel d'éducation devrait certainement s'étendre au nou- 
veau territoire." 

Et voilà comment le "Tablet," avec un cynisme écœu- 
rant, serait prêt d'un trait de plume à supprimer les droits 
catholiques. 

La "Tablet vient donc de commettre de nouvelles gaffes. 
Dans sa haine du français, il vient de se rendre coupable 
d'une criante injustice pour les nôtres. Il semble même se 
réjouir de constater que les catholiques seront privés de 
leurs droits dans l'hypothèse de l'extension des limites du 
Manitoba. Nous signalons tout cet article à l'attention de 
Mgr Sbarretti à Rome. Nous savons que Sa Grandeur s'in- 
téresse vivement à notre REVUE. Nous la supplions hum- 
blement de prendre le " Tablet " et de le porter à la Con- 
sistoriale ou à Son Eminence le Secrétaire d'Etat, et d'em- 
ployer toute son influence pour faire donner une verte se- 
monce à cet organe qui se mêle des choses canadiennes, au 
détriment de la foi catholique et des intérêts de la race 
française, qui ne veut pas mourir. 

Michel Renouf. 



Il manque une clause à la loi électorale 
de M. Gouin 

Le suffrage universel est pratiquement établi dans la 
province de Québec par la nouvelle loi amendant la loi 
électorale. 

Cette loi établit que tout homme gagnant $10 par mois 
est électeur. Elle accorde donc le droit de vote à tous les 
hommes de la province, exception faite des fainéants et 
des vagabonds, sans moyen d'existence connu. 

Le vote plural qui existait dans la Province depuis le 
temps de l'administration coloniale disparait. 

Par cette loi l'évaluation de la propriété donnant droit 



IL MANQUE UNE CLAUSE A LA LOI ELETORALE DE M. GOUIN 895 

de vote n'est pas nécessaire. Si un père prouve qu'il est 
propriétaire, fermier, locataire ou sous-locataire, quelle que 
soit la valeur de la propriété, il aura droit de vote, et, avec 
lui, ses fils l'auront également. Elle prévoit le cas des pe- 
tits-fils demeurant avec leur grand père. Le droit de voter 
est accordé aux prêtres, aux professeurs, aux instituteurs, 
sur leur titre professionnel, et rien de plus. 

La loi prévoit que la loi viendra en vigueur le premier 
mars 1913. Ce délai est nécessaire à la confection des 
nouvelles listes électorales. 

Une clause spéciale établit le principe qu'un électeur n'a 
droit de voter qu'une seule fois dans une élection. Il doit 
voter dans la division électorale où il a domicile. 

Si j'étais député je proposerais une autre clause spéciale 
qui serait la suivante : 

Le vote sera obligatoire. Tout électeur négligeant ou refu- 
sant d'exercer son vote dans une élection sera condamné à 
cinq piastres d'amende, pour la première offense et sera 
privé de son droit d'électeur pendant dix ans pour chaque 
offense subséquente. Toutefois cette clause ne s'appli- 
quera pas à l'électeur malade pouvant fournir un certificat 
de médecin, ni à celui qui sera, le jour de la votation, à une 
distance d'au moins vingt milles du lieu où il doit exercer 
son vote. 

Cette clause tuerait du coup l'exploitation éhontée du 
partisan " convaincu," ce partisan " ardent " et presque 
"violent^' qui ne voterait jamais contre son parti — bleu, 
blanc ou rouge — mais qui exige, ou sinon il restera chez 
lui le jour de la votation : l° qu'on le trimbale de paroisse 
en paroisse, chaque fois qu'il y a une assemblée publique; 
2^ qu'on le bourre de fruits, lui et ses enfants; 3^ qu'on lui 
emplisse ses poches de cigares; 4° qu'on le régale de li- 
queurs de toutes sortes, pendant au moins trois semaines 
ou un mois, et enfin 5° qu'on lui paie, pour lui et son "che- 
val," la journée qu'il perd pour se rendre au bureau de vo- 
tation. 

En un mot, dans certains comtés, chaque partisan con- 
vaincu coûte au malheureux candidat — sans compter les 



396 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

ennuis d'une promiscuité énervante — de dix à vingt pias- 
tres. Beaucoup plus que celui qui se vend carrément. 

Voilà ce que l'on a fait de l'électorat dans certains coins 
du pays. C'est la faute des "politiciens." 

Ils sont pourtant capables de réparer une partie du mal 
qu'ils ont fait, et le moyen c'est de rendre le vote obliga- 
toire. Et, quand ils se présenteront devant ce peuple 
qu' "ils aiment tant" ils pourront toujours avoir la conso- 
lation de se dire en pensant à leurs^partisans " convaincus : 
Vous autres, mes vieux, j'ai fini de vous gaver et de me 
ruiner pour vous, faites votre devoir de citoyen ou sinon 
l'amende ou la déqualification. 

Ch&rles Bourg[ouin. 



Correspondance 



Nous avons reçu la lettre suivante : 
Mon cher administrateur, 

Penuettez-moi de contribuer au succès de votre œuvre en vous en- 
voyant les dix dollars ci-inclus. Prière de ne pas mentionner mon nom. 
Vous savez pourquoi. Continuez votre campagne donnez des coups 
tant que vous pourrez, car autrement vous en recevrez et par le temps 
qui court, et pour nous Canadiens-Français, il vaut mieux, je crois, don- 
ner que recevoir. lyaissez les disciples de Jérémie dans leur coin et con- 
duisez les autres, ceux qui ont du cœur, conduisez-les au feu. Vous 
recevrez des œufs pourris, des crachats, même du dedans, mais vous 
ferez votre devoir et peu importe le reste. 

Merci pour les dix dollars. Quant aux crachats et aux 
œufs pourris, n'ayez crainte, si jamais ils nous atteignaient, 
on s'apercevrait que nous avons mis de côté la doctrine 
du... "présentez l'autre joue." Les petites intrigues du de- 
dans nous laissent froid. 

Quelle lutte pourrait-on faire et avec quels résultats !... si 
nous avions un millier de patriotes, comme vous, qui sau- 
raient de temps en temps mettre la main à la roue, envoyer 
quelques dollars. 

Merci pour votre encouragement. 

L'Administrateur. 



" La vraie presse catholique" — " Il vaut 

mieux commettre des erreurs que de 

subir Tesclavage '' 

Feu Martin I. J. Griffin, dont Thabileté et Thonnêtet? 
sont si généralement et si hautement proclamées par toute 
la presse catholique, écrivit, peu de temps avant sa mort, (l) 

un article sur le sujet tant débattu de la "vraie presse ca- 
tholique." Cet article posthume est publié dans le numéro 
de janvier des " American Catholic Historical Researches 

(pp. 36 39). 

M. Griffin était le doyen de la presse catholique améri- 
caine, un écrivain sans peur, plein de franchise, et ces dé- 
tails, rapprochés du fait qu'il est passé là-haut recevoir 
sa récompense, ajoutent encore plus de poids aux opinions 
qu'il exprime sur le sujet que nous étudions. 

Son article est trop long pour être reproduit en entier, 
mais nous croyons qu'il est de notre devoir d'en reproduire 
les principaux passages : 

" La " vraie presse catholique," d'après l'abbé Toomey,(2) 

n'est pas établie par des individus, laïques ou clercs, mais 
par les évêques — à titre d'organes officiels — ayant à cause 
de cela l'Eglise derrière eux — parlant d'autorité — et de ce 
fait " portant l'avenir du journalisme catholique." 

" Pas du tout, M. l'abbé. Une des raisons pour lesquelles 
nos gens n'accordent pas un encouragement généreux 
aux journaux qui sont des "organes officiels," c'est qu'ils 
supposent que ces journaux ne sont pas libres, qu'ils ne 
doivent pas parler autrement qu'on leur permet de le faire, 
ou qu'ils ont toujours dans l'idée qu'un prélat a les yeux 
rivés sur le rédacteur, ou que le prélat pousse du coude ce- 
lui qui écrit. 



(i) Voir Review, vol. XVIII, No 23, pp. 690 suiv. 

(2) Voir Review, vol. XVIII, No 18, pp. 518, suiv. 624, 647. 



398 LÀ REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

" De notre temps, les "organes officiels " ne réussissent 
pas mieux que les journaux non revêtus de cette sanction. 
On a porté à ma connaissance le cas d'un journal dont Tin- 
succès était dû, au dire même de son rédacteur-propriétaire, 
au fait qu'il était un "organe officiel" — un fait qui " l'a 
tué," c'est l'expression dont il s'est servi. Les gens lui ont 
refusé leur patronage parce que c'était l'organe de l'évêque. 
Cependant, l'éditeur qui avait placé de l'argent dans l'en- 
treprise a fait une perte considérable. Les gens aimaient 
l'évêque mais pas sa i)olitique. Voyez ! 

" Si une vaste majorité " de notre peuple a " été avertie " 
de la nécessité d'une presse et n'^ pas été " plus empressée 
à reconnaître" sa puissance, même lorsque des évêques et 
des prêtres l'ont pressé de le faire, pensez-vous que ce 
même peuple sera plus " prompt " à accepter un journal 
parce que fondé ou possédé par un évêque, à moins que ce 
dernier ne force presque ses prêtres à l'imposer à leurs 
ouailles } 

" Oh, non ! Les lecteurs catholiques ne sont pas attirés 
par cette dénomination " d'organe officiel." Ce titre est un 
appas pour la réclame commerciale protestante. Il ne gagne 
pas les annonceurs catholiques mieux avisés. Les efforts 
que l'on fait, mêm^ de nos jours, pour quasi forcer nos 
gens à recevoir les journaux fondés par des évêques ne 
sont pas couronnés de succès... 

"Un journal revêtu de l'approbation épiscopale peut 
être un journal "vraiment catholique," mais cette approba- 
tion n'est pas une condition essentielle pour qu'il soit " vé- 
ritablement catholique." Le problème. . . c'est de trouver 
des gens qui lisent nos journaux. Les lecteurs ne peuvent 
pas être attirés par une "approbation épiscopale" ni par 
un journal possédé par un évêque ou reconnu comme 
" journal diocésain." Le fait qu'il est un " organe officiel " 
en fait simplement un porte- voix ou lie la langue à l'expres- 
sion de ses idées, de telle sorte qu'il se trouve disqualifié 
auprès des laïques intelligents. 

" L'opinion personnelle d'un rédacteur n'a pas besoin de 
s'écarter du " point de vue catholique " dans un journal qui 
est la propriété d'un particulier. Pas plus que dans le jour- 
nal d'un évêque une assertion ne devient pas nécessaire- 
ment autre chose que V "opinion personnelle du rédacteur," 
parce que souvent les journaux "approuvés" ont des opi- 
nions très divergentes au "point de vue catholique " sur les 
"questions du jour," 
" Plutôt des erreurs que l'esclavage " a dit l'archevêque 



LA VRAIE PRESSE CATHOLIQUE 399 

Ryan dans le sermon qu'il a prononcé au jubilé de la 
fondation du Siège de Baltimore en 1889, et en se faisant 
l'avocat de la liberté des articles de rédaction.. . 

" Les évêques ont eu du trouble avec les "organes offi- 
ciels.'' Une presse "vraiment catholique" est une presse 
libre — la vérité rend libre. S'il ne tient pas qu'à garder sa 
situation, un rédacteur s'éraille s'il n'est pas libre et n'ayant 
que Dieu et sa conscience comme censeurs de sa pensée. 
" Plutôt des erreurs que l'esclavage." 

Si M. Griffin a été vraiment un grand journaliste, c'est 
qu'il a été honnête et sans peur et qu'il a trouvé les moyens 
de créer des organes dans lesquels il a pu exprimer ses 
opinions librement. S'il avait été forcé, pour garder une 
situation, de se vendre dans une sorte "d'esclavage" intel- 
lectuel, il serait mort sans que l'on honore et chante sa mé- 
moire, et la grande somme de bien qu'il a accomplie serait 
restée, pour une large pan, inaccomplie. " Plutôt des er- 
reurs que l'esclavage !" 

Donnez-nous une presse catholique libre et sans entraves, 
des évêques de la trempe de l'immortel Ketteler pour en- 
courager le peuple à la lutte et l'encourager, et la vérité et 
la justice triompheront. 

Arthur Preuss. 

Traduit de "The Catholic Fortnightly Review," Techny, 
Ills — Vol. XIX p. 100 et suiv. 



Les deux Filles de Maître Bienaimé 




(SCENES N ORIV^ AN DES) 

PAR 

Marie Le Mière 



(Suite) 



Pourtant, un coup de lumière, et le tableau devenait féeri- 
que : le noir et le gris s'évanouissaient dans un ruissellement 
de pierreries pâles, une magie de couleurs tendres et de rayons 
fondus. Souvent, au coucher du soleil, le marais se chan- 
geait en un lac d'or, glacé de mauve, de bleu, de rose ; les 
bois lointains, les villages posés au bord de l'eau, les barriè- 
res et les poteaux demi-émergés prenaient une teinte légère 
et chaude ; les bouquets d'arbres dépouillés, dressés comme 
des îlots au milieu de l'étendue calme, avaient tant de finesse 
aérienne qu'on eût cru les voir flotter. 

Mais qu'importait à Léa toute cette poésie simple, tran- 
quille et grande ? Elle ne rêvait que de Paris, Paris, Paris ! 
Là-bas, on ne sentait pas le froid; on n'entendait ni le vent, 
ni la pluie; pendant qu'à la ferme, les vaches, rentrées aux 
étables, mugissaient longuement dans le soir, que les sabots 
clapotaient parmi les flaques, dans la cour boueuse, la gran- 
de cité resplendissait, les équipages roulaient dans l'étincelle- 
ment des magasins de merveilles, la foule se pressait vers les 
théâtres. C'étaient, de toutes parts, des accords d'orchestre i 
des bruissements de soie, des visions d'élégance ; c'était le 
torrent de vie ardente,tourbillonnante, où il doit faire bon se 
plonger, se griser !.. 

Le docteur, soupçonnant la vérité, et n'osant la crier tout 
haut, de peur de déchaîner un orage, répétait sans cesse : 



LES DEUX FILLES DE MAiTllE BIENAIMÉ 401 

— Il faut absolument vous remonter le moral, Mademoi- 
selle et vaincre votre dégoût pour la nourriture ! Prenez gar- 
de ! à votre âge on ne joue pas impunément avec sa santé 
si vous alliez tomber dangereusement malade ! 

Une fois, elle répondit en un rire étrange : 

— Tant mieux ! 

En entendant de pareilles divagations, le fermier serrait 
les poings, et finissait par sortir. Ah ! ce n'était guère le mo- 
ment de parler de mariage, de transmettre une proposition 
sérieuse ; vingt fois déjà il avait ouvert la bouche pour pro- 
noncer le nom de Louis Chaumel ; vingt fois il avait reculé 
devant la confidence, car, sans se l'avouer, le malheureux a- 
vait peur... Oui, peur d'un coup qui jetterait à bas sa conso- 
lation et son espoir suprêmes ! 

Or, un beau jour, Léa se lassa de ce régime et de cette 
claustration; à la stupeur générale, elle se leva vers huit heu- 
res, accepta ce qu'on lui servit; Maître Bienaimé, assailli par 
mille pensées bizarres, l'accueillit d'un air soupçconneux. Elle 
voulait sortir au plus tôt, car elle avait son plan : il s'agissait 
de trouver un nouvel intermédiaire pour sa correspondance 
avec Amélie ! Sa conscience avait beau protester contre ce 
mépris, si coupable, des ordres paternels, Léa n'écoutait plue; 
elle allait, emportée comme un fétu saisi par un tourbillon ! 

Mlle Brissot ignorait complètement si son père avait écrit 
à Mme Lagarde. Elle le saurait ; elle confierait à sa tante 
qu'elle était résolue à en finir, et surtout, surtout, elle en- 
tendrait parler encore de ce Roger dont le souvenir ne la 
quittait plus ! 

Oh ! devenir une dame de Paris! épouser un être charmant 
qui serait toujours à ses genoux, épiant ses moindres désirs 
pour les satisfaire ! se promener fièrement à son bras le lono- 
des boulevards étincelants, écouter les choses fines, flatteuses 
que seul il savait murmurer et qui faisaient délicieusement sou- 
rire ! Etre choyée, idolâtrée, par la tante Amélie ! Vivre dans 
un enchantement et dans un triomphe perpétuels ! 



402 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

En attendant, elle s'autorisait de vagues paroles, arrachées 
au médecin, pour mener l'existence la plus vide et la plus 
fantasque; quand il faisait beau, elle errait à l'aventure le 
long des chemins, et les gens du pays avaient peine à la re- 
connaître ! On ne soumet point, sans dommage, son tempéra- 
ment à une épreuve comme celle que Léa venait d'imposer au 
sien ; ses joues prenaient la matité de l'ivoire, ses orbites se 
cernaient largement, son profil mutin s'allongeait, et, ce qui 
*était pis, la folle du logis régnait en souveraine sur cet orga- 
nisme énervé outre mesure ! A la Closerie, i'air sentait la 
tempête : Brissot ne pouvait plus se le dissimuler : sa fille le 
ibravait absolument, et une telle situation n'est pas de celle 
qui durent... 

Par un après midi de pluie et de vent, Mathilde, qui triait 
du linge, entendit s'élever du cabinet voisin les voix irritées 
de son père et de sa soeur. 

Non, c'est inutile, déclarait Léa d'un ton préremptoire ; 

il y a des choses qu'on ne m© fera pas faire maintenant ! 

Qui est-ce qui commande ici ! clama le fermier, assénant 

un coup de poing sur la table. 

Seio-neur Jésus ! soupira Mathilde, en se relevant aussi 

blanche que le linge entassé autour d'elle. 

Mais la jeune révoltée répliquait, le verbe haut : 

— A l'impossible nul n'est tenu ! 

L'impossible ! abreuver des veaux de huit jours ! Voilà 

qui est dur et fatigant, n'est-ce pas ? Tu es donc devenue une 
propre à rien ? 

Vous le dites; je ne suis propre à rien ici, parce que ce 

n'est pas ma place; j'y suis malade, j'y mourrais, je ne veux 
pas y rester et je n'y resterai pas ! 

Brissot se leva et, tendant le cou, penchant le buste au- 
dessus de la table qui craquait sous la pression de ses mains 

— Où iras-tu ? proféra-t-il. 

— Cela me regarde. 

— Et de quoi vivras tu ? 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENATMÉ 403 

— Je ne suis pas "sans rien !" 

— Tu n'as pas un sou à l'heure qu'il est ! Tu es mineure, et 
c'est moi qui dispose de tout, tu entends! 

La petite tête orgueilleuse se redressa. 

— J'ai les clos que ma marraine m'a donnés pour ma dot ! 

— Alors tu prétends te marier ! articula Briasot d'une voix 
rauque. 

— C'est mon affaire. 

De pourpre, il devint pâle, d'une pâleur terreuse... Non, il 
ne méritait pas d'être ainsi traité par sa fille ! Le respect filial 
est toujours une obligation sacrée, même à l'égard des parentt 
indignes, et, à plus forte raison, à l'égard d'un homme tel que 
Brissot. Si, comme beaucoup de paysans, il ignorait les ten- 
dresses de langage et les démonstrations affectueuses, si son 
humeur se ressentait souvent de ses chagrins, il n'en était 
pas moins un bon père, veillant jalousement sur le bien-être 
de ses enfants ; pour eux il avait peiné, sué sang et eau. . Il 
ne sut plus se contenir ! 

— Et si je te mettais dehors tout de suite, à la minute, s'é- 
cria-t-il, comment t'y prendrais-tu ? qu'est-ce que tu devien- 
drais ? 

Elle eut un rire strident, nerveux, et s'échappa, telle qu'elle 
était, avec ses pantoufles, son peignoir rouge et son tablier 
rose. Cette fois, le fermier n'essaya pas de la retenir ; ses 
jambes vacillaient, et il s'écroula, comme assommé, sur une 
chaise. . 

Elle était déjà loin, dans la campagne : elle marchait, mar- 
chait, convulsivement raidie, en proie à une sorte de désespoir, 
mêlé d'une farouche résolution. 

— Ah ! on verra, murmurait-elle entre ses dents, on verra 
qui de nous deux. . 

Bientôt, l'eau boueuse qui remplissait les ornières eut im- 
prégné les minces chaussures de Léa ; une averse nouvelle 
surprit la jeune fille au haut de la côte, mais elle éprouvait 



404 LA REVUE FRANCO-AMÉRICIANE 

je ne sais quelle sombre joie à sentir les énormes gouttes ruis- 
seler sur son cou, inonder son front, transpercer sa robe. 

— Tant mieux si je suis mouillée ! pensait-elle ; tant mieux 
si j'ai du mal ! Je voudrais tomber là !. . Il faut que cela 
finisse d'une façon ou d'une autre ! 

Inconsciemment, elle tourna sur la droite ; elle avait les 
membres glacés et la tête en feu ; à travers le voile blond de 
ses mèches voletantes, et le voile gris de la pluie poussée par 
masses, le paysage échevelé lui paraissait irréel. Mais, comme 
l'ondée redoublait de fureur, elle frissonna et chercha instinc- 
tivement un abri. 

Au bout de deux minutes, elle aperçut, au bord du chemin 
chargé de pierres, un hangar étroit, et se glissa précipitam- 
ment sous la toiture de chaume, simplement soutenue par des 
piliers de maçonnerie. La bise rageait, le courant d'air était 
violent, et Léa rabattit sur sa tête un pan de son tablier. 

— . . Vous ! vous ici ! . . 

Au son de cette voix, elle tressaille, écarte ses cheveux, et 
fixe devant elle un regard insensé. . Un visage connu lui ap- 
paraît comme dans un brouillard, un visage anxieux qui se 
penche vers le sien. 

— Dans quel état, mon Dieu ! et qu'est-ce que vous faites 
là, pauvre petite ! reprend Louis Chaumel. 

— C'est vrai, murmure Léa, je suis un peu trempée. - 

— Un peu. . exclame-t-il, examinant la figure tirée. Mais 
vous ne pouvez pas rester comme cela ! vous risquez de vous 
tuer. 

Elle se tut, pendant qu'il continuait de l'observer avec une 
commisération profonde, n'osant la questionner davantage, 
mais sachant bien qu'il n'allait pas la laisser là, grelottante et 
transie, comme un pauvre oiselet surpris par la tourmente. 

— Vous ne reconnaissez donc plus la Haie-d'Epine ? fit-il, 
guidant Léa vers l'autre extrémité du hangar, et lui montrant 
les toits des écuries. 

— Non, je ne savais pas où j 'étais, répondit-elle d'un accent 
bizarre, je ne savais pas du tout. . 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 405 

— Entrez bien vite chez nous, reprit Louis ; ma mère y est. 
Un bon feu et une tasse de café vous réchaufferont . . Excu- 
sez ma tenue : je viens d'aider mes gens à finir 1 epandagc. 
Par un temps pareil, il ne fait pas bon s'éterniser dehors. 

. . Quelques minutes après, sans trop savoir comment, Léa 
se trouvait dans la grande salle où, tant de fois elle avait 
joué avec Berthe. Pelotonnée au coin de l'âtre flambant, 
dans un vieux fauteuil de velours d'Utrecht, elle legardait sa 
robe, d'où s'exhalait une buée, et buvait à petits coups dans 
une tasse de porcelaine de café que Mme Chaumel venait de 
lui apporter. 

Là régnait une atmosphère de bien-être, de dignité, de vie 
large et simple ; on sentait, dans les détails, un certain souci 
de confort inconnu à la Closerie. Une paix immense tombait 
des lambris de chêne, des rideaux verts aux plis raides, aux 
franges garnies de boules, de quelques gravures évidemment 
choisies par un goût délicat, et surtout du Christ ancien, 
étendant au-dessus du foyer ses bras qui bénissent et qui 
protègent. 

Léa remercia en rendant la tasse, et fit un mouvement. 

— Ne t'en va pas encore, ma fille, dit Mme Chaumel ; 
prends le temps de te sécher comme il faut. 

Elle s'éloigna, soupirant imperceptiblement. . On l'enten- 
dit, par la porte restée ouverte, aller et venir dans la pièce 
contiguë. La fille du fermier, prise d'engourdissement, avait 
fermé les yeux. En relevant les paupières, elle aperçut Louis 
devant elle. Il avait changé de vêtements ; debout à deux 
pas, il la regardait, une lumière intense sur le visage. ' 

— Léa, dit-il avec une douceur respectueuse, infinie, votre 
père ne vous a pas encore parlé de . . de mes idées ? 

Très surprise, elle se tendit un peu en avant. 

— Je vois que non, poursuivit le jeune cultivateur ; en tout 
cas, il m'a permis de vous en parler moi-même, à l'occasion. 
Cela ne peut pas vous oftenser, vous me connaissez bien, et 
depuis si longtemps ! Léa. . reprit-il très ému, en s'inclinant 



406 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

vers elle, je suis trop heureux de vous voir ici . . Dites-moi 
que vous voudrez bien y entrer un jour. . en maîtresse. . 
votre main dans la mienne. 

Les sourcils haussés, les lèvres entr'ouvertes, elle écoutait 
avec stupeur. 

— Votre femme ! s'écria-t-elle. Vous me demandez de de- 
venir votre femme ? 

— Oui, Léa, je vous le demande, avec le consentement de 
votre père, et devant le bon Dieu qui nous voit . . 

— Pas cela, pas cela, je vous en prie ! interrompit- elle en 
l'arrêtant du geste. 

— Vous dites ? 

— C'est impossible, mon pauvre Louis, il n'y a rien de com- 
mun entre nous. . 

11 la fixait d'un œil étrange et comme vide. . Le coup avait 
été si étourdissant, que, d'abord, il n'en sentit pas la douleur. 

— Tout nous est commun, au contraire ! exclama-t-il. La 
race, le pays, les traditions, les habitudes. . Qu'est-ce que vous 
me dites donc ? Qu'est-ce que vous avez ? Remettez-vous, 
Léa ; je vous ai prise à l'improviste... j'ai eu tort, peut-être ; 
mais vous me permettrez bien de vous expliquer. . . 

— Non, non, c'est inutile ! repartit-elle, en se baissant vers 
la flamme qui courait et sifflait parmi les bûches ; vous me 
parlez de traditions, vous n'avez que le "passé à la bouche... 
On ne vit pas pour le passé : on vit pour l'avenir. Il faut 
que je voie le monde, à la fln ! J'en ai assez d'être enfermée à 
Clairville ; j'ai trop souffert chez nous pour vouloir, en me 
mariant, recommencer la même vie ! Je ne Hie marierai que 
pour sortir de là ! 

Le front de Louis se décolorait de seconde en seconde, ses 
doigts se crispaient sur le marbre de la cheminée. 

— Mais vous ne comprenez pas, Léa ; vous ne comprenez 
pas... 

Il ne trouvait que cela sur ses lèvres, et répétait sans fin, 
avec un peu d'égarement, les pauvres paroles, tandis que, le 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 407 

bras à l'accoudoir et la main à la joue, elle présentait au jeune 
homme un profil durci, aux arêtes accusées par le vif rayon- 
nement du feu. L'idée que son père et Louis s'étaient mis 
d'accord pour la faire céder, causait à la jeune fille une irrita- 
tion singulière. 

— Mais je vous aime, Léa ! repiit-il dans un élan ; je veux 
vous rendre heureuse ! Le bonheur, ce n'est pas l'éclat, ni le 
luxe, ni l'amusement ; vous valez mieux que cela ; vous sen- 
tez bien, allons, que vous êtes faite pour une existence plus 
sérieuse, plus utile. 

— Je ne suis pas faite pour l'esclavage, répliqua-t-elle, tour- 
mentant nerveusement sa petite bague d'argent ; et je sais 
qu'une femme, dans la culture, est une esclave et rien de 
plus ! 

Elle était trop excitée pour mesurer la portée de ses mots, 
trop influencée par une autre image pour sentir, désormais, le 
charme, la valeur, la distinction réelle de l'être simple et fort 
qui' lui tendait la main. 

— Oh ! s'écria Louis d'une voix étranglée, connue vous êtes 
injuste ! 

Vivait-il réellement cette scène inouïe ? Non cela ne se 
pouvait pas... Cette petite créature orgueilleuse, révoltée, à 
l'âme désespérément creuse et frivole, non, non, ce n'était pas 
elle... Et cet homme qui se tenait là, confondu, en proie à la 
déception la plus sanglante et à la souffrance la plus immé- 
ritée, non, non, ce n'était pas lui ! 

— Une esclave ! poursuivit- il sourdement ; est-ce ainsi que 
votre père a traité votre mère, que mon père, à moi, a. traité 
la mienne ? Si vous me croyez capable de jouer un rôle de 
tyran... vous méjugez bien mal, ma pauvre enfant, et vous 
me connaissez bien peu.... 

A cet accent, elle releva la tête, prenant' à demi conscience 
du mal qu'elle lui infligeait, vaguement troublée par la révé- 
lation de cet amour dont elle ne pénétrait pas l'essence et 
dont elle n'était pas digne. 



408 LA REVUE FRANCO -ÀNCéRIOAINE 

— 11 ne faudrait pas vous chagriner à cause de moi, niur- 
mura-t-elle. 

— C'est que vous me dites des choses, aujourd'hui... répon- 
dit Louis Chaumel avec un douloureux sourire. A^ous me 
déconcertez, je ne sais plus où j'en suis. 

Et son regard ajoutait, suppliant : 

— Par pitié, montrez-vous sous un autre a.spect... Eveillez- 
moi du rêve cruel que je fais. 

— -Voyez- vous, prononça-t-elle avec emphase, ce n'est pas 
ma faute : je ne puis pas supporter la vie terre-à-terre... 

Lo jeune homme bondit : 

— Moi non plus, Léa ! déclara-t-il avec force ; je veux m'é- 
lever, et il faut absolument que je vous emporte avec moi.. 
Allons, soyez bonne, soyez vous. Ce qui fait la noblesse 
d'une existence, c'est le but poursuivi, ce sont les pensées, les 
sentiments, vous le savez bien, au fond, dit-il en s'asse^^ant 
près d'elle, et en s'emparant de la petite main qui reposait 
sur l'accoudoir... Vous voilà plus calme... Ne me répondez pas... 
Ecoutez-moi seulement. Vous verrez comme notre vie sera 
belle, intéressante, comme nous aimerons le bon Dieu à nous 
deux, comme on l'aimera chez nous. De quoi avez-vous peur ? 
Est-ce que j'oublierai ({u'on a besoin d'un peu de distraction à 
votre âge ? Est-ce que je prétends vous cloîtrer ou vous fati- 
guer ? Vous serez ici comme une petite reine ! Vous surveil- 
lerez, vous dirigerez... et quand il vous faudra joindre l'ex- 
emple au précepte, vous verrez, Léa, (ju'il ne vous en coûtera 
pas du tout !,.. 

Elle fermait à demi les yeux, et il se trompait à l'abandon 
lassé de cette attitude... 

— Ce n'est certes pas moi qui couperai les ailes à votre es- 
prit, continua-t-il en retrouvant son beau sourire jeune. Nous 
causerons, nous deux, tant qu'il vous plaira. Habiter un vil- 
lage n'est pas s'iiiterdire toute communication avec le reste 
du monde ; si cela peut v^ous être agréable, nous suivrons en- 
semble le mouvement des idées, des choses actuelles. Allons, 
c'est oîii ? conclut-il après un silence. Vous voulez ? 



LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIME 409 

— Mais non, je ne veux pas ! s'écria-t-elle, en retirant brus- 
quement sa main. 

Elle reculait si violemment, que son fauteuil aussi recula 
d'une secousse ; ce mouvement la plaça dans l'ombre... Le 
jeune homme eut l'impression de la voir diminuer, flotter... de 
ne plus trouver devant lui qu'une forme vaine et vide. 

— Vous me refusez alors... vous me refusez... balbutia-t-il 
presque machinalement. 

Oh ! eût-il jamais cru que le don de son cœur, l'hommage 
de sa vie serait accueilli de la sorte... qu'elle le repousserait 
ainsi, alors qu'il lui ouvrait toute grande sa maison prospère 
et bénie, asile de la foi, de l'honneur, des plus saintes ten- 
dresses, des plus nobles vertus ! 

— Oubliez-moi, répondit-elle ; choisissez une femme qui 
partage vos goûts : cela ne vous sera pas difficile. 

— Je me trompais, alors, fit-il d'une voix hachée ; je me 
trompais en pensant que vous auriez confiance en moi... que 
vous voudriez bien vous laisser guider, vous laisser aimer 
par moi . . croire à une affection, à un dévouement uniques . . 
uniques, répétait-il. Et, dans sa bouche, ce mot sonnait 
comme un glas. 

— C'est donc fini . . fini . . ajouta-t-il sans savoir ce qu'il 
disait. 

Oui, fini, pauvre Louis Chaumel ; son bandeau se déchirait 
sous cette main légère et inconsciente.. Il était bien forcé, 
maintenant, de voir Léa telle qu'il ne l'avait jamais vue . . 
telle qu'elle était devenue ! 

— Vous me refusez, et sans me donner aucune raison ! Car 
ce ne sont pas des raisons, ces idées de ville, d'ambition et de 
mondanité qui vous tournent la tête ! 

— Dites donc ! exclama Léa, cabrée ; je ne vous permets 
pas de me parler comme cela. 

Il n'entendit même pas cette réplique ; accoudé sur la table, 
il meurtrissait, de ses doigts, son front subitement sillonné. 

— Ah ! je souffrirais moins, murmura-t-il, si vous m'aviez 
répondu, par exemple, que vous en aimez un autre ! 



410 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Il disait vrai, car il n'aurait pas eu à constater alors, comme 
il venait de le faire, la misère de son illusion, le mensonge de 
son mirage ! Mais Léa sentit qu'elle se rapetissait, qu'elle se 
ternissait elle-même aux yeux de cet homme, et son dépit fut 
tel qu'elle lança audac'ieusement : 

— Hé bien ! oui j'en aime un autre ! Un autre qui me pro- 
met de la joie et du plaisir, qui me placera dans le milieu 
pour lequel je suis faite, qui m'enlèvera, lui, à des travaux 
que je déteste, et qui m'emmènera^bien loin... à Paris I 

Louis Chaumel tressaillit comme sous une décharge ; cer- 
tains bruits étaient parvenus à ses oreilles. . des bruits aux- 
quels il n'avait pas voulu croire et qu'elle confirmait. . terri- 
blement. 

— Ah ! pas cela, interrompit-il, raidi des pieds à la tête, 
c'est trop !. . Ne me dites pas que vous repoussez votre meil- 
leur ami, votre camarade d'enfance, pour vous laisser prendre 
tout de suite aux belles manières du premier monsieur ganté 
et parfumé qui vous fait des compliments ! 

Un nuage rouge s'étendit sur les yeux de Léa : Louis, em- 
porté par l'indignation de sa tendresse, avait frappé trop 
juste. Elle le toisa du haut en bas ; il lui seyait bien, vrai- 
ment, de parler de messieurs gantés et parfumés, lui qu'elle 
avait surpris tout à l'heure., dans quelle occupation, dans 
quel costume ! Le rapprochement était malheureux ; et, ra- 
geuse, la prunelle en feu, Léa répliqua, poussée par on ne sait 
quelle folie : 

— En tout cas, je n'épouserais jamais un homme en blouse. . 
un paysan ! 

A peine eût-elle ainsi parlé, qu'elle en eut honte ; Louis 
Chaumel se levait tout droit, atteint au plus vif, au plus in- 
time de son être. Il ne dit rien, mais il lui jeta un regard 
inoubliable. 

Ainsi, non seulement elle ne voulait pas de son amour . . 
mais cet amour, elle le méprisait ! Et pourquoi, pourquoi ? 

Elle aussi s'était levée ; il était horriblement pâle ; il lui 



LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 411 

parut immensément grand avec son visage rigide, sa physio- 
nomie presque funèbre. Et soudain elle eut peur de lui. 
comme elle aurait eu peur d'un blessé inondé de sang . . En 
même temps, elle se rendit compte qu'elle avait traité indi- 
gnement celui qui s'était toujours montré si bon pour elle, 
qui, tout à l'heure encore, l'avait recueillie et réchauffée à son 
foyer ! 

— Je n'ai pas voulu vous froisser. . essaya-t-elle. 

Mais les mots qu'elle avait dits ne sont pas de ceux qui se 
réparent. . et, d'une voix qui avait peine à sortir : 

— Vous m'avez fait du mal, répondit-il. Que Dieu vous le 
pardonne. 

Ce fut seulement après plusieurs minutes qu'il s'aperçut 
qu'elle était partie. Il restait debout, à la même place, éton- 
né de retrouver autour de lui le même aspect des choses . . 
Car il lui semblait être devenu très vieux. 

Morte, la petite Léa qu'il aimait. . Comme tant d'autres, il 
s'était épris d'un rêve, et le deuil de certains rêves est si lourd 
qu'il fait fléchir les plus robustes épaules, si noir qu'il met la 
nuit dans les yeux . . 

Flétris, les chers souvenirs d'enfance. . Défigurées, les ima- 
ges naïves qui lui riaient si doucement et l'illuminaient d'es- 
poir . . Perdu, tout cela, mutilé, piétiné, comme ces prime- 
vères que les enfants cueillent toutes fraîches et qu'on re- 
trouve, au bout d'une heure, écrasées par centaines dans la 
poussière du chemin. 

— Si c'est possible ! répétait, près du jeune homme, une 
voix courroucée. Ah ! la sotte et l'ingrate... Refuser un gar- 
çon comme toi ! Qu'est-ce qu'elle veut, alors ? Lui faut-il un 
prince ? Cela montre ce qu'elle est, va, mon Louis, et je te di- 
sais bien que tu lui faisais trop d'honneur. • 

Mais elle aurait mieux aimé s'être trompée et ne pas le voir 
ainsi, avec cette figure. Dire qu'il souffrait, seigneur ! et à 
cause de Léa ! lui si supérieur à elle. 



412 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

— Ne la regeefcte pas, surtout ! continuait la mère avec une 
intraduisible rancune ; elle n'en vaut pas la peine. C'est une 
fille sans cœur, ni plus ni moins ! 

Elle s'était rapprochée de lui, presque visage à visage ; 
mais, en rencontrant ce regard, elle recula, consternée, et ne 
sut que murmurer, la main sur l'épaule de son grand fils : 

— Mon pauvre petit ! 

Celui qui soufii-e est toujours un pauvre petit pour sa 
mère. . Cette simple parole fut la goutte qui détermina l'ex- 
plosion . . Avec un seul sanglot, un de ces sanglots d'homme, 
si brefs, si durs, qui brisent et qui déchirent, Louis tomba sur 
un siège en balbutiant d'une voix rauquc : 

— Oh ! maman... 

XIII 

MATHILDE 

— Vous auriez dû me laisser faire toute seule, Mamzelle 
Mathilde ; ça n'a pas de bon sens ! s'écria la petite servante. 
Dire que vous étiez debout à quatre heures, et que, depuis, 
vous n" arrêtez " pas ! Vous ne vous êtes pas seulement assise 
pour dîner. Vous vous tuerez pour sûr, si ça continue ! 

Toutes deux sortent de la basse-cour où elles ont procédé à 
des nettoyages fatigants ; la lumière meurt, les contours s'ef- 
facent sous une pluie pareille à une fumée, l'une de ces pluies 
fines, obstinées, désespérantes, qui semblent devoir durer éter- 
nellement. 

— Il faut bien que tout se fasse ! répond simplement la 
jeune fille, essuyant du revers de la main les grosses gouttes 
de sueur qui découlent jusque sur son col. Et nous sommes 
en retard, encore ! Allume vite le feu pendant que j'épluche 
les légumes. 

Maria s'éloigne en trottinant vers le bûcher, et murmure 
entre haut et bas ': 

— Il faut que tout se fasse. . Ma foi, il y a des gens qui 
ont bien de la bonté ! Celle-là doit travailler double alors, 
parce que l'autre ne veut rien faire ? 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 413 

Matliilde, ayant pris des légumes plein son tablier, s'est 
déjà installée sur une chaise basse, au coin d'une fenêtre dont 
elle a relevé le rideau. La cuisine est vide; les " triolets " 
sont aux étables. . Le chien hurle lamentablement en tirant 
sur sa chaîne, et, à travers le bruit monotone de la pluie, on 
distingue les coups sourds du fléau manié par le valet qui bai 
les fèves dans la grange... Et la tristesse hivernale oppresse 
la fille de la Closerie, rend plus désolantes les images dont 
elle est hantée. Comment dire à son père que, dans l'état ac- 
tuel des choses, il faudrait absolument une servante de plus ! 

Mais voilà qu'un autre bruit parvient aux oreilles de Ma- 
thilde : une sorte de soupir étoufié ; quelqu'un est là, dans le 
réduit entr'ouvert au pied de l'alcôve. La jeune fille se lève 
sans lâcher son couteau, elle traverse la cuisine, letenant 
d'une main les pans de son tablier bleu. Oh ! qui donc gé- 
mit dans cette ombre, à peine éclairée par un vitrage grillé, 
où des branches sans feuilles appliquent un rideau noirâtre ? 
Qui donc est effondré contre le petit bureau ? Mathilde re- 
cule d'effroi. . Son père, est-il possible ! son père. . dans cette 
attitude de vaincu ! 

Elle entre vivement, et referme la porte derrière elle ; il 
s'est redressé, par mouvements hachés, et sa fille demeure 
confondue devant cette face désespérée. 

— Papa, exclame- t-elle d'une voix méconnaissable, y a-t-il 
du malheur ? 

— C'est elle., c'est toujours elle... Ah! la mauvaise ! Pour 
me faire mal... pour le plaisir de me faire mal... 

— Léa ? questionne Mathilde, consternée devant cet égare- 
ment si insolite, ces yeux brûlés par des larmes de colère et de 
douleur. 

— Oui, oui, répond-il. Il n'y a rien à lui dire, elle est bu- 
tée ! Quand on pense . . quand on pense que son bonheur à 
elle, et notre bonheur à tous est là, si près, et qu'elle n'en 
veut pas ! conclut Brissot, les dents grinçantes 

C'était poignant, ce désespoir d'un travailleur, d'un opiniâ- 



414 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

tre, qui avait lutté pendant trente années €tqui échouait con- 
tre cet obstacle misérable : la ridicule vanité de sa fille ! 

— Mais qu'est-ce qu'elle ne veut pas ? dites-moi donc, insis- 
tait Mathilde, les yeux élargis et le cœur palpitant. 

— Ah ! c'est vrai... tu ne sais pas, toi... bégaya le fermier 
dont les lèvres happaient l'air avec effort... C'est Louis, en- 
tends-tu ? Louis Chaumel, qui la demande en mariage et 
qu'elle refuse... Qu'est-ce (jue tu as ? exclama le père, chan- 
geant de ton. 

Une plainte tremblante venait^'de retentir; la jeune fiïle 
serrait, de sa main droite, sa main gauche ensanglantée : par 
suite d'un faux mouvement, elle s'était fait à la paume une 
entaille profonde avec le couteau qu'elle tenait encore. 
— Tu t'es coupée ? reprenait Brissot. 
— Ce n'est rien... ce n'est rien... 

Pâle comme la mort, elle avait reculé dans l'angle ; en cette 
obscurité, avec ses vêtements sombres, elle ressemblait à une 
statue de bronze dont le visage serait de marbre. 

— Alors, murmura-t-elle au bout de plusieurs secondes, vous 
dites que Léa refuse... 

— Cette situation-là, cet homme-là ! continua le fermier, 
accentuant farouchement les syllabes ; et sans motif ; car quel 
motif raisonnable peut-elle avoir ! Elle sait bien qu'en di- 
sant oui, elle me donnerait de la joie... de la joie, appuya-t-il 
avec un regret sauvage, cela suffit pour qu'elle dise non ! 
Comprends-tu, toi ? 

— Non, répondit-elle, faiblement, je ne comprends pas... 
La tête lui tournait, elle sortit, enroulant machinalement 
son mouchoir autour de sa blessure. Oh ! non, ce n'était 
rien, ceci. Autre chose lui faisait mal... autre chose saignait 
en elle, et saignait à mourir ! 

Tant mieux, tant mieux ; car il fallait tuer cela tout de 
suite, grand Dieu ! Quelle secousse brutale ! quelle lueur d'é- 
clair ! 

Elle défaille à présent, la forte, la vaillante ; elle doit s'ar- 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 415 

rêter à l'air, sur le seuil du couloir, sous la vigne-vierge non 
encore dégarnie, qui jette au vent des volées de perles ternes. 
Elle s'enfonce à demi sous une retombée des rameaux ; quel- 
ques feuilles rouges, mouillées, se collent à ses habits, et l'on 
dirait d'autres taches de sang. 

Est-il possible ? Comment cela s'est-il fait? Ah ! elle l'ignore. 
Jamais elle ne s'est donné la peine de s'analyser, jamais, jus- 
qu'à ce jour, elle n'a pris garde à un sentiment si bien enra- 
ciné, qui avait grandi avec elle... C'était trop profond, cela te- 
nait trop fort,.. C'était comme son âme, comme son cœur. 

Pouvait-il en être autrement, pauvre généreuse fille ? Con- 
naissait-elle un seul homme qui fut comparable à son ami 
d'enfance ? Cette image, cette affection s'harmonisaient avec 
le meilleur et le plus intime d'elle-même ; quand il parlait 
elle l'écoutait, ravie, car il touchait, en elle, des cordes au son 
révélateur ; il donnait une forme précise aux belles pensées, 
aux belles émotions qui demeuraient chez elle à l'état pres- 
que inconscient, et si jamais elle avait pu mettre à nu son 
âme, Louis Chaumel y eût reconnu la sienne comme dans le 
miroir le plus pur ! 

Comment elle, la terrienne, n'eût-elle pas aimé le terrien 
vibrant et convaincu, qui, partout, autour de lui, prêchait la 
fidélité au Sol ? Comme elle, la chrétienne, n'eût-elle pas aimé 
le chrétien simple et grand, l'apôtre de toutes les traditions 
saintes ? 

Et pourtant, cet amour, c'était l'impossible ; et Mathilde 
cachait, parmi les feuilles détrempées, son front aussi lourd, 
aussi froid que la pierre. 

Une ignorante comme moi . . gémit-elle ; une fille . si au- 
dessous de lui. Oh ! Seigneur, quelle folie ! 

Elle ne songe pas, dans son illogisme admirable, qu'une 
autre, mille fois moins digne, avait cependant fixé le choix du 
jeune homme. Habituée au sacrifice permanent, elle s'est 
toujours comptée pour rien, et ne se dit pas plus aujourd'hui 
qu'autrefois : " Je me sacrifie." Une vision rapide lui montre 



416 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

son père heureux, sa soeur heureuse et guérie des chimères, 
la Closerie sauvée. . . Oh ! il le faut ! il le faut ! D'un élan, 
elle se dresse, pâle, grave et douloureuse, mais tout entière à 
une résolution que rien n'a ébranlée, pas môme la cruelle sur- 
prise de son coeur. 

Le ciel pleure sur Mathilde ; dans le jour mourant, dans 
l'humidité où traînent des odeurs de pommes écrasées, un tin- 
tement grêle, entrecoupé, s'étouffe... C'est l'angelus du soir. 

Mathilde fait un grand signe de croix. 

— Allons ! dit-elle. 

. .Léa, dans sa chambre, essayiait une coiffure nouvelle, 
mais ses mains tremblaient si fort, qu'elle n'arrivait pas à 
placer les peignes et les rouleaux. Elle s'était mise à cette 
occupation par une sorte de bravade ; la scène avec Louis l'a- 
vait durement secouée, malgré tout, et ce visage de douleur 
la poursuivait à la manière d'une insupportable obsession. 

Elle se tourna impatiemment vers la porte et ses longs che- 
veux lumineux tombèrent en flot sur ses bras, sur ses épaules, 
Mathilde entrait sans frapper, sans rien dire, et sa soeur la 
reconnut à peine ; jamais elle ne l'avait vue aussi blanche, 
avec des yeux aussi brillants. 

Dans le rayonnement de l'abat-jour de mousseline acheté 
par Léa, elle approchait, légèrement raidie ; elle s'inclina, sai- 
sit le poignet qui sortait d'un ruche de guipure, et, d'une voix 
basse : 

— Léa, murmura-t-elle, ma pauvre petite.. . 

— Eh bien ? questionna sa cadette en la dévisageant. 

— On me dit une chose que je ne peux pas croire, reprit 
Mathilde dont les cils battaient largement et faisaient remuer 
des ombres sur l'ivoire doré des joues. . . on me dit que tu re- 
fuses Louis Chaumel ! 

— Ah ! toi aussi ! interrompit sa soeur dont les doigts 
avaient des tressaillements nerveux ; on prétend me tyranni- 
ser jusque dans mon coeur ; On veut forcer mon inclination ; 
on veut m'imposer un mari ! Non, non ! je ne me laisserai pas 
faire ! 

(A suivre.) 



L'IIvIvUSTRATION 

Supplément de "La Revue Franco-Américaine" 



Vol. VIII. No 6. 



Montréal, 1er AVRIL 1912 




Ivcs Alpinistes dansles^^Montagnes Rocheuses, Canada. 



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Troupeau de montons, dans l'Ouest Canadien, 
le long du C. P. R. 




L^e poisson abonde dans l' Juest Canadien et le pêcheur 
le moins expert fait merveilles. 




lye grand glacier du ^Slont Selkirk dans les Ivlontagnes 
Rocheuses, sur le C. P. R. 




Immense verger à Agassiz, Colombie Britannique, 

^f^ lontr fin C. P. R. 



VI 




IvE Printkmps. i^a loiile des neiges. 




Dans les Montagnes Rocheuses, le long du C. P. R. 



VII 




Arrivée de nouveaux colons, à Strathmore, Alberta, 
sur le C. P. R. 




Intérieur d'un wagon-buffet du C. P. R. 



VIII 



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Les Tapisseries 



Dans les murs de chêne ciré, 
Dans les vieux canevas de Flandre, 
En plus d'un endroit déchirés, 
Les quatre saisons, sans comprendre, 

Regardent l'eau d'un déversoir, 
— Pleurs de laine en éclaboussure — 
Qui fuit le long du cadre noir. 
Et disparaît sous la bordure. 

L'une, parmi ses points vernis, 
Balance en des verdures tendres 
Des fleurs, des parfums et des nids ; 
C'est le printemps joyeux des Flandres 

Un paysan mène un rouleau. 
Ou la herse à travers la plaine. 
Dans les prés et les blés nouveaux 
D'où s'exhale une fraîche haleine. 

L'autre endort de blanches maisons. 
Et l'étang sous un soleil rouge ; 
La terre est lourde de moissons, 
Dans le bois profond rien ne bouge ; 

Mais là, liant le blé jeté. 

Sous leurs genoux les moissonneuses 

Robustes font chanter l'été 

Au son des gerbes lumineuses. 

La troisième, dans ses lacis. 
Offre des grappes plein la vigne ; 
Sous un arbre un passant assis 
Voit fuir la route en longue ligne ; 



X 



418 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Et d'un geste large un semeur, 
Sur le sol épand en cadence, 
Sous le crépuscule qui meurt, 
La graine d'or de l'espérance. 

Enfin aux branches de bois mort, 
L'hiver descend sa neige lente, 
Sous son linceul la terre dort. 
Rien ne murmure et rien ne chante : 

Un laboureur abandonnant 
Le soc qui s'ébrèche à la borne 
Sur son cheval passe, inclinant 
La tête, comme un spectre morne. 

Ainsi d'un coup d'oeil je revois, 
Aux laines pâles des années. 
Les quatre saisons d'autrefois. 
Dans mes souvenirs dessinées. 

L'espoir jeune éclos, puis l'amour 
Au zénith, puis la feuille morte, 
La neige couvrant le labour, 
Et le coeur défunt que je porte; 

Et, dans l'angle du cadre noir. 
Cette eau qui tombe c'est ma vie. 
Fuyant, sous l'étreinte du soir, 
Le vieux rêve en tapisserie.. . 

Jean d'Harcelines. 



:o:- 



Fonctionnarisme et technologie 



Je viens de relire un discours prononcé par le Dr J. M. 
Beausoleil le 22 octobre 1896. Ce n'est pas d'hier, comme 
vous voyez, mais il me semble que les événements n'ont pas 
cessé, depuis bientôt vingt ans, de lui donner raison. 

" Grâce au progrès scientifique des cinquante dernières 
années, disait M. Beausoleil, l'agriculture, l'industrie, le 
commerce se sont développés sur des bases nouvelles par- 
faitement sûres. L'économie politique, la science sociale 
ont trouvé leurs lois, l'hygiène est devenue une science. La 
vulgarisation de ces données a permis à la lumière de pé- 
nétrer jusqu'aux plus humbles couches sociales. La presse 
a porté sur ses ailes les idées générales qui font la force 
des peuples comme celle des individus. La science n'est 
plus le partage d^une caste : elle s'esi démocratisée. C'est 
elle la colonne lumineuse qui doit nous guider vers la terre 
promise, c'est elle la manne du désert! 

" Il y a aujourd'hui deux ans, un littérateur français pro- 
clamait " la banqueroute de la science." A l'exemple de 
cette Athénienne dont parle l'histoire, la science humble, 
modeste mais convaincue, répondit dans un sourire délicat • 
'' Vous n'êtes pas d'ici." 

" S'il est vrai que la science est la compréhension des 
rapports, elle ne peut déchoir; et, tant qu'il existera des 
chercheurs d'équations, la science vivra et sera honorée. 

" Vous n'ignorez pas que les procédés d'analyse ont dé- 
rangé bien des calculs faits " à priori," qu'ils ont été la 
ruine d'une multiplicité de conventions adoptées sans exa- 
men. Le contrôle expérimental, voilà la pierre de touche 
de ce qui est. 

" Mais, je ne veux pas restreindre ces remarques à une 
certaine classe d'études ; au mot science, substituez le mot 
" instruction, savoir." Le savoir est le premier besoin de 
l'homme ; besoin de tous les jours, en tous les lieux. 



420 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

'' L'enfant a droit à une part d'instruction, laquelle doit 
concourir à son développement intellectuel, physique et 
moral. Il ne s'agit pas ici de lecture, d'écriture, de calcul — 
simples instruments — il s'agit d'un enseignement technique 
qui lui permette d'accomplir les devoirs de sa carrière." 

Culture intellectuelle, culture physique, enseignement 
qui permette à chacun des nôtres de remplir les devoirs 
de sa carrière, qui lui permette même d'accomplir davan- 
tage et le mette en é^at de prendre sa place dans la multi- 
tude des situations nouvelles créées par le progrès et les 
besoins du temps su^" tous les points du pays. 

Et il ne se dégagei"ait que cette pensée de la poussée for- 
midable qui s'est ruée contre l'administration fédérale de- 
puis l'avènement du nouveau régime, qu'il ne faudrait pas 
trop se plaindre des ennuis sans nombre causés par les cher- 
cheurs de place aux maîtres du pays. Mais cette pensée 
s'en dégage très nettement. 

Ceux qui réussissent, ce sont surtout les spécialistes ; et 
ils réussissent d'autant mieux que leur nombre, très res- 
treint, les protège contre toute concurrence. Il suffit d'ob" 
server les développements extraordinaires de nos ressources 
nationales dans tous les domaines, pour comprendre que 
les sciences appliquées nous conduisent, pour ainsi dire, 
par la main. Domaine forestier, mines, explorations géo- 
logiques, agriculture perfectionnée, partout nous rencon- 
trons le praticien q^e des connaissances spéciales indi- 
quent d'avance et font rechercher pour les grandes entre- 
prises payantes. 

Or, les Canadiens-Français, en tenant compte de certaines 
exceptions notables qui, du reste, confirment la règle que 
nous voulons établir, n'ont pas assez tenu compte de ce qui 
se faisait souvent dans leur propre domaine et n'ont pas 
tenu à prendre leur part des progrès qui passaient. 

11 faut reconnaître là dedans, sans doute, une question 
de tempérament. Je ne sais plus trop quel auteur préten- 
dait que nous n'avions pas la tête faite comme les Anglo- 
Saxons. Le mot ne manquait pas d'humour, mais il nous 
tenait encore trop loin de la solution des problèmes qui 



FONCTIONNARISME ET TECHNOLOGIE 421 

nous intéressent au même degré que l'une ou l'autre des ra- 
ces qui ont planté leur tente à côté de la nôtre. 

Placés depuis un siècle et demi au milieu d'un peuple in- 
dustriel, négociant, matérialiste avant tout le reste, les nô- 
tres se montrent trop lents à sonder le terrain sur lequel ils 
marchent, à comprendre les côtés pratiques des efforts 
faits dans leur entourage, à acquérir des qualités mû- 
ries par un sang qui n'est pas le leur, mais faisant le fond 
d'habitudes, de méthodes spéciales dont ils doivent pren- 
dre leur part s'ils veulent lutter à armes égales, dans leur 
propre pays, avec une race qui a posé avec une brutalité 
historique sous tous les cieux le principe très humain du 
"struggle for life." 

Sans doute, il n'est pas question ici des coutumes an- 
cestrales conservées par chacun de nos groupes partout où 
nous avons formé un essain. 

Ces coutumes qui constituent, en quelque sorte, l'arche 
sainte de nos aspirations nationales, où l'on garde religieu- 
sement les traits caractéristiques de notre race, sont pour 
nous un héritage que* nous tenons de trop haute et vieille 
source pour songer un seul instant à en amoindrir l'impor- 
tance ou en ternir l'éclat. Grâce à elles nous pouvons offrir 
à nos conquérants, dont l'admiration est vaincue, le spec- 
tacle sublime et unique dans l'histoire, d'une race résistant 
à la propre faiblesse des siens et trouvant dans son coeur 
la force de survivre à tous les cataclysmes et de renaître 
après les pires défaites. 

Mais l'époque où nous vivons, en nous créant des besoins 
nouveaux, des concurrents plus aguerris, indique déjà à 
notre initiative des voies nouvelles, fournit à notre ambi- 
tion des buts nouveaux que nous sommes portés à croire 
inaccessibles. Pourtant nous n'avons qu'à tendre la main 
pour saisir les armes qui rendront moins pénibles nos com- 
bats pour la vie et nous mèneront vers des triomphes in- 
soupçonnés. Accepter les faits accomplis devient alors 
non seulement uti acte de prudence, mais un signe de sa- 
gesse. 

On a beau dire, l'évolution sociale se fait avec une force 



422 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

irrésistible dans notre siècle d'électrique activité, et le con- 
servatisme revêt assez souvent une apparence de rétro- 
gression qui est, de longue date, passée de mode. Plus que 
jamais on est forcé d'admettre l'axiome que " tout ce qui ne 
croît pas décroît." 

La condition des classes ouvrières nous offre de ce fait 
un exemple tout particulièrement frappant. 

En effet, l'ouvrier peut-il raisqnnablement se refuser à 
toute idée de perfectionnement dans ses manières de pro- 
céder quand son entourage subit sans relâche la poussée 
du progrès ? Evidemment non. Autrement il se trouverait 
bientôt dans la position de cet homme qui était né un quart 
d'heure trop tard et qui n'avait jamais pu rattraper ce quart 
d'heure. Le monde, marchant sans lui, le laisserait bien 
loin sur la route à caresser des méthodes vieillies, des pro- 
cédés dont un passé déjà lointain s'est emparé. A côté de 
la machine perfectionnée il faut le travail perfectionné, il 
faut l'expérience mécanique de l'ouvrier, cette habileté ma- 
nuelle qui, devenant presque un art, sera comme l'éclatante 
revanche de l'esprit sur le métal qui semble, de nos jours, 
avoir dérobé la pensée de l'homme. 

Et les moyens d'atteindre ce résultat.? Il n'y en a qu'un : 
l'éducation technique, ce raffinement de l'habileté manuelle 
qui en faisant de chacun un maître dans son métier pourra 
" constituer l'homme le plus indépendant qui ait jamais 
existé." C'est d'ailleurs un point sur lequel tous les écono- 
mistes sont d'accord et sur lequel je ne suis pas seul à atti- 
rer l'attention de mes compatriotes. La condition particu- 
lière où ces derniers se trouvent, surtout aux Etats-Unis où, 
dans plusieurs endroits, ils ont le monopole des travaux de 
fabrique, leur impose l'obligation d'étudier avec soin cette 
nouvelle proposition du problème social. Nous traversons 
une époque d'évolution générale, l'industrie soumise aux 
données de la science s'avance vers des sommets plus éle- 
vés et il faut marcher avec elle. Au reste, nos compatriotes 
prolétaires ont déjà subi cette influence entraînante du 
progrès et nous les savons aujourd'hui largement représen- 
tés parmi ceux qui donnent le ton. Les inventeurs cana- 
é 



FONCTIONNARISME ET TECHNOLOGIE 423 

diens ont fait plus que leur part des inventions qui ont 
transformé la mécanique et sont même en train de faire 
subir une transformation radicale à l'industrie manufac- 
turière qu'ils soutiennent de leurs bras. Il suffirait de géné- 
raliser le mouvement. 

Un économiste écrivait : 

" L'habitude est une seconde nature. On peut même dire 
que souvent elle s'implante en place de la nature, qu'elle do- 
mine le libre arbitre et lui fait accomplir des actes logi- 
quement inexplicables. On trouve des gens qui font le 
contraire de ce qu'ils voudraient, et .même qui semblent 
s'en plaindre. C'est vrai, disent-ils, mais que voulez-vous ? 
C'est l'habitude. On n'en finirait pas si l'on prouvait par 
des exemples combien cette force est grande." Mais pour 
être grande, cette force n'en est pas plus invincible pour 
tout cela. Il suffit d'un peu de bonne volonté pour la do- 
miner entièrement et, au besoin, pour la f aire'servir au plus 
grand bien de la cause ^qu'elle était tout naturellement en- 
cline à combattre. Le but est trouvé, atteignons-le. 

Mais que cette longue digression ne nous éloigne pas de 
l'idée première de notre article, savoir : l'idée que, jusque 
dans le fonctionnarisme, dans les services de l'administra- 
tion, règne une sorte de sélection basée sur la compétence 
des sujets. C'est ce qu'il ne faut pas oublier même si l'on 
jouit de certaines influences qui finissent par nous ouvrir 
les portes des ministères. L'oublier serait se condamner 
irrémédiablement ;iux postes inférieurs que seuls la politi- 
que peut dominer. Ce n'est pas là qu'est la carrière véri- 
table. 

On me permettra bien, je suppose, d'attirer l'attention de 
nos maisons d'éducation là-dessus. C'est un point, du reste, 
qui n'est pas négligé par lesjinstitutions anglaises les mieux 
réputées du pays. On trouvera, après examen sérieux, que 
ce que beaucoup d'entre nous sont tentés de prendre pour du 
favoritisme ne tient pas à autre chose qu'à la nature même 
des charges à remplir et aux qualifications spéciales qu'il 
faut posséder pour les remplir. 

Nous ouvrons chaque année des territoires immenses à la 



424 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

colonisation, notre exploitation forestière a pris des propor- 
tions colossales, chaque jour les chercheurs découvrent dans 
nos régions minières des trésors qui jettent le monde dans 
rétonnement. Mais tout ceci ne se tait pas sans ouvrir des 
horizons nouveaux à ceux que Tavenir tente et que le tra- 
vail n'effarouche pas. 

Mais la multiplicité des tâches a classifié lentement la 
nature des efforts, l'efficacité des services demandés et des 
fonctions à remplir. Elle nous a^poussés vers la spécialisa- 
tion des connaissances, vers le règne incontesté du spé- 
cialiste 

C'est de là qu'il faut partir pour arriver à cette émulation 
saine qui pousse l'artisan, le mécanique, l'ingénieur, le 
chimiste, à exceller dans la sphère qu'il a choisie comme son 
domaine. Tout le terrain gagné de cette façon est une vé- 
ritable conquête, c'est autant d'ajouté à l'actif d'une race. 
C'est un avantage sans égal pour l'Allemagne, pour la 
France, que cette réputation qui leur a été faite de posséder 
les premiers spécialistes du monde. 

Napoléon disait: "J'ai deux cents millions dans mes 
coffres et je les donnerais tous pour le maréchal Ney.'' Le 
grand empereur, dans ces paroles, lançait le cri suprême 
que le monde ne cesse de répéter depuis : "Donnez-nous 
un homme!" Nous sommes à l'époque des spécialistes et 
nous n'avons plus qu'une route à suivre : être de notre épo- 
que, spécialiser. Le monde industriel exige des hommes 
supérieurs, dont la main est habile, l'œil exercé, l'intelli- 
gence primesautière et bien développée. Soyons ceux-là. 
Sans doute un pareil résultat ne peut pas être atteint d'un 
seul coup. Il ne s'agit pas de trouver une route nouvelle. 
Perfectionnons nos moyens actuels d'action qui sont un 
peu comme les grandes routes dont parle Descartes, ces 
chemins "qui tournaient entre des montagnes et devien- 
nent, peu à peu, si unis, si commodes, à force d'être fré- 
quentés, qu'il est beaucoup meilleur de les suivre que d'en- 
treprendre d'aller plus droit, en grimpant au-dessus des ro- 
chers et descendant jusqu'au bas des précipices." En un 
mot, ne soyons pas réfractaires à l'évolution qui nous en- 



QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 425 

traîne et, si c'est possible, soyons au premier rang de ceux 
qui répondent à sa puissante impulsion. Le résultat serait 
déjà magnifique si la génération actuelle pouvait, un jour, 
réclamer l'honneur d'avoir aplani les voies à celle qui la 
suivra, et bénie serait-elle si, devenant le Christophe Co- 
lomb d'un autre monde, après avoir montré à ses compa- 
gnons de voyage les difficultés de la traversée qu'ils font 
de conserve, elle leur ouvrait les radieuses perspectives 
d'un nouvel avenir. 

J.-L. K.-Laflamme. 



:o:- 



Les questions économiques et la politique 

nationale 



II 

Sans m'attarder à prouver que l'acquisition des connais- 
sances techniques a marché prodigieusement dans toutes 
les branches de Tactivité humaine, et en admettant aussi 
que notre pays possède déjà quelques éléments d'instruc- 
tion, j'attaque directement le point faible chez nous, qui 
est la situation phénoménalement inférieure de notre classe 
agricole sous ce rapport. 

Prenant la moyenne, disons même les quatre cinquièmes 
des cultivateurs canadiens-français, quelles sont les sour- 
ces d'instruction mises à leur portée ? Sorti de l'école de 
son village ou de sa concession dans laquelle apprend-il à 
lire, pas toujours à signer son nom, "l'habitant" de nos 
campagnes trouve à sa disposition, pour ses " études post- 
scolaires, d'abord le "Journal d'Agriculture "paraissant 
tous les mois, puis la visite annuelle des "expositions" et 
des " partis de laboi.r," et, une fois dans sa vie, une excur- 
sion, ou pèlerinage à la "ferme expérimentale" d'Ottawa. 
J'allais omettre le "Conférencier Agricole," parfois d'un 
rare mérite, qui passe une fois l'an, sans bruit, s'adresse à 
un auditoire de trente à quarante personnes, souvent moins, 
et s'en retourne tout ravi, si d'aventure il a rencontre dans 
le nombre "un" cultivateur indiquant par quelques ques- 
tions intelligentes qu'il a compris son enseignement. Le 
lendemain, tout est oublié. Ah ! si le curé de la paroisse ne 
prêchait qu'une fois l'an, quelle couche d'ignorance auraient 
ses fidèles en matière religieuse. Et Ton voudrait que nos 
cultivateurs possédassent la science agricole avec un en- 
traînement aussi rudimentaire ! 

L'homme "Instruit" subit une préparation autrement sé- 
rieuse à l'exercice de ses devoirs professionnels. Après 
plusieurs années d'école, huit ans de cours classique, quatre 



QUESTIONS lécONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 427 

ans de cléricature, des examens de plus en plus sévères, il 
se croit encore obligé de consulter ses auteurs dans l'exer- 
cice de ses fonctions, s'il a le sentiment de ses responsabi- 
lités. Le cultivateur, lui, se passe bien de tout cela et vit 
'' aussi vieux " que ses ancêtres. 

Inutile de surcharger un tableau que tout le monde re- 
connaîtra. Comme conclusion, je ne crains pas d'avancer 
qu'au moyen du ''système actuel," l'instruction agricole 
n'atteint qu'une élite très peu nombreuse et "qu'elle est 
nulle pour le commun des mortels." Ainsi que je l'ai dit 
plus haut, nous possédons bien quelques éléments d'ins- 
truction agricole, et ils pourraient être utilisés tout de suite 
pour former un noyau initial " d'enseignement." Que l'on 
confie la tâche d'organiser un corps enseignant à des 
hommes, pour n'en-citer que deux, comme le Dr Grignon et 
M. G. A. Gigault, le père putatif, à ce que l'on dit, de la 
doctrine protectionniste appliquée par sir John Mac- 
donald ; qu'on mette à leur disposition le capital et le per- 
sonnel nécessaires, et, en peu d'années, surgira un institut 
agronomique moderne, rappelant ce qui existe, en cette 
ligne, aux Etats-Unis et en Europe. 

J'ai vu "fonctionner" dans les campagnes françaises et 
belges, un admirable " instrument " d'éducation et d'ins- 
truction agricole. Il n'est pas trop compliqué et d'imitation 
plutôt facile. Les représentants du ministère de l'Agricul- 
ture sont chargés " d'acheter," ou simplement "louer," dans 
une commune une ferme destinée à vulgariser les pratiques 
de culture les plus profitables à la région. Elle est connue 
sous le nom de "ferme-école, ou " moniteur." L'intendant 
ou gardien est tenu par son contrat, moyennant un prix 
arrêté, d'avoir à la disposition des gens tels grains de se- 
mence, plants, engrais, échantillons, outils, etc.; de" garder 
tels animaux reproducteurs ; de faire l'élevage de telles es- 
pèces de volailles, abeilles, etc. Il est tenu de recevoir tous 
les ans, pendant une semaine ou plus, "l'ingénieur agri- 
cole " ou " conférencier" du gouvernement, qui vient don- 
ner sur place un cours d'enseignement pratique aux fer- 
miers. D'ordinaire, la partie théorique du cours se donne 



428 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

l'avant-midi. Le reste du jour est consacré au dehors, aux 
leçons de choses, à la mise en oeuvre des enseignements 
reçus le matin. Dans un endroit favorable à la culture de 
la pomme, par exemple, le professeur enseignera toutes les 
opérations de la pomiculture, depuis l'ensemencement du 
pépin dans le sol jusqu'à l'empaquetage du fruit mûr prêt à 
l'expédition au marché. Ailleurs, ce sera la culture du ta- 
bac, de la tomate, de la pomme' de terre, de la betterave à 
sucre, des arbres fruitiers, ou du bois à pulpe, que l'on vul- 
garisera. Ailleurs encore, la mise <en conserve des viandes, 
légumes, fruits, etc.; puis l'exploitation des déculeries, la 
préparation du cidre, du vin, de l'alcool, du sucre de bette- 
rave et de tout ce qui regarde la forme "industrielle " de 
l'agriculture. 

On imagine sans peine les résultats féconds de telles 
méthodes, qui, règle générale, n'entraînent pas de frais 
exagérés. Sans doute, il en coûterait quelque chose pour 
établir le système, d'emblée au Canada, mais il n'est pas 
nécessaire de procéder à la vapeur et de tout entreprendre 
à la fois. Nul danger, d'ailleurs, de se ruiner à cela ; les avan- 
ces faites à l'agriculture rapportent toujours au centuple, 
parce que "la terre est le fonds qui manque le moins," au 
dire du bon fabuliste. Je partage, en outre, l'opinion de 
M. Gilbert, dont je regrette la disparition de la chambre, 
de dépenser annuellement, pour les fins agricoles, un nom- 
bre "minimum de millions " sur le budget de plus en plus 
rondelet, dont le parlement dispose. Que l'on fasse seule- 
ment un essai loyal dans le sens proposé : le succès d^une 
campagne d'éducation ainsi menée étonnera même ses 
promoteurs. 

Que de fois ceux qui s'intéressent au développement de 
l'industrie agricole en demandant, à "nos habitants" pour- 
quoi ils s'enlisent dans la routine et restent étrangers à la 
pratique [de la culture intensive, pourtant si profitable à 
tous les points de vue, ont reçu cette réponse : "Cher mon- 
sieur, je ne demanderais pas mieux que de l'adopter, mais 
où trouver la main-d'œuvre indispensable".? L'objection, 
fondée sur les faits, est sérieuse et mérite considération. 



QUESTIONS lécONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 429 

Les industriels, les entrepreneurs, les corps de métiers 
les grands constructeurs, les bourgeois de chantiers " sont 
organisés" pour le recrutement de leur main-d'œuvre. 
" Seuls " les cultivateurs s'en raportent au hasard, ou en- 
core, de façon exclusive, au... gouvernement. Dans un 
pays en pleine croissance comme le nôtre, tous les concours 
sont avidement recherchés et utilisés. Trop éloignés au fond 
des campagnes pour entrer en concurrence pour la recher- 
che de l'aide nécessaire à leurs travaux, ils (les habitants) 
commencèrent par substituer " la machine " à l'homme et 
par renoncer graduellement aux genres de culture requé- 
rant son intervention personnelle et directe. C'est ainsi 
que dans mon district, on en est venu à cultiver " surtout 
du foin," lequel, en raison du manque de voirie, est destiné 
pour la majeure partie à l'exportation étrangère. Cela 
n'accommode guère les consommateurs de la métropole voi- 
sine, dont le marché est abandonné et le prix des aliments 
hors pair. 

De cette façon, le même agriculteur peut exploiter deux, 
trois, quatre terres ordinaires et plus. Il lui importe peu 
de garder ses fils avec lui. Plus que cela ; il acquiert les 
propriétés adjacentes à la sienne et en déloge les familles 
qui les ont occupées jusqu'ici. Et voilà comment opère le 
mécanisme de la "dépopulation rurale." Les gens s'en 
vont, non pas précisément parce qu'ils sont trop pauvres, 
ou que le sol est ingrat, mais parce qu'ils n'ont plus " leur 
place" dans cette organisation sociale modifiée. 

La terre est toujours là; la moyenne des fortune^ parti- 
culières s'est même élevée ; mais le nombre des citoyens di- 
minue et les conséquences économiques de ce mouvement 
étrange s'aggravent de jour en jour. 

En pratiquant la culture intensive et les diverses indus- 
tries agricoles, non seulement l'agriculteur garderait son 
fils avec lui, mais il emploierait d'autre main-d'œuvre et 
cela durant "toute " l'année. Le moyen, pour le gouverne- 
ment, d'encourager ce genre de culture serait de recruter au 
sein des villes trop peuplées du Canada, parmi nos compa- 
triotes des Etats-Unis et dans les parties pauvres et monta- 



430 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

gneuses de l'Europe une classe spéciale de collaborateurs. 
Je connais dans le voisinage de Montréal des propriétaires 
à Taise, qui n'hésiteraient pas à "avancer" le passage com- 
plet d'ouvriers de ferme, tant est vif leur désir de faire de 
la culture maraîchère. Organisés en compagnies, le pro- 
cédé leur serait d'exécution facile. La même expérience, 
tentée par des fermiers de la République Argentine a donné 
de bons résultats. Si je ne me trompe certaines sociétés 
maritimes transportent, dans des ^conditions identiques, le 
personnel nécessité par quelques genres d'ouvrages spé- 
ciaux. Et je ne serais nullement surpris de voir, dans un 
avenir prochain, des *' moissonneurs "'d'Europe traverser 
l'océan pour prendre part aux travaux des récoltes en Amé- 
rique et retourner dans leurs foyers, une fois la saison ter- 
minée. Beaucoup d'ouvriers et de manoeuvres italiens ac- 
complissent déjà cet exploit. Il serait curieux, dans tous 
les cas, de soumettre le projet à l'entreprenante compagnie 
du Pacifique-Canadien. La part dévolue au gouvernement 
en cette affaire serait de favoriser le recrutement de cette 
sorte de main-d'oeuvre aux endroits opportuns par des 
agents habiles et prudents et d'en opérer ici " le placement 
au bénéfice exclusif des cultivateurs livrés à la culture in- 
tensive." 

Inutile d'ajouter qu'il existe outre mer d'autres catégories 
d'émigrants désirables, dont le recrutement pourrait s'ef- 
fectuer d'une minière beaucoup plus sensée que celle em- 
ployée en France et en Belgique jusqu'à cette date. Ne 
s'en tiendrait-il ([u'à ma première suggestion, le gouverne- 
ment s'engagerait dans une oeuvre bienfaisante et fort po- 
pulaire. 

En vain la culture intensive n'aurait plus de secrets pour 
" l'habitant" canadien, en vain la main-d'oeuvre lui vien- 
drait abondante et peu chère, si les " moyens de communi- 
cation " lui faisaient défaut pour transporter les produits de 
sa ferme au marché. L'initiative de l'administration fédé- 
rale en cette matière est tellement opportune et avanta- 
geuse, qu'il n'y a qu'une voix pour l'en louer. La facilité des 
rapports en toutes saisons entre le producteur et le con- 



QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 431 

sommateur aura pour effet de supprimer les intermédiaires 
et, par là même, d'abaisser le prix des choses nécessaires à 
la vie. Les journaux mentionnaient dernièrement que les 
oeufs se vendaient soixante centins à Toronto, tandis que, 
dans un rayon de quatre ou cinq lieues, on les achetait à la 
moitié de ce prix. 

Au point de vue de l'établissement et de la multiplica- 
tion des industries à la campagne, l'obstacle le plus insur- 
montable va disparaître. Jusqu'à présent, la population 
rurale envahissait les villes pour se rappiocher des manu- 
factures. A l'avenir les industries vont s'installer au sein 
des régions cultivées, créant une foule de marchés secon- 
daires et offrant à la main-d'oeuvre un emploi toujours à 
sa portée. L'habitant des campagnes, "voyant venir à lui " 
ce qu'il va d'ordinaire ''chercher" dans les centres, ne 
songera plus même à " se déplacer." 

Quelle évolution féconde et digne du concours enthou- 
siaste de tous les Canadiens ! 

J'hésiterais à aborder une question d'aussi grande en- 
vergure si, dans les circonstances, elle ne s'imposait impé- 
rieusement. L'opinion publique attend une initiative de 
la part des gouvernants, et tout le monde semble prêt à 
l'étudier au point de vue des meilleurs intérêts du pays. 
Dans notre province, nous sommes peut-être en retard, 
malgré que des hommes éminents comme M. Monk, M. Al- 
phonse Desjardins et quelque autres s'en occupent avec 
une compétence, un désintéressement et un courage inlas- 
sables. L'exemple de l'influence exercée par l'association 
des "Grain-Growers " de l'Ouest devrait nous servir d'en- 
seignement. Bref la question est à l'ordre du jour. 

"Le Canada," disait tout récemment M. Nickle, député 
de Kingston, est déjà rendu au point où il doit étudier la 
question sociale. La population déserte les campagnes 
pour les villes ; les petits fabricants disparaissent devant 
les " combines " dont les employés sont froidement remer- 
ciés aussitôt que leur capacité de travail diminuç. L'aug- 
. mentation du coût de la vie rend le problème de la vieil- 
lesse plus angoissant. Le jour du socialisme est arrivé, non 



432 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

du socialisme qui s'applique à fruster l'ouvrier du fruit de 
son travail, mais d'un socialisme qui veut aider l'homme 
lorsqu'il a besoin d'être soutenu." 

C'est par l'instruction de "l'épargne" et la pratique de 
la "coopération " que l'on atteindra plus sûrement ce but. 
Outre les fervents et les apôtres de la cause déjà mention- 
née, l'autorité religieuse apporterait, sans doute, son con- 
cours puissant à une oeuvre qu'elle apprécie hautement et 
ne cesse de recommander en toute occasion. 

L'angoissant, problème de la xiépopulation des cam- 
pagnes et de la vie chère qui en résulte mériterait bien, à 
mon humble opinion, d'être approfondi sous toutes ses 
faces " par une commission d'experts," comme il a été fait 
ailleurs, spécialement dans les Etats de l'est américain. 
Rien n'empêcherait le gouvernement, durant l'intervalle 
consacré aux études, de mettre en pratique tous les moyens 
remédiateurs sur l'application desquels ne surgit aucune 
contradiction. 

L'extension du domaine cultivé par l'addition de nou- 
velles unités paroissiales dans les "régions décolonisa- 
tion " serait l'une des conséquences naturelles de la mise 
en pratique des suggestions contenues dans ce trop long 
mémoire. Les sociologues de tous les pays n'ont qu'un 
sentiment sur la nécessité de créer des colonies d'expan- 
sion. Dans l'Est du Canada, elles sont surtout indispen- 
sables "pour accroître la production agricole, fournir des 
voies de placement aux fils de cultivateurs " des vieux 
comtés et " servir de marché" — marché national le plus ex- 
cellent de tous, — au commerce et à l'industrie. Ici encore 
la coopération peut jouer un rôle prépondérant. Je connais 
par expérience qu'il serait possible et pratique d'organiser 
un mouvement régulier de colonisation des " anciennes pa- 
roisses vers les nouvelles ; " car je sais aussi pertinemment 
qu'une forte proportion des cultivateurs n'abandonnent les 
anciennes campagnes que pour continuer ailleurs l'exploi- 
tation du sol. Il ne s'agit alors que d'un simple essaimage. 

Mais â rencontre de cette oeuvre colonisatrice se dresse 
un obstacle formidable. Dans toutes les provinces de l'est, 



QUESTIONS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 433 

moins peut-être l'Ile du Prince Edouard, le domaine publi- 
que est en possession des gouvernements locaux ; et ceux- 
ci l'ont aliéné au profit des grands exploiteurs de la forêt, 
qui se croient intéressés à maintenir ce régime aussi long- 
temps que possible. Depuis vingt-cinq ans, la lutte entre 
le possesseur du bois et le travailleur du sol se poursuit 
avec une ardeur croissante et semble approcher de son pa- 
roxysme. D'après l'étude des phases qu'elle a suivies aux 
Etats-Unis, on peut prévoir que la fin n'en saurait être bien 
éloignée chez nous. Au reste, l'histoire nous démontre que 
partout, dans le monde, les grandes forêts ont fini par re- 
culer devant la civilisation, qui parfois les envahit et les 
occupe pacifiquement dans les espaces cultivables. 

Les gouvernements provinciaux, tous plus ou moins en- 
clins jusqu'à présent à favoriser les prétentions des ma- 
gnats du commerce forestier, viennent de recevoir une 
dure leçon de choses. Les chiffres du dernier recensement 
leur ont révélé qu'en mettant obstacle au peuplement, par 
la classe agricole, de leur domaine inculte, ils sont en train 
" de perdre leur influence " dans la Confédération. Tandis 
que, d'autre part, l'opinion publique éclairée leur reproche, 
par le fait de limiter " la production " des aliments fournis 
par l'agriculteur, d'affamer les citoyens des villes, qui com- 
mencent "à trouver intolérable le régime de la vie chère." 

Autrefois les apôtres de la colonisation s'épuisaient à 
faire valoir des arguments de propagande d'un ordre élevé, 
comme l'intérêt de la civilisation chrétienne, la raison pa- 
triotique et philantropique, la noblesse de la carrière agri- 
cole, etc. Maintenant, *' c'est le ventre qui va parler ! " et 
je suis sûr que les choses iront plus vite, car la faim a des 
arguments très éloquents. 

Non, le système d'exploitation forestière en vigueur n'est 
plus tenable; et, dans le Nord de l'Ontario, la crise en est 
au point que l'on réclame la '' sécession," ni plus, ni moins. 
Dans Québec, l'on verra bientôt si le pouvoir pourra tou- 
jours impunément contrarier *'la vocation des Canadiens- 
Français à l'agriculture " 

Il me semble pourtant qu'il y aurait moyen de faire en- 



484 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

tendre aux marchands de bois que le temps des conces- 
sions raisonnables est arrivé et qu'ils ne sauraient davan- 
tage s'opposer au peuplement de nos immenses territoires 
'dont le vide est une cause de faiblesse pour le pays. 

Le cabinet Whitney a pris des mesures de détail pour fa- 
ciliter l'installation des colons sur les terres publiques et 
en a promis d'autres plus importantes. En face du parti 
pris du gouvernement Gouin de tenir le colon impitoyable- 
ment en échec, l'opposition de Québec énonce le pro- 
gramme de la division des terres publiques en "domaine 
cultivable " et en " domaine forestier," de manière à garder 
constamment une réserve abondante de lots disponibles 
aux défricheurs. Au Nouveau-Brunswick, le cabinet dont 
l'hon. M. Hazen était le chef distingué, a pris, en certains 
cas, le parti " d'exproprier les droits" des machands de bois 
pour^tteindre le même but. Enfin tout le monde sent le 
besoin de faire quelque chose pour activer la colonisation. 

A cet égard, quel pourrait bien être le rôle du pouvoir 
fédéral 1 Peut-être de contribuer au mode de rachat inau- 
guré par Thon. M. Hazen. Mais le concours le plus simple 
et le plus effectif serait sans doute d'accepter une part gé- 
néreuse dans la construction des " chemins de colonisa- 
tion." En beaucoup de cas, cette ligne de conduite aurait 
pour effet de renverser tous les autres obstacles au progrès 
de l'oeuvre. Aide aux grandes routes nationales du pays 
établies, ouverture des voies de pénétration au coeur des 
régions incultes, telle est la double tâche réservée, dans 
mon humble opinion, au gouvernement de la Puissance... 
sans parler de la construction des chemins de fer qu'il de- 
vrait pousser avec une intensité croissante. Seulement, 
qu'on ne l'oublie lamais, le temps est venu " pour les épi- 
nettes " de faire place au ** monde civilisé ! " 

J'aime autant que personne à conserver la forêt, le ré- 
gime des eaux et tout ce qui s'y rapporte. Il est bon, il est 
beau, dans une mesure raisonnable, de maintenir les bois 
et leur ombrage bienfaisant. Cependant, il ne faudrait pas 
être les dupes de ceux qui mettent leur importance au-des- 
sus de l'exploitation agricole. Je n'ai d'ailleurs qu'une foi 



QUESTIONS T^CONGMIQUES ET POLITIQUE NATIONALE 435 

limitée dans la sincérité de ceux qui posent en conserva- 
teurs irréductibles de la forêt. Je constate les énormes 
quantités de bois soustraites annuellement, pour les besoins 
du commerce et de l'industrie, à nos réserves, prétendues 
inépuisables. Je vois également les ravages causés par les 
incendies, alimentés, quoi qu'on dise, par les déchets en- 
flammables qu'abandonne, derrière elle, une exploitation 
trop hâtive, au lieu de les détruire prudemment. Je vois 
encore l'emploi des méthodes américaines, qui ont été la 
ruine des forêts de nos voisins. Déjà les mêmes résultats 
se font sentir dans les Cantons de l'Est et sur presque toute 
la rive sud du Saint-Laurent. Et, d'après l'autorité du Dr 
Fernoy, de l'Université de Toronto, ce n'est plus qu'une 
question de temps très court qui nous sépare de l'époque 
où les ressources forestières du Canada seront épuisées. 
Sous plusieurs rapports, nous paraissons donc suivre les 
mêmes phases économiques que les Etats-Unis. 

Puisqu'il en est ainsi et qu'il ne faut guère compter sur 
les "grands" propriétaires pour la conservation de la fo- 
rêt, vaut autant changer de procédé et tenter l'expérience 
*' par les petits." C'est-à-dire qu'au lieu d'enrichir à mil- 
lions un nombre restreint de privilégiés auxquels on donne 
le monopole du bois, on fasse servir nos ressources fores- 
tières à l'établissement de toute une population vaillante, 
qui accroîtra l'influence et la force de la nation canadienne. 

Par une législation et des règlements appropriés, par des 
primes et des récompenses sagement distribuées et un en- 
seignement attentif, il serait relativement facile d'implan- 
ter ici la mode d'exploitation forestière " par la masse du 
peuple." Après tout, l'arboriculture n'est qu'une culture un 
peu plus longue que les autres et parfaitem.ent à la portée 
de nos gens. Elle se pratique depuis des siècles dans toutes 
les parties montagneuses de l'Europe qui forment environ 
les trois quarts de sa superficie. En outre de leurs grains 
et de leurs bestiaux, les cultivateurs auraient tous les ans 
"une récolte de bois à vendre " pour subvenir au besoin de 
leur famille. J'en surprendrai plusieurs sans doute, en di- 
sant que cette pratique est déjà suivie de façon très intel- 



436 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

ligente dans la paroisse de Ste-Adèle et maints endroits 
de la province. Nos gens, qui ne sont pas plus simples 
que les autres, sauraient bien conserver ce qui leur est 
avantageux. Et nous verrions fleurir ici les mille petites 
industries qui font la richesse de la Suisse, de la Norvège, 
du Danemark et de certaines parties de l'Allemagne. 

Dr De la Glèbe. 



La Nation Franco-Normande au Canada 

Par Le VICOMTE FORSYTH DE FRONSAC 

V 

LA NOBLESSE DE NOM ET DES ARMES 

Sous le privilège donné par l'édit de 1664, par le roi 
Louis XIV au Canada, " étrangers peuvent y entrer sans 
déroger à leur noblesse." Ainsi furent admis les Latour, père 
et fils, barons ou baronnets de la Nouvelle-Ecosse dans l'Or- 
dre seigneurial du Canada. Par le précédent donné, tous 
les autres ordres chevaleresques et nobiliaires ont le même 
droit d'enregistrement au collège des Armes du Canada, 
parce que le ralliement dans leurs ordres respectifs : I no- 
blesse, II bourgeoisie, III plèbe, est le droit que com- 
mande la personnalité de la loi. " Telle est la fin première 
et principale de l'établissement de la colonie française au 
Canada, et sa fin accessoire est de faire connaître aux par- 
ties de la terre les plus éloignées du commerce des hommes 
sociables la grandeur du nom du roi et la force de ses 
armes. Sa Majesté a donc estimé qu'il n'y avait pas de 
plus sûr moyen d'arriver à ces deux fins que de composer 
la colonie : " de gens capables de la bien conduire par 
leurs qualités de personne, et de l'augmenter par travaux 
et application à la culture des terres." 

Concession seigneuriale. 

L'ORDRE DES BARONNETS DE LA NOUVELLE- ECOSSE 

Cet ordre fut créé par Jacques VI, roi d'Ecosse, en mai 
1611, nommé l'Ordre des Baronnets de la Nouvelle-Ecosse 
et établi dans cette province par son fils le roi Charles I, en 
1625, " pour avancer la plantation de la Nouvelle-Ecosse en 
Amérique et y fonder une colonie." Un domaine territorial 
était concédé à chaque baronnet dans la colonie ; le titre de 
baronnet était héréditaire ; le concessionnaire devait avoir 



438 LA REVUE FRANCO-AMitRICArNE 

'' un grand-père paternel qui fusse gentilhomme." Aux 
armes de la famille du baronnet furent ajoutés des sup- 
poits, et dans l'écu de famille, un écusson portant les armes 
de la province, savoir : d'argent au sautoir d'azur, au centre 
duquel un écusson plus petit encore des armes d'Ecosse ; 
d'or au lion de gueules armé et lampassé, contourné d'une 
tressure de fleurs de lys, timbré d'une couronne d'Ecosse, 
Avec le costume de vert foncé, les boutons sont plats, do- 
rés, et chargés des armes des baronnets de la Nouvelle- 
Ecosse. Ils portaient une décoration suspendue d'un ru- 
ban d'orange autour du cou, des armes de la province cités 
plus haut, entourées de la légende: "Fiat mentis hones- 
tae gloria." Les mots de concession du titre dans la 
charte, sont : " Praeficimus, constituimus et creamus ei- 
demque— in dignitatem, statum et gradum Baronetii — no- 
men, titulum, locum et praecedentiam praedicatam," etc. 

L'ORDRE ARYEN DE L'EMPIRE (ROMAIN OU 
germanique) en AMERIQUE. 

Cet ordre était réorganisé en 1879, mais la première as- 
semblée n'eut lieu que le 28 octobre 1880. Cet orclre est la 
réorganisation de tous les ordres de noblesse formés sur le 
continent américain, depuis la première formation ordon- 
née par Charles V, empereur allemand des Romains, roi 
d'Espagne, grand-duc d'Autriche, etc., lorsqu'il érigea ses 
possessions américaines par institut impérial en fief de son 
empire romain-germanique. On a ajouté à cet ordre d'au- 
tres aristocraties coloniales dont les familles ont possédé 
des concessions manoriales ou des titres de considération 
honorable, héréditaire, le premier ancêtre en Amérique 
étant ou un officier ou un propriétaire, réglé par les lois sur 
la dérogation énumérée dans la partie de cet ouvrage sur 
la noblesse de France. Le doyen actuel de cet ordre est 
Monseigneur le duc de Véragua, qui représente le duché de 
Véragua, concédé à son ancêtre, le petit-fils du grand 
Christophe Colomb, en Amérique Centrale. 

Parmi les titres de cet ordre sont ceux de landgraves et de 
caciques de la Caroline, qui, avec des baronnies, furent 
concédés, de 1671 à 1686, par le roi Charles II de la Grande- 



, LA NATION FRANCO NORftlANDE Al' CANADA 489 

Bretagne, avec prérogative de gouvernement sur la Caro- 
line du Sud. Le titre de landgrave correspond à celui de 
comte, et le titre de cacique, à celui de vicomte. 

SEIGNEURS DES MANOIRS MARYLANDIENS 
En 1632, lord Baltimore, fondateur et prince Palatin 
Maryland, avec plein pouvoir et souveraineté du roi 
Charles I, donna les droits et les privilèges à tous ceux 
d'assez de considération pour remplir les devoirs des sei- 
gneurs manoriaux de la colonie. Ces concessions mano- 
riales furent accompagnées de haute, moyenne et basse 
^'ustice sur les tenanciers, de commandement militaire du 
district et de représentation dans le conseil du seigneur- 
palatin, ou de son représentant, le gouverneur. 
SEIGNEURS PATRONS 
Le titre de seigneur patron, est aussi dans cet ordre, en 
section III, charte de la Nouvelle-Néerlande tome I, p. 370, 
•'New- York Hist, Coll., 2nd Séries," il dit : 

" Que tous ceux, accrédités Patrons de Nouvelle-Néer- 
lande, qui dans l'espace de quatre ans après leur don 
d'avoir à quelques collèges ou chambres de la* compagnie 
des Indes, Occidentales ici (Amsterdam) ou, au comman- 
deur ou au conseil là (Amérique), qu'ils sont prêt à y trans- 
porter une colonie de cinquante personnes. 

" Que du temps qu'ils ont fait annoncer le lieu des pla- 
ces où ils se proposent d'établir leur colonie, ils auront la 
préférence à toute autre personne à la seigneurie des dites 
terres." 

" Que les Patrons en vertu de leur pouvoir ont le droit 
d'étendre les limites de leurs terres sur quatre lieues de 
rivage. 

" Qu'ils auront la souveraineté la jouissance de toutes 
leurs terres en perpétuité et aussi le commandement mili- 
taire avec haute, moyenne et basse justice. Personne n'a le 
privilège de pêcher ou de chasser sans le consentement du 
patron. Et quand un patron a établi des communes ou des 
villes, la commission des magistrats et autres officiers des 
dites communes et villes appartient à lui. 



440 LA REVUE FRANCO -AMÉRICAINE 

'' Ni colon, ni domestique n'a le droit de partir sans la per- 
mission du patron." 

Le gouverneur de la Virginie, sir Alex. Spottswood 
donna le titre de chevalier de fer d'or de cheval aux grands 
de cette colonie qui avaient assisté à l'avancement et à la 
prospérité de la Virginie. 

L'ORDRE DE L'EMPIRE-UNI 

Il y a trois parties principales ^dans l'histoire de la 
guerre en Amérique, de 1775 à 1783, savoir : I. La partie la 
plus noble — celle pour l'indépendance américaine, dont 
l'espoir était de conserver les chartes royales des colonies 
dans toutes leurs étendues, cette partie peu de nombreuse, 
alliée au roi de France, fut renversée presque immédiate- 
ment après l'établissement de l'indépendance américaine 
par la deuxième partie. IL La partie révolutionnaire et 
nivelleuse, qui rêvait une république — l'étiquette d'un pa- 
reil mot ne recouvrant que la tyrannie la plus hideuse de 
toutes — le despotisme irresponsable des multitudes. Plu- 
sieurs des constitutionnels de la partie première se sauvè- 
rent en I778*en se ralliant à la troisième partie — la partie 
loyaliste. Cette partie avait un esprit d'attachement ser- 
vile au gouvernement britannique, même en dépit des ac- 
tes tyranniques et inconstitutionnels de ce gouvernement. 
Ces plusieurs constitutionnels royalistes ne se ralliaient à 
cette partie qu'après que le gouvernement britannique eut 
prôné, par l'Acte du Parlement de 1778, de respecter les 
droits et les chartes de la constitution des colonies. 

En février 1871, sir Henri Clinton, avec l'autorité du Roi, 
donna une commission a former un conseil pour les 'Asso- 
ciated Loyalists of America," à William Franklin, gouver- 
neur de Nev^ Jersey; J. S. Martin, gouverneur de North Ca- 
rolina ; général Timothy Ruggles, Massachusetts ; Daniel 
Coxe, G. Ludlow^ Edvv^ard Lutwyche, George Romer, 
George Léonard, Anthony Stewart et Robert Alexander. 

De 1778 à 1782, les ** Loyalistes Associés " formèrent un 
gouvernement eux-mêmes dans la province de la Géorgie, 
fondé sur l'ancienne constitution de cette province, en 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 441 

chassèrent les révolutionnaires et défendirent leur ville prin- 
cipale (Savannah) des assauts de leurs ennemis; ils met- 
taient en 1780 la province en paix du Roi par leurs com- 
missaires et, après la reddition de lord Cornwalllis avec 
son armée anglaise à Yorktown en 1782 (un événement qui 
termina la guerre), ils offrirent à tenir la province contre 
toute aggression révolutionnaire, mais le gouvernement an- 
glais avait déjà fait une capitulation de tous ses droits 
dans les colonies, jadis anglaises — même dans la Géorgie, 
sans le consentement des Loyalistes Associés, qui y étaient 
victorieux ! 

En 1783, et pour plusieurs années, les familles loyalistes 
avec des familles royalistes, se réfugièrent au Canada con- 
tre la tyrannie de la démocratie triomphant^ dans les an- 
ciennes colonies. Unissant avec les royalistes français du 
pays en Canada, qui avaient porté les armes et pris une 
part principale dans la lutte pour le Roi et la Constitution 
de 1775-83, ils obtinrent de la Couronne par TActe (Loya- 
liste) de Québec de 1789 un renouvellement de leurs droits 
de préséance semblable à un ordre de noblesse dans l'état. 

Cet acte dit : " Conseil de Québec, 9 nov. 1789, en pré- 
sence du gouverneur lord Dorchester et des conseillers, les 
hons. W. Smith, Hugh Finlay, T. Dunn, J. G. C. de Léry, 
F. Baby, Charles de Lanaudière, Lecomte Dupré, etc. 

" Sa seigneurie intima au conseil que c'est son vouloir 
d'accorder " une distinction " aux familles qui avaient 
adhérée à l'unité de l'empire et s'étaient ralliées à 
l'étendard royal en Amérique avant le traité de sépara 
tion de 1783... Le conseil consentit et ordonna que les bu- 
reaux des registres des terres de la Couronne (Land-Boards) 
prissent soin de conserver un registre de toutes les .personnes 
de la dite description afin que leur postérité pût être dis- 
tinguée des autres colons." Mais ces registres à présent 
sont incorporés avec ceux du Collège des Armes du Canada 
et les descendants en noms de famille des officiers de ces 
registres appartenant en outre à une famille armoriale 
sont admis à la noblesse seigneuriale du pays avec la 
" distinction " décrétée par cet acte, de banneret de 



442 



LA REVUE FRAXCO-AMERICAINE 



Québec de TEmpire-Uni sous la présidence héréditaire de 
la famille Dorchester. Le président des bannerets depuis 
1908 est la baronne de Dorchester, qui a donné une décora- 
tion magnifique aux membres des ordres confédérés dans 
l'Ordre Aryen et Seigneurial de TErapire et enregistrés au 
collège des armes du Canada. 



Les Familles de la Noblesse de nom et des armes, sei- 
gneuriale, consulaire, bourgeoise et alumnale dans les 
Archives du Collège des Armes du Canada. 

Les descendants de ces 
familles en noms de fa- 
mille qui désirent enregis- 
trer les preuves de leur 
noblesse dans les regis- 
tres du Collège et recevoir 
le diplôme, le bouton et 
la décoration de la no- 
blesse de rOrdre Aryen 
et Seigneurial, doivent en- 
voye,r leurs renseigne- 
ments au bureau de cette 
Revue, adressés au Vi- 
comte de Fronsac, maré- 
chal de blason, ** Revue 
Franco- Américaine, 197, 
rue N o t r e-Dame Est, 
Montréal. 




DENYS DE LA THIBAUDIERE 

Seigneuis d-^ Bonnaventure, de Fronsac, de St-Simon, de 
La Ronde, de l.i Trinité. 

Armes : De gueules à la grappe de raisin d'argent; L'écu 
timbré de la couronne de comte, supporté par deux cerfs. 
Couronne seigneuriale. 



LA NATION FRANCO-NOKMANDE Al^ ('ANAl)A 443 

Histoire : Jean Denys, natif de Honfleur. Il était un des 
plus audacieux et expérimentés des navigateurs de France. 
En 1504, il avait fait une expédition aux côtes de Brésil; 
" il est le premier des Normands qui aborda à Terreneuve 
d'une manière authentique." (Dionne. En la Nouvelle 
France," p. 10/). Il est Fauteur d'une carte du grand golfe 
du Canada (Saint-Laurent) en 1506. On retrouve son nom 
dans un manuscrit du XVe siècle, intitulé : "Registre de la 
charité et confrérie fondée en l'église Notre-Dame de Hon- 
fleur" en 1547. Le nom y paraît de son fils Jehan 
de son petit-fils aussi un Jehan et de son arrière-petit-fils, 
un autre Jehan. Ce dernier avait un fils, le capitaine Je- 
han Denys, marié à Marguerite, fille de David Forsyth, 
Seigneur de Dykes en Ecosse et vicomte de Fronsac en 
France. 

Pierre Denys, un des fils du grand explorateur, s'établit 
à Tours en Touraine, et devint intendant des finances de 
Tours. Son fils : 

Mathurin Denys, sieur de la Thibaudière, était capitaine 
des gardes du roi. On raconte que le 7e jour de mai 1589, 
le roi Henri III, étant assiégé dans la ville de Tours par le 
duc de Mayenne, général de la Ligue, était obligé de faire 
marcher tout, même ses gardes, contre le duc, sauf Denys 
qui devait garder le roi. Denys fut tué à son poste par les 
ennemis. Le roi lui fit l'honneur de sa présence aux 
funérailles, le corps de Denys étant accompagné jusqu'au 
tombeau à Saint-Symphorien par les gardes rovaux. Il 
épousa Mlle Aubert. Son fils : 

Jacques Denys, sieur de la Thibaudière, était un officier 
de distinction dans l'armée d'Henri III, ayant succédé à son 
père dans la garde royale. Il épousa Marie, fille de Hugues 
Cosnier de Beseau, dont le fils était Emilien Cosnier, un des 
cent gentilshommes du roi. Ses fils : 

I Nicolas Denys, né à Tours en 1598. Lui et ses frères 
héritèrent du capitaine Jehan Denys, de Honfleur, leur pa- 
rent (qui avait épousé Marguerite Forsyth de Fronsac), de 
ses droits dans la Nouvelle France. Il partit en 1632 
avec une commission militaire dans la suite de Isaac de 



444 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Launoy, chevalier de Razzili, vice-amiral de France, ré- 
cemment nommé gouverneur de l'Acadie. Il devint gou- 
verneur lui-même par commission du roi du 30 janvier 
1654. Il établit deux colonies : une à Chedabouctou et 
et l'autre à St-Pierre. Il avait la concession de presque 
toute l'île du Cap-Breton, hors les établissements militaires. 
Charlevoix, dans son histoire de la Nouvelle-France, dit de 
lui qu'il était le mieux instruit des gouverneurs du pays. Il 
est auteur de la première histoire en français de l'Améri- 
que du Nord, ayant publié à Paris en 1672 son ouvrage in- 
titulé "Histoire de l'Amérique Septentrionale", et un autre, 
" Avec une Histoire Naturelle du Pays." Par recommanda- 
tion de Talon, comte d'Orsainville, et intendant de la Nou- 
velle-France, le titre de Fronsac lui fut concédé en 1676. 
Il épousa, en France, Marguerite de la Faye. De ses deux 
enfants : — I Richard, vicomte de Fronsac, gouverneur de 
Gaspésie, obtint une concession de quinze lieues sur la Mi- 
ramichi, érigée en seigneurie en 1691. Son fils et ses en- 
fants périrent d'une épidémie en 1732, et son successeur était 
l'honorable Mathieu Forsyth. II Marguerite, fille de Nico- 
las, le gouverneur, épousa son cousin, le capitaine James 
Forsyth, petit-fils de David Forsyth, Seigneur de Dykes en 
Ecosse et de Fronsac en France, à Honfleuren 1650, le titre 
de Fronsac reste avec leur postérité. 

II Jacques-Denys (frère de Nicolas), capitaine des trou- 
pes, quartier-maître général des armées du roi, tué à Can- 
die, dans l'armée navale des Vénitiens. 

III Henri Denys (frère de Nicolas), tué en Italie dans le 
régiment des gardes du roi. 

Simon Denys, aussi frère de Nicolas), sieur de la Trinité 
en Canada, né à Tours en 1599. Capitaine dans le célèbre 
régiment Carignan-Salières envoyé au Canada par le roi 
Louis XIV en 1666, enrôlé dans la Noblesse du Canada en 
mars 1668, par ordre du roi sur requête de l'intendant royal. 
Talon. Il était aussi receveur général pour la compagnie 
de la Nouvelle-France à Québec. Il épousa en France, en 
1630, Jeanne du Breuil-soeur du sieur du Breuil, procureur 



LA NATION FRANCO NORMANDE AU CANADA 445 

du roi au Gréniel à Sel de Tours. En seconde noce, il 
épousa Françoise du Tertre (1643). Ses enfants : 

I Pierre, à suivre. 

II Charles, sieur de Vitré. 

III Françoise, née en 1644. mariée à Michel Le Neuf, 
sieur du Hérisson. 

IV Catherine, née en 1646. 

V Paul, sieur de St-Simon. 

VI Marguerite née en 1651, mariée à Michel Cressé. 

VII Barbe, née en 1652, mariée à Antoine Pecody-Contre- 
cœur, etc. 

Pierre Denys (fils aîné), sieur de la Ronde né à Tours en 
163 1). En Canada, il était grand-maître des eaux et forêts. 
Il épousa, à Québec, en 1655, Catherine Le Neuf de la Val- 
lière, fille de Jacques Le Neuf, sieur de la Poterie, gouver- 
neur de Trois-Rivières, qui, après la mort du gouverneur de 
Mezie, devint administrateur du pays au nom du roi ; sa 
femme était Marguerite Le Gardeur de Tilly. Il est mort 
en 1708. Ses enfants : 

I Marguerite Renée, née aux Trois-Rivières en 1656, ma- 
riée à Thomas de la Nouguère et en seconde noce, à Jac- 
ques Alex, de Fleury. 

II Jacques, né en 1657. 

III Simon Pierre, à suivre. 

IV Marie Angélique, née en 1664, mariée à Charles Au- 
bert. 

V Claude, né en 1663. 

VI Françoise, née en 1644, mariée à Guillaume Bonthier 
en seconde noce à Nicolas D'Ailleboust, sieur de Menteth, 
de la famille du gouverneur. 

VII Marie Charlotte, née en 1 668, mariée à Claude de Ra- 
mezay, gouverneur de Montréal, où il bâtit le château de 
Ramezay en 1705. 

VIII Marie-Louise, née en 1671, mariée à Pierre D'Aille- 
boust, sieur d'Argenteuil, de la famille du gouverneur. 

IX Louis, sieur de la Ronde, né en 1675, marié à Louise 
Chartier de Lotbinière (à suivre). 

X Anne Ursule, née en 1677, mariée à François Aubert. 



446 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

Simon Pierre Denys, chevalier de Bonnaventure, né en 
1659, chevalier de l'ordre de St-Louis, capitaine de frégate, 
gouverneur de Port-Royal en Acadie en 1689. Il vainquit 
les vaisseaux de guerre anglais partout, jusqu'au port de 
Boston. Il épousa, en 1686, Geneviève Couillard, de l'Es- 
pinay, desEssars, de Beaumont, fille de Louis, sieur de l'Es- 
pinay, et en seconde noce, Jeanne Janière, de Homburg. 
Son fils : 

Claude E. Denys, chevalier de Bonnaventure, chevalier 
de St-Louis, amiral de France, et major commandant le 
bataillon au Cap-Breton. Il revint en France après la ces- 
sion du Canada à l'Angleterre, avec le gouvernement géné- 
ral des troupes. Il meurt à Rochefort des suites de bles- 
sures reçues au siège de Louisbourg. Il épousa sa cousine, 
en 1748, Louise, fille de Louis Denys, sieur de la Ronde, et 
de Mlle Louise Chartier de Lotbinière. Son fils : 

Claude Charles Denys, chevalier de Bonnaventure, che- 
valier de Saint-Louis, capitaine de vaisseau, né le 15 oc- 
tobre 1749, électeur de la noblesse d'Aunis en 1789, mourut 
en émigration en 1801. Il avait épousé Pélagie de Butler 
en 1790. Ses fils : 

I Amédie (à suivre). 

II Adolphe, né en 1799, mort en 1871. 

Amédée Denys, chevalier de Bonnaventure, né en 1796, 
chevalier de la Légion d'honneur, et de Charles III d'Es- 
pagne. Il épousa Mlle Laurisseau. Ses fils : 

I Charles (à suivre). 

II Achille, né en 1832, marié à Emilie de Montlaur, de 
Bonnecarère, eut trois enfants : 1er Charles, marié à Mlle 
de Chauvigny, 2e Marie Louis et 3e Eugénie. 

III Eugénie, née en 1832, mariée à M. de Chûner, eut une 
fille, Zénobie, mariée en 1886 à M. le comte de Nucheze. 

Charles Denys de Bonnaventure, mort en 1871. Trésorier 
de la marine en 1830, il épousa Clémence de Villeron de 
Courson. Son fils : 

Louis Denys de Bonnaventure, né en 1860, marié en 1886 
àMarthe de la Ro chelrochrd. Ses enfants : 

Jean, né en 1889. Elizabeth, née en 1887. 



LA NATION FRANCO-NORMANDE AU CANADA 447 

DENYS DE LA RONDE 

Louis Denys, sieur de la Ronde, fils de Pierre Denys de 
a Ronde et de Catherine Le Neuf de la Poterie, enseigne, 
capitaine dans la marine, commandant au Port-Royal en 
Acadie ; envoyé auprès des colonies de la Nouvelle-Angle- 
terre en 171 1. Il épousa, en 1709, à Québec, Marie Louise, 
fille de René Louis Chartier, seigneur de Lotbinière, mem- 
bre du Conseil supérieur de Québec. Ses enfants : 

I François Paul Denys, sieur de la Thibaudière, né en 
1722, officier, marié à Marguerite, fille de Alex. Celles-Du- 
clos, sieur du Sailly, juge civil et criminel à Montréal. 

II Philippe Denys de la Ronde, capitaine d'un détache- 
ment de marins, marié à Québec, en 1753, à Louise Margue- 
rite, fille de Jean B. Gaillard, fils de Guillaume Gaillard, 
seigneur de Tlsle et comté de St-Laurent. 

III Pierre Denys, chevalier de la Ronde, chevalier de 
St-Louis, né à Québec le II novembre 1726. major 
des troupes envoyées dans la Louisiane. Il épousa 
Madeline, fille d'Ignace F. de Broutin, capitaine in- 
génieur, envoyé de France dans la Louisiane; il était pa- 
rent du marquis de Vaudreuil, dernier gouverneur français 
du Canada. Avant son mariage avec de la Ronde, elle 
avait épousé le lieutenant Louis Xavier Chalmet de Lino. 
Ses enfants : 

I Louise, née en 1758 à la Nouvelle-Orléans, mariée à don 
André Almonaster y Roxas, natif de Mayrena, Andalousie, 
en Espagne, né en 1725, chevalier de l'Ordre royal de Car- 
los III, colonel dans la Louisiane, lieutenant royal et acalde 
del Cabildo. Son père était don Miguel José Almonaster 
et sa mère donna Maria Juanna de Estrada y Roxas, — les 
deux de noble naissance. Don Almonaster est enterré en 
face de l'autel Saint-François d'Assise, au-dessus d'une 
feuille de marbre sur laquelle sont inscrits son nom, le blason 
de sa famille, ses honneurs royaux et l'énumération de ses 
dons magnifiques. — Il avait fondé la cathédrale St-Louis, 
le palais de justice, le presbytère et plusieurs écoles pour 
les enfants, et l'hôpital pour les lépreux. Il avait une fille 



448 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Michela Leonardo, née en 1/95, mariée à Joseph C. Delfau 
de Pontalba, lieutenant dans la marine française, comman- 
dant auX Côtes des Allemands sur le Mississipi, après, gé- 
néral de division dans l'armée de Napoléon 1er et fils de 
Xavier Delfau, baron de Pontalba et officier dans les ar- 
mées d'Espagne. 

II Marie Thérèse, née en 1759, mariée à don Juan Pieto, 
à la Nouvelle-Orléans. 

III Marguerite, née en 1761. 

IV Pierre Denys de la Ronde, né à la Nouvelle Orléans en 
1762, lieutenant dans le régiment royal de la Louisiane, 
commandant, civil et militaire de la paroisse St-Bernard, 
alcade del Cabildo (1798-1803), colonel du régiment royal 
et commandant en chef des troupes de la Louisiane à la 
bataille de la Nouvelle Orléans (1814), gagnée par les trou- 
pes de la Louisiane contre l'armée anglaise. Le plan de 

a bataille fut projeté par lui et ordonné par le général 
Jackson. Il était membre de la convention constitution- 
nelle de l'Etat en l8l2. Il épousa, en 1788, Eulalie. fille de 
Louis Alex. Gerbois, officier dans l'armée française. Ses 
enfants : 

I Eulalie, née à la Nouvelle Oi léans, en 1788, mariée à Ga- 
briel Eréville Villeré, colonel du 3e régiment de la Loui- 
siane à la bataille de la Nouvelle-Orléans, fils du major- 
général Jacques P. Villeré, 2e gouverneur de la Louisiane. 

II Elisabeth Célestes, née en 1792, mariée à Maunse 
White, colonel dans la guerre du Mexique de 1846, et sé- 
nateur de l'Etat de la Louisiane. 

III Keloïse, née 1792. 

IV Manette, née en i;99, mariée au général Casimir La- 
coste. 

V Pépite, née en 1799. 

VI Adélaïde Adèle, née en 1803, mariée à Thon. Joseph 
Adolphe Ducros. 

• Note.— Le régiment royal de la Louisiane fut ordonné 
par le roi Charles III d'Espagne en 1764. M. le comte de 
Unzaga en était le premier colonel et don J. Estecheria 
était son successeur. 



L'industrie nationale 



Mon cher directeur, 

Il n'y a pas que la question irlandaise qui intéresse vos 
lecteurs. Ainsi, je reçois à tout propos et à tous moments 
les lettres les plus étranges, et aussi les plus intéressantes, sur 
diverses matières, qui prouvent jusqu'à l'évidence que dans 
tous les domaines de l'activité humaine nous sommes, sans 
nous en douter, les artisans de notre propre déchéance. La 
question irlandaise elle-même qui nous cause en ce moment 
tant de soucis n'a pas d'autre cause que cette apathie inlas- 
sable qui nous laisse indifférents devant nos propres intérêts 
et qui, depuis des années, nous fait sans cesse tendre le dos à 
tous ceux qui veulent bien se donner la peine de nous tondre. 
Et Dieu sait si on nous tond ! -Vous avez montré que la crise 
dont a souffert l'Université d'Ottawa n'était pas due au seul 
esprit envahisseur de l'élément irlandais, mais qu'elle était due 
en grande partie à ceux qui, pouvant tout conserver, ont subi 
toutes les conquêtes et cédé devant tous les empiétements. 

Un journaliste de Montréal^ il 3^ a un peu plus d'un an, a 
soulevé une jolie tempête avec un seul article conseillant un 
emploi plus judicieux des capitaux canadiens- français comme 
force économique nationale, en engageant ses compatriotes à 
créer pour leur profit la force financière qui fait en somme 
toute l'influence anglaise. Et pourtant il avait raison. Aussi, 
pour le combattre a-t-on dû dépasser sa pensée et prendre à la 
lettre un conseil qui demandait tout simplement un peu de dis- 
cernement dans son application. 

Ce qui est vrai du rôle des capitaux canadiens-français ne 
l'est pas moins de notre industrie nationale. Du reste, qui dit 
industrie dit capital, clientèle, etc. 

C'est dans cet ordre d'idées que la lettre suivante trouvée 
dans mon courrier, parmi une foule d'autres, pose un problè- 
me qui mérite une étude et une publicité que vous ne lui refu- 



450 LA REVUE FRAKOO-AMÉRICAINE 

serez pas! Il suffit, d'ailleurs, d'exposer une foule de maux 
dont nous souffrons pour que le remède^à appliquer saute à l'es- 
prit spontanément, sans effort. Et les plus intéressés, les 
plus mêlés à la discussion souvent, sontjles premiers à dire : 
" Ma foi, nous n'y avions pasj^ensé ! " 

Le chef d'une maison canadienne-française importante 
m'écrit donc ce qui suit ; 

"Monsieur, — Votre franc-parler me porte à attirer votre 
attention sur un fait d'une importance considérable. Et quel- 
que soit la surprise que cela vous cause, je puis vous assurer 
que vous seriez étonné bien davantage si je vous donnais en 
même temps tous les chiffres et tous les noms qui en démon- 
trent la véracité. Mais le fait est assez connu pour qu'il soit 
nécessaire de trop insister. Je me contente d'ajouter les con- 
sidérations qui découlent comme de source. 

" Par ce temps de croisade d'action sociale où l'on nous 
prêche, avec beaucoup de raison, l'union des bonnes volontés 
et l'organisation des catholiques, nous croyons de notre devoir, 
dans l'intérêt de notre race, pour assurer son développement 
économique duquel dépend la prospérité de nos in.stitutions, 
pour maintenir la foi dans les âmes et garder la confiance du 
peuple envers notre clergé, de signaler un certain état de cho- 
ses qui nous peine grandement et faire appel à un esprit de jus- 
tice qui sur tous les autres points est rarement pris en défaut. 

" Vous n'ignorez pas que notre jeune pays est encore à sa 
première période de formation ; que le commerce et l'industrie 
chez nous sortent à peine de l'enfance et que les Canadiens- 
Français, qui n'ont pas eu comme les Anglais arrivant ici les 
capitaux et l'entraînemenc pratique de la mère-patrie pour se 
lancer dans les affaires, mais qui ont dû tout improviser, ont 
besoin avec toutes leurs ressources, de l'appui, des conseils et 
de l'encouragement des leurs, concours indispensable que l'on 
trouverait dans un esprit national bien éclairé. 
• " Ce qui nous peine c'est de constater que plusieurs commu- 
nautés religieuses, des institutions de charité, des fabriques 
de nos paroisses des villes et des campagnes de la province de 
Québec, qui savent tendre la main et faire appel à la charité 
des catholiques de ce pays, surtout des Canadiens-Français, se 
servent de l'argent ainsi obtenu pour acheter des maisons an- 
glaises protestantes, des francs-maçons et même, sans le sa- 
voir, sans doute, des Juifs, lesquels s'enrichissent de nos 
efforts ainsi dispersés, augmentent d'autant leur puissance 
contre nous et nous ignorent ensuite quand nos maisons pour- 



l'industrie nationalf 451 

raient leur procurer, à conditions égales, les mêmes mar- 
chandises. 

" C'est pénible à constater, surtout quand on a travaillé 
pendant nombre d'années, de concert avec plusieurs autres 
maisons canadiennes-françaises et catholiques, à conquérir 
notre place dans le champ de l'activité humaine pour pro- 
duire et fournir à toute notre population ce dont elle peut 
avoir besoin et en même temps donner de l'ouvrage à nos ou- 
vriers, de voir nos efforts paralysés. Et nous qui avons fait 
une œuvre nationale autant qu'une entreprise financière mal- 
gré des débuts humbles et un capital limité, nous sommes 
encore exposés à l'oubli ou au dédain des nôtres plus portés à 
s'extasier devant la grandeur et la magnificence d'établisse- 
ments anglais, francs maçons ou juifs, qu'à reconnaître et à 
encourager l'humble initiative de leurs compatriotes et core- 
ligionnaires. 

" Nous comprenons, et vous le comprenez de même facile- 
ment, que dans de pareilles conditions, nous puissions paraître 
inférieurs à nos concurrents anglophones, mais alors, si cette 
chose peut être constatée sérieusement, ne serait-ce pas un acte 
de charité bien comprise de la part de ces institutions, dont 
quelques-unes ont pour mission d'enseigner au peuple, de nous 
indiquer en quoi nos produits nationaux sont inférieurs aux 
autres. Ne serait-ce pas là une excellente occasion de nous 
apprendre ce que nous sommes pardonnables d'ignorer encore, 
et de faire ainsi œuvre d'action sociale très utile et très pa- 
triotique, avant de s'adresser aux maisons étrangères. 

"D'ailleurs, ces maisons étrangères n'ont guère de titres 
à ces faveurs, et elles le savent. Aussi font-elles très adroi- 
tement et très assidûment le siège de nos communautés. Elles 
ne contribuent en rien à ces œuvres, ne soutiennent guère 
notre classe ouvrière, pauvre mais honnête, qui chôme dans 
nos villes alors que l'argent des catholiques répand l'activité 
et l'abondance dans les établissements étrangers. Elles font 
miroiter les gros escomptes plus fictifs que réels, emploient 
même le plus souvent des Canadiens-Français comme sollici- 
teurs et vont jusqu'à offrir, nous le savons, des commissions 
souvent considérables au tiers qui veut leur faciliter l'entrée 
de nos communautés, quitte à se reprendre sur la quantité, la 
qualité ou le prix des articles vendus. 

"Si quelqu'un disait que le Canadien-Français n'a pas de 
cœur, qu'il est égoïste, elles seraient légions les voix qui 
s'élèveraient même dans les milieux où on le méconnaît le plus 
dans les questions d'affaires pour opposer à ses détracteurs le 
plus énergique démenti. En effet, on ne fait pas en vain appel 



452 LA REVUE FRANCO-AMÉRICIANE 

aux Canadiens-Français. Nos bourses s'ouvrent toujours à 
l'appel de nos pasteurs : riches et pauvres, nous versons géné- 
reusement et joyeusement le secours demandé. 

"Ce n'est pas à vous, monsieur, que nous apprendrons que 
nos communautés religieuses, nos patronages, nos hospices, 
en un mot, tous les établissements de charité et d'enseigne- 
ment de notre ville sont soutenus en grande partie par ses 
négociants. 

' ' Les différentes communautés religieuses qui nous sont ve- 
nues de l'ancienne mère-patrie ont trouvé chez nous l'accueil 
le plus chaleureux et sur ce point je ne chercherai même pas 
à rappeler ce que nous avons fait dans ces circonstances. Ce 
qui a été fait est assez connu pour nous donner le droit de 
demander si nous avons été payés de retour. 

* * A force de moisonner on épuise la meilleure terre et si 
l'agriculteur ne rend pas au sol ce que des moissons successi- 
ves lui ont enlevé il s'expose à de graves conséquences sinon 
à la ruine 

" Nous admettons volontiers, et nous sommes heureux de le 
reconnaître, que les services rendus par nos admirables institu- 
tions de charité valent bien les aumônes données. Mais ne 
serait-ce pas tarir les sources mêmes de la charité, compro- 
mettre la permanence de ces institutions, affaiblir la confiance 
dans la sûreté de jugement et l'esprit de justice de ceux qui 
les dirigent, que de négliger d'adopter une politique qui serait 
à la fois un acte de reconnaissance et une mesure de protec- 
tion nationale? 

' ' Certains vont se scandaliser de cette franchise avec la- 
quelle j 'expose une situation grosse de périls pour notre or- 
ganisation sociale. Soyez certain, monsieur, que les plus 
prompts à protester ne seront pas les plus prompts à vider 
leur bourse dans l'escarcelle du pauvre. J'aurais pu comme 
bien d'autres flagorner nos chefs hiérarchiques et miner en 
dessous leur autorité ou encore fournir des fonds à ceux qui 
les combattent. Ce n'est pas mon genre. Même après cette 
lettre on ne s'apercevra pas que la contribution de notre 
maison aux œuvres de charité a diminué d'un sou ; on pourra 
mêm(î continuer à lire nos annonces dans une foule de publi- 
cations qui vont porter leur clientèle ailleurs sans se demander 
s'il serait possible de trouver ce qu'il leur faut, même à 
chance égale, dans des maisons canadiennes-françaises. Tout 
ce que je demande, c'est qu'on apporte un remède à ce que 
je crois être un vice de notre organisation. Et c'est parce 
que je m'intéresse au splendide mouvement d'action sociale 
vers lequel on pousse les Canadiens-Français que je leur de- 



l'industrie nationale 453 

mande d'exercer V action sociale directe et pratique et d'inau- 
gurer enfin pour notre industrie nationale cette coopération 
discrète qui a mené le commerce anglais à la conquête du 
monde. 

"On aura beau dire qu'il n'y a pas de sentiment en affaires, 
tout le monde comprend que cette parole n'est pas tout à fait 
vraie. 

' ' Nos gouvernements, nos corporations municipales nous en 
donnent la preuve : les premiers en n'admettant pas de travail- 
leurs étrangers ; les seconds en exigeant des entrepreneurs 
l'emploi exclusif des ouvriers de leurs villes et d'après une 
échelle minima de salaires. Pour notre part, nous croyons 
aussi que le titre de canadien-français et catholique est un lien 
vsufiisant pour nous unir et nous protéger dans le domaine éco- 
nomique tout autant que dans le domaine national." 

Cette lettre n'est pas le fait d'un négociant déçu, et si elle 
demande quelque chose c'est qu'on y réfléchisse. D'ailleurs 
elle fait beaucoup plus que de montrer l'irréflexion en affaires 
dans un genre particulier. Elle met le doigt sur une plaie 
béante, elle montre un défaut général. Et, pour un négociant 
qui a pris la peine de nous écrire ses griefs, il en est cinquante 
qui nous ont raconté la même chose en mettant d'autres 
acheteurs en cause, et il en est des centaines qui gardent le 
silence mais pourraient en dire tout autant. 

M. Sylva Clapin a parlé dans ses "Sensations de Nouvelle 
France" de notre esprit colonial. C'est cet esprit rétrograde 
et routinier qui nous porte à admirer outre mesure nos voisins 
et à négliger les moyens qui nous feraient leurs égaux dans le 
commerce comme nous sommes leurs égaux dans beaucoup de 
choses et leurs supérieurs dans beaucoup d'autres. 

Il est un fait que je n'ai jamais pu m 'expliquer. .Plusieurs 
grosses fortunes ont été faites dans l'industrie du bois par 
des Anglais arrivés sans le sou dans la province de Québec et 
cela dans l'espace de quelques années. Parmi ceux qui, dans la 
même industrie, et trop souvent à même le domaine national, 
s'enrichissent actuellement sous nos yeux, combien de Cana- 
diens-Français comptez-vous? Les plus chanceux parmi les 
nôtres se contentent encore de ramasser les miettes qui tombent 
de la table de spéculateurs qui avant de couper un pied de bois 



454 LA REVUE FRANOO-AMiEICAINE 

sur les terres de la Couronne n'auraient pas pu acheter une 
paire de chevaux à crédit. 

Question d'initiativ^e, direz-vous ? Pour une large part, sans 
doute ; mais aussi question de prévoyance et de saine précau- 
tion. Il n'est pas normal que les négociants canadiens-fran- 
çais soient à peu près au même point^ qu'il y a cinquante ans, 
que nos industriels soient encore, par notre faute, à la merci 
des grandes maisons de la métropole ou encore ;des maisons 
anglaises des provinces voisines. 

lye projet de remanier le tarif entre le Canada et les Etats- 
Unis a mis en branle tout le mécanisme économique de l'Em- 
pire. Pourquoi serions-nous moins jaloux de nos propres in- 
térêts ? Il est bien sûr qu'ayant à traiter |avec un peuple es- 
sentiellement commerçant notre prestige ne pourra que s'ac- 
croître par la discrétion sagement [patriotique que nous met- 
trons à distribuer nos capitaux et notre clientèle. 

A ceux qui seraient tentés de croire que nous prêchons de 
boycotter les maisons anglaises nous ferons remarquer que 
nous ne demandons j rien de tel. Nous ne demandons pas 
autre chose pour le commerce canadien-français^que la_|îpart 
qui lui revient de droit dans une province aux neuf-dixièmes 
canadienne-française, que les nôtres achètent de leurs maisons 
canadiennes-françaises, à chance égale, avant d'aller ailleurs 
tout comme les Anglais ou les Juifs achètent de leurs compa- 
triotes avant de s'adresser à d'autres. 

Par exemple, on serait étonné de la comparaison entre les 
achats de Québec dans Ontario et les achats d'Ontario dans 
Québec. 

Dans la province de Québec, les banques canadiennes-fran- 
çaises devraient être à la tête de toutes les autres. Qu'est-ce 
qui arrive ? Pour $10,000,000, que nous avons dans nos 
propres institutions nous en avons $40,000,000, dans les ins- 
titutions anglaises. C'est une anomalie. Les affaires iraient 
tout aussi bien si les rôles étaient inverses, et dans le com- 
merce comme dans les autres sphères nous serions les maîtres 
chez nous. 

On peut voir que l'industriel qui vient de nous signaler 
quelques cas particuliers à son genre de commerce, a soulevé 
une question bien autrement grave. Michel Renouf 



Encombrement des professions libérales 
et le fonctionnarisme 



Les journaux nous annonçaient l'automne dernier que les 
collèges classiques et les séminaires de la province de Qué- 
bec, ont tous été obligés de refuser des élèves à la rentrée 
des classes en septembre dernier. Le nombre en était trop 
grand et ces maisons trop petites. Ceux qui trouvent que 
notre peuple n'a rien à envier aux autres se réjouissent et 
crient bien haut cet exemple, mais ceux qui connaissent le 
but de cette course à l'instruction classique déplorent sincè- 
rement cet état de choses, parce qu'ils savent que tous ces 
enfants que l'on dirige ainsi vers nos collèges sont destinés 
soit aux professions libérales, soit au fonctionnarisme. 

Déjà les professions libérales sont encombrées et il est 
pénible de constater dans quelle position difficile se trouve 
le jeune médecin, le jeune avocat ou le jeune notaire qui 
vient de recevoir ses diplômes. 

C'est une plaie de notre époque. C'est un mal endémique 
qui affecte tous les petits Canadiens-Français venant au 
monde, ou du moins leurs parents joyeux de leur naissance. 

Du temps des fées, ces aimables et chimériques-personnes 
se réunissaient auprès des berceaux pour mettre sur l'oreil- 
ler du nouveau-né un des dons de leur mystérieuse puis- 
sance. "Tu seras beau, disait l'une ; riche, ajoutait l'autre ; 
bon, gracieux, spirituel, heureux, aimé..." et l'on s'efforçait 
à ne pas déplaire à la méchante Carabosse et à ses satel- 
lites et de conjurer tout mauvais sort. Toutes les porteuses 
de baguettes magiques d'autrefois se confondent aujour- 
d'hui en une seule qui dépose, sur le lit minuscule où piaille 
le petit bout *de Canadien-Français, tout frais éclos, ce 
souhait qui résume tous les bonheurs: "Tu seras instruit : 
par conséquent, curé, peut-être, ou encore avocat, notaire, 



456 LA REVUE FRANCO-AMERICAINE 

médecin, sinon, tu seras pour le moins fonctionnaire, '*écri- 
vain au parlement." 

Etre curé, avocat, notaire, médecin, fonctionnaire, paraît 
à un nombre extraordinaire de familles le but suprême de 
la vie humaine et le comble de la félicité. Nourri dans 
cette idée, qu'on ne cesse de faire miroiter, l'enfant dès 
qu'il a une ambition n'a pas d'autre ambition, et il ne voit 
rien d'autre qui pourrait lui convenir, il veut et il sera 
monsieur le notaire, monsieur le docteur ou monsieur le 
curé. 

C'est ce qui fait que les professions libérales sont en- 
combrées ; qu'un grand nombre de nullités... médicales ou 
légales — grâce aux examens faciles, de parfaits ignorants, 
sont reçus médecins, avocats ou notaires — sont obligées de 
faire des petites bassesses et mêmes de petites infamies 
vivre ; qu'un grand nombre de personnes vont se ruiner pour 
devant les tribunaux où elles ont été conduites par des avo- 
catsqui n'ont jamais compris un texte de loi ; que des notaires 
rédigent des testaments qui sont de véritables nids à pro- 
cès et qui aboutissent à la ruine complète des héritiers, 
sans toutefois parvenir à déchiffrer devant les cours ce que 
l'on a bien voulu dire dans ces testaments ou actes nota- 
riés ; qu'un nombre incalculable d'enfants sont expédiés 
ad patres par d'obscures ténébrions à qui l'on a permis de se 
dire "docteur". 

Le tableau est tellement noir que l'on serait tenté de 
croire à de l'exagération. 

Par leur incompétence ces avocats, ces médecias, ces no- 
taires, etc., sont bientôt abandonnés des quelques clients 
qui ont cru devoir les encourager, et ils viennent alors se 
joindre à l'armée des quémandeurs de place du gouverne- 
ment. Pourtant ces derniers sont déjà trop nombreux, car 
tout individu mâle et même femelle, puisque certains dé- 
partements regorgent de femmes, approchant de sa majo- 
rité se considère apte à remplir sur la terre une mission 
administrative et accable de ses sollicitations les élus du 
pays aux divers degrés, lesquels à leur tour encombrent de 



ENCOMBREMENT DES PROFESSIONS LIBÉRALES 457 

leurs recommandations les ministres des différents services 
du gouvernement. 

De deux choses l'une : ou les candidats, augmentés des 
ratés des professions libérales, sont nommés ou ils ne le 
sont pas. Dans ce second cas, comme ils ne mettent pas 
en pratique le principe de Molière : " On désespère alors 
qu'on espère toujours", et qu'ils sont convaincus qu'un jour 
ou l'autre, ils se réveilleront fonctionnaires, ils négligent 
leur métier d'origine, ou ne travaillent plus que juste le 
strict nécessaire, quand ils ne vivent pas en parasites aux 
crochets de leurs parents. Peu à peu, ils s'étiolent morale- 
ment, au moins dans le mépris de l'état qu'ils exercent 
momentanément, croient-ils, et dans l'énervement d'une 
perpétuelle attente. Que si, plus heureux, ils sont casés, 
les voilà manœuvres officiels ou ronds- de-cuir, abandon- 
nant la terre nourricière dont, malgré le progrès des ma- 
chines, de vastes espaces restent en friche et en forêt, 
tandis qu'eux peuplent les villes de leur nullité encom- 
brante, les bureaux de leur oisiveté rétribuée et leur fa- 
mille de dégénérés. 

Pour quiconque a eu à fréquenter, à un titre ou à un autre, 
les officines administratives, il est hors de doute que la 
somme du travail qu'y s'y accomplit serait aussi bien faite, 
sinon mieux, en supprimant deux employés sur trois, et 
celui qui resterait serait mieux payé. Résultat : avantage 
qui lui donnerait des ressources suffisantes au lieu d'un 
salaire de famine qui en fait un crève-la- faim, et économie 
de 50% pour le budget. Si vous multipliez cette économie 
par le nombre formidable des employés de tous ordres, 
vous verrez à quel chiffre vous arriverez. 

J'en ai eu des exemples typiques sous les yeux, un entre 
autres. Je connais un homme jeune encore, d'extraction 
très modeste, qui est employé dans un ministère que je 
nommerai pas, pour ne pas nuire à cet estimable bureau- 
crate. Il s'en va chaque matin à son bureau à dix heures, 
il emporte un roman sous son bras ainsi qu'une botte de 
journaux pour charmer ses loisirs certains. A midi il va 
dîner. Il rentre à deux heures, fume sa pipe de tabac cana- 



458 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

dien en devisant avec ses deux compagnons de bureau, 
tandis qu'un quatrième dans un coin les supplie de ne pas 
le distraire par leurs histoires. Il a du travail à livrer ; 
c'est toujours le même qui a l'ouvrage. Alors mon homme 
jeune encore, sommeille pendant quelques minutes et se 
plonge ensuite, la conscience tranquille, dans son roman, 
jusqu'à cinq heures, où le bureau ferme. Total : cinq 
heures de travail apparent pour lesquelles le gouvernement 
lui alloue mille piastres par année. Cette somme lui permet 
de vivre béatement, uniforménicnt, niaisement, inutilement. 
Il a dans son bureau trois collègues dont deux en font tout 
autant et émargent pour la même somme ; le quatrième, celui 
qui fait le travail, n'a que huit cents piastres par année : on 
a oublié de l'augmenter avec les autres, il n'a pas eu le 
temps de faire les démarches nécessaires auprès des dépu- 
tés, des cabaleurs, des influences qui comptent auprès de 
son ministre, et ses compagnons de bureau se sont bien 
tenus de l'avertir que le ministre était prêt à augmenter les 
salaires, de crainte que leur augmentation en fût diminuée 
d'autant. Un seul des quatre, payé deux mille piastres, 
serait à l'aise et produirait tout autant. Le Gouvernement, 
c'est-à-dire notre bourse, y gagnerait dix-huit cents pias- 
tres et nos dignes ronds-de-cuir feraient, comme leurs papas, 
des chapeaux, des culottes et des chaussures pour leurs 
concitoyens, ce qui serait infiniment plus utile que ce qu'ils 
font. 

Mais ils ne seraient pas " M. l'employé." Quand ils vont 
en congé chez eux, leurs compatriotes ne les salueraient 
pas avec déférence, croyant voir en lui un reflet de la puis- 
sance publique et, lorsqu'il est à sa sinécure, son père ne 
pourrait pas dire avec orgueil : " Mon fils est écrivain au 
gouvernement, c'est un monsieur à c't-heure." 

Charles Bourguoin 



Mensonge de chien 



J'avais en lui une confiance aveugle depuis longtemps. 
Nous nous aimions. C'était un chien mouton. Il était 
blanc, avec une calotte brune. Je l'avais appelé Pierrot. 

Pierrot grimpait aux arbres, aux échelles î Fils de bate- 
leur, peut-être, il exécutait des tours de force ou d'adresse 
inattendus. Il était amoureux d'une boule de bois grosse 
comme une bille de billard ; il nous l'avait apportée un 
jour, et, assis sur son derrière, il avait dit : " Lance-la-moi 
bien loin, dans la broussaille. . , Je la retrouverai, tu ver- 
ras !" On le fit. Il réussit à merveille dans son projet. Il 
devint alors très ennuyeux ; il disait toujours : " Jouons à 
la boule ! " 

Il entrait dans le cabinet de travail de son maître, brus- 
quement, quand il pouvait, avec sa boule entre les dents, se 
mettait debout, les pattes de devant sur la table, au milieu 
des paperasses, des lettres précieuses, des livres ouverts : 
" Voilà la boule. . . Jette-la par la fenêtre, j'irai la chercher. 
Ça sera très amusant, tu verras, bien plus amusant que tes 
papiers, tes romans, tes drames et tes journaux ! .. . " 

On lançait la boule par la fenêtre. . . Il sortait. . . Mais 
non, on l'avait trompé, le bon Pierrot! Et à peine était-il 
dehors, que la boule prenait place sur la t^ble, en serre-pa- 
pier. Pierrot, au dehors, cherchait, cherchait. . . Puis, reve- 
nant sous les fenêtres : *' Eh ! là-haut ! l'homme aux pa- 
piers ! Ouah ! ouah ! Voilà qui est un peu fort ! Je ne trouve 
rien ! C'est donc qu'elle n'y est pas. . . Si un passant ne l'a 
pas prise, alors, pour sûr, tu l'as gardée ! " 

Il remontait, fouillait du nez dans les poches, sous les 
meubles, dans les tiroirs entr'ouverts, puis tout à coup, de 
l'air d'un homme qui se frappe le front, il vous lorgnait : 
" Je parie qu'elle est sur la table ! . . ." On se gardait bien de 
parier puisqu'elle était, en effet, sur la table. . . D'un coup 
d'oeil intelligent, il avait suivi votre regard. . . Il apercevait 



460 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

sa boule. . . Pour la cacher encore, on l'enlevait d'une main 
brusque... et alors, oh ! alors, bonsoir le travail! C'étaient 
des parties de gaieté extravagantes ! Il sautait après la 
boule, voulait l'avoir à tout prix, suivait vos moindres mou- 
vements, ne vous quittait plus, toujours riant de la queue. . . 
Avec cela, bon gardien. C'est ce qu'il faut à la cam- 
pagne. 

Il me faisait souvent penser à ces hommes métamorpho- 
sés en chiens, comme on en voit dans les contes de fée. 
L'oeil était d'une humanité tendre, sprofonde, implorante, 
et disait : "Que veux-tu.? Je ne suis que ça : une bête à 
quatre pattes, mais mon coeur est un coeur humain, meil- 
leur même que celui de la plupart des hommes. Le mal- 
heur m'a appris tant de choses ! j'ai tant souffert ! je souf- 
fre tant encore aujourd'hui, de ne pouvoir t'exprimer, avec 
des paroles semblables aux tiennes, ma fidélité, mon dé- 
vouement ! . . . Oui, je suis tout à toi, je t'aime. . . comme un 
chien ! Je mourrais pour toi s'il le fallait. . . Ce qui t'appar- 
tient m'est sacré. . . Que quelqu'un vienne y toucher et l'on 
verra ! " 

*\ 

Or, nous nous brouillâmes un jour. Ce fut un gros cha- 
grin. Les gens qui croient au chien aveuglément me com- 
prendront. Voici ce qui arriva : 

La cuisinière avait tué deux pigeons. 

— Je les mettrai aux petits pois, s'était-eUe dit. 

Elle alla dans une pièce voisine chercher une corbeille 
où jeter les plumes de ses pigeons à mesure qu'elle les 
plumerait. 

Quand elle revint dans sa cuisine, elle poussa un grand 
cri. Un de ses deux pigeons s'était envolé ! Elle ne s'était 
absentée pourtant que quelques secondes. Un mendiant 
sans doute était passé par là, avait fait main-basse sur l'oi- 
seau par la fenêtre ouverte. Elle sortit pour chercher le 
mendiant imaginaire. Personne. Alors, machinalement, 
elle songea : "Le chien!" Et aussitôt, saisie de remords : 
"Quelle hoireur, soupçonner Pierrot! Jamais il n'a rien 
volé ! Il garderait, au contraire, un gigot tout un jour sans 



MENSONGE DE CHÏEN Mil 

y toucher, même ayant faim !. . . Du reste, il est là, Pierrot, 
dans la cuisine, assis sur son derrière — l'oeil à demi fermé, 
bâillant de temps à autre ; il s'occupe bien de mes 
pigeons!" 

Pierrot était là, en effet, somnolent, avec un grand air 
d'indifférence ! Je fus appelé. . . 

— " Pierrot ? " Il souleva vers moi sa paupière appesan- 
tie. " Eh ! que veux-tu, mon maître } J'étais si bien ! Tiens, 
je pensais. . . à la boule ! " 

— A la boule }... je suis de votre avis, Catherine ; le chien 
n'a pu voler le pigeon. S'il l'avait volé, d'abord, il serait 
en train de le plumer, au fond de quelque fossé, pour sûr. 

— Regardez-le pourtant, Monsieur. . . Ce chien-là n'est 
pas chrétien. 

—Vous dites .? 

— Je dis que Pierrot, en ce moment, n'a pas l'air franc. 

-^Regarde-moi, Pierrot. 

Très vite, la tête un peu basse, il grommela : 

— Est-ce que je serais ici, bien tranquille, si j'avais volé 
un pigeon 1 Je serais en train de le plumer ! 

Il me servait mon argument. Ceci me parut louche, 

— Regarde-moi dans les yeux, comme ça. . . 

— A n'en pas douter, il feignait l'indifférence! 

— Ah ! mon Dieu, Catherine, c'est lui; j'en suis sûr î^c'est 
lui! 

Ce que j'avais vu dans les yeux du chien était pénible, 
affreusement pénible à mon coeur. Je vous jure, lecteur, 
que je suis sérieux.. . J'y avais vu, distinctement, un "men- 
songe humain." C'était très compliqué !. . . Il voulait mettre 
une "fausse apparence de sincérité dans son regard, et il 
n'y parvenait point, puisque cela est impossible même à 
l'homme. Ce miracle du Malin n'est, dit-on, possible qu'à 
la femme, et encore ! 

Lui, s'épuisait en efforts vains. Sa volonté profonde de 
mentir était, dans ses yeux, en lutte avec la faible apparence 
de sincérité qu'il parvenait à créer; mais ce mensonge ina- 
chevé était plus tristement révélateur qu'un aveu ! 

Je voulus en avoir le coeur net, avoir la preuve. 



462 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 



* 



A trompeur, trompeur et demi. 

— Tiens, lui dis-je, je te donne ça î . . . 

— Je lui offrais le pigeon déparaillé. . . Il me regarde, son- 
geant : " Hum ! ça n'est pas possible ! Toi, tu me soupçon- 
nes, et tu veux savoir ? Pourquoi me donnerais- tu un pigeon 
" aujourd'hui ?" Ça ne t'est jamais arrivé ! ' ' 

Il le souleva dans sa gueule, et doucement, tout de suite, le 
remit à terre. 

Il ajouta : " Je ne suis pas une bête ! " 

— Enfin, il est à toi !.. . Puisque je te le dis !.. . Je pense 
que tu aimes les pigeons ?. . . Eh bien ! en voilà un ! Du reste, 
j'en avais deux : il m'en fallait deux !. . . Je ne sais que faire 
d'un seul. . . je te répète qu'il est à toi, celui-ci. . ." 

Je le flattai de la main, en songeant : 

" Canaille ! voleur ! tu m'as trahi comme si tu n'étais qu'un 
homme ! Tu es un chien perfide ! Tu as menti à toute une 
existence de loyauté, grediu ! ' ' 

A haute voix, j'ajoutai : " Oh ! le bon chien ! le brave 
chien ! l'honnête chien ! Oh ! qu'il est beau ! " 

Il se décida, prit le pigeon entre les dents, se leva, et s'en 
alla, lentement, non sans tourner de mon côté la tête plusieurs 
fois, " pour voir ma pensée véritable. 

Dès qu'il fut dehors, sur la terrasse, je fermai la porte à 
claire- voie, et je demeurai à l'épier. 

Il fit quelques pas, comme résolu à aller dévorer sa proie 
plus loin, puis s'arrêta de nouveau, posa encore son pigeon à 
terre et ''réfléchit longtemps." Plusieurs fois il regarda la 
porte avec son œil faux. Puis il renonça à chercher une ex- 
plication satisfaisante, se contenta du fait, ramassa sa proie et 
s'éloigna... Et à mesure qu'il s'éloignait, la queue, timide hé- 
sitante dans ses attitudes depuis notre conversation, devenait 
sincère : " Bah 1 attrapons toujours ça! Personne ne me re- 
garde ? Vive la joie' ! Qui vivra, verra ! " 

Je le suivis de loin et je le surpris en train de creuser dans 
la terre un trou avec ses deux pattes, très actives. I^e pigeon 
que je lui avais offert, traîtreusement, était à côté de la fosse. . . 
Je grattai la terre moi-même, tout au fond... Le premier pi- 
geon était là, volé ! habilement caché ! 



MENSONGE DE CHIEN 463 

J'étais navré. Mon ami Pierrot, revenu aux instincts de 
ses congénères, les renards et les loups, enterrait ses provi- 
sions. Mais, animal domestique, " il avait appris à mentir !" 

Je fis, sous les yeux du menteur, un paquet des grosses 
plumes de mes deux pigeons, et je déposai ce plumeau sur ma 
table de travail. 

Et quand Pierrot m'apportait la boule, en disant d'un air 
dégagé : " Eh bien ! voyons, ne pense plus à ça, jouons ! " 
j'élevais le petit balai de plumes. . . et Pierrot baissait la tête. . . 
la queue se rabattait honteuse, se collait à son pauvre ventre 
frémissant. . . La boule lui tombait des dents ! " Mon Dieu ! 
mon Dieu ! tu ne me pardonneras donc jamais ! " 

— Tu ne m'aimais pas, lui dis-je un matin, non, tu ne m'ai- 
mais pas, puisque tu m'as trompé, et si savamment ! 

Je ne sais qui me répondit, avec bonne humeur : " Mais si, 
mais si, mon cher, il vous aimait ! et il vous aime encore sin- 
cèrement... mais que voulez- vous ? Il aimait aussi le pigeon !... 
Il est bien assez puni, maintenant, allez ! 



Je saisis le petit balai de plumes, et pourtant Pierrot n'eut 
pas peur. — " Tu le vois, lui dis-je pour la dernière fois. Pé- 
risse le souvenir de ta faute !" Je jetai l'objet dans le feu. 
Pierrot, gravement assis, le regarda brûler. . . puis, sans éclat 
de joie, sans sauts ni bonds, noblement, simplement, il vint 
m'embrasser. . . Quelque chose d'infiniment doux gonfla mon 
cœur. C'était le bonheur de pardonner. 

Et tout bas, mon chien me disait : " Je le connais, ce bon- 
heur-là. . . Que de choses je te pardonne, moi, sans que tu le 
saches !" 

Jean Aicard, 
de V Académie française^ 



A 



nos abonnes 



La Revue Franco- Américaine termine, avec le présent 
numéro sa quatrième année de publication. Pour ceux qui 
connaissent ce que coûte une publication de ce genre, qui 
savent les embarras qu'il faut surmonter, qui soupçonnent 
les embûches de toutes sortes tendues contre les publications 
vraiment courageuses, patriotiques et libres, pour tous ceux- 
là quatre années d'existence ininterrompue c'est un succès 
colossal. Mais nous avons fait plus que d'exister, nous avons 
grandi. 

Aussi croyons- nous que nous devons profiter de toutes les 
occasions, d'en imaginer au besoin, pour dire à nos fidèles 
combien nous leur sommes reconnaissants. Je le disais, au 
commencement de l'année, nous avons fini par former une 
sorte de famille réunie par les liens les plus étroits. ^ 

Nous acheminant vers un même but, épris des mêmes 
idéaux, si nous avons quelquefois mérité le ieproche de cer- 
tains de nos amis ce ne fut toujours que sur les moyens em- 
ployés pour atteindre, et jamais sur l'opportunité des luttes à 
entreprendre. On rendra, je crois, ce témoignage à notre 
journal qu'il a, depuis quatre ans, jeté quelque lumière sur 
certaines questions, qu'il a arraché, peut-être avec un peu de 
violence, au gré d'un petit nombre, quelques masques 
chifionné quelques panaches et vengé, dans tous les cas, 
la vérité, le droit, le sens communs outragés. 

Dans bien des cas nous avons dû prêter une oreille indiffé- 
rente aux conseils que nous donnaient de braves chevaliers 
retirés sous leur tente. Nous n'avons pas voulu acheter une 
victoire — d'ailleurs fort problématique — en prenant des at- 
titudes de vaincus. Notre droit a subi trop d'assaut de la 
part d'ennemis cachés, de la part des stratégistes de l'ombre, 



A NOS ABONNÉS 465 

pour qu'il espère jamais triompher autrement qu'au grand 
jour. 

On nous prouvera peut-être que nous nous sommes trom 
pés ; il sera plus difficile de trouver, en tenant compte des 
circonstances, du nombre et du caractère de nos adversaires 
que beaucoup d'autres, à notre place, auraient pu faire mieux. 

Nous avons fait notre possible, tout notre possible, et en le 
faisant nous avons éprouvé la satisfaction d'avoir conscien- 
cieusement rempli tout notre devoir. 

Pourrons-nous exiger davantage ? 

Sans doute, et je le disais plus haut, certains de nos amis 
ont pu croire que nous exagérions ; s'ils veulent nous relire, 
il s'apercevront que les faits n'ont jamais tardé à établir le 
bien-fondé des assertions que nons avions faites. D'autres, 
faciles à influencer par les circonstances de temps et de lieux, 
ont cru devoir se débarrasser de la tyrannie de l'idée que 
nous leurs teinons constamment devant les yeux. Comme la 
petite chèvre de M. Seguin, ils ont voulu gravir les hauteurs 
escalader la montagne où l'air leur paraissait plus vivifiant 
C'est là que le loup les attend et les mangera ! 

Pour ce qui est de la Revue, elle continuera son œuvre, 
avec le même courage, avec la même persévérance. Elle no 
doit pas moins aux quelques milliers d'abonnés qui l'ont en- 
couragée et qui, Dieu merci, lui restent fidèles. 

Elle compte même, avec sa cinquième année qui commen- 
cera le mois prochain mettre à exécution certains projets 
d'amélioration assez importants. On verra bien. 

En attendant, elle rappelle à tous que les abonnements 
sont renouvelables le premier mai. 

J. L. K.-Laflamme 



Revue des faits et des oeuvres 



Un monument à La Vérendrye. 

On va élever un monument à La Vérendrj^e, ' ' le découvreur 
du Manitoba et des immenses plaines qui s'élèvent jusqu'aux 
montagnes Rocheuses." Ce monurtient qui va s'élever à St- 
Boniface, Mgr Taché de sainte et patriotique mémoire, y avait 
songé. En 1877, nous disent les " Cloches" il avait réservé 
un terrain qu'il changea plus tard pour un site plus convenable, 
en face de l'ancienne académie Provencher. Le 24 juin 1886, il 
bénit solennellement les pierres destinées, dans sa pensée, à 
former la base du monument. Elles y sont encore et attendent 
la colonne et la statue rêvées par le grand archevêque. 

Voilà, en peu de mots, le projet que nous annoncent les 
" Cloches ' ' et que vient de reprendre, après un quart de siècle, 
la ** Société Historique de Saint-Boniface." Un comité a été 
chargé de prélever des fonds. C'est le " comité du monument 
de La Vérendrye," dont M. Joseph Lecompte est le président 
et M. l'abbé Denj^s Lamy est le secrétaire-trésorier. 

On saura donc à qui adresser les sou.scriptions que nous re- 
commandons d'envoyer très nombreuses et substantielles. 

Le ' * Cloches ' ' nous donnent une courte mais intéressante 
esquisse biographique du grand découvreur de l'Ouest canadien. 
Nous en citerons les principaux passages : 

" Né aux Trois- Rivières le 17 novembre 1685, Pierre Gaul- 
tier de Varennes, sieur de La Vérendrye, commença ses expé- 
ditions vers l'Ouest en 1731 et les continua les années suivan- 
tes en établissant des forts au fur et à mesure qu'il pénétrait 
plus avant dans les prairies vierges. En 1742, il envoya deux 
de ses fils explorer l'extrême Ouest. Ceux-ci se rendirent 
jusqu'aux montagnes Rocheuses, dont ils escaladèrent les pre- 
miers contreforts. L'intrépide découvreur poursuivit .ses tra- 
vaux jusqu'en 1744, époque à laquelle il fut contraint, faute 
de ressources et par suite d'intrigues de ses ennemis, de les 



revije des faits et des œuvres 467 

abandonner, après y avoir consacré les treize meilleures années 
de sa vie. Ses découvertes lui avaient coûté une fortune per- 
sonnelle et le sang de l'un de ses fils, massacré par les farou- 
ches Sioux en 1736, en même temps que le P. Aulneau, de la 
compagnie de Jésus, et dix-neuf Français. Son neveu La 
Jemmeraye était aussi mort victime de son dévouement la 
même année que les martyrs de l'Ile- au- Massacre. 

" A l'instar de Christophe Colomb, La Vérendrye ne re- 
cueillit de son vivant que des misères et de l'ingratitude. Ses 
plus pures intentions furent indignement travesties, et la cour 
de France ne reconnut que très tard et qu'imparfaitement son 
intégrité et ses mérites. Elle lui accorda en 1748 la croix de 
l'ordre militaire de Saint-Louis et le promut au grade de capi- 
taine. Il ne devait pas jouir longtemps de ces honneurs. Il 
mourut six semaines après à Montréal, au moment où il se 
préparait à reprendre le chemin de l'Ouest. Sa dépouille mor- 
telle fut déposée dans les cavaux de l'église Notre-Dame." 

Le comité du monument, dans la superbe proclamation où 
nous venons de découper ce qui précède, fait un appel chaleu- 
reux à la générosité de nos compatriotes : 

*' Aussi, nous avons la ferme confiance que notre appel sera 
entendu des rives du Saint- Laurent comme de toutes les plai- 
nes où habitent des frères de La Vérendrye ; des villes opu- 
lentes comme des plus modestes villages où se conserve pieuse- 
ment le culte de nos gloires nationales. Les groupes français 
de l'Ontario et des provinces maritimes, qui luttent comme 
nous pour étendre et développer leur influence, seront heureux 
de s'associer à leurs frères de Québec, tandis que tous les des- 
cendants de sang français de l'Ouest se feront un devoir de 
donner un exeuple décisif à ceux qui les entourent et vou- 
dront bien à l'occasion leur tendre la main pour assurer le 
succès de la grande œuvre. Inutile de déclarer que nous som- 
mes tenus en honneur d'ériger un monument digne du héros et 
de l'idée qu'il représentera. Il y aura donc du travail pour 
tous et pour chacun. 

' ' Nous adresserons prochainement un appel spécial à la 
vieille France. La Vérendrye fut l'une des gloires de la domi- 
nation française au Canada. C'est au nom du Christ qu'il 



468 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

planta la croix dans nos plaines, et au nom du Roi très chré- 
tien qu'il en prit possession, en y arborant le drapeau fleurde- 
lisé. 

* * Nous déclarons donc ouverte la liste de souscriptions pour 
le monument de La Vérendrye. Qu'on veuille bien adresser 
toute offrande, si minime soit-elle, au secrétaire-trésorier qui en 
accusera dûment réception." 

** Avez-vous des enfants? " 

Vous a-t-on posé cette question, au Canada, un jour que 
vous faisiez la chasse aux logis ? Sans doute. Il y a, chez 
vous, des gens qui vous louent leur maison à la condition que 
vous l'habitiez le moins possible. Il y en a aussi à Paris, ce qui 
fournit à M. Antoine Redier, directeur de la " Revue Fran- 
çaise," un article vengeur que j'ai lu avec délices, et dont 
je vais vous citer les principaux passages : 

' ' Doux pa3's. Ainsi la société est organisée maintenant de 
telle façon que les familles nombreuses, à qui jadis allaient 
tous les respects, sont maltraitées, honnies, rejetées comme un 
fléau public. On les écarte, parce qu'elles sont une gêne. 
Vous, qui n'avez pas d'enfant, qui n'avez pas voulu en avoir 
ou qui n'en avez qu'un, parce que vous êtes égoïste et que 
vous aimez d'abord votre bien-être et votre tranquillité, il ne 
vous suffît pas de bannir les enfants de votre propre foj-er. 
vous entendez encore que les autres foyers soient vides comme 
le vôtre. Voilà où nous en sommes ! On a tout supprimé, sauf 
les appétits. Le goût des jouissances matérielles est la seule 
loi qui régisse encore notre civilisation démocratique. Triste 
loi, qui conduira rapidement les peuples à la ruine ! Certes les 
enfants sont une gêne. Ils donnent des joies, mais on les 
paie cher et nos femmelettes et nos égoïstes ne veulent point 
s'encombrer de soucis. Il leur faut du bonheur tout de suite. 
Ils sont comme ces malheureux qui détruisent les forêts ances- 
trales pour vendre beaucoup de bois et mener la grande vie. 
Autrefois on plantait des arbres, en songeant aux enfants, 
aux arrière-petits-enfants, qui vivraient sous leur ombre. On 
travaillait ferme tandis qu'on était jeune et, la vieillesse venue, 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 469 

on recueillait le fruit de ses peines quelquefois. En tout cas, 
on goûtait le bonheur d'avoir fait son devoir. 

" De même, quand on avait fait souche d'une belle lignée, 
on se complaisait à voir pousser les enfants de ses enfants et 
c'étaient là des joies pures qui faisaient oublier tous les soucis 
qu'on avait connus à son entrée en ménage. La vie était plus 
belle alors, croyez-le et, si je radote en vous disant tout cela, 
mes radotages ont du bon et je n'en rougis point. J'aime 
mieux écrire cela que de vous parler du dernier scandale. 

Ainsi cette famille Husson, chassée de partout par des lo- 
geurs sans entrailles, en fut réduite à essayer de s'installer 
aux Tuileries. Il est bien dommage que ce vSoit M. Cochon 
qui ait eu à s'occuper de ces braves gens. 

" M. Cochon gardera donc son nom et continuera à se dé- 
penser pour les locataires malheureux. Il a bien fait de s'in- 
tééeSvSer à la famille Husson et nous devons tous méditer sur 
ce drame, auquel il a été mêlé. Nous devons nous imposer le 
devoir de réagir contre l'état d'esprit abominable de nos con- 
temporains. Et, pour commencer, il y a une discipline que 
nous devrions tous nous imposer : c'est de ne jamais laisser 
passer devant nous, sans protester, un de ces mille propos 
qu'on entend maintenant chaque jour, même dans les meilleurs 
familles, sur l'ennui d'élever des enfants, sur la joie, égoïste 
et monstrueuse, de n'en point avoir. 

" Et pour finir ce sermon, je vous dirai que je connais 
quelqu'un qui sera fort embarrassé, c'est le magistrat qui pré- 
sidera l'audience où comparaîtra le sieur Cochon, si on en 
vient à le jeter devant les tribunaux. Je voudrais être là 
quand, obligé de l'interpeller, il n'aura pas la ressource, qui 
nous sauve tous en pareil cas, de dire : Monsieur Cochon. Je 
voudrais être là quand il prononcera : 

— Cochon, levez- vous !" 

L'obole de la veuve. 

Je reçois le touchant billet que voici : 

•' L'obole de la veuve peut-elle se répéter ? 

" Mais oui ! Veuillez écouter le trait suivant. Il y a peu 
de jours, la Supérieure d'une Congrégation de Mission- 



470 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

naires recevait d'un prêtre un court billet dont voici' la 
substance: "Madame, je vous prie de trouver inclus $1.00 
que m'a remise une pauvre femme très malade et mar- 
chant évidemment à la mort. En me la confiant, elle m'a 
dit : "C'est ma dernière, je voudrais l'offrir pour (telle Mis- 
sion) ", et le prêtre ajoutait : Je n'ai point peine à croire 
que c'est l'exacte vérité." 

" Alors il est donc vrai que de la générosité, de l'excel- 
lence, de l'héroïsme du don, toujours le pauvre conservera 
la palme. 

" Et comme les riches, comme les heureux du monde 
semblent peu soucieux de la lui disputer ! 

" Ils sont légion ceux qui trouveraient profit à creuser 
ce problème et qui, pourtant, négligent ou dédaignent de 
s'y arrêter : 

" N'avoir rien ou peu de chose et donner avec joie, sans 
même vouloir se souvenir de l'héroïque aumône prise sur le 
nécessaire... 

" Avoir beaucoup, donner très peu et garder si durable 
mémoire des quelques bribes arrachées à son superflu, sou- 
vent par la vanité, par le désir de paraître. . . 

" Puis, dire que cet égoïsme et cet endurcissement si humi- 
liants, si dangereux, sont chez la plupart le produit de l'es- 
prit de lucre, de la passion de l'argent que trop de gens re- 
cherchent avec une ardeur inlassable, quand personne, ou 
à peu près, n'a la prudence de s'en méfier. 

" Et demandons-nous, — la question en vaut la peine, — 
pourquoi l'amour des richesses signalé par l'expérience des 
siècles, par la sagesse antique, par l'enseignement formel 
de l'Evangile, comme la plus redoutable épreuve que puisse 
subir la créature mortelle, est-il devenu le but ultime, le 
grand amour terrestre ? 

" Douloureuse énigme de la destinée de l'homme ! Su- 
prême misère du coeur humain ! " 

Un exemple à suivre. 

Nous recevons de l'association commerciale du district 
de Windsor, Ontario, copie de son programme que nous 
nous faisons un plaisir de le reproduire : 



REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 471 

1. De grouper la classe dirigeante parmi la population 
canadienne- française de cette ville et du district, dans le but 
d'aider au relèvement et à l'avancement des intérêts commer- 
ciaux intellectuels et autres de la race. 

2. De faire aimer et respecter la langue française (une des 
deux langues officielles de ce pays) d'abord en s'engageant so- 
lennellement à s'en servir à l'avenir, non seulement au foyer, 
mais publiquement et dans le commerce autant que possible, 
ensuite de faire des instances auprès des autorités civiques pro_ 
vinciales, fédérales, et des compagnies d'utilités publiques, afin 
de les amener à donner FAIR PI^AY sous ce rapport à une 
partie importante de la population de cette partie de la provin- 
ce d'Ontario. 

3. D'encourager le développement des talents artistiques de 
notre race, ceux qui ont des aptitudes particulières pour la mu- 
sique, le chant, la peinture, la sculpture, etc. 

4. De coopérer avec tout autre corps commercial ou autre 
de ce district dans tout mouvement tendant à l'avancement et 
au progrès de notre ville et de notre comté. 

5. D'établir des classes du soir et d'inviter la jeunesse à 
venir assister à ces cours techniques, commerciaux, etc., afin 
de la préparer à lutter avantageusement avec les autres races 
qui viennent en contact avec elle. 

6. D'encourager le rapatriement des Canadiens- Français 
des Etats-Unis, l'immigration française et belge, et d'inviter 
cordialement nos compatriotes de la province de Québec à venir 
fonder des succursales de leurs institutions dans cette partie 
du paj^s. 

7. D 'inviter des conférenciers distingués à venir donner des 
conférences aux membres de cette association, sur divers sujets 
instructifs. 

8. D'aspirer et faire des efforts continuels pour la construc- 
tion d'un ''Monument National" dans un avenir aussi rappro- 
ché que possible. 

9. De faire connaître les avantages de la coopération et 
d'inciter les membres et autres à s'associer ensemble pour l'ex- 
ploitation d'entreprises industrielles, commerciales, agricoles, 
etc. 



472 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

10. De donner à nos enfants une éducation bilingue ' coû. 
te qui coûte", pour leur plus grand bien et celui de notre cher 
"Canada"; considérant que la propagation de notre langue 
est la plus sûre garantie de l'intégrité politique de notre patrie. 

1 1 . D'encourager et de protéger de toutes nos forces nos 
vSociétés nationales et de secours mutuels. 

12. D'ajouter d'autres questions à notre programme au fur 
et à mesure que les circonstances l'exigeront. 

13. De faire et d'agir en sorte que cette association soit le 
modèle, la lumière et l'inspiratrice de notre élément tout en- 
tier dans l'Ouest d'Ontario. 

Léon Kemner 



-:o:- 



La' politique canadienne et les Cana- 
diens-Français 



III.— NOTRE AVENIR POLITIQUE 

Le lichen le plus actif poussé sur le rocher le plus aride 
doit continuellement sa vie à la Providence. Alors, de quels 
soins celle-ci n'entoure-t-elle pas l'individu raisonnable dont 
la destinée est comme infinie comparée à la fin du lichen ? 

Et la société l'emportant sur l'individu, parce qu'elle a une 
plus grande personnalité morale et qu'elle est une seconde 
providence à l'individu, n'est-il pas juste de croire que le Roi 
des nations veille avec un œil plus vigilant sur chaque peuple, 
cette famille élargie, constituée par la communauté de langue, 
de foi, d'aspirations ? Or, le peuple canadien-français paraît 
être le peuple choisi de Dieu, son peuple gâté. L'héroïsme et 
la sainteté ont protégé son enfance. Son adolescense est pai- 
sible et pleine de promesses. Il n'y a pas de secousses dans sa 
vie, pas de cette névrose qui caractérise la jeunesse de certains 
peuples. Il grandit d'une poussée irrésistible malgré les obs- 
tacles, comme ces chênes au cœur dur et fort que le nombre 
des arbres d'essence inférieure au milieu desquels ils poussent 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS- FRANÇAIS 473 

n'étouffe pas, et dont les racines sont d'autant plus vigoureu- 
ses et profondes que le terrain est de pénétration plus difficile. 
La mission providentielle de la race française en Amérique 
est devenue un lieu commun. Nous y croyons comme nous 
croyons à la mission de l'Eglise à travers le monde. Les es- 
prits forts peuvent sourire devant l'exposé de ces faits et de 
ces théories. Mais passons. Les esprits forts sont de faibles 
esprits. 

Il est certain que les peuples ont une vocation, comme les 
individus, vocation plus ou moins noble, plus ou moins glo- 
rieuse et bienfaisante, selon les aptitudes intellectuelles, mo- 
rales et physiques d'un chacun. Nous nous plaisons à croire 
que les Canadiens- Français marqueront profondément le sol 
du Nouveau- Monde, qu'ils y laisseront la trace d'une civilisa- 
tion supérieure par sa législation, sa moralité, ses beaux-arts 
et sa littérature. C'est du domaine de l'avenir. Ne craignons 
pas de placer notre idéal trop haut, n'ayons pas peur des 
étoiles. La grandeur du caractère national se mesure à la 
hauteur de l'idéal national. 

Le citoyen doit ses principaux moyens d'action à son état 
civil. Un peuple prend ses libertés et tire son influence de son 
état politique. Il est donc du plus grand intérêt d'étudier 
l'avenir politique qui nous est ménagé, plutôt celui que nous 
devons en conscience nous préparer, car il doit être conforme 
à notre vocation. La question n'est pas prématurée ; elle 
n'est pas même nouvelle. Il importe de considérer de bonne 
heure ce grave problème de notre avenir, dans la paix du mo- 
ment, afin de faire en quelque sorte l'éducation des énergies 
nationales, de les discipliner pour faire face à toutes les év^en- 
tualités. 

Jusqu'ici la politique économique du pays n'a jamais été 
très tourmentée. Les grandes batailles livrées autour du libre- 
échange et du protectionnisme ont eu pour principal but la 
conquête du pouvoir. Et nos gouvernements se sont toujours 
montrés libre- échangistes ou protectionnistes modérés. Les 
chemins de fer ont rencontré chaque fois une forte opposition 
à leur projet de construction, et mis en opération, ils ont été 



474 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

d'un grand secours au pays, faisant plus pour la colonisation 
et l'industrie que l'initiative de nos gouvernants. 

Par contre, notre politique sociale est plus agitée. Elle a 
des moments de longue accalmie, et d'autres de trouble. 

Il n'y a pas à s'en faire un m5^stère, l'entente des deux 
races est plutôt apparente que réelle. Elles se tolèrent parce 
qu'elles se craignent. Elles ont accepté l'Acte de l'Amérique 
Britannique du Nord de 1867, parce que les Anglais espéraient 
nous assimiler par leurs institutions commerciales et l'immi- 
gration, parce qu'encore nous y voyions la garantie de tous 
nos droits. En théorie, on accepte notre constitution comme 
un chef-d'œuvre. En pratique, on y fait de larges amputa- 
tions au détriment de nos droits les plus incontestables. 

Nous nous faisons une guerre de gens très avancés en civili- 
sation, sans cuirassés, sans canons, sans fusils. A peine se 
donne-t-on encore parfois quelques coups de poing dans les 
comtés des provinces anglaises envahis par les nôtres, quand 
on y fait des élections municipales ou qu'on y choisit des com- 
missaires d'école. Nous nous battons sur des textes de lois, 
sur les contradictions de la jurisprudence. La lutte se fait par 
l'industrie, par le commerce, par les compagnies d'utilité pu- 
blique, par la finance. 

Les pro\^inces anglaises sont protestantes. Le Québec est 
français et catholique, et sesj! enfants qui s'éloignent veulent 
demeurer français et catholiques. C'est un fait qui est la 
cause de tous les conflits. Les méthodistes de l'Ontario, les 
presbytériens des Provinces Maritimes, les baptistes de l'Ouest 
ont .peur du flot montant du catholicisme. Pour eux le péril 
canadien- français est plus grand que le péril jaune ou le péril 
juif. Malgré les discussions faites pour savoir si le Canada 
fut conquis ou cédé en 1759, ils sont convaincus, eux, que les 
Canadiens-Français ne sont encore ni conquis, ni vaincus. En 
effet, si nous avons capitulé à Québec et à Montréal devant le 
nombre et la famine, la langue française et la religion catholi- 
que ne capituleront jamais au Canada. 

La population anglaise du pays parait avoir renoncé com- 
plètement à l'assimilation du Québec. Elle a assez de se dé- 
fendre contre nous dans ses propres quartiers. Et là encore. 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 475 

elle agit mollement ne pouvant faire plus. Il faut admettre 
qu'en certains milieux, surtout dans les Provinces Maritimes, 
le fanatisme d'autrefois s'est grandement émoussé ; les princi- 
pes de tolérance et de justice ont pris le dessus, et, fait curieux, 
plus chez les Anglais protestants que chez les Irlandais catho- 
liques. Evidemment, la sympathie ne se commande pas, et 
les bienfaits ne l'achètent pas. 

Il est reconnu par tous que la minorité anglaise du Québec, 
jouit de toutes les libertés. Elle forme presque un état dans 
l'état. Au contraire, il n'est pas une province anglaise où la 
minorité française n'ait souffert de quelque injustice. Le " fair 
play" anglais est l'une des plus grosses farces qu'on ait in- 
ventées. 

Au Canada, tout divise les deux races : les guerres passées 
qu'on n'oublie pas, les injustices présentes, les différences de 
religion et de langue, l'éducation domestique et la formation 
intellectuelle, les aspirations. 

Dans les campagnes électorales, les orateurs des deux partis 
et des deux langues se gardent bien cependant de faire des sor- 
ties contre le groupe hétérogène. Ils parlent au contraire de 
bonne entente, de conciliation, de tolérance. On pourrait 
même reprocher aux nôtres de prêcher trop souvent, surtout 
en temps de crise aigiie, l'aplatissement devant la majorité. 

Donc, les deux races ont des fins ' différentes ; elles suivent 
chacune sa voie. L'une ne dominera jamais l'autre au Ca- 
nada. La domination française n'est pas à craindre, et per- 
sonne ne rêve d'un empire français couvrant toute l'Amérique 
Britannique du Nord. La domination anglaise deviendrait un 
fait en peu de temps si nous continuions à souffrir de l'immi- 
gration et si nous ne formions pas un troisième parti à Ottawa, 
un parti nationaliste franchement canadien-français. 

Les minorités sont fortes quand elles ont un seul corps et 
une seule âme. La Pologne a fait pleurer, gémir, combattre 
pour sa cause tout ce que le monde possédait de plus géné- 
reux, mais ses divisions et ses jalousies domestiques l'ont 
luinée. Ayons toute la générosité, toute l'émotivité de la Po- 
logne au service de la liberté religieuse et civile ; mais, gar- 
dons-nous de ses vices. 



476 LA REVUE FRANCO- AMÉRICAINE 

Dans les conversations privées il est parlé de la formation 
d'un parti catholique, d'un Centre. Les journaux, même 
ouvertement catholiques, ne se pressent pas d'aborder le sujet. 
Les Irlandais, ceux qui sont demeurés catholiques, nous étant 
obstinément antipathiques et d'ailleurs relativement peu nom- 
nombreux au Canada, ce Centre serait composé presque exclu- 
sivement de Canadiens- Français. Parti nationaliste ou Centre 

catholique, ce serait la même chose. 

V. 

Le nationalisme seul, sous notre constitution actuelle, peut 
nous préserver d'une domination qui peut devenir facilement 
outrageante et lourde. Autrement, il nous faudra sortir de la 
Confédération. D'ailleurs, il vaut mieux que nous fassions 
cette sortie de notre propre initiative que sur l'invitation des 
provinces de l'Ouest ou de l'Ontario. 

Enrégimenter tous les Canadiens-Français, surtout nos po- 
liticiens, dans un parti qui sera toujours un parti de défense et 
jamais un parti chef de gouvernement, et sous la conduite 
d'un homme qui a porté de rudes coups quoique opportuns, 
c'est un travail considérable et pénible qui n'apportera aucun 
profit à ceux qui l'entreprendront, mais c'est un travail qui 
nous paraît nécessaire. Qu'on fasse d'abord l'éducation du 
peuple, par la presse et par la parole, sur cette grave question 
de défense nationale. Qu'on traite ensuite comme transfuges 
tous ceux qui passeront dans l'autre camp, qui traverseront la 
barrière. Ils anront la liberté de "lâcher," nous aurons le 
droit de nous en souvenir. 

Mais, objectera-t-on, notre rôle à Ottawa se limitera donc à 
protéger les droits des minorités, à faire reconnaître ceux que 
l'on a méconnus, à veiller à l'impression bilingue des actes du 
gouvernement ? 

Ce sera beaucoup plus qu'aujourd'hui, puisque notre rôle, 
à Ottawa, au point de vue canadien- français, est à peu près 
nul. On y veille seulement à avoir un nombre de ministres et 
d'employés civils plus ou moins proportionnel à notre popula- 
tion. Aucun gouvernement ne négligera les intérêts matériels 
dn Québec parce qu'ils sont ceux de tout le Canada. On passe 
chez nous pour aller dans l'Ontario et l'Ouest, et pour en sor- 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 477 

tir. I^e jour où ces provinces uous jalouseront trop fort nous 
n'aurons qu'à établir le protectionisme au Québec pour leur 
rendre immédiatement la raison. Et même on nous rendrait 
service, croyons-nous, si l'on faisait bande à part, car nous 
commencerions de travailler à notre émancipation économique. 

Lja grande tâche du moment c'est de rompre l'esprit de parti 
chez nous, et, pour 5^ arriver, de renverser les ministères à 
chaque faute qu'ils commettront contre nous. Quand nos gens 
seront convaincus qu'en somme ils n'ont pas à attendre plus 
d'un parti que de l'autre, ils songeront bien à s'unir et à faire 
la garde de leurs intérêts. C'est alors que nos concitoyens 
d'autres races nous respecteront, car le respect vient de la 
crainte. 

En tout cas, notre nationalisme, nécessairement canadien- 
français (il ne peut pas être double), doit s'exercer principale- 
ment au Québec. Le Québec doit être le château-fort, inex- 
pugnable, de la race française en Amérique. Nous y sommes 
en grande majorité, mais cela ne suffit pas. La population de 
la province serait aujourd'hui de 3,000,000, dont les neuf 
dixièmes canadiens-français, si nos gouvernants avaient eu le 
souci de retenir ici notre population et de favoriser la colonisa- 
tion plus en octrois de terres et d'argent qu'en paroles. Nous 
pouvons avoir ces 3,000,000 dans les quinze ans à venir. Le 
rapatriement, pour atteindre ce chiffre, qui s'impose est celui 
de nos compatriotes de l'ouest et du centre des Etats-Unis, 
cultivateurs en grand nombre et les plus exposés à "la fusion 
dans les bras du Moloch américain. Ceux-là coloniseraient 
l'est de la province, et nos vieilles populations conquerraient 
le nord. Hâtons-nous de nous emparer des terres qui bordent 
le Transcontinental si nous ne voulons pas y voir dans dix ans 
une population européenne hétérogène. Au lieu d'aller cher- 
cher dans les filatures de la Nouvelle- Angleterre ceux des 
nôtres qui ont laissé jadis le sol natal trouvé trop inculte pour 
les lancer dans le tourbillon des prairies de la Saskatchewan, 
il semblerait plus tratique de les attirer dans nos petites villes 
dont l'industrie s'est emparé depuis quelques années. Leur ex- 
périence y trouverait un travail rémunérateur, et les industriels 
ne seraient plus forcés de vider nos campagnes. 



478 LA REVUE FRANCO -AMÉRICAINE 

lye mystère de notre politique provinciale, c'est qu'il est en- 
core plus difficile de décider le gouvernement à faire de la colo- 
nisation pratique que de faire respecter nos droits à Ottawa. 
On dirait vraiment que le ministère à Québec est dirigé par un 
groupe de spéculateurs anglais jaloux de l'expansion de notre 
race, et qui savent que l'accroissement de notre population dé- 
pend de notre courage. Et nos colons sont plus courageux 
que nos députés. Louis Blanc pensait à eux quand il disait : 
Il n'y a que la misère qui soit proli^que. Le colon n'a de joie 
que celle de voir le sourire de sa femme et celui de ses enfants- 
Il multiplie des bras qui bientôt achèveront' de vaincre la forêt 
ou la friche. Bientôt la paroisse est fondée, avec son clocher, 
ses magasins, ses petits ateliers. C'est un nouveau débouché 
pour le commerce. Les physiocrates ont bien le droit de con- 
sidérer la terre comme la grande source de toutes les richesses. 

Il faudrait faire encore de l'exploitation de nos forêts et de 
nos pouvoirs hydrauliques une œuvre nationale. Nous ne vou- 
lons pas aborder ici le nationalisme économique, mais notons 
que nous avons le tort de n'y penser pas assez. 

Quand le Québec aura doublé sa population, quand il aura 
nationalisé son industrie et son commerce, il pourra attendre 
les événements politiques et les diriger même sans crainte. 

Il est à prévoir que la géographie politique de l'Amérique 
du Nord sera complètement changée dans cinquante ans. 

Déjà, il se manifeste au Canada des courants d'opinion con- 
traires qui cherchent une issue. L'idée annexionniste a perdu 
beaucoup de terrain depuis vingt ans. Mais, elle n'est pas 
éteinte dans l'Ouest. Cependant, nous ne croyons pas qu'elle 
soit une menace. Le Canada reconnaît l'avantage d'être la 
possession d'une puissance éloignée. Le joug est plus léger, 
et la protection est aussi grande. 

L'esprit séparatiste l'emporte de beaucoup sur l'esprit annex- 
ionniste dans l'Ouest. Et le Manitoba, la province centrale 
du pays, depuis qu'il possède un large débouché maritime sur 
la baie d'Hudson, penche plus à l'Ouest qu'à l'Est. On peut 
donc s'attendre bientôt à une grande campagne pour demander 
la vSortie de la Confédération et former une sorte de Common- 
wealth ou d'Union des quatre provinces. Quelques journaux 



LA POLITIQUE CANADIENNE 'ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 479 

-et quelques orateurs, mécontents contre l'Est, ont fait des in- 
sinuations très prononcées. Rien ne s'oppose à ce projet. Le 
Manitoba, la Saskatchewan et l'Alberta ont des richesses agri- 
coles inépuisables. La Colombie possède en grande quantité 
des minerais riches et variés ; ses p êcheries sont abondantes, 
ses pouvoirs hydrauliques considérables, ses forêts remplies 
d'essences supérieures. Elle deviendra, par son industrie, la 
pourvoyeuse de ses trois sœurs. Servie par deux mers, la nou- 
velle Union fera des échanges commerciaux avec l'Asie, l'Aus- 
tralie l'Amérique latine et l'Europe, sans négliger ses voi- 
sins, les Etats-Unis et le vieux Canada. 

Les intérêts de l'Est sont solidaires. Tout naturellement, 
pour faire contrepoids à l'Union, il faudra revenir à la Con- 
fédération de 1867, l'Ile du Prince Edouard en plus. Ce sera 
du moins la première pensée des Provinces Maritimes, trop 
faibles pour s'isoler, et du Québec. L'Ontario réfléchira grave- 
ment et exigera de grosses garanties avant de consentir à rester 
dans une Confédération ou l'influence française sera presque 
prépondérante. La lutte pacifique continuera plus vive que 
jamais entre l'esprit latin et l'esprit saxon. C'est ici que se 
prouvera la réelle supériorité de l'un sur l'autre, aux yeux 
ébahis de l'Europe. Des forces vierges seront aux prises. 
Nous espérons tromper les croyants à " la décadence des races 
latines," et à "la supériorité des Anglo-Saxons." 

Nous ne rêvons pas. Il faut le dire aux endormis qui ne 
voient jamais rien, aux découragés, aux cœurs mous incapa- 
bles de tout effort vers un but qui n'est pas personnel ; à ceux 
qui croient à l'avenir pour décupler leurs énergies et les invi- 
ter à faire raj^onner leurs convictions. Rassurons-les tous par 
des chiffres. Us parlent fort et sont toujours compris des gens 
pratiques. 

Nous comptons pour 29 p.c. dans la population totale du 
Canada, pour 39 p. c. dans l'Est, pour 10 p. c. en Ontario, 
pour 17 p. c. dans les Provinces Maritimes. 

Considérons les victoires passés pour supporter celles de 
l'avenir. 

Les Anglais avaient jadis occupé Québec, Montréal, la Gas- 
pésie, la vallée de l'Outaonais et les Cantons de l'Est, afin de 



480 



LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 



nous étouffer dans une ceinture anglaise et de nous mordre an 
cœur. Voyons leur succès par le petit tableau suivant : 





Montréal 


Québec 


^Gaspésie 


Vallée 
de (1) 
rOntaouais 


Cantons 
de 

l'Est (2) 




Ang. 


Franc 


Ang. 


Franc 


Ang. 1 Franc 


Ang. 


Franc 


Ang. 


Franc 


1881 
















37964 
60199 
72591 
68634 


4242 


1851 


31675 
50369 
82705 


26020 

56856 

99990 

163016 


17546 
18809 
18817 


24506 
40890 
56273 
57016 


V 

10292 12056 
11957 22495 
15015 32693 
16688 39540 






34066 


1871 
1891 
1901 


38374 
45914 
46408 


28871 
54539 
71387 


83705 
136319 











Nous n'avons pas encore les détails du recensement de 191 1, 
ni sous la main quelques-uns du précédent. Mais il appert 
évidemment par les chiffres cités que nous avons une force assi- 
milatrice et délogeante extraordinaire. En 1850 la population 
anglaise de toute la province est de 50 pour cent de^la popula- 
tion totale, en 19 10 elle n'est plus que de 20 p. c. Montréal 
est aux trois quarts français et deviendra' sous peu la deuxième 
ville française du monde. 

En 1831 nous comptions pour 10 p. c. dans les Cantons de 
l'Est, aujourd'hui nous comptons pour plus de 75 p. c. Alors, 
.si nous sommes 150,000 dans les Provinces Maritimes, c'est-à- 
dire 17 p. c. de la population totale, pourquoi n'j^ serions-nous 
pas la majorité en 1950? 

Nous sommes pleinement convaincus que l'Acadie et l'Ile 
Saint- Jean redeviendront françaises. Le sang de nos martyrs 
et les pleurs de nos déportés n'ont pas fécondé ce sol pour 
qu'il appartienne définitivement à des étrangers. 

Laissons l'Ouest aux Anglo-Saxons ; laissons- leur même 
l'Ontario en entier. Mais, le reste est à nous depuis 1535. 



(1) Côté nord seulement : Ârgenteuil, Ottawa (Labelle et de Wright) 
Pontiac. 

(2) Arthabaska, Brome, Compton, Drummond, Mégantic, Missiquoi, 
RiclimonJ, Shefford, Sherbrooke, Stanstead, Wolfe. 



LA POLITIQUE CANADIENNE ET LES CANADIENS-FRANÇAIS 4M 

Le jour où la Confédération de l'Est et l'Union de l'Ouest 
se détacheront de l'Empire britannique, sans secousse vio- 
lente, souhaitons-le, les Canadiens-Français occuperont tout 
le territoire compris sur le versant nord de l'Ontaouais de- 
puis le lac Témiskamingue et la baie d'Hudson, et sur les 
deux rives du St-Laurent depuis le lac St-François et la 
ligne 45e jusqu'à l'Atlantique, y comprenant cette partie du 
Maine enlevée par le traité d'Ashburton (1842). 

Les minorités françaises de l'Ouest et de l'Ontario, et 
celles des Etats du Sud, républiques ou royaumes sortis des 
Etats-Unis, formant des groupes forts cependant, serviront 
à maintenir la paix entre les sept ou huit Etats qui se divi- 
seront l'Amérique du Nord, 

Les Canadiens-Français auront formé le royaume du Ca- 
nada ou de Laurentie. Canadiens, tout court, ou Lauren- 
tiens, mais Latins toujours, ils seront sur le continent nord- 
américain, les héritiers de l'Europe civilisée, défendant par- 
tout la justice et la foi chrétienne. 

Louis Gerenval. 



-:o:- 



Sur la ligne du Grand-Tronc- Pacifique 



Les principaux officiers du Grand-Tronc-Pacifique viennent 
de recevoir une lettre envoyée par un artiste distingué]de New- 
York, qui est de retour d'un voyage aux environs des monta- 
gnes Rocheuses, sur la ligne du Grand-Tronc-Pacifique. ' ' J 'ai 
traversé la Pointe d'acier sur la ligne du Grand-Tronc- Pacifi- 
que, de là prenant la direction du lac Maligne, où j'ai trouvé le 
plus beau lac. J'ai fait un vo3^age agréable, et j'ai pris plu- 
sieurs croquis. De retour je m'arrêtai à Waiuright, pour chas- 
ser le canard dans différentes directions et je fus très satisfait. 
L'année prochaine j'espère être capable d'y retourner plus tôt 
que l'année dernière afin, d'avoir le temps d'examiner d'une 
manière plus détaillée votre magnifique contrée. 



Les deux Filles de Maître Bienaimé 




(SCENES IMORIVfA.NDES) 

PAR 

Marie Le Mière 



(Suite) 



Parlant très haut, avec des gestes violents, elle reculait 
vers la fenêtre ; Mathilde la vit se coller contre les vitres, 
s'accrocher à la poignée, évoquant un oiseau qui se meurtrit 
follement aux barreaux de sa cage. 

— Que tu es enfant ! soupira l'aînée, de cette même voix 
profonde, mouillée par toutes les larmes retenues. ïu ne l'as 
donc jamais regardé, celui qui te demande ? Tu ne le vois 
donc pas comme il est, si bon chrétien, si intelligent. Et il 
t'aime, il t'aime. . répéta-t-elle, les yeux dans la nuit déso- 
lée . . Oh ! Léa ! 

— Je suis maîtresse de mon coeur ! déclama la jeune révol- 
tée eu levant les deux bras. 

Mais Mathilde les rabattit, ces petits bras tendus vers le 
vide et le mensonge ; elle enveloppa de sa généreuse é\reinte 
celle que Louis avait choisie ; elle la porta sur le fauteuil de 
paille, au chevet de la couchette. Ah ! cette fois, elle savait 
se montrer tendre, émue et chaleureuse ; c'est qu'il est des 
héroïsmes dont l'effort surhumain descelle les lèvres les mieux 
closes, arrache l'âme, pour ainsi dire, et la jette au dehors, 
toute vive et palpitante ; Mathilde sortait d'elle-même ; Ma- 
thilde trouvait ses mots. 

— Ton coeur ! Est-ce que tu le connais seulement ! C'est ta 
tête qui s'exalte, qui t'emporte, je ne sais où. . Mais quand tu 
auras réfléchi devant le bon Dieu, comme on doit réfléchir sur 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 483 

une chose aussi grave, tu comprendras où est ton bonheur et 
aussi ton bien. Louis' est un guide ; avec celui-là, tu ne te 
perdras jamais. . Entends-tu, Léa, entends-tu ? 

Elle s'était mise à genoux pour être au niveau de sa soeur, 
et la serrait contre elle, puissamment, comme pour lui commu- 
niquer cette confiance absolue. Mais Léa répondait avec un 
entêtement passionné : 

— Puisque je ne l'aime pas ! 

— Cela viendrait . . Comment veux-tu que cela ne vienne 
pas ? reprit Mathilde dont le visage, maintenant, se colorait 
d'une flamme divine. Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer 
sérieusement ; il te l'apprendrait, lui. . Et tu devrais être tou- 
chée, au moins, car s'il te recherche, c'est bien pour toi . . 

— Ah ! oui, sa fortune ! interrompit Léa dans un rire 
forcé ; parlons-en, de sa fortune ! De quoi lui sert-elle ? Au- 
tant vaut être pauvre que d'être riche dans ces conditions-là. 
D'abord, je ne me marierai pas pour de l'argent ; j'épouserai 
celui que j'aimerai, et qui m'aimera comme je veux être aimée ! 
Toujours les phrases de roman. Mais Mathilde, emporté© 
par l'impulsion sublime, continuait sans entendre : 

— Pense à la bonne maison où tu entrerais ; pense un peu 
au bonheur que nous aurions tous. . Oui, tous, appuya-t-elle 
lentement, ses grands yeux fermés . . Papa est bien tourmen- 
té, sais-tu ? Pour le consoler, tu n'aurais qu'un mot à dire, et 
quel mot, Léa ! . . 

Frissonnante, elle dut s'arrêter deux secondes. . Oh ! cette 
vie splendide, ce lot merveilleux d'honneur, d'affection, de joie 
sainte et bénie, était-il possible qu'une autre le dédaignât ! 

— Léa, supplia-t-elle avec une ardeur épuissante, ne t'en- 
tête pas, regarde au fond des choses, demande au bon Dieu 
qu'il t'éclaire , . Je ne suis pas seule à t'en prier ! Maman est 
là qui te supplie de même . . et aussi ta compagne d'autrefois, 
sa soeur à lui . . la petite Berthe que tu aimais tant ! 

Les yeux fiévreux de Léa se dilataient par degrés devant 
cette Mathilde inconnue ; tout à coup, son buste noyé dans 



484 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

les grands cheveux s'abattit de côté sur le lit. Elle suffo- 
quait, en proie à une crise nerveuse ; à travers le tumulte des 
sanglots, des mots perçaient, incohérents. 

— Je ne peux pas. . . je te dis. Jamais ! Laisse-moi, Ma- 
thilJe ! Mon Dieu. . . mon Dieu... je suis trop malheureuse ! 

L'aînée, se dominant jusqu'au bout, s'empressa autour 
d'elle, la déshabilla comme un petit enfant, la glissa sous les 
couvertures. Ainsi, par son héroïque élan, elle n'avait réussi 
qu'à déchaîner cet accès maladif !. . . Hélas ! elle ne s'était 
point adressée à un esprit sain, à une âme en état normal ' 
sans parler des lectures qui avaient complètement faussé son 
optique, Léa subissait, dans toute son étendue, l'emprise de 
ce sentiment déséquilibré qui ne mérite pas le nom d'amour, 
et n'est, en somme, qu'une forme de l'adoration de soi-même !... 
La mère morte... la petite amie... que pouvaient-elles aujour- 
d'hui, ces images éclipsées ? Le bon Dieu ? Léa, depuis cer- 
taine rencontre, l'avait bien relégué à l'arrière-plan de sa vie ; 
la paix et l'austérité religieuses cadraient trop mal avec sa 
hantise actuelle, son désir effréné de jouissance et de clin- 
quant. 

— J'ai fait tout ce que j'ai pu... tout, mon Dieu! soupira 
Mathilde, en sortant de la chambre où Léa, calmée, commen- 
çait à s'endormir. 

Etourdie, la jeune fille allait au hasard ; sa bougie vacillait 
dans sa main ; son visage creusé se plaquait d'ombres lugubres. 

— Est-ce moi qui ai parlé ? Est-ce moi qui ai souffert ? 
murmura-t-elle en se retenant, égarée, à une saillie de la 
cloison. 

Mathilde croyait avoir, depuis une heure, vécu toute une 
éternité. 

XIV 

A TOUTE VAPEUR 

Les roues de la carriole fendaient lentement la couche de 
neige, que les sabots du cheval creusaient de gros trous noirs, 



LES DEUX FILLES DE MAITRE BIENAIMÉ 485 

et la bise cinglait la jeune fille assise sur le siège, dans l'ou- 
verture de la bâche de toile brune. Aussi loin que son re- 
gard s'étendit, elle n'apercevait aucune forme vivante dans la 
blancheur du ciel et la blancheur de la campagne ; il ne nei- 
geait plus, mais un infini de mélancolie s'exhalait de ce pay- . 
sage monochrome et glacé. 

— Allez ! allez donc ! répétait Mathild», imprimant de lé- 
gères secousses aux rênes qu'elle maintenait avec une vigueur 
toute masculine. 

En tournant au carrefour, elle mit sa main en visière : sur 
cette étendue aveuglante, quelque chose de noir voltigeait ; 
un prêtre s'avançait à grands pas, alerte et décidé sous son 
manteau flottant au vent, et son chapeau qu'il soutenait avec 
peine. Déjà Mathilde avait sauté hors de la voiture, relevant 
ses jupes mouillées qui claquaient autour d'elle. 

— Ah ! te voici, ma bonne enfant ! s'écria l'abbé Brissot 
serrant les mains gantées de laine épaisse et cependant tout 
endolories par le froid ; seule en route et par un temps pareil !* 

— Je rapporte les provisions, mon oncle ; papa est en foire, 
et comment envoyer un homme aujourd'hui ! Toutes les bêtes 
sont rentrées à cause de la neige, les domestiques sont sur 
les dents. 

— Je m'en suis aperçu, reprit le curé des Landelles, car je 
viens de là-bas. 

— Ah ! c'est triste, là -bas... murmura Mathilde, dont les 
paupières s'humectaient. 

— Triste, appuya le prêtre. Je l'ai raisonnée, je l'ai exhor- 
tée... Peine perdue ! On ne sait par où la prendre. Ce n'est 
plus Léa... ce n'est» plus du tout Léa ; même au physique, je 
ne l'ai pas reconnue ! 

" Ses nerfs sont montés d'une façon effrayante. Et cette idée 
fixe de partir, ce refus de s'expliquer sur ses projets... Il y a 
une influence là-dessous ! Ta sœur est soutenue, excitée... 

— Attirée, acheva délibérément Mathilde. J'y ai pensé; 
mais comment ? 



486 LA REVUE FRANCO AMÉRIC AI N^E 

— Es- tu sûre qu'elle ne reçoit pas de lettres ! 

— Peut-on jamais savoir ? répondit sourdement la soeur 
aînée. . En tout cas, papa est bien malheureux à cause d'elle... 
sans parler du reste ! car les affaires ne vont pas comme il 
faudrait, mon oncle. Tenez, le mois dernier, Jean Médéric 
est parti ; il n'est pas encore remplacé ; les autres se plaignent 
en disant qu'ils ont trop d'ouvrage et qu'ils s'en iront si ça 
continue. Il est certain que six hommes et deux femmes, ce 
n'est pas assez chez nous ! 

— Mon Dieu ! soupira le prêtre, dont les traits se tendaient 
douloureusement, si je pouvais quelque chose ! 

Puis, enfonçant dans les yeux noirs son regard à la fois 
chaud et scrutateur : 

— Et toi ? prononça-t-il. 

— Moi ? fit-elle, souriant faiblement et détournant la tête, 
je vais, je viens, je cours... comme toujours ; c'est mon sort. 

Mais l'abbé ne prit pas le change. Avec son affection pa- 
ternelle et sacerdotale, qui lui donnait droit à tous les aveux : 

— Mathilde, insista-t-il, ma chère enfant ! 

— Mon oncle... balbutia-t-elle. 

Et, brusquement, elle fondit en larmes. 

Il fut navré, mais non surpris ; depuis longtemps il avait 
lu dans l'âme candide et forte le secret ignoré d'elle-même ; il 
savait qu'en ce moment Mathilde avait au coeur un poids 
écrasant comme la pierre d'un tombeau. 

— Courage, ma petite fille, murmurait le prêtre ; courage, 
pour le bon Dieu, pour les tiens... 

Elle essuyait rapidement ses pleurs ; le. disque blafard et 
minuscule du soleil apparut un instant là-haut, rendant plus 
saisissante encore la pureté glaciale de la solitude. 

— Merci, mon T^ncle, repîit-elie ; je veux bien souffrir, moi, 
cela ne me fait rien ! Mais papa, tous les miens, notre pauvre 
Closerie ! . . Ah ! c'est dur, allez, quand je me dis que, malgré 
ma peine, je ne les sauverai pas ! . . 



LES DEUX FILLES 1)12 MAITRE BIENAIME 487 

Si, ma fille ! répliqua l'abbé avec force. ïu les sauvcias . 
une âme sacrifiée est la bénédiction et la protection du foyer. 
Prions l'un pour l'autre ; je ne veux pas t'arrêter davantage : 
va, Mathilde ! 

Au moment de s'élancer en voiture, elle se retint, la main 
au brancard. 

— Et vos affaires, à vous, mon oncle ? 

— Rien de nouveau . . A la grâce ! fit l'abbé Brissot avec 
un signe vers le ciel. 

Et, tandis que la carriole remontait vers Clairville, le curé 
des Landelles poursuivait sa route en sens inverse, portant, 
par intervalles, les doigts à ses paupières que le souffle de 
janvier n'était pas seul à rougir. 

Il ne pensait pas, en ce moment, au sol ingrat qu'il défri- 
chait, à la paroisse divisée où il s'acharnait sans fin à rétablir 
la concorde, au presbytère d'où, bientôt peut-être, il serait 
chassé par la haine imbécile de quelques tyranneaux. 

— Pauvre enfant ! lépétait-il ; pauvre admirable enfant ! 

Et il se disait que, dans tout ce drame intime qui boulever- 
sait la maison, il y avait un peu, hélas ! de la faute du père... 
Chrétien, Bienaimé Brissot aurait pu trouver dans sa foi les 
moj^ens d'imposer son autorité méconnue ; il aurait impitoya- 
blement proscrit ces feuilletons que l'oncle venait de surpren- 
dre entre les mains de sa nièce ; surtout, il aurait laissé Léa 
deux ou trois années de plus à ces religieuses qui n'avaient 
pas eu le temps d'accomplir en elle une œuvre durable... Mais 
le curé des Landelles plaignait trop son frère pour songer à 
le blâmer. 

. . Là-bas, la cuisine rougeoyait tout entière daris le reflet 
d'un superbe feu ; la flamme dansante et chantante mettait 
une couronne ardente autour de la vaste *' tuile " frottée de 
saindoux, où la main preste de Maria versait la pâte épaisse 
faite de lait écrémé et de farine de sarrasin. Eugène se 
chauffait, debout, les mains tendues ; une sensation de bien- 
être imprégnait sa physionomie d'une quiétude et le bra.sier 



488 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

allumait des lueurs phospho-rescentes dans ses cheveux 
trop clairs. 

Mathilde entra, posa ses paniers à terre ; la neige collée à 
ses galoches fondait, traçant sur le ciment un double sillage 
noirâtre ; elle approcha du foyer son visage aux lèvres bleuies. 
Le profil aux grandes lignes ressortait très rigide sur la nappe 
de clarté. 

Une fille accablée par une tâche surhumaine, un pauvre 
garçon presque idiot, c'était donc là toute la famille du fer- 
mier ! Déjà, Léa ne comptait plus ; et ceux qui longeaient le 
mur du jardin de la Closerie pouvaient apercevoir, derrière 
une fenêtie, un visage trop effilé sous des bandeaux trop gon- 
flés, deux 3^eux avides, luisants, fouillant désespérément l'es- 
pace. 

, Autour de Léa s'amoncelaient des broderies, des dentelles 
à peine commencées ; au fond du tiroir de la table, une boîte 
soigneusement dissimulée renfermait des lettres et une pho- 
tographie représentant un groupe familial : une grande 
femme élégante, deux jeunes gens et une jeune fille. Et Léa 
passait des heures en tête à tête avec cette correspondance, 
maintenant transmise par Mlle Mage, l'institutrice prêteuse de 
romans. En un moment d'expansion, elle avait même mon- 
tré à cette amie devenue intime la silhouette dégagée, les 
traits fins, la moustache conquérante de Roger Daubreuil. 

Roger Daubreuil ! Le joli nom et l'idéal personnage ! Avec 
quel battement de cœur elle avait lu, dans une missive de sa 
tante, la phrase magique dès longtemps pressentie : " Je sais 
qui t'adore, ma mignonne, et qui chante tes louanges du ma- 
tin au soir ! " 

Avec quelle ferveur elle contemplait le portrait de son 
pseudo-cousin en murmurant : 

— Oh 1 Roger ! Roger ! que vous êtes bon de vouloir me 
délivrer ! 

Elle le parait de toutes les supériorités et de tous les char- 
mes ; elle le voyait dans des rôles de héros et de paladin ; elle 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 489 

se répétait qu'elle l'aimait, qu elle lui donnait son cœur, ({u'elle 
ne pouvait vivre sans lui et qu'elle niouirait si elle ne l'épou- 
sait pas ! ! ! 

Et des projets extravagants s'ébauchaient dans son cerveau. 
A la Closerie, la tristesse pesait plus lourde et plus froide que 
la neige massée en un bloc sur les toits ; des influences dépri- 
mantes jetaient le trouble dans la vaste ruche où résonnait, 
naguère si plein, le rythme de la vie ; en dépit des eflbrts de 
Mathilde, la désorganisation se glissait partout. 

Maître Bienaimé, vieilli de dix ans, commençait à courber 
les épaules ; un ressort s'était rompu en lui sous le choc dont 
il ne pouvait se remettre. Il devenait de plus en plus impé- 
rieux, irascible; il lui arrivait de se tromper de route en al- 
lant visiter ses champs. Sa fille l'avait blessé dans tous ses 
instincts, heurté dans toutes ses volontés, ses volontés, brisé 
dans toutes ses espérances. 

Adieu le rayonnement de bonheur qui aurait tout réchauf- 
fé, tout rajeuni ! Adieu la sève riche et neuve qui eût infusé 
la vie au tronc languissant ! 

Le dégel vint ; les chaumes de la ferme perdirent leurs 
franges de glaçons ; sous les cascades des gouttières, la cour 
se changea en un lac miroitant au doux soleil de février. Puis 
les troupeaux retournèrent aux herbages, et, dans les belles 
nuits froides où les plus purs diamants du ciel scintillent, 
montèrent de nouveau les mugissements profonds. Au jar- 
din, les perce-neige et les crocus émergèrent timidement du 
sol givré ; mais Léa, cette fois, demeura insensible à ces symp- 
tômes d'éveil qui l'animaient jadis d'une gaîté exubérante» 
Son père avait des crispations quand il apercevait, a l'heure 
du dîner, ces yeux à la fois mornes et provocants dans ce 
visage de cire ; et lorsque la jeune fille, sans avoir articulé un 
mot, se levait avant la fin du repas pour retourner à sa soli- 
tude, Brissot fermait son couteau en un claquement sec et 
sortait à son tour en murmurant d'une voix sifflante : 

— Ça ne peut pas durer ! Ce n'est plus tenable ! 



490 LA REVUS FRANCO-AMÉRICAINE 

De fait, elle était devenue, par sa faute, impropre à toute be- 
sogne tant soit peu fatigante ; elle se complaisait en son amai- 
grissement, en sa pâleur, et sur sa longue robe, aux plis en- 
veloppants, elle jetait une écharpe de soie pourpre qui exagé- 
rait encore la décoloration de son teint ; son objectif était de 
ressembler à une martyre sentimentale, une de ces créatures 
alanguies célébrées par les romantiques de 1830 ! 

Mathilde ne savait plus où donner de la tête ; la cuisine de 
la famille, le raccommodage lui incombaient maintenant, en 
sus de tout le reste, et ell« était souvent forcée de veiller très 
tard pour achever de repriser les tricots. Léa recommençait 
à refuser la nourriture, à renvoyer intact le bol de lait qu'on 
lui apportait chaque matin dans sa chambre. Un jour, à table, 
après avoir plongé sa cuiller dans l'assiette pleine de potage, 
elle se ravisa subitement, repoussa son couvert, éloigna sa 
chaise et croisa les bras. 

— Eh bien ! Qu'est-ce que ça veut dire ? exclama Maître 
Bienaimé assis en face d'elle. 

— Vous le voyez. 

— Tu vas mangei ! 

— Je ne mangerai pas. 

Jetant violemment sa serviette, Brissot se leva, s'approcha 
de sa fille, la saisit par l'épaule. 

— Tu v^as manger tout de suite ! 

—Non ! 

Léa recula soudain avec un cri aigu : la main du fermier, 
sèche, frémissante, venait de la souffleter énergiquement. 
- Mathilde se précipita ; Eugène, debout, s'était mis à trem- 
bler de tous ses membres ; demi -évanouie d'humiliation et de 
rage, Léa se laissait aller à la renverse dans les bras de sa 
sœur. 

On dut la traîner chez elle, l'étendre sous son édredon. 

— Oh ! Léa, gémissait Mathilde, vois-tu ce qui arrive ! 
Vois -tu ce que tu fais de la maison : un enfer! Mon Dieu ! 
mon Dieu ! 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 401 

Elle ne répondait pas, ses dents étaient serrées. Les larmes 
refusaient de jaillir et elle ressentait à la gorge, au cerveau, 
une terrible compression intérieure. Lorsque Mathilde, une 
heure plus tard, rentra sur la pointe du pied, écarta douce- 
ment les rideaux, elle demeura terrifiée devant ces yeux de 
démente et cette rougeur de feu. 

— Tu as de la fièvre, dit-elle ; veux-tu quelque chose ? 

— Non. 

— Veux-tu que je te déshabille tout à fait ? 
• —Non. 

La nuit, elle ne dormit pas une seconde : Mathilde, éveillée 
elle-même et si malheureuse, l'entendit se tourner et se re- 
tourner sans fin. Léa, dans l'obscurité, faisait des gestes et 
parlait à mi-voix : 

— Non, non je ne le supporterai pas ! Après l'esclavage, les 
coups ! Cette fois, la mesure est comble ! 

Et plus bas, les lèvres tremblantes. 

— Oh ! si je pouvais. . si je pouvais. . 

L'idée prenait corps, montait, envahissait tout letre ; dans 
une sorte de délire lucide, Léa combinait, discutait, avec une 
extraordinaire précision de détails.. Tout à coup, elle eut 
un sursaut qui fit grincer le fer de sa couchette ; comment 
n'y avait-elle pas pensé plus tôt ?. . C'était demain le marché 
de Périers, et elle savait que son père devait s'y rendre. Dès 
quatre heures et demie, il serait parti . . Alors . . alors . . peut- 
être. . 

Elle avait la sueur aux trempes ; avec un battement de 
coeur si fort qu'il ressemblait à un roulement continu, elle 
alluma sa bougie, prit une jupe, un châle, et s'éloigna nu-pieds. 

— Où vas-tu ? soupira Mathilde, qui commençait à s'assou- 
pir. 

— Chercher de l'eau de mélisse. 

— 11 fallait me demander. . sais-tu où est la clé, seulement ? 

Léa descendait, touchant silencieusement les degrés de bois; 



492 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

mais quand elle passa devant la porte de la cuisine, Brissot, 
dont le sommeil était très léger, cria du fond de l'alcôve : 

— Eh ! là ! qu'est-ce que c'est ? 

Elle répéta son mensonge, puis entra dans la salle et se di- 
rigea vers un tas de papiers qu'elle fouilla fébrilement. Ayant 
découvert ce qu'elle cherchait, elle le dissimula sous son châle, 
remonta, tira d'un placard une liasse de journaux de mode et 
se remit au lit, s'adossant à son oreiller relevé. 

— Es tu plus mal ? interrogea sa soeur. 

— Non, je vais lire, puisque je ne peux pas dormir. Dors, 
toi ; ne te gêne pas . . 

Bientôt deux heures sonnèrent en bas, à la vieille horloge ; 
Léa souffla la boucrie, orljssa sous le matelas l'indicateur des 
chemins de fer. . Pour oser concevoir un tel, projet, il fallait 
vraiment sa totale inexpérience de la vie, son ignorance de la 
loi française et des droits paternels, et surtout le degré d'exal- 
tation effrayante où elle était parvenue ! Dans son aberration, 
elle hésitait d'autant moins et s'absolvait d'autant plus volon- 
tiers que Roger Daubreuil n'habitait pas chez Amélie. 

. . A quatre heures, résonna la voix stridente du réveille- 
matin ; déjà Mathilde se levait pour prendre soin de son père 
et le mettre en voiture. Elle se mouvait avec mille précau- 
tions à cause de sa soeur qui faisait semblant de dormir pro- 
fondément. Mais Léa, dès qu'elle fut seule, sauta hors de sa 
couche, poussa le verrou, procéda immédiatement à sa toilette. 
Affreusement blanche maintenant, raide et contractée, elle 
agissait à la façon d'une somnambule. 

Elle entendit partir les deux voitures ; son oreille doulou- 
reusement tendue perçut le cahotement pesant de la charrette 
emmenant les veaux et les porcs, puis le roulement sourd de 
la carriole du maître . . La nuit était noire encore derrière la 
buée épaisse et pleurante des vitres. Léa glissa dans son 
porte-monnaie quelques pièces d'or, toute sa réserve. Au mi- 
lieu de la chambre, une valise bâillait . . 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIMÉ 493 

— Ouvre- moi ! cria soudain Mathilde, derrière la porte qui 
résistait. 

Pas de réponse ; la fille aînée du fermier distingua un peu 
de biuit dans la pièce, vit la raie lumineuse qui soulignait le 
panneau. Ne pouvant deviner ce que faisait Léa, et renon- 
çant à vaincre cet entêtemer^t, elle redescendit, entra dans le 
cabinet à linge... Mais le verrou avait joué sans bruit dans 
sa gaine. . Léa, retenant son souffle, se penchait sur la rampe... 
Les domestiques dormaient encore, sauf celui qui avait ac- 
compagné son maître... Mathilde seule était à craindre... Al- 
lons! il fallait risquer le tout pour le tout : dans quinze ou 
vingt minutes, il serait trop tard. 

La jeune fille saisit, en bas, le grincement bien connu d'une 
porte d'armoire. 

— Elle est au linge ! balbutia-t-elle. Vite, vite ! 
. . Nul n'aperçut l'ombre furtive qui traversait la cuisine, 
où les fenêtres jetaient, ça et là, des pâleurs incertaines ; nul 
ne surprit un envolement léger le long des vieux murs ! 
D'immenses étoiles brillaient dans le carré de ciel découpé 
par les toits ; une bouffée chaude, une odeur de lait s'exha- 
lèrent des étables, et caressèrent la fugitive en passant dans 
l'air limpide et vif du premier matin . . 

Le chien n'aboya pas ; à peine remua-t-il dans sa niche de 
pierre. Seuls les coqs, chantant dans les poulaillers, trou- 
blaient le silence de l'heure. . 

Au moment où Mathilde se rendait à la basse-cour, Léa en- 
trait à la gare après une course de cinq kilomètres ; elle ne 
sentait ni sa fatigue, ni le poids de sa valise, d'ailleurs peu 
garnie. Le jour naissait, exquis et pur; la jeune fille se pré- 
cipita vers le guichet, en rabattant soigneusement sa voilette 
épaisse. 

— Un billet de seconde. . aller... Caen. . demanda-t-elle. 

Voulant déjouer les soupçons, elle usait de supercherie ; à 
Caen seulement, elle prendrait son billet pour Paris, et télé- 



494 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

graphierait à sa tante. Mais le chef de gare ne la reconnut 
même pas. 

Dès qu'elle fut en wagon, une torpeur la gagna, et elle s'a- 
bandonna, passive, au train qui s'ébranlait. . Une impression 
indéfinissable lui fit ouvrir les yeux. Le soleil se levait, 
énorme globe rose, sur les marais séchés par le vent de mars 
et traversés par la douce Vérelle enlaçante ; et les teintes dé- 
gradées du ciel et de l'eau, le reflet bleuâtre des pâturages 
poudrés de gelée blanche, la couleurv vermeille des arbres loin- 
tains, des maisons d'où montait la fumée, composaient une 
idéale harmonie, chantaient un poème de fraîcheur. La Nor- 
mandie féconde, la bonne terre nourricière, envoyait son 
adieu, dans son plus clair sourire, à l'ingrate qui la fuyait. 

Sentit-elle ? comprit-elle ? Soudain, elle s'étreignit la tête 
en murmurant : 

— Qu'est-ce que j'ai fait ? 

Un effi'oi irraisonné la précipita vers la portière . . Mais le 
train filait, filait, comme s'il eût couru vers un abîme. Le sort 
en était jeté ! Le souâle grondeur, haletant de l'express, enve- 
loppait la jeune fille, et cette vitesse eiYrénée lui donnait le 
vertige en la grisant. Plus vite, plus encore»! Plus loin, les 
images familières du passé renié, de l'existence haïe ! Et Léa, 
fermant les yeux, tendit les deux bras vers Paris. 

. . Une heure et demie plus tard, Mathilde, pour la troi- 
sième fois, frappait à la porte close. 

— Léa, il faut que j'entre à la fin ! J'ai affaire. Pourquoi 
ne réponds-tu pas ? 

Continuant de prier, de supplier, elle collait son oreille au 
bois . . Rien ! Pas le moindre frôlement ! Un silence de mort* 
— Si tu ne réponds pas, je fais forcer ! conclut Mathilde 
au supplice. 

Rien rien ! quelle angoisse, grand Dieu ! Etait-elle éva- 
nouie ? était-elle.. La jeune fille se cramponnait à la poi- 
gnée ; un froid d'agonie lui glaçait le sang . . . Elle descendit 



LES DEUX FILLES DE MAÎTRE BIENAIM^ 495 

enfin, se soutenant à peine, et ordonna qu'on allât chercher le 
forgeron. 

Toute la maison était bouleversée; Zélie accourut du jar- 
din, affirmant qu'il y avait encore de la luinièr3 dans la 
chambre. Les domestiques ne savaient que dire pour rassurer 
leur maîtresse, qui errait çà et là, défigurée et hagarde. 

— Et le père qui est parti, pour comble de malheur, chu- 
chotaient-ils entre eux. 

Le forgeron, ses outils en mains, arriva ; Mathilde et les 
deux servantes s'élancèrent avec lui dans l'escalier. 

— Peut-on fermer à clé en dedans ? interrogea- 1- il après 
quelques secondes d'examen. 

— Non : en dehors seulement. 

— Alors, c'est du dehors que la porte a été fermée. C'est le 
pêne qui tient, ce n'est pas le verrou ! 

Le long de l'escalier s'étouffaient des rumeurs mystérieu- 
ses ; l'ouvrier crocheta rapidement la serrure, et la sœur de 
Léa se jeta dans la chambre. Au premier regard, elle res- 
sentit l'impression d'un coup épouvantable sur la tête, elle 
tourna sur elle-même et serait tombée si Maria ne l'eût re- 
tenue. 

La bougie achevait de se consumer ; des languettes bleuâtres 
léchaient, dans le grand jour, la bobèche de verre. Du linge, 
des vêtements traînaient sur la couchette vide, dont les draps 
pendaient jusque sur le parquet. Léa s'était enfuie comme un 
soufile, comme un esprit ! Elle désertait la vieille maison dont 
elle avait été la joie, et, après y avoir déchaîné l'orage, elle y 
laissait maintenant les larmes et la douleur. 

Le surlendemain, un prêtre, inondé de sueur malgré la 
fraîcheur de l'air, pénétrait précipitamment dans le jardin de 
la Closerie, et s'approchait d'un homme qui bêchait dans un 
coin. L'homme redressa son torse maigre, où le tricot flot- 
tait largement, et montra, dans la clarté blanche, une face 
plus sombre que la nuit. 



946 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE 

— Mon pauvre ami ! s'écria l'abbé, serrant à les briser les 
mains pleines de terre. 

Mais Brissot, avec des paroles à peine articulées, se déga- 
geait de l'étreinte et se remettait farouchement à la besogne. 

— Tu es sûr qu'elle est à Paris ? tu n'as pas le moindre 
doute ? 

— Si je suis sûr ? ricanna le fermier, cassé en deux ; d'a- 
bord un garçon de chez Maître Louis l'a reconnue samedi 
matin sur la route de la gare. ^ 

— Eh bien ! alors, fit le prêtre en bondissant, dans deux 
jours ta fille sera revenue. Ecris tout de suite 1 Télégraphie ! 
Use de ton droit, et, au besoin, menace ta soeur. 

Le même ricanement étrange sortit de la gorge du paysan. 

— Veux-tu que j'aille la chercher ? proposa spontanément 
le curé des Landelles. Je la ramènerais, je t'en réponds. 

— Je te le défends. 

Maître Bienaimé, d'un grand coup, enfonça la bêche jus- 
qu'au manche, et, renversé en arrière, raide comme une barre 
métallique, il articula : 

J'aimerais mieux tout, que de recommencer une pareille 
vie. . J'en ai trop enduré ; elle m'en a trop fait voir ! Tant et 
si bien qu'on en cause d'un bout à l'autre du pays ! Une fille 
qui se moque de moi, qui finirait peut-être par se laisser pé- 
rir, ou par me donner des idées. . des idées. . répéta-t-il en 
serrant les dents. . Malheur de malheur ! Il y a des moments 
où on ne se connaît plus ! 

L'abbé Brissot considérait son frère . . Pour que l'âme du 
fermier s'exhalât en cette plainte sauvage, ah ! il fallait qu'elle 
eût longtemps crié seule, et saigné en dedans ! 

— C'est ta fille, pourtant, dit le prêtre avec miséricorde, et 
si elle te revenait. . 

— Je la mettrais à la porte ! scanda Brissot, dont toutes 
les syllabes partaient sèches comme des coups de feu. Amélie 
l'a voulue : elle la gardera I Pour moi, ça n'esfc plus mon 
affaire. 



^^^ La Revue franco- américaine 

R45 
t. 8 



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